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Le Modulor : Mesure Harmonique Universelle

Le Modulor est un système de mesure harmonique développé par Le Corbusier, applicable à l'architecture et à la mécanique, visant à établir des dimensions en adéquation avec l'échelle humaine. Ce livre présente une recherche sur l'historique et l'application de cette mesure, soulignant l'importance d'une approche systématique dans la conception architecturale. Le Corbusier plaide pour une unification des systèmes de mesure afin de favoriser l'harmonie et la cohésion dans la construction moderne.

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Le Modulor : Mesure Harmonique Universelle

Le Modulor est un système de mesure harmonique développé par Le Corbusier, applicable à l'architecture et à la mécanique, visant à établir des dimensions en adéquation avec l'échelle humaine. Ce livre présente une recherche sur l'historique et l'application de cette mesure, soulignant l'importance d'une approche systématique dans la conception architecturale. Le Corbusier plaide pour une unification des systèmes de mesure afin de favoriser l'harmonie et la cohésion dans la construction moderne.

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LE MODULOR

LE MODULOR
Es sA 1
LE 1 1
CORBUSIER

SUR
UNE MESURE HARMONIQUE
A
l'ECHELLE HUMAINE
APPLICABLE
UNIVERSELLEMENT
A
L'ARCHITECTURE
ET A
LA MECANIOUE
A ClP catalogue record for this book is available
from the Library of CongreS&, Washington D.C., USA

Deutsche Bibliothek Cataloging-in-Publication Data

LeCorbusier:
Le modulor 1 LeCorbusier. - Basel ; Boston ; Berlin : Birkhiiwer
Engl. Ausg. u.d. T. : LeCorbusÛlr: The modulor
1. Essai sur une mesure harmonique à l'échelle humaine
applicable universellement à l'architecture et à la mécanique. -
Rééd. facs. de l'éd. orig., 1950. -2000
ISBN 3-7643-6187-5 (Base! ... )
ISBN 0-8176-6187-5 (Boston)

Le présent ouvrage est protégé par le droit d'auteur. Les droits qui en découlent,
en particulier ceux de traduction, de réédition, de présentation orale, aimi que la reprise
d'iUustrations et de textes, d'émissions radiodiffusées, la reproduction sur microfilm
ou par quelque procédé que ce soit, de même que le stockage dans des équipements de traite­
ment de données, demeurent réservés, y comprU pour une utilûation partielle. La repro­

.
duction, même unique, de tout ou partie du présent ouvrage n'e.r autori.!ée que dam les limites
des di&positions prévues par la loi sur le droit d'auteur en vigueur et elle est en
principe soumûe à une rémunération.

Réédition facsimilée de l'édition originale publiée en 1950 par L'Architecture d'Aujourd'hui.

©2000 Birkhiiuser- Editions d'Architecture, Case posta/A! 133, CH-4010 Bâk, Suisse
©2000 Fondation Le Corbusrer, Paris

Ce livre est aussi paru en version anglaise (ISBN 3-764.3-6188-3).

Imprimé sur papier non acide,


composé de tissus ceUulaires blanchis sans chlore. TCF oo

Imprimé en Allmagne
ISBN 3-7643-6187-5 (deux volumes en coffret)
ISBN 0-8176-6187-5 (deux volumes en coffret)

9 8 7 6 5 4 32 1
TABLE DES MATIERF....r.;

A [Link] .. 9

PREMlERE P:[Link]
AMBIANCE, t\fJLIEU, CIRCONSTANCES DEROUUœEN'f DE J,A RECHERCHE
CHAPI1"RE PRE,'\l'lBUl.F. .....
ET

11
CHAPITRE CHRONOLOGIE ...
1.. - .

CHAPITRE 3. MATHE�IATIQUE (1) 71


2. - .

DEVXlE!llE PARTIE
REALITES PRATIQUF...S
CH:\PITRE SITUATION «MODULOR DANS LE TEJ\IPS PRESENT 1{}7
CHAPITRE 5. PREl\IIERS EXEMPLES D'APPLICATION 12!1
4. - DU &

CHAPITRE SIMPLE OUTIL 177


-

6.-

TROlSlEME
APPENDICE
PAllTIE

CHAPITRE VERJFICATIONS MATERJELLES ET CODA 191


CHAPITRE 8. LES DOCUMENTS ET L'INFORMATION AFFLUENT.
7. -

DESORMAIS AUX USAGERS . . . . . . . . . . . . . .... ... ........ 22ï


- LA PAROLE EST

(tl Le tableau des valeurs numériques du « Modulot• " est à la page 84.
AVERTISSEMENT

1 o Le m ot « A rch i te ctu re » cou vre ici :

L'art de bâtir des maisons, des palais o u des te m p l es, de.ç bateaux,
des autos, des wagons, des a v i ons .

L équipem en t do m e st ique o u· indu s tri e l ou c elu i d es é ch ang es


' .

L'art typogm phiq u e des journaux, des revues o u des livres.


Le mot « M é c aniqu e >> en appelle à la construction de celles des
mach ines qui se réclament directement de la pré s e nce humaine el aux
espaces qui les entourent. Il imp liqu e le r e mpla c e m en t d e l'arbitraire
ou de l approx im atif par un choix motivé lors du dimensionnemenl
'

des pièces étirées, laminées ou fondues ent rant dans la confectio n des
m achin es
2o La vie n'est pas encyclopédique pour les hu m a ins ; elle est per­
.

sonnelle. Eire encyclopédique, c'est se montrer i m passi b le devant la


multitude et la complexité des faits et des idées, c'est les reconnaître,
les c onna ître et les classer. Certains ne peuvent êlre impassibles devant
la vie ; au contraire, ils en sont des acteurs. Ici, on ne p rét e nd à rien
autre qu'à manife>Ster, parr des jalons exacts, le s illage p eut êtr e l e sillon,
, -

d'une recherche échelonnée au fil d'une vie, recherche épanouie (peut­


être) en un résultat tangible parce qu'une personne, un milieu, un e am­
b iance une passion, une conjoncture, des c ircon s tances une occasion ont
, ,

pu constituer, ici, une chaîne régulière passée au milieu des tu m u ltes de


la vie qui sont : circonstances, passions, contradictions, riv alit és cré­ ,

puscule en certaines choses et aurore en d'autres, conditions pŒticu­


lières, voire révolutionnaires, etc., etc ...

Le contraire d'un rayon de bibliothèque encyclopé diq ue où des


volumes a s sag is viennent s'align er.
-9-
1 en

partie

AMBIANCE
MILIEU
CIRCONSTANCES
ET
DEROULEMENT
DE LA RECHERCHE
chapitre 1
Préambule
ES décisions ou des usages ou des h abitudes pers istent

D
à t<ravers les
événements les plus boule.v ersants, installant un malaise, consti­
tuant une entrave, compliquan t à plaisir le j eu. On ne prend pas
garde à un tel ordre de s o u cis ; un simple déclic .
à l 'origine d es
malaises dénouerait les e ntrav es, o u vran t le j e u aux libres initiatives de
l'imagination. L es usages son t d e ven us modestes ou tout es-puissantes
habitudes; et personn e , au mil ie u de t ant d e contradiction s épuisantes,
n'imagine qu'une simpl e décision puisse, en s upprimant l'obstacle�
ouvrir le libre p assage à la vie. A la vie tout simplement.
Le son est un évén ement con tinu, conduis ant sans rupture du
grave à l'aigu. L.a voix p e ut l'émet tre et le mo duler ; certains instru­
ments le p euv e n; t égalemen t, le violon par exemple, la trompette
aussi ; mais d'autres en sont incapables car ils ressortissent à un ordre
déj à hum ainement organisé sur des intervalles artificiels : le piano,
la flû:t e, etc ...
On a pu , pendant des millén aires, faire usage du son pour chan ter
ou pour joue·r et danser. Ce fut la premi ère musique qui se transmettait
oralement, sans plus.
Mais, un j o u r- six siècles avant J.-C. - quelqu'un s'inquiète de
ren dre tran smissible p o ur touj o urs, l'une d e ces musiques autrement
que de bouche à oreille, do n c de l' écrire. Il n 'existait ni méthod e ni
instrumen t pour le faire. Il s'agissaiit de fixer ce so n en des points
détermin és, r ompant ainsi sa p arfaite continuité. Il fallait Je �pré­
sen li er par des élémen ts saisissables, p ar conséquen t découper
le continu s elon une certai n e convention e t en faire du gradué. Le
gra d u é constitu erait l es échelons d'une é [Link] (artificielle) du son.
Comm en•t sectio nner l a continuit é du phénomène sonore ? Com­
ment découp er c e s o n selon u n e règle admis sibl e p ar tous, niais sur­
tout E:fficace, c'-est-à- dir e c a p ab l e de souplesse, de diversité, de nuances
et de richesse et pmil�tant simp l e et maniable et accessible ?

-15-
Pyth agore résolu:t la qu estion, prenant deux p oints d'appuis c ap a­
bles de ralli er la sécurité et l a div ersité : d'une p art, l'oreille humaine
- l 'audibilité humaine (et non p as l' a u dibilité d es lo ups, des lions oü
des çhiens). D'autre p art, les nombœs, c'est-à-dir e la mathémaotique (ses
combinaisons) qu i est e lle-mêm e fille d e l'Univers.
Ainsi fut créée l a première écriture musicale c ap able d'enfe rmer
des compositions sonores et de les ;transmettre à traver s t emps et
espaoe : le s m o d e s doriques et io niques , assiette, plus t ard, d e la musi­
que grégorienne et p ar conséqu e n t de la p ratiqu e du cuLte chréti e n à
travers toutes les nations et les langages divers. A p art un e ltentative
sans grand succès à l a R e n aiss ance, cette pratiq u e fut p erpétué e j us­
qu'au xvn• siècle. C' est alors que la famine des Bach, et p articulière­
ment Jean-Sébastie n lui�même, créèrent u n e nouveltle notation musi­
cale : la « gamme tempérée l>, outil neuf, plus p erfectio nn é ,e qui don n a
f:
désormais u n essor immense à la comp ositio n musicale. D epuis trois
siècles, cet o util est employé, suffis ant à exprimer ce qui a pp araît co mme
ïa fin esse mêm e de l' esprit : la pensée musicale - cell e de Jean-Séb as­
ti{'n, celle de Mozart et de Beethoven, c ell e d e :Qebussy ou celle de Stra­
vinsky, de Sati e ou de Ravel, celle d e.s atonalistes d e la dernière h eure.
Peut-ê.fre bien - et j'e n risque la p rophéti e -l'épan o uiss emen t de
l'èr e machiniste exigera-t-il u n o u t il plus subtil, cap able d ' assembl er
des dispositioJ.s sonores jusqu'ici délaissée s ou n o n o uïes, non p erçu es
ou non aimées ... Il d emeure ceci : c'est q u e la civilisa:ti o n blan che s'est
dotée, en tout, au cours des mi1lénaires, de d eux o utils d'exploitation
du son, - phén omène . continu in transm issible par l'écri:ture, s'il n'est
aup aravant sectio n 'lé, et mesuré.
J'en viens à l'objet du travail entrepris ici : sait-on qu'en ce qui
concerne les cho s e s visuelles, les longueurs, nos civilisa:tion s n'ont pas
encore franchi l'étap e accomplie par la musiqu e ? Tout ce qui est bâti,
construit, distribué en longueurs, largeurs ou volumes, n'a pas b énéficié

-- 16-
d'u ne mesure équivalente à celle dont j o uit la musique, - outil de
travail au service de la pensée musica,le.
Est-il résulté, pa r suite de cette carence, un e perte p o u r l'esprit
humain ? Il ne semble p as, p uisque loes Parthéno n et temples de l'Inde,
les cathédrales et aussi toutes les finesses des récentes conquête.
humaines, les mécaniqu e ·s inouïtes nées en ce dernier siècle, ont pu
jalonner la marche du t emps.
Si un o u til de mesures linéaires ou optiques était offert, semblable
à l'écriture musicale, les choses de la constructio n en seraient-elles
facilit ées ? Telle est la question qu'o:1 va chercher à débattr e_ devant
Je lecteur en lui exposant tout d'abord l'historique d'une recherche
ayant atteint ce: t objet; ten lui décrivant l'obje t ; p uis on situera l'in­
vention dans le temps prése:tt, cherch ant à voir si ell e y occupe une
place d ésirable. Enfin, laissant tou tes portes o uvertes, o n [Link] appel à
l'aide comm une, chacun p o uvant su r ce t errain dégagé, à partir du
se uil de cette porte o uv erte, :tracer une pist e plus sûre o u plus nourrie.
On finira sur une simple affirm ation : c'est. que da:1s une société mo­
derne machinisée dont l'ou tillage se perfectionne chaque jo ur pour
fournir des ressources de bien-être, l'appaTition d'une gamme des
mesures visuelles est admissible puisque cet o u til neuf aura pour pre­
mier effe t d'unir, de rallier, d'harmoniser 'le t·r avail des hommes préci­
sément désuni en ce· moment - voire déchiré - du fait de la pré�ence
de deux systèmes difficilement conciliables : le « pied-p ouce » des
Anglo-Saxons, le système métrique d'autre part.

Une explicatio::t est encore nécessaire avant d'entreprendre notre


tâche : montrer que le besoin d'une mesure visuelle nouvelle ne s'est
révélé vraiment impératif qu'en cette récen;te période, où les véhicules
à grandes vitesses ont transformé les rapports des hommes et des peu-

-17-
2
pies. Il y a cent années que la première locomotiv·e instaurait les vitesses
mécaniques, préludan:t à l' effondrement d'usages, de faits p atents et de
besoins, et par conséquent de moyens tous aecordés à l a vite5se de
déplacement jusque là p ossible : la marche à pied qui rythma les
entreprises, décréta les besoins, fixa les moyens, créa les usages.
Pendant que ces lignes son:t écrites, l'aviation moderne transforme
le mond e, provoquant un b ouleversement total (dont nous omettons
de prend•re conscience). Ce n'est p as le lieu ici de développer �
thème. Il en résulte ·ced : tout devient, tout est devenu solidaire. Les
besoins se déplacent, conquièren:t de nouveaux esp aces. Les moyens d'y
subvenir se multiplient; les p roduits surgissent, voyagent, cour ent et
couvrent le monde. Voi•là la qu estion posée : les mesures qui servent à
confectionner les objets peuvent-elles deme urer locales? Ici se situe
très exactement la question.
Lorsque le monde rom ain se prit à occuper d'immenses territoires,
Rome disposa d'une langue unique .e t s'en servit p ou r gouv·erner.
Lorsqu e l 'Eglise naissante s'empara du monde connu et se nüt,
siècle p ar siècle, à conquérir des terres, des mers et des continents,
elle disposa d'un outil de transmission de p ensée, unique : le latin. Pour
traverser l'Age Noir, qu and l'Europe, à feu et à sang, recherchait une
assiette nouvelle, 'le latin fut Je véhicule de la pensée centrale.

11 reste encore ceci à expliquer : [Link] Parthénon et temples d�


Indes, les cathédrales fur ent construits selon des mesures précises, co ns­
tituant un code, un système cohérent, voire affirmant une unité essen­
tielle. Plus encore, ·le s auvage en tous temps et en itous lie ux, le port�mr
des hau tes civilisations, l'Egyptien, le Ch aldéen, le Grec, e tc... ont cons­
truit et p ar conséquent mesuré. De quel outiJ ont-ils disoosé ? D'outils
éternels et permanents, d'outils préciiCux p uisqu'ils sont attachés à la

- 18-
personne humaine. Ces outils avai, e nt nom : coudée, doigt, pouce, pied,
amp an, foulée, etc .. Allons immédiatement au fait : i� l s étaient partie
.

intégrante du corps humain , p ar conséquent aptes à servir de moyen


de mesur e . a ux huttes, maisons . e t temples qu'il s'agissait de construire.
Mais plus que cela : ils étaient infiniment riches et subtils p arce
qu'ils p articipaient de la mathématique qui règle le corps humain -
mathém atique gracieuse, élégante et ferme, cause d e la qualit é d'har­
monie qui nous émeut : la be auté - (appréciée hien e n:t endu, p ar un
œil humain, selon un concep t humain hien entendu. En fait, il ne sau­
rait et il n e pourrait y avoir d'autre critère pour nous).
La coudée, la foulée, l'ampan, le p ied et l e pouc e out donc été et
sont encore l'outil préhistorique aussi bien q u e moderne d· e s hommes.
Les Parthénon, temples de l'Inde et les cathédrales, les huttes et
les maisons, se construisaient en des lieux précis : Grèce ou Asie, etc.,
produits stables qui ne voyag eaien t pas et n'avaient pas à voyager.
Aucune raison, alors, pour réclamer une unification d es mesures.
Comme. le Viking est plus grand que le Phénicien, le pied p ouce noT­
digue n'avait nul besoin d'être assorti à ia taille du Phénicien et
réciproquement.

... Un j our pourtant, la pensée l aïque, elle à son tour, s e prit à


conquérir le monde. La Révolution Française mettait en j e u des rai­
sons p rofondément humaines. Un saut en avant était tenté, un affran­
chissement, - du moins des promesses - des portes s'ouvraient
sur d emain . La science, le cakul s'engageaient sur des routes sans
limites.
Mesure-t-on assez ce que fut, un b e au j our, dans le calcul, la
création du zéro, clef du décimal ? On n e p e u t pas calculer pratique­
ment sans le zéro du d écimal. La Révolution Française j eta aux orties
le pied-pouce et s e s calculs compliqués et lents. Rej etant le pied-pouce,

-19-
il fallut trouver un autre étalon. Les savants de la Convention a dop tè­
rent une mesure concrète si dépersonnalisée et si dép assionnée qu'e-lLe
en devenait abstraction, - une entité symbolique : le mètre, quarante
millionnième du méridien terrestre. Le mètre fut adopté par une société
imbue d e nouv>eauté. Un siècle et demi plus · l ard, à l'heure où les pro­
duits usin és voyagent, · l a terre se trouve divisée en deux : les tenants
du pied-pouce, c e ux d u mètre. Le pied-pouce fermement raccroché à
la stature humaine, mais d'une manipulation atrocement compliquée.
L e mètre, indifféren t à la taille des hommes et se divisa n t en demi­
mètre, en quart de mètre, en décimètres, e:t centimètre· s , en millimètres,
au tant de mesures indifférentes à la stature humain e p uisqu'il n'existe
aucun homme d'un mètre ou de deux mètres.
S'agissant de construire d es huttes, des maisons ou des temples à
destin ation humaine, le mètre sembl e avoir intro duit des mesures
étranges et étra:tgères qui, si l'on y regarde de près, pourraient bien
être accusées d'avoir disloqué l'architecture, d e l'avoir p erve , rtie. Dis­
loquée est un assez b o n mot : disloquée par rapport à son objet qui est
de contenir de.<; h o mme s . L'architecture d€s « métriques >> est peut-être
dévoyée. L'architecture des p ied p o u c e s emblr a voir traversé le siècle
-

de toutes les débâcles avec u n e certaine assuralll�e et une continuité


séduisante.
Tel est le bref préambule qui donne l'ambiance à noire recherche.
0:1 commenc e à comprendre de quoi s'occuperont les chapitres suivants.
Le premier fournira un historique loyal et sans fard ni la moind;re
emphase, montrant comment n aissent souvent les inventions, comment
surgissent parfois les d écouvertes.
S'agissant d e co:1struire des obj ets d'usage domestique, industdel
ou commercial, fabricables, voyageable s et achetables en tous lieux du
monde, la société moderne manque de la mesure commune capable
d'ordonner les dimensions des contenants et des co:1tenus, c apable,

- 20-
par conséquent, de provoquer des offres ou des dema-:1d:es assurées de
sé c u rit é . Ici s ' a ttach e notre effort. C'est sa raison d'être : apporter de
l'ordre.
Et si, de surcroît, l'harmonie couronnait nôtre lt! ff o rt ? ...

-21--
chapitre 2
Chronologie
1 L faut bien qu'une découverte se. s oi t servie un j o u r de la tête, de l'œil,
de la main d' une prrsonne : conditions favorables d'ambiance et de
m ilieu, circonst ances ayant permis le dérouleme:-�t posi t i f de la
rec h erche et sa c o n clu s i o n . Proposer l'emploi d ' u ne mesure nouv elle
destinée à c o m pl ét er un j o ur le mètre ou le pi e d-po uce app a r a ît une
prétention excessive. On l ' a d mt t tr a it pl us facilement si t e ll e était l'offre
d'un c o n cil e o u d ' un con gr è s à l 'iss u e de le u:rs travaux. L'idée est
apparu e à un ho mm e co urant, pas même c her ch e ur de p ro fe ss io n,
issu to u tefois d'un milieu p a r t i c u li:e r et ay a nt bén éficié de l'ambiance
utile ou, à l'occasion, l ' ay a nt créée. L'homme mis ici en q u es t io n est
architecte et peintre, p r a t i q u a n t depuis quarante-cinq années un art
où. tout es{ mesur�.
De 1900 à 1 907 il é t u die la nature, sous la con­
duite d'un excellent m aître ; il o bse rv e des phéno­
mè:[Link] bi en loin de la vi:lle-, d an s la nature du hau t
Jura. La m ode est au ren ouvelle me n t des éléments
décoratifs par l'é tude direc te des pl a ntes , des ani­
maux, d es j eux du ciel. La na'ure est o rdr e et lo is ,
unité et diversité illim it ée , finesse, force e t harmonie,
- leçon qui po r te t:ntre. q u i nz e et vingl a 1s !
A dix-neuf ans, il est parti en Italie vo ir rlPs
œuvres d ' art qui sont pe rs o nn ell e s , fantaisistes, aigui;�;
Paris , ensui le, lui apporte la lr·çon du m o y e n âge qui FIG. 1

est sys t èm e rigoureux e t té m ér ai re, et 'l' o rdo nn a :1ce du Grand Siè cle
qui est urbanité ·et sociabil i t é .
A vingt-trois ans, s u r s a pla n ch e à d ess in, notre homme a [Link]é
la façade d ' une maiso:1 qu'il va construire. U ne a ngo issan t e q ue st i o n

NOTE. Ce de s si n fait dans la forllt, il y a quarante-cinq années, doit être rectifié par le
lecteur : Il va de soi .qne les Intervalles sur ln vert i cal e ne do ivent pas diminuer en descendant ;·
""est la dimension réduite de la feuille de papier qui avait condu it à ces réduction...

-25-
se pose : « Quelle est la règle qui [Link], qui lie toutes choses ?
" Je me trouve en face d'un problème de n ature géométrique ; j e suis

en plein phénomène visuel ; j 'assiste à la formation d'un être en soi.


A la grifl'e on reconnaît le lion 1 Où est la griffe, oil est le lion? n ...
Grande inquiétude , grand trouble, grand vide.
Il se rappelle alors qu'en voyage de découv erte, visitant une villa
moderne, à Brême, le j a:rdinier lui avait expliqué : « Vous savez, c'est
du compliqué, il y a toutes sortes de trucs ici, des courbes, des angles,
des calculs ; c'est très savant. »
La viUa était d'un nommé Thorn
Brick (?), un Hollandais (vers
1909).
Un jou:r, sous la lampe à p é­
trole de la p etite chambre à Paris,
de,s cartes p ost a l · e s illustrées
étaient répandues sur la table.
Son œil s'est attaché à l'image
du C apitole d e Michel-Ange à
Rome. Sa main a retourné une
autre carte, face blanche, et intui­
tivement en a promené l'un des
FlG- 2
angl es (angle droit) sur la fa­
çade du C api t o l e. Subitement
une vérité admissibl e est app arue : l'angle droit gère la compo­
sition; des lieux (lieu de l'angle droit) commandent toute la composition.
Ceci lui est un e révélation, un e certitude. La même épreuve réussit
sur un tableau de Cézanne. Mais, no tre ho mme se méfie de son verdict
et il se dit : la compositio n d es œuvres d'art est ordonnée par d es
règles ; ces règles p euvent être des méthodes aiguës o u subtiles, cons­
cientes ; eUes peuv, e nt aussi être des poncifs banalement appliqués.

- 26-
Elles peuvent encore être impliquées par l'instinct créateur de l'artiste,
manifestation d.' une harmonie inltuitiv:e, exemple Cézanne presque
sûrement, Michel-Ange étant d'une autre n ature, enclin aux tracés
volontaires et préco nçus, s av, a nts .
..

Un livre vient apporter des certitudes : les pages d'Auguste Cho isy
dans son Histoire de l'Architecture, consacrées aux tracés régulateurs.
Il y a donc eu des tracés régulate urs p o ur ordo nner les compositions?
En 1918, notre homme se met à p eindre des :tableaux très sérieu­
sement réalisés. Le s deu x premiers sont composés « à la fortun e du
pot ! » Le troisième, en 1 919, cherche à occuper la toile d'une façon
ordonnée. Le résultat est presqu e bon. Mais voici le qu atrième tableau
qui reproduit le troisième rectifié cette. fois-ci, calé, cadré, structuré
par un tracé c a : t égorique. Le r ésul tat est indiscut able. Voici les tableaux
suivants, en kyri elle, 1 920 (Exp osition Galerie D ru e t , 1 921) : ils sont
soutenus p ar une ferme géométrie. De ux ressources mathématiques y
sont exploit ées : le lieu de l'angle droit, la section d'or . (A)

Et c'est un foisonnemen t au cours d e ces années-là, autour de cette


fermentation mathéma: t ique. La revue « L'Esprit Nouv, e au » a été
créée, que dirige et rédige notre homme avec d'au tres. Des séries d'ar­
ticles sortent de sa plum e, d es articles de théorie, car à l'issu e de cette
Gran de Guerre, une r eprise en m ains des élém ents de base semble néce s­
saire. Ce fu t précisément l'œuvœ accomplie par « L'Esprit No uveau J>.
Notre homme, en 1 922, avait abandonné I'archi<tecture dep uis six
années ; il re· c ommenèe à bâtir après avoir toutefois, d an s « L'Esprit
Souveau >>, dès 1 920, p rép aré dres bases doctrinal es p éremp toires à
cette reprise d'activité. Ses premières no uvelles maisons m anifestent
une conception n e uv,e de l'architecture , expression de l'esprit d'une
époque. Des tracés régulateurs en éclairent les façades (les façades seu­
iemen t). La recherche est compl exe et symphonique : mesures-bases

-27 --
d'urbanisme(« Vill e Contemporain e de trois millions d'habitants», 1922).
déterminatio1 de l'unité cellulaire (conten ant du logis), de la m ail!e des
circulalio1s (réseau), en réalité, phénomène d'organis ation archHectu­
rale fond amentale ressen ti déj à une première fo is, quinze années aupa­
ravant, à la Chartreus e d'Erna en Toscane (liberté individuelle et orga­
nisation coHedive) [1007].
Au cours des voyages, il avait relevé dans les archi tectures harmo­
nieuses, qu'elle s fusst'nt de folklore ou de hau t e inte llectualité, la cols­
tance d'une hauteur d 'environ 2 m. 10 à 2 m. 20 (7 à, 8 pieds) entre plan4
cher et plafond : maisons des Balkan s, maisons turques, grecques, tyro­
liennt>s, bavaroises, suiss es, vieilles maisons de bois du gothiqu e fran­
çais, e t aussi « les petits app artements >> du faubourg Sain t-Germain.
du P€tit Trianon lui-m ême - Louis XV, Louis XVI ; et encore la tra­
dition des boutiqu es de Paris, du Louis XV à la Restau ration, avec leur
soupente doublan t cette hauteur de 2 m. 20. Hauteur d'u n homme-le­
bras-levé (B), haute ur éminemmen t à l'échell e humain e.
Dan s ses constructions, il ne put s'empêcher d'introduire cette hau­
teur savoureuse, se mettant en contra diction avec les régl emen tations
édilitaires. Un j our, un des édiles d'une importante commune de Paris
Jui avait décl aré : << Nous vous autorisons à transgresser p arfo is le règle ­
ment, car nous savons que vous travaillez pour le bien de l'homme >),

« L'Esprit Nouveau » ét ait sous-titré, << revue internationale d'ac­

tilJilé contemporaine ». On y avait m esuré, a pprécié, discu t é parfois


l'interdépendance des phénomène·s et constaté qu'en notre t e mps
tout est déréglé. Dans u1e action cons acrée, en vrai, au dévelop p em ent
d'une esthé:ique contemporaine, s'était imbriqué le facteur éco nomioue.
Un j our, un article avait fait du brui!, intitulé << Cons�ruire en série ».
On y traitait de la maison, laquelle était qu alifiée de « machin e à habi­
ter ,,, Série, machine, efficacité, prix de re·v ient, rapidité, autant de

-28-
notions q u i en appelaient à la présmce et à la rigueur d'un système de
mes u r e (1921) [C]. (1)
u L'Esprit Nouveau » s'était fait l'explicateur du cubisme, mot qui

couvre un des momen ts les plus créatifs et révolutio nnaires de l'esprit.


Il I)'est pas question ici d'un e invmtion technique bouleversan t le social
et l 'économiq ue. Il s'agit d'u n e libération e t d'un ép ano uissement de
la p ensée. Il s'agit d'un commencement : les temps qui viennent...
Heure d'une réform . e plastiq u e bouleversante. C e:te réform e e ntra en
e.e moment d ans l'architecture (D).
No:re homme étai t u:1 auto didacte. Il avait fu i les enseignements
.
officiels. Ainsi avait-il ignoré les règles canoniques, les prin cipes codi­
fiés et dictés par les Académies. Echappé à l'espri t académique, il avait
la tête libre et le nez au vent. ·Cubiste, il incline au phénomène plast i que ,
il raisonne « visuel ». Il Est d'une famille de musiciens, mais il ne
conn aît p as même les no tes ; pourtan t il est musicien in tensément et
sachan t fort bien commen t est faite la musique et capable de parler
m usique et de juger. La musique est : temps et espace, comme l'archi­
tecture. La musique et l'architecture dépendent de la mesure.
Quan d , bi e n des années après son article de « L'Esprit Nouveau » :
(( Les Tracés Régulate urs '' (1921), app araissent les livres de Ma!ila
Ghyka sur les proporlions d ans la nature et dans l'art et sur le nombre
d'or, il n'était p as prépar é p o ur po uvoir y suivre pratiquement la
démonstration mathématiqu e (l'algèbr e des formules) ; par contre, les
figures qùi, en fai.t, sont l'obj et considéré, lui sont instan tanément
saisissable s.
Un j o ur, le Professeur Andréas Speiser, de !�Université de Zürich,
(aujourd'hui à Bâle) attaché à des recherch e s éminentes sur l es groupes

11) De tel les préoccupallons firent IICandale ; en 1935, lors de mon pr�ler voyage aux
la presse unanime m'en fit grief... (L'U.S.A. pensait : c'est un blasphème ... ). Aujourd'hui,
�949 : Série, machine, [Link]é, prix et rapidité... !
U.S.A.,

-29-
et les nombres, lui faisait p a rt d'une étude sm
les ornements égypti e n s, sur Bach e t sur Beetho­
ven, dans l a q u e l le l'algèbre apportait toutes
démonstrations et preuves. - « D' acco rd , rép o n ­

dait-il au Professeur, la nature es t mathémati­


que, les chefs-d'œuvre de l'art s o n t en conso­
nance avec la nature ; ils expriment l es lois d e
nature et ils s'en serven t. Par conséquent, l'œu­
vre d'art est m a thé m a t i que et le savant p e ut lui
appliquer l'implacable r aiso n neme nt et les for­
mules im pecc ables . L'artiste, lui, est un médium
infiniment, extraordinairem ent sensible ; il r es­
sent, discerne la nature et il la tr adu i t dans s es
créa tio ns à lui. Il subit sa fatalité et il e n est
l'exprimeur. Ainsi, par e x empl e , vot,tre étude
m ath é matiqu e s'est emparé e de cet ornement
égyp ti en pour en démontrer l'éblouissante com­
position. Moi, comme p la sticie n , si vous m'or-
donnez d'inscrire un [Link] dans un ruban Fm. 3
de cette nature, j e trouverai ce tte disposition o r nem e n t a l e sur ma
route, car elle fait partie d es fatalités de l'ornement ; elle fait p a rtie
d'une s érie très brève de groupes d e solutions dont la cl ef est la géo­
métrie elle-même conditionnée p ar l'esprit de géométrie qui es t en
l'homme comm e il es t aussi la loi même de la nature. »
Tant d'i n cl in a tio n vers ces choses devait conduire notre ar c h i te cte
à une co n s é c r at i on parfaitement inattendue d e lui vers 1933 : aux fêtes
du Sixième Centenaire d·e l'Université de Zürich , il recev· a it le grade
de Docteur Honoris Causa en philosophi e m a th é m a t i que, en reconnais­
sance de ses re ch e r ch es sur l'org an is at i o n des form es et de l'espa ce.
Distinction qui le prit à l'improviste, m ai s enfin ... ! En 1945, après les

-·- 30-
années d'étouffement, il trouvait à exprimer dans une locution le fond
de son émoi : « L'Espa- o e Indicible > > ·et il l e fo r m Uil a i t ainsi :
« Prendre possessio n d e l'espace est le geste p-remier des vivants,

d es hommes et des bêtes, des plantes et des nuages, manif0station


fondamentale d'équilibre e1t de durée. La preuve première d'existence,
c'est d'occup· e r l'espace.
» La fleur, l a plante, l'arbre, la montagne sont debout, vivant dans

un milieu. S'ils att irent un j our l'attention p ar une attitude véri table­
ment r a ssu r a nte et souveraine, c'est qu'ils app araissent détachés dans
leur oontenu m ais provoquant des résonances tout autour. Nous nous
arrêrons, sensibl es à tant de liaison naturelle ; et nous r egardo ns,
émus par tant de concordance orchestrant tant d'esp ace ; et nous
mesurons alors que c e que nous r egardons irradie.
» L'a r ch i tec t ure, la sculptur e et la peinture sont spécifiquement

d ép endantes �e l'esp ace, a ttachées à Ja nécessité de gérer l'es pace,


chacune p ar d es moyens appropriés. Ce qui sera dit i ci d'essentiel,
c'est que la clef d·e l'émotion esthétique est une fonction spatiale.
> } A ction de l'œuvre (architecture, statue ou p einture) sur l'alen­

tour : des ond es, d es cris ou clameurs (le Parthénon sur l'Acropole
d'Athènes), des traits j ailliss ant comme par un rayonnement, comme
actionné p ar u n explosif; le site proche• ou lo intain en est secoué,
affecté, dominé ou caressé. Réaction du milieu . : les murs d e l a pièèe,
ses dimensions, la place avec l· e po i ds divers de ses façades, les éte:n ­
dues ou les p entes d u p aysage et jusqu'aux horizons nus de la plaine
ou ce-ux crispés des montagnes, toute l' amb ian ce vient peser sur ce
lieu où est une œuvre d'art, signe d'une volonté d'homme, lui impose
ses profo n d e u rs ou ses saHlies, s·es densités dures ou floues, ses vio­
lences ou ses douceurs. Un phénomène de concordance, se présente,
exact comme une ma·thématiqu e - véritable manife·s tation d'ac ous­
tique plastique ; il seTa p ermis ainsi d'en appeler à l'un des ordres

--Hl-
d e phénom ènes l es plus sub tils, p o r teur de j oie (la musique) ou d'op­
pre�sion (le tin tamarre) .
» Sans la moindre prétention, j e. fais une d éclaration relat ive à la

« ma g J. ific atio n » d e l'espac-e q u e d e s artis t e s d e m a généra tion ont

abordée dans l es éla n s si pro digie usem e n t créa teurs du cubisme, vers
1 910. Ils o nl parl é d e quatrieme dimension, av e·c p l us o u moins d'intui­
tion e t d e cl airvoyan ce, peu imp o r l e. Une vic -co ns acrée à l ' art, et to u t
p a r t iculi èreme n t à l a rech erch e d'une h armo nie, m 'a p e rm i s, par l a
pra tique d e·s ·t r o is arts : architectur e , sculp t ure e t pe inture, d'observer
à mon tour le phénomène.
1 > La qu a trième dimension semble ê � re l e mom e n t d 'évasion illi­

mitée provoqu é e par u n e cons o n a n c e excep t i o nnelle m e n t j uste d es


moyens p l astiq u e s mis en œuvre e t p ar e u x d éclenchée.
> > C e n · e s t pas 'l ' e ffe t d u thème choisi mais c'es t une vi ctoire- de

p ropor : io [Link] t en t o utes chose s - physique de l'o uvrage comme


a ussi efficience d e s in l e n Lo n s con trôl é es o u n on, saisies o u ins aisis­
sables, e xistantes tou tefois et re d evabl es à 'l 'intuitio n , ce miracle cata­
ly�e u r d es sapi e n [Link] acquises, assimilé es, voir e o ubliées. C ar d ans une
œuvre abo u tie et ré ussie, s o n t e·nfo uies de s masses d'in t e n tion, un
véritable monde, qui se révèle à q u i d e droit, ce qui veut dire : à qui
J e méri te.
1 : Alo rs une profondeur s ans born es s'ouvre•, efface l e s m u rs,
chass·e l es prés ences continge.:1tes, accomplit le miracle de l'espace
indicible.
>> J 'ignore le miracle· d e la foi, m ais j e vis w uvent celui de l'espace

indicibl e, co uron n ement de l'émo tion p l astiq u e . >>


Pendant le s ann é e s productrices d e 1 925 à 1 933, ép o q u e où l'on
l1âtissait E n France, avant les crises gu errières, le goût, le b esoin. la
n é c e ssité d'archite cturer à l'échell e d e l'homm e l'avai r n t conduit à
dessiner au mur de son atelier une échelle métrique d e quatre mètres

- 32 -
de haut afin de s'y confronter lui-même, d'y oppose r sa propre ·stature,
d'y inscrire en travers, u n j eu d e m esures vraies, mesures d'appui, de
siège, de p assage, etc ... C ette expéri ence montrait que le mè tre n'est
qu'un chiffre, heureusem e n t s o umis au système décimal, un chiffre
abstrait, in capable en architecture de q ualifier un intervalle (une me­
sure) . O util d angereux m ême, si, p artant de son abstraite conformation
numérique, on se laisse aller, par insouciance o u p aresse, à le matéria­
lis er en d es mesures commodes ! le m è tre, le d emi-mètre, le quart
de m ètre, le décimètre , e tc ... ; évolution qui s'est accomplie petit à p etit
au cours du siècle, aveuliss ant I'archHecture.
Si bien qu'à un e he ure de sa vi e, notre homme se trouva n ez à nez
avec la « normalisation A FNOR » , rencontre dont résult erait, quelques
années plus tard, le présent essai.
L'AFNOR avait été institué p en dant l'Occupation pour aider à la
reconstruction du p ays ; de s industriels, des ingénieurs et des archi­
t ect es avaien t été rasse mblés autour d'un e tâche nécessaire d e norma­
Esation des chos es du bâtiment (en p articulier) . Notre homm e n e fut
p as invité à s'asseoir autour de cette t abl e, bien qu'il eût été vingt années
auparavant accusé d'avoir écrit :
« Il fau t t e n dre à l'ét ablisse m e n t du standard p our affron t er le

11 problème de la p erfection.

» Le Parthénon est un pro duit d e sélectio n appliqu é à un standard.

» L'architec ture agit sur des standards.

» L,e s stan dards s o n t choses de logiqu e, d'analys e, d e scrupuleuse

)) ét u d e ; ils s'établissent sur un problèm e bie n p osé. L'expérimenta�ion


1 > fixe définitivemen t le standard. »

(" DES YEUX QUI NE VOIENT PAS ,.


L'Espri t Nouveau 1920.
et : « VERS UNE ARCHITECTURE » , 1923.)

- - 33 -
3
u La grande industrie doit s 'oc cuper du bâtiment et établir en série

les éléments de la maison.


» Il f a u t créer l' é t at d' esprit de la série :
»

» l'éta t d'esprit d e co n s t ruire des maisons en séri e ,

» l 'é t a t d'es prit d'habit er d es maisons en série,


» l'état d ' espri t d e concevoir d es maisons en série. »

( " MAISONS EN SÉRIE ''


L'Esprit Nouveau 1921 .)

Et p o ur ce faire : normaliser.
A ut a nt de propos anathèmes !
Le j o ur où furent p ubliées les premieres series n ormalisées de
l'AFNOR, not re homme décida de pré c ise r s es i n tuitions à l'égard d'une
mesure harmonique à échelle humaine applicable universellement à
l'architecture et à la m écanique .
*
**

Les fi g. A, B, C , D, E , repro duisent des œuvres picturales o u archit ec..


turales sur tracés régula te urs à p ar t ir de 1 918. « L ie u de l'angle droit ,, ,
tl ection d'or, spirale logarithmique, pentagone ... Groupes géométri que s
apportan t chacun avec soi une n a t ure d'équilibre sp é c i fi q ue . Il e n
résulte d e s caractères. L e tracé régulateur n'es t, en principe, pas pré­
conçu ; il e st choisi tel ou tel, selon l'app el de la comp osit ion d éj à
dûment formulée, bel et bien n ée. L e tracé, sur plan d'équilibre géo-­
métriq u e, ne vient qu e me ttre de l'ordre, de la clarté, accomplissanl
ou récla m an t u n e véritable puri fi ca tion. Le tracé régulat eur n'apport e
pas d'idées poé t iq u e o u lyrique ; il n'in spire null e m en t le thème ; n
n'est pas créateur ; il est équilibreur. Problème de p ure plasticité .

- 34 -
FIG. 4

Voici des façades de maisons et d'édifices d e ssinées aux mêmes


époques p etites maisons, édifices publics, group ements architec­
-

turaux :

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D FIG. 5o
E

Peintures et architectures fon t état d e la s ection d'or, du " 1ieu-d�


l'angle-droit ", de l a hauteur de 2 m . 20 (un-homme-l e-bras-levé) .

- 35 -
*
**

Voici l'occup ation d e Paris e t l a France coupée e n d eux par la


lign e de démarcation. Mon atelier est fermé depuis le 11 j uin 1 940.
Pen d aut quatre an nées aucun travail n e m e sera confié pour la Recons­
truction, ce qui m'incita à une activité i n t e nse d e recherche doctrinale,
très p articulièrement par les soins d'une asso cia tion fo n dée à cet effet
{'n 1942, l'ASCORAL dont les 11 sections et demi-sections se réunissaient
chacune deux fois p ar mois dans un coin à l'abri des curiosités. La
matière d'une diz aine de livres fut préparée. La s ection III : " Une
science du logis " compt ait trois sous-s e ctions
a) équipement du logis ;
b) normalisation e.t construction ;
c) industrialisation O > .
Un d e m e s j e u n es, Hanning, d evait filer e n Savoie d e l'autre côté ·
de la ligne (1 943) . « Donnez-moi une tâche pour o ccuper mes heur es
vides 1 > > Le garçon travaillait chez moi depuis 1 938, il conn aissait
l'ordre et l'esprit des r e cherches entreprises depuis si longtemps sur
le propo r tionne ment. « Voici, lui fut-il répondu : l'AFNOR propose de
normaliser les obj e ts de la cons truction (du bâtiment) ; l a méthode est
simplist e, simple arithmétique, simple moyen n e entre les usages ou les
o utillages des architectes, des ingénie urs, de s industriels. Elle m'appa­
rait arbitraire e t pauvre. Les arbres, p ar exemple, a ve c ;} eur tronc, leurs
branches, leurs feuill e s et leurs n ervures, m'affirment q u e les lois de
croissance e t d e combinaison peuvent et doiven t être plus rich es e t plus
�ubtiles. Un lien mathématique doit intervenir en ces chos es-là. Je rêve
d'ins taller sur les chantiers qui couvriront plus tard le p ays, une
(1) Les livres parus ou à paraître furent « Sur les 4 rou tes », N.R.F. 1941 ; la « Charte
d'A thènes », Plon 1942 ; « La Maison des llommes », Plon 1942 ; « Entretien avee les � tu­
diants », Denoël, 1942 ; « Manière de Penser l ' Urbanisme » , (Ascoral 1943-46 ) , Edit. : l 'Architecture
d'Aujourd'hui ; « L es Trois Etabl issements Humains ,. , D enoël (1943-46 ; « Propos d' Urbanisme •
(1945) , Bourrelier, 1946. Plusieurs d'entre eux ont été traduits en anglais, espagnol, italien,
danois, etc ...
- 36 -
<< grille des proportions » tracée sur le mur o u, appuyée au mur, faite
de fers feuillards soudés, et qui sera la règle du chantier, l'étalon
ouvrant la série illimitée des combin aisons e t des proportionnements ;
l e m açon, le charp entier, le m enuisier viendront à ·t out instant y choisir
Jes mesures d e leurs o uvrag e s et tous ces ouvrag es divers et diffé­
renciés seront des t émoign ages d'h armonie. Tel est mon rêve.
)) Prenez l'homme-le-bras-levé, 2 m. 20 de haut ; inst all ez-le dans
deux carrés supe rposés d e 1 m . 10 ; faite s j ou er à cheval sur les deux
'
carrés, un troisièm e carré qui doit vous fournir une solu tion. Le lieu de
l'angle droit doit p o uvoir vous aider à situer ce troisième carré.
>> Avec cette grille de chan tier e t régl ée sur l'homme inst allé à l'in­

térieur, j e suis p ersu adé que vous aboutirez à une séri e de mesures
a ccord ant la stature humaine (l e bras l·e vé) et la mathématique . >>..

Tell e s furent mes instructions à Hanning.

· o·
Le 25 août 1 943 arrivait un e première proposition

un carré
1 1

.ŒJ la section d'or

L__lj'
17l\ la diagonale rabattue

Fm. 6
f�
--:J?fn.. ensemble (A) dont l'angle p ass e au milieu du
carré initial.

-� 3 7 --
L'ASCORAL, travaillait aussi (Section IIJb) et p articulièrement
Mlle Elisa Maillard ( 1 ) . Au 26 décembre 1943, son épur e rectificative

,D,
de (A) proposait

un carré
d i v i s i o n en
d e u x p arties
égales d,e l a


, , distance g-i.

ou
sa section d'or

il résulte deux
carrés contigus
égaux chacun
installation d e au c arré ini­
l'angle d r o i t tial < 2 ) .

FIG. 7
s u r l'axe d u
carré initial : le
point i est obtenu
Au long d e la lign e g-i app araissent des mesures significatives
dont les rapports s o :1 t infiniment riches m ais ne nous semblent pas
enc or e refléter un système.
On p eut lire (Fig. 8) :
abcd = carré initial ;
ef = médiane ;
(1) Attachée au Musée de Cluny et auteur d'un excellent travail sur les tracés régulateurs

à fin fa i t e
c Du nombre d'or » , édition André Tournon et Cie.

mis en jeu.
(2) On verra la de l'ouvrage la réserve sur l 'absolue égalité des trois carrés

- 38 -
f on installe l'angle droit a pp uy é sur g ; r-=------, h
=
sur 9

i rencontre avt>c g b prolongé ;


bdij = deux rectangles dont bi e t dj sont
en rapport 0 avec iq et qj ;
la méd i a n e horizo:1 tal e d e ghij = ki ;
la symétriqu e de k l = mn ;
·

klmn part�gé en d e ux par la médian e ver­


tica le fournit : komp et olnp dont la dia ­
gonale et la moitié sont e n rapport 0 ;

q u e m est a u point 0 ;
rn =
S ur gi on voit
0 d e abcd (carré générateur)
=
b 1-----!-::-
q ----1 d
k 0 d e dcab ; ;
k = médiane d e g h ij .

'----'-----' j
On observe sur g i , un e s ér i e croissante de
cin q é l é m en t s :
F10. 8
km ;
ka = mb = bi ;
ga = am = kb ;
gk = ki ;
gb.

Si gk = ki, gklh e t klj i sont deux carrés con tigus et égaux. Ils
sont éga u x au carré initial a bcd .
On a donc réalisé le p roblème proposé : insérer dans deux carré•
t'ontigusconten ant un-homme-le-bras-levé, un troisième carré au • lieu
de l'angle droit )) .

- 39 -
Ce dessin
peut se
retourner
et le résul-

lat se des­
s i n e r ainsi
Fla. 9

Nous sommes donc en présence de d eux tracés


d'apparence presque égale, mais la démarche de
l'esprit est différen t e : le tracé H a n ni ng par l' eff e l
d e d e ux d i a g on a l e s du carré initial.

Le tracé Maillard p ar le rapport 0 (issu d e la


p re mi è re di a gon al e et conduisant à l'institution dl"
l'angle droit apport eur du point i.

Le point i ét ab li t la présence de d e ux carrés conti-


gus ég a ux a u c a rré i n i ti al .

1�. ! .-
�---.1...- ---J. j FlG. 10

- 40 -
Le tracé Hanning avait fourni un p oint j qui ne coïncide pas exac­
tement avec le p o i n t i :

FIG. 10 (su ite)

La GRILLE e st n é e - avec un peu d'incertitud e quant aux points


i et j -- grill e d e proportion destinée à être installée su r les chanti ers
d e la reco:1struction p o ur fournir d'abondantes mesures h armon iques
util e s p our trac er l e s chambres, les parles, le s armoires, les fenêtres.
etc., etc ... se prêter aux combinaisons illimi tées de la série, p e rme.t tre
de ree€voir des éléments de bàtimenls préfabriqués et d e les j uxtaposer
sans difficultés ...
Nous avons remis e n chantier, à l'at elier de la rue d e Sèvres, les
études d es « Unités d'H abitation de Gran d eur C onfo rme » m o ntrée s

une première foi s en 1922 ( t yp e « Immeubles-villas » ) p u is en 1925


(l e Pa v illo n d e l 'Esprit Nouveau à l'Exposition International·e des
Arts D écoratifs) ; puis en 1 937 : « L Ilo t Insaluble n o 6 » . La GRILLE
'

d es proportions nous apporte une sécurité extraordin aire dans l e dimen­


sionnement d es obj ets d u plan. C',e st u n élément de surface qu e nous
avons créé là, u n e grille ra ccordant l'ordre mathéma H que à la st ature
humaine. Nous l'employons mais n o u s somm es insatisfaits : nous
n'avons p a s la définition de notre invention !
A vr a i dire, nous n e sommes pas encore d'accord. D e Savoie,
Ha n n ing m'écrit le 1 0 m ars 1 944 que Je tracé Maillard-Le Corbusier
est mathématiquement impossible : l e lieu de l'angl e droit ne peut

-- 4 1 -
être situé que sur la lign e j oign ant d eux carrés, sur S . . . : « Il n 'y a
qu'un angle droit possible, c ' e s t celui que form ent les diago n ales des
deux carrés . . . » affirmation qui est en con tradiction avec l'apparition

Fm. 11

de l'obliqu e 7-8 de son propre tracé du 25 août 1943. Ce tte oblique


réapparaîtra en aoû t 1 948 et tro uvera, semble -t-il, son e xplicati on.
Il faut qu e le lecteur se représente les circonstan ces d e cette
recherche : c'est l'occupation allemande à Paris. D is p e rsion d e s gens
ou difficulté de les réu nir. Dans l a p é n ible atmosphère d e P aris, le d éb a t
sur l'architecture en tre ge ns d e m,étier e s t loin d e s'éclairer. Une loi
m'a obligé de faire acte de candidature à l'O rdre des Architectes créé
par Vichy fin 1940. Ma ca :1 didature d em EUrera à l'Ordre, à l ' e xa m e n ,
qu atorze mois dura:J.t j usqu'au moment o ù, d é.i à, l'on e n te nd Je canon
anglais du côté de Versailles (été 1944) . L'AS CORAL travaill e dans
ses Commissions quotidi e n n es avec d e s bougi e s, san s téléph o n e ni
ch auffage, dans la po ussière de l'at el i er aba n d o n n é de l a rue de
Sèvres 35. La s ection III b : NORMALISATI ON poursuit sa tâ che . Des
échos d es travaux offici els d e l'AFNOR n o u s arriven t . L e d i recteur de
la s ection Ill b, d e l'ASCORAL, membre lui..:mêm e de l'AFNOR, me
ti ent au courant, m'écrivant entre autres, le 16 octobre 1943 : « il y a

- 42 -
nne différence fon damen tale e n tre l e point d e vue ASCORAL et l e leur
(A F N 0 R) : d'un côté l e-meilleur-d e-ce-qui-p eut-être, de l'autre
l a-moye.:me-de-c e-qui-existe , .
Année 1 944, l a Libération.
En automne, je fais p arti e de la Commission de doctrine du Front
National des Architectes, ayant obten u que « La Charte d'Athènes »
d es ClAM serve d e b ase a ux discussions. Reconstruire, construire,
é t ablir d es éléments d e série, harmo :lis er ... la grille des proportions
est plus que j amais à l'ordre du j our.
g L e 7 févri er 1 945, nous allons, Ml l e Maillard et
moi, re ndre visite à l a Sm·bo :1ne, au doyen Mont el,
de la Faculté d es SciencES, et lui m o n trons notre
schéma d e grille. S a réponse est : « De l'instant où
vous avez p u installer l'angle droit dans le double
!----?""'----� 1 carré, vous avez in : rodui t la fon c ti o n .j?;: provoquant
1""-----HI , ainsi une floraison de sections d'or » .
L e 30 m ars 1 945, j e re mets très sérieusement à
b 1----,."---�-l d
l'étud e la griUe des proportions. W o gensky, Hanning,
Auj am e et d e Looze y travaille n t. L e ministère des
Fm. 12 Affaires E : rangères - les R elations Cul turelles -
m'a d emandé d'organiser et d e p résider une mission
d'études architectura•l es à travers les Etats-Unis. Je s uis désire ux d'em­
p orter aux U.S.A. la Grille des Propor l ions, outil évenfue•l de m esure
des préfabrirations. Nous mettons au p oi n t u n e �éri e d e planches qui
démontren t (à nos propres yeux) la richesse des combin aisons possibles�
Nous affectons alors u n e valeur h umain e à la combinaison géom é­
triqu e découverte, adop tant p our cela u n e hau teur d'homme de 1 m. 75.
L a Grill e es t d ésormais dimensionnée : 175 - 216,4 - 108,2, mesures

- 43 -
dans lesquelles on peut discerner la série cr oissan t e � 1 , 2, 3, 4, 5,
� e tc . . . o ù :

1 -= 25,4 cm .
2 = 41 ,45
3 = 66,8
4 = 1 08,2
5 = 1 75,0
6 283,2
6
=

• 1 .oa2 •
Fm. 1:\

O n s'ap erçoit qu'il s'agit d'une série dite d e Fibonacc i , où l'addi-


tion de deux term es consécutifs fourn it le terme suiv a n t .
A ce moment fut pris l e brev et.
Il est intéress ant de fo urnir q u e l q u es dé t ails à ce suj et :
JI m'ét ait très difficile, de but en blanc, d e d o n n er u n e e xplication
simpl e et rapide de la Grille des Proportions . O n p arle à un i n connu,
J e directeur d ' un bure au d e b revets, ingénieur d e f o r m a t i on , dont l'es­
prit n e s'est p as encore o u v e rt à de telles recherch es. Comment faire

comprendre q u ' à la suit e d'une l ongu e expérience p erso n n el l e d es cho­


ses de l'archi tecture, du mobilier, d e l'urb anism e , d e la construction,
de l'économique, du p hé n omène p l astique , etc., etc ... o n s'est e nga g é sur

-- 44 -
une piste qui semble avoir con duit à un premier résultat : o n es·t d evant
u ne porte d e rrière l aquelle se p asse quelque chose, mais on n'a pas
encore l a clef qui ouvre à la compréhension d e l'événeme:1t. On s'adresse,
dans son cabin et où battent à l'horloge l e s secondes d'un temps pré­
cie ux, à un ingénieur plein de politess e et de bienveillance aussi (il en
en tend d e toutes le s couleurs au long de se s journées !) , au chef d'un
grand bureau d e brevets d'invention ; on lui dit : Monsieur, j e vous
avouf' de prime abord que j e n'ai aucun amour pour l es brevets d'inven­
tion, pour mille et une raisons venues de l' e xpérience d e ma vie. Pour­
lant, j e vais vous p arler d'une Grill e des Proportions, etc., etc ... qui
est exprimé e e n n ombr es, chiffres e t tracés, mais dont je n'ai p as
découvert encore la définition o u, si vous préfér.e z, l'explication. Vous
ne comprendrez rien à mon e xposé. Je recommencerai une d euxième
fois et une troisième fois s'il le faut. Si décidément vous n'ap ercevez
rien d'intéressant en cette affaire, vous me mettrez à l a p orte. Ainsi
fut fait : première explication, d euxième explication. « Je n e com­
prends p as, m alheureusement... » Troisième explication : « Arrêtez,
-

j 'ai comp ris, cela a l'air singulièrement intéressant, très important ! »


�> l e., etc . En prenant congé cet homm e m e dit : « Je marquerai d'un
..

caillou blanc, dans ma vie d'ingénieur preneur de brevet, cette h eure


p assée avec vous... >>
A mon in t e rlocuteur, J'importance de l'invention apparaît indis.
cutable et de por t é e financière considérable.
Les semaines p assent et un e année passe au cours desquelles j'ai
donné con c e s si on à un homme fort intelligent e t de belle culture aux
fins de me ttre en circulation cette mesure utile aux préfabricants
d'ap,rès-guerre. Mon sen tim e nt d es choses se précise et non pas mon
ambition : j e mesure que la Grille d es Proportions , si eUe doH servir
un j o ur anx préfabrications d evra discipliner « pied-pouce » et
« mè tre n.

- 4:5 -
Les g e ns d'affaires déclarent : « Vous aure z droit à p e rcevo i r
licenc(' sur tout ce qui se construira au m o y e n d e vo tre mesure » . C'est
imm e n s e, c'est illimité ! Mon c o n ce ss i o : m a i re é t e n d l'effet d u brevet à
de n o mb re ux p ays d'Europ e ct d'Amérique. Il prép ar e l a création
d'agences en d i v e rs lieux ...

Bref, bref, celte affaire c om m e nc e à m'agacer. L ' ing én i eur d es bre­


ve!s, si frat ernel, m'observe a v e c i n qu i é t u d e.. - « Vo us êtes, dit-H, votre
enn em i n" 1. >>
L'age n t c o n c e s s i o n na i r e prend des contacts en to u s points d u globe.
Un j o u r, il me d éclare : << Vos ch iffr es sont i m p l a c able m e n t exacts. Ils n e
peuve :1t pas s'aj uster e x a c t e m e n t au x ch i ffr es << p l e i n s >> d u p i e.d-pouce
ou du mètre et ils se raccord e nt mal aux mesures de l'AFNOR. Mais, si
vous c o n s•e n tiez à u n p e u de s oup l es s e dan s vos é ch e l l es chiffré es,
concession ne dépassant p a s 5 % , t o ut irait b i e n , tout s e ra i t fa ci l e , tout
le m o nd e tomberait d'accord . . . >> .
Propos terribles qui t raversent l'année 1 945 !
Le voyage aux Etats-Unis suivra, y c o m p r is la trav e rs é e sur le
cargo << Ve·rn o n S. Hood » .
U n j our d e 1 946 , à P ari s, j e p riai mon ami An dré Jaoul, d e
l'Blectro-Chimi e d ' Ug i n e s , ·de m ' a c c o m p a gn e r chez l'ingé n i e ur des
b re v r ts . - « M o n s i e ur, d i s-j e à cet homme p a r f a i t , j e viens v o u s décla­
rer de vant t é m o i n , i ci p,résen t , qu e j ' entends n e bâtir aucune fortune sur
mon i n v e nti o n . L'arge n t ne d o i t p a s en trer dans ce circuit. Com pren ez­
moi. Je désire p o u rsu i vr e t r an q u i l l emen t les recherches autour de la
Grille, e n tr e p r en dre e t éten dre ses a p p l i c a t i on s p ratiques, d éc o uv r ir.
selon les circonstances q u o t i d i en n es , e t c e la , de me s p r o p r es yeux e t d e
mes propres mains, s e s vertus ·e t s e s d éf a u ts , re ctifier, mettre a u point.

- 46 -
Je n 'ai p as b esoin d'une organ isation commerci ale, j e n e veu x p a11 de
publicité. La n a t ure de l 'inve n ti o n est t ell e q u e si ell e va ut, le s ar c h i­
t e c t e s m o d ernes, m es amis, d a n s l e m o n d e e n tieœ, s'y attacheront, e t
l eurs rev u e s - l e s m eille ures e n l o u s p ays - offriront leurs pa,qe s
p o ur l'étu di e r, la divulguer. Je s en s n e t tem e n t la respon sabilité e n cette
affaire. On ne p e u t y i n trod uire l e circuit maléfi q u e, violent, sauvage e t
sans scrupule de l'arg e n t. Je suis plein d e scru p ul e s , j e s u i s le scrup ule
m ême en c e t t e affair e . J'en visage qu e des archit e c t es e t des construc­
t eurs emp l o i ero n t c e t o u til de m e sure utile. D e s c o ngrès s'en occupero nt.
Et p lu s t ard, si l a chose l e mérite, l e s Na t i o n s Un i es, p ar le ur s e c t i o n
économiqu e et sociale, p èsero n t l a q u e s tion . E t , qui sa i t ? si l ' o , doit
adme t tre q u ' u n j ou r, l es o b s tacles, le frein age, l a co n currence, l ' o p p o ­
s i t i on s urgi e d e l'an t ago n ism e d es d e ux mesures actuelles : l e pi ed­
pouce et le mètre, doiv m t cesse r, alors notre m esure p o urra-t-elle rel i e r
ce q u i é t ai t s é p aré e t rival e t d evenir u n ou til d ' u n i o n . Vo u s s e n tez
bien, cher Monsi eur, q u e j.e n e p uis pas p o u rsuivre cette tâche qui
p o u r r a it d evenir u n e sorte d'apostolat , si j e devais s avoir qu e d errière
chacune de m e s exhorta t i o n s, de mes plai doiries, de m e s succès. le cais­
si er p ass e e t encaisse e n m o n n om. Je ne s uis pas un p éager ! »
Cette en trev u e liquida c e t t e qu estion e t , l ecteur, j e p u is vous
assurer que c e ci étant fai t , après cette a n n é e 1 945 d e p ersp ectiv es fi n an­
ci ères éblouissante s, j e me s u i s s e :1 t i à l'aise, au propre, c l air vis-à-vis
de moi-m ê m e , ce qui est l'ultim e satisfaction.

A l'at eli er, j ' avais mis au travail A n dré \Vogensky et Soltan, les
chargeant d e rassembl e r .Je dossie r p o u r m o n proche d é p art en U.S.A.
Solt a n e n t re t o u t n e u f d a n s l e suj e t, n'ay ant p a s co n n u les an ticham­
bres d e la question ... d eux carrés qui en re ç o i vent un tro i s i èm e , de . . .
Dès les premi ers j ours, il réagit, disant : « M o nsie u r, il m'app araît que

- 47 -
vo tre invention n ' e x p l o it e p as un événeme n t en su rface, mais u n événe­
m ent l inéaire. L a « Grille » que vo u s a v ez tro u vé e n ' es t qu'un fragment
d'u :1 e série liné aire, série d e s e c t io n s .d'or t e n d an t d ' u n côté vers zéro,
de l' au t r e vers l'i nfini » . - « P a rf a i t , ai - j e rép o n d u , n o us la b a pt i se r o n s
désormais : REGLE d es p r o p ort i o n s . >>
Dès lors, tout marcha très vi t e , hors d es brouillards.
S o l t an m e c o nst r u isit s u r p a p i e r fort, verni, u n mag nifiqu e ruban
allant de zéro à 2 m. 16-1 accordé à u n homme d'une s ta t u re d e 1 m. 75.
Le 9 décembre 1945 je t e n t a i s un p r emi er ess ai d'expression de

: D:!
ce tte règle :
f • • •

: 0
!1 0
1

o P: � i
:1
!
: :
1 !
• 1
:f
!
"&.l}J

"' ..
.. -
... ITJ
rn
• b c

2C

FIG. 1 4
- L'unité.

doublement.
- Par 0·
·- Par

Puis ce fut l e Lib erty-ship cargo < < Vernon S. Hood n , p arti d u
H a vre mi-déc embre 1 94 5 e t q u i arriva à New-York après dix-neuf j o u rs
de traversé e d o n t l e s six p r em i e rs d e tempête é p o u v an t able e t le re s te
sur une m er soulevé e d'une houle p u is s a n t e . La C o m p ag n i e américaine
nous avai t annoncé sept à neuf j o u r s d e traversée. Dès l e second j our,
ï e po i n t ayant é t é fai t , il nous fut facile d e c alcu l e r que d ix-huit à dix­
n e uf j ours y p a s s e r a ient . Ce f u t une belle colèr e ch ez l e s vingt-neuf
p ass ager s ! Ndus couchions dans d e s d o r t o i rs , les matelo ts o ccupant les

-- 48 -
c·abines. Je dis à Claudius Petit qui m'accompagnait : « - Je n e sorti­
rai pas de ce s acré bateau sans a voir trouvé l'exP'lication de ma règle
d'or. » Un p assager aimable parlementa avec les officiers : la cabine
de l 'un d'eux fut mise à sa disposition ch aque matin, de 8 à 12 heu­
res et l e soir, de 20 h eures à minuit. C'est là que j e m'absorbai dans le
tumulte des houles, à coudre quelques idées les unes à la suite des
autres. J'avais dans ma ,p oche l e ruban gradué par Soltan, enroulé
dans une p·etite boîte en aluminium de film Kodak ; cette boîte n'a p as
quitté ma poche depuis. On me voit souvent - e t dans les li eux les plus
inattendus - sortir de sa boîte le serpent s orcier et procéder à des véri­
fi cations, celle-ci à titre d'exemple : sur le cargo, nous sommes quelques­
uns accroupis sur l'a passerelle du commandant, à l'air et trouvant les
_
_.
choses agréablement et utilement
proportionnées. Le ruban sort de
sa boîte, s e risque à une confron-
1' "' '4!::'- .,l.t(_
_�o�����;:Jfl
tation d 'ailleurs - t riomphante
r.--�--= a."" "'"""'YPMf= (Noël 1945) . C e printemps 1 948,
autre vérification. Je siège au
Conseil Economique à la section
Reconstruction - Urbanisme-' Tra­

Fm. t5
vaux p ublics, où e st examiné le
projet de la nouvelle loi sur les
loyers. On p arl e hauteur d'appartement. Je préconise 1l 'emploi d e la
h auteUr d'un homme-le·bras-levé - et son double. Nous sommes
a u Palais-Royal, à Paris, à l 'étage d es « petits appartements » (fin du
xvme siècle e t Restauration, début du XIX") . Ce tte mesure suffirait pour
de petits appartements puisqu'ell� semble ici, dans ces salles où nous
siégeons, suffire à nos d ébats. Je déploie m a règle, du plafond au sol.
No tre président, M. Caquot , e nregistre l'exacte concordance.
Revenons à notre cargo.

- 49 -
Pen dant que roule et tangue durement le navire, j e dresse une
écheile de chiffres

C es chiffre s engagent la s iature


humaine, les points décisifs d'en­
combrement de l' espace. Ils sont
donc anthropocentriques.
Occupent-ils une situation m a ­
thématique p articulière, caracté­
ristiqu e, voire privilégiée ? Le des­
sin répond :

216
FIG. 1 6 .-----..----....,.

l'unité . . . . . . . . . . . A (
= 108) .
le double . . . . . . . . B (= 216) .
le rapport P de A = C ( = 175) .
(108 + 67) .
J.e rapport Si) de B = D (= 83) .
(143 + 83) .

On peut dès lors aff]jrmer qu e cette règle engage le corp s humain


dans ses points essentiels d'occupation d e }',e sp ace et qu'elle fait état
d e l a p lus simple et essentielle évolution mathématique d'une valeur,
à s a v o i r : l'unité, son double et les d e ux sections d'or, aj outées o u
retranchées.
Nous voici singulièrement plus affirmatif et av ancé qu'au moment
de la simple insertion favorable, au lieu d e l'angle droit, d'un troi-

- 50 -
FIG. 1 8

51
sièm e carré d ans deux carrés co ntigus, égaux to u s les trois entre eux..
Rassemblant l es deux conclusions d ans un s e ul d essin, j 'obtenais
al ors une fort b elle image. To ut d ' abord j e qualifiais d e série rouge la
série d e Fibonaci issue du rapport � étab li sur l'unité 1 08. Je q u alifiais
d e série bleue, c e l l e établie sur so n double 216. J e d essin ai-s l'homme
d:e 1 m. 75 d e hau t, engagé p ar quatre chiffres : zéro, 1 08, 1 75, 216. P uis
la b ande ro uge à gauch e, bleue à droite, des séries de � tend ant vers
zéro en b as, et filant à l'infini v ers l e haut.
Sortant de mon c argo le 10 j anvier 1946 à New-York, j ' avais une
e n trevue avec M. Kayser, l e constructe ur c élèbre des L iberty-ships p en­
dant l a gu erre. Son nouve au programme est d e co nst·ruire 10.000 m ai­
sons p ar j o ur aux Etats-Unis. - « Mais, m e rép ond-il, j ' ai changé de
programme, je vai s construir e des automobiles . . . ! ! ! > > L'exp osé que
je lui fis d e s r aisons de m a visite est évoqué p l us loin d ans oe t t e ét u d e .
Reposons-n o us u n inst ant de n o s cal culs par un e digression écono­
mique et so ciologiqu e. Voici :
L'U.S.A. au to.r ise p arrfaitement M. Kayser, hom m e d'affair.e s génial
et capit aine d'industrie, à pro d uire trois m illions d e maisons p ar a nnée.
Ces maisons son t d e série, famili al es p ar conséquent. Elle s c o uvriro n t
d u territoire ; elle s s eront au l o n g d e ru es ; c e s r u e s ne s e r o n t p as e n
viJl e o ù il n ' y a pas d e place, mais dans l a campagne. L e s ville s s'éten­
dront démesurément - b anlie u e·s, grandes , imm en se s b anlieu es. Il fau­
dra cré er des transports s e n sationnels p our les atteind-re et l es rac­
corder : chemin s de fer, métros, tram ways, au tobus, e tc .. . Par consé­
qur nt, chaussées i n n o mbrables, canalisations infinies (eau, gaz, élec tri­
cité, téléphone, etc.) . Quelle activit é, q u ell e rich esse produite 1 Vous
croyez ? C'es t, po ussé au d é sastre, l e Grand-Gaspi llage américain que
j ' avais d éj à observé et analysé en 1935 0 ) . Personne n ' es t en droit

(1) � Q uand les Cathédrales é taient b lanches », Plon, 1936.

- 52 -
d'admon e ster M. Kayser, personne ne songe à l'arrêter dans son élan,
aucun rouage n'est mis en s ervice p our con duire vers des fins sociales
et éco nomiques son én ergie indomp t able ... Mais voici que, tout compte
fait, après six mois d'études , M. Kayser décide, de sa pleine autori té,
qu'il ne fera pas de m aisons, mais des automobi,l es. Les automobiles
servent au transport, -aid e n t au tr à nsport, p ermetten t de fair e paraître
tol érable la phénoménal e dénaturation du phénomène urbain améri­
cain. Le problème e st autre ici : bon marché, efficacité .de la voiture
elle-même, effi,cacité. Mais la concurrence est formidable en U.S.A.,
gigantesque. Il faudra enchérir encore sur la poussée d u goût du
pubHc, sure nchérir. Savoir qu'une auto e st u n signe -de considéra­
tion, le premier p [Link] de la considération. Par conséquent, les
goûts p ublics seront flat t és : carrosseri e << stream-lin e. » , voiture aussi
grande que tou tes les marques les plus admirées, m anifestation
de puissance, voire d'emphase. Les voitures sont magnifiques, ruti­
lantes, porteuses d'optimisme e t ambassadrice s d e force. Mais elles son t
immenses, elles ont d e s capots et des devants d e capots q u i semblent
les facés des dieux d e la puissance avec des mâchoires chromées giga n ­

tesques. L e congestionnement des rues en U.S.A. -e st de notoriété publi­


que. Les voitures sont une fois plus longu e s qu'il ne serait utile. Elles
barrent les rues lorsqu'elles tournent ; elles en couvrent le tablier
comm e une carapace . Efficacité ? Vitesse interdite p ar les règlements,
consommation double d'acier, de p einture comme d'essence. Nous voici
à nouveau devant un problème d'échelle humain e Je dos cette digres­
sion et r e p r e nd s mon Modulor.
. ..

Ma seconde visite fut pour M. Ltiliental, à Knoxville, directeur géné­


ral de laT�e nn essee-Valley-Authority (T.V.A.) , animateur admirable de
ce grand plan d'harmonie épaulé par l e Président Roosevelt : les
barrages du Tennessee, les villes n e uves, le sauvetage e t l a renaissance
de l'agricult ure.

-- 53 --
La conv ers ation fu t v érit ablement amicale, c ar m a règl e d'or
p arl ai t d'harmonie . Et t out.e l'œuvre d e M. Lilient al est ten d ue vers
l'harmonie. Son visage, d'àilleurs, so uriait à c e tt e d o u c e p ensée : faire
régn er l 'harm o n ie ... p ar l'entreprise d es plus gigant esque s travaux, p ar
l a co ordination d e s plus vastes proj e ts : eau, forc e m o trice, e ngrais,
agriculture, transp ort, in dustri e. Co uronn eme n t : un t erritoire gra n d
comme l a France arraché à l'érosion q u i , avec u ne r a p i d i t é angois­
sa nte, drapait d'un linc e u l de d é s ert l es étendues cultivé e s . Et la vie
victode usc reprenait poss ession d e ces terres s auvé e s p o ur y ré aliser
l'une des p lus grandes synthèses de l' organisation mo d erne. En ces
choses-là, l'U.R.S.S. comme l'U.S.A. ont mon tré l eur p uissance.
Je rencontrai alors à N ew-York l 'un de mes ancien s d e ssinateurs,
Wachsmann, qui ave c une én ergi e admirable avait mis su r p i e d la
« Pan ee} Corporation » destinée à fournir e n masse d es éléme nts de

séri e aux constructeurs d e maisons . No tre ami commun, Wal t er Gro­


pius, déten teur d e l a ch air e d ' architect ur. e à l 'Univ e rsité d'Harwal'd
à Boston, l'aidait à con duire :s o n entreprise v ers une réel le d ignité
architecturale.
J'arrivais 1Jro p tard p o ur p articiper au j e u de ces amis. L a qu estion
reste p osé e : Wach sm ann a a d o p t é un st andard e n façon d ' échiquier
réglé sur le mo dule unique d'un ·carré. L e s Jap o n ais d e l a tradition

s ur un mo dule to u t efois p l us subtil : l a natte (le tatamz) ( 1 ) .


ont, p e ndant des siècles, construi t l eurs admirables maisons de bois

En p ays d'U.S.A. voué à l a s érie, j ' aurais aimé apport er l a sécu­


rité de l'illimitée variété, t elle que semble l'assurer n o tre règle har­
monique.

(1) L e tatam i mesure u n lwn ùc long, un dem i-ken de !urge. L e s k e n s étaient variRbles selon
les provinces. Le ken de J{ioto est le ken paysan : 1,97 m. Le ken de Tokio est de 1,82 m. :
Il sc généralisera du jour où l ' empereur vint h a bi te r Tokio. D 'ai l l e u r s on ne l'emploie p l u s que
peur mesurer l e s maisons traditionnel l e s . Pour le reste, c'est le système métrique qui l'emporte.

-- 54 -
Au retour à Paris en février, une rencontre foll'tuite me p ermit de
faire connaî tre à une person n e d e l'U.R . S . S . l'exis tence de notre règle.
Les choses n' eurent p a s de s ui te , j usqu'ici.
A l'atelier de la ru e d e S èvres, j e confiais à Ptréve ral le soin de
m ettre en ordre l e s m éditations du « V er non S. Hood » . Les néczs­
sités du langage réclam aient un nom pour désign e r la règle d'or. En tre
plusieurs vocables, c el ui de MODULOR fut choisi. En m êm e t emps la
« m arque d e fabrique » , I.e label, éta i t arrêté fournissant p ar son des­

sin mêm e u n e explication de l'invention.


L ' é n o nc é pou v ait, cette fois­
ci, se faire ave c une réelle sim­
pli ci té : le « Modulor » est un
o util de mesure issu d e la s tature
humain e e t d e la mathém atique.
Un -homme-le- bras-levé fou,rnit
aux poin ts déterminants de l'oc­
cupation de l'espace, - le pi ed,
l e plexus solaire, la tête, l'e x tré ­
mité d es doigts le bras étant levé,
- trois intervalles qui engen­
dren t u n e série de section d'or,
dite de Fibonaci. D'autr e part,
la mathématique offre la varia­
tion la plus simple comme la
plus forte d'une valeur : le sim­
ple, le double, les deux sections
FIG. 1 9 d'or.
Les combinaison s résultan t de l'emploi du « Modulor >> s'avèrent
illimitées. Prévera l fut chargé d e m ett re au point une série de p lan ch e s

- 55 -
démonsbratives. Ce beau résultat était le don naturel des nombres, -
fimplacable et merveilleux j eu mathématique.
Or, voici qu'on nous demandait « d'arrondir >> nos chiffr€8 pour
les rapprocher de cert,ains autre s chiffres en usage. L e grief qui nous
était fait était essentiellement celui-ci : les chiffres inscrri ts sur le pre­
mier r uban (celui de Solt an) ou sur le premier tableau numérique, sont
e n n umérations métriques : 1 .080 millimètres par exemple (pl,e xus:
solaire) . Le malheur voulait que la presque totalité de ces numérations
mébriques fussent pratiquement intraduisibles en chiffrage « pied­
pouce >> . Or, le « Modulor >> aura la prétention, un j our, d'unifier les
fabrications en tous pays. Nécessité était donc de .rechercher des valeurs
entieres en pied-pouce.
Je n'envisagea i j amais « d'arrondÏir > > cert ains chiffre s de nos deux
sqries, rouge et bleue. Un j our, nous étions réunis, absorb és dans la
recherche d'une solution. L'un d'entre nous, Py, dit : - « Ltes valeur8
actuelles du ci Modulor >> sont déterminées par la statull'e d'un homme
de 1 m . 75. C'est là une t aille plutôt française. N'avez-vous pas observé
dans les romans policiers anglais qu e les « beaux homm es » - un
policier par exempl,e - ont touj ours SIX PIEDS de haut ? »
Nous essayons d'appliquer cet étalon : six p i eds = 6 X 30,48 =

182,88 centimètres. A nobre enchantement, les graduations d'un nou­


veau « Modulor » sur base d'un homme de six pieds se traduisent sous
nos yeux, pour les pieds-pouces, en chiffres pleins à tous les échelons �
On a démontré - et princip alemen t à la Renaissance qUie le
co!'ps humain obéit à l a règle d'or. Lorsqu e les Anglo-Saxons o n. !
-

a dopté leurs mesures linéaires, une corrélation fut établie entre la


valeur pied et la val e ur pouce, corrélation qui s'étend (implicittement)
aux valeurs correspondantes du corps. Désormais, la traduction de
notre « Modulor » sur b as e de 6 pieds (182,88 centimètres) en valeur&

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pleines. d evient une consécration. Nous étions ravis. Soltan dessina un
nouveau ruban gradué, d éfinitif cette fois-ci, qui remplaça l'autre dans
la petîte boîte d'aluminium au fond de ma p oche.
On lit alors l es équivalences suivantes :
Métrique Valewr d'usage Pied-pouce V ale ur d'usage

1 01 ,9 m/m. 1 02 millimètres. 4"012 4"


126,02 - 126 4"960 5"
164,9 1 65 6"492 6 i"
203,8 204 8"024 8"
266,8 267 1 0"504 10 l"
329,8 330 12"98 1 5"
431 ,7 432 16"997 17"
533,9 534 21 "008 21 "
698,5 699 27"502 27 ! "
863,4 860 33"994 34"
et ainsi de su i t e . ... et ainsi de suite ...
C ette épreuve surmontée nous apportait un singulier profit : n ous
mesurions que le (( Modulor >> résolvait automatiquement le pl u s péni­
ble différend qui sépare les usagers du mètre des usagers du pi e d-pouce.
Différe nd si grave dans la pratique qu'il dresse un mur entre les techni­
ci ens et les producteurs usagerrs du pied-pouce et ceux qui font état
du mètre < O . La conversion des calculs d'un système dans l'autre est
une opération p aralysant e et coût.e use si délicate qu'elle maintient

( 1 ) l'en sais qu el qu e chose pour avoir s o u ff ert le


dea Nation s Unies, à New-York en 1947, l orsque je d e ssi n a is les pla ns des nouvell e s construc­
martyre dans l e bureau du Quartier Général

tions •ur l 'East River. Qui n'a pas souffert ainsi des effets i rr it ant s et décourageants d'une
lncompatlbillté de chiffr es n'apprécie pas la gravité de la situation évoquée ici.

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étrangers l'un à l 'autre deux . c amps, bien plus durement · e ncore que ne
le fait la différence des langages.
Le « Modulor » s e trouve •r éaliser automatiquement l a conversion
mètre - pied-pouce. En fait, il sc e lle l'entente cordiale non p as du mètre
(qui n'est rien d'autre qu'une b arre de métal conventionnelle au fond
d'un puits au Pavillon de Breteuil aux environs d e Paris (1 ) , mais du
d écim al et du pied-pouce et il soulage le pied-pouce, par l'opération
décimale, de ses calculs compliqu és et p aralysants d'addition, de sous­
traction, de multiplication et d·e division.
« Quelle reconnaissance ne doit-on p as à la numération d e posi­
» fion et à J 'emploi qu'ell e fai' l du zéro ? Sans eUe, l'arithmétique ne s e

» fut sans doute j amais dégagée d e s a chrysalide grecque ... sa bienfai­

>> sante influence ne se fait-elle p as sentir d ans tant de rouages, non

>> seulement d e l'appareil mathématique, m ais aussÎ d e ces techniques

J> sur quoi se fond e la puissance des grands Etats modernes ? >> <2> .

L e t•• mai 1946, j e prenais l'avion d e New-York, mandaté par la


France aux Nation s Unies p o ur y défendre l'archHedure moderne à
l'occasion de la construction du siège de l'O.N.U. en U.S.A.
J'eus le plaisir de m'entretenir assez longuement du « Mo dulor >>
avec l e Professeur Albert Einstein à [Link]. J'.e n étais à la p ériode
de grande incertitude, d'anxiété ; j e m'expliquais m al, j e l' expliquais
m al, j 'é tais empê tré d ans les « causes et eff e t s » A un moment, Eins­
•.•

tein prit un crayon et calcula. Stupid ement j e l'interrompis, la conver­


sation dévia, les calculs demeurèrent en p anne. L'ami qui m'avait
amené était navré. Gen'timen t, le soir m ême, Einstein, p a•rlant du
1< Modulor >> , m'écrivait : « C'est une gamme des prbportions qui rend

(1) Rectifions : la valeur absolue de l'étalon métrique est remplacée auj ourd'hui par la

Bea uté en Mathématiques » (Cahiers du Sud, 1948) .


longueur d'onde d'une couleur particulière.
(2) François Le Lionnais : « La

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l e m al difficile <et l e bien facile. » Certains estiment que c ette a pprécia­
tion manque d'allure scientifiqu e. Quant à moi, j e pense qu'ell e est
extraordin aire m e nt clairvoyant e. C'est u n gest e amical qu'un grand
savant fait à nous [Link] qui ne sommes p oint des savants, mais des
soldats sur l e champ de bataille. Le savant nous dit : « C e tte arme
lire j uste : en matière de dimensionnemen t, donc de proportion, elle
rend votre tâche plus assurée. »
A Broadway, dans son bur·eau d'ingénieur cons·eil, j ' avais expliqué
lè « Modul or » à Mougeot, fondateur à Paris du C.O.E. (Comité d'Orga­
nisation Economique) dont il installait une succursale aux E t ats�Unis
consacrée à l 'organisation des usines. « Commen t, c'est vous, Fran­

« Mais
-

çais, qui prétendez organiser le s fabrications américaines ? » -

oui, certainemen t, il y règne un gaspillage sensationn el, etc., etc » ...

« O n apprend tous l es j ours quelque chose ! » P e u après, Mougeot

me disait : « J'ai p assé la j ournée e ntière à faire d es c alculs


-

avec votre « Modulor » ; s avez-vous qu'entre la m e sure la plus


basse prise aujourd'hui en considération, le quinze millièm e d e milli­
m ètre, et l e tour de la terre, le « Modulor » compte 270 intervalles s e u­
lement e n tout e t pour tout ? C'est in téressant. >> Il aj outait : << L e
« Modulor » doit être appliqu é à la mécanique a u mê m e titre qu'à l'ar­
chilectt�re. En effet, une machin e est servie p ar un homme, elle dép e n d
entièrem ent des gestes d e l'ouvrier qui l'emploie ; e l l e d o i t être, par
conséquent , à échelle humaine . Déterminer en mécaniqu e le s mesures
favorables d'encombrem ent et d'espace util e , qui dicteront elles-mêmes
les dimensions pra t iques des mach i n e s, p ar conséquent les dimensi ons
d es arbres, d e s bâtis, etc . . . , d es gabarits d' enveloppes , etc ... » Cette
conclusion d e Mougeot est d'importance .
... Je visitais le musée Cooper Union à New-York, musée qui accom­
p agne l'enseignement de l'art déco•ratif et de l'archi tecture. Dan s la
section du mobilier, j e tomb e en arrêt sur un salon Louis XV décoré

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