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Retour de Nessim : entre espoir et conflit

Nessim, après une longue absence, revient chez sa mère Asmahane, qui est bouleversée par son retour. Alors que la situation politique en Cisjordanie est tendue, Falastìn, la sœur de Nessim, tente de préserver l'illusion de normalité en le présentant comme son frère disparu. Le récit évoque les souvenirs, la douleur de l'absence et les défis de la vie quotidienne dans un contexte de conflit.

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Retour de Nessim : entre espoir et conflit

Nessim, après une longue absence, revient chez sa mère Asmahane, qui est bouleversée par son retour. Alors que la situation politique en Cisjordanie est tendue, Falastìn, la sœur de Nessim, tente de préserver l'illusion de normalité en le présentant comme son frère disparu. Le récit évoque les souvenirs, la douleur de l'absence et les défis de la vie quotidienne dans un contexte de conflit.

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4

Il est debout et s’en étonne. Vêtu de frais de pied en cap – blouson de coton
un peu trop large et blue-jean, chemisette fantaisie à col boutonné et
chaussures de ville –, il attache à son poignet la montre à quartz reçue en
prime. Une fraîcheur nouvelle évente ses tempes. La lumière piquante du
matin s’engouffre dans la minuscule fenêtre du grenier. En retrait, dans
l’embrasure, la jeune femme qui le soignait depuis des jours observe ses
gestes avec une douloureuse intensité. Menue, les yeux noirs illimités dans
son fin visage, elle semble sur le coup d’une révélation. Mais on l’appelle.
Asmahane affolée lui crie de descendre. Des voix d’hommes résonnent en
bas. Il est trop tard. On ne peut plus rien cacher. Elle se jette sur l’inconnu
et lui répète en anglais puis en arabe : “Nessim ! Tu es Nessim !” Les yeux
dans les yeux, ses mains crispées sur ses épaulettes trop larges, elle
l’implore du regard : “Nessim ! Nessim, mon grand frère, c’est toi !”
Deux soldats en armes dont un jeune officier l’attendent, plutôt gênés, sur
le seuil. Asmahane, le souffle coupé, trébuche autour de la table.
— Ne crains rien ! Ne t’effraie pas, mamma, dit Falastìn qui a dégringolé
les marches en trois bonds comme une chatte joueuse. Je connais assez bien
le major. C’est le seul à nous laisser passer sans tracasserie au check-point
sud d’Hébron. N’est-ce pas major ?
Ce dernier, raidi dans son uniforme, les joues en feu, considère tour à
tour la jeune femme et son ordonnance.
— Je venais m’assurer que vous n’êtes pas blessée. J’ai appris l’incident
de l’autre jour…
Falastìn s’esclaffe pour donner le change et apaiser sa mère.
— Comme je ne vous ai plus revue…, poursuit l’officier.
— Vous vous êtes invité sans manière, lance narquoisement la jeune
femme.
Mais des bruits de pas attirent soudain l’attention de l’ordonnance.
— Il y a quelqu’un là-haut ? s’exclame-t-il sans égard pour son supérieur.
— Naturellement, c’est Nessim, mon frère. N’est-ce pas mamma ?
— Nessim nous est revenu…, murmure Asmahane d’une voix si
bouleversée que les soldats confus hochent la tête.
— C’est bon ! dit le major. Je voulais aussi vous prévenir : tenez-vous à
l’écart des internationaux et des pacifistes israéliens. Et laissez donc les
gosses se débrouiller.
— Et pourquoi ? demande-t-elle avec ingénuité.
— Vous vous mettez en danger, petite écervelée ! Et pas seulement
vous…
La brusque répartie de l’officier s’achève en mots d’excuse. Assise sur un
banc, Asmahane sanglote doucement, la tête entre les mains. Falastìn fait
mine d’acquiescer pour hâter le départ des intrus.
— N’hésitez pas à me demander en cas de pépin, ajoute l’officier dans un
salut. Le major Mazeltof, vous n’oublierez pas, ça veut dire “bonne chance”
en hébreu…
La porte s’est refermée. La jeep démarre dans le chemin. Asmahane n’a
pas cessé de sangloter. “Mon fils est revenu”, dit-elle encore et encore. Ses
traits découverts avouent un trouble intense sans accroche avec l’instant.
Falastìn effrayée s’approche et prend son visage humide entre ses paumes.
Elle a remarqué depuis quelques jours ces décollements de la réalité,
comme si les mots avaient d’autres résonances. Ne plus voir, quand on est
privé des siens, interdit même cette trop vive attention de chaque seconde
pour la moindre silhouette, qui à la fin distrait de l’absence. Falastìn essuie
les yeux opaques avec la pointe du voile.
— Nous l’appellerons Nessim le temps qu’il faut, explique-t-elle dans
l’espoir d’amender son délire. Les autorités n’y verront que du feu. Il porte
les habits de mon frère. Il lui ressemble terriblement. Nous lui donnerons
des papiers valides, un laissez-passer, son permis de conduire, le récépissé
de son inscription universitaire.
Asmahane sourit à travers les mèches retombées sur ses joues. Comme tu
es belle, songe sa fille en la recoiffant. Tu détisses chaque nuit le temps
passé pour garder l’âge de ton amour, tu es comme la reine qui défait son
métier. Personne ne reviendra, mais tu restes pareille à ton souvenir. Tes
yeux usés de larmes ne voient plus que l’image ancienne…
Déformé par le vent, l’appel du muezzin se répand en bribes miaulées.
On entend parfois la déflagration d’un chasseur-bombardier franchissant le
mur du son ou la sirène d’une ambulance depuis les collines.
— Je pars au village, décide la jeune femme soudain dressée, la gorge
palpitante.
— Mets le foulard sur ta tête, ma fille…
La voix d’Asmahane, presque chantante après les pleurs, se perd en
recommandations immémoriales.

C’est la saison des mains levées. Les oliviers frémissent sur les collines
comme l’éternité dans l’œil éphémère. Falastìn marche sur la route blanche,
la seule autorisée. Le désert s’égale au désert après le bruit des armes. Le
paysage autour d’elle vibre d’une lumière alternée, bleue et ocre, dans la
réfraction des espaces. Au loin, devant elle, amoncelées par effet d’optique
en mosaïques, carreaux et dallages, les constructions étagées d’Hébron.
Coiffé de la mosquée, le Haram al-Khalil, que les Juifs appellent aussi la
Crypte des Doubles Tombes, élève ses murailles dans la vieille ville. Quel
chemin d’exil Adam et Ève eurent-ils à traverser depuis l’Éden ! Falastìn se
souvient du jeune Eliel Navone, un pacifiste du mouvement Ta’ayush venu
soutenir les bergers troglodytes expulsés par l’armée et qui aimait déclamer
in situ les versets bibliques :
Je suis étranger et occupant parmi vous ; donnez-moi la propriété d’un
sépulcre chez vous, pour enterrer ma morte et l’ôter de devant moi…
Est-ce à cause du tombeau de Sarah que la violence s’éternise en
Canaan ? Blessé au milieu d’autres manifestants, un œil éclaté par un
projectile de caoutchouc, le docte Eliel n’est plus jamais venu revoir le
champ d’Éphron à Macpéla, vis-à-vis de Mamré, le champ et la caverne
qu’on y trouve, avec tous les arbres et ses alentours, vis-à-vis de Mamré,
qui est Hébron, dans le pays de Canaan… Mais d’autres l’ont remplacé,
depuis Jérusalem, Tel-Aviv ou les cités d’Europe et d’Amérique, sans se
décourager des provocations obtuses des ultra-orthodoxes de Kiryat Arba et
des partialités indignes du Gouvernement militaire.
Dans la lumière verticale, les champs d’oliviers ont un tremblement
argenté évoquant une source répandue à l’infini. L’ombre manque à midi,
sauf sous les arbres séculaires aux petites feuilles d’émeraude et d’argent,
innombrables clochettes de lumière au vent soudain et qui tamisent le soleil
mieux qu’une ombrelle de lin. À l’est d’Hébron, du côté des colonies et au
sommet des collines, ils ont presque tous été arrachés, par milliers, mis en
pièces ou confisqués, sous prétexte d’expropriation, de travaux, de
châtiment.
Aux aguets, Falastìn ralentit le pas sans incliner la tête. Un léger bruit
dans son dos l’oblige à mesurer son souffle ; elle n’a pas vraiment
d’appréhension, la peur ne l’atteint pas, mais toute menace, physique ou
morale, l’envahit d’une telle tristesse, comme un désir de destruction, un
goût brusque de chute en elle. Cependant elle se ressaisit et mise sur
l’indifférence. On ne peut rien contre le vrai détachement. Et cette
contrainte qu’elle s’inflige dégage peu à peu son esprit du péril : elle n’a
plus de dos. Le paysage l’absorbe à nouveau, elle le mesure tout entier
comme l’oiseau aux ailes jalouses. Les hautes collines à l’est d’Hébron sont
des plis épais sur la nuque d’un Goliath : on voit sa face couchée sur des
lieues avec les froncements de l’arcade et les mâchoires. Au nord, en
direction de la vallée de la Bequa’a d’où part la section sud de la barrière de
sécurité, on distingue les nouveaux chantiers des routes réservées aux
colons et reliant Harsina à Kiryat Arba. Réduites en poussières, les maisons
détruites sur cet axe, vingt-deux ces dernières semaines, donnent leur teinte
crayeuse aux saignées des chars et des bulldozers géants. Par-delà la plus
vieille implantation coloniale dans le gouvernorat, citadelle de béton au-
dessus de la vieille ville, tout est passé sous les chenilles des engins :
fermes, granges, vignes et vergers, dans le dessein avoué de créer une
continuité territoriale du côté de Diar al-Mahawer et vers Wadi al-Ghroos.
Des centaines de dounoums de terre vitale annexées par l’occupant. Sans
compter les confiscations des divers secteurs bordant les parties nord et
nord-ouest de Kiryat Arba, nouveaux remblais pour l’autoroute privée de
contournement reliant Jérusalem aux colonies illicites du centre d’Hébron :
Tel-Rumeida, Beit Hassadah, Beit Romano, Avraham Avinu…
Falastìn écoute le bruit de son pas. Tout n’est-il pas illégal autour d’elle ?
Le pays est si étroit qu’une exaction se répercute vite en tous lieux. Du haut
de la colline, si elle avait la force d’y grimper, s’étalerait en défroques
éparses, comme les taches du léopard, la perspective des territoires
concédés sous d’absurdes bornages de béton et de barbelés, entre la mer
Morte et le désert : à peine quelques dizaines de kilomètres d’un pays
investi de part en part entre quatre bouts d’horizon. Gagner Bethléem,
Ramallah ou même Naplouse, prenait moins de temps jadis que d’atteindre
aujourd’hui la porte d’à côté, à travers cette folie d’obstacles en tout genre.
Au-delà des faubourgs claquemurés d’Hébron, entre deux collines
déboisées, les baraquements du camp de réfugiés d’al-Arkop oscillent dans
l’air poudreux. Des rafles s’y poursuivent jour et nuit, comme aux villages
voisins de Dora et de Kharsa. Et partout ailleurs dans cette Cisjordanie
morcelée que les colons débarqués de New York ou de Paris appellent
Judée-Samarie en héritiers définitifs.
Le vent se lève au-dessus des vastes tertres feuilletés en lames friables.
Falastìn marche d’une foulée égale vers Tariba, un village encore épargné
en limite de zone militaire, à quelques centaines de mètres en aval du vieux
pressoir datant de l’époque ottomane. Un souffle peut-être mortel chatouille
ses épaules. Du même pas, quelqu’un la suit, sans hâte. Comme une ombre,
songe-t-elle. Cette présence appuie contre sa nuque, à l’endroit fiévreux de
sa blessure. Elle se souvient de son frère disparu ; des nuits entières passées
à rêver de lui avec une énergie hallucinée. Torturante d’espoir, l’absence
remplace ou masque à point le deuil.
Devant elle, sur la route, l’onde électrique d’un serpent glisse d’un bord à
l’autre. Un mirage recule sur une frange oubliée de bitume. L’instant,
soudain, a une fragilité d’anévrisme. Elle pourrait se soustraire d’un coup à
toute réalité. Mais les grillons continuent d’émettre leur vibration de ligne à
haute tension. L’ombre derrière elle n’a pas lâché sa proie.
Falastìn se retourne enfin, calme, les lèvres closes, et chancelle de
stupeur. “Nessim !” balbutie-t-elle. C’est bien son frère qu’elle précédait, si
amaigri, les orbites charbonneuses. Vêtu d’un blouson et de jeans délavés, il
s’est immobilisé en même temps qu’elle et la regarde d’un air perdu, à
distance, les bras le long du corps. Une mèche de cheveux s’agite au vent
comme l’aile lasse d’un choucas. Sous le soleil, ses traits accentués creusent
la mémoire. Elle pense à son père, aux proches d’autrefois. L’héraldique
d’un visage dessine un sceau profond, une griffe d’intimité étrange. Un long
frisson la traverse alors ; l’évaluation imminente du proche et du lointain a
sur elle l’effet de la foudre. Mais un bras la retient au moment de tomber.
L’homme est à ses côtés. Il la regarde intensément, les lèvres entrouvertes.
Avant qu’il n’articule un mot, elle pose l’index sur sa bouche.
— Il ne fallait pas sortir, il est trop tôt…
C’est tremblante qu’elle attend une parole. Mais il se tait, à peine surpris,
la main droite sous son aisselle. Troublée, Falastìn se dégage doucement ;
du bout des doigts, elle effleure sa poitrine pour s’assurer que le portefeuille
garni des papiers de son frère n’a pas quitté la poche intérieure du vieux
blouson gris bleu. Dans le silence de midi, un vacarme d’élytres monte d’un
carré d’orge à l’abandon. La jeune fille hoche la tête et poursuit son chemin,
toujours talonnée d’un spectre muet. La route à flanc de colline en croise
bientôt une autre, grossièrement asphaltée et enserrée de balises de béton.
Alourdie de panières, une carriole tirée par une jument cahote sur les nids-
de-poule et disparaît au détour d’un amas rocheux couvert d’asphodèles.
L’odeur forte des olives mûres se mêle aux senteurs balsamiques d’un
boqueteau d’eucalyptus qui ombre la chaussée. Dans les plantations
voisines, des enfants et des vieillards grimpés sur des échelles poursuivent
la récolte. Le village apparaît légèrement en contrebas, maisonnettes
couleur de terre aux petites fenêtres cintrées par couple sous un toit de
pierre. Sur un terreplein gagné par la broussaille où trois chèvres pacagent
chichement autour du dôme blanchi d’un sanctuaire, des figuiers sycomores
mêlent leurs branches noueuses aux larges feuilles. À l’écart, des
décombres noircis s’étalent en bordure d’une clôture de barbelés
qu’envahissent les ronces. Falastìn montre du doigt le dôme.
— Tariba est déserte, les villageois sont à la cueillette.
Elle examine furtivement l’homme qui l’accompagne : son regard mi-
clos interroge l’espace, détaille une fleur du chemin ou la courbe d’une
colline pour revenir sur elle. Mais il se tait, les bras ballants, en
somnambule mal orienté. Sait-il seulement son nom ?
— Comment t’appelles-tu ?
— Nessim…, dit-il une main sur la poitrine.
— N’oublie pas ton lieu de naissance et tout le reste.
Il approuve d’un signe de tête. La moindre volonté de la jeune femme a
son agrément. Un sourire affranchi des mots flotte sur ses lèvres. Il marche
sur l’ombre naine du zénith avec une impression incompréhensible de
découverte. Falastìn remplit toute sa conscience ; elle occupe chaque recoin
de son esprit livré aux phosphènes et aux chants d’oiseaux. Rien hors d’elle
n’existe vraiment. Elle avance, énigmatique, dans le mystère du jour.
Comment expliquer cette commutation d’une fièvre mortelle en un visage
penché de jeune fille ? Après des jours et des nuits de délire comateux,
suspendu à son sourire, en perfusion d’un regard, la vie a reflué avec un
autre sang. Lavé des mauvais rêves, il s’est peu à peu réanimé dans la
fraîcheur de la convalescence. Falastìn a longtemps changé les pansements,
ses yeux de charbon enfoncés dans les siens. Elle a rasé sa barbe dure et
coiffé ses boucles. Un regard si intense affleure du néant, au plus vif de
l’oubli. L’autre femme voilée de ténèbres avait voulu le retenir ; les bras
dans le vide, elle s’est précipitée sur lui tout à l’heure. “Reste, ne la suis
pas ! s’était-elle écriée. Ma fille est folle ! Elle s’imagine invulnérable…”
Le chat de la maison miaulait d’une voix rocailleuse, une flamme dans ses
prunelles fendues. Les mains si blanches d’Asmahane voletaient dans la
pénombre closes des jalousies. “Il y a des contrôles partout, ils
t’attraperont !” En quelle langue de chat disait-elle cela ?
Des mules à clochettes chargées de couffins remontent le bas-côté de la
route. Sur l’une d’elles, un entassement de chiffons se déploie en une
longue figure. Le fellah fait un signe inquiet entre les oreilles de sa
monture.
— Check-point ! dit-il en hochant la tête.
La jeune femme aperçoit des jeeps et un blindé de l’armée d’occupation à
quelques centaines de mètres : il s’agit plutôt d’un barrage flottant. Trop
tard pour s’esquiver : des soldats juchés sur un remblai les observent avec
des jumelles. Le fellah et ses mules ont rejoint d’autres fermiers, certains
sur leur tracteur, la plupart sur une charrette attelée, qui affluent des
chemins avoisinants. L’odeur âcre des olives se répand, un peu écœurante.
Un murmure traverse la file immobilisée. Falastìn s’est rapprochée.
Derrière les jeeps se profilent les contours d’un énorme camion-grue à
benne et d’un bulldozer Caterpillar ordinairement employé pour détruire les
maisons. Des blocs de béton de dix tonnes sont placés en travers de la route
dans un grand fracas d’acier. Avant que le barrage soit entièrement clos, les
jeeps partent se garer derrière les blocs. Tous très jeunes, les soldats restés
en avant braquent leurs fusils-mitrailleurs sur les charroyeurs d’olives. On
entend des cris de colère du côté de la population. Lancée par un bras
anonyme, une poignée de cailloux crépite contre la tôle du blindé. En écho,
une rafale d’arme automatique provoque un début de panique et les derniers
venus s’écartent devant les sabots d’une jument affolée qui vient de rompre
ses harnais. L’un après l’autre, tracteurs et attelages rebroussent chemin.
Seuls les muletiers et les piétons patientent encore. Falastìn cherche le
blouson gris des yeux. Il resurgit soudain d’entre les véhicules. Son protégé
a rattrapé le cheval par la bride et revient d’un pas tranquille. Appuyé sur
une canne, un cultivateur en djellaba l’interpelle. La charrette s’est
renversée dans la ruade et sa récolte d’olives a roulé en pluie sur la
chaussée. Il insulte la jument d’une voix nouée de sanglots. Là-bas, les
soldats ont regagné leurs véhicules. Il n’y a pas de victimes. Camion-grue
en tête, le convoi s’éloigne vers la zone militaire.
Falastìn considère avec étonnement le jeune homme revenu sur ses pas.
Elle se souvient du goût qu’avait son frère pour l’équitation. Elle songe
aussi à cet adolescent amateur de chevaux, un certain Jamel, abattu de sang-
froid devant un camp de réfugiés de Naplouse pour avoir caillassé une jeep
Hummer blindée en compagnie d’autres gosses.
— Nous allons pouvoir passer, dit-elle.
Muletiers, cyclistes et marcheurs contournent l’obstacle, laissant derrière
eux les quatre-roues. De l’autre côté du barrage, un fermier de retour du
pressoir se lamente sur le siège d’un antique tracteur aux allures de
locomotive. En équilibre instable sur la croupe de sa monture, un bédouin
croit tenir la solution : qu’il plante là son engin, les mules passent partout…

Au village, les enfants accourent autour de Falastìn. Quelques femmes


voilées lui font signe au seuil des maisons. Une fillette émaciée tire sur la
manche de la visiteuse. Inquisitrice, elle montre du doigt l’inconnu qui la
suit.
— C’est mon frère Nessim, explique Falastìn. Et ton père, où est-il ?
— À la cueillette avec les autres. Ils rentreront seulement demain à cause
des barrages. Mon oncle Samir et ses fils sont en prison…
— Je sais, dit la jeune femme. Ils voulaient rétablir l’accès à leurs
champs.
C’est au vague sosie de Nessim qu’elle s’adresse. La fillette s’est
esquivée. Tous deux marchent côte à côte maintenant. Ils approchent du
sanctuaire, l’œil fixé sur le faîte du vieux figuier autour duquel volète,
éternel, un couple de pies. Des bandes d’étoffes barbouillées d’écritures
ceignent les branches basses. À l’ombre de l’arbre, une excavation fend le
pied d’une roche guère plus haute que les toits de Tariba. Mausolée de
briques à coupole, l’édifice réfracte la lumière ocellée des branches.
Falastìn s’est assise juste devant la grotte, sur une galette granitique
couchée là en guise de banc. Elle invite le jeune homme au repos.
— Le nabi de Tariba guérit de la folie, à ce qu’on prétend. C’est un tout
petit nabi comme il y en a des foules chez nous. On compte vingt-sept
prophètes dans le Coran, mais selon les hadith, il y en aurait plus de cent
mille ! Même les oiseaux et le vent répètent les prédictions. Tu les entends ?
Falastìn a ri très fort puis s’est tue, attentive au bruissement des feuilles.
Ses yeux noirs agrandis par une mimique d’enfant, elle chuchote d’un air
dramatique :
— On raconte que ce nabi-là connaissait le jour et l’heure de la mort de
n’importe qui, rien qu’en écoutant le son de sa voix. C’était du temps de
Salāh al-Dīn. Le sultan venait de délivrer Jérusalem des Croisés, il avait
rendu le mur du vieux Temple aux juifs et laissé leur Sépulcre aux
chrétiens. Mais voilà que le conquérant tombe malade à Damas. Son
médecin, le savant juif Mussa bin Maimun, vient consulter d’urgence le
nabi de Tariba, du moins c’est ce qu’on raconte. Celui-ci exige bien sûr
d’entendre la voix du malade, mais Salāh al-Dīn est intransportable et le
nabi prétend ne tenir son pouvoir que de la grotte. Mussa bin Maimum
promet malgré tout de revenir au plus tôt avec la voix du sultan. Il revient
en effet quelques jours plus tard. Dans son bagage, il y a une jolie cage
dorée et dans la cage, un perroquet. Bien sûr, le médecin demande à
l’oiseau de parler, de répéter les derniers mots de son maître Salāh al-Dīn.
Le nabi l’écoute avec attention et décrète que le sultan mourra le
surlendemain au lever du jour, avant même que son médecin puisse le
rejoindre. Que crois-tu qu’il arriva ? C’est l’oiseau qui rendit l’âme au
moment prévu sur le chemin du retour, foudroyé par les esprits mortels
capturés dans sa voix. Mussa bin Maimum comprit que son maître
survivrait longtemps encore à la prédiction grâce au sacrifice de l’oiseau
parleur. On dit aussi que le perroquet a rejoint la cité rose des djinns…
Le voile de Falastìn glisse à terre. Elle sourit, sa chevelure livrée au vent.
Un tourbillon de poussière s’élève autour du tombeau. Le jeune homme a
fermé les yeux. Il ne verra pas la danse du prophète.

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