0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
7 vues458 pages

Gangs : Culture, Musique et Identité

Le document présente des informations sur la création et la production d'un projet éditorial, ainsi que des contributions d'auteurs spécialisés dans les cultures urbaines et les gangs. Il inclut une préface de JoeyStarr qui aborde la perception des gangs dans la société moderne, en les liant à des notions de liberté et de résistance face au système. Le texte souligne que les gangs, souvent perçus négativement, peuvent également représenter des mouvements de solidarité et de survie dans des contextes difficiles.

Transféré par

ludovic kerharo
Copyright
© All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
7 vues458 pages

Gangs : Culture, Musique et Identité

Le document présente des informations sur la création et la production d'un projet éditorial, ainsi que des contributions d'auteurs spécialisés dans les cultures urbaines et les gangs. Il inclut une préface de JoeyStarr qui aborde la perception des gangs dans la société moderne, en les liant à des notions de liberté et de résistance face au système. Le texte souligne que les gangs, souvent perçus négativement, peuvent également représenter des mouvements de solidarité et de survie dans des contextes difficiles.

Transféré par

ludovic kerharo
Copyright
© All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

Direction: Catherine Saunier-Talec

Responsable éditorial : Stéphane Rosa

Illustrations: Nilko White

Conception graphique et mise en page: Willem Meerloo

Recherche iconographique: Franck Fries, Franck Haderer

Relecture-correction: Christophe François

Fabrication: Amélie Latsch

Partenariats: Dana Lichiardopol (dlichiardopol@[Link])

Responsable de la communication: Johanna Rodrigue-Faitot

(jrodrigue@[Link])

© Hachette Livre (Hachette Pratique), 2022

58, rue Jean Bleuzen – 92178 Vanves Cedex

Toute représentation ou reproduction, intégrale ou partielle,

faite sans le consentement de l’auteur, ou de ses ayants droit

ou ayants cause, est illicite (art. L 122-4 du Code de la propriété

intellectuelle). Cette représentation, ou reproduction, par quelque


procédé que ce soit, constituerait une contrefaçon sanctionnée

par l’article L 3345-2 du Code de la propriété intellectuelle.

L’é diteur utilise des papiers composés de fibres naturelles,

renouvelables, recyclables et fabriquées à partir de bois issus

de forêts qui adoptent un système d’aménagement durable.

L’é diteur attend également de ses fournisseurs de papier

qu’ils s’inscrivent dans une démarche de certification

environnementale reconnue.

ISBN: 978-2-01-717425-7
auteurs



Réalisateur sonore, journaliste et auteur, Franck Haderer a passé six années

à Radio Nova, avant d’intégrer France Inter en 2010, où il a mis en ondes et en musiques

les documentaires de la célèbre émission Là-bas si j’y suis pendant cinq ans. Depuis 2004,

il a collaboré avec de nombreux médias comme Le Monde, Libération, Brain ou Red

Bull Radio. En 2020, il lance la série de podcasts Gang Stories avec la plateforme Deezer.

Passionné de cultures urbaines et de musique, Franck est aussi conseiller musical

et réalisateur sonore d’expositions présentées à La Philharmonie de Paris.



Margaux Opinel est autrice, chef opératrice et photographe. Elle écrit depuis

décembre 2015 pour l’émission Affaires sensibles, diffusée sur France Inter.

Elle est également rédactrice en chef et autrice du podcast Gang Stories.



Établi entre Marseille et les États-Unis, Sébastien Carayol est journaliste et réalisateur

de documentaires, spécialisé notamment dans les cultures urbaines, de Londres à la

Jamaïque, en passant par New York. Depuis 1998, il collabore ou a collaboré en presse

nationale et internationale avec Libération, Next, Spray, Blast, Le Monde 2, Playboy,

Wax Poetics, etc., ainsi qu’avec les émissions culturelles Tracks (ARTE), Entrée Libre

(France 5) et Invitation au Voyage (ARTE). Il mène en parallèle des activités

de commissaire d’exposition indépendant auprès d’institutions basées en France,

au Brésil et aux États-Unis


au Brésil et aux États Unis.



Nilko propose une autre lecture du graffiti. Spécialisé dans le personnage et le décor,

à la croisée des chemins entre hyper réalisme et impressionnisme, il se fait remarquer

par sa maîtrise du spray, son sens du détail et son goût des très grandes surfaces.

Reconnu par ses pairs, il peint les studios de mix de Dr Dre, Eminem et Outkast

à Los Angeles et de la Wu-Tang radio. En France, il travaille aux côtés de son ami

JoeyStarr sur le textile et le rhum. Membre des projets artistiques Tour Paris 13,

District 13 et Djerbahood de la Galerie Itinerrance, il se distingue chaque année

dans les événements graffiti artistiques internationaux.

Ont contribué à l’écriture et à la réalisation du podcast :

Reza Pounewatchy, Simon Maisonobe, Gaspard Wallut, Yvanne Jacob, Aline Afanoukoé,

Didier Morville, Tez et Antoine Girard.


10

Préface

JoeyStarr

14

Toute société

a les g angs
20
qu’elle mérite
Chapitre 1 - Jamaïque

Franck Haderer
Shower Pos

les hommes

du Présiden
eriam
mos
198

Chapitre 5

L’ang

de l’e

114

Chapitre 3 - Brésil

Commando Vermelho :

l a phal ange rouge

du Professeur

154

Chapitre 4 – Mexique

L a narco-muse

du Pacifique
Préface

Joe yStarr

J
e n’ai jamais été fan du film Scarface. La mythologie du dealer qui devient

roi du monde, pour notre génération, ça n’existait pas. D’ailleurs, ça ne m’in-

téressait pas, les bandes, les gangs. Mais vraiment pas. J’ai toujours été plus

admiratif de l’individu qui a eu plusieurs vies que du businessman sans

foi ni loi.

Cela dit, il y a un genre de gang que je respecte vraiment, ces temps-ci. Des mecs de quartier.

Une bande qui est dans le solide et pas dans le vaporeux. Des mecs de Marseille. Ce sont

ceux de «L’après M». Des anciens salariés d’un McDo des quartiers Nord qui ont repris

le truc façon pirate et qui sont solidaires, font des repas gratos, trouvent des volontaires

à tire-larigot, font des maraudes. Voilà. Ils n’ont pas trafiqué de la coke et des armes inter-

nationalement comme le Shower Posse de Kingston, ils ne sont pas devenus maires offi-

cieux des favelas comme à Rio sous couvert d’idéologie rouge, mais eux aussi constituent

un gang. Ils viennent de rien, se sont levés contre un système pour exister. C’est un gang,

oui, un gang positif parce qu’on n’est pas sur une histoire d’argent, et que la leur va dans

le bon sens. On est loin de l’imagerie que s’est créée le rap moderne en reprenant des codes,

des raccourcis liés à la gang culture, où plus tu as l’air d’un mec qui tient les boîtes aux lettres,

plus tu es tendance, parce que c’est rentré dans les mœurs. En plus, ils se trompent sur tout.

J’affectionne particulièrement ce dicton : Real bad boys move in silence...

LA
’ près M, ça reste l’exception qui confirme une règle : le mot même de «gang» est devenu
péjoratif, mais il reste super lâche. Dans Gangs Stories, on parle de groupes criminels en

Jamaïque, au Brésil, aux États-Unis, au Mexique, au Japon et au Canada, mais il y en a

beaucoup d’autres... Et qu’est-ce qui les lie tous ? Les meurtres ? Non. La drogue ? Non. C’est

un truc tout simple : le business. Pour les mecs venus de rien, en fait leur but est devenu,

aujourd’hui, de ressembler à ce qu’ils dénoncent. Sarkozy en parlait, la rue l’a fait avant

lui ! Parce qu’aujourd’hui, on dit aussi «gang» pour les cols blancs, «Sarkozy et son gang»...

et, pardon, mais le fonctionnement reste un peu le même : un chef et tout autour plusieurs

strates de gens dévoués. Si c’est ça la définition, alors le plus gros gang de tous, c’est l’État, c’est

évident. Il ne brasse pas les mêmes sommes que dans les quartiers. C’est un gang bien plus

diversifié que ceux des Christopher Coke ou Tookie Williams, car c’est quoi la drogue, quand

tu brasses du minerai, des matières premières, des contrats d’armements ? Des miettes...
12

Les premières fois que j’ai entendu le mot «gang», ça n’avait rien à voir avec le quartier.

C’était loin, pour nous : la mafia, la French Connection, on regardait le film Le Clan des

Siciliens… C’était plus par rapport à ma culture cinématographique, bien avant la musique.

Plustard,c’estdevenuplusproche,etontraînaitunpeuaveclesdeuxbandesquel’onpourrait

qualifier de gang dans notre coin, les Ducky Boys et les Requins Vicieux, des bandes d’antifa,

les Black Panthers, tous ces gens-là.

Dans notre coin à nous, bon, on savait qui était avec qui, on voyait passer les frères Tiozzo,

les blousons noirs, ceux des mobylettes, ceux des motos. On les croisait au Rose Bonbon, une

boîte fifties qui a existé à plusieurs endroits. Mais les embrouilles, rien à foutre. À la base,

nous, c’était juste la musique. On y allait parce qu’à un moment donné le gars allait jouer

du jazz funk l’après-midi, genre Herbie Hancock. Ça durait dix minutes pas plus, mais du

coup c’était le rendez-vous quand même. C’était folklo, quoi. Les ponts entre ces différentes

strates de bandes underground et la musique, c’est ce qui m’a attiré au départ dans le projet

Gang Stories, ce lien culturel : les soirées dancehall financées par les Dons en Jamaïque,

les narcocorridos à la gloire des Narcos au Mexique, les bailes funk au Brésil...

On était loin de ça, il y a trente ans au Rose Bonbon, mais il y avait déjà cette notion qu’il

existe une musique pour chaque bad boy de chaque lieu et de chaque époque. À Paris, il y

avait déjà ce truc de bandes, d’embrouilles; ok, on fait la paix avec les autres, là, mais on ne

fait pas la paix avec la société. Chacun avait sa lecture du phénomène. Nous, on se voyait

comme despotes qui dansent ou mettent de la peinture sur les murs et doivent jouer les

pickpockets pour survivre, mais les autorités et les médias, dès que c’était un peu trop «mo-

ricaud», préféraient monter ça en épingle et faire de nous des gangsters. Alors que nous,

avec NTM, on était plus un crew, c’était autour de quelque chose d’un peu plus joyeux et

créatif que l’idée de gang. Certes, avec le tag, la violence était incluse dans l’histoire: là où

j’habitais, je ne payais pas de loyer, on volait, on ne payait pas le métro... Je ne payais rien.

Du coup, je n’avais pas d’argent, mais je n’avais pas besoin d’argent. Donc le business n’était
pas la finalité en soi – c’était juste la façon qu’on avait trouvé de subsister. Et puis ce qui m’a

toujours gêné dans la notion de gang, c’est l’uniforme – j’ai du mal depuis que j’ai dû faire

l’armée... En même temps, quand on écrivait «93» sur nos vestes, c’était peut-être le même

réflexe au fond, les mêmes prémices, c’est juste qu’on ne s’en rendait pas compte et on n’en

faisait pas grand cas. Notre seul point commun avec toutes les histoires qu’on déroule dans

Gang Stories c’est, je crois, juste cette envie d’exister, enfin, par l’appartenance à un groupe.

Ce besoin de pisser dans les coins pour marquer nos territoires. Mais nous, on avait vrai-

ment la sensation d’être dans nos légendes personnelles : si on volait, ce n’était pas pour

le groupe, c’était pour nos gueules.


Du coup, j’ai toujours pensé qu’un gang est presque comparable à une secte. Ne serait-ce

qu’à l’époque des Requins Vicieux, ceux que j’ai le plus fréquenté; certains étaient des sol-

dats vraiment volontaires pour tout, vraiment tout ! Même si bien sûr c’est évolutif. À Paris,

il y avait des gangs au xiv


e
siècle, il y en a toujours aujourd’hui, mais ça

temps. À mon époque, tu portais des santiags, tu te mettais avec tous les mecs qui portaient

des santiags, c’était plus quelque chose en rapport avec l’apparat. Aujourd’hui, on est plus

dans un élan naturel, on est du même quartier, donc on est ceux du 9-3.

Aujourd’hui, le grand trait d’union, je pense, c’est que le gang n’est plus seulement un

marqueur social des «pauvres», mais c’est un phénomène qui est à tous les niveaux de nos

sociétés... Et toute société a les gangs qu’elle mérite. Du coup, comme la société est à l’heure

du capitalisme décomplexé, le nouveau rêve qu’on vend à ceux qui ont les deux pieds dans

la merde a changé.

Au départ, les gangs véhiculaient une sensation libertaire dans l’imaginaire des gens, portée

par les écrits, le cinéma, enjolivée par la littérature. Robin des Bois... La liberté, au départ,

c’est ça. Je crois que les premiers gens qui étaient libres, ce sont des gens qui ne rentraient

pas dans le système. Là, le symbole de liberté, c’est l’image du bad boy ultra-consumériste

où le mec est couvert d’or dans son gros pickup et emmerde le monde entier. On a détourné

l’essence du truc. J’e*****e tout le monde, ça veut dire que je suis libre, de nos jours. Alors

qu’avant, être libre, c’était, en tant qu’individu: je fais ce que j’ai envie de faire, sans pour au-

tant marcher sur la gueule les autres. Aujourd’hui, par exemple, pour moi, ce seraient plus

les Zadistes, les vrais libertaires, pas des mecs qui cassent des Rolls pour faire leur promo,

ce n’est pas ça la liberté.

Quelle que soit la finalité du phénomène, que ce soit devenu une culture, que les gangsters

soient vus dans certains quartiers comme des Robin des Bois justement, c’est emblématique

de quelque chose de bien plus important : ils fleurissent toujours là où la République oublie

ses enfants. Quand tous les tenants culturels sont absents, ça ne peut donner que des zones

franches, qui doivent se fabriquer leurs propres héros et sauveurs. Le Robin des Bois en tant
que tel, oui il existe, et, oui, la forêt de Sherwood existe, elle est au parc de La Courneuve !

Ok, il y a une histoire de choix, celui d’avoir les couilles de se poser en face du système et

dire: je vais imposer mon diktat d’une manière ou d’une autre. Mais le truc un peu triste,

c’est qu’on préfère Pablo Escobar à l’Abbé Pierre parce que c’est plus excitant et sensation-

nel : il était là, il leur a fait la nique. C’est tout ce storytelling qui plait. Effectivement, l’abbé

Pierre, c’est moins passionnant, d’un seul coup. C’est juste le produit d’une société où les

gens sincères, les gens altruistes ont l’air de crétins. Mais il ne faut jamais perdre de vue

que pour tous sans exception, comme on le lit dans Gang Stories, qui est là pour expliquer

des histoires sans les glorifier, la seule règle qui fonctionne partout et à tous les coups, c’est

«Plus tu montes haut, plus ton point de vue devient vertigineux. Et plus ta chute sera dure.»

Comme Tony Montana dans Scarface !


Introduction

Franck Hade re r

Toute société

a les gangs qu’elle mérite

2010. Mon premier séjour en Jamaïque. À l’époque, l’évocation d’un tel voyage soule-

vait de nombreuses inquiétudes : «C’est un pays dangereux, très violent, où les gangs font

rage, pourquoi tu t'obstines à vouloir aller là-bas ?!» Pour moi, cela ne faisait aucun doute.

Mon désir de découvrir le pays qui a donné naissance à l’une des cultures les plus populaires

au monde suffisait à braver l’appréhension et la peur d’éventuels dangers. Pour découvrir

le berceau du reggae, du dub et du dancehall – ces musiques qui me fascinent depuis l’en-

fance et qui ont forcément joué un rôle dans ma vocation de réalisateur et de producteur

radio –, je devais sortir des sentiers battus et fuir les hôtels all inclusive où s’entassent les tou-

ristes en mal de soleil et de farniente.

Trenchtown, ghetto de Kingston. C’est là que le jeune Bob Marley a rencontré les Wailers
et composé la plupart de ses titres passés à la postérité. Je suis frappé par la violence sourde

des conditions de vie misérables des habitants, bien plus que par celle que j’encours. Ici,

comme dans de nombreux quartiers paupérisés dans le monde, les pouvoirs publics sont

totalement absents, laissant les habitants seuls maîtres de leur destin. Ici, l’idée de mérito-

cratie en prend un coup. Pour s’en sortir, cessurvivors – comme les décrit Bob Marley – n’ont

d’autre choix que de recourir au système D. Dans ce contexte, c’est bien connu, le crime paie.

Bob, lui, n’a pas choisi cette voie. Il se tourne vers la musique pour éveiller les consciences

et porter un message haut et fort : One Love !

Mais ne vous méprenez pas, tous n’ont pas réussi comme le reggaeman. Depuis les années

1970, en Jamaïque, les gangs – affiliés aux politiques corrompus – font la loi. Ils enrôlent la

jeunesse à coup d’intimidations, d’argent facile et de meurtres. C’est justement face à cette

situation que Bob se dresse lorsqu’il distille son cri de paix et d’amour universel.
16

Trente ans après sa mort, je découvre la ville qui l’a vu grandir. Son message n’a pas pris une

ride, son combat non plus. Son portrait est omniprésent sur les murs de Kingston. Mais, dé-

sormais, une autre figure lui fait face : un certain «Dudus». Son portrait couvre également

les murs de la ville. Lui vient du quartier voisin, Tivoli Gardens, et a choisi d’emprunter un

tout autre chemin : il est le boss du gang qui domine l’île depuis plus de 30 ans.

Toujours animé par la soif de découvrir les racines des musiques qui m’accompagnent

depuis l’enfance, je prends la direction de Tivoli Gardens pour participer à la Passa Passa

Wednesday. Cette soirée, la plus connue de l’île, est organisée et financée depuis plus d’une

décennie par Dudus lui-même et son gang. Les inquiétudes de mes proches me reviennent

en tête lorsque je franchis, seul, l’entrée du quartier. Elle est gardée par des hommes en

armes, alors que la nuit tombe sur Kingston. Mais une fois sur place, la fête bat son plein dans

une ambiance bon enfant. À ma grande surprise, je ne crains rien ici.

Le sound system crache les derniers hits jamaïcains du moment. Nombre d’entre eux font

d’ailleurs directement référence à Dudus et à son gang. Les danseurs et danseuses se dé-

chaînent jusqu’au lever du jour. Quelques mois plus tard, les mêmes sons et chorégraphies

inonderont la pop culture une fois repris par Drake, Rihanna ou Major Lazer.

De retour de ce voyage, je réalise à quel point le bain dans lequel j’ai plongé dès mon plus

jeune âge est empreint de gang culture, une culture qui a poussé comme une rose parmi les

orties. Avec la musique, la danse, la mode, le tatouage, le langage, les jeux vidéo ou les films

et les séries, c’est aujourd’hui tout un pan des pratiques populaires qui est sous l’influence

de ces formes d’expression venues de la marge. C’est ce constat qui m’a amené à m’intéresser

aux histoires des gangs.

Comme JoeyStarr, narrateur du podcast dont est issu ce recueil, je n’ai jamais été fan du

film Scarface, ni de la série Narcos. Et je dois bien avouer que la fascination populaire pour
le tr ue crime m’a interpellé. Le parti pris de ces Gang Stories ? Éviter le sensationnalisme

trash et bon marché, mais contextualiser et expliquer l’émergence et l’évolution de ce phéno-

mène. Avec l’appui de sociologues, d’historiens et de journalistes, ce livre tente d’apporter

un éclairage sur les origines du «mal» : dépeindre les gangs comme fruits de leurs époques

et de leurs contextes politiques, économiques, sociaux et culturels. Faire vivre le récit de

ces évènements sensibles et captivants, tout en éclairant sur le fonctionnement du milieu,

sur les bas-fonds de nos sociétés et sur la complexité humaine. Sortir des stories-mythes,

légendes et autres clichés qui entourent le sujet pour aller vers l’Histoire.

Que ce soit le Shower Posse de Kingston, les Crips de Los Angeles, le Comando Vermelho de

Rio, le cartel de Sinaloa au Mexique, les Hells Angels de Montréal ou les yakuzas de Tokyo,

tous ont une histoire que ce livre met en lumière sans romantisme. Sans glorifier ni accabler,

nous suivons dans chaque chapitre la destinée d’une figure phare de ces bandes. Illustrations,

photos et récits déroulent le fil des odyssées méconnues de ces antihéros.


Vous avez lu l’histoire de Jesse James, comment il vécut, comment il est mort ? Ça vous a

plu hein, vous en d’mandez encore ? Eh bien, découvrez l’histoire de Christopher «Dudus»

Coke, de Stanley «Tookie» Williams, de William Da Silva Lima, de Sandra Ávila Beltrán,

de Maurice «Mom» Boucher et de Susumu Ishii.

Mais au fait, c’est quoi un gang ?

Très vite, j’ai réalisé que le phénomène de gang posait des questions allant bien au-

delà des activités criminelles, pour interroger parfois des champs insoupçonnés. La séman-

tique, par exemple. Qu’est-ce qui distingue un gang d’une bande ou d’une team ? Qu’est-ce

qui le distingue d’un crew de hip-hop, d’une confraternité, d’une police, d’une organisation

criminelle ou d’un parti politique ? Presque rien, finalement. Puisque le gang peut être tout

cela à la fois.

Les chercheurs qui, depuis peu, s’aventurent dans cette marge, n’arrivent pas à se rejoindre

sur une définition commune et universelle. Dans son cours universitaire Gang and Media,

le professeur de criminologie Dr. John Hagedorn (University of Illinois, Chicago) défie ses

étudiants de démontrer la différence entre un gang et une fraternité universitaire. «Est-ce

le recours aux drogues ? Non. Au viol ? Non. À la violence ? Non. Ils échouent à chaque fois

car ces deux entités partagent tout ceci. La seule chose que l’on conclut, c’est que les frater-

nités ont un blanc-seing de la fac, ce sont des organisations définies/reconnues/instituées,

à la différence des gangs.»

Si les plus éminents professeurs ne sont pas capables d’accorder leurs violons, je ne m’aven-

turerai certainement pas vers une définition. Cependant, les gangs que j’ai choisi d’introduire

ici présentent tout de même une identité commune.


D’abord, ils éclosent et se nourrissent de l’histoire du

d’une situation politique et sociale. Tels des stalactites sur le cours de l’histoire, les gangs sont

les saillies de situations locales. Ils en sont imprégnés et les cristallisent. Ils sont les enfants

mal élevés de la vie qui les entoure. Les Crips, par exemple, fleurissent sur le terreau de la

misère, de la ségrégation et des violences policières… Parfois même, les stalactites fondent

dans le ruisseau national. En échange des services qu’ils avaient rendus aux puissants,

les yakusas japonais sont ainsi parvenus à se diluer sans encombre dans les conseils d’admi-

nistration de grandes entreprises nationales et à prospérer sur les places financières.

Au fil de mes recherches, un constat m’apparaît : où qu’elles soient implantées à travers le

globe, les organisations criminelles racontées dans Gang Stories ont grandement contri-

bué – et contribuent encore – à façonner le monde par leur implication dans le trafic, mais

aussi dans la vie politique, économique, sociale et culturelle. Tous les gangs, tous les groupes
18

d’hommes et de femmes dont l’histoire est ici racontée, ont inventé des codes, des rituels

et un patrimoine riche de musiques, d’identités vestimentaires, de tatouages, de graffitis,

d’un langage propre qui les caractérise et les distingue de tout autre groupe. Un patrimoine

si marqué qu’il a infiltré la culture populaire mondiale, du gangsta rap aux jeux vidéo

comme GTA ou Yakuza, ou encore aux séries à succès telles que Narcos ou Queen of the

South, en passant par le C-Walk, cette danse inspirée du rituel macabre des Crips et diffusée

massivement sur TikTok.

Le mot «gang» est d’ailleurs lui-même de plus en plus détourné de sa signification première

dans le langage urbain contemporain. Aujourd’hui, il peut aussi bien désigner un groupe

d’amis, une audience, ou même qualifier de «cool» une pratique ou un objet. Un retourne-

ment sémantique loin d’être anodin. En séduisant le plus grand nombre, la gang culture

interroge notre fascination pour la figure du mauvais garçon.

Né dans les marges de nos sociétés, le phénomène de gang interpelle aussi sur les défail-

lances de chacun. On ne rejoint pas un gang par hasard. Souvent, l’individu qui décide d’in-

tégrer ces groupes y voit le moyen de combler ses besoins sociaux les plus primaires : senti-

ment d’appartenance à un collectif, reconnaissance sociale, statut et protection; ces mêmes

besoins que son environnement social, que l’é cole, que sa communauté, que la société tout

entière ne parviennent pas à satisfaire.

Alors, à qui profite le crime ?

Difficile à dire. Je suis tout de même frappé de découvrir que dans la plupart des his-

toires racontées dans Gang Stories, dans des lieux et des réalités très différentes, les pouvoirs

publics locaux maintiennent des liens avec les gangs tout en prétendant s’y attaquer. Le plus

souvent, ils ne s’y confrontent que de façon purement symbolique et sporadique. À défaut
d’améliorer durablement les conditions de vie dans des territoires abandonnés, ils préfèrent

mobiliser un appareil répressif et s’en faire le relais par une communication sensationnaliste.

Utilisée à des fins électorales, cette répression locale n’a pour effet que de renforcer et disci-

pliner les gangs, qui deviennent alors un mal nécessaire. Ainsi, la «guerre» contre les narcos

lancée par Felipe Calderon, mal élu à la présidence du Mexique en 2006, n’a abouti qu’à faire

monter d’un cran la violence commise par les gangs, sans pour autant affaiblir les cartels.

À l’é chelle mondiale, les États et les organisations internationales ne semblent pas non

plus déterminés à lutter efficacement contre les activités illicites et criminelles. Couper

leurs canaux financiers semble pourtant la seule mesure capable d’assécher le trafic. Mais

les gangs et les organisations criminelles utilisent les mêmes circuits que ceux empruntés

par le grand capital (secret bancaire, évasion fiscale). Il n’y a d’é conomie illégale qu’en raison

de l’existence d’une économie légale, et elles ont toutes deux des frontières floues.
Au bout du compte, la prolifération des activités illégales et criminelles nous renvoie à l’ab-

sence de régulation internationale commune des marchés et des systèmes juridiques.

En filigrane des gangs – et c’est aussi l’un des aspects les plus fascinants de leurs histoires

– se dessine un tableau sans fard ni faux-semblants de la face sombre de la mondialisa-

tion: c’est tout un ordre politique mondial structuré autour du capitalisme qui est mis à nu.

Dans ce système, une géopolitique inégalitaire bâtit un monde dans lequel les gangs com-

posés des franges les plus pauvres de la société subviennent aux besoins de consomma-

teurs plus riches et plus puissants (consommation de drogue, prostitution). Finalement,

ces histoires, localisées et peu connues, sont pourtant intimement liées à la grande Histoire

contemporaine. Elles ont pour toile de fond la Seconde Guerre mondiale, la Guerre froide,

l’impérialisme américain, la lutte contre le communisme, la lutte pour les droits civiques,

la financiarisation de l’é conomie.

Toute société a les gangs qu’elle mérite. Ces Gang Stories nous interpellent, dans un monde

en plein bouleversement où il est difficile d’appréhender la frontière entre le bien et le mal,

entre le Robin des bois du ghetto et la criminalité sans foi ni loi. Un monde où il est d’autant

plus indispensable de faire à nouveau résonner le cri de Bob Marley : One Love !
Chapitre 1 - Jamaïque

Showe r P osse:

les hommes

du Préside nt
du Préside nt
«Ne laisse jamais un politicien

t’accorder une faveur, ou il voudra

te contrôler pour toujours.»

— Bob Marley

D
ans un coin de hublot, l’arrivée à Kingston fait toujours cette même impres-

sion: un immense caillou couvert de végétation luxuriante entouré d’eaux

turquoise si limpides que même l’avion semble vouloir aller se baigner, tant

les pistes de l’aéroport Norman Manley lèchent les flots. Des palmiers dès

le terminal, cette inimitable bouffée d’air tropical chargé de nature et d’hu-

midité. Welcome to Jamaica, minuscule île-État de 235kilomètres de long

pour 80de large, à peine plus grande que la Corse, perle des Caraïbes connue

pour avoir enfanté la première superstar issue de ce que l’on appelait autrefois, dans un

dernier sursaut de dédain colonialiste, le tiers-monde: Bob Marley.

Sur les côtes nord de l’île, la carte postale déroule plages infinies, palmiers, hôtels de luxe

où l’on sirote rhums blancs ou jus de fruits inconnus récoltés dans la jungle alentour. Dans

les hôtels all inclusive où l’on emmure soigneusement les touristes pour qu’ils ne voient que
la paradisiaque mer des Caraïbes à perte de vue, on a fait de l’hédonisme un slogan pour

T-shirts: Jamaica no problem... Des Blue Mountains où l’on produit l’un des meilleurs cafés

au monde, aux champs de ganja de Westmoreland chantés par Burro Banton, se dégage

cette impression d’avoir enfin trouvé un jardin d’Éden grouillant d’oiseaux et de cascades

secrètes qui, le soir venu, vibre au son étouffé par les collines de quelque sound system

lointain. Jamaica no problem? Pas tout à fait…

Des problèmes, il y en a beaucoup dans cette ancienne colonie anglaise devenue indépen-

dante en 1962, où le salaire minimum est à 120euros par mois. Mais il y en a surtout un. Celui

que l’île traîne comme un fardeau depuis au moins 1938, lorsque deux syndicats de dockers

virulents s’affrontèrent pour créer les deux partis politiques de l’île, le Jamaica Labour Party

(JLP), de droite, et le People’s National Party (PNP), de gauche, qui se relaient toujours au

pouvoir aujourd’hui. Bras armés des deux partis au début des années 1970, leurs milices sont
26

devenues des gangs qui ont prospéré de manière tentaculaire, pour finir par occuper une

placecentraledanslasociétéjamaïcaine.Avec59,7meurtrespour100000habitantsen2020,

la capitale Kingston s’inscrit dans le top 15de ces villes où les armes à feu parlent vite,

bien trop vite –après avoir figuré longtemps sur le podium: en 2006, par exemple, avec

58meurtres pour 100000habitants, l’île détenait «p ossiblement le plus haut taux mondial»

pour l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC).

Dans les arrière-cours de l’île, ces tenement yards relativement invisibles du touriste,

les guerres à balles réelles entre ces organisations rythment le quotidien de pans entiers

de la ville. Intouchables, cesposses (prononcer «possi»: «bandes» en français) de quartiers

jonglent entre trafics devenus parfois internationaux (drogues contre flingues), racket

déguisé en protection, actions sociales ou de bienfaisance pour se substituer à des services

publics inexistants ou corrompus, toujours défaillants.

Le plus tristement célèbre de ces gangs reste à ce jour le redouté Shower Posse, une affaire

transmisedepèreenfilsetdevenuelégendaireentrenteansd’[Link](«douche»)

Parce que le gang est connu pour doucher ses ennemis de balles... À sa tête, il y a, ou plutôt

il y avait, un chef aussi craint et charismatique que son physique bonhomme est anonyme:

Christopher «Dudus» Coke. Capturé en 2010, la résistance populaire à son arrestation

laissera 76morts, la carrière d’un Premier ministre et l’image d’une Jamaica no problem

sur le carreau. Résonant dans le monde entier, éberlué de constater qu’un bandit puisse

générer une telle ferveur, la traque et la reddition de Dudus en dit très long sur le pouvoir

des gangs sur l’île, leur collusion avec les politiciens –mais aussi et surtout sur l’aura de Don

(«parrain») Dudus, une adulation qui lui a valu à vie un surnom et un statut dans les ghettos

de Kingston: «Prezi», «The President».

2010

Le prêtre et l a perruque
La scène est surréaliste, elle semble presque tirée d’un film de Louis de Funès version

tropicale: en ce 22juin 2010, un pasteur file, au volant d’un quatre-quatre SUV aux vitres

si teintées qu’on ne peut distinguer qui est à bord, sur l’autoroute Mandela Highway en

direction de la capitale jamaïcaine. À ses trousses, avec des pointes à 200km/h, le sergent

de police Winston Radcliffe, qui n’est pas au bout de ses surprises. Quand il réussit à stopper

l’homme d’église pressé à la lisière de la ville, il réalise que sa passagère est bien plus intéres-

sante. D’abord parce qu’il s’agit en fait d’un passager, grossièrement grimé en femme sous

une casquette verte et noire, agrémenté de fines lunettes de vue très chic et surtout d’une

perruque frisée qui fera se gausser toute la presse. Mais aussi et surtout car la special lady du

révérend Merrick «Al» Miller est vite démasquée. Surprise! Sous le déguisement se cachait

Christopher «Dudus» Coke, 41ans, boss du Shower Posse et criminel le plus recherché de

Jamaïque, objet d’une chasse à l’homme nationale depuis presque un mois.


28

L’évangéliste le jure: conformément au mandat d’extradition lancé par l’administration

Obama qui l’a placé sur sa short list des ennemis publics des États-Unis, il menait Dudus

à l’ambassade américaine pour y offrir sa reddition. Vrai? Pas vrai? Pourquoi la perruque?

Peu importe, c’est un soulagement. Pour Dudus aussi: le Don se savait au pied du mur,

sans aucune solution de fuite pour éviter le pire, à savoir finir en taule en Jamaïque. Il en

connaît un rayon sur le sujet: son père et fondateur du Shower Posse, Lester Lloyd Coke,

dit «Jim Brown», est mort dans sa cellule en 1992des suites d’un incendie très suspect.

Comme papa, Dudus est arrivé à un tel niveau de pouvoir qu’il sait bien trop de choses –une

bombe à retardement pour le gouvernement, les douaniers, la police, les entreprises à sa

botte. S’il parle à la justice jamaïcaine, il peut faire tomber la moitié du pays… Finalement,

il ne tient pas tant que ça à rester au pays, dans ces conditions. Mieux vaut donc partir af-

fronter la justice américaine que finir entre quatre planches à la maison.

Quarante-huit heures après s on arrestation, Dudus est sur le tarmac de l’aérop ort

de Kingston. Toute la zone est bouclée, surveillée par des hélicoptères et des hommes

en cagoule. Cette fois-ci, c’est la bonne: décollage, direction New York. Présent dans l’avion,

Eric Baldus, l’agent américain de la Drug Enforcement Administration (DEA, l’agence amé-

ricaine de lutte contre le trafic et la consommation de drogues) à l’origine de l’enquête, ren-

contre enfin l’homme qu’il a traqué, écouté, surveillé pendant plus de sept ans. Il découvre

un Don calme, bavard, qui lui raconte avec émotion la mort de son père.

Après avoir provoqué une véritable guerre dans son fief de Tivoli Gardens, après avoir été

à la tête du pire gang de l’histoire de la Jamaïque, après avoir géré un trafic de plusieurs

centaines de millions de dollars, c’est terminé. La rocambolesque arrestation conclut un

épisode sanglant de l’histoire contemporaine de l’île. Game over Prezi! Cette fin de cavale

est largement relayée par les médias du monde entier. La Terre entière vient de découvrir

la force de frappe, la capacité de résistance, la puissance économique et politique des gangs

jamaïcains en général, et celle de ce Dudus en particulier.


1992 -2010

Sous le règne de Dudus

Derrière sa bouille parfois encadrée d’un collier de barbe ou de petites lunettes doctes,

Dudus ne paie pas forcément de mine. Il est discret, passionné de foot. Enfant, il était intelli-

gent, très doué en maths à l’é cole, et son surnom affectif, dont les origines divergent, désigne

le garçon doux qu’il fut. Moins sanguin que son père (qui assassina un chauffeur de taxi

devant une station de police sans qu’aucun flic n’ose venir témoigner au procès), Dudus, du

haut de son mètre soixante-dix, évoque le proverbe st ill water r un deep la version jamaï-

caine du «méfiez-vous de l’eau qui dort». Ne pas se fier à cette façade. Le faux doux Dudus

est un vrai dur à cuire. Depuis 1992, à la succession de son père, Christopher Coke a encore

plus internationalisé le narcotrafic paternel pour l’étendre de la Colombie au Royaume-


Uni, des États-Unis au Canada. Prudent, il pilote tout le business depuis le fief familial,

le quartier-forteresse angoissant de Tivoli Gardens où toute une armée d’habitants,

de «s oldats» et de «lieutenants» le protège.

Tivoli ne ressemble pas aux bidonvilles délabrés faits d’amoncellements de bois de récu-

pération et de dédales de petites cours que l’on renforce de panneaux de tôle ondulée – ces

zinc fences qui font aujourd’hui partie de l’imaginaire architectural des ghettos jamaïcains.

Tivoli Gardens, avec ses alignements au cordeau de bâtiments de plusieurs étages, ressemble

plus à une sorte de caserne militaire ou à une prison badigeonnée à la va-vite d’un turquoise

écaillé, que l’on aurait laissée à l’abandon. Une cité loin des yeux, loin du cœur. Et dangereuse,

si l’on en croit le check point permanent tenu par des militaires armés jusqu’aux dents qui

y vérifie toujours les entrées et sorties aujourd’hui.

Mais le Don, lui, ne s’est pas laissé enfermer entre les coursives oppressantes de Tivoli,

ce micro-territoire où aucun commissariat n’a jamais pu être construit, ce quartier d’un

demi-kilomètre carré lui-même pris dans le maillage de West Kingston, juxtaposition

de ce qui devait être au départ des quartiers populaires modèles –dont il fut plus simple

et moins coûteux de se détourner pour les gouvernements successifs. Le business de

Dudus a su s’exporter et faire le tour du monde. À Bogota, New York, Miami, Toronto, dans

le vaste marché du commerce illégal, le nom du parrain jamaïcain est connu partout où l’on

négocie à l’aller crack, coke ou herbe, et armes et cash au retour –toujours en quantité. Petit

exemple de capitalisme appliqué: au sommet de son art, bonifiant l’entreprise criminelle

paternelle, Dudus achète le kilo de cocaïne en Colombie à 4000dollars et le revend 30000

à 40000dollars aux États-Unis. Lucratif.

Comme il se doit, ce genre de domination ne s’embarrasse guère de sentiments. Au sein

du gang de Dudus, la réputation rejoint la réalité, celle d’une violence extrême. À Tivoli

Gardens, on ne retrouve jamais ceux qui ont disparu. Le mythe de Dudus s’appuie sur des

exemples terrifiants qui sonnent comme des légendes urbaines: son procès en validera

certaines. La plus terrifiante: le meurtre d’un dealer surnommé Tall Man («Le Grand») que

Dudus, sans doute influencé par le film Scarface de Brian De Palma (1983), ordonne à ses
hommes d’attacher et de démembrer à la tronçonneuse. Son ancien acolyte, un dénommé

Cowboy, affirme que c’est Dudus en personne qui était à la manœuvre...

Depuis qu’il est aux commandes du Shower Posse, on compte plus de 1500assassinats

par balles chaque année. Lorsque se dissipe la fumée de son arrestation de 2010, les soldats

retrouvent dans un coin de Tivoli surnommé Java une salle de torture où étaient jugés

les ennemis du Président dans le cadre de procès expéditifs, ainsi qu’un mini-hôpital bri-

colé pour soigner les blessés par balles. Plus loin, comme ils le montrent à un journaliste

du Jamaica Observer, ils découvrent six tombes d’un charnier improvisé, camouflé der-

rière un enchevêtrement de buissons, dont une dans un wagon de train. Détail sordide:

un des cadavres a été enterré debout, indiquant que la besogne semble avoir été faite de

son vivant.

À Tivoli, on défendra toujours le Prezi bec et ongles, crânement. On n’a jamais entendu

parler ni de la pièce secrète, ni de l’hosto, ni du charnier. «Des foutaises», affirme une


Gardens

dans West

Kingston.

On distingue

un tag à la

gloire de Jim

Brown, père de

Christopher Coke.

Ci-contre :

l'habitat

sommaire

des ghettos

de Kingston.
résidente à l’ Obser ver . Mieux : pour de nombreux habitants, les cadavres (dont l’état

de décomposition indique que certains séjournaient ici depuis fort longtemps) seraient

l’œuvre de la police.

Cela se passe comme ça à Tivoli: Dudus a toujours le soutien sans faille de la population,

ses sujets dévoués. Malgré les trafics, malgré les armes, malgré les morts qui lui sont im-

putables. Envers et contre tout. Car derrière la violence qu’il faut afficher pour gagner

le respect par la terreur, le Président porte ce surnom pour une autre raison. Une sorte

d’ordre social, et même moral, aussi incongru que puisse sonner le mot, s’est imposé avec

lui dans les rues de Tivoli Gardens. Le gang profite de l’absence de pouvoirs politiques

locaux corrompus pour organiser la vie du quartier et y faire régner ses propres lois.

Par exemple le viol, fléau du pays, y est banni, Dudus n’hésitant pas à tuer les auteurs de

ces crimes, même si ce sont ses propres hommes.

Ici, tout passe par le Prezi et son Shower Posse: distribution de livres aux enfants, cadeaux

à Noël, prise en charge des frais scolaires et médicaux, distribution de bourses universi-

taires, gestion des conflits entre habitants et contrôle des rues. Un problème d’eau, d’élec-

tricité, de logement? Une femme seule qui a du mal à joindre les deux bouts à la fin du

mois? Il suffit de s’adresser à Christopher Coke. Comme tout État, le Shower Posse collecte

«l’impôt», cette «taxe du Président» que vont récupérer ses g unmen («porte-flingues»)

auprès des petits commerçants, des chauffeurs de taxi… Bon gestionnaire, Dudus a étendu

son empire sur l’e nsemble de l’île et des autres gangs. Lorsque le Don du centre-ville,

Donald «Zeeks» Philipps, est arrêté en 2005, l’organisation de Dudus s’impose naturellement

pour contrôler son territoire.

Dudus affiche plusieurs visages complémentaires: Robin des bois, narcotrafiquant, demi-

dieu de la rue. Partout dans Tivoli Gardens, son image s’étale sur les murs du ghetto aux côtés

de ses soldats tombés sur les champs de bataille. Les DJs les plus populaires de l’île chantent

sa gloire. Important, car la musique, en Jamaïque, a toujours été un enjeu social, politique,

économique. Pour le prestige, mais aussi pour recycler son cash, il faut y avoir au moins un

pied. Certains Dons, pris au jeu, ont fini par faire des carrières de producteurs de génie. Grâce
à son flair infaillible, toujours au contact de ce qui marche dans «la street», ce fut par exemple

le cas de Henry «Junjo» Lawes (1960-1999), dont le label Volcano lança les stars du reggae

rub-a-dub comme Barrington Levy ou Yellowman... Lui a été criblé de balles à Harlesden

(Londres) lors d’un règlement de comptes non élucidé sur fond de trafic de coke.

Pas de label pour Dudus. Son truc à lui, c’est le dancehall, ces soirées en plein air des quartiers

populaires qui sculptent l’âme musicale de la Jamaïque depuis les années 1950. Au début

des années 2000, il finance et protège la fameuse soirée du mercredi soir, «Passa Passa»:

murs d’enceintes, DJs qui haranguent la foule depuis leur micro, sound systems qui se font

concurrence en pleine rue, en plein cœur du ghetto. Pendant ses quinze ans d’existence,

c’était LA soirée dancehall, gratuite, connue dans le monde entier pour l’extravagance des

tenues de parade qu’y arboraient les r ude boys, la légèreté de celles des filles, mais aussi pour

cet inexplicable côté safe. À Tivoli, le jeudi soir, sur un ring de bric et de broc, Dudus organisa

un temps des combats de boxe en plein air, ouverts à tous, sans catégorie. Du beau monde,
32

en provenance des beaux quartiers, venait s’acoquiner à Tivoli car, même si cela avait lieu

en plein ghetto, ça filait droit. Dudus veillait au grain et s’y montrait à l’envi. Y chercher des

noises à quelqu’un, c’était chercher des noises au Prezi. Pas la meilleure idée…

Résumons : drogue, g uns, racket contre protection, une petite fibre sociale (sans doute

sincère) pour s’assurer l’immunité des habitants, le tout aspergé d’un soupçon de musique

de rue pour asseoir la mythologie dans la culture populaire. Tout cela, finalement, reste le lot

quotidien de n’importe quel gang de quartier à travers le monde.

Mais pour ancrer encore plus profondément l’emprise des gangs sur sa société, la Jamaïque

a pris soin de fabriquer, des années durant, son propre poison, se tirant à vie une balle dans

le pied. Car ce qui fait de Dudus et des autres Dons jamaïcains autre chose que de gros caïds

de proximité, c’est qu’ici un parrain pèse très lourd à l’é chelle politique nationale, bien au-

delà des frontières de son territoire, de ses trafics. Tout cela grâce ou à cause du système des

garrison communities, ces «quartiers-garnisons» dont Tivoli Gardens est le sinistre modèle.

1965

Des armes contre des votes

Souvent connues par leurs surnoms (Dunkirk, Rema, Jungle, etc.), les garrison com-

munities sont des ensembles d’habitations à loyer modéré construites dans les années1960

et 1970par les deux partis qui se partagent le pouvoir, le JLP et le PNP. Caricatures d’un

clientélisme qui n’a pas ici besoin de se cacher, ces enclaves furent peuplées de sup-

porters fanatisés des deux partis, selon qui était en place au moment de leur construc-

tion. Principe basique de fonctionnement: des logements et des boulots contre des voix.

Si le quartier vote comme il faut, il est récompensé. Pour qu’un quartier vote comme il faut,

il suffit d’y placer un leader de communauté à poigne, le Don, d’en armer ses plus virulents

sbires et de laisser ensuite cours à des élections tout à fait «libres» dans ces conditions...
Comprenez: maculées d’intimidations et d’assassinats politiques. Les armes généreusement

octroyées pour cette besogne pourraient rester en veille toute l’année, entre deux scrutins,

mais ce serait gâcher que de laisser dormir ces gros calibres. Autant, puisqu’elles sont là,

les utiliser à des fins lucratives et «gangstérigènes»... Seen?

Cela explique ce paradoxe absolu: les Premiers ministres ont tous représenté des commu-

nautés où ils n’ont jamais rien fait pour tenter d’enrayer crime ou chômage. Pourtant, dans

leurs «garnisons», ils sont toujours réélus dans un fauteuil lors des élections générales, tous

les cinq ans. Ce n’est jamais, finalement, un ou une politique qu’un quartier reconduit, mais

bien celui qui résout les problèmes sociaux: le Don.

Dans ce système particulier, Tivoli Gardens s’illustre plus encore, dès sa sortie de terre

à West Kingston en 1966. Car elle est la première, le prototype de toutes les garnisons à venir.

Surtout parce qu’elle est l’œuvre d’un personnage extrêmement craint: le futur Premier

ministre JLP Edward Seaga (1930-2019). L’homme semble pouvoir tout contrôler: il est l’un
Dans le

quartier

de Tivoli

Gardens,

des danseurs

mettent

« le feu »

à la soirée

« Passa Passa »,

haut lieu

du dancehall

jamaïcain.
L’omnipotent et craint

Edward Seaga, député JLP

de West Kingston

et premier ministre

du pays de 1980 à 1989.


des premiers propriétaires de studio de musique sur l’île dès les années 1950. Né à Boston

aux États-Unis dans une riche famille jamaïcaine d’origine libanaise, cet homme élancé,

cintré dans un costume strict, le regard acéré, a étudié à Harvard, où il était cul et chemise

avec Ronald Reagan. Son sujet de prédilection, pendant ses études, était les rites religieux an-

cestraux jamaïcains et leurs musiques –le kumina, le revival– dont il a enregistré des heures

de bande magnétique. On lui prête même une expertise, voire des accointances solides

avec les rituels maléfiques de l’île, la magie noire de l’obeah (l’é quivalent jamaïcain du vau-

dou haïtien). Seaga, c’est un peu l’empereur de Star Wars. Et comme dans la saga galactique,

il va lui aussi faire construire son Étoile noire…

En 1965, il fait raser au bulldozer le village-bidonville de Back O’Wall, où s’étaient établis

notamment les premiers rastafariens, cette communauté alors bourgeonnante née sur l’île,

à la philosophie de vie proche du panafricanisme et d’une vie en harmonie avec la nature,

qui déjà ne porte pas dans son cœur ce grand ami des États-Unis– des années plus tard,

ils surnommeront Seaga CIA-g uy, le «mec de la CIA». Comme par hasard, Back O’Wall

est aussi en majorité peuplé de sympathisants du parti adverse, le PNP... Place nette pour

le dédale de petits bâtiments de béton et les vassaux dévoués, chapeautés par le Don adoubé

par Seaga. Tivoli Gardens est né.

En 1980, un nouveau Don y est nommé par Seaga, devenu Premier ministre. Pour l’état

civil, il est Lester Lloyd Coke, mais lui se fait appeler Jim Brown, comme l’acteur (et ancien

footballeur américain) du célèbre film de guerre Les Douze Salopards (Robert Aldrich, 1967).

Musique lancinante, cloche lugubre qui retentit: pour l’instant, il n’a pas encore fondé le

Shower Posse. Mais ce Jim Brown est un personnage central. Crucial, même: il est le père

de Christopher Coke, le futur Dudus.

Le géographe et enseignant en géopolitique Romain Cruse décrit le parcours du fondateur

du Shower Posse dans la revue Études caribéennes: «Il est tombé dans la politique partisane

à la fin de l’adolescence, lorsque, un dimanche de 1966, il fut victime de gunmen PNP. Tivoli

sortait juste de terre et les anciens résidentsde Back’O Wall résistaient. Les supporters JLP

fraîchement installés dans les bâtiments neufs tentaient de s’imposer. Lester Coke, qui était
alors en formation dans un magasin du centre-ville, fut pris dans les affrontements et reçut

cinq balles. Retrouvé mourant dans un fossé, sauvé in extremis, il revient dans le quartier

avec une soif de revanche qui ne le quittera plus. C’est probablement lui qui a abattu celui

que les habitants avaient choisi comme leader de communauté: Carl "Bya" Mitchell […].

Jim Brown est connu à Tivoli comme protecteur et généreux distributeur de richesses.

Partout ailleurs, on se souvient de lui pour ses exécutions extrajudiciaires et l’absence

récurrente de témoins: il fut poursuivi quatorze fois sans qu’un seul témoin n’ose se pré-

senter à un procès.»

Jim Brown se lance dans la construction d’un empire multicarte. Comme son fils Dudus

le fera plus tard, il se lance dans le bâtiment notamment, d’où son amour du renvoi d’as-

censeur: ses entreprises raflent des contrats grâce au JLP, en échange de quoi il participe,

par exemple, au sabotage du traité de paix de 1978 entre les gangs, en gérant l’assassinat de

quelques Dons. Étonnamment (mais pas vraiment en réalité), Edward Seaga et Jim Brown
36

arrivent au pouvoir la même année, en 1980: le premier comme Premier ministre, le second

comme Don de Tivoli. En 1992, Jim Brown sera retrouvé mort, brûlé dans sa cellule... Nous

y reviendrons.

Aston «Buckie» Marshall, Donald «Zekes» Phipps, William «Willie» Haggart, affiliés au JLP,

au PNP,qu’importe: les parrains défilent, les quartiers aussi, mais le processus reste le même.

Dans la cosmologie des gangs, on appelle pudiquement cette organisation bien huilée

«le système». Dix-huit ans avant son arrestation, voici donc en 1992«le système» dont hérite

Dudus, qu’il va s’é chiner à faire vivre et à parfaire. Bon an mal an, cet engrenage mortifère,

pétri de crimes, de silence et de clientélisme viril fonctionne à sa façon. Pour Dudus, ce petit

manège aurait ainsi pu durer des années, même si la vie de Don reste une grande loterie.

Il aurait aussi bien pu tomber sous les balles d’un flic pas assez corrompu que devenir l’un

de ces respectables entrepreneurs en travaux publics qui coulent une semi-retraite paisible,

juteux contrats de marchés publics en poche. Il en prenait la voie, tranquillement.

Oui, mais voilà, en 2009, Zorro est arrivé. Il prend les traits d’un agent des Stups américain

au physique de gendre idéal: Eric Baldus. Avec son unité de la DEA, il a accumulé patiem-

ment assez de billes pour prétendre extrader cet insolent parrain jamaïcain qui nargue

la justice américaine: personne n’a encore réussi à l’attraper, alors que le Shower Posse est

soupçonné de plus de 1400meurtres aux États-Unis et notamment du trafic de plus de dix

tonnes de cocaïne. Mais ce que découvrent Baldus et ses hommes en 2003 n’est que le début

d’un abîme de surprises.

2003-2009

Une traque américaine

Si les États-Unis ne font tomber le couperet du mandat d’arrêt international de Dudus

qu’en 2009, l’unité de Baldus est sur le dossier du Don depuis déjà six ans. En 2003 donc,
pendant que Coke parade en Jamaïque en lançant ses soirées Passa Passa, l’agent des Stups

fait à New York une découverte capitale. Depuis quelque temps, il suit la piste d’un gang

local de Jamaïcains implantés dans la Grande Pomme, le John Shop Crew. Du menu fretin,

puisque le John Shop, en concurrence avec les gangs Bloodstains et Pelpa, n’est responsable

en 2002«que» de 12meurtres, 20blessés et environ 100cambriolages pour le contrôle du

marché new-yorkais de la weed.

Au terme d’une filature de routine, Baldus est saisi ce jour-là d’une petite curiosité: que

peuvent bien contenir ces cartons que chargent deux de ses membres dans ce camion?

Il décide de les interpeller et tombe sur 180kilos de marijuana, 300000dollars en liquide

et un paquet d’armes. Mais il comprend vite que sa prise est une goutte dans l’o céan: tous

les jours, la même quantité de marchandises afflue dans les rues du Bronx.

Baldus remonte alors la piste de l’argent et atterrit directement en Jamaïque, sur les traces

du fameux Shower Posse. Il découvre d’abord que, même s’il n’a plus trop fait parler de lui
aux États-Unis depuis la mort de Lester Coke, le gang s’est reformé. Les autorités améri-

caines comprennent par la même occasion que Christopher «Dudus» Coke, son fils, a repris

le business. Il obtient l’autorisation de le placer, lui et ses hommes, sur écoute.

Des écoutes que l’agent Baldus accumule les années suivantes. Il découvre la dimension ten-

taculaire acquise par le Shower Posse depuis la mort de son fondateur. Il démêle le fil de son

système de livraison d’armes. Notamment, en échange de la drogue, le gang jamaïcain se fait

payer en armes de tous types, qu’il planque bien au chaud à Tivoli. Il ne s’agit plus seulement

de flingues ou d’Uzis, mais aussi d’armes de guerre. « Le matériel dont disposait le Shower

Posseauraitsuffiàdéclencheruneguerre»,affirmaitalorsMarkShields,commissaireadjoint

des forces de police jamaïcaine : « Il y avait des lance-missiles portables, les habituels AK-47

et M16, et toutes les armes de poing possibles et imaginables... Ils avaient un tel arsenal et

tellement de munitions que c’en était effrayant. »

Baldus comprend aussi que Dudus réussit, petit à petit, à exporter son impunité aux États-

Unis. En 2007, les agents de la DEA arrêtent dans le Bronx Lloyd Reid, un gros dealer de

ganja qui dit travailler pour «l’un des hommes les plus puissants de Jamaïque», un homme

capable de «régler toute dispute». Lors d’une écoute de Lloyd Reid, ce dernier a lâché à un

associé que Dudus l’a rassuré: «Il m’a dit: tu es mon représentant aux États-Unis. Tu ne vois

pas que notre truc est désormais mondial? Personne ne peut nous faire chier. Personne.»

Le Don pilote toutes ses opérations depuis Kingston: prudent, il reste dans son quartier et

on ne le voit que très peu en Amérique. Il a bien été expulsé de Caroline du Nord en 1988,

pour recel d’objets volés, mais c’est à peu près la seule vague. Baldus le sait, il va falloir cra-

vacher ferme pour pouvoir prétendre au moindre espoir d’une extradition.

En reconstituant le puzzle, Baldus et ses hommes tombent sur des personnages de méchants

que même Hollywood aurait du mal à imaginer. Parmi eux, Rooster, dit «le Coq». Depuis

plusieurs semaines, les téléphones des gunmen jamaïcains sont en surchauffe, les conver-

sations enflammées: Rooster a tué un homme, il est ensuite allé à la morgue avec un sabre

de samouraï, a décapité le cadavre, puis est ressorti avec la tête ensanglantée sous le bras.

Toute la journée, il s’est baladé tranquille dans Tivoli Gardens. Histoire de s’amuser un peu,
il l’a posée sur le trottoir et lui a mis une cigarette dans la bouche, puis il s’en est servi comme

ballon de foot avant de la cramer aux yeux de tous…

Les agents aimeraient bien discuter avec ce Rooster. Cela tombe bien, il débarque bientôt

aux États-Unis. Filé par les policiers, il les mène en Floride, à une maison très bien «équi-

pée»: 14000munitions et des kilos de marijuana, assez pour mettre au frais le Coq et toute

sa basse-cour. Surtout, ils arrivent très vite à démontrer que toutes ces munitions sont pour

Christopher Coke.

Cette fois-ci, la DEA a assez de preuves pour arrêter le Don de Tivoli. Le 25août 2009, l’acte

d’extradition tombe: «Le gouvernement des États-Unis d’Amérique affirme que monsieur

Coke est membre du Shower Posse et qu’il a, avec d’autres membres, illégalement et sciem-

ment violé les lois sur les stupéfiants des États-Unis. Cet acte d’accusation atteste en outre

que monsieur Coke est illégalement, volontairement et sciemment, impliqué dans un trafic

d’armes à feu sur le territoire américain.» 50000heures d’é coutes et de témoignages clés
plus tard, les États-Unis ont enfin les moyens d’intervenir concrètement. Un mandat d’arrêt

international est lancé à l’encontre de Christopher «Dudus» Coke et une demande d’ex-

tradition envoyée au gouvernement jamaïcain. À Kingston, la nouvelle n’est pas du goût

de tout le monde…

2009

Le contre-l a-montre

28août 2009. Dans son bureau, le Premier ministre jamaïcain est soucieux: il vient

de recevoir la demande d’extradition de Dudus. Une information aussi incandescente

pour lui, en poste depuis deux ans, que pour son pays entier. Pourtant, Bruce Golding –qui

se présente comme l’héritier d’Edward Seaga (Premier ministre de 1980 à 1989) et qui a

ramené le JLP au pouvoir en Jamaïque– s’est fait élire sur deux vœux pieux: mettre fin

à la corruption du PNP, le parti adverse, qui a été aux manettes dix-huit ans, et en terminer

avec les gangs et les meurtres. Mais, comme Edward Seaga, Bruce Golding est député de la

circonscription de West Kingston. Ici, à chaque élection, selon le système historique en place,

on vote à 100, voire à 110%, pour son parti, le JLP.

Son pouvoir, il le doit en grande partie à Tivoli et à son maire officieux, son «Président»,

Dudus. En échange, selon les bonnes vieilles habitudes, «Prezi» remporte de nombreux

contrats publics qui lui permettent de légaliser une partie de ses activités et de jouer son

rôle préféré, celui de bienfaiteur bien-aimé distribuant travail et logements aux habitants

de sa communauté. Tout roule. Ou roulait, jusqu’à l’énorme grain de sable de cette demande

d’extradition qui vient gripper la machine. Impossible pour le Premier ministre de s’attaquer

au parrain des parrains. Alors, dans les autres quartiers de Kingston, il donne le change, en-

ferme à tour de bras les gunmen et démantèle les gangs. Le Shower Posse et Tivoli Gardens,

eux, peuvent dormir tranquille.


Pressé par les États-Unis, Golding temporise. Silence, inaction, les mois passent. Au Parle-

ment jamaïcain, l’opposition du PNP se jette sur l’o ccasion. Le 8décembre 2009, quatre mois

après l’annonce américaine, on demande au Premier ministre: «Pourquoi donc Coke est-il

toujours en liberté?» Bruce Golding, visiblement gêné aux entournures, avance ses argu-

ments: «Il y a des questions juridiques sur l’extradition à régler, notamment la validité des

écoutes. La demande n’est pas conforme aux lois intérieures. La question n’est pas de savoir

si le ministre de la Justice est d’accord pour autoriser l’extradition, mais s’il est prêt à autori-

ser quelque chose qui est en violation de nos propres lois.» Golding pense pouvoir tenir bon,

il joue la montre, fait vibrer la corde sensible du nationalisme jamaïcain pour se dresser de

toutes ses forces contre l’infâme ingérence américaine, celle-là même qui n’a jamais trop

semblé émouvoir le JLP,dans l’histoire, lorsqu’il s’agissait par exemple de fricoter avec la CIA

pour empêcher ces sanguinaires castristes du PNP d’accéder au pouvoir.


40

À force de minauder, Golding finit par se faire prendre la main dans le pot de confiture.

Le New York Times, repris par des journaux jamaïcains, révèle que Bruce Golding et son

gouvernement ont fait appel à un cabinet d’avocats pour faire du lobbying et casser la

demande d’extradition. Le genre de service qui se facture très cher: un premier contrat

est fixé à 400000dollars. Dans une Jamaïque confrontée à l’extrême pauvreté, financer

un cabinet américain avec des deniers publics pour défendre un parrain de la drogue, ça ne

passe pas.

À peine l’information publiée, le cabinet d’avocats américain annonce qu’il met fin à sa mis-

sion et rompt le contrat. L’opinion publique de l’île bascule. Pendant ce temps, les États-Unis

montrent les muscles: ils organisent un exercice naval au large de la Jamaïque, histoire de

montrer qu’ils ont bien les yeux rivés du côté de la petite île voisine… Golding est au pied

du mur.

Deux semaines plus tard, le 18mai 2010, après neuf mois d’esquive, le Premier ministre

doit se rendre à l’évidence: il n’a plus le choix. Il signe l’acte d’extradition de Christopher

Coke vers les États-Unis. Contraint, forcé et surtout très anxieux. Car Golding se souvient...

Il y a neuf ans, le gouvernement de l’île a bien tenté de mettre la main sur Dudus. Est-ce

que cela a marché? Petit flash-back…

2001

Dudus l’intouchable

7juillet 2001, un petit matin d’été déjà caniculaire à Kingston. À 5h30, une vingtaine

de policiers se positionnent discrètement devant une maison de retraite de Denham Town,

à la lisière de Tivoli Gardens et de ce cimetière si insolite de May Pen, avec ses tombes

bling-bling en forme de voiture ou de moto. La police veut vérifier une rumeur insistante:

la bâtisse servirait d’entrepôt pour toutes les armes et munitions du Shower Posse. Quelle
planque plus parfaite qu’une maison de retraite pour qui veut rester discret?

Soudain, les balles se mettent à fuser. Du côté de North Street et de Wellington Street,

la contre-offensive du Shower Posse n’a pas attendu, elle, les premières lueurs du jour pour

faire parler la poudre. « Lorsque nous avons reçu l’info selon laquelle les armes appartenaient

Ambiance à Dudus », racontera Renato Adams, commissaire de police, « on nous a recommandé une

tendue à Kingston
extrême, extrême prudence. Nous nous attaquions directement à lui. Nous avions convenu
en mai 2010 :

un militaire
qu’après avoir récupéré les armes, nous ferions une descente dans ses “bureaux”, son QG,

passe devant
de Tivoli, dans l’espoir de lui mettre la main dessus. »
une peinture
La puissance de feu du gang est tout sauf usurpée. Grenades, lance-roquettes, AK-47, M16…
de Bruce Golding.

Le Premier L’arsenal de la centaine de gunmen du Posse fait face à celui de la police jamaïcaine. Renato
ministre a cédé
Adams et ses hommes se rendent vite à l’évidence, ils ne peuvent pas rivaliser. Impossible
à la pression

américaine de se replier, la route est barrée par une pluie de balles. Les forces de l’ordre sont prises en te-

et signé
naille, couchées au sol. Pendant sept heures, les échanges de tirs douchent les rues de Tivoli
l'extradition

de Dudus. Gardens. Des habitants du quartier, victimes collatérales, s’effondrent sous les balles.
42

PourRenatoAdams,c’estclair,iln’yapasd’autreissuequelamort.«Dudusavaitfaitvenirtous

ses soldats», poursuit-il. «D e Tivoli, mais aussi des autres quartiers, pour défendre son terri-

toire. Lorsque la fusillade a commencé, j’ai regardé et j’ai compté: il y avait plus de soixante-

dix gunmen, tous avaient au moins deux armes, un fusil et un pistolet.»

Tout à coup, les tirs s’arrêtent. Dans le camp d’en face, de l’autre côté de la rue, une info vient

de tomber: Edward Seaga serait descendu de sa résidence cossue des hauteurs de la ville,

il n’est plus très loin et il ne faudrait pas risquer de le toucher. Même s’il n’est plus en fonction,

Seaga reste une figure tutélaire, crainte, iconique de Tivoli Gardens, le père de ce quartier

qu’il a fait construire sur les décombres encore fumants d’une communauté de va-nu-pieds.

Seaga dénote dans le paysage: grand, la peau claire, le costume sur mesure. C’est bien l’em-

pereur qui s’annonce.

Le politicien réussit à joindre Renato Adams, assurant qu’il a négocié une échappatoire pour

la police. L’é quipe d’élite peut enfin sortir de Tivoli Gardens. Après une journée de chaos, le

bilan est terrible: 27morts, dont 2p oliciers et de nombreux civils. Le 7juillet 2001ne fait que

confirmer ce que l’on craignait déjà savoir: Tivoli Gardens est officiellement une forteresse

inaccessible. Un État dans l’État s’est imposé à Kingston, avec tout naturellement à sa tête

un président. Le président Dudus. Que plus personne ne s’est risqué à aller importuner avec

des broutilles depuis.

Retour en 2010. Dans les mains de Bruce Golding neuf ans plus tard, on imagine le stylo

tremblant à l’évocation de ce souvenir douloureux. Cette fois, pas le choix, il faudra extraire

Dudus de sa forteresse de Tivoli, coûte que coûte. Cela ne va pas être du gâteau, doit se dire

le Premier ministre. Il est loin de s’imaginer à quel point ce gâteau-là sera indigeste.

Mai 2010

War in the E ast, war in the West


Dans le quartier, en cette fin mai 2010, l’annonce de la demande d’extradition s’est déjà

répandue comme une traînée de poudre. Le royaume de Dudus se barricade. Après neuf

mois de tergiversations, le Don a eu le temps de se préparer, de réunir et de motiver ses

troupes. Tout commence par des manifestations spontanées. Dans les rues de Tivoli, des cen-

taines d’habitants, jeunes, vieux, hommes, femmes, défilent, pancartes levées. L’une d’entre

elles a fait le tour du monde; on peut y lire: «Jésus est mort pour nous. Nous mourrons pour

défendre Dudus.» Devant les caméras, les manifestants se relaient pour crier leur soutien

au «bienfaiteur» Dudus. Ce n’est pas qu’une posture.

Comme lors de chaque événement marquant les news en Jamaïque, des chansons sont

écrites à la gloire du parrain: le vieux crooner reggae Bunny Wailer, ancien compagnon

de route de Bob Marley, compose un Don’t Touch the President; le groupe Twin of Twins se

fend d’un Which Dudus et la star du dancehall Vybz Kartel appelle à soutenir le parrain.

Preuves, s’il en faut encore, du pouvoir et de la réputation acquise par Christopher Coke en

près de vingt ans de règne.


Une habitante hébétée

lors des affrontements

de mai 2010 entre gangsters

et forces de police

à Tivoli Gardens.
44

Tout s’accélère le dimanche 23mai 2010. La police affrète des dizaines de cars dans Tivoli

Gardens pour proposer aux habitants de sortir du ghetto avant son intervention. Ils

ressortent aux trois quarts vides. Le message est limpide : personne ici n’abandonnera

Dudus aux mains des flics. Kami, un ancien homme de main du «Prezi», se remémore cette

veillée d’armes: «Tout le monde était prêt à se battre pour Dudus. Mais il ne s’agissait pas

que de lui. C’était un combat contre le système qui ne nous a jamais vraiment aidés.

Des groupes de femmes bloquaient les routes. Elles étaient comme la première ligne

de défense car la police hésiterait plus à leur tirer dessus.»

Néanmoins, les forces de l’ordre s’apprêtent à intervenir. Tout cela ne peut que mal tour-

ner: côté «garnison», on assure que l’on se défendra jusqu’à la mort ; côté forces de l’ordre,

on a cette vieille ardoise de l’humiliation de 2001à régler. Avec le soutien logistique des

États-Unis, le gouvernement jamaïcain sort les gros moyens. Des drones commencent

à zébrer le ciel de West Kingston.

Dans le camp d’en face, on se prépare aussi. Plus de 400habitants de Tivoli Gardens prennent

les armes. Ils sont rapidement rejoints par d’autres gangs qui prêtent allégeance à Dudus,

un fait inédit: pour la première fois, certains quartiers rivaux comme Concrete Jungle, dé-

passent leur opposition politique pour soutenir le Don de Tivoli. Au milieu du ghetto, des

barricades de fortune constituées de réfrigérateurs, de carcasses de voitures et de sacs de

sable barrent les rues de Tivoli.

Pour se faire la main, l’armée de Dudus lance les hostilités. Des tirs et des cocktails Molotov

sont lancés sur trois commissariats; un groupe de policiers est pris en embuscade à quelques

encablures de Tivoli Gardens. Ce premier soir relève déjà trois morts – deux policiers

et un civil.

Dès le lendemain, le Premier ministre Bruce Golding décrète l’état d’urgence et le couvre-

feu. Il promet «des actes forts et décisifs» pour rétablir l’ordre et de pourchasser «c et élément

criminel» avec «une détermination sans faille», comme il le dit avec une sincérité touchante.

La police jamaïcaine, lourdement armée, lance l’assaut. Affrontements continus, balles

qui sifflent à travers les rues du ghetto, épaisse fumée noire dans le ciel. Le gang tient tête.
Les cadavres des habitants, âmes damnées de Kingston dès leur naissance, commencent à

joncher le sol.

«Le Président a sacrifié ses sujets de Tivoli comme des agneaux à l’abattoir, déplorera le

journaliste jamaïcain Gary Spaulding dans le Jamaica Observer. Comme un vent puissant,

une étrange marque de ferveur religieuse s’était abattue sur West Kingston quelques jours

seulement avant l’intrusion de la police. Certains résidents de Tivoli avaient proclamé avec

une grande intensité religieuse qu’ils étaient prêts à subir le sacrifice ultime pour leur saint

bienfaiteur et leur héros de la communauté.»

Au petit matin suivant, la tension monte encore: les chars sont envoyés. C’est une mini-

guerre civile qui s’annonce: 800soldats de l’armée jamaïcaine et 370policiers d’un côté,

au moins 400miliciens pro-Dudus de l’autre. Sur les rares images filmées, la Jamaïque

apparaît comme un pays en état de siège, plongé en pleine guérilla urbaine. L’assaut est vio-

lent. Déjà une cinquantaine de corps sont transférés à la morgue de l’hôpital de Kingston.
Un cimetière improvisé à West

Kingston : le réveil est brutal

après les assauts de mai 2010.


Plus de 1000personnes sont interpellées et exfiltrées du ghetto. Les prisons débordent,
Bob Marley

et le chef le stade national de la ville est même réquisitionné, transformé en centre de détention

de gang
de fortune. Une autre journée succède à une autre nuit. Puis une autre. Le 27mai au matin,
Claudie Massop

à court de munitions et de troupes, le Shower Posse finit par déposer les armes.
avant le One Love

Peace Concert
Le réveil est douloureux: 76morts, des centaines de blessés. Parmi les victimes, de nom-
de 1978.
breux civils et troismembres des forces de l’ordre. Le Premier ministre fait face à un déluge

de critiques. Des voix s’élèvent pour dénoncer les méthodes de la police, une intervention

qui a viré au cauchemar. Des témoins racontent que les forces de l’ordre débarquaient dans

les maisons et n’hésitaient pas à abattre des hommes sur simple soupçon. Amnesty Inter-

national fustige le gouvernement jamaïcain et demande l’ouverture d’une enquête pour

comprendre comment un tel carnage a pu avoir lieu.

Mais, alors que retombe un peu la poussière de ce déluge de feu et de sang, une question

majeure se pose: quelqu’un a-t-il vu Christopher «Dudus» Coke? Car le Don est introu-

vable. Comme envolé. Les rumeurs viennent combler le vide: Dudus, «Keyser Söze tropical»,

est partout et nulle part. Il aurait fui par le réseau de canalisations du ghetto et pris la fuite via

un avion dans un aéroport clandestin. Ou sur un bateau, direction la Colombie, le Venezuela

ou Haïti. Ou encore il serait là, quelque part, dans Kingston. Le New York Post le pense à New

York, prêt à se constituer prisonnier pour son extradition. Les jours passent, les barrages

de police se multiplient. Toutes les voitures sont arrêtées, fouillées. Rien.

Jusqu’au 22juin 2010et l’arrestation surprise de Dudus, grossièrement grimé en femme,

aux côtés de son pasteur. Un peu plus d’un an après le bain de sang de Tivoli Gardens,

la Jamaïque n’a toujours pas oublié: Bruce Golding démissionne de son poste. Pour des rai-

sons de santé et de fatigue, dit-il. Comme souvent, la chute du politique suit de près celle du

gangster. Conclusion par Edward Seaga en personne, empereur tout en froideur: «Pour tenir

la circonscription de West Kingston et son fief, Tivoli Gardens, il faut un cœur d’or et un

estomac d’acier. Tout ce que n’a pas Golding.» Oraison funeste pour fin de carrière écourtée:

à Kingston, jusqu’à sa mort en2019, c’est souvent Edward Seaga qui a le dernier mot.
1976

Bob Marle y: l a valise

ou le cercueil

Avec Dudus, une énième fois, l’histoire d’Edward Seaga se retrouve liée à celle de

la famille Coke. Car bien avant la saga du fils, l’ombre du politicien planait déjà sur le destin

de son père. Dès 1976en effet, le nom de Jim Brown commence à circuler, en sous-main,

dans le cadre d’une affaire toujours brûlante aujourd’hui, la tentative d’assassinat de Bob

Marley.
48

Soir du 5décembre 1976. Ambiance nocturne festive, indescriptible, au National Heroes

Park de Kingston. Dans ce gigantesque jardin botanique tropical où sont statufiés les héros

de l’île, 80000p ersonnes sont réunies pour saluer un autre héros, moderne et bien vivant:

l’enfant du ghetto de Trenchtown, Bob Marley, qui y organise un grand concert gratuit.

À 31ans, il est devenu une star internationale; ses cris de révolte contre la misère et l’oppres-

sion font danser le monde entier.

Son événement s’appelle Smile Jamaica! et cette soirée est un petit «cadeau avant Noël»

qu’il offre à son peuple, une nuit pour sourire, pour oublier surtout. Car l’année 1976qui

s’achève a été l’une des plus dures. Le pays est en faillite, les étals sont vides, les coupures

d’électricité permanentes. Pire encore, l’île, déchirée entre les deux partis politiques,

s’enfonce dans une guerre fratricide désormais vraiment sanglante.

Tout a dérapé en 1972. Le socialiste Michael Manley, leader du PNP, proche de Fidel Castro,

est alors élu Premier ministre. Une victoire qui inquiète les États-Unis. En pleine guerre

froide, ils craignent une contagion communiste dans les Caraïbes, d’autant que la Jamaïque,

par sa position géographique, est très bien placée stratégiquement. Il s’agit d’empêcher,

quelle que soit la méthode, le charismatique Michael Manley de s’installer trop durablement.

Washington met donc le paquet pour soutenir son grand rival politique, le libéral Edward

Seaga, chef du JLP. Aidé par la CIA, Seaga se lance dans une campagne de déstabilisation

ultraviolente contre le gouvernement de Manley. Les deux camps se rendent coup pour

coup. C’est à cette époque que chaque parti commence à armer ses soldats de misère issus

des ghettos.

À chaque quartier son gang, son affiliation politique et même sa bière : les socialistes

du PNP ne boivent que de la Red Stripe (bouteille aussi rouge que le socialo-communisme),

les capitalistes du JLP que de la Heineken (bouteille aussi verte que le logo du JLP), et tout

le monde fait bien attention de ne pas commander la mauvaise mousse au mauvais endroit.

À Tivoli, c’est donc JLP forever et Heineken. En 1976, le Don du moment se nomme Claudie

Massop; parmi ses soldats, le jeune Lester Coke, qui se fait déjà appeler Jim Brown.

Au milieu de cette folie meurtrière, une seule voix dissonante s’élève, celle du reggae,
intimement liée au contexte de ces guerres politiciennes. Les hippies occidentaux ont mal

interprété : lorsque Bob Marley déplore la «guerre à l’Ouest et l’Est», enjoint au One Love,

il n’est pas le béat prophète de la paix mondiale; il s’adresse directement à ses frères d’infor-

tune des quartiers de Kingston.

Avec Smile Jamaica! Marley veut utiliser sa notoriété pour enterrer, au moins quelque

temps, la hache de guerre. Pour l’organiser, il a besoin de l’autorisation du gouvernement

socialiste de Michael Manley, qui l’accueille à bras ouverts et l’aide même personnellement

à trouver un lieu –le National Heroes Park. Mais rien n’est gratuit sous ces tristes tropiques:

malin, le Premier ministre annonce la tenue d’élections anticipées dix jours seulement après

le concert, afin de donner l’impression à tout le monde que Bob va chanter pour soutenir

sa campagne.

Les gangs du JLP enragent. Bob est devenu un ennemi politique, les menaces de mort

commencent à pleuvoir au 56Hope Road, la luxueuse maison et studio d’enregistrement


2 septembre 1979,

sommet des pays

non alignés

en Jamaïque :

à l’aéroport

de Kingston,

Michael Manley,

leader du PNP et

Premier ministre

de la Jamaïque

(à gauche)

et le président

cubain Fidel

Castro (à droite)

entourent

Maurice Bishop,

Premier ministre

de Grenade,

et Kurt Waldheim,

secrétaire

général des

Nations Unies.
One Love Peace Concert à Kingston,

le 22 avril 1978 : derrière Bob Marley,

le Premier ministre Michael Manley

(extrême gauche) et son opposant politique

Edward Seaga (3 e à partir de la gauche).


50

du roi du reggae. Deux jours avant le concert, vers 20h30, Bob et ses musiciens finissent

de répéter quand un commando de quatre types armés jusqu’aux dents débarque dans la

propriété. Pendant de longues minutes, ils arrosent la pièce d’une pluie de plomb : 56balles,

puis un silence assourdissant. Les tireurs disparaissent. Bob est touché au bras. Sa femme,

Rita, à la tête. Son manager, Don Taylor, a le corps criblé de balles. Par miracle, personne

n’y passe ce soir-là.

Qui donc a osé? Chacun y va de sa théorie: la CIA, une dette de jeu… Mais l’hypothèse

qui revient le plus, c’est celle du gang de Tivoli Gardens, affilié au JLP d’Edward Seaga.

Un nom circule en sous-main: celui du jeune Lester Coke, futur père de Dudus. Mais per-

sonne ne parle. Bob fait un mini-concert de 90minutes, le bras en écharpe avec des musi-

ciens empruntés au groupe Zap Pow. À la fin 1976, il s’exile à Londres pour dix-huit mois.

À Kingston, la situation empire: descente aux enfers jusqu’en 1978, avant une lueur d’espoir

inattendue. Les deux principaux chefs de gang de Kingston se retrouvent en prison. C’est

alors que Claudie Massop, le Don de Tivoli Gardens, et Buckie Marshall, porte-flingue du

PNP, pour une fois non armés, se mettent à discuter. Ils réalisent qu’ils ne sont finalement

que des pions dans ce jeu politique macabre. Contre toute attente, les g unmen décident

de faire la paix, bientôt suivis par tous les gangs de Kingston. Cette trêve explose comme une

bombe, dans le dos des politiciens –qui affirment que «les chiens sont devenus fous» (sic).

Pour sceller ce pacte, qui de mieux que Bob Marley?

Au s ommet de sa gloire, l’o c casion est trop b elle, trop puissante, trop symb olique :

le 22 avril 1978, son retour en Jamaïque sera le point d’orgue d’un festival à l’affiche

étourdissante (Bob Marley, Peter Tosh, Dillinger, Big Youth, Culture, etc.), le One Love

Peace Concer t. Sur scène, le chanteur Jacob Miller fait monter les deux chefs de gangs

ennemis Claudie Massop et Buckie Marshall qui uniss ent leur voix sur la chanson

« Peace Treaty ». Un moment inimaginable quelques semaines plutôt, devenu inou-

bliable depuis. Puis Bob Marley, électrisé, étire son morceau « Jammin’ » de longues

minutes, appelant le Premier ministre Michael Manley et son rival Edward Seaga à

le rejoindre sur scène pour se serrer la main, au-dessus de sa tête. La grande histoire,
en marche.

Le lendemain du concert, des gars se présentent chez Bob Marley, pour apporter l’argent

récolté par la vente des billets. Bob se fige direct. «Qui est-ce ? demande-t-il à son manager.

— Lui? Un gars de Tivoli Gardens.» Il s’appelle Lester Coke, mais on l’appelle Jim Brown.

Bob grimace: il faisait partie des types qui ont essayé de le descendre, deux ans auparavant.

Est-ce que c’est lui précisément qui a tiré? Sur ordre de qui? On ne le saura jamais avec cer-

titude. Mais une chose est sûre: la paix sera brève. Trop de gens en haut lieu ont trop à perdre

avec cette trêve des ghettos. « Comme la plupart des signataires du Peace Treaty, Claudie

Massop est rapidement assassiné, relate Romain Cruse. Au retour d’un match de football,

son taxi est arrêté par un escadron de police. Lui et les autres occupants du taxi sont abattus

les mains en l’air. […] L’autopsie révèlera plus de 40impacts de balles. Plus de 15000per-

sonnes assistent à ses funérailles.» Il sera vite suivi dans la tombe par Buckie Marshall,

fine gâchette du PNP, assassiné chez lui en pleine nuit.


Fin de la parenthèse enchantée. Jim Brown, premier nom de la dynastie Coke, prend

le pouvoir à Tivoli pour devenir l’un des Dons les plus puissants de Kingston en 1980.

La même année, les élections générales tournent à la guérilla: elles font plus de 800morts.

Seaga est élu Premier ministre, Reagan président des États-Unis: les deux anciens potes de

Harvard se retrouvent enfin, comme sur les bancs de la prestigieuse fac, et bien sûr, une fois

aux manettes de leurs pays respectifs, ils s’entendent à merveille...

Dans son coin, Jim Brown, qui a activement contribué aux victimes électorales, sait qu’il

peut passer à la vitesse supérieure car désormais non seulement Seaga et le JLP, mais aussi

les États-Unis, peuvent compter sur lui et sa petite armée –c ontre une relative impunité sur

ses affaires. Voilà qui tombe bien: avec son acolyte Vivian Blake, il rêve de développer son

business en Amérique du Nord.

1992

L a prison est en feu

Tivoli Gardens est devenu trop étriqué pour Jim Brown, qui inscrit ses gamins dans

la même école privée que ceux de l’intelligentsia de Kingston, parade dans des complets de

soie et exhibe ses bijoux tapageurs. Il veut se lancer dans l’export, et s’en donne les moyens.

Le Don tout-puissant sait faire fermer assez d’yeux au port de Kingston pour envoyer de la

ganja du cru ou de la coke en transit depuis la Colombie, vers les États-Unis –notamment en

faisant souder des cylindres sur la coque des bateaux.

Son partenaire, Vivian Blake, avec qui il cofonde le Shower Posse, s’installe dans le Bronx

(New York) et importe ses méthodes assassines pour s’y faire une place et une réputation:

à la fin des années 1980, on reproche déjà au gang environ 1000meurtres dans les deux pays.

À Tivoli Gardens, le fric et les armes coulent à flots. Jim Brown s’en met plein les poches,

mais construit aussi des centres communautaires, finance des écoles, distribue des emplois.
Il paye même les costumes pour les enterrements –et des enterrements, il y en a beaucoup

dans le quartier.

Côté américain, on commence à voir rouge. Ganja et cocaïne déferlent sur New York, il serait

bienvenu de coffrer ces deux énergumènes au patois incompréhensible. En décembre 1990,

une opération jointe des Stups et de la répression des fraudes fond sur plusieurs planques

du Shower Posse en plusieurs points de la ville, du Bronx à Long Island. Jackpot ! Des

dizaines de kilos de marijuana et de cocaïne, des armes par centaines, du simple flingue

au AK-47, sont saisis.

Surtout, ils arrêtent de nombreux hommes de main venus de Jamaïque, qu’ils comptent

bien interroger. Prêts à utiliser la manière forte, ils s’attendent à une totale omerta. Mais non.

Tous ou presque se mettent à table. « La loyauté était une denrée rare au sein des posses »,

détaille Laurie Gunst, auteure du livre de référence sur les gangs jamaïcains à New York,

Born Fi’ Dead. « Et lorsque les Dons recouraient à la violence pour remettre leurs soldats
dans le rang, certains d’entre eux préféreraient aller trouver la police et monnayer les ren-

seignements qu’ils pouvaient fournir. Un moyen d’é coper d’une peine plus légère tout

en échappant à la colère du Don. Du coup, une fois que les flics retournaient un ou deux

membres d’un gang, ils arrivaient rapidement à faire tomber tout le monde.» Surpris mais

happy, voici les flics américains enfin prêts à remonter la filière jusqu’à Tivoli Gardens.

L’histoire va les aider: en 1990, le Premier ministre Seaga vient de perdre les élections.

À Tivoli, la protection politique de Jim Brown s’est envolée.

Assez vite, un tribunal de Floride trouve de quoi demander son extradition, il est incul-

pé pour plusieurs meurtres au sein d’une crackhouse de Miami, en1984 –un des premiers

crimes du Shower Posse sur le territoire américain, qui a marqué les esprits. Un témoin

raconte comment le parrain a assassiné, sous ses yeux, une femme enceinte qui le suppliait

de l’épargner, elle et son enfant. Quelques semaines après la descente de police contre le

Shower Posse à New York, Lester «Jim Brown» Coke est donc arrêté puis emprisonné à

Kingston.

Commencent alors deux ans d’âpres négociations pour son extradition vers les États-Unis,

où il doit être jugé. En 1992, un accord est trouvé. À Miami, un avion décolle, rempli d’agents

du FBI chargés d’aller récupérer Jim Brown. Le parrain jamaïcain se prépare à passer

sa dernière nuit dans la prison de Kingston, avant de s’envoler vers le continent américain.

Mais Lester Coke ne prendra jamais l’avion. Cette nuit-là, il périt dans l’étrange incendie de

sa cellule. Personne n’est vraiment dupe: 15minutes avant que ne retentisse la première

alarme, des gardiens avaient déserté leur poste pile au moment du drame. Deux longues

heures pour emmener Jim Brown dans un hôpital situé à quelques minutes de la prison.

« Si vous croyez que Jim Brown vient de mourir brûlé par accident dans sa cellule, vous

croyez à la petite souris », raille, amer, son avocat Tom Tavares-Finson. « La seule chose dont

je suis sûr, c’est que j’ai vu le corps, et Jim Brown est mort. »

Qui a fait le coup? Les rumeurs, encore, ont leur idée: soit le Shower Posse lui-même, qui pré-

fèrerait un Jim Brown mort et silencieux dans une cellule de Kingston que bavard dans un

tribunal américain. Soit le JLP et son Premier ministre Edward Seaga, qui aurait beaucoup
à perdre si le Don se mettait à parler.

Jim Brown éliminé, qui pour lui succéder? Son fils, bien sûr. Mais le prince héritier naturel,

Jah T, est malencontreusement abattu à moto le jour même de la mort de son père. Son deu-

xième fils, naturel aussi, Leighton «Livity» Coke? Un peu tendre. Le faux doux Christopher

«Dudus» Coke, 24ans, certes fils hors mariage, semble mieux taillé pour le job: un témoin

raconte qu’avec ses plus fidèles gunmen, le jeune prétendant caïd a fait le tour de toutes les

maisons de Tivoli Gardens à la rencontre des vétérans du Shower Posse.


Les agents
Il pointe son gun sur chacun d’entre eux, tire des balles au-dessus de leur tête jusqu’à qu’ils
de la DEA

escortent prêtent allégeance. Puis, pour marquer définitivement sa prise de pouvoir, il venge son
Christopher
demi-frère Jah T, assassiné avant même de monter sur le trône. Pas n’importe comment:
« Dudus » Coke

lors de son en faisant exécuter le tueur chez lui, puis en abandonnant son cadavre sur un chariot près

extraditon
de la voie ferrée –en prenant soin d’envoyer ensuite des hommes arroser de balles le coin
à New York,

le 24 juin 2010. de Maxfield Avenue, là où son frère a été assassiné. À l’aveugle. Juste pour le principe.
54

Dudus hérite donc de l’empire familial, offrant à Livity les miettes d’une garnison bien

moins emblématique, celle de Lizard Town. Pas rancunier, Livity : après quelques em-

brouilles avec Dudus dans les années 2000, il fera partie de ceux arrêtés lors de la capture

de ce dernier, pour participation à la défense armée de son faux-frère.

Retour en 2010: 18ans se sont écoulés depuis la prise de pouvoir autoritaire de Dudus sur

le Shower Posse. Assez de temps pour en faire un leader incontestable, incontesté, craint de

beaucoup, intouchable pour tous. Traqué depuis plus de trois semaines, il réalise, après le

massacre de Tivoli Gardens en mai de la même année, qu’il ne pourra plus aller impunément

où il le souhaite, désormais.

En cette fin juin, très échaudé par la fin tragique de son père Jim Brown, il a sans doute

fini par soupeser à tête reposée les avantages comparés d’une cellule jamaïcaine, inflam-

mable, et le confort relatif de la peine aménagée, s’il coopère, d’une prison américaine.

Le pasteur à qui l’on trouve un SUV, un déguisement : en route pour l’ambassade des

États-Unis ! Dudus est à nouveau prêt pour un séjour américain. Cette fois-ci, pour la

première fois, ce n’est pas lui qui en choisit les conditions; il part pour une longue peine.

Il espère juste pouvoir éviter la perpétuité…

2021

un nouve au K artel

Association de malfaiteurs, vente en bande organisée de drogues (pluriel), trafic d’armes.

Le procès de Christopher Coke s’ouvre en 2012à New York. Comme anticipé, Dudus décide

finalement d’admettre sa culpabilité en échange d’une remise de peine. Derrière l’image

de saint, de protecteur de la communauté, le procès révèle un homme sanguinaire,

qui a bâti son empire sur des rivières de plomb et qui n’hésite pas à exécuter ses propres

hommes s’ils fautent. Les 227pages de la retranscription du procès de son ancien com-
plice Cowboy sont une litanie, où finissent face contre terre des soldats autrefois loyaux:

Fisherman, le fils de Sexy Paul, Lynette la vendeuse de crack...

Le 8juin 2012, Christopher Coke est condamné à 23ans de prison, la peine maximum prévue

par son accord, qu’il purge en ce moment même au Federal Correctional Institution de Fort

Dix (New Jersey), sous le matricule 02257-748. Sa date de sortie est pour l’instant prévue

au 25janvier 2030.

Pendant un temps, on y a cru… La première année après l’arrestation de Christopher Coke

et la fin du Shower Posse, le nombre de crimes a significativement chuté, d’un coup –environ

40% de meurtres en moins. Satisfaction de courte durée… Le problème s’est juste déplacé.

Aujourd’hui, c’est Spanish Town, ville située à une vingtaine de kilomètres de Kingston,

qui est le nouvel eldorado du crime en Jamaïque. Deux gangs rivaux, le Clansman et le

One Order, se livrent une guerre sans merci. Le premier soutient le PNP quand le second

s’est rapproché du parti au pouvoir, le JLP. L’histoire, c’est son plus grand fardeau, se répète.

Dudus en taule, la rue jamaïcaine s’est trouvée de nouveaux héros.


Le chanteur de dancehall

Vybz Kartel donne un concert

avant sa condamnation pour

meurtre.
56

Aujourd’hui, le plus mythique est le chanteur de dancehall Vybz Kartel, en prison à per-

pétuité à Kingston depuis 2014p our sa participation à (au moins) un meurtre. Garçon aussi

extrêmement intelligent que calculateur, le «World Boss» était, avant de partir au trou,

aussi à l’aise donnant une conférence à l’University of the West Indies pour la sortie de son

hallucinante autobiographie, The Voice of the Jamaican Ghetto, qu’au fin fond des bas-fonds.

Soutien sans faille de Dudus, son affiliation avec les gangs est toujours l’objet de spéculations:

en 2014, le chef de la police a fait grand bruit en disant que Kartel était «directement respon-

sable de plus de 100meurtres», le tout sans avancer la moindre preuve.

«Ce qui fascine le plus chez Kartel, c’est la froide lucidité avec laquelle il construit son per-

sonnage polémique en appuyant sur les plaies de la société jamaïcaine», analyse Romain

Cruse. «[…] Il incarne une figure de cannibale qui se repaît de ses victimes: femmes, homo-

sexuels, politiciens véreux ou rivaux malheureux.»

Équilibriste, Kartel est aussi virtuose: couvert de tatouages de la tête aux pieds, ses paroles

peuvent aussi bien glorifier les g uns, le sexe, la ganja, qu’être conscientes et politiques.

Pour le pied-de-nez aux sages panafricains rastas, il fait la promotion du blanchiment de

peau via Cake Soap, sa propre marque de savon blanchissant. Son clash avec le chanteur

Mavado, entre 2006et 2009, déclenche une guerre entre les ghettos de «Gaza» et de «Gully»,

qui fonctionnent comme de véritables clubs de supporters de foot –les armes en plus– avant

que le Premier ministre pas encore démissionnaire Bruce Golding ne doive intervenir.

Bref, Kartel a un pouvoir réel sur la rue et la société jamaïcaines en général. Il est si craint

d’ailleurs qu’il semblerait que tout soit fait pour le maintenir en prison le plus longtemps

possible: son procès souleva en son temps de nombreuses questions juridiques, et les de-

mandes régulières de révision de peine par son avocat Tom Tavares-Finson (qui fut aussi

celui de Dudus) sont pour l’instant toujours balayées d’un rapide revers de manche.

Là aussi, la street my tholog y s’en mêle: depuis sa prison, Adidja Palmer (de son vrai nom)

continue mystérieusement à dominer depuis sept ans les char ts du dancehall, sortant

album sur album. Tellement protégé qu’on soupçonnait à un moment Kartel de sortir la

nuit pour aller enregistrer. En attendant la sortie de ce nouveau boss, dans les mean streets
de Kingston, les héros mais aussi les formes de crime changent. La ganja, la coke, le crack

changent toujours de mains, de containers, de soutes d’avion.

Depuis Dudus, les débrouillards de la rue jamaïcaine ont trouvé de nouvelles activités

lucratives, un peu plus élaborées et nécessitant moins de logistique : les arnaques très

élaborées de scam. Pour être un bon scammer, il suffit d’un téléphone et d’un bon bagout

pour harceler des personnes crédules aux États-Unis, leur faisant croire qu’elles ont gagné

à la loterie –et qu’elles doivent s’acquitter de menus frais afin de recevoir leur argent.
Nostalgique d’un monde du crime d’autrefois, il arrive à la société jamaïcaine de regretter

le temps de Dudus, pendant lequel, au moins, les gangsters étaient «gérés», sous le contrôle

du «Président». Désormais, avec une Jamaïque plongée dans une crise économique ter-

rible, confrontée à une violence permanente, le cycle reprend. Les chiffres, encore, toujours:

on comptait 1099meurtres en 2012, on en compte 1521en 2017, à la fin du règne du Shower

Posse, les chiffres semblant se stabiliser depuis 2018 autour de 1 300 meurtres par an.

Tragique et fatale destinée jamaïcaine.

Dans sa geôle, conseillé par le même avocat que celui de Dudus et de son père, Vybz Kartel

doit sans doute se dire qu’il ne vaut mieux pas qu’il joue avec un briquet. Quand on connaît

tant de petits secrets de la ville, de la rue, de la politique, une immolation involontaire en

prison est si vite arrivée...


60



Gangster et homme de main du parti politique JLP, il participe à asseoir le contrôle du

parti sur West Kingston dès la fin des années 1960en n’hésitant pas à utiliser la violence pour

faire pencher les scrutins. En 1978, il signe un traité de paix avec le gang ennemi de Buckie

Marshall –supporter du parti politique PNP. Il est assassiné en 1979à Kingston. 



Homme fort du quartier défavorisé de Tivoli Gardens, il s’assure des votes des habitants

du ghetto pour le parti politique JLP et pour son leader Edward Seaga durant les violences

politiques des années 1970. Dans les années 1980, après avoir assassiné plusieurs militants

anti-JLP, il devient le «Don» du gang Shower Posse alors que le parti d’Edward Seaga prend

le pouvoir. Avec son associé Vivian Blake, il organise le trafic de drogue entre la Colombie,

la Jamaïque et les États-Unis. Arrêté en 1992, il meurt de manière suspecte lors de l’incendie

de sa cellule à Kingston, dans l’attente de son extradition vers les États-Unis.



Originaire du quartier de Tivoli Gardens, il est, avec Lester «Jim Brown» Coke, le fon-

dateur du gang Shower Posse. En 1973, il déménage à New York et y installe les opérations

de son gang spécialisé dans la distribution de marijuana et de cocaïne. Il serait en outre l’un des

créateurs du crack qui inonde les rues américaines depuis les années 1980et 1990. Inculpé pour

de multiples assassinats à New York et à Miami, il échappe de peu à son arrestation et s’enfuit

en Jamaïque. Il est finalement arrêté et extradé aux États-Unis en 1999, où il est condamné
noitubirtsid

à une peine de 28ans. Il est libéré sur parole après 8ans de prison et retourne en Jamaïque.

Il meurt d’une crise cardiaque à Kingston en 2010.


Né à Boston d’une famille jamaïcaine d’origine libanaise en 1930, il fait ses études

à Harvard aux côtés du futur président américain Ronald Reagan. Une fois diplômé, il s’installe

en Jamaïque et s’intéresse aux rites kumina, similaires au vaudou haïtien. En 1958, il lance sa

carrière de producteur de disques en fondant le label West Indies Recordings. Il devient député

de la circonscription de Tivoli Gardens en 1962, où il charge le gang local d’assurer le contrôle

politique du quartier pour garantir ses réélections. En 1974, il devient le leader du parti JLP,

opposant au PNP du Premier ministre de l’époque, Michael Manley. Souvent fustigé pour

sa proximité avec la CIA, il est un des artisans des violences politiques qui déstabilisent l’île

dans les années 1970et 1980. En 1980, son parti gagne les élections générales et il est nommé

Premier ministre. Son élection marque un tournant dans l’histoire de l’île: il lance une politique

libérale de privatisations et se rapproche de l’administration Reagan, qui vient de remporter les

élections aux États-Unis.Il est défait au scrutin de 1989et voit Michael Manley, son opposant

politique (PNP), revenir au pouvoir. Edward Seaga meurt en 2019à Miami, à l’âge de 89ans.


Fils de Norman Manley, fondateur du parti politique PNP et artisan de l’indépendance de la Jamaïque,

Michael Manley est Premier ministre de l’île durant les années marquées par la violence politique de 1972

à 1980. Défenseur d’une idéologie socialiste, il organise de grands programmes sociaux à destination des popu-

lations les plus pauvres de l’île. Proche du leader cubain Fidel Castro, il cristallise les peurs du voisin américain

de voir un autre pays de la région basculer vers le communisme. Face à la situation dramatique du déficit public

jamaïcain, il est contraint de signer un accord d’austérité avec le FMI en 1977. De retour au pouvoir en 1989,

il renonce à ses idéaux et poursuit la politique libérale imposée par son prédécesseur, Edward Seaga. Il meurt

d’un cancer à 73ans en 1997.



Homme politique jamaïcain, il prend la succession d’Edward Seaga à la tête du JLP et de la circonscription

de West Kingston en 2005. Nommé Premier ministre en 2007, il promet d’éradiquer les gangs qui sévissent dans

l’île. Il est pourtant accusé de soutenir le Shower Posse et son leader Christopher «Dudus» Coke pour s’assurer

des votes des habitants de Tivoli Gardens. Face à la pression du gouvernement des États-Unis et après des mois

d’inaction, il lance en 2010une chasse à l’homme, qui durera près de 10jours, pour livrer le Don à la justice améri-

caine. Mais la violence des forces de l’ordre lors des opérations et les soupçons de corruption qui l’accablent auront

raison de sa carrière politique: il démissionne de son poste en décembre 2010.



Fils illégitime de Lester «Jim Brown» Coke, il suit des études dans les meilleures écoles de Jamaïque avant

de prendre, en 1992, la succession de son père et le contrôle du Shower Posse. Affilié au parti JLP,il est désigné par

les autorités américaines comme l’ennemi public numéro un en termes de stupéfiants. Arrêté en 2010après près

de 10jours de violents affrontements entre le gang et la police jamaïcaine pour empêcher sa capture, il est extra-

dé puis jugé aux États-Unis. Il purge aujourd’hui une peine de 23ans dans un centre pénitentiaire de Brooklyn.   
62

Christophe Colomb et son équipage  La g

deviennent les premiers Européens

à découvrir la Jamaïque.

 Le P

 Les premiers conquistadors espagnols

débarquent sur l’île. Elle reste en leur

possession jusqu’à l’arrivée des Anglais,  Ind

en 1655. Une grande partie de la

population indigène (les Arawaks)

meurt des mauvais traitements et des

maladies importées par les Européens.

 Les premiers esclaves noirs arrivent  L’em

d’Afrique avec les bateaux espagnols.

 Après des décennies de batailles pour

la conquête de l’île, les Espagnols sont

vaincus. Le traité de Madrid fait de  Le c

la Jamaïque la propriété de la Couronne

britannique. La Jamaïque devient

la première île exportatrice de sucre.

 En l’espace d’une année, l’Angleterre


EIGOLONORHC

devient la première nation négrière au

monde. Entre 1672et 1786, elle déporte  À la

près de deux millions d’esclaves vers ses

colonies.
 Fin de la première guerre de rébellion

des esclaves. Création de Mooretown,

première ville aux mains d’esclaves  Mic

émancipés: les Maroons. m

 Deuxième guerre de rébellion a

des Maroons. (

 Abolition de l’esclavage.  Les


 Edward Seaga et le JLP remportent les élections  Après près de dixjours d’

après huit ans de règne du PNP. Il se lance dans le quartier de Tivoli G

une grande libéralisation du pays, se rapproche Christopher «Dudus

de l’administration Reagan et coupe les relations aux États-Unis. Il est

avec Cuba. Les affrontements en marge de prison en 2012.

des élections font plus de 800morts.

 La plus grande star du da

 Bob Marley décède du cancer. Kartel» Palmer, est co

pour meurtre.

 Le cyclone Gilbert ravage une partie de l’île.

 Le reggae est inscrit au pa

 Le PNP gagne les élections générales et Michael de l’Unesco. L’état d’ur

Manley reprend le pouvoir. Sous la pression Montego Bay après un

du FMI et des États-Unis, il continue la politique

libérale lancée par son prédécesseur.  Nouvel état d’urgence à N

et Kingston après de n

 Lester «Jim Brown» Coke, parrain du Shower de comptes liés à la gu

Posse, meurt lors de l’incendie suspect de sa

cellule à Kingston. Il devait faire l’objet d’une

extradition vers les États-Unis pour y être jugé.

Son fils Christopher «Dudus» Coke reprend

le gang.

 En juillet, l’armée tente de reprendre

le contrôle dans West Kingston;

après trois jours d’affrontements, au moins

27p ersonnes sont tuées.


 Le JLP remporte les élections générales,

Bruce Golding devient Premier ministre.

 Après avoir battu les records du monde des

deux disciplines reines, Usain Bolt est médaillé

d’or du 100m et du 200m aux Jeux olympiques

de Pékin.
64

pl aylist Vybz Kart

Sikka Rym

Vybz Kart

Dennis Brown, «Johnny Too Bad», «The Don

If I Follow My Heart, 1971. Level Even

Jacob Miller, «Peace Treaty Special»,

Wanted, 1978.

Filmo
Bob Marley & The Wailers,

«Ambush In The Night», Survival, 1979.

Eek-A-Mouse, «Ganja Smuggling»,


The Harde
Wa-Do-Dem, 1981.
(Jamaïque
Al Campbell, «Bad Boy», Bad Boy, 1984.
Rockers, Te
Terror Squad (feat. Big Pun, Fat Joe, Buju
Third Wor
Banton), «Rudeboy Salute», The Album, 1999.
(Jamaïque
Damian Marley, «Welcome to Jamrock»,
Life and D
Welcome to Jamrock, 2005.
(États-Uni
Salaam Remi, Spragga Benz,
Shottas, Ce
«Badman», Trenchcoat Riddim, 2005.

Marley, Ke
Mavado, «D efinition Of Gangster»,

Gangsta for Life: The Symphony of David Yardie, Idr

Brooks, 2007.

Elephant Man, «Real Godfather»,


Biblio
God Father Riddim, 2009.

Hopeton Lindo, «Rude Boy»,Rude Boy, 2009.

Cornell Campbell, «The Gun Fever»,


Born Fi’ De
Reggae Meditation Songs, 2010.
Jamaican P
Twin of Twins, «Which Dudus»,
Henry Ho
Dem a Try Bait Me Up / Which Dudus, 2010.
Bass Cultu
ERULTUCGNAG

Johnny Clarke, «Rude Boy», Black Label


Bradley, A
Reggae-Johnny Clarke-Vol. 27, 2011.
La Jamaïqu
G
Pinchers, «I’m A Don», Got to be me, 2012.
expliquée a
Matthew McAnuff, «Be Careful»,
fumeurs d
Be Careful, 2013.
Millet, Fra

Protoje, «Kingston Be Wise», 2004.

The 8 Year Affair, 2013.


Derrière l’a

Mr Vegas, «Real Don», par l’État ja

Reggae Euphoria, 2014. caribéenn

Beenie Man, «Born as a Gangster», Babylon on

Full House Riddim, 2015. Adrian Bo

Gappy Ranks, «Tivoli Gardens», La Jamaïqu

Pure Badness, 2017. Fred Célim

des Écriva
Chronixx, «Sell My Gun»,

London’s Burning, 2020. The Voice o

Kartel et M
Brève Histoire de sept meurtres, Marlon

James, Albin Michel, 2014.

Gangs of Jamaïca. The Babylonian Wars,

Thibault Ehrengardt, Dread Éditions, 2014.

A Wah Do Dem, Boogie, Drago, 2016.

Gangster Warlords : Dr ug Dollars, Killing

Fields, and the New Politics of Latin America,

Ioan Grillo, Bloomsbury Circus, 2016.

Jamaica Jamaica! de Marley aux deejays,

Philharmonie de Paris (catalogue

d’exposition), La Découverte, 2017.


Chapitre 2 - Los Angeles

Crips or Die
«La mort n‘est pas la plus grande

perte dans la vie. La plus grande perte

est ce qui meurt à l‘intérieur de soi,

de son vivant.»

— Tupac Shakur

A
u son d‘un instrumental funky, le dessin animé d’un train file sur des rails

cosmiques. Il tourne, vire, passe entre les gratte-ciels, suspendu dans les

airs. Un dernier tunnel et le voilà débarquant dans le monde réel, au mi-

lieu d’une piste de danse psychédélique, piquée de cubes orange et marron,

où se déhanchent des dizaines de jeunes Noirs en pantalons pattes d’eph,

fières coupes afro sous les néons.

Au mur, un logo géant : Soul Train. Sur une petite passerelle en hauteur,

l’impeccable présentateur Don Cornelius, costume de lumière et chemise au col verti-

gineux, toute afro dehors lui aussi, annonce le programme de la semaine: de Marvin Gaye

à Aretha Franklin, tous les plus grands noms de la soul et du rhythm’ n’ blues défilent

pendant 45minutes, avant que Don ne prenne congé: «Comme toujours avant de partir,

je vous souhaite Paix, Amour et… Soul!»

Lorsqu’elle apparaît sur les écrans américains en1970, l’émission de musique et de danse
Soul Train est une révolution. Àl’époque, les chanteurs et groupes afro-américains ont beau

dominer les hit-parades, on ne les voit pas à la télé, ou alors comme simples faire-valoir.

Chez Don, ils existent, en chair et en os, àla stupéfaction de leur propre communauté.

Invité régulier, James Brown n’en crut pas ses yeux la première fois. Toutes les cinq minutes,

alors qu’il découvrait le studio, il n’arrêterait pas de demander: «Brother, qui est derrière ce

truc ?» L’air de dire : «C’est pas possible, quel Blanc tire les ficelles de cette féerie?» Cornelius,

impassible: «Ce n’est que moi, James…»

En deux ans, la petite émission de l’énigmatique Don Cornelius, lancée sur une micro-

scopique chaîne locale de Chicago, devient un phénomène national aux États-Unis.

Le peuple afro-américain existe, enfin, par autre chose que ce que l’on en entend aux news,

entre clichés racistes, actions violentes des Black Panthers ou manifestations pour les droits

civiques. Détendu et branché, il s’installe dans la culture populaire grand public. Et fait

un tabac. Black is beautiful.


72

Alors, en ce 20mars 1972, quand le train de Cornelius est annoncé en gare de Los Angeles

pour son premier concert hors studio, c’est l’effervescence dans tous les ghettos noirs,

de Watts à South Central, de Compton à Inglewood, en passant par Gardena. Avec Curtis

Mayfield et Wilson Pickett en têtes d’affiche, ce concert au Hollywood Palladium promet

d’être inoubliable. C’est bien le cas: le Soul Train du 20mars 1972 a laissé une trace indélébile

dans l’histoire de Los Angeles et des États-Unis. Mais pas pour la qualité des performances,

évidemment stellaires, ni pour l’animation du cool cat Don Cornelius. Ce lundi soir, la loco-

motive déraille salement…

À la sortie du concert, Robert Ballou Jr., 16ans, traîne avec quelques potes sur Sunset Boule-

vard. Fils d’un avocat en vue, avec sa longue veste en cuir noir et sa coupe afro, il ressemble

un peu au détective Shaft, joué par Isaac Hayes dans le film qui vient de sortir, un emblème

de la blaxploitation. Derrière lui, un gars l’apostrophe: «Mec, j’aime bien ta veste! Je la veux.»

Robert se retourne et se retrouve nez à nez avec quatre gars. L’un d’eux a déjà dégainé un

pistolet. Un témoin l’entend dire: «C’est de la dépouille. Ne transforme pas ça en homicide.»

Mais Robert refuse de filer sa veste. Les coups de pieds et les coups de poings se mettent

à pleuvoir. Une avalanche de coups de pied et de poing s’abat sur Robert Ballou Jr. L’adoles-

cent meurt sur le trottoir, battu à mort, devant des centaines de témoins.

Tout le monde dans le public sait qui sont les assassins, reconnaissables à leur style: blouson

decuir,canneàlamain,bandanableuquidé[Link]émoin,ungamin

que sa grand-mère doit gifler devant les flics interloqués pour qu’il finisse par cracher le

morceau, accepte de parler: les coupables, ce sont les Crips, dit-il.

« Les Crips ? Qu’est-ce que c’est que ce truc ? », se souvient s’être demandé le détective

Al Gastado. C’est la première fois que la police de Los Angeles entend le nom du gang qui va

terrifier l’Amérique pour les décennies à venir. Le meurtre choque le pays entier car il s’est

déroulé en plein Hollywood, dans cette Californie de carte postale ensoleillée plantée de

palmiers, où l’on rêve habituellement de cinéma ou de surf, à un monde de distance de South

Central, Compton ou Watts.


Dès le lendemain matin et ses titres de journaux horrifiés, le nom des Crips entre dans tous

les foyers américains. Le gang afro-américain –cantonné jusqu’ici aux ghettos sud de la ville

que Los Angeles prenait soin de ne pas voir – est devenu un phénomène. L’auteur Michael

Krikorian, spécialiste des gangs de Los Angeles, osera une comparaison: «D e la même façon

que l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand a été le déclencheur de la Première Guerre

mondiale, la guerre entre les Crips et les Bloods part du meurtre de Robert Ballou Jr.»

Ce «meurtre à Soul Train» n’est en effet que le début d’une escalade que l’Amérique subit

encore aujourd’hui, une guerre sanglante entre les Crips et les Bloods, et dont le monde

connaît les grandes lignes caricaturales: bleu contre rouge, avec leurs codes respectifs, leur

langage, les signes de reconnaissance que l’on fait avec les doigts, les affrontements de bloc

à bloc, les Glocks et les Uzis –le son crépitant de leurs balles– bientôt célébrés au cinéma

dans des films culte comme Colors et Boyz n the Hood, et dans la musique, donnant naissance
Danseurs sur le plateau

de l’émission Soul Train

en 1974.
Stanley « Tookie » Williams,

fondateur des Crips, en prison

à San Quentin, en 2005.


au gangsta rap de Ice-T, NWA, Snoop Dogg ou Dr Dre, et aux filmsculte Colors et Boyz n the

Hood.

À la froide lumière des chiffres, les conflits entre ces gangs, enfantés par la création des Crips,

constituent la sixième guerre la plus meurtrière des États-Unis, après la guerre de Sécession,

les deux guerres mondiales, le Vietnam et la Corée. Des milliers de morts pour des motifs

futiles: l’ego, la domination de quelques bouts de trottoir défoncés, l’argent, l’adrénaline,

se sentir enfin exister et craint.

De l’absurde bain de sang qu’est devenue cette guerre des gangs de rue à Los Angeles, il n’y

avait à l’origine, en 1971, qu’un garçon à peine sorti de l’adolescence, un jeune bagarreur

au parcours chaotique, trimballé de son Sud natal par sa mère et qui découvre L.A., son

ghetto d’adoption, ses inégalités sociales et raciales: Stanley Tookie Williams III, Tookie pour

les intimes.

1965

Burn, Baby, Burn!

1959. Tookie a sixans lorsqu’il débarque à Los Angeles. Il a fait le voyage en bus, au

côté de sa mère, une jeune Afro-Américaine de 23ans venue, comme tant d’autres, tenter

sa chance en Californie. Elle laisse derrière elle son vieux Sud natal, la Louisiane, et son

racisme d’État. Là-bas, l’abolition de l’esclavage a laissé place à la ségrégation, à la violence

raciale, aux lynchages. Le père de Tookie a quitté le gamin quand celui-ci avait à peine un

an. En Louisiane, sa mère survit de petits boulots. Partout autour d’elle, les gens font leurs

valises, direction les villes industrielles du nord et de l’ouest des États-Unis pour se donner

un second départ. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, ils seront 7millions à faire

ce voyage, pour fuir le racisme et le chômage –un exode surnommé «la seconde grande

migration afro-américaine».
Pendant les longues heures de bus qui séparent la Nouvelle-Orléans de Los Angeles, mère

et fils ne se sont presque pas dit un mot. Tookie a le cœur gros de quitter Momma, sa grand-

mère adorée, celle qui sait rendre la vie plus douce lorsque la maman, dépassée, tente de

dresser son fils à coups de ceinturon, que cette femme très pieuse appelle «des punitions

bibliques».

Los Angeles, finalement. Tookie n’avait jamais vu ça, la grande ville, les voitures partout,

les autoroutes sans fin. Une autre planète. Mais de L.A., sa mère et lui n’en connaîtront que

South Central, son plus gros ghetto noir, une centaine de kilomètres carrés au sud de la ville

Le terme ghetto n’est pas usurpé: leur quartier est délimité géographiquement, et pour

les Afro-Américains, impossible de s’installer ailleurs, loin du cœur visible et touristique

de cette cité des anges trop chère, trop blanche.

En Californie, la ségrégation persiste, plus hypocrite encore : si elle n’est pas inscrite dans

la loi, elle existe de fait. Physiquement, aussi. Ce racisme que sa famille a fui, Tookie va
76

apprendre à devoir s’en méfier très tôt. Car les rues ne sont pas sûres. Il arrive parfois

d’y tomber sur une bande, les Spook Hunters (littéralement: «chasseurs de bamboulas»),

un «club» raciste formé dans le quartier voisin de South Gate dans les années1940, qui pa-

trouille dans les ghettos noirs. Son signe distinctif ne laisse aucun doute sur ses intentions:

tous les membres portent une veste ayant pour logo un homme noir aux traits caricaturaux,

nœud coulant autour du cou.

En réaction, des premiers gangs afro-américains se sont créés: les Slausons, les Business-

men, les Gladiators. «Ces confrontations revêtent une dimension sociale, économique et

raciale», détaille l’historien Yohann Lemoigne, «qui pose les bases de regroupement entre

ados, formés pour se défendre. D’autant qu’il n’y a rien d’autre à faire, aucun loisir, juste

traîner ensemble. Ces premiers gangs deviennent une famille de substitution.»

Dans ce contexte, Tookie et sa mère s’installent donc à South Central, du côté de West-

side. C’est moins pourri que l’Eastside, les bungalows tiennent encore debout, les rues sont

propres. Dans ses mémoires intitulées Blue Rage, Black Redemption, il compare le quartier

à une belle pomme, rouge et brillante à l’extérieur, pourrie à l’intérieur. Parce que derrière

les murs de South Central, c’est minuscule et insalubre, on s’y entasse les uns sur les autres,

toutes générations confondues. Et sa mère enchaîne les petits boulots pour essayer de s’en

sortir.

Tookie n’aide pas vraiment. Malgré les punitions corporelles, même quand sa grand-

mère chérie, Mommy, finit par venir vivre avec eux, le garçon est intenable. Bien plus

tard, il analysera son enfance, cette genèse du monstre, dans un écrit introspectif: «D escen-

dants d’esclaves, on a hérité d’une culture en lambeaux. […] J’ai passé ma jeunesse à traîner

une profonde crise d’identité. Bien que Noir, je n’avais aucune notion juste de ce que cela

signifiait. J’ai donc intégré tous les stéréotypes qui m’ont fait détester ma condition et les

miens. […] Sans la connaissance dont j’aurais eu besoin pour forger mon identité, j’étais

incapable de donner à ma mère le respect qu’elle méritait. Comme je ne la respectais pas,

comme je ne me respectais pas, c’était inévitable: en grandissant, j’ai fini par ne pas respecter

les autres Noirs.» Quand Tookie sort de l’é cole, il fait de la rue son terrain de jeu.
«On n’avait pas la télé, alors c’était ça ma télé, écrira-t-il plus tard. J’y étais l’acteur principal.»

IlcommenceparvolertroisOreodansunepetiteépicerie,sefaitarrêterparunflicquiletraite

de «nègre». Puis il devient le roi de la bagarre. Tookie est petit, mais il frappe fort: «J’étais

coupable en raison de ma couleur de peau, condamné à la naissance. Pour moi, il n’y avait

pas de Rotary Club, de scouts ou d’autres associations réservées aux Blancs. Je bénéficiais

de l’égalité des chances, ouais, mais avec les bas-fonds de la société, les voyous, les anciens

détenus, les proxénètes, les joueurs, les escrocs, les voleurs, les prostituées. Ici, c’était une lutte

quotidienne pour survivre. Et la violence avait toujours raison.»

Au début des années 1960, les ghettos voisins de South Central, Watts et Compton sont

à l’agonie. Chômage, logements insalubres, éducation au rabais, surpopulation, drogues:

une vraie poudrière. Les seuls Blancs qu’on voit ici, ce sont les Spook Hunters ou les flics du

LAPD, la police de Los Angeles, réputée pour être l’une des plus violentes et des plus racistes

du pays. À12ans, Tookie ne sort plus sans son cran d’arrêt. Un soir d’été, c’est l’étincelle.
Le 11août 1965, dans le ghetto de Watts, un banal contrôle d’alcoolémie dégénère en nuits

d’émeute. Marquette Frye, 21ans, rentre de soirée en voiture. Il a bu quelques verres et pas

de chance, à deux blocs de chez lui, un flic l’arrête pour conduite en état d’ivresse. Le flic est

blanc bien sûr, et il aime bien jouer de la matraque. Rapidement, les passants et les voisins

s’agglutinent autour de la scène. La mère de Marquette, elle aussi, arrive sur place et prend

un coup à la tête. Autour, la foule se masse et enrage. Des cannettes et des pierres fusent.

La mèche est allumée: «C’est une bavure! Pareil qu’à Selma!» Cinq mois après la violente

attaque de la police contre des marcheurs pacifistes pour le droit de vote dans cette ville de

l’Alabama, la cicatrice est encore béante.

Dans une Amérique en pleine lutte des droits civiques, c’est l’explosion: pendant six jours

et six nuits, Watts se révolte. Aux cris de «Burn, baby, burn

à chaque coin de rue, les magasins sont pillés, les immeubles et les voitures incendiés. Blancs

et Noirs s’affrontent à chaque coin de rue. Trois jours après le début des émeutes, le couvre-

feu est décrété. 14000s oldats de la garde nationale envahissent le quartier, armés jusqu’aux

dents.

Le bilan est lourd: 34morts sur le bitume, que des jeunes, que des Noirs. On compte plus de

1000blessés, 4000arrestations et 35millions de dollars de dommages matériels. Jusqu’en

1992, les émeutes de Watts resteront les plus terribles jamais répertoriées aux États-Unis.

«À cette période, on est à un tournant du mouvement pour les droits civiques», note l’his-

torien Yohann Lemoigne. «Une partie de la jeunesse se radicalise politiquement et ne fait

plus particulièrement confiance aux leaders mainstream qui prônent une lutte pacifique

pour un progrès graduel afin de s’intégrer éventuellement dans dix, quinze ou vingt ans dans

la société américaine.»

À cette l’époque, Tookie a 12ans. Il se souvient surtout des années qui ont suivi les émeutes.

ÀSouth Central, Compton et Watts, les ghettos se politisent et prennent conscience de

ce que signifie être Noir dans la société américaine. Trois ans plus tard, en 1968, Martin

Luther King est assassiné et les Blacks Panthers s’installent à Los Angeles. Fondés en 1966sur

le campus d’Oakland, à côté de San Francisco, il s’agit au départ d’une organisation poli-
tique d’autodéfense pour les Noirs qui ne veulent plus se laisser marcher sur les pieds. Leur

antenne pour la Californie du Sud est menée par Alprentice «Bunchy» Carter, également

leader du gang des Slausons.

«Les Black Panthers jouent un rôle fondamental dans la politisation des jeunes, souligne

Yohann Lemoigne. Ils vont leur permettre de comprendre d’où viennent leurs problèmes,

d’articuler la dimension raciale mais aussi sociale de leur oppression. Ainsi, les Black Pan-

thers vont structurer intellectuellement un nombre très important de jeunes Noirs à L.A.»

Devenu porte-voix de la jeunesse des ghettos, les Panthers patrouillent dans le quartier,

protègent les habitants contre les flics et distribuent des petits déjeuners gratuits. Grâce

à eux, les gangs de rue qui existaient depuis les années 1940ont presque disparu. La vio-

lence se transforme en lutte politique. Le 28juin 1964, l’activiste Malcolm X clame: «Nous

déclarons notre droit sur cette terre d’être reconnus comme des hommes, des êtres humains,

d’être respectés comme n’importe quel autre être humain, de se voir accorder les mêmes
Des agents de la police de Los Angeles interpellent brutalement un manifestant

afro-américain lors de la rébellion du quartier de Wats en août 1965.


Les quartiers sud de Los Angeles

s’enflamment le 15 août 1965.


80

droits dans cette société. À partir de ce jour, nous avons l’intention d’y parvenir par tous

les moyens nécessaires. » Ses disciples approuvent. « Nous allons marcher sur cette nation,

enchaîne le cofondateur des Black Panthers, Bobby Seale, marcher sur cette structure raciste

en place […]. C’est un holdup, on est venu prendre ce qui nous appartient!»

Pour le FBI, les Blacks Panthers représentent la pire menace pour la sécurité intérieure

du pays. Son directeur, le tristement célèbre Edgar Hoover, développe un programme pour

infiltrer le mouvement, le détruire de l’intérieur et de l’extérieur. ÀSouth Central, les locaux

de la section sont brûlés et ses leaders, dont Bunchy Carter, sont assassinés par des mili-

tants d’une association concurrente, chauffés à blanc par des agents provocateurs infiltrés.

Le travail de sape fonctionne à merveille: en 1969, la section de Los Angeles des Black Pan-

thers n’existe plus. Les jeunes du ghetto de South central se retrouvent une fois de plus livrés

à eux-mêmes.

Rien de nouveau sous le soleil pour Tookie, qui ne s’est jamais intéressé à la politique.

Il a 16ans et déjà un casier long comme le bras. Après les vols d’Oreo et les bagarres sur

les terrains vagues, il enchaîne les cambriolages, les petits braquages et les sales besognes.

Les marlous du coin adorent parier sur les combats de chiens. Tookie se charge d’en trouver

pour eux, tristes molosses déjà vieux et amochés, qu’on achèvera dans un bain de sang. Sans

ciller, l’ado regarde et s’endurcit, toujours prêt à frapper. Il est viré de sept collèges et fait

quelques allers-retours en maison de correction. Partout où il passe, il assoit sa réputation

ultraviolente et devient le leader d’une bande, ses homies, comme on dit ici («s es potes»).

Un soir d’hiver 1970, les choses tournent mal, un peu plus que d’habitude. Tookie pavane

avec ses homies au volant d’une belle Chevrolet fraîchement volée. Ils jouent les «macs»

devant les filles, puis filent au parc d’Inglewood, où traîne une bande rivale, les Sportsman

Park Boys. Tookie a déjà sorti les poings, mais la police arrive plus vite. Il s’enfuit, saute

trois clôtures, mais alors qu’il se croit hors d’atteinte, les flics lui tombent dessus, armes à la

main. Cette fois-ci, il est envoyé au Los Padrinos Juvenile Hall: un palace comparé aux mai-

sons de correction qu’il a connu. Les chambres sont propres, la salle de sport bien équipée.

Là-bas, un coach sportif l’initie à l’haltérophilie. Nouvelle passion: très vite, il devient accro
au bodybuilding.

Quelques mois plus tard, il sort de taule, gonflé à bloc. À17ans, il pèse plus de 130kilos,

tout en muscles. «J’attendais avec impatience de retourner dans la rue, confie-t-il dans ses

mémoires. Mes pensées se concentraient sur comment vaincre les gangs voisins. Attaquer,

attaquer et attaquer encore. C’était la guerre! Avant ma libération, j’ai été convoqué pour

une réévaluation et soumis à une longue liste de questions. La dernière était  : “Stan, quels

sont tes projets une fois que tu seras réintégré dans la société?” Avec une expression indif-

férente, j’ai répondu: “Je prévois d’être le chef du plus grand gang du monde.”» Dès sa sortie

de prison au début de l’année1971, Tookie va s’y employer à plein temps…

Il a acquis le respect : faire de la taule sans balancer personne, c’est monter en grade.

Et puis ses nouveaux muscles attirent du monde. Sa clique prend de l’ampleur, les vaincus

le rejoignent, les autres jurent de le tuer à mains nues. À cette époque, les armes sont
discrètes – on préfère encore les combats «à la loyale ». Et à ce jeu-là, dans le Westside

de South Central, Tookie règne en maître. Mais dans le Eastside, derrière Central Avenue,

un autre gars de son âge fait parler de lui. Il s’appelle Raymond Lee Washington.

1971

l'union des parias

Comme Tookie, Raymond Washington a 18ans, du charisme et déjà une solide répu-

tation. Depuis deux ans, avec son gang des Baby Avenues – quelques homies rencontrés

au lycée de Fremont –, il défie tous les durs de son quartier. Et gagne à tous les coups.

Contrairement à Tookie, il est très influencé par l’idéologie des Black Panthers, a grandi

avec eux et reprend tous leurs codes. Même uniforme, parka, gants, bérets noirs, et même

credo: l’autodéfense. Puis l’objectif a changé en cours de route: désormais, il s’agit simple-

ment de dépouiller d’autres jeunes Noirs et de leur voler leurs fringues.

En 1971, peu de temps après sa libération, Tookie rencontre Raymond Washington dans

son lycée. Au début, il pense que Raymond et son pote Bulldog, tous deux « extrêmement

musclés», sont venus en découdre. Mais non. Ils sont là pour discuter. Ils connaissent les

ambitions de Tookie, les partagent, mais savent aussi qu’il manque des bras pour mettre sous

sa coupe tous les gangs du quartier. Pourquoi ne pas unifier leurs deux bandes respectives?

Tope là! Voyant tout ce beau monde réuni pour la première fois, Tookie jubile: «Voici la plus

grande concentration de parias noirs jamais rassemblée.» Il va pouvoir désormais tenir

sa promesse: former le plus grand gang du monde.

Ainsi uni, leur nouveau crew(«bande») se doit de trouver un nom inoubliable. Après avoir

hésité, dit-on, avec The Black Crusaders, The Mau-Maus (hommage aux guerriers indépen-

dantistes kenyans), The Terminators, The Black Knights ou le farfelu The Snoopies, puis

shortlisté Black Overlords ou The Assassins, c’est finalement la suggestion de Raymond


Washington qui emporte l’adhésion. Dans la biographie officielle de ce dernier, un proche

affirme que Raymond empruntait souvent des habits à s on frère Reggie, une paire

de Converse surtout, décorée au stylo du mot C rip , surnom du frangin dans la fanfare

de l’é cole : c’était donc Crips dès le début.

Tookie lui croit se souvenir que cela s’est fait en deux temps: Raymond aurait d’abord

suggéré Cribs («berceaux»), peut-être en référence au jeune âge des premiers membres,

une soixantaine de gamins, entre 12 à 18 ans maximum. Et aussi car le symbole est puissant:

Cribs, du berceau à la tombe… Un an plus tard, ce serait d venu Crips, avec un p à la place

du b. Là encore, la légende prend le pas. Pour certains, ça viendrait de cripple («boiteux»),

en référence à la canne qui fait partie de leur code vestimentaire. Pour d’autres, plus terre

à terre, une simple déformation de Cribs, mot pas facile à prononcer quand les gars sont

défoncés…
Manifestation de membres

du Black Panthers Party (1969).


Si l’origine du nom est sujette à débat, leur objectif est bien connu, simpliste : éliminer tous

les gangs de South Central qui se reforment depuis la disparition des Black Panthers.

Et tout ça, avec style. En plus du blouson de cuir noir, les Crips marchent donc avec une

canne, portent un anneau à l’oreille gauche, des bretelles qui pendouillent et un bandana

bleu. Formant une famille de substitution faite de cousins éloignés, ils s’appellent cuz entre

eux. Nuit et jour, ils sillonnent South Central et terrorisent le ghetto à coups d’agressions

et de vols violents.

En 1972, un an après la rencontre de Tookie et Washington, les Crips comptent déjà plus

de 200membres. Chef d’un gang affilié, Kody «Monster» Scott a vécu cette montée en puis-

sance: «J’avais 6ans quand les Crips sont nés. Personne n’aurait pu prévoir un tel ouragan.

La jeunesse de South Central s’est retrouvée happée par une force inconnue qui n’allait faire

qu’ajouter à la liste interminable de ses problèmes. Une sorte de sous-culture hostile venait

de se créer. Personne n’a pris ça au sérieux. Mais petit à petit, des maisonnées, des rues,

des quartiers entiers, l’État de Californie même, pourrait-on dire, ont été contaminés. Cha-

cun est armé, frustré, refoulé, à deux doigts d’exploser.»

Tookie et Raymond Washington ont inventé plus qu’un gang: une communauté. «Crip or

die»: voilà ce qu’on peut désormais lire sur les murs de South Central. Les nouvelles recrues

sont formées par leurs aînés comme de véritables soldats. Cela commence dès 11ans par

une épreuve d’initiation: la plupart du temps, se faire passer à tabac par les autres membres

du groupe. Ceux qui ont plus de chance s’en tirent avec un vol à main armé. Les filles aussi

sont acceptées. Pour devenir une «Criplette», elles doivent d’abord subir… une tournante.

Ce bizutage hardcore donne le droit de porter le bandana bleu, l’étendard des Crips, et d’en

apprendre le langage et les codes corporels.

Le plus connu reste le Crip Walk ou C-Walk, une danse guerrière qui consiste à écrire le

mot Crip en équilibre sur un pied pour affirmer son appartenance face aux autres gangs,

donner le top départ d’un braquage ou signer ses meurtres. Largement entré dans la culture

populaire grâce au rap, des décennies plus tard, le C-Walk est depuis repris partout, jusque

dans le monde tennis: aux JO de 2012, Serena Williams esquisse ce pas de danse lors de sa
victoire contre Maria Sharapova.

En attendant, sur le terrain, devenir un Crip consiste à adopter un nouveau quotidien,

sans loi ni remord, visant à défendre son territoire, initier les nouveaux, voler, violer, tuer:

un style de vie appelé le Crippin. Dans les ghettos du sud de Los Angeles, tout le monde

redoute ce nouveau super gang, les rues délabrées bruissent de son nom. Mais il faudra

attendre le 20 mars 1972 et le meurtre de Robert Ballou Jr., tué pour une veste en cuir

devant le Hollywood Palladium à la sortie du concert de Soul Train, pour que le mot Crips

devienne une Menace II Societ y nationale. Selon Ken Bell, enquêteur à la police de Los

Angeles, «c’est un meurtre qui a fait date. Il a donné le coup d’envoi, entendu dans le monde

entier, des meurtres commis par les gangs. Nous étions entrés dans un monde différent».

À South Central, berceau du gang, la médiatisation du meurtre de Robert Ballou est un vrai

de coup de pub. Les nouvelles recrues affluent de tous les ghettos voisins pour venir prêter

allégeance au gang et à ses deux puissants leaders. Depuis presque deux ans, ils se partagent
le territoire: Raymond Washington le discret dans l’Eastside, Tookie le showman body-

buildé dans le Westside. Mais dans le ghetto voisin de Compton, une révolte commence

à s’organiser.

1972

Blood Sport

Un soir d’été 1972, Vincent Owens et Sylvester Scott se font tabasser par une vingtaine

de Crips. Ils voient rouge : c’est la fois de trop. En réaction, les deux garçons rassemblent

quelques gangs autonomes qui traînent du côté de Compton, pour leur proposer d’unir leurs

forces. Les Brims, les Bounty Hunters, les Athens Park Boys et surtout les puissants Pirus se

fédèrent sous le foulard rouge des Bloods. Crips contre Bloods: une guerre civile des ghettos

est née.

Une nouvelle carte se dessine alors au sud de Los Angeles. Chaque armée y possède son

territoire, sa couleur, son drapeau et son propre langage. Les Crips s’habillent en bleu,

forment un Cavec les doigts pour se saluer entre eux et s’appellent cuz. Àleurs pieds?

Exclusivement des baskets British Knight car le logo BK peut être détournée en Blood killas

(«tueurs de Bloods»). Les Bloods arborent quant à eux un bandana rouge dans la poche

droite, signent de deuxO avec les doigts et évitent même une certaine lettre de l’alphabet.

«Un des éléments qui caractérise un groupe comme étant un gang, c’est le fait d’avoir recours

à des codes, des symboles, qui vont marquer l’appartenance, détaille Yohann Lemoigne. […]

Dans les années 1990, les Bloods, par exemple, refusent d’utiliser la lettre C quand ils parlent,

ils disent that’s boo pour dire that’s cool. Les Crips, eux, vont faire l’inverse. Il y a des petites

symboliques comme ça, mais en termes de mode de vie, ce n’est pas très différent.»

Los Angeles se divise maintenant en zone bleue et en zone rouge, comme une carte du pays

un soir d’élection présidentielle. Chaque bout de territoire est conquis par le sang. En 1974,
on compte à Los Angeles 70morts violentes liées à la guerre des Crips et des Bloods. Entre

les frères ennemis, tous les coups sont permis, jusqu’aux plus tordus. Kody «Monster» Scott,

petit protégé de Tookie, raconte dans son autobiographie une anecdote édifiante.

Un soir, avec ses homies, il décide de kidnapper des Bloods. Pas pour la rançon, juste pour

terroriser le camp adverse: «Une bonne partie de la nuit s’est passée en discussions pour

fixer le genre d’action capable de retenir leur attention. On a envisagé la castration, l’aveu-

glement ou d’enfoncer le canon d’un fusil dans le rectum de la victime et tirer, ou encore

lui couper les oreilles. Après tout, tuer était trop simple, trop définitif. Nous voulions qu’il

demeure un exemple vivant de notre détermination.»

Ils décident finalement de lui couper les deux bras à la machette. Ils en laissent un par terre

dans la rue, comme un chien marquant son territoire, et ramènent l’autre à la tanière en

signe de victoire. Deux jours plus tard, vengeance: la sœur d’un Crip est laissée pour morte
Membres des

Crips faisant sur le trottoir, violée à plusieurs reprises et lardée de coups de couteau… Le cercle vicieux

leurs signes
est parti pour ne jamais s’arrêter.
distinctifs.
86

La police, quant à elle, ferme les yeux: tant qu’ils se tuent entre eux, dans leurs quartiers,

loin des yeux, tout va bien sous les palmiers de Hollywood. Un laisser-faire coupable qui

contribue à amplifier monstrueusement le phénomène. En 1974, deux ans après la création

des Bloods, on compte déjà 60gangs afro-américains, dont 45Crips. Au-dessus d’eux, le roi

Stanley Tookie WilliamsIII règne en maître. Pour le meilleur, et très bientôt pour le pire.

Lorsque son double de Eastside, Raymond Washington, est arrêté pour vol à main armée

et part en prison pour cinq ans, le cofondateur des Crips commence une longue descente.

Éducateur à Compton le jour, chef d’un des plus grands gangs de Los Angeles le soir, sa double

vie a de quoi rendre schizophrène. Le reste du temps, Tookie continue à soulever de la fonte

et transforme son petit duplex en salle de gym. Car la «muscu» reste sa grande passion:

on le voit souvent à Muscle Beach, ce coin de plage de Venice où s’entraînent tous les body-

builders, bien en vue sur des appareils en plein air le long de la promenade. Un jour de 1976,

l’un de ses condisciples le complimente sur ses biceps, «gros comme des cuisses!»: il s’agit

du futur Terminator, Arnold Schwarzenegger. Tookie le recroisera trente ans plus tard,

quand l’acteur devenu gouverneur de Californie tiendra la vie du gangster entre ses mains…

Mais ne spolions pas la fin du film.

Raymond Washington en taule, Tookie se trouve un pire ennemi: lui-même. Petit à petit,

il perd pied, devient accro à l’une des drogues à la mode de l’époque : le LSD. « J’avais

désespérément besoin d’é chapper à la folie qui m’entourait, s’excuse-t-il presque. L’acide

et les autres drogues me permettaient de lutter contre le cauchemar vivant, même si la

trêve était temporaire. Je croyais avoir trompé tout le monde dans mon rôle de conseiller,

mais je détruisais mon esprit. Ma vie était une contradiction. Je ne m’attendais pas vraiment

à mourir, mais je ne me souciais pas de savoir si j’étais en vie ou si j’étais mort. Au fond, j’avais

l’illusion d’être invincible.»

Juste une illusion. Il est pourtant loin de l’être, invincible. Une nouvelle l’affecte particuliè-

rement : la mort de Mommy, sa grand-mère adorée, la seule à pouvoir fendre son armure,

la seule aussi sans doute que Tookie aimait inconditionnellement. Il est dévasté. Pour oublier

sa douleur, nihiliste et constamment sous acide, il redouble de violence contre les Bloods.
Et en paye les conséquences.

Un soir, il se balade tranquillement avec son pit-bull quand une voiture passe à ses côtés

au ralenti. Àl’intérieur, quelqu’un fait de la main le signe distinctif des Bloods. Tookie met

la main à la poche, prêt à dégainer, mais la voiture accélère et disparaît dans la nuit. Il est

repéré, il le sait. Il se précipite chez lui. Àp eine arrivé sur le perron, les coups de feu éclatent.

C’est un drive-by shoot ing, une fusillade au volant, signature des gangs de L.A. Touché

à la jambe, il s’effondre. «Une faible lumière m’a permis de voir le sang couler sur l’herbe

et dans la terre, philosophe-t-il a posteriori. Àl’agonie, je ne m’étais jamais senti aussi seul

et vulnérable de toute ma vie. On m’avait fait tomber de mon trône imaginaire. Je n’avais

pas peur. J’étais horrifié.»

À l’hôpital Martin-Luther-King-Jr. de South Central, les médecins annoncent à Tookie qu’il

ne pourra plus jamais marcher. C’est mal le connaître: après un an de rééducation intensive,

il est debout, avec une canne. Cette fois, ce n’est pas pour la frime, ni pour cogner sur ses
Membres des Bloods faisant

leurs signes distinctifs.


88

rivaux. Son nouveau handicap ne le calme pas, bien au contraire. Il sombre complètement

dans la drogue. Après l’herbe, le LSD, la coke et la colle, il devient accro au PCP, un liquide

hallucinogène puissant dans lequel il trempe sa cigarette –on appelle cela un sherm.

L’effet de dépendance est très rapide. Aussi rapide que sa descente aux enfers: en 1977, il est

viré de son poste d’é ducateur à Compton après avoir été impliqué dans un vol commis par

des jeunes du foyer. Peu de temps après, on lui refuse la participation à un concours amateur

de culturisme: le chef du plus grand gang de Los Angeles sur un podium, cela aurait fait

tache…

1979

quatre meurtres, un suspect

Deux rideaux rouges de théâtre s’ouvrent sur une grande scène ronde tandis que

résonne une musique digne d’arènes romaines. L’animateur, au sommet du kitsch, annonce

l’invité surprise, le clou du spectacle. Entouré de deux danseuses en bikini, coupe afro

et fine moustache, c’est un beau bébé ultra-musclé débarque le plateau, habillé d’un slip et

de guêtres léopard. «Who?», interroge le panneau lumineux aux ampoules rouges derrière

lui. Who? «Tooooookie… Williams!»

Dans sa spirale infernale, c’est tout ce qu’a trouvé le chef de gang désabusé pour se consoler:

faire trembler ses pectoraux tout huilés en tapant des poses gênantes dans l’émission

The Gong Show, un concours de talents amateurs où la compétition passe au second plan.

Il s’agit avant tout pour public de se moquer gentiment de l’absurdité des candidats présen-

tés. Aveuglé par ses quinze minutes de gloire, Tookie ne semble pas en saisir le ridicule –

d’ailleurs, il ne capte plus grand-chose. À chaque revers, il se shoote et devient de plus en plus

agressif. Il prend pour habitude de cracher au visage de tout le monde, des Bloods comme

de ses meilleurs potes, pour provoquer des bagarres. Il défie même les chiens, se met à quatre
pattes et leur aboie dessus. Il est au bord de la folie. Mais à 25ans, son destin va basculer

une énième fois.

Depuis qu’il a été viré de son poste d’é ducateur, les journées se suivent et se ressemblent.

Tookie zone dans South Central, s’adonne aux plaisirs du bodybuilding et du PCP, parade

devant les filles au volant de sa Chevrolet, tabasse quelques Bloods au passage. La routine.

«J’étais un vrai gâchis, résume-t-il. La bande-son de ma vie était le P-Funk, un genre musical

dérivé du funk avec une grosse dose de folie, de drogue, de sexe et de violence urbaine. Des

artistes funk comme Bootsy Collins, The Ohio Players, Rick James, The Bar-Kays, et le plus

grand de tous les funksters, George Clinton, le meneur de Parliament, régnaient en maître

dans South Central.»

Le soir du 28février 1979, les basses crachent fort chez James Garrett, un gars du quartier

qui héberge Tookie de temps en temps. Tookie est là, avec trois cuz des Crips – Simms,

Coward et Darryl. Alors qu’ils enchaînent les «sherm», leur vient une idée de génie: faire
Arnold Schwarzenegger dans sa période

culturiste. Le futur gouverneur

de Californie tiendra la vie de Tookie

entre ses mains trente ans plus tard.


90

un braquage. Ils sortent le break du garage et se dirigent vers une première épicerie.

Finalement, ils font marche arrière: trop de témoins. Àpartir de là, les versions diffèrent,

mais les faits restent les mêmes.

Cette même soirée, un supermarché 7-Eleven dans East Los Angeles est cambriolé. Son

manager, Albert Owens, 26ans, père de deux enfants, est retrouvé face contre terre dans

la réserve, abattu par deux balles de fusil. Un troisième coup de feu a été tiré sur la caméra

de surveillance. Le butin volé dans la caisse ce soir-là: à peine 120dollars. Dix jours plus tard,

le 11mars 1979, un nouveau drame se produit au Brookhaven Motel de South Central. L’éta-

blissement est géré par les Yang, une famille d’immigrés taïwanais. Vers 5heures du matin,

le plus jeune fils est réveillé par cinq coups de feu. Paniqué, il se précipite dans le bureau

privé de ses parents. Il y trouve son père, sa mère et sa grande sœur agonisant dans une mare

de sang, abattus au fusil à pompe. Ànouveau, pour une poignée de dollars.

L’enquête des quatre meurtres est confiée à la section criminelle du LAPD, la police de

Los Angeles, réputée ultraviolente. Les interrogatoires sont musclés et certains parlent,

même des Crips. Le nom de leur leader revient en permanence. James Garrett, l’hébergeur

deTookie,affirmeparexemplequecelui-ciseseraitvantéd’avoirbutédes«têtesdebouddha».

Ses potes Simms et Coward avouent avoir participé au cambriolage du 7-Eleven et racontent

comment Tookie a descendu Albert Owens dans la réserve. D’ailleurs, les douilles retrouvées

sur place semblent correspondre à son fusil… Cinq jours après la tuerie du motel, Tookie

est arrêté et inculpé pour quatre meurtres au premier degré. Il nie tout en bloc et prétend

toujours, dans ses mémoires, ne pas se souvenir de ce qui s’est passé.

Dans l’attente de son procès, il est incarcéré à la très dure prison centrale pour hommes de

Los Angeles. Elle est déjà blindée de Crips, leur chef est donc placé dans le quartier de haute

sécurité. Pendant deux ans, son quotidien se résume à une cellule de 3mètres sur 2, sans

fenêtre, avec juste une vitre teintée derrière laquelle les matons l’insultent et le traitent

de nègre. Il admet avoir passé ces années dans un brouillard total, quasi inconscient, accu-

sant les autorités de l’avoir drogué à coup de sédatifs: «Mon passage à High Power de 1979

à 1981a été un épisode amnésique qui est passé à la vitesse de la lumière. J’étais un somnam-
bule la plupart du temps. Je ne me souviens d’aucun détail précis sur le déroulement juri-

dique de mon affaire, ni d’avoir engagé des dialogues stratégiques avec l’un de mes nombreux

avocats.»

Tookie est si désorienté qu’il se souvient à peine de ce jour d’août 1979où on lui annonce

l’assassinat de Raymond Washington, avec qui il a cofondé les Crips. On ne saura jamais

qui est l’assassin. Aucune enquête n’a été ouverte, aucun média n’a parlé de l’affaire.

Un Noir tué dans la rue, trop banal. Mais dans les ghettos de South Central, Compton et

Watts, le meurtre de Washington résonne comme un assassinat présidentiel. Désormais,

tous les regards se tournent vers Tookie, le dernier pilier vivant des Crips. Mais pour combien

de temps encore? Accusé de quatre meurtres, il risque bien de mourir lui aussi: en 1978,

un an avant son arrestation, la peine de mort a été rétablie en Californie.


En avril 1981, après deux ans de préventive, le procès de Stanley Tookie WilliamsIII s’ouvre

à Los Angeles. Sa défense n’a pas changé: il plaide non coupable. D’ailleurs, il dit n’avoir

jamais tué personne: «Je ne suis pas un tueur, mais un combattant.» Ses avocats, eux, sou-

lignent le manque de preuves. Aucune empreinte de Tookie n’a été retrouvée sur les lieux

des crimes, l’expertise balistique a été bâclée et tous ceux qui ont témoigné contre lui ont

«commeparhasard»négociéuneré[Link],lejurysembledéjàconvaincu

de la culpabilité de Tookie. Un jury exclusivement blanc. Au dernier moment, le procureur

a écarté les trois seuls Afro-Américains convoqués.

Le jour du verdict est le 15 avril 1981. Dans sa plaidoirie finale, le procureur compare

Tookie, enchaîné dans le box des accusés, à un «tigre du Bengale dans un zoo.[…]Alors,

imaginez-le dans son habitat naturel», dit-il aux jurés… La formule ne choque personne.

Quelques heures plus tard, il est reconnu coupable des quatre meurtres avec circonstances

aggravantes et condamné à la peine de mort. Àl’annonce du verdict, Tookie lâche un mo-

therfucker («fils de pute») juste assez fort pour que tout le monde l’entende.

Interviewé quelques années plus tard dans sa cellule, il égrène, d’une voix posée: «Je suis

innocent et je comprends que ce soit difficile à concevoir pour quelqu’un qui a mon pouvoir

et ma réputation criminelle. Mais pour une personne qui est noire de surcroît, il est encore

plus difficile d’obtenir justice.»

Le lendemain du jugement, Tookie est transféré à la prison de San Quentin, près de

San Francisco. C’est le plus vieux pénitencier de Californie, construit à l’origine pour

3000prisonniers, mais où s’y entassent plus du double. Parmi eux, un bon nombre de Crips

qui accueillent leur leader en héros. Sur son passage, ils lui souhaitent la bienvenue en for-

mant unCavec leurs doigts. Welcome Big Took!

Tookie est placé dans un bâtiment spécial, réservé aux condamnés à mort. Cellule 32,

tout au fond du couloir. Avec lui, 45autres détenus attendent leur exécution. Mais Tookie

ne se range pas pour autant. Il a le Crippin en lui, une violence et une haine nourries de-

puis l’enfance. Il a l’impression d’avoir toujours vécu dans le couloir de la mort, alors ici

ou ailleurs, quelle différence?


En quelques mois, il devient le caïd le plus dangereux de la prison, gère les trafics et im-

pose sa loi. Il reprend aussi l’entraînement physique jusqu’à retrouver son poids de forme:

130 kilos de muscles. Il envoie plusieurs détenus à l’hôpital. Un garde reçoit de l’acide

au visage et accuse Tookie. Ce dernier nie: comment aurait-il pu lui balancer cette mixture

dessus? Ses bras, trop gros, ne passent pas entre les barreaux…

Cela commence néanmoins à faire beaucoup. En janvier 1982, il est placé à l’isolement

pour six ans. Pendant ce temps, dehors, des tensions internes apparaissent chez les Crips.

Avec un leader au paradis et un autre durablement en prison, des ambitions se réveillent.

Chacun veut créer son propre sous-groupe, toujours plus fort, plus fou que les autres.

De 45divisions Crips en 1978, on passe à 155en 1982. Pour conquérir leur petit bout de ter-

ritoire, ils se battent désormais plus entre eux qu’avec les Bloods. Pour ne rien arranger,

un autre danger, encore plus pernicieux que ces guéguerres de pouvoir, commence à se

répandre dans les rues à une vitesse vertigineuse…


94

1982

l a pipe du diable

La mine grave, le président américain George Bush père saisit un sac plastique trans-

parent dans un tiroir de son bureau. Àl’intérieur, cinq gros cailloux farineux. Il les toise, puis

les montre à la caméra. Il se lance. «Ceci est du crack. Il a été saisi par des agents dans un parc

juste en face de la Maison Blanche. Cela a l’air aussi innocent que des bonbons, mais c’est

en train de transformer nos villes en champs de bataille.» En quelques phrases devenues

cultes pour leur côté «télé-achat de l’absurde», Bush officialise une réalité. Dérivé bon mar-

ché de la cocaïne, facile à fabriquer et super addictive, cette nouvelle drogue qui se fume

dans des pipes de fortune est en train de devenir un fléau aux États-Unis.

Dès son apparition au début des années 1980, le crack change instantanément la donne

pour les gangs de South Central. Finis le racket et le deal d’herbe, odorante et volumineuse,

si repérable. Désormais, n’importe qui peut se faire 500dollars par jour. De quoi acheter des

armes et voir les choses en grand. «Avant 1980, il y a encore des interactions entre chaque

quartier, des barbecues, des réunions de famille», se souvient la journaliste Stéphanie Binet,

qui a habité dans ces quartiers divisés entre Crips et Bloods. «Avec l’arrivée du crack, tout

bascule. Les quartiers deviennent alors des marchés et des terrains pour vendre de la drogue.

Histoire classique des dealers. Mais la différence, c’est que toute une hiérarchie est déjà

en place, qu’ils ont des armes, cette culture du gang et de la protection, toute une hiérarchie

est déjà en place. On passe à quelque chose de beaucoup plus violent. Les gangs deviennent

de véritables organisations criminelles.»

Les réseaux de narcotrafic se développent dans tous les États-Unis. South Central sombre

dans le chaos. Avec la crack money, la haine entre les Bloods et les Crips, et entre les Crips

eux-mêmes, explose. Entre 1984et 1989, au plus fort de l’épidémie, le taux d’homicides des

adolescents noirs de L.A. a plus que doublé. En 1990, on compte quelque 800meurtres

en lien direct avec les gangs. Le problème est que les gangs deviennent les seules «entre-
prises » qui embauchent encore dans le quartier. C’est la crise industrielle des années

Reagan, le début du né olib éralisme, la fin des p olitiques s o ciales. À South Central,

Firestone, Goodyear et General Motors ferment leurs usines: 70000personnes, pour la

plupart afro-américaines, se retrouvent au chômage. Pour des jeunes qui n’ont aucun

espoir dans un système qui les exclut, le gang fait office de métier, d’université, de religion

et de vie. Les nouveaux candidats affluent en masse.

Mais l’appât du gain facile et le marasme économique ne sont pas les seules raisons qui ex-

pliquent la prolifération massive des gangs à Los Angeles. Un nouveau style musical émerge

pour leur donner un nouvel écho: le gangsta rap.

Àla fin des années1980, une poignée de jeunes Crips prend le micro pour raconter la réalité

brutale du quotidien, le nouveau monde défoncé au crack. Leurs lyrics se démarquent par

une violence extrême, pleine de fureur, de sexe et de mort. Comme ce sera le cas à d’autres

époques en Jamaïque ou au Mexique, la rue s’est trouvé des bardes pour chanter ses tribu-

lations.
C’est Tracy Marrow, alias Ice-T, qui ouvre la voie. Né sur la côte Est, il débarque à Los An-

geles à 12ans, à la mort de ses parents. Il prend vite le chemin des Crips, des braquages

et des filles qu’on vend au bord de la route. En 1986, il sort son premier grand morceau, l’acte

fondateur du gangsta rap: «6 in the morning», «six heures du mat» en français, l’heure des

descentes de flics. Un an plus tard, ce single figure sur son album Rhyme Pays, disque qui

sera le premier à arborer l’autocollant pensé comme infâmant mais vu comme une médaille

d’honneur dans le rap game: «Parental Advisory/Explicit Lyrics».

LejournalistefrançaisAlexJordanov,quihabiteàl’époquedanslequartier,trouveledisqueet

appellelenumérodulabelaudos:ilaboutitchezlatanted’[Link]

amis et font les quatre cents coups –ils ouvriront même une boîte ensemble, The Radio, où

se presseront Prince, Chaka Khan, Madonna. Mais avant les paillettes, Jordanov se souvient

qu’Ice-T,c’étaitdu«zéromytho»:«Contrairementauxautres,Ice-Tafaitl’armée,ilafaitdesétudes,

ilaunediscipline,[Link]é-carré,ilestlechef

et participe aux opérations. Parce qu’en réalité, c’étaient des braqueurs et leur grand truc,

les bijouteries. Ice-T s’en tirait toujours à peu près correctement, tandis que plein d’autres

sont tombés… » Les bases du gangsta rap posées, un autre Crip va en révolutionner le style.

Compton, 1985. À21ans, Eric Wright a tout du OG, l’Original Gangsta –c elui qui a su asseoir

sa réputation. Derrière ses cheveux bouclés, sa fine moustache et son petit mètre 59,

se cache un caractère redoutable. Tous les matins, il enfile ses lunettes opaques, prépare

la came dans son garage, puis prend la route au volant de sa Chevrolet, direction Atlantic

Drive, son territoire et celui de son gang, les Atlantic Drive Compton Crips. Grâce à la vente

de crack et de cocaïne en gros, Eric a réussi à monter un bon business, surtout qu’il ne touche

ni à la drogue ni à l’alcool.

Après la mort violente du cousin qui lui a tout appris, il investit l’argent de ses deals dans

la musique et change de nom: Eric Wright devient Eazy-E. «Il est venu un jour chez nous,

seremé[Link]étaitpetit,maisc’estletypeleplusviolentquej’aiconnu.C’était

un vrai dealer, un vrai gangster, je ne saurais dire combien de mecs il a buté. Finalement, il

est entré dans le rap parce qu’il avait une voix géniale. Le talent a fait son œuvre, et les plus
doués ont su tirer leur épingle du jeu. Pour une fois, le ghetto pouvait s’exprimer en musique,

sans avoir besoin d’instruments –ça tombe bien, ils n’avaient pas d’argent. Et ça a fini par

intéresser beaucoup de monde.»

En 1986, Eazy-E fonde NWA (Niggaz Wit Attitudes), qui va révolutionner l’industrie du

disque. Deux ans plus tard, leur premier album, Straight Outta Compton, produit par Dr. Dre,

se vend à plus de 3millions d’exemplaires et reste à ce jour l’album référence du gangsta rap.

«L’objectif de NWA est d’évoquer la violence omniprésente de leur quotidien de la façon la

plus crue et choquante qui soit, souligne Yohann Lemoigne, en ayant recours à une forme

de nihilisme. C’est comme ça que l’on vit, et si vous n’êtes pas contents, c’est pareil. Ce sera la

base de l’opposition entre le rap de la côte Ouest et côte Est, qui est plus réfléchi, plus politisé.»

Propulsé par cette promo inattendue, le Crippin envahit le pays : partout, de la Nouvelle-

Orléans à New York, des gangs Crips et Bloods apparaissent, imitent le style et la langue.
Le groupe de gangsta rap NWA : Ice Cube,

Eazy-E, MC Ren (premier rang), Laylaw, DJ

Yella, Dr. Dre et The D.O.C (deuxième rang).


Membres des Crips comptant

la recette du jour.
98

Compton a gravé son nom sur la carte. Bande-son de l’époque, le second morceau de NWA

accompagne parfaitement la nouvelle politique du gouvernement américain, qui a déclaré

officiellement la guerre à la drogue et aux gangs. Il s’appelle Fuck Da Police et semble destiné

spécialement à la nouvelle section «CRASH» de la police de Los Angeles (pour Communit y

Resources Against Street Hoodlums), bras armé d’une campagne de répression massive appe-

lée opération Hammer («marteau»).

Démarrée en 1987, celle-ci connaît son apogée un an plus tard, le 1

nuit, une centaine de flics débarque dans deux immeubles de South Central. Officiellement,

ils sont là pour chercher du crack. Àl’intérieur des appartements, les policiers détruisent tout

surleurpassage,déchirentlesphotosdefamille,aspergentlesvêtementsàlaJavel,cassentles

meubles, les portes, les toilettes. Certains laissent même des graffitis: LAPD Rules («La police

[Link]»).Lesfamillesafro-américainesprésentescesoir-làsontdélogées,humiliées,

tabassées. Le butin du raid est ridicule: 150grammes d’herbe, 25de cocaïne. «Nous ne cher-

chions pas seulement de la drogue, avouera sans mal l’officier du LAPD Todd Patrick. Nous

faisions passer le message qu’il y avait un prix à payer pour vendre du crack et être membre

d’un gang.»

L’opération Hammer, injuste et raciste, attise les braises de la révolte dans les ghettos de L.A.

Àla toute fin des années1980, il suffira d’une étincelle pour mettre le feu aux poudres. «Burn

Baby Burn!», disaient les émeutiers de Watts en1965… Un quart de siècle plus tard, quels

ravages ce nouvel incendie fera-t-il?

1993

Redemption Song

Le 3mars 1991, vers minuit trente, Rodney King, un jeune Afro-Américain de 26ans,

rentre chez lui avec deux amis, au nord de Los Angeles. Ils ont bu quelques verres de trop
devant un match de basket. Derrière eux, les gyrophares du LAPD retentissent. Mais au

lieu de ralentir, Rodney King accélère. Une course poursuite s’engage, à plus de 160km/h.

Au bout de quelques minutes, il finit par s’arrêter, cerné par un hélicoptère et trois voitures

de police. Les deux potes sortent rapidement du véhicule, mais Rodney King refuse. Sous la

menace d’un flingue, il finit par obtempérer. Quatre policiers s’approchent pour maîtriser

le bonhomme d’1m91, mais là encore il se débat et les repousse. Un tir de taser, puis deux.

Il s’effondre, essaie de se relever, mais les flics sortent leur matraque. Les coups pleuvent,

encore et encore.

De sa fenêtre, un plombier du nom de George Holliday a tout vu et tout filmé. L’image est

floue. Mais pendant neuf minutes, on distingue parfaitement la scène: insupportable.

On voit le jeune homme à terre, quasiment immobile et les agents qui continuent de

le frapper. Au total, 56coups de matraque et 6coups de pied… Autour d’eux, une dizaine

de policiers, aucun n’intervient.


Un graffiti explicite lors des émeutes

de Los Angeles en avril 1992.


Avril 1992 : Los Angeles s’embrase

après l’acquittement des policiers accusés

d'avoir passé à tabac le jeune automobiliste

noir Rodney King.


Si le passage à tabac de Rodney King n’avait pas été filmé, il serait passé inaperçu, oublié

parmi les multiples bavures de la police de Los Angeles, réputée être l’une des plus violentes

et des plus racistes du pays. Mais deux jours plus tard, la vidéo fait le tour du monde et scan-

dalise l’opinion publique. Les images filmées tournent non-stop à la télé. Le nom de Rodney

King est viral avant que ce mot n’existe. Il devient le symbole des injustices subies par les

Noirs face à la police blanche. Pour tout le monde à Los Angeles comme dans le reste du pays,

la suite des événements ne fait aucun doute: cette fois, les policiers vont devoir payer. Leur

procès, prévu dans un an, est attendu avec impatience.

Entre-temps, les brutalités policières à l’encontre de ce que l’on appelle pudiquement

des «minorités» et les injustices raciales continuent de plus belle. Quinze jours plus tard,

Latasha Harlins, une jeune Afro-Américaine de 15ans, est tuée par une épicière d’une

balle dans la tête pour le vol d’une bouteille de jus d’orange. L’épicière écope d’une amende

de 500dollars…

Et puis il y a Henry Peco. À27ans, ce membre des PJ Watts Crips est abattu d’une balle

entre les deux yeux dans un immeuble de Watts. Il aurait menacé les policiers d’un

AK-47, qui n’a jamais été retrouvé. Cela commence à faire beaucoup. Le cousin d’Henry

réfléchit: les flics les assassinent, c’est sûr. Mais au sein des gangs, c’est pire. Entre Crips

et Bloods, et aussi entre Crips eux-mêmes, la guerre est sanglante. En 1991, les ghettos noirs

de L.A. comptent 100000membres de gangs, soit un jeune sur deux, et le cap symbolique

des 1000meurtres par an a été atteint.

Et s’ils commençaient par-là? Cinq mois après la mort d’Henry Peco, quatre gangs du quar-

tier de Watts, Crips et Bloods confondus, se réunissent pour négocier une trêve. Le 26avril

1992, ils signent même un traité de paix officiel, calqué sur les accords de cessez-le-feu de

1949 entre Israël et l’Égypte.

Mais l’espoir est de courte durée. Trois jours après cet accord de paix historique, le procès

Rodney King s’achève. Sur les douze jurés, il y a dix blancs, une Asiatique et un Latino. Aucun

Noir. Verdict: les flics sont acquittés. C’est l’injustice de trop. «Après des décennies de retrait

de l’État dans le domaine social, après des décennies de stigmatisation des jeunes Africains-
Américains, tous ont la confirmation que leur vie ne vaut finalement pas grand-chose,

déplore Yohann Lemoigne. Lorsqu’on est un policier, blanc de surcroît, on peut se permettre

de tabasser un automobiliste noir de façon ultraviolente. Comme à Watts en 1965, c’est l’étin-

celle qui va tout faire exploser.»

En quelques heures, Los Angeles s’embrase, et plus particulièrement le ghetto de South

Central, qui plonge dans le chaos. Des passants blancs sont roués de coups, des cocktails

Molotov sont jetés sur les bâtiments, des pillages commencent. Les propriétaires, d’origine

coréenne en grand majorité, s’organisent en milice. Les fusillades se multiplient. La police

dépassée déserte le terrain. Trois jours et trois nuits d’émeutes plus tard, Los Angeles

ressemble à un champ de bataille. La Garde nationale est déployée. Au sixième jour, le calme

revient peu à peu. Le bilan est terrible: une cinquantaine de morts, la moitié d’entre eux tués

par balles, dont un peu moins d’une dizaine par la police. On compte plus de 2000blessés,

11000 incendies et des dégâts matériels qui avoisinent le milliard de dollars. Les États-Unis

viennent de vivre leurs pires émeutes depuis le début du siècle.


102

À la surprise générale, la trêve entre Crips et Bloods résiste à ce séisme. Après les émeutes,

les habitants reconstruisent leur quartier, les barbecues et les matchs de foot reprennent.

L’année suivante, en 1993, les meurtres de gangs à Los Angeles diminuent de plus de 10%.

Un espoir fou s’empare alors de la communauté afro-américaine: et si la paix était vraiment

possible?

Ce vent d’espoir souffle jusque dans les entrailles de la prison de San Quentin où Tookie,

le cofondateur des Crips, attend la mort depuis maintenant quatorze ans. Au moment des

émeutes, il est à l’isolement depuis cinq ans. Mais il a changé. Il s’est même totalement trans-

formé. Pour ne pas devenir fou, Tookie apprend tous les mots d’un dictionnaire de poche

que lui a donné un gardien. Puis il s’attaque à la Bible, aux écrits de Malcolm X, aux livres

d’histoire, de droit, de psychologie, de mathématiques. Peu à peu, sa conscience s’éveille…

Un premier pas vers la rédemption.

«Mes dix premières années dans le couloir de la mort, j’ai été quasi esclave des conditions

de détention qui me dictaient comment penser, agir et survivre, écrit-il dans ses mémoires.

En 1993, j’ai redécouvert mon humanité grâce à la connaissance de Dieu, de la culture et de

moi-même, qui sont devenus les outils pour remodeler ma vie. J’étais devenu un homme

de principes et de responsabilité, et un serviteur de Dieu. Pour moi, c’était à la fois une

bénédiction spirituelle et une thérapie.»

Au départ, il a du mal à croire au cessez-le-feu dans les ghettos. Convoqué à une audience

à la prison centrale de Los Angeles, il parle avec des détenus Crips arrêtés pendant la révolte.

Tous sont sincèrement convaincus que la trêve est possible. Sur les murs de l’établissement

pénitentiaire apparaissent de nouveaux graffitis: «C rips and Bloods Together Forever »

(«ensemble pour toujours»). C’est décidé, lui aussi veut contribuer à la paix. Il va consacrer

le restant de sa vie à militer contre les gangs.

Avec l’aide d’une journaliste, il enregistre une vidéo de soutien à la trêve. C’est la première

fois qu’il s’exprime publiquement depuis son arrestation: à 39 ans, il a un peu vieilli, mais

son impressionnante carrure est encore là, comme les habits bleus. Non pas le bleu des Crips,

mais celui des condamnés à mort de San Quentin. «Personne, énonce-t-il, n’est mieux placé
pour influencer la violence ni la culture des gangs que les membres des gangs eux-mêmes.»

L’année suivante, en 1994, après six ans à l’isolement, Tookie retrouve sa place parmi les

détenus du couloir de la mort. Il continue à lire, mais surtout il commence à écrire. L’ancien

gangbanger se repent et le fait savoir. En quelques années, il publie neuf livres pour enfants,

dans lesquels il les encourage à arrêter avec les gangs, la violence, la drogue. Il anime aussi

un projet sur Internet, «Pour la paix dans les rues», et monte son site web, [Link].

En 2000, il y publie son mea culpa et demande publiquement pardon d’avoir créé les Crips.

En revanche, il y a une seule chose qu’il ne renie pas: son innocence. Il dit n’avoir jamais

commis les quatre meurtres pour lesquels il a été condamné.

Grâce à ce travail acharné, Tookie se retrouve là où personne ne l’attendait, même pas lui:

sur la liste des nommés au prix Nobel de la paix! En 2001, son nom côtoie Jean-Paul II,

la Croix-Rouge et Kofi Annan… La récompense lui échappe certes, mais le parcours est res-

pectable. Est-ce que cela suffira à convaincre la Cour suprême de réviser sa peine? D’annuler
sa condamnation à mort? Ses avocats veulent le croire, mais recours après recours, rien n’y

fait. Il lui reste pourtant une dernière chance: le gouverneur de Californie peut encore lui

accorder sa clémence. D’ailleurs, Tookie le connaît un peu, ce gouverneur. Il s’appelle Arnold

Schwarzenegger. Il y a plus de trente ans, il soulevait de la fonte avec Tookie à Venice Beach,

le sanctuaire des bodybuilders, le complimentant sur la taille de ses biceps. Aujourd’hui,

il tient sa vie entre ses mains.

«Save Tookie ! Save Tookie ! » : ce 8décembre 2005, le slogan résonne fort sous les fenêtres

du Capitole de Californie. Des centaines de personnes sont réunies, avec banderoles et mi-

crophones, pour tenter de sauver la vie de Stanley Tookie WilliamsIII. Après 21ans dans

le couloir de la mort, son exécution est prévue dans quatre jours. Mais aujourd’hui, un espoir

est permis. Le gouverneur a accepté de recevoir à huis clos les avocats de Tookie, les procu-

reurs et les familles des victimes. Chaque partie dispose de 30minutes pour le convaincre

de transformer sa peine en prison à vie, ou pas. Schwarzenegger rendra son verdict la veille

de l’exécution programmée. Devant les murs de la prison de San Quentin, les manifestations

de soutien redoublent. On y croise aussi des célébrités, comme le révérend Jesse Jackson,

le prix Nobel de la paix Desmond Tutu ou le rappeur Snoop Dogg. Ancien Crip, ce dernier

crie haut et fort que Tookie «nous est bien plus utile vivant que mort». Cette mobilisation

déclenche bien sûr les foudres des conservateurs. Les animateurs stars de la radio KFI,

par exemple, ont rebaptisé une heure de leur émission quotidienne The “Kill Tookie” hour

et publient les photos des victimes massacrées sur leur site Internet.

Pressé de tous côtés, Arnold Schwarzenegger rend sa décision le 12 décembre 2005.

«Les affaires de grâce sont toujours difficiles et celle-ci ne constitue pas une exception, lit-il

face caméra. Après avoir étudié les preuves, fait des recherches historiques, entendu les

arguments et envisagé les conséquences, je n’ai trouvé aucune justification pour accorder

une grâce.» C’est non. Tookie, 51ans, sera exécuté par injection létale.

Le lendemain soir, 13décembre 2005, il refuse son dernier repas. C’est un homme fatigué,

le corps lourd, la barbe grisonnante. Calmement, il se laisse conduire vers la salle d’exé-

[Link],ilestsangléà[Link]
préparent la seringue. Il est minuit, Tookie a le droit à une dernière volonté: il demande

qu’aucune émeute ne soit déclenchée après son exécution. 22minutes plus tard, Tookie,

le fondateur du plus grand gang de rue au monde, est mort.

Il laisse un message: «La guerre en moi est terminée. J’ai combattu mes démons et j’ai triom-

phé. Apprenez à vos enfants à éviter nos pas destructeurs. Apprenez-leur à s’éduquer.

Apprenez-leur à promouvoir la paix et à se concentrer sur la reconstruction des quartiers

que vous, les autres et moi-même, avons contribué à détruire.»

Dans les ghettos noirs de L.A., à South Central, Compton et Watts, le message de paix résonne

encore aujourd’hui, mais il a un peu perdu de sa force. La trêve entre les Crips et les Bloods

n’a pas duré longtemps et les gangs ont continué à se multiplier. Il y aurait 40000membres

de gang à L.A. actuellement. Les quartiers sont toujours divisés, chaque camp vit retranché

derrière ses frontières, les bleus contre les rouges, la même rengaine.
Stanley « Tookie » Williams dans son cercueil

lors de ses obsèques le 20 décembre 2005.


Depuis 50ans, la guerre fratricide entre les Crips et les Bloods a tué, selon les sources, entre

10000et 20000p ersonnes à Los Angeles. L’espérance de vie d’un gangbanger est de 25ans.

Pour celle d’un Noir, aux États-Unis, c’est 5ans de moins qu’un Blanc.

Cinq années qui ne disent pas la peur permanente de mourir sous les balles ou sous le

genou d’un policier… Comme celle de George Floyd, tué le 25 mai 2020 à Minneapolis,

de Michaël Brown, 18ans, assassiné en 2014à Ferguson, celle de Tamir Rice, 12ans, tué la

même année à Cleveland parce qu’il jouait avec un pistolet en plastique, celle de Keith

Lamont Scott, 43ans, abattu à Charlotte en 2016, Charleena Lyles, 30ans, enceinte, tuée

chez elle, à Seattle, en 2017… La liste semble ne jamais pouvoir trouver de fin.

Dans cette spirale mortifère, il n’est pas étonnant que les valeurs s’inversent et qu’un gangs-

ter sanguinaire comme Tookie ait fini par devenir un héros. Alex Jordanov conclut: «Tookie

est devenu par procuration une figure de la cause noire, en disant haut et fort : “je suis devenu

ce que je suis parce que vous m’avez maltraité”.»

Avec sa mère, il était venu de Louisiane à la poursuite du rêve américain. Il s’est transformé,

il l’a transformé, en cauchemar –avant de s’en repentir. Àla lumière de ce parcours hors

normes, les rues de South Central sont aujourd’hui les mêmes, un enchaînement de petites

maisons décrépies, de blocs d’immeubles à un étage entrecoupés ci et là d’un centre culturel.

Sur leurs murs, les portraits peints de tel ou tel héros de la cause noire rappellent qu’ici s’est

écrit une partie de l’histoire afro-américaine militante. À les regarder de plus près, on se dit

que tout espoir n’est jamais vraiment perdu et que, dans le ghetto, le titre de l’autobiographie

de Tookie n’a jamais semblé sonner aussi juste: pour toute Blue Rage, une Black Redemption

reste possible.
108



Né le 29 décembre 1953 à la Nouvelle-Orléans (Louisiane, États-Unis), Stanley « Tookie »

Williams III déménage avec sa mère à Los Angeles en 1959. Dans son quartier d’adoption

de South Central, il fonde les Crips avec son compagnon Raymond Washington (né en 1953

à Los Angeles, abattu en 1979 dans un règlement de comptes). Ensemble, les deux leaders

mettentsurpiedcequideviendralepremiergangmajeurafro-amé[Link]é

à mort pour deux meurtres qu’il a toujours niés en 1981, ce leader charismatique, fan de body-

building, passera les années suivantes en prison. Au début des années 1990, il découvre Dieu

dans sa cellule, puis s’excuse publiquement d’avoir créé les Crips, en 2000. Consacrant les der-

nières années de sa vie à faire de la prévention, il est exécuté par injection le 13 décembre 2005

à la prison de Saint Quentin (Californie).



Né en 1944, Marquette Frye est arrêté au volant le 11 août 1965, dans le quartier africain-

américain de Watts, alors qu’il ramène son frère Ronald chez lui. Jugé en état d’ivresse pour

avoir trébuché lors du test de sobriété, lui et sa mère, arrivée sur les lieux, contestent et se

rebellent. Cristallisant la frustration de la population noire face à l’acharnement de la police,

ces «émeutes de Watts» dureront cinq jours et feront plus de 40 millions de dollars de dégâts.

Hanté à vie, incapable de garder un boulot et dépressif, Frye passe néanmoins le reste de sa

vie à être actif dans sa communauté pour la mettre en garde des dangers des gangs, de l’alcool

et des drogues. Il meurt d’une pneumonie en 1986, à 42 ans.


noitubirtsid



Né en 1956 et fils d’un avocat réputé, Robert Brooks Ballou Jr. est également un jeune espoir

du football américain au sein de sa prestigieuse équipe de lycée, Los Angeles High. Après

avoir assisté au tournage de l’émission Soul Train à Los Angeles, il est assassiné le 21 mars 1972
devant le Hollywood Palladium par des membres des Crips qui convoitent sa veste en cuir.

Ce «Meurtre de Sunset et Vine» (du nom de l’intersection où il a eu lieu) fait les gros titres dans

tout le pays et rend tristement célèbre le nom des Crips. Quatre adultes et un mineur seront

arrêtés pour le meurtre de Robert Ballou Jr.




Eric Lynn Wright, dit «Easy E» , est né le 7 septembre 1964 à Compton, ghetto afro-américain du sud de Los Angeles

d’un père postier et d’une mère secrétaire dans une école. S’il n’est pas le premier à sortir ce genre de morceau,

cet ancien dealer est considéré comme «le parrain du gangsta rap» , qu’il popularise dans le monde entier à travers

son label Ruthless Records, mais surtout avec le groupe NWA (Niggaz Wit Attitude) qu’il fonde avec ses amis

Arabian Prince, Dr. Dre et Ice Cube, en 1987, avant qu’ils ne soient rejoints par DJ Yella et MC Ren. Le 8 août 1988,

après à la controverse créée par leur morceau «Fuck tha Police» qui dénonce de façon explicite les violences des

hommes en bleu, leur album Straight Outta Compton devient dès sa sortie un phénomène mondial qui se vendra

à plus de 2,5 millions d’exemplaires. Après la fin officielle de NWA en 1991 dûe aux départs en solo de Ice Cube

(devenu acteur reconnu grâce à Boyz n The Hood ou la franchise des films Friday et Barber Shop) et de Dr Dre

(qui raflera six Grammy Awards, dont trois en tant que producteur), Eazy E s’éteint le 26 mars 1995 des suites

d’une pneumonie aggravée par le HIV, un virus qu’il a annoncé publiquement avoir contracté le mois précédent.



Républicain et 41 e
président des États-Unis entre 1989 et 1993, George Herbert Walker Bush (1924-2018) a été,

avec son collègue et prédécesseur Ronald Reagan, en première ligne pour assister et parfois s’impliquer, ou pas,

dans la guerre sanglante entre les Bloods et les Crips sur fond d’épidémie de crack, ainsi que lors des émeutes

de Los Angeles de 1992. Le 5 septembre 1989, il marque les esprits de ses compatriotes en tenant devant la caméra,

en direct à la télévision, un sachet rempli de cailloux de crack. Le 1 er mai 19

l’acquittement des policiers dans l’affaire Rodney King quelques jours plus tôt, le président prononce un dis-

cours martial, sans un mot pour tenter d’apaiser les émeutiers en colère après un verdict très controversé. Il est

accusé à cette occasion de pratiquer une fermeté à deux vitesses : intransigeant dans le Golfe, mais indifférent

à Los Angeles, où ces émeutes mettent en lumière des thèmes qui ne le passionnent pas (les affaires intérieures,

les problèmes urbains, les tensions raciales).


Né le 6 janvier 1968 à South Los Angeles, John Singleton a été un réalisateur, scénariste, acteur et producteur

prolifique. Il est surtout connu pour avoir été à la fois le premier réalisateur afro-américain et aussi le plus jeune

(24 ans) nominé à un Academy Award, pour sa réalisation magistrale du film-culte Boyz n The Hood (1991). Avec

Cuba Gooding Jr., Angela Bassett, Ice Cube et Laurence Fishburne rejouant parfois le rôle de se véritables amis

d’enfance, John Singleton immortalise dans ce film une imagerie qui va faire le tour du monde : celle des Crips, des

Bloods et des guerres de gangs qui ravagent sa ville. Avant sa mort d’un infarctus en 2019, il laisse son empreinte

sur une vingtaine de films majeurs en tant que producteur ou réalisateur, pour la plupart inspirés de son quartier

de South Los Angeles, comme c’est le cas pour Poet ic Just ice (1993), Higher Learning (1995) ou Baby Boy (2001).

Il a par ailleurs réalisé des blockbusters tels que Shaft (2000) ou 2 Fast 2 Furious (2003).
110

Les premiers esclaves arrivent en

Virginie, colonie britannique. Jusqu’en

1810, plus de 600 000 seront déportés

vers les États-Unis.

Na

La première loi anti-métissage –

interdisant le mariage entre races –

est promulguée. Dans les années 1960,

21 États, la plupart situés dans le sud,

avaient encore ces lois en place. Le 2

La Déclaration d’Indépendance, qui

édicte dans ses premières lignes «que

tous les hommes sont créés égaux, qu’ils

sont dotés par leur créateur de certains

droits inaliénables», n’étend pas ce droit

aux esclaves, qui constituent alors plus

de 50 % de la population.

Le 2

La Californie devient un État américain.

L’abolition de l’esclavage marque

paradoxalement pour la communauté


EIGOLONORHC

noire le vrai début du combat

pour l’égalité. Instaurés par un Sud

revanchard, les codes noirs matérialisés Du

par les lois Jim Crow ont débouché sur


la ségrégation.

En vertu du 15 e
amendement,

les hommes afro-américains obtiennent

le droit de vote – en théorie du moins.

Car plusieurs États trouvent le moyen

de leur barrer la voie des urnes:

impôts à verser pour voter, tests Cré

d’alphabétisation...

Mise en applicationdu «redlining» :

cette politique fédérale d’accession

à la propriété empêche certaines

minorités, dont les Afro-Américains,

d’acheter des logements dans une


Le 4 avril, Martin Luther King est assassiné Le 3 mars, à Los Angeles, R

à Memphis (Tennessee) par James Earl Ray, par des policiers à la su

un ségrégationniste blanc. et d’une course pours

américain est passé à t

Stanley «Tookie» Williams et Raymond Lee La scène, filmée par u

Washington fondent le gang de rue les Crips du monde et scandalis

à South Central.

Le 29 avril, après l’acquitte

En réaction à la création des Crips, d’autres policiers poursuivis p

gangs de rue se fédèrent et fondent les Bloods de Rodney King, des

à Compton. Los Angeles. Elles dur

on dénombre une cin

Raymond Lee Washington, cofondateur dommages matériels

des Crips, est assassiné à l’âge de 25 ans. et un milliard de doll

Arrivée du crack dans les quartiers pauvres Crips et Bloods signent un

de Los Angeles; les gangs de rue se tournent soutenu par Stanley

massivement vers le narcotrafic. En quelques

années, le nombre de consommateurs explose Des universitaires et pers

aux États-Unis, atteignant près de 10 millions proposent le nom de

au milieu de la décennie. prix Nobel de la paix

publié, depuis le coul

Le 15 avril, Stanley Williams est reconnu de prévention contre

coupable pour le meurtre d’Albert Owens, l’attention des plus jeu

d’un couple et de leur fille en 1979 pendant deux

cambriolages. Il est condamné à la peine capitale. Arnold Schwarzenegger,

devient gouverneur
Ice T, membre des Crips, enregistre le morceau

6 in the Morning, considéré comme le premier Malgré de nombreuses m

du gangsta rap. demander sa grâce, A

appliquer la peine de

Lancement de l’opération Hammer par la police par injection le 13 dé

de Los Angeles pour réprimer la violence des

gangs. Le 25 mai, George Floyd,

américain,meurtàlas

Sortie du premier album du groupe N.W.A. plusieurs policiers, à

Straight Outta Compton, où figure le titre Fuck Da nouvelactedeviolencep

Police. etunevaguedemanifest

Lives Matter dans to


112

pl aylist Schoolboy

«Tookie Kn

Snoop Dog

Marlena Shaw, «C alifornia Soul»,


AD, Sorry

The Spice Of Life, 1969.


«#CripLive

The Whatnauts, «Message From a Black


TeeCee480
Man», Message From a Black Man, 1970.
Realness O

George Clinton, «Atomic Dog»,


Lady Of R
Computer Games, 1982.
Chronicles

N.W.A., «Dope Man»,


Roger & Za
N.W.A. And The Posse, 1987.
More Boun

Dr Dre, Snoop Dog, RBX, «The Day The


YG, Jeezy,
Niggaz Took Over», The Chronic, 1992.
«My Nigga

Ice Cube, «It Was A Good Day»,

The Predator, 1992.

2Pac, «Keep Ya Head Up»,

Strictly 4 My N.I.G.G.A.Z…, 1993. Filmo

Ice Cube, Dr Dre, «Natural Born Killaz»,

Murder Was the Case, 1994.

South Central Cartel, «Gangsta Luv, Pt. 2», West Side S

All Day Everyday, 1997. et Jerome R

Darondo, «Let My People Go», The Warri

Let My People Go, 2005. Colors, Den

Eazy-E, «Real Muthaphuckkin’ G’s», Boyz n The

Gangsta Memorial, 2007. (États -Uni

Ronnie Hudson, «West Coast Poplock», New Jack C

Magic Disc Records-West Coast Rap-tholog y, (États -Uni


ERULTUCGNAG

2007.
South Cent
Westside Connection, «Gangsta Nation», (États -Uni

The Best Of Westside Connection, 2007.


Menace II S
Charles Wright & The Watts 103rd St. (États-Unis

Rhythm Band, «Express Yourself», Express


Friday, Feli
Yourself (Remastered & Expanded), 2007.
Don’t Be A
Ice-T, «6’N the Mornin’», Rhyme Pays, 2008.
Drinking Y

Lightnin’ Rod, «S port», Barclay (Ét

Hustlers Convention, 2011.


One Eight S

Kendrick Lamar, Mc Eight, (États -Uni

«m.A.A.d city», good kid, m.A.A.d cit y, 2012.


Crips and B

Lakeside, «Fantastic Voyage», de Stacy Pe

The Best of Lakeside, 2014.


Straight Ou

Watts Prophets, «D em Niggers Ain’t de Felix Ga

Playing», Rappin’ Black in a White World,

2015.
Bibliographie

Do or Die, Léon Bing, Harper Perennial, 1992.

Monster : Autobiographie d’un chef de gang

de Los Angeles, Kody Scott, Austral, 1994.

Life in Prison, Stanley «Tookie» Williams,

Chronicle Books, 2001.

Les Bandes Criminelles, Stéphane Quéré,

François Haut, Presses universitaires

de France, 2001.

Blue Rage, Black Redemption : a Memoir,

Stanley Tookie Williams, Touchstone, 2007.

Southside, Micahel Krikorian, Oceanview

Publishing 2013.

Crips and Bloods : A Guide to an American

Subculture, Herbert C. Covey, Greenwood

Press, 2015.

I Am Raymond Washington, Zach Fortier,

Steele Shark Press, 2015.

Six Jours, Ryan Gattis,

Le Livre de Poche, 2016.

Original Gangstas: The Untold Story

of Dr. Dre, Eazy-E, Ice Cube, Tupac Shakur,

and the Birth of West Coast Rap,

Ben Westhoff, Hachette Books, 2017.

Gangs on Trial : Challenging Stereot ypes

and Demonization in the Courts, John M

Hagedorn, Temple University Press, 2022.


«Si tu trembles d’indignation à chaque

injustice, alors tu es l’un de mes

camarades.»

— Ernesto «Che» Guevara

D
e loin, on ne voit qu’une colline qui se découpe sur le ciel bleu de Rio de

Janeiro. Ac cumulation de milliers de minus cules mais ons entas

comme autant de briques délabrées d’un jeu de construction, la favela de

Mangueira a fini par entièrement avaler ce  morro(colline) de la deuxième

ville du Brésil, abritant aujourd’hui dans les entrailles de son habitat de

fortune près de 20000habitants.

Ce n’est pas une exception: il existe 900de ces bidonvilles dans la seule

Rio, mégalopole qui s’étale sur presque douze fois la taille de Paris. Le recens ement

de2010comptait au Brésil 11,4millions d’habitants logés dans ces «villes dans la ville»,

improvis é es dans les zones non c onstructibles des grandes agglomérations brési-

liennes, sans titres de propriété, ni aucun service public. Au départ, il s’agissait pour

les migrants pauvres de se loger, en attendant mieux... Depuis le début du


c’est un provisoire qui dure et qui fait désormais partie d’un patrimoine architectural

dystopique associé au pays.

À Rio, les favelas de Vidigal ou de Rocinha contrastent d’autant qu’elles ont établi leurs

labyrinthes de ruelles escarpées tout près de la seule image que le Brésil aimerait bien ren-

voyer aux touristes: la plage de Copacabana, son sable fin et ses eaux turquoise. Dominée par

le Corcovado et son Christ Rédempteur aux bras ouverts, elle est le symbole d’un hédonisme

sans fin, une image de carte postale où s’ébattent des corps dorés aux maillots échancrés,

des capoeiristes, des vendeurs de caïpirinha et des joueurs de footvolley. Pourtant, à vingt

minutes de là se dessine une tout autre réalité. Avec une moyenne de cinq homicides

par jour en 2019, la «cité merveilleuse» est aussi l’une des plus dangereuse du monde. Ici, les

armes à feu sont la première cause de mortalité chez les 15-19ans. Partout en ville, les gangs

font régner la terreur: leurs «s oldats» n’hésitent pas à descendre des favelas pour dépouiller

touristes et Cariocas. Ils se sont surtout installés là où l’État a préféré ne pas jouer son rôle.
118

À Mangueira, il n’est pas difficile de connaître le nom du gang qui a mis le quartier sous

sa coupe: ses initiales, «CV», sont peintes partout sur les murs. «CV» pour Comando Ver-

melho, le «Commando rouge». Née en prison, cette organisation criminelle a été fondée

par des condamnés de droit commun, eux-mêmes initiés aux idées de la gauche révo-

lutionnaire par leurs codétenus, des prisonniers politiques de la dictature militaire

(1964-1985). Àl’origine de ce groupuscule appelé à devenir un gang puissant et sans leader,

il y a un homme: William daSilva Lima, dit « le Professeur ». Charismatique et cultivé,

l’homme passera sa vie entière à enchaîner braquages, prison, évasions, cavales, puis retour

à la case prison. Jamais découragé, il considère alors les attaques de banques comme des

«expropriations», et leurs butins, des sommes recouvrées par le peuple en lutte contre les

puissances oppressives de la finance.

Mais ça, c’était avant. Dans les années 1980, alors que partout l’on renonce à imaginer

de nouveaux mondes possibles, le CV suit le mouvement. Il abandonne l’idéologie «rouge»

qui inspira son nom pour se consacrer pleinement à ses spécialités: les attaques de banques

toujours, mais surtout le trafic de drogue et d’armes. Il n’oublie pas non plus la gestion de la

vie quotidienne des favelas, où les gangs ont apporté gaz, électricité et Internet en échange

de la protection des habitants lorsque leurs membres sont en fuite. Dans les bidonvilles

de Rio, puis du Brésil tout entier, les gangs sont devenus tout-puissants, créant une forme

de gouvernance alternative sur laquelle on aurait pu continuer longtemps de fermer

les yeux. Mais en2007, le Brésil gagne l’honneur d’organiser la Coupe du monde de football.

Les décideurs en ont conscience: on ne peut pas montrer «ça» au monde. En2008, en guise

d’exemple, ils montent à Mangueira une opération de «nettoyage» pour y affaiblir le

Comando Vermelho. Son nom se révèlera être cyniquement ironique: l’opération Carnaval.

2008

s amba triste à Mang ueira


3octobre 2008. Au petit matin, 300flics surarmés envahissent les ruelles étroites

de Mangueira. Aux premiers bruits de bottes, les habitants de la favela se passent le mot,

jusqu’au sommet de la colline où le Comando Vermelho a installé sa base arrière. Derrière

un rempart de béton armé, de 15mètres de long sur 3mètres de haut, les caïds se préparent.

Ici, on n’a pas l’habitude de voir les Alemães («les Allemands»), surnom donné à la police et

aux ennemis, mais on sait comment les accueillir: par une pluie de balles. Mangueira devient

le théâtre d’une véritable guérilla urbaine.

Après plusieurs heures de raid, le gang doit abandonner du terrain. Petit à petit, les policiers

s’emparent des points de deal et débusquent les caches de drogue et d’armes. Ils saisissent

unetonne d’herbe, plusieurs dizaines de kilos de cocaïne ou de crack, et même des crânes

humains posés à côté d’un incinérateur où finissent les victimes du gang.


William da Silva Lima,

dit « le Professeur ».
120

Escortés par un véhicule blindé et un hélicoptère, les policiers poursuivent leur ascension

jusqu’à la forteresse du Comando. Àl’intérieur, ils tombent sur une trappe qui s’ouvre sur

un long tunnel. Les flics s’y engouffrent, prudents. Une centaine de mètres plus loin, ils ne

le savent pas encore, mais ils vont jeter une lumière crue sur la réalité de la puissance des

gangs à Rio. Derniers mètres… Les voici arrivés. Àleur grande surprise, ils se retrouvent

directement dans… les locaux de l’é cole de samba de Mangueira!

Au Brésil, la nouvelle choque profondément les habitants. Il faut dire que la samba relève

du sacré. Née dans les quartiers noirs et pauvres de Rio, sur les docks et dans les favelas,

cette transe musicale n’est pas que du folklore à plumes pour épater les touristes. La samba

véritable puise sa puissance spirituelle dans la douloureuse histoire des esclaves africains

et de leurs descendants, une cicatrice dans l’histoire du pays: avec ses 4,86millions d’Afri-

cains déportés par l’empire portugais (dix fois le nombre d’esclaves des États-Unis), le Brésil

a accueilli la plus grande population asservie au monde. Lien direct vers le «c ontinent per-

du», la samba raconte une manière d’exister et de résister, le besoin de danser jour et nuit

pour libérer le corps et l’esprit, pour exorciser les fantômes de l’Histoire.

«C’est la musique des opprimés, des Noirs tout juste libérés de l’esclavage», en dit le fonda-

teur historique du Comando Vermelho, William da Silva Lima, dans son autobiographie.

«Regarde dans les favelas, jamais tu ne verras un Blanc. Alors la samba des favelas, c’est notre

exutoire à nous. Notre contestation à nous.»

Sous les strass et les paillettes, elle est un enjeu vital. Mais l’é cole de samba de Mangueira,

née en1928, est de surcroît la plus connue et la plus vénérée. Ses couleurs, rose et vert,

ont fait le tour du monde. L’é cole compte des clubs de fervents supporters dans tous les

pays et a gagné plus de vingtfois le concours du carnaval au sambodrome –cette avenue

de 800mètres de long et 12de large, bordée de gradins et de loges, sortie de terre en 1984

selon les plans d’Oscar Niemeyer; une passarela do samba («piste de samba») pouvant

accueillir plus de 80000personnes. Pour prendre un équivalent avec une autre culture

sacrée du pays, le football, l’école de Mangueira est un peu le Barça de la samba, l’engagement

en plus: lors du carnaval2019, ses chars dénoncent l’assassinat un an plus tôt de Marielle
Franco, conseillère municipale native d’une favela, militante féministe et LGBT.

«La découverte de ce tunnel est une triste nouvelle pour les Cariocas parce que Mangueira,

c’est une légende, un des symboles de la ville», explique José Marcelo Zacchi, spécialiste

des traditions culturelles brésiliennes. «Mais on ne peut pas dire que ce soit une surprise

totale, malheureusement, cette limite vite franchie entre légalité et illégalité fait aussi partie

du folklore de Rio.»

En effet, depuis des années, le Comando Vermelho arrose de cash les favelas, donc leurs

écoles de samba. Il finance la construction de locaux, achète les instruments et paye pour

les costumes du carnaval, toujours plus flamboyants. Les membres du CV ont même leurs

portraits sur les murs de l’é cole, juste à côté des autres donateurs et des musiciens de légende.

Avec ce tunnel, plus personne ne peut feindre d’ignorer cette liaison dangereuse. Alors que

l’opération Carnaval était supposée montrer la volonté du gouvernement de lutter contre

les gangs, elle met surtout en lumière des décennies de laisser-faire.


Danseurs lors

d’une fête

à l’école

de samba de

Mangueira.
En cette année2008, le Comando Vermelho est à son apogée. Il compte plusieurs dizaines

de milliers de membres rien qu’à Rio. Hormis quelques bandes rivales, pas encore prêtes pour

s’y frotter, le gang n’a quasiment aucune concurrence. Mangueira, la Cité de Dieu ou encore

la favela Rocinha… 90% des favelas de la ville sont aux mains de l’organisation criminelle,

soit environ 1,5millions de Cariocas –qui ferment les yeux sur l’illégal, tant vivre sous la

coupe du CV peut présenter des avantages. Pour prendre soin de la population qu’il gou-

verne officieusement, le gang fait en effet couler les réaux, la monnaie locale (le réal). Quand

il prend possession d’une favela, le béton remplace les chemins de terre, des crèches et des

écoles sont construites et les petits commerçants peuvent travailler sans être dérangés par

les voleurs. Et quand il faut payer le médecin ou un enterrement, c’est le gang là encore qui

aligne les billets. En contrepartie, comme tout gouvernement, le Comando Vermelho édicte

ses lois. Lorsqu’il y a un conflit, c’est le boss de la favela, à la fois juge et bourreau, qui gère.

Si un drogué se fait prendre en train de voler ou de violer, il est présenté devant une «c our»,

qui le condamne à tous les coups, et les sentences sont lourdes. Le voleur a les mains coupées,

le violeur est émasculé avant d’être démembré… Les habitants savent à quoi s’en tenir.

L’aspect Robin des Bois mis à part, la réalité du contrôle du Comando sur les favelas, ce sont

surtout la drogue (marijuana, cocaïne, crack) et les centaines de millions de réaux que son

business rapporte. Pour administrer cet immense territoire, les chefs historiques ont installé

unDonoparmorro(unbossparcolline)quigèretout:lebusiness,laviedelafavela,lecontrôle

des membres, les points de vente, appelés bocas de fumo («bouches de fumée»)–peut-être

parce que ce sont elles qui nourrissent tout le monde ici. Elles sont installées à l’entrée du

bidonville, pour que les classes supérieures puissent acheter leurs doses sans s’aventurer

trop loin dans ce coupe-gorge.

Plus haut dans la favela, les dealers s’installent sur tous les spots où il y a du passage. Les plus

jeunes sont les olheiros –les guetteurs. Si les flics débarquent, ces derniers utilisent souvent,

petite particularité locale, des cerfs-volants pour alerter les vendeurs. Chaque boca est gar-

dée par les gamins les plus aguerris, armés de fusils-mitrailleurs en bandoulière et passant

le plus clair de leurs journées à glander sur leur moto. La configuration spatiale même des
lieux semble avoir été pensée pour ce business: une citadelle labyrinthique, plus facilement

défendable par les gangsters. Toutes ces «b ouches», multipliées par le nombre de favelas de

Rio, donne une équation vertigineuse. Ce business bien rodé rapporte de quoi grassement

se payer, mais aussi assurer la rente des veuves et des orphelins, et assurer le confort de ses

prisonniers, pour qui le gang mettrait 10% des recettes de côté.

Toutefois, si aujourd’hui le CV est surtout associé au trafic de drogue, il s’est historiquement

bâti sur une autre spécialité, celle de William daSilva Lima: les braquages de banques.

Politiquement d’extrême-gauche, ce dernier les considérait alors comme des expropriations

tout à fait légitimes. Son plus beau coup? C’était en février1980. Il a alors 38ans et vient

à peine de s’évader de la prison la plus sécurisée du Brésil, avec huit complices. Ensemble,

ils s’attaquent à un symbole: la Banerj, la banque publique de l’État de Rio de Janeiro, située

dans le quartier chic d’Ipanema. Durant des semaines, William et ses hommes notent tous

les détails: rondes des gardiens, nombre d’employés, horaires d’affluence… Ils comptent
124

même le temps de passage des feux de circulation du carrefour sur lequel donne la banque.

L’un d’eux est également chargé de surveiller les ondes radio de la police et, si besoin, d’en-

voyer de fausses informations pour la retarder. Le jour du braquage, la fine équipe arrive

devant la banque en se faisant passer pour des hommes d’affaires. Dans leurs sacs: fusils

d’assaut, canons sciés et explosifs. Une fois à l’intérieur, chacun se dirige vers un guichet.

Quand William donne le signal, ils sortent leurs armes.

«Messieurs dames, ceci est une expropriation!» Moins de deux minutes après leur entrée

dans la banque, leurs sacs débordent de billets. Le seul coup de feu tiré ce jour-là est destiné

au portrait du président brésilien de l’époque, le général João Figueiredo, qui trône en grand

dans le hall de la banque. Dès le lendemain, leur «exploit» fait la une de tous les journaux

nationaux – les braquages qui suivront deviendront légendaires. C’est alors le début de l’as-

cension du Comando Vermelho vers les sommets de la criminalité brésilienne.

Comment? Comment William daSilva Lima, avec sa petite taille, ses yeux ronds presque

rieurs, son crâne dégarni, sa moustache fournie et sa bonhommie de collègue de chantier,

a-t-il pu devenir le charismatique o Professor du crime brésilien ? Sa vie d’aventures,

de brigand hors norme, commence très loin de Rio, avec un événement qui, dès l’enfance,

lui fait détester tout ce qui porte un uniforme…

1964

lecture contre dictature

William daSilva Lima n’est pas un gosse des favelas. Né en1942 au bord de l’Atlan-

tique, à Recife, dans le nord-est luxuriant du Brésil, il est le fruit d’un métissage qui raconte

à lui seul l’histoire de son pays, surnommé «la nation arc-en-ciel»: sa mère est indigène et

son père, un métis de la classe ouvrière. Le couple ne dure pas. William a 2 ans lorsque ses

parents se séparent. C’est son père qui obtient la garde. Le Brésil est le dernier pays à avoir
aboli l’esclavage, en1888, et en garde des stigmates profonds: le racisme est partout. Pire,

il est quasi institutionnalisé, malgré la belle histoire développée dès les années 1930,

lorsque le pays lance la première ligue de football multiraciale. Dans ce mirage bien ficelé,

les indigènes, comme la mère de William, sont tout en bas de l’é chelle.

Malgré la décision de justice, elle ne renonce pas à son fils. Trois ans plus tard, elle revient

le chercher, l’enlève et l’emmène vivre avec elle. Le petit William a 5ans et débarque dans

un village en plein cœur de la forêt amazonienne. Une parenthèse enchantée, de courte

durée… Quelques mois après son arrivée, son père vient le récupérer, accompagné de

deuxpoliciers. C’est la première fois que William est confronté aux forces de l’ordre. Juste

assez pour se faire son opinion. «Les policiers frappèrent ma mère devant mes yeux, encore

et encore», se souvient-il. «Ils la mirent à genoux et lui brisèrent les mains. C’est depuis ce

jour que je hais la police.» Ramené de force chez son père à Recife, William est initié à l’idéo-

logie politique de gauche par son grand-père, forçat des champs de canne à sucre. Lui aussi

sera battu par la police, comme sa mère, et là encore sous les yeux du gamin.
Après cet événement, le père de William décide de quitter sa ville natale. Il s’installe avec son

fils et sa nouvelle femme à SãoPaulo, la plus grande ville du pays. William découvre alors

un nouveau monde où les grosses voitures et les tout premiers gratte-ciel côtoient la misère

du bitume. C’est là qu’il grandit, traînant toute la nuit avec ses nouveaux potes sur les

grandes places de São Paulo. À12ans, il arrête l’é cole et se découvre un talent certain pour

chiper les portefeuilles des cols blancs du quartier d’affaires. Il enchaîne les petits boulots,

mais à trop piquer dans la caisse, il se fait virer à tous les coups. À17ans, direction Rio,

ses plages, ses soirées arrosées, ses femmes et surtout son vrai destin: il devient vite un as

du cambriolage. À19ans, pendant un casse, le petit voyou se fait attraper. Les sursis se sont

accumulés: il prend cinq ans ferme. Il est incarcéré à Bangu, une prison située au nord de

Rio, l’une des plus dangereuses du pays. Derrière les barreaux, William est confronté à une

violence extrême: viols collectifs, meurtres, décapitations – et toute une série d’humiliations

et d’exécutions sommaires perpétrées par les gardiens.

Trois ans plus tard, toujours enfermé dans cet enfer, son destin et celui de tout le pays s’ap-

prêtent à basculer. Le 31mars 1964, la dictature s’installe au Brésil lorsque le gouvernement

du président socialiste João «Jango» Goulart est renversé par un coup d’État militaire.

La junte (gouvernement militaire autoritaire) dirigée par le maréchal Humberto de Alencar

Castelo Branco prend le contrôle du palais présidentiel, avec la bénédiction des États-Unis.

Comme tous les pays un peu trop proches à leur goût de Cuba, le Brésil n’a pas échappé

à l’ingérence américaine. Washington préfère voir un militaire d’extrême droite au pouvoir

plutôt qu’un «rouge» sous influence soviétique. Et tant pis si le peuple brésilien doit souffrir

une violente répression. «Dès1962-1963, les États-Unis vont être extrêmement favorables

au durcissement de la répression contre les partis de gauche, les grèves, les manifestations,

et évidemment les mouvements de lutte armé e », relate l’historienne Maud Chirio.

«Les Américains n’envoient pas de troupes, mais vont former les policiers et les militaires,

financer les forces politiques, aider à mettre en place des dispositifs de propagande pour

permettre l’é closion et la durabilité de ces régimes, et ce jusqu’au milieu des années1970.»

Avec la prise de pouvoir des militaires, la violence d’État s’installe au Brésil. La principale
cible de la répression sont ceux que la junte considère comme déviants. Les criminels comme

William d’abord, les intellectuels, les syndicalistes et les artistes ensuite. Les chanteurs

Gilberto Gil ou Chico Buarque sont, par exemple, jugés subversifs, arrêtés et enfermés plu-

sieurs mois avant de partir en exil. «Aujourd’hui, c’est vous qui commandez, ce qui est dit

est dit, pas de discussion», chante Chico Buarque dans Apesar de Você. «Aujourd’hui, mon

peuple marche, en parlant tout bas et en regardant le sol. Vous avez inventé cet État et toute

l’obscurité. Vous avez inventé le péché, vous avez oublié d’inventer le pardon. Malgré vous,

demain sera un autre jour, et je vous demande: où allez-vous vous cacher?»

Avec l’aide de la junte, le maréchal Castelo Branco façonne un Brésil fasciste. Il dissout

le Congrès, suspend la Constitution et réduit les libertés individuelles à néant. Mais sa prin-

cipale mesure est la création d’un nouveau code de procédure pénale sous influence mili-

taire. Résultat: l’armée peut maintenant arrêter et emprisonner n’importe qui, sans raison

ni procès. «En considérant de la même façon les criminels de droit commun et les criminels
Branco contre

le gouvernement

du président

socialiste João

Goulart.

Une favela de Rio

en 1969.
politiques, le régime nie l’idée même de dictature», poursuit Maud Chirio. «Ainsi, l’État n’a

pas d’ennemis politiques en face de lui, seulement des criminels. Cet argument va le mener

à mélanger, dans les prisons, voyous et guérilleros qui ont pris les armes pour mener une

révolution communiste.»

Soudain, dans sa prison de Bangu, William voit débarquer en masse syndicalistes, soldats

et marins, connus pour avoir soutenu le président «Jango» Goulart. Il y a aussi des mili-

tants et des révolutionnaires inspirés par le modèle communiste cubain. Ils deviennent ses

compagnons de cellule et ses mentors. William écoute leurs discours enflammés, qui lui

rappellent ceux de son grand-père. Il emprunte leurs livres, découvre Rousseau, Voltaire,

Che Guevara. Il tombe aussi amoureux de l’auteur brésilien Euclides daCunha, qui assure

dans son livre Hautes Ter res (1902) que la République moderne doit, pour triompher,

être aussi barbare que ceux qu’elle combat. Cette formation politique fortuite vient nourrir

une vision du monde appréhendée, sans savoir l’articuler, depuis l’enfance et le souvenir

de sa mère battue par la police: le monde est divisé entre oppresseurs et opprimés, impunité

et injustice – seule la lutte paiera.

À sa sortie de prison, en 1968, William a 26 ans et il a définitivement choisi son camp.

«Je voulais vivre aussi vite que possible», écrit-il. «Je quittai la prison décidé à aller vers les

banques armé d’un pistolet, et à trouver l’argent là où il se trouvait. Je n’aurais jamais un

boulot normal, un boulot d’esclave. Bien sûr il y avait des risques, mais j’étais prêt à les

prendre. La prison avait fait de moi un criminel professionnel.» À peine dehors, William

multiplie donc les braquages. Les guérilleros, eux, enchaînent les actions pour faire tomber

le régime. À Rio, les dynamitages de casernes et de commissariats se multiplient, des digni-

taires sont kidnappés.

Pour mener à bien cette guérilla, il faut beaucoup d’argent. Voilà qui tombe bien. En instau-

rant toute une série de réformes, les militaires au pouvoir ont relancé la machine, le Brésil

est en train de vivre son premier «miracle économique». De1968à1973, le pays connaît

une croissance allant jusqu’à 14% par an. Les coffres des banques cariocas se remplissent de

billets. C’est l’âge d’or des braqueurs –et des guérilleros, qui s’y mettent aussi.
Pour William, l’euphorie ne dure pas. En1969, un an seulement après sa sortie de prison,

il se fait attraper en plein braquage dans une banque du centre de Rio. Persuadés d’avoir

àfaire à un guérillero, les flics torturent le braqueur de 27ans durant quatre jours et quatre

nuits. Tabassé, quasi noyé, William ne bronche pas. Quand les policiers lui demandent

de quel groupe il fait partie, il clame son appartenance à… «L’organisation des fumeurs de

joints»! La blague n’amuse pas spécialement la Justice. Retour à la case prison, condamné

comme un guérillero, à trenteans de taule.

Cette fois-ci, il est envoyé à Hélio Gomes, un pénitencier qui n’a rien à envier à Bangu.

Les tueurs y sont enfermés dans les mêmes cellules que les petits voleurs. Là aussi, William

est témoin d’une cruauté sans limites. « Quand on est en prison dans les années 1960

et 1970au Brésil, qu’on soit ou non politisé, on est soumis à une violence de l’État qui est

extrêmement importante », complète Maud Chirio. « Les détenus sont sous-alimentés,

ils sont hébergés dans des conditions catastrophiques et ils sont soumis à la répression
physique de leurs geôliers de manière quotidienne. On les torture pour obtenir des infor-

mations politiques, mais aussi parce que c’est la manière de gérer les prisonniers à cette

époque-là.»

Après un an à ce régime, William n’en peut plus. Il organise un plan d’évasion avec dixautres

détenus: ils creusent un tunnel d’une centaine de mètres pour s’é chapper. Mais c’est un

échec. William est repéré alors qu’il sort et quatre de ses complices sont abattus. Il est alors

transféré à Candido Mendes, un pénitencier de haute sécurité construit sur Ilha Grande,

une île à 150kilomètres au large de Rio. En pensant isoler ce dangereux braqueur, la Justice

ne se doute pas qu’elle va créer le plus grand gang de l’histoire du Brésil.

1979

le pacte de l a Phal ange

Aujourd’hui, Ilha Grande est un petit paradis avec sa jungle et ses palmiers plongeant

dans des eaux turquoise. Mais lorsque William y débarque en1971, l’île est seulement

connue pour sa vétuste prison. Les murs s’effritent, les rats sont partout, la chaleur y est

étouffante. En guise de bienvenue, les matonsaccueillent les nouveaux arrivants par un

«c orridor polonais»– le but étant de passer le plus vite possible sous une «haie d’honneur»

d’où pleuvent les coups de pied, de poing et de crosse. La prison de Candido Mendes est

organisée en galeries. Celle de William est la dernière, celle que l’on surnomme le Fundão

(«le trou»). Depuis1968et la loi de sécurité nationale, c’est ici que sont entassés braqueurs et

guérilleros, ennemis jurés de la dictature. La cohabitation n’est pas simple: les prisonniers

politiques, qui affirment se battre pour la démocratie et la liberté, refusent d’être assimilés

à des bandits sans foi ni loi. «Ils voulaient surtout se différencier des autres», balaie William.

«Nous, on voyait cela comme une expression de l’hégémonie des classes moyennes dans la

société brésilienne.» Sur les 120taulards du Fundão, 30s eulement sont des guérilleros.
Mais avec le temps, des amitiés se forgent – d’autant que William est déjà sensible à leur

cause. Dans leur huis clos de malheur, braqueurs et militants échangent leurs techniques

de braquage et leurs secrets de cavale, s’insurgent contre cet État oppresseur, la violence

de la police et la cruauté du système carcéral… Au Fundão plus qu’ailleurs.

Les conditions de détention sont épouvantables: un w.-c. pour 120détenus, pas de papier

toilette ni d’habits de rechange, des repas immondes, sans voir la lumière du jour. Assez pour

transformer les prisonniers en animaux sauvages. Mais ces quelques années au contact

des guérilleros vont donner une idée à William et ses camarades: pour revendiquer un

changement, ils doivent s’unir et s’organiser. En 1974, avec sixautres détenus, il rédige un

code de conduite destiné aux prisonniers. Le but? Ne plus se sauter à la gorge à la moindre

occasion. Cette attitude est non seulement contre-productive, mais elle arrange bien les au-

torités –diviser pour mieux régner. La solidarité apparaît comme le seul espoir. Un exemple:

en mutualisant les rations et les rares extras qui arrivent par le parloir, on mange un peu

mieux plus souvent. Désormais, celui qui vole, viole ou tue son codétenu, sera jugé par le
groupe. La sanction est presque toujours la même: la mort. «C’est un code moral qui est

mi-militaire, mi-biblique », explique le photographe et artiste français Vincent Rosenblatt,

qui travaille beaucoup dans les favelas. «Tu ne touches pas ton frère. Ce code de conduite

apparaît sous la dictature comme une sous-culture de la prison. Il apporte une sorte de

supplément culturel, ou de supplément d’âme, totalement fictionnels parce que les prison-

niers sont aussi violents et sanguinaires que d’autres, mais…» Dans la prison d’Ilha Grande,

ces détenus soudés, se voyant comme les formations de combat unies de la Grèce antique,

adoptent le nom de Phalange rouge, de la couleur de leur engagement, et prennent pour de-

vise «Justice, Paix et Liberté». En1979, un rapport pénitentiaire interne les qualifie de «c om-

mando rouge». Comando Vermelho: ce sera désormais le nom de cette organisation sans

chef, mais dans laquelle William daSilva Lima, autodidacte érudit et charismatique, reste

le plus écouté. «Je n’ai pas fondé le CV», protestera-t-il toute sa vie. «Il est né par lui-même,

de l’oppression.» Très vite, les 90prisonniers du Fundão font serment autour des règles

édictées par William et ses camarades. Formant un véritable syndicat, ils luttent et ob-

tiennent de nouveaux droits: sortir de leur « trou», recevoir des

aux activités de la prison. C’est une petite révolution. «D e voir que notre union dans le Fun-

dão nous a permis d’avoir plus de liberté fut une immense joie», commente William. «Cette

solidarité, ce sera la force de notre groupe, jusqu’à la mort.»

En haut lieu, on regrette sérieusement d’avoir enfermé guérilleros et braqueurs dans les

mêmes cellules… Il faut dissoudre cette union au plus vite. Les leaders sont donc dispersés,

envoyés dans d’autres prisons de l’État de Rio. Dès1976, William est transféré sur le conti-

nent. À34ans, avec déjà plus de dix ans de placard, son statut a changé: on le surnomme

désormais «Professor», le Professeur. «J’ai trouvé là des milliers de détenus qui n’atten-

daient que de s’organiser», poursuit-il. «J’ai vu un homme mourir pour un morceau de pain.

J’aivuunjeunepèredefamilledevenirla“femme”d’undétenuplusâgé[Link]

nous empêcher de devenir des animaux, j’ai proposé que l’on suive les règles que nous avions

écrite au Fundão. Et les détenus ont suivi le mouvement.» Même constat dans les autres

pénitenciers où sont envoyés ses camarades. Très rapidement, le code des vétérans d’Ilha
Grande est appliqué dans la majorité des prisons de l’État de Rio. Ànouveau dépassées,

les autorités regrettent amèrement d’avoir dispersé ces agitateurs. Rétropédalage: tout ce

beau monde se voit finalement rapatrié à Candido Mendes! En 1978, deux ans seulement

après son transfert, William est de retour dans l’enfer d’Ilha Grande. À l’intérieur, toujours

la même histoire; dehors, la transition démocratique s’engage.

Le 22 août 1979, le Parlement de Brasilia vote une loi d’amnistie pour tous les prison-

niers politiques. Les derniers exilés rentrent au pays, et la guérilla abandonne petit à petit ses

actions violentes pour se concentrer sur la lutte politique. William et ses partenaires sont

encore une fois les oubliés du système. Ils restent condamnés sous le coup de la loi de sécurité

nationale, emprisonnés dans ce trou d’Ilha Grande pour des décennies encore. Impensable

pour William, qui ne songe qu’à s’évader.

Le 2janvier 1980, la chance finit par tourner: il réussit à s’incruster sur une barque amar-

rée discrètement par deuxprisonniers sur une plage à l’autre bout de l’île. Après sa fin

de journée sur un chantier hors les murs, le trio taille sa route toute la nuit à travers la jungle
Friche de la prison de Candido Mendes sur Ilha Grande,

où fut créé le Comando Vermelho.


et embarque. Le lendemain matin, William pose le pied sur le continent, en short, en tongs

et sans chemise, mais enfin libre. «Je ne pouvais pas m’empêcher de sourire», se remé-

more-t-il. «Après tant de plans d’évasion rocambolesques, après tant d’é checs, je me retrou-

vais là, en liberté, à moitié nu, grâce à une simple occasion, un coup de chance.»

Une fois en ville, il se rend dans la favela de Serrinha, dans la zone nord de Rio. Il y retrouve

d’anciens compagnons de cellule et, ensemble, ils se lancent dans une série de braquages

qui va faire la une de la presse nationale, dont le fameux braquage de la Banerj, avec

son seul coup de feu tiré dans le portrait encadré du président. Quelques mois plus tard,

en août1980, les derniers membres fondateurs du Comando Vermelho parviennent eux

aussi à s’é chapper d’Ilha Grande. Parmi eux, José Saldanha, surnomméZéBigode, «José

la Moustache», un compagnon important: c’est lui qui va bientôt faire connaître le nom

du Comando Vermelho dans tout le Brésil.

En attendant l’heure de gloire du moustachu, les gangsters trouvent refuge dans les fave-

las. Ici, les flics se pointent rarement et, lorsque c’est le cas, il y a toujours un brave pour les

cacher. Et puis William se reconnaît dans le destin de cette classe prolétarienne. Couvert par

le dédale des ruelles à flanc de colline, le gang multiplie les braquages. C’est une époque où

la ville en compte quatrepar semaine. Le pouvoir du CV s’étend sur Rio et ses favelas à une

vitesse folle. «Dès que nous avions ciblé une banque, se délecte le Professeur, nous entrions

en gueulant: “C’est le Comando Vermelho, tout le monde à terre!” Une fois les coffres vidés,

nous tirions sur les portraits des politiciens et balancions des bombes artisanales sur les

policiers.»

Le CV se sent invincible. Mais en octobre1980, William commet une erreur de débutant.

En descendant de la favela pour se rendre dans le centre-ville et alors qu’il est toujours

en cavale, il laisse dépasser un flingue de son pantalon. Des flics le repèrent, pas le temps

de courir, William est arrêté. Malgré sa fausse carte d’identité et ses empreintes digitales

qu’il a brûlées, il est tout de suite reconnu –sa photo est placardée sur les murs de tous les

commissariats de la ville. Dix mois après son évasion, le Professeur est de retour derrière

les barreaux de Candido Mendes pour terminer sa peine. Rompu à l’exercice, il retrouve ses
vieilles habitudes. Dans ses mémoires, il commente, fataliste et ironique: «C’est peut-être

mon désir si fort d’indépendance qui m’a sans cesse ramené en prison.»

Au début de l’année1981, William, 39ans, commence à recevoir la visite d’une certaine

Simone. Elle est avocate des droits de l’homme et milite depuis des années pour la cause des

prisonniers. Elle se bat plus particulièrement pour les condamnés de la loi de sécurité natio-

nale, parmi lesquels des dizaines auraient dû être libérés depuis longtemps. William tombe

sous le charme de cette militante acharnée, qui le traite d’égal à égal.

Endécembredecettemêmeannée,mauvaisenouvelle:letravaildel’avocatedéplaîtauxgar-

dienslesplushargneux,[Link]èrevisite,Williamsedécide

à lui déclarer sa flamme. «J’allais la voir pour la dernière fois, le cœur serré», se souvient-il.

«Que lui dire? […] Elle s’attendait à se retrouver face à un caïd puissant, et elle était face à

une personne simple, fragile, sans ostentation et apparemment sans pouvoir particulier.

[…] Qui étais-je en définitive? Qu’est-ce que je ressentais? Elle était vraiment désolée de de-
132

voir partir maintenant. Parce qu’elle voulait me dire qu’elle était amoureuse de moi. C’était

écrit dans les étoiles.»

Pendant que naît cette histoire d’amour entre quatre murs, qui durera jusqu’à la mort

de William en2019, dans la rue, c’est José laMoustache qui a pris les rênes. Et il va écrire

une des pages les plus marquantes de l’histoire du Comando.

1981

400 contre 1

En 1981, la police est sous pression. Le nouveau gouvernement de transition démo-

cratique, mené par João Figueiredo, veut à tout prix mettre fin à ce gang qui terrorise la

ville. Les descentes dans les favelas se multiplient, ZéBigode joue au chat et à la souris.

Les flics finissent par le localiser sur l’Ilha do Governador, une île résidentielle cossue

de Rio. Le 3avril 1981, sixpoliciers en civil trouvent la planque de Zé et de deux de ses

complices. L’un prend la fuite, l’autre est abattu en pleine rue, à la sortie de leur planque.

ZéB igode se retrouve seul, enfermé à double tour dans l’appartement. Acculé. De sa fenêtre,

il voit les renforts arriver. Le grand jeu. Des dizaines de véhicules blindés encerclent l’im-

meuble, sirènes à fond. Près de 400agents sont prêts à en découdre. ZéB igode ne se démonte

pas. Depuis sa fenêtre, il hurle en direction des policiers: «Vous pouvez venir, misérables,

j’ai une balle pour vous tous. Nous avons déjà démoralisé le système carcéral, maintenant

c’est au tour de la police! Vous pouvez tenter de venir, mais attention, car voici le Comando

Vermelho!» Zé n’a pas l’intention de se rendre, gardant en tête le serment des fondateurs

du CV: «On ne négocie pas avec la police.» Alors, les tirs commencent à pleuvoir. Des cen-

taines de balles criblent les fenêtres de l’appartement. Àsa porte, les policiers s’acharnent

pour faire sauter les verrous… Zé tient bon. Des dizaines de journalistes et de caméras de

télé commencent à fleurir sur la scène, intrigués par la pugnacité de ce forcené. Ils en auront
pour leur audimat. À8h30le lendemain matin, épuisé, les yeux rougis par les lacrymos,

e criminel se penche à la fenêtre et crie aux journalistes: «Nous sommes le Comando Ver-

melho!» Ce sont ses derniers mots. Touché par une balle, il s’effondre en direct.

Depuis sa cellule d’Ilha Grande, sur son petit poste de télé, William a tout suivi du coup

d’é clat de son compagnon d’armes. Il gardera de cette nuit un sentiment partagé. De la tris-

tesse (il a perdu l’un de ses plus proches amis) et de la fierté (le sacrifice de ZéB igode a permis

au Comando Vermelho de se faire un nom au-delà de Rio). Désormais, plus personne au

Brésil ne peut ignorer l’existence du gang et sa détermination hors du commun. Pour rendre

hommage à son camarade, William intitulera son autobiographie 400contre 1.

Désormais connu de tous, le Comando Vermelho va asseoir sa puissance tout au long

des années1980, une période dorée pour les gangsters. Surtout qu’en1982, trois ans avant

la fin de la dictature, Leonel deMoura Brizola est élu gouverneur de l’État de Rio, sur cette

promesse: plus de droits et de libertés pour les millions d’habitants des favelas. Depuis des
134

années, ces derniers se plaignent des violences policières et des descentes inopinées dans

leur quartier. De jour comme de nuit, ils débarquent sans mandat, défoncent les portes, tirent

à tout va : les balles perdues et les cadavres s’entassent sur le trottoir. Jamais une enquête,

l’impunité totale. Leonel deMoura Brizola martèle: «Nous ne pouvons pas transformer

la lutte contre la violence dans les favelas en une attaque contre les garanties et les droits

des citoyens, quelles que soient leurs conditions sociales.»

Sur cet embryon de projet de paix sociale débarque un nouveau fléau: la cocaïne colom-

bienne. Elle va profondément changer la donne dans les favelas et au sein des gangs, à la re-

cherche d’une alternative aux braquages de banques. Depuis le début des années1980,

la sécurisation des guichets et l’arrivée des cartes de crédit rendent en effet l’accès au cash

plus aléatoire. Le trafic de drogue s’avère moins dangereux, plus efficace et surtout beaucoup

plus rentable.

Le fournisseur et chef du cartel colombien de Medellín, Pablo Escobar, a frappé à la bonne

porte: pour le Brésil, il deale avec le Comando Vermelho. Au tout début, le cartel paie ses

intermédiaires en pains de cocaïne. La poudre blanche envahit les rues des grandes mé-

tropoles brésiliennes, Rio en tête. Toujours à l’ombre à Ilha Grande, William, le Professeur,

le braqueur à l’ancienne, ne s’oppose pas à ce nouveau trafic. Pour une fois, l’impénitent

gauchiste sait se montrer coulant avec la loi du marché capitaliste: «La drogue, ce n’est pas

le Comando Vermelho qui l’a importée au Brésil. Ce sont les gens des classes moyennes

qui sont montés dans les favelas pour en trouver. Nous n’avons fait que fournir un produit

que les gens demandaient.»

En 1984, le business de la coke explose. Pour le Comando Vermelho, l’objectif est désormais

de se placer en leader du marché local. Une O.P.A. est lancée sur toutes les favelas de Rio.

L’une après l’autre, celles des gangs rivaux comme le Terceiro Comando Puro et les Amigos

dos Amigos tombent aux mains du CV. En quelques mois seulement, des dizaines de suc-

cursales se créent partout dans la ville. Chaque entité a son boss autonome, le Dono do

Mor ro , qui applique ses méthodes et ses principes. Le gang perd en unité mais gagne

en profits… Et ils sont énormes: le CV achète 2000dollars le kilo de coke au cartel colombien
et le revend au détail plus de 15000dollars. Les gangsters se mettent aussi à produire du

crack –c e dérivé de la cocaïne, facile à fabriquer, pas cher et très addictif. Ainsi, il y en a pour

toutes les bourses: les riches sniffent la poudre, les pauvres brûlent le crack.

En moins d’une génération, sur la décennie 1980-1990, le CV est devenu une entreprise

multimillionnaire, à l’appétit insatiable. Il entend désormais s’imposer définitivement sur

le reste du Brésil. Pour ce faire, il s’est trouvé l’homme de la situation: Fernando DaCosta,

surnommé Fernandinho Beira Mar, «le p’tit Fernand du bord de mer». Beira Mar est aussi

le nom de la favela qui l’a vu naître en1967. En prison, à20ans, Fernandinho rencontre

William, qui le convertit à sa cause et son éthique. Dix ans plus tard, il s’évade et se réfugie

au Paraguay, le narco-État par excellence, où William et les chefs du CV l’ont chargé de trou-

ver des armes. En Amérique latine, depuis la guerre froide et ses guérillas, ce n’est pas ce qui

manque… Àla mort de Pablo Escobar en1994, la filière colombienne de coke semble se tarir.

Fernandinho se rapproche logiquement des FARC, un mouvement de paysans ayant pris

les armes dans les années 1960, en pleine guerre froide. Terrés dans la jungle, ces guérilleros
Un chef de gang pose

fièrement dans une favella

de Rio de Janeiro.
136

marxistes financent leur rébellion par la vente de cocaïne. Ils ont besoin d’armes, il a besoin

de coke… Une relation de travail se noue. Àla fin des années1990, le réseau de Fernandinho

est si puissant qu’il organise le transport de la coke vers tout le Brésil. En2001, il est arrêté

dans la jungle aux côtés de Tomas Molina, un des commandants des FARC. L’enquête per-

mettra d’apprendre qu’en quelques mois, Fernando Da Costa a livré 2400flingues et plus

de 600mitraillettes à la guérilla colombienne, contre unetonne de coke.

Grâce à Fernandinho et au réseau qu’il a mis en place, le Comando Vermelho devient l’une

des plus grandes organisations de trafic de drogue de toute l’Amérique du Sud. Il y a bien

quelques gangs à Rio qui commencent à réclamer leur part du gâteau, mais pas assez pour

effrayer les gangsters rouges. Au début des années2000, contre toute attente, c’est un évé-

nement sportif international qui va changer la donne.

2007

l a Coupe déborde

En2007, la FIFA (Fédération internationale de football) annonce la nouvelle que tout

le monde espérait: le Brésil est officiellement choisi pour l’organisation du Mondial en

2014–un honneur que le pays n’a pas eu depuis1950. Cette récompense vient couronner

le bon élève sud-américain: la dictature est loin et, en cette première décennie des an-

nées2000, le pays est devenu le moteur économique du sous-continent. Sur le plan po-

litique aussi, il y a un air de renouveau. En2003, le président de droite Fernando Hen-

rique Cardoso a laissé sa place au socialiste et ancien syndicaliste Luiz Inácio Lula daSilva,

dit «Lula», 57ans, candidat du parti des travailleurs et ancien ouvrier. Élu avec 61,03%

des suffrages, il incarne la promesse d’un Brésil plus juste. Pour la première fois depuis

plus d’un siècle, le pays a basculé à gauche.

En coulisses toutefois, passée l’euphorie, une certaine inquiétude commence à poindre.


Avec le règne des gangs et une moyenne de neufhomicides par jour rien qu’à Rio, cette

Coupe du monde est un véritable défi pour les autorités. Il va falloir assurer la sécurité des

millions de touristes qui viendront assister aux matchs, mais aussi aux Jeux olympiques

de2016, dont le Brésil rafle également l’organisation. Le gouvernement se donne une mis-

sion: reprendre le contrôle des favelas tombées aux mains du Comando Vermelho, qui règne

alors sur 90% des quelques 900favelas de Rio. En2008, la ville crée les UPP (Unités de police

pacificatrice), qui veulent incarner une police de proximité installée au cœur des favelas.

Mais de «pacificatrice», elle n’a que le nom. «Il s’agit en fait d’un emploi de forces militarisées

dans les favelas, révèle Maud Chirio, qui étaient destinées à réduire le niveau de violence

dans le cadre de l’arrivée de grands événements publics: la visite du pape à l’origine. L’imagi-

naire qui sous-tend les UPP est d’apporter de la civilisation, donc de la police, dans des lieux

naturellement en état de guerre, où vivent des “sous-citoyens” incapables de vivre en paix.

C’est une perspective très colonisatrice à l’égard de sa propre population.»


Pour déloger le Comando de s es territoires, les UPP emploient les grands moyens.

À Rocinha, à Vidigal ou à Mangueira, la même scène se répète: au petit matin, des centaines

de flics d’élite se postent à l’entrée de la favela. Le signal pour les habitants d’aller se mettre

en lieu sûr… Une fois la population à l’abri, les agents avancent en colonne, boucliers blin-

dés à l’avant, fusils d’assaut à la main. Petit à petit, ils grimpent sur la colline, tirent sur ceux

qui résistent, ripostent aux pluies de balles des gangsters. Tout en haut, les boss organisent

la fuite de leurs troupes et surtout de la drogue. Grâce à leurs tunnels et à leurs échappa-

toires vers la jungle, ils parviennent à sauver un maximum de came et d’armes. Les hommes

du CV doivent se réfugier loin du centre-ville, là où les touristes et les caméras ne vont pas,

là où le gouvernement n’accorde pas d’attention.

Désormais au crépuscule de sa carrière, William vit maintenant à l’é cart du gang. Ses

priorités ont changé, ses nombreuses évasions n’ont qu’un but: aller retrouver sa moitié,

Simone, et les quatre enfants qu’ils ont eu entre ses séjours derrière les barreaux. Sa dernière

évasion, en1991, lui a d’ailleurs permis d’assister à la naissance de son benjamin. Le gangster,

qui a cumulé plus de 95années de peines de prison, obtient en2009, grâce à sa femme, le droit

de les terminer en liberté surveillée. Bracelet électronique à la cheville, il s’installe en famille

dans une petite maison du quartier touristique d’Ipanema. Il a 67ans.

Quand arrive le Mondial de foot en2014, les principales favelas du centre de Rio sont oc-

cupées par les UPP. En termes de sécurité, le bilan est plutôt positif, sans accroc majeur.

Mais sur le terrain, on frôle la tragédie nationale : la Seleção (l’équipe du Brésil) prend

une fessée mémorable en demi-finale contre l’Allemagne, en perdant 7-1. Deux ans plus tard,

le bel optimisme du début des années 2000 est déjà un vieux souvenir. Les Jeux olympiques

de 2016 s’achèvent dans un contexte économique déprimant: la grand-messe mondiale

du sport a coûté au Brésil bien plus cher que ce qu’elle ne rapportera. Déroute aussi pour

la présidente Dilma Rousseff, héritière du socialiste Lula, qui vient d’être destituée pour une

sombre affaire de manipulation de comptes publics, dans un pays où la corruption touche

80% de la classe politique.

De son côté, le Comando Vermelho n’est pas au mieux non plus. Tous ses leaders historiques
sont morts, à l’exception de William daSilva Lima, oProfessor, qui consacre désormais ses

journées à l’écriture de poèmes et de ses mémoires, dans lesquelles il revient sur son parcours

de criminel engagé. Son ancienne Phalange, elle, a été chassée du centre-ville de Rio par les

UPP, pour s’établir à plus d’une heure de là, dans la favela d’Antares, un immense terrain

vague recouvert d’un nuage de poussière où vivent des dizaines de milliers de personnes.

Àtous les coins de rue, les boss ont installé des bocas de fumo. Il y a même un petit stand posé

le long des quais du train afin que les clients du centre-ville n’aient pas à s’aventurer dans

le dédale de la favela. Le business continue, mais le visage des gangsters a changé. Les noms

des vétérans sont encore connus de tous, les tags «CV» et les slogans «Justice, Paix et Liberté»

ornent toujours les murs de la favela, mais c’est à peu près tout. Il n’y a plus d’organisation.

Le Comando Vermelho est devenu un gang sans tête pensante, sans structure.

Dans ce marasme, l’un des rares saluts vient de la musique, avec l’explosion des bailes funk

– soirées dansantes en plein air nées dans les faubourgs de Rio au début des années 1970.
140

Aujourd’hui, les tubes de James Brown ou George Clinton ont laissé place un nouveau

genre musical, unhybride de Miami Bass des années1980, de dancehall jamaïcain et de rap

cru sur beats saccadés où l’on chante les filles, le ghetto et les gangs. «La base d’un vrai

baile funk, c’est le sound system, avec des basses qui vous secouent jusqu’aux os », guide

Vincent Rosenblatt, qui photographie cette scène depuis 2010. «Pour le reste, c’est partout

pareil: on serpente à travers les ruelles, jusqu’à la quadra, l’espace dédié aux bailes, dont

l’entrée est toujours gratuite. Dans les favelas, il y a du trafic, donc on croise beaucoup

de jeunes gens armés. Et puis au fur et à mesure que le baile se remplit, les corps se libèrent.

La danse commence vraiment vers uneheure, jusqu’au climax de 4heures du matin. Cer-

tains se poursuivent jusqu’à l’aube, voire midi.»

Comme pour les écoles de sambas, les associations ou les événements sportifs du quartier,

c’est bien sûr le gang qui finance. À la différence que, dans les bailes, personne n’avance

plus caché. « Chaque territoire y est marqué par son gang, sa faction», poursuit Vincent

Rosenblatt. «Par exemple, la faction TCP [Terceiro Comando Puro] interdisait dans les bailes

de se teindre les cheveux en rouge, ou de mettre une chemise rouge, ce qui serait perçu

comme un hommage au Comando Vermelho.» Dans toutes les favelas, les gangs mettent

les moyens: avoir le meilleur baile funk, c’est faire étal de sa puissance, mais aussi attirer des

clients de tous horizons, qui ne sont pas venus seulement pour la danse; les bocas de fumo

tournent à plein régime, avec leurs super promos à 5réaux (80centimes d’euro) le pochon

de coke. Sur la piste de dance, c’est le funk à la gloire des gangs, dit proibidão («extrêmement

interdit»), qui a le plus de succès:dès que les morceaux résonnent, les jeunes gangsters de la

sécurité défilent, M16en l’air, au milieu de la piste, pour la plus grande joie des Cariocas du

coin ou ceux des quartiers plus favorisés venus s’encanailler. Chaque semaine, il y a plus de

500 bailes funk à Rio. Mais depuis l’arrivée des UPP dans les favelas, la fête s’est aujourd’hui

repliée dans la Zona Nor te de la ville (Complexo da Penha, Jacarezinho, Complexo da

Alemoa...) ou la Zona Oeste – comme à Antares. Là-bas, les liens sont si étroits entre le CV

et cette musique que des artistes funk sont également parrainés par le Comando Vermelho

pour enregistrer des albums entiers à la gloire du groupe et de ses membres décédés.
Une façon, peut-être, d’oublier la réalité du terrain: en 2016, l’hégémonie du CV sur la cri-

minalité brésilienne est bel et bien terminée. Certes, le gang parvient à survivre, mais il

a perdu de son aura. Contesté sur son propre territoire par les autres gangs cariocas (Amigos

dos Amigos et Terceiro Comando Puro), il est surtout menacé par une organisation venue

de SãoPaulo, la plus grande ville du Brésil, son cœur économique. Ce gang se nomme PCC

(Primeiro Comando da Capital) et partage de nombreux points communs avec le CV, avec

qui il était allié à l’époque de Pablo Escobar. Comme le Comando, le PCC a été créé en prison:

le 2 octobre 1992, une émeute à Carandiru (État de São Paulo), matée par l’armée, fait

111morts et 37blessés graves. En réaction, plusieurs détenus décident de s’unir. Certains

d’entre eux ont côtoyé les vétérans du Comando Vermelho dans les prisons de Rio et re-

prennent les mêmes méthodes, notamment la rédaction d’un code de conduite : «En alliance

avec le Comando Vermelho, nous allons révolutionner le pays de l’intérieur des prisons et

notre bras armé répandra la terreur.» En hommage, ils adoptent le même slogan: «Justice,
La prison de Carandiru à São Paulo, connue à cause du massacre

du 2 octobre 1992 : 111 détenus ont été tués au cours de la brutale

répression d’une révolte par la police militaire. Le gang PCC fut

créé en réaction à cet acte.


142

Paix et Liberté». Vingt ans après José la Moustache, seul contre 400, c’est au tour du PCC

de réaliser le coup d’é clat qui fera connaître son nom dans le pays tout entier.

18 février 2001, jour des visites en prison. Alors que les parloirs se remplissent, les gangsters

du PCC donnent le signal. En quelques minutes, 27000détenus d’une trentaine de prisons

de SãoPaulo se soulèvent et prennent en otage visiteurs, gardiens et personnel adminis-

tratif. Des milliersd’otages restent enfermés sous la menace des gangsters paulistes. Leur

revendication? De meilleures conditions de détention. La mutinerie dure 27 heures, fil-

mée en direct par toutes les caméras de télé. Le gouvernement local est bien obligé de plier.

Une fois toutes les garanties obtenues, les détenus relâchent les otages et retournent dans

leurs cellules comme si de rien n’était. C’est un coup médiatique inédit qui consacre le PCC

comme le gang le plus puissant du Brésil.

Parmi les leaders, Marco Willians Herbas Camacho, alias Marcola –une copie carbone de

William daSilva Lima. Comme lui, il est spécialisé dans les braquages et a passé une grande

partie de sa vie en prison. Sur son chevet, les œuvres duChe, de Voltaire, de Nietzsche ou de

Victor Hugo; cela s’entend dans ses discours enflammés. Et il n’a rien à envier au charisme

du Professor, en témoigne son tour de force de2006. À38ans, en prison depuis sept ans,

Marcola apprend que les autorités pénitentiaires veulent le placer, lui et les autres chefs de

gang, à l’isolement. Le 12mai, il lance près de 200hommes à l’assaut de nombreux commis-

sariats de São Paulo, les arrosant de balles, grenades et bombes artisanales.

Après une journée et une nuit d’attaques, d’autres équipes surarmées investissent le centre

financier: onzebanques sont dévalisées et brûlées. Au même moment, dans soixante-dix

pénitenciers de l’État, les gardes sont pris en otages et les détenus se massent sur les toits.

Face aux hélicoptères des télévisions locales, ils lèvent le poing en hurlant le slogan du PCC:

«Justice, Paix et Liberté». Après deux jours de chaos, presque soudainement, tout s’arrête.

Marcola a reçu l’assurance des autorités qu’il ne serait pas transféré à l’isolement. Il a aussi

obtenu la livraison d’une centaine de télés pour que les détenus puissent regarder la Coupe

du monde de foot qui aura lieu en 2010 en Afrique du Sud. Une fois de plus, le PCC a prouvé

qu’il était plus fort que l’État. Bilan de ce week-end de mai2006: 82bus brûlés, 11banques
dévalisées, 33policiers et 9gardes de prison tués, et plus de 141cadavres ramassés en deux

jours.

Face à cette montée en puissance, le CV se croit protégé: il est depuis toujours allié du PCC.

Jusqu’à ce que ce dernier lorgne un peu trop sur le marché de la drogue carioca et commence

à s’implanter dans les favelas de Rio, à partir de 2014. Trois ans plus tard, en2017, l’alliance

tacite entre les deux gangs prend fin brutalement. Dans une prison de Manaus, la grande

ville du Nord, le gang allié historique du CV, laFamilia do Norte aide les Cariocas à massacrer

54membres du PCC. Pendant 17 heures, les victimes sont décapitées, éviscérées. Le tout est

filmé par téléphones portables et partagé sur WhatsApp. La rupture est consommée. Depuis,

partout où ils se croisent, les anciens frères s’entretuent, faisant des centaines de morts,

gangsters comme civils. L’affrontement tourne clairement à l’avantage du PCC, et dans la cité

merveilleuse, les anciens boss du CV rejoignent le gang paulista. Mais la plus grande menace

vient d’ailleurs: les derniers fidèles du Comando Vermelho doivent désormais affronter un

ennemi plus violent encore qui partout sème un vent de terreur…


2006

milices partout,

justice nulle part

Tout a commencé presque discrètement, au milieu des années1990, avec des groupes

paramilitaires désireux de «nettoyer» les favelas des gangsters, palliant ainsi l’impuissance

du gouvernement. Appelées à l’origine «escadrons de la mort», ces milices composées de

flics, de militaires et de pompiers, héritières directes de la dictature, restent en veille à l’ef-

fondrement du régime. Dans leur incarnation moderne, elles ciblent d’abord les milliers

de sans-abris de Rio, exécutant des dizaines de SDF à chacune de leurs descentes, avant de

décider de s’aventurer en territoire CV.

Quand elles s’installent dans les favelas, certains habitants s’en réjouissent… Avant de

déchanter. Sous des airs protecteurs, les milices se mettent vite à la page des habitudes

des gangsters qu’elles sont supposées éradiquer – et prélèvent leur dîme. «Initialement,

ces milices se présentent comme du paraétatique, c’est-à-dire des agents de l’État qui vont

débarrasser les habitants des gangs », souligne l’historienne Maud Chirio. «Elles vont en fait

se comporter comme les gangs, avec les mêmes systèmes de racket, d’oppression physique

sur la population, mais nouant des relations d’absolue proximité avec la police et le pouvoir

politique, comme la famille du président Jair Bolsonaro, élu en 2018. Pour les habitants des

favelas, c’est véritablement la disparition de l’État de droit.»

Les bons citoyens regardant ailleurs, ces milices n’auraient pu être qu’un énième groupe

terrorisant les favelas. Mais en mars2018, le monde entier découvre, abasourdi, leur froid

jusqu’au-boutisme. Depuis quelques semaines, la conseillère municipale Marielle Franco,

38ans, mène une guerre médiatique contre les milices. Cette élue noire, homosexuelle,

militante LGBT et issue d’une favela, a fait de la lutte pour les populations pauvres son cheval

de bataille. Elle veut dénoncer au grand public la réalité de l’emprise de ces milices d’extrême
droite sur les favelas de Rio de Janeiro. Dans l’hémicycle du conseil municipal, elle se fait

siffler, huer par les élus de la droite, dont Carlos Bolsonaro, le fils du futur président brési-

lien. Le 14mars, elle est abattue en plein centre-ville, à l’arrière de sa voiture, quatreballes

en pleine tête. Son chauffeur est tué lui aussi. Pour les médias et les associations, cet assas-

sinat a tout d’une opération militaire, minutieusement préparée. La caméra de surveillance

qui aurait dû filmer la scène a été désactivée 24heures plus tôt. Les douilles retrouvées

sur la scène de crime correspondent aux armes utilisées par la police. Àn’en pas douter,

c’est l’œuvre d’une milice. Maud Chirio en est persuadée, les auteurs eux-mêmes ne s’atten-

daient pas à un tel écho: «Marielle Franco étant une femme, noire, originaire des favelas,

ils pensaient pouvoir l’éliminer sans que cela fasse trop de vagues, comme d’habitude. Mais

ils ne s’étaient jamais attaqués à quelqu’un d’aussi visible, public et symbolique.»


Défilé de l’école de samba de Mangueira en hommage

à Marielle Franco lors du Carnaval de Rio 2019.

Fouille lors d'une opération contre les gangs dans le bid

de Jacarezinho à Rio de J
Ce double assassinat bouleverse le pays et trouve un écho dans le monde entier. L’enquête,

toujours en cours, traîne en longueur, accumule les difficultés, subit des pressions poli-

tiques. Mais à force de persévérance, les enquêteurs parviennent à démasquer le coupable:

l’Escritório do Crime («Bureau du crime»), nom d’une influente milice carioca.

Deux de ses membres, soupçonnés d’être les auteurs, sont arrêtés. L’un d’eux est un proche de

Flavio Bolsonaro, l’autre fils du dirigeant d’extrême droite. Huit mois après l’assassinat poli-

tiquedeMarielleFranco,JairBolsonaroestéluprésidentdelaRépublique.C’estunanciencapi-

taine de l’armée brésilienne, nostalgique de la dictature, partisan d’un ordre radical. Avec son

entrée au palais présidentiel, les milices gagnent en influence. «On doit accorder aux agents

de sécurité publique une sorte de carte blanche, proclame-t-il. L’agent de police entre dans

la favela, résout le problème, et s’il tue 10, 15, 20bandits avec 15ou 30balles pour chacun,

il doit être décoré et non poursuivi en justice.»

Dans cette guerre que se livrent gangsters, miliciens et policiers, les morts se comptent

par milliers. En 2019, au Brésil, 60 000 personnes sont mortes par homicides, dont 4 000

sous les balles de la police. Détail presque accessoire au milieu de cette folie meurtrière,

le Comando Vermelho n’est plus désormais que l’ombre de lui-même. William da Silva Lima,

le Professeur, n’est plus. Il meurt le 31juillet 2019d’une crise cardiaque, à 76ans. Il laisse

derrière lui sa veuve Simone, quatre enfants, et une autobiographie, témoignage d’un cri-

minel, mais aussi celui d’un homme qui toute sa vie aura combattu l’injustice et la violence

d’État. «Le mérites-tu, dès ton plus jeune âge, d’être asservi pour toujours “à cette machine

répressive”, “aux pouvoirs infâmes”? », questionne-t-il dans un de ses poèmes. Il apporte une

réponse à son image, pleine d’idéalisme et de panache: «Tu mérites de te lancer à la recherche

du bonheur, qui par l’amour, l’égalité et la liberté, obtient tout. Oui, tu le mérites!»

Dans un pays politiquement en perdition, les milices et les gangs restent l’unique autorité

dans les favelas. Ces derniers continuent leurs braquages, de plus en plus spectaculaires.

En août2021, vingtmembres du PCC attaquent de nuit trois banques à Araçatuba dans

l’État de São Paulo. Ils repartent au volant de cinq voitures: sur les toits, les pare-brises et les

capots, ils ont attaché leurs otages, en guise de bouclier –c omme dans Mad Max.
Une cruauté toujours contrebalancée par une fibre sociale: durant la crise sanitaire du

coronavirus, ce sont les gangs qui imposent le confinement, parce que le président Bolsonaro

n’y croit pas. Cette façon permanente de souffler le chaud et le froid, c’est là la force des gangs

brésiliens. Ils viennent jouer les substituts de l’État, combler un vide dans un pays qui a pro-

grammé de vendre le mythe d’un peuple arc-en-ciel, ses plages de rêve et ses corps à se dam-

ner. «Tout au long du xx


e siècle, les élites ont consacré beaucoup d’énergie à la création d

mythologie nationale», conclut Maud Chirio. «L’idée, par exemple, que le Brésil est un pays

où les différences sociales et raciales ont moins d’importance que ce qui unit son peuple:

le football, la capoeira, le carnaval, la samba. C’est une image construite aussi pour les étran-

gers, un produit d’exportation pour attirer les touristes. Et ça a marché de façon fantastique:

la carte postale a occulté le fait que le Brésil est un pays où la famine existe toujours, que

c’est l’un des plus inégalitaires du monde, les plus violents aussi – en termes de violences

interpersonnelles et policières. Le Brésil aujourd’hui? C’est d’abord un problème de poli-

tique publique plutôt qu’un problème de criminalité.»


148



Né en 1942 à Recife, William da Silva Lima, dit «le Professeur», est l’un des membres

fondateurs du Comando Vermelho, entre le milieu et la fin des années 1970. Organisation

criminelle sans chef, le CV est imprégné d’idéologie politique de gauche: son code d’honneur,

théorisé en détention, a été élaboré au contact des prisonniers politiques de la dictature.

Alternant séjours derrière les barreaux, évasions, braquages et trafics, William da Silva Lima

rencontre en prison l’activiste Simone Barros Correa de Menezes, avec qui il se marie et aura

quatre enfants. Relâché sous bracelet électronique en 2009, il meurt le 31 juillet 2019 d’une

crise cardiaque, à 76 ans, dans sa maison de Rio de Janeiro.



À 64 ans, le maréchal des forces armées brésiliennes Humberto de Alencar Castelo

Branco devient le premier président de la République du régime militaire au Brésil, à la suite

du coup d’État de 1964. Combattant aux côtés des Américains lors de la campagne d’Italie

pendant la Seconde guerre mondiale, il y rencontre le général Vernon Walters, futur sous-

directeur de la CIA, qui joue un rôle-clé lors du putsch le menant à la fonction suprême.

Sous son règne ouvertement fasciste et autocratique (il abolit tous les partis politiques),

de nombreux intellectuels, syndicalistes et artistes, jugés subversifs, sont emprisonnés –

ce sera le cas pour les chanteurs Gilberto Gil et Chico Buarque. L’affluence de ces nouveaux

prisonniers politiques dans les prisons forgera l’idéologie du Comando Vermelho. Trois ans

après avoir chassé le président João Goulart du pouvoir, Humberto de Alencar Castelo Branco

meurt en 1967 dans un accident d’avion.


noitubirtsid



Journaliste, sociologue, ingénieur et auteur, Euclides da Cunha (1866-1909) est surtout

connu pour son travail d’é crivain à forte fibre sociale, influencé par le naturalisme. Son ou-

vrage le plus important, Os Sertões (paru en France sous le titre Hautes Terres, La g uerre de
Canudos), racontant les expéditions de l’armée contre un village rebelle, est resté un phare et

une référence idéologique pour William da Silva Lima et les membres du Comando Vermelho.



Compagnon de William da Silva Lima au sein du Comando Vermelho, José Saldanha,

dit «Zé Bigode» («José la Moustache») est resté dans la légende pour son coup d’é clat du 3 avril

1981, dans le quartier de l’Ilha do Governador, à Rio de Janeiro. Résistant pendant plus de

24 heures, seul contre près de 400 policiers venus l’arrêter, il finit par être abattu par les forces

de l’ordre mais acquiert un statut de martyr du gang. C’est en son honneur que William da Silva

Lima intitule son autobiographie 400 contre 1.




Né en 1968, Marcos Willians Herbas Camacho, dit «Marcola» mais aussi «Playboy», est le leader actuel du

PCC (Primeiro Comando da Capital), gang rival du Comando Vermelho avec lequel il est d’abord allié lors de sa

création, au début des années 1990. Actif depuis sa base d’origine de SãoPaulo, cette organisation est aujourd’hui

le plus important gang brésilien et compterait 20 0000 hommes. Ultra-violent mais très cultivé, son chef Marcola

affirme avoir déjà lu plus de 3 000 livres en prison, avec une préférence pour Dante. Il purge actuellement une

peine de 234 ans.



Luiz Inácio Lula da Silva, plus connu sous le nom de Lula, né le 27 octobre 1945 à Caetés, est un ancien ouvrier

métallurgiste devenu président de la République du Brésil de 2003 à 2011. Sous sa présidence, des programmes

sociaux d’importance laissent une place aux habitants des favelas. Réélu en 2006, il ne peut pas se présenter

pour un troisième mandat consécutif, puis est condamné en 2018 à 12 ans de prison pour corruption dans l’affaire

Petrobras. Désigné candidat du Parti des Travailleurs, qu’il a cofondé, il est donné favori pour les présidentielles

de cette même année, mais il est emprisonné et déclaré inéligible. En 2021, le Tribunal suprême fédéral annule ses

condamnations pour vice de forme, rendant possible sa candidature à l’élection présidentielle de 2022.



Président du Brésil depuis 2019, Jair Messias Bolsonaro, né le 21 mars 1955 à Glicério (État de São Paulo),

a été capitaine de l’armée brésilienne en 1988 avant de devenir militaire de réserve à la suite de conflits avec sa

hiérarchie. Se lançant en politique en 1990, il tient des propos controversés sur les femmes, les homosexuels,

les Noirs et les peuples indigènes. Sa nostalgie pour la dictature (1964-1985) lui vaut de se retrouver classé à l’ex-

trême droite ; il est perçu comme un tribun populiste isolé jusqu’à sa candidature présidentielle. Depuis 2020,

la presse dévoile les liens entre sa famille et les milices, ces groupes d’anciens policiers véreux qui agissent en

marge de la loi dans les favelas. Selon une enquête de police, des détournements de fonds au sein du cabinet de

son fils, Flavio, auraient en partie servi à financer ces gangs. À noter que l’ancien chef de l’une des milices les plus

puissantes, le «bureau du crime», aurait été un proche de la famille Bolsonaro – ce même groupe est soupçonné
d’avoir assassiné Marielle Franco en 2018, conseillère municipale issue des favelas et défenseuse des minorités.
150

L’explorateur portugais Pedro Alvares Le p

Cabral accoste dans l’actuel Porto

Seguro et attribue les terres au royaume

du Portugal.

Le Portugal, en manque de main

d’œuvre servile, commence le

commerce d’esclaves africains. Entre Déb

1550 et la première moitié du xix


e siècle,

les historiens estiment que 4 millions de

personnes ont été déportées au Brésil.

C’est le plus grand nombre d’esclaves Sor

africains dans toutes les Amériques.

Le prince Dom Pedro I er déclare

l’indépendance et s’autoproclame

«empereur» du Brésil.

Inspirés par la révolution haïtienne

quelques années plus tôt, les esclaves

brésiliens fomentent une rébellion pour La

leur émancipation qui échoue de peu.


EIGOLONORHC

Abolition de l’esclavage au Brésil.

C’est le dernier pays du «nouveau

monde» à prendre cette mesure.


Naissance de la République du Brésil,

la monarchie est abolie. Apr

Création de la première favela. Près de

20 000 réfugiés s’installent sur la colline

du Morro da Providencia, à deux pas du

centre-ville de Rio de Janeiro.

Naissance de William Da Silva

Lima, futur fondateur du Comando

Vermelho, à Recife.
Des grèves éclatent dans tout le pays contre L’organisation de la Coupe

a baisse des salaires ouvriers. Des intellectuels, 2014 est attribuée au

des leaders syndicaux et des militants s’unissent la ville de Rio est cho

pour créer le Parti des travailleurs (PT). Jeux olympiques de

Le gouvernement du président Oliveira Création des Unités de Po

Figueiredo (1979-1985) poursuit la politique en vue de «nettoyer

de démocratisation initiée par son prédécesseur, trafic à Rio. En 2014

Ernesto Geisel. Après de nombreuses avant l’organisation

manifestations pour demander la fin de 3 000 personnes

du gouvernement militaire, la république policiers.

est finalement mise en place.

Révélation d’un vaste sca

Création du gang PCC dans la prison de Taubaté Des personnalités po

dans l’État de São Paulo. sont impliqués dans u

de fonds de près de 10

Une rébellion éclate au sein des prisons de l’État

de São Paulo: plus de 27 000 détenus prennent Le 14 mars, Marielle Fran

en otage gardiens, visiteurs et personnel et militante féministe

pour revendiquer de meilleures conditions de à Rio.

détention.

Élection de Jair Bolsonaro

Lula, candidat du PT, est élu président. de la République.

Le président Lula, ancien leader syndicaliste, William Da Silva Lima dé

lance le programme bolsa familia qui apporte cardiaque le 31 juillet

un complément de revenus aux foyers les plus


pauvres du pays. Cette politique sociale réduit la
Rio de Janeiro affiche un t

pauvreté de 27 % durant son mandat. homicides par jour en

cause de mortalité ch

Lula est réélu à la présidence du Brésil. En mai, 60 000 personnes so

le PCC lance une révolte dans l’ensemble des dont 4 000 sous les b

prisons de l’État de São Paulo. Plus de 150 000

détenus se dressent contre le système carcéral.

Une véritable guérilla urbaine éclate aussi dans

les rues de São Paulo avec des attaques contre des

commissariats, des banques et différents lieux

publics qui font plus de 150 morts.


152

pl aylists Mc L Da V

«Parado no

Mc Marcin

Astrud Gilberto, «Berimbau», As 10 Mais

Look to the Rainbow, 1966.


Estação Pr

Os Originais Do Samba, «Tenha Fé, «A Verdad

Pois Amanha um Lindo Dia Vai Nascer», Enredo Da

Exportação, 1971.
Gabriel Ca

Cartola, «Preciso Me Encontrar», é Comand

Cartola, 1976. é Comando

Joao Bosco, Aldir Blanc, «Escadas Mc Bin La

Da Penha», Disco De Ouro, 1977. Bandido de

Banda Black Rio, «Chega Mais (Imaginei

Você Dançando)», Gafieira Universal, 1978.

Filmo
Chico Buarque, MPB4, Quarteto Em Cy

«Apesar De Você », Chico Buarque, 1978.

Gilberto Gil, «Palco», Luar, 1981.


Orfeu Neg
Marcos Valle, «Estrela», Marcos Valle, 1983.
Terre en Tr
Alcione, «Mangueira Estação Primeira»,
Pixote, la lo
Da Cor Do Brasil, 1984.
Hector Bab
Furacão 2000, Mc Andinho, « Ja é Sensação»,
Quatre Jou
Furacão 2000 Mania, 2000.
(Brésil, Éta
Rappin’ Hood, «C aso De Polícia»,
La Cité de D
Sujeito Homem, 2001.
et Kátia Lu
Arthur Verocai, «Na Boca Do Sol»,
Bus 174, Jo
Arthur Verocai, 2002.

Carandir u
ERULTUCGNAG

Bezerra Da Silva, «Eu Sou Favela»,

O Partido Alto do Samba, 2004. Elite Squad

Clara Nunes, «C anto Das Três Raças», Gangs of R

Eu Sou O Samba, 2004.


Eu Sou O Samba, 2004.
Waste Lan
Mc Junior E Mc Leonardo, (Angleterr

«Rap das Armas», Tropa De Elite, 2007.

Marcelo D2, Claudia, «D esabafo / Deixa


Biblio
Eu Dizer», A Arte Do Bar ulho, 2008.

Cidinho & Doca, «Rap Da Felicidade»,

Web Hits Vol. 1, 2009.

C V-PCC, A
Karol Conka, «Boa Noite», Batuk Freak, 2013.
Amorim, R
Rincon Sapiência, «Ponta de Lança
Comando V
(Verso Livre)», Ponta de Lança, 2016.
Best Seller
Baden Powell, «C anto De Ossanha»,
Hautes Ter
Tristeza on Guitar, 2017.
Euclides da
Mc Fioti, «Joga O Bum Bum Tam Tam»,
400 contre
Joga O Bum Bum Tam Tam, 2017.
Comando V

L’Insomnia
Gangster Warlords : Dr ug Dollars, Killing

Fields, and the New Politics of Latin America,

Ioan Grillo, Bloomsbury Press, 2016.

La politique en uniforme: l’expérience

brésilienne, 1960-1980, de Maud Chirio,

Presses universitaires de Rennes, 2016.

Nemesis : One Man and the Battle for Rio’s

Biggest Slum, Misha Glenny, Vintage

Publishing, 2017.

A Critical Criminolog y of Gangs and

Organized Crime in Brazil, Marcos Burgos,

Routledge International, 2021.

Rio Baile Funk, Vincent Rosenblatt,

LP Press, 2022.
«Je ne me soucie pas de vivre dans

un monde d’hommes si je peux y être

une femme.»

- Marilyn Monroe

M
exico. Au cœur de la capitale du Mexique palpite le Zócalo, la plus grande

place de la ville, où convergent prédicateurs et manifestants, vendeur

à la sauvette et costumes-cravates pressés. En hiver, on y installe une pa-

tinoire géante; au printemps, les jeunes filles y célèbrent leurs quinze ans

en robes de princesses; à la fin de l’été, elles se couvrent de décoration

tricolores vert-blanc-rouge.

15septembre 2007, jour de fête nationale au Mexique. Àla nuit tombée,

la foule s’amasse au pied du palais présidentiel qui domine le Zócalo. Élu

l’année présendente, le nouveau président Felipe Calderón s’apprête à se plier pour la pre-

mière fois à la cérémonie du Grito dela Independencia («cri de l’indépendance»), qui célèbre

la fin de la colonisation de l’Espagne et lance des festivités vibrantes à travers tout ce pays

d’Amérique centrale aux 128millions d’habitants.

À minuit, tous les regards se lèvent vers le balcon présidentiel, dont la fenêtre est entourée

d’un épais rideau de velours rouge. Le président s’est saisi d’un immense drapeau, solennelle-
ment remis par sixs oldats. Il apparaît enfin à son peuple, puis lance, à pleins poumons, le cri

cathartique que les Mexicains viennent recueillir chaque année comme une hostie républi-

caine: «Vive Hidalgo! Vive Morelos! Vive Allende! Vivent nos héros! Vive le Mexique!»

La foule reprendchaque nom et le scande d’un «Viva!» Pour quelques semaines, le pays

entier va faire comme si de rien n’était, se retrouver le temps d’une parenthèse autour de

l’idéal commun de cette nation mosaïque, langue de terre entre deux sous-continents, ron-

gée par la violence des cartels. Plaque tournante de toutes les drogues, le Mexique est la porte

d’entréedirectepourleplusgrandmarchédumonde–lesÉtats-Unis–,avecunpactoleestimé

à plus de 30milliards de dollars par an. L’historien Thierry Noël estime que l’effarant chiffre

des homicides, établi en2020autour de 30000morts par an, est sous-estimé, alors que celui

de dizaines de milliers de disparus n’est qu’une estimation, invérifiable.

Dans ce contexte, le président Calderón voudrait que son Grito dela Independencia de2007

résonne comme celui, rageur, d’un cri de guerre. Son élection est controversée: au terme
158

de recomptages douteux, il l’emporte avec seulement 0,65 % de voix d’avance sur son

concurrent Andrés Manuel López Obrador, dit «Amlo»; une situation inconfortable l’obli-

geant même à accéder au palais par une porte dérobée tant la fraude sautait aux yeux.

Calderón a donc besoin de se donner du crédit aux yeux de son peuple. Pour se forger une

image d’homme fort, il veut faire de la lutte contre les cartels le cheval de bataille de son

sextennat. En2006, on a décompté au Mexique 2200assassinats liés au crime organisé.

Ce sera sa priorité. Mais par où commencer? Quelques semaines après la fête nationale,

il porte une arrestation en trophée, à la mesure de ses promesses.

28septembre 2007. Vers 10heures, une imposante BMW se gare sur le parking du bien

nommé restaurant VIPs, dans le quartier huppé de SanJerónimo, au sud de Mexico. Talons

hauts, jeans moulants et manteau de fourrure: on ne voit qu’elle. Elle essaie pourtant de

se faire discrète… Cela fait maintenant cinq ans que Sandra, 47ans, brune ténébreuse

aux grands yeux noirs, est en cavale, sous un faux nom. Elle est rodée, mais nerveuse. Par

la fenêtre, elle aperçoit un homme qui l’observe depuis son camion, téléphone à l’oreille.

En sortant du restaurant, Sandra s’éternise un peu sur le parking, fait une bise aux copines,

«à bientôt…» leur dit-elle, espérant conjurer le sort.

Àpeine a-t-elle ouvert la portière de sa voiture qu’une vingtaine d’hommes foncent sur

elle, l’attrapent et l’entraînent de force à l’intérieur de leur camion. Sandra est terrifiée.

Qui sont-ils ? Des policiers ? Des kidnappeurs ? Des ennemis ? Elle n’en manque pas…

«Êtes-vous Sandra Ávila Beltrán?» Elle acquiesce et souffle un peu: ce sont des flics, a priori

ils ne vont pas la tuer tout de suite. Ils lui tendent alors un mandat d’arrêt pour trafic de

drogue et un ordre d’extradition vers les États-Unis. Ainsi s’achèvent les cinq années de

cavale pour celle qui est devenue une légende urbaine au Mexique.

Sandra Ávila Beltrán, surnommée la «Reine du Pacifique», est en effet l’une des très rares

femmes à avoir réussi à se faire un nom dans cet univers ultra macho du narcobusiness.

Dans les années1990et 2000, elle est une des baronnes les plus respectées de sa géné-

ration, la plus mystérieuse aussi. Elle serait la nièce du parrain des parrains, Miguel

Ángel Félix Gallardo, mais aussi l’amante de ses successeurs, le lien entre la Colombie et
le Mexique. Le mythe de «Madame Cocaïne», pour les intimes, s’est répandu dans la pop

culture à grand renfort de best-sellers, chansons et séries à succès. Mais derrière l’histoire

souvent romancée, que reste-t-il?

Pour le moment, les flics ont affaire à une VIP interpellée à la langue bien pendue. «Dans

le camion, j’ai vite compris qu’il s’agissait en fait de la PFP, la police fédérale préventive»,

expliquera-t-elle dans le livre La Reina del Pacífico, série d’interviews accordées au jour-

naliste Julio Scherer García. «L’angoisse est revenue: cette police-là kidnappe et tue. Alors

je leur ai dit: “C’est vous qui devriez être arrêtés, pas moi. Vous êtes ceux qui protègent le

crime.”» Elle n’a pas complètement tort: depuis sa création, dix ans plus tôt, cette police

fédérale agit en toute impunité sous couvert de lutte anti-drogue et enchaîne les scandales

de corruption.

Sandra est transférée. Menottée, elle marche comme une star sur le tapis rouge, souriant

aux caméras comme à ses gardiens. C’est encore tout sourire qu’elle demande à pouvoir
Sandra Avila Beltran, la « Reine du Pacifique »,

pose après son arrestation en septembre 2007.


160

se remaquiller avant son premier interrogatoire, filmé. Puis les questions pleuvent. On lui

montre des photos de ses mariages, de ses amants disparus, de ses amis peu fréquentables.

Sa vie défile et, avec elle, les grands noms du narcotrafic mexicain. Sandra ne lâche rien

aux enquêteurs. Elle répète d’un air candide qu’elle n’est qu’une femme au foyer qui vend

des vêtements et des maisons à ses heures perdues. Pas très crédible quand on sait que

les autorités lui confisqueront 14comptes en banque, 225propriétés, 6voitures de luxe,

1hélicoptère et 179bijoux…

Le même soir, son dernier amant en date est aussi arrêté, le Colombien Juan Diego

Espinosa, un beau gosse surnommé «ElTigre», soupçonné d’être le numéro2 du cartel du

Norte delValle. Sandra fait mine de ne même pas connaître son nom lorsqu’ils se croisent

au poste. Alors que l’on reproche au couple d’avoir monté une alliance de cartels colom-

bano-mexicains qui fait entrer des quantités industrielles de coke aux États-Unis, elle

cabotine: «Je ne nie pas avoir côtoyé le monde des narcos, mais cela ne fait pas de moi

une délinquante. Je n’ai ni tué, ni volé. Je n’appartiens pas au crime organisé et je n’ai pas

blanchi d’argent. Je suis née riche et je n’y peux rien.»

En attendant de devoir s’expliquer, le narcocouple reste une belle prise pour le président

Felipe Calderón, qui se félicite de l’arrestation de la «délinquante la plus dangereuse du

pays». Àtravers elle, il espère redorer un peu son blason et montrer sa détermination à en-

rayer l’emprise des narcos. «La guerre contre le trafic sera une grande bataille qui prendra

des années, tempête-t-il lors de son discours de prise de fonction en 2006. Cela coûtera beau-

coup d’efforts, de ressources financières et même probablement le sacrifice de vies humaines,

mais nous sommes déterminés à nous battre.»

Il sait bien que dans le triangle d’or Sinaloa-Chihuahua-Durango, berceau du narcotrafic

dopé par des décennies de laisser-faire et de corruption, la réplique s’annonce sanglante.

Dont acte: la stratégie frontale de Calderón met le feu aux poudres. Àla fin de son mandat,

cette guerre aura fait plus de 50000morts et 20000disparus, sans compter les graves viol-

ations des droits de l’homme perpétrées par les militaires. En attendant, en ce 28 septembre

2007, Calderón parade. Il tient sa «grosse prise», Sandra Ávila Beltrán, qu’il appelle lui-même
«la Reine du Pacifique».

Avant son arrestation, on ne trouvait aucune image de Sandra Ávila Beltrán. Le public mexi-

cainladécouvrepourlapremièrefoismenottée,déchuedesontrônemaislecharismeintact.

Née le 11octobre 1960, elle a 47ans, seins refaits, sophistiquée, mutine. Son nom lui-même

était paradoxalement peu connu. En revanche, son pseudo est depuis longtemps entré dans

les annales: la Reine du Pacifique. Il apparaît pour la première fois en2001dans la presse,

lors d’une saisie de taille de cocaïne sur un bateau, le navire Macel: 9tonnes qui intéressent

tant la police le jour de son arrestation. Un an plus tard, certains croient voir ses traits sous

ceux de Teresa Mendoza, héroïne du roman La Reine du Sud, de l’é crivain espagnol Arturo

Pérez-Reverte, un best-seller racontant l’histoire d’une belle narcotrafiquante, redoutable

et dangereuse, qui sera ensuite adapté en série télé: Queen of the South. «Mon héroïne parle

peu et regarde beaucoup, livre l’auteur. Elle apprend à impressionner les hommes. Elle a tous

les talents et toute la cruauté du monde, parce qu’elle est foncièrement immorale.»
Mais sa légende, Sandra la doit surtout à l’un des groupes musicaux les plus populaires du

Mexique: Los Tucanes de Tijuana. En2004, ils la célèbrent dans une chanson, Fiesta en

la Sierra, qui raconte une fête clandestine, perdue dans les collines, avec des invités triés

sur le volet, barons de la drogue et puissants ripoux. Sur le parking, des jets privés en lieu

et place des ennuyeuses voitures de luxe. En plein milieu de la nuit, la fête de tout «ce

beau monde et leurs pistolets » est interrompue par le bruit sourd d’un hélico blindé.

Une dernière convive descend du ciel: c’est elle… la reine du Pacifique!

Fiesta en la Sierra est l’exemple type de ce qu’on appelle ici un narcocorrido, une ballade

à la gloire des narcos. Apparu dans les années1980, le genre est une variante du corrido,

une musique folk traditionnelle du nord du Mexique qui raconte les aventures des héros

de la révolution de1910. «C’est un genre très prisé par les narcos eux-mêmes, note l’histo-

rien Thierry Noël, qui se paient leurs propres chanteurs. Mais c’est aussi un métier à risque,

puisque de la même manière qu’on paye des grands chanteurs pour chanter ses hauts faits,

on fait assassiner ceux des autres…» En quinze ans, cela a été le cas pour une quarantaine

d’artistes, exécutés pour avoir chanté à la gloire du mauvais cartel.

Le jour de l’arrestation de Sandra, Fiesta en la Sierra a beau être un titre vieux de trois ans,

il est joué en boucle sur toutes les radios du pays. On découvre sa vie, mais surtout, on

la fantasme. Tout ce qui l’entoure semble toucher au mythe: venue de deux lignées de

puissants trafiquants, sa jeunesse s’est déroulée entourée de drogue et d’armes. Et puis,

il y a ses deux maris, des flics ripoux assassinés, ses amants, les tonnes de coke qu’elle

trimballe sur l’o céan, son goût illimité du luxe et de la chirurgie.

De quoi inspirer d’autres livres, d’autres narcocorridos et des telenovelas à rallonge et à suc-

cès. Consécration ultime: en2018, elle inspire largement le personnage d’Isabella Bautista

dans les saisons1 et 2 de Narcos: Mexico, produites par Netflix. Comme le dit Thierry Noël:

«C’est un personnage médiatique dont on réécrit petit à petit l’histoire, alors c’est fatalement

devenu aussi un personnage de fiction.»

Le pouvoir réel de Sandra Ávila Beltrán au sein du narcotrafic mexicain est d’ailleurs dif-

ficile à évaluer, probablement surestimé. Il est incontestable qu’elle fut l’une des rares
femmes à grimper dans la hiérarchie de cet univers d’hommes, quand la plupart de ses

sœurs travaillent au ras du bitume, dealent au coin des rues ou, pour les plus jolies, servent

de trophées aux chefs mafieux. Mais de là à la présenter comme la «délinquante la plus

dangereuse du pays», dixit le président Calderón, il y a une surenchère – qui arrange tout le

monde, du politique en mal d’électeur aux hommes du milieu.

Réputée pour son apparence, parée de son aura de mystère, Sandra est une chimère gla-

mour au milieu de la violence insupportable des cartels. Elle sert ainsi la propagande des

narcos, soucieux de véhiculer une vision fantasmée de leur quotidien. Car, «si on regarde les

grands narcotrafiquants d’aujourd’hui, explique le chercheur Romain Lecour Grandmaison,

tous ont certes beaucoup d’armes, d’argent liquide et d’hommes qui les protègent, mais tous

aussi vivent reclus dans des régions montagneuses où il n’y a ni eau courante, ni électricité,

seulement les quelques divertissements qu’offrent les petits villages mexicains.» Pas de quoi

faire rêver les futures recrues, Netflix non plus…


164

Sandra Ávila Beltrán est ainsi révélatrice d’une certaine image de la place des femmes dans

la société patriarcale mexicaine, cantonnée au rôle de faire-valoir. Mais son parcours, celui

de sa famille et de ses illustres mentors, racontent plus d’un demi-siècle de trafic de drogue

au Mexique. Une épopée tragique qui commence par une petite graine, plantée par le tout-

puissant voisin américain…

1946

l’opium du peuple

Sandra Ávila Beltrán est née avec une cuillère en argent dans la bouche et des liasses

de dollars sous le matelas. Chez son père, on est producteur et distributeur de stupéfiants

depuis trois générations. Du côté de sa mère, María Luisa Beltrán Félix, même ambiance:

une branche de la famille, les Beltrán Leyva, devient même au tournant des années1990-

2000 l’un des cartels les plus puissants du Mexique. Tout ce beau monde est originaire du

Sinaloa, petit État du nord-ouest du Mexique coincé entre le Pacifique et la Sierra Madre.

Avec ses collines fertiles, la région est un véritable jardin d’Éden où tout pousse, du haricot

au pavot. «L’opium fait son apparition au Mexique au milieu du

termédiaire des Chinois, venus s’établir dans le nord du pays pour travailler à la construction

du chemin de fer, être ouvriers agricoles ou mineurs», détaille Babette Stern dans son livre

Narco Business. «Ils apportent dans leurs besaces un peu d’opium et beaucoup de graines de

pavot, une plante inconnue des paysans mexicains, plus familiers de la forme étoilée de la

feuille de marijuana.»

Au Sinaloa, le marché de l’opium, élaboré à partir de la sève du pavot, connaît une nouvelle

accélération pendant la Seconde Guerre mondiale, lorsque les États-Unis passent un accord

avec le Mexique pour promouvoir cette agriculture et produire en masse de la morphine,

indispensable pour soigner les blessés qui reviennent du front. Aposteriori , une belle iro-
nie: il y a quatre-vingtsans, le gouvernement américain semait une petite graine chez son

voisin pour en récolter des décennies de chaos, d’overdoses et de mitrailles.

Cet accord reste en vigueur jusqu’en1946, date à laquelle le gouvernement américain le

résilie. Les structures de production à grande échelle demeurent: grâce à elles, les habitants

ont connu une richesse rapide et inespérée. «On se retrouve donc avec plus d’une décennie

de tolérance coupable et même complice des États-Unis vis-à-vis de la production d’opium,

détaille l’historien Thierry Noël, préparant ainsi le terrain pour le trafic d’héroïne. Les

États-Unis sont un voisin encombrant pour le Mexique: ils avaient déjà dévoré la moitié

du territoire au xix
e siècle et développent ensuite cette relation extrêmement ambigüe

promotion-éradication.»

La Seconde Guerre mondiale terminée, le besoin en morphine des États-Unis chute consi-

dérablement. Le pavot, lui, se plaît au Mexique, d’autant que les paysans réalisent à quel

point les Américains l’aiment aussi –cette fois sous forme d’héroïne. Une autre demande
Un paysan dans un champ de pavots,

matière première pour la fabrication

de l’opium et de l'héroïne. Sur sa casquette,

le visage de Jesus Malverde, sorte de Robin

des Bois mexicain et l’une des figures

religieuses les plus vénérées du pays,

notamment par les narcos.


166

se fait pressante de l’autre côté de la frontière: la marijuana, dont se repaît la contre-culture

américaine naissante. Dans le triangle d’or mexicain, le milieu s’adapte. Des familles comme

celle de Sandra Ávila Beltrán s’enrichissent vite, acquièrent de nouvelles terres et inves-

tissent massivement dans leur protection. Les pots-de-vin, même dérisoires, arrosent tout

ce que le pays compte de puissants, politiques et flics confondus, à toutes les échelles –locale,

étatique et bientôt fédérale. En contrepartie, ils protègent tel ou tel clan et punissent sans

pitié ceux qui n’ont rien à leur donner. En dix ans, les trafiquants mexicains deviennent

aussi bien capables de produire toute l’année que d’envoyer de petits avions dans le désert

californien.

L’insolente réussite sociale de ses paysans en sombrero commence à se voir, à créer des

vocations, des envieux et une légère inquiétude du côté américain. La petite graine qu’ils

ont encouragée pousse un peu trop vite à leur goût. Pour tenter de reprendre la main, le pré-

sident Richard Nixon lance en1969 l’opération Interception directement sur le sol mexicain,

sans prévenir personne. Il s’agit d’une immense fouille aux frontières routières, ferroviaires

et aériennes, qui va plonger la zone frontalière dans le chaos, vingt jours durant.

Bilan des saisies? Négligeable. Mais sur le plan politique et diplomatique, l’opération est un

succès: cette démonstration de force oblige désormais les autorités mexicaines à se plier

à la campagne anti-drogue des États-Unis. Quatre ans plus tard, Nixon crée la DEA (Drug

Enforcement Agency), la première entité anti-narcotiques fédérale digne de ce nom.

Victoire? Ce serait oublier que, dans le camp d’en face aussi, on est en train de se structurer.

Avec, comme chef de file, un ancien flic appelé à devenir, pour des décennies, le parrain

le plus puissant du Mexique…

Années 1970

flic et parrain
Dans ce nouveau contexte officiel de chasse aux narcos, le milieu mexicain se cherche.

Il a besoin d’une organisation hiérarchique, avec des objectifs et de l’ambition; dans d’autres

cercles plus officiels, on parlerait d’un business plan. Pour cela, il faut d’abord un capo,

comme on dit ici en référence à la mafia italienne. Cette tête pensante va tout simplement

émerger des rangs de la police: il s’agit de Miguel Angel Félix Gallardo –bientôt surnommé,

au choix, le chef de tous les chefs ou le Parrain.

Dans les médias, on peut lire que Gallardo est l’oncle de Sandra Ávila Beltrán: cela fait partie

d’une légende savamment entretenue; c’est sans doute faux d’ailleurs, mais les liens entre

eux existent bel et bien. Certains disent qu’ils sont amicaux, d’autres que c’est en fait la mère

de Sandra qui est une cousine de Gallardo. Quoi qu’il en soit, c’est un (très) proche. D’au-

tant plus qu’au début des années1970, la famille Beltrán quitte Tijuana pour revenir sur la

terre de ses origines, Culiacán, capitale du Sinaloa et ville natale de Gallardo. Adolescente,

Sandra le croise souvent dans son jardin autour de grands asados, les barbecues mexicains.

Félix Gallardo a quinze ans de plus qu’elle, et un sacré charisme.


Avec son mètre90, sa silhouette mince et son visage anguleux barré d’une fine mous-

tache, ce fils de petits paysans impose le respect. Après des études de commerce, il intègre

à 20ans les rangs de la police fédérale, la DFS, puis devient le garde du corps personnel du

gouverneur du Sinaloa, Leopoldo Sánchez Celis –un ami, bientôt. Grâce à lui, il rencontre

Pedro Avilés Pérez, surnommé «le Lion de la Sierra». Premier baron de la drogue du pays,

celui-ci embauche Gallardo comme homme de main et devient son mentor; il lui apprend

tous les rouages du métier, de la corruption aux techniques d’acheminement.

Comme le résume le journaliste Jeremy McDermott (dans l’excellent documentaire Histoire

du trafic de drogue de Julie Lerat et Christophe Bouquet), l’homme a su frapper à toutes les

bonnes portes: «Félix Gallardo connaît de l’intérieur le monde de la police, ce qui est impor-

tant pour tout trafiquant de drogue. Auprès du gouverneur du Sinaloa, il comprend le monde

politique et avec Pedro Avilés Pérez, celui du trafic de drogue. Avoir un pied dans ces trois

mondes, c’est la recette du succès.»

Félix Gallardo pense le crime comme un entrepreneur. Depuis le Sinaloa, son « siège

social», il parvient à fédérer autour de lui les producteurs et les trafiquants les plus habiles,

à qui il distribue les rôles. Il garde pour lui la stratégie de son organisation. L’aspect financier

est confié à Ernesto Fonseca Carrillo, dit « Don Neto ». Rafael Caro Quintero, le benjamin,

apporte quant à lui son inventivité et sa jeunesse. Production, transformation, fret, expor-

tation, blanchiment, corruption: les trois dirigeants supervisent d’en haut toutes les bran-

ches du trafic de marijuana et d’héroïne.

Grâce à ce dispositif complet et souple, l’organisation verrouille l’ensemble des routes qui

mènent au plus gros consommateur du monde, les États-Unis. Qui ne se laissent pas faire:

en1975, ils poussent le Mexique à lancer une des plus grandes offensives militaires anti-

drogue de son histoire, l’opération Condor, qui durera trois ans. Du jour au lendemain, des

hélicoptères envahissent le ciel de la Sierra Madre et font pleuvoir des litres de défoliants

et de pesticides. Au sol, quelque 10000soldats, épaulés par la DEA, détruisent de façon

aveugle tous les champs suspects du Sinaloa, du Chihuahua et du Durango. Des villages

entiers de montagnards doivent migrer, baluchon sur l’épaule. Partout, des scènes d’abus et
de violence. «Dès1976, c’est une déferlante barbare qui s’abat sur les petites communautés

rurales du littoral pacifique, déplore l’historien Thierry Noël. Vols, pillages, viols, tortures,

disparitions et abus en tout genre se multiplient, en à peine quelques mois.»

Félix Gallardo et compères, protégés en haut lieu, profitent ironiquement de cet écrémage,

qui induit moins de concurrence. Ainsi, au printemps1978, quand l’opération Condor est

abandonnée, l’organisation du parrain est en voie d’expansion. Mais le Sinaloa s’est un peu

trop fait remarquer. Gallardo délocalise donc son quartier général à Guadalajara, capitale

de l’État du Jalisco et deuxième plus grande ville du pays. Avec ses sbires, ils importent leur

mode de vie luxueux, leur arrogance, leur violence et, surtout, leur tactique d’intégration.

«Félix Gallardo devient membre du conseil d’administration d’une banque mexicaine,

détaille l’historien Froylán Enciso, dans le documentaire Histoire du trafic de drogue. Grâce

à elle, il blanchit massivement l’argent de ses trafics internationaux et de tous les membres

de son groupe. L’argent est réinvesti dans des activités légales et il devient un business-

man respecté qui se fond avec délectation dans la bonne société mexicaine.» En quelques
Une installation éphémère (2017)

de l’artiste français JR sur

le mur-frontière entre les États-Unis

et le Mexique : un petit garçon mexicain

regarde avec malice du côté américain.


mois, il rafle la quasi-totalité du marché de l’héroïne et de la marijuana du pays. En1980,

le premier cartel mexicain est né: le cartel de Guadalajara.

À cette époque, Sandra Ávila Beltrán, 18 ans, termine le lycée et suit ses célèbres tontons

jusqu’à Guadalajara. Elle poursuit, de loin, des études de journalisme, qu’elle abandonne

trois ans plus tard pour revenir sur le chemin qui lui a été tout tracé: la voici faisant ses

classes pour devenir la future Madame Cocaïne. Car la mode a changé. Au début des an-

nées1980, alors que le flot d’héroïne venue du Mexique ne faiblit pas, le voisin améri-

cain compte plus de 10millions de consommateurs de cocaïne. Arrivées par bateau et par

avion, des dizaines de tonnes débarquent en Floride. Leur provenance? La Colombie, où,

planqué dans ses montagnes de Medellín, un jeune loup nommé Pablo Escobar a réussi

à industrialiser son trafic dans des proportions colossales. ÀMiami, la guerre des dealers

(les «Cocaine cow-boys») devient un problème national. Le nouveau président Ronald

Reagan mobilise toutes les forces spéciales en Floride, qui devient un champ de bataille.

Les pertes sont sévères pour le cartel de Medellín.

Escobar se rend à l’évidence: la route des Caraïbes est minée, il doit maintenant trouver un

nouveau moyen de passer les frontières américaines. Une route évidente semble se tracer

toute seule… Lorsque la cocaïne fait son apparition, tous les réseaux mexicains de corrup-

tion entre politiques et trafiquants et les passages entre le Mexique et les États-Unis, qui

existent depuis longtemps, sont déjà en place. Tout cela place le Mexique dans une position

exceptionnelle. Le parrain Gallardo ne va pas louper cette occasion de faire entrer son cartel

de Guadalajara dans une nouvelle dimension.

1984

Colombie Connection

À la frontière des États-Unis, une ville à la réputation déjà sulfureuse s’apprête à monter
en puissance. Il s’agit de Tijuana. Située à l’extrême ouest de la frontière avec les États-Unis,

elle s’est développée dans les années1920grâce à la prohibition; les Américains venaient

y assouvir leurs envies d’alcool, de jeu, de femmes peu farouches. La prohibition abolie,

la tradition est restée. La pègre aussi. C’est ici que naît d’ailleurs Sandra Ávila Beltrán,

dans les années1960.

«TJ» est une ville-fourmilière de soleil et de poussière où se mêlent marchandises en transit,

vendeursinterlopes,touristesperdusetmilliersdecandidatsàl’[Link]’attente

au poste-frontière de SanYsidro est si longue que des centaines de marchands déambulent

de voiture en voiture, toutes parquées là des heures durant. Dès les années1980, cet enfer

de circulation fait le bonheur des narcos. C’est par là que transitent chaque mois des tonnes

de drogue vers les États-Unis, par camion ou par voiture, dissimulées dans des roues, des

boîtes de conserve, des planches de surf ou même des tacos fourrés à la coke. Les grosses

cargaisons, elles, passent par des dizaines de tunnels creusés sous le mur de tôle et de barbe-

lés qui sépare les deux pays.


170

Ce petit paradis ne pouvait que séduire le cartel colombien de Medellín. Il décide de faire

alliance avec celui de Guadalajara pour acheminer sa production. En1984, le deal est scellé.

Transformant en passoire les 3200km de frontière que le Mexique partage avec les États-

Unis, les Mexicains toucheront entre 3et 4000dollars par kilo de cocaïne arrivant à bon

port. Il suffit d’établir un pont aérien pour acheminer la coke colombienne vers le Mexique,

puis d’organiser les convois routiers à destination, la plupart du temps, de Tijuana. Un jeu

d’enfant pour Gallardo, qui gagne un nouveau surnom: le Rockefeller de la cocaïne. Malgré

les quatorzemandats d’arrêt qu’il se traîne depuis dix ans, il est intouchable. Le narcotrafic

mexicain vit son âge d’or.

La DEA met du temps à vraiment comprendre l'importance-clé du cartel de Guadalajara

dans cet axe Colombie-États-Unis. Pourtant, sur le terrain, un de ses agents, Enrique Ca-

marena, dit « Kiki », 38ans, originaire du Mexique, réussit à se rapprocher des capos, jauge

la taille de leur empire et rédige des notes à l’attention de ses supérieurs. Toutes restent sans

réponse. «Nous devions trouver qui faisait quoi, quel genre de drogue était échangée et en

quelles quantités, résume l’ancien responsable de la DEA à Guadalajara, James Kuykendall.

Les agents faisaient tous la même chose, mais Kiki était un peu meilleur et un peu plus mo-

tivé.» Si motivé qu’il finit par découvrir à l’automne1984, en survolant l’État du Chihuahua,

une gigantesque plantation de marijuana de 10km

priété nommée ElBuffalo, qui appartient à Rafael Caro Quintero, un des fondateurs du cartel

de Guadalajara. Cette fois, la hiérarchie de Camarena ne peut plus fermer les yeux.

Rapidement, la DEA et les autorités mexicaines mettent sur pied une intervention conjointe.

Danslanuitdu6au7novembre1984,450soldatsprennentd’assautEl[Link]hélicop-

tères tournent autour du ranch, projecteurs braqués au sol. Un peu plus loin, troisavions

montent la garde. Sur place, pas un chat. Les milliers de paysans qui travaillent ici ont

été prévenus à l’avance par un contact local. Les saisies, en revanche, sont hallucinantes:

8500tonnes de marijuana sur pied, plus 2400déjà récoltées. Du jamais vu. Tout est brûlé.

Huitmilliards de dollars partent en fumée. Quelques mois plus tard, en février1985, Kiki

Camarena et son pilote sont kidnappés et torturés. Leurs corps meurtris seront retrouvés
un mois plus tard, abandonnés comme des chiens au bord de la route…

Aux États-Unis, l’assassinat de leur agent, premier de la DEA tué en service à l’étranger,

déclenche une chasse à l’homme sans merci. L’opération Leyenda est lancée. Elle jette une

lumière crue sur l’emprise des cartels, leurs relations avec la police et même les services

secrets, qui ont enlevé Kiki et son pilote pour les livrer aux voyous. «Cette affaire a dévoilé

au grand jour la corruption massive des services secrets et des agents du renseignement

mexicain, rappelle l’historien Froylán Enciso. Et cette évidence: c’étaient eux les véritables

capos. C’étaient eux qui déterminaient quels trafiquants de drogue régneraient sur tels ter-

ritoires. Et ils s’o ctroyaient des sommes immenses issues du trafic. On dit que cet argent

remontait jusqu’au ministère de l’Intérieur.» Le scandale est sans précédent. Sandra Ávila

Beltrán, future «Reine du Pacifique», assiste de l’intérieur aux arrestations en chaîne des

associés de Gallardo. Rafael Caro Quintero, DonNeto, la sulfureuse police politique JDS…

Tous tombent. Pour Sandra, les arrestations des grandes figures qui ont peuplé son enfance
L’agent de la DEA Enrique «

Kiki » Camarena.
174

marquent la fin d’une ère, celle de l’hégémonie du cartel de Guadalajara. Miraculeusement,

Félix Gallardo passe entre les mailles et plonge dans la clandestinité.

Pour l’heure, en1986, Sandra Ávila Beltrán a 25ans et bientôt la bague au doigt. Après

ses études ratées de journalisme, elle est retournée vivre à Culiacán, capitale du Sinaloa,

berceau familial, et y a rencontré José Luis Fuentes, commandant à la PJF, la police fédérale

judiciaire. Au cœur de cette Sierra Madre où 40% de la population vit sous le seuil de pau-

vreté, presque tout le monde vit du narcobusiness, flics compris. «Lamécanique est simple,

analyse le chercheur Romain Le Cour Grandmaison. Si un paysan gagne jusqu’à dixfois

le salaire d’un policier, la première chose qu’il peut faire, c’est le payer. Ce qui n’empêche pas,

par ailleurs, que ces mêmes policiers puissent être violents contre lui: la corruption n’em-

pêche pas la répression. Le vieux dicton disait “la bourse ou la vie”, un choix était possible.

Dans ce Mexique-là, non.»

Le nouveau mari de Sandra, José, ne fait pas exception. Elle aura beau le dédouaner après

sa mort, il faut savoir lire entre les lignes. «Toute la journée, des forces de sécurité le proté-

geaient», se souvient Sandra. «La porte de notre chambre était blindée, comme notre voi-

ture. Dehors, il se baladait toujours avec un pistolet à la ceinture et un AK-47 sur l’épaule.»

Quelques mois après leur mariage, Sandra tombe enceinte d’un fils, Luis. La petite famille

quitte alors Culiacán pour Tijuana, dans l’espoir d’une vie plus tranquille. Mais àl’été1988,

le second enfant du couple meurt en bas âge. Le mari est dévasté et s’isole dans son ranch,

en bord de mer. Il ne veut plus voir personne, renvoie ses gardes. Certains désobéissent,

pour le protéger, disent-ils. Pour le trahir, pense Sandra.

18août. L’air est doux, José se balade dans sa propriété, perdu dans ses pensées, désarmé.

Derrière lui, un coup de feu retentit. Touché au dos, il s’é croule sur le chemin. Son agonie

dure six heures avant que l’un de ses soi-disant gardes dévoués ne le remarque et ne l’amène

enfin à l’hôpital. ÀTijuana, Sandra, restée auprès de son fils, décroche le téléphone: son

mari est mort. Sandra Ávila Beltrán a 27ans, elle est désormais veuve et mère célibataire.

Que faire? Se noyer dans le chagrin? Ce serait mal la connaître.


1988

Le Yalta des cartels

Jouer les veuves éplorées n’est pas le genre de la maison. Sandra est faite d’un autre

bois, façonné par une famille de puissants narcos. Alors pourquoi pas elle? Dans cet univers

ultra machiste où la virilité fait loi, elle décide d’inverser la logique dominante. Elle ne sera

ni appât, ni faire-valoir. Ses seins (refaits), ses fesses (bombées) et son visage (maquillé) seront

ses armes pour prendre enfin sa place dans ce monde qui est le sien.
d’une fête dont les narcos

mexicains ont le secret.


Rafael Caro Quintero, Amado Carrill

membre éminent du cartel surnommé « Le

de Guadalajara (en haut). patron du car

Joaquim « El Chapo »

Guzman, chef du cartel

de Sinaloa (en bas).


Le timing semble toutefois délicat: la même année, le Mexique change de président, dans

un climat de fraude électorale. Le 6juillet 1988, Carlos Salinas deGortari, candidat du Parti

révolutionnaire institutionnel (PRI), est déclaré vainqueur à la suite d’une mystérieuse

panne du système de décompte des voix. Encore une victoire pour le parti autoritaire de

droite, au pouvoir depuis soixante ans… Zélé serviteur de Washington, le technocrate

moustachu décide de faire une offrande au voisin américainavec qui les relations sont

fraîches depuis l’affaire Kiki Camarena. Salinas promet de mettre tout œuvre pour arrêter,

enfin, Félix Gallardo, 42ans, fondateur du cartel de Guadalajara.

La traque au Parrain est confiée au commandant Guillermo González Calderoni. C’est un

policier hors pair, déterminé, très apprécié par les autorités mexicaines, et même améri-

caines. Pourtant, tout le monde le sait, Calderoni accepte les pots-de-vin de tous les côtés,

y c ompris de… Gallardo lui-même ! Ils s e s ont renc ontrés au lendemain de l’affaire

Camarena, le Parrain ayant besoin de nouvelles protections. Calderoni a répondu présent,

les deux hommes sont même amis. Mais «Memo», comme le surnomme affectueusement

Gallardo, a senti le vent tourner…

Le 8avril 1989, il l’arrête sans ménagement alors que les deux hommes devaient dîner

ensemble dans un restaurant. Gallardo hallucine: «Putain Memo, c’est quoi ce bordel?—

J’te connais pas», lui répond le commandant. Puis le Parrain assiste médusé à sa perqui-

sition: 40grammes de coke, une grande quantité d’armes et de grenades. Une dernière fois,

il tente de soudoyer les flics et offre 5millions de dollars. Calderoni refuse.

Le Parrain est immédiatement transféré à Mexico où il est interrogé pendant plusieurs

jours. Les coups, les menaces, l’isolement, les privations: rien n’y fait. Gallardo répète qu’il

n’est qu’un simple agriculteur du Sinaloa. Finalement, les charges retenues contre lui sont

minces, mais suffisantes pour le garder en prison. Les États-Unis réclament son extradition,

que le Mexique refuse. Tant mieux pour le Parrain, qui continue à gérer ses affaires depuis

la prison, tant bien que mal. Il ne se doute pas encore du chaos qui s’annonce…

C’estunmomentdontpersonnen’estvraimentsûrqu’ilaitvraimentexisté.Uncontecomme

les narcos les affectionnent tant. Il était une fois, en1989, quelques semaines, quelques mois
peut-être après l’arrestation de Gallardo, une réunion qui partagea l’empire…

Depuis sa cellule, le parrain convie les plus grands narcotrafiquants mexicains du moment

à se réunir dans une maison d’Acapulco, avec un mot d’ordre: s'associer. Un territoire pour

chacun et pas de disputes. Tous les grands capos s’assoient autour de la table, digne d’un

repas de fête. Les discussions s’engagent. Pas de scène, pas de mélodrame, on suit sagement

les instructions du Parrain et on se partage le pays au cours d’une série de toasts. Au jeune

parrain qui monte, dont les dents aiguisées rayent déjà le parquet, Joaquín «ElChapo»

Guzmán, la ville frontalière de Tecate. Applaudissements, salud, on vide son verre et on re-

commence. À Rafael Aguilar Guajardo, Ciudad Juárez. Aux Arellano Félix, Tijuana. ÀIsmael

«ElMayo» Zambada García, le Sinaloa. Et ainsi de suite. La répartition des territoires termi-

née, on trinque une dernière fois au Parrain emprisonné qui, à la manière d’un empereur

romain, vient de partager ses biens entre ses héritiers. Lui ne recevra pas un centime, mais

sa famille ne devra jamais manquer de rien.


178

Ce récit, il en existe autant de versions que de faux témoins. Mais le mythe fondateur est

resté et les conséquences aussi, bien réelles: 1989 signe l’é clatement du cartel de Guada-

lajara et la réorganisation du narcotrafic mexicain. Tel baron, tel clan familial va alors tenter

de s’emparer d’un fief, d’une place stratégique qu’on appelle plaza, pour y établir un contrôle

exclusif. Chacun fixe ses prix, ses conditions de vente, de passage, ses mesures de protection

et ses rapports de forces. Inévitablement, le cliché de la noble table de gens civilisés se fissure

très vite et la restructuration de l’entreprise, rêvée par Gallardo, ne résiste pas longtemps

aux ambitions de la jeune garde. Dès le début des années1990, les cartels commencent à se

faire une guerre qui continue aujourd’hui encore.

De son côté, Sandra Ávila Beltrán grimpe les échelons, discrètement, sans manquer d’argu-

ments: elle est maligne, très bonne conductrice, cavalière hors pair, mais aussi tireuse d’élite

Elle s’est fixé une règle: ne jamais consommer de cocaïne elle-même. Gagner le respect de

ses pairs est primordial. Pour le reste, tous les moyens sont bons, user et abuser de son char-

me surtout. «Je me souviens d’un prétendant qui m’a offert une belle voiture, déposée en bas

de chez moi avec des fleurs et une enveloppe, raconte-t-elle. Il y avait 100 000 dollars

avec un petit mot: “Offre-toi le voyage que tu veux.”» Son prochain voyage, justement,

va lui coûter très cher…

Juste avant sa mort, le mari de Sandra, le commandant de police ripou José Luis Fuentes,

lui a confié qu’il a mis en sécurité une valise de billets. Elle est à retirer auprès de son ami

ElGuëro, dit «le Blond». Rendez-vous est pris à Tucson, Arizona. Le 24juillet 1990, après

quelques jours sur place, Sandra rentre au Mexique, mallette sous le bras. Àl’autre, elle a

accroché son nouvel amant –cette fois-ci, c’est un commandant de la PGR (le bureau de

procureur général), nommé Rodolfo López. Sur le chemin de l’aéroport, des agents de la

DEA leur tombent dessus. Ils ouvrent la mallette: à l’intérieur, 1,2million de dollars en cash.

Après quelques heures de garde à vue, ils sont libérés puis déposés en pleine nuit au poste-

frontière de Nogales, sans argent ni passeports. Elle est accusée de blanchiment d’argent,

mais l’affaire est classée sans suite.

C’est qu’à cette époque, des deux côtés de la frontière, 1,2million de dollars font figure de
«petite» saisie. Au début des années1990, sous l’impulsion des nouveaux cartels, le trafic

de drogue mexicain a changé d’é chelle. «Le narcotrafic tel qu’il est devenu est le meilleur

reflet du capitalisme mondialisé, constate le chercheur Romain Le Cour Grandmaison.

Division des tâches, recherche d’une rentabilité permanente, exploitation des pauvres

pour satisfaire le besoin de riches.»

Après l’é clatement du cartel de Guadalajara et malgré cette balkanisation du crime orga-

nisé, troisbandes principales émergent. Il y a d’abord le cartel de Tijuana des quatre frères

Arellano Félix. Leur ennemi juré s’appelle Joaquín «ElChapo» Guzmán («le Trapu»), qui gère

avec ElMayo et ElGüero le cartel du Sinaloa, au cœur du système. Et enfin, il y a le cartel

de Juárez.

La ville frontalière de Ciudad Juárez, accolée à ElPaso (Texas), est un haut lieu historique du

trafic, devenu le premier point d’entrée de la cocaïne aux États-Unis. Ici, depuis la mort de

Rafael Aguilar en1993, le business est tenu par une autre légende du crime: Amado Carrillo
Fuentes. Pilote d’avion, d’une intelligence rare et machiavélique, il gagne rapidement

le surnom de «Seigneur des cieux». Grâce à son imposante flotte de Boeing d’o ccasion, il est

le premier à aller chercher directement la coke en Colombie, des chargements inégalés de

plus de 10 tonnes. «L’atterrissage, le ravitaillement en carburant, le déchargement de la

cocaïne et le chargement de l’argent, puis le décollage pour revenir de Colombie, le tout

ne durait que quinzeminutes, souffle presque admiratif l’ancien agent de la DEA, Michael

S. Vigil. C’était ça Amado Carrillo Fuentes, un animal et un génie.»

Le Seigneur des cieux et le cartel de Juárez vont aussi largement profiter de la guerre qui fait

rage entre le cartel de Tijuana et celui du Sinaloa. Le 24mai 1993, les meilleures gâchettes du

premier se trompent de cible: pensant exécuter ElChapo, ils tuent en fait le cardinal Juan

Jesús Posadas Ocampo, archevêque de Guadalajara, qui a le malheur d’avoir la même voiture

que celle du baron rival. L’affaire fait scandale. La police fédérale est sommée d’agir contre les

deuxclans qui sèment la terreur dans le pays. Deux semaines plus tard, le 9juin 1993, l’armée

guatémaltèque arrête ElChapo, alors en voyage d’affaires. Rapatrié à Mexico, il est enfermé

dans une prison de haute sécurité. Àla fin de l’année, un autre concurrent du Seigneur des

cieux est mis à l’ombre: l’aîné de la fratrie, Arellano Félix. Enfin, le 2décembre 1993, Pablo

Escobar est abattu à Medellín par la police nationale colombienne.

Fuentes décide d’en tirer parti. Il propose aux Colombiens de payer ses services non plus

en cash, mais directement en drogue. C’est plus simple. Une fois la cocaïne arrivée au

Mexique, la moitié du chargement est offerte au cartel de Juárez. De simples passeurs,

les narcos mexicains deviennent fournisseurs pour leur seul et unique bénéfice. Astucieux.

Le Seigneur des cieux et le cartel de Juárez abordent donc l’année 1994gonflés à bloc. D’au-

tant que l’entrée en vigueur du traité de libre-échange avec les États-Unis et le Canada,

l’Alena, prévoit la suppression immédiate des droits de douane sur une très large gamme de

produits – une aubaine pour les narcos. L’horizon se dégage devant eux…

Tandis que celui du Mexique s’assombrit brusquement: au même moment, une guérilla

indigène éclate Chiapas. Menée par le sous-commandant Marcos, elle dénonce le modèle

libéral et l’oppression des minorités. Le gouvernement, lui, navigue à vue. Le peso, la mon-
naie locale, est brutalement dévalué, les faillites se multiplient, le petit peuple trinque.

Et ce sont les narcos qui viennent pallier les défaillances du système. Comme au Brésil,

comme en Jamaïque, le crime organisé fait peut-être régner la terreur, mais il remplace

bien souvent les pouvoirs publics absents en construisant hôpitaux et écoles, et en ver-

sant salaires et pots-de-vin à de nombreux Mexicains. Dans ce bateau ivre, on en oublierait

presque que même le Seigneur des cieux n’est pas éternel…

3juillet 1997. Amado Carillo Fuentes franchit la porte de la clinique Santa Monica, à Mexico,

pour une opération de chirurgie esthétique. Il veut changer d’apparence: lifting, nez, pro-

thèse dans le menton, liposuccion du ventre. À 18heures, le patient est conduit en salle

de réveil. Au lever du jour, Fuentes, 42ans, est mort. L’acte de décès parle d’un infarctus

du myocarde. Intoxication médicamenteusevolontaire ? Respirateur défectueux? Difficile

de savoir: étrangement, le rapport écrit de l’accident est plus qu’évasif. Quoi qu’il en soit,

sa mystérieuse disparition déclenche une vague de violence à la mesure de sa puissance.


Le cimetière Jardines de Humaya de Culiacan,

dans l'État de Sinaloa, où fleurissent d'extravagants

mausolées en l'honneur de barons de la drogue.


Les assassinats se succèdent de Tijuana à Ciudad Juárez, jusqu’au Tamaulipas. On veut ré-

gler ses comptes, s’approprier un bout d’héritage ou éliminer les anciens du cartel. Parmi les

victimes, les chirurgiens d’Amado, dont les corps torturés sont retrouvés dans des tonneaux

métalliques de 200litres remplis de terre et de ciment.

En cette fin de xx
e siècle, les accidents hospitaliers sont décidément partout. Deux ans plus

tard, le second mari de Sandra Ávila Beltrán, Rodolfo López, commandant à l’Institut natio-

nal contre les drogues et gérant d’une société de transport (pratique!) est hospitalisé pour une

gangrène. Le 14février 1999, sixhommes prennent d’assaut l’hôpital. Rodolfo est poignardé

au cœur, son garde du corps fusillé. À3heures du matin, le téléphone sonne chez Sandra:

elle est veuve pour la seconde fois… et hérite de 10millions de dollars.

Un temps, sa belle-famille l’accuse du meurtre, mais elle, elle sait très bien qui est le cou-

pable. Aujourd’hui encore, elle tait son nom. Depuis toujours, sa vie ne tient qu’à un fil,

à son silence. «Il y a des haines qui me hantent, confie-t-elle dans son autobiographie… Plus

tu en sais, plus tu as de chances d’y passer. Tu peux te rendre compte de certaines choses

mais la règle est de ne jamais faire de commentaires, ne pas poser de question…» Pour Sandra,

l’heure n’est plus aux questions. Avec deux maris décédés et un monde des cartels en

perpétuelle guerre de recomposition, elle et sa famille ne se sentent plus en sécurité nulle

part. Son instinct ne la trompe pas: la suite lui donnera raison.

2000

le royaume du chaos

Tout bascule en 2000, quand le PRI, parti au pouvoir depuis sept décennies, perd les

élections présidentielles. Pour la démocratie mexicaine, le moment est historique. Les nou-

veaux dirigeants, Vicente Fox, puis Felipe Calderón, décident d’en finir avec la corruption

et de mener une guerre sans merci contre les cartels… Coup d’envoi pour une décennie de
chaos. Qui n’épargnera pas non plus la Reine du Pacifique.

Dimanche 2juillet 2000. Le candidat du PAN (parti conservateur d’opposition), Vicente

Fox, deuxmètres, grosse moustache noire de ranchero, Stetson et santiags, est élu président.

Il le promet: «En six mois, toute délinquance organisée aura disparu. Nous aurons nettoyé

la place. Le cartel de Tijuana sera éradiqué et ses leaders, les Arellano Félix, exterminés.»

Vœu pieux. D’autant que ça commence plutôt mal: le 19janvier 2001, Joaquín «ElChapo»

Guzmán s’évade de la prison de haute sécurité de Puente Grande (Guadalajara) avec la

plus grande des facilités. Après avoir, comme chaque vendredi, distribué devant sa cellule

ses enveloppes de «paie» à tous les corps de métier de la prison, des matons au directeur,

le Trapu se glisse dans un chariot de linge sale laissé là à son attention. Recouvert de draps,

il passe une à une les grilles de sécurité, sans ambages. Un dernier maton est chargé du con-

trôle des entrées et sorties des véhicules. Celui-ci n’oublie pas que c’est ElChapo qui paie les

soins de son enfant malade… La barrière se lève prestement. Le paquet de linge est déversé
182

dans le coffre d’une voiture qui démarre en trombe. Le narco disparaît, libre, et la prison

Puente Grande est ironiquement surnommé Puerta Grande («la grande porte»), tant s’en

enfuir fut un jeu d’enfant pour ElChapo.

L’opinion accuse le gouvernement d’être complice de cette cavale. C’est aussi ce que pense

Sandra Ávila Beltrán, qui n’est jamais bien loin: «Il s’est échappé comme quelqu’un qui sort

de chez lui pour aller au parc. Le gouvernement ne pouvait pas ignorer que toute la prison

était corrompue… Ils l’ont laissé sortir.» Est-ce si farfelu de le croire? Àchaque nouveau

sextennat, bizarrement, il semble qu’un cartel tire son épingle du jeu. «Il faut rester prudent,

tempère Thierry Noël. Ce n’est pas parce que ElChapo s’évade au moment où un nouveau

gouvernement arrive au pouvoir que ce gouvernement essaie d’en faire un partenaire privi-

légié. Pour autant et avec le recul, on se rend compte qu’il y a souvent cette idée qu’on donne

assez de liberté à un cartel en particulier pour qu’il arrive à une position hégémonique,

ramène l’ordre, limite la violence, et puis évidemment distribue des bénéfices et des pots-

de-vin –c’est toujours ça de pris.»

Malgré les soupçons, les arrestations dans le milieu et les saisies s’enchaînent – tandis

que Sandra doit affronter une nouvelle épreuve. Le 18avril 2002à Guadalajara, son fils

unique Luis est kidnappé dans un gymnase par sixhommes cagoulés. Quelques heures plus

tard, un coup de fil: si elle veut le revoir vivant, il lui en coûtera 5millions de dollars. Elle

porte plainte au commissariat, se présentant sous le faux nom de María Luisa Ávila, femme

d’affaires, gérante de salons de bronzage. Son appartement se transforme alors en cellule de

crise, où un policier veille sur elle. Mais elle n’a pas confiance.

«J’avais mon propre système de traçage à la maison, bien meilleur que celui de la police,

relate-t-elle. C’est moi qui les informais de l’endroit d’où les kidnappeurs appelaient.

Derrière une porte, j’ai entendu des conversations suspectes. Je me suis rendu compte

que le policier qui me gardait était un traître et qu’il les prévenait en temps réel.» Au bout

de 18jours de négociations, elle parvient à faire baisser la rançon à 1,5million de dollars.

Le 5mai 2002, en fin de journée, son frère part faire l’é change. Comme convenu, il laisse

la mallette de cash devant le portail d’un ranch et rentre chez sa sœur. À6heures du ma-
tin, le téléphone sonne enfin: Luis vient d’être libéré et déposé dans un taxi. Mère et fils

se retrouvent, il est sale et affamé, mais ne porte aucune trace de coups.

Tout est bien qui finit presque bien. Car l’affaire a mis la puce à l’oreille de la police. Les

kidnappeurs ne frappent jamais au hasard, et réclamer 5millions à la simple propriétaire

de salons de bronzage, ça fait beaucoup. La PGR, le bureau du procureur général, découvre

vite que María Luisa s’appelle en réalité Sandra Ávila Beltrán, arrêtée il y a dix ans à Tucson,

en Arizona, pour blanchiment d’argent. Ils mettent son téléphone sur écoute et remontent

le fil de ses conversations.

Ils découvrent alors ses liens avec différents barons de la drogue bien connus des ser-

vices anti-narco, comme ElMayo, le grand capo du Sinaloa. Les policiers constatent aussi

de nombreux appels en Colombie. Premier destinataire: son petit ami du moment, Juan

Diego Espinosa, «El Tigre», numéro 2 du puissant cartel colombien du Norte delValle.

Après quelques semaines d’investigation, ils retombent sur une affaire qu’ils ne pensaient
Des pistolets sertis d'or

saisis sur des tueurs à gage

d'un gang de narcos.


184

jamais résoudre: le thonier Macel, intercepté au large du Pacifique en décembre2001avec

9tonnes de cocaïne à bord, était en fait destiné au couple. Sandra serait ainsi le principal

opérateur financier d’une alliance entre le Norte delValle et les cartels mexicains de Sinaloa

et de Juárez. En juillet, puis en octobre2002, quelques-unes des 225propriétés de Sandra

sont saisies. Aux États-Unis, où le bateau devait accoster, les autorités émettent un mandat

d’extradition contre elle et son compagnon. Le surnom de « Reine du Pacifique » apparaît

alors pour la première fois dans la presse, avec le succès que l’on sait… Sandra perd son ano-

nymat, si durement préservé. Sa vie vient de basculer: elle envoie son fils au Canada, puis

disparaît dans la nature. Sa longue cavale commence.

2002

l'alliance du s ang

Sandra n’est pas la seule à fuir. ElChapo, le plus célèbre des fugitifs, court toujours lui

aussi. Après huit ans derrière les barreaux, il cherche à se refaire une place dans un milieu

qui a bien changé… Escobar et le Seigneur des cieux sont morts, de nouveaux groupes ont

surgi, de nouveaux produits aussi comme le crystal meth ou le fentanyl. Et sur le terrain,

tout le monde s’entre-déchire. Mais ElChapo ne s’avoue pas vaincu. Il renoue avec ses an-

ciens protégés du Sinaloa et leur propose de créer une alliance pour conquérir ensemble de

nouveaux territoires. La Fédération du Pacifique est née –un super-cartel que les Américains

appelleront Blood Alliance, l’alliance du sang–, avec deux objectifs prioritaires: reprendre

le contrôle de Tijuana et, surtout, conquérir la ville frontalière de Nuevo Laredo, à l’est

du pays. Moins connue que TJ ou Ciudad Juárez, Nuevo Laredo est un couloir stratégique

qui mène tout droit au Texas et à sa célèbre Interstate35, la route où transitent 40% de la

drogue en provenance du Mexique.

Seul souci, elle est jusqu’à présent sous la coupe d’Osiel Cárdenas Guillén, le leader du
cartel du Golfe, une brute paranoïaque et cocaïnomane qui n’a aucune limite. Surtout,

Osiel a commencé à se constituer la première narco-milice militaire à laquelle personne

ne veut se frotter. Son commando de mercenaires, il l’a recruté directement au sein

des Forces spéciales de l’armée de terre, un corps d’élite créé en1994et formé par la CIA

pour mater la rébellion zapatiste au Chiapas. Appâtés par l’argent, quelques dizaines de

soldats ont accepté d’entrer sous les ordres d’Osiel. Ils se donnent pour nom Los Zetas

(« les Z »). Depuis, leur effectif ne cesse de grossir, tout comme leur sinistre réputation

d’escadron de la mort sanguinaire. Les décapitations et les démembrements deviennent

leur marque de fabrique, avant de se généraliser dans tout le pays. «La force de ce cartel,

note la journaliste Emmanuelle Steels, c’est leur pouvoir d’intimidation par une violence

sans nom. Au beau milieu de la rue, ils disséminent les corps de leurs victimes, souvent déca-

pités ou mutilés, pour marquer ainsi leur territoire et envoyer un message clair à quicon-

que voudrait les défier. »


Le 14mars 2003, Osiel est arrêté alors qu’il fête en grande pompe l’anniversaire de sa fille.

Ses gardes, ivres morts et drogués à l’extrême, n’ont pas eu le temps de réagir. La Blood

Alliance saute sur l’opportunité et lance son offensive sur Nuevo Laredo. Pendant des mois,

jour et nuit, les fusillades entre les deuxbandes rivales ensanglantent la ville et terrorisent

la population. Pas grand-chose n’en filtre dans les médias, les journalistes étant menacés

à la fois par les narcos et par les flics corrompus. Toujours en recherche de communication-

choc, les Zetas inaugurent une nouvelle pratique: les narcomantas. Sur les ponts et sur les

grands axes, ils déploient de grandes bannières sur lesquelles ils annoncent ou revendiquent

des meurtres, insultent leurs adversaires, lancent des campagnes de recrutement. Les nar-

comantas s’accompagnent souvent de corps pendus, de têtes décapitées et de morceaux

de corps.

D’abord limitée aux Zetas, l’horreur se propage. Un exemple parmi d’autres, datant de

2012, d’une réponse de El Chapo à l’attention des Zetas, accompagné de corps mutilés

«Voilà ce qu’on fait des abrutis dans votre genre, on les découpe en morceaux, tous ces rats

qui ne pensent qu’à voler et à kidnapper des innocents. Je vais vous montrer comment

je gère mon cartel qui a trente ans d’âge, à l’inverse de vous qui étiez astiqueurs de godasses

et laveurs de voitures, et qui n’êtes arrivés que par le mensonge et la trahison. Sincèrement,

ElChapo.»

En attendant, en2004, la crise est consommée au sein de la Fédération d’ElChapo, qui

n’aura duré qu’un an. Au même moment, un tube déferle sur les ondes radio du pays: Fiesta

en la Sierra, du groupe Los Tucanes de Tijuana, narcocorrido entièrement dédié à Sandra

Ávila Beltrán, une Reine du Pacifique en cavale depuis deux ans qui se passerait bien de

ce nouveau coup de pub. Avec son petit ami colombien ElTigre, recherché lui aussi, elle

se cache de ville en ville, change constamment de nom, de couleur de cheveux, et même

d’amant. Elle a les flics à ses trousses, mais aussi des ennemis qui ne l’ont pas oubliée: la même

année, elle échappe de justesse à une tentative d’assassinat alors qu’elle est en voiture avec

son amant Joel, qui y restera. «Dans la toile compliquée qui m’a piégée, il n’y avait qu’avec

Juan Diego que je pouvais être moi-même, jurera Sandra plus tard. L’anxiété s’est peu à peu
transformée en profonde angoisse, ça me détruisait de l’intérieur. Il n’y avait plus de soleil

dans ma vie, c’était une nuit éternelle.»

Au Mexique aussi, le soleil a disparu. La guerre entre cartels à Nuevo Laredo et Tijuana

s’est maintenant étendue à tout le pays, et particulièrement dans le Michoacán, sur la côte

Pacifique. C’est là-bas qu’a grandi Felipe Calderón, le nouveau président élu le 1

2006dans un climat de fraude électorale, celui qui ramènera dans ses filets la Reine du

Pacifique. Le 28septembre 2007, jour de l’arrestation de Sandra Ávila Beltrán, il se vante

donc d’avoir mis à l’ombre la «délinquante la plus dangereuse du pays» et rêve par la même

occasion de s’acheter une légitimité populaire. Mais face à une situation devenue hors de

contrôle, le peuple mexicain en a assez. Se satisfera-t-il d’une Reine du Pacifique?


Manifestation dans l'État de Guerrero

pour réclamer justice après la disparition

de 43 étudiants, le 5 février 2015.


2011

« Nous ne sommes pas

des chiffres »

Dopé par son trophée médiatique, le président Calderón poursuit sa démarche

radicale : plus de 45 000 hommes sont lancés dans une guerre aveugle contre le narcotrafic.

«L’État ne traite plus les narcos comme des délinquants qu’il faut combattre avec des poli-

ciers, précise le journaliste Ioan Grillo, mais comme des ennemis de l’État qu’il affronte en

envoyant l’armée. D’ailleurs, les militaires ne capturent pas les narcos pour les juger, elle les

élimine, comme cela se fait dans une guerre.» Mais avec désormais 30000victimes par an

et aucun signe de ralentissement du flux de drogue vers les États-Unis, la tactique ressemble

fort à un échec absolu. Les zones de non-droit se multiplient tout au long de la frontière.

Les Zetas, par exemple, sont devenus un cartel à part entière qui a développé ses propres

activités annexes: prostitution, enlèvements, transport de migrants et trafic d’organes.

Le peuple mexicain, dont Calderón désire tant les faveurs, est à bout. Le 8mai 2011, sur

le Zócalo, la plus grande place de Mexico, le poète Javier Sicilia prend la parole devant

une foule de 100000personnes. Après la mort de son fils, tué sans raison par un cartel,

ce penseur engagé a fondé le Mouvement pour la paix. Aux côtés des familles dévastées

par les crimes du narcotrafic, il mène de longues marches de protestation à travers le pays

pour réclamer des comptes à l’administration Calderón.

Il lance, la voix vibrante: «Monsieur le président, regardez bien nos visages, écoutez nos

noms. Nous sommes les familles des victimes innocentes. Nous avons l’air de victimes

collatérales? Non. Nous ne sommes pas des chiffres.» En2012pourtant, année de l’élec-

tion présidentielle, les chiffres parlent, tristement. La guerre de Calderón se solde par

120000morts et 30000disparus. La sanction tombe dans les urnes: le 1

le vieux parti autoritaire viré douze ans auparavant, reprend le pouvoir sous la conduite
d’Enrique Peña Nieto.

Rien de nouveau: s’il est moins martial, le nouveau président ne remet pas en cause le prin-

cipe de la guerre contre les drogues. En février2014, comme c’est désormais la tradition

en forme de cadeau de bienvenue à soi-même, il s’offre un parrain. Cette fois, il s’agit de

la deuxième arrestation d’ElChapo, après treize ans de cavale. Il s’évadera à nouveau un

an plus tard, grâce à un tunnel creusé sous la prison… Et la litanie des horreurs continue:

2014reste surtout dans les mémoires pour la disparition de 43étudiants à Iguala, dans

l’État du Guerrero, zone montagneuse truffée de narcos. Enlevés par des policiers muni-

cipaux à la solde d’un cartel local, les élèves, qui se formaient pour devenir enseignants, n’ont

jamais été retrouvés. On parle de «méprise», de narcos locaux pensant être attaqués par la

concurrence, sans que rien ne soit, à ce jour, résolu. Mais les manœuvres du gouvernement

pour conclure hâtivement l’enquête intensifient la défiance du peuple mexicain contre le

pouvoir.
Au vu de la situation, Sandra Ávila Beltrán, coincée entre les quatre murs de sa cellule dans

la prison pour femmes de Santa Martha, n’est peut-être pas la plus à plaindre. La Reine du

Pacifique a su rester coquette, toujours en talons hauts et jeans moulants. En bonne diva,

elle exige aussi ses privilèges. En2011, une enquête est lancée pour savoir en quoi une in-

jection de Botox relevait de l’urgence médicale. Par ailleurs, elle estime que l’interdiction

(temporaire) de se faire livrer de la nourriture de restaurants extérieurs est une atteinte

à ses droits fondamentaux.

Malgré les visites no cturnes et le prompt rétabliss ement de s es livraisons, elle finit

par trouver le temps long. La reine s’ennuie et se fait lyrique: «J’ai dansé avec la vie, elle m’a

enivrée, j’en ai subi les conséquences et je m’en suis relevée. Désormais, je trébuche contre

les murs de ma cellule, entre la dépression et l’espoir, moitié morte, moitié vivante.»

Dehors? Le narcotrafic mexicain se porte très bien et réalise toujours des profits exponen-

tiels. Les cartels les plus importants sont devenus des multinationales prospères et les narcos,

des personnages emblématiques de la culture mexicaine. Ils possèdent leurs propres saints,

comme Jesús Malverde, brigand mythique qui veille sur les cargaisons, chantés par les nar-

cocorridos, les films, les séries.

Depuis2015, le relatif calvaire de Sandra Ávila Beltrán a pris fin: toutes les charges pesant

sur elles ont été levées une à une, notamment celles relatives à l’affaire du thonier Macel

et de ses 9tonnes de coke de2001. Elle s’est tirée de son extradition américaine de 2012en

plaidant coupable d’avoir logé et assuré les frais de déplacement d’ElTigre. En échange, on lui

a laissé nier les charges de possession et de trafic de cocaïne, puis elle est repartie en prison au

Mexique en2013, en théorie pour cinq ans de plus, pour blanchiment. Elle sera finalement

libérée en février 2015, après un peu plus de sept ans de prison.

La reine déchue coule aujourd’hui des jours sans doute plus paisibles à Guadalajara. Finis les

flashs et les illusions de tapis rouge. Cette fois, l’indifférence publique a été aussi assourdis-

sante que son arrestation fut source de fantasmes. Sandra se montre foulard sur le visage,

avec quelques cheveux blancs, le corps empâté. «Àpartir du moment où elle apparaît ainsi,

décrit la journaliste Emmanuelle Steels, elle est jugée très durement par la société mexicaine,
qui se désintéresse d’elle parce qu’elle n’est plus à la hauteur de l’image qu’elle avait propagée,

ou que l’on s’était créée d’elle –une femme qui n’est plus aussi belle que ce que les Mexicains

avaient cru, cela constitue pratiquement un crime en soi aux yeux de la société machiste.»

L’affront ultime. Il est peut-être là, le vrai game over pour la Reine du Pacifique.

Née dans le narcotrafic, elle y a perdu deux maris, mis en danger son fils, investi toute son

âme damnée pour réussir à s’y faire une place, implacable. Sandra Ávila Beltrán a tout eu – la

mort sans cesse frôlée, les liasses, les cavales, les amants dangereux – avant de réussir à tout

perdre, sur son propre terrain, avec son arme favorite: échouer au jeu de la séduction a sans

doute été le coup de poignard de trop pour cette reine médiatique, dans un narco-royaume

où tous les coups sont plus que jamais permis.

Sandra Avila Beltran

de retour au Mexique

le 20 août 2013 pour

y purger la fin

de sa peine.
192



Sandra Ávila Beltrán naît le 16 octobre 1960 à Baja California (Mexique) dans une famille

déjà liée au business de la drogue. Son père fait partie de la famille de Rafael Caro Quintero,

ancien leader du cartel de Guadalajara, tandis que côté maternel, les Beltrán trafiquent de

l’héroïne depuis les années 1970. Lien entre les cartels mexicains et colombiens, Sandra Ávila

Beltrán n’est pas la plus puissante des baronnes de la drogue sur l’é chiquier mexicain, mais

ses deux mariages avec des hauts gradés de la police corrompus ou activement trafiquants,

ses amants sulfureux, sa beauté vénéneuse «cagolisante» et son goût du luxe la transforment

dans la culture populaire en «Reine du Pacifique», objet de tous les fantasmes. Depuis sa pre-

mière arrestation en 2007 pour blanchiment, elle passe en tout sept ans en prison avant d’être

relâchée en 2015. Elle habite aujourd’hui à Guadalajara.



Né le 8 janvier 1946, Miguel Ángel Félix Gallardo est l’un des fondateurs du cartel

de Guadalajara dans les années 1970. Surnommé «le Patron des patrons» ou «le Parrain»,

il est arrêté en 1989 pour meurtre grâce à Enrique «Kiki» Camarena, un agent infiltré de

l’agence des stups américaine (la DEA), qui finira torturé et assassiné en 1985. Menant

toujours ses affaires via téléphone portable pendant ses 28 ans d’incarcération, Gallardo purge

actuellement une peine supplémentaire de 37 ans de prison qui lui a été infligée en 2017, alors

qu’il avait 71 ans.


noitubirtsid

Le plus célèbre des barons mondiaux de la drogue. Pablo Emilio Escobar Gaviria est né

le 1 er
décembre 1949 à Rionegro (Colombie). Au début des années 1980, lorsque ses opérations

d’exportation en masse de cocaïne vers la Floride deviennent trop visibles, il s’allie avec Felix

Gallardo, patron du cartel de Guadalajara, pour faire transiter sa marchandise par le Mexique

– faisant de ce pays une nouvelle plaque tournante. Pablo Escobar est abattu le 2 décembre
1993 à Medellin par la police nationale colombienne.



Né en 1956 à Guamuchilito (Sinaloa, Mexique) et surnommé «Le Seigneur des cieux»

parce qu’il monte une flotte d’avions gros porteurs capables de récupérer des chargements de

cocaïne directement en Colombie, pilote lui-même, Amado Carrillo Fuentes prend le contrôle

du cartel de Juárez Cartel après avoir assassiné son boss, Rafael Aguilar Guajardo. Il meurt

dans des conditions controversées dans un hôpital de Mexico City le 4 juillet 1997, après une

opération de chirurgie esthétique.




Felipe Calderón est le 63 e président du Mexique. Élu de façon controversée en 2006, il reste au pouvoir

jusqu’en 2012. Sa présidence est marquée par sa déclaration de guerre contre les cartels, dix jours après son élec-

tion. Perçue par beaucoup comme une manœuvre électoraliste, elle se solde par 60 000 morts qui constituent un

aveu d’é chec. En 2019, son «architecte de la guerre contre la drogue», Genaro García Luna, est arrêté aux États-

Unis pour ses liens avec le cartel de Sinaloa.



Formé en 1983, le groupe Los Tucanes de Tijuana est l’un des fers de lance des styles de musique populaires

norteño et corrido. Nominés cinq fois aux Grammy Awards et lauréats du Latin Grammy 2012, ils sont le premier

groupe «régional» mexicain à être invité au prestigieux festival Coachella (2019). Ces «toucans» musicaux restent

toutefois surtout dans les mémoires pour leur narcocorrido «Fiesta en la Sierra», allégorie voilée de la baronne

de la drogue Sandra Ávila Beltrán – un coup d’é clat sulfureux dont ils essaient aujourd’hui de se détacher.



Joaquín Archivaldo Guzmán Loera est né le 4 avril 1957 à Badiraguato (Sinaloa, Mexique). Entré dans

lebusinessdeladrogueviasonpèrequil’emploiedansseschampsdemarijuana,«ElChapo»(«leTrapu»)fondeavec

trois autres associés le cartel de Sinaloa en 1988. Grâce à on absence de pitié et ses idées innovantes (notamment

celle des tunnels passant sous la frontière avec les États-Unis), il devient l’une des leaders du trafic de drogue

international et est considéré entre 2009 et 2013 comme l’un des hommes les plus puissants du monde par le

magazine Forbes. Défrayant la chronique par ses évasions réussies en 2001 puis 2015, El Chapo est actuellement

incarcéré dans la prison de haute sécurité ADX Florence (Colorado, États-Unis).



Ancien patron du cartel du Golfe, Osiel Cárdenas Guillén est né le 18 mai 1967 à Matamoros (Tamaulipas,

Mexique). Au départ mécanicien, il fait montre d’une cruauté hors nomes pour escalader les échelons du monde

des trafiquants. En 1999, alors que les confrontations avec les cartels rivaux deviennent de plus en plus sanglantes,
il recrute trente déserteurs des forces spéciales du Gr upo Aeromóvil de Fuerzas Especiales pour en faire sa milice

privée – les redoutés Zetas. Après une fusillade avec l’armée mexicaine en 2003, il est arrêté puis extradé vers les

États-Unis, où il est condamné à une peine de 25 ans. Emprisonné à USP Terre Haute (Indiana, États-Unis) pour

meurtre, blanchiment et trafic de drogue, il est libérable en 2024.


194

e
  Le 1

fondation de la ville de Mexico,

déjà capitale de l’empire aztèque depuis

le x
e
siècle. Son nom baptisera le pays

et signifierait «la ville au milieu du lac

de la lune».

Le conquistador espagnol Hernan

Cortes et ses hommes envahissent En p

le pays sous bannière espagnole,

essaimant depuis Veracruz.

Le 24 août, le traité de Cordoba signe

l’indépendance du Mexique. Wa

Après dix ans de révolutions, dont celles

menées par les Zapatistes, le dernier

coup d’État de 1920 installe Álvaro

Obregón Salido comme président

du Mexique pour quatre ans. Fon

Fondation du parti national

révolutionnaire (PNR), qui devient le Sou


EIGOLONORHC

PRI en 1946. Ce dernier sera au pouvoir

de 1929 à 2000, puis de 2006 à fin 2018.



Afin de satisfaire la demande de L’ag


morphine des États-Unis pendant la

Seconde Guerre mondiale, le Mexique

produit du pavot en masse. À la fin de la

guerre, sa culture sera requalifiée pour

l’héroïne.

Des

Naissance de Sandra Ávila Beltrán,

future «Reine du pacifique», à Baja

California (Mexique).

San
Le 6 juillet, dans un climat de fraude électorale Le 11 décembre, fraîchem

sur fond de machines de comptage qui tombent Felipe Calderón lanc

mystérieusement en panne, le candidat de la cartels dans l’État de

gauche Cuauhtémoc Cárdenas gagne le vote est considérée comm

populaire, mais c’est son rival du PRI, Carlos de la sanglante guer

Salinas de Gortari, qui est proclamé vainqueur. – et de son efficacité

Le 8 avril, le parrain du cartel de Guadalajara, Arrestation, le 28 septem

Miguel Angel Félix Gallardo, est arrêté par Beltrán et de son am

la police. Il écope de 40 ans d’emprisonnement, gosse» colombien Ju

puis de 37 années supplémentaires au bout

de 18 ans déjà purgés. Quelque 27 000 assassinat

organisé: quatre fois p

Après l’éclatement du cartel de Guadalajara,

le monde du «narco-crime» mexicain se Dans l’État du Guerrero, 4

«balkanise» en plusieurs cartels. sont enlevés par des p

complices des cartels

Le 9 juin, première arrestation de Joaquin confusion avec des m

«El Chapo» Guzman, parrain du cartel de Sinaloa. Ils n’ont pas été retrou

Évadé perpétuel, il sera à nouveau appréhendé

en 2014, puis en 2016. La série Narcos : Mexico d

et cartonne, notamm

Le 2 juillet, pour la première fois en 70 ans, le PRI d’Isabella Bautista, di

perd les élections présidentielles. Le nouveau Ávila Beltrán.

président Vicente Fox jure une guerre sans merci

contre les narcos. La police américaine ann

le plus long tunnel d

Sandra Ávila Beltrán commet l’une de ses seules découvert entre les f
erreurs : en faisant appel aux autorités pour mexicaine : il mesure

récupérer son fils qui vient d’être kidnappé, Tijuana et San Diego

elle donne à la police des premières preuves

de son implication dans le narco-business. Le 28 avril, l’un des nouve

des cartels, et aussi l’u

Les Zetas, milice paramilitaire privée du parrain de Jalisco New Gene

Osiel Cárdenas, inaugurent la pratique des entière: celle de Agui

narcomantas : des bannières déployées sous

les ponts menaçant leurs rivaux – et souvent

accompagnées de corps torturés.


196

pl aylist Nativo de R

«Verdader

Aleman, «

Chavela Vargas, «La Llorona»,


Blundetto
La Llorona, 1961.
Gang Stori

The Mexicali Brass, «El Choclo», Tropicalia :


Blundetto
50 Classics Mexicali Brass Go South Of The
Gang Stori
Border, 1966.
Hadrian, «
Grupo La Rebelión, «Vuelve A Mi»,

Pena De Mi Vida, 1974.

Conjunto de los Hermanos Molina, Filmo


«El Pajarillo Jilguero»,

Antologia del Son de Mexico, 1985.

Manu Chao, «Welcome to Tijuana», La Banda d

Clandestino, 1998. Ruben Gal

Pepe Ramos, «Pinotepa», Lola the Tr

El Rey de la Chilena, 2007. Raúl Ferna

Gera MX, «Voy Solo», Traffic, Ste

No Me Maten Antes de Hoy, 2015.


Borderland

Los Barrocks, «La Noche de los Hippies», (États-Uni

Pebbles Vol.12, 2016.


Bad Yanke

Felipe Urban y su Danzonera, (États-Uni

«Cecilia», Felipe Urban y su Danzonera,


Narco Cult
Vol. 4: Dónde Estás Corazón, 2016.
(États-Uni

La Santa Grifa, «Alcoholizados»,


Sicario, De
Exitos, Vol. 2, 2017.
Cartel Lan
Los Tucanes De Tijuana, «Fiesta En La
(États-Uni
ERULTUCGNAG

Sierra», Corridos A Quema Ropa, 2017.


La Reina D
Tren Lokote, «SureÑos»,
(Mexique,
Cementerio De Raperos, 2017.
La Mule, C
Grupo Kien, «Cumbia Algarrobera»,

Cumbias Rebajadas Con Guacharaca, 2018.

Kiddie Gang, «Morfina», Morfina, 2018.

El Fantasma, «El Circo», El Circo, 2019.

Santa Fe Klan, «Familia», Bendecido, 2019.

BabyBoss, «Fine», Fine, 2020.

Denilson, Opium G, Jayrick,

Gera MX, «Futuro / Luz y Sombra»,

Album Desconocido, 2020.

Flyboiz, «Flight 0002 : Facil»,

Flight 0002 : Facil, 2020.

IN-D-P. Kumbia, «Cumbia Monterrey»,

Sientela Papa, 2020.


Bibliographie

Les cartels criminels. Cocaïne et héroïne :

une industrie lourde en Amérique latine,

Alain Delpirou, Presses universitaires

de France, 2000.

La Reine du Sud, Arturo Pérez-Reverte,

Seuil, 2003.

El Narco. La montée sanglante des gangs

mexicains, Ioan Grillo, Buchet-Chastel, 2012.

La Reina del Pacifico : es la hora de contar,

Julio Sherer Garcia, Sandra Ávila Beltrán,

Debolsillo, 2016.

Gangster Warlords : Dr ug Dollars, Killing

Fields, and the New Politics of Latin America,

Ioan Grillo, Bloomsbury Press, 2016.

Mexique : la révolution san fin,

Emmanuelle Steels, Nevicata, 2018.

La guerre des cartels. 30 ans de trafic

de drogue au Mexique, Thierry Noël,

Vendémiaire, 2019.

Mexique : la guerre perdue contre

le narcotrafic, Felix Pavia, L’Harmattan, 2018.


«Rien derrière et tout devant,

comme toujours sur la route.»

— Jack Kerouac, On the road, 1957

l débarque torse bombé, carrure toujours solide malgré le poids des ans,

flanqué de quelques caporaux en veste de cuir. 27novembre 1998: la foule

et les journalistes se pressent sur les marches du palais de justice de Mon-

tréal, au Québec (Canada). Tous sont venus humer de près cette bête cu-

rieuse qui fascine et qui effraie depuis tant d’années, celui que ses soldats

ont surnommé «Mom» tant il les protège comme une louve couve ses petits.

Aujourd’hui s’ouvre le procès de Maurice Boucher, 46ans, chef emblématique et redouté

des Hells Angels québécois, qui a fait de son club de bikers hors-la-loi sa maison à la vie,

à la mort. Malgré son apparence intimidante et sa cour de gardes du corps patibulaires,

l’homme aux yeux bleus et rieurs derrière ses petites lunettes ovales s’amuse de la situation,

plaisante avec les journalistes. Il grimace, rapproche son visage tout près de la lentille d’une

caméra, en profite pour saluer ses proches: «Salut papa, salut maman, salut mon oncle!»

Pas plus impressionné que ça! C’est pourtant la première fois qu’un des leaders du groupe
de motards fait face à la justice canadienne. C’était presque inéluctable: depuis leur création

au sortir de la Seconde Guerre mondiale, ces clubs formés par d’anciens vétérans rejetés par

la société mais épris de liberté et d’esprit de camaraderie virile ont eu tout le temps d’évoluer

–parfois sous forme de gangs motorisés, comme c’est le cas au Québec.

Pour cette constellation de clubs internationalisés (Hells Angels, Bandidos, Mongols,

Outlaws, Sons of Silence, Pagan Motorcycle Club, etc.), l’est du Canada est un lieu particu-

lièrement attrayant: sa situation géographique l’a de tout temps imposé comme la porte

d’entrée parfaite vers l’Amérique du Nord pour tous les commerces délictueux. Pendant

la prohibition, Al Capone avait ainsi fait de Saint-Pierre-et-Miquelon la base arrière du

ravitaillement pour abreuver en alcool interdit les bars clandestins américains. À sa suite,

la French Connection marseillaise avait jeté son dévolu sur les grands ports du Saint-

Laurent – où l’on parle français et si proches des États-Unis – pour écouler son héroïne.
Acquitté des meurtres

de deux gardiens de prison,

le chef des Hells Angels

de Montréal, Maurice « Mom »

Boucher, aux anges à sa

sortie du palais de justice.


Les années 1970et 1980 perpétuèrent cette tradition avec l’arrivée massive de la cocaïne.

Ici, les enjeux économiques liés à la drogue étaient donc colossaux ; la bataille pour la

suprématie du terrain ne pouvait être qu’épique et sanglante. Elle l’a été, bien au-delà

des prévisions les plus pessimistes. En partie car le Québec a rencontré Maurice Boucher,

sa mégalomanie et sa soif de pouvoir.

Avec «Mom» dans le rôle du chef d’orchestre et du chien de guerre, les clubs de bikers

québécois se sont livrés dans les années 1990 une guerre ultramédiatisée sur fond de trafic

de cocaïne, qui fit 165morts et terrorisa l’opinion publique des années durant, et dont une

partie est largement imputable aux Hells de «la Belle Province» emmenés par leur leader.

Bien entendu, pour son procès, «Mom» Boucher n’a pas enfilé son armure –ce blouson

de cuir orné de l’iconique tête de mort ailée, l’emblème des Hells Angels. En costume sobre,

il sait qu’il serait indélicat de trop insister sur son appartenance au groupe de motards:

l’affaire qui le mène devant les juges pourrait non seulement causer sa chute mais plus grave

et dangereux pour lui, ternir la réputation des Hells Angels.

Il est accusé d’avoir commandité, l’année précédente, les assassinats de Diane Lavigne et

Pierre Rondeau, deux gardiens de la prison de Bordeaux, au Québec. Le fait même de le voir

ainsi dans un box est un petit exploit pour la police: traqué depuis 1994, réussir à le faire

tomber a toujours été un rêve inaccessible, tant infiltrer les Hells est quasi impossible.

Tout y a justement été pensé pour filtrer les traîtres, avec des montées en grade étalées

sur des temporalités très longues, des validations implacables et une confiance qui met

des années à se gagner, à la dure. Cette fois-ci cependant, il y a eu un grain de sable dans ces

pistons bien huilés: le 4décembre 1997, au hasard de la perquisition d’un club de strip-tease

aux mains des Hells, André Bouchard, flic aux méthodes radicales qui sait jouer de ses

charmes mais surtout de sa force de persuasion musclée, est tombé sur 2,5millions de dol-

lars en cash dans un coffre-fort. Surtout, il a ramené de son expédition nocturne Stéphane

Gagné, dit Godasse, tueur reconnu par ses pairs et qui aurait exécuté les gardiens de prison.

Sans doute convaincant, Bouchard a réussi à faire avouer à Godasse le nom du comman-

ditaire de ces meurtres: Maurice «Mom» Boucher. Motif? Le chef exigeait désormais de
ses nouveaux aspirants qu’ils exécutent un porteur d’uniforme, en guise de rite de passage.

Pour sa défense, Godasse résume : « Si j’ai fait ça c’était pour gagner des points auprès

de Mom. C’était pour gravir les échelons des Hells. C’est comme des miles de compagnie

aérienne. Plus t’en as, plus tu vas loin.» André Bouchard, son collègue Guy Ouellette et tous

les flics de Montréal ont enfin une raison de se lancer à la poursuite du chef des bikers.

Depuis qu’il a pris la tête des Hells en 1994, l’homme est leur bête noire.

Devenu président du chapitre (club) de Montréal, et donc, comme le veut la règle, le leader

incontestable de tous les autres chapitres de la province, l’ancien gamin du quartier mal famé

de Hochelaga-Maisonneuve s’est mis en tête de contrôler l’intégralité de la distribution du

marché de la drogue au Québec, soit 100millions de dollars annuels pour la seule cocaïne.

Il se permet de nourrir de telles ambitions car il se sait soutenu par Vito Rizzuto, le grand

parrain de la pègre italo-québécoise, qui préfère avoir un seul interlocuteur fiable, bien

ancré dans la rue comme peut l’être un groupe de bikers, que des dizaines de petits clubs
204

disparates avec qui négocier. Ainsi soutenu, Mom se sent invincible et peut laisser libre

cours à ses ambitions de conquête –qui passent par la soumission des autres clubs à sa botte,

notamment les Rock Machines, rivaux les plus coriaces des Hells, mais aussi par de nouvelles

lubies sanguinaires, telles que l’assassinat de gardiens de prison en guise de passeport vers

la reconnaissance.

Derrière la bonhommie un peu beauf et les pitreries, voici donc sommairement présenté qui

prend réellement place au tribunal, en cette fin novembre 1998. À l’ouverture de l’audience,

Maurice Boucher affiche une confiance sans faille. Il nie en bloc son implication dans les

meurtres de Diane Lavigne et de Pierre Rondeau, tout comme il nie les activités criminelles

du gang. Lorsqu’il prend la parole, il regarde les jurés sans ciller. La pression monte. Dès les

premiers jours, les membres des Hells Angels de tout le Québec s’invitent, à leur tour, dans

la salle d’audience. Ils n’hésitent pas à acheter les sièges qu’ils convoitent: ceux où eux aussi

peuvent regarder, bien droit dans les yeux, les membres du jury. La menace ne prend même

pas le soin de se vouloir feutrée.

En plus du soutien de ses frères, Mom a su s’entourer d’un avocat de très haut vol, Jacques

Larochelle, conseiller de longue date du président des Hells Angels québécois, qui parvient

à faire retirer cinq écoutes téléphoniques, qu’il juge illégales, du dossier d’accusation.

À l’heure des plaidoiries, l’avocat s’acharne sur Stéphane Gagné, raille son surnom de

Godasse, réussit à le rendre détestable, lui fait même dire qu’il n’a «aucun respect pour

la justice »... La messe est presque dite. En partie aussi parce que ses comparses ont intimidé

le jury, Maurice Boucher sort acquitté après vingt jours de procès.

À l’extérieur du tribunal, les Hells de tout le Québec sont venus l’acclamer. Il sourit aux

photographes et n’hésite pas à s’arrêter devant les micros des journalistes. C’est son heure

de gloire. Il ajoute une dernière estocade à ce verdict. Le soir même a lieu un match de boxe

au Centre Molson. André Bouchard, le flic à l’origine de l’arrestation de Boucher, s’y rend

pour oublier un peu cette journée éprouvante. Soudain, alors que la salle attend l’arrivée

des boxeurs, un mouvement de foule...

«Juste avant le début du combat, se remémore-t-il douloureusement, j’ai entendu un tollé


sur ma gauche. Et quand j’ai tourné la tête, c’était comme si Moïse avait séparé la mer en

deux. Et qui était là à fendre la foule? Mom Boucher! En pleine lumière et escorté par ses

gardes du corps. Ce qui m’a brisé le cœur, c’est de voir la foule lui faire une standing ovation

et l’acclamer comme une rockstar.» Jeu, set et match pour le roi des motards québécois?

La suite prouvera que la partie est loin d’être finie. Mais cela, ni Boucher ni Bouchard ne le

savent encore. Un jour, s’est promis le flic, le biker tombera de ce piédestal.

Comme tout le monde, le policier s’interroge sans doute ce soir-là, avec le brouhaha de la

foule en toile de fond: comment une passion pour la moto a-t-elle pu ainsi mener un gamin

des rues vers les plus hautes sphères du crime? De quelle façon les Hells Angels ont-ils ac-

compagné l’histoire de l’après-Guerre, rayonnant dans le monde entier depuis les États-Unis

pour venir recruter jusqu’au fin fond du Québec? Pour une fois, il existe un objet tangible

permettant de remonter aux origines de ce destin-là. Il s’agit d’une photographie innocente…


1947

1% contre le reste du monde

Vendredi 4 juillet 1947, jour de fête nationale aux États-Unis. La petite ville cali-

fornienne de Hollister, au sud-est de San Francisco, s’apprête à accueillir un événement

mythique pour des milliers de motards américains: le Gypsy Tour Motorcycle Rallye. Créé

en 1916, c’est le plus grand rassemblement annuel de bikers dans tout l’ouest des États-Unis,

un week-end bon enfant de courses, de parades et de concours en tous genres... Cette année,

la grand-messe est d’autant plus attendue qu’elle n’a pas eu lieu depuis 1941, interrompue

par la Seconde Guerre mondiale.

Pour la petite ville de 4000habitants, c’est une aubaine: les bars font le plein de bière et de

whisky, les commerçants locaux se frottent déjà les mains. Mais en 1947, le paysage mo-

tocyclique a drastiquement changé: il a perdu son innocente légèreté de l’avant-guerre.

Cela fait presque deux ans maintenant que le conflit mondial s’est achevé, des milliers de

vétérans sont rentrés au pays, mais en ayant laissé un peu de leur insouciance entre le port

de Pearl Harbor bombardé par les Japonais et les plages du débarquement. Pour exorciser

ces cicatrices psychologiques, beaucoup d’entre eux ont vu la moto comme une opportunité

de prendre la route dans une fuite en avant sans fin, devenant des renégats assumés.

«Les premiers clubs de motards apparaissent aux États-Unis dans les années 1930, mais

ils explosent au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, avec le retour notamment des

aviateurs américains qui reviennent dans leur pays et qui sont un peu paumés», raconte

le journaliste Étienne Caudron. «Et ils vont avoir envie de retrouver leur escadrille, mais

aussi cette camaraderie perdue. Ils échangent leurs wings ("ailes") pour des wheels ("roues").

Ils sont un peu en décalage avec la société américaine, avec les bons bourgeois, et créent

une forme de contre-culture destinée à choquer. C’est pour cette raison qu’ils adopteront

ensuite les symboles des ennemis d’il y a quelques années à peine, comme le casque à pointe

allemand ou le soleil levant japonais.»


À Hollister, dès le vendredi après-midi, des dizaines de jeunes motards appartenant à des

clubs encore inconnus débarquent en ville. Leurs moteurs sont trafiqués, leurs gosiers

assoiffés. Le San Francisco Chronicle rapporte, en panique: «Des motards, hommes et femmes,

foncent dans des bars, cassant meubles, bouteilles, miroirs. Ils conduisent au mépris du code

de la route à pleine vitesse au milieu des rues.» Les Pissed Off Bastards, les Boozefighters et

quelques-uns qui se font déjà appeler Hells Angels échangent amabilités et coups de poing.

La nuit? Ils dorment devant leurs motos, ou sur les pelouses des maisons.

Après deux nuits d’anarchie, les sept flics de la ville arrêtent 60motards pour des délits mi-

neurs... Mais chaque article de presse se fait un malin plaisir d’en rajouter, évoquant chaos et

bain de sang, alors même qu’un conseiller municipal de Hollister tempère: «Heureusement,

il semble n’y avoir aucun dommage grave. Ces motards ont fait plus de tort à eux-mêmes

qu’à la ville.» Cela n’aurait pu être qu’un incident dérangeant la tranquillité d’une bourgade

qui s’ennuyait sans doute.


208

Mais une photo des événements va faire le tour des États-Unis, et bientôt du monde,

pour poser la première pierre de la mythologie biker , lorsque le magazine Life republie

un cliché pris par un photographe du San Francisco Chronicle. On y voit un biker ivre, assis

sur sa Harley, veste frappée d’une tête de mort et casquette de travers, une bouteille dans

chaque main et des dizaines d’autres brisées sous ses roues. En titre: «Les vacances d’un

motard: lui et ses amis terrorisent une ville.» Supposée faire trembler de peur l’Amérique,

la photo inspire en fait des milliers de jeunes à travers le pays, qui se mettent à rêver de

moto et de liberté pure. L’antihéros du jour lui-même deviendra une légende urbaine, dont

personne ne saura jamais rien sauf son nom, Bill Davenport, jusqu’en 1997.

Cette année-là, un journaliste du San Francisco Chronicle remonte le fil de la plus célèbre

photo jamais publiée dans son quotidien pour découvrir qu’il s’agissait d’une mise en scène.

«On a vu ce photographe, raconte Gus De Serpa, qui rassemblait toutes ces bouteilles qui

traînait au sol. Puis il a placé une moto au milieu de la pile et a alpagué le premier mec bourré

qui sortait du Johnny’s Bar. J’ai dit à ma femme que je ne trouvais pas juste, cette façon de

faire, c’est pour ça que je me suis mis derrière, pour gâcher leur image – mais ils ont quand

même pris la photo!» Le cliché installe Hollister dans la culture populaire.

Ces émeutes inattendues inspirent un premier film dont de méchants bikers sont les héros:

L’Équipée sauvage (1953), avec un Marlon Brando dont le gang terrorise un bled américain

sans histoires. À son tour, le film fait des émules, jusqu’en France: on lui doit la genèse par

Jean Dréjac de la chanson «L’Homme à la moto», pour Édith Piaf...

En cette fin des années 1940, grâce à Hollister, ce ne sont pas les candidats à la rébellion

motorisée qui manquent aux États-Unis. De ces émeutes, ils ont aussi adopté un surnom.

L’association des motards américains, qui avait organisé le Gypsy Tour de 1947, a affirmé

que ces émeutes n’étaient le fait que de 1% de délinquants ne représentant en rien les 99%

restants, tous de bons pères de famille. «1%»: les bandes de motards s’approprient le terme,

en font des patchs toujours utilisés dans le milieu. Crâne fierté: ils sont les 1%, l’Amérique

peut trembler. Une contre-culture vient de naître.

Moins d’un an après les émeutes de Hollister, les petits clubs de bikers qui se réclament des
One Percenters sont de plus en plus nombreux dans l’Ouest américain. Parmi eux, celui

créé par le vétéran de guerre Otto Friedli, à San Bernardino le 17mars 1948. Otto le nomme

les «Hells Angels» en hommage au pilote Arvid Olsen, dont l’un de ses bikers est proche,

et qui officiait au sein de l’escadron du même nom –lui-même sans doute un clin d’œil au

film d’aviation éponyme d’Howard Hughes (1930). Ce nouveau groupe de motards durs

à cuire fait sien l’emblème peint sur les carlingues de ces avions, une tête de mort ailée.

Il faudra attendre dix ans pour que ce nom si puissant rencontre celui qui sera assez

charismatique pour le faire entrer dans la légende du crime.

En 1957, un solide gamin de 18ans, Ralph «Sonny» Barger, 1,80m pour 120kg, vient de

passer 14mois dans l’armée et de faire un tour en prison. Il aime les motos Harley Davidson,

déteste l’ennui et fait partie d’un groupe de motards appelés Oakland Panthers. Mollement.

«Au bout de deux semaines», raconte-t-il, «je savais que nous n’allions nulle part. On n’était

pas un vrai club, juste une bande de gamins. Je ressentais le besoin d’un club d’hommes
Membres de l’escadron « Hells Angels »

de l'armée américaine en 1944.


210

plus soudés, capables de sauter sur leurs bécanes et de traverser le pays sans se plier à des

règles ou des horaires. J’avais besoin d’une seconde famille. Je voulais faire partie d’une

bande de mecs n’éprouvant aucun intérêt pour une femme et deux mômes dans une ba-

raque en carton. Je voulais des mecs qui aiment se balader à moto, se tirer des bourres

et semer la tempête.»

Un de ses amis propose un nom, Hells Angels. Ils ne connaissent pas les Hells de San

Bernardino, mais ils partagent les mêmes références visuelles des escadrons d’avions par-

semés de têtes de mort. Ils font imprimer quelques patchs qu’ils cousent sur leurs vestes

sans manches, et sautent en selle. À la fin de l’été 1957, en panne au bord d’une route

de Californie du Sud, Sonny est secouru par un autre motard, Vic Bettencourt.

Surprise: Vic arbore lui aussi le nom des Hells Angels sur sa veste. Hébergé deux jours chez

ce membre du club de San Bernardino, Sonny est initié dans des vapeurs d’herbe, au son de

Johnny Cash et de Jerry Lee Lewis. «Vic m’a mis au parfum sur ce qu’un club motocycliste

devait être et ne pas être», résumera-t-il. «Il avait l’esprit d’organisation: comment les choses

doivent être faites et quelles procédures sont à appliquer. On a parlé de meetings, d’obli-

gations, de règles et de règlements.» Ces 48heures changent Sonny à jamais. Il est fasciné

notamment par la hiérarchie et le système de grades mis au point par Friedli. Faussement

paradoxal pour de tels zélateurs de l’anarchie: ne jamais oublier que tous viennent du monde

militaire. L’ordre de la bonne société non, leur ordre à eux, oui.

Dans son garage, Vic lui montre l’uniforme du club, ces patchs qui différencient un Hells

Angels de tous les autres motards. Le logo d’abord: une tête de mort ailée. Puis le patch avec

l’inscription Hells Angels en lettres rouges sur fond blanc, et dans les mêmes couleurs, juste

en dessous, le chapitre auquel il appartient. Le sigle MC pour Motorcycle Club, à droite de

la tête de mort, vient terminer la panoplie.

Vic lui explique aussi comment devenir un Hells, moyennant une initiation longue et

compliquée. Prérequis généraux: être majeur et posséder une Harley. Le fait de devoir être

blanc n’est pas clairement écrit dans les statuts, mais dans les faits, la sélection épidermique

s’applique en filigrane: il n’y a, au départ, aucune personne de couleur chez les Hells et la
fascination pour le côté provocant des emblèmes nazis du club se charge d’achever ce tri

implicite. Ces bases posées, il faut obtenir le statut de visiteur, hangaround dans le jargon,

ce qui permet à un motard de participer à quelques événements du club. Puis il peut devenir

associé et formuler officiellement son envie d’entrer dans la fraternité. Il faut généralement

un an pour passer à l’étape suivante: celle de «prospect». Un prospect participe à beaucoup

plus d’activités du club et est testé sur de basses besognes: déposer de la drogue, faire dispa-

raître des pistolets après qu’ils ont servi... Lorsque les Hells estiment qu’il a fait ses preuves,

son adhésion est soumise au vote. Il faut une majorité des deux tiers pour être admis, sans

exception possible. Alors, le bizut devient enfin un membre à part entière du club et obtient

le droit de porter tous les patchs des Hells Angels: il est devenu un full patch.

«On retombe sur le côté paramilitaire», note Étienne Caudron. «Quand vous avez un mem-

bre d’une organisation motarde en face de vous, vous pouvez identifier à quelle armée il

appartient, quel est son grade au sein de cette armée. Via les médailles que sont les patchs,
Barger

(de dos à droite)

devant un groupe

des Hells Angels

en 1982,

à Sturgis,

dans le Dakota

du Sud.
Un exemple

de symbolique

nazie reprise

par les Hells

Angels dans leur

iconographie.

Le QG des Hells

d’Oakland en 1969.
vous pouvez aussi identifier le parcours criminel professionnel. La Légion d’honneur, c’est

par exemple le patch Filthy Few, signifiant que la personne qui la porte a tué pour le compte

du club. Vos frères vous la remettent, elle serait portée par 100à 150personnes à travers

le monde. Il y en a bien d’autres qui signifient que vous pouvez lever 250kg en haltères, ou

que vous êtes spécialisé dans le proxénétisme, dans le tatouage, dans le monde de la boxe...»

Au sommet de cette chaîne alimentaire trônent le trésorier et les sergents d’armes – ceux

qui sont en première ligne dans les affrontements – et, enfin, le vice-président et le président.

De retour à Oakland, Sonny raconte son expérience aux autres membres de son club.

Il leur détaille toutes les règles, l’organisation militaire, le code d’honneur.

La petite bande est convaincue. Ils commandent leurs patchs en lettres rouges. En octobre

1957, le chapitre d’Oakland rejoint officiellement la nation Hells Angels. D’abord vice-

président, Sonny en devient président début 1958. Un président remarqué: huit ans plus

tard, Otto Friedli, le président national des Hells, est arrêté pour transport d’explosifs. Sonny

est élu à sa place et transfère le Q.G. de San Bernardino à Oakland. Il devient la figure em-

blématique de la bande de motards, qui comptabilise 450membres en Californie et près de

900arrestations pour crimes et délits graves.

Sillonnant le pays d’est en ouest, Sonny convertit les petits clubs indépendants et fait grossir

les rangs des Hells Angels. C’est un leader, un vrai, au charisme incontestable. Clope au bec,

gueule burinée par les kilomètres d’autoroute, longue barbe et gros bras tatoués, il incarne à

lui seul l’esprit Hells Angels. «Que les Hells Angels se retrouvent à cinq ou à cent cinquante»,

résume l’é crivain Hunter S. Thompson dans son livre Hells Angels, «on voit au premier coup

d’œil qui mène la danse, celui qui roule toujours devant les autres. Le grand chef des Hells

Angels est Ralph “Sonny” Barger.» Sur les routes, ils croiseront toutes les transformations

de la société américaine de l’après-guerre. Mais une rencontre, en particulier, va gravement

assombrir l’image du club.

1969
Gimme Shelter!

Les années 1960 ne sont pas seulement celles de la prise de pouvoir de Sonny Barger.

Elles marquent aussi un tournant pour les Hells Angels lorsqu’ils se mettent à frayer avec les

beatniks, de jeunes Américains, eux aussi épris de liberté, vagabondant d’État en État le long

des lignes de chemin de fer... Une jeunesse imprégnée des récits de William Burroughs, Allen

Ginsberg ou encore de Jack Kerouac, qui chante les louanges des «fous, des marginaux,

des rebelles, des anticonformistes et des dissidents» dans son mythique Sur la route (1957).

Les beatniks deviennent les hippies, dénonçant le consumérisme, la ségrégation et la guerre

du Vietnam. Ce Peace and Love béat n’est pas forcément du goût des motards: les bikers

étaient même prêts à s’engager au Vietnam. En 1965, Sonny Barger a écrit à Lyndon B. John-

son pour lui proposer les services d’une unité de mercenaires regroupée sous la bannière

Hells Angels –offre poliment refusée par le président américain.


214

Malgré cette différence majeure, une collaboration opportuniste prend corps: les hippies

consomment beaucoup de LSD, que les Hells Angels ont appris à produire en masse. Grâce

à ces partisans de la paix qui les appellent «la police du peuple», les Hells participent à leur

façon au Summer of love de 1967: ils sont engagés pour assurer la sécurité des concerts de

l’âge d’or baba cool. Pourtant, en 1969, un événement tragique vient briser cette harmo-

nieuse alliance contre nature.

Tout avait pourtant bien commencé pour cette année que Gainsbourg qualifia d’érotique

en France, lorsque les cultures hippie et biker se font connaître du monde entier. La première

fois à travers le festival de Woodstock, qui donne une résonnance mondiale au mouvement.

La seconde, grâce au premier film de motards rebelles à succès international: Easy Rider,

de Dennis Hopper, road trip à moto sous substances à travers toute l’Amérique.

Dans son quartier pauvre de Hochelaga-Maisonneuve, à Montréal, Maurice Boucher ne

fait pas exception. Il se savait déjà born to be wild; grâce à Easy Rider, il a désormais trouvé

la façon d’exprimer sa sauvagerie. Il a 16ans et l’histoire de ces deux bikers libres partis

sur la route après avoir vendu un kilo de poudre lui fait espérer des lendemains meilleurs.

Le destin du futur leader des Hells Angels québécois est en train de se dessiner...

Pour 1969, c’est en décembre que tout s’é croule, lorsque Mick Jagger et les Rolling Stones,

déçus d’avoir loupé Woodstock, décident d’organiser un festival gratuit sur le circuit

auto d’Altamont Raceway Park, en Californie. Ils y invitent Santana, Jefferson Airplane,

les Grateful Dead, mais il n’y a pas de toilettes, une scène minuscule et bancale et des tem-

pératures sous zéro. Naturellement, la sécurité est confiée aux Hells Angels locaux, ceux

du chapitre d’Oakland.

Erreur fatale: le manager des Stones décide de payer cette sécurité musclée 500dollars

en bières. Simple pourboire pour les Hells, désireux surtout de pouvoir écouler leur mélange

jus d’orange-LSD-speed aux quelque 300000festivaliers qui font exploser la jauge attendue

de 100000p ersonnes. Sans cesse débordée, alcoolisée et sous amphétamines, la sécurité est

aussi agressive que le public est défoncé, jetant des canettes de bière et distribuant des coups

de chaîne de moto au hasard pour maintenir un semblant d’ordre. C’est le chaos. Le chanteur
de Jefferson Airplane se fait frapper au visage pendant son set par un Hells. Épouvantés,

les Grateful Dead, coorganisateurs, s’enfuient en hélicoptère avant leur passage.

Les Rolling Stones montent néanmoins sur scène. Mais en plein concert, alors que Mick

Jagger a entamé le morceau «Under My Thumb», Meredith Hunter, un jeune dandy noir,

se fait tabasser puis poignarder à coups de couteau de chasse alors qu’il avait sorti un flingue.

La scène se déroule sous le regard hébété de Mick Jagger chantant Ah, ah, say it’s alright,

et devant la caméra d’Albert Maysles, qui en fera la scène la plus marquante de son film culte

Gimme Shelter. Des années plus tard, Maysles révèlera: «C’était tellement grave que nous

avons voulu filmer les réactions des principaux intéressés à ces images, et les intégrer au

film. On y voit Mick Jagger vraiment abattu, commenter: “C’était horrible. Horrible.” Nous

avons aussi filmé la réaction des flics, qui ont eu une réaction typique de flics. Mais le plus

intéressant fut celle des Hells. Ils étaient OK pour qu’on vienne leur montrer les images mais

lorsqu’on a voulu les filmer, sur place, ils se sont mis à nous demander un million de dollars,
Concert des Rolling Stones lors du tristement célèbre festival

d’Altamont Raceway Park en Californie, le 6 décembre 1969.


( )
au prétexte qu’ils étaient des “acteurs de la vie réelle”. On n’avait pas cet argent, bien enten-

du.» En 1971, l’auteur des coups de couteau, Alan Passaro, est jugé puis acquitté: légitime

défense… Les Hells n’avaient pas attendu ce verdict pour tailler la route –une route qui ne

croisera plus jamais celle du mouvement hippie, dont Altamont sonne le glas.

Aux yeux du grand public, le désastre de ce «Woodstock de l’Ouest» laisse d’autres traces.

Il révèle un racisme larvé qui existe bel et bien, même s’il n’est jamais officiellement acté,

dans l’univers des Hells Angels. Ce soir-là, ce sont surtout les jeunes spectateurs noirs qui

sont tabassés par les motards, mais Sonny Barger a toujours éludé: «Le club n’est pas raciste,

jure-t-il. Il n’est écrit nulle part qu’un Noir ne peut y rentrer.

En revanche, c’est certain qu’une grande majorité des Hells est raciste. Alors ce n’est pas éton-

nant de ne pas voir de Noir ici.» L’esthétique choc dont s’abreuvent de nombreux membres de

son club, empruntant allègrement à la symbolique nazie pour choquer (croix de fer, casques

à pointe, croix gammées...), n’aide certainement pas à dissiper les doutes.

Malgré tout, ce n'est pas aussi simple que cela: le président des Hells est par ailleurs un ami

proche de Tobie Gene Levingston, fondateur des East Bay Dragons, un club de motards réser-

vé aux hommes noirs. La devise de ces Dragons? All Black, all Male, all Harley . Chez eux aussi,

une organisation au millimètre et le sentiment, comme le décrit Tobie dans son époustou-

flante autobiographie Soul on Bikes, que «la moto nous a sauvés de choses bien plus graves

qui auraient pu nous arriver dans la rue».

Au fil des ans, les tribulations des Dragons épouseront les transformations sociétales qui

affectent les Afro-Américains: la fuite des champs de coton du Sud et leur chômage (le même

exode qui poussera Tookie Williams, fondateur des Crips, vers Los Angeles –cf. chapitre 2),

le racisme qui oblige à se regrouper en gang pour faire front, les business interlopes pour

survivre («Sur 7th Street à Oakland, même les caniches des maquereaux avaient des dents

en or!» jure Tobie Gene), les droits civiques qui les font flirter avec les Black Panthers puis,

bien plus tard, l’épidémie de crack qui ravage le club et voit de nombreux membres vendre

leur moto pour s’acheter des cailloux... Une autre histoire certes, mais néanmoins éloquente:

l’émergence des East Bay Dragons illustre une nouvelle facette de ceux que la police qualifie
désormais de «Outlaw Motorcycle Clubs» (OMC) en ce début des années 1970.

Les Hells Angels font face à cette époque à la montée en puissance d’autres groupes de bikers.

Bandidos, Outlaws et Mongols sont désormais bien établis et ils n’ont qu’une envie: venir

titiller le monopole des anges de la mort. Leur terrain de bataille le plus sanglant ne sera

pas en Californie, mais bien plus au nord. La vraie guerre des bikers aura lieu au Canada,

au Québec précisément. Là où un jeune loup nommé Maurice Boucher piaffe d’impatience…


218

1977

Pope ye et les SS

Depuis le début des années 1960, les Hells Angels cherchent à s’implanter au-delà

des frontières et des océans. Dès 1961, le premier chapitre international, œuvre sans doute

de militaires stationnés sur l’île, s’établit par exemple en Nouvelle-Zélande. Mais le Canada,

limitrophe, fait partie d’emblée des destinations de premier choix. «Il y a toujours eu plus

de violence au Québec qu’ailleurs au Canada», explique le journaliste James Dubro. «Dans

le monde des bikers, c’est connu pour être une zone rouge. J’ai même rencontré un tueur des

Outlaws qui avait peur de se rendre à Montréal.»

Pour qui sait s’y faire une place, les enjeux économiques sont conséquents : depuis les

p orts qui jalonnent le fleuve Saint-Laurent, la mafia italo-canadienne ré c eptionne

la cocaïne colombienne, puis la revend dans tout le pays et jusqu’au nord des États-Unis.

Sur le marché local, entre Montréal et Québec, le parrain s’appelle Vito Rizzuto. Pour la dis-

tribution de sa marchandise, le Sicilien a pris l’habitude de collaborer avec quelques bandes

de motards, dont les Popeyes, emmenés par Yves Buteau. Le 5décembre 1977, c’est ce club

montréalais qui offre sur un plateau l’opportunité parfaite aux Hells de poser un pied officiel

dans la Belle Province. En lien étroit depuis quelque temps avec les Américains, les Popeyes

décident ce jour-là «d’enterrer leurs couleurs», c’est-à-dire de disparaître pour endosser

les patchs des Hells Angels.

Dans son quartier délabré au nom paradoxal de Maisonneuve, Maurice Boucher a alors

25ans. Déjà fin cavalier mécanique, il voit éclore le chapitre canadien des Hells Angels.

Il veut, et il va, en faire partie, coûte que coûte. Cette promesse de vie à la dure ne lui fait pas

peur: il baigne dedans depuis toujours.

Né le 21juin 1953en Gaspésie, dans la campagne francophone à l’est du Québec, il démé-

nage avec ses parents à Montréal, dans le quartier défavorisé de Hochelaga-Maisonneuve.

Avec ses escaliers métalliques escaladant de petits immeubles de brique qui semblent avoir
poussé dans la neige des froids hivers canadiens, c’est un quartier ouvrier qui se meurt petit

à petit, après la fermeture de ses usines au fil du

d’offrir au monde aussi bien une Céline Dion qu’un Mom Boucher.

Chez les Boucher, le père est alcoolique, violent avec sa femme et ses huit enfants. Sans re-

pères, Maurice arrête vite l’é cole et traîne dans la rue. Il est déjà costaud et porte ses petites

lunettes, arbore fièrement coupe mulet. À 18ans, il quitte le foyer familial et multiplie les

courts séjours en prison. En novembre 1975, un hold-up foiré au fusil à canon scié dans une

épicerie, pour un butin de 140dollars, l’y envoie pour trois ans. C’est derrière les barreaux

qu’il voit les Popeyes sortir de leur chrysalide pour se transformer en Hells Angels. Sorti de

prison, il tente de travailler à l’usine ou sur des chantiers, et devient père de famille. Mais

cette vie rangée ne lui correspond pas.

À l’été 1980, alors qu’il vient de fêter ses 27ans, il se rapproche d’un groupe de motards

basé dans le quartier de Pointe-aux-Trembles, à l’est de Montréal, le SS Motorcycle Club


Les Hells Angels

lors des obsèques

de l’un des leurs

à Montréal.
220

–référence évidemment provoc aux unités d’élite nazies de la Seconde Guerre mondiale.

C’est un club hangaround des Hells de Montréal, fort de 10membres, dont la moyenne d’âge

ne dépasse pas 30ans. Maurice y fait ses classes de biker, découvre le fonctionnement du

club et ses 25règles, dont les grandes lignes sont: le club et son honneur avant tout le reste,

silence absolu sur ses membres et ses activités.

Au SS, Maurice Boucher trouve sa vraie famille et ceux qui l’accompagneront tout au long

de sa carrière criminelle. Le premier d’entre eux s’appelle Normand Hamel, surnommé Biff.

Il a le même âge que Maurice, mais porte déjà le patch aux deux éclairs, celui des Filthy Few,

la distinction octroyée aux membres qui ont tué pour le club. Il y a aussi Salvatore Cazzetta,

un des leaders du club avec son frère Giovanni, cheveux longs, barbe soignée, désireux lui

aussi de marquer l’histoire de Montréal de son empreinte.

Maurice, Normand et Salvatore sont des soldats appliqués, leurs états de service impres-

sionnent vite les Hells Angels. Mais en 1984, Maurice est stoppé net dans son ascension.

Le 1 er
septembre, il est arrêté pour avoir violé quelques jours plus tôt une étudiante de

16ans, flingue sur la tempe. Il plaide coupable et est condamné à deux ans de prison.

Pendant ce temps, les Hells poursuivent leur expansion. En 1985, ils sont une cinquantaine

au Québec. Mais certains d’entre eux commencent à perdre le sens des réalités. Laurent

Viau, président du chapitre Nord basé à Laval, alcoolique notoire, accro à la coke et aux pros-

titués, consomme avec ses hommes une partie de la drogue qu’ils sont supposés revendre

et ne déclarent pas tous leurs revenus au chapitre mère de Montréal. En mars 1985, le cha-

pitre entier est mis en bad standing par les trois autres chapitres de la Province lors d’un vote.

À la fin du mois, lors d’une «grand-messe» (réunion suivie d’une grosse soirée) dans le bun-

ker du chapitre de Sherbrooke, huit membres du chapitre de Laval se présentent.

Six d’entre eux, dont le président Laurent Viau, sont abattus sur le champ au fusil automa-

tique. Les trois autres sont laissés en vie à une seule condition: qu’ils s’o ccupent du pros-

pect Claude Roy, absent ce jour-là, bientôt mort... Les corps sont jetés dans le Saint-Laurent,

le bunker de Laval est vidé de ses drapeaux et de ses motos. Lorsque les cadavres sont retrou-

vés par un pêcheur dans le fleuve, la rue sait qu’une page a été tournée.
«Cette purge a soldé la dette que les Hells avaient auprès de la mafia», analysera le jour-

naliste Paul Cherry dans la Gazet te de Montréal . « En mettant fin aux agissements du

chapitre Nord, les Hells Angels se sont professionnalisés. Ils sont passés d’une bande

de bikers fous à une organisation criminelle professionnelle.»

Le 12janvier 1986, Maurice Boucher est libéré de la prison de Bordeaux, au nord de Mon-

tréal. Il s’y est endurci et en ressort plus déterminé que jamais. Pendant ces deux années

derrière les barreaux, il est devenu le maître incontesté du bâtiment C en prenant les ma-

nettes du trafic de drogue au sein du pénitencier –un compte-rendu de détention constate

que les pilules, sa spécialité, semblent disponibles en quantités «illimitées». Boucher s’y crée

surtout un réseau de contacts qui lui sera très utile par la suite pour gravir les échelons des

Hells Angels.

Ses deux inséparables amis des SS ont suivi des voies parallèles: Normand «B iff» Hamel est

devenu prospect des Hells de Montréal, la maison mère, alors que Salvatore Cazzetta, refroidi

par la tuerie de Sherbrooke, a refusé de rejoindre le club. Suite au massacre, vingt-deuxdes


trente-cinqmembres du chapitre de Montréal ont été arrêtés. Maurice en profite pour com-

bler le vide et devenir prospect à son tour. Il fait mieux que dépanner: un an plus tard,

le 1 er
mai 1987, le zélé nouveau est adoubé full patch lors d’une grande cérémonie d’introni-

sation qui réunit tous les Hells du Québec. Il faut obtenir un vote à la majorité des deux tiers.

Maurice Boucher est élu à l’unanimité. En entrant chez les Hells Angels, Maurice Boucher

découvre le faste qui entoure la vie des bikers. Il a quitté le local miteux du SS Motorcycle

Club pour le bunker ultra sécurisé de Sorel, une petite ville à l’est de Montréal. Il emménage

dans une maison à quelques kilomètres à peine et y installe sa famille, sa femme et son fils

Francis. Mais il passe le plus clair de son temps avec ses frèresd’armes.

Le bunker de Sorel est à la fois le centre opérationnel du chapitre de Montréal et le Q.G. na-

tional des Hells Angels canadiens. C’est une grande maison blanche, avec quelques fenêtres

meurtrières rouges disséminées sur la façade, entourée d’une haute clôture et de barbelés

surmontés de caméras de surveillance.

Sous ses dehors menaçants, le bunker est un doux cocon à l’intérieur: dans le grand garage

ou dans le jardin, les bikers travaillent sur leurs bécanes avec Metallica, Black Sabbath ou

Steppenwolf à fond dans les enceintes. Les dimanches d’été, femmes et enfants viennent

pour un barbecue entre amis. Les soirs de semaine, place aux strip-teaseuses qui s’effeuillent

dans la grande pièce souterraine, au milieu des billards. Les bikers savent être hédonistes:

la cave à cigares est toujours remplie de havanes, et les vins sont consommés par magnums

entiers.

Pour terminer cette visite, le repaire de Sorel abrite également la salle des coffres où les

millions de dollars attendent de partir en blanchisserie, ainsi que tout ce qu’il faut pour s’y

retrancher en temps de guerre: masques à gaz, lunettes de vision nocturne, PC sécurité,

armes par dizaines et système de communication par interphone.

Malgré ce bikers’ paradise, certains préfèrent se lancer en indépendants. En 1989, Salvatore

et Giovanni Cazzetta fondent les Rock Machine. Entité criminelle polymorphe qui brasse

bikers, mafieux et gangsters multicartes, le territoire de ce nouvel embryon de club s’étend

sur l’est de la ville, entre Pointe-aux-Trembles et Maisonneuve. Au départ, l’entente avec


les Hells de Boucher est cordiale: Salvatore et Mom ont écumé ensemble les routes sous le

sigle du SS Motorcycle Club. Leur coexistence pacifique est acceptée par Walter Stadnick,

le président national des Hells Angels, d’autant plus facilement que les Rock Machine

se fournissent chez lui en cocaïne.

Mais ce ronron trop bien huilé finit par démanger l’ambitieux Boucher. Au début des an-

nées 1990, il décide de dérouler plus loin les tentacules de son petit empire du crime. Pour

y parvenir, il crée un puppet club, sorte de club-école qu’un Hells full patch a le droit de

fonder et dont il parraine la destinée. Ces incubateurs sont implantés là où leur parrain

l’a décidé, vendent sa drogue et lui reversent la majorité des bénéfices.

Le 26mai 1992, Boucher fonde ainsi les Rockers, en plein centre-ville de Montréal. Pour le

gérer, il installe un personnage qui peut sembler détonner dans l’univers Hells: Gregory

Wolley, un Noir d’origine haïtienne, qui a lentement gravi les échelons du crime depuis

qu’il a poignardé un homme lorsqu’il avait 13ans. Wolley est certes motard, mais il fait sur-

tout le lien avec les gangs de rue, tenus en majorité par les Haïtiens.
222

Dans un premier temps, sa pépinière de jeunes talents multiplie les descentes dans les bars

de clubs rivaux, afin de les mettre au pas, sous bannière Hells. Très vite, Devil’s Disciples,

Vagans et Outlaws perdent du territoire. Encourageant mais pas suffisant. Boucher veut

parler de patron à patron. Il sait qu’il doit désormais séduire la mafia italo-canadienne

et surtout son parrain, Vito Rizzuto. La rencontre a lieu au printemps 1992, dans un parc de

Montréal. Boucher a un plan: mettre de l’ordre à Montréal en éliminant tous les petits clubs

indépendants, trop amateurs, qui manquent de respect à sa marchandise.

Un pacte est scellé. En échange de ces heures de ménage un peu pénibles, Rizzuto fera

de Boucher son interlocuteur exclusif. Dans les mois qui suivent, seuls les Rock Machine

de son ami Cazzetta sont épargnés.

Tout change lorsque Cazzetta est arrêté en Floride alors qu’il tente d’importer onze tonnes

de cocaïne vers la Canada. Jugé, il prend quatre ans de prison et est immédiatement extradé

vers les États-Unis pour y purger douze années supplémentaires –une vieille affaire de

200kilos venue se rappeler à son bon souvenir. C’est le dernier verrou qui saute. Ivre de

pouvoir, Mom voit dans cette incarcération un signe du destin. Sans son ami à leur tête, les

Rock Machine ne méritent plus la mansuétude de ses soldats. Il prend alors une décision:

celle qui va lentement le mener à sa chute.

1994

l a victime de trop

En ce début des années 1990, Maurice Boucher n’a plus besoin d’avancer masqué. Pour

s’attaquer aux territoires des Rock Machine, il envoie simplement ses Rockers intimider les

propriétaires de bar et passer à tabac tous les gangsters qui refusent de s’affilier aux Hells

Angels. Mais à la différence de petits clubs indépendants plus tendres, eux ne se laissent pas

impressionner. À l’automne 1993, le nouveau président des Rock Machine, Fred Faucher,
propose à tous les gangsters de Montréal menacés par l’O.P.A. de Maurice Boucher de s’allier

à lui. Dans l’arrière-salle d’un bar se réunissent les motards du club, des mafieux dissidents,

des chefs de gangs de rue, tous unis pour créer l’Alliance, un syndicat du crime capable de

calmer l’appétit de Boucher. C’est l’Alliance qui lance officiellement ce que les médias appel-

leront «la guerre des motards», en exécutant un membre des Hells Angels, le 14juillet 1994,

dans son magasin de pièces détachées de moto. Le lendemain, un commando est intercepté

par la police, armé jusqu’aux dents, après avoir passé la nuit à chercher Maurice Boucher...

Les Hells s’organisent pour riposter. Dans la perspective du conflit armé qui pointe à l’ho-

rizon, 10% des revenus de chaque chapitre du Québec sont ponctionnés pour participer

à l’effort de guerre. La somme est considérable. Un dicton dit: For the Angels, money is no

problem. Cet impôt est immédiatement investi dans des armes et surtout des explosifs,

qui deviennent la marque de fabrique des vengeances du gang. L’heure n’est plus au partage

du territoire, mais au contrôle total. Les mois qui suivent égrènent une litanie de meurtres

entre les deux camps: à une explosion répond une exécution ou une bombe désamorcée

devant le domicile de Mom, tandis que la presse compte les points.


224

Début 1995, Maurice Boucher imagine une nouvelle stratégie pour frapper par surprise:

mobilisant les plus endurcis de ses sergents d’armes et bikers patchés Filthy Few, il met sur

pied, comme cela s’est déjà pratiqué aux États-Unis, une unité d’élite sans territoire dé-

terminé, capable «d’intervenir» partout pour mener sa guerre contre les Rock Machine:

les Nomads. Il est décidé que cette nouvelle antenne, composée d’une dizaine de membres,

sera officiellement lancée le 24juin 1995. Seul (léger) obstacle: en mars 1995, Boucher est

arrêté pour le port d’une arme non déclarée, supposé l’envoyer en prison pour six mois.

Le biker plaide coupable et ne lance, pour une fois, aucun avocat contester la décision.

En agissant ainsi, il est sûr de voir sa peine réduite, donc de pouvoir être sorti pour le seul

événement qui lui importe, lelancement de ses Nomads. Son planfonctionne: quelques jours

avant, il ressort libre pour assister à la grande cérémonie qui officialise la naissance de son

nouveau bébé. Après distribution des nouveaux patchs, la fête se poursuit dans la cour du

bunker, au son des Harleys et des riffs de guitares saturés.

Quelques semaines plus tard, le retour sur terre est brutal. Le 9août 1995, Marc Dubé,

un petit trafiquant de 26 ans, sort prudemment de chez lui. Le dealer se sait menacé.

Associé de longue date des Hells Angels, il fait en parallèle affaire avec les Rock Machine.

En ces temps de guerre, voilà qui relève de la haute trahison. Mais la rue est calme.

Dans l’é cole d’en face, des gamins s’amusent paisiblement. Rassuré, il démarre sa Jeep

Cherokee décapotable flambant neuve. Une énorme explosion secoue le quartier, tuant

Dubé sur le coup. Mais cette fois, l’attentat ne sera pas un énième règlement de comptes

entre motards: le pare-chocs de sa voiture, qui a volé de l’autre côté de la rue, atterrit sur

un gamin de 11ans, Daniel Desrochers. Quatre jours plus tard, le 13août 1995, le jeune

garçon décède de ses blessures.

Cette victime est la première collatérale et celle de trop. Les Hells Angels ont beau proposer

une jolie somme à la mère du petit pour qu’elle cesse de les dénoncer, le mal est fait: la popu-

lation, jusqu’ici relativement indifférente, est ulcérée par ce scandale.

«La mort du petit Daniel est un moment pivot», relate le journaliste Félix Séguin. «La per-

ception des Québécois a complètement changé, c’est-à-dire que de rebelles épris de liberté et
de petits criminels, les Hells sont passés au stade d’ennemi public numéro un, avec Maurice

Boucher en tête de liste. C’est à partir de ce moment-là que les organisations policières se sont

aussi synchronisées pour lutter contre les bandes de bikers criminalisés.»

En septembre 1995,l’escouade Carcajou est créée –une unité d’élite dont l’unique mission

est de mettre fin à cette «guerre des motards» qui fait les choux gras de la presse. Chez

les bikers, ce conflit deviendra un badge d’honneur: certains se font tatouer le chiffre 666

qui, après avoir signifié Filthy Few Forever (F étant la sixième lettre de l’alphabet), indique

désormais que l’on a croisé le fer lors de cette bataille rangée des années 1990.

L’escouade Carcajou ne semble pas impressionner Mom outre mesure. Se sentant invincible,

il s’en amuse même. Malicieux, il lui arrive d’organiser ses réunions criminelles dans le res-

taurant préféré du chef de l’escouade, André Bouchard, sous ses yeux. Seule précaution:

Boucher prend soin de toujours y être flanqué de son avocat, qui s’assure que son client

n’est pas écouté. À domicile, dans cette province dont il maîtrise tous les rouages judiciaires,
politiques et carcéraux, Mom ne s’interdit rien, pas même de fonder son propre journal,

Le Juste Milieu, dans lequel il harangue ses adversaires ou donne son opinion sur l’indé-

pendance du Québec, en 1995. Pour lui, c’est non: un Québec indépendant voudrait dire de

nouvelles institutions; or il a mis trop de temps à construire son nid grâce à celles en place...

Plus qu’un gangster motorisé, l’homme est devenu une célébrité férue de provocation.

Sur les photos de filature, lorsque les flics sont trop visibles, il leur adresse un V de la victoire

ou s’attrape cette partie du corps où siège la virilité. Il est même allé jusqu’à proposer à l’un

des policiers qui ont juré sa perte, Guy Ouellette, de venir «prendre un petit café à la mai-

son». Il participe au jeu télévisé «Piment fort», apparaît au bras de Ginette Reno, vedette de

la chanson québécoise, lors du mariage de l’un de ses hommes...

Mais derrière les clowneries people, il est une réalité qu’il ne faut jamais perdre de vue:

Maurice Boucher reste un chef de gang sanguinaire à qui la paranoïa sert de boussole.

Obsédé par «les rats», les balances, il invente un nouveau rite d’initiation pour ses Nomads.

Désormais, tout prétendant prospect devra abattre un Screw, c’est-à-dire un dépositaire de

l’autoritépublique–avecunordredepréférence:gardiendeprison,policier,juge.L’idéeestde

lancer un message clair, mais aussi de s’assurer que jamais justice ou police ne souhaiteront

passer de deal avec quelqu’un qui aurait descendu l’un des leurs.

Sur le papier, c’est du gagnant-gagnant pour Mom, jusqu’à ce jour fatal de décembre

1997, lorsque Stéphane «Godasse» Gagné, trop bavard, le balance comme commanditaire

du meurtre des gardiens de prison Diane Lavigne et Pierre Rondeau. Suite à son procès

médiatique, Maurice Boucher sort donc acquitté du tribunal, accueilli en héros par ses

hommes et se sculptant désormais une façade de respectabilité.

Alors que la guerre se poursuit, son club des Nomads a des faux airs de multinationale,

brassant 111 millions de chiffre d’affaires annuel. Le liquide mal acquis ? Trop brûlant.

«À la toute fin des années 1990», note Félix Séguin, «ils commencent à intégrer l’é conomie

légale, en créant des agences de danseuses exotiques, des sociétés de production de films

pornographiques, ils s’intègrent aussi par le biais de certains services d’escort. Des façades

tout à fait légales, mais qui servent à blanchir les profits du crime.»
En coulisses, le chef de file des Nomads est cependant tout sauf rangé des bécanes.

Le 13septembre 2000, le journaliste Michel Auger, l’un des rares à enquêter en profon-

deur sur la guerre des motards, échappe miraculeusement à une exécution: le lendemain

d’un article trop incisif dans Le Journal de Montréal, un motard vide sur lui un chargeur de

9mm. Mais il survit et ne prend pas de pincettes: «On sait que c’est à cause de mon travail,

assènera-t-il. Certains pensent que c’était pour l’article de la veille. Mais les criminels me

surveillent de très près depuis quelque temps. Un jour où l’autre, la main de Dieu va s’abattre

sur eux. Quelque chose de mauvais va leur arriver.»

Le soir même, la population descend dans la rue pour manifester. Après la mort du gamin

Daniel Desrochers, le meurtre des gardiens de prison et maintenant la tentative d’assassinat

d’un journaliste, c’en est trop. Les Québécois demandent, une bonne fois pour toutes, la fin

de la guerre des motards. La vindicte populaire trouve un allié surprenant dans ses reven-

dications: la mafia italo-canadienne, que ce conflit commence à rendre un peu trop visible.
226

Doté du charisme nécessaire pour s’imposer naturellement, c’est le parrain Vito Rizzuto

en personne qui impose la paix entre les Hells Angels et les Rock Machine. Refuser quoi que

ce soit au «chef de tous les chefs» serait, en effet, la plus goujate des impolitesses...

Après six ans et au moins 165morts, Maurice Boucher accepte d’enterrer la hache de guerre.

Ironie suprême, la paix est scellée le 7octobre 2000au palais de justice de Montréal entre

les leaders des Rock Machine et des Hells, dûment entourés de leurs avocats. Boucher va

plus loin: s’ils le souhaitent, les Rock Machine peuvent intégrer les Hells, patch pour patch.

C’est la fin de la guerre, Mom est multimillionnaire, riche et célèbre... Mais le concept de

happy end a souvent du mal avec les grands criminels.

Le 10 octobre 2000, trois jours après cet accord historique, la Cour d’appel du Québec

rejette les conclusions du jury intimidé qui avait acquitté Boucher et ouvre un nouveau

procès. Mom est placé en détention provisoire. Pour éviter qu’il ne côtoie d’autres détenus,

il est envoyé dans la prison pour femmes de Tanguay, seul dans une section de dix-huit cel-

lules. Sa détention coûte treize fois plus cher que celle d’un prisonnier lambda, mais Maurice

Boucher n’est pas un prisonnier comme les autres.

La date de son second procès est fixée au 15janvier 2002. Derrière les barreaux pendant

plus d’un an, Mom va avoir le temps de voir son empire s’effondrer, et de méditer les effets

d’unenouvellejurisprudencequisembleavoirétéconcoctéeàsonattention.En1997,devant

l’urgence d’enrayer la guerre des motards, le Parlement a voté en dix jours seulement

l’adoption de la loi C-95, qui introduit la notion de gangstérisme dans le code pénal canadien

–d’où la présence de ce chef d’accusation dans ce nouveau procès.

Pour être accusé de gangstérisme, il suffit de côtoyer d’un peu trop près tout membre d’un

gang déjà condamné. Ou, « spéciale dédicace », de posséder des explosifs, signature des

Hells, sans excuse valable... Le 5mai 2002, après onze jours de délibérations, le jury estime

cette fois-ci Boucher coupable, notamment du meurtre des deux gardiens de prison. Il est

condamné à la perpétuité, avec une période de sécurité de vingt-cinq ans.

Pour précipiter Mom vers ce second procès, la justice n’avait pas que cette nouvelle arme

juridique: elle a pu compter, toutes ces années, sur un informateur particulièrement zélé,
qui ne sort de l’ombre qu’à ce moment-là: Dany Kane, proche de Boucher et du président

national Walter Stadnick, qui a abreuvé la police de renseignements. Au départ payé

250000dollars, il exige deux millions à la fin des années 1990, ainsi qu’un changement

d’identité, un permis de port d’arme et une protection policière permanente. Offre acceptée:

son aide est trop précieuse, tant les bikers savent prendre leurs précautions.

Forte de cette mine d’informations mais échaudée par ses expériences passées, la police

prend son temps pour ne commettre aucune erreur. L’enquête est d’une envergure excep-

tionnelle: 77juridictions concernées, une centaine de policiers embauchés à plein temps,

répartis dans toute la Belle Province. Kane ne verra jamais mûrir les fruits de son travail.

À l’été 2000, marqué par cette vie de schizophrénie permanente, il se suicide en laissant

une note glaciale: «Qui suis-je? Un biker ou un policier? Suis-je le bien ou le mal? Suis-je

aimé ou craint? Suis-je exploité ou exploitant?»


228

Mais le doute existentiel qui rongea Dany Kane ne sera pas vain. Des années de notes

en poche, le 23mars 2001, plus de 2000policiers provenant de trente-cinq corps de police

s’apprêtent à entrer en action à travers tout le Québec. Cette opération-là, les forces de l’ordre

en ont conscience, sera celle qui les verra triompher ou être irrémédiablement ridiculisées

aux yeux de l’opinion publique. Peu avant 6heures du matin, un signal est donné. Une armée

se met en route…

2003

une forteresse pour l a justice

Pour la justice, l’idée est limpide: le second procès Boucher constitue une occasion

rêvée pour y adjoindre celui de toute la criminalité motarde du Québec. Pour parvenir

à ses fins, elle va devoir ratisser très large: en ce matin de mars 2001, les policiers perqui-

sitionnent simultanément pas moins de 170adresses connues des Hells Angels. Domiciles

et bunkers sont fouillés de fond en comble. Des dizaines de kilos de cannabis et de cocaïne

sont saisis, ainsi que dix-huit immeubles (valeur: douze millions de dollars) et douze millions

et demi de dollars en liquide sortis des coffres, parfois exhumés des jardins.

En une seule journée, 131motards ou sympathisants sont arrêtés. Tous les membres des

Nomads et des Rockers sont sous les verrous, y compris les généraux de guerre, Normand

«Biff» Hamel, René Charlebois, Walter Stadnick ou David Rose… Baptisée «Printemps

2001», cette opération constitue assurément le plus grand accomplissement des unités

spécialisées anti-motards, créées à la suite de l’escouade Carcajou.

Mom Boucher, qui est déjà incarcéré dans l’attente de son second procès, se voit inculpé de

treize nouveaux meurtres, de trafic de drogue et de gangstérisme. L’opération est un tel suc-

cès que la journaliste judiciaire Isabelle Richer estime que l’on assiste à un renversement de

situation. «Jusqu’ici, avec la guerre des motards, on avait l’impression que c’étaient les forces
du mal qui dominaient», écrit-elle. «Mais avec cette opération, on pouvait enfin espérer que

la paix allait pouvoir revenir.»

En attendant ces jours heureux, un problème de taille se pose: comment juger autant de

suspects aussi dangereux, aussi connectés dans toutes les sphères du crime local? Les trans-

ports par fourgon cellulaire sont trop incertains pour ces maîtres des routes, aux nombreux

amis motorisés à travers tout le pays, capables de rejouer la scène de l’attaque de diligence...

Alors à procès exceptionnel, dispositif grandiose. Le ministère de la Justice décide de s’ins-

pirer des maxiprocès menés contre la mafia italienne à la fin des années 1980. Pour seize

millions de dollars, sort de terre en quelques mois une annexe du tribunal de Montréal.

Il s’agit d’un bâtiment ultrasécurisé équipé de boxes aux vitres pare-balles, relié par un tun-

nel souterrain d’une centaine de mètres à la prison de Bordeaux.


En 2003, après des mois de procédures et plusieurs rebondissements judiciaires, le méga-

procès des motards québécois s’ouvre enfin. Chaque soir, il tient tout le pays en haleine.

Comme attendu, son verdict se veut exemplaire. Maurice «Mom» Boucher, déjà condamné

à perpétuité pour le meurtre des gardiens de prison, récolte symboliquement vingt-cinq

années supplémentaires. Tous les généraux, les Nomads, sont condamnés à des peines

allant de quinze à vingt-cinq ans de prison. Les membres du club-école des Rockers sont

un peu plus chanceux: entre dix à quinze ans. La justice étant allergique aux traitements

de faveur, les Rock Machine ont aussi droit à leur procès.

À leur sortie de prison, la plupart retrouvent leurs patchs et leurs motos, mais dans une

ambiance enfin apaisée. La guerre qui a fait 165morts semble loin. Désormais, Hells Angels

et Rock Machine sont en paix, beaucoup d’ailleurs se rassemblent derrière l’étendard

à la tête de mort ailée. En 2005, c’est même Salvatore Cazzetta, fondateur des Rock Machine,

qui devient le président des Hells québécois.

Cette même année semble sonner le glas définitif du règne de Maurice «Mom» Boucher,

le petit prolo de Hochelaga-Maisonneuve qui voulait régner sur le monde des bikers qué-

bécois. Ses activités annexes, que lui perçoit comme des heures de vol de bon soldat, ont

trop terni l’image du club: il perd en 2005 tous ses patchs et son chapitre est dissous. Mais

en prison, tout paria qu’il semble être dans la moto, il reste «Mom», continuant à gérer une

partie de son business avec sa fille illégitime Alexandra.

Exemple parmi d’autres: en 2018, l’incorrigible se voit octroyer dix ans supplémentaires

pour un complot visant à faire assassiner Raynald Desjardins, un proche de Vito Rizzuto.

Les coups d’é clat sont sans doute une façon d’encore se sentir vivre, exister, pour le san-

guinaire chef motard déchu. Lors de cette dernière condamnation, le juge a insisté sur la

totale absence de circonstance atténuante mais a surtout émis de sérieux doutes quant à une

possible réhabilitation de l’accusé. Pour lui, cette route qu’il imaginait sans fin, comme dans

Easy Rider, terminera donc sans doute sur une impasse, celle des quatre murs de sa cellule.

Dans sa fuite en avant perpétuelle, Maurice Boucher a petit à petit abandonné sur le bas-côté

les idéaux de liberté des pionniers californiens qui fondèrent son club, ceux de ces hommes
venus expier le traumatisme de la guerre sur leurs chevaux d’acier et de décibels, quitte

à devenir ces One Percenters iconiques d’une contre-culture honnie de la bonne société.

En transformant les Hells québécois en véritable armée du crime pour servir une ambition

personnelle insatiable, Maurice Boucher a gagné gloire et fortune, mais aussi tout perdu.

Pour les autres 3000à 3600membres des Hells Angels répartis aujourd’hui en 467cha-

pitres dans 59pays à travers le monde, les kilomètres continueront de s’égrener au guidon

de leurs Harleys. Pour eux, le soleil ne se couchera jamais s’ils savent garder bien en tête,

à la différence de Mom, cette citation de leur Lider Maximo Sonny Barger: «Quand tu es

membre d’une organisation, ce n’est pas toi le centre de l’attention. Tu fais partie d’un cercle

de gens où chacun dépend de l’autre, tu assures les arrières de tes camarades. Surtout,

tu restes loyal au principe de fraternité.»


232



Né le 21 juin 1953 à Causapscal (Québec) dans une famille de huit enfants, Maurice

Boucher a été le président des Hells Angels de Montréal et fondateur des clubs satellite

Rockers et Nomads. Il est notamment connu pour avoir mené la sanglante « Guerre des

motards» du Québec entre 1994 et 2002 contre le club rival des Rock Machine. Condamné

à une triple peine de perpétuité en 2002 pour avoir commandité l’assassinat de deux

gardiens de prison, il est actuellement emprisonné dans la seule prison « Supermax » du

Canada, à Sainte-Anne-des-Plaines.



Ralph Hubert «Sonny» Barger est né le 8 octobre 1938 à Modesto (États-Unis). En 1957,

il lance le chapitre d’Oakland (banlieue de San Francisco) des Hells Angels, club de bikers hors-

la-loi fondé par Otto Friedli à San Bernardino (Californie du Sud) en 1948. Grâce à son cha-

risme et son activisme pour défricher de nouveaux territoires, il devient en 1958 président

national. Le QG des Hells déménagé à Oakland, Sonny deviendra ensuite le plus connu et le

plus légendaire des bikers hors-la-loi dans le monde. Mondialement connu, il écrit cinq livres

et apparaît dans plusieurs films. Toujours actif à plus de 80 ans, il est retourné à son chapitre

d’Oakland après quelques années dans l’Arizona et a dû témoigner en 2018 au Texas dans un

procès opposant son club à celui des Bandidos.



Le jeune Vito Rizzuto n’a que 8 ans lorsque sa famille déménage en 1954 à Montréal,
noitubirtsid

en provenance de Cattolica Eraclea en Sicile. Son père Nicolo étant un homme de main du

clan calabrais Cotroni, Vito se tourne naturellement vers une carrière similaire, pour devenir

au fil des ans «le Teflon Don de Montréal» et chef de la mafia canadienne. Lié de très près

au clan new yorkais des Bonanno, son pouvoir est tel que certains dépeignent les Rizzuto

comme une «sixième famille», qui viendrait compléter les cinq familles siciliennes (Bonanno,
Colombo, Gambino, Genovese et Lucchese) se partageant New York. Dans son empire, il utilise

les bikers, avec les Hells Angels de Maurice Boucher pour interlocuteurs privilégiés, comme

distributeurs pour ses activités d’importation de drogue. Il meurt à 67 ans, en 2013, des suites

d’une pneumonie.


Membre du Parti lib éral du Québ e c et député de la circ ons cription de Chome dey, Guy Ouellette,

né le 13 décembre 1951 à Sherbrooke (Québec), est aujourd’hui politicien et auteur. Lors de ses trente années

au sein de la police, il intègre l’Escouade Carcajou, unité anti-bikers créée en 1995 à la suite de la mort du jeune

garçon Daniel Desrochers, victime collatérale de l’assassinat du membre répudié des Hells Angels Marc Dubé.

Co-auteur d’un livre sur Maurice Boucher racontant ses années de traque des bikers canadiens (voir Biblio-

graphie), Ouellette est arrêté en 2017 (mais finalement non inculpé), puis évincé des primaires de son parti

en 2018 pour avoir fait fuiter des documents confidentiels au profit du parti rival Coalition Avenir Québec.

En 2021, l’UPAC (l’Unité permanente anticorruption) lui a présenté ses excuses pourson «arrestationinjus-

tifiée». Il siège aujourd’hui comme député indépendant à l’Assemblée nationale de Québec.



Fils de l’acteur Henry Fonda, Peter Fonda, né le 23 février 1940 à New York, produit et co-écrit avec

Dennis Hopper en 1969 le plus iconique des films sur la culture biker, Easy Rider, dont le scénario est nominé

aux Oscars. Acteur fétiche de la contre-culture américaine, cet avide collectionneur de motos – il possède des

Harley-Davidson, Triumph, BMW, Ducati ou des raretés telles que des Bultaco ou des Montesa – jouera ensuite

de nombreux rôles de motocyclistes rebelles et sera politiquement actif vers la fin de sa vie, critiquant acer-

bement aussi bien la famille Trump que Barack Obama, qu’il accuse de laisser-faire sur des projets de forages

pétroliers dangereux pour l’environnement. Il meurt en 2019 à Los Angeles d’un cancer du poumon.



Né en 1955, Salvatore Cazzetta est le fondateur de Rock Machine, le club rival des Hells Angels au Québec.

Les deux clubs seront les principaux acteurs de la guerre des bikers qui fera plus de 300 morts dans la province

entre 1994 et 2002. Au départ membre du SS Motorcycle Club aux côtés de Maurice Boucher, il s’en sépare à la

suite du massacre de Lennoxville, au cours duquel un chapitre entier de Hells fut décimé par d’autres membres

du club. Proche du clan sicilien des Rizzuto, Cazzetta estime qu’il est inacceptable de tuer les siens. En désaccord,

il crée donc sa propre entité. En 1994, il est arrêté pour le transport de 11 tonnes de cocaïne et incarcéré ; il assiste
à la guerre des motards québécois depuis sa cellule. À sa libération, les Rock Machine sont absorbés par les Ban-

didos. En 2005, Cazzetta finit par rejoindre les Hells Angels, puis par devenir le président du chapitre québécois.
234

Création de l’American Motorcyclist Son

Association (AMA) pour «promouvoir le

style de vie motard et protéger l’avenir

de la moto». Jusque dans les années Tob

1950, elle est réservée aux blancs.

Sortie du film Hells Angels de Howard

Hughes. Considéré comme l’un des Les

premiers films d’action du cinéma

parlant, il porte le nom d’une escadrille

d’aviateurs de la Première Guerre Dém

mondiale.

Naissance de Ralph «Sonny» Barger à

Modesto (Californie). Invention du LSD.

Les

Le 4 Juillet, le «Gypsy Tour» à Hollister

tourne court : des émeutes causées

par le «1 %» des participants, selon les

organisateurs. La photo du biker ivre Son

prise par le San Francisco Chronicle est

republiée par le magazine Life.


EIGOLONORHC

Le vétéran américain et biker Otto

Friedli fonde le club «Hells Angels» de

San Bernardino (Californie).

Hu

L’article du New York Times «This is


the Beat Generation» popularise le

mouvement artistique et littéraire qui

secoue l’Amérique puritaine.

Fin de la guerre de Coréedébutée

en 1950 : plus de 315 000 soldats

américains y ont participé. Sortie du

film L’Equipée sauvage avec Marlon

Brando. Naissance de Maurice Boucher De

à Causapscal (Québec).

Jack Kerouac publie Sur la route.


Maurice Boucher est arrêté à la suite d’un vol Le 26 juin, Diane Lavigne,

à main armé: il est emprisonné pendant 40 mois. de prison, est assassin

Gagné et André Tousi

Maurice Boucher est condamné pour agression Rockers. Le 8 septemb

sexuelle sur une mineure. un autre gardien de p

La loi C-95 introduit le

Tuerie de Sherbrooke. Sept hommes du chapitre chef d’accusation pén

Hells Angels de Laval, dont son président, sont

abattus froidement par les membres d’autres Maurice Boucher, accusé

chapitres de la Province. Il leur est reproché une meurtres de deux gar

mauvaise gestion financière. à la stupeur générale

extradé en Floride où

Maurice Boucher intègre directement prison pour complot

les Hells Angels de Montréal en tant que membre de cocaïne en proven

full patch grâce à un vote à l’unanimité.

Un motard tente d’assass

Salvatore et Giovanni Cazzetta fondent Michel Auger. La po

les Rock Machine. pour manifester. Les

scellent la paix; bila

Maurice Boucher installe son club-école, 165 morts. La Cour d

les Rockers, en plein centre-ville de Montréal. conclusions du tribu

Il scelle un pacte avec le parrain de la mafia en 1998, un nouveau

italo-québecoise, Vito Rizzuto, pour éliminer

les clubs indépendants. Opération Printemps 200

les policiers arrêtent

Les Rock Machine et des clubs de riders

indépendants s’allient pour contrer l’influence Boucher écope finaleme

des Hells. Début de la guerre des motards. perpétuité, avec une


Salvatore Cazzetta est condamné à 4 ans de

prison. Lancement de l’Opératio

opération policière m

Le «non» l’emporte lors du référendum sur au Québec, dans le b

l’indépendance du Québec. Boucher et huit les activités illégales

lieutenants forment les Nomads, un groupe

d’intervention chargé de s’emparer le lucratif Maurice Boucher est con

marché de la drogue dans l’Ontario. Daniel de détention pour av

Desrochers, un enfant de 11 ans, meurt de la mafia Raynald D

d’une balle perdue lors d’un affrontement entre

les Rock Machine et les Hells.


236

pl aylist Melvins, «

(A) Senile A

Gary D Ma

The Cheers, «Black Denim Trousers


A.K.A. Red
& Motorcycle Boots», Single, 1955.
Hangman
Bob McFadden & Dor, «The Beat
Gang Stori
Generation», The Mummy / The Beat

Generation, 1959.

Roger Miller, «King Of The Road», Filmo


The Return of Roger Miller, 1965.

Canned Heat, «On The Road Again»,

Boogie with Canned Heat, 1968. L’Équipée Sa

Steppenwolf, «Born To Be Wild», (États-Unis

Steppenwolf, 1968. Motorpsyc

Roger McGuinn, «Ballad of Easy Rider», The Wild A

Easy Rider (Music From The Soundtrack), (États-Unis

1969.
She-Devils

The Rolling Stones, «Gimme Shelter», Herschell G

Let It Bleed, 1969.


Easy Rider,

Black Sabbath , «Iron Man», Paranoid, 1970.


Alleycat Ro

Montrose, «Bad Motor Scooter», Yasuharu

Montrose, 1973.
Beyond the
Michel Pagliaro, «C’est comme ça que ça (États-Unis

roule dans l’nord», Rock and roll, 1978.


Hochelaga

Neil Young, «Motorcycle Mama», (France, Ca

Come a Time, 1978.


Hell Ride, L

AC/DC, «Hells Bells», Back In Black, 1980.


ERULTUCGNAG

Johnny Leg

Motörhead, «Love Me Like a Reptile», Raunchy T

Ace of Spades, 1980.

The Cramps, «Get off the Road»,


The Cramps, «Get off the Road»,

A Date with Elvis, 1986.


Biblio
The Meteors, «Mutant Rock»,

Only The Meteors Are Pure Psychobilly, 1988.

Chris Rea, «The Road to Hell Part 2», Soul on Bik

The Road to Hell, 1989. and the Bla

Levingston
Judas Priest, «Breaking the Law»,

Metal Works ‘73-’93, 1993. Mom, Guy

Les Intouch
Metallica, «Fuel», Reload, 1997.

Hell’s Ange
Queens of the Stone Age, «Avon»,
Durastant
Queens of the Stone Age,1998.

Le Livre No
Fu Manchu, «Eatin’ Dust», Eatin’ Dust, 1999.
Du Journa
The Black Keys, «Keep Me»,

Rubber Factory, 2004.


Rock Machine & Bandidos contre Hells Angels,

Wil de Clercq et Edward Winterhalder,

Octave Québec (édition française), 2010.

Altamont 69, Les Rolling Stones,

les Hells Angels et la fin d’un rêve, Joël Selvin,

Rivages (édition française), 2017.

Fat Mexican, Alex Caine, De l’Homme

(édition française), 2018.

Hell’s Angel : la vie et l’histoire de Sonny Barger

et du Hell’s Angels Motorcycle Club, Ralph

Sonny Barger et Alain Dister, Flammarion

(édition française), 2021.


«Le Japon possède deux gouvernements

L’un est public, et l’autre est celui

qui donne les ordres aux institutions

publiques: c’est le gouvernement

de l’ombre.»

— Takeshi Kitano

A
vec sa pagode rouge de cinq étages construite en 1602, ses larges allée

respirant la sérénité et ses jardins plantés de sakuras, les cerisiers japonais

qui explos ent de fleurs ros es chaque printemps, le temple Hikeg

Honmonji est une oasis de spiritualité, perchée sur une colline au s

de Tokyo. Habituellement, on vient s’y recueillir pour reconnecter avec

la sagesse du prêtre bouddhiste Nichiren, mort ici même au

En ce jour de septembre 1991, il y a beaucoup de monde, mais pour une fois

pas un seul touriste.

De tout le Japon, dans un ballet de limousines aux vitres teintées, 6000invités soigneu-

sement sélectionnés sont venus rendre hommage à un autre genre de philosophe, aux

méthodes moins contemplatives: Susumu Ishii, l’un des plus célèbres parrains de la pègre

japonaise, devenu selon la rumeur populaire «le gangster le plus riche au monde», avant

qu’une tumeur au cerveau ne vienne faucher le légendaire kaicho (parrain) yakuza à 66ans.

À l’intérieur du temple, des files d’hommes en costume noir s’approchent des brûleurs pour
y déposer quelques grains d’encens. Des yakuzas, mais aussi des hommes politiques et des

businessmen, le tout sous le regard du «professeur» Ishii, dont un portrait géant a été érigé

pour l’o ccasion.

Ici, les bandits ne se cachent pas, bien au contraire: l’enterrement d’un chef yakuza de

haut rang constitue plutôt un exercice de who’s who mondain. En ayant réussi à s’installer

dans les plus hautes sphères de la politique et de la finance dès la fin des années 1960, sous

l’impulsion de Susumu Ishii, les sociétés mafieuses ont contribué à écrire une histoire de la

criminalité unique au Japon. En pesant économiquement, tout d’abord, plutôt qu’en faisant

parler la poudre –ou alors loin des regards. À des milliers de kilomètres de Kingston, de São

Paulo ou de Los Angeles, où tout gang semble devoir décapiter comme il respire, l’archipel

répugne à s'abaisser au meurtre. Statistique éloquente: malgré les activités des yakuzas,

le pays s’enorgueillit du troisième taux d’homicide le plus bas au monde (0,3meurtre pour

10000habitants en 2016, soit 362meurtres en un an), juste après le Vatican et Macao.


Dans ce climat de criminalité presque feutrée, aux règles strictes, Susumu Ishii a fait mieux

que perpétuer une tradition: il a révolutionné un système tout en usant de ses particularités.

Dans les années 1980, sous son règne, les mafieux japonais sont entrés par la grande porte

dans le monde de la finance, certes moins spectaculaire mais beaucoup plus lucratif que

celui des bas-fonds ou des docks à l’origine de leurs organisations, basées sur le racket,

la prostitution, et les jeux clandestins.

Alors que ses ancêtres professionnels faisaient rouler les dés, Ishii a inventé au fil du temps

un nouveau style de voyou, le keizai yakuza, gangster «économique» qui joue en bourse,

manipule les cours en priant fermement les sociétés de courtage d’indiquer à leurs clients

quelles actions vont monter afin de revendre les siennes aux prix fort, et qui place des

hommes aux conseils d’administration des entreprises pour intimider leurs dirigeants.

En quelques années, le voyou a investi dans l’immobilier à travers des dizaines de sociétés,

au Japon et à l’étranger, qui génèrent leurs propres revenus mais aussi des revenus…

propres: sa nébuleuse de business légaux a aussi pour fonction de blanchir l’argent des

trafics illicites. Comme le résume le journaliste Jérôme Pierratdans une interview de février

2021 avec le site Atlantico : «C’est une mafia, mais sa particularité est de faire beaucoup de

business légal –de manière souvent illégale, en faussant les lois de la concurrence– dans

l’immobilier, le retraitement des déchets, dans les parcours de golf... Il y a mille domaines où

ils sont présents.»

La grande force d’Ishii, comme celle des rares très grands chefs de la mafia japonaise, est

d’avoir réussi un équilibre ailleurs impossible: être devenu fréquentable aux yeux des ins-

titutions bancaires, politiques et diplomatiques, malgré le fait qu’elles n’aient aucun doute

sur ses véritables activités professionnelles. «Avec les banques, il y a un pacte de corrup-

tion», continue Jérôme Pierrat, «parce que le banquier croit qu’il va y gagner. Ces mafieux

sont au gouvernement, sont avec les mecs les plus riches et les plus puissants. Le réflexe

équivalent en France serait de se dire : “Je préfère prêter à un mec associé à François

Hollande et à François-Henri Pinault qu’à un mec lambda, c’est le tiercé gagnant, ils vont

faire fructifier mon pognon.” Donc les sociétés de crédit sont en confiance.»
Ainsi débarrassé de la pression liée à une vie de clandestinité, Ishii ira jusqu’à s’associer

au grand jour avec Prescott Bush Jr., le frère aîné du nouveau président des États-Unis élu

en 1989, George H.W. Bush, lui apportant des affaires sur le sol américain contre commis-

sions: les sociétés de crédit lui prêtent des sommes astronomiques sans ciller. Au faîte de

sa carrière, le kaicho aurait été à la tête, au minimum, d’une fortune estimée 230milliards

de yens, soit un milliard de dollars.

Dans la galaxie yakuza, Ishii s’est distingué car il a eu l’intelligence de sortir de l’univers des

gros bras pour faire entrer l’Inagawa-kai, la famille qu’il dirige (une des trois plus puissantes

du Japon, avec le Yamaguchi-gumi, la plus ancienne, et le Sumiyoshi-kai), dans une nouvelle

ère, entraînant les autres yakuzas dans la brèche qu’il a créée. Un personnage singulier

donc, qui va aussi s’illustrer au sein d’un système lui aussi très atypique. Les yakuzas, terme

générique pour la mafia dans l’archipel, ne constituent pas une seule et unique organisation,

mais se répartissent entre différentes familles agrégeant de plus petits clans qui leur sont

affiliés. Dans ce système complexe, chaque clan a son propre patron dirigeant des bureaux
244

officiels, avec permanence et numéro de téléphone, tenus par des aniki («petits frères»).

Comme dans une entreprise classique, un membre dévoué peut aspirer à devenir cadre

moyen ou supérieur, puis escalader les échelons de la hiérarchie jusqu’à chef de groupe

(kashimoto), puis secrétaire attaché au chef de clan, chef de bureau adjoint, attaché du

directeur général. Tout en haut de cette structure pyramidale siège le grand patron, le

oyabun («p ère»). Et au sommet de tous ces clans règne le kaicho.

Les familles et les petits clans affiliés à l’organisation versent de l’argent à ce dernier. En

échange, ils profitent du prestige et du pouvoir de persuasion ou d’intimidation –selon les

besoinsdujour–[Link],tousleschefsintermédiairesoffrentaussi

des cadeaux que l’on pourrait qualifier d’obligatoires et substantiels à chaque événement

de la famille: enterrements, mariages, cérémonies. Par exemple, une cassette VHS de la

cérémonie, avec son montage grandiloquent et sa jaquette de soie blanche frappée des

armes de la famille, se vend dans les années 1980l’é quivalent de 20000euros...

Cadeaux d’entreprise déguisés en racket de collègues mis à part, le système yakuza pourrait

ressembler à n’importe quelle boîte. Voyous entretenant savamment leur propre panache,

les yakuzas se voient comme défenseurs du kag yô , un style de vie, ainsi que l’explique

le chef de clan Masatoshi Kumagai dans son autobiographie Confession d’un Yakuza, :

«Gagner de l’argent pour vivre est important, bien sûr, mais si c’est votre seul but, autant

aller faire autre chose […]. Rester yakuza malgré le stigmate de «force antisociale» et les

dangers mortels que cela implique, voilà précisément ce qu’est le kag yô, le mode de vie qui

allie le métier de yakuza à sa fierté.»

Drapés dans ce kag yô, ils aiment se sculpter une image à l’aune des récits héroïques de la

littérature populaire. Parmi eux, il y a Shimizu Jirochô (1820-1893), un brigand transformé

en héros et que tous les enfants japonais connaissent par cœur. Comme lui, les yakuzas

promettent de lutter contre l’injustice et l’oppression, et de soumettre leur vie aux valeurs

complémentaires du giri et du ninjo, le devoir et la compassion. «Les yakuzas s’efforcent

de suivre le chemin de la chevalerie et du patriotisme», affirme ainsi le fondateur du clan

Inagawa-kai, Kakuji Inagawa. «Notre plus grande différence avec la mafia américaine tient
à notre sens du giri et du ninjo.»

Pétri de toutes ces valeurs grandiloquentes que les esprits chagrins pourraient percevoir

comme ironiques venant de syndicats du crime, et disparu après leur avoir fait honneur,

c’est ainsi qu’est perçu Susumu Ishii malgré la fulgurance de son règne: lorsqu’il s’éteint en

1991, il n’est kaicho de son clan que depuis cinq ans.

La passation de pouvoir avec son «père spirituel», Kakuji Inagawa, qui le prépare à cette

succession depuis des décennies, a lieu le 5mai 1986. La cérémonie se déroule à Atami,

une petite station thermale entre mer et montagne, non loin du mont Fuji, devant des

milliers de yakuzas, dans une immense salle du siège de l’organisation couverte de tatamis.

Les chefs portent le hakama, un pantalon large brodé des armes de leurs familles respectives.

Le protocole est inspiré des codes des bakuto, les joueurs de cartes et de dés du Japon

d’autrefois, qui contrôlaient les premiers jeux d’argent et dont les yakuzas –qui aujourd’hui

encore se surnomment parfois bakuto entre eux– sont l’incarnation moderne. Sur l’autel
shinto, on dépose offrandes, nourriture et coupes de saké béni. Dos à l’autel, l’ oyabun

(«le père») et le kobun («le fils») s’assoient face à face. Les témoins présentent le poisson,

selon les rites, et remplissent les coupes de saké en y ajoutant des arêtes et du sel. Ishii boit

en trois fois, comme le veut la tradition. Il accepte ainsi son destin: mener une troupe de près

de 10000hommes pour devenir, à 60ans, l’un des parrains les plus puissants de l’archipel.

Par ricochet, cette passation fait aussi de lui l’un des hommes forts du Japon et les grands

du pays ne s’y sont pas trompés. Assises sur un drap blanc, de nombreuses célébrités sont

installées aux premières loges: politiciens, stars de la télé, banquiers et grands patrons.

L’événement est suivi par tous les médias nippons.

Digne comme toujours, Ishii reste impassible, mais il ne peut, intérieurement, que mesurer

le chemin parcouru et savourer cette consécration à sa juste valeur: couronné aujourd’hui

alors qu’il y a deux ans à peine, il sortait de prison après une peine de six ans pour avoir

organisédesparisetdesjeuxdecartesclandestinsunpeutropvisibles,auxquelsparticipaient

des personnalités trop en vue... Certes, chez les yakuzas, la prison est un rite de passage

comme un autre et, à la sortie, vos frères se doivent d’être présents et d’assurer votre relance

financière.

Malgré cette aide substantielle à sa réinsertion, rien n’était pourtant gagné. Mais Ishii a

toujours su intelligemment faire fructifier l’instant, depuis sa jeunesse de petit délinquant,

pour ne jamais devenir un gangster anonyme. Utilisant le crime comme un levier vers les

cieux, il a pressenti que la seule façon de s’en sortir la tête haute, ou tout simplement vivant,

passait par la réussite dans la société civile classique. Un an après son intronisation, un

événement économique inédit et incroyablement favorable va lui donner une première

chance de se forger le destin dont il a rêvé: celui d’un homme à qui les grands de ce monde

ne répugnent pas de serrer la main.

1986

l a caisse sur le trot toir


l a caisse sur le trot toir

En 1986, la terre entière a les yeux rivés sur le passage de la comète de Haley. Mais

d’autres étoiles s’alignent pour son pays en général, et pour Susumu Ishii en particulier:

après son pari réussi sur l’automobile et surtout sa vision que l’électronique allait changer le

monde, le Japon est devenu un leader mondial; une bulle économique commence à gonfler

dans tout le pays.

Lorsque l’archipel peut se permettre de déprécier le dollar, après un accord sur les taux de

change, l’argent se déverse en cascade dans le coffre des banques, qui supplient presque

leurs clients de contracter des dettes pour faire travailler cet argent frais; elles ont «mis la

caisse sur le trottoir» et prêtent à qui veut, y compris aux yakuzas. Sans aucune garantie

de remboursement ? Pas grave ! Ces gens-là, affidés du grand capital, ne peuvent que

rembourser... En théorie. Susumu Ishii ne se fait pas prier.


248

À peine intronisé, il s’adonne à quelques menus plaisirs que lui offre cette manne qui sem-

ble inépuisable. Le parrain possède un hélicoptère haut de gamme et collectionne les

tableaux de maître. Ces Renoir, Monet, Chagall apportent une dernière touche déco aux

murs de la maison qu’il s’est fait construire sur les hauteurs de la ville de Yokosuka, un palace

de trois étages mélangeant styles français, grec et italien, et pour lequel le baron de la pègre

a envoyé un architecte chercher l’inspiration plusieurs semaines à travers l’Europe.

Depuis son palais, Ishii et ses invités, collègues mafieux ou issus de la bonne société, admirent

la vue imprenable sur le Pacifique. Grâce à ses bonnes manières, son intelligence, son look

sobrement élégant, le « gentleman yakuza» réussit à devenir l’interlocuteur privilégié

de personnes extérieures à la famille, jusqu’aux plus hautes sphères de l’État, qui n’hésitent

pas à parfois faire appel à ses services lorsqu’une situation paraît trop explosive.

Ce sera par exemple le cas à l’automne 1987. Un groupuscule d’extrême droite composé

de mafieux, le Parti japonais du peuple Impérial, mène alors une campagne de déni-

grement contre Noboru Takeshita, un homme politique du parti libéral-démocrate (PLD)

au pouvoir depuis trente ans –un parti dont des documents de la CIA, cités par Tim Weiner

dans son livre Des cendres en héritage: l’histoire de la CIA, prouvent qu’il a été créé sur un

mélange de fonds provenant des produits du crime, de financements américains et des

yakuzas eux-mêmes.

Raffinés jus que dans le harc èlement, les yakuzas emploient p our Nob oru Takeshita

le stratagème dit de «la mort par encensement»: à chaque sortie officielle de Takeshita,

des gangsters surgissent dans une camionnette noire crachant des fumigènes, en dénonçant

la capacité du politicien à détourner de l’argent public. Problème: Noboru Takeshita vise le

poste de Premier ministre et n’a pas besoin de cette publicité négative.

Alors comme souvent, on appelle Susumu Ishii. Les tractations restent opaques, mais en

quelques jours, grâce au parrain de l’Inagawa-kai, les camionnettes disparaissent. «Les trois

quarts du temps, ces micro-partis d’extrême droite sont créés par les yakuzas eux-mêmes,

tempère le journaliste Jérôme Pierrat. Ce sont leurs propres hommes, il est donc facile de les

faire taire, moyennant une forte somme d’argent.» Astucieux.


Cet art de savoir faire taire, Susumu Ishii sait l’exercer à bon escient, pour jouer de subtiles

parties de billard financier à plusieurs bandes. Un patron de société de crédit est chagriné

par la presse à scandale qui s’intéresse de trop près à sa double vie familiale? Il appelle Ishii,

qui muselle le journal. En contrepartie, la société de crédit se sent soudain tout à fait disposée

à lui prêter cette somme dont il a besoin pour les travaux de réfection d’un terrain de golf

gigantesque qu’on vient de lui donner en échange d’une intervention dans une affaire

bancaire... Ishii n’ayant pas l’inélégance de faire dans la demi-mesure, son Iwama Country

Club comprendra 36trous et un country club réputé dans le monde entier. Abonnement

annuel pour ses membres sélects: un peu plus de 200000dollars. Avec ce nouveau projet,

légal mais partant d’actions moins avouables, Ishii amassera 280millions de dollars. Pas

un coup de feu, pas un kidnapping. Tout est dans le maintien d’une pression délicatement

menaçante, manœuvrant entre voyoucratie, finance et carnet d’adresses.


Immergé jusqu’à l’ivresse dans la bulle financière depuis trois ans, Ishii s’est suffisamment

échauffé: en 1989, il est prêt à enchaîner sur son coup de maître. Avec l’aide des deux plus

grosses maisons de courtage de Tokyo, il lance une OPA sur une des plus importantes

entreprises du pays, Tokyu. Une compagnie de transport, faisant aussi dans l’immobilier,

les hôtels, les centres commerciaux…

En achetant massivement des actions, lui et ses comparses font artificiellement gonfler

les cours du groupe en créant une demande qui n’existe pas. Une fois l’action à un niveau

suffisamment haut, il suffira de tout revendre. Mais la Bourse, par essence, a ses humeurs,

même pour ceux qui pensent tout connaître des rouages du délit d’initié…

Quelques semaines plus tard, la bulle financière éclate. Or Ishii, lui qui a toujours tout gagné,

s’entête. «Il avait accumulé presque 400millions de dollars en actions Tokyu, et le cours

plongeait», détaille l’auteur David E. Kaplan dans son ouvrage Yakuza : Japan’s Criminal

Underworld. «Il refusa catégoriquement de vendre, certain que le marché se redresserait.

Mais les indices des valeurs continuaient de baisser.»

En dix-huit mois, le Nikkei, principal indice boursier, chute de 63%. Susumu voit son empire

s’é crouler. Les cours de la Bourse, les prix de l’immobilier, tout plonge. L’action Tokyu vaut

maintenant moins que le prix auquel Ishii a acheté les siennes. Le parrain aux doigts d’or n’a

plus rien d’autre que des dettes monumentales pour tout l’argent gracieusement prêté. Il doit

rembourser en seuls intérêts plus de 30millions de dollars par mois…

Le Japon doit se rendre à l’évidence: cet homme fait de l’argent avec du vent. «Les yakuzas

ont donné l’illusion de faire tourner une partie de l’é conomie japonaise dans les années

1980, au moment de la bulle spéculative, lorsque l’é conomie japonaise était au plus haut»,

relate Jérôme Pierrat. «Mais ils ne la font pas vraiment tourner. Ils prennent une part dessus,

ils sont très présents dans le tissu économique, mais l’é conomie japonaise tournerait mieux

sans eux. Ils ont fait de l’entrisme, ont parasité le monde économique et financier à très haut

niveau. Lorsque la bulle financière a explosé, les autorités se sont rendu compte que des

milliards de lignes de crédit leur avait été accordées et n’avaient jamais été remboursées.»

Aspiré par cette spirale de déboires financiers, Susumu Ishii commence par ailleurs à mon-
trer des signes de faiblesse. Il a des malaises. C’est une tumeur au cerveau. En quelques mois

à peine, le très influent yakuza est terrassé par la maladie. Il s’éteint à l’hôpital, à 66ans.

Dans sa mort, il entraîne tout un système par effet domino.

À la fin de l’année 1991, les présidents des deux grosses maisons de courtage qui lui avaient

déroulé le tapis rouge sont contraints de démissionner. En éclatant, la bulle a révélé l’am-

pleur de la corruption qui gangrène l’archipel. Le scandale est immense et ses conséquences

vont commencer à s’abattre sur le milieu. La vie de Susumu Ishii semble avoir eu l’effet d’une

lame à double tranchant: il est à la fois celui qui a éduqué les yakuzas à transcender la vo-

youcratie pour vraiment s’enrichir dans l’é conomie légale, mais, ce faisant, c’est aussi lui

qui a précipité la perte de tous ses frères.


250

Presque plus grave pour ces derniers, la mise au jour des crimes financiers porte un coup

fatal à l’image des yakuzas auprès de la population: l’idéologie samouraï que les voyous

aiment revendiquer, l’esprit de chevalerie, la promotion du bien, la défense des faibles…

Les Japonais sont sous le choc: les yakuzas ne sont pas des Robin des Bois.

La faillite et la mort de Susumu Ishii marquent la fin d’un demi-siècle d’un particularisme

mafieux unique au monde. L’heure est au bilan et, surtout, aux questions. Comment un pays

aussi avancé, deuxième puissance économique mondiale, a-t-il pu ainsi sciemment biberon-

ner un système mafiocratique aussi puissant?

Pour le comprendre, il faut d’abord s’imprégner de l’histoire des joueurs de dés des tripots

du xix
e siècle et arrêter la machine à remonter le temps au lendemain de la Seconde Guerre

mondiale, lorsque les yakuzas prennent leur forme moderne, dans un Japon traumatisé à

jamais par l’explosion des deux bombes atomiques américaines sur Hiroshima et Nagasaki.

C’est dans ce chaos, sur ces décombres encore fumants, que va commencer à s’é crire cette

partie sombre de l’histoire du pays. Et que le jeune Susumu Ishii va débuter sa course vers

les sommets du crime.

1945

l a légende des joueurs de dés

7décembre 1941, 7h30du matin. Tout est calme sur le port de l’île d’Oahu, à Hawaï,

siège de la base militaire américaine de Pearl Harbor. Mais il y a ce bourdonnement dans

l’air, un bruit de fond qui s’intensifie de seconde en seconde... Soudain, 183avions de l’armée

de l’air japonaise surgissent dans le ciel, puis descendent en piqué vers les bateaux de la

flotte américaine pour larguer des dizaines de tonnes de bombes. Des gerbes d’eau jail-

lissent du port, une épaisse colonne de fumée rouge monte jusqu’à 1000mètres d’attitude.

Le bilan est terrible pour les Américains: 2390morts et une force navale et aérienne large-
ment détruite. Le Japon vient d’entrer en guerre aux côtés des nazis et l’annonce de la plus

radicale des façons.

Né en 1924à Yokosuka, Susumu Ishii a alors 17ans. Après avoir travaillé sur les chantiers

navals de sa ville, logée au bout de la péninsule de Miura, à une heure de Tokyo, l’adolescent

entre à l’é cole des communications de la Marine. Il en sort major de promotion, une preuve

de ses considérables capacités intellectuelles. C’est un enfant de la classe moyenne, dont les

parents tiennent un petit resto de soba, les nouilles de sarrasin. Il a fait de bonnes études,

mais s’est fait virer de son collège pour une bagarre. Pendant la guerre, le jeune homme est

envoyé dans une unité de «torpilles humaines», sur une île au large de Tokyo –des sous-

marins de poche de 15mètres de long bourrés d’une tonne et demie d’explosifs et barrés par

un pilote kamikaze. Heureusement pour lui, la guerre finit avant qu’il ait à se faire sauter

à son tour. L’expérience laisse néanmoins une cicatrice indélébile. De retour à Yokosuka,

le garçon frêle et timide s’est endurci au contact de l’armée.


7 décembre 1941,

les forces aéronavales

japonaises détruisent

la flotte américaine

à Pearl Harbor :

l’acte fondateur

de l’entrée en guerre

des États-Unis.

La ville d’Hiroshima

dévastée après le

bombardement atomique

par les États-Unis,

le 6 août 1945.
Yakuza ayant pratiqué le très symbolique

et « chevaleresque » yubitsume (l’autoablation

de l’auriculaire ou de l’annulaire),

tradition qui joue un rôle central dans

la culture des gangs japonais.


Le pays aussi a changé au sortir de la guerre. Il est exsangue. Le Japon est placé sous la tutelle

des États-Unis, les grands vainqueurs. La nourriture, rationnée, se fait rare. Sur le port, Ishii

retrouve ses vieilles connaissances de l’époque des chantiers. Dans ce Japon désorienté, les

docks s’imposent comme centres névralgiques. C’est ici que tout le business se fait, ici aussi

que traînent les soldats américains en quête de divertissement et de filles.

Observateur, l’intellectuel Ishii analyse ce petit manège. Rapidement, il prend la tête d’un

petit groupe de gurentai (traduction littérale: «régiment de crétins»), une bande de petits

délinquantsquiseconstruisentunsemblantdevieentregestiondessallesdejeuxclandestines

et revente de marchandises «tombées du camion» (alcool, cigarettes, fringues, nourriture),

venues des bases américaines ayant poussé sur l’archipel. Cette promiscuité avec les GI’s

vaaussiinfluencerleurscodesvestimentaires:les gurentaiarborentcostardsblancs,panama

sur le crâne et lunettes noires sur le nez. Parmi eux, Ishii impressionne autant par sa taille

(près d’1m80) que par son esprit affûté et ses bonnes manières. Son charisme l’installe déjà

en leader indiscutable et indiscuté au sein de son petit groupe.

Au port, l’arrivée de bandes de g urentai comme celle de Ishii vient bouleverser un petit

monde de l’ombre établi depuis bien avant la guerre. Elles ajoutent une nouvelle strate à une

criminalité existant depuis déjà près d’un siècle. «C’est une histoire orale donc difficilement

traçable de manière scientifique», explique le journaliste Jérôme Pierrat. «Mais au

apparaissent des groupes qui sont déjà des pré-yakuzas: il y a d’abord les bakuto et les tekiya.

Les bakuto sont des groupes de joueurs professionnels qui organisent des parties de cartes

et de dés, surtout sur les docks car les dockers, travailleurs journaliers, sont payés en liquide

et s’empressent de dépenser leur argent le soir venu.

Les tekiya, quant à eux, ont mis en coupe réglée les marchés et les foires: ils font du racket

pour jouer les placiers. Se greffent là-dessus des rônins, ces samouraïs qui étaient seigneurs

de guerre mais se retrouvent sans maîtres au moment de la restauration de l’Empire.

Désœuvrés, ils mettent au service des uns et des autres leurs talents de combattants. Ils

vont apporter à ces groupes déjà un peu illégaux, selon la légende, la part de philosophie

qu’ils véhiculent à travers le bushido, leur code d’honneur.»


Dès leurs débuts, un pacte de connivence se noue avec le pouvoir en place: ces crypto-

yakuzas sont rapidement sollicités pour casser des grèves à l’origine des premiers syndicats

sur les docks. Eux-mêmes recrutent au besoin chez les descendants des burakumin, une

caste d’intouchables dont les ancêtres étaient, à l’époque féodale, tanneurs, équarisseurs,

bouchers, bourreaux, croque-morts... Que des métiers «impurs» car touchant au sang et à la

mort. Malgré l’abolition théorique du statut de burakumin en 1868, au début de l’ère Meiji,

le stigmate poursuit toujours ces déclassés, peu regardants sur les basses besognes.

Entre bakuto, tekiya, rônin et burakumin, les docks ne manquent pas d’apprentis yakuzas

déjà en place au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Lorsque débarquent les g urentai,

ces nouveaux voyous qui cherchent à se faire une place dans un pays détruit, qui ont faim,

ne connaissent pas les règles du jeu et créent les leurs, les rangs de la mafia grossissent et

les bandes se recomposent. Dans le monde de la petite criminalité, un nouveau phénomène

est en train de naître.


254

Pour certains, le mot yakuza vient d’un jeu de cartes traditionnel, le hanafuda («jeu des

fleurs») et de sa plus mauvaise main possible: ya («huit»), ku («neuf»), za («trois»). Un tirage

tel que les gangsters se voient eux-mêmes: inutiles et bons à rien. «C’est un peu difficile

à comprendre pour les Occidentaux», précise Jérôme Pierrat, «mais ils s’estiment eux-mêmes

comme des parasites et des ratés de la société. Ils s’excusent de devoir faire cela.»

Un nom lié au jeu, qui reste le cœur de l’activité de cette nouvelle agrégation de petits

criminels. «De nos jours, les yakuzas sont mêlés à toutes sortes de choses –le bâtiment,

la drogue, l’immobilier, l’usure–, mais ça n’était pas comme ça, en ce temps-là, se remémore

Masatoshi Kumagai dans ses mémoires. Le vrai métier des yakuzas, c’était le jeu, et rien

d’autre. Si un yakuza avait gagné sa vie d’une autre manière, les gens l’auraient regardé de

haut: “Oh, lui auraient-ils dit, il veut ramasser des œufs de tous les côtés, parce qu’il n’arrive

pas à gagner sa vie avec le jeu, c’est un imposteur.”»

Le parcours éloquent de Susumu Ishii illustre parfaitement l’évolution de ces petites frap-

pes des docks qui, petit à petit, apprennent à se diversifier. En 1948, à seulement 24ans,

l’ancien g urentai gère, pour le compte d’un patron d’une société locale de transports

maritimes, un petit groupe de huit kobun (littéralement «fils adoptifs») –p our renforcer cette

notion de clan, le vocabulaire yakuza prendra toujours grand soin de calquer son champ

lexical sur celui de la famille.

Pour créer sa propre petite entreprise, Ishii se lance dans la prostitution et le racket des bars

pour marins. La guerre de Corée, qui commence en 1950, amène encore plus de soldats,

de marchandises et d’argent sur les docks. Grâce à son système classiquement mafieux de

racket-protection, le gang prend sa part sur tout.

Au jeu, Ishii a toujours de la chance. Dans la vie aussi: son patron est en conflit avec un

certain Tatsu le Marocain. Kakuji Inagawa, alors l’étoile montante du crime, intervient.

Dans les années 1930, Inagawa a fondé sa propre famille, l’Inagawa-gumi, qui règne déjà

sur une bonne partie de la région. C’est à cette occasion que le parrain rencontre Susumu

Ishii. Coup de foudre. «Inagawa est le pur criminel, qui va apporter la mentalité mafieuse,

la discipline et la violence allant avec», détaille Jérôme Pierrat. «Ishii, quant à lui, incarne
le goût des affaires, le sens de la “diplomatie derrière le rideau” comme disent les Japonais,

le côté obscur de la force. C’est la rencontre d’un homme d’action et d’un futur col blanc.

Et ça va être le mariage parfait.»

Un peu avant cette alliance, Ishii travaille pour un oyabun («père») moins haut placé dans

l’organisation, qui a mis en place des soirées de jeux sans reverser d’argent au clan. Il doit

partir. Mais Ishii décide de lui rester fidèle. Un soir, il empoigne son tanto (court poignard

traditionnel) et se coupe la dernière phalange du petit doigt, avant de l’enrouler dans un

foulard de soie. Le lendemain, il l’offrira à son boss.

Pratique la plus connue et romancée des yakuzas, le yubitsume (autoablation de l’auri-

culaire ou de l’annulaire) a pour but de présenter ses excuses à un oyabun en cas d’erreur.

Les samouraïs le pratiquaient déjà – le katana (sabre japonais) étant bien plus délicat

à manipuler sans petit doigt. Chez les mafieux modernes, on l’utilise pour désamorcer un

conflit interne à une famille (le patron exige la phalange du fautif en réparation) ou en cas
Un samouraï en 1867. Esprit de chevalerie,

promotion du bien, défense des faibles…,

le code (bushido) de ces célèbres guerriers féodaux

irrigue profondément la culture des yakuzas.


256

de bisbilles entre deux familles rivales. Ishii, lui, n’a pas commis d’erreur directe, mais il

n’hésite pas à se sacrifier pour un autre. Le geste est d’une grande chevalerie. L’aspirant

marque des points précieux dans la course au respect.

Début 1960, le patron d’Ishii prend sa retraite. Le jeune voyou est libre de se choisir

un nouvel oyabun. Personne ne s’en doute encore, mais le choix du jeune Susumu va avoir

des répercussions sur l’histoire entière du Japon moderne.

1963

à travers l’e au et le feu

Susumu Ishii ne réfléchit pas bien longtemps: il choisit le père spirituel qui lui semble

destiné de toute éternité, Kakuji Inagawa. Désormais, plus question de n’être qu’un petit

voyou des docks. En intégrant la famille Inagawa-kai, il devient yakuza officiel et fait sien

un code d’honneur qu’il applique à la lettre. Fidèle à sa famille, il gravit les échelons patiem-

ment. Trois ans plus tard, en 1963, l’ambitieux est adoubé pour prendre la tête du Yokosuka-

ikka, la plus grosse branche de l’Inagawa-kai. Son intronisation a lieu dans un hôtel

ultramoderne de Yokosuka, au cours de laquelle il accepte son destin : « Suivre son

nouveau père à travers l’eau et le feu».

Ce genre de cérémonie joue un rôle central dans la tradition yakuza, au même titre que

l’autoablation du petit doigt ou le tatouage rituel de tout le corps. Dans les années 1960,

ce dernier est largement répandu et descend, là encore, d’une tradition séculaire. Au Japon,

dès le iii
e
siècle, l’usage était de marquer au fer rouge les hors-la-loi pour les empêcher

de réintégrer la société civile. Afin de camoufler ces marques d’infamie est alors née l’idée,

chez ceux qui les arboraient, de se faire tatouer pour les recouvrir...

Pour commencer, le mafieux doit se faire introduire auprès d’un maître tatoueur réputé,

après acceptation ou incitation de son patron, qui paye ce travail s’étalant sur un à deux ans.
Les dragons, les fleurs de cerisier et les carpes rouges, riches de symbolisme, sont les motifs

les plus populaires. Le poisson, par exemple, est capable de remonter des torrents à contre-

courant et, une fois sur la planche à découper, attend la mort sans broncher…

Le yakuza s’allonge ensuite dans le studio faiblement éclairé, qui baigne dans les odeurs

de sang, de sueur et d’encens. Le tatouage traditionnel est une œuvre d’art fastidieuse

et coûteuse. Le tatoueur martèle la chair au moyen de petits outils qui injectent l’encre

profondément dans le derme, des heures durant. Comme les montres et les voitures, les

tatouages traditionnels sont aussi un marqueur social. En outre, ils renseignent sur cette

capacité d’endurer la souffrance qui forge les vrais hommes, mais aussi sur la persévérance

et la loyauté: c’est l’acte d’allégeance ultime.

L’histoire omet toujours de mentionner si Susumu Ishii avait lui aussi le corps tatoué –

un secret qu’il emportera dans la tombe. Au cours de sa carrière, malgré l’amputation de

son petit doigt et son dévouement sans faille, le parrain a en effet plutôt tenté de s’éloigner

des traditions anciennes liées au milieu.


Issus d’une tradition séculaire

et acte d’allégeance ultime

à son clan, les tatouages impriment

fortement la culture des yakuzas,

symbolisant la capacité d’endurer

la souffrance, la persévérance,

la loyauté.
258

Tatoué ou pas, Ishii est encore une fois, et comme presque toujours, dans le timing parfait.

Fin 1963, un mois après sa nomination à la tête de sa bande de Yokosuka, l’Inagawa-kai,

la «maison mère», s’allie à d’autres familles pour former une fédération qui règne sur toute

la partie Est du Japon. Un homme tire les ficelles de ce rapprochement: Yoshio Kodama.

Ancien chef des réseaux d’espionnage en Chine, Kodama a fait fortune en pillant les

colonies japonaises en Asie et grâce à l’opium. Il représente un autre aspect de la nébuleuse

yakuza : ultrapatriote, anticommuniste, il rêve d’un grand empire japonais et compte

utiliser les mafieux comme bras armés de son projet politique. En 1945, il a été arrêté par les

Américains pour crime de guerre, puis libéré par les mêmes quelques années plus tard, sans

procès. Étrange? Pas tant que cela: depuis que «les Rouges» ont pris le pouvoir en Chine,

Washington fait, dans tous les coins du monde, les yeux doux à toute velléité anticom-

muniste.

Sitôt dehors, Kodama devient le mentor politique du patron, Kakuji Inagawa. Son idée

est simple: casser du gauchiste. Inagawa est plutôt séduit. Les yakuzas sont éminemment

politisés, marionnettes consentantes et intéressées du parti au pouvoir, le PLD, mais qui

en ont toujours pincé pour un ultranationalisme très traditionnaliste. Dans ces conditions,

il est tout à fait honorable pour les yakuzas d’aider le gouvernement à mater les rébellions

–depuis l’époque des bakuto et des premiers syndicalistes sur les docks jusqu’au réveil de

la gauche locale, que les mafieux considèrent dédaigneusement comme intrinsèquement

antijaponaise, pourfendeuse des traditions séculaires et bien trop internationaliste.

Au printemps 1960, l’actualité va leur donner l’o ccasion de faire montre de tout leur talent

dans ce domaine. À cette époque, la gauche nippone donne de la voix. Les États-Unis veulent

installer des missiles sur le sol japonais et Dwight D. Eisenhower, le président américain,

a prévu de venir en personne signer un accord entérinant cette décision. Dans les rues,

ouvriers, enseignants et étudiants expriment leur colère et dénoncent l’impérialisme

de l’oncle Sam. En face, Kodama réunit donc une milice, près de 30 000 yakuzas, dont

ceux de l’Inagawa-kai, pour canaliser les ardeurs de ces «mauvais plaisants», comme les

qualifie le Premier ministre japonais.


Le climat dégénère en embryon de guerre civile, qui culmine le 10juin 1960, à l’aéroport

international de Tokyo. L’avion de l’attaché de presse du président Eisenhower, chargé de

préparer sa visite, doit s’y poser. Une fois dans sa voiture officielle, une foule de manifestants,

rejointe par des ouvriers et des mères de famille en kimono, enfants sur le dos, s’assoient

par terre et bloque la route. Ils crient des slogans, agitent des drapeaux rouges et chantent

l’Internationale. Des opposants montent sur le toit de la voiture et cassent les vitres.

Policiers et yakuzas se jettent dans la mêlée. Deux hélicoptères américains tournent au-

dessus de la rixe et ajoutent de la poussière et du bruit à la confusion générale. Au bout d’une

heure, les policiers réussissent à ouvrir une brèche, suffisante pour que les occupants du

véhicule officiel puissent s’en échapper tandis que la foule les caillasse. Comme dans un film

hollywoodien, ils ne doivent leur salut qu’à une échelle de corde lancée depuis l’un des

hélicos. Après plusieurs semaines d’affrontements, une étudiante communiste meurt, le

15 juin, dans une manifestation qui dégénère. Eisenhower annule son voyage au Japon…
Kodama a échoué à assurer l’ordre mais il a réussi son pari: montrer qu’il pouvait être là en

cas de coup dur. Ces semaines de tumulte permettent aussi et surtout de tisser des liens soli-

des entre le PLD, le parti au pouvoir, et la mafia japonaise, qui connaît son âge d’or. En 1963,

les yakuzas comptent près de 200000membres, répartis en environ 4000organisations.

Ce début des années 1960est également une apogée car le contexte économique s’y prête

et, fatalement, ouvre l’archipel sur le monde pour le calquer à marche forcée sur son époque.

Non sans frictions. Le 29juin 1966, un vol spécial se pose à l’aéroport Haneda de Tokyo.

À son bord, les Beatles! Pour leur premier voyage au Japon, ils ont revêtu un happi, une

veste traditionnelle japonaise ornée de motifs géométriques.

Endescendantdel’avion,ilssaluentlafouledefans…quisontenréalitédesagentsdesécurité.

Le gouvernement marche sur des œufs: depuis des semaines, des factions ultranationalistes

manifestent en effet contre la venue du groupe et son influence étrangère, néfaste à la

culture nippone. Aux yeux du monde, revivre la scène de l’é chelle de corde ferait perdre la

face à toute une nation. Pendant leur séjour, les stars de la pop resteront donc confinées à

l’hôtel, par prudence. Malgré cela, la Beatlemania n’épargne pas le Japon. En vérité, le conflit

idéologique ne passionne plus les foules, et de moins en moins les yakuzas, malgré leurs

velléités protectionnistes.

Les ruines de la guerre s’effacent et le pays connaît une croissance à deux chiffres qui en

fera bientôt la deuxième puissance économique mondiale. Son secret? Avoir profité de

la guerre de Corée pour convertir son ingénierie militaire aux besoins civils, automobile

et électroménager en tête. Au lieu d’importer, le pays a décidé de parier sur l’avenir et

de produire lui-même. Porté par ce souffle nouveau, le business, qu’il soit légal ou illégal, se

porte bien. Partout, les yakuzas trouvent une part de gâteau.

SusumuIshii,quantàlui,observe,admiratif.À40ans,stimuléparlafrénésiedecerenouveau,

il voit bien plus grand. Ayant soigneusement franchi toutes les étapes, il ne dénigre rien,

mais se souvient d’où il vient: du bas de l’é chelle, quand il n’était qu’un petit jeune qui a

dû, comme tous, apprendre le métier. Au Japon, qu’on soit apprenti yakuza ou apprenti

menuisier, il n’y a pas de cours. Il faut regarder son maître et comprendre, sans poser de
question. Aussi les deux premières années, les jeunes recrues observent et sont assignés

aux tâches ingrates.

Puis ils intègrent la «maison des jeunes», où ils partagent un dortoir, préparent le petit

déjeuner, cirent les chaussures des cadres et nettoient la poussière. Leur horizon se résume

à un trajet entre le QG et la supérette du coin, en survêt, leur activité à bomber aux armes

de l’organisation. Même une fois lâchés sur le terrain, les louveteaux de la pègre peuvent

passer leur vie à naviguer entre petit racket et intimidations. Il ne tient qu’à eux de vouloir

s’en extirper. Ce fut le cas de l’intello Susumu Ishii, que ces petites activités n’amusèrent pas

longtemps.

Alors en ce début des années 1960, Ishii a une idée en tête: supprimer les intermédiaires.

Pourquoi offrir une protection à une entreprise si on se donne désormais soi-même les

moyens de fonder l’entreprise en question? Son deuxième objectif: diversifier ses activités.

Récemment,lessyndicatsducrimeonttropvoulumettreleurnezdanslesaffairespubliques.
Le gouvernement et la police ont réagi: en mars 1964, l’Inagawa-kai entre sur la liste des

groupes mafieux. Dans la foulée, les lois sur les jeux d’argent sont révisées: les flics peuvent

maintenant arrêter des joueurs sans flagrant délit. En un an, 1000yakuzas se font ainsi

attraper. «Le temps où les yakuzas pouvaient vivre des jeux d’argent sont révolus», annonce

solennellement Susumu Ishii. «La police n’a maintenant plus besoin que d’une paire de dés

et d’un témoignage pour nous envoyer en prison. Le moment est venu d’aller de l’avant.»

À la fin de la décennie, Ishii décide que c’en est trop. Pour être respecté des plus grands,

il faut soi-même en être un, sortir du monde des ombres pour aller vers la lumière des vraies

affaires. Une rencontre cruciale va précipiter son destin.

1967

les VRP du crime

Allure imp osante, tiré à quatre épingles, un crâne qui semble être né dégarni.

Avec cet air éternellement grave qui renseigne sur ses méthodes, Kenji Osano est un homme

d’affaires richissime, qui a fait fortune en revendant du matériel militaire au marché noir.

Homme à la réputation sulfureuse assumée, qui louvoie dans l’entourage de Kodama

et Inagawa, il utilise une partie de son argent pour arroser le PLD et placer les politiciens

qui l’arrangent.

Ishii ne s’y trompe pas: dès leur première rencontre, il sait qu’il vient de trouver un mentor

et un partenaire. Avec son aide, il lance en 1967une entreprise de construction. Grâce au

réseau d’hommes d’affaires et de politiciens qu’Ishii fréquente déjà dans ses cercles de jeu,

les commandes de travaux publics rentrent les unes après les autres. En façade, le yakuza

a maintenant un travail légal. Et dans l’arrière-salle, des revenus illégaux désormais faciles

à blanchir. Avec maintenant sa propre boîte, ses cheveux déjà blancs et ses costumes

impeccables, Susumu Ishii passerait presque pour un homme d’affaires parfaitement


respectable.

Néanmoins personne n’est dupe, car tout le monde connaît et a accepté les règles tacites

du vrai fonds de commerce des yakuzas: l’extorsion. Généralement, un restaurateur qui

s’installe voit débarquer dès les premiers jours deux types à qui refuser quoi que ce soit

serait d’une dangereuse goujaterie. Ils lui proposent des produits (serviettes chaudes, déco

traditionnelle, plantes vertes, etc.) à un prix délirant. Mais le patron n’hésite jamais long-

temps, tant il sait qui sont ces deux VRP. Si le besoin d’insister se fait sentir, les mafieux lui

présentent poliment leur carte de visite, comme n’importe quel représentant en aspirateurs,

sur laquelle sont inscrits le nom, l’insigne de l’organisation mafieuse, l’adresse et le numéro

de téléphone de son bureau, en toute transparence.

Quelle que soit la famille, tous les QG se ressemblent: sis dans des immeubles de standing, les

murs sont recouverts des logos de la famille, on y trouve aussi des calligraphies au message

martial, dans lesquels le mot gokudo revient souvent: la «voie extrême», cette idée qu’on
264

est prêt à aller jusqu’au bout quoiqu’il arrive, avec la prison ou la mort comme seuls ho-

rizons. Au bas des immeubles, des plaques signalent le bureau, ce qui permet aux habitants

du quartier de venir trouver les yakuzas en cas de souci. Une vieille dame s’est fait arnaquer?

La circulation pose problème à cause d’un chantier? Le bureau des plaintes est ouvert...

Parfois, c’est la police qui sonne, comme l’explique le journaliste Jérôme Pierrat: «Lorsqu’un

commissaire arrive dans un quartier, il va se présenter au bureau de la famille, c’est une

question de respect mutuel. Les Japonais estiment que la criminalité est un mal qui existe

dans toute société et qu’on ne peut le gommer, et qu’il vaut mieux avoir un crime “contrôlé”,

plutôt qu’une criminalité sauvage.» L’essentiel est de préserver le wa, l’é quilibre: la garantie

d’un certain laisser-faire en échange de la tranquillité des honnêtes gens. «La police vient me

saluer, ici, dans mon bureau, nous sommes en quelque sorte parents», confirmera Hideomi

Oda, un boss du «Yamaguchi-gumi». «Elle a son rôle, nous avons le nôtre. Les flics protègent

les citoyens le jour et je les protège la nuit.»

Pour honorer le wa, quand un délit est commis, les yakuzas envoient un type se rendre.

Coupable ou pas, peu importe. Le cas est résolu, l’honneur de la maréchaussée est sauf. Par

ailleurs, pour maintenir l’illusion d’une guerre sans pitié contre la mafia, la police organise

régulièrement des raids dans les tripots ou les bureaux des organisations, annonçant des

chiffres officiels colossaux: jusqu’à 50000arrestations par an. Bien sûr, les yakuzas sont

au courant de ces descentes en amont: il suffit de mettre les gens importants à l’abri, de

laisser traîner quelques pistolets et de laisser embarquer un ou deux jeunes qui seront

relâchés quelques jours plus tard.

Pendant des décennies, l’idée que les yakuzas se comportent selon un code d’honneur,

et en bonne intelligence avec le reste de la société, sert vraiment leur image. Les bandits

ont plutôt bonne presse et le cinéma n’y est pas étranger. Dès les années 1960, un nouveau

genre, ultrapopulaire, le yakuza eiga(«film de yakuzas») se charge de chanter les louanges

de ces bandits. Le studio Toei, spécialiste des films d’action, enchaîne les productions où

triomphent des histoires de chevalerie qui se déroulent généralement entre la fin de l’ère

féodale, au milieu du xix


e
siècle, et la Seconde Guerre mondiale. Sur ce pa
il suffit de calquer les exploits des yakuzas, montrés comme des brigands au grand cœur,

défenseurs de la veuve et de l’orphelin, avec le bushido pour code d’honneur.

Évidemment, les voyous s’approprient les valeurs du chef-d’œuvre d’Akira Kurosawa, Les

Sept Samouraïs, qui remporte le Lion d’argent à Venise en 1954, tant ils aiment enjoliver leurs

aventures en odyssée cinématographique. Les ponts avec cette industrie sont si solides que

dans les années 1970, le yakuza Noboru Andô quitte son clan pour devenir un acteur à la

filmographie impressionnante, souvent inspirée de sa vie réelle – Andô Nobor u no Waga

Tôbô to Sex no Kiroku, en 1976, raconte notamment ses escapades sexuelles alors qu’il

est en cavale. De leur côté, les yakuzas produisent à tour de bras des films de leurs céré-

monies sur fond de soleil couchant et financent parfois des projets hors-sol, comme ceux

de Kinji Fukasaku, le réalisateur de Battle Royale. Comme le note en 2002, dans le journal

Japan Times, Noboru Andô, malicieux : « En japonais, la seule différence entre yakuza

et yakusha [«acteur»] tient à une toute petite lettre…» Hélas pour les yakuzas, la réalité

est souvent moins glamour que la fiction.


C’est aussi le cas pour Susumu Ishii. Lui qui a si bien slalomé entre les écueils finit par en

éperonner un de taille: arrêté en 1978, il écope de six ans ferme pour avoir organisé des

jeux clandestins. Il en ressort à 60ans, en 1984, alors que les yakuzas sont déjà en net déclin.

Selon le Livre blanc de la police (édition 1984), on dénombrait, en 1983, 2330organisations

pour un total de 98771membres, soit une perte de plus de la moitié des effectifs depuis

l’âge d’or du milieu des années 1960.

Malgré ces chiffres en baisse, le parrain va vivre son heure de gloire à sa sortie. Comme

souvent, et aidé par ses frères comme le prévoit la tradition, il ressort de prison bien plus

riche qu’il ne l’était en y entrant. Au lieu de tout dépenser, il va faire travailler les enveloppes

de liquide qui lui sont remises pour célébrer son retour. Ishii a bien réfléchi, il a jeté son

dévolu sur l’activité la plus lucrative qui soit pour peu qu’on sache la détourner à son

avantage: la Bourse.

Sa libération en 1984, son intronisation en 1985, la Bourse de Tokyo dans le contexte

économique de bulle en 1986: pendant trois années, Susumu Ishii a la baraka. Mais c’est

oublier le pouvoir du wa au Japon, ce fragile équilibre entre les deux faces d’une médaille.

Après le soleil de la bulle, son explosion en 1987manque de ruiner le chef à la suite de son

OPA coûteuse sur Tokyu. Et puis désormais, plus de faux nez pour les flics, finis les cafés

au bureau: au début des années 1990, après une vague de scandales financiers mouillant

politiciens, hommes d’affaires et yakuzas, police et gouvernement décident enfin de passer

à l’action. Avec la mort de Ishii en 1991, comme parfaite allégorie, les yakuzas entrent dans

le crépuscule de leur histoire.

1991

un yakuz a en hiver
Pour les autorités acculées, plus d’autre choix: les yakuzas sont devenus vraiment trop

visibles et font diplomatiquement tache aux yeux du monde. Le grand frère américain,

notamment, voit d’un très mauvais œil la mafiocratie nipponne étendre ses tentacules

jusqu’aux États-Unis, lorsque Susumu Ishii s’associe avec Prescott Bush Jr., frère de George

Bush père, pour jouer les apporteurs d’affaires. Le Japon est fermement intimé de réagir.

Sans le savoir, l’improbable tandem Bush-Ishii vient de déclencher l’engrenage d’une

répression sans précédent –qui modifiera à jamais la criminalité japonaise. Souci majeur:

par où commencer?

En entrant aussi brillamment dans le monde des affaires légales grâce à la bulle économique

et aux sociétés de crédit complaisantes, Susumu Ishii a pris tout le monde de court et

savamment savonné toutes les planches possibles. On estime à 10milliards de dollars la

dette laissée par la mafia, qu'il faudrait, pour certains économistes, multiplier par 7pour

approcher de la vérité: 70 milliards, soit le PIB de la Côte d’Ivoire ou de l’Uruguay...


Bourse de Tokyo en 1989 :

des traders s’agitent lors

de l’éclatement de la bulle

spéculative de l’immobilier.
La police de Tokyo forme bien une unité de 50 agents, mais son nom même indique

sa perplexité sur le sujet: «Brigade spéciale enquêtant sur les activités commerciales illé-

gales des banques et des agents de change suite à l’é clatement de la bulle économique».

En clair: les montages financiers de haute volée sont bien trop complexes pour de simples

flics. «La plus grande erreur de la police fut de s’o ccuper des proxénètes et des salles de jeu

de l’Inagawa-kai», note Seiji Ishiba, ancien chef du département anti-yakuza de la police de

Tokyo, «et d’ignorer Ishii et les autres chefs.

La police japonaise sait seulement combattre les gangsters traditionnels. Les bandits

économiques n’empiètent pas sur le même territoire : c’est au ministère des Finances

d’agir. Mais le ministère n’a pas de service destiné à enquêter sur l’argent de la mafia.»

Une évidence se fait jour très vite: c’est toute la loi qu’il faut revoir.

Alors en 1991, des experts se mettent au travail. Le texte qui entre en vigueur l’année sui-

vante permet un recensement. Dans chaque région, les groupes violents sont désignés, selon

des critères comme le pourcentage de membres ayant un casier judiciaire.

Les yakuzas ne peuvent plus se cacher derrière des amicales et autres partis politiques

fantoches. Une fois identifiés, les groupes se voient interdire un certain nombre de choses,

comme les expulsions de locataires ou le recouvrement de dettes. Tous les signes autrefois

visibles depuis la rue, plaques ou enseignes, sont interdits. On tente de les écarter de l’é co-

nomie légale ou de punir tout lien d’un yakuza avec une entreprise légale. Mais cette loi n’est

pas pénale, elle est simplement administrative. Des peines peuvent s’appliquer mais uni-

quement en cas de récidive. Et elles sont loin d’être dissuasives: un an de prison, quelques

milliers d’euros. Pas de quoi effrayer un yakuza.

Néanmoins, ce nouvel arsenal judiciaire n’est pas sans consé quences : il va pousser

les mafieux vers d’autres activités moins traditionnelles pour eux que l’extorsion, comme le

trafic de drogue. «En agissant ainsi, les autorités les poussent à se “mafieuiser”, note Jérôme

Pierrat, ce qui peut sembler étonnant quand on parle d’une mafia. Sa particularité reposait

jusque-là sur un contrat social. Pour résumer: vous ne touchez pas au citoyen lambda,

vous n’êtes pas un handicap pour la société et vous vous contentez de rester pourvoyeurs
de plaisirs défendus car il en faut bien pour être plus productifs ou meilleurs au travail,

et nous, les autorités, faisons preuve d’une certaine tolérance. Avec ces nouvelles lois, les

yakuzas estiment que le contrat social étant rompu entre eux, l’État et la police, ils n’ont

plus à respecter une espèce d’honorabilité qui leur interdirait certaines activités. » Ce

déséquilibre perturbe complètement le wa: les yakuzas, autrefois sereins dans cette belle

harmonie, deviennent de plus en plus nerveux dans les années qui suivent.

Le 5août 1993, le vice-président de la banque Hanwa, Tomosaburo Koyama, est abattu

à bout portant dans sa voiture. Après une courte enquête, l’affaire est classée car jamais

élucidée. Koyama s’étant spécialisé dans la récupération de créances litigieuses (en clair,

recouvrer l’argent de la pègre), il n’est pas difficile de deviner le commanditaire et le mobile...

Plus sensible encore: depuis 1990, pour des motifs similaires, 21attaques à coups de cock-

tails Molotov et de bombes incendiaires visent les sièges des grandes entreprises, très

gênantes pour l’image de «chevaliers du Bien»: non contents d’avoir participé à détruire
268

l’é conomie, les mafieux ouvrent maintenant le feu sur des lieux qui reçoivent du public,

rompant avec le code d’honneur des yakuzas.

Pour couronner le tout, le film satirique Minbo, ou l’art subt il de l’extorsion, sorti en 1992,

se moque ouvertement d’eux, les présentant comme de simples lourdauds, vulgaires et

brutaux. Une semaine après la sortie sur les écrans, son réalisateur, Jùzò Itami, est attaqué

par un petit groupe d’hommes sur un parking. Il en sort le visage et les membres lacérés. Pas

impressionné, le cinéaste appelle, depuis son lit d’hôpital, les citoyens à se révolter contre

la mafia. Dans l’opinion publique, toutes ces affaires choquent. Les Japonais, pourtant peu

friands de manifestations publiques, réclament du changement. Ils sortent dans la rue armés

de balais pour demander un grand nettoyage et sont prêts à se battre eux-mêmes.

En 1995, un policier est abattu à Kyoto par un sous-groupe du Yamaguchi-gumi. Il a été

confondu avec un mafieux d’un autre gang. Les deux tireurs sont condamnés mais la

famille de la victime ose l’impensable: s’attaquer au kaicho de l’organisation en personne,

Yoshinori Watanabe, et lui demander plusieurs centaines de milliers de yens de dédom-

magement. Après une longue bataille juridique, le mafieux est lourdement condamné. Une

première. Le boss de l’Inagawa-kai, successeur de Susumu Ishii après la mort de ce dernier,

connaît les mêmes déboires et finit en faillite personnelle.

Le wa n’est décidément pas dans son assiette: si cela ne suffisait pas, les yakuzas doivent en

plus, à cette époque, faire face à l’arrivée de nouveaux groupes et de nouvelles concurrences.

Des gangs souvent formés de Chinois bousculent le quartier chaud de Tokyo, Kabukichô.

En 1994, un gang baptisé «la bande de Shanghai» prend d’assaut un restaurant tenu par

un groupe rival, originaire de Pékin. Ils massacrent trois hommes à coups de sabre, dans

une scène d’une violence et d’une cruauté inédites au Japon. Ces voyous d’un nouveau

genre se lancent par ailleurs dans un type de criminalité qui n’existait pas ou très peu avant:

le vol de voitures de luxe dans les quartiers riches, les casses, ou même les kidnappings.

À ces chiens fous sans foi ni loi se greffent aussi d’autres délinquants débutants. Au début des

années 2000, un journaliste d’investigation trouve un nom pour ces nouveaux gangsters:

hang ure, un mot-valise que l’on peut traduire par «demi-voyou». Mais l’appellation est
trompeuse. Ce sont de «vrais» truands. Plus souples, plus mobiles, plus violents aussi, les

hangure travaillent de leur côté, sans lien avec les familles de yakuzas et sans respecter leurs

règles. Plus jeunes, ils savent aussi mieux s’adapter au crime moderne. Les hang ure sont

trentenaires, quand les yakuzas vieillissent inexorablement et n’attirent plus les nouvelles

générations.

À la fin des années 1990, les yakuzas souffrent certes, mais leur business pèse encore

l’é quivalent de 4,5% du PIB en 1999. Échaudée, la pègre n’a pas non plus laissé tomber d’un

coup les délits d’initié, les activités boursières ni les sociétés écrans. Elle s’essaie même

aux start-up et tentent de profiter de la bulle Internet, nouvelle frénésie spéculative du

début des années 2000.

Taxé de laxisme après ses premières lois antigang et ses peines trop clémentes, le Japon

prend de nouvelles mesures. En 2011, des ordonnances criminalisent les liens des entre-

prises légales avec la mafia. Le principe: toute société travaillant avec la mafia reçoit un
Cliché publié sur Internet

qui met fin à la cavale d’un yakuza

en Thaïlande, repéré par la police

japonaise grâce à ses tatouages.


270

avertissement. Si elle refuse de couper les ponts, outre les amendes et peines de prison

classiques, son nom est rendu public, l’affront suprême dans un pays où la honte tue.

Pendant ce temps-là, les scandales continuent. Les grandes banques japonaises, Mizuho,

Mitsubishi,… avouent les unes après les autres avoir prêté de l’argent à des gangsters.

En 2012, le ministre de la Justice, Keishû Tanaka, démissionne au bout de vingt jours:

on accuse l’Inagawa-kai d’avoir financé toutes ses campagnes électorales depuis trente ans.

La loi oblige désormais les banques à contrôler l’origine de leurs fonds et autorise la con-

fiscation des comptes détenus par les yakuzas. Pour ceux qui en ont.

Car tout est fait pour mettre des bâtons dans les roues des mafieux, au quotidien: ouvrir

un compte, une ligne téléphonique, se faire assurer ou même avoir une carte bleue, tout

devient compliqué pour un voyou. «Le travail est devenu difficile, concède le chef de la

famille Mizuta-gumi», cité par le journaliste Jérôme Pierrat. «Le recouvrement de dettes

est plus délicat. Lorsqu’on a une commande, le type le dit tout de suite à la police. Mais le

plus exceptionnel, c’est le café d’en face qui nous refuse l’entrée.»

Devenu infréquentable, le milieu japonais n’est plus que l’ombre de lui-même. Depuis le

milieu des années 1990, l’ambiance est au mafia blues. Cette époque succédant aux lois

antigang a même un surnom: «l’hiver des yakuzas». «Au fur et à mesure du renforcement

législatif, qui continue encore aujourd’hui», poursuit Jérôme Pierrat, «beaucoup de gens

quittent les organisations. Il y a trente-cinq ans, 80000yakuzas étaient répertoriés officiel-

lement dans ces organisations listées comme des associations. Aujourd’hui, les familles

disent aux personnes de rester dans l’ombre. C’est le principe des familles italiennes: il y

a 10membres vraiment mafieux et 200personnes qui travaillent pour eux, des associés

moins visibles. Ces derniers ne font plus partie d’une famille, ils ne peuvent donc pas

balancer sur une organisation dont ils ne connaissent pas les secrets.»

Finis, même, les tatouages sur tout le corps. Les boss ne les financent plus et beaucoup

n’aiment plus l’idée d’être trop facilement repérables dans un monde où se cacher devient

de plus en plus délicat : en 2018, un yakuza en cavale depuis quinze ans est arrêté en

Thaïlande. Ayant l’habitude de jouer aux dames, torse nu sur le bord de la route avec d’autres
retraités, sa poitrine et son dos entièrement décorés attirent l’attention; un journal local

le prend en photo. Publiés sur Facebook, les clichés deviennent viraux. Jusqu’à parvenir

à la police japonaise… Il est extradé, à près de 75ans, pour répondre du meurtre d’un rival.

À mesure que la loi les traque, les yakuzas sont de plus en plus nombreux à avoir recours

à des prothèses pour dissimuler leur petit doigt coupé – ce code que 45 % d’entre eux

arboraient à une époque.

Désormais mal-aimés, les gangs tentent de regagner les faveurs de la population, comme

au bon vieux temps de l’impunité. En 2011, ils envoient des hommes nettoyer la région

sinistrée de Fukushima après la catastrophe nucléaire, mais «loupent» la dernière crise en

date, celle du Covid. Entre événements annulés et touristes absents, les yakuzas ont perdu

la majorité de leurs revenus légaux –les stands de nourriture ou de bibelots qu’ils tiennent
dans les festivals ou autour des temples sont restés vides. De plus, ils ont dû cette fois s’y

plier en restant confinés, tout simplement parce que 51% d’entre eux ont plus de 50ans,

des problèmes de santé liés à leur vie dissolue, et pas de sécurité sociale. Résultat: en 2020,

près de 2500hommes ont rendu leur tablier ou plutôt, selon l’expression locale, se sont

«lavé les pieds».

Depuis le début de la pandémie, les voyous se rabattent sur des petits délits, comme les

arnaques téléphoniques et les fausses réservations, payantes, de vaccination contre le virus.

Mais un danger bien plus pernicieux les guette, comme l’analyse Jérôme Pierrat: «C’est

l’histoire d’Icare ou du Loup de Wall Street: ils ont volé trop haut grâce à Susumu Ishii, puis

ils se sont brûlé les ailes à cause de lui et depuis, ils chutent. Le Japon suit le rythme de

la mondialisation, et sa mafia aussi est en train de s’o ccidentaliser. On peut même estimer

que c’est un peu dommage car le pays risque d’être un peu plus dans la m… à l’avenir.

Il vaut mieux connaître son ennemi, or ils le connaissent désormais de moins en moins,

alors qu’avant, tous les membres de l’organisation étaient dans le bottin. Je pense même

qu’un jour il n’y aura plus de bureaux. Comme le business est forcé de devenir de plus en plus

opaque et que les yakuzas ont de moins en moins la possibilité de travailler dans l’é conomie

légale, l’anonymisation va se développer et l’on va se rapprocher d’un modèle à l’italienne ou

à la russe, beaucoup plus clandestin et secret. Ils se lancent dans la came, comme le shabu et

les drogues de synthèse, ou encore la contrefaçon, alors que ce n’est pas leur cœur d’activité

à l’origine. C’est un vrai danger.»

Dans le Japon d’aujourd’hui, il semble bien loin l’âge d’or des prêts les yeux fermés, des

policiers qui passent boire le café au bureau. Terminés les coups de dés toujours gagnants des

descendants des bakuto. À l’époque dorée de l’impunité, un boss du Sumiyoshi-kai pouvait

se permettre ce genre d’allégorie: «En hiver, nous laissons au peuple le côté ensoleillé de la

rue, car c’est son travail qui nous permet de vivre. En été, nous, yakuzas, marchons au soleil

pour lui laisser le côté de la fraîcheur.»

Depuis que cet hiver des yakuzas semble s’étirer sans fin, il serait peut-être temps, pour ce

milieu qui a osé perturber le wa, de réapprendre à traverser la rue pour retrouver un rayon
de soleil. À défaut, cette mafia à la philosophie autrefois unique au monde sera condamnée

à devenir un folklore –comme dans les films de Takeshi Kitano, entre violence et gags

burlesques, avec ses gangsters errant en chemise hawaïenne, tentant de retenir un monde

qui a déjà disparu.


274



Né en 1924 à Yokosuka (Japon), Susumu Ishii devient officiellement yakuza au sein

de la famille Inagawa-kai en 1958, dont il devient le second kaicho (parrain) en 1986. Lassé

des activités classiques des yakuzas (jeu, racket, intimidation, prostitution, etc.), il pénètre dès

les années 1960 dans l’é conomie légale en montant des sociétés-écrans pour ses activités illé-

gales. Incarcéré de 1978 à 1984 suite à l’organisation de jeux clandestins, Susumu Ishii profite

de la bulle économique japonaise de 1986 pour obtenir des crédits et en jouer massivement les

produits en bourse, pratiquant notamment le délit d’initiés pour fausser les cours. À l’explosion

de la bulle économique, lui qui fut longtemps «le gangster le plus riche du monde» court vers

la ruine. Il prend sa retraite en 1990 pour passer le relais à Toi Inagawa, fils du fondateur de

la famille Inagawa-kai. Il meurt d’une tumeur au cerveau le 3 septembre 1991.



Le parrain Kakuji Inagawa (1914-2007) fonde en 1949, à Atami (Shizuoka, Japon), la fa-

mille yakuza Iganawa-gumi, renommée Inagawa-kai en 1972. Troisième gang mafieux le plus

important au Japon, le Inagawa-kai est le premier à avoir exporté ses affaires à l’international.

Connu pour ses talents de médiateur entre gangs rivaux, violemment anticommuniste et en-

couragé en cela par le conseiller de l’ombre Yoshio Kodama, Kakuji Inagawa forme au début

des années 1960 le kanto-kai, une fédération de gangs de la région de Kantô qui ne durera pas.

En 1986, il cède le trône de kaicho à son «fils spirituel» Susumu Ishii.


noitubirtsid

Ultranationaliste impénitent né en 1911, Yoshio Kodama est un conseiller occulte

japonais qui connut une vie hors du commun. À 12 ans, il s’enfuit de Corée, où il a grandi, pour

être adopté par des yakuzas, qui emploient cet excellent karatéka dès son plus jeune âge pour

casser des grèves. Il s’enrôle par ce biais dans diverses sociétés secrètes ultranationalistes.

En 1929, il est envoyé en prison pendant six mois pour avoir tenté, lors d’un défilé officiel,
de remettre en mains propres une note manuscrite à l’empereur Hirohito l’enjoignant à plus

de patriotisme. Espion en Chine de 1939 à 1941, puis engagé dans l’armée avec un rôle tou-

jours flou à ce jour, il exporte aussi de l’opium en Corée via son propre groupe nationaliste

(avec lequel il planifiait d’assassiner des dirigeants japonais trop laxistes), afin de «ramollir»

la résistance locale aux autorités japonaises. Parmi ses innombrables barbouzeries et outre

ses rôles d’intermédiaires dans des deals de corruption, il finit par devenir un interlocuteur

sous-marin du gouvernement et de la CIA, mais aussi du parrain de la famille Inagawa-kai,

Kakuji Inagawa, avec qui ses milices attaquent des manifestations de gauche. Après avoir sur-

vécu à la fin des années 1970 à une tentative d’assassinat-suicide à l’avion contre sa maison par

un ancien partenaire (l’acteur ultranationaliste Mitsuyasu Maeno), Yoshio Kodama s’éteint

d’une «banale» crise cardiaque le 17 janvier 1984.




Surnommé « le roi de la reprise», « le distributeur de billets ambulant» ou « Monster Osano», Kenji Osano

(1917-1986) s’est révélé au grand public lors des scandales de corruption autour de la firme aéronautique Lockheed

dans les années 1970, dont il sort financièrement indemne. À la tête de son conglomérat Kokusai Kogyo Corpo-

ration, cet homme d’affaire règne sur 70 sociétés représentant 18 milliards de dollars. Symbole du mélange des

milieux au Japon, Osano gravite dans l’entourage de l’homme de l’ombre Yoshio Kodama et du parrain yakuza

Kakuji Inagawa. Il est par ailleurs le principal financeur individuel du premier Ministre de 1972 à 1974, Kakuei

Tanaka.



Vice-président de la modeste banque Sanwa, Tomosaburo Koyama est assassiné devant chez lui le 5 août

1993 par un «tueur aguerri», dira la police. Chargé de collecter des dettes jamais soldées pour les prêts accordés,

notamment aux yakuzas, lors de la bulle économique des années 1980, il inaugure une vague de règlements

de comptes inédite au Japon. À sa suite, bafouant le code d’honneur des yakuzas stipulant qu’ils n’assassinent

jamais au sein de la population civile, une demi-douzaine de cadres bancaires exerçant des fonctions similaires

aux siennes seront exécutés jusqu’au milieu des années 1990, renforçant ainsi le désamour de la population pour

les mafieux de l’archipel.



Né le 18 janvier 1947 à Adachi (Tokyo, Japon), Takeshi Kitano est un cinéaste japonais dont la filmographie

a contribué à faire connaître la culture yakuza à travers le monde. S’inspirant des récits du quotidien que par-

tagent avec lui des yakuzas autour d’un verre après ses spectacles dans les comedy clubs de ses débuts, Kitano

fait souvent la part belle aux histoires de mafieux dans ses films – y mêlant un subtil mélange de violence et d’hu-

mour. C’est notamment le cas du premier film qui lui apportera une reconnaissance internationale, Jugastu (1990),

mais aussi de Aniki, mon frère (2001) ou de la trilogie des Outrage (2010-2017), parmi de nombreux autres.
276

Apparition du système féodal japonais Kak

lors de l’époque dite «de Kamakura».

Son influence a duré près de 700 ans,

jusqu’à la fin de l’ère Edo en 1868.

Durant cette période, les guerriers Rel

samouraïs dominent la société nippone,

avec le shogun à leur tête. 

Apparition des tekiya, vendeurs

ambulants dont nombre d’entre eux

viennent de basses castes, comme celle

des burakumin. Dans le même temps, Le f

on voit apparaître les bakuto, qui

organisent les jeux d’argent et arborent

fièrement des tatouages.

Le p

Naissance de Susumu Ishii à Yokosuka.

Le 7 décembre, 7 h 30 du matin:

l’aviation japonaise attaque la base

militaire américaine de Pearl Harbor. Sus

Le Japon entre en guerre aux côtés des

nazis.
EIGOLONORHC

Susumu Ishii intègre une unité Son

kamikaze de torpilles humaines au sein

de l’armée japonaise.
Les 6 et 9 août, l’aviation américaine

lance les premières bombes atomiques

sur les villes d’Hiroshima et de

Nagasaki. Le P

À la fin de la guerre, le Japon est occupé

par les forces américaines; occupation

qui prend fin en 1952. La

Début de la guerre de Corée.


Susumu Ishii lance une entreprise La famille d’un policier ab

de construction avec l’aide de Kenji Osano, un sous-groupe de la

businessman milliardaire. attaque en justice et o

contre le chef de l’org

Susumu Ishii est condamné à six ans Watanabe.

d’emprisonnement pour organisation de jeux

clandestins. Au pouvoir de manière q

1954, le PLD perd les

Les yakuzas compte 2 330 organisations pour un au parti démocrate d

total de près de 100 000 membres, soit une perte

de plus de la moitié des effectifs depuis 1963. Le 11 mars, un séisme, suiv

ravage les côtes nord-e

Susumu Ishii succède à Kakuji Inagawa la mort de dizaines de

et devient kaicho (parrain) de l’Inagawa-kai. et la catastrophe nuclé

Début de ce que les économistes appellent Le ministre de la Justice K

la «bulle», en particulier dans le secteur de démissionne au bout

l’immobilier. révélations de ses lien

On accuse l’Inagawai

La «bulle» éclate : en 18 mois, le Nikkei, principal ses campagnes électo

indice boursier au Japon, chute de 63 %.

Il ne reste que 25 900 yaku

Atteint d’une tumeur au cerveau, Susumu Ishii au Japon.

meurt à l’âge de 66 ans.

Les présidents de Nomura et Nikko, deux

importantes maisons de courtage, sont contraints


à la démission après les révélations de leurs liens

avec les yakuzas.

Les trois plus grandes familles de yakuzas

sont officiellement désignées par la police

comme organisations criminelles aux termes

de la nouvelle loi antigang.

Tomosaburo Koyama, vice-président

de la banque Hanwa, est assassiné.


278

pl aylists Tokyo Aca

Group, «Ta

Yellow Bu

The Golden Cups, «Hey Joe»,


JP THE WA
The Golden Cups Album, 1968.
LIFE IS WA

Minoru Muraoka, «Ying & Yang»,


Koh, «Bak
Bamboo, 1970.

Maki Asakawa, «Govinda», Maki II, 1971.

Kenji Endo, «Manzoku Dekirukana», Filmo

Manzoku Dekir ukana, 1971.

Okajohki, «No.3232», 1973.

Le Journal
Itsuroh Shimoda, «Everybody Anyone»,
Daisuke Itô
Love Songs And Lamentations, 1973.

Les Sept Sa
The Mystery Kindaichi Band,
(Japon, 195
«Music Mystery», The Adventure

Of Kousuke Kindaichi, 1977. La Marque

(Japon, 196
Osamu Kitajima, «Masterless Samurai»,

Masterless Samurai, 1980. Yakuza, Sy

Japon, 197
Hitomi Tohyama, «Wanna Kiss»,

Sex y Robot, 1983. Andô Nob

no Kiroku,
Junko Ohashi, «Dancin», Magical, 1984.

Black Rain
Suko Agawa, «L .A. Nights», L.A. Nights/

New York Afternoon, 1986. Jugatsu, Ta

Nigo, «Kung Fu Fightin’», Ape Sounds, 1999. Minbo, ou

Jùzô Itami
DJ Krush, «C andle Chant [A Tribute]»,

Zen, 2001. Ichi the Kil


ERULTUCGNAG

Dj Krush, «Song 2», Jaku, 2004. Outrage : C

Funky Shammy, «My Shammy Six»,

Nova Classic 5, 2004.


Mika Nohira, «Nikui Aitsu», Nippon Girls :

Japanese Pop, Beat & Bossa Nova 1966-70,

2009.

Kohh, «Shako», Dirt, 2015.

Chiemi Eri, «Sano-Sa», Chiemi Eri, 2016.

Saib, «Yu Garden», Around The World, 2016.

Grillabeats, «Shakuhachi», Trapanese, 2017.

Mc Igu, «Yakuza Gang»,

24Hr Sem Dormir, 2017.

TroyBoi, «KinjaBang», Left Is Right, 2017.

Aklo Norikiyo, «Hyakusenman»,

New Dr ug, 2019.

Taka Perry, JP THE WAVY, «Kuruna»,

Kur una, 2019.


Bibliographie

Misère et Crime au Japon du xviii e


siècle

à nos jours, Philippe Pons, Gallimard, 1998.

Yakuza: Japan’s Criminal Underworld,

David Kaplan et Alec Dubro,

University of California Press, 2003.

Yakusa : enquête au cœur de la mafia

japonaise, Jérome Pierrat et Alexandre

Sargos, Flammarion, 2005.

The Japanese Mafia, Yakuza, Law and State,

Peter B. E. Hill, Oxford University Press,

2006.

Legacy of Ashes : the history of CIA,

Tim Weiner, Anchor, 2008.

Habakarinagra, Goto Tadamasa,

Takarajima Publishing, 2010.

Confessions d’un yakuza, Kumagai

Masatoshi, Edition française

La Manufacture des Livres, 2012.

Yakuza Tatoo, Andreas Johansson,

Dokument Press, 2019.

L’Empire des yakuza :

Pègre et nationalisme au Japon,

Philippe Pelletier, Cavalier Bleu, 2021.


284

Après l’immense succès d’audience du podcast original Gang Stories, Deezer est fier de

s’associer aux équipes d’Hachette et de Radio Propaganda pour poursuivre l’aventure dans

un livre rétrospective illustrant brillamment les six premières saisons.

Fondé en 2007, et basé à Paris, Deezer rassemble une équipe de 600 personnes passionnées

de musique, de technologie, d’innovation.

Le service de streaming propose de très nombreuses playlists thématiques, l’é coute de

radios en direct, ainsi qu’une large offre de podcasts, dont de nombreuses productions

originales parmi lesquels La Playlist de Ma Vie, Best Story Ever et bien sûr le podcast Gang

Stories depuis 2020.

Avec plus de 90 millions de titres disponibles et une présence dans 180 pays, Deezer est

le service de streaming musical qui s’adapte aux envies, aux goûts et à l’humeur musicale
de ses 16M d’utilisateurs actifs dans le monde.

Deezer propose également des fonctionnalités uniques comme Flow, les paroles des titres

ou Songcatcher afin d’identifier instantanément un titre. Proposer une expérience musicale

riche et personnalisée à chaque utilisateur : tel est l’ADN de Deezer.

Grâce à ces multiples offres d’abonnement, le service permet d’accéder à l’intégralité de son

contenu, partout, tout le temps, sans aucune limite.


La propagande est l’action exercée sur l’opinion pour appuyer certaines idées. Du latin

propagare, qui signifie «ce qui doit être propagé», le mot, souvent dépréciatif, est géné-

ralement associ é aux régimes politiques autoritaires ou à la publicité. Mais il porte pour

nous un tout autre symbole : la propagation d’idées et de cultures à la marge.

En réalisant des programmes populaires de caractère, Radio Propaganda souhaite ouvrir

une nouvelle fenêtre sur un monde en plein bouleversement. Nous défendons avec force

une certaine idée de la culture et de la diversité sans jamais oublier leur aspect politique.

Des productions sans concession qui s’inscrivent dans le réel avec esthétisme, sérieux

et sensibilité.

Radio Propaganda n’est pas un simple studio de podcast : la propagation de ces idées
continue aussi avec la réalisation de documentaires audiovisuels, de disques, de livres,

de spectacles vivants et d’expositions.

La propagande n’est jamais finie !


286

Couverture Chapitre 1

© Lunae Parracho/ Reuters.


© Hans D

haut dr. et g

Auteurs, Abd/AP/S

préface et Garsmeur

bas;©Hemi
introduction
Stock : 33

© Dobar : 7, 10; © Hens Deryk/ Collection

Reuters: 14. Haderer: 3

bas; © Ha

Abd/AP/SI

©AdrianB

49 haut; © E
stid érc

bas; © He

Photo:52;©

Alamy Sto

Images/Ala

Chapitre 2

© Axel Ko

Train/Getty

Inc./Alam

Getty Fran

France: 8

Steven D
Getty Fra

Sto ck Ph

France:92-9

France: 96

© Peter Tu

seuqihpargotohp
Getty Fra

PremiumH

Nicholson/

France: 10
Chapitre 3 -
Brésil Chapitre 5

© DR : 119 bas; © Mario Tama/Getty Images © Robert

News/Getty France/Afp : 119 haut, 121, 122; © Francisco

AGIP/BridgemanImages:126haut;©Ullstein G etty Fr

Bild/Getty France : 126 bas ; © Hemis/R.M. Plan/Alam

Nunes/Alamy Stock Photo : 130 ; © Lunae Hulton A

Parracho/ Reuters : 133; © Felipe Dana/AP/ Bettman

SIPA : 135; © Vincent Rosenblatt: 138,139; © Francisco

Hemis/AF Archive/Alamy Stock Photo : 141; GettyFran

©Hemis/AntonioScorza/AlamyStockPhoto: Oakland T

144haut;©RicardoMoraes/Reuters:144bas; Icon and

© Felipe Dana/AP/SIPA : 146-147. Hemis/Pic

Alamy St

bas et ha

Chapitre 4 -
Mexique 219 ; ©

Getty Fra
©MiamiHerald/TribuneNewsService/Getty
Getty Fra
France : 159; © Anthony Suau : 162, 163; ©
Canadian
Pedro Pardo/Afp: 165; © Hemis/Zuma Press,
Getty Fran
Inc./Alamy Stock Photo: 168; © DR : 171 g. et

dr.; © The Washington Post/Getty France :

172 ; © Bloomberg Creative Photos/Getty

Chapitre 6
France : 173; © DR : 175 g.; © SSP/Notimex via

Afp : 175 dr. ; © STR Old/ Reuters : 176 g. haut; © Chloé J

© Henry Romero/ Reuters : 176 g. bas; © DR Ltd/Alam

: 176 dr.; © Hemis/Brian Overscast./Alamy Photos/ H

Stock Photo : 180; © Tomas Bravo/Reuters : haut ; ©


183; © Jorge Lopez/ Reuters : 186; © Handout/ Photos/G

Reuters : 188; © Alfredo Estrella/Afp : 190-191. Zeller/Afp

Getty Fran

Alamy Sto

Sutton-H

dr. ;©B

The Asah

©Chloé Ja

Gamma-Ra

© Chloé Ja
remerciements

Franck Haderer

Le projet Gang Stories n’aurait jamais pu voir le jour sans

la confiance inébranlable d’Antoine Girard et de Deezer.

Le travail de toute l’équipe du podcast a permis la réalisation

de ce livre : merci à Reza Pounewatchy, Didier Morville

aka Jaguar Gorgone, Margaux Opinel, Simon Maisonobe,

Gaspard Wallut, Yvanne Jacob, Aline Afanoukoe, Maud

Petit et Tez.

Mille mercis à mon éditeur de choc Stéphane Rosa

et aux équipes d’Hachette pour leur accompagnement.

Merci à l’indispensable Seb Carayol pour son travail de

l’ombre, à Nilko White pour ses incroyables illustrations,

à Franck Fries pour sa patience et à Willem Meerloo

pour son œil aiguisé.

Merci aux photographes indépendants Chloé Jafé,

Damien Bardot, Vincent Rosenblatt, Anthony Suau,

Adrian Boot et Katie Callan. Merci aussi à tous ceux qui

ont accepté nos interviews : Romain Cruse, Jean Michel

Caroit, Stéphanie Binet, Alex Jordanov, Yohann Lemoigne,

Maud Chirio, Thierry Noël, Romain Le Cour Grandmaison,

Emmanuelle Steels, PJ support 81, Stéphane Quere,


Félix Seguin et Jérôme Pierrat.

Mes pensées vont à ma famille, ma femme et mes proches

pour leur soutien et leur amour sans faille.

Sébastien Carayol remercie Katie Callan,

Pr. Tim Lauger, Dr. John Hagedorn, Jérôme Pierrat,

Paul Butler (East Bay Dragons).

Vous aimerez peut-être aussi