0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
6 vues30 pages

Genèse de la bonne gouvernance à la Banque mondiale

L'article examine l'évolution de la notion de bonne gouvernance à travers le prisme des activités de la Banque mondiale, depuis son apparition dans le lexique de l'institution en 1989 jusqu'à son influence sur les politiques de développement. Il souligne les changements de paradigmes économiques et politiques qui ont façonné la gouvernance, en passant d'une approche centrée sur l'État à une valorisation du marché, tout en abordant les critiques et les alternatives proposées par d'autres acteurs internationaux. La Banque mondiale a utilisé son pouvoir pour diffuser sa conception de la bonne gouvernance, influençant ainsi l'allocation de fonds et les politiques d'aide des pays donateurs.

Transféré par

Kirsi ZONGO
Copyright
© All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats DOCX, PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
6 vues30 pages

Genèse de la bonne gouvernance à la Banque mondiale

L'article examine l'évolution de la notion de bonne gouvernance à travers le prisme des activités de la Banque mondiale, depuis son apparition dans le lexique de l'institution en 1989 jusqu'à son influence sur les politiques de développement. Il souligne les changements de paradigmes économiques et politiques qui ont façonné la gouvernance, en passant d'une approche centrée sur l'État à une valorisation du marché, tout en abordant les critiques et les alternatives proposées par d'autres acteurs internationaux. La Banque mondiale a utilisé son pouvoir pour diffuser sa conception de la bonne gouvernance, influençant ainsi l'allocation de fonds et les politiques d'aide des pays donateurs.

Transféré par

Kirsi ZONGO
Copyright
© All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats DOCX, PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

La Banque mondiale et la genèse de la notion de

bonne gouvernance
Gaoussou Diarra, Patrick Plane
Dans Mondes en développement 2012/2 (n°158), pages 51 à 70
Éditions De Boeck Supérieur
ISSN 0302-3052
ISBN 9782804169923
DOI 10.3917/med.158.0051

© De Boeck Supérieur | Téléchar

© De Boeck Supérieur | Téléchargé le 11/03/2024 sur [Link]

Article disponible en ligne à l’adresse


[Link]
m

Découvrir le sommaire de ce numéro, suivre la revue par email, s’abonner...


Flashez ce QR Code pour accéder à la page de ce numéro sur [Link].
Distribution
istribution électronique [Link]
e Boeck
pour De
Supérieur.
Boeck Supérieur.
La reproduction ou représentation de cet article, notamment par photocopie, n'est autorisée que dans les limites des conditions générales d'utilisation du site ou, le
cas échéant, des conditions générales de la licence souscrite par votre établissement. Toute autre reproduction ou représentation, en tout ou partie, sous quelque
forme et de quelque manière que ce soit, est interdite sauf accord préalable et écrit de l'éditeur, en dehors des cas prévus par la législation en vigueur en France. Il est
précisé que son stockage dans une base de données est également interdit.
DOI : 10.3917/med.158.0051

La Banque mondiale et la genèse de la notion


de bonne gouvernance
Gaoussou DIARRA et Patrick PLANE1
L que le champ sémantique du terme soit réellement
stabilisé. Au plus a notion de « gouvernance » s’est
imposée dans le langage courant sans
©D

simple, on peut dire que la gouvernance se confond à


l’application des règles au service d’un art, celui de « bien
gérer ». Mais de quelle « bonne gestion » parle-ton ? La
remarque que faisait Paul Valéry dans Regards sur le monde
actuel semble ici s’appliquer pleinement : tel mot,
parfaitement clair quand on l’emploie dans le langage
courant, devient embarrassant et déjoue les efforts de
© De Boeck Supérieur | Téléchargé le 11/03/2024 sur [Link] (IP: [Link])
définition quand on le soustrait de sa fonction momentanée.
Dans le domaine économique, le terme est plus
particulièrement entré en littérature avec les travaux de
Coase (1937). L’objet d’analyse était alors le choix de
l’entreprise, dans une perspective de maximisation de son
profit, entre utiliser le marché pour ses transactions, avec
les coûts informationnels en résultant, ou les administrer en
interne à travers la soumission à l'autorité d'un chef
d’entreprise. Le terme s’est ensuite exporté vers d’autres
domaines, en particulier celui de la macro-économie où le
choix de paradigme a été entre deux systèmes
d’organisation, à savoir le marché (privé) et les
interventions publiques, choix finalement arbitré par les
forces et les faiblesses de chacune de ces institutions que
sont les market et government failures. Pour le politiste, la
1 CERDI, UMR CNRS, Université d'Auvergne, Clermont Université.
[Link]@[Link] et [Link]@[Link]

Mondes en Développement Vol.40-2012/2-n°158 51


52 Gaoussou DIARRA et Patrick PLANE

gouvernance correspond au système de valeurs dans le


processus de légitimation des régimes politiques. En aval
des domaines scientifiques, économiques et politiques, il y a
les modalités d'application. On parle de gouvernance locale
ou centralisée, de gouvernance régionale ou globale, mais il
y a aussi un positionnement dynamique qui résulte des
interactions entre générations, ce que traduit bien la
combinaison du terme avec ce que l’économiste signifie par
l’expression du développement durable. Ainsi, la bonne
gouvernance prend en compte des dimensions sociales,
politiques et économiques, ce qui la subjectivise, car ce que
l’on peut caractériser comme étant la « bonne » gestion des
affaires est contextualisé, dépend du moment de la
caractérisation des règles, de leurs usages et applications ©D
qui sont eux-mêmes tributaires d’une certaine idéologie.
La notion de gouvernance est étudiée ici dans son rapport
au développement international, et plus particulièrement en
relation avec les activités de la Banque mondiale. En 1944,
les Accords de Bretton Woods ont institué cette organisation
pour en faire un instrument de développement et de
prospérité partagée, un outil au service du bien-être de
toutes
© De Boeck Supérieur les populations.
| Téléchargé le 11/03/2024 sur La manière
[Link] de mener cet objectif à
(IP: [Link])
bonne fin a beaucoup changé au cours des soixante
dernières années, sous l’influence du monde extérieur et
des idées dominantes de la communauté anglo-saxonne. Le
curseur sur le rôle respectif de l’État et du marché s’est
déplacé et la Banque a contribué à la mise en forme et à la
propagation du paradigme de référence.
La première partie s’interroge sur la conceptualisation de la
« bonne » gouvernance, sur ses variations temporelles au
niveau de la Banque. L’intérêt porté à cet « art » de la
gestion économique et politique est bien antérieur à sa
qualification par le vocable de « gouvernance ». Celui-ci
n’est apparu qu’en 1989 dans le lexique de la Banque, sous
l’expression anglaise de « governance », qui trouvait sa
traduction française dans le terme de « gouvernement ».
Dans les premières décennies d’après-guerre, la doctrine de
Keynes s’impose. Elle triomphe sans partage et conduit
implicitement à ce que la bonne gouvernance repose dans la
qualité d’exécution des fonctions régaliennes de l’État dans
sa capacité à dynamiser l’économie, à la stabiliser, à

Mondes en Développement Vol.40-2012/2-n°158


La Banque mondiale et la genèse de la notion de bonne gouvernance 53

redistribuer les ressources sous une forme permettant


d’atténuer les inégalités de revenus. Avec la révolution
libérale de la fin des années soixante-dix, la pratique de la
bonne gouvernance implique de revenir aux mécanismes du
marché pour en améliorer la fluidité et l’efficacité. Avec les
années quatre-vingt-dix et d’une certaine manière la période
actuelle, l’État reprend de l’épaisseur et semble redevenir,
mais qu’en sera-t-il demain, un acteur privilégié du
développement.
La seconde partie scrute les voies et les moyens utilisés par
la Banque mondiale pour produire et diffuser sa
conceptualisation de la bonne gouvernance. Elle a usé de
son pouvoir intelligent pour combiner ses qualités de
banque du savoir, de banque de financement et de banque
de réseaux. La production de ses indicateurs de
gouvernance influence sa politique d’allocation de fonds à
destination des pays en développement, ou même la
politique d’aide de certains donneurs bilatéraux et
multilatéraux. L’approche de la Banque mondiale reste
cependant critiquée, confrontée à des paradigmes
alternatifs proposés par d’autres acteurs internationaux
issus de la société civile internationale ou des nouvelles
puissances émergentes, à l’instar de la Chine.

1. LA GOUVERNANCE ET LA BANQUE MONDIALE

1.1 La gouvernance et l’efficacité économique :


l’arbitrage État-marché
En 1989, le rapport Sub-Saharan Africa: from Crisis to
sustainable Growth, semble avoir jeté les bases de la
réflexion contribuant à faire émerger le concept de
gouvernance à la Banque mondiale (Banque mondiale,
1989). Les grands principes relatifs à la modification du
comportement gestionnaire de l’État sont en germe, dès le
début des années quatre-vingt. On les trouve déjà dans le
rapport sur le développement accéléré en Afrique au sud du
Sahara (1981), et dans l’édition 1983 du rapport sur le

Mondes en Développement Vol.40-2012/2-n°158


54 Gaoussou DIARRA et Patrick PLANE

développement dans le monde (RDM)2. En juillet 1981,


Claussen succède à MacNamara, charismatique Secrétaire à
la Défense de l’Administration Kennedy, à la présidence de
la Banque. L’heure est alors à la remise en cause des
interventions de l’État dans les pays industrialisés et dans
les pays en développement. La même année, E. Berg,
coordonnateur du premier rapport de la Banque dédié au
développement de l’Afrique subsaharienne, établit un
diagnostic critique sur la gestion publique, suggérant que
les gouvernements africains examinent les moyens de
renforcer l’efficacité du secteur public sans exclure la
possibilité de solliciter davantage le secteur privé. En 1983,
le RDM donne encore davantage de relief aux défaillances
de l’organisation publique (Banque Mondiale, 1983). Sous la ©D
direction de LandellMills, la Banque dresse le réquisitoire
de la gestion publique et plaide pour une stratégie où le
marché et la concurrence seraient les vecteurs de la reprise
économique en Afrique.
Avec l’arrivée aux États-Unis de l’Administration Reagan, le
courant libéral redouble de vigueur. Le nouveau locataire de
la Maison blanche s’en prend ouvertement aux valeurs «
socialisantes
© De Boeck Supérieur | Téléchargé le»11/03/2024
de la sur
Banque mondiale,
[Link] à sa propension à
(IP: [Link])
véhiculer des approches qui sapent les bases du
développement universel du système capitaliste (Williams et
Young, 1994). Les processus de l’ajustement structurel et du
renforcement de la conditionnalité s’inscrivent totalement
dans cette démarche d’extension d’une gestion macro-
économique en rupture avec l’État-Providence. Le discours
demeure encore sur le terrain technique de l’économie. Il
s’agit de promouvoir la réforme de l’État par l’initiative pour
le renforcement des capacités. Il s’agit surtout d’intensifier
les mécanismes de l’économie libérale. Pour le bien-être à
long terme de la collectivité, la concurrence du marché vaut
mieux que la régulation et la planification par un État qui
n’a pas forcément les propriétés de bienveillance et
d’omniscience. Le consensus de Washington, qui en est issu,
est progressivement revisité dans le sens d’un
élargissement des domaines d’intervention : réduction

2 Voir Mawdsley et Rigg (2003) pour une analyse des différents rapports sur le
développement. Voir Miller-Adams (1999), Stein (2008), Stone et Wright (2007) pour
l’évolution du paradigme de gouvernance au niveau de la Banque mondiale.

Mondes en Développement Vol.40-2012/2-n°158


La Banque mondiale et la genèse de la notion de bonne gouvernance 55

ciblée de la pauvreté, lutte contre la corruption, extension


de la libéralisation de la sphère des biens à celle des
facteurs de production avec l’adoption des principes de
flexibilité du marché du travail.
Cet ensemble de mesures venant se greffer sur le dispositif
économique précédent donne naissance à ce que Stiglitz
(2002, 1999) qualifie de « Washington plus » et Rodrik
(2005), de « consensus de Washington augmenté ». Les
années quatrevingt-dix vont largement supporter la logique
de renforcement du mécanisme de marché par des réformes
institutionnelles. Cette logique deviendra progressivement
le vecteur et la matrice d’articulation du discours sur la
notion de « bonne gouvernance ». Cette dernière demeure
plus facile à évoquer qu’à définir clairement. La Banque ©D
mondiale s’y essaie en 1992, à travers la publication d’un
opuscule au titre évocateur : Gouvernance and
development. Elle revient sur le sujet, en 1994, avec la
parution de : Governance, the World Bank’s Experience.
Dans l’avant-propos de l’opuscule de 1992, le Président
Preston affirme que la présence d’une « bonne gouvernance
» est un complément indispensable pour garantir la qualité
3
des politiques
© De Boeck Supérieur économiques
| Téléchargé le 11/03/2024 . Un (IP:
sur [Link] secteur public efficace et
[Link])
responsable, un cadre de politique prévisible et transparent
sont les éléments les plus importants pour l’efficacité de
fonctionnement des marchés et des gouvernements. Par ses
effets, la thématique de la bonne gouvernance investit les
secteurs public et privé, conditionne la qualité de
l’environnement économique dans lequel évoluent les
agents à travers le respect de la règle, la limitation des
comportements prédateurs et de recherche de rentes, la
limitation de la corruption et des libertés civiles. Sur tous
ces sujets la Banque a dû évoluer avec prudence dans la
mesure où ses statuts lui imposent de demeurer en marge
de prises de positions politiques, voire idéologiques4. La

3 Cet opuscule a été largement imprégné des débats ayant entouré la conférence ABCDE de
la Banque sur cette question, en 1991, ainsi que du document de travail (publié par la
Banque mondiale) de Brautigam (1991) intitulé « Governance and Economy ».
4 Institution spécialisée dans le système des Nations unies, la Banque est astreinte à une «
neutralité » politique envers l’ensemble de ses membres. Et le document de poursuivre en
mettant en relief les cinq « aspects de la gouvernance » qui sont au-delà du mandat de
l’organisation. (1) Tout d’abord, l’activité de l’organisation ne peut pas être influencée par
le régime politique d’un pays membre ; (2) la Banque ne peut pas interférer dans des débats

Mondes en Développement Vol.40-2012/2-n°158


56 Gaoussou DIARRA et Patrick PLANE

question de la gouvernance doit, par conséquent, être située


sur un plan technique, en relation avec l’objectif d’aider à la
promotion d’une gestion disciplinée et efficace des
ressources économiques (World Bank, 1992, 5).

1.2 La gouvernance dans ses dimensions


politiques et sociétales
Les successeurs de Clausen et Preston vont se départir de la
prudence de la charte fondatrice. L’édition 1997 du RDM est
illustrative de cette évolution. Dans un contexte en profonde
mutation, la consolidation de l’État est requise, que l’on
veut animer des meilleures intentions envers le secteur
privé, mais que l’on veut aussi aiguillonné et contrôlé par ©D
des « contre-pouvoirs », comme l’indépendance des
tribunaux et, plus généralement, la séparation de pouvoirs
exécutifs, législatifs et judiciaires. C’est ce mécanisme qui
permettra de vaincre la corruption, qualifiée de cancer par
Wolfenson, alors Président de l’institution. Le rapport
Dollar (World Bank, 1998) intitulé « assessing aid » vient
confirmer, en 1998, cette focalisation sur la qualité de la
gouvernance
© De Boeck Supérieur dans les
| Téléchargé le 11/03/2024 pays bénéficiaires
sur [Link] (IP: [Link])de l’aide au
développement. Cette focalisation se concrétise un an plus
tard avec le lancement du Comprehensive Development
Framework (CDF), puis les Worldwide Governance
Indicators (WGI) et l’intégration des dimensions de la
gouvernance politique et sociale dans le Country Policy and
Institutional Assessment (CPIA), instrument essentiel de
l’allocation des ressources de la Banque mondiale.
L’évaluation publique, sous la forme du CPIA, a été
révélatrice de l’embarras dans lequel s’est trouvée la
Banque face aux demandes internationales de transparence
et de diffusion de ces évaluations. Les critiques sur la
subjectivité, voire l’arbitraire, de l’évaluation seront
inévitablement pointées alors que parallèlement les efforts
d’objectivité ne seront pas soulignés. La Banque peutelle
de politique interne aux États ; (3 ) elle ne peut pas agir, sous influence de pays membres
industrialisés, sur l’orientation politique d’un pays membre emprunteur ; (4) elle ne peut pas
être influencée dans ses décisions par des facteurs politiques qui n’auraient pas d’effet
économique prépondérant ; (5) enfin, le personnel de l’institution ne doit pas construire ses
jugements en fonction de réactions particulières d’un ou de plusieurs pays membres. Voir
aussi Cling et Roubaud (2008) ainsi que Dioubaté (2008) pour d’autres détails

Mondes en Développement Vol.40-2012/2-n°158


La Banque mondiale et la genèse de la notion de bonne gouvernance 57

ouvertement juger un pays membre, lui infliger des


sanctions directes et indirectes par contraction des autres
formes de capitaux publics ou privés ? Le principe même de
l’évaluation interne des administrations est ancien. Dans un
art plus embryonnaire que celui qui sous-tend la
construction du CPIA, la Banque pratique l’exercice depuis
les années soixante-dix, mais la libération de l’information
hors les murs en vient naturellement à poser le problème de
l’incitation-sanction. À partir de 2000, la Banque adopte
pourtant un comportement de révélation progressive de ses
informations sensibles.
Le ton est donné et la tendance va s’amplifier avec la
montée, en interne, de la dimension politique de la
gouvernance. En 1999, la Banque mondiale lance son projet
de Worldwide Governance Indicators piloté par Kaufmann,
Kraay et ZoidoLobaton (1999). Ces WGI sont articulés sur
plus de 300 mesures agrégées en six indices pour 150 pays.
L’heure est alors à l’utilisation éminemment politique de la
notion de « bonne gouvernance ». Une notion indissociable
de l’évaluation des traditions et des institutions qui règlent
l’exercice de l’autorité dans un pays. Les six composantes
amènent à traiter du processus par lequel les gouvernants
sont élus et contrôlés, de leur capacité à formuler et à
exécuter de bonnes politiques économiques et, enfin, du
degré de respect qu’attachent les citoyens et l’État aux
institutions qui règlent les interactions économiques et
sociales. La gouvernance politique met toujours en avant
quelques principes cardinaux, comme la nécessité d’être
redevable aux citoyens, de leur assurer la stabilité politique
en l’absence de violences, d’avoir une bureaucratie efficace
capable de réglementer les situations où le mécanisme du
marché pourrait être défaillant, d’affirmer la suprématie de
la loi, et donc, l’indépendance de la justice, de promouvoir,
enfin, la qualité des services régaliens de l’État en limitant
l’expression de la corruption.
En somme, le curseur de l’évaluation des États se positionne
en fonction de l’aptitude à promouvoir un État libéral dans
ses fonctions politiques et économiques. Ces grands
principes philosophiques se retrouvent également en 1999,
dans le cadre de développement intégré, plus connu sous sa
dénomination anglaise, Comprehensive Development

Mondes en Développement Vol.40-2012/2-n°158


58 Gaoussou DIARRA et Patrick PLANE

Framework. C’est un instrument au service de la promotion


du développement par inclusion dans les débats
économiques de la société civile. Les quatre principes du
CDF ont été opérationnalisés à travers le processus des
documents stratégiques de réduction de la pauvreté (DSRP).
Il s’agit, en l’occurrence, de définir une vision de la société
en développement, autrement dit, de lui donner (a) une
représentation holistique de long terme, (b) de mettre le
pays en situation de maîtriser son processus de
développement. C’est le concept d’appropriation
(ownership). La « bonne gouvernance » se combine ici dans
des aspirations économiques et politiques, dans les
implications sociales d’objectifs stratégiques qui redonnent
de la légitimité à l’État (Pender, 2001). ©D
Tocqueville avait déjà perçu dans l’étatisme un des
principaux dangers qui menace la démocratie. La gestion de
la société est plus difficile qu’il n’y paraît. En effet une des
difficultés de la démocratie est de faire vivre les antinomies.
Comment faire admettre la hiérarchie qui émane du peuple
lui-même, tout en permettant une participation effective des
citoyens à la vie politique ? Le principe de la démocratie se
corrompt
© De Boeck Supérieur lorsqu’on
| Téléchargé prend
le 11/03/2024 l’esprit(IP:d’égalité
sur [Link] extrême et que
[Link])
chacun veut être égal à ceux qu’il choisit pour lui
commander. La conjonction des concepts de gouvernance
économique et politique produit ainsi une « bonne
gouvernance sociale » faite d’objectifs sociétaux servis par
le principe de participation active d’une population qui
aiguillonne les gouvernants et les tient engagés sur un
objectif de réduction de la pauvreté. Cette mobilisation
oblige les gouvernants et les partenaires extérieurs à
prendre date, à fixer une feuille de route à travers la mise
en place des documents de stratégie de réduction de la
pauvreté et la réalisation des Objectifs du Millénaire pour le
dévelopement (OMD) à l’horizon 2015. Dans les années
2000, la « bonne gouvernance » devient ainsi un mode de
gestion de la société destiné à consolider l’émergence de la
démocratie réelle, à endogénéiser des mécanismes
institutionnels efficaces dans des pays où les institutions
formelles sont encore défaillantes.
À la fin des années quatre-vingt-dix, la Banque mondiale
s’inscrit, par conséquent, dans un débat de portée politique,

Mondes en Développement Vol.40-2012/2-n°158


La Banque mondiale et la genèse de la notion de bonne gouvernance 59

ce qui a pour effet de bouger les lignes sur ce qui peut-être


entendu comme l’expression de « la bonne gouvernance ».
Le point de départ, dans les années quatre-vingt, avait été
de gérer des ressources rares au mieux des intérêts de
l’ensemble de la collectivité. De proche en proche,
l’organisme en arrive à une définition beaucoup plus
extensive. Il ne s’agit pas seulement des actes gestionnaires
de l’État, mais de la capacité à ériger des institutions
efficaces pour le développement du marché privé (Banque
mondiale, 2005, 2002), de redéfinir l’efficacité de la
répartition sur une base permettant de concilier la
dynamique de croissance, la réduction de la pauvreté et la
promotion de l’équité.
En matière de redistribution, la toile de fond change ©D
considérablement par rapport à ce qui s’imposait jusqu’ici
avec les principes de l’État-Providence. L’édition 2006 du
Rapport sur le développement dans le monde définit les
bases étroites des redistributions. Le maître mot est bien
l’équité, un concept normatif difficile à préciser, mais qui
emprunte aux notions de justice et d’honnêteté. Par équité,
souligne le rapport de la Banque, il faut entendre l’égalité
des chances
© De Boeck Supérieur qui
| Téléchargé le devrait
11/03/2024 exister entre
sur [Link] les individus pour leur
(IP: [Link])
permettre de mener l’existence choisie en étant épargnés
des privations extrêmes. Un premier constat s’impose à la
lecture des auteurs. On peut s’attendre à ce qu’un contexte
plus équitable s’accompagne d’une réduction des inégalités
en termes d’éducation, de santé et de revenus. Mais le
principe de l’égalité des chances voudrait que l’action
publique s’oriente sur la distribution des dotations ou des
opportunités qui conditionnent le revenu plutôt que sur le
revenu lui-même. Le discours reste cependant libéral, avec
une approche des inégalités influencée par des auteurs
comme Rawls, Sen, Dworkin et Roemer.
L’organisation ne s’est pas coupée de l’approche de Kuznets,
à savoir que les inégalités des revenus sont indissociables
de la croissance économique. Ce qui change, en revanche,
c’est l’idée que le combat contre la pauvreté n’est pas
seulement perçu comme un résultat de long terme par effet
de « ruissellement » (trickle down) selon lequel, à force de
croissance économique, la pauvreté finirait par disparaître.
L'éventail des revenus peut être largement ouvert à

Mondes en Développement Vol.40-2012/2-n°158


60 Gaoussou DIARRA et Patrick PLANE

condition que chacun dispose des mêmes opportunités pour


les obtenir. Le discours des libertariens radicaux a été
rejeté, notamment celui de Nozick, qui considère que
l’intervention de l’État est inadmissible en dehors des
activités de « veilleur de nuit », de gardien de la sécurité
intérieure et de la défense extérieure.
Pour les thuriféraires de l’État minimal, aller au-delà de la
stricte défense des libertés individuelles relève du vol. La
Banque fait davantage de cas des considérations
philosophico-économiques de Hayek. Le marché est
protecteur des libertés individuelles. Il est le pourvoyeur
des sanctions et récompenses des individus. De ce principe
découle la non-pertinence de la justice sociale dans l’action
publique qui semble mener au totalitarisme (cf. Hayek,
1960). La distinction est donc à faire entre l’État résiduel,
qui protège les libertés individuelles, de l’État promoteur du
bien-être, qui engage la population dans les affres d’un
système totalitaire. Plutôt que de se perdre dans des
redistributions désincitatives, la Banque mondiale défend un
rôle de l’État consistant à promouvoir l’ « égalité des
chances », la capacité des individus à recevoir à
concurrence de leurs œuvres reconnues par les mécanismes
du « marché efficace ». Le travail de Rawls montre ici son
influence au niveau d’une gouvernance « sociale » que
s’approprie le discours de l’économiste.
La justice ne peut pas résulter d’un calcul utilitaire parce
que l’absence de justice menace la cohésion sociale sans
laquelle l’espérance du bien-être est sans fondement. La
théorie de la justice de Rawls est donc une théorie du
contrat social conçue sous le principe de « l’équité dans la
répartition des biens premiers ». Ce principe étant satisfait,
les inégalités de situation sont acceptables des lors que la
dynamique économique peut faire que l’amélioration des
conditions des uns se traduit par de meilleures perspectives
pour les pauvres. La formule de Boudon (1995) fixe la ligne
rouge : peu importe que le riche devienne plus riche si l’on
peut démontrer que cela permet au pauvre de devenir
moins pauvre.
En 2006, les deux principes Rawlsiens sont en toile de fond
du Rapport sur le développement dans le monde. Ils
inspirent le principe d’ « équité » qui renvoie l’image d’un

Mondes en Développement Vol.40-2012/2-n°158


La Banque mondiale et la genèse de la notion de bonne gouvernance 61

système de libertés individuelles aussi étendu que possible,


à condition que ce système soit accessible à tous et un
principe de différence : les inégalités de résultat seront
tolérables si elles se conjuguent à une amélioration de bien-
être dans toute la population en présence d’égalité des
chances.
La philosophie politique de Sen, aura également marqué
une influence significative sur le fonctionnement de la
Banque et sa conception de la gouvernance « sociale ».
L’argument défendu par cet auteur est que tous les agents
doivent bénéficier des mêmes « capacités » qui permettent
le fonctionnement de la personne. Dans cette perspective,
l’accès à l’école, aux services de santé, mais aussi à l’eau,
pour ne citer que quelques-unes de ces capacités, sont des ©D
dimensions essentielles sur lesquelles doit s’engager l’État,
et qui sont actuellement formulées sous la dénomination des
Objectifs du Millénaire pour le développement.

2. LE RAPPORT DE LA BANQUE À SES


MULTIPLES PARTENAIRES
© De Boeck Supérieur | Téléchargé le 11/03/2024 sur [Link] (IP: [Link])
2.1 La gouvernance revisitée : les institutions à
l’ère postguerre froide
Après la chute du mur de Berlin, la bonne gouvernance
devenait, dans certains milieux académiques, une question
purement technique, évacuée de tout positionnement
idéologique. On ne s’étonnera pas, ce faisant, que toutes les
organisations, y compris les États, puissent être évaluées à
la même aune et faire l’objet de comparaisons en fonction
de critères universels prenant une expression statistique. Le
Doing Business de la Banque mondiale, est dans l’esprit de
ce benchmarking international qui procède de l’analyse de
l'efficacité économique conduite sur des bases
principalement statiques. Un deuxième témoignage sur les
mutations héritées de l’effondrement du mur de Berlin et de
ses conséquences pour la gouvernance économique et
politique, est donné par le livre influent que publie, en 1992,
Fukuyama : La fin de l’histoire et le dernier homme. La
thèse développée est assez simple, du moins dans son

Mondes en Développement Vol.40-2012/2-n°158


62 Gaoussou DIARRA et Patrick PLANE

message général : la chute du mur de Berlin marque la


victoire idéologique de la démocratie libérale et la fin des
dictatures. Les nations seront devenues semblables en vertu
de la « théorie de la modernisation » selon laquelle, toute
nation qui adhère aux principes démocratiques et à
l'économie de marché finit par adopter des valeurs
semblables à celles des autres nations qui les ont adoptées
avant elle. La thèse d’une fin heureuse de l’histoire est
cependant repoussée par Huntington (1993, 22), qui
suggère que les sources fondamentales de conflits
demeureront dans les domaines culturels et idéologiques.
Le choc des civilisations dominera la politique à l’échelle
planétaire, « les lignes de fracture entre civilisations seront
les lignes de front des batailles du futur ». Le discours ©D
sceptique de cet auteur est donc très distancié de la
représentation optimiste du monde de Fukuyama. La
Banque mondiale va progressivement devoir composer dans
une plus grande ouverture d’esprit, en dehors des
préférences tranchées de l’État-
Providence et du néo-libéralisme. Le défi sera pour elle
d’accepter la différence, tout en maintenant des positions
doctrinales
© De Boeck Supérieur | Téléchargéfortes qui sur
le 11/03/2024 structurent l’ordre
[Link] (IP: mondial. En 1997,
[Link])
l’arrivée de Stiglitz (1997-2000) à la direction de la
recherche de la Banque avait constitué un signal fort de
mobilité vers une prise en compte des instituions, contre
une représentation dualiste reposant sur les logiques de
marché et de l’interventionnisme public. L’expérience
Stiglitz n’a sans doute pas produit toutes les implications
attendues, mais la Banque devra encore faire montre
d’adaptabilité avec le bouillonnement culturel et la
recherche identitaire de certains pays, avec surtout la
montée en puissance des pays émergents comme la Chine,
qui promeut son propre paradigme de la gouvernance,
parfois qualifié par les observateurs externes de «
consensus de Pékin ».
Ce paradigme est dominé par la non-ingérence, par le
principe d’autodétermination des choix économiques des
États. Mais il est aussi commandé par la volonté de
satisfaire les propres intérêts de l’Empire du milieu. La
Chine est donc très éloignée d’une conditionnalité
financière et économique de caractère libéral telle que celle

Mondes en Développement Vol.40-2012/2-n°158


La Banque mondiale et la genèse de la notion de bonne gouvernance 63

mise en œuvre par les organismes internationaux dans la


cadre des programmes d’ajustement structurel, opposée à la
conditionnalité d’une aide qui serait octroyée selon les
mérites démocratiques des États, subordonnée à la qualité
de leur « bonne gouvernance ». Ce principe de non-
ingérence, contrepoint aux idéaux de l’universalisme et des
valeurs démocratiques, a largement facilité la pénétration
de la Chine dans des pays souvent mis au ban de la
communauté internationale.

2.2 Le jeu de relations d’influences

La contestation de la Banque a toujours existé, mais elle


s’est amplifiée et structurée avec le jeu des associations et
des organisations non gouvernementales (ONG)
internationales, avec l’émergence d’un courant
altermondialiste qui tient ses premières assises à Seattle en
1999. Ces acteurs non étatiques s’invitent au débat à
travers des mouvements protestataires hétérogènes. Si la
diversité du mouvement est grande, le front contestataire se
retrouve sur des thèmes comme la lutte pour le
développement et les droits fondamentaux, expressions qui
englobent la notion de sécurité alimentaire, la paix et la
démocratie. Le fond revendicatif de ces mouvements
implique la remise en cause des idéaux libéraux. En relation
avec les activités de la Banque, certains mouvements
mettent l’accent sur le déficit démocratique des États, sur la
marginalisation des pays pauvres au sein d’organismes
décisionnaires de la gouvernance mondiale. D’une certaine
manière, la Banque trouve en ces acteurs non étatiques les
principes d’un dialogue contradictoire dont elle loue
ellemême les vertus à travers la participation de la société
civile dans les pays membres. Elle s’oblige à assumer un
dialogue en tension avec une multitude de représentations
partielles de la société civile internationale. Et comme ses
États membres, la Banque tend à buter sur les difficultés à
gérer des aspirations contradictoires.
Le Forum social mondial (FSM) est dans une autre posture
que celle des ONG figurant dans le système de coopération.
Depuis le rendez-vous de Porto Alegre, en 2001, le Forum
est le porte-drapeau de la contestation anti-libérale, le point

Mondes en Développement Vol.40-2012/2-n°158


64 Gaoussou DIARRA et Patrick PLANE

d’ancrage de l’altermondialisme. Il met en avant la


dénonciation d’un ordre hérité d’un après-guerre révolu et
la nécessité de prendre en compte les aspirations et la
montée en puissance des pays en développement. La crise
financière actuelle et l’émergence du G20 semblent aller
dans le sens de cette recomposition de la gouvernance
mondiale. À l’échelle nationale, les altermondialistes
dénoncent une certaine hypocrisie de la Banque mondiale
qui s’accommoderait de la mauvaise gestion pour satisfaire
à ses propres contraintes internes de décaissement de ses
financements (Weaver, 2008). Le débat sur l’affectation de
l’aide publique au développement conduit parallèlement au
renforcement de la prise en compte du facteur politique. La
concurrence pour l’obtention des fonds publics doit ©D
s’organiser de manière à ce qu’il y ait une prime à la vertu
politique et pas seulement une prime à l’efficacité
économique (World Bank, 1998).
Cependant la Banque n’est pas leader sur ces questions. La
plupart des bailleurs de fonds bilatéraux donnent le ton et
revendiquent la moralisation de l’aide, qui va de pair avec
une bonne gouvernance dans ses dimensions économiques
et politiques.
© De Boeck Supérieur | Téléchargé le 11/03/2024 sur [Link] (IP: [Link])
Le schéma 1, proposé ci-dessous, retrace les relations
d’influences qu’exerce la Banque au sein de la communauté
internationale. Ces influences peuvent être au niveau de la
production et de la diffusion des idées (soft power), du
décaissement de l’aide des bailleurs de fonds qui peut être
conditionnel à certains de ses propres indicateurs (hard
power). Le principe de conditionnalité est une illustration de
cette combinaison. L’adhésion aux principes économiques et
politiques conditionne le décaissement des ressources. La
Banque mondiale est volontairement placée au centre de
cette construction graphique. En sa périphérie, on dispose
les différents types d’organisations qui sont en
correspondance avec elle. Pour des raisons de lisibilité,
toutes les organisations en lien avec la Banque mondiale ne
sont pas reportées sur ce schéma. L’épaisseur de la pointe
donne une intuition sur l’acteur dominant mais ne reflète
pas une relation de causalité.
L’exercice est évidemment incertain. Parmi les organisations
internationales, peut-on suggérer que l’influence du FMI est

Mondes en Développement Vol.40-2012/2-n°158


La Banque mondiale et la genèse de la notion de bonne gouvernance 65

de même nature que celle de l’OCDE ? Peut-on affirmer que


le rôle de la Banque est comparable selon que le pays
partenaire est la France, avec ses intérêts stratégiques et sa
sphère de coopération historique, et le Japon ou les pays de
l’Europe du Nord, dont la participation aux fonds fiduciaires
(trust funds) que gère la Banque est en soi l'expression
d'une politique externalisée sur l'organisation ? Par ailleurs,
on illustre des jeux d’influences entre les différents acteurs,
sur tout ou partie des différentes dimensions de la
gouvernance (politique, économique, voire sociale). À
l’évidence, la Banque a une idéologie évolutive, de sorte
qu’elle est perméable aux pensées du monde extérieur et
aux critiques que la communauté internationale porte sur
elle, y compris lorsque les critiques émanent de la société
civile internationale dont certaines représentations sont
dans une posture d’opposition radicale à son action libérale.

Réseaux de chercheurs : le GDN Universités: Harvard,


et ses partenaires Chicago, Virginia, MIT,
ERF, AERC, EADN, SANEI,
régionaux Columbia, Berkeley,
ODN, EUDN, BREAD,
LACEA, CERGE-EI, EERC. Oxford…
Autreréseaux: CGDEV, CEPR
,
s

Forums Organisations
internationaux Multilatérale
World Banque Mondiale s
Economic DEC ONU, PNUD,
Forum, WBI
World Social UNICEF,
IFC/SFI FMI,OMC,
Forum
Multinationale BAfD, BIaD,
s ,
BAsD, UE
OCDE

Pays en Partenaires
développement : USA,
bilatérau
et en France,
x Royaume
transition Uni, Pays
scandinaves,
Chine

Schéma 1 : La gouvernance et les principaux acteurs


mondiaux

Mondes en Développement Vol.40-2012/2-n°158


66 Gaoussou DIARRA et Patrick PLANE

Forum mondiaux et régionaux : GDN, Eco. Research Forum (ERF),


African Economic Research Consortium (AERC), East Asian Development
Network (EADN), South Asia Network of Economic Research Institutes
(SANEI), Oceania Development Network (ODN), European Development
Research Network (EUDN), Bureau for Research and Analysis of
Development (BREAD), Latin American and Caribbean Economic
Association (LACEA), Center for Economics Research and Graduate
Education - Economics Institute (CERGE-EI), Economics Education and
Research Consortium (EERC), Center for Global Development (CGDEV),
Center for Economic Policy Research (CEPR), Researcher Alliance for
Development (RAD).

Avec la fin de la guerre froide, certains bailleurs de fonds


bilatéraux ont été plus prompts que la Banque mondiale à
revendiquer l’amélioration de la gouvernance dans les pays
en développement et en transition. Par manque
d’implication directe, certains de ces bailleurs accepteront
finalement la mainmise de la Banque qui parviendra à mieux
conceptualiser et à mieux opérationnaliser le sujet sous
forme d’indicateurs auxquels ils se rallieront. Par ailleurs,
ce graphe ne s’interprète que par rapport à des relations
directes avec la Banque mondiale sur la thématique
particulière de la gouvernance. Il est évident qu’on
démultiplierait ces relations en faisant apparaître les
échanges indirects entre blocs d’acteurs.
La Banque mondiale et les donneurs bilatéraux
entretiennent des relations d’influence dans la sphère de la
gouvernance en matière d’aide au développement. La
Banque est, par exemple, le porte parole du SPA (Strategic
Partenership with Africa) qui constitue un groupement des
donneurs intervenant en Afrique et qui a amené
l'organisation à aborder les questions de gouvernance
politique alors même que ses statuts ne le lui permettaient
pas. La Banque participe aussi au forum de l’OCDE qui se
positionne en fédérateur des pratiques et des politiques en
faveur de la bonne gouvernance. Par l’intermédiaire du
Comité d’aide au développement (CAD) et de son réseau
Governance Network (GOVNET), l'OCDE offre, sur le sujet,
un cadre de débats entre les différents bailleurs de fonds
bilatéraux et multilatéraux. L’objectif recherché est
d’aboutir à une harmonisation des approches, ainsi qu’à une
meilleure coordination et collaboration entre pays
partenaires.

Mondes en Développement Vol.40-2012/2-n°158


La Banque mondiale et la genèse de la notion de bonne gouvernance 67

Parallèlement, il y a les sphères de production et de


diffusion de connaissances qui se manifestent dans une
certaine variété. Il y a d’abord le monde académique
universitaire, à commencer par les grandes universités
américaines qui émargent au budget de l’organisation à
travers des activités contractualisées où elles peuvent
contribuer au débat sur la gouvernance.
En ce qui concerne les réseaux, ils sont nombreux. La
Banque est en partenariat avec plus de 250 organisations
dans le monde qui bénéficient plus ou moins de son appui
financier. Parmi les réseaux de recherche mentionnés sur le
graphe, trois d’entre eux ont particulièrement entretenu des
relations historiques avec la Banque par l’intermédiaire de
la mobilité de son personnel vers les institutions en ©D
question. Il s’agit du Global Development Network, de
Economic Research Forum et du Center for Global
Development. En dehors des bailleurs de fonds et du milieu
de la recherche académique stricto sensu, il faut aussi
compter sur le rôle de la société civile mondiale, sur les
mouvements de certaines organisations non
gouvernementales que l’on retrouve aussi dans les grands
forums
© De Boeck Supérieur de lalevie
| Téléchargé internationale.
11/03/2024 sur [Link] de ces ONG sont
(IP: [Link])
productrices d’informations et d’indicateurs de
gouvernance, comme c’est le cas d’Heritage Fondation,
Transparency International, Freedom House, Political
Service Risk…

2.3 La gouvernance de la Banque mondiale et


les canaux d’influence
En considérant l’ensemble des publications, en 2006, le
rapport Deaton a mis en évidence une production qui serait
de l’ordre de 4 000 livres, articles et rapports, tous sujets
confondus et de niveau de diffusion très inégal sur la
période 1998-2005. L’institution est donc sur une production
annuelle de 500 publications (Banerjee et al., 2006). Si l’on
s’intéresse au cas spécifique de la gouvernance, la
principale source d’influence de la Banque réside en la
production de ses indicateurs utilisés aussi bien pour des

Mondes en Développement Vol.40-2012/2-n°158


68 Gaoussou DIARRA et Patrick PLANE

motifs de recherche5 que pour la définition de politique


d’aide au développement. Trois indicateurs font l’objet de
réflexion méthodologique et de suivi statistique par
l’organisation. Le plus ancien d’entre eux, qui est aussi le
moins diffusé, est le Country Policy Institutionnal
Assessment (CPIA). Cet indicateur garde encore une part de
mystère alors que, paradoxalement, c’est celui qui influence
le plus nettement les engagements de la Banque à travers
son guichet IDA, comme ceux de certains partenaires
financiers. À la fin des années quatre-vingt-dix, avec la
montée en puissance de la dimension politique de la
gouvernance, la Banque a mis en circulation les World
Governance Indicators (WGI). Cette dimension
sociopolitique est complétée, depuis 2003, par un indicateur ©D
permettant de situer la qualité de l’environnement
économique des pays membres, leur caractère accueillant
pour le développement envers l’économie de marché, c’est
le Doing Business.

2.3.1 Les indicateurs de gouvernance

Le CPIA
© De Boeck Supérieur constitue
| Téléchargé l’un
le 11/03/2024 sur des éléments
[Link] critère clés
(IP: [Link])
d’allocation des ressources de l’IDA. Il se trouve associé aux
performances du portefeuille des pays, la taille de la
population et le niveau du développement. Le CPIA de la
Banque mondiale a inspiré d’autres banques multilatérales
dans la formulation des critères de performance et la
construction d’indicateurs. C’est notamment le cas de la
Banque africaine de développement (BAfD), mais aussi de la
Banque asiatique de développement (BAsD), de la Banque
interaméricaine de développement (BIaD) ou de la Banque
européenne pour la reconstruction et le développement
(BERD). Pour ces organisations régionales, l’analogie est
poussée assez loin. Elle se traduit de manière explicite par
la dénomination des indicateurs qui portent le même nom,
par leurs composantes et souscomposantes, qui ne se
distinguent qu’à la marge, par le système de pondération. Si
le rôle de la gouvernance dans le processus d’allocation de
l’aide aux pays en développement est substantiel, le CPIA

5 Pour plus de details sur la conception de la Banque mondiale comme banque du savoir, voir
Plehwe (2007), McNeill (2006), Mehta (2001), Stern et Ferreira (1997).

Mondes en Développement Vol.40-2012/2-n°158


La Banque mondiale et la genèse de la notion de bonne gouvernance 69

n’en est pas moins critiqué pour de nombreuses raisons qui


touchent à la méthode de collecte des informations, à la
formation de l’indicateur et à son utilisation (Van
Waeyenberge, 2009).
La construction de cet indicateur sur la base d’enquêtes
d’opinions des agents de la Banque introduit
potentiellement de la partialité, a fortiori lorsque ces mêmes
agents sont jugés en fonction de leur performance dans le
décaissement de l’aide. Le problème est d’autant plus
significatif que la place réservée au CPIA dans l’allocation
des ressources est non négligeable. Si l’aide est efficace
dans les pays mieux gouvernés, il est aussi important de
tenir compte du fait que les pays les plus pauvres et les plus
vulnérables aux chocs internes et externes sont également ©D
ceux qui ont du mal à entretenir ou à adopter une bonne
gouvernance (Guillaumont, 2010 ; Guillaumont et Chauvet,
2001). Pour certains auteurs issus de la société civile
contestataire, le CPIA matérialiserait un véritable « âge d’or
de la dictature » de la « bonne gouvernance » avec une
prise en compte explicite de la dimension politique du sujet
(Merckaert, 2004). Le projet Doing business a été inspiré
des | travaux
© De Boeck Supérieur Téléchargé le conduits dans les (IP:années
11/03/2024 sur [Link] quatrevingt par
[Link])
Hernando de Soto sur les obstacles à la création
d’entreprises dans la banlieue de Lima. À cette influence
ancienne se sont ajoutées les réflexions plus récentes de
Laporta, Lopez de Silanes, Vishny et Shleifer. Proches de
l’Université d’Harvard, ces auteurs ont proposé un
indicateur agrégé et des indicateurs individuels permettant
d’apprécier la pratique des affaires dans la plupart des pays
du monde (plus de 180 pays). La première édition du
rapport Doing business a été publiée en 2003. Une dizaine
d’indicateurs sont développés pour l’évaluation des
procédures suivantes : création d’entreprise ; recrutement
et licenciement ; obtention des crédits ; exécution des
contrats ; fermeture d’entreprise ; transfert de propriété ;
protection des investisseurs ; octroi de permis de
construire ; paiement des taxes et impôts ; commerce
transfrontalier. Le but poursuivi par le projet Doing
business est d’inciter les pays à mettre en place des règles
solides permettant une bonne définition des droits de
propriété nécessaires pour une meilleure prévisibilité de

Mondes en Développement Vol.40-2012/2-n°158


70 Gaoussou DIARRA et Patrick PLANE

l’activité économique. Deux types de données sont utilisés


par le projet Doing Business : les textes législatifs et
réglementaires, les indicateurs de délais de mise en œuvre.
Tous ces indicateurs, qui sont en relation étroite, suggèrent
que dans les conditions normales, la réglementation des
entreprises agit sur la compétitivité économique en les
pénalisant par excès de bureaucratie. En d’autres termes,
moins il y a de réglementation, plus il y a d’efficacité dans la
gestion des mécanismes du marché par réduction des coûts
de transaction. Les indicateurs du Doing business ont une
influence pour l’allocation de l’aide de certains bailleurs
bilatéraux. C’est le cas pour les USA dans
l’opérationnalisation du dispositif du Millenium Challenge
Account (MCA).
Au-delà de son incitation pour le décaissement des
partenaires financiers, le Doing Business agit également
comme instrument de réformes des administrations
nationales. Cependant, les indicateurs du Doing business ne
prennent pas en compte l’effet de substitution entre les
coûts présents et futurs, de même que l’effet de substitution
entre les coûts des procédures obligatoires et les coûts des
procédures volontaires. Les reformes peuvent être stériles
si elles visent uniquement à réduire les délais et les coûts de
transaction initiaux au lieu de chercher à réduire les coûts
récurrents qui sont souvent beaucoup plus conséquents
(Arrunada B, 2007). Dans son travail, remis en octobre
2008, le Groupe d’évaluation indépendante de la Banque
mondiale (IEG) a recommandé la couverture de tous les
principaux facteurs déterminant le climat des affaires d’un
pays, non seulement le coût du travail et du capital, mais
également le coût des infrastructures et de la protection
environnementale, le coût de la sécurité.
Quant au WGI, il est composé de six rubriques thématiques :
prise de parole et responsabilité ; stabilité politique et
absence de violence ; efficacité du gouvernement ; qualité
de la régulation ; État de droit ; contrôle de la corruption.
Ces indicateurs, disponibles depuis 1996, couvrent environ
200 pays et proviennent d’une vingtaine de sources pour un
total de plus d’une centaine de variables. Le WGI est une
des bases de données les plus influentes sur la dimension
politique de la gouvernance. L’influence du WGI dépasse

Mondes en Développement Vol.40-2012/2-n°158


La Banque mondiale et la genèse de la notion de bonne gouvernance 71

largement les frontières de la Banque mondiale. Expression


de cette influence, cinq des six composantes du WGI sont
adoptées pour la détermination de l’allocation de l’aide
américaine au titre du MCA. L’indicateur trouve aussi de
l’influence chez des donneurs bilatéraux tels que les Pays-
Bas ou multilatéraux comme le Fonds européen de
développement (FED) de la Commission européenne à
travers son projet sur les profils de gouvernance des pays
Afrique-Caraïbes-Pacifique (ACP). Néanmoins, des critiques
apparaissent, non spécifiques d’ailleurs aux WGI, selon
lesquelles la conception des indicateurs du WGI manquerait
de consensus et surtout de justification théorique sur la
notion de gouvernance. Une autre critique concerne le
principe de validité discriminatoire qui voudrait que les ©D
mesures des différentes dimensions de la gouvernance ne
soient pas corrélées entre elles, ce qui n’est pas le cas à
l'évidence, à travers des indicateurs individuels du WGI
(Langbein & Knack, 2010 ; Andrews, 2008).

2.3.2 Les approches de la gouvernance et l’influence


potentielle de la Banque mondiale
© De Boeck Supérieur | Téléchargé le 11/03/2024 sur [Link] (IP: [Link])
Les approches d’évaluation de la gouvernance varient en
fonction des pays donateurs, allant du quantitatif au
sectoriel, du qualitatif à l’économie politique.
L’appropriation de la conduite de l’évaluation de la
gouvernance par chacun des pays partenaires est de plus en
plus souhaitée dans les recommandations de l’OCDE. Les
approches en termes d’économie politique, qui intègrent les
questions politiques et de pouvoir, sont jugées utiles pour
l’appropriation et l’utilisation des critères par les pays en
développement.
Le tableau 1 résume la conception de la gouvernance pour
quelques bailleurs de fonds. Il est constitué en partie avec
l’information contenue dans le rapport de l'OCDE (2009) :
Donor Approach to Governance Assessment. L’information
est cependant traitée de manière libre en relation avec
l’inévitable part de subjectivité qui se glisse dans toute
grille de jugements, d’analyses d’experts. Par ailleurs, la
dernière colonne tente d’identifier le pouvoir de la Banque

Mondes en Développement Vol.40-2012/2-n°158


72 Gaoussou DIARRA et Patrick PLANE

mondiale à travers ses principaux indicateurs de


gouvernance.
On constatera que ce pouvoir est significatif, en particulier
pour ce qui concerne les banques régionales qui se réfèrent
assez largement à l’évaluation de la capacité de gestion
administrative des fonds publics telle que traduite par le
CPIA. L’influence de cet indicateur sur les autres donneurs
est souvent indirecte comme, par exemple, le Royaume-Uni
qui considère le CPIA lors de la détermination des critères
de fragilité des pays receveurs de son aide. En revanche, les
indicateurs de gouvernance politique sont globalement
absents en termes d’influence officielle pour des raisons
statutaires.
Tableau 1 : La Banque mondiale et les approches de la ©D

gouvernance par les partenaires bilatéraux et multilatéraux


Natur Participat Influen
e des ion du ce
Type de
Partenair Dénomination donné pays Banqu
gouverna
es es partenair e
nce
e mondia
le
MCA (I) QT Ec Pns
© De Boeck Supérieur | Téléchargé le 11/03/2024 sur [Link] (IP: [Link])
WGI,
DB
États- USAID-democracy QL EP Pns WGI
Unis and governance
strategic assessment
framework (P)
Analyse de QT, QL Ec Pns WGI
gouvernance pays -
Royaume- CGA - (I)
Uni Drivers of change (P) QL EP Ps
Strategic conflict QL EP Pns CPIA
assessment
France Profils institutionnels QT Ec Pns WGI
(I)
Strategic governance QL EP Pns CPIA
and corruption
Pays-Bas analysis (P)
Stability assessment QL EP Pns
framework-SAF- (P)
Commissi Profils de QT, QL Ec Pns WGI
on gouvernance (P)
européen

Mondes en Développement Vol.40-2012/2-n°158


La Banque mondiale et la genèse de la notion de bonne gouvernance 73

ne
Projet d’indicateurs QL EP Ps
PNUD
de gouvernance (P)
Profil de QL Ec Pns WGI
BafD gouvernance pays (P)
CPIA (I) QT Ec Pns CPIA
CPIA (I) QT Ec Pns CPIA

BasD Governance risk QL Ec Ps


assessment and risk
management (I)
Country institutional QT Ec Pns CPIA
and policy
evaluation-CIPE-(I)

BiaD Évaluation de la QT, QL EP Ps


gouvernance
démocratique et
institutionnelle-
DGIA(P)
Note : Colonne dénomination I= indicateur et P = profil. Colonne nature
des données QL = qualitatif et QT = quantitatif. Colonne type de
gouvernance Ec = économique et EP = économie politique. Colonne
participation Ps = participation significative et Pns = participation non
significative. DB = Doing Business.

L’influence du WGI sur la France est mentionnée, mais elle


est très relative dans la mesure où elle transite par
l’établissement de ses profils institutionnels qui n’ont pas
d’implication immédiate sur la politique de l’aide et de son
décaissement. Cette influence du WGI est beaucoup plus
réelle et prête davantage à conséquence pour les États-
Unis, la Commission européenne, voire les Pays-Bas et le
Royaume-Uni. La forme que prend la mesure de la
gouvernance a également son importance. L’acceptation
d’un étalonnage accrédite l’idée normative d’une
gouvernance universelle. Pour éviter cet enfermement, de
nombreux bailleurs de fonds conjuguent les notions
d’indicateurs quantitatifs et d’évaluations qualitatives qui
ouvrent sur une plus grande variété d’options (OCDE,
2009). Même les États-Unis, dont l’influence sur la Banque
mondiale est soulignée dans la littérature (Wade, 2002),
sont engagés dans cette voie qui montre de la capacité à
gérer en souplesse les relations bilatérales avec ses
partenaires en fonction des contraintes de sa politique

Mondes en Développement Vol.40-2012/2-n°158


74 Gaoussou DIARRA et Patrick PLANE

étrangère et du poids de l’histoire (Chhotray et Hulme,


2009). La participation de chacun des pays à l’établissement
de son propre profil tend à consolider l’esprit partenarial
tout en situant la voie à suivre.

CONCLUSION

Les travaux sur la gouvernance sont nombreux, ouverts à


des domaines offrant une variété d’approches quant aux
procédures d’évaluation. Cette variété est d’une certaine
manière le reflet des différences sur ce qui peut-être
entendu comme la « bonne gouvernance», dans ses
expressions économiques, politiques, mais aussi sociales, ©D
pour en rester aux principaux domaines ayant retenu
l’attention dans cette l’étude. Le sujet est par excellence de
l’ordre de l’interdisciplinarité, ce qui lui donne une certaine
complexité et une part de subjectivité évidente. Par-delà
certaines valeurs politiques qui sont à la base du contrat
social de la société démocratique libérale, on a du mal à
insérer la bonne gouvernance dans une sorte
d’universalisme qui serait intemporel. En témoignent
© De Boeck Supérieur | Téléchargé le 11/03/2024 sur [Link] (IP: [Link])
les
révisions sur le rôle du marché et de l’État, sur les
phénomènes de répartition tantôt vus à travers le prisme de
la redistribution des revenus, tantôt perçus à travers la
notion d’équité qui confère les mêmes capacités à tout un
chacun pour accomplir son destin. La tension entre
l’efficacité économique et la justice sociale marque bien la
présence d’incertitudes sur ce que peut être la bonne
gouvernance et son inévitable adossement à une idéologie.
Sur la notion de gouvernance, sans avoir été moteur, le rôle
de la Banque mondiale est loin d’avoir été négligeable. Sa
conception a d’abord évolué en relation avec la redéfinition
des frontières État-marché, puis, avec la nécessité de
redonner de l’épaisseur aux institutions hors marché, avec
la volonté internationale d’en finir avec la pauvreté sans
attendre une échéance qui serait fixée par les seules
performances de croissance économique selon la logique du
« ruissèlement » (trickle down). La notion de gouvernance,
qui était initialement confinée au sujet de la gestion des
affaires publiques, le cas échéant aux problématiques

Mondes en Développement Vol.40-2012/2-n°158


La Banque mondiale et la genèse de la notion de bonne gouvernance 75

d’arbitrage État-marché, a progressivement envahi tous les


domaines des sciences sociales, à commencer par celui qui
a longtemps été considéré comme le plus tabou dans le
contexte de guerre froide : l’évaluation des régimes
politiques. Ces régimes sont aujourd’hui évalués à l’aune
des valeurs de la démocratie libérale, de l’aptitude à faire
pièce aux dérives bureaucratiques en promouvant la
transparence et la gestion responsable, le contrôle des
institutions et l’ensemble des contre-pouvoirs pouvant
émerger de la société civile participative. La Banque
mondiale a eu de l’emprise sur les pays membres, mais elle
a également entretenu des relations d’influence avec ses
partenaires bilatéraux ou multilatéraux. On observera,
cependant, que les organismes régionaux comme les ©D
banques multilatérales de développement sont restés
beaucoup plus prudents sur la prise en compte des
dimensions politiques. La volonté de maintenir la
coopération entre tous les membres de la région a conduit
ici à privilégier la gouvernance économique, notamment à
travers l’acceptation d’un CPIA de la Banque mondiale que
ces organisations n’ont revu qu’à la marge.
Face| à
© De Boeck Supérieur la mesure
Téléchargé et à sur
le 11/03/2024 la [Link]
propension (IP: à l’universalisme libéral,
[Link])
certains partenaires ont manifesté leur préférence pour la
notion de profil de gouvernance. Ces derniers marquent une
volonté d’être moins catégorique sur l’opportunité d’un
modèle de référence unique. Ils marquent aussi le souci
d’avancer prudemment sur le terrain politique, d’associer
largement à des fins d'efficacité et d’appropriation, les
administrations publiques locales à l’ébauche de leur profil
national de gouvernance. Au-delà des diversités
conceptuelles autour de ce que peut être la bonne
gouvernance libérale, les analyses critiques plus radicales
ne manquent pas6. Certains auteurs, voire certains pays
comme la Chine, manifestent de vives réprobations sur les
volets politiques du concept. Pour des raisons qu’on
comprendra aisément, les autorités de Pékin ne font pas de
la démocratie occidentale une finalité à promouvoir. Elles
voient dans la volonté d’affirmer la gouvernance libérale
une immixtion dans la sphère politique intérieure des États.
6 Pour les analyses critiques, voir par exemple les publications de Smouts (1998), Pagden
(1998), Peet (2003), Peerenboom (2009), Goldston (2009).

Mondes en Développement Vol.40-2012/2-n°158


76 Gaoussou DIARRA et Patrick PLANE

Le temps d’un monde institutionnel fini, car intégré dans


des valeurs partagées, n’est donc pas venu. Les prochaines
années nous diront qui, de Fukuyama ou de Huntington, a
eu la meilleure capacité à prédire un avenir plus que jamais
incertain.

BIBLIOGRAPHIE

ANDREWS M. (2008) The good governance agenda: Beyond


indicators without theory, Oxford Development Studies, vol. 36,
n° 4, 379-408.
ARRUNADA B. (2007) Pitfalls to avoid when measuring
institutions: Is Doing Business damaging business? Journal of
Comparative Economics, 35(4), 729-747.
BANERJEE A., DEATON A., LUSTIG N., ROGOFF K. (2006) An
Evaluation of World Bank Research, 1998-2005, World Bank
Washington DC.
BANQUE MONDIALE (2008) Doing Business: une évaluation
indépendante. Les indicateurs Doing Business de la Banque
mondiale–IFC passés au crible, Washington DC.
BANQUE MONDIALE (2006). Rapport sur le développement dans
le monde. Équité et développement, Washington DC.
BANQUE MONDIALE (2005) Rapport sur le développement dans
le monde. Un meilleur climat d’investissement pour tous,
Washington DC.
BANQUE MONDIALE (2002) Rapport sur le développement dans
le monde. Des institutions pour le marché, Washington DC.
BANQUE MONDIALE (1997) Rapport sur le développement dans
le monde. L’État dans un monde en mutation, Washington DC.
BANQUE MONDIALE (1989) L'Afrique subsaharienne. De la crise
à une croissance durable. Washington DC.
BANQUE MONDIALE (1983) Rapport sur le développement dans
le monde. La récession mondiale et les perspectives de reprise,
la gestion et le développement, Washington DC.
BANQUE MONDIALE (1981) Le développement accéléré en
Afrique au sud du Sahara, Programme indicatif d’action,
Washington DC.
BOUDON R. (1995) À propos des sentiments de justice : nouvelles
remarques sur la théorie de John Rawls, L’Année sociologique,
Paris, PUF.
BRAUTIGA D. (1991) Governance and Economy: A Review. The
World Bank Policy Research Working Paper 815.

Mondes en Développement Vol.40-2012/2-n°158


La Banque mondiale et la genèse de la notion de bonne gouvernance 77

CHHOTRAY V., HULME D. (2009) Contrasting Visions for Aid and


Governance in the 21st Century: The White House Millennium
Challenge Account and DFID’s Drivers of Change, World
Development, vol. 37, n° 1, 36-49.
CLING J.-P., ROUBAUD F. (2008) La Banque mondiale, Paris, La
Découverte.
COASE R. (1937) The Nature of the Firm, Economica, vol. 4, n° 16,
386-405.
DIOUBATÉ B. (2008) La Banque mondiale et les pays en
développement : de l’ajustement structurel à la bonne
gouvernance, Paris, L’Harmattan.
GOLDSTON J. A. (2009) The Rule of Law at Home and Abroad,
Hague Journal on the
Rule of Law, vol 1, 1-8.
GUILLAUMONT P. (2009) An Economic Vulnerability Index: Its ©D
Design and Use for International Development Policy, Oxford
Development Studies, vol. 37, n° 3, 193-228.
GUILLAUMONT P., CHAUVET L. (2001) Aid and performance: a
reassessment,
Journal of Development Studies, 37(6), 66-92.
HAYEK F. A. (1960) The Constitution of Liberty, Chicago,
University of Chicago Press.
HUNTINGTON S. P. (1993) The Clash of Civilizations? Foreign
© De Boeck Supérieur | Téléchargé le 11/03/2024 sur [Link] (IP: [Link])
Affairs, vol. 72, n° 3, 22-49.
KAUFMANN D., KRAAY A., ZOIDO-LOBATON P. (1999)
Aggregating
Governance Indicators, Manuscript, The World Bank,
Washington DC.
LANGBEIN L., KNACK S. (2010) The Worldwide Governance
Indicators: Six, One, or None? Journal of Development Studies,
46(2), 350-370.
MAWDSLEY E., RIGG J. (2003) The World Development Report II:
continuity and change in development orthodoxies, Progress in
Development Studies, 3, 271- 286.
MERCKAERT J. (2004) La dictature de la « bonne gouvernance »
ou l’impasse des indicateurs de performance politique,
Techniques financières et développement, n°75, 1627.
McNEILL D. (2006) The Diffusion of Ideas in Development Theory
and Policy, Global
Social Policy, 6, 334.
MEHTA L. (2001) The World Bank and Its Emerging Knowledge
Empire, Human
Organization, vol. 60, n° 2, 189-196.

Mondes en Développement Vol.40-2012/2-n°158


78 Gaoussou DIARRA et Patrick PLANE

MILLER-ADAMS M. (1999) The World Bank: new agendas in a


changing world, Routledge.
OCDE (2009) Donor Approaches to Governance Assessments,
Sourcebook.
PAGDEN A. (1998) La genèse de la gouvernance et l’ordre mondial
cosmopolite selon les Lumières, Revue Internationale des
Sciences Sociales, n° 155, 9-17.
PEERENBOOM R. (2009) The Future of Rule of Law: Challenges
and Prospects for the Field, Hague Journal on the Rule of Law,
vol 1, 1-10.
PEET R. (2003) Unholy Trinity: The IMF, World Bank and WTO.
Zed Books, London.
PENDER J. (2001) From “Structural Adjustment” to
“Comprehensive Development Framework”: Conditionality
Transformed? Third World Quarterly, vol. 22, n° 3, 397411. ©D
PLEHWE D. (2007) A Global Knowledge Bank? The World Bank
and Bottom-Up Efforts to Reinforce Neoliberal Development
Perspectives in the Post-Washington Consensus Era,
Globalizations, vol. 4, Issue 4, 514-528.
RAWLS J. (1971) A Theory of Justice, Harvard University Press.
RODRIK D. (2005) Growth Stategies, in P. Aghion, S. Durlauf (dir),
Handbook of Economic Growth , vol. 1, Elsevier, 967-1014.
SEN A. (1999) L’économie est une science morale, Paris, La
© De Boeck Supérieur | Téléchargé le 11/03/2024 sur [Link] (IP: [Link])
Découverte.
SMOUTS M.-C. (1998) Du bon usage de la gouvernance en
relations internationales,,
Revue Internationale des Sciences Sociales, n°155, 85-94..
STEIN H. (2008) Beyond The World Bank Agenda: an institutional
approach to development, The University of Chicago Press.
STERN N., FERREIRA F. (1997) The World Bank as "Intellectual
Actor", in D. Kapur, J. P. Lewis, R. Webb (eds) The World Bank:
Its First Half Century, Washington, DC: Brookings Institution
Press, vol. 2, Chapter 12, 523-609.
STIGLITZ J. E. (1999) The World Bank at the Millennium, The
Economic Journal, vol. 109, n° 459, F577-F597.
STIGLITZ J. E. (2002) Globalization and Its Discontents, New
York, Norton, xxii + 282.
STONE D., WRIGHT C. (2007) The World Bank and governance: a
decade of reform and reaction, Routledge.
VAN WAEYENBERGE E. (2009) Selectivity at Work: Country Policy
and
Institutional Assessments at the World Bank, The European
Journal of Development Research, vol. 21, issue 5, 792-810.

Mondes en Développement Vol.40-2012/2-n°158


La Banque mondiale et la genèse de la notion de bonne gouvernance 79

WADE R. H. (2002) US Hegemony and the World Bank: The Fight


over People and
Ideas, Review of International Political Economy, vol. 9, n° 2,
201-229.
WEAVER C. (2008) Hypocrisy Trap: The World Bank and the
Poverty of Reform, Princeton University Press.
WILLIAMS D., YOUNG T. (1994) Governance, the World Bank and
Liberal Theory,
Political Studies, 42 (1), 84–100.
WORLD BANK (1998). Assessing aid: What Works, What Doesn't,
and Why, Washington DC.
WORLD BANK (1994). Governance : the World Bank’s experience,
Washington DC. WORLD BANK (1992). Governance and
Development, Washington DC.

***

Mondes en Développement Vol.40-2012/2-n°158

Vous aimerez peut-être aussi