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Princeton University Library

32101 072324112
26

Library of
NOV
TES TAM
EN TVM

Dei Viget
Sub Numine

Princeton University.
Presented by
David Paton '74
in memory of
William Agnew Paton
Un franc le volume
NOUVELLE COLLECTION MICHEL LÉVY
1 FR. 25 C. PAR LA POSTE

H. DE BALZAC
- OEUVRES COMPLÈTES -

MODESTE MIGNON

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR


ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
32
65
1
:

SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE

MODESTE MIGNON
OEUVRES COMPLÈTES DE H. DE BALZAC
PUBLIÉES DANS LA COLLECTION MICHEL LÉVY

vol. vol
.

BÉATRIX ... 1 LE LYS DANS LA VALLÉE..... 1

CÉSAR BIROTTEAU.... 1 LA MAISON DU CHAT- QUI-PELOTE. 1


LE CHEF-D'ŒUVRE INCONNU . 1 LA MAISON NUCINGEN..... 1

LES CHOUANS ..... 1 LE MÉDECIN DE CAMPAGNE .. 1

LE COLONEL CHABERT .. 1 MÉMOIRES DE DEUX JEUNES MARIÉES 1


CONTES DROLATIQUES. 2 UN MÉNAGE DE GARÇON .. 1

LE CONTRAT DE MARIAGE .. 1 MODESTE MIGNON..


LA COUSINE BETTE.... 1 LES PAYSANS ......
LE COUSIN PONS... 1 LA PEAU DE CHAGRIN.. 1
LE CURÉ DE VILLAGE... 1 LE PÈRE GORIOT ... 1
UN DÉBUT DANS LA VIE....... 1 LES PETITS BOURGEOIS . 2

LE DÉPUTÉ D'ARCIS.. 2 PETITES MISÈRES DE LA VIE CON-


LES EMPLOYÉS . 1 JUGALE... 1

L'ENFANT MAUDIT .... 1 PHYSIOLOGIE DU MARIAGE . 1

L'ENVERS DE L'HISTOIRE . 1 PIERRETTE ... 1

EUGÉNIE GRANDET .. 1 LA RECHERCHE DE L'ABSOLU......


.... 1
LA FAUSSE MAITRESSE . 1 SÉRAPHITA . 1

LA FEMME DE TRENTE ANS . 1 SPLENDEURS ET MISÈRES DES COUR-


UNE FILLE D'EVE... 1 TISANES ... 2

HISTOIRE DEJ TREIZE . 1 SUR CATHERINE DE MÉDICIS..... 1

ILLUSIONS PERDUES .. 3 UNE TÉNÉBREUSE AFFAIRE...... 1

L'ILLUSTRE GAUDISSART . 1 URSULE MIROUET ..... 1

LOUIS LAMBERT ....... 1 LA VIEILLE FILLE ......... 1

ÉMILE COLIN IMPRIMERIE DE LAGNY


o ré
on

H. DE BALZAC
-
ŒUVRES COMPLÈTES -

MODESTE MIGNON

nt
mi
Me

PARIS
CALMANN LÉVY , ÉDITEUR
3 , RUE AUBER , 3

1898
Droits de reproduction et de traduction réservés.
MODESTE MIGNON

A UNE POLONAISE

Fille d'une terre esclave, ange par l'amour, démon par la fantaisie,
enfant par la foi , vieillard par l'expérience, homme par le cerveau,
femme par le cœur, géant par l'espérance, mère par la douleur et poëte
par tes rêves; à toi, qui es encore la Beauté, cet ouvrage où ton amour
et ta fantaisie, ta foi, ton expérience, ta douleur, ton espoir et tes rêves
sont comme les chaînes qui soutiennent une trame moins brillante
que la poésie gardée dans ton âme, et dont l'expression, quand elle
anime ta physionomie, est, pour qui t'admire, ce que sont pour les
savants les caractères d'un langage perdu.
DE BALZAGO

Au commencement du mois d'octobre 1829 , M. Simon-


Babylas Latournelle, un notaire , montait du Havre à
Ingouville, bras dessus , bras dessous , avec son fils, et
accompagné de sa femme, près de laquelle allait, comme
un page, le premier clerc de l'étude, un petit bossu
2

1
3
2

5
3

6
3 417314
2 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

nommé Jean Butocha. Quand ces quatre personnages,


dont deux au moins faisaient ce chemin tous les soirs ,
arrivèrent au coude de la route qui tourne sur elle-même
comme celles que les Italiens appellent des corniches , le
notaire examina si personne ne pouvait l'écouter du haut
d'une terrasse, en arrière ou en avant d'eux, et il prit le
médium de sa voix par excès de précaution.
-

Exupère , dit- il à son fils , tâche d'exécuter avec


intelligence la petite manœuvre que je vais t'indiquer, et
sans en rechercher le sens ; mais, si tu le devines, je t'or-
donne de le jeter dans ce Styx que tout notaire ou tout
homme qui se destine à la magistrature doit avoir en
lui-même pour les secrets d'autrui. Après avoir présenté
tes respects , tes devoirs et tes hommages à madame et
mademoiselle Mignon, à M. et madame Dumay, à M. Goben-
heim , s'il est au Chalet ; quand le silence se sera rétabli ,
M. Dumay te prendra dans un coin ; tu regarderas avec
curiosité (je te le permets) mademoiselle Modeste pen-
dant tout le temps qu'il te parlera. Mon digne ami te
priera de sortir et d'aller te promener, pour rentrer au
bout d'une heure environ, sur les neuf heures , d'un air
empressé ; tâche alors d'imiter la respiration d'un homme
essoufflé, puis tu lui diras à l'oreille, tout bas , et néan-
moins de manière que mademoiselle Modeste t'entende :
« Le jeune homme arrive ! »
Exupère devait partir le lendemain pour Paris, y com-
mencer son droit. Ce prochain départ avait décidé Latour-
nelle à proposer à son ami Dumay son fils pour complice
de l'importante conspiration que cet ordre peut faire
entrevoir.
MODESTE MIGNON. 3

-Est-ce que mademoiselle Modeste serait soupçonnée


d'avoir une intrigue? demanda Butscha d'une voix timide
à sa patronne.
Chut! Butscha, répondit madame Latournelle en
reprenant le bras de son mari.
Madame Latournelle, fille du greffier du tribunal de
première instance, se trouve suffisamment autorisée par
sa naissance à se dire issue d'une famille parlementaire.
Cette prétention indique déjà pourquoi cette femme, un
peu trop couperosée, tâche de se donner la majesté du
tribunal dont les jugements sont griffonnés par monsieur
son père. Elle prend du tabac, se tient roide comme un
pieu, se pose en femme considérable, et ressemble parfai-
tement à une momie à laquelle le galvanisme aurait
rendu la vie pour un instant. Elle essaye de donner des
tons aristocratiques à sa voix aigre; mais elle n'y réussit
pas plus qu'à couvrir son défaut d'instruction. Son utilité
sociale semble incontestable à voir les bonnets armés de
fleurs qu'elle porte, les tours tapés sur ses tempes, et les
robes qu'elle choisit. Où les marchands placeraient-ils
ces produits, s'il n'existait pas des madame Latournelle ?
Tous les ridicules de cette digne femme, essentiellement
charitable et pieuse , eussent peut-être passé presque
inaperçus; mais la nature, qui plaisante parfois en lâchant
de ces créations falotes, l'a douée d'une taille de tambour-
major, afin de mettre en lumière les inventions de cet
esprit provincial. Elle n'est jamais sortie du Havre, elle
croit en l'infaillibilité du Havre, elle achète tout au Havre,
elle s'y fait habiller; elle se dit Normande jusqu'au bout
des ongles , elle vénère son père et adore son mari. Le
4 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE .

petit Latournelle eut la hardiesse d'épouser cette fille


arrivée à l'âge antimatrimonial de trente-trois ans , et
sut en avoir un fils. Comme il eût obtenu partout ail-
leurs les soixante mille francs de dot donnés par le gref-
fier, on attribua son intrépidité peu commune au désir
d'éviter l'invasion du Minotaure, de laquelle ses moyens
personnels l'eussent difficilement garanti , s'il avait eu
l'imprudence de mettre le feu chez lui en y mettant une
jeune et jolie femme. Le notaire avait tout bonnement
reconnu les grandes qualités de mademoiselle Agnès
(elle se nommait Agnès), et remarqué combien la beauté
d'une femme passe promptement pour un mari. Quant à
ce jeune homme insignifiant, à qui le greffier imposa son
nom normand sur les fonts , madame Latournelle est
encore si surprise d'être devenue mère, à trente-cinq ans
sept mois , qu'elle se retrouverait des mamelles et du lait
pour lui, s'il le fallait, seule hyperbole qui puisse peindre
sa folle maternité.
-

Comme il est beau , mon fils ! ... disait-elle à sa


petite amie Modeste en le lui montrant, sans aucune
arrière-pensée , quand elles allaient à la messe et que son
bel Exupère marchait en avant.
Il vous ressemble, répondait Modeste Mignon comme
elle eût dit : « Quel vilain temps ! >>>
La silhouette de ce personnage, très-accessoire, paraî-
tra nécessaire en disant que madame Latournelle était
depuis environ trois ans le chaperon de la jeune fille à
laquelle le notaire et Dumay son ami voulaient tendre un
de ces piéges appelés souricières dans la Physiologie du
mariage.
MODESTE MIGNΟΝ. 5

Quant à Latournelle , figurez-vous un bon petit homme,


aussi rusé que la probité la plus pure le permet, et que
tout étranger prendrait pour un fripon à voir l'étrange
physionomie à laquelle le Havre s'est habitué. Une vue
dite tendre force le digne notaire à porter des lunettes
vertes pour conserver ses yeux , constamment rouges.
Chaque arcade sourcilière , ornée d'un duvet assez rare,
dépasse d'une ligne environ l'écaille brune du verre en
doublant en quelque sorte le cercle. Si vous n'avez pas
• observé déjà sur la figure de quelque passant l'effet pro-
duit par ces deux circonférences superposées et séparées
par un vide, vous ne sauriez imaginer combien un pareil
visage vous intrigue ; surtout quand ce visage, pâle et
creusé, se termine en pointe comme celui de Méphisto-
phélès que les peintres ont copié sur le masque des chats ,
car telle est la ressemblance offerte par Babylas Latour-
nelle . Au-dessus de ces atroces lunettes vertes s'élève un
crâne dénudé, d'autant plus artificieux que la perruque,
en apparence douée de mouvement, a l'indiscrétion de
laisser passer des cheveux blancs de tous côtés , et coupe
toujours le front inégalement. En voyant cet estimable
Normand, vêtu de noir comme un coléoptère, monté sur
ses deux jambes comme sur deux épingles, et le sachant
le plus honnête homme du monde, on cherche, sans la
trouver, la raison de ces contre-sens physiognomoniques.
Jean Butscha, pauvre enfant naturel abandonné, de qui
le greffier Labrosse et sa fille avaient pris soin, devenu
premier clerc à force de travail , logé, nourri chez son
patron qui lui donne neuf cents francs d'appointements ,
sans aucun semblant de jeunesse, presque nain, faisait
6 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE .

de Modeste une idole; il eût donné sa vie pour elle. Ce


pauvre être, dont les yeux semblables à deux lumières de
canon sont pressés entre les paupières épaisses, mar-
qué de la petite vérole, écrasé par une chevelure crépue,
embarrassé de ses mains énormes, vivait sous les regards
de la pitié depuis l'âge de sept ans : ceci ne peut-il pas
vous l'expliquer tout entier? Silencieux, recueilli , d'une
conduite exemplaire, religieux , il voyageait dans l'im-
mense étendue du pays appelé, sur la carte de Tendre,
Amour-sans- Espoir, les steppes arides et sublimes du
Désir. Modeste avait surnommé ce grotesque premier
clerc « le nain mystérieux. » Ce sobriquet fit lire à Butscha
le roman de Walter Scott, et il dit à Modeste :
- Voulez-vous, pour le jour du danger, une rose de
votre nain mystérieux ?
Modeste refoula soudain l'âme de son adorateur dans
sa cabane de boue par un de ces regards terribles que les
jeunes filles jettent aux hommes qui ne leur plaisent pas.
Butscha se surnommait lui-même le clerc obscur, sans
savoir que ce calembour remonte à l'origine des panon-
ceaux; mais il n'était, de même que sa patronne, jamais
sorti du Havre.
Peut-être est-il nécessaire, dans l'intérêt de ceux qui
ne connaissent pas le Havre, d'en dire un mot en expli-
quant où se rendait la famille Latournelle, car le premier
clerc y est évidemment inféodé. Ingouville est au Havre ce
queMontmartre est à Paris, une haute colline au pied de
laquelle la ville s'étale, à cette différence près que la mer
et la Seine entourent la ville et la colline, que le Havre se
voit fatalement circonscrit par d'étroites fortifications, et

i
MODESTE MIGNON. 7

qu'enfin l'embouchure du fleuve, le port , les bassins,


présentent un spectacle tout autre que celui des cinquante
mille maisons de Paris. Au bas de Montmartre, un océan
d'ardoises montre ses lames bleues figées; à Ingouville,
onvoitcomme des toits mobiles agités par les vents. Cette
éminence, qui , depuis Rouen jusqu'à la mer, côtoie le
fleuve en laissant une marge plus ou moins resserrée
entre elle et les eaux, mais qui certes contient des trésors
de pittoresque avec ses villes, ses gorges, ses vallons, ses
prairies, acquit une immense valeur à Ingouville depuis
1816 , époque à laquelle commença la prospérité du
Havre. Cette commune devint l'Auteuil, le Ville-d'Avray,
le Montmorency des commerçants, qui se bâtirent des
villas étagées sur cet amphithéâtre pour y respirer l'air
de la mer parfumé par les fleurs de leurs somptueux
jardins. Ces hardis spéculateurs s'y reposent des fatigues
de leurs comptoirs et de l'atmosphère de leurs maisons
serrées les unes contre les autres, sans espace, souvent
sans cour, comme les font et l'accroissement de la popu-
lation du Havre, et la ligne inflexible de ses remparts, et
l'agrandissement des bassins. En effet, quelle tristesse au
cœur du Havre, et quelle joie à Ingouville! La loi du
développement social a fait éclore comme un champignon
le faubourg de Graville, aujourd'hui plus considérable que
le Havre, et qui s'étend au bas de la côte comme un
serpent. A sa crête, Ingouville n'a qu'une rue ; et, comme
dans toutes ces positions, les maisons qui regardent la
Seine ont nécessairement un immense avantage sur celles
de l'autre côté du chemin auxquelles elles masquent
cette vue, mais qui se dressent, comme des spectateurs,
8 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

sur la pointe des pieds, afin de voir par-dessus les toits.


Néanmoins il existe là, comme partout, des servitudes.
Quelques maisons assises au sommet occupent une posi-
tion supérieure ou jouissent d'un droit de vue qui oblige
le voisin à tenir ses constructions à une hauteur voulue.
Puis la roche capricieuse est creusée par des chemins qui
rendent son amphithéâtre praticable ; et , par ces échap-
pées , quelques propriétés peuvent apercevoir ou la ville,
ou le fleuve, ou la mer. Sans être coupée à pic, la colline
finit assez brusquement en falaise. Au bout de la rue qui
serpente au sommet, on aperçoit les gorges où sont situés
quelques villages, Sainte-Adresse, deux ou trois Saints-
je-ne-sais-qui , et les criques où mugit l'Océan. Ce côté
presque désert d'Ingouville forme un contraste frappant
avec les belles villas qui regardent la vallée de la Seine.
Craint-on les coups de vent pour la végétation? Les négo-
ciants reculent-ils devant les dépenses qu'exigent ces
terrains en pente?... Quoi qu'il en soit , le touriste des
bateaux à vapeur est tout étonné de trouver la côte nue
et ravinée à l'ouest d'Ingouville, un pauvre en haillons à
côté d'un riche somptueusement vêtu , parfumé. F

En 1829, une des dernières maisons du côté de la mer,


et qui se trouve sans doute au milieu de l'Ingouville d'au-
jourd'hui , s'appelait et s'appelle peut-être encore le Chalet.
Ce fut primitivement une habitation de concierge avec son
jardinet en avant. Le propriétaire de la villa dont elle
dépendait, maison à parc, à jardins, à volière , à serre, à
prairies, eut la fantaisie de mettre cette maisonnette en
harmonie avec les somptuosités de sa demeure , et la fit
reconstruire sur le modèle d'un cottage. Il sépara ce cot-
MODESTE MIGNON. 9

tage de son boulingrin orné de fleurs, de plates-bandes,


la terrasse de sa villa, par une muraille basse le long de
laquelle il planta une haie pour la cacher. Derrière le
cottage, nommé, malgré tous ses efforts, le Chalet, s'éten-
dent les potagers et les vergers. Ce Chalet, sans vaches
ni laiterie, a pour toute clôture sur le chemin un palis
dont les charniers ne se voient plus sous une haie luxu-
riante. De l'autre côté du chemin, la maison d'en face,
soumise à une servitude, offre un palis et une haie sembla-
bles qui laissent la vue du Havre au Chalet. Cette maison-
nette faisait le désespoir de M. Vilquin, propriétaire de
la villa. Voici pourquoi. Le créateur de ce séjour dont les
détails disent énergiquement : Ci reluisent des millions !
n'avait si bien étendu son parc vers la campagne que
pour ne pas avoir ses jardiniers , disait-il , dans ses poches.
Une fois fini, le Chalet ne pouvait plus être habité que
par un ami . M. Mignon, le précédent propriétaire, aimait
beaucoup son caissier, et cette histoire prouvera que
Dumay le lui rendait bien; il lui offrit donc cette habi-
tation. A cheval sur la forme, Dumay fit signer à son
patron un bail de douze ans à trois cents francs de loyer,
et M. Mignon le signa volontiers en disant :
-

Mon cher Dumay, songes-y, tu t'engages à vivre


douze ans chez moi .
Par des événements qui vont être racontés, les pro-
priétés de M. Mignon, autrefois le plus riche négociant du
Havre, furent vendues à Vilquin, l'un de ses antagonistes
sur la place. Dans la joie de s'emparer de la célèbre villa
Mignon, l'acquéreur oublia de demander la résiliation de
ce bail. Dumay, pour ne pas faire manquer la vente,
1.
10 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

aurait alors signé tout ce que Vilquin eût exigé; mais,


une fois la vente consommée, il tint à son bail comme à
une vengeance. Il resta dans la poche de Vilquin, au cœur
de la famille Vilquin, observant Vilquin, gênant Vilquin,
enfin le taon des Vilquin. Tous les matins, à sa fenêtre,
Vilquin éprouvait un mouvement de contrariété violente
en apercevant ce bijou de construction , ce Chalet qui
coûta soixante mille francs , et qui scintille comme un
rubis au soleil . Comparaison presque juste! L'architecte
a bâti ce cottage de briques du plus beau rouge rejoin-
toyées en blanc. Les fenêtres sont peintes en vert vif, et
les bois en brun tirant sur le jaune. Le toit s'avance de
plusieurs pieds. Une jolie galerie découpée règne au pre-
mier étage, et une véranda projette sa cage de verre au
milieu de la façade. Le rez-de-chaussée se compose d'un
joli salon, d'une salle à manger, séparés par le palier
d'un escalier de bois dont le dessin et les ornements sont
d'une élégante simplicité. La cuisine est adossée à la
salle à manger , et le salon est doublé d'un cabinet qui
servait alors de chambre à coucher à M. et à madame
Dumay. Au premier étage , l'architecte a ménagé deux
grandes chambres accompagnées chacune d'un cabinet
de toilette , auquel la véranda sert de salon ; puis ,
au-dessus, se trouvent, sous le faîte , qui ressemble à
deux cartes mises l'une contre l'autre , deux chambres
de domestique, éclairées chacune par un œil-de-bœuf, et
mansardées, mais assez spacieuses. Vilquin eut la peti-
tesse d'élever un mur du côté des vergers et des pota-
gers. Depuis cette vengeance, les quelques centiares que
le bail laisse au Chalet ressemblent à un jardin de Paris.
MODESTE MIGNON. 11

Les communs, bâtis et peints de manière à les raccorder


au Chalet, sont adossés au mur de la propriété voisine.
L'intérieur de cette charmante habitation est en harmo-
nie avec l'extérieur. Le salon, parqueté tout en bois de
fer, offre aux regards les merveilles d'une peinture imitant
les laques de Chine. Sur des fonds noirs encadrés d'or
brillent les oiseaux multicolores , les feuillages verts
impossibles, les fantastiques dessins des Chinois. La salle
à manger est entièrement revêtue de bois du Nord découpé,
sculpté comme dans les belles cabanes russes. La petite
antichambre formée par le palier et la cage de l'escalier
sont peintes en vieux bois et représentent des ornements
gothiques. Les chambres à coucher, tendues de perse, se
recommandent par une coûteuse simplicité. Le cabinet
où couchaient alors le caissier et sa femme est boisé, pla-
fonné, comme la chambre d'un paquebot. Ces folies d'ar-
mateur expliquent la rage de Vilquin. Ce pauvre acqué-
reur voulait loger dans ce cottage son gendre et sa fille.
Ce projet connu de Dumay pourra plus tard vous expli-
quer sa ténacité bretonne. On entre au Chalet par une
petite porte de fer treillissée, et dont les fers de lance
s'élèvent de quelques pouces au-dessus du palis et de
la haie. Le jardinet, d'une largeur égale à celle du fas-
tueux boulingrin, était alors plein de fleurs , de roses ,
de dahlias, des plus belles, des plus rares productions de
la flore des serres; car, autre sujet de douleurvilquinarde,
la petite serre élégante, la serre de fantaisie, la serre dite
de Madame, dépend du Chalet et sépare la villa Vilquin,
ou, si vous voulez, l'unit au cottage. Dumay se consolait
de la tenue de sa caisse par les soins de la serre, dont
12 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

les productions exotiques faisaient un des plaisirs de


Modeste. Le billard de la villa Vilquin, espèce de galerie,
communiquait autrefois par une immense volière en
forme de tourelle avec cette serre; mais, depuis la con-
struction du mur qui le priva de la vue des vergers ,
Dumay mura la porte de communication.
- Mur pour mur! dit-il.
Vous et Dumay, vous murmurez ! dirent à Vilquin
les négociants pour le taquiner.
Et tous les jours, à la Bourse, on saluait d'un nouveau
calembour le spéculateur jalousé.
En 1827 , Vilquin offrit à Dumay six mille francs d'ap-
pointements et dix mille francs d'indemnité pour résilier
le bail ; le caissier refusa, quoiqu'il n'eût que mille écus
chez Gobenheim, un ancien commis de son patron. Dumay,
croyez-le, est un Breton repiqué par le sort en Normandie.
Jugez de la haine conçue contre ses locataires du Chalet
par le Normand Vilquin, un homme riche de trois millions !
Quel crime de lèse-million que de démontrer aux riches
l'impuissance de l'or ! Vilquin, dont le désespoir le rendait
la fable du Havre, venait de proposer une jolie habitation
en toute propriété à Dumay, qui de nouveau refusa. Le
Havre commençait à s'inquiéter de cet entêtement, dont,
pour beaucoup de gens, la raison se trouvait dans cette
phrase : << Dumay est Breton. » Le caissier, lui, pensait que
madame et surtout mademoiselle Mignon eussent été trop
mal logées partout ailleurs. Ses deux idoles habitaient un
temple digne d'elles , et profitaient du moins de cette
somptueuse chaumière où des rois déchus auraient pu con-
server la majesté des choses autour d'eux, espèce de déco
MODESTE MIGNON. 13

rum qui manque souvent aux gens tombés. Peut-être ne


regrettera-t-on pas d'avoir connu par avance et l'habitation
et la compagnie habituelle de Modeste ; car, à son âge,
les êtres et les choses ont sur l'avenir autant d'influence
que le caractère, si toutefois le caractère n'en reçoit pas
quelques empreintes ineffaçables.
A la manière dont les Latournelle entrèrent au Chalet,
un étranger aurait bien deviné qu'ils y venaient tous les
soirs.
- Déjà , mon maître! ... dit le notaire en apercevant dans
le salon un jeune banquier du Havre, Gobenheim, parent
de Gobenheim-Keller, chef de la grande maison de Paris .
Ce jeune homme à visage livide, un de ces blonds aux
yeux noirs dont le regard immobile a je ne sais quoi de
fascinant, aussi sobre dans sa parole que dans le vivre,
vêtu de noir, maigre comme un phthisique, mais vigou-
reusement charpenté , cultivait la famille de son ancien
patron et la maison de son caissier, beaucoup moins par
affection que par calcul : on y jouait le whist à deux sous
la fiche, une mise soignée n'était pas de rigueur ; il n'ac-
ceptait que des verres d'eau sucrée, et n'avait aucune poli-
tesse à rendre en échange. Cette apparence de dévouement
aux Mignon laissait croire que Gobenheim avait du cœur,
et le dispensait d'aller dans le grand monde du Havre,
d'y faire des dépenses inutiles, de déranger l'économie de
sa vie domestique. Ce catéchumène du veau d'or se cou-
chait tous les soirs à dix heures et demie, et se levait à
cinq heures du matin. Enfin, sûr de la discrétion de La-
tournelle et de Butscha, Gobenheim pouvait analyser devant
eux les affaires épineuses , les soumettre aux consultations
14 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE .

gratuites du notaire, et réduire les cancans de la place à


leur juste valeur. Cet apprenti gobe-or (mot de Butscha)
appartenait à cette nature de substances que la chimie
appelle absorbantes. Depuis la catastrophe arrivée à la
maison Mignon, où les Keller le mirent en pension pour
apprendre le haut commerce maritime , personne au Cha-
let ne l'avait prié de faire quoi que ce fût, pas même une
simple commission ; sa réponse était connue. Ce garçon
regardait Modeste comme il aurait examiné une lithogra-
phie à deux sous.
- C'est l'un des pistons de l'immense machine appelée
Commerce, disait de lui le pauvre Butscha, dont l'esprit se
trahissait par de petits mots timidement lancés.
Les quatre Latournelle saluèrent avec la plus respec-
tueuse déférence une vieille dame vêtue de velours noir,
qui ne se leva pas du fauteuil où elle était assise, car ses
deux yeux étaient couverts de la taie jaune produite par
la cataracte. Madame Mignon sera peinte en une seule
phrase. Elle attirait aussitôt le regard par levisage auguste
des mères de famille dont la vie sans reproche défie les
coups du destin, mais qu'il a pris pour but de ses flèches,
et qui forment la nombreuse tribu des Niobés. Sa per-
ruque blonde bien frisée, bien mise, seyait à sa blanche
figure froidie comme celle de ces femmes de bourgmestre
peintes par Mirevelt. Le soin excessif de sa toilette, des
bottines de velours, une collerette de dentelles, le châle
mis droit, tout attestait la sollicitude de Modeste pour sa
mère.
Quand le moment de silence, annoncé par le notaire,
fut établi dans ce joli salon, Modeste, assise près de sa
MODESTE MIGNON. 15

mère et brodant pour elle un fichu, devint pendant un


instant le point de mire des regards. Cette curiosité ca-
chée sous les interrogations vulgaires que s'adressent tous
les gens en visite, et même ceux qui se voient chaque
jour, eût trahi le complot domestique médité contre la
jeune fille à un indifférent; mais Gobenheim, plus qu'in-
différent, ne remarqua rien; il alluma les bougies de la
table à jouer. L'attitude de Dumay rendit cette situation
terrible pour Butscha, pour les Latournelle , et surtout
pour madame Dumay, qui savait son mari capable de
tirer, comme sur un chien enragé, sur l'amant de Mo-
deste. Après le dîner, le caissier était allé se promener,
suivi de deux magnifiques chiens des Pyrénées soupçonnés
de trahison, et qu'il avait laissés chez un ancien métayer
de M. Mignon ; puis, quelques instants avant l'entrée des
Latournelle, il avait pris à son chevet ses pistolets et les
avait posés sur la cheminée en se cachant de Modeste. La
jeune fille ne fit aucune attention àtous ces préparatifs, au
moins singuliers.
Quoique petit, trapu, grêlé, parlant tout bas , ayant
l'air de s'écouter, ce Breton, ancien lieutenant de la garde,
offre la résolution, le sang-froid si bien gravés sur son
visage, que personne en vingt ans, à l'armée, ne l'avait
plaisanté. Ses petits yeux, d'un bleu calme , ressemblent
à deux morceaux d'acier. Ses façons, l'air de son visage,
son parler, sa tenue, tout concorde avec son nom bref de
Dumay. Sa force, bien connue d'ailleurs, lui permet de ne
redouter aucune agression. Capable de tuer un homme
d'un coup de poing, il avait accompli ce haut fait à Bau-
tzen, en s'y trouvant sans armes, face à face avec un Saxon ,
16 SCENES DE LA VIE PRIVÉE.

en arrière de sa compagnie. En ce moment, la ferme et


douce physionomie de cet homme atteignit au sublime du
tragique; ses lèvres pâles comme son teint indiquèrent
une convulsion domptée par l'énergie bretonne ; une sueur
légère, mais que chacun vit et supposa froide, rendit son
front humide. Le notaire savait que, de tout ceci, pouvait
résulter un drame en cour d'assises. En effet, pour le cais-
sier, il se jouait, à propos de Modeste Mignon, une partie
où se trouvaient engagés un honneur, une foi, des sen-
timents d'une importance supérieure à celle des liens
sociaux , et résultant d'un de ces pactes dont le seul juge,
en cas de malheur, est au ciel. La plupart des drames
sont dans les idées que nous nous formons des choses.
Les événements qui nous paraissent dramatiques ne sont
que les sujets que notre âme convertit en tragédie ou en
comédie, au gré de notre caractère.
Madame Latournelle et madame Dumay, chargées d'ob-
server Modeste, eurent je ne sais quoi d'emprunté dans le
maintien , de tremblant dans la voix, que l'inculpée ne
remarqua point, tant elle paraissait absorbée par sa bro-
derie. Modeste plaquait chaque fil de coton avec une per-
fection à désespérer des brodeuses. Son visage disait tout
le plaisir que lui causait le mat du pétale qui finissait une
fleur entreprise. Le nain, assis entre sa patronne et Goben-
heim, retenait ses larmes, il se demandait comment arriver
à Modeste, afin de lui jeter deux mots d'avis à l'oreille. En
prenant position devant madame Mignon, madame Latour-
nelle avait, avec sa diabolique intelligence de dévote, isolé
Modeste. Madame Mignon, silencieuse dans sa cécité, plus
pâle que ne la faisait sa pâleur habituelle . disait assez
MODESTE MIGNON. 17

qu'elle savait l'épreuve à laquelle Modeste allait être sou-


mise . Peut-être au dernier moment blamait-elle ce strata-
gème, tout en le trouvant nécessaire. De là son silence.
Elle pleurait en dedans.
Exupère, la détente du piége, ignorait entièrement la
pièce où le hasard lui donnait un rôle. Gobenheim restait,
par un effet de son caractère, dans une insouciance égale à
celle que montrait Modeste. Pour un spectateur instruit ,
ce contraste entre la complète ignorance des uns et la
palpitante attention des autres eût été sublime. Aujour-
d'hui plus que jamais, les romanciers disposent de ces
effets et ils sont dans leur droit ; car la nature s'est, de
tout temps, permis d'être plus forte qu'eux. Ici, la nature,
vous le verrez, la nature sociale, qui est une nature dans la
nature, se donnait le plaisir de faire l'histoire plus intéres-
sante que le roman, de même que les torrents dessinent
des fantaisies interdites aux peintres, et accomplissent des
tours de force en disposant ou léchant les pierres à sur-
prendre les statuaires et les architectes. Il était huit heures.
En cette saison, le crépuscule jette alors ses dernières
lueurs. Ce soir-là, le ciel n'offrait pas un nuage, l'air
attiédi caressait la terre , les fleurs embaumaient , on
entendait crier le sable sous les pieds de quelques pro-
meneurs qui rentraient. La mer reluisait comme un
miroir. Enfin il faisait si peu de vent, que les bougies
allumées sur la table à jouer montraient leurs flammes
tranquilles , quoique les croisées fussent entr'ouvertes. Ce
salon, cette soirée , cette habitation , quel cadre pour le
portrait de cette jeune fille, étudiée alors par ces personnes
avec la profonde attention d'un peintre en présence de la
18 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

Margherita Doni, l'une des gloires du palais Pitti. Mo-


deste, fleur enfermée comme celle de Catulle, valait-elle
encore toutes ces précautions ?... Vous connaissez la cage,
voici l'oiseau.
Alors âgée de vingt ans, svelte, fine autant qu'une de
ces sirènes inventées par les dessinateurs anglais pour
leurs livres de beautés, Modeste offre, comme autrefois sa
mère, une coquette expression de cette grâce peu com-
prise en France, où nous l'appelons sensiblerie, mais qui ,
chez les Allemandes, est la poésie du cœur arrivée à la
surface de l'être et s'épanchant en minauderies chez les
sottes , en divines manières chez les filles spirituelles.
Remarquable par sa chevelure couleur d'or pâle, elle
appartient à ce genre de femmes nommées, sans doute
en mémoire d'Ève, les blondes célestes, et dont l'épiderme
satiné ressemble à du papier de soie appliqué sur la chair,
qui frissonne sous l'hiver ou s'épanouit au soleil du
regard, en rendant la main jalouse de l'œil. Sous ces che-
veux, légers comme des marabouts et bouclés à l'anglaise,
le front, que vous eussiez dit tracé par le compas tant il
est pur de modelé, reste discret, calme jusqu'à la placi-
dité, quoique lumineux de pensée; mais quand et où
pouvait-on en voir de plus uni, d'une netteté si transpa-
rente ? Il semble, comme une perle, avoir un orient. Les
yeux, d'un bleu tirant sur le gris, limpides comme des yeux
d'enfant, en montraient alors toute la malice et toute l'in-
nocence, en harmonie avec l'arc des sourcils à peine indi-
qué par des racines plantées comme celles faites au pin-
ceau dans les figures chinoises. Cette candeur spirituelle
est encore relevée autour des yeux et dans les coins, aux
MODESTE MIGNON. 19

tempes, par des tons de nacre à filets bleus, privilége de


ces teints délicats. La figure, de l'ovale si souvent trouvé
par Raphaël pour ses madones, se distingue par la cou-
leur sobre et virginale des pommettes, aussi douce que
la rose du Bengale, et sur laquelle les longs cils d'une
paupière diaphane jetaient des ombres mélangées de
lumière. Le cou, alors penché, presque frêle, d'un blanc
de lait, rappelle ces lignes fuyantes, aimées de Léonard
de Vinci. Quelques petites taches de rousseur, semblables
aux mouches du xvme siècle, disent que Modeste est bien
une fille de la terre, et non l'une de ces créations rêvées
en Italie par l'École angélique. Quoique fines et grasses
tout à la fois, ses lèvres, un peu moqueuses, expriment
la volupté. Sa taille, souple sans être frêle, n'effrayait pas
la Maternité comme celle de ces jeunes filles qui deman-
dent des succès à la morbide pression d'un corset. Le
basin , l'acier, le lacet, épuraient et ne fabriquaient pas les
lignes serpentines de cette élégance, comparable à celle
d'un jeune peuplier balancé par le vent. Une robe gris
de perle , ornée de passementeries de couleur cerise, à
taille longue, dessinait chastement le corsage et couvrait
les épaules, encore un peu maigres, d'une guimpe qui ne
laissait voir que les premières rondeurs par lesquelles le
cou s'attache aux épaules. A l'aspect de cette physionomie
vaporeuse et intelligente tout ensemble, où la finesse
d'un nez grec à narines roses, à méplats fermement cou-
pés, jetait je ne sais quoi de positif; où la poésie qui
régnait sur le front presque mystique était quasi démentie
par la voluptueuse expression de la bouche; où la can-
deurdisputait les champs profonds et variés de la prunelle
20 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

à la moquerie la plus instruite, un observateur aurait


pensé que cette jeune fille, à l'oreille alerte et fine que
tout bruit éveillait, au nez ouvert aux parfums de la fleur
bleue de l'idéal , devait être le théâtre d'un combat entre
les poésies qui se jouent autour de tous les levers de soleil
et les labeurs de la journée, entre la fantaisie et la réalité.
Modeste était la jeune fille curieuse et pudique, sachant
sa destinée et pleine de chasteté, la vierge de l'Espagne
plutôt que celle de Raphaël.
Elle leva la tête en entendant Dumay dire à Exupère :
<<Venez ici, jeune homme ! » Et, après les avoir vus cau-
sant dans un coin du salon, elle pensa qu'il s'agissait d'une
commission à donner pour Paris. Elle regarda ses amis
qui l'entouraient comme étonnée de leur silence, et s'écria
de l'air le plus naturel : « Eh bien, vous ne jouez pas ? >>>
en montrant la table verte que la grande madame Latour-
nelle nommait l'autel .
-Jouons ! reprit Dumay, qui venait de congédier le jeune
Exupère.
Mets-toi là , Butscha , dit madame Latournelle en
-

séparant par toute la table le premier clerc du groupe que


formaient madame Mignon et sa fille.
Et toi , viens là ! ... dit Dumay à sa femme en lui ordon-
nant de se tenir près de lui .
Madame Dumay, petite Américaine de trente-six ans ,
essuya furtivement des larmes : elle adorait Modeste et
croyait à une catastrophe.
- Vous n'êtes pas gais, ce soir, reprit Modeste.
-

Nous jouons, répondit Gobenheim qui disposait ses


cartes.
MODESTE MIGNON. 21

Quelque intéressante que cette situation puisse paraître,


elle le sera bien davantage en expliquant la position de
Dumay relativement à Modeste. Si la concision de ce récit
le rend sec, on pardonnera cette sécheresse en faveur du
désir d'achever promptement cette scène, et à la néces-
sité de raconter l'argument qui domine tous les drames.
Dumay ( Anne-François-Bernard), né à Vannes , partit
soldat en 1799 , à l'armée d'Italie. Son père, président du
tribunal révolutionnaire, s'était fait remarquer par tant
d'énergie, que le pays ne fut pas tenable pour lui lorsque
son père, assez méchant avocat, eut péri sur l'échafaud
après le 9 thermidor. Après avoir vu mourir sa mère de
chagrin, Anne vendit tout ce qu'il possédait et courut, à
l'âge de vingt-deux ans, en Italie, au moment où nos
armées succombaient. Il rencontra dans le département du
Var un jeune homme qui, par des motifs analogues, allait
aussi chercher la gloire, en trouvant le champ de bataille
moins périlleux que la Provence. Charles Mignon, der-
nier rejeton de cette famille à laquelle Paris doit la rue
et l'hôtel bâti par le cardinal Mignon, eut dans son père
un finaud qui voulut sauver des griffes de la Révolution
la terre de la Bastie, un joli fief du Comtat. Comme tous
les peureux de ce temps, le comte de la Bastie, devenu le
citoyen Mignon, trouva plus sain de couper les têtes que
de se laisser couper la sienne. Ce faux terroriste disparut
au 9 thermidor et fut alors inscrit sur la liste des émi-
grés. Le comté de la Bastie fut vendu. Le château dés-
honoré vit ses tours en poivrière rasées. Enfin le citoyen
Mignon, découvert à Orange, fut massacré, lui, sa femme
et ses enfants, à l'exception de Charles Mignon qu'il avait
22 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

envoyé lui chercher un asile dans les Hautes-Alpes. Saisi


par ces affreuses nouvelles, Charles attendit, dans une
vallée du mont Genèvre, des temps moins orageux. Il
vécut là jusqu'en 1799 de quelques louis que son père lui
mit dans la main, à son départ. Enfin, à vingt-trois ans,
sans autre fortune que sa belle prestance, que cette beauté
méridionale qui, complète, arrive au sublime, et dont le
type est l'Antinoüs , l'illustre favori d'Adrien, Charles réso-
lut de hasarder sur le tapis rouge de la guerre son audace
provençale, qu'il prit, à l'exemple de tant d'autres, pour
une vocation. En allant au dépôt de l'armée, à Nice, il
rencontra le Breton. Devenus camarades et par la simili-
tude de leurs destinées et par le contraste de leurs carac-
tères, ces deux fantassins burent à la même tasse, en
plein torrent, cassèrent en deux le même morceau de
biscuit, et se trouvèrent sergents à la paix qui suivit la
bataille de Marengo. Quand laguerre recommença, Charles
Mignon obtint de passer dans la cavalerie et perdit alors
de vue son camarade. Le dernier des Mignon de la Bastie
était, en 1812, officier de la Légion d'honneur et major
d'un régiment de cavalerie, espérant être renommé comte
de la Bastie et fait colonel par l'empereur. Pris par les
Russes, il fut envoyé, comme tant d'autres, en Sibérie. Il
fit le voyage avec un pauvre lieutenant dans lequel il
reconnut Anne Dumay, non décoré, brave, mais malheu-
reux comme un million de pousse-cailloux à épaulettes de
laine, le canevas d'hommes sur lequel Napoléon a peint
le tableau de l'Empire. En Sibérie, le lieutenant-colonel
apprit, pour tuer le temps, le calcul et la calligraphie au
Breton, dont l'éducation avait paru inutile au père Scévola.
MODESTE MIGNON. 23

Charles trouva dans son premier compagnon de route un


de ces cœurs si rares où il put verser tous ses chagrins
en racontant ses félicités. Le fils de la Provence avait
fini par rencontrer le hasard qui cherche tous les jolis
garçons. En 1804, à Francfort-sur-Mein, il fut adoré par
Bettina Wallenrod, fille unique d'un banquier, et il l'avait
épousée avec d'autant plus d'enthousiasme qu'elle était
riche, une des beautés de la ville, et qu'il se voyait alors
seulement lieutenant, sans autre fortune que l'avenir
excessivement problématique des militaires de ce temps-là.
Le vieux Wallenrod, baron allemand déchu (la Banque est
toujours baronne), charmé de savoir que le beau lieute-
nant représentait à lui seul les Mignon de la Bastie, ap-
prouva la passion de la blonde Bettina, qu'un peintre (il y
en avait un alors à Francfort) avait fait poser pour une
figure idéale de l'Allemagne. Wallenrod, nommant par
avance ses petits-fils comtes de la Bastie-Wallenrod, plaça
dans les fonds français la somme nécessaire pour donner
à sa fille trente mille francs de rente. Cette dot fit une
très-faible brèche à sa caisse, vu le peu d'élévation du
capital. L'Empire, par suite d'une politique à l'usage de
beaucoup de débiteurs, payait rarement les semestres.
Aussi Charles parut-il assez effrayé de ce placement, car
il n'avait pas autant de foi que le baron allemand dans
l'aigle impériale. Le phénomène de la croyance ou de l'ad-
miration, qui n'est qu'une croyance éphémère, s'établit
difficilement en concubinage avec l'idole. Le mécanicien
redoute la machine que le voyageur admire, et les officiers
étaient un peu les chauffeurs de la locomotive napoléo-
nienne, s'ils n'en furent pas le charbon. Le baron de
24 SCENES DE LA VIE PRIVÉE.

Wallenrod-Tustall-Bartenstild promit alors de venir au


secours du ménage. Charles aima Bettina Wallenrod
autant qu'il était aimé d'elle, et c'est beaucoup dire ;
mais, quand un Provençal s'exalte, tout chez lui devient
naturel en fait de sentiment. Et comment ne pas adorer
une blonde échappée d'un tableau d'Albert Durer, d'un
caractère angélique et d'une fortune notée à Francfort?
Charles eut donc quatre enfants, dont il restait seulement
deux filles au moment où il épanchait ses douleurs au
cœur du Breton. Sans les connaître , Dumay aima ces deux
petites par l'effet de cette sympathie, si bien comprise par
Charlet, qui rend le soldat père de tout enfant ! L'aînée ,
appelée Bettina-Caroline, était née en 1805 ; l'autre, Marie-
Modeste, en 1808. Le malheureux lieutenant-colonel , sans
nouvelles de ces êtres chéris, revint à pied, en 1814, en
compagnie du lieutenant, à travers la Russie et la Prusse.
Ces deux amis , pour qui la différence des épaulettes n'exis-
tait plus, atteignirent Francfort au moment où Napoléon
débarquait à Cannes. Charles trouva sa femme à Franc-
fort, mais en deuil : elle avait eu la douleur de perdre son
père, de qui elle était adorée et qui voulait toujours la
voir souriant, même à son lit de mort. Le vieux Wallenrod
ne survivait pas aux désastres de l'Empire. A soixante-
douze ans, il avait spéculé sur les cotons, en croyant au
génie de Napoléon, sans savoir que le génie est aussi sou-
vent au-dessus qu'au-dessous des événements. Ce dernier
Wallenrod, des vrais Wallenrod-Tustall-Bartenstild, avait
acheté presque autant de balles de coton que l'empe-
reur perdit d'hommes pendant sa sublime campagne de
France.
MODESTE MIGNON . 25

Che meirs tans le godon ! ... avait dit à sa fille ce


père, de l'espèce des Goriot, en s'efforçant d'apaiser une
douleur qui l'effrayait, et che meirs ne deffant rienne à
berzonne .
Car ce Français d'Allemagne mourut en essayant de
parler la langue aimée de sa fille.
Heureux de sauver de ce grand et double naufrage sa
femme et ses deux filles, Charles Mignon revint à Paris,
où l'empereur le nomma lieutenant-colonel dans les cui-
rassiers de la garde , et le fit commandeur de la Légion
d'honneur. Le rêve du colonel, qui se voyait enfin général
et comte au premier triomphe de Napoléon , s'éteignit dans
les flots de sang de Waterloo. Le colonel, peu grièvement
blessé, se retira sur la Loire et quitta Tours avant le
licenciement.
Au printemps de 1816, Charles réalisa ses trente mille
livres de rente, qui lui donnèrent environ quatre cent
mille francs, et résolut d'aller faire fortune en Amérique
en abandonnant le pays où la persécution pesait déjà sur
les soldats de Napoléon. Il descendit de Paris au Havre,
accompagné de Dumay, à qui , par un hasard assez ordi-
naire à la guerre, il avait sauvé la vie en le prenant en
croupe au milieu du désordre qui suivit la journée de
Waterloo. Dumay partageait les opinions et le décourage-
ment du colonel. Charles, suivi par le Breton comme par
un caniche (le pauvre soldat idolâtrait les deux petites
filles), pensa que l'obéissance, l'habitude des consignes,
la probité, l'attachement du lieutenant en feraient un ser-
viteur fidèle autant qu'utile : il lui proposa donc de se
mettre sous ses ordres, au civil. Dumay fut très-heureux
2
26 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

en se voyant adopté par une famille où il comptait vivre


comme le gui sur le chêne. En attendant une occasion
pour s'embarquer, en choisissant entre les navires et
méditant sur les chances offertes par leurs destinations,
le colonel entendit varler des brillantes destinées que la
paix réservait au Havre. En écoutant la dissertation de
deux bourgeois, il entrevit un moyen de fortune, et devint
à la fois armateur, banquier, propriétaire; il acheta pour
deux cent mille francs de terrains, de maisons, et lança
vers New-York un navire chargé de soieries françaises
achetées à bas prix à Lyon. Dumay, son agent, partit sur
le vaisseau. Pendant que le colonel s'installait dans la
plus belle maison de la rue Royale avec sa famille, et
apprenait les éléments de la banque en déployant l'acti-
vité, la prodigieuse intelligence des Provençaux, Dumay
réalisa deux fortunes, car il revint avec un chargement
de coton acheté à vil prix. Cette double opération valut un
capital énorme à la maison Mignon. Le colonel fit alors
l'acquisition de la villa d'Ingouville, et récompensa Dumay
en lui donnant une modeste maison rue Royale. Le pauvre
Breton avait ramené de New-York, avec ses cotons, une
jolie petite femme à laquelle plut, avant toute chose, la
qualité de Français. Miss Grummer possédait environ
quatre mille dollars, vingt mille francs que Dumay plaça
chez son colonel. Dumay, devenu l'alter ego de l'arma-
teur, apprit en peu de temps la tenue des livres, cette
science qui distingue, selon son mot, les sergents-majors
du commerce. Ce naïf soldat, oublié pendant vingt ans
par la fortune, se crut l'homme le plus heureux du monde
en se voyant prorpiétaire d'une maison que lamunificence
MODESTE MIGNON. 27

de son chef garnit d'un joli mobilier, puis de douze cents


francs d'intérêts qu'il eut de ses fonds, et de trois mille
six cents francs d'appointements. Jamais le lieutenant
Dumay, dans ses rêves, n'avait espéré situation pareille;
mais il était encore plus satisfait de se sentir le pivot de
la plus riche maison de commerce du Havre. Madame
Dumay eut le chagrin de perdre tous ses enfants à leur
naissance, et les malheurs de sa dernière couche la pri-
vèrent de l'espérance d'en avoir; elle s'attacha donc aux
deux demoiselles Mignon avec autant d'amour que Dumay,
qui les eût préférées à ses enfants. Madame Dumay, qui
devait le jour à des cultivateurs habitués à une vie éco-
nome, se contenta de deux mille quatre cents francs pour
elle et son ménage. Ainsi, tous les ans, Dumay plaça deux
mille et quelques cents francs de plus dans la maison
Mignon. En examinant le bilan annuel, le patron grossis-
sait le compte du caissier d'une gratification en harmonie
avec les services. En 1824, le crédit du caissier se montait
à cinquante-huit mille francs. Ce fut alors que Charles
Mignon, comte de la Bastie, titre dont on ne parlait
jamais, combla son caissier en le logeant au Chalet, où
dans ce moment vivaient obscurément Modeste et sa mère.
L'état déplorable où se trouvait madame Mignon, que
son mari avait laissée belle encore, a sa cause dans la
catastrophe à laquelle l'absence de Charles était due. Le
chagrin avait employé trois ans à détruire cette douce
Allemande, mais c'était un de ces chagrins semblables à
des vers logés au cœur d'un bon fruit. Le bilan de cette
douleur est facile à chiffrer. Deux enfants, morts en bas
âge, eurent un double ci-gît dans cette âme qui ne savait
28 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

rien oublier. La captivité de Charles en Sibérie fut, pour


cette femme aimante , la mort tous les jours. La cata-
strophe de la riche maison Wallenrod et la mort du pauvre
banquier sur ses sacs vides fut, au milieu des doutes de
Bettina sur le sort de son mari, comme un coup suprême.
La joie excessive de retrouver son Charles faillit tuer
cette fleur allemande. Puis la seconde chute de l'Empire,
l'expatriation projetée furent comme de nouveaux accès
d'une même ſièvre. Enfin, dix ans de prospérités conti-
nuelles, les amusements de sa maison, la première du
Havre ; les dîners, les bals, les fêtes du négociant heureux,
les somptuosités de la villa Mignon, l'immense considé-
ration, la respectueuse estime dont jouissait Charles, l'en-
tière affection de cet homme, qui répondit par un amour
unique à un unique amour, tout avait réconcilié cette
pauvre femme avec la vie. Au moment où elle ne doutait
plus, où elle entrevoyait un beau soir à sa journée ora-
geuse, une catastrophe inconnue, enterrée au cœur de
cette double famille et dont il sera bientôt question , avait
été comme une sommation du malheur. En janvier 1826,
au milieu d'une fête, quand le Havre tout entier désignait
Charles Mignon pour son député, trois lettres, venues de
New-York, de Paris et de Londres, avaient été comme
autant de coups de marteau sur le palais de verre de la
Prospérité . En dix minutes, la ruine avait fondu de ses
ailes de vautour sur cet inouï bonheur, comme le froid
sur la grande armée en 1812. En une seule nuit, passée
à faire des comptes avec Dumay, Charles Mignon avait
pris son parti. Toutes les valeurs, sans en excepter les
meubles, suffisaient à tout payer.
MODESTE MIGNON. 29

-Le Havre, dit le colonel au lieutenant , ne me verra


pas à pied. Dumay, je prends tes soixante mille francs à
six pour cent...
A trois , mon colonel .
A rien alors , avait répondu Charles Mignon péremp-
toirement. Je te ferai ta part dans mes nouvelles affaires .
Le Modeste, qui n'est plus à moi, part demain, le capitaine
m'emmène. Toi, je te charge de ma femme et de ma fille.
Je n'écrirai jamais. Pas de nouvelles, bonnes nouvelles.
Dumay, toujours lieutenant, n'avait pas fait à son colo-
nel une seule question sur ses projets.
-

Je pense, avait-il dit à Latournelle d'un petit air


entendu , que mon colonel a son plan fait.
Le lendemain, il avait accompagné au petit jour son
patron sur le navire le Modeste, partant pour Constanti-
nople. Là, sur l'arrière du bâtiment, le Breton avait dit
au Provençal :
- Quels sont vos derniers ordres, mon colonel?
- Qu'aucun homme n'approche du Chalet! s'était écrié
le père en retenant mal une larme. Dumay, garde-moi
ma dernière enfant comme me la garderait un boule-
dogue. La mort à quiconque tenterait de débaucher ma
seconde fille! Ne crains rien, pas même l'échafaud, je t'y
rejoindrais.
Mon colonel , faites vos affaires en paix. Je vous com-
prends. Vous retrouverez mademoiselle Modeste comme
vous me la confiez, ou je serai mort ! Vous me connaissez
et vous connaissez nos deux chiens des Pyrénées. On
n'arrivera pas à votre fille. Pardon de vous dire tant de
phrases.
2.
30 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

Les deux militaires s'étaient jetés dans les bras l'un de


l'autre comme deux hommes qui s'étaient appréciés en
pleine Sibérie. Le jour même, le Courrier du Havre avait
publié ce terrible, simple, énergique et honnête premier-
Havre:

« La maison Charles Mignon suspend ses payements.


Mais les liquidateurs soussignés prennent l'engagement
de payer toutes les créances passives. On peut, dès à
présent, escompter aux tiers porteurs les effets à terme.
La vente des propriétés foncières couvre intégralement
les comptes courants.
>> Cet avis est donné pour l'honneur de la maison et
pour empêcher tout ébranlement du crédit sur la place
du Havre.

>>M. Charles Mignon est parti ce matin sur le Modeste


pour l'Asie Mineure, ayant laissé des pleins pouvoirs à
l'effet de réaliser toutes les valeurs, même immobilières .
» DUMAY , liquidateur pour les comptes de banque;
LATOURNELLE , notaire , liquidateur pour les biens
de ville et de campagne ; GOBENHEIM, liquidateur
pour les valeurs commerciales. »

Latournelle avait dû sa fortune à la bonté de M. Mignon ,


qui lui avait prêtécent mille francs, en 1817, pour acheter
la plus belle étude du Havre. Ce pauvre homme, sans
moyens pécuniaires, premier clerc depuis dix ans, attei-
gnait alors à l'âge de quarante ans et se voyait clerc pour
le reste de ses jours. Il fut le seul dans tout le Havre
dont le dévouement pût se comparer à celui de Dumay,
MODESTE MIGNON. 31

car Gobenheimprofita de la liquidation pour continuer les


relations et les affaires de M. Mignon, ce qui lui permit
d'élever sa petite maison de banque. Pendant que des
regrets unanimes se formulaient à la Bourse, sur le port,
dans toutes les maisons, quand le panégyrique d'un homme
irréprochable, honorable et bienfaisant remplissait toutes
les bouches , Latournelle et Dumay, silencieux et actifs
comme des fourmis , vendaient, réalisaient, payaient et
liquidaient. Vilquin fit le généreux en achetant la villa, la
maison de ville et une ferme : aussi Latournelle profita-
t-il de ce premier mouvement en arrachant un bon prix
à Vilquin. On voulut visiter madame et mademoiselle
Mignon ; mais elles avaient obéi à Charles en se réfugiant
au Chalet, le matin même de son départ, qui leur fut
caché dans le premier moment. Pour ne pas se laisser
ébranler par leur douleur, le courageux banquier avait
embrassé sa femme et sa fille pendant leur sommeil. Il y
eut trois cents cartes mises à la porte de la maison
Mignon. Quinze jours après, l'oubli le plus profond, pro-
phétisé par Charles, révélait à ces deux femmes la sagesse
et la grandeur de la résolution ordonnée. Dumay fit
représenter son maître à New-York, à Londres et à Paris.
Il suivit la liquidation des trois maisons de banque aux-
quelles cette ruine était due, réalisa cinq cent mille
francs de 1826 à 1828, le huitième de la fortune de Charles ;
et, selon des ordres écrits pendant la nuit du départ, il
les envoya dans le commencement de l'année 1828, par la
maison Mongenod, à New-York, au compte de M. Mignon .
Tout cela fut accompli militairement, excepté le prélève-
ment de trente mille francs pour les besoins personnels
32 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

de madame et de mademoiselle Mignon que Charles avait


recommandé de faire et que ne fit pas Dumay. Le Breton
vendit sa maison de ville vingt mille francs, et les remit
à madame Mignon, en pensant que plus son colonel aurait
de capitaux, plus promptement il reviendrait.
- Faute de trente mille francs, quelquefois on périt,
avait-il dit à Latournelle, qui lui prit à sa valeur cette
maison où les habitants du Chalet trouvaient toujours un
appartement.
Tel fut, pour la célèbre maison Mignon, du Havre, le
résultat de la crise qui bouleversa, de 1825 à 1826, les
principales places de commerce et qui causa, si l'on se
souvient de ce coup de vent, la ruine de plusieurs ban-
quiers de Paris, dont l'un présidait le tribunal de com-
merce. On comprend alors que cette chute immense,
couronnant un règne bourgeois de dix années, avait pu
être le coup de la mort pour Bettina Wallenrod, qui se
vit encore une fois séparée de son mari, sans rien savoir
d'une destinée en apparence aussi périlleuse, aussi aven-
tureuse que l'exil en Sibérie ; mais le mal qui l'entraînait
vers la tombe est à ces chagrins visibles ce qu'est aux
chagrins ordinaires d'une famille l'enfant fatal qui la
gruge et la dévore. La pierre infernale jetée au cœur de
cette mère était une des pierres tumulaires du petit cime-
tière d'Ingouville, et sur laquelle on lit :
BETTINA - CAROLINE MIGNON
MORTE A VINGT - DEUX ANS.

PRIEZ POUR ELLE !

1827
MODESTE MIGNON. 33

Cette inscription est pour la jeune fille ce qu'une épi-


taphe est pour beaucoup de morts, la table des matières
d'un livre inconnu. Le livre, le voici dans son abrégé
terrible, qui peut expliquer le serment échangé dans les
adieux du colonel et du lieutenant.
Un jeune homme, d'une charmante figure, appelé
Georges d'Estourny, vint au Havre sous le vulgaire pré-
texte de voir la mer, et il y vit Caroline Mignon. Un soi-
disant élégant de Paris n'est jamais sans quelques recom-
mandations ; il fut donc invité, par l'intermédiaire d'un
ami des Mignon, à une fête donnée à Ingouville. Devenu
très-épris et de Caroline et de sa fortune, le Parisien
entrevit une fin heureuse. En trois mois, il accumula tous
les moyens de séduction, et enleva Caroline. Quand il a
des filles, un père de famille ne doit pas plus laisser
introduire un jeune homme chez lui sans le connaître,
que laisser traîner des livres ou des journaux sans les
avoir lus. L'innocence des filles est comme le lait que font
tourner un coup de tonnerre, un vénéneux parfum, un
temps chaud, un rien, un souffle même. En lisant la lettre
d'adieu de sa fille aînée, Charles Mignon fit partir aussitôt
madame Dumay pour Paris. La famille allégua la néces-
sité d'un voyage subitement ordonné par le inédecin de
la maison, qui trempa dans cette excuse nécessaire ; mais
sans pouvoir empêcher le Havre de causer sur cette
absence.
- Comment, une jeune personne si forte, d'un teint
espagnol , à chevelure de jais! ... Elle, poitrinaire ! ...
-

Mais oui ; l'on dit qu'elle a commis une imprudence...


Ah ! ah ! s'écriait un Vilquin.
34 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE .

Elle est revenue en nage d'une partie de cheval, et


a bu à la glace ; du moins, voilà ce que dit le docteur
Troussenard.
Quand madame Dumay revint, les malheurs de la mai-
son Mignon étaient consommés, personne ne fit plus atten-
tion à l'absence de Caroline ni au retour de la femme du
caissier.
Au commencement de l'année 1827, les journaux reten-
tirent du procès de Georges d'Estourny, condamné pour de
constantes fraudes au jeu par la police correctionnelle. Ce
jeune corsaire s'exila sans s'occuper de mademoiselle
Mignon, à qui la liquidation faite au Havre ôtait toute sa
valeur. En peu de temps, Caroline apprit et son infâme
abandon et la ruine de la maison paternelle. Revenue
dans un état de maladie affreux et mortel, elle s'éteignit,
en peu de jours, au Chalet. Sa mort protégea du moins
sa réputation. On crut assez généralement à la maladie
alléguée par M. Mignon lors de la fuite de sa fille, et à
l'ordonnance médicale qui dirigeait, disait-on, mademoi-
selle Caroline sur Nice. Jusqu'au dernier moment, la
mère avait espéré conserver sa fille ! Bettina fut sa pré-
férence, comme Modeste était celle de Charles. Il y avait
quelque chose de touchant dans ces deux élections. Bet-
tina fut tout le portrait de Charles, comme Modeste est
celui de sa mère. Chacun des deux époux continuait son
amour dans son enfant. Caroline, fille de la Provence,
tint de son père et cette belle chevelure noire comme
l'aile d'un corbeau, qu'on admire chez les femmes du
Midi , et l'œil brun, fendu en amande, brillant comme
une étoile, et le teint olivâtre, et la peau dorée d'un fruit
MODESTE MIGNON. 35

velouté, le pied cambré, cette taille espagnole qui fait


craquer les [Link] le père et la mère étaient-ils
fiers de la charmante opposition que présentaient les
deux sœurs .
- Un diable et un ange ! disait-on sans malice, quoique
ce fût une prophétie.
Après avoir pleuré pendant un mois dans sa chambre,
où elle voulut rester sans voir personne, la pauvre Alle-
mande en sortit les yeux malades. Avant de perdre la vue,
elle était allée, malgré tous ses amis, contempler la tombe
de Caroline. Cette dernière image resta colorée dans ses
ténèbres , comme le spectre rouge du dernier objet vu
brille encore après qu'on a fermé les yeux par un grand
jour. Après cet affreux , ce double malheur, Modeste ,
devenue fille unique sans que son père le sût, rendit
Dumay non pas plus dévoué, mais plus craintif que par le
passé. Madame Dumay, folle de Modeste, comme toutes
les femmes privées d'enfant , l'accabla de sa maternité
d'occasion, sans cependant méconnaître les ordres de son
mari , qui se défiait des amitiés féminines. La consigne
était nette.
-Si jamais un homme, de quelque âge, de quelque
rang que ce soit, avait dit Dumay, parle à Modeste, la
lorgne, lui fait les yeux doux, c'est un homme mort, je
lui brûle la cervelle et je vais me mettre à la disposition
du procureur du roi : ma mort la sauvera peut-être. Si
tu ne veux pas me voir couper le cou, remplace-moi bien
auprès d'elle pendant que je suis en ville.
Depuis trois ans, Dumay visitait ses armes tous ies
soirs. Il paraissait avoir mis de moitié dans son serment
36 SCENES DE LA VIE PRIVÉE.

les deux chiens des Pyrénées, deux animaux d'une intel-


ligence supérieure; l'un couchait à l'intérieur, et l'autre
était posté dans une petite cabane d'où il ne sortait pas
et n'aboyait point ; mais l'heure où ces deux chiens auraient
remué leurs mâchoires sur un quidam eût été terrible !
On peut maintenant deviner la vie menée au Chalet par
la mère et la fille. M. et madame Latournelle, souvent
accompagnés de Gobenheim, venaient à peu près tous les
soirs tenir compagnie à leurs amis, et jouaient au whist.
La conversation roulait sur les affaires du Havre, sur les
petits événements de la vie de province. Entre neuf et dix
heures du soir, on se quittait. Modeste allait coucher sa
mère, elles faisaient leurs prières ensemble, elles se répé-
taient leurs espérances, elles parlaient du voyageur chéri.
Après avoir embrassé sa mère, la fille rentrait dans sa
chambre à dix heures. Le lendemain, Modeste levait sa
mère avec les mêmes soins, les mêmes prières, les mêmes
causeries. A la louange de Modeste, depuis le jour où la
terrible infirmité vint ôter un sens à sa mère, elle s'en fit
la femme de chambre, et déploya la même sollicitude, à
tout instant, sans se lasser, sans y trouver de monotonie.
Elle fut sublime d'affection, à toute heure, d'une douceur
rare chez les jeunes filles , et bien appréciée par les
témoins de cette tendresse. Aussi, pour la famille Latour-
nelle , pour M. et madame Dumay, Modeste était-elle au
moral la perle que vous connaissez. Entre le déjeuner et
le dîner, madame Mignon et madame Dumay faisaient,
pendant lesjours de soleil,une petite promenade jusque
sur les bords de la mer, accompagnées de Modeste, car il
fallait le secours de deux bras à la malheureuse aveugle.
MODESTE MIGNON. 37

Un mois avant la scène au milieu de laquelle cette expli-


cation fait comme une parenthèse, madame Mignon avait
tenu conseil avec ses seuls amis, madame Latournelle, le
notaire et Dumay, pendant que madame Dumay amusait
Modeste par une longue promenade.
- Écoutez, mes amis, avait dit l'aveugle, ma fille aime,
je le sens, je le vois... Une étrange révolution s'est accom-
plie en elle, et je ne sais pas comment vous ne vous en
êtes pas aperçus...
-Nom d'un petit bonhomme ! s'était écrié le lieutenant.
Ne m'interrompez pas, Dumay. Depuis deux mois,
Modeste prend soin d'elle, comme si elle devait aller à un
rendez-vous. Elle est devenue excessivement difficile pour
sa chaussure, elle veut faire valoir son pied, elle gronde
madame Gobet, la cordonnière. Il en est de même avec sa
couturière. En de certains jours, ma pauvre petite reste
morne, attentive, comme si elle attendait quelqu'un ; sa
voix a des intonations brèves comme si, quand on l'inter-
roge, on la contrariait dans son attente, dans ses calculs
secrets ; puis, si ce quelqu'un attendu est venu...
Nom d'un petit bonhomme !
- Asseyez-vous, Dumay, avait dit l'aveugle. Eh bien,
Modeste est gaie ! Oh ! elle n'est pas gaie pour vous, vous
ne saisissez pas ces nuances trop délicates pour des yeux
occupés par le spectacle de la nature ; cette gaieté se trahit
par les notes de sa voix, par des accents que je saisis, que
j'explique. Modeste, au lieu de demeurer assise, songeuse,
dépense une activité folle en mouvements désordonnés...
Elle est heureuse, enfin ! Il y a des actions de grâces jusque
dans les idées qu'elle exprime. Ah ! mes amis, je me con
3
38 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

nais au bonheur aussi bien qu'au malheur... Par le baiser


que me donne ma pauvre Modeste, je devine ce qui se
passe en elle : si elle a reçu ce qu'elle attend, ou si elle
est inquiète. Il y a bien des nuances dans les baisers,
même dans ceux d'une fille innocente, car Modeste est l'in-
nocence même, mais c'est comme une innocence instruite.
Si je suis aveugle, ma tendresse est clairvoyante, et je vous
engage à surveiller ma fille.
Dumay devenu féroce, le notaire en homme qui veut
trouver le mot d'une énigme, madame Latournelle en
duègne trompée, madame Dumay, qui partagea les craintes
de son mari, se firent alors les espions de Modeste. Modeste
ne fut pas quittée un instant. Dumay passa les nuits sous
les fenêtres, caché dans son manteau comme un jaloux
Espagnol ; mais il ne put, armé de sa sagacité de militaire,
saisir aucun indice accusateur. A moins d'aimer les rossi-
gnols du parc Vilquin, ou quelque prince Lutin, Modeste
n'avait pu voir personne, n'avait pu recevoir ni donner
aucun signal. Madame Dumay, qui ne se coucha qu'après
avoir vu Modeste endormie, plana sur les chemins du haut
du Chalet avec une attention égale à celle de son mari.
Sous les regards de ces quatre Argus , l'irréprochable
enfant , dont les moindres mouvements furent étudiés,
analysés, fut si bien acquittée de toute criminelle conver-
sation, que les amis taxèrent madame Mignon de folie, de
préoccupation.
Madame Latournelle, qui conduisait elle-même à l'église
et qui en ramenait Modeste, fut chargée de dire à la mère
qu'elle s'abusait sur sa fille.
-Modeste, fit-elle observer, est une jeune personne
MODESTE MIGNON. 39

très-exaltée, elle se passionne pour les poésies de celui-ci ,


pour la prosede celui-là. Vous n'avez pas pu juger de l'im-
pression qu'a produite sur elle cette symphonie de bour-
reau (mot de Butscha qui prêtait de l'esprit à fonds perdu
à sa bienfaitrice), appelée le Dernier Jour d'un condamnė ;
mais elle me paraissait folle avec ses admirations pour ce
M. Hugo. Je ne sais pas où ces gens-là (Victor Hugo, Lamar-
tine, Byron, sont ces gens-là pour les madame Latournelle)
vont prendre leurs idées. La petite m'a parlé de Child
Harold, je n'ai pas voulu en avoir le démenti, j'ai eu la
simplicité de me mettre à lire cela pour pouvoir en rai-
sonner avec elle. Je ne sais pas s'il faut attribuer cet effet
à la traduction, mais le cœur me tournait, les yeux me
papillotaient, je n'ai pas pu continuer. Il y a là des com-
paraisons qui hurlent, des rochers qui s'évanouissent, les
laves de la guerre !... Enfin, comme c'est un Anglais qui
voyage, on doit s'attendre à des bizarreries, mais cela
passe la permission. On se croit en Espagne, et il vous met
dans les nuages, au-dessus des Alpes, il fait parler les
torrents et les étoiles ; et puis il y a trop de vierges! ...
c'en est impatientant ! Enfin , après les campagnes de
Napoléon, nous avons assez des boulets enflammés , de
l'airain sonore, qui roulent de page en page. Modeste m'a
dit que tout ce pathos venait du traducteur et qu'il fallait
lire l'anglais . Mais je n'irai pas apprendre l'anglais pour
lord Byron, quand je ne l'ai pas appris pour Exupère. Je
préfère de beaucoup les romans de Ducray-Duminil à ces
romans anglais ! Moi, je suis trop Normande pour m'amou-
racher de tout ce qui vient de l'étranger et surtout de
l'Angleterre ...
40 SCENES DE LA VIE PRIVÉE.

Madame Mignon, malgré son deuil éternel, n'avait pu


s'empêcher de sourire à l'idée de madame Latournelle
lisant Child Harold. La sévère notaresse accepta ce sourire
comme une approbation de ses doctrines.
Ainsi donc, vous prenez, ma chère madame Mignon,
-

les fantaisies de Modeste, les effets de ses lectures pour


des amourettes. Elle a vingt ans. A cet âge, on s'aime soi-
même. On se pare pour se voir parée. Moi, je mettais à
feu ma pauvre petite sœur un chapeau d'homme, et nous
jouions au monsieur... Vous avez eu , vous, à Francfort, une
jeunesse heureuse ; mais soyons justes : Modeste est ici
sans aucune distraction. Malgré la complaisance avec
laquelle ses moindres désirs sont accueillis, elle se sait
gardée, et la vie qu'elle mène offrirait peu de plaisir à
une jeune fille qui n'aurait pas trouvé comme elle des
divertissements dans les livres. Allez, elle n'aime per-
sonne que vous... Tenez-vous pour très-heureuse de ce
qu'elle se passionne pour les corsaires de lord Byron , pour
les héros de roman de Walter Scott, pour vos Allemands,
les comtes d'Egmont, Werther, Schiller et autres Err.
-

Eh bien , madame?... avait dit respectueusement


Dumay, effrayé du silence de madame Mignon .
- Modeste n'est pas seulement amoureuse , elle aime
quelqu'un, avait répondu la mère obstinément.
- Madame, il s'agit de ma vie, et vous trouverez bon ,
non pas à cause de moi, mais de ma pauvre femme, de
mon colonel et de nous, que je cherche à savoir qui de la
mère ou du chien de garde se trompe...
- C'est vous, Dumay ! Ah ! si je pouvais regarder ma
fille! ... avait dit la pauvre aveugle.
MODESTE MIGNON. 41

-Mais qui peut-elle aimer? avait répondu madame


Latournelle. Quant à nous, je réponds de mon Exupère.
Ce ne saurait être Gobenheim, que, depuis le départ
du colonel, nous voyons à peine neuf heures par semaine,
dit Dumay. D'ailleurs, il ne pense pas à Modeste, cet écu
de cent sous fait homme ! Son oncle Gobenheim-Keller
lui a dit : « Deviens assez riche pour épouser une Keller.>>»
Avec ce programme, il n'y a pas à craindre qu'il sache de
quel sexe est Modeste. Voilà tout ce que nous voyons
d'hommes ici. Je ne compte pas Butscha , pauvre petit
bossu, je l'aime, il est votre Dumay, madame, dit-il à la
notaresse. Butscha sait très-bien qu'un regard jeté sur
Modeste lui vaudrait une trempée à la mode de Vannes...
Pas une âme n'a de communication avec nous. Madame
Latournelle, qui, depuis votre... votre malheur, vient cher-
cher Modeste pour aller à l'église et l'en ramène, l'a bien
observée , ces jours-ci, durant la messe, et n'a rien vu de
suspect autour d'elle. Enfin, s'il faut vous tout dire, j'ai
ratissé moi-même les allées autour de la maison depuis un
mois , et je les ai retrouvées le matin sans traces de pas ...
Les râteaux ne sont ni chers ni difficiles à manier,
avait dit la fille de l'Allemagne.
-

Et les chiens? ... avait demandé Dumay.


- Les amoureux savent leur trouver des philtres, avait
répondu madame Mignon.
-

Ce serait à me brûler la cervelle si vous aviez raison,


car je serais enfoncé !... s'était écrié Dumay.
-

Et pourquoi, Dumay ?
Eh ! madame, je ne soutiendrais pas le regard du
colonel s'il ne retrouvait pas sa fille, surtout maintenant
42 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

qu'elle est unique , aussi pure , aussi vertueuse qu'elle


était quand, sur le vaisseau, il m'a dit : « Que la peur
de l'échafaud ne t'arrête pas, Dumay, quand il s'agira
de l'honneur de Modeste ! >>>
- Je vous reconnais bien là tous les deux! avait dit
madame Mignon pleine d'attendrissement.
- Je gagerais mon salut éternel que Modeste est pure
comme elle l'était dans sa barcelonnette, avait dit madame
Dumay.
-

Oh! je le saurai, avait répliqué Dumay, si madame


la comtesse veut me permettre d'essayer d'un moyen, car
les vieux troupiers se connaissent en stratagèmes.
-Je vous permets tout ce qui pourra nous éclairer sans
nuire à notre dernière enfant.
-Et comment feras-tu, Anne, avait demandé madame
Dumay, pour savoir le secret d'une jeune fille , quand il
est si bien gardé ?
-

Obéissez-moi bien tous! s'était écrié le lieutenant,


j'ai besoin de tout le monde.
Ce précis rapide , qui , développé savamment , aurait
fourni tout un tableau de mœurs (combien de familles
peuvent y reconnaître les événements de leur vie), suffit
à faire comprendre l'importance des petits détails donnés
sur les êtres et les choses pendant cette soirée où le vieux
militaire avait entrepris de lutter avec une jeune fille, et
de faire sortir du fond de ce cœur un amour observé par
une mère aveugle.
Une heure se paşsa dans un calme effrayant, interrompu
par les phrases hiéroglyphiques des joueurs de whist :
(
Pique! - Atout !- Coupe ! -Avons-nous les honneurs ?
MODESTE MIGNON. 43

-
Deux de tri (sic) ! A huit! A qui à donner ? »
Phrases qui constituent aujourd'hui les grandes émotions
de l'aristocratie européenne. Modeste travaillait sans s'éton-
ner du silence gardé par sa mère. Le mouchoir de madame
Mignon glissa de dessus son jupon à terre, Butscha se pré-
cipita pour le ramasser ; il se trouva près de Modeste et
lui dit à l'oreille en se relevant :
-

Prenez garde ! ...


Modeste leva sur le nain des yeux étonnés dont les
rayons, comme épointés, le remplirent d'une joie ineffable.
Elle n'aime personne ! se dit le pauvre bossu, qui se
frotta les mains à s'arracher l'épiderme.
En ce moment, Exupère se précipita dans le parterre,
dans la maison, tomba dans le salon comme un ouragan,
et dit à l'oreille de Dumay :
-

Voici le jeune homme !


Dumay se leva, sauta sur ses pistolets et sortit.
Ah ! mon Dieu ! ... et s'il le tue?... s'écria madame
Dumay, qui fondit en larmes.
Mais que se passe-t-il donc? demanda Modeste en
regardant ses amis d'un air candide et sans aucun effroi.
Mais il s'agit d'un jeune homme qui tourne autour du
Chalet ! ... s'écria madame Latournelle .
-

Eh bien, reprit Modeste, pourquoi donc Dumay le


tuerait-il ?...
Sancta simplicitas !... dit Butscha, qui contempla aussi
fièrement son patron qu'Alexandre regarde Babylone dans
le tableau de Lebrun .
-

Où vas-tu , Modeste ? demanda la mère à sa fille qui


s'en allait.
44 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE.

-Tout préparer pour votre coucher , maman, répondit


Modeste d'une voix aussi pure que le son d'un harmonica.
Vous n'avez pas fait vos frais ! dit le nain à Dumay
quand il rentra.
-Modeste est sage comme la Vierge de notre autel !
s'écria madame Latournelle .
Ah! mon Dieu ! de telles émotions me brisent, dit le
caissier, et je suis cependant bien fort.
Je veux perdre vingt-cinq sous si je comprends un
mot à tout ce que vous faites ce soir, dit Gobenheim ; vous
m'avez l'air d'être fous .
- Il s'agit cependant d'un trésor, dit Butscha, qui se
haussa sur la pointe de ses pieds pour arriver à l'oreille
de Gobenheim .
- Malheureusement, Dumay, j'ai la presque certitude
de ce que je vous ai dit, répéta la mère.
- C'est maintenant à vous, madame, dit Dumay d'une
voix calme, à nous prouver que nous avons tort.
En voyant qu'il ne s'agissait que de l'honneur de Mo-
deste, Gobenheim prit son chapeau , salua, sortit, en empor-
tant dix sous, et regardant tout nouveau rubber comme
impossible.
- Exupère et toi , Butscha , laissez-nous , dit madame
Latournelle. Allez au Havre, vous arriverez encore à temps
pour voir une pièce, je vous paye le spectacle.
Quand madame Mignon fut seule entre ses quatre amis,
madame Latournelle , après avoir regardé Dumay, qui ,
Breton, comprenait l'entêtement de la mère, et son mari
qui jouait avec les cartes, se crut autorisée à prendre la
parole.
MODESTE MIGNON. 45

- Madame Mignon, voyons, quel fait décisif a frappé


votre entendement ?
-

Eh ! ma bonne amie, si vous étiez musicienne, vous


auriez entendu déjà, comme moi, le langage de Modeste
quand elle parle d'amour.
Le piano des deux demoiselles Mignon se trouvait dans
le peu de meubles à l'usage des femmes qui furent appor-
tés de la maison de ville au Chalet. Modeste avait conjuré
quelquefois ses ennuis en étudiant sans maître. Née musi-
cienne , elle jouait pour égayer sa mère. Elle chantait
naturellement, et répétait les airs allemands que sa mère
lui apprenait. De ces leçons, de ces efforts, il était résulté
ce phénomène, assez ordinaire chez les natures poussées
par la vocation, que , sans le savoir, Modeste composait,
comme on peut composer sans connaître l'harmonie, des
cantilènes purement mélodiques. La mélodie est à la mu-
sique ce que l'image et le sentiment sont à la poésie, une
fleur qui peut s'épanouir spontanément. Aussi les peuples
ont-ils eu des mélodies nationales avant l'invention de
l'harmonie. La botanique est venue après les fleurs. Ainsi
Modeste, sans rien avoir appris du métier de peintre, que
ce qu'elle avait vu faire à sa sœur quand sa sœur lavait
des aquarelles, devait rester charmée et abattue devant
un tableau de Raphaël , du Titien, de Rubens, de Murillo,
de Rembrandt, d'Albert Durer et d'Holbein, c'est-à-dire
devant le beau idéal de chaque pays. Or, depuis un mois
surtout, Modeste se livrait à des chants de rossignol , à des
tentatives dont le sens, dont la poésie, avaient éveillé l'at-
tentionde sa mère, assez surprise de voir Modeste acharnée
la composition, essayant des airs sur des paroles inconnues.
3.
46 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

- Si vos soupçons n'ont pas d'autre base, dit Latour-


nelle à madame Mignon, je plains votre susceptibilité.
-Quand les jeunes filles de la Bretagne chantent, dit
Dumay redevenu sombre, l'amant est bien près d'elles.
- Je vous ferai surprendre Modeste improvisant, dit la
mère, et vous verrez ! ...
Pauvre enfant , dit madame Dumay, mais, si elle
savait nos inquiétudes, elle serait désespérée , et nous
dirait la vérité, surtout en apprenant de quoi il s'agit pour
Dumay.
- Demain, mes amis , je questionnerai ma fille , dit
madame Mignon, et peut-être obtiendrai-je plus par la
tendresse que vous par la ruse...
La comédie de la Fille mal gardée se jouait-elle, là
comme partout et comme toujours, sans que ces honnêtes
Bartholos, ces espions dévoués, ces chiens des Pyrénées
si vigilants, eussent pu flairer, deviner, apercevoir l'amant,
l'intrigue , la fumée du feu?... Ceci n'était pas le résultat
d'un défi entre des gardiens et une prisonnière, entre le
despotisme du cachot et la liberté du détenu, mais l'éter-
nelle répétition de la première scène jouée au lever du
rideau de la Création : Ève dans le paradis. Qui, mainte-
nant, de la mère ou du chien de garde, avait raison?
Aucune des personnes qui entouraient Modeste ne pouvait
comprendre ce cœur de jeune fille, car l'âme et le visage
étaient en harmonie, croyez-le bien ! Modeste avait trans-
porté sa vie dans un monde, aussi nié de nos jours que
le fut celui de Christophe Colomb au xvie siècle. Heureu-
sement, elle se taisait, autrement elle eût paru folle.
Expliquons, avant tout, l'influence du passé sur Modeste.
MODESTE MIGNON. 47

Deux événements avaient à jamais formé l'âme comme


ils avaient développé l'intelligence de cette jeune fille.
Avertis par la catastrophe arrivée à Bettina, M. et madame
Mignon résolurent, avant leur désastre, de marierModeste.
Ils avaient fait choix du fils d'un riche banquier, un Ham-
bourgeois établi au Havre depuis 1815, leur obligé d'ail-
leurs. Ce jeune homme, nommé Francisque Althor, le
dandy du Havre, doué de la beauté vulgaire dont se payent
les bourgeois , ce que les Anglais appellent un mastok (de
bonnes grosses couleurs, de la chair, une membrure car-
rée) , abandonna si bien sa fiancée au moment du désastre,
qu'il n'avait plus revu ni Modeste, ni madame Mignon, ni
les Dumay. Latournelle s'étant hasardé à questionner le
papa Jacob Althor à ce sujet, l'Allemand avait haussé les
épaules en répondant : « Je ne sais pas ce que vous voulez
dire! » Cette réponse, rapportée à Modeste afin de lui
donner de l'expérience, fut une leçon d'autant mieux
comprise que Latournelle et Dumay firent des commen-
taires assez étendus sur cette ignoble trahison. Les deux
filles de Charles Mignon, en enfants gâtées, montaient à
cheval, avaient des chevaux, des gens, et jouissaient d'une
liberté fatale . En se voyant à la tête d'un amoureux officiel,
Modeste avait laissé Francisque lui baiser la main, la
prendre par la taille pour lui aider à monter à cheval ;
elle accepta de lui des fleurs, de ces menus témoignages
de tendresse qui encombrent toutes les cours faites à des
prétendues; elle lui avait brodé une bourse en croyant à
ces espèces de liens, si forts pour les belles âmes, des
fils d'araignée pour les Gobenheim, les Vilquin et les
Althor. Au printemps qui suivit l'établissement de madame
48 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

et mademoiselle Mignon au Chalet, Francisque Althor vint


dîner chez les Vilquin. En voyant Modeste par-dessus le
mur du boulingrin, il détourna la tête. Six semaines après,
il épousa mademoiselle Vilquin, l'aînée. Modeste, belle,
jeune, de haute naissance, apprit ainsi qu'elle n'avait été,
pendant trois mois, que mademoiselle Million. La pauvreté
connue de Modeste fut donc une sentinelle qui défendit
les approches du Chalet, aussi bien que la prudence des
Dumay, que la vigilance du ménage Latournelle. On ne
parlait de mademoiselle Mignon que pour l'insulter par
des « Pauvre fille, que deviendra-t-elle ? Elle coiffera sainte
Catherine. - Quel sort ! avoir vu tout le monde à ses
pieds, avoir eu la chance d'épouser le fils Althor et se
trouver sans personne qui veuille d'elle. Avoir connu
-

la vie la plus luxueuse, ma chère, et tomber dans la


misère ! » Et qu'on ne croie pas que ces insultes fussent
secrètes et seulement devinées par Modeste ; elle les
écouta, plus d'une fois, dites par des jeunes gens, par
des jeunes personnes du Havre, en promenade à Ingou-
ville, et qui, sachant madame et mademoiselle Mignon
logées au Chalet, parlaient d'elles en passant devant cette
jolie habitation. Quelques amis des Vilquin s'étonnaient
que ces deux femmes eussent voulu vivre au milieu des
créations de leur ancienne splendeur. Modeste entendit
souvent derrière ses persiennes fermées des insolences de
ce genre : « Je ne sais pas comment elles peuvent demeu-
rer là ! se disait-on en tournant autour du boulingrin, et
peut-être pour aider les Vilquin à chasser leurs locataires.
- De quoi vivent-elles ? que peuvent-elles faire là?... -

La vieille est devenue aveugle ! - Mademoiselle Mignon


MODESTE MIGNON. 49

est-elle restée jolie? Ah ! elle n'a plus de chevaux ! Était-


elle fringante ! ... >> En entendant ces farouches sottises de
l'Envie , qui s'élance, baveuse et hargneuse, jusque sur le
passé, bien des jeunes filles eussent senti leur sang les
rougir jusqu'au front ; d'autres eussent pleuré, quelques-
unes auraient éprouvé des mouvements de rage ; mais
Modeste souriait comme on sourit au théâtre en entendant
des acteurs. Sa fierté ne descendait pas jusqu'à la hauteur
où ces paroles, parties d'en bas, arrivaient.
L'autre événement fut plus grave encore que cette
lâcheté mercantile . Bettina-Caroline était morte entre les
bras de Modeste, qui garda sa sœur avec le dévouement
de l'adolescence , avec la curiosité d'une imagination
vierge. Les deux sœurs, par le silence des nuits, échan-
gèrent bien des confidences. De quel intérêt dramatique
Bettina n'était-elle pas revêtue aux yeux de son innocente
sœur ! Bettina connaissait la passion par le malheur seule-
ment, elle mourait pour avoir aimé. Entre deux jeunes
filles, tout homme, quelque scélérat qu'il soit, reste un
amant. La passion est ce qu'il y a de vraiment absolu
dans les choses humaines, elle ne veut jamais avoir tort.
Georges d'Estourny, joueur, débauché, coupable, se des-
sinait toujours dans le souvenir de ces deux filles comme
le dandy parisien des fêtes du Havre, lorgné par toutes
les femmes (Bettina crut l'enlever à la coquette madame
Vilquin) , enfin comme l'amant heureux de Bettina. L'ado-
ration chez une jeune fille est plus forte que toutes les
réprobations sociales. Aux yeux de Bettina, la justice avait
été trompée : comment avoir pu condamner un jeune
homme par qui elle s'était vue aimée pendant six mois,
50 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

aimée à la passion dans la mystérieuse retraite où Georges


la cacha dans Paris, pour y conserver, lui, sa liberté.
Bettina mourante avait donc inoculé l'amour à sa sœur.
Ces deux filles avaient souvent causé de ce grand drame
de la passion que l'imagination agrandit encore, et la
morte avait emporté dans sa tombe la pureté de Modeste,
en la laissant sinon instruite, au moins dévorée de curio-
sité. Néanmoins, le remords avait enfoncé trop souvent
ses dents aiguës au cœur de Bettina pour qu'elle épargnât
les avis à sa sœur. Au milieu de ses aveux, jamais elle
n'avait manqué de prêcher Modeste, de lui recommander
une obéissance absolue à la famille. Elle avait supplié sa
sœur, la veille de sa mort, de se souvenir de ce lit trempé
de pleurs, et de ne pas imiter une conduite que tant de
souffrances expiaient à peine. Bettina s'accusa d'avoir attiré
la foudre sur la famille; elle mourut au désespoir de
n'avoir pas reçu le pardon de son père. Malgré les conso-
lations de la religion, attendrie par tant de repentir, Bet-
tina ne s'endormit pas sans crier au moment suprême :
« Mon père ! mon père ! » d'un ton de voix déchirant.
-

Ne donne pas ton cœur sans ta main, avait dit Caro-


line à Modeste une heure avant sa mort, et surtout n'ac-
cueille aucun hommage sans l'aveu de notre mère ou de
papa...
Ces paroles, si touchantes dans leur vérité textuelle,
dites au milieu de l'agonie, eurent d'autant plus de reten-
tissement dans l'intelligence de Modeste que Bettina lui
dicta le plus solennel serment. Cette pauvre fille, clair-
voyante comme un prophète, tira de dessous son chevet
un anneau sur lequel elle avait fait graver au Havre par
MODESTE MIGNON. 51

sa fidèle servante, Françoise Cochet : Pense à Bettina !


1827, à la place de quelque devise. Peu d'instants avant
de rendre le dernier soupir, elle mit au doigt de sa sœur
cette bague en la priant de l'ygarder jusqu'à son mariage.
Ce fut donc, entre ces deux filles, un étrange assemblage
de remords poignants et de peintures naïves de la rapide
saison à laquelle avaient succédé si promptement les bises
mortelles de l'abandon, mais où les pleurs, les regrets,
les souvenirs furent toujours dominés par la terreur
du mal.
Et cependant, ce drame de la jeune fille séduite et
revenant mourir d'une horrible maladie sous le toit d'une
élégante misère, le désastre paternel, la lâcheté du gendre
des Vilquin, la cécité produite par la douleur de sa mère,
ne répondent encore qu'aux surfaces offertes par Modeste,
et dont se contentent les Dumay, les Latournelle, car
aucun dévouement ne peut remplacer la mère ! Cette vie
monotone dans ce Chalet coquet, au milieu de ces belles
fleurs cultivées par Dumay, ces habitudes à mouvements
réguliers comme ceux d'une horloge; cette sagesse pro-
vinciale, ces parties de cartes auprès desquelles on trico-
tait, ce silencé interrompu seulement par les mugisse-
ments de la mer aux équinoxes; cette tranquillité monas-
tique cachait la vie la plus orageuse, la vie par les idées,
la vie du monde spirituel. On s'étonne quelquefois des
fautes commises par des jeunes filles ; mais il n'existe pas
alors près d'elles une mère aveugle pour frapper de son
bâton sur un cœur vierge, creusé par les souterrains de
la fantaisie. Les Dumay dormaient, quand Modeste ouvrait
sa fenêtre, en imaginant qu'il pouvait passer un homme,
52 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE.

l'homme de ses rêves, le cavalier attendu qui la prendrait


en croupe, en essuyant le feu de Dumay. Abattue après
la mort de sa sœur, Modeste s'était jetée en des lectures
continuelles, à s'en rendre idiote. Élevée à parler deux
langues , elle possédait aussi bien l'allemand que le fran-
çais ; puis, elle et sa sœur avaient appris l'anglais par
madame Dumay. Modeste, peu surveillée en ceci par des
gens sans instruction, donna pour pâture à son âme les
chefs-d'œuvre modernes des trois littératures anglaise,
allemande et française. Lord Byron, Goethe, Schiller, Wal-
ter Scott, Hugo, Lamartine, Crabbe, Moore, les grands
ouvrages du xvre et du xvme siècle, l'histoire et le théâtre,
le roman depuis Rabelais jusqu'à Manon Lescaut, depuis
les Essais de Montaigne jusqu'à Diderot, depuis les Fa-
bliaux jusqu'à la Nouvelle Héloïse, la pensée de trois pays
meubla d'images confuses cette tête sublime de naïveté
froide , de virginité contenue, d'où s'élança brillante,
armée, sincère et forte, une admiration absolue pour le
génie. Pour Modeste, un livre nouveau fut un grand évé-
nement : heureuse d'un chef-d'œuvre à effrayer madame
Latournelle, ainsi qu'on l'a vu ; contristée quand l'ouvrage
ne lui ravageait pas le cœur. Un lyrisme intime bouil-
lonna dans cette âme pleine des belles illusions de la jeu-
nesse. Mais de cette vie flamboyante aucune lueur n'ar-
rivait à la surface, elle échappait et au lieutenant Dumay
et à sa femme, comme aux Latournelle ; mais les oreilles
de la mère aveugle en entendirent les petillements. Le
dédain profond que Modeste conçut alors de tous les
hommes ordinaires imprima bientôt à sa figure je ne sais
quoi de fier, de sauvage, qui tempéra sa naïveté germa
MODESTE MIGNON. 53

nique, et qui s'accorde d'ailleurs avec un détail de sa


physionomie. Les racines de ses cheveux plantés en pointe
au-dessus du front semblent continuer le léger sillon déjà
creusé par la pensée entre les sourcils, et rendent ainsi
cette expression de sauvagerie peut-être un peu trop forte.
La voix de cette charmante enfant, qu'avant son départ
Charles appelait sa petite babouche de Salomon, à cause
de son esprit, avait gagné la plus précieuse flexibilité à
l'étude de trois langues. Cet avantage est encore rehaussé
par un timbre à la fois suave et frais qui frappe autant le
cœur que l'oreille. Si la mère ne pouvait voir l'espérance
d'une haute destinée écrite sur le front, elle étudia les
transitions de la puberté de l'âme dans les accents de
cette voix amoureuse. A la période affamée de ses lec-
tures succéda, chez Modeste, le jeu de cette étrange
faculté donnée aux imaginations vives de se faire acteur
dans une vie arrangée comme dans un rêve ; de se repré-
senter les choses désirées avec une impression si mor-
dante qu'elle touche à la réalité, de jouir enfin par la
pensée, de dévorer tout jusqu'aux années, de se marier,
de se voir vieux, d'assister à son convoi comme Charles-
Quint, de jouer enfin en soi-même la comédie de la vie, et
au besoin celle de la mort. Modeste jouait, elle, la comé-
die de l'amour. Elle se supposait adorée à ses souhaits, en
passant par toutes les phases sociales. Devenue l'héroïne
d'un roman noir, elle aimait, soit le bourreau, soit quel-
que scélérat qui finissait sur l'échafaud, ou , comme sa
sœur, un jeune élégant sans le sou qui n'avait de démêlés
qu'avec la sixième chambre. Elle se supposait courtisane,
et se moquait des hommes au milieu de fêtes conti-
54 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE .

nuelles, comme Ninon. Elle menait tour à tour la vie d'une


aventurière , ou celle d'une actrice applaudie, épuisant les
hasards de Gil Blas et les triomphes des Pasta, des Mali-
bran, des Florine. Lassée d'horreurs, elle revenait à la
vie réelle. Elle se mariait avec un notaire, elle mangeait
le pain bis d'une vie honnête, elle se voyait en madame
Latournelle. Elle acceptait une existence pénible, elle sup-
portait les tracas d'une fortune à faire ; puis elle recom-
mençait les romans : elle était aimée pour sa beauté; un
fils de pair de France, jeune homme excentrique, artiste,
devinait son cœur, et reconnaissait l'étoile que le génie
des Staël avait mise à son front. Enfin, son père revenait
riche à millions. Autorisée par son expérience, elle sou-
mettait ses amants à des épreuves où elle gardait son
indépendance ; elle possédait un magnifique château, des
gens, des voitures, tout ce que le luxe a de plus curieux,
et elle mystifiait ses prétendus jusqu'à ce qu'elle eût qua-
rante ans, âge auquel elle prenait un parti. Cette édition
des Mille et une Nuits, tirée à un exemplaire, dura près
d'une année, et fit connaître à Modeste la satiété par la
pensée. Elle tint trop souvent la vie dans le creux de sa
main , elle se dit philosophiquement et avec trop d'amer-
tume, avec trop de sérieux et trop souvent : « Eh bien,
après?... » pour ne pas se plonger jusqu'à la ceinture en
ce profond dégoût dans lequel tombent les hommes de
génie empressés de s'en retirer par les immenses travaux
de l'œuvre à laquelle ils se vouent. N'était sa riche nature,
sa jeunesse, Modeste serait allée dans un cloître. Cette
satiété jeta cette fille, encore trempée de grâce catho-
lique, dans l'amour du bien, dans l'infini du ciel. Elle
MODESTE MIGNON. 55

conçut la charité comme occupation de la vie; mais elle


rampa dans des tristesses mornes en ne se trouvant plus
de pâture pour la fantaisie tapie en son cœur, comme un
insecte venimeux au fond d'un calice. Et elle cousait tran-
quillement des brassières pour les enfants des pauvres
femmes ! Et elle écoutait d'un air distrait les gronderies
de M. Latournelle qui reprochait à M. Dumay de lui avoir
coupé une treizième carte, ou de lui avoir tiré son dernier
atout. La foi poussa Modeste dans une singulière voie.
Elle imagina qu'en devenant irréprochable, catholique-
ment parlant, elle arriverait à un tel état de sainteté, que
Dieu l'écouterait et accomplirait ses désirs.
- La foi, selon Jésus-Christ, peut transporter des mon-
tagnes, le Sauveur a traîné son apôtre sur le lac de Tibé-
riade ; mais, moi, je ne demande à Dieu qu'un mari, se
dit-elle : c'est bien plus facile que d'aller me promener
sur la mer.
Elle jeûna tout un carême, et resta sans commettre le
moindre péché ; puis elle se dit qu'en sortant de l'église,
tel jour, elle rencontrerait un beau jeune homme digne
d'elle, que sa mère pourrait agréer, et qui la suivrait
amoureux fou. Le jour où elle avait assigné Dieu à cette
fin d'avoir à lui envoyer un ange, elle fut suivie obsti-
nément par un pauvre assez dégoûtant; il pleuvait à
verse et il ne se trouvait pas un seul jeune homme dehors.
Elle alla se promener sur le port, y voir débarquer des
Anglais, mais ils amenaient tous des Anglaises, presque
aussi belles que Modeste, qui n'aperçut pas le moindre
Child Harold égaré. Dans ce temps-là, les pleurs la ga-
gnaient quand elle s'asseyait en Marius sur les ruines de
50 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

ses fantaisies. Un jour qu'elle avait cité Dieu pour la troi-


sième fois, elle crut que l'élu de ses rêves était venu dans
l'église, elle contraignit madame Latournelle à regarder
à chaque pilier, imaginant qu'il se cachait par délica-
tesse. De ce coup, elle destitua Dieu de toute puissance.
Elle faisait souvent des conversations avec cet amant ima-
ginaire, en inventant les demandes et les réponses, et
elle lui donnait beaucoup d'esprit.
L'excessive ambition de son cœur, cachée dans ces
romans, fut donc la cause de cette sagesse tant admirée
par les bonnes gens qui gardaient Modeste ; ils auraient
pu lui amener beaucoup de Francisque Althor et de Vil-
quin fils, elle ne se serait pas baissée jusqu'à ces manants.
Elle voulait purement et simplement un homme de génie,
le talent lui semblait peu de chose, de même qu'un avocat
n'est rien pour la fille qui se rabat à un ambassadeur.
Aussi ne désirait-elle la richesse que pour la jeter aux
pieds de son idole. Le fond d'or sur lequel se détachèrent
les figures de ses rêves était moins riche encore que son
cœur plein des délicatesses de la femme, car sa pensée
dominante fut de rendre heureux et riche un Tasse, un
Milton, un Jean-Jacques Rousseau, un Murat, un Christophe
Colomb. Les malheurs vulgaires émouvaient peu cette
âme qui voulait éteindre les bûchers de ces martyrs sou-
vent ignorés de leur vivant. Modeste avait soif des souf-
rances innomées, des grandes douleurs de la pensée.
Tantôt elle composait les baumes, elle inventait les recher-
ches, les musiques, les mille moyens par lesquels elle
aurait calmé la féroce misanthropie de Jean-Jacques. Tantôt
elle se supposait la femme de lord Byron, et devinait
MODESTE MIGNON. 57

presque son dédain du réel en se faisant fantasque autant


que la poésie de Manfred, et ses doutes en en faisant un
catholique. Modeste reprochait la mélancolie de Molière
à toutes les femmes du xviie siècle.
-

Comment n'accourt-il pas, se demandait-elle, vers


chaque homme de génie une femme aimante, riche, belle,
qui se fasse son esclave comme dans Lara, page mysté-
rieux?
Elle avait, vous le voyez, bien compris le pianto que
le poëte anglais a chanté par le personnage de Gulnare.
Elle admirait beaucoup l'action de cette jeune Anglaise
qui vint se proposer à Crébillon fils, et qu'il épousa. L'his-
toire de Sterne et d'Eliza Draper fit sa vie et son bonheur
pendant quelques mois. Devenue en idée l'héroïne d'un
roman pareil , plus d'une fois elle étudia le rôle sublime
d'Eliza. L'admirable sensibilité, si gracieusement exprimée
dans cette correspondance, mouilla ses yeux des larmes
qui manquèrent, dit-on, dans les yeux du plus spirituel
des auteurs anglais.
Modeste vécut donc encore quelque temps par la com-
préhension non-seulement des œuvres, mais encore du
caractère de ses auteurs favoris. Goldsmith, l'auteur d'Ober-
man, Charles Nodier, Maturin, les plus pauvres, les plus
souffrants , étaient ses dieux ; elle devinait leurs douleurs,
elle s'initiait à ces dénûments entremêlés de contempla-
tions célestes, elle y versait les trésors de son cœur; elle
se voyait l'auteur du bien-être matériel de ces artistes,
martyrs de leurs facultés. Cette noble compatissance ,
cette intuition des difficultés du travail, ce culte du talent,
est une des plus rares fantaisies qui jamais aient voleté
58 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE .

dans des âmes de femme. C'est d'abord comme un secret


entre la femme et Dieu : car là rien d'éclatant, rien de
ce qui flatte la vanité, cet auxiliaire si puissant des actions
en France. De cette troisième période d'idées, naquit chez
Modeste un violent désir de pénétrer au cœur d'une de
ces existences anomales , de connaître les ressorts de la
pensée, les malheurs intimes du génie, et ce qu'il veut, et
ce qu'il est. Ainsi, chez elle, les coups de tête de la Fan-
taisie, les voyages de son âme dans le vide, les pointes
poussées dans les ténèbres de l'avenir, l'impatience d'un
amour en bloc à porter sur un point, la noblesse de ses
idées quant à la vie, le parti pris de souffrir dans une
sphère élevée au lieu de barboter dans les marais d'une
vie de province, comme avait fait sa mère, l'engagement
qu'elle maintenait avec elle-même de ne pas faillir, de
respecter le foyer paternel et de n'y apporter que de la
joie, tout ce monde de sentiments se produisit enfin sous
une forme. Modeste voulut être la compagne d'un poëte,
d'un artiste, d'un homme enfin supérieur à la foule des
hommes; mais elle voulut le choisir, ne lui donner son
cœur, sa vie, son immense tendresse dégagée des ennuis
de la passion, qu'après l'avoir soumis à une étude appro-
fondie. Ce joli roman, elle commença par en jouir. La
tranquillité la plus profonde régna dans son âme. Sa phy-
sionomie se colora doucement. Elle devint la belle et
sublime image de l'Allemagne que vous avez vue, la gloire
du Chalet, l'orgueil de madame Latournelle et des Dumay.
Modeste eut alors une existence double. Elle accomplissait
humblement et avec amour toutes les minuties de la vie
vulgaire au Chalet, elle s'en servait comme d'un frein
MODESTE MIGNON. 59

pour enserrer le poëme de sa vie idéale , à l'instar des


chartreux, qui régularisent la vie matérielle et s'occupent
pour laisser l'âme se développer dans la prière. Toutes les
grandes intelligences s'astreignent à quelque travail méca-
nique afin de se rendre maîtresses de la pensée. Spinosa
dégrossissait des verres à lunettes, Bayle comptait les
tuiles des toits , Montesquieu jardinait. Le corps ainsi
dompté, l'âme déploie ses ailes en toute sécurité. Madame
Mignon, qui lisait dans l'âme de sa fille, avait donc raison.
Modeste aimait, elle aimait de cet amour platonique si rare,
si peu compris, la première illusion des jeunes filles, le
plus délicat de tous les sentiments, la friandise du cœur.
Elle buvait à longs traits à la coupe de l'inconnu, de l'im-
possible, du rêve. Elle admirait l'oiseau bleu du paradis
des jeunes filles, qui chante à distance, et sur lequel la
main ne peut jamais se poser, qui se laisse entrevoir, et
que le plomb d'aucun fusil n'atteint, dont les couleurs
magiques, dont les pierreries scintillent, éblouissent les
yeux, et qu'on ne revoit plus dès que la réalité , cette
hideuse harpie accompagnée de témoins et de M. le
maire, apparaît. Avoir de l'amour toutes les poésies sans
voir l'amant ! quelle suave débauche! quelle chimère à
tous crins, à toutes ailes !
Voici le futile et niais hasard qui décida de la vie de
cette jeune fille.
Modeste vit à l'étalage d'un libraire le portrait lithogra-
phié d'un de ses favoris, de Canalis. Vous savez combien
sont menteuses ces esquisses, le fruit de hideuses spécu-
lations qui s'en prennent à la personne des gens célè-
bres , comme si leur visage était une propriété publique.
60 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE.

Or, Canalis , crayonné dans une pose assez byronienne,


offrait à l'admiration publique ses cheveux en coup de
vent, son cou nu, le front démesuré que tout barde doit
avoir. Le front de Victor Hugo fera raser autant de crânes
que la gloire de Napoléon a fait tuer de maréchaux en
herbe. Cette figure , sublime par nécessité mercantile ,
frappa Modeste, et, le jour où elle acheta ce portrait, l'un
des plus beaux livres de d'Arthès venait de paraître. Dût
Modeste y perdre, il faut avouer qu'elle hésita longtemps
entre l'illustre poëte et l'illustre prosateur. Mais ces deux
hommes célèbres étaient-ils libres ? Modeste commença
par s'assurer la coopération de Françoise Cochet, la fille
emmenée au Havre et ramenée par la pauvre Bettina-
Caroline , que madame Mignon et madame Dumay pre-
naient en journée préférablement à toute autre , et qui
demeurait au Havre. Elle emmena dans sa chambre cette
créature assez disgraciée ; elle lui jura de ne jamais don-
ner le moindre chagrin à ses parents, de ne jamais sortir
des bornes imposées à une jeune fille; quant à Françoise,
plus tard, au retour de son père, elle lui assurerait une
existence tranquille, à la condition de garder un secret
inviolable sur le service réclamé. Qu'était-ce? Peu de
chose, une chose innocente. Tout ce que Modeste exigea
de sa complice consistait à mettre des lettres à la poste
et à en retirer qui seraient adressées à Françoise Cochet.
Le pacte conclu, Modeste écrivit une petite lettre polie à
Dauriat , l'éditeur des poésies de Canalis, par laquelle elle
lui demandait, dans l'intérêt du grand poëte, si Canalis
était marié ; puis elle le priait d'adresser la réponse à
mademoiselle Françoise, poste restante, au Havre. Dau
MODESTE MIGNON. 61

riat, incapable de prendre cette épître au sérieux, répon


dit par une lettre faite entre cinq ou six journalistes dans
son cabinet, et où chacun d'eux mit son épigramme :

«Mademoiselle,
>>Canalis ( baron de ), Constant- Cyr- Melchior, membre
de l'Académie française, né en 1800, à Canalis ( Corrèze) ,
taille de cinq pieds quatre pouces, en très-bon état, vac-
ciné, de race pure, a satisfait à la conscription, jouit d'une
santé parfaite, possède une petite terre patrimoniale dans
la Corrèze et désire se marier, mais très-richement.
» Il porte mi-parti de gueules à la dolouère d'or et de
sable à la coquille d'argent , sommé d'une couronne de
baron, pour supports deux mélèzes de sinople. La devise :
OR ET FER, ne fut jamais aurifère .
>>Le premier Canalis, qui partit pour la terre sainte à
la première croisade, est cité dans les Chroniques d'Au-
vergne pour s'être armé seulement d'une hache, à cause
de la complète indigence où il se trouvait et qui pèse
depuis ce temps sur sa race. De là l'écusson, sans doute.
La hache n'a donné qu'une coquille. Ce haut baron est,
d'ailleurs , célèbre aujourd'hui pour avoir déconfit force
infidèles, et mourut à Jérusalem, sans or ni fer, nu comme
un ver, sur la route d'Ascalon, les ambulances n'existant
pas encore.
>>Le château de Canalis, qui rapporte quelques châtai-
gnes, consiste en deux tours démantelées, réunies par un
pan de muraille remarquable par un lierre admirable, et
paye vingt-deux francs de contribution.
>> L'éditeur soussigné fait observer qu'il achète dix mille
62 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

francs chaque volume de poésies à M. de Canalis, qui ne


donne pas ses coquilles.
>> Le chantre de la Corrèze demeure rue de Paradis-
Poissonnière, numéro 29, ce qui, pour un poëte de l'école
angélique, est un quartier convenable. Les vers attirent
les goujons. Affranchir.
>> Quelques nobles dames du faubourg Saint-Germain
prennent, dit-on, souvent le chemin du Paradis, et proté-
gent le dieu. Le roi Charles X considère ce grand poëte
au point de le croire capable de devenir administrateur ; il
l'a nommé récemment officier de la Légion d'honneur, et,
ce qui vaux mieux, maître des requêtes attaché au minis-
tère des affaires étrangères. Ces fonctions n'empêchent
nullement le grand homme de toucher une pension de
trois mille francs sur les fonds destinés à l'encouragement
des arts et des lettres. Ce succès d'argent cause en librai-
rie une huitième plaie à laquelle a échappé l'Égypte, les
vers !

>> La dernière édition des œuvres de Canalis, publiée sur


cavalier vélin, avec des vignettes par Bixiou, Joseph Bri-
dau, Schinner, Sommervieux, etc., imprimée par Didot,
est en cinq volumes, du prix de neuf francs par la poste.>>>

Cette lettre tomba comme un pavé sur une tulipe. Un


poëte, maître des requêtes, émargeant au ministère, tou-
chant une pension , poursuivant la rosette rouge , adulé
par les femmes du faubourg Saint-Germain, ressemblait-il
au poëte crotté, flânant sur les quais, triste, rêveur, suc-
combant au travail et remontant à sa mansarde chargé
de poésie ?... Néanmoins, Modeste devina la raillerie du
MODESTE MIGNON. 63

libraire envieux qui disait : « J'ai fait Canalis ! j'ai fait


Nathan ! >> D'ailleurs , elle relut les poésies de Canalis ,
vers excessivement pipeurs, pleins d'hypocrisie, et qui
veulent un mot d'analyse, ne fût-ce que pour expliquer
son engouement. Canalis se distingue de Lamartine, le
chef de l'école angélique, par un patelinage de garde-
malade , par une douceur traîtresse, par une correction
délicieuse. Si le chef aux cris sublimes est un aigle ,
Canalis, blanc et rose, est comme un flamant. En lui,
les femmes voient l'ami qui leur manque, un confident
discret, leur interprète , un être qui les comprend , qui
peut les expliquer à elles-mêmes. Les grandes marges
laissées par Dauriat dans la dernière édition étaient char-
gées d'aveux écrits au crayon par Modeste, qui sympathi-
sait avec cette âme rêveuse et tendre. Canalis ne possède
pas le don de vie, il n'insuffle pas l'existence à ses créa-
tions; mais il sait calmer les souffrances vagues, comme
celles qui assaillaient Modeste. Il parle aux jeunes filles
leur langage, il endort la douleur des blessures les plus
saignantes , en apaisant les gémissements et jusqu'aux
sanglots. Son talent ne consiste pas à faire de beaux dis-
cours aux malades, à leur donner le remède des émotions
fortes; il se contente de leur dire d'une voix harmonieuse,
à laquelle on croit : « Je suis malheureux comme vous, je
vous comprends bien; venez à moi, pleurons ensemble
sur le bord de ce ruisseau, sous les saules ? » Et l'on va!
et l'on écoute sa poésie vide et sonore comme le chant
par lequel les nourrices endorment les enfants. Canalis,
comme Nodier en ceci, vous ensorcelle par une naïveté
naturelle chez le prosateur et cherchée chez Canalis, par
64 SCENES DE LA VIE PRIVÉE.

sa finesse, par son sourire , par ses fleurs effeuillées , par


une philosophie enfantine. Il singe assez bien le langage
des premiers jours pour vous ramener dans la prairie des
illusions. On est impitoyable avec les aigles, on leur veut
les qualités du diamant , une perfection incorruptible ;
mais , avec Canalis, on se contente du petit sou de l'or-
phelin, on lui passe tout. Il semble bon enfant, humain
surtout. Ces grimaces de poëte angélique lui réussissent,
comme réussiront toujours celles de la femme qui fait
bien l'ingénue, la surprise, la jeune, la victime, l'ange
blessé. Modeste, en reprenant ses impressions , eut con-
fiance en cette âme , en cette physionomie aussi ravis-
sante que celle de Bernardin de Saint-Pierre. Elle n'écouta
pas le libraire. Donc, au commencement du mois d'août,
elle écrivit la lettre suivante à ce Dorat de sacristie qui
passe encore pour une des étoiles de la pléiade moderne.

I.

A MONSIEUR DE CANALIS.

« Déjà bien des fois, monsieur, j'ai voulu vous écrire,


et pourquoi? vous le devinez : pour vous dire combien
j'aime votre talent. Oui, j'éprouve le besoin de vous expri-
mer l'admiration d'une pauvre fille de province, seulette
dans son coin , et dont tout le bonheur est de lire vos
poésies. De René, je suis venue à vous. La mélancolie
conduit à la rêverie. Combien d'autres femmes ne vous
ont-elles pas envoyé l'hommage de leurs pensées se-
crètes ! ... Quelle est ma chance d'être distinguée dans
MODESTE MIGNON. 65

cette foule? Qu'est-ce que ce papier, plein de mon âme,


aura de plus que toutes les lettres parfumées qui vous
harcèlent? Je me présente avec plus d'ennuis que toute
autre : je veux rester inconnue et demande une con-
fiance entière, comme si vous me connaissiez depuis long-
temps.
» Répondez-moi, soyez bon pour moi. Je ne prends pas
l'engagement de me faire connaître un jour, cependant je
ne dis pas absolument non. Que puis-je ajouter à cette
lettre ?... Voyez-y, monsieur, un grand effort, et permettez-
moi de vous tendre la main, oh ! une main bien amie,
celle de
>> Votre servante,
>> O. D'ESTE -M .

» Si vous me faites la grâce de me répondre, adressez ,


je vous prie, votre lettre à mademoiselle F. Cochet, poste
restante , au Havre. »

Maintenant, toutes les jeunes filles , romanesques ou


non, peuvent imaginer dans quelle impatience vécut Mo-
deste pendant quelques jours ! L'air fut plein de langues
de feu. Les arbres lui parurent un plumage. Elle ne sentit
pas son corps, elle plana dans la nature ! La terre fléchis-
sait sous ses pieds. Admirant l'institution de la poste, elle
suivit sa petite feuille de papier dans l'espace, elle se
sentit heureuse, comme on est heureux à vingt ans du
premier exercice de son vouloir. Elle était occupée , pos-
sédée comme au moyen âge. Elle se figura l'appartement,
le cabinet du poëte, elle le vit décachetant sa lettre, et
elle faisait des suppositions par myriades. Après avoi
A
66 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

esquissé la poésie, il est nécessaire de donner ici le profil


du poëte. Canalis est un petit homme sec, de tournure
aristocratique, brun, doué d'une figure vituline, et d'une
tête un peu menue, comme celle des hommes qui ont
plus de vanité que d'orgueil. Il aime le luxe, l'éclat, la
grandeur. La fortune est un besoin pour lui plus que pour
tout autre. Fier de sa noblesse autant que de son talent,
il a tué ses ancêtres par trop de prétentions dans le pré-
sent. Après tout, les Canalis ne sont ni les Navarreins, ni
les Cadignan, ni les Grandlieu, ni les Nègrepelisse ; et
cependant, la nature a bien servi ses prétentions. Il a ces
yeux d'un éclat oriental qu'on demande aux poëtes, une
finesse assez jolie dans les manières, une voix vibrante;
mais un charlatanisme naturel détruit presque ces avan-
tages. Il est comédien de bonne foi. S'il avance un pied
très-élégant, il en a pris l'habitude. S'il a des formules
déclamatoires, elles sont à lui. S'il se pose dramatique-
ment, il a fait de son maintien une seconde nature. Ces
espèces de défauts concordent avec une générosité con-
stante, avec ce qu'il faut nommer le paladinage, en con-
traste avec la chevalerie. Canalis n'a pas assez de foi pour
être don Quichotte, mais il a trop d'élévation pour ne pas
toujours se mettre dans le beau côté des questions. Cette
poésie , qui fait ses éruptions miliaires à tout propos, nuit
beaucoup à ce poëte qui ne manque pas d'ailleurs d'es-
prit, mais que son talent empêche de déployer son esprit;
il est dominé par sa réputation , il vise à paraître plus
grand qu'elle. Ainsi , comme il arrive très-souvent,
l'homme est en désaccord complet avec les produits de
sa pensée. Ces morceaux câlins, naïfs, pleins de tendresse,
MODESTE MIGNON. 67

ces vers calmes, purs comme la glace des lacs; cette


caressante poésie femelle a pour auteur un petit ambi-
tieux , serré dans son frac, à tournure de diplomate ,
rêvant une influence politique , aristocrate à en puer,
musqué , prétentieux , ayant soif d'une fortune afin de
posséder la rente nécessaire à son ambition , déjà gâté
par le succès sous sa double forme : la couronne de lau-
rier et la couronne de myrte. Une place de huit mille
francs, trois mille francs de pension, les deux mille francs
de l'Académie, et les mille écus du revenu patrimonial,
écornés par les nécessités agronomiques de la terre de
Canalis, au total quinze mille francs de fixe, plus les dix
mille francs que rapportait la poésie, bon an, mal an : en
tout vingt-cinq mille livres. Pour le héros de Modeste,
cette somme constituait alors une fortune d'autant plus
précaire , qu'il dépensait environ cinq ou six mille francs
au delà de ses revenus ; mais la cassette du roi, les fonds
secrets du ministère avaient jusqu'alors comblé ces défi-
cits. Il avait trouvé pour le sacre un hymne qui lui valut
un service d'argenterie. Il refusa toute espèce de somme
endisant que les Canalis devaient leur hommage au roi
de France. Le roi -chevalier sourit , et commanda chez
Odiot une coûteuse édition des vers de Zaïre.

Ah! versificateur, te serais-tu flatté


D'effacer Charles-Dix en générosité ?

Dès cette époque , Canalis avait , selon la pittoresque


expression des journalistes , vidé son sac ; il se sentait
incapable d'inventer une nouvelle forme de poésie ; sa
lyre ne possède pas sept cordes, elle n'en a qu'une ; et, à
68 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

force d'en avoir joué, le public ne lui laissait plus que


l'alternative de s'en servir à se pendre ou de se taire. De
Marsay, qui n'aimait pas Canalis, s'était permis une plai-
santerie dont la pointe envenimée avait atteint le poëte
au vif de son amour-propre.
- Canalis, dit-il une fois, me fait l'effet de l'homme
le plus courageux, signalé par le grand Frédéric après la
bataille, ce trompette qui n'avait cessé de souffler le même
air dans son petit turlututu !
Canalis voulut devenir un homme politique et tira
parti, pour débuter, du voyage qu'il avait fait à Madrid,
lors de l'ambassade du duc de Chaulieu, en qualité d'atta-
ché , mais à la duchesse de Chaulieu, selon le mot qui se
disait alors dans les salons. Combien de fois un mot n'a-
t-il pas décidé de la vie d'un homme? L'ancien prési-
dent de la république cisalpine, le plus grand avocat du
Piémont, Colla, s'entend dire, à quarante ans, par un
ami, qu'il ne connaît rien à la botanique ; il se pique, de-
vient un Jussieu, cultive les fleurs, en invente, et publie
la Flore du Piémont, en latin, l'ouvrage de dix ans !
- Après tout , Canning et Chateaubriand sont des
hommes politiques, se dit le poëte éteint, et de Marsay
trouvera son maître en moi !
Canalis aurait bien voulu faire un grand ouvrage poli-
tique ; mais il craignit de se compromettre avec la prose
française, dont les exigences sont cruelles à ceux qui con-
tractent l'habitude de prendre quatre alexandrins pour
exprimer une idée. De tous les poëtes de ce temps, trois
seulement : Hugo, Théophile Gautier, de Vigny, ont pu
réunir la double gloire de poëte et de prosateur que réu
MODESTE MIGNON. 69

nirent aussi Racine et Voltaire , Molière et Rabelais, une


des plus rares distinctions de la littérature française et
qui doit signaler un poëte entre tous. Donc, le poëte du
faubourg Saint-Germain faisait sagement en essayant de
remiser son char sous le toit protecteur de l'Administra-
tion. En devenant maître des requêtes , il éprouva le
besoin d'avoir un secrétaire, un ami qui pût le remplacer
en beaucoup d'occasions , faire sa cuisine en librairie ,
avoir soin de sa gloire dans les journaux, et, au besoin,
l'aider en politique, être enfin son âme damnée. Beau-
coup d'hommes célèbres dans les sciences, dans les arts ,
dans les lettres, ont à Paris un ou deux caudataires, un
capitaine des gardes ou un chambellan qui vivent aux
rayons de leur soleil, espèces d'aides de camp chargés
des missions délicates, se laissant compromettre au besoin,
travaillant au piédestal de l'idole, ni tout à fait ses servi-
teurs, ni tout à fait ses égaux, hardis à la réclame, les
premiers sur la brèche, couvrant les retraites, s'occupant
des affaires, et dévoués tant que durent leurs illusions ou
jusqu'au moment où leurs désirs sont comblés. Quelques-
uns reconnaissent un peu d'ingratitude chez leur grand
homme, d'autres se croient exploités, plusieurs se lassent
de ce métier, peu se contentent de cette douce égalité
de sentiment, le seul prix que l'on doive chercher dans
l'intimité d'un homme supérieur et dont se contentait
Ali, élevé par Mahomet jusqu'à lui. Beaucoup se tiennent
pour aussi capables que leur grand homme, abusés par
leur amour-propre. Le dévouement est rare, surtout sans
solde, sans espérance, comme le concevait Modeste. Néan-
moins il se trouve des Menneval, et, plus à Paris que par
70 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE .

tout ailleurs, des hommes qui chérissent une vie à l'ombre,


un travail tranquille, des bénédictins égarés dans notre
société sans monastère pour eux. Ces agneaux courageux
portent dans leurs actions, dans leur vie intime, la poésie
que les écrivains expriment. Ils sont poëtes par le cœur,
par leurs méditations à l'écart, par la tendresse, comme
d'autres sont poëtes sur le papier, dans les champs de
l'intelligence et à tant le vers! comme lord Byron, comme
tous ceux qui vivent, hélas ! de leur encre, l'eau d'Hippo-
crène d'aujourd'hui, par la faute du pouvoir.
Attiré par la gloire de Canalis, par l'avenir promis à
cette prétendue intelligence politique et conseillé par
madame d'Espard, qui fit en ceci les affaires de la du-
chesse de Chaulieu, un jeune conseiller référendaire à la
cour des comptes se constitua le secrétaire bénévole du
poëte, et fut caressé par lui comme un spéculateur caresse
son premier bailleur de fonds. Les prémices de cette cama-
raderie eurent assez de ressemblance avec l'amitié. Ce
jeune homme avait déjà fait un stage de ce genre auprès
d'un des ministres tombés en 1827 ; mais le ministre avait
eu soin de le placer à la cour des comptes. Ernest de la
Brière, jeune homme alors âgé de vingt-sept ans, décoré
de la Légion d'honneur, sans autre fortune que les émo-
luments de sa place, possédait la triture des affaires, et
savait beaucoup après avoir habité pendant quatre ans le
cabinet du principal ministère. Doux, aimable, le cœur
presque pudique et rempli de bons sentiments, il lui ré-
pugnait d'être sur le premier plan. Il aimait son pays,
il voulait être utile, mais l'éclat l'éblouissait. A son choix,
la place de secrétaire près d'un Napoléon lui eût mieux
MODESTE MIGNON. 71

convenu que celle de premier ministre. Ernest, devenu


l'ami de Canalis, fit de grands travaux pour lui ; mais ,
en dix-huit mois, il reconnut la sécheresse de cette nature
si poétique par l'expression littéraire seulement. La vérité
de ce proverbe populaire : L'habit ne fait pas le moine, est
surtout applicable à la littérature. Il est extrêmement rare
de trouver un accord entre le talent et le caractère . Les
facultés ne sont pas le résumé de l'homme. Cette sépara-
tion, dont les phénomènes étonnent, provient d'un mys-
tère inexploré , peut- être inexplorable. Le cerveau , ses
produits en tous genres, car dans les arts la main de
l'homme continue sa cervelle, sont un monde à part qui
fleurit sous le crâne, dans une indépendance parfaite des
sentiments , de ce qu'on nomme les vertus du citoyen, du
père de famille, de l'homme privé. Ceci n'est cependant
pas absolu. Rien n'est absolu dans l'homme. Il est certain
que le débauché dissipera son talent dans les orgies, que
le buveur le dépensera dans ses libations , sans que
l'homme vertueux puisse se donner du talent par une
honnête hygiène; mais il est aussi presque prouvé que
Virgile, le peintre de l'amour, n'a jamais aimé de Didon,
et que Rousseau, le citoyen modèle, avait de l'orgueil à
défrayer toute une aristocratie. Néanmoins, Michel-Ange
et Raphaël ont offert l'heureux accord du génie et de la
forme du caractère. Le talent, chez les hommes, est donc
à peu près, quant au moral, ce qu'est la beauté chez les
femmes : une promesse. Admirons deux fois l'homme chez
qui le cœur et le caractère égalent en perfection le talent.
En trouvant sous le poëte un égoïste ambitieux, la pire
espèce de tous les égoïstes , car il en est d'aimables ,
72 SCENES DE LA VIE PRIVÉE .

Ernest éprouva je ne sais quelle pudeur à le quitter. Les


âmes honnêtes ne brisent pas facilement leurs liens, sur-
tout ceux qu'elles ont noués volontairement. Le secrétaire
faisait donc bon ménage avec le poëte quand la lettre de
Modeste courait la poste, mais comme on fait bon mé-
nage, en se sacrifiant toujours. La Brière tenait compte
à Canalis de la franchise avec laquelle il s'était ouvert à
lui. D'ailleurs, chez cet homme, qui sera tenu grand pen-
dant sa vie, qui sera fêté comme le fut Marmontel, les
défauts sont l'envers de qualités brillantes. Ainsi , sans sa
vanité, sans sa prétention, peut-être n'eût-il pas été doué
de cette diction sonore, instrument nécessaire à la vie poli-
tique actuelle. Sa sécheresse aboutit à la rectitude, à la
loyauté. Son ostentation est doublée de générosité. Les
résultats profitent à la société, les motifs regardent Dieu.
Mais , lorsque la lettre de Modeste arriva , Ernest ne
s'abusait plus sur Canalis. Les deux amis venaient de
déjeuner et causaient dans le cabinet du poëte, qui oc-
cupait alors, au fond d'une cour, un appartement donnant
sur un jardin, au rez-de-chaussée .
Oh ! s'écria Canalis, je le disais bien l'autre jour à
madame de Chaulieu , je dois lâcher quelque nouveau
poëme, l'admiration baisse, car voilà quelque temps que
je n'ai reçu de lettres anonymes...
- Une inconnue? demanda la Brière.
- Une inconnue ! une d'Este , et au Havre ! C'est évidem-
ment un nom d'emprunt.
Et Canalis passa la lettre à la Brière. Ce poëme, cette
exaltation cachée, enfin le cœur de Modeste fut insou-
ciamment tendu par un geste de fat.
MODESTE MIGNON . 73

C'est beau ! s'écria le référendaire , d'attirer ainsi à


soi les sentiments les plus pudiques, de forcer une pauvre
femme à sortir des habitudes que l'éducation, la nature,
le monde, lui tracent, à briser les conventions.... Quel
privilége le génie acquiert ! Une lettre comme celle que
je tiens, écrite par une jeune fille, une vraie jeune fille,
şans arrière-pensée, avec enthousiasme...
Eh bien ? dit Canalis.
Eh bien, on peut avoir souffert autant que le Tasse ,
on doit être récompensé ! s'écria la Brière.
-

On se dit cela, mon cher, à la première, à la seconde


lettre, dit Canalis ; mais quand c'est la trentième ! ... mais
lorsqu'on a trouvé que la jeune enthousiaste est assez
rouée ! mais quand, au bout du chemin brillant parcouru
par l'exaltation du poëte, on a vu quelque vieille Anglaise
assise sur une borne et qui vous tend la main ! ... mais
quand l'ange de la poste se change en une pauvré fille
médiocrement jolie en quête d'un mari! ... oh ! alors, l'ef-
fervescence se calme .
Je commence à croire , dit la Brière en souriant,
que la gloire a quelque chose de vénéneux, comme cer-
taines fleurs éclatantes .
Et puis, mon ami, reprit Canalis, toutes ces femmes,
même quand elles sont sincères , elles ont un idéal , et
vous y répondez rarément. Elles ne se disent pas que le
poëte est un homme assez vaniteux comme je suis taxé
de l'être ; elles n'imaginent jamais ce qu'est un homme
målmené par une espèce d'agitation fébrile qui le rend
désagréable, changeant; elles le veulent toujours grand,
toujours beau ; jamais elles ne pensent que le talent est
5
74 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

une maladie; que Nathan vit avec Florine, que d'Arthez


est trop gras , que Joseph Bridau est trop maigre, que
Béranger va très-bien à pied, que le dieu peut avoir la
pituite. Un Lucien de Rubempré, poëte et joli garçon, est
un phénix. Et pourquoi donc aller chercher de méchants
compliments , et recevoir les douches froides que verse
le regard hébété d'une femme désillusionnée?...
- Le vrai poëte, dit la Brière, doit alors rester caché
comme Dieu dans le centre de ses mondes, n'être visible
que par ses créations...
- La gloire coûterait alors trop cher, répondit Canalis.
La vie a du bon. Tiens ! dit-il en prenant une tasse de thé,
quand une noble et belle femme aime un poëte, elle ne
se cache ni dans les cintres ni dans les baignoires du
théâtre, comme une duchesse éprise d'un acteur; elle se
sent assez forte, assez gardée par sa beauté, par sa for-
tune, par son nom, pour dire comme dans tous les poëmes
épiques : Je suis la nymphe Calypso, amante de Télémaque.
La mystification est la ressource des petits esprits. Depuis
quelque temps, je ne réponds plus aux masques...
-

Oh! combien j'aimerais une femme venue à mor! ...


s'écria la Brière en retenant une larme. On peut te
répondre , mon cher Canalis , que ce n'est jamais une
pauvre fille qui monte jusqu'à l'homme célèbre ; elle a
trop de défiance , trop de vanité , trop de crainte! c'est
toujours une étoile, une...
- Une princesse, s'écria Canalis en partant d'un éclat
de rire, n'est-ce pas, qui descend jusqu'à lui?... Mon cher,
cela se voit une fois en cent ans. Un tel amour est comme
cette fleur qui fleurit tous les siècles... Les princesses,
MODESTE MIGNON. 75

jeunes , riches et belles , sont trop occupées; elles sont


entourées, comme toutes les plantes rares , d'une haie
de sots gentilshommes bien élevés , vides comme des
sureaux. Mon rêve, hélas ! le cristal de mon rêve, brodé
de la Corrèze ici de guirlandes de fleurs, dans quelle
ferveur ! ... (n'en parlons plus), il est en éclats, à mes
pieds, depuis longtemps... Non, non, toute lettre anonyme
est une mendiante! Et quelles exigences ! Écris à cette
petite personne, en supposant qu'elle soit jeune et jolie,
et tu verras ! Tu n'auras pas autre chose à faire. On ne
peut raisonnablement pas aimer toutes les femmes. Apol-
lon, celui du Belvédère du moins, est un élégant poi-
trinaire qui doit se ménager.
-Mais, quand une créature arrive ainsi , son excuse
doit être dans une certitude d'éclipser en tendresse , en
beauté, la maîtresse la plus adorée, dit Ernest, et alors
un peu de curiosité...
- Ah ! répondit Canalis, tu me permettras, trop jeune
Ernest, de m'en tenir à la belle duchesse qui fait mon
bonheur.
Tu as raison, trop raison, répondit Ernest.
Néanmoins , le jeune secrétaire lut la lettre de
Modeste , et la relut en essayant d'en deviner l'esprit
caché.
- Il n'y a pourtant pas là la moindre emphase, on ne
te donne pas du génie, on s'adresse à ton cœur, dit-il à
Canalis. Ce parfum de modestie et ce contrat proposé me
tenteraient...
-

Signe-le , réponds , va toi-même jusqu'au bout de


l'aventure; je te donne là de tristes appointements, s'écria
76 SCENES DE LA VIE PRIVÉE.

Canalis en souriant. Va, tu m'en diras des nouvelles dans


trois mois, si cela dure trois mois...
Quatre jours après, Modeste tenait la lettre suivante,
écrite sur du beau papier, protégée par une double enve-
loppe, et sous un cachet aux armes de Canalis.

II .

A MADEMOISELLE O. D'ESTE-M.

<< Mademoiselle ,
>> L'admiration pour les belles œuvres , à supposer que
les miennes soient telles , comporte je ne sais quoi de
saint et de candide qui défend contre toute raillerie et
justifie à tout tribunal la démarche que vous m'avez faite
en m'écrivant. Avant tout, je dois vous remercier du plaisir
que causent toujours de semblables témoignages , même
quand on ne les mérite pas; car le faiseur de vers et le
poëte s'en croient intimement dignes, tant l'amour-propre
est une substance peu réfractaire à l'éloge. La meilleure
preuve d'amitié que je puisse donner à une inconnue,
en échange de ce dictame qui guérirait les morsures de
la critique , n'est-ce pas de partager avec elle la moisson
de mon expérience, au risque de faire envoler ses vivantes
illusions ?
>> Mademoiselle, la plus belle palme d'une jeune fille
est la fleur d'une vie sainte , pure , irréprochable. Etes-
vous seule au monde? Tout est dit. Mais, si vous avez une
famille, un père ou une mère, songez à tous les chagrins
qui peuvent suivre une lettre comme la vôtre, adressée à
MODESTE MIGNON. 77

un poëte que vous ne connaissez pas personnellement.


Tous les écrivains ne sont pas des anges, ils ont des dé-
fauts. Il en est de légers, d'étourdis, de fats, d'ambitieux,
de débauchés : et , quelque imposante que soit l'inno-
cence, quelque chevaleresque que soit le poëte français, à
Paris vous pourriez rencontrer plus d'un ménestrel dégé-
néré, prêt à cultiver votre affection pour la tromper. Votre
lettre serait alors interprétée autrement que je ne l'ai fait.
On y verrait une pensée que vous n'y avez pas mise, et
que , dans votre innocence, vous ne soupçonnez point.
Autant d'auteurs, autant de caractères. Je suis excessive-
ment flatté que vous m'ayez jugé digne de vous com-
prendre ; mais, si vous étiez tombée sur un talent hypo-
crite, sur un railleur dont les livres sont mélancoliques et
dont la vie est un carnaval continuel , vous auriez pu
trouver au dénoûment de votre sublime imprudence un
méchant homme , quelque habitué des coulisses, ou un
héros d'estaminet! Vous ne sentez pas, sous les berceaux
de clématite où vous méditez sur les poésies, l'odeur du
cigare qui dépoétise les manuscrits; de même qu'en allant
au bal , parée des œuvres resplendissantes du joaillier, vous
ne pensez pas aux bras nerveux , aux ouvriers en veste,
aux ignobles ateliers d'où s'élancent, radieuses, ces fleurs
du travail. Allons plus loin! ... En quoi la vie rêveuse et
solitaire que vous menez, sans doute au bord de la mer,
peut-elle intéresser un poëte dont la mission est de tout
deviner, puisqu'il doit tout peindre? Nos jeunes filles à
nous sont tellement accomplies , que nulle des filles d'Ève
ne peut lutter avec elles ! Quelle réalité valut jamais le
rêve ? Maintenant , que gagnerez-vous , vous, jeune fille
78 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE .

élevée à devenir une sage mère de famille, en vous ini-


tiant aux agitations terribles de la vie des poëtes dans
cette affreuse capitale, qui ne peut se définir que par ces
mots : Un enfer qu'on aime ! Si c'est le désir d'animer votre
monotone existence de jeune fille curieuse qui vous a mis
la plume à la main, ceci n'a-t-il pas l'apparence d'une dé-
pravation? Quel sens prêterai-je à votre lettre? Etes-vous
d'une caste réprouvée, et cherchez-vous un ami loin de
vous ? êtes-vous affligée de laideur et vous sentez-vous une
belle âme sans confident ? Hélas ! triste conclusion : vous
avez fait trop ou pas assez. Ou restons-en là; ou, si vous
continuez , dites-m'en plus que dans la lettre que vous
m'avez écrite . Mais, mademoiselle, si vous êtes jeune, si
vous avez une famille, si vous sentez au cœur un nard
céleste à répandre , comme fit Madeleine aux pieds de
Jésus, laissez-vous apprécier par un homme digne de
vous, et devenez ce que doit être toute bonne jeune fille :
une excellente femme, une vertueuse mère de famille. Un
poëte est la plus triste conquête que puisse faire une jeune
personne, il a trop de vanités, trop d'angles blessants qui
doivent se heurter aux légitimes vanités d'une femme, et
meurtrir une tendresse sans expérience de la vie. La femme
du poëte doit l'aimer pendant un long temps avant de
l'épouser, elle doit se résoudre à la charité des anges, à
leur indulgence, aux vertus de la maternité. Ces qualités ,
mademoiselle, ne sont qu'en germe chez les jeunes filles.
>> Écoutez la vérité tout entière, ne vous la dois-je pas
en retour de votre enivrante flatterie? S'il est glorieux d'é-
pouser une grande renommée, on s'aperçoit bientôt qu'un
homme supérieur est, en tant qu'homme, semblable aux
MODESTE MIGNON. 79

autres. Il réalise alors d'autant moins les espérances, qu'on


attend de lui des prodiges. Il en est alors d'un poëte célèbre
comme d'une femme dont la beauté trop vantée fait dire :
<<Je la croyais mieux! » à qui l'aperçoit; elle ne répond
plus aux exigences du portrait tracé par la fée à laquelle
je dois votre billet, l'Imagination ! Enfin, les qualités de
l'esprit ne se développent et ne fleurissent que dans une
sphère invisible, la femme du poëte n'en sent plus que
les inconvénients, elle voit fabriquer les bijoux au lieu
de s'en parer. Si l'éclat d'une position exceptionnelle vous
a fascinée, apprenez que les plaisirs en sont bientôt dé-
vorés. On s'irrite de trouver tant d'aspérités dans une
situation qui, à distance, paraissait unie, tant de froid sur
un sommet brillant ! Puis, comme les femmes ne mettent
jamais les pieds dans le monde des difficultés, elles n'ap-
précient bientôt plus ce qu'elles admiraient, quand elles
croient en avoir, à première vue, deviné le maniement.
>> Je termine par une dernière considération dans la-
quelle vous auriez tort de voir une prière déguisée, elle
est le conseil d'un ami. L'échange des âmes ne peut s'éta-
blir qu'entre gens disposés à ne se rien cacher. Vous mon-
trerez-vous telle que vous êtes à un inconnu ? Je m'arrête
aux conséquences de cette idée.
>> Trouvez ici , mademoiselle, les hommages que nous
devons à toutes les femmes , même à celles qui sont
inconnues et masquées. >>>

Avoir tenu cette lettre entre sa chair et son corset, sous


son busc brûlant, pendant toute une journée!... en avoir
réservé la lecture pour l'heure où tout dort, minuit, après
80 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE .

avoir attendu ce silence solennel dans les anxiétés d'une


imagination de feu! ... avoir béni le poëte , avoir lu par
avance mille lettres , avoir supposé tout , excepté cette
goutte d'eau froide tombant sur les plus vaporeuses for-
ines de la fantaisie et les dissolvant comme l'acide prus-
sique dissout la vie! ... il y avait de quoi se cacher, quoi-
que seule, ainsi que le fit Modeste, la figure dans ses
draps, éteindre la bougie et pleurer...
Ceci se passait dans les premiers jours de juillet. Modeste
se leva, marcha par sa chambre et vint ouvrir la croisée.
Elle voulait de l'air. Le parfum des fleurs monta vers elle,
avec cette fraîcheur particulière aux odeurs pendant la
nuit. La mer, illuminée par la lune, scintillait comme un
miroir. Un rossignol chanta dans un arbre du parc Vilquin.
-

Ah ! voilà le poëte, se dit Modeste, dont la colère


tomba.
Les plus amères réflexions se succédèrent dans son
esprit. Elle se sentit piquée au vif, elle voulut relire la
lettre , elle ralluma la bougie, elle étudia cette prose étu-
diée, et finit par entendre la voix poussive du monde réel.
-. Il a raison et j'ai tort, se dit-elle. Mais comment
croire qu'on trouvera sous la robe étoilée des poëtes un
vieillard de Molière ?...
Quand une femme ou une jeune fille est prise en fla-
grant délit, elle conçoit une haine profonde contre le
témoin, l'auteur ou l'objet de sa faute. Aussi la vraie, la
naturelle, la sauvage Modeste éprouve-t-elle en son cœur
un effroyable désir de l'emporter sur cet esprit de recti-
tude et de le précipiter dans quelque contradiction, de lui
rendre ce coup de massue. Cette enfant si pure, dont la.
MODESTE MIGNON. 81

tête seule avait été corrompue et par ses lectures, et par


la longue agonie de sa sœur, et par les dangereuses médi-
tations de la solitude, fut surprise par un rayon de soleil
sur son visage. Elle avait passé trois heures à courir des
bordées sur les mers immenses du Doute. De pareilles
nuits ne s'oublient jamais. Modeste alla droit à sa petite
table de la Chine, présent de son père, et écrivit une
lettre dictée par l'infernal esprit de vengeance qui frétille
au fond du cœur des jeunes personnes.

III .

A MONSIEUR DE CANALIS .

« Monsieur,
» Vous êtes certainement un grand poëte, mais vous
êtes quelque chose de plus, vous êtes un honnête homme.
Après avoir eu tant de loyale franchise avec une jeune
fille qui côtoyait un abîme, en aurez-vous assez pour ré-
pondre sans la moindre hypocrisie, sans détour, à la ques-
tion que voici :
>> Auriez-vous écrit la lettre que je tiens en réponse à la
mienne, vos idées, votre langage, auraient-ils été les
mêmes si quelqu'un vous eût dit à l'oreille ce qui peut se
trouver vrai : << Mademoiselle O. d'Este-M. a six millions
« et ne veut pas d'un sot pour maître ?>>
>>>Admettez pour certaine et pendant un moment cette
supposition. Soyez avec moi comme avec vous-même, ne
craignez rien, je suis plus grande que mes vingt ans, rien
de ce qui sera franc ne pourra vous nuire dans mon
5.
82 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

esprit. Quand j'aurai lu cette confidence, si toutefois vous


daignez me la faire, vous recevrez alors une réponse à
votre première lettre.
>>Après avoir admiré votre talent, si souvent sublime,
permettez-moi de rendre hommage à votre délicatesse et
à votre probité, qui me forcent à me dire toujours
>> Votre humble servante,
» O. D'ESTE-M. »

Quand Ernest de la Brière eut cette lettre entre les


mains, il alla se promener sur les boulevards, agité dans
son âme comme une frêle embarcation par une tempête
où le vent parcourt toutes les aires du compas, de moment
en moment. Pour un jeune homme comme on en ren-
contre tant, pour un vrai Parisien, tout eût été dit avec
cette phrase : « C'est une petite rouéel... » Mais, pour un
garçon dont l'âme est noble et belle, cette espèce de ser-
ment déféré, cet appel à la Vérité eut la vertu d'éveiller
les trois juges tapis au fond de toutes les consciences. Et
l'Honneur, le Vrai, le Juste, se dressant en pied, criaient
énergiquement. « Ah ! cher Ernest, disait le Vrai, tu n'au-
rais certes pas donné de leçon à une riche héritière ! Ah !
mon garçon, tu serais parti et roide pour le Havre, afin
de savoir si la jeune fille était belle, et tu te serais senti
très-malheureux de la préférence accordée au génie. Et
si tu avais pu donner un croc-en-jambe à ton ami, te
faire agréer à sa place, mademoiselle d'Este eût été su-
blime! - Comment, disait le Juste, vous vous plaignez,
vous autres gens d'esprit ou de capacité, sans monnaie,
de voir les filles riches mariées à des êtres dont vous ne
MODESTE MIGNON. 83

feriez pas vos portiers; vous déblatérez contre le positif


du siècle qui s'empresse d'unir l'argent à l'argent, et
jamais quelque beau jeune homme plein de talent, sans
fortune, à quelque belle jeune fille noble et riche : en
voilà une qui se révolte contre l'esprit du siècle! et le
poëte lui répond par un coup de bâton sur le cœur! ...
- Riche ou pauvre, jeune ou vieille, belle ou laide, cette
fille a raison, elle a de l'esprit, elle roule le poëte dans
le bourbier de l'intérêt personnel , s'écriait l'Honneur ;
elle mérite une réponse sincère, noble et franche, et
avant tout l'expression de ta pensée! Examine-toi ! Sonde
ton cœur, et purge-le de ses lâchetés! Que dirait l'Alceste
de Molière? » Et la Brière, parti du boulevard Poisson-
nière, allait si lentement, perdu dans ses réflexions,
qu'une heure après il atteignait à peine au boulevard des
Capucines. Il prit les quais pour se rendre à la cour des
comptes, alors située auprès de la Sainte-Chapelle. Au lieu
de vérifier des comptes, il resta sous le coup de ses per-
plexités.
-

Elle n'a pas six millions, c'est évident, se disait-il ;


mais la question n'est pas là...
Six jours après, Modeste reçut la lettre suivante.

IV.

A MADEMOISELLE O. D'ESTE-M.

« Mademoiselle,
>> Vous n'êtes pas une d'Este. Ce nom est un nom em-
prunté pour cacher le vôtre. Doit-on les révélations que
84 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.
:

vous sollicitez à qui ment sur soi-même? Écoutez, je ré-


ponds à votre demande par une autre : Êtes-vous d'une
famille illustre ? d'une famille noble ? d'une famille bour-
geoise ? Certainement la morale ne change pas, elle est
une ; mais ses obligations varient selon les sphères. De
même que le soleil éclaire diversement les sites, y produiť
les différences que nous admirons, elle conforme le devoir
social au rang, aux positions. La peccadille du soldat est
un crime chez le général, et réciproquement. Les obser-
vances ne sont pas les mêmes pour une paysanne qui
moissonne , pour une ouvrière à quinze sous par jour,
pour la fille du petit détaillant, pour la jeune bourgeoise,
pour l'enfant d'une riche maison de commerce, pour la
jeune héritière d'une noble famille, pour une fille de la
maison d'Este. Un roi ne doit pas se baisser pour ramasser
une pièce d'or, et le laboureur doit retourner sur ses pas
pour retrouver dix sous perdus, quoique l'un et l'autre
doivent obéir aux lois de l'économie. Une d'Este riche de
six millions peut mettre un chapeau à grands bords et à
plumes , brandir sa cravache, presser les flancs d'un barbe,
et venir, amazone brodée d'or, suivie de laquais, à un
poëte en disant : « J'aime la poésie, et je veux expier les
« torts de Léonore envers le Tasse! » tandis que la fille
d'un négociant se couvrirait de ridicule en l'imitant. A
quelle classe sociale appartenez-vous ? Répondez sincère-
ment, et je vous répondrai de même à la question que
vous m'avez posée .
>> N'ayant pas l'heur de vous connaître, et déjà lié par
une sorte de communion poétique, je ne voudrais pas
vous offrir des hommages vulgaires. C'est déjà peut-être
MODESTE MIGNON. 85

une malice victorieuse que d'embarrasser un homme qui


publie ses livres. »

Le référendaire ne manquait pas de cette adresse que


peut se permettre un homme d'honneur. Courrier par
courrier, il reçut la réponse.

V.

A MONSIEUR DE CANALIS .

« Vousêtes de plus en plus raisonnable, mon cher poëte.


Mon père est comte. Notre principale illustration est un
cardinal du temps où les cardinaux marchaient presque
les égaux des rois. Aujourd'hui , notre maison, quasi tom-
bée, finit en moi ; mais j'ai les quartiers voulus pour
entrer dans toutes les cours et dans tous les chapitres.
Nous valons enfin les Canalis. Trouvez bon que je ne vous
envoie pas nos armes. Tâchez de répondre aussi sincère-
ment que je le fais. J'attends votre réponse pour savoir
si je pourrai me dire encore, comme maintenant,
>> Votre servante,
» O. D'ESTE -M .

- Comme elle abuse de ses avantages, la petite per-


sonne ! s'écria de la Brière. Mais est-elle franche ?
On n'a pas été pendant quatre ans le secrétaire parti-
culier d'un ministre, on n'habite pas Paris, on n'en observe
pas les intrigues impunément ; aussi l'âme la plus pure
est-elle toujours plus ou moins grisée par la capiteuse
atmosphère de cette impériale cité. Heureux de ne pas
86 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE .

être Canalis, le jeune référendaire retint une place dans


la malle-poste du Havre, après avoir écrit une lettre où il
annonçait une réponse pour un jour déterminé, se reje-
tant sur l'importance de la confession demandée, et sur
les occupations de son ministre. Il eut le soin de se faire
donner, par le directeur général des postes, un mot qui
recommandait silence et obligeance au directeur du Havre
Ernest put ainsi voir venir au bureau Françoise Cochet, et
la suivit sans affectation. Remorqué par elle, il arriva sur
les hauteurs d'Ingouville , et aperçut à la fenêtre du
Chalet Modeste Mignon.
Eh bien, Françoise? demanda la jeune fille.
A quoi l'ouvrière répondit :
- Oui, mademoiselle, j'en ai une.
Frappé par cette beauté de blonde céleste, Ernest revint
sur ses pas, et demanda le nom du propriétaire de ce
magnifique séjour à un passant. 4

- Ça? répondit le passant en montrant la propriété.


-Oui, mon ami.
Oh! c'est à M. Vilquin, le plus riche armateur du
Havre, un homme qui ne connaît pas sa fortune.
Je ne vois pas de cardinal Vilquin dans l'histoire, se
disait le référendaire en descendant vers le Havre pour
retourner à Paris .
Naturellement, il questionna le directeur de la poste
sur la famille Vilquin : il apprit que la famille Vilquin
possédait une immense fortune ; M. Vilquin avait un fils
et deux filles, dont une mariée à M. Althor fils. La pru-
dence empêcha la Brière de paraître en vouloir aux Vil-
quin; le directeur le regardait déjà d'un air narquois.
MODESTE MIGNON. 87

-N'y a-t-il personne en ce moment chez eux, outre la


famille? demanda-t-il encore.
En ce moment, la famille d'Hérouville y est. On
parle du mariage du jeune duc avec mademoiselle Vilquin
cadette.

Il y a eu le fameux cardinal d'Hérouville, sous les


Valois, se dit la Brière, et, sous Henri IV, le terrible ma-
réchal qu'on a fait duc.
Ernest repartit, ayant assez vu de Modeste pour en
rêver, pour penser que, riche ou pauvre, si elle avait une
belle âme, il ferait d'elle assez volontiers madame de la
Brière, et il résolut de continuer la correspondance.
Essayez donc de rester inconnues, pauvres femmes de
France, de filer le moindre petit roman au milieu d'une
civilisation qui note sur les places publiques l'heure du
départ et l'arrivée des fiacres, qui compte les lettres, qui
les timbre doublement au moment précis où elles sont
jetées dans les boîtes et quand elles se distribuent, qui
numérote les maisons, qui configure sur le rôle-matrice
des contributions les étages, après en avoir vérifié les
ouvertures ; qui va bientôt posséder tout son territoire
représenté dans ses dernières parcelles, avec ses plus
menus linéaments, sur les vastes feuilles du cadastre,
œuvre de géant ordonnée par un géant ! Essayez donc de
vous soustraire, filles imprudentes, non pas à l'œil de la
police, mais à ce bavardage incessant qui, dans la dernière
bourgade, scrute les actions les plus indifférentes, compte
les plats de dessert chez le préfet et voit les côtes de
melon à la porte du petit rentier, qui tâche d'entendre
l'or au moment où la main de l'Économie l'ajoute au tré
88 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

sor, et qui, tous les soirs au coin du foyer, estime le chiffre


des fortunes du canton, de la ville, du département ! Mo-
deste avait échappé, par un quiproquo vulgaire, au plus
innocent des espionnages qu'Ernest se reprochait déjà.
Mais quel Parisien voudrait être la dupe d'une petite pro-
vinciale ? N'être la dupe de rien, cette affreuse maxime
est le dissolvant de tous les nobles sentiments de l'homme .
On devinera facilement à quelle lutte de sentiments cet
honnête jeune homme fut en proie par la lettre qu'il
écrivit, et où chaque coup de fléau reçu dans la conscience
a laissé sa trace .
A quelques jours de là, voici donc ce que lut Modeste à
sa fenêtre, par une belle journée d'été.

VI.

A MADEMOISELLE O. D'ESTE -M.

« Mademoiselle,
» Sans aucune hypocrisie, oui, si j'avais été certain que
vous eussiez une immense fortune, j'aurais agi tout autre-
ment. Pourquoi ? J'en ai cherché la raison, la voici. Il est
en nous un sentiment inné, développé d'ailleurs outre
mesure par la société, qui nous lánce à la recherche, à
la possession du bonheur. La plupart des hommes confon-
dent le bonheur avec ses moyens, et la fortune est, à
leurs yeux, le plus grand élément du bonheur. J'aurais
donc tâché de vous plaire, entraîné par le sentiment social
qui, dans tous les temps, a fait de la richesse une religion.
Du moins, je le crois. On ne doit pas attendre, chez un
MODESTE MIGNON. 89

homme, jeune encore, cette sagesse qui substitue le bon


sens à la sensation; et, devant une proie, l'instinct bes-
tial caché dans le cœur de l'homme le pousse en avant.
Au lieu d'une leçon, vous eussiez donc reçu de moi des
compliments, des flatteries. Aurais-je eu ma propre es-
time? J'en doute. Mademoiselle, dans ce cas, le succès
offre une absolution ; mais le bonheur, ... c'est autre chose
Me serais-je défié de ma femme , si je l'eusse obtenue
ainsi ?... Bien certainement... Votre démarche eût repris
tôt ou tard son caractère. Votre mari, quelque grand que
vous le fassiez, finirait par vous reprocher de l'avoir avili ;
vous-même , tôt ou tard, peut-être arriveriez-vous à le mé-
priser. L'homme ordinaire tranche le nœud gordien que
constitue un mariage d'argent avec l'épée de la tyrannie..
L'homme fort pardonne . Le poëte se lamente. Telle est,
mademoiselle, la réponse de ma probité.
>>Écoutez-moi bien maintenant. Vous avez eu le triomphe
de me faire profondément réfléchir, et sur vous que je ne
connais pas assez, et sur moi que je connaissais peu. Vous
avez eu le talent de remuer bien des pensées mauvaises
qui croupissent au fond de tous les cœurs ; mais il en est
sorti chez moi quelque chose de généreux, et je vous salue
de mes plus gracieuses bénédictions, comme on salue en
mer un phare qui nous a montré les écueils où l'on pou-
vait périr. Voici ma confession, car je ne voudrais perdre
ni votre estime ni la mienne, au prix de tous les trésors
de la terre.
» J'ai voulu savoir qui vous étiez. Je reviens du Havre ,
où j'ai vu Françoise Cochet, je l'ai suivie à Ingouville, et
vous ai vue au milieu de votre magnifique villa. Vous êtes
90 SCENES DE LA VIE PRIVÉE.

aussi belle que la femme des rêves d'un poëte ; mais je ne


sais pas si vous êtes mademoiselle Vilquin cachée dans
mademoiselle d'Hérouville, ou mademoiselle d'Hérouville
cachée dans mademoiselle Vilquin. Quoique de bonne
guerre, cet espionnage m'a fait rougir, et je me suis arrêté
dans mes recherches. Vous aviez éveillé ma curiosité, ne
m'en voulez pas d'avoir été quelque peu femme : n'est-ce
pas le droit du poëte ? Maintenant, je vous ai ouvert mon
cœur, je vous y ai laissé lire, vous pouvez croire à la sin-
cérité de ce que je vais ajouter. Quelque rapide qu'ait été
le coup d'œil que j'ai jeté sur vous, il a suffi pour modifier
mon jugement. Vous êtes à la fois un poëte et une poésie,
avant d'être une femme. Oui, vous avez en vous quelque
chose de plus précieux que la beauté, vous êtes le beau
idéal de l'art , la fantaisie... La démarche, blamable chez
les jeunes filles vouées à une destinée ordinaire, change
pour celle qui serait douée du caractère que je vous prête.
Dans le grand nombre d'êtres jetés par le hasard de la vie
sociale sur la terre pour y composer une génération, il est
des exceptions. Si votre lettre est la terminaison de lon-
gues rêveries poétiques sur le sort que la loi réserve aux
femmes ; si vous avez voulu, entraînée par la vocation
d'un esprit supérieur et instruit, apprendre la vie intime
d'un homme à qui vous accordez le hasard du génie, afin
de vous créer une amitié soustraite au commun des rela-
tions, avec une âme pareille à la vôtre, en échappant à
toutes les conditions de votre sexe : certes, vous êtes une
exception ! La loi qui sert à mesurer les actions de la foule
est alors très-étroite pour déterminer votre résolution.
Mais le mot de ma première lettre revient alors dans
MODESTE MIGNON. 91

toute sa force: vous avez fait trop ou pas assez. Recevez


encore des remercîments pour le service que vous m'avez
rendu en m'obligeant à me sonder le cœur ; car vous avez
rectifié chez moi cette erreur assez commune en France,
que le mariage est un moyen de fortune. Au milieu des
troubles de ma conscience, une voix sainte m'a parlé. Je
me suis juré solennellement à moi-même de faire ma
fortune à moi seul, afin de n'être pas déterminé dans le
choix d'une compagne par des motifs cupides. Enfin j'ai
blâmé, j'ai réprimé la curiosité malséante que vous aviez
excitée en moi. Vous n'avez pas six millions. Il n'y a pas
d'incognito possible, au Havre, pour une jeune personne
qui posséderait une pareille fortune, et vous seriez trahie
par cette meute des familles de la Pairie que je vois à
la chasse des héritières à Paris et qui jette le grand écuyer
chez vos Vilquin. Ainsi les sentiments que je vous exprime
ont été conçus, abstraction faite de tout roman ou de la
vérité, comme une règle absolue. Prouvez-moi maintenant
que vous avez une de ces âmes auxquelles on passe la
désobéissance à la loi commune, vous donnerez alors rai-
son dans votre esprit à cette seconde comme à ma pre-
mière lettre. Destinée à la vie bourgeoise, obéissez à la
loi de fer qui maintient la société. Femme supérieure,
je vous admire ; mais, si vous voulez obéir à l'instinct que
vous devez réprimer, je vous plains : ainsi le veut l'état
social . L'admirable morale de l'épopée domestique intitu-
lée Clarisse Harlowe est que l'amour légitime et honnête
de la victime la mène à sa perte, parce qu'il se conçoit,
se développe et se poursuit malgré la famille. La famille,
quelque sotte et cruelle qu'elle soit, a raison contre Love
9
:2 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

lace. La famille, c'est la société. Croyez-moi , pour une


fille, comme pour une femme, la gloire sera toujours d'en-
fermer dans la sphère des convenances les plus serrées
ses ardents caprices. Si j'avais une fille qui dût être ma-
dame de Staël, je lui souhaiterais la mort à quinze ans.
Supposez-vous votre fille exposée sur les tréteaux de la
gloire, et paradant pour obtenir les hommages de la foule,
sans éprouver mille cuisants regrets ? A quelque hauteur
qu'une femme se soit élevée par la poésie secrète de ses
rêves, elle doit sacrifier ses supériorités sur l'autel de la
famille. Ses élans, son génie, ses aspirations vers le bien,
vers le sublime, tout le poëme de la jeune fille appar-
tient à l'homme qu'elle accepte, aux enfants qu'elle aura.
J'entrevois chez vous un désir secret d'agrandir le cercle
étroit de la vie à laquelle toute femme est condamnée , et
de mettre la passion, l'amour dans le mariage. Ah ! c'est
un beau rêve, il n'est pas impossible, il est difficile ; mais
il fut réalisé pour le désespoir des âmes, passez-moi ce
mot devenu ridicule, dépareillées !
» Si vous cherchez une espèce d'amitié platonique, elle
ferait le désespoir de votre avenir. Si votre lettre fut un
jeu , ne le continuez pas. Ainsi ce petit roman est fini,
n'est-ce pas ? Il n'aura pas été sans porter quelques fruits :
ma probité s'est armée , et vous aurez , vous , acquis une
certitude sur la vie sociale. Jetez vos regards vers la vie
réelle , et mettez dans les vertus de votre sexe l'enthou-
siasme passager que la littérature y fit naître. Adieu, made-
moiselle . Faites-moi l'honneur de m'accorder votre estime.
Après vous avoir vue, ou celle que je crois être vous, j'ai
trouvé votre lettre bien naturelle : une si belle fleur devait
MODESTE MIGNON. 93

se tourner vers le soleil de la poésie. Aimez donc la poésie


ainsi que vous devez aimer les fleurs, la musique, les
somptuosités de la mer, les beautés de la nature, comme
une parure de l'âme ; mais songez à tout ce que j'ai eu
l'honneur de vous dire sur les poëtes. Gardez-vous d'épou-
ser un sot, cherchez avec soin le compagnon que Dieu vous
a fait. Il existe , croyez-moi , beaucoup de gens d'esprit
capables de vous apprécier, de vous rendre heureuse. Si
j'étais riche, et si vous étiez pauvre, je mettrais un jour
ma fortune et mon cœur à vos pieds, car je vous crois
l'âme pleine de richesses , de loyauté, je vous confierais
enfin ma vie et mon honneur avec une entière sécurité.
Encore une fois, adieu , blonde fille d'ève la blonde. >>>

La lecture de cette lettre, dévorée comme une gorgée


d'eau dans le désert, ôta la montagne qui pesait sur le
cœur de Modeste; puis elle aperçut les fautes qu'elle avait
commises dans la conception de son plan, et les répara
sur-le-champ en faisant à Françoise des enveloppes de
lettres sur lesquelles elle écrivit elle-même son adresse à
Ingouville, en lui recommandant de ne plus venir au Cha-
let. Désormais Françoise, rentrée chez elle, mettrait chaque
lettre arrivée de Paris sous une de ces enveloppes et la jet-
terait secrètement à la poste du Havre. Modeste se promit
de recevoir à l'avenir le facteur elle-même, en se trouvant
sur le seuil du Chalet à l'heure où il passait. Quant aux
sentiments que cette réponse , où le cœur du noble et
pauvre la Brière battait sous le brillant fantôme de Canalis,
excita chez Modeste , ils furent aussi multipliés que les
vagues qui vinrent mourir une à une sur le rivage , pen
94 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

dant que, les yeux attachés sur l'Océan, elle se livrait au


bonheur d'avoir harponné, pour ainsi dire, une âme angé-
lique dans la mer parisienne, d'avoir deviné que, chez les
hommes d'élite, le cœur pouvait parfois être en harmonie
avec le talent , et d'avoir été bien servie par la voix ma-
gique du pressentiment. Un intérêt puissant allait animer
sa vie. L'enceinte de cette jolie habitation, le treillis de
sa cage était brisé ! Sa pensée volait à pleines ailes.
O mon père , se dit-elle en regardant à l'horizon,
fais-nous bien riches !
La réponse que lut cinq jours après Ernest de la Brière
en dira plus d'ailleurs que toute espèce de glose.

VII .

MONSIEUR DE CANALIS.

<< Mon ami , laissez-moi vous donner ce nom , vous


m'avez ravie, et je ne vous voudrais pas autrement que
vous êtes dans cette lettre, la première... oh ! qu'elle ne
soit pas la dernière ! Quel autre qu'un poëte aurait pu
jamais excuser si gracieusement une jeune fille et la de-
viner?
>> Je veux vous parler avec la sincérité qui, chez vous,
a dicté les premières lignes de votre lettre. Et d'abord,
fort heureusement, vous ne me connaissez point. Je puis
vous le dire avec bonheur, je ne suis ni cette affreuse
mademoiselle Vilquin, ni la très-noble et très-sèche made-
moiselle d'Hérouville qui flotte entre trente et cinquante
ans, sans se décider à un chiffre tolérable. Le cardinal
MODESTE MIGNON. 95

d'Hérouville a fleuri dans l'histoire de l'Église avant le


cardinal de qui nous vient notre seule grande illustration,
car je ne prends pas des lieutenants généraux, des abbés
à petits volumes et à trop grands vers pour des célébrités.
Puis je n'habite pas la splendide villa des Vilquin; il n'y
a pas, Dieu merci , dans mes veines la dix-millionième
partie d'une goutte de ce sang froidi dans les comptoirs.
Je tiens à la fois et de l'Allemagne et du midi de la France,
j'ai dans la pensée la rêverie tudesque et dans le sang la
vivacité provençale. Je suis noble, et par mon père, et
par ma mère. Par ma mère, je tiens à toutes les pages de
l'Almanach de Gotha. Enfin, mes précautions sont bien
prises, il n'est au pouvoir d'aucun homme, ni même au
pouvoir de l'autorité, de démasquer mon incognito. Je res-
terai voilée, inconnue. Quant à ma personne, et quant à
mes propres, comme disent les Normands, rassurez-vous,
je suis au moins aussi belle que la petite personne (heu-
reuse sans le savoir) sur qui vos regards se sont arrêtés,
et je ne crois pas être une pauvresse, encore que dix fils
de pairs de France ne m'accompagnent pas dans mes pro-
menades ! J'ai vu jouer déjà pour moi le vaudeville ignoble
de l'héritière adorée pour ses millions. Enfin, n'essayez
d'aucune manière, même par pari, d'arriver à moi. Hélas !
quoique libre, je suis gardée, et par moi-même d'abord,
et par des gens de courage qui n'hésiteraient point à vous
planter un couteau dans le cœur si vous vouliez pénétrer
dans ma retraite. Je ne dis point ceci pour exciter votre
courage ou votre curiosité, je crois n'avoir besoin d'aucun
de ces sentiments pour vous intéresser, pour vous atta-
cher
96 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE .

>> Je réponds maintenant à la seconde édition considé-


rablement augmentée de votre premier sermon.
>> Voulez-vous un aveu? Je me suis dit en vous voyant
si défiant, et me prenant pour une Corinne, dont les im-
provisations m'ont tant ennuyée, que, déjà, beaucoup de
dixièmes Muses vous avaient emmené, vous tenant par la
curiosité, dans leurs doubles vallons, et vous avaient pro-
posé de goûter aux fruits de leurs Parnasses de pension-
naires... Oh ! soyez en pleine sécurité, mon ami : si j'aime
la poésie, je n'ai point de petits vers en portefeuille, et
mes bas sont et resteront d'une entière blancheur. Vous
ne serez point ennuyé par des légèretés en un ou deux
volumes. Enfin, si je vous dis jamais : « Accourez ! » vous
ne trouverez point, vous le savez maintenant, une vieille
fille, pauvre et laide... O mon ami, si vous saviez combien
je regrette que vous soyez venu au Havre ! Vous avez ainsi
modifié ce que vous appelez mon roman. Non, Dieu seul
peut peser dans ses mains puissantes le trésor que je
réservais à un homme assez grand, assez confiant, assez
perspicace pour partir de chez lui, sur la foi de mes let-
tres, après avoir pénétré pas à pas dans l'étendue de mon
cœur et arriver à notre premier rendez-vous avec la sim-
plicité d'un enfant ! Je rêvais cette innocence à un homme
de génie. Le trésor, vous l'avez écorné. Je vous pardonne,
vous viviez à Paris ; et, comme vous le dites, il y a un
homme dans un poëte. Me prendrez-vous, à cause de ceci,
pour une petite fille qui cultive le parterre enchanté des
illusions ? Ne vous amusez pas à jeter des pierres dans les
vitraux cassés d'un château ruiné depuis longtemps. Vous,
homme d'esprit , comment n'avez-vous pas deviné que la
MODESTE MIGNON. 97

leçon de votre pédante première lettre , mademoiselle


d'Este se l'était dite à elle-même ! Non, cher poëte, ma
première lettre ne fut pas le caillou de l'enfant qui va
gabant le long des chemins, qui se plaît à effrayer un pro-
priétaire lisant la cote de ses contributions à l'abri de ses
espaliers ; mais bien la ligne appliquée avec prudence par
un pêcheur du haut d'une roche au bord de la mer, espé-
rant une pêche miraculeuse.
>> Tout ce que vous dites de beau sur la famille a mon
approbation. L'homme qui me plaira, de qui je me croirai
digne, aura mon cœur et ma vie, de l'aveu de mes pa-
rents ; je ne veux ni les affliger, ni les surprendre ; j'ai la
certitude de régner sur eux, ils sont d'ailleurs sans pré-
jugés. Enfin, je me sens forte contre les illusions de ma
fantaisie. J'ai bâti de mes mains une forteresse, et je l'ai
laissé fortifier par le dévouement sans bornes de ceux qui
veillent sur moi comme sur un trésor, non que je ne sois
de force à me défendre en plaine ; car, sachez-le, le hasard
m'a revêtue d'une armure bien trempée, et sur laquelle
est gravé le mot MÉPRIS. J'ai l'horreur la plus profonde de
tout ce qui sent le calcul, de ce qui n'est pas entière-
ment noble, pur, désintéressé. J'ai le culte du beau, de
l'idéal , sans être romanesque, mais après l'avoir été, pour
moi seule, dans mes rêves. Aussi ai-je reconnu la vérité
des choses, justes jusqu'à la vulgarité, que vous m'avez
écrites sur la vie sociale.
>> Pour le moment, nous ne sommes et ne pouvons être
que deux amis. Pourquoi chercher un ami dans un inconnu ?
direz-vous. Votre personne m'est inconnue , mais votre
esprit, votre cœur, me sont connus, ils me plaisent, et je
6
98 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

me sens des sentiments infinis dans l'âme qui veulent un


homme de génie pour unique confident. Je ne veux pas
que le poëme de mon cœur soit inutile, il brillera pour
vous comme il eût brillé pour Dieu seul. Quelle chose pré-
cieuse qu'un bon camarade à qui l'on peut tout dire !
Refuserez-vous les fleurs inédites de la jeune fille vraie
qui voleront vers vous comme les jolis moucherons vers
les rayons du soleil? Je suis sûre que vous n'avez jamais
rencontré cette bonne fortune de l'esprit : les confidences
d'une jeune fille ! écoutez son babil, acceptez les musiques
qu'elle n'a encore chantées que pour elle. Plus tard, si
nos âmes sont bien sœurs, si nos caractères se convien-
nent à l'essai, quelque jour un vieux domestique à che-
veux blancs, placé sur le bord d'une route, vous attendra
pour vous conduire dans un chalet, dans une villa, dans
un castel, dans un palais, je ne sais encore de quel genre
sera le pavillon jaune et brun de l'hyménée (les couleurs
de l'Autriche si puissante par le mariage), ni si le dénoû-
ment est possible ; mais avouez que c'est poétique et que
mademoiselle d'Este est de bonne composition ! Ne vous
laisse-t-elle pas votre liberté? vient-elle d'un pied jaloux
jeter un coup d'œil dans les salons de Paris ? vous impose-
t-elle les devoirs d'une emprinse, les chaînes que les pala-
dins se mettaient jadis au bras volontairement ? Elle vous
demande une alliance proprement morale et mysté-
rieuse. Allons, venez dans mon cœur quand vous serez
malheureux, blessé, fatigué. Dites-moi bien tout alors, ne
me cachez rien, j'aurai des élixirs pour toutes vos dou-
leurs. J'ai vingt ans, mon ami, mais ma raison en a cin-
quante, et j'ai malheureusement ressenti dans une autre
MODESTE MIGNON. 99

moi-même les horreurs et les délices de la passion. Je sais


tout ce que le cœur humain peut contenir de lâchetés,
d'infamies, et je suis néanmoins la plus honnête de toutes
les jeunes filles. Non, je n'ai plus d'illusions; mais j'ai
mieux : j'ai des croyances et une religion. Tenez, je com-
mence le jeu de nos confidences.
» Quel que soit le mari que j'aurai, si je l'ai choisi, cet
homme pourra dormir tranquille, il pourra s'en aller aux
Grandes Indes, il me retrouvera finissant la tapisserie com-
mencée à son départ, sans qu'aucun regard ait plongé
dans mes yeux, sans qu'une voix d'homme ait flétri l'air
dans mon oreille; et dans chaque point il reconnaîtra
comme un vers du poëme dont il aura été le héros. Quand
même je me serais trompée à quelque belle et menteuse
apparence, cet homme aura toutes les fleurs de mes pen-
sées, toutes les coquetteries de ma tendresse, les muets
sacrifices d'une résignation fière et non mendiante. Oui,
je me suis promis de ne jamais suivre mon mari au dehors
quand il ne le voudra pas : je serai la divinité de son
foyer. Voilà ma religion humaine. Mais pourquoi ne pas
éprouver et choisir l'homme à qui je serai comme la vie
est au corps? L'homme est-il jamais gêné de la vie?
Qu'est-ce qu'une femme contrariant celui qu'elle aime?
C'est la maladie au lieu de la vie. Par la vie, j'entends
cette heureuse santé qui fait de toute heure un plaisir.
>> Revenons à votre lettre , qui me sera toujours pré-
cieuse. Oui , plaisanterie à part , elle contient ce que je
souhaitais, une expression de sentiments prosaïques aussi
nécessaires à la famille que l'air au poumon, et sans les-
quels il n'est pas de bonheur possible. Agir en honnête
100 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

homme, penser en poëte, aimer comme aiment les femmes,


voilà ce que je souhaitais à mon ami, et ce qui maintenant
n'est, sans doute, plus une chimère.
>>Adieu , mon ami. Je suis pauvre pour le moment. C'est
une des raisons qui me font chérir mon masque, mon
incognito, mon imprenable forteresse. J'ai lu vos derniers
vers dans la Revue, et avec quelles délices, après m'être
initiée aux austères et secrètes grandeurs de votre âme!
>> Serez-vous bien malheureux de savoir qu'une jeune
fille prie Dieu fervemment pour vous, qu'elle fait de vous
son unique pensée, et que vous n'avez pas d'autres rivaux
qu'un père et une mère? Y a-t-il des raisons de repousser
des pages pleines de vous, écrites pour vous, qui ne seront
lues que par vous? Rendez-moi la pareille. Je suis si peu
femme encore que vos confidences, pourvu qu'elles soient
entières et vraies, suffiront au bonheur de
>> Votre o . D'ESTE - M. »

- Mon Dieu ! suis-je donc amoureux déjà? s'écria le


jeune référendaire, qui s'aperçut d'être resté cette lettre à
la main pendant une heure après l'avoir lue. Quel parti
prendre? Elle croit écrire à notre grand poëte! dois-je con-
tinuer cette tromperie? Est-ce une femme de quarante ans
ou une jeune fille de vingt ans ?
Ernest demeura fasciné par le gouffre de l'inconnu.
L'inconnu, c'est l'infini obscur, et rien n'est plus atta-
chant. Il s'élève de cette sombre étendue des feux qui la
sillonnent par moments et qui colorent des fantaisies à
la Martynn. Dans une vie occupée comme celle de Canalis,
une aventure de ce genre est emportée comme un bluet
MODESTE MIGNON . 101

dans les roches d'un torrent ; mais dans celle d'un réfé-
rendaire attendant le retour aux affaires du système dont
le représentant est son protecteur, et qui, par discrétion,
élevait Canalis au biberon pour la tribune , cette jolie
fille , en qui son imagination persistait à lui faire voir la
jeune blonde, devait se loger dans le cœur et y causer
les mille dégâts des romans qui entrent chez une exis-
tence bourgeoise, comme un loup dans une basse-cour.
Ernest se préoccupa donc beaucoup de l'inconnue du
Havre, et il répondit la lettre que voici, lettre étudiée,
lettre prétentieuse, mais où la passion commençait à se
révéler par le dépit.

VIII.

A MADEMOISELLE O. D'ESTE - M .

<<Mademoiselle, est-il bien loyal à vous de venir vous


asseoir dans le cœur d'un pauvre poëte avec l'arrière-
pensée de le laisser là, s'il n'est pas selon vos désirs, en
lui léguant d'éternels regrets, en lui montrant pour quel-
ques instants une image de la perfection, ne fût-elle que
jouée, ou tout au moins un commencement de bonheur?
Je fus bien imprévoyant en sollicitant cette lettre où vous
commencez à dérouler l'élégante rubanerie de vos idées.
Un homme peut très -bien se passionner pour une incon-
nue qui sait allier tant de hardiesse à tant d'originalité,
tant de fantaisie à tant de sentiment. Qui ne souhaiterait
de vous connaître, après avoir lu cette première confi-
dence ? Il me faut des efforts vraiment grands pour con
6.
102 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE .

server ma raison en pensant à vous, car vous avez réuni


tout ce qui peut troubler un cœur et une tête d'homme.
Aussi profité-je du reste de sang-froid que je garde en ce
moment pourvous faire d'humbles représentations. Croyez-
vous donc, mademoiselle, que des lettres, plus ou moins
vraies par rapport à la vie telle qu'elle est, plus ou moins
hypocrites, car les lettres que nous nous écririons seraient
l'expression du moment où elles nous échapperaient , et
non pas le sens général de nos caractères ; croyez-vous,
dis-je , que tant belles soient-elles , elles remplaceront
jamais l'expression que nous ferions de nous-mêmes par
le témoignage de la vie vulgaire? L'homme est double. Il
y a la vie invisible, celle du cœur à laquelle des lettres
peuvent suffire, et la vie mécanique à laquelle on attache,
hélas! plus d'importance qu'on ne le croit à votre âge. Ces
deux existences doivent concorder avec l'idéal que vous
caressez ; ce qui, soit dit en passant, est très-rare. L'hom-
mage pur, spontané, désintéressé, d'une âme solitaire, à
la fois instruite et chaste, est une de ces fleurs célestes
dont les couleurs et le parfum consolent de tous les cha-
grins, de toutes les blessures, de toutes les trahisons que
comporte à Paris la vie littéraire, et je vous remercie par
un élan semblable au vôtre ; mais , après ce poétique
échange de mes douleurs contre les perles de votre au-
mône, que pouvez-vous attendre? Je n'ai ni le génie ni la
magnifique position de lord Byron; je n'ai pas surtout
l'auréole de sa damnation postiche et de son faux malheur
social ; mais qu'eussiez-vous espéré de lui dans une cir-
constance pareille? Son amitié, n'est-ce pas? Eh bien, lui
qui devait n'avoir que de l'orgueil était dévoré de vanités
MODESTE MIGNON. 103

blessantes et maladives qui décourageaient l'amitié. Moi,


mille fois plus petit que lui, ne puis-je avoir des disso-
nances de caractère qui rendent la vie déplaisante, et qui
font de l'amitié le fardeau le plus difficile?... En échange
de vos rêveries, que recevriez-vous ? Les ennuis d'une vie
qui ne serait pas entièrement la vôtre. Ce contrat est
insensé. Voici pourquoi. Tenez, votre poëme projeté n'est
qu'un plagiat. Une jeune fille de l'Allemagne, qui n'était
pas , comme vous , une demi-Allemande , mais une Alle-
mande tout entière, a, dans l'ivresse de ses vingt ans,
adoré Gœthe ; elle en a fait son ami, sa religion, son dieu !
tout en le sachant marié. Madame Gœthe, en bonne Alle-
mande, en femme de poëte, s'est prêtée à ce culte par une
complaisance très-narquoise, et qui n'a pas guéri Bettina !
Mais qu'est-il arrivé? Cette extatique a fini par épouser
quelque bon gros Allemand. Entre nous, avouons qu'une
jeune fille qui se serait faite la servante du génie, qui se
serait égalée à lui par la compréhension, qui l'eût pieuse-
ment adoré jusqu'à sa mort, comme fait une de ces di-
vines figures tracées par les peintres dans les volets de
leurs chapelles mystiques, et qui, lorsque l'Allemagne per-
dra Gœthe, se serait retirée en quelque solitude pour ne
plus voir personne, comme fit l'amie de lord Bolingbroke,
avouons que cette jeune fille se serait incrustée dans la
gloire du poëte comme Marie-Madeleine l'est à jamais dans
le sanglant triomphe de notre Sauveur. Si ceci est le su-
blime, que dites-vous de l'envers ?
>>> N'étant ni lord Byron ni Gœthe , deux colosses de
poésie et d'égoïsme , mais tout simplement l'auteur de
quelques poésies estimées, je ne saurais réclamer les hon-
104 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE .

neurs d'un culte. Je suis très-peu martyr. J'ai tout à la fois


du cœur et de l'ambition, car j'ai ma fortune à faire et
suis encore jeune. Voyez-moi comme je suis. La bonté du
roi, les protections de ses ministres me donnent une exis-
tence convenable. J'ai toutes les allures d'un homme fort
ordinaire . Je vais aux soirées de Paris, absolument comme
le premier sot venu, mais dans une voiture dont les roues
ne portent pas sur un terrain solidifié, comme le veut le
temps présent, par des inscriptions de rente sur le grand-
livre. Si je ne suis pas riche , je n'ai donc pas non plus le
relief que donnent la mansarde, le travail incompris, la
gloire dans la misère, à certains hommes qui valent mieux
que moi, comme d'Arthez, par exemple. Quel dénoûment
prosaïque allez-vous chercher aux fantaisies enchante-
resses de votre jeune enthousiasme? Restons-en là. Si j'ai
éu le bonheur de vous sembler une rareté terrestre , vous
aurez été pour moi quelque chose de lumineux et d'élevé,
comme ces étoiles qui s'enflamment et disparaissent. Que
rien ne ternisse cet épisode de notre vie. En continuant
ainsi, je pourrais vous aimer, concevoir une de ces pas-
sions folles qui font briser les obstacles, qui vous allument
dans le cœur des feux dont la violence est inquiétante
relativement à leur durée ; et, supposez que je réussisse
auprès de vous, nous finissons de la façon la plus vulgaire :
un mariage, un ménage, des enfants... Oh ! Bélise et Hen-
riette Chrysale ensemble, est-ce possible?... Adieu donc! >>>
MODESTE MIGNON. 105

ΙΧ.

A MONSIEUR DE CANALIS .

<< Mon ami, votre lettre m'a fait autant de chagrin que
de plaisir. Peut-être aurons-nous bientôt tout plaisir en
nous lisant. Comprenez-moi bien. On parle à Dieu , nous
lui demandons une foule de choses, il reste muet. Moi, je
veux trouver en vous les réponses que Dieu ne nous fait
pas. L'amitié de mademoiselle de Gournay et de Montaigne
ne peut-elle se recommencer? Ne connaissez-vous pas le
ménage de Simonde de Sismondi à Genève, le plus tou-
chant intérieur que l'on connaisse et dont on m'a parlé ,
quelque chose comme le marquis et la marquise de Pes-
caire heureux jusque dans leur vieillesse ? Mon Dieu !
serait-il impossible qu'il existât , comme dans une sym-
phonie, deux harpes qui, à distance, se répondent, vibrent,
et produisent une délicieuse mélodie? L'homme, seul dans
la création, est à la fois la harpe, le musicien et l'écou-
teur. Me voyez-vous inquiète à la manière des femmes
ordinaires? Ne sais-je pas que vous allez dans le monde,
que vous y voyez les plus belles et les plus spirituelles
femmes de Paris ? Ne puis-je présumer qu'une de ces sirènes
daigne vous enlacer de ses froides écailles, et qu'elle a
fait la réponse dont les prosaïques considérations m'at-
tristent ? Il est, mon ami, quelque chose de plus beau que
ces fleurs de la coquetterie parisienne, il existe une fleur
qui croît en haut de ces pics alpestres nommés hommes
de génie, l'orgueil de l'humanité qu'ils fécondent en y ver
106 SCENES DE LA VIE PRIVÉE.

sant les nuages puisés avec leur tête dans les cieux ; cette
fleur, je la veux cultiver et faire épanouir, car ses sau-
vages et doux parfums ne nous manqueront jamais , ils
sont éternels. Faites-moi l'honneur de ne croire à rien de
vulgaire en moi. Si j'eusse été Bettina, car je sais à qui
vous avez fait allusion, je n'aurais jamais été madame
d'Arnim ; et si j'avais été l'une des femmes de lord Byron,
je serais à cette heure dans un couvent. Vous m'avez
atteinte à l'endroit sensible. Vous ne me connaissez pas,
vous me connaîtrez. Je sens en moi quelque chose de
sublime dont on peut parler sans vanité. Dieu a mis dans
mon âme la racine de cette plante hybride née au som-
met de ces Alpes dont je viens de parler, et que je ne
veux pas mettre dans un pot à fleurs , sur ma croisée,
pour l'y voir mourir. Non, ce magnifique calice, unique,
aux odeurs enivrantes, ne sera pas traîné dans les vulga-
rités de la vie; il est à vous, à vous sans qu'aucun regard
le flétrisse, à vous à jamais ! Oui, cher, à vous toutes mes
pensées, même les plus secrètes, les plus folles ; à vous
un cœur de jeune fille sans réserve, à vous une affection
infinie. Si votre personne ne me convient pas, je ne me
marierai point. Je puis vivre de la vie du cœur, de votre
esprit, de vos sentiments ; ils me plaisent, et je serai tou-
jours ce que je suis, votre amie. Il y a chez vous du beau
dans le moral, et cela me suffit. Là sera ma vie. Ne faites
pas fi d'une jeune et jolie servante qui ne recule pas
d'horreur à l'idée d'être un jour la vieille gouvernante du
poëte, un peu sa mère, un peu sa ménagère, un peu sa rai-
son, un peu sa richesse. Cette fille dévouée, si précieuse
à vos existences, est l'Amitié pure et désintéressée, à qui
MODESTE MIGNON. 107

l'on dit tout , qui écoute quelquefois en hochant la tête,


et qui veille en filant à la lueur de la lampe, afin d'être
là quand le poëte revient ou trempé de pluie ou mau-
gréant. Voilà ma destinée, si je n'ai pas celle de l'épouse
heureuse et attachée à jamais : je souris à l'une comme à
l'autre. Et croyez-vous que la France sera bien lésée parce
que mademoiselle d'Este ne lui donnera pas deux ou trois
enfants , parce qu'elle ne sera pas une madame Vilquin
quelconque ? Quant à moi, jamais je ne serai vieille fille. Je
me ferai mère par la bienfaisance et par ma secrète coopé-
ration à l'existence d'un grand homme à qui je rappor-
terai mes pensées et mes efforts ici-bas. J'ai la plus pro-
fonde horreur de la vulgarité. Si je suis libre, si je suis
riche, je me sais jeune et belle, je ne serai jamais ni à
quelque niais sous prétexte qu'il est le fils d'un pair de
France, ni à quelque négociant qui peut se ruiner en un
jour, ni à quelque bel homme qui sera la femme dans le
ménage, ni à aucun homme qui me ferait rougir vingt
fois par jour d'être à lui. Soyez bien tranquille à ce sujet.
Mon père a trop d'adoration pour mes volontés, il ne les
contrariera jamais. Si je plais à mon poëte, s'il me plaît,
le brillant édifice de notre amour sera bâti si haut, qu'il
sera parfaitement inaccessible au malheur : je suis une
aiglonne, et vous le verrez à mes yeux. Je ne vous répé-
terai pas ce que je vous ai dit déjà, mais je le mets en
moins de mots en vous avouant que je serai la femme la
plus heureuse d'être emprisonnée par l'amour, comme je
le suis en ce moment par la volonté paternelle. Eh ! mon
ami, réduisons à la vérité du roman ce qui nous arrive
par ma volonté.
108 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

>> Une jeune fille, à l'imagination vive, enfermée dans


une tourelle, se meurt d'envie de courir dans le parc où
ses yeux seulement pénètrent ; elle invente un moyen de
desceller sa grille, elle saute par la croisée, escaladé le
mur du parc et va folâtrer chez le voisin. C'est un vaude-
ville éternel ! ... Eh bien, cette jeune fille est mon âme, le
parc du voisin est votre génie. N'est-ce pas bien naturel ?
A-t-on jamais vu de voisin qui se soit plaint de son treil-
lage cassé par de jolis pieds ? Voilà pour le poëte. Mais le
sublime raisonneur de la comédie de Molière veut-il des
raisons ? En voici. Mon cher Géronte, ordinairement les
mariages se font au rebours du sens commun. Une famille
prend des renseignements sur un jeune homme. Si le
Léandre fourni par la voisine ou pêché dans un bal n'a
pas volé, s'il n'a pas de tare visible, s'il a la fortune qu'on
lui désire, s'il sort d'un collége ou d'une école de droit,
ayant satisfait aux idées vulgaires sur l'éducation, et s'il
porte bien ses vêtements, on lui permet de venir voir une
jeune personne, lacée dès le matin, à qui sa mère ordonne
de bien veiller sur sa langue, et recommande de ne rien
laisser passer de son âme, de son cœur sur sa physiono-
mie, en y gravant un sourire de danseuse achevant sa
pirouette, armée des instructions les plus positives sur le
danger de montrer son vrai caractère, et à qui l'on recom-
mande de ne pas paraître d'une instruction inquiétante.
Les parents , quand les affaires d'intérêt sont bien conve-
nues entre eux, ont la bonhomie d'engager les prétendus
à se connaître l'un l'autre, pendant des moments assez
fugitifs où ils sont seuls, où ils causent, où ils se promè-
nent, sans aucune espèce de liberté, car ils se savent déjà
MODESTE MIGNON . 109

liés. Un homme se costume alors aussi bien l'âme que le


corps, et la jeune fille en fait autant de son côté. Cette
pitoyable comédie , entremêlée de bouquets, de parures,
de parties de spectacle, s'appelle faire la cour à la pré-
tendue. Voilà ce qui m'a révoltée, et je veux faire succéder
le mariage légitime à quelque long mariage des âmes.
Une jeune fille n'a, dans toute sa vie, que ce moment où
la réflexion, la seconde vue, l'expérience, lui soient néces-
saires. Elle joue sa liberté, son bonheur, et vous ne lui
laissez ni le cornet ni les dés; elle parie, elle fait galerie.
J'ai le droit, la volonté, le pouvoir, la permission de faire
mon malheur moi-même, et j'en use, comme fit ma mère,
qui, conseillée par l'instinct , épousa le plus généreux, le
plus dévoué, le plus aimant des hommes, aimé dans une
soirée pour sa beauté. Je vous sais libre, poëte et beau.
Soyez sûr que je n'aurais pas choisi pour confident l'un
de vos confrères en Apollon déjà marié. Si ma mère fut
séduite par la beauté, qui peut-être est le génie de la
forme, pourquoi ne serais-je pas attirée par l'esprit et la
forme réunis ? Serais-je plus instruite en vous étudiant par
correspondance qu'en commençant par l'expérience vul-
gaire des quelques mois de cour? Ceci est la question ,
dirait Hamlet. Mais mon procédé , mon cher Chrysale, a
du moins l'avantage de ne pas compromettre nos per-
sonnes. Je sais que l'amour a ses illusions, et toute illu-
sion a son lendemain. Là se trouve la raison de tant de
séparations entre amants qui se croyaient liés pour la vie.
La véritable épreuve est la souffrance et le bonheur. Quand ,
après avoir passé par cette double épreuve de la vie, deux
êtres y ont déployé leurs défauts et leurs qualités, qu'ils y
7
110 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

ont observé leurs caractères , alors ils peuvent aller jus-


qu'à la tombe en se tenant par la main ; mais, mon cher
Argante, qui vous dit que notre petit drame commencé
n'a pas d'avenir?... En tout cas, n'aurons-nous pas joui du
plaisir de notre correspondance ?...
>> J'attends vos ordres, monseigneur, et suis de grand
cœur

>> Votre servante,


» O. D'ESTE -M. »

Χ.

A MADEMOISELLE O. D'ESTE-M.

<< Tenez, vous êtes un démon, je vous aime ! est-ce là ce


que vous désiriez, fille originale ? Peut-être voulez-vous
seulement occuper votre oisiveté de province par le spec-
tacle des sottises que peut faire un poëte? Ce serait une
bien mauvaise action. Vos deux lettres accusent précisé-
ment assez de malice pour inspirer ce doute à un Pari-
sien. Mais je ne suis plus maître de moi, ma vie et mon
avenir dépendent de la réponse que vous me ferez. Dites-
moi si la certitude d'une affection sans bornes, accordée
dans l'ignorance des conventions sociales , vous tou-
chera; enfin si vous m'admettez à vous rechercher... Il
y aura bien assez d'incertitudes et d'angoisses pour moi
dans la question de savoir si ma personne vous plaira. Si
vous me répondez favorablement, je change ma vie et dis
adieu à bien des ennuis que nous avons la folie d'appeler
le bonheur. Le bonheur, ma chère belle inconnue, il est
MODESTE MIGNON. 111

ce que vous rêvez : une fusion complète des sentiments ,


une parfaite concordance d'âme, une vive empreinte du
beau idéal (ce que Dieu nous permet d'en avoir ici-bas)
sur les actions vulgaires de la vie au train de laquelle il
faut bien obéir, enfin la constance du cœur, plus prisable
que ce que nous nommons la fidélité. Peut-on dire qu'on
fait des sacrifices dès qu'il s'agit d'un bien suprême, le
rêve des poëtes, le rêve des jeunes filles, le poëme qu'à
l'entrée de la vie, et dès que la pensée essaye ses ailes,
chaque belle intelligence a caressé de ses regards et couvé
des yeux pour le voir se briser dans un achoppement aussi
dur que vulgaire, car, pour la presque totalité des hommes,
le pied du Réel se pose aussitôt sur cet œuf mystérieux qui
n'éclôt presque jamais? Aussi ne vous parlerai-je pas en-
core de moi, ni de mon passé, ni de mon caractère, ni
d'une affection quasi maternelle d'un côté, filiale du mien,
que vous avez déjà gravement altérée, et dont l'effet sur
ma vie expliquerait le mot de sacrifice. Vous m'avez déjà
rendu bien oublieux , pour ne pas dire ingrat : est-ce
assez pour vous? Oh ! parlez, dites un mot, et je vous
aimerai jusqu'à ce que mes yeux se ferment , comme le
marquis de Pescaire aima sa femme, comme Roméo sa
Juliette, et fidèlement. Notre vie, pour moi du moins, sera
cette félicité sans trouble dont parle Dante comme étant
l'élément de son Paradis , poëme bien supérieur à son
Enfer. Chose étrange, ce n'est pas de moi, mais de vous
que je doute dans les longues méditations par lesquelles
je me suis plu , comme vous, peut-être, à embrasser le
cours chimérique d'une existence rêvée. Oui, chère, je
me sens la force d'aimer ainsi, d'aller vers la tombe avec
112 SCENES DE LA VIE PRIVÉE.

une douce lenteur et d'un air toujours riant, en donnant


le bras à une femme aimée, sans jamais troubler le beau
temps de l'âme. Oui, j'ai le courage d'envisager notre
double vieillesse, de nous voir en cheveux blancs, comme
le vénérable historien de l'Italie , encore animés de la
même affection, mais transformés selon l'esprit de chaque
saison. Tenez, je ne puis plus n'être que votre ami. Quoi-
que Chrysale, Oronte et Argante revivent, dites-vous, en
moi, je ne suis pas encore assez vieillard pour boire à une
coupe tenue par les charmantes mains d'une femme voilée
sans éprouver un féroce désir de déchirer le domino, le
masque, et de voir le visage. Ou ne m'écrivez plus, ou
donnez-moi l'espérance. Que je vous entrevoie , ou je
quitte la partie. Faut-il vous dire adieu ? Me permettez-
vous de signer
>> Votre ami ? »

ΧΙ .

MONSIEUR DE CANALIS .

« Quelle flatterie ! avec quelle rapidité le grave Anselme


est devenu le beau Léandre ! A quoi dois-je attribuer un
tel changement? est-ce à ce noir que j'ai mis sur du
blanc, à ces idées qui sont aux fleurs de mon âme ce
qu'est une rose dessinée au crayon noir aux roses du par-
terre ? ou au souvenir de la jeune fille prise pour moi, et
qui est à ma personne ce que la femme de chambre est
à la maîtresse ? Avons-nous changé de rôle? Suis-je la Rai-
son ? êtes-vous la Fantaisie? Trêve de plaisanterie. Votre
lettre m'a fait connaître d'enivrants plaisirs d'âme, les pre
MODESTE MIGNON. 113

miers que je ne devrai pas aux sentiments de la famille.


Que sont, comme a dit un poëte, les liens du sang, qui
ont tant de poids sur les âmes ordinaires, en comparaison
de ceux que nous forge le ciel dans les sympathies mys-
térieuses ? Laissez-moi vous remercier... Non, on ne re-
mercie pas de ces choses... Soyez béni du bonheur que
vous m'avez causé; soyez heureux de la joie que vous
avez répandue dans mon âme. Vous m'avez expliqué
quelques apparentes injustices de la vie sociale. Il y a je
ne sais quoi de brillant dans la gloire , de mâle, qui ne
va bien qu'à l'Homme, et Dieu nous a défendu de porter
cette auréole en nous laissant l'amour, la tendresse pour
en rafraîchir les fronts ceints de sa terrible lumière . J'ai
senti ma mission, ou plutôt vous me l'avez confirmée.
>> Quelquefois, mon ami, je me suis levée le matin dans
un état d'inconcevable douceur. Une sorte de paix, tendre
et divine, me donnait l'idée du ciel. Ma première pensée
était comme une bénédiction. J'appelais ces matinées ,
<< mes petits levers d'Allemagne », en opposition avec mes
couchers du soleil du Midi, pleins d'actions héroïques, de
batailles , de fêtes romaines , et de poëmes ardents . Eh
bien , après avoir lu cette lettre où vous ressentez une fié-
vreuse impatience, moi, j'ai eu dans le cœur la fraîcheur
d'un de ces célestes réveils où j'aimais l'air, la nature, et
me sentais destinée à mourir pour un être aimé. Une de
vos poésies, le Chant d'une jeune fille, peint ces moments
délicieux où l'allégresse est douce , où la prière est un
besoin, et c'est mon morceau favori. Voulez-vous que je
vous dise toutes mes flatteries en une seule : je vous crois
digne d'être moi ! ...
114 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

>> Votre lettre, quoique courte, m'a permis de lire en


vous. Oui , j'ai deviné vos mouvements tumultueux, votre
curiosité piquée, vos projets, tous les fagots apportés (par
qui?) pour les bûchers du cœur. Mais je n'en sais pas
encore assez sur vous pour satisfaire à votre demande.
Écoutez, cher, le mystère mepermet cetabandon qui laisse
voir le fond de l'âme. Une fois vue, adieu notre mutuelle
connaissance. Voulez-vous un pacte? Le premier conclu
vous fut-il désavantageux? Vous y avez gagné mon estime.
Et c'est beaucoup , mon ami , qu'une admiration qui se
double de l'estime. Écrivez-moi d'abord votre vie en peu
de mots; puis racontez-moi votre existence à Paris, au jour
le jour, sans aucun déguisement, et comme si vous cau-
siez avec une vieille amie : eh bien , après, je ferai faire
un pas à notre amitié. Je vous verrai, mon ami, je vous le
promets. Et c'est beaucoup... Tout ceci, cher, n'est ni une
intrigue, ni une aventure, je vous en préviens, il ne peut
en résulter aucune espèce de galanterie, ainsi que vous
dites entre hommes. Il s'agit de ma vie, et ce qui me
cause parfois d'affreux remords sur les pensées que je
laisse envoler par troupes vers vous, il s'agit de celle d'un
père et d'une mère adorés, à qui mon choix doit plaire et
qui doivent trouver un vrai fils dans mon ami .
>>Jusqu'à quel point vos esprits superbes, à qui Dieu
donne les ailes de ses anges sans leur en donner toujours
la perfection, peuvent-ils se plier à la famille, à ses petites
misères ?... Quel texte médité déjà par moi ! Oh ! si j'ai dit,
dans mon cœur, avant de venir à vous : « Allons!... » je
n'en ai pas moins eu le cœur palpitant dans la course, et
je ne me suis dissimulé ni les aridités du chemin, ni les
MODESTE MIGNON. 115

difficultés de l'alpe que j'avais à gravir. J'ai tout embrassé


dansde longues méditations. Ne sais-je pas que les hommes
éminents comme vous l'êtes ont connu l'amour qu'ils ont
inspiré, tout aussi bien que celui qu'ils ont ressenti, qu'ils
ont eu plus d'un roman, et que vous surtout, en caressant
ces chimères de race que les femmes achètent à des prix
fous, vous vous êtes attiré plus de dénoûments que de pre-
miers chapitres? Et néanmoins je me suis écriée : « Allons !
parce que j'ai plus étudié que vous ne le croyez la géo-
graphie de ces grands sommets de l'Humanité taxés par
vous de froideur. Ne m'avez-vous pas dit de Byron et de
Gœthe qu'ils étaient deux colosses d'égoïsme et de poésie ?
Eh! mon ami, vous avez partagé là l'erreur dans laquelle
tombent les gens superficiels ; mais peut-être était-ce chez
vous générosité, fausse modestie, ou désir de m'échapper.
Permis au vulgaire, et non à vous, de prendre les effets du
travail pour un développement de la personnalité. Ni lord
Byron, ni Gœthe, ni Walter Scott, ni Cuvier, ni l'inventeur,
ne s'appartiennent , ils sont les esclaves de leur idée;
et cette puissance mystérieuse est plus jalouse qu'une
femme, elle les absorbe, elle les fait vivre et les tue à
son profit. Les développements visibles de cette existence
cachée ressemblent en résultat à l'égoïsme; mais com-
ment oser dire que l'homme qui s'est vendu au plaisir, à
l'instruction ou à la grandeur de son époque, est égoïste ?
Une mère est-elle atteinte de personnalité quand elle im-
mole tout à son enfant?... Eh bien , les détracteurs du
génie ne voient pas sa féconde maternité , voilà tout. La
vie du poëte est un si continuel sacrifice, qu'il lui faut
une organisation gigantesque pour pouvoir se livrer aux
116 SCENES DE LA VIE PRIVÉE.

plaisirs d'une vie ordinaire; aussi, dans quels malheurs


ne tombe-t-il pas, quand, à l'exemple de Molière, il veut
vivre de la vie des sentiments, tout en les exprimant dans
leurs plus poignantes crises : car, pour moi, superposé à
sa vie privée, le comique de Molière est horrible. La géné-
rosité du génie me semble quasi divine, et je vous ai placé
dans cette noble famille de prétendus égoïstes. Ah ! si
j'avais trouvé la sécheresse , le calcul, l'ambition, là où
j'admire toutes mes fleurs d'âme les plus aimées, vous ne
savez pas de quelle longue douleur j'eusse été atteinte!
J'ai déjà rencontré le mécompte assis à la porte de mes
seize ans ! Que serais-je devenue en apprenant à vingt
ans que la gloire est menteuse, en voyant celui qui, dans
ses œuvres , avait exprimé tant de sentiments cachés dans
mon cœur, ne pas comprendre ce cœur quand il se dé-
voilait pour lui seul ? O mon ami, savez-vous ce qui serait
advenu de moi? Vous allez pénétrer dans l'arrière de mon
âme. Eh bien , j'aurais dit à mon père : « Amenez-moi le
gendre qui sera de votre goût, j'abdique toute volonté,
mariez-moi pour vous! » Et cet homme eût été notaire,
banquier , avare , sot , homme de province, ennuyeux
comme un jour de pluie , vulgaire comme un électeur
du petit collége; il eût été fabricant, ou quelque brave
militaire sans esprit, il aurait eu la servante la plus rési-
gnée et la plus attentive en moi. Mais, horrible suicide de
tous les moments ! jamais mon âme ne se serait dépliée
au jour vivifiant d'un soleil aimé ! aucun murmure n'au-
rait révélé ni à mon père, ni à ma mère, ni à mes enfants,
le suicide de la créature qui, dans ce moment, ébranle
les barreaux de sa prison, qui lance des éclairs par mes
MODESTE MIGNON. 117

yeux, qui vole à pleines ailes vers vous, qui se pose comme
une Polymnie à l'angle de votre cabinet en y respirant
l'air, en y regardant tout d'un œil doucement curieux.
Quelquefois dans les champs , où mon mari m'aurait
menée, en m'échappant à quelques pas de mes marmots ,
en voyant une splendide matinée, secrètement, j'eusse
jeté quelques pleurs bien amers. Enfin j'aurais eu, dans
mon cœur, et dans un coin de ma commode , un petit
trésor pour toutes les filles abusées par l'amour, pauvres
âmes poétiques, attirées dans les supplices par des sou-
rires ! ... Mais je crois en vous, mon ami. Cette croyance
rectifie les pensées les plus fantasques de mon ambition
secrète ; et par moments , voyez jusqu'où va ma fran-
chise, je voudrais être au milieu du livre que nous com-
mençons, tant je me sens de fermeté dans mon senti-
ment, tant de force au cœur pour aimer, tant de constance
par raison, tant d'héroïsme pour le devoir que je me crée,
si l'amour peut jamais se changer en devoir !
>>S'il vous était donné de me suivre dans la magnifique
retraite où je nous vois heureux, si vous connaissiez mes
projets, il vous échapperait une phrase terrible où serait
le mot folie , et peut-être serais-je cruellement punie
d'avoir envoyé tant de poésie à un poëte. Oui , je veux être
une source , inépuisable comme un beau pays , pendant
les vingt ans que nous accorde la nature pour briller. Je
veux éloigner la satiété par la coquetterie et la recherche.
Je serai courageuse pour mon ami, comme les femmes
le sont pour le monde. Je veux varier le bonheur, je veux
mettre de l'esprit dans la tendresse, du piquant dans la
fidélité. Ambitieuse, je veux tuer les rivales dans le passé,
7.
118 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

conjurer les chagrins extérieurs par la douceur de l'é-


pouse, par sa fière abnégation, et avoir, pendant toute
la vie, ces soins du nid que les oiseaux n'ont que pen-
dant quelques jours. Cette immense dot, elle appartenait,
elle devait être offerte à un grand homme , avant de
tomber dans la fange des transactions vulgaires. Trouvez-
vous maintenant ma première lettre une faute? Le vent
d'une volonté mystérieuse m'a jetée vers vous, comme
une tempête apporte un rosier au cœur d'un saule majes-
tueux. Et dans la lettre que je tiens là, sur mon cœur,
vous vous êtes écrié, comme votre ancêtre : « Dieu le
veut!>> quand il partit pour la croisade.
>> Ne direz-vous pas : « Elle est bien bavarde! >> Autour
de moi , tous disent : « Elle est bien taciturne, mademoi-
selle!>>>
>> O. D'ESTЕ -М. »

Ces lettres ont paru très-originales aux personnes à la


bienveillance de qui la Comédie humaine les doit ; mais
leur admiration pour ce duel entre deux esprits croisant
la plume , tandis que le plus sévère incognito met un
masque sur les visages, pourrait ne pas être partagée.
Sur cent spectateurs , quatre-vingts peut-être se lasse-
raient de cet assaut. Le respect dû, dans tout pays de gou-
vernement constitutionnel, à la majorité, ne fût-elle que
pressentie , a conseillé de supprimer onze autres lettres
échangées entre Ernest et Modeste, pendant le mois de
septembre ; si quelque flatteuse majorité les réclame, espé
rons qu'elle donnera les moyens de les rétablir un jour ici.
Sollicités par un esprit aussi agressif que le cœur sem
MODESTE MIGNON. 119

blait adorable, les sentiments vraiment héroïques du pauvre


secrétaire intime se donnèrent ample carrière dans ces
lettres que l'imagination de chacun fera peut-être plus
belles qu'elles ne le sont, en devinant ce concert de deux
âmes libres. Aussi Ernest ne vivait-il plus que par ces doux
chiffons de papier, comme un avare ne vit plus que par
ceux de la Banque; tandis qu'un amour profond succédait
chez Modeste au plaisir d'agiter une vie glorieuse, d'en
être, malgré la distance, le principe. Le cœur d'Ernest
complétait la gloire de Canalis. Il faut souvent , hélas !
deux hommes pour en faire un amant parfait, comme en
littérature on ne compose un type qu'en employant les
singularités de plusieurs caractères similaires. Combien de
fois une femme n'a-t-elle pas dit dans un salon, après des
causeries intimes : « Celui-ci serait mon idéal pour l'âme,
et je me sens aimer celui-là qui n'est que le rêve des sens ! »
La dernière lettre écrite par Modeste, et que voici,
permet d'apercevoir l'île des Faisans où les méandres de
cette correspondance conduisaient ces deux amants.

XII .

A MONSIEUR DE CANALIS .

<<Soyez, dimanche, au Havre ; entrez à l'église, faites-en


le tour, après la messe d'une heure, une ou deux fois,
sortez sans rien dire à personne , sans faire aucune ques-
tion à qui que ce soit, mais ayez une rose blanche à votre
boutonnière. Puis retournez à Paris, vous y trouverez une
réponse. Cette réponse ne sera pas ce que vous croyez ;
120 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

car, je vous l'ai dit, l'avenir n'est pas encore à moi... Mais
ne serais -je pas une vraie folle de vous dire oui , sans
vous avoir vu ! Quand je vous aurai vu, je puis dire non,
sans vous blesser : je suis sûre de rester inconnue. >>>

Cette lettre était partie la veille du jour où la lutte


inutile entre Modeste et Dumay venait d'avoir lieu. L'heu-
reuse Modeste attendait donc avec une impatience mala-
dive le dimanche où les yeux donneraient tort ou raison
à l'esprit , au cœur , un des moments les plus solennels
dans la vie d'une femme et que trois mois d'un commerce
d'âme à âme rendait romanesque autant que le peut sou-
haiter la fille la plus exaltée. Tout le monde, excepté la
mère, avait pris la torpeur de cette attente pour le calme
de l'innocence. Quelque puissantes que soient et les lois de
la famille et les cordes religieuses, il est des Julies d'É-
tanges, des Clarisses, des âmes remplies comme des coupes
trop pleines et qui débordent sous une pression divine.
Modeste n'était-elle pas sublime en déployant une sauvage
énergie à comprimer son exubérante jeunesse, en demeu-
rant voilée ? Disons-le, le souvenir de sa sœur était plus
puissant que toutes les entraves sociales ; elle avait armé
de fer sa volonté pour ne manquer ni à son père ni à sa
famille. Mais quels mouvements tumultueux! et comment
une mère ne les aurait-elle pas devinés?
Le lendemain , Modeste et madame Dumay conduisirent,
vers midi, madame Mignon au soleil, sur le banc, au mi-
lieu des fleurs. L'aveugle tourna sa figure blême et flétrie
du côté de l'Océan , elle aspira l'odeur de la mer et prit
la main à Modeste, qui resta près d'el'e. Au moment de
MODESTE MIGNON. 121

questionner sa fille, la mère luttait entre le pardon et la


remontrance, car elle avait reconnu l'amour , et Modeste
lui paraissait, comme au faux Canalis, une exception.
-

Pourvu que ton père revienne à temps ! s'il tarde


encore, il ne trouvera plus que toi de tout ce qu'il aime!
Aussi , Modeste , promets-moi de nouveau de ne jamais le
quitter, dit-elle avec une câlinerie maternelle.
Modeste porta les mains de sa mère à ses lèvres et les
baisa doucement en répondant :
- Ai-je besoin de te le redire?
-

Ah! mon enfant , c'est que , moi-même , j'ai quitté


mon père pour suivre mon mari!... mon père était seul
cependant, il n'avait que moi d'enfant... Est-ce là ce que
Dieu punit dans ma vie?... Ce que je te demande, c'est
de te marier au goût de ton père, de lui conserver, une
place dans ton cœur , de ne pas le sacrifier à ton bon-
heur , de le garder au milieu de la famille. Avant de
perdre la vue, je lui ai écrit mes volontés, il les exécutera ;
je lui enjoins de retenir sa fortune en entier , non que
j'aie une pensée de défiance contre toi , mais est-on jamais
sûr d'un gendre? Moi, ma fille, ai-je été raisonnable ? Un
clin d'œil a décidé de ma vie. La beauté, cette enseigne si
trompeuse, a dit vrai pour moi; mais, dût-il en être de
même pour toi, pauvre enfant, jure-moi que, si, de même
que ta mère, l'apparence t'entraînait, tu laisserais à ton
père le soin de s'enquérir des mœurs, du cœur et de la
vie antérieure de celui que tu aurais distingué, si par
hasard tu distinguais un homme.
-

Je ne me marierai jamais qu'avec le consentement


de mon père, répondit Modeste.
122 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE .

La mère garda le plus profond silence après avoir reçu


cette réponse, et sa physionomie quasi morte annonçait
qu'elle la méditait à la manière des aveugles, en étudiant
en elle-même l'accent que sa fille y avait mis.
-

C'est que, vois-tu, mon enfant, dit enfin madame


Mignon après un long silence, si la faute de Caroline me
fait mourir à petit feu, ton père ne survivrait pas à la
tienne; je le connais , il se brûlerait la cervelle , il n'y
aurait plus ni vie ni bonheur sur la terre pour lui...
Modeste fit quelques pas pour s'éloigner de sa mère, et
revint un moment après.
Pourquoi m'as-tu quittée? demanda madame Mignon.
-

Tu m'as fait pleurer, maman, répondit Modeste.


--

Eh bien, mon petit ange, embrasse-moi. Tu n'aimes


personne, ici ?... tu n'as pas d'attentif? demanda-t-elle en
la gardant sur ses genoux, cœur contre cœur.
- Non, ma chère maman, répondit la petite jésuite.
- Peux-tu me le jurer ?
-
Oh certes ! ... s'écria Modeste.
Madame Mignon ne dit plus rien, elle doutait encore.
-Enfin, si tu te choisissais un mari, ton père le saurait?
reprit-elle.
-

Je l'ai promis et à ma sœur et à toi , ma mère.


Quelle faute veux-tu que je commette en lisant à toute
heure, à mon doigt : Pense à Bettina !... Pauvre sœur !
Au moment où sur ces mots : Pauvre sœur ! dits par
Modeste, une trêve de silence s'était établie entre la fille
et la mère, dont les deux yeux éteints laissèrent couler
des larmes que ne put sécher Modeste en se mettant aux
genoux de madame Mignon et lui disant : « Pardon ,
MODESTE MIGNON. 123

pardon , maman ! » l'excellent Dumay gravissait la côte


d'Ingouville au pas accéléré, fait anormal dans la vie du
caissier.
Trois lettres avaient apporté la ruine, une lettre rame-
nait la fortune. Le matin même, Dumay recevait, d'un
capitaine venu des mers de la Chine, la première nouvelle
de son patron, de son seul ami.

A MONSIEUR DUMAY, ANCIEN CAISSIER


DE LA MAISON MIGNON .

« Mon cher Dumay, je suivrai de bien près , sauf les


chances de la navigation, le navire par l'occasion duquel
je t'écris ; je n'ai pas voulu quitter mon bâtiment, auquel
je suis habitué. Je t'avais dit : « Pas de nouvelles, bonnes
nouvelles ! » Mais, au premier mot de cette lettre, tu seras
joyeux; car ce mot, c'est : « J'ai sept millions au moins!>>>
J'en rapporte une bonne partie en indigo, un tiers en
bonnes valeurs sur Londres et Paris, un autre tiers en
bel or. Ton envoi d'argent m'a fait atteindre au chiffre
que je m'étais fixé, je voulais deux millions pour chacune
de mes filles et l'aisance pour moi. J'ai fait le commerce
de l'opium en gros pour des maisons de Canton, toutes
dix fois plus riches que moi. Vous ne vous doutez pas,
en Europe, de ce que sont les riches marchands chinois .
J'allais de l'Asie Mineure, où je me procurais l'opium à bas
prix, à Canton, où je livrais mes quantités aux compagnies
qui en font le commerce. Ma dernière expédition a eu lieu
dans les îles de la Malaisie, où j'ai pu échanger le produit
de l'opium contre mon indigo , première qualité. Aussi
124 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

peut-être aurai-je cinq ou six cent mille francs de plus,


car je ne compte mon indigo que ce qu'il me coûte. Je me
suis toujours bien porté, pas la moindre maladie. Voilà ce
que c'est que de travailler pour ses enfants ! Dès la seconde
année, j'ai pu avoir à moi le Mignon, joli brick de sept
cents tonneaux, construit en bois de teck, doublé, chevillé
en cuivre, et dont les emménagements ont été faits pour
moi. C'est encore une valeur. La vie du marin, l'activité
voulue pour mon commerce, mes travaux pour devenir
une espèce de capitaine au long cours m'ont entretenu
dans un excellent état de santé. Te parler de tout ceci,
n'est-ce pas te parler de mes deux filles et de ma chère
femme ! J'espère qu'en me sachant ruiné, le misérable qui
m'a privé de ma Bettina l'aura laissée, et que la brebis
égarée sera revenue au cottage. Ne faudra-t-il pas quelque
chose de plus dans la dot de celle-là ! Mes trois femmes
et mon Dumay, tous quatre vous avez été présents à ma
pensée pendant ces trois années. Tu es riche, Dumay. Ta
part , en dehors de ma fortune , se monte à cinq cent
soixante mille francs, que je t'envoie en un mandat, qui
ne sera payé qu'à toi-même par la maison Mongenod ,
qu'on a prévenue de New-York. Encore quelques mois, et
je vous reverrai tous, je l'espère, bien portants. Main-
tenant, mon. cher Dumay, si je t'écris à toi seulement,
c'est que je désire garder le secret sur ma fortune, et
que je veux te laisser le soin de préparer mes anges à la
joie de mon retour. J'ai assez du commerce, et je veux
quitter le Havre. Le choix de mes gendres m'importe
beaucoup. Mon intention est de racheter la terre et le
château de la Bastie, de constituer un majorat de cent
MODESTE MIGNON. 125

mille francs de rente au moins, et de demander au roi la


faveur de faire succéder l'un de mes gendres à mon nom
et à mon titre. Or, tu sais, mon pauvre Dumay, le malheur
que nous avons dû au fatal éclat que répand l'opulence.
J'y ai perdu l'honneur d'une de mes filles. J'ai ramené à
Java le plus malheureux des pères : un pauvre négociant
hollandais, riche de neuf millions, à qui ses deux filles
furent enlevées par des misérables, et nous avons pleuré
comme deux enfants, ensemble. Donc, je ne veux pas que
l'on connaisse ma fortune. Aussi n'est-ce pas au Havre que
je débarquerai, mais à Marseille. Mon second est un Pro-
vençal, un ancien serviteur de ma famille, à qui j'ai fait
faire une petite fortune. Castagnould aura mes instructions
pour racheter la Bastie, et je traiterai de l'indigo par l'en-
tremise de la maison Mongenod. Je mettrai mes fonds à la
banque de France, et je reviendrai vous trouver, en ne me
donnant qu'une fortune ostensible d'environ un million en
marchandises. Mes filles seront censées avoir deux cent
mille francs. Choisir celui de mes gendres qui sera digne
de succéder à mon nom, à mes armes, à mes titres, et de
vivre avec nous, sera ma grande affaire ; mais je les veux
tous deux, comme toi et moi, éprouvés, fermes, loyaux,
honnêtes gens absolument. Je n'ai pas douté de toi, mon
vieux, un seul instant. J'ai pensé que ma bonne et excel-
lente femme , la tienne et toi , vous avez tracé une haie
infranchissable autour de ma fille, et que je pourrai mettre
un baiser plein d'espérances sur le front pur de l'ange qui
me reste. Bettina-Caroline, si vous avez su sauver sa faute,
aura de la fortune. Après avoir fait la guerre et le com-
merce, nous allons faire de l'agriculture, et tu seras rotre
126 SCENES DE LA VIE PRIVÉE.

intendant. Cela te va-t-il? Ainsi, mon vieil ami, te voilà le


maître de ta conduite avec ma famille , de dire ou de
taire mes succès. Je m'en fie à ta prudence; tu diras ce
que tu jugeras convenable. En quatre ans, il peut être
survenu tant de changements dans les caractères. Je te
laisse être le juge, tant je crains la tendresse de ma femme
pour ses filles. Adieu, mon vieux Dumay. Dis à mes filles et
à ma femme que je n'ai jamais manqué de les embrasser
de cœur tous les jours, soir et matin. Le second mandat,
également personnel, de quarante mille francs, est pour
mes filles et ma femme, en attendant.
>> Ton patron et ami,
>> CHARLES MIGNON. »

-Ton père arrive, dit madame Mignon à sa fille.


-

A quoi vois-tu cela, maman? demanda Modeste.


-
Il n'y a que cette nouvelle à nous apporter qui
puisse faire courir Dumay.
Modeste, plongée dans ses réflexions, n'avait ni vu ni
entendu Dumay.
-

Victoire ! s'écria le lieutenant dès la porte. Madame,


le colonel n'a jamais été malade, et il revient... il revient
sur le Mignon, un beau bâtiment à lui, qui doit valoir,
avec sa cargaison dont il me parle, huit ou neuf cent mille
francs; mais il vous recommande la plus profonde discré-
tion, il a le cœur creusé bien avant par l'accident de notre
chère petite défunte.
- Il y a fait la place d'une tombe, dit madame Mignon.
-Et il attribue ce malheur, ce qui me semble pro-
bable, à la cupidité que les grandes fortunes excitent chez
MODESTE MIGNON. 127

les jeunes gens... Mon pauvre colonel croit retrouver la


brebis égarée au milieu de nous... Soyons heureux entre
nous, ne disons rien à personne, pas même à Latournelle,
si c'est possible. - Mademoiselle , dit-il à l'oreille de
Modeste, écrivez à monsieur votre père une lettre sur la
perte que la famille a faite et sur les suites affreuses que
cet événement a eues, afin de le préparer au terrible
spectacle qu'il aura ; je me charge de lui faire tenir cette
lettre avant son arrivée au Havre, car il est forcé de passer
par Paris ; écrivez-lui longuement, vous avez du temps à
vous, j'emporterai la lettre lundi, lundi j'irai sans doute à
Paris...

Modeste eut peur que Canalis et Dumay ne se rencon-


trassent, elle voulut monter dans sa chambre pour écrire
et remettre le rendez-vous.
-Mademoiselle, dites-moi, reprit Dumay de la manière
la plus humble en barrant le passage à Modeste , que votre
père retrouve sa fille sans autre sentiment au cœur que
celui qu'elle avait à son départ pour lui, pour madame
votre mère.
-J'ai juré à ma sœur et à ma mère, je me suis juré à
moi-même, d'être la consolation, le bonheur et la gloire
de mon père, et- ce-sera ! répliqua Modeste en jetant
un regard fier et dédaigneux à Dumay. Ne troublez pas la
joie que j'ai de savoir bientôt mon père au milieu de nous
par des soupçons injurieux. On ne peut pas empêcher le
cœur d'une jeune fille de battre, vous ne voulez pas que
je sois une momie?dit-elle. Ma personne est à ma famille,
moncœur est à moi. Si j'aime, mon père et ma mère le
sauront. Etes-vous content, monsieur ?
128 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE .

-Merci , mademoiselle, répondit Dumay, vous m'avez


rendu la vie ; mais vous auriez toujours bien pu me dire
Dumay, même en me donnant un soufflet !
- Jure-moi , dit la mère, que tu n'as échangé ni parole
ni regard avec aucun jeune homme?
-

Je puis le jurer, ma mère, dit Modeste en souriant


et regardant Dumay, qui l'examinait et souriait comme
une jeune fille qui fait une malice.
-

Elle serait donc bien fausse ! s'écria Dumay quand


Modeste rentra dans la maison.
Ma fille Modeste peut avoir des défauts , répondit
la mère, mais elle est incapable de mentir.
Eh bien, soyons donc tranquilles, reprit le lieutenant,
et pensons que le malheur a soldé son compte avec nous.
-

Dieu le veuille! répliqua madame Mignon. Vous le


verrez, Dumay; moi, je ne pourrai que l'entendre... Il y a
bien de la mélancolie dans mon bonheur !
En ce moment , Modeste, quoique heureuse du retour
de son père, était affligée comme Perrette en voyant ses
œufs cassés. Elle avait espéré plus de fortune que n'en
annonçait Dumay. Devenue ambitieuse pour son poëte,
elle souhaitait au moins la moitié des six millions dont
elle avait parlé dans sa seconde lettre. En proie à sa double
joie et contrariée par le petit chagrin que lui causait sa
pauvreté relative, elle se mit à son piano, ce confident de
tant de jeunes filles, qui lui disent leurs colères , leurs
désirs, en les exprimant par les nuances de leur jeu.
Dumay causait avec sa femme en se promenant sous les
fenêtres, il lui confiait le secret de leur fortune et l'inter-
rogeait sur ses désirs, sur ses souhaits, sur ses intentions.
MODESTE MIGNON. 129

Madame Dumay n'avait , comme son mari, d'autre famille


que la famille Mignon. Les deux époux décidèrent de vivre
en Provence, si le comte de la Bastie allait en Provence,
et de léguer leur fortune à celui des enfants de Modeste
qui en aurait besoin.
-

Écoutez Modeste ! leur dit madame Mignon, il n'y a


qu'une fille amoureuse qui puisse composer de pareilles
mélodies sans connaître la musique...
Les maisons peuvent brûler, les fortunes sombrer, les
pères revenir de voyage, les empires crouler, le choléra
ravager la cité, l'amour d'une jeune fille poursuit son vol,
comme la nature sa marche, comme cet effroyable acide
que la chimie a découvert, et qui peut trouer le globe si
rien ne l'absorbe au centre .
Voici la romance que sa situation avait inspirée à Modeste
sur les stances qu'il faut citer, quoiqu'elles soient impri-
mées au deuxième volume de l'édition dont parlait Dau-
riat ; car, pour y adapter sa musique, la jeune artiste en
avait brisé les césures par quelques modifications qui
pourraient étonner les admirateurs de la correction, sou-
vent trop savante, de ce poëte :

CHANT D'UNE JEUNE FILLE.

Mon cœur, lève-toi ! Déjà l'alouette


Secoue en chantant son aile au soleil ,
Ne dors plus, mon cœur, car la violette
Élève à Dieu l'encens de son réveil .

Chaque fleur vivante et bien reposée,


Ouvrant tour à tour les yeux pour se voir,
130 SCENES DE LA VIE PRIVÉE.

Adans son calice un peu de rosée,


Perle d'un jour qui lui sert de miroir.

On sent dans l'air pur que l'ange des roses


A passé la nuit à bénir les fleurs;
On voit que pour lui toutes sont écloses.
Il vient d'en haut raviver leurs couleurs .

Ainsi, lève-toi, puisque l'alouette


Secoue en chantant son aile au soleil;
Rien ne dort plus, mon cœur ! la violette
Élève à Dieu l'encens de son réveil.

Et voici , puisque les progrès de la typographie le per-


mettent, la musique de Modeste, à laquelle une expres-
sion délicieuse communiquait ce charme admiré dans les
grands chanteurs, et qu'aucune typographie, fût-elle hié-
roglyphique ou phonétique, ne pourra jamais rendre :
MODESTE MIGNON. 13 .

Allegretio.

PIANO.

Moncœur, lè-ve-toi ! Dé-jà l'a-lou-et

-te Se-coue en chantant son aile au soleil; Ne dors

plus, mon cœur, car la vi- o-let - te É-lève à Dieu l'en-

6
132 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE .
3

cens de son ré- veil . Chaque fleur vi -


van te et

bien re-po - sée, Ou-vrant tourà tour les yeux pour se

voir, A dans son ca - lice un peu de ro-sé -

e, Perled'un

jour qui lui sert de mi - roir. On sent dans l'air pur que
MODESTE MIGNON . 133

l'an-ge des ro-ses A pas -sé la nuit à bé - nir les fleurs; On

voit que pour lui tou-tes sont éclo-ses. Il vient d'enhaut ra- vi-

ver leurs cou - leurs . Ain-si, lè-ve-toi , puisque l'a-louet

>

te Se-coue en chantant son aile au so - leil; Rienne dort

8
134 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE .

plus, mon cœur ! la vi- o - let te É-lève à Dieu l'en-

cens de son ré-veil . Rien ne dort plus, mon cœur! la vi-o-

lette Élève à Dieu l'en - cens de son réveil.

‫جحل‬

Jz
MODESTE MIGNON. 135

C'est joli , dit madame Dumay; Modeste est musi-


cienne, voilà tout...
-

Elle a le diable au corps, s'écria le caissier, à qui le


soupçon de la mère entra dans le cœur et donna le frisson.
Elle aime, répéta madame Mignon.
En réussissant, par le témoignage irrécusable de cette
mélodie, à faire partager sa certitude sur l'amour caché de
Modeste, madame Mignon troubla la joie que le retour et
les succès de son patron causaient au caissier. Le pauvre
Breton descendit au Havre y reprendre sa besogne chez
Gobenheim; puis, avant de revenir dîner, il passa chez les
Latournelle y exprimer ses craintes et leur demander de
nouveau aide et secours .
- Qui , mon cher ami, dit Dumay sur le pas de la porte
en quittant le notaire, je suis du même avis que madame :
elle aime, c'est sûr, et le diable sait le reste ! Me voilà dés-
honoré.
- Ne vous désolez pas, Dumay, répondit le petit no-
taire, nous serons bien, à nous tous, aussi forts que cette
petite personne, et, dans un temps donné, toute fille
amoureuse commet une imprudence qui la trahit; mais
nous en causerons ce soir.
Ainsi toutes les personnes dévouées à la famille Mignon
furent en proie aux mêmes inquiétudes qui les poignaient
la veille avant l'expérience que le vieux soldat avait cru
être décisive. L'inutilité de tant d'efforts piqua si bien la
conscience de Dumay, qu'il ne voulut pas aller chercher
sa fortune à Paris avant d'avoir deviné le mot de cette
énigme. Ces cœurs, pour qui les sentiments étaient plus
précieux que les intérêts, concevaient tous en ce moment
136 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

que, sans la parfaite innocence de sa fille, le colonel pou-


vait mourir de chagrin en trouvant Bettina morte et sa
femme aveugle. Le désespoir du pauvre Dumay fit une
telle impression sur les Latournelle, qu'ils en oublièrent
le départ d'Exupère , que , dans la matinée , ils avaient
embarqué pour Paris. Pendant les moments du dîner où
ils furent tous les trois seuls , monsieur, madame Latour-
nelle et Butscha retournèrent les termes de ce problème
sous toutes les faces, en parcourant toutes les suppositions
possibles.
Si Modeste aimait quelqu'un du Havre, elle aurait
tremblé hier , dit madame Latournelle ; son amant est. done
ailleurs .
-

Elle a juré, dit le notaire, ce matin, à sa mère et


devant Dumay, qu'elle n'avait échangé ni regard ni parole
avec âme qui vive...
-

Elle aimerait donc à ma manière ? dit Butscha.


- Et comment donc aimes-tu, mon pauvre garçon ?
demanda madame Latournelle .
- Madame, répondit le petit bossu, j'aime à moi tout
seul, à distance, à peu près comme d'ici aux étoiles ...
Et comment fais-tu, grosse bête ? dit madame Latour-
nelle en souriant.
Ah ! madame, répondit Butscha, ce que vous croyez
une bosse est l'étui de mes ailes !
Voilà donc l'explication de ton cachet! s'écria le
notaire.
Le cachet du clerc était une étoile sous laquelle se
lisaient ces mots : Fulgens , sequar (Brillante, je te sui-
vrai) , la devise de la maison de Chastillonest.
MODESTE MIGNON. 137

Une belle créature peut avoir autant de défiance que


la plus laide, dit Butscha comme s'il se parlait à lui-
même. Modeste est assez spirituelle pour avoir tremblé
de n'être aimée que pour sa beauté!
Les bossus sont des créations merveilleuses, entière-
ment dues d'ailleurs à la société; car, dans le plan de la
nature, les êtres faibles ou mal venus doivent périr. La
courbure ou la torsion de la colonne vertébrale produit
chez ces hommes , en apparence disgraciés , comme un
regard où les fluides nerveux s'amassent en de plus grandes
quantités que chez les autres, et dans le centre même où
ils s'élaborent , où ils agissent , d'où ils s'élancent ainsi
qu'une lumière pour vivifier l'être intérieur. Il en résulte
des forces , quelquefois retrouvées par le magnétisme, 2

mais qui le plus souvent se perdent à travers les espaces


du monde spirituel. Cherchez un bossu qui ne soit pas
doué de quelque faculté supérieure, soit d'une gaieté spi-
rituelle, soit d'une méchanceté complète, soit d'une bonté
sublime. Comme des instruments que la main de l'Art ne
réveillera jamais , ces êtres , privilégiés sans le savoir,
vivent en eux- mêmes comme vivait Butscha , quand ils
n'ont pas usé leurs forces, si magnifiquement concentrées,
dans la lutte qu'ils ont soutenue à l'encontré des obstacles
pour rester vivants. Ainsi s'expliquent ces superstitions ,
ces traditions populaires auxquelles on doit les gnomes,
les nains effrayants , les fées difformes , toute cette race
de bouteilles, a dit Rabelais, contenant élixirs et baumes
rares. Donc, Butscha devina presque Modeste. Et, dans
curiosité d'amant sans espoir, de serviteur toujours prêt à
mourir, comme ces soldats qui, seuls et abandonnés,
8.
138 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

criaient dans les neiges de la Russie : « Vive l'empereur ! >>>


il médita de surprendre pour luiseul le secret de Modeste.
Il suivit d'un air profondément soucieux ses patrons quand
ils allèrent au Chalet, car il s'agissait de dérober à tous
ces yeux attentifs, à toutes ces oreilles tendues, le piége où
il prendrait la jeune fille. Ce devait être un regard échangé,
quelque tressaillement surpris, comme lorsqu'un chirur-
gien met le doigt sur une douleur cachée. Ce soir-là, Goben-
heim ne vint pas, Butscha fut le partenaire de M. Dumay
contre M. et madame Latournelle. Pendant le moment où
Modeste s'absenta, vers neuf heures, afin d'aller préparer
le coucher de sa mère, madame Mignon et ses amis purent
causer à cœur ouvert ; mais le pauvre clerc, abattu par la
conviction qui l'avait gagné, lui aussi, parut étranger à
ces débats autant que la veille l'avait été Gobenheim.
-
Eh bien , qu'as-tu donc, Butscha? s'écria madame
Latournelle étonnée. On dirait que tu as perdu tous tes
parents...
Une larme jaillit des yeux de l'enfant abandonné par
un matelot suédois, et dont la mère était morte de cha-
grin à l'hôpital.
- Je n'ai que vous au monde, répondit-il d'une voix
troublée, et votre compassion est trop religieuse pour que
je la perde jamais, car jamais je ne démériterai de vos
bontés.
Cette réponse fit vibrer une corde également sensible
chez les témoins de cette scène, celle de la délicatesse.
-

Nous vous aimons tous, monsieur Butscha, dit ma-


dame Mignon d'une voix émue.
J'ai six cent mille francs à moi! dit le brave Dumay,
MODESTE MIGNON. 439

tu seras notaire au Havre et successeur de Latournelle.


L'Américaine, elle, avait pris et serré la main au pauvre
bossu.
- Vous avez six cent mille francs ! ... s'écria Latour-
nelle, qui leva le nez sur Dumay dès que cette parole fut
lâchée, et vous laissez ces dames ici!... Et Modeste n'a
pas un joli cheval ! Et elle n'a pas continué d'avoir des
maîtres de musique, de peinture, de...
Eh! il ne les a que depuis quelques heures ! ... s'écria
l'Américaine .
-Chut! fit madame Mignon.
Pendant toutes ces exclamations, l'auguste patronne de
Butscha s'était posée, elle le regardait.
-Mon enfant, dit-elle, je te crois entouré de tant d'af-
fection que je ne pensais pas au sens particulier de cette
locution proverbiale ; mais tu dois me remercier de cette
petite faute, car elle a servi à te faire voir quels amis tes
exquises qualités t'ont valus.
- Vous avez donc eu des nouvelles de M. Mignon ?
dit le notaire .
Il revient , dit madame Mignon , mais gardons ce
secret entre nous... Quand mon mari saura que Butscha
nous a tenu compagnie, qu'il nous a montré l'amitié la
plus vive et la plus désintéressée alors que tout le monde
nous tournait le dos, il ne vous laissera pas le comman-
diter à vous seul, Dumay. Aussi, mon ami , dit-elle en
essayant de diriger son visage vers Butscha, pouvez-vous
dès à présent traiter avec Latournelle...
-

Mais il a l'âge, vingt-cinq ans et demi, dit Latour-


nelle. Et, pour moi, c'est acquitter une dette, mon gar
140 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE .

çon, que de te faciliter l'acquisition de mon étude.


Butscha, qui baisait la main de madame Mignon en
l'arrosant de ses larmes, montra un visage mouillé quand
Modeste ouvrit la porte du salon.
-Qui donc a fait du chagrin à mon nain mystérieux ?...
demanda-t-elle .
- Eh ! mademoiselle Modeste, pleurons-nous jamais de
chagrin, nous autres enfants bercés par le malheur? On
vient de me montrer autant d'attachement que je m'en
sentais au cœur pour tous ceux en qui je me plaisais à
voir des parents. Je serai notaire, je pourrai devenir riche.
Ah ! ah ! le pauvre Butscha sera peut-être un jour le riche
Butscha. Vous ne connaissez pas tout ce qu'il y a d'audace
chez cet avorton ! ... s'écria-t-il .
Le bossu se donna un violent coup de poing sur la ca-
verne de sa poitrine et se posa devant la cheminée après
avoir jeté sur Modeste un regard qui glissa comme une
lueur entre ses grosses paupières serrées ; car il aperçut,
dans cet incident imprévu, la possibilité d'interroger le
cœur de sa souveraine. Dumay crut pendant un moment
que le clerc avait osé s'adresser à Modeste, et il échangéa
rapidement avec ses amis un coup d'œil bien compris par
eux et qui fit contempler le petit bossu dans une espèce
de terreur mêlée de curiosité.
- J'ai mes rêves aussi, moi ! ... reprit Butscha, dont les
yeux ne quittaient pas Modeste.
La jeune fille abaissa ses paupières par un mouvement
qui fut déjà pour le clerc toute une révélation.
- Vous aimez les romans : laissez-moi, dans la joie où
je suis, vous confier mon secret, et vous me direz si le
MODESTE MIGNON. 141

dénoûment du roman, inventé par moi pour ma vie, est


possible ; autrement, à quoi bon la fortune ? Pour moi, l'or
est le bonheur plus que pour tout autre, car, pour moi,
le bonheur sera d'enrichir un être aimé ! Vous qui savez
tant de choses, mademoiselle, dites-moi donc si l'on peut
se faire aimer indépendamment de la forme , belle ou
laide, et pour son âme seulement.
Modeste leva les yeux sur Butscha. Ce fut une interro-
gation terrible, car alors Modeste partagea les soupçons
de Dumay.
Une fois riche, je chercherai quelque belle jeune
fille pauvre, une abandonnée comme moi, qui aura bien
souffert, qui sera malheureuse ; je lui écrirai, je la con-
solerai, je serai son bon génie; elle lira dans mon cœur,
dans mon âme, elle aura mes deux richesses à la fois, et
mon or bien délicatement offert et ma pensée parée de
toutes les splendeurs que le hasard de la naissance a refu-
sées à ma grotesque personne ! Je resterai caché comme
une cause que les savants cherchent. Dieu n'est peut-être
pas beau... Naturellement, cette enfant, devenue curieuse,
voudra me voir; mais je lui dirai que je suis un monstre
de laideur, je me peindrai en laid...
Là, Modeste regarda Butscha fixement, elle lui eût dit :
« Que savez-vous de mes amours?... » elle n'aurait pas
été plus explicite.
- Si j'ai le bonheur d'être aimé pour les poésies de mon
cœur ! ... si, quelque jour, je ne parais être qu'un peu con-
trefait à cette femme, avouez que je serai plus heureux
que le plus beau des hommes, qu'un homme de génie aimé
par une créature aussi céleste que vous...
142 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉL

La rougeur qui colora le visage de Modeste apprit au


bossu presque tout le secret de la jeune fille.
-

Eh bien, enrichir ce qu'on aime, et lui plaire mora-


lement, abstraction faite de la personne, est-ce le moyen
d'être aimé? Voilà le rêve du pauvre bossu, le rêve d'hier ;
car, aujourd'hui, votre adorable mère vient de me donner
la clef de mon futur trésor, en me promettant de me faci-
liter les moyens d'acheter une étude. Mais, avant de de-
venir un Gobenheim, encore faut-il savoir si cette affreuse
transformation est utile. Qu'en pensez-vous, mademoiselle,
us? ...

Modeste était si surprise, qu'elle ne s'aperçut pas que


Butscha l'interpellait. Le piége de l'amoureux fut mieux
dressé que celui du soldat, car la pauvre fille stupéfaite
resta sans voix.
Pauvre Butscha! dit tout bas madame Latournelle à
son mari, deviendrait-il fou ?...
- Vous voulez réaliser le conte de la Belle et la Bête,
répondit enfin Modeste, et vous oubliez que la Bête se
change en prince Charmant .
- Croyez-vous? dit le nain. Moi, j'ai toujours imaginé
que ce changement indiquait le phénomène de l'âme ren-
due visible, éteignant la forme sous sa radieuse lumière.
Si je ne suis pas aimé, je resterai caché, voilà tout ! Vous
et les vôtres, madame, dit-il à sa patronne, au lieu d'avoir
un nain à votre service, vous aurez une vie et une fortune.
Butscha reprit sa place et dit aux trois joueurs, en affec-
tant le plus grand calme :
-A qui à donner ?
Mais, en lui-même, il se disait douloureusement :
1
MODESTE MIGNON . 443

Elle veut être aimée pour elle-même, elle corres-


pond avec quelque faux grand homme, et où en est-elle?
Ma chère maman, neuf heures trois quarts viennent
de sonner, dit Modeste à sa mère.
Madame Mignon fit ses adieux à ses amis, et alla se cou-
cher.

Ceux qui veulent aimer en secret peuvent avoir pour


espions des chiens des Pyrénées, des mères, des Dumay,
des Latournelle, ils ne sont pas encore en danger ; mais
un amoureux?... c'est diamant contre diamant, feu contre
feu, intelligence contre intelligence, une équation parfaite
et dont les termes se pénètrent mutuellement. Le dimanche
matin, Butscha devança sa patronne, qui venait toujours
chercher Modeste pour aller à la messe, et il se mit en
croisière devant le Chalet, en attendant le facteur.
- Avez-vous une lettre aujourd'hui pour mademoiselle
Modeste? dit-il à cet humble fonctionnaire quand il le vit
venir.
Non , monsieur, non ...
Nous sommes, depuis quelque temps, une fameuse
pratique pour le gouvernement ! s'écria le clerc.
-Ah ! dame, oui ! répondit le facteur.
Modeste vit et entendit ce petit colloque de sa chambre,
où elle se postait toujours à cette heure derrière sa per-
sienne, pour guetter le facteur. 1

Elle descendit , sortit dans le petit jardin , où elle ap-


pela d'une voix altérée :
-

Monsieur Butscha? ...


-

Me voilà, mademoiselle, dit le bossu en arrivant à la


petite porte que Modeste ouvrit elle-même.
144 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE .

Pourriez-vous me dire si vous comptez parmi vos


titres à l'affection d'une femme le honteux espionnage
auquel vous vous livrez? lui demanda la jeune fille en
essayant de terrasser son esclave sous ses regards et par
une attitude de reine .
- Oui, mademoiselle ! répondit-il ſièrement. Ah ! je ne
croyais pas , reprit-il à voix basse , que les vermisseaux
pussent rendre service aux étoiles ! ... mais il en est ainsi.
Souhaiteriez -vous que votre mère , que M. Dumay, que
madame Latournelle , vous eussent devinée , et non un
être, quasi proscrit de la vie, qui se donne à vous comme
une de ces fleurs que vous coupez pour vous en servir un
moment ? Ils savent tous que vous aimez; mais, moi seul,
je sais comment. Prenez-moi comme vous prendriez un
chien vigilant, je vous obéirai, je vous garderai, je n'aboie-
rai jamais, et je ne vous jugerai point. Je ne vous demande
rien que de me laisser vous être bon à quelque chose.
Votre père vous a mis un Dumay dans votre ménagerie;
ayez un Butscha , vous m'en direz des nouvelles ! ... Un
pauvre Butscha qui ne veut rien, pas même un os !
-

Eh bien, je vais vous prendre à l'essai, dit Modeste,


ui voulut se défaire d'un gardien si spirituel. Allez sur-
le-champ, d'hôtel en hôtel, à Graville, au Havre, savoir
s'il est venu d'Angleterre un M. Arthur...
- Écoutez , mademoiselle , dit Butscha respectueuse-
ment en interrompant Modeste, j'irai tout bonnement me
promener au bord de la mer, et cela suffira, car vous ne
me voulez pas aujourd'hui à l'église : voilà tout.
Modeste regarda le nain en laissant voir un étonnement
stupide.
MODESTE MIGNON. 145

Écoutez , mademoiselle ! quoique vous vous soyez


4
entortillé les joues d'un foulard et de ouate, vous n'avez
pas de fluxion... et, si vous avez un double voile à votre
chapeau , c'est pour voir sans être vue.
D'où vous vient tant de pénétration ? s'écria Modeste
en rougissant.
- Eh ! mademoiselle, vous n'avez pas de corset ! Une
fluxion ne vous obligeait pas à vous déguiser la taille en
mettant plusieurs jupons , à cacher vos mains sous de
vieux gants et vos jolis pieds dans d'affreuses bottines, à
vous mal habiller , à...
Assez ! dit-elle. Maintenant, comment serais-je cer-
taine d'avoir été obéie ?
-

Mon patron veut aller à Sainte-Adresse , il en est


contrarié ; mais, comme il est vraiment bon, il n'a pas
voulu me priver de mon dimanche : eh bien, je lui propo-
serai d'y aller...
Allez-y, et j'aurai confiance en vous...
-Êtes-vous sûre de ne pas avoir besoin de moi au
Havre?

Non. Écoutez , nain mystérieux, regardez, dit-elle en


lui montrant le temps sans nuages. Voyez-vous la trace
de l'oiseau qui passait tout à l'heure? Eh bien, mes ac-
tions, pures comme l'air est pur, n'en laissent pas davan-
tage. Rassurez Dumay, rassurez les Latournelle, rassurez
ma mère ; et sachez que cette main, dit-elle en lui mon-
trant une jolie main fine, aux doigts retroussés et que le
jour traversa, ne sera point accordée, elle ne sera pas
même animée d'un baiser, avant le retour de mon père,
par ce qu'on appelle un amant.
146 SCENES DE LA VIE PRIVÉE.

Et pourquoi ne me voulez-vous pas à l'église au-


jourd'hui?
Vous me questionnez, après ce que je vous ai fait
l'honneur de vous dire et de vous demander ? ...
Butscha salua sans rien répondre , et courut chez son
patron, dans le ravissement d'entrer au service de sa
maîtresse anonyme.
Une heure après, M. et madame Latournelle vinrent
chercher Modeste, qui se plaignit d'un horrible mal de
dents.
Je n'ai pas eu, dit-elle, le courage de m'habiller.
-

Eh bien, restez, dit la bonne notaresse.


Oh ! non , je veux prier pour l'heureux retour de
mon père, répondit Modeste, et j'ai pensé qu'en m'em-
mitouflant ainsi, ma sortie me ferait plus de bien que de
mal.

Et mademoiselle Mignon alia seule , à côté de Latour-


nelle. Elle refusa de donner le bras à son chaperon, dans
la crainte d'être questionnée sur le tremblement intérieur
qui l'agitait à la pensée de voir bientôt son grand poëte.
Un seul regard, le premier, n'allait-il pas décider de son
avenir ?
Est-il dans la vie de l'homme une heure plus délicieuse
que celle du premier rendez-vous donné? Renaissent-elles
jamais , les sensations cachées au fond du cœur et qui
s'épanouissent alors ? Retrouve-t-on les plaisirs sans nom
que l'on a savourés en cherchant, comme fit Ernest de la
Brière, et ses meilleurs rasoirs, et ses plus belles chemises,
et des cols irréprochables, et les vêtements les plus soignés ?
On déifie les choses associées à cette heure suprême. On
MODESTE MIGNON. 147

fait alors à soi seul des poésies secrètes qui valent celles
de la femme; et, le jour où, de part et d'autre, on les
devine , tout est envolé ! N'en est-il pas de ces choses
comme de la fleur de ces fruits sauvages, âcre et suave à
la fois, perdue au sein des forêts, la joie du soleil , sans
doute; ou, comme le dit Canalis dans le Chant d'une
jeune fille, la joie de la plante elle-même à qui l'ange des
fleurs a permis de se voir? Ceci tend à rappeler que, sem-
blable à beaucoup d'êtres pauvres pour qui la vie com-
mence par le labeur et par les soucis de la fortune, le
modeste la Brière n'avait pas encore été aimé. Venu la
veille au soir , il s'était aussitôt couché comme une co-
quette, afin d'effacer la fatigue du voyage, et il venait
de faire une toilette méditée à son avantage, après avoir
pris un bain. Peut-être est-ce ici le lieu de placer son por-
trait en pied, ne fût-ce que pour justifier la dernière lettre
que devait écrire Modeste.
Né d'une bonne famille de Toulouse, alliée de loin à
celle du ministre qui le prit sous sa protection, Ernest
possède cet air comme il faut où se révèle une éducation
commencée au berceau , mais que l'habitude des affaires
avait rendu grave sans effort, car la pédanterie est l'é-
cueil de toute gravité prématurée. De taille ordinaire, il
se recommande par une figure fine et douce, d'un ton
chaud quoique sans coloration, et qu'il relevait alors par
de petites moustaches et par une virgule à la Mazarin.
Sans cette attestation virile, il eût trop ressemblé peut-
être à une jeune fille déguisée, tant la coupe du visage
et les lèvres sont mignardes, tant on est près d'attribuer
àune femme ses dents d'un émail transparent et d'une
148 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

régularité quasi postiche. Joignez à ces qualités féminines


un parler doux comme la physionomie, doux comme des
yeux bleus à paupières turques, et vous concevrez très-
bien que le ministre eût surnommé son jeune secrétaire
particulier<< mademoiselle de la Brière ». Le front plein,
pur, bien encadré de cheveux noirs abondants, semble
rêveur, et ne dément pas l'expression de la figure, qui
est entièrement mélancolique. La proéminence de l'arcade
de l'œil , quoique très-élégamment coupée, obombre le
regard et ajoute encore à cette mélancolie par la tristesse,
physique pour ainsi dire , que produisent les paupières
quand elles sont trop abaissées sur la prunelle. Ce doute
intime, que nous traduisons par le mot modestie, anime
donc et les traits et la personne. Peut-être comprendra-
t-on bien cet ensemble si nous faisons observer que la
logique du dessin exigerait plus de longueur dans l'ovale
de cette tête, plus d'espace entre le menton qui finit brus-
quement et le front trop diminué par la manière dont les
cheveux sont plantés. Ainsi, la figure semble écrasée. Le
travail avait déjà creusé son sillon entre les sourcils un
peu trop fournis et rapprochés comme chez les gens jaloux.
Quoique la Brière fût alors mince, il appartient à ce genre
de tempéraments qui, formés tard, prennent à trente ans
un embonpoint inattendu.
Ce jeune homme eût assez bien représenté , pour les
gens à qui l'histoire de France est familière, la royale et
inconcevable figure de Louis XIII, mélancolique modestie
sans cause connue, pâle sous la couronne, aimant les fati-
gues de la chasse et haïssant le travail, timide avec sa
maîtresse au point de la respecter , indifférent jusqu'à
MODESTE MIGNON. 149

laisser trancher la tête à son ami , et que le remords


d'avoir vengé son père sur sa mère peut seul expliquer :
ou l'Hamlet catholique , ou quelque maladie incurable.
Mais le ver rongeur qui blémissait Louis XIII et détendait
sa force était alors, chez Ernest, simple défiance de soi-
même, la timidité de l'homme à qui nulle femme n'a
dit : « Comme je t'aime ! » et surtout le dévouement inu-
tile. Après avoir entendu le glas d'une monarchie dans la
chute d'un ministère, ce pauvre garçon avait rencontré
dans Canalis un rocher caché sous d'élégantes mousses, il
cherchait donc une domination à aimer; et cette inquié-
tude du caniche en quête d'un maître lui donnait l'air
du roi qui trouva le sien. Ces nuages , ces sentiments ,
cette teinte de souffrance répandue sur cette physionomie,
la rendaient beaucoup plus belle que ne le croyait le réfé-
rendaire, assez fâché de s'entendre classer par les femmes
dans le genre des beaux ténébreux; genre passé de mode
par un temps où chacun voudrait pouvoir garder pour lui
seul les trompettes de l'annonce.
Le défiant Ernest avait donc demandé tous ses prestiges
au vêtement alors à la mode. Il mit pour cette entrevue,
où tout dépendait du premier regard, un pantalon noir et
des bottes soigneusement cirées, un gilet couleur soufre
qui laissait voir une chemise d'une finesse remarquable
et boutonnée d'opales, une cravate noire, une petite redin-
gote bleue ornée de la rosette et qui semblait collée sur le
dos et à la taille par un procédé nouveau. Portant de jolis
gants de chevreau couleur bronze florentin, il tenait de la
main gauche une petite canne et son chapeau par un
geste assez louis-quatorzien , montrant ainsi , comme le
150 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

lieu l'exigeait , sa chevelure amassée avec art , et où la


lumière produisait des luisants satinés. Campé dès le com-
mencement de la messe sous lé porche, il examina l'église
en regardant tous les chrétiens, mais plus particulière-
ment les chrétiennes, qui trempaient leurs doigts dans
l'eau sainte.
Une voix intérieure cria : « Le voilà ! » à Modeste quand
elle arriva. Cette redingote et cette tournure essentielle-
ment parisiennes, cette rosette , ces gants , cette canne, le
parfum des cheveux, rien n'était du Havre. Aussi, quand
la Brière se retourna pour examiner la grande et fière
notaresse, le petit notaire et le paquet (expression con-
sacrée entre femmes) sous la forme duquel Modeste
s'était mise , la pauvre enfant , quoique bien préparée ,
reçut-elle un coup violent au cœur en voyant cette poéti-
que figure , illuminée en plein par le jour de la porte.
Elle ne pouvait pas se tromper : une petite rose blanche
cachait presque la rosette. Ernest reconnaîtrait-il son
inconnue affublée d'un vieux chapeau garni d'un voile
mis en double ?... Modeste eut si grand'peur de la seconde
vue de l'amour, qu'elle se fit une démarche de vieille
femme.
Ma femme, dit le petit Latournelle en allant à sa
place, ce monsieur n'est pas du Havre.
Il vient tant d'étrangers ! répondit la notaresse.
-

Mais les étrangers, dit le notaire, viennent-ils jamais


voir notre église, qui n'est pas âgée de plus de deux siècles ?
Ernest resta pendant toute la messe à la porte, sans
avoir vu parmi les femmes personne qui réalisât ses es-
pérances. Modeste, elle, ne put maîtriser son tremble-
MODESTE MIGNON. 151

ment que vers la fin du service. Elle éprouva des joies


qu'elle seule pouvait dépeindre. Elle entendit enfin sur
les dalles le bruit d'un pas d'homme comme il faut ; car
la messe était dite, Ernest faisait le tour de l'église , où
il ne se trouvait plus que les dilettanti de la dévotion, qui
devinrent l'objet d'une savante et perspicace analyse.
Ernest remarqua le tremblement excessif du Paroissien
dans les mains de la personne voilée à son passage ; et,
comme elle était la seule qui cachât sa figure, il eut des
soupçons que confirma la mise de Modeste, étudiée avec
un soin d'amant curieux. Il sortit quand madame Latour-
nelle quitta l'église, il la suivit à une distance honnête, et
la vit rentrant avec Modeste , rue Royale, où, selon son
habitude, mademoiselle Mignon attendait l'heure des vê-
pres. Après avoir toisé la maison ornée de panonceaux,
Ernest demanda le nom du notaire à un passant, qui lui
nomma presque orgueilleusement M. Latournelle , le pre-
mier notaire du Havre... Quand il longea la rue Royale
pour essayer de plonger dans l'intérieur de la maison,
Modeste aperçut son amant, elle se dit alors si malade
qu'elle n'alla pas à vêpres, et madame Latournelle lui tint
compagnie. Ainsi le pauvre Ernest en fut pour ses frais de
croisière. Il n'osa pas flâner à Ingouville, il se fit un point
d'honneur d'obéir, et revint à Paris après avoir écrit, en
attendant le départ de la voiture, une lettre que Fran-
çoise Cochet devait recevoir le lendemain, timbrée du
Havre.
Tous les dimanches, M. et madame Latournelle dînaient
au Chalet, où ils reconduisaient Modeste après vêpres.
Aussi, dès que la jeune malade se trouva mieux, remon
152 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

tèrent-ils à Ingouville accompagnés de Butscha. L'heu-


reuse Modeste fit alors une charmante toilette. Quand
elle descendit pour dîner, elle oublia son déguisement
du matin, sa prétendue fluxion, et fredonna :
Rien ne dort plus, mon cœur ! la violette
Élève à Dieu l'encens de son réveil.

Butscha ressentit un léger frisson à l'aspect de Modeste,


tant elle lui parut changée, car les ailes de l'Amour étaient
comme attachées à ses épaules , elle avait l'air d'une
sylphide, elle montrait sur ses joues le divin coloris du
plaisir.
T De qui donc sont les paroles sur lesquelles tu as fait
une si jolie musique ? demanda madame Mignon à sa fille.
-

De Canalis , maman , répondit-elle en devenant à


l'instant du plus beau cramoisi depuis le cou jusqu'au
front.

Canalis ! s'écria le nain à qui l'accent de Modeste et


sa rougeur apprirent la seule chose qu'il ignorât encore du
secret. Lui, le grand poëte, faire des romances ?...
- C'est, dit-elle, de simples stances sur lesquelles j'ai
osé plaquer des réminiscences d'airs allemands...
Non, non, reprit madame Mignon, c'est de la musi-
que à toi, ma fille !
Modeste, se sentant devenir de plus en plus cramoisie,
sortit en entraînant Butscha dans le petit jardin.
Vous pouvez, lui dit-elle à voix basse, me rendre un
grand service. Dumay fait le discret avec ma mère et avec
moi sur la fortune que mon père rapporte, je voudrais
savoir ce qu'il en est. Dumay, dans le temps, n'a-t-il pas
MODESTE MIGNON. 153

envoyé cinq cent et quelques mille francs à papa? Mon


père n'est pas homme à s'absenter pendant quatre ans
pour seulement doubler ses capitaux. Or, il revient sur
un navire à lui, et la part qu'il a faite à Dumay s'élève à
près de six cent mille francs.
-

Ce n'est pas la peine de questionner Dumay , dit


Butscha. Monsieur votre père avait perdu, comme vous
savez , quatre millions au moment de son départ, il les a
sans doute regagnés ; mais il aura dû donner à Dumay dix
pour cent de ses bénéfices, et, par la fortune que le digne
Breton avoue avoir , nous supposons , mon patron et moi ,
que celle du colonel monte à six ou sept millions...
O mon père ! dit Modeste en se croisant les bras sur
la poitrine et levant les yeux au ciel, tu m'auras donné
deux fois la vie ! ...
Ah ! mademoiselle, dit Butscha, vous aimez un poëte !
Ce genre d'homme est plus ou moins Narcisse ! saura-t-il
vous bien aimer ? Un ouvrier en phrases occupé d'ajuster
des mots est bien ennuyeux. Un poëte, mademoiselle ,
n'est pas plus la poésie que la graine n'est la fleur.
- Butscha, je n'ai jamais vu d'homme si beau !
- La beauté, mademoiselle , est un voile qui sert sou-
vent à cacher bien des imperfections...
-

C'est le cœur le plus angélique du ciel...


Fasse Dieu que vous ayez raison, dit le nain en joi-
gnant les mains , et soyez heureuse! Cet homme aura ,
comme vous, un serviteur dans Jean Butscha. Je ne serai
plus notaire alors, je vais me jeter dans l'étude, dans les
sciences...
- Et pourquoi?
9.
154 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE .

Eh ! mademoiselle, pour élever vos enfants, si vous


daignez me permettre d'être leur précepteur... Ah ! si
vous vouliez agréer un conseil ! Tenez , laissez-moi faire :
je saurai pénétrer la vie et les mœurs de cet homme,
découvrir s'il est bon, s'il est colère, s'il est doux, s'il
aura ce respect que vous méritez , s'il est capable d'aimer
absolument, en vous préférant à tout, même à son talent...
- Qu'est-ce que cela fait, si je l'aime? dit-elle naïve-
ment.

Eh! c'est vrai, s'écria le bossu.


En ce moment, madame Mignon disait à ses amis :
- Ma fille a vu ce matin celui qu'elle aime !
-Ce serait donc ce gilet soufre qui t'a tant intrigué,
Latournelle ? s'écria la notaresse. Ce jetine homme avait
une jolie petite rose blanche à sa boutonnière...
-Ah ! dit la mère, le signe de reconnaissance.
Il avait, reprit la notaresse, la rosette d'officier de
la Légion d'honneur. C'est un homme charmant! Mais
nous nous trompons ! Modeste n'a pas relevé son voile ,
elle était fagotée comme une pauvresse, et...
Et , dit le notaire , elle se disait malade , mais elle
vient d'ôter sa marmotte et se porte comme un charme...
C'est incompréhensible ! s'écria Dumay.
-

Hélas ! c'est maintenant clair comme le jour, dit le


notaire .

Mon enfant, dit madame Mignon à Modeste , qui


rentra suivie de Butscha, n'as-tu pas vu ce matin à l'église
un petit jeune homme bien mis, qui portait une rose
blanche à sa boutonnière, décoré...
Je l'ai vu , dit Butscha vivement en apercevant à
MODESTE MIGNON. 155

l'attention de chacun le piége où Modeste pouvait tomber,


c'est Grindot, le fameux architecte avec qui la ville est en
marché pour la restauration de l'église : il est venu de
Paris, je l'ai trouvé ce matin examinant l'extérieur, quand
je suis parti pour Sainte-Adresse.
- Ah ! c'est un architecte... Il m'a bien intriguée , dit
Modeste, à qui le nain avait ainsi donné le temps de se
remettre.

Dumay regarda Butscha de travers. Modeste avertie se


composa un maintien impénétrable. La défiance de Dumay
fut excitée au plus haut point, et il se proposa d'aller le
lendemain à la mairie afin de savoir si l'architecte attendu
s'était en effet montré au Havre. De son côté, Butscha,
très-inquiet de l'avenir de Modeste, prit le parti d'aller à
Paris espionner Canalis.
Gobenheim vint faire le whist et comprima par sa pré-
sence tous les sentiments en fermentation . Modeste atten-
dait avec une sorte d'impatience l'heure du coucher de sa
mère ; elle voulait écrire, elle n'écrivait jamais que pen-
dant la nuit, et voici la lettre que lui dicta l'amour, quand
elle crut tout le monde endormi :

XIII .

A MONSIEUR DE CANALIS ,

« Ah! mon ami bien-aimé! quels atroces mensonges


que vos portraits exposés aux vitres des marchands, de
gravures ? Et moi qui faisais mon bonheur de cette hor-
rible lithographie! Je suis honteuse d'aimer un homme si
156 SCENES DE LA VIE PRIVÉE.

beau. Non, je ne saurais imaginer que les Parisiennes


soient assez stupides pour ne pas avoir vu toutes que
vous étiez leur rêve accompli. Vous délaissé ! vous sans
amour ! ... Je ne crois plus un mot de ce que vous m'avez
écrit sur votre vie obscure et travailleuse, sur votre dévoue-
ment à une idole, cherchée en vain jusqu'aujourd'hui.
Vous avez été trop aimé , monsieur; votre front , pâle et
suave comme la fleur d'un magnolia , le dit assez, et je
serai malheureuse. Que suis-je, moi, maintenant ? ... Ah !
pourquoi m'avoir appelée à la vie! En un moment j'ai
senti que ma pesante enveloppe me quittait ! Mon âme a
brisé le cristal qui la retenait captive, elle a circulé dans
mes veines ! Enfin ! le froid silence des choses a cessé tout
àcoup pour moi. Tout, dans la nature, m'a parlé. La vieille
église m'a semblé lumineuse ; ses voûtes, brillant d'or et
d'azur comme celles d'une cathédrale italienne, ont scin-
tillé sur ma tête. Les sons mélodieux que les anges chan-
tent aux martyrs et qui leur font oublier les souffrances
ont accompagné l'orgue ! Les horribles pavés du Havre
m'ont paru comme un chemin fleuri. J'ai reconnu dans la
mer une vieille amie dont le langage, plein de sympa-
thies pour moi, ne m'était pas assez connu. J'ai vu clai-
rement que les roses de mon jardin et de ma serre m'ado-
rent depuis longtemps et me disaient tout bas d'aimer :
elles ont souri toutes à mon retour de l'église, et j'ai enfin
entendu votre nom de Melchior murmuré par les cloches
des fleurs , je l'ai lu écrit sur les nuages ! Oui, me voilà
vivante, grâce à toi ! poëte plus beau que ce froid et com-
passé lord Byron, dont le visage est aussi terne que le
climat anglais. Épousée par un seul de tes regards d'O-
MODESTE MIGNON. 157

rient qui a percé mon voile noir, tu m'as jeté ton sang au
cœur, il m'a rendue brûlante de la tête aux pieds ! Ah !
nous ne sentons pas la vie ainsi quand notre mère nous
la donne. Un coup que tu recevrais m'atteindrait au mo-
ment même, et mon existence ne s'explique plus que par
ta pensée. Je sais à quoi sert la divine harmonie de la
musique, elle fut inventée par les anges pour exprimer
l'amour. Avoir du génie et être beau, mon Melchior, c'est
trop ! A sa naissance, un homme devrait opter. Mais, quand
je songe aux trésors de tendresse et d'affection que vous
m'avez montrés depuis un mois surtout, je me demande
si je rêve ! Non, vous me cachez un mystère ! Quelle femme
vous cédera sans mourir? Ah ! la jalousie est entrée dans
mon cœur avec un amour auquel je ne croyais pas ! Pou-
vais-je imaginer un pareil incendie ? Quelle inconcevable
et nouvelle fantaisie! je te voudrais laid , maintenant!
Quelles folies ai-je faites en rentrant ! Tous les dahlias
jaunes m'ont rappelé votre joli gilet , toutes les roses
blanches ont été mes amies, et je les ai saluées par un
regard qui vous appartenait, comme tout moi ! La couleur
des gants qui moulaient les mains du gentilhomme, tout ,
jusqu'au bruit des pas sur les dalles, tout se représente à
mon souvenir avec tant de fidélité, que, dans soixante ans,
je reverrai les moindres choses de cette fête , telles que la
couleur particulière de l'air, le reflet du soleil qui miroitait
sur un pilier, j'entendrai la prière que vous avez inter-
rompue, je respirerai l'encens de l'autel, et je croirai sentir
au-dessus de nos têtes les mains du curé qui nous a bénis
tous deux au moment où tu passais, en donnant sa dernière
bénédiction ! Ce bon abbé Marcellin nous a mariés déjà ! Le
158 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

plaisir surhumain de ressentir ce monde nouveau d'émo-


tions inattendues ne peut être égalé que par la joie que
j'éprouve à vous les dire, à renvoyer tout mon bonheur à
celui qui le verse dans mon âme avec la libéralité d'un
soleil. Aussi plus de voiles, mon bien-aimé! Tenez ! oh !
revenez promptement. Je me démasque avec plaisir.
>>Vous avez dû sans doute entendre parler de la maison
Mignon , du Havre? Eh bien, j'en suis, par l'effet d'un irré-
parable malheur, l'unique héritière. Ne faites pas fi de
nous, descendant d'un preux de l'Auvergne ! les armes des.
Mignon de la Bastie ne déshonoreront pas celles des Cana-
lis. Nous portons de gueules à une bande de sable chargée
de quatre besants d'or, et à chaque quartier une croix d'or
patriarcale, avec un chapeau de cardinal pour cimier et les
fiocchi pour supports. Cher, je serai fidèle à notre devise :
Una fides, unus Dominus ! La vraie foi, et un seul maître.
>> Peut-être , mon ami , trouverez -vous quelque sar-
casme dans mon nom, après tout ce que je viens de faire
et ce que je vous avoue ici. Je me nomme Modeste. Ainsi
je ne vous ai jamais trompé en signant O. d'Este-M. Je ne
vous ai point abusé davantage en vous parlant de ma for-
tune; elle atteindra, je crois, à ce chiffre qui vous a rendu
si vertueux. Et je sais si bien que, pour vous, la fortune
est une considération sans importance , que je vous en
parle avec simplicité. Néanmoins , laissez-moi vous dire
combien je suis heureuse de pouvoir donner à notre bon-
heur la liberté d'action et de mouvements que procure la
fortune, de pouvoir dire : « Allons ! >> quand la fantaisie de
voir un pays nous prendra, de voler dans une bonne ca-
lèche, assis à côté l'un de l'autre, sans nul souci d'argent;
MODESTE MIGNON. 159

enfin heureuse de pouvoir vous donner le droit de dire au


roi : « J'ai la fortune que vous voulez à vos pairs ! ... » En
ceci , Modeste Mignon vous sera bonne à quelque chose, et
son or aura la plus noble des destinations. Quant à votre
servante, vous l'avez vue une fois, à sa fenêtre, en dés-
habillé... Oui, la blonde fille d'Ève la blonde était votre
inconnue; mais combien la Modeste d'aujourd'hui res-
semble peu à celle de ce jour-là ! L'une était dans un lin-
ceul, et l'autre (vous l'ai-je bien dit?) a reçu de vous la
vie de la vie. L'amour pur et permis, l'amour que mon
père, enfin revenu de voyage et riche, autorisera, m'a rele-
vée de sa main, à la fois enfantine et puissante, du fond
de cette tombe où je dormais ! Vous m'avez éveillée comme
le soleil éveille les fleurs. Le regard de votre aimée n'est
plus le regard de cette petite Modeste si hardie! oh ! non ;
il est confus, il entrevoit le bonheur et il se voile sous de
chastes paupières. Aujourd'hui, j'ai peur de ne pas mériter
mon sort ! Le roi s'est montré dans sa gloire, mon seigneur
n'a plus qu'une sujette qui lui demande pardon de ses
libertés grandes, comme le joueur aux dés pipés après avoir
escroqué le chevalier de Grammont. Và, poëte chéri, je
serai ta Mignon ; mais une Mignon plus heureuse que celle
de Gœthe, car tu me laisseras dans ma patrie, n'est-ce
pas? dans ton cœur. Au moment où je trace ce vœu de
fiancée, un rossignol du parc Vilquin vient de me répondre
pour toi. Oh ! dis-moi bien vite que le rossignol, en filant
sa note si pure, si nette, si pleine, qui m'a rempli le cœur
de joie et d'amour, comme une Annonciation, n'a pas
menti! ...
» Mon père passera par Paris, il viendra de Marseille;
160 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

la maison Mongenod, dont il a été le correspondant, saura


son adresse ; allez le voir, mon Melchior aimé, dites-lui
que vous m'aimez , et n'essayez pas de lui dire combien
je vous aime, faites que ce soit toujours un secret entre
nous et Dieu ! Moi, cher adoré, je vais tout dire à ma mère.
La fille des Wallenrod Tustall-Bartenstild me donnera rai-
son par des caresses , elle sera tout heureuse de notre
poëme si secret , si romanesque , humain et divin tout
ensemble ! Vous avez l'aveu de la fille, ayez le consen-
tement du comte de la Bastie , père de
>> Votre MODESTE .

>>P.-S. - Surtout, ne venez pas au Havre sans avoir


obtenu l'agrément de mon père, et, si vous m'aimez, vous
saurez le trouver à son passage à Paris .>>>

- Que faites-vous donc à cette heure , mademoiselle


Modeste ? demanda Dumay.
-

J'écris à mon père, répondit-elle au vieux soldat.


n'avez-vous pas dit que vous partiez demain ?
Dumay n'eut rien à répondre, il rentra se coucher, et
Modeste se mit à écrire une longue lettre à son père.
Le lendemain , Françoise Cochet, tout effrayée en voyant
le timbre du Havre , vint au Chalet remettre à sa jeune maî-
tresse la lettre suivante, en emportant celle que Modeste
avait écrite :

A MADEMOISELLE O. D'ESTE -M .

« Mon cœur m'a dit que vous étiez la femme si soi-


gneusement voilée et déguisée, placée entre M. etmadame
MODESTE MIGNON. 161

Latournelle, qui n'ont qu'un enfant , un fils. Ah ! chère


aimée , si vous êtes dans une condition modeste , sans
éclat, sans illustration, sans fortune même , vous ne savez
pas quelle serait ma joie ! Vous devez me connaître main-
tenant, pourquoi ne me diriez-vous pas la vérité ? Moi , je
ne suis poëte que par l'amour, par le cœur, par vous. Oh !
quelle puissance d'affection ne me faut-il pas pour rester
ici, dans cet hôtel de Normandie, et ne pas monter à Ingou-
ville que je vois de mes fenêtres ! M'aimerez-vous comme
je vous aime ? S'en aller du Havre à Paris dans cette incer-
titude, n'est-ce pas être puni d'aimer, autant que si l'on
avait commis un crime? J'ai obéi aveuglément. Oh ! que
j'aie promptement une lettre, car, si vous avez été mysté-
rieuse, je vous ai rendu mystère pour mystère, et je dois
enfin jeter le masque de l'incognito, vous dire le poëte
que je suis et abdiquer la gloire qui me fut prêtée. »

Cette lettre inquiéta vivement Modeste, elle ne put re-


prendre la sienne que Françoise avait déjà mise à la poste
quand elle chercha la signification des dernières lignes en
les relisant ; mais elle monta chez elle, et fit une réponse
où elle demandait des explications.
Pendant ces petits événements , il s'en passait d'aussi
petits au Havre, et qui devaient faire oublier cette inquié-
tude à Modeste. Dumay, descendu de bonne heure en
ville, y sut promptement que nul architecte n'était arrivé
l'avant-veille. Furieux du mensonge de Butscha qui révé-
lait une complicité dont il lui fallait raison, il courut de
la mairie chez les Latournelle .
- Où donc est votre sieur Butscha?... demanda-t-il à
162 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

son ami le notaire en ne trouvant pas le clerc à l'étude.


- Butscha, mon cher, il est sur la route de Paris, la
vapeur l'emmène. Il a rencontré ce matin, de grand matin,
sur le port, un matelot qui lui a dit que son père, ce
matelot suédois, est riche. Le père de Butscha serait allé
dans les Indes, il aurait servi un prince, les Mahrattes,
et il est à Paris ...
- Des contes! des infamies ! des farces ! Oh ! je trou-
verai ce damné bossu, je vais alors exprès à Paris pour
ça ! s'écria Dumay. Butscha nous trompe ! il sait quelque
chose de Modeste, et ne nous en a rien dit. S'il trempe là
dedans! ... il ne sera jamais notaire, je le rendrai à sa
mère, à la boue, en le....
- Voyons, mon ami, ne pendons jamais personne sans
procès, répliqua Latournelle, effrayé de l'éxaspération de
Dumay.
Après avoir expliqué sur quoi ses soupçons étaient fon-
dés, Dumay pria madame Latournelle de tenir compagnie
à Modeste au Chalet pendant son absence.
- Vous trouverez le colonel à Paris, dit le notaire. Au
Mouvement des ports, ce matin, dans le journal du Com-
merce, il y a , sous la rubrique de Marseille... Tenez, voyez,
dit-il en lui présentant la feuille : « Bettina-Mignon, capi-
taine Mignon, entré du 6 octobre, » et nous sommes au-
jourd'hui le 17 ; le Havre sait en ce moment l'arrivée du
patron...
Dumay pria Gobenheim de se passer de lui désormais;
il remonta sur-le-champ au Chalet, et il y entrait au mo-
ment où Modeste venait de cacheter la lettre à son père et
celle à Canalis. Hormis l'adresse, ces deux lettres étaient
MODESTE MIGNON. 163

exactement pareilles, comme enveloppe et comme volume.


Modeste crut avoir posé celle de son père sur celle de son
Melchior et avait fait tout le contraire. Cette erreur, si
commune dans le cours des petites choses de la vie, occa-
!
sionna la découverte de son secret par sa mère et par Du-
may. Le lieutenant parlait avec chaleur à madame Mignon
dans le salon, en lui confiant les nouvelles craintes engen-
drées par la duplicité de Modeste et par la complicité de
Butscha.
-Allez, madame, s'écriait-il, c'est un serpent que nous
avons réchauffé dans notre sein ; il n'y a pas de place pour
une âme chez ces bouts d'hommes-là ! ...
Modeste mit dans la poche de son tablier la lettre pour
son père en croyant y mettre celle destinée à son amant,
et descendit avec celle de Canalis à la main, en entendant
Dumay parler de son départ immédiat pour Paris.
Qu'avez-vous donc contre mon pauvre nain mysté-
rieux, et pourquoi criez-vous? dit Modeste en se mon-
trant à la porte du salon.
- Butscha, mademoiselle, est parti pour Paris ce matin,
et vous savez sans doute pourquoil ... Ce sera pour y aller
intriguer avec ce soi-disant petit architecte à gilet jaune-
soufre qui, par malheur pour le mensonge du bossu, n'est
pas encore arrivé.
Modeste fut saisie , elle devina que le nain était parti
pour procéder à une enquête sur les mœurs de Canalis ;
elle pâlit , et s'assit.
- Je le rejoindrai , je le trouverai ! dit Dumay. C'est
sans doute la lettre pour monsieur votre père ? dit-il en
tendant la main ; je l'enverrai chez Mongenod, pourvu que
164 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE .

nous ne nous croisions pas en route , mon colonel et


moi! ...

Modeste donna la lettre. Le petit Dumay, qui lisait sans


lunettes, regarda machinalement l'adresse .
<<< Monsieur le baron de Canalis , rue de Paradis-
Poissonnière , nº 291 ... » s'écria Dumay. Qu'est-ce que cela
veut dire ?...
Ah ! ma fille, voilà l'homme que tu aimes ! s'écria
madame Mignon ; les stances sur lesquelles tu as fait ta
musique sont de lui...
Et c'est son portrait que vous avez là-haut, enca-
dré ! dit Dumay.
-

Rendez-moi cette lettre, monsieur Dumay ! ... dit Mo-


deste , qui se dressa comme une lionne défendant ses
petits.
-

La voici, mademoiselle, répondit le lieutenant.


Modeste remit la lettre dans son corset et tendit à
Dumay celle destinée à son père.
Je sais ce dont vous êtes capable, Dumay, dit-elle ;
mais, si vous faites un seul pas vers M. Canalis, j'en fais
un hors de la maison, où je ne reviendrai jamais !
-Vous allez tuer votre mère, mademoiselle ! répondit
Dumay, qui sortit et appela sa femme.
La pauvre mère s'était évanouie, atteinte au cœur par
la fatale phrase de Modeste.
Adieu, ma femme, dit le Breton en embrassant la
petite Américaine. Sauve la mère, je vais aller sauver la
fille.

Il laissa Modeste et madame Dumay près de madame


Mignon, fit ses préparatifs de départ en quelques instants
MODESTE MIGNON. 165

et descendit au Havre. Une heure après, il voyageait en


poste avec cette rapidité que la passion ou la spéculation
impriment seules aux roues.
Bientôt rappelée à la vie par les soins de Modeste ,
madame Mignon remonta chez elle sur le bras de sa fille ,
à qui, pour tout reproche , elle dit quand elles furent
seules :
Malheureuse enfant, qu'as-tu fait? Pourquoi te cacher
de moi ? Suis-je donc si sévère?...
Eh! j'allais tout te dire naturellement, répondit la
jeune fille en pleurs.
Elle raconta tout à sa mère, elle lui lut les lettres et les
réponses , elle effeuilla dans le cœur de la bonne Alle-
mande, pétale à pétale, u rose de son poëme, elle y passa
la moitié de la journée. Quand la confidence fut achevée,
quand elle aperçut presque un sourire sur les lèvres de
la trop indulgente aveugle, elle se jeta sur elle tout en
pleurs.
O ma mère! dit-elle au milieu de ses sanglots, vous
dont le cœur, tout or et tout poésie, est comme un vase
d'élection pétri par Dieu pour contenir l'amour pur, unique
et céleste qui remplit toute la vie! ... vous que je veux
imiter en n'aimant au monde que mon mari , vous devez
comprendre combien sont amères les larmes que je ré-
pands en ce moment et qui mouillent vos mains... Ce
papillon aux ailes diaprées, cette double et belle âme éle-
vée avec des soins maternels par votre fille, mon amour,
mon saint amour, ce mystère animé, vivant, tombe en des
mains vulgaires qui vont déchirer ses ailes et ses voiles
sous le triste prétexte de m'éclairer, de savoir si le génie
166 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE .

est correct comme un banquier, si mon Melchior est


capable d'amasser des rentes, s'il a quelque passion à dé
nouer, s'il n'est pas coupable aux yeux des bourgeois de
quelque épisode de jeunesse qui maintenant est à notre
amour ce qu'est un nuage au soleil... Que vont-ils faire?
Tiens, voilà ma main, j'ai la fièvre! Ils me feront mourir...
6

Modeste , prise d'un frisson mortel , fut obligée de se


mettre au lit, et donna les plus vives inquiétudes à sa
mère, à madame Latournelle et à madame Dumay, qui la
gardèrent pendant le voyage du lieutenant à Paris, où la
logique des événements transporta le drame pour un
instant.
Les gens véritablement modestes , comme l'est Ernest
de la Brière, mais surtout ceux qui, sachant leur valeur,
ne sont ni aimés ni appréciés, comprendront les jouis-
sances infinies dans lesquelles le référendaire se complut
en lisant la lettre de Modeste. Après l'avoir trouvé spiri-
tuel et grand par l'âme, sa jeune, sa naïve et rusée maî-
tresse le trouvait beau. Cette flatterie est la flatterie
suprême.. Et pourquoi? La beauté, sans doute , est la
signature du maître sur l'œuvre où il a empreint son
âme, c'est la divinité qui se manifeste; et la voir là où
elle n'est pas, la créer par la puissance d'un regard en-
chanté, n'est-ce point le dernier mot de l'amour? Aussi le
pauvre référendaire s'écria-t-il, dans un ravissement d'au-
teur applaudi :
- Enfin, je suis aimé !
Quand une femme, courtisane ou jeune fille, a laissé
échapper cette phrase : « Tu es beau ! >> fût-ce un men-
songe, si un homme ouvre son crâne épais au subtil poi-
MODESTE MIGNON. 167

son de ce mot, il est attaché par des liens éternels à cette


menteuse charmante, à cette femme vraie ou abusée ; elle
devient alors son monde, il a soif de cette attestation, il
ne s'en lassera jamais, fût-il prince ! Ernest se promena fiè-
rement dans sa chambre , il se mit de trois quarts , de
profil, de face devant la glace, il essaya de se critiquer;
mais une voix diaboliquement persuasive lui disait : « Mo-
deste a raison! >> Et il revint à la lettre, il la relut ; il vit
sa blonde céleste, il lui parla! Puis, au milieu de son extase,
il fut atteint par cette atroce pensée : « Elle me croit
Canalis, et elle est millionnaire ! » Tout son bonheur
tomba, comme tombe un homme qui, parvenu somnam-
buliquement sur, la cime d'un toit , entend une voix ,
avance et s'écrase sur le pavé.
Sans l'auréole de la gloire, je serais laid ! s'écria-
t-il. Dans quelle situation affreuse me suis-je mis !
La Brière était trop l'homme de ses lettres, il était
trop le cœur noble et pur qu'il avait laissé voir pour hési-
ter à la voix de l'honneur. Il résolut aussitôt d'aller tout
avouer au père de Modeste s'il était à Paris, et de mettre
Canalis au fait du dénoûment sérieux de leur plaisanterie
parisienne. Pour ce délicat jeune homme , l'énormité de
la fortune fut une raison déterminante. Il ne voulut pas
surtout être soupçonné d'avoir fait servir à l'escroquerie
d'une dot les entraînements de cette correspondance, si
sincère de son côté. Les larmes lui vinrent aux yeux pen-
dant qu'il allait de chez lui rue Chantereine, chez le ban-
quier Mongenod , dont la fortune , les alliances et les
relations étaient en partie l'ouvrage du ministre , son
protecteur à lui.
168 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE .

Au moment où la Brière consultait le chef de la mai-


son Mongenod , et prenait toutes les informations que
nécessitait son étrange position, il se passa chez Canalis
une scène que le brusque départ de l'ancien lieutenant
peut faire prévoir.
En vrai soldat de l'école impériale, Dumay, dont le
sang breton avait bouillonné pendant le voyage, se repré-
sentait un poëte comme un drôle sans conséquence, un
farceur à refrains, logé dans une mansarde , vêtu de drap
noir blanchi sur toutes les coutures, dont les bottes ont
quelquefois des semelles, dont le linge est anonyme, qui
se rince le nez avec les doigts, ayant enfin toujours l'air
de tomber de la lune quand il ne griffonne pas à la manière
de Butscha. Mais l'ébullition qui grondait dans sa cer-
velle et dans son cœur reçut comme une application
d'eau froide quand il entra dans le joli hôtel habité par
le poëte , quand il vit dans la cour un valet nettoyant
une voiture, quand il aperçut dans une magnifique salle
à manger un autre valet vêtu comme un banquier et à
qui le groom l'avait adressé, lequel lui répondait, en le
toisant, que M. le baron n'était pas visible.
Il y a, dit-il en finissant, séance pour M. le baron
au conseil d'État aujourd'hui.
-

Suis-je bien, ici, dit Dumay, chez M. Canalis, auteur


de poésies ? ...
-M. le baron de Canalis, répondit le valet de chambre,
est bien le grand poëte dont vous parlez ; mais il est aussi
maître des requêtes au conseil d'État, et attaché au mi-
nistère des affaires étrangères.
Dumay, qui venait pour souffleter un poâcre, selon son
MODESTE MIGNON. 169

expression méprisante, trouvait un haut fonctionnaire de


l'État. Le salon où il attendit, remarquable par sa magni-
ficence, offrit à ses méditations la brochette de croix qui
brille sur l'habit noir de Canalis laissé sur une chaise par
le valet de chambre. Bientôt ses yeux furent attirés par
l'éclat et la façon d'une coupe de vermeil , où ces mots :
Donné par MADAME, le frappèrent. Puis, en regard, sur un
socle, il vit un vase de porcelaine de Sèvres sur lequel
était gravé : Donné par madame la DAUPHINE. Ces avertis-
sements muets firent rentrer Dumay dans son bon sens,
pendant que le valet de chambre demandait à son maître
s'il voulait recevoir un inconnu, venu tout exprès du Havre
pour le voir, un nommé Dumay.
Qu'est-ce ? dit Canalis.
-
Un homme bien couvert et décoré.
Sur un signe d'assentiment, le valet de chambre sortit
et revint, il annonça :
M. Dumay.
Quand il s'entendit annoncer, quand il fut devant Cana-
lis, au milieu d'un cabinet aussi riche qu'élégant, les
pieds sur un tapis tout aussi beau que le plus beau de
la maison Mignon, et qu'il reçut le regard apprêté du
poëte qui jouait avec les glands de sa somptueuse robe
de chambre, Dumay fut si complétement interdit, qu'il se
laissa interpeller par le grand homme.
A quoi dois-je l'honneur de votre visite, monsieur ?
Monsieur, ... dit Dumay qui resta debout .
Si vous en avez pour longtemps, fit Canalis en inter-
rompant, je vous prierai de vous asseoir...
Et Canalis se plongea dans son fauteuil à la Voltaire,
10
170 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

se croisa les jambes, éleva la supérieure en la dandinant à


la hauteur de l'œil , regarda fixement Dumay, qui se trouva,
selon son expression soldatesque, entièrement mécanisé.
Je vous écoute, monsieur, dit le poëte; mes mo-
ments sont précieux, le ministre m'attend...
- Monsieur, reprit Dumay, je serai bref. Vous avez
séduit, je ne sais comment, une jeune demoiselle du Havre,
belle et riche, le dernier, le seul espoir de deux nobles
familles, et je viens vous demander quelles sont vos inten-
tions...
Canalis, qui, depuis trois mois, s'occupait d'affaires
graves, qui voulait être fait commandeur de la Légion
d'honneur, et devenir ministre dans une cour d'Allemagne,
avait complétement oublié la lettre du Havre.
Moi ? s'écria-t-il .
Vous, répéta Dumay.
-

Monsieur, répondit Canalis en souriant, je ne sais


pas plus ce que vous voulez me dire que si vous me
parliez hébreu ... Moi, séduire une jeune fille?... moi qui ?...
- Un superbe sourire se dessina sur les lèvres de Canalis.
- Allons donc, monsieur ! je ne suis pas assez enfant pour
m'amuser à voler un petit fruit sauvage, quand j'ai de
beaux et bons vergers où mûrissent les plus belles pêches
du monde. Tout Paris sait où mes affections sont placées.
Qu'il y ait, au Havre, une jeune fille prise de quelque
admiration, et de laquelle je ne suis pas digne, pour les
vers que j'ai faits, mon cher monsieur, cela ne m'étonnerait
pas ! Rien de plus ordinaire. Tenez ! voyez ! regardez ce
beau coffre d'ébène incrusté de nacre et garni de fer tra-
vaillé comme de la dentelle... Ce coffre vient du pape

{
MODESTE MIGNON. 171

Léon X; il me fut donné par la duchesse de Chaulieu, qui


le tenait du roi d'Espagne : je l'ai destiné à contenir toutes
les lettres que je reçois, de toutes les parties de l'Europe,
de femmes ou de jeunes personnes inconnues... Oh ! j'ai
le plus profond respect pour ces bouquets de fleurs cou-
pées à même l'âme et envoyées dans un moment d'exalta-
tion vraiment respectable. Oui, pour moi, l'élan d'un cœur
est une noble et sublime chose! ... D'autres, des railleurs,
roulent ces lettres pour en allumer leurs cigares, ou les
donnent à leurs femmes qui s'en font des papillotes ; mais ,
moi qui suis garçon, monsieur, j'ai trop de délicatesse
pour ne pas conserver ces offrandes si naïves, si désinté-
ressées , dans une espèce de tabernacle ; enfin, je les re-
cueille avec une sorte de vénération ; et, à ma mort, je les
ferai brûler sous mes yeux. Tant pis pour ceux qui me
trouveront ridicule ! Que voulez-vous ! j'ai de la reconnais-
sance, et ces témoignages-là m'aident à supporter les criti-
ques, les ennuis de la vie littéraire. Quand je reçois dans
le dos l'arquebusade d'un ennemi embusqué dans un jour-
nal , je regarde cette cassette et je me dis : « Il est, çà et
là, quelques âmes dont les blessures ont été guéries, ou
amusées, ou pansées par moi... »
Cette poésie, débitée avec le talent d'un grand acteur,
pétrifia le petit caissier, dont les yeux s'agrandissaient et
dont l'étonnement amusa le grand poëte.
- Pour vous , dit ce paon qui faisait la roue, et par
égard pour une position que j'apprécie, je vous offre d'ou-
vrir ce trésor, vous verrez à y chercher votre jeune fille ;
mais je sais mon compte, je retiens les noms, et vous êtes
dans une erreur que...
172 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE ,

- Et voilà donc ce que devient, dans ce gouffre de


Paris, une pauvre enfant ! ... s'écria Dumay, l'amour de
ses parents, la joie de ses amis, l'espérance de tous, cares-
sée par tous, l'orgueil d'une maison, et à qui six personnes
dévouées font de leurs cœurs et de leurs fortunes un rem-
part contre tout malheur ? ...
Dumay reprit après une pause.
Tenez, monsieur, vous êtes un grand poëte, et je
ne suis qu'un pauvre soldat... Pendant quinze ans que j'ai
servi mon pays, et dans les derniers rangs, j'ai reçu le
vent de plus d'un boulet dans la figure, j'ai traversé la
Sibérie où je suis resté prisonnier, les Russes m'ont jeté
sur un kitbit comme une chose, j'ai tout souffert ; enfin
j'ai vu mourir des tas de camarades... Eh bien, vous
venez de me donner froid dans mes os, ce que je n'ai
jamais senti !
Dumay crut avoir ému le poëte, il l'avait flatté, chose
presque impossible, car l'ambitieux ne se souvenait plus
de la première fiole embaumée que l'Éloge lui avait cassée
sur la tête .
-

Eh ! mon brave, dit solennellement le poëte en posant


sa main sur l'épaule de Dumay et trouvant drôle de faire
frissonner un soldat de l'empereur, cette jeune fille est
tout pour vous... Mais dans la société, qu'est-ce ?... Rien.
En ce moment, le mandarin le plus utile à la Chine tourne
l'œil en dedans et met l'empire en deuil, cela vous fait-il
beaucoup de chagrin? Les Anglais tuent dans l'Inde des
milliers de gens qui nous valent, et l'on y brûle, à la
minute où je vous parle, la femme la plus ravissante; mais
vous n'en avez pas moins déjeuné d'une tasse de café? ...
MODESTE MIGNON. 173

En ce moment même, on peut compter dans Paris beaucoup


de mères de famille qui sont sur la paille et qui jettent
un enfant au monde sans linge pour le recevoir! ... voici
du thé délicieux dans une tasse de cinq louis et j'écris des
vers pour faire dire aux Parisiennes : Charmant ! charmant !
divin ! délicieux ! cela va à l'âme. La nature sociale, de
même que la nature elle-même, est une grande oublieuse !
Vous vous étonnerez , dans dix ans, de votre démarche !
Vous êtes dans une ville où l'on meurt, où l'on se marie,
ou l'on s'idolâtre dans un rendez-vous, où la jeune fille
s'asphyxie, où l'homme de génie et sa cargaison de thèmes
gros de bienfaits humanitaires sombrent, les uns à côté
des autres, souvent sous le même toit, en s'ignorant ! Et
vous venez nous demander de nous évanouir de douleur
à cette question vulgaire : « Une jeune fille du Havre est-
elle ou n'est-elle pas ?... » Oh ! ... mais vous êtes...
Et vous vous dites poëte ! s'écria Dumay ; mais vous
ne sentez donc rien de ce que vous peignez ?
Eh ! si nous éprouvions les misères ou les joies que
nous chantons, nous serions usés en quelques mois, comme
de vieilles bottes ! ... dit le poëte en souriant. Tenez, vous
ne devez pas être venu du Havre à Paris, et chez Canalis,
-

pour n'en rien rapporter. Soldat ! Canalis eut la taille


et le geste d'un héros d'Homère -

apprenez ceci du
poëte : « Tout grand sentiment est chez l'homme un poëme
tellement individuel , que son meilleur ami , lui-même,
ne s'y intéresse pas. C'est un trésor qui n'est qu'à vous,
c'est... >>>

Pardon de vous interrompre, dit Dumay, qui con-


templait Canalis avec horreur ; êtes-vous venu au Havre ?...
10.
174 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

- J'y ai passé une nuit et un jour, dans le printemps


de 1824 , en allant à Londres .
Vous êtes un homme d'honneur, reprit Dumay, pou-
vez-vous me donner votre parole de ne pas connaître made-
moiselle Modeste Mignon?...
-Voici la première fois que ce nom frappe mon oreille,
répondit Canalis.
-Ah! monsieur, s'écria Dumay, dans quelle ténébreuse
intrigue vais-je donc mettre le pied?... Puis-je compter
sur vous pour être aidé dans mes recherches ? car on a,
j'en suis sûr, abusé de votre nom ! Vous auriez dû recevoir
hier une lettre du Havre ?...
- Je n'ai rien reçu ! Soyez sûr que je ferai, monsieur,
dit Canalis, tout ce qui dépendra de moi pour vous être
utile...

Dumay se retira, le cœur plein d'anxiété, croyant que


l'affreux Butscha s'était mis dans la peau de ce grand
poëte pour séduire Modeste ; tandis qu'au contraire But-
scha, spirituel et fin autant qu'un prince qui se venge,
plus habile qu'un espion, fouillait alors la vie et les actions
de Canalis, en échappant par sa petitesse à tous les yeux,
comme un insecte qui fait son chemin dans l'aubier d'un
arbre.

Apeine le Breton était-il sorti, que la Brière entra dans


le cabinet de son ami. Naturellement Canalis parla de la
visite de cet homme du Havre...
-

Ah ! dit Ernest, Modeste Mignon! je viens exprès à


cause de cette aventure .
- Ah bah ! s'écria Canalis, aurais-je donc triomphé par
procureur?
MODESTE MIGNON. 175

Eh! oui , voilà le nœud du drame. Mon ami, je suis


aimé par la plus charmante fille du monde, belle à briller
parmi les plus belles à Paris, du cœur et de la littérature
autant qu'une Clarisse Harlowe ; elle m'a vu, je lui plais,
et elle me croit le grand Canalis ! ... Ce n'est pas tout.
Modeste Mignon est de haute naissance,et Mongenod vient
de me dire que le père, le comte de la Bastie, doit avoir
quelque chose comme six millions... Ce père est arrivé
depuis trois jours, et je viens de lui faire demander un
rendez-vous à deux heures par Mongenod, qui, dans son
petit mot, lui dit qu'il s'agit du bonheur de sa fille ... Tu
comprends qu'avant d'aller trouver le père, je devais tout
t'avouer.
-

Dans le nombre de ces fleurs écloses au soleil de


la gloire, dit emphatiquement Canalis, il s'en trouve une
magnifique, portant, comme l'oranger, ses fruits d'or
parmi les mille parfums de l'esprit et de la beauté réunis !
un élégant arbuste, une tendresse vraie, un bonheur entier,
et il m'échappe ! ... - Canalis regarda son tapis, pour ne
pas laisser lire dans ses yeux. - Comment, poursuivit-il
après une pause où il reprit son sang-froid, comment
deviner à travers les senteurs enivrantes de ces jolis pa-
piers façonnés, de ces phrases qui portent à la tête, le
cœur vrai, la jeune fille, la jeune femme chez qui l'amour
prend les livrées de la flatterie et qui nous aime pour
nous, qui nous apporte la félicité?... Il faudrait être un
ange ou un démon, et je ne suis qu'un ambitieux maître
des requêtes... Ah ! mon ami, la gloire fait de nous un
but que mille flèches visent ! L'un de nous a dû son riche
mariage à une pièce hydraulique de sa poésie, et moi,
176 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

plus caressant, plus homme à femmes que lui, j'aurai


manqué le mien... car l'aimes-tu, cette pauvre fille ?...
dit-il en regardant la Brière.
Oh ! fit la Brière .
-

Eh bien, dit le poëte en prenant le bras de son ami


et s'y appuyant, sois heureux, Ernest ! Par hasard, je
n'aurai pas été ingrat avec toi ! Te voilà richement récom-
pensé de ton dévouement, car je me prêterai généreuse-
ment à ton bonheur.
Canalis enrageait; mais il ne pouvait se conduire autre-
ment, et alors il tirait parti de son malheur en s'en faisant
un piédestal. Une larme mouilla les yeux du jeune réfé-
rendaire, il se jeta dans les bras de Canalis et l'embrassa.
Ah ! Canalis, je ne te connaissais pas du tout ! ...
- Que veux-tu ! ... Pour faire le tour d'un monde, il
faut du temps ! répondit le poëte avec son emphatique
ironie.
- Songes-tu , dit la Brière, à cette immense fortune ?...
- Eh ! mon ami , ne sera-t-elle pas bien placée?... s'écria
Canalis en accompagnant son effusion d'un geste charmant.
Melchior, dit la Brière, c'est entre nous à la vie et à
la mort...
Il serra les mains du poëte et le quitta brusquement, il
lui tardait de voir M. Mignon.
En ce moment, le comte de la Bastie était accablé de
toutes les douleurs qui l'attendaient comme une proie. Il
avait appris, par la lettre de sa fille, la mort de Bettina-
Caroline, la cécité de sa femme; et Dumay venait de lui
raconter le terrible imbroglio des amours de Modeste.
- Laisse-moi seul, dit-il à son fidèle ami.
MODESTE MIGNON. 177

Quand le lieutenant eut fermé la porte, le malheureux


père se jeta sur un divan, y resta la tête dans ses mains,
pleurant de ces larmes rares, maigres, qui roulent entre
les paupières des gens de cinquante-six ans , sans en sortir,
qui les mouillent, qui se sèchent promptement et qui
renaissent, une des dernières rosées de l'automne humain.
Avoir des enfants chéris, avoir une femme adorée,
c'est se donner plusieurs cœurs et les tendre aux poi-
gnards ! s'écria-t-il en faisant un bond de tigre et se pro-
menant par la chambre. Être père, c'est se livrer pieds et
poings liés au malheur. Si je rencontre ce d'Estourny, je
le tuerai ! - Ayez donc des filles ! ... L'une met la main
sur un escroc, et l'autre, ma Modeste, sur quoi? sur un
lâche qui l'abuse sous l'armure de papier doré d'un poëte.
Encore si c'était Canalis! il n'y aurait pas grand mal . Mais
ce Scapin d'amoureux! ... Je l'étranglerai de mes deux
mains ! ... se disait-il en faisant involontairement un geste
d'une atroce énergie... Et après ! ... se demanda-t-il, si
ma fille meurt de chagrin ?
Il regarda machinalement par les fenêtres de l'hôtel des
Princes , et vint se rasseoir sur son divan, où il resta im-
mobile. Les fatigues de six voyages aux Indes, les soucis
de la spéculation, les dangers courus, évités, les chagrins,
avaient argenté la chevelure de Charles Mignon. Sa belle
figure militaire, d'un contour si pur, s'était bronzée au
soleil de la Malaisie, de la Chine et de l'Asie Mineure,
elle avait pris un caractère imposant que la douleur rendit
sublime en ce moment.
- Et Mongenod qui me dit d'avoir confiance dans le
jeune homme qui va venir me parler de ma fille ...
178 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE .

Ernest de la Brière fut alors annoncé par l'un des do-


mestiques que le comte de la Bastie s'était attachés pen-
dant ces quatre années et qu'il avait triés dans le nombre
de ses subordonnés.
Vous venez , monsieur, de la part de mon ami
Mongenod ? dit-il .
- Oui, répondit Ernest, qui contempla timidement ce
visage aussi sombre que celui d'Othello. Je me nomme
Ernest de la Brière, allié, monsieur, à la famille du der-
nier premier ministre, et son secrétaire particulier pen-
dant son ministère. A sa chute, Son Excellence me mit à
la cour des comptes, où je suis référendaire de première
classe, et où je puis devenir maître des comptes...
- En quoi tout ceci peut-il concerner mademoiselle de
la Bastie? demanda Charles Mignon .
- Monsieur, je l'aime, et j'ai l'inespéré bonheur d'être
aimé d'elle... Écoutez-moi, monsieur, dit Ernest en arrê-
tant un mouvement terrible du père irrité : j'ai la plus
bizarre confession à vous faire, la plus honteuse pour un
homme d'honneur. La plus affreuse punition de ma con-
duite, naturelle peut-être, n'est pas d'avoir à vous la
révéler... Je crains encore plus la fille que le père...
Ernest raconta naïvement et avec la noblesse que donne
la sincérité l'avant-scène de ce petit drame domestique,
sans omettre les vingt et quelques lettres échangées qu'il
avait apportées, ni l'entrevue qu'il venait d'avoir avec Ca-
nalis. Quand le père eut fini la lecture de ces lettres, le
pauvre amant, pâle et suppliant, trembla sous les regards
de feu que lui jeta le Provençal.
-Monsieur, dit Charles, il ne se trouve en tout ceci
MODESTE MIGNON. 179

'qu'une erreur, mais elle est capitale. Ma fille n'a pas six
millions, elle a tout au plus deux cent mille francs de dot
et des espérances très-douteuses.
-

Ah ! monsieur, dit Ernest en se levant, se jetant sur


Charles Mignon et le serrant dans ses bras, vous m'ôtez
un poids qui m'oppressait! Rien ne s'opposera peut-être
plus à mon bonheur! ... J'ai des protecteurs , je serai
maître des comptes. N'eût-elle que dix mille francs ,
fallût-il lui reconnaître une dot , mademoiselle Modeste
serait encore ma femme; et la rendre heureuse, comme
vous avez rendu la vôtre , être pour vous un vrai fils...
- oui , monsieur, je n'ai plus mon père , - voilà le fond
de mon cœur .
Charles Mignon recula de trois pas, arrêta sur la Brière
un regard qui pénétra dans les yeux du jeune homme
comme un poignard dans sa gaîne, et il resta silencieux
en trouvant la plus entière candeur, la vérité la plus
pure sur cette physionomie épanouie, dans ces yeux en-
chantés.
Le sort se lasserait-il donc?... se dit-il à demi-voix,
et trouverais-je dans ce garçon la perle des gendres ?
Il se promena très-agité par la chambre.
- Vous devez, monsieur, dit enfin Charles Mignon,
la plus entière soumission à l'arrêt que vous êtes venu
chercher; car, sans cela, vous joueriez en ce moment la
comédie.
-Oh ! monsieur ...
-

Écoutez -moi , dit le père en clouant sur place la


Brière par un regard. Je ne serai ni sévère , ni dur, ni
injuste. Vous subirez et les inconvénients et les avantages
180 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

de la position fausse dans laquelle vous vous êtes mis.


Ma fille croit aimer un des grands poëtes de ce temps-ci,
et dont la gloire, avant tout, l'a séduite. Eh bien, moi,
son père , ne dois-je pas la mettre à même de choisir
entre la Célébrité qui fut comme un phare pour elle , et
la pauvre Réalité que le hasard lui jette par une de ces
railleries qu'il se permet si souvent? Ne faut-il pas qu'elle
puisse opter entre Canalis et vous ? Je compte sur votre
honneur pour vous taire sur ce que je viens de vous dire
relativement à l'état de mes affaires. Vous viendrez , vous
et votre ami le baron de Canalis, au Havre passer cette
dernière quinzaine du mois d'octobre. Ma maison vous
sera ouverte à tous deux, ma fille aura le loisir de vous
observer. Songez que vous devez amener vous-même
votre rival et lui laisser croire tout ce qu'on dira de fabu-
leux sur les millions du comte de la Bastie. Je serai de-
main au Havre, et vous y attends trois jours après mon
arrivée . Adieu , monsieur...
Le pauvre la Brière retourna d'un pied très-lent chez
Canalis. En ce moment, seul avec lui-même, le poëte pou-
vait s'abandonner au torrent de pensées que fait jaillir ce
second mouvement si vanté par le prince de Talleyrand.
Le premier mouvement est la voix de la nature, et le
second est celle de la société.
-Une fille riche de six millions ! et mes yeux n'ont pas
vu briller cet or à travers les ténèbres ! Avec une fortune
si considérable, je serais pair de France, comte, ambassa-
deur. J'ai répondu à des bourgeoises, à des sottes, à des
intrigantes qui voulaient un autographe ! et je me suis
lassé de ces intrigues de bal masqué, précisément le jour
MODESTE MIGNON. 181

où Dieu m'envoyait une âme d'élite, un ange aux ailes


d'or... Bah ! je vais faire un poëme sublime, et ce hasard
renaîtra ! Mais est-il heureux, ce petit niais de la Brière,
qui s'est pavané dans mes rayons! ... Quel plagiat ! Je
suis le modèle, il sera la statue ! Nous avons joué la fable
de Bertrand et Raton! Six millions et un ange, une Mi-
gnon de la Bastie ! un ange aristocratique aimant la poé-
sie et le poëte... Et moi qui montre mes muscles d'homme
fort , qui fais des exercices d'Alcide pour étonner par la
force morale ce champion de la force physique, ce brave
soldat plein de cœur, l'ami de cette jeune fille à laquelle il
dira que je suis une âme de bronze ! Je joue au Napoléon
quand je devais me dessiner en séraphin! ... Enfin j'aurai
peut-être un ami, je l'aurai payé cher ; mais l'amitié, c'est
si beau ! Six millions, voilà le prix d'un ami : on ne peut
pas en avoir beaucoup à ce prix-là...
La Brière entra dans le cabinet de son ami sur ce der-
nier point d'exclamation. Il était triste.
-

Eh bien, qu'as-tu ? lui dit Canalis .


- Le père exige que sa fille soit mise à même de
choisir entre les deux Canalis ...
Pauvre garçon, s'écria le poëte en riant. Il est très-
spirituel, ce père-là...
Je suis engagé d'honneur à t'amener au Havre, dit
piteusement la Brière.
Mon cher enfant, répondit Canalis, du moment qu'il
s'agit de ton honneur, tu peux compter sur moi... Je vais
aller demander un congé d'un mois...
Ah ! Modeste est bien belle ! s'écria la Brière au dé-
sespoir, et tu m'écraseras facilement ! J'étais aussi bien
11
182 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE..

étonné de voir le bonheur s'occupant de moi, et je me


disais : « Il se trompe ! >>>
-Bah I nous verrons ! dit Canalis avec une atroce gaieté.
Le soir, après dîner, Charles Mignon et son caissier
volaient, à raison de trois francs de guides, de Paris au
Havre. Le père avait complétement apaisé le chien de
garde sur les amours de Modeste, en le relevant de sa
consigne et le rassurant sur le compte de Butscha.
- Tout est pour le mieux, mon vieux Dumay, dit
Charles, qui avait pris des renseignements auprès de
Mongenod et sur Canalis et sur la Brière. Nous allons
avoir deux personnages pour un rôle ! s'écria-t-il gaiement.
Il recommanda néanmoins à son vieux camarade une
discrétion absolue sur la comédie qui devait se jouer au
Chalet, la plus douce des vengeances ou, si vous le voulez,
'
des leçons d'un père. à sa fille. De Paris au Havre, ce fut
entre les deux amis une longue causerie qui mit le colonel
au fait des plus légers incidents arrivés à sa famille pen-
dant ces quatre années, et Charles apprit à Dumay que
Desplein, le grand chirurgien , devait , avant la fin du
mois , venir examiner la cataracte de la comtesse, afin
de dire s'il était possible de lui rendre la vue.
Un moment avant l'heure à laquelle on déjeunait au
Chalet, les claquements de fouet d'un postillon comptant
sur un large pourboire apprirent le retour des deux sol-
dats à leurs familles. La joie d'un père revenant après
une si longue absence pouvait seule avoir de tels éclats :
aussi les femmes se trouvèrent-elles toutes à la petite
porte. Il y a tant de pères , tant d'enfants , et peut-être ,
pius de pères que d'enfants , pour comprendre l'ivresse
MODESTE MIGNON. 183

d'une pareille fête, que la littérature n'a jamais eu besoin


de la peindre, heureusement ! car les plus belles paroles,
la poésie est au-dessous de ces émotions. Peut-être les
émotions douces sont-elles peu littéraires. Pas un mot
qui pût troubler les joies de la famille Mignon ne fut
prononcé dans cette journée. Il y eut trêve entre le père,
la mère et la fille relativement au mystérieux amour qui
pâlissait Modeste, levée pour la première fois. Le colonel,
avec l'admirable délicatesse qui distingue les vrais sol-
dats, se tint pendant tout le temps à côté de sa femme,
dont la main ne quitta pas la sienne, et il regardait Mo-
deste sans se lasser d'admirer cette beauté fine, élégante,
poétique. N'est-ce pas à ces petites choses que se recon-
naissent les gens de cœur? Modeste, qui craignait de
troubler la joie mélancolique de son père et de sa mère,
venait, de moment en moment, embrasser le front du
voyageur ; et, en l'embrassant trop, elle semblait vouloir
l'embrasser pour deux.
- Oh ! chère petite, je te comprends ! dit le colonel en
serrant la main de Modeste à un moment où elle l'assail-
lait de caresses .
- Chut ! lui répondit Modeste à l'oreille en lui mon-
trant sa mère .
Le silence un peu finaud de Dumay rendit Modeste
inquiète sur les résultats du voyage à Paris, elle regardait
parfois le lieutenant à la dérobée, sans pouvoir pénétrer
au delà de ce dur épiderme. Le colonel voulait, en père
prudent, étudier le caractère de sa fille unique, et con-
sulter surtout sa femme avant d'avoir une conférence d'où
dépendait le bonheur de toute la famille.
184 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

- Demain , mon enfant chérie , dit-il le soir, lève-toi


de bonne heure, nous irons ensemble, s'il fait beau, nous
promener au bord de la mer... Nous avons à causer de vos
poëmes, mademoiselle de la Bastie.
Ce mot, accompagné d'un sourire paternel qui reparut
comme un écho sur les lèvres de Dumay, fut tout ce que
Modeste put savoir; mais ce fut assez et pour calmer ses
inquiétudes et pour la rendre curieuse à ne s'endormir
que tard , tant elle fit de suppositions ! Aussi, le lende-
main , était-elle tout habillée et prête avant le colonel.
Vous savez tout , mon bon père , dit-elle aussitôt
qu'elle se trouva sur le chemin de la mer.
Je sais tout, et encore bien des choses que tu ne
-

sais pas, répondit-il.


Sur ce mot, le père et la fille firent quelques pas en
silence .
Explique-moi , mon enfant, comment une fille ado-
rée par sa mère a pu faire une démarche aussi capitale
que celle d'écrire à un inconnu sans la consulter ?
Eh ! papa, parce que maman ne l'aurait pas per-
mis.
Crois-tu , ma fille , que ce soit raisonnable? Si tu
t'es fatalement instruite toute seule, comment ta raison
ou ton esprit, à défaut de la pudeur, ne t'ont-ils pas dit
qu'agir ainsi , c'était te jeter à la tête d'un homme ? Ma
fille, ma seule et unique enfant serait sans fierté, sans
délicatesse ? Oh ! Modeste , tu as fait passer à ton père
deux heures d'enfer à Paris ; car, enfin, tu as tenu mora-
lement la même conduite que Bettina, sans avoir l'excuse
de la séduction ; tu as été coquette à froid, et cette coquet-
MODESTE MIGNON. 185

terie-là, c'est l'amour de tête, le vice le plus affreux de la


Française .
Moi , sans fierté ?... disait Modeste en pleurant. Mais
il ne m'a pas encore vue ! ...
Il sait ton nom ...
Je ne le lui ai dit qu'au moment où les yeux ont
donné raison à trois mois de correspondance pendant les-
quels nos âmes se sont parlé !
- Oui, mon cher ange égaré, vous avez mis une espèce
de raison dans une folie qui compromettait et votre bon-
heur et votre famille...
Eh ! après tout, papa, le bonheur est l'absolution de
cette témérité, dit-elle avec un mouvement d'humeur.
Ah ! c'est de la témérité seulement? s'écria le père.
-

Une témérité que ma mère s'est permise, répliqua-


t-elle vivement .
Enfant mutinée ! votre mère, après m'avoir vu pen-
dant un bal, a dit le soir à son père , qui l'adorait, qu'elle
croyait devoir être heureuse avec moi ... Sois franche ,
Modeste, y a-t-il quelque similitude entre un amour conçu
rapidement, il est vrai , mais sous les yeux d'un père, et
la folle action d'écrire à un inconnu !
-

Un inconnu?... Dites, papa, l'un de nos plus grands


poëtes, dont le caractère et la vie sont exposés au grand
jour, à la médisance, à la calomnie ; un homme vêtu de
gloire, et pour qui, mon cher père, je suis restée à l'état
de personnage dramatique et littéraire, une fille de Shaks-
peare, jusqu'au moment où j'ai voulu savoir si l'homme est
aussi bien que son âme est belle ...
-Mon Dieu ! ma pauvre enfant, tu fais de la poésie à
186 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE .

propos de mariage; mais , si de tout temps on a cloîtré


les filles dans l'intérieur de la famille; si Dieu, si la loi
sociale, les mettent sous le joug sévère du consentement
paternel , c'est précisément pour leur épargner tous les mal-
heurs de ces poésies qui vous charment, qui vous éblouis-
sent, et qu'alors vous ne pouvez apprécier à leur juste
valeur. La poésie est un des agréments de la vie, elle
n'est pas toute la vie.
-Papa, c'est un procès encore pendant devant le tri-
bunal des faits, car il y a lutte constante entre nos cœurs
et la famille.
Malheur à l'enfant qui serait heureuse par cette résis-
tance ! ... dit gravement le colonel. En 1813 , j'ai vu l'un
de mes camarades, le marquis d'Aiglemont, épousant sa
cousine contre l'avis du père, et ce ménage a payé cher
l'entêtement qu'une jeune fille prenait pour de l'amour...
La famille est en ceci souveraine...
Mon fiancé m'a dit tout cela, répondit-elle. Il s'est
fait Orgon pendant quelque temps, et il a eu le courage de
me dénigrer le personnel des poëtes.
-

J'ai lu vos lettres , dit Charles Mignon en laissant


échapper un malicieux sourire qui rendit Modeste inquiète ;
mais, à ce propos, je dois te faire observer que ta dernière
serait à peine permise à une fille séduite, à une Julie d'É-
tanges ! Mon Dieu, quel mal nous font les romans ! ...
-On ne les écrirait pas, mon cher père, nous les ferions ;
il vaut mieux les lire... Il y a moins d'aventures dans ce
temps-ci que sous Louis XIV et Louis XV, où l'on publiait
moins de romans... D'ailleurs , si vous avez lu les lettres,
vous avez dû voir que je vous ai trouvé pour gendre le fils
MODESTE MIGNON. 187

le plus respectueux, l'âme la plus angélique, la probité la


plus sévère, et que nous nous aimons au moins autant que
vous et ma mère vous vous aimiez ... Eh bien, je vous
accorde que tout ne s'est pas exactement passé selon l'éti-
quette ; j'ai fait, si vous voulez, une faute...
-J'ai lu vos lettres, répéta le père en interrompant sa
fille, ainsi je sais comment il t'a justifiée à tes propres
yeux d'une démarche que pourrait se permettre une
femme à qui la vie est connue et qu'une passion entraî-
nerait, mais qui chez une jeune fille de vingt ans, est une
faute monstrueuse...
- Une faute pour des bourgeois, pour des Gobenheims
compassés, qui mesurent la vie à l'équerre... Ne sortons
pas du monde artiste et poétique, papa... Nous sommes,
nous autres jeunes filles, entre deux systèmes : laisser voir
par des minauderies à un homme que nous l'aimons, ou
aller franchement à lui... Ce dernier parti n'est-il pas bien
grand, bien noble? Nous autres jeunes filles françaises ,
nous sommes livrées par nos familles comme des mar-
chandises, à trois mois, quelquefois fin courant , comme
mademoiselle Vilquin; mais en Angleterre, en Suisse, en
Allemagne, on se marie à peu près d'après le système
que j'ai suivi... Qu'avez-vous à répondre? Ne suis-je pas
un peu Allemande ?
Enfant ! s'écria le colonel en regardant sa fille, la
supériorité de la France vient de son bon sens , de la logi-
que à laquelle sa belle langue y condamne l'esprit ; elle est
la raison du monde ! L'Angleterre et l'Allemagne sont
romanesques en ce point de leurs mœurs ; et, encore, les
grandes familles y suivent-elles nos lois Vous ne voudrez
188 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE .

donc jamais penser que vos parents, à qui la vie est bien
connue, ont la charge de vos âmes et de votre bonheur,
qu'ils doivent vous faire éviter les écueils du monde! ...
Mon Dieu ! dit -il, est-ce leur faute ? est-ce la nôtre? Doit-
on tenir ses enfants sous un joug de fer? Devons-nous être
punis de cette tendresse qui nous les fait rendre heureux,
qui les met malheureusement à même notre cœur?...
Modeste observa son père du coin de l'œil , en enten-
dant cette espèce d'invocation dite avec des larmes dans
la voix.
Est-ce une faute, à une fille libre de son cœur, de
se choisir pour mari non- seulement un charmant garçon,
mais encore un homme de génie, noble, et dans une belle
position! ... un gentilhomme doux comme moi? dit-elle.
Tu l'aimes ?... demanda le père.
-

Tenez , mon père, dit-elle en posant sa tête sur le sein


du colonel, si vous ne voulez pas me voir mourir...
-

Assez ! dit le vieux soldat ; ta passion est, je le vois,


inébranlable !
- Inébranlable.
Rien ne peut te faire changer?...
Rien au monde !
-

Tu ne supposes aucun événement, aucune trahison,


reprit le vieux soldat; tu l'aimes quand même, à cause de
son charme personnel, et ce serait un d'Estourny, tu l'ai-
merais encore ?...

-Oh ! mon père... vous ne connaissez pas votre fille.


Pourrais-je aimer un lâche, un homme sans foi, sans hon-
neur, un gibier de potence ? ...
- Et si tu avais été trompée ? ...
MODESTE MIGNON. 189

- Par ce charmant et candide garçon, presque mélan-


colique ?... Vous riez, ou vous ne l'avez pas vu.
--- Enfin, fort heureusement ton amour n'est plus absolu ,
comme tu le disais. Je te fais apercevoir des circonstances
qui modifieraient ton poëme... Eh bien , comprends - tu
que les pères soient bons à quelque chose?...
- Vous voulez donner une leçon à votre enfant , papa.
Ceci tourne à la Morale en action .
- Pauvre égarée! reprit sévèrement le père, la leçon
ne vient pas de moi, je n'y suis pour rien, si ce n'est pour
t'adoucir le coup...
Assez , mon père , ne jouez pas avec ma vie... dit
Modeste en pâlissant .
Allons, ma fille, rassemble ton courage. C'est toi qui
as joué avec la vie, et la vie se joue de toi.
Modeste regarda son père d'un air hébété .
Voyons, si le jeune homme que tu aimes, que tu as
vu dans l'église du Havre, il y a quatre jours, était un
misérable...
Cela n'est pas ! dit-elle, cette tête brune et pâle ,
cette noble figure pleine de poésie...
Est un mensonge ! dit le colonel en interrompant sa
fille. Ce n'est pas plus M. de Canalis que je ne suis ce
pêcheur qui lève sa voile pour partir...
- Savez-vous ce que vous tuez en moi?... dit Mo-
deste.
Rassure-toi , mon enfant ; si le hasard a mis ta puni-
tiondans ta faute même, le mal n'est pas irréparable. Le
garçon que tu as vu, avec qui tu as échangé ton cœur par
correspondance, est un loyal garçon, il est venu me con
11.
190 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

fier son embarras; il t'aime et je ne le désavouerais pas


pour gendre.
Si ce n'est pas Canalis, qui est-ce donc?... dit
Modeste d'une voix profondément altérée.
Le secrétaire ! ... Il se nomme Ernest de la Brière. Il
n'est pas gentilhomme ; mais c'est un de ces hommes ordi-
naires, à vertus positives, d'une moralité sûre, qui plai-
sent aux parents. Qu'est-ce que cela nous fait, d'ailleurs?
tu l'as vu, rien ne peut changer ton cœur, tu l'as choisi, tu
connais son âme, elle est aussi belle qu'il est joli garçon ! ...
Le comte de la Bastie eut la parole coupée par un soupir
de Modeste. La pauvre fille, pâle, les yeux attachés sur la
mer, roide comme une morte, fut atteinte, comme d'un
coup de pistolet, par ces mots : C'est un de ces hommes ordi-
naires, à vertus positives, d'une moralité sûre, qui plaisent
aux parents .
- Trompée ! ... dit-elle enfin.
-

Comme ta pauvre sœur, mais moins gravement.


-

- Retournons, mon père! dit-elle en se levant du tertre


où tous deux ils s'étaient assis. Tiens, papa, je te jure,
devant Dieu, de suivre ta volonté, quelle qu'elle soit, dans
l'affaire de mon mariage.
-

Tu n'aimes donc déjà plus?... demanda railleuse-


ment le père.
J'aimais un homme vrai , sans mensonge au front,
probe commevous l'êtes, incapable de se déguiser comme un
acteur, de se mettre à lajouele fard dela gloire d'un autre...
-
Tu disais que rien ne pouvait te faire changer? dit
ironiquement le colonel.
- Oh ! ne vous jouez pas de moil... dit-elle en joignant
MODESTE MIGNON . 191

les mains et regardant son père dans une anxiété cruelle ;


vous ne savez pas que vous martyrisez mon cœur et mes
plus chères croyances avec vos plaisanteries...
-Dieu m'en garde! je t'ai dit l'exacte vérité.
1 -

Vous êtes bien bon, mon père ! répondit-elle après


une pause et avec une sorte de solennité.
Et il a tes lettres ! reprit Charles Mignon. Hein?... Si
ces folles caresses de ton âme étaient tombées entre les
mains de ces poëtes qui, selon Dumay, en font des allu-
mettes à cigares !
Oh ! vous allez trop loin...
Canalis le lui a dit...
Il a vu Canalis ? ...
-

Oui, répondit le colonel.


Ils marchèrent tous les deux en silence.
-

Voilà donc pourquoi, reprit Modeste après quelques


pas, ce monsieur me disait tant de mal de la poésie et des
poëtes ! pourquoi ce petit secrétaire parlait de... Mais ,
dit-elle en s'interrompant, ses vertus, ses qualités, ses beaux
sentiments, ne sont-ils pas un costume épistolaire ?... Celui
qui vole une gloire et un nom peut bien...
-Crocheter des serrures, voler le Trésor, assassiner sur
les grands chemins ! ... s'écria Charles Mignon en souriant.
Vous voilà bien, vous autres jeunes filles, avec vos senti-
ments absolus et votre ignorance de la vie ! un homme
capable de tromper une femme descend nécessairement
de l'échafaud ou doit y monter...
Cette raillerie arrêta l'effervescence de Modeste; et de
nouveau le silence régna.
- Mon enfant, reprit le colonel, les hommes dans la
192 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

société, comme dans la nature , d'ailleurs, doivent cher-


cher à s'emparer de vos cœurs, et vous devez vous défen-
dre. Tu as interverti les rôles . Est-ce bien? Tout est faux
dans une fausse position. A toi donc le premier tort. Non,
un homme n'est pas un monstre quand il essaye de plaire
à une femme, et notre droit, à nous, nous permet l'agres-
sion dans toutes ses conséquences, hors le crime et la
lâcheté. Un homme peut avoir encore des vertus après
avoir trompé une femme, ce qui veut tout bonnement dire
qu'il ne reconnaît pas en elle les trésors qu'il y cherchait ;
tandis qu'il n'y a qu'une reine, une actrice, ou une femme
placée tellement au-dessus d'un homme qu'elle soit pour
lui comme une reine, qui puissent aller au-devant de lui,
sans trop de blâme. Mais une jeune fille! ... elle ment alors
à tout ce que Dieu a fait fleurir de saint, de beau, de grand
en elle, quelque grâce, quelque poésie, quelques précau-
tions qu'elle mette à cette faute.
-

Rechercher le maître et trouver le domestique ! ...


Avoir rejoué les Jeux de l'amour et du hasard de mon côté
seulement ! dit-elle avec amertume : oh ! je ne m'en relè-
verai jamais...
-

Folle! ... M. Ernest de la Brière est, à mes yeux, un


personnage au moins égal à M. le baron de Canalis : il a
été le secrétaire particulier d'un premier ministre, il est
conseiller référendaire à la cour des comptes ; il a du cœur,
il t'adore ; mais il ne compose pas de vers... Non, j'en con-
viens, il n'est pas poëte ; mais il peut avoir le cœur plein
de poésie. Enfin, ma pauvre enfant, dit-il, à un geste de
dégoût que fit Modeste, tu les verras l'un et l'autre, le faux
et le vrai Canalis ...
MODESTE MIGNON. 193

- Oh ! papa ! ... 1

- Ne m'as-tu pas juré de m'obéir en tout, dans l'affaire


de ton mariage ? Eh bien , tu pourras choisir entre eux
celui qui te plaira pour mari. Tu as commencé par un
poëme, tu finiras par une bucolique en essayant de sur-
prendre le vrai caractère de ces messieurs dans quelques
aventures champêtres, la chasse ou la pêche !
Modeste baissa la tête , elle revint au Chalet avec son
père en l'écoutant, en répondant par des monosyllabes.
Elle était tombée au fond de la boue, et humiliée, de cette
alpe où elle avait cru voler jusqu'au nid d'un aigle. Pour
employer les poétiques expressions d'un auteur de ce
temps, « après s'être senti la plante des pieds trop tendre
pour cheminer sur les tessons de verre de la Réalité, la
Fantaisie, qui , dans cette frêle poitrine, réunissait tout de
la femme , depuis les rêveries semées de violettes de la
jeune fille pudique jusqu'aux désirs insensés de la courti-
sane, l'avait amenée au milieu de ses jardins enchantés,
où , surprise amère ! elle voyait, au lieu de sa fleur su-
blime, sortir de terre les jambes velues et entortillées de
la noire mandragore. » Des hauteurs mystiques de son
amour, Modeste se trouvait dans le chemin uni, plat, bordé
de fossés et de labours, enfin sur la route pavée de la Vul-
garité ! Quelle fille à l'âme ardente ne se serait brisée dans
une chute pareille ? Aux pieds de qui donc avait-elle semé
ses paroles?
La Modeste qui revint au Chalet ne ressemblait pas
plus à celle qui sortit deux heures auparavant que l'actrice
dans la rue ne ressemble à l'héroïne en scène. Elle toinba
dans un engourdissement pénible à voir. Le soleil était
194 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

obscur, la nature se voilait, les fleurs ne lui disaient plus


rien. Comme toutes les filles à caractère extrême, elle but
quelques gorgées de trop à la coupe du désenchantement.
Elle se débattit avec la réalité sans vouloir tendre encore
le cou au joug de la famille et de la société, elle le trou-
vait lourd, dur, pesant ! Elle n'écouta même pas les conso-
lations de son père et de sa mère, elle goûta je ne sais
quelle sauvage volupté à se laisser aller à ses souffrances
d'âme.

-Le pauvre Butscha, dit-elle un soir, a donc raison !


Ce mot indique le chemin qu'elle fit en peu de temps
dans les plaines arides du Réel , conduite par une morne
tristesse. La tristesse, engendrée par le renversement de
toutes nos espérances, est une maladie; elle donne souvent
la mort. Ce ne sera pas une des moindres occupations de
la physiologie actuelle que de rechercher par quelles
voies, par quels moyens une pensée arrive à produire la
même désorganisation qu'un poison : comment le déses-
poir ôte l'appétit, détruit le pylore, et change toutes les
conditions de la plus forte vie. Telle fut Modeste. En trois
jours, elle offrit le spectacle d'une mélancolie morbide,
elle ne chantait plus, on ne pouvait pas la faire sourire;
elle effraya ses parents et ses amis. Charles Mignon,
inquiet de ne pas voir arriver les deux amis, pensait à les
aller chercher ; mais, le quatrième jour, M. Latournelle en
eut des nouvelles . Voici comment :
Canalis , excessivement alléché par un si riche mariage,
ne voulut rien négliger pour l'emporter sur la Brière, sans
que la Brière pût lui reprocher d'avoir violé les lois de
l'amitié. Le poëte pensa que rien ne déconsidérait plus un
MODESTE MIGNON. 195

amant aux yeux d'une jeune fille que de le lui montrer


dans une situation subalterne, et il proposa, de la manière
la plus simple, à la Brière de faire ménage ensemble et de
prendre pour un mois, à Ingouville, une petite maison de
campagne où ils se logeraient tous deux sous prétexte de
santé délabrée. Une fois que la Brière, qui dans le premier
moment n'aperçut rien que de naturel à cette proposition,
y eut consenti, Canalis se chargea de mener son ami gra-
tuitement et fit à lui seul les préparatifs du voyage; il en-
voya son valet de chambre au Havre, et lui recommanda
de s'adresser à M. Latournelle pour la location d'une
maison de campagne à Ingouville, en pensant que le no-
taire serait bavard avec la famille Mignon. Ernest et Canalis
avaient, chacun le présume, causé de toutes les circon-
stances de cette aventure , et le prolixe la Brière avait
donné mille renseignements à son rival. Le valet de
chambre, au fait des intentions de son maître, les remplit
à merveille; il trompetta l'arrivée au Havre du grand
poëte, à qui les médecins ordonnaient quelques bains de
mer pour réparer ses forces épuisées dans les doubles tra-
vaux de la politique et de la littérature. Ce grand person-
nage voulait une maison composée d'au moins tant de
pièces, car il amenait son secrétaire, un cuisinier, deux
domestiques et un cocher, sans compter M. Germain Bon-
net, son valet de chambre. La calèche choisie par le poëte
et louée pour un mois était assez jolie, elle pouvait servir
à quelques promenades ; aussi Germain chercha-t-il à
louer dans les environs du Havre deux chevaux à deux
fins, M. le baron et son secrétaire aimant l'exercice du
cheval. Devant le petit Latournelle, Germain, en visitant
196 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

les maisons de campagne, appuyait beaucoup sur le secré-


taire, et il en refusa deux, en objectant que M. de la Brière
n'y serait pas convenablement logé.
M. le baron, disait-il, a fait de son secrétaire son
meilleur ami . Ah ! je serais joliment grondé si M. de la
Brière n'était pas traité comme M. le baron lui-même ! Et,
après tout, M. de la Brière est référendaire à la cour des
comptes .
Germain ne se montra jamais que vêtu tout de drap
noir, des gants propres aux mains, des bottes, et costumé
comme un maître. Jugez quel effet il produisit, et quelle
idée on prit du grand poëte sur cet échantillon ! Le valet
d'un homme d'esprit finit par avoir de l'esprit, car l'esprit
de son maître finit par déteindre sur lui. Germain ne
chargea pas son rôle, il fut simple, il fut bonhomme, selon
la recommandation de Canalis. Le pauvre la Brière ne se
doutait pas du tort que lui faisait Germain, et de la dépré-
ciation à laquelle il avait consenti ; car, des sphères infé-
rieures, il remonta vers Modeste quelques éclats de la
rumeur publique. Ainsi, Canalis allait mener son ami à
sa suite, dans sa voiture, et le caractère d'Ernest ne lui
permettait pas de reconnaître la fausseté de sa position
assez à temps pour y remédier. Le retard contre lequel
pestait Charles Mignon provenait de la peinture des armes
de Canalis sur les panneaux de la calèche et des com-
mandes au tailleur, car le poëte embrassa le monde im-
mense de ces détails dont le moindre influence une jeune
fille .
-

Soyez tranquille , dit Latournelle à Charles Mignon


le cinquième jour, le valet de chambre de M. Canalis
MODESTE MIGNON. 197

a terminé ce matin ; il a loué le pavillon de madame


Amaury, à Sanvic, tout meublé, pour sept cents francs,
et il a écrit à son maître qu'il pouvait partir, qu'il trouve-
rait tout prêt à son arrivée. Ainsi, ces messieurs seront ici
dimanche . J'ai même reçu la lettre que voici de Butscha...
Tenez , elle n'est pas longue : « Mon cher patron, je ne
puis être de retour avant dimanche. J'ai, d'ici là, quel-
ques renseignements extrêmement importants à prendre,
et qui concernent le bonheur d'une personne à qui vous
vous intéressez . >>>
L'annonce de l'arrivée de ces deux personnages ne
rendit pas Modeste moins triste : le sentiment de sa
chute, sa confusion, la dominaient encore, et elle n'était
pas si coquette que son père le croyait. Il est une char-
mante coquetterie permise , celle de l'âme , et qui peut
s'appeler la politesse de l'amour ; or, Charles Mignon, en
grondant sa fille, n'avait pas distingué entre le désir de
plaire et l'amour de tête, entre la soif d'aimer et le cal-
cul. En vrai colonel de l'Empire, il avait vu dans cette
correspondance, rapidement lue, une fille qui se jetait à
la tête d'un poëte ; mais, dans les lettres supprimées pour
éviter les longueurs, un connaisseur eût admiré la réserve
pudique et gracieuse que Modeste avait promptement
substituée au ton agressif et léger de ses premières lettres ,
par une transition assez naturelle à la femme. Le père
avait eu cruellement raison sur un point. La dernière
lettre où Modeste, saisie par un triple amour, avait parlé
comme si déjà le mariage était conclu, cette lettre causait
sa honte : aussi trouvait-elle son père bien dur, bien cruel
de la forcer à recevoir un homme indigne d'elle, vers qui
198 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

son âme avait volé presque à nu. Elle avait questionné


Dumay sur son entrevue avec le poëte; elle lui en avait
finement fait raconter les moindres détails , et elle ne
trouvait pas Canalis si barbare que le disait le lieutenant.
Elle souriait à cette belle cassette papale qui contenait les
lettres des mille et trois femmes de ce don Juan littéraire.
Elle fut plusieurs fois tentée de dire à son père : « Je ne
suis pas la seule à lui écrire, et l'élite des femmes envoie
des feuilles à la couronne de laurier du poëte ! »
Le caractère de Modeste subit pendant cette semaine
une transformation. Cette catastrophe , et c'en fut une
grande chez une nature si poétique, éveilla la perspica-
cité, la malice, latentes chez cette jeune fille en qui ses
prétendus allaient rencontrer un terrible adversaire. En
effet, quand, chez une jeune personne, le cœur se re-
froidit, la tête devient saine; elle observe alors tout avec
une certaine rapidité de jugement, avec un ton de plai-
santerie que Shakspeare a très-admirablement peint dans
son personnage de Béatrix de Beaucoup de bruit pour rien.
Modeste fut saisie d'un profond dégoût pour les hommes,
dont les plus distingués trompaient ses espérances. En
amour, ce que la femme prend pour le dégoût, c'est tout
simplement voir juste ; mais, en fait de sentiment, elle
n'est jamais, surtout la jeune fille, dans le vrai. Si elle
n'admire pas, elle méprise. Or, après avoir subi des dou-
leurs d'âme inouïes, Modeste arriva nécessairement à re-
vêtir cette armure sur laquelle elle avait dit avoir gravé
le mot MÉPRIS ; elle pouvait dès lors assister, en personne
désintéressée, à ce qu'elle nommait le vaudeville des pré-
tendus, quoiqu'elle y jouât le rôle de la jeune première.
MODESTE MIGNON. 199

Elle se proposait surtout d'humilier constamment M. de


la Brière.
-

Modeste est sauvée, dit en souriant madame Mignon


à son mari. Elle veut se venger du faux Canalis en essayant
d'aimer le vrai .
Tel fut en effet le plan de Modeste. C'était si vulgaire,
que sa mère, à qui elle confia ses chagrins, lui conseilla
de ne marquer à M. de la Brière que la plus accablante
bonté.

Voilà deux garçons, dit madame Latournelle le sa-


medi soir, qui ne se doutent pas du nombre d'espions
qu'ils auront à leurs trousses, car nous serons huit à les
dévisager.
Que dis-tu, deux, bonne amie? s'écria le petit La-
tournelle, ils seront trois. Gobenheim n'est pas encore
venu, je puis parler.
Modeste avait levé la tête, et tout le monde, imitant
Modeste, regardait le petit notaire.
Un troisième amoureux, et il l'est, se met sur les
rangs ...
- Ah bah ! ... dit Charles Mignon.
Mais il ne s'agit de rien moins, reprit fastueusement
le notaire, que de Sa Seigneurie M. le duc d'Hérouville,
marquis de Saint-Sever, duc de Nivron, comte de Bayeux,
vicomte d'Essigny, grand écuyer de France et pair, cheva-
lier des ordres de l'Éperon et de la Toison d'or, grand
d'Espagne , fils du dernier gouverneur de Normandie. Il a
vu mademoiselle Modeste pendant son séjour chez les
Vilquin, et il regrettait alors, dit son notaire arrivé de
Bayeux hier, qu'elle ne fût pas assez riche pour lui, dont
200 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

le père n'a retrouvé que son château d'Hérouville, orné


d'une sœur, à son retour en France. Le jeune duc a trente-
trois ans. Je suis chargé positivement de vous faire des
ouvertures , monsieur le comte, dit le notaire en se tour-
nant respectueusement vers le colonel.
-

Demandez à Modeste, répondit le père, si elle veut


avoir un oiseau de plus dans sa volière ; car, en ce qui me
concerne, je consens à ce que ce monssu le grand écuyer
lui rende des soins .
Malgré le soin que Charles Mignon mettait à ne voir
personne, à rester au Chalet, à ne jamais sortir sans Mo-
deste, Gobenheim, qu'il eût été difficile de ne plus rece-
voir au Chalet, avait parlé de la fortune de Dumay, car
Dumay, ce second père de Modeste, avait dit à Gobenheim
en le quittant :
Je serai l'intendant de mon colonel, et toute ma for-
tune, hormis ce qu'en gardera ma femme, sera pour les
enfants de ma petite Modeste...
Chacun, au Havre, avait donc répété cette question si
simple que déjà Latournelle s'était faite :
-Ne faut-il pas que M. Charles Mignon ait une fortune
colossale pour que la part de Dumay soit de six cent mille
francs, et pour que Dumay se fasse son intendant?
M. Mignon est arrivé sur un vaisseau à lui, chargé
d'indigo, disait-on à la Bourse. Ce chargement vaut déjà
pius, sans compter le navire, que ce qu'il se donne de for-
tune.

Le colonel ne voulut pas renvoyer ses domestiques ,


choisis avec tant de soin pendant ses voyages, et il fut
obligé de louer pour six mois une maison au bas d'ingou-
MODESTE MIGNON. 201

ville , car il avait un valet de chambre, un cuisinier et


un cocher, nègres tous deux , une mulâtresse et deux
mulâtres sur la fidélité desquels il pouvait compter. Le
cocher cherchait des chevaux de selle pour mademoiselle,
pour son maître , et des chevaux pour la calèche dans
laquelle le colonel et le lieutenant étaient revenus. Cette
voiture, achetée à Paris, était à la dernière mode, et por-
tait les armes de la Bastie, surmontées d'une couronne
comtale. Ces choses, minimes aux yeux d'un homme qui,
depuis quatre ans, vivait au milieu du luxe effréné des
Indes, des marchands hongs et des Anglais de Canton,
furent commentées par les négociants du Havre, par les
gens de Graville et d'Ingouville. En cinq jours, ce fut une
rumeur éclatante qui fit en Normandie l'effet d'une traînée
de poudre quand elle prend feu.
M. Mignon est revenu de la Chine avec des millions,
disait-on à Rouen, et il paraît qu'il est devenu comte en
voyage?
Mais il était comte de la Bastie avant la Révolution ,
répondait un interlocuteur.
Ainsi, on appelle monsieur le comte un libéral qui
s'est nommé pendant vingt-cinq ans Charles Mignon ! ...
Où allons-nous ?
Modeste passa donc, malgré le silence de ses parents
et de ses amis, pour être la plus riche héritière de la Nor-
mandie, et tous les yeux aperçurent alors ses mérites. La
tante et la sœur de M. le duc d'Hérouville confirmèrent ,
en plein salon , à Bayeux, le droit de M. Charles Mignon
au titre et anx armes de comte, dus au cardinal Mignon ,
dont, par reconnaissance, les glands et le chapeau furent
202 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

pris pour sommier et pour supports. Elles avaient entrevu,


de chez les Vilquin, mademoiselle de la Bastie, et leur
sollicitude pour le chefde leur maison appauvrie fut aus-
sitôt réveillée.
-

Si mademoiselle de la Bastie est aussi riche qu'elle


est belle, dit la tante du jeune duc, ce serait le plus beau
parti de la province. Et elle est noble, au moins, celle-là!
Ce dernier mot fut dit contre les Vilquin, avec lesquels
on n'avait pas pu s'entendre, après avoir eu l'humiliation
d'aller chez eux.
Tels sont les petits événements qui devaient introduire
un personnage de plus dans cette scène domestique, con-
trairement aux lois d'Aristote et d'Horace; mais le portrait
et la biographie de ce personnage, si tardivement venu,
n'y causeront pas de longueur, vu son exiguïté. M. le duc
ne tiendra pas plus de place ici qu'il n'en tiendra dans
l'Histoire . Sa Seigneurie M. le duc d'Hérouville, un fruit
de l'automne matrimonial du dernier gouverneur de Nor-
mandie, naquit pendant l'émigration, en 1796, à Vienne.
Revenu avec le roi en 1814, le vieux maréchal, père du
duc actuel, mourut en 1819 sans avoir pu marier son fils,
quoiqu'il fût duc de Nivron; il ne lui laissa que l'immense
château d'Hérouville , le parc , quelques dépendances et
une fermé assez péniblement rachetée , en tout quinze
mille francs de rente. Louis XVIII donna la charge de
grand écuyer au fils, qui, sous Charles X, eut les douze
mille francs de pension accordés aux pairs de France pau-
vres. Qu'étaient les appointements de grand écuyer et
vingt-sept mille francs de rente pour cette famille ? A Paris,
le jeune duc avait, il est vrai, les voitures du roi, son
MODESTE MIGNON. 203

hôtel rue Saint-Thomas du Louvre, à la Grande Écurie ;


mais ses appointements défrayaient son hiver et les vingt-
sept mille francs défrayaient l'été dans la Normandie. Si
ce grand seigneur restait encore garçon, il y avait moins
de sa faute que de celle de sa tante, qui ne connaissait
pas les fables de la Fontaine. Mademoiselle d'Hérouville
eut des prétentions énormes, en désaccord avec l'esprit du
siècle, car les grands noms sans argent ne pouvaient guère
trouver de riches héritières dans la haute noblesse fran-
çaise, déjà bien embarrassée d'enrichir ses fils ruinés par
le partage égal des biens. Pour marier avantageusement
le jeune duc d'Hérouville, il aurait fallu caresser les
grandes maisons de banque, et la hautaine fille des d'Hé-
rouville les froissa toutes par des mots sanglants. Pendant
les premières années de la Restauration, de 1817 à 1825 ,
tout en cherchant des millions, mademoiselle d'Hérouville
refusa mademoiselle Mongenod, fille du banquier, de qui
se contenta M. de Fontaine. Enfin, après de belles occa-
sions manquées par sa faute, elle trouvait en ce moment
la fortune des Nucingen trop turpidement ramassée pour
se prêter à l'ambition de madame de Nucingen, qui vou-
lait faire de sa fille une duchesse. Le roi, dans le désir de
rendre aux d'Hérouville leur splendeur, avait presque mé-
nagé ce mariage, et il taxa publiquement mademoiselle
d'Hérouville de folie. La tante rendit ainsi son neveu ridi-
cule, et le duc prêtait au ridicule. En effet , quand les
grandes choses humaines s'en vont , elles laissent de
miettes , des frusteaux, dirait Rabelais, et la noblesse fran-
çaise nous montre en ce siècle beaucoup trop de restes.
Certes, dans cette longue histoire des mœurs, ni le clergé
204 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE .

ni la noblesse n'ont à se plaindre. Ces deux grandes et


magnifiques nécessités sociales y sont bien représentées;
mais ne serait- ce pas renoncer au beau titre d'historien
que de n'être pas impartial, que de ne pas montrer ici la
dégénérescence de la race, comme vous trouverez ailleurs
la figure de l'émigré dans le comte de Mortsauf (voyez le
Lys dans la vallée) , et toutes les noblesses de la noblesse
dans le marquis d'Espard (voyez l'Interdiction) . Comment
la race des forts et des vaillants, comment la maison de
ces fiers d'Hérouville, qui donnèrent le fameux maréchal
à la royauté, des cardinaux à l'Église, des capitaines aux
Valois, des preux à Louis XIV, aboutissait-elle à un être
frêle, et plus petit que Butscha? C'est une question qu'on
peut se faire dans plus d'un salon de Paris, en entendant
annoncer plus d'un grand nom de France et voyant entrer
un homme petit , fluet , mince , qui semble n'avoir que le
souffle ; ou de hâtifs vieillards, ou quelque création bizarre
chez qui l'observateur recherche à grand'peine un trait où
l'imagination puisse retrouver les signes d'une ancienne
grandeur. Les dissipations du règne de Louis XV, les orgies
de ce temps égoïste et funeste ont produit la génération
étiolée chez laquelle les manières seules survivent aux
grandes qualités évanouies. Les formes, voilà le seul héri-
tage que conservent les nobles. Aussi , à part quelques
exceptions , peut-on expliquer l'abandon dans lequel
Louis XVI a péri par le pauvre reliquat du règne de
madame de Pompadour. Blond, pâle et mince , le grand
écuyer, jeune homme aux yeux bleus, ne manquait pas
d'une certaine dignité dans la pensée; mais sa petite taille
et les fautes de sa tante qui l'avaient conduit à courtiser
1
MODESTE MIGNOΟΝ. 205

vainement des Vilquin, lui donnaient une excessive timi-


dité. Déjà la famille d'Hérouville avait failli périr par le
fait d'un avorton (voyez l'Enfant maudit , ÉTUDES PHILOSO-
PHIQUES) . Le grand maréchal, car on appelait ainsi dans la
famille celui que Louis XIII avait fait duc, s'était marié
à quatre-vingt-deux ans, et naturellement la famille avait
continué. Néanmoins le jeune duc aimait les femmes ;
mais il les mettait trop haut, il les respectait trop, il les
adorait, et il n'était à son aise qu'avec celles qu'on ne
respecte pas. Ce caractère l'avait conduit à mener une vie
en partie double. Il prenait sa revanche avec les femmes
faciles des adorations auxquelles il se livrait dans les
salons, ou, si vous voulez , dans les boudoirs du faubourg
Saint-Germain. Ces mœurs et sa petite taille, sa figure
souffrante, ses yeux bleus tournés à l'extase avaient ajouté,
très-injustement d'ailleurs, au ridicule versé sur sa per-
sonne, car il était plein de délicatesse et d'esprit ; mais
son esprit sans petillement ne se manifestait que quand il
se sentait à l'aise. Aussi Fanny Beaupré , l'actrice qui pas-
sait pour être à prix d'or sa meilleure amie, disait-elle
de lui :

C'est un bon vin, mais si bien bouché, qu'on y casse


ses tirebouchons !
La belle duchesse de Maufrigneuse, que le grand écuyer
ne pouvait qu'adorer, l'accabla par un mot qui, malheu-
reusement, se répéta comme toutes les jolies médisances :
Il me fait l'effet, dit-elle, d'un bijou finement tra-
vaillé qu'on montre beaucoup plus qu'on ne s'en sert, et
qui reste dans du coton.
Il n'y eut pas jusqu'au nom de la charge de grand
12
206 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

écuyer qui ne fit rire, par le contraste, le bon Charles X,


quoique le duc d'Hérouville fût un excellent cavalier. Les
hommes sont comme les livres, ils sont quelquefois appré-
ciés trop tard. Modeste avait entrevu le duc d'Hérouville
pendant le séjour infructueux qu'il fit chez les Vilquin ; et,
en le voyant passer, toutes ces réflexions lui vinrent pres-
que involontairement à l'esprit. Mais, dans les circon-
stances où elle se trouvait , elle comprit combien la re-
cherche du duc d'Hérouville était importante pour n'être
à la merci d'aucun Canalis.
Je ne vois pas pourquoi, dit-elle à Latournelle, le
duc d'Hérouville ne serait pas admis. Je passe, malgré
notre indigence, reprit-elle en regardant son père avec
malice, à l'état d'héritière. Aussi finirai-je par publier un
programine... N'avez-vous pas vu combien les regards de
Gobenheim ont changé depuis une semaine? Il est désolé
de ne pas pouvoir mettre ses parties de whist sur le
compte d'une adoration muette de ma personne.
- Chut ! mon cœur, dit madame Latournelle, le voici.
- Le père Althor est au désespoir , dit Gobenheim à
M. Mignon en entrant.
-

Et pourquoi?... demanda le comte de la Bastie.


-

Vilquin, dit-on, va manquer, et la Bourse vous croit


riche de plusieurs millions...
-

On ne sait pas, répliqua Charles Mignon très-sèche-


ment, quels sont mes engagements aux Indes, et je ne
me soucie pas de mettre le public dans la confidence de
mes affaires. - Dumay, dit-il à l'oreille de son ami, si
Vilquin est gêné, nous pourrions rentrer dans ma cam-
pagne, en lui rendant le prix qu'il en a donné comptant.
MODESTE MIGNON. 207

Telles furent les préparations dues au hasard, au milieu


desquelles, le dimanche matin, Canalis et la Brière arri-
vèrent , un courrier en avant , au pavillon de madame
Amaury. On apprit que le duc d'Hérouville, sa sœur et sa
tante devaient arriver le mardi, sous prétexte de santé,
dans une maison louée à Graville. Ce concours fit dire à
la Bourse que, grâce à mademoiselle Mignon, les loyers
allaient hausser à Ingouville.
Elle en fera, si cela continue, un hôpital, dit made-
moiselle Vilquin la cadette, au désespoir de ne pas être
duchesse.
L'éternelle comédie de l'Héritière, qui devait se jouer
au Chalet , pourrait certes , dans les dispositions où se
trouvait Modeste, et d'après sa plaisanterie, se nommer
le Programme d'une jeune fille, car elle était bien décidée,
après la perte de ses illusions, à ne donner sa main qu'à
l'homme dont les qualités la satisferaient pleinement.
Le lendemain de leur arrivée, les deux rivaux, encore
amis intimes, se préparèrent à faire leur entrée, le soir,
au Chalet. Ils avaient donné tout leur dimanche et le
lundi matin à leurs déballages, à la prise de possession
du pavillon de madame Amaury et aux arrangements
que nécessite un séjour d'un mois. D'ailleurs, autorisé pa
son état d'apprenti ministre à se permettre bien des
roueries, le poëte calculait tout; il voulut donc mettre à
profit le tapage probable que devait faire son arrivée au
Havre, et dont quelques échos retentiraient au Chalet. En
sa qualité d'homme fatigué, Canalis ne sortit pas. La Brière
alla deux fois se promener devant le Chalet, car il aimait
avec une sorte de désespoir, il avait une terreur profonde
208 SCENES DE LA VIE PRIVÉE.

d'avoir déplu , son avenir lui semblait couvert de nuages


épais. Les deux amis descendirent pour dîner le lundi,
tous deux habillés pour la première visite, la plus impor-
tante de toutes . La Brière s'était mis comme il l'était le
fameux dimanche à l'église ; mais il se regardait comme
le satellite d'un astre , et s'abandonnait aux hasards de sa
situation. Canalis, lui, n'avait pas négligé l'habit noir, ni
ses ordres , ni cette élégance de salon, perfectionnée dans
ses relations avec la duchesse de Chaulieu, sa protectrice,
et avec le plus beau monde du faubourg Saint-Germain.
Toutes les minuties du dandysme, Canalis les avait obser-
vées , tandis que le pauvre la Brière allait se montrer
dans le laisser-aller de l'homme sans espérance.
En servant ses deux maîtres à table, Germain ne put
s'empêcher de sourire de ce contraste. Au second ser-
vice, il entra d'un air assez diplomatique, ou, pour mieux
dire, inquiet.
-

M. le baron , dit-il à Canalis et à demi-voix, sait-il


que M. le grand écuyer arrive à Graville pour se guérir
de la même maladie qui tient M. de la Brière et M. le
baron?
Le petit duc d'Hérouville? s'écria Canalis.
-

Oui, monsieur.
Il viendrait pour mademoiselle de la Bastie ? de-
manda la Brière en rougissant.
- Pour mademoiselle Mignon! répondit Germain.
Nous sommes joués ! s'écria Canalis en regardant la
Brière .
-

Ah ! répliqua vivement Ernest, voilà le premier nous


que tu dis depuis notre départ. Jusqu'à présent, tu disaisje !
MODESTE MIGNON. 209

- Tu me connais, répondit Melchior en laissant échapper


un éclat de rire. Mais nous ne sommes pas en état de
lutter contre une charge de la couronne , contre le titre
de duc et pair, ni contre les marais que le conseil d'État
vient d'attribuer, sur mon rapport , à la maison d'Hé-
rouville .
Sa Seigneurie , dit la Brière avec une malice pleine
de sérieux, t'offre une fiche de consolation dans la per-
sonne de sa sœur.
En ce moment, on annonça M. le comte de la Bastie :
les deux jeunes gens se levèrent en l'entendant , et la
Brière alla vivement au-devant de lui pour lui présenter
Canalis .
J'avais à vous rendre la visite que vous m'avez faite
à Paris, dit Charles Mignon au jeune référendaire , et je
savais en venant ici que j'aurais le double plaisir de voir
l'un de nos grands poëtes actuels.
-

Grand ?... Monsieur, répondit le poëte en souriant, il


ne peut plus y avoir rien de grand dans un siècle à qui le
règne de Napoléon sert de préface. Nous sommes d'abord
une peuplade de soi-disant grands poëtes ! ... Puis les talents
secondaires jouent si bien le génie, qu'ils ont rendu toute
grande illustration impossible.
Est-ce cette raison qui vous jette dans la politique ?
demanda le comte de la Bastie .
Même chose dans cette sphère, dit le poëte. Il n'y
aura plus de grands hommes d'État, il y aura seulement
des hommes qui toucheront plus ou moins aux événe-
ments. Tenez, monsieur, sous le régime que nous a fait
la Charte, qui prend la cote des contributions pour une
12.
210 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE .

cotte d'armes, il n'y a de solide que ce que vous êtes allé


chercher en Chine, la fortune !
Satisfait de lui-même et content de l'impression qu'il
faisait sur le futur beau-père, Melchior se tourna vers
Germain :
-

Vous servirez le café dans le salon, dit-il en invitant


le négociant à quitter la salle à manger.
Je vous remercie , monsieur le comte , dit alors la
Brière , de me sauver ainsi l'embarras où j'étais pour
introduire chez vous mon ami. Avec beaucoup d'âme,
vous avez encore de l'esprit...
-

- Bah ! l'esprit qu'ont tous les Provençaux, dit Charles


Mignon.
-

Ah! vous êtes de la Provence ?... s'écria Canalis .


-

Excusez mon ami, dit la Brière, il n'a pas, comme


moi , étudié l'histoire des la Bastie.
A cette observation d'ami, Canalis jeta sur Ernest un
regard profond.
-

Si votre santé vous le permet, dit le Provençal au


grand poëte , je réclame l'honneur de vous recevoir ce soir
sous mon toit, ce sera une journée à marquer, comme dit
l'ancien, albo notanda lapillo . Quoique nous soyons assez
embarrassés de recevoir une si grande gloire dans une si
petite maison, vous satisferez l'impatience de ma fille,
dont l'admiration pour vous va jusqu'à mettre vos vers en
musique.
Vous avez mieux que la gloire, dit Canalis, vous y
possédez la beauté, s'il faut en croire Ernest.
Oh! une bonne fille que vous trouverez bien pro-
vinciale, dit Charles.
MODESTE MIGNON. 211

Une provinciale recherchée, dit-on, par le duc d'Hé-


rouville, s'écria Canalis d'un ton sec.
Oh ! reprit M. Mignon avec la perfide bonhomie du
Méridional, je laisse ma fille libre. Les ducs, les princes,
les simples particuliers, tout m'est indifférent, même un
homme de génie. Je ne veux prendre aucun engagement,
et le garçon que ma Modeste choisira sera mon gendre,
ou plutôt mon fils, dit-il en regardant la Brière. Que voulez-
vous! madame de la Bastie est Allemande, elle n'admet
pas notre étiquette, et, moi, je me laisse mener par mes
deux femmes. J'ai toujours aimé mieux être dans la voi-
ture que sur le siége. Nous pouvons parler de ces choses
sérieuses en riant, car nous n'avons pas encore vu le duc
d'Hérouville , et je ne crois pas plus aux mariages faits
par procuration qu'aux prétendus imposés par les parents.
C'est une déclaration aussi désespérante qu'encoura-
geante pour deux jeunes gens qui veulent chercher la pierre
philosophale du bonheur dans le mariage, dit Canalis.
- Ne croyez-vous pas utile, nécessaire et politique de
stipuler la parfaite liberté des parents, de la fille et des pré-
tendus? demanda Charles Mignon.
Canalis, sur un regard de la Brière, garda le silence,
la conversation devint banale ; et, après quelques tours de
jardin, le père se retira, comptant sur la visite des deux
amis.
-

C'est notre congé, s'écria Canalis, tu l'as compris


comme moi . D'ailleurs, à sa place, moi, je ne balancerais
pas entre le grand écuyer et nous deux, quelque char-
mants que nous puissions être.
- Je ne le pense pas, répondit la Brière. Je crois que
212 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

ce brave soldat est venu pour satisfaire son impatience


de te voir, et nous déclarer sa neutralité, tout en neus
ouvrant sa maison. Modeste, éprise de ta gloire et trompée
par ma personne, se trouve tout simplement entre la Poésie
et le Positif. J'ai le malheur d'être le Positif.
- Germain, dit Canalis au valet de chambre qui vint
desservir le café, faites atteler. Dans une demi-heure nous
partons, nous nous promènerons avant d'aller au Chalet.
Les deux jeunes gens étaient aussi impatients l'un que
l'autre de voir Modeste, mais la Brière redoutait cette
entrevue, et Canalis y marchait avec une confiance pleine
de fatuité . L'élan d'Ernest vers le père et la flatterie par
laquelle il venait de caresser l'orgueil nobiliaire du négo-
ciant en faisant apercevoir la maladresse de Canalis déter-
minèrent le poëte à prendre un rôle. Melchior résolut, tout
en déployant ses séductions, de jouer l'indifférence, de
paraître dédaigner Modeste, et de piquer ainsi l'amour-
propre de la jeune fille. Élève de la belle duchesse de
Chaulieu, il se montrait en ceci digne de sa réputation
d'homme connaissant bien les femmes, qu'il ne connais-
sait pas, comme il arrive à ceux qui sont les heureuses
victimes d'une passion exclusive. Pendant que le pauvre
Ernest, confiné dans son coin de calèche, abîmé dans les
terreurs du véritable amour et pressentant la colère, le
mépris , le dédain, toutes les foudres d'une jeune fille
blessée et offensée, gardait un morne silence, Canalis se
préparait non moins silencieusement , comme un acteur
prêt à jouer un rôle important dans quelque pièce nou-
velle. Certes , ni l'un ni l'autre , ils ne ressemblaient à
deux hommes heureux. Il s'agissait, d'ailleurs, pour Ca
MODESTE MIGNON. 213

nalis d'intérêts graves. Pour lui, la seule velléité du mariage


emportait la rupture de l'amitié sérieuse qui le liait, depuis
dix ans bientôt, à la duchesse de Chaulieu. Quoiqu'il eût
coloré son voyage par le vulgaire prétexte de ses fatigues
auquel les femmes ne croient jamais , même quand il
est vrai , sa conscience le tourmentait un peu ; mais
le mot conscience parut si jésuitique à la Brière , qu'il
haussa les épaules quand le poëte lui fit part de ses scru-
pules.
Ta conscience, mon ami, me semble tout bonnement
la crainte de perdre des plaisirs de vanité , des avantages
très- réels et une habitude , en perdant l'affection de
madame de Chaulieu ; car, si tu réussis auprès de Modeste,
tu renonceras sans regret aux fades regains d'une passion
très-fauchée depuis huit ans. Dis que tu trembles de dé-
plaire à ta protectrice , si elle apprend le motif de ton
séjour ici, je te croirai facilement. Renoncer à la duchesse
et ne pas réussir au Chalet, c'est jouer trop gros jeu. Tu
prends l'effet de cette alternative pour des remords.
Tu ne comprends rien aux sentiments , dit Canalis
impatienté comme un homme à qui l'on dit la vérité
quand il demande un compliment.
C'est ce qu'un bigame devrait répondre à douze
jurés , répliqua la Brière en riant.
Cette épigramme fit encore une impression désagréable
sur Canalis ; il trouva la Brière trop spirituel et trop libre
pour un secrétaire .
L'arrivée d'une calèche splendide, conduite par un cocher
à la livrée de Canalis, fit d'autant plus de sensation au
Chalet que l'on y attendait les deux prétendants, et que
214 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

tous les personnages de cette histoire , moins le duc et


Butscha, s'y trouvaient.
- Lequel est le poëte? demanda madame Latournelle
à Dumay dans l'embrasure de la croisée, où elle vint se
poster au bruit de la voiture.
Celui qui marche en tambour-major, répondit le
caissier .

-Ah ! dit la notaresse en examinant Melchior, qui se


balançait en homme regardé.
Quoique trop sévère, l'appréciation de Dumay, homme
simple s'il en fut jamais, a quelque justesse. Par la faute
de la grande dame qui le flattait excessivement et le gå-
tait comme toutes les femmes plus âgées que leurs adora-
teurs les flatteront et les gâteront toujours, Canalis était
alors au moral une espèce de Narcisse. Une femme d'un
certain âge, qui veut s'attacher à jamais un homme, com-
mence par en diviniser les défauts, afin de rendre impos-
sible toute rivalité ; car une rivale n'est pas de prime abord
dans le secret de cette superfine flatterie à laquelle un
homme s'habitue assez facilement. Les fats sont le pro-
duit de ce travail féminin, quand ils ne sont pas fats de
naissance . Canalis, pris jeune par la belle duchesse de
Chaulieu, se justifia donc à lui-même ses affectations en
se disant qu'elles plaisaient à cette femme dont le goût
faisait loi. Quoique ces nuances soient d'une excessive déli-
catesse, il n'est pas impossible de les [Link], Mel-
chior possédait un talent de lecture fort admiré que de
trop complaisants éloges avaient amené dans une voie
d'exagération où ni le poëte ni l'acteur ne s'arrêtent, et
qui fit dire de lui (toujours par de Marsay) qu'il ne décla
MODESTE MIGNON. 215

mait pas, mais qu'il bramait ses vers, tant il allongeait


les sons en s'écoutant lui-même. En argot de coulisses,
Canalis prenait des temps un peu longuets. Il se permettait
des œillades interrogatives à son public, des poses de
satisfaction , et ces ressources de jeu appelées par les
acteurs de lalançoires, expression pittoresque comme tout
ce que crée le peuple artiste. Canalis eut d'ailleurs des
imitateurs et fut chef d'école en ce genre. Cette emphase
de mélopée avait légèrement atteint sa conversation, il y
portait un ton déclamatoire, ainsi qu'on l'a vu dans son
entretien avec Dumay. Une fois l'esprit devenu comme
ultra-coquet, les manières s'en ressentirent. Aussi Canalis
avait-il fini par scander sa démarche, inventer des atti-
tudes, se regarder à la dérobée dans les glaces, et faire
concorder ses discours à la façon dont il se campait. Il
se préoccupait tant de l'effet à produire, que, plus d'une
fois, un railleur, Blondet, avait parié l'interloquer, et avec
succès, en dirigeant un regard obstiné sur la frisure du
poëte, sur ses bottes ou sur les basques de son habit. Après
dix années, ces grâces, qui commencèrent par avoir pour
passe-port une jeunesse florissante, étaient devenues d'au-
tant plus vieillottes que Melchior paraissait usé. La vie du
monde est aussi fatigante pour les hommes que pour les
femmes, et peut-être les vingt années que la duchesse
avait de plus que Canalis pesaient-elles plus sur lui que
sur elle, car le monde la voyait toujours belle, sans ridess
sans rouge et sans cœur. Hélas! ni les hommes ni le,
femmes n'ont d'ami pour les avertir au moment où le
parfum de leur modestie se rancit, où la caresse de leur
regard est comme une tradition de théâtre , où l'expres
216 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE .

sion de leur visage se change en minauderie, et où les


artifices de leur esprit laissent apercevoir leurs carcasses
roussies. Il n'y a que le génie qui sache se renouveler
comme le serpent ; et, en fait de grâce comme en tout, il
n'y a que le cœur qui ne vieillisse pas. Les gens de cœur
sont simples. Or, Canalis, vous le savez, a le cœur sec. II
abusait de la beauté de son regard en lui donnant, hors
de propos , la fixité que la méditation prête aux yeux. Enfin,
pour lui , les éloges étaient un commerce où il voulait trop
gagner. Sa manière de complimenter, charmante pour les
gens superficiels, pouvait aux gens délicats paraître insul-
tante par sa banalité, par l'aplomb d'une flatterie où l'on
devinait un parti pris. En effet, Melchior mentait comme
un courtisan. Il avait dit sans pudeur au duc de Chau-
lieu, qui fit peu d'effet à la tribune quand il fut obligé
d'y monter comme ministre des affaires étrangères :
Votre Excellence a été sublime !
Combien d'hommes eussent été, comme Canalis, opérés
de leurs affectations par l'insuccès administré à petites
doses ! ... Ces défauts, assez légers dans les salons dorés
du faubourg Saint-Germain, où chacun apporte avec exac-
titude sa quote-part de ridicules, et où cette espèce de
jactance, d'apprêt, de tension , si vous voulez, a pour cadre
un luxe excessif, des toilettes somptueuses qui peut-être
en sont l'excuse , devaient trancher énormément au fond
de la province dont les ridicules appartiennent à un genre
opposé. Canalis, à la fois tendu et maniéré, ne pouvait
d'ailleurs point se métamorphoser, il avait eu le temps
de se refroidir dans le moule où l'avait jeté la duchesse;
et, de plus, il était très-Parisien, ou, si vous voulez, très
MODESTE MIGNON. 217

Français. Le Parisien s'étonne que tout ne soit pas partout


comme à Paris, et le Français, comme en France. Le bon
goût consiste à se conformer aux manières des étrangers
sans néanmoins trop perdre de son caractère propre ,
comme le faisait Alcibiade, ce modèle des gentlemen. La
véritable grâce est élastique. Elle se prête à toutes les cir-
constances , elle est en harmonie avec tous les milieux
sociaux, elle sait mettre une robe de petite étoffe , remar-
quable seulement par la façon, pour aller dans la rue, au
lieu d'y traîner les plumes et les ramages éclatants que
certaines bourgeoises y promènent.
Or, Canalis, conseillé par une femme qui l'aimait plus
pour elle que pour lui-même, voulait faire loi , être par-
tout ce qu'il était. Il croyait- erreur que partagent quel-
ques-uns des grands hommes de Paris porter avec lui
-

son public particulier.


Tandis que le poëte accomplissait au salon une entrée
étudiée, la Brière s'y glissa comme un chien qui craint
de recevoir des coups.
Eh ! voilà mon soldat! dit Canalis en apercevant Du-
may après avoir adressé un compliment à madame Mignon
et salué les femmes. Vos inquiétudes sont calmées, n'est-
ce pas? reprit-il en lui tendant la main avec emphase ;
mais , à l'aspect de mademoiselle , on les conçoit dans
toute leur étendue. Je parlais des créatures terrestres, et
non des anges.
Chacun, par son attitude, demandait le mot de cette
énigme.
Ah ! je compterai comme un triomphe, reprit le poëte
en comprenant que chacun désirait une explication, d'avoir
13
218 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

ému l'un de ces hommes de fer que Napoléon avait su


trouver pour en faire le pilotis sur lequel il essaya de
fonder un empire trop colossal pour être durable. A de
telles choses, le temps seul peut servir de ciment! Mais
est-ce bien un triomphe dont je doive m'enorgueillir ? Je
n'y suis pour rien. Ce fut le triomphe de l'idée sur le fait.
Vos batailles , mon cher monsieur Dumay, vos charges
héroïques, monsieur le comte, enfin la guerre fut la forme
qu'empruntait la pensée de Napoléon. De toutes ces
choses, que reste-t-il? L'herbe qui les couvre n'en sait
rien, les moissons n'en diraient pas la place ; et, sans
l'historien, sans notre écriture , l'avenir pourrait ignorer
ce temps héroïque! Ainsi vos quinze ans de luttes ne
sont plus que des idées, et c'est ce qui sauvera l'Empire,
les poëtes en feront un poëme! Un pays qui sait gagner
de telles batailles doit savoir les chanter !
Canalis s'arrêta pour recueillir, par un regard jeté sur
les figures, le tribut d'étonnement que lui devaient des
provinciaux.
-Vous ne pouvez pas douter, monsieur, du chagrin
que j'ai de ne pas vous voir, dit madame Mignon, à la
manière dont vous me dédommagez par le plaisir que
vous me donnez à vous écouter.
Décidée à trouver Canalis sublime, Modeste, mise comme
elle l'était le jour où cette histoire commença , restait
ébahie, et avait lâché sa broderie, qui ne tenait plus à ses
doigts que par l'aiguillée de coton.
- Modeste, voici M. de la Brière . -
Monsieur Ernest,
voici ma fille, dit Charles en trouvant le secrétaire un peu
trop humblement placé.
MODESTE MIGNON. 219

La jeune fille salua froidement Ernest, en lui jetant un


regard qui devait prouver à tout le monde qu'elle le voyait
pour la première fois.
- Pardon, monsieur, lui dit-elle sans rougir, la vive
admiration que je professe pour le plus grand de nos
poëtes est, aux yeux de mes amis, une excuse suffisante
de n'avoir aperçu que lui.
Cette voix fraîche et accentuée comme celle, si célèbre,
de mademoiselle Mars, charma le pauvre référendaire,
déjà ébloui de la beauté de Modeste, et il répondit dans
sa surprise un mot sublime, s'il eût été vrai :
Mais c'est mon ami , dit-il.
-Alors, vous m'avez pardonné, répliqua-t-elle.
-

C'est plus qu'un ami , s'écria Canalis en prenant


Ernest par l'épaule et s'y appuyant comme Alexandre sur
Éphestion : nous nous aimons comme deux frères...
Madame Latournelle coupa net la parole au grand poëte
en montrant Ernest au petit notaire et lui disant :
Monsieur n'est-il pas l'inconnu que nous avons vu à
l'église?
Et pourquoi pas?... répliqua Charles Mignon en
voyant rougir Ernest.
Modeste demeura froide, et reprit sa broderie.
- Madame peut avoir raison, je suis venu deux fois au
Havre, répondit la Brière, qui s'assit à côté de Dumay.
Canalis, émerveillé de la beauté de Modeste, se méprit
à l'admiration qu'elle exprimait, et se flatta d'avoir com-
plétement réussi dans ses effets.
Je croirais un homme de génie sans cœur, s'il n'avait
pas auprès de lui quelque amitié dévouée, dit Modeste
220 SCENES DE LA VIE PRIVÉE .

pour relever la conversation interrompue par la mala-


dresse de madame Latournelle.
-Mademoiselle, le dévouement d'Ernest pourrait me
faire croire que je vaux quelque chose, dit Canalis ; car ce
cher Pylade est rempli de talent, il a été la moitié du plus
grand ministre que nous ayons eu depuis la paix. Quoi-
qu'il occupe une magnifique position, il a consenti à être
mon précepteur en politique; il m'apprend les affaires, il
me nourrit de son expérience, tandis qu'il pourrait aspirer
à de plus hautes destinées. Oh! il vaut mieux que
moi...
A un geste que fit Modeste, Melchior dit avec grâce :
-La poésie que j'exprime, il l'a dans le cœur; et, si je
parle ainsi devant lui, c'est qu'il a la modestie d'une reli-
gieuse.
-Assez , assez, dit la Brière, qui ne savait quelle con-
tenance tenir ; tu as l'air, mon cher, d'une mère qui veut
marier sa fille .
Et comment, monsieur, dit Charles Mignon en s'adres-
sant à Canalis, pouvez-vous penser à devenir un homme
politique?
-Pour un poëte, c'est abdiquer, dit Modeste ; la poli-
tique est la ressource des hommes positifs...
-Ah ! mademoiselle , aujourd'hui , la tribune est le
plus grand théâtre du monde, elle a remplacé le champ
clos de la chevalerie; elle sera le rendez-vous de toutes
les intelligences, comme l'armée était naguère celui de
tous les courages.
Canalis enfourcha son cheval de bataille, il parla pen-
dant dix minutes sur la vie politique: - La poésie était la
MODESTE MIGNON. 221

préface de l'homme d'État.- Aujourd'hui, l'orateur deve-


nait un généralisateur sublime, le pasteur des idées. -

Quand le poëte pouvait indiquer à son pays le chemin de


l'avenir, cessait-il donc d'être lui-même?- Il cita Cha-
teaubriand, en prétendant qu'il serait un jour plus consi-
dérable par le côté politique que par le côté littéraire. -
La tribune française allait être le phare de l'humanité.-
Maintenant , les luttes orales avaient remplacé celles du
champ de bataille. -

Telle séance de la Chambre valait


Austerlitz , et les orateurs s'y montraient à la hauteur des
généraux, ils y perdaient autant d'existence, de courage,
de force, ils s'y usaient autant que ceux-ci à faire la
guerre.- La parole n'était-elle pas une des plus effrayantes
prodigalités de fluide vital que l'homme pouvait se per-
mettre , etc. , etc.
Cette improvisation, composée des lieux communs mo-
dernes, mais revêtue d'expressions sonores, de mots nou-
veaux, et destinée à prouver que le baron de Canalis devait
être un jour une des gloires de la tribune, produisit une
profonde impression sur le notaire, sur Gobenheim , sur
madame Latournelle et sur madame Mignon. Modeste
était comme à un spectacle et enthousiaste de l'acteur,
absolument comme Ernest devant elle; car, si le référen-
daire savait toutes ces phrases par cœur, il écoutait par
les yeux de la jeune fille en s'en éprenant à devenir fou.
Pour cet amoureux vrai, Modeste venait d'éclipser les dif-
férentes Modestes qu'il avait créées en lisant ses lettres
ou en y répondant.
Cette visite, dont la durée fut déterminée à l'avance par
Canalis, qui ne voulait pas laisser à ses admirateurs le
222 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

temps de se blaser, finit par une invitation à dîner pour


le lundi suivant.
Nous ne serons plus au Chalet, dit le comte de la
Bastie, il redevient l'habitation de Dumay. Je rentre dans
mon ancienne maison par un contrat à réméré , de six
mois de durée, que j'ai signé tout à l'heure avec M. Vil-
quin, chez mon ami Latournelle...
-Je souhaite, dit Dumay, que Vilquin ne puisse pas
vous rendre la somme que vous venez de lui prêter...
Vous serez là , dit Canalis, dans une demeure en har-
monie avec votre fortune...
Avec la fortune qu'on me suppose, répondit vivement
Charles Mignon.
-

Il serait malheureux, dit Canalis en se retournant


vers Modeste et en faisant un salut charmant, que cette
madone n'eût pas un cadre digne de ses divines perfec-
tions.

Ce fut tout ce que Canalis dit de Modeste, car il avait


affecté de ne pas la regarder, et de se comporter en
homme à qui toute idée de mariage était interdite.
-Ah ! ma chère madame Mignon, il a bien de l'esprit,
dit la notaresse au moment où les deux Parisiens faisaient,
crier le sable du jardinet sous leurs pieds.
-Est-il riche? Voilà la question, répondit Gobenheim.
Modeste était à la fenêtre, ne perdant pas un seul des
mouvements du grand poëte , et n'ayant pas un regard
pour Ernest de la Brière. Quand M. Mignon rentra, quand
Modeste, après avoir reçu le dernier salut des deux amis
lorsque la calèche tourna, se fut remise à sa place, il y
eut une de ces profondes discussions comme en font les
MODESTE MIGNON. 223

gens de la province sur les gens de Paris, à une première


entrevue. Gobenheim répéta son mot : « Est-il riche?>>>
au concert d'éloges que firent madame Latournelle, Mo-
deste et sa mère .

Riche? répondit Modeste. Eh ! qu'importe? Ne voyez-


vous pas que M. de Canalis est un de ces hommes destinés
à occuper les plus hautes places dans l'État ? il a plus que
de la fortune, il possède les moyens de la fortune.
Il sera ministre ou ambassadeur, dit M. Mignon.
Les contribuables pourraient tout de même avoir à
payer les frais de son enterrement, dit le petit Latour-
nelle.

Et pourquoi ? dit Charles Mignon.


Il me paraît homme à manger toutes les fortunes
dont les moyens lui sont si libéralement accordés par ma-
demoiselle Modeste.
Comment Modeste ne serait-elle pas libérale envers
un poëte qui la traite de madone? dit le petit Dumay,
fidèle à la répulsion que Canalis lui avait inspirée.
Gobenheim apprêtait la table de whist avec d'autant
plus de persistance que, depuis le retour de M. Mignon,
Latournelle et Dumay s'étaient laissés aller à jouer dix
sous la fiche.
Eh bien, mon petit ange, dit le père à sa fille dans
l'embrasure d'une fenêtre, avoue que papa pense à tout.
En huit jours, si tu donnes tes ordres ce soir à ton an-
cienne couturière de Paris et à tous tes fournisseurs, tu
pourras te montrer dans toute la splendeur d'une héri-
tière, de même que j'aurai le temps de nous installer
dans notre maison. Tu as un joli poney, songe à te faire
224 SCENES DE LA VIE PRIVÉE.

faire un costume de cheval , le grand écuyer mérite cette


attention...
-D'autant plus que nous avons du monde à promener,
dit Modeste, sur les joues de qui reparaissaient les cou-
leurs de la santé.
Le secrétaire , dit madame Mignon , n'a pas dit
grand'chose.
-

C'est un petit sot, répondit madame Latournelle.


Le poëte a eu des attentions pour tout le monde. Il a su
remercier Latournelle de ses soins pour la location de son
pavillon en me disant qu'il semblait avoir consulté le goût
d'une femme. Et l'autre restait là, sombre comme un
Espagnol , les yeux fixes, ayant l'air de vouloir avaler Mo-
deste. S'il m'avait regardée, il m'aurait fait peur.
Il a un joli son de voix, observa madame Mignon.
-

Il sera sans doute venu prendre des renseignements


sur la maison Mignon, pour le compte du poëte, dit Mo-
deste en guignant son père, car c'est bien lui que nous
avons vu dans l'église.
Madame Dumay, madame et M. Latournelle acceptè-
rent cette façon d'expliquer le voyage d'Ernest.
Sais-tu , Ernest, s'écria Canalis à vingt pas du Chalet,
que je ne vois pas dans le monde, à Paris, une seule per-
sonne à marier comparable à cette adorable fille !
-Eh! tout est dit, répliqua la Brière avec une amer-
tume concentrée, elle t'aime, ou, si tu le veux, elle t'ai-
mera. Ta gloire a fait la moitié du chemin. Bref, tout est
à ta disposition. Tu retourneras là seul. Modeste a pour
moi le plus profond mépris, elle a raison, et je ne vois
pas pourquoi je me condamnerais au supplice d'aller
MODESTE MIGNON . 225

admirer, désirer, adorer ce que je ne puis jamais pos-


séder.
Après quelques propos de condoléance où perçait la
satisfaction d'avoir fait une nouvelle édition de la phrase
de César, Canalis laissa voir le désir d'en finir avec la
duchesse de Chaulieu. La Brière, ne pouvant supporter
cette conversation, allégua la beauté d'une nuit douteuse
pour se faire mettre à terre, et courut comme un insensé
vers la côte, où il resta jusqu'à dix heures et demie, en
proie à une espèce de démence, tantôt marchant à pas
précipités et se livrant à des monologues, tantôt restant
debout ou s'asseyant, sans s'apercevoir de l'inquiétude
qu'il donnait à deux douaniers en observation. Après avoir
aimé la spirituelle instruction et la candeur agressive de
Modeste, il venait de joindre l'adoration de la beauté,
c'est-à-dire l'amour sans raison, l'amour inexplicable, à
toutes les raisons qui l'avaient amené, dix jours aupara-
vant, dans l'église du Havre.
Il revint au Chalet, où les chiens des Pyrénées aboye-
rent tellement après lui, qu'il ne put s'adonner au plaisir
de contempler les fenêtres de Modeste. En amour, toutes
ces choses ne comptent pas plus à l'amant que les travaux
couverts par la dernière couche ne comptent au peintre ;
mais elles sont tout l'amour, comme les peines enfouies
sont l'art tout entier : il en sort un grand peintre et un
amant véritable que la femme et le public finissent, sou-
vent trop tard, par adorer.
- Eh bien, s'écria-t-il , je resterai, je souffrirai, je la
verrai , je l'aimerai pour moi seul, égoïstement ! Modeste
sera mon soleil, ma vie, je respirerai par son souffle, je
13.
226 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

jouirai de ses joies, je maigrirai de ses chagrins, fût-elle


la femme de cet égoïste de Canalis...
-

Voilà ce qui s'appelle aimer, monsieur ! dit une voix


qui partit d'un buisson sur le bord du chemin. Ah çal
tout le monde aime donc mademoiselle de la Bastie? ...
Et Butscha se montra soudain, il regarda la Brière. La
Brière rengaîna sa colère en toisant le nain à la clarté de
la lune, et il fit quelques pas sans lui répondre.
-Entre soldats qui servent dans la même compagnie,
on devrait être un peu plus camarades que ça ! dit Butscha.
Si vous n'aimez pas Canalis, je n'en suis pas fou nonplus.
-C'est mon ami, répondit Ernest.
Ah! vous êtes le petit secrétaire, répliqua le nain.
-Sachez, monsieur, répliqua la Brière, que je ne suis
le secrétaire de personne; j'ai l'honneur d'être conseiller
à l'une des cours suprêmes du royaume.
- J'ai l'honneur de saluer monsieur de la Brière, fit
Butscha . Moi , j'ai l'honneur d'être premier clerc de maître
Latournelle, conseiller suprême du Havre, et j'ai certes
une plus belle position que la vôtre. Oui, j'ai eu le bon-
heur de voir mademoiselle Modeste de la Bastie presque
tous les soirs, depuis quatre ans, et je compte vivre au-
près d'elle comme un domestique du roi vit aux Tuileries.
On m'offrirait le trône de Russie, je répondrais : « J'aime
trop le soleil! >> N'est-ce pas vous dire, monsieur, que je
m'intéresse à elle plus qu'à moi-même, en tout bien, tout
honneur? Croyez-vous que l'altière duchesse de Chaulieu
verra d'un bon œil le bonheur de madame de Canalis,
quand sa femme de chambre, amoureuse de M. Germain,
inquiète déjà du séjour que fait au Havre ce charmant
MODESTE MIGNON. 227

valet de chambre, se plaindra, tout en coiffant sa maî-


tresse, de ...
-

Comment savez-vous ces choses-là? dit la Brière en


interrompant Butscha.
- D'abord, je suis clerc de notaire, répondit Butscha ;
mais vous n'avez donc pas vu ma bosse? elle est pleine
d'inventions, monsieur. Je me suis fait le cousin de made-
moiselle Philoxène Jacmin, née à Honfleur, où naquit ma
mère, une Jacmin; ... il y a onze branches de Jacmin à
Honfleur. Donc, ma cousine, alléchée par un héritage im-
probable, m'a raconté bien des choses...
- La duchesse est vindicative ! ... dit la Brière.
- Comme une reine, m'a dit Philoxène; elle n'a pas
encore pardonné à M. le duc de n'être que son mari, ré-
pliqua Butscha. Elle hait comme elle aime. Je suis au fait
de son caractère, de sa toilette, de ses goûts, de sa reli-
gion et de ses petitesses, car Philoxène me l'a déshabillée,
âme et corset. Je suis allé à l'Opéra pour voir madame de
Chaulieu, je n'ai pas regretté mes dix francs (je ne parle
pas du spectacle) ! Si ma prétendue cousine ne m'avait pas
dit que sa maîtresse comptait cinquante printemps, j'au-
rais cru être bien généreux en lui en donnant trente : elle
n'a pas connu d'hiver, cette duchesse-là !
-Oui, reprit la Brière, c'est un camée conservé par
son caillou ... Canalis serait bien embarrassé si la duchesse
savait ses projets , et j'espère , monsieur, que vous en
resterez là de cet espionnage indigne d'un honnête
homme...
-Monsieur, reprit Butscha fièrement , pour moi, Mo-
deste, c'est l'État ! Jen'espionne pas, je prévois ! La duchesse
228 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE .

viendra , s'il le faut , ou restera dans sa tranquillité, si je


le juge convenable...
-Vous ?
-

Moi ! ...
- Et par quel moyen?... dit la Brière.
-Ah ! voilà ! dit le petit bossu, qui prit un brin d'herbe.
Tenez , voyez ! ... Ce gramen prétend que l'homme construit
ses palais pour le loger, et il fait choir un jour les mar-
bres les plus solidement assemblés , comme le peuple ,
introduit dans l'édifice de la Féodalité, l'a jeté par terre.
La puissance du faible qui peut se glisser partout est plus
grande que celle du fort qui se repose sur ses canons. Nous
sommes trois Suisses qui avons juré que Modeste serait
heureuse et qui vendrions notre honneur pour elle. Adieu,
monsieur. Si vous aimez mademoiselle de la Bastie, oubliez
cette conversation, et donnez-moi une poignée de main,
car vous me semblez avoir du cœur ! ... Il me tardait de
voir le Chalet, j'y suis arrivé comme elle soufflait sa bou-
gie , je vous ai vu signalé par les chiens , je vous ai
entendu rageant; aussi ai-je pris la liberté de vous dire
que nous servons dans le même régiment, celui de Royal-
Dévouement !

- Eh bien , répondit la Brière en serrant la main du


bossu , faites-moi l'amitié de me dire si mademoiselle Mo-
deste a jamais aimé quelqu'un d'amour avant sa corres-
pondance secrète avec Canalis ?
Oh ! s'écria sourdement Butscha. Mais le doute est
une injure ! ... Et, maintenant encore, qui sait si elle aime?
le sait-elle elle-même? Elle s'est passionnée pour l'esprit,
pour le génie, pour l'âme de ce marchand de stances, de
MODESTE MIGNON. 229

ce vendeur d'orviétan littéraire ; mais elle l'étudiera, nous


l'étudierons , je saurai bien faire sortir le caractère vrai de
dessous la carapace de l'homme à belles manières, et nous
verrons la tête menue de son ambition, de sa vanité, dit
Butscha qui se frotta les mains. Or, à moins que made-
moiselle n'en soit folle à en mourir...
-

Oh ! elle est restée en admiration devant lui comme


devant une merveille ! s'écria la Brière en laissant échap-
per le secret de sa jalousie.
- Si c'est un brave garçon, loyal, et s'il l'aime, s'il est
digne d'elle , reprit Butscha , s'il renonce à la duchesse,
c'est la duchesse que j'entortillerai ! ... Tenez , mon cher
monsieur, suivez ce chemin, vous allez être chez vous en
dix minutes.
Butscha revint sur ses pas, et héla le pauvre Ernest, qui,
en sa qualité d'amoureux véritable, serait resté pendant
toute la nuit à causer de Modeste.
- Monsieur, lui dit Butscha, je n'ai pas eu l'honneur
de voir encore notre grand poëte, je suis curieux d'obser-
ver ce magnifique phénomène dans l'exercice de ses fonc-
tions; rendez-moi le service de venir passer la soirée
après-demain au Chalet, restez-y longtemps, car ce n'est
pas en une heure qu'un homme se développe. Je saurai,
moi le premier, s'il aime, ou s'il peut aimer, ou s'il aimera
mademoiselle Modeste.
Vous êtes bien jeune pour...
Pour être professeur, reprit Butscha qui coupa la
parole à la Brière. Eh ! monsieur, les avortons naissent
tous centenaires. Puis, tenez ! un malade, quand il est
longtemps malade, devient plus fort que son médecin, il
230 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE .

s'entend avec la maladie, ce qui n'arrive pas toujours aux


docteurs consciencieux. Eh bien, de même un homme
qui chérit la femme, et que la femme doit mépriser sous
prétexte de laideur ou de gibbosité, finit par si bien se
connaître en amour, qu'il passe séducteur, comme le ma-
lade finit par recouvrer la santé. La sottise seule est incu-
rable... Depuis l'âge de six ans (j'en ai vingt-cinq) , je n'ai
ni père ni mère; j'ai la charité publique pour mère et le
procureur du roi pour père. Soyez tranquille, dit-il à
ungeste d'Ernest, je suis plus gai que ma position... -Eh
bien, depuis six ans que le regard insolent d'une bonne
de madame Latournelle m'a dit que j'avais tort de vou-
loir aimer, j'aime, et j'étudie les femmes ! J'ai commencé
par les laides, il faut toujours attaquer le taureau par les
cornes. Aussi ai-je pris pour premier objet d'étude ma
patronne, qui, certes, est un ange pour moi. J'ai peut-être
eu tort ; mais, que voulez-vous ! je l'ai passée à mon alam-
bic, et j'ai fini par découvrir, tapie au fond de son cœur,
cette pensée : Je ne suis pas si mal qu'on le croit ! Et,
malgré sa piété profonde, en exploitant cette idée, j'aurais
pu la conduire jusqu'au bord de l'abîme... pour l'y laisser !
- Et avez-vous étudié Modeste ?
- Je croyais vous avoir dit, répliqua le bossu, que ma
vie est à elle, comme la France est au roi! Comprenez-
vous mon espionnage à Paris, maintenant? Personne que
moi ne sait tout ce qu'il y a de noblesse, de fierté, de
dévouement, de grâce imprévue, d'infatigable bonté, de
vraie religion, de gaieté, d'instruction, de finesse, d'affa-
bilité dans l'âme, dans le cœur, dans l'esprit de cette ado-
rable créature ! ...
MODESTE MIGNON. 231

Butscha tira son mouchoir pour étancher deux larmes,


et la Brière lui serra la main longtemps.
-Je vivrai dans son rayonnement! ça commence à elle
et ça finit en moi, voilà comment nous sommes unis, à
peu près comme l'est la nature à Dieu, par la lumière et
le verbe. Adieu, monsieur; je n'ai jamais de ma vie tant
bavardé; mais, en vous voyant devant ses fenêtres, j'ai
deviné que vous l'aimiez à ma manière!
Sans attendre la réponse, Butscha quitta le pauvre
amant, à qui cette conversation avait mis je ne sais quel
baume au cœur. Ernest résolut de se faire un ami de
Butscha, sans se douter que la loquacité du clerc avait eu
pour but principal de se ménager des intelligences chez
Canalis. Dans quel flux et reflux de pensées, de résolutions,
de plans de conduite Ernest ne fut-il pas bercé avant de
sommeiller ! ... Et son ami Canalis dormait, lui, du som-
meil des triomphateurs, le plus doux des sommeils après
celui des justes.
Au déjeuner, les deux amis convinrent d'aller ensemble
passer, le lendemain, la soirée au Chalet, et de s'initier
aux douceurs d'un whist de province; mais, pour brûler
la journée, ils firent seller les chevaux, tous les deux pris
à deux fins, et ils s'aventurèrent dans le pays qui, certes,
leur était inconnu autant que la Chine ; car ce qu'il y a
de plus étranger en France, pour les Français, c'est la
France.

En réfléchissant à sa position d'amant malheureux et


méprisé, le référendaire fit alors sur lui-même un tra-
vail quasi semblable à celui que lui avait fait faire la
question posée par Modeste au commencement de leur
232 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

correspondance. Quoique le malheur passe pour développer


les vertus , il ne les développe que chez les gens ver-
tueux; car ces sortes de nettoyages de conscience n'ont
lieu que chez les gens naturellement propres. La Brière
se promit de dévorer à la spartiate ses douleurs, de rester
digne, et de ne se laisser aller à aucune lâcheté ; tandis
que Canalis, fasciné par l'énormité de la dot, s'engageait
lui-même à ne rien négliger pour captiver Modeste.
L'égoïsme et le dévouement, le mot de ces deux carac-
tères, arrivèrent, par une loi morale assez bizarre dans
ses effets, à des moyens contraires à leur nature. L'homme
personnel allait jouer l'abnégation , l'homme tout com-
plaisance allait se réfugier sur le mont Aventin de l'or-
gueil. Ce phénomène s'observe également en politique.
On y met fréquemment son caractère à l'envers , et il
arrive souvent que le public ne sait plus quel est l'en-
droit.
Après dîner, les deux amis apprirent par Germain l'ar-
rivée du grand écuyer, qui fut présenté dans cette soirée,
au Chalet , par M. Latournelle. Mademoiselle d'Hérouville
trouva moyen de blesser une première fois ce digne
homme en le faisant prier de venir chez elle par un valet
de pied, au lieu d'envoyer son neveu simplement chez le
notaire, qui , certes, aurait parlé pendant le reste de ses
jours de la visite du grand écuyer. Aussi le petit notaire
fit-il observer à Sa Seigneurie, quand elle lui proposa de
le conduire en voiture à Ingouville, qu'il devait y mener
madame Latournelle. Devinant à l'air gourmé du notaire
qu'il y avait quelque faute à réparer, le duc lui dit gra-
cieusement :
MODESTE MIGNON. 233

- J'aurai l'honneur d'aller prendre , si vous le per-


mettez , madame de Latournelle.
Malgré un haut-le-corps de la despotique mademoiselle
d'Hérouville, le duc sortit avec le petit notaire. Ivre de
joie en voyant à sa porte une calèche magnifique dont le
marchepied fut abaissé par des gens à la livrée royale, la
notaresse ne sut plus où prendre ses gants, son ombrelle,
son ridicule et son air digne en apprenant que le grand
écuyer la venait chercher. Une fois dans la voiture , tout
en se confondant en politesses auprès du petit duc , elle
s'écria par un mouvement debonté :
Eh bien , et Butscha?
-

Prenons Butscha, dit le duc en souriant.


Quand les gens du port, attroupés par l'éclat de cet
équipage, virent ces trois petits hommes avec cette grande
femme sèche, ils se regardèrent tous en riant.
En les soudant au bout les uns des autres, ça ferait
peut-être un mâle pour c'te grande perche! dit un marin
bordelais.
Avez - vous encore quelque chose à emporter,
madame ? demanda plaisamment le duc au moment où
le valet attendait l'ordre .
-

Non, monseigneur, répondit la notaresse, qui devint


rouge et qui regarda son mari comme pour lui dire :
« Qu'ai-je donc fait de si mal? »
- Sa Seigneurie, dit Butscha, me fait beaucoup d'hon-
neur en me prenant pour une chose. Un pauvre clerc
comme moi n'est qu'un machin !
Quoique ce fût dit en riant, le duc rougit et ne répondit
rien. Les grands ont toujours tort de plaisanter avec leurs
234 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

inférieurs. La plaisanterie est un jeu, le jeu suppose l'éga-


lité. Aussi est-ce pour obvier aux inconvénients de cette
égalité passagère que , la partie finie, les joueurs ont le
droit de ne se plus connaître.
La visite du grand écuyer avait pour raison ostensible
une affaire colossale, la mise en valeur d'un espace im-
mense laissé par la mer, entre l'embouchure de deux
rivières, et dont la propriété venait d'être adjugée par le
conseil d'État à la maison d'Hérouville. Il ne s'agissait de
rien moins que d'appliquer des portes de flot et d'ebbe à
deux ponts, de dessécher un kilomètre de tangue sur une
largeur de trois ou quatre cents arpents, d'y creuser des
canaux et d'y pratiquer des chemins. Quand le duc d'Hé-
rouville eut expliqué les dispositions du terrain, Charles
Mignon fit observer qu'il fallait attendre que la nature
eût consolidé ce sol encore mouvant par ses productions
spontanées.
-

Le temps, qui a providentiellement enrichi votre


maison, monsieur le duc, peut seul achever son œuvre,
dit-il en terminant. Il serait prudent de laisser écouler
une cinquantaine d'années avant de se mettre à l'ouvrage.
Que ce ne soit pas là votre dernier mot, monsieur
le comte, dit le duc; venez à Hérouville, et voyez-y les
choses par vous-même.
Charles Mignon répondit que tout capitaliste devrait
examiner cette affaire à tête reposée, et donna par cette
observation au duc d'Hérouville un prétexte pour venir au
Chalet. La vue de Modeste fit une vive impression sur le
duc; il demanda la faveur de la recevoir en disant que sa
sœur et sa tante avaient entendu parler d'elle et seraient
MODESTE MIGNON. 235

heureuses de faire sa connaissance. Acette phrase, Charles


Mignon proposa de présenter lui-même sa fille en allant
inviter les deux demoiselles à dîner pour le jour de sa
réintégration à la villa, ce que le duc accepta. L'aspect du
cordon bleu , le titre et surtout les regards extatiques du
gentilhomme agirent sur Modeste; mais elle se montra
parfaite de discours, de tenue et de noblesse. Le duc se
retira comme à regret en emportant une invitation de
venir au Chalet tous les soirs, fondée sur l'impossibilité
reconnue à un courtisan de Charles X de passer une
soirée sans faire son whist. Ainsi, le lendemain soir,
Modeste allait voir ses trois amants réunis. Assurément,
quoi qu'en disent les jeunes filles, et quoiqu'il soit dans
la logique du cœur de tout sacrifier à la préférence, il est
excessivement flatteur de voir autour de soi plusieurs
prétentions rivales, des hommes remarquables ou célè-
bres, ou d'un grand nom, tâchant de briller ou de plaire.
Dût Modeste y perdre, elle avoua plus tard que les senti-
ments exprimés dans ses lettres avaient fléchi devant le
plaisir de mettre aux prises trois esprits si différents, trois
hommes dont chacun, pris séparément , aurait certaine-
ment fait honneur à la famille la plus exigeante. Néan-
moins cette volupté d'amour-propre fut dominée chez
elle par la misanthropique malice qu'avait engendrée la
blessure affreuse qui déjà lui semblait seulement un mé-
compte. Aussi, lorsque le père dit en souriant :
-

Eh bien, Modeste, veux-tu devenir duchesse?


-

Le malheur m'a rendue philosophe, répondit-elle


en faisant une révérence moqueuse.
-Vous ne serez que baronne?... lui demanda Butscha.
236 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

- Ou vicomtesse, répliqua le père.


Comment cela? dit vivement Modeste.
-Mais, si tu agréais M. de la Brière, il aurait bien
assez de crédit pour obtenir du roi la succession de mes
titres et de mes armes...
-

Oh! dès qu'il s'agit de se déguiser, celui-là ne fera


pas de façons, répondit amèrement Modeste.
Butscha ne comprit rien à cette épigramme, dont le
sens ne pouvait être deviné que par madame et M. Mignon
et par Dumay.
Dès qu'il s'agit de mariage , tous les hommes se
déguisent, répondit madame Latournelle, et les femmes
leur en donnent l'exemple. J'entends dire depuis que je
suis au monde : « M. un tel, ou mademoiselle une telle, a
fait un bon mariage; >> il faut donc que l'autre l'ait fait
mauvais ?
Le mariage, dit Butscha, ressemble à un procès, il
s'y trouve toujours une partie de mécontente ; et, si l'une
dupe l'autre, la moitié des mariés joue certainement la
comédie aux dépens de l'autre.
Et vous concluez, sire Butscha? dit Modeste.
A l'attention la plus sévère sur les manœuvres de
l'ennemi , répondit le clerc.
- Que t'ai-je dit, ma mignonne? dit Charles Mignon en
faisant allusion à sa scène avec sa fille au bord de la
mer .

Les hommes, pour se marier, dit Latournelle, jouen. 1

autant de rôles que les mères en font jouer à leurs filles


pour s'en débarrasser.
--

Vous permettez alors le stratagème, dit Modeste.


MODESTE MIGNON. 237

De part et d'autre, s'écria Gobenheim ; la partie est


alors égale.
Cette conversation se faisait , comme on dit familiè-
rement, à bâtons rompus, à travers la partie et au milieu
des appréciations que chacun se permettait de M. d'Hé-
rouville, qui fut trouvé très-bien par le petit notaire, par
le petit Dumay, par le petit Butscha.
-

Je wois , dit madame Mignon avec un sourire , que


madame Latournelle et mon pauvre mari sont ici les
monstruosités .
Meureusement pour lui, le colonel n'est pas d'une
haute taille , répondit Butscha pendant que son patron don-
nait les cartes, car un homme grand et spirituel est tou-
jours une exception.
Sans cette petite discussion sur la légalité des ruses
matrimoniales , peut-être taxerait-on de longueur le récit
de la soirée impatiemment attendue par Butscha ; mais la
fortune , pour laquelle tant de lâchetés secrètes se com-
mirent, prêtera peut-être aux minuties de la vie privée l'im-
mense intérêt que développera toujours le sentiment social
si franchement défini par Ernest dans sa réponse à Modeste .
Dans la matinée arriva Desplein, qui ne resta que le
temps d'envoyer chercher les chevaux de la poste au
Havre et de les atteler, environ une heure. Après avoir
examiné madame Mignon, il décida que la malade recou-
vrerait la vue, et il fixa le moment opportun pour l'opé-
**ration à un mois de là. Naturellement, cette importante
consultation eut lieu devant les habitants du Chalet, tous
palpitants et attendant l'arrêt du prince de la science.
L'illustre membre de l'Académie des sciences fit à l'aveugle
238 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE .

une dizaine de questions brèves, en étudiant les yeux au


grand jour de la fenêtre. Étonnée de la valeur que le temps
avait pour cet homme si célèbre , Modeste aperçut la
calèche de voyage pleine de livres que le savant se pro-
posait de lire en retournant à Paris, car il était parti la
veille au soir, employant ainsi la nuit et à dormir et à
voyager. La rapidité, la lucidité des jugements que Des-
plein portait sur chaque réponse de madame Mignon, son
ton bref, ses manières, tout donna pour la première fois
à Modeste des idées justes sur les hommes de génic. Elle
entrevitd'énormes différences entre Canalis, homme secon-
daire, et Desplein, homme plus que supérieur. L'homme
de génie a dans la conscience de son talent et dansVa
solidité de la gloire comme une garenne où son orgueil
légitime s'exerce et prend l'air sans gêner personne. Puis
sa lutte constante avec les hommes et les choses ne lui
laisse pas le temps de se livrer aux [Link] se
permettent les héros de la mode, qui se hâtent de récolter
les moissons d'une saison fugitive, et dont la vanité,
l'amour-propre , ont l'exigence et les taquineries d'une
douane âpre à percevoir ses droits sur tout ce qui passe
à sa portée. Modeste fut d'autant plus enchantée de ce
grand praticien qu'il parut frappé de l'exquise beauté de
Modeste, lui entre les mains de qui tant de femmes pas-
saient et qui depuis longtemps les examinait en quelque
sorte à la loupe et au scalpel.
-

Ce serait, en vérité, bien dommage, dit-il avec ce 4

ton de galanterie qu'il savait prendre et qui contrastait


avec sa prétendue brusquerie, qu'une mère fût privée de
voir une si charmante fille
MODESTE MIGNON. 239

Modeste voulut servir elle-même le simple déjeuner que


le grand chirurgien accepta. Elle accompagna, de même
que son père et Dumay, le savant attendu par tant de
malades jusqu'à la calèche qui stationnait à la petite
porte, et, là, l'œil doré par l'espérance, elle dit encore à
Desplein :
-Ainsi, ma chère maman me verra ?
Oui , mon petit feu follet, je vous le promets,
répondit-il en souriant, et je suis incapable de vous
tromper : car, moi aussi, j'ai une fille ! ...
Les chevaux emportèrent Desplein sur ce mot qui fut
plein d'une grâce inattendue. Rien ne charme plus que
l'imprévu particulier aux gens de talent.
Cette visite fut l'événement du jour, elle laissa dans
l'âme de Modeste une trace lumineuse. La jeune enthou-
siaste admira naïvement cet homme dont la vie appar-
tenait à tous, et chez qui l'habitude de s'occuper des
douleurs physiques avait détruit les manifestations de
l'égoïsme. Le soir, quand Gobenheim, les Latournelle et
Butscha , Canalis , Ernest et le duc d'Hérouville furent
réunis , chacun complimenta la famille Mignon de la
bonne nouvelle donnée par Desplein. Naturellement alors
la conversation, où domina la Modeste que ses lettres ont
révélée, se porta sur cet homme dont le génie était , mal-
heureusement pour sa gloire, appréciable seulement par
la tribu des savants et de la Faculté. Gobenheim laissa
échapper cette phrase qui, de nos jours, est la sainte
ampoule du génie, au sens des économistes et des ban-
quiers :
- Il gagne un argent fou!
240 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.
-

On le dit très-intéressé, répondit Canalis.


Les louanges données à Desplein par Modeste incom-
modaient le poëte. La Vanité procède comme la Femme.
Toutes deux elles croient perdre quelque chose à l'éloge
et à l'amour accordés à autrui. Voltaire était jaloux de
l'esprit d'un roué que Paris admira deux jours, de même
qu'une duchesse s'offense d'un regard jeté sur sa femme
de chambre. L'avarice de ces deux sentiments est telle,
qu'ils se trouvent volés de la part faite à un pauvre.
- Croyez-vous, monsieur, demanda Modeste en sou-
riant, qu'on doive juger le génie avec la mesure ordinaire?
Il faudrait peut-être avant tout, répondit Canalis,
définir l'homme de génie, et l'une de ses conditions est
l'invention : invention d'une forme, d'un système ou d'une
force. Ainsi Napoléon fut inventeur, à part ses autres
conditions de génie. Il a inventé sa méthode de faire la
guerre. Walter Scott est un inventeur, Linné est un inven-
teur, Geoffroy Saint-Hilaireet Cuvier sont des inventeurs.
De tels hommes sont hommes de génie au premier chef.
Ils renouvellent, augmentent ou modifient la science ou
l'art. Mais Desplein est un homme dont l'immense talent
consiste à bien appliquer des lois déjà trouvées ; à observer,
par un don naturel , les désinences de chaque tempérament
et l'heure marquée par la nature pour faire une opéra-
tion. Il n'a pas fondé, comme Hippocrate , la science elle-
même. Il n'a pas trouvé de système, comme Galien, Brous-
sais ou Rasori. C'est un génie exécutant comme Moschelès
sur le piano, Paganini sur le violon, comme Farinelli sur
son larynx! gens qui développent d'immenses facultés,
mais qui ne créent pas de musique. Entre Beethoven et la
MODESTE MIGNON. 241

Catalani, vous me permettrez de décerner à l'un l'im-


mortelle couronne du génie et du martyre, et à l'autre
beaucoup de pièces de cent sous ; avec l'une nous sommes
quittes, tandis que le monde reste toujours le débiteur de
l'autre ! Nous nous endettons chaque jour avec Molière , et
nous avons trop payé Baron.
-

Je crois, mon ami, que tu fais la part des idées trop


belle, dit la Brière d'une voix douce et mélodieuse qui
produisit un soudain contraste avec le ton péremptoire
du poëte, dont l'organe flexible avait quitté le ton de la
câlinerie pour le ton magistral de la tribune. Le génie
doit être estimé, surtout, en raison de son utilité. Par-
mentier, Jacquard et Papin, à qui l'on élèvera des statues
quelque jour, sont aussi des gens de génie. Ils ont changé
ou changeront la face des États en un sens. Sous ce rap-
port, Desplein se présentera toujours aux yeux des pen-
seurs, accompagné d'une génération tout entière dont les
larmes, dont les souffrances auront cessé sous sa main
puissante.
Il suffisait que cette opinion fût émise par Ernest pour
que Modeste voulût la combattre.
A ce compte, dit-elle, monsieur, celui qui trouverait
le moyen de faucher le blé sans gâter la paille, par une
machine qui ferait l'ouvrage de dix moissonneurs, serait
un homme de génie ?
Oh ! oui, ma fille, dit madame Mignon ; il serait
béni du pauvre dont le pain coûterait alors moins cher,
et celui que bénissent les pauvres est béni de Dieu !
-

C'est donner le pas à l'utile sur l'art, répondit


Modeste en hochant la tête .
14
242 SCENES DE LA VIE PRIVÉE.

Sans l'utile, dit Charles Mignon, où prendrait-on


l'art ? Sur quoi s'appuierait, de quoi vivrait, où s'abrite-
rait et qui payerait le poëte ?
-

Oh! mon cher père, cette opinion est bien capitaine


au long cours, épicier, bonnet de coton!... Que Goben-
heim et M. le référendaire, dit-elle en montrant la Brière,
qui sont intéressés à la solution de ce problème social, le
soutiennent, je le conçois ; mais vous, dont la vie a été la
poésie la plus inutile de ce siècle, puisque votre sang
répandu sur l'Europe, et vos énormes souffrances exigées
par un colosse, n'ont pas empêché la France de perdre
dix départements acquis par la République , comment
donnez-vous dans ce raisonnement excessivement per-
ruque, comme disent les romantiques ?... On voit bien
que vous revenez de la Chine.
L'irrévérence des paroles de Modeste fut aggravée par
un petit ton méprisant et dédaigneux qu'elle prit à des-
sein et dont s'étonnèrent également madame Latournelle,
madame Mignon et Dumay. Madame Latournelle n'y voyait
pas clair tout en ouvrant les yeux ; Butscha, dont l'atten-
tion était comparable à celle d'un espion, regarda d'une
manière significative M. Mignon en lui voyant le visage
coloré par une vive et soudaine indignation.
Encore un peu, mademoiselle, et vous alliez man-
quer de respect à votre père, dit en souriant le colonel
éclairé par le regard de Butscha. Voilà ce que c'est que
de gâter ses enfants.
- -

Je suis fille unique ! ... répondit-elle insolemment.


-

Unique! répéta le notaire en accentuant ce mot.


-

Monsieur, répondit sèchement Modeste à Latour-


MODESTE MIGNON. 243

nelle, mon père est très-heureux que je me fasse son pré-


cepteur ; il m'a donné la vie, je lui donne le savoir, il me
redevra quelque chose.
-

Il y a manière, et surtout l'occasion, dit madame


Mignon..
-Mais, mademoiselle a raison, reprit Canalis en se
levant et se posant à la cheminée dans l'une des plus
belles attitudes de sa collection de mines. Dieu, dans sa
prévoyance , a donné des aliments et des vêtements à
l'homme, et il ne lui a pas directement donné l'art ! Il
a dit à l'homme : « Pour vivre, tu te courberas vers la
terre ; pour penser, tu t'élèveras vers moi! » Nous avons
autant besoin de la vie de l'âme que de celle du corps.
De là deux utilités. Ainsi , bien certainement on ne se
chausse pas d'un livre. Un chant d'épopée ne vaut pas,
au point de vue utilitaire , une soupe économique du
bureau de bienfaisance. La plus belle idée remplacerait
difficilement la voile d'un vaisseau. Certes, une marmite
autoclave, en se soulevant de deux pouces sur elle-même,
nous procure le calicot trente sous le mètre meilleur
marché; mais cette machine et les perfections de l'in-
dustrie ne soufflent pas la vie à un peuple, et ne diront
pas à l'avenir qu'il a existé; tandis que l'art égyptien, l'art
mexicain, l'art grec, l'art romain, avec leurs chefs-d'œuvre
taxés d'inutiles, ont attesté l'existence de ces peuples dans
le vaste espace du temps, là où de grandes nations inter-
médiaires dénuées d'hommes de génie ont disparu, sans
laisser sur le globe leur carte de visite ! Toutes les œuvres
du génie sont le summum d'une civilisation, et présup-
posent une immense utilité. Certes, une paire de bottes
244 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

ne l'emporte pas à vos yeux sur une pièce de théâtre, et


vous ne préférerez pas un moulin à l'église de Saint-Ouen ?
Eh bien, un peuple est animé du même sentiment qu'un
homme, et l'homme a pour idée favorite de se survivre à
ui-même moralement comme il se reproduit physique-
ment. La survie d'un peuple est l'œuvre de ses hommes
de génie. En ce moment, la France prouve énergiquement
la vérité de cette thèse. Assurément, elle est primée en
industrie, en commerce, en navigation par l'Angleterre ;
et, néanmoins, elle est, je le crois, à la tête du monde
par ses artistes, par ses hommes de talent, par le goût
de ses produits. Il n'est pas d'artiste ni d'intelligence qui
ne vienne demander à Paris ses lettres de maîtrise. Il
n'y a d'école de peinture en ce moment qu'en France, et
nous régnerons par le livre peut-être plus sûrement, plus
longtemps que par le glaive. Dans le système d'Ernest, on
supprimerait les fleurs de luxe, la beauté de la femme,
la musique, la peinture et la poésie ; assurément la société
ne serait pas renversée, mais je demande qui voudrait
accepter la vie ainsi? Tout ce qui est utile est affreux et
laid. La cuisine est indispensable dans une maison ; mais
vous vous gardez bien d'y séjourner, et vous vivez dans
un salon que vous ornez, comme l'est celui-ci, de choses
parfaitement superflues. A quoi ces charmantes peintures ,
ces bois façonnés servent-ils? Il n'y a de beau que ce qui
nous semble inutile ! Nous avons nommé le xvie siècle,
« la renaissance » , avec une admirable justesse d'expres-
sion. Ce siècle fut l'aurore d'un monde nouveau , les
hommes en parleront encore qu'on ne se souviendra plus
de quelques siècles antérieurs, dont tout le mérite sera
MODESTE MIGNON. 245

d'avoir existé, comme ces millions d'êtres qui ne comptent


pas dans une génération !
- << Guenille , soit ! ma guenille m'est chère ! >> répondit
assez plaisamment le duc d'Hérouville pendant le silence
qui suivit cette prose pompeusement débitée.
L'art qui, selon vous, dit Butscha en s'attaquant à
Canalis, serait la sphère dans laquelle le génie est appelé
à faire ses évolutions , existe-t-il ? N'est-ce pas un magni-
fique mensonge auquel l'homme social a la manie de
croire ? Qu'ai-je besoin d'avoir un paysage de Normandie
dans ma chambre quand je puis l'aller voir très-bien
réussi par Dieu? Nous avons dans nos rêves des poëmes
plus beaux que l'Iliade. Pour une somme peu considérable,
je puis trouver à Valognes , à Carentan, comme en Pro-
vence, à Arles, des Vénus tout aussi belles que celles du
Titien. La Gazette des Tribunaux publie des romans autre-
ment faits que ceux de Walter Scott, qui se dénouent
terriblement, avec du vrai sang et non avec de l'encre.
Le bonheur et la vertu sont au-dessus de l'art et du
génie.
Bravo , Butscha ! s'écria madame Latournelle.
-

Qu'a-t-il dit ? demanda Canalis à la Brière en cessant


de recueillir dans les yeux et dans l'attitude de Modeste
les charmants témoignages d'une admiration naïve.
Le mépris qu'avait essuyé la Brière, et surtout l'irres-
pectueux discours de la fille au père, contristaient telle-
ment ce pauvre jeune homme, qu'il ne répondit pas à Ca-
nalis ; ses yeux, douloureusement attachés sur Modeste,
accusaient une méditation profonde. L'argumentation du
clerc fut reproduite avec esprit par le duc d'Hérouville,
14.
246 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

qui finit en disant que les extases de sainte Thérèse étaient


bien supérieures aux créations de lord Byron.
- Oh ! monsieur le duc, remarqua Modeste , c'est une
poésie entièrement personnelle, tandis que le génie de
Byron ou celui de Molière profitent au monde...
-Mets-toi donc d'accord avecM. le baron, interrompit
vivement Charles Mignon. Tu veux maintenant que le
génie soit utile, absolumentcomme le coton ; mais tu trou-
veras peut-être la logique aussi perruque, aussi vieille que
ton pauvre bonhomme de père !
Butscha, la Brière et madame Latournelle échangèrent
des regards à demi moqueurs qui poussèrent Modeste
d'autant plus avant dans la voie de l'irritation qu'elle
resta court pendant un moment.
-Mademoiselle, rassurez-vous, dit Canalis en lui sou-
riant, nous ne sommes ni battus ni pris en contradiction.
Toute œuvre d'art, qu'il s'agisse de la littérature, de la
musique, de la peinture, de la sculpture ou de l'architec-
ture, implique une utilité sociale positive, égale à celle de
tous les autres produits commerciaux. L'art est le com-
merce par excellence, il le sous-entend. Un livre, aujour-
d'hui, fait empocher à son auteur quelque chose comme
dix mille francs, et sa fabrication suppose l'imprimerie, la
papeterie, la librairie, la fonderie, c'est-à-dire des milliers
debras en action. L'exécution d'une symphonie de Beetho-
ven ou d'un opéra de Rossini demande tout autant de
bras, de machines et de fabrications. Le prix d'un monu-
ment répond encore plus brutalement à l'objection. Aussi
peut-on dire que les œuvres du génie ont une base extrê-
mement coûteuse, et nécessairement profitable à l'ouvrier.
MODESTE MIGNON. 247

Établi sur cette thèse, Canalis parla pendant quelques


instants avec un grand luxe d'images et en se complaisant
dans sa phrase ; mais il lui arriva, comme à beaucoup de
grands parleurs, de se trouver dans sa conclusion au point
de départ de la conversation , et du même avis que la
Brière, sans s'en apercevoir.
Je vois avec plaisir, mon cher baron, dit finement
le petit duc d'Hérouville, que vous serez un grand ministre
constitutionnel.
- Oh ! dit Canalis avec un geste de grand homme, que
prouvons-nous dans toutes nos discussions? L'éternelle
vérité de cet axiome : Tout est vrai et tout est faux ! Il y
a pour les vérités morales, comme pour les créatures, des
milieux où elles changent d'aspect au point d'être mécon-
naissables .
-La société vit de choses jugées, dit le duc d'Hérou-
ville.
- Quelle légèreté! dit tout bas madame Latournelle à
son mari .

C'est un poëte, répondit Gobenheim qui entendit le


mot.

Canalis , qui se trouvait à dix lieues au-dessus de ses


auditeurs et qui peut-être avait raison dans son dernier
mot philosophique, prit pour des symptômes d'ignorance
l'espèce de froid peint sur toutes les figures; mais il se
vit compris par Modeste, et il resta content, sans deviner
combien le monologue est blessant pour des provin-
ciaux, dont la principale occupation est de démontrer
aux Parisiens l'existence , l'esprit et la sagesse de la pro-
vince.
248 SCENES DE LA VIE PRIVÉE.
-

Y a-t-il longtemps que vous n'avez vu la duchesse


de Chaulieu ? demanda le duc à Canalis pour changer de
conversation .
Je l'ai quittée il y a six jours, répondit Canalis.
Elle va bien ? reprit le duc.
Parfaitement bien.
- Ayez la bonté de me rappeler à son souvenir quand
vous lui écrirez .
-

On la dit charmante ? fit Modeste en s'adressant au


duc.
- M. le baron, répondit le grand écuyer, peut en par-
ler plus savamment que moi.
-

Plus que charmante , dit Canalis en acceptant la


perfidie de M. d'Hérouville ; mais je suis partial, mademoi-
selle, c'est mon amie depuis dix ans; je lui dois tout ce
que je puis avoir de bon, elle m'a préservé des dangers
du monde. Enfin, M. le duc de Chaulieu lui-même m'a fait
entrer dans la voie où je suis. Sans la protection de cette
famille, le roi, les princesses auraient pu souvent oublier
un pauvre poëte comme moi; aussi mon affection sera-
t-elle toujours pleine de reconnaissance.
Ceci fut dit avec des larmes dans la voix.
-

Combien nous devons aimer celle qui vous a dicté


tant de chants sublimes, et qui vous inspire un si beau
sentiment ! dit Modeste attendrie . Peut-on concevoir un
poëte sans Muse?
Il serait sans cœur, il ferait des vers secs comme
ceux de Voltaire, qui n'a jamais aimé que Voltaire, répon-
dit Canalis .
Ne m'avez-vous pas fait l'honneur de me dire à
MODESTE MIGNON. 249

Paris, demanda le Breton à Canalis, que vous n'éprouviez


aucun des sentiments que vous exprimez ?
-

La botte est droite, mon brave soldat, répondit le


poëte en souriant ; mais apprenez qu'il est permis d'avoir
à la fois beaucoup de cœur et dans la vie intellectuelle et
dans la vie réelle. On peut exprimer de beaux sentiments
sans les éprouver, et les éprouver sans pouvoir les expri-
mer. La Brière, mon ami que voici, aime à en perdre
l'esprit, dit-il avec générosité en regardant Modeste ; moi
qui certes aime autant que lui, je crois, à moins de me
faire illusion , que je pourrais donner à mon amour une
forme littéraire en harmonie avec sa puissance; mais je ne
réponds pas , mademoiselle , dit-il en se tournant vers
Modeste avec une grâce un peu trop cherchée, de ne pas
être demain sans esprit...
Ainsi , le poëte triomphait de tout obstacle, il brûlait en
l'honneur de son amour les bâtons qu'on lui jetait entre
les jambes, et Modeste restait ébahie de cet esprit pari-
sien qu'elle ne connaissait pas et qui brillantait les décla-
mations du discoureur.
Quel sauteur ! dit Butscha dans l'oreille du petit La-
tournelle après avoir entendu la plus magnifique tirade
sur la religion catholique et sur le bonheur d'avoir pour
épouse une femme pieuse, servie en réponse à un mot de
madame Mignon.
Modeste eut sur les yeux comme un bandeau ; le pres-
tige du débit et l'attention qu'elle prêtait à Canalis, par
parti pris , l'empêchèrent de voir ce que Butscha remar-
quait soigneusement, la déclamation, le défaut de simpli-
cité, l'emphase substituée au sentiment et toutes les inco-
250 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE .

hérences qui dictèrent au clerc son mot un peu trop


cruel. Là où M. Mignon, Dumay, Butscha, Latournelle,
s'étonnaient de l'inconséquence de Canalis sans tenir
compte de l'inconséquence d'une conversation, toujours
si capricieuse en France , Modeste admirait la souplesse
du poëte, et se disait en l'entraînant avec elle dans les
chemins tortueux de sa fantaisie : « Il m'aime ! » Butscha,
comme tous les spectateurs de ce qu'il faut appeler cette
représentation, fut frappé du défaut principal des égoïstes,
que Canalis laisse un peu trop voir, comme tous les gens
habitués à pérorer dans les salons. Soit qu'il comprît
d'avance ce que l'interlocuteur voulait dire, soit qu'il
n'écoutât point, ou soit qu'il eût la faculté d'écouter tout
en pensant à autre chose, Melchior offrait ce visage dis-
trait qui déconcerte la parole autant qu'il blesse la vanité.
Ne pas écouter est non-seulement un manque de poli-
tesse, mais encore une marque de mépris. Or, Canalis
pousse un peu loin cette habitude, car souvent il oublie
de répondre à un discours qui veut une réponse, et passe
sans autre transition polie au sujet dont il se préoccupe.
Si d'un homme haut placé cette impertinence s'accepte
sans protêt, elle engendre au fond des cœurs un levain de
haine et de vengeance; mais, d'un égal, elle va jusqu'à
dissoudre l'amitié. Quand, par hasard, Melchior se force
à écouter, il tombe dans un autre défaut, il ne fait que se
prêter, il ne se donne pas. Sans être aussi choquant, ce
demi-sacrifice indispose tout autant l'écouteur et le laisse
mécontent. Rien ne rapporte plus dans le commerce du
monde que l'aumône de l'attention. « A bon entendeur,
salut !>> n'est pas seulement un précepte évangélique, c'est
MODESTE MIGNON. 254

encore une excellente spéculation ; observez-le, on vous


passera tout, jusqu'à des vices. Canalis prit beaucoup sur
lui dans l'intention de plaire à Modeste; mais, s'il fut
complaisant pour elle, il redevint souvent lui-même avec
les autres.
Modeste, impitoyable pour les dix martyrs qu'elle fai-
sait, pria Canalis de lire une de ses pièces de vers ; elle
voulait un échantillon du talent de lecture si vanté.
Canalis prit le volume que lui tendait Modeste et rou-
coula, tel est le mot propre, celle de ses poésies qui passe
pour être la plus belle, une imitation des Amours des anges
deMoore, intitulée VITALIS, que mesdames Latournelle et
Dumay, Gobenheim et le caissier accueillirent par quel-
ques bâillements.
- Si vous jouez bien au whist, monsieur, dit Gobenheim
en présentant cinq cartes mises en éventail , je n'aurai
jamais vu d'homme aussi accompli que vous...
Cette question fit rire, car elle fut la traduction des
idées de chacun .

Je le joue assez, pour pouvoir vivre en province le


reste de mes jours, répondit Canalis. Voilà sans doute plus
de littérature et de conversation qu'il n'en faut à des
joueurs de whist, ajouta-t-il avec impertinence en jetant
son volume sur la console.
Ce détail indique les dangers que court le héros d'un
salon à sortir, comme Canalis, de sa sphère ; il ressemble
alors à l'acteur chéri d'un certain public, dont le talent
se perd en quittant son cadre et abordant un théâtre su-
périeur.
Onmit ensemble le baron et le duc, Gobenheim fut le
252 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

partenaire de Latournelle. Modeste vint se placer auprès


* du poëte, au grand désespoir du pauvre Ernest, qui sui-
vait sur le visage de la capricieuse jeune fille les progrès
de la fascination exercée par Canalis. La Brière ignorait
le don de séduction que possédait Melchior et que la
nature a souvent refusé aux êtres vrais, assez généralement
timides. Ce don exige une hardiesse , une vivacité de
moyens qu'on pourrait appeler la voltige de l'esprit ; il
comporte même un peu de mimique; mais n'y a-t-il pas
toujours , moralement parlant , un comédien dans un
poëte? Entre exprimer des sentiments qu'on n'éprouve
pas , mais dont on conçoit toutes les variantes , et les
feindre quand on en a besoin pour obtenir un succès sur
le théâtre de la vie privée , la différence est grande;
néanmoins, si l'hypocrisie nécessaire à l'homme du monde
a gangrené le poëte, il arrive à transporter les facultés de
son talent dans l'expression d'un sentiment nécessaire,
comme le grand homme voué à la solitude finit par trans-
border son cœur dans son esprit.
- Il travaille pour les millions, se disait douloureu-
sement la Brière, et il jouera si bien la passion, que Mo-
deste y croira !
Et, au lieu de se montrer plus aimable et plus spirituel
que son rival, la Brière imita le duc d'Hérouville, il resta
sombre, inquiet, attentif; mais, là où l'homme de cour
étudiait les incartades de la jeune héritière, Ernest fut en
proie aux douleurs d'une jalousie noire et concentrée, il
n'avait pas encore obtenu un regard de son idole. Il sortit,
pour quelques instants, avec Butscha.
-

C'est fini, dit-il, elle est folle de lui, je suis plus


MODESTE MIGNON. 253

que désagréable, et d'ailleurs elle a raison! Canalis est


charmant , il a de l'esprit dans son silence , de la pas-
sion dans les yeux , de la poésie dans ses amplifica-
tions...
-

Est-ce un honnête homme ? demanda Butscha .


- Oh ! oui , répondit la Brière. Il est loyal , chevale-
resque, et capable de perdre, soumis à l'influence d'une
Modeste, les petits travers que lui a donnés madame de
Chaulieu...
Vous êtes un brave garçon, dit le petit bossu. Mais
est-il capable d'aimer, et l'aimera-t-il ?
Je ne sais pas... , répondit la Brière. A-t-elle parlé
de moi ? demanda-t-il après un moment de silence.
Oui , dit Butscha , qui redit à la Brière le mot
échappé à Modeste sur les déguisements .
Le référendaire alla se jeter sur un banc et s'y cacha
la tête dans ses mains : il ne pouvait reteņir ses larmes
et ne voulait pas les laisser voir à Butscha; mais le nain
était homme à les deviner.
Qu'avez-vous, monsieur ? demanda Butscha.
Elle a raison ! ... dit la Brière en se relevant brus-
quement, je suis un misérable .
Il raconta la tromperie à laquelle l'avait convié Canalis ,
mais en faisant, observer à Butscha qu'il avait voulu dé-
tromper Modeste avant qu'elle se fût démasquée, et il se
répandit en apostrophes assez enfantines sur le malheur
de sa destinée. Butscha reconnut sympathiquement l'amour
dans sa vigoureuse et sapide naïveté, dans ses vraies, dans
ses profondes anxiétés.
-

Mais pourquoi, dit-il au référendaire, ne vous déve


15
254 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE .

loppez-vous pas devant mademoiselle Modeste, et laissez-


vous votre rival faire ses exercices ?
Ah! vous n'avez donc pas senti, lui dit la Brière,
votre gorge se serrer dès qu'il s'agit de lui parler... Vous
ne sentez donc rien dans la racine de vos cheveux, rien à
la surface de la peau, quand elle vous regarde, ne fût-ce
que d'un œil distrait ?...
-Mais vous avez eu assez de jugement pour être d'une
tristesse morne quand elle a, en quelque sorte, dit à son
digne père : « Vous êtes une ganache ! >>>
- Monsieur, je l'aime trop pour ne pas avoir senti
comme la lame d'un poignard entrer dans mon cœur en
l'entendant ainsi donner un démenti aux perfections que
je lui trouve.
-Canalis, lui, l'a justifiée, répondit Butscha.
- Si elle avait plus d'amour-propre que de cœur, elle
ne serait pas regrettable, répliqua la Brière.
En ce moment, Modeste, suivie de Canalis qui venait de
perdre , sortit avec son père et madame Dumay pour
respirer l'air d'une nuit étoilée. Pendant que sa fille se
promenait avec le poëte, Charles Mignon se détacha d'elle
pour venir auprès de la Brière.
- Votre ami, monsieur, aurait dû se faire avocat, dit-il
en souriant et regardant le jeune homme avec attention.
- Ne vous hâtez pas de juger un poëte avec la sévérité
que vous pourriez avoir pour un homme ordinaire, comme
moi par exemple, monsieur le comte, répondit la Brière.
Le poëte a sa mission. Il est destiné par sa nature à voir
la poésie des questions, de même qu'il exprime celle de
toute chose ; aussi, là où vous le croyez en opposition avec
MODESTE MIGNON . 255

lui-même , est-il fidèle à sa vocation. C'est le peintre,


faisant également bien une madone et une courtisane .
Molière a raison dans ses personnages de vieillards et dans
ceux de ses jeunes gens, et Molière avait certes le juge-
ment sain. Ces jeux de l'esprit, corrupteurs chez les
hommes secondaires, n'ont aucune influence sur le carac-
tère chez les vrais grands hommes.
Charles Mignon serra la main à la Brière, en lui disant :
- Cette facilité pourrait néanmoins servir à se justifier
à soi-même des actions diamétralement opposées, surtout
enpolitique.
-

Ah ! mademoiselle, répondait en ce moment Canalis


d'une voix câline à une malicieuse observation de Modeste,
ne croyez pas que la multiplicité des sensations ôte la
moindre force aux sentiments. Les poëtes, plus que les
autres hommes , doivent aimer avec constance et foi.
D'abord ne soyez pas jalouse de ce qu'on appelle la Muse.
Heureuse la femme d'un homme occupé! Si vous enten-
diez les plaintes des femmes qui subissent le poids de
l'oisiveté des maris sans fonctions ou à qui la richesse
laisse de grands loisirs, vous sauriez que le principal
bonheur d'une Parisienne est la liberté, la royauté chez
elle. Or, nous autres , nous laissons prendre à une femme
le sceptre chez nous, car il nous est impossible de des-
cendre à la tyrannie exercée par les petits esprits. Nous
avons mieux à faire... Si jamais je me mariais, ce qui,
je vous le jure, est une catastrophe très-éloignée pour
moi , je voudrais que ma femme eût la liberté morale
que garde une maîtresse et qui peut-être est la source où
elle puise toutes ses séductions.
256 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

Canalis déploya sa verve et ses grâces en parlant amour,


mariage, adoration de la femme, en controversant avec
Modeste jusqu'à ce que M. Mignon, qui vint les rejoindre,
eût trouvé dans un moment de silence l'occasion de
prendre sa fille par le bras et de l'amener devant Ernest,
à qui le digne soldat avait conseillé de tenter une expli-
cation.
Mademoiselle, dit Ernest d'une voix altérée , il m'est
impossible de rester sous le poids de votre mépris. Je ne
me défends pas, je ne cherche pas à me justifier, je veux
seulement vous faire observer qu'avant de lire votre flat-
teuse lettre adressée à la personne, et non plus au poëte,
la dernière enfin , je voulais, et je vous l'ai fait savoir
par un mot écrit du Havre, dissiper l'erreur où vous étiez.
Tous les sentiments que j'ai eu le bonheur de vous expri-
mer sont sincères. Une espérance a lui pour moi quand,
à Paris, monsieur votre père s'est dit pauvre ; mais, main-
tenant, si tout est perdu, si je n'ai plus que des regrets
éternels, pourquoi resterais-je ici où tout est supplice pour
moi ?... Laissez-moi donc emporter un sourire de vous, il
sera gravé dans mon cœur.
Monsieur, répondit Modeste qui parut froide et dis-
traite, je ne suis pas la maîtresse ici ; mais, certes, je
serais au désespoir d'y retenir ceux qui n'y trouvent ni
plaisir ni bonheur.
Elle laissa le référendaire en prenant le bras de madame
Dumay pour rentrer. Quelques instants après, tous les per-
sonnages de cette scène domestique, de nouveau réunis
au salon , furent assez surpris de voir Modeste assise
auprès du duc d'Hérouville, et coquetant avec lui comme
MODESTE MIGNON. 257

aurait pu le faire la plus rusée Parisienne ; elle s'intéres-


sait à sen jeu, lui donnait les conseils qu'il demandait, et
trouva l'occasion de lui dire des choses flatteuses en éle-
vant le hasard de la noblesse sur la même ligne que les
hasards du talent et de la beauté. Canalis savait ou croyait
savoir la raison de ce changement, il avait voulu piquer
Modeste en traitant le mariage de catastrophe et en s'en
montrant éloigné ; mais , comme tous ceux qui jouent
avec le feu , ce fut lui qui se brûla. La fierté de Modeste,
son dédain, alarmèrent le poëte, il revint à elle en don-
nant le spectacle d'une jalousie d'autant plus visible
qu'elle était jouée. Modeste, implacable comme les anges,
savoura le plaisir que lui causait l'exercice de son pouvoir,
et naturellement elle en abusa . Le duc d'Hérouville n'avait
jamais connu pareille fête : une femme lui souriait ! A onze
heures du soir, heure indue au Chalet, les trois prétendus
zortirent, le duc en trouvant Modeste charmante, Canalis
en la trouvant excessivement coquette, et la Brière navré
de sa dureté.
Pendant huit jours, l'héritière fut avec ses trois pré-
tendus ce qu'elle avait été durant cette soirée, en sorte
que le poëte parut l'emporter sur ses rivaux, malgré les
boutades et les fantaisies qui donnaient de temps en temps
de l'espoir au duc d'Hérouville. Les irrévérences de Mo-
deste envers son père, les libertés excessives qu'elle pre-
nait avec lui ; ses impatiences avec sa mère aveugle en
lui rendant comme à regret ces petits services qui naguère
étaient le triomphe de sa piété filiale, semblaient être
l'effet d'un caractère fantasque et d'une gaieté tolérée
dès l'enfance. Quand Modeste allait trop loin, elle se fai
258 SCENES DE LA VIE PRIVÉE.

sait de la morale à elle-même, et attribuait ses légèretés,


ses incartades à son esprit d'indépendance. Elle avouait
au duc et à Canalis son peu de goût pour l'obéissance, et
le regardait comme un obstacle réel à son établissement,
en interrogeant ainsi le moral de ses prétendus, à la ma-
nière de ceux qui trouent la terre pour en ramener de
l'or, du charbon, du tuf ou de l'eau.
- Je ne trouverai jamais, disait-elle la veille du jour
où l'installation de la famille à la villa devait avoir lieu,
de mari qui supportera mes caprices avec la bonté de mon
père qui ne s'est jamais démentie, avec l'indulgence de
mon adorable mère.
-

Ils se savent aimés, mademoiselle, dit la Brière.


- Soyez sûre, mademoiselle, que votre mari connaîtra
toute la valeur de son trésor, ajouta le duc.
Vous avez plus d'esprit et de résolution qu'il n'en
faut pour discipliner un mari, dit Canalis en riant.
Modeste sourit comme Henri IV dut sourire après avoir
révélé, par trois réponses à une question insidieuse, le
caractère de ses trois principaux ministres à un ambassa-
deur étranger.
Le jour du dîner, Modeste, entraînée par la préférence
qu'elle accordait à Canalis, se promena longtemps seule
avec lui sur le terrain sablé qui se trouvait entre la mai-
son et le boulingrin orné de fleurs. Aux gestes du poëte,
à l'air de la jeune héritière, il était facile de voir qu'ell
écoutait favorablement Canalis ; aussi les deux demoiselles
d'Hérouville vinrent-elles interrompre ce scandaleux tête-
à-tête ; et, avec l'adresse naturelle aux femmes en sem-
blable occurrence , elles mirent la conversation sur la
MODESTE MIGNON. 259

cour, sur l'éclat d'une charge de la couronne, en expli-


quant la différence qui existait entre les charges de la
maison du roi et celles de la couronne; elles tâchèrent de
griser Modeste en s'adressant à son orgueil et lui mon-
trant une des plus hautes destinées à laquelle une femme
pouvait alors aspirer.
Avoir pour fils un duc, s'écria la vieille demoiselle,
est un avantage positif. Ce titre est une fortune, hors de
toute atteinte, qu'on donne à ses enfants .
A quel hasard, dit Canalis assez mécontent d'avoir
vu son entretien rompu, devons-nous attribuer le peu de
succès que M. le grand écuyer a eu jusqu'à présent dans
l'affaire où ce titre peut le plus servir les prétentions d'un
homme?

Les deux demoiselles jetèrent à Canalis un regard chargé


d'autant de venin qu'en insinue la morsure d'une vipère,
et furent si décontenancées par le sourire railleur de Mo-
deste, qu'elles se trouvèrent sans un mot de réponse.
-M. le grand écuyer, dit Modeste à Canalis, ne vous
a jamais reproché l'humilité que vous inspire votre gloire :
pourquoi lui en vouloir de sa modestie ?
- Il ne s'est d'ailleurs pas encore rencontré, dit la vieille
demoiselle, une femme digne du rang de mon neveu.
Nous en avons vu qui n'avaient que la fortune de cette
position; d'autres qui , sans la fortune, en avaient tout
l'esprit ; et j'avoue que nous avons bien fait d'attendre que
Dieu nous offrît l'occasion de connaître une personne en
qui se rencontrent et la noblesse et l'esprit et la fortune
d'une duchesse d'Hérouville.
-

Il y a, ma chère Modeste, dit Hélène d'Hérouville en


260 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE .

emmenant sa nouvelle amie à quelques pas de là, mille


barons de Canalis dans le royaume , comme il y a cent
poëtes à Paris qui le valent ; et il est si peu grand homme,
que , moi , pauvre fille destinée à prendre le voile faute
d'une dot, je ne voudrais pas de lui ! Vous ne savez d'ail-
leurs pas ce que c'est qu'un jeune homme exploité depuis
dix ans par la duchesse de Chaulieu. Il n'y a vraiment
qu'une vieille femme de soixante ans bientôt qui puisse se
soumettre aux petites indispositions dont est , dit- on ,
affligé le grand poëte , et dont la moindre fut , chez
Louis XIV, un défaut insupportable ; mais la duchesse
n'en souffre pas autant , il est vrai , qu'en souffrirait une
femme , elle ne l'a pas toujours chez elle comme on a un
mari ...

Et, pratiquant l'une des manœuvres particulières aux


femmes entre elles, Hélène d'Hérouville répéta d'oreille à
oreille des calomnies que les femmes jalouses de madame
de Chaulieu colportaient sur le poëte. Ce petit détail , assez
commun dans les conversations des jeunes personnes,
montre avec quel acharnement on se disputait déjà la for-
tune du comte de la Bastie.
En dix jours , les opinions du Chalet avaient beaucoup
varié sur les trois personnages qui prétendaient à la main
de Modeste. Ce changement , tout au désavantage de Ca-
nalis , se basait sur des considérations de nature à faire
profondément réfléchir les porteurs d'une gloire quel-
conque. On ne peut nier, à voir la passion avec laquelle
on poursuit un autographe, que la curiosité publique ne
soit vivement excitée par la célébrité. La plupart des
gens de province ne se rendent évidemment pas un
MODESTE MIGNON. 261

compte exact des procédés que les gens illustres emploient


pour mettre leur cravate, marcher sur le boulevard, bayer
aux corneilles ou manger 'une côtelette ; car, lorsqu'ils
aperçoivent un homme vêtu des rayons de la mode ou
resplendissant d'une faveur plus ou moins passagère , mais
toujours enviée, les uns disent : « Oh ! c'est ça ! >> ou bien :
« C'est drôle ! » et autres exclamations bizarres. En un
mot , le charme étrange que cause toute espèce de gloire ,
même justement acquise , ne subsiste pas. C'est , surtout
pour les gens superficiels, moqueurs ou envieux, une sen-
sation rapide comme l'éclair et qui ne se renouvelle point.
Il semble que la gloire, de même que le soleil, chaude et
lumineuse à distance , est , si l'on s'en approche , froide
comme la sommité d'une alpe . Peut-être l'homme n'est-il
réellement grand que pour ses pairs ; peut-être les dé-
fauts inhérents à la condition humaine disparaissent- ils
plutôt à leurs yeux qu'à ceux des vulgaires admirateurs.
Pour plaire tous les jours, un poëte serait donc tenu de
déployer les grâces mensongères des gens qui savent se
faire pardonner leur obscurité par leurs façons aimables
et par leurs complaisants discours ; car, outre le génie,
chacun lui demande les plates vertus de salon et le ber-
quinisme de famille. Le grand poëte du faubourg Saint-
Germain, qui ne voulut pas se plier à cette loi sociale, vit
succéder une insultante indifférence à l'éblouissement
causé par sa conversation des premières soirées. L'esprit
prodigué sans mesure produit sur l'âme l'effet d'une bou-
tique de cristaux sur les yeux; c'est assez dire que le
feu , que le brillant de Canalis fatigua promptement des
gens qui, selon leur mot, aimaient le solide. Tenu bientôt
15.
262 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE .

de se montrer homme ordinaire , le poëte rencontra de


nombreux écueils sur un terrain où la Brière conquit les
suffrages de ceux qui d'abord l'avaient trouvé maussade.
On éprouva le besoin de se venger de la réputation de
Canalis en lui préférant son ami. Les meilleures personnes
sont ainsi faites. Le simple et bon référendaire n'offen-
sait aucun amour-propre ; en revenant à lui , chacun lui
découvrit du cœur, une grande modestie , une discrétion
de coffre-fort et une excellente tenue. Le duc d'Hérouville
mit, comme valeur politique, Ernest beaucoup au-dessus
de Canalis. Le poëte , inégal, ambitieux et mobile comme
le Tasse, aimait le luxe, la grandeur, il faisait des dettes;
tandis que le jeune conseiller, d'un caractère égal, vivait
sagement, utile sans fracas, attendant les récompenses
sans les quêter, et faisait des économies. Canalis avait
d'ailleurs donné raison aux bourgeois qui l'observaient.
Depuis deux ou trois jours , il se laissait aller à des mou-
vements d'impatience, à des abattements, à ces mélan-
colies sans raison apparente , à ces changements d'hu-
meur, fruits du tempérament nerveux des poëtes. Ces
originalités (le mot de la province) engendrées par l'in-
quiétude que lui causaient ses torts , grossis de jour en
jour, envers la duchesse de Chaulieu à laquelle il devait
écrire sans pouvoir s'y résoudre, furent soigneusement re-
marquées par la douce Américaine, par la digne madame
Latournelle, et devinrent le sujet de plus d'une causerie
entre elles et madame Mignon. Canalis ressentit les effets
de ces causeries sans se les expliquer. L'attention ne fut
plus la même, les visages ne lui offrirent plus cet air ravi
des premiers jours ; tandis qu'Ernest commençait à se faire
MODESTE MIGNON. 263

écouter. Depuis deux jours , le poëte essayait donc de sé-


duire Modeste, et profitait de tous les instants où il pou-
vait se trouver seul avec elle pour l'envelopper dans les
filets d'un langage passionné. Le coloris de Modeste avait
appris aux deux filles avec quel plaisir l'héritière écoutait
de délicieux concetti délicieusement dits ; et , inquiètes
d'un tel progrès, elles venaient de recourir à l'ultima ratio
des femmes en pareil cas , à ces calomnies qui manquent
rarement leur effet en s'adressant aux répugnances phy-
siques les plus violentes. Aussi , en se mettant à table, le
poëte aperçut-il des nuages sur le front de son idole , il y
lut les perfidies de mademoiselle d'Hérouville , et jugea
nécessaire de se proposer lui-même pour mari dès qu'il
pourrait parler à Modeste. En entendant quelques propos
aigres-doux, quoique polis, échangés entre Canalis et les
deux nobles filles , Gobenheim poussa le coude à Butscha
son voisin pour lui montrer le poëte et le grand écuyer.
-

Ils se démoliront l'un par l'autre, lui dit-il à l'oreille.


-Canalis a bien assez de génie pour se démolir à lui
tout seul, répondit le nain.
Pendant le dîner, qui fut d'une excessive magnificence
et admirablement bien servi, le duc remporta sur Canalis
un grand avantage. Modeste , qui la veille avait reçu ses
habits de cheval, parla de promenades à faire aux envi-
rons. Par le tour que prit la conversation, elle fut amenée
à manifester le désir de voir une chasse à courre, plaisir
qui lui était inconnu. Aussitôt le duc proposa de donner
à mademoiselle Mignon le spectacle d'une chasse dans une
forêt de la couronne, à quelques lieues du Havre. Grâce à
ses relations avec le prince de Cadignan , grand veneur,
264 SCÈNES DE LA VIE PRIVEE .

il entrevit les moyens de déployer aux yeux de Modeste


un faste royal, de la séduire en lui montrant le monde
fascinant de la cour et lui faisant souhaiter de s'y intro-
duire par un mariage. Des coups d'œil échangés entre le
duc et les deux demoiselles d'Hérouville , que surprit
Canalis , disaient assez : « A nous l'héritière ! » pour que
le poëte , réduit à ses splendeurs personnelles , se hâtât
d'obtenir un gage d'affection. Presque effrayée de s'être
avancée au delà de ses intentions avec les d'Hérouville ,
Modeste , en se promenant après le dîner dans le parc,
affecta d'aller un peu en avant de la compagnie avec Mel-
chior. Par une curiosité de jeune fille , et assez légitime,
elle laissa deviner les calomnies dites par Hélène ; et, sur
une exclamation de Canalis, elle lui demanda le secret,
qu'il promit.
Ces coups de langue, dit-il , sont de bonne guerre
dans le grand monde ; votre probité s'en effarouche , et ,
moi , j'en ris , j'en suis même heureux. Ces demoiselles
doivent croire les intérêts de Sa Seigneurie bien en danger
pour y avoir recours.
Et, profitant aussitôt de l'avantage que donne une com-
munication de ce genre, Canalis mit à sa justification une
telle verve de plaisanterie, une passion si spirituellement
exprimée en remerciant Modeste d'une confidence où il se
dépêchait de trouver un peu d'amour, qu'elle se vit tout
aussi compromise avec le poëte qu'avec le grand écuyer.
Canalis , sentant la nécessité d'être hardi , se déclara nette-
ment. Il fit à Modeste des serments où sa poésie rayonna
comme la lune ingénieusement invoquée, où brilla la
description de la beauté de cette charmante blonde admi
MODESTE MIGNON. 265

rablement habillée pour cette fête de famille . Cette exal-


tation de commande , à laquelle le soir, le feuillage , le
ciel et la terre, la nature entière, servirent de complices,
entraîna cet avide amant au delà de toute raison ; car il
parla de son désintéressement et sut rajeunir par les
grâces de son style le fameux thème Quinze cents francs
et -ma Sophie ! de Diderot , ou Une chaumière et ton cœur !
de tous les amants qui connaissent bien la fortune d'un
beau-père.
- Monsieur, dit Modeste après avoir savouré la mé- .
lodie de ce concerto si admirablement exécuté sur un
thème connu, la liberté que me laissent mes parents m'a
permis de vous entendre ; mais c'est à eux que vous de-
vriez vous adresser.
Eh bien , s'écria Canalis , dites-moi que , si j'obtiens
leur aveu, vous ne demanderez pas mieux que de leur
obéir .
Je sais d'avance , répondit-elle , que mon père a des
fantaisies qui peuvent contrarier le juste orgueil d'une
vieille maison comme la vôtre, car il désire voir porter son
titre et son nom par ses petits-fils.
Eh ! chère Modeste , quels sacrifices ne ferait-on pas
pour confier sa vie à un ange gardien tel que vous ?
- Vous me permettrez de ne pas décider en un instant
du sort de toute ma vie, dit-elle en rejoignant les demoi-
selles d'Hérouville .
En ce moment , ces deux nobles filles caressaient les
vanités du petit Latournelle, afin de le mettre dans leurs
intérêts. Mademoiselle d'Hérouville , à qui, pour la distin-
guer de sa nièce Hélène , il faut donner exclusivement le
266 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

nom patrimonial , laissait à entendre au notaire que la


place de président du tribunal au Havre, dont disposerait
Charles X en leur faveur, était une retraite due à son
talent de légiste et à sa probité. Butscha, qui se prome-
nait avec la Brière et qui s'effrayait des progrès de l'au-
dacieux Melchior, trouva moyen de causer pendant quel-
ques minutes au bas du perron avec Modeste, au moment
où l'on rentra pour se livrer aux taquinages de l'inévitable
whist.
Mademoiselle , j'espère que vous ne lui dites pas
encore : « Melchior ? ... » lui demanda-t-il à voix basse.
-Peu s'en faut, mon nain mystérieux! répondit-elle en
souriant à faire damner un ange.
Grand Dieu ! s'écria le clerc en laissant tomber ses
mains qui frôlèrent les marches.
- Eh bien , ne vaut-il pas ce haineux et sombre réfé-
rendaire à qui vous vous intéressez ? reprit-elle en pre-
nant pour Ernest un de ces airs hautains dont le secret
n'appartient qu'aux jeunes filles , comme si la virginité
łeur prêtait des ailes pour s'envoler si haut. Est-ce votre
petit M. de la Brière qui m'accepterait sans dot? dit-elle
après une pause.
Demandez à monsieur votre père? répliqua Butscha,
qui fit quelques pas pour emmener Modeste à une distance
respectable des fenêtres. Écoutez-moi, mademoiselle. Vous
savez que celui qui vous parle est prêt à vous donner non-
seulement sa vie, mais encore son honneur, en tout temps,
à tout moment : ainsi vous pouvez croire en lui , vous
pouvez lui confier ce que peut-être vous ne diriez pas
à votre père. Eh bien, ce sublime Canalis vous a-t-il tenu
MODESTE MIGNON. 267

le langage désintéressé qui vous fait jeter ce reproche à la


face du pauvre Ernest ?
-
Oui.
Y croyez-vous?
Ceci , mau-clerc, reprit- elle en lui donnant un des
dix ou douze surnoms qu'elle lui avait trouvés, m'a l'air
de mettre en doute la puissance de mon amour-propre.
-

Vous riez , chère mademoiselle ; ainsi rien n'est


sérieux, et j'espère alors que vous vous moquez de lui.
-Que penseriez-vous de moi, monsieur Butscha, si je
me croyais le droit de railler quelqu'un de ceux qui me
font l'honneur de me vouloir pour femme? Sachez , maître
Jean, que, même en ayant l'air de mépriser le plus mépri-
sable des hommages, une fille est toujours flattée de
l'obtenir...
Ainsi, je vous flatte?... dit le clerc en montrant sa
figure illuminée comme l'est une ville pour une fête.
- Vous ?... dit-elle. Vous me témoignez la plus pré-
cieuse de toutes les amitiés, un sentiment désintéressé
comme celui d'une mère pour sa fille ! Ne vous comparez
à personne , car mon père lui-même est obligé de se
dévouer à moi .
Elle fit une pause.
-Je ne puis pas dire que je vous aime, dans le sens
que les hommes donnent à ce mot, mais ce que je vous
accorde est éternel, et ne connaîtra jamais de vicissitudes.
-

Eh bien, dit Butscha, qui feignit de ramasser un


caillou pour baiser le bout des souliers de Modeste en y
laissant une larme, permettez-moi donc de veiller sur vous,
comme un dragon veille sur un trésor. Le poëte vous a
:

268 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

déployé tout à l'heure la dentelle de ses précieuses phrases,


le clinquant des promesses. Il a chanté son amour sur la
plus belle corde de sa lyre, n'est-ce pas ?... Si, dès que
ce noble amant aura la certitude de votre peu de fortune,
vous le voyez changeant de conduite, embarrassé , froid ,
en ferez-vous encore votre mari, lui donnerez-vous tou-
jours votre estime? ...
-

Ce serait un Francisque Althor?... demanda-t-elle


avec un geste où se peignit un amer dégoût.
- Laissez-moi le plaisir de produire ce changement de
décoration, dit Butscha. Non-seulement je veux que ce
soit subit, mais, après, je ne désespère pas de vous rendre
votre poëte amoureux de nouveau, de lui faire souffler
alternativement le froid et le chaud sur votre cœur aussi
gracieusement qu'il soutient le pour et le contre dans la
même soirée, sans quelquefois s'en apercevoir.
Si vous avez raison, dit-elle, à qui se fier ?...
A celui qui vous aime véritablement.
Au petit duc ?...
Bustcha regarda Modeste. Tous deux, ils firent quel-
ques pas en silence. La jeune fille fut impénétrable, elle
ne sourcilla pas.
- Mademoiselle, me permettez-vous d'être le traduc-
teur dés pensées tapies au fond de votre cœur, comme
des mousses marines sous les eaux, et que vous ne voulez
pas vous expliquer ?
Eh quoi ! dit Modeste , mon conseiller-intime-privé-
actuel serait encore un miroir ? ...
- Non , mais un écho, répondit- il en accompagnant
ce mot d'un geste empreint d'une sublime modestie. Le
MODESTE MIGNON. 269

duc vous aime, mais il vous aime trop. Si j'ai bien com-
pris, moi nain, l'infinie délicatesse de votre cœur, il vous
répugnerait d'être adorée comme un saint sacrement
dans son tabernacle. Mais, comme vous êtes éminemment
femme, vous ne voulez pas plus voir un homme sans cesse
à vos pieds et de qui vous seriez éternellement sûre, que
vous ne voudriez d'un égoïste, comme Canalis, qui se
préférerait à vous... Pourquoi? Je n'en sais rien. Je me
ferai femme et vieille femme pour savoir la raison de ce
programme que j'ai lu dans vos yeux, et qui peut- être
est celui de toutes les filles. Néanmoins, vous avez dans
votre grande âme un besoin d'adoration. Quand un homme
est à vos genoux, vous ne pouvez pas vous mettre aux
siens. « On ne va pas loin ainsi,>> disait Voltaire. Le petit
duc a donc trop de génuflexions dans le moral , et Cana-
lis pas assez, pour ne pas dire point du tout. Aussi deviné-
je la malice cachée de vos sourires, quand vous vous
adressez au grand écuyer, quand il vous parle, quand
vous lui répondez. Vous ne pouvez jamais être malheu-
reuse avec le duc, tout le monde vous approuvera si vous
le choisissez pour mari, mais vous ne l'aimerez point. Le
froid de l'égoïsme et la chaleur excessive d'une extase
continuelle produisent sans doute dans le cœur de toutes
les femmes une négation. Évidemment, ce n'est pas ce
triomphe perpétuel qui vous prodiguera les délices infinies
du mariage que vous rêvez, où il se rencontre des obéis-
sances qui rendent fière, où l'on fait de grands petits
sacrifices cachés avec bonheur, où l'on ressent des inquié-
tudes sans cause, où l'on attend avec ivresse des succès ,
où l'on plie avec joie devant des grandeurs imprévues,
270 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

ou l'on est compris jusque dans ses secrets , où parfois


une femme protége de son amour son protecteur...
Vous êtes sorcier ! dit Modeste .
-

Vous ne trouverez pas non plus cette douce égalité


de sentiments, ce partage continu de la vie et cette cer-
titude de plaire qui fait accepter le mariage, en épousant
un Canalis, un homme qui ne pense qu'à lui, dont le moi
estla note unique, dont l'attention ne s'est pas encore
abaissée jusqu'à se prêter à votrepère ou au grand écuyer! ...
un ambitieux du second ordre à qui votre dignité, votre
obéissance, importent peu, qui fera de vous une chose
nécessaire dans sa maison, et qui vous insulte déjà par
son indifférence en faitd'honneur ! Oui, vous vous permet-
triez de souffleter votre mère, Canalis fermerait les yeux
pour pouvoir se nier votre crime à lui-même, tant il a
soif de votre fortune. Ainsi, mademoiselle, je ne pensais
ni au grand poëte, qui n'est qu'un petit comédien, ni à
Sa Seigneurie, qui ne serait pour vous qu'unbeau mariage
et non pas un mari...
-Butscha, mon cœur est un livre blanc où vous gravez
vous-même ce que vous y lisez , répondit Modeste. Vous
êtes entraîné par votre haine de province contre tout ce
qui vous force à regarder plus haut que la tête. Vous ne
pardonnez pas au poëte d'être un homme politique, de
posséder une belle parole, d'avoir un immense avenir, et
vous calomniez ses intentions...
Lui , mademoiselle ?... Il vous tournera le dos du
jour au lendemain avec la lâcheté d'un Vilquin.
- Oh ! faites-lui jouer cette scène de comédie, et...
- Sur tous les tons, dans trois jours, mercredi, sou
MODESTE MIGNON. 271

venez-vous-en. Jusque-là, mademoiselle, amusez-vous à


entendre tous les airs de cette serinette, afin que les
ignobles dissonances de la contre-partie en ressortent
mieux.
Modeste rentra gaiement au salon, où, seul de tous les
hommes , la Brière, assis dans l'embrasure d'une fenêtre,
d'où, sans doute, il avait contemplé son idole, se leva
comme si quelque huissier eût crié : « La reine ! » Ce fut
un mouvement respectueux plein de cette vive éloquence
particulière au geste et qui surpasse celle des plus beaux
discours. L'amour parlé ne vaut pas l'amour prouvé, toutes
les jeunes filles de vingt ans en ont cinquante pour pra-
tiquer cet axiome. Là est le grand argument des séduc-
teurs. Au lieu de regarder Modeste en face, comme le fit
Canalis, qui la salua par un hommage public, l'amant
dédaigné la suivit d'un long regard en dessous , humble
à la façon de Butscha, presque craintif. La jeune héri-
tière remarqua cette contenance en allant se placer auprès
de Canalis, au jeu de qui elle parut s'associer. Durant la
conversation, la Brière apprit, par un mot de Modeste à
son père, qu'elle reprendrait mercredi l'exercice du cheval ;
elle lui faisait observer qu'il lui manquait une cravache
en harmonie avec la somptuosité de ses habits d'écuyère .
Le référendaire lança sur le nain un regard qui petilla
comme un incendie; et, quelques instants après, ils pié-
tinaient tous deux sur la terrasse .
- Il est neuf heures , dit Ernest à Butscha, jepars pour
Paris à franc étrier, j'y puis être demain matin à dix
heures. Mon cher Butscha, de vous elle acceptera bien un
souvenir, car elle a de l'amitié pour vous; laissez-moi lui
:
,

272 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE .

donner, sous votre nom, une cravache, et sachez que,


pour prix de cette immense complaisance, vous aurez en
moi non pas un ami, mais un dévouement.
Allez, vous êtes bien heureux, dit le clerc, vous avez
1
de l'argent, vous ! ...
- Prévenez Canalis de ma part que je ne rentrerai
pas, et qu'il invente un prétexte pour justifier une absence
de deux jours.
Une heure après, Ernest , parti en courrier, arriva en
douze heures à Paris, où son premier soin fut de retenir
une pláce à la malle-poste du Havre pour le lendemain.
Puis il alla chez les trois plus célèbres bijoutiers de Paris,
comparant les pommes de cravache, et cherchant ce que
l'art pouvait offrir de plus royalement beau. Il trouva,
faite par Stidmann pour une Russe qui n'avait pu la payer
après l'avoir commandée, une chasse au renard sculptée
dans l'or, et terminée par un rubis d'un prix exorbitant
pour les appointements d'un référendaire; toutes ses
économies y passèrent, il s'agissait de sept mille francs.
Ernest donna le dessin des armes des la Bastie, et vingt
heures pour les exécuter, à la place de celles qui s'y trou-
vaient. Cette chasse, un chef-d'œuvre de délicatesse, fut
ajustée à une cravache de caoutchouc, et mise dans un
étui de maroquin rouge doublé de velours sur lequel on
grava deux M entrelacées. Le mercredi matin, la Brière.
était arrivé par la malle, et à temps pour déjeuner avec
Canalis. Le poëte avait caché l'absence de son secrétaire
en le disant occupé d'un travail envoyé de Paris. Butscha,
qui se trouvait à la poste pour tendre la main au réfé-
rendaire à l'arrivée de la malle, courut porter à Françoise
MODESTE MIGNON. 273

Cochet cette œuvre d'art en lui recommandant de la


placer sur la toilette de Modeste.
Vous accompagnerez , sans doute , mademoiselle
Modeste à sa promenade, dit le clerc, qui revint chez
Canalis pour annoncer par une œillade à la Brière que la
cravache était heureusement parvenue à sa destination.
Moi , répondit Ernest, je vais me coucher...
Ah bah ! s'écria Canalis en regardant son ami , je ne
te comprends plus.
On allait déjeuner, naturellement le poëte offrit au
clerc de se mettre à table. Butscha restait avec l'intention
de se faire inviter au besoin par la Brière, en voyant sur
la physionomie de Germain le succès d'une malice de
bossu que doit faire prévoir sa promesse à Modeste.
-Monsieur a bien raison de garder le clerc de M. La-
tournelle , dit Germain à l'oreille de Canalis .
Canalis et Germain allèrent dans le salon sur un cli-
gnotement d'œil du domestique à son maître .
Ce matin, monsieur, je suis allé voir pêcher, une
partie proposée avant-hier par un patron de barque de
qui j'ai fait la connaissance.
Germain n'avoua pas avoir eu le mauvais goût de jouer
au billard dans un café du Havre où Butscha l'avait
enveloppé d'amis pour agir à volonté sur lui.
-

Eh bien ? dit Canalis. Au fait, vivement.


Monsieur le baron, j'ai entendu sur M. Mignon une
discussion à laquelle j'ai poussé de mon mieux, on ne
savait pas à qui j'appartenais. Ah ! monsieur le baron, le
bruit du port est que vous donnez dans un panneau. La
fortune de mademoiselle de la Bastie est, comme son
274
SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.
nom, très-modeste. Le vaisseau sur lequel le père est
venu n'est pas à lui, mais à des marchands de la Chine
avec lesquels il devra loyalement compter. On débite à
ce sujet des choses peu flatteuses pour l'honneur du
colonel. Ayant entendu dire que, vous et M. le duc, vous
vous disputiez mademoiselle de la Bastie, j'ai pris la
liberté de vous prévenir ; car, de vous deux, il vaut mieux
que ce soit Sa Seigneurie qui la gobe... En revenant, j'ai
fait un tour sur le port, devant la salle de spectacle où
se promènent les négociants, parmi lesquels je me suis
faufilé hardiment. Ces braves gens, voyant un homme
bien vêtu , se sont mis à causer du Havre ; de fil en aiguille,
je les ai mis sur le compte du colonel Mignon, et ils se
sont si bien trouvés d'accord avec les pêcheurs, que je
manquerais à mes devoirs en me taisant. Voilà pourquoi
j'ai laissé monsieur s'habiller, se lever seul...
- Que faire? s'écria Canalis en se trouvant engagé de
manière à ne pouvoir plus revenir sur ses promesses à
Modeste.
Monsieur connaît mon attachement, dit Germain en
voyant le poëte comme foudroyé, il ne s'étonnera pas de
me voir lui donner un conseil. Si vous pouviez griser ce
clerc, il dirait bien le fin mot là-dessus; et, s'il ne se
déboutonne pas à la seconde bouteille de vin de Cham-
pagne, ce sera toujours bien à la troisième. Il serait
d'ailleurs singulier que monsieur, que nous verrons sans
doute un jour ambassadeur, comme Philoxène l'a entendu
dire à madame la duchesse, ne vînt pas à bout d'un clerc
du Havre.
En ce moment , Butscha, l'auteur inconnu de cette
MODESTE MIGNON. 275

partie de pêche, invitait le référendaire à se taire sur le


sujet de son voyage à Paris, et à ne pas contrarier sa
manœuvre à table. Le clerc avait tiré parti d'une réaction
défavorable à Charles Mignon qui s'opérait au Havre.
Voici pourquoi. M. le comte de la Bastie laissait dans un
complet oubli ses amis d'autrefois, qui, pendant son
absence, avaient oublié sa femme et ses enfants. En
apprenant qu'il se donnait un grand dîner à la villa
Mignon, chacun se flatta d'être un des convives et s'at-
tendit à recevoir une invitation; mais, quand on sut que
Gobenheim , les Latournelle, le duc et les deux Parisiens
étaient les seuls invités, il se fit une clameur de haro
sur l'orgueil du négociant; son affectation à ne voir per-
sonne, à ne pas descendre au Havre, fut alors remar-
quée et attribuée à un mépris dont se vengea le Havre
en mettant en question cette soudaine fortune. En caque-
tant, chacun sut bientôt que les fonds nécessaires au
réméré de Vilquin avaient été fournis par Dumay. Cette
circonstance permit aux plus acharnés de supposer calom-
nieusement que Charles était venu confier au dévoue-
ment absolu de Dumay des fonds pour lesquels il prévoyait
des discussions avec ses prétendus associés de Canton.
Les demi-mots de Charles, dont l'intention fut toujours
de cacher sa fortune, les dires de ses gens, à qui le mot
fut donné, prêtaient un air de vraisemblance à ces fables
grossières, auxquelles chacun crut en obéissant à l'esprit
de dénigrement qui anime les commerçants les uns
contre les autres. Autant le patriotisme de clocher avait
vanté l'immense fortune d'un des fondateurs du Havre,
autant la jalousie de province la diminua. Le clerc, à qui
276 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

les pêcheurs devaient plus d'un service, leur demanda le


secret et un coup de' langue. Il fut bien servi. Le patron
de' la barque dit à Germain qu'un de ses cousins, un
matelot, arrivait de Marseille, congédié par suite de la
vente du brick sur lequel le colonel était revenu. Le
brick se vendait pour le compte d'un nommé Castagnould,
et la cargaison, selon le cousin, valait tout au plus trois
ou quatre cent mille francs.
- Germain, dit Canalis au moment où le valet de
chambre sortit, tu nous serviras du vin de Champagne
et du vin de Bordeaux. Un membre de la basoche de
Normandie doit remporter des souvenirs de l'hospitalité
d'un poëte... Et puis il a de l'esprit autant que le Figaro,
dit Canalis en appuyant sa main sur l'épaule du nain, il
faut que cet esprit de petit journal jaillisse et mousse avec
le vin de Champagne ; nous ne nous épargnerons pas non
plus, Ernest ! ... Il y a bien, ma foi! deux ans que je ne
me suis grisé, reprit-il en regardant la Brière.
- Avec du vin ?... Cela se conçoit, répondit le clerc.
Vous vous grisez tous les jours de vous-même ! Vous buvez
à même, en fait de louanges. Ah! vous êtes beau , vous
êtes poëte , vous êtes illustre de votre vivant, vous avez
une conversation à la hauteur de votre génie, et vous
plaisez à toutes les femmes, même à ma patronne. Aimé
de la plus belle sultane Validé que j'aie vue (je n'ai encore
vu que celle-là), vous pouvez, si vous le voulez , épouser
mademoiselle de la Bastie... Tenez , rien qu'à faire l'in-
ventaire du présent sans compter votre avenir (un beau
titre, la pairie, une ambassade ! ...), me voilà soûl, comme
ces gens qui mettent en bouteilles le vin d'autrui.
MODESTE MIGNON. 277

-Toutes ces magnificences sociales, reprit Canalis, ne


sont rien sans ce qui les met en valeur, la fortune ! ... Nous
sommes ici entre hommes, les beaux sentiments sont char-
mants en stances .

Et en circonstances, dit le clerc en faisant un geste


significatif.
Mais vous, monsieur le faiseur de contrats, dit le
poëte en souriant de l'interruption, vous savez aussi bien
que moi que chaumière rime avec misère.
A table, Butscha se développa dans le rôle du Rigau-
din de la Maison en loterie, à effrayer Ernest, qui ne
connaissait pas les charges d'étude : elles valent les charges
d'atelier. Le clerc raconta la chronique scandaleuse du
Havre, l'histoire des fortunes , celle des alcôves et les
crimes commis le Code à la main, ce qu'on appelle, en
Normandie , se tirer d'affaire comme on peut. Il n'épargna
personne. Sa verve croissait avec le torrent de vin qui
passait par son gosier comme un orage par une gouttière.
Sais-tu , la Brière, que ce brave garçon-là, dit Canalis
en versant du vin à Butscha, ferait un fameux secrétaire
d'ambassade ?...
A dégoter son patron ! reprit le nain en jetant à
Canalis un regard où l'insolence se noya dans le petille-
ment du gaz acide carbonique. J'ai assez peu de recon-
naissance et assez d'intrigue pour vous monter sur les
épaules. Un poëte portant un avorton! ... ça se voit quel-
quefois, et même assez souvent... dans la librairie. Allons,
vous me regardez comme un avaleur d'épées. Eh ! mon
cher grand génie, vous êtes un homme supérieur, vous
savez bien que la reconnaissance est un mot d'imbécile,
16
278 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

on le met dans le dictionnaire, mais il n'est pas dans le


cœur humain. La reconnaissance n'a de valeur qu'à certain
mont qui n'est ni le Parnasse ni le Pinde. Croyez-vous
que je doive beaucoup à ma patronne pour m'avoir élevé?
Mais la ville entière lui a soldé ce compte en estime, en
paroles, en admiration, la plus chère des monnaies. Je
n'admets pas le bien dont on se constitue des rentes
d'amour-propre. Les hommes font entre eux un com-
merce de services , le mot reconnaissance indique un
débet, voilà tout. Quant à l'intrigue, elle est ma divi-
nité... Comment! dit-il à un geste de Canalis, vous n'ado-
reriez pas la faculté qui permet à un homme souple de
l'emporter sur l'homme de génie, qui demande une obser-
vation constante des vices, des faiblesses de nos supé-
rieurs, et la connaissance de l'heure du berger en toute
chose ! Demandez à la diplomatie si le plus beau de tous
les succès n'est pas le triomphe de la ruse sur la force?
Si j'étais votre secrétaire, monsieur le baron, vous seriez
bientôt premier ministre, parce que j'y aurais le plus
puissant intérêt! ... Tenez, voulez-vous une preuve de mes
petits talents en ce genre? Oyez ! Vous aimez à l'adora-
tion mademoiselle Modeste, et vous avez raison. L'enfant
a mon estime, c'est une vraie Parisienne. Il pousse, par-ci,
par-là, des Parisiennes en province! ... Notre Modeste est
femme à lancer un homme... Elle a de ça, dit-il en don-
nant en l'air un tour de poignet. Vous avez un concurrent
redoutable, le duc : que me donnez-vous pour lui faire
quitter le Havre avant trois jours ?...
- Achevons cette bouteille, dit le poëte en remplis-
sant le verre de Butscha.
MODESTE MIGNON. 279

Vous allez me griser! dit le clerc en lampant un


neuvième verre de vin de Champagne. Avez-vous un lit
où je puisse dormir une heure? Mon patron est sobre
comme un chameau qu'il est, et madame Latournelle
aussi. L'un et l'autre, ils auraient la dureté de me gron-
der, et ils auraient raison contre moi qui n'en aurais
plus, j'ai des actes à faire ! ...
Puis, reprenant ses idées antérieures sans transition,
à la manière des gens gris, il s'écria :
Et quelle mémoire !... Elle égale ma reconnaissance.
- Butscha, s'écria le poëte, tout à l'heure tu te disais
sans reconnaissance, tu te contredis.
Du tout, reprit le clerc. Oublier, c'est presque tou-
jours se souvenir! Allez , marchez! je suis taillé pour
faire un fameux secrétaire...
Comment t'y prendrais-tu pour renvoyer le duc?
dit Canalis, charmé de voir la conversation aller d'elle-
même à son but.
Ça... ne vous regarde pas! fit le clerc en lâchant
un hoquet majeur.
Butscha roula sa tête sur ses épaules et ses yeux de
Germain à la Brière, de la Brière à Canalis, à la manière
des gens qui , sentant venir l'ivresse, veulent savoir dans
quelle estime on les tient; car, dans le naufrage de
l'ivresse, on peut observer que l'amour-propre est le seul
sentiment qui surnage.
Dites donc, grand poëte, vous êtes pas mal farceur !
Vous me prenez donc pour un de vos lecteurs, vous qui
envoyez à Paris votre ami à franc étrier pour aller cher-
cher des renseignements sur la maison Mignon... Je
280 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

blague, tu blagues, nous blaguons... Bon ! Mais faites-


moi l'honneur de croire que je suis assez calculateur
pour toujours me donner la conscience nécessaire à mon
état. En ma qualité de premier clerc de maître Latour-
nelle, mon cœur est un carton à cadenas... Ma bouche ne
livre aucun papier relatif aux clients. Je sais tout et je ne
sais rien. Et puis ma passion est connue. J'aime Modeste,
elle est mon élève, elle doit faire un beau mariage...
Et j'emboiserais le duc, s'il le fallait. Mais vous épousez...
- Germain, le café, les liqueurs ! ... dit Canalis.
-

Des liqueurs ?... répéta Butscha levant la main


comme une fausse vierge qui veut résister à une petite
séduction. Ah ! mes pauvres actes!... il y a justement un
contrat de mariage. Tenez, mon second clerc est bête
comme un avantage matrimonial et capable de f... f...
flanquer un coup de canif dans les paraphernaux de la
future épouse ; il se croit bel homme parce qu'il a cinq
pieds six pouces... un imbécile !
- Tenez, voici de la crème de thé, une liqueur des
Iles, dit Canalis. Vous que mademoiselle Modeste con-
sulte...
-

Elle me consulte...
Eh bien, croyez-vous qu'elle m'aime? demanda le
poëte.
Ui, plus qu'elle n'aime le duc! répondit le nain en
sortant d'une espèce de torpeur qu'il jouait à merveille.
Elle vous aime à cause de votre désintéressement. Elle
me disait que, pour vous, elle était capable des plus grands
sacrifices , de se passer de toilette, de ne dépenser que
mille écus par an, d'employer sa vie à vous prouver
MODESTE MIGNON. 281

qu'en l'épousant vous auriez fait une excellente affaire,


et elle est crânement (un hoquet) honnête, allez ! et
instruite , elle n'ignore de rien, cette fille-là !
- Ça et trois cent mille francs, dit Canalis.
-

Oh ! il y a peut-être ce que vous dites, reprit avec


enthousiasme le clerc. Le papa Mignon... Voyez-vous,
il est mignon comme père (aussi l'estimé-je ...). Pour bien
établir sa fille unique il se dépouillera de tout... Ce
colonel est habitué par votre Restauration (un hoquet) à
rester en demi-solde, il sera très-heureux de vivre avec
Dumay en carottant au Havre, il donnera certainement ses
trois cent mille francs à la petite... Mais n'oublions pas
Dumay, qui destine sa fortune à Modeste. Dumay, vous
savez, est Breton, son origine est une valeur au contrat, il
ne varie pas, et sa fortune vaudra celle de son patron.
Néanmoins, comme ils m'écoutent, au moins autant que
vous, quoique je ne parle pas tant ni si bien, je leur
ai dit : « Vous mettez trop à votre habitation; si Vilquin
vous la laisse, voilà deux cent mille francs qui ne rap-
porteront rien... Il resterait donc cent mille francs à
faire boulotter ... ce n'est pas assez, à mon avis... » En
ce moment, le colonel et Dumay se consultent. Croyez-
moi ! Modeste est riche. Les gens du port disent des
sottises en ville, ils sont jaloux... Qui donc a pareille
dot dans le département ? dit Butscha qui leva les doigts
-

pour compter. Deux à trois cent mille francs comp-


tants, dit-il en inclinant le pouce de sa main gauche qu'il
toucha de l'index de la droite, et d'un ! -

La nue-pro-
priété de la villa Mignon, reprit-il en renversant l'inde
gauche, et de deux ! - Tertiò, la fortune de Dumay !
16.
282 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

ajouta-t-il en couchant le doigt du milieu. Mais la petite


mère Modeste est une fille de six cent mille francs, une
fois que les deux militaires seront allés demander le mot
d'ordre au Père éternel.
Cette naïve et brutale confidence, entremêlée de petits
verres , dégrisait autant Canalis qu'elle semblait griser
Butscha. Pour le clerc, jeune homme de province, évi-
demment cette fortune était colossale. Il laissa tomber sa
tête dans la paume de sa main droite; et, accoudé majes-
tueusement sur la table, il clignota des yeux en se par-
lant à lui-même .
- Dans vingt ans, au train dont va le Code qui pile les
fortunes avec le Titre des Successions, une héritière de six
cent mille francs, ce sera rare comme le désintéressement
chez un usurier. Vous me direz que Modeste mangera
bien douze mille francs par an, l'intérêt de sa dot; mais
elle est bien gentille... bien gentille... bien gentille. C'est,
voyez-vous (à un poëte, il faut des images...) , c'est une
hermine malicieuse comme un singe.
- Que me disais-tu donc ? s'écria doucement Canalis en
regardant la Brière, qu'elle avait six millions ?...
Mon ami, dit Ernest, permets-moi de te faire observer
que j'ai dû me taire, je suis lié par un serment, et c'est
peut-être trop en dire déjà que de...
- Un serment, à qui?
-

A M. Mignon.
-

Comment ! Ernest, toi qui sais combien la fortune


m'est nécessaire...
Butscha ronflait .
-

...
Toi qui connais maposition, et tout ce que je per-
MODESTE MIGNON. 283

drais, rue de Grenelle, à me marier, tu me laisserais froi-


dement m'enfoncer?... dit Canalis en pâlissant. Mais c'est
une affaire entre amis, et notre amitié, mon cher, com-
porte un pacte antérieur à celui que t'a demandé ce rusé
Provençal ...
Mon cher, dit Ernest, j'aime trop Modeste pour...
-

Imbécile ! je te la laisse , cria le poëte. Ainsi romps


ton serment ...

Me jures-tu , ta parole d'homme, d'oublier ce que je


vais te dire, de te conduire avec moi comme si cette con-
fidence ne t'avait jamais été faite, quoi qu'il arrive ?
Je le jure par la mémoire de ma mère!
-

-Eh bien, à Paris, M. Mignon m'a dit qu'il était bien


loin d'avoir la fortune colossale dont m'ont parlé les Mon-
genod. L'intention du colonel est de donner deux cent
mille francs à sa fille. Maintenant, Melchior, le père avait-
il de la défiance? était-il sincère? Je n'ai pas à résoudre
cette question. Si elle daignait me choisir, Modeste, sans
dot, serait toujours ma femme.
-

Un bas-bleu! d'une instruction à épouvanter, qui a


tout lu! qui sait tout... en théorie, s'écria Canalis à un
geste que fit la Brière, une enfant gâtée, élevée dans le
luxe dès ses premières années, et qui en est sevrée depuis
cinq ans! ... Ah ! mon pauvre ami, songes-y bien...
Ode et Code ! dit Bustcha en se réveillant, vous faites
dans l'Ode et moi dans le Code, il n'y a qu'un C de diffé-
rence entre nous. Or, Code vient de coda, queue ! Vous
m'avez régalé, je vous aime... ne vouslaissez pas faire au
Code! ... Tenez, un bon conseil vaut bien votre vin et
votre crème de thé. Le père Mignon, c'est aussi une
284 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

crème, la crème des honnêtes gens... Eh bien, montez


à cheval, il accompagne sa fille, vous pouvez l'aborder
franchement, parlez-lui dot, il vous répondra net, et vous
verrez le fond du sac, aussi vrai que je suis gris et que
vous êtes un grand homme; mais, pas vrai, nous quittons
le Havre ensemble?... Je serai votre secrétaire, puisque
ce petit, qui me croitgris et qui rit de moi, vous quitte...
Allez , marchez ! laissez-lui épouser la fille.
Canalis se leva pour aller s'habiller.
Pas un mot! ... il court à son suicide, dit posément à
la Brière Butscha froid comme Gobenheim, et qui fit à
Canalis un signe familier aux gamins de Paris. - Adieu !
mon maître, reprit le clerc en criant à tue-tête; vous me
permettez d'aller renarder dans le kiosque de madame
Amaury ? ...
Vous êtes chez vous, répondit le poëte.
Le clerc, objet des rires des trois domestiques de Canalis,
gagna le kiosque en marchant dans les plates-bandes et
les corbeilles de fleurs avec la grâce têtue des insectes
qui décrivent leurs interminables zigzags quand ils es-
sayent de sortir par une fenêtre fermée. Lorsqu'il eut
grimpé dans le kiosque, et que les domestiques furent
rentrés , il s'assit sur un banc de bois peint et s'abîma
dans les joies de son triomphe. Il venait de jouer un
homme supérieur ; il venait non pas de lui arracher son
masque, mais de lui en voir dénouer les cordons, et il
riait comme un auteur à sa pièce, c'est-à- dire avec le
sentiment de la valeur immense de ce vis comica.
- Les hommes sont des toupies, il ne s'agit que de
trouver la ficelle qui s'enroule à leur torse! s'écria-t-il.
MODESTE MIGNON. 285

Ne me ferait-on pas évanouir en me disant : << Mademoi-


selle Modeste vient de tomber de cheval et s'est cassé la
jambe! >>>
Quelques instants après , Modeste , vêtue d'une déli-
cieuse amazone de casimir vert bouteille , coiffée d'un
petit chapeau à voile vert, gantée de daim, des bottines
de velours aux pieds sur lesquelles badinait la garniture
de dentelle de son caleçon, et montée sur un poney riche-
ment harnaché, montrait à son père et au duc d'Hérou-
ville le joli présent qu'elle venait de recevoir ; elle en était
heureuse en y devinant une de ces attentions qui flattent
le plus les femmes.
-
Est-ce de vous , monsieur le duc?... dit-elle en lui
tendant le bout étincelant de la cravache . On a mis dessus
une carte où se lisait : « Devine si tu peux » et des points.
Françoise et madame Dumay prêtent cette charmante sur-
prise à Butscha; mais mon cher Butscha n'est pas assez
riche pour payer de si beaux rubis ! Or, mon père , à
qui j'ai dit , remarquez- le bien , dimanche soir , que je
n'avais pas de cravache, m'a envoyé chercher celle-ci à
Rouen .

Modeste montrait à la main de son père une cravache


dont le bout était un semis de turquoises, une invention
alors à la mode, et devenue depuis assez vulgaire.
- J'aurais voulu, mademoiselle, pour dix ans à prendre
dans ma vieillesse, avoir le droit de vous offrir ce magni-
fique bijou , répondit courtoisement le duc.
-Ah! voici donc l'audacieux, s'écria Modeste en voyant
venir Canalis à cheval. Il n'y a qu'un poëte pour savoir
trouver de si belles choses... Monsieur, dit-elle à Melchior,
286 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

mon père vous grondera, vous donnez raison à ceux qui


vous reprochent ici vos dissipations.
-Ah ! s'écria naïvement Canalis, voilà donc pourquoi
la Brière est allé du Havre à Paris à franc étrier !
-

-Votre secrétaire a pris de telles libertés? dit Modeste


en pâlissant et jetant sa cravache à Françoise Cochet avec
une vivacité dans laquelle on devait lire un profond mé-
pris. Rendez-moi cette cravache, mon père.
-

Pauvre garçon qui gît sur son lit, moulu de fatigue!


reprit Melchior en suivant la jeune fille qui s'était lancée
au galop. Vous êtes dure, mademoiselle. « Je n'ai , m'a-
t-il dit , que cette chance de me rappeler à son sou-
venir... »
-

Et vous estimeriez une femme capable de garder


des souvenirs de toutes les paroisses? dit Modeste.
Modeste, surprise de ne pas recevoir une réponse de
Canalis, attribua cette inattention au bruit des chevaux.
Comme vous vous plaisez à tourmenter ceux qui vous
aiment ! lui dit le duc. Cette noblesse, cette fierté, démen-
tent si bien vos écarts, que je commence à soupçonner
que vous vous calomniez vous-même en préméditant vos
méchancetés.
-Ah! vous ne faites que vous en apercevoir, monsieur
le duc, dit-elle en riant. Vous avez précisément la perspi-
cacité d'un mari !
On fit presque un kilomètre en silence. Modeste s'étonna
de ne plus recevoir la flamme des regards de Canalis, qui
paraissait un peu trop épris des beautés du paysage pour
que cette admiration fût naturelle. La veille , Modeste,
montrant au poëte un admirable effet de coucher de soleil
MODESTE MIGNON. 287

en mer, lui avait dit en le trouvant interdit comme un


sourd :
Eh bien, vous n'avez donc pas vu?
-

Je n'ai vu que votre main, avait-il répondu.


-

M. la Brière sait-il monter à cheval ? demanda Modeste


à Canalis pour le taquiner.
- Pas très-bien, mais il va, répondit le poëte devenu
froid comme l'était Gobenheim avant le retour du colonel .
Dans une route de traverse que M. Mignon fit prendre
pour aller, par un joli vallon, sur une colline qui couron--
nait le cours de la Seine, Canalis laissa passer Modeste et
le duc, en ralentissant le pas de son cheval de manière
à pouvoir cheminer de conserve avec le colonel.
-

Monsieur le comte, vous êtes un loyal militaire, aussi


verrez-vous sans doute dans ma franchise un titre à votre
estime. Quand les propositions de mariage, avec toutes
leurs discussions sauvages, ou trop civilisées, si vous vou-
lez , passent par la bouche des tiers, tout le monde y
perd. Nous sommes l'un et l'autre deux gentilshommes
aussi discrets l'un que l'autre, et vous avez, tout comme
moi, franchi l'âge des étonnements ; ainsi parlons en cama-
rades. Je vous donne l'exemple. J'ai vingt-neuf ans, je
suis sans fortune territoriale, et je suis ambitieux. Made-
moiselle Modeste me plaît infiniment, vous avez dû vous
en apercevoir. Or, malgré les défauts que votre chère
enfant se donne à plaisir...
-Sans compter ceux qu'elle a, dit le colonel en sou-
riant.
- Je ferais d'elle très-volontiers ma femme, et je crois
pouvoir la rendre heureuse. La question de fortune a toute
288 SCENES DE LA VIE PRIVÉE.

l'importance de mon avenir , aujourd'hui en question.


routes les jeunes filles à marier doivent être aimées
quand même ! Néanmoins, vous n'êtes pas homme à vou-
loir marier votre chère Modeste sans dot, et ma situation
ne me permettrait pas plus de faire un mariage dit
d'amour que de prendre une femme qui n'apporterait pas
une fortune au moins égale à la mienne. J'ai de traite-
ment, de mes sinécures, de l'Académie et de mon libraire,
environ trente mille francs par an, fortune énorme pour un
garçon. Si nous réunissons soixante mille francs de rente
ma femme et moi, je reste à peu près dans les termes
d'existence où je suis. Donnez-vous un million à made-
moiselle Modeste ?

Ah! monsieur, nous sommes bien loin de compte,


dit jésuitiquement le colonel.
- Supposons donc, répliqua vivement Canalis, qu'au
lieu de parler, nous ayons sifflé. Vous serez content de ma
conduite, monsieur le comte : on me comptera parmi les
malheureux qu'aura faits cette charmante personne. Don-
nez-moi votre parole de garder le silence envers tout le
monde, même avec mademoiselle Modeste ; car, ajouta-
t-il comme fiche de consolation, il pourrait survenir dans
ma position tel changement qui me permettrait de vous
la demander sans dot .
-

Je vous le jure, dit le colonel. Vous savez, mon-


sieur, avec quelle emphase le public, celui de province
comme celui de Paris, parle des fortunes qui se font et
se défont. On amplifie également le malheur et le bon-
heur, nous ne sommes jamais ni si malheureux ni si heu-
reux qu'on le dit. En commerce, il n'y a de sûrs que les
MODESTE MIGNON. 289

capitaux mis en fonds de terre, après les comptes soldés.


J'attends avec une vive impatience les rapports de mes
agents. La vente des marchandises et de mon navire , le 、
règlement de mes comptes en Chine, rien n'est terminé.
Je ne connaîtrai ma fortune que dans dix mois. Néanmoins,
à Paris, j'ai garanti deux cent mille francs de dot à M. de
la Brière, et en argent comptant. Je veux constituer un
majorat en terres, et assurer l'avenir de mes petits-enfants
en leur obtenant la transmission de mes armes et de mes
titres.
Depuis le commencement de cette réponse , Canalis n'é-
coutait plus.
Les quatre cavaliers, se trouvant dans un chemin assez
large, allèrent de front et gagnèrent le plateau d'où la
vue planait sur le riche bassin de la Seine, vers Rouen,
tandis qu'à l'autre horizon les yeux pouvaient encore aper-
cevoir la mer.
- Butscha, je crois, avait raison, Dieu est un grand
paysagiste, dit Canalis en contemplant ce point de vue
unique parmi ceux qui rendent les bords de la Seine si jus-
tement célèbres .
C'est surtout à la chasse, mon cher baron, répondit
le duc, quand la nature est animée par une voix, par un
tumulte dans le silence, que les paysages, aperçus alors
rapidement, semblent vraiment sublimes avec leurs chan-
geants effets.
- Le soleil est une inépuisable palette, dit Modeste en
regardant le poëte avec une sorte de stupéfaction.
A'une observation de Modeste sur l'absorption où elle
voyait Canalis, il répondit qu'il se livrait à ses pensées,
17
290 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

une excuse que les auteurs ont de plus à donner que les
autres hommes.
Sommes-nous bien heureux en transportant notre vie
au sein du monde, en l'agrandissant de mille besoins fac-
tices et de nos vanités surexcitées? dit Modeste à l'aspect
de cette coite et riche campagne qui conseillait une philo-
sophique tranquillité d'existence.
Cette bucolique, mademoiselle, s'est toujours écrite
sur des tables d'or, dit le poëte.
-

Et peut-être conçue dans les mansardes, répliqua le


colonel:
Après avoir jeté sur Canalis un regard perçant qu'il ne
soutint pas, Modeste entendit un bruit de cloches dans ses
oreilles ; elle vit tout sombre devant elle, et s'écria d'un
accent glacial :
Ah ! mais nous sommes à mercredi !
-Ce n'est pas pour flatter le caprice, certes bien pas-
sager, de mademoiselle, dit solennellement le duc d'Hé-
rouville, à qui cette scène, tragique pour Modeste, avait
laissé le temps de penser; mais je déclare que je suis si
profondément dégoûté du monde, de la cour , de Paris,
qu'avec une duchesse d'Hérouville douée des grâces et de
l'esprit de mademoiselle, je prendrais l'engagement de
vivre en philosophe à mon château , faisant du bien autour
de moi, desséchant mes tangues, élevant mes enfants...
- Ceci , monsieur le duc, vous sera compté, répondit
Modeste en arrêtant ses yeux assez longtemps sur cenoble
gentilhomme. Vous me flattez , reprit- elle , vous ne me
croyez pas frivole, et vous me supposez assez de ressources
en moi-même pour vivre dans la solitude. C'est peut-être
MODESTE MIGNON. 291

là mon sort, ajouta-t-elle en regardant Canalis avec une


expression de pitié.
C'est celui de toutes les fortunes médiocres, répondit
le poëte. Paris exige un luxe babylonien. Par moments, je
me demande comment j'y ai jusqu'à présent suffi.
Le roi peut répondre pour nous deux, dit le duc
avec candeur, car nous vivons des bontés de Sa Majesté.
Si, depuis la chute de M. le Grand, comme on nommait
Cinq-Mars, nous n'avions pas eu toujours sa charge dans
notre maison, il nous faudrait vendre Hérouville à la bande
noire. Ah ! croyez-moi , mademoiselle, c'est une grande
humiliation pour moi de mêler des questions financières
à mon mariage...
La simplicité de cet aveu parti du cœur, et où la plainte
était sincère, toucha Modeste.
-Aujourd'hui , dit le poëte, personne en France, mon-
sieur le duc , n'est assez riche pour faire la folie d'é-
pouser une femme pour sa valeur personnelle , pour ses
grâces, pour son caractère ou pour sa beauté...
Le colonel regarda Canalis d'une singulière manière
après avoir examiné Modeste, dont le visage ne montrait
plus aucun étonnement.
-

C'est pour des gens d'honneur, dit alors le colonel ,


un bel emploi de la richesse que de la destiner à réparer
l'outrage du temps dans de vieilles maisons historiques.
-Oui , papa ! répondit gravement la jeune fille.
Le colonel invita le duc et Canalis à dîner chez lui sans
cérémonie, et dans leurs habits de cheval, en leur don-
nant l'exemple du négligé. Quand, à son retour, Modeste
alla changer de toilette, elle regarda curieusement le
292 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

bijou rapporté de Paris et qu'elle avait si cruellement


dédaigné.
- Comme on travaille aujourd'hui ! dit-elle à Françoise
Cochet, devenue sa femme de chambre.
Et ce pauvre garçon, mademoiselle, qui a la fièvrė...
- Qui t'a dit cela ?
M. Butscha. Il est venu me prier de vous faire ob-
server que vous vous seriez sans doute aperçue déjà qu'il
vous avait tenu parole au jour dit.
Modeste descendit au salon dans une mise d'une sim-
plicité royale.
-

Mon cher père, dit-elle à haute voix en prenant le


colonel par le bras, allez savoir des nouvelles de M. de la
Brière et reportez-lui, je vous en prie, son cadeau. Vous
pouvez alléguer que mon peu de fortune, autant que mes
goûts, m'interdit de porter des bagatelles qui ne convien-
nent qu'à des reines ou à des courtisanes. Je ne puis
d'ailleurs rien accepter que d'un promis. Priez ce brave
garçon de garder la cravache jusqu'à ce que vous sachiez
si vous êtes assez riche pour la lui racheter.
- Ma petite fille est donc pleine de bon sens? dit le
colonel en embrassant Modeste au front.
Canalis profita d'une conversation engagée entre le duc
d'Hérouville et madame Mignon pour aller sur la terrasse,
où Modeste le rejoignit, attirée par la curiosité, tandis
qu'il la crut amenée par le désir d'être madame de Canalis.
Effrayé de l'impudeur avec laquelle il venait d'accomplir
ce que les militaires appellent un quart de conversion,
et que, selon la jurisprudence des ambitieux, tout homme
dans sa position aurait fait tout aussi brusquement, il
MODESTE MIGNON. 293

chercha des raisons plausibles à donner en voyant venir


l'infortunée Modeste .
- Chère Modeste, lui dit-il en prenant un ton câlin,
aux termes où nous en sommes , sera- ce vous déplaire
que de vous faire remarquer combien vos réponses à
propos de M. d'Hérouville sont pénibles pour un homme
qui aime, mais surtout pour un poëte dont l'âme est
femme, est nerveuse, et qui ressent les mille jalousies
d'un amour vrai. Je serais un bien triste diplomate si
je n'avais pas deviné que vos premières coquetteries, vos
inconséquences calculées ont eu pour but d'étudier nos
caractères ...
Modeste leva la tête par un mouvement intelligent ,
rapide et coquet, dont le type n'est peut-être que dans les
animaux chez qui l'instinct produit des miracles de grâce .
-
...
Aussi , rentré chez moi , n'en étais-je plus la
dupe. Je m'émerveillais de votre finesse, en harmonie
avec votre caractère et votre physionomie. Soyez tran-
quille, je n'ai jamais supposé que tant de duplicité factice
ne fût pas l'enveloppe d'une candeur adorable. Non, votre
esprit, votre instruction, n'ont rien ravi à cette précieuse
innocence que nous demandons à une épouse. Vous êtes
bien la femme d'un poëte, d'un diplomate, d'un penseur,
d'un homme destiné à connaître de chanceuses situations
dans la vie, et je vous admire autant que je me sens d'at-
tachement pour vous. Je vous en supplie, si vous n'avez
pas joué la comédie avec moi, hier, quand vous acceptiez
la foi d'un homme dont la vanité va se changer en orgueil
en se voyant choisi par vous, dont les défauts devien-
dront des qualités à votre divin contact, ne heurtez pas
294 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

en lui le sentiment qu'il a porté jusqu'au vice ! ... Dans


mon âme, la jalousie est un dissolvant, et vous m'en
avez révélé toute la puissance, elle est affreuse, elle y
détruit tout. Oh ! il ne s'agit pas de la jalousie à l'Othello!
reprit-il à un geste que fit Modeste, fi donc! ... Il s'agit
de moi-même ! je suis gâté sur ce point. Vous connaissez
l'affection unique à laquelle je suis redevable du seul
bonheur dont j'aie joui , bien incomplet d'ailleurs ! (Il
hocha la tête.) L'Amour est peint en enfant chez tous
les peuples, parce qu'il ne se conçoit pas lui-même sans
toute la vie à lui... Eh bien, ce sentiment avait son terme
indiqué par la nature. Il était mort-né. La maternité la
plus ingénieuse a deviné, a calmé ce point douloureux
de mon cœur, car une femme qui se sent, qui se voit
mourir aux joies de l'amour, a des ménagements angé-
liques ; aussi la duchesse ne m'a-t-elle pas donné la
moindre souffrance en ce genre. En dix ans, il n'y a eu ni
une parole, ni un regard détournés de son but. J'attache
aux paroles, aux pensées, aux regards plus de valeur que
ne leur en accordent les gens ordinaires. Si , pour moi,
un regard est un trésor immense, le moindre doute est
un poison mortel, il agit instantanément : je n'aime plus.
A mon sens, et contrairement à celui de la foule qui
aime à trembler, espérer, attendre, l'amour doit résider
dans une sécurité complète, enfantine, infinie... Pour moi,
le délicieux purgatoire que les femmes aiment à nous faire
ici-bas avec leur coquetterie est un bonheur atroce auquel
je me refuse ; pour moi, l'amour est ou le ciel, ou l'enfer.
De l'enfer, je n'en veux pas , et je me sens la force de
supporter l'éternel azur du paradis. Je me donne sans
MODESTE MIGNΟΝ. 295

réserve, je n'aurai ni secret, ni doute, ni tromperie dans


la vie à venir, je demande la réciprocité. Je vous offense
peut-être en doutant de vous! songez que je ne vous
parle, en ceci, que de moi...
-

Beaucoup; mais ce ne sera jamais trop, dit Modeste


blessée par tous les piquants de ce discours où la du-
chesse de Chaulieu servait de massue, j'ai l'habitude de
vous admirer, mon cher poëte.
Eh bien, me promettez-vous cette fidélité canine
que je vous offre ? n'est-ce pas beau? n'est-ce pas ce que
vous vouliez ?...
-

Pourquoi, cher poëte, ne recherchez-vous pas en


mariage une muette qui serait aveugle et un peu sotte?
Je ne demande pas mieux que de plaire en toute chose à
mon mari ; mais vous menacez une fille de lui ravir le
bonheur particulier que vous lui arrangez, de le lui ravir
au moindre geste, à la moindre parole, au moindre re-
gard! Vous coupez les ailes à l'oiseau, et vous voulez le
voir voltigeant. Je savais bien les poëtes accusés d'incon-
séquence... Oh! à tort, dit-elle au geste de dénégation
que fit Canalis, car ce prétendu défaut vient de ce que le
vulgaire ne se rend pas compte de la vivacité des mou-
vements de leur esprit. Mais je ne croyais pas qu'un
homme de génie invenţât les conditions contradictoires
d'unjeu semblable, et l'appelât la vie! Vous demandez
l'impossible pour avoir le plaisir de me prendre en faute,
comme ces enchanteurs qui, dans les contes bleus, don-
nent des tâches à des jeunes filles persécutées que se-
courent de bonnes fées...
- Ici , la fée serait l'amour vrai, dit Canalis d'un ton
296
SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE .
sec en voyant sa cause de brouille devinée par cet esprit
fin et délicat que Butscha pilotait si bien.
-

Vous ressemblez, cher poète, en ce moment, à ces


parents qui s'inquiètent de la dot de la fille avant de
montrer celle de leur fils . Vous faites le difficile avec moi ,
sans savoir si vous en avez le droit. L'amour ne s'établit
pointpardes conventions sèchement débattues. Le pauvre
duc d'Hérouville se laisse faire avec l'abandon de l'oncle
Tobie dans Sterne, à cette différence près que je ne suis
pas la veuve Wadman, quoique veuve en ce moment de
beaucoup d'illusions sur la poésie. Oui! nous ne voulons
rien croire, nous autres jeunes filles, de ce qui dérange
notre monde fantastique ! ... On m'avait tout dità l'avance !
Ah! vous me faites une mauvaise querelle indigne de
vous, je ne reconnais pas le Melchior d'hier .
- Parce que Melchior a reconnu chez vous une am-
bition avec laquelle vous comptez encore...
Modeste toisa Canalis en lui jetant un regard impérial.
-
...
Mais je serai quelque jour ambassadeur et pair
de France , tout comme lui.
-

Vous me prenez pour une bourgeoise, dit-elle en


remontant le perron .
Mais elle se retourna vivement et ajouta, perdant con-
tenance, tant elle était suffoquée :
C'est moins impertinent que de me prendre pour une
sotte . Le changement de vos manières a sa raison dans
les niaiseries que le Havre débite, et que Françoise, ma
femme de chambre, vient de me répéter ,
-Ah ! Modeste , pouvez-vous le croire ? dit Canalis en
prenant une pose dramatique. Vous me supposeriez donc
MODESTE MIGNON. 297

alors capable de ne vous épouser que pour votre fortune !


Si je vous fais cette injure après vos édifiants dis-
cours au bord de la Seine, il ne tient qu'à vous de me
détromper, et alors je serai tout ce que vous voudrez que
je sois, dit-elle en le foudroyant de son dédain .
- Si tu penses me prendre à ce piége, se dit le poëte
en la suivant, ma pétite, tu me crois plus jeune que je
ne suis . Faut-il donc tant de façons avec une petite sour-
roise dont l'estime m'importe autant que celle du roi de
Bornéo ! Mais, en me prêtant un sentiment ignoble, elle
donne raison à ma nouvelle attitude. Est-elle rusée ! ... La
Brière sera bâté, comme un petit sot qu'il est ; et dans
cinq ans, nous rirons bien de lui avec elle !
La froideur que cette altercation avait jetée entre Ca-
nalis et Modeste fut visible le soir même à tous les yeux.
Canalis se retira de bonne heure en prétextant de l'indis-
position de la Brière, et il laissa le champ libre au grand
écuyer. Vers onze heures, Butscha, qui vint chercher sa
patronne, dit en souriant tout bas à Modeste :
Avais-je raison?
Hélas ! oui , dit-elle .
-

Mais avez - vous, selon nos conventions, entre-bâillé


la porte de manière qu'il puisse revenir?
La colère m'a dominée, répondit Modeste. Tant de
lâcheté m'a fait monter le sang au visage, et je lui ai dit
son fait.
Eh bien, tant mieux ! Quand tous deux vous serez .
brouillés à ne plus vous parler gracieusement, je me charge
de le rendre amoureux et pressant à vous tromper vou
même .
17.
298 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE .

- Allons, Butscha, c'est un grand poëte, un gentil-


homme, un homme d'esprit.
-

Les huit millions de votre père sont plus que tout


cela.
-
Huit millions?... dit Modeste.
-

Mon patron, qui vend son étude, va partir pour la


Provence afin de diriger les acquisitions que propose Cas-
tagnould, le second de votre père. Le chiffre des contrats
à faire pour reconstituer la terre de la Bastie monte à
quatre millions, et votre père a consenti à tous les achats.
Vous avez deux millions en dot, et le colonel en compte
un pour votre établissement à Paris, un hôtel et le mobi-
lier! Calculez .
-

Ah ! je puis être duchesse d'Hérouville, dit Modeste


en regardant Butscha.
Sans ce comédien de Canalis, vous auriez gardé sa
cravache, comme venant de moi, dit le clerc en plaidant
ainsi la cause de la Brière .
Monsieur Butscha, voudriez-vous par hasard me
marier à votre goût? dit Modeste en riant.
Ce digne garçon aime autant que moi ; vous l'avez
aimé pendant huit jours, et c'est un homme de cœur, ré-
pondit le clerc.
-

Et peut-il lutter avec une charge de la couronne ? II


n'y en a que six : grand aumônier, chancelier, grand
chambellan , grand maître , connétable , grand amiral;
mais on ne nomme plus de connétables.
Dans six mois, le peuple, mademoiselle, qui se com-
pose d'une infinité de Butschas méchants, peut souffler
sur toutes ces grandeurs. Et, d'ailleurs, que signifie la
MODESTE MIGNON. 299

noblesse aujourd'hui? Il n'y a pas mille vrais gentils-


hommes en France. Les d'Hérouville viennent d'un huis-
sier à verge de Robert de Normandie. Vous aurez bien des
déboires avec ces deux vieilles filles à visage laminé ! Si
vous tenez au titre de duchesse, vous êtes du Comtat,
le pape aura bien autant d'égards pour vous que pour des
marchands, il vous vendra quelque duché en nia ou en
agno. Ne jouez donc pas votre bonheur pour une charge
de la couronne !

Les réflexions de Canalis pendant la nuit furent en-


tièrement positives. Il ne vit rien de pis au monde que
la situation d'un homme marié sans fortune . Encore trem-
blant du danger que lui avait fait courir sa vanité mise
en jeu près de Modeste, le désir de l'emporter sur le duc
d'Hérouville , et sa croyance aux millions de M. Mignon,
il se demanda ce que la duchesse de Chaulieu devait pen-
ser de son séjour au Havre, aggravé par un silence épis-
tolaire de quatorze jours, alors qu'à Paris ils s'écrivaient
l'un à l'autre quatre ou cinq lettres par semaine.
-

Et la pauvre femme qui travaille pour m'obtenir le


cordon de commandeur de la Légion et le poste de mi-
nistre auprès du grand-duc de Bade ! ... s'écria-t-il .
Aussitôt, avec cette vivacité de décision qui, chez le
poëtes comme chez les spéculateurs, résulte d'une vive
intuition de l'avenir, il se mit à sa table et composa la
lettre suivante :

A MADAME LA DUCHESSE DE CHAULIEU.

<<Ma chère Éléonore, tu seras sans doute étonnée de


ne pas avoir encore reçu de mes nouvelles ; mais le sé-
300 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

jour que je fais ici n'a pas eu seulement ma santé pour


motif, il s'agissait de m'acquitter en quelque sorte avec
notre petit la Brière. Ce pauvre garçon est devenu très-
épris d'une certaine demoiselle Modeste de la Bastie, une
petite fille pâle, insignifiante et filandreuse, qui, par pa-
renthèse, a le vice d'aimer la littérature et se dit poëte
pour justifter les caprices, les boutades et les variations
d'un assez mauvais caractère. Tu connais Ernest, il est si
facile de l'attraper, que je n'ai pas voulu le laisser aller
seul. Mademoiselle de la Bastie a singulièrement coqueté
avec ton Melchior ; elle était très- disposée à devenir ta
rivale , quoiqu'elle ait les bras maigres , peu d'épaules
comme toutes les jeunes filles , la chevelure plus fade
que celle de madame de Rochefide, et un petit œil gris
fort suspect. J'ai mis le holà, peut-être trop brutalement,
aux gracieusetés de cette Immodeste ; mais l'amour uni-
que est ainsi. Que m'importent les femmes de la terre,
qui, toutes ensemble, ne te valent pas ?
>> Les gens avec qui je passe mon temps et qui for-
ment les accompagnements de l'héritière sont bourgeois
à faire lever le cœur. Plains-moi, je passe mes soirées
avec des clercs de notaire , des notaresses, des caissiers,
un usurier de province ; et, certes, il y a loin de là aux
soirées de la rue de Grenelle. La prétendue fortune du
père, qui revient de la Chine, nous a valu la présence
de l'éternel prétendant, le grand écuyer, d'autant plus
affamé de millions qu'il en faut six ou sept, dit-on, pour
mettre en valeur les fameux marais d'Hérouville . Le roi
ne sait pas combien est fatal le présent qu'il a fait au
petit duc. Sa Grâce, qui ne se doute pas du peu de for
MODESTE MIGNON, 301

tune de son désiré beau-père, n'est jaloux que de moi.


La Brière fait son chemin auprès de son idole, à couvert
de son ami qui lui sert de paravent. Nonobstant les
extases d'Ernest, je pense , moi poëte, au solide ; et les
renseignements que je viens de prendre sur la fortune
assombrissent l'avenir de notre secrétaire, dont la fiancée
a des dents d'un fil inquiétant pour toute espèce de for-
tune. Si mon ange veut racheter quelques-uns de nos pé-
chés, il tâchera de savoir la vérité sur cette affaire en
faisant venir et questionnant, avec la dextérité qui le
caractérise, Mongenod son banquier. M. Charles Mignon ,
ancien colonel de cavalerie dans la gardę impériale, a été
pendant sept ans le correspondant de la maison Monge-
nod. On parle de deux cent mille francs de dot au plus ,
et je désirerais, avant de faire la demande de la demoi-
selle pour Ernest, avoir des données positives. Une fois
nos gens accordés, je serai de retour à Paris. Je connais
le moyen de tout finir au profit de notre amoureux : il
s'agit d'obtenir la transmission du titre de comte au gen-
dre de M. Mignon, et personne n'est plus qu'Ernest, à
raison de ses services, à même d'obtenir cette faveur,
surtout secondé par nous trois, toi, le duc et moi. Avec
ses goûts , Ernest, qui deviendra facilement maître des
comptes, sera très-heureux à Paris en se voyant à la tête
de vingt-cinq mille francs par an, une place inamovible
et une femme, le malheureux!
» Oh ! chère, qu'il me tarde de revoir la rue de Gre-
nelle ! Quinze jours d'absence , quand ils ne tuent pas
l'amour, lui rendent l'ardeur des premiers jours , et tu
sais, mieux que moi peut-être , les raisons qui rendent
302 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

mon amour éternel. Mes os , dans la tombe, t'aimeront


encore! Aussi n'y tiendrais-je pas ! Si je suis forcé de rester
encore dix jours, j'irai pour quelques heures à Paris.
>> Le duc m'a-t-il obtenu de quoi me pendre? Et au-
ras-tu , ma chère vie, besoin de prendre les eaux de Baden
l'année prochaine? Les roucoulements de notre beau téné-
breux, comparés aux accents de l'amour heureux, sem-
blable à lui-même dans tous ses instants depuis dix ans
bientôt, m'ont donné beaucoup de mépris pour le ma-
riage, je n'avais jamais vu ces choses-là de si près. Ah !
chère, ce qu'on nomme la faute lie deux êtres bien mieux
que la loi, n'est-ce pas? >>>

Cette idée servit de texte à deux pages de souvenirs


et d'aspirations un peu trop intimes pour qu'il soit per-
mis de les publier.
La veille du jour où Canalis mit cette épître à la poste,
Butscha, qui répondit sous le nom de Jean Jacmin à une
lettre de sa prétendue cousine Philoxène , donna douze
heures d'avance à cette réponse sur la lettre du poëte.
Au comble de l'inquiétude depuis quinze jours et blessée
du silence de Melchior, la duchesse, qui avait dicté la
lettre de Philoxène au cousin, venait de prendre des ren-
seignements exacts sur la fortune du colonel Mignon,
après la lecture de la réponse du clerc, un peu trop
décisive pour un amour-propre quinquagénaire. En se
voyant trahie, abandonnée pour des millions, Éléonore
était en proie à un paroxysme de rage, de haine et de
méchanceté froide. Philoxène frappa pour entrer dans la
somptueuse chambre de sa maîtresse, elle la trouva les
MODESTE MIGNON. 303

yeux pleins de larmes et resta stupéfaite de ce phéno-


mène sans précédent, depuis quinze ans qu'elle la servait.
On expie le bonheur de dix ans en dix minutes!
s'écriait la duchesse .
Une lettre du Havre, madame.
Éléonore lut la prose de Canalis, sans s'apercevoir de la
présence de Philoxène , dont l'étonnement s'accrut en
voyant renaître la sérénité sur le visage de la duchesse à
mesure qu'elle avançait dans la lecture de la lettre. Ten-
dez à un homme qui se noie une perche grosse comme
une canne, il y voit une route royale de première classe :
aussi l'heureuse Éléonore croyait-elle à la bonne foi de
Canalis en lisant ces quatre pages où l'amour et les
affaires, le mensonge et la vérité se coudoyaient. Elle
qui, le banquier sorti, venait de faire mander son mari
pour empêcher la nomination de Melchior, s'il en était
encore temps, fut prise d'un sentiment généreux qui
monta jusqu'au sublime.
Pauvre garçon ! pensa-t-elle, il n'a pas eu la moindre
pensée mauvaise! il m'aime comme au premier jour, il
me dit tout. -Philoxène ! dit-elle en voyant sa première
femme de chambre debout et ayant l'air de ranger la
toilette .
Madame la duchesse ?
-

Mon miroir, mon enfant.


Éléonore se regarda, vit les lignes de rasoir tracées sur
son front et qui disparaissaient à distance, elle soupira,
car elle croyait par ce soupir dire adieu à l'amour. Elle
conçut alors une pensée virile en dehors des petitesses
de la femme, une pensée qui grise pour quelques mo-
304 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

ments, et dont l'enivrement peut expliquer la clémence de


la Sémiramis du Nord quand elle maria sa jeune et belle
rivale à Momonoff.
- Puisqu'il n'a pas failli, je veux lui faire avoir les
millions et la fille, pensa-t-elle, si cette petite demoiselle
Mignon est aussi laide qu'il le dit.
Trois coups , élégamment frappés, annoncèrent le duc,
à qui sa femme ouvrit elle-même .
-

Ah ! vous allez mieux , ma chère , s'écria-t-il avec


cette joie factice que savent si bien jouer les courtisans
et à l'expression de laquelle les niais se prennent.
Mon cher Henri, répondit-elle, il est vraiment in-
concevable que vous n'ayez pas encore obtenu la nomi-
nation de Melchior, vous qui vous êtes sacrifié pour le
roi dans votre ministère d'un an, en sachant qu'il dure-
rait à peine ce temps-là ?
Le duc regarda Philoxène, et la femme de chambre
montra par un signe imperceptible la lettre du Havre
posée sur la toilette .
Vous vous ennuierez bien en Allemagne, et vous en
reviendrez brouillée avec Melchior, dit naïvement le duc.
Et pourquoi?
Mais ne serez-vous pas toujours ensemble? ... ré-
pondit cet ancien ambassadeur avec une comique bon-
homie.
Oh ! non, dit-elle, je vais le marier.
-

S'il faut en croire d'Hérouville, notre cher Canalis


n'attend pas vos bons offices, reprit le duc en souriant.
Hier, Grandlieu m'a lu des passages d'une lettre que le
grand écuyer lui a écrite et qui, sans doute, était rédi
MODESTE MIGNON. 305

gée par sa tante à votre adresse, car mademoiselle d'Hé-


rouville , toujours à l'affût d'une dot , sait que nous fai-
sons le whist presque tous les soirs, Grandlieu et moi. Ce
bon petit d'Hérouville demande au prince de Cadignan
de venir faire une chasse royale en Normandie, en lui
recommandant d'y amener le roi pour tourner la tête à
la donzelle, quand elle se verra l'objet d'une pareille
chevauchée. En effet , deux mots de Charles X arrange-
raient tout . D'Hérouville dit que cette fille est d'une in-
comparable beauté...
- Henri , allons au Havre ! cria la duchesse en inter-
rompant son mari.
Et sous quel prétexte? dit gravement cet homme
qui fut un des confidents de Louis XVIII.
Je n'ai jamais vu de chasse.
-

Ce serait bien si le roi y allait, mais c'est un aria


que de chasser si loin, et il n'ira pas, je viens de lui en
parler.
MADAME pourrait y venir...
-

Ceci vaut mieux, reprit le duc, et la duchesse de


Maufrigneuse peut vous aider à la tirer de Rosny. Le roi
ne trouverait pas alors mauvais qu'on se servît de ses
équipages de chasse. N'allez pas au Havre , ma chère,
dit paternellement le duc, ce serait vous afficher. Tenez,
voici , je crois, un meilleur moyen. Gaspard a de l'autre
côté de la forêt de Brotonne son château de Rosembray,
pourquoi ne pas lui faire insinuer de recevoir tout ce
monde ?
- Par qui ? dit Éléonore .
Mais sa femme, la duchesse, qui va de compagnie à
306 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

la sainte table avec mademoiselle d'Hérouville, pourrait,


soufflée par cette vieille fille, en faire la demande à Gas-
pard.
Vous êtes un homme adorable , dit Éléonore. Je
vais écrire deux mots à la vieille fille et à Diane, car il
faut nous faire faire des habits de chasse. Ce petit cha-
peau, j'y pense, rajeunit excessivement. Avez-vous gagné
hier chez l'ambassadeur d'Angleterre ? ...
Oui, dit le duc, je me suis acquitté.
- Surtout, Henri, suspendez tout pour les deux nomi-
nations de Melchior...
Après avoir écrit dix lignes à la belle Diane de Maufri-
gneuse et un mot d'avis à mademoiselle d'Hérouville,
Éléonore cingla cette réponse comme un coup de fouet à
travers les mensonges de Canalis :

A MONSIEUR LE BARON DE CANALIS .

« Mon cher poëte, mademoiselle de la Bastie est très-


belle , Mongenod m'a démontré que le père a huit mil-
lions, je pensais vous marier avec elle, je vous en veux
donc beaucoup de votre manque de confiance. Si vous
aviez l'intention de marier la Brière en allant au Havre,
je ne comprends pas pourquoi vous ne me l'avez pas
dit avant d'y partir. Et pourquoi rester quinze jours sans
écrire à une amie qui s'inquiète aussi facilement que
moi? Votre lettre est venue un peu tard, j'avais déjà vu
notre banquier. Vous êtes un enfant, Melchior, vous rusez
avec nous. Ce n'est pas bien. Le duc lui-même est outré
MODESTE MIGNON. 307

de vos procédés, il vous trouve peu gentilhomme, ce qui


met en doute l'honneur de madame votre mère.
>> Maintenant, je désire voir les choses par moi-même.
J'aurai l'honneur, je crois, d'accompagner MADAME à la
chasse que donne le duc d'Hérouville pour mademoiselle
de la Bastie ; je m'arrangerai pour que vous soyez invité
à rester à Rosembray, car le rendez-vous de chasse sera
probablement chez le duc de Verneuil.
>> Croyez bien, mon cher poëte, que je n'en suis pas
moins, pour la vie,
>> Votre amie,
>> ÉLÉONORE. »

- Tiens, Ernest, dit Canalis en jetant au nez de la,


Brière et à travers la table cette lettre qu'il reçut pen-
dant le déjeuner, voici le deux-millième billet doux que
je reçois de cette femme, et il n'y a pas un tu ! L'illustre
Éléonore ne s'est jamais compromise plus qu'elle ne l'est
là... Marie-toi, va! Le plus mauvais mariage est meilleur
que le plus doux de ces licous!... Ah! je suis le plus
grand Nicodème qui soit tombé de la lune. Modeste a des
millions, elle est perdue à jamais pour moi, car l'on ne
revient pas des pôles où nous sommes vers le tropique
où nous étions il y a trois jours! Aussi, je souhaite d'au-
tant plus ton triomphe sur le grand écuyer, que j'ai dit
à la duchesse n'être venu ici que dans ton intérêt ; aussi
vais-je travailler pour toi.
- Hélas ! Melchior, il faudrait à Modeste un caractère
si grand, si formé, si noble, pour résister au spectacle
de la cour et des splendeurs si habilement déployées en
308 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

*son honneur et gloire par le duc, que je ne crois pas à


l'existence d'une pareille perfection; et, cependant, si
elle est encore la Modeste de ses lettres, il y aurait de
l'espoir...
- Es-tu heureux, jeune Boniface, de voir le monde et
ta maîtresse avec de pareilles lunettes vertes ! s'écria
Canalis en sortant et allant se promener dans le jardin.
Le poëte, pris entre deux mensonges, ne savait plus à
quoi se résoudre.
-

Jouez dans les règles, et vous perdez ! s'écria-t-il


assis dans le kiosque. Assurément , tous les hommes
sensés auraient agi comme je l'ai fait, il y a quatre jours,
et se seraient retirés du piége où je me voyais pris ; car,
dans ces cas-là , l'on ne s'amuse pas à dénouer, l'on
brise ! ..... Allons , restons froid , calme , digne , offensé.
L'honneur ne me permet pas d'être autrement. Et une
roideur anglaise est le seul moyen de regagner l'estime de
Modeste. Après tout, si je ne me retire de là qu'en re-
tournant à mon vieux bonheur, ma fidélité pendant dix
ans sera récompensée, Éléonore me mariera toujours
bien!
La partie de chasse devait être le rendez- vous de
toutes les passions mises en jeu par la fortune du colo-
nel et par la beauté de Modeste ; aussi vit-on comme une
trêve entre tous les adversaires , pendant les quelques
jours demandés par les apprêts de cette solennité fores-
tière; le salon de la villa Mignon offrit alors le tranquille
aspect que présente une famille très-unie . Canalis, retran-
ché dans son rôle d'homme blessé par Modeste, voulut
se montrer courtois ; il abandonna ses prétentions, ne
MODESTE MIGNON. 309

donna plus aucun échantillon de son talent oratoire, et


devint ce que sont les gens d'esprit quand ils renoncent
à leurs affectations, charmant. Il causait finances avec
Gobenheim, guerre avec le colonel, Allemagne avec ma-
dame Mignon, et ménage avec madame Latournelle, en
essayant de les conquérir à la Brière. Le duc d'Hérouville
laissa le champ libre aux deux amis assez souvent, car il
fut obligé d'aller à Rosembray se consulter avec le duc de
Verneuil et veiller à l'exécution des ordres du grand ve-
neur, le prince de Cadignan. Cependant, l'élément co-
mique ne fit pas défaut. Modeste se vit entre les'atté-
nuations que Canalis apportait à la galanterie du grand
écuyer et les exagérations des deux demoiselles d'Hérou-
ville, qui vinrent tous les soirs. Canalis faisait observer à
Modeste qu'au lieu d'être l'héroïne de la chasse, elle y
serait à peine remarquée. Madame serait accompagnée de
la duchesse de Maufrigneuse, belle-fille du grand ve-
neur, de la duchesse de Chaulieu, de quelques-unes des
dames de la cour, parmi lesquelles une petite fille ne
produirait aucune sensation. On inviterait sans doute des.
officiers en garnison à Rouen, etc. Hélène ne cessait de
répéter à celle en qui elle voyait déjà sa belle-sœur qu'elle
serait présentée à MADAME ; certainement le duc de Ver-
neuil l'inviterait, elle et son père, à rester à Rosembray ;
si le colonel voulait obtenir une faveur du roi , la pairie,
cette occasion serait unique, car on ne désespérait pas de i

la présence du roi pour le troisième jour; elle serait


surprise du charmant accueil que lui feraient les plus
belles femmes de la cour, les duchesses de Chaulieu, de
Maufrigneuse , de Lenoncourt-Chaulieu, etc. Les préven-
310 SCENES DE LA VIE PRIVÉE .

tions de Modeste contre le faubourg Saint-Germain se


dissiperaient, etc., etc. Ce fut une petite guerre exces-
sivement amusante par ses marches, ses contre-marches,
ses stratagèmes, dont jouissaient les Dumay, les Latour-
nelle, Gobenheim et Butscha, qui, tous en petit comité,
disaient un mal effroyable des nobles, en notant leurs
lâchetés savamment, cruellement étudiées.
Les dires du parti d'Hérouville furent confirmés par
une invitation conçue en termes flatteurs du duc de Ver-
neuil et du grand veneur de France à M. le comte de la
Bastie et à sa fille, de venir assister à une grande chasse
à Rosembray, les 7, 8, 9 et 10 novembre prochain.
La Brière, plein de pressentiments funestes, jouissait
de la présence de Modeste avec ce sentiment d'avidité
concentrée dont les âpres plaisirs ne sont connus que des
amoureux séparés à terme et fatalement. Ces éclairs de
bonheur à soi seul, entremêlés de méditations mélanco-
liques, sur ce thème : « Elle est perdue pour moi !>> ren-
dirent cejeune homme un spectacle d'autant plus touchant
que sa physionomie et sa personne étaient en harmonie
avec ce sentiment profond. Il n'y a rien de plus poétique
qu'une élégie animée qui a des yeux, qui marche, et qui
soupire sans rimes.
Enfin le duc d'Hérouville vint convenir du départ de
Modeste, qui, après avoir traversé la Seine, devait aller
dans la calèche du duc en compagnie de mesdemoiselles
d'Hérouville. Le duc fut admirable de courtoisie ; il invita
Canalis et la Brière, en leur faisant observer, ainsi qu'à
M. Mignon , qu'il avait eu soin de tenir des chevaux de
chasse à leur disposition. Le colonel pria les trois amants
MODESTE MIGNON. 311

de sa fille d'accepter à déjeuner le matin du départ. Cana-


lis voulut alors mettre à exécution un projet mûri pen-
dant ces derniers jours, celui de reconquérir sourdement
Modeste, de jouer la duchesse, le grand écuyer et la
Brière. Un élève en diplomatie ne pouvait pas rester en-
gravé dans la situation où il se voyait. De son côté, la
Brière avait résolu de dire un éternel adieu à Modeste.
Ainsi chaque prétendant pensait à glisser son dernier mot,
comme le plaideur à son juge avant l'arrêt, en pressen-
tant la fin d'une lutte qui durait depuis trois semaines.
Après le dîner, la veille, le colonel prit sa fille par le bras
et lui fit sentir la nécessité de se prononcer.
Notre position avec la famille d'Hérouville serait in-
tolérable à Rosembray, lui dit-il. Veux-tu devenir du-
chesse ? demanda-t-il à Modeste.
Non, mon père, répondit-elle.
- Aimerais-tu donc Canalis ?...
Assurément non, mon père, mille fois non ! dit-elle
avec une impatience d'enfant.
Le colonel regarda Modeste avec une espèce de joie.
-

Ah! je ne t'ai pas influencée, s'écria ce bon père ;


je puis maintenant t'avouer que, dès Paris, j'avais choisi
mon gendre quand, en lui faisant accroire que je n'avais
pas de fortune, il m'a sauté au cou en me disant que je
lui ôtais un poids de cent livres de dessus le cœur.
De qui parlez-vous? demanda Modeste en rougis-
sant.

De l'homme à vertus positives, d'une moralité sûre,


dit-il railleusement en répétant la phrase qui, le lende-
main de son retour, avait dissipé les rêves de Modeste.
312 SCENES DE LA VIE PRIVÉE .

Eh ! je ne pense pas à lui, papa ! Laissez-moi libre


de refuser le duc moi-même; je le connais, je sais com-
ment le flatter ...
Ton choix n'est donc pas fait?
-

Pas encore. Il me reste encore quelques syllabes à


deviner dans la charade de mon avenir ; mais, après
'avoir vu la cour par une échappée, je vous dirai mon
secret à Rosembray.
-

Vous irez à la chasse, n'est-ce pas? cria le colonel


en voyant de loin la Brière venant dans l'allée où il se
promenait avec Modeste .
Non, colonel , répondit Ernest. Je viens prendre congé
de vous et de mademoiselle, je retourne à Paris...
-

Vous n'êtes pas curieux, dit Modeste en interrompant


et regardant le timide Ernest.
Il suffirait, pour me faire rester, d'un désir que je
n'ose espérer, répliqua-t-il .
Si ce n'est que cela, vous me ferez plaisir, à moi,
dit le colonel en allant au-devant de Canalis et laissant sa
fille et le pauvre Ernest ensemble pour un instant.
-Mademoiselle, dit-il en levant les yeux sur elle avec
la hardiesse d'un homme sans espoir, j'ai une prière à
vous faire .
-

A moi?
Que j'emporte votre pardon ! Ma vie ne sera jamais
heureuse, j'ai le remords d'avoir perdu mon bonheur,
sans doute par ma faute; mais, au moins...
} Avant de nous quitter pour toujours, répondit Mo-
deste d'une voix émue en interrompant à la Canalis, je
ne veux savoir de vous qu'une seule chose; et, si vous
MODESTE MIGNON . 313

avez une fois pris un déguisement, je ne pense pas qu'en


ceci vous auriez la lâcheté de me tromper...
Le mot lâcheté fit pâlir Ernest, qui s'écria :
-

Vous êtes sans pitié !


Serez-vous franc ?
- Vous avez le droit de me faire une si dégradante
question, dit-il d'une voix affaiblie par une violente pal-
pitation.
- Eh bien, avez-vous lu mes lettres à M. de Canalis ?
- Non, mademoiselle ; et, si je les ai fait lire au colo-
nel, ce fut pour justifier mon attachement en lui mon-
trant et comment mon affection avait pu naître, et com-
bien mes tentatives pour essayer de vous guérir de votre
fantaisie avaient été sincères.
-

Mais comment l'idée de cette ignoble mascarade


est-elle venue ? dit-elle avec une espèce d'impatience.
La Brière raconta dans toute sa vérité la scène à la-
quelle la première lettre de Modeste avait donné lieu,
l'espèce de défi qui en était résulté par suite de sa bonne
opinion, à lui Ernest, en faveur d'une jeune fille amenée
vers la gloire, comme une plante cherchant sa part de
soleil.

- Assez, répondit Modeste avec une émotion contenue.


Si vous n'avez pas mon cœur, monsieur, vous avez toute
mon estime.
Cette simple phrase causa le plus violent étourdisse-
ment à la Brière. En se sentant chanceler, il s'appuya
sur un arbrisseau, comme un homme privé de sa rai-
son. Modeste, qui s'en allait, retourna la tête et revint
précipitamment.
18
314 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.
-

Qu'avez-vous ? dit-elle en le prenant par la main et


l'empêchant de tomber.
Modeste sentit une main glacée et vit un visage blanc
comme un lys, le sang était tout au cœur.
Pardon, mademoiselle... Je me croyais si méprisé...
Mais, reprit-elle avec une hauteur dédaigneuse, je
ne vous ai pas dit que je vous aimasse.
Et elle laissa de nouveau la Brière, qui, malgré la du-
reté de cette parole, crut marcher dans les airs. La terre
mollissait sous ses pieds, les arbres lui semblaient être
chargés de fleurs, le ciel avait une couleur rose et l'air
lui parut bleuâtre, comme dans ces temples d'hyménée à
la fin des pièces-féeries qui finissent heureusement. Dans
ces situations, les femmes sont comme Janus, elles voient
ce qui se passe derrière elles, sans se retourner ; et Mo-
deste aperçut alors dans la contenance de cet amoureux
les irrécusables symptômes d'un amour à la Butscha, ce
qui, certes, est le nec plus ultra des désirs d'une femme.
Aussi le haut prix attaché à son estime par la Brière
causa-t-il à Modeste une émotion d'une douceur infinie.
Mademoiselle , dit Canalis en quittant le colonel et
venant à Modeste, malgré le peu de cas que vous faites
de mes sentiments, il importe à mon honneur d'effacer
une tache que j'y ai trop longtemps soufferte. Cinq jours
après mon arrivée ici, voici ce que m'écrivait la duchesse
de Chaulieu .
Il fit lire à Modeste les premières lignes de la lettre où
la duchesse disait avoir vu Mongenod et vouloir marier
Melchior à Modeste; puis il les lui remit après avoir dé-
chiré le surplus.
MODESTE MIGNON. 315

-Je ne puis vous laisser voir le reste, dit-il en mettant


le papier dans sa poche, mais je confie à votre délicatesse
ces quelques lignes afin que vous puissiez en vérifier
l'écriture. La jeune fille qui m'a supposé d'ignobles sen-
timents est bien capable de croire à quelque collusion, à
quelque stratagème. Ceci peut vous prouver combien je
tiens à vous démontrer que la querelle qui subsiste entre
nous n'a pas eu chez moi pour base un vil intérêt. Ah !
Modeste, dit-il avec des larmes dans la voix, votre poëte,
le poëte de madame de Chaulieu n'a pas moins de poésie
dans le cœur que dans la pensée. Vous verrez la du-
chesse, suspendez votre jugement sur moi jusque-là.
Et il laissa Modeste abasourdie.
-

Ah çà! les voilà tous des anges, se dit-elle, ils sont


inépousables ! ... le duc seul appartient à l'humanité.
Mademoiselle Modeste, cette chasse m'inquiète, dit
Butscha, qui parut en portant un paquet sous le bras.
J'ai rêvé que vous étiez emportée par votre cheval, et je
suis allé à Rouen vous chercher un mors espagnol, on
m'a dit que jamais un cheval ne pouvait le prendre aux
dents ; je vous supplie de vous en servir ; je l'ai fait
voir au colonel, qui m'a déjà remercié plus que cela ne
vaut.
- Pauvre cher Butscha ! s'écria Modeste émue aux lar-
mes par ce soin maternel.
Butscha s'en alla sautillant comme un homme à qui
l'on vient d'apprendre la mort d'un vieil oncle à succes-
sion.
-

Mon cher père, dit Modeste en rentrant au salon, je


voudrais bien avoir la belle cravache... Si vous proposiez
316 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

à M. de la Brière de l'échanger contre votre tableau de


Van Ostade ?

Modeste regarda sournoisement Ernest pendant que le


colonel lui faisait cette proposition devant ce tableau,
seule chose qu'il eût comme souvenir de ses campagnes,
et qu'il avait achetée d'un bourgeois de Ratisbonne. Elle
se dit en elle-même en voyant avec quelle précipitation la
Brière quitta le salon :
Il sera de la chasse !
Chose étrange , les trois amants de Modeste se ren-
dirent à Rosembray, tous le cœur plein d'espérance et
ravis de ses adorables perfections.
Rosembray, terre récemment achetée par le duc de Ver-
neuil avec la somme que lui donna sa part dans le milliard
voté pour légitimer la vente des biens nationaux, est re-
marquable par un château d'une magnificence comparable
à celle de Mesnière et de Balleroy. On arrive à cet im-
posant et noble édifice par une immense allée de quatre
rangs d'ormes séculaires, et l'on traverse une immense
cour d'honneur en pente, comme celle de Versailles , à
grilles magnifiques , à deux pavillons de concierge , et
ornée de grands orangers dans leurs caisses. Sur la cour,
le château présente, entre deux corps de logis en retour,
deux rangs de dix-neuf hautes croisées à cintres sculptés
et à petits carreaux, séparées entre elles par une colon-
nade engagée et cannelée. Un entablement à balustres
cache un toit à l'italienne d'où sortent des cheminées de
pierres de taille masquées par des trophées d'armes, Ro-
sembray ayant été bâti sous Louis XIV par un fermier
général nommé Cottin. Sur le parc, la façade se distingue
MODESTE MIGNON. 317

de celle sur la cour par un avant-corps de cinq croisées à


colonnes au-dessus duquel se voit un magnifique fronton.
La famille de Marigny, à qui les biens de ce Cottin furent
apportés par mademoiselle Cottin , unique héritière de
son père, y fit sculpter un Lever de soleil par Coysevox.
Au- dessous , deux Anges déroulent un ruban où se lit
cette devise substituée à l'ancienne en l'honneur du
grand roi : Sol nobis benignus. Le grand roi avait fait duc
le marquis de Marigny, l'un de ses plus insignifiants fa-
voris.
Du perron à grands escaliers circulaires et à balustres,
la vue s'étend sur un immense étang, long et large comme
le grand canal de Versailles , et qui commence au bas
d'une pelouse digne des boulingrins les plus britanniques ,
bordée de corbeilles où brillaient alors les fleurs de l'au-
tomne. De chaque côté, deux jardins à la française étalent
leurs carrés, leurs allées, leurs belles pages écrites du plus
majestueux style Le Nôtre. Ces deux jardins sont encadrés
dans toute leur longueur par une marge de bois, d'envi-
ron trente arpents, où, sous Louis XV, on a dessiné des
parcs à l'anglaise. De la terrasse , la vue s'arrête, au fond,
sur une forêt dépendant de Rosembray et contiguë à deux
forêts , l'une à l'État, l'autre à la couronne. Il est difficile
de trouver un plus beau paysage .
L'arrivée de Modeste fit une certaine sensation dans
l'avenue, où l'on aperçut une voiture à la livrée de France ,
accompagnée du grand écuyer, du colonel , de Canalis ,
de la Brière, tous à cheval, précédés d'un piqueur en
grande livrée, suivis de dix domestiques parmi lesquels
se remarquaient le mulâtre, le nègre et l'élégant briska
18.
318 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

du colonel pour les deux femmes de chambre et les pa-


quets. La voiture à quatre chevaux était menée par des
tigres mis avec une coquetterie ordonnée par le grand
écuyer, souvent mieux servi que le roi. En entrant et
voyant ce petit Versailles , Modeste, éblouie par la magni-
ficence des grands seigneurs, pensa soudain à son entre-
vue avec les célèbres duchesses, elle eut peur de paraître
empruntée, provinciale ou parvenue; elle perdit complé-
tement la tête et se repentit d'avoir voulu cette partie de
chasse.
Quand la voiture eut arrêté, fort heureusement Modeste
aperçut un vieillard en perruque blonde, frisée à petites
boucles, dont la figure calme, pleine, lisse, offrait un
sourire paternel et l'expression d'un enjouement monas-
tique rendu presque digne par un regard à demi voilé.
La duchesse, femme d'une haute dévotion, fille unique
d'un premier président richissime et mort en 1800, sèche
et droite, mère de quatre enfants, ressemblait à ma-
dame Latournelle si l'imagination consent à embellir la
notaresse de toutes les grâces d'un maintien vraiment
abbatiał .

Eh ! bonjour, chère Hortense, dit mademoiselle d'Hé-


rouville qui embrassa la duchesse avec toute la sympa-
thie qui réunissait ces deux caractères hautains ; laissez-
moi vous présenter, ainsi qu'à notre cher duc, ce petit
ange, mademoiselle de la Bastie.
- On nous a tant parlé de vous, mademoiselle, dit la
-

duchesse, que nous avions grande hâte de vous posséder


ici...
-

On regrettera le temps perdu, dit le duc de Ver


MODESTE MIGNON. 319

neuil en inclinant la tête avec une galante admiration.


M. le comte de la Bastie, dit le grand écuyer en
prenant le colonel par le bras et le montrant au duc et
à la duchesse avec une teinte de respect dans son geste
et sa parole.
Le colonel salua la duchesse, le duc lui tendit la main.
- Soyez le bienvenu , monsieur le comte , dit M. de
Verneuil. Vous possédez bien des trésors! ajouta-t-il en
regardant Modeste.
La duchesse prit Modeste par-dessous le bras et la con-
duisit dans un immense salon où se trouvaient groupées
devant la cheminée une dizaine de femmes. Les hommes ,
emmenés par le duc, se promenèrent sur la terrasse, à
l'exception de Canalis , qui se rendit respectueusement
auprès de la superbe Éléonore. La duchesse, assise à un
métier de tapisserie, donnait à mademoiselle de Verneuil
des conseils pour nuancer.
Modeste se serait traversé le doigt d'une aiguille en
mettant la main sur une pelote, elle n'aurait pas été si
vivement atteinte qu'elle le fut par le coup d'œil glacial ,
hautain, méprisant, que lui jeta la duchesse de Chaulieu.
Dans le premier moment, elle ne vit que cette femme,
elle la devina. Pour savoir jusqu'où va la cruauté de ces
charmants êtres que nos passions grandissent tant , il
faut voir les femmes entre elles. Modeste aurait désarmé
toute autre qu'Éléonore par sa stupide et involontaire ad-
miration; car, sans sa connaissance de l'âge, elle eût cru
voir une femme de trente-six ans, mais elle était réser-
vée à bien d'autres étonnements !
Le poëte se heurtait alors contre une colère de grande
320 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

dame. Une pareille colère est le plus atroce des sphinx:


le visage est radieux, tout le reste est farouche. Les rois
eux-mêmes ne savent comment faire capituler la poli-
tesse exquise de froideur qu'une maîtresse cache alors
sous une armure d'acier. La délicieuse tête de femme
sourit , et en même temps l'acier mord : la main est
d'acier, le bras, le corps , tout est d'acier. Canalis es-
sayait de se cramponner à cet acier, mais ses doigts y
glissaient comme ses paroles sur le cœur. Et la tête gra-
cieuse, et la phrase gracieuse, et le maintien gracieux de
la duchesse, déguisaient à tous les regards l'acier de sa
colère descendue à vingt-cinq degrés au-dessous de zéro.
L'aspect de la sublime beauté de Modeste embellie par
le voyage, la vue de cette jeune fille mise aussi bien que
Diane de Maufrigneuse , avaient enflammé les poudres
amassées par la réflexion dans la tête d'Éléonore.
Toutes les femmes étaient venues à une croisée pour
voir descendre de voiture la merveille du jour, accom-
pagnée de ses trois amants.
N'ayons pas l'air d'être si curieuses, avait dit ma-
dame de Chaulieu frappée au cœur par ce mot de Diane :
<< Elle est divine ! d'où ça sort-il ?>>>
Et elles s'étaient envolées au salon, où chacune avait
repris sa contenance, et où la duchesse de Chaulieu se
sentit dans le cœur mille vipères qui toutes demandaient
à la fois leur pâture.
Mademoiselle d'Hérouville dit à voix basse à la duchesse
de Verneuil et avec intention :
-

Éléonore reçoit bien mal son grand Melchior.


-

La duchesse de Maufrigneuse croit qu'il y a du froid


MODESTE MIGNON. 321

entre eux, répondit Laure de Verneuil avec simplicité.


Gette phrase, dite si souvent dans le monde, n'est-elle
pas admirable? On y sent la bise du pôle.
Et pourquoi ? demanda Modeste à cette charmante
jeune fille sortie du Sacré-Cœur depuis deux mois.
- Le grand homme, répondit la dévote duchesse qui
fit signe à sa fille de se taire, l'a laissée sans un mot pen-
dant quinze jours, après son départ pour le Havre et après
lui avoir dit qu'il y allait pour sa santé.
Modeste laissa échapper un mouvement qui frappa
Laure, Hélène et mademoiselle d'Hérouville.
- Et, pendant ce temps, disait la dévote duchesse en
continuant, elle le faisait nommer commandeur et mi-
nistre à Baden.
Oh ! c'est mal à Canalis, car il lui doit tout, dit ma-
demoiselle d'Hérouville .
Pourquoi madame de Chaulieu n'est-elle pas venue
au Havre ? demanda naïvement Modeste à Hélène .
-

Ma petite, dit la duchesse de Verneuil , elle se lais-


serait bien assassiner sans proférer une parole. Regardez-
la ! Quelle reine ! sa tête sur un billot sourirait encore
comme fit Marie Stuart : et notre belle Éléonore a d'ail-
leurs de ce sang dans les veines.
-

Elle ne lui a pas écrit? reprit Modecte.


- Diane, répondit la duchesse encouragée à ces confi-
dences par un coup de coude de mademoiselle d'Hérou-
ville, m'a dit qu'elle avait fait à la première lettre quel
Canalis lui a écrite, il y a dix jours environ, une bien
sanglante réponse. 1

Cette explication fit rougir Modeste de honte pour Ca-


322 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

nalis ; elle souhaita, non pas l'écraser sous ses pieds, mais
se venger par une de ces malices plus cruelles que des
coups de poignard. Elle regarda fièrement la duchesse de
Chaulieu. Ce fut un regard doré par huit millions.
Monsieur Melchior!... dit-elle .
Toutes les femmes levèrent le nez et jetèrent les yeux
alternativement sur la duchesse qui causait à voix basse
au métier avec Canalis, et sur cette jeune fille assez mal
élevée pour troubler deux amants aux prises, ce qui ne se
fait dans aucun monde. Diane de Maufrigneuse hocha la
tête en ayant l'air de dire : « L'enfant est dans son droit ! »
Les douze femmes finirent par sourire entre elles, car
elles jalousaient toutes une femme de cinquante-six ans,
assez belle encore pour pouvoir puiser dans le trésor
commun et y voler part de jeune. Melchior regarda Mo-
deste avec une impatience fébrile et par un geste de
maître à valet, tandis que la duchesse baissa la tête par
un mouvement de lionne dérangée pendant son festin;
mais ses yeux attachés au canevas jetèrent des flammes
presque rouges sur le poëte en en fouillant le cœur à
coups d'épigramme, car chaque mot s'expliquait par une
triple injure.
-Monsieur Melchior ! répéta Modeste d'une voix qui
avait le droit de se faire écouter.
- Quoi , mademoiselle? ... demanda le poëte .
Obligé de se lever, il resta debout à mi-chemin du
métier, qui se trouvait auprès d'une fenêtre, et de la che-
minée, près de laquelle Modeste était assise sur le canapé
de la duchesse de Verneuil. Quelles poignantes réflexions
ne fit pas cet ambitieux quand il reçut un regard fixe
MODESTE MIGNON. 323

d'Éléonore. Obéir à Modeste , tout était fini sans retour


entre le poëte et sa protectrice. Ne pas écouter la jeune
fille, Canalis avouait son servage, il annulait le profit de
ses vingt-cinq jours de lâchetés, il manquait aux plus
simples lois de la Civilité puérile et honnête. Plus la sottise
était grosse, plus impérieusement la duchesse l'exigeait.
La beauté, la fortune de Modeste mises en regard de fin-
fluence et des droits d'Éléonore, rendirent cette hésitation
entre l'homme et son honneur aussi terrible à voir que
le péril d'un matador dans l'arène. Un homme ne trouve
de palpitations semblables à celles qui pouvaient donner
un anévrisme à Canalis que devant un tapis vert, en voyant
sa ruine ou sa fortune décidée en cinq minutes.
Mademoiselle d'Hérouville m'a fait quitter si prompte-
ment la voiture, que j'y ai laissé, dit Modeste à Canalis ,
mon mouchoir...
Canalis fit un haut-le-corps significatif.
Et, ditModeste en continuant malgré ce geste d'impa-
tience, j'y ai noué la clef d'un portefeuille qui contient
un fragment de lettre importante ; ayez la bonté, Melchior,
de la faire demander...
Entre un ange et un tigre également irrités , Canalis ,
devenu blême, n'hésita plus, le tigre lui parut le moins
dangereux : il allait se prononcer, lorsque la Brière apparut
à la porte du salon, et lui sembla quelque chose comme
l'archange Michel tombant du ciel.
Ernest, tiens , mademoiselle de la Bastie a besoin
de toi, dit le poëte, qui regagna vivement sa chaise auprès
du métier.
Ernest, lui , courut à Modeste sans saluer personne, il
324 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

ne vit qu'elle ; il reçut cette commission avec un visible


bonheur , et s'élança hors du salon avec l'approbation
secrète de toutes les femmes.
Quel métier pour un poëte! dit Modeste à Hélène en
montrant la tapisserie à laquelle travaillait rageusement
la duchesse.
-

Si tu lui parles , si tu la regardes une seule fois,


tout est à jamais fini, disait à voix basse à Melchior Éléo-
nore, que le mezzo termine d'Ernest n'avait pas satisfaite.
Et, songes-y bien ! quand je ne serai pas là, je laisserai
des yeux qui t'observeront.
Sur ce mot, la duchesse, femme de taille moyenne, mais
un peu trop grasse, comme le sont toutes les femmes
de cinquante ans passés qui restent belles, se leva, marcha
vers le groupe où se trouvait Diane de Maufrigneuse, en
avançant des pieds menus et nerveux comme ceux d'une
biche. Sous sa rondeur se révélait l'exquise finesse dont
sont douées ces sortes de femmes et que leur donne la
vigueur de leur système nerveux qui maîtrise et vivifie le
développement de la chair. On ne pouvait pas expliquer
autrement sa légère démarche qui fut d'une noblesse in-
comparable. Il n'y a que les femmes dont les quartiers de
noblesse commencent à Noé qui sachent, comme Éléonore,
être majestueuses malgré leur embonpoint de fermière.
Un philosophe eût peut-être plaint Philoxène en admirant
l'heureuse distribution du corsage et les soins minutieux
d'une toilette de matin portée avec une élégance de reine,
avec une aisancede jeune [Link] coiffée
en cheveux abondants, sans teinture, et nattés sur la tête
en forme de tour, Éléonore montrait fièrement son cou
MODESTE MIGNON. 325

de neige, sa poitrine et ses épaules d'un modelé délicieux,


ses bras nus éblouissants et terminés par des mains célè-
bres. Modeste, comme toutes les antagonistes de la du-
chesse, reconnut en elle une de ces femmes dont on dit :
<< C'est notre maîtresse à toutes! » Et, en effet, on recon-
naissait en Éléonore une des quelques grandes dames
devenues maintenant si rares en France. Vouloir expli-
quer ce qu'il y a d'auguste dans le port de la tête, de fin,
de délicat dans telle ou telle sinuosité du cou, d'harmo-
nieux dans les mouvements, de digne dans le maintien,
de noble dans l'accord parfait des détails et de l'ensemble,
dans ces artifices devenus naturels qui rendent une femme
sainte et grande, ce serait vouloir analyser le sublime. On
jouit de cette poésie comme de celle de Paganini, sans
s'en expliquer les moyens, car la cause est toujours l'âme
qui se rend visible. La duchesse inclina la tête pour sa-
luer Hélène et sa tante ; puis elle dit à Diane d'une voix
enjouée , pure, sans trace d'émotion :
N'est-il pas temps de nous habiller, duchesse ?
Et elle fit sa sortie, accompagnée de sa belle-fille et
de mademoiselle d'Hérouville, qui toutes deux lui don-
nèrent le bras. Elle parla bas en s'en allant avec la vieille
fille, qui la pressa sur son cœur en lui disant : « Vous êtes
charmante ! » ce qui signifiait : « Je suis toute à vous pour
le service que vous venez de nous rendre. » Mademoiselle
d'Hérouville rentra pour jouer son rôle d'espion, et son
premier regard apprit à Canalis que le dernier mot de la
duchesse n'était pas une vaine menace. L'apprenti diplo-
mate se trouva de trop petite science pour une si terrible
lutte, et son esprit lui servit du moins à se placer dans
19
326 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

une situation franche, sinon digne. Quand Ernest reparut


apportant le mouchoir à Modeste, il le prit par le bras et
l'emmena sur la pelouse.
-Mon cher ami , lui dit-il , je suis l'homme non pas
le plus malheureux, mais le plus ridicule du monde ; aussi
ai-je recours à toi pour me tirer du guêpier où je me suis
fourré. Modeste est un démon ; elle a vu mon embarras,
elle en rit, elle vient de me parler de deux lignes d'une
lettre de madame de Chaulieu que j'ai fait la sottise de
lui confier ; si elle les montrait, jamais je ne pourrais me
raccommoder avec Éléonore. Ainsi , demande immédia-
tement ce papier à Modeste, et dis-lui de ma part que je
n'ai sur elle aucune vue, aucune prétention. Je compte
sur sa délicatesse, sur sa probité de jeune fille pour se
conduire avec moi comme si nous ne nous étions jamais
vus, je la prie de ne pas m'adresser la parole, je la sup-
plie de m'accorder ses rigueurs , sans oser réclamer de sa
malice une espèce de colère jalouse qui servirait à mer-
veille mes intérêts... Va, j'attends ici.
Ernest de la Brière aperçut, en rentrant au salon, un
jeune officier de la compagnie des gardes d'Havré, le vi-
comte de Sérizy, qui venait d'arriver de Rosny pour
annoncer que MADAME était obligée de se trouver à l'ou-
verture de la session. On sait de quelle importance fut
cette solennité constitutionnelle, où Charles X prononça
son discours environné de toute sa famille, madame la
Dauphine et MADAME y assistant dans leur tribune. Le
choix de l'ambassadeur chargé d'exprimer les regrets de
la princesse était une attention pour Diane : on la disait
alors adorée par ce charmant jeune homme, fils d'un mi
MODESTE MIGNON. 327

nistre d'État, gentilhomme ordinaire de la chambre, pro-


mis à de hautes destinées en sa qualité de fils unique et
d'héritier d'une immense fortune . La duchesse de Mau-
frigneuse ne souffrait les attentions du vicomte que pour
bien mettre en lumière l'âge de madame de Sérizy, qui,
selon la chronique publiée sous l'éventail, lui avait enlevé
C
le cœur du beau Lucien de Rubempré.
Vous nous ferez, j'espère, le plaisir de rester à Ro-
sembray, dit la sévère duchesse au jeune officier.
Tout en ouvrant l'oreille aux médisances, la dévote
fermait les yeux sur les légèretés de ses hôtes soigneuse-
ment appareillés par le duc; car on ne sait pas tout ce
que tolèrent ces excellentes femmes , sous prétexte de
ramener au bercail par leur indulgence des brebis égarées.
-

Nous avons compté, dit le grand écuyer, sans notre


gouvernement constitutionnel, et Rosembray, madame la
duchesse, y perd un grand honneur...
-

Nous n'en serons que plus à notre aisel dit un grand


vieillard sec, d'environ soixante-quinze ans, vêtu de drap
bleu , gardant sa casquette de chasse sur la tête par per-
mission des dames .
Ce personnage , qui ressemblait beaucoup au duc de
Bourbon, n'était pas moins que le prince de Cadignan,
grand veneur, un des derniers grands seigneurs fran-
çais.
Au moment où la Brière essayait de passer derrière le
canapé pour demander un moment d'entretien à Modeste,
un homme de trente-huit ans, petit, gros et commun,
entra.

Mon fils, le prince de Loudon, dit la duchesse de


328 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

Verneuil à Modeste, qui ne put comprimer sur sa jeune


physionomie une expression d'étonnement en voyant par
qui était porté le nom que le général de la cavalerie ven-
déenne avait rendu si célèbre et par sa hardiesse et par
le martyre de son supplice.
Le duc de Verneuil actuel était un troisième fils emmené
par son père en émigration, et le seul survivant de quatre
enfants.
-Gaspard! dit la duchesse en appelant son fils près
d'elle.
Le jeune prince vint à l'ordre de sa mère, qui reprit en
lui montrant Modeste :
Mademoiselle de la Bastie, mon ami.
L'héritier présomptif , dont le mariage avec la fille
unique de Desplein était arrangé, salua la jeune fille
sans paraître, comme l'avait été son père, émerveillé de
sa beauté. Modeste put alors comparer la jeunesse d'au-
jourd'hui à la vieillesse d'autrefois, car le vieux prince
de Cadignan lui avait déjà dit deux ou trois mots char-
mants, lui prouvant ainsi qu'il rendait autant d'hom-
mages à la femme qu'à la royauté. Le duc de Rhétoré,
fils aîné de madame de Chaulieu, remarquable par ce ton
qui réunit l'impertinence et le sans gêne, avait, comme
le prince de Loudon, salué Modeste presque cavalière-
ment. La raison de ce contraste entre les fils et les pères
vient peut-être de ce que les héritiers ne se sentent plus
être de grandes choses comme leurs aïeux, et se dispen-
sent des charges de la puissance en ne s'en trouvant plus
que l'ombre. Les pères ont encore la politesse inhérente
à leur grandeur évanouie, comme ces sommets encore
MODESTE MIGNON. 329

dorés par le soleil quand tout est dans les ténèbres alen-
tour.

Enfin Ernest put glisser deux mots à Modeste, qui se


leva.
-

Ma petite belle, dit la duchesse en croyant que Mo-


deste allait s'habiller et qui tira le cordon d'une sonnette,
on va vous conduire à votre appartement.
Ernest accompagna jusqu'au grand escalier Modeste en
lui présentant la requête de l'infortuné Canalis, et il essaya
de la toucher en lui peignant les angoisses de Melchior.
Il aime, voyez-vous ! C'est un captif qui croyait pou-
voir briser sa chaîne .
De l'amour chez ce féroce calculateur?... répliqua
Modeste .
Mademoiselle , vous êtes à l'entrée de la vie , vous
n'en connaissez pas les défilés. Il faut pardonner toutes
ses inconséquences à un homme qui se met sous la domi-
nation d'une femme plus âgée que lui, car il n'y est pour
rien. Songez combien de sacrifices Canalis a faits à cette
divinité ! Maintenant, il a jeté trop de semailles pour dédai-
gner la moisson, la duchesse représente dix ans de soins
et de bonheur. Vous aviez fait tout oublier à ce poëte,
qui , par malheur, a plus de vanité que d'orgueil ; il n'a
su ce qu'il perdait qu'en revoyant madame de Chaulieu .
Si vous connaissiez Canalis, vous l'aideriez. C'est un en-
fant qui dérange à jamais sa vie! ... Vous l'appelez un
calculateur ; mais il calcule bien mal , comme tous les
poëtes d'ailleurs , gens à sensations , pleins d'enfance ,
éblouis, comme les enfants, par ce qui brille, et courant
après ! ... Il a aimé les chevaux et les tableaux, il a chéri
330 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

la gloire : il vend ses toiles pour avoir des armures, des


meubles de la renaissance et de Louis XV, il en veut
maintenant au pouvoir. Convenez que ses hochets sont
de grandes choses?
-Assez, dit Modeste. Venez , dit-elle en apercevant
son père, qu'elle appela par un signe de tête pour lui
demander le bras, je vais vous remettre les deux lignes;
vous les porterez au grand homme en l'assurant d'une
entière condescendance à ses désirs; mais à une condi-
tion. Je veux que vous lui présentiez tous mes remerci-
ments pour le plaisir que j'ai eu de voir jouer pour moi
toute seule une des plus belles pièces du théâtre alle-
mand. Je sais maintenant que le chef-d'œuvre de Gæthe
n'est ni Faust ni le Comte d'Egmont ...
Et, comme Ernest regardait la malicieuse fille d'un air
hébété.
-

....
C'est Torquato Tasso ! reprit-elle. Dites à M. de
Canalis qu'il la relise, ajouta-t-elle en souriant. Je tiens à
ce que vous répétiez ceci mot pour mot à votre ami, car
ce n'est pas une épigramme, mais la justification de sa
conduite, à cette différence près qu'il deviendra, je l'es-
père, très-raisonnable, grâce à la folie d'Éléonore.
La première femme de la duchesse guida Modeste et
son père vers leur appartement, où Françoise Cochet avait
déjà tout mis en ordre, et dont l'élégance, la recherche,
étonnèrent le colonel, à qui Françoise apprit qu'il existait
1
trente appartements de maître dans ce goût au château.
- Voilà comme je conçois une terre, dit Modeste.
-

Le comte de la Bastie te fera construire un château


pareil , répondit le colonel.
MODESTE MIGNON. 331

- Tenez, monsieur, dit Modeste en donnant le petit


papier à Ernest, allez rassurer notre ami.
Ce mot « notre ami >> frappa le référendaire. Il regarda
Modeste pour savoir s'il y avait quelque chose de sérieux
dans la communauté de sentiments qu'elle paraissait ac-
cepter; et la jeune fille, comprenant cette interrogation ,
lui dit :
-
Eh! allez donc, votre ami attend.
La Brière rougit excessivement et sortit dans un état
de doute, d'anxiété, de trouble plus cruel que le déses-
poir. Les approches du bonheur sont , pour les vrais
amants, comparables à ce que la poésie catholique a si
bien nommé l'entrée du paradis, pour exprimer un lieu
ténébreux, difficile, étroit, et où retentissent les derniers
cris d'une suprême angoisse.
Une heure après, l'illustre compagnie était réunie et
au grand complet dans le salon, les uns jouant au whist,
les autres causant, les femmes occupées à de menus ou-
vrages, en attendant l'annonce du dîner. Le grand veneur
fit parler M. Mignon sur la Chine, sur ses campagnes , sur
les Portenduère, les l'Estorade et les Maucombe, familles
provençales ; il lui reprocha de ne pas demander du
service, en l'assurant que rien n'était plus facile que
de l'employer dans son grade de colonel et dans la
garde.
Un homme de votre naissance et de votre fortune
n'épouse pas les opinions de l'opposition actuelle, dit le
prince en souriant.
Cette société d'élite non-seulement plut à Modeste, mais
elle y devait acquérir, pendant son séjour, une perfection
332 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE .

de manières qui, sans cette révélation, lui aurait manqué


toute sa vie. Montrer une horloge à un mécanicien en
herbe, ce sera toujours lui révéler la mécanique en entier;
il développe aussitôt les germes qui dorment en lui. De
même Modeste sut s'approprier tout ce qui distinguait les
duchesses de Maufrigneuse et de Chaulieu. Tout, pour
elle, fut enseignement, là où des bourgeoises n'auraient
remporté que des ridicules à l'imitation de ces façons.
Une jeune fille bien née, instruite et disposée comme
Modeste, se mit naturellement à l'unisson et découvrit
les différences qui séparent le monde aristocratique du
monde bourgeois , la province du faubourg Saint-Ger-
main; elle saisit ces nuances presque insaisissables , elle
reconnut enfin la grâce de la grande dame sans désespérer
de l'acquérir. Elle trouva son père et la Brière infiniment
mieux que Canalis au sein de cet Olympe. Le grand poëte,
abdiquant sa vraie et incontestable puissance, celle de
l'esprit, ne fut plus qu'un maître des requêtes voulant
un poste de ministre, poursuivant le collier de comman-
deur, obligé de plaire à toutes ces constellations. Ernest
de la Brière, sans ambition, restait lui-même ; tandis que
Melchior , devenu petit garçon , pour se servir d'une
expression vulgaire, courtisait le prince de Loudon, le
duc de Rhétoré, le vicomte de Sérisy, le duc de Maufri-
gneuse , en homme qui n'avait pas son franc parler
comme le colonel Mignon, comte de la Bastie, fier de ses
services et de l'estime de l'empereur Napoléon. Modeste
remarqua la préoccupation continuelle de l'homme d'es-
prit cherchant une pointe pour faire rire, un bon mot
pour étonner, un compliment pour flatter ces hautes puis-
1
MODESTE MIGNON. 333

sances parmi lesquelles Melchior voulait se maintenir.


Enfin, là, ce paon se dépluma.
Au milieu de la soirée , Modeste alla s'asseoir avec le
grand écuyer dans un coin du salon : elle l'avait emmené
là pour terminer une lutte qu'elle ne pouvait plus encou-
rager sans se mésestimer elle-même.
-

Monsieur le duc , si vous me connaissiez , lui dit-


elle , vous sauriez combien je suis touchée de vos soins.
Précisément, à cause de la profonde estime que j'ai con-
çue pour votre caractère , de l'amitié qu'inspire une âme
comme la vôtre, je ne voudrais pas porter la plus légère
atteinte à votre amour-propre. Avant votre arrivée au
Havre , j'aimais sincèrement, profondément et à jamais
une personne digne d'être aimée et pour qui mon affec-
tion est encore un secret ; mais sachez, et ici je suis plus
sincère que ne le sont les jeunes filles, que, si je n'avais
pas eu cet engagement volontaire, vous eussiez été choisi
par moi , tant j'ai reconnu de nobles et belles qualités en
vous. Les quelques mots échappés à votre sœur et à votre
tante m'obligent à vous parler ainsi. Si vous le jugez né-
cessaire, demain, avant le départ pour la chasse, ma
mère m'aura, par un message, rappelée à elle sous pré-
texte d'une indisposition grave. Je ne veux pas , sans
votre consentement , assister à une fête préparée par vos
soins et où mon secret, s'il m'échappait, vous peinerait
en froissant vos légitimes prétentions. Pourquoi suis-je
venue ici ? me direz-vous. Je pouvais ne pas accepter.
Soyez assez généreux pour ne pas me faire un crime
d'une curiosité nécessaire. Ceci n'est pas ce que j'ai de
plus délicat à vous dire. Vous avez dans mon père et moi
19.
334 SCENES DE LA VIE PRIVÉE.

des amis plus solides que vous ne le croyez ; et, comme la


fortune a été le premier mobile de vos pensées quand vous
êtes venu à moi ; sans vouloir me servir de ceci comme
d'un calmant au chagrin que vous devez galamment témoi-
gner, apprenez que mon père s'occupe de l'affaire d'Hé-
rouville : son ami Dumay la trouve faisable, il a déjà tenté
des démarches pour former une compagnie. Gobenheim,
Dumay, mon père, offrent quinze cent mille francs et se
chargent. de réunir le reste par la confiance qu'ils inspi-
reront aux capitalistes en prenant dans l'affaire cet intérêt
sérieux. Si je n'ai pas l'honneur d'être la duchesse d'Hé-
rouville, j'ai la presque certitude de vous mettre à même
de la choisir un jour en toute liberté, dans la haute sphère
où elle est. Oh ! laissez-moi finir, dit-elle à un geste du
duc...
- A l'émotion de mon frère, disait mademoiselle d'Hé-
rouville à sa nièce, il est facile de juger que tu as une
sœur.
-

Monsieur le duc, ceci fut décidé par moi le jour


...

de notre première promenade à cheval en vous enten-


dant déplorer votre situation. Voilà ce que je voulais vous
révéler. Ce jour-là, mon sort fut fixé. Si vous n'avez pas
conquis une femme, vous aurez trouvé des amis à Ingou-
ville, si toutefois vous daignez nous accepter à ce titre...
Ce petit discours, médité par Modeste, fut dit avec un
tel charme d'âme, que les larmes vinrent aux yeux du
grand écuyer, qui saisit la main de Modeste et la baisa.
- Restez ici pendant la chasse, répondit le duc d'Hé-
rouville ; mon peu de mérite m'a donné l'habitude de ces
refus; mais, tout en acceptant votre amitié et celle du
MODESTE MIGNON. 335

colonel , laissez-moi m'assurer auprès des hommes d'art


les plus compétents que le dessèchement des laisses d'Hé-
rouville ne fait courir aucun risque et peut donner des
bénéfices à la compagnie dont vous me parlez, avant que
j'agrée le dévouement de vos amis. Vous êtes une noble
fille, et, quoiqu'il soit navrant de n'être que votre ami,
je me glorifierai de ce titre et vous le prouverai toujours,
en temps et lieu.
-Dans tous les cas, monsieur le duc, gardons-nous
le secret ; l'on ne saura mon choix, si toutefois je ne
m'abuse pas, qu'après l'entière guérison de ma mère; car
je veux que, mon futur et moi, nous soyons bénis de ses
premiers regards...
-Mesdames , dit le prince de Cadignan au moment
d'aller se coucher, il m'est revenu que plusieurs d'entre
vous avaient l'intention de chasser demain avec nous ; or,
je crois de mon devoir de vous avertir que, si vous tenez
à faire les Dianes, vous aurez à vous lever à la diane,
c'est-à-dire au jour. Le rendez-vous est pour huit heures
et demie. J'ai vu, dans le cours de ma vie, les femmes
déployant plus de courage souvent que les hommes, mais
pendant quelques instants seulement; et il vous faudrait
à toutes une certaine dose d'entêtement pour rester pen-
dant toute une journée à cheval, hormis la halte que
nous ferons pour déjeuner, en vrais chasseurs et chasse-
resses , sur le pouce... Êtes-vous bien toujours toutes
dans l'intention de vous montrer écuyères finies ?...
- Prince, moi , j'y suis obligée, répondit finement Mo-
deste.
- Je réponds de moi, dit la duchesse de Chaulieu.
336 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

Je connais ma fille Diane, elle est digne de son nom,


répliqua le prince. Ainsi, vous voilà toutes piquées au
jeu... Néanmoins, je ferai en sorte, pour madame et ma-
demoiselle de Verneuil , pour les personnes qui resteront
ici, de forcer le cerf au bout de l'étang.
- Rassurez-vous, mesdames, le déjeuner sur le pouce
aura lieu sous une magnifique tente, dit le prince de Lou-
don quand le grand veneur eut quitté le salon.
Le lendemain, au petit jour, tout présageait une belle
journée. Le ciel, voilé d'une légère vapeur grise, laissait
apercevoir par des espaces clairs un bleu pur, et il devait
être entièrement nettoyé vers midi par une brise de
nord-ouest qui balayait déjà de petits nuages floconneux.
En quittant le château, le grand veneur, le prince de
Loudon et le duc de Rhétoré , qui n'avaient point de
dames à protéger, virent , en allant les premiers au ren-
dez-vous, les cheminées du château, ses masses blanches
se dessinant sur le feuillage brun rouge que les arbres
conservent en Normandie à la fin des beaux automnes ,
et poindant à travers le voile des vapeurs.
- Ces dames ont du bonheur, dit au prince le duc de
Rhétoré.
Oh ! malgré leurs fanfaronnades d'hier, je crois
qu'elles nous laisseront chasser sans elles, répondit le
grand veneur.
-Oui , si elles n'avaient pas toutes un attentif, répli-
qua le duc.
En ce moment, ces chasseurs déterminés, car le prince
de Loudon et le duc de Rhétoré sont de la race des Nem-
rod et passent pour les premiers tireurs du faubourg
MODESTE MIGNON. 337

Saint-Germain , entendirent le bruit d'une altercation , et


se rendirent au galop vers le rond-point indiqué pour le
rendez-vous, à l'une des entrées des bois de Rosembray,
et remarquable par sa pyramide moussue. Voici quel
était le sujet du débat. Le prince de Loudon, atteint d'an-
glomanie, avait mis aux ordres du grand veneur un équi-
page de chasse entièrement britannique. Or, d'un côté
du rond-point vint se placer un jeune Anglais de petite
taille, blond, pâle, l'air insolent et flegmatique, parlant à
peu près le français, et dont le costume offrait cette pro-
preté qui distingue tous les Anglais, même ceux des der-
nières classes. John Barry portait une redingote courte
serrée à la taille de drap écarlate à boutons d'argent aux
armes de Verneuil , des culottes de peau blanche , des
bottes à revers , un gilet rayé, un col et une cape de
velours noir. Il tenait à la main un petit fouet de chasse,
et l'on voyait à sa gauche, attaché par un cordon de soie,
un cornet de cuivre. Ce premier piqueur était accompagné
de deux grands chiens courants de race, véritables fox-
hound, à robe blanche tachetée de brun clair, hauts sur
jarrets, au nez fin, la tête menue et à petites oreilles sur
la crête. Ce piqueur, l'un des plus célèbres du comté d'où
le prince l'avait fait venir à grands frais, commandait un
équipage de quinze chevaux et de soixante chiens de
race anglaise qui coûtait énormément au duc de Verneuil,
peu curieux de chasse, mais qui passait à son fils ce goût
essentiellement royal. Les subordonnés, hommes et che-
vaux, se tenaient à une certaine distance, dans un silence
parfait.
Or, en arrivant sur le terrain, John se vit prévenu par
338 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE.

trois piqueurs en tête de deux meutes royales, venues


en voiture, les trois meilleurs piqueurs du prince de Ca-
dignan, et dont les personnages formaient un contraste
parfait par leurs caractères et leurs costumes français
avec le représentant de l'insolente Albion. Ces favoris du
prince, tous coiffés de leurs chapeaux bordés , à trois
cornes, très-plats, très-évasés, sous lesquels grimaçaient
des figures hâlées, tannées, ridées et comme éclairées
par des yeux pétillants, étaient remarquablement secs,
maigres, nerveux, en gens dévorés par la passion de la
chasse. Tous munis de ces grandes trompes à la Dam-
pierre, garnies de cordons de serge verte qui ne laissent
voir que le cuivre du pavillon, ils contenaient leurs chiens
et de l'œil et de la voix. Ces dignes bêtes formaient une
assemblée de sujets plus fidèles que ceux à qui s'adres-
sait alors le roi, tous tachetés de blanc, de brun, de noir,
ayant chacun leur physionomie absolument comme les
soldats de Napoléon, allumant au moindre bruit leurs
prunelles d'un feu qui les faisait ressembler à des dia-
mants ; l'un, venu du Poitou, court de reins, large d'é-
paules, bas-jointé, coiffé de longues oreilles ; l'autre, venu
d'Angleterre , blanc , levretté , peu de ventre , à petites
oreilles et taillé pour la course; tous les jeunes im-
patients et prêts à tapager ; tandis que les vieux, mar-
qués de cicatrices, étendus , calmes , la tête sur les
deux pattes de devant, écoutaient la terre comme des
t

sauvages.
J
En voyant venir les Anglais, les chiens et les gens du
roi s'entre-regardèrent en se demandant ainsi sans dire
unmot:
MODESTE MIGNON . 339.

-Ne chasserons-nous donc pas seuls?... Le service de


Sa Majesté n'est-il pas compromis ?
Après avoir commencé par des plaisanteries, la dis-
pute s'était échauffée entre M. Jacquin La Roulie, le vieux
chef des piqueurs français, et John Barry, le jeune insu-
laire.
De loin, les deux princes devinèrent le sujet de cette
altercation, et, poussant son cheval, le grand veneur fit
tout finir en disant d'une voix impérative :
- Qui a fait le bois ?
-

- Moi, monseigneur, dit l'Anglais.


-Bien, dit le prince de Cadignan en écoutant le rap-
port de John Barry.
Hommes et chiens, tous devinrent respectueux pour
le grand veneur comme si tous connaissaient également
sa dignité suprême. Le prince ordonna la journée : car il
en est d'une chasse comme d'une bataille, et le grand
veneur de Charles X fut le Napoléon des forêts. Grâce à
l'ordre admirable introduit dans la vénerie par le pre-
mier veneur, il pouvait s'occuper exclusivement de la
stratégie et de la haute science. Il sut assigner à l'équi-
page du prince de Loudon sa place dans l'ordonnance de
la journée, en le réservant, comme un corps de cavale-
rie, à rabattre le cerf vers l'étang; si, selon sa pensée,
les meutes royales parvenaient à le jeter dans la forêt de
la couronne qui borde l'horizon en face du château. Le
grand veneur sut ménager l'amour-propre de ses vieux
serviteurs en leur confiant la plus rude besogne, et celui
de l'Anglais, qu'il employait ainsi dans sa spécialité, en
lui donnant l'occasion de montrer la puissance des jar
340 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE .

rets de ses chiens et de ses chevaux. Les deux systèmes


devaient être alors en présence et faire merveilles à
l'envi l'un de l'autre .
Monseigneur nous ordonne-t-il d'attendre encore?
dit respectueusement La Roulie.
Je t'entends bien, mon vieux! répliqua le prince, il
est tard ; mais ...
Voici les dames, car Jupiter sent des odeurs fétiches,
dit le second piqueur en remarquant la manière de flai-
rer de son chien favori.
Fétiches ? répéta le prince de Loudon en souriant.
Peut-être veut-il dire fétides, reprit le duc de Rhé-
toré.
C'est bien cela, car tout ce qui ne sent pas le chenil,
infecte, au dire de M. Laravine, repartit le grand veneur.
En effet, les trois seigneurs virent de loin un escadron
composé de seize chevaux, à la tête duquel brillaient les
voiles verts de quatre dames. Modeste, accompagnée de
son père, du grand écuyer et du petit la Brière, allait en
avant à côté de la duchesse de Maufrigneuse, que con-
voyait le vicomte de Sérisy. Puis venait la duchesse de
Chaulieu flanquée de Canalis, à qui elle souriait sans
trace de rancune. En arrivant au rond-point, où ces chas-
seurs habillés de rouge et armés de leurs cors de chasse,
entourés de chiens et de piqueurs, formèrent un spectacle
digne des pinceaux d'un Van der Meulen, la duchesse de
Chaulieu, qui se tenait admirablement à cheval, malgré
:
son embonpoint, arriva près de Modeste et trouva de sa
dignité de ne point bouder cette jeune personne à qui, la
veille, elle n'avait pas dit une parole.
MODESTE MIGNON. 341

Au moment où le grand veneur eut fini ses compliments


sur une ponctualité fabuleuse , Éléonore daigna remar-
quer la magnifique pomme de cravache qui scintillait
dans la petite main de Modeste, et la lui demanda gra-
cieusement à voir.
-

C'est ce que je connais de plus beau dans ce genre,


dit-elle en montrant ce chef-d'œuvre à Diane de Maufri-
gneuse ; c'est d'ailleurs en harmonie avec toute la per-
sonne, reprit-elle en le rendant à Modeste.
- Avouez , madame la duchesse , répondit mademoi-
selle de la Bastie en jetant à la Brière un tendre et
malicieux regard où l'amant pouvait lire un aveu, que,
de la main d'un futur, c'est un bien singulier présent...
-Mais, dit madame de Maufrigneuse, je le prendrais
comme une déclaration de mes droits, en souvenir de
Louis XIV.
La Brière eut des larmes dans les yeux et lâcha la
bride de son cheval, il allait tomber; mais un second re-
gard de Modeste lui rendit toute sa force en lui ordonnant
de ne pas trahir son bonheur.
On se mit en marche .
Le duc d'Hérouville dit à voix basse au jeune référen-
daire:

- J'espère, monsieur, que vous rendrez votre femme


heureuse, et, si je puis vous être utile en quelque chose,
disposez de moi , car je voudrais pouvoir contribuer au
bonheur de deux si charmants êtres.
Cette grande journée où de si grands intérêts de cœur
et de fortune furent résolus n'offrit qu'un seul problème
au grand veneur, celui de savoir si le cerf traverserait
342 SCÈNES DE LA VIE PRIVÉE .

l'étang pour venir mourir en haut du boulingrin devant


le château ; car les chasseurs de cette force sont comme
ces joueurs d'échecs qui prédisent le mat à telle case. Cet
heureux vieillard réussit au gré de ses souhaits, il fit une
magnifique chasse, et les dames le tinrent quitte de leur
présence pour le surlendemain qui fut un jour de pluie.
Les hôtes du duc de Verneuil restèrent cinq jours à Ro-
sembray. Le dernier jour, la Gazette de France contenait
l'annonce de la nomination de M. le baron de Canalis au
grade de commandeur de la Légion d'honneur et au poste
de ministre à Carlsruhe.
Lorsque, dans les premiers jours du mois de décembre,
madame la comtesse de la Bastie, opérée par Desplein,
put enfin voir Ernest de la Brière, elle serra la main de
Modeste et lui dit à l'oreille :
- Je l'aurais choisi ...
Vers la fin du mois de février, tous les contrats d'ac-
quisitions furent signés par le bon et excellent Latour-
nelle, le mandataire de M. Mignon en Provence. A cette
époque, la famille la Bastie obtint du roi l'insigne hon-
neur de sa signature au contrat de mariage et la trans-
mission du titre et des armes des la Bastie à Ernest de la
Brière, qui fut autorisé à s'appeler le vicomte de la Bastie
la Brière. La terre de la Bastie, reconstituée à plus de
cent mille francs de rente , était érigée en majorat par
lettres patentes que la cour royale enregistra vers la fin
du mois d'avril. Les témoins de la Brière furent Canalis
et le ministre à qui pendantcinq ans il avait servi de se-
crétaire particulier. Ceux de la mariée furent le duc
d'Hérouville et Desplein, à qui les Mignon gardèrent une
1
MODESTE MIGNON. 343

longue reconnaissance, après lui en avoir donné de ma-


gnifiques témoignages.
Plus tard, peut-être reverra-t-on, dans le cours de cette
longue histoire de nos mœurs, M. et madame de la Brière
la Bastie : les connaisseurs remarqueront alors combien
le mariage est doux et facile à porter avec une femme in-
struite et spirituelle ; car Modeste, qui sut éviter, selon sa
promesse, les ridicules du pédantisme, est encore l'or-
gueil et le bonheur de son mari comme de sa famille et
de tous ceux qui composent sa société.

Paris, mars-juillet 1844.


INDEX

Les personnages qui figurent dans ce volume se retrouvent


dans les ouvrages suivants :
Beaupré (Fanny). Chatillonest (de).
Un Début dans la vie. La Femme de Trente Ans .
La Muse du Département .
Splendeurs et Misères des Courtisanes . Chaulieu (Henri de).
Mémoires de Deux Jeunes Mariées.
Bixiou (Jean-Jacques).
Un Ménage de Garçon.
Un Ménage de Garçon. Splendeurset Misères des Courtisanes .
Les Employés. Histoire des Treize.
La Bourse.
Splendeurs et Misères des Courtisanes. Chaulieu (Éléonore de).
La Maison Nucingen. Eugénie Grandet.
La Muse du Département. Mémoires de Deux Jeunes Mariées.
La Cousine Bette.
Dauriat.
Le Député d'Arcis .
Béatrix. Illusions perdues .
Un Homme d'Affaires. Splendeurs et Misères des Courtisanes.
Gaudissart II.
Les Comédiens sans le savoir.
Desplein.
Le Cousin Pons. La Messe de l'Athée.
Le Cousin Pons.
Blondet (Émile).
La Vieille Fille.
Illusions perdues.
Histoire des Treize.
Le Cabinet des Antiques. Les Employés .
Illusions perdues . Un Ménage de Garçon.
Splendeurset Misères des Courtisanes. L'Envers de l'Histoire contemporaine.
Autre Étude de Femme.
Les Secrets de la Princesse de Cadi-
Splendeurset Misères des Courtisanes.
gnan. Estourny (d') .
Une Fille d'ève.
Splendeurset Misères des Courtisanes.
La Maison Nucingen. Un Homme d'Affaires.
Les Paysans.
Fontaine (de).
Cadignan (prince de) .
Les Chouans .
Les Secrets de la Princesse de Cadi-
Le Bal de Sceaux .
gnan.
César Birotteau .
Canalis (Constant-Cyr-Melchior, Les Employés.
baron de) .
Mémoires de Deux Jeunes Mariées . Grandlieu (Ferdinand de) .
Illusions perdues. Une Ténébreuse Affaire.
La Peau de Chagrin . Histoire des Treize.
Autre Étude de Femme .
Un Ménage de Garçon .
Un Début dans la vie. Splendeurs et Misères des Courtisanes.
Béatrix.
Les Comédiens sans le savoir. Hérouville (maréchal d').
Le Député d'Arcis . L'Enfant Maudit.
1

INDEX
346
Hérouville (duc d'). Nucingen (Delphinede
L'Enfant Maudit . Le Père Goriot.
Le Cabinet des Antiques . Histoire des Treize.
La Muse du Département. César Birotteau.
Melmoth réconcilié.
La Cousine Bette.
La Bastie La Brière (Ernest de). Illusi ons perdues.
Splendeurs et Misères des Courtisance.
Les Employés. LaMaison Nucingen.
La Bastie La Brière (Modeste de). Autre Étude de Femme.
Une Fille d'Ève.
Le Député d'Arcis . Le Député d'Arcis.
La Cousine Bette.
Loudon (prince de). Schinner (Hippolyte).
Les Chouans. LaBourse.
Marsay (Henri de). Pierre Grassou .
Histoire des Treize . Un Début dans la vie.
Les Comédiens sans le savoir. Albert Savarus.
Autre Étude de Femme . Les Employés.
La Fausse Maîtresse.
Le Lys dans la Vallée. Les Comédiens sans le savoir.
Le Père Goriot .
Le Cabinet des Antiques . Sérizy (Hugret de).
Ursule Mirouet .
Le Contrat de Mariage. Un Début dans la vie.
Illusions perdues. Un Ménage de Garçon.
Mémoires de Deux Jeunes Mariées. Honorine.
LesSecrets de la Princesse de Cadi- Splendeurs etMisères des Courtisanes.
Le Bal de Sceaux.

Sérizy (vicomte de).


gnan.
Une Ténébreuse Affaire .
Un Début dans la Vie.
Une Fille d'Ève.
La Fausse Maîtresse.
Maufrigneuse (Diane de).
Les Secrets de la Princesse de Cadi- Sommervieux (Théodore de).
gnan. La Maison du Chat qui pelote.
Le Cabinet des Antiques.
La Muse du Département. Les Employés.
Splendeurs et Misères des Courtisanes. Stidmann.
Mémoires de Deux Jeunes Mariées.
Autre Étude de Femme. Béatrix.
Une Ténébreuse Affaire. Le Député d'Arcis.
Le Député d'Arcis. La Cousine Bette.
Mongenod (Frédéric). Le Cousin Pons.
L'Envers de l'Histoire contemporaine. Les Comédiens sans le savoir

ÉMILE COLIN. IMPRIMERIE DE LAGNY


EXTRAIT DU CATALOGUE MICHEL LÉVY
1 FRANC LE VOLUME . - 1 FR. 25 PAR LA POSTE

ED. CADOL vol GEORGE SAND vol.


BERTHE SIGELIN . 1 ADRIANI 1
LA BÊTE NOIRE . 1 LES AMOURS DE L'AGE D'OR 1

LA DIVA 1 ANDRÉ 1
LA GRANDE VIE . 1 LE BEAU LAURENCE 1
LES INUTILES 1 LES BEAUX MESSIEURS DE BOIS-DORÉ 2
PRINCESSE ALDÉE 1 CÉSARINE DIETRICH .. 1
MADAME ÉLISE 1 LE CHATEAU DES DÉSERTES 1
MARGUERITE CHAUVELEY 1 LE COMPAGNON DU TOUR DE FRANCE 2
LA PRIMA DONNA .. 1 LA COMTESSE DE RUDOLSTADT 2
CONSTANCE VERRIER 1
E. DELIGNY CONSUELO ... 3

UN BATARD LÉGITIME .. 1 LES DAMES VERTES . 1

LES CABOTINS 1 LA DANIELLA 2

FAMILLE D'ARLEQUINS . 1 LA DERNIÈRE ALDINI 1

LE TALISMAN . 1 LE DIABLE AUX CHAMPS 1


LA FILLEULE . 1
H. DE LATOUCHE FLAVIE 1

ADRIENNE . 1 FRANCIA .... 1

1 L'HOMME DE NEIGE. 3
AYMAL
CLÉMEN IV ET CARLO BERTINAZZI . 1 HORACE . 1

ISIDORA . 1
FRAGOLETTA 1
1
FRANCE ET MARIE . 1 JACQUES
JEAN ZISKA 1
GRANGENEUVE 1
JEANNE 1
LÉO . 1
LAURA . 1
UN MIRAGE . 1
1
OLIVIER BRUSSON 1 LÉGENDES RUSTIQUES
2
LE PETIT PIERRE 1 LÉLIA - MÉTELLA - CORA .
LUCREZIA FLORIANI - LAVINIA . 1
LA VALLÉE AUX LOUPS 1
LES MAITRES MOSAISTES .. 1
1
CAPITAINE MAYNE-REID, Tr. A. Bureau LA MARQUISE 1
MA SOEUR JEANNE ...
LES CHASSEURS DE CHEVELURES .... 1 1
LE MEUNIER D'ANGIBAULT
1
NARCISSE
B.-H. RÉVOIL, Traducteur PAULINE
1

1 2
LE DOCTEUR AMÉRICAIN LE PÉCHÉ DE M. ANTOINE
LES HAREMS DU NOUVEAU-MONDE ... 1 2
LE PICCININO ...
1
PIERRE QUI ROULE
W. REYNOLDS PROMENADES AUTOUR D'UN VILLAGE 1
LE SECRÉTAIRE INTIME 1
LES DRAMES DE LONDRES .
1
LES FRÈRES DE LA RÉSURRECTION 1 SEPT CORDES A LA LYRE
1
LA TAVERNE DU DIABLE . 1 SIMON
1
LES MYSTÈRES DU CABINET NOIR . 1 TEVERINO - LEONE LEONI .
1
LES MALHEURS D'UNE JEUNE FILLE 1 L'USCOQUE ...... 1
LE SECRET DU RESSUSCITÉ 1 LA VILLE NOIRE ...
LE FILS DU BOURREAU 1
VALOIS DE FORVILLE
LES PIRATES DE LA TAMISE . 1
1
LES DEUX MISÉRABLES ... 1 LE COMTE DE SAINT-POL
1
RUIN . DU CHAT . DE RAVENSWORTH 1 LE CONSCRIT DE L'AN VIII
1
LE NOUVEAU MONTE-CRISTO 1 LE MARQUIS DE PAZAVAL

Le Catalogue complet sera envoyé franco à toute personne i


qui en fera la demande par lettre affranchie.
Paris. - Imprimerie A. DELAFOY, 3, rue Auber.
32101 072324112
DATE ISSUED DATE DUE

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