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Débat public et action collective

Narcisse l'homme qui s'aiment trop où a l'extrême

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Narcisse l'homme qui s'aiment trop où a l'extrême

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Sociologie contemporaine

Sous la direction de
Louis Guay et
Pierre Hamel

Les aléas du
débat public
Action collective,
expertise et démocratie
COLLECTION FONDÉE ET DIRIGÉE PAR DANIEL MERCURE

La collection Sociologie contemporaine rassemble des ouvrages


de nature empirique ou théorique destinés à approfondir nos
connaissances des sociétés humaines et à faire avancer la disci-
pline de la sociologie. Ouverte aux diverses perspectives
d’analyse, « Sociologie contemporaine » s’intéresse plus particu-
lièrement à l’étude des faits de société émergents.
(Liste des titres parus à la fin de l’ouvrage)
Les aléas du débat public
Action collective, expertise et démocratie
Les aléas du débat public
Action collective, expertise et démocratie

Sous la direction de

Louis Guay et Pierre Hamel


Nous remercions le Conseil des arts du Canada de son soutien. L’an dernier,
le Conseil a investi 153 millions de dollars pour mettre de l’art dans la vie des
Canadiennes et des Canadiens de tout le pays.
We acknowledge the support of the Canada Council for the Arts, which last year
invested $153 million to bring the arts to Canadians throughout the country.

Les Presses de l’Université Laval reçoivent chaque année de la Société de


développement des entreprises culturelles du Québec une aide financière pour
l’ensemble de leur programme de publication.

Maquette de couverture : Laurie Patry

Mise en pages : In Situ

© Presses de l’Université Laval. Tous droits réservés.


Dépôt légal 3e trimestre 2018

ISBN : 978-2-7637-3885-7
PDF : 9782763738864

Les Presses de l’Université Laval


[Link]

Toute reproduction ou diffusion en tout ou en partie de ce livre par quelque


moyen que ce soit est interdite sans l’autorisation écrite des Presses de l’Uni-
versité Laval.
Table des matières

Avant-propos et remerciements.............................................. XIII


Introduction
Conflits et controverses sous l’angle du débat public............. 1
Louis Guay et Pierre Hamel

Le débat public en contexte................................................................... 4


Les controverses sociotechniques : nature et évolution............................ 7
Débattre et décider : comparaisons internationales................................. 13
Bibliographie......................................................................................... 19

TRANSFORMATIONS SOCIALES
ET CONTROVERSES PUBLIQUES
Chapitre 1
La métropolisation au filtre de la controverse entre modernes
et postmodernes..................................................................... 25
Florence Rudolf et Didier Taverne

De la ville à la métropole ...................................................................... 26


Une controverse sur l’espace public....................................................... 30
L’émergence d’un nouveau rapport à l’espace......................................... 33
Conclusion............................................................................................ 41
Bibliographie......................................................................................... 43
Chapitre 2
La mixité sociale, un débat silencieux.................................... 47
Marie-Hélène Bacqué et Éric Charmes

Les chercheurs et la mixité sociale ......................................................... 49


La discussion des avantages de la mixité et des effets de quartier... 49
Des politiques publiques qui laissent dubitatifs............................. 51

VII
VIII LES ALÉAS DU DÉBAT PUBLIC

Des critiques qui n’affectent pas les politiques publiques....................... 54


La mixité comme idéal urbain...................................................... 55
La mixité comme outil de marketing politique............................. 57
Conclusion : ne pas ouvrir la boîte de Pandore ?..................................... 61
Bibliographie......................................................................................... 64
Chapitre 3
Les controverses sur la gestion de l’eau et de l’assainissement au
Brésil dans le cadre du plan national pour ces services........... 69
Ana Lucia Britto, Antonella Maiello et Yasmim Ribeiro Mello

Participation publique, débat public et controverses.............................. 71


Participation et débat public au Brésil .................................................. 75
Le PLANSAB .............................................................................. 77
Les acteurs participant au processus de consultation publique ...... 78
1- Les entreprises privées d’eau et d’assainissement .................. 79
2- Les syndicats........................................................................ 79
3- Les ONG et les mouvements sociaux organisés.................... 79
4- Les agences régulatrices et les agences de l’eau...................... 80
5- Les associations professionnelles........................................... 80
6- L’administration publique et les agences gouvernementales
nationales............................................................................. 81
7- Les gouvernements des États fédérés et les gouvernements
municipaux.......................................................................... 81
8- Les compagnies d’eau et d’assainissement des État fédérés et
des services publics municipaux (les opérateurs des services). 81
Les thèmes de la consultation publique et les controverses..................... 82
Conclusion............................................................................................ 88
Bibliographie......................................................................................... 90
Chapitre 4
Anticiper les controverses : les audits de sécurité routière,
ressource de légitimité d’impartialité..................................... 93
Geoffrey Carrère

Contextualisation politique et rationalité gouvernementale : l’audit


de sécurité routière, un instrument programmatique ?........................... 96
Les audits de sécurité routière : une expertise technicienne ........... 98
Méthodes.............................................................................................. 100
L’audit de sécurité routière québécois : le retour du contrôle
des services centraux sur les projets routiers................................... 101
TABLE DES MATIÈRES IX

L’audit de sécurité routière français : le retour des instances


centrales dans un univers judiciarisé.............................................. 103
L’audit de sécurité routière : une ressource de légitimité
d’impartialité................................................................................ 106
Conclusion............................................................................................ 108
Bibliographie......................................................................................... 110
Chapitre 5
Expertises et expériences en environnement.......................... 113
Louis Guay

La sociologie de l’expertise .................................................................... 115


La construction de l’expertise et de son rôle social................................. 117
Rapports à l’environnement et décision publique ................................. 122
Expertise et expérience environnementales sur les enjeux urbains ......... 125
Conclusion............................................................................................ 129
Bibliographie......................................................................................... 130

INSTIUTIONS, MÉDIAS ET ACTIONS PUBLIQUES


Chapitre 6
Les instruments de mesure de l’opinion publique contribuent-ils
à la défiance européenne vis-à-vis des OGM ?........................ 137
Virginie Tournay

Expertise « démocratisée » des OGM et pacification du débat public :


un pari impossible................................................................................. 137
La mesure de l’opinion publique dans les choix scientifiques
et technologiques................................................................................... 142
Un outil non adapté à la connaissance de l’opinion publique ....... 143
La fabrique de l’opinion publique européenne sur l’ingénierie
génétique...................................................................................... 145
Politiques institutionnelles et débats publics en matière d’ingénierie
génétique............................................................................................... 149
La fabrique de l’opinion publique sur les questions relatives
à l’ingénierie génétique................................................................. 150
Les trajectoires sociales et institutionnelles des produits
de l’ingénierie génétique .............................................................. 152
Conclusion............................................................................................ 154
Bibliographie......................................................................................... 155
X LES ALÉAS DU DÉBAT PUBLIC

Chapitre 7
Le débat public, ressource cognitive et politique.................... 157
Sébastien Chailleux

La controverse sur le gaz de schiste : entre débat public


et contestation territoriale...................................................................... 160
La participation publique « sauvage » : de la recherche du
consentement local à la formation de la contestation.................... 161
Histoire de deux cités : les dispositifs de participation officielle
du public et leurs effets sur la controverse.............................................. 165
La participation publique, la confiance et le rôle du tiers arbitre............ 173
Bibliographie......................................................................................... 175
Chapitre 8
Le rôle des médias dans les débats, les controverses et les
conflits : l’approche de l’interdépendance asymétrique
entre médias et acteurs politiques.......................................... 179
Anne-Marie Gingras

Les rôles des médias dans les débats, les conflits et les controverses ....... 181
Les médias sont-ils des « acteurs politiques » ? ............................... 183
Les médias sont-ils des outils économico-idéologiques,
ou stratégiques ? ........................................................................... 187
Le rôle des médias à l’ère numérique : l’approche de l’interdépendance
asymétrique avec les acteurs politiques................................................... 191
Conclusion............................................................................................ 196
Bibliographie......................................................................................... 197
Chapitre 9
Contestation anti-OGM en Europe et en Amérique du Nord
à l’ère de la post-vérité........................................................... 201
Éric Montpetit

Les médias............................................................................................. 203


Les cercles de décideurs......................................................................... 205
Les contestataires politiques................................................................... 208
Les scientifiques..................................................................................... 211
Conclusion............................................................................................ 213
Bibliographie......................................................................................... 214
TABLE DES MATIÈRES XI

MOBILISATIONS SOCIALES ET DÉMOCRATISATION


Chapitre 10
Controverses et participation dans la planification
environnementale : le cas du Plan de mobilité durable
de Québec.............................................................................. 221
Emiliano Scanu

Introduction.......................................................................................... 221
Participation publique, enjeux environnementaux et planification
urbaine : les raisons d’un mariage........................................................... 223
La participation publique comme engagement public : le modèle
communicationnel........................................................................ 225
La planification environnementale et ses controverses : l’exemple de la
mobilité durable.................................................................................... 228
Le plan de mobilité durable de Québec : une planification
en trois phases.............................................................................. 230
Les discours sur la mobilité durable à Québec............................... 232
La participation publique dans la planification de la mobilité durable à
Québec : une évaluation critique............................................................ 235
Le processus de participation........................................................ 235
Les résultats de la participation..................................................... 237
Conclusion............................................................................................ 238
Bibliographie......................................................................................... 240
Chapitre 11
Saisir ce qui se passe entre dedans, dehors et autour : une
approche dynamique de la portée de la participation
publique................................................................................ 243
Geneviève Cloutier et Guillaume Béliveau-Côté

La participation publique « individuelle »............................................... 245


Le processus institutionnel comme entrée pour accéder à ce qui sort
du cadre................................................................................................ 247
Un vélo-boulevard pour Québec................................................... 248
Un lien cyclable utilitaire ............................................................. 249
Une approche dynamique de la participation................................ 251
Les acteurs en scène(s) et les positions en débat..................................... 254
Les positions au sein du dispositif................................................. 254
XII LES ALÉAS DU DÉBAT PUBLIC

Le vélo : une action collective individuelle ?................................... 255


Les tenants du vélo comme expérience urbaine......................... 256
Les tenants d’une stratégie par étapes........................................ 257
Les tenants de la non-intervention sur René-Lévesque.............. 257
Les acteurs et leurs positions – synthèse ....................................... 257
Les canaux médiatiques comme maillon de bifurcation......................... 258
Deux approches différentes pour une même mise en valeur
de perspectives alternatives............................................................ 260
Une stratégie de participation conditionnée par la position
dans le réseau................................................................................ 261
Un processus dynamique, à saisir en continu ........................................ 263
Bibliographie......................................................................................... 264
Chapitre 12
Échanges en réseaux, débats viraux : les nouveaux espaces
du débat public...................................................................... 267
Sandra Rodriguez

Des espaces publics en réseaux............................................................... 271


Échanges viraux et production de sens................................................... 276
Un espace d’expérimentation de l’action ............................................... 278
Des espaces de résistance............................................................... 280
Espace d’expression, espaces de relation aux autres........................ 281
De l’effet boule de neige aux effets de filtre............................................ 283
Conclusion............................................................................................ 287
Bibliographie......................................................................................... 289
Chapitre 13
Débat public et enjeux urbains : la contribution
des mouvements sociaux........................................................ 293
Pierre Hamel

L’action publique sur la scène urbaine ................................................... 294


Action collective, participation, gouvernance et délibération................. 299
Les mouvements urbains dans l’espace public politique......................... 305
Conclusion............................................................................................ 309
Bibliographie ........................................................................................ 310

Les auteurs............................................................................. 315


Avant-propos et remerciements

C es dernières années, alimentées par des controverses et des conflits


multiples, les scènes de débat public se sont multipliées. Dans
quels termes est-il possible de les décrire et de les analyser ? Quelles sont
les modalités pratiques et normatives sous-jacentes aux représentations
et aux prises de position des acteurs sociaux dans l’espace public ? Assiste-
t-on à une démocratisation de l’expertise en relation avec une
participation citoyenne accrue ? Quelle est la pertinence des médias
traditionnels en comparaison de celle des réseaux sociaux ? En quoi le
nouveau paysage social, culturel et politique change-t-il notre compré-
hension de la démocratie ? Voilà quelques-unes des questions abordées
dans cet ouvrage collectif. Celles-ci sont au cœur des activités du Groupe
de recherche sur les institutions et les mouvements sociaux (GRIMS)
qui en traite sous l’angle des changements institutionnels, des mouve-
ments sociaux et de l’action des groupes organisés. Sur le plan empirique,
ce sont avant tout les questions urbaines et environnementales qui retien-
nent notre attention. Les nombreux séminaires tenus à l’Université de
Montréal et à l’Université Laval par le GRIMS nous ont fourni l’occasion
d’analyser les politiques publiques dans ces domaines à partir de contextes
sociaux et culturels variés. C’est de cela que rendent compte les auteurs
de cet ouvrage collectif qui, à un moment ou un autre, ont eu l’occasion
de contribuer aux travaux et à la vie intellectuelle du GRIMS, notamment
en participant à ses séminaires.
***
Ce livre n’aurait pas été possible sans l’appui financier de plusieurs orga-
nismes. Il s’agit d’abord du réseau Villes régions monde (VRM), de
l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF) qui a favorisé la colla-
boration entre chercheurs du Brésil, de la France et du Québec, de même

XIII
XIV LES ALÉAS DU DÉBAT PUBLIC

que du ministère des Relations internationales et de la Francophonie du


gouvernement du Québec. Nous les en remercions très chaleureusement.
Nous tenons aussi à témoigner notre gratitude à Émerance Bordeleau,
étudiante à la maîtrise en sociologie à l’Université de Montréal, qui a mis
en forme le manuscrit. Enfin, nous devons remercier les deux évaluateurs
externes qui ont fourni des commentaires judicieux sur chacun des
chapitres et sur l’ensemble du livre, de même que Daniel Mercure, direc-
teur de la collection « Sociologie contemporaine », qui a accueilli ce livre
dans sa collection avec enthousiasme.

Québec et Montréal, juin 2018


Louis Guay et Pierre Hamel
INTRODUCTION

Conflits et controverses
sous l’angle du débat public
Louis Guay et Pierre Hamel

L es sociétés ou plus précisément les milieux sociaux, économiques,


politiques et culturels à l’intérieur desquels vivent les citoyens sont
caractérisés par un pluralisme grandissant. Dans le cadre de la modernité,
comme le souligne Jean Leca, celui-ci est d’entrée de jeu un défi à la
démocratie, alors que la « légitimité “ascendante” venant du “bas” » est
arrimée à la « souveraineté de l’État et [...] [à] l’autonomie de l’individu »
(1996 : 226). Or, à la suite de l’aggravation des inégalités sociales tant à
l’échelle planétaire que locale ou régionale, son importance s’est accrue,
conduisant certains à parler sans retenue de l’échec du « modèle démo-
cratique et libéral » (Welsh, 2016).
Ce constat est inquiétant, mais peu surprenant. Les difficultés
d’aujourd’hui résultent de l’encombrement des conflits passés non résolus
et dont les traces agglutinées ont entraîné une résistance au changement,
à commencer par l’opposition à l’avancement des forces de démocrati-
sation. Mais comment des acteurs sociaux mobilisés font-ils échec aux
discriminations, aux inégalités, aux exclusions qui entachent l’essor de
la démocratie ? Dans quelle mesure prévalent des scènes ou des arènes de
débat public où les échanges conduisent à faire avancer la construction
de compromis sociopolitiques, mais aussi sociotechniques ou sociocul-
turels ? Le débat public peut-il aider à la démocratisation, que ce soit en
favorisant la reconnaissance sociale, en évitant les consensus trop hâtifs
ou en introduisant des principes éthiques au bénéfice des pratiques et
des savoirs scientifiques, notamment sur le plan de leur engagement ?
Comment se construit une communauté au-delà des divisions et des

1
2 LES ALÉAS DU DÉBAT PUBLIC

injustices actuelles ou passées grâce à un élargissement des échanges dans


l’espace public ? Quel est le rôle des mouvements sociaux, des experts,
des scientifiques, mais aussi des médias et de l’État à ce sujet ?
À partir de ces questions, nous avons choisi d’explorer plusieurs
facettes que le débat public dans ses formes instituées, informelles ou
émergentes met en œuvre. L’objectif poursuivi est avant tout de faire
avancer la compréhension du débat public, à commencer par son rôle
dans le renouvellement de la démocratie ou dans l’approfondissement
des processus de démocratisation, les deux étant liés.
Ces dernières années, tant dans le domaine de la sociologie, celui de
la science politique que celui des études en administration et en commu-
nication, le thème du débat public et des controverses qui l’alimentent
a retenu l’attention des chercheurs (Bacqué, Rey et Sintomer, 2005 ;
Revel et al., 2007 ; Bacqué et Sintomer, 2011 ; Nabatchi et al., 2012 ;
Wood, 2012 ; Hanemaayer et Schneider, 2014). L’accent a été mis sur
les dispositifs institutionnels, l’engagement des acteurs, la dimension
comparative et les bénéfices qu’on peut attendre des expériences menées
en son nom, tout autant que sur leurs limites. Ces travaux ont fait ressortir
la diversité des dispositifs mis en place, leur inscription socioculturelle
de même que les quelques doutes qu’ils ont soulevé quant à leur portée
en matière de démocratie et de démocratisation. Pour les plus optimistes,
on serait engagé sur la voie d’un renouvellement de l’action publique
dans le sens d’une mise en cause des formes traditionnelles de représen-
tation (Papadopoulos, 2004). Mais ce jugement a lui-même été tempéré
par celles et ceux qui voient dans la gouvernance délibérative une orien-
tation dont les composantes doivent coexister avec les modèles ou les
conceptions hiérarchiques du politique toujours en vigueur (Bevir et
Rhodes, 2010). Au final, en tenant compte des résultats nuancés, ambi-
valents, voire des commentaires très réservés parsemant les conclusions
des travaux de recherche, que doit-on retenir pour faire avancer la
connaissance du débat public ?
D’entrée de jeu, posons l’hypothèse que les controverses alimentent
le débat public. On peut les relier à des conflits d’intérêts, de représen-
tations et de savoirs sans lesquels elles s’étioleraient. Paradoxalement
toutefois, les débats publics ne conduisent pas nécessairement à une
meilleure compréhension des enjeux et des problèmes, voire à un respect
mutuel des positions défendues par les protagonistes. Certains doutent
même qu’on puisse résoudre les discordes fondamentales à partir d’un
souci de vérité (Angenot, 2008).
INTRODUCTION 3

On peut faire appel à certains exemples dans l’histoire politique


montrant que, en dépit d’un recours à des arguments rationnels, les
opposants ne parviennent pas à changer d’avis. Pourquoi, dès lors, recourir
au débat public ? Existe-t-il des situations, des perspectives, des cadres
institutionnels, des approches plus valables que d’autres pour résoudre
les conflits ou les controverses, que ceux-ci concernent des enjeux concrets
tels que les nombreux problèmes environnementaux, ou qu’ils portent
sur des questions plus abstraites si l’on pense à certains débats scientifi-
ques ?
On sait que les débats publics sous forme de consultations ou de
délibérations ne peuvent rendre compte de la diversité des participants.
C’est pourquoi parler de débat public au singulier pose problème si l’on
pense aux groupes secondaires. C’est la raison pour laquelle il devient
difficile d’esquiver la question de la définition même de public, le terme
se déclinant de plus en plus au pluriel (Warner, 2005).
L’étude des controverses, tant par le biais de la sociologie politique
que par celui des STS (Science and Technology Studies), a attiré l’attention
de la communauté scientifique sur les enjeux éthiques et sociaux, concer-
nant par exemple le pouvoir et l’influence de la science et des scientifiques
(tant au sein des systèmes scientifiques qu’en relation avec les pouvoirs
économiques et politiques). Mais d’autres aspects propres à la portée
instrumentale du savoir scientifique – au rôle des experts et de l’expertise
dans la décision publique – et à sa mise en œuvre dans l’élaboration de
décisions publiques soulèvent des questions sur la nature et les incidences
des connaissances et du savoir. On revient ici aux choix sociaux et poli-
tiques des sociétés pluralistes. Quelle est l’utilité du savoir fourni par les
sciences, y inclus les sciences sociales ? Le poids de la science ou des
connaissances scientifiques est-il plus grand dans les contextes réflexifs
et incertains qui caractérisent les sociétés contemporaines ? Si les conflits
sont inévitables, voire salutaires comme certains le pensent, quelles
connaissances peuvent contribuer à les transformer en controverses
dynamiques susceptibles de contribuer à la formulation de véritables
décisions démocratiques ?
Afin d’apporter des éléments de réponse à ces questions, les auteurs
de ce livre puisent dans un bagage commun. Prenant appui sur les recher-
ches menées individuellement et collectivement, il s’agit, premièrement,
de faire état des résultats d’enquêtes sur un certain nombre de travaux
empiriques relatifs à une multitude d’objets disparates (nature, quartiers
urbains, agglomérations métropolitaines, forêts, gestion de l’eau, réchauf-
fement climatique, participation, expertise…) et sur diverses catégories
4 LES ALÉAS DU DÉBAT PUBLIC

d’acteurs (mouvements sociaux, lobbys, scientifiques, gestionnaires


publics, experts, élus, spécialistes des médias). Deuxièmement, l’objectif
est de contribuer à déconstruire, puis à reconstruire à partir d’une pers-
pective transdisciplinaire les trajectoires empruntées ces dernières années
par la réflexion dans les sciences sociales et humaines autour des thèmes,
à plusieurs égards convergents, que sont les conflits, les controverses et
le débat public.
Même si ces thèmes et les objets qu’ils subsument ne sont pas toujours
considérés par les chercheurs dans leurs interactions, il nous a paru
nécessaire de les appréhender ici sous cet angle. Nous pensons qu’en les
saisissant dans leurs interrelations nous serons mieux à même de
comprendre les difficultés que rencontrent les acteurs sociaux dans leur
volonté de surmonter les inégalités et les injustices qui font obstacle au
développement des sociétés démocratiques. Cela devrait nous aider aussi
à mieux saisir la portée, mais également les limites du débat public à cet
égard. Si, pour paraphraser Harry Collins (2014), il y a lieu de se
demander si nous sommes tous devenus des experts scientifiques, il n’en
demeure pas moins que la science ne peut plus se faire entièrement derrière
des portes closes. À l’instar d’autres champs de pratiques sociales, le
développement des connaissances est de plus en plus soumis à des examens
démocratiques (Horlick-Jones et al., 2007).

LE DÉBAT PUBLIC EN CONTEXTE


La notion même de débat public, caractéristique des forums et des
arènes de discussion, d’échange et de confrontation ponctuant la vie
démocratique, ne peut être évoquée sans faire référence au fondement
de la légitimité politique dont elle se réclame. Avant de prendre une
décision importante engageant toute une collectivité, les régimes démo-
cratiques acceptent de soumettre les conflits à des procédures équitables
d’examen, que ce soit sous forme d’enquête, de procédures d’évaluation
ou de modalités destinées à la construction de compromis sociopolitiques
(Hampshire, 2000).
Le recours à une raison publique par des citoyens autonomes demeure
toutefois, pour les sociétés démocratiques, un idéal dont le chemin pour
y parvenir est semé d’embûches (Girard et Le Goff, 2010). Il ne s’agit
pas d’en faire la nomenclature. Nous nous limiterons pour l’instant à
prendre acte des exigences ou des choix normatifs préalables à un tel
exercice, et ce, à la lumière de ce qui définit en propre la nature des
régimes démocratiques (Tilly, 2007).
INTRODUCTION 5

À cet égard, le modèle délibératif proposé par Jürgen Habermas


(2003) – même s’il n’est pas le seul à en avoir fait la promotion (voir,
entre autres, Bessette, 1994 ; Cohen, 1989) – a, à partir des années 1980,
retenu l’attention et stimulé la réflexion autour d’une conception renou-
velée de la démocratie. S’écartant à la fois du libéralisme et du
républicanisme, il partage avec ces traditions le souci de promouvoir les
valeurs inhérentes à la modernité. La démocratie délibérative repose sur
trois principes : 1) un principe de délibération accordant au meilleur
argument la préséance afin de convaincre le plus grand nombre (cet
argument s’oppose à l’établissement des préférences par l’entremise du
marché, par exemple) ; 2) un principe d’inclusion visant à permettre au
plus grand nombre de prendre part à la discussion ; 3) un principe de
transparence tourné vers l’ouverture et le caractère « démocratique » de
l’exercice (Blondiaux, 2005 : 127).
En plus de miser sur la rationalité des arguments, la vision inhérente
à ce modèle va de pair avec l’idée que le débat est susceptible de trans-
former les intérêts, à commencer par la perception que l’on en a. La
rationalité discursive se distingue de la rationalité instrumentale ; elle
peut parvenir à modifier les préférences grâce à la persuasion de sorte
qu’un consensus ou quelque chose d’approchant soit possible. Ainsi, non
seulement on peut modifier les préférences, mais celles-ci peuvent se
rapprocher (Van Mill, 2006 : 10).
Le recours à la rationalité communicationnelle comme fondement
de la démocratie doit permettre de surmonter les travers inhérents aux
modèles précédents. Dès lors, la valeur de la démocratie délibérative
repose sur la dimension communicationnelle à partir de laquelle elle est
conçue. Cette perspective permet aux acteurs sociaux, égaux et libres, de
formuler des arguments rationnels tournés vers une compréhension
mutuelle, en interaction avec leurs pairs, afin de construire un consensus.
En tant que modèle normatif de démocratie, la démocratie délibé-
rative ne fait pas l’unanimité. Ses prétentions, par exemple, à démocratiser
la vie politique laissent de côté ce que certains considèrent comme un
ingrédient essentiel de celle-ci à savoir les rapports antagonistes. C’est ce
qui conduit Chantal Mouffe à retourner aux passions et au pluralisme
des sociétés et de proposer à la place un « pluralisme agonistique ». Celui-ci
se démarque du modèle délibératif à partir d’une définition des acteurs
en tant qu’adversaires : « La catégorie centrale de la politique démocratique
devrait être celle de l’“adversaire”, c’est-à-dire de l’opposant avec qui l’on
partage une allégeance commune aux principes démocratiques de liberté
6 LES ALÉAS DU DÉBAT PUBLIC

et d’égalité, tout en étant en désaccord sur le sens à leur accorder. Les


adversaires s’affrontent, car ils veulent que leur interprétation des principes
devienne hégémonique » (2003 : 149).
Michael Walzer (2004) prend également ses distances à l’égard du
modèle délibératif, à partir cependant d’autres prémisses. Pour lui, la vie
politique ne se limite pas à un usage en commun de la raison. Dans le
débat public prévalent plusieurs autres dimensions – en particulier
d’autres valeurs – que celles de la raison. On peut penser, notamment, à
l’engagement, à la solidarité, au courage (2004 : 92). S’il est vrai que la
délibération est partie prenante de tout processus politique, elle n’en est
pas moins un élément parmi d’autres. Qui plus est, elle n’en constitue
pas l’élément central. Les positions défendues par les protagonistes dans
l’espace politique passent davantage par les intérêts en présence, les
rapports de force et l’efficacité des négociations que par la qualité des
arguments.
Les critiques et les doutes formulés à l’endroit de la démocratie
délibérative ont permis à ses défenseurs de nuancer leur pensée (voir par
exemple Gutmann et Thompson, 2004). De plus, ils ont contribué à
approfondir la réflexion sur le débat public et à évaluer son poids dans
la démocratie et son importance dans les processus de démocratisation.
Les modèles analytiques et normatifs du débat public sont, eux-
mêmes, sujets à controverse. Il reste que le débat public comporte aussi
des aspects sociaux ou sociologiques que l’on ne peut non plus passer
sous silence. Comme le mentionne Joseph Gusfield, les problèmes sociaux
ne sont pas d’emblée des problèmes publics. Ils ne le deviennent – sous
l’angle d’« enjeux de conflit ou de controverse dans les arènes de l’action
publique » (2009 : 5) – que par l’entremise de l’appropriation des « titres
de propriété », à l’égard du problème, à la suite de l’affrontement d’un
ensemble de groupes et d’institutions.
En dépit de leurs limites, les débats publics jouent un rôle important
dans la décision. Ils contribuent à fournir des informations pertinentes.
Ils peuvent également aider à mesurer la valeur des informations et des
arguments afin de déterminer ceux qui méritent une attention plus grande
et qui sont, de ce fait, davantage susceptibles d’influencer la décision. Ils
participent dès lors à former le jugement ou l’appréciation subjective.
Considéré sous l’angle d’une mise à contribution discursive de l’en-
semble de celles et ceux qui sont concernés par un enjeu, le débat public
rend possible l’expression de différents points de vue et rationalités à
l’intérieur d’arènes publiques très variées (médias, rassemblements popu-
INTRODUCTION 7

laires, forums publics, instances de gestion publique, institutions


gouvernementales). Par conséquent, on peut attribuer un sens générique
à cette notion. Celle-ci implique l’engagement de nombreux acteurs
sociaux par opposition aux seuls spécialistes. Pour autant, cela ne signifie
pas que les experts et les spécialistes n’interviennent pas ; ils apportent
souvent des informations et des connaissances indispensables.
Ce sens générique que l’on attribue à la notion de débat public cède
toutefois souvent la place, comme c’est le cas en France, à un sens plus
limité reposant sur « un nouveau principe de réforme de l’État »
(Vallemont, 2001 : 7). Une nouvelle relation s’établit alors entre l’admi-
nistration et les citoyens. Cela découle de la remise en cause de multiples
décisions publiques que certains associent à la crise de la démocratie alors
que le débat public « tente de répondre à un déficit de légitimité du
politique en faisant droit à la revendication d’espaces de prise de parole
et de délibération sur les décisions publiques (Chambat et Fourniau,
2001 : 9).
Dans ce sens plus limité, on peut parler d’un débat public institué
au sens d’instauré d’une manière durable, même si cette durée ne dépasse
pas en général quelques années. En d’autres termes, on peut dire que le
débat public correspond à « une manière nouvelle de faire appel à la
participation des citoyens, de lier participation et décision » (Chambat
et Fourniau, 2001 : 23).

LES CONTROVERSES SOCIOTECHNIQUES : NATURE ET ÉVOLUTION

Si le débat public s’appuie sur une conception large de la participa-


tion démocratique, les controverses publiques sont, la plupart du temps,
relatives à des enjeux et à des acteurs particuliers. Débats publics et
controverses ne sont pas opposés, mais se renforcent mutuellement. En
effet, une culture sociale et politique qui favorise le débat public est, de
manière générale, plus ouverte à des controverses sur des problèmes précis.
À l’inverse, les controverses à la fois nourrissent le débat public et l’en-
richissent par la variété des situations critiques et des problèmes qui se
posent aux acteurs sociaux.
La controverse est à la décision publique, ce que la participation est
à la démocratie, la concurrence à l’économie de marché, le scepticisme
systématique à l’avancement des connaissances scientifiques. C’est par le
terme de sociotechnique que l’on peut mieux décrire les débats publics
sur les enjeux environnementaux, scientifiques et technologiques qui
8 LES ALÉAS DU DÉBAT PUBLIC

traversent le monde contemporain. Le terme sociotechnique embrasse la


double composition de ce type de controverses : elles sont à la fois tech-
niques et sociales. Les deux forment une paire indissociable. Les écrits
sociologiques sur le sujet sont très nombreux et ne peuvent être résumés
en quelques pages (Epstein, 1995 ; Kleinman, 2005 ; Kleinman, Kinchy
et Handelsman, 2005 ; Kleinman, Cloud-Hansen et Handelsman, 2014 ;
McCormick, 2007). On a beaucoup appris sur la manière dont différents
publics, groupes sociaux, associations de patients, collectivités locales ont
participé à une controverse publique et ont fait émerger un débat sur les
conditions de vie, d’habitat et de santé. S’il existe des points communs
entre débats et controverses, il existe autant de caractéristiques propres
à chaque enjeu social.
Les controverses sociotechniques sont le reflet de changements
sociaux. Elles contribuent aussi à les provoquer par la mise en scène
publique de problèmes de société, comme les rapports humains à la
nature et les rapports, parfois tendus, aux avancées scientifiques et aux
innovations technologiques. Trois aspects distinguent les controverses
sociotechniques entre elles. D’abord, la manière de faire appel à la science
varie beaucoup. Dans certains cas, les connaissances scientifiques et
techniques sont, en gros, stabilisées, connues et applicables sans trop de
détours. Les groupes qui s’opposent le font sur plusieurs aspects, mais
peuvent cependant avoir en commun une même compréhension des
phénomènes naturels en cause. Par exemple, les nombreuses luttes locales
que la sociologie et d’autres disciplines, sous la bannière de l’écologie
politique, ont étudiées se fondent sur une connaissance des aspects
physiques, chimiques et biologiques. L’enjeu n’est pas cognitif, mais social
et politique. Il arrive cependant que, dans de tels cas, les experts du
promoteur du projet ou des autorités publiques ne répondent pas très
bien aux inquiétudes locales et se fassent trop rassurants, alors qu’il leur
faudrait être plus attentifs aux préoccupations citoyennes. Si les groupes
locaux ne disposent pas d’emblée de toutes les informations et connais-
sances techniques nécessaires pour comprendre les risques et les effets
d’une décision ou d’un projet, ils peuvent compenser cette lacune par
une démarche d’appropriation des connaissances et en allant chercher
ailleurs, dans des conflits locaux similaires, ce qui leur manque. C’est ce
qui s’est produit dans deux cas de controverses territoriales au Québec.
La controverse autour du projet de port méthanier près de Québec, le
projet Rabaska, et la controverse sur l’exploration et l’exploitation du gaz
de schiste sont deux exemples illustrant une telle démarche d’appropria-
tion de connaissances par comparaison interterritoriale.
INTRODUCTION 9

En revanche, lorsque la connaissance technique et scientifique est


encore trop incertaine, comme, pendant un temps, celle sur le climat, la
demande publique est forte auprès des chercheurs et des scientifiques de
produire des connaissances plus fiables, pouvant servir à mieux fonder
une décision collective.
Le second aspect permettant la distinction relève de l’échelle à laquelle
se déroulent la controverse et les pratiques de mobilisation sociale : échelle
locale, régionale, nationale, voire internationale. On observe une grande
diversité de cas et d’études qui tiennent compte de l’échelle territoriale,
mais aussi de l’espace politique où les acteurs s’affrontent. L’écologie
politique s’est très souvent centrée sur des enjeux et des conflits locaux,
mais l’échelle mondiale est évidemment propice à des controverses comme
celles sur les enjeux écologiques planétaires que sont le climat, la biodi-
versité, les océans et la forêt (Forsyth, 2003 ; Perrault, Bridge et McCarthy,
2017). Si un conflit local peut arriver à mobiliser une majorité de rive-
rains, il faut s’armer de compétences variées (cognitives, organisationnelles,
politiques) pour participer à une controverse sur un enjeu mondial
(Jasanoff et Martello, 2004). Les logiques d’action et d’interaction sont
fort différentes et reposent sur des considérations en partie définies et
contraintes par l’échelle d’intervention.
Enfin, le troisième aspect tient compte du type de gouvernance et
de la manière dont les pouvoirs publics s’ouvrent, ou se ferment, au débat
public pour aborder une controverse environnementale ou sociotech-
nique. Ici aussi, la diversité est de mise. Par exemple, en matière de lutte
contre les changements climatiques, le gouvernement fédéral canadien
a longtemps tenté, soit en en faisant une question d’experts et de groupes
directement concernés, soit en sous-estimant l’ampleur et l’urgence du
problème, de limiter la participation publique à la décision. Mais il n’a
pu contenir le débat public plus large sur la question. D’autres contro-
verses peuvent, au contraire, être très ouvertes, laissant place à une large
participation publique, parfois au prix d’une incapacité de décider et
d’en arriver à une solution négociée, acceptable et acceptée.
Si les controverses environnementales et sociotechniques sont
marquées par la diversité, leur évolution est tout aussi variée, incertaine
et difficilement prévisible. Des auteurs ont tenté de construire un modèle
général de l’évolution d’une controverse sociotechnique, en s’inspirant
notamment des travaux sociologiques sur les problèmes sociaux (Callon,
1986 ; Spector, Hilgartner et Boks, 1988 ; Spector et Kitsuse, 1973 ;
Hannigan, 2014). S’il est utile de bâtir un tel modèle, les chercheurs
10 LES ALÉAS DU DÉBAT PUBLIC

doivent aussi se résoudre à la diversité des évolutions en cours. Les modèles


commencent tous par l’émergence d’un problème qui élargit le nombre
de participants quand il passe de problème pour un groupe particulier à
une large appropriation sociale, à travers laquelle le nombre d’acteurs et
de points de vue se multiplie, pour finir, souvent avec des retours en
arrière, par une ou plusieurs décisions négociées, mises en œuvre de
manière institutionnalisée. Ces modèles ne représentent toutefois qu’une
forme d’évolution parmi d’autres. Par exemple, les modèles proposés
pèchent parfois par intellectualisme, car, en mettant souvent l’accent sur
la dimension cognitive des controverses sociotechniques, ils laissent
échapper d’autres dimensions plus politiques et plus conflictuelles entre
les acteurs. Ils souffrent souvent de linéarité, les étapes s’y succédant de
façon mécanique. Même si ces modèles reconnaissent la dimension
politique et conflictuelle au cœur des controverses, à cause du contenu
fortement technique de celles-ci, ils ont tendance à en accentuer les
aspects intellectuels et objectifs. Faire entrer la science dans les contro-
verses publiques est un idéal – et une pratique –, mais le problème est
de savoir si des aspects autres qu’uniquement techniques peuvent y trouver
leur place.
Ce qui s’oppose aux connaissances, selon les sciences sociales, ce sont
les intérêts. Les intérêts sont des motivations complexes, parfois trom-
peuses. Ils semblent souvent axiomatiques quand on veut expliquer les
comportements humains, mais le défi se révèle quand il s’agit de
comprendre ce qu’ils sont, d’où ils viennent et comment ils influent sur
les actions et les décisions humaines. La sociologie des intérêts, dont il
est difficile de se passer, doit les décliner et non pas les supposer. Intérêt
veut dire ce qui importe à quelqu’un. Cela ouvre la porte à une grande
diversité d’intérêts et de types d’intérêt. Les conceptions matérialistes
mettent l’accent sur les intérêts économiques des acteurs sociaux ; les
conceptions idéalistes, sur les idées, les valeurs et les représentations qui
agissent de manière autonome sur les conduites des acteurs. Or, les
controverses publiques, notamment environnementales, sont le lieu
d’expression d’une vaste gamme d’intérêts. Dans les débats sur des projets
territoriaux qui peuvent apporter à une collectivité locale avantages et
emplois, les intérêts dits matériels jouent un très grand rôle. Ainsi, dans
le débat sur le transport du gaz et du pétrole au Canada par pipeline, on
entend souvent, pour justifier un projet, qu’il sera créateur d’emplois,
donc qu’il correspond aux intérêts économiques de plusieurs acteurs.
Mais ces mêmes débats font voir d’autres types d’intérêts à l’œuvre : une
responsabilité à l’égard de l’environnement, un attachement à des paysages
INTRODUCTION 11

particuliers, parfois à un mode de vie. De plus, quand des experts sont


appelés à témoigner, quels intérêts défendent-ils ? S’ils travaillent pour
les entreprises et les pouvoirs publics, les acteurs mobilisés peuvent à bon
droit se méfier d’eux, car, même en cherchant à présenter les faits avec
objectivité, ils sont aussi les représentants de leur organisation. La
recherche a montré que, souvent, l’établissement d’une confiance réci-
proque et une attitude d’humilité envers les solutions techniques sont
préalables à l’acceptation des propos des experts (Jasanoff, 2003).
Il nous faut mieux comprendre la variété et la combinaison des
intérêts. Ceux-ci sont d’abord de plusieurs ordres. Il y a les intérêts
matériels ou économiques, les intérêts de nature symbolique comme les
idées, les connaissances, les représentations, et enfin les intérêts organi-
sationnels, signifiant que les acteurs sociaux sont prêts à défendre leur
appartenance à une organisation ou à une association. Chaque controverse
offre, du moins en théorie, cette gamme d’intérêts que la recherche doit,
d’une part, départager et, d’autre part, faire intervenir dans l’explication
des actions et des décisions humaines. Elle doit aussi comprendre
comment les acteurs arbitrent entre leurs différents intérêts dans une
controverse où ils se sont engagés. Les controverses environnementales
sont un lieu d’expression privilégié de cette variété d’intérêts d’un acteur
à l’autre, mais également chez chaque participant. La défense de l’envi-
ronnement peut se faire pour des raisons de santé personnelle, de
conception du bien commun, ou pour des raisons éthiques relatives à la
place de l’être humain dans la nature, comme elle peut être tempérée par
des considérations économiques. Savoir à l’avance quels types d’intérêt
l’emportent dans une décision particulière est impossible.
Cette discussion sur les intérêts est nécessaire si l’on veut saisir une
autre dimension des controverses sociotechniques et environnementales :
la gouvernance. De manière générale, on participe à une controverse
publique parce qu’on est touché ou interpellé par elle : on a intérêt à ce
qu’elle se produise, se développe et se résolve. Mais les raisons pour le
faire peuvent être fort diverses. Cela rend souvent la gouvernance envi-
ronnementale et sociotechnique difficile. Jacques Theys croit que la
gouvernance environnementale est tiraillée entre impuissance et innova-
tion (Theys, 2003). Certaines controverses environnementales semblent
ne jamais se résoudre ; d’autres peuvent, au contraire, trouver leur solu-
tion dans une décision acceptable. Mais on ne sait pas d’avance comment
une controverse va évoluer. Il existe quelques règles empiriques permet-
tant de prévoir si une controverse trouvera une fin satisfaisante ou non,
dans un délai raisonnable. Par exemple, lorsque le problème à traiter est
12 LES ALÉAS DU DÉBAT PUBLIC

complexe, se pose à une vaste échelle, comporte de nombreux participants,


que ses effets sont largement répartis et non concentrés, que les solutions
comportent des coûts qui sont absorbés par de nombreux acteurs, on
peut s’attendre à ce que la controverse dure très longtemps. L’exemple
des changements climatiques vient tout de suite à l’esprit. Si, en outre,
la nature du problème et ses fondements scientifiques sont mal connus,
les décisions peuvent se faire attendre. En revanche, un problème bien
identifié, maîtrisé du point de vue scientifique, comportant peu d’acteurs
et pouvant être facilement isolé et relié à une cause précise a de bonnes
chances d’être traité plus rapidement. Mais, ici aussi, la prudence est de
mise. Cette dynamique problème-acteurs-débat-décision-mise en œuvre
fait partie de la gouvernance environnementale et sociotechnique. Dans
ce type de gouvernance, deux aspects importent : qui décide et comment
décide-t-on ? La recherche sur la gouvernance environnementale et
sociotechnique a beaucoup mis l’accent sur la participation publique.
Celle-ci peut soit être sollicitée d’en haut, par des institutions chargées
d’examiner un problème public, comme dans les audiences sur l’envi-
ronnement, ou venir du bas, à la suite d’une mobilisation sociale comme
dans la controverse sur le gaz de schiste. Les deux mouvements se produi-
sent et contribuent à ouvrir la décision mettant en pratique une
gouvernance participative (Evans, 2012). Toutefois, comme le rappellent
des auteurs qui se rattachent à l’« engagement public envers la science »
(Public Engagement with Science), il n’est pas assuré que cette participation
publique contribue pleinement aux décisions (Irwin, 2006, 2014 ; Stilgoe,
Lock et Wilsdon, 2014 ; Wynne, 2014). Cette participation peut être
bancale, pour la forme ou organisée comme une mise en scène (Hilgartner,
2000). Bien que les avis soient très partagés sur les effets de la participa-
tion publique, il demeure que celle-ci caractérise de nombreuses pratiques
de gouvernance sur des enjeux sociotechniques.
La question la plus fondamentale est évidemment celle de la démo-
cratie. Les controverses que soulèvent les percées scientifiques, les
avancées technologiques, les problèmes écologiques, y compris plané-
taires, ne mettent-ils pas tous en cause sa pratique ? En effet, s’il faut faire
appel aux scientifiques et aux experts pour prendre la mesure des choses,
comme pour l’état de la planète, ceux-ci ne jouissent-ils pas d’une auto-
rité cognitive convertissable en pouvoir de décision ? Parmi les défenseurs
de la démocratie au sein des études des sciences et des technologies, deux
positions s’opposent. Par exemple, pour les partisans de la nouvelle
gouvernance scientifique (Irwin, 1995 ; Irwin et Wynne, 1996), il est
impératif de développer une démocratie nouvelle qui fasse éclater la
INTRODUCTION 13

frontière entre sciences et décisions, entre connaissance et politique. Pour


d’autres (Collins et Evans, 2017), la frontière entre les deux doit être
maintenue, ce qui, dans les faits, se produit souvent. Il est illusoire de
penser rendre scientifiquement compétents tous les acteurs qui participent
à une controverse sociotechnique ; la ligne de démarcation entre la
connaissance spécialisée et diverses expériences sociales doit persister.
Alors que les partisans de la nouvelle gouvernance scientifique veulent
faire entrer plus de « société » dans la science, Collins et Evans cherchent
à maintenir l’autonomie de chacune d’entre elles. Le débat entre ces deux
positions est loin d’être clos. Il informe, directement ou indirectement,
la majorité des controverses et des enjeux examinés dans cet ouvrage.

DÉBATTRE ET DÉCIDER : COMPARAISONS INTERNATIONALES

La première partie de cet ouvrage, qui lie l’émergence des controverses


publiques à des transformations sociales, s’ouvre sur des controverses
métropolitaines. En effet, les grandes villes de plus en plus réunies en
communautés politiques et administratives font face à des problèmes qui
se développent en controverses publiques. Florence Rudolf et Didier
Taverne s’interrogent sur la création de sens dans l’espace métropolitain.
En prenant comme exemples la création d’espaces publics et les activités
de performance qu’ils peuvent mettre en scène, ils donnent à voir de
nouvelles appropriations des espaces de la ville à diverses fins, y compris
théâtrales. Cela s’inscrit très nettement dans une ère postmoderne dans
laquelle les métropoles se mettent en scène en tant que villes vertes, villes
créatrices, villes de culture, voire villes-mondes .
Les villes métropoles sont-elles plus ouvertes à la diversité sociale et,
si oui, comment y répondent-elles ? La mixité sociale dans les politiques
et les actions publiques urbaines est une façon de tenir compte de la
diversité sociale et culturelle que produisent les grandes villes. Marie-
Hélène Bacqué et Éric Charmes font état du débat en France sur la mixité
sociale des villes. Ce débat, bien loin d’être ouvert et de résonner fort,
est silencieux, comme si les acteurs urbains avaient du mal à passer de
l’observation de villes hétérogènes à l’action sur elles. Il est vrai que la
notion de mixité demeure floue et peut prendre plusieurs significations.
Mais la recherche et les politiques urbaines ont souvent fait la promotion
de la mixité sociale comme idéal de vie urbaine et comme antidote à la
création d’aires repliées sur elles-mêmes, certaines pouvant devenir le lieu
de pratiques discriminatoires. Nombreux sont les défenseurs de la mixité
sociale urbaine, mais la concrétiser par des actions publiques ne va pas
14 LES ALÉAS DU DÉBAT PUBLIC

de soi. Sous-jacentes aux idéaux qu’elle véhicule, de « lourdes menaces »


se profilent. Le débat n’est alors plus tout à fait silencieux. Les auteurs
nous montrent que, derrière le consensus apparent que l’idéal véhicule,
des divisions sociales ressurgissent. S’il est difficile d’aborder cette ques-
tion que l’on qualifie de « boîte de pandore », les auteurs soutiennent tout
de même qu’il faut en parler. Ce n’est que de cette façon que l’on
parviendra à mieux traiter de la ségrégation sociospatiale et à élaborer
des politiques adéquates de redistribution.
Depuis la fin de la dictature militaire, le Brésil s’est, avec la
Constitution de 1988, ouvert à la participation publique et à une gouver-
nance participative sur divers enjeux environnementaux et territoriaux.
Ana Britto, Antonella Maiello et Yasmim Ribeiro Mello analysent le cas
de la gestion de l’eau dans le cadre d’un plan national d’assainissement.
Les auteurs montrent jusqu’à quel point le projet a suscité une très forte
participation, un peu comme si les acteurs sociaux s’étaient véritablement
approprié leurs institutions démocratiques. Les participants rassemblent
souvent des groupes fort bien organisés tels que les syndicats, les asso-
ciations professionnelles, les entreprises et les administrations de l’eau,
mais aussi de nombreuses associations civiles et locales qui défendent le
droit à l’eau comme un droit de citoyenneté. La recherche, très détaillée,
montre une forte participation à la gouvernance de l’eau et les thèmes
traités sont très nombreux, variés et sujets à la controverse. Cependant,
dans le cas de cette consultation publique, les auteurs observent qu’il n’y
a pas toujours eu de controverse « normale ». La phase de consultation
publique par Internet visant à récolter les avis des participants n’a pas
suscité de grand débat, les acteurs n’étant pas directement en présence
les uns des autres. C’est plus tard au moment où des amendements au
plan sont discutés que des enjeux controversés surgissent, comme la part
respective du privé, du public et du municipal dans les services de l’eau
et un contrôle social plus large, pas seulement administratif, sur les
décisions relatives à l’eau.
Les audits, évaluations sociotechniques des pratiques administratives,
se multiplient dans les sociétés modernes soumises à des règles de conduite
de plus en plus strictes, édictées sous le signe de l’économie et de l’effi-
cacité, sous le signe de l’environnement et du développement durable
ou sous le signe de la sécurité et de la santé des groupes sociaux concernés.
Geoffrey Carrère examine les audits de sécurité routière en France et au
Québec. Si leur mouvement est très généralisé, les applications des
processus d’audit peuvent considérablement varier. Les audits sont des
mécanismes techniques, mais ils répondent aussi à des considérations
INTRODUCTION 15

politiques. Ils peuvent servir à étendre le contrôle de l’appareil central


sur des bureaux régionaux et locaux et reprendre d’une main ce que l’on
a donné de l’autre. Ainsi, la décentralisation des services publics peut
apparaître illusoire dans le cas où l’audit crée et généralise des règles de
gestion guidées depuis le centre. La France et le Québec s’inscrivent dans
cette tendance, malgré une histoire institutionnelle assez différente. Pour
l’auteur, l’audit de sécurité routière manifeste, de manière assez probante,
une forme de gouvernementalité contemporaine, de contrôle à distance.
La première partie se termine sur le thème de l’expertise et de l’ex-
périence en environnement. Louis Guay observe que presque toutes les
controverses environnementales et sociotechniques mettent en scène des
formes variées d’expertise et d’expérience. Les deux ne signifient pas la
même chose. L’expertise est un mode d’expérience spécialisée, acquise
par une longue formation et par une pratique régulière, comme le sont
les expertises scientifiques et les expertises professionnelles. Mais, face à
un problème environnemental, à une avancée scientifique et à une inno-
vation technologique pouvant avoir de profondes incidences sociales,
une controverse publique peut émerger. Une controverse met en scène
divers acteurs sociaux, dotés d’expertises et d’expériences variées, souvent
opposées. Il faut tenir compte dans l’examen des controverses publiques
de ces différentes manières de comprendre et de se représenter le monde
naturel et social.
La deuxième partie de cet ouvrage porte sur le rôle de divers acteurs
sociaux et des médias dans l’élaboration de l’action publique. La contro-
verse sur les organismes génétiquement modifiés (OGM) et, plus
largement, sur l’ingénierie biologique, a fait couler beaucoup d’encre,
davantage outre-Atlantique qu’en Amérique du Nord, où elle semble
s’être limitée à des mobilisations sociales verbales, mais sans grand effet
sur les institutions politiques si l’on compare avec l’Europe. Virginie
Tournay se demande si les sondages d’opinion ont, en Europe, aidé à
pacifier le débat sur les OGM. En analysant de récents sondages, elle fait
remarquer combien ceux-ci peuvent être insatisfaisants, puisque les
questions posées peuvent mal représenter l’état du débat et l’état des
connaissances du public. Les sondages sur des enjeux très controversés
peuvent tempérer les débats, si les opposants ne se sentent pas suivis par
l’opinion publique. Mais, pour cela, il faut que les questions posées à un
échantillon représentatif de citoyens traduisent bien ce qui se passe et
soient, pour ainsi dire, symétriques au regard des positions prises par les
acteurs dans le feu de la controverse. L’auteure montre que les sondages
d’opinion, outil visant à informer la décision publique, ne sont pas très
16 LES ALÉAS DU DÉBAT PUBLIC

bien adaptés à la connaissance du public relativement à la nature du débat


et peuvent aussi être coupables de biais cognitif. L’auteure donne l’exemple
de questions qui adhèrent à une conception forte du principe de précau-
tion, pouvant ainsi orienter les réponses. Le chapitre se termine par une
critique de la fabrication d’une opinion publique orientée vers une
méfiance à l’égard de la communauté scientifique engagée, mais pointée
du doigt par les opposants, dans la controverse sur les biotechnologies.
S’il est un débat public récent qui a mobilisé acteurs et institutions,
c’est bien celui du gaz de schiste. Souvent tenu pour l’énergie de transi-
tion par excellence, le gaz naturel, quand il est extrait près de surfaces
habitées comme le gaz de schiste, n’a pas toujours été accueilli avec joie.
Sébastien Chailleux examine, de manière comparative, la controverse qui
a éclaté en France comme au Québec sur l’exploration du gaz de schiste,
avant même son exploitation à grande échelle. Ici comme là, les mobi-
lisations sociales n’ont pas tardé à se manifester. L’enjeu était territorial,
écologique, politique, économique, mais aussi technique. L’auteur retrace
l’évolution contrastée entre les deux territoires. Dans le cas de la France,
une décision politique centrale est venue presque stopper la controverse
et contenir les mobilisations sociales, du moins pour le temps présent.
Au Québec, le politique a quelque peu tergiversé avant d’en arriver à un
moratoire sur l’exploration, entraînant ainsi le prolongement de la
controverse. Le contraste entre les deux régions se creuse lorsque l’on
recense les acteurs qui ont participé au débat dans le cadre d’auditions
publiques institutionnalisées. Par exemple, les associations environne-
mentales et les comités de citoyens ont, au Québec, été plus nombreux
à participer, alors que, en France, les administrations publiques, les
entreprises et les centres de recherche ont occupé une bonne partie de la
scène participative.
Historiquement, les médias ont joué un rôle de premier plan dans
la construction des arènes de débat public, voire dans l’émergence de
l’espace public. Cela peut expliquer qu’on veuille en faire des acteurs
politiques. Or, à l’examen, les répercussions du rôle des médias sur la
formation des opinions individuelles méritent d’être évaluées avec nuance.
L’analyse présentée par Anne-Marie Gingras va à contre-courant des
opinions souvent véhiculées à ce sujet. C’est pourquoi elle remet en
question la thèse de la « médiatisation du politique » selon laquelle les
acteurs politiques seraient soumis aux diktats des médias étant donné
l’introduction d’un « changement historique dans l’univers politique ».
Même si les médias demeurent importants dans la construction des
représentations sociales, ils ne sont d’aucune manière des acteurs politi-
INTRODUCTION 17

ques autonomes. Passant en revue les principaux cas de figure qu’on


attribue à l’influence des médias, elle déconstruit celles-ci pour mieux
soupeser l’approche dite de « l’interdépendance asymétrique » entre médias
et acteurs politiques.
Poursuivant dans une certaine mesure l’étude du rôle des médias à
partir des controverses autour des OGM en Europe et en Amérique du
Nord, Éric Montpetit s’intéresse aux distorsions dans la représentation
des conflits telle qu’elle est souvent véhiculée par les médias. Mais, sous-
jacents à cela, ce sont avant tout les rapports de la vérité scientifique aux
politiques publiques qu’il examine. Si l’opinion publique peut être
influencée par les stratégies médiatiques – plus ou moins amplifiées par
les médias – auxquelles ont recours les contestataires, le « cercle des déci-
deurs » ne s’en remet jamais exclusivement à celle-ci, pas plus d’ailleurs
qu’à l’évaluation scientifique qu’on leur fournit. Les décideurs doivent
exercer leur jugement d’une manière extrascientifique tout en prenant
en compte les connaissances scientifiques. Face aux risques découlant de
l’implantation d’une innovation, comme c’est le cas par exemple avec les
OGM, la décision implique de soupeser les distorsions introduites dans
le débat public par diverses catégories d’acteurs, notamment les contes-
tataires. En dernière analyse, les fausses informations diffusées par ces
derniers et amplifiées par les médias peuvent avoir pour effet de discréditer
le cercle des décideurs.
La troisième partie aborde le rôle des acteurs sociaux sur la scène
urbaine, mais aussi autour d’enjeux environnementaux et, plus largement,
en rapport avec la définition de l’espace public. Comment des acteurs,
souvent marginaux, parviennent-ils à infléchir les décisions publiques ?
Au cours des dernières années, nous avons assisté à la démultiplication
des dispositifs institués de participation, associant parfois les usagers à
l’élaboration des politiques ou à la gestion des services. On les retrouve
également engagés dans des processus de mobilisation plus spontanés.
Cela invite à revoir les modèles de participation et leur portée en fonction
des enjeux ou des catégories d’acteurs mobilisés. Emiliano Scanu se
penche sur la controverse qui a éclaté au sujet du Plan de mobilité durable
(PMD) de la Ville de Québec. Faisant appel à la notion de « modernisa-
tion écologique urbaine », il analyse la forme prise par le processus de
participation publique dans le cadre du PMD. Même si, en principe, il
est difficile de ne pas adhérer aux objectifs de la mobilité durable, dans
les faits des discours divergents s’affrontent. Si, en théorie, le développe-
ment durable et la notion de mobilité qui l’opérationnalise sont ouverts
à la participation de tous, dans les faits de fortes contraintes et des obsta-
18 LES ALÉAS DU DÉBAT PUBLIC

cles nombreux surviennent. Cela s’explique notamment par l’absence


d’appui effectif de la part de l’administration municipale et des élus tant
à l’égard des dispositifs participatifs que des processus.
La participation des citoyens comme mode d’engagement ou moda-
lité d’expression des processus de démocratisation se déroule sur plusieurs
scènes, et celles-ci souvent se chevauchent. C’est ce qu’examinent
Geneviève Cloutier et Guillaume Béliveau-Côté à partir de l’exemple du
débat relatif au tracé du vélo-boulevard à Québec entre 2009 et 2011.
En prenant appui sur une conception de « l’action collective individua-
lisée », ils observent les différentes scènes d’engagement auxquelles divers
groupes de citoyens de la ville de Québec ont fait appel pour faire préva-
loir leur conception de l’aménagement. Leur étude montre que les scènes
institutionnalisées de participation n’offrent pas d’emblée une plus grande
possibilité aux participants d’influencer le processus décisionnel. En
même temps, ce qui est observé dans ces lieux institutionnalisés de parti-
cipation est révélateur de la configuration des acteurs en présence, mais
aussi des alliances et des stratégies élaborées par les acteurs afin d’in-
fluencer la décision. En même temps, à l’ère des réseaux sociaux, on
assiste à un déplacement de la « citoyenneté active ».
C’est précisément ces réseaux qu’examine Sandra Rodriguez. Prenant
acte des transformations en cours à ce sujet, étant donné notamment la
présence accrue des médias socionumériques, elle s’interroge sur le rôle
d’Internet et des réseaux sociaux dans les débats publics. Avec l’influence
grandissante des algorithmes utilisés par les géants d’Internet pour cana-
liser l’information, algorithmes qui font œuvre de filtrage pour chacun
de nous, force est d’admettre que le biais ainsi introduit par ces entreprises
limite la liberté d’information. À partir de résultats d’enquêtes menées
auprès de jeunes activistes entre 2009 et 2012, elle montre que malgré
tout les médias sociaux donnent accès à de nouveaux moyens d’expression
et d’action, qui s’ajoutent aux médias traditionnels. Elle observe aussi le
fait que les échanges entre les individus, grâce à ces médias et aux réseaux
qu’ils supportent, entraînent une forte créativité chez celles et ceux qui
y ont recours. Pour autant, le cyberespace ne résout pas les contradictions
du social.
Le dernier chapitre pose quant à lui la question de la contribution
des mouvements urbains à la démocratie. Prenant le cas de Montréal,
Pierre Hamel traite des mouvements urbains et de leur participation au
débat public. Au cours des 50 dernières années et à partir d’une multi-
plicité d’enjeux (logement, mise en valeur du patrimoine, développement
INTRODUCTION 19

local, environnement, transparence de la gestion), ces acteurs se sont


engagés sur la scène locale. En examinant les ressources auxquelles ils ont
eu accès de même que la transformation du contexte à l’intérieur duquel
s’inscrit leur action, il propose une évaluation de leurs répercussions en
matière de démocratie et de démocratisation. Prenant acte du fait qu’en
tant qu’acteurs sociaux les mouvements urbains ne sont pas d’emblée
légitimes, l’accent est mis sur ceux qui sont appelés à transformer leur
engagement dans les années à venir.

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TRANSFORMATIONS SOCIALES
ET CONTROVERSES PUBLIQUES
CHAPITRE 1

La métropolisation au filtre
de la controverse entre modernes
et postmodernes
Florence Rudolf et Didier Taverne

D epuis une quarantaine d’années, le processus de métropolisation


des espaces urbains s’accélère. Des espaces urbains organisés
autour de flux succèdent à des villes organisées autour d’un centre. Dans
le même mouvement, le gouvernement a laissé place à la gouvernance,
où la décision publique se dilue au sein de multiples réseaux, groupes,
sous-systèmes, qui s’organisent, décident et agissent de manière peu
transparente aux yeux du citoyen. Que devient l’espace public dans ces
processus métropolitains ? Trois modes principaux de rapport à l’espace
public ont été distingués. Premièrement, le modèle du débat rationnel,
argumentatif, dialogique, qui trouve classiquement sa place dans l’agora.
Bien que demeurant d’actualité, force est de constater que de plus en
plus de citoyens se détournent de ce premier modèle et adoptent une
position prépolitique, validant de fait un deuxième type d’espace public
d’inspiration communautaire. Le troisième type est issu de la perspective
postmoderne et s’organise dans la coprésence des corps dans l’espace et
les temps sociaux, validant un modèle de type organique et émotionnel.
Du point de vue des modernes, cette manière de faire société qui
s’exprime à travers les dynamiques métropolitaines constitue une perte.
Perte de la maîtrise sur le cours des choses, perte d’un projet d’émanci-
pation fédéré par une recherche d’unité. Pour les postmodernes – même
si cette catégorie ne recouvre pas une réalité homogène –, cette maîtrise
n’était qu’illusion. Une approche plus descriptive que normative s’impose,

25
26 TRANSFORMATIONS SOCIALES ET CONTROVERSES PUBLIQUES

telle que la recherche d’un principe unificateur de la société n’ait plus


lieu d’être. La société se compose et se recompose au gré des affects ou
de la communication, sans qu’il puisse y avoir un plan d’ensemble, un
programme unitaire. Comment, dès lors, émerge le sens, comment faire
monde commun, comment vivre ensemble dans l’espace métropolitain ?
Nous explorons l’hypothèse que les espaces publics peuvent devenir
des médiateurs de sens, au travers des performances artistiques qui s’y
déploient de plus en plus souvent, avec le soutien des collectivités. Ces
performances, à l’exemple des Urban Games qui se sont déroulés à
Strasbourg, détournent le regard, interrogent la normalité, indiquent une
possible autre direction, ont vocation à faire événement. S’agit-il d’un
nouveau mode de politisation des situations ? Par ces performances, la
métropole se met en scène, se donne à voir comme un tout qui se tient ;
la performance artistique pourrait bien ici rejoindre la performativité des
métropoles qui, en se déclinant vertes, artistiques, culturelles… inventent
les identités dont elles se parent.

DE LA VILLE À LA MÉTROPOLE

A l’échelle mondiale, le phénomène urbain prend une place impor-


tante aux côtés du processus de démocratisation et d’individuation qui
caractérise la modernité. Dans son ouvrage Une histoire de la ville. Pour
repenser la société, Paul Blanquart pose l’hypothèse selon laquelle l’aven-
ture urbaine est indissociable du politique, que l’étude et l’observation
des villes permettent d’appréhender. L'organisation du pouvoir de la
société sur elle-même se lit à travers les correspondances entre figures
spatiales, structures sociales et formes mentales. Cette rétrospective
nourrit la réflexion sur l’organisation du pouvoir de la société sur elle-
même. « Figures spatiales, structures sociales et formes mentales se
correspondent, renvoient les unes aux autres dans l’unité d’une culture,
d’une façon, en un temps et un lieu, d’être humain ». Cette rétrospective
nourrit la réflexion sur l’énonciation de principes urbains au service d’une
nouvelle « raison » pour faire ville et société aujourd’hui (Blanquart, 1997 :
7-8). L’ouvrage annonce la naissance d’une nouvelle figure, ici désignée
par le terme de métropole, qui s’affirme par l’épuisement du jeu de
correspondances entre signifiant et signifié, s'édifie sur l'effacement de
la ville/ la figure de la ville (Nancy, La ville au loin).
Les métropoles sont généralement des villes connectées au monde,
attractives. Elles tendent donc à croître et exercent une influence sur un
1 • LA MÉTROPOLISATION AU FILTRE DE LA CONTROVERSE 27

système urbain large, fait d’espaces qui se trouvent reliés, absorbés. Le


territoire métropolitain concentre, sous la pression de l’économie mondia-
lisée, les fonctions supérieures dont les entreprises métropolitaines ont
besoin. La composition sociale de la population change en conséquence.
La part des cadres et des professions intellectuelles se renforce, tandis que
celle de la main-d’œuvre moins qualifiée relevant des catégories populaires
et ouvrières tend à être reléguée dans des interstices ou dans des espaces
périphériques dont l’homogénéité sociale ne cesse de se renforcer. Le
territoire métropolitain est donc fragmenté, inégal, hétérogène. Le décol-
lage des métropoles se fait généralement au prix d’une différenciation
importante tant des populations que des modes de vie, au prix d’exclu-
sions sociales, économiques et politiques.
En France tout au moins, l’accélération du processus de métropoli-
sation est contemporaine des lois de décentralisation. L’organisation
politique moderne est radicalement modifiée sous l’effet de nombreux
facteurs. Le nombre d’intervenants qui contribuent aux politiques publi-
ques va croissant. Les demandes d’interventions augmentent le nombre
de cibles de l’action publique. De ce fait, les politiques publiques sont
de plus en plus sectorielles. Il en ressort un sentiment de fragmentation
de l’État tandis que les acteurs privés prennent une place croissante dans
l’action publique tant à l’échelle nationale qu’internationale (Le Galès et
Thatcher, 1995 : 16).
Ces vecteurs de transformation, très génériques, sont repris d’un
ouvrage de Kenis et Schneider qui situent leur apparition dans les
années 1970. En France, la décentralisation va favoriser l’émergence
d’analyses consacrées aux « régimes urbains », dans lesquelles il est moins
question d’étudier le mode de gestion des villes ou le pouvoir municipal
que « d’analyser des systèmes localisés de décision particulièrement
multipolaires et réticulés » (Gaudin, 1996 : 24). Le gouvernement s’efface
derrière la gouvernance, pour signifier que la décision résulte d’arrange-
ments locaux entre des acteurs publics et privés, organisés en réseaux et
qui entrent en négociation. Différents types d’acteurs, de groupes, de
réseaux participent des décisions publiques contractualisées qui n’appa-
raissent plus comme fortement structurées par les acteurs publics. « La
décision n’est plus associée à une forme organisée, rationnelle, cohérente
où l’autorité publique est le lieu naturel et légitime du pouvoir local et
des politiques » (Le Galès, op. cit. : 16). Le politique semble dissout au
sein de ces réseaux sur lesquels le citoyen perd prise. Les acteurs et les
lieux de la délibération moderne doivent s’effacer devant la mise en œuvre
négociée entre les réseaux des politiques publiques. Le débat public, où,
28 TRANSFORMATIONS SOCIALES ET CONTROVERSES PUBLIQUES

ne serait-ce que par l’entremise de ses représentants, le citoyen pouvait


trouver à s’exprimer, s’efface. Le rapport à l’espace public s’en trouve
donc profondément modifié.
Finalement, une forme de régulation sociale et politique monopoliste
laisse place à une organisation nouvelle que l’on qualifie alors de gouver-
nance qui se déploie en tout premier lieu dans les territoires appelés à
devenir métropolitains. Au gouvernement unitaire, censé maîtriser peu
ou prou l’ensemble de la vie sociale, se substituent des réseaux englobant
des acteurs divers, publics et privés, agissant à des échelles diverses.
Délocalisation, mise en flux : telle est bien la logique qui est à l’œuvre
dans notre nouvel espace urbain. Nous sommes passés, comme le dit
Gabriel Dupuy, de l’aréolaire au réticulaire.
Aussi loin qu’on remonte dans le temps, les humains ont toujours organisé
et construit l’espace en cercles autour d’un centre. Ce n’est plus le cas
aujourd’hui [...] il n’y a plus de centre, on construit dans les mailles d’un
réseau de flux. [...] Dans le monde entier, les architectes pensent la ville
comme un épi d’éléments cellulaires qui viennent s’agencer de façon tempo-
raire sur des structures porteuses de fluides : routes, canalisations, fils, etc.
(Blanquart : 152-155).
Pour l’auteur, la circulation commande à résidence, elle nous enjoint de
nous fixer sur du mobile.
L’idée que nous voulons soutenir est que si l’urbanisation a été
condition de constitution des espaces publics, la métropolisation brouille
les repères sur lesquels s’appuie la pensée politique de la philosophie
grecque à nos jours et dont Habermas a été un « passeur » cardinal. Pour
ce dernier en effet, « le processus au cours duquel le public constitué
d’individus faisant usage de leur raison s’approprie la sphère publique
contrôlée par l’autorité et la transforme en une sphère où la critique
s’exerce contre le pouvoir de l’État » (Habermas, 1978 : 61) est consubs-
tantiel au développement de l’urbanisation et de l’émergence de la notion
d’espace privé dans la bourgeoisie des villes.
L’effacement de l’État, l’imbrication des institutions, la dissémination
du pouvoir au sein d’instances diverses dépositaires d’autorité, bref,
l’absence de centralité autant que de publicité – dont les métropoles sont
l’expression –, conduisent d’une part à la dévalorisation de l’usage critique
1 • LA MÉTROPOLISATION AU FILTRE DE LA CONTROVERSE 29

de la raison, d’autre part, à la difficulté d’identifier les lieux de pouvoir


contre lesquels exercer la critique1.
La référence est ici le modèle le plus classique d’espace public, celui
de l’agora, dans lequel les citoyens et citoyennes s'expriment et délibèrent
à propos de toutes les questions qui débordent la sphère privée (Arendt,
1983). Par ces échanges d’arguments, se construit rationnellement ce qui
paraît constituer l’intérêt général. Dans la période moderne, où préva-
laient de grands groupes sociaux homogènes, des constellations syndicales,
associatives et politiques (Ion, 1997) qui donnaient sens et corps à la
communauté politique, le système représentatif a conduit à considérer
que toute transformation sociale ne pouvait venir que du politique. Ont
donc été privilégiés les espaces publics politiques dont devaient découler
actions et décisions. La sphère publique, espace par excellence du poli-
tique, voyait son intégrité garantie par le fonctionnement des corps
intermédiaires, susceptibles de relayer les citoyens dans des ensembles de
plus en plus vastes. En contexte de modernité, les orientations dont
procède l’action collective opèrent sous l’impulsion de l’agir rationnel,
qui s’impose en actant principal des transformations sociales. Ainsi, les
gouvernants et les puissants partagent avec les mobilisations sociales et
les mouvements sociaux l’adhésion au progrès qui équivaut à un processus
de rationalisation des affaires et de la vie. C’est en raison de cette « entente »
implicite qu’on peut parler d’une culture politique commune, qualifiée
de moderne. Ce qui participe de la constitution moderne tient au partage
d’une telle fiction sociale, à savoir que le progrès se gagne sur le terrain
de l’agir rationnel.
La crédibilité de ce récit a commencé à se déliter au tournant des
années 1980, 1990, avec l’affirmation de plus en plus insistante que les
affaires privées relevaient elles aussi du politique (Beck, 1986). Le débat
s’est structuré autour des mobilisations sociales conduites par des « mino-
rités » actives comme les féministes dont le combat visait à porter dans
la sphère publique la violence des rapports de genre au cœur de l’insti-
tution familiale. Division du travail domestique, droit au corps, à l’espace
et au temps, figuraient au centre du slogan selon lequel « le privé est
politique ! ». Beck a élargi cette proposition dans La société du risque, celle
qui procède de la réflexivité de la première modernité sur elle-même, soit
de la distanciation et de la critique, donc toujours de l’agir rationnel,
reconnaissant les limites de cette pensée voulant que les luttes sociales et

1. On peut suivre Dominique Boullier quand il avance que les technologies de la


communication renforcent cette difficulté (Boullier, 2011).
30 TRANSFORMATIONS SOCIALES ET CONTROVERSES PUBLIQUES

politiques aient toujours lieu à l’assemblée. Le politique se décline en de


multiples lieux de pouvoir. Cette affirmation résonne là encore avec les
« combats » menés par un penseur tel Henri Lefebvre qui plaide pour la
reconnaissance du quotidien comme enjeu de pouvoir et de luttes poli-
tiques (Lefebvre, 1958, 1962). Cette lecture du politique se distingue de
l’analyse que propose Hannah Arendt, en ce qu’elle considérerait certai-
nement un grand nombre de ces combats comme l’expression de l’emprise
du privé sur le public. Pour Hannah Arendt, en effet, ce qui est vécu
comme une émancipation au cœur de ces revendications procéderait
davantage de la poussée d’une emprise gestionnaire de l’existence que
d’un affranchissement de l’humanité des systèmes.
Hormis cette restriction, l’ensemble des diagnostics consacrés à la
modernité avancée s’accordent pour attribuer à l’essor de ces nouveaux
mobiles une dimension émancipatrice. Cette convergence s’affirme au
tournant des années 1980, autour de moments majeurs comme le
colloque de Cerisy consacré à l’auto-organisation, en 1983, ou le colloque
de Biviers portant sur L’autonomie sociale aujourd’hui. Toutes ces contri-
butions indiquaient un changement majeur, une « disjonction des acteurs
et des systèmes » (Dubet, 1993). Maffesoli, quant à lui, proposa de
considérer que l’être-ensemble ne pouvait plus être construit sur la fiction
d’une délibération rationnelle, sur des considérations d’intérêts communs
liant évidemment les personnes, mais que les agroupements se faisaient
bien plutôt sur une base affectuelle (Maffesoli, 1988).
Contre la modélisation moderne de la société contemporaine et de
son évolution, les postmodernes proposent une lecture qui renonce à
l’agir rationnel et à l’agir en général, au profit d’une conception auto-
organisationnelle de la société. Cette posture se radicalise, avec Luhmann,
autour de la proposition selon laquelle la société se déploie indépendam-
ment des actions réciproques des humains – fondées ou non en raison
– et se complexifie de manière non programmée. Il n’y a plus de place
dans ce processus pour de « grands hommes » et de « grands programmes »,
mais plutôt pour de petits événements communicationnels dont l’ense-
mencement réciproque échappe aux humains. L’agir, tout comme la
décision, perd de sa gloire. Luhmann participe de la sorte à la diffusion
de l’imaginaire postmoderne tout en restant fidèle sur le plan théorique
à l’imaginaire moderne et ses grands récits. Il s’ensuit une modification
substantielle de la sphère publique et de l’espace public.
1 • LA MÉTROPOLISATION AU FILTRE DE LA CONTROVERSE 31

UNE CONTROVERSE SUR L’ESPACE PUBLIC

Les critiques de la modernité ont fait florès. Au centre de ces critiques


se trouve l’illusion que la thèse de la modernité véhicule. Elle ne saurait
rendre compte de la réalité, mais ferait davantage office de mythe fonda-
teur, d’autant plus contre-productif qu’il revêt les habits de la science et
ferait ombrage au travail de lumière attendu de cette dernière. Le mythe
fondateur d’une société résultant d’un agir éclairé occulte les processus
réels, voire les enfreint. C’est toute la différence entre des concepts
normatifs et des concepts descriptifs (Ferrarese, 2004) en matière de
discours sur la société.
En retour, Jürgen Habermas a tenté de réhabiliter le projet de la
modernité. Le déficit de rationalité, dont témoignent de nombreux cercles
qui prétendent procéder à une rationalisation des affaires et de l’existence,
procède d’un malentendu à l’encontre du processus de rationalisation
que la thèse de l’agir communicationnel se propose de lever. Pour être
complète et « vertueuse », la rationalisation doit se déployer dans toutes
les dimensions de la vie sociale selon la thèse du monde objectif, du
monde social-pratique et du monde subjectif. Ce faisant, Jürgen
Habermas tente de mettre un terme à la critique selon laquelle la consti-
tution moderne enferme le monde dans un processus de désenchantement
dont la métaphore de la cage d’acier rend bien compte (Weber, 2004).
Il travaille à la réhabilitation du récit fondateur sur lequel s’édifie la
constitution moderne. Cette tentative répond-elle pour autant à la
critique selon laquelle de tels efforts relèvent davantage d’une approche
normative sur notre constitution que d’un travail scientifique ? Les
contradicteurs de Habermas, dont Luhmann en Allemagne (Habermas,
Luhmann, 1971), et d’autres penseurs qui se réclament explicitement de
la postmodernité, ont beau jeu d’avancer que cet engagement ne relève
pas de la science, mais de la philosophie morale ou politique.
La controverse à laquelle il est ici fait référence date de quatre décen-
nies au moins, sur lesquelles nous n’entreprendrons pas une rétrospective
détaillée, d’autant que les discours sur la postmodernité n’avancent pas
d’un seul tenant. Il est néanmoins possible de souligner un enjeu impor-
tant de cette controverse : celui du devenir de l’espace public. Dans cet
inachèvement de la modernité, pour reprendre les termes de Jürgen
Habermas, c’est le déficit d’espace public qui contribue aux dérapages
de celle-ci et conduit au doute généralisé quant à ce projet. Les Modernes
abdiquent en raison de déconvenues qu’ils attribuent à la modernité,
mais qui relèvent en fait de l’inaboutissement de son projet, de la résis-
32 TRANSFORMATIONS SOCIALES ET CONTROVERSES PUBLIQUES

tance des institutions à opérer les transitions nécessaires pour tourner la


page de la rationalisation instrumentale. En cédant aux arguments des
postmodernes qui jouent la carte d’une régression sociale au nom d’un
ordre des choses fondé scientifiquement, c’est-à-dire sur des catégories
descriptives et non normatives, les Modernes risquent d’actualiser des
formes somme toute assez régressives de l’agir. C’est donc à un retour en
arrière, fondé sur les émotions et les sentiments, les associations d’idées
hâtives et le déni des Lumières, que ces théories engagent sous couvert
d’une nouvelle rhétorique qui, plutôt que de se réclamer de la science,
se reconnaît dans des pratiques de déconstruction. Pour les Modernes,
cette nouvelle conception des Lumières fait œuvre d’imposture. Les
postmodernes rétorquent à leur tour que la vision des Modernes procède
d’une vision datée de la société, selon laquelle il existerait des positions
surplombantes à partir desquelles l’observation et le pilotage de la société
dans sa globalité seraient possibles. Elles avancent au nom de la complexité
et de la mondialisation et ont fini par avoir gain de cause. L’évolution
des discours sur la société leur a donné raison.
Modernité et postmodernité renvoient à différentes constitutions
sociales, c’est-à-dire à différentes représentations de la société. À rebours
de l’unité de la société réalisée par l’entremise du débat rationnel, dont
l’agir communicationnel est la forme la plus aboutie en régime de moder-
nité avancée, le régime de postmodernité propose la figure d’une unité
improbable, fuyante et in fine impossible. L’une des différences centrales
entre Habermas et Luhmann réside dans le rapport qu’ils cultivent à
l’unité de la société et, de manière indirecte, à la recherche du consensus
rationnel. Ce consensus est garant d’une société émancipée pour le
premier, alors que, dans la théorie générale de la société de Luhmann, la
possibilité du « non » et de l’opposition est au fondement de la structu-
ration des systèmes complexes, que ces derniers soient psychiques ou
sociaux. La négation constitue donc un moment essentiel de la « vie » des
systèmes, un mécanisme quasi fonctionnel. Il s’ensuit que la recherche
de l’unité et du consensus est un rêve mortifère du point de vue de la
dynamique autopoïétique des systèmes. Cette perspective est intéressante
parce qu’elle déporte réellement le regard. La proposition n’est certes pas
absolument nouvelle puisqu’elle a fait notamment l’objet de ce qui peut
passer pour la conférence inaugurale de sociologie de Simmel : Comment
la société est-elle possible ? (Simmel, 1981). En guise de réponse, il instaure
le conflit et non l’unité en tant que premier. Cette question est retravaillée
par Luhmann autour de l’enjeu de la différence.
1 • LA MÉTROPOLISATION AU FILTRE DE LA CONTROVERSE 33

« la structure du système ne décide pas d’avance entre la coopération et le


conflit ; elle convient au deux. » [...] À Habermas et à son intuition fonda-
mentale d’une « convivialité amicale », il rétorque : « Je trouve […] qu’il est
plus fructueux de ne pas commencer les théories par l’unité, mais par la
différence, et de ne pas les laisser s’achever par l’unité (dans le sens de la
réconciliation) mais par une meilleure différence » (Ferrarese, 2004 :
104-105).
De même qu’on n’échappe pas aux valeurs, il est impossible d’échapper
à la question du sens qui relie les humains en société, a fortiori lorsque
la société est conçue comme un système de sens, comme chez Luhmann.
Cet éclairage est crucial pour comprendre la place qu’occupe l’espace
public dans leurs théories. Estelle Ferrarese revient sur l’histoire du rapport
entre opinion publique et espace public et son évolution pour montrer
comment l’écart croissant qui se creuse entre ces deux auteurs converge
avec la production de discours sur la société où une instance de
l’Aufklärung, une promesse de l’Aufklärung a fait long feu. L’opinion
publique, initialement conçue comme l’expression de la société civile
émergeant d’un processus dialogique tend, avec la différenciation systé-
mique de la société, à devenir une instance à partir de laquelle le système
politique s’oriente. À ce titre, l’opinion publique remplit toujours la
fonction d’un tiers à partir duquel le système politique se représente son
environnement, sous-entendu la société civile, mais vidée du sens éman-
cipateur propre à l’Aufklärung.
L’œuvre de Luhmann dessine ainsi un espace public qui fonctionne,
et dont pourtant rien ne résulte, ni émancipation, ni progression des
Lumières, ni nouvel être-ensemble fondé sur la discussion, ni approxi-
mation d’un monde juste, rien. En d’autres termes, Luhmann décrit une
opinion publique qui, tout en assumant assez exactement les caractères
dont elle était revêtue en tant que concept normatif, ne révèle rien d’autre
que l’inanité de sa réalisation elle-même, que le fait qu’elle a toujours
déjà échoué en tant que promesse (Ferrarese, 2004 : 114-115).
Cette tendance, qu’elle soit l’expression de la fin d’une illusion et
illustre une forme de lucidité ou qu’elle résulte d’une trahison de l’idéal
des Lumières, invite à étudier plus précisément les rapports entre les
espaces publics concrets et la formation d’un médium susceptible d’in-
fléchir des politiques publiques, voire de contribuer à l’affirmation d’une
historicité portée/relayée par des mouvements sociaux.
34 TRANSFORMATIONS SOCIALES ET CONTROVERSES PUBLIQUES

L’ÉMERGENCE D’UN NOUVEAU RAPPORT À L’ESPACE

Les difficultés à « faire monde commun », voire à poser la question


du « commun », ne font pas l’objet de la même réception selon qu’on se
place dans l’héritage de l’École de Francfort et de Habermas ou dans
celui de Luhmann, pour la pensée allemande, ou dans l’héritage de
Bourdieu, de Touraine, de Gorz ou de Maffesoli, pour la pensée française.
Cette dimension philosophique de la question sociale et politique entre-
t-elle en résonance avec les espaces publics métropolitains ? Existe-t-il
une correspondance entre les interrogations auxquelles se sont livrés ces
observateurs et commentateurs à propos de la dynamique de la modernité
et de la phénoménologie des espaces publics métropolitains ?
La diversité des territoires constitutifs de la métropole, les différentes
échelles traversant ces territoires, faisant écho à l’idée de flux, de rythmes
et de vitesse, posent des défis d’un nouveau type à la quête d’unité, pour
autant que cette dernière fasse encore sens. On a bien vu comment
Luhmann, notamment, ne cessait de prendre distance et congé d’avec
cet idéal. Dès lors qu’est proposé un nouvel idéal de société qui ne serait
plus fondé sur la quête d’unité se pose la question de la médiation du
sens par les espaces publics métropolitains. Ces derniers peuvent-ils être
édifiés comme des médiateurs de sens ou non ? Et si oui, comment
opèrent-ils ? Comment de tels espaces parviennent-ils à provoquer des
situations, à participer à la formation et à la circulation d’émotions,
susceptibles à leur tour de s’organiser en énoncés de sens ? Cette interro-
gation ne se confondant pas avec la question de savoir ce que de tels
énoncés peuvent quant à eux produire, déplacer, transformer, etc., du
point de vue des dynamiques métropolitaines. Il y a, en d’autres termes,
au moins deux aspects à considérer : de quel sens les espaces publics
métropolitains sont-ils susceptibles d’être les alliés d’une part, et à quel
type d’agentivité fait-on référence lorsqu’on parle de sens d’autre part ?
L’observation des espaces publics métropolitains débouche sur l’exis-
tence de trois modalités de faire public dont les modes de coexistence
importent. Le premier, de type classique, procède de l’idéal de
l’Aufklärung et s’oriente d’après l’agora. Le second, d’apparition plus
récente, expression de la ville des flux et des nouvelles technologies,
s’apparente plutôt à une physique, voire une alchimie, sociale et procède
de l’idéal postmoderne. Le troisième, de type prépolitique, renvoie au
communautarisme au sens où il repose sur des collectifs naturalisés
– fondés sur un principe de naissance, de sang, etc. –, selon la distinction
entre communauté et société de F. Tönnies (Nisbet, 1966). De fait, on
1 • LA MÉTROPOLISATION AU FILTRE DE LA CONTROVERSE 35

a trois manières de faire public : au sens des Lumières ; au sens postmo-


derne, par agrégation et coprésence dans l’espace, d’une part, et par
affinités électives et émotionnelles (Maffesoli, 1988), d’autre part, et enfin
au sens communautariste.
La fragmentation sociospatiale des espaces métropolitains peut
conduire à des replis communautaires et favoriser la désertion des espaces
publics par certaines catégories de population. Parallèlement, de larges
pans du public mettent en doute l’intérêt du dialogue et rejettent le
principe de l’argumentation. L’opinion doxique (Bensaude-Vincent,
2003) l’emporte alors sur une opinion publique construite selon des
principes argumentatifs. La rationalité discursive s’efface pour laisser
place à la coexistence de plusieurs subjectivités inconciliables faute de
montée en généralité et qui, au mieux, s’ignorent. Dans le même temps,
certaines catégories de population, bénéficiant d’un capital culturel sinon
économique, sont outillées pour traiter cette information diffuse et
intégrer les différents réseaux qui participent de la décision publique.
En résulte une très grande difficulté de faire une place au débat public
classique, une quasi-impossibilité de convergence dans l’élaboration d’un
sens commun. Cette situation, qui peut aussi être perçue comme une
source d’anomie non sans risques sociaux, conduit les institutions publi-
ques à en appeler à la participation et, chose nouvelle, elles empruntent
des voies originales pour tenter de mobiliser leurs habitants. L’esthétisation
des espaces publics fait ainsi partie de cette panoplie renouvelée d’outils
participatifs. D’un point de vue critique, cette rhétorique de la partici-
pation vise d’abord à colmater la brèche, à réduire le décalage entre la
fabrique de la ville qui reste moderne et aux mains de quelques réseaux
sur lesquels le public a peu de prise, et la réalité urbaine qui se dit en
termes de désengagement, de désinvestissement, de repli.
Tandis que les citoyens désertent l’espace public classique, on assiste
à la réhabilitation de l’habitant, du citadin et de l’usager. Lequel, de son
côté, aspire à se réapproprier son espace de vie car les grandes politiques
entrepreneuriales des maires bâtisseurs, lancées dans une compétition
pour la croissance de leur ville, ont conduit à la dénaturation de la rue
et des espaces publics urbains entièrement consacrés aux flux (Lefebvre,
1958, 1962 ; Choay, 2006 ; Ségaud, 2007). L’habitant, l’usager est invité
à participer, dans des espaces publics résiduels (comités de quartiers,
commissions extramunicipales, etc.), ou à se mêler à des manifestations
collectives exprimant la volonté de créer du lien, de faciliter le vivre-
ensemble. Cette tendance générale oriente les débats vers des questions
36 TRANSFORMATIONS SOCIALES ET CONTROVERSES PUBLIQUES

qu’Arendt aurait qualifiées de privées en ce qu’elles touchent à la gestion


de la vie sociale davantage qu’au politique au sens d’une propriété exclu-
sivement humaine. Quoi qu’il en soit, les espaces de vie quotidiens,
banals, font dorénavant l’objet d’une reconnaissance croisée qui allie les
réflexions et les outils de la philosophie sociale et ceux de la fabrique
urbaine (Steiner, 2015).
La floraison de styles et de grammaires d’occupation et d’appropria-
tion des concepteurs d’espaces fait écho aux réflexions sur « comment
faire société ». Les espaces publics sont vus comme le possible creuset de
nouveaux séjours et pratiques d’où peuvent émerger des prises pour de
nouvelles formes d’être-ensemble. Les espaces publics sont ainsi de plus
en plus souvent scénarisés, transformés en lieux de pratiques éphémères
et ludiques. Ils font l’objet de performances, artistiques notamment, non
connectées à un projet précis. Ces performances ne visent pas le plus
souvent à créer des agoras et ne jouent pas dans le registre de la rationa-
lité. Elles ont vocation à confronter chaque citadin à un imprévu, à créer
une émotion.
Pour rendre compte de ce pari, nous revenons sur un événement qui
s’est déroulé à Strasbourg en 2013 à l’initiative de la Haute École des
Arts du Rhin et du Maillon, salle de spectacle vivant. 15 jours d’événe-
ments artistiques dans les espaces publics de l’Eurométropole, clôturés
par deux journées de conférences et de tables rondes. L’objet de ces
rencontres consistait à mettre en jeu et en débat la ville comme champ
d’expériences multiples. Il s’agissait d’acter l’investissement récurrent des
artistes de l’espace urbain pour aller à la rencontre de nouveaux publics
hors des espaces institutionnels. L’intérêt de cette manifestation était
d’œuvrer de manière plurielle à partir de deux expériences typiquement
urbaines que sont la déambulation et le « lèche-vitrines », associées à la
forme plus traditionnelle de l’exposition dans une galerie d’art, La
Chambre. Cet espace de photographies et de formation à l’image s’ouvre
par de grandes vitrines sur la place d’Austerlitz, à Strasbourg. À l’issue
de ces performances artistiques, un moment de restitution, très « clas-
sique » du point de vue de son dispositif, devait prendre place au théâtre
du Maillon. Un colloque y était organisé, destiné à la mise en perspective
de ces moments de théâtralité et à leur mise en débat dans leur rapport
au devenir des villes. L’ensemble de ce programme témoigne, si nécessaire,
du fait qu’il n’était pas uniquement question de la quête et de la diver-
sification des publics pour les concepteurs de l’événement, mais également
d’une interrogation sur la ville d’aujourd’hui et de demain.
1 • LA MÉTROPOLISATION AU FILTRE DE LA CONTROVERSE 37

Reprenons une à une les différentes séquences prévues au programme


en commençant par les performances qui font écho à des expériences
typiques de la vie urbaine.
La première, intitulée Walking the city, se présente comme un ballet
urbain, une chorégraphie avec et pour des spectateurs dans un espace
public. La proposition, conçue par la Compagnie LIGNA, joue explici-
tement avec l’expérience de la formation de collectifs éphémères telle
qu’elle se présente dans les situations de flux et de densité urbaine. Coiffés
d’écouteurs, les participants à Walking the city sont invités à suivre
quelqu’un et à former momentanément une dyade ou une triade, à se
rassembler, pour se désassembler puis se rassembler de nouveau… et ainsi
de suite.
À l’instar de la scène de métro dans le film Der Himmel über Berlin/
Les ailes du désir de Wim Wenders, une sorte de voix off met en scène
un étrange collectif, dont les auditeurs sont les protagonistes. Ils ne
marchent pas ensemble à l’instar d’un groupe, mais sont dispersés : indé-
pendants mais synchronisés, écoutant mais agissant. Inexistant en tant
que groupe, ils produisent néanmoins une situation étrange, à l’instant
où ils s’arrêtent tous en même temps, marquent une pause pour repartir
ensuite. La pratique la plus normale et la plus discrète devient anormale
et suspecte ([Link] consulté le 20 novembre 2016).
La compagnie insiste sur le fait que cette nouvelle réalité peut
influencer inconsciemment d’autres piétons et surtout que ces actions
reflètent une longue tradition d’occupation des rues pour des raisons
politiques. Ce faisant, elle fait écho à la métaphore de la société de
mouettes, mobilisée dès les années 1970 par Edgar Morin (Morin, 1980)
pour faire pendant aux conceptions holistes, voire totalitaires, de la société
propre à la première modernité. La société d’oiseaux s’oppose aux sociétés
de fourmis qui forment de quasi-organismes dans lesquels il n’y a pas de
place pour l’événement et le bruit. La figure des mouettes résonne comme
une invitation à une autre représentation de l’être-ensemble. L’invisibilité
propre aux sociétés des oiseaux, fondée sur la réversibilité des états indi-
vidu/collectif, promeut un imaginaire social sur bien des points
comparables à ce qui se joue dans les espaces métropolitains. A-t-on
affaire à une préfiguration de la posture postmoderne ? La vraisemblance
de la métaphore de Morin repose cependant sur des individus compétents
et responsables, des sujets accomplis… Hypothèse pour le moins hasar-
deuse en constitution postmoderne.
38 TRANSFORMATIONS SOCIALES ET CONTROVERSES PUBLIQUES

La question mérite d’être convoquée avec le recul de plusieurs décen-


nies et au regard des performances artistiques qui se saisissent de cette
métaphore. Dans un autre contexte, celui de la pratique du vol dansé,
Hervé Diasnas ([Link]) tente de scénariser
l’invisible à travers la déambulation d’un collectif de danseurs rappelant
les nuées d’étourneaux. Par une attention soutenue à l’autre et à soi-même
de chaque participant et une chorégraphie adaptée, ce travail rend ainsi
l’espace palpable. L’expérience du spectateur est relayée par la sensation
intime du danseur, qui réalise ce que faire partie d’un groupe relié signifie.
Le succès que rencontrent ces performances fait écho au fait qu’elles
entrent en résonance avec des expériences urbaines intériorisées et qu’elles
sont intimement liées au faire public et collectif à notre époque. Plutôt
qu’au vol, c’est à la marche comme expérience de collectifs éphémères
urbains et par extension postmodernes à laquelle Walking the city invite.
La plus banale et la plus anodine des pratiques dans une ville est de
marcher. Pour autant, la manière dont chacun marche dans la ville n’est
jamais identique – il se peut même que cette pratique diffère d’une ville
à une autre. Quoi qu’il en soit, la marche transforme chaque rue en une
scène où l’on entre et d’où l’on sort. Chaque ville cultive des rythmes et
des manières de marcher, même si cela ne se ressent pas dans chaque rue.
Il n’y a pas de règles qui induisent cette particularité – chaque piéton est
simplement affecté par le rythme des pas des autres. Les rythmes, affirme
l’économiste Karl Bucher dès le début du XXe siècle, sont le moyen le
plus puissant pour favoriser des processus d’apprentissage et créer de la
cohérence à l’intérieur d’un groupe de personnes.
Ainsi chaque ville dispose de ses propres rythmes, que l’on peut
appréhender à travers la marche et les corps de ses habitants dans l’espace.
Ce qui fait dire au poète qu’une rue, le soir, a la fièvre (Sansot, 2004).
Des figures approchantes de l’invisibilité des collectifs postmodernes sont
mobilisées à partir de la métaphore de la société liquide, faite de ruissel-
lements et de petites circulations à peine visibles, voire souterraines, mais
néanmoins agissantes dans les analyses de la postmodernité (Bauman,
2006 ; Urry, 2000). L’idée de connexions souterraines est également
mobilisée dans Le temps des tribus pour rendre compte de formes sociales
qui échappent à l’analyse rationnelle. C’est donc toujours un peu la même
figure qui anime les représentations de la postmodernité et il n’est pas
anodin que des scénographies urbaines comme Walking the city s’en
saisissent pour convoquer des publics et expérimenter des registres
d’émotions inédits.
1 • LA MÉTROPOLISATION AU FILTRE DE LA CONTROVERSE 39

La deuxième performance joue de l’expérience du spectateur et de


la constitution de collectifs éphémères autour de pratiques urbaines
comme le « lèche-vitrine ». Cette action qui se rapporte à tout un ensemble
de pratiques associées au jeu de la transparence et d’un certain voyeurisme,
qui n’a cessé de se généraliser avec le développement des TIC notamment,
inspire la performance de Dries Verhoeven.
Ceci n’est pas… se structure autour d’un dispositif qui se présente
comme une cabine téléphonique, sorte de vitrine érotique d’un nouveau
genre, où s’exposent des portraits vivants ambigus, avec comme seule
précision, un sous-titre laconique : « ceci n’est pas une femme enceinte ;
ceci n’est pas notre peur ; ceci n’est pas la nature ; ceci n’est pas l’amour »,
etc. Faisant écho à La trahison des images, de René Magritte, la perfor-
mance a trouvé place au cœur des flux qui passent par la place
d’Austerlitz en direction de la place Kléber et inversement vers le centre
administratif. Le site invite à l’arrêt, ne serait-ce que l’espace d’un instant,
par son emplacement et les tableaux insolites qui s’y présentent à inter-
valles réguliers. Une dizaine de portraits dont la réception publique inspire
les commentaires suivants à leur concepteur :
Certains passants détourneront le regard tandis que d’autres s’arrêteront
pour regarder et se demanderont si, et pourquoi, l’image soulève véritable-
ment la controverse. Pourquoi certaines images sont-elles aujourd’hui
retirées ? Sommes-nous devenus moins tolérants ? Je considère la vitrine
comme un atelier dans lequel je teste chaque jour une nouvelle image en
appuyant sur la corde sensible du public qui passe. En exposant ces tabous,
je tente de donner un aperçu de l’ADN de notre époque. (http ://culturebox.
[Link]).
Ces tableaux sont distillés avec parcimonie : à chaque jour sa nouvelle
scène, manière astucieuse de fidéliser son ou ses publics. La boîte – où
se jouent des scènes insolites, dérangeantes et sujettes à des interprétations
qui se cherchent – génère aussi des scènes alentour, dans l’environnement
immédiat de la vitrine, voire à distance… Écho spatial et temporel dont
la portée ne pourra jamais se vérifier. À proximité, des mimiques se muent
en conversations plus ou moins chaotiques et fugaces, intégrant parfois
des jurons et des injures… Peu débouchent sur un débat réel, au sens
d’un échange structuré par l’écoute et la production d’arguments réci-
proques. Ce n’est peut-être pas le lieu ?
La troisième performance emprunte au genre classique de l’exposition
dans La Chambre où sont exposées des photos d’artistes sud-africains,
photographies voyeuristes qui mettent en scène des intérieurs et leurs
habitants, eux-mêmes en train d’observer des scènes qui nous échappent,
40 TRANSFORMATIONS SOCIALES ET CONTROVERSES PUBLIQUES

à moins qu’il ne s’agisse de l’observateur observant. Ce jeu spéculaire qui


institue le visiteur en spectateur, public et performeur fait écho à une
autre expérience de la constitution des collectifs et de la formation de
publics avec l’âge moderne. Jeu de mise en abyme, donc, qui n’est pas
sans rappeler les enjeux de sens, de savoir et de pouvoir soulevés par les
dispositifs de distanciation par le langage et la scénarisation de la vie
sociale (Foucault, 1966), processus qui n’a cessé de se déployer et de se
complexifier, là encore avec l’introduction des TIC.
Le quatrième temps, enfin, celui du colloque qui se déroule sur deux
jours, annonce le retour au dispositif formel de l’agora. Il s’adresse à tous
ceux et celles qui souhaitent revenir sur ce que les interventions artistiques
font à la ville. Une fois posée la proposition que les artistes viennent
recruter hors des institutions de nouveaux publics, la question de la
réception de leurs performances a été discutée par Dirk Baecker. Ce
sociologue, proche de Luhmann, débute par la proposition selon laquelle
la ville se performe perpétuellement, partout et tout le temps. Cette
proposition fait écho à la théorie générale de la société comme système
de communication de Luhmann, selon laquelle la société est le résultat
d’un enchevêtrement de communications, d’où l’illusion qu’il y aurait à
vouloir opter pour un lieu qui pourrait la saisir dans son ensemble. À
moins d’imaginer un lieu en dehors de la société, mais dans ce cas il ne
s’agirait pas de communications sociales, et il ne nous serait pas accessible
comme forme/événement social. Quelle est l’intention des artistes quand
ils s’installent dans l’espace public et le performent ? Visent-ils à débou-
cher sur de l’action, au sens où un Moderne serait en droit d’en attendre
d’un artiste ou d’une performance artistique ?
Plutôt que de rejouer la controverse entre Modernes et Postmodernes,
nous proposerons trois pistes de réflexion et d’exploration en constitution
postmoderne.
La première est celle d’une action artistique pensée comme contre-
sens. Si l’on suit Arendt, tout ce qui relève de la socioéconomie fait partie
de la sphère privée du travail. L’action appartient au contraire à la sphère
politique, car il s’agit de changer le monde et non plus de le subir en
étant soumis à la nécessité de la servitude ou du travail. Or, dans les
métropoles, il est fait de plus en plus appel à des gestionnaires (donc à
de l’économie) et de moins en moins à la vie politique. Les métropoles
suscitent des comportements sociaux à l’opposé de la transformation du
monde. On pense davantage à la transformation du monde des êtres et
des objets, à la manière de les gérer qu’à la manière de les émanciper de
1 • LA MÉTROPOLISATION AU FILTRE DE LA CONTROVERSE 41

leur condition. Or, « quand la politique devient le seul apanage d’ingé-


nieurs sociaux, l’homme, le porteur de l’action, le citoyen, est absorbé
par le travailleur-consommateur. » (Ricœur, 1983 : 24). Dans ce cadre,
l’intervention artistique peut avoir pour résultat d’inciter à une prise de
distance vis-à-vis de l’ordre gestionnaire en introduisant du désordre dans
un monde organisé par les techniciens et les gestionnaires.
La seconde piste de réflexion renvoie au rôle que peut jouer l’événe-
ment, au sens que Deleuze donnait à ce terme (Zourabichvili, 1994).
L’événement affecte les personnes, les conduit à se positionner. Plus
précisément, l’événement peut être décrit comme ce qui suscite l’éton-
nement, avant même d’éveiller un intérêt. Il fait surgir une intériorité et
se présente comme un plan, une rupture entre deux temps. Le temps du
quotidien, linéaire, celui des apprentissages continus, de l’organisation
rodée, rencontre alors un autre temps, indéterminé, hétérogène où le
virtuel remplace le certain. En ceci, l’événement constitue une potenti-
alisation de l’être. Il offre une diversité de possibles et ouvre des
perspectives, des parcours de construction de soi basés sur la différencia-
tion. Il fait temps, par la rupture dans l’unité qu’il produit.
L’événement est une invitation à penser différemment l’ordre des
choses et à se penser différent, singulier. L’événement est envisagé lui-
même comme chose, et cause. Il cause de la curiosité, de la perplexité,
ouvre des interrogations. En ce sens, si l’on peut dire que tout humain
est un potentiel de devenir, il faut encore que ce potentiel soit actualisé
et tel est le rôle majeur de l’événement. À l’action culturelle « classique »,
peut ainsi succéder d’autres formes d’actions, non plus basées sur la
rationalité des acteurs, mais sur la réception par des potentiels d’une
rupture de sens. L’événement a réussi dès lors qu’il interroge, questionne,
rompt et, par le non-sens apparent, engage les personnes à créer du sens.
L’événement, c’est le surgissement de l’autre, du possible, qui par son
non-sens même crée du sens.
La troisième piste s’articule à la proposition selon laquelle les villes
– et non seulement les villes postmodernes et les métropoles – sont en
situation de performance. Cette proposition, développée en clôture
d’Urban Games, avait déjà alimenté les études sémiologiques consacrées
à la réalité urbaine (Ledrut, 1973). Selon ces approches, les artistes parti-
cipent par leurs performances à la « production » de l’espace urbain et de
l’espace public. Quant à « mesurer » la portée de ces performances, il n’est
pas à exclure que les artistes eux-mêmes soient en situation d’exploration,
42 TRANSFORMATIONS SOCIALES ET CONTROVERSES PUBLIQUES

qu’ils mettent à l’épreuve la portée de leur expression en constitution


postmoderne.

CONCLUSION

L’aventure humaine telle qu’elle a été explorée par la philosophie et


la littérature, le roman notamment (Kundera, 1986), résonne avec le
motif de l’arrachement à la nature. Cette aventure est indissociable du
processus d’urbanisation et de modernisation. Ces grands thèmes de la
rhétorique humaniste se parent d’autres atours, se déclinent de multiples
manières selon les époques pour les questionner d’après leurs propres
codes. Les états par lesquels passe l’humanité, en particulier dans ses
associations et dans sa propension à faire monde et à s’y aliéner, sont ainsi
convoqués.
Le projet de la modernité poursuit cet idéal : l’humanité se construi-
sant à travers des épreuves qu’elle surmonte par l’action d’une raison
dialogique. C’est le mythe d’une unité conquise au contact de conflits
structurés par les défis inhérents aux opportunités historiques. La figure
de la pacification prend tout son sens dans cette lecture de l’aventure
humaine aux prises avec les aléas de la nature et du vivre en société. L’unité
n’est pas en arrière-plan, comme un bien perdu qu’il faudrait retrouver,
elle se cherche et s’organise par des mutations sociales et technologiques
qu’il convient de négocier. Les ordres sociaux jouent, selon cette lecture,
comme des entraves ou au contraire comme des relais d’une pacification
instable. C’est ainsi qu’il faut comprendre le conflit créateur : l’unité n’est
pas déjà là, elle est en devenir : un défi qui s’impose inlassablement,
génération après génération.
L’irruption de la postmodernité contrarie ce « grand récit ». La pers-
pective d’une unité, même fragile et chahutée, où se joue l’affirmation
d’une intersubjectivité en prise avec l’historicité se délite en faveur de la
profusion de scènes de rassemblements et de dispersions. Les figures de
la postmodernité donnent à voir « une » société multidimensionnelle,
constituée d’individus qui participent à des collectifs éphémères au gré
des motifs du moment. À une constitution sociale tendue vers un devenir/
avenir désirable auquel contribuaient les efforts individuels et collectifs,
succède la quête du présent. Quel rôle pourrait désormais jouer l’histoire,
si elle n’a plus de sens ? Une nouvelle éthique émerge en constitution
postmoderne, celle du principe efficacité (Jullien, 2002) ou encore de
l’instant éternel (Maffesoli, 2000).
1 • LA MÉTROPOLISATION AU FILTRE DE LA CONTROVERSE 43

À chacun de ces régimes fait écho des formes sociales plus signifiantes
que d’autres, des types d’assemblées ou d’assemblages auxquels corres-
pondent certaines morphologies plutôt que d’autres. À l’instar de
l’expérimentation entreprise par Bruno Latour au ZKM (centre d'art et
de technologie des médias à Karlsruhe) permettant de faire dialoguer des
formes d’associations à des dispositifs spatiaux/dispositions spatiales,
nous avons examiné les jeux de résonance entre les dynamiques métro-
politaines et les pratiques de gouvernance. Cette investigation donne à
penser que l’essor des interventions artistiques, leur succès, prend le relai
de l’agora, aujourd’hui tombée en désuétude. L’engouement pour ces
formes de médiation traduit-il l’effondrement d’une modalité de faire
société ou œuvre-t-il tout simplement à un rééquilibrage entre différentes
constitutions sociales ? La première option valide ce nouvel impératif
normatif qui porte à penser que la justesse de l’instant ne saurait être
fondamentalement trompeuse, tandis que la seconde n’invalide pas le
travail de la raison par l’entremise de la négociation permettant d’expé-
rimenter des ajustements entre des cités en compétition selon des
grammaires multiples (Boltanski, Thévenot, 1991).
Selon cette dernière proposition, le gouvernement des métropoles
s’avèrerait le théâtre de nouvelles compositions en prise avec des grandeurs
incommensurables, suspendu, au défi de parvenir à des unités paradoxales
(Boltanski, Thévenot, 1991). La complexité métropolitaine mettrait fin,
à cet égard, aux deux illusions modernes et postmodernes selon lesquelles
l’unité pourrait être achevée ou serait, au contraire, impossible.

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44 TRANSFORMATIONS SOCIALES ET CONTROVERSES PUBLIQUES

CENTRE D’ÉTUDE DES PRATIQUES SOCIALES et CENTRE DE


RECHERCHE SUR L’ÉPISTÉMOLOGIE ET L’AUTONOMIE
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CHAPITRE 2

La mixité sociale, un débat silencieux


Marie-Hélène Bacqué et Éric Charmes

P aris, mai 2002. À la demande de la secrétaire d’État au logement,


le Plan urbanisme construction architecture (PUCA), une agence
interministérielle chargée de mettre en œuvre des programmes de
recherche pour éclairer l’action publique, réunit une vingtaine de cher-
cheurs spécialistes de l’habitat pour leur demander comment construire
un « indice de mixité ».
Une fois n’est pas coutume, un premier tour de table met rapidement
en évidence une réponse unanime : il est impossible de répondre à cette
question. La notion de mixité repose sur un flou conceptuel. De quelle
mixité parle-t-on ? Une mixité sociale, d’origine, générationnelle ? Quelle
échelle analyse-t-on ? Celle de la cage d’escalier, de l’immeuble, du quar-
tier ou de la ville ? Un quartier ou un habitat mixte, est-ce un quartier
ou un habitat correspondant à la réalité statistique moyenne du territoire
français ? Si les chercheurs peuvent mesurer la ségrégation sociale, et donc
la mixité, c’est pour un indicateur bien défini. Ils ne savent pas en revanche
construire, sans plus de précision, un indice de mixité. Mesurer une
mixité qui ne serait qualifiée ni socialement ni spatialement leur paraît
une tâche problématique, voire impossible. Les services de l’État sont
eux-mêmes réticents à s’engager dans une formalisation opératoire de la
mixité. La secrétaire d’État n’aura pas de réponse à sa question, si ce n’est
que les politiques conduites au nom de la mixité sociale poursuivent (ou
se légitiment d’après) un objectif impossible à définir.
Cet épisode nous semble illustrer un « débat silencieux » (Jaillet,
Perrin, Ménard, 2008) entre responsables politiques d’un côté et scien-
tifiques de l’autre, qui ne débouche jamais sur une controverse ou un

47
48 TRANSFORMATIONS SOCIALES ET CONTROVERSES PUBLIQUES

véritable débat public. Les questions de mesure et de définition ne sont


qu’une partie d’un problème beaucoup plus vaste et profond qui repose
en grande partie sur une association trop hâtive entre la mixité sociale
comme idéal normatif et le constat de la ségrégation sociale. Les cher-
cheurs sont nombreux à avoir montré les effets négatifs de la ségrégation
et la nécessité pour les politiques publiques de contrebalancer ces effets
dont sont victimes les plus modestes et les populations minorisées (Massey
et Denton, 1993 ; Brun et Rhein, 1994). Mais dans le même temps, les
recherches menées depuis plusieurs décennies sur ces questions invitent
à la plus grande prudence quant à l’idée que l’inverse de la ségrégation,
la mixité, devrait être un objectif politique intangible, sans parler de la
possibilité même de l’atteindre. De nombreux travaux scientifiques ont
discuté cette idée et mis en évidence les limites voire les effets pervers des
politiques dites de mixité.
Cela n’empêche pas les références à la mixité sociale de continuer à
légitimer les politiques de l’habitat, en Europe comme en Amérique du
Nord, et d’être devenues un thème majeur des politiques publiques du
logement au cours des deux dernières décennies.
En France, la mixité sociale a été dès les années 1950, c’est-à-dire
dès l’origine, un objectif du peuplement des grands ensembles (Avenel,
2005 ; Chamboredon et Lemaire, 1970, Pinçon, 1982). Aujourd’hui,
malgré ce que beaucoup de chercheurs considèrent comme un échec
avéré, la mixité sociale reste un mot d’ordre dans les opérations de renou-
vellement dont ces grands ensembles font l’objet. Des tours et des barres
sont détruites pour laisser la place à des logements censés retenir sur place
ou attirer les classes moyennes.
Aux États-Unis, les expériences de déségrégation lancées à partir des
années 1980, la démolition des ensembles d’habitat social dans les
années 1990 mettent aussi en avant l’objectif de mixité ou d’équilibre
social. Les nombreuses évaluations ont beau être très mitigées (Goetz,
2003), cet objectif n’est que rarement discuté de front.
C’est à cette situation de débat silencieux que s’intéresse ce chapitre.
Comment se construisent les choix sociaux et politiques en faveur de la
mixité sociale ? Pourquoi semblent-ils ignorer les résultats des multiples
travaux de recherche qui les mettent en cause ? De telles questions
renvoient évidemment à une interrogation sur les rapports entre sciences
sociales, espaces publics de débat et politiques publiques. Ceux-ci sont
complexes, mais on sait que les circulations existent. Dans des sociétés
devenues hautement réflexives, les sciences sociales sont profondément
2 • LA MIXITÉ SOCIALE, UN DÉBAT SILENCIEUX 49

imbriquées dans l’interprétation de la réalité par les groupes sociaux et


par les acteurs : le succès politique du concept de déclassement est une
illustration récente parmi d’autres de cette constante circulation des
savoirs. Pourquoi donc, sur cette question de la mixité sociale, les résul-
tats des recherches paraissent-ils incapables de sortir des cercles
universitaires ?

LES CHERCHEURS ET LA MIXITÉ SOCIALE

Avant d’aborder le cœur du propos, nous proposons une brève


synthèse des recherches menées sur la mixité sociale. Il ne s’agit pas en
quelques paragraphes de résumer une vaste littérature (pour des synthèses
récentes, voir Epstein et Kirzbaum, 2003 ; Lelévrier, 2006 ; Charmes et
Bacqué, 2016 ; Goetz, 2003 ; Arthurson, 2012), mais seulement de
rappeler les principaux résultats des recherches menées au cours des
dernières décennies au sujet des vertus prêtées à la mixité sociale d’une
part et des politiques de promotion de la mixité sociale d’autre part.

La discussion des avantages de la mixité et des effets de quartier

Les vertus de la mixité sociale font l’objet de débats depuis longtemps


parmi les chercheurs. Aux États-Unis, la notion de mixité est discutée
dès les années 1960 par le sociologue Herbert Gans, à la suite de ses
travaux sur les ensembles pavillonnaires de Levittown. Dans un article
publié en 1961, il discute quatre arguments en faveur de la mixité sociale
(Gans, 1961). Ses critiques ont pour la plupart été confirmées par les
recherches menées par la suite.
(1) À l’idée que l’équilibre démographique représenterait une
richesse sociale alors que l’homogénéité priverait les habitants
de ressources que peuvent apporter les personnes âgées par
exemple, Herbert Gans oppose que les différences peuvent être
source de conflit.
(2) Les tenants de la mixité soutiennent que la diversité sociale
entretiendrait la tolérance sociale et culturelle, réduisant ainsi
les conflits politiques et encourageant les pratiques démocrati-
ques alors que l’homogénéité contribuerait à accroître l’isolement.
Gans affirme au contraire que la confrontation de points de vue
et d’intérêts très différents, autour de l’école par exemple, peut
rendre difficile le débat démocratique en empêchant le dialogue
50 TRANSFORMATIONS SOCIALES ET CONTROVERSES PUBLIQUES

et le débat. Cet argument est sans doute le plus discutable parmi


ceux avancés par Herbert Gans. Il s’applique surtout à l’échelle
locale, celle du quartier. À des échelles plus larges, si l’homogé-
néité facilite le processus démocratique, elle ne représente pas
une solution pour une société pluraliste.
(3) De même, l’hétérogénéité aurait une valeur pédagogique pour
les enfants en les ouvrant à la diversité sociale, raciale et généra-
tionnelle. Mais le contact visuel ne produit pas automatiquement
une relation, répond Gans, et la tolérance repose sur d’autres
apprentissages et en particulier sur les habitudes et les valeurs
transmises par les parents. Les enfants des villes-centres voient
plus de Noirs que les enfants de banlieues comme Levittown ;
pour autant, on ne constate pas qu’ils soient plus tolérants. Tant
que des représentations inégalitaires des races et que les ressorts
structurels des inégalités persisteront, il y a peu de chances pour
que les relations interraciales évoluent.
(4) Enfin, la diversité favoriserait l’éducation par l’exemple et l’en-
cadrement de la vie sociale par les couches moyennes. Si Gans
admet que ces dernières ont traditionnellement joué un rôle
d’encadrement dans les settlement houses ou dans les centres
sociaux et les équipements de quartier, il rappelle que ces insti-
tutions n’ont jamais attiré une large clientèle ouvrière, hormis
la plus mobile socialement et les enfants.
Au-delà des analyses d’Herbert Gans, les recherches menées en sociologie
et en psychologie s’accordent pour montrer que, si le peuplement d’un
quartier joue bien dans le destin des ménages, interviennent aussi les
trajectoires sociales et familiales de même que les dimensions sociale,
spatiale et institutionnelle de l’organisation urbaine des quartiers.
Cette complexité est au cœur des discussions actuelles sur les « effets
de quartier ». Des travaux nombreux se sont ainsi penchés sur l’influence
du quartier, analysée selon différents registres : comportement des indi-
vidus aux différentes périodes de la vie et, en particulier, effets sur les
conduites délinquantes ; état de santé ; niveau de « développement » des
enfants et réussite scolaire ; accès à l’emploi et insertion professionnelle
des jeunes et des adultes. Plusieurs synthèses (Ellen et Turner, 1997 ;
Brooks-Gun et al., 1997 ; Marpsat, 1999 ; Sampson, 2012) en dégagent
des résultats mitigés sans conclusion claire.
La thématique des « effets de quartier » a notamment mobilisé des
chercheurs nord-américains et elle a été importée en Europe et en France ;
2 • LA MIXITÉ SOCIALE, UN DÉBAT SILENCIEUX 51

les chercheurs qui s’en sont saisis n’ont pas produit davantage de preuves
du fait que la concentration aurait nécessairement des effets négatifs pour
les individus pauvres ou appartenant aux minorités ethniques (Varady,
2008 ; Bacqué et Fol, 2007). Ainsi, le lien qui est souvent établi sponta-
nément entre mixité sociale et opportunités sociales n’est pas démontré
(Musterd et Andersson, 2005). Si l’environnement social du quartier
semble jouer un rôle dans la socialisation, la « réussite » et l’insertion
sociale des individus, il reste très difficile de distinguer, parmi ces effets,
ce qui relève du quartier à proprement parler et ce qui découle des carac-
téristiques sociales des individus et des familles.

Des politiques publiques qui laissent dubitatifs

Les chercheurs discutent également les politiques de mixité sociale.


Dans ce domaine, les critiques sont tout aussi anciennes que celles mettant
en question les vertus prêtées à la mixité. En France, la publication par
Jean-Claude Chamboredon et Madeleine Lemaire d’un article intitulé
« Proximité spatiale et distance sociale » ouvre largement le débat
(Chamboredon et Lemaire, 1970). Les deux chercheurs y présentent les
résultats d’une enquête conduite en 1968 sur le grand ensemble de Massy.
Le point de départ de l’analyse consiste en une critique de l’idée défendue
par Lefebvre (1960) et Chombard de Lauwe (1965) selon laquelle les
conditions nouvelles d’habitat, en l’occurrence celles des grands ensem-
bles, annonceraient l’émergence d’une société nouvelle, caractérisée par
l’effacement des divisions sociales traditionnelles. Cette idée repose sur
deux postulats : l’universalité de l’aspiration à la condition moyenne, et
la croyance qu’un nouveau cadre bâti permettrait de changer les habitants.
Chamboredon et Lemaire commencent par montrer que les logiques de
construction des populations des grands ensembles conduisent effecti-
vement à la coexistence de sous-groupes extrêmement hétérogènes.
Cependant, comme l’annonce le titre de l’article, la proximité spatiale
ne crée pas tant de la proximité que de la distance sociale. L’installation
dans un quartier neuf n’efface pas les écarts sociaux, mais les exacerbe.
La grande hétérogénéité sociale se traduit en oppositions voire en conflits
autour notamment des questions d’éducation qui mettent en jeu des
normes différentes et engagent la reproduction des situations sociales.
Ce qui était jusqu’alors perçu comme rapports de classes entre les diffé-
rents groupes sociaux devient opposition de morales et de comportements
dans un processus de dévalorisation des normes populaires. C’est sans
doute dans la représentation sociale « d’une société à degrés » qui tend à
52 TRANSFORMATIONS SOCIALES ET CONTROVERSES PUBLIQUES

se substituer à une perception des rapports de classes que se situe l’un


des effets les plus importants de ces politiques de diversité sociale, amenant
les auteurs à s’interroger sur la fonction de « rupture de solidarité de
classe » des mécanismes de constitution de la population des grands
ensembles.
Cet article, qui représente une véritable critique de la construction
technocratique du peuplement des grands ensembles, ouvre la porte à
d’autres travaux sur la thématique de la cohabitation. Au début des
années 1980, Michel Pinçon étudie une opération de logements sociaux
réalisée par le Home Atlantique à Saint-Herblain, sur la base d’un projet
explicite de mixité sociale (Pinçon, 1982). Le contexte économique et
social a déjà largement évolué ; il est marqué par les manifestations des
premiers « malaises sociaux » dans les grands ensembles, le raidissement
des organismes HLM (habitation à loyer modéré) face à la paupérisation
de leurs parcs, le départ des couches les plus favorisées vers la maison
individuelle et la réforme du financement du logement de 1977. Comme
Jean-Claude Chamboredon et Madeleine Lemaire, Michel Pinçon met
en évidence l’opposition entre classes et fractions de classe dans la vie
quotidienne et montre que l’intensité des conflits n’est pas proportionnelle
à la distance spatiale qui sépare celles-ci. Il décrit les contradictions qui
opposent les groupes sociaux, notamment dans la gestion des équipements
socioculturels. Au-delà, analysant les rapports sociaux sous l’angle de la
domination, il conclut que cette proximité favorise l’hégémonie culturelle
des classes moyennes de sorte que la cohabitation ne peut être vécue sans
perte d’identité par les couches populaires que si celles-ci organisent et
protègent leur expression autonome. Il ajoute, étendant la discussion à
la question de l’école, que « [les] différences sociales ne peuvent être
qu’exacerbées par un égalitarisme formel qui, tel celui qui régit et légitime
le système scolaire, en plaçant dans les mêmes conditions apparentes ceux
qui sont le produit de conditions opposées, accentue les inégalités tout
en les justifiant » (Pinçon, 1982).
Cette phrase pourrait toujours être écrite par de nombreux cher-
cheurs. Pourtant, aujourd’hui, plus encore qu’auparavant, la mixité sociale
à l’école fait les gros titres dans la presse française et elle est considérée
comme un objectif clé des politiques scolaires (orientation qui a d’ailleurs
récemment reçu l’appui de travaux de l’École d’économie de Paris,
semble-t-il plus écoutée sur le sujet que les sociologues !). Et ceci a toujours
pour conséquence de reléguer au second plan, voire de masquer la ques-
tion de l’inégalité des ressources attribuées aux élèves selon leurs origines
(Dubet et Duru-Bellat, 2015). De la même manière, la célébration de la
2 • LA MIXITÉ SOCIALE, UN DÉBAT SILENCIEUX 53

mixité sociale dans les quartiers centraux en gentrification (Giroud, 2016)


ou dans les banlieues en renouvellement (Donzelot, 2012), dissimule les
conséquences de cette mixité pour les habitants les plus démunis
(Genestier, 2016). Beaucoup d’entre eux doivent s’exiler de leur quartier,
pour trouver des conditions de logement souvent dégradées, par l’éloi-
gnement notamment (Lelévrier, 2013 ; Epstein, 2013).
La principale différence entre la situation actuelle et celle décrite par
Michel Pinçon réside dans le fait que là où, à l’époque de son étude, la
mixité était évaluée en termes de mélanges de classes sociales définies à
partir de positions dans le système économique, la mixité renvoie
aujourd’hui de plus en plus à la diversité ethnoraciale (quoique souvent
euphémisée), ce qui peut renforcer le masquage politique de la dimension
économique des inégalités. Aux États-Unis, où la question raciale est au
cœur des débats depuis beaucoup plus longtemps qu’en France, les
discussions sur l’articulation entre les politiques de reconnaissance et les
politiques de redistribution sont vives (Fraser et Honneth, 2003 ;
Michaels, 2006).
Cela étant, aux États-Unis, les recherches n’offrent pas une perspec-
tive très différente sur les politiques de mixité sociale. Les opérations de
déségrégation ont fait et font encore l’objet de nombreuses évaluations,
qui fournissent des conclusions contradictoires nuançant fortement les
effets positifs des politiques de mixité pour les ménages « pauvres » (Bacqué
et Fol, 2007). Si le déménagement dans des quartiers aisés leur permet
d’échapper à l’insécurité, d’améliorer leur état de santé et ouvre de
meilleures conditions de scolarité pour les enfants, les résultats attendus
en matière d’insertion professionnelle et sociale restent très décevants
(Galster et Santiago, 2006). La mobilité dans un quartier aisé et blanc
entraîne parfois un isolement social accentué et de nouvelles difficultés,
par la perte des liens sociaux et des ressources d’entraide, la cohabitation
avec des ménages plus aisés contribuant à accentuer le sentiment de
distance sociale (Briggs, 2005 ; Launay, 2011). Certains ménages revien-
nent ainsi vivre dans leur ancien quartier (Comey et al., 2008) ou laissent
leurs enfants scolarisés dans leurs anciennes écoles. Les relations sociales
entre individus appartenant à des groupes sociaux différents demeurent
très limitées, même lorsque ces personnes vivent dans le même quartier,
voire dans le même immeuble. De plus, dans les quartiers aisés, l’accès
aux services sociaux est souvent moins facile et la pauvreté plus « cachée »
(Atkinson et Kintrea, 2004). Enfin, les réseaux sociaux locaux semblent
jouer essentiellement entre membres d’un même groupe social (Galster
et Santiago, 2006).
54 TRANSFORMATIONS SOCIALES ET CONTROVERSES PUBLIQUES

Une autre critique importante souligne que la division sociale de


l’espace est particulièrement difficile à faire évoluer, surtout dans le
contexte d’un accès au logement largement régi par les lois du marché
(Sampson, 2012). La réputation acquise par un quartier est dotée d’une
grande permanence et dicte pour longtemps les choix résidentiels. Par
ailleurs, cette réputation étant étroitement liée aux inégalités sociales, la
réalisation de quartiers socialement hétérogènes paraît illusoire, tant que
des inégalités importantes persistent à l’échelle métropolitaine. Enfin,
faut-il rappeler que la vie métropolitaine doit une large part de son attrait
à la possibilité d’avoir des relations sociales sélectives et spécialisées et
que, de ce point de vue, la division sociale de l’espace repose sur des
logiques sociales consubstantielles aux métropoles ?
Pour toutes ces raisons, on peut se demander si les moyens mobilisés
pour favoriser la mixité sociale ne seraient pas mieux employés à d’autres
fins. Plutôt que de viser la mixité à l’école, ne faudrait-il pas donner plus
de moyens aux établissements défavorisés ? Plutôt que de vouloir conduire
les ménages paupérisés à vivre dans un environnement plus favorisé pour
qu’ils se départissent de leur culture supposée, ne faudrait-il pas favoriser
l’émergence de dynamiques collectives locales et développer ce que Robert
Sampson (2012) appelle l’efficacité collective ? Faut-il faire tendre le
peuplement des quartiers populaires vers la moyenne, ou faut-il au
contraire faire de ces quartiers des bases pour l’émergence de forces
politiques capables de représenter leur population et de défendre leurs
intérêts (Balazard, 2015 ; Bacqué et Biewener, 2013) ?

DES CRITIQUES QUI N’AFFECTENT PAS LES POLITIQUES PUBLIQUES

Les recherches sur la mixité sociale et sur les politiques qui la promeu-
vent sont donc nombreuses et leurs résultats convergent. Qui plus est,
cette convergence dépasse les différences de contextes nationaux et résiste
à l’épreuve des décennies. Pour autant, ces résultats ne semblent pas
pénétrer le débat public. À titre spéculatif, sans nous fonder sur une
recherche empirique dédiée à cette question, nous proposons ici une série
d’hypothèses pour expliquer l’actuelle inaudibilité des recherches. En
mettant de côté la question générale de la diffusion des savoirs en sciences
sociales, nous proposons les hypothèses suivantes : la représentation de
la ville comme lieu de brassage est une norme philosophique contre
laquelle les sciences sociales ont peu de prise ; dans ce cadre normatif, la
mixité est un bon outil marketing pour des objectifs qui lui sont relati-
vement étrangers, tels que le droit à la ville, la répartition entre les
2 • LA MIXITÉ SOCIALE, UN DÉBAT SILENCIEUX 55

collectivités locales de la charge de la solidarité envers les plus modestes


et le contrôle des conséquences politiques et sociales de la concentration
de ménages pauvres. Après cette discussion, nous conclurons ce chapitre
avec une dernière hypothèse : la critique de la mixité sociale est empêchée
par la peur d’ouvrir la boîte de Pandore des égoïsmes locaux.

La mixité comme idéal urbain

Beaucoup d’universitaires reconnaissent la pertinence des critiques


développées dans les pages qui précèdent, tout en restant politiquement
et philosophiquement attachés à la mixité. D’un point de vue philoso-
phique, l’idéal de mixité est d’autant plus prégnant et structurant qu’il
est malléable et capable d’agréger des perspectives morales et éthiques
très variées.
Pour beaucoup, la ville bonne est une ville mixte. Cette mixité serait
même constitutive de la ville : le brassage social est au cœur de ce qui fait
qu’une agglomération humaine peut être considérée comme une ville.
Par opposition à la société rurale et villageoise, la société urbaine est est
présentée comme structurée par la mise en relations de populations très
diverses. Par ailleurs, la mixité est considérée en France comme aux États-
Unis comme une source de créativité, d’enrichissement non seulement
moral et intellectuel, mais aussi économique. Pour l’actuel gourou de la
« créativité », Richard Florida (2005), comme pour Edward Glaeser
(2011), le mélange est source d’inspiration, d’idées nouvelles, de remise
en cause des a priori… Bref, il stimule la « créativité » et il contribue au
dynamisme des villes.
Sur le plan politique, la ville est considérée, en tant que lieu de
brassage, comme le ferment de l’éthique démocratique (Ferry, 2001).
Elle serait le lieu de l’apprentissage d’une compétence particulière, la
civilité, permettant de coexister pacifiquement avec l’autre. Les recherches
montrent certes que cette compétence peut autant être associée à l’indif-
férence qu’au sentiment de partager un monde commun (Tonnelat,
2016). Il n’en reste pas moins, pour une très large majorité d’intellectuels
et de responsables politiques, que d’une part la ville est le lieu où, par
l’expérience de la différence et de l’altérité, on apprend ce qu’en France
on appelle de plus en plus souvent « le vivre-ensemble », et que d’autre
part cette compétence est déterminante pour « faire société ». C’est prin-
cipalement pour cette raison que beaucoup de chercheurs et d’intellectuels
considèrent que la spécialisation sociale et l’entre-soi menacent non
56 TRANSFORMATIONS SOCIALES ET CONTROVERSES PUBLIQUES

seulement le lien social, mais aussi l’intégration politique (Donzelot,


1999).
Dès lors, si la mixité apparaît comme un objectif difficilement discu-
table, c’est en raison d’un brouillage entre enjeux sociaux et enjeux
politiques, entre espaces publics matériels et espaces publics politiques
tels que les définit Habermas. Le maintien de liens concrets de solidarité
politique à l’échelle métropolitaine (et probablement même à des échelles
plus larges) reposerait sur l’existence d’espaces publics ouverts à tous et
effectivement fréquentés par tous. Dans l’idéal, les citadins devraient
fréquenter quotidiennement de tels espaces, où chaque membre de la
société se rendrait visible à tous les autres (idéal dont se seraient particu-
lièrement approchés les boulevards haussmanniens du XIXe siècle, où le
dimanche les ouvriers croisaient les dames de la haute société et où le
flâneur pouvait jouir du spectacle d’une foule diverse). Ainsi, quand bien
même les avantages de la mixité seraient à court terme douteux, celle-ci
aurait sur le long terme un impact déterminant pour la capacité des
métropoles à faire société.
La mixité à l’échelle du quartier conserve donc de farouches et
nombreux défenseurs, souvent, d’ailleurs, dans un rapport ambivalent à
la grande ville. Revenant sur les origines de la notion de mixité en urba-
nisme en Grande-Bretagne et aux États-Unis, Wendy Sarkissian (1976)
situe au milieu du XIXe siècle les racines de la constitution de la mixité
en idéal urbain. L’image du village où régneraient l’harmonie et le mélange
social, émerge alors dans les discours sur la ville, portée par une réaction
anti-urbaine qui, à rebours des points de vue présentés plus haut, voit
dans le développement des villes la destruction des valeurs morales et de
la solidarité. Ces discours préconisent le retour à la communauté villa-
geoise où cohabiteraient les classes sociales, la diversité sociale
représentant une solution aux maux de la grande ville.
Des idéaux urbains semblables traverseront tout le XXe siècle. Ainsi
Jane Jacobs, aux États-Unis, oppose la vitalité des quartiers hétérogènes
et non ordonnés des villes à l’ennui des banlieues (Jacobs, 1961), défen-
dant à son tour un idéal de mixité sociale et fonctionnelle à l’échelle du
quartier. Progressivement, la pensée de Jacobs, de marginale, est devenue
dominante, avec la critique d’un urbanisme moderne et fonctionnel qui
s’est largement répandue à partir des années 1970. Aujourd’hui, l’idéal
d’une ville diverse s’est imposé dans les imaginaires, même si cet idéal
est souvent contredit par les pratiques et les politiques publiques. Il est
à la base des propositions du nouvel urbanisme ou de l’idée d’urbanité
2 • LA MIXITÉ SOCIALE, UN DÉBAT SILENCIEUX 57

à la française, où mixités sociale et fonctionnelle sont étroitement intri-


quées, tout au moins dans les discours (Lévy et Lussault, 2013).
Face à de telles positions morales et éthiques, face à de tels idéaux
urbains, opposer les résultats tirés d’études empiriques n’apparaît pas
toujours pertinent. Non pas que l’analyse philosophique soit étrangère
à la réalité empirique, mais les sciences sociales et la philosophie relèvent
de champs différents du savoir. Ainsi, les idéaux qui viennent d’être
présentés ne sauraient être mis en cause par les seuls constats que les
politiques de mixité souffrent d’importantes limites, voire sont contre-
productives et qu’en parallèle, la concentration de ménages populaires
dans un même quartier n’est pas nécessairement un mal. Ces constats ne
suffisent pas à remettre en cause l’intangibilité de l’objectif de mixité. Ils
ont d’autant moins d’impact qu’ils montrent avant tout que les effets de
la mixité sont complexes et ambivalents, ce qui laisse ouvert un large
éventail d’interprétations pour les acteurs des politiques publiques.

La mixité comme outil de marketing politique

Du point de vue des acteurs politiques, la mixité possède deux vertus


principales : celle d’exprimer un idéal relativement consensuel et celle de
pouvoir rassembler des points de vue hétérogènes, y compris contraires
lorsque des discours anti-urbains comme pro-urbains trouvent à se loger
derrière la mixité. Dans ce cadre, elle peut être mobilisée comme outil
de marketing politique pour servir divers objectifs. Trois domaines
importants des politiques publiques nous semblent particulièrement
concernés :
(1) Le premier objectif susceptible de bénéficier de la référence à la
mixité est le droit à la ville et la défense des droits civiques. Dans la
plupart des définitions du droit à la ville, il n’est nullement question de
mixité sociale. Les objectifs premiers sont d’abord le logement, l’accès
aux services, à l’emploi. Cela étant, dans les grandes métropoles où la
concurrence pour le logement s’exacerbe, et où même les classes moyennes
sont en difficulté (Vermeersch, Launay, Charmes et Bacqué, 2018), le
droit à la ville passe en grande partie par la production de logements
sociaux dans les quartiers bourgeois. Face aux résistances des habitants
de ces quartiers, sur lesquelles nous reviendrons en conclusion de ce
chapitre, l’argument de la mixité sociale est une arme efficace. De fait,
en France, la mixité sociale est sans doute l’argument le plus consensuel
en faveur de la production de logements sociaux. Il est rarement mis en
58 TRANSFORMATIONS SOCIALES ET CONTROVERSES PUBLIQUES

question par les organes politiques nationaux, qu’ils soient de gauche ou


de droite. Les lois qui, au nom de la mixité sociale, imposent des quotas
de logements sociaux aux municipalités (jusqu’à 25 % actuellement dans
les grandes villes) ont certes été mises en place par des gouvernements
de gauche, mais elles n’ont pas été remises en cause lors des alternances.
Face aux oppositions locales que peut susciter un projet de construction
de logements sociaux, la référence à la mixité sociale délégitime les oppo-
sants, les renvoyant à l’égoïsme, et au nymbisme.
Aux États-Unis, dans un contexte où la ségrégation raciale demeure
prégnante, la mixité est moins consensuelle. Elle n’en demeure pas moins
mise en avant comme un moyen de rétablir les droits civiques. Plusieurs
projets de déségrégation sont issus d’actions en justice gagnées par des
associations liées au mouvement des droits civiques, qui ont obtenu de
la Cour suprême des jugements imposant des politiques de déségrégation.
Il en est ainsi de l’expérience de la ville de Yonkers qui forme la trame de
la série Show me a Hero réalisée par David Simon.
C’est aussi le cas de l’opération Gautreaux à Chicago, du nom d’une
militante des droits civiques à l’origine de la plainte. Ce programme visait
à favoriser la mobilité des familles noires habitant des quartiers ghettoïsés
par l’octroi d’une aide personnalisée au logement. Les familles devaient
trouver un logement dans l’un des quartiers aisés de l’agglomération.
Cette expérience a servi de modèle à un programme fédéral, « Moving
to Opportunity », lancé en 1992 par le Department of Housing and
Urban Development (HUD) et qui a débuté en 1994 dans cinq villes
(Baltimore, Boston, Chicago, New York et Los Angeles), permettant le
relogement de 4 500 familles habitant des logements sociaux (public
housing) dans des quartiers dont au moins 40 % des individus étaient
considérés comme pauvres (Goering et Feins, 2003).
Mais, aux États-Unis comme en France, l’enjeu de la déségrégation
au nom des droits civiques est vite brouillé par la recherche de mixité.
Cet objectif est en effet à double tranchant. Il a ainsi, traduit en lutte
contre les ghettos, légitimé l’arrêt de la construction de logements sociaux
par l’administration Nixon dès la fin des années 1960 et la démolition
de quartiers d’habitat social dans le cadre des programmes HOPE VI
lancés en 1994 par l’administration Clinton. En France, beaucoup
d’opérations de rénovation urbaine soutenues par l’État par l’intermé-
diaire de l’Agence nationale de la rénovation urbaine (ANRU), visent
avant tout à détruire les immeubles de logements sociaux les plus décré-
pits pour les remplacer par des immeubles destinés à des accédants à la
propriété.
2 • LA MIXITÉ SOCIALE, UN DÉBAT SILENCIEUX 59

(2) Un second objectif susceptible de bénéficier de l’appel à la mixité


est la solidarité entre territoires. La suburbanisation aux États-Unis a
reposé pour une large part sur la volonté des couches moyenne et aisée
de se mettre à l’écart des plus pauvres. Ce faisant elle a été le moteur de
la concentration des populations démunies dans des centres délabrés
(Jackson, 1985). Dans un pays où la fiscalité locale est une ressource
essentielle pour l’action publique et où les redistributions entre collecti-
vités territoriales sont faibles, l’exil des plus aisés a fait chuter les ressources
des centres et des faubourgs. En même temps, ces derniers avaient de
plus en plus besoin de fonds pour aider leurs populations pauvres (qui
subissaient de surcroît la crise de l’industrie fordienne). Ces territoires
centraux et péricentraux sont alors entrés dans une spirale négative. La
forte proportion de populations noires parmi les populations démunies
et l’hégémonie des Blancs parmi ceux qui s’installaient dans le périurbain
ont d’ailleurs fait comparer la situation à une forme d’apartheid (Massey
et Denton, 1993). Face à cette situation, l’appel à la mixité sociale peut
être un moyen de mieux répartir la charge des politiques d’aide sociale.
En France, des dynamiques similaires ont été à l’œuvre, en raison
notamment de la très grande fragmentation des pouvoirs locaux, compa-
rable à celle constatable dans de nombreux États des États-Unis. Même
si les mécanismes de redistribution fiscale dépendent beaucoup moins
de l’échelle locale en France qu’aux États-Unis, la fiscalité locale y a pris
au cours des décennies récentes une place significative. Ainsi, face à la
paupérisation des banlieues qui avaient accueilli les grands ensembles ou
les industries, la péréquation entre collectivités territoriales a été inscrite
en 2003 dans la constitution française. Le logement occupe une place
clé dans cette redistribution.
Votée en 20001, la Loi relative à la solidarité et au renouvellement
urbain dite SRU établit clairement le lien. C’est avec cette loi que les
quotas de logement sociaux deviennent véritablement une obligation et
que leur non-respect peut être sanctionné. Le quota de 20 % alors imposé
aux communes est l’une des mesures les plus emblématiques de cette loi
qui incarne le plus clairement à la fois la volonté de promouvoir la mixité
sociale et la volonté de développer la solidarité entre territoires, à travers
la lutte contre les politiques jugées égoïstes des communes aisées.
Régulièrement, les communes qui ne respectent pas leur quota de loge-
ments sociaux voient leur manque de solidarité souligné par la presse et

1. Dans la continuité notamment de la Loi d’orientation pour la ville (LOV) de 1991.


60 TRANSFORMATIONS SOCIALES ET CONTROVERSES PUBLIQUES

les sanctions financières imposées par l’État sont progressivement alour-


dies.
Là encore, le lien entre mixité sociale et solidarité entre territoires
est présenté comme naturel alors qu’il ne l’est pas. Si l’objectif est la
solidarité redistributive, celui-ci peut très bien être atteint dans un
contexte de forte division sociale de l’espace. Un autre outil que la mixité
sociale peut en effet être mobilisé : la constitution de gouvernements
métropolitains dotés de capacités d’action politique fortes et gérant de
manière intégrée les ressources fiscales locales (c’est que ce défend notam-
ment le nouveau régionalisme, voir Judd et Swanström, 2015). Dans un
tel cadre, plutôt que de redistribuer les populations en demandant à
chaque municipalité de prendre sa part des charges liées à la gestion
sociale de la pauvreté, il est possible de redistribuer les ressources fiscales
en les transférant des communes aisées vers les communes pauvres. Cet
objectif existe d’ailleurs dans les politiques publiques françaises. C’est
l’un des enjeux de la constitution de la métropole du Grand Paris en
2016.
(3) Enfin, l’idéal de mixité sert les discours qui érigent l’existence
même de quartiers populaires en problème politique et social. L’idée que
de tels quartiers seraient porteurs de pathologies sociales et qu’ils seraient
des lieux favorables à la révolte est ancienne. Analysant la construction
des politiques publiques du logement en France, Susanna Magri (1995)
fait état des débats engagés au moment de l’examen de la Loi sur les
habitations à bon marché (HBM) présentée par Jules Siegfried à la
Chambre le 5 mars 1892. L’Assemblée exprime alors le vœu que « [les]
habitations ouvrières soient en général construites, en ce qui concerne
les maisons individuelles, par petits groupes isolés, répartis sur divers
points de la commune, et en ce qui concerne les maisons collectives ou
les cités, en constructions ne comprenant qu’un petit nombre de loge-
ments, d’importance variée ». Susanna Magri interprète ce vœu comme
une opposition de principe des réformateurs à la caserne ouvrière. Mais
il correspond aussi, dans une période de peurs sociales et politiques, à la
volonté de voir disparaître le mode de vie communautaire des ouvriers
en fondant un habitat populaire banalisé dans l’espace urbain. La propo-
sition est ainsi portée par des perspectives convergentes qui vont du refus
de la ségrégation à la peur du regroupement des « classes dangereuses » et
à l’idée que la cohabitation sociale favorisera l’apprentissage par l’exemple.
Plus récemment, après les attentats qui ont touché la France en 2015,
le gouvernement a fait voter une Loi Égalité et citoyenneté dont une part
2 • LA MIXITÉ SOCIALE, UN DÉBAT SILENCIEUX 61

importante est consacrée à la réduction de la concentration des ménages


pauvres dans les quartiers populaires considérés comme prioritaires pour
la politique de la ville. De la défense du droit à la ville, on est ainsi passé
à la lutte contre « l’apartheid social », selon la formule utilisée par le
premier ministre, qui passerait par la dispersion de ménages pauvres
appartenant le plus souvent aux minorités visibles.
Dans les deux cas, la thématique de la mixité est avancée comme un
moyen de lutter contre l’exclusion ou la ségrégation urbaine, mais s’y
superpose l’idée que l’existence de quartiers populaires serait en soi un
problème. Aux États-Unis, la thèse de la culture de la pauvreté conduit
à rendre les « pauvres » responsables de leur situation. Plus récemment,
la thèse des « effets de quartier » pose que la concentration des ménages
pauvres dans des quartiers isolés spatialement et socialement du reste de
la société urbaine aurait pour effet de redoubler les conséquences de la
pauvreté en matière d’accès à l’emploi, de résultats scolaires ou de compor-
tements dits déviants. De la mise en évidence des impacts négatifs de la
ségrégation, le discours peut alors glisser vers une dénonciation des effets
nocifs de la vie dans les quartiers pauvres et conclure que la dispersion
des ménages habitant ces quartiers serait une nécessité.

CONCLUSION : NE PAS OUVRIR LA BOÎTE DE PANDORE ?

Ce débat silencieux entre recherche et politique publique montre


comment interfèrent et parfois se neutralisent différents registres d’argu-
mentation : registre moral et philosophique, registre politique et
gestionnaire, registre de l’évaluation. Il témoigne aussi de la difficulté à
structurer un débat public sur des enjeux de société cruciaux.
Les responsables politiques continuent à faire de la mixité sociale un
objectif essentiel, sans tenir compte des multiples évaluations des politi-
ques publiques et des discussions plus fondamentales soulevées par les
sciences sociales. Pourquoi ? Il ne faut tout d’abord pas négliger la force
logique de l’idée selon laquelle, si la concentration de la pauvreté pose
problème, il faut favoriser son contraire. Le succès des discours en faveur
de la mixité sociale résulte aussi de la polysémie du terme mixité et de la
diversité des interprétations qui en sont faites. Cette polysémie favorise
une sorte de consensus et légitime des politiques fort différentes : au nom
de la mixité sociale, une municipalité peut décider de démolir un grand
ensemble et tenter d’en disperser la population, accélérer la gentrification
d’un quartier ancien populaire au profit des classes moyennes ou
62 TRANSFORMATIONS SOCIALES ET CONTROVERSES PUBLIQUES

construire de l’habitat social dans les beaux quartiers. C’est aussi au nom
de la mixité sociale que le droit au logement se trouve mis en cause en
France par les récentes mesures visant à limiter l’accès des ménages en
difficulté au parc social dans les quartiers labellisés par la politique de la
ville2.
Mais l’une des causes essentielles de l’absence de débat sur la mixité
sociale réside dans le fait qu’ouvrir la discussion présente des risques.
L’intitulé de ce chapitre ne doit pas tromper. Le débat n’est pas totalement
silencieux ou s’il l’est, c’est à l’échelle nationale. À l’échelle locale, lorsqu’il
s’agit de construire du logement social dans un quartier huppé, ou lorsqu’il
est question de construire un centre d’accueil pour réfugiés, les opposants
n’hésitent pas à se manifester et l’adhésion à la mixité se fait moins
unanime. Les arguments pour mettre en doute ses vertus ou pour montrer
ses limites sont nombreux, à l’instar de ceux mobilisés par les habitants
de Yonkers ou par les résidents des arrondissements bourgeois de Paris
contre la réalisation de logements sociaux dans leur voisinage ; ou encore
à l’instar des discours de quelques maires qui refusent en France d’appli-
quer la loi et préfèrent payer une amende. Ces discours défendent sans
beaucoup de vergogne un entre-soi privilégié.
Or, en politique, les débats reposent souvent sur l’opposition bien
tranchée de deux camps. En ce qui concerne la mixité, si l’on n’est pas
avec ceux qui la défendent, on se voit vite attribuer des positions politi-
ques problématiques, particulièrement pour ceux qui se situent à gauche.
Celui qui critique la mixité peut être associé à des acteurs qui privilégient
leurs intérêts individuels et économiques (la possibilité de choisir libre-
ment son école par exemple ou la volonté de préserver la valeur de son
patrimoine immobilier) au détriment des intérêts collectifs et sociaux,
avec le risque de contribuer à libérer des attaques refoulées.
Faut-il pour autant garder fermé ce qui apparaît comme une boîte
de Pandore ? Il nous semble que non. L’objectif de mixité doit être discuté
car il empêche de prendre en considération des politiques qui pourraient
traiter plus efficacement les problèmes posés par la ségrégation sociospa-
tiale. La référence constante à la mixité freine les politiques de
redistribution ou les dénature. Plutôt que d’apporter des ressources
supplémentaires aux écoles des quartiers populaires, pour renforcer l’ac-
compagnement pédagogique des élèves en difficulté par exemple, il peut
paraître préférable de promouvoir le mélange des élèves, dans les établis-

2. Mesures du comité interministériel pour l’égalité et la citoyenneté, 6 mars 2015.


2 • LA MIXITÉ SOCIALE, UN DÉBAT SILENCIEUX 63

sements publics, mais aussi privés. En France notamment, cette mesure


est d'autant plus consensuelle qu'elle pèse moins sur les budgets publics.
L’appel à la mixité fait obstacle à ce qu’aux États-Unis on appelle
l’empowerment, notamment lorsque celui-ci est fondé sur la mobilisation
collective des ménages des quartiers populaires (Bacqué et Biewener,
2013). Il s’accompagne d’une vision négative de ces quartiers comme
territoires d’enfermement où se développerait une culture de la pauvreté.
Considérer les quartiers populaires comme des ghettos qu’il faut éradi-
quer, c’est s’interdire de les reconnaître comme des acteurs politiques
légitimes, c’est refuser de s’appuyer sur les dynamiques sociales et poli-
tiques qui les structurent, c’est aussi laisser le terrain à d’autres
entrepreneurs politiques, ceux-là mêmes contre lesquels on entend lutter.
La référence à la mixité nourrit une représentation des quartiers
populaires comme lieux à détruire plutôt que comme lieux à valoriser.
La politique mise en place autour de l’Agence nationale pour la rénova-
tion urbaine en France ou les programmes Hope VI aux États-Unis
illustrent bien le problème. Ces politiques sont présentées comme des
moyens de canaliser des investissements en faveur des quartiers « fragiles ».
Cependant, il s’agit moins d’aider les quartiers populaires que de les
transformer en quartiers considérés comme « normaux », c’est-à-dire de
rapprocher leur peuplement de celui des quartiers dominés par les classes
moyennes. Les opérations mises en œuvre reposent ainsi sur des destruc-
tions massives et sur d’importants déplacements de population. Tout ceci
constitue une grande violence symbolique pour les habitants de ces
quartiers. En France, les révoltes de 2005 ont montré l’intensité du
sentiment d’être méprisés qu’éprouvent ces habitants, et aussi à quel
point ce sentiment peut être destructeur.
Il ne s’agit pas ici de faire un éloge sans nuance des quartiers popu-
laires. La mobilisation des ressources collectives locales de ces quartiers
soulève de nombreuses questions, notamment sur le désengagement de
l’État et des pouvoirs publics, le cas des États-Unis le montre bien (Bacqué
et Biewener, 2013). Il ne s’agit pas non plus de rendre les discours sur la
mixité sociale responsables des difficultés des quartiers populaires, ni
même de mettre en cause la valeur ou l’intérêt de la mixité sociale. Des
quartiers au peuplement diversifié, de même que des espaces publics
fréquentés par des populations variées constituent des lieux attractifs qui
offrent des expériences stimulantes et enrichissantes. Il s’agit avant tout
ici de souligner l’intérêt d’un débat, intérêt à nos yeux suffisant pour
prendre le risque d’ouvrir la boîte de Pandore.
64 TRANSFORMATIONS SOCIALES ET CONTROVERSES PUBLIQUES

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CHAPITRE 3

Les controverses sur la gestion


de l’eau et de l’assainissement au
Brésil dans le cadre du plan national
pour ces services
Ana Lucia Britto, Antonella Maiello
et Yasmim Ribeiro Mello

L e souci de faire participer le public à la mise en place des poli-


tiques publiques a connu une tendance à la baisse au cours des
15 dernières années. Entre 1960 et 1990, les processus participatifs
ont développé un intérêt croissant pour des domaines aussi variés
que les politiques publiques (Reed, 2008), l’agriculture (Pretty, 1995),
les études de développement (Chambers, 2014). Néanmoins, des
auteurs ont commencé plus récemment à remettre en question la
façon dont ces processus participatifs ont été mis en œuvre (Cooke
et Kothari, 2001), certains allant même jusqu’à se demander s’ils
étaient indispensables à la prise de décision (Hurlbert et Gupta,
2015).
Il faut reconnaître que plusieurs expériences participatives ont échoué
à démocratiser la décision publique. Nous soutenons que la « participa-
tion » est une condition nécessaire à la promotion de la dimension
publique des politiques (Dewey, 1927). Les expériences de participation
publique obligent les gouvernements à ouvrir le processus politique et
favorisent l’amélioration des compétences de tous dans la prise de déci-
sion. Elles stimulent aussi le civisme des participants, leur offrant une

69
70 TRANSFORMATIONS SOCIALES ET CONTROVERSES PUBLIQUES

occasion unique de partager les décisions et de discuter collectivement


d’enjeux communs. La participation effective exige une double expertise
sociale et technique de la part des acteurs, leur permettant d’intégrer des
langages et des savoirs différents (Maiello, Viegas, Frey et Ribeiro, 2013)
sur des questions complexes telles que la gestion de l’environnement.
Le présent chapitre se base sur une recherche originale portant sur
la consultation publique brésilienne dans la préparation du Plan national
pour les services d’assainissement de base (PLANSAB). Le PLANSAB,
dont la préparation était prévue par la Loi no 11.445/2007, qui réglemente
la prestation des services d’eau et d’assainissement de base (l’assainisse-
ment de base englobe les services de collecte et de traitement des eaux
usées ainsi que le drainage des eaux de pluie et l’ensemble des services
concernant la gestion des déchets urbains – la collecte, le transport, le
traitement, la réutilisation ou l’élimination des déchets), est le plan
national qui oriente les politiques publiques de ce secteur, avec un horizon
de dix ans. Ce plan a été approuvé en tant que loi en décembre 2013.
La recherche met en lumière le lien entre les catégories d’acteurs
participant à ce processus de consultation publique et leur capacité à
proposer des changements dans le plan. Mis à part les amendements
individuels, le secteur privé, les associations de professionnels et les
organisations de la société civile représentant les mouvements sociaux et
les associations d’usagers sont les acteurs qui ont proposé le plus grand
nombre de modifications majeures au plan. Le chapitre analyse les posi-
tions de ces trois grands blocs d’acteurs dans une perspective de
controverse publique. On définit une controverse publique comme une
discussion argumentée, engendrée par l’expression d’une différence
d’opinions ou d’une critique relativement à un problème qui se pose à
une collectivité. Selon le sociologue Yves Gingras (2014 : 10), il convient
de dissocier la controverse scientifique – qui s’établit entre pairs, dans
des lieux autorisés – et la controverse publique qui fait intervenir de
« nombreux acteurs pouvant provenir de tous les lieux de la société civile ».
D’après l’auteur, « les intervenants possédant des savoirs très diversifiés
et plus ou moins approfondis et ne partageant pas de normes communes,
le débat est peu encadré, donc moins prévisible dans sa dynamique
générale [que lors des controverses scientifiques] et peut aller dans toutes
les directions ». Charaudeau (2015), faisant une typologie des contro-
verses, mentionne la « la controverse sociale » dont, parmi les
caractéristiques, se trouve l’espace (plusieurs types d’arènes publiques),
la thématique (d’intérêt social) et les protagonistes (diversité mais égalité
dans des statuts, dans le droit à opiner selon leur point de vue).
3 • LES CONTROVERSES SUR LA GESTION DE L’EAU ET DE L’ASSAINISSEMENT AU BRÉSIL 71

Dans le cas présenté ici, il s’agit d’une controverse publique/sociale


autour des Directives nationales pour la gestion des services d’eau et d’assai-
nissement, où le débat est assez encadré (les commentaires sur la version
préliminaire du texte des Directives nationales ont été faits sur Internet,
les intervenants ne se retrouvant pas face à face). On ne se trouve donc
pas devant le cas d’une controverse classique, mais d’un processus parti-
cipatif où des controverses sur les enjeux clés de la gestion de services
d’eau se manifestent.

PARTICIPATION PUBLIQUE, DÉBAT PUBLIC ET CONTROVERSES

Dans le domaine des décisions environnementales (le plan en ques-


tion possède une telle dimension), la participation publique a été
largement acceptée, en partie à cause du scepticisme envers la science,
et, entre autres, de l’accroissement des connaissances et de l’intérêt pour
les décisions environnementales. La participation à la prise de décision
quant à l’environnement est de plus en plus considérée comme un droit
démocratique (elle est inscrite en tant que telle dans la Convention
d’Aarhus de l’Europe, adoptée par la Commission économique des
Nations Unies en 1998), et ce droit est de plus en plus revendiqué par
une multiplicité de groupes d’intérêt et de pression (Reed, 2008).
Au sein des sociétés démocratiques, dans le domaine des politiques
publiques en général, y compris des politiques concernant les services
publics (l’eau et son assainissement) la revendication de la participation
augmente depuis les années 1960, faisant presque consensus. Les politi-
ques publiques doivent être soumises à participation des citoyens.
Comme le montre Gohn (2011 : 17-19), il existe plusieurs façons
de comprendre cette participation. Dans la vision libérale, qui se base
sur le principe selon lequel l’ordre social doit veiller à la liberté indivi-
duelle, la participation a pour objectif le renforcement de la société civile,
non pas pour que celle-ci puisse participer à la vie de l’État, mais pour
éviter une intervention excessive de l’État dans la vie des individus. Elle
se base sur un principe de démocratie selon lequel tous les membres de
la société sont égaux. Ainsi, la participation serait un moyen pour ces
membres d’exprimer leurs préférences avant que les décisions publiques
soient prises – cela dans le sens de la défense de leurs intérêts individuels.
La participation aurait pour origine un mouvement spontané de l’indi-
vidu. Cette forme de participation à caractère individualiste tend plutôt
à la conservation de l’ordre social existant.
72 TRANSFORMATIONS SOCIALES ET CONTROVERSES PUBLIQUES

Toujours selon Gohn (2011), il existe d’autres formes de participa-


tion, différentes de la forme libérale, qui offrent la possibilité de remettre
en question l’ordre social et les rapports de domination, visant le renfor-
cement de la société civile et la construction d’une nouvelle réalité sociale.
Ces formes de participation varient en fonction de leurs instruments, de
leurs objectifs et de leur contenu, ce dernier étant plus ou moins un
contenu de classe.
L’une de ces formes de participation est proposée par le modèle
démocratique radical, qui est à la base de la pensée de Chantal Mouffe
(2002). En adoptant une conception pluraliste, où différentes expériences
associatives sont considérées comme pertinentes dans le processus parti-
cipatif, cette forme s’oppose totalement à la perspective libérale ; elle
reconnaît les situations d’inégalité entre les citoyens qui sont à la base de
l’organisation sociale et affirme que les politiques publiques devraient
être menées non pas sur la base de principes homogènes et universalistes,
mais en partant de la reconnaissance des différences sociales. Pour la
démocratie radicale, le pluralisme se manifeste dans le fait que le sujet a
de multiples identités qui se croisent et évoluent de façon dynamique.
Ce ne sont pas des individus isolés ou des membres individuels d’une
classe sociale. Tous sont à la fois citoyens et sujets sociaux. Selon ce point
de vue, le défi est de procurer aux citoyens, dans leur situation d’inégalité,
des possibilités égales de participer. Un aspect important, selon ceux qui
prônent la démocratie radicale, consiste en ce que la participation ne se
fait pas sans conflit ; la diversité des positions est stimulée et le conflit
serait une forme d’émancipation, contre la volonté d’une position domi-
nante sur les autres (Viejo et al., 2009 ; Gohn, 2011).
Une autre conception est celle que soutient la nouvelle gestion
publique (Merrien, 1999 ; Lamarzelle, 2008) ; elle est reconnue comme
un outil légitime et nécessaire de l’administration publique moderne.
Dans ce cas, la participation est un outil de légitimation de l’action
publique qui doit réussir à créer des consensus ou une concertation. On
retrouve cette conception du new public management dans des organismes
internationaux tels que la Banque mondiale ou l’OCDE.
La participation dans la gestion publique est donc préconisée par
des institutions et des mouvements politiques très différents. La partici-
pation est la base du débat public. En faisant référence à la France, Revel
et al. (2007 : 9) signalent que le vocabulaire politique ne cesse de prôner
la concertation et la participation ; chaque dossier de politique publique
semble devoir justifier l’organisation « d’assises », voire l’orchestration
3 • LES CONTROVERSES SUR LA GESTION DE L’EAU ET DE L’ASSAINISSEMENT AU BRÉSIL 73

d’un grand débat à l’échelle nationale, sur la santé, sur l’eau, sur l’édu-
cation. Hamel signale que « dans ces dernières années, la matérialisation
de la délibération sous de multiples formes institutionnelles – tables de
concertation, audiences publiques, conseils de quartier, jurys citoyens,
budgets participatifs, forums publics – a connu une très forte croissance,
et ce, à toutes les échelles et dans tous les domaines de la gestion publique »
(Hamel, 2008 : 1).
Ces formes institutionnelles de délibération peuvent être, selon la
perspective de Chareaudeau (2005), associées à un espace ou arène
publique, ou à des forums « hybrides » regroupant des acteurs, des enjeux
et des modes d’exploration hétérogènes. Les forums sont « hybrides », car
ces groupes engagés et leurs porte-parole sont hétérogènes, tout comme
les questions et les problèmes soulevés, qui vont des domaines purement
scientifiques et techniques aux questions économiques et éthiques
(Lascoumes, 2010 : 35-36). Le cadre et les acteurs donnent ainsi une
dynamique particulière à la manifestation des controverses. À ce sujet,
Jobert (1992) signale que la controverse dans l’activité scientifique comme
dans les politiques publiques passe par une recomposition en profondeur
des secteurs des participants et des acteurs concernés.
La consultation publique du Plan national pour les services d’eau et
d’assainissement (PLANSAB), où l’on a examiné les controverses autour
des Directives pour la gestion des services d’eau, s’est réalisée dans un
cadre particulier, soit une consultation sur Internet. La question est de
savoir si cette formule – consultation publique sur Internet – peut réel-
lement constituer un forum où se manifestent des points de vue différents
et des controverses.
À ce propos, on observe que cette formule de consultation publique
est de plus en plus répandue : « Elles sont une caractéristique relativement
courante de la gouvernance au niveau de l’Union européenne et appa-
raissent épisodiquement dans le cadre de la formulation des politiques
gouvernementales, tant locales que nationales, dans l’ensemble du monde
développé » (Shane, 2011 : 3). En France, en 2010, une consultation a
été organisée pour concevoir le Plan national d’adaptation au changement
climatique. Les autorités de régulation utilisent abondamment ces
consultations en ligne à l’instar de la Commission nationale du débat
public, qui a proposé aux internautes de fournir une contribution écrite
ou de poser des questions dans le cadre du débat public sur le réseau de
transport public du Grand Paris. Les collectivités territoriales ont, elles
aussi, multiplié les consultations en ligne comme, par exemple, dans le
74 TRANSFORMATIONS SOCIALES ET CONTROVERSES PUBLIQUES

cadre d’une démarche d’Agenda 21 (Belrhali-Bernard, 2011). On se


trouve ici dans ce qui a été défini comme étant une participation top-down
initiée par le gouvernement, soit au niveau national, soit au niveau local.
En Allemagne, une expérience de consultation publique par Internet
a été réalisée en 2012 par le ministère de l’Environnement avec pour
objectif de produire un Rapport sur les stratégies pour le développement
durable. Le BMU, agence responsable du Ministère pour la rédaction
du Rapport, visait à faire en sorte que les questions environnementales
s’inscrivant dans une stratégie de développement durable reçoivent une
attention adéquate, en renforçant la position de l’agence gouvernemen-
tale par la voix des citoyens et en donnant un aperçu des questions
environnementales clés pour les citoyens qui auraient pu être négligées.
Cela servirait à définir le programme. L’instrument était une plateforme
on line où les participants devaient d’abord s’inscrire, puis formuler un
sujet qu’ils jugeaient important (Schulz et Newig, 2015).
En Amérique du Nord, on trouve aussi des exemples de démocratie
en ligne. Au Canada, le sous-comité du gouvernement canadien sur la
condition des personnes handicapées a mené un projet pilote de consul-
tation en ligne entre le 3 décembre 2002 et le 3 mars 2003. La
consultation en ligne comprenait un sondage sur les enjeux, un forum
de discussion pour que les Canadiens partagent leurs expériences et un
forum de discussion pour qu’ils proposent leurs solutions pour la politique
publique en délibération. Le rapport final de Longfield et Bennett précise
que 1700 Canadiens ont participé à la consultation en ligne (Longfield
et Bennett, 2003). Christiansen (2010) mentionne aussi différentes
expériences réalisées aux États-Unis.
Au Brésil, les consultations publiques en ligne deviennent l’un des
instruments de la démocratie participative à partir des années 2000. Il
faut néanmoins considérer les limites de cet instrument par rapport aux
consultations nationales en raison de la taille et de la population du pays,
de l’accès à Internet, du taux de scolarisation, de la faible culture politique.
Toutefois, ce ne sont pas les limites des formules de consultation publique
dans le cadre de la démocratie participative au Brésil qui sont au cœur
de ce chapitre, mais les caractéristiques de la participation publique à la
gestion des politiques publiques.
3 • LES CONTROVERSES SUR LA GESTION DE L’EAU ET DE L’ASSAINISSEMENT AU BRÉSIL 75

PARTICIPATION ET DÉBAT PUBLIC AU BRÉSIL

La Constitution de 1988 a incorporé le principe de la participation


populaire directe dans l’administration publique et a élargi la citoyenneté
politique. On ne propose pas un système de remplacement de la démo-
cratie représentative traditionnelle, mais un complément à ce système.
Il y a, sur le plan réglementaire, un changement important de paradigme :
la prise de décision concernant les politiques publiques n’appartient plus
seulement aux élus et aux membres du gouvernement, mais également
aux citoyens qui peuvent y participer (Santos Junior, Azevedo et Ribeiro,
2004).
Ainsi, selon l’article 14, de la Constitution, la souveraineté populaire
est exercée par différents moyens : le suffrage universel – un vote direct
et secret, obligatoire, ayant une valeur égale pour tous, et par trois formes
de participation populaire dans les décisions : 1) plébiscite ; 2) réfé-
rendum ; 3) loi d’initiative populaire. L’article 14 est réglementé par la
Loi no 9709 de 1998.
Le plébiscite est constitué d’un appel au public pour décider de
questions d’importance constitutionnelle, législative ou administrative.
Il est convoqué par un acte législatif ou administratif, laissant au peuple,
par le vote, le soin d’approuver ou de refuser ce qui lui est soumis. Le
référendum est un appel au public pour l’adoption de règles ; il est appelé
par un acte législatif ou administratif donnant au peuple la possibilité de
ratifier ou de rejeter la règle. L’initiative populaire implique que les gens
ont la possibilité de présenter un projet normatif législatif d’intérêt
collectif, qui, après discussion parlementaire et en respectant les exigences
du processus législatif, peut devenir loi. C’est un instrument qui, lorsqu’il
est correctement structuré, donne de la force à la souveraineté populaire.
En ce qui concerne la gestion urbaine, réglementée au niveau national
par le Statut de la Ville (Estatuto da Cidade, Loi no 10.257 du 10
juillet 2001), elle doit intégrer le principe de gestion démocratique en
tant que directive générale de la politique urbaine. Cela doit se faire à
travers la participation de la population et des associations représentatives
des différents groupes de la société dans la formulation, la mise en œuvre
et le suivi des plans, programmes et projets de développement urbain.
L’article 43 du Statut de la Ville définit différents instruments de parti-
cipation : 1) les organes collégiaux de la politique urbaine aux niveaux
national, des états fédérés et des municipalités ; 2) les débats, audiences
et consultations publiques ; 3) les conférences sur des questions d’intérêt
urbain, aux niveaux national, des États fédérés et des municipalités ; 4)
76 TRANSFORMATIONS SOCIALES ET CONTROVERSES PUBLIQUES

un projet de loi d’initiative populaire concernant les plans, programmes


et projets de développement urbain.
Au niveau national, le Conseil national des villes, organe collégial
de la politique urbaine, a été institué en 2003 à partir de la première
Conférence nationale des villes. Les conférences des politiques publiques
sont définies comme des espaces institutionnels de participation et de
délibération sur les orientations générales d’une politique publique
particulière. Elles sont trisannuelles, convoquées par décret présidentiel
définissant le thème. Les membres du Conseil sont élus pendant les
conférences auxquelles participent les délégués élus dans les conférences
municipales et celles des États fédérés.
Le Conseil national des villes (ConCidades) est responsable de plani-
fier et de proposer le programme national pour le développement urbain
et les politiques sectorielles dans les domaines du logement, de l’eau et
de l’assainissement, de la mobilité urbaine, de la régularisation foncière
et de la gestion métropolitaine. Il devient ainsi l’organe national de
contrôle social de la politique de l’eau et de l’assainissement.
Cette politique est réglementée par la Loi no 11.445/2007 et par son
Décret de réglementation de 2010. Dans son article 34, le Décret prévoit
que le contrôle social des services d’eau et d’assainissement peut se faire
en adoptant les mécanismes suivants : débats, audiences, consultations
et conférences publiques, et participation des organes collégiaux consul-
tatifs (conseils des politiques publiques) à la formulation de la politique
de l’eau et de l’assainissement ainsi qu’à la planification des services.
Dès le début, les acteurs représentant les intérêts du secteur de l’eau
et de l’assainissement ont cherché à assurer un siège au Conseil national.
Parmi eux se trouvent ceux qui représentent les intérêts du secteur privé
(l’Association brésilienne des concessionnaires des services d’eau et d’as-
sainissement [ABCON] et l’Association brésilienne des matériaux
d’assainissement et de fabricants d’équipement [ASFAMAS]) ; ceux qui
représentent des organismes professionnels, universitaires et de recherche
(l’Association brésilienne du génie sanitaire et de l’environnement
[ABES]) ; ceux qui représentent les travailleurs du secteur (la Fédération
nationale des syndicats de travailleurs des entreprises d’eau et d’assainis-
sement [FNU]) ; ceux qui représentent les intérêts des services publics
municipaux (l’Association nationale des services municipaux d’eau et
d’assainissement [ASSEMAE]).
Au niveau fédéral, le Conseil des villes a joué un rôle important en
ouvrant la voie à une démocratisation des décisions concernant l’orien-
3 • LES CONTROVERSES SUR LA GESTION DE L’EAU ET DE L’ASSAINISSEMENT AU BRÉSIL 77

tation de la politique nationale de l’eau et de l’assainissement, politique


qui a toujours eu un caractère assez technocratique, restreint aux experts
et fermé à la participation sociale, en renforçant l’importance de la plani-
fication et du contrôle social de la gestion. Cependant, dans les États
fédérés et les municipalités, où la politique et les programmes nationaux
sont mis en œuvre, cette ouverture n’a pas encore eu lieu. Dans ces
contextes régional et local, les responsables de la gestion des services
survalorisent ses dimensions technique et administrative et négligent les
processus socio-économiques et politiques qui façonnent cette politique
publique (Britto et al., 2012).

Le PLANSAB

Dans le cadre d’une réorganisation de la gestion des services d’eau


et d’assainissement, sous les gouvernements du Parti des travailleurs (PT)
– deux mandats du président Lula (2003-2006 ; 2007-2010) et un mandat
de la présidente Dilma (2011-2014) – le ministère de la Ville a mis
l’accent sur l’aménagement du cadre institutionnel en donnant une forte
priorité à la planification et à la mise en place de directives pour la gestion
des services.
La Loi nationale no 11.445/2007 détermine l’élaboration des plans
directeurs pour les services aux trois niveaux de la fédération (national,
des États fédérés et des municipalités). Au niveau national fut construit
le PLANSAB, résultat d’un processus coordonné par le ministère respon-
sable des villes. Ce processus s’est développé en trois étapes : 1)
formulation du « Pacte pour l’eau et l’assainissement : plus de santé, qualité
de vie et citoyenneté » qui marque le démarrage du processus participatif
d’élaboration du Plan en 2008 ; 2) la réalisation d’une vaste étude en
2009-2010, intitulée Panorama des services d’eau et d’assainissement au
Brésil, dont l’un des résultats est le projet préliminaire du PLANSAB.
Après la préparation du projet préliminaire du PLANSAB, des
séminaires régionaux ont eu lieu dans les cinq régions du Brésil (Belém
[PA], Salvador [BA], Brasilia [DF], Rio de Janeiro [RJ] et Florianópolis
[SC]), puis des audiences publiques au Sénat et aux Conseils nationaux
des politiques publiques ayant des interfaces avec l’assainissement (Conseil
des villes [ConCidades], Conseil de l’environnement, Agence nationale
de l’eau et Conseil de la santé. Dans les ConCidades, le Groupe de travail
eau et assainissement a discuté des aspects techniques du PLANSAB.
78 TRANSFORMATIONS SOCIALES ET CONTROVERSES PUBLIQUES

En 2012, le PLANSAB a été ouvert à des contributions de la société


à travers une consultation publique. Il s’en est suivi la consolidation du
plan dans sa forme définitive, à la lumière de contributions reçues. La
consultation publique a duré du 24 juillet au 24 septembre 2012 sur le
site Internet du ministère de la Ville. Pendant 40 jours, le public a pu
proposer trois types d’amendements possibles pour modifier les 153 pages
du document préliminaire du Plan : « additif », « substitutif » ou
« suppressif ». Au total, 649 contributions ont été présentées par 108
auteurs différents. Parmi ces contributions, on compte celles des individus
et celles des entités associatives.
À la fin de la période des contributions, le Secrétariat national de
l’eau et de l’assainissement (SNSA) du ministère de la Ville, aidé par
l’Université fédérale du Minas Gerais (UFMG) et l’Université fédérale
de Rio de Janeiro (UFRJ), a mis au point une évaluation minutieuse de
chacune de ces contributions, s’efforçant en même temps de tenir compte
des demandes de la société et de maintenir la cohérence du Plan.
Finalement, après la fusion des amendements identiques, 340 contribu-
tions ont été retenues.
Parmi ces amendements, 42,6 % ont été totalement, ou en partie,
acceptés. Dans ce processus, 30,4 % des contributions n’ont pas été
acceptées pour diverses raisons, notamment pour maintenir l’intégrité
et la cohérence du Plan, principal instrument de la politique nationale
des services d’eau et d’assainissement pour les 20 prochaines années.
Le Plan, dans sa version finale, après la révision tenant compte des
amendements proposés, a été approuvé en 2013, devenant le
Décret 8141/2013, signé lors de la cérémonie d’ouverture de la Cinquième
Conférence nationale des villes, le 20 novembre.

Les acteurs participant au processus de consultation publique

Pour procéder à l’analyse des controverses sur le PLANSAB, nous


avons choisi d’exclure les amendements des acteurs individuels (les
citoyens), en prenant en compte seulement les acteurs collectifs. Pour
définir ce qu’est un acteur collectif Grossman (2010) nous renvoie à Le
Galès (2003) qui énumère cinq critères permettant de déterminer la
présence d’un acteur collectif : 1) un système de prise de décision collec-
tive ; 2) des intérêts communs ; 3) des mécanismes d’intégration ; 4) des
représentations interne et externe de l’acteur collectif ; 5) une capacité
d’innovation. Duperré (2004 : 13) définit aussi les acteurs collectifs dans
3 • LES CONTROVERSES SUR LA GESTION DE L’EAU ET DE L’ASSAINISSEMENT AU BRÉSIL 79

le même sens que Le Galès, sans toutefois mentionner la capacité d’in-


novation : « l’acteur collectif est un groupe de personnes organisées,
mobilisées à partir d’expériences, d’intérêts et de solidarités convergents
autour d’un projet commun, qu’il tente d’imposer, par le biais de l’action
collective ».
Qui sont ces acteurs collectifs ? En voici la liste.

1- Les entreprises privées d’eau et d’assainissement


Dans ce groupe d’acteurs se trouve l’ABCON, soit l’Association
brésilienne des concessionnaires privés des services d’eau et d’assainisse-
ment. Elle rassemble des entreprises privées fournissant des services, ainsi
que d’autres entreprises dans les secteurs de la construction et des infras-
tructures d’eau et d’assainissement. Puis, il y a l’ABDIB, l’Association
brésilienne de l’infrastructure et des industries de base, qui compte
actuellement environ 160 groupes d’entreprises dans les domaines du
génie électrique, du gaz et du pétrole, du transport, de la construction,
de l’assainissement, de l’environnement, entre autres exploitations dans
le domaine de l’infrastructure.

2- Les syndicats
La Federação Nacional dos Urbanitários / Fédération nationale des
syndicats des travailleurs dans les entreprises des services urbains (FNU),
qui représente 250 000 travailleurs, avec 51 syndicats affiliés dans les
secteurs de l’énergie, de l’eau et de l’assainissement, de l’environnement
et du gaz.

3- Les ONG et les mouvements sociaux organisés


Dans ce groupe, nous avons rassemblé les ONG environnemen-
tales et notamment celles qui s’occupent du droit à la ville et au logement
et les mouvements sociaux organisés liés à ces thèmes. Dans ce domaine,
l’un des acteurs connaît une participation plus importante : il s’agit du
Forum Nacional de Reforma Urbana, un réseau rassemblant les mouve-
ments sociaux, les ONG, les associations sociales professionnelles et les
institutions de recherche1.

1. Les associations qui font partie du Forum sont listées sur le site [http ://forumre-
[Link]]
80 TRANSFORMATIONS SOCIALES ET CONTROVERSES PUBLIQUES

4- Les agences régulatrices et les agences de l’eau


Les organismes de régulation existent au Brésil depuis les années 1990.
Nous les classons parmi les acteurs collectifs, car ils sont composés d’un
corps technique doté d’un savoir spécifique. Ils se sont formés en asso-
ciation pour défendre leur rôle et leur expertise. Les agences régulatrices
des services d’eau et d’assainissement sont représentées par l’ABAR
(Associação Brasileira de Agências de Regulação / Association brésilienne
des agences régulatrices). En plus de l’ABAR, deux agences régulatrices
ont participé de manière indépendante : la ADASA (Agência Reguladora
de Águas, Energia e Saneamento do Distrito Federal / Agence régulatrice
des services d’eau, d’énergie et d’assainissement du District fédéral
[Brasília]) et l’ARSESP (Agência Reguladora de Saneamento e Energia do
Estado de São Paulo /Agence régulatrice des services d’eau, d’assainisse-
ment et d’énergie de l’État de São Paulo).
L’autre agence ayant participé est l’ANA, l’Agence nationale de l’eau
responsable de la gestion partagée et intégrée des ressources en eau et qui
a proposé 19 amendements.

5- Les associations professionnelles


L’ABES (Association brésilienne de génie sanitaire et environnemental)
est une association qui réunit environ 10 000 professionnels (cadres et
techniciens) appartenant aux secteurs de l’eau, de l’assainissement, des
déchets et de l’environnement. La plupart de ses membres sont des
employés des services publics de l’eau de compagnies des États fédérés,
mais on y trouve aussi des professionnels des entreprises privées d’eau et
d’assainissement ainsi que des services publics municipaux. L’ABES a une
antenne dans chaque État de la Fédération. Parmi ces antennes, celles qui
ont participé à la consultation publique ont été ABES/Bahia et ABES/SP.
L’ASSEMAE (Association nationale des services municipaux d'eau
et d’assainissement) représente le mouvement municipal qui défend une
gestion publique municipale des services.
La CBIC (Chambre brésilienne de l’industrie de la construction)
regroupe 81 syndicats et les associations d’employeurs dans le secteur de
la construction des 27 États.
3 • LES CONTROVERSES SUR LA GESTION DE L’EAU ET DE L’ASSAINISSEMENT AU BRÉSIL 81

6- L’administration publique et les agences gouvernementales


nationales
Dans cette catégorie se trouvent les professionnels des organes du
gouvernement national : des ministères des Finances, de la Santé, de la
Planification, de l’Environnement et de l’Intégration nationale.

7- Les gouvernements des États fédérés et les gouvernements


municipaux
La participation des instances de gouvernement des États fédérés et
des municipalités a été très peu significative. Parmi les États fédérés, il y
a eu seulement un amendement proposé par le Secrétariat de l’environ-
nement de l’État du Tocantins. Parmi les 5570 municipalités brésiliennes,
seulement 5 ont proposé des amendements sur le PLANSAB.

8- Les compagnies d’eau et d’assainissement des État fédérés


(les opérateurs des services)
Au Brésil, il y a 26 compagnies des États fédérés, dont la Compagnie
du District fédéral ; seul l’État de Mato Grosso n’a pas de compagnie
publique de services d’eau et d’assainissement. La majorité des munici-
palités brésiliennes ont délégué la gestion des services à ces compagnies ;
elles desservent 4012 municipalités (environ 73,6 % des services urbains
d’eau potable) en eau et assurent 58,2 % des services de collecte et de
traitement des eaux usées. La plupart sont des entreprises dont l’action-
naire majoritaire est l’État fédéré. Une seule, la Saneatins, compagnie de
l’État du Tocatins, est une entreprise privée ; elle appartient au groupe
Odebrecht Ambiental, qui a été vendu récemment au groupe canadien
Brookfield. Les compagnies se font représenter par l’AESBE, association
créée en 1984. L’AESBE a proposé seulement un amendement. Les
compagnies des États fédérés qui ont participé sont les suivantes :
COPASA (Minas Gerais) ; EMBASA (Bahia) ; CESAN (Espírito Santo)
et SABESP (São Paulo). On les définit en tant qu’acteur collectif car elles
sont aussi composées d’un corps technique, possédant un savoir spéci-
fique. Elles forment des associations, défendent leur rôle et leur expertise,
et, bien sûr, la gestion dite étatique, c’est-à-dire la délégation de la gestion
des services d’eau et d’assainissement à ces compagnies par les munici-
palités.
82 TRANSFORMATIONS SOCIALES ET CONTROVERSES PUBLIQUES

LES THÈMES DE LA CONSULTATION PUBLIQUE ET LES


CONTROVERSES
L’un des thèmes centraux sur lesquels les acteurs institutionnels se
sont manifestés, mettant ainsi en évidence la controverse sur une politique
publique, est celui du rôle des acteurs privés et du secteur public dans la
gestion des services publics d’eau et d’assainissement. Dans le cadre de
la construction d’un projet d’accès universel envisagé par le PLANSAB,
cet enjeu est central. Comme le souligne Bakker (2009 : 92), la partici-
pation du secteur privé est l’une des questions les plus controversées de
la gestion des services d’eau dans les pays en voie de développement,
opposant ceux qui avancent que le secteur privé est en mesure de fournir
l’efficacité, l’expertise ainsi que le financement des réseaux, et ceux qui
affirment qu’il est inacceptable d’un point de vue déontologique de tirer
profit de cette ressource, et recourent à des arguments techniques en
faveur de l’approvisionnement public en eau.
Dans le cadre de la consultation publique du PLANSAB, nombre
d’acteurs liés aux mouvements sociaux et aux syndicats des travailleurs
du secteur (Fórum Nacional de Reforma Urbana, Federação Nacional
dos Urbanitários) de même que l’ASSEMAE qui représente les services
publics municipaux proposent des amendements pour que le rôle de
l’État dans la gestion et dans la prestation des services soit renforcé, et
pour que celui du secteur privé soit restreint. Ces acteurs soulignent, en
particulier, le problème des zones mal desservies où vivent les habitants
à faibles revenus, signalant que la poursuite incessante du profit, inhérente
à la privatisation, est incompatible avec un projet d’accès universel. Ils
affirment qu’il ne faut pas exclure le secteur privé de la gestion de l’eau,
mais qu’il faut définir clairement son rôle et les limites de son action.
Pour ces acteurs, le secteur privé joue déjà un rôle important dans le
développement de projets et l’exécution de grands travaux. Ils demandent
donc que le rôle du secteur privé soit restreint à ces activités. Ils soulignent,
d’ailleurs, le degré élevé de sous-traitance qui s’effectue dans le secteur.
Toujours sur le thème de la participation privée, les acteurs liés à ce
secteur (ABCON et ABDIB) demandent le remplacement du mot
« privatisation » dans le texte du Plan, à savoir dans le paragraphe qui
présente un examen rétrospectif des formes de prestation des services au
Brésil. Ils demandent que ce mot soit remplacé par les termes « partici-
pation du secteur privé », faisant observer que le mot « privatisation » est
généralement source de malentendu parmi les lecteurs et qu’il se nourrit
d’anciens points de vue idéologiques et corporatistes, critiques de la
logique économique dominante.
3 • LES CONTROVERSES SUR LA GESTION DE L’EAU ET DE L’ASSAINISSEMENT AU BRÉSIL 83

Dans les directives de la consultation, la place de la participation


privée et la gestion exclusivement publique sont sujets à controverse
récurrents. Le texte du PLANSAB mentionne qu’il faut explorer le
potentiel des partenariats public-privé pour fournir le service, en se basant
sur la loi qui réglemente ce genre de partenariat dans la gestion des services
publics. Les acteurs du secteur privé demandent de renforcer cette direc-
tive afin que le texte soit plus explicite et que les différentes formes de
prestation privée soient mentionnées : « il faut explorer toutes les possi-
bilités de participation privée : les PPP, les concessions pleines (pour la
desserte en eau et pour l’assainissement), les concessions partielles (pour
l’un des deux services) et même les contrats BOT ou BLT2 ». Les mouve-
ments sociaux (Forum nacional de reforma urbana) demandent, quant à
eux, la suppression de cette directive.
Dans le chapitre quatre du Plan, dans la section qui porte sur l’ana-
lyse institutionnelle, le thème de la régulation provoque divers
positionnements. Les mouvements sociaux comme le Forum nacional de
reforma urbana ainsi que les syndicats de travailleurs proposent un amen-
dement pour inclure une critique du modèle existant de régulation par
les agences régulatrices. Selon eux, ce modèle est trop technocratique,
car en s’appuyant sur la nécessaire indépendance politique des agences,
il exclut la participation de la société civile. Cette participation se restreint
à des consultations publiques sur Internet et à des audiences publiques.
L’amendement demande une transformation du modèle de régulation
existant, avec l’ouverture des agences régulatrices à la participation sociale.
Un autre amendement proposé par l’ABES de São Paulo va dans le sens
contraire et soutient le modèle existant des agences régulatrices (sans
participation sociale). Il affirme que le Plan a établi la complexité de la
régulation et que son stade de développement actuel permet d’obtenir
de meilleurs résultats à moyen et à long terme. Il soutient aussi la néces-
sité d’une amélioration technique et institutionnelle des organismes de
régulation. Ce camp défend l’idée que ce modèle n’est pas restrictif et
que le PLANSAB permet trois modes de gestion : un mode étatique, un

2. Le contrat BOT (Build, operate and transfer, signifiant « Construire, exploiter et


transférer ») est celui par lequel un acteur public sélectionne une entreprise pri-
vée pour la conception, le financement et la construction d’une infrastructure et
accorde à cette entreprise le droit de l’exploiter à des fins commerciales durant
une période déterminée, à l’expiration de laquelle l’infrastructure est transférée à
l’acteur public ; le contrat BLT (Build, lease and transfer) est celui par lequel l’entre-
prise construit l’infrastructure et loue l’administration publique durant un certain
nombre d’années.
84 TRANSFORMATIONS SOCIALES ET CONTROVERSES PUBLIQUES

mode municipal et un mode fondé sur un consortium intermunicipal.


Le groupe présente, de plus, les avantages et les inconvénients de chaque
mode. L’ABES de São Paulo conclut l’argumentation de son amendement
en affirmant que le choix de modèle politico-institutionnel de régulation
doit tenir compte de la réalité locale.
Dans le chapitre 8 du Plan concernant les lignes directrices et stra-
tégiques majeures d’action de l’ABAR, l’association des agences
régulatrices se prononce aussi sur le sujet avec l’amendement suivant :
… il y a une séparation nette entre les fonctions de planification, de régle-
mentation, de fourniture et de contrôle social des services d’eau et
d’assainissement. Ainsi, on devrait éliminer dans le PLANSAB toutes les
macros directrices qui prévoient des interférences délibératives du contrôle
social concernant les décisions qui portent sur la régulation des services.
L’association des agences régulatrices défend donc un modèle de régula-
tion technique sans participation sociale.
L’analyse institutionnelle du Plan comprend une partie qui porte sur
les tarifs. Cette question renvoie au paiement pour les services par les
usagers et aussi à la possibilité d’obtenir un volume minimum gratuit,
accessible à tous. Un amendement de la part de l’ABES São Paulo
mentionne que le Plan doit formuler des politiques claires pour les
subventions nécessaires aux politiques sociales portant sur l’accès des
pauvres à l’eau et à l’assainissement. L’ABES considère l’imprécision
concernant les tarifs sociaux comme un aspect faible du Plan. L’ABES
prétend que le Plan doit guider les municipalités et les usagers des services
à ce sujet, à travers des directives claires.
Pour les mouvements sociaux (Forum nacional de reforma urbana et
les syndicats des travailleurs du secteur), les critères définissant les béné-
ficiaires du tarif social doivent être révisés et le plan doit introduire la
discussion sur le coût social de l’eau et lancer un débat sur la gratuité de
l’accès. Ils proposent un amendement concernant l’institution d’un
service minimum gratuit pour ceux qui ne sont pas capables de payer le
plein tarif.
Les acteurs privés entrent aussi dans ce débat, remettant en question
l’expression « eau et assainissement comme marchandise » présente dans
le texte du PLANSAB. Ils proposent un amendement pour supprimer
cette expression. Pour eux, le texte du Plan conduit à un préjugé contre
la tarification, en laissant de côté le fait que les tarifs représentent une
sécurité pour les organismes qui financent les services. Les acteurs privés
considèrent que cette expression peut conduire à une vision erronée,
3 • LES CONTROVERSES SUR LA GESTION DE L’EAU ET DE L’ASSAINISSEMENT AU BRÉSIL 85

comme s’il n’en coûtait rien pour fournir de l’eau potable à la population.
Selon cet amendement, le texte du PLANSAB ignore délibérément les
résolutions de l’ONU qui stipulent que « l’eau a une valeur économique »
en même temps qu’est établi le principe humanitaire du droit à l’eau.
Ainsi, selon l’amendement, le principe du droit à l’eau n’est pas en
contradiction avec le droit de faire payer pour sa fourniture, que les
services soient privés ou publics.
Un autre thème de l’analyse institutionnelle soulevé par les amen-
dements proposés est celui de la coopération intermunicipale dans la
gestion des services. L’ABES et les acteurs du secteur privé se manifestent
en attribuant à l’analyse développée dans le PLANSAB une préférence
pour la coopération intermunicipale comme moyen d’assurer une gestion
plus efficace dans le cadre des petites municipalités, alors qu’il y aurait
dans le même temps une absence de mention de la formule légale permet-
tant de régler les rapports entre les États fédérés et les communes, dans
le cadre de la gestion des services (des accords de coopération). Pour
l’ABES, outre les consortiums cités (instrument juridique pour la coopé-
ration intermunicipale), le plan devrait mentionner les accords de
coopération (instrument juridique permettant aux municipalités de
déléguer la prestation des services aux compagnies des États fédérés).
Selon l’ABES, il ne faudrait pas donner la préférence à un instrument
juridique particulier au détriment des accords de coopération – tout aussi
appropriés. Elle voit exprimée dans le PLANSAB une préférence pour
la coopération intercommunale et une approche plutôt municipaliste.
Les acteurs de ce secteur (entreprises publiques des États fédérés) se
prononcent sur la question en proposant un amendement qui va dans le
même sens que celui de l’ABES. Selon eux, dans les municipalités où
l’expansion des services (impliquant par conséquent des travaux d’infras-
tructures) est nécessaire, le consortium entre municipalités n’est pas une
structure institutionnelle viable, compte tenu de la complexité des
exigences légales – contrairement au cas des accords de coopération qui
permettraient, selon eux, plus de souplesse et d’agilité.
Les acteurs du secteur privé signalent que les difficultés techniques
et institutionnelles seront encore plus importantes si l’on réunit unique-
ment de petites municipalités dans un consortium, comme le suggère le
PLANSAB. Selon ces acteurs du privé, la gestion associée est le modèle
le plus adéquat pour le pays, et cela dans deux situations : dans le regrou-
pement de municipalités viables, et non viables économiquement, avec
le fort soutien technique et financier de l’État fédéré ou du secteur privé.
86 TRANSFORMATIONS SOCIALES ET CONTROVERSES PUBLIQUES

On découvre donc, chez les acteurs privés, une vision opposée à la possi-
bilité d’un choix « municipaliste » dans le mode de gestion des services.
Un autre sujet de controverse entre les différents secteurs est celui
de la participation et du contrôle social. Pour l’ABES de São Paulo, le
Plan devrait signaler comme nécessaire, et non seulement pertinente,
une articulation entre les instances gouvernementales (gouvernement
national, gouvernements des États fédérés et des municipalités) et les
organismes à compétence technique tels que les associations profession-
nelles et les associations représentatives de la société civile. Il devrait
esquisser la forme du dialogue entre les agents impliqués. L’ABES de São
Paulo estime que l’inclusion du débat social, et en particulier les apports
des secteurs techniques, contribue à la cohérence des projets proposés.
Pour elle, donc, la conception du contrôle social devrait engager aussi
ceux qui détiennent la connaissance technique. En examinant l’ensemble
des amendements proposés par l’ABES, on y remarque un certain refus
du contrôle social par les non-experts.
Les mouvements sociaux et les syndicats envisagent le renforcement
de la participation et du contrôle social d’une autre façon, comme le
montre l’amendement proposé :
Il est nécessaire d’abolir de la scène nationale le préjugé tenace existant au
sein d’un groupe de gestionnaires, d’acteurs gouvernementaux, de régula-
teurs et d’entrepreneurs impliqués dans la gestion des services d’eau et
d’assainissement, qui sous-estiment la capacité des représentants de la société
à participer à la planification, à la fabrication et à la mise en œuvre des
politiques publiques dans le domaine de l’eau et de l’assainissement. La
continuité de la mise en œuvre des politiques publiques sera garantie par
un fort contrôle de la société civile, comprise ici comme un rassemblement
des mouvements sociaux organisés. Il convient de garantir la participation
de la société à toutes les étapes de la politique publique, de la conception
des projets à l’exécution des travaux et à l’application des ressources, en
passant par la planification.
Nous sommes donc ici devant une proposition de participation dans la
gestion qui s’approche de celle de la démocratie radicale.
Afin de rendre cette participation effective, les mouvements sociaux
et les syndicats demandent de créer des instruments de qualification et
de formation des représentants de la société civile dans le domaine de
l’eau et de l’assainissement, avec des ressources financières qui leur seraient
destinées. Ce serait un moyen d’assurer une mise à niveau des connais-
sances entre les techniciens et les représentants des mouvements sociaux.
Il serait également nécessaire que les instruments de participation dépas-
3 • LES CONTROVERSES SUR LA GESTION DE L’EAU ET DE L’ASSAINISSEMENT AU BRÉSIL 87

sent le caractère le plus souvent consultatif afin que la participation


devienne délibérative. Ces acteurs défendent aussi la création de conseils
participatifs pour les politiques urbaines dans chaque municipalité, qui
reproduiraient au niveau local le modèle national du ConCidades, ainsi
que le fait de maintenir l’accès aux ressources publiques provenant du
gouvernement national conditionné à la création de ces conseils.
Le dispositif des instances de contrôle social (délibératif ou consul-
tatif ) constitue un autre point de divergences entre les représentants des
mouvements sociaux, le secteur privé et les entreprises publiques des
États fédérés, ces dernières défendant l’idée que le texte du PLANSAB
devrait renforcer le caractère consultatif de ces instances.
Le rôle du Conseil national des villes fait lui aussi l’objet d’un débat.
Les mouvements sociaux demandent que la directive qui mentionne la
nécessité de développer davantage les pouvoirs du Conseil national des
villes dans la planification, la réglementation, l’évaluation et la délibéra-
tion concernant les politiques de l’eau et de l’assainissement soit érigée
en directive prioritaire. Ils demandent aussi que la directive soit élargie,
en indiquant que les États fédérés et les municipalités doivent également
élargir les pouvoirs de leurs conseils quant à ces mêmes politiques. À
l’inverse, les acteurs du secteur privé s’opposent à cette directive avec les
arguments suivants : le Conseil national des villes n’a qu’un rôle consul-
tatif. Comme il ne dispose pas d’une composition paritaire entre les
secteurs sociaux représentés, il ne peut avoir de fonctions de réglemen-
tation, de planification et d’évaluation. L’ABAR, qui représente les agences
de régulation, demande qu’une fonction de régulation ne soit pas accordée
au Conseil national des villes.
Dans le cadre de l’organisation du financement des services, on trouve
aussi des controverses relativement à la création d’un fonds de finance-
ment. Le PLANSAB propose, à travers une directive, la constitution d’un
fonds qui serait soumis à l’approbation de l’Assemblée nationale. Ce
fonds, nommé « Fonds national pour le service universel », serait doté de
ressources qui proviendraient du budget fédéral et qui seraient allouées
aux services exploités par des agents publics de faible viabilité économique
et financière – et, de façon prioritaire, aux zones d’habitat précaires,
urbaines et rurales.
Ainsi, on observe une priorisation du Plan concernant la destination
des ressources financières provenant du gouvernement national : les zones
plus pauvres et la population mal desservie. Le Forum de reforma urbana
appuie cette directive et ajoute que le gouvernement national doit aussi
88 TRANSFORMATIONS SOCIALES ET CONTROVERSES PUBLIQUES

guider et induire la création de fonds pour le service universel au niveau


des États fédérés et des municipalités. L’agence gouvernementale respon-
sable des finances du gouvernement fédéral est plus réticente quant à la
création du fonds qui devrait, selon elle, être approuvée par le pouvoir
législatif. Elle va jusqu’à remettre en question la nécessité de la création
du fonds : « […] le rattachement excessif de ressources à des fonds para-
lyse le gouvernement dans l’allocation des ressources et peut réduire la
capacité de répondre aux besoins du secteur ». Le secteur privé manifeste
aussi son désaccord relativement à la création du fonds, en mentionnant
les difficultés techniques et juridiques inhérentes à sa gestion.

CONCLUSION

Ce travail a permis d’examiner les controverses existant dans le cadre


d’une politique publique particulière, la politique nationale pour les
services d’eau et d’assainissement au Brésil. Le système fédéral brésilien
ayant des caractéristiques qui lui sont propres, les politiques publiques
sont, pour la plupart, inscrites dans la Constitution fédérale et relèvent
de la compétence législative du gouvernement national, qui détermine
le rôle des États fédérés et des municipalités. Ainsi, les politiques publi-
ques sont très largement définies au niveau national (Souza, 2016). C’est
le cas de la politique nationale pour les services d’eau et d’assainissement
dont le principal instrument, qui définit des règles obligatoires pour les
États fédérés et les municipalités, est le Plan national, le PLANSAB. Ce
plan oriente la politique nationale pour le secteur et guide les plans
formulés aux niveaux des États fédérés et des municipalités.
Ce plan a été élaboré par le ministère de la Ville en passant par
différences instances de débat et de participation publics. La dernière
étape fut la consultation par Internet. En nous penchant sur cette consul-
tation, nous avons pu dégager les principaux sujets de controverses entre
les acteurs publics à partir des amendements qu’ils ont formulés.
Une première remarque s’impose : il n’y a pas eu de débat public
dans cette étape d’élaboration du Plan, la consultation ayant été faite par
Internet. Par conséquent, il n’y a pas eu de confrontation publique et
ouverte des idées. Seuls ceux qui avaient accès à l’ensemble des amende-
ments ont pu se forger une vision d’ensemble de la position des différents
acteurs.
En ce sens, on n’est pas tout à fait dans le cadre de la définition de
Lascoumes, où les controverses sont décrites comme des séquences de
3 • LES CONTROVERSES SUR LA GESTION DE L’EAU ET DE L’ASSAINISSEMENT AU BRÉSIL 89

discussion et d’affrontement entre des points de vue différents sur un


sujet. D’un autre côté, un suivi de la politique publique nationale pour
l’eau et l’assainissement nous permet de voir que les prises de position
concernant les aspects clés de la politique, qui se concrétisent dans des
amendements, se manifestent aussi dans d’autres espaces publics comme
le Conseil national des villes, le ConCidades. Il ne s’agit donc pas ici d’une
controverse classique, mais d’un processus participatif où des controverses
sur les enjeux clés de la gestion des services d’eau se manifestent, se
rapprochant par là de ce que Charaudeau nomme une « controverse
sociale » (Charaudeau, 2015).
Quels sont donc les principaux sujets de ces controverses ? On peut
dire qu’elles tournent autour de deux conceptions des services. La
première conçoit les services comme un droit de citoyenneté, c’est-à-dire
des services publics gérés par l’État et accessibles à tous, y compris à ceux
qui n’ont pas les moyens de payer pour eux. La deuxième est une concep-
tion plutôt marchande des services, où le secteur privé joue un rôle majeur
dans leur gestion, et où l’accès se fera toujours moyennant leur tarification
– même si c’est le pouvoir public, par le biais des aides sociales, qui s’en
charge.
Un autre sujet de controverse est celui de la participation sociale dans
la gestion et sur son caractère délibératif ou consultatif. Les gestionnaires
des services, publics ou privés, ont du mal à accepter une participation
des entités qui représentent les intérêts des usagers dans la gestion, surtout
dans une forme délibérative. Ils adhèrent encore fortement à une concep-
tion technocratique de la gestion, qui écarte ceux qui ne possèdent pas
le savoir technique de la prise de décision.
Il faut également noter que cette opposition entre le public et le
privé, entre gestion technique et gestion participative n’est pas propre au
seul Brésil et dépasse le cadre des forums nationaux, à l’instar du réseau
Acqua Publica Europea qui représente les opérateurs publics européens,
et du Forum mondial de l’eau qui est contrôlé par des entreprises mondia-
lisées (Veolia et Suez, par exemple).
Enfin, une autre controverse est liée au modèle brésilien de fédéra-
lisme, dans lequel les États fédérés s’opposent à l’autonomisation et au
renforcement d’une perspective « municipaliste » dans la gestion des
services, car les municipalités sont les « clients » des compagnies d’eau et
d’assainissement de ces mêmes États fédérés.
90 TRANSFORMATIONS SOCIALES ET CONTROVERSES PUBLIQUES

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CHAPITRE 4

Anticiper les controverses : les audits


de sécurité routière, ressource de
légitimité d’impartialité
Geoffrey Carrère

S ouvent1 renvoyée à l’image d’une expertise bornée aux dimensions


techniques, l’ingénierie en sécurité routière reste encore aujourd’hui
profondément associée au modèle progressiste (Choay, 2004) de l’amé-
nagement de l’espace développé au cours des années 1960-1970 en France
et au Québec. La construction de vastes infrastructures routières (Hall,
2002) visait alors à accompagner l’expansion du « progrès » incarné par
l’automobile. La vitesse et l’efficacité des déplacements devaient être
optimisées par des techniques ingénieriales basées sur la ségrégation des
modes de transports et la hiérarchisation des voies (Fleury, 2006). Loin
d’intégrer l’usager, les modèles de sécurité routière consistaient alors à
fluidifier la circulation afin d’éviter les risques de collisions. L’échangeur
Turcot de Montréal et celui de la porte de Bagnolet à Paris illustrent
encore cette période dans le décor urbain d’aujourd’hui. Si l’ingénierie
routière évolue au cours des années 1970 par la mise en œuvre de l’ap-
proche réactive consistant à aménager des zones définies comme
accidentogènes par des études statistiques, l’usager demeure encore exclu

1. Ce chapitre a été rédigé à partir d’une thèse intitulée Changement cognitif ou trans-
formation du rôle social de l’expert ? Sociologie des experts du risque routier dans une
approche comparative France-Québec : le cas des audits de sécurité routière. Cette thèse
fut soutenue en 2012 et réalisée en cotutelle entre l’Université Laval et l’Université
Toulouse 1 Capitole.

93
94 TRANSFORMATIONS SOCIALES ET CONTROVERSES PUBLIQUES

des modèles ingénieriaux. « Sa participation se borne en amont de l’action,


à relever à son corps défendant et par l’accident, la localisation d’imper-
fections, de défauts, dans le système des routes » (Galland, 1991 : 114).
Depuis, en France comme au Québec, le champ de la sécurité routière
s’est démocratisée. En France, le Plan départemental d’actions de sécurité
routière (PDASR) illustre ce tournant. Au sein du PDASR, la sécurité
routière n’est plus uniquement envisagée comme une affaire d’ingénieurs.
Sur l’initiative du préfet, ce plan s’applique sur la base d’une concertation
locale auprès des différents acteurs de la route comme la police, la gendar-
merie, les Directions départementales des territoires (DDT),, les
collectivités locales, les médecins et les associations de la route. Au
Québec, la démocratisation du champ de la sécurité routière s’illustre à
travers la mise en place de la Table québécoise de la sécurité routière
(TQSR). La TQSR est un organe permanent d’échanges et de débats.
Elle se compose de 47 membres issus respectivement du milieu associatif,
des municipalités, de la police, des organismes gouvernementaux, de
l’Hôpital Sacré-Cœur de Montréal/Trauma Québec et du Centre de
recherche sur les transports de l’Université de Montréal.
Avec l'introduction, dans les années 2000, de l'audit de sécurité
routière (Belcher, Proctor et Cook, 2008), l'ingénierie routière s'inscrivait
à son tour dans un processus de démocratisation des dispositifs de contrôle
de la route. De manière générale, l’audit est un instrument issu du
domaine privé (ex : audit financier, audit sur les produits). Importé dans
l’action publique par le nouveau management public (NMP), il vise à
contrôler et évaluer de manière indépendante la réalisation des tâches
afin d’en améliorer la qualité et l’efficience. Dans le domaine de la sécu-
rité routière, il a été introduit en France par la Circulaire du 18 mai 2001
et au Québec par une orientation ministérielle en 2008. L’audit propose
en l’espèce une évaluation in situ des infrastructures en mêlant les savoirs
d’ingénieurs aux savoirs d’usagers. Si dans certains pays comme la France
l'audit de sécurité routière intégrait dans sa phase expérimentale, au côté
de l'ingénieur, les autres acteurs de la route (ex. : policiers, associations
d'usagers...), aujourd'hui c’est sur la base de la propre expérience de
conducteur des auditeurs que le contrôle des routes s’opère. En sillonnant
le site à bord d’un véhicule, les auditeurs relèvent, par l’expérience soma-
tique de la route (Collins, 2010), les éléments pouvant être à la source
d’un accident comme les effets d’optiques ou le manque de visibilité
(Carrère, 2012). Certes, l’audit de sécurité routière légitime la participa-
tion de savoirs expérientiels de conducteur au sein du contrôle de
4 • ANTICIPER LES CONTROVERSES : LES AUDITS DE SÉCURITÉ ROUTIÈRE 95

sécurité des routes (Carrère, 2015) ; cependant, il n’intègre pas de manière


effective l’usager à la réalisation de l’expertise.
Aussi, loin d’incarner une transformation cognitive majeure de
l’ingénierie, l’audit apparaît dans une situation d’entre-deux. Quelles
sont donc les raisons qui expliquent l’introduction d’un nouvel instru-
ment d’action publique (Lascoumes et Le Galès, 2004) à portée limitée
en France et au Québec ? Dans le cadre d’une étude comparative, nous
montrerons que, si la mise en œuvre de l’audit de sécurité routière s’ins-
crit moins dans une volonté de changement des cadres cognitifs de
l’expertise, elle tend aussi à répondre à des enjeux périphériques au
domaine de la sécurité routière. Nous verrons que l’audit apparaît comme
un nouvel instrument de contrôle visant à prémunir les ministères fran-
çais et québécois contre d’éventuelles controverses futures. C’est en ce
sens que nous analyserons l’expertise produite par les auditeurs comme
la ressource d’une nouvelle forme de légitimité de l’action publique
permettant d’agir dans un environnement controversé. Reprenant les
travaux de Pierre Rosanvallon (2008), nous qualifierons cette nouvelle
forme de légitimité de « légitimité d’impartialité » (Rosanvallon, 2008).
Ainsi, dans une première partie, nous contextualiserons les audits de
sécurité routière au sein des systèmes politiques et du cadre idéologique
dans lesquels ils s’insèrent. Nous verrons à cet égard qu’issus tous deux
d’une tradition centralisée du pouvoir, le Québec et la France se sont
engagés dans des processus de décentralisation et de déconcentration
territoriale. Puis après avoir défini l’expertise produite par les audits de
sécurité routière comme étant une expertise technicienne (Theys, 1993)
ressource de légitimation décisionnelle et présenté les outils méthodolo-
giques mobilisés dans le cadre de la réalisation de cette comparaison
internationale, nous reviendrons sur le processus de décentralisation
français et québécois. Nous montrerons que l’audit de sécurité routière
émerge dans le cadre de ce processus en tant qu’instrument visant à la
réhabilitation d’un contrôle des instances centrales sur les projets routiers
réalisés dans les territoires. Nous verrons à ce propos que le contrôle
réalisé par l’audit de sécurité routière assure une forme contemporaine
de la légitimité de l’action publique : une légitimité d’impartialité. Cette
nouvelle forme de légitimité semble aujourd’hui nécessaire à l’action
politique pour prévenir d’éventuelles controverses.
96 TRANSFORMATIONS SOCIALES ET CONTROVERSES PUBLIQUES

CONTEXTUALISATION POLITIQUE ET RATIONALITÉ


GOUVERNEMENTALE : L’AUDIT DE SÉCURITÉ ROUTIÈRE,
UN INSTRUMENT PROGRAMMATIQUE ?
Loin d’émerger ex nihilo, les instruments d’action publique sont mis
en œuvre dans des contextes politiques particuliers. L’analyse du système
politique et de la rationalité gouvernementale (Foucault, 1978) dans
lesquels les audits de sécurité routière s’insèrent est donc une étape préli-
minaire essentielle pour comprendre les enjeux qui sous-tendent
l’introduction de ce nouvel instrument.
Nouvelle forme d’instrumentation issue du NMP, l’audit de sécurité
routière s’inscrit dans le cadre du tournant néolibéral de l’action publique
(Foucault, 1978 ; Rose et Miller, 1992). Le NMP peut être défini comme :
[…] un ensemble d’idées empruntées au cadre conceptuel des pratiques
administratives du secteur privé. Il met l’accent sur le contrôle des coûts,
la transparence financière, l’autonomie des sous-unités organisationnelles,
la décentralisation de la direction, la création de mécanismes de marché ou
de quasi-marché séparant fonction d’achat et approvisionnement, la contrac-
tualisation de leur relation, et l’accentuation de la responsabilité de la
clientèle en matière de qualité des services, grâce à la création d’indicateurs
de performance. (Power, 2005 : 94)
Parmi les instruments importés de la sphère privée dans la sphère
publique, l’audit détient une place singulière. Qu’il soit interne ou
externe, l’audit est un instrument de contrôle des tâches en vue d’une
amélioration de la performance, de l’efficience ou de la qualité d’un
service donné. La généralisation de l’audit tant dans le secteur public que
privé amène Michael Power à parler à son sujet « d’obsession du contrôle »
(Power, 2005). L’audit de sécurité routière doit donc aussi être étudié à
l’aune de sa portée programmatique tant du point de vue de la rationa-
lité gouvernementale dont il est porteur que de celui des enjeux propres
à l’organisation territoriale du système politique dans lequel il s’insère.
Aussi, bien qu’appartenant à des systèmes politiques différents le Québec
et la France convergent à bien des égards quant à l’agencement institu-
tionnel de leur territoire en matière d’ingénierie routière.
Le système politique français reste encore aujourd’hui profondément
marqué par une tradition centralisatrice issue aussi bien de la monarchie
que de la révolution jacobine (Roggero, 2006). Si certaines adaptations
aux contingences locales pouvaient être de mise – Pierre Grémion (1976)
parlait à ce sujet d’un « jacobinisme apprivoisé » – le système centralisé
4 • ANTICIPER LES CONTROVERSES : LES AUDITS DE SÉCURITÉ ROUTIÈRE 97

français accordait peu d’autonomie aux territoires. Puis, depuis 1982, le


processus de décentralisation a doté les régions, les départements et les
intercommunalités de compétences politiques notables. Toutefois, l’or-
ganisation politique française n’en demeure pas moins empreinte d’une
logique centralisatrice. Exercé dans le cadre d’un pouvoir à distance
(Epstein, 2005 : 111), par l’intermédiaire de leviers fiscaux comme la
dotation globale de fonctionnement (DGF) notamment (Carrère, 2013),
le pouvoir central garde encore aujourd’hui la mainmise sur ses territoires.
De son côté, depuis 1867 et l’instauration de la Confédération, le
Canada est un État fédéral. L’autonomie caractérise ce système politique.
Il s’organise autour d’un État souverain, dit fédéral, et d’entités territo-
riales autonomes, dites fédérées, disposant de leurs propres gouvernements.
Aux côtés des trois territoires fédéraux du Nord-Ouest, du Nunavut et
du Yukon, la Province du Québec fait partie de l’un des dix États fédérés
du Canada. À l’instar de la France, le système politique québécois a
également été marqué par une période de centralisation. Puis, à partir
de 1977 et du Livre blanc sur la décentralisation qui a donné naissance
en 1979 aux Municipalités régionales de comtés1 (MRC), le Québec a
amorcé un processus de décentralisation. Ce processus s’est poursuivi en
2003 avec la création de la Conférence régionale des élus qui avait pour
responsabilité de conseiller le gouvernement québécois sur les politiques
à mettre en œuvre dans les différentes régions. Cette instance a été dissoute
13 ans plus tard en 2016. De façon assez semblable au cas français, l’or-
ganisation territoriale québécoise demeure aujourd’hui marquée par la
présence de l’État central, certains auteurs jugeant même que la décen-
tralisation québécoise en est finalement restée « au chapitre des intentions »
(Joyal et El Batal, 2007 : 252).
Toutefois, si la tradition centralisatrice française et québécoise
demeure prégnante surtout au niveau provincial pour le Québec, les
processus de décentralisation engagés ont largement modifié l’organisa-
tion politique des territoires. De part et d’autre de l’Atlantique, ces
processus de décentralisation se sont accompagnés de déconcentrations
accrues des services centraux. Ainsi, le ministère des Transports québécois
(MTQ) se décline dans les régions au sein de services déconcentrés appelés
Directions territoriales (DT). Ces dernières apportent notamment un
soutien technique aux projets routiers portés par les MRC et les muni-
cipalités. En France, le ministère de l’Environnement, de l’Énergie et de
la Mer (MEEM) se décline, lui aussi, sur ses territoires à travers les services
déconcentrés que sont les Directions régionales de l’environnement, de
98 TRANSFORMATIONS SOCIALES ET CONTROVERSES PUBLIQUES

l’aménagement et du logement (DREAL), les Directions interdéparte-


mentales des routes (DIR) et les Directions départementales des territoires
(DDT).
De leur côté, les audits de sécurité routière sont assurés, en France
comme au Québec, par les services centraux incarnés dans le cas français
par l’inspecteur général des routes (IGR) et dans le cas québécois par le
Service central de sécurité en transport. Les audits de sécurité routière
réalisent en ce sens le contrôle de sécurité des routes mis en œuvre par
les services déconcentrés. Toutefois, une spécificité française doit être
soulignée ici. Les auditeurs français sont affectés à des services déconcen-
trés dans le cadre de leurs activités professionnelles courantes. Cependant,
pour la réalisation de la mission d’audit, ces derniers sont rattachés aux
services centraux. Aussi, afin d’éviter tout conflit d’intérêts, l’IGR va
désigner des auditeurs extérieurs au département ou à la région où le
contrôle de sécurité doit être effectué.
En réalisant un contrôle des travaux effectués par les services décon-
centrés, l’audit de sécurité routière s’insère au cœur même des jeux de
pouvoir qui sous-tendent le maillage institutionnel de la gestion des
territoires par les services centraux. La question de la portée program-
matique de l’audit paraît donc d’autant plus importante à interroger que
l’expertise produite par les auditeurs reste pour une large part sous le
contrôle du domaine politique.

Les audits de sécurité routière : une expertise technicienne

Fonctionnaires de leurs ministères respectifs les auditeurs français et


québécois sont largement soumis au pouvoir politique. L’expertise
produite par les audits de sécurité routière est une expertise accomplie
par le ministère pour le compte du ministère. Les résultats de l’expertise
sont donc autant soumis à un contrôle ingénierial entre pairs qu’à un
contrôle politique au regard des enjeux auxquels le ministère se confronte
(Roqueplo, 1997).
En effet, après avoir reçu le dossier d’un projet routier fourni par la
DT, les auditeurs québécois procèdent à son analyse. Cette étude s’attarde
particulièrement à l’analyse des tracés routiers, des distances de visibilité,
des carrefours, des aménagements pour les cyclistes et les piétons ou
encore à l’étude des caractéristiques de la circulation ou des besoins des
usagers en matière de circulation. À la suite de cette première étude
exhaustive, les auditeurs se rendent sur le terrain. Cette visite de terrain
4 • ANTICIPER LES CONTROVERSES : LES AUDITS DE SÉCURITÉ ROUTIÈRE 99

consiste dans un premier temps en une rencontre avec les techniciens


des DT afin d’appréhender les points fondamentaux de la problématique
ainsi que les principales contraintes rencontrées dans le cadre du projet
routier, qu’elles soient géographiques, économiques ou politiques. Après
cette première réunion, les auditeurs vont procéder à l’observation de
l’infrastructure routière. Cette étape consiste à relever les problèmes
relatifs à la géométrie de la route, à ses abords ou à son équipement (ex. :
glissières, panneaux). Enfin, cette visite de terrain se clôture par une étape
dite de « familiarisation » avec le site. Ici, les auditeurs se mettent à la
place d’un conducteur lambda et tentent d’identifier, au volant d’un
véhicule, les dangers que pourrait rencontrer un usager. Les auditeurs
s’attardent particulièrement sur des caractéristiques comportementales
comme le désir d’accélération ou sur les effets de trompe-l’œil que peut
induire l’environnement routier. À la suite de cette visite de terrain, les
auditeurs se réunissent une dernière fois pour dresser le bilan de leurs
analyses qui sera remis à la DT.
En France, l’IGR détient un rôle important dans la réalisation de
l’audit. Après avoir désigné les auditeurs qui effectueront le contrôle de
sécurité sur la base de leurs affectations géographiques, l’IGR va par
ailleurs choisir les grilles d’analyse nécessaires à la réalisation de l’audit.
Les grilles d’analyse constituent l’outil principal de l’auditeur français.
Elles consistent en un ensemble de questions qui décomposent l’infras-
tructure en différentes problématiques relatives au tracé, à la visibilité ou
à l’équipement de la route. Aujourd’hui, il existe trois types de grilles
d’analyse applicables aux milieux suivants : urbain, interurbain et voie
rapide urbaine. À titre d’exemple, la grille en milieu interurbain s’organise
autour de sept grands thèmes : l’intelligence du projet, la section courante,
l’échangeur et les points d’échange, le carrefour giratoire, le carrefour
ordinaire, les points particuliers, l’évolution et la vie de l’ouvrage du point
de vue de la sécurité routière. Chacun de ces grands thèmes est soumis
à un ensemble d’interrogations s’articulant autour d’une vingtaine de
sous-thématiques portant sur la lisibilité, la visibilité, l’adéquation aux
contraintes dynamiques, la cohérence des éléments de la voie par rapport
à l’environnement, les équipements, les usagers particuliers, les zones de
manœuvres particulières ou encore la végétation. La grille d’analyse sera
le principal outil utilisé lors de la rédaction du rapport final de l’audit.
Par la suite, les auditeurs analysent le dossier du projet routier. Ce
dernier comporte notamment les documents qui reprennent l’historique
et les plans du projet. Lors de cette étape, les auditeurs vont s’attarder
particulièrement sur le tracé, son profil et sa signalisation. Après cette
100 TRANSFORMATIONS SOCIALES ET CONTROVERSES PUBLIQUES

analyse, les auditeurs vont procéder à une visite de terrain. Dans un


premier temps, ils vont sillonner plusieurs fois le projet en voiture. Tout
comme leurs homologues québécois, les auditeurs français cherchent à
prendre la position d’un conducteur lambda. À la suite de ce premier
passage, ils vont de nouveau parcourir l’infrastructure en s’arrêtant sur
les points problématiques relevés et rempliront la grille d’analyse. Le
rapport final sera remis à l’IGR qui réalisera un ultime contrôle avant
l’ouverture de la route : l’inspection préalable à la mise en service (IPMS).
À la lumière de la présentation du processus d’audit au Québec et
en France, ce dernier apparaît comme un instrument administratif de
contrôle des projets routiers permettant d’aider la décision politique à
l’ouverture des routes. L’expertise produite paraît donc profondément
inscrite au sein des rouages administratifs de validation de la décision. À
cet égard, l’expertise appartient tout autant au domaine administratif
qu’au domaine de la science ingénieriale (Duclos, 1991). C’est en ce sens
que nous définissons cette forme d’expertise comme étant une expertise
technicienne, c’est-à-dire une forme de savoir mobilisée par l’action
publique en tant que ressource de légitimation de ses décisions. Relançant
par la même la question de sa portée programmatique, l’expertise tech-
nicienne de l’audit de sécurité routière nous incite à étudier la nature de
la légitimité de l’action publique à laquelle il participe. La dimension
comparative de notre recherche nous impose maintenant de présenter le
cadre méthodologique employé dans cette étude.

MÉTHODES

La comparaison internationale que nous avons effectuée s’inscrit


dans le cadre du mode comparatif mobilisé par Peter Hall (2000) et
analysé par Patrick Hassenteufel (2005) consistant à étudier l’articulation
entre les institutions, les intérêts et les idées qui sous-tendent les objets
comparés. La comparaison internationale pose le problème de la compa-
rabilité spontanée ; c’est-à-dire de la comparaison d’objets de natures
différentes mais porteurs du même nom.
Cette difficulté a été rapidement palliée par le fait que l’ingénierie
en sécurité routière est structurée au niveau international par l’Association
mondiale de la route (AMR) dont la France et le Québec sont partenaires.
Cette association a pour objectif de partager les connaissances, les expé-
riences et les savoirs acquis dans le domaine de la sécurité routière entre
les différents pays membres. L’audit de sécurité routière a fait l’objet d’un
4 • ANTICIPER LES CONTROVERSES : LES AUDITS DE SÉCURITÉ ROUTIÈRE 101

plan stratégique amorcé par l’AMR entre 2004 et 2007 puis d’un guide
d’application en 2011. De plus, cette difficulté a pu être également
dépassée par le biais de l’enquête empirique que nous avons menée
pendant quatre ans au Québec et en France. Cette enquête de terrain
s’est inscrite dans le cadre d’une approche qualitative privilégiant les
techniques méthodologiques de l’entretien et de l’observation.
Deux techniques d’entretien ont été mobilisées. D’une part, les
entretiens libres. Cette technique a été la plus utilisée au Québec. Notre
présence journalière au sein du ministère des Transports demandait d’agir
avec souplesse. Aussi, à la pause déjeuner ou autour de la machine à café,
46 entretiens libres d’une durée moyenne de 30 minutes ont pu être
effectués. Le matériel issu de ces entretiens a été complété par la réalisa-
tion d’entretiens semi-directifs portant notamment sur l’histoire
institutionnelle du ministère des Transports ainsi que sur les trajectoires
professionnelles des auditeurs. Au total, nous avons réalisé au Québec
26 entretiens semi-directifs d’une durée moyenne de 1 h 30. Dans le cas
français, nous avons réalisé 46 entretiens semi-directifs d’une même durée
moyenne de 1 h 30. Enfin, conjointement aux entretiens, nous avons
utilisé la technique de l’observation directe en participant à la réalisation
de deux audits, l’un, dans la région de la Mauricie au Québec, l’autre,
dans le département du Lot-et-Garonne en France.

L’audit de sécurité routière québécois : le retour du contrôle


des services centraux sur les projets routiers
La décentralisation québécoise a réorganisé les compétences en
matière de transports. Le MTQ s’est vu confier la responsabilité de la
majorité du réseau routier supérieur, c’est-à-dire des autoroutes, du réseau
routier national et régional ainsi que des voies donnant accès aux
ressources. De leur côté, les municipalités obtenaient la gestion du réseau
local, c’est-à-dire de l’ensemble des routes et rues desservant les propriétés
urbaines ou rurales. Elles ont obtenu également la gestion des ouvrages
d’art situés sur ce réseau. Afin d’aider les municipalités dans la gestion
de leurs nouvelles attributions, le MTQ leur a fourni un soutien tech-
nique. Ce soutien a été assuré par les DT. Très vite, les DT sont devenus
des acteurs majeurs dans le domaine de la sécurité routière. Le rôle des
instances centrales se limitait alors à donner un simple avis sur le carac-
tère sécuritaire ou non d’un projet routier.
102 TRANSFORMATIONS SOCIALES ET CONTROVERSES PUBLIQUES

Au central, c’était quelque chose de plus général. On offrait un support aux


directions territoriales. Lorsque les DT faisaient face à un problème majeur
qu’elles ne pouvaient résoudre, elles nous envoyaient le dossier. (Auditeur
du MTQ)
L’expertise donnée avant au MTQ, c’était des avis. Face à un type d’amé-
nagement très précis, on nous demandait si cet aménagement-là était ou
non sécuritaire. C’était de l’assistance technique. Ce n’était pas pour regarder
l’ensemble du projet et identifier les éléments qui peuvent représenter des
risques d’accident. (Auditeur du MTQ)
À partir des années 2000, les instances centrales du MTQ opèrent un
retour sur les territoires. L’audit de sécurité routière fut l’instrument qui
participa à ce retour. En effet, l’audit réalise un contrôle général qui court
tout le long du processus de réalisation d’un projet routier, tant sur la
phase du projet que sur celle de la conception. Plusieurs explications
justifient la réhabilitation du pouvoir des instances centrales sur les projets
routiers.
D’une part, l’introduction de l’audit s’explique par une volonté
politique de remédier au déséquilibre territorial induit par la décentra-
lisation. Lors de la création des DT, l’expertise en ingénierie routière s’est
répartie de façon non uniforme sur le territoire. Les ingénieurs ont privi-
légié les services situés dans les villes proches du Saint-Laurent (ex. :
Montréal, Québec) au détriment des zones situées à l’intérieur des terres.
Pour pallier le déficit en expertise, certaines régions ont dû faire appel à
des firmes privées pour réaliser des projets routiers.
Quand le ministère s’est décentralisé, l’expertise s’est répartie dans ces
directions territoriales de manière non uniforme. Ceux qui étaient basés à
Québec se sont répartis à Québec. Les directions territoriales les plus éloi-
gnées de ces centres ont moins attiré ces experts et se sont retrouvées avec
un peu moins d’expertise dans ce domaine-là. Donc, ces gens-là étaient
moins à l’aise avec les questions de sécurité. Il y a donc eu de plus en plus
de contrats qui se sont de plus en plus donnés aux firmes privées mais il n’y
a pas nécessairement l’expertise suffisante dans les firmes privées. (Auditeur
du MTQ)
Ce déficit d’expertise était d’autant plus problématique que, en raison
de leur proximité territoriale, les DT sont particulièrement soumises à
la pression politique locale autour des enjeux de sécurité routière pouvant
émerger des municipalités ou des associations d’usagers.
Dans les DT tu es comme dans une situation hybride entre domaine
politique et domaine de spécialistes. Notre travail avait un impact direct
sur l’usager. On était toujours en contact avec le public. Le politique est
4 • ANTICIPER LES CONTROVERSES : LES AUDITS DE SÉCURITÉ ROUTIÈRE 103

présent, faut apprendre à vivre avec […]. Au niveau des DT, on a une
pression au niveau du résultat. Il faut répondre à la demande. (Auditeur du
MTQ)
De plus, la pression des enjeux politiques sur les DT s’accroissait d’autant
plus que la question de l’amélioration des infrastructures routières était
l’un des points importants du débat politique au début des années 2000
au Québec : « C’est une question politique. À un moment donné, ils ont
voulu se donner les moyens pour améliorer le bilan routier. Ce qui
explique ça, ce sont des projets qui ne faisaient pas l’unanimité dans les
associations puis tout […]. Depuis ces préoccupations, ils ont mis l’audit
de façon systématique » (Auditeur du MTQ).
D’ailleurs, lors des élections provinciales de 2008, le Parti libéral du
Québec (PLQ) plaça au centre de son programme la réhabilitation du
réseau routier. Selon le PLQ, la réhabilitation du réseau permettrait à la
fois d’assurer la sécurité des usagers et de créer 56 300 emplois (Boulet,
2010). Le PLQ fut le vainqueur de ces élections provinciales. Le
programme de rénovation des routes a été l’un des arguments importants
qui ont concouru à sa victoire.
Au Québec, l’enjeu politique montant que représentent la réhabili-
tation des routes, le déficit d’expertise et la délégation de projets à des
firmes privées pose en creux la question de la responsabilité politique du
ministère en matière de sécurité routière. En rétablissant un droit de
regard des instances centrales, l’audit de sécurité routière permet de pallier
les limites observées dans la gestion du risque routier par le biais d’un
contrôle au long cours des projets infrastructurels. En abordant le cas
français, nous verrons que l’introduction des audits participe d’une
logique de contrôle analogue.

L’audit de sécurité routière français : le retour des instances


centrales dans un univers judiciarisé
Encore appelé à l’époque le ministère de l’Équipement (ME), le
MEEM opère à partir de la décentralisation de 1982 de profonds rema-
niements organisationnels. Les Directions départementales de
l’équipement (DDE), aujourd’hui appelées DDT, obtiennent la maîtrise
d’ouvrage, l’exploitation, l’entretien et la gestion des routes départemen-
tales.
En 1990, sont créées au sein des DDE les Cellules départementales
d’exploitation et de sécurité (CDES). Or, les CDES avaient pour fonction
104 TRANSFORMATIONS SOCIALES ET CONTROVERSES PUBLIQUES

de réaliser le contrôle de sécurité des infrastructures construites par les


DDE. Service faisant partie intégrante des DDE, les CDES étaient donc
à la fois juge et partie des infrastructures qu’elles avaient pour responsa-
bilité de contrôler.
L’interférence des rôles allait beaucoup plus loin que ça. Dans les anciens
services qui étaient les DDE, tout était confondu. Parce qu’en fait les DDE
jouaient le rôle de maître d’ouvrage, de maître d’œuvre et de contrôle. C’est
vrai que les CDES étaient utilisées en tant que contrôle externe […]. On
utilisait les CDES parce que c’était là où se trouvaient les spécialistes en
matière de sécurité routière et qu’ils étaient indépendants du processus de
production. Mais ils n’étaient pas indépendants du service qui était la DDE.
(Auditeur du MEEM)
La question de la neutralité du contrôle réalisé par les CDES se posait
d’autant plus que le ME faisait face au milieu des années 1990 à un
phénomène nouveau, celui de l’amplification des recours judiciaires
contre lui.
Il y a de plus en plus d’associations de victimes qui font de plus en plus de
recours. Nous, on est souvent enquêté, on est souvent mis en cause.
Maintenant, on a mis en place des procédures pour que notre responsabi-
lité pénale ne soit pas mise en cause. On a ouvert un parapluie pour s’éviter
la prison tout simplement. Tout est bon pour faire intervenir un avocat.
On sait qu’on prend des risques à ouvrir des routes […] il faut se protéger
car les gens sont de plus en plus procéduriers. (Auditeur du MEEM)
Le cas d’une controverse juridique dans le département du Cher, évoquée
par un auditeur lors d’un entretien, illustre la montée de la judiciarisation
des rapports entre le ministère et ses usagers.
On va vers une culture juridique. Des attaques et des responsabilités person-
nelles peuvent être recherchées. Dans le Cher par exemple la signalisation
a été remise en cause par un juge qui l’a estimée réglementaire mais insuf-
fisante. Elle était réglementaire, conforme à tout ce qu’il fallait mettre mais
insuffisante parce qu’un gars s’est planté. Sauf qu’après on s’est rendu compte
qu’il avait 3 grammes dans le sang, ce qui a un peu réduit la chose mais
bon… (Auditeur du MEEM)
L’audit en sécurité routière incarne l’une des procédures permettant
d’assurer la protection juridique du ministère et de ses fonctionnaires
évoquée dans le précédent extrait d’entretien. Afin d’éviter toute ambi-
valence dans le processus de contrôle des infrastructures routières, le
ministère décida d’introduire une « démarche qualité » dont l’audit fut
l’un des principaux instruments. Cette démarche qualité supprima l’éva-
luation des infrastructures assurée par les CDES et limita le rôle des DDE
tant dans le contrôle des routes que dans la réalisation des projets.
4 • ANTICIPER LES CONTROVERSES : LES AUDITS DE SÉCURITÉ ROUTIÈRE 105

Maître Maître IGR AUDITEUR IGCA SETRA CETE


d'œuvre d'ouvrage DDE CERTU

Prévisible**
Propose le
lancement de la
procédure
Lance la
procédure

Désigne un
auditeur

Audit

Compte rendu
d'audit (A)

Visite préalable

Recommandations (B)

Rapport d'inspection
(inclut A et B)

Copie  Copie Copie* Copie* Copie


Décision de mise
en service
Gestionnaire
Observations
immédiates
Bilan à 3 ans
 Copie Copie* Copie* Copie

Copie
 Copie Copie* Copie* Copie

* Si le M.G.R. le juge nécessaire


** Si le maître d'ouvrage le demande
Source : Service d’études sur les transports, les routes et leurs aménagements (2003)
En effet, l’ensemble des dossiers est désormais approuvé par le
ministre, et pour le ministre par l’intermédiaire des directeurs des admi-
nistrations centrales. Avant l’approbation du projet, le directeur de
l’administration centrale s’appuie sur le contrôle extérieur réalisé par les
IGR qui délivrent un avis de synthèse pour approbation ou non du projet.
Si le projet est approuvé, il retourne au sein des DDE/DDT pour sa mise
en œuvre tel qu’approuvé par les services centraux.
106 TRANSFORMATIONS SOCIALES ET CONTROVERSES PUBLIQUES

De plus, le contrôle de sécurité échappe lui aussi aux services décen-


tralisés. Il est assuré par l’audit de sécurité routière dont la mission est
rattachée directement aux services centraux par l’intermédiaire de l’IGR.
Sous l’autorité de l’IGR les auditeurs ont pour responsabilité d’évaluer
l’infrastructure routière et d’apporter les éléments empiriques nécessaires
à la préparation de l’IPMS qui sera réalisée ultérieurement par l’IGR et
qui conditionnera l’ouverture ou non de la route.
Au sein de la démarche qualité, l’audit de sécurité routière participe
donc à la réaffirmation du contrôle des services centraux sur les projets
routiers. Cette recentralisation du contrôle s’explique, à l’instar du cas
québécois, par les enjeux politiques qui gravitent autour du domaine de
la sécurité routière. Il s’agissait ici de pallier l’ambiguïté du contrôle assuré
par les CDES au regard de la judiciarisation des rapports avec les usagers.
Là encore, l’audit de sécurité routière apparaît comme un instrument
visant à prémunir le ministère contre les recours judiciaires ou l’émergence
de controverses. Nous verrons que, dans les deux cas, la centralisation du
contrôle de sécurité se présente comme une volonté de préserver l’évalua-
tion des infrastructures routières de l’influence des contingences locales.
C’est dans cette recherche de « neutralité » de l’expertise que se réifie
aujourd’hui une forme contemporaine de la légitimité de l’action publique.

L’audit de sécurité routière : une ressource de légitimité


d’impartialité
Qu’il s’agisse du cas français ou du cas québécois, l’audit de sécurité routière
apparaît comme un instrument d’action publique visant à assurer le contrôle
des instances centrales sur les organes déconcentrés. De part et d’autre de
l’Atlantique, ce contrôle fut motivé par la volonté d’anticiper d’éventuelles
mises en cause de la responsabilité du ministère en matière de sécurité
routière. Au Québec, il s’agissait de pallier le problème du déficit d’exper-
tise et des éventuelles délégations de travaux aux firmes privées dans un
contexte politique où les enjeux autour de la rénovation du réseau routier
étaient particulièrement prégnants. En France, il s’agissait de remédier aux
ambiguïtés du contrôle de sécurité réalisé par les CDES face à la judiciari-
sation des rapports entre le ministère et les usagers.
La solution trouvée fut donc la mise en place d’une procédure visant
à rechercher la « neutralité » du contrôle de sécurité. Cette « neutralité »
s’est incarnée par une mise à distance des territoires en réaffirmant le
pouvoir des services centraux sur l’évaluation des projets routiers. En
effet, au Québec comme en France cette recherche de « neutralité » s’est
4 • ANTICIPER LES CONTROVERSES : LES AUDITS DE SÉCURITÉ ROUTIÈRE 107

réifiée dans l’idée qu’un contrôle effectué par les instances centrales assure
une certaine « objectivité » du regard sur le projet routier grâce au déta-
chement réalisé vis-à-vis des contingences locales. En France, cette
neutralité est également recherchée dans le choix des auditeurs sélec-
tionnés en dehors du département où se situe l’infrastructure réalisée.
L’audit, c’est avant tout un certain recul, une vue d’ensemble d’un projet.
Tu peux juger de l’ensemble d’un projet dans le sens de le voir d’un œil
plus haut, indépendant […]. Les audits sont davantage indépendants du
projet. On ne se pose pas la question des restrictions budgétaires, donc, on
peut axer vraiment sur la sécurité. (Auditeur du MTQ)
« L’indépendance c’est de ne pas être juge et partie. On est mandaté sur un projet
qu’on ne connaît pas mais, surtout, dans un secteur géographique et sur un
service dont on ne dépend pas hiérarchiquement. L’idée c’est d’être en dehors de
toute pression. Sur le terrain, je ne veux pas être avec le maître d’œuvre parce
que je n’ai pas envie de remarquer quelque chose et d’avoir une explication sur
le moment. » (Auditeur du MEEM)
L’extériorité du contrôle de l’auditeur français n’est pas sans susciter
certaines tensions auprès du maître d’œuvre responsable de la construc-
tion. Certains d’entre eux estiment faire l’objet de « flicage ». Aussi,
l’écriture du rapport d’audit est une étape stratégique en soi dans la
formulation des critiques, de sorte qu’elles puissent être entendues par
le maître d’œuvre.
Suivant l’endroit où vous vous trouvez, si vous êtes maître d’œuvre vous
considérez ça comme un flicage. C’est vrai que l’auditeur en sécurité doit
être extrêmement rigoureux. Il n’y a pas 50 solutions. C’est conforme ou
ce n’est pas conforme. (Auditeur du MEEM)
L’important c’est dans la façon d’exprimer l’information. C’est-à-dire
qu’effectivement il ne faut pas être trop négatif, il faut se contenter de
soulever un point sans apporter de critiques négatives. Lorsque les auditeurs
rédigent leur rapport, il faut se contenter de relever les points pour éviter
la confrontation et que la susceptibilité du maître d’œuvre soit mise à vif.
(Auditeur du MEEM)
La recherche de « neutralité » apparaît donc comme un critère majeur de
la procédure de contrôle réalisée par l’audit de sécurité routière. À cet
égard, l’audit de sécurité routière illustre la forme de légitimité contem-
poraine de l’action publique décrite par Pierre Rosanvallon (2008). Alors
que la légitimité de l’action publique se fondait jusqu’alors sur l’identi-
fication à la généralité incarnée notamment par le suffrage universel
(Ronsanvallon 2008, p. 33), les fondements de cette même légitimité se
trouvent, selon Pierre Rosanvallon, aujourd’hui modifiés tant par la crise
108 TRANSFORMATIONS SOCIALES ET CONTROVERSES PUBLIQUES

des professions que par l’introduction des logiques néolibérales issues du


NMP.
[…] Les nouvelles techniques d’organisation des services publics (le New
Public Management) ont surtout introduit des méthodes qui ont conduit
à dévaloriser la figure classique du fonctionnaire comme agent patenté de
l’intérêt général […] semblant n’être plus capable d’incarner une force
d’avenir dans un monde plus ouvert et moins prévisible […] La reconnais-
sance d’une technocratie parée des vertus de la rationalité et du
désintéressement a aussi perdu son évidence dans une société plus lucide
et éduquée. (Rosanvallon, 2008 :15)
À ce propos, Pierre Rosanvallon montre que les ressources de la légitimité
de l’action publique ont muté vers de nouvelles formes. La « légitimité
d’impartialité » est l’une de ces formes contemporaines. Selon Pierre
Ronsanvallon celle-ci s’incarne notamment à travers la mise en place d’un
organe de contrôle indépendant. L’audit de sécurité routière français et
québécois s’inscrit dans cette nouvelle typologie des légitimités établies
par Pierre Rosanvallon. Introduit en France pour répondre aux ambiva-
lences du contrôle de sécurité réalisé par les CDES et au Québec pour
empêcher les interférences des contingences locales dans la réalisation de
l’évaluation de l’infrastructure, l’audit de sécurité routière illustre de part
et d’autre de l’Atlantique l’exercice de la légitimité d’impartialité de
laquelle l’action publique tire aujourd’hui une nouvelle forme de pouvoir.

CONCLUSION
La judiciarisation du rapport aux usagers en France et la montée des
enjeux de sécurité routière au Québec ont incité le MEEM et le MTQ
à renouveler leur instrumentation. Bien au-delà d’un changement
cognitif, l’introduction des audits de sécurité routière vise à répondre aux
enjeux périphériques de l’action publique en ce domaine.
Réaffirmant le retour des instances centrales dans le contrôle de
sécurité des projets routiers au détriment des organes déconcentrés, l’audit
de sécurité routière se présente comme un instrument souhaitant mettre
en avant la « neutralité » de l’expertise déployée. Cette neutralité est
soutenue par l’idée que la mise œuvre d’une procédure centralisée, distante
des contingences locales, assurerait l’objectivité de l’évaluation.
C’est à ce titre que nous avons présenté les audits de sécurité routière
comme la ressource d’une nouvelle forme de légitimité de l’action
publique. Cette dernière s’incarne dans la mise en œuvre de procédures
de contrôle « indépendantes » visant à assurer la probité et l’intégrité des
4 • ANTICIPER LES CONTROVERSES : LES AUDITS DE SÉCURITÉ ROUTIÈRE 109

politiques publiques. L’audit de sécurité routière en tant qu’instrument


garant d’un contrôle de sécurité « indépendant » illustre cette légitimité
d’impartialité.
Or, loin d’être neutre, cette volonté d’impartialité cherche à anticiper
l’émergence de controverses et à se prémunir contre d’éventuels recours
judiciaires à l’encontre des ministères québécois et français. Aussi, l’audit
de sécurité routière détient en l’espèce une portée programmatique.
Paradoxalement, alors que le Québec et la France se sont tous deux
inscrits dans des politiques de décentralisation et de déconcentration des
pouvoirs centraux, l’audit de sécurité routière procède de son côté à une
recentralisation du contrôle de sécurité des routes. Trouvant sa source
dans un environnement judiciarisé, ce processus de recentralisation tend
dans les faits à mettre à distance les influences potentielles des enjeux
locaux, portés par les municipalités ou les associations locales, sur le
déroulement du contrôle de sécurité des routes, l’objectif avoué de cette
recentralisation étant de mener une expertise routière « objective » et
« indépendante ».
C’est au cœur de ce paradoxe tripartite entre décentralisation, décon-
centration et recentralisation des compétences, que s’illustre la portée
programmatique de l’audit de sécurité routière. Tout en laissant pleine
latitude aux services déconcentrés dans la réalisation des infrastructures,
l’audit de sécurité routière renforce, par le biais de l’évaluation des routes
qu’il réalise, le contrôle des instances centrales sur les territoires. L’audit
de sécurité routière incarne ici une forme de gouvernementalité contem-
poraine (Foucault, 1978) basée sur le gouvernement à distance des
territoires (Epstein, 2005).
En effet, porté par les tensions entre les traditions centralisatrices et
les logiques du NMP organisant un recul de l’État de ses territoires,
l’audit de sécurité routière met en œuvre un mode d’exercice du pouvoir
paradoxal s’incarnant dans un mouvement de retrait de l’État pour mieux
gouverner à distance le local (Epstein, 2005 : 111).
Alors que le Québec et la France s’inscrivent dans des histoires poli-
tiques différentes, il est intéressant de constater que ces deux régions du
monde convergent tant du point de vue de l’instrumentation mobilisée
que du point de vue des fondements de la légitimité de l’action publique
et des modes de gouvernementalité mis en œuvre. Au terme de cette
analyse, de nouvelles questions s’ouvrent sur les déterminants structurels
des modes contemporains de l’exercice du pouvoir au regard de l’isomor-
phisme rencontré au travers de cette étude comparative.
110 TRANSFORMATIONS SOCIALES ET CONTROVERSES PUBLIQUES

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CHAPITRE 5

Expertises et expériences
en environnement
Louis Guay

L ’expertise est intrinsèque à la modernité. Elle est aussi au cœur des


enjeux environnementaux. Il serait plus juste de parler au pluriel
et de décliner les expertises nécessaires pour comprendre le monde
moderne et son environnement qu’elles ont aidé à construire, car la
modernité a multiplié les expertises dans ses efforts pour rationaliser le
monde. Les expertises ne se limitent pas au seul univers des sciences
naturelles bien que celles-ci aient pris une place de premier plan dans la
modernité. Plusieurs autres sphères d’activités sociales ont développé leur
mode propre d’expertise. On peut se demander s’il serait possible de
décider et d’agir dans le monde moderne si l’on ne possédait pas les
ressources de l’expertise ou des expertises.
Les termes « expert » et « expertise » sont objet de débat. Pour les uns
(Berrebi-Hoffmann et Lallement, 2009), l’expertise caractérise toute
démarche d’aide à la décision se fondant, en tout ou en partie, sur une
connaissance systématique et ordonnée d’une réalité quelconque.
L’expertise est, selon ce point de vue, un processus et un état d’être, un
état de compétence comme un processus qui y conduit. Cette définition
large ne convient pas à tous (Collins et Evans, 2007). En effet, ne
faudrait-il pas limiter le sens d’expertise à une manière particulière d’ap-
procher le monde, un problème, une décision ? N’est-il pas dangereux
de donner une définition large de l’expertise au point de se demander
(Collins, 2014) si « nous sommes aujourd’hui tous des experts scientifi-
ques », idée que ce dernier récuse.

113
114 TRANSFORMATIONS SOCIALES ET CONTROVERSES PUBLIQUES

On peut trouver à cette inflation quelques raisons. La plus courante


d’entre elles est que se dire expert, c’est s’attribuer un statut qui confère
des prérogatives pouvant se traduire en avantages statutaires et économi-
ques. Il s’agit donc d’une stratégie de présentation de soi et de son activité,
qui légitime celle-ci aux yeux du public et des décideurs. Les sociologues
des professions ont bien observé ce phénomène qui a pris de l’ampleur
avec la connivence des universités et des États (Starr, 1982). Toutefois,
cette stratégie n’est pas sans fondement. Comme l’a dit l’historien Harold
Perkin (1996) qui s’est penché sur les manifestations de ce phénomène
au cours des quelque 150 dernières années, le monde moderne a vu naître
une grande variété de professions et d’expertises accompagnant sa diffé-
renciation fonctionnelle et sa division du travail. Mais ce n’est qu’une
manière partielle de comprendre ce phénomène de professionnalisation
et d’« expertisation ». Sans tomber dans une forme d’explication téléolo-
gique, professionnalisation et expertisation servent bien le monde
moderne. Si les deux sont apparues dans un contexte historique parti-
culier, si elles ont correspondu à des stratégies et à des décisions d’acteurs,
elles ont en retour contribué à faire du monde moderne ce qu’il est. Selon
cette approche, professionnalisation et expertisation sont des processus
sociaux et historiques de longue durée, changeants et en perpétuelle
évolution. S’ils reposent sur des choix et des stratégies d’acteurs, ils les
dépassent aussi. Des éléments plus structurels définissent les termes, les
contours et les limites de l’expertise et du professionnalisme. Ils sont
eux-mêmes en retour le produit des actions des personnes et des groupes,
des institutions et des organisations qui les développent dans une inte-
raction complexe entre les acteurs et les structures sociales.
Mais tout cela ne dit pas comment sont acquises les expertises – ou
les compétences professionnelles – ni quels rôles elles sont appelées à
jouer dans le monde contemporain. Pour cela, il faut faire appel aux
différents regards sociologiques qui se sont focalisés sur ce phénomène
de taille.
L’expérience est une idée encore plus large que celle d’expertise. Elle
renvoie à des modes empiriques d’acquisition de connaissances, selon
l’origine latine experientia qui signifie connaissance acquise par la pratique
(Burke, 2016). L’expérience est aussi un processus et elle est multiple ;
elle est une « activité cognitive » qui construit le monde et son rapport à
celui-ci (Dubet, 1994, p. 113). Elle conduit, par réflexion et intégration,
à des représentations sociales, objet privilégié de la sociologie et élément
important dans les enjeux et les débats environnementaux, ce qui a été
mis en lumière par la « théorie culturelle » des risques et des problèmes
5 • EXPERTISES ET EXPÉRIENCES EN ENVIRONNEMENT 115

écologiques (Verweij et al., 2006). Si toute expertise est fondée sur l’ex-
périence – une formation avancée et des pratiques régulières, comme le
travail scientifique et professionnel –, toute expérience ne mène pas à
une expertise, si ce n’est à « l’expertise » culturelle générale propre au
membre d’un groupe social.
Le présent chapitre propose une lecture sociologique multiple des
expertises et, dans une moindre mesure, des expériences, qui s’appuie
notamment sur les travaux en sociologie de la connaissance scientifique,
domaine faisant partie de ce que l’on nomme les études en science et
technologie (EST). Il abordera ensuite la question de l’expertise environ-
nementale appliquée au milieu urbain. Enfin, le chapitre se terminera
par une analyse des rapports complexes entre l’expertise, l’expérience et
la participation publique aux nombreux débats qui caractérisent la
gouvernance environnementale. On a souvent opposé expertise et gouver-
nance participative, c’est-à-dire ouverte à un large public. Sont-elles
réconciliables ou demeurent-elles toujours opposées dans la pratique ?
Pour paraphraser Bruno Latour (1999), la science fait-elle taire le politique
et le politique la science ? Les controverses et les débats sur l’environne-
ment montrent, toutefois, la grande diversité de perspectives, de
représentations, d’expertises et d’expériences qui se manifeste sur la nature
des problèmes écologiques et la réponse qu’il faut construire.

LA SOCIOLOGIE DE L’EXPERTISE
La sociologie de l’expertise peut s’appuyer sur les grandes traditions
de pensée de la sociologie. Dans certaines de ces traditions, elle croise la
sociologie des professions. En effet, une profession repose sur la maîtrise
d’un champ de connaissances scientifiques ou techniques, d’une part, et
sur l’application de ces connaissances à des cas concrets, d’autre part
(Champy, 2009).
Quelques approches générales, rattachées à de grands paradigmes
explicatifs, l’ont marquée. La première s’inscrit dans le courant fonction-
naliste qui conçoit les expertises scientifique et professionnelle – il
convient de distinguer les deux – comme fonctionnelles et donc néces-
saires à la société moderne. Si les expertises scientifique et professionnelle
se maintiennent dans un milieu social, c’est qu’elle remplissent une
fonction qui leur assure la légitimité des détenteurs d’une expertise et
une certaine efficacité dans un domaine défini. Le cœur de l’argumen-
tation repose sur l’utilité de l’expertise pour le système social. Les
116 TRANSFORMATIONS SOCIALES ET CONTROVERSES PUBLIQUES

partisans de cette approche font souvent l’impasse sur la genèse d’un type
particulier d’expertise et sur les acteurs qui ont intérêt à la maintenir
vivante.
L’approche interactionniste, pour sa part, se place du point de vue
des acteurs qui interprètent des situations ouvertes et se mobilisent
souvent collectivement pour faire valoir des expertises particulières
(Freidson, 2001 ; Strauss et al., 1985). De plus, une expertise n’est jamais
seule ; elle partage avec d’autres un champ d’activités conjointes dans un
système d’expertises et de pratiques (Abbott, 1988). Ce système forme,
dans les mots d’Andrew Abbott (2005), une « écologie liée » (linked
ecology) dans laquelle la communication et les interactions entre acteurs
sont entretenues et sont productrices d’un ordre social partiel. Ainsi,
l’expertise environnementale s’est développée au sein des communautés
de scientifiques institutionnalisées et avec l’aide d’acteurs sociaux plus
militants pour faire valoir un point de vue sur la nature problématique
des rapports modernes à l’environnement et sur des enjeux précis tels
que l’eau, l’air, les changements climatiques, la biodiversité (Forsyth,
2003 ; Hannigan, 2014 ; Sutton, 2004). C’est dans un réseau, dans une
écologie sociale partielle constituée d’interactions et de communication
que se forment les idées, se définissent les politiques et se précisent les
pratiques. De ce point de vue, l’expertise, qui est toujours multiple, est
une construction collective, historiquement ancrée et contingente. Elle
s’inscrit dans une structure sociale plus large, y prend – ou plutôt y
gagne – sa place, mais elle constitue aussi cette structure. La relation
dynamique et à double sens entre acteurs et organisations particulières
– l’échelle « mésosociologique » – est un aspect capital d’une perspective
interactionniste et écologique (Barbier et al., 2013).
Une troisième approche en matière de champ, champ d’expertise
scientifique et professionnelle, est issue des travaux de Pierre Bourdieu
(1976, 2001 ; Trépos, 1996). Les experts luttent pour occuper une place
prépondérante ou dominante dans un champ de pratiques et de connais-
sances données. Ils accumulent connaissances, récompenses, honneurs
et avantages pour se positionner dans ce champ et exercer leurs activités.
Neil Fligstein et Douglas McAdam (2012) ont récemment proposé une
version élargie de cette conception de champ de « forces sociales », mettant
l’accent davantage sur les acteurs collectifs que sur les acteurs individuels.
Le modèle est conflictuel, produit un jeu à somme nulle critiquable et
néglige ce qui peut lier les acteurs entre eux, comme les valeurs et les
normes institutionnelles (Goldstone et Useem, 2012). Toutefois, cette
5 • EXPERTISES ET EXPÉRIENCES EN ENVIRONNEMENT 117

approche introduit une dynamique sociale ascendante, si l’on peut dire,


qui fait défaut au modèle fonctionnaliste.
Une quatrième approche fait de l’expertise un enjeu d’économie
politique (Esterling, 2004). D’une certaine manière, ce modèle prolonge
l’analyse des champs d’expertise, en lui ajoutant une dimension politique
plus vaste. L’approche est macrosociologique à l’inverse des approches
interactionnistes et par champs. L’expert ne tient pas seulement à occuper
une place dans un champ particulier, mais vise une reconnaissance sociale
plus large. Les experts luttent entre eux pour se tailler un « marché »
d’expertise et entretiennent avec l’État des rapports qui visent à leur
assurer un domaine réservé d’expertisation et d’action (Bérard et Crespin,
2010 ; Delmas, 2011).
Une cinquième approche aborde la question de l’expertise de manière
plus indirecte. En effet, pour le néo-institutionnalisme, l’expertise scien-
tifique et professionnelle se développe dans le cadre de l’expansion des
sciences et de l’éducation supérieure au cours du dernier siècle. Cette
approche définit les experts comme des êtres « agentiels » (agentic) de leurs
propres constitution et compétence. Ils projettent leurs conceptions et
leurs activités dans un espace de « société mondiale » (World Society) en
formation, dépassant la simple défense de leurs intérêts personnels pour
englober les intérêts de l’« autre généralisé », une idée empruntée à George
Herbert Mead (Meyer, 2011 ; Drori et al., 2011 ; Schofer et Meyer, 2005).
Les experts produits par cette expansion éducative et scientifique visent
dans leurs pratiques à se mettre à la place de l’autre généralisé, par exemple
l’environnement, et à contribuer à la construction d’un monde commun
au sein duquel se diffusent de nouvelles normes : normes des droits de
la personne, normes environnementales, normes éducatives. Les néo-
institutionnalistes ont étudié, dans leur perspective, la formation des
organisations et des traités internationaux en environnement sur une
centaine d’années (Meyer et al., 1997). Cette conception institutionnelle
de l’expertise se démarque d’une approche centrée sur les stratégies de
réussite et de positionnement des acteurs dans un champ conflictuel.

LA CONSTRUCTION DE L’EXPERTISE ET DE SON RÔLE SOCIAL

Toutes ces approches escamotent la dimension purement cognitive


de l’expertise : comment est-elle acquise, maîtrisée, renouvelée et, une
fois acquise, comment est-elle mise en œuvre dans diverses situations
sociales ? Pour comprendre cela, il faut se tourner vers la sociologie de la
118 TRANSFORMATIONS SOCIALES ET CONTROVERSES PUBLIQUES

connaissance scientifique, appelée aussi nouvelle sociologie des sciences,


qui se distingue de la sociologie des sciences telle que pratiquée par Robert
Merton (1973) et ses successeurs (Dubois, 2001 ; Gingras, 2013 ; Pestre,
2006 ; Vinck, 2007 ; Yearley, 2005).
Dans un article pionnier, Harry Collins et Robert Evans (2002) ont,
au sein des études en science et technologie, lancé le débat sur l’expertise
(scientifique) et l’expérience. Cet article a beaucoup été critiqué, cité et
utilisé (Wynne, 2003 ; Rip, 2003 ; Jasanoff, 2003). En identifiant trois
phases ou « vagues » (tel est le terme utilisé) dans la sociologie des sciences,
les auteurs désirent réaliser dans son ensemble le programme qui avait
été lancé dès le départ de cette nouvelle sociologie des sciences au début
des années 1970. Critiques à l’égard de la sociologie institutionnelle de
Merton, qui s’arrêtait à la porte du contenu des sciences, de jeunes socio-
logues n’ont pas hésité à s’en approcher et à ouvrir en quelque sorte la
boîte noire (Vinck, 2007). David Bloor (1991) a défini quelques grands
principes de cette nouvelle approche sociologique appliquée aux sciences,
dont les principes de symétrie et d’impartialité à l’égard de toute forme
de connaissance et de croyance. Selon ces principes, la sociologie doit
expliquer toutes les formes de connaissance et toutes les croyances de la
même manière et demeurer neutre face à elles. Il n’y a pas pour la socio-
logie de connaissance et de croyance privilégiées. Ces dernières ne sont
évidemment pas toutes valables au même titre, mais le sociologue doit
tenter de rendre compte de leur mode de production, de leur construc-
tion sociale et de leur adoption en s’insérant dans le contexte où elles
émergent, se développent et sont utilisées. La suite a donné lieu à de très
nombreuses recherches, inspirées de ces principes, dans lesquelles le
chercheur suit de très près les acteurs dans la production de connaissances
scientifiques. Les études historiques se sont multipliées, faisant voir des
manières nouvelles de comprendre l’émergence des connaissances. La
notion d’intérêt social, que l’on peut décliner en différents types, a été
au début rassembleuse, mais elle a ensuite cédé le pas à des concepts
théoriques et méthodologiques plus diversifiés et moins unidirectionnels
– la relation causale allant du social vers le cognitif (Yearley, 2005).
Récemment, l’idée de « coproduction des connaissances scientifiques et
des ordres sociaux » a fait son chemin et plusieurs chercheurs ont aban-
donné la thèse directionnelle voulant que la connaissance s’explique par
des facteurs sociaux externes, comme les intérêts sociaux, professionnels
et cognitifs (Jasanoff, 2004).
5 • EXPERTISES ET EXPÉRIENCES EN ENVIRONNEMENT 119

L’article de Collins et Evans prend acte de cette contribution plus


de 30 ans après le lancement de la sociologie de la connaissance scienti-
fique. Celle-ci constitue la seconde phase, ou vague de la sociologie des
sciences. Une troisième phase, déjà annoncée notamment dans le
programme empirique relativiste de Collins (1981), a mis du temps à
éclore au sein de cette sociologie, tant les sociologues étaient centrés sur
les processus de construction des connaissances scientifiques qu’il fallait
étudier et comprendre en profondeur et dans le détail. L’article de Collins
et Evans de 2002 et d’autres qui ont suivi veulent combler ce vide (Collins,
2007 ; Collins, Evans et Gorman, 2007 ; Collins, Weinel et Evans, 2010).
En effet, se demandent les auteurs, comment penser aujourd’hui, en
tenant compte de la contribution de la deuxième phase, les rapports entre
sciences et société, les rapports qui lient les sciences à la décision sociale ?
En somme, comment penser, après le bond en avant de la nouvelle
sociologie des sciences, les nombreux rôles sociaux que les sciences sont
appelées à jouer sur la place publique ? Selon les auteurs, ce que la phase
deux a accompli, c’est l’ébranlement du socle de l’autorité scientifique
générale que la première phase avait tenté de constituer. Il n’y a plus
d’autorité scientifique généralisée, mais une autorité spécifique à un
domaine donné et qui ne peut s’étendre à d’autres domaines. Ce que met
en lumière la sociologie de la connaissance scientifique, c’est le caractère
restreint, limité et local de toute autorité scientifique. On est en somme
l’expert d’un domaine précis. L’expert universel qui pourrait s’appuyer
sur la science en général n’existe pas ou constitue un non-sens dans un
univers de connaissances spécialisées et complexes au sein duquel l’auto-
rité est acquise par la voie formelle de la formation universitaire, mais
aussi par la voie pratique, tacite et informelle de la « vie de laboratoire »
(Latour et Woolgar, 1988). Hors de son champ de compétences, de son
laboratoire, de son monde social propre, le scientifique, l’expert, est
comme toute autre personne. Il n’a pas de lien privilégié à la décision
publique grâce à ses connaissances. Se pose alors la question de la place
de l’expert scientifique dans les nombreux débats publics, sur l’environ-
nement notamment, mais aussi sur la santé, sur les impacts des nouvelles
technologies, où il est souvent appelé à intervenir. Collins et Evans font
de lui un acteur clé, mais uniquement pour dresser l’état des connaissances
du moment dans tel domaine précis. Son autorité est donc limitée au
champ que l’expert connait et dans lequel il s’est investi, souvent sur une
très longue durée. C’est ce pour quoi plaident Collins et Evans, à savoir
la reconnaissance du fait que les sociétés d’aujourd’hui ont besoin de
cette expertise scientifique pour prendre des décisions éclairées, que ce
120 TRANSFORMATIONS SOCIALES ET CONTROVERSES PUBLIQUES

soit privément ou publiquement. Comme cette compétence s’obtient


grâce à des années de labeur et d’interactions sociales portant sur un
ensemble de problèmes de connaissance bien défini, celle-ci acquiert un
certain statut et une certaine autorité auxquels d’autres acteurs ne peuvent
prétendre sans être passés par les mêmes étapes de formation et d’appren-
tissage. Par conséquent, il y a quelque chose de spécifique à l’expertise
scientifique et d’irréductible que la phase deux a bien mis en valeur. Les
auteurs en déduisent que, dans les débats sociotechniques et socio-envi-
ronnementaux qui traversent les sociétés actuelles, si l’on veut savoir ce
que sont les choses, en quoi consistent, par exemple, les risques inhérents
à telle ou telle technologie, la question est d’ordre technique et doit être
réservée aux seuls experts. Cela ne veut pas dire que le débat démocratique
auquel la population est conviée n’a pas sa place, mais pour savoir
comment se comporte la nature, il faut faire appel aux experts. Les
profanes, les citoyens ordinaires ne peuvent se substituer à ces derniers
et se prononcer sur la « nature de la nature » s’ils ne l’ont pas étudiée à
fond dans l’un de ses aspects. Ainsi, Collins et Evans récusent la notion
d’« expert profane » ; il s’agit pour eux d’un oxymore dangereux qui, sous
couvert de démocratie, tourne le dos non seulement à ce que la phase
deux de la sociologie des sciences a mis en évidence, mais aussi au monde
contemporain qui s’est développé (Collins et Evans, 2003).
Il va sans dire qu’une telle prise de position « normative » sur les
rapports entre science et décision, entre science et politique, a soulevé
tout un débat interne auquel ont participé certains ténors des études des
sciences et des technologies (EST) issus, pour plusieurs, de cette deuxième
vague de la sociologie des sciences (Jasanoff, 2003 ; Rip, 2003 ; Wynne,
2003). La critique de Brian Wynne se montre peut-être, dans ce concert
de réactions, la plus dure. Wynne avance que Collins et Evans recondui-
sent dans leur modèle « normatif » – et les auteurs ne s’en cachent pas
– l’autorité de la science sur tout autre approche, cela précisément qui a
été critiqué par la phase deux. Dans ses recherches, Wynne (2010, 2014)
a observé que l’autorité scientifique est rarement socialement désincarnée,
et qu’elle s’inscrit dans des institutions, dans une économie politique de
l’expertise. On est expert de quelque chose, mais aussi de quelqu’un,
d’une entreprise, d’un ministère, d’une association écologiste, etc. En
prenant l’exemple, d’abord, de la politique nucléaire en Grande-Bretagne,
puis de la manière dont les autorités et les experts ont traité les retombées
radioactives après l’accident de Tchernobyl en Ukraine, Wynne (2003)
montre que les experts de Collins et Evans n’ont pas toujours agi avec
5 • EXPERTISES ET EXPÉRIENCES EN ENVIRONNEMENT 121

grande autorité, émettant des avis qui allaient à l’encontre de ce que les
habitants et les producteurs locaux (des éleveurs de moutons dans ce cas)
constataient. L’expertise de ces derniers se distinguait assez radicalement
de celle des experts conviés par les autorités publiques pour établir les
risques sur la santé humaine et sur l’environnement. Wynne est souvent
revenu sur l’arrogance de ces experts qui se méfient des informations et
des observations que leur communiquent les « profanes ». Le monde
construit par Collins et Evans se bute à des réalités moins abstraites que
la connaissance formelle de la nature. Collins et Evans ont répondu que,
dans ce cas, les experts forment un groupe plus large et que leur modèle
peut s’accommoder du fait que les éleveurs connaissent bien leurs
moutons et qu’ils ont, par l’expérience et divers apprentissages, développé
une connaissance tout aussi experte. Ce codicille ajouté par Collins et
Evans n’a pas véritablement convaincu ceux qui sortent des études de
laboratoire pour examiner la science sur la place publique et le rôle qu’y
jouent les experts scientifiques. Il se pourrait que Collins et Evans aient
outrepassé les limites qu’ils avaient eux-mêmes fixées à l’expertise scien-
tifique.
Il reste que, si Collins et Evans ont lancé un vaste débat, ils n’ont
pas épuisé la question. Le sociologue Carolan (2004), par exemple,
déplore que le modèle « normatif » des deux chercheurs ne tienne pas
suffisamment compte de l’« expertise publique », une expertise souvent
critique, qu’associations de citoyens et acteurs sociaux réunis dans une
action collective mobilisent dans leur opposition à des projets territoriaux,
à des politiques environnementales et à l’implantation de nouvelles
technologies comme les organismes génétiquement modifiés, les nano-
technologies, ces mouvements d’opposition évoluant en controverses
publiques plus ou moins prolongées (Kleinman, Kinchy et Handelsman,
2005). Ce type d’expertise ne semble pas avoir sa place dans le modèle
de Collins et Evans, les auteurs étant trop centrés sur leur désir de sauver
ce que, à leurs yeux, la phase deux a découvert et mis en relief. Mais, et
nous insistons sur ce point, les deux auteurs ne sont pas spécialistes de
ces vastes débats sociaux où les experts scientifiques ne représentent qu’un
groupe d’acteurs parmi d’autres dans l’élaboration d’une décision
publique. Il faut dire que le concept plus large d’expérience, lui aussi au
centre de l’article de Collins et Evans, peut permettre d’embrasser plus
large et de faire entrer des acteurs dont l’expérience est pertinente pour
une telle prise de décision. Les éleveurs britanniques étudiés par Wynne
ont beaucoup d’expérience de terrain, mais celle-ci n’a pas été valorisée
122 TRANSFORMATIONS SOCIALES ET CONTROVERSES PUBLIQUES

au même titre que l’expertise savante. Un autre chercheur de cette troi-


sième mouvance, Alan Irwin (2006), s’est penché sur l’après-débat de la
« Nation OGM » (The GM Nation), une consultation à l’échelle nationale
menée en Grande-Bretagne sur la réception publique des organismes
génétiquement modifiés. Il a mis en évidence un double discours public
et une double pratique de la consultation. D’une part, on pratique la
consultation auprès d’une vaste population, consultation à laquelle on
affirme accorder une grande valeur pour fonder la décision publique sur
le sujet, mais, d’autre part, on organise des comités d’experts scientifiques
et techniques séparés comme pour s’assurer, selon Irwin, que les décisions
seront prises conformément à la rigueur des connaissances scientifiques.
Une sociologie de tous les acteurs concernés par une question à
caractère public, comme l’état de l’environnement, est donc nécessaire
si l’on veut comprendre l’expertise en contexte social et les rapports entre
celle-ci et d’autres représentations sociales des enjeux, portées par d’autres
acteurs participants, parfois eux-mêmes experts d’un domaine particulier.

RAPPORTS À L’ENVIRONNEMENT ET DÉCISION PUBLIQUE

Débat public et controverse environnementale sont les deux faces


d’une même pièce de monnaie. Beaucoup de débats publics actuels
portent sur les politiques et les pratiques en environnement. La montée
en puissance politique du développement durable le montre bien. Une
étape a été franchie dans la prise en compte de l’environnement dans les
décisions publiques. On peut penser que ce tournant n’est pas assez
marqué et que l’environnement occupe encore une trop faible place dans
les préoccupations publiques. Des sondages montrent que, si l’environ-
nement est un souci constant, il cède souvent sa place à d’autres
préoccupations du moment (Environics Institute, 2013 : 40).
Le débat public est-il enrichi par les enjeux environnementaux ? La
gouvernance environnementale a-t-elle profité des controverses publi-
ques ? On pourrait le penser, et cela pour les raisons suivantes. Les
controverses environnementales n’ont cessé de se multiplier au cours des
dernières décennies. Elles prennent forme sur des enjeux aussi diversifiés
que l’énergie et son transport, les changements climatiques, l’eau et sa
gestion, la forêt et ses fonctions, pour ne prendre que quelques exemples
canadiens. Les controverses nourrissent le débat et vice-versa. Mais
conduisent-elles la gouvernance et la décision à des impasses politiques,
5 • EXPERTISES ET EXPÉRIENCES EN ENVIRONNEMENT 123

ou à des innovations (Theys, 2003) ? Les controverses environnementales


font une place de choix à différentes expertises, expériences, représenta-
tions et pratiques. D’une certaine manière, elles élargissent le débat, d’une
part, parce qu’elles ne se limitent pas aux seules expertises scientifiques,
évitant ainsi le piège du scientisme dans les décisions sociales et, d’autre
part, parce qu’elles font place à des expériences variées, des manières
d’habiter et de se représenter un environnement et des milieux naturels.
Malgré les fortes réticences d’Alan Irwin, les débats publics institution-
nalisés sur l’environnement portent des fruits, cadrent les décisions et
même s’ils ne sont pas toujours déterminants, ils exercent une certaine
influence sur la décision et sur les acteurs eux-mêmes (Gauthier et Simard,
2011). La gouvernance environnementale est demeurée ouverte à de
nombreux acteurs, à leur expérience et leur expertise propres et, même
si elle est critiquée par plusieurs, elle a franchi une étape nécessaire dans
un monde social et naturel complexe (Irwin, 2014 ; Stilgoe, Lock et
Wilsdon, 2014).
Il faut reconnaître, différenciation sociale oblige, que les acteurs en
présence ne sont pas tous animés par les mêmes principes et par la même
conception de l’environnement et de leur relation à celui-ci. Dans un
texte intitulé Le savant, le technicien et le politique, paraphrasant Max
Weber, Jacques Theys (1993) décline les grandes conceptions ou repré-
sentations, nourries de connaissances théoriques et d’expériences
empiriques diverses, des acteurs participant aux controverses environne-
mentales. Pour reprendre son analyse, mais en l’augmentant et en
l’élargissant, les scientifiques ont, de manière générale, une conception
« éco- et géocentrique » de l’environnement, en ce qu’ils désirent mieux
connaître comment la nature se comporte, évolue et entraîne des risques
pour l’espèce humaine. Cette conception géocentrique se divise, toutefois,
en différentes cultures épistémiques, rendant les expertises sur les risques,
par exemple, complémentaires, mais parfois aussi contradictoires (Knorr-
Cetina, 1999). Le politique a une conception « socio- et éconocentrée »
de l’environnement, en ce qu’il désire connaître de quelle façon les bien-
faits et les méfaits d’une action publique en environnement vont se
répartir parmi les citoyens et quels sont les coûts des politiques environ-
nementales. Ici aussi, les divisions peuvent être nombreuses ; elles
nourrissent les débats sur la manière de gouverner l’environnement. Le
technicien, selon les termes de Theys, qu’il conviendrait de qualifier de
professionnel, ou d’expert professionnel, a une conception plus norma-
tive de l’environnement : il lui importe de connaître les normes de
124 TRANSFORMATIONS SOCIALES ET CONTROVERSES PUBLIQUES

conduite environnementale que l’on peut déduire des connaissances


acquises sur un milieu et sur ce qui le menace, comment les mettre en
œuvre et comment en vérifier l’application. Au sens large, sa conception
peut être dite « technocentrée ». Comme les normes peuvent être de
différentes natures, la controverse demeure possible entre expertises
professionnelles. Mais Theys ne fait pas, dans son texte, de place au public,
aux différents publics qui participent à un débat en matière d’environ-
nement et qui y apportent des expériences et des savoirs divers. Ce public
est en effet beaucoup moins homogène qu’on ne le croit. Des groupes
peuvent adopter une conception très « écocentrée » de l’environnement,
telle que la portent certaines associations écologistes (Curry, 2006).
D’autres peuvent tout aussi bien adhérer à une vision très « sociocentrée »,
concentrant leur attention sur les inégalités écologiques, comme le montre
le courant de recherche en justice écologique (Schlosberg, 2007). Une
partie du public peut se dire que l’environnement n’est qu’un ensemble
de ressources au service du bien-être humain : sa conception sera très
« éconocentrée » et rejoindra souvent celle des politiques. Enfin, pour
d’autres acteurs, le rapport à l’environnement constitue un enjeu d’ordre
éthique et de « contrat » avec la nature à repenser, une matière à réflexion
sur le statut et la place des êtres humains dans la nature et parmi les autres
espèces vivantes (Curry, 2011 ; Jamieson, 2008). La conception de ce
public est « éthocentrée », surtout dans sa version appelée « écologie
profonde » (Naess, 1973). Elle participe à un débat plus vaste qui peut
difficilement se plier aux contraintes des audiences publiques. Mais elle
élargit les controverses environnementales et entretient un débat public
sur des enjeux plus profonds. Pour ce type d’acteurs, le débat environ-
nemental ne se limite pas à des controverses ciblées et circonscrites et à
trouver des solutions acceptables aux problèmes écologiques. Il touche
à des principes plus fondamentaux et a pour enjeu un espace « civilisa-
tionnel ».
Ces différentes conceptions de l’environnement portées par les acteurs
sociaux qui s’engagent dans des controverses et des débats sur le sujet
révèlent la richesse et la diversité des dynamiques sociales et intellectuelles
quant à la question fondamentale du rapport à la nature.
5 • EXPERTISES ET EXPÉRIENCES EN ENVIRONNEMENT 125

EXPERTISE ET EXPÉRIENCE ENVIRONNEMENTALES SUR


LES ENJEUX URBAINS1
Deux enjeux nouveaux se sont récemment imposés aux villes, aux
grandes en particulier : les changements climatiques et la protection de
la biodiversité. Comme les villes sont de grandes consommatrices
d’énergie, de matières et d’espace, en partie du fait de leur plus grande
richesse, elles contribuent souvent par des taux élevés d’émission de gaz
à effet de serre au réchauffement climatique planétaire (OCDE, 2008).
Les deux problèmes se sont très rapidement posés à l’échelle internatio-
nale et ont conduit à la signature, en 1992, de deux conventions sur les
changements climatiques et sur la diversité biologique. C’est cet effet du
mondial sur le local qui a permis la prise en compte des changements
climatiques et de la biodiversité à l’échelle des villes et des grandes villes
en particulier (Bulkeley, 2013 ; Bulkeley et al., 2015 ; Beatley, 2012).
Les problèmes écologiques globaux font appel à de nouvelles exper-
tises et à de nouveaux experts. En effet, les changements climatiques ne
relèvent pas de l’aménagement et de l’urbanisme de prime abord, pas
plus que l’érosion de la biodiversité. Mais si la ville ne peut se soustraire
aux fluctuations des éléments dues au climat, le réchauffement planétaire
lui pose un problème particulier. De même en ce qui concerne la protec-
tion de la biodiversité. Si l’urbanisme moderne a fait une place de choix
aux espaces verts et aux parcs, protéger, restaurer et augmenter la biodi-
versité urbaine relèvent d’une stratégie d’aménagement d’un autre ordre.
Les espaces verts des villes sont-ils toujours les meilleurs garants de la
protection de la biodiversité, de sa restauration et de sa croissance ? Si les
plans d’aménagement urbain se penchent sur l’élaboration de trames
vertes et bleues, réseaux de parcs et de plans d’eau, c’est qu’il y a
aujourd’hui un changement d’échelle, et peut-être de paradigme, dans
la prise en compte de la place de la nature en ville (CMM, 2011 ; CMQ,
2013).
Comment concevoir sociologiquement les expertises urbaines
nécessaires à la prise en compte de la gamme d’enjeux urbains qui s’est
élargie avec les changements climatiques et le souci de la biodiversité ?
On peut proposer le modèle schématique suivant (figure 1).

1. Cette partie est le résultat d’un travail de recherche en cours qui a obtenu le sou-
tien financier du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH).
Je le remercie de son soutien. Je remercie aussi deux doctorantes de sociologie, Julie
Hagan et Yuan Li, pour leur participation dévouée à cette recherche.
126 TRANSFORMATIONS SOCIALES ET CONTROVERSES PUBLIQUES

Enjeux des changements climatiques Enjeux de la biodiversité

Connaissances, Connaissances,
représentations, représentations,
pratiques, options pratiques, options

Construire la ville écologique/


soutenable/durable ; vers une
cosmopolitique urbaine

Connaissances,
représentations,
pratiques, options

Enjeux de l’aménagement et de l’urbanisme

Figure 1. Interactions entre enjeux, expertises


et expériences dans la construction de la ville durable

Le schéma représente trois grands enjeux de la ville d’aujourd’hui


qui participent à la construction d’une cité plus durable du point de vue
écologique. Pour ce faire, celle-ci demande que trois champs d’expertise
entrent en interaction : l’aménagement et l’urbanisme, les changements
climatiques et la biodiversité. Chaque champ comporte ses propres
expertise, connaissances, pratiques, représentations et options d’action.
Aucun champ n’est réductible à un autre. Pour s’en convaincre, il suffit
de faire appel à leur histoire récente. L’aménagement urbain naît au XIXe
siècle aux prises avec les problèmes de la ville industrielle et s’est développé
depuis en des spécialisations diverses. Les problèmes de la ville postin-
dustrielle d’aujourd’hui ne sont pas ceux de la période précédente. L’enjeu
sanitaire est de moindre importance, mais les enjeux relatifs à la qualité
de l’air demeurent. La congestion urbaine a pris une autre forme à cause
de l’expansion de l’automobile et des transports urbains. La gouvernance
et la gestion de ces villes ne répondent plus aux mêmes besoins.
L’aménagement urbain en tient compte dans ses pratiques et dans les
connaissances nécessaires pour agir. Enfin, un dernier aspect et non le
5 • EXPERTISES ET EXPÉRIENCES EN ENVIRONNEMENT 127

moindre, l’action de la grande ville sur elle-même est soumise à la consul-


tation publique, en bonne partie induite par les mouvements urbains
(Hamel, 2014). Une gouvernance plus participative fait maintenant
partie des modes décisionnels urbains, ouvrant la porte à la controverse
sur les problèmes et les décisions et sur les processus mêmes de gouver-
nance (Bacqué et Gauthier, 2011 ; Gariépy et Roy-Baillargeon, 2016).
Le champ des changements climatiques, quant à lui, s’est développé
en marge des problèmes urbains (Bolin, 2007). L’enjeu est vite apparu
mondial quand des scientifiques ont commencé à observer que des gaz
à effet de serre s’accumulaient dans l’atmosphère. Le problème est porté
par une communauté scientifique diversifiée, certes menée par les clima-
tologues, mais ouverte aussi à d’autres spécialistes pour mesurer les effets
d’un réchauffement planétaire sur les milieux naturels et humains. Les
rapports du Groupe d’experts intergouvernementaux sur l’évolution du
climat (GIEC ou IPCCC en anglais) font, depuis 1988 et régulièrement,
le point sur la question. Il s’agit d’une mise en commun des connaissances
rare, sinon inédite, dans l’histoire des rapports entre science et société.
Les politiques, les décideurs et les publics sont, grâce à ces rapports, tenus
au courant, en raison d’un rapport aux cinq ans environ, de l’évolution
du climat et des impacts possibles. Au cours des années 1990, de problème
scientifique réservé à une communauté restreinte, les changements
climatiques deviennent un enjeu social d’envergure dont les ramifications
sont très nombreuses (Guay, 2016). L’enjeu politique se fait alors jour.
Pour sa part, la question de la biodiversité, si elle a suivi une trajec-
toire différente, aboutit en 1992 à une convention internationale visant
à lier les nations à un projet de conservation de la nature (Aubertin,
1998a). Toutefois, ce projet a été teinté d’enjeux touchant beaucoup
moins à la conservation au sens strict. Les questions relatives aux bienfaits
et aux risques des biotechnologies ainsi qu’au partage des bénéfices entre
les nations ont pris le dessus. Pour certains acteurs, la conservation cède
le pas au développement du génie génétique dont l’approvisionnement
en gènes se fait à une échelle mondiale (Aubertin et al., 1998b). La
communauté porteuse des enjeux de biodiversité a été, dès le début, plus
large que celle qui a mis sur la place publique le problème climatique.
En effet, si des scientifiques ont porté l’enjeu de la biodiversité dans les
arènes politiques et les forums publics, d’autres acteurs internationaux
et nationaux, comme les associations environnementales telles que
l’Union internationale pour la conservation de la nature et de ses
ressources (UICN), ont aussi joué un grand rôle.
128 TRANSFORMATIONS SOCIALES ET CONTROVERSES PUBLIQUES

Il ressort de tout cela que plusieurs expertises scientifiques apparais-


sent aujourd’hui nécessaires pour construire la ville durable – ou
écologique comme certains préfèrent le formuler. Puisque les expertises
sont très différentes, il faut établir des passerelles entre celles-ci. La socio-
logie des sciences a proposé le concept d’organisation et d’objet frontière,
et de travail frontière à cette fin (Star, 2010). Une organisation et le travail
frontière naissent sur des objets frontières entre deux ou plusieurs
domaines de connaissances et de pratiques. Ils sont souvent l’œuvre
d’acteurs particuliers, individuels ou collectifs, qui jugent que leurs
compétences respectives seraient enrichies par une collaboration entre
eux. Ainsi, dans la construction de la ville durable qui tient compte de
l’aménagement, des changements climatiques et de la protection de la
biodiversité, à cause de la différenciation cognitive, les trois domaines
sont appelés à interagir dans des formes organisationnelles frontières,
permanentes ou passagères. Si, par exemple, on peut observer dans les
récents plans d’aménagement et de développement des deux commu-
nautés métropolitaines de Montréal et de Québec la prise en compte de
la protection de la biodiversité urbaine dans une politique de trames
vertes et bleues, on n’observe pas la même intégration en ce qui a trait à
la lutte aux changements climatiques (CMM, 2011 ; CMQ, 2013). De
manière générale, les grandes villes canadiennes possèdent un plan de
lutte contre les changements climatiques, une sorte de plan climat, mais
celui-ci semble encore peu intégré aux plans d’aménagement et d’urba-
nisme déjà proposés ou en formation (recherche en cours).
On peut aussi mobiliser une autre idée de Collins et Evans pour
comprendre les interactions entre les trois domaines d’expertise nécessaires
à la construction de la ville durable. En effet, dans la typologie de l’ex-
pertise proposée par les auteurs, il existe un type d’expertise qui permet
de faire le pont entre deux ou plusieurs domaines de connaissance. Collins
et Evans la nomment l’expertise « interactionnelle ». Elle permet à des
experts d’un domaine de comprendre de quoi retourne l’expertise d’un
autre domaine sans pour autant être en mesure de participer pleinement
à son développement, c’est-à-dire de posséder une expertise « contribu-
toire » capable de faire avancer les connaissances d’un champ de recherche
précis. Ainsi, dans le cas de la ville durable, les experts du climat et de la
biodiversité doivent dans des organisations ou réseaux frontières
comprendre par une expertise interactionnelle le domaine de connaissance
des experts de l’aménagement et de l’urbanisme et vice-versa. Ceux-ci
doivent développer une expertise interactionnelle avec les deux autres
domaines pour pouvoir tenir compte dans les politiques d’aménagement
5 • EXPERTISES ET EXPÉRIENCES EN ENVIRONNEMENT 129

et d’urbanisme des connaissances relatives au climat et à la biodiversité


pertinentes à leur propre champ d’action.
La politique nationale du climat a longtemps été dominée par la
réduction des gaz à effet de serre qui apparaît comme plus technique et
plus sensible aux coûts des mesures choisies. À mesure que les villes pren-
nent conscience et connaissance du fait que la politique du climat implique
aussi des actions sur l’adaptation aux effets d’un climat urbain plus chaud,
les enjeux et les expertises se déplacent vers des politiques d’aménagement
des territoires urbains (ICLEI, 2014). Les expertises et les expériences,
celles d’autres acteurs urbains, sont mises à contribution. Les lieux de
contact et d’échange entre acteurs prendront probablement des formes
très variées. Par exemple, nous avons observé dans certaines grandes villes
canadiennes une collaboration étroite entre les acteurs municipaux et les
associations écologistes possédant une expertise en la matière, dans l’éla-
boration et la mise en œuvre des espaces verts et de biodiversité.
Tous ces différents éléments mis en commun peuvent conduire à
l’élaboration d’une « cosmopolitique » de la ville durable. Par cosmopo-
litique, idée empruntée à Isabelle Stengers (2003) mais appliquée ici à
un contexte différent, il faut entendre la création d’une vision commune
des problèmes et des solutions, portée et mise en œuvre par plusieurs
acteurs urbains qui communiquent et interagissent dans des organisations
diverses, passagères, comme une consultation publique ou un groupe de
travail, ou permanentes, comme une administration publique ou un
gouvernement métropolitain. La ville durable, ou écologique, peut
donner naissance à une cosmopolitique. Mais celle-ci ne se réalisera pas
sans controverses et conceptions différentes, nourries par des expériences
de l’environnement et de la ville nombreuses et variées, de ce que doit
être la ville durable.

CONCLUSION

En matière d’environnement, urbain ou autre, et d’action publique


environnementale, les expertises et les expériences peuvent être complé-
mentaires. S’il peut arriver que des expertises s’opposent à des
représentations et et à des expériences, mettre en œuvre une politique de
ville durable exige plusieurs types d’expertise et d’expérience qui fondent
les conceptions de la ville durable à construire. Fortes ou modérées, les
controverses environnementales urbaines sont révélatrices de ces compé-
tences et savoir-faire divers se manifestant autour d’enjeux communs.
Suivre les acteurs, leurs idées et leurs interactions dans une controverse
130 TRANSFORMATIONS SOCIALES ET CONTROVERSES PUBLIQUES

publique, c’est comprendre comment se développent des réponses aux


problèmes qui se posent à eux. Les arbitrages entre acteurs peuvent être
nombreux et la controverse ne conduit pas toujours à une réponse
acceptée en raison de la diversité des expériences et des expertises, source
de tensions potentielles.

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INSTIUTIONS, MÉDIAS
ET ACTIONS PUBLIQUES
CHAPITRE 6

Les instruments de mesure de


l’opinion publique contribuent-ils
à la défiance européenne
vis-à-vis des OGM ?
Virginie Tournay

EXPERTISE « DÉMOCRATISÉE » DES OGM ET PACIFICATION DU DÉBAT

U
PUBLIC : UN PARI IMPOSSIBLE

n récent numéro de l’International Political Science Review


consacre son dossier thématique aux difficultés liées à la mesure
de la qualité de la démocratie et pointe la diversité des échelles employées
pour évaluer cette qualité (Kneuer, Geissel et Lauth, 2016 : 571-579).
Les auteurs soulignent l’absence de consensus scientifique concernant les
conceptions, les variables de la démocratie, de même que les méthodes
d’évaluation à grande échelle. Si bien que la focale d’observation appro-
priée à cette mesure de la « qualité » reste débattue dans un champ de
recherche qui s’avère encore balbutiant et fortement empreint de norma-
tivité. De plus, les échanges sont rares entre les études consacrées aux
indicateurs de la qualité démocratique et les recherches en philosophie
politique portant sur les théories de la démocratie, ou encore celles reliées
aux comportements politiques. Cette séparation entre la production de
modèles théoriques et la caractérisation expérimentale du fonctionnement
démocratique est symptomatique du cloisonnement des différents sous-
domaines de la science politique, et plus particulièrement de la séparation
entre les modélisations faites dans le vaste champ des politiques publiques,
et les études de perception collective alimentées par le biais des enquêtes

137
138 INSTIUTIONS, MÉDIAS ET ACTIONS PUBLIQUES

d’opinion et des sondages. Ainsi, la mesure de la qualité de la vie démo-


cratique obéit à une pluralité de modalités. Elle suppose de considérer
le système politique, l’organisation sociale et ses différentes médiations
(presse, vie associative), le design des institutions politiques et la prise en
compte de l’opinion des citoyens. En particulier, l’instrument du sondage
constitue une instance d’expression de l’opinion publique qui semble
plus facile à mettre en place que les dispositifs de participation. Pour
autant, cette industrie du sondage échappe aux sondés, de même que
son articulation aux débats publics et à la prise de décision.
La littérature américaine sur le sujet aborde la place et l’usage des
données de l’opinion dans la prise de décision politique, mais de telles
approches demeurent majoritairement fonctionnalistes. Elles se réfèrent
à l’attitude des élites gouvernantes dans le système politique ou encore,
elles évaluent la qualité représentative, c’est-à-dire l’adéquation de l’action
des représentants aux souhaits des représentés. Ce concept de qualité
représentative est plus particulièrement utilisé dans les travaux s’attachant
aux nouvelles formes d’expérimentation politique citoyenne. Souvent
normatifs, ils s’emploient à caractériser les compétences de la société
civile dans les initiatives citoyennes ou contestataires. Cependant, la
relation d’équivalence entre l’affirmation d’un pouvoir citoyen horizontal
et l’amélioration de la qualité de la démocratie n’a rien d’évident comme
nous allons l’examiner dans les pages qui suivent. La littérature scienti-
fique dédiée au paramétrage de la qualité des gouvernances démocratiques
met en lumière deux aspects qui méritent notre attention dans l’analyse
de l’opinion publique et des débordements médiatiques.
Premièrement, si l’usage des données de l’opinion dans l’accompa-
gnement de l’action publique est une voie de réflexion qui a été investie
(Canes-Wrone, 2006), la façon dont le contexte de l’action publique
oriente la production d’indicateurs de l’opinion constitue en revanche
un angle mort de la littérature. Aussi, interroger les citoyens européens
sur les choix scientifiques et technologiques n’est ni simple ni naturel.
Le choix du questionnaire, les perceptions sociales rattachées aux OGM
par exemple, ne résultent pas des préoccupations de l’opinion publique.
Le jeu d’influence réciproque entre ces préoccupations et l’inscription
au programme politique n’est ni direct ni linéaire. Les cultures institu-
tionnelles tout comme les contenus médiatisés des débats publics
interviennent dans ce qui définit une préoccupation importante des
citoyens. C’est pourquoi le chiffrage de l’opinion sur un sujet donné ne
se justifie pas en soi, mais résulte d’un long cheminement qui consiste à
faire d’une préoccupation privée ou locale, un problème « public » justi-
6 • LES INSTRUMENTS DE MESURE DE L’OPINION PUBLIQUE 139

fiant la nécessité de questionner la population sur tel ou tel aspect. En


effet, nombre de phénomènes peuvent avoir un impact inhabituel ou
avéré sur le quotidien des individus sans qu’ils soient nécessairement
considérés comme étant de nature « publique ». Si la canicule et l’obésité
sont des manifestations que l’on retrouve dans toutes les sociétés déve-
loppées, ces objets sont intégrés dans des préoccupations nationales de
santé publique depuis seulement une dizaine d’années et mobilisent, à
ce titre, différentes politiques visant à prévenir les effets de ces phénomènes
sur la collectivité. Autre exemple au cœur de cet article : les produits de
l’ingénierie génétique ne suivent pas tous la même trajectoire sociale ni
n’obéissent au même traitement politique. Tandis que les produits à
finalité médicale comme les thérapies géniques sont faiblement politisés,
les produits à finalité agricole restent aujourd’hui hautement controversés
au niveau européen. Par exemple, la mise en place d’études d’impact est
attaquée par différents groupes activistes, notamment en France et en
Allemagne. Dans un pareil contexte de controverses, les gouvernements
européens cherchent à prendre régulièrement le pouls des populations
par la mise en œuvre des enquêtes d’opinion. Si le recours politique de
plus en plus fréquent à ces outils par les gouvernants incite à poursuivre
les travaux visant à mesurer les effets des données de l’opinion sur la
conduite des politiques, il apparaît également salutaire de s’intéresser à
ce qui justifie la production des indicateurs, c’est-à-dire aux conditions
d’émergence d’un sujet qualifié de « préoccupant » pour la collectivité.
Cette voie de recherche est encore trop peu explorée, en raison peut-être
du double usage social des indicateurs sondagiers, tantôt associés à une
production de recherche universitaire, tantôt employés au service des
acteurs de la société civile et des décideurs tant publics que privés. En
raison de cette fonction sociale ambiguë, les instruments de mesure de
l’opinion définissent une médiation extrêmement efficace et aussi impor-
tante que les autres médias dans la relation complexe entre les citoyens
et leurs représentants.
Deuxièmement, l’évaluation de la qualité des gouvernances démo-
cratiques rencontre des défis qui sont singulièrement ardus dans le
domaine particulier des choix scientifiques et technologiques. Dans un
marché de l’information aujourd’hui dérégulé par la montée en puissance
du numérique (Bronner, 2016), la confiance de l’opinion publique n’est
plus uniquement liée à l’évaluation scientifique des risques rattachés à
ces produits ou aux potentiels conflits d’intérêts entre les seules parties
prenantes du domaine. Elle repose sur une certification institutionnelle
des dispositifs d’évaluation et des mécanismes de contrôle des conflits
140 INSTIUTIONS, MÉDIAS ET ACTIONS PUBLIQUES

d’intérêts dont le design doit à la fois refléter le sérieux de l’expertise


scientifique et témoigner d’un idéal de fonctionnement démocratique.
Pour répondre à ce double impératif institutionnel, les commissions
d’évaluation présentent un certain pluralisme dans leur composition et
ont développé des systèmes de bonnes pratiques en matière de traçabilité
et de transparence des décisions. Valorisée depuis la fin des années 1980,
cette culture institutionnelle de l’évaluation et de la délibération est à la
base de leur légitimité. C’est dans cet état d’esprit que le Haut Conseil
des biotechnologies (HCB) a été instauré en France par les Lois du Grenelle
Environnement de 2009. Il s’agit d’une instance bicamérale dotée d’un
comité scientifique formé de membres nommés en raison de leurs compé-
tences disciplinaires, d’une part, et d’un comité économique éthique et
social constitué par les représentants d’associations, d’industriels et d’ins-
titutions politiques, d’autre part. Cette alliance instituée de l’expertise
scientifique et de la représentation démocratique n’a pas permis de juguler
les controverses autour des OGM, si bien que les désaccords entre parties
prenantes demeurent constants1. Concilier les dimensions scientifiques
et sociétales de la mise en œuvre de ces biotechnologies est aussi un enjeu
fort de la nouvelle Directive communautaire 2015/412 portant sur la
culture des OGM2. Si l’autorisation est accordée à l’échelle européenne,
chaque État membre peut décider d’interdire ou non la culture des OGM
sur son territoire. Les justifications de cette interdiction ne se limitent
plus aux risques pour la santé et l’environnement, mais intègrent la notion
de « l’impact socioéconomique ». La latitude donnée aux États membres
d’interdire ou non la culture d’une plante GM sur leur territoire national
est ainsi très grande puisque de nombreux paramètres interviennent dans
la prise de décision. Dès lors, l’évolution des systèmes agricoles, l’éco-
nomie du secteur semencier ou encore les craintes du public font partie
des critères d’évaluation des États membres. Les indicateurs d’opinion
sont donc susceptibles d’être mobilisés dans la décision. Cette critériologie
ouvre la voie à l’adoption de règles nationales divergentes sur ces produc-
tions végétales. Ainsi, la France a voté une loi interdisant la mise en

1. Il n’appartient pas à l’auteur de se positionner sur le fond du débat scientifique


et économique relatif aux OGM. L’ambition de cet article est de décrypter les
effets des politiques institutionnelles sur l’évolution de ce champ de controverses,
notamment les biais interprétatifs possibles engendrés par les outils de mesure de
l’opinion ainsi que le caractère performatif de leur usage sur les publics. L’auteur
de ces pages a été membre du comité scientifique du HCB entre 2009 et 2013.
2. Les principales cultures OGM concernées sont le maïs, le coton, le colza et la
betterave sucrière.
6 • LES INSTRUMENTS DE MESURE DE L’OPINION PUBLIQUE 141

culture des variétés de maïs génétiquement modifiées. C’est également


le cas de huit pays qui n’autorisent pas la culture d’OGM sur leurs terri-
toires, notamment l’Allemagne, l’Autriche et la Pologne. Cette posture
est dénoncée par de nombreux scientifiques et parlementaires au motif
que le blocage des politiques d’innovation doit se fonder en priorité sur
des critères scientifiques d’évaluation des risques et non pas sur des para-
mètres sociétaux flous, adaptables au gré des rapports de force politiques
(Regnault-Roger, 2015). La controverse autour des autorisations de mise
en culture des OGM, et au-delà, l’histoire culturelle de l’ingénierie
génétique illustrent les difficultés, et plus encore, les paradoxes de l’entrée
d’une démocratie de qualité dans l’évaluation des choix scientifiques et
technologiques. En effet, la mise en place d’innovations technologiques
s’accompagne toujours historiquement de mouvements contestataires.
Ce fut le cas par exemple du train à vapeur ou des premiers protocoles
de vaccination qui firent l’objet d’un rejet massif d’une partie de la
population. Le regard sociohistorique met ainsi en exergue le paradoxe
de cette injonction à une démocratie de qualité qui comporte le risque
de fonder les décisions politiques sur un rejet de l’opinion, lequel est
généralement consubstantiel au développement de toute innovation. On
ouvre alors la porte à une démocratie d’opinion, alimentée par les médias,
les réseaux sociaux et les sondages. Elle témoigne de l’incompatibilité
entre les rationalités scientifiques et ce que l’on appelle la démocratie
« post-vérité » (Keyes, 2004)3. Ce phénomène résulte de l’évolution des
interactions entre les médias numériques et la politique. Il traduit la place
importante des émotions collectives suscitées par le flux des informations,
quel que soit leur degré de véracité, dans la décision politique.
Les autorisations de mise en culture des plantes GM constituent un
exemple remarquable de l’irréductibilité d’une controverse publique. Ni
les structures d’évaluation et de participation publique, ni le recours
répété au jugement des citoyens par le biais des enquêtes et des sondages
ne parviennent à mettre un terme aux controverses autour des OGM.
L’objectif de cet article est de montrer qu’une expertise « démocratisée »
des OGM, telle qu’elle est aujourd’hui instituée, ne conduit pas à une
pacification du débat public, mais plutôt à une surproduction d’infor-

3. Ou encore, l’ère postfactuelle qui va au-delà de la politique spectacle en raison de


l’impact inéluctable de la massification du Web sur les vérités produites à partir
de l’analyse des faits et diffusées par les experts institués. La polémique sur les faits
alternatifs de la politique de Donald Trum est une illustration criante de ce phéno-
mène.
142 INSTIUTIONS, MÉDIAS ET ACTIONS PUBLIQUES

mations contradictoires limitant les possibilités décisionnelles du décideur


public. Nous ne porterons pas attention aux effets directs des ressources
extra-institutionnelles sur l’opinion, telles que les actions médiatisées de
certains groupes associatifs comme Greenpeace ou l’arrachage de cultures
expérimentales de PGM par les militants de l’écologie politique. Nous
étudierons les politiques institutionnelles et leurs instruments. On trouve
de nombreux travaux dans la littérature consacrée à la sociologie du
militantisme au détriment des instruments directement issus de ces
politiques, qu’il s’agisse des cultures de l’évaluation ou des enquêtes
d’opinion. L’attention porte ici plus particulièrement sur les modalités
d’établissement des outils de mesure de l’opinion à l’échelle européenne,
ainsi que sur les effets performatifs liés à leur mise en œuvre. Cet article
est une invitation à réfléchir de façon rigoureuse à la portée opératoire
traditionnellement associée au concept de démocratie dans la prise de
décision en matière de choix scientifiques et technologiques.

LA MESURE DE L’OPINION PUBLIQUE DANS LES CHOIX


SCIENTIFIQUES ET TECHNOLOGIQUES
Les conditions particulières d’utilisation des outils de sondage basés
sur les techniques d’échantillonnage et leur adaptation aux enjeux des
politiques publiques sont plus ou moins aisées selon le domaine considéré.
L’établissement d’un corpus sur la base de la population des votants
comporte des effets émergents qui sont relativement bien connus et
analysés dans la littérature scientifique et les études de marketing politique
propres aux campagnes électorales. Aussi, les précautions concernant le
protocole d’enquête sont bien clarifiées, de même que les inévitables biais
liés à la méthode d’échantillonnage et au traitement des données secon-
daires. À côté de ces aspects méthodologiques, le principe même de la
méthode c’est-à-dire son épistémologie, n’est pas contestable lorsqu’elle
est appliquée à l’analyse des sympathies partisanes. En effet, la mise en
équivalence méthodologique du nombre d’opinions et du nombre de
voix renvoie au principe du décompte électoral. La production sondagière
est en revanche beaucoup plus discutable, qu’il s’agisse d’enquêtes ponc-
tuelles ou de baromètres réguliers, lorsque l’investigation porte sur des
sujets flous relatifs au quotidien des citoyens sans être directement ratta-
chés à la perspective d’un vote. La sommation d’opinions privées résultant
de questions directement suscitées par le sondeur n’est pas nécessairement
adaptée aux objectifs mêmes de l’enquête qui consiste à identifier le
périmètre, la nature et le contenu de l’opinion publique sur des sujets
6 • LES INSTRUMENTS DE MESURE DE L’OPINION PUBLIQUE 143

qui sont parfois difficiles à délimiter. Les obstacles à la validation de ces


procédés ne sont alors pas d’ordre méthodologique, mais plutôt de nature
épistémologique. Ils sont renforcés dans les domaines liés aux choix
scientifiques et technologiques, et plus particulièrement dans ce qui relève
de la perception collective des risques en matière technologique ou envi-
ronnementale (1). Concernant les OGM, les enquêtes d’opinion ont été
réalisées au niveau européen ou auprès de différents États membres depuis
la fin des années 1990. Si les premiers sondages portent sur la perception
des contestations collectives autour des OGM agricoles, les questionnaires
se focalisent rapidement sur la perception de la sécurité alimentaire et
des techniques permettant l’introduction d’un gène dans un être vivant,
quelles qu’en soient les finalités (2). L’objectif est de caractériser les
croyances collectives engendrées par l’usage répété du sondage en analy-
sant les processus cognitifs qui guident la perception individuelle et en
isolant les biais découlant de cet usage (Clément et Kaufmann, 2011)4.

Un outil non adapté à la connaissance de l’opinion publique

En matière de choix scientifiques et technologiques, les enquêtes


d’opinion constituées sur la base d’un échantillon représentatif ne sont
pas adaptées à la connaissance de l’opinion lorsque le sondeur s’intéresse
à la perception collective des risques en matière technologique ou envi-
ronnementale. Cet obstacle épistémologique est lié à deux dimensions
caractéristiques des enquêtes conduites sur des thématiques faiblement
politisées ou marquées par une expertise pointue. Dans ce cas de figure
qui peut porter plus largement sur des thèmes de campagne sur ou des
enjeux informationnels, le sondeur fait face à une population qui n’est
pas forcément encline à avoir une opinion prédéfinie sur le sujet (Tournay,
2016). La connaissance de l’opinion publique devient impossible car il
n’y a pas encore d’opinion publique substantielle, seulement des pres-
cripteurs d’opinion amenés à structurer le champ médiatique ou politique.
Si bien que l’enjeu heuristique consiste davantage à isoler les influenceurs
qu’à mesurer le jugement d’une population qui ne se sent pas directement
concernée par le sujet.

4. La méthodologie utilisée relève ainsi de la sociologie cognitive telle que définie


par Cicourel. Son objet est « l’analyse des ressources de sens commun, notamment
les catégorisations, les typifications et les structures normatives de pertinence, qui
permettent aux membres compétents d’une communauté de pratiques et de lan-
gage de s’ajuster de manière appropriée aux diverses situations qu’ils rencontrent »
(Clément et Kaufmann, 2011 : 11).
144 INSTIUTIONS, MÉDIAS ET ACTIONS PUBLIQUES

Les limites interprétatives de la méthode des quotas peuvent être


décrites en analysant certains modules du baromètre européen dédié à
la perception des choix scientifiques et technologiques. L’eurobaromètre
consacré à la perception de la science est un instrument paneuropéen de
mesure de l’opinion commandé par la Commission européenne qui
produit régulièrement des données sur le rapport des Européens aux
différentes biotechnologies. Des modules sur les OGM sont inclus dans
les questionnaires depuis 2002. Globalement, les Européens affichent un
optimisme mitigé à l’égard des biotechnologies et du génie génétique car
ils n’en perçoivent pas les bénéfices et recommandent une réglementation
assez stricte de la biologie de synthèse (Rapport CE, 2010 : 10). Fortement
institutionnalisé dans la communauté universitaire et politique, cet
instrument est ici discuté au regard de ce qu’il apporte à la connaissance
de l’opinion publique en matière de choix scientifiques et technologiques.
Les répondants intégrant ce dispositif d’enquête font face à des
questions qui relèvent de la connaissance et non pas de la préférence. Si
bien que les réponses obtenues sont d’autant plus dépendantes de la
manière dont les questions sont rédigées et adressées que le répondant
est ignorant du sujet. Les questions relatives aux nouvelles technologies
portent généralement sur les anticipations et visent à mesurer le risque
perçu à plus ou moins long terme. C’est le cas, par exemple, des techno-
logies émergentes dont on ne sait pas grand-chose précisément parce
qu’elles émergent (Biologie de synthèse, CRISPR-Cas9), ou d’organismes,
de substances pour lesquels on ne peut rien dire puisqu’il est impossible
d’anticiper quoi que ce soit au-delà d’un certain horizon prédictif. La
formulation des questions véhicule un premier biais cognitif lié au fait
d’interroger sur ce qui relève de l’incertain et n’offre pas de réponse. Par
exemple, l’eurobaromètre 2010 sur les nouvelles technologies comporte
des modules axés sur l’étude des perceptions du public concernant les
effets potentiels sur la santé des champs électromagnétiques. L’un d’entre
eux est formulé de la façon suivante : « Pour chacun des éléments suivants,
pouvez-vous me dire dans quelle mesure vous pensez qu’il affecte votre
santé : la qualité de l’air à l’extérieur ; la qualité de l’air à l’intérieur ; la
qualité de l’eau du robinet ; la qualité de l’eau des rivières et des lacs ; le
bruit ; la décharge d’ordures ; la qualité des produits alimentaires ; les
produits chimiques ; l’exposition au soleil ; les conditions de logement ;
les téléphones portables ; les antennes relais de téléphonie mobile ; les
appareils électroménagers ; les ordinateurs ; les lignes à haute tension.
RÉPONSES : beaucoup ; un peu ; pas du tout ; ne sait pas ».
6 • LES INSTRUMENTS DE MESURE DE L’OPINION PUBLIQUE 145

La formulation de la question naturalise une posture précautionniste


et soumet le répondant à un biais cognitif bien connu en sociologie
cognitive : l’illusion de corrélation, définie par la tendance à percevoir une
relation entre deux événements non liés entre eux (ou à propos desquels
on ignore s’il existe un élément de relation entre eux) lorsque ces événe-
ments sont simultanément mentionnés. Le fait d’associer « des effets
potentiels sur la santé » à la longue liste des éléments énumérés retentit
nécessairement sur l’état d’esprit du répondant. Il est dès lors conditionné
à se méfier des différents éléments de l’environnement en considérant
qu’ils sont susceptibles de porter atteinte à la santé et au bien-être.
Régulièrement lancées au moment de controverses, les enquêtes
d’opinion ne sont pas donc pas dénuées d’effets performatifs sur les
représentations collectives associées aux nouvelles technologies. Le
contexte particulier de l’ingénierie génétique est rattaché à d’autres biais
cognitifs directement induits par la formulation des questions issues de
ces enquêtes, que celles-ci soient ponctuelles ou produites à intervalles
réguliers.

La fabrique de l’opinion publique européenne sur l’ingénierie


génétique
Visibles dans l’espace public dès le milieu des années 1990, les
controverses autour des OGM ont été très tôt associées en Europe et aux
États-Unis à une production sondagière dont l’objectif était de mesurer
l’opinion publique sur les cultures d’OGM et les risques alimentaires.
Le premier sondage (BVA) français évaluait en 1999 le positionnement
des répondants face aux actions des agriculteurs français contre l’intro-
duction des OGM dans l’agriculture, mais il ne portait pas directement
sur la perception des risques associés à ces bioproduits. La nature des
questions a été progressivement modifiée dans les sondages ponctuels où
sont apparus des modules sur les préférences en matière d’étiquetage des
produits alimentaires, des carburants ou des emballages contenant des
OGM (sondage INRA, 2000), sur l’acceptabilité éthique de la production
de médicaments à partir d’OGM (Ipsos-Amgen, 2002), sur l’interdiction
temporaire ou stricte des cultures d’OGM (Sondage BVA-Agir pour
l’environnement, 2006) et sur les intentions de vote à des référendums
départementaux relatifs aux OGM (BVA, Gers, 2004). Après l’interdic-
tion en 2008 de la commercialisation du maïs 810 de la firme Monsanto
(MON 810) en France, la production sondagière porte sur la perception
des risques liés à ces bioproduits et sur les positions prises par les décideurs.
146 INSTIUTIONS, MÉDIAS ET ACTIONS PUBLIQUES

Le biais de cadrage est un réflexe intuitif auquel le répondant peut


être amené à céder lorsqu’il est soumis à des questions pour lesquelles il
n’a pas ou peu de connaissances préalables. La formulation des items liés
à l’ingénierie génétique est particulièrement délicate. En effet, la descrip-
tion de la complexité du monde biologique s’accompagne fréquemment
d’un réductionnisme lié au langage de la vulgarisation scientifique qui
emploie beaucoup de métaphores. Par exemple, la définition des aliments
génétiquement modifiés (GM) dans le module de l’eurobaromètre prête
à interprétation (QB2a) : « Parlons maintenant des aliments GM prove-
nant de plantes ou de micro-organismes dont les gènes ont été transformés.
Par exemple, les gènes d’une plante ont pu être modifiés pour la rendre
plus résistante à une maladie particulière, pour en augmenter les qualités
nutritives ou pour accélérer sa croissance ». Sur un plan sémantique, les
termes de transformation et de modification mettent en exergue l’action
humaine sur une nature invariable. Cet effet de compréhension est
renforcé par la question qui suit : « Pour chacune des propositions
suivantes concernant les aliments OGM, veuillez me dire si vous êtes
d’accord ou pas d’accord. [...] Les aliments GM ne sont fondamentale-
ment pas naturels ». Le sondeur émet l’idée que les organismes obtenus
par l’ingénierie génétique seraient transgressifs par rapport à un ordre
naturel. Cette connotation est encore plus fortement marquée dans la
question suivante (QB8b) : « La première technique consiste à introduire
artificiellement dans le pommier un gène résistant provenant d’autres
espèces [...] » où se succèdent des propositions pour lesquelles le répondant
doit se dire en accord ou non. « C’est nuisible pour l’environnement [...]
Fondamentalement, ce n’est pas naturel [...] Cela vous met mal à l’aise ».
Bien que le répondant ait la possibilité de désapprouver ces propositions,
la connotation du message demeure cependant d’autant plus subliminale
qu’une majeure partie de la population n’a pas d’expertise dans ce
domaine. Le malaise lié à ces produits est amplifié dans la formulation
des propositions suivantes (QB4a) : « Les aliments GM sont sûrs pour
les générations futures [...] Les aliments GM sont bénéfiques pour
certaines personnes, mais comportent un risque pour d’autres [...] Les
aliments GM vous mettent mal à l’aise [...] ». Des propositions favorables
à leur développement sont également listées telles que « Cette technique
ne présente aucun risque [...] Il faut encourager le développement d’ali-
ments GM ». Ce cadrage qui fait l’inventaire des variables positives et
négatives associées à un produit marqué par l’incertitude de l’état d’in-
novation conduit à accentuer la méfiance des personnes interrogées. Le
biais cognitif de négativité défini par la tendance à donner plus de poids
6 • LES INSTRUMENTS DE MESURE DE L’OPINION PUBLIQUE 147

aux stimuli négatifs qu’aux données positives, est ici favorisé. Dès lors,
le sondage intervient comme une caisse de résonnance de la méfiance.
Un autre biais apparaît dans le langage utilisé pour définir la biologie
synthétique. Une connotation transgressive de l’ordre naturel ressort dans
la formulation de la question suivante (QB11a) : « [la biologie de synthèse
a] pour but de créer de nouvelles formes de vie qui n’existent pas à l’état
naturel. La biologie synthétique diffère du génie génétique par le fait
qu’elle implique une modification fondamentale d’un organisme qui peut
donc assurer de toutes nouvelles fonctions ». Sur la base de cette définition,
la majorité des personnes interrogées désapprouve ce champ de recherches
ou exige des lois d’encadrement très sévères. Seulement 3 % des répon-
dants approuvent ce champ et estiment ne pas demander de nouvelles
lois particulières de régulation. La présentation de la biologie de synthèse
au plus grand nombre nécessite une vulgarisation. Mais le caractère
sensationnel de cette formulation engendre de possibles effets pervers
dans son interprétation. Présentée comme une innovation de rupture
alors que son statut disciplinaire, technologique et organisationnel est
sujet à discussion, la biologie synthétique est avant tout marquée par
d’importants enjeux définitionnels (Fioraso, 2012). Son périmètre et ses
frontières avec le génie génétique sont à préciser. Certaines techniques
associées au développement de ce champ sont en élaboration. Donc,
nous sommes loin de la « création de nouvelles formes de vie » telle que
formulée par le sondage.
Dans son rapport remis à l’Office parlementaire de l’évaluation des
choix scientifiques et technologiques, Geneviève Fioraso interroge les
conditions de démocratisation de l’expertise et les risques interprétatifs
liés à la publicisation des productions scientifiques dans les phases amont
de la recherche avant même que celle-ci n’ait été soumise à une analyse
en matière de bénéfice/risque. L’utilisation précoce des outils sondagiers
rejoint cette problématique. Ainsi, l’eurobaromètre 2010 place d’emblée
la question des connaissances sur le terrain de la délibération publique
dans le module suivant (QB13a) : « Supposez qu’un référendum prenne
place autour de la biologie de synthèse et que vous deviez vous faire un
avis pour/contre [...] Quel serait l’enjeu le plus important à vos yeux sur
lequel vous souhaiteriez avoir plus de connaissances ? » Le recours à une
ingénierie participative est naturalisé dans la formulation de la question
qui associe le régime de véracité scientifique appuyé sur l’établissement
de preuves à partir de l’analyse de faits, au régime de légitimité démo-
cratique qui repose sur l’établissement d’un consensus fondé sur la
participation du plus grand nombre.
148 INSTIUTIONS, MÉDIAS ET ACTIONS PUBLIQUES

La production régulière du baromètre européen dédié aux biotech-


nologies consolide la politisation de ces objets. De même, les enquêtes
d’opinion ponctuelles ne sont pas dénuées d’effets sur l’opinion publique.
Fréquemment produites en situation de controverses, elles renforcent le
climat de défiance. Aussi, le sondage IFOP publié en 2012 juste après la
parution de l’article de Gilles-Éric Séralini5 montrant la toxicité à long
terme de l’herbicide Roundup et du maïs OGM NK 603 tolérant au
Roundup de la société Monsanto, révèle que 79 % des personnes inter-
rogées s’inquiètent de la présence éventuelle d’OGM dans l’alimentation.
Les situations sociales controversées constituent un terreau propice au
renforcement des biais cognitifs de cadrage et de négativité. Il est peu
probable d’obtenir des proportions différentes dans ce type de contexte
marqué par un fort degré d’incertitude. Les instruments de mesure de
l’opinion développés par les instituts de sondage ont un effet performatif
sur les perceptions et sur les jugements qu’ils sont amenés à évaluer. Ce
sont donc des composants actifs des controverses publiques associées au
développement des biotechnologies.
En portant attention aux effets performatifs du contenu des enquêtes
d’opinion sur la perception du répondant, la première partie de cet article
a montré que les enquêtes d’opinion relatives aux choix scientifiques et
technologiques à l’échelle nationale et européenne, ne sont pas extérieures
aux politiques institutionnelles, mais en définissent une composante car
ces outils influent directement sur le rapport de confiance qu’entretient
le citoyen avec les institutions politiques. Si les médias jouent un rôle
déterminant dans la mobilisation des publics, les instituts de sondage
constituent une médiation à la fois sociale et institutionnelle. La deuxième
partie de cet article étudie la place des outils de sondage dans les politiques
dédiées à l’évaluation et à la surveillance des produits de l’ingénierie
génétique, de même que les effets de ces politiques institutionnelles sur
le cadrage du débat public.

5. Gilles-Éric Séralini et al., « Long term toxicity of a Roundup herbicide and a


Roundup-tolerant genetically modified maize », Food and Chemical Toxicology,
vol. 50, no 11, nov. 2012, p. 4221-4231. Cet article fut désavoué par le comité
éditorial de la revue le 28 novembre 2013 suite à la controverse qu’il a suscité au
motif que si « les résultats présentés ne sont pas incorrects, il ne permettent pas de
conclure ». [https ://[Link]/about/press-releases/research-and-journals/
elsevier-announces-article-retraction-from-journal-food-and-chemical-toxicology
6 • LES INSTRUMENTS DE MESURE DE L’OPINION PUBLIQUE 149

POLITIQUES INSTITUTIONNELLES ET DÉBATS PUBLICS EN MATIÈRE


D’INGÉNIERIE GÉNÉTIQUE
Bien que le militantisme anti-OGM se situe plutôt du côté de l’éco-
logie politique, les clivages partisans ne jouent pas un rôle surdéterminant
dans les positionnements individuels vis-à-vis du développement des
recherches autour de ces objets, ni plus largement dans le rapport que
l’homme entretient avec les nouvelles technologies. Par exemple, en
France, José Bové, connu pour ses positions d’extrême gauche rejoint les
catholiques conservateurs dans son opposition à toutes les techniques de
procréation médicalement assistée et aux applications issues du génie
génétique, qu’elles soient médicales (thérapie génique) ou agricoles
(PGM)6. Inversement, François Fillon proche de la droite catholique
traditionnelle est un fervent défenseur du développement des OGM, de
même qu’un certain nombre de décideurs politiques de la gauche progres-
siste. Le cadrage de l’opinion publique sur ces questions est donc
relativement indépendant des clivages partisans et se structure davantage
en rapport avec les politiques institutionnelles mises en place pour évaluer
ces produits de l’innovation. En effet, les modes de légitimation politiques
et les cadrages des débats publics ne sont pas indépendants des structures
de régulation (Bachir, 1995). Aussi, lorsque le Comité consultatif national
d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé fut instauré en France
par décret présidentiel en 1983, son mode de création, sa capacité d’auto-
saisine et son pluralisme de composition en firent une instance de
captation susceptible de jouer le rôle de lanceur d’alerte concernant des
objets à faible degré de politisation tels que l’utilisation des éléments du
corps humain à des fins de recherche scientifique ou encore, le clonage
de la brebis Dolly.
À côté de ces structures de régulation, les instruments sondagiers
sont susceptibles de générer des effets inattendus, tant dans les représen-
tations collectives des nouvelles technologies que dans la prise de décision
politique. Ils doivent ainsi être pris en compte dans la « fabrique » de
l’opinion publique consacrée à l’ingénierie génétique (1). La délivrance
des autorisations portant sur les usages des OGM au niveau européen
s’appuie sur une conception procédurale de la démocratie. Ces biopro-
duits obéissent à des trajectoires sociales et institutionnelles différentes

6. Certains prospectivistes vont jusqu’à penser que l’échiquier politique basé sur le
clivage gauche-droite sera reconfiguré autour de l’opposition entre les ultra-bio-
conservateurs et les technophiles transhumanistes. Laurent Alexandre, « José Bové,
ultra-bioconservateur », Le Monde Science & Techno, 13 décembre 2014.
150 INSTIUTIONS, MÉDIAS ET ACTIONS PUBLIQUES

selon leur finalité, avec une opposition beaucoup moins marquée pour
ceux d’entre eux qui sont destinés à une utilisation médicale et
confinée (2).

La fabrique de l’opinion publique sur les questions relatives


à l’ingénierie génétique
La question de l’opinion publique sur les OGM fait son apparition
deux décennies après les premiers développements scientifiques en matière
d’ingénierie génétique (Schiffino et Varone, 2005 : 46-47) au milieu des
années 1970 avec la découverte des enzymes de restriction. L’isolement
de ces « ciseaux moléculaires » est au fondement des manipulations géné-
tiques dont les pratiques furent très controversées aux États-Unis avec la
mobilisation d’activistes pour la protection de l’environnement. Ces
pratiques furent beaucoup moins politisées en Europe même si un mora-
toire fut adopté par les scientifiques concernant les manipulations
génétiques en espace confiné. Au niveau européen, les premiers signes
de défiance vis-à-vis de la communauté scientifique européenne sont
repérables dès la fin des années 1990. Ils coïncident avec l’ouverture des
autorités décisionnelles à une représentation démocratique des parties
prenantes du débat comme en témoigne par exemple en France, la nais-
sance de la Commission du génie biomoléculaire dont la composition
pluraliste illustre ce renouveau de la politique institutionnelle en matière
d’évaluation et de surveillance des OGM. La conférence de citoyens
autour de la protection de l’environnement en 1999 constitue un prolon-
gement de ce type de politique institutionnelle.
Les discours des décideurs publics retraçant les politiques d’innova-
tion décrivent l’émergence de ces structures hybrides comme une réponse
institutionnelle à la mobilisation des groupes d’intérêts et des actions
collectives menées autour des OGM agroalimentaires. Ces discours
associent souvent un renforcement de la qualité démocratique à ce type
de politique institutionnelle. Nous défendons une thèse sensiblement
différente, dans laquelle l’introduction de parties prenantes ou de publics
dans l’expertise scientifique, notamment environnementale et technolo-
gique, s’accompagnerait d’un risque de confusion entre ce qui relève de
l’expertise scientifique (la preuve par les publications) et ce qui découle
du militantisme politique (la décision par le consensus). Si bien que ces
entreprises institutionnelles de pacification sociale auraient un effet
contraire à la démocratie. Cela se traduirait par un affaiblissement de
6 • LES INSTRUMENTS DE MESURE DE L’OPINION PUBLIQUE 151

l’autorité culturelle de la démarche scientifique et un renforcement du


poids des prescripteurs d’opinion et des groupes d’opinion contestataires
dans la prise de décision (Tournay, 2017). Structuré autour d’un jeu à
trois têtes : « le décideur public », « l’expert » et le « citoyen », ce type de
design institutionnel conduit à confondre ce qui relève de la démonstra-
tion scientifique et ce qui se conclut par des compromis et des consensus.
Couplée à la production régulière de sondages portant sur des sujets
marqués par une forte expertise et un haut niveau d’incertitude, la culture
institutionnelle qui en résulte conduit ainsi à un autorenforcement négatif
du jugement porté sur ces thématiques d’innovation. Par exemple, la
décision du gouvernement en 2008 de suspendre la commercialisation
du maïs contenant l’OGM MON 810 se trouve confortée par un sondage
IFOP demandé par le ministère de l’Environnement. L’arrêté de cette
interdiction, reconduite en 2012, a pourtant été invalidé par le Conseil
d’État au motif que « les études scientifiques ne permettaient pas d’estimer
que le maïs MON 810 était plus risqué pour l’environnement que le
maïs conventionnel ». En dépit de l’absence de risques avérés, la clause
de sauvegarde adoptée par le gouvernement pour interdire la culture du
maïs Mon 810 consolide le rejet collectif. Elle instaure un véritable théâtre
de la preuve politique vis-à-vis de ces bioproduits en introduisant une
défiance irréversible de l’opinion publique. En effet, les influenceurs, les
prescripteurs d’opinion opposés aux OGM ne sont plus détachables
d’une opinion publique devenue désormais méfiante. Ce processus
appartient à ce que l’on pourrait qualifier de technologie mimétique en
référence à l’effet Werther ou suicide mimétique7. Il s’agit d’un principe de
preuve sociale qui détermine le bien-fondé de nos attitudes et de nos
comportements à partir de ce que font les autres. En situation d’incer-
titude, ce suivisme est plus particulièrement marqué. L’interdiction de
la mise en culture de ce maïs sur le territoire français fut ensuite votée
en 2014, bientôt confortée par la nouvelle directive communau-
taire 2015/412 permettant aux États membres d’interdire les cultures
OGM sur leur sol pour des motifs socio-économiques.

7. Le nom Werther est extrait du roman de Goethe Les souffrances du jeune Werther
qui a suscité une importante vague de suicides.
152 INSTIUTIONS, MÉDIAS ET ACTIONS PUBLIQUES

Les trajectoires sociales et institutionnelles des produits


de l’ingénierie génétique
La réglementation européenne autour des OGM vise à établir un
marché de ces bioproduits dans le respect de l’environnement et de la
protection de la santé publique. Si bien que leur commercialisation, leur
usage médical ou leur culture doivent faire l’objet d’une procédure parti-
culière sur le territoire européen. L’évaluation des produits de l’ingénierie
génétique est différente selon le degré de confinement de leur utilisation,
leur finalité (médicale, industrielle ou alimentaire) et l’objectif immédiat
ou non de commercialisation. L’utilisation d’OGM en milieu confiné,
par exemple dans les demandes d’autorisation de thérapie génique, fait
l’objet d’une procédure réglementée par la Directive 98/81. Les cultures
d’OGM qui ne sont pas destinées à la commercialisation, mais à la
dissémination dans l’environnement à des fins de recherche et de déve-
loppement doivent faire l’objet d’une demande d’autorisation auprès de
l’autorité compétente de l’État sur le territoire où la culture est prévue.
La culture et la commercialisation d’OGM destinés à la mise sur le
marché pour une utilisation autre que l’alimentation humaine ou animale
sont régies par la Directive 2001/18. Le pétitionnaire, c’est-à-dire l’en-
treprise ou l’institut de recherche qui demande une autorisation procède
également à une demande d’autorisation auprès de l’autorité compétente
de l’un des États membres qui fait part aux autres États et à la Commission
européenne de sa décision d’autoriser ou non la demande. En cas d’op-
position, l’avis de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA)
est sollicité. Quand elle est donnée, l’autorisation vaut pour l’ensemble
de l’Union européenne, mais un État membre peut toujours l’interdire
sur son territoire pour des raisons liées à l’impact socio-économique ou
aux politiques agricoles et environnementales. Cette procédure est aussi
valable quand la culture d’OGM a pour finalité l’alimentation humaine
ou animale. En revanche, la commercialisation de ce type d’OGM est
soumise à un autre règlement, 1829/2003, qui suppose un passage obligé
par l’EFSA après la demande d’autorisation adressée à l’autorité compé-
tente de l’un des États membres de l’Union européenne. La Commission
soumet ensuite sa décision au vote des États membres. Là encore, l’auto-
risation de commercialisation vaut pour l’ensemble de l’Union
européenne. L’importation d’OGM dans l’Union européenne depuis des
pays tiers est autorisée à des fins d’alimentation humaine et animale avec
un système d’étiquetage obligeant à préciser si leurs produits contiennent
des OGM à partir d’un certain seuil.
6 • LES INSTRUMENTS DE MESURE DE L’OPINION PUBLIQUE 153

Ce cadre juridique témoigne d’une vision procédurale de la qualité


démocratique et fait souvent l’objet de discussions et de demandes de
réactualisation. Ainsi, le texte de la Directive européenne 2001/18, modifié
par la Directive 2015/412 relative à la dissémination volontaire d’orga-
nismes génétiquement modifiés dans l’environnement et le
Règlement 1829/2003 concernant les denrées alimentaires et les aliments
génétiquement modifiés pour animaux mobilisent des notions telles que
la transparence avec l’obligation de consulter le public ou le suivi obli-
gatoire post-commercialisation. L’architecture institutionnelle européenne
des pratiques évaluatives des bioproduits s’est constituée dans cet état
d’esprit procédural de la qualité démocratique. Elle est axée sur la respon-
sabilité du pétitionnaire. Le design des agences et des comités révèle un
fort pluralisme dans la composition des différentes instances. Il s’agit là
d’une conception étroite de la qualité démocratique qui met de côté les
aspects liés à la performance sociale tels que la production du bien-être
ou le développement social. Caractérisée par une approche substantielle
et matérialiste de la démocratie, cette dernière conception de la qualité
est loin d’aboutir à un consensus chez les analystes en raison de la diffi-
culté à stabiliser le critère qui définirait un « bon » rendement
démocratique (Kneuer, Geissel et Lauth, 2016 : 575).
Bien qu’ils soient issus de procédés techniques comparables, les
produits d’ingénierie génétique à finalité médicale n’atteignent pas le
même niveau de politisation et de controverse que leurs homologues à
finalité agricole, industrielle et alimentaire. Ainsi, l’image médiatique de
José Bové, soutenu dans ses actions d’arrachage illégal de plantations
OGM par certains militants de l’écologie politique, a lourdement pâti
après la destruction des expérimentations destinées à des recherches de
traitement contre la mucoviscidose (Schiffino et Varone, 2005 :
183-184)8. Curieusement, la trajectoire sociale des produits de l’ingénierie
génétique ne dépend que faiblement de leur caractéristique biologique
(dangerosité supposée ou avérée, applicabilité) ou de leur stade de déve-
loppement. En revanche, la finalité qui leur est conférée par les
producteurs surdétermine une grande part du jugement social porté sur
ces bioproduits.

8. Néanmoins, les derniers essais français ont eu lieu en 2012 sur des peupliers,
avec une diminution régulière quelques années auparavant du nombre d’essais en
champs au sein de l’Union européenne.
154 INSTIUTIONS, MÉDIAS ET ACTIONS PUBLIQUES

CONCLUSION

À côté des formes traditionnelles de contestation (lesquelles sont,


par définition, extra-institutionnelles), les mécanismes institutionnels
qui façonnent l’opinion publique et qui orientent la prise de décision
politique autour de la recherche et du développement des nouvelles
biotechnologies encouragent involontairement une défiance des citoyens
à l’égard de la communauté scientifique travaillant sur ces bioproduits.
En effet, les analyses développées dans cet article montrent que la connais-
sance sociale portant sur ces productions technologiques va à l’encontre
de la confiance que les citoyens peuvent avoir dans la science. Une simple
recherche du terme « OGM » dans Google image fait apparaître des
représentations de produits naturels dénaturés, destinés à l’alimentation
ou encore de monstrueuses chimères végétales, animales, voire humaines.
Dans le contexte européen des choix scientifiques et technologiques, les
enquêtes d’opinion ne sont pas des instruments neutres, mais participent
à la fabrique de l’opinion au même titre que d’autres médiations telles
que la presse, les réseaux sociaux, les lobbys industriels visant à promou-
voir leur développement ou les entreprises d’actions directes menées par
les militants anti-OGM. Ce sont donc de véritables outils politiques.
Dans notre examen des politiques institutionnelles européennes qui
conjuguent la production régulière d’enquêtes d’opinions avec une culture
participative de l’évaluation, nous avons énuméré les différents biais
cognitifs susceptibles d’être favorisés. Leur addition contribue à un
autorenforcement négatif du jugement social qui aboutit à un processus
irréversible de technophobie mimétique (Effet Werther). Les deux premiers
mécanismes de preuve sociale sont liés à l’instrument sondagier et concer-
nent la formulation des questions qui sont posées (l’illusion de corrélation
et le biais de cadrage) ainsi que le moment paracontroversé où l’enquête
est réalisée (le biais de négativité). Le troisième mécanisme est la consé-
quence directe des rapports de force à l’intérieur du système politique et
de la marge de manœuvre des décideurs politiques vis-à-vis des prescrip-
teurs de l’opinion publique ayant engendré la controverse. Une décision
précautionniste renforce le positionnement négatif des différents publics
et n’est plus véritablement distinguable de l’influence des prescripteurs
d’opinion. Ce dernier mécanisme limite les possibilités décisionnelles
futures et facilite l’expression d’une technophobie mimétique. Plus
largement, ce phénomène invite à rediscuter les approches fondées sur
le public understanding of research (Field et Powell, 2013), c’est-à-dire sur
les manières de disséminer les données provisoires liées aux recherches
6 • LES INSTRUMENTS DE MESURE DE L’OPINION PUBLIQUE 155

hautement controversées. Il s’agit de repenser les stratégies institution-


nelles de communication en ce qui concerne la formulation des
incertitudes scientifiques quant aux produits placés sous le projecteur de
la critique.
L’inventaire des biais cognitifs et l’analyse de leur expression dans la
dynamique de production de l’opinion publique et de la décision
publique soulèvent de nombreuses questions en lien avec trois types
de problématiques. La première concerne la vulgarisation scientifique,
la seconde renvoie à l’articulation entre la culture institutionnelle de
l’évaluation et la prise de décision politique, et la troisième est liée
aux méthodes d’investigation de l’opinion publique. Pour ce dernier
point et en matière de choix scientifiques et technologiques, il importe
de développer des modèles d’analyse mettant davantage l’accent sur
l’isolement des prescripteurs d’opinion que sur la caractérisation d’une
opinion publique « représentative » d’une population donnée. Cela
suppose de braquer le projecteur sur des outils expérimentaux qui
mesurent les dynamiques d’opinion à partir des contenus exprimés
tels que la détermination des flux d’information (origine, circulation,
réception) dans les réseaux numériques. La méthodologie ne repose
pas sur la constitution d’un échantillon de la population à mesurer,
l’idée étant plutôt de se concentrer sur les opinions déjà exprimées
ainsi que sur leur architecture afin d’isoler les groupes d’acteurs qui
dominent les publics sur un sujet spécifique à un temps donné. On
assiste là à un changement de paradigme au regard des enquêtes
d’opinion traditionnelles puisque le Web détermine le principal corpus
d’enquête.

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CHAPITRE 7

Le débat public, ressource cognitive


et politique
Sébastien Chailleux

Depuis le tournant participatif, « la mode est [...] au débat et le


vocabulaire politique ne cesse de prôner la concertation et la participa-
tion » (Blatrix et al., 2007 : 9). L’État réflexif ferait désormais intervenir
des consultations publiques afin de justifier ses décisions (Jacob et Genard,
2004 : 18) pour combler le manque de légitimité politique ou scientifique.
Mais l’inclusion d’un public élargi dans la décision remet en cause le
pouvoir des élus et des experts, et les parlementaires, protecteurs de
l’intérêt général, éprouvent souvent des réticences à son égard (Fourniau,
2011 ; Blatrix et al., 2007) et dénoncent les revendications associatives
et locales comme étant particularistes (Rosanvallon, 2006), notamment
en les réduisant à un effet « NIMBY » (Trom, 1999). Les porteurs de
projet quant à eux mobilisent le concept utilitariste d’« acceptabilité
sociale », dont la définition reste marquée par la certitude technique et
l’incertitude sociale (Fortin et Fournis, 2013 : 42), laquelle doit être
réduite par le biais d’outils participatifs. Toutefois, quand elle existe, la
participation consiste souvent en des débats d’amélioration périphérique
de projets déjà choisis (selon le schéma Décider-Annoncer-Défendre)
plutôt qu’en des débats sur l’opportunité de tels projets (Irwin, 2006).
Les différentes synthèses des expériences participatives sont en effet plutôt
pessimistes (voir Blondiaux et Fourniau, 2011 ; Bacqué et Gauthier, 2011
sur le champ des études urbaines ; Salles et Mermet, 2015 sur l’environ-
nement). La participation institutionnelle est souvent perçue comme un
« instrument de gouvernementalisation » (Gourgues, Rui et Topçu, 2013),

157
158 INSTIUTIONS, MÉDIAS ET ACTIONS PUBLIQUES

elle est alors bien plus une ressource politique pour les opérateurs ou les
décideurs qu’un réel processus délibératif et habilitant (empowering) pour
le public. Il existe en effet un décalage entre l’affichage d’un processus
participatif et la pratique instrumentale ou symbolique qui en est faite
(Blatrix, 2009 ; Neveu, 2011). Un autre effet de cette participation insti-
tutionnelle serait de détourner les mouvements sociaux de la rue et de
canaliser la révolte populaire, comme l’a illustré P. Lascoumes (1994 :
208) à propos des associations environnementalistes.
Toutefois, l’instrumentalisation des dispositifs participatifs n’est pas
unidirectionnelle, elle est plutôt un jeu d’influences mutuelles. Les publics
concernés par un projet, et surtout les opposants au projet, ont intégré
les limites et les biais de ces dispositifs déployés pour recueillir acceptation
et légitimité. Ils sont désormais capables de les utiliser à leurs fins propres,
sans pour autant remettre en cause le pouvoir de l’État sur un dossier
– au contraire, il s’agit souvent de réclamer l’action de l’État-gendarme
dans des situations de mise en danger de l’environnement (Lascoumes,
1994). C’est d’ailleurs une des limites soulignées par Fourniau (2011)
dans la difficile institutionnalisation du débat public en France : les
audiences publiques mobilisent principalement des opposants aux
projets1. La participation des associations apparaît alors comme l’exercice
d’une « souveraineté sociale négative » (Rosanvallon, 2006 : 20), un moyen
de dépasser la défiance envers la démocratie représentative. Dans ce sens,
les dispositifs participatifs officiels sont des scènes qui rendent public le
combat mené par les opposants face à un projet. Ils sont un premier degré
de reconnaissance de la légitimité du problème soulevé. Dans la lutte
narrative et politique – au sens de rapport de force – au sein de ce forum,
l’imposition d’un certain cadrage du problème triomphe, et donc un
camp sur un autre. En effet, la participation publique ne doit pas être
réduite à son aspect faussement consensuel. Son caractère conflictuel doit
être souligné. S’il ressort parfois des exercices participatifs une impression
de consensus qui fait du conflit et de la contestation une forme
« mauvaise » de participation, il semble plus heuristique d’intégrer parti-
cipation et contestation dans une continuité (Fortin et Fournis, 2015 :
121).
Ainsi, tout en souscrivant au caractère situé et épisodique de la
participation publique, ce chapitre souhaite souligner l’influence que

1. Ce point faisant écho à la critique séminale portée par le débat entre Dewey et
Lippmann sur le public fantôme et la constitution de publics concernés propres à
chaque enjeu débattu.
7 • LE DÉBAT PUBLIC, RESSOURCE COGNITIVE ET POLITIQUE 159

peut avoir le débat public sur la trajectoire d’une controverse et de ses


contenus. Au-delà d’un simple instrument de gouvernement, le débat
public est une nouvelle scène pour la controverse (Fourniau, 2011) sur
laquelle la portée des arguments va être transformée par le jeu des acteurs
(Chateauraynaud, 2011). Les aspects cognitifs de cet espace semblent
encore peu étudiés (Fortin et Fournis, 2015). La mise en perspective de
la participation publique comme ressource politique ET cognitive permet
alors de faire ressortir les possibilités nouvelles pour les acteurs de
construire et de mettre à l’épreuve leurs récits dans les scènes participa-
tives, aux côtés des scènes médiatiques, politiques ou associatives.
L’analyse s’appuie sur la controverse relative au gaz de schiste entre
2009 et 2014 en France et au Québec, et met en lumière les effets de
différents modes de participation publique sur la trajectoire de la contro-
verse et l’évolution de ses contenus. Il s’agit d’analyser le poids relatif des
dispositifs participatifs sur les discours des acteurs et leurs actions et de
souligner leur influence sur la définition des enjeux dans l’arène politique.
Il faut distinguer participation publique institutionnelle et participation
« sauvage » ou spontanée. L. Mermet (dans Blatrix et al., 2007) souligne
cette dichotomie entre des débats suscités et organisés, qui désactivent
certaines contestations trop bruyantes, et des débats plus spontanés et
moins maîtrisables. Le débat public est alors défini comme un dispositif
institutionnel de démocratie participative (incarné par le Bureau
d’audiences publiques sur l’environnement [BAPE] au Québec et par la
Commission nationale du débat public [CNDP] en France), mais aussi,
plus globalement, comme une « critique civile » organisée d’un projet
pouvant s’exprimer notamment par le biais de réunions publiques
(Fourniau dans Casillo et al., 2013). Il se différencie de la controverse
définie comme le cadre plus général d’échange d’arguments divergents
(Debaz dans Casillo et al., 2013). La controverse se distingue de la polé-
mique par l’absence d’un accord minimal sur des propositions
axiomatiques qui empêche une résolution collective de la question
soulevée et nécessite de faire appel à un tiers arbitre.
Cette étude de cas effectue ainsi la comparaison entre un contexte
(québécois) dans lequel la controverse connaît plusieurs épisodes de
participation publique officielle, et une situation (française) sans réel
dispositif de consultation ouverte. Les deux cas étant le théâtre de multi-
ples scènes de participation sauvage de la part des camps opposés. Alors
que le BAPE est une institution reconnue qui pèse sur la décision politique
(Simard et Gauthier, 2011), l’absence de participation ouverte et la gestion
parlementaire de la controverse en France vont orienter les débats sur
160 INSTIUTIONS, MÉDIAS ET ACTIONS PUBLIQUES

des enjeux très différents. Ce chapitre se propose de démontrer que le


débat public participe au cadrage d’une controverse, c’est-à-dire à la
construction de représentations, de réseaux d’inférence et de savoirs
légitimes. En tant que ressource cognitive, principalement dans ses formes
sauvages, il permet de mettre à l’épreuve et de développer un argumen-
taire étayé ; en tant que ressource politique, il est utilisé pour dépasser
des rapports de force bloqués dans d’autres forums. Trois aspects du débat
public sont particulièrement explorés : le débat public comme dispositif
de manipulation politique, la participation publique comme répertoire
d’action contestataire, et comme espace de définition conflictuelle des
enjeux.
La recherche se base sur une série d’entretiens réalisés entre 2012 et
2014 auprès d’une quarantaine d’acteurs impliqués dans la controverse
sur le gaz de schiste (associations, collectifs citoyens, élus, compagnies
gazières, experts) et sur les documents qu’ils présentent pour faire valoir
leurs arguments. Les rapports issus des diverses commissions mandatées
sur le sujet (BAPE, Évaluation environnementale stratégique [ÉES],
Commission administrative, Commission parlementaire, Office parle-
mentaire d’évaluation des choix scientifiques et techniques [OPECST])
sont également analysés pour illustrer le type d’arguments légitimés par
le discours officiel et les individus ayant participé aux audiences de ces
commissions.
Le chapitre débute par la présentation des dynamiques de participa-
tion sauvage, puis du processus de participation autour du BAPE au
Québec et de participation sélective en France. L’influence des formes
officieuses de participation sur le cadrage de la controverse est soulignée
tout autant que le rôle des audiences publiques ouvertes dans le cadrage
politique des enjeux. Enfin, il se conclut sur le rapport de confiance
envers les institutions que la controverse sur le gaz de schiste démontre
sur les deux terrains.

LA CONTROVERSE SUR LE GAZ DE SCHISTE : ENTRE DÉBAT PUBLIC ET


CONTESTATION TERRITORIALE
Le gaz de schiste est un hydrocarbure non conventionnel parce que
son extraction des couches de roche-mère à partir des années 2000 aux
États-Unis nécessite l’utilisation des techniques particulières que sont le
forage horizontal et la fracturation hydraulique. Au Québec, plus d'une
centaine de permis d’exploration sont octroyés à une vingtaine de compa-
7 • LE DÉBAT PUBLIC, RESSOURCE COGNITIVE ET POLITIQUE 161

gnies privées à partir de 2006 pour du gaz de schiste dans les basses-terres
du Saint-Laurent, pour du pétrole de schiste sur l’île d’Anticosti et pour
du pétrole et du gaz conventionnel en Gaspésie. En France, une dizaine
de permis de pétrole de schiste sont accordés dans le bassin parisien en
2008 et trois permis pour du gaz de schiste sont attribués à Total et
Schuepbach Energy dans le Sud-Est en 2010. Alors que cette nouvelle
industrie est fortement soutenue par le gouvernement libéral au Québec,
notamment après le forage d’une trentaine de puits et la validation du
potentiel en 2008, en France, il existe peu de soutien politique pour une
filière considérée comme étant en déclin, et les entreprises amorcent leur
effort de recherche dans le relatif anonymat de la routine administrative.
En revanche, sur les deux terrains, l’activité industrielle naissante va se
heurter à une contestation populaire.

La participation publique « sauvage » : de la recherche du


consentement local à la formation de la contestation
La controverse est une continuité d’épisodes durant lesquels on
remarque l’utilisation de dispositifs faisant intervenir une participation
publique plus ou moins restreinte2. Avant l’intervention de dispositifs
de participation officielle, les deux controverses émergent autour de
dispositifs spontanés. On distingue les dispositifs mis en place par les
promoteurs de ceux utilisés par les opposants afin d’analyser leur rôle
dans la construction du cadrage du problème public à traiter.
Le premier épisode dans l’histoire du gaz de schiste est celui de la
recherche du consentement local par les compagnies d’exploration. Cet
épisode est plus flagrant au Québec (en phase d’exploration avancée) où
les compagnies tentent de tisser des liens avec les municipalités afin de
s’assurer de leur soutien ainsi qu’avec les propriétaires terriens dont l’ac-
cord est obligatoire pour pouvoir accéder au terrain de forage (entretien
avec un membre de l’Association des pétrolières et gazières du Québec
[APGQ], avril 2013). C’est un processus descendant puisque les compa-
gnies se présentent avec leurs informations devant des élus souvent
démunis et dont l’assentiment, s’il n’est pas nécessaire à la poursuite des
projets, est souhaitable pour valider l’acceptabilité sociale de ceux-ci. Il

2. Pour une description plus générale de la controverse au Québec, voir Bherer et al.,
2013 ; Chailleux, 2015a ; Fortin et Fournis, 2013, 2015 ; en France, voir Zittoun
et Chailleux, à paraître ; Chailleux et Moyson, 2016 ; Chateauraynaud et Debaz,
2011 ; Terral, 2012.
162 INSTIUTIONS, MÉDIAS ET ACTIONS PUBLIQUES

en est de même pour les propriétaires terriens, comme l’illustre cet entre-
tien avec un membre de l’Union des producteurs agricoles (UPA) au
Québec : « Les producteurs font face à la pression de l’opposition du
village et du Québec, et de l’autre côté ils ont les promoteurs qui leur
disent “moi je vais m’installer de toute façon”, et eux ont la loi d’expro-
priation. Le producteur ne sait plus comment se comporter car s’il refuse
et que son voisin accepte, il va avoir les mêmes impacts sans indemnité »
(Entretien, novembre 2014). Ce premier dispositif consultatif est donc
biaisé du point de vue cognitif et du point de vue du rapport de force,
il ne fonctionne qu’en l’absence d’intérêt chez les populations locales et
il ne vise qu’un nombre restreint d’acteurs.
L’absence de communication et d’information préalable de la part
des compagnies gazières et du gouvernement va déclencher un large
mouvement de réunions publiques qui répond à une demande d’infor-
mation de la part des populations mobilisées. Au Québec, la gouvernance
libérale enracinée dans une législation favorable aux projets d’extraction
et la précipitation à soutenir une industrie sans étude d’impact génère
une forte défiance qui se traduit par une légitimité plus forte des infor-
mations associatives (Montpetit et Lachapelle, 2013). Comme le notent
Fortin et Fournis (2015), le lien est étroit entre les réunions publiques,
la mobilisation territoriale et la constitution d’une expertise alternative.
De nombreux habitants viennent à ces réunions avant tout dans un but
informatif et posent des questions aux organisateurs détenant le peu
d’informations alors disponibles. Certains acteurs font état de rencontres
devant se tenir dans une cuisine ou un garage qui ont dû être relocalisées
dans une salle municipale en raison d’un bouche-à-oreille particulière-
ment efficace et d’une sensibilisation accrue des habitants : « des comités
de citoyens se sont développés un peu partout dans la vallée du Saint-
Laurent. À force de réunions publiques et de communiqués de presse, il
y a des gens de Saint-Jude, de Leclercville, de Fortierville, de Saint-
Hyacinthe qui ont dit “eh ! mais c’est ça qu’ils ont fait chez nous !” »
(Entretien avec un membre des Ami(e)s du Richelieu, avril 2013). La
mobilisation se forme d’abord sur la dénonciation de la gouvernance
libérale avant de cibler les problèmes environnementaux (Fortin et
Fournis, 2013). Les réunions publiques mobilisent autour des risques
posés par l’industrie et contribuent à rassembler les craintes (nuisances,
pollution, impacts) en un argumentaire de plus en plus étayé. Un premier
document, « Québécois(e)s, dormez-vous au gaz de schiste ? », cible bien
certains problèmes dès le début de l’année 2010 (la consommation d’eau
et les tremblements de terre, notamment), mais l’argumentaire vise avant
7 • LE DÉBAT PUBLIC, RESSOURCE COGNITIVE ET POLITIQUE 163

tout à obtenir une étude d’impact face à la précipitation des libéraux. La


question de l’eau, bien que présente, ne prend de l’ampleur qu’après 2011
et la mise en place du Règlement Saint-Bonaventure pour protéger les
prélèvements d’eau ; ce faisant, le cadrage sur la fracturation hydraulique
apparaît secondaire au Québec. Après avoir essaimé lentement depuis
septembre 2009 (demande de moratoire de l’AQLPA), la mobilisation
prend de l’ampleur à l’été 2010 avec les premiers dossiers de presse et la
demande d’une étude d’impact et d’audiences publiques. Après avoir
retardé sa réponse politique, le gouvernement libéral mandate finalement
le BAPE en septembre 2010.
Le mouvement français naît de la même défiance face à des projets
de forage découverts « par hasard » à la fin 2010, mais, contrairement à
la mobilisation québécoise, ce mouvement sera fulgurant. Outre la
procrastination des libéraux, la différence de calendrier s’explique par
trois facteurs principaux. D’abord, la France bénéficie de l’expérience du
Québec en matière d’argumentaire contestataire. Si le mouvement est
plus lent au Québec, c’est qu’un travail énorme de regroupement d’in-
formations a dû être effectué par les militants entre l’automne 2009 et
l’été 2010. Les Français tirent profit d’une documentation toute prête
en décembre 2010, notamment transmise lors du voyage de militants
québécois en France à l’automne. Ensuite, le mouvement français est
initialement porté par des professionnels de l’alerte et s’insère dans les
réseaux politiques locaux. Les premières réunions à la fin 2010 sont avant
tout l’œuvre de militants comme José Bové (élu écologiste au Parlement
européen), Michèle Eybalin (élue socialiste au Conseil régional de Rhône-
Alpes [CRRA]) ou d’élus locaux verts comme Guillaume Vermorel avant
de déborder vers un public plus large. Le CRRA est d’ailleurs l’un des
premiers organes politiques à formuler un vœu demandant l’annulation
des permis d’hydrocarbures de schiste. Le cumul des mandats permet de
faire rapidement remonter l’information jusqu’à l’Assemblée nationale.
Les élus du Sud-Est sont très mobilisés dès le début alors qu’au Québec
la prise de position municipale est plus tardive et c’est avant tout un
réseau associatif et citoyen qui diffuse l’alerte. Les Verts tentent notam-
ment de se réapproprier le mouvement après une phase d’attentisme :
Étant en relation en permanence avec José Bové pour diverses raisons, c’était
beaucoup plus simple de mobiliser un certain nombre d’individus, et ce
n’est pas par hasard que l’Aveyron et le Sud ardéchois étaient les plus mobi-
lisés au moment des résistances, c’est tout simplement parce qu’on avait les
moyens de communication et les réseaux. (Entretien avec un élu Europe-
Écologie-Les Verts du Conseil régional de Rhône-Alpes, mai 2012)
164 INSTIUTIONS, MÉDIAS ET ACTIONS PUBLIQUES

Le mouvement dépasse rapidement l’espace de ces professionnels de


l’alerte et suit une dynamique propre qui irradie par l’intermédiaire de
réseaux militants existants dont les réunions publiques jouent le rôle de
chambre d’écho.
On s’est adressés aux partis politiques, aux syndicats et aux associations
qu’on connaissait qui agissent soit sur la défense des services publics, soit
sur la défense de l’environnement. Et de cet appel, s’est créé le groupe, le
collectif 07. C’est devenu un truc énorme, ça regroupe environ 90 collectifs
et organisations différentes. [...] C’est une chose qui a été menée très ronde-
ment : 20 janvier, création du collectif et ensuite la première grande réunion
publique qui a eu lieu à Saint-Sernin, c’était le 16 février où là il y avait
800 personnes. Et le 26 février, à Villeneuve-de-Berg, il y avait une mani-
festation avec entre 15 000 et 20 000 personnes. (Entretien avec un membre
du Collectif 07, mars 2012)
Enfin, l’argumentaire français cible rapidement la fracturation hydrau-
lique comme mal principal et non les projets de forage comme
infrastructure indésirable. La participation publique aux réunions locales
contribue à orienter le cadre d’interprétation du problème en train de
naître. Comme au Québec, le sujet est neuf, il signifie pas encore grand-
chose pour de nombreux participants. La large diffusion du documentaire
américain Gasland au cours des réunions publiques marque l’imaginaire
collectif et rend impossible un retour en arrière pour les compagnies
gazières qui dès lors ont perdu la « guerre du sens » (Zittoun et Chailleux,
à paraître). Les outils visuels sont particulièrement frappants chez les
opposants avec la présentation de diaporamas schématisant l’étendue des
permis et la fracturation hydraulique. L’enrôlement des populations
locales se fait autour d’un argumentaire qui cible les particularités des
territoires. À ce propos, l’argument de la transition énergétique se révèle
peu mobilisateur même s’il est présent dès l’émergence de la controverse.
La protection de la ressource aquatique, au contraire, fédère les opposi-
tions dans un mouvement de convergence des luttes qui fait de la
fracturation hydraulique la cible principale des critiques. Sur le plan local,
la protection de l’eau mobilise les agriculteurs et les populations du
Sud-Est (notamment par le biais de la mobilisation de spéléologues, mais
aussi par l’intermédiaire de José Bové qui insiste sur ce point dans ses
premiers discours) tandis que politiquement, la Loi sur l’eau constitue
un appui légal pour contester les permis (c’est la stratégie développée par
le Conseil général de l’Ardèche).
On assiste donc à un mouvement semblable de réunions publiques
sur les deux terrains qui contribue à faire émerger la controverse dans
7 • LE DÉBAT PUBLIC, RESSOURCE COGNITIVE ET POLITIQUE 165

l’espace public. Une différence remarquable se dessine toutefois entre la


dynamique d’expansion observable au Québec – un mouvement qui
incorpore lentement différents acteurs et de ce fait différents arguments –
et la mobilisation fulgurante en France qui se focalise essentiellement sur
la question de l’eau dans la fracturation hydraulique. Les trajectoires des
deux mouvements vont ensuite diverger entre une tactique coup de poing
en France et une stratégie plus diversifiée au Québec.

HISTOIRE DE DEUX CITÉS : LES DISPOSITIFS DE PARTICIPATION


OFFICIELLE DU PUBLIC ET LEURS EFFETS SUR LA CONTROVERSE
Au Québec, le mouvement entre dans une phase de participation
publique institutionnelle avec des audiences publiques du BAPE à
l’automne 2010 et il se consolide grâce à des victoires narratives des
opposants et à l’enrôlement d’alliés puissants. Le dispositif officiel de
participation contribue à ouvrir le cadre de la controverse et permet une
évaluation large des enjeux de l’industrie du gaz de schiste.
La période des audiences du BAPE permet aux opposants de contre-
dire à la fois l’argumentaire de l’industrie et celui du gouvernement.
D’abord, l’APGQ met en œuvre des réunions d’information en septembre
et octobre 2010 afin de contredire le discours sur les risques propagé par
les opposants. Ce dispositif de participation est un échec puisque les
militants investissent cet espace pour faire valoir leur argumentaire
critique et privent l’industrie d’une campagne de relations publiques.
Ensuite, le gouvernement Charest tente de limiter l’enquête du BAPE à
des améliorations périphériques du projet gazier et restreint son champ
d’action à la question du « développement durable » de l’industrie. Malgré
ces limites, la forte participation des citoyens et des associations aux
audiences (Chailleux, 2015b ; Fortin et Fournis, 2013) permet d’ouvrir
de nombreux questionnements initialement exclus du mandat : problèmes
assurantiels des riverains, effets sur les émissions de gaz à effet de serre,
cartographie hydrogéologique des régions concernées, études de renta-
bilité, etc. L’attitude critique des participants sur des aspects variés de la
controverse élargit celle-ci alors que le gouvernement tentait de la
confiner. En février 2011, les conclusions du BAPE (2011) valident de
facto une partie des craintes des opposants puisqu’elles réclament plus
d’information, c’est-à-dire une étude d’impact telle que demandée par
le mouvement contestataire. Comme l’exprime un membre du BAPE :
« On nous avait dit “en lien avec la population, proposez-nous un règle-
ment.” On a répondu “retournez faire vos devoirs, proposez-nous de
166 INSTIUTIONS, MÉDIAS ET ACTIONS PUBLIQUES

l’information” » (Entretien, juillet 2014). C’est bien grâce à un travail


préalable de recherche d’information et d’éducation populaire que les
opposants sont parvenus à renverser le cadrage politique du problème
public (Chailleux, 2015b ; Chailleux, 206 ; Fortin et Fournis, 2015 : 132).
La période d’audiences du BAPE est aussi un moment d’enrôlement
d’alliés importants pour le mouvement contestataire. Celui-ci se conso-
lide d’abord en créant un regroupement des comités de citoyens qui lui
donne plus de cohérence. L’argumentaire se renforce ensuite grâce au
travail du Comité scientifique sur la question du gaz de schiste, créé en
décembre 2010, qui collige de nombreux documents scientifiques et
regroupe des universitaires et des chercheurs qui participent à des réunions
publiques et organisent des débats thématiques. Il reçoit enfin le soutien
du Parti québécois qui demande un moratoire en octobre. Durant
l’année 2011, le mouvement bénéficie du fort soutien de nombreuses
municipalités par l’intermédiaire du Règlement Saint-Bonaventure inter-
disant les forages pétroliers à proximité des puits d’eau potable qui est
adopté par une centaine d’entre elles. L’argumentaire cible alors également
la question de la planification territoriale et dénonce une Loi sur les mines
qui défend la préséance minière. L’Union des producteurs agricoles (UPA)
prend à son tour position contre l’industrie à la fin de l’année 2011 en
dénonçant l’absence de plan d’ensemble notamment autour des réseaux
de gazoducs. Par ce travail extérieur au forum participatif officiel, les
opposants génèrent un rapport de force en leur faveur et contribuent à
diversifier les enjeux de la controverse.
La stratégie de conviction mise en œuvre dans les réunions publiques
porte ses fruits et permet aux opposants d’imposer leur cadrage du
problème, c’est-à-dire de mettre en doute l’opportunité de la filière gazière
pour les territoires concernés et non pas seulement les conditions de son
développement. Le soutien politique des libéraux à ce dossier détermine
les opposants à utiliser le BAPE pour faire valoir leurs revendications
puisque sur le plan politique, elles ne reçoivent qu’un appui modéré – et
opportuniste – de la part du Parti québécois. Le processus de conviction
passe par le BAPE. De ce renversement de cadrage naît une Évaluation
environnementale stratégique (ÉES) chargée de répondre aux questions
pointées par le BAPE. Forcés par un contexte particulièrement critique
envers leur action, les libéraux tentent néanmoins de manipuler le comité
responsable de l’évaluation en nommant des membres plutôt favorables
à l’industrie. Les opposants utilisent là encore les audiences publiques
organisées à la fin 2011 sur le plan de travail de l’ÉES pour dénoncer le
comité qu’ils estiment partial et parviennent à obtenir la démission du
7 • LE DÉBAT PUBLIC, RESSOURCE COGNITIVE ET POLITIQUE 167

membre de la compagnie Junex. Sans être totalement fermée à l’industrie,


l’ÉES accouche finalement d’un second BAPE en 2014 qui met directe-
ment en question l’opportunité de la filière gazière pour conclure à
l’absence d’intérêt à poursuivre l’aventure du gaz de schiste dans les
basses-terres du Saint-Laurent, notamment par manque d’acceptabilité
sociale, mais aussi de rentabilité économique.
Ainsi, la participation des opposants au débat public, dans le forum
officiel du BAPE, mais aussi dans les multiples forums « sauvages » ou
spontanés, est parvenue à ouvrir le dialogue sur des aspects négligés
initialement par le ministère des Ressources naturelles (MRNF, 2010) et
par les compagnies. En ce sens, l’ÉES ne constitue pas seulement une
tentative de « science pacificatrice » (Gendron, 2016), mais aussi un succès
militant puisqu’elle intègre des questions douloureuses pour l’industrie
telles que les émissions de gaz à effet de serre, la rentabilité économique
et fiscale, la planification territoriale, l’acceptabilité sociale ou encore la
qualité des forages. Le BAPE de 2014 achève de réfuter la pertinence de
l’industrie qui est abandonnée par le gouvernement libéral dans un
contexte économique où, de toute manière, l’exploitation du gaz n’était
plus rentable. En revanche, cette victoire reste localisée aux basses-terres
puisque l’industrie pétrogazière se déploie à la même époque sur l’île
d’Anticosti et en Gaspésie et que la fracturation hydraulique est légale-
ment encadrée à l’été 2014. Le choix politique est à la fois territorial (le
gaz de schiste est situé en zone trop fortement peuplée tandis que le
pétrole se trouve sur une île peu habitée) – c’est ici que le débat public
se montre influent – et économique (le gaz est bon marché tandis que le
pétrole coûte cher en 2013-2014).
En France, aucun processus de participation publique officielle ne
voit le jour et c’est avant tout sur les rapports de force que se joue la
définition de la solution politique. La réponse politique au problème du
gaz de schiste devient rapidement législative ce qui ne manque pas de
contraindre le cadrage des enjeux. Le cadrage technologique adopté en
France engendre deux réactions opposées parmi les publics mobilisés
puisque d’un côté les opposants s’enferment dans une relation agonistique
tandis que de l’autre côté ce sont les promoteurs qui valorisent le recours
au débat public.
Le mouvement contestataire s’amplifie durant le premier semestre
de 2011 malgré les tentatives politiques d’y mettre fin. Le Sud-Est est
largement coalisé contre l’industrie dès la fin janvier 2011, un mois après
la première réunion publique. Aux collectifs citoyens se joignent les
168 INSTIUTIONS, MÉDIAS ET ACTIONS PUBLIQUES

municipalités, les conseils généraux et régionaux, les syndicats de tourisme


et d’agriculture qui multiplient les grandes et petites manifestations ainsi
que les réunions publiques (les opposants ardéchois estiment à 45 000 le
nombre de participants à ces réunions). Aucun élu ne prend publiquement
position en faveur de l’industrie tant il semble clair que les industriels
ont perdu la bataille des relations publiques faute d’avoir été assez réac-
tifs en janvier et février. Pourtant, le gouvernement de François Fillon
(UMP) n’est pas totalement opposé à l’industrie. En février, la ministre
de l’Écologie convoque les industriels pour les rassurer tout en leur
demandant d’attendre avant d’engager des travaux, le temps de convaincre
la population de l’absence de danger grâce à une mission d’expertise
administrative lancée le même mois. Mais le temps long de l’expertise
ne parvient pas à éteindre l’incendie qui se propage en février à la région
parisienne concernée par le pétrole de schiste. Une mission d’information
parlementaire voit le jour en mars, mais sans effet. Le député de Seine-
et-Marne et président du groupe majoritaire à l’Assemblée nationale,
Christian Jacob, directement concerné dans sa circonscription électorale
dépose alors une proposition de loi à la fin mars afin d’interdire la
recherche d’hydrocarbures non conventionnels et de mettre fin à la
mobilisation. La participation publique sauvage a joué à la fois son rôle
de ressource politique puisqu’elle a permis une large mobilisation en
2011 et son rôle de ressource cognitive en contribuant à faire du gaz de
schiste un problème plutôt qu’une solution.
Contrairement au Québec, la définition des enjeux de la controverse
est rapidement prise en main par des acteurs politiques qui traduisent
l’argumentaire militant en solution politique. La Loi Jacob est votée en
procédure accélérée et promulguée en juillet 2011. La loi interdit la
technique de fracturation hydraulique, mais laisse la porte ouverte aux
expérimentations et prévoit une révision annuelle de l’interdiction sur la
base des progrès scientifiques. C’est d’ailleurs l’orientation privilégiée de
différents rapports officiels (CGIET-CGEDD, 2012 ; OPECST, 2013)
dont les commissions n’engagent pas de véritable débat public. Les
opposants demeurent donc sur le pied de guerre afin d’éviter toute mise
en œuvre de ces expérimentations et rejettent l’unique espace de parti-
cipation proposé, à savoir la Commission de suivi prévue par la Loi Jacob.
« La politique c’est “on ne participe pas à des commissions de l’État”. [...]
On ne participe pas à cette commission. Parce que pour nous participer
c’est cautionner. En plus c’est des commissions de consultation et pas
des commissions de négociation » (Entretien avec un membre du Collectif
Causses-Méjean, avril 2012). Étant mis en infériorité numérique, les
7 • LE DÉBAT PUBLIC, RESSOURCE COGNITIVE ET POLITIQUE 169

opposants préfèrent agir sur le terrain du rapport de force politique plutôt


qu’à l’intérieur d’un forum consultatif. Ce rejet est limité à la participa-
tion nationale puisque les collectifs acceptent une participation au niveau
local (par exemple auprès de la commission du Conseil général du Lot-et-
Garonne en 2012, plus critique face à l’industrie). Il y a donc une
utilisation politique de la participation aux forums consultatifs puisque
les opposants français rejettent les dispositifs qui pourraient remettre en
cause l’interdiction, mais participent activement aux audiences permet-
tant de développer leur argumentaire critique. Le rapport agonistique
est intense dans le cas français et le fond de la controverse a moins d’im-
portance que la gestion de ses formes. La crainte de réactiver la
mobilisation a dissuadé les gouvernements successifs de remettre en cause
l’interdiction et même de mettre en place la commission et ses expéri-
mentations. In fine, les opposants obtiennent gain de cause grâce à cette
interdiction générale, mais c’est parce que la loi demeure appliquée en
partie seulement. L’absence manifeste d’intérêt de la part des élus natio-
naux et du gouvernement pour ces projets permet aux opposants
d’imposer leur définition du problème à un large spectre de décideurs.
Le processus de conviction est direct et la médiation d’un débat public
n’est pas présentée comme nécessaire bien que les opposants réclament
une amélioration de la participation publique dans le processus d’attri-
bution des permis.
Toutefois, l’absence d’un tel débat entraîne une distorsion argumen-
taire puisque le cadrage technologique permet de limiter le problème et
d’évacuer les revendications autour de la réforme du Code minier et de
la transition énergétique. Si, au Québec, la Loi sur les mines est timidement
réformée en 2013 et qu’une vaste réflexion s’engage sur les orientations
énergétiques (2014-2016), on n’assiste à rien de tel en France puisque la
réforme engagée depuis 2011 sur le Code minier n’a toujours pas abouti.
La transition énergétique n’est pas non plus articulée à la solution poli-
tique. Alors que le BAPE (2014) désigne par exemple les fuites de méthane
comme principal contributeur aux émissions de gaz à effet de serre et
souligne la gravité de ce problème pour une exploitation de grande
ampleur, le Rapport de l’OPECST (2013) minimise ce risque et continue
de soutenir une transition par la relocalisation de la production d’hydro-
carbures. Si l’on voit bien qu’en France, les opposants gagnent la « guerre
du sens » à propos de la fracturation hydraulique qui devient indéfendable,
en revanche le cadrage du problème public leur échappe. Le cadre d’in-
terprétation de la Loi Jacob ne correspond pas à celui des opposants bien
qu’il leur permette de parvenir à leurs fins. Le problème public en France
170 INSTIUTIONS, MÉDIAS ET ACTIONS PUBLIQUES

est avant tout technologique – comme les multiples tentatives autour des
technologies alternatives le montrent par la suite – alors qu’il est territo-
rial au Québec – comme le montre l’exploration pétrogazière à Anticosti
ou en Gaspésie (Chailleux, 2015b). C’est seulement en 2017, à travers
les débats sur la Loi Hulot relative à la fin de l’exploitation des hydrocar-
bures en France, que ce cadrage technologique semble enfin dépassé et
qu’une réflexion globale sur la place des hydrocarbures dans la transition
énergétique est mise en avant.
Cette distorsion narrative s’explique en partie par la procédure
d’audiences publiques mise en œuvre par les différentes commissions
informant l’action publique. En choisissant principalement les acteurs
de l’industrie comme interlocuteurs, les élus parlementaires français ont
interprété le problème dans les termes de l’industrie, et malgré l’inter-
diction, la loi demeure clémente puisqu’elle laisse une porte ouverte.
L’absence des opposants dans les audiences sélectives officielles fragilise
la traduction de leurs revendications qu’ils doivent asséner de nouveau
par la mobilisation et la pression. Comme le dit un député qui a étudié
la proposition de loi, les attentes des opposants étaient déduites des
manifestations – ce qui a mis au premier plan la question de la protection
des ressources en eau soulignée par le film Gasland. Le recadrage parle-
mentaire de la controverse conduit à un compromis dans lequel la
législation minière n’est pas réformée, mais la fracturation hydraulique
est interdite. Le tableau ci-après présente les individus auditionnés par
les différentes commissions chargées de la question du gaz de schiste. On
voit bien que, dans le cas du Québec, la tenue d’audiences publiques a
permis la consultation des acteurs associatifs et des citoyens tandis que
les missions françaises qui ont mis en place des audiences sélectives n’ont
recueilli que le point de vue des industriels et des partisans de l’industrie.
Le contenu de la controverse s’en trouve modifié puisqu’on observe des
différences similaires en matière de sources bibliographiques et surtout
de diversité des disciplines mobilisées pour analyser les enjeux, avec une
focale exclusivement géoscientifique pour la France tandis que la contro-
verse demeure ouverte à de nombreux enjeux au Québec.
7 • LE DÉBAT PUBLIC, RESSOURCE COGNITIVE ET POLITIQUE 171

Tableau 1. Proportion des catégories d’acteurs


ayant participé aux audiences des commissions

Mission
BAPE BAPE Mission Commission
Rapports d’information OPECST
2010 2014 administrative législative
parlementaire
administration
12% 21,8% 13,5% 6,2% 12% 10,8%
centrale
administration
10 % 1% 15,1 % 16,2 % 0% 5,4 %
étrangère
administration
5,6 % 12 % 4,7 % 10,6 % 0% 11,8 %
locale
compagnie et
association 22,9 % 12 % 42 % 34,1 % 72 % 49,5 %
professionnelle
centre de
recherche et 7,1 % 7,1 % 4,7 % 15 % 12 % 19,3 %
scientifique
comité citoyen et
association 11,5 % 15,4 % 10,3 % 12,3 % 0% 3,2 %
environnementale
individu 24,7 % 25,6 % 4% 0% 0% 0%
autres 6,2 % 5,1 % 5,7 % 5,6 % 4% 0%
Total (effectif/%) 393/100 % 293/100 % 126/100 % 179/100 % 25/100 % 93/100 %

Enfin, la participation spontanée s’est développée du côté des parti-


sans de l’industrie à la suite de la Loi Jacob. L’argument de la nécessité
du débat public émerge chez ces partisans en réponse à l’incompréhension
face à l’application partielle de la Loi et sert à mettre en avant des récits
minoritaires. Depuis 2012, de nombreux événements ont été organisés
pour débattre du gaz de schiste par des promoteurs de l’industrie afin de
discuter de moyens pour sortir de cette interdiction. De la même manière
que peu de partisans participent aux réunions des opposants, peu d’op-
posants sont conviés ou écoutés lors de ces rencontres. Par exemple, un
hydrogéologue français raconte comment ses propos critiques sont écartés
lors d’un colloque organisé plutôt en faveur de l’industrie : « J’ai su que
des gens issus de la géologie sont intervenus pour que je ne fasse pas de
communication orale, mais que je sois relégué à une participation à la
table ronde du soir » (Entretien, décembre 2013). Ces rencontres discu-
tent des possibilités de sortir de l’interdiction (Colloque du Club énergie
et développement en 2012), minimisent les risques de la fracturation
172 INSTIUTIONS, MÉDIAS ET ACTIONS PUBLIQUES

hydraulique et promeuvent l’exploration du sous-sol (Colloque du LIED


en 2013) ; les arguments économiques et géopolitiques sont aussi valorisés.
Les partisans de l’industrie ne sont pas demeurés inactifs face à l’inter-
diction technologique, cependant aucun acteur majeur n’a souhaité
mettre son poids dans la balance tant le combat pour revenir sur la Loi
Jacob semble vain. Le débat se déroule ainsi en silo et le conflit semble
aujourd’hui figé autour de l’interdiction de la fracturation hydraulique.
Les deux trajectoires étudiées ne conduisent pas aux mêmes types de
débordements. Alors qu’au Québec, c’est le rejet territorial et les doutes
économiques qui sont politiquement mobilisés pour justifier l’arrêt de
l’industrie, en France c’est la technique qui est dénoncée. Les opposants
québécois font alors face à un problème majeur de généralisation de leurs
revendications à tous les projets liés aux hydrocarbures qui se multiplient
dans la province, la question de la transition énergétique prenant alors
le devant de la scène par le biais de dispositifs de consultations sur les
orientations énergétiques provinciales à partir de 2013. Les partis poli-
tiques au pouvoir sont en effet peu enclins à se priver de l’exploitation
de ressources naturelles perçues comme un moteur de l’économie cana-
dienne. Le cadrage géographique de la controverse permet alors aux
différents gouvernements de rejeter le gaz de schiste tout en soutenant
tantôt le pétrole de schiste, tantôt le pétrole et le gaz conventionnel, ce
qui oblige les opposants soit à modifier leur argumentaire, soit à géné-
raliser leur contestation à tous les projets liés aux énergies fossiles (ce
qu’ils font depuis 2013). Malgré leurs efforts, l’industrie des hydrocar-
bures est incorporée aux orientations énergétiques en 2015 et bénéficie
d’un cadre légal particulier en 2016. Au contraire, en France, la portée
générale de l’interdiction technologique contraint dans un premier temps
ses partisans à investir la question des technologies alternatives tout en
préservant l’exploration de gaz de charbon, pourtant non conventionnelle,
mais n’utilisant pas la fracturation hydraulique. Après le vote de la Loi
Jacob, les opposants ne parviennent pas à politiser les enjeux de réforme
du Code minier ou de transition énergétique qui sont des sujets peu
propices à la tactique de la mobilisation fulgurante, déjà discutés par
d’autres réseaux et peu mobilisateurs une fois le spectre du gaz de schiste
dissipé. Pourtant, le mouvement de contestation parvient à s’étendre à
l’ensemble des projets relatifs aux hydrocarbures à partir de 2012 ce qui
oblige le gouvernement à délivrer au compte-gouttes les permis d’explo-
ration conventionnelle et les compagnies à faire preuve de pédagogie
pour différencier leurs différents projets. Cette défiance généralisée
– combinée à un désintérêt politique – conduit le nouveau gouvernement
7 • LE DÉBAT PUBLIC, RESSOURCE COGNITIVE ET POLITIQUE 173

à soutenir la fin de toute exploration et de toute exploitation d’hydro-


carbures en France à l’horizon 2040, fin justifiée par la transition
énergétique.

LA PARTICIPATION PUBLIQUE, LA CONFIANCE ET LE RÔLE


DU TIERS ARBITRE
La participation publique est une ressource politique et cognitive
puisqu’elle est utilisée en tant qu’occasion et dispositif permettant d’éta-
blir un rapport de force, mais aussi comme un moyen de produire des
connaissances et d’imposer un cadre d’interprétation. C’est un répertoire
d’action contestataire pour les opposants qui leur permet de faire valoir
leurs arguments auprès des publics concernés par des dispositifs sauvages
et spontanés de débats et de réunions publiques, ou à l’intérieur du forum
officiel pour contrer le parti pris gouvernemental. C’est aussi un dispositif
de manipulation politique à travers la détermination du mandat des
commissions officielles, la nomination de ses membres ou la sélection
des participants. De manière transversale, elle est surtout un dispositif
de cadrage des enjeux. Dans une variante spontanée, la participation
publique permet de sonder les arguments clés correspondant aux reven-
dications des alliés, elle engage par conséquent une construction
cognitive du problème tel qu’il sera ensuite défendu publiquement, tout
en permettant la mobilisation de soutien. Dans une variante institution-
nelle, la participation publique est un point de passage obligé de la
controverse qui participe à son cadrage politique et à la détermination
de la solution. Du point de vue du décideur, elle est une ressource poli-
tique qui lui permet d’encadrer les revendications des acteurs et une
ressource cognitive puisqu’elle contribue à orienter les besoins en connais-
sances et donc les enjeux du problème. Du point de vue des participants,
elle est une occasion d’affirmer son poids politique de même qu’une
ressource cognitive au sens où la mise à l’épreuve des arguments, en
particulier la validation de certains éléments du discours, renforce le récit
des acteurs et les conduits à investir certains enjeux plutôt que d’autres.
La participation ouverte du public dans un dispositif officiel permet
de transformer le cadrage politique de la controverse tandis que son
absence laisse aux seuls élus parlementaires la latitude de définir le
problème et sa solution. Si elle n’entraîne pas nécessairement la recon-
naissance du cadrage des opposants par l’organisme participatif ou si elle
n’arrive pas toujours à influer sur la solution politique, dans le cas du gaz
de schiste au Québec, la participation publique a fonctionné. Les cas
174 INSTIUTIONS, MÉDIAS ET ACTIONS PUBLIQUES

français et québécois montrent néanmoins des tentatives pour limiter la


possibilité du public légitime de juger la controverse, tentatives qui
contribuent à créer un climat de méfiance envers la capacité de l’État
central à traduire l’intérêt général et à jouer le rôle du tiers, arbitre de la
controverse entre deux camps opposés. Pourtant, l’utilisation du BAPE
au Québec semble maintenir une confiance des publics concernés dans
les mécanismes institutionnels tandis qu’en France, on observe plutôt
une grande défiance envers ces mêmes mécanismes – défiance issue
notamment de l’histoire des controverses sociotechniques sur le nucléaire
et les OGM. Le débat public permet une participation ouverte et
celle-ci oblige l’État à assumer son rôle de tiers arbitre en établissant un
état des lieux argumentaire. Toutefois, ce procédé n’est pas sans biais et
c’est tout autant l’équilibre des forces entre les parties prenantes que le
respect des procédures établies qui garantissent l’efficacité et la confiance
dans le dispositif. On note depuis 2014 une érosion de la confiance des
Québécois envers les mécanismes participatifs à travers la multiplication
des audiences sur des projets parallèles. Ce n’est pas le BAPE lui-même
qui est visé, mais la stratégie des différents gouvernements qui consiste
à retourner devant l’organisme, ou devant un comité d’ÉES, pour chaque
projet pétrogazier. L’usure participative est palpable chez les militants
puisque c’est un noyau dur qui porte aujourd’hui les revendications sur
le pétrole de schiste d’Anticosti, le pétrole de Gaspésie et des îles de la
Madeleine, la construction d’oléoducs, le transport pétrolier par train ou
la construction de terminaux pétroliers. La capacité du « peuple véto » à
faire efficacement usage de sa « souveraineté sociale négative » tient en
partie à sa faculté de mobilisation qui s’avère très coûteuse sur le temps
long. Ces résultats confirment le fait qu’une controverse sociotechnique,
tout comme une controverse scientifique, tend plutôt à s’épuiser par
manque de combattants que par réfutation argumentaire.
Le cas du gaz de schiste démontre que les dispositifs de débat public
demeurent des outils efficaces de gestion des controverses dès lors qu’ils
permettent l’expression publique (et médiatisée) des arguments contra-
dictoires. Malgré les défauts et les limites pointés dans les études qui lui
sont consacrées, le débat public n’apparaît pas au regard des autres outils
comme le pire de tous étant donné que son absence engendre des biais
d’orientation des cadres de la controverse plus problématiques encore.
Le débat public doit être envisagé comme une ressource à la fois politique
et cognitive pour les acteurs de la controverse et non simplement comme
une nouvelle scène objectivant les enjeux. Il ne révolutionne pas l’aide à
la décision ni la démocratie, mais contribue à faire émerger des collectifs
7 • LE DÉBAT PUBLIC, RESSOURCE COGNITIVE ET POLITIQUE 175

et des discours qu’il appartient ensuite aux élus politiques de prendre en


considération. Il n’est pas non plus sans effet puisqu’il permet un dépla-
cement du regard, voire du cadrage du problème public à gérer, lorsqu’il
est investi par des acteurs suffisamment divers et nombreux. La variable
la plus heuristique à étudier serait peut-être celle de l’État servant de tiers
arbitre et la façon dont il assume ce rôle alors que dans la majorité des
cas l’État est partie prenante de la controverse.

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CHAPITRE 8

Le rôle des médias dans les débats, les


controverses et les conflits : l’approche
de l’interdépendance asymétrique
entre médias et acteurs politiques
Anne-Marie Gingras

L e rôle des médias dans les démocraties occidentales fait l’objet de


préoccupations constantes et en période de controverses, les orga-
nisations médiatiques sont souvent montrées du doigt par les acteurs
politiques – des institutions ou de la société civile – en raison de leurs
« biais », de leur « superficialité » ou de leur « sensationnalisme ».
C’est en période de controverses et de conflits que se pose avec le
plus d’acuité la question du rôle politique des médias. Constituent-ils
vraiment un « quatrième pouvoir » ? Le fait d’être le lieu privilégié du
choc des idées, une plateforme de débats ferait-il des médias les chefs
d’orchestre des controverses ? Leurs prises de position feraient-elles des
médias des « acteurs politiques » pouvant influer sur le cours des événe-
ments ? Leur manière de sélectionner l’information, de prioriser tel sujet
ou tel autre, tel personnage ou tel autre, de mettre en valeur telle ou telle
information, tel ou tel acteur collectif – gouvernement, parti, syndicat,
association quelle qu’elle soit – dépend-elle de logiques médiatiques
générales, propres à la profession, de choix idéologiques, ou d’autres
facteurs ? Leur couverture médiatique des conflits et des controverses se
trouve-t-elle à privilégier une perspective, de façon intentionnelle ou
non ? Jusqu’à quel point sont-ils capables d’expliquer des dossiers

179
180 INSTIUTIONS, MÉDIAS ET ACTIONS PUBLIQUES

complexes ? Bref, quel rôle les médias jouent-ils dans les débats, les
controverses et les conflits ?
Puisque les débats et les conflits font surgir des interrogations sur le
pouvoir, il faut préciser que celui-ci renvoie à cinq éléments : l’allocation
des ressources, la fabrication des politiques publiques, la constitution
d’alliances et d’ententes avec les parties concernées par une question
(stakeholders), l’exercice de la coercition ainsi que le travail symbolique
de construction de la légitimité. Les quatre premiers éléments cités sont
liés à la prise de décision gouvernementale, et d’autres acteurs collectifs
comme les syndicats, les associations, les chambres de commerce, ont
une influence sur certaines prises de décision. Le dernier élément, le
travail symbolique de construction de la légitimité, associé à la fabrication
des représentations sociales et qu’on attribue spontanément aux médias,
suffirait aux yeux de certains à faire de ces derniers des « acteurs politi-
ques », ou du moins des lieux exerçant une énorme influence sur les
opinions des citoyens1. Cette posture qui assimile la rhétorique à la prise
de décision et à l’allocation des ressources, la parole à l’acte, et la repré-
sentation à la réalité, nous semble inadéquate ; une vision plus complexe
du politique, incluant les cinq éléments cités, sera utilisée ici.
Ce chapitre comprend quatre sections et a comme objectif de
présenter un modèle de relation entre acteurs politiques et médias en
période de controverses et de conflits qui tienne compte de l’asymétrie
et de la complexité des relations de pouvoir. Dans la première section, il
est question des modèles journalistiques idéaux – chien de garde de la
démocratie et espace public – et des manquements à ces rôles dont les
études font état depuis plus de 40 ans. Ces modèles campent acteurs
politiques et médias les uns par rapport aux autres dans des postures fixes,
sans possibilité de changement, alors que le paysage médiatique varie
sans cesse sur les plans technologique et économique et que les pratiques
politiques évoluent. Dans la deuxième section, les postulats et les argu-
ments de ceux qui considèrent que les médias ont colonisé le milieu
politique sont examinés ; la thèse de la « médiatisation du politique » ou,
si l’on veut, de la question des médias comme « acteurs politiques » est
passée au crible. La troisième section porte sur les médias en tant qu’outils

1. L’incidence des médias sur la formation des opinions individuelles n’est ni directe,
homogène ou univoque. La recherche en sciences sociales fait apparaître la com-
plexité des facteurs en jeu dans la formation des opinions : niveaux de politisation,
types de médias, sources, indices, exploitation des émotions, influences interperson-
nelles, idéologie préalable, situation économique, genre, éducation, revenus, etc.
8 • LE RÔLE DES MÉDIAS DANS LES DÉBATS, LES CONTROVERSES ET LES CONFLITS 181

idéologiques et stratégiques ; les approches critiques et de marketing se


rejoignent ici, bien qu’éloignées dans leurs fondements. Enfin, la
quatrième section sert à expliciter le modèle de l’interdépendance asymé-
trique entre acteurs politiques et médias. Ce modèle tient compte des
arguments avancés dans la littérature précédemment analysée, mais s’en
démarque par sa variabilité et sa complexité. Cette approche tient compte
des rapports de force mouvants entre médias et acteurs politiques malgré
le fait que l’une des deux parties – les acteurs politiques – possède davan-
tage de pouvoir que l’autre. Elle s’appuie aussi sur l’existence de ressources
de crédibilité médiatique – dont la première est la représentation, atout
que possèdent les gouvernements – et s’inscrit dans une vision hybride
« univers traditionnel-technologies numériques ».

LES RÔLES DES MÉDIAS DANS LES DÉBATS, LES CONFLITS ET LES
CONTROVERSES
Plusieurs prototypes existent qui permettent d’établir les différents
rôles des médias dans les débats en société, certains que l’on peut quali-
fier d’idéaux et d’autres qui prennent en compte de manière concrète les
pratiques journalistiques. Dans la première catégorie, on retrouve le
modèle du « chien de garde de la démocratie », dont se sont servis au
XXe siècle les rédacteurs de codes d’éthique journalistique, et celui de
l’espace public popularisé par Jürgen Habermas. Un regard sur chacun
de ces deux modèles ouvre la voie à une réflexion sur le rôle politique
des médias.
La figure du « chien de garde de la démocratie » née au XIXe siècle
constitue le premier modèle à accoler au métier de journaliste une respon-
sabilité sociale. L’expression « watchdog journalism » tire son origine de la
volonté de l’éditeur du Times de Londres, John Delane, de rapporter les
troubles sociaux résultant des conflits durant la révolution industrielle.
La forte urbanisation et l’industrialisation rapide ayant provoqué de vives
réactions de la classe ouvrière qui voyait ses conditions de vie et de travail
se dégrader, les conflits tournèrent à la violence. Alors que les élites
cherchaient à taire ces troubles, Delane tenait au contraire à rapporter
les événements, la presse ayant vocation à rendre compte des conflits et
problèmes sociaux en tout genre. Le modèle du média chien de garde de
la démocratie s’accompagne d’un triple rôle pour les journalistes, qui
doivent nécessairement être critiques face au gouvernement, se faire les
champions des droits des citoyens contre les dérives du pouvoir de l’État
et enfin fournir une plateforme de débat (Louw 2010 : 48-49). La figure
182 INSTIUTIONS, MÉDIAS ET ACTIONS PUBLIQUES

du chien de garde de la démocratie est souvent associée, voire assimilée


au journalisme d’enquête, les médias les plus réputés ayant comme idéal
de débusquer les abus des pouvoirs publics et privés.
Le modèle du chien de garde a inspiré la rédaction de plusieurs codes
d’éthique journalistique et l’élaboration de quelques théories : par
exemple, les Canons of Journalism (1923) de l’American Association of
Newspapers, la théorie de la responsabilité sociale des médias issue des
travaux de la Commission Hutchins (Peterson, 1956), le modèle Kovach-
Rosenstiel (2007) et le Guide de déontologie de la Fédération
professionnelle des journalistes du Québec (1996), entre autres.
Quant au modèle de l’espace public issu des travaux de Jürgen
Habermas, il s’inspire de manière spécifique des forums de débat des
XVIIe et XVIIIe siècles – café, journaux, etc. – qui auraient permis aux
citoyens en Allemagne, en France et en Angleterre de se former une
opinion éclairée grâce à une discussion rationnelle, transparente et acces-
sible, dans laquelle les individus auraient fait fi des considérations liées
à leur statut, leur fortune ou leur éducation. Cette opinion publique se
serait opposée à l’État d’abord dans les affaires économiques, puis cultu-
relles. À partir de la deuxième moitié du XIXe siècle, l’espace public aurait
été colonisé par les pouvoirs politiques et économiques, réduisant ainsi
la capacité du peuple à s’autogouverner (Habermas 1978). L’ouvrage de
Habermas, d’abord écrit en allemand en 1960, a été passablement contesté
et l’auteur a apporté des nuances à sa théorie 30 ans plus tard, reconnais-
sant, notamment, la diversité des espaces publics (Habermas 1992). Les
traits essentiels de l’espace public première mouture ont cependant été
conservés, même si des recherches historiques sur l’Allemagne, la France
et l’Angleterre aux XVIIe et XVIIIe siècles n’ont jamais permis de confirmer
l’existence d’une sphère publique exempte de considérations liées au
statut, à la fortune ou à l’éducation, par exemple. Mais l’idée d’un espace
public où s’affrontent des intérêts divers, qui serait à l’origine de la nais-
sance de l’opinion publique, comme pouvoir du peuple s’opposant à
l’État, est tout à fait en phase avec la pensée libérale qui valorise l’auto-
nomie des individus. Quant à la seconde partie de l’histoire de l’espace
public, qui concerne sa dégradation et sa colonisation par les acteurs
économiques et politiques, elle correspond en tous points à la pensée
critique. D’où le succès de cette thèse, par trop rationnelle et idéaliste,
mais dont les deux temps se marient à merveille à des courants idéolo-
giques concurrents. Ce qu’il faut retenir de la thèse de l’espace public est
la valorisation d’un forum de discussion effervescent dans lequel des
acteurs sociaux en lutte expriment leurs positions. Cette « conversation
8 • LE RÔLE DES MÉDIAS DANS LES DÉBATS, LES CONTROVERSES ET LES CONFLITS 183

publique », pierre d’assise de l’édifice démocratique, est reconnue tant


par les chercheurs que par les tribunaux ; aussi les médias constituent-ils
dans cette perspective des maillons essentiels de la démocratie dans les
pays occidentaux.
Plusieurs chercheurs ont mis en évidence l’inadéquation des modèles
décrits ci-dessus avec les pratiques journalistiques et les contenus de la
presse (Quéré, 1982), aussi, d’autres modèles ont-ils été élaborés à des
fins descriptives – il s’agit de la deuxième catégorie – comme les journa-
lismes jaune (muckcraking), de complaisance (lapdog), jovialiste (sunshine)
ou encore d’attaque (adversarial watchdog) (Louw, 2010 : 50-51). La
multiplicité des modèles journalistiques et les critiques émises au fil des
ans2 laissent croire que les médias ni ne rapportent les événements tels
que les acteurs collectifs les voient, ni ne présentent les dossiers de manière
impartiale et exhaustive comme l’illustrent les travaux de Gitlin (1980)
sur le mouvement étudiant américain contre la guerre du Vietnam ou
ceux de Grenier (1992) sur la crise d’Oka en 1990. Les militants actifs
dans des associations progressistes ou conservatrices reprochent d’ailleurs
souvent aux médias de favoriser leurs adversaires et d’être, en fait, de
véritables acteurs politiques.

Les médias sont-ils des « acteurs politiques » ?

Peu de travaux portent sur les médias comme « acteurs politiques »


bien que certaines études postulent leur influence, voire leur « pouvoir »
sur le fonctionnement de l’univers politique, sur ses processus et ses
méthodes. Discutant du concept « média acteur politique » Eberwein,
Porlezza et Splendore précisent qu’à cet égard les critères de détermination
devraient être la poursuite d’objectifs politiques et la partisanerie ouverte
et intentionnelle. Les médias font-ils campagne activement, organisent-
ils des réunions politiques ? Font-ils des collectes de fonds ? Les auteurs
ajoutent cependant un élément clé lié à l’efficacité de l’action : un acteur
politique devrait pouvoir mobiliser les citoyens en faveur d’une cause ou

2. Par exemple : Inventing reality. The politics of News Media (Parenti, 1993) ; News.
The Politics of Illusion (Bennett, première édition : 1988) ; Breaking the News. How
the Media Undermine American Democracy (Fallows, 1996) ; Power and Betrayal
in the Canadian Media (Taras, 1999) ; The Missing News. Filters and Blind Spots
in Canada’s Press (Hackett et Gruneau, 2000) ; Media Spectacle and the Crisis of
Democracy (Kellner, 2005) ; Journalistes au pays de la convergence. Sérénité, malaise
et détresse dans la profession (Bernier, 2008).
184 INSTIUTIONS, MÉDIAS ET ACTIONS PUBLIQUES

faire changer de politique un parti ou un candidat (Eberwein, Porlezza


et Splendore, 2016 : 703-704).
Il semble avéré que certains médias agissent de manière plus ouver-
tement partisane et poursuivent des objectifs politiques avoués – comme
Fox aux États-Unis – alors que d’autres privilégient une posture moins
engagée, plus conforme aux codes d’éthique des associations profession-
nelles de journalistes qui valorisent l’indépendance face aux pouvoirs
publics et privés, et même une neutralité par rapport aux causes sociales,
comme The Globe and Mail à Toronto. Il existe par ailleurs un continuum
entre la presse proprement politique et celle qui se pose en forum d’idées
ouvert et inclusif3 ; dans cette dernière, cependant, l’éditorial et la chro-
nique ont vocation à prendre position non seulement en campagne
électorale ou lors de moments stratégiques, mais dans tous les débats.
Ceci peut difficilement être perçu comme suffisant pour faire des médias
des acteurs politiques. En effet, la force de conviction que plusieurs prêtent
aux médias repose sur des fondements fragiles, la recherche empirique
faisant valoir une foule de variables, indices et contextes nous interdisant
de penser l’impact des médias comme réel et en bloc, nous interdisant de
penser un impact clair, homogène et cohérent. Tout est nuance dans ce
type de recherche. Kinder lui-même, père de la recherche expérimentale
sur les effets des médias, nous met en garde contre une surévaluation de
l’impact des médias dans ce type de travaux, bien des citoyens étant fort
préoccupés par leur vie personnelle et leur accordant peu d’attention
(Kinder, 2007). La force de conviction des médias s’évanouit aussi quand
le phénomène d’exposition sélective est étudié ; les auditeurs, lecteurs,
téléspectateurs et internautes vont vers des médias qui les confortent dans
leur opinion, bien davantage qu’ils ne recherchent des messages contraires
à leurs positions. Enfin, la force de conviction des journalistes vedettes
auprès des populations4 ou des décideurs peut difficilement être docu-
mentée ; dans les controverses et les conflits, nombreux sont les acteurs à
prendre parti, de sorte que si les médias s’insèrent dans des courants
d’opinion, leur capacité d’influence, si elle existe, ne peut être distinguée
de celle de l’ensemble des forces sociales à l’œuvre.

3. Il faut aussi ajouter le fait que des éditeurs ont par ailleurs jugé utile d’avoir au
sein de leur média des chroniqueurs aux points de vue opposés, ce qui favorise
l’élargissement de leur auditoire.
4. Il faut insister ici sur le fait que les influences interpersonnelles agissent fortement
sur les opinions. Le concept du « flux à deux temps de la communication », déve-
loppé dans les années 1950, peut être récupéré à l’ère numérique et rebaptisé « flux
à plusieurs temps de la communication ».
8 • LE RÔLE DES MÉDIAS DANS LES DÉBATS, LES CONTROVERSES ET LES CONFLITS 185

Si l’on peut considérer que les organisations médiatiques diffèrent


les unes des autres sur le plan de l'implication politique, une autre manière
d’aborder la question du rôle politique des médias est de considérer
ceux-ci en bloc. La sociologie du journalisme des années 1970 (Gans,
1979 ; Tuchman, 1978), en étudiant les médias dans leur ensemble, faisait
état des routines journalistiques, des rapports complexes des journalistes
avec leurs sources, ainsi que des exigences organisationnelles en tout
genre. Ces travaux ont été en quelque sorte récupérés dans les années 1990
et 2000 par des chercheurs voulant démontrer que les « logiques des
médias » s’imposent aux élus. Il s’agit de la thèse de la « médiatisation du
politique », ou « media democracy », « colonization of politics », « mediacracy »,
voire « mediocracy », toutes expressions qui renvoient à l’idée que les acteurs
politiques se voient imposer les codes et les priorités médiatiques (Cook,
2005 ; Donges, 2016 ; Meyer, 2005 ; Mazzoleni, 2008 ; Mazzoleni et
Schulz, 1999, 2004 ; Schulz, 2004 ; Strömbäck, 2011 ; Strömbäck et Van
Aeilst, 2013 ; Strömbäck, 2016). La thèse de la médiatisation du politique
fait l’objet de critiques virulentes. Ses principaux promoteurs ont d’abord
expliqué que la vérification empirique de cette thèse était inutile parce
qu’elle était un « métaprocessus » (Hepp et al., 2009 : 140 ; Hepp, 2013 :
46-48). Sont venues ensuite les critiques affirmant que la médiatisation
était un concept mou, qui n’expliquait rien, ou au contraire tout, comme
ce que Sartori nomme « a universal concept of no difference »5, bref un
concept qui suppose un changement historique, mais achoppe sur la
vérification empirique, ce qui constitue une réelle faiblesse. La médiati-
sation est pour Deacon et Stanyer un contenant dans lequel on peut
mettre n’importe quoi, cette malléabilité expliquant en bonne partie le
succès du concept, qui « voyage bien » ; les chercheurs de divers sous-
champs de la communication peuvent l’utiliser, comme d’autres
également (Deacon et Stanyer, 2014 : 1039). En guise de réponse, les
promoteurs de la médiatisation du politique expliquent maintenant que
davantage d’études empiriques sont nécessaires (Hepp, Hjavard et
Lundby, 2015).
Selon la littérature sur la médiatisation institutionnelle du politique
– même si elle pêche par l’absence de preuves –, les pratiques politiques
seraient subordonnées aux styles, méthodes, choix de sujets ou stratégies

5. « Making the unlike alike ». Sartori n’est pas opposé aux concepts universels, pré-
cisent les deux chercheurs ; en fait, le politiste italien croit qu’ils jouent un rôle
essentiel en sciences sociales, mais il faudrait cependant élaborer des concepts qui
évitent de tout confondre (Deacon et Stanyer, 2014 : 104)
186 INSTIUTIONS, MÉDIAS ET ACTIONS PUBLIQUES

médiatiques. Les distinctions entre médias ou entre types d’organisations


médiatiques sont ici perçues davantage comme des nuances et des diffé-
rences de degré que de nature. Ces diverses logiques sont liées aux
caractéristiques institutionnelles, technologiques et sociologiques, aux
routines, aux normes et aux besoins de production et de dissémination
de l’information, aux standards de la nouvelle, aux normes formelles et
informelles qui dictent le travail médiatique (Strömbäck, 2011 :342). En
résulterait selon certains auteurs des « dépendances problématiques » du
monde politique envers les médias (Schulz, 2004 : 87).
Dans cette perspective et en utilisant une approche néo-institution-
naliste, Cook6 prétend que les médias, dans leur ensemble, sont « une
institution politique » qui participe pleinement à la fabrication des poli-
tiques publiques, au choix des thèmes publiquement discutés, aux
priorités mises de l’avant et aux stratégies utilisées par les personnalités
politiques. Cook s’intéresse aux effets des médias sur les élites et non sur
les citoyens. On peut mieux saisir sa vision en l’expliquant en deux temps7.
Dans un premier temps, il insiste sur les règles informelles, les éléments
implicites, les non-dits qui constituent une « institution » au sens de
l’approche néo-institutionnaliste (Cook, 2005 : 71-76) ou une culture
organisationnelle au sens sociologique. Les éléments retenus par Cook
reflètent les travaux en sociologie du journalisme des années 1970 et
1980 : les critères de fabrication d’une nouvelle comme la nouveauté,
l’intérêt humain, l’intérêt pour le conflit, la personnalisation et le recours
aux voies d’autorité s’imposent, et le mimétisme entre les reportages existe
pour des raisons organisationnelles – permettre aux patrons de presse de
vérifier l’exactitude des reportages de leurs journalistes. Les méthodes,
procédures informelles, non-dits et valeurs se répercutent aussi dans le
temps, puisque devant un événement, les reporters ont spontanément
recours aux anciens reportages et choisissent souvent la même manière
de le traiter (Cook, 2005 : 78- 80).
Dans un deuxième temps, les rapports entre gouvernements et
journalistes font l’objet d’une condamnation sans appel chez Cook. Le
fait que les gouvernements se fient aux médias pour rapporter leurs

6. Son ouvrage ne contient pas d’illustrations ou de démonstrations empiriques.


7. Lui-même ne présente pas sa thèse en deux temps, mais pour des raisons de lisibi-
lité, il semble préférable de le faire : le premier temps renvoie à des constatations
semblables aux résultats de recherche de travaux effectués en sociologie du journa-
lisme dans les années 1970 et 1980 et le second temps concerne le regard normatif
posé par Cook.
8 • LE RÔLE DES MÉDIAS DANS LES DÉBATS, LES CONTROVERSES ET LES CONFLITS 187

informations et que les journalistes perçoivent eux-mêmes ce rôle comme


légitime pose problème pour l’auteur (Cook, 2005 : 83). La négociation
entre journalistes et sources est aussi décriée ; chacune des parties y trouve
son intérêt, la première en voyant ses priorités transmises publiquement,
la seconde en continuant à avoir un accès constant à l’information (Cook,
2005 : 90-91). De plus, la coloration politique des nouvelles au sens de
Cook s’expliquerait par l’usage des critères de fabrication des nouvelles,
qui ont pour résultat des informations marquées, entre autres, par le
conflit, la nouveauté, la simplicité, la personnalisation. Les élites tente-
raient d’anticiper les réactions des journalistes et présenteraient des
messages susceptibles de satisfaire à ces critères (Cook, 2005 : 91). Les
politiques publiques, les stratégies des figures politiques, les questions
mises de l’avant par le gouvernement ou les partis seraient conçues en
fonction de standards propres au monde journalistique, ce qui implique-
rait une sorte de pouvoir des médias sur le monde politique. Ce dernier
présenterait ses projets de manière simpliste en suivant les critères de
fabrication des nouvelles, et omettrait de traiter des questions trop
abstraites qui ne pourraient pas être comprises par le grand public. Bref,
les élites politiques s’inclineraient devant les normes propres au milieu
journalistique en moulant leurs préoccupations et leurs stratégies, voire
leurs politiques, sur ces mêmes normes (Cook, 2005 : 111 ; Meyer, 2007 :
71-72 ; Strömbäck et Van Aeilst, 2013 : 354).

Les médias sont-ils des outils économico-idéologiques, ou


stratégiques ?
Plusieurs raisons peuvent invalider la thèse de la « médiatisation du
politique » c’est-à-dire de l’envahissement des communications dans le
monde politique conçu comme un travestissement du politique.
Premièrement, cette thèse qui affirme l’existence d’un changement histo-
rique dans l’univers politique causé par les médias, manque de preuves
empiriques (Mazzoleni, 2008 ; Stromback, 2016), en particulier de
démonstrations diachroniques permettant d’évaluer la nature et l’ampleur
de ces changements (Deacon et Stanyer, 2014 : 1037-1038). Elle fait
aussi l’impasse sur la complexité du politique, en ce qui concerne l’allo-
cation des ressources, la fabrication des politiques publiques ou l’exercice
de la coercition. Rappelons que les prises de décision politiques s’inscri-
vent dans un écheveau d’intérêts complexe, aux dimensions multiples
(partisanes, idéologiques, économiques, bureaucratiques, nationales,
internationales, etc.). Si la publicité – au sens de Kant – fait partie des
188 INSTIUTIONS, MÉDIAS ET ACTIONS PUBLIQUES

préoccupations des législateurs, rien ne laisse croire qu’elle surdétermi-


nerait l’ensemble des processus politiques.
Deuxièmement, en posant comme postulat la totale séparation des
codes médiatiques et politiques pour ensuite déplorer le débordement
des premiers sur les deuxièmes, les auteurs qui défendent cette thèse
oublient que la communication possède une dimension anthropologique
forte. Les codes communicationnels (lisibilité, simplicité, intérêt humain,
etc.) appartiennent à bien des champs de l’expérience humaine ; ils n’ont
pas été inventés par les médias ! Pour persuader, il a de tout temps fallu
communiquer ; il y a d’ailleurs consubstantialité de l’action politique et
des communications8.
Enfin, cette thèse minimise l’activité des acteurs politiques et en fait
des dominés, des subordonnés face aux diktats des médias9. Mais les
acteurs politiques sont au contraire très actifs en matière de communi-
cation (Greffet et Vedel, 2011). Ils peuvent choisir de contourner les
médias en s’adressant aux citoyens directement par le biais des réseaux
sociaux, comme le premier ministre canadien Justin Trudeau le fait. Ils
peuvent aussi intensifier leurs efforts pour manipuler les journalistes
(Deacon et Stanyer, 2014 : 1036). De plus, sont-ce les codes médiatiques,
les méthodes, les logiques médiatiques qu’on impose aux acteurs politi-
ques, ou au contraire ces mêmes acteurs qui réussissent à s’imposer dans
l’espace médiatique en utilisant les codes communicationnels d’une
société qu’on retrouve nécessairement dans l’espace médiatique ?
L’exploitation fréquente du conflit et de l’inédit par Donald Trump ne
lui assure-t-elle pas une visibilité parfaite ? Les médias constituent en effet
pour les acteurs politiques de toutes catégories – partisans, institutionnels,
communautaires, patronaux, syndicaux – non seulement des canaux de
communication, mais des outils stratégiques dont la maîtrise, bien
qu’imparfaite, augmente la capacité de persuasion. Ici, le marketing
politique et la théorie critique se rejoignent, même si leurs fondements
diffèrent ; ils définissent les médias comme des outils soit au service des
pouvoirs établis, soit au service d’autres acteurs politiques. Tous les acteurs

8. Les travaux d’Alexander sur la présidence américaine montrent par exemple l’évo-
lution des stratégies des présidents américains ancrées dans une performativité
rhétorique de plus en plus nécessaire, et ce, depuis le début du XXe siècle (Mast,
2011 : 168-169).
9. Quelques auteurs, comme Strömbäck et Van Aelst (2013 : 345), sont néanmoins
d’avis que les partis politiques jouent un rôle plus actif dans le processus d’adop-
tion des codes médiatiques.
8 • LE RÔLE DES MÉDIAS DANS LES DÉBATS, LES CONTROVERSES ET LES CONFLITS 189

collectifs d’ailleurs – gouvernements, syndicats ou associations en tout


genre – savent que leur connaissance des médias est fort utile, la visibilité
constituant une ressource dans la recherche de l’influence ou du pouvoir.
Ainsi la capacité des acteurs collectifs à s’installer en priorité dans l’ordre
du jour médiatique et à y mettre des thèmes qui les favorisent augmente
leur influence. C’est ce que la littérature sur la mise sur agenda et l’effet
d’amorçage enseigne. De même, la capacité des acteurs collectifs à imposer
leur interprétation des événements et des phénomènes augmente leur
crédibilité. C’est ce que la littérature sur le cadrage enseigne.
Tant le domaine des relations publiques, celui de la publicité que
celui du marketing politique assimilent les médias à des outils stratégiques
visant à persuader, susciter du consentement, maintenir des appuis, faire
agir, faire voter10. Durant les années 1920 et 1930, le père des relations
publiques, Edward Bernays, misait sur la visibilité pour promouvoir une
cause ou un produit qu’il associait à des symboles attrayants pour tenter
de façonner les perceptions populaires (Bernays, 1928). Les moyens de
communication actuels constituent des lieux de visibilité par excellence ;
ils serviraient d’outils, un mot précisément utilisé dans la littérature sur
le marketing politique (Barefoot et Szabo, 2010 ; Lilleker, 2016 ; Maarek,
2011 : 101 et suivantes) et sur les ouvrages destinés aux militants (Ryan,
1991). Ces outils seraient d’autant plus nécessaires qu’il faut capter
l’attention et susciter l’adhésion d’importantes franges de la population
peu politisées, et ce, dans un monde de plus en plus fragmenté.
Utiliser des codes de communication permettrait de s’insérer facile-
ment dans l’espace médiatique. Présenter aux journalistes des produits
qui ressemblent aux leurs diminuerait le travail de ces derniers et leur
ferait gagner du temps, ce qui faciliterait leur manipulation, objectif
implicite ou explicite présent dans les ouvrages de marketing politique.
Enfin, cette stratégie d’entrisme dans l’espace médiatique, qui est aussi
une stratégie de captation de l’attention publique, viserait la persuasion,
le positionnement stratégique, l’augmentation de sa capacité d’action.
C’est la grande presse de qualité – comme Le Monde, The New York Times,
The Globe and Mail et The Gardian – qui permet d’acquérir le plus de
crédibilité, aussi l’accès à celle-ci constitue-t-il une ressource précieuse.

10. Un courant de recherche présente le marketing politique comme une approche


incluant l’analyse des besoins du public, une stratégie de gestion fondée sur la pro-
fessionnalisation, la médiatisation et la personnalisation. Le rapport aux médias
ne constitue qu’un élément d’une perspective que certains souhaitent plus large
(Lilleker 2016 : 677).
190 INSTIUTIONS, MÉDIAS ET ACTIONS PUBLIQUES

Elle aussi est considérée comme un outil : Maarek écrit que malgré son
indépendance théorique, la presse non partisane est relativement facile
à influencer ; une planification médiatique appropriée permettrait d’in-
sérer dans les médias des fragments précis de discours en donnant
l’impression aux journalistes qu’il s’agit de nouvelles dignes de mention
(Maarek, 2011 : 104). Conforter, choquer, indigner… autant de manières
de s’introduire dans l’espace médiatique ; cela explique qu’on répercute
de fausses nouvelles, comme celle voulant que Barack Obama ne soit pas
né aux États-Unis, et ce, durant des années, car il s’agissait d’une affir-
mation qui réjouissait certaines franges de la population et en indignait
d’autres. Les techniques d’entrisme dans les médias comme le ballon
d’essai, le clip dévastateur, l’écran de fumée, les déclarations off-the-record
et le recours aux émotions, constituent des tactiques visant à contrôler
le message, à imposer aux journalistes un sujet, et souvent même le cadre
dans lequel il sera couvert.
La théorie critique présente aussi les médias comme des outils, ici à
l’usage exclusif des pouvoirs établis ; ils seraient des instruments servant
aux détenteurs de pouvoir à dominer économiquement (Bagdikian, 1992 ;
Winter, 1997) ou à susciter du consentement chez les dominés. Selon
cette perspective, les médias se livrent à la « fabrication du consentement » ;
ils sont des « appareils idéologiques d’État » (Althusser, 1976) qui repro-
duisent l’hégémonie en présentant le monde comme légitime et juste,
une vision dont Noam Chomsky et Robert McChesney se sont fait les
promoteurs (Herman et Chomsky, 1988 ; Chomsky et McChesney,
2000). Les courants instrumental (mettant l’accent sur l’économie) et
culturel (mettant l’accent sur l’idéologie) de la théorie critique n’accordent
aucune marge de manœuvre aux journalistes qui seraient des êtres forte-
ment et totalement sous le contrôle de leur patron, complètement
« unidimensionnels ». Dans ces courants de la théorie critique, on ne
différencie pas non plus les situations politiques calmes de celles où les
tensions sociales sont vives.
Dans le courant le plus abouti de la théorie critique, c’est-à-dire dans
la théorie hégémonique de Kellner, le rôle des médias varie en fonction
de l’existence de tensions sociales et des divergences entre les élites ; lorsque
ces deux éléments sont réunis, les médias laisseraient entrevoir la possi-
bilité de changements sociaux et s’éloigneraient du rôle strict d’appareil
idéologique d’État (Kellner, 1990). Aussi peu d’attention est accordée
aux travailleurs de l’information dans cette variante ; leur ouverture aux
idées moins conventionnelles ne serait pas tributaire de leur agentivité,
mais reposerait sur les divergences de vues entre élites qui donneraient
8 • LE RÔLE DES MÉDIAS DANS LES DÉBATS, LES CONTROVERSES ET LES CONFLITS 191

matière à exploiter les conflits. Le courant hégémonique assimile aussi


les médias à des outils dont se servent divers pouvoirs (surtout économi-
ques), même s’ils ne sont pas perçus comme étant aussi rigides dans leur
traitement de l’information politique que dans les courants instrumental
et culturel11.

LE RÔLE DES MÉDIAS À L’ÈRE NUMÉRIQUE : L’APPROCHE DE


L’INTERDÉPENDANCE ASYMÉTRIQUE AVEC LES ACTEURS
POLITIQUES
Bien que les acteurs politiques (au pouvoir comme dans la société
civile) tentent d’utiliser à leurs fins les médias écrits, audiovisuels ou
numériques, la vision des médias comme simples outils pose problème
parce qu’elle fait l’impasse sur l’activité complexe qui se déroule à l’inté-
rieur des organisations médiatiques et sur les interactions variées avec les
sources. Les journalistes ne sont ni des marionnettes contraintes par leur
environnement de travail, les préférences idéologiques et les intérêts
commerciaux de leurs patrons ni des acteurs totalement libres. Le modèle
de l’interdépendance asymétrique entre journalistes et acteurs politiques
s’applique aux relations entre les médias et les acteurs politiques, insti-
tutionnels ou non, et distingue les périodes de cohésion sociale des
périodes conflictuelles. Cette interdépendance se manifeste dans le « jeu »
qui s’installe entre les deux groupes, les relationnistes des élus et les autres
acteurs politiques tentant de faire valoir certains projets, et les [meilleurs]
journalistes tentant de ne pas reproduire tel quel le message pour affirmer
leur autonomie. Les acteurs politiques de toute nature ont besoin des
journalistes pour les aider à faire circuler leurs projets, à promouvoir leur
idéologie et construire des identités politiques. Les journalistes ont encore
plus besoin des acteurs politiques, en particulier des élus et des acteurs
contestataires, pour les alimenter en projets, en histoires et en conflits.
Cette approche s’appuie sur l’idée que les journalistes et les médias
agissent comme des ponts entre élites en tout genre et citoyens (Louw,
2010 : 13), comme des médiateurs ou des « agents individuels et collec-
tifs par qui transitent des messages explicites ou implicites ; ces agents
ajoutent une couche de sens par diverses méthodes, dont la sélection des
nouvelles, la hiérarchisation des sujets ou le cadrage de personnes ou
d’événements » (Gingras, 2012 : 690). Les journalistes sont des « semi-

11. Pour un résumé des divers courants de la théorie critique en communication poli-
tique, voir Gingras, 2003.
192 INSTIUTIONS, MÉDIAS ET ACTIONS PUBLIQUES

insiders » c’est-à-dire des agents conscients de la joute politique et des


politiques publiques en débat dans les instances de pouvoir, mais qui ne
participent pas aux discussions dans ces instances (Louw, 2010 : 22).
L’approche de l’interdépendance asymétrique ne rejette pas en bloc
les questions soulevées par la thèse de la médiatisation du politique,
puisque l’omniprésence des communications dans la vie sociale a effec-
tivement modifié certaines pratiques politiques depuis une cinquantaine
d’années. Dans les lieux de pouvoir, on se préoccupe davantage qu’aupa-
ravant de la perception qu’ont les citoyens des projets politiques. Les
partis politiques utilisent massivement l’expertise et les technologies de
communication, planifiant leur stratégie en intégrant ou en ajoutant à
leurs messages personnalisés des préoccupations censées être largement
partagées à l’intérieur de la catégorie de sympathisants visée. Il arrive que
la sélection des candidats à des postes électifs repose exagérément sur
l’image plutôt que sur la compétence des individus. Dans certaines
circonstances, les acteurs politiques institutionnels comptent sur le spec-
tacle, la célébrité, l’inédit ou le propos scabreux pour se faire valoir.
Berlusconi en son temps usait fréquemment de sa figure de showman
politique, de sa fréquentation ostentatoire de jeunes femmes attrayantes
à ses yeux et de propos humoristiques. Pierre Elliott Trudeau lui-même,
surtout à ses débuts, faisait bon usage de grimaces et de pirouettes pour
se faire valoir, tout comme de commentaires insolents. De même, les
acteurs politiques de la société civile associent souvent à leurs priorités
des idées à la mode, comme la défense du développement durable, pour
rejoindre un public élargi.
Cependant, affirmer que les médias ont la main haute sur la mise à
l’agenda et les processus politiques, comme le veut la thèse de la média-
tisation du politique est nettement exagéré et fait fi de la complexité du
pouvoir qui inclut l’exercice de la coercition, l’allocation des ressources
et la constitution d’ententes et d’alliances avec des stakeholders. Les travaux
sur le fonctionnement de l’État canadien montrent bien à quel point le
pouvoir est centralisé dans les systèmes politiques de Westminster, le
premier ministre ayant le contrôle du programme politique la plupart
du temps (Savoie, 2008, 2010). Les médias se voient aussi imposer des
priorités par des acteurs politiques contestataires qui peuvent utiliser des
moyens spectaculaires pour se faire voir, comme des manifestations, des
sit-in, des activités ludiques, de l’humour ou de la violence. Certains
types d’événements (élections, référendum, crise économique, attaque
terroriste, catastrophe naturelle, crise politique, etc.) dictent aussi l’ordre
du jour médiatique.
8 • LE RÔLE DES MÉDIAS DANS LES DÉBATS, LES CONTROVERSES ET LES CONFLITS 193

L’approche de l’interdépendance asymétrique entre médias et acteurs


politiques ne rejette pas non plus en bloc l’idée des médias comme outils
chère à la théorie critique ou aux approches marketing, mais elle insiste
sur le fait que ces outils sont fort approximatifs, susceptibles de nuire
autant que d’aider, qu’ils peuvent mousser une cause ou la candidature
d’une figure publique ou encore sérieusement la plomber. Les acteurs
politiques qui utilisent les médias pour rejoindre, persuader, maintenir
les appuis et faire agir le font donc à leurs risques et périls. Les tentatives
de persuasion ou de manipulation donnent des résultats fort variables.
En effet, les relationnistes et les spin doctors ne réussissent pas toujours à
s’imposer ni à maintenir une relation symbiotique avec les journalistes ;
Louw présente trois cas de figure d’échec de ces tentatives de persuasion.
D’abord, des acteurs politiques divers ont des positions variées et en
opposition les unes avec les autres… donc tout le monde ne peut pas
voir son interprétation l’emporter. Ensuite, soit les spin doctors font des
erreurs, soit ils laissent filtrer de l’information, soit ils trahissent leur
camp. Enfin, il arrive que diverses franges de la population réagissent
négativement aux interprétations des spin doctors, entraînant l’échec de
la tentative de persuasion (Louw, 2010 : 17-18). L’ordre du jour média-
tique, ainsi que l’interprétation des événements et des phénomènes
constitue une co-construction, ni les acteurs politiques ni les journalistes
n’en détenant le contrôle. Quant aux critères de fabrication des nouvelles
comme la simplicité, la lisibilité, l’intérêt humain, l’intérêt pour le conflit,
la personnalisation ou la dramatisation, ils sont utilisés par les deux
parties, médias et acteurs politiques, et au profit des deux parties. Ce
sont des codes anthropologiques avant d’être des codes médiatiques.
Cette approche de l’interdépendance asymétrique s’oppose à un
aspect précis de la thèse de la médiatisation du politique et de la théorie
critique qui ont en commun de voir à l’œuvre, dans toutes les circons-
tances, les mêmes surdéterminations dans les relations entre acteurs
politiques et médias, que ce soit ce qu’on appelle les « logiques médiati-
ques », ou encore la logique économico-idéologique. Une approche plus
réaliste tient compte du fait que les situations politiques diffèrent et que
les controverses et les conflits se déroulent dans des rapports de force
variés, pas tous visibles médiatiquement. Il apparaît clair cependant que
les parties qui s’affrontent sont inégales, les ressources de crédibilité
médiatique n’étant pas les mêmes selon les acteurs, les pouvoirs publics
tenant le haut du pavé, du moins en période de calme social. Le fonc-
tionnement de l’espace médiatique obéit aussi à des tendances impulsées
par des logiques technologiques, économiques et idéologiques. Le rôle
194 INSTIUTIONS, MÉDIAS ET ACTIONS PUBLIQUES

des médias dans les débats, les controverses et les conflits varie et leur
interdépendance avec les acteurs politiques en tout genre prend appui
sur trois principes :
1. Dans les démocraties libérales, la ressource de crédibilité média-
tique la plus valorisée est celle qui se fonde sur la représentation
au sommet de l’État. Les chefs de gouvernement et d’État jouis-
sent d’une visibilité maximale ; ils possèdent une extraordinaire
capacité de mise à l’agenda. Les médias ont donc à leur égard
un rôle relativement passif de courroie de transmission, ce
qui ne les empêche pas de vérifier les faits ou de mettre en
contradiction les propos de ces leaders en utilisant leurs discours
antérieurs ou de les confronter avec des opinions ou des données
opposées. Dans une perspective semblable, la crédibilité média-
tique fondée sur la représentation de divers types de leaders
– syndicaux, patronaux, étudiants, etc. – s’exerce pleinement en
période de conflits en fonction du pouvoir qu’ils exercent sur
leurs troupes ; ces leaders utilisent les médias comme des outils,
avec un certain succès. La représentation comme ressource de
crédibilité médiatique a en quelque sorte acquis une dimension
encore plus prééminente avec la personnalisation de la politique12
et le recours à la subjectivité du représentant, une tendance forte
depuis l’avènement des médias de masse encore accentuée par
la culture des médias sociaux qui carbure au prisme individuel
(Abelès, 2011 ; Cardon, 2010 : 40-41 ; Taras, 2015 : 156).
2. Les deux autres ressources de crédibilité médiatique majeures
sont l’expertise et les ressources financières, mais en période de
controverses, ces ressources perdent de leur poids. D’autres
critères s’imposent alors, comme le maniement de symboles
(positifs ou négatifs) culturellement attrayants ou sensibles, ou
la pose de gestes spectaculaires, auxquels les journalistes ont
tendance à bien réagir. Ceux-ci jouent un rôle certain dans la
visibilité des acteurs politiques à l’origine des controverses,
qu’ils soient institutionnels ou non, au pouvoir ou contre le
pouvoir. L’espace médiatique s’étant élargi avec les médias sociaux
et les blogues en tout genre, l’accès à cet espace est facilité pour
des acteurs politiques minoritaires ou des courants d’opinion à

12. Cette expression renvoie à plusieurs types de phénomènes : la mise en évidence de


sa vie personnelle, intime ou familiale, la culture de la célébrité, la centralisation
institutionnelle, entre autres.
8 • LE RÔLE DES MÉDIAS DANS LES DÉBATS, LES CONTROVERSES ET LES CONFLITS 195

la marge. L’éventail de débats est donc potentiellement plus


vaste, plus varié, moins fondé sur les hiérarchies sociales exis-
tantes. De nombreux acteurs politiques, même sans grandes
ressources de crédibilité (représentation, ressources financières,
expertise), ont appris à manier des symboles culturellement
attrayants et en phase avec l’ère du temps, ce qui améliore leurs
chances d’entrer dans l’espace médiatique. Ainsi de petits acteurs
politiques peuvent s’assurer une visibilité publique sans lien avec
leur poids réel dans la société, comme l’illustrent les Femen ou
Father4Justice. Les ressources de crédibilité ne commandent
donc pas toujours la place accordée dans l’espace médiatique,
particulièrement en période de conflits. Bourdieu va même
jusqu’à qualifier certains journalistes de « pompiers incendiaires »
qui offriraient de la visibilité à des acteurs pour mieux ensuite les
dénigrer en recueillant un profit de vertu (Bourdieu, 1996 : 74-75).
Les médias participent à la co-construction de l’agenda
médiatique, mais ne peuvent être qualifiés d’acteurs politi-
ques au sens propre, c’est-à-dire qu’ils n’exercent pas un rôle
dans l’exercice de la coercition ou l’allocation des ressources,
entre autres. De plus, ils répercutent l’interprétation des enjeux
sociopolitiques ou économiques de plusieurs acteurs politiques,
certains mineurs et sans grandes ressources de crédibilité, davan-
tage qu’ils n’en sont à l’origine.
3. Plus les conflits sont aigus, plus les médias traditionnels (presse,
journaux, radios) peinent à contrôler l’agenda médiatique. Les
pratiques journalistiques officielles comme la vérification des
faits et la contextualisation des événements ont été mises à mal
par l’accélération du cycle de nouvelles, la rapidité des échanges
et l’interactivité instantanée (Kleis Nielsen, 2014 : 177 ; Taras,
2015 :7-8 ;Vedel, 2011 : 282). Cette vitesse, jumelée à certaines
technologies (les 140 caractères de Twitter, l’image ou la vidéo)
ont engendré une culture des médias sociaux dans laquelle la
nouvelle s’est singulièrement « amincie », ce qui a des répercus-
sions sur les médias traditionnels, en particulier audiovisuels.
Dans les réseaux sociaux qui diffusent des nouvelles, le processus
éditorial est inexistant : le temps de jauger la valeur de la nouvelle
s’effrite, la pertinence de publier n’est pas discutée, l’absence de
vérification des faits laisse la voie libre aux « freaks de la vitesse »
(Taras, 2015 : 179). Twitter est emblématique à cet égard, alors
qu’une réaction rapide à une information, une rumeur ou une
196 INSTIUTIONS, MÉDIAS ET ACTIONS PUBLIQUES

fausseté peuvent devenir instantanément une nouvelle. Les


médias non numériques ont perdu une part importante de leur
capacité d’initiative lors des controverses et des conflits ; au total,
leur rôle dans les controverses et les conflits varie en fonction
de leur capacité à suivre le rythme de l’univers numérique,
aussi deviennent-ils de plus en plus hybrides.

CONCLUSION

Nombreux sont ceux qui critiquent les médias pour leur influence
trop grande, voire leur rôle « d’acteur » lors des controverses et des conflits
politiques ou sociaux. Si le rôle des médias varie dans les faits en fonction
des types de sources qui s’adressent à eux (des gouvernants, des associa-
tions, des experts, etc.) et du niveau des controverses et des conflits,
rarement peut-on les assimiler à une sorte d’acteurs autonomes capables
de peser sur le cours des événements, faire changer de politique, conclure
des ententes avec des stakeholders ou exercer de la coercition. Si les médias
constituent des terrains privilégiés pour fabriquer des représentations
sociales, ce sont celles mises de l’avant par les acteurs politiques eux-
mêmes, qu’ils soient institutionnels ou non, qui tiennent le haut du pavé.
Rarement verra-t-on une interprétation originale émaner des médias.
Pour bon nombre d’acteurs politiques, les médias sont des outils impar-
faits, risqués et par moments aléatoires. En ce qui concerne la visibilité
dans les médias, on note que les journalistes favorisent à certains moments
des acteurs pouvant nourrir des conflits, même si ces derniers ne dispo-
sent d’aucune ressource de crédibilité. La plupart du temps, cependant,
les acteurs qui jouissent de la ressource la plus précieuse, la représentation,
sont ceux qui s’imposent dans l’espace médiatique. Par ailleurs, si les trois
principes cités plus haut peuvent être vérifiés empiriquement – en compa-
rant les messages des salles de presse des représentants à leur capacité de
mise à l’agenda, en évaluant les ressources de crédibilité des acteurs bien
en vue lors des controverses ou encore en analysant qui sont les acteurs
ayant le plus de visibilité lors d’un conflit aigu –, l’une des difficultés
consiste certainement à devoir multiplier les études de cas de controverses
et de conflits pour pouvoir évaluer la validité externe de l’approche de
l’interdépendance asymétrique entre médias et acteurs politiques.
8 • LE RÔLE DES MÉDIAS DANS LES DÉBATS, LES CONTROVERSES ET LES CONFLITS 197

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CHAPITRE 9

Contestation anti-OGM en Europe


et en Amérique du Nord à l’ère de
la post-vérité
Éric Montpetit

E n 1992, la tomate Flavr Savr devenait le premier organisme géné-


tiquement modifié (OGM) approuvé pour consommation
humaine par les États-Unis. À partir de 1995, les agriculteurs américains
se lancent dans la culture OGM à grande échelle, ensemençant d’im-
menses superficies de maïs et de soja résistants à la pyrale, un insecte
ravageur. Si les OGM arrivent dans les assiettes dans l’indifférence
pendant la première moitié des années 1990, la seconde moitié de cette
décennie est marquée par d’importants revirements de situation, surtout
en Europe.
À l’automne 1996, on attend l’arrivée de cargaisons importantes de
soja transgénique américain dans les ports de France. Quelques mois
auparavant, et non sans hésitation, Greenpeace décidait de lancer une
campagne anti-OGM. L’arrivée annoncée des cargaisons allait offrir à
l’organisme l’occasion idéale pour lancer une opération déjà éprouvée,
soit l’arraisonnement de navires à partir de bateaux pneumatiques.
L’opération attire l’attention des médias, qui jusque-là avaient peu couvert
les OGM. Le premier novembre 1996, Libération a recours à une image
forte dans sa une : « Alerte au soja fou ». D’autres images aussi fortes – de
« Frankenfood » à la tomate aux gènes de poisson – seront régulièrement
reprises par la suite dans les médias. Aux opérations de Greenpeace,
s’ajouteront d’autres actions de contestation, dont celles organisées par

201
202 INSTIUTIONS, MÉDIAS ET ACTIONS PUBLIQUES

les Faucheurs volontaires de José Bové. Les images d’activistes en tenue


de protection contre les produits toxiques et détruisant des cultures OGM
seront largement diffusées par les chaînes de télévision. L’opinion publique
française, comme celles d’autres pays européens, devient ainsi de plus en
plus opposée aux cultures transgéniques. Petit à petit, les décisions,
règlements et directives des autorités nationales et européennes viennent
freiner la commercialisation des OGM sur le continent. En raison de ces
décisions, les superficies ensemencées en OGM en Europe sont
aujourd’hui minuscules.
Si certains scientifiques ne sont pas très favorables aux OGM, rares
sont ceux qui sont prêts à affirmer qu’ils représentent un danger de l’en-
vergure suggérée par les images fortes créées par les activistes et largement
relayées par les médias. Les partisans des OGM, notamment en Amérique
du Nord où l’on cultive et consomme des OGM en abondance, vont
souvent déclarer que l’opinion européenne a été trompée par les contes-
tataires ; que les gouvernements, ainsi que l’Union européenne, ont fait
fi des connaissances scientifiques en adoptant des politiques démesuré-
ment restrictives. Les scientifiques sont nombreux à croire que l’Europe
ferme les yeux sur des données probantes concernant la sécurité des OGM
pour apaiser les craintes irrationnelles suscitées par les images frappantes
largement médiatisées produites par des contestataires.
Est-ce là une explication plausible des décisions des autorités euro-
péennes, qui possèdent pourtant une technocratie connue pour sa
sensibilité aux informations scientifiques et pour sa capacité à les utiliser ?
La contestation politique doit-elle nécessairement faire appel à des senti-
ments irrationnels, ou peut-elle aussi reposer sur des faits, si nuancés
soient-ils ? À l’heure où la presse dite sérieuse dénonce les libertés prises
avec la vérité par des politiciens populistes d’Europe et d’Amérique du
Nord, ces questions paraissent tout particulièrement pertinentes.
Dans ce chapitre, je montrerai que les politiciens populistes n’ont
pas été les premiers à se libérer des contraintes de la vérité. Prenant
l’exemple des OGM, j’avancerai que les médias, même les plus conven-
tionnels, diffusent des exagérations depuis de nombreuses années. Cela
dit, leur imputer les décisions européennes relatives aux OGM serait
aussi faire preuve d’exagération. En effet, les considérations prises en
compte lors de l’élaboration de politiques dans les démocraties avancées
vont bien au-delà des informations scientifiques. Plusieurs années d’ob-
servation de l’élaboration des politiques publiques régissant les
biotechnologies, en Europe et ailleurs, m’ont amené à conclure que les
9 • CONTESTATION ANTI-OGM EN EUROPE ET EN AMÉRIQUE DU NORD 203

restrictions gouvernementales reposent sur un argumentaire légitime,


bien qu’extrascientifique.
Pour bien comprendre la logique de la contestation dont il est ques-
tion ici, il faut la situer dans l’univers plus vaste de l’élaboration des
politiques publiques. C’est ce que je ferai en parlant des rapports entre
les contestataires, les cercles de décideurs et les scientifiques. Je commence
toutefois en examinant la relation entre les contestataires et les médias.

LES MÉDIAS

Un principe fondamental de la démocratie veut que les citoyens


rendent les décideurs imputables de leurs actions. C’est dans la mise en
œuvre de ce principe que les médias jouent un rôle important. Ce sont
eux qui informent les citoyens sur les politiques gouvernementales et la
position des partis d’opposition à l’égard de celles-ci, leur permettant de
se former un avis éclairé. Au moment des élections, les citoyens peuvent
ainsi, en toute connaissance de cause, choisir de récompenser par leur
vote un parti gouvernemental qu’ils jugent performant, ou encore de le
sanctionner au profit d’un parti qui promet d’agir de manière plus
conforme à leurs attentes. Sans une information médiatique de qualité,
c’est tout le principe de l’imputabilité des décideurs qui serait remis en
cause.
C’est pour permettre aux citoyens de forger leurs propres avis, sans
biaiser leur jugement en faveur d’une option politique particulière, que
les journalistes politiques des grandes organisations de presse cherchent
à produire une couverture neutre. Et pour asseoir cette neutralité, la
norme de la couverture équilibrée s’est peu à peu imposée dans la profes-
sion journalistique (Bennett, 1996). Suivant cette norme, tout article ou
reportage de presse doit inclure les perspectives des acteurs qui s’opposent
sur les sujets politiques abordés. Dans le cas des OGM, par exemple, les
articles et reportages doivent rapporter les arguments tant des opposants
que des partisans de ces semences. Qu’en a-t-il été dans la réalité ? En
dépit de la norme, les médias de plusieurs pays européens, à partir de
1996, semblent avoir privilégié les perspectives centrées sur les risques,
aux dépens de celles qui étaient centrées sur les avantages des biotech-
nologies (Bauer et al., 2001). Qu’il s’agisse ou non d’OGM, des
recherches montrent que la norme de la couverture équilibrée est appli-
quée différemment d’une organisation médiatique à l’autre (Feldman et
al., 2012). En effet, si la norme paraît simple, son application ne va pas
toujours de soi.
204 INSTIUTIONS, MÉDIAS ET ACTIONS PUBLIQUES

Celle-ci peut varier notamment selon que les journalistes font ou


non preuve de discernement quant à la véracité des informations véhi-
culées par les acteurs. Certains journalistes sont affectés à un sujet et avec
le temps ils arrivent à se familiariser suffisamment avec celui-ci pour
distinguer le vrai du faux, même s’il s’agit d’un sujet scientifique complexe.
Un biologiste est susceptible d’évaluer une information relative à un
OGM sur la base de sa connaissance de la littérature scientifique, des
scientifiques qui l’ont produite et de leurs institutions d’attache. Surtout,
l’évaluation de la véracité de l’information dépendra de la confiance du
biologiste que les standards scientifiques sur lesquels repose l'information
sont ceux largement reconnus par sa communauté de pairs. Si un jour-
naliste qui couvre les OGM peut rarement espérer atteindre le niveau de
familiarité avec le sujet d’un chercheur en biologie, il doit néanmoins y
consacrer un minimum de temps pour connaître les scientifiques, les
institutions et les normes en vigueur dans cette discipline s’il souhaite
faire preuve d’un minimum de discernement quant à la véracité des
informations qu’il rapporte (Collins, 2014). Une couverture équilibrée
produite par un tel journaliste présentera certes des perspectives contras-
tées, mais laissera de côté les informations douteuses. Il contribuera ainsi
à ce que d’aucuns conçoivent comme étant du « gatekeeping » journalis-
tique (Soroka, 2012). Et si le contexte exigeait que des informations
douteuses soient rapportées, le journaliste devrait avoir suffisamment
confiance en ses connaissances pour préciser que ces informations soulè-
vent d’importants doutes quant à leur véracité.
Faire preuve de discernement à propos des informations rapportées
n’est cependant pas donné à tous les journalistes. Certains journalistes
affectés à un sujet se perçoivent plus comme des éveilleurs de conscience
que comme des pourvoyeurs d’information ou des éducateurs ; ils souhai-
tent convaincre le public et influencer les gouvernements (Janowitz,
1975 ; Mellado, 2015). Si dans l’esprit de ces journalistes l’éveil des
consciences ne remet pas en cause la neutralité journalistique, on peut
néanmoins soupçonner chez eux des variations d’attitude vis-à-vis de
leurs sources d’information ; ces journalistes pourraient douter davantage
du sérieux des sources qui font obstacle à leur cause que du sérieux des
sources qui l’alimentent. Des journalistes affectés à l’environnement se
donnent parfois ce rôle d’éveilleur de conscience et se montrent plus
sévères avec l’industrie qu’avec les groupes environnementaux (Tandoc
et Takahashi, 2014).
Cela dit, de moins en moins de journalistes sont affectés à un seul
sujet, les organisations de presse exigeant de plus en plus de ces derniers
9 • CONTESTATION ANTI-OGM EN EUROPE ET EN AMÉRIQUE DU NORD 205

qu’ils produisent un vaste éventail d’histoires. Le temps manque donc à


ces journalistes pour se familiariser avec les sujets parfois complexes qu’ils
doivent couvrir ; ils se retrouvent alors dans l’incapacité de faire preuve
de discernement à propos des informations fournies par les acteurs
(Bushman et Anderson, 2001). Sous prétexte de produire une couverture
équilibrée, ces journalistes ne font que rapporter les propos des acteurs,
que ces propos soient vrais ou faux. La situation est particulièrement
problématique aux États-Unis où plusieurs journalistes mettent sur un
pied d’égalité les arguments en faveur de la lutte contre les changements
climatiques et ceux qui sont mis de l’avant par les climatosceptiques
(Boykoff et Boykoff, 2004 ; Boykoff, 2011).
Enfin, plusieurs études montrent que le sensationnalisme a pris le
dessus sur des contenus plus sobres dans la couverture journalistique des
politiques publiques avec la prolifération des plateformes de diffusion
(Cappella et Jamieson, 1997). Les auteurs d’articles et de reportages
emploient régulièrement des cadrages et des trames narratives dramatiques
qui encouragent l’exagération et découragent la nuance propre aux trames
éducatives. Un écologiste qui se dit effrayé par une catastrophe imminente
trouvera plus facilement une place dans une trame narrative dramatique
qu’un scientifique mettant un risque en perspective en mentionnant aussi
les avantages d’une nouvelle technologie. La recherche de nouvelles
sensationnelles amène parfois les journalistes à reléguer au second plan
la complexité sinon la véracité des informations qu’ils rapportent. C’est
donc sur la base d’informations médiatiques souvent partiales, parfois
fausses, que les citoyens tiennent les décideurs pour imputables des
politiques dont ils ont la responsabilité.

LES CERCLES DE DÉCIDEURS

La notion de décideur n’est elle non plus pas aussi simple qu’il y
paraît. Les études sur les politiques publiques montrent que les lieux et
les moments de la décision sont difficilement identifiables (ex. : Bachrach
et Baratz, 1962 ; Pressman et Wildavsky, 1973 ; Heclo, 1974 ; Baumgartner
et Jones, 1993 ; Sabatier, 1988). Les politiques publiques sont la plupart
du temps élaborées par séquences de microdécisions prises dans le cadre
d’échanges informels, et ce, sur une longue période, entre une diversité
et une quantité plus ou moins grande de décideurs nationaux et inter-
nationaux. Et ces décideurs ne remplissent pas tous des fonctions
étatiques, plusieurs provenant de la société civile. Aussi, identifier préci-
sément les décideurs de la politique française sur les OGM, par exemple,
206 INSTIUTIONS, MÉDIAS ET ACTIONS PUBLIQUES

représente un défi considérable – bien que le principe d’imputabilité


exige que formellement la responsabilité des politiques loge toujours au
niveau des élus.
Puisque l’influence des acteurs sur les politiques publiques est diffuse,
il est plus utile de comprendre les caractéristiques générales des cercles
informels d’acteurs qui participent à l’élaboration des politiques que de
connaître chacun ou certains de leurs membres. Dans mes recherches
récentes, j’utilise donc la métaphore du cercle de décideurs pour désigner
l’ensemble des acteurs qui acceptent de prendre part aux échanges qui
façonnent les politiques publiques (Montpetit, 2016). Mes observations
portent sur des échantillons représentatifs de membres de cercles et me
permettent d’identifier des traits généraux et des tendances, sans aucune
prétention d’offrir des cartographies complètes. C’est ainsi que j’ai pu
établir que sur l’enjeu des OGM les perceptions de risques et de bénéfices
parmi les décideurs sont légèrement biaisées en faveur des bénéfices et
qu’elles sont distribuées selon des courbes presque normales au Canada
et aux États-Unis, mais aussi en France et au Royaume-Uni. En d’autres
termes, seule une minorité des acteurs des OGM adoptent une position
extrême, soit pour, soit contre, la vaste majorité exprimant plutôt des
positions modérées, plus nuancées. Il importe d’insister sur le fait que la
notion de cercle est utilisée dans mes travaux essentiellement comme une
métaphore, c’est-à-dire comme une image utile pour comprendre instan-
tanément un phénomène, sans toutefois le percevoir distinctement. Si
nous pouvons distinguer certaines caractéristiques des acteurs du cercle,
nous pouvons difficilement voir les contours de celui-ci avec précision.
C’est l’une des raisons pour lesquelles les métaphores ne peuvent être
utilisées dans les théories causales (Dowding, 1995).
Les difficultés inhérentes à l’étude des cercles de décision ne sont
sans doute pas étrangères à l’usage politique de cette notion par certains
acteurs. Comme il est difficile de faire la preuve qu’il existe bien une
délimitation plus ou moins poreuse autour d’un groupe de décideurs,
certains n’hésitent pas à imputer au cercle toutes sortes de qualités ou de
travers. C’est notamment le cas des contestataires qui s’excluent parfois
des cercles pour mieux les critiquer. Nous reviendrons sur les contesta-
taires dans la section suivante ; il suffit pour le moment de bien
comprendre ceci : tous les acteurs ne conçoivent pas que leur influence
sur les politiques exige qu’ils prennent part aux échanges ayant lieu dans
les cercles ; certains d’entre eux, parfois, choisissent plutôt de s’en exclure
jugeant leur influence plus grande lorsqu’ils agissent à l’extérieur du
cercle.
9 • CONTESTATION ANTI-OGM EN EUROPE ET EN AMÉRIQUE DU NORD 207

Cette influence indirecte est rendue possible par la sensibilité du


cercle à ce qui se passe à l’extérieur. Si les membres du cercle échangent
et décident en fonction de leurs préférences respectives, distribuées selon
des courbes presque normales dans le cas des OGM, ils doivent aussi se
soucier d’événements externes. Il importe ici de préciser que les élus
portent attention à un petit nombre d’enjeux de politique publique à la
fois (Jones et Baumgartner, 2005). En d’autres termes, tout cercle d’ac-
teurs qui voit à l’élaboration d’une politique publique n’inclura d’élus
qu’en de très rares occasions. Les cercles sont composés principalement
d’individus qui se spécialisent dans un nombre limité d’enjeux connexes
– les semences génétiquement modifiées et la protection des animaux
d’élevage, par exemple – enjeux qui appartiennent à la fonction publique,
à des organisations vouées à la recherche, ou à des groupes constitués de
la société. Certains membres d’un cercle agissent individuellement et
plus ponctuellement à titre de citoyens particulièrement préoccupés par
un enjeu. Les élus, pour leur part, vont intégrer les cercles surtout lors
de moments critiques, incluant les crises, les demandes insistantes d’in-
tervention politique et les renversements électoraux rendus possibles par
la promesse de rompre avec des orientations de politiques publiques
devenues inacceptables aux yeux de la population. Il s’agit là de situations
que les membres permanents des cercles cherchent souvent à éviter,
puisqu’elles sont susceptibles de bouleverser l’équilibre qu’ils ont su
trouver (Culpepper, 2011). C’est donc pour les éviter que les décisions
prises dans les cercles correspondent rarement à la préférence médiane
de leurs membres. Rappelons que dans les cercles de décideurs français
et britanniques, les perceptions sur les OGM sont légèrement biaisées
en faveur des avantages des semences transgéniques alors que les politiques
de ces pays sont restrictives. La sensibilité des membres des cercles fran-
çais et britanniques à ce qui se passe à l’extérieur de leur périmètre en est
la raison. Par leurs décisions, les membres de ces cercles ont tenté de
minimiser les interventions des élus qui menaçaient de les éloigner encore
plus de leur position médiane. Notons qu’en Europe les interventions
d’élus dans les cercles d’acteurs OGM n’ont pas toujours pu être évitées.
L’opinion publique est sans conteste un élément extérieur aux cercles
dont les membres doivent tenir compte, ne serait-ce que parce que les
élus y sont eux-mêmes sensibles. Si un écart trop important se creuse
entre l’opinion publique et les décisions des cercles, les probabilités d’une
intervention politique déstabilisante augmentent. Dans une certaine
mesure, donc, les décisions des acteurs du cercle anticipent ou réagissent
à l’opinion publique. Des études ont d’ailleurs montré que les politiques
208 INSTIUTIONS, MÉDIAS ET ACTIONS PUBLIQUES

publiques des gouvernements démocratiques ne sont jamais très éloignées


des préférences des citoyens (Hibbing et Theiss-Morse, 2002 ; Soroka et
Wlezien, 2010). Bien que bénéficiant parfois d’un accès direct à des
données de sondage, les acteurs du cercle vont souvent évaluer l’opinion
publique à partir de la couverture médiatique. Il importe de préciser qu’il
ne suffit pas qu’une information soit diffusée massivement par les médias
pour que les membres des cercles concernés réagissent dans un sens
prévisible. Les membres des cercles exercent un jugement sur l’informa-
tion elle-même, sur son influence potentielle sur l’opinion et sur les élus,
ainsi que sur les décisions qu’elle justifie.
Tout comme les médias européens, les médias nord-américains ont
diffusé des informations alarmantes à propos des OGM, qu’il s’agisse du
maïs OGM décimant les papillons monarques, ou encore du maïs
StarLink trouvé dans des aliments alors qu’il n’avait pas été approuvé
pour consommation humaine. Pourtant, les cercles européens et nord-
américains ont réagi bien différemment à ces informations ; les mesures
adoptées ont été beaucoup plus restrictives en Europe. Je rappelle que
mes recherches ont démontré qu’en Amérique du Nord comme en
Europe, les cercles de décideurs ont des perceptions légèrement plus
positives que négatives des OGM. En Europe cependant, les cercles de
décideurs ont jugé que les informations alarmantes concernant les OGM
risquaient de toucher une opinion publique très soucieuse de son alimen-
tation, méfiante à l’égard des experts (surtout après le scandale de la vache
folle) et valorisant une agriculture à plus petite échelle que celle qui se
pratique en Amérique du Nord. Dans ce contexte, les cercles de décideurs
européens se sont montrés sensibles aux informations alarmistes des
opposants aux OGM, largement diffusées dans les médias.

LES CONTESTATAIRES POLITIQUES

Tous les opposants aux OGM n’agissent pas en dehors des cercles
de décideurs ; certains préfèrent tenter de convaincre directement les
autres décideurs du bien-fondé de leur position, ou du moins d’accepter
certaines des mesures qu’ils proposent. D’autres opposants préfèrent agir
sur les deux plans, tantôt en s’engageant dans des discussions au sein d’un
cercle, tantôt en conduisant des actions d’éclat à l’extérieur de celui-ci
(Tarrow, 2000). Je m’attarde ici sur ceux d’entre eux qui ont une nette
préférence pour les actions en dehors des cercles, ces opposants que l’on
appelle communément des contestataires. Les gestes posés par ces acteurs,
9 • CONTESTATION ANTI-OGM EN EUROPE ET EN AMÉRIQUE DU NORD 209

nous l’avons vu, ont eu une influence considérable sur les politiques à
l’égard des OGM en Europe.
Un profond sentiment d’injustice anime plusieurs des contestataires
ayant une nette préférence pour l’action à l’extérieur des cercles de déci-
deurs (Pinard, 2011). Bien souvent, leurs récriminations visent les cercles
eux-mêmes davantage que les décisions qui y sont prises. En fait, les
critiques des décisions formulées par les contestataires ont moins pour
but d’influer sur ces dernières que de discréditer les cercles. Plusieurs
groupes contestataires ont construit leur identité sur cette opposition.
Les cercles de décideurs sont dépeints comme étant impénétrables et
réservés uniquement à une élite qui fait passer ses intérêts avant ceux des
citoyens (pour un exemple de ce type de discours, voir Kuyek, 2007).
Cet usage politique de la notion de cercle de décideurs n’a pas forcément
de lien avec la réalité. Encore une fois, il est difficile d’observer directe-
ment les cercles et donc de connaître avec précision leurs contours et leur
perméabilité. De plus, des études récentes révèlent que les cercles d’acteurs
exclusifs sont difficilement maintenables alors que les économies et les
sociétés se diversifient (Öberg et al., 2011 ; Rommetvedt et al., 2013).
Dans ces économies et sociétés, la légitimité des politiques publiques
requiert que les cercles soient perméables à une diversité de points de vue
et donc de groupes (Lundberg, 2013 ; Montpetit, 2008). Cependant, il
n’est pas dans l’intérêt des contestataires qui se sentent insuffisamment
écoutés ou qui cultivent une image d’exclus d’admettre une telle réalité.
Enfin, que les cercles de décideurs leur soient ouverts ou non, les contes-
tataires sont parfois bien avisés d’agir à l’extérieur de ceux-ci, même s’ils
n’ont pour objectif que d’influencer les décisions plutôt que de discréditer
le cercle.
Les contestataires français avaient en effet de bonnes raisons de croire
que le cercle de décideurs allait réagir à des informations alarmantes sur
les OGM. Année après année, les statistiques montrent que les Français
dépensent nettement plus que les Américains pour leur alimentation. En
2015, selon le United States Department of Agriculture, les Français
dépensaient 13,2 % de leurs revenus pour se nourrir, contre 6,4 % pour
les Américains (https ://[Link]/data-products/food-expendi-
[Link]). Cet écart montre l’importance qu’accordent les Français à
leur alimentation et il rend plus probable leur acceptation du message
des contestataires anti-OGM.
Pour les contestataires, la difficulté consistait alors à obtenir des
médias qu’ils diffusent des informations inquiétantes sur les OGM avec
210 INSTIUTIONS, MÉDIAS ET ACTIONS PUBLIQUES

suffisamment d’intensité pour qu’elles atteignent le public français. Pour


surmonter cette difficulté, les tendances médiatiques décrites plus haut
ont été d’une aide précieuse. C’est-à-dire que les contestataires ont appris
à profiter de l’occasion que leur offrait l’affaiblissement du discernement
journalistique, conjugué à un intérêt accru des médias pour des histoires
sensationnelles, pour obtenir une plus grande couverture médiatique.
Plusieurs groupes sont en effet passés maîtres dans l’art de se mettre en
scène, créant pour les médias des images spectaculaires (Hajer, 2009).
Ces groupes font le pari que plus leurs gestes ont de l’éclat, plus ils sont
susceptibles d’attirer l’attention des journalistes ; plus les informations
transmises lors de ces actions d’éclat sont exagérées, plus elles risquent
d’être reprises dans les médias. C’était certainement le pari de Greenpeace
lorsqu’en 1996 l’organisation a arraisonné des navires chargés de soja
transgénique américain, sous prétexte que ce soja présentait un danger
immédiat pour la santé des populations et pour l’environnement. Et les
Faucheurs volontaires ont fait le même pari quelques années plus tard
en revêtant des tenues de protection contre des produits toxiques pour
aller détruire des plantations de maïs génétiquement modifié. Dans les
deux cas, les contestataires ont remporté leur pari, ayant obtenu une
couverture médiatique dont on parle encore aujourd’hui.
Soucieux d’un certain équilibre dans leur couverture, les journalistes
ont bien évidemment sollicité l’opinion de certains membres du cercle
des décideurs plus favorables aux OGM, celle de l’industrie notamment.
À côté des actions d’éclat des contestataires, les réactions des partisans
des OGM rapportées par les médias sont apparues bien ternes, appelant
essentiellement à la prudence face à des informations exagérées au regard
d’informations scientifiques plus rassurantes. Face à une opinion publique
inquiète, plus réceptive aux informations alarmistes qu’aux raisonnements
nuancés, un cercle ne peut donc se contenter d’une stratégie médiatique.
Des décisions doivent être prises pour montrer à l’opinion et aux élus
que les craintes réelles ou inférées à partir de la couverture médiatique
sont prises au sérieux. C’est ainsi que malgré une préférence médiane
modérée de leurs membres pour plus de permissivité dans les processus
d’autorisation des OGM – et en dépit du fait que les informations alar-
mantes diffusées n’avaient pas la caution scientifique, comme nous le
verrons dans un instant – les cercles européens ont à plusieurs reprises
opté pour des mesures restrictives.
9 • CONTESTATION ANTI-OGM EN EUROPE ET EN AMÉRIQUE DU NORD 211

LES SCIENTIFIQUES

La majorité des scientifiques préfèrent la tranquillité de leurs labo-


ratoires à l’engagement dans l’élaboration des politiques publiques (Sarkki
et al., 2014). Parmi les rares qui acceptent d’éclairer un enjeu de politique
publique, la plupart choisissent de le faire en interagissant avec les acteurs
du cercle. Il faut pourtant se garder d’en conclure que les positions des
scientifiques sont toutes semblables, et d’emblée favorables aux nouvelles
technologies. Rappelons que les acteurs des cercles n’ont pas tous les
mêmes préférences ; si les ces dernières sont distribuées en suivant une
courbe normale, il existe des écarts importants entre les acteurs du cercle,
comme dans toute distribution normale. Bref, la préférence de la majo-
rité des scientifiques pour des actions au sein du cercle ne signifie pas
forcément que ces derniers font bloc au sein d’une seule et unique posi-
tion. Sur les OGM, comme sur plusieurs autres enjeux techniques, il
existe entre eux d’importants désaccords (Montpetit, 2011 ; Mitchell et
al., 2007 ; Bonneuil, 2006).
Si les scientifiques qui s’engagent dans les débats de politiques publi-
ques préfèrent interagir avec les membres des cercles plutôt qu'avec des
acteurs externes, c’est que la plupart d’entre eux prisent davantage la
prudence et la nuance que les exagérations et les certitudes qui accom-
pagnent les gestes parfois spectaculaires des campagnes de contestation
(Collins, 2014). Il existe bien sûr quelques scientifiques qui cultivent le
goût de la controverse et qui ne craignent pas d’être associés à des actions
d’éclat. Gilles-Eric Séralini, un biologiste moléculaire français, en a fourni
un bel exemple en 2012 avec la publication d’un article prétendant que
certaines variétés de maïs génétiquement modifié causent le cancer.
Soulignons que cet article a été largement dénoncé par les pairs de Séralini
qui jugent sévèrement ses méthodes scientifiques, mais aussi ses stratégies
médiatiques (Butler, 2012 ; Casassus, 2014). Il demeure que si peu de
scientifiques choisissent de s’engager dans l’élaboration des politiques,
plus rares encore sont ceux qui choisissent la contestation.
Si le défaut de prudence et de nuance chez un scientifique contes-
tataire risque de contrarier ses pairs, une attitude prudente et nuancée
chez un scientifique appartenant à un cercle de décideurs pourrait déplaire
à ses alliés politiques. En effet, la nuance et la prudence rendent encore
plus difficile la transposition d’un avis scientifique en politique publique,
chose qui ne va jamais de soi même quand les connaissances sont claires
(Silva, Jenkins-Smith, et Barke, 2007). Il existe un fossé entre l’évaluation
212 INSTIUTIONS, MÉDIAS ET ACTIONS PUBLIQUES

scientifique d’un risque, par exemple, et les actions politiques que cette
évaluation pourrait encourager. Si la science peut mesurer les effets d’une
nouvelle technologie, elle ne peut décider du niveau de risque à partir
duquel cette nouvelle technologie devient acceptable ou inacceptable au
regard des avantages qu’elle comporterait. Seul un choix politique – la
précaution ou l’audace par exemple – requérant des décideurs l’exercice
de leur jugement peut lier les connaissances scientifiques à une décision.
Or, les décideurs des cercles tentent souvent de se distancier d’un tel
exercice en affirmant que leurs décisions sont simplement « guidées » par
la science. Il est en effet plus facile de justifier une décision de cette façon
que d’admettre qu’elle repose sur un jugement teinté de considérations
normatives ou carrément politiques. Il est alors facile d’imaginer que si
les scientifiques font preuve de nuance et de prudence lorsqu’ils commu-
niquent leurs connaissances, les décideurs pourraient en être incommodés,
ne pouvant plus affirmer de manière crédible qu’ils ne font que s’en
remettre à la science (Sarkki et al., 2014).
Bref, si les scientifiques peuvent affirmer qu’une évaluation de risques
accompagnant une politique est fausse, ils ne peuvent pour autant dire
du même souffle que la politique elle-même est fausse. Des connaissances
scientifiques, vraies ou fausses, peuvent être évoquées dans les justifica-
tions mises de l’avant par les décideurs, mais la politique publique
nécessite toujours un jugement extrascientifique. C’est ainsi qu’on ne
peut affirmer – comme l’on fait de nombreux observateurs (ex. : Doering
et Hughes, 2006) – que la politique européenne devenue restrictive à
l’égard des OGM dans la seconde moitié des années 1990 va à l’encontre
de la science. Pour la justifier, certains acteurs ont pu utiliser de fausses
informations, comme des acteurs nord-américains l’ont fait sans doute
pour justifier les politiques américaines et canadiennes relatives aux
OGM. Mais même si les OGM ne devaient comporter aucun risque
pour la santé humaine et l’environnement, les décideurs pourraient, de
manière parfaitement légitime, les interdire par souci pour une agriculture
à l’échelle locale qui produirait des denrées plus conformes aux valeurs
des populations touchées. En d’autres termes, le jugement exercé par les
décideurs prévaut sur l’information scientifique qu’ils mobilisent pour
justifier leur choix.
9 • CONTESTATION ANTI-OGM EN EUROPE ET EN AMÉRIQUE DU NORD 213

CONCLUSION

Le rapport des politiques publiques à la vérité scientifique est


complexe. Si les contestataires recourent à l’exagération et rapportent à
l’occasion des faussetés pour augmenter leurs chances d’attirer l’attention
des médias, les scientifiques sont rarement en mesure de guider le cercle
vers des politiques plus près de la vérité. Les décisions de politiques
publiques, même sur un enjeu technique comme les OGM, exigent des
décideurs qu’ils exercent leur jugement. Or, le jugement des décideurs
est influencé par leurs valeurs, de même qu’il est sensible aux valeurs qui
ont cours ainsi qu’aux événements qui se produisent à l’extérieur de leur
cercle. Autrement dit, les décisions sont bien entendu le fruit de
compromis politiques entre les membres des cercles de décideurs, mais
elles sont aussi fonction de ce que les décideurs jugent que l’opinion
publique est prête à accepter. C’est ainsi que les compromis sur les OGM
en Europe ont pris en compte une opinion publique alertée par les
contestataires et les médias. Pour dramatiser, les contestataires ont exagéré
à l’occasion, usant d’images trompeuses et de fausses informations que
les médias ont rapportées. Il serait cependant injuste d’affirmer que
l’opinion a été trompée ; qu’il suffirait de rapporter des informations
scientifiques plus justes pour qu’elle devienne plus favorable aux OGM
(Kahan et al., 2012). Les images trompeuses et les fausses informations
mises de l’avant par les contestataires ont surtout eu pour effet de faire
prendre conscience à une part importante de l’opinion européenne que
les transformations du monde agricole vont à l’encontre de ses valeurs.
Des informations scientifiques plus exactes sur les OGM n’auraient rien
changé à ces valeurs. Les décideurs européens, en dépit souvent de leurs
propres préférences, ont jugé que ces valeurs devaient être considérées
dans leurs décisions. Il n’est donc pas juste de conclure que ces décisions
ont été prises en réponse à de fausses informations scientifiques. Nous
en voulons pour preuve que les décideurs nord-américains, devant ces
mêmes informations, aussi bien diffusées qu’en Europe, mais faisant face
à des populations aux valeurs bien différentes, ont pris des décisions plus
permissives quant aux OGM.
Est-ce à dire que les tactiques des opposants, qui consistent à exagérer,
à user d’images spectaculaires et, à l’occasion, à rapporter des informations
fausses n’entraînent pas de conséquences néfastes ? À la lumière de l’ana-
lyse présentée dans ce chapitre, on pourrait à coup sûr argumenter que
ces tactiques ont des effets positifs puisqu’elles permettent d’alerter le
public quant à de possibles écarts entre ses valeurs et les politiques arrê-
214 INSTIUTIONS, MÉDIAS ET ACTIONS PUBLIQUES

tées dans des cercles de décideurs auxquels il porte habituellement peu


attention. Sur l’enjeu des OGM, on peut certainement affirmer que ces
tactiques ont tenu les décideurs en alerte, tant en Europe qu’en Amérique
du Nord, ce qui a permis de maintenir une proximité minimale entre les
politiques et les préférences du public, qui diffèrent d’un continent à
l’autre. Si l’on se borne à examiner l’influence de ces tactiques sur les
décisions de politiques publiques, on peut être rassuré ; elles ont encou-
ragé une approche prudente là où l’opinion le justifiait, sans décourager
une approche plus audacieuse là où l’entrepreneuriat était valorisé.
Il ne faut cependant pas nier que les images spectaculaires, les exagé-
rations et les fausses informations peuvent aussi avoir des effets néfastes.
En les utilisant pour attirer l’attention, les contestataires donnent une
image peu reluisante de la politique. Ces images et ces exagérations ne
sont pas que porteuses de fausses informations scientifiques, elles ont
aussi – peut-être surtout – pour but de discréditer les cercles de décideurs.
En les rapportant, les médias projettent à leur tour cette image défavorable
de la politique. C’est souvent à partir des informations véhiculées dans
les médias que les citoyens se font une idée sur leurs élus. Ils risquent
donc d’en sanctionner injustement quelques-uns pour ne pas être inter-
venus dans les affaires de cercles de décideurs qui fonctionnent mieux
que pourraient le laisser croire les contestataires. Pis encore, les citoyens
risquent de plébisciter des politiciens populistes qui promettent de briser
des cercles qui fonctionnent plutôt bien. L’application du principe d’im-
putabilité démocratique se porterait sans doute mieux si les médias
faisaient davantage preuve de discernement lorsqu’ils rapportent les
informations provenant de contestataires.

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MOBILISATIONS SOCIALES
ET DÉMOCRATISATION
CHAPITRE 10

Controverses et participation dans


la planification environnementale :
le cas du Plan de mobilité durable
de Québec
Emiliano Scanu

INTRODUCTION

L ’aménagement des villes se fait de plus en plus dans une optique


environnementale et participative (Bacqué et Gauthier, 2011 ;
Barbier et Larrue, 2011 ; Emelianoff, 2007). Que ce soit sous la bannière
de la lutte contre les changements climatiques ou de la mise en œuvre
du développement durable, la planification urbaine en matière d’envi-
ronnement se déploie à travers la contribution grandissante des membres
de la collectivité : citoyens, comités de quartier, associations, commer-
çants, etc. L’objectif de ces démarches est de prendre des décisions qui
favorisent un aménagement durable et, en même temps, reflètent les
besoins et désirs des résidents. Aujourd’hui, il est plutôt inhabituel de
voir un projet urbain qui ne fasse pas l’objet de consultation publique,
ou de trouver une ville qui ne se soit pas encore dotée de dispositifs
participatifs comme les audiences publiques, les consultations en ligne,
ou les conseils de quartier. Participation publique, enjeux environnemen-
taux et planification urbaine entretiennent plus que jamais des liens
étroits.
D’après Rydin (2004 : 1), la planification environnementale est
récemment entrée dans une « deuxième phase », qui se caractérise par la

221
222 MOBILISATIONS SOCIALES ET DÉMOCRATISATION

prise en compte des principes du développement durable et qui fait de


la participation publique sa pierre angulaire (Rydin, 2004 : 1). La notion
de « modernisation écologique urbaine » saisit bien ce phénomène de
changement qui s’opère à la fois sur le plan des normes sociales et sur
celui de la forme urbaine (Scanu, 2015a). Elle indique un processus
réflexif de renouvellement des institutions urbaines dans une optique de
démocratisation et d’écologisation de la gouvernance et de l’aménagement
urbains. C’est notamment dans ce sillage que la mobilité durable s’est
progressivement répandue avec l’ambition de favoriser la mise en place
de systèmes de transport plus fluides, plus inclusifs et à faible intensité
carbone (Banister, 2008, 2011). Au Québec, il existe une stratégie natio-
nale de mobilité durable (Paulhiac-Scherrer, 2016), et plusieurs villes ont
commencé à s’inspirer de ce paradigme pour aménager leur territoire.
Cependant, la planification environnementale et participative ne se
fait pas sans difficultés ou sans rencontrer des résistances, et ses résultats
peuvent ne pas toujours correspondre aux attentes. En premier lieu,
lorsqu’on décide d’investir dans de nouvelles infrastructures, ou lorsqu’il
faut interdire la construction sur des terrains qui présentent des vulné-
rabilités, il n’est pas inhabituel de voir émerger des controverses, et plus
précisément des controverses sociotechniques (Guay, 2005a). Ces contro-
verses émergent lorsque les acteurs sociaux s’approprient un enjeu, par
exemple dans le cadre des processus de planification environnementale
(Rydin, 2004). En outre, qui dit participation, dit controverse : plus
grand est le nombre des personnes concernées, plus grande est la diversité
des perspectives, des intérêts et des valeurs en jeu. Cet aspect est encore
plus accentué dans les milieux urbains, qui représentent la quintessence
de la pluralité et de l’hétérogénéité socioculturelle. En deuxième lieu, la
participation ne donne pas toujours les résultats escomptés (Hamel,
1999 ; Willson, 2001), et cela, aussi bien en ce qui concerne le déroule-
ment du processus qu’en ce qui a trait aux résultats. En ce sens, la
participation publique peut parfois devenir une consultation qui porte
sur des détails mineurs, alors que les décisions le plus importantes se
prennent ailleurs.
Le cas du Plan de mobilité durable (PMD) de la ville de Québec
montre bien comment les enjeux de l’aménagement durable peuvent
donner vie à des controverses sociotechniques (Scanu, 2014). Les débats
autour du PMD ont certes porté sur des choix techniques, comme le
projet du tramway ou le trajet du vélo-boulevard, mais ils ont également
concerné des choix de nature politique, comme celui entre rentabilité et
équité, ou entre court terme et long terme. Ce cas montre également que
10 • CONTROVERSES ET PARTICIPATION DANS LA PLANIFICATION ENVIRONNEMENTALE 223

les bienfaits de la planification environnementale peuvent être très


modestes. Si l’élaboration du PMD s’est caractérisée par le déploiement
de différents instruments participatifs, les opinions du public semblent
avoir eu un impact plutôt limité sur la prise de décisions. À vrai dire, le
plan ne brille pas par la qualité de sa mise en œuvre, pas plus que l’ad-
ministration municipale ne semble avoir tenu compte des
recommandations formulées initialement (Scanu, 2014).
L’objectif de ce chapitre est de dresser un portrait du débat relatif à
la démarche de planification du PMD de Québec et d’effectuer une
analyse critique du processus de participation publique afférent. Nous
adoptons une approche socioconstructiviste qui nous conduit à aborder
la planification environnementale sous l’angle de la controverse socio-
technique (Guay, 2005a), et à nous pencher sur l’élaboration discursive
des enjeux de la mobilité durable (Langmyhr, 2000 ; Scanu, 2014).
D’autre part, nous mettons à contribution le corpus théorique sur la
participation publique, et plus particulièrement le modèle communica-
tionnel (Rowe et Frewer, 2005). Cela nous permettra d’exposer les
principaux aspects et dynamiques du processus participatif ayant mené
à l’élaboration du PMD, et ainsi d’en faire une analyse critique. Nous
montreront que, même si les milieux urbains sont de plus en plus
aménagés dans une optique environnementale et participative, cela ne
s’accompagne pas toujours de processus représentatifs équitables et effi-
caces.
Ce chapitre constitue à la fois l’approfondissement et l’élargissement
d’une réflexion sur le processus de planification du PMD que nous avions
entamée dans notre thèse de doctorat. Il se base sur les résultats d’une
recherche qualitative menée au moyen des méthodes suivantes : analyse
de documents pertinents et de l’ensemble des mémoires (51) déposés par
les acteurs collectifs dans le cadre des audiences publiques ; observation
directe des séances de consultation publique ; entretiens (10) avec les
acteurs collectifs ayant participé aux consultations et ayant soumis des
mémoires (voir Scanu, 2015b).

PARTICIPATION PUBLIQUE, ENJEUX ENVIRONNEMENTAUX


ET PLANIFICATION URBAINE : LES RAISONS D’UN MARIAGE
Depuis quelques décennies, nous sommes témoins d’une institu-
tionnalisation de la participation publique dans la planification urbaine
et l’action environnementale (Bacqué et Gauthier, 2011 ; Barbier et
224 MOBILISATIONS SOCIALES ET DÉMOCRATISATION

Larrue, 2011). L’aménagement des villes se caractérise aujourd’hui par


l’inclusion grandissante du public au moyen de divers instruments parti-
cipatifs, ainsi que par la prise en compte des principes et critères
environnementaux, surtout la consommation d’énergie et de ressources,
et la production de polluants et de déchets. Il s’agit là du passage d’un
urbanisme rationnel (ou technocratique) à un urbanisme collaboratif et
durable (Bacqué et Gauthier, 2011 ; Emelianoff, 2007). De manière
spéculaire, l’action publique pour l’environnement est de plus en plus
menée par des instances urbaines, et se déploie à travers des instruments
de participation et de planification. La planification environnementale,
c’est-à-dire l’intervention sur la forme urbaine réalisée suivant des critères
environnementaux (Rydin, 2011), est notamment le fruit de ce mariage
entre participation, planification et environnement. Plusieurs causes sont
à l’origine d’une telle union.
En premier lieu, il faut mentionner les pressions exercées par les
mouvements sociaux pour accéder aux espaces et aux processus décision-
nels (Hamel, 2014 ; Van Tatenhowe et Leroy, 2003). Autant dans la
planification urbaine que dans l’action environnementale, un grand
nombre de ces acteurs sont passés d’une posture conflictuelle à une posture
collaborative, ce qui les a conduits à accepter le dialogue avec les insti-
tutions, donc à s’engager dans la participation formelle et, dans plusieurs
cas, à la démocratiser davantage.
En second lieu, on retrouve la diffusion des préoccupations environ-
nementales, et surtout la croissante popularité du développement durable.
De fait, les enjeux écologiques sont généralement générateurs d’instances
démocratiques. Van Tatenhowe et Leroy (2003 : 162) montrent de quelle
manière ce qu’ils appellent le « mécontentement vert » a été un formidable
vecteur de modernisation politique dans la direction d’une participation
publique accrue. Des documents plus récents s’inspirant des principes
du développement durable comme Agenda 21 et la Convention d’Aarhus
ont également contribué à la consécration institutionnelle et juridique
de la norme participative à l’échelle locale (Barbier et Larrue, 2011 : 71).
Un troisième facteur concerne la prise de conscience sociale de la
complexité et de l’incertitude qui caractérisent les problèmes écologiques
contemporains – notamment les problèmes planétaires tels que les chan-
gements climatiques – et donc des limites de la science comme base pour
l’élaboration de solutions efficaces et équitables (Beck, 2003 ; Guay,
2005b). On reconnaît désormais le besoin de recourir à différents types
de savoirs. Par exemple, les décideurs et les planificateurs sont ponctuel-
10 • CONTROVERSES ET PARTICIPATION DANS LA PLANIFICATION ENVIRONNEMENTALE 225

lement amenés à consulter les résidents avant de décider ou non


d’aménager l’espace urbain (et si oui, de quelle manière). Parallèlement
à cela, on prend aussi conscience du fait que l’expertise scientifique n’est
pas toujours suffisante. Selon cette perspective, la prise de décision ne
devrait pas s’appuyer uniquement sur des critères techniques ou ration-
nels, mais aussi sur des critères politiques et sociaux. Comme l’affirme
Beck (2010 : 84), aucune expertise ne peut répondre à la question :
comment et dans quel contexte voulons-nous vivre ?
Un dernier facteur a trait à l’émergence de la gouvernance en tant
que paradigme d’action publique. Le « passage du gouvernement à la
gouvernance » a été très accentué à l’échelle locale (Le Galès, 1995),
notamment à la suite des réformes institutionnelles qui, à partir des
années 1980, ont contribué à la mise en place des processus de décen-
tralisation territoriale et de transfert des pouvoirs en faveur des instances
urbaines et métropolitaines. Qu’on la qualifie de décentralisée, multiac-
teurs ou multiniveaux, la gouvernance témoigne d’un mouvement
centrifuge qui a distribué une partie de la légitimité et de l’autorité de
l’État-nation aux acteurs locaux et non gouvernementaux (citoyens,
associations, entreprises, experts, etc.).

LA PARTICIPATION PUBLIQUE COMME ENGAGEMENT PUBLIC : LE


MODÈLE COMMUNICATIONNEL
Une acception partagée de la participation publique la définit comme
l’implication du public dans la prise de décisions (Guay, 2005a ; Rowe
et Frewer, 2005). Elle désigne une action d’intervention des citoyens
dans les affaires publiques qui se fait en dehors des élections, mais toujours
dans un cadre formel et institutionnalisé. La participation est également
censée produire des bienfaits, qui, à leur tour, justifient le recours à la
participation (Barbier et Larrue, 2011). Il est possible d’identifier deux
types de raisons sous-jacentes à la participation (Guay, 2005a : 382 ; Reed,
2008 : 2427), l’un de nature technique et pragmatique, l’autre de nature
politique et normative. D’une part, la complexité des sociétés actuelles
et des problèmes auxquels elles font face demande l’ouverture des
processus décisionnels : « plus d’acteurs » signifie plus de savoir et de
compétences, ce qui permet de prendre des décisions éclairées et d’at-
teindre des résultats optimaux. D’autre part, des problèmes écologiques
mondiaux comme les changements climatiques touchent plusieurs
personnes et territoires en même temps. Ainsi, une participation qui se
veut politiquement juste et équitable devrait nécessairement être élargie,
226 MOBILISATIONS SOCIALES ET DÉMOCRATISATION

et inclure l’ensemble des acteurs concernés (les parties prenantes). La


raison technique de la participation est l’efficacité (prendre une meilleure
décision), alors que la raison politique de la participation est l’équité (la
participation comme droit démocratique).
Si la notion de participation est surtout employée au singulier, il
serait sans doute préférable d’en parler au pluriel, car il existe plusieurs
« participations » (Barbier et Larrue, 2011 ; Guay, 2005a). Ici, nous
adoptons une perspective communicationnelle (Rowe et Frewer, 2005)
qui conçoit la participation ou mieux, l’« engagement public », comme
un flux d’informations entre les gouvernants (promoteurs d’un projet)
et les gouvernés (public), et dont les caractéristiques sont déterminées
par la direction de ce flux d’informations.
Le premier type d’engagement public est la « communication
publique », qui consiste en un flux unidirectionnel des promoteurs vers
le public. On peut l’observer lorsque les citoyens sont informés sur un
projet, mais qu’ils n’ont pas la possibilité de s’exprimer à son sujet. Dans
le deuxième type, la « consultation publique », c’est le public qui s’adresse
aux promoteurs, souvent après une phase préalable de communication
publique. On parle ici d’une rétroaction du public. Le troisième type
consiste en la « participation publique », qui comporte un flux bidirec-
tionnel de l’information et implique des changements autant dans les
opinions du public que dans le projet proposé par les promoteurs. C’est
souvent ce dernier type qui nous vient à l’esprit lorsqu’on parle de parti-
cipation publique, car il incarne en quelque sorte son idéal politique.
Cependant, ce sont habituellement les deux premiers types qui caracté-
risent l’engagement public. À vrai dire, la participation est rarement
décisionnelle (Guay, 2005a : 286) puisque la plupart du temps on se
contente de consulter et d’informer.
L’engagement public possède deux dimensions. La première a trait
au processus, et concerne la légitimité procédurale ou entrante – input
legitimacy (voir Benz et Papadopoulos, 2006). Un parcours participatif
qui se veut légitime doit, selon ce point de vue, être nécessairement
inclusif et transparent. La raison d’être du processus se trouve donc dans
l’implication et la contribution (input) du public. La deuxième dimension
concerne les résultats, c’est-à-dire le contenu de la décision (légitimité
sortante ou output legitimacy). En ce sens, la participation est considérée
comme légitime si la volonté du public est prise en compte et influe sur
la prise de décisions. Plus encore, il suffit qu’un processus de participation
ait lieu pour donner sa légitimité à l’action publique. En démocratie,
10 • CONTROVERSES ET PARTICIPATION DANS LA PLANIFICATION ENVIRONNEMENTALE 227

l’important n’est pas de gagner, mais de participer. Cependant, l’enga-


gement public se limite souvent aux phases d’information et de
consultation, sans véritable participation au sens du modèle communi-
cationnel. Cette constatation nous amène à réfléchir aux limites de
l’activité participative.
Au cours des dernières années, la rhétorique participative s’est telle-
ment imposée qu’aujourd’hui on peut entendre parler de « désillusion »
(Reed, 2008) ou de « tyrannie de la participation » (Bacqué et Gauthier,
2011). Cette remise en question est surtout due à la prise de conscience
du fait que les promesses de la participation ne semblent pas être toujours
tenues. En effet, les limites de la participation sont légion, et nombreux
sont les chercheurs qui les ont mises en évidence (Bacqué et Gauthier,
2011 ; Barbier et Larrue, 2011 ; Guay, 2005a ; Hamel, 1999 ; Reed, 2008 ;
Willsons, 2001).
En ce qui concerne le déroulement du processus, l’accent a été mis
sur le fait que les acteurs dotés de plus de ressources peuvent orienter les
débats au détriment d’autres acteurs plus « faibles » (femmes, autochtones,
aînées, etc.). Souvent, la participation porte sur les détails d’un projet,
sans qu’il soit possible d’y apporter des changements significatifs ou même
de refuser l’ensemble de celui-ci. Dans d’autres cas, le processus partici-
patif est structuré de manière à ne favoriser que certains groupes, par
exemple lorsqu’il y a présence de documents très techniques que peu de
personnes sont en mesure de comprendre, ou encore, pendant les
premières phases de planification, alors que seuls les experts, les repré-
sentants d’institutions et les grandes firmes sont habilités à discuter des
lignes directrices d’un projet.
Sur le versant des résultats du processus, le problème principal a trait
au manque de considération de la volonté du public : les gens sont invités
à s’exprimer sur des projets ou des plans, mais ils n’influent guère sur la
version finale d’un projet. Dans la planification environnementale, les
principes de durabilité sont parfois omis en faveur des impératifs écono-
miques et de croissance. À cet égard, Barbier et Larrue (2011) soulignent
l’importance de considérer le contexte plus large dans lequel se déploie
la participation, et non seulement le design participatif. Semblablement,
Cloutier et Béliveau-Côté (chapitre 11 de cet ouvrage) nous montrent
comment le fait de sortir le débat des dispositifs participatifs institution-
nels peut se révéler, dans certains cas, une option plus fructueuse pour
certains groupes d’acteurs. Il s’agit là de réflexions que nous approfon-
dirons à la lumière du cas du PMD de Québec. Mais avant cela, il sera
228 MOBILISATIONS SOCIALES ET DÉMOCRATISATION

question de mobilité durable et de la manière dont celle-ci peut faire


l’objet de controverses sociotechniques.

LA PLANIFICATION ENVIRONNEMENTALE ET SES CONTROVERSES :


L’EXEMPLE DE LA MOBILITÉ DURABLE
La mobilité durable constitue un paradigme de planification dont
le but est de réduire, voire éliminer, les problèmes engendrés par les
systèmes de transport modernes. Elle envisage quatre ensembles de
mesures : 1) réduction du besoin de se déplacer ; 2) transfert modal de
l’auto vers le transport en commun et le transport actif ; 3) diminution
des distances parcourues ; 4) développement et application de nouvelles
technologies (Banister, 2008, 2011 ; Cass et al., 2005 ; Paulhiac-Scherrer,
2016). La planification d’un système de transport qui se veut durable
doit également se faire dans une optique participative tout en tenant
compte des critères d’équité et d’accessibilité.
C’est vraisemblablement dans les agglomérations urbaines que se
joue le destin de la mobilité durable (Banister, 2011), car le transport
figure souvent en tête de liste parmi les secteurs qui produisent le plus
de gaz à effet de serre (GES). Sur ce point, les villes de Montréal et de
Québec ne font pas exception. Les municipalités possèdent aussi des
compétences importantes en matière d’aménagement du territoire et de
transport, ce qui leur permet d’appliquer les principes de la mobilité
durable tels que le développement orienté vers le transport (transit oriented
developement ou TOD), la densification, ou encore la mixité. Comme
on l’entend souvent dire dans les débats : « un bon plan de mobilité
durable est d’abord et avant tout un bon plan d’aménagement ».
Si la mobilité durable est de plus en plus prise en compte, les systèmes
de transport actuels ne sont pas forcément tous construits à la lumière
des critères du développement durable. Autrement dit, la mobilité durable
n’est pas une formule magique applicable inconditionnellement dans
l’espace et le temps : lorsqu’il faut s’accorder sur une idée précise de la
mobilité durable, et qu’il faut planifier et réaliser des projets concrets,
des controverses peuvent surgir. Les acteurs sociaux prennent alors
conscience d’une situation problématique et en discutent afin de la
résoudre collectivement.
Une controverse publique se définit comme tout débat qui concerne une
diversité de groupes, d’institutions et d’acteurs sociaux sur un sujet parti-
culier d’intérêt commun dont le but est d’arriver à définir les pratiques
10 • CONTROVERSES ET PARTICIPATION DANS LA PLANIFICATION ENVIRONNEMENTALE 229

(décisions, politiques, lois, normes, train d’actions et de mesures) accepta-


bles pour une majorité, voire la totalité, des participants (Guay, 2005a : 383).
Lorsque le débat se distingue par une forte composante technique
et scientifique, c’est-à-dire lorsque les décisions se prennent à la lumière
de connaissances spécialisées, on parle de controverse sociotechnique
(Guay, 2005a, 2005b). Le débat entourant le PMD de la Ville de Québec
est un parfait exemple de controverse sociotechnique relative à la plani-
fication environnementale. Mais quelles sont les raisons qui font de la
mobilité durable l’objet de controverses sociotechniques ?
À l’instar d’autres activités de planification, la réalisation de la mobi-
lité durable est généralement vue comme une démarche strictement
rationnelle et technique, menée par des experts impartiaux. C’est notam-
ment cette rationalité qui confère sa légitimité au processus de
planification, dans la mesure où celui-ci est censé poursuivre l’intérêt
public, utiliser les meilleures connaissances disponibles et entraîner une
acceptation généralisée (Rydin, 2003 : 3). Or, il est aujourd’hui reconnu
que la planification est loin d’être une démarche purement rationnelle,
neutre ou désintéressée. Elle se définit davantage comme une démarche
à la fois technique et politique, qui mobilise des ressources rhétoriques
et communicatives pour négocier des ententes, coordonner des équipes
et persuader le public (Langmyhr, 2000). La planification, affirme Willson
(2001 : 25), est une démarche axée sur le sens, plutôt que sur les chiffres.
Dans cette optique, l’activité de planification peut être appréhendée
en tant que pratique discursive qui ordonne, dans un système plus ou
moins cohérent, un ensemble de thèmes, d’idées, de concepts et de
données à la fois techniques et politiques, et qui avance des revendications
de rationalité afin d’acquérir de la légitimité (Rydin, 2003 : 4). Planifier
la mobilité durable ne signifie pas seulement intervenir sur l’espace et la
forme urbaine, mais veut dire aussi promouvoir des valeurs, défendre
une idée de l’environnement, prioriser certains intérêts, hiérarchiser les
espaces et les acteurs sociaux. C’est pour ces raisons que la planification
de la mobilité durable peut faire l’objet de controverses sociotechniques.
La partie suivante du chapitre se penchera sur cet aspect à travers le cas
du PMD de Québec.
230 MOBILISATIONS SOCIALES ET DÉMOCRATISATION

LE PLAN DE MOBILITÉ DURABLE DE QUÉBEC : UNE PLANIFICATION


EN TROIS PHASES
C’est en 2009 que le maire de Québec Régis Labeaume forme un
groupe de travail auquel il confie le mandat d’élaborer un Plan de mobi-
lité durable. Cette équipe est composée d’élus, de fonctionnaires, de
représentants d’institutions, de membres de ministères, d’urbanistes,
d’architectes et de promoteurs immobiliers, tandis que le maire de la ville
en est le président. Bien que fort hétérogène, cette équipe n’inclut pas
de représentants de la société civile.
Trois grandes phases caractérisent le processus de planification du
PMD (tableau 1). La première consiste dans la production, par le groupe
de travail, d’un premier document ciblant les principaux enjeux du
transport à Québec. Cette version du PMD a été ensuite présentée au
public, qui a été invité à s’exprimer sur quatre thématiques centrales :
démographie, économie, urbanisation et transport (Ville de Québec
[VdQ], 2009a). Une première session consultative a été organisée à cette
fin, qui a vu l’emploi de trois types d’instruments : séances de consulta-
tion, consultations en ligne et audiences publiques (tableau 2). Selon la
politique municipale de consultation publique (VdQ, 2014), les séances
de consultation constituent des rencontres où les représentants de la Ville
présentent un projet et répondent aux questions du public. Elles corres-
pondent à la « communication publique » du modelé communicationnel.
Dans les audiences publiques et les consultations en ligne, par contre,
c’est le public qui s’exprime sur le projet, en remettant des mémoires ou
en remplissant des questionnaires sur le site web de la ville. Le but de cet
exercice est de bonifier le Plan à la lumière des besoins, désirs et connais-
sances de la collectivité. Cette forme d’engagement public s’apparente à
la « consultation publique » du modèle communicationnel.
La phase suivante a démarré avec la publication de la deuxième
version du PMD, en juin 2010. Il s’agit d’un plan qui, d’après les plani-
ficateurs, a été élaboré en tenant compte des observations du public.
Toutefois, le suivi de consultation, c’est-à-dire le rapport qui informe sur
la façon dont les résultats de la consultation ont été intégrés dans la prise
de décision, n’a pas été produit, alors qu’il est prévu par la politique
municipale de consultation (VdQ, 2014). Cette version du plan est
beaucoup plus structurée et complète que le document de consultation
préliminaire. C’est notamment sur cette version que le débat public sur
la mobilité durable a pris de l’ampleur et que la controverse sur la mobi-
lité durable a connu son apogée.
10 • CONTROVERSES ET PARTICIPATION DANS LA PLANIFICATION ENVIRONNEMENTALE 231

Tableau 1. Les phases du processus de participation


à la planification du PMD

Janvier 2009 Formation du Groupe de travail sur la mobilité durable.


Mars 2009 Publication de la première version du PMD Vivre et se déplacer à
Première version Québec. Document de consultation en marge de l’élaboration d’un plan
Phase 1

du PMD de mobilité durable.


Mai-août 2009 Séances de consultation, consultations en ligne et audiences
publiques.
Décembre 2009 Publication du rapport des audiences Consultation préliminaire du
Groupe de travail sur la mobilité durable. Rapport final.
Juin 2010 Publication de la deuxième version du PMD Pour vivre et se déplacer
Deuxième version autrement. Plan de mobilité durable. Document de consultation.
du PMD
Phase 2

Automne 2010 Séances de consultation, consultations en ligne et audiences


publiques.
Novembre 2010 Publication du rapport des audiences Rapport de consultation sur le
Plan de mobilité durable.
Novembre 2011 Publication de la version définitive du PMD Plan de mobilité durable.
Phase 3

Version Pour vivre et se déplacer autrement.


définitive
du PMD

La deuxième phase de consultation a eu lieu à l’automne 2010, et elle


a comporté les mêmes instruments participatifs que la première phase. Les
projets du tramway et du vélo-boulevard ont décidément fait la une (voir
la section suivante, ainsi que Scanu, 2014 ; Cloutier et Béliveau-Côté,
chapitre 11 du présent ouvrage), mais le débat a aussi porté sur d’autres
aspects : la mixité sociale et l’équité ; l’embourgeoisement pouvant toucher
les quartiers où passera le tramway ; l’absence d’un lien de transport en
commun entre la ville et son aéroport ; la taxe sur l’essence, etc. Comme
pour la première phase, la Ville de Québec a publié un rapport des
audiences faisant état du processus et des résultats de la consultation. C’est
en novembre 2011 que la version définitive du PMD voit le jour (troisième
phase). Dans ce cas aussi, le suivi de consultation n’a pas été produit.
Sur le plan technique, il demeure que le PMD est un document bien
élaboré, dans lequel on retrouve plusieurs des éléments dont se compose
le paradigme de la mobilité durable. Certes, ce plan est loin d’être parfait,
comme nous le rappellent Dufaux et ses collègues, mentionnant l’absence
de prise en compte de la forme urbaine et surtout les choix très d
­ iscutables
232 MOBILISATIONS SOCIALES ET DÉMOCRATISATION

des trajets du tramway et du vélo-boulevard (Dufaux et al., 2013). Mais


il s’agit tout de même d’une initiative importante, s’inscrivant dans
l’objectif d’infléchir la trajectoire du développement spatial qui, depuis
plus d’un demi-siècle, était axée sur la croissance de l’étalement urbain
et du réseau routier. En ce sens, le PMD représente un tournant majeur
dans l’histoire de l’action publique et de l’aménagement de la ville de
Québec, car il envoie un message politique fort quant à la nécessité de
changer de cap.

Tableau 2. Phases et instruments de consultation


prévus par la politique municipale

Séance de consultation Les décideurs informent le public sur un projet.


Audience publique Le public remet des mémoires aux décideurs.
Questionnaire de consultation Le public remplit des questionnaires qui sont remis aux
en ligne décideurs.
Rapport des audiences Les décideurs présentent une synthèse des points de vue
exprimés lors des audiences.
Suivi de consultation Les décideurs informent le public sur la façon dont les
résultats de la consultation ont été pris en compte dans le
plan.

Les discours sur la mobilité durable à Québec


Québec est une ville nord-américaine typique de taille moyenne, qui
se caractérise par un réseau routier très développé et par le phénomène
d’étalement urbain (Langlois, 2007). Depuis l’après-guerre, c’est princi-
palement la logique du « tout-à-l’auto » qui a orienté les choix
d’aménagement, favorisant la construction d’infrastructures routières
plutôt que le transport en commun (Dufaux et al., 2013). C’est à partir
de la prise de conscience de cette tendance négative que la Ville de Québec
s’est engagée dans une initiative visant à rendre son système de transport
plus durable.
Le PMD a vu le jour en novembre 2011, après un processus de
planification s’étalant sur près de trois ans et comportant une large
implication du public. Ses objectifs sont de préserver et améliorer le
potentiel d’attractivité et de prospérité de la ville, de garantir l’accessibi-
lité du transport en commun, et de réduire les émissions de GES ainsi
que la pollution. Le plan propose ainsi plusieurs mesures, projets et
10 • CONTROVERSES ET PARTICIPATION DANS LA PLANIFICATION ENVIRONNEMENTALE 233

recommandations : augmenter la partie modale du transport en commun


et du transport actif, promouvoir la densité douce, éduquer à la mobilité
durable, etc. (VdQ, 2011). Si le débat sur les objectifs et les instruments
prévus par le PMD a beaucoup évolué pendant et après le processus de
planification, quatre thèmes en particulier ont suscité l’attention du
public : le projet du tramway, le trajet du vélo-boulevard, la question de
l’accessibilité et le type de développement immobilier à envisager. C’est
notamment autour de ces « thèmes pivots » que se sont cristallisés les
discours alternatifs à celui, officiel, du PMD, c’est-à-dire les discours
« citoyen » et « libéral » (Scanu, 2014 ; tableau 3).
Le tramway. La deuxième version du PMD proposait la construction
d’un tramway dont le choix du trajet a été source de grande controverse.
D’une part, les discours officiel et libéral voyaient cette infrastructure
comme un formidable vecteur de croissance. Le trajet envisagé était celui
en Basse-Ville, où il existe des terrains vacants possédant un fort poten-
tiel de développement. Le discours citoyen, quant à lui, considérait le
tramway comme un moyen pour réduire la congestion et améliorer la
fluidité routière, et recommandait de le faire passer sur l’axe le plus
achalandé de la ville, c’est-à-dire en haute ville sur le boulevard René-
Lévesque. Dans sa version finale, le PMD a opté pour le trajet en
Basse-Ville.
Le vélo-boulevard. La deuxième version du PMD prévoyait la
construction d’une piste cyclable entre le centre-ville et l’Université Laval,
et proposait deux choix : un trajet rectiligne sur boulevard René-Lévesque
et un trajet sinueux dans des rues secondaires, soit l’« axe Père-Marquette »
(voir aussi Cloutier et Béliveau-Côté, chapitre 11 de cet ouvrage). Selon
le discours citoyen, le parcours à envisager était celui sur le boulevard
René-Lévesque. Ce trajet impliquait toutefois la suppression d’un certain
nombre de stationnements pour faire place aux aménagements prévus.
L’option a été farouchement combattue par de nombreux commerçants
qui la considéraient comme une source potentielle de perte économique,
car selon eux, le manque de stationnement amènerait les gens à faire leurs
achats ailleurs. C’est finalement le trajet empruntant la rue Père-
Marquette qui a été choisi.
L’accessibilité. Il est possible d’identifier trois différentes conceptions
de l’accessibilité dans le débat sur le PMD : faible (discours officiel), forte
(discours citoyen) et limitée (discours libéral). Le PMD envisage d’aug-
menter l’accessibilité en améliorant le transport en commun. Le discours
citoyen partage cette vision, mais il y ajoute la nécessité de la tarification
sociale : les prix devraient être fixés en fonction des revenus des gens pour
234 MOBILISATIONS SOCIALES ET DÉMOCRATISATION

garantir une véritable accessibilité. Dans le discours libéral, par contre,


l’accessibilité est envisageable dans la mesure où celle-ci n’entrave pas la
croissance économique et la fluidité routière.
Le développement immobilier. Comme pour l’accessibilité, trois diffé-
rentes visions du développement immobilier émergent du débat. La
première, afférente au PMD, peut être définie comme « durable » : elle
prône un développement limitant l’étalement urbain et se faisant dans
une optique de mixité des fonctions. Le discours citoyen partage cette
perspective, mais il y ajoute un élément important, soit la mixité sociale.
Cette vision du développement est à la fois « durable et équitable ». Le
discours libéral, quant à lui, affirme que la plupart des gens préfèrent
vivre en banlieue dans un habitat pavillonnaire, et que limiter l’étalement
urbain réduirait l’attractivité de la ville et amènerait les gens à s’installer
dans les municipalités voisines, entraînant des pertes économiques pour
celle-ci. L’expression « sprawl as usual » (« l’étalement comme d’habitude »)
illustre bien la vision libérale du développement : il faut continuer à
s’étaler comme on a toujours fait, en suivant la logique du marché.

Tableau 3. Les discours sur la mobilité durable à Québec

Discours Officiel Citoyen Libéral


Opinion sur le Instrument de Instrument de mobilité Instrument de
tramway croissance pour pour réduire la croissance pour
développer : trajet en congestion routière : développer : trajet en
Basse-Ville trajet en Haute-Ville Basse-Ville
Opinion sur le Oui, mais dans le Oui, pour encourager la Oui, mais dans le
vélo-boulevard respect des commer- pratique du vélo : trajet respect des commer-
çants : trajet sur l’axe sur le boulevard çants : trajet sur l’axe
Père-Marquette René-Lévesque Père-Marquette
Vision de Faible : améliorer le Forte : améliorer le Limitée : améliorer le
l’accessibilité transport transport en commun en transport en commun
considérant les revenus sans compromettre la
inégaux des gens fluidité routière
Vision du Durable : limiter Durable et équitable : Sprawl as usual :
développement l’étalement urbain ; limiter l’étalement poursuivre l’étalement
immobilier mixité des fonctions urbain ; mixité des urbain ; s’adapter au
fonctions ; mixité sociale marché
Conception de Un moyen (tramway) Un moyen et un but, dans Un moyen (tramway)
la mobilité pour la croissance le respect des principes pour la croissance
durable économique et le d’équité et de justice économique et le
développement développement
10 • CONTROVERSES ET PARTICIPATION DANS LA PLANIFICATION ENVIRONNEMENTALE 235

Ce bref survol du débat entourant le PMD met clairement en


évidence la nature controversée de la mobilité durable. Nous sommes en
effet devant des rationalités en concurrence (Rydin, 2004), voire devant
différentes manières de concevoir et de justifier une vision particulière
de la mobilité durable. Une analyse du processus de participation à
l’élaboration du PMD peut nous aider à mieux comprendre cette contro-
verse.

LA PARTICIPATION PUBLIQUE DANS LA PLANIFICATION DE LA


MOBILITÉ DURABLE À QUÉBEC : UNE ÉVALUATION CRITIQUE
L’objectif de cette section n’est pas d’effectuer un examen technique
du PMD (à cet égard, voir Dufaux et al., 2013), mais plutôt de mener
une évaluation critique de la démarche participative à travers laquelle la
collectivité urbaine s’est impliquée dans le processus de planification.
Cet examen se fera à la lumière des jugements que les acteurs ont exprimés
dans les mémoires et les entretiens (voir Scanu, 2015b), et en tenant
compte du cadre théorique sur la participation publique brossé dans les
pages précédentes.
Nous avons souligné que la planification du PMD s’est articulée en
trois phases et selon un double processus de participation (tableau 1). Il
s’agit d’une longue démarche qui a été bien publicisée par la Ville,
notamment par des communiqués de presse, des articles dans le bulletin
municipal et des annonces sur son site Web. Cela peut expliquer l’im-
portante implication du public, ainsi que le grand nombre de rétroactions
– plus de 2 000 questionnaires remplis et environ 100 mémoires déposés
(VdQ, 2009b, 2010). Il est indéniable que la Ville a fortement voulu
impliquer la collectivité, et que cette dernière a répondu activement et
favorablement. Cependant, certains aspects du processus participatif sont
source de différents questionnements, qui ont trait autant à la forme de
la participation, soit le processus, qu’au contenu de celle-ci, à savoir les
résultats.

Le processus de participation

Un premier aspect controversé de la démarche consultative concerne


l’absence de représentants de la société civile ou du public au sein du
Groupe de travail sur la mobilité durable. Bien que les gens aient eu la
possibilité d’intervenir à plusieurs reprises, l’artisan du Plan demeure
236 MOBILISATIONS SOCIALES ET DÉMOCRATISATION

décidément ce groupe, car il en a précisé les grands objectifs, fixé les cibles
à atteindre et choisi les projets à réaliser. Si le Plan a beaucoup changé
après la première phase de consultation, les différences entre sa deuxième
version et sa version définitive sont minimes : les orientations générales
demeurent les mêmes, tout comme les principaux projets et les cibles
(avec la différence relative à la décision d’aménager le vélo-boulevard sur
l’axe Père-Marquette ; le Plan comprend aussi une partie sur les coûts et
le financement). En outre, il est impossible de savoir si ces changements
ont été faits à la lumière des opinions du public, car les suivis de consul-
tation n’ont jamais été produits. Cela semble suggérer que la collectivité
a peu influé sur la planification, les décisions les plus importantes ayant
déjà été prises.
Certains participants se demandent selon quels critères les membres
du Groupe de travail ont été choisis. Pourquoi des promoteurs immobi-
liers en font-ils partie, alors que des organismes spécialisés dans le
transport et l’urbanisme durables en sont exclus ? D’après les représentants
de la Ville, cette exclusion découle de la nécessité de former une équipe
composée strictement d’experts, c’est-à-dire de personnes impartiales, et
non de militants, c’est-à-dire de personnes politiquement engagées. On
peut observer une double contradiction dans cette explication.
Premièrement, comme nous l’avons souligné, le planificateur est certes
un expert, mais un expert qui agit à la fois à la lumière de savoirs tech-
niques et selon des valeurs politiques. Deuxièmement, ce ne sont pas
uniquement des experts qui font partie du Groupe de travail, puisqu’on
y retrouve aussi des élus, des hauts fonctionnaires, des représentants
d’entreprises et d’institutions. Par exemple, un promoteur immobilier
peut très bien être un expert en matière d’aménagement et de marché
immobilier, mais il s’agit d’un expert qui a pour but le profit, ce qui est
très loin d’en faire un acteur impartial. Le Groupe de travail sur la mobi-
lité durable est donc constitué, entre autres, par des experts, mais il s’agit
d’experts désignés par la Ville, et ce, en l’absence de critères objectifs ou
explicites. Ainsi, le choix de la composition du Groupe de travail sur la
mobilité durable semble découler de motifs politiques plutôt que tech-
niques.
Un deuxième aspect discutable du processus participatif a trait au
choix des instruments d’implication du public. Si les questionnaires en
ligne et les mémoires constituent des outils appropriés pour l’élaboration
d’une vision générale, ils semblent peu adéquats lorsqu’il s’agit de prendre
une décision sur une question précise (le trajet du vélo-boulevard) ou sur
un projet d’envergure (le tramway), car ils ne sont pas en mesure de
10 • CONTROVERSES ET PARTICIPATION DANS LA PLANIFICATION ENVIRONNEMENTALE 237

résumer objectivement la volonté de la collectivité. À cet égard, le réfé-


rendum serait un outil plus approprié pour prendre des décisions de ce
type. Comme pour la composition arbitraire du Groupe de travail, le
choix des instruments participatifs ne respecte pas les principes de repré-
sentativité (tous participent), d’équité (tous sur le même niveau), et de
rigueur (critères objectifs). En ce sens, l’ensemble du processus perd en
légitimité entrante (input-legitimacy).

Les résultats de la participation

Les résultats de la participation font également l’objet d’interroga-


tions. En fait, six ans après sa publication, le PMD est loin d’avoir atteint
ses objectifs. Au contraire, les aménagements réalisés et les propositions
de l’administration municipale (qui est en partie la même qui, naguère,
avait commandé ce plan) vont à l’encontre de la mobilité durable. Sans
entrer dans les détails, il suffit ici de rappeler l’abandon du projet de
tramway, l’aménagement d’un lien cyclable sur la rue Père-Marquette
ressemblant bien peu à un vélo-boulevard, l’aversion du maire de Québec
pour l’idée d’une taxe sur l’essence devant servir à financer le transport
en commun, le retard dans le projet du service rapide de bus (SRB) ou
l’élargissement des autoroutes. Tout cela semble indiquer que le PMD
ne deviendra pas ce tournant majeur nécessaire pour faire de Québec
une ville possédant un système de transport attrayant, accessible et à
faible intensité carbone. Ce déficit d’efficacité est dû en partie au manque
de prise en considération de la volonté de la collectivité urbaine.
En général, le public s’est exprimé très favorablement, bien qu’avec
certaines réserves, à l’égard du Plan et de la nécessité de changer de modèle
de développement. Ici, le problème ne concerne pas tant le manque
d’appui de la collectivité, mais bien les modalités selon lesquelles cet
appui a été traduit en mesures et en projet concrets. Comment et jusqu’à
quel point les suggestions des citoyens ont-elles été écoutées et intégrées
au Plan ?
La réponse à cette question est double. En premier lieu, il est clair
que le dernier mot appartient aux décideurs, indépendamment de la
volonté populaire. La participation publique au PMD et de nature
consultative, et non décisionnelle. En second lieu, le document devant
expliquer comment la volonté du public a été prise en considération, soit
le suivi de consultation, n’a pas été produit par les autorités, alors que
cela est prévu par la politique de consultation publique (VdQ, 2014).
238 MOBILISATIONS SOCIALES ET DÉMOCRATISATION

L’absence de ce document mine en profondeur le processus participatif,


et nourrit des doutes quant à la justesse et à l’efficacité de la démarche
consultative.
À la lumière du modèle communicationnel, les types d’engagement
public observables dans le PMD sont l’information et la consultation
publiques. La participation publique, c’est-à-dire un flux d’information
bidirectionnelle qui inclut le changement d’opinion dans les parties en
dialogue (décideurs et public), n’a pas véritablement eu lieu. Le PMD
semble ainsi négliger les principes de représentativité (tous participent),
d’équité (tous sur le même plan), et d’efficacité (on consulte le public
pour une meilleure prise de décision), qui constituent pourtant la raison
d’être de la participation publique (Barbier et Larrue, 2011 ; Guay, 2005a ;
Reed, 2008). Cela va également à l’encontre des objectifs de démocrati-
sation et d’écologisation inhérents à la planification environnementale
et, plus généralement, au développement durable.

CONCLUSION

Le cas du PMD de Québec illustre bien cette volonté croissante des


villes d’axer leur croissance sur les principes du développement durable.
Certes, loin de représenter une démarche « paisible », la planification
environnementale peut devenir matière à débats, souvent très animés,
entre une pluralité de mondes sociaux. Ces controverses ne sont pas pour
autant le symptôme d’une dysfonction au sein de l’organisation sociale
et politique. Dans une optique démocratique, elles s’avèrent tout au
contraire, bénéfiques (Guay, 2005a : 382).
Les controverses émergent lorsque les acteurs sociaux s’approprient
un enjeu. Dans notre cas, il s’agit des enjeux de la mobilité durable dans
la ville de Québec. L’analyse de cette controverse a mis en évidence la
présence de « mobilités contestées » (Scanu, 2014), et plus particulière-
ment, de discours prônant des perspectives divergentes sur la façon
d’aménager un système de transport accessible, attrayant et plus respec-
tueux de l’environnement. Le cas du PMD nous rappelle aussi que la
planification environnementale est à coup sûr une démarche cognitive
de sélection de technologies et de savoirs, mais qu’elle est aussi une
démarche politique de choix de valeurs et de priorités.
L’exemple du PMD nous montre également que les obstacles à la
planification environnementale peuvent être nombreux, et que les dimen-
sions sociale et environnementale du développement durable peuvent
10 • CONTROVERSES ET PARTICIPATION DANS LA PLANIFICATION ENVIRONNEMENTALE 239

parfois être reléguées au second plan. Ces obstacles sont d’abord et avant
tout inhérents au processus de planification, mais le contexte sociopoli-
tique plus large peut aussi nous éclaircir à cet égard.
En premier lieu, la planification du PMD se distingue par un déficit
de légitimité relative aux instruments participatifs et à la composition
du Groupe de travail sur la mobilité durable. À côté de cela, on peut
observer un déficit relatif aux résultats : le PMD n’a pas atteint les objec-
tifs fixés, entre autres à cause du manque d’écoute envers la collectivité
urbaine. Il s’agit, là, de conclusions semblables à celles d’autres auteurs,
comme Willson (2001 : 8) :
Bien qu’il y ait un recours grandissant à la participation publique, il s’agit
généralement d’une participation avec le « p » minuscule, car les membres
du public sont rarement impliqués dans un dialogue de fond sur la plani-
fication des transports. Tout au contraire, leur contribution est
habituellement demandée après que le problème a été défini, après que les
analyses ont été complétées, et après que les projets alternatifs ont été conçus.
Les processus participatifs font en effet face à de fortes contraintes. Souvent,
le public se voit présenter une définition étroite du problème, et il est invité
à commenter de petites variations d’alternatives semblables. […] Les objec-
tifs d’intérêt public comme l’équité sociale, le développement de la
communauté ou les enjeux environnementaux reçoivent moins d’attention
(traduction de l’auteur).
En second lieu, la « dérive » du PMD trouve des explications dans le
contexte socio-institutionnel plus large, et plus particulièrement dans le
climat politique qui caractérise la ville de Québec depuis environ une
décennie. À vrai dire, l’administration municipale ne voit pas d’un très
bon œil l’engagement des citoyens, notamment lorsque celui-ci menace
d’entraver les priorités de la Ville ou certains projets de développement
qui demandent un changement de zonage (voir les référendums populaires
tenus ces dernières années). Par exemple, les membres du Conseil exécutif
de la Ville ont exprimé, en mai 2013, leur mécontentement face au
pouvoir des citoyens de ralentir certains projets et, tout récemment, le
maire de Québec a qualifié les référendums populaires d’antidémocrati-
ques puisqu’ils nuisent au développement. Des acteurs soulignent
comment l’arrivée au pouvoir du parti du maire Labeaume en 2007 a
correspondu à une diminution de la participation des représentants de
la société civile à la gouvernance de la ville. S’il est vrai que ces derniers
ne sont pas totalement mis à l’écart, avant 2007 ils étaient consultés
davantage. Ainsi le cas du PMD nous rappelle-t-il que, en dépit de la
présence de politiques ou de règlements, la participation publique est
240 MOBILISATIONS SOCIALES ET DÉMOCRATISATION

une activité sociale et politique, qui n’échappe pas à l’influence des


rapports sociaux existants et des structures en place (Barbier et Larrue,
2011). Autrement dit, elle n’est pas à l’abri de forces sociales, politiques
et économiques qui peuvent en déterminer le contenu et le déroulement.
Parfois, la participation peut s’avérer une sorte de simulacre, dans la
mesure où il est souvent plus facile de faire entendre son opinion en
dehors des dispositifs participatifs plutôt qu’à travers ceux-ci (Cloutier
et Béliveau-Côté, chapitre 11 de cet ouvrage).
La notion de « modernisation écologique urbaine » peut être employée
pour décrire ce processus plus large et plus réflexif d’institutionnalisation
des enjeux environnementaux et de la participation au sein de la ville
(Scanu, 2015b) ; un processus qui, il faut le souligner, est loin d’être
achevé. Elle rappelle que les sociétés urbaines possèdent la capacité de
critiquer leurs processus, leurs idées et leurs institutions (Guay et Hamel,
2014 : xii), et qu’elles peuvent, par conséquent, s’améliorer selon une
optique environnementale et démocratique. Chose certaine, la partici-
pation publique sur les enjeux de l’aménagement durable représente une
porte d’entrée privilégiée pour comprendre les transformations qui
touchent les villes et les métropoles contemporaines, voire pour saisir ce
processus d’écologisation et de démocratisation qui, à l’évidence, ne se
fait pas sans controverses.

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CHAPITRE 11

Saisir ce qui se passe entre dedans,


dehors et autour : une approche
dynamique de la portée de la
participation publique*
Geneviève Cloutier et Guillaume Béliveau-Côté

L a mesure des effets de la participation publique sur la décision, en


aménagement du territoire comme en d’autres domaines, est tâche
difficile. Les travaux sur la participation publique s’inscrivent principa-
lement dans une logique d’évaluation du dispositif lui-même et des effets
concrets qui lui sont attribuables (Rowe et Frewer, 2000 ; Arnstein, 1969).
Cette conception « balistique » des mécanismes de participation publique
a l’intérêt de faciliter le repérage de la structure participative qui corres-
pond le mieux aux visées des citoyens, des organisations ou des politiciens
(Mazeaud et al., 2012 ; Hassenteufel, 2011). Cela permet de graduer
l’intensité de l’expérience participative à partir des formes d’expression
qu’elle a prises au temps X et dans le lieu Z. Cependant, cette mise en
relation du processus avec les retombées qu’il peut engendrer en matière
de temps de parole, de nombre d’interventions, d’opinions émises, entre
autres, tend à réduire la portée plus globale de l’expérience participative
(Fourniau et al., 2013). Elle contraint l’étude de la participation publique
à un certain tropisme procédural, où la participation est perçue comme
un dispositif plus ou moins standardisé et contrôlé par les décideurs
(Blondiaux et Fourniau, 2011). En outre, l’analyse procédurale présume
que chaque participant a des objectifs clairs, qui peuvent être facilement
formulés et pris en compte. Cependant, l’intervention des participants

* Ce chapitre est issu d'une recherche ayant bénéficié d'une subvention du Conseil
de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH-430-2015-00609).

243
244 MOBILISATIONS SOCIALES ET DÉMOCRATISATION

repose sur des intérêts et des préférences qui demeurent changeants (Fung,
2011). Les participants à un dispositif sont soumis à une grande variété
d’influences, qu’elles soient contextuelles ou interactionnelles. Et
nombreuses sont les pratiques de participation plus difficiles à percevoir
(Cefaï et al., 2012).
En effet, la participation publique ne se joue pas uniquement à
l’intérieur d’un cadre circonscrit ayant un début et une fin précisément
identifiés. Cette participation ne s’exprime pas non plus à travers un
canal unique et unidimensionnel. Les assemblées informelles, les ateliers
de discussion non institutionnels, les forums en ligne sont quelques
exemples de mobilisations qui contribuent aussi à l’intersubjectivité et à
la construction collective d’une idée, d’un projet, d’une position.
Comment, alors, tenir compte de l’expérience participative qui
dépasse le cadre institutionnel ? Comment saisir l’interaction de cette
expérience « hors cadre » avec la participation encadrée par les institutions ?
La thèse du présent chapitre est qu’il est possible de saisir la portée
de la participation publique en aménagement et en urbanisme en l’abor-
dant d’une manière dynamique et en se servant, pour ce faire, des
dispositifs institutionnels comme points d’entrée pour ensuite explorer
les scènes de débat que ces dispositifs contribuent à animer. Pour la
soutenir, nous nous penchons sur l’interaction entre les scènes de parti-
cipation ayant pris forme autour de la question du tracé du lien cyclable
pour relier la colline Parlementaire au campus de l’Université Laval à
Québec. Cette question a été débattue à partir de la décennie 2000, sur
différentes scènes de participation1, mais nous prenons comme point
d’entrée le dispositif de consultation publique mis en œuvre par la Ville
de Québec en 2009-2010 et nous suivons les liens qui nous mènent à
d’autres scènes de débat. Le dispositif municipal est présenté en détail à
la section 3. La section 4 présente le cadre méthodologique proposé pour
aborder la portée de la participation publique d’une manière dynamique.
La section 5 et la conclusion reviennent de façon critique sur l’application
du cadre méthodologique et sur la contribution théorique d’une pers-
pective dynamique pour aborder les questions posées par le déplacement
du centre de gravité de l’action collective vers des modes d’action infor-

1. La Ville de Québec a commandé une étude de faisabilité d’un lien cyclable sur
Grande Allée en 2000, à laquelle l’organisme Univert Vélo, associé à l’Université
Laval, a réagi en 2004 en proposant un lien cyclable sur René-Lévesque. Un plan
de développement du réseau cyclable a été amorcé par l’administration de Québec
en 2007 et adopté en 2008.
11 • SAISIR CE QUI SE PASSE ENTRE DEDANS, DEHORS ET AUTOUR 245

mels et individuels, notamment en matière d’aménagement et


d’urbanisme. À cet effet, la section qui suit permet de positionner notre
démarche en lien avec les travaux sur la transformation des modes de
participation.

LA PARTICIPATION PUBLIQUE « INDIVIDUELLE »

Les dispositifs de participation publique institutionnels peuvent être


vus comme des scènes qui permettent aux individus, aux groupes et aux
organisations d’entrer en communication directe avec les décideurs et
d’être représentés au sein d’un débat précis (Alexander, 2006). Ces scènes
servent d’indicateurs de la légitimité que reconnaissent les acteurs sociaux
aux arrangements de gouvernance participative mis en place par les
décideurs. Elles servent également à l’identification des communautés
d’intérêt ou de valeurs (Cohen, 1997).
Les scènes institutionnelles font partie d’une constellation formée
de différentes scènes de débat et d’action, dont la plupart ne sont pas
associées aux institutions locales, régionales ou provinciales. Les opéra-
tions populaires d’aménagement mises en œuvre par les organismes
communautaires comme Action Gardien à Pointe-Saint-Charles ou
comme Solidarité Saint-Henri dans le Sud-Ouest montréalais correspon-
dent à des scènes de mouvements sociaux (Leach et Haunss, 2009).
D’autres scènes, celles qui émergent de volontés citoyennes notamment,
sont moins faciles à classer (Lichterman et Eliasoph, 2014). Elles s’arri-
ment à de nouvelles formes de participation, qui impliquent assurément
une forme de coordination d’acteurs autour d’une volonté de changement
(McAdam et Snow, 1997), mais qui se distinguent des mouvements
sociaux traditionnels par leur structuration autour de l’individu (Bennett,
2012).
Les nouvelles formes de participation traduisent, comme les précé-
dentes, la mobilisation par l’individu de son monde vécu pour réfléchir,
délibérer et défendre un projet. Toutefois, cette mobilisation s’effectue
aujourd’hui au nom de valeurs et d’intérêts particuliers. La grande diffé-
rence entre ces mouvements contemporains et les mouvements sociaux
des années 1960 est leur caractère très fragmenté. Les groupes idéologi-
ques traditionnels (partis politiques, syndicats, etc.) perdent du terrain
comme forces structurantes au profit des communautés de mode de vie
(Giddens, 1991).
246 MOBILISATIONS SOCIALES ET DÉMOCRATISATION

Ces formes de participation nous semblent également différentes de


la participation publique, comprise comme le droit de regard et de libre
discussion dans la communauté, en raison de leur forte valorisation des
logiques d’action spatiale individuelles pour influencer l’organisation de
l’espace. Les acteurs de la participation contemporaine abordent l’espace
à la fois comme une scène, comme un instrument et comme un objet
chargé de valeur en adoptant un registre d’action ancré dans le territoire
et moins contestataire que démonstratif. Par leurs actions sur et dans
l’espace public, ils remettent en question l’action publique telle qu’on la
concevait jusqu’ici et proposent de s’y substituer en agissant, seuls ou en
petits groupes, et sans attendre (Hay, 2007). Les acteurs défendent l’idée
que leurs scènes d’actions ponctuelles sont les seules capables de changer
les choses (Sénécal, 2016). On peut citer les mouvements microlocaux
de l’urbanisme tactique comme incarnations de cet activisme contem-
porain, dont l’unité de pertinence est l’expérience individuelle.
En ce sens, cette participation correspond à une « action collective
individualisée » (Bennett, 2012). Elle traduit une appropriation person-
nelle du politique (Bennett et Segerberg, 2011). Cette appropriation
particulière se réalise à travers le processus de mise en réseau que favori-
sent les médias sociaux et à travers la possibilité de nouer des liens autour
de divers enjeux avec un grand nombre d’individus, aux profils variés.
D’une part, grâce à la technologie qui sous-tend les réseaux sociaux,
il devient aisé pour l’individu d’interagir dans un système d’action collec-
tive complètement distinct du système d’action traditionnel. D’autre
part, ce système participatif distinct du système institutionnel est articulé
à diverses causes, qui ne sont pas exclusives. Le militant environnemen-
taliste peut s’associer, de façon ponctuelle ou récurrente, à la militante
féministe pour exprimer son mécontentement à l’égard d’un projet du
gouvernement régional, pour s’opposer aux ambitions d’une entreprise
ou encore pour partager un modus operandi par rapport à des valeurs et
à un mode de vie (Haenfler et al., 2012).
L’affranchissement du temps et de l’espace rendu possible par les
nouvelles technologies rend plus évident que jamais le caractère dyna-
mique de la participation publique. Combiné à la multiplication des
motivations et des occasions de participer, ce caractère hors temps et hors
espace de la participation en complique également l’étude. Néanmoins,
le besoin de « prendre part » persiste. En effet, la participation, comprise
comme étant l’engagement d’une personne au sein d’un groupe pour
occuper un rôle dans la définition d’une idée, d’un projet, d’un territoire,
11 • SAISIR CE QUI SE PASSE ENTRE DEDANS, DEHORS ET AUTOUR 247

continue d’être valorisée. La différence est qu’elle se décline autrement


(Snow, 2004).
Cette reconnaissance du fait que la participation publique n’est pas
fixe, ni dans le temps ni dans l’espace, appelle la définition d’un cadre
méthodologique tout aussi dynamique pour pouvoir en saisir les effets.

LE PROCESSUS INSTITUTIONNEL COMME ENTRÉE POUR ACCÉDER À


CE QUI SORT DU CADRE
Alors qu’il vient d’être avancé que l’analyse de la portée de la parti-
cipation publique en aménagement ne peut se résumer à ce qui est
perceptible dans les limites du cadre institutionnel, il peut apparaître
contradictoire de proposer une méthode faisant de ce cadre le point
d’entrée. Cela dit, une telle approche se justifie par le fait que le dispositif
institutionnel correspond à une composante perceptible d’une séquence
participative plus large. Ce caractère visible du dispositif explique sans
doute que l’on puisse succomber à une forme de « tropisme procédural »
en s’intéressant aux effets de la participation. Nous postulons qu’il est
possible d’éviter le piège du confinement au dispositif participatif insti-
tutionnel en abordant celui-ci comme un maillon parmi d’autres dans
une chaîne d’événements participatifs beaucoup plus vaste. Le processus
institutionnel n’est pas plus significatif ni plus important que les autres
maillons, mais il est plus facile à observer compte tenu des ressources qui
sont, habituellement, allouées pour le documenter et en assurer la trans-
parence.
L’analogie de la chaîne est en phase avec une conception de la portée
de l’activité « participation » comme ne se réduisant pas à un cadre précis
ni à un résultat particulier (Barbier et Larrue, 2011 ; Fourniau et al.,
2013). L’exercice méthodologique permet de mesurer l’importance du
processus participatif institutionnel, tout en reconnaissant qu’il ne corres-
pond qu’à une étape dans la construction d’une dynamique. Une telle
approche nous dégage du devoir de chercher une corrélation ou un
rapport de cause à effet entre le dispositif et le résultat.
L’analyse que nous proposons se concentre sur une partie de la chaîne,
sans prétendre ni aspirer à définir le début ou la fin de cette chaîne parti-
cipative : le débat sur un sujet comme la place du vélo utilitaire dans
l’espace urbain peut durer plusieurs années et sa portée ne se résume pas
au seul Plan pour lequel le processus institutionnel a été mis en place.
Ce processus est un maillon, attaché à d’autres maillons constitués de
248 MOBILISATIONS SOCIALES ET DÉMOCRATISATION

pratiques de participation pouvant être spontanées, réactives ou encore


proactives. Ces pratiques sont perceptibles à travers divers canaux de
communication et d’interaction, distincts des canaux institutionnels : les
médias traditionnels, les médias sociaux, les processus participatifs ad
hoc.
Avant de présenter plus en détail notre cadre méthodologique et ce
qu’il amène à voir en matière de portée de la participation, il convient
de rappeler les contours du débat auquel il est appliqué. Le cas retenu
pour l’exercice est, comme pour le chapitre précédent, celui du Plan de
mobilité durable de la Ville de Québec. Sortant du cadre « formel » de la
consultation publique, nous avons choisi de porter notre attention sur
le dossier de l’élaboration d’un lien cyclable utilitaire entre la colline
Parlementaire et le campus de l’Université Laval. Ce dispositif participatif
a favorisé l’animation et, selon nous, la structuration du débat dans et
sur l’espace public.

Un vélo-boulevard pour Québec

À l’hiver 2009, la Ville de Québec entame une démarche en vue


d’améliorer son offre de transport en commun. Cette démarche se trans-
forme rapidement en réflexion plus vaste sur la mobilité. Le maire Régis
Labeaume, élu à l’été 2007, souhaite profiter de l’occasion pour planifier
le transport de façon durable. L’un des principes structurants pour la
planification de la mobilité durable consiste à prévenir la congestion
routière pour assurer le maintien d’une qualité de vie et renforcer le
pouvoir d’attraction de Québec (Ville de Québec, 2011 : 8).
Un groupe de travail est mis sur pied en janvier 2009, dans le but
de diriger l’élaboration d’un Plan de mobilité durable pour Québec. Ce
Groupe de travail sur la mobilité durable (GTMD) est présidé par le
maire Labeaume et composé de représentants des acteurs traditionnels
de la planification du transport, mais aussi d’experts moins fréquemment
invités à la table de la planification municipale. De l’hiver 2009 à
l’hiver 2011, le GTMD sollicite la collaboration de divers spécialistes
évoluant au sein de la Ville de Québec, de la Ville de Lévis, du Réseau
de transport de la Capitale (RTC), de la Société de transport de Lévis
(STL), du Ministère des transports du Québec (MTQ), de la
Communauté métropolitaine de Québec (CMQ) et de la Société des
traversiers de Québec (STQ), notamment. Le GTMD est appuyé par
une équipe de soutien technique.
11 • SAISIR CE QUI SE PASSE ENTRE DEDANS, DEHORS ET AUTOUR 249

Au printemps 2009, le GTMD publie sa synthèse des enjeux intitulée


Vivre et se déplacer à Québec. Document de consultation en marge de l’éla-
boration d’un plan de mobilité durable (Ville de Québec, 2009). Il entame,
du même élan, une phase d’information et de consultation publique de
près de quatre mois, de mai à août 2009. Cette phase vise à informer les
citoyens et à stimuler une réflexion sur les choix futurs en matière d’amé-
nagement. Les individus et les groupes sont invités à s’exprimer de trois
manières : 1) lors de séances d’information et d’échanges ; 2) en complé-
tant un questionnaire (en version papier ou en ligne) ou 3) en déposant
un mémoire devant le GTMD.
Cette dernière étape conduit au dépôt, un an plus tard, d’un projet
de Plan de mobilité durable (Ville de Québec, 2010). À l’automne 2010,
le GTMD déploie des moyens semblables à ceux qui avaient été mis en
œuvre l’année précédente pour consulter la population. Un questionnaire
en ligne, trois séances de présentation et de consultation ainsi que la
possibilité de présenter un mémoire donnent la chance à quelques
centaines de personnes d’interagir avec le GTMD. Une séance spéciale
est même consacrée aux échanges sur le projet d’axe cyclable entre la
colline Parlementaire et l’Université Laval qui nous intéresse particuliè-
rement ici.

Un lien cyclable utilitaire

Le projet de Plan de mobilité durable de 2010 affirme la nécessité


d’implanter un lien cyclable utilitaire dans un axe est-ouest, entre le
secteur de Sainte-Foy et le centre-ville de Québec. La question à débattre
concerne le tracé de ce lien. Trois options sont soumises à la consultation.
Rapidement, l’option de la Grande Allée est écartée, parce que jugée
techniquement trop complexe à réaliser. Les avis se partagent entre les
deux options restantes, à savoir l’option d’un tracé sur le boulevard René-
Lévesque, principal axe de circulation locale, et celle d’une piste sur la
rue résidentielle Père-Marquette, située à quelques mètres au nord du
premier (fig. 1).
Le Plan de mobilité durable de Québec est rendu public en novembre
2011. L’implantation du lien cyclable utilitaire sécuritaire sur le boulevard
René-Lévesque y est jugée trop difficile à implanter par le GTMD. Ce
dernier, présidé par le maire Labeaume, préconise un aménagement sur
la rue Père-Marquette.
250 MOBILISATIONS SOCIALES ET DÉMOCRATISATION

Figure 1. Options pour le vélo-boulevard


soumises à la consultation de 2010

Dans les précédents exercices de planification de la mobilité cyclable,


le boulevard René-Lévesque était identifié comme lieu d’implantation
du lien utilitaire. Le plan d’action de 2008 prévoyait même un budget
pour la réalisation du lien cyclable et le présentait comme un axe prio-
ritaire dans le développement global du réseau cyclable de la Ville. Trois
ans plus tard, le Plan de mobilité durable propose plutôt de réaliser ce
lien cyclable sur l’axe de la rue Père-Marquette.
À première vue, ce choix n’est pas controversé. Il s’accorde même
avec plusieurs points de vue exprimés par les représentants de la société
civile, pour qui les deux tracés n’étaient pas forcément en opposition.
Mais en y regardant de plus près, les opinions présentées lors du processus
consultatif s’avèrent partagées sur la question. En effet, à la lecture des
rapports de consultation, il est difficile d’affirmer qu’une option était
préférée par une large majorité d’intervenants. Cependant, dans les
mémoires déposés en 2010, la préférence pour l’option sur le boulevard
René-Lévesque domine.
Dans ce contexte, on peut présumer que le débat s’est déplacé ailleurs,
qu’il a pris forme en dehors du cadre institutionnel de consultation
publique et que ce déplacement a pu interagir avec la réflexion encadrée.
Comment ce déplacement s’est-il effectué ? Comment, à partir de ce
11 • SAISIR CE QUI SE PASSE ENTRE DEDANS, DEHORS ET AUTOUR 251

moment, le passage d’un maillon à un autre de la chaîne participative


s’est-il produit ? Et comment cette chaîne s’est-elle bouclée, ne serait-ce
que provisoirement, autour de la décision ? Nous tentons de répondre à
ces questions en portant notre regard sur les dynamiques interactives,
sur le débat public, sur la décision institutionnelle et sur les perceptions
des acteurs.

Une approche dynamique de la participation

Premier volet du cadre méthodologique : le repérage des acteurs


et de leurs positions
L’abord du dispositif institutionnel correspond à la première étape
du cadre méthodologique (synthétisé dans le tableau 1). À partir d’une
analyse de ce premier maillon, il est possible de repérer les acteurs présents
sur la scène institutionnelle de la participation et de cerner leurs positions
afin d’identifier les convergences et les divergences.
Ainsi, le premier volet du cadre méthodologique est associé à la
construction d’une base de données à partir d’une analyse de deux types
de documents : les mémoires et les rapports de consultation publique.
L’analyse des mémoires déposés lors des deux grandes opérations de
consultation publique sur le Plan de mobilité durable de Québec (2009
et 2010) permet de repérer les acteurs qui ont participé au processus
participatif institutionnel et de cerner leurs positions. L’analyse des
documents de planification permet de saisir ce qui en a été retenu par
l’administration municipale.

Second volet du cadre méthodologique : une cartographie de la


participation
Le second volet du cadre méthodologique nous amène à remonter
(et descendre) le cours de la séquence participative associée au débat sur
la piste cyclable à Québec. L’objectif est de faire apparaître les autres
maillons de la chaîne participative. Pour ce faire, on suit la trace des
acteurs ayant participé au processus afin de voir s’ils prennent part au
débat sur le lien cyclable ailleurs, dans l’espace délibératif entendu plus
largement.
La base de données Eureka est utilisée, mais aussi le moteur de
recherche Google, pour compléter la recherche d’articles et de prises de
position. La revue des principaux journaux quotidiens (Le Soleil, Le
252 MOBILISATIONS SOCIALES ET DÉMOCRATISATION

Journal de Québec, Le Devoir), des sites Web des grands médias électro-
niques (Radio-Canada, TVA) et des plateformes électroniques reconnues
(les blogues Québec Urbain et [Link]) sert à évaluer si – et
comment – ces canaux d’expression correspondent à un autre maillon
participatif.
Concrètement, une nouvelle base de données est élaborée à partir
du contenu des articles tirés des médias traditionnels (à l’exception notable
des radios), des sites Internet et des médias sociaux interrogés pour la
période 2007-2012 et présentant un lien avec les mots -clés combinés :
« vélo, Québec, boulevard » et « vélo, Québec et Père-Marquette ». En
tout, 68 documents pertinents, sur un total de 285 occurrences, ont été
analysés. L’identité de la personne qui s’exprime, sa position exprimée et
son rapport à d’autres acteurs sont les éléments répertoriés dans la base
de données.
L’analyse du contenu des mémoires et celle des articles médiatiques
servent de fondement à la représentation des maillons de la chaîne parti-
cipative. Elles sont ensuite traitées à l’aide d’un logiciel d’analyse des
réseaux sociaux (SNA) (Scott et Carrington, 2011). La cartographie des
réseaux permet de suivre les acteurs selon leur positionnement d’une
année à l’autre, c’est-à-dire de 2009 à 2011 dans le processus qui nous
intéresse. Elle est également utile pour saisir l’effet des interactions sur
les gestes posés. L’outillage de l’analyse des réseaux sociaux sert ainsi à
créer des diagrammes d’acteurs, qui facilitent l’identification des scènes
de participation, des types d’acteurs en présence et des positions relatives
à la proposition de tracé cyclable.

Troisième étape du cadre méthodologique : l’épreuve


des arguments
Le troisième volet du cadre méthodologique concerne la mise en
relation du choix du tracé avec les positions exprimées au sein des diffé-
rents maillons de la chaîne participative. Il s’agit ici de mesurer le poids
des arguments exprimés par ceux et celles qui ont pris part au débat.
Nous nous penchons également sur la perception des choix effectués et
de la décision prise.
Le Plan de mobilité durable publié en 2011 est mis en perspective
avec les mémoires et le débat dans la presse. La revue des médias tradi-
tionnels et électroniques est prolongée, jusqu’en 2016, de façon à étudier
de quelle manière le débat se poursuit dans la chaîne des événements.
11 • SAISIR CE QUI SE PASSE ENTRE DEDANS, DEHORS ET AUTOUR 253

Des entretiens semi-directifs (6) permettent de cerner l’appréciation


de la participation et du débat par les acteurs ayant pris part au processus,
de près ou de loin, à un ou plusieurs moments depuis 2009. Ces entretiens
ont été menés avec des répondants clés au printemps 2016.

Tableau 1. Cadre méthodologique pour approcher


la participation de manière dynamique

Étape Outils Questions posées


1 – Le repérage des Documents institutionnels sur Qui parle ?
acteurs et de leurs le dispositif participatif
Quelle position s’exprime ?
positions
Analyse de contenu des
Par quel canal ?
mémoires déposés (2009-2010)
Revue de presse pour la période
d’existence du dispositif
(2009-2010)
2 – Une cartogra- Cartographie des acteurs et de Comment sont liés les acteurs qui
phie de la leurs positions participent au débat ?
participation
Comment les positions évoluent-elles
d’une étape à l’autre de la consulta-
tion ?
3 – L’épreuve des Comparaison du Plan de Comment le choix du tracé fait-il écho
arguments mobilité durable de 2011 avec aux positions exprimées ?
les débats
Quelle perception du débat ?
Entretiens semi-directifs
Comment les acteurs en interaction
Revue de presse étendue (2008- ont-ils pris part au débat, depuis
2016) 2011 ?

Dans les pages qui suivent, nous présentons les résultats de l’appli-
cation de ce cadre méthodologique au débat sur le tracé cyclable à Québec.
Cette présentation nous permet d’en valider la pertinence pour répondre
à la question : comment les différentes scènes de participation, « hors
cadre » et « au sein du cadre institutionnel », interagissent-elles ?
254 MOBILISATIONS SOCIALES ET DÉMOCRATISATION

LES ACTEURS EN SCÈNE(S) ET LES POSITIONS EN DÉBAT

La démarche devant mener au Plan de mobilité durable a mobilisé


plusieurs centaines de personnes et le nombre d’individus interpelés s’est
accru au fil du temps. En effet, alors qu’environ 120 personnes ont assisté
aux quatre séances publiques organisées en 2009, autour de 600 personnes
se sont déplacées pour l’une ou l’autre des séances de consultation de
2010. Lors de cette dernière phase de consultation, 88 mémoires ont été
soumis au groupe de travail et 55 mémoires ont été présentés par leurs
auteurs lors d’audiences publiques distinctes des quatre séances de consul-
tation.
L’intérêt croissant suscité par le dispositif s’est également traduit par
une diversification des thèmes abordés en lien avec la mobilité durable.
En effet, la recension du contenu des mémoires permet de constater que
le spectre des enjeux soulevés en 2010 est plus large que celui de 2009.

Les positions au sein du dispositif

Parmi les 108 mémoires soumis au GTMD en 2009 et 2010, 55


revoient explicitement à l’un ou plusieurs des mots suivants : vélo, réseau
cyclable, piste cyclable. En 2009, 15 mémoires sur 20 traitent du vélo
comme sujet principal ou comme sujet connexe : le vélo y est mis en lien
avec la durabilité, y est présenté comme un moyen de diminuer les
émissions de gaz à effet de serre, etc. De plus, la question du choix du
tracé est récurrente dans les mémoires. Autrement dit, en 2009, au
moment d’amorcer l’échange avec les membres du GTMD, les individus
et les groupes qui se mobilisent sont fortement intéressés par le vélo.
Parmi ces 15 mémoires qui traitent du vélo, huit (8) sont signés par
des citoyens, cinq (5) par des organismes et deux (2) par des conseils de
quartier2. La mobilisation des conseils sur une question comme celle de
la mobilité durable est le gage d’une reconnaissance de la légitimité et de
la pertinence du processus pour tenir ce débat. Les signataires des 15
mémoires déposés en 2009 souhaitent, de manière convergente, que soit
reconnue l’importance de favoriser l’usage du vélo et de le développer
comme élément de mobilité durable.

2. Les conseils de quartier regroupent des citoyens élus par leurs pairs pour représen-
ter les intérêts et transmettre les avis de leur quartier (voir Bherer, 2011, 2006).
11 • SAISIR CE QUI SE PASSE ENTRE DEDANS, DEHORS ET AUTOUR 255

Le message est bien reçu par le Groupe de travail. Ce dernier dépose,


quelques mois plus tard, une proposition de Plan de mobilité durable,
qui réserve une place significative à la bicyclette. Cela dit, au-delà de la
volonté générale de reconnaître le vélo comme une dimension majeure
de la mobilité durable, les positions se nuancent.

Le vélo : une action collective individuelle ?

La proposition de Plan de mobilité durable de 2010 met au cœur


du débat des options précises pour la réalisation d’un vélo-boulevard.
Cela pousse les participants à la consultation à affirmer leurs priorités
respectives et à se situer les uns par rapport aux autres. Dans les mémoires,
l’importance accordée au vélo et la faveur que connaît le tracé de la piste
cyclable varient selon la proximité du lieu de vie ou de travail du parti-
cipant et selon sa représentation du vélo (loisir ou véhicule).
Cependant, ce positionnement des acteurs ne semble pas varier en
fonction de leur affiliation. De fait, parmi les 41 mémoires déposés en
2010 par des individus ou des groupes d’individus sans affiliation à un
organisme ou à une organisation, seulement 16 présentent un position-
nement pour l’un ou l’autre des tracés cyclables proposés. Sept (7)
mémoires sont pour la priorisation du boulevard René-Lévesque comme
lien utilitaire cyclable ; neuf (9) mémoires sont contre l’aménagement
d’un vélo-boulevard sur René-Lévesque ou favorables au fait de prioriser
la rue Père-Marquette pour la réalisation de ce projet.
En ce qui concerne les groupes et les organismes, ils sont 47 à déposer
un mémoire en 2010. Le Conseil régional de l’environnement, l’associa-
tion Promo-Vélo, la Chambre de commerce de Québec et Vélo-Québec
sont quelques-uns des participants répertoriés. On compte également
des regroupements tels que les conseils de quartier et les comités de
citoyens. Plus de la moitié de ces mémoires (26/47) ne permettent pas
d’identifier une position relative aux options proposées pour le tracé
cyclable.
Cependant, parmi ceux qui présentent une position, les avis sont, à
l’instar de ceux des individus non affiliés, partagés entre les deux options.
En effet, neuf (9) regroupements de signataires se prononcent explicite-
ment pour l’implantation du vélo-boulevard sur René-Lévesque, alors
que sept (7) regroupements se prononcent fortement pour le choix de
Père-Marquette. Autre similarité entre les deux « groupes » de participants :
six (6) mémoires collectifs et cinq (5) mémoires individuels exposent un
256 MOBILISATIONS SOCIALES ET DÉMOCRATISATION

parti pris favorable à un lien cyclable renforcé, sans trancher en faveur


de l’une ou l’autre des options.
Ainsi, les positions « individualisées » et les positions « collectivisées »
sont au diapason. Ce constat va dans le sens de l’hypothèse selon laquelle
les individus s’organisent, se positionnent et prennent part au débat d’une
façon qui ressemble à celle des groupes.
En ce qui concerne le profil des participants, la vaste majorité de
ceux qui sont favorables à la piste sur le boulevard René-Lévesque se
présentent ou peuvent être décrits comme des « cyclistes au quotidien ».
Ils se déplacent régulièrement à vélo depuis un certain nombre d’années
et certains le font même en hiver. Ils présentent leur mode de vie comme
pouvant être adopté par tous, s’il est soutenu par des mesures d’aména-
gement. L’axe pour la réalisation d’un vélo-boulevard doit être choisi en
fonction de critères d’efficacité : il doit être le plus droit possible.
Ces cyclistes « par utilité » ont une représentation différente de celle
que nourrissent les partisans de l’option d’un tracé sur la rue Père-
Marquette. Ces derniers se divisent en trois groupes : (1) le groupe des
participants qui envisagent le vélo comme l’une des options de mobilité
active adaptée au cadre urbain des quartiers centraux ; (2) le groupe des
participants qui voient la piste cyclable sur Père-Marquette comme une
première étape dans la valorisation du vélo utilitaire ; (3) le groupe des
participants qui sont contre une intervention sur René-Lévesque.

Les tenants du vélo comme expérience urbaine


Dans le premier groupe (4 mémoires sur 16), il y a convergence
autour de la vision du vélo comme l’un des ingrédients du « cocktail de
transport durable ». Le vélo fait partie des options à mettre en valeur dans
le PMD, au même titre que le transport en commun et la marche. Il est
un élément important de la mobilité durable, mais il n’est pas envisagé
dans une perspective d’efficacité du déplacement ; davantage comme une
proposition alternative à la voiture. Selon les tenants de cette vision,
l’expérience des cyclistes doit être agréable, confortable et sécuritaire. La
piste cyclable servira, selon eux, aux individus résidant près de leur lieu
de destination (5 km et moins), les jours où le temps le permet. Pour ces
participants, le rapport avec le cadre bâti est important et les restrictions
physiques qui se présentent sur René-Lévesque (plusieurs intersections,
design de rue, etc.) apparaissent trop contraignantes pour être favorables
à l’expérience des cyclistes urbains.
11 • SAISIR CE QUI SE PASSE ENTRE DEDANS, DEHORS ET AUTOUR 257

Les tenants d’une stratégie par étapes


Dans le deuxième groupe, on trouve des mémoires (5) qui ne présen-
tent pas de position précise quant au choix du tracé, mais plutôt une
opinion très marquée en faveur de l’aménagement rapide d’un lien
cyclable. Deux mémoires, signés par des acteurs majeurs dans la promo-
tion du vélo comme mode de déplacement, soit Promo-Vélo et
Vélo-Québec, proposent un développement par étapes du réseau cyclable.
Pouvant être perçue comme un compromis, l’option privilégiée par ces
regroupements consiste en l’implantation d’une piste cyclable sur Père-
Marquette, dans un premier temps, et la réalisation du vélo-boulevard
sur René-Lévesque, dans un second temps.
Une telle position étonne venant de ces deux organismes. Selon nous,
cette position intermédiaire témoigne de leur perception positive du
processus institutionnel. Pour ces groupes provélo, la priorité est, en
2010, de voir la pratique du vélo soutenue par l’aménagement d’une voie
cyclable à Québec. Ces participants sont prêts à attendre encore quelques
années pour que soit implanté un axe utilitaire : l’important pour eux est
qu’un geste politique soit posé rapidement en faveur du vélo.

Les tenants de la non-intervention sur René-Lévesque


Dans le troisième groupe, les participants sont opposés à la transfor-
mation du boulevard René-Lévesque (7 mémoires). Que ce soit comme
espace de résidence ou de travail, ils connaissent et pratiquent au quoti-
dien le lieu ciblé pour l’un ou l’autre des tracés (la rue Père-Marquette
est parallèle au boulevard René-Lévesque et la distance séparant les deux
voies est d’environ 150 mètres). Autrement dit, les participants qui
s’expriment en faveur du tracé sur Père-Marquette sont à même, peut-on
avancer, de juger des bénéfices et des contraintes associées au partage de
la voie René-Lévesque par les autos et les vélos. Ce sont aussi des parti-
cipants plus susceptibles que d’autres d’être touchés par la suppression
des espaces de stationnement pour faire place à un tracé cyclable.

Les acteurs et leurs positions – synthèse

Ainsi, les mémoires sont une indication, par leur nombre et par leur
contenu, de la légitimité et de la reconnaissance populaire accordées au
processus consultatif en ce qui concerne le tracé cyclable. Ce qui se passe
au sein du cadre institutionnel semble clair et cohérent. L’analyse du
258 MOBILISATIONS SOCIALES ET DÉMOCRATISATION

discours montre une convergence des propos, comme le souligne


Emiliano Scanu dans le chapitre 10 du présent ouvrage. Cependant, une
attention portée aux stratégies et aux aspirations des participants révèle
quelques zones floues dans cette apparente clarté. Les participants font
tout d’abord la démonstration de leur intérêt pour l’aménagement d’un
lien cyclable utilitaire et pour la mise en commun des positions. Ils situent
leur réflexion à une échelle collective, ce qui a pour conséquence d’évacuer
le débat plus technique sur le tracé à prioriser. Ce dernier reste, à la fin
des consultations, indéterminé.
Toutefois, quand on observe ce qui sort du cadre institutionnel et
s’exprime plus largement dans l’espace public, à travers les médias notam-
ment, on note que certains participants « s’individualisent ». Sans mettre
en cause la pertinence du processus de consultation, ils prennent la parole
sur d’autres scènes de débat pour défendre leurs intérêts particuliers.
L’enjeu du stationnement et de sa diminution au profit du vélo-boulevard,
par exemple, a polarisé les positions et il a surtout été débattu par le biais
des canaux médiatiques. Le suivi de ces échanges hors cadre éclaire un
autre maillon de la chaîne participative, qui est plus incisif dans l’expres-
sion des préférences sur la question du tracé.

LES CANAUX MÉDIATIQUES COMME MAILLON DE BIFURCATION

L’idée d’un lien cyclable nécessitant le retrait de cases de stationne-


ment sur rue avait déjà été évoquée en 2007 et 2008, provoquant une
vive réaction de la part des commerçants de l’axe Cartier. Ces derniers
avaient mobilisé le conseil de quartier de Montcalm et demandé l’appui
de la conseillère municipale du district, Anne Guérette, alors représentante
du parti d’opposition au conseil municipal. À l’époque, le maire
Labeaume présentait lui-même le projet de réaménagement du boulevard
René-Lévesque, avec l’implantation d’un tramway et d’une piste cyclable
au centre de la voie, comme un projet structurant pour Québec.
Rappelons qu’en 2008, Régis Labeaume est nouvellement élu à Québec
et la Ville fête ses 400 ans. Le projet de mobilité s’inscrit dans l’intention
de la nouvelle administration de développer une image distinctive pour
la Ville de Québec : celle d’une ville exemplaire.
Ainsi, au lancement de la consultation publique visant à planifier la
mobilité durable, en 2009, les élus municipaux sont au fait de l’opposi-
tion probable des commerçants de Montcalm au tracé cyclable sur
René-Lévesque. Les interventions dans les médias de Régis Labeaume,
11 • SAISIR CE QUI SE PASSE ENTRE DEDANS, DEHORS ET AUTOUR 259

comme celles de François Picard, alors vice-président du comité exécutif


et responsable des dossiers du transport et de l’aménagement du territoire,
se veulent résolument pour la mobilité durable.
La préférence des élus pour le tracé cyclable sur René-Lévesque est
communiquée dans les journaux et transmise par les médias électroniques
au printemps 2010, soit quelques mois avant que la deuxième phase de
consultation ne débute. Rappelons que cette deuxième phase du processus
dirigé par le GTMD va permettre de débattre du choix du tracé.
Néanmoins, François Picard s’exprime en faveur d’un projet de voie
cyclable au centre de la chaussée de René-Lévesque, qui deviendrait à
sens unique pour les voitures.
Pour les organismes provélo, ce parti pris en faveur du vélo en juin
2010 a un énorme poids symbolique, même si l’aménagement d’une
piste cyclable au centre de la chaussée est associé à plusieurs contraintes.
L’important, pour ces organismes, est d’accroître la place accordée par
les décideurs au vélo dans le débat, à quelques mois de la consultation
publique.
En faisant cette déclaration, l’administration municipale amorce
elle-même un débat en parallèle, dans les médias. Les élus préparent
l’opinion publique et testent l’idée d’un réaménagement important du
boulevard René-Lévesque.
Les représentants de l’association des commerçants de l’axe Montcalm
(ACAM) réagissent fortement à cette projection. Non seulement le projet
leur semble menaçant, mais ils se sentent exclus du processus décisionnel.
Loin d’être interpelés comme des acteurs clés par les responsables de la
planification, les commerçants sont invités à jouer le jeu de la consulta-
tion, comme tous les autres acteurs. Pourtant, ces commerçants ont
l’impression qu’ils ont plus à perdre que les autres.
Ils ne désavouent pas le processus consultatif institutionnel et y
prennent même part. Mais ils ne croient pas que leur participation à la
consultation suffira à défendre leurs intérêts. Leur stratégie est plutôt de
trouver appui ailleurs que dans le cadre institutionnel, dans l’opinion
publique plus largement. À cette fin, les commerçants organisent un
point de presse et des sorties dans les médias, à partir du mois d’août
2010 : « “Nous ne voulons pas partir en guerre. Toutefois, vous convien-
drez que ce projet est inquiétant pour des gens qui ont investi des milliers
de dollars dans le secteur”, a répété leur directeur général, Marc-André
Pâlin. » (Denoncourt, Le Soleil, 26 août 2010).
260 MOBILISATIONS SOCIALES ET DÉMOCRATISATION

Les commerçants font partie du troisième groupe de participants


opposés à René-Lévesque décrit plus haut : ils sont contre une interven-
tion qui pourrait transformer les usages en cours sur ce boulevard. Le
référent de l’aménagement qu’ils défendent sur les ondes radiophoniques
et dans les journaux est celui du développement économique dans le
quartier central qu’est Montcalm. Dans ce récit, le client qu’il faut attirer
se déplace parfois en voiture et l’objectif de la mobilité durable, pour être
éminemment souhaitable, ne peut justifier la mise en vulnérabilité de
petits commerçants, qui travaillent fort pour survivre.
La triangulation de la revue de presse, des entretiens semi-directifs
et de l’analyse des réseaux sociaux amène à voir que la participation hors
cadre institutionnel qu’amorcent les commerçants à l’été 2010 porte un
argumentaire qui s’apparente à celui des provélos. Sa portée, toutefois,
est différente.

Deux approches différentes pour une même mise en valeur


de perspectives alternatives

Comme dans bien d’autres débats, les objectifs du développement


durable s’opposent, dans notre cas d’étude, aux objectifs du développe-
ment économique. Cela dit, la façon d’argumenter qu’adoptent les
commerçants n’est pas très éloignée de celles des provélos. Dans les deux
groupes, le référent particulier et les intérêts propres à un groupe sont
présentés comme avantageux pour le plus grand nombre. Et dans les
deux cas, ce groupe est présenté comme étant composé d’individus
courageux et menacés par une force dominante.
Pour les « provélos », l’objectif est d’aménager l’espace de façon à
permettre aux cyclistes de se déplacer de manière active, écologique et
sécuritaire. Le vélo est présenté comme un bienfait pour l’ensemble de
la population, puisque son utilisation diminue l’émission des gaz à effet
de serre et qu’il favorise l’activité physique. Les individus qui se déplacent
à bicyclette considèrent qu’ils font un choix durable au bénéfice de la
collectivité et qu’ils sont négligés par l’action publique relativement aux
conducteurs de véhicules motorisés. Selon eux, les aménagements doivent
appuyer leur choix de ce moyen de transport.
Pour les représentants du développement économique, l’objectif est
d’aménager l’espace de façon à permettre aux petits commerçants de tirer
leur épingle du jeu dans un contexte qui s’apparente à une lutte contre
les grandes surfaces commerciales situées à la périphérie. Le stationnement
11 • SAISIR CE QUI SE PASSE ENTRE DEDANS, DEHORS ET AUTOUR 261

sur rue est un outil majeur pour attirer les clients et pour soutenir les
commerçants de détail dans cette lutte. Le tracé sur René-Lévesque
nécessiterait la suppression d’environ 50 cases de stationnement ; il n’est
donc aucunement à leur avantage.
Autrement dit, les deux groupes qui s’opposent au sein des différents
lieux d’expression sur la mobilité se présentent comme membres d’une
culture alternative, d’une scène un peu déviante – pour reprendre l’ex-
pression de Becker (1963) – par rapport à la scène principale. La
proximité de ces deux récits, qui politisent le mode de vie et les habitudes
de consommation, aurait pu faire naître une alliance. On aurait pu
envisager de valoriser cette « marginalité » affirmée et partagée pour en
faire l’image et le caractère distinctif de l’axe Cartier. Mais pour cela, il
aurait fallu que chacun joue le jeu de la collaboration. Or, les commerçants
ont choisi de faire cavalier seul.

Une stratégie de participation conditionnée par la position


dans le réseau

Postulant que la corde sensible qu’ils désirent toucher vibre moins à


l’intérieur du cadre consultatif, les représentants des commerçants se
tournent vers les médias. Ils rejettent l’idée d’une alliance stratégique
avec les autres participants au débat sur le tracé cyclable. Ce faisant, ils
agissent en conformité avec ce que révèlent les études sur les réseaux
sociaux, à savoir qu’un acteur connecté trouve appui dans son réseau,
tandis qu’un acteur isolé se tourne vers les médias et les élus (Quinn,
Woehle et Tiemann, 2012). L’organisme isolé minimise l’importance du
réseau parce qu’il le juge moins pertinent. Cela provoque une ouverture
directe de sa stratégie à l’espace public et médiatique, comme dans notre
cas d’étude.
Les groupes provélo, pour leur part, ont joué le jeu de la consultation.
Les représentants de Promo-Vélo et de Vélo-Québec, pour ne nommer
que ceux-là, ont accepté de se mobiliser, de structurer leur position dans
un mémoire et d’aller la présenter par le canal de la participation publique
institutionnelle. Ils revendiquent, depuis longtemps, d’avoir voix au
chapitre de la décision en matière de vélo. En se présentant sur la scène
de la consultation institutionnelle, ces représentants témoignent de leur
bonne foi et de leur volonté de collaborer avec les décideurs.
Toutefois, ces regroupements se font doubler par l’autre jeu que
jouent les acteurs de l’axe Cartier sur une scène alternative et ponctuelle
262 MOBILISATIONS SOCIALES ET DÉMOCRATISATION

de participation. Cette scène alternative attire l’attention. Elle mobilise


les canaux médiatiques et réussit à influencer les décideurs.
Plus précisément, l’opposition exprimée par les commerçants au
projet de lien cyclable sur René-Lévesque fait basculer la priorité pour le
tracé. Alors que René-Lévesque était présenté, en juin 2010, comme
l’option de l’administration Labeaume, quatre mois plus tard, en octobre
2010, le tracé sur Père-Marquette se présente comme un compromis
acceptable.
Comme nous l’avons dit précédemment, certains organismes provélo
appuient cette option de la rue Père-Marquette, même s’il s’agit d’un
deuxième choix. En l’appuyant, tout en la présentant comme un premier
pas vers un lien utilitaire pour le vélo, les membres de la communauté
des cyclistes préservent la pertinence de la collaboration participative.
Toutefois, le fait de jouer le jeu institutionnel contribue à réduire la portée
de la participation de ces regroupements. Ils avaient la faveur des élus
pour poser des gestes forts au profit de la mobilité durable en juin 2010.
Quelques mois plus tard, les gestes forts sont mis de côté au profit d’une
solution intermédiaire, à laquelle ils adhèrent.
À la publication du Plan de mobilité et au moment de justifier le
choix du tracé en 2011, les décideurs du GTMD se gardent bien d’as-
socier ce choix à la demande des commerçants pour préserver les places
de stationnement : cela serait peu conforme à la perspective de mobilité
durable recherchée. L’argument autour duquel s’articule le compromis
est plutôt celui de la sécurité. De fait, pour plusieurs signataires de
mémoires, le boulevard René-Lévesque n’est pas un axe sécuritaire pour
les cyclistes en raison du partage de la voie avec les autobus et les voitures.
Ainsi, pour justifier le choix du tracé sur Père-Marquette, les membres
du GTMD et les élus s’en remettent aux arguments des signataires de
mémoires appartenant aux deux premiers groupes des opposants à René-
Lévesque, soit (1) le groupe des participants qui envisagent le vélo comme
une option de mobilité adaptée au cadre urbain des quartiers centraux
et (2) le groupe des participants qui voient la piste cyclable sur Père-
Marquette comme une première étape dans l’évolution de la valorisation
du vélo utilitaire. Le troisième groupe, celui des signataires qui sont contre
une intervention sur René-Lévesque et auquel appartiennent les repré-
sentants des commerçants, a gagné sa bataille. Il est néanmoins
relativement isolé.
Comme les opposants à la modification du boulevard René-Lévesque
étaient, pour la plupart, ouvertement favorables à une piste cyclable entre
11 • SAISIR CE QUI SE PASSE ENTRE DEDANS, DEHORS ET AUTOUR 263

la colline Parlementaire et le campus universitaire et comme les ténors


du vélo que sont Vélo-Québec et Promo-Vélo se sont dits ouverts à ce
qu’il y ait d’abord une première piste sur Père-Marquette, il devenait
relativement aisé, pour le GTMD et l’administration municipale, de
boucler la boucle de la chaîne participative, en 2011, en choisissant
d’implanter l’axe cyclable sur Père-Marquette.
Cela dit, il apparaissait important de reconnaître la pertinence des
acteurs réclamant un geste fort favorable au vélo à Québec. Aussi, pour
sauver en quelque sorte la face de chacun, l’administration Labeaume
met en place, en 2011, un comité de suivi du projet pilote de piste cyclable
sur Père-Marquette. Les conseils de quartier et les organismes provélo
s’étant le plus fortement exprimés durant la joute dans les canaux média-
tiques ont été invités à en faire partie. Les représentants des commerçants,
eux, ne l’ont pas été.

UN PROCESSUS DYNAMIQUE, À SAISIR EN CONTINU

L’application de notre cadre méthodologique au cas du débat entou-


rant le tracé cyclable amène à faire deux constats sur l’expérience
participative contemporaine et sa portée.
Le premier constat concerne les rapports de pouvoir entre les acteurs
en scène. Nos résultats confirment que la mise en relation des acteurs au
sein du cadre institutionnel ne se traduit pas par un plus grand pouvoir
des participants sur la décision. Les ressources et la légitimité des acteurs
restent inégales. En outre, les acteurs qui se mobilisent autour d’un enjeu
public ne le font pas forcément au bénéfice d’une transformation progres-
siste de la société. Ce premier constat est donc un peu tiède : on participe
davantage, mais en conservant un pouvoir relatif.
Le second constat se rapporte à la lecture des dynamiques participa-
tives. Il concerne le fait que les dispositifs institutionnels de consultation
publique constituent des points d’accès féconds pour l’éclairage des
aménagements, des ententes et des idées pour mieux comprendre et saisir
la forme de l’acteur collectif « ville » (Le Galès, 2011). Le cadre de saisie
de la participation permet de voir au-delà du résultat selon lequel la
position conservatrice l’a emporté dans le débat sur le tracé de la piste
cyclable. L’approche de la participation comme une chaîne constituée de
maillons, qui sont autant de scènes de participation, met en lumière la
dynamique de l’organisation des acteurs et ses réorganisations au fil du
temps.
264 MOBILISATIONS SOCIALES ET DÉMOCRATISATION

Partant de ce fait, si on la considère comme une étape structurante


pour l’expression des positions et pour l’interaction entre les acteurs
locaux, la participation de différents publics à un processus institutionnel
est révélatrice des alliances qui se constituent, des positions exprimées et
défendues et des stratégies choisies pour influencer la décision (Fourniau
et al., 2013). Cela dit, cette chaîne des alliances et des positions qui
s’expriment semble vouloir multiplier les assemblages possibles.
Au terme de l’application de notre proposition, il nous semble que
l’étude d’un objet de débat public comme celui du Plan de mobilité
durable de Québec ne rend pas tout à fait compte de la transformation
plus globale de la participation publique et de sa portée en aménagement
et en urbanisme. Certains traits, comme le registre plus collaboratif que
contestataire adopté par les acteurs locaux par rapport à l’action publique,
laissent entendre que les maillons informels de la chaîne participative
influencent les stratégies d’interaction et de négociation autour de projets
urbains. Cependant, le fait de prendre pour point de départ un débat
lancé par l’administration municipale elle-même peut aussi masquer le
déplacement du centre de gravité de la participation à l’extérieur du cadre
institutionnel.
On assiste en effet à une transformation de la pratique de la citoyen-
neté active. À l’ère des réseaux et des médias sociaux, celle-ci s’incarne
dans l’espace quotidien, à différentes échelles, sans attendre d’être sollicitée
par les institutions. Cette multiplication des scènes et des alliances se
révèle certainement plus exigeante pour les individus. Ils sont mobilisés,
parfois en simultané, par plusieurs projets et débats, sur divers thèmes.
En outre, cette multiplication des canaux d’activité civique individuelle
n’est pas sans promesses pour l’avenir de la démocratie participative.
Parce qu’ils se trouvent sur plusieurs scènes, dans l’espace concret du
monde vécu, les acteurs contribuent à remettre en question la pertinence
des processus « traditionnels » de mobilisation, de consultation et d’action.
Dans ce contexte, doit-on tenter de « ramener » les citoyens actifs au sein
des structures formelles de participation ? Comment cela peut-il se faire ?
Voilà quelques questions pertinentes et d’actualité pour les chercheurs
intéressés par la participation publique en aménagement et en urbanisme.

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CHAPITRE 12

Échanges en réseaux, débats viraux :


les nouveaux espaces du débat public
Sandra Rodriguez

V oilà deux décennies déjà que nous débattons du pouvoir démo-


cratique du Web. Depuis sa popularisation, le « réseau des
réseaux » est présenté comme permettant à chacun de se faire entendre ;
c’est la promesse d’une grande agora numérique, où quiconque peut
accéder à des informations, échanger des savoirs profanes ou experts,
débattre, s’organiser en contrepouvoir. Le rêve d’une démocratie
augmentée par les technologies numériques a cependant tout aussi rapi-
dement été entaché d’un clivage important – l’inégalité d’accès. Pour
qu’il fût démocratique, l’espace virtuel devait, avant tout, être à la portée
de tous. C’était loin d’être le cas il n’y a pas si longtemps. Le Web s’est
depuis propagé. Les médias socionumériques1 se sont immiscés dans tous
les espaces de la vie sociale. C’est aujourd’hui près de 25 % de la popu-
lation mondiale qui accède aux plateformes Facebook et Twitter sur une
base régulière2 et ce sont 79 % des Nord-Américains qui y accèdent au
quotidien (Pew, 2016). Au printemps 2016, une enquête (Mitchell,
Gottfried, Shearer et Lu, 2016) démontrait que 62 % des Américains
recouraient aux réseaux socionumériques comme source principale d’in-
formation, contrairement à 49 % en 2012, illustrant un accroissement

1. Par souci d’aisance, l’appellation « médias sociaux » sera employée dans ce cha-
pitre pour évoquer les plateformes de réseaux socionumériques : Facebook, Twitter,
Snapchat, Instagram, etc.
2. Selon Internet World Stats [http ://[Link]/[Link]],
l’augmentation du taux d’internautes dans le monde était de 538 % pour l’an-
née 2010 à 2011 seulement.

267
268 MOBILISATIONS SOCIALES ET DÉMOCRATISATION

de l’utilisation, mais aussi une prévalence de leur recours comme concen-


tration des informations quotidiennes. Aujourd’hui, les échanges en
réseaux continuent de soulever bien des questions quant à leurs rôles et
leurs incidences sur le débat public.
Ces outils numériques qu’on disait « révolutionnaires » il y a trois ans
à peine – ceux du Printemps arabe, du Printemps érable, du mouvement
Podemos ; des révoltes iraniennes de 2009, du mouvement des 99 % ou
même de l’élection d’Obama – n’évoquent plus l’image du jeune militant
montant aux barricades virtuelles. Au contraire, on accuse aujourd’hui
ces plateformes (en particulier Facebook et Twitter) de favoriser la désin-
formation, de polariser le débat et d’affaiblir le pouvoir citoyen.

Figure 1. Washington D.C., Manifestations


au lendemain de l’investiture du 45e président américain
Crédits : Justin Fraterman, 21/01/2017

Aux États-Unis, le nouveau président élu se dit en guerre contre les


médias de masse, refusant les conférences de presse et préférant pérorer
sur Twitter. Le concept d’ère postfactuelle ou « postvérité » est simulta-
nément évoqué pour dénoncer le rôle des plateformes Facebook et Twitter
dans la polarisation du débat sur le Brexit. On rappelle leur rôle dans la
diffusion de fausses nouvelles (fake news) – ces publications « choc »,
quoique non fondées, qui embrasent le débat public et déforment la
perception que les citoyens ont des clivages politiques réels. Sites gouver-
nementaux, forums de discussion et sections de commentaires des chaînes
12 • ÉCHANGES EN RÉSEAUX, DÉBATS VIRAUX : LES NOUVEAUX ESPACES DU DÉBAT PUBLIC 269

de nouvelles deviennent le théâtre privilégié de l’intimidation, où des


armées de trolls attaquent en bloc quiconque propose un point de vue
divergent. Dans ce tableau sombre, le média de l’expression des masses
semble être devenu celui de sa manipulation. Le rêve d’un espace d’op-
position et d’échange entre discours médiatiques, positions officielles et
savoirs profanes se ternit – il n’y a plus de savoirs qui tiennent, il n’y a
que des opinions. On est loin d’une agora 2.0...
Cette mutation rapide des usages socionumériques inquiète et
intrigue. D’une part, ces pratiques douteuses s’ajoutent à une personna-
lisation croissante des contenus, ce qui limite là encore les possibilités
des citoyens d’accéder à des points de vue divergents. La controverse
entourant le rôle de filtrage des médias sociaux provient du poids déme-
suré des géants d’Internet – Facebook, Google, Apple, Amazon, YouTube
– et de leur rôle dans le déséquilibre du pouvoir entre, d’une part, ceux
qui échangent des informations en ligne et, d’autre part, ceux qui contrô-
lent la manière dont elles circulent. En développant des algorithmes et
des techniques de collecte de données toujours plus sophistiqués, on
propose aux internautes des contenus qui les confortent dans leur vision
du monde. C’est ce qu’on appelle un « effet de filtrage » produit par des
algorithmes ou pour reprendre le terme de Pariser (2011), des filter
bubbles : des bulles qui en quelque sorte « isolent » les opposants, ne leur
donnant à voir que des propos tenus par des gens qui ont des positions
ou intérêts semblables aux leurs. C’est ce qui explique le renforcement
de la polarisation.
Simultanément, ce sont aussi les grandes chaînes de nouvelles qui
entrent en concurrence avec ces plateformes d’échanges en ligne. On
essaie d’attirer l’attention du public par tous les moyens possibles, incluant
la diffusion de nouvelles choc – le clickbait – et pas forcément véridiques
– les fake news. Le problème, c’est qu’à l’ère des réseaux, ces informations
deviennent facilement virales. Si les algorithmes de classification des
informations s’ajoutent aux effets de filtrage, il devient de plus en plus
difficile de discerner, dans ce flux constant d’information, le vrai du faux.
Ces pratiques remettent en question la capacité des individus à
accéder à des informations fiables, tout en les empêchant d’en estimer
adéquatement la source, les enjeux débattus et la position des acteurs.
Elles exagèrent les clivages et limitent la possibilité des voix exclues de se
faire entendre, tout étant réduit à des oppositions binaires. Pourtant, au
moment d’écrire ces lignes, les plateformes Facebook et Twitter sont
inondées de millions d’images prises par des manifestants dans le cadre
270 MOBILISATIONS SOCIALES ET DÉMOCRATISATION

des marches anti-Trump. Elles s’ajoutent aux articles, messages et tweets


relayés par les journalistes, mais aussi par des observateurs internationaux
qui choisissent de recourir à ces réseaux pour manifester leur méconten-
tement, ou proclamer leur support aux acteurs sur le terrain. En d’autres
termes, le Web et les médias sociaux sont encore perçus par plusieurs
comme des lieux légitimes d’échange et de débat.
Avant d’aller plus loin, rappelons que les médias socionumériques
sont aussi (et surtout) employés au quotidien pour échanger avec des
proches, des amis, des collègues. Si une part croissante de la population
y recourt comme à la source d’information principale, ce sont aussi les
médias de masse et les grandes chaînes journalistiques qui dépendent
aujourd’hui de ces plateformes pour fidéliser leurs publics, pour diffuser
les nouvelles de l’heure, pour augmenter leurs cotes d’écoute... ce qui
ajoute à la complexité d’une analyse des pratiques qui composent cet
espace médiatique. On ne peut donc pas y voir uniquement un outil de
propagande et de polarisation.
À la lumière de ces transformations, comment envisager l’omnipré-
sence des pratiques d’échange en ligne et leurs effets sur le débat public ?
Comment analyser le fait d’« aimer » un commentaire, de diffuser une
pétition en ligne ou de suivre le fil Twitter d’un politicien dans le contexte
actuel des prises de décisions politiques ? Dans quelle mesure le flux
constant d’information sur des réseaux guidés par des algorithmes parti-
cipe-t-il à l’information des citoyens et à l’élaboration de leurs prises de
position politiques ? Les échanges en ligne limitent-ils ou au contraire
appuient-ils l’accès des citoyens au débat ? Il semble difficile de répondre
à ces questions, tant les développements des usages socionumériques sont
rapides et tant le développement des algorithmes qui transforment ces
espaces se fait dans un manque flagrant de transparence (Crawford, 2014,
2016).
Penser la transformation des espaces médiatiques et la façon dont
elle agit sur l’alimentation ou la résolution de controverses sociales est
un point central de la réflexion sur le débat public. Dans une perspective
inspirée de Habermas (Dahlgren, 1994, 2005 ; Sparks, 1988, 2001)
nombre d’auteurs ont souligné le rôle des médias dans la construction
de l’opinion publique, dans l’affichage des positions et points de vue
opposés ou dans le relais des informations officielles (conférences de
presse, communiqués et décrets politiques, débats électoraux). On
souligne en particulier la double fonction que remplissent les médias de
masse – celle d’être à la fois l’enjeu du débat et l’espace où se développent
12 • ÉCHANGES EN RÉSEAUX, DÉBATS VIRAUX : LES NOUVEAUX ESPACES DU DÉBAT PUBLIC 271

et s’exercent les volontés politiques. C’est ce qui permet de les étudier en


tant que véritables institutions de l’espace public.
Or cette double fonction, reprise par les médias socionumériques,
est peut-être cela même qui peut aider à cerner les transformations en
cours de l’espace public. Le chapitre suivant propose d’explorer le rôle
complexe que jouent ces plateformes dans la participation des citoyens
au débat public. Dans un premier temps, je reviens sur la manière dont
s’est conceptualisée la relation entre médias et débat public en attirant
l’attention sur la notion d’espaces alternatifs d’échange (Dahlgren, 1994)
et la possibilité d’agir sur ce que Castells appelle des « nœuds d’informa-
tion » (2009). Dans un deuxième temps, je m’appuie sur les résultats
d’enquêtes menées auprès de jeunes activistes (20-35 ans) entre 2009 et
2012 dans le but de mieux cerner, au-delà de la technologie, la valeur
qu’ils donnent aux échanges en ligne comme lieux d’expérimentation,
de résistance et de relation aux autres. Enfin, je compare ces résultats aux
développements actuels des bulles de filtrage, pour réfléchir à l’incidence
du Web et des médias sociaux sur le renouvellement du débat public. En
repensant le rôle des échanges socionumériques dans la construction et
la validation de savoirs citoyens, j’estime important de prêter une atten-
tion particulière à la nécessité constante pour les acteurs de négocier entre
des espaces intersubjectifs de connaissances, de façon à en saisir les portées,
mais aussi les limites.

DES ESPACES PUBLICS EN RÉSEAUX

Just as television saved democracy in the past, in the future,


it will be saved by the Internet.
Steven Clift, 2000
Plusieurs recherches s’intéressant aux répercussions sociales du Web
et des médias sociaux soulignent la façon dont ils s’inscrivent dans une
transformation de l’espace public. En prenant en compte l’émergence de
nouvelles pratiques d’échange et d’affichage en ligne (Jordan, 1999 ;
Granjon, 2001), des pratiques de microblogage (par exemple les échanges
sur Twitter) et des plateformes d’échange qui marquent le Web 2.0 (Earl
et Kimport, 2011 ; Gerbaudo, 2012), on parvient à mettre en lumière
la façon dont ces outils sont employés par les acteurs pour créer des espaces
où ils peuvent interroger ou modifier les normes et les structures sociales.
L’analyse du rôle que jouent les médias sociaux (Facebook, Twitter,
Snapchat, Instagram) dans l’émergence et l’organisation de pratiques de
272 MOBILISATIONS SOCIALES ET DÉMOCRATISATION

résistance et de contestation soulève un ensemble de questions sur la


relation à établir entre la démocratisation de ces plateformes et l’émer-
gence de nouvelles formes de circulation des savoirs, qui peuvent, à leur
tour, influencer la façon dont les acteurs s’organisent, comment ils choi-
sissent de se faire entendre (Juris, 2012 ; Rodriguez, 2009 ; 2016). Les
médias socionumériques revêtent ainsi une double fonction : il sont
l’espace au sein duquel les acteurs essaient de faire valoir leurs positions,
tout en demeurant l’outil par lequel ils accèdent aux informations et aux
connaissances nécessaires à la construction des enjeux du débat.
Le développement d’une conception moderne de la démocratie
coïncide depuis longtemps avec la promotion de nouveaux moyens de
communication. L’apparition des presses mécaniques, du train, du télé-
phone, de la télévision a chaque fois été perçue comme un moyen d’élargir
l’espace public. On peut penser à l’explosion de la presse journalistique
au XVIIIe siècle, à l’imprégnation de la radio et de la télévision au
XXe siècle (McChesney, 1995 ; Starr, 2005). On peut songer aussi au rôle
attribué aux médias de masse dans la structuration d’un « tissu connectif »,
d’une « culture » qui facilite la diffusion des campagnes présidentielles,
normalise les modes de diffusion des discours et des positions officielles
(Rogers, 1962 ; Schiller, 1973) – en somme, l’espace médiatique devient
lui-même un espace de débat public.
Un ensemble de perspectives théoriques inspirées de Habermas ont
d’ailleurs tenté de réconcilier l’observation de l’espace public avec celle
de l’émergence de pratiques médiatiques. Dans son analyse du passage
des sociétés traditionnelles aux sociétés modernes, Habermas (1987,
1991) développe la notion de raison communicationnelle pour expliquer
les comportements des élites bourgeoises du XVIIIe siècle dans les cafés
de Vienne et de Londres. On retient les conditions matérielles, culturelles
et intellectuelles de l’époque qui éveillent l’intérêt des citoyens à participer
à des discussions ouvertes « semi-privées » (celles des cafés), dont les
contenus sont relayés par les journaux pour devenir publics. Habermas
reconnaît que ce processus de rationalisation des échanges demeure
inachevé et souligne comme d’autres le côté idéaliste et élitiste du
processus (Habermas, 1996, 2006). Toutefois, on peut retenir de ce
modèle que des pratiques d’interactions entre citoyens, culturellement
ancrées dans la popularisation de pratiques médiatiques, arrivent à susciter
un espace alternatif au débat public – un espace qui permet aux individus
d’accéder à des lieux, des informations et des savoirs nécessaires à la prise
de position, où se développe leur volonté politique.
12 • ÉCHANGES EN RÉSEAUX, DÉBATS VIRAUX : LES NOUVEAUX ESPACES DU DÉBAT PUBLIC 273

Ces espaces se développent en opposition aux pratiques de « repré-


sentation » des classes dirigeantes. Les cafés deviennent des espaces de
communication multiples où des individus partagent des informations,
des réflexions et des points de vue intersubjectifs qui les aident à déve-
lopper leur position politique en dehors des représentations officielles. En
observant le développement des médias de masse au XXe siècle, plusieurs
ont repris cette conception du caractère « dialectique » des échanges
médiatiques. On souligne l’établissement d’espaces où les citoyens
peuvent, par des modalités de délibération équitables (journalistes, émis-
sions d’enquête, lignes ouvertes), prendre connaissance des enjeux,
influencer l’opinion publique. On souligne aussi la place des militants
et activistes qui recourent aux médias de masse pour diffuser des « codes
de sens », soit des cadres symboliques pour orienter l’action (Eyerman et
Jamieson, 1991), ou donner à voir des opportunités médiatiques (Benford
et Snow, 2000).
Avec le développement d’Internet et du Web 2.0, les acteurs accèdent
à des réseaux d’échange toujours plus rapides et horizontaux. La malléa-
bilité du Web permet aux citoyens non seulement de recevoir, mais aussi
de produire des informations. Dans ce contexte, la multiplication de
réseaux numériques est perçue comme favorisant une capacité d’agir
accrue des acteurs (empowerment). On s’intéresse à la façon dont le Web
s’accompagne de nouveaux répertoires d’action, on observe comment il
facilite le recrutement de militants ou permet de diffuser des modes
d’organisation basés sur des réseaux flexibles de relations (Costanza-
Chock, 2012 ; Juris, 2012). En parallèle, on note l’émergence de pratiques
d’autocommunication de masse (Castells, 2007) ou de Daily Me
(Negroponte, 1996) – où des affichages d’expériences personnelles, de
vidéos captées par des téléphones intelligents, des commentaires partagés
sur Facebook ou Twitter sont diffusés à large échelle et sont repris par les
journalistes pour construire la nouvelle (remettant en question la frontière
entre savoirs profanes et savoirs experts).
Comme dans le cas des cafés du XVIIIe siècle, ces pratiques mènent
à la création d’espaces d’échange « alternatifs », où sont contestés les
positions et les enjeux diffusés par les médias de masse. Or, la force des
médias sociaux semble être aussi de permettre aux idées et aux actions
individuelles d’avoir une portée collective. Grâce à leur pouvoir de partage,
les individus peuvent briser le monopole des médias et diffuser des infor-
mations de manière virale jusqu’à les rendre « publiques ».
274 MOBILISATIONS SOCIALES ET DÉMOCRATISATION

Au cours des dernières années, le Web 2.0 et les médias sociaux ont
marqué les imaginaires par la place qu’ils ont prise dans le cadre de grandes
mobilisations sociales. De l’orchestration de flash mobs à l’occupation
d’espaces publics (McCaughey et Ayers, 2003 ; Pleyers, 2010, 2016),
de la révolution iranienne de 2009 au Printemps arabe de 2011 et aux
multiples mouvements citoyens de 2012 (Lotan et al., 2011 ; Tufecki et
Wilson, 2011), on s’étonne du souffle démocratique et contestataire
d’une génération de jeunes militants technophiles. Les dernières années
ont vu émerger les expressions « révolution 2.0 », « révolution Twitter »
ou « génération Facebook » pour décrire le rôle joué par ces plateformes
dans la constitution de contrepublics, au point de devenir une branche
d’étude à part entière (Castells,2012 ; Costanza-Chock, 2012).

Figure 2. Slogan et message twitter revendiquant l’accès


aux médias sociaux (Égypte, janvier 2011)

Figure 3. Slogan et message twitter revendiquant l’accès


aux médias sociaux (Égypte, janvier 2011)
12 • ÉCHANGES EN RÉSEAUX, DÉBATS VIRAUX : LES NOUVEAUX ESPACES DU DÉBAT PUBLIC 275

C’est ici surtout la capacité de communiquer d’un à plusieurs et de


plusieurs à plusieurs (peer to peer) qui vient soutenir cette idée du pouvoir
ou d’un effet boule de neige des médias sociaux (Dhalgren, 2005 ; Cardon,
2010 ; Rodriguez, 2014, 2016). Les médias socionumériques deviennent
des lieux où se définissent des façons de débattre, où circulent des infor-
mations et s’échangent des codes de production de sens qui se répercutent
sur le terrain. Il est à noter que ces pratiques ne suggèrent pas un simple
élargissement de l’espace qu’occupaient les médias de masse. On peut
plutôt y voir une multiplication des espaces publics (Dahlgren 2005). Les
plateformes socionumériques s’entrecroisent aux médias de masse (radio,
télévision, journaux). S’y ajoute un foisonnement de chaînes spécialisées,
des blogues, des sites Web destinés à des niches d’intérêts ciblées. Les
grandes chaînes de nouvelles affichent ouvertement leurs orientations et
préférences politiques (CNN, Fox News ou MSNBC). L’imprégnation
des médias sociaux quant à elle s’étend à tous les domaines de la vie
quotidienne et ses schémas d’appropriation sont en constante évolution.
Ils s’ajoutent à des espaces d’échanges face à face, à la permanence d’es-
paces de débat ou de consultation plus formels ou usuels.
Un trait caractéristique de ces nouveaux espaces est bien sûr l’im-
portance qu’y jouent les réseaux. Pour Castells, nous assistons à un
déplacement des espaces de pouvoirs vers des sphères médiatiques multi-
ples. L’intensification des flux d’information conduit à une
démultiplication de ce qu’ils appellent des « nœuds » dans les réseaux de
communication – c’est-à-dire des pôles qui croisent différents réseaux
d’échange et de relais d’information, et qui deviennent les nouveaux
enjeux du pouvoir. Si les flux d’information se multiplient, c’est la manière
dont les individus parviennent à agir sur ces « nœuds » qui devient
primordiale (Castells, 2007, 2009). Il ne s’agit donc pas uniquement
d’observer l’inscription d’individus au sein d’un ou de plusieurs espaces
d’échanges, mais aussi de s’intéresser aux rapports de pouvoir entre
institutions, individus et acteurs sociaux tentant d’agir sur la façon dont
circule l’information au sein d’espaces « fluides » et « connectés » en
réseaux. L’enjeu de la lutte : ces « nœuds » par lesquels sont détournés,
amplifiés, ou redirigés les transmissions d’information.
Les espaces publics multiples et en réseaux sont marqués par une
nouvelle culture de l’échange qui découle d’un ensemble de caractéristi-
ques technologiques : la possibilité d’archiver ou de copier des
informations ; la possibilité de les rediffuser sur d’autres réseaux ; le
caractère viral que peuvent prendre ces diffusions. Or, c’est bien là où le
bât blesse. Ces caractéristiques de l’outil permettent également aux géants
276 MOBILISATIONS SOCIALES ET DÉMOCRATISATION

du Web (Google, Apple, Facebook, Amazon) de contrôler par des algo-


rithmes de personnalisation des contenus la façon dont circulent les
échanges voire de déplacer les « nœuds de communication », et ce, sans
que les utilisateurs en soient totalement conscients. Ce qui soulève de
nombreuses questions. Par exemple, si les effets de filtrage confortent les
acteurs dans leur vision du monde, y a-t-il encore lieu de parler de débat
ouvert ? La participation à l’espace public suppose une aisance dans la
parole, l’accès à des informations fiables, la maîtrise de registres d’action
permettant aux individus de prendre part aux échanges. Comment les
individus arrivent-ils à valider la pertinence des informations auxquelles
ils accèdent à l’ère de la postvérité ? Comment choisissent-ils de comparer,
d’évaluer, d’exprimer des positions alternatives ?
Qu’il s’agisse d’influencer les décisions politiques des représentants
gouvernementaux, d’orienter l’opinion publique ou de faire connaître
de nouvelles idées, les actions citoyennes visent avant tout à dégager des
lieux d’expression. Or, pour comprendre comment les citoyens s’infor-
ment, font circuler ou essaient de modifier un ensemble de connaissances
et de positions, il faut pouvoir saisir ce qui se transforme dans la manière
dont les individus interagissent à la fois entre eux, avec des espaces média-
tiques, mais aussi avec des flux constants d’information. C’est précisément
cette volonté de mieux comprendre la façon dont les réseaux sociaux sont
employés pour agir sur les mécanismes de production de sens qui m’a
conduite à mener une enquête auprès de jeunes Canadiens entre 2009
et 2012, dont les résultats génèrent quelques brèves constatations.

ÉCHANGES VIRAUX ET PRODUCTION DE SENS


Le renouvellement des idées, ce n’est pas un objectif ; c’est
un processus.
Femme, 29 ans
Que ce soit par le recours aux médias de masse ou par l’émergence
de nouvelles pratiques d’échange en ligne, le simple fait d’afficher des
positions, de relayer des informations, voire d’être actif au sein d’espaces
de débat ouverts ne conduit pas nécessairement du point de vue des
jeunes à la résolution de conflits, ni même à l’appréciation objective de
positions divergentes. Au contraire, la perception qu’ont les individus
d’un enjeu ou des connaissances nécessaires au débat est toujours forte-
ment influencée par une culture, des valeurs, des croyances. Même
lorsqu’ils sont confrontés à des faits qui contredisent ce qu’ils tiennent
12 • ÉCHANGES EN RÉSEAUX, DÉBATS VIRAUX : LES NOUVEAUX ESPACES DU DÉBAT PUBLIC 277

pour vrai, les idées des individus ont tendance à demeurer peu affectées.
Une simple campagne médiatique, si élaborée ou virale soit-elle, ne
parviendra pas à ébranler les convictions d’un public si celui-ci n’est pas
déjà prêt à entendre un discours qu’il estime a priori peu pertinent. Il
s’agit là d’un détail important : les croyances et les valeurs ne sont pas
totalement statiques. Si des individus perçoivent des « messages » diffé-
remment selon leur « communauté d’interprétation », il est également
vrai qu’ils peuvent réviser, nuancer et changer cette interprétation de
manière indépendante, en fonction d’un certain nombre de contextes
ou de circonstances. C’est tout l’enjeu du débat.
En observant la façon dont les médias numériques transforment
l’espace public, on souligne souvent la façon dont ils s’arriment à des
pratiques et à une culture des réseaux qui serait celle des « jeunes ». Des
enquêtes ont analysé les pratiques d’organisation et de recrutement de
jeunes cybermilitants (McCaughey et Ayers, 2003). D’autres se sont
intéressées aux répercussions des technologies numériques sur leur parti-
cipation démocratique (Pasek, 2006 ; Gerbaudo, 2012 ; Costanza-Chock,
2012 ; Pleyers, 2016). Toutefois, il me semble important de comprendre,
au-delà du seul recours aux technologies, la façon dont ces jeunes choi-
sissent d’interagir avec autrui, au sein d’un espace culturel, politique,
social. Si nous assistons à une transformation profonde des logiques et
des répertoires par lesquels les individus agissent sur leur société, il faut
aussi prêter une attention particulière aux sens que les acteurs donnent à
ces pratiques (Rodriguez, 2009, 2013, 2014, 2016).
Dans le cadre d’une enquête menée entre 2009 et 2012 auprès de
jeunes Canadiens de 20 à 35 ans, j’ai voulu interroger les raisons pour
lesquelles ils recourent aux médias numériques et le sens qu’ils leurs
confèrent dans le cadre d’actions citoyennes. Au total, ce sont 137 jeunes
qui ont été interviewés, présentant des modes d’engagement variés :
militants, membres de groupes altermondialistes, féministes, jeunes
technophiles, pirates informatiques et même des jeunes qui peinent à se
décrire comme engagés. M’appuyant sur une démarche qualitative
inspirée de l’ethnométhodologie, j’ai combiné une série de 6 entretiens
de groupe menés auprès de 59 jeunes (30 hommes, 29 femmes) à une
série de 78 entretiens individuels semi-directifs (38 hommes, 40 femmes)
d’une durée moyenne de 2 heures chacun, interrogeant les pratiques, les
valeurs et les perceptions d’une variété de répondants faisant montre
d’intérêts divers pour les technologies numériques ou pour l’engagement
citoyen.
278 MOBILISATIONS SOCIALES ET DÉMOCRATISATION

Ces entretiens, on peut se l’imaginer, mettent en lumière une grande


variété de facteurs sociaux, culturels, personnels au fondement de l’intérêt
des jeunes à recourir quotidiennement aux plateformes numériques.
Toutefois, il en ressort une appréciation partagée des médias socionumé-
riques en tant que lieux importants d’expérimentation, de résistance et
de relation aux autres.

UN ESPACE D’EXPÉRIMENTATION DE L’ACTION

Interrogés sur l’influence qu’ils attribuent aux réseaux numériques


sur l’espace public, les répondants évoquent un ensemble de gestes et
d’événements qui ont marqué la scène politique depuis deux décennies.
Ils rappellent l’importance du Web pour le mouvement Zapatiste, le rôle
de Twitter dans les manifestations du Printemps arabe ou du Printemps
érable. Ils évoquent une diversité d’actions dont le relais de pétitions
virtuelles sur des sites spécialisés ([Link])3, la diffusion de vidéos
à teneur politique sur YouTube, Vimeo ou Facebook ou encore des
témoignages personnels sur Twitter qui se sont rapidement transformés
en des appels à l’action cruciaux. Ils mentionnent aussi des pratiques qui
peuvent a priori paraître moins politisées – comme la création et la
diffusion de « mèmes4 », de GIFs (images vidéo de quelques secondes
jouées en boucle) ou de vidéos ludiques – qui viennent à leur façon
remettre en question les nouvelles diffusées par les grandes chaînes ou
qui permettent de conscientiser et de mobiliser un public élargi. La
diffusion de ces images créatives et déjantées arrive parfois à susciter le
débat là où d’autres médias et groupes de pression semblent échouer.
Fait intéressant, les jeunes rappellent en particulier que les pratiques
d’échange en ligne servent aussi à appuyer des actions sur le terrain. Les
médias sociaux viennent renforcer les logiques de réseautage qui sous-
tendent un ensemble de manières d’interagir et d’échanger dans l’espace
public. C’est même toute une logistique qui est mise en place sur le

3. Le site [[Link]] se spécialise dans la diffusion et la création de pétitions


virtuelles portant sur une grande diversité d’enjeux sociaux et politiques proposés
par ses usagers.
4. Sur Internet, un mème est un élément culturel reconnaissable et identifiable (ca-
ricature, dessin, image, photo d’acteur, de chat, vidéo, mot-clic, etc.), qui est re-
produit, modifié et retransmis de façon massive par les internautes, au point de
devenir un nouvel élément culturel en soi (par exemple, « grumpy cat » : [http ://
[Link]/memes/grumpy-cat/photos].
12 • ÉCHANGES EN RÉSEAUX, DÉBATS VIRAUX : LES NOUVEAUX ESPACES DU DÉBAT PUBLIC 279

terrain pour appuyer la rediffusion d’images, traiter l’information, s’as-


surer que les tweets soient repris par les journalistes, etc :
Oui, les réseaux ça sert à communiquer plus vite, à montrer ce qui se passe,
mais on ne peut pas agir en vase clos. Il faut communiquer avec d’autres
[…] En même temps, ça ne sert à rien de diffuser des tonnes d’infos sur
Facebook si ça ne vient pas d’abord appuyer ta base. (Femme, 24 ans,
cybermilitante environnementaliste).
Ces pratiques servent aussi à démontrer les abus des forces policières, à
donner à voir des injustices ou à faire circuler des témoignages et des
informations dont les médias « ne parlent pas ». Dans ce contexte, le
recours aux plateformes numériques dépend moins de leurs caractéristi-
ques techniques que de l’objectif visé : chercher de « nouvelles manières
de faire », s’assurer de « faire circuler des informations utiles », contredire
la nouvelle. Ce n’est pas l’outil qui est mis en exergue, mais sa flexibilité,
son accessibilité et surtout, sa force réticulaire qui permet d’amplifier la
portée des répertoires d’action.
Ces résultats font écho à de nombreuses recherches s’intéressant à
l’émergence d’une nouvelle culture de l’engagement chez les jeunes (Juris
et Pleyers, 2009 ; Pleyers, 2010, 2016). L’acteur « engagé » est d’abord
décrit comme un créateur – un individu qui essaie de contourner les
obstacles à sa participation en expérimentant, en adaptant, en déclenchant
l’action. Les espaces socionumériques permettent à une variété d’acteurs
qui n’arrivent pas toujours à se faire entendre de tester d’autres façons de
faire, d’agir sur la construction de connaissances et d’opinions multiples
(Rodriguez, 2009, 2013).
Enfin, les jeunes interrogés insistent sur le fait que les médias numé-
riques ne sont pas une panacée. Ils ne sont ni les catalyseurs de l’action,
ni n’en constituent l’objectif. Comme ils le rappellent, ces technologies
sont aussi employées dans l’organisation d’actions terroristes, de mouve-
ments antidémocratique. Ajoutons à cela le caractère incertain des
campagnes de diffusion en ligne, où l’appui réel ne correspond pas
toujours au nombre de « j’aime ». Toutefois, ce qui frappe dans la descrip-
tion que font les jeunes de leurs pratiques d’échange en ligne, c’est la
façon dont ils les opposent à ce qu’ils estiment être une limite à leur
participation citoyenne dans le contexte social et politique actuel :
« Quand tu multiplies tes réseaux, tu multiplies tes moyens d’approche.
[…] Si tu mises sur le Web, tu perds dans ton rapport à l’État, aux
rencontres en face-à-face, mais tu gagnes dans l’altérité » (Femme, 30 ans,
militante féministe).
280 MOBILISATIONS SOCIALES ET DÉMOCRATISATION

Pour reprendre l’analogie avec la théorie de Habermas, ces jeunes


témoignent de leurs expériences personnelles, diffusent des savoirs et des
connaissances et participent en quelque sorte à dégager des espaces
« alternatifs », où ils peuvent développer leur volonté politique.

Des espaces de résistance

Les pratiques d’échange en ligne suggèrent une reconnaissance des


capacités réflexives des acteurs, qui doivent accéder facilement aux infor-
mations, mais aussi user de leurs compétences et de leurs réseaux
personnels pour redessiner des espaces d’expression. Les pratiques d’af-
fichage et de rediffusion prennent alors une valeur de résistance qui me
paraît importante. Rappelons-le, les médias socionumériques ont surtout
changé la façon dont les individus peuvent communiquer d’un à un,
d’un à plusieurs, et de plusieurs à plusieurs (peer-to-peer). Si l’on songe
au pratiques de piratage informatique (hacktivism), aux mouvements à
la Anonymous, aux actions de « blocage culturel » (culture jamming) où
des militants déjouent les campagnes d’entreprises ou de partis politiques
en faisant circuler des vidéos, des messages et des mèmes en réseaux
(McCaughey et Ayers,2003 ; Earl et Kimport, 2011), c’est la force du
peer-to-peer qui permet aux acteurs de déjouer les limites du débat en
rendant virales les positions ou les idées défendues par un individu ou
par un petit groupe. Ce qui suggère une adaptation constante, d’une part
au jeu de surveillance qui s’opère entre les individus, les militants sur le
terrain, les journalistes et les blogueurs, d’autre part à la manière dont
ces tweets et ces échanges en réseaux sont observés, contrecarrés ou
détournés par les forces de l’ordre (Rodriguez, 2009). Loin de chercher
à limiter les flux d’information (pour éviter par exemple qu’ils ne soient
repris par un camp adverse), les jeunes trouvent important que ces flux
demeurent ouverts et accessibles. L’objectif n’est pas d’éviter la confron-
tation ni de favoriser le consensus, mais d’assurer la diffusion large et
horizontale des idées, de permettre la rencontre de positions alternatives,
de donner à voir une multitude d’expériences dans divers espaces de la
vie sociale : « Une fois que tu prends conscience d’une réalité, c’est diffi-
cile de l’ignorer. Alors le but, c’est de susciter l’intérêt général, d’amener
les gens à s’ouvrir les yeux, de confronter les gens autour à prendre
connaissance d’autres idées » (Femme, 27 ans, blogueuse altermondia-
liste).
Une répondante va même jusqu’à dire qu’elle recourt à ces plate-
formes pour avoir accès à des positions diversifiées : « De façon générale,
12 • ÉCHANGES EN RÉSEAUX, DÉBATS VIRAUX : LES NOUVEAUX ESPACES DU DÉBAT PUBLIC 281

je suis plus intéressée par des engagements qui donnent de la place au


brassage d’idées, où on peut montrer un désaccord. Je trouve qu’il n’y a
pas assez d’endroits pour ça dans l’espace public » (Femme, 29 ans,
microphilanthrope). Or, c’est justement cette perception du débat public
émergent, où des individus réflexifs contribuent de manière autonome
à la diffusion d’informations critiques, qui est aujourd’hui remise en
cause par les effets de filtrage et de polarisation des réseaux numériques.
Les jeunes estiment importante la possibilité d’échanger et de diffuser
des idées dans des espaces sociaux variés : dans des modes d’organisation
formelle, par des pratiques d’affichage en ligne, par un affichage quotidien
de leurs valeurs et prises de positions. L’objectif est de profiter de l’effet
boule de neige des réseaux pour donner une visibilité à des idées ou des
préoccupations qui ne trouvent pas d’écho ailleurs. La valeur de résistance
des médias sociaux se retrouve, là encore, dans leur capacité à produire
ces effets de diffusion. La manière qu’ont les répondants d’explorer les
réseaux comme des espaces d’échange alternatifs s’ajoute à de multiples
autres pratiques, incluant la promotion de valeurs qui se vivent comme
l’expression de préférences et de choix personnels (boycottage de produits
commerciaux, achat de produits équitables, pratiques écologiques, etc.).
Ce qui suggère une culture de l’échange qui est aussi entretenue, alimentée
et maintenue par de multiples interactions horizontales, au sein des
réseaux comme en personne.

Espace d’expression, espaces de relation aux autres

Un élément crucial du développement du Web 2.0, c’est la manière


dont les réseaux viennent redéfinir la portée des échanges privés. Les
médias socionumériques servent simultanément à diffuser des blagues,
des idées, des émotions, des égoportraits (selfies) et des recettes de
spaghettis. Un individu peut entamer une série d’échanges qui, en deve-
nant viraux, provoquent une vague déferlante de mobilisations, un appel
inattendu à l’action.
Les échanges en ligne n’offrent pas de garantie de réussir à produire
des changements de structures ou de valeurs. Toutefois, ce qui étonne
dans les propos des jeunes, c’est la confiance qu’ils ont dans les effets de
contamination. L’important pour eux c’est de favoriser la circulation
d’idées, de positions et de perceptions. Les réseaux sont fluides : les actions
et la possibilité d’expression de chacun viennent agir sur les nœuds de
communication, et donc sur la façon dont circulent, se modèlent et se
282 MOBILISATIONS SOCIALES ET DÉMOCRATISATION

transforment les idées et les codes de sens qui construisent le tissu social.
Pour le dire autrement, les jeunes trouvent des limites aux usages du Web
et ne conçoivent pas que l’engagement citoyen puisse se réduire à l’affi-
chage en ligne. Mais l’objectif majeur, à travers cet ensemble de pratiques
expressives, c’est d’abord d’intervenir à long terme sur des façons d’agir,
de percevoir et de penser (Rodriguez, 2013, 2016).
C’est comme dit Ghandi : « Be the change you want to see. » C’est par la
chaîne humaine que les choses vont changer » (Femme, 31 ans, entrepre-
neure web).
« Pour moi, la victoire, c’est quand t’as réussi à changer la pensée des autres,
à leur faire voir une nouvelle perspective. À partir de là, les actions vont de
soi » (Femme, 27 ans, militante environnementaliste).
En ouvrant les échanges avec une diversité d’individus mobiles et auto-
nomes, les jeunes demeurent conscients des risques de surveillance et de
contrôle par les appareils d’État, qui utilisent des techniques de pistage
des données pour suivre les traces de citoyens ou de manifestants (Fox
et Ramos, 2012 ; Crawford, 2014, 2016). Plusieurs mentionnent la
difficulté de vérifier les sources des informations et des pétitions virtuelles
qu’ils diffusent. Ils s’inquiètent du risque de propagation de rumeurs,
tout comme ils déplorent la mise en scène de soi narcissique que suppo-
sent bon nombre de babillages en ligne. Mais ces lacunes et ces dangers
pâlissent à l’idée de croiser une multitude d’interactions avec une diver-
sité d’acteurs – militants, réseaux professionnels, amis, famille, journalistes
et simples « followers ». Pour éviter les dérives, ils évoquent l’importance
de « vérifier ses sources », de « demeurer cohérent », de « bien s’informer »
ou de rendre l’information « transparente ».
Cependant, le contexte médiatique d’ajourd’hui n’est plus celui de
2009-2012. La confiance mise dans le fait d’échanger en réseau pour
diffuser des codes de sens s’adapte mal au développement des algorithmes
de classification et des effets de filtrage. Pour les jeunes interrogés, la
rediffusion d’idées et de positions en réseau ne sert pas à appuyer une
action. Elle est l’action. C’est précisément ce que vient limiter le déve-
loppement d’algorithmes et de filtres polarisants qui modifient cette
capacité à se positionner.
12 • ÉCHANGES EN RÉSEAUX, DÉBATS VIRAUX : LES NOUVEAUX ESPACES DU DÉBAT PUBLIC 283

DE L’EFFET BOULE DE NEIGE AUX EFFETS DE FILTRE


If you don’t respect my existence, expect my resistance.
Manifestants, Boston, 21 janvier 2017
La controverse qui entoure aujourd’hui le rôle des médias sociaux
dans la polarisation et l’envenimement du débat public provient d’un
déséquilibre entre les citoyens qui échangent sur ces plateformes et les
géants d’Internet qui s’emparent tout à coup du pouvoir d’agir sur les
« nœuds de communication ». Les citoyens ont-ils encore un contrôle sur
la façon dont circulent, s’affichent et se relaient ces informations ?
Dans l’esprit communautariste qui marque le développement du
Web 2.0, ses concepteurs ont choisi de placer le potentiel d’innovation
de l’outil dans les mains des utilisateurs, de manière à ce qu’ils puissent
transformer, modeler et adapter l’outil à leur guise. Au-delà de l’accès à
l’information, internautes et acteurs sociaux ont graduellement détourné
les usages prescrits du Web – un lieu d’affichage de soi – pour étendre la
portée de leurs relations sociales et en faire un espace d’affichage ouvert
aux autres. Or, les pratiques de commercialisation du Web ont-elles aussi
donné lieu à des transformations. Avec des internautes qui rejettent
toujours plus la publicité sur les pages Web, de nouvelles techniques de
commercialisation se sont développées – en particulier, la marchandisa-
tion des données personnelles des usagers par les géants d’Internet
(Facebook, Google, Apple, Amazon) – mais aussi par l’inscription d’une
multitude de tiers dans la vente et l’achat de ces données. L’objectif de
cette économie des algorithmes est de prédire les intérêts et les préférences
des individus ainsi que leurs réseaux privilégiés d’échange. Si les inter-
nautes refusent la publicité, autant trouver des manières de cibler avec
précision leurs goûts, convictions et valeurs – le web devient personnalisé.
Cette marchandisation des données jette une ombre importante sur
l’idée des échanges numériques horizontaux. Les échanges en réseaux
s’inscrivent dans un marché technologique lucratif, où la nature des
contenus est constamment pistée, traquée, compilée et vendue. Faut-il
le rappeler, il existe encore peu de lois pour réguler le fonctionnement
de ces algorithmes et celui-ci s’effectue dans un manque flagrant de
transparence (Crawford, 2016). De nombreux chercheurs et acteurs
sociaux militent d’ailleurs à l’heure actuelle pour que plus de lumière soit
faite sur les dangers réels de l’accumulation des données. Dangers qui
affectent la vie privée, mais qui ont aussi une incidence majeure sur
l’espace public, sur la protection et l’anonymat des militants et supporters
et sur la préservation de lieux d’échange en ligne libres et ouverts. Les
284 MOBILISATIONS SOCIALES ET DÉMOCRATISATION

bulles de filtrage (filter bubble) (Pariser, 2011) que produisent les algo-
rithmes de personnalisation des contenus empêchent les individus
d’accéder à la diversité de points de vue tant priorisée dans les entretiens
menés auprès des jeunes. Prenons l’exemple de Facebook. L’information
qui circule sur cette plateforme est structurée en différentes façons – les
individus y sont connectés avec des amis, des membres de la famille, des
collègues, mais aussi avec des individus rencontrés de manière fortuite
ou encore des personnalités publiques. Pour favoriser la personnalisation
des contenus, l’algorithme retient ce qu’un usager « aime », « partage » ou
« écrit » sur ces réseaux et privilégie l’affichage d’informations qui confor-
tent ce que l’algorithme calcule être des préférences. Plus on partage, plus
on diffuse, plus on sera confronté à des informations qui entrent dans
cette catégorisation algorithmique biaisée (Lotan, 2014). Échanger
massivement en réseau, comme le proposaient de nombreux jeunes
interrogés, viendrait non plus amplifier des effets boule de neige, mais
favoriserait désormais la polarisation du débat, la circulation de rumeurs,
et l’enfermement des informations dans des bulles de filtrage qui confor-
tent notre vision du monde. Cette réalité va à l’encontre de ce que
défendaient les jeunes en entretien, et plus encore s’opppose à une
conception du débat où l’enjeu consiste à employer ses réseaux personnels
élargis pour agir sur de nouvelles manières de voir et de penser.
Pour démontrer les effets de ce filtrage, le Wall Street Journal a lancé une
application intitulée « Blue Feed, Red Feed », qui permet de comparer côte
à côte les nouvelles diffusées sur les fils Facebook selon ce que les algorithmes
de filtrage déduisent être la position politique de l’utilisateur (Blue Feed
pour les Démocrates, Red Feed pour les Républicains), et ce d’après les
préférences, amis et pratiques de pensée des utilisateurs. [http ://graphics.
[Link]/blue-feed-red-feed/#/protest]
Le degré d’influence de cet effet de filtrage varie aussi selon l’orientation
politique. L’enquête (controversée) menée par les chercheurs de Facebook
en 2015 (Bakshy et al., 2015) suggère que les individus identifiés comme
« libéraux » par l’algorithme ont 45 % de chances de croiser des contenus
dissonant avec leurs convictions, contre 40 % pour les individus identi-
fiés comme « conservateurs ». En d’autres termes, un citoyen ordinaire
qui ouvre son fil de nouvelles Facebook (rappelons qu’ils sont 62 % à y
puiser leur source de nouvelles au quotidien ; Pew, 2016), n’accède pas
aux mêmes informations que son voisin. Et si l’on ajoute à cela le fait
qu’une part de ces nouvelles diffusées sur les médias sociaux sont montées
de toutes pièces par ces mêmes plateformes dans le but d’attiser l’atten-
tion des usagers (le click-bait), il devient particulièrement difficile de
12 • ÉCHANGES EN RÉSEAUX, DÉBATS VIRAUX : LES NOUVEAUX ESPACES DU DÉBAT PUBLIC 285

distinguer le vrai du faux dans ce flux d’informations biaisées. Ces


nouvelles sont pourtant reprises par des chaînes télévisées, des journalistes
les commentent. Même quand on arrive à en démontrer la fausseté, le
mal est fait – elles ont circulé largement et elles ont marqué les perceptions
et les imaginaires.
Outre la polarisation évidente qu’ils supposent, les effets de filtrage
peuvent mener à l’adoption d’une mauvaise perception des faits. Avec la
multiplication des « fake news », c’est en effet une méfiance des citoyens
envers les sources d’information, y inclus les médias de masse, les jour-
nalistes et les activistes qui se développe. Plusieurs s’inquiètent de leurs
répercussions négatives à long terme (Fox et Ramos, 2012), comparant
cette surabondance d’informations à de la censure, puisque les citoyens
n’arrivent plus à évaluer l’authenticité des informations reçues ni la légi-
timité des médias par lesquels ils y accèdent :
La censure, à l’ère des médias numériques, exige de repenser quels en sont
aujourd’hui les objectifs – il ne s’agit plus d’interdire l’accès à l’information,
ce qui est désormais difficile, mais de détourner l’attention, de miner la
validité ou la crédibilité d’un enjeu.
(Censorship, in the digital era, requires a reframing of the goals of censorship :
not as a total denial of access–difficult to achieve completely–but as a denial of
attention, focus and credibility.) (Tufecki, 2017).
Ces transformations remettent en question d’autres aspects importants
du débat public. Par exemple, au lieu de voir des citoyens revendiquer
que soient reconnues comme nécessaires au débat public d’autres types
de connaissances (personnelles, empiriques) que les seuls savoirs relatifs
à la science et à la technique, ce sont aujourd’hui les institutions politiques
qui réfutent l’importance des faits et des savoirs experts et scientifiques.
Comment, alors, comparer les savoirs profanes avec les faits démontrés
par des recherches ? Quelles incidences ces transformations peuvent-elles
avoir sur la nature et les dynamiques de construction des connaissances
par lesquelles les acteurs arrivent à agir dans l’espace public ?
Ce retour du balancier est certes inquiétant. D’autant plus qu’il
semble difficile d’exercer le moindre contrôle sur ce déplacement radical
des « nœuds d’information ». Mais, plutôt que de sombrer dans le cynisme,
on peut se demander dans quelle mesure ces transformations vont donner
lieu à la création de nouveaux espaces, de nouveaux modes d’élaboration
de prises de position citoyennes. Après tout, la polarisation des opinions
et la difficulté de changer de position politique ont toujours figuré parmi
les préoccupations au cœur des réflexions sur le débat public : jeux de
286 MOBILISATIONS SOCIALES ET DÉMOCRATISATION

pouvoir visant à susciter ou capter l’intérêt d’un public, façon dont les
acteurs essaient de se faire entendre, voire importance des conflits et des
confrontations.
En 1994, Dahlgren observait déjà les effets de polarisation que
provoquait le développement de chaînes spécialisées : « L’espace public
moderne semble être redevenu l’espace de représentation de l’époque
médiévale, époque durant laquelle les élites se donnaient en spectacle
aux masses, tout en utilisant les lieux publics pour communiquer entre
elles » (1994 : 251). Une observation trouvant écho dans le développement
des réseaux socionumériques qui semblent désormais servir les intérêts
économiques des grandes entreprises du Web et ceux des élites politiques,
à qui la polarisation est profitable. Certes, les jeunes interrogés dans le
cadre de l’enquête de 2009-2012 croient que la possibilité de détourner
ces obstacles relève de la responsabilité des individus : à eux de chercher
des informations fiables ; à eux de vérifier leurs sources. Or, à l’époque
de l’économie des algorithmes, il n’est pas toujours facile de dévier des
sentiers proposés par les algorithmes et les moteurs de recherche.
Penser les développements actuels du Web revient alors aussi à penser
les modes de production d’une économie des médias et la façon dont les
citoyens s’y adaptent ou au contraire y répondent. Ce qui suggère, en
soi, un tout nouveau jeu de pouvoir pour dégager des espaces d’expression
de volontés politiques. Le décalage invite à repenser les catégories concep-
tuelles par lesquelles on choisit d’observer les relations sociales en jeu.
L’un des enjeux cruciaux à analyser pourrait être celui du rôle et des
responsabilités des plateformes Facebook et Google, non plus seulement
comme outils ou espaces d’échange, mais comme acteurs à part entière
(de la même manière que les médias de masse ont été érigés en institu-
tions). Il s’agit d’éviter de se concentrer uniquement sur les aspects filtrants
des technologies, mais aussi de comprendre de quelle manière leur déve-
loppement s’inscrit dans un ensemble de décisions politiques et d’intérêts
privés. Il s’agit aussi de rester à l’affût des pouvoirs économiques que ces
rapports supposent, en particulier à la façon dont les citoyens prennent,
ou non, conscience de ce double jeu – les plateformes encourageant leur
expression, et manipulant la portée des informations échangées.
Enfin, on peut éviter de qualifier ces jeux de pouvoir de bon ou
mauvais fonctionnement de l’espace public, pour au contraire y voir une
manifestation du caractère fluide des espaces démocratiques. L’espace
public se construit dans une volonté constante des citoyens de susciter
des lieux d’échange, des lieux où puisse se développer leur volonté poli-
12 • ÉCHANGES EN RÉSEAUX, DÉBATS VIRAUX : LES NOUVEAUX ESPACES DU DÉBAT PUBLIC 287

tique. Ce dégagement d’espaces de discussion ne se fait pas sans heurts


et se définit en opposition à des espaces « bloqués » d’où ils se sentent
exclus. Les jeunes interrogés il y a cinq ans attribuaient une valeur à la
réflexivité, à l’expression personnelle sur des réseaux multiples.
Aujourd’hui, alors que les médias sociaux deviennent l’apanage des
institutions et des « élites » économiques, peut-être les citoyens dégage-
ront-ils de nouveaux espaces d’échange ?
Au lendemain du discours d’investiture de Trump, des centaines de
milliers de manifestants descendaient dans la rue pour affirmer leur
résistance et leur mécontentement. Du jamais vu. Pourtant, ils n’ont pas
délaissé les échanges en réseaux socionumériques. Plutôt que d’indiquer
ce que les médias sociaux produisent ou provoquent sur le plan de la
participation citoyenne, il me paraît utile de comprendre en quoi ces
technologies participent d’un contexte médiatique et politique lui-même
en transformation. Un contexte dans lequel émergent de nouvelles formes,
répertoires et logiques de l’échange, mais dans lequel se manifeste aussi
une remise en question des façons de prendre connaissance du monde,
de communiquer, de s’organiser.
Si l’on doit repenser les cadres et les modèles théoriques par lesquels
on analyse l’émergence de nouvelles cultures et formes de participation
sociale et politique, inévitablement, de nouveaux espaces vont se dégager.
Et ils feront l’objet de répression ou de normalisation. Il revient aux
chercheurs de rester à l’affût des changements dans la façon dont les
acteurs essaient d’agir sur ces espaces et surtout, dans la manière dont ils
négocient la production de sens. Nos volontés politiques ne se construi-
sent pas en silos. Elles font l’objet de réseaux et d’espaces que nous
choisissons d’occuper.

CONCLUSION

L’omniprésence de ces médias sociaux, à la fois comme sources


d’information et comme espaces d’amplification des réseaux, met en
lumière l’importance d’enjeux nécessaires à la réflexion démocratique :
l’accessibilité réelle des citoyens au débat public, la portée des réseaux
intersubjectifs pour mobiliser l’action, la façon dont se définissent les
dynamiques de construction des choix sociaux. Loin des perspectives
technocentriques, la façon dont les individus expérimentent des possi-
bilités d’action et d’expression se développe en coconstruction avec le
288 MOBILISATIONS SOCIALES ET DÉMOCRATISATION

regard qu’ils portent sur les institutions, la façon dont ils choisissent de
s’organiser et d’interagir.
Les références et les expériences citées en entretien, de même que les
espoirs, les doutes et les limites que les jeunes évoquent lorsqu’ils réflé-
chissent à leur capacité d’action témoignent d’un changement de valeurs
où l’important devient la possibilité d’agir sur le flux irrégulier et rela-
tionnel des échanges. Or, si le développement des algorithmes de
personnalisation et les effets de filtrage viennent jeter une ombre sur la
façon dont les acteurs arrivent à se faire entendre dans ces espaces socio-
numériques, c’est surtout du point de vue de leur normalisation. Les
pratiques d’affichage, de partage et de « j’aime » ne permettent plus seule-
ment aux citoyens de donner à voir et à entendre d’autres idées. Elles
sont devenues l’objet de convoitise d’un marché des données numériques
ainsi que des élites politiques. Ce qui suggère en soi de nouvelles luttes
de pouvoir.
Au-delà du simple recours aux plateformes d’échange en ligne, les
jeunes interrogés soulignent leur intérêt à investir des espaces qu’ils
peuvent remodeler, expérimenter et reconfigurer à leur guise. Si l’expres-
sion subjective est alors importante, c’est aussi la responsabilité et la
réflexivité des acteurs qui devient cruciale. À mon sens, cette façon de
concevoir l’action citoyenne comme visant à agir sur des façons de perce-
voir, de vivre et de penser ne risque pas de s’estomper. Les développements
actuels des algorithmes de filtrage et la polarisation croissante de l’espace
politique soulèvent certes des craintes et des préoccupations légitimes.
Mais il faut aussi continuer d’observer la manière dont les acteurs choi-
sissent de protéger, de détourner ou de créer de nouveaux espaces libres
pour l’expression.
En supposant que le cyberespace a des effets distincts dans d’autres
sphères de la vie sociale, ce sont ces tensions et contradictions découlant
des développements médiatiques qui sont négligées. Le défi des chercheurs
sera donc de forger des concepts analytiques qui, sans nier l’aspect maté-
riel des médias, permettront d’appréhender le poids des interactions
sociales pour comprendre les difficultés, les espoirs et les luttes des acteurs
quand ils essaient de surmonter les limites à leur participation.
12 • ÉCHANGES EN RÉSEAUX, DÉBATS VIRAUX : LES NOUVEAUX ESPACES DU DÉBAT PUBLIC 289

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CHAPITRE 13

Débat public et enjeux urbains :


la contribution des mouvements
sociaux
Pierre Hamel

I l en va des idées comme des souvenirs, avec le temps elles finissent


par s’étioler ou s’affadir, à moins d’en réviser le contenu et de les
ajuster aux changements contextuels. C’est le cas des notions de gouver-
nance, de participation, de délibération, de débat public et de mouvement
social. À cela s’ajoute le fait que l’utilité de ces notions varie en fonction
de leur capacité à rendre compte des modalités de recomposition des
arènes publiques. Or celles-ci n’obéissent pas à un schéma prévisible ou
planifié. Elles découlent de l’articulation de deux régimes distincts,
quoique non étanches : un régime de l’argumentation – fondé sur les
faits et les délibérations rationnelles – et un régime de « l’émotion et du
vécu existentiel » reposant en priorité sur des témoignages et exigeant un
recours à l’authenticité (Callon et Rabeharisoa, 1999). Cela résulte du
fait que les individus ne s’expriment pas tous de la même manière dans
l’espace public. Certains préfèrent d’emblée le registre émotif ou du vécu
existentiel à celui de l’argumentation. Une analyse sociologique digne de
ce nom devrait être en mesure de prendre en compte ce fait, même si
pour l’instant, je m’attarderai avant tout au premier registre, tout en
n’oubliant pas que celui-ci n’est pas le seul à être susceptible d’influencer
l’expression sociale et politique et, partant, la portée d’un débat public.
La contribution des mouvements urbains à la démocratie locale et
à la démocratie tout court telle qu’on peut l’évaluer à partir de l’exemple

293
294 MOBILISATIONS SOCIALES ET DÉMOCRATISATION

de Montréal peut aider à mettre en lumière les défis auxquels doivent


faire face les métropoles contemporaines et leurs acteurs sur les plans
social et politique. C’est du moins l’hypothèse mise en avant ici.
J’ai divisé mon chapitre en trois points. Dans le premier, je me
pencherai sur ce qui définit et caractérise de nos jours l’action publique
sur la scène urbaine. Ensuite, j’examinerai les conditions auxquelles sont
soumis les acteurs sociaux dans le nouveau contexte d’action publique
sous l’égide de la gouvernance délibérative. Enfin, j’aborderai le dilemme
que doivent résoudre les mouvements urbains alors que l’appel à la
participation des citoyens de la part des pouvoirs publics s’est banalisé.
L’analyse sociologique est alors nécessairement convoquée.

L’ACTION PUBLIQUE SUR LA SCÈNE URBAINE

Pendant plusieurs décennies, parmi les villes canadiennes, Montréal


s’est distingué par le dynamisme de sa société civile. Au cours de la
deuxième moitié du XXe siècle, les mouvements urbains montréalais ont
joué un rôle majeur dans la modernisation des politiques urbaines
(Hamel, 2008). Ainsi, les citoyens de quartiers populaires se sont mobi-
lisés contre la piètre qualité et le coût élevé du logement, contribuant à
modifier la réglementation et à contrecarrer les stratégies de démolitions
préconisées par certains promoteurs. Ils ont également pris diverses
initiatives afin d’améliorer les conditions de vie, notamment au regard
de la qualité des services de proximité. Leur action s’est mobilisée sur
une multitude de questions sociales, allant de la santé à l’éducation
populaire en passant par l’entraide et la solidarité dans la lutte contre la
pauvreté et les discriminations. Ils ont ainsi porté dans l’espace public
une série de revendications destinées à faire valoir ce que plusieurs ont
appelé, à la suite d’Henri Lefebvre (1970), « le droit à la ville ».
À l’instar de ce qui a été observé dans de nombreuses villes nord-
américaines, ces luttes ont contribué à une véritable transformation des
représentations et des significations de la culture locale. On doit
mentionner, entre autres choses, la mise en valeur du patrimoine archi-
tectural et urbain, la promotion de la vie de quartier – que certains
associent à la défense des villages urbains en opposition à la ville des
milieux d’affaires (corporate city) (Zukin, 2010) –, la préservation de
l’environnement, la reconnaissance de la diversité ethnique et culturelle,
la nécessité de réduire les inégalités sociales et lutter contre la pauvreté.
À travers leurs effets combinés, ces éléments ont contribué à dessiner les
13 • DÉBAT PUBLIC ET ENJEUX URBAINS : LA CONTRIBUTION DES MOUVEMENTS SOCIAUX 295

contours d’une nouvelle culture locale1 tournée vers une conception plus
sociale du développement urbain.
Tel qu’elles ont été promues par la société civile, ces représentations
proviennent de demandes semblables à celles observées dans d’autres
villes nord-américaines. Elles n’en ont pas moins été formulées d’une
manière particulière à Montréal, compte tenu du passé industriel, mais
aussi ethnique de la ville, incluant son bilinguisme. Pour bien comprendre
ce qui distingue la réalité urbaine de Montréal, il faut par ailleurs se
souvenir des turbulences causées par la transformation du statut historique
de l’agglomération en tant que métropole du Canada, étant donné la
montée de l’affirmation identitaire francophone et l’inévitable recul de
l’influence de Montréal sur l’espace territorial du Québec (Levine, 1990).
Tout cela est bien connu (Higgins, 1986 ; Polèse, 2012). Cependant,
on a sans doute trop peu souligné le rôle joué par les mouvements sociaux
dans la transformation du cadre de la gouvernance urbaine. Même s’il
est vrai que le poids et l’influence des milieux d’affaires et des élites
économiques ont été prédominants au cours de la deuxième moitié du
XXe siècle en ce qui a trait aux choix formulés par les élus en matière de
développement urbain (Hamel et Poitras, 2004), il est plus difficile de
saisir comment la société civile – et ses acteurs – est également parvenue
à y contribuer. L’apport des mouvements urbains s’inscrit à l’intérieur
d’un registre d’action collective ayant permis d’accroître l’influence
populaire sur les investissements privés et leurs retombées, même si
celle-ci n’a pas été aussi importante que plusieurs leaders de ces mouve-
ments l’auraient souhaité.
Évaluer avec exactitude la portée des mouvements sociaux, leur
capacité à influencer les processus décisionnels orientant le développe-
ment urbain, voire leur rôle en matière de transformation de la culture
locale demeure ardu, sinon impossible. Il y a plusieurs raisons à cela.
Premièrement, on sait que les effets de l’action des mouvements urbains

1. J’accorde à la culture locale un sens étendu tout en reconnaissant qu’elle peut aussi
avoir une signification plus restreinte. De ce point de vue, je partage la perspective
proposée par Hank V. Savitch et Paul Kantor. Pour ces auteurs, la culture locale
converge avec les normes et les valeurs capables de contribuer à définir les orienta-
tions auxquelles la population locale s’identifie, influençant du coup les priorités
du développement : « Cities bear a history, an experience with conflict and cooperation
as well as a social structure that go into the making of local culture. That culture ulti-
mately helps determine what kind of development popular opinion most values. Is it
jobs and construction ? Or is it historic preservation and green space ? » (2002 : 45).
296 MOBILISATIONS SOCIALES ET DÉMOCRATISATION

peuvent converger avec des demandes émanant de l’administration elle-


même. Les acteurs sociaux ont parfois des alliés au sein de
l’administration dont le poids peut être supérieur au leur lorsqu’il est
question de politiques publiques et de leurs orientations (Pickvance,
1985). Dès lors, il devient difficile d’identifier les facteurs déterminant
les choix sous-jacents aux politiques urbaines. Est-ce que les changements
observés sont dus à l’action des mouvements urbains ou à celle des agents
de l’État ? À contrario, on peut toutefois souligner que les alliés de l’in-
térieur ne se seraient sans doute pas manifestés sans la présence des
mouvements sociaux à l’extérieur des cercles du pouvoir institué. Ce sont
avant tout les acteurs sociaux qui se révèlent capables de formuler un
discours de contestation et de revendication, proposant des modalités
d’action publique différentes ou « alternatives ».
Deuxièmement, la définition du pouvoir lui-même en lien avec le
développement urbain demeure difficile à appréhender. La thèse des
régimes urbains a sans doute permis de faire ressortir l’existence de rela-
tions entre les acteurs économiques et le pouvoir politique. Sans compter
qu’elle a mis en lumière le fait que les ressources nécessaires à la poursuite
d’objectifs politiques donnés allaient de pair avec une certaine stabilité
des coalitions capables d’apporter leur soutien aux régimes en place
(Stone, 1998). Toutefois, en voulant accorder trop de poids aux déter-
minismes structurels, cette perspective a souvent ignoré le dynamisme
et les aspects sociaux dudit développement. C’est ce que Clarence N.
Stone (2015) a récemment soutenu en portant un regard rétrospectif et
critique sur son analyse du régime urbain d’Atlanta effectué à la fin des
années 1980.
Aujourd’hui encore, à la question de Robert Dahl « Qui Gouverne ? »
(1961), il demeure difficile de répondre avec certitude. On peut sans
doute parler à ce sujet – si l’on évoque l’analyse du pouvoir tel qu’il se
déploie dans les villes contemporaines d’Amérique du Nord – d’une tâche
inachevée ou demeurée en suspens. D’ailleurs, ce constat peut être mis
en relation avec ce que d’aucuns ont fait valoir relativement aux villes du
début du XXe siècle, alors qu’on était conscient de l’indétermination des
orientations sous-jacentes à leur avenir. À cette époque, les bénéficiaires
avérés des choix politiques n’étaient pas aisément identifiables. C’est du
moins l’hypothèse avancée par Eric Monkkonen (1988)2. Peut-on trans-

2. L’incertitude caractérisant le développement urbain des villes américaines du dé-


but du XXe siècle se répercute sur la dispersion du pouvoir politique : « Because the
new city’s form and function are in flux, no class or interest group can yet attain the
13 • DÉBAT PUBLIC ET ENJEUX URBAINS : LA CONTRIBUTION DES MOUVEMENTS SOCIAUX 297

poser cette situation aux villes contemporaines ? À tout le moins, il est


possible d’alléguer que la forme et la fonction des villes contemporaines
sont encore marquées – à l’instar de ce que Monkkonen a décrit, évoquant
la situation qui prévalait au début du XXe siècle – par un processus
constant de recomposition difficile à appréhender. Dès lors, comment
saisir la configuration du pouvoir ou des décisions relatives à la forme
des villes et à leur développement ?
Troisièmement, c’est la nature même du changement ou des trans-
formations qui pose problème. Qu’est-ce qui change et qu’est-ce qui
demeure identique dans les transformations observées ? Comment faire
la part des choses entre un objet social et son contexte quand les deux
sont si interreliés ? Il n’est pas rare de constater que les phénomènes
sociaux se transforment tout en demeurant similaires à ce qu’ils ont été ;
c’est ce que révèlent plusieurs institutions modernes. Pour avoir déjà été
évoqué à titre d’enjeu pour l’étude du changement (Sales, 2012), cet
aspect paradoxal n’en constitue pas moins un défi théorique et métho-
dologique incontournable lorsqu’il s’agit d’en évaluer les causes.
En conservant en mémoire ces mises en garde, on peut revenir à la
contribution des mouvements urbains à la démocratisation locale, à partir
de l’exemple de Montréal. Dans plusieurs domaines (logement, patri-
moine architectural et urbain, développement, culture, environnement,
participation, démocratie), il n’y a pas de doute que ces acteurs sociaux
ont marqué des points. Cela ressort du bilan effectué par Timothy Lloyd
Thomas (1997) dans son livre sur le Rassemblement des citoyens et
citoyennes de Montréal (RCM) des années 1974 à 1984, en ce qui a trait
aux relations entre les mobilisations urbaines et ce parti politique issu,
dans une large mesure, des luttes menées par les citoyens à partir des
années 1960 dans les quartiers centraux de Montréal. C’est aussi ce que
soutient Nicolas Douay (2012) en prenant en compte les formes d’action
plus récentes de « l’activisme urbain ». Dans son analyse, ce dernier note
bien l’importance accrue, au cours des dernières années, des enjeux
environnementaux et de la culture. Ceux-ci s’inscrivent dans un cadre
ou un contexte d’action un peu différent par comparaison avec les décen-
nies précédentes, étant donné l’essor des nouvelles technologies
d’information et de communication et la diffusion d’une culture géné-
ralisée de la participation au pouvoir politique. Si Douay observe une
inscription spatiale nouvelle des mobilisations à partir des années 2000,

high ground in directing urban policy, because no one knows where the high ground is »
(Monkkonen, 1988 : 217).
298 MOBILISATIONS SOCIALES ET DÉMOCRATISATION

il souligne toutefois que les valeurs et les objectifs concernant la préser-


vation du patrimoine et la lutte à l’exclusion sociale véhiculés dans les
années 1960 et 1970 perdurent.
La scène des luttes urbaines ne ressemble plus aujourd’hui, il s’en
faut de beaucoup, au paysage keynésien tel qu’il s’est déployé au lendemain
de la Deuxième Guerre mondiale, allant de pair, au Québec comme
ailleurs, avec la construction d’un Welfare State extensif et parfois progres-
siste. L’essor des politiques néolibérales et l’expansion d’un modèle de
gouvernance entrepreneurial (Jessop, 2000) sont allés de pair avec une
précarité des conditions d’emploi et un accroissement des inégalités
sociales que les générations issues du baby-boom croyaient des réalités
révolues.
Souvent définis, comme par le passé, en termes de solidarité, les
mouvements urbains risquent de se trouver piégés dans une gestion
autonome de la pauvreté. À cet égard, ce qui survient à Montréal converge
avec ce que l’on a pu observer dans d’autres villes, notamment euro-
péennes. En fournissant un travail non payé ou à faible salaire dans les
domaines du social d’où l’État s’est retiré d’une manière plus ou moins
marquée, les acteurs sociaux poursuivent leur action dans des termes
humanitaires, voire participent à une autogestion de la pauvreté, s’éloi-
gnant du coup de leurs intentions subversives initiales (Mayer, 2016).
Dans cette foulée, se pose clairement la question de la redistribution
des ressources et du pouvoir à l’aune d’un nouvel examen de la mission
de l’État. L’émergence du thème de la gouvernance dans ce contexte a
permis d’explorer les modalités de la coopération entre les gestionnaires
de l’État, incluant les élus, et les acteurs de la société civile, sans pour
autant résoudre le problème de l’existence en commun dans les sociétés
libérales ou pluralistes. Quel compromis institutionnel et quelles moda-
lités de régulation sont capables, non seulement de faire tenir ensemble
une pluralité culturelle accrue, mais d’y assurer une « existence en
commun, qui va au-delà de [la] simple coexistence » (Leca, 1996 : 270) ?
Si, comme l’avance Gilles Pinson (2015), les travaux sur la gouvernance
conduisent à concevoir une théorie historique de l’État, cela signifie-t-il
que les engagements auxquels souscrivent à ce chapitre les acteurs des
mouvements sociaux pourront se faire à l’avenir sur la base d’un modèle
d’action publique démocratisé capable de leur offrir l’assurance d’une
véritable reconnaissance ? Comment, alors, se redéfiniront l’identité et
la légitimité des uns et des autres, si l’on pense aux acteurs privés, à ceux
de la société civile et à ceux de l’État ?
13 • DÉBAT PUBLIC ET ENJEUX URBAINS : LA CONTRIBUTION DES MOUVEMENTS SOCIAUX 299

Avec l’affirmation des processus de métropolisation, voire l’avancée


des métropoles à la faveur de la mondialisation (Jouve, 2005 ; Mayer,
2017), on observe une remise en question des formes établies d’expression
de la puissance publique, ou du modèle stato-centré. Il en résulte une
émergence de nouveaux territoires d’action collective. À cet égard, on
peut parler d’un « réétalonnage politique3 » comme élément de redéfini-
tion de l’action publique dans le contexte métropolitain et mondial de
l’époque récente. Si cela converge avec une remise en question du rôle
traditionnel de l’État dans le processus de régulation, c’est que celui-ci
n’est plus en mesure d’exercer un contrôle absolu de la régulation poli-
tique, si l’on définit celle-ci sous l’angle de « l’ensemble des activités
politiques permettant l’arbitrage des conflits entre groupes sociaux, la
mise en place de politiques de redistribution entre ces groupes [...], la
production d’identités collectives focalisées et la diffusion d’une idéologie
dominante » (Jouve, 2005 : 330). Dès lors, l’action collective des acteurs
sociaux n’hésite pas à faire appel à diverses échelles territoriales, allant
jusqu’à concevoir la possible émergence d’une citoyenneté métropolitaine
(Jouve, 2005 : 334).
Mais comment concilier les trajectoires, les luttes et les revendications
des mouvements urbains avec les tendances à l’unification des processus
décisionnels inhérents à la nécessaire construction d’un « nous » politique ?
À quelles conditions les mouvements sociaux peuvent-ils consentir à
soutenir l’essor de la démocratie participative et délibérative ?

ACTION COLLECTIVE, PARTICIPATION, GOUVERNANCE


ET DÉLIBÉRATION
Sans reprendre la discussion sur le caractère plus ou moins novateur
des répertoires d’action collective en fonction des changements historiques
majeurs, telle qu’elle a été menée par Charles Tilly (1978), force est
d’admettre que les acteurs sociaux ont de nos jours à leur disposition des
moyens d’action sophistiqués. L’accès aux nouvelles technologies d’in-
formation et de communication, la présence des réseaux sociaux, de
l’action en réseau à l’ère numérique, tous ces éléments convergent et
contribuent à transformer les modalités organisationnelles de l’action
collective dans l’arène publique (Castells, 2012 ; Cardon et Granjon,
2013).

3. J’emprunte cette expression à Bernard Jouve. Celle-ci correspond à la traduction


de « political rescaling » (Jouve, 2005 : 330).
300 MOBILISATIONS SOCIALES ET DÉMOCRATISATION

Aux côtés d’une démocratie du savoir en expansion (Serres, 2015),


prend forme un espace que certains ont qualifié d’« underground »
(Dagnaud, 2011), lequel ne doit pas être confondu avec l’espace public
« classique » construit avec l’aide des médias traditionnels et de l’opinion
publique. Mais la manière dont l’accès à ces technologies se combine à
un contexte d’action publique marqué par le redéploiement de l’État
demeure somme toute peu traité par les chercheurs, même si les relations
entre communication numérique et action collective retiennent forcé-
ment de plus en plus leur attention (Pavan, 2014 ; Duncan, 2015).
Quel que soit l’angle retenu pour éclairer les modalités d’engagement
ou de mobilisation des acteurs sociaux, il apparaît difficile d’esquiver le
thème de la crise du politique et de la démocratie. Celui-ci est revenu
récemment à l’avant-scène des analyses (Crouch, 2004 ; Offe, 2011 ;
Bauman et Bordoni, 2014). On prend acte de l’épuisement aussi bien
du fordisme que du keynésianisme, mais également du fait que le modèle
de régulation pensé d’après les contours territoriaux et administratifs de
l’État-nation a vécu (Urry, 2000). C’est ce qui explique que nous soyons
passés, surtout en ce qui concerne l’urbain, d’une gestion par le haut
– définie d’une manière directive par les gouvernements et leurs politiques
– à des processus décentralisés de coordination engageant à la fois les
gestionnaires publics et les acteurs de la société civile, processus que la
notion de gouvernance permet mieux d’appréhender (Le Galès, 1995).
Même si la gouvernance constitue avant tout un laboratoire pour les
acteurs – étant donné l’effritement du compromis social-démocrate sous-
jacent au modèle de régulation élaboré dans le cadre de l’État-nation,
lui-même périmé ou du moins affaibli –, cette perspective n’en a pas
moins été l’occasion de revoir les relations au sein et à l’extérieur de l’État.
Le politique étant d’emblée appréhendé en référence à la légitimité de
l’État, c’est souvent en relation avec celui-ci que la gouvernance a été
abordée, même si la remise en question du modèle hiérarchique inhérente
à la gouvernance implique de prendre en compte les rapports à la société
civile.
Dans un contexte de gouvernance, il apparaît impératif de repenser
les relations établies avec les acteurs de la société civile, les organisations
non gouvernementales (ONG) et le secteur privé. C’est pourquoi les
institutions publiques sont appelées à redéfinir leur mode de fonction-
nement et leurs activités dans le sens de la flexibilité tout en garantissant
une certaine stabilité (Pierre, 2012).
13 • DÉBAT PUBLIC ET ENJEUX URBAINS : LA CONTRIBUTION DES MOUVEMENTS SOCIAUX 301

Dans les travaux de recherche sur la gouvernance, un consensus se


dégage selon lequel celle-ci va de pair avec une nouvelle conception de
l’action publique. Sur un plan national, elle coïncide avec une nouvelle
signification de la gestion mettant en cause le principe traditionnel de
l’organisation hiérarchique (Levy-Faur, 2012). Sur le plan international,
la notion westphalienne de souveraineté de l’État – allant de pair avec
une non-intervention de l’extérieur dans les affaires domestiques – doit
céder la place à une « supranationalisation » désignant la création
­d’institutions internationales remettant en cause le principe de non-
intervention­au sein des espaces nationaux (Zürn, 2012).
Toutefois, même si la gouvernance a mis en lumière le fait que la
puissance publique était altérée et qu’elle n’évoluait plus dans le cadre
d’un régime de commandement comme cela était le cas dans les
années 1950 et 1960 (Fourniau, 1997), cette conclusion n’a pas pour
autant signifié l’arrêt de mort de ce mode plus ancien d’action et d’or-
ganisation, généralement associé à un modèle de gouvernement
hiérarchique et centralisé. Bien au contraire. L’inverse est plutôt vrai :
« l’État s’est démultiplié et est présent sur des domaines d’action publique
de plus en plus nombreux » (Pinson, 2015 : 508).
C’est aussi ce que soulignent Maarten Hajer et Wytske Versteeg
(2008). Malgré des transformations importantes de l’appareil étatique à
la faveur de la gouvernance, visant à rompre avec le modèle hiérarchique
et favoriser une gestion en réseau, les prémisses modernistes de l’action
publique demeurent intactes (Hajer et Versteeg, 2008)4. On veut attirer
l’attention sur le fait qu’en prenant des exemples concrets d’enjeux où
l’action publique est requise, on ne retrouve pas, au contraire de ce que
plusieurs travaux sur la gouvernance ont suggéré, une opposition radicale
entre, d’un côté, les institutions classiques de type moderniste et, de
l’autre, les réseaux de gouvernance capables de gérer les « espaces inters-
titiels » ( in-between). À l’instar de l’affaiblissement de l’opposition entre
le recours à la participation et la délibération et une gestion fondée sur

4. Il convient ici de citer les chercheurs : « political scientists might note a growing im-
portance for the policymaking taking place in the “in-between”, i.e. the environment
of governance networks, but it is the old classical-modernist order which remains the
strongest symbolization of political democracy » (Hajer et Versteeg, 2008 : 9). Si, à
certains égards, l’ancien modèle moderniste demeure, on ne peut pas pour autant
écarter le fait que son existence soit traversée par une crise politique entraînant
une constante remise en question. L’image de la crise perdure ainsi aux côtés d’une
certaine continuité. C’est ce que la notion de gouvernance permet en partie d’ap-
préhender.
302 MOBILISATIONS SOCIALES ET DÉMOCRATISATION

la négociation et la défense d’intérêts particuliers, on retrouve plutôt un


mélange des modalités de coordination et de légitimation de l’action
publique relevant de l’une ou de l’autre de ces perspectives naguère
antinomiques.
Dans la foulée, les chercheurs s’interrogent sur les règles de la démo-
cratie délibérative souvent sollicitée pour alimenter la gouvernance
collaborative ou la gouvernance en réseau. Or, la démocratie délibérative
ne fait pas l’unanimité. Si l’on a maintes fois mis en lumière l’écart
prévalant entre l’idéal normatif et sa mise en œuvre à travers des pratiques
concrètes (Mutz, 2008), plusieurs autres désaccords prévalent. Il en va
ainsi de l’opposition entre, d’un côté, la perspective favorisant l’appel à
une discussion rationnelle reposant sur la reconnaissance du meilleur
argument par l’ensemble des participants au débat et, de l’autre, le recours
aux émotions – à travers la formulation de récits, par exemple – pouvant
rejoindre des acteurs souvent marginalisés ou exclus du débat public ou
de la délibération. Dans ce dernier cas, des problèmes surgissent étant
donné qu’il sera éventuellement nécessaire de transcrire sur un mode
rationnel ce qui ressort des expressions émotives, ledit mode rationnel
demeurant la voie privilégiée en Occident pour mettre en œuvre la prise
de décision.
Enfin, au-delà de l’opposition entre l’argumentation rationnelle et
l’argumentation émotionnelle (emotional arguing), il y a lieu aussi de
tenir compte des aspects « dramaturgiques » de la gouvernance délibéra-
tive en réseau. Cela va de pair avec la présence – lors de controverses ou
de conflits autour de projets d’aménagement ou de développement, par
exemple – de multiples publics. Les promoteurs ou les leaders déploient
diverses stratégies afin de les convaincre. Dans ces scénarios, la rhétorique
persuasive requiert le recours à la performance, laquelle implique une
mise en scène tout autant qu’une interpellation des médias et des experts.
On doit rappeler dès lors que la gouvernance et la délibération
mettent en scène des jeux de performance dont on ne peut prédire les
résultats :
Deliberation has sometimes been equated with consensus-oriented dialogue,
and there exists a certain tendency to read performance theory in the same way ;
a dramaturgy that will be able to persuade dissidents and bring about consensus
almost automatically. It should be clear from our argument that governance is
performed, but that performance does not mean control : scripts are countered,
storylines are read in other ways than expected, and governance processes
meander. Moreover, nor is this consensus-oriented control the way in which
performative governance should work–at least, not if one wants to judge deli-
13 • DÉBAT PUBLIC ET ENJEUX URBAINS : LA CONTRIBUTION DES MOUVEMENTS SOCIAUX 303

berative network governance in other terms than its sheer effectiveness. It was
for good reason that we used the plural form of « publics ». (Hajer et Versteeg,
2008 : 29)
En d’autres termes, à l’instar de la délibération, la gouvernance – voire
la gouvernance délibérative5 – ne se résume pas aux modèles normatifs
destinés à en éclairer le contenu et l’orientation. La culture et la drama-
turgie sous-jacentes à leur mise en œuvre permettent d’entrevoir comment
des publics se forment, sont interpellés et contribuent à conforter ou à
mettre en cause la légitimité des perspectives d’action proposées par les
élites, sans être en mesure de prédire les résultats des démarches engagées.
Sur ce point, les mouvements sociaux s’avèrent partie prenante à
l’instar de diverses catégories d’acteurs. Avec cette différence, toutefois,
qu’ils ne sont pas d’emblée reconnus comme des acteurs légitimes lorsque
vient le temps de contribuer à la gouvernance ou à un processus délibé-
ratif. Leur présence, du point de vue de l’analyse, implique donc de les
considérer d’une manière différente.
C’est ce que souligne John Medearis (2004). Alors que la démocratie
délibérative – au même titre que la gouvernance, du moins dans une
certaine mesure – repose sur un principe fort d’inclusion sociale, les
mouvements sociaux, de leur côté, doivent recourir à la contrainte ou à
des moyens de pression afin d’être reconnus comme des acteurs légitimes.
En principe, la délibération repose sur des relations de pouvoir égalitaire
entre les participants. C’est grâce à cela que des échanges non contrai-
gnants et d’apprentissage mutuel peuvent se dérouler entre les participants.
À l’inverse, les acteurs des mouvements sociaux doivent recourir à des
tactiques coercitives afin d’être reconnus en tant qu’acteurs légitimes et
pouvoir de là contribuer au renouvellement de la démocratie (Medearis,
2004 : 74).
Même s’ils partagent les valeurs universelles auxquelles adhère la
majorité – si l’on pense aux principes d’État de droit, de justice et de
démocratie sous-jacents aux modalités que revêtent diverses formes de
participation –, les acteurs des mouvements sociaux se butent quand

5. Il est certain que gouvernance et délibération ne convergent pas d’emblée, même


si les deux perspectives partagent une vision « décentrée » de la politique (Blon-
diaux et Sintomer, 2002 : 29). Ainsi, à l’instar de la gouvernance, la délibération
tente de fournir une réponse aux impasses de la politique conventionnelle (Ryfe,
2007 : 11). C’est ce qui conduit certains chercheurs ( Melo et Baiochi, 2006) à
penser qu’il y aurait avantage à mieux faire dialoguer les travaux effectués de part
et d’autre.
304 MOBILISATIONS SOCIALES ET DÉMOCRATISATION

même d’entrée de jeu aux difficultés que traversent les démocraties libé-
rales, compte tenu des biais de classe présents dans les institutions en
place (Offe, 2011 : 462). Ce faisant, les demandes mises en avant dans
les discours contestataires deviennent un enjeu dont la résolution ne passe
pas seulement par le redressement d’une reddition de comptes déficitaire
– auxquel participation et délibération peuvent contribuer (Dahl, 1994)
–, mais elles impliquent des transformations importantes des rapports
de pouvoir ou de domination. La nature même des mouvements sociaux
et de leur portée est à ce titre engagée (Maheu, 2005).
La présence de mouvements sociaux dans les arènes publiques est
modulée par des lectures « stratégiques », compte tenu des objectifs pour-
suivis et des ressources dont ils disposent. Mais elle dépend également
du contexte à l’intérieur duquel s’inscrit leur action.
À partir des années 1980, au même titre que d’autres mouvements
sociaux, les mouvements urbains évoluent dans un contexte social et
politique profondément transformé, ou à tout le moins en cours de
transformation majeure. Les États ne sont plus en mesure de réguler les
marchés sans faire appel à un réseau de relations transnationales. La
société civile elle-même n’a plus la consistance qu’on lui connaissait.
Cette situation a été mis en lumière notamment par Alberto Melucci
dans son analyse de l’action collective à l’ère de l’information, alors que
les relations entre l’État et la société civile sont soumises à une révision
en profondeur. L’État a de moins en moins la capacité, comme par le
passé, de traduire dans les institutions publiques les demandes privées
exprimées par la société civile :
The state as the singular agent of action and intervention has faded away.
It has been superseded by an overarching system of closely interdependent
transnational relations, and its unity is split into a multiplicity of partial
governments, with their own systems of representation and decision-
making. The contemporary system of government is defined by an
interlocking web of apparatuses which inextricably fuses the public and
private together. Civil society, too, has atrophied. The interests that used
to define it no longer possess the permanence and the visibility of stable
social groups unambiguously located within the gamut of positions. The
unity and the homogeneity of interests explode. Projected upwards, they
take the form of general cultural and symbolic attitudes which cannot be
attributed to any specific social groups ; projected downwards, they fragment
into a multiplicity of « quasi-natural » primary needs. (1996 : 219)
La redéfinition du rôle et des frontières de l’État, notamment dans ses
relations avec la société civile, est aussi redevable, ne serait-ce qu’en partie,
13 • DÉBAT PUBLIC ET ENJEUX URBAINS : LA CONTRIBUTION DES MOUVEMENTS SOCIAUX 305

à l’égard des demandes, des pressions ou de l’action des mouvements


sociaux. C’est du moins l’hypothèse avancée par Louis Maheu (1991).
À travers leurs revendications et leurs luttes, les mouvements sociaux
remettent en question la légitimité du politique institutionnel. En outre,
ils « élargissent les frontières du système d’action politique. » (Maheu,
1991 : 188) Les discriminations, les injustices ou, à l’inverse, les affirma-
tions identitaires et les demandes de reconnaissance mises en avant par
les acteurs des mouvements à travers une série d’enjeux conflictuels
révèlent et contribuent à définir une société en transformation (Maheu,
1991 : 170). Dès lors, des processus de redéfinition de l’espace public
politique aussi bien que du politique lui-même seraient engagés. Mais
dans quelle mesure, si l’on revient à cet exemple, les mouvements urbains
peuvent-ils, compte tenu de leur faible reconnaissance à titre d’acteurs
légitimes, contribuer dans les faits à formuler des choix collectifs alors
que les dispositifs de participation ou de débat dans lesquels ils s’engagent
ne sont pas d’emblée appropriés à leurs modes d’expression ?

LES MOUVEMENTS URBAINS DANS L’ESPACE PUBLIC POLITIQUE

Si l’on passe en revue l’action des mouvements urbains à Montréal,


un bilan mitigé s’en dégage. Sans aucun doute, ils ont contribué à moder-
niser et démocratiser la gestion locale et les politiques urbaines. Leurs
actions ont transformé la culture locale en matière de préservation du
patrimoine architectural et urbain. À l’échelle des quartiers, leurs initia-
tives se sont portées à la défense de l’intégrité de ces milieux de vie,
mettant sur pied des services de proximité et des mesures d’entraide pour
répondre aux besoins et aux demandes, suppléant ainsi de surcroît aux
insuffisances des politiques sociales instituées. Nombre de leurs actions
ont par ailleurs contribué à obtenir ou étendre les mesures de protection
sociale des plus démunis, notamment dans le domaine du logement
(Hamel, 1983).
En outre, plusieurs des projets mis en avant par ces acteurs ont visé
à défendre à Montréal l’idée d’une « société urbaine » diversifiée.
Confrontés aux aléas d’un capitalisme de plus en plus mondialisé, les
mouvements urbains ont également réitéré l’importance d’une culture
locale ouverte sur l’inclusion sociale et la démocratisation de l’action
publique, tout en faisant la promotion d’une conception sociale élargie
ou intégrée du développement urbain.
306 MOBILISATIONS SOCIALES ET DÉMOCRATISATION

En dépit de leur dynamisme et de la reconnaissance acquise auprès


des pouvoirs publics, ces acteurs sont demeurés faibles. Leur reconnais-
sance s’est avérée, au mieux, conjoncturelle. C’est ce que révèle la
marginalisation dont ils ont fait l’objet de la part des instances locales et
du palier provincial au moment de la réforme urbaine et métropolitaine
des années 2000 (Hamel, 2008). D’ailleurs, la création de nouvelles
modalités institutionnelles de participation et de consultation publiques,
notamment par le biais de la formulation d’une politique-cadre de
consultation publique par la Ville de Montréal en 1988 et sa reformula-
tion en 1995, n’ont pas répondu aux attentes exprimées par les citoyens.
Le bilan mitigé de l’action des mouvements urbains ressort également
à la lumière des rapports de domination sous-jacents aux politiques et
au développement urbain soumis aux décisions sélectives des promoteurs
immobiliers et aux investissements non moins sélectifs des entreprises.
Sur ce point, à l’échelle de la région métropolitaine, le dynamisme
socioéconomique de l’agglomération demeure insuffisant, créant de
l’exclusion avec des difficultés persistantes en ce qui a trait à l’intégration
en emploi des nouveaux arrivants, par comparaison avec ce qui est observé
dans les autres villes canadiennes (Gervais, 2017).
Enfin, malgré des retombées importantes sur plusieurs plans
– demande de participation aux affaires urbaines, amélioration de la
qualité des services de proximité, promotion d’une culture locale inclu-
sive –, les défis auxquels les quartiers urbains et l’ensemble de la
ville-région doivent faire face découlent d’une série de transformations
socioéconomiques et urbaines qui ont introduit de nouvelles inégalités,
exigeant du même coup que l’on repense les stratégies et les programmes
de lutte à la pauvreté et à l’exclusion sociale. Les mouvements urbains se
trouvent dès lors confrontés à des exigences inédites en matière sociale
et politique. Cela concerne aussi bien les problèmes environnementaux
que les transformations accélérées des conditions d’emploi dues à une
compétitivité économique accrue des régions métropolitaines, le travail
précaire, les nouvelles formes de pauvreté, de même que la détérioration
de l’offre et de la qualité des services urbains.
On assiste également à la multiplication des arènes publiques visant
à réguler les conflits d’usage autant que les conflits de valeurs. En fait,
on constate une démultiplication des scènes de débat public, lesquelles
se constituent à la faveur d’initiatives institutionnelles de plus en plus
fréquentes (forums publics, démarches instituées de consultation
13 • DÉBAT PUBLIC ET ENJEUX URBAINS : LA CONTRIBUTION DES MOUVEMENTS SOCIAUX 307

publique, modalités diverses de participation à l’élaboration et à la gestion


de projets urbains).
Les mouvements sociaux, y inclus les mouvements urbains, répon-
dent souvent d’une manière positive à ces offres instituées de participation.
Ils s’y engagent selon leurs propres exigences (Della Porta et Filieule,
2004), contribuant à approfondir l’expérience démocratique. Néanmoins,
leur présence dans ces arènes ne permet pas de lever tous les obstacles à
la démocratisation, étant donné la double limitation avec laquelle leur
engagement doit composer : d’un côté, le « régime de la rationalité » fait
en sorte que l’on ne tient pas compte des absents et de celles et ceux qui
préfèrent recourir au registre existentiel (l’émotion, le vécu) pour exprimer
leur désaveu, voire de « ceux qui sont parlés plutôt qu’ils ne parlent véri-
tablement » (Blondiaux, 2004 : 19) ; de l’autre côté, les biais de classe
inhérents aux dispositifs participatifs favorisent l’expression des élites et
des participants dotés de davantage de ressources, et dont la présence
dans les arènes de participation ou de débat leur fournit l’occasion de
promouvoir avant tout leurs intérêts personnels ou de classe.
Cette deuxième limitation se reflète d’ailleurs dans l’opposition
manifeste à l’égard de la définition de l’action collective véhiculée, d’un
côté, par la théorie de la gouvernance, et de l’autre, par la théorie des
mouvements sociaux. Pour la théorie de la gouvernance, à l’instar de la
sociologie de l’action organisée ou sociologie des organisations, l’action
collective va de pair avec une capacité des acteurs dominants à convaincre
ou à imposer leurs visions des choses. Par exemple, dans la théorie des
régimes urbains – qui partage plusieurs prémisses avec celle de la gouver-
nance – les acteurs que Clarence Stone (2005) nomme les « non-élites »
sont en général très peu pris en compte ou, lorsqu’ils le sont, leur présence
est instrumentalisée tant par les acteurs dominants que par les chercheurs.
Faisant appel à la notion d’action collective pour penser la gouver-
nance des villes européennes, Patrick Le Galès (2003) voit celles-ci sous
l’angle d’une capacité d’action faisant appel à des institutions et à des
structures sociales. Prenant ses distances avec l’individualisme méthodo-
logique, il détermine cinq éléments lui permettant d’en cerner la présence :
« un système de décision collective, des intérêts communs et perçus
comme tels, des mécanismes d’intégration, une représentation interne
et de l’extérieur de l’acteur collectif et une capacité d’innovation » (2003 :
39). Ici, ce sont les intérêts communs qui priment et c’est une autorité
désignée qui parvient à l’exprimer. Mais à travers la capacité d’action du
308 MOBILISATIONS SOCIALES ET DÉMOCRATISATION

collectif, qu’en est-il des intérêts subalternes ? Dans ce modèle d’analyse,


leur présence n’est-elle pas simplement évacuée ou niée ?
Selon la théorie de la gouvernance, les conflits peuvent être surmontés
ou régulés grâce à la coordination ou à des mécanismes de concertation
que la perspective habilite. Qu’arrive-t-il cependant avec les acteurs
exprimant des points de vue fondamentalement divergents au regard de
ceux de la majorité ? Comment la gouvernance peut-elle leur fournir une
occasion de reconnaissance et d’expression sans mettre en péril sa viabi-
lité ?
La conception de l’action collective proposée par la théorie de la
gouvernance m’apparaît incompatible avec la définition de l’action
collective avancée par la théorie des mouvements sociaux ou, plus préci-
sément, par la sociologie des mouvements sociaux. Pour cette sociologie,
l’action collective est avant tout inséparable de la volonté de mettre en
cause les rapports de domination ou de pouvoir. Elle est révélatrice des
conflits et des tensions propres aux sociétés contemporaines. Portée par
des mouvements sociaux, l’action collective met au jour les tensions, les
résistances et les intérêts en jeu dans la reproduction ou la transformation
des rapports sociaux.
Les mouvements sociaux contribuent à la construction d’espaces de
possibilités où les acteurs peuvent devenir des agents autonomes, en vue
d’influencer les processus décisionnels et ultimement les choix collectifs.
Au sein des dispositifs de gouvernance, y compris la gouvernance déli-
bérative, les acteurs des mouvements sociaux sont desservis par la présence
d’inégalités structurelles, lesquelles influencent autant les processus
d’échange, d’apprentissage et de négociation que les résultats découlant
plus précisément de la coordination de l’action.
Il en ressort donc que l’on se trouve en présence de deux conceptions
antinomiques de l’action collective, à tout le moins de deux visions
difficiles à concilier. Autrement dit, on ne parle pas de la même chose
tout en ayant pourtant recours à la même expression. Que nous révèle
ce conflit sémantique ? Est-il possible de penser l’action collective à la
fois sous l’angle de la coopération et des conflits surmontés – la gouver-
nance – et sous celui d’un conflit structurel au cœur du politique institué
véhiculant une indétermination à l’égard des compromis possibles ?
13 • DÉBAT PUBLIC ET ENJEUX URBAINS : LA CONTRIBUTION DES MOUVEMENTS SOCIAUX 309

CONCLUSION

Il est certainement malaisé de concilier les deux définitions de l’action


collective que l’on vient d’évoquer. On peut même penser que cela n’est
pas souhaitable. Ces deux visions s’inscrivent dans des représentations
opposées, que seule une négation de leur spécificité et des valeurs qu’elles
subsument permettrait de rapprocher.
Dans les faits pourtant, on sait que les acteurs des mouvements
sociaux contribuent, à l’occasion, à des démarches ou à des projets entre-
pris sous l’égide de la gouvernance délibérative. La posture qu’ils adoptent
est nécessairement dès lors caractérisée par le compromis.
Si l’on veut qu’une voie mitoyenne permettant de faire converger les
deux conceptions antinomiques de l’action collective demeure possible,
certaines conditions devront être réunies. Selon Claus Offe (2011), les
institutions en place qui ont pour mandat d’élargir la participation et la
délibération, plus particulièrement dans le cas des mini-publics, devraient
respecter dans leurs actions au moins trois critères : 1) promouvoir des
droits démocratiques ou égalitaires en favorisant l’ouverture la plus large
possible à celles et ceux voulant y contribuer ; 2) assurer qu’on se
rapproche le plus d’une situation idéale de débat (ideal speech situation)
à l’aide d’experts ou de facilitateurs ; 3) garantir que les retombées des
discussions seront prises au sérieux par les responsables politiques qui
prendront ensuite les dispositions appropriées6.
Les acteurs des mouvements sociaux sont confrontés à l’adversité
d’une manière différente des autres acteurs engagés sur la voie de la
gouvernance délibérative. En prendre acte ne signifie pas, pour ceux-là,
renoncer à se prévaloir des possibilités offertes par les innovations insti-
tutionnelles dont les tenants d’une gouvernance délibérative font la
promotion. En même temps cela ne signifie pas non plus confondre, sur
le plan de l’analyse, les deux visions de l’action collective : celles-ci repo-
sent sur des conceptions largement antinomiques du conflit et, partant,
conçoivent les systèmes d’action politique dans des termes opposés. Tout
bien considéré, on doit plaider, je pense, pour une posture dynamique
ou en tension entre les deux conceptions de l’action collective.

6. Claus Offe écrit à ce sujet : « Deliberations of mini-publics must be (…) consequen-


tial, i.e. guaranteed to have some measure of political impact » (2011 : 469).
310 MOBILISATIONS SOCIALES ET DÉMOCRATISATION

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Les auteurs

MARIE-HÉLÈNE BACQUÉ, Université Paris‑Ouest Nanterre


La Défense
GUILLAUME BÉLIVEAU-CÔTÉ, Université Laval, Québec
ANA LUCIA BRITTO, Universidade Federal do Rio de Janeiro
GEOFFREY CARRÈRE, IRSTEA, Bordeaux
SÉBASTIEN CHAILLEUX, Centre Émile Durkheim, Sciences Po,
Bordeaux
ÉRIC CHARMES, Université de Lyon
GENEVIÈVE CLOUTIER, Université Laval, Québec
ANNE-MARIE GINGRAS, Université du Québec à Montréal
LOUIS GUAY, Université Laval, Québec
PIERRE HAMEL, Université de Montréal
ANTONELLA MAIELLO, Universidade Federal do Rio de Janeiro
ÉRIC MONTPETIT, Université de Montréal
YASMIM RIBEIRO MELLO, Universidade Federal do Rio de
Janeiro
SANDRA RODRIGUEZ, Massachusetts Institute of Technology,
Cambridge
FLORENCE RUDOLF, INSA de Strasbourg
EMILIANO SCANU, INRS Urbanisation, Culture, Société
DIDIER TAVERNE, Sciences, Territoires et Sociétés, Montpellier
VIRGINIE TOURNAY, Sciences Po, Paris

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Falardeau, Jean-Charles, Sociologie du Québec en mutation, Choix de textes et
introduction par Simon Langlois et Robert Leroux, 2013.
Kirouac, Laurie, L’ individu face au travail-sans-fin. Sociologie de l’ épuisement
professionnel, 2014.
Côté, Jean-François et Anouk Bélanger (dir.), Raymond Williams et les sciences
de la culture, 2015.
Tondreau, Jacques, L’ école en milieu défavorisé, 2016.
Turner, Bryan S. et Alex Dumas, L’antivieillissement. Vieillir à l’ ère des nouvelles
biotechnologies, 2016.
Rudolf, Florence (dir.), Les villes à la croisée des stratégies globales et locales des
enjeux climatiques, 2016.
Doucet, Marie-Chantal et Simon Viviers (dir.), Métiers de la relation. Nouvelles
logiques et nouvelles épreuves du travail, 2016.
Saint-Arnaud, Pierre, Le roman sociologique américain, 2017.
Mercure, Daniel et Marie-Pierre Bourdages-Sylvain (dir.), Travail et subjectivité.
Perspectives critiques, 2017.
Joly, Danièle et Khursheed Wadia, La participation civique et politique des
femmes de culture musulmane en Europe, 2017.
Robène, Luc et Dominique Bodin, Sport et violence. Repenser Norbert Elias,
2018.
Un des principaux enjeux du xxie siècle concerne la démocratie,
ses limites et sa portée. De ce fait, la délibération démocratique
fait face à de nombreux défis. C’est ce qu’on examine dans cet
ouvrage collectif.

À partir de débats publics en aménagement et en environne-


ment, les auteurs traitent en priorité des modalités pratiques et
normatives sous-jacentes à l’action. Ils examinent également le
rôle des médias, des connaissances scientifiques et de l’opinion
publique, explorant avant tout les conflits techno-scientifiques et
sociopolitiques. Ultimement, l’objectif demeure d’ouvrir la boîte
noire des controverses inhérentes aux recompositions sociales
en cours.

Louis Guay, Ph.D. en planification urbaine et régionale (London


School of Economics), est titulaire associé au Département de
sociologie de l’Université Laval.

Pierre Hamel est professeur au Département de sociologie de


l’Université de Montréal.
Collection

Aussi en version numérique

Sociologie contemporaine
Dirigée par Daniel Mercure

Illustration de couverture :1-3 Schéma Kelly, 2006,


acrylique sur toile, Martin Bourdeau Sociologie

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