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38575.33.12
Corneille . Menteur . 1891
38575.33.19 .
VERI
TAS
HARVARD
COLLEGE
LIBRARY
38535.33.x2
Hachette's French Classics
LE MENTEUR
COMÉDIE EN CINQ ACTES
PAR
P. CORNEILLE
With Grammatical and Explanatory Notes
BY
B. BUISSON, M.A. ,
Late Scholar of the " École Normale Supérieure "; French Examiner
at Christ's Hospital ; One of the Masters of the Charterhouse School,
NEW EDITION .
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
LONDON : 18 KING WILLIAM STREET, CHARING -CROSS
PARIS : 79 BOULEVARD SAINT -GERMAIN
BOSTON : CARL SCHOENHOF
1891 .
All Rights Reserved.
HACHETTE'S FRENCH CLASSICS
AND
CHEFS D'ŒUVRE DU THÉÂTRE FRANÇAIS.
Price per Volume, 6d.; in limp cloth, 9d.
SERIES I.
BOILEAU .
Le Lutrin. By Rev. A. C. CLAPIN, M.A.
BRUEYS .
L'Avocat Patelin. By GUSTAVE MASSON, B.A.
CORNEILLE .
Le Cid . By JULES BUÉ, M.A.
Cinna. By HENRY TARVER.
Horace. By the Rev. P. H. E. BRETTE, B.D.
Polyeucte. By GUSTAVE MASSON, B.А.
Le Menteur. By B. BUISSON, M.A.
La Suite du Menteur. By A. DUPUIS, B.A.
MOLIÈRE .
L'Avare . By GUSTAVE MASSON, B.A.
Le Bourgeois Gentilhomme. By FRANCIS TARVER, M.A.
Les Femmes Savantes. By A. ROCHE.
Les Fourberies de Scapin. By H. J. V DE CANDOLE, M.A.
Le Malade Imaginaire. By A. E. RAGON.
Le Médecin Malgré Lui. By H. LALLEMAND, B.-és-Sc.
Le Misanthrope. By the Rev. P. H. E. BRETTE, B.D.
Les Précieuses Ridicules. By A. DUPUIS, B.A.
Tartuffe . By JULES BUÉ, M.A.
MUSSET .
On ne Saurait Penser à Tout. By GUSTAVE MASSON, B.A.
Il faut qu'une Porte Soit Ouverte ou Fermée. By GUSTAVE
MASSON, B.A.
RACINE .
Andromaque. By HENRY TARVER.
Athalie. By the Rev. P. H. E. BRETTE, B.D.
Britannicus. By GUSTAVE MASSON, B.A.
Esther. By A. ROCHE.
Iphigénie. By JULES BUÉ, M.A.
Phèdre. By HENRI BUÉ, B.-ès-Sc.
Les Plaideurs. By FRANCIS TARVER. M.A.
Hachette's French Classics
LE MENTEUR
COMÉDIE EN CINQ ACTES
PAR
P. CORNEILLE
With Grammatical and Explanatory Notes
BY
B. BUISSON, M.A. ,
Late Scholar of the " École Normale Supérieure "; French Examiner
at Christ's Hospital ; One of the Masters of the Charterhouse School.
NEW EDITION .
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
LONDON : 18 KING WILLIAM STREET, CHARING-CROSS
PARIS : 79 BOULEVARD SAINT-GERMAIN
BOSTON CARL SCHOENHOF
1891 .
All Rights Reserved.
38535.33.12
38 53
7
Grati
RANKEN, ELLIS, & Co.,
Drury House, Drury Court, Strand, London,
Great Britain .
INTRODUCTION.
" SPANISH literature," said Guizot, " shared with Correille the
honour of the first French Tragedy and Comedy. Genius is
evidently as necessary for selection and imitation as for invention,
for, although Spanish literature was open to all the wits of the
age, Corneille alone was able to derive from it the Cid and the
Menteur.
" It is not by the arrangement of its plot, or by the truth of its
sentiments, that the Menteur is distinguished from Corneille's
earlier comedies. In many of these latter the rules are as carefully
observed ; unity of place is more so in the Place Royale, and
unity of time in the Suivante; but the dramatic effect of the
Menteur arises from the portraiture of a real well-known
character, and Corneille once more taught the public to enjoy
the charm of truth. Before the time of Hardy Comedy had been
gay but licentious, afterwards it was licentious and melancholy,
and Corneille, by rendering it more pure, may perhaps have made
it somewhat more sober ."
The play was first performed in 1642, and met with a favourable
reception, something of which is related by Corneille himself in
La Suite du Menteur, where Cliton, speaking to Dorante, alludes to
the success of the comedy, and goes so far as giving us the portrait
of the principal actor, the celebrated Jodelet.
The first edition was published in 1644. We have subjoined an
argument explicative of the plot, and besides copious notes,
philological and literary, there will be found in the appendices
interesting criticisms on the play by most competent writers, as
well as a notice of the principal imitations or adaptations of
Corneille's comedy.
B. B.
ARGUMENT.
The first act takes place in the Tuileries. Dorante, a great
boaster, gifted with an invincible propensity to colour the truth,
has newly arrived from Poitiers, where he was studying for the
Bar, and, assuming airs of assurance, seeks adventure in Paris.
Fortune aiding, he has scarcely a few hours to wait before he
meets with a love affair and a duel. Incapable to say a word
without inventing a story, he tries to persuade the first lady he
meets in the Tuileries that he is desperately in love with her
for months, while his highly-coloured description of a purely
imaginary serenade induces the too-credulous Alcippe to see in
him a preferred rival. Hence arises a series of intricate situations
and imbroglios which are often more than a match for the skill
of Dorante, in spite of the marvellous fertility of his imagination.
Wishing to avoid a marriage devised for him by his father,
Dorante (Act II.), by means of a complicated and amusingly in-
credible story, tries to make the old man believe that he has already
contracted marriage secretly at Poitiers.
Challenged by Alcippe, whose jealousy has been awakened by
the story of the serenade, Dorante fights bravely (Act III.), but
without any harm resulting on either side, though he cannot help
relating the peripeties of the duel in a most dramatic manner to
his valet, just describing the death of his adversary, when the
latter appears perfectly safe and sound, or rather, as Dorante
vainly attempts to put it, miraculously redivivus.
The lady he was courting, suspecting the shallowness of his
passion, has recourse to a disguise, with the help of a friend
(Act IV. ), by which she brings Dorante to a supposed rendez-vous,
and hears him repeat, though he thinks her another lady, the same
vehement protestations of love he had made before. Nevertheless
Dorante, who is never disconcerted, shows a great skill in trying
to get out of the scrape, and, whilst he is uncertain himself which
of the two fair ladies he loves most, and scarcely able to dis-
tinguish them by their names, he has succeeded, in spite of his
incorrigible boasting, to win the heart (Act V.) of the charming
Lucrece, and easily obtains the consent of a too indulgent father
to a union which seems a rather sweet punishment for the liar,
faithful to the last to his character-a conclusion which evidently
shows that in the eyes of Corneille Dorante's story -telling is
rather a ridiculous than a really perverse habit, a travers d'esprit,
not a vice de cœur.
ÉPÎTRE.
MONSIEUR,
Je vous présente une pièce de théâtre d'un style si éloigné
de ma dernière, qu'on aura de la peine à croire qu'elles soient
parties toutes deux de la même main, dans le même hiver. Aussi
les raisons qui m'ont obligé à y travailler ont été bien différentes .
J'ai fait Pompée pour satisfaire à ceux qui ne trouvoient pas les 5
vers de Polyeucte si puissans que ceux de Cinna, et leur montrer
que j'en saurois bien retrouver la pompe quand le sujet le pourroit
souffrir ; j'ai fait le Menteur pour contenter les souhaits de beau-
coup d'autres qui, suivant l'humeur des François, aiment le
changement, et, après tant de poëmes graves dont nos meilleures 10
plumes ont enrichi la scène, m'ont demandé quelque chose de
plus enjoué qui ne servît qu'à les divertir. Dans le premier,
j'ai voulu faire un essai de ce que pouvoient la majesté du
raisonnement et la force des vers dénués de l'agrément du sujet ;
dans celui -ci, j'ai voulu tenter ce que pourroit l'agrément du sujet 15
dénué de la force des vers. Et d'ailleurs, étant obligé au genre
comique de ma première réputation, je ne pouvois l'abandonner
tout- à-fait sans quelque espèce d'ingratitude. Il est vrai que
comme, alors que je me hasardai à le quitter, je n'osai me fier à
mes seules forces, et que, pour m'élever à la dignité du tragique, 20
je pris l'appui du grand Sénèque, à qui j'empruntai tout ce qu'il
avoit donné de rare à sa Médée : ainsi, quand je me suis résolu de
repasser du héroïque au naïf, je n'ai osé descendre de si haut sans
m'assurer d'un guide, et me suis laissé conduire au fameux Lope
de Vega, de peur de m'égarer dans les détours de tant d'intrigues 25
que fait notre Menteur. En un mot, ce n'est ici qu'une copie d'un
excellent original qu'il a mis au jour sous le titre de la Verdad
sospechosa ; et, me fiant sur notre Horace, qui donne liberté de
tout oser aux poëtes ainsi qu'aux peintres, j'ai cru que, nonobstant
la guerre des deux couronnes, il m'étoit permis de trafiquer en 30
Espagne. Si cette sorte de commerce étoit un crime, il y a long- .
temps que je serois coupable, je ne dis pas seulement pour le Cid,
où je me suis aidé de don Guillem de Castro, mais aussi pour
Médés, dont je viens de parler, et pour Pompée même, où, pensant
vi
me fortifier du secours de deux Latins, j'ai pris celui de deux
Espagnols, Sénèque et Lucain étant tous deux de Cordoue. Ceux
qui ne voudront pas me pardonner cette intelligence avec nos
ennemis approuveront du moins que je pille chez eux ; et, soit
5 qu'on fasse passer ceci pour un larcin ou pour un emprunt, je
m'en suis trouvé si bien, que je n'ai pas envie que ce soit le dernier
que je ferai chez eux. Je crois que vous en serez d'avis, et ne
m'en estimerez pas moins.
Je suis,
10 Monsieur,
Votre très-humble serviteur,
CORNEILLE .
AU LECTEUR .
BIEN que cette comédie et celle qui la suit soient toutes deux de
15 l'invention de Lope de Vega, je ne vous les donne point dans le
même ordre que je vous ai donné le Cid et Pompée, dont en l'un
vous avez vu les vers espagnols, et en l'autre les latins, que j'ai
traduits ou imités de Guillem de Castro et de Lucain. Ce n'est
pas que je n'aie ici emprunté beaucoup de choses de cet admirable
20 original ; mais, comme j'ai entièrement dépaysé les sujets pour les
habiller à la françoise, vous trouveriez si peu de rapport entre
l'Espagnol et le François, qu'au lieu de satisfaction vous n'en
recevriez que de l'importunité.
Par exemple, tout ce que je fais conter à notre Menteur des
25 guerres d'Allemagne, où il se vante d'avoir été, l'Espagnol le lui
fait dire du Pérou et des Indes, dont il fait le nouveau revenu; et
ainsi de la plupart des autres incidens, qui, bien qu'ils soient
imités de l'original, n'ont presque point de ressemblance avec lui
pour les pensées, ni pour les termes qui les expriment. Je me
30 contenterai donc de vous avouer que les sujets sont entièrement de
lui, comme vous les trouverez dans la vingt et deuxième partie de
ses comédies. Pour le reste, j'en ai pris tout ce qui s'est pu
accommoder à notre usage ; et, s'il m'est permis de dire mon
sentiment touchant une chose où j'ai si peu de part, je vous
35 avouerai en même temps que l'invention de celle-ci me charme
vii
tellement, que je ne trouve rien à mon gré qui lui soit comparable
en ce genre, ni parmi les anciens, ni parmi les modernes. Elle est
toute spirituelle depuis le commencement jusqu'à la fin, et les
incidens si justes et si gracieux, qu'il faut être, à mon avis, de
bien mauvaise humeur pour n'en approuver pas la conduite, et 5
n'en aimer pas la représentation.
Je me défierois peut- être de l'estime extraordinaire que j'ai pour
ce poëme, si je n'y étois confirmé par celle qu'en a faite un des
premiers hommes de ce siècle, et qui non-seulement est le pro-
tecteur des savantes muses dans la Hollande, mais fait voir encore 10
par son propre exemple que les grâces de la poésie ne sont pas
incompatibles avec les plus hauts emplois de la politique et les
plus nobles fonctions d'un homme d'État. Je parle de M. de
Zuylichem, secrétaire des commandemens de Mgr. le prince
d'Orange. C'est lui que MM. Heinsius et Balzac ont pris comme 15
pour arbitre de leur fameuse querelle, puisqu'ils lui ont adressé
l'un et l'autre leurs doctes dissertations, et qui n'a pas dédaigné
de montrer au public l'état qu'il fait de cette comédie par deux
épigrammes, l'un françois et l'autre latin, qu'il a mis au-devant
de l'impression qu'en ont faite les Elzévirs, à Leyden. Je vous 20
les donne ici d'autant plus volontiers, que, n'ayant pas l'honneur
d'être connu de lui, son témoignage ne peut être suspect, et qu'on
n'aura pas lieu de m'accuser de beaucoup de vanité pour en avoir
fait parade, puisque toute la gloire qu'il m'y donne doit être
attribuée au grand Lope de Vega, que peut-être il ne connoissoit 25
pas pour le premier auteur de cette merveille du théâtre.
EXAMEN DU MENTEUR.
CETTE pièce est en partie traduite, en partie imitée de l'espagnol.
Le sujet m'en semble si spirituel et si bien tourné, que j'ai dit
souvent que je voudrois avoir donné les deux plus belles que j'aie 30
faites, et qu'il fût de mon invention. On l'a attribué au fameux
Lope de Vega ; mais il m'est tombé depuis peu entre les mains un
volume de don Juan d'Alarcon, où il prétend que cette comédie
est à lui, et se plaint des imprimeurs qui l'ont fait courir sous le
viii
nom d'un autre. Si c'est son bien, je n'empêche pas qu'il ne s'en
ressaisisse. De quelque main que parte cette comédie, il est
constant qu'elle est très-ingénieuse ; et je n'ai rien vu dans cette
langue qui m'ait satisfait davantage. J'ai tâché de la réduire à
5 notre usage et dans nos règles ; mais il m'a fallu forcer mon
aversion pour les aparté, dont je n'aurois pu la purger sans lui
faire perdre une bonne partie de ses beautés. Je les ai faits les
plus courts que j'ai pu, et je me les suis permis rarement, sans
laisser deux acteurs ensemble qui s'entretiennent tout bas cepen-
10 dant que d'autres disent ce que ceux-là ne doivent pas écouter.
Cette duplicité d'action particulière ne rompt point l'unité de la
principale, mais elle gêne un peu l'attention de l'auditeur, qui ne
sait à laquelle s'attacher, et qui se trouve obligé de séparer aux
deux ce qu'il est accoutumé de donner à une. L'unité de lien s'y
15 trouve, et tout ce qui s'y passe dans Paris ; mais le premier acte
est dans les Tuileries, et le reste à la place Royale. Cellede jour
n'y est pas forcée, pourvu qu'on lui laisse les vingt-quatre heures
entières. Quant à celle d'action, je ne sais s'il n'y a point quelque
chose à dire, en ce que Dorante aime Clarice dans toute la pièce,
20 et épouse Lucrèce à la fin, qui par là ne répond pas à la protase.
L'auteur espagnol lui donne ainsi le change pour punition de ses
menteries, et le réduit à épouser par force cette Lucrèce qui
n'aime point. Comme il se méprend toujours au nom, et croit
que Clarice porte celui-là, il lui présente la main quand on lui a
25 accordé l'autre, et dit hautement, lorsqu'on l'avertit de son erreur,
que s'il s'est trompé au nom, il ne se trompe point à la personne.
Sur quoi, le père de Lucrèce le menace de le tuer s'il n'épouse sa
fille après l'avoir demandée et obtenue ; et le sien propre lui fait
la même menace. Pour moi, j'ai trouvé cette manière de finir un
(peu dure, et cru qu'un mariage moins violenté seroit plus au goût
de notre auditoire. C'est ce qui m'a obligé à lui donner une pente
vers la personne de Lucrèce au cinquième acte, afin qu'après qu'il
a reconnu sa méprise aux noms, il fasse de nécessité vertu de meil-
leure grâce, et que la comédie se termine avec pleine tranquillité
35 de tous côtés.
LE MENTEUR
COMÉDIE
1642
PERSONNAGES.
•GÉRONTE, père de Dorante.
Γ
. • DORANTE , fils de Géronte .
ALCIPPE, ami de Dorante et amant de Clarice.
H. PHILISTE, ami de Dorante et d'Alcippe.
CLARICE , maitresse d'Alcippe.
LUCRÈCE , amie de Clarice.
ISABELLE , suivante de Clarion.
SABINE, femme de chambre de Lucrèce.
bson CLITON, valet de Dorante.
LYCAS valet d'Alcippe .
La scène est à Paris.
LE MENTEUR .
COMÉDIE.
ACTE PREMIER .
SCÈNE I. - DORANTE, CLITON.
DORANTE .
A la fin j'ai quitté la robe pour l'épée :
L'attente où j'ai vécu n'a point été trompée;
Mon père a consenti que je suive mon choix
Et j'ai fait banqueroute à ce fatras de lois.
Mais puisque nous voici dedans les Tuileries,
Le pays dubeau monde et des galanteries,
Dis-moi, me trouves-tu bien fait en cavalier?
Ne vois-tu rien enmoi qui sente l'écolier?
Comme il est malaisé qu'aux royaumes du code
On apprenne à se faire un visage à la mode,
J'ai lieu d'appréhender....
CLITON .
Ne craignez rien pour vous:
Vous ferez en une heure ici mille jaloux.
Ce visage et ce port n'ont point l'air de l'école,
Etjamais comme vous on ne peignit Barthole :
Je prévois du malheur pour beaucoup de maris.
Mais que vous semble encor maintenant de Paris?
DORANTE .
J'en trouve l'air bien doux, et cette loi bien rude
Qui m'en avoit banni sous prétexte d'étude.
Toi, qui sais les moyens de s'y bien divertir,
Ayant eu le bonheur de n'enjamais sortir,
Dis-moi comme en ce lieu l'on gouverne les dames.
4 LE MENTEUR .
CLITON .
C'est là le plus beau soin qui vienne aux belles âmes
Disent les beaux esprits. Mais, sans faire le fin,
Vous avez l'appétit ouvert de bon matin!
D'hier au soir seulement vous êtes dans la ville,
Et vous vous ennuyez déjà d'être inutile !
Votre humeur sans emploi ne peut passer un jour !
Et déjà vous cherchez à pratiquer l'amour!
Je suis auprès de vous en fort bonne posture
De passer pour un homme à donner tablature ;
J'ai la taille d'un maître en ce noble métier,
Et je suis, tout au moins, l'intendant du quartier.
DORANTE .
Ne t'effarouche point : je ne cherche, à vrai dire,
Que quelque connoissance où l'on se plaise à rire,
Qu'on puisse visiter par divertissement,
Où l'on puisse en douceur couler quelque moment.
Pour me connoître mal, tu prends mon sens à gauche.
CLITON .
J'entends, vous n'êtes pas un homme de débauche,
Et tenez celles-là trop indignes de vous
Que le son d'un écu rend traitables à tous :
Aussi que vous cherchiez de ces sages coquettes
Où peuvent tous venans débiter leurs fleurettes ,
Mais qui ne font l'amour que de babil et d'yeux,
Vous êtes d'encolure à vouloir un peu mieux.
Loin de passer son temps, chacun le perd chez elles ;
Et le jeu, comme on dit, n'en vaut pas les chandelles.
Mais ce seroit pour vous un bonheur sans égal
Que ces femmes de bien qui se gouvernent mal,
Et de qui la vertu, quand on leur fait service,
N'est pas incompatible avec un peu de vice.
Vous en verrez ici de toutes les façons.
Ne me demandez point cependant de leçons ;
Ou je me connois mal à voir votre visage,
Ou vous n'en êtes pas à votre apprentissage :
Vos lois ne régloient pas si bien tous vos desseins
Que vous eussiez toujours un portefeuille aux mains.
ACTE I , SCÈNE I. 5
DORANTE .
A ne rien déguiser, Cliton, je te confesse
Qu'à Poitiers j'ai vécu comme vit la jeunesse ;
J'étois en ces lieux-là de beaucoup de métiers :
Mais Paris, après tout, est bien loin de Poitiers .
Le climat différent veut une autre méthode :
Ce qu'on admire ailleurs est ici hors de mode;
La diverse façon de parler et d'agir
Donne aux nouveaux venus souvent de quoi rougir.
Chez les provinciaux on prend ce qu'on rencontre ;
Et là, faute de mieux, un sot passe à la montre.
Mais il faut à Paris bien d'autres qualités ;
On ne s'éblouit point de ces fausses clartés ;
Et tant d'honnêtes gens, que l'on y voit ensemble,
Font qu'on est mal reçu, si l'on ne leur ressemble.
CLITON .
Connoissez mieux Paris, puisque vous en parlez.
Paris est un grand lieu plein de marchands mêlés :
L'effet n'y répond pas toujours à l'apparence ;
On s'y laisse duper autant qu'en lieu de France ;
Et parmi tant d'esprits plus polis et meilleurs,
Il y croît des badauds autant et plus qu'ailleurs.
Dans la confusion que ce grand monde apporte,
Il y vient de tous lieux des gens de toute sorte ;
Et dans toute la France il est fort peu d'endroits
Dont il n'ait le rebut aussi bien que le choix.
Comme on s'y connoît mal, chacun s'y fait de mise,
Et vaut communément autant comme il se prise :
De bien pires que vous s'y font assez valoir.
Mais, pour venir au point que vous voulez savoir,
Etes-vous libéral ?
DORANTE .
Je ne suis point avare.
CLITON .
C'est un secret d'amour et bien grand et bien rare;
Mais il faut de l'adresse à le bien débiter,
Autrement on s'y perd au lieu d'en profiter.
Tel donne à pleines mains qui n'oblige personne :
6 LE MENTEUR .
Lafaçonde donner vaut mieux que ce qu'on donne.
L'un perd exprès au jeu son présent déguisé ;
L'autre oublie un bijou qu'on auroit refusé.
Un lourdaud libéral auprès d'une maîtresse
Semble donner l'aumône alors qu'il fait largesse;
Etd'un tel contre-temps il fait tout ce qu'il fait,
Que, quand il tâche à plaire, il offense en effet.
DORANTE .
Laissons là ces lourdauds contre qui tu déclames,
Et me dis seulement si tu connois ces dames .
CLITON .
Non : cette marchandise est de trop bon aloi ;
Cen'est point là gibier à des gens comme moi ;
Il est aisé pourtant d'en savoir des nouvelles,
Et bientôt leur cocher m'en dira des plus belles.
DORANTE .
Penses-tu qu'il t'en die?
CLITON .
Assez pour en mourir;
Puisque c'est un cocher, il aime à discourir.
SCÈNE II. - DORANTE, CLARICE, LUCRÈCE,
ISABELLE .
CLARICE, faisant un faux pas, et comme se laissant choir.
Ay!
DORANTE, lui donnant la main.
Ce malheur me rend un favorable office,
Puisqu'il me donne lieu de ce petit service ;
Et c'est pour moi, madame, un bonheur souverain
Que cette occasion de vous donner la main.
CLARICE.
L'occasion ici fort peu vous favorise,
Et ce foible bonheur ne vaut pas qu'on le prise.
DORANTE .
Il est vrai, je le dois tout entier au hasard ;
Mes soins ni vos désirs n'y prennent point de part;
Et sa douceur mêlée avec cette amertume
ACTE I , SCÈNE II . 7
Ne me rend pas le sort plus doux que de coutume,
Puisque enfin ce bonheur, que j'ai si fort prisé,
Amon peu de mérite eût été refusé.
CLARICE .
S'il a perdu sitôt ce qui pouvoit vous plaire,
Je veux être à mon tour d'un sentiment contraire,
Et crois qu'on doit trouver plus de félicité
Aposséder un bien sans l'avoir mérité.
J'estime plus un don qu'une reconnoissance :
Qui nous donne fait plus que qui nous récompense ;
Etleplus grand bonheur au mérite rendu
Ne fait que nous payer de ce qui nous est dû.
La faveur qu'on mérite est toujours achetée ;
L'heur en croît d'autant plus, moins elle est méritće ;
Et le bien où sans peine elle fait parvenir
Par le mérite à peine auroit pu s'obtenir.
DORANTE .
Aussi ne croyez pas que jamais je prétende
Obtenir par mérite une faveur si grande :
J'en sais mieux le haut prix; et mon cœur amoureux,
Moins il s'en connoît digne, et plus s'en tient heureux.
On me l'a pu toujours dénier sans injure ;
Et si la recevant ce cœur même en murmure,
Il se plaint du malheur de ses félicités,
Que le hasard lui donne, et non vos volontés.
Un amant a fort peu de quoi se satisfaire
Des faveurs qu'on lui fait sans dessein de les faire :
Comme l'intention seule en forme le prix,
Assez souvent sans elle on les joint au mépris.
Jugez par là quel bien peut recevoir ma flamme
D'une main qu'on me donne en me refusant l'âme.
Je la tiens, je la touche et je la touche en vain,
Si je ne puis toucher le cœur avec la main.
CLARICE .
Cette flamme, monsieur, est pour moi fort nouvelle,
Puisque j'en viens de voir la première étincelle.
Si votre cœur ainsi s'embrase en un moment,
Lemien ne sutjamais brûler si promptement;
8 LE MENTEUR .
Mais peut-être, à présent que j'en suis avertie,
Le temps donnera place à plus de sympathie.
Confessez cependant qu'à tort vous murmurez
Du mépris de vos feux, que j'avois ignorés .
SCÈNE III . - DORANTE, CLARICE , LUCRÈCE,
ISABELLE . CLITON .
DORANTE .
C'est l'effet du malheur qui partout m'accompagne
Depuis que j'ai quitté les guerres d'Allemagne,
C'est-à-dire du moins depuis un an entier,
Je suis et jour et nuit dedans votre quartier;
Je vous cherche en tous lieux, aux bals, aux promenades;
Vous n'avez que de moi reçu des sérénades;
Et je n'ai pu trouver que cette occasion
A vous entretenir de mon affection .
CLARICE .
Quoi ! vous avez donc vu l'Allemagne et la guerre?
DORANTE .
Je m'y suis fait quatre ans craindre comme un tonnerre,
CLITON .
Que lui va-t-il conter?
DORANTE .
Etdurant ces quatre ans
Il ne s'est fait combats, ni siéges importans,
Nos armes n'ont jamais remporté de victoire,
Où cette main n'ait eu bonne part à la gloire :
Et même la gazette a souvent divulgué....
CLITON, le tirant par la basque.
Savez-vous bien, monsieur, que vous extravagucz?
DORANTE .
Tais-toi.
CLITON .
Vous rêvez, dis-je, ou....
DORANTE .
Tais-toi, misérable.
ACTE I, SCÈNE III. 9
CLITON .
Vous venez de Poitiers, ou je me donne au diable ;
Vous en revîntes hier .
DORANTE, à Cliton.
Te tairas-tu, maraud?
(A Clarice.)
Mon nom dans nos succès s'étoit mis assez haut
Pour faire quelque bruit sans beaucoup d'injustice ;
Et je suivrois encore un si noble exercice,
N'étoit que l'autre hiver, faisant ici ma cour,
Je vous vis, et je fus retenu par l'amour.
Attaqué par vos yeux, je leur rendis les armes ;
Jeme fis prisonnier de tant d'aimables charmes ;
Je leur livrai monâme; et ce cœur généreux
Dès ce premier moment oublia tout pour eux.
Vaincre dans les combats, commander dans l'armée,
De mille exploits fameux enfler ma renommée,
Et tous ces nobles soins qui m'avoient su ravir,
Cédèrent aussitôt à ceux de vous servir.
ISABELLE, à Clarice, tout bas.
Madame, Alcippe vient; il aura de l'ombrage.
CLARICE .
Nous en saurons, monsieur, quelque jour davantago.
Adieu.
DORANTE .
Quoi ! me priver sitôt de tout mon bien?
CLARICE .
Nous n'avons pas loisir d'un plus long entretien;
Et, malgré la douceur de me voir cajolée,
Il faut que nous fassions seules deux tours d'allée .
DORANTE .
Cependant accordez à mes vœux innocens
La licence d'aimer des charmes si puissans.
CLARICE .
Un cœur qui veut aimer, et qui sait comme on aime,
N'en demande jamais licence qu'à soi-même.
2
10 LE MENTEUR .
SCÈNE IV. - DORANTE , CLITON.
DORANTE.
Suis-les, Cliton.
CLITON .
J'en sais ce qu'on en peut savoir.
La langue du cocher a fait tout son devoir.
« La plus belle des deux, dit-il, est ma maîtresse;
Elle loge à la place, et son nom est Lucrèce. »
DORANTE .
Quelle place?
CLITON .
Royale, et l'autre y loge aussi.
Il n'en sait pas le nom, mais j'en prendrai souci.
DORANTE .
Netemets point, Cliton, enpeine de l'apprendre.
Cellequi m'a parlé, celle qui m'a su prendre,
C'est Lucrèce, ce l'est sans aucun contredit :
Sabeauté m'en assure, etmon cœur me le dit.
CLITON .
Quoique mon sentiment doive respect au vôtre,
Laplus belle des deux, je crois que ce soit l'autre.
DORANTE .
Quoi! celle qui s'est tue, et qui dans nos propos
N'a jamais eu l'esprit de mêler quatre mots?
CLITON .
Monsieur, quand une femme a le don de se taire,
Elle a des qualités au-dessus du vulgaire ;
C'est un effort du ciel qu'on a peine à trouver;
Sans un petit miracle il ne peut l'achever;
Et la nature souffre extrême violence
Lorsqu'il en faitd'humeur à garder le silence.
Pour moi, jamais l'amour n'inquiète mes nuits ;
Et, quand le cœur m'endit,j'enprends par où je puis.
Mais naturellement femme qui se peut taire
Asur moi tel pouvoir ettel droit de me plaire,
Qu'eût-elle envrai magot tout le corps fagoté,
ACTE I , SCÈNE IV. 11
Je lui voudrois donner le prix de la beauté.
C'est elle assurément qui s'appelle Lucrèce :
Cherchez un autre nom pour l'objet qui vous blesse ;
Cen'est point là le sien : celle qui n'a dit mot,
Monsieur, c'est la plus belle, ou je ne suis qu'un sot.
DORANTE .
Je t'en crois sans jurer avec tes incartades.
Mais voici les plus chers de mes vieux camarades :
Ils semblent étonnés, à voir leur action.
SCÈNE V. - DORANTE , ALCIPPE, PHILISTE,
CLITON .
PHILISTE, à Alcippe.
Quoi! sur l'eau la musique et la collation?
ALCIPPE , à Philiste.
Oui, la collation avecque la musique.
PHILISTE , à Alcippe.
Hier au soir?
ALCIPPE, à Philiste.
Hier au soir.
PHILISTE, à Alcippe.
Etbelle?
ALCIPPE, à Philiste.
Magnifique.
PHILISTE, à Alcippe.
Etparqui?
ALCIPPE, à Philiste.
C'est de quoi je suis mal éclairci.
DORANTE , les saluant.
Que mon bonheur est grand de vous revoir ici !
ALCIPPE .
Lemienest sans pareil,puisque je vous embrasse.
DORANTE.
J'ai rompu vos discours d'assez mauvaise grâce :
Vousle pardonnerez à l'aise de vous voir.
PHILISTE.
Avec nous, de tout temps, vous avez tout pouvoir.
12 LE MENTEUR.
DORANTE .
Mais de quoi parliez-vous?
ALCIPPE .
D'une galanterio.
DORANTE .
D'amour?
ALCIPPE .
Je le présume.
DORANTE .
Achevez, je vous prie,
Et souffrez qu'à ce mot ma curiosité
Vous demande sa part de cette nouveauté
ALCIPPE .
On dit qu'on a donné musique à quelque dame.
DORANTE .
Sur l'eau?
ALCIPPE .
Sur l'eau .
DORANTE .
Souvent l'onde irrite la flamme .
PHILISTE .
Quelquefois.
DORANTE .
Et ce fut hier au soir?
ALCIPPE .
Hier au soir.
DORANTE .
Dans l'ombre de la nuit le feu se fait mieux voir.
Le temps étoit bien pris. Cette dame, elle est belle ?
ALCIPPE .
Aux yeux de bien du monde elle passe pour telle.
DORANTE .
Et la musique?
ALCIPPE .
Assez pour n'en rien dédaigner.
DORANTE .
Quelque collation a pu l'accompagner?
ALCIPPE .
Onledit.
ACTF I, SCÈNE V. 13
DORANTE .
Fort superbe ?
ALCIPPE .
Et fort bien ordonnee.
DORANTE.
Et vous ne savez point celui qui l'a donnée?
ALCIPPE .
Vous en riez !
DORANTE .
Je ris de vous voir étonné
D'un divertissement que je me suis donné.
ALCIPPE .
Vous?! DORANTE .
Moi-même .
ALCIPPE .
5. Et déjà vous avez fait maîtresse ?
DORANTE .
Si je n'en avois fait, j'aurois bien peu d'adresse,
Moi qui depuis un mois suis ici de retour.
Il est vrai que je sors fort peu souvent de jour;
De nuit, incognito, je rends quelques visites;
Ainsi....
CLITON, à Dorante, à l'oreille.
Vous ne savez, monsieur, ce que vous dites
DORANTE .
Tais-toi; si jamais plus tu me viens avertir....
CLITON .
J'enrage de me taire et d'entendre mentir!
PHILISTE, à Alcippe.
Voyez qu'heureusement dedans cette rencontre
Votre rival lui-même à vous-même se montre.
DORANTE , revenant à eux.
Comme à mes chers amis je vous veux tout conter.
J'avois pris cinq bateaux pour mieux tout ajuster ;
Les quatre contenoient quatre chœurs de musique,
Capables de charmer le plus mélancolique.
Aupremier, violons; en l'autre, luths et voix ;
Des flûtes, au troisième; au dernier, des hautbois,
14 LE MENTEUR.
Qui tour à tour dans l'air poussoient des harmonies
Dont on pouvoit nommer les douceurs infinies.
Le cinquième étoit grand, tapissé tout exprès
De rameaux enlacés pour conserver le frais,
Dont chaque extrémité portoit un doux mélange
De bouquets de jasmin, de grenade, et d'orange,
Je fis de ce bateau la salle du festin :
Là je menai l'objet qui fait seul mon destin;
De cinq autres beautés la sienne fut suivie,
Et la collation fut aussitôt servie .
Je ne vous dirai point les différens apprêts,
Le nom de chaque plat, le rang de chaque mets :
Vous saurez seulement qu'en ce lieu de délices
On servit douze plats, et qu'on fit six services,
Cependant que les eaux, les rochers et les airs,
Répondoient aux accens de nos quatre concerts.
Après qu'on eut mangé, mille et mille fusées,
S'élançant vers les cieux, ou droites ou croisées,
Firent un nouveau jour, d'où tant de serpenteaux
D'un déluge de flamme attaquèrent les eaux,
Qu'on crut que, pour leur faire une plus rude guerre,
Tout l'élément du feu tomboit du ciel en terre.
Après ce passe-temps on dansa jusqu'au jour,
Dont le soleil jaloux avança le retour :
S'il eûtpris notre avis, sa lumière importune
N'eût pas troublé sitôt ma petite fortune;
Mais, n'étant pas d'humeur à suivre nos désirs,
Il sépara la troupe, et finit nos plaisirs.
ALCIPPE .
Certes, vous avezgrâce à conter ces merveilles;
Paris, tout grand qu'il est, en voit peu depareilles.
DORANTE .
J'avois été surpris; et l'objet de mes vœux
Ne m'avoit tout au plus donné qu'une heure ou deux.
PHILISTE .
Cependant l'ordre est rare, et la dépense belle.
DORANTE .
Il s'est fallu passer à cette bagatelle :
ACTE I , SCÈNE V. 15
Alorsque le temps presse, on n'a pas à choisir.
ALCIPPE.
5. Adieu : nous nousverrons avec plus de loisir.
DORANTE .
Faites état de moi .
ALCIPPE , à Philiste, en s'en allant.
Je meurs de jalousie !
PHILISTE , à Alcippe.
Sans raison toutefois votre âme en est saisie;
Les signes du festin ne s'accordent pas bien.
ALCIPPE , à Philiste.
S Le lieu s'accorde, et l'heure : et le reste n'est rien,
SCÈNE VI. - DORANTE, CLITON.
CLITON .
Monsieur, puis-je à présent parler sans vous déplaire ?
DORANTE .
Je reme's à tonchoix de parler ou te taire;
Mais quand tu vois quelqu'un, ne fais plus l'insolent.
CLITON .
Votre ordinaire est-il de rêver enparlant?
DORANTE.
Où me vois-tu rêver?
CLITON .
J'appelle rêveries
Cequ'en d'autres qu'un maître on nomme menterics.
Jeparle avec respect.
DORANTE .
Pauvre esprit!
CLITON .
Jele perds
Quand je vous ois parlerde guerre etdeconcerts.
Vous voyez sans péril nos batailles dernières,
Et faites des festinsqui nevous coûtent guères.
Pourquoi depuis un an vous feindre de retour?
DORANTE.
J'enmontreplus de flamme, etj'en fais mieux ma cour.
16 LE MENTEUR .
CLITON .
Qu'a de propre la guerre à montrer votre flamme?
DORANTE .
O le beau compliment à charmer une dame,
De lui dire d'abord : « J'apporte à vos beautés
Un cœur nouveau venu des universités;
Si vous avez besoin de lois et de rubriques,
Je sais le Code entier avec les Authentiques,
Le Digeste nouveau, le vieux, l'Infortiat,
Ce qu'en a dit Jason, Balde, Accurse, Alciat! »
Qu'un si riche discours nous rend considérables !
Qu'on amollit par là de cœurs inexorables !
Qu'unhomme à paragraphe est un joli galant !
On s'introduit bien mieux à titre de vaillant :
Tout le secret ne gît qu'en un peu de grimace,
Amentir à propos, jurer de bonne grâce,
Étaler force mots qu'elles n'entendent pas ;
Faire sonner Lamboy, Jean de Vert, et Galas;
Nommer quelques châteaux de qui les noms barbares
Plus ils blessent l'oreille, et plus leur semblent rares ;
Avoir toujours en bouche angles, lignes, fossés,
Vedette, contrescarpe, et travaux avancés :
Sans ordre et sans raison, n'importe, on les étonne ;
On leur fait admirer les baies qu'on leur donne :
Et tel, à la faveur d'un semblable débit,
Passe pour homme illustre, et se met en crédit.
CLITON .
Aqui vous veut ouïr, vous en faites bien croire;
Mais celle-ci bientôt peut savoir votre histoire.
DORANTE .
J'aurai déjà gagné chez elle quelque accès;
Et, loin d'en redouter un malheureux succès,
Si jamais un fâcheux nous nuit par sa présence,
Nous pourrons sous ces mots être d'intelligence.
Voila traiter l'amour, Cliton, et comme il faut.
CLITON .
A vous dire le vrai, je tombe de bien haut.
Mais parlons du festin : Urgande et Mélusine
ACTE I , SCÈNE VI. 17
N'ontjamais sur-le-champ mieux fourni leur cuisine;
Vous allez au delà de leurs enchantemens :
Vous seriez un grand maître à faire des romans ;
Ayant si bien en main le festin et la guerre,
Vosgens enmoins de rien courroient toute la terre;
Et ce seroit pour vous des travaux fort légers
Qued'y mêler partout la pompe et les dangers.
Ces hautes fictions vous sont bien naturelles.
DORANTE .
J'aime à braver ainsi les conteurs de nouvelles ;
Et sitôt que j'en vois quelqu'un s'imaginer
Que ce qu'il veut m'apprendre ade quoi m'étonner,
Je le sers aussitôt d'un conte imaginaire
Qui l'étonne lui-même, et le force à se taire.
Si tu pouvois savoir quel plaisir on a lors
De leur faire rentrer leurs nouvelles au corps....
CLITON .
Je le juge assez grand; mais enfin ces pratiques
Vous peuvent engager en de fâcheux intriques .
DORANTE .
Nous nous en tirerons; mais tous ces vains discours
M'empêchentde chercher l'objet de mes amours;
Tâchons de le rejoindre, etsache qu'à me suivre
Je t'apprendrai bientôt d'autres façons de vivre.
ACTE DEUXIÈME
SCÈNE I. -
GÉRONTE, CLARICE, ISABELLE.
CLARICE .
Je sais qu'il vaut beaucoup étant sorti de vous ;
Mais, monsieur, sans le voir,accepter un époux,
Parquelque haut récit qu'on en soit conviée,
C'est grande avidité de se voir mariée :
D'ailleurs, en recevoir visite et compliment,
18 LE MENTEUR .
Et lui permettre accès en qualité d'amant,
Amoins qu'à vos projets un plein effet réponde,
Ce seroit trop donner à discourir au monde.
Trouvez donc un moyen de me le faire voir,
Sans m'exposer au blâme et manquer au devoir.
GÉRONTE.
Oui, vous avez raison, belle et sage Clarice;
Ce que vous m'ordonnez est la même justice;
Et comme c'est à nous à subir votre loi,
Je reviens tout à l'heure, et Dorante avec moi.
Je le tiendrai longtemps dessous votre fenêtre,
Afin qu'avec loisir vous puissiez le connoître,
Examiner sa taille, et sa mine, et son air,
Et voir quel est l'époux queje veux vous donner.
Il vint hier de Poitiers, mais il sent peu l'école;
Et si l'on pouvoit croire un père à sa parole,
Quelque écolier qu'il soit, je dirois qu'aujourd'hui
Peu de nos gens de cour sont mieux taillés que lui.
Mais vous en jugerez après la voix publique .
Je cherche à l'arrêter parce qu'il m'est unique,
Et je brûle surtout de le voir sous vos lois.
CLARICE .
Vous m'honorez beaucoup d'un si glorieux choix.
Je l'attendrai, monsieur avec impatience,
Et je l'aime déjà sur cette confiance.
SCÈNE II . - CLARICE, ISABELLE.
ISABELLE .
Ainsi vous le verrez, et sans vous engager.
CLARICE .
Mais pour le voir ainsi qu'en pourrai-je juger?
J'en verrai le dehors, la mine, l'apparence ;
Mais du reste, Isabelle , où prendre l'assurance?
Le dedans paroît mal en ces miroirs flatteurs ;
Les visages souvent sont de doux imposteurs.
Que de défauts d'esprit se couvrent de leurs grâces?
Et que de beaux semblans cachent des âmes basses !
ACTE II, SCÈNE II. 19
Les yeux en ce grand choix ont la première part;
Mais leur déférer tout , c'est tout mettre au hasard :
Qui veutvivre en repos ne doit pas leur déplaire;
Mais, sans leur obéir, il doitles satisfaire,
En croire leur refus, et non pas leur aveu ,
Et sur d'autres conseils laisser naître son feu.
Cette chaîne, qui dure autant que notre vie,
Et qui devroit donner plus de pleurs que d'envie ,
Si l'on n'y prend bien garde, attache assez souvent
Le contraire au contraire, et le mort au vivant :
Et pour moi, puisqu'il faut qu'elle me donne un maître
Avant que l'accepter, je voudrois le connoître,
Mais connoître dans l'âme.
ISABELLE .
Eh bien ! qu'il parle à vour,
CLARICE .
Alcippe le sachant en deviendroit jaloux.
ISABELLE .
Qu'importe qu'il le soit, si vous avez Dorante ?
CLARICE .
Sa perte ne m'est pas encore indifférente;
Et l'accord de l'hymen entre nous concerté,
Si son père venoit, seroit exécuté.
Depuis plus de deux ans il promet et diffère ;
Tantôt c'est maladie, et tantôt quelque affaire ;
Le chemin est mal sûr, ou les jours sont trop courts ;
Et le bonhomme enfin ne peut sortir de Tours.
Je prends tous ces délais pour une résistance,
Et ne suis pas d'humeur à mourir de constance.
Chaque moment d'attente ôte de notre prix ,
Et fille qui vieillit tombe dans le mépris :
C'est un nom glorieux qui se garde avec honte ;
Sadéfaite est fâcheuse à moins que d'être prompte.
Le temps n'est pas un dieu qu'elle puisse braver,
Et son honneurse perd à le trop conserver.
ISABELLE .
Ainsi vous quitteriez Alcippe pour un autre
De qui l'humeur auroit de quoi plaire à la vôtre?
20 LE MENTEUR .
CLARICE .
Oui, je le quitterois; mais pour ce changement
Il me faudroit en main avoir un autre amant,
Savoir qu'il me fût propre, et que son hyménée
Dût bientôt à la sienne unir ma destinée .
Mon humeur sans cela ne s'y résout pas bien,
CarAlcippe, après tout , vaut toujours mieux que rien;
Son père peut venir, quelque longtemps qu'il tarde .
ISABELLE .
V
Pour en venir à bout sans que rien s'y hasarde,
Lucrèce est votre amie, et peut beaucoup pour vous ;
Elle n'a point d'amans qui deviennent jaloux :
Qu'elle écrive à Dorante, et lui fasse paroître
Qu'elle veut cette nuit le voir par sa fenêtre.
Comme il est jeune encore, on l'y verra voler;
Et là, sous ce faux nom, vous pourrez lui parler,
Sans qu'Alcippe jamais en découvre l'adresse,
Ni que lui-même pense à d'autre qu'à Lucrèce.
CLARICE .
L'invention est belle; et Lucrèce aisément
Se résoudra pour moi d'écrire un compliment :
J'admire ton adresse à trouver cette ruse .
ISABELLE .
Puis-je vous dire encor que, si je ne m'abuse ,
Tantôt cet inconnu ne vous déplaisoit pas ?
CLARICE .
Ah ! bon Dieu ! si Dorante avoit autant d'appas,
Que d'Alcippe aisément il obtiendroitlaplace !!
ISABELLE .
Ne parlez point d'Alcippe; il vient.
CLARICE .
Qu'il m'embarrasse !
Vapourmoi chez Lucrèce, et lui dis mon projet,
Et tout ce qu'on peut dire en un pareil sujet.
SCÈNE III. - CLARICE , ALCIPPE.
ALCIPPE .
Ah! Clarice! Ah ! Clarice ! inconstante! volage !
ACTE II, SCENE II . 21
CLARICE, à part, le premier vers.
Auroit-il deviné déjà ce mariage ?
Alcippe, qu'avez-vous? qui vous fait soupirer ?
ALCIPPE .
Ce que j'ai, déloyale! eh! peux-tu l'ignorer?
Parle à ta conscience, elle devroit t'apprendre....
CLARICE .
Parlez un peu plus bas, mon père va descendre.
ALCIPPE .
Ton père va descendre, âme double et sans foi!
Confesse que tu n'as un père que pour moi.
La nuit, sur la rivière....
CLARICE .
Eh! bien, sur la rivière?
La nuit! quoi? qu'est-ce enfin?
ALCIPPE .
Oui, la nuit tout entière.
CLARICE .
Après ?
ALCIPPE.
Quoi ! sans rougir?...
CLARICE .
Rougir! à quel propos?
ALCIPPE .
Tu ne meurs pas de honte, entendant ces deux mots?
CLARICE .
Mourir pour les entendrel et qu'ont-ils de funeste ?
ALCIPPE .
Tu peux donc les ouïr et demander le reste?
Ne saurois-tu rougir, si je ne te dis tout?
CLARICE .
Quoi, tout?
ALCIPPE .
Tes passe-temps, de l'un à l'autre bout.
CLARICE .
Jemeure, en vos discours si je puis rien comprendre !
ALCIPPE .
[Link] te veux parler, ton père va descendre,
22 LE MENTEUR.
Il t'en souvient alors; le tour est excellent!
Mais pour passer la nuit auprès de ton galant....
CLARICE .
Alcippe, êtes-vous fou ?
ALCIPPE .
Je n'ai plus lieude l'être,
Aprésent que le ciel me fait te mieux connoître.
Oui, pourpasser la nuit en danses et festin,
Être avec ton galant du soirjusqu'au matin
(Jene parle que d'hier), tu n'as point lors de père.
CLARICE .
Rêvez-vous? raillez-vous? et quel est ce mystère ?
ALCIPPE .
Sart. Ce mystère est nouveau, mais non pas fort secret.
Choisis une autre fois un amant plus discret;
Lui-même il m'a tout dit.
CLARICE .
Qui, lui-même?
ALCIPPE .
Dorante.
CLARICE .
Dorante!
ALCIPPE .
Suse Continue, et fais bienl'ignorante.
CLARICE .
Si je le vis jamais, et si je le connoi ! ...
ALCIPPE .
Ne viens-je pas de voir son père avecque toi?
Tu passes, infidèle, âme ingrate et légère,
La nuit avec le fils, le jour avec le père !
CLARICE .
Son père, de vieux temps, est grand ami du mien.
ALCIPPE .
Cette vieille amitié faisoit votre entretien?
Tu te sens convaincue , et tu m'oses répondre !
Te faut-il quelque chose encor pour te confondre?
CLARICE .
Alcippe, si je sais quel visage a le fils....
ACTE II , SCÈNE V. 25
GÉRONTE.
Parisvoit tous les jours de ces métamorphoses :
Dans tout le Pré-aux-Clercs tu verras mêmes choses ;
Et l'univers entier ne peut rien voir d'égal
Aux superbes dehors du palais Cardinal .
Toute une ville entière, avec pompe bâtie,
Semble d'un vieux fossé par miracle sortie,
Et nous fait présumer, à ses superbes toits ,
Que tous ses habitants sont des dieux ou des rois.
Mais changeons de discours. Tu sais combien je t'aime ?
DORANTE .
Jechéris cet honneur bien plus que lejour même .
GÉRONTE .
Comme de mon hymen il n'est sorti que toi,
Et que je te vois prendre un périlleux emploi,
Où l'ardeur pour la gloire à tout oser convie,
Et force à tout moment de négliger la vie,
Avant qu'aucun malheur te puisse être avenu,
Pour te faire marcher un peu plus retenu,
Je te veux marier.
DORANTE, à part.
O ma chère Lucrèce !
GÉRONTE.
Je t'ai voulu choisir moi-même une maîtresse,
Honnête, belle, riche.
DORANTE .
Ah! pour labien choisir,
Mon père, donnez-vous un peu plus de loisir.
GÉRONTE.
Je la connois assez. Clarice est belle et sage
Autant que dans Paris il en soit de son âge ;
Son père de tout temps est mon plus grand ami ,
Et l'affaire est conclue.
DORANTE .
Ah! monsieur, j'en frémi ;
D'un fardeau si pesant accabler majeunesse ! 3
26 LE MENTEUR .
GÉRONTE .
Fais ce que je t'ordonne.
DORANTE, à part.
Il faut jouer d'adresse.
(Haut.)
Quoi ! monsieur, à présent qu'il faut dans les combats
Acquérir quelque nom, et signaler mon bras....
GÉRONTE.
Avant qu'être au hasardqu'un autre bras t'immole,
Jeveux dans ma maison avoir qui m'en console ;
Je veux qu'un petit-fils puisse y tenir ton rang,
Soutenir ma vieillesse, et réparer mon sang.
En un mot,je le veux. :
DORANTE .
Vous êtes inflexible ?
GÉRONTE .
Fais ce queje te dis.
DORANTE .
Mais s'il est impossible?
GÉRONTE.
Impossible! et comment?
DORANTE .
Souffrez qu'aux yeux de tous
Pour obtenir pardonj'embrasse vos genoux.
Jesuis ....
GÉRONTE .
Quoi?
DORANTE.
Dans Poitiers....
GÉRONTE .
Parle donc, et te lève.
DORANTE.
Je suis donc marié, puisqu'il faut que j'achève.
GÉRONTE .
Sans mon consentement ?
DORANTE .
On m'a violenté :
Vous ferez tout casser par votre autorité;
27
ACTE II , SCÈNE V.
Mais nous fûmes tous deux forcés à l'hyménée
Par la fatalité laplus inopinée....
Ah! si vous le saviez !
GÉRONTE.
Dis, ne me cache rien.
DORANTE .
Elle est de fort bon lieu, mon père; etpour son bien,
S'il n'est du tout si grand que votre humeur souhaite....
GÉRONTE .
Sachons, à celaprès, puisque c'est chose faite
Elle se nomme?
DORANTE.
Orphise; et son père, Armédon.
GÉRONTE.
Je n'ai jamais ouï ni l'un ni l'autre nom.
Mais poursuis.
DORANTE .
Je la vis presque à mon arrivée.
Une âme de rocher ne s'en fût pas sauvée,
Tant elle avoit d'appas, et tant son œil vainqueur
Par une douce force assujettit mon cœur!
Je cherchai donc chez elle àfaire connoissance;
Et les soins obligeans de ma persévérance
Surent plaire de sorte à cet objet charmant,
Quej'en fus en six mois autant aimé qu'amant.
J'en reçus des faveurs secrètes, mais honnêtes ;
Et j'étendis si loin mes petites conquêtes ,
Qu'en son quartier souvent je me coulois sans bruit,
Pour causer avec elle une part de la nuit.
Un soir que je venois de monter dans sa chambro
(Ce fut, s'il m'en souvient, le second de septembre,
Oui, ce fut cejour-là que je fus attrapé),
Ce soirmême son père en ville avoit soupé ;
Ilmonte à son retour, il frappe à la porte : elle
Transit, pâlit, rougit, me cache en sa ruelle,
Ouvre enfin, et d'abord (qu'elle eut d'esprit etd'art!)
Elle se jette au cou de ce pauvre vieillard,
28 LE MENTEUR .
Dérobe en l'embrassant son désordre à sa vue :
Il se sied; il lui dit qu'il veut la voir pourvue;
Lui propose un parti qu'on lui venoit d'offrir.
Jugez combien mon cœur avoit lors à souffrir !
Par sa réponse adroite elle sut si bien faire,
Que sans m'inquiéter elle plut à son père.
Ce discours ennuyeux enfin se termina;
Le bonhomme partoit quand ma montre sonna;
Et lui, se retournant vers sa fille étonnée :
•Depuis quand cette montre? et qui vous l'a donnée? :
-Acaste, mon cousin, me la vient d'envoyer,
Dit-elle ; et veut ici la faire nettoyer,
N'ayant point d'horlogiers au lieu de sa demeure :
Elle a déjà sonné deux fois en un quart d'heure.
- Donnez-la-moi, dit-il, j'en prendrai mieux le soin.
Alors pour me la prendre elle vient en mon coin :
Je la lui donne en main; mais, voyez ma disgrâce,
Avecmon pistolet le cordon s'embarrasse,
Fait marcher le déclin : le feu prend, le coup part ;
Jugez de notre trouble à ce triste hasard.
Elle tombe par terre; et moi, je la crus morte.
Le père épouvanté gagne aussitôt la porte;
Il appelle au secours, il crie à l'assassin :
Son fils et deux valets me coupent le chemin.
Furieux de ma perte, et combattant de rage,
Au milieu de tous trois je me faisois passage,
Quand un autre malheur de nouveau me perdit;
Mon épée en ma main en trois morceaux rompit.
Désarmé, je recule, et rentre : alors Orphise,
De sa frayeurpremière aucunement remise,
Sait prendre un temps sijuste en son reste d'effroi,
Qu'elle pousse laporte et s'enferme avec moi .
Soudain nous entassons, pour défenses nouvelles ,
Bancs, tables, coffres, lits, et jusqu'aux escabelles ;
Nous nous barricadons, et, dans ce premier feu,
Nous croyons gagner tout à différer un peu.
Mais comme à ce rempart l'un et l'autre travaille,
D'une chambre voisine on perce la muraille :
29
ACTE II , SCÈNE V.
Alors mevoyant pris, il fallut composer.
Ici Clarice les voit de sa fenêtre; et Lucrèce, avec ísabelle ,
les voit aussi de la sienne.)
GÉRONTE .
C'est-à-dire en françois qu'il fallut l'épouser ?
DORANTE .
Les siens m'avcient trouvé de nuit seul avec elle,
Ils étoient les plus forts, elle me sembloit belle,
Le scandale étoit grand,sonhonneur se perdoit ;
Ane le faire pas ma tête en répondoit;
Ses grands efforts pour moi, son péril, et ses larmes,
Amon cœur amoureux étoient de nouveaux charmes :
Donc, pour sauver ma vie ainsi que son honneur,
Et me mettre avec elle au comble du bonheur,
Je changeai d'un seul mot latempête en bonace,
Et fit ce que tout autre auroit fait en ma place.
Choisissez maintenant de me voir ou mourir,
Ou posséder un bien qu'on ne peut trop chérir.
GÉRONTE .
Non, non, je ne suis pas si mauvais que tu penses,
Ettrouve en ton malheur de telles circonstances,
Que monamour t'excuse; et mon esprit touché
Te blâme seulement de l'avoir trop caché.
DORANTE .
Le peu de bien qu'elle a me faisoit vous le taire.
GÉRONTE .
Je prends peu garde au bien, afin d'être bon père.
Elle est belle, elle est sage, elle sort de bon lieu,
Tu l'aimes, elle t'aime ; il me suffit. Adieu :
Je vais me dégager du père de Clarice.
SCÈNE VI. - DORANTE, CLITON.
DORANTE .
Que dis-tu de l'histoire, et de mon artifice ?
Le bonhomme en tient-il? m'en suis-je bien tiré?
Quelque sot en ma place y seroit demeuré ;
Il eût perdu le temps à gémir et se plaindre,
30 LE MENTEUR .
Et, malgré son amour, se fût laissé contraindre.
Oh ! l'utile secret que mentir à propos !
CLITON .
Quoi ! ce que vous disiez n'est pas vrai?
DORANTE .
Pas deux mots,
Et tu ne viens d'ouïr qu'un trait de gentillesse
Pour conserver mon âme et mon cœur à Lucrèce .
CLITON .
Quoi ! la montre, l'épée, avec le pistolet....
DORANTE .
Industrie.
CLITON .
Obligez, monsieur, votre valet.
Quand vous voudrez jouer de ces grands coups de maître,
Donnez-lui quelque signe à les pouvoir connoître;
Quoique bien averti, j'étois dans le panneau.
DORANTE .
Va, n'appréhende pas d'y tomber de nouveau;
Tu seras de mon cœur l'unique secrétaire,
Et de tous mes secrets le grand dépositaire.
CLITON .
Avec ces qualités j'ose bien espérer
Qu'assez malaisément je pourrois m'en parer.
Mais parlons de vos feux. Certes cette maîtresse....
SCÈNE VII. - DORANTE, CLITON, SALINE.
SABINE .
(Elle lui donne un billet.)
Lisez ceci, monsieur.
DORANTE .
D'où vient-il?
SABINE .
De Lucrèce.
DORANTE , après l'avoir lu .
Dis -lui que j'y viendrai.
(Sabine rentre, et Dorante continue.)
Doute encore, Cliton,
ACTE II , SCÈNE VII. 31
Alaquelledes deux appartient ce beau nom.
Lucrèce sent sa part des feux qu'elle fait naître,
Etme veut cette nuit parler par sa fenêtre.
Dis encorquec'est l'autre, ou que tu n'es qu'un sot.
Quauroit l'autre à m'écrive, à qui je n'ai dit mot?
CLITON.
Monsieur, pour ce sujet n'ayons point de querelle ;
Cettenuit, àlavoix, vous saurez si c'est elle.
DORANTE .
Coule-toi là dedans, et de quelqu'un des siens
Sache subtilement sa famille et ses biens .
SCÈNE VIII. - DORANTE , LYCAS.
LYCAS, lui présentant un billet.
Monsieur.
DORANTE .
Autre billet.
(Il continue, après avoir lu tout bas le billet.)
J'ignore quelle offense
Peut d'Alcippe avec moi rompre l'intelligence ;
Mais n'importe, dis-lui que j'irai volontiers.
Je te suis .
(Lycas rentre, et Dorante continue seul.)
Je revins hier au soir de Poitiers,
D'aujourd'hui seulementje produis mon visage,
Et j'ai déjà querelle, amour et mariage.
Pour un commencement ce n'est point mal trouvé.
Vienne encore un procès, et je suis achevé.
Se charge qui voudra d'affaires plus pressantes,
Plus ennombre à la fois et plus embarrassantes,
Je pardonne à qui mieux s'en pourra démêler.
Mais allons voir celui qui m'ose quereller.
ACTE TROISIÈME.
SCÈNE I. - DORANTE , ALCIPPE, PHILISTE.
PHILISTE .
Oui, vous faisiez tous deux en hommes de courage,
Et n'aviez l'un ni l'autre aucun désavantage.
Je rends grâces au ciel de ce qu'il a permis
Que je sois survenu pour vous refaire amis,
Et que, la chose égale, ainsije vous sépare :
Monheur en est extrême, et l'aventure rare.
DORANTE.
L'aventure est encorbien plus rare pour moi,
Qui lui faisois raison sans avoir su de quoi.
Mais, Alcippe, à présent tirez-moi hors de peine.
Quel sujet aviez-vous de colère ou de haine ?
Quelque mauvais rapport m'auroit-il pu noircir?
Dites, que devant lui je vous puisse éclaircir.
ALCIPPE .
Vous le savez assez.
DORANTE .
Plus je me considère,
Moinsje découvre en moi ce qui vous peut déplaire.
ALCIPPE .
Eh bien! puisqu'il vous faut parler plus clairement,
Depuis plus de deux ans j'aime secrètement ;
Mon affaire est d'accord, et la chose vaut faite ;
Mais pour quelque raison nous la tenons secrète.
-
Cependant à l'objet qui me tient sous sa loi,
Etqui sans me trahir ne peut être qu'à moi,
Vous avezdonné bal, collation, musique ;
Et vous n'ignorez pas combien cela me pique,
Puisque, pour me jouer un si sensible tour,
Vous m'avez à dessein caché votre retour,
Et n'avez aujourd'hui quitté votre embuscade
Qu'afinde m'en conter l'histoire par bravade.
Ceprocédé m'étonne, et j'ai lieu de penser
ACTE III , SCÈNE I. 33
Que vous n'avez rien fait qu'afin de m'offenser.
DORANTE .
Si vous pouviez encor douter de mon courage,
Je ne vous guérirois ni d'erreur ni d'ombrage,
Et nous nous reverrions, si nous étions rivaux ;
Mais comme vous savez tousdeux ce queje vaux,
Écoutez en deux mots l'histoire démêlée :
Celle que cette nuit sur l'eauj'ai régalée
N'a pu vous donner lieu de devenir jaloux,
Car elle est mariée, et ne peut être à vous;
Depuis peu pour affaire elle est ici venue,
Et je ne pense pas qu'elle vous soit connue.
ALCIPPE .
Je suis ravi , Dorante, en cette occasion,
De voir sitôt finir notre division.
DORANTE .
Alcippe, une autre fois donnez moins de croyance
Aux premiers mouvemens de votre défiance ;
Jusqu'à mieux savoir tout sachez vous retenir,
Et ne commencez plus par où l'on doit finir.
Adieu; je suis à vous.
SCÈNE II . - ALCIPPE, PHILISTE.
PHILISTE .
Ce cœur encor soupire?
ALCIPPE .
Hélas! je sors d'un mal pour tomberdans un pire.
Cette collation, qui l'aura pu donner?
Aqui puis-je m'en prendre? etque m'imaginer?
PHILISTE .
Que l'ardeur de Clarice est égale à vos flammes.
Cette galanterie étoit pour d'autres dames .
L'erreur de votre page a causé votre ennui ;
S'étant trompé lui-même, il vous trompe après lui.
J'ai tout su de lui-même, et des gens de Lucrèce .
Il avoit vu chez elle entrer votre maîtresse,
Mais il n'avoit pas su qu'Hippolyte et Daphné,
34 LE MENTEUR ..
Ce jour-là, par hasard, chez elle avoient dîné.
Il les en voit sortir, mais à coiffe abattue,
Et sans les approcher il suit de rue en rue ;
Aux couleurs, au carrosse, il ne doute de rien ;
Tout étoit à Lucrèce, et le dupe si bien,
Que, prenant ces beautés pour Lucrèce et Clarice,
Il rend à votre amour un très-mauvais service.
Il les voit donc aller jusques au bord de l'eau ,
Descendre de carrosse, entrer dans un bateau ;
Il voit porter des plats, entend quelque musique,
Ace que l'on m'a dit, assez mélancolique.
Mais cessez d'en avoir l'esprit inquiété,
Car enfin le carrosse avoit été prêté :
L'avis se trouve faux ; et ces deux autres belles
Avoient en plein repos passé la nuit chez elles.
ALCIPPE .
Quel malheur est le mien! Ainsi donc sans sujet
J'ai fait ce grand vacarme à ce charmant objet !
PHILISTE .
Je ferai votre paix. Mais sachez autre chose :
Celui qui de ce trouble est la seconde cause,
Dorante, qui tantôt nous en a tant conté
De son festin superbe et sur l'heure apprêté,
Lui qui, depuis un mois nous cachant sa venue,
La nuit, incognito, visite une inconnue ,
Il vint hier de Poitiers, et, sans faire aucun bruit,
Chez lui paisiblement a dormi toute nuit.
ALCIPPE .
Quoi! sa collation ?
PHILISTE .
N'est rien qu'un pur mensonge ;
Ou, quand il l'a donnée, il l'a donnée en songe.
ALCIPPE .
Dorante, ence combat si peu prémédité,
M'a fait voir trop de cœur pour tant de lâcheté . 1
La valeur n'apprend point la fourbe en son école;
Tout homme de courage est homme de parole ;
Ades vices si bas il ne peut consentir,
ACTE II, SCÈNE II . 35
Et fuit plus que la mort la honte de mentir.
Celan'estpoint.
PHILISTE .
Dorante, à ce que je présumo,
Est vaillant par nature, et menteur par coutume.
Ayez sur ce sujet moins d'incrédulité,
Et vous-même admirez notre simplicité .
Anous laisser duper nous sommes bien novices :
Une collation servie à six services,
Quatre concerts entiers, tant de plats, tant de feux,
Tout cela cependant prêt en une heure ou deux,
Comme si l'appareil d'une telle cuisine
Fût descenduduciel dedans quelque machine.
Quiconque le peut croire ainsi que vous et moi,
S'il amanqué de sens, n'a pas manqué de foi.
Pour moi, je voyois bien que tout ce badinage
Répondoit assez mal aux remarques du page ;
Mais vous ?
ALCIPPE .
La jalousie aveugle un cœur atteint,
Et, sans examiner, croit tout ce qu'elle craint.
Mais laissons là Dorante avecque son audace ;
Allons trouver Clarice, et lui demander grâce :
Elle pouvoit tantôt m'entendre sans rougir.
PHILISTE .
Attendez àdemain, et me laissez agir ;
Je veux par ce récit vous préparer la voie,
Dissiper sa colère, etlui rendre sa joie.
Ne vous exposez point, pour gagner un moment,
Aux premières chaleurs de son ressentiment.
ALCIPPE .
Si du jour qui s'enfuit la lumière est fidèle,
Je pense l'entrevoir avec son Isabelle.
Je suivrai tes conseils,et fuirai son courroux
Jusqu'à ce qu'elle ait ri de m'avoir vu jaloux.
36 LE MENTEUR .
SCENE III . - CLARICE, ISABELLE.
CLARICE .
Isabelle, il est temps, allons trouver Lucrèce.
ISABELLE .
Il n'est pas encor tard, et rien ne vous en pressc.
Vous avez un pouvoir bien grand sur son esprit;
Apeine ai-je parlé, qu'elle a sur l'heure écrit.
CLARICE .
Clarice à la servir n'en seroit pas moins prompte.
Mais dis, par sa fenêtre as-tu bien vu Géronte ?
Et sais-tu que ce fils qu'il m'avoit tant vanté
Est ce même inconnu qui m'en atant conté?
ISABELLE .
ALucrèce avec moi je l'ai fait reconnoître ;
Et sitôt que Géronte a voulu disparoître,
Le voyant resté seul avec un vieux valet,
Sabine à nos yeux même a rendu le billet.
Vous parlerez à lui.
CLARICE .
Qu'il est fourbe, Isabelle!
ISABELLE .
Eh bien ! cette pratique est-elle si nouvelle ?
Dorante est-il le seul qui, dejeune écolier,
Pour être mieux reçu s'érige en cavalier ?
Quej'en sais comme lui qui parlent d'Allemagne,
Et, si l'on veut les croire, ont vu chaque campagne ;
Sur chaque occasion tranchent des entendus,
Content quelque défaite, et des chevaux perdus ;
Qui, dans une gazette apprenant ce langage,
S'ils sortent de Paris, ne vont qu'à leur village,
Et se donnent ici pour témoins approuvés
De tous ces grands combats qu'ils ont lus ou rêvés !
Il aura cru sans doute, ou je suis fort trompée,
Que les filles de cœur aiment les gens d'épée;
Et, vous prenant pour telle, il a jugé soudain
✔ Qu'uneplume au chapeauvous plaîtmieux qu'à lamain
ACTE III, SCÈNE III . 37
Ainsi donc, pour vous plaire, il a voulu paroître,
Nonpas pour ce qu'il est, maispour ce qu'il veut être,
Et s'est osé promettre un traitement plus doux
Dans la condition qu'il veut prendre pour vous.
CLARICE .
En matière de fourbe il est maître, il y pipe ;
Après m'avoir dupée, il dupe encore Alcippe.
Ce malheureux jaloux s'est blessé le cerveau
D'un festin qu'hier au soir il m'a donné sur l'eau.
Juge un peu si lapièce a la moindre apparence !
Alcippe cependant m'accuse d'inconstance,
Me fait une querelle où je ne comprends rien.
J'ai, dit-il, toute nuit souffert son entretien;
Ilme parle de bal, dedanse, de musique,
D'une collation superbe et magnifique,
Servie à tant de plats, tant de fois redoublés,
Que j'en ai la cervelle et les esprits troublés.
ISABELLE .
Reconnoissez par là que Dorante vous aime,
Etquedans son amour son adresse est extrême ;
Il aura su qu'Alcippe étoit bien avec vous,
Et pour l'en éloigner il l'a rendu jaloux.
Soudain à cet effort il en a joint un autre :
Il a fait que son père est venu voir le vôtre.
Un amant peut-il mieux agir en un moment
Que de gagner un père et brouiller l'autre amant?
Votrepère l'agrée, et le sien vous souhaite,
Ii vcus aime, il vous plaît, c'est une affaire faite.
CLARICE .
Elle est faite, de vrai, ce qu'elle se fera.
ISABELLE .
Quoi! votre cœur se change, et désobéira?
CLARICE .
Tu vas sortir de garde, et perdre tes mesures.
Explique, si tu peux, encor ses impostures :
Il étoit marié sans que l'on en sût rien ;
Et sonpère a repris saparole du mien,
Fort triste de visage et fort confus dans l'âme.
38 LE MENTEUR .
ISABELLE .
Ah ! je disà mon tour: Qu'il estfourbe, madame !
C'est bienaimer la fourbe, et l'avoir bien en main,
Que de prendre plaisir à fourber sans dessein.
Car, pourmoi, plusj'ysonge, etmoins je puis comprendre
Quel fruit auprès de vous il en ose prétendre.
Mais qu'allez-vous donc faire? et pourquoi lui parler ?
Est-ce à dessein d'en rire, ou de le quereller ?
CLARICE .
Je prendrai du plaisir du moins à le confondre.
ISABELLE .
J'en prendrois davantage à le laisser morfondre.
CLARICE .
Je veux l'entretenir par curiosité.
Mais j'entrevois quelqu'un dans cette obscurité,
Et si c'étoit lui-même, il pourroit ne connoître :
Entrons donc chez Lucrèce, allons à sa fenêtre,
Puisque c'est sous son nom que je dois lui parler.
Monjaloux, après tout,sera monpis-aller.
Si samauvaise humeur déjà n'est apaisée,
Sachant ce que je sais, la chose est fort aisée.
SCÈNE IV. - DORANTE, CLITON.
DORANTE.
Voici l'heure et le lieu que marque le billet. 2
CLITON .
J'ai su tout ce détail d'un ancien valet.
Son père est de la robe, et n'a qu'elle de fille ;
Je vous ai dit son nom, son âge, et sa famille.
Mais, monsieur, ce seroit pour me bien divertir,
Si comme vous Lucrèce excelloit à mentir.
Le divertissement seroit rare, ou je meure;
Et je voudrois qu'elle eût ce talent pour une heure ;
Qu'elle pût un moment vous piper en votre art,
Rendre conte pour conte, et martre pour renard :
D'un et d'autre côté j'en entendrois de bonnes.
ACTE III, SCÈNE IV. 39
DORANTE .
Le ciel fait cette grâce à fort peu de personnes :
Il y faut promptitude, esprit, mémoire, soins,
Ne se brouiller jamais, et rougir encor moins .
Mais la fenêtre s'ouvre, approchons.
SCÈNE V. -
CLARICE, LUCRÈCE , ISABELLE,
à la fenêtre; DORANTE, CLITON, en bas.
CLARICE, à Isabelle.
Isabelle,
Durant mon entretien demeure en sentinelle.
ISABELLE .
Lorsque votre vieillard sera prêt à sortir,
Je ne manquerai pas de vous en avertir.
(Isabelle descend de la fenêtre, et ne se montre plus.)
LUCRÈCE, à Clarice.
Il conte assez au long ton histoire à mon père.
Mais parle sous mon nom, c'est à moi de me taire.
CLARICE.
Étes-vous là, Dorante?
DORANTE .
Oui, madame, c'est moi,
Qui veux vivre et mourir sous votre seule loi.
LUCRÈCE, à Clarice.
Sa fleurette pour toi prend encor même style.
CLARICE , à Lucrèce.
Il devroit s'épargner cette gêne inutile.
Mais m'auroit-il déjà reconnue à la voix?
CLITON , à Dorante.
C'est elle ; et je me rends, monsieur, à cette fois.
DORANTE, à Clarice.
Oui, c'estmoi qui voudrois effacer de mavie
Les jours que j'ai vécu sans vous avoir servie.
Quevivre sans vous voir est un sort rigoureux !
C'est ou ne vivre point, ouvivre malheureux;
C'estunelongue mort; et pour moi, je confesse
Que pour vivre il faut être esclave de Lucrèce.
40 LE MENTEUR .
CLARICE , à Lucrèce.
Chère amie, il en conte à chacune à son tour.
LUCRÈCE, à Clarice.
Il aime à promener sa fourbe et son amour.
DORANTE .
Avos commandemens j'apporte donc ma vie ;
Trop heureux si pour vous elle m'étoit ravie !
Disposez-en, madame, et me dites en quoi
Vous avez résolu de vous servir de moi .
CLARICE .
Je vous voulois tantôt proposer quelque chose ;
Mais il n'est plus besoin que je vous la proposc,
Car elle est impossible.
DORANTE .
Impossible? ah ! pour vous
Je pourrai tout, madame, en tous lieux, contre tous.
CLARICE .
Jusqu'à vous marier, quand je sais que vous l'êtes?
DORANTE .
Moi, marié ? ce sont pièces qu'on vous a faites ;
Quiconque vous l'a dit s'est voulu divertir.
CLARICE, à Lucrèce.
Est-il un plus grand fourbe?
LUCRÈCE, à Clarice.
Il ne sait que mentir.
DORANTE .
Je ne le fusjamais; et si, par cette voie,
Onpense....
CLARICE .
Et vous pensez encor que je vous croie?
DORANTE .
Que la foudre à vos yeux m'écrase si je mens !
CLARICE .
Un menteur est toujours prodigue de sermens.
DORANTE .
Non, si vous avez eu pour moi quelque pensée
Qui sur ce faux rapport puisse être balancée ,
Cessez d'être en balance, et de vous défier
ACTE III , SCÈNE V. 41
De ce qu'ilm'est aisé de vous justifier.
CLARICE , à Lucrèce.
On diroit qu'il dit vrai, tant son effronterie レ
Avec naïveté pousse une menterie .
DORANTE .
Pour vous êter de doute, agréez que demain
En qualité d'époux je vous donne lamain .
CLARICE .
Hé ! vous la donneriez en un jour à deux mille.
DORANTE .
Certes, vous m'allez mettre en crédit par la ville,
Mais en crédit si grand que j'en crains les jaloux.
CLARICE .
C'est tout ce que mérite un homme tel que vous ,
Un homme qui se dit un grand foudre de guerre,
Et n'en a vu qu'à coups d'écritoire ou de verre ;
Qui vint hier de Poitiers, et conte, à son retour,
Que depuis une année il fait ici sa cour ;
Qui donne toute nuit festin, musique, et danse,
Bien qu'il l'ait dans son lit passée en tout silence ;
Qui se dit marié , puis soudain s'en dédit.
Sa méthode est jolie à se mettre en crédit !
Vous-même,apprenez-moicomme ilfautqu'on le nomme.
CLITON, à Dorante.
Si vous vous en tirez, je vous tiens habile homme.
DORANTE, à Cliton.
Ne t'épouvante point, tout vient en sa saison.
(A Clarice.)
De ces inventions chacune a sa raison;
Sur toutes quelque jour je vous rendrai contente ;
Mais à présent je passe àlaplus importante :
J'ai donc feint cet hymen ; (pourquoi désavouer
Ce qui vous forcera vous-même à me louer ?)
Je l'ai feint, et ma feinte à vos mépris m'expose.
Mais si de ces détours vous seule étiez la cause ?
CLARICE .
Moi?
DORANTE .
Vous. Écoutez-moi. Ne pouvant consentir....
4
42 LE MENTEUR .
CLITON, à Dorante.
De grâce , dites-moi si vous allez mentir.
DORANTE , bas, à Cliton.
Ah ! je t'arracherai cette langue importune.
(AClarice.)
Donc comme à vous servir j'attache ma fortune,
L'amour que j'ai pour vous ne pouvant consentir
Qu'un père à d'autres lois voulût m'assujettir....
CLARICE, bas, à Lucrèce.
Il fait pièce nouvelle , écoutons .
DORANTE .
Cette adresse
Aconservé mon âme à la belle Lucrèce ;
Et, par ce mariage au besoin inventé,
J'ai su rompre celui qu'on m'avoit apprêté.
Blâmez-moi de tomber en des fautes si lourdes,
Appelez-moi grand fourbe et grand donneur de bourdes ;
Mais louez-moi du moins d'aimer si puissamment,
Etjoignez à ces noms celui de votre amant.
Je fais par cet hymen banqueroute à tous autres ;
J'évite tous leurs fers pour mourir dans les vôtres.
Et, libre pour entrer en des liens si doux,
Je me fais marié pour toute autre que vous.
CLARICE .
Votre flamme en naissant a trop de violence,
Et me laisse toujours en juste défiance,
Le moyen que mes yeux eussent de tels appas
Pour qui m'a si peu vue et ne me connoît pas ?
DORANTE .
Je ne vous connois pas ! Vous n'avez plus de mère .
Périandre est le nom de monsieur votre père;
Il est homme de robe, adroit et retenu;
Dix mille écus de rente en font le revenu;
Vous perdîtes un frère aux guerres d'Italie ;
Vous aviez une sœur qui s'appeloit Julie.
Vous connois-je à présent? dites encor que non.
CLARICE, bas, à Lucrèce.
Cousine, il te connoît, et t'en veut tout de bon.
ACTE III , SCÈNE V. 43
LUCRÈCE, en ellemême.
Plût à Dieu !
CLARICE, bas, à Lucrèce.
Découvrons le fond de l'artifico .
(ADorante.)
J'avois voulu tantôt vous parler de Clarice,
Quelqu'un de vos amis m'en est venu prier.
Dites-moi, seriez-vous pour elle à marier !
DORANTE .
Par cette question n'éprouvez plus ma flamme
Je vous ai trop fait voir jusqu'au fond de mon âme,
Et vous ne pouvez plus désormais ignorer
Que j'ai feint cet hymen afin de m'en parer.
Je n'ai ni feux ni vœux que pour votre service,
Et ne puis plus avoir que mépris pour Clarice.
CLARICE .
Vous êtes, à vrai dire, un peu bien dégoûté : X
Clarice est de maison, et n'est pas sans beauté;
Si Lucrèce à vos yeux paroît un peu plus belle ,
De bien mieux faits que vous se contenteroient d'ello.
DORANTE .
Oui, mais un grand défaut ternit tous ses appas.
CLARICE .
Quel est-il, ce défaut ?
DORANTE .
L
Elle ne me plaît pas;
Etplutôt que l'hymen avec elle me lie,
Je serai marié si l'on veut en Turquie .
CLARICE.
Aujourd'hui cependant on m'a dit qu'en pleinjour
Vous lui serriez la main et lui parliez d'amour.
DORANTE .
Quelqu'un auprès de vous m'a fait cette imposture.
CLARICE, bas, à Lucrèce.
Écoutez l'imposteur; c'est hasard s'il n'en jure.
DORANTE .
Quedu ciel....
44 LE MENTEUR .
CLARICE , bas, à Lucrèce.
L'ai-je dit ?
DORANTE .
J'éprouve le courroux
Si j'ai parlé, Lucrèce, à personne qu'à vous ?
CLARICE .
Je ne puis plus souffrir une telle impudence ,
Après ce que j'ai vu moi-même en maprésence :
Vous couchez d'imposture, et vous osez jurer,
Comme si je pouvois vous croire , ou l'endurer!
Adieu : retirez-vous, et croyez, je vous prie,
Que souvent je m'égaye ainsi par raillerie,
Et que, pour me donner des passe-temps si doux,
J'ai donné cette baie à biend'autres qu'à vous.
SCÈNE VI. - DORANTE, CLITON.
CLITON .
Eh bien! vous le voyez, l'histoire est découverte.
DORANTE .
Ah! Cliton, je me trouve à deux doigts de ma perte.
CLITON .
Vous en avez sans doute un plus heureux succès,
Et vous avez gagné chez elle un grand accès.
Maisje suis ce fâcheux qui nuis par ma présence,
Et vous fais sous ces mots être d'intelligence.
DORANTE .
Peut-être : qu'en crois-tu ?
CLITON .
Le peut-être est gaillard.
DORANTE .
Penses-tu qu'après tout j'en quitte encor ma part,
Et tienne tout perdu pour un peu de traverse ?
CLITON .
Si jamais cette part tomboit dans le commerce,
Et qu'il vous vînt marchand pour ce trésor caché,
Je vous conseillerois d'en faire bon marché
ACTE III , SCÈNE VI. 45
DORANTE .
Mais pourquoi si peu croire un feu si véritable?
CLITON .
Achaque bout de champ vous mentez comme un diable.
DORANTE .
Je disois vérité.
CLITON .
Quand un menteur ladit,
En passant par sa bouche elle perd son crédit.
DORANTE .
Il faut donc essayer si par quelque autre bouche
Elle pourra trouver un accueil moins farouche.
Allons sur le chevet rêver quelque moyen
D'avoir de l'incrédule un plus doux entretien.
Souvent leur belle humeur suit le cours de la lune :
Telle rend des mépris qui veut qu'on l'importune;
Et de quelques effets que les siens soient suivis,
Il sera demain jour, et la nuit porte avis.
ACTE QUATRIÈME.
SCÈNE I. - DORANTE, CLITON.
CLITON .
Mais, monsieur, pensez-vous qu'il soitjour chez Lucrèce
Pour sortir si matin elle a trop de paresse.
DORANTE .
On trouve bien souvent plus qu'on ne croittrouver,
Et ce lieu pour ma flamme est plus propre à rêver :.
J'en puis voir sa fenêtre, et de sa chère idée
Mon âme à cet aspect seramieux possédée.
CLITON .
Apropos de rêver, n'avez-vous rien trouvé
Pour servir de remède au désordre arrivé?
46 LE MENTEUR .
DORANTE.
Jemesuis souvenud'un secretque toi-même
Medonnois hier pour grand, pourrare, pour suprême .
Un amant obtient tout quand il est libéral.
CLITON.
Le secret est fort beau, mais vous l'appliquez mal :
Ilne fait réussir qu'auprès d'une coquette.
DORANTE .
Je sais ce qu'est Lucrèce, elle est sage et discrète ;
Alui faire présent mes efforts seroient vains :
Elle a le cœur trop bon ; mais ses gens ont des mains;
Et, bien que sur ce point elle les désavoue,
Avec un tel secret leur langue sedénoue :
Ils parlent; et souvent on les daigne écouter.
Atel prix que ce soit, il m'en faut acheter.
Si celle-ci venoit qui m'a rendu sa lettre,
Après ce qu'elle a fait j'ose tout m'en promettre;
Et ce sera hasard si, sans beaucoup d'effort,
Je ne trouve moyen de lui payer le port.
CLITON .
Certes, vous dites vrai, j'en juge par moi-même :
Cen'estpoint mon humeur de refuser qui m'aime ;
Etcomme c'est m'aimer que me faire présent,
Je suis toujours alors d'un esprit complaisant.
DORANTE .
Ilest beaucoup d'humeurs pareilles à la tienne
CLITON .
Mais, monsieur, attendant que Sabine survienne,
Et que sur son esprit vos dons fassent vertu,
Il court quelque bruit sourd qu'Alcippe s'est battu .
DORANTE.
Contre qui?
CLITON.
L'on ne sait, mais un confus murmure
D'un air pareil au vôtre à peu près le figure;
Et, si de tout le jour je vous avois quitté, :
Je vous soupçonnerois de cette nouveauté.
ACTE IV, SCÈNE I. 47
DORANTE .
Tu neme quittas pas pour entrer chez Lucrèce?
CLITON .
Ah! monsieur, m'auriez-vous joué ce tour d'adresse ?
DORANTE .
Nous nous battîmes hier, et j'avois fait serment
De ne parler jamais de cet événement;
Mais à toi, de mon cœur l'unique secrétaire,
Atoi, de mes secrets le grand dépositaire,
Jene célerai rien, puisque je l'ai promis .
Depuis cinq ou six mois nous étions ennemis :
Il passa par Poitiers, où nous prîmes querelle;
Et comme on nous fit lors une paix telle quelle,
Nous sûmes l'un à l'autre en secret protester
Qu'à la première vue il en faudroit tâter.
Hier nous nous rencontrons; cette ardeur se réveille,
Fait de notre embrassade un appel à l'oreille ;
Je me défais de toi, j'y cours, je le rejoins,
Nous vidons sur le pré l'affaire sans témoins ;
Et, le perçant à jour de deux coups d'estocade,
Je le mets hors d'état d'être jamais malade :
Il tombe dans son sang.
CLITON .
Ace compte, il est mort?
DORANTE .
Je le laissai pour tel.
CLITON .
Certes, je plains son sort :
Il étoit honnête homme; et le ciel ne déploie....
SCÈNE II. - DORANTE, ALCIPPE, CLITON.
ALCIPPE .
Je te veux, cher ami, faire part de majoie.
Je suis heureux ; mon père....
DORANTE .
Eh bien?
ALCIPPE .
Vient d'arriver.
48 LE MENTEUR,
CLITON, à Dorante.
Cette place pour vous est commode à rêver.
DORANTE .
Ta joie est peu commune, et pour revoir un père
Unhomme tel que nous ne se réjouit guère.
ALCIPPE .
Un esprit que la joie entièrement saisit
?/ Présume qu'on l'entend au moindre mot qu'il dit.
Sache donc que je touche à l'heureuse journée
Qui doit avec Clarice unir ma destinée :
On attendoit mon père afin de tout signer.
DORANTE .
C'est ce que mon esprit ne pouvoit deviner ;
Mais je m'en réjouis. Tu vas entrer chez elle?
ALCIPPE .
Oui, je lui vais porter cette heureuse nouvelle ;
Et je t'en ai voulu faire part en passant.
DORANTE .
Tu t'acquiers d'autant plus un cœur reconnoissant.
Enfin donc ton amour ne craint plus de disgrace ?
ALCIPPE .
Cependant qu'au logis mon père se délasse,
J'ai voulu par devoir prendre l'heure du sien.
CLITON, bas, à Dorante.
Les gens que vous tuez se portent assez bien.
ALCIPPE .
Je n'ai de part ni d'autre aucune défiance :
Excuse d'un amant la juste impatience.
Adieu.
DORANTE .
Le ciel te donne un hymen sans souci !
SCÈNE III. - DORANTE, CLITON.
CLITON .
Il est mort ! Quoi ! monsieur, vous m'en donnez aussi,
Amoi, de votre cœur l'unique secrétaire,
Amoi, de vos secrets le grand dépositaire !
ACTE IV, SCÈNE III . 49
Avec ces qualités j'avois lieu d'espérer
Qu'assez malaisément je pourrois m'en parer.
DCRANTE .
Quoi !mon combat te semble un conte imaginaire?
CLITON .
Je croirai tout, monsieur, pour ne vous pas déplaire ;
Mais vous en contez tant, à toute heure, en tous lieux,
Qu'il faut bien de l'esprit avec vous, et bons yeux.
Maure, juif, ou chrétien, vous n'épargnez personne.
DORANTE .
Alcippe te surprend! saguérison t'étonne!
L'état où je le mis étoit fort périlleux ;
Mais il est à présent des secrets merveilleux :
Ne t'a-t-on point parlé d'une source de vie
Que nomment nos guerriers poudre de sympathie?
On en voit tous les jours des effets étonnans.
CLITON .
Encor ne sont-ils pas du tout si surprenans ;
Et je n'ai point appris qu'elle eût tant d'efficace,
Qu'un homme que pour mort on laisse sur la place,
Qu'on a de deux grands coups percé depart enpart,
Soit dès le lendemainsi frais et si gaillard.
DORANTE .
Lapoudre que tu dis n'est que de la commune,
Onn'en fait plus de cas; mais, Cliton, j'en sais une
Qui rappelle sitôt des portes du trépas,
Qu'en moins d'un tourne-main on ne s'en souvient pas;
Quiconque la sait faire a de grands avantages.
CLITON .
Donnez-m'en le secret, et je vous sers sans gages.
DORANTE .
Je te le donnerois, et tu serois heureux ;
Mais le secret consiste en quelques mots hébreux
Qui tous à prononcer sont si fort difficiles,
Que ce seroit pour toi des trésors inutiles.
CLITON .
Vous savez donc l'hébreu ?
50 LE MENTEUR .
DORANTE .
L'hébreu ! parfaitement :
J'ai dix langues, Cliton, à mon commandement.
CLITON .
Vous auriez bien besoin de dixdesmieux nourries,
Pour fournir tour à tour à tant de menteries ;
Vous les hachez menu comme chair à pâtés.
Vous avez tout le corps bien plein de vérités,
Il n'en sort jamais une.
DORANTE .
Ah ! cervelle ignorante !
Mais mon père survient.
SCENE IV. - GERONTE, DORANTE, CLITON.
GÉRONTE .
Je vous cherchois, Dorante.
DORANTE, à part.
Je ne vous cherchois pas, moi. Que mal à propos
Son abord importun vient troubler mon repos ! .:
Et qu'un père incommode un homme de mon âge!
GÉRONTE.
Vu l'étroite union que fait le mariage,
J'estime qu'en effet c'est n'y consentir point,
Que laisser désunis ceux que le ciel a joint.
La raison le défend, etje sens dans mon âme
Un violent désir de voir ici ta femme.
J'écris donc à son père; écris-lui comme moi :
Jelui mande qu'après ce quej'ai su de toi,
Je me tiens trop heureux qu'une si belle fille,
Si sage, et si bien née, entredans ma famille.
J'ajoute à ce dis ours que je brûle de voir
Celle qui de mes ans devient l'unique espoir;
Que pour me l'amener tu t'en vas en personne ;
Car enfin il le faut, et le devoir l'ordonne :
N'envoyer qu'un valet sentiroit son mépris.
DORANTE.
De vos civilités il sera bien surpris,
ACTE IV, SCÈNE IV. 51
Et pour moi, je suis prêt; maisje perdrai ma peine :
Il ne souffrira pas encor qu'on vous l'amène ;
Elle est grosse.
GÉRONTE.
Elle est grosse !
DORANTE .
Et de plus de six mois
GÉRONTE .
Que de ravissemens je sens à cette fois !
DORANTE .
Vous ne voudriez pas hasarder sa grossesse ?
GÉRONTE .
Non, j'aurai patience autant que d'allégresse ,
Pour hasarder ce gage il m'est trop précieux.
A ce coup ma prière a pénétré les cieux.
Je pense en le voyant que je mourrai de joie.
Adieu : je vais changer la lettre que j'envoie,
En écrire à son père un nouveau compliment,
Le prier d'avoir soin de son accouchement,
Comme du seul espoir où mon bonheur se fonde.
DORANTE, bas, à Cliton.
Le bonhomme s'en va le plus content du monde.
GÉRONTE , se retournant.
Écris-lui comme moi.
DORANTE .
Je n'y manquerai pas.
(ACliton.)
Qu'il est bon!
CLITON .
Taisez-vous, il revient sur ses pas.
GÉRONTE .
Il ne me souvient plus du nom de ton beau-père .
Comment s'appelle-t-il ?
DORANTE .
Il n'est pas nécessaire ;
Sans que vous vous donniez ces soucis superflus
En fermant le paquetj'écrirai le dessus .
GÉRONTE .
Étant tout d'une main, il sera plus honnête
52 LE MENTEUR .
DORANTE, à part, le premier vers.
Ne lui pourrai-je ôter ce souci de la tête ?
Votre main ou la mienne, il n'importe des deux.
GÉRONTE .
Ces noblesde province y sont un peu fâcheux.
DORANTE .
Son père sait la cour.
GÉRONTE .
Ne me fais plus attendre,
Dis-moi ....
DORANTE, à part.
Que lui dirai-je ?
GÉRONTE .
Il s'appelle ?
DORANTE .
Pyrandro.
GÉRONTE.
Pyrandre! tu m'as dit tantôt un autre nom :
C'étoit, je m'en souviens, oui, c'étoit Armédon.
DORANTE .
Oui, c'est là son nom propre, et l'autre d'une terre ;
Il portoit ce dernier quand il fut à la guerre,
Et se sert si souvent de l'un et l'autre nom,
Que tantôt c'est Pyrandre, et tantôt Armédon.
GÉRONTE .
C'est un abus commun qu'autorise l'usage,
Et j'en usois ainsi du temps de mon jeune âge.
Adieu : je vais écrire.
SCÈNE V. - DORANTE, CLITON.
DORANTE .
Enfin j'en suis sorti.
CLITON .
Il faut bonne mémoire après qu'on a menti.
DORANTE .
L'esprit a secouru le défaut de mémoire.
CLITON .
Mais on éclaircira bientôt toute l'histoire.
ACTE IV , SCÈNE V. 53
Après ce mauvais pas où vous avez bronché,
Le reste encor longtemps ne peut être caché :
On le sait chez Lucrèce, et chez cette Clarice,
Qui, d'unmépris si grand piquée avecjustice,
Dans son ressentiment prendra l'occasion
De vous couvrir de honte et de confusion.
DORANTE .
Ta crainte est bien fondée, et, puisque le temps presse,
Il faut tâcher en hâte à m'engager Lucrèce.
Voici tout à propos ce que j'ai souhaité.
SCÈNE VI . - DORANTE, CLITON, SABINE.
DORANTE . *
Chère amie, hier au soir j'étois si transporté,
Qu'en ce ravissement je ne pus me permettre
De bien penser à toi quand j'eus lu cette lettre ;
Mais tu n'y perdras rien, et voici pour le port.
SABINE .
Ne croyez pas, monsieur....
DORANTE .
Tiens.
SABINE .
Vous me faites tort
Je ne suis pasde....
DORANTE .
Prends .
SABINE .
Hé, monsieur!
DORANTE .
Prends, te dis-je :
Je ne suis point ingrat alors que l'on m'oblige ;
Dépêche, tends la main.
CLITON .
Qu'elle y fait de façons !
Je luiveux par pitié donner quelques leçons .
Chère amie, entre nous, toutes tes révérences
En ces occasions ne sont qu'impertinences ;
54 LE MENTEUR .
Si ce n'est assez d'une, ouvre toutes les deux :
Le métier que tu fais ne veut point de honteux.
Sans tepiquerd'honneur, croisqu'iln'est que de prendre,
Et que tenir vaut mieux mille fois que d'attendre.
Cette pluie est fort douce; et, quand j'en vois pleuvoir,
J'ouvrirois jusqu'au cœur pour la mieux recevoir.
Onprend à toutes mains dans le siècle où nous sommes,
Et refuser n'est plus le vice des grands hommes.
Retiens bien ma doctrine; et, pour faire amitié,
Si tu veux, avec toi je serai de moitié.
SABINE .
Cet article estde trop.
DORANTE.
Vois-tu, je me propose
De faire avec le temps pour toi toute autre chose.
Mais comme j'ai reçu cette lettre de toi,
En voudrois-tu donner la réponse pour moi?
SABINE .
Je la donnerai bien, mais je n'ose vous dire
Que ma maîtresse daigne ou la prendre, ou la lire
J'y ferai mon effort.
CLITON .
Voyez, elle se rend
Plus douce qu'une épouse, et plus souple qu'un gant.
DORANTE .
(Bas, à Cliton.) (Haut, à Sabine.)
Le secret a joué. Présente-la, n'importe ;
Elle n'a pas pour moi d'aversion si forte.
Je reviens dans une heure en apprendre l'effet.
SABINE .
Je vous conterai lors tout ce que j'aurai fait.
SCÈNE VII. - CLITON, SABINE.
CLITON .
Tu vois que les effets préviennent les paroles;
C'est un homme qui fait litière de pistoles :
Mais comme auprès de lui je puis beaucoup pour toi....
ACTE IV, SCÈNE VII . 55
SABINE .
Fais tomber de la pluie, et laisse faire à moi.
CLITON .
Tu viens d'entrer en goût.
SABINE .
Avec mes révérences,
Je ne suis pas encor si dupe que tu penses
Je sais bien mon métier, et ma simplicité
Joue aussi bien sonjeu que ton avidité.
CLITON .
Si tu sais ton méter, dis-moi quelle espérance
Doit obtenir mon maître à la persévérance.
Sera-t-elle insensible ? en viendrons-nous à bout?
SABINE .
Puisqu'il est si brave homme, il faut te dire tout.
Pour te désabuser, sache donc que Lucrèce
N'est rien moins qu'insensible à l'ardeur qui le presse ;
Durant toute la nuit elle n'a point dormi ;
Et, si je ne me trompe, elle l'aime à demi .
CLITON .
Mais sur quel privilége est-ce qu'elle se fonde,
Quand elle aime à demi, de maltraiter le monde ?
Il n'en a cette nuit reçu que des mépris.
Chère amie, après tout, mon maître vaut son priz.
Ces amours à demi sont d'une étrange espèce ;
Et, s'il me vouloit croire, il quitteroit Lucrèce.
SABINE .
Qu'il ne se hâte point, on l'aime assurément.
CLITON .
Mais on le lui témoigne un peu bien rudement ;
Et je ne vis jamais de méthodes pareilles.
SABINE .
Elletient, comme on dit, le loup par les oreilles ;
Elle l'aime, et son cœur n'y sauroit consentir,
Parce que d'ordinaire il ne fait que mentir.
Hier même elle le vit dedans les Tuileries,
Où tout ce qu'il conta n'étoit que menteries .
Il en a fait autant depuis à deux ou trois.
36 LE MENTEUR .
CLITON .
Lesmenteurs les plus grands disent vrai quelquefois.
SABINE .
Elle a lieu de douter et d'être en défiance.
CLITON .
Qu'elledonne à ses feux un peu plus de croyance :
Il n'a fait toute nuit que soupirer d'ennui.
SABINE .
Peut-être que tu mens aussi bien comme lui?
CLITON .
Je suishomme d'honneur; tu me fais njustice.
SABINE .
Mais, dis-moi, sais-tu bien qu'il n'aime plus Clarice?
CLITON .
Il ne l'aimajamais.
SABINE .
Pour certain ?
CLITON .
Pour certain .
SABINE .
Qu'il ne craigne donc plus de soupirer en vain.
Aussitôt que Lucrèce a pu le reconnoître,
Elle a voulu qu'exprès je me sois fait paroître,
Pour voir si par hasard il ne me diroit rien ;
Et, s'il l'aime en effet, tout le reste ira bien.
Va-t'en; et, sans te mettre en peine de m'instruire,
Crois que je lui dirai tout ce qu'il lui faut dire .
CLITON .
Adieu ; de ton côté si tu fais ton devoir,
Tu dois croire du mien que je ferai pleuvoir.
SCÈNE VIII. - SABINE, LUCRÈCE.
SABINE .
Que je vais bientôt voir une fille contente !
Mais la voici déjà ; qu'elle est impatiente !
Comme elle a les yeux fins, elle a vu le poulet.
LUCRÈCE .
Eh bien! que t'ont conté le maître et le valet
ACTE IV, SCÈNE VIII . 57
SABINE .
Le maître et le valet m'ont dit la même chose.
Lemaître est tout à vous, et voici de sa prose.
LUCRÈCE, après avoir lu.
Dorante avec chaleur fait le passionné ;
Mais le fourbe qu'il est nous en a trop donné,
Etje ne suis pas fille à croire ses paroles.
SABINE .
Je ne les crois non plus; maisj'en crois ses pistoles.
LUCRÈCE.
Il t'a donc fait présent?
SABINE .
Voyez.
LUCRÈCE.
Et tu l'as pris?
SABINE .
Pour vous ôter du trouble où flottent vos esprits,
Et vous mieux témoigner ses flammes véritables,
J'en ai pris les témoins les plus indubitables ;
Et je remets, madame, aujugement de tous
Si qui donne à vos gens est sans amour pour vous
Et si ce traitement marque une âme commune.
LUCRÈCE .
Je ne m'oppose pas à ta bonne fortune.
Mais, comme en l'acceptant tu sors de ton devoir,
Du moins une autre fois ne m'en fais rien savoir.
SABINE .
Mais à ce libéral que pourrai-je promettre?
LUCRÈCE .
Dis-lui que, sans lavoir, j'ai déchiré sa lettre.
SABINE .
O ma bonne fortune, où vous enfuyez-vous ?
LUCRÈCE.
Mêles-y de ta partdeux ou trois mots plus doux;
Conte-lui dextrement le naturel des femmes ;
Dis-lui qu'avec le temps on amollit leurs âmes ;
Etl'avertis surtout des heures et des lieux
Où par rencontre il peut se montrer à mes yeux.
5
58 LE MENTEUR .
Parce qu'il est grand fourbe, il faut queje m'assuro.
SABINE .
Ah ! si vous connoissiez les peines qu'il endure,
Vous ne douteriez plus si son cœur est atteint;
Toute nuit il soupire, il gémit, il se plaint.
LUCRÈCE.
Pour apaiser les maux que cause cette plainte,
Donne-lui de l'espoir avec beaucoup de crainte ;
Et sache entre les deux toujours le modérer,
Sans m'engager à lui, ni le désespérer.
SCÈNE IX. - CLARICE , LUCRÈCE, SABINE,
CLARICE .
Il t'en veut tout de bon, et m'en voilà défaite ;
Mais je souffre aisément la perte que j'ai faite;
Alcippe la répare, et son père est ici.
LUCRÈCE .
Te voilà donc bientôt quitte d'un grand souci?
CLARICE .
M'en voilà bientôt quitte; et toi, te voilà prête
A t'enrichir bientôt d'une étrange conquête.
Tu sais ce qu'il m'a dit.
SABINE .
S'il vous mentoit alors,
Aprésent il dit vrai; j'en réponds corps pour corps.
CLARICE .
Peut-être qu'il le dit; mais c'est un grand peut-être .
LUCRÈCE.
Dorante est un grand fourbe, et nous l'a fait connoîtro
Mais s'il continuoit encore à m'en conter,
Peut-être avec le temps il me feroit douter.
CLARICE .
Si tu l'aimes, du moins, étant bien avertie,
Prends bien garde à ton fait, et fais bien ta partic.
LUCRÈCE .
C'en est trop; et tu dois seulement présumer
Que je penche à le croire, et non pas à l'aimer.
ACTE IV, SCÈNE IX. 59
CLARICE .
De le croire à l'aimer la distance est petite :
Qui fait croire ses feux fait croire son mérite;
Cesdeux points enamour se suivent de si près,
Que qui se croit aimée aime bientôt après.
LUCRÈCE .
La curiosité souvent dans quelques âmes
Produit le même effet queproduiroient des flammes.
CLARICE .
Je suis prête à le croire afin de t'obliger.
SABINE .
Vous me feriez ici toutes deux enrager.
Voyez, qu'il est besoin de tout ce badinage !
Faites moins la sucrée, et changez de langage,
Ouvous n'en casserez, ma foi, que d'une dent.
LUCRÈCE.
Laissons là cette folle, et dis-moi cependant,
Quand nous le vîmes hier dedans les Tuilerics,
Qu'il te conta d'abord tant de galanteries,
Il fut, ou je me trompe, assez bien écouté.
Étoit-ce amour alors, ou curiosité?
CLARICE .
Curiosité pure, avec dessein de rire
Detous les complimens qu'il auroit pu me dire
LUCRÈCE.
Je fais de ce billet même chose à mon tour;
Je l'ai pris, je l'ai lu, mais le tout sans amour :
Curiosité pure, avec dessein de rire
De tous les complimens qu'il auroit pu m'écrire.
CLARICE .
Ce sont deux que de lire, et d'avoir écouté :
L'un est grande faveur; l'autre, civilité ;
Mais trouves-y toncompte, etj'en serai ravic;
En l'état où je suis j'en parle sans envie.
LUCRÈCE .
Sabine lui dira que je l'ai déchiré.
CLARICE .
Nul avantage ainsin'en peut être tiré.
Tu n'es que curieuse.
60 LE MENTEUR .
LUCRÈCE.
Ajoute, àton exemple.
CLARICE .
Soit. Mais il est saison que nous allions au temple.
LUCRÈCE, à Clarice.
Allons.
(A Sabine.)
Si tu le vois, agis comme tu sais.
SABINE .
Cen'est pas surce coup que je faismes essais :
Je connois à tous deux où tient lamaladie,
Et le mal sera grand si je n'y remédie.
Mais sachez qu'il est homme à prendre sur le vert.
LUCRÈCE.
Je te croirai .
SABINE .
Mettons cette pluie à couvert.
ACTE CINQUIÈME.
SCÈNE I. - GERONTE, PHILISTE.
GÉRONTE.
Je ne pouvois avoir rencontre plus heureuse
Pour satisfaire ici mon humeur curieuse .
Vous avez feuilleté le Digeste à Poitiers,
Et vu, comme mon fils, les gens de ces quartiers :
Ainsivousmepouvez facilement apprendre
Quelle est et la famille et le bien de Pyrandre.
PHILISTE .
Quel est-il, ce Pyrandre?
GÉRONTE.
Unde leurs citoyens :
Noble, à ce qu'on m'adit, mais unpeu mal enbiens.
ACTE V, SCÈNE 1. 61
PHILISTE .
Il n'est dans tout Poitiers bourgeois ni gentilhomme
Qui, si je m'en souviens, de la sorte se nomme.
GÉRONTE.
Vous le connoîtrez mieux peut-être à l'autre nom;
Ce Pyrandre s'appelle autrement Armédon.
PHILISTE .
Aussipeu l'unque l'autre.
GÉRONTE .
Et le père d'Orphise,
Cette rare beauté qu'en ces lieux même on prise ?
Vous connoissez le nomde cet objet charmant
Qui fait de ces cantons le plus digne ornement?
PHILISTE .
Croyez que cette Orphise, Armédon, et Pyrandre,
Sont gens dont à Poitiers on ne peut rien apprendre
S'il vous faut sur ce point encor quelque garant....
GÉRONTE.
En faveur de mon fils vous faites l'ignorant ;
Mais je ne sais que trop qu'il aime cette Orphise,
Et qu'après les douceurs d'une longue hantise,
On l'a seul dans sa chambre avec elle trouvé;
Que par son pistolet un désordre arrivé
L'a forcé sur-le-champ d'épouser cette belle.
Je sais tout; et de plus, ma bonté paternelle
M'a fait y consentir; et votre esprit discret
N'a plus d'occasion de m'en faire un secret.
PHILISTE .
Quoi! Dorante adonc fait un secret mariage?
GÉRONTE .
Et, commeje suis bon, je pardonne à son âge.
PHILISTE .
Qui vous l'a dit?
GÉRONTE .
Lui-même .
PHILISTE .
Ah! puisqu'il vous l'adit,
Il vous fera du reste un fidèle récit;
62 LE MENTEUR .
Il ensait mieux que moi toutes les circonstances :
Non qu'il vous faille en prendre aucunes défiances;
Mais il a le talent de bien imaginer,
Et moi, je n'eus jamais celui de deviner.
GÉRONTE .
Vous me feriez par là soupçonner son histoire.
PHILISTE .
Non, sa parole est sûre, et vous pouvez l'en croire;
Mais il nous servit hier d'une collation
Qui partoit d'un esprit de grande invention;
Et, si ce mariage est de même méthode,
La pièce est fort complète, et des plus à la mode.
GÉRONTE.
Prenez-vous du plaisir à me mettre en courroux?
PHILISTE .
Ma foi, vous en tenez aussi bien comme nous ;
Et, pour vous en parler avec toute franchise,
Si vous n'avez jamais pour bru que cette Orphise,
Vos chers collatéraux s'en trouveront fort bien.
Vousm'entendez; adieu : je ne vous dis plus rien.
SCÈNE II. -GÉRONTE.
O vieillesse facile ! ô jeunesse impudente!
O de mes cheveux gris honte trop évidente !
Est-il dessous le ciel père plus malheureux?
Est-il affront plus grand pour un cœur généreux?
Dorante n'est qu'un fourbe ; et cet ingrat que j'aime,
Après m'avoir fourbé, me fait fourber moi-même;
Et d'un discours en l'air, qu'il forge en imposteur,
Il me fait le trompette et le second auteur !
Comme si c'étoit peu pour mon reste de vie
De n'avoir à rougir quede son infamie,
L'infâme, se jouant de mon trop de bonté,
Me fait encor rougir de ma crédulité!
ACTE V, SCÈNE III. 63
SCÈNE III.- GÉRONTE, DORANTE , CLITON,
GÉRONTE .
Étes-vous gentilhomme?
DORANTE, à part.
Ah ! rencontre fâcheuse
(Haut.)
Etant sorti de vous, la chose est peu douteuse.
GÉRONTE .
Croyez-vous qu'il suffit d'être sorti de moi?
DORANTE .
Avec toute la France aisément je le croi.
GÉRONTE .
Et ne savez-vous point avec toute la France
D'où ce titre d'honneur a tiré sa naissance,
Et que la vertu seule a mis en ce haut rang
Ceux qui l'ont jusqu'à moi fait passer dans leur sang?
DORANTE .
J'ignorerois un point que n'ignore personne,
Que la vertu l'acquiert, comme le sang le donne?
GÉRONTE.
Où le sang a manqué, si la vertu l'acquiert,
Où le sang l'a donné, le vice aussi le perd.
Ce qui naît d'unmoyen périt par son contraire ;
Tout ce que l'un a fait, l'autre le peut défaire;
Et, dans la lâcheté du vice où je te voi,
Tu n'es plus gentilhomme, étant sorti de moi.
DORANTE .
Moi ?
GÉRONTE.
Laisse-moi parler, toi de qui l'imposture
Souille honteusement ce don de la nature :
Qui se dit gentilhomme, et ment comme tu fais
Il ment quand il le dit, et ne le fut jamais.
Est-il vice plus bas? est-il tache plus noire,
Plus indigne d'un homme élevé pour la gloire?
Est-il quelque foiblesse, est-il quelque action
C4 LE MENTEUR .
Dont un cœur vraiment noble ait plus d'aversion,
Puisqu'un seul démenti lui porte une infamie
Qu'il ne peut effacer s'il n'expose sa vie,
Et si dedans le sang il ne lave l'affront
Qu'un si honteux outrage imprime sur son front ?
DORANTE .
Qui vous dis que je mens?
GÉRONTE .
Qui me le dit, infâme?
Dis-moi, si tu le peux, dis le nom de ta femme.
Le conte qu'hier au soir tu m'en fis publier....
CLITON, bas , à Dorante.
Dites que le sommeil vous l'a fait oublier.
GÉRONTE .
Ajoute, ajoute encore avec effronterie
Le nom de ton beau-père et de sa seigneurie;
Invente à m'éblouir quelques nouveaux détours.
CLITON , bas, à Dorante.
Appelez la mémoire ou l'esprit au secours.
GÉRONTE.
De quel front cependant faut-il que je confesse
Que ton effronterie a surpris ma vieillesse,
Qu'un homme de mon âge a cru légèrement
Cequ'unhomme du tien débite impudemment?
Tu me fais donc servir de fable et de risée,
Passer pour esprit foible et pour cervelle usée !
Mais, dis-moi, te portois-je à la gorge un poignard?
Voyois-ta violence ou courroux de ma part ?
Si quelque aversion t'éloignoit de Clarice,
Quel besoin avois-tu d'un si lâche artifice ?
Et pouvois-tu douter que mon consentement
Ne dût tout accorder à ton contentement ,
Puisque mon indulgence, au dernier point venue,
Consentoit à tes yeux l'hymen d'une inconnue?
Ce grand excès d'amour que je t'ai témoigné
N'a point touché ton cœur, ou ne l'a point gagné :
Ingrat, tu m'as payé d'une impudente feinte,
ACTE V , SCENE III .
65
Et tu n'as eu pour moi respect, amour, ni crainte.
Va, je te désavoue.
DORANTE .
Eh! mon père, écoutez .
GÉRONTE .
Quoi? des contes en l'air et sur l'heure inventés?
DORANTE .
Non, la vérité pure.
GÉRONTE.
En est-il dans ta bouche ?
CLITON, bas, à Dorante.
Voici pour votre adresse une assez rude touche.
DORANTE .
Épris d'une beauté qu'à peine j'ai pu voir
Qu'elle a pris sur mon âme un absolu pouvoir,
De Lucrèce, en un mot, vous la pouvez connoître....
GÉRONTE .
Dis vrai : je la connois, et ceux qui l'ont fait naître ;
Sonpère est mon ami.
DORANTE .
Mon cœur en un moment
Étant de ses regards charmé si puissamment,
Le choix que vos bontés avoient fait de Clarice,
Sitôt que le sus, me parut un supplice ;
Mais comme j'ignorois si Lucrèce et son sort
Pouvoient avec le vôtre avoir quelque rapport,
Je n'osai pas encor vous découvrir la flamme
Que venoient ses beautés d'allumer dans mon âme;
Et j'avois ignoré, monsieur, jusqu'à ce jour
Que l'adresse d'esprit fût un crime en amour.
Mais, si je vous osois demander quelque grâce,
Aprésent que je sais et son bien et sa race,
Je vous conjurerois, par les nœuds les plus doux
Dont l'amour et le sang puissent m'unir à vous,
De seconder mes vœux auprès de cette belle.
Obtenez-là d'un père, et je l'obtiendrai d'elle.
GÉRONTE .
Tu me fourbes encor.
66 LE MENTEUR .
DORANTE .
Si vous ne m'en croyez,
Croyez-en pour le moins Cliton que vous voyez;
Il sait tout mon secret.
GÉRONTE.
Tu ne meurs pas de honto
Qu'il faille que de lui je fasse plus de compte,
Et que ton père même, en doute de ta foi,
Donne plus de croyance à ton valet qu'à toi !
Écoute : je suis bon, et, malgré ma colère,
Je veux encore un coup montrer un cœur de père;
Je veux encore un coup pour toi me hasarder.
Je connois ta Lucrèce, et lavais demander;
Mais si de ton côté le moindre obstacle arrive....
DORANTE .
Pour vous mieux assurer, souffrez que je vous suive.
GÉRONTE .
Demeure ici, demeure, et ne suis point mes pas :
Jedoute, jehasarde, etje ne te crois pas.
Mais sache que tantôt si pour cette Lucrèce
Tu fais la moindre fourbe, ou la moindre finesse,
Tu peux bien fuir mes yeux, et ne me voirjamais ;
Autrement souviens-toi du serment que je fais :
Je jure les rayons du jour qui nous éclaire
Que tu nemourras point que de lamain d'un père,
Et que ton sang indigne à mes pieds répandu
Rendra prompte justice à mon honneurperdu.
SCÈNE IV. - DORANTE, CLITON.
DORANTE .
Je crains peu les effets d'une telle menace.
CLITON .
Vous vous rendez trop tôt et de mauvaise grâce;
Et cet esprit adroit, qui l'a dupé deux fois,
Devoit en galant homme aller jusques à trois :
Toutes tierces, dit-on , sont bonnes ou mauvaises.
ACTE V, SCÈNE IV. C7
DORANTE .
Cliton, ne raille point, que tu ne me déplaises :
D'un trouble tout nouveau j'ai l'esprit agité .
CLITON .
N'est-ce point du remords d'avoir dit vérité ?
Si pourtant ce n'est point quelque nouvelle adresse ;
Carjedoute à présent si vous aimez Lucrèce ,
Et vous vois si fertile en semblables détours,
Que, quoi que vous disiez , je l'entends au rebours.
DORANTE .
Je l'aime ; et ce sur ce point ta défiance est vaine ;
Mais je hasarde trop, et c'est ce qui me gêne.
Si son père et le mien ne tombent point d'accord,
Tout commerce est rompu , je fais naufrage au port.
Et d'ailleurs, quand l'affaire entre eux seroit conclue,
Suis-je sûr que la fille y soit bien résolue?
J'ai tantôt vu passer cet objet si charmant :
Sa compagne, ou je meure, a beaucoup d'agrément
Aujourd'hui que mes yeux l'ont mieux examinée,
De mon premier amour j'ai l'âme un peu gênée :
Mon cœur entre les deux est presque partagé ;
Et celle-ci l'auroit s'il n'étoit engagé.
CLITON .
Mais pourquoi donc montrer une flamme si grande,
Etporter votre père à faire une demande?
DORANTE .
Il ne m'auroit pas cru, si je ne l'avois fait.
CLITON .
Quoi! même en disant vrai, vous mentiez en effet.
DORANTE .
C'étoit le seul moyen d'apaiser sa colère.
Que maudit soit quiconque a détrompé mon père !
Avec ce faux hymen j'aurois eu le loisir
De consulter mon cœur, et je pourrois choisir.
CLITON .
Mais sa compagne enfin n'est autre que Clarice.
DORANTE .
Je me suis donc rendu moi-même un bon office.
68 LE MENTEUR .
Oh! qu'Alcippe est heureux , et que je suis confus !
Mais Alcippe , après tout, n'aura que mon refus .
N'y pensons plus,Cliton, puisque la place est prise.
CLITON .
Vous envoilàdéfait aussi bien que d'Orphise.
DORANTE .
Reportons à Lucrèce un esprit ébranlé ,
Que l'autre à ses yeux même avoit presque volé.
Mais Sabine survient.
* SCÈNE V. - DORANTE, SABINE, CLITON.
DORANTE .
Qu'as-tu fait de ma lettre?
En de si belles mains as tu su la remettre ?
SABINE .
Oui, monsieur, mais.....
DORANTE .
Quoi ! mais?
SABINE .
Elle a tout déchiré.
DORANTE .
Sans lire?
SABINE .
Sans rien lire.
DORANTE .
Et tu l'as enduré?
SABINE .
Ah! si vous aviez vu comme elle m'a grondée!
Elle me va chasser, l'affaire en est vidée.
DORANTE .
Elle s'apaisera ; mais, pour t'en consoler,
Tends la main.
SABINE .
Eh ! monsieur !
DORANTE .
Ose encor lui parler ,
Je ne pers pas sitôt toutes mes espérances .
ACTE V, SCÈNE V. 69
CLITON .
Voyez labonne pièce avec ses révérences !
Comme ses déplaisirs sont déjà consolés,
Elle vous en dira plus que vous n'en voulez.
DORANTE .
Elle a donc déchiré mon billet sans le lire ?
SABINE .
Elle m'avoit donné charge de vous le dire ;
Mais, à parler sans fard....
CLITON
Sait-elle son métier?
SABINE .
Elle n'en a rien fait et l'a lu tout entier.
Je ne puis si longtemps abuser un brave homme.
CLITON .
Si quelqu'un l'entend mieux, je l'irai dire à Rome.
DORANTE .
Elle ne me hait pas, à ce compte?
SABINE .
Elle? non.
DORANTE .
M'aime-t-elle?
SABINE .
Non plus.
DORANTE .
Tout de bon?
SABINE .
Tout de bon.
DORANTE .
Aime-t-elle quelque autre?
SABINE .
Encor moins .
DORANTE .
Qu'obtiendrai -je ?
SABINE .
Jene sais.
DORANTE .
Mais, enfin, dis-moi.
70 LE MENTEUR .
SABINE
Que vous dirai-je?
DORANTE .
Vérité.
SABINE .
Je ladis.
DORANTE .
Mais elle m'aimera ?
SABINE .
Peut-être .
DORANTE .
Etquand encor?
SABINE .
Quand elle vous croira.
DORANTE .
Quand elle me croira? Que majoie est extrême !
SABINE .
Quand elle vous croira, dites qu'elle vous aime.
DORANTE .
Je ledis déjà donc, et m'en ose vanter,
Puisque ce cher objet n'en sauroit plus douter :
Mon père....
SABINE .
Lavoici qui vient avec Clarice.
SCÈNE VI. - CLARICE, LUCRÈCE, DORANTE,
SABINE, CLITON.
CLARICE, bas, à Lucrèce.
Il peut te dire vrai, mais ce n'est pas son vice.
Comme tu le connois, ne précipite rien.
DORANTE, à Clarice.
Beauté qui pouvez seule et mon mal et mon bien....
CLARICE, bas, à Lucrèce.
On diroit qu'il m'en veut, et c'est moi qu'il regarde.
LUCRÈCE, bas, à Clarice.
Quelques regards sur toi sont tombés par mégarde.
Voyons s'il continue.
ACTE V , SCÈNE VI. 71
DORANTE, à Clarice.
Ah! que loin de vos yeux
Lesmomens à mon cœur deviennent ennuyeux !
Etque je reconnois parmon expérience
Quel supplice aux amans est une heure d'absence !
CLARICE, bas, à Lucrèce.
Il continue encor.
LUCRÈCE, bas, à Clarice.
Mais vois ce qu'il m'écrit.
CLARICE, bas, à Lucrèce.
Mais écoute.
LUCRÈCE, bas, à Clarice.
Tu prends pour toi ce qu'il me dit.
CLARICE .
(Bas, à Lucrèce.) (Haut, à Dorante.)
Éclaircissons-nous-en. Vous m'aimez donc, Dorante ?
DORANTE , à Clarice.
Hélas! que cette amour vous est indifférente !
Depuis que vos regards m'ont mis sous votre loi....
CLARICE, bas, à Lucrèce.
Crois-tu que le discours s'adresse encore à toi?
LUCRÈCE, bas, à Clarice.
Je ne sais où j'en suis !
CLARICE , bas, à Lucrèce.
Oyons la fourbe entière.
LUCRÈCE, bas, à Clarice.
Vucequenous savons, elle est un peu grossière.
CLARICE, bas, à Lucrèce.
C'est ainsi qu'il partage entre nous son amour;
Il te flattede nuit, et m'en conte de jour.
DORANTE , à Clarice.
Vousconsultez ensemble ! Ah ! quoi qu'elle vous die,
Surde meilleurs conseils disposez de ma vie ;
Lesienauprès de vous me seroit trop fatal;
Elleaquelque sujet de me vouloir du mal.
LUCRÈCE, en elle-même.
Ah! jen'enai que trop, et si je ne me venge....
72 LE MENTEUR .
CLARICE, à Dorante.
Cequ'elle me disoit est de vrai fort étrange.
DORANTE .
C'est quelque invention de son esprit jaloux .
CLARICE .
Je le crois : mais enfin me reconnoissez-vous ?
DORANTE .
Sije vous reconnois ! quittez ces railleries,
Vous que j'entretins hier dedans les Tuilerics;
Que je fis aussitôt maitresse de mon sort.
CLARICE .
Si je veux toutefois en croire son rapport,
Pour une autre déjà votre âme inquiétée....
DORANTE .
Pour une autre déjà je vous aurois quittée?
Queplutôt à vos pieds mon cœur sacrifié....
CLARICE .
Bien plus, si je la crois, vous êtesmarié.
DORANTE .
Vous me jouez, madame, et, sans doute pour rire,
Vous prenez du plaisir à m'entendre redire
Qu'à dessein de mourir en des liens si doux
Je me fais marié pour toute autre que vous.
CLARICE .
Mais avant qu'avec moi le nœud d'hymen vous lie,
Vous serez marié, si l'on veut, en Turquie
DORANTE .
Avant qu'avec toute autre on me puisse engager,
Je serai marié, si l'on veut, en Alger.
CLARICE .
Mais enfin vous n'avez que mépris pour Clarice ?
DORANTE .
Mais enfin vous savez le nœud de l'artifice,
Et que pour être à vous je fais ce que je puis.
CLARICE .
Je ne sais plus moi-même àmon tour où j'en suis.
Lucrèce, écoute un mot.
24
LE MENTEUR.
.
Deux baisers, ALCIPPE
et ta main, et ta foi.
CLARICE .
Que cela?
ALCIPPE .
Résous-toi, sans plus me faire attendre.
Je n'ai pas le loisir, monCLARICE
père va. descendre .
SCÈNE IV . - ALCIPPE
Va, ris dema douleur alors que je te perds ;
Par ces indignités romps toi-même mes fers ;
Aidemes feux trompés à se tourner en glace;
P. Aide un juste courroux à se mettre en leur place.
Je cours à la vengeance,et porte à ton amant
Le vif et prompt effet de mon ressentiment.
S'il est homme de cœur, ce jour même nos armes
ط Règleront par leur sort tes plaisirs ou tes larmes;
Et plutôt que le voir
possesseur de mon bien,
son sangvoircouler tout lemien./
p Puissé-je
Levoici, cedans
rivalquesonpèret'amène :
Ma vieille amitié cède à ma nouvelle haine;
Sa vue accroît l'ardeur dont je me sens brûler :
P Mais ce n'est pas ici qu'il faut le quereller.
SCÈNE V. - GÉRONTE, DORANTE, CLITON,
GÉRONTE.
Dorante, arrêtons-nous ; le trop de promenade
Me mettroit hors d'haleine, et me feroit malade.
Que l'ordre est rare etbeau de ces grands bâtimens !
Paris semble à mes yeux DORANTE
un pays. de romans.
J'y croyois ce matin voir une île enchantée :
Je la laissois déserte, et la trouve habitée ;
Quelque Amphion nouveau, sans l'aide des maçons,
En superbes palais a changé ses buissons.
ACTE H, SCÈNE III. 23
ALCIPPE
arc. La nuit étoit fort noire alors que. tu le vis.
Il ne t'a pas donné quatre chœurs de musique,
Une collation superbe et magnifique,
Six services de rang, douze plats à chacun ?
Son entretien alors t'étoit fort importun?
Quandses feuxd'artifices éclairoient le rivage,
Tun'eus pas le loisir de le voir au visage ?
Tu n'as pas avec lui dansé jusques au jour?
Et tu ne l'as pas vu pour le moins au retour?
T'en ai-je dit assez? Rougis, et meurs de honte
CLARICE .
Je ne rougirai point pour le récit d'un conte.
ALCIPPE
Quoi ! je suis donc un fourbe, un. bizarre, un jaloux?
Quelqu'un a pris plaisirCLARICE .
à se jouer de vous,
Alcippe, croyez-moi.
NeALCIPPE.
cherche point d'excuses ;
Je connois tes détours et devine tes ruses.
Adieu : suis ton Dorante , et l'aime désormais;
Laisse en repos Alcippe, et n'y pense jamais.
Écoutez quatre mots. CLARICE .
ALCIPPE
Ton .
père va descendre.
CLARICE .
Non, il ne descend point, et ne peut nous entendre;
Et j'aurai tout loisir de vous désabuser.
ALCIPPE
Je ne t'écoute point, à moins que. m'épouser,
A moins qu'en attendant le jour dumariage,
M'en donner ta parole et deux baisers en gage.
Pour me justifier vous demandez
CLARICE . de moi,
Alcippe?
ACTE V, SCÈNE VI 73
DORANTE, bas, à Cliton.
Lucrèce ! que dit-elle ?
CLITON, bas, à Dorante.
Vous en tenez, monsieur : Lucrèce est la plus belle ;
Mais laquelle des deux? J'en ai le mieuxjugé,
Et vous auriez perdu si vous aviez gagé.
DORANTE , bas, à Cliton.
Cette nuit à la voix j'ai cru la reconnoître.
CLITON , bas, à Dorante.
Clarice sous son nom parloit à sa fenêtre;
Sabine m'en a fait un secret entretien .
DORANTE , bas, à Cliton.
Bonne bouche ! j'en tiens : mais l'autre la vaut bien;
Et, comme dès tantôtje la trouvois bien faite,
Mon cœur déjà penchoit où mon erreur le jette.
Ne me découvre point; et dans ce nouveau feu
Tu me vas voir, Cliton, jouer un nouveau jeu.
Sans changer de discours, changeons de batteric.
LUCRÈCE, bas, à Clarice.
Voyons le dernier point de son effronterie.
Quand tu lui diras tout, il sera bien surpris.
CLARICE , à Dorante.
Comme elle est mon amie, elle m'a tout appris.
Cette nuit vous l'aimiez, et m'avez méprisée .
Laquelle de nous deux avez-vous abusée ?
Vous lui parliez d'amour en termes assez doux.
DORANTE .
Moi! depuis mon retour je n'ai parlé qu'à vous .
CLARICE .
Vous n'avez point parlé cette nuit à Lucrèce ?
DORANTE.
Vous n'avez point voulu me faire un tour d'adresse ?
Et je ne vous ai point reconnue à la voix?
CLARICE .
Nous diroit-il bien vrai pour la première fois?
DORANTE .
Pour me venger de vous j'eus assez de malice
Pour vous laisser jouir d'un si lourd artifice 6
74 LE MENTEUR.
Et, vous laissantpasser pour ce que vous vouliez,
Je vous en donnai plus que vous ne m'en donniez.
Je vous embarrassai, n'en faites point la fine;
Choisissez unpeu mieux vos dupes à la mine ;
Vous pensiez me jouer; et moi je vous jouois,
Mais par de faux mépris que je désavouois :
Car enfinje vous aime,etje hais de ma vie
Les jours que j'ai vécu sans vous avoir servie.
CLARICE.
Pourquoi, si vous m'aimez, feindre un hymen en l'air,
Quand un père pour vous est venu me parler?
Quel fruit de cette fourbe osez-vous vous promettre ?
LUCRÈCE, à Dorante.
Pourquoi, si vous l'aimez, m'écrire cette lettre ?
DORANTE , à Lucrèce.
J'aime de ce courroux les principes cachés.
Je ne vous déplais pas, puisque vous vous fâchez .
Mais j'ai moi-même enfin assezjoué d'adresse ;
Il faut vous dire vrai, je n'aime que Lucrèce.
CLARICE, à Lucrèce.
Est-il un plus grand fourbe? et peux-tu l'écouter ?
DORANTE, à Lucrèce.
Quand vousm'aurez oui, vous n'en pourrez douter.
Sous votre nom, Lucrèce, et par votre fenêtre,
Clarice m'a fait pièce, et je l'ai su connoître;
Comme en y consentant vous m'avez affligé,
Je vous ai mise en peine, etje m'en suis vengć.
LUCRÈCE .
Mais que disiez-vous hier dedans les Tuilerics?
DORANTE .
Clarice fut l'objet de mes galanteries....
CLARICE, bas, à Lucrèce.
Veux-tu longtemps encor écouter ce moquour?
DORANTE, à Lucrèce .
Elle avoit mes discours, mais vous aviez mon cœur,
Où vos yeux faisoient naître un feu que j'ai fait taire ,
Jusqu'à ce que ma flamine ait eu l'aveu d'un père ;
Comme tout ce discours n'étoit que fiction.
ACTE V, SCENE VI . 75
Je cachois mon retour et ma condition.
CLARICE, bas, à Lucrèce.
Vois que fourbe sur fourbe à nos yeux il entasse,
Et ne fait que jouer des tours de passe-passe .
DORANTE, à Lucrèce.
Vous seule êtes l'objet dont mon cœur est charmé.
LUCRÈCE, à Dorante.
C'est ce que les effets m'ont fort mal confirmé .
DORANTE.
Si mon père à présent porte parole au vôtre,
Après son témoignage, en voudrez-vous quelque autre?
LUCRÈCE .
Après son témoignage il faudra consulter
Si nous aurons encor quelque lieu d'en douter.
DORANTE , à Lucrèce.
Qu'à de telles clartés votre erreur se dissipe.
(AClarice.)
Et vous, belle Clarice, aimez toujours Alcippe ;
Sans l'hymen de Poitiers il ne tenoit plus rien;
Je ne lui ferai pas ce mauvais entretien ;
Mais entre vous et moi vous savez le mystère.
Le voici qui s'avance, et j'aperçois mon père.
SCÈNE VII. - GÉRONTE, DORANTE, ALCIPPE,
CLARICE, LUCRÈCE, ISABELLE, SABINE,
CLITON.
ALCIPPE, sortant de chez Clarice et parlant à elle.
Nos parens sont d'accord, et vous êtes à moi .
GÉRONTE, sortant de chez Lucrèce et parlant à elle.
Votre père à Dorante engage votre foi .
ALCIPPE , à Clarice.
Unmot de votre main, l'affaire est terminée.
GÉRONTE, à Lucrèce.
Un mot de votre bouche achève l'hyménée.
DORANTE, à Lucrèce.
Ne soyez pas rebelle à seconder mes vœux.
70 LE MENTEUR .
ALCIPPE .
Ltes-vous aujourd'hui muettes toutes deux?
CLARICE .
Mon père a sur mes vœux une entière puissanco.
LUCRÈCE .
Le devoir d'une fille est dans l'obéissance.
GÉRONTE, à Lucrèce.
Venez donc recevoir ce doux commandement.
ALCIPPE, à Clarice.
Venez donc ajouter ce doux consentement.
(Alcippe rentre chrez Clarice avec elle et Isabelle et le reste rentre
chez Lucrèce.)
SABINE , à Dorante, comme il rentre.
Si vous vous mariez, il ne pleuvra plus guères.
DORANTE .
Je changerai pour toi cette pluie en rivières.
SABINE .
Nous n'aurez pas loisir seulement d'y penser.
Mon métier ne vaut rien quand on s'en peut passer.
CLITON, seul.
Comme en sapropre fourbe un menteur s'embarrasse t
Peu sauroient comme lui s'en tirer avec grâce .
Vous autres qui doutiez s'il en pourroit sortir,
Par un si rare exemple apprenez à mentir.
FIN CY MENTECE
NOTES .
ÉPÎTRE.
Page line 1-Epitre : This Epitre is only to be found in the
editions anterior to 1660.
2-Ma dernière : My last play ; i.e., the tragedy of
Pompée.
3-Parties ... de la même main : A sentence
which occurs very frequently in Corneille's
prefaces or examinations of his plays. Cf. in
the Examen (p. viii., line 4), " De quelque
main que parte cette tragédie, il est constant
qu'elle est très ingénieuse."
5-J'ai fait Pompée : See " Au Lecteur" (note 2).
6-De Polyeucte si puissant que ceux de Cinna :
Saint Polyeucte, a Christian martyr, was a
centurio in the Roman legions of Armenia,
who having been converted to Christianity
was condemned to death (257). The Roman
Church celebrates his fête on the 13th of
February. Corneille has made him the hero
of an admirable tragedy, many lines of which
are frequently quoted, such as-
" Elle a trop de vertus pour n'être pas chrétienne,"
an exclamation of Polyeucte, praying to God
to convert his wife Pauline ; and
" Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée,"
the first words of Pauline when touched by
grace after the death of her husband. The
great tragédienne Rachel rendered it with an
incomparable accent of fervour. Corneille's
tragedy inspired Donizetti with a beautiful
opera ( Poliuto), written in Naples , 1838, in
which the tenor, Tamberlik, obtained great
success .
Cinna, ou la Clémence d'Auguste, another
tragedy of P. Corneille, represented for the
UR
78 LE MENTE .
first time in 1639, the subject of which is an
anecdote related by Seneca in his De Clementia.
Augustushaving discovered that Cn. Cornelius
Cinna, a descendant of the great Pompey, had
taken part in a plot against him, not only
pardoned him, but made him consul. " Telle
est ici," says an eminent critic, " la supériorite
du poète sur l'historien que la mesure et
l'harmonie ont gravé dans tous les esprits ce
qui demeurerait comme enseveli dans les
écrits d'un philosophe. Cette précision com-
mandée par le rhythme poétique a tellement
consacré les paroles que Corneille prête à
Auguste qu'on croirait qu'il n'a pu s'exprimer
autrement, et la conversation d'Auguste etde
Cinna ne sera jamais autre chose que les vers
qu'on a retenus de Corneille." The most
celebrated lines are the following :
AUGUSTE .
Soyons amis, Cinna, c'est moi qui t'en convie,
Tu trahis mes bienfaits, je les veux redoubler.
Je t'en avais comblé, je t'en veux accabler.
Act v., sc. iii.
Page v line 16-Etant obligé au genre comique de ma première
réputation : Notice the use of obligé in the sense
of redevable (cf. Corneille, " Horace," I., 3.) : -
" Envers un ennemi qui nous peut obliger."
Here obliger is in the Latin, meaning obligare
(lier) .
V
21-Du grand Sénèque : Corneille seems to believe in
the identity of Seneca, the philosopher and the
tragic. The erudite of the sixteenth century,
Juste Lipse, Heinsius, have written volumes
to dispute the question.
V
22- Quand je me suis résolu de repasser du heroïque au
naïf: Corneille employs indifferently se résou-
dre de and se résoudre à ; see for example :-
La reine se résolve à payer votre armour.
-" Sertorius," i . , 2.
Se resout de se perdre ou de le prévenir.
-" Rodogune," i . , 4.
Notice also the article du instead of de l' , on
account of the aspirate h of héroïque. In
modern French this form would be avoided,
and we should write de l'héroïque au tragique.
NOTES . 79
Fage v line 21- Conduire au fameux Lope de Véja : It will be seen
in the Examen " of the play that Corneille
afterwards recognised that the real Spanish
author of " La Verdad Sospechosa " was Don
Juan d'Alarcon : See " Au Lecteur " (note i.) .
25- De tant d'intrigues : Corneille spells this word, in
the course of the play, intrique. This latter
spelling is one of the many instances of Cor-
neille's Latinisms (cf. Lat. intrice), and not,
as Thomas Corneille explained it, a poetical
license to make it rhyme with pratique .
Intrique is to be found in our old dictionaries.
Cotgrave, for instance, gives : intrication ,
intrique, intriqué. Cf. Engl. intricate.
28-Me fiant sur notre Horace, qui donne liberté de
tout oser : Notice the form me fiant sur, instead
of me fiant à. See F. Godefroy : " Lexique
comparé de la langue de Corneille et de celle
du 17º siècle." The remarkable introduction
of this learned work gives long lists of the
peculiarities of Corneille's accidence and
syntax. The passage of Horace alluded to in
this place is the well-known line of the " Ars
Poetica "-
Pictoribus atque poetis
Quidlibet audendi semper fuit æqua potestas .
V 30-Nonobstant la guerre des deux couronnes : Allu-
sion to the Thirty Years' War. See also
further on, Notes on page vi., line 25, " Les
guerres d'Allemagne."
AU LECTEUR.
vi 15-Lope de Véga : Carpia Félix Lope de, born in
Madrid, 1562, d. 1635 ; took part in the
expedition of the famous Armada ; after hav-
ing been twice widower, entered the orders.
He was of a prodigious fecundity ; about 300
plays by him have been printed-Madrid,
1609-1647, 25 vols. , 4to.
vi 16-Le Cid et Pompée : " Le Cid," a tragedy by Cor
neille, imitated from the Spanish of Guilhem
de Castro. " The great deeds of the ' Cid,' his
rough generosity, his unflinching valour, his
80 LE MENTEUR.
incorruptible loyalty, his enthusiastic faith,
every stroke of this grand poetic picture
was," says M. Geruzez, " the ancient heritage
of Spain. Castilian honour could see itself
reflected in every page.... Corneille disen-
gaged and brought into prominence that very
ideal action which the Spanish poet had over-
looked. The interest of his immortal tragedy
lies in the moral combat betweenhonour and
love in Rodrigue, and between love and duty
in Chimene. The 'Cid ' was the subjectin which
Corneille discovered his own genius and that
tragic principle which from henceforth made
his power. "- " Pompée," another of Corneille's
tragedies, represented in 1601 ; the subject of
which is the death of Pompée, assassinatedby
order of Ptolemy, King of Egypt, after the
battle of Pharsale. Though there are many
beautiful passages, this tragedy, says Vol-
taire, is not a masterpiece : " C'est une tenta-
tive que Corneille fit de mettre sur la scène
des morceaux qui ne formaient pas un tout."
However, Corneille said of this work, " Pour
le style, il est plus élevé en ce poème qu'en
aucun des miens, et ce sont, sans contredit, les
vers les plus pompeux que j'aie faits."
Page vi line 18 - Guillem ( Guilhem, or Gislen) de Castro, a Spanish
dramatist, contemporary of Lope de Vega,
who praises him in his " Apollo's Laurel."
His most famous play was " Le Cid," which
Corneille imitated (see preceding note). His
dramas have been published at Valence, under
the title of " Las Comedias " (1621 and 1625).
vi 18- Lucain (Marcus Annæus Lucanus), the greatest
of Latin epic poets after Virgil, born at
Corduba, 39 A.D , died 65 ; joined a conspiracy
against Nero, after having been one of his
adulators. He accused his mother in hope
to save his life, but Nero only gave him the
choice of the death. His principal motive in
joining the plot was very likely more a
wounded literary vanity than a genuine
patriotism or republican convictions. His
" Pharsale, " chiefly composed since his dis-
grace, is full of beautiful passages, rather
declamatory against tyranny. M. Naudet
NOTES. 81
says of him, " Lucain presente un phénomène
moral très-remarquable ; il y avait en lui
l'homme et le poète ; il avait le caractère
pusillanime et l'imagination vigoureuse.
Livré aux habitudes vulgaires de la société,
c'était un jeune imprudent, avec les faiblesses
desesprits légers. Mais lorsquel'enthousiasme
le transportait loin d'ici-bas,danslesanctuaire
de lapensée poétique,alors l'hommedisparais-
sait. Un dieu remplissait son âme exaltée, il
sympathisait avec les Caton et les Brutus, et
tout ce qu'il y a de plus pur, de plus éner-
giqueetdeplus sublime dans leurdévouement
patriotique, dans leur amour de la liberté,
dans l'intrépidité de leur vertu, dans leur
haine pour la tyrannie, se communiquait à
lui.... Il fut par son imaginationce queTacite
fut par son caractère." Corneille had a great
admiration for Lucan's style, as may be traced
in many passages of his Roman plays.
Page vi line 20-J'ai... dépaysé les sujets : I have changed the site
and country where the facts happen. But in
so doing Corneille might have altered also
some details which are quite right when the
scene is supposed to be in Spain, but which
are less verisimilar when placed in the heart
of France. For instance, the nautical fête.
scarcely possible in Spain, becomes the more
incredibleand outof season in the French city.
The same might almost be said of the scene
of the balcony, much more in the Spanish
manner than in the Franch .
vi 21-Pour les habiller à la française : To clothe them
after the French fashion. The fem. word
mode is understood in those phrases.
ri 25-Les guerres d'Allemagne : viz., the War of Thirty
Years, which can be divided into four periods :
1. Palatine Period (1618-1625) ; 2. Danish
Period (1625-1629) ; 3. Swedish Period ( 1630-
1635) ; 4. French Period (1635-1648). When
" Le Menteur " was composed (1642) Condé
had not yet won his great battles, which pre-
pared Paix de Westphalie.
vi 26-Dont il fait le nouveau revenu : This phrase is not
satisfactory. We can say le nouveau venu but
not le nouveau revenue. Stili it is intelligible,
82 LE MENTEUR.
and Corneille likes to coin new words oc-
casionally.
Page vii line 1-Je ne trouve à mon gré rien qui lui soit comparable :
Corneille has often such fits of pride. He was
conscious of his merit and did not shrink from
confessing it. But we must not forget that
he had to defend himself against a swarm of
envious poetasters who tried to rob him of his
glory even after the appearance of " Le Cid."
In his celebrated " Epître à Aristée," Corneille
hasexpressed in an immortal form this legiti-
mate self-esteem which comforted him :-
Je sais ce que je vaux, et crois ce qu'on m'en dit.
Pour me faire admirer, je ne fais point deligue :
J'ai peu de voix pour moi , mais je les ai sans brigue ;
Et mon ambition pour faire plus de bruit.
Ne les va point quêter de réduit en réduit.
Mon travail sans appui monte sur le théâtre ;
Chacun en liberté, l'y blâme ou l'idolâtre.
,
Etmes vers en tous lieux sont mes seuls partisans,
Par leur seule beauté ma plume est estimée ;
Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée,
Et pense toutefois n'avoir point de rival
A qui je fasse tort en le traitant d'egal .
Here is a sample of the style in which
Corneille's detractors insulted him. In his
" Quatrième Dissertation," dedicated to
Madame la Duchesse de Retz, the Abbot
d'Aubignac thus addresses Corneille : " Vous
êtes poète et poète de théâtre ; vous êtes
abandonnéà uneviledépendance des histrions ,
votre commerce ordinaire n'est qu'avec leurs
portiers ; vos amis ne sont que des libraires du
Palais. Il faudrait avoir perdu le sens aussi
bien que vous pour être en mauvaise humeur
du gain que vous pouvez tirer de vos veilles et
de vos empressements auprès des histrions et
des libraires Défaites vous, monsieur de
...
Corneille, de vos mauvaises façons de parler,
qui sont encore plus mauvaises que vos vers.
J'avais cru, comme plusieurs, que vous étiez le
poète de la Critique de l'Ecole des Femmes, et
que Licidas était un nom déguisécomme celui
de M. de Corneille, car vous êtes sans doute le
Marquis de Mascarillequi piaille toujours, qui
ricane toujours, qui parle toujours et qui ne
dit jamais rien qui vaille."
NOTES. 83
Page vii line 5-N'approuver pas la conduite : Notice the place
of pas. The must useful construction is ne pas
en approuver la conduite. Ne and pas are placed
together before an infinitive.
vii 14-M. de Zuylichem : Father of the celebrated
astronomer, Christian Huyghens de Z. See
in the édition Regnier two letters of Corneille
to M. de Zuylichem.
vii 15-Monseigneur le Prince d' Orange : Henri Frédéric
de Nassau, prince d'Orange, succeeded his
brother, Maurice de Nassau, in 1625, as
stadhouder of the fifteen western provinces
of the Netherlands ; captain and general of
the Union ; took Maëstricht, 1632 ; and
contributed to hasten the independence of
Netherland. He died one year before this
happy event, 1647.
vii 15-MM. Heinsius et Balzac : Heinsius (Daniel),
Dutch linguist, born 1580, d. 1655, had for
masters Scaliger and Douza ; he professed
history at Leyde, and has published, with
commentaries, the principal works of
Aristotle, Hesiod, Horace, Livy, &c.; also a
Latin poem in four books. His quarrels with
Balzac, and especially Saumaize, have been
very celebrated. The quarrel with Balzac
had for subject the " Herodes Infanticida,"
a tragedy of Heinsius. The discussion lasted
several years, and is related in a series of
pamphlets.
Balzac, Y. Louis Guez de (1596-1655) :
One of the writers who contributed most to
the formation of the French language. His
principle words are : " Letter to Courart
Chapelain, &c.," " Entretiens ou dissertations
littéraires," " Aristippe, ou la Cour, lePrince,
le Socrate Chrétien ; " also some French and
Latin verses. Voltaire and La Harpe re-
proached him for having taken more care of
the words than of the ideas.
vii 16- Ont pris comme pour arbitre : Comme here is ex-
pletive, i.e., not necessary to the sense.
vii 19-Deux épigrammes, l'un français, l'autre latin :
Epigramme is now only used as a feminine
noun. " Ce mot," says Littré, " a été longtemps
d'un genre incertain." (Cf. Montaigne iii. ,
84 LE MENTEUR .
104), " Il y a un épigramme en Martial
qu'est des bons."
Page vii line 20—Les Elzéviers à Leyden : Elzevirs or Elzeviers, Lat.
Elzeverius,celebrated family ofDutch printers
and booksellers, which flourished in the 16th
and 17th century ; the most known are-
Bonaventure Elzevir, Leyden (1618-1653),
and Abraham, his brother and partner. Their
editions, almost every one of small size, are
masterpieces of typography. Mr. Brunet
has given a good notice on their editions.
( Manuel du Menteur )
EXAMEN.
vii 27-Examen du Menteur : The Examen was written
in 1660 (whilst the original edition of " Le
Menteur " is of 1644), at a time when Cor-
neille, acting as a critic, set to work to com-
ment himself on his principal dramas.
viii 1- Don Juan d'Alarcon : A Spanish dramaticauthor
whom Corneille did not know when he wrote
his " Au Lecteur " at the head of his play.
" Avant l'année 1846, le nomde Don Juan
Ruiz de Alarcon ne se trouvait dans aucune
biographie ; c'est cependant l'un des plus
grands noms de la littérature espagnole.
Alarcon se place, comme auteur dramatique,
au-dessus de Maratin de Montabran, im-
médiatement aprés Lope de Véga et Calderon
Schlegel, Bouterwek,et M. de Sismondi, qui
se sont spécialement occupés du théâtre
espagnol, passant sous silence cet homme
remarquable, dont Corneille admirait le
génie, et sur le compte duquel on n'a obtenu
que récemment des renseignements biogra-
phiques assez incomplets.
" Ses compatriotes même l'ont oublié ; à
peine le nomd'Alarcon apparait-il de temps à
autre, de la manière la plus vague, dans leurs
annales littéraires : on ne le cite jamais.
" Pendant sa vie, plusieurs faussaires lui
dérobèrent ses titres de gloire ; après sa mort
les critiques ne parvinrent à les retrouver et
àles lui rendre qu'avec difficulté : Corneille
lui-même, en lui empruntant le Menteur,
NOTES 85
comédie qui a ouvert la carrière de notre
gloire théatrale, attribuait à Lope de Véga
c-tte œuvre qu'il appelle ' la merveille du
théâtre, et à laquelle, dit-il, il ne trouve rien
de comparable en ce genre chez les anciens
ni chez les modernes.' Tout récemment, un
écrivainde l'epoqueimpériale,Victorin Fabre,
attribuait à Francesco de Rojas la Verdad
Sospechosa, œuvre prototype du Menteur ; il a
fallu toutes les recherches réunies et succes-
sives de Nicolas-Antonio, de M. Salva, de M.
Ferdinand-Denis, et les nôtres propres pour
déterminer à peu près comment Alarcon a
vécu et où il a vécu.
"Alarcon avait reçu de la nature et de la
société plusieurs dons singuliers et disparates
qui se détruisaient mutuellement : un génie
oriental, un violent orgueil, une naissance
noble, un berceau étranger, une grande dis-
tinction de manières et une difformité impos-
sible à dissimuler. Il était Indien, c'est à
dire né au Mexique, et il faut voir avec quelle
supériorité de dédain les Espagnols ont long-
temps traité les enfants de leurs colonies.
"Alarcan occupait à la cour de Madrid un
poste honorable et surtout lucratif, à une
époque où, comme le dit le Marquis de
Louville, il y avait à peine assez d'argent
dans les caisses pour fournir une olla-podrida
à leurs majestés, et où commençait la rapide
décadence de la monarchie espagnole. Au
lieu de traîner sa vie dans cette pauvreté
amère qui dévora les jours du Camoëns et de
Cervantes, Alarcon se trouva de niveau avec
les grands seigneurs du temps, qui devaient
mépriser fort du sommet de leur ignorance et
de leur fierté castillane, un poète, homme de
finances, Indien et bossu.
" Le trait saillant de son talent, c'est
l'héroïsme de la pensée, la magnanimité de la
conception. L'essence du génie espagnol se
trouve, pour ainsi dire, concentrée dan ses
drames ; s'il a peu d'élans dithyrambiques. si
ses pièces sont souvent irrégulières, il idéalise
merveilleusement l'honneur, le dévoûment, le
devoir, la loyauté féodale, le sacrifice de soi
86 LE MENTEUR .
même aux autres, la force de l'âme. Tout
l'interêt de ses œuvres est là."
Page viii line 8 -Mon aversion pour les aparté : L., a parte, name
given to the exclamations, words, and short
phrases which the personage on the stage
utters out of the dialogue, and which,
destined to the spectators, are supposed to
be heard by them only. One day Molière
Boileau, La Fontaine, and some other friends
were conversing at dinner on the use of
apartés on the modern stage. " Is it possible,"
exclaimed La Fontaine, "that the public
should hear what another actor is supposed
not to hear, though placed by the side of the
one who is speaking ? " Whilst he went on
expanding with animation this idea, Boileau,
who was sitting near him, said, pretty loudly,
" What a fool ! what a stubborn man this
La Fontaine is ! " The fabulist, hearing
nothing, went on ; but, seeing the other
guests laugh, he inquired of the cause.
" Well," answered Boileau, " you deny the
vraisemblance of the apartés, and for a quarter
of an hour I am abusing you in your face
without your suspecting it.”
viii 16-L'unité de lieu : One of the three unities which,
according to the Poétique prevailing in the
17th century, was essential in any drama.
The other two were : " l'unitè de temps et
l'unité d'action."
viii 18-Celle de jour n'y est pas forcée pourvu qu'on lui
laisse les vingt-quatre heures entières : This
refers to the rule of the unité, de temps (see
note above) , which exacted all the events of
thedrama tohappen withintwenty-fourhours
at the most. Cf. " Dans Le Menteur ' tout
l'intervalle du 3º au 4º acte vraisemblable-
ment seconsumeàdormir par tous les acteurs ;
leur repos n'empêche pas toutefois la continu-
ité d'action entre les deux actes &c ."
(" Discours du Trois Unités. ')
" Those foreign critics," savs M. Guizot
(in " Corneille and His Time "), " who repre-
sent the French drama subsequently to Jod-
elle, as trammelled by the general adherence
of the public to the authority of Aristotle's
NOTES. 87
rules, either have not read Hardy, or appre-
ciate very imperfectly his importance in the
history of the stage in France. Hardy was
irregular enough to have been a Shakespeare
ifhe had possessed a Shakespeare's genius."
Page viii line 22-Ne répond pas à la protase : From the Greek
πρότασις, part of the dramatic poem which
contains the exposition of the subject. In
Euripides theprotase is sometimes replaced by
a prologue explaining the situation before-
hand. The Latin dramatists have trans-
ported the prologue on their theatres, and
Plautus andTerence have especially observed
that rule.
PERSONNAGES.
2 1-Géronte (Greek γέρων) : Old man. This name is
often given to the fathers in the French
comedy. At first the Gérontes, as one can see
in the " Menteur," had nothing ridiculous ;
but they became soon on the comic scene the
personification of stinginess, stubbornness,
and credulity. Rotrou in his comedy of " La
Sœur généreuse " (1645) introduces a Géronte
who is the sport of a skilful valet ; but it is
Molière who has given to that personage his
typical character, first in his " Médecin malgré
lui " (1666), then in his " Fourberies de
Scapin " (1671). Regnard has also introduced
a Géronte in his " Joueur," in " Le Rétour
imprévu " and " Le légateur universel."
Molière and Du Croisyhave excelled in acting
the part of Géronte. Grandmesnil, Bonneval,
De Vigny et Provost, &c., have also been very
famous in the same parts.
2 7-Isabelle : This name has been frequently given
to the amoureuses on the French stage, very
likely on account of a clever actress, Isabelie
Andreini, who had great success in Paris in
1578. Jouer les Isabelles means to act the part
of amoureuses, sometimes also of soubrettes
and colombines .
2 9- Cliton : Name frequently given on the French
stage to a skilful and clever valet of comedy,
the ancestor of the modern Figaros.
88 LE MENTEUR.
In the original cast Géronte's part was
acted by Bellerose, Alcippe's by Beauchateau,
and Cliton's by the celebrated Jodelet.
Page 2 line 11-The scene is in Paris, in the first act in the
Tuileries, and in the four others at La Place
Royale.
ACT I.
SCENE I.
3 1-Robe pour l'épée : The study of law for the
military career.
3 4-Etj'ai fait banqueroute à ce fatras de lois : And I
have been a bankrupt to (that is to say, I
gave up). Dorante jests in the style of the
Courts of Law.
3 5-Dedans les Tuileries : Instead of dans les Tui-
leries. In the actual language dedans means
within, and is not to be used with an object :
It may also be taken as a noun-le dedans, the
inside ; but the poets of the seventeenth cen-
tury often used it as a preposition. Voltaire
calls it a mistake.--Les Tuileries, a palace in
Paris, so called from the tile-fields which
existed there in 1342. Francis I. purchased
the original small house called the Hôtel des
Tuileries, 1518, for his mother, and Catherine
de Medicis chose it for the site of a new palace.
It was completed by Louis XIII.; capturedby
the people of Paris, August 10th, 1792, 28th
July, 1830, and 24th February, 1848. The
central part was destroyed by fire during the
last days of the Paris Commune (May 24th,
1871).
3 15-Et jamais comme vous on ne peignit Barthole, or
Bartole : Italian jurist (1313-1356).
4 2-Faire le fin : To act the sly one ; to finesse.
Compare the proverb, " à fin fin et demi,"with
theEnglish saying, " diamond cut diamond."
4 9-De passer pour un homme à donner tablature : Το
cut out work, for the word tablature means
some indication in the teaching of music,
presented in the shape of a table ; fig. it
means a difficult or embarrassing question.
NOTES . 89
Page 4 line 16 -Tu prends mon sens à gauche : You mistake my
idea ; lit. , you take my idea left-handed, in
the wrong way.
4 21-Debiter leurs fleurettes : To talk soft nonsense
to make love.
4 23- Vous êtes d'encolure à vouloir un peu mieux :
You are of a figure to aim at something better ;
encolure derived from cou, neck, means the
general appearance.
4 25-Et lejeu comme on dit n'en vaut pas les chandelles .
It is not worth trying ; it is not worth powder
and shot ; it is not worth while. This pro-
verbial locution is very old, and was used
originally about the games of cards when
the stakes were not worth the candle which
lighted the players.
5 10-Et là, faute de mieux, un sot passe à la montre :
And there, by default of something better, a
mere fool attracts attention ; lit., is exposed in
show. This word montre meant at the time
of Corneille a review of troops. It is what
a certain Italian translator of " l'Illustre
Bassa" did not know, who " pour dire que
Soliman donna deux montres à son armée a
mis due orologi."-Tallemant " Historiettes,"
vii., 437.
5 20- Il y croît des badauds autant et plus qu'ailleurs :
Badaud, deriv. bailler, vieux français béer,
Italian badare, Latin badare, originally to
open the mouth, to gape ; hence to look at a
thing with astonishment and stupidity.
5 25- Chacun s'y fait de mise = S'y fait valoir. See
" Lexique de la langue de Corneille " (edition
Regnier). Voltaire says, " Peut-être cette
expression pouvait passer autrefois."
5 26-Autant comme il se prise : The correct form would
now be autant que , priser = estimer. Cf.
Act iv. , v. 146 " Ce faible bonheur ne
...
vaut pas qu'on le prise."
5 34-Tel donne à pleines mains qui n'oblige personne :
" Many give much whose liberality deserves
no gratitude." Voltaire says on that passage :
" Molière n'a point de tirade plus parfaite.
Terence n'a rien écrit de plus pur que ce
morceau ."
6 6-D'un contre-temps : It ought to be tellement à
7
90 LE MENTEUR.
contre-temps ; the idiom is notfaire d'un contre-
temps, but faire à contre-temps, as Voltaire
• justly remarks.
Page 6 line 14-Penses- tu qu'il t'en die : Instead of dise.
SCENE II.
6 17-Comme se iaissant choir : Old French cheoir;
L. cadere (which very likely was pronounced
in later times as of the second conj ., cadère) ;
Provençal cazér ; It. cadér. This verb is now
obsolete. The infinitive is the part of the
verb which has survived the last. The future,
je cherrai, has also been long employed. The
compound échoir is of frequent use.
6 19-Favorable office : Office in that meaning is now
rather obsolete. Cf. Corneille, Rodogune, Act
iv., " Demeurez, Laonice ; vous pouvez comme
lui me rendre un bon office."
6 22-Que cette occasion de vous donner la main : Cf. the
first interview of Faust and Gretchen. Vol-
taire says, " Si cette Clarice n'avait pas fait
un faux pas, il n'y aurait donc pas de pièce ?
Ce défaut est de l'auteur espagnol. L'esprit
est plus content quand l'intrigue est déjà
nouée dans l'exposition."
7 13-L'heur en croît d'autant plus moins elle est méritée :
Grammatically it ought to be qu'elle est moins
méritée. Heur (L. augurium), luck, is now
obsolete. It is the same word which has
formed the nouns, malheur and bonheur.
SCENE III .
8 6-Depuis que j'ai quitté les guerres d'Allemagne :
Allusion to the guerre de trente ans. (See
above, p. vi. , note 25.)
8 8-Dedans votre quartier . (See above, sc. i. , p. 3,
note 5.)
8 20 -Et même la gazette a souvent divulgué : From
Italian gazzetta, at first used to express a
small coin, which was given for prize to the
newspapers, and has at last signified the paper
itself. This deriv. is according to Ménage.
Scheler derives gazette from gazza, a mag-
pie, because the firstjournals were, as he says,
NOTES. 91
the image of a magpie. Diez approves of
this second etymology.
Page 9 line 3 -Maraud : Knave, scoundrel ; deriv. very dis-
puted.
9
13-Vaincre dans les combats, &c.: This warlike
attitude of Dorante, when beginning to court
a lady, is quite in accordance with the man-
ners of the time. Le Chevalier de Charny,
oneof the characters who appear in the gal-
lery of " les Divers Portraits " (edition 1659),
by Mme. de Montpensier, confesses that it
seems to him indispensable for a lover to have
taken part in some distant militaryfeat before
daring to show himself to ladies : " Il me
semble que devant que de me hasarder à la
galanterie, je dois m'être fort hasardé à la
guerre, et qu'il faut avoir fait plusieurs cam-
pagnes à l'armée premier que de faire un
quartier d'hiver à la cour." Cf. encore " le
Pasquiln de la Court (1622)," where is men-
Lioned some match for Dorante-
Un galant
Qui contrefasse le vaillant
Encore que jamais son épée
N'ait été dans le sang trempée.
Cf. Jodelle's Eugène, Act iv., scene iv.-
Premièrement estonné m'ont
Avec leurs mots comme estocades
Capo de Pious , estaphilades
Ou autres bravades de guerre.
Cf. La Fontaine, “ IX fragment du Songe de
Vaux, apropos de Mars et Vénus "-
Peut-être conta-t-il ses sièges , ses combats,
Parla de contrescarpe et cent autres merveilles
Que les femmes n'entendent pas
Etdont pourtant les mots sont doux àleurs oreilles.
9 17-Alcippe vient ; il aura de l'ombrage : Here itmeans
defiance, suspicion. Cf. Racine : " Un vizir au
Sultan fait toujours quelque ombrage."
9 22- Cajolée : Several derivations have been pro-
posed; some grammarians derive it from
caveolea, deriv. of cavea, cage ; cajolée would
then mean, as enjôlée, to succeed to catch a
bird, or to tame it ; to seduce. But it is
evident that the first meaning of the word
was to sing. " Cageoller comme un gay,"
dit Paré. The prefix ca may be considered
92 LE MENTEUR .
as iterative, and the wordjolée connected with
the form jol, joli, which originally meant
cheerful, gay.
SCENE IV.
Page 10 line 5-Elle loge à la Place : Cliton speaks according to
theParisian fashion. " La Place," then, with-
outanything else, meant La Place Royale. Cf.
Mme. de Sevigné (Lettres, 30 juillet, 1677),
" Prenez-vous la maison de la Place pour un
an ? - Je n'en sais rien."
La Place Royale : Now Place des Vosges, a public
square in Paris, between the Rue St. Antoine
and the Rue des Vosges ; was begun 1604 by
order of Henri IV.; finished 1612. It is
formed of a square of symmetrical buildings
in Renaissance style, divided in 35 pavillons
with balconies, high windows and high slate
roofs.
10 14-Je crois que ce soit l'autre : Je crois que ce soit is
a mistake ; je crois que is used with the indi-
cative mood : " Je crois que c'est l'autre."
For this frequent use of the subjunctive in
Corneille see the Introduction in Godefroy :
Lexique de la langue de Corneille.
10 27- Qu'eût-elle en vrai magot tout le corps fagoté :
Magot, a big monkey, hence a very ugly
person. Many derivations have been pro-
posed, namely, Magodus, a personage of the
ancient theatre ; Mimus, Macchus, a sort of
buffoon on the Roman stage. Neither are
satisfactory.
SCENE V.
11 20- Vous le pordonnerez à l'aise de vous voir : You
will forgive it on account of my pleasure at
seeing you.
14 15- Cependant que les eaux : Cependant que is now
obsolete ; it ought to be-pendant que.
15 3- Faites état de moi : Faire état de, generally, to
esteem ; here, to reckon on, to depend on.
Obsolete in that sense, whilst it is very often
used in the other acceptation. Cf. Rotrou-
C'est un très-granddéfaut de ce siècle où nous sommes
On n'y fait plus d'état du mérite des hommes.
NOTES
93
SCENE VI.
Page 15 line 18- Quand je vous ois parler de guerre et de concerts :
Old form coming of the obsolete oir, ouïr
(L. audire), to hear; still used in ouï-dire.
Ex., " Je le sais par ouï-dire," I know it for
having heard people say so.
15 20-Festens qui ne vous coûtent guères : The correct
spelling is guére. This word is of German
origin, and corresponds, according to Littré,
to the O.H.G. weigaro (much),contracted into
weig'ro, hence the Provençal gaigre, guère.
" Sil eût guère vescu il eût conquis toute
l'Italie, " says a chronicle of the fourteenth
century.
16 G-Je saisle Code entier avec les Authentiques : Cor-
neille means by Authentiques the summaries
of the Novelles which have been placed in
the Code de Justinien after the abrogated con-
stitutions .
16
7-Le Digeste nouveau, le vieux, l'Infortiat : The
first digest of the Roman laws was made by
Varro, 66 years B.C.; but the term digest is
generallyapplied to the Pandicts of Justinian,
which formed the second part of his Code,
finished in 529 The School of Bologne had
divided the digest in three parts, named " le
vreux Digeste, l'Infortiat et le nouveau Digeste."
16
S-Ce qu'en a dit Jason, Balde Accurse, Alciat :
Jason Maino (Jason Magnus), a great jurist
(1435-1519). Balde de Ubaldis (Pietro)
Italian jurist (1324-1400), disciple of Bartole.
Accurse (François) an Italian jurisconsult,
born at Florence in 1182, author of the Great
Glose, which was long an authority. His
name has also been mentioned by Boileau in
the Lutrin-
A ces mots il saisit un vieil Infortiat
Grossi des visions d'Accurse et d'Alciat .
Alciat (André) , 1492-1555, professed jurispru-
dence at Avignon, Bourges, Milan, Bologne,
and Ferrara .
16 11- Qu'un homme à paragraphe : Lit., what a
pleasant lover is a man who speaks para-
graphically ! i.e., pedantically, a man who
smells of the shop.
94 LE MENTEUR .
Page 16 line 13-Tout le secret ne gît : Lit., the second lies
(L. jacet), the whole secret consists in .
&c Git is now obsolete, except in the phrase,
Cigît, here lies ; the infinitive was gesir.
The other parts still used are pr. part. gisant,
3rd per. pl. indic. present gisent and imperf.
je gisais, tu gisais, &c. Deriv., gesine, gise-
ment, gîte.
16 16- Faire sonner Lamboy, Jean de Vert, et Galas :
names of the generals of the Emperor Ferdi-
nand III. The campaigns in which Dorante
boasted to have taken part had been brilliant.
On the 3rd March, 1638, the Duke of Weimar
had taken prisoners the four generals of the
Emperor, and Jean de Vert was brought in
triumph to Paris.
16 17-Nommer quelques châteaux de qui les noms barbares :
De qui is now obsolete. We would say now
dont. De qui is still sometimes used for of
whom, but never for of which.
16 19-Avoir toujours en bouche : Instead of à la bouche,
which would be more correct.
16 20- Vedette, contrescarpe, et travaux avancés : Vedette
Italian vedetta, probably, according to Diez,
corruption of veletta, deriv. from veglià,
L. vigilia, watch. Escarpe, Ital. scarpa, con-
nected with German sharf, Eng. sharp,
meaning cutting, pointed.
16 22- On leur fait admirer les baies qu'on leur donne .
Baies, ou bayes, mystification, nonsense ; from
bayer to open a wide mouth, vainly to wait for
or look stupid. Cf. the phrase bayer aux
corneilles, to gape in the air, to stand
gaping.
16 32- Je tombe de bien haut I fall flat down.
16 33- Urgande et Mélusine : Names of two celebrated
fairies. Urgande was the fairy protectress of
Amadis de Gaule. Mélusine, celebrated
magicienne (see Jehan d'Arras in the romance
of 1478) in the tradition of Poitou ; married
Raymondin, Count of Poitou. She was
changed every Saturday into a snake on
account of her having murdered her father.
¡ Her husband having once perceived her in
her metamorphosis. shut her up in a cave of
his Château de Lusignan.
NOTES .
95
Page 17 line 14 - Quel plaisir on a lors : Instead of quel plaisir on
a alors, which would be a hiatus, or a meet-
ing of vowels, forbidden by the rules of
French prosody.
17 15-Leurs nouvelles au corps : Instead of dans le
corps.
17 21-Je t'apprendrai bientôt d'autres façons de vivre :
This line is not good enough for the end of
an act. Just at the fall of the curtain there
ought to come some verse of more importance.
But still it leads the spectator to expect more
exploits from Derante, and thus keeps our
curiosity in suspense, which aim thedramatic
author must have in view.
ACT II.
SCENE I.
17 24-Par quelque haut récit qu'on en soit conviée : i.e.,
However beautiful may be the reports by
which one is allured to it. En is here gram-
matically incorrect. It ought to be y, because
convier takes the dative or the preposition à :
Je vous convie à cela ; je vous y convie. Notice
the feminine gender conviée, though referring
to on, generally used with the masculine ; but
it is a lady who speaks. At the time of
Corneille the French orthography was still
very undecided.
18 7-Est la même justice=Est lajustice même, is justice
itself, is perfectly just. Même has a different
meaning according to its place. Literally la
mêmejustice means the same justice; Corneille
often used the word in that way ; see " Le
Cid," ce vieillard est la même vertu, i.e., la vertu
même.
18 10- Dessous votre fenétre : Instead of sous. Dessous,
as dedans, dessus, is used without any comple-
ment.
18 15- Croire un pére à sa parole : The ordinary idiom
is croire sur parole.
18 19-Je cherche à l'arrêter, parce qu'il n'est unique :
rather obsolete ; in prose we would say now
parce que c'est mon fils unique.
UR
96 LE MENTE .
SCENE II.
Page 19 line 14-Eh bien, qu'il parle à vous : A slight incorrect-
ness ; it ought to be qu'il vous parle. Some-
times personal pronouns are repeated by
emphasis, as " Et que m'a fait à moi cette
Troie où je cours " (Rac., Iphigénie, act iv.,
sc. vi. ) ; but here there is only one pronoun,
and it ought to precede the verb. But very
likely in the 17th century this rule was less
stringent.
SCENE III.
21 6-Ton père va descendre, âme double et sans foi :
Voltaire says : " On tutoyait alors au théâtre.
Le tutoiement qui rend le discours plus serré,
plus vif a souvent de la noblesse et de la force
dans la tragédie ..
Remarquez cependant
que l'élégant Racine ne se permet guère le
tutoiement que quand un père irrité parle à
son fils, ou un maître à un confident, ou quand
une amante emportée se plaint à son amant."
21 21-Je meure, en vos discours, si je puis rien compren-
dre : Instead of queje meure ! This subjunc-
tive without the conjunction is a remnant of
the Latin construction. French at the time
of Corneille was not yet so analytical as it is
now.
22 S- Tu n'as point lors de père : i.e., alors tu ne te
soucies pas de ton père, then you do not care
about your father. Lors, L. illa hora (thes is
the characteristic of the adverb).
22 17-Et si je le connoi ! Understood, some vow, like
que je meure si je le vis jamais, may Idie if ever
I saw him, or if I know him. Connoi, now it
ought to be connais, but the old spelling was
nearer the Latin (cognosco) ; thes as affix of the
first person sing. hardly goes back beyond the
16th century; " anciennement la diphthongue
oi se prononçait toujours comme dans loi. La
grammaire d'Oudin publiée en 1645 admet
comme exceptions : soit, croit, cognoistre, parois-
tre, adroit, droit (ad.) , froid, estroit, courtois,
françois, &c. Mots qu'il est plus doux et
plus mignard, dit Oudin, de prononcer sait,
NOTES . 97
crait, connaître, paraître, &c. ..
Dict.
delalanguede Racine au mot Rime " (Note
de l'edition Lefevre. Firmin Didot, 1854) .
Page 22 line 18-Son père avecque toi : Avec, formerly aveuc, avoc,
from L.L. ab-hoc. Avecque seems to have been
frequently used by poets, instead of avec, to
gain one syllable.
22 21-Son père, de vieux temps, est grand ami du mien :
Instead of depuis longtemps.
23 23-Je ne t'écoute pas à moins que m'épouser : Too
concise, instead of à moins que tu ne m'épouses,
or ne veuilles m'épouser.
23 25- Et deux baisers en gage : Voltaire here quotes
Montaigne's passage alluding to the custom
prevailing in France, " Une desplaisante
coustume et injurieuse aux dames d'avoir à
prester leurs lèvres à quiconque a trois valets
à sa suite, pour mal plaisant qu'il soit."—
(Montaigne, Essais III., ch. v.)
SCENE IV.
24 12-Règleront par leur sort tes plaisirs ou tes larmes :
Will decide by their result whether you will
have to rejoice or weep. " Regler," says
Voltaire, " is not good French here; " " régler"
ne vent pas dire causer ; on ne peut dire régler
des larmes, régler des plaisirs .
24 14-Puissé-je dans son sang voir couler tout le mien !
A line too tragic for comedy, though comedy
sometimes, as Voltaire reminds us, after
Horace, is allowed to raise her tone - " Inter-
dum tamen et vocem comœdia tollit."
24 18- Qu'il faut le quereller : i.e., " lui chercher quer-
elle, le défier " (to challenge him).
SCENE V.
24 20 Me ferait malade : It ought to be me rendrait
mal de.
24 25- Quelque Amphion nouveau : Amphion, son of
Jupiter and Antiope, a great musician, who is
said to have moved stones by the power of his
lyre. The walls of Thebes were built by this
magic influence, according to mythology.
98 LE MENTEUR .
" Dictus et Amphion Thebanæ conditor
urbis " (Hor. A.P. 394) :
Aux accents d'Amphion les pierres se mouvaient
Et sur les murs de Thèbe en ordre s'élevaient.
Page 25 line 1-Paris voit tous les jours de ces métamorphoses :
Notice the idiomatic de ; it means quelques unes
de ces métamorphoses.
25 2-Dans tout le Pré aux Clercs : This name was given
in the middle age to a field near Paris, situated
on the left bank of the Seine near the famous
Tour de Nesle, in the space occupied now by
the Faubourg St. Germain. It was thus
named because it was the playground of the
clerks and University scholars. It was also
the traditional place of meeting fordtellists.
25 4-Du palais Cardinal : Now the Palais-Royal, built
by Jacques le Mercier on the ruins of the
Hôtels de Mercœur and de Rambouillet.
Richelieu had a marble tablet placed over the
porch with the inscription " Palais Cardinal ,"
which, though criticised, remained till the
time when Louis XIV. inhabited this palace,
which Richelieu had bequeathed him. " This
part of Paris, now one of the most peopled,"
says Voltaire, " was only formed of meadows
surrounded with ditches when the Cardinal
Richelieu selected it for the site of his palace."
25 15-Te puisse être avenu : Now advenu. Avenir, or
advenir (L. advenire), means what happens
unexpectedly ; deriv. aventure, hence par
aventure = par hasard.
25 27-Ah ! Monsieur, j'en frémi : The old spelling
frémi, instead of frémis, was more rational ;
there is nos in Latin in the first personfremo,
thes is the mark of the second person. (See
above, p. 22, line 17.)
27 5-Elle est defort bons lieux : From very good quar-
ters, she belongs to a very respectable family ;
lieu in that sense is now obsolete.
27 6- Que votre humeur souhaite : Formerly humeur
meant disposition of mind, either good or bad ;
now it means more often bad temper, or at
least tendency to change one's fancies. Sou-
haiter, der, fr. O. Fr. hait (gré, plaisir, incli-
nation).
NOTES . 99
Page 27 line 7-Sachons, à cela près : Too concise. Savoir cannot
be used without an object. It means, let us
know the facts for all that. A cela près has
generally another meaning, viz., with that
exception.
27 10-Je n'ai jamais ouï : See note, sc. vi., 1st act.
27 22- Qu'en son quartier souvent : Quartier had then
aboutthesameacceptationas the English word
quarter. Now it means neighbourhood, or
a part of a town, except in such phrases as
quartier général, quartier-maître.
27 25-Le second de septembre : In modern French it
ought to be le deux septembre. French in the
time of Corneille had many reminiscences of
the Latin construction.
27 20-Me cache en sa ruelle : Hides me in her alcove.
Ruelle is the diminutive of rue, street ; and
most commonly means a lane.
28 4-Avait lors à souffrir : See note above.
28 13-N'ayant point d'horlogiers : The present ortho-
graphy is horloger, but in the seventeenth
century they said indifferently horloger or
horlogier, hence horlogiers.
28 19-Fait marcher le déclin : Obsolete (main-spring of
firearms) , the proper word now would be la
détente. Le déclin (trigger) est, says Littré,
le ressort par lequel lechien d'un fusil ou d'un
pistolet s'abat sur le bassinet.
29 11-Je changeai d'un seul mot la tempête en bonace :
Bonace rather obsolete ; calm weather, a
smooth sea. Cf. " Le Cid," Act ii., sc. 3, " Un
orage si prompt qui trouble une bonace."
This word is seldom used. Do not confound
with it the homophonous familiar adjective
bonasse, simple-minded, good-natured.
29 25-Le bonhomme en tient-il? Is the good old man
taken in ?
30 12-J'étais dans le panneau : I was caught. Panneau,
snare, trap. Panneau, pièce de bois ou de vitre
enfermée dans une bordure ; aussi filet carré,
d'où la locution, donner dans le panneau.
(Scheler.)
31 S-Coule-toi là-dedans : Glide within, insinuate
yourself within.
31 20- Vienne encore un procès : Letanotherlawsuitcome.
Notice this subj. without the conjunction.
100 LE MENTEUR,
ACT III.
SCENE Ι.
Page 32 line 6-Mon heur en est extrème : See above. Heur is
here employed in the sense of bonheur, but
originally it meant only luck, either good or
bad. Cf. " Tant d'heur et tant de gloire "
(Cinna).
32 18-Mon affaire est d'accord, et la chose vaut faite :
Rather too concise to be very clear : the affair
is planned and settled, and the matter is as
good as if done. Cf. Mélite, ii., 5 : Cela
vout fait, monsieur.
SCENE II .
33 23-L'ardeur de Clarisse est égale à vos flammes =
Notice this metaphoric style, which prevailed
in literature at the time of Corneille.
34 2 - Coiffe abattue : Hood down.
34 25-A dormi toute nuit : The suppression of the
article is incorrect ; toute nuit means every
night, and not all night.
34 31- La valeur n'apprend point la fourbe en son école :
Valour does not teach deceit in its school .
There is some ambiguity in this phrase on
account of thedouble meaning of the French
word apprendre, which is at the same time to
teach and to learn .
35 7- A nous laisser duper, nous sommes bien novices :
We must have great inexperience to allow
ourselves to be thus deceived.
35 20-Dorante avecque son audace : See above, note
page 22, line 18.
SCENE III .
36 20-Sur chaque occasion tranchent des entendus : On
every subject they assume airs of competency .
Sur is not satisfactory here ; en would be
more correct. Trancher de, to assume airs of,
is generally constructed with a noun or adjec-
tive, not with a participle ; " trancher du
gentilhomme, trancher du grand seigneur."
NOTES ΙΟΙ
Page 37 line 5-En matière de fourbe il est maître, il y pipe :
Piper usually means to cheat ; here to sur-
pass others, to beat them, to excel.
37 29-Tu vas sortir de garde, et perdre tes mesures : You
are going to make an imprudence ; you cease
to be on your guard, and trespass the limits
of moderation.
SCENE IV . ,
38 24-Le divertissement serait rare ou je meure : This
would be great fun, rare sport, on my life !
38 26- Vous piper en votre art : To cheat you ; here to
beat you in your very art.
40 13- Ce sont pièces qu'on vous a faites : They are tricks
which have been played upon you.
41 10-Un grand foudre de guerre : A great warrior.
Foudre is an irregular noun ; it has two
genders. Usually it is feminine, and means
thunder ; but in the simile, foudre de guerre,
it is masculine.
42 12-Grand donneur de bourdes : Greatly fond of play-
ing tricks and taking other people in.
42
15-Jefais pare et hymen banqueroute à tous autres :
By this marriage I have rendered every other
impossible ; viz., I am protected against every
other.
44 6-Vous couchez d'imposture et vous osez jurer : You
make show of falsehood , and nevertheless you
dare to swear. The expression is borrowed
from the game of cards, as coucher de l'argent
sur une carte, to lay money on a card, now
obsolete ; but some analogous idioms still
remain, as coucher sur le papier, &c .
44 11- J'ai donné cette baie à bien d'autres qu'à vous : 1
took many other people in, in the same way.
See above, page 16, line 22.
SCENE VI.
44 13-A deux doigts de ma perte : Within an inch of
my ruin.
44 19- Le peut-être est gaillard : This perhaps is bold.
44 20, 21-Je quitte encor ma part, et tienne tout perdu
pour un peu de traverse : That I should give
up my part and consider everything lost on
account of a small obstacle.
102 LE MENTEUR.
Page 45 line 8-Allons sur le chevet rêver quelque moyen : Now it
ought to be, rêver à quelque moyen. Cf. Molière
in Un Critique de l'Ecole des Femmes, " il fau-
drait rêver quelque incident."
45 11-Telle rend des mépris qui veut qu'on l'importune :
Such a woman who rebukes may yield if you
insist and importunate her.
ACT IV .
SCENE I.
46 7-A lui faire présent mes efforts seraient vains :
Vainly would I try presents with her.
46 23- Sur son esprit vos dons fassent vertu ... : Faire
vertu, have power ; work wonders.
47 10-Comme on nous fit lors une paix telle-quelle : Tel-
quel, talis qualis, a patched-up settlement, not
lasting.
47 12- Qu'à la première vue il en faudrait tâter : We
agreed secretly that we should try our valour
the first time we should meet again.
47 16-Nous vidons sur le pré l'affaire : Vider une querelle,
lit. to empty ; i.e. , to settle, to terminate a
quarrel on the field by a challenge. Sur le
pré, on the meadow ; the most usual phrase
is aller sur le terrain.
47 17- Le perçant à jour de deux coups d'estocade : Percer
à jour, to pierce through ; estocade, thrust or
lunge, derived from estoc, formerly a long
and narrow sword . Italian , stocco ; German,
stock ; English, stick.
SCENE II.
48 15- Cependant qu'au logis mon père se délasse : Ce-
pendant que (obsolete) ; it would be now
pendant que.
SCENE III .
48 22- Vous m'en donnez aussi : En donner, to tell stories,
to take in, to make fools of people.
49 12- Que nomment nos guerriers poudre de sympathie :
It is said that a certain Chevalier Digby
brought to France this pretended remedy.
NOTES .
103
He exposed his opinions before the Académie
de Montpellier in a Discours dated 21st Dec. ,
1651. The inversion, que nomment nos guer
riers, instead of que nos guerriers nomment, is
incorrect.
Poge 40 line 22-En moins d'un tourne- main on ne s'en souvient pas :
It is forgotten in no time ; the usual phrase
is en moins d'un tour de main, i.e. , in less than
a trice, in a turn of a hand, in awinking of an
eye.
SCENE IV.
50 27-N'envoyer qu'un valet sentiroit son mépris : To
send only a valet would smell of contempt.
Notice the idiomatic use of son .
52 3-Les nobles de province y sont un peu fûcheux :
Importune, wearisome.
52 4- Son père sait la cour : His father is up to the
Court manners ; knows the etiquette.
SCENE VII.
54 26- C'est un homme qui fait litière de pistoles : A man
who scatters pistoles about, who throws money
away.
55 2-Tu viens d'entrer en goût : Your appetite is only
just awaking.
56 5-Peut-être que tu mens aussi bien comme lui : Now,
aussi bien que, as well as he. Notice lui after
preposition; the French always use the
objective case of the pronoun after prepositions.
SCENE VIII.
56 23-Elle a vu le poulet : Poulet, love-letter (derivation
very much disputed) .
57 23- Conte-lui dextrement : Dexterously ; cf. adroite-
ment, which comes from the same root, as
shows the former spelling, adextre. See, for
instance, Villon, " Ballade de la belle Haul-
mière :"
Et vous, la gente saulcissière,
Qui de da
dancer estes adextre.
SCENE IX .
58 17-J'en réponds corps pour corps : I answer for him
onmy life.
104 LE MENTEUR.
Page 58 line 23 -Prends bien garde à ton fait, et fais bien ia partie :
Take great care of what you do, and do your
part well. Partie is not the proper word here,
it ought to be ton rôle.
50 11-Ou vous n'en casserez, ma foi, que d'une dent :
"N'en casser que d'une dent," proverbial
phrase. Cf. " Ne dormir que d'un œil."
CO 2-Mais il est saison que nous allions au temple : In-
stead of il est temps .
60 8-Il est homme à prendre sur le vert : Very likely
à prendre à l'improviste. Voltaire made a long
dissertation on that idiom without finding a
satisfactory explanation. Richelet says that
prendre quelqu'un sur le vert means while he is
still very young, which is not much more
plausible.
ACT V.
SCENE I.
60 13-Vous avez feuilleté le Digeste à Poitiers : See
note 7, page 16. Poitiers, town of France,
formerly capital of Poitou, known by the
Romans as Limousin, afterwards took the
name from its inhabitants, the Picteoi or
Pictoues.
60 19 -Mais un peu mal en biens : But rather badly off
as regards fortune.
61 15-D'une longue hantise : Frequentation, haunting,
intimacy.
62 12- Vous en tenez aussi bien comme nous : See above
page 29, line 25.
62 15-Vos chers collatéraux s'en trouveront fort bien :
That will comfort your collateral relations ,
i.e. , your brothers, sisters, or kins-
people other than your lineal descendants.
Lineal descendants proceed one from another
in a direct line ; collateral relations spring
from a common ancestor, but from different
branches of that common stirps or stock.
(Blackstone.) Philiste means that if Géronte
has no other daughter-in-law than the Ophise
whom Dorante pretends to be his wife, and
NOTES, 105
who does not exist, his collateral kinspeople
will be delighted, because they will have more
hopes on his succession. Collateral is
generally used in French in the sense of
distant relations, as in the following passage
of Voltaire-
Hélas, dès qu'on enterre,
Un vieillard un peu riche, il sort de dessous terre
Mille collatéraux qu'on ne connaissait pas.
Cf. aussi Regnard-
Où pourrait-on rien voir qui fît plus de plaisir
Que de collatéraux cette troupe affligée,
Le maintien interdit et la mine allongée,
Lisant un testament, où, pâles, étonnés,
On leur laisse un bonsoir avec un pied de nez ?
SCENE III .
Page 53 line 16 -Du vice où je te voi : Où dans lequel. Notice
the frequent use of adverbs of place instead
of relative pronouns in many languages.
64 9-Le conte qu'hier au soir tu m'en fis publier : The
story which last night you caused me to
circulate. Notice the definite past. In modern
French the indefinite past, especially in the
north and centre of France, is used in prefer-
ence .
C1 16- Que ton effronterie a surpris ma vieillesse : Sur-
pris = trompé.
64 19-Tu me fais donc servir de fable et de risée : You
make me the fable and the sport of every one.
64 26-Ne dût tout accorder à ton contentement : Did you
not know that my consent was to yield every-
thing to make you content, happy ? This
phrase is not very clear.
64 2 -Consentait à tes yeux l'hymen d'une inconnue : Con-
sentir is only used now with the preposition à.
It ought therefore to be consentait à tes yeux
à l'hymen d'une inconnue.
65 7- Une assez rude touche : There is a pretty severe
trial for your skill.
65 20- Que venaient ses beautés d'allumer dans mon âme :
Irregular construction = que ses beautés
venaient d'allumer, had just lighted up.
05 29- Tu me fourbes encor : Fourber = tromper ; deriv.
probably from fourbir, Eng . furbish, Ital.
forbire, O.H.G. furban, to clean, to rub. It
is by a similar metaphor, says Scheler, that
106 LE MENTEUR.
the Greek has produced the expressions,
ἐπίτριμμα, περίτριμμα, cunning fellow, rascal,
from the verb τρίβειν, to rub. Cf. also polisson,
from polir, to polish, and fripon, which Diez
derives from Old Scandin. hripa, to be quick
and agile.
Page 66 line 21- Que tu ne mourras point que de la main d'un père :
Point is here expletive and useless ; ne ... que is
enough to express not...but.
SCENE IV.
66 28-Toute tierce, dit- on : Tiers, adj., F. tierce, L.
tertius ; only used in a few phrases, as un tiers,
one third, une tierce personne ; and also in
fencing, en tierce, in opposition to en quarte
(inside and outside).
67 1-Ne raille pas que tu ne me déplaises : Que tu ne me
déplaises = si tu ne veux pas me déplaire. This
construction is obsolete now, especially because
the first verb is in the imperative.
67 7-Je l'entends au rebours : I understand it in the
reverse .
67 15-Sa compagne, ou je meure, a beaucoup d'agrément :
Ou je meure ; we have met several times
already with this phrase, which was evidently
a common oath at the time.
67 17-De mon premier amour j'ai l'âme un peu gênée :
Gêné, from gêne, from géhenne, Lat. gehenna,
Greek γέεννα, Heb. gëhinnom, name of avalley
near Jerusalem where the idolatrous Israelites
had sacrificed their children to the god
Moloch; hence the place of condemnation
and torment in modern times. The word
gêne has lost a good deal of its original
strength, and simply means an embarrassment,
a trouble.
SCENE V.
68 17-L'affaire en est vidée: The thing is quite certain,
itis a settled matter.
69 1- Voyez la bonne pièce avec ses révérences : See the
good character ! with her curtsies !
70 14--Mis ce n'est pas son vice: It is not his main
fault.
NOTES . 107
Page 71 line 17-Et m'en conte de jour : En conter à, to court, to
make love, to speak soft nonsense.
71 18 -Ah , quoiqu'elle vous die : Archaic present of
thesubj. (now dise). It is frequent in the
dramatic poetry of the seventeenth century.
In fact dieis derived very regularly fromdream,
72
8-Votre âme inquietee
inquiétée :: Means qui s'inquiétait,
your mind preoccupied by another. Obsolete
in that sense.
72 19-Je serai marié si l'on veut en Alger : Notice en
before names of towns as it often occurs in
Corneille and Racine, as : J'écrivis en Argos
(Racine, " Iphigénie, " act i., sc. i.)
73 7-M'en a fait un secret entretien : Has told me in
a secret conversation.
73 8 - Bonne bouche ! j'en tiens : Good chatterbox, I am
dome.
73 13- Changeons de batterie : Let us try another
dodge.
74 2-Je vous en donnais plus que vous ne m'en donniez :
I deceived you more than you deceived me.
74 20 - Clarisse m'a fait pièce : Has played me a trick.
74 27-Vos yeux faisaient naître un feu que j'ai fait taire :
The metaphor is rather poor.
75 3-Des tours de passe-passe : A sleight of hand.
75 12- Sans l'hymen de Poitiers il ne tenait plus rien :
Without the invented marriage at Poitiers
his chances were destroyed.
75 13- Je ne lui ferai pas ce mauvais entretien : " Faire
un mauvais entretien est un barbarisme,"
says Voltaire, I shall not give him.
SCENE VII.
76 4- Venez donc recevoir ce doux commandement,
Venez donc ajouter ce doux consentement :
Corneille was very fond of the alternate
dialogue which reminds us of the Virgilian
amant alterna Camœnæ.
76 6-Il ne pleuvra plus guères : This spelling is more
correct than the one now prevailing, guère; it
comes from the old French guerres, waires ;
Wallon wair, Ital. guari. This adv. is
synonymous of beaucoup, and only means peu
(little) by its association with the negation
ne ; but many other derivations have been
proposed.
103 LE MENTEUR.
APPENDICES .
La comédie du Menteur, qui précéda de vingt ans celles de
Molière, fut empruntée des Espagnols, comme le Cid : ainsi nous
devons à d'heureuses imitations, embellies par la musede Corneille,
lapremière tragédie touchante et la première comédie de caractère
que l'on ait vues sur notre théâtre ; et l'auteur fut, dans l'une et
dans l'autre, également supérieur à tous ses contemporains. C'est
dans le Menteur qu'on entendit pour la première fois sur la scéne
la conversation des honnêtes gens. On n'avait eu jusque-là que
des farces grossières, telles que les jodelets de Scarron et de
mauvais romans dialogués. L'intrigue du Menteur est faible, et ne
roule que sur une méprise de nom qui n'amène pas des situations
fort comiques. Mais la facilité et l'agrément des mensonges de
Dorante, et la scène entre son père et lui, où le poète a su être
éloquent sans sortir du ton de la comédie, font toujours revoir
cette pièce avec plaisir.-(La H.)
Le caractère du Menteur, de Dorante, dit M. Geruzez, est tracé
demain de maître ; il y adans ses hâbleries une verve, une bonne
grâce de jeunesse qui entraîne, et les incidents qu'amène cette
manie de son esprit s'enchainent avec tant de vivacité et de
naturel, que cette image d'un travers qui côtoie le vicedevient un
véritable enchantement. Personne avant Corneille n'avait donné
à la versification française cette allure dégagée, cette prestesse de
mouvement qui répond à tous les caprices d'une conversation
spirituelle et enjouée. Ce n'est pas à l'hôtel de Rambouillet qu'il
avait trouvé le modèle de ces entretiens sans apprêt, de ces plais-
anteries sans affection, de ces saillies si promptes et si nettes.
M. St. Marc Girardin, dans son Cours de littérature dramatique,
a presenté aussi de judicieuses réflexions sur le rôle des pères dans
le théâtre de Corneille et en particulier sur Géronte dans le Men-
teur:-" Et ne croyez pas, dit-il,que ce soit la hauteurde sentiments
propre à la tragédie qui ait donné aux pères de Corneille cette
élévation et cette fermeté : dans la comédie du Menteur, le caractère
paternel garde cette fermeté qui s'allie si bien avec la tendresse.
Géronte est un père affectueux et indulgent ; il croit au conte que
lui fait son fils d'un mariage forcé contracté à Poitiers ; il s'atten-
drit même à l'espoir de se voir revivre dans ses petits-enfants.
Mais cette crédulité, qui lui vient de sa tendresseetqui la témoigne,
n'abaisse pas en lui la grandeur du caractére paternel. Géronte
n'est pas le père imbécile et dupe de la vieille comédie. S'il s'est
laissé tromper un instant, écoutez-le quand il apprend que son fils
APPENDICES. 109
amenti : voyez quelle noblesse dans sa colère, de quel ton il atteste
le respect que son fils devait à ses cheveux blancs qu'il a outragés
par ses mensonges ! Le vieil Horace n'est pas plus grand dans
sonindignation contre son fils qu'il croit lâche, que Géronte dans
soncourroux contre son fils devenu menteur ; et quand Don Diègue
pour venger son injure en appelle à l'honneur de Rodrigue, il n'a
pas de paroles plus vives et plus ardentes que Géronte, quand
Géronte reproche à Dorante d'avoir forfait à l'honneur :
GÉRONTE. Etes-vous gentilhomme, etc. (Act v., sc. 3).
Cette brusque apostrophe vaut le mot de don Diègue : ' Rodrigue,
as-tu du coeur ' Après ces premiers cris de l'honneur
outragé, Géronte reprend le ton du père affectueux et indulgent,
d'autant plus affligé des fourberies de son fils, qu'il l'avait traité
avec plus de douceur :
De quel front cependant faut-il que je confesse, etc. (Act v., sc. 3) .
Ne lui avait-il pas pardonné son mariage clandestin et c'est par
unmensonge qu'il a reconnu sa tendresse ! Ainsi toujours, dans
Géronte comme dans don Diègue et dans le vieil Horace, l'amour
paternel se montre mêlé de tendresse et de fermeté, de force et de
faiblesse, tel qu'il est enfin. Mais, dans ce mélange, Corneille a
toujours soin de soumettre le sentiment faible au sentiment fort,
la tendresse au devoir ; et la loi morale reste supérieure à l'homme,
dont elle contient le cœur sans l'étouffer. Il y a, entre Géronte
et don Diègue ou le vieil Horace, les différences qui séparent les
personnages comiques des personnages tragiques ; mais c'est le
même fonds de sentiments et d'idées. "
Le rôle du Menteur, dit Vinet, n'est pas plus un caractère que ne
l'est la peinture du Distrait dans la Bruyère. Dorante est atteint
d'un travers que va jusqu'à l'infirmité morale; il ment pour leplaisir
dementir. Le mensonge l'amuse ; il n'en sent pas la honte; il fait
gloirede ses inventions ; on dirait que mentir est le véritable
emploi de sa vie. Cela peut se voir en effet ; l'habitude peut, à la
longue, transformer un travers en élément indélébile ; mais cela
est trop peu commun ; le théâtre no doit pas nous resprésenter
des faits exceptionnels. La comédie de Corneille est plutôt une
comédie d'intrigue. Elle tient même de l'imbroglio.- VINET,
Poètes du Siècle de Louis XIV. , p. 358 .
Un autre éminent critique. M. Désiré Nisard, dit : " Il est une
scène où le Menteur n'a pas été surpassé même par Moliére. C'est
la scène où le père de Dorante, indigné de ses fourberies, l'accable
de reproches qui rappellent ceux du vieux Chrême dans Térence,
que Corneille surpassait sans peut-être l'avoir lu. Scène d'autant
110 LE MENTEUR .
plus belle qu'elle est l'effet du caractère et que le menteur y est
puni de ses mensonges."-NISARD, Hist. de la Litt. Fran, iii, 96.
A LITERARY ANECDOTE ABOUT " LE MENTEUR. "
François de Neuf-château says that one day Molière, in a vein
of expansive confidence, plainly confessed how much indebted he
was to Le Menteur : "Lorsqu'il parut," said he, " j'avais bien
l'envied'écrire, mais j'étais incertain de cequej'écrirais ; mes idées
étaient confuses : cet ouvrage vint les fixer. Le dialogue me fit
voir comment causaient les honnêtes gens, la grâce et l'esprit de
Dorante m'apprirent qu'il fallait toujours choisir un héros de bon
ton ; le sang-froid avec lequel il débite ses faussetés me montra
comment il fallait établir un caractère ; la scène où il oublie lui-
même le nom supposé qu'il s'est donné m'éclaira sur la bonne
plaisanterie ; et celle où il est obligé de se battre par suite de ses
mensonges me prouva que toutes les comédies ont besoin d'un
but moral. Enfin, sans le Menteur j'aurais sans doute fait quel-
que pièce d'intrigue, l'Etourdi, le Dépit Amoureux, mais peut-être
n'aurais-je jamais fait le Misanthrope.-Embrassez-moi, dit Des-
preaux, voilà un aveu qui vaut le meilleure comédie. " However
ingenious and versisimilar the anecdote may be, the authenticity
of it has been disputed, and recently in a very decided manner by
M. F. Bouquet ;* but, nevertheless, as observes M. T. Levallois in
a remarkable essayt, the salutary influence which Corneille neces-
sarily exercised on the genius of Molièreis out ofcontest. "Lejeune
Poquelin, très-curieux et très-informé de tout ce qui avait trait au
théâtre ne manqua certainement pas de lire les éditions successive-
ment publiées par Corneille (1644-1648) et que son grandpère
maternel, le bonhomme Cressé, s'était à coup sûr procurées. Les
premières comédies n'échappèrent pas à son attention et il est im-
possible qu'il n'ait pas été frappé de la vivacité du dialogue, de la
tendance élevée et franche du style, du coloris sincère de quelques
tableaux."
M. Philarète Chasles has given good versions of la Vertad
Sospechosa (vérité suspecte), a Spanish play by Ruiz de Alarcon,
from which Corneille has drawn his Menteur. Here is the prin-
cipal scene between Garcia, the Spanish liar, and his father : " Es-
tu chevalier, Garcia ?-Je me tiens pour votre fils .-Est-ce assez
d'être mon fils pour être chevalier ?-Mais je le pense.-Folle
pensée ! Se conduire en chevalier, c'est l'être. Telle a été la
*Examen Critiqne d'une annecdote littérare sur le Menteur de Corneille
Rouen, 1865, par M. F. Bouquet.
+ Corneille Inconnu, par T. Levallois, Paris, 1876.
APPENDICES . III
sourcedes maisons nobles. Les hommes humbles, dont les actions
furent grandes, ont illustré l'avenir. Mais vous , mon
fils, si vos actions vous déshonorent, vous n'êtes plus noble.
Ecussons paternels, antiques aïeux, qu'importe ! Vous, noble !
Vous n'êtes rien. Vous qui mentez sans cesse, vous n'êtes rien !
Noble ou plébéien, qui peut mentir sans être la fable du peuple ?
C'est-ce que tous disent de toi. As-tu donc l'èpée assez large et la
poitrine assez dure pour faire face à tous ceux qui t'accusent ? Oh !
le triste vice, le stérile et misérable vice ! Les voluptés apportent
des jouissances, l'argent donne le pouvoir et le plaisir. Mais
le mensonge ! le mensonge !- Qui dit que je mens a menti.
-Tu mens encore ; tu ne sais démentir qu'en mentant.
Pense donc, malheureux, que Dieu t'a fait homme, que ton
visage est visage d'homme, que tu as barbe virile, que ton flanc
est ceint de l'épée, que tu es noble et que je suis ton père ! "
Il est difficile en comparant à ce morceau la scène de Corneille, de
décider qui l'emporte, et le poète espagnol a pour lui l'originalité
de l'invention. Et comme ces remontrances produisent un bon
effet sur Garcia ! Son père lui propose de le marier et, pour rester
fidèle à sa chère Lucrèce, il invente aussitôt ce mariage si pro-
digieux auquel il aurait été forcé de souscrire. " A moi toutes
mes ressources, s'écrie-t-il ; c'est le moment de montrer toute la
finesse de mon génie."-M. VIGNIER.
IMITATIONS OF CORNEILLE'S " LE MENTEUR."
Le Menteur, by Goldoni, a comedy in three acts, in prose,
(1750). The scene is at Venice. Dr. Balanzoni has two
marriageable daughters, Beatrix and Rosaure, courted each
by a timid lover ; Beatrix by Octavio, a Paduan nobleman, and
Rosaure by Florindo, a Bolognese student. The latter spares
nothing to obtain the favour of Rosaure : serenades, presents,
sonnets, love epistles, he avails himself of every possible means ;
but all this only helps the chances of Lelio, the liar, who, though
the son of a simple merchant, pretends to be a Neapolitan noble-
man, and appropriates to himself and of course reaps all the
benefits of the anonymous gallantries of his shy rival. Cleverly
seconded by his valet, Arlequin, Lelio succeeds at first in imposing
upon the fair Rosaure, when Pantolon, Lelio's father, unexpectedly
comes, anxious to get him married. Hoping to win the heart of
Rosaure, Lelio tries to check his father's plan of marriage by
saying that he is already married, and fortifies this new lie by
athousand ingenious falsehoods, in which he displays a great
fertility of imagination. But, hearing that the lady whom his
father wanted him to marry was the very Rosaure whom he loved,
Lelio denies as energetically his being married as he had denied
112 LE MENTEUR .
a few moments before his celibacy. But he returns too late to
truth. Florindo has taken upon himself to propose openly and
to demand Rosaure's hand from her father, and the fables of Lelio
having been made out, the lady rewards the faithful lover, and
the play ends by Lelio's complete confusion.
Here is also an extract of the English adaptation of le Menteur,
by Samuel Foote (1762) :-
Young W.: One fatal evening, the twentieth of September, if
I mistake not, we are in a retired room, innocently exchanging
mutual vows, when her father, whom we expected to sup abroad,
came suddenly upon us. Ihad just time to conceal myself in a
closet
Old W.: What, unobserved by him ?
Young W.: Entirely. But, as my ill stars would have it, a
cat, of whom my wife is vastly fond, had a few days before lodged
a litter of kittens in the same place ; I unhappily trod upon one
of the brood, which so provoked the implacable mother, that she
flew at me with the fury of a tiger.
Old W.: I have observed those creatures very fierce in defence
of their young.
Pap.: I shall hate a cat as long as I live.
Young W.: The noise roused the old gentleman's attention ; he
opened the door, and there discovered your son.
Pap.: Unlucky !
Young W.: I rushed to the door ; but fatally my foot slipt at
the top of the stairs, and down I came tumbling to the bottom.
The pistol in my hand went off by accident ; this alarmed her
three brothers in the parlour, who, with all their servants, rushed
with united force upon me.
Old W.: And so surprised you !
Young W.: No, sir ; with my sword I for some time made a
gallant defence, and should have inevitably escaped ; but a raw-
boned, overgrown, clumsy cook- wench struck at my sword with
a kitchen poker broke it in two, and compelled me to surrender
at discretion ; the consequence of which is obvious enough.
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" 32.-Hugo. Extraits. ( LALLEMAND.) Cloth 26
دو 33.-Quinet. Lettres à sa Mère (KASTNER). Cloth 20
" 34. -Lamartine. Jeanne d'Arc. (OGER. ) Illustr. Cloth I 6
دو 35.-Theuriet. Les Enchantements de la Forêt. ( LALLE-
MAND.) Illustrated. Cloth 2 6
" 36.-Saint-Germain. Pour une Épingle. (KASTNER.) Cl. 2 0
" 37.-Vigny. La Canne de Jonc. (CLAPIN. ) Cloth - I 6
دو 38.-Augier et Sandeau. Le Gendre de M. Poirier.
(PETILLEAU. ) Cloth 2 0
دو 39.-Balzac. Eugénie Grandet. (PETILLEAU. ) Cloth 2 0
" 40.-About. Nouvelles et Souvenirs. (HUGUENET. ) Cloth 2 0
دو 41.-Thierry, Augustin. Récits des Temps Mérovingiens.
Récits I.-III. (TESTARD.) Illustrated. Cloth 2 0
دو 42.-Thierry, Augustin. Récits des Temps Mérovingiens.
Récits IV. -VII. (TESTARD. ) Illustrated. Cloth 2 0
" 43.-Dumas. Un Drame de la Mer. (CLAPIN. ) With
Notes and Vocabulary. Cloth Ο ΙΟ
دو 44.-Lamartine. La Bataille de Trafalger. (CLAPIN. ) Ο ΟΙ
With Notes and Vocabulary. Cloth
دو 45.-Halévy.-L'Abbé Constantin, (PETILLEAU). Cloth 36
دو 46.-Malot. Capi et sa Troupe. (Episode de Sans Famille,
Selected by the eminent Author. (TARVER). Cloth I 6
دو 47.-Malot. Sous Terre (Episode de Sans Famille. )
Selected by the eminent Author. (DUPUIS). Cloth 16
" 48. Maistre, X. de. Les Prisonniers du Caucase. (J. H. B. ΟΙ Ο
SPIERS. ) Cloth
" 49.-Zola. L'Attaque du Moulin. (JULIEN). Cloth I 6
" 50.-Michelet. Récits d'Histoire de France. (ESCLANGON. )
Part I. Illustrated. Cloth 2 0
" 51.-Michelet. Récits d'Histoire de France. (ESCILANGON. )
Part II . Illustrated. Cloth 20
" 52.-Feuillet. Roman d'un jeune homme pauvre. (BUÉ).
Cloth 36
دو 53.-Guizot.-Edouard III. et les Bourgeois de Calais.
(CLAPIN). Cloth I 6
دو 54.-Witt. Les Héroïnes de Harlem. (BARBIER). Illus-
trated . Cloth 20
دو 55.-Sand. La Mare au Diable. (Davis.) Cloth I 6
56.-Malot. Sur Mer ( Épisode de Romain Kalbris).
Selected by the eminent author. (TESTARD). Cloth 16
" 57.-Michelet. Louis XI . et Charles le Téméraire. (BARBÉ)
Cloth 2 0
دو 58.-Lamartine.-Le Tailleur de Pierres de Saint-Point.
(BARLET. ) Cloth, 16
HACHETTE'S FRENCH CLASSICS
AND
Chefs d'Œuvre du Théâtre Français.
Price per Volume, 6d.; in Limp Cloth , 9d.
(The Editors' Names are placed in Parenthesis .)
SERIES I.
Boileau. Le Lutrin. (CLAPIN. )
Brueys. L'Avocat Patelin. (MASSON.)
Corneille. Le Cid. (JULES BUÉ. )
Cinna. (HENRY TARVER. )
Horace. ( BRETTE. )
Polyeucte. (MASSON. )
Le Menteur. (BUISSON. )
La Suite du Menteur. (DUPUIS. )
Molière. L'Avare. (MASSON. )
LeBourgeois Gentilhomme. (FRANCIS TARVER.)
Les Femmes Savantes. (ROCHE. )
Les Fourberies de Scapin. (DE CONDOLE. )
Le Malade Imaginaire. (RAGON. )
Le Médecin Malgré Lui ( LALLEMAND. )
Le Misanthrope. (BRETTE. )
Les Précieuses Ridicules. (DUPUIS. )
Tartuffe. (JULES BUÉ. )
Musset. On ne Saurait Penser à Tout. ( MASSON. )
Il faut qu'une Porte Soit Ouverte ou Fermée. (MASSON. )
Racine. Andromaque. (Henry Tarver. )
Athalie. (BRETTE. )
Britannicus. (MASSON.)
Esther. ( ROCHE . )
Iphigénie. (JULES BUÉ. )
Phèdre. (HENRI BUÉ.)
Les Plaideurs. (FRANCIS TARVER.)
Regnard. Le Joueur. ( OGER.)
Sedaine. Le Philosophe sans le Savoir. (OGER . )
Voltaire. Mérope. (DELHAVÉ.)
Zaïre. (DE BUSSY.)
SERIES II .
Corneille. Horace. Translated into English Blank Verse by WALTER
NOKES, interleaved with French Text, 2s. 6d. , bound 3s. 6d.
Polyeucte, ditto, 2s. 6d., bound 3s. 6d.
Fénelon. Télémaque. (TESTARD). Books 1-3, Paper, 6d. Books
4-5, Paper, 6d. Books 11-14, Paper 6d.
Labiche et Martin. La Poudre aux Yeux, comédie en deux actes.
(BURNBLUM.) Cloth, Is.
La Fontaine. Fables. (FRANCIS TARVER.) 450 pages, cloth, 2s.
Leclercq. Proverbes Dramatiques :
L'Humoriste ; ou, comme on fait son lit on se couche.
1
La Journée Difficile ; ou, Aide-toi, le ciel t'aidera. (BROWNE.) Cl. Is.
(Excellently adapted for private theatricals.)
Montesquieu. De la Grandeur des Romans et de leur Décadence.
(BARBIER.) Cloth 2s.
Piron. La Métromanie. (TARVER.) Price Is., Cloth, Is. 6d.
Le Théâtre Français du XIXe siècle. Publié par une
société de professeurs de français en Angleterre.
Price per Vol. 9d.; in Cloth, Is.
(The Editors' Names are placed in Parenthesis.)
1. Hugo. Hernani. (GUSTAVE MASSON.)
2. Scribe. Le Verre d'Eau. (JULES BUÉ.)
3. Delavigne. Les Enfants d'Edouard. (FRANCIS TARVER. )
4. Bouilly. L'Abbé de l'Épée. (V. KASTNER. )
5. Mélesville et Duveyrier. Michel Perrin. (GUSTAVE MASSON).
6. Sandeau. Mademoiselle de la Seiglière. (H. J. V. DE CANDOLE. )
7. Scribe. Le Diplomate. (A. RAGON. )
8. Dumas. Les Demoiselles de Saint- Cyr. (FRANCIS TARVER. )
9. Lebrun. Marie Stuart. ( H. LALLEMAND. )
10. Labiche et Jolly. La Grammaire. (G. PETILLEAU. )
11. Girardin (Mme. de). La Joie fait Peur. (Gérard. )
12. Scribe. Valérie. (A. ROULIER. )
13. Coppée. Le Luthier de Crémone. (A. MARIETTE.)
14. Coppée. Le Trésor. (A. MARIETTE. )
15. De Banville. Gringoire. ( HENRI BUÉ. )
16. Scribe et Legouvé. Adrienne Lecouvreur. (A. DUPUIS. )
17. Labiche. Voyage de M. Perrichon. (G. PETILLEAU. )
18. Delavigne. Louis XI. (FRANCIS TARVER. )
19. Moinaux. Les deux Sourds. ( BLOUËT. )
20. Scribe et Legouvé. Bataille de [Link]. (E. JANAU. )
Voltaire. Histoire de Charles XII. (MASSON.) Cloth, 2s.
Siècle de Louis XIV. in 3 Vols : Chapitres I .--XIII.; Chapitres
XIV. XXIV.; Chapitres XXV.--XXXIV. Each Volume, Cloth, 2s.
3 2044 019 648 583
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MARM 198
8-1983 3 SERO 1993
7744154 BOOKDUE