Gangs : Culture, Musique et Identité
Gangs : Culture, Musique et Identité
(jrodrigue@[Link])
environnementale reconnue.
ISBN: 978-2-01-717425-7
auteurs
à Radio Nova, avant d’intégrer France Inter en 2010, où il a mis en ondes et en musiques
les documentaires de la célèbre émission Là-bas si j’y suis pendant cinq ans. Depuis 2004,
Bull Radio. En 2020, il lance la série de podcasts Gang Stories avec la plateforme Deezer.
Margaux Opinel est autrice, chef opératrice et photographe. Elle écrit depuis
décembre 2015 pour l’émission Affaires sensibles, diffusée sur France Inter.
Établi entre Marseille et les États-Unis, Sébastien Carayol est journaliste et réalisateur
Jamaïque, en passant par New York. Depuis 1998, il collabore ou a collaboré en presse
Wax Poetics, etc., ainsi qu’avec les émissions culturelles Tracks (ARTE), Entrée Libre
Nilko propose une autre lecture du graffiti. Spécialisé dans le personnage et le décor,
par sa maîtrise du spray, son sens du détail et son goût des très grandes surfaces.
Reconnu par ses pairs, il peint les studios de mix de Dr Dre, Eminem et Outkast
à Los Angeles et de la Wu-Tang radio. En France, il travaille aux côtés de son ami
JoeyStarr sur le textile et le rhum. Membre des projets artistiques Tour Paris 13,
Reza Pounewatchy, Simon Maisonobe, Gaspard Wallut, Yvanne Jacob, Aline Afanoukoé,
Préface
JoeyStarr
14
Toute société
a les g angs
20
qu’elle mérite
Chapitre 1 - Jamaïque
Franck Haderer
Shower Pos
les hommes
du Présiden
eriam
mos
198
Chapitre 5
L’ang
de l’e
114
Chapitre 3 - Brésil
Commando Vermelho :
du Professeur
154
Chapitre 4 – Mexique
L a narco-muse
du Pacifique
Préface
Joe yStarr
J
e n’ai jamais été fan du film Scarface. La mythologie du dealer qui devient
téressait pas, les bandes, les gangs. Mais vraiment pas. J’ai toujours été plus
foi ni loi.
Cela dit, il y a un genre de gang que je respecte vraiment, ces temps-ci. Des mecs de quartier.
Une bande qui est dans le solide et pas dans le vaporeux. Des mecs de Marseille. Ce sont
ceux de «L’après M». Des anciens salariés d’un McDo des quartiers Nord qui ont repris
le truc façon pirate et qui sont solidaires, font des repas gratos, trouvent des volontaires
à tire-larigot, font des maraudes. Voilà. Ils n’ont pas trafiqué de la coke et des armes inter-
nationalement comme le Shower Posse de Kingston, ils ne sont pas devenus maires offi-
cieux des favelas comme à Rio sous couvert d’idéologie rouge, mais eux aussi constituent
un gang. Ils viennent de rien, se sont levés contre un système pour exister. C’est un gang,
oui, un gang positif parce qu’on n’est pas sur une histoire d’argent, et que la leur va dans
le bon sens. On est loin de l’imagerie que s’est créée le rap moderne en reprenant des codes,
des raccourcis liés à la gang culture, où plus tu as l’air d’un mec qui tient les boîtes aux lettres,
plus tu es tendance, parce que c’est rentré dans les mœurs. En plus, ils se trompent sur tout.
LA
’ près M, ça reste l’exception qui confirme une règle : le mot même de «gang» est devenu
péjoratif, mais il reste super lâche. Dans Gangs Stories, on parle de groupes criminels en
beaucoup d’autres... Et qu’est-ce qui les lie tous ? Les meurtres ? Non. La drogue ? Non. C’est
un truc tout simple : le business. Pour les mecs venus de rien, en fait leur but est devenu,
aujourd’hui, de ressembler à ce qu’ils dénoncent. Sarkozy en parlait, la rue l’a fait avant
lui ! Parce qu’aujourd’hui, on dit aussi «gang» pour les cols blancs, «Sarkozy et son gang»...
et, pardon, mais le fonctionnement reste un peu le même : un chef et tout autour plusieurs
strates de gens dévoués. Si c’est ça la définition, alors le plus gros gang de tous, c’est l’État, c’est
évident. Il ne brasse pas les mêmes sommes que dans les quartiers. C’est un gang bien plus
diversifié que ceux des Christopher Coke ou Tookie Williams, car c’est quoi la drogue, quand
tu brasses du minerai, des matières premières, des contrats d’armements ? Des miettes...
12
Les premières fois que j’ai entendu le mot «gang», ça n’avait rien à voir avec le quartier.
C’était loin, pour nous : la mafia, la French Connection, on regardait le film Le Clan des
Siciliens… C’était plus par rapport à ma culture cinématographique, bien avant la musique.
Plustard,c’estdevenuplusproche,etontraînaitunpeuaveclesdeuxbandesquel’onpourrait
qualifier de gang dans notre coin, les Ducky Boys et les Requins Vicieux, des bandes d’antifa,
Dans notre coin à nous, bon, on savait qui était avec qui, on voyait passer les frères Tiozzo,
les blousons noirs, ceux des mobylettes, ceux des motos. On les croisait au Rose Bonbon, une
boîte fifties qui a existé à plusieurs endroits. Mais les embrouilles, rien à foutre. À la base,
nous, c’était juste la musique. On y allait parce qu’à un moment donné le gars allait jouer
du jazz funk l’après-midi, genre Herbie Hancock. Ça durait dix minutes pas plus, mais du
coup c’était le rendez-vous quand même. C’était folklo, quoi. Les ponts entre ces différentes
strates de bandes underground et la musique, c’est ce qui m’a attiré au départ dans le projet
Gang Stories, ce lien culturel : les soirées dancehall financées par les Dons en Jamaïque,
les narcocorridos à la gloire des Narcos au Mexique, les bailes funk au Brésil...
On était loin de ça, il y a trente ans au Rose Bonbon, mais il y avait déjà cette notion qu’il
existe une musique pour chaque bad boy de chaque lieu et de chaque époque. À Paris, il y
avait déjà ce truc de bandes, d’embrouilles; ok, on fait la paix avec les autres, là, mais on ne
fait pas la paix avec la société. Chacun avait sa lecture du phénomène. Nous, on se voyait
comme despotes qui dansent ou mettent de la peinture sur les murs et doivent jouer les
pickpockets pour survivre, mais les autorités et les médias, dès que c’était un peu trop «mo-
ricaud», préféraient monter ça en épingle et faire de nous des gangsters. Alors que nous,
avec NTM, on était plus un crew, c’était autour de quelque chose d’un peu plus joyeux et
créatif que l’idée de gang. Certes, avec le tag, la violence était incluse dans l’histoire: là où
j’habitais, je ne payais pas de loyer, on volait, on ne payait pas le métro... Je ne payais rien.
Du coup, je n’avais pas d’argent, mais je n’avais pas besoin d’argent. Donc le business n’était
pas la finalité en soi – c’était juste la façon qu’on avait trouvé de subsister. Et puis ce qui m’a
toujours gêné dans la notion de gang, c’est l’uniforme – j’ai du mal depuis que j’ai dû faire
l’armée... En même temps, quand on écrivait «93» sur nos vestes, c’était peut-être le même
réflexe au fond, les mêmes prémices, c’est juste qu’on ne s’en rendait pas compte et on n’en
faisait pas grand cas. Notre seul point commun avec toutes les histoires qu’on déroule dans
Gang Stories c’est, je crois, juste cette envie d’exister, enfin, par l’appartenance à un groupe.
Ce besoin de pisser dans les coins pour marquer nos territoires. Mais nous, on avait vrai-
ment la sensation d’être dans nos légendes personnelles : si on volait, ce n’était pas pour
qu’à l’époque des Requins Vicieux, ceux que j’ai le plus fréquenté; certains étaient des sol-
dats vraiment volontaires pour tout, vraiment tout ! Même si bien sûr c’est évolutif. À Paris,
temps. À mon époque, tu portais des santiags, tu te mettais avec tous les mecs qui portaient
des santiags, c’était plus quelque chose en rapport avec l’apparat. Aujourd’hui, on est plus
dans un élan naturel, on est du même quartier, donc on est ceux du 9-3.
Aujourd’hui, le grand trait d’union, je pense, c’est que le gang n’est plus seulement un
marqueur social des «pauvres», mais c’est un phénomène qui est à tous les niveaux de nos
sociétés... Et toute société a les gangs qu’elle mérite. Du coup, comme la société est à l’heure
du capitalisme décomplexé, le nouveau rêve qu’on vend à ceux qui ont les deux pieds dans
la merde a changé.
Au départ, les gangs véhiculaient une sensation libertaire dans l’imaginaire des gens, portée
par les écrits, le cinéma, enjolivée par la littérature. Robin des Bois... La liberté, au départ,
c’est ça. Je crois que les premiers gens qui étaient libres, ce sont des gens qui ne rentraient
pas dans le système. Là, le symbole de liberté, c’est l’image du bad boy ultra-consumériste
où le mec est couvert d’or dans son gros pickup et emmerde le monde entier. On a détourné
l’essence du truc. J’e*****e tout le monde, ça veut dire que je suis libre, de nos jours. Alors
qu’avant, être libre, c’était, en tant qu’individu: je fais ce que j’ai envie de faire, sans pour au-
tant marcher sur la gueule les autres. Aujourd’hui, par exemple, pour moi, ce seraient plus
les Zadistes, les vrais libertaires, pas des mecs qui cassent des Rolls pour faire leur promo,
Quelle que soit la finalité du phénomène, que ce soit devenu une culture, que les gangsters
soient vus dans certains quartiers comme des Robin des Bois justement, c’est emblématique
de quelque chose de bien plus important : ils fleurissent toujours là où la République oublie
ses enfants. Quand tous les tenants culturels sont absents, ça ne peut donner que des zones
franches, qui doivent se fabriquer leurs propres héros et sauveurs. Le Robin des Bois en tant
que tel, oui il existe, et, oui, la forêt de Sherwood existe, elle est au parc de La Courneuve !
Ok, il y a une histoire de choix, celui d’avoir les couilles de se poser en face du système et
dire: je vais imposer mon diktat d’une manière ou d’une autre. Mais le truc un peu triste,
c’est qu’on préfère Pablo Escobar à l’Abbé Pierre parce que c’est plus excitant et sensation-
nel : il était là, il leur a fait la nique. C’est tout ce storytelling qui plait. Effectivement, l’abbé
Pierre, c’est moins passionnant, d’un seul coup. C’est juste le produit d’une société où les
gens sincères, les gens altruistes ont l’air de crétins. Mais il ne faut jamais perdre de vue
que pour tous sans exception, comme on le lit dans Gang Stories, qui est là pour expliquer
des histoires sans les glorifier, la seule règle qui fonctionne partout et à tous les coups, c’est
«Plus tu montes haut, plus ton point de vue devient vertigineux. Et plus ta chute sera dure.»
Franck Hade re r
Toute société
2010. Mon premier séjour en Jamaïque. À l’époque, l’évocation d’un tel voyage soule-
vait de nombreuses inquiétudes : «C’est un pays dangereux, très violent, où les gangs font
rage, pourquoi tu t'obstines à vouloir aller là-bas ?!» Pour moi, cela ne faisait aucun doute.
Mon désir de découvrir le pays qui a donné naissance à l’une des cultures les plus populaires
le berceau du reggae, du dub et du dancehall – ces musiques qui me fascinent depuis l’en-
fance et qui ont forcément joué un rôle dans ma vocation de réalisateur et de producteur
radio –, je devais sortir des sentiers battus et fuir les hôtels all inclusive où s’entassent les tou-
Trenchtown, ghetto de Kingston. C’est là que le jeune Bob Marley a rencontré les Wailers
et composé la plupart de ses titres passés à la postérité. Je suis frappé par la violence sourde
des conditions de vie misérables des habitants, bien plus que par celle que j’encours. Ici,
comme dans de nombreux quartiers paupérisés dans le monde, les pouvoirs publics sont
totalement absents, laissant les habitants seuls maîtres de leur destin. Ici, l’idée de mérito-
cratie en prend un coup. Pour s’en sortir, cessurvivors – comme les décrit Bob Marley – n’ont
d’autre choix que de recourir au système D. Dans ce contexte, c’est bien connu, le crime paie.
Bob, lui, n’a pas choisi cette voie. Il se tourne vers la musique pour éveiller les consciences
Mais ne vous méprenez pas, tous n’ont pas réussi comme le reggaeman. Depuis les années
1970, en Jamaïque, les gangs – affiliés aux politiques corrompus – font la loi. Ils enrôlent la
jeunesse à coup d’intimidations, d’argent facile et de meurtres. C’est justement face à cette
situation que Bob se dresse lorsqu’il distille son cri de paix et d’amour universel.
16
Trente ans après sa mort, je découvre la ville qui l’a vu grandir. Son message n’a pas pris une
ride, son combat non plus. Son portrait est omniprésent sur les murs de Kingston. Mais, dé-
sormais, une autre figure lui fait face : un certain «Dudus». Son portrait couvre également
les murs de la ville. Lui vient du quartier voisin, Tivoli Gardens, et a choisi d’emprunter un
tout autre chemin : il est le boss du gang qui domine l’île depuis plus de 30 ans.
Toujours animé par la soif de découvrir les racines des musiques qui m’accompagnent
depuis l’enfance, je prends la direction de Tivoli Gardens pour participer à la Passa Passa
Wednesday. Cette soirée, la plus connue de l’île, est organisée et financée depuis plus d’une
décennie par Dudus lui-même et son gang. Les inquiétudes de mes proches me reviennent
en tête lorsque je franchis, seul, l’entrée du quartier. Elle est gardée par des hommes en
armes, alors que la nuit tombe sur Kingston. Mais une fois sur place, la fête bat son plein dans
Le sound system crache les derniers hits jamaïcains du moment. Nombre d’entre eux font
d’ailleurs directement référence à Dudus et à son gang. Les danseurs et danseuses se dé-
chaînent jusqu’au lever du jour. Quelques mois plus tard, les mêmes sons et chorégraphies
inonderont la pop culture une fois repris par Drake, Rihanna ou Major Lazer.
De retour de ce voyage, je réalise à quel point le bain dans lequel j’ai plongé dès mon plus
jeune âge est empreint de gang culture, une culture qui a poussé comme une rose parmi les
orties. Avec la musique, la danse, la mode, le tatouage, le langage, les jeux vidéo ou les films
et les séries, c’est aujourd’hui tout un pan des pratiques populaires qui est sous l’influence
de ces formes d’expression venues de la marge. C’est ce constat qui m’a amené à m’intéresser
Comme JoeyStarr, narrateur du podcast dont est issu ce recueil, je n’ai jamais été fan du
film Scarface, ni de la série Narcos. Et je dois bien avouer que la fascination populaire pour
le tr ue crime m’a interpellé. Le parti pris de ces Gang Stories ? Éviter le sensationnalisme
un éclairage sur les origines du «mal» : dépeindre les gangs comme fruits de leurs époques
sur les bas-fonds de nos sociétés et sur la complexité humaine. Sortir des stories-mythes,
légendes et autres clichés qui entourent le sujet pour aller vers l’Histoire.
Que ce soit le Shower Posse de Kingston, les Crips de Los Angeles, le Comando Vermelho de
Rio, le cartel de Sinaloa au Mexique, les Hells Angels de Montréal ou les yakuzas de Tokyo,
tous ont une histoire que ce livre met en lumière sans romantisme. Sans glorifier ni accabler,
nous suivons dans chaque chapitre la destinée d’une figure phare de ces bandes. Illustrations,
plu hein, vous en d’mandez encore ? Eh bien, découvrez l’histoire de Christopher «Dudus»
Coke, de Stanley «Tookie» Williams, de William Da Silva Lima, de Sandra Ávila Beltrán,
Très vite, j’ai réalisé que le phénomène de gang posait des questions allant bien au-
delà des activités criminelles, pour interroger parfois des champs insoupçonnés. La séman-
tique, par exemple. Qu’est-ce qui distingue un gang d’une bande ou d’une team ? Qu’est-ce
qui le distingue d’un crew de hip-hop, d’une confraternité, d’une police, d’une organisation
criminelle ou d’un parti politique ? Presque rien, finalement. Puisque le gang peut être tout
cela à la fois.
Les chercheurs qui, depuis peu, s’aventurent dans cette marge, n’arrivent pas à se rejoindre
sur une définition commune et universelle. Dans son cours universitaire Gang and Media,
le professeur de criminologie Dr. John Hagedorn (University of Illinois, Chicago) défie ses
le recours aux drogues ? Non. Au viol ? Non. À la violence ? Non. Ils échouent à chaque fois
car ces deux entités partagent tout ceci. La seule chose que l’on conclut, c’est que les frater-
Si les plus éminents professeurs ne sont pas capables d’accorder leurs violons, je ne m’aven-
turerai certainement pas vers une définition. Cependant, les gangs que j’ai choisi d’introduire
d’une situation politique et sociale. Tels des stalactites sur le cours de l’histoire, les gangs sont
les saillies de situations locales. Ils en sont imprégnés et les cristallisent. Ils sont les enfants
mal élevés de la vie qui les entoure. Les Crips, par exemple, fleurissent sur le terreau de la
misère, de la ségrégation et des violences policières… Parfois même, les stalactites fondent
dans le ruisseau national. En échange des services qu’ils avaient rendus aux puissants,
les yakusas japonais sont ainsi parvenus à se diluer sans encombre dans les conseils d’admi-
globe, les organisations criminelles racontées dans Gang Stories ont grandement contri-
bué – et contribuent encore – à façonner le monde par leur implication dans le trafic, mais
aussi dans la vie politique, économique, sociale et culturelle. Tous les gangs, tous les groupes
18
d’hommes et de femmes dont l’histoire est ici racontée, ont inventé des codes, des rituels
d’un langage propre qui les caractérise et les distingue de tout autre groupe. Un patrimoine
si marqué qu’il a infiltré la culture populaire mondiale, du gangsta rap aux jeux vidéo
comme GTA ou Yakuza, ou encore aux séries à succès telles que Narcos ou Queen of the
South, en passant par le C-Walk, cette danse inspirée du rituel macabre des Crips et diffusée
Le mot «gang» est d’ailleurs lui-même de plus en plus détourné de sa signification première
dans le langage urbain contemporain. Aujourd’hui, il peut aussi bien désigner un groupe
d’amis, une audience, ou même qualifier de «cool» une pratique ou un objet. Un retourne-
ment sémantique loin d’être anodin. En séduisant le plus grand nombre, la gang culture
Né dans les marges de nos sociétés, le phénomène de gang interpelle aussi sur les défail-
lances de chacun. On ne rejoint pas un gang par hasard. Souvent, l’individu qui décide d’in-
tégrer ces groupes y voit le moyen de combler ses besoins sociaux les plus primaires : senti-
besoins que son environnement social, que l’é cole, que sa communauté, que la société tout
Difficile à dire. Je suis tout de même frappé de découvrir que dans la plupart des his-
toires racontées dans Gang Stories, dans des lieux et des réalités très différentes, les pouvoirs
publics locaux maintiennent des liens avec les gangs tout en prétendant s’y attaquer. Le plus
souvent, ils ne s’y confrontent que de façon purement symbolique et sporadique. À défaut
d’améliorer durablement les conditions de vie dans des territoires abandonnés, ils préfèrent
mobiliser un appareil répressif et s’en faire le relais par une communication sensationnaliste.
Utilisée à des fins électorales, cette répression locale n’a pour effet que de renforcer et disci-
pliner les gangs, qui deviennent alors un mal nécessaire. Ainsi, la «guerre» contre les narcos
lancée par Felipe Calderon, mal élu à la présidence du Mexique en 2006, n’a abouti qu’à faire
monter d’un cran la violence commise par les gangs, sans pour autant affaiblir les cartels.
À l’é chelle mondiale, les États et les organisations internationales ne semblent pas non
plus déterminés à lutter efficacement contre les activités illicites et criminelles. Couper
leurs canaux financiers semble pourtant la seule mesure capable d’assécher le trafic. Mais
les gangs et les organisations criminelles utilisent les mêmes circuits que ceux empruntés
par le grand capital (secret bancaire, évasion fiscale). Il n’y a d’é conomie illégale qu’en raison
de l’existence d’une économie légale, et elles ont toutes deux des frontières floues.
Au bout du compte, la prolifération des activités illégales et criminelles nous renvoie à l’ab-
En filigrane des gangs – et c’est aussi l’un des aspects les plus fascinants de leurs histoires
tion: c’est tout un ordre politique mondial structuré autour du capitalisme qui est mis à nu.
Dans ce système, une géopolitique inégalitaire bâtit un monde dans lequel les gangs com-
posés des franges les plus pauvres de la société subviennent aux besoins de consomma-
ces histoires, localisées et peu connues, sont pourtant intimement liées à la grande Histoire
contemporaine. Elles ont pour toile de fond la Seconde Guerre mondiale, la Guerre froide,
l’impérialisme américain, la lutte contre le communisme, la lutte pour les droits civiques,
Toute société a les gangs qu’elle mérite. Ces Gang Stories nous interpellent, dans un monde
entre le Robin des bois du ghetto et la criminalité sans foi ni loi. Un monde où il est d’autant
plus indispensable de faire à nouveau résonner le cri de Bob Marley : One Love !
Chapitre 1 - Jamaïque
Showe r P osse:
les hommes
du Préside nt
du Préside nt
«Ne laisse jamais un politicien
— Bob Marley
D
ans un coin de hublot, l’arrivée à Kingston fait toujours cette même impres-
turquoise si limpides que même l’avion semble vouloir aller se baigner, tant
les pistes de l’aéroport Norman Manley lèchent les flots. Des palmiers dès
pour 80de large, à peine plus grande que la Corse, perle des Caraïbes connue
pour avoir enfanté la première superstar issue de ce que l’on appelait autrefois, dans un
Sur les côtes nord de l’île, la carte postale déroule plages infinies, palmiers, hôtels de luxe
où l’on sirote rhums blancs ou jus de fruits inconnus récoltés dans la jungle alentour. Dans
les hôtels all inclusive où l’on emmure soigneusement les touristes pour qu’ils ne voient que
la paradisiaque mer des Caraïbes à perte de vue, on a fait de l’hédonisme un slogan pour
T-shirts: Jamaica no problem... Des Blue Mountains où l’on produit l’un des meilleurs cafés
au monde, aux champs de ganja de Westmoreland chantés par Burro Banton, se dégage
cette impression d’avoir enfin trouvé un jardin d’Éden grouillant d’oiseaux et de cascades
secrètes qui, le soir venu, vibre au son étouffé par les collines de quelque sound system
Des problèmes, il y en a beaucoup dans cette ancienne colonie anglaise devenue indépen-
dante en 1962, où le salaire minimum est à 120euros par mois. Mais il y en a surtout un. Celui
que l’île traîne comme un fardeau depuis au moins 1938, lorsque deux syndicats de dockers
virulents s’affrontèrent pour créer les deux partis politiques de l’île, le Jamaica Labour Party
(JLP), de droite, et le People’s National Party (PNP), de gauche, qui se relaient toujours au
pouvoir aujourd’hui. Bras armés des deux partis au début des années 1970, leurs milices sont
26
devenues des gangs qui ont prospéré de manière tentaculaire, pour finir par occuper une
placecentraledanslasociétéjamaïcaine.Avec59,7meurtrespour100000habitantsen2020,
la capitale Kingston s’inscrit dans le top 15de ces villes où les armes à feu parlent vite,
bien trop vite –après avoir figuré longtemps sur le podium: en 2006, par exemple, avec
58meurtres pour 100000habitants, l’île détenait «p ossiblement le plus haut taux mondial»
Dans les arrière-cours de l’île, ces tenement yards relativement invisibles du touriste,
les guerres à balles réelles entre ces organisations rythment le quotidien de pans entiers
jonglent entre trafics devenus parfois internationaux (drogues contre flingues), racket
Le plus tristement célèbre de ces gangs reste à ce jour le redouté Shower Posse, une affaire
transmisedepèreenfilsetdevenuelégendaireentrenteansd’[Link](«douche»)
Parce que le gang est connu pour doucher ses ennemis de balles... À sa tête, il y a, ou plutôt
il y avait, un chef aussi craint et charismatique que son physique bonhomme est anonyme:
laissera 76morts, la carrière d’un Premier ministre et l’image d’une Jamaica no problem
sur le carreau. Résonant dans le monde entier, éberlué de constater qu’un bandit puisse
générer une telle ferveur, la traque et la reddition de Dudus en dit très long sur le pouvoir
des gangs sur l’île, leur collusion avec les politiciens –mais aussi et surtout sur l’aura de Don
(«parrain») Dudus, une adulation qui lui a valu à vie un surnom et un statut dans les ghettos
2010
Le prêtre et l a perruque
La scène est surréaliste, elle semble presque tirée d’un film de Louis de Funès version
tropicale: en ce 22juin 2010, un pasteur file, au volant d’un quatre-quatre SUV aux vitres
si teintées qu’on ne peut distinguer qui est à bord, sur l’autoroute Mandela Highway en
direction de la capitale jamaïcaine. À ses trousses, avec des pointes à 200km/h, le sergent
de police Winston Radcliffe, qui n’est pas au bout de ses surprises. Quand il réussit à stopper
l’homme d’église pressé à la lisière de la ville, il réalise que sa passagère est bien plus intéres-
sante. D’abord parce qu’il s’agit en fait d’un passager, grossièrement grimé en femme sous
une casquette verte et noire, agrémenté de fines lunettes de vue très chic et surtout d’une
perruque frisée qui fera se gausser toute la presse. Mais aussi et surtout car la special lady du
révérend Merrick «Al» Miller est vite démasquée. Surprise! Sous le déguisement se cachait
Christopher «Dudus» Coke, 41ans, boss du Shower Posse et criminel le plus recherché de
Obama qui l’a placé sur sa short list des ennemis publics des États-Unis, il menait Dudus
à l’ambassade américaine pour y offrir sa reddition. Vrai? Pas vrai? Pourquoi la perruque?
Peu importe, c’est un soulagement. Pour Dudus aussi: le Don se savait au pied du mur,
sans aucune solution de fuite pour éviter le pire, à savoir finir en taule en Jamaïque. Il en
connaît un rayon sur le sujet: son père et fondateur du Shower Posse, Lester Lloyd Coke,
dit «Jim Brown», est mort dans sa cellule en 1992des suites d’un incendie très suspect.
Comme papa, Dudus est arrivé à un tel niveau de pouvoir qu’il sait bien trop de choses –une
botte. S’il parle à la justice jamaïcaine, il peut faire tomber la moitié du pays… Finalement,
il ne tient pas tant que ça à rester au pays, dans ces conditions. Mieux vaut donc partir af-
Quarante-huit heures après s on arrestation, Dudus est sur le tarmac de l’aérop ort
de Kingston. Toute la zone est bouclée, surveillée par des hélicoptères et des hommes
en cagoule. Cette fois-ci, c’est la bonne: décollage, direction New York. Présent dans l’avion,
Eric Baldus, l’agent américain de la Drug Enforcement Administration (DEA, l’agence amé-
contre enfin l’homme qu’il a traqué, écouté, surveillé pendant plus de sept ans. Il découvre
un Don calme, bavard, qui lui raconte avec émotion la mort de son père.
Après avoir provoqué une véritable guerre dans son fief de Tivoli Gardens, après avoir été
à la tête du pire gang de l’histoire de la Jamaïque, après avoir géré un trafic de plusieurs
épisode sanglant de l’histoire contemporaine de l’île. Game over Prezi! Cette fin de cavale
est largement relayée par les médias du monde entier. La Terre entière vient de découvrir
Derrière sa bouille parfois encadrée d’un collier de barbe ou de petites lunettes doctes,
Dudus ne paie pas forcément de mine. Il est discret, passionné de foot. Enfant, il était intelli-
gent, très doué en maths à l’é cole, et son surnom affectif, dont les origines divergent, désigne
le garçon doux qu’il fut. Moins sanguin que son père (qui assassina un chauffeur de taxi
devant une station de police sans qu’aucun flic n’ose venir témoigner au procès), Dudus, du
haut de son mètre soixante-dix, évoque le proverbe st ill water r un deep la version jamaï-
caine du «méfiez-vous de l’eau qui dort». Ne pas se fier à cette façade. Le faux doux Dudus
est un vrai dur à cuire. Depuis 1992, à la succession de son père, Christopher Coke a encore
Tivoli ne ressemble pas aux bidonvilles délabrés faits d’amoncellements de bois de récu-
pération et de dédales de petites cours que l’on renforce de panneaux de tôle ondulée – ces
zinc fences qui font aujourd’hui partie de l’imaginaire architectural des ghettos jamaïcains.
Tivoli Gardens, avec ses alignements au cordeau de bâtiments de plusieurs étages, ressemble
plus à une sorte de caserne militaire ou à une prison badigeonnée à la va-vite d’un turquoise
écaillé, que l’on aurait laissée à l’abandon. Une cité loin des yeux, loin du cœur. Et dangereuse,
si l’on en croit le check point permanent tenu par des militaires armés jusqu’aux dents qui
Mais le Don, lui, ne s’est pas laissé enfermer entre les coursives oppressantes de Tivoli,
de ce qui devait être au départ des quartiers populaires modèles –dont il fut plus simple
Dudus a su s’exporter et faire le tour du monde. À Bogota, New York, Miami, Toronto, dans
le vaste marché du commerce illégal, le nom du parrain jamaïcain est connu partout où l’on
négocie à l’aller crack, coke ou herbe, et armes et cash au retour –toujours en quantité. Petit
du gang de Dudus, la réputation rejoint la réalité, celle d’une violence extrême. À Tivoli
Gardens, on ne retrouve jamais ceux qui ont disparu. Le mythe de Dudus s’appuie sur des
exemples terrifiants qui sonnent comme des légendes urbaines: son procès en validera
certaines. La plus terrifiante: le meurtre d’un dealer surnommé Tall Man («Le Grand») que
Dudus, sans doute influencé par le film Scarface de Brian De Palma (1983), ordonne à ses
hommes d’attacher et de démembrer à la tronçonneuse. Son ancien acolyte, un dénommé
Depuis qu’il est aux commandes du Shower Posse, on compte plus de 1500assassinats
par balles chaque année. Lorsque se dissipe la fumée de son arrestation de 2010, les soldats
retrouvent dans un coin de Tivoli surnommé Java une salle de torture où étaient jugés
les ennemis du Président dans le cadre de procès expéditifs, ainsi qu’un mini-hôpital bri-
colé pour soigner les blessés par balles. Plus loin, comme ils le montrent à un journaliste
du Jamaica Observer, ils découvrent six tombes d’un charnier improvisé, camouflé der-
rière un enchevêtrement de buissons, dont une dans un wagon de train. Détail sordide:
un des cadavres a été enterré debout, indiquant que la besogne semble avoir été faite de
son vivant.
À Tivoli, on défendra toujours le Prezi bec et ongles, crânement. On n’a jamais entendu
dans West
Kingston.
On distingue
un tag à la
gloire de Jim
Brown, père de
Christopher Coke.
Ci-contre :
l'habitat
sommaire
des ghettos
de Kingston.
résidente à l’ Obser ver . Mieux : pour de nombreux habitants, les cadavres (dont l’état
de décomposition indique que certains séjournaient ici depuis fort longtemps) seraient
l’œuvre de la police.
Cela se passe comme ça à Tivoli: Dudus a toujours le soutien sans faille de la population,
ses sujets dévoués. Malgré les trafics, malgré les armes, malgré les morts qui lui sont im-
putables. Envers et contre tout. Car derrière la violence qu’il faut afficher pour gagner
le respect par la terreur, le Président porte ce surnom pour une autre raison. Une sorte
d’ordre social, et même moral, aussi incongru que puisse sonner le mot, s’est imposé avec
lui dans les rues de Tivoli Gardens. Le gang profite de l’absence de pouvoirs politiques
locaux corrompus pour organiser la vie du quartier et y faire régner ses propres lois.
Par exemple le viol, fléau du pays, y est banni, Dudus n’hésitant pas à tuer les auteurs de
Ici, tout passe par le Prezi et son Shower Posse: distribution de livres aux enfants, cadeaux
à Noël, prise en charge des frais scolaires et médicaux, distribution de bourses universi-
taires, gestion des conflits entre habitants et contrôle des rues. Un problème d’eau, d’élec-
tricité, de logement? Une femme seule qui a du mal à joindre les deux bouts à la fin du
mois? Il suffit de s’adresser à Christopher Coke. Comme tout État, le Shower Posse collecte
«l’impôt», cette «taxe du Président» que vont récupérer ses g unmen («porte-flingues»)
auprès des petits commerçants, des chauffeurs de taxi… Bon gestionnaire, Dudus a étendu
son empire sur l’e nsemble de l’île et des autres gangs. Lorsque le Don du centre-ville,
Donald «Zeeks» Philipps, est arrêté en 2005, l’organisation de Dudus s’impose naturellement
Dudus affiche plusieurs visages complémentaires: Robin des bois, narcotrafiquant, demi-
dieu de la rue. Partout dans Tivoli Gardens, son image s’étale sur les murs du ghetto aux côtés
de ses soldats tombés sur les champs de bataille. Les DJs les plus populaires de l’île chantent
sa gloire. Important, car la musique, en Jamaïque, a toujours été un enjeu social, politique,
économique. Pour le prestige, mais aussi pour recycler son cash, il faut y avoir au moins un
pied. Certains Dons, pris au jeu, ont fini par faire des carrières de producteurs de génie. Grâce
à son flair infaillible, toujours au contact de ce qui marche dans «la street», ce fut par exemple
le cas de Henry «Junjo» Lawes (1960-1999), dont le label Volcano lança les stars du reggae
rub-a-dub comme Barrington Levy ou Yellowman... Lui a été criblé de balles à Harlesden
(Londres) lors d’un règlement de comptes non élucidé sur fond de trafic de coke.
Pas de label pour Dudus. Son truc à lui, c’est le dancehall, ces soirées en plein air des quartiers
populaires qui sculptent l’âme musicale de la Jamaïque depuis les années 1950. Au début
des années 2000, il finance et protège la fameuse soirée du mercredi soir, «Passa Passa»:
murs d’enceintes, DJs qui haranguent la foule depuis leur micro, sound systems qui se font
concurrence en pleine rue, en plein cœur du ghetto. Pendant ses quinze ans d’existence,
c’était LA soirée dancehall, gratuite, connue dans le monde entier pour l’extravagance des
tenues de parade qu’y arboraient les r ude boys, la légèreté de celles des filles, mais aussi pour
cet inexplicable côté safe. À Tivoli, le jeudi soir, sur un ring de bric et de broc, Dudus organisa
un temps des combats de boxe en plein air, ouverts à tous, sans catégorie. Du beau monde,
32
en provenance des beaux quartiers, venait s’acoquiner à Tivoli car, même si cela avait lieu
en plein ghetto, ça filait droit. Dudus veillait au grain et s’y montrait à l’envi. Y chercher des
noises à quelqu’un, c’était chercher des noises au Prezi. Pas la meilleure idée…
Résumons : drogue, g uns, racket contre protection, une petite fibre sociale (sans doute
sincère) pour s’assurer l’immunité des habitants, le tout aspergé d’un soupçon de musique
de rue pour asseoir la mythologie dans la culture populaire. Tout cela, finalement, reste le lot
Mais pour ancrer encore plus profondément l’emprise des gangs sur sa société, la Jamaïque
a pris soin de fabriquer, des années durant, son propre poison, se tirant à vie une balle dans
le pied. Car ce qui fait de Dudus et des autres Dons jamaïcains autre chose que de gros caïds
de proximité, c’est qu’ici un parrain pèse très lourd à l’é chelle politique nationale, bien au-
delà des frontières de son territoire, de ses trafics. Tout cela grâce ou à cause du système des
garrison communities, ces «quartiers-garnisons» dont Tivoli Gardens est le sinistre modèle.
1965
Souvent connues par leurs surnoms (Dunkirk, Rema, Jungle, etc.), les garrison com-
munities sont des ensembles d’habitations à loyer modéré construites dans les années1960
et 1970par les deux partis qui se partagent le pouvoir, le JLP et le PNP. Caricatures d’un
clientélisme qui n’a pas ici besoin de se cacher, ces enclaves furent peuplées de sup-
porters fanatisés des deux partis, selon qui était en place au moment de leur construc-
tion. Principe basique de fonctionnement: des logements et des boulots contre des voix.
Si le quartier vote comme il faut, il est récompensé. Pour qu’un quartier vote comme il faut,
il suffit d’y placer un leader de communauté à poigne, le Don, d’en armer ses plus virulents
sbires et de laisser ensuite cours à des élections tout à fait «libres» dans ces conditions...
Comprenez: maculées d’intimidations et d’assassinats politiques. Les armes généreusement
octroyées pour cette besogne pourraient rester en veille toute l’année, entre deux scrutins,
mais ce serait gâcher que de laisser dormir ces gros calibres. Autant, puisqu’elles sont là,
Cela explique ce paradoxe absolu: les Premiers ministres ont tous représenté des commu-
nautés où ils n’ont jamais rien fait pour tenter d’enrayer crime ou chômage. Pourtant, dans
leurs «garnisons», ils sont toujours réélus dans un fauteuil lors des élections générales, tous
les cinq ans. Ce n’est jamais, finalement, un ou une politique qu’un quartier reconduit, mais
Dans ce système particulier, Tivoli Gardens s’illustre plus encore, dès sa sortie de terre
à West Kingston en 1966. Car elle est la première, le prototype de toutes les garnisons à venir.
Surtout parce qu’elle est l’œuvre d’un personnage extrêmement craint: le futur Premier
ministre JLP Edward Seaga (1930-2019). L’homme semble pouvoir tout contrôler: il est l’un
Dans le
quartier
de Tivoli
Gardens,
des danseurs
mettent
« le feu »
à la soirée
« Passa Passa »,
haut lieu
du dancehall
jamaïcain.
L’omnipotent et craint
de West Kingston
et premier ministre
aux États-Unis dans une riche famille jamaïcaine d’origine libanaise, cet homme élancé,
cintré dans un costume strict, le regard acéré, a étudié à Harvard, où il était cul et chemise
avec Ronald Reagan. Son sujet de prédilection, pendant ses études, était les rites religieux an-
cestraux jamaïcains et leurs musiques –le kumina, le revival– dont il a enregistré des heures
de bande magnétique. On lui prête même une expertise, voire des accointances solides
avec les rituels maléfiques de l’île, la magie noire de l’obeah (l’é quivalent jamaïcain du vau-
dou haïtien). Seaga, c’est un peu l’empereur de Star Wars. Et comme dans la saga galactique,
notamment les premiers rastafariens, cette communauté alors bourgeonnante née sur l’île,
qui déjà ne porte pas dans son cœur ce grand ami des États-Unis– des années plus tard,
ils surnommeront Seaga CIA-g uy, le «mec de la CIA». Comme par hasard, Back O’Wall
est aussi en majorité peuplé de sympathisants du parti adverse, le PNP... Place nette pour
le dédale de petits bâtiments de béton et les vassaux dévoués, chapeautés par le Don adoubé
En 1980, un nouveau Don y est nommé par Seaga, devenu Premier ministre. Pour l’état
civil, il est Lester Lloyd Coke, mais lui se fait appeler Jim Brown, comme l’acteur (et ancien
footballeur américain) du célèbre film de guerre Les Douze Salopards (Robert Aldrich, 1967).
Musique lancinante, cloche lugubre qui retentit: pour l’instant, il n’a pas encore fondé le
Shower Posse. Mais ce Jim Brown est un personnage central. Crucial, même: il est le père
du Shower Posse dans la revue Études caribéennes: «Il est tombé dans la politique partisane
à la fin de l’adolescence, lorsque, un dimanche de 1966, il fut victime de gunmen PNP. Tivoli
sortait juste de terre et les anciens résidentsde Back’O Wall résistaient. Les supporters JLP
fraîchement installés dans les bâtiments neufs tentaient de s’imposer. Lester Coke, qui était
alors en formation dans un magasin du centre-ville, fut pris dans les affrontements et reçut
cinq balles. Retrouvé mourant dans un fossé, sauvé in extremis, il revient dans le quartier
avec une soif de revanche qui ne le quittera plus. C’est probablement lui qui a abattu celui
que les habitants avaient choisi comme leader de communauté: Carl "Bya" Mitchell […].
Jim Brown est connu à Tivoli comme protecteur et généreux distributeur de richesses.
récurrente de témoins: il fut poursuivi quatorze fois sans qu’un seul témoin n’ose se pré-
senter à un procès.»
Jim Brown se lance dans la construction d’un empire multicarte. Comme son fils Dudus
le fera plus tard, il se lance dans le bâtiment notamment, d’où son amour du renvoi d’as-
censeur: ses entreprises raflent des contrats grâce au JLP, en échange de quoi il participe,
par exemple, au sabotage du traité de paix de 1978 entre les gangs, en gérant l’assassinat de
quelques Dons. Étonnamment (mais pas vraiment en réalité), Edward Seaga et Jim Brown
36
arrivent au pouvoir la même année, en 1980: le premier comme Premier ministre, le second
comme Don de Tivoli. En 1992, Jim Brown sera retrouvé mort, brûlé dans sa cellule... Nous
y reviendrons.
Aston «Buckie» Marshall, Donald «Zekes» Phipps, William «Willie» Haggart, affiliés au JLP,
au PNP,qu’importe: les parrains défilent, les quartiers aussi, mais le processus reste le même.
Dans la cosmologie des gangs, on appelle pudiquement cette organisation bien huilée
«le système». Dix-huit ans avant son arrestation, voici donc en 1992«le système» dont hérite
Dudus, qu’il va s’é chiner à faire vivre et à parfaire. Bon an mal an, cet engrenage mortifère,
pétri de crimes, de silence et de clientélisme viril fonctionne à sa façon. Pour Dudus, ce petit
manège aurait ainsi pu durer des années, même si la vie de Don reste une grande loterie.
Il aurait aussi bien pu tomber sous les balles d’un flic pas assez corrompu que devenir l’un
de ces respectables entrepreneurs en travaux publics qui coulent une semi-retraite paisible,
Oui, mais voilà, en 2009, Zorro est arrivé. Il prend les traits d’un agent des Stups américain
au physique de gendre idéal: Eric Baldus. Avec son unité de la DEA, il a accumulé patiem-
ment assez de billes pour prétendre extrader cet insolent parrain jamaïcain qui nargue
la justice américaine: personne n’a encore réussi à l’attraper, alors que le Shower Posse est
tonnes de cocaïne. Mais ce que découvrent Baldus et ses hommes en 2003 n’est que le début
2003-2009
qu’en 2009, l’unité de Baldus est sur le dossier du Don depuis déjà six ans. En 2003 donc,
pendant que Coke parade en Jamaïque en lançant ses soirées Passa Passa, l’agent des Stups
fait à New York une découverte capitale. Depuis quelque temps, il suit la piste d’un gang
local de Jamaïcains implantés dans la Grande Pomme, le John Shop Crew. Du menu fretin,
puisque le John Shop, en concurrence avec les gangs Bloodstains et Pelpa, n’est responsable
Au terme d’une filature de routine, Baldus est saisi ce jour-là d’une petite curiosité: que
peuvent bien contenir ces cartons que chargent deux de ses membres dans ce camion?
et un paquet d’armes. Mais il comprend vite que sa prise est une goutte dans l’o céan: tous
les jours, la même quantité de marchandises afflue dans les rues du Bronx.
Baldus remonte alors la piste de l’argent et atterrit directement en Jamaïque, sur les traces
du fameux Shower Posse. Il découvre d’abord que, même s’il n’a plus trop fait parler de lui
aux États-Unis depuis la mort de Lester Coke, le gang s’est reformé. Les autorités améri-
caines comprennent par la même occasion que Christopher «Dudus» Coke, son fils, a repris
Des écoutes que l’agent Baldus accumule les années suivantes. Il découvre la dimension ten-
taculaire acquise par le Shower Posse depuis la mort de son fondateur. Il démêle le fil de son
payer en armes de tous types, qu’il planque bien au chaud à Tivoli. Il ne s’agit plus seulement
de flingues ou d’Uzis, mais aussi d’armes de guerre. « Le matériel dont disposait le Shower
Posseauraitsuffiàdéclencheruneguerre»,affirmaitalorsMarkShields,commissaireadjoint
des forces de police jamaïcaine : « Il y avait des lance-missiles portables, les habituels AK-47
et M16, et toutes les armes de poing possibles et imaginables... Ils avaient un tel arsenal et
Baldus comprend aussi que Dudus réussit, petit à petit, à exporter son impunité aux États-
Unis. En 2007, les agents de la DEA arrêtent dans le Bronx Lloyd Reid, un gros dealer de
ganja qui dit travailler pour «l’un des hommes les plus puissants de Jamaïque», un homme
capable de «régler toute dispute». Lors d’une écoute de Lloyd Reid, ce dernier a lâché à un
associé que Dudus l’a rassuré: «Il m’a dit: tu es mon représentant aux États-Unis. Tu ne vois
pas que notre truc est désormais mondial? Personne ne peut nous faire chier. Personne.»
Le Don pilote toutes ses opérations depuis Kingston: prudent, il reste dans son quartier et
on ne le voit que très peu en Amérique. Il a bien été expulsé de Caroline du Nord en 1988,
pour recel d’objets volés, mais c’est à peu près la seule vague. Baldus le sait, il va falloir cra-
En reconstituant le puzzle, Baldus et ses hommes tombent sur des personnages de méchants
que même Hollywood aurait du mal à imaginer. Parmi eux, Rooster, dit «le Coq». Depuis
plusieurs semaines, les téléphones des gunmen jamaïcains sont en surchauffe, les conver-
sations enflammées: Rooster a tué un homme, il est ensuite allé à la morgue avec un sabre
de samouraï, a décapité le cadavre, puis est ressorti avec la tête ensanglantée sous le bras.
Toute la journée, il s’est baladé tranquille dans Tivoli Gardens. Histoire de s’amuser un peu,
il l’a posée sur le trottoir et lui a mis une cigarette dans la bouche, puis il s’en est servi comme
Les agents aimeraient bien discuter avec ce Rooster. Cela tombe bien, il débarque bientôt
aux États-Unis. Filé par les policiers, il les mène en Floride, à une maison très bien «équi-
pée»: 14000munitions et des kilos de marijuana, assez pour mettre au frais le Coq et toute
sa basse-cour. Surtout, ils arrivent très vite à démontrer que toutes ces munitions sont pour
Christopher Coke.
Cette fois-ci, la DEA a assez de preuves pour arrêter le Don de Tivoli. Le 25août 2009, l’acte
d’extradition tombe: «Le gouvernement des États-Unis d’Amérique affirme que monsieur
Coke est membre du Shower Posse et qu’il a, avec d’autres membres, illégalement et sciem-
ment violé les lois sur les stupéfiants des États-Unis. Cet acte d’accusation atteste en outre
que monsieur Coke est illégalement, volontairement et sciemment, impliqué dans un trafic
d’armes à feu sur le territoire américain.» 50000heures d’é coutes et de témoignages clés
plus tard, les États-Unis ont enfin les moyens d’intervenir concrètement. Un mandat d’arrêt
international est lancé à l’encontre de Christopher «Dudus» Coke et une demande d’ex-
de tout le monde…
2009
Le contre-l a-montre
28août 2009. Dans son bureau, le Premier ministre jamaïcain est soucieux: il vient
pour lui, en poste depuis deux ans, que pour son pays entier. Pourtant, Bruce Golding –qui
se présente comme l’héritier d’Edward Seaga (Premier ministre de 1980 à 1989) et qui a
ramené le JLP au pouvoir en Jamaïque– s’est fait élire sur deux vœux pieux: mettre fin
à la corruption du PNP, le parti adverse, qui a été aux manettes dix-huit ans, et en terminer
avec les gangs et les meurtres. Mais, comme Edward Seaga, Bruce Golding est député de la
circonscription de West Kingston. Ici, à chaque élection, selon le système historique en place,
Son pouvoir, il le doit en grande partie à Tivoli et à son maire officieux, son «Président»,
Dudus. En échange, selon les bonnes vieilles habitudes, «Prezi» remporte de nombreux
contrats publics qui lui permettent de légaliser une partie de ses activités et de jouer son
rôle préféré, celui de bienfaiteur bien-aimé distribuant travail et logements aux habitants
de sa communauté. Tout roule. Ou roulait, jusqu’à l’énorme grain de sable de cette demande
d’extradition qui vient gripper la machine. Impossible pour le Premier ministre de s’attaquer
au parrain des parrains. Alors, dans les autres quartiers de Kingston, il donne le change, en-
ferme à tour de bras les gunmen et démantèle les gangs. Le Shower Posse et Tivoli Gardens,
ment jamaïcain, l’opposition du PNP se jette sur l’o ccasion. Le 8décembre 2009, quatre mois
après l’annonce américaine, on demande au Premier ministre: «Pourquoi donc Coke est-il
toujours en liberté?» Bruce Golding, visiblement gêné aux entournures, avance ses argu-
ments: «Il y a des questions juridiques sur l’extradition à régler, notamment la validité des
écoutes. La demande n’est pas conforme aux lois intérieures. La question n’est pas de savoir
si le ministre de la Justice est d’accord pour autoriser l’extradition, mais s’il est prêt à autori-
ser quelque chose qui est en violation de nos propres lois.» Golding pense pouvoir tenir bon,
il joue la montre, fait vibrer la corde sensible du nationalisme jamaïcain pour se dresser de
toutes ses forces contre l’infâme ingérence américaine, celle-là même qui n’a jamais trop
semblé émouvoir le JLP,dans l’histoire, lorsqu’il s’agissait par exemple de fricoter avec la CIA
À force de minauder, Golding finit par se faire prendre la main dans le pot de confiture.
Le New York Times, repris par des journaux jamaïcains, révèle que Bruce Golding et son
gouvernement ont fait appel à un cabinet d’avocats pour faire du lobbying et casser la
demande d’extradition. Le genre de service qui se facture très cher: un premier contrat
est fixé à 400000dollars. Dans une Jamaïque confrontée à l’extrême pauvreté, financer
un cabinet américain avec des deniers publics pour défendre un parrain de la drogue, ça ne
passe pas.
À peine l’information publiée, le cabinet d’avocats américain annonce qu’il met fin à sa mis-
sion et rompt le contrat. L’opinion publique de l’île bascule. Pendant ce temps, les États-Unis
montrent les muscles: ils organisent un exercice naval au large de la Jamaïque, histoire de
montrer qu’ils ont bien les yeux rivés du côté de la petite île voisine… Golding est au pied
du mur.
Deux semaines plus tard, le 18mai 2010, après neuf mois d’esquive, le Premier ministre
doit se rendre à l’évidence: il n’a plus le choix. Il signe l’acte d’extradition de Christopher
Coke vers les États-Unis. Contraint, forcé et surtout très anxieux. Car Golding se souvient...
Il y a neuf ans, le gouvernement de l’île a bien tenté de mettre la main sur Dudus. Est-ce
2001
Dudus l’intouchable
7juillet 2001, un petit matin d’été déjà caniculaire à Kingston. À 5h30, une vingtaine
à la lisière de Tivoli Gardens et de ce cimetière si insolite de May Pen, avec ses tombes
bling-bling en forme de voiture ou de moto. La police veut vérifier une rumeur insistante:
la bâtisse servirait d’entrepôt pour toutes les armes et munitions du Shower Posse. Quelle
planque plus parfaite qu’une maison de retraite pour qui veut rester discret?
Soudain, les balles se mettent à fuser. Du côté de North Street et de Wellington Street,
la contre-offensive du Shower Posse n’a pas attendu, elle, les premières lueurs du jour pour
faire parler la poudre. « Lorsque nous avons reçu l’info selon laquelle les armes appartenaient
Ambiance à Dudus », racontera Renato Adams, commissaire de police, « on nous a recommandé une
tendue à Kingston
extrême, extrême prudence. Nous nous attaquions directement à lui. Nous avions convenu
en mai 2010 :
un militaire
qu’après avoir récupéré les armes, nous ferions une descente dans ses “bureaux”, son QG,
passe devant
de Tivoli, dans l’espoir de lui mettre la main dessus. »
une peinture
La puissance de feu du gang est tout sauf usurpée. Grenades, lance-roquettes, AK-47, M16…
de Bruce Golding.
Le Premier L’arsenal de la centaine de gunmen du Posse fait face à celui de la police jamaïcaine. Renato
ministre a cédé
Adams et ses hommes se rendent vite à l’évidence, ils ne peuvent pas rivaliser. Impossible
à la pression
américaine de se replier, la route est barrée par une pluie de balles. Les forces de l’ordre sont prises en te-
et signé
naille, couchées au sol. Pendant sept heures, les échanges de tirs douchent les rues de Tivoli
l'extradition
de Dudus. Gardens. Des habitants du quartier, victimes collatérales, s’effondrent sous les balles.
42
PourRenatoAdams,c’estclair,iln’yapasd’autreissuequelamort.«Dudusavaitfaitvenirtous
ses soldats», poursuit-il. «D e Tivoli, mais aussi des autres quartiers, pour défendre son terri-
toire. Lorsque la fusillade a commencé, j’ai regardé et j’ai compté: il y avait plus de soixante-
Tout à coup, les tirs s’arrêtent. Dans le camp d’en face, de l’autre côté de la rue, une info vient
de tomber: Edward Seaga serait descendu de sa résidence cossue des hauteurs de la ville,
il n’est plus très loin et il ne faudrait pas risquer de le toucher. Même s’il n’est plus en fonction,
Seaga reste une figure tutélaire, crainte, iconique de Tivoli Gardens, le père de ce quartier
qu’il a fait construire sur les décombres encore fumants d’une communauté de va-nu-pieds.
Seaga dénote dans le paysage: grand, la peau claire, le costume sur mesure. C’est bien l’em-
Le politicien réussit à joindre Renato Adams, assurant qu’il a négocié une échappatoire pour
la police. L’é quipe d’élite peut enfin sortir de Tivoli Gardens. Après une journée de chaos, le
bilan est terrible: 27morts, dont 2p oliciers et de nombreux civils. Le 7juillet 2001ne fait que
confirmer ce que l’on craignait déjà savoir: Tivoli Gardens est officiellement une forteresse
inaccessible. Un État dans l’État s’est imposé à Kingston, avec tout naturellement à sa tête
un président. Le président Dudus. Que plus personne ne s’est risqué à aller importuner avec
Retour en 2010. Dans les mains de Bruce Golding neuf ans plus tard, on imagine le stylo
tremblant à l’évocation de ce souvenir douloureux. Cette fois, pas le choix, il faudra extraire
Dudus de sa forteresse de Tivoli, coûte que coûte. Cela ne va pas être du gâteau, doit se dire
le Premier ministre. Il est loin de s’imaginer à quel point ce gâteau-là sera indigeste.
Mai 2010
répandue comme une traînée de poudre. Le royaume de Dudus se barricade. Après neuf
troupes. Tout commence par des manifestations spontanées. Dans les rues de Tivoli, des cen-
taines d’habitants, jeunes, vieux, hommes, femmes, défilent, pancartes levées. L’une d’entre
elles a fait le tour du monde; on peut y lire: «Jésus est mort pour nous. Nous mourrons pour
défendre Dudus.» Devant les caméras, les manifestants se relaient pour crier leur soutien
Comme lors de chaque événement marquant les news en Jamaïque, des chansons sont
écrites à la gloire du parrain: le vieux crooner reggae Bunny Wailer, ancien compagnon
de route de Bob Marley, compose un Don’t Touch the President; le groupe Twin of Twins se
fend d’un Which Dudus et la star du dancehall Vybz Kartel appelle à soutenir le parrain.
Preuves, s’il en faut encore, du pouvoir et de la réputation acquise par Christopher Coke en
et forces de police
à Tivoli Gardens.
44
Tout s’accélère le dimanche 23mai 2010. La police affrète des dizaines de cars dans Tivoli
Gardens pour proposer aux habitants de sortir du ghetto avant son intervention. Ils
ressortent aux trois quarts vides. Le message est limpide : personne ici n’abandonnera
Dudus aux mains des flics. Kami, un ancien homme de main du «Prezi», se remémore cette
veillée d’armes: «Tout le monde était prêt à se battre pour Dudus. Mais il ne s’agissait pas
que de lui. C’était un combat contre le système qui ne nous a jamais vraiment aidés.
Des groupes de femmes bloquaient les routes. Elles étaient comme la première ligne
Néanmoins, les forces de l’ordre s’apprêtent à intervenir. Tout cela ne peut que mal tour-
ner: côté «garnison», on assure que l’on se défendra jusqu’à la mort ; côté forces de l’ordre,
on a cette vieille ardoise de l’humiliation de 2001à régler. Avec le soutien logistique des
États-Unis, le gouvernement jamaïcain sort les gros moyens. Des drones commencent
Dans le camp d’en face, on se prépare aussi. Plus de 400habitants de Tivoli Gardens prennent
les armes. Ils sont rapidement rejoints par d’autres gangs qui prêtent allégeance à Dudus,
un fait inédit: pour la première fois, certains quartiers rivaux comme Concrete Jungle, dé-
passent leur opposition politique pour soutenir le Don de Tivoli. Au milieu du ghetto, des
Pour se faire la main, l’armée de Dudus lance les hostilités. Des tirs et des cocktails Molotov
sont lancés sur trois commissariats; un groupe de policiers est pris en embuscade à quelques
encablures de Tivoli Gardens. Ce premier soir relève déjà trois morts – deux policiers
et un civil.
Dès le lendemain, le Premier ministre Bruce Golding décrète l’état d’urgence et le couvre-
feu. Il promet «des actes forts et décisifs» pour rétablir l’ordre et de pourchasser «c et élément
criminel» avec «une détermination sans faille», comme il le dit avec une sincérité touchante.
qui sifflent à travers les rues du ghetto, épaisse fumée noire dans le ciel. Le gang tient tête.
Les cadavres des habitants, âmes damnées de Kingston dès leur naissance, commencent à
joncher le sol.
«Le Président a sacrifié ses sujets de Tivoli comme des agneaux à l’abattoir, déplorera le
journaliste jamaïcain Gary Spaulding dans le Jamaica Observer. Comme un vent puissant,
une étrange marque de ferveur religieuse s’était abattue sur West Kingston quelques jours
seulement avant l’intrusion de la police. Certains résidents de Tivoli avaient proclamé avec
une grande intensité religieuse qu’ils étaient prêts à subir le sacrifice ultime pour leur saint
Au petit matin suivant, la tension monte encore: les chars sont envoyés. C’est une mini-
guerre civile qui s’annonce: 800soldats de l’armée jamaïcaine et 370policiers d’un côté,
au moins 400miliciens pro-Dudus de l’autre. Sur les rares images filmées, la Jamaïque
apparaît comme un pays en état de siège, plongé en pleine guérilla urbaine. L’assaut est vio-
lent. Déjà une cinquantaine de corps sont transférés à la morgue de l’hôpital de Kingston.
Un cimetière improvisé à West
et le chef le stade national de la ville est même réquisitionné, transformé en centre de détention
de gang
de fortune. Une autre journée succède à une autre nuit. Puis une autre. Le 27mai au matin,
Claudie Massop
à court de munitions et de troupes, le Shower Posse finit par déposer les armes.
avant le One Love
Peace Concert
Le réveil est douloureux: 76morts, des centaines de blessés. Parmi les victimes, de nom-
de 1978.
breux civils et troismembres des forces de l’ordre. Le Premier ministre fait face à un déluge
de critiques. Des voix s’élèvent pour dénoncer les méthodes de la police, une intervention
qui a viré au cauchemar. Des témoins racontent que les forces de l’ordre débarquaient dans
les maisons et n’hésitaient pas à abattre des hommes sur simple soupçon. Amnesty Inter-
Mais, alors que retombe un peu la poussière de ce déluge de feu et de sang, une question
majeure se pose: quelqu’un a-t-il vu Christopher «Dudus» Coke? Car le Don est introu-
vable. Comme envolé. Les rumeurs viennent combler le vide: Dudus, «Keyser Söze tropical»,
est partout et nulle part. Il aurait fui par le réseau de canalisations du ghetto et pris la fuite via
ou Haïti. Ou encore il serait là, quelque part, dans Kingston. Le New York Post le pense à New
York, prêt à se constituer prisonnier pour son extradition. Les jours passent, les barrages
aux côtés de son pasteur. Un peu plus d’un an après le bain de sang de Tivoli Gardens,
la Jamaïque n’a toujours pas oublié: Bruce Golding démissionne de son poste. Pour des rai-
sons de santé et de fatigue, dit-il. Comme souvent, la chute du politique suit de près celle du
gangster. Conclusion par Edward Seaga en personne, empereur tout en froideur: «Pour tenir
la circonscription de West Kingston et son fief, Tivoli Gardens, il faut un cœur d’or et un
estomac d’acier. Tout ce que n’a pas Golding.» Oraison funeste pour fin de carrière écourtée:
à Kingston, jusqu’à sa mort en2019, c’est souvent Edward Seaga qui a le dernier mot.
1976
ou le cercueil
Avec Dudus, une énième fois, l’histoire d’Edward Seaga se retrouve liée à celle de
la famille Coke. Car bien avant la saga du fils, l’ombre du politicien planait déjà sur le destin
de son père. Dès 1976en effet, le nom de Jim Brown commence à circuler, en sous-main,
dans le cadre d’une affaire toujours brûlante aujourd’hui, la tentative d’assassinat de Bob
Marley.
48
Park de Kingston. Dans ce gigantesque jardin botanique tropical où sont statufiés les héros
de l’île, 80000p ersonnes sont réunies pour saluer un autre héros, moderne et bien vivant:
l’enfant du ghetto de Trenchtown, Bob Marley, qui y organise un grand concert gratuit.
À 31ans, il est devenu une star internationale; ses cris de révolte contre la misère et l’oppres-
Son événement s’appelle Smile Jamaica! et cette soirée est un petit «cadeau avant Noël»
qu’il offre à son peuple, une nuit pour sourire, pour oublier surtout. Car l’année 1976qui
s’achève a été l’une des plus dures. Le pays est en faillite, les étals sont vides, les coupures
d’électricité permanentes. Pire encore, l’île, déchirée entre les deux partis politiques,
Tout a dérapé en 1972. Le socialiste Michael Manley, leader du PNP, proche de Fidel Castro,
est alors élu Premier ministre. Une victoire qui inquiète les États-Unis. En pleine guerre
froide, ils craignent une contagion communiste dans les Caraïbes, d’autant que la Jamaïque,
par sa position géographique, est très bien placée stratégiquement. Il s’agit d’empêcher,
quelle que soit la méthode, le charismatique Michael Manley de s’installer trop durablement.
Washington met donc le paquet pour soutenir son grand rival politique, le libéral Edward
Seaga, chef du JLP. Aidé par la CIA, Seaga se lance dans une campagne de déstabilisation
ultraviolente contre le gouvernement de Manley. Les deux camps se rendent coup pour
coup. C’est à cette époque que chaque parti commence à armer ses soldats de misère issus
des ghettos.
À chaque quartier son gang, son affiliation politique et même sa bière : les socialistes
du PNP ne boivent que de la Red Stripe (bouteille aussi rouge que le socialo-communisme),
les capitalistes du JLP que de la Heineken (bouteille aussi verte que le logo du JLP), et tout
le monde fait bien attention de ne pas commander la mauvaise mousse au mauvais endroit.
À Tivoli, c’est donc JLP forever et Heineken. En 1976, le Don du moment se nomme Claudie
Massop; parmi ses soldats, le jeune Lester Coke, qui se fait déjà appeler Jim Brown.
Au milieu de cette folie meurtrière, une seule voix dissonante s’élève, celle du reggae,
intimement liée au contexte de ces guerres politiciennes. Les hippies occidentaux ont mal
interprété : lorsque Bob Marley déplore la «guerre à l’Ouest et l’Est», enjoint au One Love,
il n’est pas le béat prophète de la paix mondiale; il s’adresse directement à ses frères d’infor-
Avec Smile Jamaica! Marley veut utiliser sa notoriété pour enterrer, au moins quelque
socialiste de Michael Manley, qui l’accueille à bras ouverts et l’aide même personnellement
à trouver un lieu –le National Heroes Park. Mais rien n’est gratuit sous ces tristes tropiques:
malin, le Premier ministre annonce la tenue d’élections anticipées dix jours seulement après
le concert, afin de donner l’impression à tout le monde que Bob va chanter pour soutenir
sa campagne.
Les gangs du JLP enragent. Bob est devenu un ennemi politique, les menaces de mort
non alignés
en Jamaïque :
à l’aéroport
de Kingston,
Michael Manley,
leader du PNP et
Premier ministre
de la Jamaïque
(à gauche)
et le président
cubain Fidel
Castro (à droite)
entourent
Maurice Bishop,
Premier ministre
de Grenade,
et Kurt Waldheim,
secrétaire
général des
Nations Unies.
One Love Peace Concert à Kingston,
du roi du reggae. Deux jours avant le concert, vers 20h30, Bob et ses musiciens finissent
de répéter quand un commando de quatre types armés jusqu’aux dents débarque dans la
propriété. Pendant de longues minutes, ils arrosent la pièce d’une pluie de plomb : 56balles,
puis un silence assourdissant. Les tireurs disparaissent. Bob est touché au bras. Sa femme,
Rita, à la tête. Son manager, Don Taylor, a le corps criblé de balles. Par miracle, personne
Qui donc a osé? Chacun y va de sa théorie: la CIA, une dette de jeu… Mais l’hypothèse
qui revient le plus, c’est celle du gang de Tivoli Gardens, affilié au JLP d’Edward Seaga.
Un nom circule en sous-main: celui du jeune Lester Coke, futur père de Dudus. Mais per-
sonne ne parle. Bob fait un mini-concert de 90minutes, le bras en écharpe avec des musi-
ciens empruntés au groupe Zap Pow. À la fin 1976, il s’exile à Londres pour dix-huit mois.
À Kingston, la situation empire: descente aux enfers jusqu’en 1978, avant une lueur d’espoir
inattendue. Les deux principaux chefs de gang de Kingston se retrouvent en prison. C’est
alors que Claudie Massop, le Don de Tivoli Gardens, et Buckie Marshall, porte-flingue du
PNP, pour une fois non armés, se mettent à discuter. Ils réalisent qu’ils ne sont finalement
que des pions dans ce jeu politique macabre. Contre toute attente, les g unmen décident
de faire la paix, bientôt suivis par tous les gangs de Kingston. Cette trêve explose comme une
bombe, dans le dos des politiciens –qui affirment que «les chiens sont devenus fous» (sic).
Au s ommet de sa gloire, l’o c casion est trop b elle, trop puissante, trop symb olique :
le 22 avril 1978, son retour en Jamaïque sera le point d’orgue d’un festival à l’affiche
étourdissante (Bob Marley, Peter Tosh, Dillinger, Big Youth, Culture, etc.), le One Love
Peace Concer t. Sur scène, le chanteur Jacob Miller fait monter les deux chefs de gangs
ennemis Claudie Massop et Buckie Marshall qui uniss ent leur voix sur la chanson
bliable depuis. Puis Bob Marley, électrisé, étire son morceau « Jammin’ » de longues
minutes, appelant le Premier ministre Michael Manley et son rival Edward Seaga à
le rejoindre sur scène pour se serrer la main, au-dessus de sa tête. La grande histoire,
en marche.
Le lendemain du concert, des gars se présentent chez Bob Marley, pour apporter l’argent
récolté par la vente des billets. Bob se fige direct. «Qui est-ce ? demande-t-il à son manager.
— Lui? Un gars de Tivoli Gardens.» Il s’appelle Lester Coke, mais on l’appelle Jim Brown.
Bob grimace: il faisait partie des types qui ont essayé de le descendre, deux ans auparavant.
Est-ce que c’est lui précisément qui a tiré? Sur ordre de qui? On ne le saura jamais avec cer-
titude. Mais une chose est sûre: la paix sera brève. Trop de gens en haut lieu ont trop à perdre
avec cette trêve des ghettos. « Comme la plupart des signataires du Peace Treaty, Claudie
Massop est rapidement assassiné, relate Romain Cruse. Au retour d’un match de football,
son taxi est arrêté par un escadron de police. Lui et les autres occupants du taxi sont abattus
les mains en l’air. […] L’autopsie révèlera plus de 40impacts de balles. Plus de 15000per-
sonnes assistent à ses funérailles.» Il sera vite suivi dans la tombe par Buckie Marshall,
le pouvoir à Tivoli pour devenir l’un des Dons les plus puissants de Kingston en 1980.
La même année, les élections générales tournent à la guérilla: elles font plus de 800morts.
Seaga est élu Premier ministre, Reagan président des États-Unis: les deux anciens potes de
Harvard se retrouvent enfin, comme sur les bancs de la prestigieuse fac, et bien sûr, une fois
Dans son coin, Jim Brown, qui a activement contribué aux victimes électorales, sait qu’il
peut passer à la vitesse supérieure car désormais non seulement Seaga et le JLP, mais aussi
les États-Unis, peuvent compter sur lui et sa petite armée –c ontre une relative impunité sur
ses affaires. Voilà qui tombe bien: avec son acolyte Vivian Blake, il rêve de développer son
1992
Tivoli Gardens est devenu trop étriqué pour Jim Brown, qui inscrit ses gamins dans
la même école privée que ceux de l’intelligentsia de Kingston, parade dans des complets de
soie et exhibe ses bijoux tapageurs. Il veut se lancer dans l’export, et s’en donne les moyens.
Le Don tout-puissant sait faire fermer assez d’yeux au port de Kingston pour envoyer de la
ganja du cru ou de la coke en transit depuis la Colombie, vers les États-Unis –notamment en
Son partenaire, Vivian Blake, avec qui il cofonde le Shower Posse, s’installe dans le Bronx
(New York) et importe ses méthodes assassines pour s’y faire une place et une réputation:
à la fin des années 1980, on reproche déjà au gang environ 1000meurtres dans les deux pays.
À Tivoli Gardens, le fric et les armes coulent à flots. Jim Brown s’en met plein les poches,
mais construit aussi des centres communautaires, finance des écoles, distribue des emplois.
Il paye même les costumes pour les enterrements –et des enterrements, il y en a beaucoup
dans le quartier.
Côté américain, on commence à voir rouge. Ganja et cocaïne déferlent sur New York, il serait
une opération jointe des Stups et de la répression des fraudes fond sur plusieurs planques
du Shower Posse en plusieurs points de la ville, du Bronx à Long Island. Jackpot ! Des
dizaines de kilos de marijuana et de cocaïne, des armes par centaines, du simple flingue
Surtout, ils arrêtent de nombreux hommes de main venus de Jamaïque, qu’ils comptent
bien interroger. Prêts à utiliser la manière forte, ils s’attendent à une totale omerta. Mais non.
Tous ou presque se mettent à table. « La loyauté était une denrée rare au sein des posses »,
détaille Laurie Gunst, auteure du livre de référence sur les gangs jamaïcains à New York,
Born Fi’ Dead. « Et lorsque les Dons recouraient à la violence pour remettre leurs soldats
dans le rang, certains d’entre eux préféreraient aller trouver la police et monnayer les ren-
seignements qu’ils pouvaient fournir. Un moyen d’é coper d’une peine plus légère tout
en échappant à la colère du Don. Du coup, une fois que les flics retournaient un ou deux
membres d’un gang, ils arrivaient rapidement à faire tomber tout le monde.» Surpris mais
happy, voici les flics américains enfin prêts à remonter la filière jusqu’à Tivoli Gardens.
L’histoire va les aider: en 1990, le Premier ministre Seaga vient de perdre les élections.
Assez vite, un tribunal de Floride trouve de quoi demander son extradition, il est incul-
pé pour plusieurs meurtres au sein d’une crackhouse de Miami, en1984 –un des premiers
crimes du Shower Posse sur le territoire américain, qui a marqué les esprits. Un témoin
raconte comment le parrain a assassiné, sous ses yeux, une femme enceinte qui le suppliait
de l’épargner, elle et son enfant. Quelques semaines après la descente de police contre le
Shower Posse à New York, Lester «Jim Brown» Coke est donc arrêté puis emprisonné à
Kingston.
Commencent alors deux ans d’âpres négociations pour son extradition vers les États-Unis,
où il doit être jugé. En 1992, un accord est trouvé. À Miami, un avion décolle, rempli d’agents
du FBI chargés d’aller récupérer Jim Brown. Le parrain jamaïcain se prépare à passer
sa dernière nuit dans la prison de Kingston, avant de s’envoler vers le continent américain.
Mais Lester Coke ne prendra jamais l’avion. Cette nuit-là, il périt dans l’étrange incendie de
sa cellule. Personne n’est vraiment dupe: 15minutes avant que ne retentisse la première
alarme, des gardiens avaient déserté leur poste pile au moment du drame. Deux longues
heures pour emmener Jim Brown dans un hôpital situé à quelques minutes de la prison.
« Si vous croyez que Jim Brown vient de mourir brûlé par accident dans sa cellule, vous
croyez à la petite souris », raille, amer, son avocat Tom Tavares-Finson. « La seule chose dont
je suis sûr, c’est que j’ai vu le corps, et Jim Brown est mort. »
Qui a fait le coup? Les rumeurs, encore, ont leur idée: soit le Shower Posse lui-même, qui pré-
fèrerait un Jim Brown mort et silencieux dans une cellule de Kingston que bavard dans un
tribunal américain. Soit le JLP et son Premier ministre Edward Seaga, qui aurait beaucoup
à perdre si le Don se mettait à parler.
Jim Brown éliminé, qui pour lui succéder? Son fils, bien sûr. Mais le prince héritier naturel,
Jah T, est malencontreusement abattu à moto le jour même de la mort de son père. Son deu-
xième fils, naturel aussi, Leighton «Livity» Coke? Un peu tendre. Le faux doux Christopher
«Dudus» Coke, 24ans, certes fils hors mariage, semble mieux taillé pour le job: un témoin
raconte qu’avec ses plus fidèles gunmen, le jeune prétendant caïd a fait le tour de toutes les
escortent prêtent allégeance. Puis, pour marquer définitivement sa prise de pouvoir, il venge son
Christopher
demi-frère Jah T, assassiné avant même de monter sur le trône. Pas n’importe comment:
« Dudus » Coke
lors de son en faisant exécuter le tueur chez lui, puis en abandonnant son cadavre sur un chariot près
extraditon
de la voie ferrée –en prenant soin d’envoyer ensuite des hommes arroser de balles le coin
à New York,
le 24 juin 2010. de Maxfield Avenue, là où son frère a été assassiné. À l’aveugle. Juste pour le principe.
54
Dudus hérite donc de l’empire familial, offrant à Livity les miettes d’une garnison bien
moins emblématique, celle de Lizard Town. Pas rancunier, Livity : après quelques em-
brouilles avec Dudus dans les années 2000, il fera partie de ceux arrêtés lors de la capture
Retour en 2010: 18ans se sont écoulés depuis la prise de pouvoir autoritaire de Dudus sur
le Shower Posse. Assez de temps pour en faire un leader incontestable, incontesté, craint de
beaucoup, intouchable pour tous. Traqué depuis plus de trois semaines, il réalise, après le
massacre de Tivoli Gardens en mai de la même année, qu’il ne pourra plus aller impunément
où il le souhaite, désormais.
En cette fin juin, très échaudé par la fin tragique de son père Jim Brown, il a sans doute
fini par soupeser à tête reposée les avantages comparés d’une cellule jamaïcaine, inflam-
mable, et le confort relatif de la peine aménagée, s’il coopère, d’une prison américaine.
Le pasteur à qui l’on trouve un SUV, un déguisement : en route pour l’ambassade des
États-Unis ! Dudus est à nouveau prêt pour un séjour américain. Cette fois-ci, pour la
première fois, ce n’est pas lui qui en choisit les conditions; il part pour une longue peine.
2021
un nouve au K artel
Le procès de Christopher Coke s’ouvre en 2012à New York. Comme anticipé, Dudus décide
qui a bâti son empire sur des rivières de plomb et qui n’hésite pas à exécuter ses propres
hommes s’ils fautent. Les 227pages de la retranscription du procès de son ancien com-
plice Cowboy sont une litanie, où finissent face contre terre des soldats autrefois loyaux:
Le 8juin 2012, Christopher Coke est condamné à 23ans de prison, la peine maximum prévue
par son accord, qu’il purge en ce moment même au Federal Correctional Institution de Fort
Dix (New Jersey), sous le matricule 02257-748. Sa date de sortie est pour l’instant prévue
au 25janvier 2030.
et la fin du Shower Posse, le nombre de crimes a significativement chuté, d’un coup –environ
40% de meurtres en moins. Satisfaction de courte durée… Le problème s’est juste déplacé.
Aujourd’hui, c’est Spanish Town, ville située à une vingtaine de kilomètres de Kingston,
qui est le nouvel eldorado du crime en Jamaïque. Deux gangs rivaux, le Clansman et le
One Order, se livrent une guerre sans merci. Le premier soutient le PNP quand le second
s’est rapproché du parti au pouvoir, le JLP. L’histoire, c’est son plus grand fardeau, se répète.
meurtre.
56
Aujourd’hui, le plus mythique est le chanteur de dancehall Vybz Kartel, en prison à per-
pétuité à Kingston depuis 2014p our sa participation à (au moins) un meurtre. Garçon aussi
extrêmement intelligent que calculateur, le «World Boss» était, avant de partir au trou,
aussi à l’aise donnant une conférence à l’University of the West Indies pour la sortie de son
hallucinante autobiographie, The Voice of the Jamaican Ghetto, qu’au fin fond des bas-fonds.
Soutien sans faille de Dudus, son affiliation avec les gangs est toujours l’objet de spéculations:
en 2014, le chef de la police a fait grand bruit en disant que Kartel était «directement respon-
«Ce qui fascine le plus chez Kartel, c’est la froide lucidité avec laquelle il construit son per-
sonnage polémique en appuyant sur les plaies de la société jamaïcaine», analyse Romain
Cruse. «[…] Il incarne une figure de cannibale qui se repaît de ses victimes: femmes, homo-
Équilibriste, Kartel est aussi virtuose: couvert de tatouages de la tête aux pieds, ses paroles
peuvent aussi bien glorifier les g uns, le sexe, la ganja, qu’être conscientes et politiques.
peau via Cake Soap, sa propre marque de savon blanchissant. Son clash avec le chanteur
Mavado, entre 2006et 2009, déclenche une guerre entre les ghettos de «Gaza» et de «Gully»,
qui fonctionnent comme de véritables clubs de supporters de foot –les armes en plus– avant
que le Premier ministre pas encore démissionnaire Bruce Golding ne doive intervenir.
Bref, Kartel a un pouvoir réel sur la rue et la société jamaïcaines en général. Il est si craint
d’ailleurs qu’il semblerait que tout soit fait pour le maintenir en prison le plus longtemps
possible: son procès souleva en son temps de nombreuses questions juridiques, et les de-
mandes régulières de révision de peine par son avocat Tom Tavares-Finson (qui fut aussi
celui de Dudus) sont pour l’instant toujours balayées d’un rapide revers de manche.
Là aussi, la street my tholog y s’en mêle: depuis sa prison, Adidja Palmer (de son vrai nom)
continue mystérieusement à dominer depuis sept ans les char ts du dancehall, sortant
album sur album. Tellement protégé qu’on soupçonnait à un moment Kartel de sortir la
nuit pour aller enregistrer. En attendant la sortie de ce nouveau boss, dans les mean streets
de Kingston, les héros mais aussi les formes de crime changent. La ganja, la coke, le crack
Depuis Dudus, les débrouillards de la rue jamaïcaine ont trouvé de nouvelles activités
lucratives, un peu plus élaborées et nécessitant moins de logistique : les arnaques très
élaborées de scam. Pour être un bon scammer, il suffit d’un téléphone et d’un bon bagout
pour harceler des personnes crédules aux États-Unis, leur faisant croire qu’elles ont gagné
à la loterie –et qu’elles doivent s’acquitter de menus frais afin de recevoir leur argent.
Nostalgique d’un monde du crime d’autrefois, il arrive à la société jamaïcaine de regretter
le temps de Dudus, pendant lequel, au moins, les gangsters étaient «gérés», sous le contrôle
du «Président». Désormais, avec une Jamaïque plongée dans une crise économique ter-
rible, confrontée à une violence permanente, le cycle reprend. Les chiffres, encore, toujours:
Posse, les chiffres semblant se stabiliser depuis 2018 autour de 1 300 meurtres par an.
Dans sa geôle, conseillé par le même avocat que celui de Dudus et de son père, Vybz Kartel
doit sans doute se dire qu’il ne vaut mieux pas qu’il joue avec un briquet. Quand on connaît
parti sur West Kingston dès la fin des années 1960en n’hésitant pas à utiliser la violence pour
faire pencher les scrutins. En 1978, il signe un traité de paix avec le gang ennemi de Buckie
Homme fort du quartier défavorisé de Tivoli Gardens, il s’assure des votes des habitants
du ghetto pour le parti politique JLP et pour son leader Edward Seaga durant les violences
politiques des années 1970. Dans les années 1980, après avoir assassiné plusieurs militants
anti-JLP, il devient le «Don» du gang Shower Posse alors que le parti d’Edward Seaga prend
le pouvoir. Avec son associé Vivian Blake, il organise le trafic de drogue entre la Colombie,
la Jamaïque et les États-Unis. Arrêté en 1992, il meurt de manière suspecte lors de l’incendie
Originaire du quartier de Tivoli Gardens, il est, avec Lester «Jim Brown» Coke, le fon-
dateur du gang Shower Posse. En 1973, il déménage à New York et y installe les opérations
de son gang spécialisé dans la distribution de marijuana et de cocaïne. Il serait en outre l’un des
créateurs du crack qui inonde les rues américaines depuis les années 1980et 1990. Inculpé pour
de multiples assassinats à New York et à Miami, il échappe de peu à son arrestation et s’enfuit
en Jamaïque. Il est finalement arrêté et extradé aux États-Unis en 1999, où il est condamné
noitubirtsid
à une peine de 28ans. Il est libéré sur parole après 8ans de prison et retourne en Jamaïque.
Né à Boston d’une famille jamaïcaine d’origine libanaise en 1930, il fait ses études
à Harvard aux côtés du futur président américain Ronald Reagan. Une fois diplômé, il s’installe
en Jamaïque et s’intéresse aux rites kumina, similaires au vaudou haïtien. En 1958, il lance sa
carrière de producteur de disques en fondant le label West Indies Recordings. Il devient député
politique du quartier pour garantir ses réélections. En 1974, il devient le leader du parti JLP,
opposant au PNP du Premier ministre de l’époque, Michael Manley. Souvent fustigé pour
sa proximité avec la CIA, il est un des artisans des violences politiques qui déstabilisent l’île
dans les années 1970et 1980. En 1980, son parti gagne les élections générales et il est nommé
Premier ministre. Son élection marque un tournant dans l’histoire de l’île: il lance une politique
élections aux États-Unis.Il est défait au scrutin de 1989et voit Michael Manley, son opposant
politique (PNP), revenir au pouvoir. Edward Seaga meurt en 2019à Miami, à l’âge de 89ans.
Fils de Norman Manley, fondateur du parti politique PNP et artisan de l’indépendance de la Jamaïque,
Michael Manley est Premier ministre de l’île durant les années marquées par la violence politique de 1972
à 1980. Défenseur d’une idéologie socialiste, il organise de grands programmes sociaux à destination des popu-
lations les plus pauvres de l’île. Proche du leader cubain Fidel Castro, il cristallise les peurs du voisin américain
de voir un autre pays de la région basculer vers le communisme. Face à la situation dramatique du déficit public
jamaïcain, il est contraint de signer un accord d’austérité avec le FMI en 1977. De retour au pouvoir en 1989,
il renonce à ses idéaux et poursuit la politique libérale imposée par son prédécesseur, Edward Seaga. Il meurt
Homme politique jamaïcain, il prend la succession d’Edward Seaga à la tête du JLP et de la circonscription
de West Kingston en 2005. Nommé Premier ministre en 2007, il promet d’éradiquer les gangs qui sévissent dans
l’île. Il est pourtant accusé de soutenir le Shower Posse et son leader Christopher «Dudus» Coke pour s’assurer
des votes des habitants de Tivoli Gardens. Face à la pression du gouvernement des États-Unis et après des mois
d’inaction, il lance en 2010une chasse à l’homme, qui durera près de 10jours, pour livrer le Don à la justice améri-
caine. Mais la violence des forces de l’ordre lors des opérations et les soupçons de corruption qui l’accablent auront
Fils illégitime de Lester «Jim Brown» Coke, il suit des études dans les meilleures écoles de Jamaïque avant
de prendre, en 1992, la succession de son père et le contrôle du Shower Posse. Affilié au parti JLP,il est désigné par
les autorités américaines comme l’ennemi public numéro un en termes de stupéfiants. Arrêté en 2010après près
de 10jours de violents affrontements entre le gang et la police jamaïcaine pour empêcher sa capture, il est extra-
dé puis jugé aux États-Unis. Il purge aujourd’hui une peine de 23ans dans un centre pénitentiaire de Brooklyn.
62
à découvrir la Jamaïque.
Le P
colonies.
Fin de la première guerre de rébellion
des Maroons. (
pour meurtre.
Le PNP gagne les élections générales et Michael de l’Unesco. L’état d’ur
et Kingston après de n
le gang.
de Pékin.
64
Sikka Rym
Vybz Kart
Wanted, 1978.
Filmo
Bob Marley & The Wailers,
Marley, Ke
Mavado, «D efinition Of Gangster»,
Brooks, 2007.
des Écriva
Chronixx, «Sell My Gun»,
Kartel et M
Brève Histoire de sept meurtres, Marlon
Crips or Die
«La mort n‘est pas la plus grande
de son vivant.»
— Tupac Shakur
A
u son d‘un instrumental funky, le dessin animé d’un train file sur des rails
cosmiques. Il tourne, vire, passe entre les gratte-ciels, suspendu dans les
Au mur, un logo géant : Soul Train. Sur une petite passerelle en hauteur,
gineux, toute afro dehors lui aussi, annonce le programme de la semaine: de Marvin Gaye
à Aretha Franklin, tous les plus grands noms de la soul et du rhythm’ n’ blues défilent
pendant 45minutes, avant que Don ne prenne congé: «Comme toujours avant de partir,
Lorsqu’elle apparaît sur les écrans américains en1970, l’émission de musique et de danse
Soul Train est une révolution. Àl’époque, les chanteurs et groupes afro-américains ont beau
dominer les hit-parades, on ne les voit pas à la télé, ou alors comme simples faire-valoir.
Chez Don, ils existent, en chair et en os, àla stupéfaction de leur propre communauté.
Invité régulier, James Brown n’en crut pas ses yeux la première fois. Toutes les cinq minutes,
alors qu’il découvrait le studio, il n’arrêterait pas de demander: «Brother, qui est derrière ce
truc ?» L’air de dire : «C’est pas possible, quel Blanc tire les ficelles de cette féerie?» Cornelius,
En deux ans, la petite émission de l’énigmatique Don Cornelius, lancée sur une micro-
Le peuple afro-américain existe, enfin, par autre chose que ce que l’on en entend aux news,
entre clichés racistes, actions violentes des Black Panthers ou manifestations pour les droits
civiques. Détendu et branché, il s’installe dans la culture populaire grand public. Et fait
Alors, en ce 20mars 1972, quand le train de Cornelius est annoncé en gare de Los Angeles
pour son premier concert hors studio, c’est l’effervescence dans tous les ghettos noirs,
de Watts à South Central, de Compton à Inglewood, en passant par Gardena. Avec Curtis
d’être inoubliable. C’est bien le cas: le Soul Train du 20mars 1972 a laissé une trace indélébile
dans l’histoire de Los Angeles et des États-Unis. Mais pas pour la qualité des performances,
évidemment stellaires, ni pour l’animation du cool cat Don Cornelius. Ce lundi soir, la loco-
À la sortie du concert, Robert Ballou Jr., 16ans, traîne avec quelques potes sur Sunset Boule-
vard. Fils d’un avocat en vue, avec sa longue veste en cuir noir et sa coupe afro, il ressemble
un peu au détective Shaft, joué par Isaac Hayes dans le film qui vient de sortir, un emblème
de la blaxploitation. Derrière lui, un gars l’apostrophe: «Mec, j’aime bien ta veste! Je la veux.»
Robert se retourne et se retrouve nez à nez avec quatre gars. L’un d’eux a déjà dégainé un
Mais Robert refuse de filer sa veste. Les coups de pieds et les coups de poings se mettent
à pleuvoir. Une avalanche de coups de pied et de poing s’abat sur Robert Ballou Jr. L’adoles-
cent meurt sur le trottoir, battu à mort, devant des centaines de témoins.
Tout le monde dans le public sait qui sont les assassins, reconnaissables à leur style: blouson
decuir,canneàlamain,bandanableuquidé[Link]émoin,ungamin
que sa grand-mère doit gifler devant les flics interloqués pour qu’il finisse par cracher le
« Les Crips ? Qu’est-ce que c’est que ce truc ? », se souvient s’être demandé le détective
Al Gastado. C’est la première fois que la police de Los Angeles entend le nom du gang qui va
terrifier l’Amérique pour les décennies à venir. Le meurtre choque le pays entier car il s’est
déroulé en plein Hollywood, dans cette Californie de carte postale ensoleillée plantée de
les foyers américains. Le gang afro-américain –cantonné jusqu’ici aux ghettos sud de la ville
que Los Angeles prenait soin de ne pas voir – est devenu un phénomène. L’auteur Michael
Krikorian, spécialiste des gangs de Los Angeles, osera une comparaison: «D e la même façon
mondiale, la guerre entre les Crips et les Bloods part du meurtre de Robert Ballou Jr.»
Ce «meurtre à Soul Train» n’est en effet que le début d’une escalade que l’Amérique subit
encore aujourd’hui, une guerre sanglante entre les Crips et les Bloods, et dont le monde
connaît les grandes lignes caricaturales: bleu contre rouge, avec leurs codes respectifs, leur
langage, les signes de reconnaissance que l’on fait avec les doigts, les affrontements de bloc
à bloc, les Glocks et les Uzis –le son crépitant de leurs balles– bientôt célébrés au cinéma
dans des films culte comme Colors et Boyz n the Hood, et dans la musique, donnant naissance
Danseurs sur le plateau
en 1974.
Stanley « Tookie » Williams,
Hood.
À la froide lumière des chiffres, les conflits entre ces gangs, enfantés par la création des Crips,
constituent la sixième guerre la plus meurtrière des États-Unis, après la guerre de Sécession,
les deux guerres mondiales, le Vietnam et la Corée. Des milliers de morts pour des motifs
De l’absurde bain de sang qu’est devenue cette guerre des gangs de rue à Los Angeles, il n’y
avait à l’origine, en 1971, qu’un garçon à peine sorti de l’adolescence, un jeune bagarreur
au parcours chaotique, trimballé de son Sud natal par sa mère et qui découvre L.A., son
ghetto d’adoption, ses inégalités sociales et raciales: Stanley Tookie Williams III, Tookie pour
les intimes.
1965
1959. Tookie a sixans lorsqu’il débarque à Los Angeles. Il a fait le voyage en bus, au
côté de sa mère, une jeune Afro-Américaine de 23ans venue, comme tant d’autres, tenter
sa chance en Californie. Elle laisse derrière elle son vieux Sud natal, la Louisiane, et son
raciale, aux lynchages. Le père de Tookie a quitté le gamin quand celui-ci avait à peine un
an. En Louisiane, sa mère survit de petits boulots. Partout autour d’elle, les gens font leurs
valises, direction les villes industrielles du nord et de l’ouest des États-Unis pour se donner
un second départ. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, ils seront 7millions à faire
ce voyage, pour fuir le racisme et le chômage –un exode surnommé «la seconde grande
migration afro-américaine».
Pendant les longues heures de bus qui séparent la Nouvelle-Orléans de Los Angeles, mère
et fils ne se sont presque pas dit un mot. Tookie a le cœur gros de quitter Momma, sa grand-
mère adorée, celle qui sait rendre la vie plus douce lorsque la maman, dépassée, tente de
dresser son fils à coups de ceinturon, que cette femme très pieuse appelle «des punitions
bibliques».
Los Angeles, finalement. Tookie n’avait jamais vu ça, la grande ville, les voitures partout,
les autoroutes sans fin. Une autre planète. Mais de L.A., sa mère et lui n’en connaîtront que
South Central, son plus gros ghetto noir, une centaine de kilomètres carrés au sud de la ville
Le terme ghetto n’est pas usurpé: leur quartier est délimité géographiquement, et pour
En Californie, la ségrégation persiste, plus hypocrite encore : si elle n’est pas inscrite dans
la loi, elle existe de fait. Physiquement, aussi. Ce racisme que sa famille a fui, Tookie va
76
apprendre à devoir s’en méfier très tôt. Car les rues ne sont pas sûres. Il arrive parfois
d’y tomber sur une bande, les Spook Hunters (littéralement: «chasseurs de bamboulas»),
un «club» raciste formé dans le quartier voisin de South Gate dans les années1940, qui pa-
trouille dans les ghettos noirs. Son signe distinctif ne laisse aucun doute sur ses intentions:
tous les membres portent une veste ayant pour logo un homme noir aux traits caricaturaux,
En réaction, des premiers gangs afro-américains se sont créés: les Slausons, les Business-
men, les Gladiators. «Ces confrontations revêtent une dimension sociale, économique et
raciale», détaille l’historien Yohann Lemoigne, «qui pose les bases de regroupement entre
ados, formés pour se défendre. D’autant qu’il n’y a rien d’autre à faire, aucun loisir, juste
Dans ce contexte, Tookie et sa mère s’installent donc à South Central, du côté de West-
side. C’est moins pourri que l’Eastside, les bungalows tiennent encore debout, les rues sont
propres. Dans ses mémoires intitulées Blue Rage, Black Redemption, il compare le quartier
à une belle pomme, rouge et brillante à l’extérieur, pourrie à l’intérieur. Parce que derrière
les murs de South Central, c’est minuscule et insalubre, on s’y entasse les uns sur les autres,
toutes générations confondues. Et sa mère enchaîne les petits boulots pour essayer de s’en
sortir.
Tookie n’aide pas vraiment. Malgré les punitions corporelles, même quand sa grand-
mère chérie, Mommy, finit par venir vivre avec eux, le garçon est intenable. Bien plus
tard, il analysera son enfance, cette genèse du monstre, dans un écrit introspectif: «D escen-
dants d’esclaves, on a hérité d’une culture en lambeaux. […] J’ai passé ma jeunesse à traîner
une profonde crise d’identité. Bien que Noir, je n’avais aucune notion juste de ce que cela
signifiait. J’ai donc intégré tous les stéréotypes qui m’ont fait détester ma condition et les
miens. […] Sans la connaissance dont j’aurais eu besoin pour forger mon identité, j’étais
comme je ne me respectais pas, c’était inévitable: en grandissant, j’ai fini par ne pas respecter
les autres Noirs.» Quand Tookie sort de l’é cole, il fait de la rue son terrain de jeu.
«On n’avait pas la télé, alors c’était ça ma télé, écrira-t-il plus tard. J’y étais l’acteur principal.»
IlcommenceparvolertroisOreodansunepetiteépicerie,sefaitarrêterparunflicquiletraite
de «nègre». Puis il devient le roi de la bagarre. Tookie est petit, mais il frappe fort: «J’étais
coupable en raison de ma couleur de peau, condamné à la naissance. Pour moi, il n’y avait
pas de Rotary Club, de scouts ou d’autres associations réservées aux Blancs. Je bénéficiais
de l’égalité des chances, ouais, mais avec les bas-fonds de la société, les voyous, les anciens
détenus, les proxénètes, les joueurs, les escrocs, les voleurs, les prostituées. Ici, c’était une lutte
Au début des années 1960, les ghettos voisins de South Central, Watts et Compton sont
une vraie poudrière. Les seuls Blancs qu’on voit ici, ce sont les Spook Hunters ou les flics du
LAPD, la police de Los Angeles, réputée pour être l’une des plus violentes et des plus racistes
du pays. À12ans, Tookie ne sort plus sans son cran d’arrêt. Un soir d’été, c’est l’étincelle.
Le 11août 1965, dans le ghetto de Watts, un banal contrôle d’alcoolémie dégénère en nuits
d’émeute. Marquette Frye, 21ans, rentre de soirée en voiture. Il a bu quelques verres et pas
de chance, à deux blocs de chez lui, un flic l’arrête pour conduite en état d’ivresse. Le flic est
blanc bien sûr, et il aime bien jouer de la matraque. Rapidement, les passants et les voisins
s’agglutinent autour de la scène. La mère de Marquette, elle aussi, arrive sur place et prend
un coup à la tête. Autour, la foule se masse et enrage. Des cannettes et des pierres fusent.
La mèche est allumée: «C’est une bavure! Pareil qu’à Selma!» Cinq mois après la violente
attaque de la police contre des marcheurs pacifistes pour le droit de vote dans cette ville de
Dans une Amérique en pleine lutte des droits civiques, c’est l’explosion: pendant six jours
à chaque coin de rue, les magasins sont pillés, les immeubles et les voitures incendiés. Blancs
et Noirs s’affrontent à chaque coin de rue. Trois jours après le début des émeutes, le couvre-
feu est décrété. 14000s oldats de la garde nationale envahissent le quartier, armés jusqu’aux
dents.
Le bilan est lourd: 34morts sur le bitume, que des jeunes, que des Noirs. On compte plus de
1992, les émeutes de Watts resteront les plus terribles jamais répertoriées aux États-Unis.
«À cette période, on est à un tournant du mouvement pour les droits civiques», note l’his-
plus particulièrement confiance aux leaders mainstream qui prônent une lutte pacifique
pour un progrès graduel afin de s’intégrer éventuellement dans dix, quinze ou vingt ans dans
la société américaine.»
À cette l’époque, Tookie a 12ans. Il se souvient surtout des années qui ont suivi les émeutes.
ce que signifie être Noir dans la société américaine. Trois ans plus tard, en 1968, Martin
Luther King est assassiné et les Blacks Panthers s’installent à Los Angeles. Fondés en 1966sur
le campus d’Oakland, à côté de San Francisco, il s’agit au départ d’une organisation poli-
tique d’autodéfense pour les Noirs qui ne veulent plus se laisser marcher sur les pieds. Leur
antenne pour la Californie du Sud est menée par Alprentice «Bunchy» Carter, également
«Les Black Panthers jouent un rôle fondamental dans la politisation des jeunes, souligne
Yohann Lemoigne. Ils vont leur permettre de comprendre d’où viennent leurs problèmes,
d’articuler la dimension raciale mais aussi sociale de leur oppression. Ainsi, les Black Pan-
thers vont structurer intellectuellement un nombre très important de jeunes Noirs à L.A.»
Devenu porte-voix de la jeunesse des ghettos, les Panthers patrouillent dans le quartier,
protègent les habitants contre les flics et distribuent des petits déjeuners gratuits. Grâce
à eux, les gangs de rue qui existaient depuis les années 1940ont presque disparu. La vio-
lence se transforme en lutte politique. Le 28juin 1964, l’activiste Malcolm X clame: «Nous
déclarons notre droit sur cette terre d’être reconnus comme des hommes, des êtres humains,
d’être respectés comme n’importe quel autre être humain, de se voir accorder les mêmes
Des agents de la police de Los Angeles interpellent brutalement un manifestant
droits dans cette société. À partir de ce jour, nous avons l’intention d’y parvenir par tous
les moyens nécessaires. » Ses disciples approuvent. « Nous allons marcher sur cette nation,
enchaîne le cofondateur des Black Panthers, Bobby Seale, marcher sur cette structure raciste
en place […]. C’est un holdup, on est venu prendre ce qui nous appartient!»
Pour le FBI, les Blacks Panthers représentent la pire menace pour la sécurité intérieure
du pays. Son directeur, le tristement célèbre Edgar Hoover, développe un programme pour
de la section sont brûlés et ses leaders, dont Bunchy Carter, sont assassinés par des mili-
tants d’une association concurrente, chauffés à blanc par des agents provocateurs infiltrés.
Le travail de sape fonctionne à merveille: en 1969, la section de Los Angeles des Black Pan-
thers n’existe plus. Les jeunes du ghetto de South central se retrouvent une fois de plus livrés
à eux-mêmes.
Rien de nouveau sous le soleil pour Tookie, qui ne s’est jamais intéressé à la politique.
Il a 16ans et déjà un casier long comme le bras. Après les vols d’Oreo et les bagarres sur
les terrains vagues, il enchaîne les cambriolages, les petits braquages et les sales besognes.
Les marlous du coin adorent parier sur les combats de chiens. Tookie se charge d’en trouver
pour eux, tristes molosses déjà vieux et amochés, qu’on achèvera dans un bain de sang. Sans
ciller, l’ado regarde et s’endurcit, toujours prêt à frapper. Il est viré de sept collèges et fait
ultraviolente et devient le leader d’une bande, ses homies, comme on dit ici («s es potes»).
Un soir d’hiver 1970, les choses tournent mal, un peu plus que d’habitude. Tookie pavane
avec ses homies au volant d’une belle Chevrolet fraîchement volée. Ils jouent les «macs»
devant les filles, puis filent au parc d’Inglewood, où traîne une bande rivale, les Sportsman
Park Boys. Tookie a déjà sorti les poings, mais la police arrive plus vite. Il s’enfuit, saute
trois clôtures, mais alors qu’il se croit hors d’atteinte, les flics lui tombent dessus, armes à la
main. Cette fois-ci, il est envoyé au Los Padrinos Juvenile Hall: un palace comparé aux mai-
sons de correction qu’il a connu. Les chambres sont propres, la salle de sport bien équipée.
Là-bas, un coach sportif l’initie à l’haltérophilie. Nouvelle passion: très vite, il devient accro
au bodybuilding.
Quelques mois plus tard, il sort de taule, gonflé à bloc. À17ans, il pèse plus de 130kilos,
tout en muscles. «J’attendais avec impatience de retourner dans la rue, confie-t-il dans ses
mémoires. Mes pensées se concentraient sur comment vaincre les gangs voisins. Attaquer,
attaquer et attaquer encore. C’était la guerre! Avant ma libération, j’ai été convoqué pour
une réévaluation et soumis à une longue liste de questions. La dernière était : “Stan, quels
sont tes projets une fois que tu seras réintégré dans la société?” Avec une expression indif-
férente, j’ai répondu: “Je prévois d’être le chef du plus grand gang du monde.”» Dès sa sortie
Il a acquis le respect : faire de la taule sans balancer personne, c’est monter en grade.
Et puis ses nouveaux muscles attirent du monde. Sa clique prend de l’ampleur, les vaincus
le rejoignent, les autres jurent de le tuer à mains nues. À cette époque, les armes sont
discrètes – on préfère encore les combats «à la loyale ». Et à ce jeu-là, dans le Westside
de South Central, Tookie règne en maître. Mais dans le Eastside, derrière Central Avenue,
un autre gars de son âge fait parler de lui. Il s’appelle Raymond Lee Washington.
1971
Comme Tookie, Raymond Washington a 18ans, du charisme et déjà une solide répu-
tation. Depuis deux ans, avec son gang des Baby Avenues – quelques homies rencontrés
au lycée de Fremont –, il défie tous les durs de son quartier. Et gagne à tous les coups.
Contrairement à Tookie, il est très influencé par l’idéologie des Black Panthers, a grandi
avec eux et reprend tous leurs codes. Même uniforme, parka, gants, bérets noirs, et même
credo: l’autodéfense. Puis l’objectif a changé en cours de route: désormais, il s’agit simple-
En 1971, peu de temps après sa libération, Tookie rencontre Raymond Washington dans
son lycée. Au début, il pense que Raymond et son pote Bulldog, tous deux « extrêmement
musclés», sont venus en découdre. Mais non. Ils sont là pour discuter. Ils connaissent les
ambitions de Tookie, les partagent, mais savent aussi qu’il manque des bras pour mettre sous
sa coupe tous les gangs du quartier. Pourquoi ne pas unifier leurs deux bandes respectives?
Tope là! Voyant tout ce beau monde réuni pour la première fois, Tookie jubile: «Voici la plus
Ainsi uni, leur nouveau crew(«bande») se doit de trouver un nom inoubliable. Après avoir
hésité, dit-on, avec The Black Crusaders, The Mau-Maus (hommage aux guerriers indépen-
dantistes kenyans), The Terminators, The Black Knights ou le farfelu The Snoopies, puis
affirme que Raymond empruntait souvent des habits à s on frère Reggie, une paire
de Converse surtout, décorée au stylo du mot C rip , surnom du frangin dans la fanfare
Tookie lui croit se souvenir que cela s’est fait en deux temps: Raymond aurait d’abord
suggéré Cribs («berceaux»), peut-être en référence au jeune âge des premiers membres,
une soixantaine de gamins, entre 12 à 18 ans maximum. Et aussi car le symbole est puissant:
Cribs, du berceau à la tombe… Un an plus tard, ce serait d venu Crips, avec un p à la place
en référence à la canne qui fait partie de leur code vestimentaire. Pour d’autres, plus terre
à terre, une simple déformation de Cribs, mot pas facile à prononcer quand les gars sont
défoncés…
Manifestation de membres
les gangs de South Central qui se reforment depuis la disparition des Black Panthers.
Et tout ça, avec style. En plus du blouson de cuir noir, les Crips marchent donc avec une
canne, portent un anneau à l’oreille gauche, des bretelles qui pendouillent et un bandana
bleu. Formant une famille de substitution faite de cousins éloignés, ils s’appellent cuz entre
eux. Nuit et jour, ils sillonnent South Central et terrorisent le ghetto à coups d’agressions
et de vols violents.
En 1972, un an après la rencontre de Tookie et Washington, les Crips comptent déjà plus
de 200membres. Chef d’un gang affilié, Kody «Monster» Scott a vécu cette montée en puis-
sance: «J’avais 6ans quand les Crips sont nés. Personne n’aurait pu prévoir un tel ouragan.
La jeunesse de South Central s’est retrouvée happée par une force inconnue qui n’allait faire
qu’ajouter à la liste interminable de ses problèmes. Une sorte de sous-culture hostile venait
de se créer. Personne n’a pris ça au sérieux. Mais petit à petit, des maisonnées, des rues,
des quartiers entiers, l’État de Californie même, pourrait-on dire, ont été contaminés. Cha-
Tookie et Raymond Washington ont inventé plus qu’un gang: une communauté. «Crip or
die»: voilà ce qu’on peut désormais lire sur les murs de South Central. Les nouvelles recrues
sont formées par leurs aînés comme de véritables soldats. Cela commence dès 11ans par
une épreuve d’initiation: la plupart du temps, se faire passer à tabac par les autres membres
du groupe. Ceux qui ont plus de chance s’en tirent avec un vol à main armé. Les filles aussi
sont acceptées. Pour devenir une «Criplette», elles doivent d’abord subir… une tournante.
Ce bizutage hardcore donne le droit de porter le bandana bleu, l’étendard des Crips, et d’en
Le plus connu reste le Crip Walk ou C-Walk, une danse guerrière qui consiste à écrire le
mot Crip en équilibre sur un pied pour affirmer son appartenance face aux autres gangs,
donner le top départ d’un braquage ou signer ses meurtres. Largement entré dans la culture
populaire grâce au rap, des décennies plus tard, le C-Walk est depuis repris partout, jusque
dans le monde tennis: aux JO de 2012, Serena Williams esquisse ce pas de danse lors de sa
victoire contre Maria Sharapova.
sans loi ni remord, visant à défendre son territoire, initier les nouveaux, voler, violer, tuer:
un style de vie appelé le Crippin. Dans les ghettos du sud de Los Angeles, tout le monde
redoute ce nouveau super gang, les rues délabrées bruissent de son nom. Mais il faudra
attendre le 20 mars 1972 et le meurtre de Robert Ballou Jr., tué pour une veste en cuir
devant le Hollywood Palladium à la sortie du concert de Soul Train, pour que le mot Crips
devienne une Menace II Societ y nationale. Selon Ken Bell, enquêteur à la police de Los
Angeles, «c’est un meurtre qui a fait date. Il a donné le coup d’envoi, entendu dans le monde
entier, des meurtres commis par les gangs. Nous étions entrés dans un monde différent».
À South Central, berceau du gang, la médiatisation du meurtre de Robert Ballou est un vrai
de coup de pub. Les nouvelles recrues affluent de tous les ghettos voisins pour venir prêter
allégeance au gang et à ses deux puissants leaders. Depuis presque deux ans, ils se partagent
le territoire: Raymond Washington le discret dans l’Eastside, Tookie le showman body-
buildé dans le Westside. Mais dans le ghetto voisin de Compton, une révolte commence
à s’organiser.
1972
Blood Sport
Un soir d’été 1972, Vincent Owens et Sylvester Scott se font tabasser par une vingtaine
de Crips. Ils voient rouge : c’est la fois de trop. En réaction, les deux garçons rassemblent
quelques gangs autonomes qui traînent du côté de Compton, pour leur proposer d’unir leurs
forces. Les Brims, les Bounty Hunters, les Athens Park Boys et surtout les puissants Pirus se
fédèrent sous le foulard rouge des Bloods. Crips contre Bloods: une guerre civile des ghettos
est née.
Une nouvelle carte se dessine alors au sud de Los Angeles. Chaque armée y possède son
territoire, sa couleur, son drapeau et son propre langage. Les Crips s’habillent en bleu,
forment un Cavec les doigts pour se saluer entre eux et s’appellent cuz. Àleurs pieds?
Exclusivement des baskets British Knight car le logo BK peut être détournée en Blood killas
(«tueurs de Bloods»). Les Bloods arborent quant à eux un bandana rouge dans la poche
droite, signent de deuxO avec les doigts et évitent même une certaine lettre de l’alphabet.
«Un des éléments qui caractérise un groupe comme étant un gang, c’est le fait d’avoir recours
à des codes, des symboles, qui vont marquer l’appartenance, détaille Yohann Lemoigne. […]
Dans les années 1990, les Bloods, par exemple, refusent d’utiliser la lettre C quand ils parlent,
ils disent that’s boo pour dire that’s cool. Les Crips, eux, vont faire l’inverse. Il y a des petites
symboliques comme ça, mais en termes de mode de vie, ce n’est pas très différent.»
Los Angeles se divise maintenant en zone bleue et en zone rouge, comme une carte du pays
un soir d’élection présidentielle. Chaque bout de territoire est conquis par le sang. En 1974,
on compte à Los Angeles 70morts violentes liées à la guerre des Crips et des Bloods. Entre
les frères ennemis, tous les coups sont permis, jusqu’aux plus tordus. Kody «Monster» Scott,
petit protégé de Tookie, raconte dans son autobiographie une anecdote édifiante.
Un soir, avec ses homies, il décide de kidnapper des Bloods. Pas pour la rançon, juste pour
terroriser le camp adverse: «Une bonne partie de la nuit s’est passée en discussions pour
fixer le genre d’action capable de retenir leur attention. On a envisagé la castration, l’aveu-
glement ou d’enfoncer le canon d’un fusil dans le rectum de la victime et tirer, ou encore
lui couper les oreilles. Après tout, tuer était trop simple, trop définitif. Nous voulions qu’il
Ils décident finalement de lui couper les deux bras à la machette. Ils en laissent un par terre
dans la rue, comme un chien marquant son territoire, et ramènent l’autre à la tanière en
signe de victoire. Deux jours plus tard, vengeance: la sœur d’un Crip est laissée pour morte
Membres des
Crips faisant sur le trottoir, violée à plusieurs reprises et lardée de coups de couteau… Le cercle vicieux
leurs signes
est parti pour ne jamais s’arrêter.
distinctifs.
86
La police, quant à elle, ferme les yeux: tant qu’ils se tuent entre eux, dans leurs quartiers,
loin des yeux, tout va bien sous les palmiers de Hollywood. Un laisser-faire coupable qui
des Bloods, on compte déjà 60gangs afro-américains, dont 45Crips. Au-dessus d’eux, le roi
Stanley Tookie WilliamsIII règne en maître. Pour le meilleur, et très bientôt pour le pire.
Lorsque son double de Eastside, Raymond Washington, est arrêté pour vol à main armée
et part en prison pour cinq ans, le cofondateur des Crips commence une longue descente.
Éducateur à Compton le jour, chef d’un des plus grands gangs de Los Angeles le soir, sa double
vie a de quoi rendre schizophrène. Le reste du temps, Tookie continue à soulever de la fonte
et transforme son petit duplex en salle de gym. Car la «muscu» reste sa grande passion:
on le voit souvent à Muscle Beach, ce coin de plage de Venice où s’entraînent tous les body-
builders, bien en vue sur des appareils en plein air le long de la promenade. Un jour de 1976,
l’un de ses condisciples le complimente sur ses biceps, «gros comme des cuisses!»: il s’agit
du futur Terminator, Arnold Schwarzenegger. Tookie le recroisera trente ans plus tard,
quand l’acteur devenu gouverneur de Californie tiendra la vie du gangster entre ses mains…
Raymond Washington en taule, Tookie se trouve un pire ennemi: lui-même. Petit à petit,
il perd pied, devient accro à l’une des drogues à la mode de l’époque : le LSD. « J’avais
désespérément besoin d’é chapper à la folie qui m’entourait, s’excuse-t-il presque. L’acide
trêve était temporaire. Je croyais avoir trompé tout le monde dans mon rôle de conseiller,
mais je détruisais mon esprit. Ma vie était une contradiction. Je ne m’attendais pas vraiment
à mourir, mais je ne me souciais pas de savoir si j’étais en vie ou si j’étais mort. Au fond, j’avais
Juste une illusion. Il est pourtant loin de l’être, invincible. Une nouvelle l’affecte particuliè-
rement : la mort de Mommy, sa grand-mère adorée, la seule à pouvoir fendre son armure,
la seule aussi sans doute que Tookie aimait inconditionnellement. Il est dévasté. Pour oublier
sa douleur, nihiliste et constamment sous acide, il redouble de violence contre les Bloods.
Et en paye les conséquences.
Un soir, il se balade tranquillement avec son pit-bull quand une voiture passe à ses côtés
au ralenti. Àl’intérieur, quelqu’un fait de la main le signe distinctif des Bloods. Tookie met
la main à la poche, prêt à dégainer, mais la voiture accélère et disparaît dans la nuit. Il est
repéré, il le sait. Il se précipite chez lui. Àp eine arrivé sur le perron, les coups de feu éclatent.
C’est un drive-by shoot ing, une fusillade au volant, signature des gangs de L.A. Touché
à la jambe, il s’effondre. «Une faible lumière m’a permis de voir le sang couler sur l’herbe
et dans la terre, philosophe-t-il a posteriori. Àl’agonie, je ne m’étais jamais senti aussi seul
et vulnérable de toute ma vie. On m’avait fait tomber de mon trône imaginaire. Je n’avais
ne pourra plus jamais marcher. C’est mal le connaître: après un an de rééducation intensive,
il est debout, avec une canne. Cette fois, ce n’est pas pour la frime, ni pour cogner sur ses
Membres des Bloods faisant
rivaux. Son nouveau handicap ne le calme pas, bien au contraire. Il sombre complètement
dans la drogue. Après l’herbe, le LSD, la coke et la colle, il devient accro au PCP, un liquide
hallucinogène puissant dans lequel il trempe sa cigarette –on appelle cela un sherm.
L’effet de dépendance est très rapide. Aussi rapide que sa descente aux enfers: en 1977, il est
viré de son poste d’é ducateur à Compton après avoir été impliqué dans un vol commis par
des jeunes du foyer. Peu de temps après, on lui refuse la participation à un concours amateur
de culturisme: le chef du plus grand gang de Los Angeles sur un podium, cela aurait fait
tache…
1979
Deux rideaux rouges de théâtre s’ouvrent sur une grande scène ronde tandis que
résonne une musique digne d’arènes romaines. L’animateur, au sommet du kitsch, annonce
l’invité surprise, le clou du spectacle. Entouré de deux danseuses en bikini, coupe afro
et fine moustache, c’est un beau bébé ultra-musclé débarque le plateau, habillé d’un slip et
de guêtres léopard. «Who?», interroge le panneau lumineux aux ampoules rouges derrière
Dans sa spirale infernale, c’est tout ce qu’a trouvé le chef de gang désabusé pour se consoler:
faire trembler ses pectoraux tout huilés en tapant des poses gênantes dans l’émission
The Gong Show, un concours de talents amateurs où la compétition passe au second plan.
Il s’agit avant tout pour public de se moquer gentiment de l’absurdité des candidats présen-
tés. Aveuglé par ses quinze minutes de gloire, Tookie ne semble pas en saisir le ridicule –
d’ailleurs, il ne capte plus grand-chose. À chaque revers, il se shoote et devient de plus en plus
agressif. Il prend pour habitude de cracher au visage de tout le monde, des Bloods comme
de ses meilleurs potes, pour provoquer des bagarres. Il défie même les chiens, se met à quatre
pattes et leur aboie dessus. Il est au bord de la folie. Mais à 25ans, son destin va basculer
Depuis qu’il a été viré de son poste d’é ducateur, les journées se suivent et se ressemblent.
Tookie zone dans South Central, s’adonne aux plaisirs du bodybuilding et du PCP, parade
devant les filles au volant de sa Chevrolet, tabasse quelques Bloods au passage. La routine.
«J’étais un vrai gâchis, résume-t-il. La bande-son de ma vie était le P-Funk, un genre musical
dérivé du funk avec une grosse dose de folie, de drogue, de sexe et de violence urbaine. Des
artistes funk comme Bootsy Collins, The Ohio Players, Rick James, The Bar-Kays, et le plus
grand de tous les funksters, George Clinton, le meneur de Parliament, régnaient en maître
Le soir du 28février 1979, les basses crachent fort chez James Garrett, un gars du quartier
qui héberge Tookie de temps en temps. Tookie est là, avec trois cuz des Crips – Simms,
Coward et Darryl. Alors qu’ils enchaînent les «sherm», leur vient une idée de génie: faire
Arnold Schwarzenegger dans sa période
un braquage. Ils sortent le break du garage et se dirigent vers une première épicerie.
Finalement, ils font marche arrière: trop de témoins. Àpartir de là, les versions diffèrent,
Cette même soirée, un supermarché 7-Eleven dans East Los Angeles est cambriolé. Son
manager, Albert Owens, 26ans, père de deux enfants, est retrouvé face contre terre dans
la réserve, abattu par deux balles de fusil. Un troisième coup de feu a été tiré sur la caméra
de surveillance. Le butin volé dans la caisse ce soir-là: à peine 120dollars. Dix jours plus tard,
le 11mars 1979, un nouveau drame se produit au Brookhaven Motel de South Central. L’éta-
blissement est géré par les Yang, une famille d’immigrés taïwanais. Vers 5heures du matin,
le plus jeune fils est réveillé par cinq coups de feu. Paniqué, il se précipite dans le bureau
privé de ses parents. Il y trouve son père, sa mère et sa grande sœur agonisant dans une mare
L’enquête des quatre meurtres est confiée à la section criminelle du LAPD, la police de
Los Angeles, réputée ultraviolente. Les interrogatoires sont musclés et certains parlent,
même des Crips. Le nom de leur leader revient en permanence. James Garrett, l’hébergeur
deTookie,affirmeparexemplequecelui-ciseseraitvantéd’avoirbutédes«têtesdebouddha».
Ses potes Simms et Coward avouent avoir participé au cambriolage du 7-Eleven et racontent
comment Tookie a descendu Albert Owens dans la réserve. D’ailleurs, les douilles retrouvées
sur place semblent correspondre à son fusil… Cinq jours après la tuerie du motel, Tookie
est arrêté et inculpé pour quatre meurtres au premier degré. Il nie tout en bloc et prétend
Dans l’attente de son procès, il est incarcéré à la très dure prison centrale pour hommes de
Los Angeles. Elle est déjà blindée de Crips, leur chef est donc placé dans le quartier de haute
sécurité. Pendant deux ans, son quotidien se résume à une cellule de 3mètres sur 2, sans
fenêtre, avec juste une vitre teintée derrière laquelle les matons l’insultent et le traitent
de nègre. Il admet avoir passé ces années dans un brouillard total, quasi inconscient, accu-
sant les autorités de l’avoir drogué à coup de sédatifs: «Mon passage à High Power de 1979
à 1981a été un épisode amnésique qui est passé à la vitesse de la lumière. J’étais un somnam-
bule la plupart du temps. Je ne me souviens d’aucun détail précis sur le déroulement juri-
dique de mon affaire, ni d’avoir engagé des dialogues stratégiques avec l’un de mes nombreux
avocats.»
Tookie est si désorienté qu’il se souvient à peine de ce jour d’août 1979où on lui annonce
l’assassinat de Raymond Washington, avec qui il a cofondé les Crips. On ne saura jamais
qui est l’assassin. Aucune enquête n’a été ouverte, aucun média n’a parlé de l’affaire.
Un Noir tué dans la rue, trop banal. Mais dans les ghettos de South Central, Compton et
tous les regards se tournent vers Tookie, le dernier pilier vivant des Crips. Mais pour combien
de temps encore? Accusé de quatre meurtres, il risque bien de mourir lui aussi: en 1978,
à Los Angeles. Sa défense n’a pas changé: il plaide non coupable. D’ailleurs, il dit n’avoir
jamais tué personne: «Je ne suis pas un tueur, mais un combattant.» Ses avocats, eux, sou-
lignent le manque de preuves. Aucune empreinte de Tookie n’a été retrouvée sur les lieux
des crimes, l’expertise balistique a été bâclée et tous ceux qui ont témoigné contre lui ont
«commeparhasard»négociéuneré[Link],lejurysembledéjàconvaincu
Le jour du verdict est le 15 avril 1981. Dans sa plaidoirie finale, le procureur compare
Tookie, enchaîné dans le box des accusés, à un «tigre du Bengale dans un zoo.[…]Alors,
imaginez-le dans son habitat naturel», dit-il aux jurés… La formule ne choque personne.
Quelques heures plus tard, il est reconnu coupable des quatre meurtres avec circonstances
therfucker («fils de pute») juste assez fort pour que tout le monde l’entende.
Interviewé quelques années plus tard dans sa cellule, il égrène, d’une voix posée: «Je suis
innocent et je comprends que ce soit difficile à concevoir pour quelqu’un qui a mon pouvoir
et ma réputation criminelle. Mais pour une personne qui est noire de surcroît, il est encore
San Francisco. C’est le plus vieux pénitencier de Californie, construit à l’origine pour
3000prisonniers, mais où s’y entassent plus du double. Parmi eux, un bon nombre de Crips
qui accueillent leur leader en héros. Sur son passage, ils lui souhaitent la bienvenue en for-
Tookie est placé dans un bâtiment spécial, réservé aux condamnés à mort. Cellule 32,
tout au fond du couloir. Avec lui, 45autres détenus attendent leur exécution. Mais Tookie
ne se range pas pour autant. Il a le Crippin en lui, une violence et une haine nourries de-
puis l’enfance. Il a l’impression d’avoir toujours vécu dans le couloir de la mort, alors ici
pose sa loi. Il reprend aussi l’entraînement physique jusqu’à retrouver son poids de forme:
130 kilos de muscles. Il envoie plusieurs détenus à l’hôpital. Un garde reçoit de l’acide
au visage et accuse Tookie. Ce dernier nie: comment aurait-il pu lui balancer cette mixture
dessus? Ses bras, trop gros, ne passent pas entre les barreaux…
Cela commence néanmoins à faire beaucoup. En janvier 1982, il est placé à l’isolement
pour six ans. Pendant ce temps, dehors, des tensions internes apparaissent chez les Crips.
Chacun veut créer son propre sous-groupe, toujours plus fort, plus fou que les autres.
De 45divisions Crips en 1978, on passe à 155en 1982. Pour conquérir leur petit bout de ter-
ritoire, ils se battent désormais plus entre eux qu’avec les Bloods. Pour ne rien arranger,
un autre danger, encore plus pernicieux que ces guéguerres de pouvoir, commence à se
1982
l a pipe du diable
La mine grave, le président américain George Bush père saisit un sac plastique trans-
parent dans un tiroir de son bureau. Àl’intérieur, cinq gros cailloux farineux. Il les toise, puis
les montre à la caméra. Il se lance. «Ceci est du crack. Il a été saisi par des agents dans un parc
juste en face de la Maison Blanche. Cela a l’air aussi innocent que des bonbons, mais c’est
cultes pour leur côté «télé-achat de l’absurde», Bush officialise une réalité. Dérivé bon mar-
ché de la cocaïne, facile à fabriquer et super addictive, cette nouvelle drogue qui se fume
dans des pipes de fortune est en train de devenir un fléau aux États-Unis.
Dès son apparition au début des années 1980, le crack change instantanément la donne
pour les gangs de South Central. Finis le racket et le deal d’herbe, odorante et volumineuse,
si repérable. Désormais, n’importe qui peut se faire 500dollars par jour. De quoi acheter des
armes et voir les choses en grand. «Avant 1980, il y a encore des interactions entre chaque
quartier, des barbecues, des réunions de famille», se souvient la journaliste Stéphanie Binet,
qui a habité dans ces quartiers divisés entre Crips et Bloods. «Avec l’arrivée du crack, tout
bascule. Les quartiers deviennent alors des marchés et des terrains pour vendre de la drogue.
Histoire classique des dealers. Mais la différence, c’est que toute une hiérarchie est déjà
en place, qu’ils ont des armes, cette culture du gang et de la protection, toute une hiérarchie
est déjà en place. On passe à quelque chose de beaucoup plus violent. Les gangs deviennent
Les réseaux de narcotrafic se développent dans tous les États-Unis. South Central sombre
dans le chaos. Avec la crack money, la haine entre les Bloods et les Crips, et entre les Crips
eux-mêmes, explose. Entre 1984et 1989, au plus fort de l’épidémie, le taux d’homicides des
adolescents noirs de L.A. a plus que doublé. En 1990, on compte quelque 800meurtres
en lien direct avec les gangs. Le problème est que les gangs deviennent les seules «entre-
prises » qui embauchent encore dans le quartier. C’est la crise industrielle des années
Reagan, le début du né olib éralisme, la fin des p olitiques s o ciales. À South Central,
plupart afro-américaines, se retrouvent au chômage. Pour des jeunes qui n’ont aucun
espoir dans un système qui les exclut, le gang fait office de métier, d’université, de religion
Mais l’appât du gain facile et le marasme économique ne sont pas les seules raisons qui ex-
pliquent la prolifération massive des gangs à Los Angeles. Un nouveau style musical émerge
Àla fin des années1980, une poignée de jeunes Crips prend le micro pour raconter la réalité
brutale du quotidien, le nouveau monde défoncé au crack. Leurs lyrics se démarquent par
une violence extrême, pleine de fureur, de sexe et de mort. Comme ce sera le cas à d’autres
époques en Jamaïque ou au Mexique, la rue s’est trouvé des bardes pour chanter ses tribu-
lations.
C’est Tracy Marrow, alias Ice-T, qui ouvre la voie. Né sur la côte Est, il débarque à Los An-
geles à 12ans, à la mort de ses parents. Il prend vite le chemin des Crips, des braquages
et des filles qu’on vend au bord de la route. En 1986, il sort son premier grand morceau, l’acte
fondateur du gangsta rap: «6 in the morning», «six heures du mat» en français, l’heure des
descentes de flics. Un an plus tard, ce single figure sur son album Rhyme Pays, disque qui
sera le premier à arborer l’autocollant pensé comme infâmant mais vu comme une médaille
LejournalistefrançaisAlexJordanov,quihabiteàl’époquedanslequartier,trouveledisqueet
appellelenumérodulabelaudos:ilaboutitchezlatanted’[Link]
amis et font les quatre cents coups –ils ouvriront même une boîte ensemble, The Radio, où
se presseront Prince, Chaka Khan, Madonna. Mais avant les paillettes, Jordanov se souvient
qu’Ice-T,c’étaitdu«zéromytho»:«Contrairementauxautres,Ice-Tafaitl’armée,ilafaitdesétudes,
ilaunediscipline,[Link]é-carré,ilestlechef
et participe aux opérations. Parce qu’en réalité, c’étaient des braqueurs et leur grand truc,
les bijouteries. Ice-T s’en tirait toujours à peu près correctement, tandis que plein d’autres
sont tombés… » Les bases du gangsta rap posées, un autre Crip va en révolutionner le style.
Compton, 1985. À21ans, Eric Wright a tout du OG, l’Original Gangsta –c elui qui a su asseoir
sa réputation. Derrière ses cheveux bouclés, sa fine moustache et son petit mètre 59,
se cache un caractère redoutable. Tous les matins, il enfile ses lunettes opaques, prépare
la came dans son garage, puis prend la route au volant de sa Chevrolet, direction Atlantic
Drive, son territoire et celui de son gang, les Atlantic Drive Compton Crips. Grâce à la vente
de crack et de cocaïne en gros, Eric a réussi à monter un bon business, surtout qu’il ne touche
ni à la drogue ni à l’alcool.
Après la mort violente du cousin qui lui a tout appris, il investit l’argent de ses deals dans
la musique et change de nom: Eric Wright devient Eazy-E. «Il est venu un jour chez nous,
seremé[Link]étaitpetit,maisc’estletypeleplusviolentquej’aiconnu.C’était
un vrai dealer, un vrai gangster, je ne saurais dire combien de mecs il a buté. Finalement, il
est entré dans le rap parce qu’il avait une voix géniale. Le talent a fait son œuvre, et les plus
doués ont su tirer leur épingle du jeu. Pour une fois, le ghetto pouvait s’exprimer en musique,
sans avoir besoin d’instruments –ça tombe bien, ils n’avaient pas d’argent. Et ça a fini par
En 1986, Eazy-E fonde NWA (Niggaz Wit Attitudes), qui va révolutionner l’industrie du
disque. Deux ans plus tard, leur premier album, Straight Outta Compton, produit par Dr. Dre,
se vend à plus de 3millions d’exemplaires et reste à ce jour l’album référence du gangsta rap.
plus crue et choquante qui soit, souligne Yohann Lemoigne, en ayant recours à une forme
de nihilisme. C’est comme ça que l’on vit, et si vous n’êtes pas contents, c’est pareil. Ce sera la
base de l’opposition entre le rap de la côte Ouest et côte Est, qui est plus réfléchi, plus politisé.»
Propulsé par cette promo inattendue, le Crippin envahit le pays : partout, de la Nouvelle-
Orléans à New York, des gangs Crips et Bloods apparaissent, imitent le style et la langue.
Le groupe de gangsta rap NWA : Ice Cube,
la recette du jour.
98
Compton a gravé son nom sur la carte. Bande-son de l’époque, le second morceau de NWA
officiellement la guerre à la drogue et aux gangs. Il s’appelle Fuck Da Police et semble destiné
Resources Against Street Hoodlums), bras armé d’une campagne de répression massive appe-
nuit, une centaine de flics débarque dans deux immeubles de South Central. Officiellement,
ils sont là pour chercher du crack. Àl’intérieur des appartements, les policiers détruisent tout
surleurpassage,déchirentlesphotosdefamille,aspergentlesvêtementsàlaJavel,cassentles
meubles, les portes, les toilettes. Certains laissent même des graffitis: LAPD Rules («La police
[Link]»).Lesfamillesafro-américainesprésentescesoir-làsontdélogées,humiliées,
tabassées. Le butin du raid est ridicule: 150grammes d’herbe, 25de cocaïne. «Nous ne cher-
chions pas seulement de la drogue, avouera sans mal l’officier du LAPD Todd Patrick. Nous
faisions passer le message qu’il y avait un prix à payer pour vendre du crack et être membre
d’un gang.»
L’opération Hammer, injuste et raciste, attise les braises de la révolte dans les ghettos de L.A.
Àla toute fin des années1980, il suffira d’une étincelle pour mettre le feu aux poudres. «Burn
Baby Burn!», disaient les émeutiers de Watts en1965… Un quart de siècle plus tard, quels
1993
Redemption Song
Le 3mars 1991, vers minuit trente, Rodney King, un jeune Afro-Américain de 26ans,
rentre chez lui avec deux amis, au nord de Los Angeles. Ils ont bu quelques verres de trop
devant un match de basket. Derrière eux, les gyrophares du LAPD retentissent. Mais au
lieu de ralentir, Rodney King accélère. Une course poursuite s’engage, à plus de 160km/h.
Au bout de quelques minutes, il finit par s’arrêter, cerné par un hélicoptère et trois voitures
de police. Les deux potes sortent rapidement du véhicule, mais Rodney King refuse. Sous la
menace d’un flingue, il finit par obtempérer. Quatre policiers s’approchent pour maîtriser
le bonhomme d’1m91, mais là encore il se débat et les repousse. Un tir de taser, puis deux.
Il s’effondre, essaie de se relever, mais les flics sortent leur matraque. Les coups pleuvent,
encore et encore.
De sa fenêtre, un plombier du nom de George Holliday a tout vu et tout filmé. L’image est
On voit le jeune homme à terre, quasiment immobile et les agents qui continuent de
le frapper. Au total, 56coups de matraque et 6coups de pied… Autour d’eux, une dizaine
parmi les multiples bavures de la police de Los Angeles, réputée être l’une des plus violentes
et des plus racistes du pays. Mais deux jours plus tard, la vidéo fait le tour du monde et scan-
dalise l’opinion publique. Les images filmées tournent non-stop à la télé. Le nom de Rodney
King est viral avant que ce mot n’existe. Il devient le symbole des injustices subies par les
Noirs face à la police blanche. Pour tout le monde à Los Angeles comme dans le reste du pays,
la suite des événements ne fait aucun doute: cette fois, les policiers vont devoir payer. Leur
des «minorités» et les injustices raciales continuent de plus belle. Quinze jours plus tard,
Latasha Harlins, une jeune Afro-Américaine de 15ans, est tuée par une épicière d’une
balle dans la tête pour le vol d’une bouteille de jus d’orange. L’épicière écope d’une amende
de 500dollars…
Et puis il y a Henry Peco. À27ans, ce membre des PJ Watts Crips est abattu d’une balle
entre les deux yeux dans un immeuble de Watts. Il aurait menacé les policiers d’un
AK-47, qui n’a jamais été retrouvé. Cela commence à faire beaucoup. Le cousin d’Henry
réfléchit: les flics les assassinent, c’est sûr. Mais au sein des gangs, c’est pire. Entre Crips
et Bloods, et aussi entre Crips eux-mêmes, la guerre est sanglante. En 1991, les ghettos noirs
de L.A. comptent 100000membres de gangs, soit un jeune sur deux, et le cap symbolique
Et s’ils commençaient par-là? Cinq mois après la mort d’Henry Peco, quatre gangs du quar-
tier de Watts, Crips et Bloods confondus, se réunissent pour négocier une trêve. Le 26avril
1992, ils signent même un traité de paix officiel, calqué sur les accords de cessez-le-feu de
Mais l’espoir est de courte durée. Trois jours après cet accord de paix historique, le procès
Rodney King s’achève. Sur les douze jurés, il y a dix blancs, une Asiatique et un Latino. Aucun
Noir. Verdict: les flics sont acquittés. C’est l’injustice de trop. «Après des décennies de retrait
de l’État dans le domaine social, après des décennies de stigmatisation des jeunes Africains-
Américains, tous ont la confirmation que leur vie ne vaut finalement pas grand-chose,
déplore Yohann Lemoigne. Lorsqu’on est un policier, blanc de surcroît, on peut se permettre
de tabasser un automobiliste noir de façon ultraviolente. Comme à Watts en 1965, c’est l’étin-
Central, qui plonge dans le chaos. Des passants blancs sont roués de coups, des cocktails
Molotov sont jetés sur les bâtiments, des pillages commencent. Les propriétaires, d’origine
dépassée déserte le terrain. Trois jours et trois nuits d’émeutes plus tard, Los Angeles
ressemble à un champ de bataille. La Garde nationale est déployée. Au sixième jour, le calme
revient peu à peu. Le bilan est terrible: une cinquantaine de morts, la moitié d’entre eux tués
par balles, dont un peu moins d’une dizaine par la police. On compte plus de 2000blessés,
11000 incendies et des dégâts matériels qui avoisinent le milliard de dollars. Les États-Unis
À la surprise générale, la trêve entre Crips et Bloods résiste à ce séisme. Après les émeutes,
les habitants reconstruisent leur quartier, les barbecues et les matchs de foot reprennent.
L’année suivante, en 1993, les meurtres de gangs à Los Angeles diminuent de plus de 10%.
possible?
Ce vent d’espoir souffle jusque dans les entrailles de la prison de San Quentin où Tookie,
le cofondateur des Crips, attend la mort depuis maintenant quatorze ans. Au moment des
émeutes, il est à l’isolement depuis cinq ans. Mais il a changé. Il s’est même totalement trans-
formé. Pour ne pas devenir fou, Tookie apprend tous les mots d’un dictionnaire de poche
que lui a donné un gardien. Puis il s’attaque à la Bible, aux écrits de Malcolm X, aux livres
«Mes dix premières années dans le couloir de la mort, j’ai été quasi esclave des conditions
de détention qui me dictaient comment penser, agir et survivre, écrit-il dans ses mémoires.
moi-même, qui sont devenus les outils pour remodeler ma vie. J’étais devenu un homme
Au départ, il a du mal à croire au cessez-le-feu dans les ghettos. Convoqué à une audience
à la prison centrale de Los Angeles, il parle avec des détenus Crips arrêtés pendant la révolte.
Tous sont sincèrement convaincus que la trêve est possible. Sur les murs de l’établissement
pénitentiaire apparaissent de nouveaux graffitis: «C rips and Bloods Together Forever »
(«ensemble pour toujours»). C’est décidé, lui aussi veut contribuer à la paix. Il va consacrer
Avec l’aide d’une journaliste, il enregistre une vidéo de soutien à la trêve. C’est la première
fois qu’il s’exprime publiquement depuis son arrestation: à 39 ans, il a un peu vieilli, mais
son impressionnante carrure est encore là, comme les habits bleus. Non pas le bleu des Crips,
mais celui des condamnés à mort de San Quentin. «Personne, énonce-t-il, n’est mieux placé
pour influencer la violence ni la culture des gangs que les membres des gangs eux-mêmes.»
L’année suivante, en 1994, après six ans à l’isolement, Tookie retrouve sa place parmi les
détenus du couloir de la mort. Il continue à lire, mais surtout il commence à écrire. L’ancien
gangbanger se repent et le fait savoir. En quelques années, il publie neuf livres pour enfants,
dans lesquels il les encourage à arrêter avec les gangs, la violence, la drogue. Il anime aussi
un projet sur Internet, «Pour la paix dans les rues», et monte son site web, [Link].
En 2000, il y publie son mea culpa et demande publiquement pardon d’avoir créé les Crips.
En revanche, il y a une seule chose qu’il ne renie pas: son innocence. Il dit n’avoir jamais
Grâce à ce travail acharné, Tookie se retrouve là où personne ne l’attendait, même pas lui:
sur la liste des nommés au prix Nobel de la paix! En 2001, son nom côtoie Jean-Paul II,
la Croix-Rouge et Kofi Annan… La récompense lui échappe certes, mais le parcours est res-
pectable. Est-ce que cela suffira à convaincre la Cour suprême de réviser sa peine? D’annuler
sa condamnation à mort? Ses avocats veulent le croire, mais recours après recours, rien n’y
fait. Il lui reste pourtant une dernière chance: le gouverneur de Californie peut encore lui
Schwarzenegger. Il y a plus de trente ans, il soulevait de la fonte avec Tookie à Venice Beach,
«Save Tookie ! Save Tookie ! » : ce 8décembre 2005, le slogan résonne fort sous les fenêtres
du Capitole de Californie. Des centaines de personnes sont réunies, avec banderoles et mi-
crophones, pour tenter de sauver la vie de Stanley Tookie WilliamsIII. Après 21ans dans
le couloir de la mort, son exécution est prévue dans quatre jours. Mais aujourd’hui, un espoir
est permis. Le gouverneur a accepté de recevoir à huis clos les avocats de Tookie, les procu-
reurs et les familles des victimes. Chaque partie dispose de 30minutes pour le convaincre
de transformer sa peine en prison à vie, ou pas. Schwarzenegger rendra son verdict la veille
de l’exécution programmée. Devant les murs de la prison de San Quentin, les manifestations
de soutien redoublent. On y croise aussi des célébrités, comme le révérend Jesse Jackson,
le prix Nobel de la paix Desmond Tutu ou le rappeur Snoop Dogg. Ancien Crip, ce dernier
crie haut et fort que Tookie «nous est bien plus utile vivant que mort». Cette mobilisation
déclenche bien sûr les foudres des conservateurs. Les animateurs stars de la radio KFI,
par exemple, ont rebaptisé une heure de leur émission quotidienne The “Kill Tookie” hour
et publient les photos des victimes massacrées sur leur site Internet.
Pressé de tous côtés, Arnold Schwarzenegger rend sa décision le 12 décembre 2005.
«Les affaires de grâce sont toujours difficiles et celle-ci ne constitue pas une exception, lit-il
face caméra. Après avoir étudié les preuves, fait des recherches historiques, entendu les
arguments et envisagé les conséquences, je n’ai trouvé aucune justification pour accorder
une grâce.» C’est non. Tookie, 51ans, sera exécuté par injection létale.
Le lendemain soir, 13décembre 2005, il refuse son dernier repas. C’est un homme fatigué,
le corps lourd, la barbe grisonnante. Calmement, il se laisse conduire vers la salle d’exé-
[Link],ilestsangléà[Link]
préparent la seringue. Il est minuit, Tookie a le droit à une dernière volonté: il demande
qu’aucune émeute ne soit déclenchée après son exécution. 22minutes plus tard, Tookie,
Il laisse un message: «La guerre en moi est terminée. J’ai combattu mes démons et j’ai triom-
phé. Apprenez à vos enfants à éviter nos pas destructeurs. Apprenez-leur à s’éduquer.
Dans les ghettos noirs de L.A., à South Central, Compton et Watts, le message de paix résonne
encore aujourd’hui, mais il a un peu perdu de sa force. La trêve entre les Crips et les Bloods
n’a pas duré longtemps et les gangs ont continué à se multiplier. Il y aurait 40000membres
de gang à L.A. actuellement. Les quartiers sont toujours divisés, chaque camp vit retranché
derrière ses frontières, les bleus contre les rouges, la même rengaine.
Stanley « Tookie » Williams dans son cercueil
10000et 20000p ersonnes à Los Angeles. L’espérance de vie d’un gangbanger est de 25ans.
Pour celle d’un Noir, aux États-Unis, c’est 5ans de moins qu’un Blanc.
Cinq années qui ne disent pas la peur permanente de mourir sous les balles ou sous le
genou d’un policier… Comme celle de George Floyd, tué le 25 mai 2020 à Minneapolis,
de Michaël Brown, 18ans, assassiné en 2014à Ferguson, celle de Tamir Rice, 12ans, tué la
même année à Cleveland parce qu’il jouait avec un pistolet en plastique, celle de Keith
Lamont Scott, 43ans, abattu à Charlotte en 2016, Charleena Lyles, 30ans, enceinte, tuée
chez elle, à Seattle, en 2017… La liste semble ne jamais pouvoir trouver de fin.
Dans cette spirale mortifère, il n’est pas étonnant que les valeurs s’inversent et qu’un gangs-
ter sanguinaire comme Tookie ait fini par devenir un héros. Alex Jordanov conclut: «Tookie
est devenu par procuration une figure de la cause noire, en disant haut et fort : “je suis devenu
Avec sa mère, il était venu de Louisiane à la poursuite du rêve américain. Il s’est transformé,
il l’a transformé, en cauchemar –avant de s’en repentir. Àla lumière de ce parcours hors
normes, les rues de South Central sont aujourd’hui les mêmes, un enchaînement de petites
Sur leurs murs, les portraits peints de tel ou tel héros de la cause noire rappellent qu’ici s’est
écrit une partie de l’histoire afro-américaine militante. À les regarder de plus près, on se dit
que tout espoir n’est jamais vraiment perdu et que, dans le ghetto, le titre de l’autobiographie
de Tookie n’a jamais semblé sonner aussi juste: pour toute Blue Rage, une Black Redemption
reste possible.
108
Williams III déménage avec sa mère à Los Angeles en 1959. Dans son quartier d’adoption
de South Central, il fonde les Crips avec son compagnon Raymond Washington (né en 1953
à Los Angeles, abattu en 1979 dans un règlement de comptes). Ensemble, les deux leaders
mettentsurpiedcequideviendralepremiergangmajeurafro-amé[Link]é
à mort pour deux meurtres qu’il a toujours niés en 1981, ce leader charismatique, fan de body-
building, passera les années suivantes en prison. Au début des années 1990, il découvre Dieu
dans sa cellule, puis s’excuse publiquement d’avoir créé les Crips, en 2000. Consacrant les der-
nières années de sa vie à faire de la prévention, il est exécuté par injection le 13 décembre 2005
Né en 1944, Marquette Frye est arrêté au volant le 11 août 1965, dans le quartier africain-
américain de Watts, alors qu’il ramène son frère Ronald chez lui. Jugé en état d’ivresse pour
avoir trébuché lors du test de sobriété, lui et sa mère, arrivée sur les lieux, contestent et se
ces «émeutes de Watts» dureront cinq jours et feront plus de 40 millions de dollars de dégâts.
Hanté à vie, incapable de garder un boulot et dépressif, Frye passe néanmoins le reste de sa
vie à être actif dans sa communauté pour la mettre en garde des dangers des gangs, de l’alcool
Né en 1956 et fils d’un avocat réputé, Robert Brooks Ballou Jr. est également un jeune espoir
du football américain au sein de sa prestigieuse équipe de lycée, Los Angeles High. Après
avoir assisté au tournage de l’émission Soul Train à Los Angeles, il est assassiné le 21 mars 1972
devant le Hollywood Palladium par des membres des Crips qui convoitent sa veste en cuir.
Ce «Meurtre de Sunset et Vine» (du nom de l’intersection où il a eu lieu) fait les gros titres dans
tout le pays et rend tristement célèbre le nom des Crips. Quatre adultes et un mineur seront
Eric Lynn Wright, dit «Easy E» , est né le 7 septembre 1964 à Compton, ghetto afro-américain du sud de Los Angeles
d’un père postier et d’une mère secrétaire dans une école. S’il n’est pas le premier à sortir ce genre de morceau,
cet ancien dealer est considéré comme «le parrain du gangsta rap» , qu’il popularise dans le monde entier à travers
son label Ruthless Records, mais surtout avec le groupe NWA (Niggaz Wit Attitude) qu’il fonde avec ses amis
Arabian Prince, Dr. Dre et Ice Cube, en 1987, avant qu’ils ne soient rejoints par DJ Yella et MC Ren. Le 8 août 1988,
après à la controverse créée par leur morceau «Fuck tha Police» qui dénonce de façon explicite les violences des
hommes en bleu, leur album Straight Outta Compton devient dès sa sortie un phénomène mondial qui se vendra
à plus de 2,5 millions d’exemplaires. Après la fin officielle de NWA en 1991 dûe aux départs en solo de Ice Cube
(devenu acteur reconnu grâce à Boyz n The Hood ou la franchise des films Friday et Barber Shop) et de Dr Dre
(qui raflera six Grammy Awards, dont trois en tant que producteur), Eazy E s’éteint le 26 mars 1995 des suites
d’une pneumonie aggravée par le HIV, un virus qu’il a annoncé publiquement avoir contracté le mois précédent.
Républicain et 41 e
président des États-Unis entre 1989 et 1993, George Herbert Walker Bush (1924-2018) a été,
avec son collègue et prédécesseur Ronald Reagan, en première ligne pour assister et parfois s’impliquer, ou pas,
dans la guerre sanglante entre les Bloods et les Crips sur fond d’épidémie de crack, ainsi que lors des émeutes
de Los Angeles de 1992. Le 5 septembre 1989, il marque les esprits de ses compatriotes en tenant devant la caméra,
l’acquittement des policiers dans l’affaire Rodney King quelques jours plus tôt, le président prononce un dis-
cours martial, sans un mot pour tenter d’apaiser les émeutiers en colère après un verdict très controversé. Il est
accusé à cette occasion de pratiquer une fermeté à deux vitesses : intransigeant dans le Golfe, mais indifférent
à Los Angeles, où ces émeutes mettent en lumière des thèmes qui ne le passionnent pas (les affaires intérieures,
Né le 6 janvier 1968 à South Los Angeles, John Singleton a été un réalisateur, scénariste, acteur et producteur
prolifique. Il est surtout connu pour avoir été à la fois le premier réalisateur afro-américain et aussi le plus jeune
(24 ans) nominé à un Academy Award, pour sa réalisation magistrale du film-culte Boyz n The Hood (1991). Avec
Cuba Gooding Jr., Angela Bassett, Ice Cube et Laurence Fishburne rejouant parfois le rôle de se véritables amis
d’enfance, John Singleton immortalise dans ce film une imagerie qui va faire le tour du monde : celle des Crips, des
Bloods et des guerres de gangs qui ravagent sa ville. Avant sa mort d’un infarctus en 2019, il laisse son empreinte
sur une vingtaine de films majeurs en tant que producteur ou réalisateur, pour la plupart inspirés de son quartier
de South Los Angeles, comme c’est le cas pour Poet ic Just ice (1993), Higher Learning (1995) ou Baby Boy (2001).
Il a par ailleurs réalisé des blockbusters tels que Shaft (2000) ou 2 Fast 2 Furious (2003).
110
Na
de 50 % de la population.
Le 2
En vertu du 15 e
amendement,
d’alphabétisation...
à South Central.
devient gouverneur
Ice T, membre des Crips, enregistre le morceau
appliquer la peine de
américain,meurtàlas
Police. etunevaguedemanifest
pl aylist Schoolboy
«Tookie Kn
Snoop Dog
2007.
South Cent
Westside Connection, «Gangsta Nation», (États -Uni
2015.
Bibliographie
de France, 2001.
Publishing 2013.
Press, 2015.
camarades.»
D
e loin, on ne voit qu’une colline qui se découpe sur le ciel bleu de Rio de
Ce n’est pas une exception: il existe 900de ces bidonvilles dans la seule
Rio, mégalopole qui s’étale sur presque douze fois la taille de Paris. Le recens ement
de2010comptait au Brésil 11,4millions d’habitants logés dans ces «villes dans la ville»,
improvis é es dans les zones non c onstructibles des grandes agglomérations brési-
liennes, sans titres de propriété, ni aucun service public. Au départ, il s’agissait pour
À Rio, les favelas de Vidigal ou de Rocinha contrastent d’autant qu’elles ont établi leurs
labyrinthes de ruelles escarpées tout près de la seule image que le Brésil aimerait bien ren-
voyer aux touristes: la plage de Copacabana, son sable fin et ses eaux turquoise. Dominée par
le Corcovado et son Christ Rédempteur aux bras ouverts, elle est le symbole d’un hédonisme
sans fin, une image de carte postale où s’ébattent des corps dorés aux maillots échancrés,
des capoeiristes, des vendeurs de caïpirinha et des joueurs de footvolley. Pourtant, à vingt
minutes de là se dessine une tout autre réalité. Avec une moyenne de cinq homicides
par jour en 2019, la «cité merveilleuse» est aussi l’une des plus dangereuse du monde. Ici, les
armes à feu sont la première cause de mortalité chez les 15-19ans. Partout en ville, les gangs
font régner la terreur: leurs «s oldats» n’hésitent pas à descendre des favelas pour dépouiller
touristes et Cariocas. Ils se sont surtout installés là où l’État a préféré ne pas jouer son rôle.
118
À Mangueira, il n’est pas difficile de connaître le nom du gang qui a mis le quartier sous
sa coupe: ses initiales, «CV», sont peintes partout sur les murs. «CV» pour Comando Ver-
melho, le «Commando rouge». Née en prison, cette organisation criminelle a été fondée
par des condamnés de droit commun, eux-mêmes initiés aux idées de la gauche révo-
l’homme passera sa vie entière à enchaîner braquages, prison, évasions, cavales, puis retour
à la case prison. Jamais découragé, il considère alors les attaques de banques comme des
«expropriations», et leurs butins, des sommes recouvrées par le peuple en lutte contre les
Mais ça, c’était avant. Dans les années 1980, alors que partout l’on renonce à imaginer
qui inspira son nom pour se consacrer pleinement à ses spécialités: les attaques de banques
toujours, mais surtout le trafic de drogue et d’armes. Il n’oublie pas non plus la gestion de la
vie quotidienne des favelas, où les gangs ont apporté gaz, électricité et Internet en échange
de la protection des habitants lorsque leurs membres sont en fuite. Dans les bidonvilles
de Rio, puis du Brésil tout entier, les gangs sont devenus tout-puissants, créant une forme
les yeux. Mais en2007, le Brésil gagne l’honneur d’organiser la Coupe du monde de football.
Les décideurs en ont conscience: on ne peut pas montrer «ça» au monde. En2008, en guise
Comando Vermelho. Son nom se révèlera être cyniquement ironique: l’opération Carnaval.
2008
de Mangueira. Aux premiers bruits de bottes, les habitants de la favela se passent le mot,
un rempart de béton armé, de 15mètres de long sur 3mètres de haut, les caïds se préparent.
Ici, on n’a pas l’habitude de voir les Alemães («les Allemands»), surnom donné à la police et
aux ennemis, mais on sait comment les accueillir: par une pluie de balles. Mangueira devient
Après plusieurs heures de raid, le gang doit abandonner du terrain. Petit à petit, les policiers
s’emparent des points de deal et débusquent les caches de drogue et d’armes. Ils saisissent
unetonne d’herbe, plusieurs dizaines de kilos de cocaïne ou de crack, et même des crânes
dit « le Professeur ».
120
Escortés par un véhicule blindé et un hélicoptère, les policiers poursuivent leur ascension
jusqu’à la forteresse du Comando. Àl’intérieur, ils tombent sur une trappe qui s’ouvre sur
un long tunnel. Les flics s’y engouffrent, prudents. Une centaine de mètres plus loin, ils ne
le savent pas encore, mais ils vont jeter une lumière crue sur la réalité de la puissance des
gangs à Rio. Derniers mètres… Les voici arrivés. Àleur grande surprise, ils se retrouvent
Au Brésil, la nouvelle choque profondément les habitants. Il faut dire que la samba relève
du sacré. Née dans les quartiers noirs et pauvres de Rio, sur les docks et dans les favelas,
cette transe musicale n’est pas que du folklore à plumes pour épater les touristes. La samba
véritable puise sa puissance spirituelle dans la douloureuse histoire des esclaves africains
et de leurs descendants, une cicatrice dans l’histoire du pays: avec ses 4,86millions d’Afri-
cains déportés par l’empire portugais (dix fois le nombre d’esclaves des États-Unis), le Brésil
a accueilli la plus grande population asservie au monde. Lien direct vers le «c ontinent per-
du», la samba raconte une manière d’exister et de résister, le besoin de danser jour et nuit
«C’est la musique des opprimés, des Noirs tout juste libérés de l’esclavage», en dit le fonda-
teur historique du Comando Vermelho, William da Silva Lima, dans son autobiographie.
«Regarde dans les favelas, jamais tu ne verras un Blanc. Alors la samba des favelas, c’est notre
Sous les strass et les paillettes, elle est un enjeu vital. Mais l’é cole de samba de Mangueira,
née en1928, est de surcroît la plus connue et la plus vénérée. Ses couleurs, rose et vert,
ont fait le tour du monde. L’é cole compte des clubs de fervents supporters dans tous les
de 800mètres de long et 12de large, bordée de gradins et de loges, sortie de terre en 1984
selon les plans d’Oscar Niemeyer; une passarela do samba («piste de samba») pouvant
accueillir plus de 80000personnes. Pour prendre un équivalent avec une autre culture
sacrée du pays, le football, l’école de Mangueira est un peu le Barça de la samba, l’engagement
en plus: lors du carnaval2019, ses chars dénoncent l’assassinat un an plus tôt de Marielle
Franco, conseillère municipale native d’une favela, militante féministe et LGBT.
«La découverte de ce tunnel est une triste nouvelle pour les Cariocas parce que Mangueira,
c’est une légende, un des symboles de la ville», explique José Marcelo Zacchi, spécialiste
des traditions culturelles brésiliennes. «Mais on ne peut pas dire que ce soit une surprise
totale, malheureusement, cette limite vite franchie entre légalité et illégalité fait aussi partie
du folklore de Rio.»
En effet, depuis des années, le Comando Vermelho arrose de cash les favelas, donc leurs
écoles de samba. Il finance la construction de locaux, achète les instruments et paye pour
les costumes du carnaval, toujours plus flamboyants. Les membres du CV ont même leurs
portraits sur les murs de l’é cole, juste à côté des autres donateurs et des musiciens de légende.
Avec ce tunnel, plus personne ne peut feindre d’ignorer cette liaison dangereuse. Alors que
d’une fête
à l’école
de samba de
Mangueira.
En cette année2008, le Comando Vermelho est à son apogée. Il compte plusieurs dizaines
de milliers de membres rien qu’à Rio. Hormis quelques bandes rivales, pas encore prêtes pour
s’y frotter, le gang n’a quasiment aucune concurrence. Mangueira, la Cité de Dieu ou encore
la favela Rocinha… 90% des favelas de la ville sont aux mains de l’organisation criminelle,
soit environ 1,5millions de Cariocas –qui ferment les yeux sur l’illégal, tant vivre sous la
coupe du CV peut présenter des avantages. Pour prendre soin de la population qu’il gou-
verne officieusement, le gang fait en effet couler les réaux, la monnaie locale (le réal). Quand
il prend possession d’une favela, le béton remplace les chemins de terre, des crèches et des
écoles sont construites et les petits commerçants peuvent travailler sans être dérangés par
les voleurs. Et quand il faut payer le médecin ou un enterrement, c’est le gang là encore qui
aligne les billets. En contrepartie, comme tout gouvernement, le Comando Vermelho édicte
ses lois. Lorsqu’il y a un conflit, c’est le boss de la favela, à la fois juge et bourreau, qui gère.
Si un drogué se fait prendre en train de voler ou de violer, il est présenté devant une «c our»,
qui le condamne à tous les coups, et les sentences sont lourdes. Le voleur a les mains coupées,
le violeur est émasculé avant d’être démembré… Les habitants savent à quoi s’en tenir.
L’aspect Robin des Bois mis à part, la réalité du contrôle du Comando sur les favelas, ce sont
surtout la drogue (marijuana, cocaïne, crack) et les centaines de millions de réaux que son
business rapporte. Pour administrer cet immense territoire, les chefs historiques ont installé
unDonoparmorro(unbossparcolline)quigèretout:lebusiness,laviedelafavela,lecontrôle
des membres, les points de vente, appelés bocas de fumo («bouches de fumée»)–peut-être
parce que ce sont elles qui nourrissent tout le monde ici. Elles sont installées à l’entrée du
bidonville, pour que les classes supérieures puissent acheter leurs doses sans s’aventurer
Plus haut dans la favela, les dealers s’installent sur tous les spots où il y a du passage. Les plus
jeunes sont les olheiros –les guetteurs. Si les flics débarquent, ces derniers utilisent souvent,
petite particularité locale, des cerfs-volants pour alerter les vendeurs. Chaque boca est gar-
dée par les gamins les plus aguerris, armés de fusils-mitrailleurs en bandoulière et passant
le plus clair de leurs journées à glander sur leur moto. La configuration spatiale même des
lieux semble avoir été pensée pour ce business: une citadelle labyrinthique, plus facilement
défendable par les gangsters. Toutes ces «b ouches», multipliées par le nombre de favelas de
Rio, donne une équation vertigineuse. Ce business bien rodé rapporte de quoi grassement
se payer, mais aussi assurer la rente des veuves et des orphelins, et assurer le confort de ses
bâti sur une autre spécialité, celle de William daSilva Lima: les braquages de banques.
tout à fait légitimes. Son plus beau coup? C’était en février1980. Il a alors 38ans et vient
à peine de s’évader de la prison la plus sécurisée du Brésil, avec huit complices. Ensemble,
ils s’attaquent à un symbole: la Banerj, la banque publique de l’État de Rio de Janeiro, située
dans le quartier chic d’Ipanema. Durant des semaines, William et ses hommes notent tous
les détails: rondes des gardiens, nombre d’employés, horaires d’affluence… Ils comptent
124
même le temps de passage des feux de circulation du carrefour sur lequel donne la banque.
L’un d’eux est également chargé de surveiller les ondes radio de la police et, si besoin, d’en-
voyer de fausses informations pour la retarder. Le jour du braquage, la fine équipe arrive
devant la banque en se faisant passer pour des hommes d’affaires. Dans leurs sacs: fusils
d’assaut, canons sciés et explosifs. Une fois à l’intérieur, chacun se dirige vers un guichet.
«Messieurs dames, ceci est une expropriation!» Moins de deux minutes après leur entrée
dans la banque, leurs sacs débordent de billets. Le seul coup de feu tiré ce jour-là est destiné
au portrait du président brésilien de l’époque, le général João Figueiredo, qui trône en grand
dans le hall de la banque. Dès le lendemain, leur «exploit» fait la une de tous les journaux
nationaux – les braquages qui suivront deviendront légendaires. C’est alors le début de l’as-
Comment? Comment William daSilva Lima, avec sa petite taille, ses yeux ronds presque
de brigand hors norme, commence très loin de Rio, avec un événement qui, dès l’enfance,
1964
William daSilva Lima n’est pas un gosse des favelas. Né en1942 au bord de l’Atlan-
tique, à Recife, dans le nord-est luxuriant du Brésil, il est le fruit d’un métissage qui raconte
à lui seul l’histoire de son pays, surnommé «la nation arc-en-ciel»: sa mère est indigène et
son père, un métis de la classe ouvrière. Le couple ne dure pas. William a 2 ans lorsque ses
parents se séparent. C’est son père qui obtient la garde. Le Brésil est le dernier pays à avoir
aboli l’esclavage, en1888, et en garde des stigmates profonds: le racisme est partout. Pire,
il est quasi institutionnalisé, malgré la belle histoire développée dès les années 1930,
lorsque le pays lance la première ligue de football multiraciale. Dans ce mirage bien ficelé,
les indigènes, comme la mère de William, sont tout en bas de l’é chelle.
Malgré la décision de justice, elle ne renonce pas à son fils. Trois ans plus tard, elle revient
le chercher, l’enlève et l’emmène vivre avec elle. Le petit William a 5ans et débarque dans
durée… Quelques mois après son arrivée, son père vient le récupérer, accompagné de
deuxpoliciers. C’est la première fois que William est confronté aux forces de l’ordre. Juste
assez pour se faire son opinion. «Les policiers frappèrent ma mère devant mes yeux, encore
et encore», se souvient-il. «Ils la mirent à genoux et lui brisèrent les mains. C’est depuis ce
jour que je hais la police.» Ramené de force chez son père à Recife, William est initié à l’idéo-
logie politique de gauche par son grand-père, forçat des champs de canne à sucre. Lui aussi
sera battu par la police, comme sa mère, et là encore sous les yeux du gamin.
Après cet événement, le père de William décide de quitter sa ville natale. Il s’installe avec son
fils et sa nouvelle femme à SãoPaulo, la plus grande ville du pays. William découvre alors
un nouveau monde où les grosses voitures et les tout premiers gratte-ciel côtoient la misère
du bitume. C’est là qu’il grandit, traînant toute la nuit avec ses nouveaux potes sur les
grandes places de São Paulo. À12ans, il arrête l’é cole et se découvre un talent certain pour
chiper les portefeuilles des cols blancs du quartier d’affaires. Il enchaîne les petits boulots,
mais à trop piquer dans la caisse, il se fait virer à tous les coups. À17ans, direction Rio,
ses plages, ses soirées arrosées, ses femmes et surtout son vrai destin: il devient vite un as
du cambriolage. À19ans, pendant un casse, le petit voyou se fait attraper. Les sursis se sont
accumulés: il prend cinq ans ferme. Il est incarcéré à Bangu, une prison située au nord de
Rio, l’une des plus dangereuses du pays. Derrière les barreaux, William est confronté à une
violence extrême: viols collectifs, meurtres, décapitations – et toute une série d’humiliations
Trois ans plus tard, toujours enfermé dans cet enfer, son destin et celui de tout le pays s’ap-
du président socialiste João «Jango» Goulart est renversé par un coup d’État militaire.
Castelo Branco prend le contrôle du palais présidentiel, avec la bénédiction des États-Unis.
Comme tous les pays un peu trop proches à leur goût de Cuba, le Brésil n’a pas échappé
plutôt qu’un «rouge» sous influence soviétique. Et tant pis si le peuple brésilien doit souffrir
une violente répression. «Dès1962-1963, les États-Unis vont être extrêmement favorables
au durcissement de la répression contre les partis de gauche, les grèves, les manifestations,
«Les Américains n’envoient pas de troupes, mais vont former les policiers et les militaires,
financer les forces politiques, aider à mettre en place des dispositifs de propagande pour
permettre l’é closion et la durabilité de ces régimes, et ce jusqu’au milieu des années1970.»
Avec la prise de pouvoir des militaires, la violence d’État s’installe au Brésil. La principale
cible de la répression sont ceux que la junte considère comme déviants. Les criminels comme
William d’abord, les intellectuels, les syndicalistes et les artistes ensuite. Les chanteurs
Gilberto Gil ou Chico Buarque sont, par exemple, jugés subversifs, arrêtés et enfermés plu-
sieurs mois avant de partir en exil. «Aujourd’hui, c’est vous qui commandez, ce qui est dit
est dit, pas de discussion», chante Chico Buarque dans Apesar de Você. «Aujourd’hui, mon
peuple marche, en parlant tout bas et en regardant le sol. Vous avez inventé cet État et toute
l’obscurité. Vous avez inventé le péché, vous avez oublié d’inventer le pardon. Malgré vous,
Avec l’aide de la junte, le maréchal Castelo Branco façonne un Brésil fasciste. Il dissout
le Congrès, suspend la Constitution et réduit les libertés individuelles à néant. Mais sa prin-
cipale mesure est la création d’un nouveau code de procédure pénale sous influence mili-
taire. Résultat: l’armée peut maintenant arrêter et emprisonner n’importe qui, sans raison
ni procès. «En considérant de la même façon les criminels de droit commun et les criminels
Branco contre
le gouvernement
du président
socialiste João
Goulart.
en 1969.
politiques, le régime nie l’idée même de dictature», poursuit Maud Chirio. «Ainsi, l’État n’a
pas d’ennemis politiques en face de lui, seulement des criminels. Cet argument va le mener
à mélanger, dans les prisons, voyous et guérilleros qui ont pris les armes pour mener une
révolution communiste.»
Soudain, dans sa prison de Bangu, William voit débarquer en masse syndicalistes, soldats
et marins, connus pour avoir soutenu le président «Jango» Goulart. Il y a aussi des mili-
tants et des révolutionnaires inspirés par le modèle communiste cubain. Ils deviennent ses
compagnons de cellule et ses mentors. William écoute leurs discours enflammés, qui lui
rappellent ceux de son grand-père. Il emprunte leurs livres, découvre Rousseau, Voltaire,
Che Guevara. Il tombe aussi amoureux de l’auteur brésilien Euclides daCunha, qui assure
dans son livre Hautes Ter res (1902) que la République moderne doit, pour triompher,
être aussi barbare que ceux qu’elle combat. Cette formation politique fortuite vient nourrir
une vision du monde appréhendée, sans savoir l’articuler, depuis l’enfance et le souvenir
de sa mère battue par la police: le monde est divisé entre oppresseurs et opprimés, impunité
À sa sortie de prison, en 1968, William a 26 ans et il a définitivement choisi son camp.
«Je voulais vivre aussi vite que possible», écrit-il. «Je quittai la prison décidé à aller vers les
boulot normal, un boulot d’esclave. Bien sûr il y avait des risques, mais j’étais prêt à les
prendre. La prison avait fait de moi un criminel professionnel.» À peine dehors, William
multiplie donc les braquages. Les guérilleros, eux, enchaînent les actions pour faire tomber
Pour mener à bien cette guérilla, il faut beaucoup d’argent. Voilà qui tombe bien. En instau-
rant toute une série de réformes, les militaires au pouvoir ont relancé la machine, le Brésil
est en train de vivre son premier «miracle économique». De1968à1973, le pays connaît
une croissance allant jusqu’à 14% par an. Les coffres des banques cariocas se remplissent de
billets. C’est l’âge d’or des braqueurs –et des guérilleros, qui s’y mettent aussi.
Pour William, l’euphorie ne dure pas. En1969, un an seulement après sa sortie de prison,
il se fait attraper en plein braquage dans une banque du centre de Rio. Persuadés d’avoir
àfaire à un guérillero, les flics torturent le braqueur de 27ans durant quatre jours et quatre
nuits. Tabassé, quasi noyé, William ne bronche pas. Quand les policiers lui demandent
de quel groupe il fait partie, il clame son appartenance à… «L’organisation des fumeurs de
joints»! La blague n’amuse pas spécialement la Justice. Retour à la case prison, condamné
Cette fois-ci, il est envoyé à Hélio Gomes, un pénitencier qui n’a rien à envier à Bangu.
Les tueurs y sont enfermés dans les mêmes cellules que les petits voleurs. Là aussi, William
est témoin d’une cruauté sans limites. « Quand on est en prison dans les années 1960
et 1970au Brésil, qu’on soit ou non politisé, on est soumis à une violence de l’État qui est
ils sont hébergés dans des conditions catastrophiques et ils sont soumis à la répression
physique de leurs geôliers de manière quotidienne. On les torture pour obtenir des infor-
mations politiques, mais aussi parce que c’est la manière de gérer les prisonniers à cette
époque-là.»
Après un an à ce régime, William n’en peut plus. Il organise un plan d’évasion avec dixautres
détenus: ils creusent un tunnel d’une centaine de mètres pour s’é chapper. Mais c’est un
échec. William est repéré alors qu’il sort et quatre de ses complices sont abattus. Il est alors
transféré à Candido Mendes, un pénitencier de haute sécurité construit sur Ilha Grande,
une île à 150kilomètres au large de Rio. En pensant isoler ce dangereux braqueur, la Justice
1979
Aujourd’hui, Ilha Grande est un petit paradis avec sa jungle et ses palmiers plongeant
dans des eaux turquoise. Mais lorsque William y débarque en1971, l’île est seulement
connue pour sa vétuste prison. Les murs s’effritent, les rats sont partout, la chaleur y est
«c orridor polonais»– le but étant de passer le plus vite possible sous une «haie d’honneur»
d’où pleuvent les coups de pied, de poing et de crosse. La prison de Candido Mendes est
organisée en galeries. Celle de William est la dernière, celle que l’on surnomme le Fundão
(«le trou»). Depuis1968et la loi de sécurité nationale, c’est ici que sont entassés braqueurs et
guérilleros, ennemis jurés de la dictature. La cohabitation n’est pas simple: les prisonniers
politiques, qui affirment se battre pour la démocratie et la liberté, refusent d’être assimilés
à des bandits sans foi ni loi. «Ils voulaient surtout se différencier des autres», balaie William.
«Nous, on voyait cela comme une expression de l’hégémonie des classes moyennes dans la
société brésilienne.» Sur les 120taulards du Fundão, 30s eulement sont des guérilleros.
Mais avec le temps, des amitiés se forgent – d’autant que William est déjà sensible à leur
cause. Dans leur huis clos de malheur, braqueurs et militants échangent leurs techniques
de braquage et leurs secrets de cavale, s’insurgent contre cet État oppresseur, la violence
Les conditions de détention sont épouvantables: un w.-c. pour 120détenus, pas de papier
toilette ni d’habits de rechange, des repas immondes, sans voir la lumière du jour. Assez pour
transformer les prisonniers en animaux sauvages. Mais ces quelques années au contact
des guérilleros vont donner une idée à William et ses camarades: pour revendiquer un
changement, ils doivent s’unir et s’organiser. En 1974, avec sixautres détenus, il rédige un
code de conduite destiné aux prisonniers. Le but? Ne plus se sauter à la gorge à la moindre
occasion. Cette attitude est non seulement contre-productive, mais elle arrange bien les au-
torités –diviser pour mieux régner. La solidarité apparaît comme le seul espoir. Un exemple:
en mutualisant les rations et les rares extras qui arrivent par le parloir, on mange un peu
mieux plus souvent. Désormais, celui qui vole, viole ou tue son codétenu, sera jugé par le
groupe. La sanction est presque toujours la même: la mort. «C’est un code moral qui est
qui travaille beaucoup dans les favelas. «Tu ne touches pas ton frère. Ce code de conduite
apparaît sous la dictature comme une sous-culture de la prison. Il apporte une sorte de
supplément culturel, ou de supplément d’âme, totalement fictionnels parce que les prison-
niers sont aussi violents et sanguinaires que d’autres, mais…» Dans la prison d’Ilha Grande,
ces détenus soudés, se voyant comme les formations de combat unies de la Grèce antique,
adoptent le nom de Phalange rouge, de la couleur de leur engagement, et prennent pour de-
vise «Justice, Paix et Liberté». En1979, un rapport pénitentiaire interne les qualifie de «c om-
mando rouge». Comando Vermelho: ce sera désormais le nom de cette organisation sans
chef, mais dans laquelle William daSilva Lima, autodidacte érudit et charismatique, reste
le plus écouté. «Je n’ai pas fondé le CV», protestera-t-il toute sa vie. «Il est né par lui-même,
de l’oppression.» Très vite, les 90prisonniers du Fundão font serment autour des règles
édictées par William et ses camarades. Formant un véritable syndicat, ils luttent et ob-
aux activités de la prison. C’est une petite révolution. «D e voir que notre union dans le Fun-
dão nous a permis d’avoir plus de liberté fut une immense joie», commente William. «Cette
En haut lieu, on regrette sérieusement d’avoir enfermé guérilleros et braqueurs dans les
mêmes cellules… Il faut dissoudre cette union au plus vite. Les leaders sont donc dispersés,
envoyés dans d’autres prisons de l’État de Rio. Dès1976, William est transféré sur le conti-
nent. À34ans, avec déjà plus de dix ans de placard, son statut a changé: on le surnomme
désormais «Professor», le Professeur. «J’ai trouvé là des milliers de détenus qui n’atten-
daient que de s’organiser», poursuit-il. «J’ai vu un homme mourir pour un morceau de pain.
J’aivuunjeunepèredefamilledevenirla“femme”d’undétenuplusâgé[Link]
nous empêcher de devenir des animaux, j’ai proposé que l’on suive les règles que nous avions
écrite au Fundão. Et les détenus ont suivi le mouvement.» Même constat dans les autres
pénitenciers où sont envoyés ses camarades. Très rapidement, le code des vétérans d’Ilha
Grande est appliqué dans la majorité des prisons de l’État de Rio. Ànouveau dépassées,
les autorités regrettent amèrement d’avoir dispersé ces agitateurs. Rétropédalage: tout ce
beau monde se voit finalement rapatrié à Candido Mendes! En 1978, deux ans seulement
après son transfert, William est de retour dans l’enfer d’Ilha Grande. À l’intérieur, toujours
Le 22 août 1979, le Parlement de Brasilia vote une loi d’amnistie pour tous les prison-
niers politiques. Les derniers exilés rentrent au pays, et la guérilla abandonne petit à petit ses
actions violentes pour se concentrer sur la lutte politique. William et ses partenaires sont
encore une fois les oubliés du système. Ils restent condamnés sous le coup de la loi de sécurité
nationale, emprisonnés dans ce trou d’Ilha Grande pour des décennies encore. Impensable
Le 2janvier 1980, la chance finit par tourner: il réussit à s’incruster sur une barque amar-
rée discrètement par deuxprisonniers sur une plage à l’autre bout de l’île. Après sa fin
de journée sur un chantier hors les murs, le trio taille sa route toute la nuit à travers la jungle
Friche de la prison de Candido Mendes sur Ilha Grande,
et sans chemise, mais enfin libre. «Je ne pouvais pas m’empêcher de sourire», se remé-
more-t-il. «Après tant de plans d’évasion rocambolesques, après tant d’é checs, je me retrou-
vais là, en liberté, à moitié nu, grâce à une simple occasion, un coup de chance.»
Une fois en ville, il se rend dans la favela de Serrinha, dans la zone nord de Rio. Il y retrouve
d’anciens compagnons de cellule et, ensemble, ils se lancent dans une série de braquages
qui va faire la une de la presse nationale, dont le fameux braquage de la Banerj, avec
son seul coup de feu tiré dans le portrait encadré du président. Quelques mois plus tard,
aussi à s’é chapper d’Ilha Grande. Parmi eux, José Saldanha, surnomméZéBigode, «José
la Moustache», un compagnon important: c’est lui qui va bientôt faire connaître le nom
En attendant l’heure de gloire du moustachu, les gangsters trouvent refuge dans les fave-
las. Ici, les flics se pointent rarement et, lorsque c’est le cas, il y a toujours un brave pour les
cacher. Et puis William se reconnaît dans le destin de cette classe prolétarienne. Couvert par
le dédale des ruelles à flanc de colline, le gang multiplie les braquages. C’est une époque où
la ville en compte quatrepar semaine. Le pouvoir du CV s’étend sur Rio et ses favelas à une
vitesse folle. «Dès que nous avions ciblé une banque, se délecte le Professeur, nous entrions
en gueulant: “C’est le Comando Vermelho, tout le monde à terre!” Une fois les coffres vidés,
nous tirions sur les portraits des politiciens et balancions des bombes artisanales sur les
policiers.»
En descendant de la favela pour se rendre dans le centre-ville et alors qu’il est toujours
en cavale, il laisse dépasser un flingue de son pantalon. Des flics le repèrent, pas le temps
de courir, William est arrêté. Malgré sa fausse carte d’identité et ses empreintes digitales
qu’il a brûlées, il est tout de suite reconnu –sa photo est placardée sur les murs de tous les
commissariats de la ville. Dix mois après son évasion, le Professeur est de retour derrière
les barreaux de Candido Mendes pour terminer sa peine. Rompu à l’exercice, il retrouve ses
vieilles habitudes. Dans ses mémoires, il commente, fataliste et ironique: «C’est peut-être
mon désir si fort d’indépendance qui m’a sans cesse ramené en prison.»
Simone. Elle est avocate des droits de l’homme et milite depuis des années pour la cause des
prisonniers. Elle se bat plus particulièrement pour les condamnés de la loi de sécurité natio-
nale, parmi lesquels des dizaines auraient dû être libérés depuis longtemps. William tombe
Endécembredecettemêmeannée,mauvaisenouvelle:letravaildel’avocatedéplaîtauxgar-
dienslesplushargneux,[Link]èrevisite,Williamsedécide
à lui déclarer sa flamme. «J’allais la voir pour la dernière fois, le cœur serré», se souvient-il.
«Que lui dire? […] Elle s’attendait à se retrouver face à un caïd puissant, et elle était face à
une personne simple, fragile, sans ostentation et apparemment sans pouvoir particulier.
[…] Qui étais-je en définitive? Qu’est-ce que je ressentais? Elle était vraiment désolée de de-
132
voir partir maintenant. Parce qu’elle voulait me dire qu’elle était amoureuse de moi. C’était
Pendant que naît cette histoire d’amour entre quatre murs, qui durera jusqu’à la mort
de William en2019, dans la rue, c’est José laMoustache qui a pris les rênes. Et il va écrire
1981
400 contre 1
cratique, mené par João Figueiredo, veut à tout prix mettre fin à ce gang qui terrorise la
ville. Les descentes dans les favelas se multiplient, ZéBigode joue au chat et à la souris.
Les flics finissent par le localiser sur l’Ilha do Governador, une île résidentielle cossue
complices. L’un prend la fuite, l’autre est abattu en pleine rue, à la sortie de leur planque.
ZéB igode se retrouve seul, enfermé à double tour dans l’appartement. Acculé. De sa fenêtre,
il voit les renforts arriver. Le grand jeu. Des dizaines de véhicules blindés encerclent l’im-
meuble, sirènes à fond. Près de 400agents sont prêts à en découdre. ZéB igode ne se démonte
pas. Depuis sa fenêtre, il hurle en direction des policiers: «Vous pouvez venir, misérables,
j’ai une balle pour vous tous. Nous avons déjà démoralisé le système carcéral, maintenant
c’est au tour de la police! Vous pouvez tenter de venir, mais attention, car voici le Comando
Vermelho!» Zé n’a pas l’intention de se rendre, gardant en tête le serment des fondateurs
du CV: «On ne négocie pas avec la police.» Alors, les tirs commencent à pleuvoir. Des cen-
taines de balles criblent les fenêtres de l’appartement. Àsa porte, les policiers s’acharnent
pour faire sauter les verrous… Zé tient bon. Des dizaines de journalistes et de caméras de
télé commencent à fleurir sur la scène, intrigués par la pugnacité de ce forcené. Ils en auront
pour leur audimat. À8h30le lendemain matin, épuisé, les yeux rougis par les lacrymos,
e criminel se penche à la fenêtre et crie aux journalistes: «Nous sommes le Comando Ver-
melho!» Ce sont ses derniers mots. Touché par une balle, il s’effondre en direct.
Depuis sa cellule d’Ilha Grande, sur son petit poste de télé, William a tout suivi du coup
d’é clat de son compagnon d’armes. Il gardera de cette nuit un sentiment partagé. De la tris-
tesse (il a perdu l’un de ses plus proches amis) et de la fierté (le sacrifice de ZéB igode a permis
Brésil ne peut ignorer l’existence du gang et sa détermination hors du commun. Pour rendre
des années1980, une période dorée pour les gangsters. Surtout qu’en1982, trois ans avant
la fin de la dictature, Leonel deMoura Brizola est élu gouverneur de l’État de Rio, sur cette
promesse: plus de droits et de libertés pour les millions d’habitants des favelas. Depuis des
134
années, ces derniers se plaignent des violences policières et des descentes inopinées dans
leur quartier. De jour comme de nuit, ils débarquent sans mandat, défoncent les portes, tirent
à tout va : les balles perdues et les cadavres s’entassent sur le trottoir. Jamais une enquête,
l’impunité totale. Leonel deMoura Brizola martèle: «Nous ne pouvons pas transformer
la lutte contre la violence dans les favelas en une attaque contre les garanties et les droits
Sur cet embryon de projet de paix sociale débarque un nouveau fléau: la cocaïne colom-
bienne. Elle va profondément changer la donne dans les favelas et au sein des gangs, à la re-
cherche d’une alternative aux braquages de banques. Depuis le début des années1980,
la sécurisation des guichets et l’arrivée des cartes de crédit rendent en effet l’accès au cash
plus aléatoire. Le trafic de drogue s’avère moins dangereux, plus efficace et surtout beaucoup
plus rentable.
porte: pour le Brésil, il deale avec le Comando Vermelho. Au tout début, le cartel paie ses
intermédiaires en pains de cocaïne. La poudre blanche envahit les rues des grandes mé-
tropoles brésiliennes, Rio en tête. Toujours à l’ombre à Ilha Grande, William, le Professeur,
le braqueur à l’ancienne, ne s’oppose pas à ce nouveau trafic. Pour une fois, l’impénitent
gauchiste sait se montrer coulant avec la loi du marché capitaliste: «La drogue, ce n’est pas
le Comando Vermelho qui l’a importée au Brésil. Ce sont les gens des classes moyennes
qui sont montés dans les favelas pour en trouver. Nous n’avons fait que fournir un produit
En 1984, le business de la coke explose. Pour le Comando Vermelho, l’objectif est désormais
de se placer en leader du marché local. Une O.P.A. est lancée sur toutes les favelas de Rio.
L’une après l’autre, celles des gangs rivaux comme le Terceiro Comando Puro et les Amigos
dos Amigos tombent aux mains du CV. En quelques mois seulement, des dizaines de suc-
cursales se créent partout dans la ville. Chaque entité a son boss autonome, le Dono do
Mor ro , qui applique ses méthodes et ses principes. Le gang perd en unité mais gagne
en profits… Et ils sont énormes: le CV achète 2000dollars le kilo de coke au cartel colombien
et le revend au détail plus de 15000dollars. Les gangsters se mettent aussi à produire du
crack –c e dérivé de la cocaïne, facile à fabriquer, pas cher et très addictif. Ainsi, il y en a pour
toutes les bourses: les riches sniffent la poudre, les pauvres brûlent le crack.
En moins d’une génération, sur la décennie 1980-1990, le CV est devenu une entreprise
le reste du Brésil. Pour ce faire, il s’est trouvé l’homme de la situation: Fernando DaCosta,
surnommé Fernandinho Beira Mar, «le p’tit Fernand du bord de mer». Beira Mar est aussi
le nom de la favela qui l’a vu naître en1967. En prison, à20ans, Fernandinho rencontre
William, qui le convertit à sa cause et son éthique. Dix ans plus tard, il s’évade et se réfugie
au Paraguay, le narco-État par excellence, où William et les chefs du CV l’ont chargé de trou-
ver des armes. En Amérique latine, depuis la guerre froide et ses guérillas, ce n’est pas ce qui
manque… Àla mort de Pablo Escobar en1994, la filière colombienne de coke semble se tarir.
les armes dans les années 1960, en pleine guerre froide. Terrés dans la jungle, ces guérilleros
Un chef de gang pose
de Rio de Janeiro.
136
marxistes financent leur rébellion par la vente de cocaïne. Ils ont besoin d’armes, il a besoin
de coke… Une relation de travail se noue. Àla fin des années1990, le réseau de Fernandinho
est si puissant qu’il organise le transport de la coke vers tout le Brésil. En2001, il est arrêté
dans la jungle aux côtés de Tomas Molina, un des commandants des FARC. L’enquête per-
mettra d’apprendre qu’en quelques mois, Fernando Da Costa a livré 2400flingues et plus
Grâce à Fernandinho et au réseau qu’il a mis en place, le Comando Vermelho devient l’une
des plus grandes organisations de trafic de drogue de toute l’Amérique du Sud. Il y a bien
quelques gangs à Rio qui commencent à réclamer leur part du gâteau, mais pas assez pour
effrayer les gangsters rouges. Au début des années2000, contre toute attente, c’est un évé-
2007
l a Coupe déborde
2014–un honneur que le pays n’a pas eu depuis1950. Cette récompense vient couronner
le bon élève sud-américain: la dictature est loin et, en cette première décennie des an-
nées2000, le pays est devenu le moteur économique du sous-continent. Sur le plan po-
rique Cardoso a laissé sa place au socialiste et ancien syndicaliste Luiz Inácio Lula daSilva,
dit «Lula», 57ans, candidat du parti des travailleurs et ancien ouvrier. Élu avec 61,03%
des suffrages, il incarne la promesse d’un Brésil plus juste. Pour la première fois depuis
Coupe du monde est un véritable défi pour les autorités. Il va falloir assurer la sécurité des
millions de touristes qui viendront assister aux matchs, mais aussi aux Jeux olympiques
de2016, dont le Brésil rafle également l’organisation. Le gouvernement se donne une mis-
sion: reprendre le contrôle des favelas tombées aux mains du Comando Vermelho, qui règne
alors sur 90% des quelques 900favelas de Rio. En2008, la ville crée les UPP (Unités de police
pacificatrice), qui veulent incarner une police de proximité installée au cœur des favelas.
Mais de «pacificatrice», elle n’a que le nom. «Il s’agit en fait d’un emploi de forces militarisées
dans les favelas, révèle Maud Chirio, qui étaient destinées à réduire le niveau de violence
dans le cadre de l’arrivée de grands événements publics: la visite du pape à l’origine. L’imagi-
naire qui sous-tend les UPP est d’apporter de la civilisation, donc de la police, dans des lieux
À Rocinha, à Vidigal ou à Mangueira, la même scène se répète: au petit matin, des centaines
de flics d’élite se postent à l’entrée de la favela. Le signal pour les habitants d’aller se mettre
en lieu sûr… Une fois la population à l’abri, les agents avancent en colonne, boucliers blin-
dés à l’avant, fusils d’assaut à la main. Petit à petit, ils grimpent sur la colline, tirent sur ceux
qui résistent, ripostent aux pluies de balles des gangsters. Tout en haut, les boss organisent
la fuite de leurs troupes et surtout de la drogue. Grâce à leurs tunnels et à leurs échappa-
toires vers la jungle, ils parviennent à sauver un maximum de came et d’armes. Les hommes
du CV doivent se réfugier loin du centre-ville, là où les touristes et les caméras ne vont pas,
Désormais au crépuscule de sa carrière, William vit maintenant à l’é cart du gang. Ses
priorités ont changé, ses nombreuses évasions n’ont qu’un but: aller retrouver sa moitié,
Simone, et les quatre enfants qu’ils ont eu entre ses séjours derrière les barreaux. Sa dernière
évasion, en1991, lui a d’ailleurs permis d’assister à la naissance de son benjamin. Le gangster,
qui a cumulé plus de 95années de peines de prison, obtient en2009, grâce à sa femme, le droit
Quand arrive le Mondial de foot en2014, les principales favelas du centre de Rio sont oc-
cupées par les UPP. En termes de sécurité, le bilan est plutôt positif, sans accroc majeur.
Mais sur le terrain, on frôle la tragédie nationale : la Seleção (l’équipe du Brésil) prend
une fessée mémorable en demi-finale contre l’Allemagne, en perdant 7-1. Deux ans plus tard,
le bel optimisme du début des années 2000 est déjà un vieux souvenir. Les Jeux olympiques
du sport a coûté au Brésil bien plus cher que ce qu’elle ne rapportera. Déroute aussi pour
la présidente Dilma Rousseff, héritière du socialiste Lula, qui vient d’être destituée pour une
De son côté, le Comando Vermelho n’est pas au mieux non plus. Tous ses leaders historiques
sont morts, à l’exception de William daSilva Lima, oProfessor, qui consacre désormais ses
journées à l’écriture de poèmes et de ses mémoires, dans lesquelles il revient sur son parcours
de criminel engagé. Son ancienne Phalange, elle, a été chassée du centre-ville de Rio par les
UPP, pour s’établir à plus d’une heure de là, dans la favela d’Antares, un immense terrain
vague recouvert d’un nuage de poussière où vivent des dizaines de milliers de personnes.
Àtous les coins de rue, les boss ont installé des bocas de fumo. Il y a même un petit stand posé
le long des quais du train afin que les clients du centre-ville n’aient pas à s’aventurer dans
le dédale de la favela. Le business continue, mais le visage des gangsters a changé. Les noms
des vétérans sont encore connus de tous, les tags «CV» et les slogans «Justice, Paix et Liberté»
ornent toujours les murs de la favela, mais c’est à peu près tout. Il n’y a plus d’organisation.
Le Comando Vermelho est devenu un gang sans tête pensante, sans structure.
Dans ce marasme, l’un des rares saluts vient de la musique, avec l’explosion des bailes funk
– soirées dansantes en plein air nées dans les faubourgs de Rio au début des années 1970.
140
Aujourd’hui, les tubes de James Brown ou George Clinton ont laissé place un nouveau
genre musical, unhybride de Miami Bass des années1980, de dancehall jamaïcain et de rap
cru sur beats saccadés où l’on chante les filles, le ghetto et les gangs. «La base d’un vrai
baile funk, c’est le sound system, avec des basses qui vous secouent jusqu’aux os », guide
Vincent Rosenblatt, qui photographie cette scène depuis 2010. «Pour le reste, c’est partout
pareil: on serpente à travers les ruelles, jusqu’à la quadra, l’espace dédié aux bailes, dont
l’entrée est toujours gratuite. Dans les favelas, il y a du trafic, donc on croise beaucoup
de jeunes gens armés. Et puis au fur et à mesure que le baile se remplit, les corps se libèrent.
La danse commence vraiment vers uneheure, jusqu’au climax de 4heures du matin. Cer-
Comme pour les écoles de sambas, les associations ou les événements sportifs du quartier,
c’est bien sûr le gang qui finance. À la différence que, dans les bailes, personne n’avance
plus caché. « Chaque territoire y est marqué par son gang, sa faction», poursuit Vincent
Rosenblatt. «Par exemple, la faction TCP [Terceiro Comando Puro] interdisait dans les bailes
de se teindre les cheveux en rouge, ou de mettre une chemise rouge, ce qui serait perçu
comme un hommage au Comando Vermelho.» Dans toutes les favelas, les gangs mettent
les moyens: avoir le meilleur baile funk, c’est faire étal de sa puissance, mais aussi attirer des
clients de tous horizons, qui ne sont pas venus seulement pour la danse; les bocas de fumo
tournent à plein régime, avec leurs super promos à 5réaux (80centimes d’euro) le pochon
de coke. Sur la piste de dance, c’est le funk à la gloire des gangs, dit proibidão («extrêmement
interdit»), qui a le plus de succès:dès que les morceaux résonnent, les jeunes gangsters de la
sécurité défilent, M16en l’air, au milieu de la piste, pour la plus grande joie des Cariocas du
coin ou ceux des quartiers plus favorisés venus s’encanailler. Chaque semaine, il y a plus de
500 bailes funk à Rio. Mais depuis l’arrivée des UPP dans les favelas, la fête s’est aujourd’hui
Alemoa...) ou la Zona Oeste – comme à Antares. Là-bas, les liens sont si étroits entre le CV
et cette musique que des artistes funk sont également parrainés par le Comando Vermelho
pour enregistrer des albums entiers à la gloire du groupe et de ses membres décédés.
Une façon, peut-être, d’oublier la réalité du terrain: en 2016, l’hégémonie du CV sur la cri-
minalité brésilienne est bel et bien terminée. Certes, le gang parvient à survivre, mais il
a perdu de son aura. Contesté sur son propre territoire par les autres gangs cariocas (Amigos
dos Amigos et Terceiro Comando Puro), il est surtout menacé par une organisation venue
de SãoPaulo, la plus grande ville du Brésil, son cœur économique. Ce gang se nomme PCC
(Primeiro Comando da Capital) et partage de nombreux points communs avec le CV, avec
qui il était allié à l’époque de Pablo Escobar. Comme le Comando, le PCC a été créé en prison:
le 2 octobre 1992, une émeute à Carandiru (État de São Paulo), matée par l’armée, fait
d’entre eux ont côtoyé les vétérans du Comando Vermelho dans les prisons de Rio et re-
prennent les mêmes méthodes, notamment la rédaction d’un code de conduite : «En alliance
avec le Comando Vermelho, nous allons révolutionner le pays de l’intérieur des prisons et
notre bras armé répandra la terreur.» En hommage, ils adoptent le même slogan: «Justice,
La prison de Carandiru à São Paulo, connue à cause du massacre
Paix et Liberté». Vingt ans après José la Moustache, seul contre 400, c’est au tour du PCC
de réaliser le coup d’é clat qui fera connaître son nom dans le pays tout entier.
18 février 2001, jour des visites en prison. Alors que les parloirs se remplissent, les gangsters
tratif. Des milliersd’otages restent enfermés sous la menace des gangsters paulistes. Leur
mée en direct par toutes les caméras de télé. Le gouvernement local est bien obligé de plier.
Une fois toutes les garanties obtenues, les détenus relâchent les otages et retournent dans
leurs cellules comme si de rien n’était. C’est un coup médiatique inédit qui consacre le PCC
Parmi les leaders, Marco Willians Herbas Camacho, alias Marcola –une copie carbone de
William daSilva Lima. Comme lui, il est spécialisé dans les braquages et a passé une grande
partie de sa vie en prison. Sur son chevet, les œuvres duChe, de Voltaire, de Nietzsche ou de
Victor Hugo; cela s’entend dans ses discours enflammés. Et il n’a rien à envier au charisme
du Professor, en témoigne son tour de force de2006. À38ans, en prison depuis sept ans,
Marcola apprend que les autorités pénitentiaires veulent le placer, lui et les autres chefs de
Après une journée et une nuit d’attaques, d’autres équipes surarmées investissent le centre
pénitenciers de l’État, les gardes sont pris en otages et les détenus se massent sur les toits.
Face aux hélicoptères des télévisions locales, ils lèvent le poing en hurlant le slogan du PCC:
«Justice, Paix et Liberté». Après deux jours de chaos, presque soudainement, tout s’arrête.
Marcola a reçu l’assurance des autorités qu’il ne serait pas transféré à l’isolement. Il a aussi
obtenu la livraison d’une centaine de télés pour que les détenus puissent regarder la Coupe
du monde de foot qui aura lieu en 2010 en Afrique du Sud. Une fois de plus, le PCC a prouvé
qu’il était plus fort que l’État. Bilan de ce week-end de mai2006: 82bus brûlés, 11banques
dévalisées, 33policiers et 9gardes de prison tués, et plus de 141cadavres ramassés en deux
jours.
Face à cette montée en puissance, le CV se croit protégé: il est depuis toujours allié du PCC.
Jusqu’à ce que ce dernier lorgne un peu trop sur le marché de la drogue carioca et commence
à s’implanter dans les favelas de Rio, à partir de 2014. Trois ans plus tard, en2017, l’alliance
tacite entre les deux gangs prend fin brutalement. Dans une prison de Manaus, la grande
ville du Nord, le gang allié historique du CV, laFamilia do Norte aide les Cariocas à massacrer
54membres du PCC. Pendant 17 heures, les victimes sont décapitées, éviscérées. Le tout est
filmé par téléphones portables et partagé sur WhatsApp. La rupture est consommée. Depuis,
partout où ils se croisent, les anciens frères s’entretuent, faisant des centaines de morts,
gangsters comme civils. L’affrontement tourne clairement à l’avantage du PCC, et dans la cité
merveilleuse, les anciens boss du CV rejoignent le gang paulista. Mais la plus grande menace
vient d’ailleurs: les derniers fidèles du Comando Vermelho doivent désormais affronter un
milices partout,
Tout a commencé presque discrètement, au milieu des années1990, avec des groupes
paramilitaires désireux de «nettoyer» les favelas des gangsters, palliant ainsi l’impuissance
fondrement du régime. Dans leur incarnation moderne, elles ciblent d’abord les milliers
de sans-abris de Rio, exécutant des dizaines de SDF à chacune de leurs descentes, avant de
Quand elles s’installent dans les favelas, certains habitants s’en réjouissent… Avant de
déchanter. Sous des airs protecteurs, les milices se mettent vite à la page des habitudes
des gangsters qu’elles sont supposées éradiquer – et prélèvent leur dîme. «Initialement,
ces milices se présentent comme du paraétatique, c’est-à-dire des agents de l’État qui vont
débarrasser les habitants des gangs », souligne l’historienne Maud Chirio. «Elles vont en fait
se comporter comme les gangs, avec les mêmes systèmes de racket, d’oppression physique
sur la population, mais nouant des relations d’absolue proximité avec la police et le pouvoir
politique, comme la famille du président Jair Bolsonaro, élu en 2018. Pour les habitants des
Les bons citoyens regardant ailleurs, ces milices n’auraient pu être qu’un énième groupe
terrorisant les favelas. Mais en mars2018, le monde entier découvre, abasourdi, leur froid
38ans, mène une guerre médiatique contre les milices. Cette élue noire, homosexuelle,
militante LGBT et issue d’une favela, a fait de la lutte pour les populations pauvres son cheval
de bataille. Elle veut dénoncer au grand public la réalité de l’emprise de ces milices d’extrême
droite sur les favelas de Rio de Janeiro. Dans l’hémicycle du conseil municipal, elle se fait
siffler, huer par les élus de la droite, dont Carlos Bolsonaro, le fils du futur président brési-
lien. Le 14mars, elle est abattue en plein centre-ville, à l’arrière de sa voiture, quatreballes
en pleine tête. Son chauffeur est tué lui aussi. Pour les médias et les associations, cet assas-
qui aurait dû filmer la scène a été désactivée 24heures plus tôt. Les douilles retrouvées
sur la scène de crime correspondent aux armes utilisées par la police. Àn’en pas douter,
c’est l’œuvre d’une milice. Maud Chirio en est persuadée, les auteurs eux-mêmes ne s’atten-
daient pas à un tel écho: «Marielle Franco étant une femme, noire, originaire des favelas,
ils pensaient pouvoir l’éliminer sans que cela fasse trop de vagues, comme d’habitude. Mais
de Jacarezinho à Rio de J
Ce double assassinat bouleverse le pays et trouve un écho dans le monde entier. L’enquête,
toujours en cours, traîne en longueur, accumule les difficultés, subit des pressions poli-
Deux de ses membres, soupçonnés d’être les auteurs, sont arrêtés. L’un d’eux est un proche de
Flavio Bolsonaro, l’autre fils du dirigeant d’extrême droite. Huit mois après l’assassinat poli-
tiquedeMarielleFranco,JairBolsonaroestéluprésidentdelaRépublique.C’estunanciencapi-
taine de l’armée brésilienne, nostalgique de la dictature, partisan d’un ordre radical. Avec son
entrée au palais présidentiel, les milices gagnent en influence. «On doit accorder aux agents
de sécurité publique une sorte de carte blanche, proclame-t-il. L’agent de police entre dans
la favela, résout le problème, et s’il tue 10, 15, 20bandits avec 15ou 30balles pour chacun,
Dans cette guerre que se livrent gangsters, miliciens et policiers, les morts se comptent
par milliers. En 2019, au Brésil, 60 000 personnes sont mortes par homicides, dont 4 000
sous les balles de la police. Détail presque accessoire au milieu de cette folie meurtrière,
le Comando Vermelho n’est plus désormais que l’ombre de lui-même. William da Silva Lima,
le Professeur, n’est plus. Il meurt le 31juillet 2019d’une crise cardiaque, à 76ans. Il laisse
derrière lui sa veuve Simone, quatre enfants, et une autobiographie, témoignage d’un cri-
minel, mais aussi celui d’un homme qui toute sa vie aura combattu l’injustice et la violence
d’État. «Le mérites-tu, dès ton plus jeune âge, d’être asservi pour toujours “à cette machine
répressive”, “aux pouvoirs infâmes”? », questionne-t-il dans un de ses poèmes. Il apporte une
réponse à son image, pleine d’idéalisme et de panache: «Tu mérites de te lancer à la recherche
du bonheur, qui par l’amour, l’égalité et la liberté, obtient tout. Oui, tu le mérites!»
Dans un pays politiquement en perdition, les milices et les gangs restent l’unique autorité
dans les favelas. Ces derniers continuent leurs braquages, de plus en plus spectaculaires.
l’État de São Paulo. Ils repartent au volant de cinq voitures: sur les toits, les pare-brises et les
capots, ils ont attaché leurs otages, en guise de bouclier –c omme dans Mad Max.
Une cruauté toujours contrebalancée par une fibre sociale: durant la crise sanitaire du
coronavirus, ce sont les gangs qui imposent le confinement, parce que le président Bolsonaro
n’y croit pas. Cette façon permanente de souffler le chaud et le froid, c’est là la force des gangs
brésiliens. Ils viennent jouer les substituts de l’État, combler un vide dans un pays qui a pro-
grammé de vendre le mythe d’un peuple arc-en-ciel, ses plages de rêve et ses corps à se dam-
mythologie nationale», conclut Maud Chirio. «L’idée, par exemple, que le Brésil est un pays
où les différences sociales et raciales ont moins d’importance que ce qui unit son peuple:
le football, la capoeira, le carnaval, la samba. C’est une image construite aussi pour les étran-
gers, un produit d’exportation pour attirer les touristes. Et ça a marché de façon fantastique:
la carte postale a occulté le fait que le Brésil est un pays où la famine existe toujours, que
c’est l’un des plus inégalitaires du monde, les plus violents aussi – en termes de violences
Né en 1942 à Recife, William da Silva Lima, dit «le Professeur», est l’un des membres
fondateurs du Comando Vermelho, entre le milieu et la fin des années 1970. Organisation
criminelle sans chef, le CV est imprégné d’idéologie politique de gauche: son code d’honneur,
Alternant séjours derrière les barreaux, évasions, braquages et trafics, William da Silva Lima
rencontre en prison l’activiste Simone Barros Correa de Menezes, avec qui il se marie et aura
quatre enfants. Relâché sous bracelet électronique en 2009, il meurt le 31 juillet 2019 d’une
du coup d’État de 1964. Combattant aux côtés des Américains lors de la campagne d’Italie
pendant la Seconde guerre mondiale, il y rencontre le général Vernon Walters, futur sous-
directeur de la CIA, qui joue un rôle-clé lors du putsch le menant à la fonction suprême.
Sous son règne ouvertement fasciste et autocratique (il abolit tous les partis politiques),
ce sera le cas pour les chanteurs Gilberto Gil et Chico Buarque. L’affluence de ces nouveaux
prisonniers politiques dans les prisons forgera l’idéologie du Comando Vermelho. Trois ans
après avoir chassé le président João Goulart du pouvoir, Humberto de Alencar Castelo Branco
connu pour son travail d’é crivain à forte fibre sociale, influencé par le naturalisme. Son ou-
vrage le plus important, Os Sertões (paru en France sous le titre Hautes Terres, La g uerre de
Canudos), racontant les expéditions de l’armée contre un village rebelle, est resté un phare et
une référence idéologique pour William da Silva Lima et les membres du Comando Vermelho.
dit «Zé Bigode» («José la Moustache») est resté dans la légende pour son coup d’é clat du 3 avril
1981, dans le quartier de l’Ilha do Governador, à Rio de Janeiro. Résistant pendant plus de
24 heures, seul contre près de 400 policiers venus l’arrêter, il finit par être abattu par les forces
de l’ordre mais acquiert un statut de martyr du gang. C’est en son honneur que William da Silva
Né en 1968, Marcos Willians Herbas Camacho, dit «Marcola» mais aussi «Playboy», est le leader actuel du
PCC (Primeiro Comando da Capital), gang rival du Comando Vermelho avec lequel il est d’abord allié lors de sa
création, au début des années 1990. Actif depuis sa base d’origine de SãoPaulo, cette organisation est aujourd’hui
le plus important gang brésilien et compterait 20 0000 hommes. Ultra-violent mais très cultivé, son chef Marcola
affirme avoir déjà lu plus de 3 000 livres en prison, avec une préférence pour Dante. Il purge actuellement une
Luiz Inácio Lula da Silva, plus connu sous le nom de Lula, né le 27 octobre 1945 à Caetés, est un ancien ouvrier
métallurgiste devenu président de la République du Brésil de 2003 à 2011. Sous sa présidence, des programmes
sociaux d’importance laissent une place aux habitants des favelas. Réélu en 2006, il ne peut pas se présenter
pour un troisième mandat consécutif, puis est condamné en 2018 à 12 ans de prison pour corruption dans l’affaire
Petrobras. Désigné candidat du Parti des Travailleurs, qu’il a cofondé, il est donné favori pour les présidentielles
de cette même année, mais il est emprisonné et déclaré inéligible. En 2021, le Tribunal suprême fédéral annule ses
condamnations pour vice de forme, rendant possible sa candidature à l’élection présidentielle de 2022.
Président du Brésil depuis 2019, Jair Messias Bolsonaro, né le 21 mars 1955 à Glicério (État de São Paulo),
a été capitaine de l’armée brésilienne en 1988 avant de devenir militaire de réserve à la suite de conflits avec sa
hiérarchie. Se lançant en politique en 1990, il tient des propos controversés sur les femmes, les homosexuels,
les Noirs et les peuples indigènes. Sa nostalgie pour la dictature (1964-1985) lui vaut de se retrouver classé à l’ex-
trême droite ; il est perçu comme un tribun populiste isolé jusqu’à sa candidature présidentielle. Depuis 2020,
la presse dévoile les liens entre sa famille et les milices, ces groupes d’anciens policiers véreux qui agissent en
marge de la loi dans les favelas. Selon une enquête de police, des détournements de fonds au sein du cabinet de
son fils, Flavio, auraient en partie servi à financer ces gangs. À noter que l’ancien chef de l’une des milices les plus
puissantes, le «bureau du crime», aurait été un proche de la famille Bolsonaro – ce même groupe est soupçonné
d’avoir assassiné Marielle Franco en 2018, conseillère municipale issue des favelas et défenseuse des minorités.
150
du Portugal.
l’indépendance et s’autoproclame
«empereur» du Brésil.
Vermelho, à Recife.
Des grèves éclatent dans tout le pays contre L’organisation de la Coupe
des leaders syndicaux et des militants s’unissent la ville de Rio est cho
de fonds de près de 10
de São Paulo: plus de 27 000 détenus prennent Le 14 mars, Marielle Fran
détention.
cause de mortalité ch
le PCC lance une révolte dans l’ensemble des dont 4 000 sous les b
pl aylists Mc L Da V
«Parado no
Mc Marcin
Exportação, 1971.
Gabriel Ca
Filmo
Chico Buarque, MPB4, Quarteto Em Cy
Carandir u
ERULTUCGNAG
C V-PCC, A
Karol Conka, «Boa Noite», Batuk Freak, 2013.
Amorim, R
Rincon Sapiência, «Ponta de Lança
Comando V
(Verso Livre)», Ponta de Lança, 2016.
Best Seller
Baden Powell, «C anto De Ossanha»,
Hautes Ter
Tristeza on Guitar, 2017.
Euclides da
Mc Fioti, «Joga O Bum Bum Tam Tam»,
400 contre
Joga O Bum Bum Tam Tam, 2017.
Comando V
L’Insomnia
Gangster Warlords : Dr ug Dollars, Killing
Publishing, 2017.
LP Press, 2022.
«Je ne me soucie pas de vivre dans
une femme.»
- Marilyn Monroe
M
exico. Au cœur de la capitale du Mexique palpite le Zócalo, la plus grande
tinoire géante; au printemps, les jeunes filles y célèbrent leurs quinze ans
tricolores vert-blanc-rouge.
l’année présendente, le nouveau président Felipe Calderón s’apprête à se plier pour la pre-
mière fois à la cérémonie du Grito dela Independencia («cri de l’indépendance»), qui célèbre
la fin de la colonisation de l’Espagne et lance des festivités vibrantes à travers tout ce pays
À minuit, tous les regards se lèvent vers le balcon présidentiel, dont la fenêtre est entourée
d’un épais rideau de velours rouge. Le président s’est saisi d’un immense drapeau, solennelle-
ment remis par sixs oldats. Il apparaît enfin à son peuple, puis lance, à pleins poumons, le cri
cathartique que les Mexicains viennent recueillir chaque année comme une hostie républi-
caine: «Vive Hidalgo! Vive Morelos! Vive Allende! Vivent nos héros! Vive le Mexique!»
La foule reprendchaque nom et le scande d’un «Viva!» Pour quelques semaines, le pays
entier va faire comme si de rien n’était, se retrouver le temps d’une parenthèse autour de
l’idéal commun de cette nation mosaïque, langue de terre entre deux sous-continents, ron-
gée par la violence des cartels. Plaque tournante de toutes les drogues, le Mexique est la porte
d’entréedirectepourleplusgrandmarchédumonde–lesÉtats-Unis–,avecunpactoleestimé
à plus de 30milliards de dollars par an. L’historien Thierry Noël estime que l’effarant chiffre
des homicides, établi en2020autour de 30000morts par an, est sous-estimé, alors que celui
Dans ce contexte, le président Calderón voudrait que son Grito dela Independencia de2007
résonne comme celui, rageur, d’un cri de guerre. Son élection est controversée: au terme
158
de recomptages douteux, il l’emporte avec seulement 0,65 % de voix d’avance sur son
concurrent Andrés Manuel López Obrador, dit «Amlo»; une situation inconfortable l’obli-
geant même à accéder au palais par une porte dérobée tant la fraude sautait aux yeux.
Calderón a donc besoin de se donner du crédit aux yeux de son peuple. Pour se forger une
image d’homme fort, il veut faire de la lutte contre les cartels le cheval de bataille de son
Ce sera sa priorité. Mais par où commencer? Quelques semaines après la fête nationale,
28septembre 2007. Vers 10heures, une imposante BMW se gare sur le parking du bien
nommé restaurant VIPs, dans le quartier huppé de SanJerónimo, au sud de Mexico. Talons
hauts, jeans moulants et manteau de fourrure: on ne voit qu’elle. Elle essaie pourtant de
se faire discrète… Cela fait maintenant cinq ans que Sandra, 47ans, brune ténébreuse
aux grands yeux noirs, est en cavale, sous un faux nom. Elle est rodée, mais nerveuse. Par
la fenêtre, elle aperçoit un homme qui l’observe depuis son camion, téléphone à l’oreille.
En sortant du restaurant, Sandra s’éternise un peu sur le parking, fait une bise aux copines,
Àpeine a-t-elle ouvert la portière de sa voiture qu’une vingtaine d’hommes foncent sur
elle, l’attrapent et l’entraînent de force à l’intérieur de leur camion. Sandra est terrifiée.
Qui sont-ils ? Des policiers ? Des kidnappeurs ? Des ennemis ? Elle n’en manque pas…
«Êtes-vous Sandra Ávila Beltrán?» Elle acquiesce et souffle un peu: ce sont des flics, a priori
ils ne vont pas la tuer tout de suite. Ils lui tendent alors un mandat d’arrêt pour trafic de
drogue et un ordre d’extradition vers les États-Unis. Ainsi s’achèvent les cinq années de
cavale pour celle qui est devenue une légende urbaine au Mexique.
Sandra Ávila Beltrán, surnommée la «Reine du Pacifique», est en effet l’une des très rares
femmes à avoir réussi à se faire un nom dans cet univers ultra macho du narcobusiness.
Dans les années1990et 2000, elle est une des baronnes les plus respectées de sa géné-
ration, la plus mystérieuse aussi. Elle serait la nièce du parrain des parrains, Miguel
Ángel Félix Gallardo, mais aussi l’amante de ses successeurs, le lien entre la Colombie et
le Mexique. Le mythe de «Madame Cocaïne», pour les intimes, s’est répandu dans la pop
culture à grand renfort de best-sellers, chansons et séries à succès. Mais derrière l’histoire
Pour le moment, les flics ont affaire à une VIP interpellée à la langue bien pendue. «Dans
le camion, j’ai vite compris qu’il s’agissait en fait de la PFP, la police fédérale préventive»,
expliquera-t-elle dans le livre La Reina del Pacífico, série d’interviews accordées au jour-
naliste Julio Scherer García. «L’angoisse est revenue: cette police-là kidnappe et tue. Alors
je leur ai dit: “C’est vous qui devriez être arrêtés, pas moi. Vous êtes ceux qui protègent le
crime.”» Elle n’a pas complètement tort: depuis sa création, dix ans plus tôt, cette police
fédérale agit en toute impunité sous couvert de lutte anti-drogue et enchaîne les scandales
de corruption.
Sandra est transférée. Menottée, elle marche comme une star sur le tapis rouge, souriant
aux caméras comme à ses gardiens. C’est encore tout sourire qu’elle demande à pouvoir
Sandra Avila Beltran, la « Reine du Pacifique »,
se remaquiller avant son premier interrogatoire, filmé. Puis les questions pleuvent. On lui
montre des photos de ses mariages, de ses amants disparus, de ses amis peu fréquentables.
Sa vie défile et, avec elle, les grands noms du narcotrafic mexicain. Sandra ne lâche rien
aux enquêteurs. Elle répète d’un air candide qu’elle n’est qu’une femme au foyer qui vend
des vêtements et des maisons à ses heures perdues. Pas très crédible quand on sait que
1hélicoptère et 179bijoux…
Le même soir, son dernier amant en date est aussi arrêté, le Colombien Juan Diego
Norte delValle. Sandra fait mine de ne même pas connaître son nom lorsqu’ils se croisent
au poste. Alors que l’on reproche au couple d’avoir monté une alliance de cartels colom-
bano-mexicains qui fait entrer des quantités industrielles de coke aux États-Unis, elle
cabotine: «Je ne nie pas avoir côtoyé le monde des narcos, mais cela ne fait pas de moi
une délinquante. Je n’ai ni tué, ni volé. Je n’appartiens pas au crime organisé et je n’ai pas
En attendant de devoir s’expliquer, le narcocouple reste une belle prise pour le président
pays». Àtravers elle, il espère redorer un peu son blason et montrer sa détermination à en-
rayer l’emprise des narcos. «La guerre contre le trafic sera une grande bataille qui prendra
des années, tempête-t-il lors de son discours de prise de fonction en 2006. Cela coûtera beau-
Dont acte: la stratégie frontale de Calderón met le feu aux poudres. Àla fin de son mandat,
cette guerre aura fait plus de 50000morts et 20000disparus, sans compter les graves viol-
ations des droits de l’homme perpétrées par les militaires. En attendant, en ce 28 septembre
2007, Calderón parade. Il tient sa «grosse prise», Sandra Ávila Beltrán, qu’il appelle lui-même
«la Reine du Pacifique».
Avant son arrestation, on ne trouvait aucune image de Sandra Ávila Beltrán. Le public mexi-
cainladécouvrepourlapremièrefoismenottée,déchuedesontrônemaislecharismeintact.
Née le 11octobre 1960, elle a 47ans, seins refaits, sophistiquée, mutine. Son nom lui-même
était paradoxalement peu connu. En revanche, son pseudo est depuis longtemps entré dans
les annales: la Reine du Pacifique. Il apparaît pour la première fois en2001dans la presse,
lors d’une saisie de taille de cocaïne sur un bateau, le navire Macel: 9tonnes qui intéressent
tant la police le jour de son arrestation. Un an plus tard, certains croient voir ses traits sous
ceux de Teresa Mendoza, héroïne du roman La Reine du Sud, de l’é crivain espagnol Arturo
et dangereuse, qui sera ensuite adapté en série télé: Queen of the South. «Mon héroïne parle
peu et regarde beaucoup, livre l’auteur. Elle apprend à impressionner les hommes. Elle a tous
les talents et toute la cruauté du monde, parce qu’elle est foncièrement immorale.»
Mais sa légende, Sandra la doit surtout à l’un des groupes musicaux les plus populaires du
Mexique: Los Tucanes de Tijuana. En2004, ils la célèbrent dans une chanson, Fiesta en
la Sierra, qui raconte une fête clandestine, perdue dans les collines, avec des invités triés
sur le volet, barons de la drogue et puissants ripoux. Sur le parking, des jets privés en lieu
et place des ennuyeuses voitures de luxe. En plein milieu de la nuit, la fête de tout «ce
beau monde et leurs pistolets » est interrompue par le bruit sourd d’un hélico blindé.
Fiesta en la Sierra est l’exemple type de ce qu’on appelle ici un narcocorrido, une ballade
à la gloire des narcos. Apparu dans les années1980, le genre est une variante du corrido,
une musique folk traditionnelle du nord du Mexique qui raconte les aventures des héros
de la révolution de1910. «C’est un genre très prisé par les narcos eux-mêmes, note l’histo-
rien Thierry Noël, qui se paient leurs propres chanteurs. Mais c’est aussi un métier à risque,
puisque de la même manière qu’on paye des grands chanteurs pour chanter ses hauts faits,
on fait assassiner ceux des autres…» En quinze ans, cela a été le cas pour une quarantaine
Le jour de l’arrestation de Sandra, Fiesta en la Sierra a beau être un titre vieux de trois ans,
il est joué en boucle sur toutes les radios du pays. On découvre sa vie, mais surtout, on
la fantasme. Tout ce qui l’entoure semble toucher au mythe: venue de deux lignées de
il y a ses deux maris, des flics ripoux assassinés, ses amants, les tonnes de coke qu’elle
De quoi inspirer d’autres livres, d’autres narcocorridos et des telenovelas à rallonge et à suc-
cès. Consécration ultime: en2018, elle inspire largement le personnage d’Isabella Bautista
dans les saisons1 et 2 de Narcos: Mexico, produites par Netflix. Comme le dit Thierry Noël:
«C’est un personnage médiatique dont on réécrit petit à petit l’histoire, alors c’est fatalement
Le pouvoir réel de Sandra Ávila Beltrán au sein du narcotrafic mexicain est d’ailleurs dif-
ficile à évaluer, probablement surestimé. Il est incontestable qu’elle fut l’une des rares
femmes à grimper dans la hiérarchie de cet univers d’hommes, quand la plupart de ses
sœurs travaillent au ras du bitume, dealent au coin des rues ou, pour les plus jolies, servent
dangereuse du pays», dixit le président Calderón, il y a une surenchère – qui arrange tout le
Réputée pour son apparence, parée de son aura de mystère, Sandra est une chimère gla-
mour au milieu de la violence insupportable des cartels. Elle sert ainsi la propagande des
narcos, soucieux de véhiculer une vision fantasmée de leur quotidien. Car, «si on regarde les
tous ont certes beaucoup d’armes, d’argent liquide et d’hommes qui les protègent, mais tous
aussi vivent reclus dans des régions montagneuses où il n’y a ni eau courante, ni électricité,
seulement les quelques divertissements qu’offrent les petits villages mexicains.» Pas de quoi
Sandra Ávila Beltrán est ainsi révélatrice d’une certaine image de la place des femmes dans
la société patriarcale mexicaine, cantonnée au rôle de faire-valoir. Mais son parcours, celui
de sa famille et de ses illustres mentors, racontent plus d’un demi-siècle de trafic de drogue
au Mexique. Une épopée tragique qui commence par une petite graine, plantée par le tout-
1946
l’opium du peuple
Sandra Ávila Beltrán est née avec une cuillère en argent dans la bouche et des liasses
de dollars sous le matelas. Chez son père, on est producteur et distributeur de stupéfiants
depuis trois générations. Du côté de sa mère, María Luisa Beltrán Félix, même ambiance:
une branche de la famille, les Beltrán Leyva, devient même au tournant des années1990-
2000 l’un des cartels les plus puissants du Mexique. Tout ce beau monde est originaire du
Sinaloa, petit État du nord-ouest du Mexique coincé entre le Pacifique et la Sierra Madre.
Avec ses collines fertiles, la région est un véritable jardin d’Éden où tout pousse, du haricot
termédiaire des Chinois, venus s’établir dans le nord du pays pour travailler à la construction
du chemin de fer, être ouvriers agricoles ou mineurs», détaille Babette Stern dans son livre
Narco Business. «Ils apportent dans leurs besaces un peu d’opium et beaucoup de graines de
pavot, une plante inconnue des paysans mexicains, plus familiers de la forme étoilée de la
feuille de marijuana.»
Au Sinaloa, le marché de l’opium, élaboré à partir de la sève du pavot, connaît une nouvelle
accélération pendant la Seconde Guerre mondiale, lorsque les États-Unis passent un accord
indispensable pour soigner les blessés qui reviennent du front. Aposteriori , une belle iro-
nie: il y a quatre-vingtsans, le gouvernement américain semait une petite graine chez son
résilie. Les structures de production à grande échelle demeurent: grâce à elles, les habitants
ont connu une richesse rapide et inespérée. «On se retrouve donc avec plus d’une décennie
détaille l’historien Thierry Noël, préparant ainsi le terrain pour le trafic d’héroïne. Les
États-Unis sont un voisin encombrant pour le Mexique: ils avaient déjà dévoré la moitié
du territoire au xix
e siècle et développent ensuite cette relation extrêmement ambigüe
promotion-éradication.»
La Seconde Guerre mondiale terminée, le besoin en morphine des États-Unis chute consi-
dérablement. Le pavot, lui, se plaît au Mexique, d’autant que les paysans réalisent à quel
point les Américains l’aiment aussi –cette fois sous forme d’héroïne. Une autre demande
Un paysan dans un champ de pavots,
américaine naissante. Dans le triangle d’or mexicain, le milieu s’adapte. Des familles comme
celle de Sandra Ávila Beltrán s’enrichissent vite, acquièrent de nouvelles terres et inves-
tissent massivement dans leur protection. Les pots-de-vin, même dérisoires, arrosent tout
ce que le pays compte de puissants, politiques et flics confondus, à toutes les échelles –locale,
étatique et bientôt fédérale. En contrepartie, ils protègent tel ou tel clan et punissent sans
pitié ceux qui n’ont rien à leur donner. En dix ans, les trafiquants mexicains deviennent
aussi bien capables de produire toute l’année que d’envoyer de petits avions dans le désert
californien.
L’insolente réussite sociale de ses paysans en sombrero commence à se voir, à créer des
vocations, des envieux et une légère inquiétude du côté américain. La petite graine qu’ils
ont encouragée pousse un peu trop vite à leur goût. Pour tenter de reprendre la main, le pré-
sident Richard Nixon lance en1969 l’opération Interception directement sur le sol mexicain,
sans prévenir personne. Il s’agit d’une immense fouille aux frontières routières, ferroviaires
et aériennes, qui va plonger la zone frontalière dans le chaos, vingt jours durant.
Bilan des saisies? Négligeable. Mais sur le plan politique et diplomatique, l’opération est un
succès: cette démonstration de force oblige désormais les autorités mexicaines à se plier
à la campagne anti-drogue des États-Unis. Quatre ans plus tard, Nixon crée la DEA (Drug
Victoire? Ce serait oublier que, dans le camp d’en face aussi, on est en train de se structurer.
Avec, comme chef de file, un ancien flic appelé à devenir, pour des décennies, le parrain
Années 1970
flic et parrain
Dans ce nouveau contexte officiel de chasse aux narcos, le milieu mexicain se cherche.
Il a besoin d’une organisation hiérarchique, avec des objectifs et de l’ambition; dans d’autres
cercles plus officiels, on parlerait d’un business plan. Pour cela, il faut d’abord un capo,
comme on dit ici en référence à la mafia italienne. Cette tête pensante va tout simplement
émerger des rangs de la police: il s’agit de Miguel Angel Félix Gallardo –bientôt surnommé,
Dans les médias, on peut lire que Gallardo est l’oncle de Sandra Ávila Beltrán: cela fait partie
d’une légende savamment entretenue; c’est sans doute faux d’ailleurs, mais les liens entre
eux existent bel et bien. Certains disent qu’ils sont amicaux, d’autres que c’est en fait la mère
de Sandra qui est une cousine de Gallardo. Quoi qu’il en soit, c’est un (très) proche. D’au-
tant plus qu’au début des années1970, la famille Beltrán quitte Tijuana pour revenir sur la
terre de ses origines, Culiacán, capitale du Sinaloa et ville natale de Gallardo. Adolescente,
Sandra le croise souvent dans son jardin autour de grands asados, les barbecues mexicains.
tache, ce fils de petits paysans impose le respect. Après des études de commerce, il intègre
à 20ans les rangs de la police fédérale, la DFS, puis devient le garde du corps personnel du
gouverneur du Sinaloa, Leopoldo Sánchez Celis –un ami, bientôt. Grâce à lui, il rencontre
Pedro Avilés Pérez, surnommé «le Lion de la Sierra». Premier baron de la drogue du pays,
celui-ci embauche Gallardo comme homme de main et devient son mentor; il lui apprend
du trafic de drogue de Julie Lerat et Christophe Bouquet), l’homme a su frapper à toutes les
bonnes portes: «Félix Gallardo connaît de l’intérieur le monde de la police, ce qui est impor-
tant pour tout trafiquant de drogue. Auprès du gouverneur du Sinaloa, il comprend le monde
politique et avec Pedro Avilés Pérez, celui du trafic de drogue. Avoir un pied dans ces trois
Félix Gallardo pense le crime comme un entrepreneur. Depuis le Sinaloa, son « siège
social», il parvient à fédérer autour de lui les producteurs et les trafiquants les plus habiles,
à qui il distribue les rôles. Il garde pour lui la stratégie de son organisation. L’aspect financier
est confié à Ernesto Fonseca Carrillo, dit « Don Neto ». Rafael Caro Quintero, le benjamin,
apporte quant à lui son inventivité et sa jeunesse. Production, transformation, fret, expor-
tation, blanchiment, corruption: les trois dirigeants supervisent d’en haut toutes les bran-
Grâce à ce dispositif complet et souple, l’organisation verrouille l’ensemble des routes qui
mènent au plus gros consommateur du monde, les États-Unis. Qui ne se laissent pas faire:
en1975, ils poussent le Mexique à lancer une des plus grandes offensives militaires anti-
drogue de son histoire, l’opération Condor, qui durera trois ans. Du jour au lendemain, des
hélicoptères envahissent le ciel de la Sierra Madre et font pleuvoir des litres de défoliants
aveugle tous les champs suspects du Sinaloa, du Chihuahua et du Durango. Des villages
entiers de montagnards doivent migrer, baluchon sur l’épaule. Partout, des scènes d’abus et
de violence. «Dès1976, c’est une déferlante barbare qui s’abat sur les petites communautés
rurales du littoral pacifique, déplore l’historien Thierry Noël. Vols, pillages, viols, tortures,
Félix Gallardo et compères, protégés en haut lieu, profitent ironiquement de cet écrémage,
qui induit moins de concurrence. Ainsi, au printemps1978, quand l’opération Condor est
abandonnée, l’organisation du parrain est en voie d’expansion. Mais le Sinaloa s’est un peu
trop fait remarquer. Gallardo délocalise donc son quartier général à Guadalajara, capitale
de l’État du Jalisco et deuxième plus grande ville du pays. Avec ses sbires, ils importent leur
mode de vie luxueux, leur arrogance, leur violence et, surtout, leur tactique d’intégration.
détaille l’historien Froylán Enciso, dans le documentaire Histoire du trafic de drogue. Grâce
à elle, il blanchit massivement l’argent de ses trafics internationaux et de tous les membres
de son groupe. L’argent est réinvesti dans des activités légales et il devient un business-
man respecté qui se fond avec délectation dans la bonne société mexicaine.» En quelques
Une installation éphémère (2017)
À cette époque, Sandra Ávila Beltrán, 18 ans, termine le lycée et suit ses célèbres tontons
jusqu’à Guadalajara. Elle poursuit, de loin, des études de journalisme, qu’elle abandonne
trois ans plus tard pour revenir sur le chemin qui lui a été tout tracé: la voici faisant ses
classes pour devenir la future Madame Cocaïne. Car la mode a changé. Au début des an-
nées1980, alors que le flot d’héroïne venue du Mexique ne faiblit pas, le voisin améri-
cain compte plus de 10millions de consommateurs de cocaïne. Arrivées par bateau et par
avion, des dizaines de tonnes débarquent en Floride. Leur provenance? La Colombie, où,
planqué dans ses montagnes de Medellín, un jeune loup nommé Pablo Escobar a réussi
à industrialiser son trafic dans des proportions colossales. ÀMiami, la guerre des dealers
Reagan mobilise toutes les forces spéciales en Floride, qui devient un champ de bataille.
Escobar se rend à l’évidence: la route des Caraïbes est minée, il doit maintenant trouver un
nouveau moyen de passer les frontières américaines. Une route évidente semble se tracer
toute seule… Lorsque la cocaïne fait son apparition, tous les réseaux mexicains de corrup-
tion entre politiques et trafiquants et les passages entre le Mexique et les États-Unis, qui
existent depuis longtemps, sont déjà en place. Tout cela place le Mexique dans une position
exceptionnelle. Le parrain Gallardo ne va pas louper cette occasion de faire entrer son cartel
1984
Colombie Connection
À la frontière des États-Unis, une ville à la réputation déjà sulfureuse s’apprête à monter
en puissance. Il s’agit de Tijuana. Située à l’extrême ouest de la frontière avec les États-Unis,
elle s’est développée dans les années1920grâce à la prohibition; les Américains venaient
y assouvir leurs envies d’alcool, de jeu, de femmes peu farouches. La prohibition abolie,
la tradition est restée. La pègre aussi. C’est ici que naît d’ailleurs Sandra Ávila Beltrán,
vendeursinterlopes,touristesperdusetmilliersdecandidatsàl’[Link]’attente
de voiture en voiture, toutes parquées là des heures durant. Dès les années1980, cet enfer
de circulation fait le bonheur des narcos. C’est par là que transitent chaque mois des tonnes
de drogue vers les États-Unis, par camion ou par voiture, dissimulées dans des roues, des
boîtes de conserve, des planches de surf ou même des tacos fourrés à la coke. Les grosses
cargaisons, elles, passent par des dizaines de tunnels creusés sous le mur de tôle et de barbe-
Ce petit paradis ne pouvait que séduire le cartel colombien de Medellín. Il décide de faire
alliance avec celui de Guadalajara pour acheminer sa production. En1984, le deal est scellé.
Transformant en passoire les 3200km de frontière que le Mexique partage avec les États-
Unis, les Mexicains toucheront entre 3et 4000dollars par kilo de cocaïne arrivant à bon
port. Il suffit d’établir un pont aérien pour acheminer la coke colombienne vers le Mexique,
puis d’organiser les convois routiers à destination, la plupart du temps, de Tijuana. Un jeu
d’enfant pour Gallardo, qui gagne un nouveau surnom: le Rockefeller de la cocaïne. Malgré
les quatorzemandats d’arrêt qu’il se traîne depuis dix ans, il est intouchable. Le narcotrafic
dans cet axe Colombie-États-Unis. Pourtant, sur le terrain, un de ses agents, Enrique Ca-
marena, dit « Kiki », 38ans, originaire du Mexique, réussit à se rapprocher des capos, jauge
la taille de leur empire et rédige des notes à l’attention de ses supérieurs. Toutes restent sans
réponse. «Nous devions trouver qui faisait quoi, quel genre de drogue était échangée et en
Les agents faisaient tous la même chose, mais Kiki était un peu meilleur et un peu plus mo-
tivé.» Si motivé qu’il finit par découvrir à l’automne1984, en survolant l’État du Chihuahua,
priété nommée ElBuffalo, qui appartient à Rafael Caro Quintero, un des fondateurs du cartel
de Guadalajara. Cette fois, la hiérarchie de Camarena ne peut plus fermer les yeux.
Rapidement, la DEA et les autorités mexicaines mettent sur pied une intervention conjointe.
Danslanuitdu6au7novembre1984,450soldatsprennentd’assautEl[Link]hélicop-
tères tournent autour du ranch, projecteurs braqués au sol. Un peu plus loin, troisavions
montent la garde. Sur place, pas un chat. Les milliers de paysans qui travaillent ici ont
été prévenus à l’avance par un contact local. Les saisies, en revanche, sont hallucinantes:
8500tonnes de marijuana sur pied, plus 2400déjà récoltées. Du jamais vu. Tout est brûlé.
Huitmilliards de dollars partent en fumée. Quelques mois plus tard, en février1985, Kiki
Camarena et son pilote sont kidnappés et torturés. Leurs corps meurtris seront retrouvés
un mois plus tard, abandonnés comme des chiens au bord de la route…
Aux États-Unis, l’assassinat de leur agent, premier de la DEA tué en service à l’étranger,
déclenche une chasse à l’homme sans merci. L’opération Leyenda est lancée. Elle jette une
lumière crue sur l’emprise des cartels, leurs relations avec la police et même les services
secrets, qui ont enlevé Kiki et son pilote pour les livrer aux voyous. «Cette affaire a dévoilé
au grand jour la corruption massive des services secrets et des agents du renseignement
mexicain, rappelle l’historien Froylán Enciso. Et cette évidence: c’étaient eux les véritables
capos. C’étaient eux qui déterminaient quels trafiquants de drogue régneraient sur tels ter-
ritoires. Et ils s’o ctroyaient des sommes immenses issues du trafic. On dit que cet argent
remontait jusqu’au ministère de l’Intérieur.» Le scandale est sans précédent. Sandra Ávila
Beltrán, future «Reine du Pacifique», assiste de l’intérieur aux arrestations en chaîne des
associés de Gallardo. Rafael Caro Quintero, DonNeto, la sulfureuse police politique JDS…
Tous tombent. Pour Sandra, les arrestations des grandes figures qui ont peuplé son enfance
L’agent de la DEA Enrique «
Kiki » Camarena.
174
Pour l’heure, en1986, Sandra Ávila Beltrán a 25ans et bientôt la bague au doigt. Après
ses études ratées de journalisme, elle est retournée vivre à Culiacán, capitale du Sinaloa,
berceau familial, et y a rencontré José Luis Fuentes, commandant à la PJF, la police fédérale
judiciaire. Au cœur de cette Sierra Madre où 40% de la population vit sous le seuil de pau-
vreté, presque tout le monde vit du narcobusiness, flics compris. «Lamécanique est simple,
le salaire d’un policier, la première chose qu’il peut faire, c’est le payer. Ce qui n’empêche pas,
par ailleurs, que ces mêmes policiers puissent être violents contre lui: la corruption n’em-
pêche pas la répression. Le vieux dicton disait “la bourse ou la vie”, un choix était possible.
Le nouveau mari de Sandra, José, ne fait pas exception. Elle aura beau le dédouaner après
sa mort, il faut savoir lire entre les lignes. «Toute la journée, des forces de sécurité le proté-
geaient», se souvient Sandra. «La porte de notre chambre était blindée, comme notre voi-
ture. Dehors, il se baladait toujours avec un pistolet à la ceinture et un AK-47 sur l’épaule.»
Quelques mois après leur mariage, Sandra tombe enceinte d’un fils, Luis. La petite famille
quitte alors Culiacán pour Tijuana, dans l’espoir d’une vie plus tranquille. Mais àl’été1988,
le second enfant du couple meurt en bas âge. Le mari est dévasté et s’isole dans son ranch,
en bord de mer. Il ne veut plus voir personne, renvoie ses gardes. Certains désobéissent,
18août. L’air est doux, José se balade dans sa propriété, perdu dans ses pensées, désarmé.
Derrière lui, un coup de feu retentit. Touché au dos, il s’é croule sur le chemin. Son agonie
dure six heures avant que l’un de ses soi-disant gardes dévoués ne le remarque et ne l’amène
enfin à l’hôpital. ÀTijuana, Sandra, restée auprès de son fils, décroche le téléphone: son
mari est mort. Sandra Ávila Beltrán a 27ans, elle est désormais veuve et mère célibataire.
Jouer les veuves éplorées n’est pas le genre de la maison. Sandra est faite d’un autre
bois, façonné par une famille de puissants narcos. Alors pourquoi pas elle? Dans cet univers
ultra machiste où la virilité fait loi, elle décide d’inverser la logique dominante. Elle ne sera
ni appât, ni faire-valoir. Ses seins (refaits), ses fesses (bombées) et son visage (maquillé) seront
ses armes pour prendre enfin sa place dans ce monde qui est le sien.
d’une fête dont les narcos
Joaquim « El Chapo »
un climat de fraude électorale. Le 6juillet 1988, Carlos Salinas deGortari, candidat du Parti
panne du système de décompte des voix. Encore une victoire pour le parti autoritaire de
moustachu décide de faire une offrande au voisin américainavec qui les relations sont
fraîches depuis l’affaire Kiki Camarena. Salinas promet de mettre tout œuvre pour arrêter,
policier hors pair, déterminé, très apprécié par les autorités mexicaines, et même améri-
caines. Pourtant, tout le monde le sait, Calderoni accepte les pots-de-vin de tous les côtés,
y c ompris de… Gallardo lui-même ! Ils s e s ont renc ontrés au lendemain de l’affaire
les deux hommes sont même amis. Mais «Memo», comme le surnomme affectueusement
Le 8avril 1989, il l’arrête sans ménagement alors que les deux hommes devaient dîner
ensemble dans un restaurant. Gallardo hallucine: «Putain Memo, c’est quoi ce bordel?—
J’te connais pas», lui répond le commandant. Puis le Parrain assiste médusé à sa perqui-
sition: 40grammes de coke, une grande quantité d’armes et de grenades. Une dernière fois,
jours. Les coups, les menaces, l’isolement, les privations: rien n’y fait. Gallardo répète qu’il
n’est qu’un simple agriculteur du Sinaloa. Finalement, les charges retenues contre lui sont
minces, mais suffisantes pour le garder en prison. Les États-Unis réclament son extradition,
que le Mexique refuse. Tant mieux pour le Parrain, qui continue à gérer ses affaires depuis
la prison, tant bien que mal. Il ne se doute pas encore du chaos qui s’annonce…
C’estunmomentdontpersonnen’estvraimentsûrqu’ilaitvraimentexisté.Uncontecomme
les narcos les affectionnent tant. Il était une fois, en1989, quelques semaines, quelques mois
peut-être après l’arrestation de Gallardo, une réunion qui partagea l’empire…
Depuis sa cellule, le parrain convie les plus grands narcotrafiquants mexicains du moment
à se réunir dans une maison d’Acapulco, avec un mot d’ordre: s'associer. Un territoire pour
chacun et pas de disputes. Tous les grands capos s’assoient autour de la table, digne d’un
repas de fête. Les discussions s’engagent. Pas de scène, pas de mélodrame, on suit sagement
les instructions du Parrain et on se partage le pays au cours d’une série de toasts. Au jeune
parrain qui monte, dont les dents aiguisées rayent déjà le parquet, Joaquín «ElChapo»
Guzmán, la ville frontalière de Tecate. Applaudissements, salud, on vide son verre et on re-
commence. À Rafael Aguilar Guajardo, Ciudad Juárez. Aux Arellano Félix, Tijuana. ÀIsmael
«ElMayo» Zambada García, le Sinaloa. Et ainsi de suite. La répartition des territoires termi-
née, on trinque une dernière fois au Parrain emprisonné qui, à la manière d’un empereur
romain, vient de partager ses biens entre ses héritiers. Lui ne recevra pas un centime, mais
Ce récit, il en existe autant de versions que de faux témoins. Mais le mythe fondateur est
resté et les conséquences aussi, bien réelles: 1989 signe l’é clatement du cartel de Guada-
lajara et la réorganisation du narcotrafic mexicain. Tel baron, tel clan familial va alors tenter
de s’emparer d’un fief, d’une place stratégique qu’on appelle plaza, pour y établir un contrôle
exclusif. Chacun fixe ses prix, ses conditions de vente, de passage, ses mesures de protection
et ses rapports de forces. Inévitablement, le cliché de la noble table de gens civilisés se fissure
très vite et la restructuration de l’entreprise, rêvée par Gallardo, ne résiste pas longtemps
aux ambitions de la jeune garde. Dès le début des années1990, les cartels commencent à se
De son côté, Sandra Ávila Beltrán grimpe les échelons, discrètement, sans manquer d’argu-
ments: elle est maligne, très bonne conductrice, cavalière hors pair, mais aussi tireuse d’élite
Elle s’est fixé une règle: ne jamais consommer de cocaïne elle-même. Gagner le respect de
ses pairs est primordial. Pour le reste, tous les moyens sont bons, user et abuser de son char-
me surtout. «Je me souviens d’un prétendant qui m’a offert une belle voiture, déposée en bas
de chez moi avec des fleurs et une enveloppe, raconte-t-elle. Il y avait 100 000 dollars
avec un petit mot: “Offre-toi le voyage que tu veux.”» Son prochain voyage, justement,
Juste avant sa mort, le mari de Sandra, le commandant de police ripou José Luis Fuentes,
lui a confié qu’il a mis en sécurité une valise de billets. Elle est à retirer auprès de son ami
ElGuëro, dit «le Blond». Rendez-vous est pris à Tucson, Arizona. Le 24juillet 1990, après
quelques jours sur place, Sandra rentre au Mexique, mallette sous le bras. Àl’autre, elle a
accroché son nouvel amant –cette fois-ci, c’est un commandant de la PGR (le bureau de
procureur général), nommé Rodolfo López. Sur le chemin de l’aéroport, des agents de la
DEA leur tombent dessus. Ils ouvrent la mallette: à l’intérieur, 1,2million de dollars en cash.
Après quelques heures de garde à vue, ils sont libérés puis déposés en pleine nuit au poste-
frontière de Nogales, sans argent ni passeports. Elle est accusée de blanchiment d’argent,
C’est qu’à cette époque, des deux côtés de la frontière, 1,2million de dollars font figure de
«petite» saisie. Au début des années1990, sous l’impulsion des nouveaux cartels, le trafic
de drogue mexicain a changé d’é chelle. «Le narcotrafic tel qu’il est devenu est le meilleur
Division des tâches, recherche d’une rentabilité permanente, exploitation des pauvres
Après l’é clatement du cartel de Guadalajara et malgré cette balkanisation du crime orga-
nisé, troisbandes principales émergent. Il y a d’abord le cartel de Tijuana des quatre frères
Arellano Félix. Leur ennemi juré s’appelle Joaquín «ElChapo» Guzmán («le Trapu»), qui gère
de Juárez.
La ville frontalière de Ciudad Juárez, accolée à ElPaso (Texas), est un haut lieu historique du
trafic, devenu le premier point d’entrée de la cocaïne aux États-Unis. Ici, depuis la mort de
Rafael Aguilar en1993, le business est tenu par une autre légende du crime: Amado Carrillo
Fuentes. Pilote d’avion, d’une intelligence rare et machiavélique, il gagne rapidement
le surnom de «Seigneur des cieux». Grâce à son imposante flotte de Boeing d’o ccasion, il est
ne durait que quinzeminutes, souffle presque admiratif l’ancien agent de la DEA, Michael
Le Seigneur des cieux et le cartel de Juárez vont aussi largement profiter de la guerre qui fait
rage entre le cartel de Tijuana et celui du Sinaloa. Le 24mai 1993, les meilleures gâchettes du
premier se trompent de cible: pensant exécuter ElChapo, ils tuent en fait le cardinal Juan
Jesús Posadas Ocampo, archevêque de Guadalajara, qui a le malheur d’avoir la même voiture
que celle du baron rival. L’affaire fait scandale. La police fédérale est sommée d’agir contre les
deuxclans qui sèment la terreur dans le pays. Deux semaines plus tard, le 9juin 1993, l’armée
guatémaltèque arrête ElChapo, alors en voyage d’affaires. Rapatrié à Mexico, il est enfermé
dans une prison de haute sécurité. Àla fin de l’année, un autre concurrent du Seigneur des
cieux est mis à l’ombre: l’aîné de la fratrie, Arellano Félix. Enfin, le 2décembre 1993, Pablo
Fuentes décide d’en tirer parti. Il propose aux Colombiens de payer ses services non plus
en cash, mais directement en drogue. C’est plus simple. Une fois la cocaïne arrivée au
les narcos mexicains deviennent fournisseurs pour leur seul et unique bénéfice. Astucieux.
Le Seigneur des cieux et le cartel de Juárez abordent donc l’année 1994gonflés à bloc. D’au-
tant que l’entrée en vigueur du traité de libre-échange avec les États-Unis et le Canada,
l’Alena, prévoit la suppression immédiate des droits de douane sur une très large gamme de
produits – une aubaine pour les narcos. L’horizon se dégage devant eux…
Tandis que celui du Mexique s’assombrit brusquement: au même moment, une guérilla
indigène éclate Chiapas. Menée par le sous-commandant Marcos, elle dénonce le modèle
libéral et l’oppression des minorités. Le gouvernement, lui, navigue à vue. Le peso, la mon-
naie locale, est brutalement dévalué, les faillites se multiplient, le petit peuple trinque.
Et ce sont les narcos qui viennent pallier les défaillances du système. Comme au Brésil,
comme en Jamaïque, le crime organisé fait peut-être régner la terreur, mais il remplace
bien souvent les pouvoirs publics absents en construisant hôpitaux et écoles, et en ver-
3juillet 1997. Amado Carillo Fuentes franchit la porte de la clinique Santa Monica, à Mexico,
pour une opération de chirurgie esthétique. Il veut changer d’apparence: lifting, nez, pro-
thèse dans le menton, liposuccion du ventre. À 18heures, le patient est conduit en salle
de réveil. Au lever du jour, Fuentes, 42ans, est mort. L’acte de décès parle d’un infarctus
de savoir: étrangement, le rapport écrit de l’accident est plus qu’évasif. Quoi qu’il en soit,
gler ses comptes, s’approprier un bout d’héritage ou éliminer les anciens du cartel. Parmi les
victimes, les chirurgiens d’Amado, dont les corps torturés sont retrouvés dans des tonneaux
En cette fin de xx
e siècle, les accidents hospitaliers sont décidément partout. Deux ans plus
tard, le second mari de Sandra Ávila Beltrán, Rodolfo López, commandant à l’Institut natio-
nal contre les drogues et gérant d’une société de transport (pratique!) est hospitalisé pour une
gangrène. Le 14février 1999, sixhommes prennent d’assaut l’hôpital. Rodolfo est poignardé
au cœur, son garde du corps fusillé. À3heures du matin, le téléphone sonne chez Sandra:
Un temps, sa belle-famille l’accuse du meurtre, mais elle, elle sait très bien qui est le cou-
pable. Aujourd’hui encore, elle tait son nom. Depuis toujours, sa vie ne tient qu’à un fil,
à son silence. «Il y a des haines qui me hantent, confie-t-elle dans son autobiographie… Plus
tu en sais, plus tu as de chances d’y passer. Tu peux te rendre compte de certaines choses
mais la règle est de ne jamais faire de commentaires, ne pas poser de question…» Pour Sandra,
l’heure n’est plus aux questions. Avec deux maris décédés et un monde des cartels en
2000
le royaume du chaos
Tout bascule en 2000, quand le PRI, parti au pouvoir depuis sept décennies, perd les
élections présidentielles. Pour la démocratie mexicaine, le moment est historique. Les nou-
veaux dirigeants, Vicente Fox, puis Felipe Calderón, décident d’en finir avec la corruption
et de mener une guerre sans merci contre les cartels… Coup d’envoi pour une décennie de
chaos. Qui n’épargnera pas non plus la Reine du Pacifique.
Fox, deuxmètres, grosse moustache noire de ranchero, Stetson et santiags, est élu président.
Il le promet: «En six mois, toute délinquance organisée aura disparu. Nous aurons nettoyé
la place. Le cartel de Tijuana sera éradiqué et ses leaders, les Arellano Félix, exterminés.»
Vœu pieux. D’autant que ça commence plutôt mal: le 19janvier 2001, Joaquín «ElChapo»
plus grande des facilités. Après avoir, comme chaque vendredi, distribué devant sa cellule
ses enveloppes de «paie» à tous les corps de métier de la prison, des matons au directeur,
le Trapu se glisse dans un chariot de linge sale laissé là à son attention. Recouvert de draps,
il passe une à une les grilles de sécurité, sans ambages. Un dernier maton est chargé du con-
trôle des entrées et sorties des véhicules. Celui-ci n’oublie pas que c’est ElChapo qui paie les
soins de son enfant malade… La barrière se lève prestement. Le paquet de linge est déversé
182
dans le coffre d’une voiture qui démarre en trombe. Le narco disparaît, libre, et la prison
Puente Grande est ironiquement surnommé Puerta Grande («la grande porte»), tant s’en
L’opinion accuse le gouvernement d’être complice de cette cavale. C’est aussi ce que pense
Sandra Ávila Beltrán, qui n’est jamais bien loin: «Il s’est échappé comme quelqu’un qui sort
de chez lui pour aller au parc. Le gouvernement ne pouvait pas ignorer que toute la prison
était corrompue… Ils l’ont laissé sortir.» Est-ce si farfelu de le croire? Àchaque nouveau
sextennat, bizarrement, il semble qu’un cartel tire son épingle du jeu. «Il faut rester prudent,
tempère Thierry Noël. Ce n’est pas parce que ElChapo s’évade au moment où un nouveau
gouvernement arrive au pouvoir que ce gouvernement essaie d’en faire un partenaire privi-
légié. Pour autant et avec le recul, on se rend compte qu’il y a souvent cette idée qu’on donne
assez de liberté à un cartel en particulier pour qu’il arrive à une position hégémonique,
ramène l’ordre, limite la violence, et puis évidemment distribue des bénéfices et des pots-
Malgré les soupçons, les arrestations dans le milieu et les saisies s’enchaînent – tandis
que Sandra doit affronter une nouvelle épreuve. Le 18avril 2002à Guadalajara, son fils
unique Luis est kidnappé dans un gymnase par sixhommes cagoulés. Quelques heures plus
tard, un coup de fil: si elle veut le revoir vivant, il lui en coûtera 5millions de dollars. Elle
porte plainte au commissariat, se présentant sous le faux nom de María Luisa Ávila, femme
crise, où un policier veille sur elle. Mais elle n’a pas confiance.
«J’avais mon propre système de traçage à la maison, bien meilleur que celui de la police,
relate-t-elle. C’est moi qui les informais de l’endroit d’où les kidnappeurs appelaient.
Derrière une porte, j’ai entendu des conversations suspectes. Je me suis rendu compte
que le policier qui me gardait était un traître et qu’il les prévenait en temps réel.» Au bout
Le 5mai 2002, en fin de journée, son frère part faire l’é change. Comme convenu, il laisse
la mallette de cash devant le portail d’un ranch et rentre chez sa sœur. À6heures du ma-
tin, le téléphone sonne enfin: Luis vient d’être libéré et déposé dans un taxi. Mère et fils
Tout est bien qui finit presque bien. Car l’affaire a mis la puce à l’oreille de la police. Les
vite que María Luisa s’appelle en réalité Sandra Ávila Beltrán, arrêtée il y a dix ans à Tucson,
en Arizona, pour blanchiment d’argent. Ils mettent son téléphone sur écoute et remontent
Ils découvrent alors ses liens avec différents barons de la drogue bien connus des ser-
vices anti-narco, comme ElMayo, le grand capo du Sinaloa. Les policiers constatent aussi
de nombreux appels en Colombie. Premier destinataire: son petit ami du moment, Juan
Diego Espinosa, «El Tigre», numéro 2 du puissant cartel colombien du Norte delValle.
Après quelques semaines d’investigation, ils retombent sur une affaire qu’ils ne pensaient
Des pistolets sertis d'or
9tonnes de cocaïne à bord, était en fait destiné au couple. Sandra serait ainsi le principal
opérateur financier d’une alliance entre le Norte delValle et les cartels mexicains de Sinaloa
sont saisies. Aux États-Unis, où le bateau devait accoster, les autorités émettent un mandat
alors pour la première fois dans la presse, avec le succès que l’on sait… Sandra perd son ano-
nymat, si durement préservé. Sa vie vient de basculer: elle envoie son fils au Canada, puis
2002
l'alliance du s ang
Sandra n’est pas la seule à fuir. ElChapo, le plus célèbre des fugitifs, court toujours lui
aussi. Après huit ans derrière les barreaux, il cherche à se refaire une place dans un milieu
qui a bien changé… Escobar et le Seigneur des cieux sont morts, de nouveaux groupes ont
surgi, de nouveaux produits aussi comme le crystal meth ou le fentanyl. Et sur le terrain,
tout le monde s’entre-déchire. Mais ElChapo ne s’avoue pas vaincu. Il renoue avec ses an-
ciens protégés du Sinaloa et leur propose de créer une alliance pour conquérir ensemble de
nouveaux territoires. La Fédération du Pacifique est née –un super-cartel que les Américains
appelleront Blood Alliance, l’alliance du sang–, avec deux objectifs prioritaires: reprendre
le contrôle de Tijuana et, surtout, conquérir la ville frontalière de Nuevo Laredo, à l’est
du pays. Moins connue que TJ ou Ciudad Juárez, Nuevo Laredo est un couloir stratégique
qui mène tout droit au Texas et à sa célèbre Interstate35, la route où transitent 40% de la
Seul souci, elle est jusqu’à présent sous la coupe d’Osiel Cárdenas Guillén, le leader du
cartel du Golfe, une brute paranoïaque et cocaïnomane qui n’a aucune limite. Surtout,
des Forces spéciales de l’armée de terre, un corps d’élite créé en1994et formé par la CIA
pour mater la rébellion zapatiste au Chiapas. Appâtés par l’argent, quelques dizaines de
soldats ont accepté d’entrer sous les ordres d’Osiel. Ils se donnent pour nom Los Zetas
(« les Z »). Depuis, leur effectif ne cesse de grossir, tout comme leur sinistre réputation
leur marque de fabrique, avant de se généraliser dans tout le pays. «La force de ce cartel,
note la journaliste Emmanuelle Steels, c’est leur pouvoir d’intimidation par une violence
sans nom. Au beau milieu de la rue, ils disséminent les corps de leurs victimes, souvent déca-
pités ou mutilés, pour marquer ainsi leur territoire et envoyer un message clair à quicon-
Ses gardes, ivres morts et drogués à l’extrême, n’ont pas eu le temps de réagir. La Blood
Alliance saute sur l’opportunité et lance son offensive sur Nuevo Laredo. Pendant des mois,
jour et nuit, les fusillades entre les deuxbandes rivales ensanglantent la ville et terrorisent
la population. Pas grand-chose n’en filtre dans les médias, les journalistes étant menacés
à la fois par les narcos et par les flics corrompus. Toujours en recherche de communication-
choc, les Zetas inaugurent une nouvelle pratique: les narcomantas. Sur les ponts et sur les
grands axes, ils déploient de grandes bannières sur lesquelles ils annoncent ou revendiquent
des meurtres, insultent leurs adversaires, lancent des campagnes de recrutement. Les nar-
de corps.
D’abord limitée aux Zetas, l’horreur se propage. Un exemple parmi d’autres, datant de
2012, d’une réponse de El Chapo à l’attention des Zetas, accompagné de corps mutilés
«Voilà ce qu’on fait des abrutis dans votre genre, on les découpe en morceaux, tous ces rats
qui ne pensent qu’à voler et à kidnapper des innocents. Je vais vous montrer comment
je gère mon cartel qui a trente ans d’âge, à l’inverse de vous qui étiez astiqueurs de godasses
et laveurs de voitures, et qui n’êtes arrivés que par le mensonge et la trahison. Sincèrement,
ElChapo.»
n’aura duré qu’un an. Au même moment, un tube déferle sur les ondes radio du pays: Fiesta
Ávila Beltrán, une Reine du Pacifique en cavale depuis deux ans qui se passerait bien de
ce nouveau coup de pub. Avec son petit ami colombien ElTigre, recherché lui aussi, elle
d’amant. Elle a les flics à ses trousses, mais aussi des ennemis qui ne l’ont pas oubliée: la même
année, elle échappe de justesse à une tentative d’assassinat alors qu’elle est en voiture avec
son amant Joel, qui y restera. «Dans la toile compliquée qui m’a piégée, il n’y avait qu’avec
Juan Diego que je pouvais être moi-même, jurera Sandra plus tard. L’anxiété s’est peu à peu
transformée en profonde angoisse, ça me détruisait de l’intérieur. Il n’y avait plus de soleil
Au Mexique aussi, le soleil a disparu. La guerre entre cartels à Nuevo Laredo et Tijuana
s’est maintenant étendue à tout le pays, et particulièrement dans le Michoacán, sur la côte
Pacifique. C’est là-bas qu’a grandi Felipe Calderón, le nouveau président élu le 1
2006dans un climat de fraude électorale, celui qui ramènera dans ses filets la Reine du
donc d’avoir mis à l’ombre la «délinquante la plus dangereuse du pays» et rêve par la même
occasion de s’acheter une légitimité populaire. Mais face à une situation devenue hors de
des chiffres »
radicale : plus de 45 000 hommes sont lancés dans une guerre aveugle contre le narcotrafic.
«L’État ne traite plus les narcos comme des délinquants qu’il faut combattre avec des poli-
ciers, précise le journaliste Ioan Grillo, mais comme des ennemis de l’État qu’il affronte en
envoyant l’armée. D’ailleurs, les militaires ne capturent pas les narcos pour les juger, elle les
élimine, comme cela se fait dans une guerre.» Mais avec désormais 30000victimes par an
et aucun signe de ralentissement du flux de drogue vers les États-Unis, la tactique ressemble
fort à un échec absolu. Les zones de non-droit se multiplient tout au long de la frontière.
Les Zetas, par exemple, sont devenus un cartel à part entière qui a développé ses propres
Le peuple mexicain, dont Calderón désire tant les faveurs, est à bout. Le 8mai 2011, sur
le Zócalo, la plus grande place de Mexico, le poète Javier Sicilia prend la parole devant
une foule de 100000personnes. Après la mort de son fils, tué sans raison par un cartel,
ce penseur engagé a fondé le Mouvement pour la paix. Aux côtés des familles dévastées
par les crimes du narcotrafic, il mène de longues marches de protestation à travers le pays
Il lance, la voix vibrante: «Monsieur le président, regardez bien nos visages, écoutez nos
noms. Nous sommes les familles des victimes innocentes. Nous avons l’air de victimes
collatérales? Non. Nous ne sommes pas des chiffres.» En2012pourtant, année de l’élec-
tion présidentielle, les chiffres parlent, tristement. La guerre de Calderón se solde par
le vieux parti autoritaire viré douze ans auparavant, reprend le pouvoir sous la conduite
d’Enrique Peña Nieto.
Rien de nouveau: s’il est moins martial, le nouveau président ne remet pas en cause le prin-
cipe de la guerre contre les drogues. En février2014, comme c’est désormais la tradition
an plus tard, grâce à un tunnel creusé sous la prison… Et la litanie des horreurs continue:
2014reste surtout dans les mémoires pour la disparition de 43étudiants à Iguala, dans
l’État du Guerrero, zone montagneuse truffée de narcos. Enlevés par des policiers muni-
cipaux à la solde d’un cartel local, les élèves, qui se formaient pour devenir enseignants, n’ont
jamais été retrouvés. On parle de «méprise», de narcos locaux pensant être attaqués par la
concurrence, sans que rien ne soit, à ce jour, résolu. Mais les manœuvres du gouvernement
pouvoir.
Au vu de la situation, Sandra Ávila Beltrán, coincée entre les quatre murs de sa cellule dans
la prison pour femmes de Santa Martha, n’est peut-être pas la plus à plaindre. La Reine du
Pacifique a su rester coquette, toujours en talons hauts et jeans moulants. En bonne diva,
elle exige aussi ses privilèges. En2011, une enquête est lancée pour savoir en quoi une in-
jection de Botox relevait de l’urgence médicale. Par ailleurs, elle estime que l’interdiction
Malgré les visites no cturnes et le prompt rétabliss ement de s es livraisons, elle finit
par trouver le temps long. La reine s’ennuie et se fait lyrique: «J’ai dansé avec la vie, elle m’a
enivrée, j’en ai subi les conséquences et je m’en suis relevée. Désormais, je trébuche contre
les murs de ma cellule, entre la dépression et l’espoir, moitié morte, moitié vivante.»
Dehors? Le narcotrafic mexicain se porte très bien et réalise toujours des profits exponen-
tiels. Les cartels les plus importants sont devenus des multinationales prospères et les narcos,
des personnages emblématiques de la culture mexicaine. Ils possèdent leurs propres saints,
comme Jesús Malverde, brigand mythique qui veille sur les cargaisons, chantés par les nar-
Depuis2015, le relatif calvaire de Sandra Ávila Beltrán a pris fin: toutes les charges pesant
sur elles ont été levées une à une, notamment celles relatives à l’affaire du thonier Macel
et de ses 9tonnes de coke de2001. Elle s’est tirée de son extradition américaine de 2012en
plaidant coupable d’avoir logé et assuré les frais de déplacement d’ElTigre. En échange, on lui
a laissé nier les charges de possession et de trafic de cocaïne, puis elle est repartie en prison au
Mexique en2013, en théorie pour cinq ans de plus, pour blanchiment. Elle sera finalement
La reine déchue coule aujourd’hui des jours sans doute plus paisibles à Guadalajara. Finis les
flashs et les illusions de tapis rouge. Cette fois, l’indifférence publique a été aussi assourdis-
sante que son arrestation fut source de fantasmes. Sandra se montre foulard sur le visage,
avec quelques cheveux blancs, le corps empâté. «Àpartir du moment où elle apparaît ainsi,
décrit la journaliste Emmanuelle Steels, elle est jugée très durement par la société mexicaine,
qui se désintéresse d’elle parce qu’elle n’est plus à la hauteur de l’image qu’elle avait propagée,
ou que l’on s’était créée d’elle –une femme qui n’est plus aussi belle que ce que les Mexicains
avaient cru, cela constitue pratiquement un crime en soi aux yeux de la société machiste.»
L’affront ultime. Il est peut-être là, le vrai game over pour la Reine du Pacifique.
Née dans le narcotrafic, elle y a perdu deux maris, mis en danger son fils, investi toute son
âme damnée pour réussir à s’y faire une place, implacable. Sandra Ávila Beltrán a tout eu – la
mort sans cesse frôlée, les liasses, les cavales, les amants dangereux – avant de réussir à tout
perdre, sur son propre terrain, avec son arme favorite: échouer au jeu de la séduction a sans
doute été le coup de poignard de trop pour cette reine médiatique, dans un narco-royaume
de retour au Mexique
y purger la fin
de sa peine.
192
Sandra Ávila Beltrán naît le 16 octobre 1960 à Baja California (Mexique) dans une famille
déjà liée au business de la drogue. Son père fait partie de la famille de Rafael Caro Quintero,
ancien leader du cartel de Guadalajara, tandis que côté maternel, les Beltrán trafiquent de
l’héroïne depuis les années 1970. Lien entre les cartels mexicains et colombiens, Sandra Ávila
Beltrán n’est pas la plus puissante des baronnes de la drogue sur l’é chiquier mexicain, mais
ses deux mariages avec des hauts gradés de la police corrompus ou activement trafiquants,
ses amants sulfureux, sa beauté vénéneuse «cagolisante» et son goût du luxe la transforment
dans la culture populaire en «Reine du Pacifique», objet de tous les fantasmes. Depuis sa pre-
mière arrestation en 2007 pour blanchiment, elle passe en tout sept ans en prison avant d’être
Né le 8 janvier 1946, Miguel Ángel Félix Gallardo est l’un des fondateurs du cartel
de Guadalajara dans les années 1970. Surnommé «le Patron des patrons» ou «le Parrain»,
il est arrêté en 1989 pour meurtre grâce à Enrique «Kiki» Camarena, un agent infiltré de
l’agence des stups américaine (la DEA), qui finira torturé et assassiné en 1985. Menant
toujours ses affaires via téléphone portable pendant ses 28 ans d’incarcération, Gallardo purge
actuellement une peine supplémentaire de 37 ans de prison qui lui a été infligée en 2017, alors
noitubirtsid
Le plus célèbre des barons mondiaux de la drogue. Pablo Emilio Escobar Gaviria est né
le 1 er
décembre 1949 à Rionegro (Colombie). Au début des années 1980, lorsque ses opérations
d’exportation en masse de cocaïne vers la Floride deviennent trop visibles, il s’allie avec Felix
Gallardo, patron du cartel de Guadalajara, pour faire transiter sa marchandise par le Mexique
– faisant de ce pays une nouvelle plaque tournante. Pablo Escobar est abattu le 2 décembre
1993 à Medellin par la police nationale colombienne.
parce qu’il monte une flotte d’avions gros porteurs capables de récupérer des chargements de
cocaïne directement en Colombie, pilote lui-même, Amado Carrillo Fuentes prend le contrôle
du cartel de Juárez Cartel après avoir assassiné son boss, Rafael Aguilar Guajardo. Il meurt
dans des conditions controversées dans un hôpital de Mexico City le 4 juillet 1997, après une
Felipe Calderón est le 63 e président du Mexique. Élu de façon controversée en 2006, il reste au pouvoir
jusqu’en 2012. Sa présidence est marquée par sa déclaration de guerre contre les cartels, dix jours après son élec-
tion. Perçue par beaucoup comme une manœuvre électoraliste, elle se solde par 60 000 morts qui constituent un
aveu d’é chec. En 2019, son «architecte de la guerre contre la drogue», Genaro García Luna, est arrêté aux États-
Formé en 1983, le groupe Los Tucanes de Tijuana est l’un des fers de lance des styles de musique populaires
norteño et corrido. Nominés cinq fois aux Grammy Awards et lauréats du Latin Grammy 2012, ils sont le premier
groupe «régional» mexicain à être invité au prestigieux festival Coachella (2019). Ces «toucans» musicaux restent
toutefois surtout dans les mémoires pour leur narcocorrido «Fiesta en la Sierra», allégorie voilée de la baronne
de la drogue Sandra Ávila Beltrán – un coup d’é clat sulfureux dont ils essaient aujourd’hui de se détacher.
Joaquín Archivaldo Guzmán Loera est né le 4 avril 1957 à Badiraguato (Sinaloa, Mexique). Entré dans
lebusinessdeladrogueviasonpèrequil’emploiedansseschampsdemarijuana,«ElChapo»(«leTrapu»)fondeavec
trois autres associés le cartel de Sinaloa en 1988. Grâce à on absence de pitié et ses idées innovantes (notamment
celle des tunnels passant sous la frontière avec les États-Unis), il devient l’une des leaders du trafic de drogue
international et est considéré entre 2009 et 2013 comme l’un des hommes les plus puissants du monde par le
magazine Forbes. Défrayant la chronique par ses évasions réussies en 2001 puis 2015, El Chapo est actuellement
Ancien patron du cartel du Golfe, Osiel Cárdenas Guillén est né le 18 mai 1967 à Matamoros (Tamaulipas,
Mexique). Au départ mécanicien, il fait montre d’une cruauté hors nomes pour escalader les échelons du monde
des trafiquants. En 1999, alors que les confrontations avec les cartels rivaux deviennent de plus en plus sanglantes,
il recrute trente déserteurs des forces spéciales du Gr upo Aeromóvil de Fuerzas Especiales pour en faire sa milice
privée – les redoutés Zetas. Après une fusillade avec l’armée mexicaine en 2003, il est arrêté puis extradé vers les
États-Unis, où il est condamné à une peine de 25 ans. Emprisonné à USP Terre Haute (Indiana, États-Unis) pour
e
Le 1
le x
e
siècle. Son nom baptisera le pays
de la lune».
l’héroïne.
Des
California (Mexique).
San
Le 6 juillet, dans un climat de fraude électorale Le 11 décembre, fraîchem
«El Chapo» Guzman, parrain du cartel de Sinaloa. Ils n’ont pas été retrou
et cartonne, notamm
Sandra Ávila Beltrán commet l’une de ses seules découvert entre les f
erreurs : en faisant appel aux autorités pour mexicaine : il mesure
récupérer son fils qui vient d’être kidnappé, Tijuana et San Diego
pl aylist Nativo de R
«Verdader
Aleman, «
de France, 2000.
Seuil, 2003.
Debolsillo, 2016.
Vendémiaire, 2019.
l débarque torse bombé, carrure toujours solide malgré le poids des ans,
tréal, au Québec (Canada). Tous sont venus humer de près cette bête cu-
rieuse qui fascine et qui effraie depuis tant d’années, celui que ses soldats
ont surnommé «Mom» tant il les protège comme une louve couve ses petits.
des Hells Angels québécois, qui a fait de son club de bikers hors-la-loi sa maison à la vie,
l’homme aux yeux bleus et rieurs derrière ses petites lunettes ovales s’amuse de la situation,
plaisante avec les journalistes. Il grimace, rapproche son visage tout près de la lentille d’une
caméra, en profite pour saluer ses proches: «Salut papa, salut maman, salut mon oncle!»
Pas plus impressionné que ça! C’est pourtant la première fois qu’un des leaders du groupe
de motards fait face à la justice canadienne. C’était presque inéluctable: depuis leur création
au sortir de la Seconde Guerre mondiale, ces clubs formés par d’anciens vétérans rejetés par
la société mais épris de liberté et d’esprit de camaraderie virile ont eu tout le temps d’évoluer
Outlaws, Sons of Silence, Pagan Motorcycle Club, etc.), l’est du Canada est un lieu particu-
lièrement attrayant: sa situation géographique l’a de tout temps imposé comme la porte
d’entrée parfaite vers l’Amérique du Nord pour tous les commerces délictueux. Pendant
ravitaillement pour abreuver en alcool interdit les bars clandestins américains. À sa suite,
la French Connection marseillaise avait jeté son dévolu sur les grands ports du Saint-
Laurent – où l’on parle français et si proches des États-Unis – pour écouler son héroïne.
Acquitté des meurtres
Ici, les enjeux économiques liés à la drogue étaient donc colossaux ; la bataille pour la
suprématie du terrain ne pouvait être qu’épique et sanglante. Elle l’a été, bien au-delà
des prévisions les plus pessimistes. En partie car le Québec a rencontré Maurice Boucher,
Avec «Mom» dans le rôle du chef d’orchestre et du chien de guerre, les clubs de bikers
québécois se sont livrés dans les années 1990 une guerre ultramédiatisée sur fond de trafic
de cocaïne, qui fit 165morts et terrorisa l’opinion publique des années durant, et dont une
partie est largement imputable aux Hells de «la Belle Province» emmenés par leur leader.
Bien entendu, pour son procès, «Mom» Boucher n’a pas enfilé son armure –ce blouson
de cuir orné de l’iconique tête de mort ailée, l’emblème des Hells Angels. En costume sobre,
il sait qu’il serait indélicat de trop insister sur son appartenance au groupe de motards:
l’affaire qui le mène devant les juges pourrait non seulement causer sa chute mais plus grave
Il est accusé d’avoir commandité, l’année précédente, les assassinats de Diane Lavigne et
Pierre Rondeau, deux gardiens de la prison de Bordeaux, au Québec. Le fait même de le voir
ainsi dans un box est un petit exploit pour la police: traqué depuis 1994, réussir à le faire
tomber a toujours été un rêve inaccessible, tant infiltrer les Hells est quasi impossible.
Tout y a justement été pensé pour filtrer les traîtres, avec des montées en grade étalées
sur des temporalités très longues, des validations implacables et une confiance qui met
des années à se gagner, à la dure. Cette fois-ci cependant, il y a eu un grain de sable dans ces
pistons bien huilés: le 4décembre 1997, au hasard de la perquisition d’un club de strip-tease
aux mains des Hells, André Bouchard, flic aux méthodes radicales qui sait jouer de ses
charmes mais surtout de sa force de persuasion musclée, est tombé sur 2,5millions de dol-
lars en cash dans un coffre-fort. Surtout, il a ramené de son expédition nocturne Stéphane
Gagné, dit Godasse, tueur reconnu par ses pairs et qui aurait exécuté les gardiens de prison.
Sans doute convaincant, Bouchard a réussi à faire avouer à Godasse le nom du comman-
ditaire de ces meurtres: Maurice «Mom» Boucher. Motif? Le chef exigeait désormais de
ses nouveaux aspirants qu’ils exécutent un porteur d’uniforme, en guise de rite de passage.
Pour sa défense, Godasse résume : « Si j’ai fait ça c’était pour gagner des points auprès
de Mom. C’était pour gravir les échelons des Hells. C’est comme des miles de compagnie
aérienne. Plus t’en as, plus tu vas loin.» André Bouchard, son collègue Guy Ouellette et tous
les flics de Montréal ont enfin une raison de se lancer à la poursuite du chef des bikers.
Depuis qu’il a pris la tête des Hells en 1994, l’homme est leur bête noire.
Devenu président du chapitre (club) de Montréal, et donc, comme le veut la règle, le leader
incontestable de tous les autres chapitres de la province, l’ancien gamin du quartier mal famé
marché de la drogue au Québec, soit 100millions de dollars annuels pour la seule cocaïne.
Il se permet de nourrir de telles ambitions car il se sait soutenu par Vito Rizzuto, le grand
parrain de la pègre italo-québécoise, qui préfère avoir un seul interlocuteur fiable, bien
ancré dans la rue comme peut l’être un groupe de bikers, que des dizaines de petits clubs
204
disparates avec qui négocier. Ainsi soutenu, Mom se sent invincible et peut laisser libre
cours à ses ambitions de conquête –qui passent par la soumission des autres clubs à sa botte,
notamment les Rock Machines, rivaux les plus coriaces des Hells, mais aussi par de nouvelles
lubies sanguinaires, telles que l’assassinat de gardiens de prison en guise de passeport vers
la reconnaissance.
Derrière la bonhommie un peu beauf et les pitreries, voici donc sommairement présenté qui
prend réellement place au tribunal, en cette fin novembre 1998. À l’ouverture de l’audience,
Maurice Boucher affiche une confiance sans faille. Il nie en bloc son implication dans les
meurtres de Diane Lavigne et de Pierre Rondeau, tout comme il nie les activités criminelles
du gang. Lorsqu’il prend la parole, il regarde les jurés sans ciller. La pression monte. Dès les
premiers jours, les membres des Hells Angels de tout le Québec s’invitent, à leur tour, dans
la salle d’audience. Ils n’hésitent pas à acheter les sièges qu’ils convoitent: ceux où eux aussi
peuvent regarder, bien droit dans les yeux, les membres du jury. La menace ne prend même
En plus du soutien de ses frères, Mom a su s’entourer d’un avocat de très haut vol, Jacques
Larochelle, conseiller de longue date du président des Hells Angels québécois, qui parvient
à faire retirer cinq écoutes téléphoniques, qu’il juge illégales, du dossier d’accusation.
À l’heure des plaidoiries, l’avocat s’acharne sur Stéphane Gagné, raille son surnom de
Godasse, réussit à le rendre détestable, lui fait même dire qu’il n’a «aucun respect pour
la justice »... La messe est presque dite. En partie aussi parce que ses comparses ont intimidé
À l’extérieur du tribunal, les Hells de tout le Québec sont venus l’acclamer. Il sourit aux
photographes et n’hésite pas à s’arrêter devant les micros des journalistes. C’est son heure
de gloire. Il ajoute une dernière estocade à ce verdict. Le soir même a lieu un match de boxe
au Centre Molson. André Bouchard, le flic à l’origine de l’arrestation de Boucher, s’y rend
pour oublier un peu cette journée éprouvante. Soudain, alors que la salle attend l’arrivée
deux. Et qui était là à fendre la foule? Mom Boucher! En pleine lumière et escorté par ses
gardes du corps. Ce qui m’a brisé le cœur, c’est de voir la foule lui faire une standing ovation
et l’acclamer comme une rockstar.» Jeu, set et match pour le roi des motards québécois?
La suite prouvera que la partie est loin d’être finie. Mais cela, ni Boucher ni Bouchard ne le
Comme tout le monde, le policier s’interroge sans doute ce soir-là, avec le brouhaha de la
foule en toile de fond: comment une passion pour la moto a-t-elle pu ainsi mener un gamin
des rues vers les plus hautes sphères du crime? De quelle façon les Hells Angels ont-ils ac-
compagné l’histoire de l’après-Guerre, rayonnant dans le monde entier depuis les États-Unis
pour venir recruter jusqu’au fin fond du Québec? Pour une fois, il existe un objet tangible
Vendredi 4 juillet 1947, jour de fête nationale aux États-Unis. La petite ville cali-
mythique pour des milliers de motards américains: le Gypsy Tour Motorcycle Rallye. Créé
en 1916, c’est le plus grand rassemblement annuel de bikers dans tout l’ouest des États-Unis,
un week-end bon enfant de courses, de parades et de concours en tous genres... Cette année,
la grand-messe est d’autant plus attendue qu’elle n’a pas eu lieu depuis 1941, interrompue
Pour la petite ville de 4000habitants, c’est une aubaine: les bars font le plein de bière et de
whisky, les commerçants locaux se frottent déjà les mains. Mais en 1947, le paysage mo-
Cela fait presque deux ans maintenant que le conflit mondial s’est achevé, des milliers de
vétérans sont rentrés au pays, mais en ayant laissé un peu de leur insouciance entre le port
de Pearl Harbor bombardé par les Japonais et les plages du débarquement. Pour exorciser
ces cicatrices psychologiques, beaucoup d’entre eux ont vu la moto comme une opportunité
de prendre la route dans une fuite en avant sans fin, devenant des renégats assumés.
«Les premiers clubs de motards apparaissent aux États-Unis dans les années 1930, mais
ils explosent au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, avec le retour notamment des
aviateurs américains qui reviennent dans leur pays et qui sont un peu paumés», raconte
le journaliste Étienne Caudron. «Et ils vont avoir envie de retrouver leur escadrille, mais
aussi cette camaraderie perdue. Ils échangent leurs wings ("ailes") pour des wheels ("roues").
Ils sont un peu en décalage avec la société américaine, avec les bons bourgeois, et créent
une forme de contre-culture destinée à choquer. C’est pour cette raison qu’ils adopteront
ensuite les symboles des ennemis d’il y a quelques années à peine, comme le casque à pointe
clubs encore inconnus débarquent en ville. Leurs moteurs sont trafiqués, leurs gosiers
assoiffés. Le San Francisco Chronicle rapporte, en panique: «Des motards, hommes et femmes,
foncent dans des bars, cassant meubles, bouteilles, miroirs. Ils conduisent au mépris du code
de la route à pleine vitesse au milieu des rues.» Les Pissed Off Bastards, les Boozefighters et
quelques-uns qui se font déjà appeler Hells Angels échangent amabilités et coups de poing.
La nuit? Ils dorment devant leurs motos, ou sur les pelouses des maisons.
Après deux nuits d’anarchie, les sept flics de la ville arrêtent 60motards pour des délits mi-
neurs... Mais chaque article de presse se fait un malin plaisir d’en rajouter, évoquant chaos et
bain de sang, alors même qu’un conseiller municipal de Hollister tempère: «Heureusement,
il semble n’y avoir aucun dommage grave. Ces motards ont fait plus de tort à eux-mêmes
qu’à la ville.» Cela n’aurait pu être qu’un incident dérangeant la tranquillité d’une bourgade
Mais une photo des événements va faire le tour des États-Unis, et bientôt du monde,
pour poser la première pierre de la mythologie biker , lorsque le magazine Life republie
un cliché pris par un photographe du San Francisco Chronicle. On y voit un biker ivre, assis
sur sa Harley, veste frappée d’une tête de mort et casquette de travers, une bouteille dans
chaque main et des dizaines d’autres brisées sous ses roues. En titre: «Les vacances d’un
motard: lui et ses amis terrorisent une ville.» Supposée faire trembler de peur l’Amérique,
la photo inspire en fait des milliers de jeunes à travers le pays, qui se mettent à rêver de
moto et de liberté pure. L’antihéros du jour lui-même deviendra une légende urbaine, dont
personne ne saura jamais rien sauf son nom, Bill Davenport, jusqu’en 1997.
Cette année-là, un journaliste du San Francisco Chronicle remonte le fil de la plus célèbre
photo jamais publiée dans son quotidien pour découvrir qu’il s’agissait d’une mise en scène.
«On a vu ce photographe, raconte Gus De Serpa, qui rassemblait toutes ces bouteilles qui
traînait au sol. Puis il a placé une moto au milieu de la pile et a alpagué le premier mec bourré
qui sortait du Johnny’s Bar. J’ai dit à ma femme que je ne trouvais pas juste, cette façon de
faire, c’est pour ça que je me suis mis derrière, pour gâcher leur image – mais ils ont quand
Ces émeutes inattendues inspirent un premier film dont de méchants bikers sont les héros:
L’Équipée sauvage (1953), avec un Marlon Brando dont le gang terrorise un bled américain
sans histoires. À son tour, le film fait des émules, jusqu’en France: on lui doit la genèse par
En cette fin des années 1940, grâce à Hollister, ce ne sont pas les candidats à la rébellion
motorisée qui manquent aux États-Unis. De ces émeutes, ils ont aussi adopté un surnom.
L’association des motards américains, qui avait organisé le Gypsy Tour de 1947, a affirmé
que ces émeutes n’étaient le fait que de 1% de délinquants ne représentant en rien les 99%
restants, tous de bons pères de famille. «1%»: les bandes de motards s’approprient le terme,
en font des patchs toujours utilisés dans le milieu. Crâne fierté: ils sont les 1%, l’Amérique
Moins d’un an après les émeutes de Hollister, les petits clubs de bikers qui se réclament des
One Percenters sont de plus en plus nombreux dans l’Ouest américain. Parmi eux, celui
créé par le vétéran de guerre Otto Friedli, à San Bernardino le 17mars 1948. Otto le nomme
les «Hells Angels» en hommage au pilote Arvid Olsen, dont l’un de ses bikers est proche,
et qui officiait au sein de l’escadron du même nom –lui-même sans doute un clin d’œil au
film d’aviation éponyme d’Howard Hughes (1930). Ce nouveau groupe de motards durs
à cuire fait sien l’emblème peint sur les carlingues de ces avions, une tête de mort ailée.
Il faudra attendre dix ans pour que ce nom si puissant rencontre celui qui sera assez
En 1957, un solide gamin de 18ans, Ralph «Sonny» Barger, 1,80m pour 120kg, vient de
passer 14mois dans l’armée et de faire un tour en prison. Il aime les motos Harley Davidson,
déteste l’ennui et fait partie d’un groupe de motards appelés Oakland Panthers. Mollement.
«Au bout de deux semaines», raconte-t-il, «je savais que nous n’allions nulle part. On n’était
pas un vrai club, juste une bande de gamins. Je ressentais le besoin d’un club d’hommes
Membres de l’escadron « Hells Angels »
plus soudés, capables de sauter sur leurs bécanes et de traverser le pays sans se plier à des
règles ou des horaires. J’avais besoin d’une seconde famille. Je voulais faire partie d’une
bande de mecs n’éprouvant aucun intérêt pour une femme et deux mômes dans une ba-
raque en carton. Je voulais des mecs qui aiment se balader à moto, se tirer des bourres
et semer la tempête.»
Un de ses amis propose un nom, Hells Angels. Ils ne connaissent pas les Hells de San
Bernardino, mais ils partagent les mêmes références visuelles des escadrons d’avions par-
semés de têtes de mort. Ils font imprimer quelques patchs qu’ils cousent sur leurs vestes
sans manches, et sautent en selle. À la fin de l’été 1957, en panne au bord d’une route
de Californie du Sud, Sonny est secouru par un autre motard, Vic Bettencourt.
Surprise: Vic arbore lui aussi le nom des Hells Angels sur sa veste. Hébergé deux jours chez
ce membre du club de San Bernardino, Sonny est initié dans des vapeurs d’herbe, au son de
Johnny Cash et de Jerry Lee Lewis. «Vic m’a mis au parfum sur ce qu’un club motocycliste
devait être et ne pas être», résumera-t-il. «Il avait l’esprit d’organisation: comment les choses
doivent être faites et quelles procédures sont à appliquer. On a parlé de meetings, d’obli-
gations, de règles et de règlements.» Ces 48heures changent Sonny à jamais. Il est fasciné
notamment par la hiérarchie et le système de grades mis au point par Friedli. Faussement
paradoxal pour de tels zélateurs de l’anarchie: ne jamais oublier que tous viennent du monde
Dans son garage, Vic lui montre l’uniforme du club, ces patchs qui différencient un Hells
Angels de tous les autres motards. Le logo d’abord: une tête de mort ailée. Puis le patch avec
l’inscription Hells Angels en lettres rouges sur fond blanc, et dans les mêmes couleurs, juste
Vic lui explique aussi comment devenir un Hells, moyennant une initiation longue et
compliquée. Prérequis généraux: être majeur et posséder une Harley. Le fait de devoir être
blanc n’est pas clairement écrit dans les statuts, mais dans les faits, la sélection épidermique
s’applique en filigrane: il n’y a, au départ, aucune personne de couleur chez les Hells et la
fascination pour le côté provocant des emblèmes nazis du club se charge d’achever ce tri
implicite. Ces bases posées, il faut obtenir le statut de visiteur, hangaround dans le jargon,
ce qui permet à un motard de participer à quelques événements du club. Puis il peut devenir
associé et formuler officiellement son envie d’entrer dans la fraternité. Il faut généralement
plus d’activités du club et est testé sur de basses besognes: déposer de la drogue, faire dispa-
raître des pistolets après qu’ils ont servi... Lorsque les Hells estiment qu’il a fait ses preuves,
son adhésion est soumise au vote. Il faut une majorité des deux tiers pour être admis, sans
exception possible. Alors, le bizut devient enfin un membre à part entière du club et obtient
le droit de porter tous les patchs des Hells Angels: il est devenu un full patch.
«On retombe sur le côté paramilitaire», note Étienne Caudron. «Quand vous avez un mem-
bre d’une organisation motarde en face de vous, vous pouvez identifier à quelle armée il
appartient, quel est son grade au sein de cette armée. Via les médailles que sont les patchs,
Barger
devant un groupe
en 1982,
à Sturgis,
dans le Dakota
du Sud.
Un exemple
de symbolique
nazie reprise
iconographie.
Le QG des Hells
d’Oakland en 1969.
vous pouvez aussi identifier le parcours criminel professionnel. La Légion d’honneur, c’est
par exemple le patch Filthy Few, signifiant que la personne qui la porte a tué pour le compte
du club. Vos frères vous la remettent, elle serait portée par 100à 150personnes à travers
le monde. Il y en a bien d’autres qui signifient que vous pouvez lever 250kg en haltères, ou
que vous êtes spécialisé dans le proxénétisme, dans le tatouage, dans le monde de la boxe...»
Au sommet de cette chaîne alimentaire trônent le trésorier et les sergents d’armes – ceux
qui sont en première ligne dans les affrontements – et, enfin, le vice-président et le président.
De retour à Oakland, Sonny raconte son expérience aux autres membres de son club.
La petite bande est convaincue. Ils commandent leurs patchs en lettres rouges. En octobre
1957, le chapitre d’Oakland rejoint officiellement la nation Hells Angels. D’abord vice-
président, Sonny en devient président début 1958. Un président remarqué: huit ans plus
tard, Otto Friedli, le président national des Hells, est arrêté pour transport d’explosifs. Sonny
est élu à sa place et transfère le Q.G. de San Bernardino à Oakland. Il devient la figure em-
Sillonnant le pays d’est en ouest, Sonny convertit les petits clubs indépendants et fait grossir
les rangs des Hells Angels. C’est un leader, un vrai, au charisme incontestable. Clope au bec,
gueule burinée par les kilomètres d’autoroute, longue barbe et gros bras tatoués, il incarne à
lui seul l’esprit Hells Angels. «Que les Hells Angels se retrouvent à cinq ou à cent cinquante»,
résume l’é crivain Hunter S. Thompson dans son livre Hells Angels, «on voit au premier coup
d’œil qui mène la danse, celui qui roule toujours devant les autres. Le grand chef des Hells
Angels est Ralph “Sonny” Barger.» Sur les routes, ils croiseront toutes les transformations
1969
Gimme Shelter!
Les années 1960 ne sont pas seulement celles de la prise de pouvoir de Sonny Barger.
Elles marquent aussi un tournant pour les Hells Angels lorsqu’ils se mettent à frayer avec les
beatniks, de jeunes Américains, eux aussi épris de liberté, vagabondant d’État en État le long
des lignes de chemin de fer... Une jeunesse imprégnée des récits de William Burroughs, Allen
Ginsberg ou encore de Jack Kerouac, qui chante les louanges des «fous, des marginaux,
des rebelles, des anticonformistes et des dissidents» dans son mythique Sur la route (1957).
du Vietnam. Ce Peace and Love béat n’est pas forcément du goût des motards: les bikers
étaient même prêts à s’engager au Vietnam. En 1965, Sonny Barger a écrit à Lyndon B. John-
son pour lui proposer les services d’une unité de mercenaires regroupée sous la bannière
Malgré cette différence majeure, une collaboration opportuniste prend corps: les hippies
consomment beaucoup de LSD, que les Hells Angels ont appris à produire en masse. Grâce
à ces partisans de la paix qui les appellent «la police du peuple», les Hells participent à leur
façon au Summer of love de 1967: ils sont engagés pour assurer la sécurité des concerts de
l’âge d’or baba cool. Pourtant, en 1969, un événement tragique vient briser cette harmo-
Tout avait pourtant bien commencé pour cette année que Gainsbourg qualifia d’érotique
en France, lorsque les cultures hippie et biker se font connaître du monde entier. La première
fois à travers le festival de Woodstock, qui donne une résonnance mondiale au mouvement.
La seconde, grâce au premier film de motards rebelles à succès international: Easy Rider,
de Dennis Hopper, road trip à moto sous substances à travers toute l’Amérique.
fait pas exception. Il se savait déjà born to be wild; grâce à Easy Rider, il a désormais trouvé
la façon d’exprimer sa sauvagerie. Il a 16ans et l’histoire de ces deux bikers libres partis
sur la route après avoir vendu un kilo de poudre lui fait espérer des lendemains meilleurs.
Le destin du futur leader des Hells Angels québécois est en train de se dessiner...
Pour 1969, c’est en décembre que tout s’é croule, lorsque Mick Jagger et les Rolling Stones,
déçus d’avoir loupé Woodstock, décident d’organiser un festival gratuit sur le circuit
auto d’Altamont Raceway Park, en Californie. Ils y invitent Santana, Jefferson Airplane,
les Grateful Dead, mais il n’y a pas de toilettes, une scène minuscule et bancale et des tem-
pératures sous zéro. Naturellement, la sécurité est confiée aux Hells Angels locaux, ceux
du chapitre d’Oakland.
Erreur fatale: le manager des Stones décide de payer cette sécurité musclée 500dollars
en bières. Simple pourboire pour les Hells, désireux surtout de pouvoir écouler leur mélange
jus d’orange-LSD-speed aux quelque 300000festivaliers qui font exploser la jauge attendue
de 100000p ersonnes. Sans cesse débordée, alcoolisée et sous amphétamines, la sécurité est
aussi agressive que le public est défoncé, jetant des canettes de bière et distribuant des coups
de chaîne de moto au hasard pour maintenir un semblant d’ordre. C’est le chaos. Le chanteur
de Jefferson Airplane se fait frapper au visage pendant son set par un Hells. Épouvantés,
Les Rolling Stones montent néanmoins sur scène. Mais en plein concert, alors que Mick
Jagger a entamé le morceau «Under My Thumb», Meredith Hunter, un jeune dandy noir,
se fait tabasser puis poignarder à coups de couteau de chasse alors qu’il avait sorti un flingue.
La scène se déroule sous le regard hébété de Mick Jagger chantant Ah, ah, say it’s alright,
et devant la caméra d’Albert Maysles, qui en fera la scène la plus marquante de son film culte
Gimme Shelter. Des années plus tard, Maysles révèlera: «C’était tellement grave que nous
avons voulu filmer les réactions des principaux intéressés à ces images, et les intégrer au
film. On y voit Mick Jagger vraiment abattu, commenter: “C’était horrible. Horrible.” Nous
avons aussi filmé la réaction des flics, qui ont eu une réaction typique de flics. Mais le plus
intéressant fut celle des Hells. Ils étaient OK pour qu’on vienne leur montrer les images mais
lorsqu’on a voulu les filmer, sur place, ils se sont mis à nous demander un million de dollars,
Concert des Rolling Stones lors du tristement célèbre festival
du.» En 1971, l’auteur des coups de couteau, Alan Passaro, est jugé puis acquitté: légitime
défense… Les Hells n’avaient pas attendu ce verdict pour tailler la route –une route qui ne
croisera plus jamais celle du mouvement hippie, dont Altamont sonne le glas.
Aux yeux du grand public, le désastre de ce «Woodstock de l’Ouest» laisse d’autres traces.
Il révèle un racisme larvé qui existe bel et bien, même s’il n’est jamais officiellement acté,
dans l’univers des Hells Angels. Ce soir-là, ce sont surtout les jeunes spectateurs noirs qui
sont tabassés par les motards, mais Sonny Barger a toujours éludé: «Le club n’est pas raciste,
En revanche, c’est certain qu’une grande majorité des Hells est raciste. Alors ce n’est pas éton-
nant de ne pas voir de Noir ici.» L’esthétique choc dont s’abreuvent de nombreux membres de
son club, empruntant allègrement à la symbolique nazie pour choquer (croix de fer, casques
Malgré tout, ce n'est pas aussi simple que cela: le président des Hells est par ailleurs un ami
proche de Tobie Gene Levingston, fondateur des East Bay Dragons, un club de motards réser-
vé aux hommes noirs. La devise de ces Dragons? All Black, all Male, all Harley . Chez eux aussi,
une organisation au millimètre et le sentiment, comme le décrit Tobie dans son époustou-
flante autobiographie Soul on Bikes, que «la moto nous a sauvés de choses bien plus graves
Au fil des ans, les tribulations des Dragons épouseront les transformations sociétales qui
affectent les Afro-Américains: la fuite des champs de coton du Sud et leur chômage (le même
exode qui poussera Tookie Williams, fondateur des Crips, vers Los Angeles –cf. chapitre 2),
le racisme qui oblige à se regrouper en gang pour faire front, les business interlopes pour
survivre («Sur 7th Street à Oakland, même les caniches des maquereaux avaient des dents
en or!» jure Tobie Gene), les droits civiques qui les font flirter avec les Black Panthers puis,
bien plus tard, l’épidémie de crack qui ravage le club et voit de nombreux membres vendre
leur moto pour s’acheter des cailloux... Une autre histoire certes, mais néanmoins éloquente:
l’émergence des East Bay Dragons illustre une nouvelle facette de ceux que la police qualifie
désormais de «Outlaw Motorcycle Clubs» (OMC) en ce début des années 1970.
Les Hells Angels font face à cette époque à la montée en puissance d’autres groupes de bikers.
Bandidos, Outlaws et Mongols sont désormais bien établis et ils n’ont qu’une envie: venir
titiller le monopole des anges de la mort. Leur terrain de bataille le plus sanglant ne sera
pas en Californie, mais bien plus au nord. La vraie guerre des bikers aura lieu au Canada,
1977
Pope ye et les SS
Depuis le début des années 1960, les Hells Angels cherchent à s’implanter au-delà
des frontières et des océans. Dès 1961, le premier chapitre international, œuvre sans doute
de militaires stationnés sur l’île, s’établit par exemple en Nouvelle-Zélande. Mais le Canada,
limitrophe, fait partie d’emblée des destinations de premier choix. «Il y a toujours eu plus
le monde des bikers, c’est connu pour être une zone rouge. J’ai même rencontré un tueur des
Pour qui sait s’y faire une place, les enjeux économiques sont conséquents : depuis les
la cocaïne colombienne, puis la revend dans tout le pays et jusqu’au nord des États-Unis.
Sur le marché local, entre Montréal et Québec, le parrain s’appelle Vito Rizzuto. Pour la dis-
de motards, dont les Popeyes, emmenés par Yves Buteau. Le 5décembre 1977, c’est ce club
montréalais qui offre sur un plateau l’opportunité parfaite aux Hells de poser un pied officiel
dans la Belle Province. En lien étroit depuis quelque temps avec les Américains, les Popeyes
Dans son quartier délabré au nom paradoxal de Maisonneuve, Maurice Boucher a alors
25ans. Déjà fin cavalier mécanique, il voit éclore le chapitre canadien des Hells Angels.
Il veut, et il va, en faire partie, coûte que coûte. Cette promesse de vie à la dure ne lui fait pas
Avec ses escaliers métalliques escaladant de petits immeubles de brique qui semblent avoir
poussé dans la neige des froids hivers canadiens, c’est un quartier ouvrier qui se meurt petit
d’offrir au monde aussi bien une Céline Dion qu’un Mom Boucher.
Chez les Boucher, le père est alcoolique, violent avec sa femme et ses huit enfants. Sans re-
pères, Maurice arrête vite l’é cole et traîne dans la rue. Il est déjà costaud et porte ses petites
lunettes, arbore fièrement coupe mulet. À 18ans, il quitte le foyer familial et multiplie les
courts séjours en prison. En novembre 1975, un hold-up foiré au fusil à canon scié dans une
épicerie, pour un butin de 140dollars, l’y envoie pour trois ans. C’est derrière les barreaux
qu’il voit les Popeyes sortir de leur chrysalide pour se transformer en Hells Angels. Sorti de
prison, il tente de travailler à l’usine ou sur des chantiers, et devient père de famille. Mais
À l’été 1980, alors qu’il vient de fêter ses 27ans, il se rapproche d’un groupe de motards
à Montréal.
220
–référence évidemment provoc aux unités d’élite nazies de la Seconde Guerre mondiale.
C’est un club hangaround des Hells de Montréal, fort de 10membres, dont la moyenne d’âge
ne dépasse pas 30ans. Maurice y fait ses classes de biker, découvre le fonctionnement du
club et ses 25règles, dont les grandes lignes sont: le club et son honneur avant tout le reste,
Au SS, Maurice Boucher trouve sa vraie famille et ceux qui l’accompagneront tout au long
de sa carrière criminelle. Le premier d’entre eux s’appelle Normand Hamel, surnommé Biff.
Il a le même âge que Maurice, mais porte déjà le patch aux deux éclairs, celui des Filthy Few,
la distinction octroyée aux membres qui ont tué pour le club. Il y a aussi Salvatore Cazzetta,
un des leaders du club avec son frère Giovanni, cheveux longs, barbe soignée, désireux lui
Maurice, Normand et Salvatore sont des soldats appliqués, leurs états de service impres-
sionnent vite les Hells Angels. Mais en 1984, Maurice est stoppé net dans son ascension.
Le 1 er
septembre, il est arrêté pour avoir violé quelques jours plus tôt une étudiante de
16ans, flingue sur la tempe. Il plaide coupable et est condamné à deux ans de prison.
Pendant ce temps, les Hells poursuivent leur expansion. En 1985, ils sont une cinquantaine
au Québec. Mais certains d’entre eux commencent à perdre le sens des réalités. Laurent
Viau, président du chapitre Nord basé à Laval, alcoolique notoire, accro à la coke et aux pros-
titués, consomme avec ses hommes une partie de la drogue qu’ils sont supposés revendre
et ne déclarent pas tous leurs revenus au chapitre mère de Montréal. En mars 1985, le cha-
pitre entier est mis en bad standing par les trois autres chapitres de la Province lors d’un vote.
À la fin du mois, lors d’une «grand-messe» (réunion suivie d’une grosse soirée) dans le bun-
Six d’entre eux, dont le président Laurent Viau, sont abattus sur le champ au fusil automa-
tique. Les trois autres sont laissés en vie à une seule condition: qu’ils s’o ccupent du pros-
pect Claude Roy, absent ce jour-là, bientôt mort... Les corps sont jetés dans le Saint-Laurent,
le bunker de Laval est vidé de ses drapeaux et de ses motos. Lorsque les cadavres sont retrou-
vés par un pêcheur dans le fleuve, la rue sait qu’une page a été tournée.
«Cette purge a soldé la dette que les Hells avaient auprès de la mafia», analysera le jour-
naliste Paul Cherry dans la Gazet te de Montréal . « En mettant fin aux agissements du
chapitre Nord, les Hells Angels se sont professionnalisés. Ils sont passés d’une bande
Le 12janvier 1986, Maurice Boucher est libéré de la prison de Bordeaux, au nord de Mon-
tréal. Il s’y est endurci et en ressort plus déterminé que jamais. Pendant ces deux années
derrière les barreaux, il est devenu le maître incontesté du bâtiment C en prenant les ma-
que les pilules, sa spécialité, semblent disponibles en quantités «illimitées». Boucher s’y crée
surtout un réseau de contacts qui lui sera très utile par la suite pour gravir les échelons des
Hells Angels.
Ses deux inséparables amis des SS ont suivi des voies parallèles: Normand «B iff» Hamel est
devenu prospect des Hells de Montréal, la maison mère, alors que Salvatore Cazzetta, refroidi
bler le vide et devenir prospect à son tour. Il fait mieux que dépanner: un an plus tard,
le 1 er
mai 1987, le zélé nouveau est adoubé full patch lors d’une grande cérémonie d’introni-
sation qui réunit tous les Hells du Québec. Il faut obtenir un vote à la majorité des deux tiers.
Maurice Boucher est élu à l’unanimité. En entrant chez les Hells Angels, Maurice Boucher
découvre le faste qui entoure la vie des bikers. Il a quitté le local miteux du SS Motorcycle
Club pour le bunker ultra sécurisé de Sorel, une petite ville à l’est de Montréal. Il emménage
dans une maison à quelques kilomètres à peine et y installe sa famille, sa femme et son fils
Francis. Mais il passe le plus clair de son temps avec ses frèresd’armes.
Le bunker de Sorel est à la fois le centre opérationnel du chapitre de Montréal et le Q.G. na-
tional des Hells Angels canadiens. C’est une grande maison blanche, avec quelques fenêtres
meurtrières rouges disséminées sur la façade, entourée d’une haute clôture et de barbelés
Sous ses dehors menaçants, le bunker est un doux cocon à l’intérieur: dans le grand garage
ou dans le jardin, les bikers travaillent sur leurs bécanes avec Metallica, Black Sabbath ou
Steppenwolf à fond dans les enceintes. Les dimanches d’été, femmes et enfants viennent
pour un barbecue entre amis. Les soirs de semaine, place aux strip-teaseuses qui s’effeuillent
dans la grande pièce souterraine, au milieu des billards. Les bikers savent être hédonistes:
la cave à cigares est toujours remplie de havanes, et les vins sont consommés par magnums
entiers.
Pour terminer cette visite, le repaire de Sorel abrite également la salle des coffres où les
millions de dollars attendent de partir en blanchisserie, ainsi que tout ce qu’il faut pour s’y
et Giovanni Cazzetta fondent les Rock Machine. Entité criminelle polymorphe qui brasse
sigle du SS Motorcycle Club. Leur coexistence pacifique est acceptée par Walter Stadnick,
le président national des Hells Angels, d’autant plus facilement que les Rock Machine
Mais ce ronron trop bien huilé finit par démanger l’ambitieux Boucher. Au début des an-
nées 1990, il décide de dérouler plus loin les tentacules de son petit empire du crime. Pour
y parvenir, il crée un puppet club, sorte de club-école qu’un Hells full patch a le droit de
fonder et dont il parraine la destinée. Ces incubateurs sont implantés là où leur parrain
Le 26mai 1992, Boucher fonde ainsi les Rockers, en plein centre-ville de Montréal. Pour le
gérer, il installe un personnage qui peut sembler détonner dans l’univers Hells: Gregory
Wolley, un Noir d’origine haïtienne, qui a lentement gravi les échelons du crime depuis
qu’il a poignardé un homme lorsqu’il avait 13ans. Wolley est certes motard, mais il fait sur-
tout le lien avec les gangs de rue, tenus en majorité par les Haïtiens.
222
Dans un premier temps, sa pépinière de jeunes talents multiplie les descentes dans les bars
de clubs rivaux, afin de les mettre au pas, sous bannière Hells. Très vite, Devil’s Disciples,
Vagans et Outlaws perdent du territoire. Encourageant mais pas suffisant. Boucher veut
parler de patron à patron. Il sait qu’il doit désormais séduire la mafia italo-canadienne
et surtout son parrain, Vito Rizzuto. La rencontre a lieu au printemps 1992, dans un parc de
Montréal. Boucher a un plan: mettre de l’ordre à Montréal en éliminant tous les petits clubs
Un pacte est scellé. En échange de ces heures de ménage un peu pénibles, Rizzuto fera
de Boucher son interlocuteur exclusif. Dans les mois qui suivent, seuls les Rock Machine
Tout change lorsque Cazzetta est arrêté en Floride alors qu’il tente d’importer onze tonnes
de cocaïne vers la Canada. Jugé, il prend quatre ans de prison et est immédiatement extradé
vers les États-Unis pour y purger douze années supplémentaires –une vieille affaire de
200kilos venue se rappeler à son bon souvenir. C’est le dernier verrou qui saute. Ivre de
pouvoir, Mom voit dans cette incarcération un signe du destin. Sans son ami à leur tête, les
Rock Machine ne méritent plus la mansuétude de ses soldats. Il prend alors une décision:
1994
l a victime de trop
En ce début des années 1990, Maurice Boucher n’a plus besoin d’avancer masqué. Pour
s’attaquer aux territoires des Rock Machine, il envoie simplement ses Rockers intimider les
propriétaires de bar et passer à tabac tous les gangsters qui refusent de s’affilier aux Hells
Angels. Mais à la différence de petits clubs indépendants plus tendres, eux ne se laissent pas
impressionner. À l’automne 1993, le nouveau président des Rock Machine, Fred Faucher,
propose à tous les gangsters de Montréal menacés par l’O.P.A. de Maurice Boucher de s’allier
à lui. Dans l’arrière-salle d’un bar se réunissent les motards du club, des mafieux dissidents,
des chefs de gangs de rue, tous unis pour créer l’Alliance, un syndicat du crime capable de
calmer l’appétit de Boucher. C’est l’Alliance qui lance officiellement ce que les médias appel-
leront «la guerre des motards», en exécutant un membre des Hells Angels, le 14juillet 1994,
dans son magasin de pièces détachées de moto. Le lendemain, un commando est intercepté
par la police, armé jusqu’aux dents, après avoir passé la nuit à chercher Maurice Boucher...
Les Hells s’organisent pour riposter. Dans la perspective du conflit armé qui pointe à l’ho-
rizon, 10% des revenus de chaque chapitre du Québec sont ponctionnés pour participer
à l’effort de guerre. La somme est considérable. Un dicton dit: For the Angels, money is no
problem. Cet impôt est immédiatement investi dans des armes et surtout des explosifs,
qui deviennent la marque de fabrique des vengeances du gang. L’heure n’est plus au partage
du territoire, mais au contrôle total. Les mois qui suivent égrènent une litanie de meurtres
entre les deux camps: à une explosion répond une exécution ou une bombe désamorcée
Début 1995, Maurice Boucher imagine une nouvelle stratégie pour frapper par surprise:
mobilisant les plus endurcis de ses sergents d’armes et bikers patchés Filthy Few, il met sur
pied, comme cela s’est déjà pratiqué aux États-Unis, une unité d’élite sans territoire dé-
terminé, capable «d’intervenir» partout pour mener sa guerre contre les Rock Machine:
les Nomads. Il est décidé que cette nouvelle antenne, composée d’une dizaine de membres,
sera officiellement lancée le 24juin 1995. Seul (léger) obstacle: en mars 1995, Boucher est
arrêté pour le port d’une arme non déclarée, supposé l’envoyer en prison pour six mois.
Le biker plaide coupable et ne lance, pour une fois, aucun avocat contester la décision.
En agissant ainsi, il est sûr de voir sa peine réduite, donc de pouvoir être sorti pour le seul
événement qui lui importe, lelancement de ses Nomads. Son planfonctionne: quelques jours
avant, il ressort libre pour assister à la grande cérémonie qui officialise la naissance de son
nouveau bébé. Après distribution des nouveaux patchs, la fête se poursuit dans la cour du
Quelques semaines plus tard, le retour sur terre est brutal. Le 9août 1995, Marc Dubé,
un petit trafiquant de 26 ans, sort prudemment de chez lui. Le dealer se sait menacé.
Associé de longue date des Hells Angels, il fait en parallèle affaire avec les Rock Machine.
En ces temps de guerre, voilà qui relève de la haute trahison. Mais la rue est calme.
Dans l’é cole d’en face, des gamins s’amusent paisiblement. Rassuré, il démarre sa Jeep
Cherokee décapotable flambant neuve. Une énorme explosion secoue le quartier, tuant
Dubé sur le coup. Mais cette fois, l’attentat ne sera pas un énième règlement de comptes
entre motards: le pare-chocs de sa voiture, qui a volé de l’autre côté de la rue, atterrit sur
un gamin de 11ans, Daniel Desrochers. Quatre jours plus tard, le 13août 1995, le jeune
Cette victime est la première collatérale et celle de trop. Les Hells Angels ont beau proposer
une jolie somme à la mère du petit pour qu’elle cesse de les dénoncer, le mal est fait: la popu-
«La mort du petit Daniel est un moment pivot», relate le journaliste Félix Séguin. «La per-
ception des Québécois a complètement changé, c’est-à-dire que de rebelles épris de liberté et
de petits criminels, les Hells sont passés au stade d’ennemi public numéro un, avec Maurice
Boucher en tête de liste. C’est à partir de ce moment-là que les organisations policières se sont
En septembre 1995,l’escouade Carcajou est créée –une unité d’élite dont l’unique mission
est de mettre fin à cette «guerre des motards» qui fait les choux gras de la presse. Chez
les bikers, ce conflit deviendra un badge d’honneur: certains se font tatouer le chiffre 666
qui, après avoir signifié Filthy Few Forever (F étant la sixième lettre de l’alphabet), indique
désormais que l’on a croisé le fer lors de cette bataille rangée des années 1990.
L’escouade Carcajou ne semble pas impressionner Mom outre mesure. Se sentant invincible,
il s’en amuse même. Malicieux, il lui arrive d’organiser ses réunions criminelles dans le res-
taurant préféré du chef de l’escouade, André Bouchard, sous ses yeux. Seule précaution:
Boucher prend soin de toujours y être flanqué de son avocat, qui s’assure que son client
n’est pas écouté. À domicile, dans cette province dont il maîtrise tous les rouages judiciaires,
politiques et carcéraux, Mom ne s’interdit rien, pas même de fonder son propre journal,
Le Juste Milieu, dans lequel il harangue ses adversaires ou donne son opinion sur l’indé-
pendance du Québec, en 1995. Pour lui, c’est non: un Québec indépendant voudrait dire de
nouvelles institutions; or il a mis trop de temps à construire son nid grâce à celles en place...
Plus qu’un gangster motorisé, l’homme est devenu une célébrité férue de provocation.
Sur les photos de filature, lorsque les flics sont trop visibles, il leur adresse un V de la victoire
ou s’attrape cette partie du corps où siège la virilité. Il est même allé jusqu’à proposer à l’un
des policiers qui ont juré sa perte, Guy Ouellette, de venir «prendre un petit café à la mai-
son». Il participe au jeu télévisé «Piment fort», apparaît au bras de Ginette Reno, vedette de
Mais derrière les clowneries people, il est une réalité qu’il ne faut jamais perdre de vue:
Maurice Boucher reste un chef de gang sanguinaire à qui la paranoïa sert de boussole.
Obsédé par «les rats», les balances, il invente un nouveau rite d’initiation pour ses Nomads.
l’autoritépublique–avecunordredepréférence:gardiendeprison,policier,juge.L’idéeestde
lancer un message clair, mais aussi de s’assurer que jamais justice ou police ne souhaiteront
passer de deal avec quelqu’un qui aurait descendu l’un des leurs.
Sur le papier, c’est du gagnant-gagnant pour Mom, jusqu’à ce jour fatal de décembre
1997, lorsque Stéphane «Godasse» Gagné, trop bavard, le balance comme commanditaire
du meurtre des gardiens de prison Diane Lavigne et Pierre Rondeau. Suite à son procès
médiatique, Maurice Boucher sort donc acquitté du tribunal, accueilli en héros par ses
Alors que la guerre se poursuit, son club des Nomads a des faux airs de multinationale,
brassant 111 millions de chiffre d’affaires annuel. Le liquide mal acquis ? Trop brûlant.
«À la toute fin des années 1990», note Félix Séguin, «ils commencent à intégrer l’é conomie
légale, en créant des agences de danseuses exotiques, des sociétés de production de films
pornographiques, ils s’intègrent aussi par le biais de certains services d’escort. Des façades
tout à fait légales, mais qui servent à blanchir les profits du crime.»
En coulisses, le chef de file des Nomads est cependant tout sauf rangé des bécanes.
Le 13septembre 2000, le journaliste Michel Auger, l’un des rares à enquêter en profon-
deur sur la guerre des motards, échappe miraculeusement à une exécution: le lendemain
d’un article trop incisif dans Le Journal de Montréal, un motard vide sur lui un chargeur de
9mm. Mais il survit et ne prend pas de pincettes: «On sait que c’est à cause de mon travail,
assènera-t-il. Certains pensent que c’était pour l’article de la veille. Mais les criminels me
surveillent de très près depuis quelque temps. Un jour où l’autre, la main de Dieu va s’abattre
Le soir même, la population descend dans la rue pour manifester. Après la mort du gamin
d’un journaliste, c’en est trop. Les Québécois demandent, une bonne fois pour toutes, la fin
de la guerre des motards. La vindicte populaire trouve un allié surprenant dans ses reven-
dications: la mafia italo-canadienne, que ce conflit commence à rendre un peu trop visible.
226
Doté du charisme nécessaire pour s’imposer naturellement, c’est le parrain Vito Rizzuto
en personne qui impose la paix entre les Hells Angels et les Rock Machine. Refuser quoi que
ce soit au «chef de tous les chefs» serait, en effet, la plus goujate des impolitesses...
Après six ans et au moins 165morts, Maurice Boucher accepte d’enterrer la hache de guerre.
Ironie suprême, la paix est scellée le 7octobre 2000au palais de justice de Montréal entre
les leaders des Rock Machine et des Hells, dûment entourés de leurs avocats. Boucher va
plus loin: s’ils le souhaitent, les Rock Machine peuvent intégrer les Hells, patch pour patch.
C’est la fin de la guerre, Mom est multimillionnaire, riche et célèbre... Mais le concept de
Le 10 octobre 2000, trois jours après cet accord historique, la Cour d’appel du Québec
rejette les conclusions du jury intimidé qui avait acquitté Boucher et ouvre un nouveau
procès. Mom est placé en détention provisoire. Pour éviter qu’il ne côtoie d’autres détenus,
il est envoyé dans la prison pour femmes de Tanguay, seul dans une section de dix-huit cel-
lules. Sa détention coûte treize fois plus cher que celle d’un prisonnier lambda, mais Maurice
La date de son second procès est fixée au 15janvier 2002. Derrière les barreaux pendant
plus d’un an, Mom va avoir le temps de voir son empire s’effondrer, et de méditer les effets
d’unenouvellejurisprudencequisembleavoirétéconcoctéeàsonattention.En1997,devant
l’urgence d’enrayer la guerre des motards, le Parlement a voté en dix jours seulement
l’adoption de la loi C-95, qui introduit la notion de gangstérisme dans le code pénal canadien
Pour être accusé de gangstérisme, il suffit de côtoyer d’un peu trop près tout membre d’un
gang déjà condamné. Ou, « spéciale dédicace », de posséder des explosifs, signature des
Hells, sans excuse valable... Le 5mai 2002, après onze jours de délibérations, le jury estime
cette fois-ci Boucher coupable, notamment du meurtre des deux gardiens de prison. Il est
Pour précipiter Mom vers ce second procès, la justice n’avait pas que cette nouvelle arme
juridique: elle a pu compter, toutes ces années, sur un informateur particulièrement zélé,
qui ne sort de l’ombre qu’à ce moment-là: Dany Kane, proche de Boucher et du président
250000dollars, il exige deux millions à la fin des années 1990, ainsi qu’un changement
d’identité, un permis de port d’arme et une protection policière permanente. Offre acceptée:
son aide est trop précieuse, tant les bikers savent prendre leurs précautions.
Forte de cette mine d’informations mais échaudée par ses expériences passées, la police
prend son temps pour ne commettre aucune erreur. L’enquête est d’une envergure excep-
répartis dans toute la Belle Province. Kane ne verra jamais mûrir les fruits de son travail.
À l’été 2000, marqué par cette vie de schizophrénie permanente, il se suicide en laissant
une note glaciale: «Qui suis-je? Un biker ou un policier? Suis-je le bien ou le mal? Suis-je
Mais le doute existentiel qui rongea Dany Kane ne sera pas vain. Des années de notes
s’apprêtent à entrer en action à travers tout le Québec. Cette opération-là, les forces de l’ordre
en ont conscience, sera celle qui les verra triompher ou être irrémédiablement ridiculisées
aux yeux de l’opinion publique. Peu avant 6heures du matin, un signal est donné. Une armée
se met en route…
2003
Pour la justice, l’idée est limpide: le second procès Boucher constitue une occasion
rêvée pour y adjoindre celui de toute la criminalité motarde du Québec. Pour parvenir
à ses fins, elle va devoir ratisser très large: en ce matin de mars 2001, les policiers perqui-
sitionnent simultanément pas moins de 170adresses connues des Hells Angels. Domiciles
et bunkers sont fouillés de fond en comble. Des dizaines de kilos de cannabis et de cocaïne
sont saisis, ainsi que dix-huit immeubles (valeur: douze millions de dollars) et douze millions
et demi de dollars en liquide sortis des coffres, parfois exhumés des jardins.
En une seule journée, 131motards ou sympathisants sont arrêtés. Tous les membres des
Nomads et des Rockers sont sous les verrous, y compris les généraux de guerre, Normand
«Biff» Hamel, René Charlebois, Walter Stadnick ou David Rose… Baptisée «Printemps
2001», cette opération constitue assurément le plus grand accomplissement des unités
Mom Boucher, qui est déjà incarcéré dans l’attente de son second procès, se voit inculpé de
treize nouveaux meurtres, de trafic de drogue et de gangstérisme. L’opération est un tel suc-
cès que la journaliste judiciaire Isabelle Richer estime que l’on assiste à un renversement de
situation. «Jusqu’ici, avec la guerre des motards, on avait l’impression que c’étaient les forces
du mal qui dominaient», écrit-elle. «Mais avec cette opération, on pouvait enfin espérer que
En attendant ces jours heureux, un problème de taille se pose: comment juger autant de
suspects aussi dangereux, aussi connectés dans toutes les sphères du crime local? Les trans-
ports par fourgon cellulaire sont trop incertains pour ces maîtres des routes, aux nombreux
amis motorisés à travers tout le pays, capables de rejouer la scène de l’attaque de diligence...
pirer des maxiprocès menés contre la mafia italienne à la fin des années 1980. Pour seize
millions de dollars, sort de terre en quelques mois une annexe du tribunal de Montréal.
Il s’agit d’un bâtiment ultrasécurisé équipé de boxes aux vitres pare-balles, relié par un tun-
procès des motards québécois s’ouvre enfin. Chaque soir, il tient tout le pays en haleine.
Comme attendu, son verdict se veut exemplaire. Maurice «Mom» Boucher, déjà condamné
années supplémentaires. Tous les généraux, les Nomads, sont condamnés à des peines
allant de quinze à vingt-cinq ans de prison. Les membres du club-école des Rockers sont
un peu plus chanceux: entre dix à quinze ans. La justice étant allergique aux traitements
À leur sortie de prison, la plupart retrouvent leurs patchs et leurs motos, mais dans une
ambiance enfin apaisée. La guerre qui a fait 165morts semble loin. Désormais, Hells Angels
à la tête de mort ailée. En 2005, c’est même Salvatore Cazzetta, fondateur des Rock Machine,
Cette même année semble sonner le glas définitif du règne de Maurice «Mom» Boucher,
le petit prolo de Hochelaga-Maisonneuve qui voulait régner sur le monde des bikers qué-
bécois. Ses activités annexes, que lui perçoit comme des heures de vol de bon soldat, ont
trop terni l’image du club: il perd en 2005 tous ses patchs et son chapitre est dissous. Mais
en prison, tout paria qu’il semble être dans la moto, il reste «Mom», continuant à gérer une
Exemple parmi d’autres: en 2018, l’incorrigible se voit octroyer dix ans supplémentaires
pour un complot visant à faire assassiner Raynald Desjardins, un proche de Vito Rizzuto.
Les coups d’é clat sont sans doute une façon d’encore se sentir vivre, exister, pour le san-
guinaire chef motard déchu. Lors de cette dernière condamnation, le juge a insisté sur la
totale absence de circonstance atténuante mais a surtout émis de sérieux doutes quant à une
possible réhabilitation de l’accusé. Pour lui, cette route qu’il imaginait sans fin, comme dans
Easy Rider, terminera donc sans doute sur une impasse, celle des quatre murs de sa cellule.
Dans sa fuite en avant perpétuelle, Maurice Boucher a petit à petit abandonné sur le bas-côté
les idéaux de liberté des pionniers californiens qui fondèrent son club, ceux de ces hommes
venus expier le traumatisme de la guerre sur leurs chevaux d’acier et de décibels, quitte
à devenir ces One Percenters iconiques d’une contre-culture honnie de la bonne société.
En transformant les Hells québécois en véritable armée du crime pour servir une ambition
personnelle insatiable, Maurice Boucher a gagné gloire et fortune, mais aussi tout perdu.
Pour les autres 3000à 3600membres des Hells Angels répartis aujourd’hui en 467cha-
pitres dans 59pays à travers le monde, les kilomètres continueront de s’égrener au guidon
de leurs Harleys. Pour eux, le soleil ne se couchera jamais s’ils savent garder bien en tête,
à la différence de Mom, cette citation de leur Lider Maximo Sonny Barger: «Quand tu es
membre d’une organisation, ce n’est pas toi le centre de l’attention. Tu fais partie d’un cercle
de gens où chacun dépend de l’autre, tu assures les arrières de tes camarades. Surtout,
Né le 21 juin 1953 à Causapscal (Québec) dans une famille de huit enfants, Maurice
Boucher a été le président des Hells Angels de Montréal et fondateur des clubs satellite
Rockers et Nomads. Il est notamment connu pour avoir mené la sanglante « Guerre des
motards» du Québec entre 1994 et 2002 contre le club rival des Rock Machine. Condamné
à une triple peine de perpétuité en 2002 pour avoir commandité l’assassinat de deux
Canada, à Sainte-Anne-des-Plaines.
Ralph Hubert «Sonny» Barger est né le 8 octobre 1938 à Modesto (États-Unis). En 1957,
il lance le chapitre d’Oakland (banlieue de San Francisco) des Hells Angels, club de bikers hors-
la-loi fondé par Otto Friedli à San Bernardino (Californie du Sud) en 1948. Grâce à son cha-
risme et son activisme pour défricher de nouveaux territoires, il devient en 1958 président
national. Le QG des Hells déménagé à Oakland, Sonny deviendra ensuite le plus connu et le
plus légendaire des bikers hors-la-loi dans le monde. Mondialement connu, il écrit cinq livres
et apparaît dans plusieurs films. Toujours actif à plus de 80 ans, il est retourné à son chapitre
d’Oakland après quelques années dans l’Arizona et a dû témoigner en 2018 au Texas dans un
Le jeune Vito Rizzuto n’a que 8 ans lorsque sa famille déménage en 1954 à Montréal,
noitubirtsid
en provenance de Cattolica Eraclea en Sicile. Son père Nicolo étant un homme de main du
clan calabrais Cotroni, Vito se tourne naturellement vers une carrière similaire, pour devenir
au fil des ans «le Teflon Don de Montréal» et chef de la mafia canadienne. Lié de très près
au clan new yorkais des Bonanno, son pouvoir est tel que certains dépeignent les Rizzuto
comme une «sixième famille», qui viendrait compléter les cinq familles siciliennes (Bonanno,
Colombo, Gambino, Genovese et Lucchese) se partageant New York. Dans son empire, il utilise
les bikers, avec les Hells Angels de Maurice Boucher pour interlocuteurs privilégiés, comme
distributeurs pour ses activités d’importation de drogue. Il meurt à 67 ans, en 2013, des suites
d’une pneumonie.
Membre du Parti lib éral du Québ e c et député de la circ ons cription de Chome dey, Guy Ouellette,
né le 13 décembre 1951 à Sherbrooke (Québec), est aujourd’hui politicien et auteur. Lors de ses trente années
au sein de la police, il intègre l’Escouade Carcajou, unité anti-bikers créée en 1995 à la suite de la mort du jeune
garçon Daniel Desrochers, victime collatérale de l’assassinat du membre répudié des Hells Angels Marc Dubé.
Co-auteur d’un livre sur Maurice Boucher racontant ses années de traque des bikers canadiens (voir Biblio-
graphie), Ouellette est arrêté en 2017 (mais finalement non inculpé), puis évincé des primaires de son parti
en 2018 pour avoir fait fuiter des documents confidentiels au profit du parti rival Coalition Avenir Québec.
En 2021, l’UPAC (l’Unité permanente anticorruption) lui a présenté ses excuses pourson «arrestationinjus-
Fils de l’acteur Henry Fonda, Peter Fonda, né le 23 février 1940 à New York, produit et co-écrit avec
Dennis Hopper en 1969 le plus iconique des films sur la culture biker, Easy Rider, dont le scénario est nominé
aux Oscars. Acteur fétiche de la contre-culture américaine, cet avide collectionneur de motos – il possède des
Harley-Davidson, Triumph, BMW, Ducati ou des raretés telles que des Bultaco ou des Montesa – jouera ensuite
de nombreux rôles de motocyclistes rebelles et sera politiquement actif vers la fin de sa vie, critiquant acer-
bement aussi bien la famille Trump que Barack Obama, qu’il accuse de laisser-faire sur des projets de forages
pétroliers dangereux pour l’environnement. Il meurt en 2019 à Los Angeles d’un cancer du poumon.
Né en 1955, Salvatore Cazzetta est le fondateur de Rock Machine, le club rival des Hells Angels au Québec.
Les deux clubs seront les principaux acteurs de la guerre des bikers qui fera plus de 300 morts dans la province
entre 1994 et 2002. Au départ membre du SS Motorcycle Club aux côtés de Maurice Boucher, il s’en sépare à la
suite du massacre de Lennoxville, au cours duquel un chapitre entier de Hells fut décimé par d’autres membres
du club. Proche du clan sicilien des Rizzuto, Cazzetta estime qu’il est inacceptable de tuer les siens. En désaccord,
il crée donc sa propre entité. En 1994, il est arrêté pour le transport de 11 tonnes de cocaïne et incarcéré ; il assiste
à la guerre des motards québécois depuis sa cellule. À sa libération, les Rock Machine sont absorbés par les Ban-
didos. En 2005, Cazzetta finit par rejoindre les Hells Angels, puis par devenir le président du chapitre québécois.
234
mondiale.
Les
Hu
à Causapscal (Québec).
extradé en Floride où
opération policière m
pl aylist Melvins, «
(A) Senile A
Gary D Ma
Generation, 1959.
1969.
She-Devils
Montrose, 1973.
Beyond the
Michel Pagliaro, «C’est comme ça que ça (États-Unis
Johnny Leg
Levingston
Judas Priest, «Breaking the Law»,
Les Intouch
Metallica, «Fuel», Reload, 1997.
Hell’s Ange
Queens of the Stone Age, «Avon»,
Durastant
Queens of the Stone Age,1998.
Le Livre No
Fu Manchu, «Eatin’ Dust», Eatin’ Dust, 1999.
Du Journa
The Black Keys, «Keep Me»,
de l’ombre.»
— Takeshi Kitano
A
vec sa pagode rouge de cinq étages construite en 1602, ses larges allée
De tout le Japon, dans un ballet de limousines aux vitres teintées, 6000invités soigneu-
sement sélectionnés sont venus rendre hommage à un autre genre de philosophe, aux
méthodes moins contemplatives: Susumu Ishii, l’un des plus célèbres parrains de la pègre
japonaise, devenu selon la rumeur populaire «le gangster le plus riche au monde», avant
qu’une tumeur au cerveau ne vienne faucher le légendaire kaicho (parrain) yakuza à 66ans.
À l’intérieur du temple, des files d’hommes en costume noir s’approchent des brûleurs pour
y déposer quelques grains d’encens. Des yakuzas, mais aussi des hommes politiques et des
businessmen, le tout sous le regard du «professeur» Ishii, dont un portrait géant a été érigé
Ici, les bandits ne se cachent pas, bien au contraire: l’enterrement d’un chef yakuza de
haut rang constitue plutôt un exercice de who’s who mondain. En ayant réussi à s’installer
dans les plus hautes sphères de la politique et de la finance dès la fin des années 1960, sous
l’impulsion de Susumu Ishii, les sociétés mafieuses ont contribué à écrire une histoire de la
criminalité unique au Japon. En pesant économiquement, tout d’abord, plutôt qu’en faisant
parler la poudre –ou alors loin des regards. À des milliers de kilomètres de Kingston, de São
Paulo ou de Los Angeles, où tout gang semble devoir décapiter comme il respire, l’archipel
répugne à s'abaisser au meurtre. Statistique éloquente: malgré les activités des yakuzas,
le pays s’enorgueillit du troisième taux d’homicide le plus bas au monde (0,3meurtre pour
que perpétuer une tradition: il a révolutionné un système tout en usant de ses particularités.
Dans les années 1980, sous son règne, les mafieux japonais sont entrés par la grande porte
dans le monde de la finance, certes moins spectaculaire mais beaucoup plus lucratif que
celui des bas-fonds ou des docks à l’origine de leurs organisations, basées sur le racket,
Alors que ses ancêtres professionnels faisaient rouler les dés, Ishii a inventé au fil du temps
un nouveau style de voyou, le keizai yakuza, gangster «économique» qui joue en bourse,
manipule les cours en priant fermement les sociétés de courtage d’indiquer à leurs clients
quelles actions vont monter afin de revendre les siennes aux prix fort, et qui place des
hommes aux conseils d’administration des entreprises pour intimider leurs dirigeants.
En quelques années, le voyou a investi dans l’immobilier à travers des dizaines de sociétés,
au Japon et à l’étranger, qui génèrent leurs propres revenus mais aussi des revenus…
propres: sa nébuleuse de business légaux a aussi pour fonction de blanchir l’argent des
trafics illicites. Comme le résume le journaliste Jérôme Pierratdans une interview de février
2021 avec le site Atlantico : «C’est une mafia, mais sa particularité est de faire beaucoup de
business légal –de manière souvent illégale, en faussant les lois de la concurrence– dans
l’immobilier, le retraitement des déchets, dans les parcours de golf... Il y a mille domaines où
La grande force d’Ishii, comme celle des rares très grands chefs de la mafia japonaise, est
d’avoir réussi un équilibre ailleurs impossible: être devenu fréquentable aux yeux des ins-
titutions bancaires, politiques et diplomatiques, malgré le fait qu’elles n’aient aucun doute
sur ses véritables activités professionnelles. «Avec les banques, il y a un pacte de corrup-
tion», continue Jérôme Pierrat, «parce que le banquier croit qu’il va y gagner. Ces mafieux
sont au gouvernement, sont avec les mecs les plus riches et les plus puissants. Le réflexe
équivalent en France serait de se dire : “Je préfère prêter à un mec associé à François
Hollande et à François-Henri Pinault qu’à un mec lambda, c’est le tiercé gagnant, ils vont
faire fructifier mon pognon.” Donc les sociétés de crédit sont en confiance.»
Ainsi débarrassé de la pression liée à une vie de clandestinité, Ishii ira jusqu’à s’associer
au grand jour avec Prescott Bush Jr., le frère aîné du nouveau président des États-Unis élu
en 1989, George H.W. Bush, lui apportant des affaires sur le sol américain contre commis-
sions: les sociétés de crédit lui prêtent des sommes astronomiques sans ciller. Au faîte de
sa carrière, le kaicho aurait été à la tête, au minimum, d’une fortune estimée 230milliards
Dans la galaxie yakuza, Ishii s’est distingué car il a eu l’intelligence de sortir de l’univers des
gros bras pour faire entrer l’Inagawa-kai, la famille qu’il dirige (une des trois plus puissantes
ère, entraînant les autres yakuzas dans la brèche qu’il a créée. Un personnage singulier
donc, qui va aussi s’illustrer au sein d’un système lui aussi très atypique. Les yakuzas, terme
générique pour la mafia dans l’archipel, ne constituent pas une seule et unique organisation,
mais se répartissent entre différentes familles agrégeant de plus petits clans qui leur sont
affiliés. Dans ce système complexe, chaque clan a son propre patron dirigeant des bureaux
244
officiels, avec permanence et numéro de téléphone, tenus par des aniki («petits frères»).
Comme dans une entreprise classique, un membre dévoué peut aspirer à devenir cadre
moyen ou supérieur, puis escalader les échelons de la hiérarchie jusqu’à chef de groupe
(kashimoto), puis secrétaire attaché au chef de clan, chef de bureau adjoint, attaché du
directeur général. Tout en haut de cette structure pyramidale siège le grand patron, le
Les familles et les petits clans affiliés à l’organisation versent de l’argent à ce dernier. En
besoinsdujour–[Link],tousleschefsintermédiairesoffrentaussi
des cadeaux que l’on pourrait qualifier d’obligatoires et substantiels à chaque événement
cérémonie, avec son montage grandiloquent et sa jaquette de soie blanche frappée des
Cadeaux d’entreprise déguisés en racket de collègues mis à part, le système yakuza pourrait
ressembler à n’importe quelle boîte. Voyous entretenant savamment leur propre panache,
les yakuzas se voient comme défenseurs du kag yô , un style de vie, ainsi que l’explique
le chef de clan Masatoshi Kumagai dans son autobiographie Confession d’un Yakuza, :
«Gagner de l’argent pour vivre est important, bien sûr, mais si c’est votre seul but, autant
aller faire autre chose […]. Rester yakuza malgré le stigmate de «force antisociale» et les
dangers mortels que cela implique, voilà précisément ce qu’est le kag yô, le mode de vie qui
Drapés dans ce kag yô, ils aiment se sculpter une image à l’aune des récits héroïques de la
en héros et que tous les enfants japonais connaissent par cœur. Comme lui, les yakuzas
promettent de lutter contre l’injustice et l’oppression, et de soumettre leur vie aux valeurs
Inagawa-kai, Kakuji Inagawa. «Notre plus grande différence avec la mafia américaine tient
à notre sens du giri et du ninjo.»
Pétri de toutes ces valeurs grandiloquentes que les esprits chagrins pourraient percevoir
comme ironiques venant de syndicats du crime, et disparu après leur avoir fait honneur,
c’est ainsi qu’est perçu Susumu Ishii malgré la fulgurance de son règne: lorsqu’il s’éteint en
La passation de pouvoir avec son «père spirituel», Kakuji Inagawa, qui le prépare à cette
succession depuis des décennies, a lieu le 5mai 1986. La cérémonie se déroule à Atami,
une petite station thermale entre mer et montagne, non loin du mont Fuji, devant des
milliers de yakuzas, dans une immense salle du siège de l’organisation couverte de tatamis.
Les chefs portent le hakama, un pantalon large brodé des armes de leurs familles respectives.
Le protocole est inspiré des codes des bakuto, les joueurs de cartes et de dés du Japon
d’autrefois, qui contrôlaient les premiers jeux d’argent et dont les yakuzas –qui aujourd’hui
encore se surnomment parfois bakuto entre eux– sont l’incarnation moderne. Sur l’autel
shinto, on dépose offrandes, nourriture et coupes de saké béni. Dos à l’autel, l’ oyabun
(«le père») et le kobun («le fils») s’assoient face à face. Les témoins présentent le poisson,
selon les rites, et remplissent les coupes de saké en y ajoutant des arêtes et du sel. Ishii boit
en trois fois, comme le veut la tradition. Il accepte ainsi son destin: mener une troupe de près
de 10000hommes pour devenir, à 60ans, l’un des parrains les plus puissants de l’archipel.
Par ricochet, cette passation fait aussi de lui l’un des hommes forts du Japon et les grands
du pays ne s’y sont pas trompés. Assises sur un drap blanc, de nombreuses célébrités sont
installées aux premières loges: politiciens, stars de la télé, banquiers et grands patrons.
Digne comme toujours, Ishii reste impassible, mais il ne peut, intérieurement, que mesurer
alors qu’il y a deux ans à peine, il sortait de prison après une peine de six ans pour avoir
organisédesparisetdesjeuxdecartesclandestinsunpeutropvisibles,auxquelsparticipaient
des personnalités trop en vue... Certes, chez les yakuzas, la prison est un rite de passage
comme un autre et, à la sortie, vos frères se doivent d’être présents et d’assurer votre relance
financière.
Malgré cette aide substantielle à sa réinsertion, rien n’était pourtant gagné. Mais Ishii a
pour ne jamais devenir un gangster anonyme. Utilisant le crime comme un levier vers les
cieux, il a pressenti que la seule façon de s’en sortir la tête haute, ou tout simplement vivant,
passait par la réussite dans la société civile classique. Un an après son intronisation, un
chance de se forger le destin dont il a rêvé: celui d’un homme à qui les grands de ce monde
1986
En 1986, la terre entière a les yeux rivés sur le passage de la comète de Haley. Mais
d’autres étoiles s’alignent pour son pays en général, et pour Susumu Ishii en particulier:
après son pari réussi sur l’automobile et surtout sa vision que l’électronique allait changer le
monde, le Japon est devenu un leader mondial; une bulle économique commence à gonfler
Lorsque l’archipel peut se permettre de déprécier le dollar, après un accord sur les taux de
change, l’argent se déverse en cascade dans le coffre des banques, qui supplient presque
leurs clients de contracter des dettes pour faire travailler cet argent frais; elles ont «mis la
caisse sur le trottoir» et prêtent à qui veut, y compris aux yakuzas. Sans aucune garantie
de remboursement ? Pas grave ! Ces gens-là, affidés du grand capital, ne peuvent que
À peine intronisé, il s’adonne à quelques menus plaisirs que lui offre cette manne qui sem-
tableaux de maître. Ces Renoir, Monet, Chagall apportent une dernière touche déco aux
murs de la maison qu’il s’est fait construire sur les hauteurs de la ville de Yokosuka, un palace
de trois étages mélangeant styles français, grec et italien, et pour lequel le baron de la pègre
Depuis son palais, Ishii et ses invités, collègues mafieux ou issus de la bonne société, admirent
la vue imprenable sur le Pacifique. Grâce à ses bonnes manières, son intelligence, son look
de personnes extérieures à la famille, jusqu’aux plus hautes sphères de l’État, qui n’hésitent
pas à parfois faire appel à ses services lorsqu’une situation paraît trop explosive.
Ce sera par exemple le cas à l’automne 1987. Un groupuscule d’extrême droite composé
de mafieux, le Parti japonais du peuple Impérial, mène alors une campagne de déni-
au pouvoir depuis trente ans –un parti dont des documents de la CIA, cités par Tim Weiner
dans son livre Des cendres en héritage: l’histoire de la CIA, prouvent qu’il a été créé sur un
yakuzas eux-mêmes.
Raffinés jus que dans le harc èlement, les yakuzas emploient p our Nob oru Takeshita
le stratagème dit de «la mort par encensement»: à chaque sortie officielle de Takeshita,
des gangsters surgissent dans une camionnette noire crachant des fumigènes, en dénonçant
Alors comme souvent, on appelle Susumu Ishii. Les tractations restent opaques, mais en
quelques jours, grâce au parrain de l’Inagawa-kai, les camionnettes disparaissent. «Les trois
quarts du temps, ces micro-partis d’extrême droite sont créés par les yakuzas eux-mêmes,
tempère le journaliste Jérôme Pierrat. Ce sont leurs propres hommes, il est donc facile de les
parties de billard financier à plusieurs bandes. Un patron de société de crédit est chagriné
par la presse à scandale qui s’intéresse de trop près à sa double vie familiale? Il appelle Ishii,
qui muselle le journal. En contrepartie, la société de crédit se sent soudain tout à fait disposée
à lui prêter cette somme dont il a besoin pour les travaux de réfection d’un terrain de golf
gigantesque qu’on vient de lui donner en échange d’une intervention dans une affaire
bancaire... Ishii n’ayant pas l’inélégance de faire dans la demi-mesure, son Iwama Country
Club comprendra 36trous et un country club réputé dans le monde entier. Abonnement
annuel pour ses membres sélects: un peu plus de 200000dollars. Avec ce nouveau projet,
légal mais partant d’actions moins avouables, Ishii amassera 280millions de dollars. Pas
un coup de feu, pas un kidnapping. Tout est dans le maintien d’une pression délicatement
échauffé: en 1989, il est prêt à enchaîner sur son coup de maître. Avec l’aide des deux plus
grosses maisons de courtage de Tokyo, il lance une OPA sur une des plus importantes
entreprises du pays, Tokyu. Une compagnie de transport, faisant aussi dans l’immobilier,
En achetant massivement des actions, lui et ses comparses font artificiellement gonfler
les cours du groupe en créant une demande qui n’existe pas. Une fois l’action à un niveau
suffisamment haut, il suffira de tout revendre. Mais la Bourse, par essence, a ses humeurs,
même pour ceux qui pensent tout connaître des rouages du délit d’initié…
Quelques semaines plus tard, la bulle financière éclate. Or Ishii, lui qui a toujours tout gagné,
s’entête. «Il avait accumulé presque 400millions de dollars en actions Tokyu, et le cours
plongeait», détaille l’auteur David E. Kaplan dans son ouvrage Yakuza : Japan’s Criminal
En dix-huit mois, le Nikkei, principal indice boursier, chute de 63%. Susumu voit son empire
s’é crouler. Les cours de la Bourse, les prix de l’immobilier, tout plonge. L’action Tokyu vaut
maintenant moins que le prix auquel Ishii a acheté les siennes. Le parrain aux doigts d’or n’a
plus rien d’autre que des dettes monumentales pour tout l’argent gracieusement prêté. Il doit
Le Japon doit se rendre à l’évidence: cet homme fait de l’argent avec du vent. «Les yakuzas
ont donné l’illusion de faire tourner une partie de l’é conomie japonaise dans les années
1980, au moment de la bulle spéculative, lorsque l’é conomie japonaise était au plus haut»,
relate Jérôme Pierrat. «Mais ils ne la font pas vraiment tourner. Ils prennent une part dessus,
ils sont très présents dans le tissu économique, mais l’é conomie japonaise tournerait mieux
sans eux. Ils ont fait de l’entrisme, ont parasité le monde économique et financier à très haut
niveau. Lorsque la bulle financière a explosé, les autorités se sont rendu compte que des
milliards de lignes de crédit leur avait été accordées et n’avaient jamais été remboursées.»
Aspiré par cette spirale de déboires financiers, Susumu Ishii commence par ailleurs à mon-
trer des signes de faiblesse. Il a des malaises. C’est une tumeur au cerveau. En quelques mois
à peine, le très influent yakuza est terrassé par la maladie. Il s’éteint à l’hôpital, à 66ans.
À la fin de l’année 1991, les présidents des deux grosses maisons de courtage qui lui avaient
déroulé le tapis rouge sont contraints de démissionner. En éclatant, la bulle a révélé l’am-
pleur de la corruption qui gangrène l’archipel. Le scandale est immense et ses conséquences
vont commencer à s’abattre sur le milieu. La vie de Susumu Ishii semble avoir eu l’effet d’une
lame à double tranchant: il est à la fois celui qui a éduqué les yakuzas à transcender la vo-
youcratie pour vraiment s’enrichir dans l’é conomie légale, mais, ce faisant, c’est aussi lui
Presque plus grave pour ces derniers, la mise au jour des crimes financiers porte un coup
fatal à l’image des yakuzas auprès de la population: l’idéologie samouraï que les voyous
Les Japonais sont sous le choc: les yakuzas ne sont pas des Robin des Bois.
La faillite et la mort de Susumu Ishii marquent la fin d’un demi-siècle d’un particularisme
mafieux unique au monde. L’heure est au bilan et, surtout, aux questions. Comment un pays
aussi avancé, deuxième puissance économique mondiale, a-t-il pu ainsi sciemment biberon-
Pour le comprendre, il faut d’abord s’imprégner de l’histoire des joueurs de dés des tripots
du xix
e siècle et arrêter la machine à remonter le temps au lendemain de la Seconde Guerre
mondiale, lorsque les yakuzas prennent leur forme moderne, dans un Japon traumatisé à
jamais par l’explosion des deux bombes atomiques américaines sur Hiroshima et Nagasaki.
C’est dans ce chaos, sur ces décombres encore fumants, que va commencer à s’é crire cette
partie sombre de l’histoire du pays. Et que le jeune Susumu Ishii va débuter sa course vers
1945
7décembre 1941, 7h30du matin. Tout est calme sur le port de l’île d’Oahu, à Hawaï,
l’air, un bruit de fond qui s’intensifie de seconde en seconde... Soudain, 183avions de l’armée
de l’air japonaise surgissent dans le ciel, puis descendent en piqué vers les bateaux de la
flotte américaine pour larguer des dizaines de tonnes de bombes. Des gerbes d’eau jail-
lissent du port, une épaisse colonne de fumée rouge monte jusqu’à 1000mètres d’attitude.
Le bilan est terrible pour les Américains: 2390morts et une force navale et aérienne large-
ment détruite. Le Japon vient d’entrer en guerre aux côtés des nazis et l’annonce de la plus
Né en 1924à Yokosuka, Susumu Ishii a alors 17ans. Après avoir travaillé sur les chantiers
navals de sa ville, logée au bout de la péninsule de Miura, à une heure de Tokyo, l’adolescent
entre à l’é cole des communications de la Marine. Il en sort major de promotion, une preuve
de ses considérables capacités intellectuelles. C’est un enfant de la classe moyenne, dont les
parents tiennent un petit resto de soba, les nouilles de sarrasin. Il a fait de bonnes études,
mais s’est fait virer de son collège pour une bagarre. Pendant la guerre, le jeune homme est
envoyé dans une unité de «torpilles humaines», sur une île au large de Tokyo –des sous-
marins de poche de 15mètres de long bourrés d’une tonne et demie d’explosifs et barrés par
un pilote kamikaze. Heureusement pour lui, la guerre finit avant qu’il ait à se faire sauter
à son tour. L’expérience laisse néanmoins une cicatrice indélébile. De retour à Yokosuka,
japonaises détruisent
la flotte américaine
à Pearl Harbor :
l’acte fondateur
de l’entrée en guerre
des États-Unis.
La ville d’Hiroshima
dévastée après le
bombardement atomique
le 6 août 1945.
Yakuza ayant pratiqué le très symbolique
de l’auriculaire ou de l’annulaire),
des États-Unis, les grands vainqueurs. La nourriture, rationnée, se fait rare. Sur le port, Ishii
retrouve ses vieilles connaissances de l’époque des chantiers. Dans ce Japon désorienté, les
docks s’imposent comme centres névralgiques. C’est ici que tout le business se fait, ici aussi
Observateur, l’intellectuel Ishii analyse ce petit manège. Rapidement, il prend la tête d’un
petit groupe de gurentai (traduction littérale: «régiment de crétins»), une bande de petits
délinquantsquiseconstruisentunsemblantdevieentregestiondessallesdejeuxclandestines
venues des bases américaines ayant poussé sur l’archipel. Cette promiscuité avec les GI’s
vaaussiinfluencerleurscodesvestimentaires:les gurentaiarborentcostardsblancs,panama
sur le crâne et lunettes noires sur le nez. Parmi eux, Ishii impressionne autant par sa taille
(près d’1m80) que par son esprit affûté et ses bonnes manières. Son charisme l’installe déjà
Au port, l’arrivée de bandes de g urentai comme celle de Ishii vient bouleverser un petit
monde de l’ombre établi depuis bien avant la guerre. Elles ajoutent une nouvelle strate à une
criminalité existant depuis déjà près d’un siècle. «C’est une histoire orale donc difficilement
apparaissent des groupes qui sont déjà des pré-yakuzas: il y a d’abord les bakuto et les tekiya.
Les bakuto sont des groupes de joueurs professionnels qui organisent des parties de cartes
et de dés, surtout sur les docks car les dockers, travailleurs journaliers, sont payés en liquide
Les tekiya, quant à eux, ont mis en coupe réglée les marchés et les foires: ils font du racket
pour jouer les placiers. Se greffent là-dessus des rônins, ces samouraïs qui étaient seigneurs
Désœuvrés, ils mettent au service des uns et des autres leurs talents de combattants. Ils
vont apporter à ces groupes déjà un peu illégaux, selon la légende, la part de philosophie
yakuzas sont rapidement sollicités pour casser des grèves à l’origine des premiers syndicats
sur les docks. Eux-mêmes recrutent au besoin chez les descendants des burakumin, une
caste d’intouchables dont les ancêtres étaient, à l’époque féodale, tanneurs, équarisseurs,
bouchers, bourreaux, croque-morts... Que des métiers «impurs» car touchant au sang et à la
mort. Malgré l’abolition théorique du statut de burakumin en 1868, au début de l’ère Meiji,
le stigmate poursuit toujours ces déclassés, peu regardants sur les basses besognes.
Entre bakuto, tekiya, rônin et burakumin, les docks ne manquent pas d’apprentis yakuzas
déjà en place au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Lorsque débarquent les g urentai,
ces nouveaux voyous qui cherchent à se faire une place dans un pays détruit, qui ont faim,
ne connaissent pas les règles du jeu et créent les leurs, les rangs de la mafia grossissent et
Pour certains, le mot yakuza vient d’un jeu de cartes traditionnel, le hanafuda («jeu des
tel que les gangsters se voient eux-mêmes: inutiles et bons à rien. «C’est un peu difficile
à comprendre pour les Occidentaux», précise Jérôme Pierrat, «mais ils s’estiment eux-mêmes
comme des parasites et des ratés de la société. Ils s’excusent de devoir faire cela.»
Un nom lié au jeu, qui reste le cœur de l’activité de cette nouvelle agrégation de petits
criminels. «De nos jours, les yakuzas sont mêlés à toutes sortes de choses –le bâtiment,
la drogue, l’immobilier, l’usure–, mais ça n’était pas comme ça, en ce temps-là, se remémore
Masatoshi Kumagai dans ses mémoires. Le vrai métier des yakuzas, c’était le jeu, et rien
d’autre. Si un yakuza avait gagné sa vie d’une autre manière, les gens l’auraient regardé de
haut: “Oh, lui auraient-ils dit, il veut ramasser des œufs de tous les côtés, parce qu’il n’arrive
Le parcours éloquent de Susumu Ishii illustre parfaitement l’évolution de ces petites frap-
pes des docks qui, petit à petit, apprennent à se diversifier. En 1948, à seulement 24ans,
l’ancien g urentai gère, pour le compte d’un patron d’une société locale de transports
maritimes, un petit groupe de huit kobun (littéralement «fils adoptifs») –p our renforcer cette
notion de clan, le vocabulaire yakuza prendra toujours grand soin de calquer son champ
Pour créer sa propre petite entreprise, Ishii se lance dans la prostitution et le racket des bars
pour marins. La guerre de Corée, qui commence en 1950, amène encore plus de soldats,
de marchandises et d’argent sur les docks. Grâce à son système classiquement mafieux de
Au jeu, Ishii a toujours de la chance. Dans la vie aussi: son patron est en conflit avec un
certain Tatsu le Marocain. Kakuji Inagawa, alors l’étoile montante du crime, intervient.
Dans les années 1930, Inagawa a fondé sa propre famille, l’Inagawa-gumi, qui règne déjà
sur une bonne partie de la région. C’est à cette occasion que le parrain rencontre Susumu
Ishii. Coup de foudre. «Inagawa est le pur criminel, qui va apporter la mentalité mafieuse,
la discipline et la violence allant avec», détaille Jérôme Pierrat. «Ishii, quant à lui, incarne
le goût des affaires, le sens de la “diplomatie derrière le rideau” comme disent les Japonais,
le côté obscur de la force. C’est la rencontre d’un homme d’action et d’un futur col blanc.
Un peu avant cette alliance, Ishii travaille pour un oyabun («père») moins haut placé dans
l’organisation, qui a mis en place des soirées de jeux sans reverser d’argent au clan. Il doit
partir. Mais Ishii décide de lui rester fidèle. Un soir, il empoigne son tanto (court poignard
culaire ou de l’annulaire) a pour but de présenter ses excuses à un oyabun en cas d’erreur.
Les samouraïs le pratiquaient déjà – le katana (sabre japonais) étant bien plus délicat
à manipuler sans petit doigt. Chez les mafieux modernes, on l’utilise pour désamorcer un
conflit interne à une famille (le patron exige la phalange du fautif en réparation) ou en cas
Un samouraï en 1867. Esprit de chevalerie,
de bisbilles entre deux familles rivales. Ishii, lui, n’a pas commis d’erreur directe, mais il
n’hésite pas à se sacrifier pour un autre. Le geste est d’une grande chevalerie. L’aspirant
Début 1960, le patron d’Ishii prend sa retraite. Le jeune voyou est libre de se choisir
un nouvel oyabun. Personne ne s’en doute encore, mais le choix du jeune Susumu va avoir
1963
Susumu Ishii ne réfléchit pas bien longtemps: il choisit le père spirituel qui lui semble
destiné de toute éternité, Kakuji Inagawa. Désormais, plus question de n’être qu’un petit
voyou des docks. En intégrant la famille Inagawa-kai, il devient yakuza officiel et fait sien
un code d’honneur qu’il applique à la lettre. Fidèle à sa famille, il gravit les échelons patiem-
ment. Trois ans plus tard, en 1963, l’ambitieux est adoubé pour prendre la tête du Yokosuka-
ikka, la plus grosse branche de l’Inagawa-kai. Son intronisation a lieu dans un hôtel
Ce genre de cérémonie joue un rôle central dans la tradition yakuza, au même titre que
l’autoablation du petit doigt ou le tatouage rituel de tout le corps. Dans les années 1960,
ce dernier est largement répandu et descend, là encore, d’une tradition séculaire. Au Japon,
dès le iii
e
siècle, l’usage était de marquer au fer rouge les hors-la-loi pour les empêcher
de réintégrer la société civile. Afin de camoufler ces marques d’infamie est alors née l’idée,
chez ceux qui les arboraient, de se faire tatouer pour les recouvrir...
Pour commencer, le mafieux doit se faire introduire auprès d’un maître tatoueur réputé,
après acceptation ou incitation de son patron, qui paye ce travail s’étalant sur un à deux ans.
Les dragons, les fleurs de cerisier et les carpes rouges, riches de symbolisme, sont les motifs
les plus populaires. Le poisson, par exemple, est capable de remonter des torrents à contre-
courant et, une fois sur la planche à découper, attend la mort sans broncher…
Le yakuza s’allonge ensuite dans le studio faiblement éclairé, qui baigne dans les odeurs
de sang, de sueur et d’encens. Le tatouage traditionnel est une œuvre d’art fastidieuse
et coûteuse. Le tatoueur martèle la chair au moyen de petits outils qui injectent l’encre
profondément dans le derme, des heures durant. Comme les montres et les voitures, les
tatouages traditionnels sont aussi un marqueur social. En outre, ils renseignent sur cette
capacité d’endurer la souffrance qui forge les vrais hommes, mais aussi sur la persévérance
L’histoire omet toujours de mentionner si Susumu Ishii avait lui aussi le corps tatoué –
son petit doigt et son dévouement sans faille, le parrain a en effet plutôt tenté de s’éloigner
la souffrance, la persévérance,
la loyauté.
258
Tatoué ou pas, Ishii est encore une fois, et comme presque toujours, dans le timing parfait.
la «maison mère», s’allie à d’autres familles pour former une fédération qui règne sur toute
la partie Est du Japon. Un homme tire les ficelles de ce rapprochement: Yoshio Kodama.
Ancien chef des réseaux d’espionnage en Chine, Kodama a fait fortune en pillant les
utiliser les mafieux comme bras armés de son projet politique. En 1945, il a été arrêté par les
Américains pour crime de guerre, puis libéré par les mêmes quelques années plus tard, sans
procès. Étrange? Pas tant que cela: depuis que «les Rouges» ont pris le pouvoir en Chine,
Washington fait, dans tous les coins du monde, les yeux doux à toute velléité anticom-
muniste.
Sitôt dehors, Kodama devient le mentor politique du patron, Kakuji Inagawa. Son idée
est simple: casser du gauchiste. Inagawa est plutôt séduit. Les yakuzas sont éminemment
en ont toujours pincé pour un ultranationalisme très traditionnaliste. Dans ces conditions,
il est tout à fait honorable pour les yakuzas d’aider le gouvernement à mater les rébellions
–depuis l’époque des bakuto et des premiers syndicalistes sur les docks jusqu’au réveil de
Au printemps 1960, l’actualité va leur donner l’o ccasion de faire montre de tout leur talent
dans ce domaine. À cette époque, la gauche nippone donne de la voix. Les États-Unis veulent
installer des missiles sur le sol japonais et Dwight D. Eisenhower, le président américain,
a prévu de venir en personne signer un accord entérinant cette décision. Dans les rues,
de l’oncle Sam. En face, Kodama réunit donc une milice, près de 30 000 yakuzas, dont
ceux de l’Inagawa-kai, pour canaliser les ardeurs de ces «mauvais plaisants», comme les
préparer sa visite, doit s’y poser. Une fois dans sa voiture officielle, une foule de manifestants,
rejointe par des ouvriers et des mères de famille en kimono, enfants sur le dos, s’assoient
par terre et bloque la route. Ils crient des slogans, agitent des drapeaux rouges et chantent
l’Internationale. Des opposants montent sur le toit de la voiture et cassent les vitres.
Policiers et yakuzas se jettent dans la mêlée. Deux hélicoptères américains tournent au-
heure, les policiers réussissent à ouvrir une brèche, suffisante pour que les occupants du
véhicule officiel puissent s’en échapper tandis que la foule les caillasse. Comme dans un film
hollywoodien, ils ne doivent leur salut qu’à une échelle de corde lancée depuis l’un des
15 juin, dans une manifestation qui dégénère. Eisenhower annule son voyage au Japon…
Kodama a échoué à assurer l’ordre mais il a réussi son pari: montrer qu’il pouvait être là en
cas de coup dur. Ces semaines de tumulte permettent aussi et surtout de tisser des liens soli-
des entre le PLD, le parti au pouvoir, et la mafia japonaise, qui connaît son âge d’or. En 1963,
Ce début des années 1960est également une apogée car le contexte économique s’y prête
et, fatalement, ouvre l’archipel sur le monde pour le calquer à marche forcée sur son époque.
Non sans frictions. Le 29juin 1966, un vol spécial se pose à l’aéroport Haneda de Tokyo.
À son bord, les Beatles! Pour leur premier voyage au Japon, ils ont revêtu un happi, une
Endescendantdel’avion,ilssaluentlafouledefans…quisontenréalitédesagentsdesécurité.
Le gouvernement marche sur des œufs: depuis des semaines, des factions ultranationalistes
culture nippone. Aux yeux du monde, revivre la scène de l’é chelle de corde ferait perdre la
face à toute une nation. Pendant leur séjour, les stars de la pop resteront donc confinées à
l’hôtel, par prudence. Malgré cela, la Beatlemania n’épargne pas le Japon. En vérité, le conflit
idéologique ne passionne plus les foules, et de moins en moins les yakuzas, malgré leurs
velléités protectionnistes.
Les ruines de la guerre s’effacent et le pays connaît une croissance à deux chiffres qui en
fera bientôt la deuxième puissance économique mondiale. Son secret? Avoir profité de
la guerre de Corée pour convertir son ingénierie militaire aux besoins civils, automobile
de produire lui-même. Porté par ce souffle nouveau, le business, qu’il soit légal ou illégal, se
SusumuIshii,quantàlui,observe,admiratif.À40ans,stimuléparlafrénésiedecerenouveau,
il voit bien plus grand. Ayant soigneusement franchi toutes les étapes, il ne dénigre rien,
mais se souvient d’où il vient: du bas de l’é chelle, quand il n’était qu’un petit jeune qui a
dû, comme tous, apprendre le métier. Au Japon, qu’on soit apprenti yakuza ou apprenti
menuisier, il n’y a pas de cours. Il faut regarder son maître et comprendre, sans poser de
question. Aussi les deux premières années, les jeunes recrues observent et sont assignés
Puis ils intègrent la «maison des jeunes», où ils partagent un dortoir, préparent le petit
déjeuner, cirent les chaussures des cadres et nettoient la poussière. Leur horizon se résume
à un trajet entre le QG et la supérette du coin, en survêt, leur activité à bomber aux armes
de l’organisation. Même une fois lâchés sur le terrain, les louveteaux de la pègre peuvent
passer leur vie à naviguer entre petit racket et intimidations. Il ne tient qu’à eux de vouloir
s’en extirper. Ce fut le cas de l’intello Susumu Ishii, que ces petites activités n’amusèrent pas
longtemps.
Alors en ce début des années 1960, Ishii a une idée en tête: supprimer les intermédiaires.
Pourquoi offrir une protection à une entreprise si on se donne désormais soi-même les
moyens de fonder l’entreprise en question? Son deuxième objectif: diversifier ses activités.
Récemment,lessyndicatsducrimeonttropvoulumettreleurnezdanslesaffairespubliques.
Le gouvernement et la police ont réagi: en mars 1964, l’Inagawa-kai entre sur la liste des
groupes mafieux. Dans la foulée, les lois sur les jeux d’argent sont révisées: les flics peuvent
maintenant arrêter des joueurs sans flagrant délit. En un an, 1000yakuzas se font ainsi
attraper. «Le temps où les yakuzas pouvaient vivre des jeux d’argent sont révolus», annonce
solennellement Susumu Ishii. «La police n’a maintenant plus besoin que d’une paire de dés
et d’un témoignage pour nous envoyer en prison. Le moment est venu d’aller de l’avant.»
À la fin de la décennie, Ishii décide que c’en est trop. Pour être respecté des plus grands,
il faut soi-même en être un, sortir du monde des ombres pour aller vers la lumière des vraies
1967
Allure imp osante, tiré à quatre épingles, un crâne qui semble être né dégarni.
Avec cet air éternellement grave qui renseigne sur ses méthodes, Kenji Osano est un homme
d’affaires richissime, qui a fait fortune en revendant du matériel militaire au marché noir.
et Inagawa, il utilise une partie de son argent pour arroser le PLD et placer les politiciens
qui l’arrangent.
Ishii ne s’y trompe pas: dès leur première rencontre, il sait qu’il vient de trouver un mentor
réseau d’hommes d’affaires et de politiciens qu’Ishii fréquente déjà dans ses cercles de jeu,
les commandes de travaux publics rentrent les unes après les autres. En façade, le yakuza
a maintenant un travail légal. Et dans l’arrière-salle, des revenus illégaux désormais faciles
à blanchir. Avec maintenant sa propre boîte, ses cheveux déjà blancs et ses costumes
Néanmoins personne n’est dupe, car tout le monde connaît et a accepté les règles tacites
s’installe voit débarquer dès les premiers jours deux types à qui refuser quoi que ce soit
serait d’une dangereuse goujaterie. Ils lui proposent des produits (serviettes chaudes, déco
traditionnelle, plantes vertes, etc.) à un prix délirant. Mais le patron n’hésite jamais long-
temps, tant il sait qui sont ces deux VRP. Si le besoin d’insister se fait sentir, les mafieux lui
présentent poliment leur carte de visite, comme n’importe quel représentant en aspirateurs,
sur laquelle sont inscrits le nom, l’insigne de l’organisation mafieuse, l’adresse et le numéro
Quelle que soit la famille, tous les QG se ressemblent: sis dans des immeubles de standing, les
murs sont recouverts des logos de la famille, on y trouve aussi des calligraphies au message
martial, dans lesquels le mot gokudo revient souvent: la «voie extrême», cette idée qu’on
264
est prêt à aller jusqu’au bout quoiqu’il arrive, avec la prison ou la mort comme seuls ho-
rizons. Au bas des immeubles, des plaques signalent le bureau, ce qui permet aux habitants
du quartier de venir trouver les yakuzas en cas de souci. Une vieille dame s’est fait arnaquer?
La circulation pose problème à cause d’un chantier? Le bureau des plaintes est ouvert...
Parfois, c’est la police qui sonne, comme l’explique le journaliste Jérôme Pierrat: «Lorsqu’un
question de respect mutuel. Les Japonais estiment que la criminalité est un mal qui existe
dans toute société et qu’on ne peut le gommer, et qu’il vaut mieux avoir un crime “contrôlé”,
plutôt qu’une criminalité sauvage.» L’essentiel est de préserver le wa, l’é quilibre: la garantie
d’un certain laisser-faire en échange de la tranquillité des honnêtes gens. «La police vient me
saluer, ici, dans mon bureau, nous sommes en quelque sorte parents», confirmera Hideomi
Oda, un boss du «Yamaguchi-gumi». «Elle a son rôle, nous avons le nôtre. Les flics protègent
Pour honorer le wa, quand un délit est commis, les yakuzas envoient un type se rendre.
Coupable ou pas, peu importe. Le cas est résolu, l’honneur de la maréchaussée est sauf. Par
ailleurs, pour maintenir l’illusion d’une guerre sans pitié contre la mafia, la police organise
régulièrement des raids dans les tripots ou les bureaux des organisations, annonçant des
chiffres officiels colossaux: jusqu’à 50000arrestations par an. Bien sûr, les yakuzas sont
au courant de ces descentes en amont: il suffit de mettre les gens importants à l’abri, de
laisser traîner quelques pistolets et de laisser embarquer un ou deux jeunes qui seront
Pendant des décennies, l’idée que les yakuzas se comportent selon un code d’honneur,
et en bonne intelligence avec le reste de la société, sert vraiment leur image. Les bandits
ont plutôt bonne presse et le cinéma n’y est pas étranger. Dès les années 1960, un nouveau
de ces bandits. Le studio Toei, spécialiste des films d’action, enchaîne les productions où
triomphent des histoires de chevalerie qui se déroulent généralement entre la fin de l’ère
Évidemment, les voyous s’approprient les valeurs du chef-d’œuvre d’Akira Kurosawa, Les
Sept Samouraïs, qui remporte le Lion d’argent à Venise en 1954, tant ils aiment enjoliver leurs
aventures en odyssée cinématographique. Les ponts avec cette industrie sont si solides que
dans les années 1970, le yakuza Noboru Andô quitte son clan pour devenir un acteur à la
Tôbô to Sex no Kiroku, en 1976, raconte notamment ses escapades sexuelles alors qu’il
est en cavale. De leur côté, les yakuzas produisent à tour de bras des films de leurs céré-
monies sur fond de soleil couchant et financent parfois des projets hors-sol, comme ceux
de Kinji Fukasaku, le réalisateur de Battle Royale. Comme le note en 2002, dans le journal
Japan Times, Noboru Andô, malicieux : « En japonais, la seule différence entre yakuza
et yakusha [«acteur»] tient à une toute petite lettre…» Hélas pour les yakuzas, la réalité
éperonner un de taille: arrêté en 1978, il écope de six ans ferme pour avoir organisé des
jeux clandestins. Il en ressort à 60ans, en 1984, alors que les yakuzas sont déjà en net déclin.
pour un total de 98771membres, soit une perte de plus de la moitié des effectifs depuis
Malgré ces chiffres en baisse, le parrain va vivre son heure de gloire à sa sortie. Comme
souvent, et aidé par ses frères comme le prévoit la tradition, il ressort de prison bien plus
riche qu’il ne l’était en y entrant. Au lieu de tout dépenser, il va faire travailler les enveloppes
de liquide qui lui sont remises pour célébrer son retour. Ishii a bien réfléchi, il a jeté son
dévolu sur l’activité la plus lucrative qui soit pour peu qu’on sache la détourner à son
avantage: la Bourse.
économique de bulle en 1986: pendant trois années, Susumu Ishii a la baraka. Mais c’est
oublier le pouvoir du wa au Japon, ce fragile équilibre entre les deux faces d’une médaille.
Après le soleil de la bulle, son explosion en 1987manque de ruiner le chef à la suite de son
OPA coûteuse sur Tokyu. Et puis désormais, plus de faux nez pour les flics, finis les cafés
au bureau: au début des années 1990, après une vague de scandales financiers mouillant
à l’action. Avec la mort de Ishii en 1991, comme parfaite allégorie, les yakuzas entrent dans
1991
un yakuz a en hiver
Pour les autorités acculées, plus d’autre choix: les yakuzas sont devenus vraiment trop
visibles et font diplomatiquement tache aux yeux du monde. Le grand frère américain,
notamment, voit d’un très mauvais œil la mafiocratie nipponne étendre ses tentacules
jusqu’aux États-Unis, lorsque Susumu Ishii s’associe avec Prescott Bush Jr., frère de George
Bush père, pour jouer les apporteurs d’affaires. Le Japon est fermement intimé de réagir.
répression sans précédent –qui modifiera à jamais la criminalité japonaise. Souci majeur:
par où commencer?
En entrant aussi brillamment dans le monde des affaires légales grâce à la bulle économique
et aux sociétés de crédit complaisantes, Susumu Ishii a pris tout le monde de court et
dette laissée par la mafia, qu'il faudrait, pour certains économistes, multiplier par 7pour
de l’éclatement de la bulle
spéculative de l’immobilier.
La police de Tokyo forme bien une unité de 50 agents, mais son nom même indique
sa perplexité sur le sujet: «Brigade spéciale enquêtant sur les activités commerciales illé-
gales des banques et des agents de change suite à l’é clatement de la bulle économique».
En clair: les montages financiers de haute volée sont bien trop complexes pour de simples
flics. «La plus grande erreur de la police fut de s’o ccuper des proxénètes et des salles de jeu
La police japonaise sait seulement combattre les gangsters traditionnels. Les bandits
économiques n’empiètent pas sur le même territoire : c’est au ministère des Finances
d’agir. Mais le ministère n’a pas de service destiné à enquêter sur l’argent de la mafia.»
Une évidence se fait jour très vite: c’est toute la loi qu’il faut revoir.
Alors en 1991, des experts se mettent au travail. Le texte qui entre en vigueur l’année sui-
vante permet un recensement. Dans chaque région, les groupes violents sont désignés, selon
Les yakuzas ne peuvent plus se cacher derrière des amicales et autres partis politiques
fantoches. Une fois identifiés, les groupes se voient interdire un certain nombre de choses,
comme les expulsions de locataires ou le recouvrement de dettes. Tous les signes autrefois
visibles depuis la rue, plaques ou enseignes, sont interdits. On tente de les écarter de l’é co-
nomie légale ou de punir tout lien d’un yakuza avec une entreprise légale. Mais cette loi n’est
pas pénale, elle est simplement administrative. Des peines peuvent s’appliquer mais uni-
quement en cas de récidive. Et elles sont loin d’être dissuasives: un an de prison, quelques
Néanmoins, ce nouvel arsenal judiciaire n’est pas sans consé quences : il va pousser
les mafieux vers d’autres activités moins traditionnelles pour eux que l’extorsion, comme le
trafic de drogue. «En agissant ainsi, les autorités les poussent à se “mafieuiser”, note Jérôme
Pierrat, ce qui peut sembler étonnant quand on parle d’une mafia. Sa particularité reposait
jusque-là sur un contrat social. Pour résumer: vous ne touchez pas au citoyen lambda,
vous n’êtes pas un handicap pour la société et vous vous contentez de rester pourvoyeurs
de plaisirs défendus car il en faut bien pour être plus productifs ou meilleurs au travail,
et nous, les autorités, faisons preuve d’une certaine tolérance. Avec ces nouvelles lois, les
yakuzas estiment que le contrat social étant rompu entre eux, l’État et la police, ils n’ont
plus à respecter une espèce d’honorabilité qui leur interdirait certaines activités. » Ce
déséquilibre perturbe complètement le wa: les yakuzas, autrefois sereins dans cette belle
harmonie, deviennent de plus en plus nerveux dans les années qui suivent.
à bout portant dans sa voiture. Après une courte enquête, l’affaire est classée car jamais
élucidée. Koyama s’étant spécialisé dans la récupération de créances litigieuses (en clair,
Plus sensible encore: depuis 1990, pour des motifs similaires, 21attaques à coups de cock-
tails Molotov et de bombes incendiaires visent les sièges des grandes entreprises, très
gênantes pour l’image de «chevaliers du Bien»: non contents d’avoir participé à détruire
268
l’é conomie, les mafieux ouvrent maintenant le feu sur des lieux qui reçoivent du public,
Pour couronner le tout, le film satirique Minbo, ou l’art subt il de l’extorsion, sorti en 1992,
brutaux. Une semaine après la sortie sur les écrans, son réalisateur, Jùzò Itami, est attaqué
par un petit groupe d’hommes sur un parking. Il en sort le visage et les membres lacérés. Pas
impressionné, le cinéaste appelle, depuis son lit d’hôpital, les citoyens à se révolter contre
la mafia. Dans l’opinion publique, toutes ces affaires choquent. Les Japonais, pourtant peu
friands de manifestations publiques, réclament du changement. Ils sortent dans la rue armés
confondu avec un mafieux d’un autre gang. Les deux tireurs sont condamnés mais la
magement. Après une longue bataille juridique, le mafieux est lourdement condamné. Une
Le wa n’est décidément pas dans son assiette: si cela ne suffisait pas, les yakuzas doivent en
plus, à cette époque, faire face à l’arrivée de nouveaux groupes et de nouvelles concurrences.
Des gangs souvent formés de Chinois bousculent le quartier chaud de Tokyo, Kabukichô.
En 1994, un gang baptisé «la bande de Shanghai» prend d’assaut un restaurant tenu par
un groupe rival, originaire de Pékin. Ils massacrent trois hommes à coups de sabre, dans
une scène d’une violence et d’une cruauté inédites au Japon. Ces voyous d’un nouveau
genre se lancent par ailleurs dans un type de criminalité qui n’existait pas ou très peu avant:
le vol de voitures de luxe dans les quartiers riches, les casses, ou même les kidnappings.
À ces chiens fous sans foi ni loi se greffent aussi d’autres délinquants débutants. Au début des
années 2000, un journaliste d’investigation trouve un nom pour ces nouveaux gangsters:
hang ure, un mot-valise que l’on peut traduire par «demi-voyou». Mais l’appellation est
trompeuse. Ce sont de «vrais» truands. Plus souples, plus mobiles, plus violents aussi, les
hangure travaillent de leur côté, sans lien avec les familles de yakuzas et sans respecter leurs
règles. Plus jeunes, ils savent aussi mieux s’adapter au crime moderne. Les hang ure sont
trentenaires, quand les yakuzas vieillissent inexorablement et n’attirent plus les nouvelles
générations.
À la fin des années 1990, les yakuzas souffrent certes, mais leur business pèse encore
l’é quivalent de 4,5% du PIB en 1999. Échaudée, la pègre n’a pas non plus laissé tomber d’un
coup les délits d’initié, les activités boursières ni les sociétés écrans. Elle s’essaie même
Taxé de laxisme après ses premières lois antigang et ses peines trop clémentes, le Japon
prend de nouvelles mesures. En 2011, des ordonnances criminalisent les liens des entre-
prises légales avec la mafia. Le principe: toute société travaillant avec la mafia reçoit un
Cliché publié sur Internet
avertissement. Si elle refuse de couper les ponts, outre les amendes et peines de prison
classiques, son nom est rendu public, l’affront suprême dans un pays où la honte tue.
Pendant ce temps-là, les scandales continuent. Les grandes banques japonaises, Mizuho,
Mitsubishi,… avouent les unes après les autres avoir prêté de l’argent à des gangsters.
on accuse l’Inagawa-kai d’avoir financé toutes ses campagnes électorales depuis trente ans.
La loi oblige désormais les banques à contrôler l’origine de leurs fonds et autorise la con-
fiscation des comptes détenus par les yakuzas. Pour ceux qui en ont.
Car tout est fait pour mettre des bâtons dans les roues des mafieux, au quotidien: ouvrir
un compte, une ligne téléphonique, se faire assurer ou même avoir une carte bleue, tout
devient compliqué pour un voyou. «Le travail est devenu difficile, concède le chef de la
famille Mizuta-gumi», cité par le journaliste Jérôme Pierrat. «Le recouvrement de dettes
est plus délicat. Lorsqu’on a une commande, le type le dit tout de suite à la police. Mais le
plus exceptionnel, c’est le café d’en face qui nous refuse l’entrée.»
Devenu infréquentable, le milieu japonais n’est plus que l’ombre de lui-même. Depuis le
milieu des années 1990, l’ambiance est au mafia blues. Cette époque succédant aux lois
antigang a même un surnom: «l’hiver des yakuzas». «Au fur et à mesure du renforcement
législatif, qui continue encore aujourd’hui», poursuit Jérôme Pierrat, «beaucoup de gens
lement dans ces organisations listées comme des associations. Aujourd’hui, les familles
disent aux personnes de rester dans l’ombre. C’est le principe des familles italiennes: il y
a 10membres vraiment mafieux et 200personnes qui travaillent pour eux, des associés
moins visibles. Ces derniers ne font plus partie d’une famille, ils ne peuvent donc pas
balancer sur une organisation dont ils ne connaissent pas les secrets.»
Finis, même, les tatouages sur tout le corps. Les boss ne les financent plus et beaucoup
n’aiment plus l’idée d’être trop facilement repérables dans un monde où se cacher devient
de plus en plus délicat : en 2018, un yakuza en cavale depuis quinze ans est arrêté en
Thaïlande. Ayant l’habitude de jouer aux dames, torse nu sur le bord de la route avec d’autres
retraités, sa poitrine et son dos entièrement décorés attirent l’attention; un journal local
le prend en photo. Publiés sur Facebook, les clichés deviennent viraux. Jusqu’à parvenir
à la police japonaise… Il est extradé, à près de 75ans, pour répondre du meurtre d’un rival.
À mesure que la loi les traque, les yakuzas sont de plus en plus nombreux à avoir recours
à des prothèses pour dissimuler leur petit doigt coupé – ce code que 45 % d’entre eux
Désormais mal-aimés, les gangs tentent de regagner les faveurs de la population, comme
au bon vieux temps de l’impunité. En 2011, ils envoient des hommes nettoyer la région
date, celle du Covid. Entre événements annulés et touristes absents, les yakuzas ont perdu
la majorité de leurs revenus légaux –les stands de nourriture ou de bibelots qu’ils tiennent
dans les festivals ou autour des temples sont restés vides. De plus, ils ont dû cette fois s’y
plier en restant confinés, tout simplement parce que 51% d’entre eux ont plus de 50ans,
des problèmes de santé liés à leur vie dissolue, et pas de sécurité sociale. Résultat: en 2020,
près de 2500hommes ont rendu leur tablier ou plutôt, selon l’expression locale, se sont
Depuis le début de la pandémie, les voyous se rabattent sur des petits délits, comme les
Mais un danger bien plus pernicieux les guette, comme l’analyse Jérôme Pierrat: «C’est
l’histoire d’Icare ou du Loup de Wall Street: ils ont volé trop haut grâce à Susumu Ishii, puis
ils se sont brûlé les ailes à cause de lui et depuis, ils chutent. Le Japon suit le rythme de
la mondialisation, et sa mafia aussi est en train de s’o ccidentaliser. On peut même estimer
que c’est un peu dommage car le pays risque d’être un peu plus dans la m… à l’avenir.
Il vaut mieux connaître son ennemi, or ils le connaissent désormais de moins en moins,
alors qu’avant, tous les membres de l’organisation étaient dans le bottin. Je pense même
qu’un jour il n’y aura plus de bureaux. Comme le business est forcé de devenir de plus en plus
opaque et que les yakuzas ont de moins en moins la possibilité de travailler dans l’é conomie
à la russe, beaucoup plus clandestin et secret. Ils se lancent dans la came, comme le shabu et
les drogues de synthèse, ou encore la contrefaçon, alors que ce n’est pas leur cœur d’activité
Dans le Japon d’aujourd’hui, il semble bien loin l’âge d’or des prêts les yeux fermés, des
policiers qui passent boire le café au bureau. Terminés les coups de dés toujours gagnants des
se permettre ce genre d’allégorie: «En hiver, nous laissons au peuple le côté ensoleillé de la
rue, car c’est son travail qui nous permet de vivre. En été, nous, yakuzas, marchons au soleil
Depuis que cet hiver des yakuzas semble s’étirer sans fin, il serait peut-être temps, pour ce
milieu qui a osé perturber le wa, de réapprendre à traverser la rue pour retrouver un rayon
de soleil. À défaut, cette mafia à la philosophie autrefois unique au monde sera condamnée
à devenir un folklore –comme dans les films de Takeshi Kitano, entre violence et gags
burlesques, avec ses gangsters errant en chemise hawaïenne, tentant de retenir un monde
de la famille Inagawa-kai en 1958, dont il devient le second kaicho (parrain) en 1986. Lassé
des activités classiques des yakuzas (jeu, racket, intimidation, prostitution, etc.), il pénètre dès
les années 1960 dans l’é conomie légale en montant des sociétés-écrans pour ses activités illé-
gales. Incarcéré de 1978 à 1984 suite à l’organisation de jeux clandestins, Susumu Ishii profite
de la bulle économique japonaise de 1986 pour obtenir des crédits et en jouer massivement les
produits en bourse, pratiquant notamment le délit d’initiés pour fausser les cours. À l’explosion
de la bulle économique, lui qui fut longtemps «le gangster le plus riche du monde» court vers
la ruine. Il prend sa retraite en 1990 pour passer le relais à Toi Inagawa, fils du fondateur de
Le parrain Kakuji Inagawa (1914-2007) fonde en 1949, à Atami (Shizuoka, Japon), la fa-
mille yakuza Iganawa-gumi, renommée Inagawa-kai en 1972. Troisième gang mafieux le plus
important au Japon, le Inagawa-kai est le premier à avoir exporté ses affaires à l’international.
Connu pour ses talents de médiateur entre gangs rivaux, violemment anticommuniste et en-
couragé en cela par le conseiller de l’ombre Yoshio Kodama, Kakuji Inagawa forme au début
des années 1960 le kanto-kai, une fédération de gangs de la région de Kantô qui ne durera pas.
noitubirtsid
japonais qui connut une vie hors du commun. À 12 ans, il s’enfuit de Corée, où il a grandi, pour
être adopté par des yakuzas, qui emploient cet excellent karatéka dès son plus jeune âge pour
casser des grèves. Il s’enrôle par ce biais dans diverses sociétés secrètes ultranationalistes.
En 1929, il est envoyé en prison pendant six mois pour avoir tenté, lors d’un défilé officiel,
de remettre en mains propres une note manuscrite à l’empereur Hirohito l’enjoignant à plus
de patriotisme. Espion en Chine de 1939 à 1941, puis engagé dans l’armée avec un rôle tou-
jours flou à ce jour, il exporte aussi de l’opium en Corée via son propre groupe nationaliste
(avec lequel il planifiait d’assassiner des dirigeants japonais trop laxistes), afin de «ramollir»
la résistance locale aux autorités japonaises. Parmi ses innombrables barbouzeries et outre
ses rôles d’intermédiaires dans des deals de corruption, il finit par devenir un interlocuteur
Kakuji Inagawa, avec qui ses milices attaquent des manifestations de gauche. Après avoir sur-
vécu à la fin des années 1970 à une tentative d’assassinat-suicide à l’avion contre sa maison par
Surnommé « le roi de la reprise», « le distributeur de billets ambulant» ou « Monster Osano», Kenji Osano
(1917-1986) s’est révélé au grand public lors des scandales de corruption autour de la firme aéronautique Lockheed
dans les années 1970, dont il sort financièrement indemne. À la tête de son conglomérat Kokusai Kogyo Corpo-
ration, cet homme d’affaire règne sur 70 sociétés représentant 18 milliards de dollars. Symbole du mélange des
milieux au Japon, Osano gravite dans l’entourage de l’homme de l’ombre Yoshio Kodama et du parrain yakuza
Kakuji Inagawa. Il est par ailleurs le principal financeur individuel du premier Ministre de 1972 à 1974, Kakuei
Tanaka.
Vice-président de la modeste banque Sanwa, Tomosaburo Koyama est assassiné devant chez lui le 5 août
1993 par un «tueur aguerri», dira la police. Chargé de collecter des dettes jamais soldées pour les prêts accordés,
notamment aux yakuzas, lors de la bulle économique des années 1980, il inaugure une vague de règlements
de comptes inédite au Japon. À sa suite, bafouant le code d’honneur des yakuzas stipulant qu’ils n’assassinent
jamais au sein de la population civile, une demi-douzaine de cadres bancaires exerçant des fonctions similaires
aux siennes seront exécutés jusqu’au milieu des années 1990, renforçant ainsi le désamour de la population pour
Né le 18 janvier 1947 à Adachi (Tokyo, Japon), Takeshi Kitano est un cinéaste japonais dont la filmographie
a contribué à faire connaître la culture yakuza à travers le monde. S’inspirant des récits du quotidien que par-
tagent avec lui des yakuzas autour d’un verre après ses spectacles dans les comedy clubs de ses débuts, Kitano
fait souvent la part belle aux histoires de mafieux dans ses films – y mêlant un subtil mélange de violence et d’hu-
mour. C’est notamment le cas du premier film qui lui apportera une reconnaissance internationale, Jugastu (1990),
mais aussi de Aniki, mon frère (2001) ou de la trilogie des Outrage (2010-2017), parmi de nombreux autres.
276
Le p
nazis.
EIGOLONORHC
de l’armée japonaise.
Les 6 et 9 août, l’aviation américaine
Nagasaki. Le P
de plus de la moitié des effectifs depuis 1963. Le 11 mars, un séisme, suiv
On accuse l’Inagawai
Group, «Ta
Yellow Bu
Le Journal
Itsuroh Shimoda, «Everybody Anyone»,
Daisuke Itô
Love Songs And Lamentations, 1973.
Les Sept Sa
The Mystery Kindaichi Band,
(Japon, 195
«Music Mystery», The Adventure
(Japon, 196
Osamu Kitajima, «Masterless Samurai»,
Japon, 197
Hitomi Tohyama, «Wanna Kiss»,
no Kiroku,
Junko Ohashi, «Dancin», Magical, 1984.
Black Rain
Suko Agawa, «L .A. Nights», L.A. Nights/
Jùzô Itami
DJ Krush, «C andle Chant [A Tribute]»,
2009.
2006.
Après l’immense succès d’audience du podcast original Gang Stories, Deezer est fier de
s’associer aux équipes d’Hachette et de Radio Propaganda pour poursuivre l’aventure dans
Fondé en 2007, et basé à Paris, Deezer rassemble une équipe de 600 personnes passionnées
radios en direct, ainsi qu’une large offre de podcasts, dont de nombreuses productions
originales parmi lesquels La Playlist de Ma Vie, Best Story Ever et bien sûr le podcast Gang
Avec plus de 90 millions de titres disponibles et une présence dans 180 pays, Deezer est
le service de streaming musical qui s’adapte aux envies, aux goûts et à l’humeur musicale
de ses 16M d’utilisateurs actifs dans le monde.
Deezer propose également des fonctionnalités uniques comme Flow, les paroles des titres
Grâce à ces multiples offres d’abonnement, le service permet d’accéder à l’intégralité de son
propagare, qui signifie «ce qui doit être propagé», le mot, souvent dépréciatif, est géné-
ralement associ é aux régimes politiques autoritaires ou à la publicité. Mais il porte pour
une nouvelle fenêtre sur un monde en plein bouleversement. Nous défendons avec force
une certaine idée de la culture et de la diversité sans jamais oublier leur aspect politique.
Des productions sans concession qui s’inscrivent dans le réel avec esthétisme, sérieux
et sensibilité.
Radio Propaganda n’est pas un simple studio de podcast : la propagation de ces idées
continue aussi avec la réalisation de documentaires audiovisuels, de disques, de livres,
Couverture Chapitre 1
haut dr. et g
Auteurs, Abd/AP/S
préface et Garsmeur
bas;©Hemi
introduction
Stock : 33
bas; © Ha
Abd/AP/SI
©AdrianB
49 haut; © E
stid érc
bas; © He
Photo:52;©
Alamy Sto
Images/Ala
Chapitre 2
© Axel Ko
Train/Getty
Inc./Alam
Getty Fran
France: 8
Steven D
Getty Fra
Sto ck Ph
France:92-9
France: 96
© Peter Tu
seuqihpargotohp
Getty Fra
PremiumH
Nicholson/
France: 10
Chapitre 3 -
Brésil Chapitre 5
AGIP/BridgemanImages:126haut;©Ullstein G etty Fr
©Hemis/AntonioScorza/AlamyStockPhoto: Oakland T
Alamy St
bas et ha
Chapitre 4 -
Mexique 219 ; ©
Getty Fra
©MiamiHerald/TribuneNewsService/Getty
Getty Fra
France : 159; © Anthony Suau : 162, 163; ©
Canadian
Pedro Pardo/Afp: 165; © Hemis/Zuma Press,
Getty Fran
Inc./Alamy Stock Photo: 168; © DR : 171 g. et
Chapitre 6
France : 173; © DR : 175 g.; © SSP/Notimex via
Getty Fran
Alamy Sto
Sutton-H
dr. ;©B
The Asah
©Chloé Ja
Gamma-Ra
© Chloé Ja
remerciements
Franck Haderer
Petit et Tez.