Le combat ambigu
de Cheikh Anta Diop
Alain Froment
Institut français de recherche scientifique
pour le développement en coopération (Orstom),
Paris (France)
Si la science est réputée neutre, les scientifiques ne le sont certes pas. Dans le
stéréotype de l‘imaginaire populaire, la figure du chercheur est détachée de la
réalité
sociale, mais en pratique, son travail est en fait souvent orienté par des a priori
poli-
tiques, parfois, il est vrai, inconscients. Le domaine de l‘archéologie et de la
paléo-
anthropologie sont des champs privilégiés pour les revendications de cet ordre
(Froment
1994a, 1994b): avec Cheikh Anta Diop (1923-1986) et ses disciples africains et
afro-
américains (il est recommandé de dire à présent ((African Americans »), la figure
du
savant tiers-mondiste s’assimile à présent au combat pour une revendication
nationa-
liste et, en fin de compte, racialisante, c’est-à-dire fondée sur une base raciale
(ce qui
ne signifie pas nécessairement qu’elle soit raciste, car il n’y a pas de racisme
chez Diop
lui-même, même si ce n‘est pas le cas chez certains de ses adeptes). Au premier
Festival des arts nègres, à Dakar en 1966, il fut consacré comme ( l’intellectuel
noir qui
a exercé l‘influence la plus féconde sur la pensée du xxe siècle N. Un long combat
l’op
posa à L.S. Senghor, alors président de la République du Sénégal, Diop étant le
chef
d‘un parti d’opposition de gauche. C’est certainement cette dualité scientifique
poli-
tique qui prête le plus à controverse.
Selon Diop, d‘une part I‘« africanisme ) morcelait les problèmes pour éluder les
caractères culturels communs à I’( âme noire », d’autre part les préjugés
raciauxavaient
occulté la véritable histoire de l‘Afrique, en masquant notamment le caractère
nègre
de la civilisation pharaonique, laquelle devrait servir de référence à un nouvel
huma-
nisme africain, comme la Grèce servait d’assise à la culture européenne. La base de
sa doctrine, que le mouvement afrocentrique reprendra dans les années 1980, est que
le nègre est le premier humain, et le premier civilisé. Pour donner plus de
cohésion et
de prestige à la problématique de l‘unité culturelle africaine, il faut de surcroît
que les
Africains actuels soient les descendants des Égyptiens anciens, c’est pourquoi
I‘hy-
pothèse d’un berceau saharien plutôt que nilotique ne plaît guère aux diopistes
(Lam
1 994).
322 a LES SCIENCES HORS D’OCCIDENTAU Me SIECLE
Juste réponse aux mensonges et aux manipulations menées par les scientifiques
coloniaux ou néo-coloniaux, en vue d‘une réhabilitation de la vérité et de la
dignité, ou
dangereuse dérive idéologique, i l reste que, pour les chercheurs occidentaux ou
formés
à l’école occidentale (1 1, cette attitude militante suscite une interrogation
critique fonda-
mentale, vis-à-vis de soi comme vis-à-vis du succès populaire de ce nouveau radica-
lisme, qui pose le problème ainsi : les (( africanistes ) sont-ils des
falsificateurs qui,
sciemment ou non, réécrivent l’histoire au service de l‘impérialisme ?
L‘examen d‘une telle démarche doit opérer à deux niveaux: celui des hypothèses
d’abord, ce qui est évidemment tout à fait normal dans la recherche; mais celles-ci
sont
servies par un ressentiment racial omniprésent, d‘où un deuxième niveau, plus épis-
témologique, de l’analyse, qui sera surtout considéré ici, parce qu’il relève de
l‘éthique
scientifique. La critique des hypothèses historiques elles-mêmes, ayant été faite
dans
des travaux antérieurs (Froment 1991, 1992a, 1994a, 1994b3, sera évoquée chemin
faisant.
Les préiugés dans la recherche du passé africain
Que les anthropologues d‘antan, arrivés en Afrique avec l’invasion coloniale, aient
eu des préjugés racistes, cela est peu douteux, les exemples abondent (21, même si
quelques-uns parmi les plus éminents y ont échappé (Liauzu 1992). Cette attitude
était
commune à l‘époque et les historiens savent bien qu’on ne peut sonder les mentali-
tés de jadis avec l’œil d‘aujourd‘hui. Ainsi l’archéologue d’origine camerounaise
Augustin
HoIl a fort bien analysé les rapports entre sa discipline et le colonialisme, et la
réaction
combative des intellectuels africains, des années 1950 (Hol1 1990 p. 301),
essayistes
mais non professionnels du domaine (3).
En affirmant ((ainsi l’impérialisme, tel le chasseur de la préhistoire, tue d’abord
spiri-
tuellement et culturellement l‘être, avant de chercher à l’éliminer
physiquement. .. ),
Diop (1981 p.10) veut-il faire oublier que, partout dans les pays colonisés, ce
sont au
contraire les chercheurs étrangers qui ont repéré et mis en valeur des
civilisations
oubliées par les autochtones (4) ? Cependant, ce qui nous importe à présent, c‘est
surtout l’attitude des anthropologues africanistes actuels.
Le berceau africain de /‘humanité
Dans la recherche des origines africaines de l‘humanité, rappelons que Lucy est un
presque-chimpanzé, et non une femme africaine. Là encore, ce sont des chercheurs
occidentaux, surtout des Sud-Africains ( blancs », comme Dart et Broom, ou des
Anglais
du Kenya comme les Leakey, qui ont révélé, par la découverte de fossiles décisifs,
cette
extraordinaire aventure de l’humanité naissante (Broom 1925, Coppens 1983, Lewin
1987). I I est malheureux d‘être obligé d’entrer dans la logique de Diop en
rappelant la
couleur de peau de ces pionniers, mais c‘est simplement destiné à montrer l’inanité
de son affirmation concernant (( le chasseur de la préhistoire )).
Du reste, les travaux qui ont comparé les gènes des humains actuels à ceux des
singes (Lucotte 1990, Vigilant eta/. 1991, Rapacz etal. 1991), dans le cadre de la
théo-
rie de I’( Eve africaine ) (5), inspirent à des généticiens se référant
explicitement aux
droits de l‘Homme (tels qu’André Langaney, directeur du département d’anthropolo-
SCIENCE Ei CONSCIENCE: LE COMBAT AMBIGU OE CHEIKH ANTA DIOP
gie du Musée de l'homme, qui consacre, comme l'autre activiste célèbre, Albert
Jacquard,
beaucoup d'énergie à la lutte contre le racisme) une grande méfiance, parce que les
notions de migrations et de métissages qui ont marqué l'histoire de l'humanité sont
escamotées au profit d'une vision naïvement linéaire (Langaney et al. 1992). Ils
consi-
dèrent que ce genre de résultats ( présente les Africains comme des chaînons
manquants
entre l'Homme et le Singe N, alors qu'en fait, ((dans l'état actuel des
connaissances, la
génétique est impuissante à fournir un scénario des origines humaines scientifique-
ment acceptable ).
La contribution de l'Afrique au peuplement européen
Le chauvinisme et la falsification, en préhistoire, sont des dérives constantes,
dont
le pseudo-fossile humain de Piltdown, en Angleterre, reste l'exemple inégalé (61,
raison
pour laquelle Diop l'a pris comme symbole du mensonge occidental destiné à exclure
l'Afrique du berceau de l'humanité. Cependant, ce faux n'était pas europoïde comme
le suggère Diop, mais, de l'aveu d'auteurs qu'il cite du reste volontiers quand ça
l'ar-
range (Boule et Vallois 1946, p. 1791, plutôt négro'ide (7). L'opinion d'une
contribution
africaine au peuplement de l'Europe paléolithique est largement partagée par
l'élite
savante au début du siècle, comme en témoignent les déclarations du professeur René
Verneau, directeur du Musée de l'homme (alors ( Musée d'ethnographie du Trocadéro
n)
de 1907 à 1928 et inventeur des squelettes de Grimaldi (8): (la race de Grimaldi
est
une race négroïde, nous pourrions dire franchement nigritique (souligné dans le
texte). . .
qui semble avoir joué un rôle dans l'ethnologie de l'Europe ) (Verneau 1933, p. 71-
73),
ou Felix von Luschan (1 91 I), célèbre professeur d'anthropologie à l'université de
Berlin :
( nous avons la peau et les cheveux clairs pour cette unique raison que nos
ancêtres
vécurent des milliers d'années ou même des dix mille ans (sic) dans des pays privés
de soleil et enveloppés de brume. Une peau blanche n'est pas autre chose qu'une
peau
qui manque de pigment, et si nos ancêtres perdirent une partie de leur pigment,
c'est
parce qu'ils n'en avaient plus besoin. .. 1). C'est Loomis (1967) qui a suggéré que
la perte
de l'écran mélanique avait été adaptative en climat froid, en évitant le rachitisme
que
cause le manque d'ensoleillement sur le métabolisme de la vitamine D. Le fossile de
Combe-Capelle, datant comme Grimaldi du début du paléolithique supérieur, a lui
aussi
été qualifié au début (Giuffrida-Ruggeri 1917) de ( proto-éthiopique )) (ces
qualificatifs
raciaux sont à présent abandonnés). Détruit dans le bombardement de Berlin pendant
la dernière guerre, il ne peut malheureusement être daté par les moyens actuels,
comme
le demande Diop (1981, p. 621, qui ignore cette perte pourtant bien connue des
paléo-
anthropologues.
L'Afrique noire et le Nil
Mais plus que dans le domaine de la paléontologie humaine, que ce soit à propos
de l'origine des australopithèques ou celle des hommes modernes, où Diop n'a pu
faire
aucune contribution, contrairement à l'affirmation de Lam (1994, p.17 : dans son
œuvre
de réhabilitation, Cheikh Anta Diop s'attacha à démontrer que l'Afrique était,
contrai-
rement aux dires de certains savants occidentaux, le berceau de l'humanité »),
c'est
en égyptologie qu'il va faire porter ses efforts. Cependant, on ne compte pas les
auteurs
LES SCIENCES HORS D'OCCIDENT AU He SIECLE
qui, bien avant Diop, ont glosé sur la part nègre ou africaine (les termes n'étant
évidem-
ment pas synonymes, ce que les diopistes font parfois mine d'oublier), de la
civilisa-
tion égyptienne. ( Pour Faure (91, lacivilisation égyptienne serait due à la
rencontre de
la vieille civilisation noire, remontant le Nil, avec les éléments blancs venus de
la
Méditerranée et de l'Asie antérieure. De même la civilisation hindoue serait
originaire
de celle des Blancs descendus des montagnes et des Noirs issus des marais et des
forêts du Dekkan. Enfin, la civilisation grecque résulterait du choc des
navigateurs venus
d'Asie et d'Afrique avec les barbares blancs descendant vers la mer ) (Neuville
1933,
p. 461 1. Volney, souvent cité pour avoir vu dans le sphinx un profil nègre (malgré
l'am-
putation ancienne de son nez, ce qui est gênant pour un profil), montre la parenté
du
copte ( avec les idiomes des ancients peuples adjacents, tels que les Arabes, les
Éthio-
piens, les Syriens et même les riverains de l'Euphrate)) (cité par Leclant 1961).
Dès
1843, dans un ouvrage classique, Prichard écrit (p. 208) : ( nous pouvons, sans
trop
hasarder, conclure que les Égyptiens étaient un peuple de couleur foncée, et en
même
temps qu'il existait parmi eux de grandes variétés, ce qui se voit de nos jours
chez les
Abyssiniens et les Hindous )). La littérature craniologique, depuis la fin du xvw
siècle
(travaux de Blumenbach), est très abondante à ce sujet. Le Pr Pittard, de Genève,
déclare sans ambages ( comme nous rencontrons les traces de ces civilisations bien
au sud de l'Égypte proprement dite, et, par delà les grands lacs, jusque dans
l'Afrique
australe, nous ne voyons pas la raison pour laquelle on ne pourrait accepter le
peuple-
ment primitif de la vallée du Nil, comme s'étant effectué du sud au nord ) (Pittard
1924,
p. 51 1). Les travaux de Georg Schweinfurth, Charles Seligman, Lilias Homburger,
Wilhelm Czermak ou Rémy Cottevieille-Giraudet sur les parentés culturelles entre
Égypte et Afrique noire datent de l'entre-deux-guerres (10). Murdock (1959)
imaginait
une migration depuis la vallée du Moyen Niger jusqu'à l'Égypte prédynastique d'une
part, et la vallée de la Cross River (frontière Nigeria Cameroun, berceau supposé
des
migrations bantoues) d'autre part. En tant qu'Africain, Diop, après d'autres (1 I),
voit
dans la civilisation égyptienne l'expression de toute la culture nègre, et l'assise
de la
future unité africaine. Mais pour en arriver là, la démonstration est complexe, et
c'est
avant tout la démarche méthodologique qui gêne les praticiens de la recherche.
ia méthodologie diopienne
On peut dire, sans déformer la vérité, qu'aucune des théories de Cheikh Anta Diop
ne lui est propre, et que les idées qu'il a reprises circulaient largement avant ou
à côté
de lui, comme on l'a vu. Cependant, aucun scientifique n'avait tenté une synthèse
aussi
ambitieuse du passé africain, et c'est certainement là que réside une bonne partie
de
sa popularité, mais aussi de son mérite. C'est ce que Bernal (1 991 1, comme juif,
a tenté
pour la Grèce, avec finalement la même obsession de traquer les préjugés racistes
(antisémites en l'occurrence), en répercutant et en amplifiant, chemin faisant, les
affir-
mations de Diop, non sans encourager les racistes noirs, ce qui déclencha une polé-
mique violente chez les historiens américains (Levine 1992). L'origine commune de
l'inspiration de Diop et de Bernal paraît être l'ouvrage de l'afro-américain G.
James
(19541, sous-titré ( la philosophie grecque est la philosophie égyptienne volée »,
qui a
connu trois rééditions récentes (1 980, 1989 et 1992).
SCIENCE ET CONSCIENCE: LE COMBAT AMBIGU DE CHEIKH ANTA DIOP
Des procédés discutables
Si Diop a émis des propositions qui, une fois dépouillées de ses préoccupations
idéologiques, relèvent d'une problématique véritablement scientifique, donc du
domaine
du réfutable, au sens poppérien, on constate qu'il emprunte souvent, en dépit de
biblio-
graphies bien courtes, ses idées à des devanciers; ainsi l'usage d'un appareil de
spec-
trophotométrie pour mesurer la mélanine cutanée est ancien chez les anthropologues
(Harrison et Owen 19561, et prôner la recherche histologique de cette mélanine sur
les
momies est proposé depuis longtemps (Ruffer 1909, Simandl 19281, bien que ce soit
techniquement difficile (1 2). Ses emprunts sont totaux lorsque ses connaissances
font
défaut, notamment en paléontologie humaine (l'essentiel est puisé dans Boule et
Vallois
1946 et Leakey 19531, et en anthropologie physique, bien que ces domaines soient
particulièrement cruciaux pour sa démonstration. Contraint de s'appuyer sur les
chiffres
de Falkenburger qui décompte (avec une méthode typologique complètement obso-
lète), au Prédynastique, 36 % de Négroïdes, 33 % de Méditerranéens, 1 1 % de
Cromagnoides et 20 % d'inclassables, i l n'en conclut pas moins de cette douteuse
aritk
métique que ( le fond de la population égyptienne était nègre à l'époque prédynas-
tique N, puis ( que c'est la totalité de la race égyptienne qui était nègre ) (Diop
1954/1979,
p. 200). Grâce à l'analyse informatique des mensurations de nombreuses séries de
crânes, on peut proposer une alternative non raciale à ce genre de classification,
et
montrer que les Égyptiens anciens ne se confondent ni avec des négro-africains ni
avec
des Européens (Froment 1992a).
Opérant un tri systématiquement orienté des faits linguistiques ou anthropologiques
entre Égypte et Afrique Noire, Diop ne voit pas qu'un élargissement au reste du
monde
lui procurerait bien des surprises. L'inceste royal existait au Pérou ou à Hawai
sans
qu'une influence égyptienne soit possible, et un examen des coutumes observées en
Afrique et dans le Pacifique révélerait bien des similitudes sans que leur
caractère fortuit
soit discutable. II en va de même de certains témoins matériels (appuie-têtes,
houes)
aussi répandus en Océanie, à moins, bien entendu, d'imaginer que les Égyptiens
aient
conquis le Pacifique (Jairazbhoy 1990), spéculation dont une certaine littérature
para
ou pseudo-scientifique se nourrit. C'est le risque de la méthode comparative,
lorsqu'elle
porte sur des faits parcellaires et non de grands ensembles cohérents. Inversement,
de nombreux témoins égyptiens sont totalement absents ailleurs en Afrique (styles
céramiques, émail, écriture, araire, puits à balancier, etc.) sans qu'on puisse
s'expliquer
leur ( oubli ) par les supposés migrants fuyant le Nil envahi. Diop n'hésite pas à
recou-
rir à des inférences excessives à partir d'un fait isolé: l'identification d'une
particule de
tabac dans le ventre de Ramsès II ne signifie pas, par exemple, que les Égyptiens
ont
découvert l'Amérique (Diop 1981 p. 92). Lemordant et Chadefaud (1994) ont montré
qu'il a vraisemblablement été introduit accidentellement ou en raison de ses
proprié-
tés insecticides, lors d'une restauration entre 1881 et nos jours, la présence du
tabac
en Égypte avant Colomb, étant impossible, tant sur des arguments biogéographiques
que du fait de sa totale absence de mention archéologique dans la Vallée du Nil
(pollens,
textes, objets ou dessins), à la différence du pavot par exemple.
Le comparatisme linguistique génère quantité de rencontres fortuites (grec pota-
mos, iroquois Potomac, fleuve; wolof kër, breton ker, maison, etc.), et seule une
étude
LES SCIENCES HORS D'OCCIDENTALI me SIECLE
systématique, non seulement du lexique mais aussi de la syntaxe, peut éliminer ce
biais. Ceci, Diop le reconnaissait sans difficulté. Malgré tout, cette méthodologie
doit
de plus observer des principes d'échantillonnage statistique objectifs, et Diop ne
les
emploie pas : ainsi, sur les cent mots de la liste type de Swadesh, pris en
égyptien et
en wolof, seulement 3 présentent une ressemblance, pourcentage qui peut être tout
à fait dû au hasard ; en outre (Jungraithmayr, comm. pers.), sa méthode souffre de
deux
défauts sérieux, une considération imparfaite des correspondances phonétiques régu-
lières (ex. : i l fait du h [kh] égyptien soit un h, soit un g, soit un k), et
manipulation de
l'analogie sémantique (ex. : mr, jarre mis en équivalence avec mar, avoir soif). II
faudrait
asseoir ce comparatisme non pas sur une mais de multiples langues, malheureuse-
ment sur 1 500 langues africaines, 80 seulement sont convenablement décrites
(Bouquiaux [Link].). Quant aux recherches préhistoriques, on peut dire qu'elles
n'ont encore fait qu'effleurer la période qui nous intéresse le plus ici, le
néolithique.
L'approche encyclopédique de Diop, visant à élaborer une vision synthétique et
surtout
unifiéelunifiante de l'histoire africaine ancienne, est donc encore décemment
impos-
sible dans un tel contexte d'ignorance. Le reproche de fractionnisme (diviser pour
mieux
régner) qu'il fait à l'africanisme, est bien lié aux importantes lacunes du savoir,
en matière
d'histoire ancienne et de sciences humaines.
Les textes antiques sont interprétés de façon orientée, comme dans le fameux
exemple de termes équivoques tels que melas lmelas pour décrire la couleur de peau
des Égyptiens : ce mot veut dire noir, mais aussi basané, bronzé, et peut signifier
quelque
chose comme ( noiraud ) (pour une discussion plus complète, voir Froment 1994b).
Pour preuve, Platon (République 474e), utilise ce terme pour qualifier les enfants
bel
et bien grecs : ( melanas de andrikous idein, leukous de qeon paides einai )
((( les enfants
au teint basané ont l'air martial, ceux qui ont le teint blanc sont les enfants des
dieux))).
Chez les Grecs, les Romains et les auteurs du moyen-âge, la peau blanche est en
effet
attribuée à la féminité et la peau brune à la virilité (Frost 1987). Les hommes
égyptiens
se représentaient - comme les Minoens et les Étrusques, dont on ne peut nier le
type
européen - en rouge, ce qui n'est pas sans rappeler l'usage en Afrique de parler de
( peau rouge ) (ainsi le mot batuli, au Nord Nigeria, désigne l'homme blanc: Simons
1961) pour évoquer le teint clair, comme chez les Peuls très peu pigmentés. La
figure
tirée de Lepsius qui orne la couverture de Nations Nègres et Culture, où l'Égyptien
est
figuré exactement identique au Nubien, dans le costume comme dans la complexion
noire, est constamment reprise (Civilisation ou Barbarie, p. 89, ( L'Antiquité
africaine
par l'image », p. 33, frontispice de Van Serima 1989, etc.), parce qu'elle est
unique en
son genre. I I s'agit du reste d'un montage à partir de peintures provenant de
plusieurs
tombes, dont on peut lire le numéro au-dessous de chaque personnage. Dans la
plupart
des représentations des peuples de la terre en effet, les Égyptiens se distinguent
sans
équivoque de leurs voisins, Nubiens compris. De plus, la couleur noire a parfois
une
connotation symbolique, de la même façon que, quand Osiris est peint en vert, cela
ne
signifie pas qu'il avait réellement la peau verte.
La notion de Hamite a été, avec raison, récusée depuis longtemps par les anthro-
pologues physiques (Hiernaux 19681, ce qui disqualifie la validité des résultats
avancés
par Junker (1 921) et repris par Vercoutter (1 976). Les diopistes ont moqué à
juste titre
SCIENCE ET CONSCIENCE: LE COMBATAMBIGU DE CHEIKH ANTA DIOP
cette notion de ((blanc à peau noire ) (Froment 1994b1, mais curieusement, le
parallé
lisme entre Égyptiens et Tutsis (Diop 1975, fig. 40-41) ou Peuls (Lam 1993)
emprunte
le même stéréotype hamitisant qu'avant les indépendances, Peuls et Tutsis, considé-
rés comme différents des Nègres, ayant joui d'une particulière considération, pour
ne
pas parler de fascination, à l'époque coloniale. Et Diop avance qu'à côté de la
race noire
à cheveux crépus, i l en existe une autre ( à peau également noire, très souvent
même
extraordinairement noire, avec des cheveux lisses, un nez aquilin, des lèvres
minces D,
dont, dit-il, les Dravidiens sont le prototype (Diop 1954/1979, p. 361). Or il n'y
a pas de
Dravidiens en Afrique, mais des populations qui, dans la Corne, ont subi des métis-
sages avec les Arabes et Yéménites vivant sur l'autre rive de la Mer Rouge, comme
le
montrent leurs traits physiques (Hiernaux 1974, p. 631, et la carte de répartition
des
groupes sanguins (Mourant et al. 1976, fig. 8 et 9). Et cette soi-disant deuxième
race,
correspond finalement mot pour mot à ce que les vieux auteurs appelaient hamites
((à
peau sombre, face fine et cheveux souples ) (Haddon, édition de 1930, p. 66).
Des affirmations sans preuves
L'Égypte a été hellénisée, romanisée, christianisée, puis islamisée, sans aucun
trans-
fert massif de populations, et la continuité anthropologique est patente (Charles
1962).
Toutefois, la traite arabe des esclaves a suscité en quelques siècles un apport de
migrants
négro-africains assez important, de sorte que, contrairement aux affirmations de
Diop,
la population égyptienne moderne est un peu plus proche de l'Afrique noire que
celle
d'autrefois, comme le montre la craniométrie, méthode valide et objective (Froment
1992b et 1994~) pour approcher l'aspect des peuples disparus, d'autant que les
progrès
de l'informatique permettent à présent de reconstituer convenablement les traits du
visage à partir du squelette (Iscan et Helmer 1993). C'est une étude basée à la
fois sur
la céphalométrie et la diffraction aux rayons X des cheveux (Harris et al. 19781,
qui a
permis d'identifier la momie de la reine Tiyi, mère d'Aménophis IV, femme aux longs
cheveux bouclés qui, par parenthèse, n'a guère, malgré des affirmations répétées,
le
type négro-africain, ce dont on pouvait se douter en regardant les momies de ses
deux
parents, Yuya et Thuya. Si les momies exposées dans les musées, dont les cheveux
sont toujours lisses et non crépus, ont fait l'objet d'un U choix méticuleux )
(Diop
1954/1979, p. 3641, que Diop nous montre les autres, et qu'on nous dise leur
propor-
tion dans la population.
La grande migration qui fait fuir les habitants de la vallée du Nil vers
l'intérieur de
l'Afrique lors de la conquête perse ([Link] de Diop 1954/1979) est une pure vue de
l'esprit, appuyée par aucun vestige matériel, pas même un petit fragment de
céramique
ou de pierre travaillée (13). A noter que sa carte (fig.51, p. 373) est très
inspirée de
Chabeuf (1956, p. 394). Le seulobjet égyptien trouvé en Afrique noire est un petit
Osiris
en bronze provenant du Zaire (Breuil 1951 1, modèle de basse époque largement
diffusé
hors d'Égypte, puisque d'autres sont connus en Angleterre et au Danemark. Sur la
côte
Somalie, les tessons égyptiens ne remontent qu'au début de l'ère chrétienne
(Desanges
et al. 1993). La glottochronologie montre que les divergences entre langues sont
beau-
coup plus anciennes. Dans le cas des langues tchadiques qui, comme l'arabe, le
berbère
ou l'hébreu, appartiennent au même phyllum afro-asiatique, les subdivisions (diver-
LES SCIENCES HORS O'OCCIDENT AU XXe SIÈCLE
gence entre sousgroupes) remonteraient environ à 4500 ans (Barreteau et
Jungraithmayr
1 993) I
La pratique des forages en Méditerranée, que Diop réclamait, a montré que, contrai-
rement à son désir de prouver que la civilisation égyptienne ne pouvait provenir
que du
Sud, le delta du Nil n'était pas sous les eaux à l'époque prédynastique; du reste,
des
sites de cette époque, y avaient été localisés (Baumgartel 19551, comme Mérimdé,
fouillé par Junker de 1929 à 1939. Cela n'enlève évidemment rien au caractère
brillant
de la culture de la Haute Égypte, mais la tendance à en faire un berceau unique de
civi-
lisation, en sous-estimant systématiquement le poids de la Mésopotamie par exemple,
est excessive.
Arriver à prétendre que la momie de Ramsès II a été irradiée dans le but (Diop
1981,
p. 91) de jaunir son teint foncé (c'était pour éliminer les moisissures qui
l'envahissaient,
et des tests préalables ont montré que cela n'avait aucune influence sur le corps),
que
les femmes égyptiennes, figurées en blanc sur les peintures, s'éclaircissaient
artifi-
ciellement la peau comme le font aujourd'hui quelques Sénégalaises avec des
corticoides
ou des sels mercuriels (Diop 1981, p. 921, que les Phéniciens (Diop 1954/1979, p.
176)
étaient des Nègres, ou que les différences d'anatomie faciale sont dues à des
diffé-
rences de classe sociale (figure 35 de Diop 1954/1979), dépasse un peu les bornes
non
seulement du vraisemblable, mais de la simple rigueur, voire honnêteté,
scientifique.
Des concepts ambigus
Se placer dans une dialectique U civilisationlbarbarie ) relève d'une phase
archaïque
de l'ethnologie, celle de Morgan qui déclarait (dans Ancient Society, en 1877 !) :
( on
peut assurer ... que la période de l'état sauvage a précédé la période de barbarie
dans
toutes les tribus de l'humanité, de même que l'on sait que la barbarie a précédé la
civi-
lisation n. Cette école évolutionniste, fondant le projet colonial sur la
supériorité de la
civilisation, suscita la réfutation de Lévi-Strauss, sur la base du refus de
l'ethnocen-
trisme, et la négation d'une hiérarchie naturelle. I I est surprenant qu'un
Africain vienne
retourner ce concept évolutionniste à son profit et parle, comme l'observe BaMier
(1957, p.109), de l'origine de ((la ) civilisation. Ce qui le mène à un ultra-diff
usionnisme
extrême, certes ré-interprété (Sir Elliott Smith 1923 voyait la source de toute
civilisa-
tion en Égypte considérée comme méditerranéenne, et Diop comme nègre), qui n'est
plus de mise, tant il est vrai que des inventions importantes, comme la
métallurgie, ont
pu apparaître plusieurs fois de façon indépendante.
Une autre énorme ambiguïté concerne la notion de race. D'un côté, devant un public
parisien (conférence à Beaubourg, publiée en 1989 dans la revue Nomade no 1, p.
581,
Diop affirme ((je n'aime pas employer la notion de race (qui n'existe pas) ), de
l'autre
nier la race c'est ( noyer le poisson N (Diop 1981, p.281, ( les données de la
biologie
moléculaire sont utilisées pour essayer de compliquer le problème à plaisir )
(ibid.,
p. IO) et, ( s'adressant à A. Froment ..., C.A. Diop considère comme non fondé le
concept d'absence de race ) (in Essomba 1992, p. 31 O). Les attaques contre la
géné-
tique pour réhabiliter une notion pourtant dépassée ne laissent pas de surprendre
et
rejoignent, on l'a montré ailleurs, un courant politiquement très conservateur
(Froment
1991, p. 38). Ces suspicions le conduisent à une théorie d'une conspiration des
Blancs
SCIENCE ET CONSCIENCE: LE COMBAT AMBIGU DE CHEIKH ANTA DIOP
(entrevue dans la fabrication du faux de Piltdown, l'irradiation de Ramsès Il, la
muti-
lation du Sphinx, l'interprétation des peintures égyptiennes etc.) contre
l'Afrique.
Du reste, la notion d'«Africain n, qui doit d'ailleurs inclure le Maghreb (écarté
par
Diop dans son projet politique, car non nègre), est-elle véritablement un concept
cultu-
rellement homogène et signifiant? Et que veut dire ( noir N, si l'on inclut les
Indiens,
les Mélanésiens, les Australiens? Est-il légitime de parler de ( nationalisme noir
n, ou
comme le chanteur Fela Kuti, de blackism (a force in the mind), autrement dit, la
couleur
de peau est-elle une nationalité? Faire du Noir le premier homme, l'homme
primordial,
ne risque-t-il pas d'en faire un homme ( primitif ) ?Tous ces graves problèmes,
d'ordre
exclusivement social et non biologique, baignent dans la confusion entretenue en
perma-
nence entre nature et culture, entre race et classe.
Les dériwes de i'afrocentrisme
Profitant de la vague engendrée par les attitudes ( politically correct ) née de la
mauvaise conscience américaine, et qui vise au respect des droits des minorités, le
mouvement afrocentriste (Asante, 1988) est arrivé à prendre pied dans certaines
univer-
sités américaines. Après les Black Panthers et les Black Muslims, c'est l'un des
récents
avatars des mouvements de pensée destinés à transformer une personnalité
( raciale )
en mouvement idéologique. Car c'est surtout dans la diaspora noire, toujours à la
recherche d'une identité, que se dessinent les plus forts courants. Le tribut à
Diop y
est toujours signalé (14). La question est de savoir si le mouvement afrocentrique
est
susceptible de contribuer au développement de l'Afrique ou, au moins, de proposer
une issue aux ( African Americans )).
La tentation raciste
La crise économique met un terme à bien des espérances et, si une bourgeoisie
aisée se développe, la majorité des Noirs américains se retrouve victime de la
réces-
sion. C'est en réaction à cette paupérisation et à l'humiliation qui en résulte,
que se
produit la réactivation des thèses diopiennes qui, à l'époque de leur formulation,
ne
répondaient pas aux aspirations de la communauté, engagée dans le combat pour
I'éga-
lité. La communauté juive, qui était au coude à coude dans la lutte pour les droits
civiques, mais qui réussit l'intégration, s'éloigne alors, et les afrocentristes
les plus radi-
caux sont à présent férocement antisémites (15). On atteint vite le délire,
notamment
avec la théorie mélaniste par exemple (Barr 19831, qui, parce que la mélanine a, en
éprouvette, des propriétés supraconductrices, explique que les Noirs sont plus
sensibles
aux émotions. Leonard Jeff ries, chef du département des études africaines-
américaines
à la City University de New-York, oppose quant à lui les méchants peuples de la
Glace
aux bons peuples du Soleil. Un autre afrocentriste explique le ((caractère raciste,
sexiste
et violent des Occidentaux ) par le fait que ceux-ci descendent directement des
hommes
de Néanderthal (Bradley 19781..
Flatter les instincts ethniques mène immanquablement à des mouvement haineux,
à preuve les massacres du Rwanda ou de Yougoslavie, et le doux diplomate Gobineau
a ouvert la voie à Hitler. Le conseiller Schlesinger (1992) a fait l'amer constat
que
l'Amérique n'était plus - mais cette société fondamentalement violente l'a-t-elle
véri-
LES SCIENCES HORS ~OCCIDENTAUXX~ SIECLE
tablement été ? - un melting pot, mais un conglomérat de communautés hostiles et
repliées sur elles-mêmes, où I'afrocentrisme joue un jeu ségrégationniste d'autant
plus
dangereux qu'au nom du multiculturalisme, il est enseigné dans les écoles, y
compris
dans ses délires les plus racistes (Ortiz de Montellano 1993), et les plus
approximatifs :
parce que dans Antoine et Cléopdtre, Shakespeare, qui l'a sans doute bien connue,
dit
de la reine d'Égypte (descendante directe, faut-il le rappeler, d'un général grec),
qu'elle
était ( basanée )), le diopiste surinamien Van Sertima, dans son récent ouvrage
Black
Women in Antiquity, en fait une noire, au grand dam de Snowden (19891, noir améri-
cain lui aussi, professeur à Howard, et très fin connaisseur des textes grecs et
romains
de l'antiquité, qui accuse, au passage, Diop, de distorsion et d'omission dans ces
cita-
tions d'auteurs classiques.
Le développement, dans quel sens ?
II y a une certaine façon d'aimer l'Afrique, qui l'enfonce un peu plus bas. Lors
d'une
exposition tenue à Yaoundé sur les graphies africaines, un visiteur, m e vantant
l'écri-
ture bamoun, dont l'invention, par l'ancien sultan, est toute récente, préconisait
ainsi
l'abandon de l'alphabet romain pour lui substituer celui-là. Tel autre, médecin
réputé,
recommandait le renoncement, dans les lycées, aux études gréco-latines au profit de
l'égyptien. Lorsqu'on sait que tout le vocabulaire et toute la tradition médicale
occi-
dentale dont lui-même était issu, sont grecs, et que les connaissances égyptiennes
elles-mêmes ont survécu grâce aux Grecs, comme dans l'exemple du théorème de
Pythagore (du reste d'origine possiblement sumérienne avant d'être passé en
Égypte),
que l'on chercherait en vain dans les traditions wolof, bantoues ou autres, alors
de tels
propos sont inquiétants de la part d'intellectuels. Un autre médecin africain,
détaché à
l'OMS, suggérait de son côté de réhabiliter des pratiques ancestrales, telles que
la divi-
nation médicale par le vol des oiseaux, tandis que le Centre d'études des
civilisations
bantoues (dirigé par Obenga) n'hésitait pas à programmer la télétransfert psychique
comme sujet de recherche en matière de transport, au motif que les ancêtres prati-
quaient ce moyen pour traverser l'espace.
Le sida, ( épidémie raciste ) (Sabatier 1989), n'a pas échappé à ces théoriciens et
pour d'actifs propagandistes, à qui l'idée que la maladie puisse être - ce qui
n'est pour-
tant mis en doute par aucun spécialiste - d'origine africaine, est insupportable,
ne serait
que le ( Syndrôme Importé pour Dépeupler l'Afrique ) (selon le mensuel
Voixd'Afrique,
no I), ou le fruit d'une conspiration pour exterminer les Noirs américains (Felder
19891,
idée largement répandue dans cette communauté. I I est certain que cette attitude
de
rejet, en retardant fortement les mesures de protection, a criminellement provoqué
des milliers de contamination.
La résistance
Une vision humaniste des rapports sociaux voudrait que l'on ne se préoccupe pas
des origines ( raciales ) de son interlocuteur, d'autant que la notion de race est
réfutée
par la biologie humaine. Malheureusement, cette perception est tellement prégnante,
dans les relations néocoloniales entre l'Europe et l'Afrique comme dans la guerre
civile
larvée qui sévit entre les communautés aux USA, qu'il faut pondérer cet optimisme
(16).
SCIENCE ET CONSCIENCE: LE COMBAT AMBIGU OE CHEIKH ANTA DIOP
Si le ressentiment peut être un moteur au développement, on manque d‘exemples
pour le prouver. Le choix pour l‘avenir sera l’isolement et la marginalisation, ou
la fusion
dans ce qu’Amselle (1990) appelle la logique métisse, et Senghor, pompeusement, la
civilisation de l’universel. Pour les diopistes ( la défense de notre univers
culturel négrc-
africain n’est point excessif, mais vital, et ce, surtout face aux politiques
d’assimilation,
de division, et à la propagation renforcée des courants de melting-pofisme culturel
)
(Kernit, Bulletin du mouvement international négro-africain Cheikh Anta Diop, no 1,
mai
1990, p. 7). D‘où une attaque violente contre la créolité, ((occultation du
génocide ...
apologie de la domination ... idéologie pittoresque visant à rendre les peuples
nègres
de la diaspora amnésiques n. II faudrait, comme le dit Axelle Kabou (1991),
~déchro-
matiser le débat )), mais son livre courageux a été suffisamment mal accueilli par
beau-
coup d’Africains pour espérer voir réaliser ce vœu.
I I est devenu traditionnel pour les diopistes de fustiger Césaire, qui n’a
pourtant pas
de leçon à recevoir en matière de négritude, pour avoir rendu hommage (Cahier d‘un
retour au pays natal, 1939) aux peuples noirs, ( ceux qui n’ont inventé ni la
poudre ni
la boussole n.. . Avec une grande acuité, Frantz Fanon (1952) avertissait: ((je
suis un
homme, et en ce sens la guerre du Péloponèse est aussi mienne que la découverte
de la boussole ... Le problème envisagé ici se situe dans la temporalité. Seront
désa-
liénés Nègres et Blancs qui auront refusé de se laisser enfermer dans la Tour
substan-
tialisée du Passé ... En aucune façon je ne dois m‘attacher à faire revivre une
civilisa-
tion nègre injustement méconnue )). Le philosophe camerounais Fabien Eboussi-
Boulaga
(1991) ajoute: ( il n‘est pas nécessaire de nous forger un passé glorieux fictif,
d‘exhu-
mer des splendeurs perdues pour affronter le présent et l‘avenir )).
Ce même auteur (1992 p.146), dans un jugement aussi lucide qu‘honnête de l’œuvre
de Diop, fait la proposition suivante : Tandis que son apport de connaissances
neuves
et de faits scientifiquement démontrés est exagérément surévalué, sa contribution
méthodique et épistémologique est minimisée ou simplement ignorée. J‘en déduis
deux tâches distinctes mais liées et convergentes : continuer à rechercher le
verdict
spécialisé des domaines qu‘il n‘a pu que survoler et à s’y soumettre non sans
esprit
critique, mais en m ê m e temps expliciter et radicaliser les principes
épistémiques de
sa pratique en vue de la reconstruction scientifique, économique et politique de
/Ifrique»
(souligné par l‘auteur). I I m e semble que cette formulation peut faire
l’unanimité des
chercheurs, occidentaux comme africains.
conclusion
La science a-t-elle une couleur? Faut-il réclamer pour elle le droit à la
différence, à
l’indifférence ou à la non-différence? Dès son premier rapport, en 1946, le
directeur
général de l’Unesco, Julian Huxley, rappelait l‘universalité de la connaissance
scienti-
fique, en citant a contrario la science allemande ) qui prétendait à élaborer une
( physique aryenne ) et dénonçait la ((science juive ) (Thuillier 1987). Avec
l’œuvre de
Cheikh Anta Diop, c’est d’une réécriture de l’histoire des peuples du Sud qu’il
s’agit.
Cependant, contrairement aux dangereux excès actuels, qu’il a malgré tout contribué
à inspirer, mais qui existent aussi chez W.E.B. DuBois ou Kwame Nkrumah (qui, en
baptisant Ghana un pays qui n’avait aucun rapport avec le Ghana antique, offre un
clas-
LES SCIENCES HORS D'OCCIDENTAU xxe SIECLE
sique exemple de détournement de l'histoire), le travail de C.A. Diop relève de la
tradi-
tion cartésienne, et si ce n'est pas de la très bonne science, ce n'est
certainement pas
non plus de la fausse science. Les dérives qui se réclament de lui sont beaucoup
plus
médiocres que ne l'est sa tentative courageusement argumentée, et on a le sentiment
que peu de progrès a été fait dans le débat, en trente ans (voir les ( réponses aux
critiques ) dans Diop 1962).
On a vu (note 3) l'influence considérable, en termes de fierté, que son œuvre avait
sur beaucoup d'Africains, et la disproportion, le phénoménal décalage en fait,
entre son
importance pour ce public, et son faible impact, pour ne pas parler de manque de
consi-
dération (en dehors, naturellement, de tout préjugé racial ))I, dans la communauté
scientifique. Le critiquer est-il mauvais, et si oui, à qui profite le crime? Pour
le mathéma-
ticien Esso Gomé (1 991 1, ( le but est de discréditer Cheikh Anta Diop. Des
questions
se posent alors : les arguments invoqués par Froment sont-ils fondés ou bien
cachent-
ils sa mauvaise foi derrière une fausse objectivité ? Quelles motivations réelles
justi-
fient-elles le fait qu'un individu se permette de détruire quelqu'un d'honorable et
de
respectable devant les siens ?.. . Froment souhaite en fait que les Africains
critiquent
et démolissent les thèses de Cheikh Anta Diop. Que redoute-t-il, lui, et tous ceux
qui
pensent comme lui ?. . . I l s'agit donc d'une guerre ouverte qui oppose deux
courants
de pensée, deux visions du monde.. . Froment ne réalise même pas qu'il préconise
une science de domination alors que les Noirs désirent promouvoir une science de
libé-
ration ) (p. 51-53). Je pose l'hypothèse qu'une science biaisée et particulariste
fait un
tort considérable à l'Afrique, et que ceux qui par là, croient la redresser,
l'enfoncent.
Qu'en retenir de positif ? Diop, pour qui l'Histoire doit fonctionner
opératoirement
pour susciter l'unification de l'Afrique, la transforme en un mythe, aux bases bien
fragiles.
Pour Balandier (1 981, p. 2141, ( ce passage du mythe à implications idéologiques à
la
doctrine politique moderne à implications mythiques, nous fait rencontrer le
problème
qui se pose à l'Afrique actuelle, et dont elle commence à prendre claire
conscience.
Ce problème, c'est celui de la dialectique entre tradition et révolution D. Le
monde a
assurément besoin d'une Afrique forte, sachant allier héritage et modernité, et le
fédé-
ralisme panafricain est la seule voie possible, Diop l'a parfaitement vu. Sa vision
poli-
tique est la plus pertinente qui soit, et le sens de l'histoire est pour lui. Mais
ici, i l est
seulement question d'anthropologie, et à pratiquer la confusion des genres, d'une
sincé-
rité le conduisant à l'aveuglement, il apparaît que le ( pharaon ) est nu ... Que
l'Afrique
ait été humiliée par le colonisateur, cela est certain. Que le sentiment national
s'em-
pare de ce ressentiment, quoi de plus normal. Qu'une conscience raciale s'y glisse,
et
c'est déjà dangereux. Que, de surcroît, une analyse politique prospective positive,
celle
de l'unification africaine, soit fondée sur un soubassement théorique aussi
vulnérable,
voilà le risque. Où que l'on se tourne en effet, dans chaque discipline, les
profession-
nels concernés dénoncent des entorses méthodologiques rédhibitoires. Ce qui vaut
pour l'anthropologie physique est vrai de l'égyptologie (Yoyotte, comm. pers. ;
Leclant,
comm. pers.) ou de la linguistique (Tourneux 1994, Bouquiaux comm. pers.). I I ne
s'agit
- hélas, ce serait trop simple - pas d'un complot impérialiste pour mépriser
l'histoire
de l'Afrique. I I est regrettable de constater que ce sont, à l'inverse, des
pratiques aussi
peu conformes à la problématique, voire à la déontologie, scientifiques, qui
jettent le
SCIENCE ET CONSCIENCE: LE COMBAT AMBIGU DE CHEIKH ANTA DIOP
discrédit sur la recherche africaine. Curieusement, aucun débat de fond n'a été
orga-
nisé depuis le colloque du Caire, il y a déjà vingt ans, sur l'évaluation
contradictoire des
arguments de Diop, la plupart des spécialistes estimant, à l'instar de
l'égyptologue
Miriam Lichtheim (1 71, qu'ils n'ont pas de temps à perdre pour cela, ce qui laisse
évidem-
ment le champ libre à tous les abus. On ne peut plus faire l'économie d'une telle
confrontation.
Le drame est en fait le manque de chercheurs, d'abord bien sûr en raison de faibles
moyens (même si l'économie n'a pas toujours été dans l'état sinistré actuel), mais
aussi
à cause d'un désintérêt spécifique à certains secteurs, car si l'on compte de
nombreux
ethnologues et sociologues, il n'y pratiquement pas de paléontologues ou
d'anthropo-
logues physiques africains, ce qui laisse entrevoir un problème plutôt culturel.
Faire des
livres avec les livres est un mauvais rêve d'intellectuel, lacollecte
d'obsetvations, rendue
urgente par la destruction de sites majeurs (sous le barrage d'Assouan par
exemple),
prime toute spéculation abstraite scientifiquement hâtive.
Au nom de l'adage ((tout ce qui se fait pour vous et sans vous se fait contre
vous )
(SaIl 1988), la recherche historique diopienne se voit comme médiatrice de la lutte
contre l'oppression occidentale, dans une perspective néo-, voire pan-pharaonique.
Se
dispenser de la caution du ( Blanc », supposé maître d'un jeu dont il aurait édicté
Iui-
même les règles, en est l'axiome. Dans sa préface au livre de [Link] (19731,
Diop
constate : ( en attendant, les spécialistes africains doivent prendre des mesures
conser-
vatoires. II s'agit d'être apte à découvrir une vérité scientifique par ses propres
moyens,
en se passant de /'approbation d'autrui, de savoir consetver ainsi son autonomie
intellec-
tuelle jusqu'à ce que les idéologues qui se couvrent du manteau de la science se
rendent
compte que l'ère de la supercherie, de l'escroquerie intellectuelle est
définitivement
révolue, qu'une page est tournée dans l'histoire des rapports intellectuels entre
peuples
et qu'ils sont condamnés à une discussion scientifique sérieuse, non escamotée au
départ ) (souligné par moi). Pour le sociologue camerounais Jean Foukoué (19851, ((
il
ne fait aucun doute que le champ de référence qu'offre le cadre théorique de Cheikh
Anta Diop inaugure la formation d'une ( science africaine D, susceptible de fournir
une
alternative : celle de dégager des principes de recherche qui soient autonomes par
rapport aux systèmes et aux visions du monde dominant )).
L'illusion est là. Si plusieurs épistémologues ont attiré l'attention sur les
préjugés
de race (Haraway 19891, ou encore les risques de I'(( évaluation par les pairs ), à
propos
des comités de lecture des journaux scientifiques en vue (Leslie 1990), i l n'en
demeure
pas moins que le système ne peut fonctionner qu'au sein d'une communauté mondiale,
adhérant à une éthique commune, l'image du savant incompris et méconnu n'étant
qu'une fable. C'est pourquoi les publications diopistes se répandent en sous-main
dans
des circuits qui évitent les congrès et colloques d'égyptologie ou d'anthropologie
en
esquivant tout débat public. En février 1976, à la suite d'un séminaire sur les
alterna-
tives africaines, fut fondée la WBRA (World Black Researchers' Association), dont
Diop
fut élu président. Le but était d'établir une connexion entre tous les chercheurs (
noirs )
(Océanie et Asie comprises) pour lutter contre le sous-développement. II ne semble
pas que cette association ait réussi à exister, mais il serait bon de se demander
si, sur
cette base raciale, elle était viable.
LES SCENCES HORS D'OCCfDENTAU XXe SfÈCLE
I I ya chez Diop une soif de savoir encyclopédique qui force l'admiration et le
respect,
d'autant que ce ((feu sacré ) dont i l se disait habité, était au service d'une
cause progres-
siste (en donnant son nom à l'université de Dakar, le gouvernement sénégalais a
souhaité
pérenniser le souvenir du savant, pour sans doute faire oublier que ce même gouver-
nement l'avait brimé durant toute son existence). Le souci de redonner au peuple
noir
une dignité bafouée par des siècles d'esclavage puis de domination culturelle est
parfai-
tement légitime, et c'est ce que la plupart des gens retiennent des travaux de
Diop. La
déception, qui embarrasse surtout les chercheurs eux aussi progressistes, comme
Suret-Canale (1 9681, vient de deux points, les entorses à une méthodologie
rigoureuse,
pourtant revendiquée, qui provoque, dans chaque domaine traité, le doute quant à la
validité de la thèse avancée, ainsi que le constant appel à la solidarité de ( race
), Je
pense que ces aspects-là du discours doivent être, dans l'intérêt général,
critiqués,
voire combattus. Car, ou bien Cheikh Anta Diop dit simplement aux Africains
((armez-
vous de science ), et son message est universel, et va de soi, y compris pour les (
non-
Noirs ), ou bien il plaide pour la construction d'un savoir africain séparé,
soustrait à I'éva-
luation externe (se passant de l'approbation d'autrui ?), et cet apartheid
scientifique
volontaire ne peut qu'aboutir à l'impasse.
SCIENCE ET CONSCIENCE: LE COMBAT AMBIGU DE CHEIKH ANTA D/OP
NOTES
1) Jean-Pierre Warnier, professeur à la Sorbonne, exprime bien ce sentiment général
: ((Aucun nationa-
lisme, au demeurant, n'est aisément soluble dans l'acide scientifique. On éprouve
quelque mauvaise
conscience à jouer les trouble-fête. Mais, même pour la bonne cause de l'unité
africaine et de la lutte
contre I'eurocentrisme et i'apartheid, faut-il renoncera la critique ? U (J.
desAf~canistesô0, 1990. p.180).
2) Le célèbre géographe Elisée Reclus (1872) appuie l'hypothèse de Darwin, qui
avait imaginé que l'Afrique
devait être le berceau de l'humanité, en déclarant que ((l'Afrique est le continent
des grands singes
anthropomorphes, elle est aussi celui des Hommes les plus simiesques (les
Pygmées))). Cette nature
semi-animale des Pygmées, niée avec vigueur par de Quatrefages dès 1887, est un
préjugé encore très
répandu dans les populations d'agriculteurs d'Afrique centrale (Kazadi 1981,
Vansina 1990, Froment
1994d).
3) ((Scholars other than archaeologists ; these were novelists, poets, historians
and sociologists who met
in French universities in the years following 1920. They were political activists,
fighting for the freedom
of Africa and against the dominant colonial paternalism and manipulation of the
knowledge ». Le rôle de
Diop est souligné par de nombreux témoignages, tel ceux-ci : ( Je m e rappelle que
c'est grâce aux livres
de M. Cheikh Anta Diop qu'en 1964, j'ai retrouvé en France ma dignité d'homme
noir ) (un lecteur
d'Afrjque-Histoire, no 4, 1981, p. 65); ((Cheikh Anta Diop fut un humaniste; il a
mené un combat huma-
nitaire, non pas un combat raciste, concernant la négritude comme ont semblé
l'attester certains enne-
mis de l'Afrique. Certes, c'était un homme de science doublé d'un nationaliste
convaincu; mais son
œuvre n'a pas à être ramenée à une vulgaire glorification raciale. Considéré comme
défenseur de I'his
toire nègre, ce fils d'Afrique est l'un de ceux qui ont contribué à la
popularisation des vérités historiques
de ce continent ) (jugement d'un lycéen dans Cameroon Tribune no 4158 du 16 juin
1988). Voir aussi
Ela J.M. 1989. Cheikh Anta Diop ou /'honneur de penser. L'Harmattan, Paris, 143 p,
et d'innombrables
autres exemples.
4) L'antiquité et le raffinement des civilisations asiatiques, au Cambodge par
exemple, n'ont jamais été niés
par les colonisateurs, ce qui ne les a nullement arrêtés dans leur tentative de
domination. En Afrique
noire, faute de traditions écrites et de monuments anciens, la découverte du passé
a été beaucoup plus
lente. Aujourd'hui encore, ce sont ces autochtones qui, en Asie, en Amérique
latine, ou en Afrique (voir
les terres cuites de Djenné Djenno, cité révélée, là encore, par des Occidentaux),
pillent les sites pour
en vendre les plus belles pièces. II est évident que ces pratiques sont suscitées à
la fois par la situation
économique dramatique induite par la politique mondiale de domination, et par un
marché lucratif suscité
par des collectionneurs peu scrupuleux. II n'en demeure pas moins qu'elles révèlent
une absence de
( conscience nationale ) vis-à-vis de ces vestiges.
5) Le retentissement médiatique de cette théorie, lancée par Rebecca Cann et al. en
1987 dans Nature
(325: 31-36), aété énorme; sur la couverture de Newsweek du 11/01/88, ((Adam ) et (
Eve ) ont des
traits de métis clairs aux cheveux ondulés plutôt que d'authentiques négro-
africains, Chris Stringer, du
British Museum, commentait avec bon sens ( pour noirs qu'ils aient probablement
été, Adam and Eve
n'étaient pas des Africains modernes comme sur le portrait de Newsweek; ils étaient
nos ancêtres
communs à tous, et donc devaient être différents N (Science 1989,243 :1666).
Sciences etAvenird'avril
1988 a eu davantage d'audace en représentant la photo d'une vraie africaine
croquant une pomme, tandis
que Science et Vie titrait, en décembre 1988: ( Marquise, votre grand-mère était
une négresse ), et de
nouveau, Sciences et Avenird'août 1990: ((Adam était-il pygmée? ».
6) Déjà en 1932, Vayson De Pradenne consacrait un ouvrage de 676 pages aux fraudes
en archéologie
préhistorique ... A l'époque de la découverte de Piltdown - 1912-aucun fossile
humain n'avait été décou-
vert en Afrique: les premiers seront le crâne de Boskop au Transvaal (1913),
l'Homme de Broken Hill en
Rhodésie (1921) et l'Australopithèque de Taung, encore en Afrique du Sud (1924).
Keith, le paléoan-
thropologue le plus en vue d'Angleterre, déclarait que les Australopithèques
étaient ( dark-skinned )
(1948 p. 235), et que l'Homme de Piltdown venait d'Afrique (ibid., p. 213). Le faux
de Piltdown ne fut
établi qu'en 1950, l'auteur et les motivations sont restés inconnus, bien que les
noms d'une bonne
douzaine de suspects aient été avancés (Froment 1994a).
LES SCIENCES HORS D'OCCIDENT AU He SIEGLE
7) ( les os nasaux ... sont plutôt d'un type mélanésien ou africain que d'un type
eurasiatique)). De façon
d'ailleurs assez ironique, la Grande-Bretagne, après la trouvaille du cromagnoide
de Paviland (1 823). la
fameuse ( Dame Rouge », celle de Gibraltar en 1848, un des premiers néanderthaliens
connus mais non
reconnus (après le crâne d'enfant d'Engis en 1828 et avant la découverte de
Neandertal proprement dite,
qui date de 18561, enfin la rencontre, dans un niveau de 500000 ans, du tibia de
( Roger)) à Boxgrove
(Sussex), en 1994, font tout de même d'elle la patrie de restes humains européens
dune grande ant-
quité, à tous les moments de la recherche.
8) Le caractère négroïde des squelettes de Grimaldi fait l'objet dun débat qui n'a
pas sa place ici. La prim
cipale critique au travail de Verneau porte sur une reconstruction défectueuse:
((il y a de nombreux
manques, restitués au plâtre et peints, de telle sorte que si l'on n'a pas la
possibilité de prendre les sujets
en main et de les examiner avec soin, on ne distingue pas les parties originales et
les restitutions. Une
telle manière de procéder frise la falsification )) (Charles 1966). Or le travail
de ceux qui ont tenté de
reconstituer scientifiquement le crâne est écarté par Diop d'un trait de plume
(1981, p. 64) sans discus-
sion de fond, sans qu'il ait même pris la peine de constater les restitutions en
question. II se trompe du
reste en affirmant que tous les travaux sontfrançais puisque le tchèque Vlcek (1
965) et I'allemande Helga
Roth (1983) ont largement confirmé les auteurs précédents, dont la liste est donnée
dans la note 43 de
la page de Diop (1981, p. 641, travaux que je lui avais communiqués personnellement
à Dakar. Mais
l'échange tournait souvent au dialogue de sourds, comme le montre le compterendu
d'un Colloque tenu
à Yaoundé quelques jours avant la disparition de Cheikh Anta (in Essomba 1992, mes
remarques p. 308
et réponse de Diop, p. 310).
9) I l s'agit du travail du célèbre critique d'art, Elie Faure, 1929, Trois
Gouttes de Sang. Paris, 234 p.
IO) Schweinfurth G. 1873. ((Sur l'origine africaine des plantes cultivées en
Égypte)). Bull. Inst. €gyptien
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africaines ». Revue Anrhopol., p. 56-73. II faut aussi citer (Suret-Canale, comm.
pers.) l'influence sur
Cheikh Anta Diop de Madeleine Rousseau, qui éditait après-guerre la revue Le Musée
Vivant. La vieille
question des rapports entre l'Égypte et le reste du continent, est passée en revue
par Herzog (1969) et
Leclant (1972).
11) Dès 1934, D. Westermann (The African Today, traduit par Noirs et Blancs en
Afrique, Paris 1937) disait:
((c'est devenu actuellement à la mode parmi les intellectuels et les savants
africains en Amérique et en
Afrique, de parler de l'Afrique comme le berceau de la culture, si bien qu'on
pourrait croire que les ancêtres
des Nègres actuels seraient les fondateurs ou constructeurs des pyramides.. ,) Pour
des détails sur ces
premières études, voir Spady (1989).
12) La peau des momies est souvent altérée par les bains caustiques de natron, et
par l'enduit de bitume
qui leur donne cette teinte noire ne devant rien à la pigmentation. Comme toutes
les populations humaines
synthétisent de la mélanine (seule la disposition fine des grains de pigments ou
mélanosomes est variable),
il faudrait pratiquer des études en microscopie électronique qui, à ma
connaissance, n'ont jamais été
faites, et choisir une gamme étendue de peaux humaines à divers stades de bronzage.
II faudrait de plus
leur faire subir, pour que la comparaison soit valable, une momification. Lam
(1994, p. IO), serait bien en
peine de prouver son affirmation selon laquelle ( l'analyse de la mélanine de
certaines momies égyp
tiennes a révélé que ces dernières avaient le même taux que les Nègres actuels »,
cette preuve n'étant
pas contenue dans les écrits de Diop qu'il cite en référence.
13) En dehors de l'absence de témoins matériels, les différences de forme du crâne
entre les Égyptiens et
les Négro-Africains excluent une parenté génétique récente. Lam (1994, p. 95). ne
trouve comme «faits
concrets qui contredisent formellement Alain Froment ) que trois traditions orales
parlant de migrations
venues d'Egypte. Outre que l'on ne peut désigner un récit comme un fait objectif,
tant on sait combien
les traditions ( réarrangent la vérité, il est douteux qu'une telle tradition
puisse survivre 2 500 ans. De
plus, dans ces récits, l'Égypte est appelée Misra. ce qui est le terme biblique ou
coranique, et certaine-
ment pas le nom dont les Égyptiens se servaient pour désigner leur pays.
SCIENCE El CONSCIENCE: LE COMBATAMBIGU DE CHEIIKHANTA DIOP
14) ( This book, to a large extent, can be considered an obeisance to two
intellectual forces that have shaped
it: Gerald Massey and Cheikh Anta Diop)) (Finch 1991); «The most persuasive
arguments marshalled
to date in favor of the African claim to Egyptian civilization are those made by
Africa'sleading cultural
historian, the late Cheikh Anta Diop)) (Van Sertima 1989); (1 am a diopian )
(Molefi Asante alias Arthur
L. Smith, chairman, Dept African American Studies, Temple University,
Philadelphie). Ces auteurs reco-
pient en général de larges passages de Diop, et si celui-ci ne peut bien sûr être
tenu pour directement
responsable des déviations engendrées par ses lecteurs, il se trouve cependant à la
source.
15) Voir l'analyse de H.L. Gates Jr, président du département d'études afro-
américaines de l'Université
Harvard, I( Le nouvel antisémitisme noir américain ) (Libération, 241 0-92). qui
remarque notamment:
( il s'agit d'un antisémitisme d'en-haut, manipulé par des leaders qui prétendent
exprimer le ressenti-
ment des autres ... Ceux qui s'intéressent au sort de l'Amérique noire doivent
garder à l'esprit le respect
que nous nous devons à nous-mêmes )). Les librairies des abords de l'université
Howard de Washington,
sont un des endroits où l'on peut encore de nos jours acheter les Protocoles des
Sages de Sion, un des
plus fameux faux à visée antisémite de l'Histoire.
16) À preuve le récent ouvrage de Murray et Herrnstein, The Bell Curve,
Intelligence and Clan Structure in
American Life (Free Press, New York, 1994,845 p.), directement issu de la pensée
consewatrice reaga-
nienne, qui affirme que les différences sociales sont causées par des inégalités
génétiques de quotient
intellectuel, test où les ( Noirs H obtiennent 15 points de moins que les ( Blancs
n, et qu'il est donc inutile
de dépenser trop dans les programmes d'assistance aux défavorisés. Ce genre
d'ouvrages obéit cette
logique racialisante, héritée du xixe siècle, dont les minorités opprimées peuvent
légitimement se plaindre,
mais que les afrocentristes mélanistes récupèrent à leur profit.
17) ( I do not wish to waste any of my time refuting the errant nonsense which is
being propagated in the
American black community about the Egyptians being Nubians and the Nubians being
black)) cité par
Schlessinger (1992). Pour les afrocentristes, l'ouvrage de Schlessinger est une
apologie des valeurs
((blanches », auquelles ils opposent une forme de multiculturalisme. qui leur fait
presque regretter le
temps de la ségrégation : ( Of course, segregation was legally and morally wrong,
but something was
given to black children in those schools that was just as important in some senses
as the new books ...
While I am not nostalgic for the era of segregated schools, w e should remember
what was best in those
schools ) (Asante M.K., ((Afrocentric Curriculum », EducationalLeadership,
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LES SCIENCES HORS D'OCCIDENT
2 0 ~ CENTURY SCIENCES:
BEYOND THE METROPOLIS
AU xx' SIÈCLE
&RIE sous LA DIRECTION
DE ROLAND W M
VOLUME 2
LES SCIENCES COLONIALES
FIGURES ET INSTITUTIONS
COLONIAL SCIENCES:
RESEARCHERS AND INSTITUTION
PATRICK PETITJEAN
ÉDITEUR SCIENTIFIQUE
ORSTOM Éditions
L'INSTITUT FRANÇAIS DE RECHERCHE SCIENTIFIQUE POUR LE DÉVELOPPEMENT EN COOPERATION
PARIS 1996