L’universalité du besoin d’art ne tient pas à autre chose qu’au fait que l’homme est un être pensant
et doué de conscience. En tant que doué de conscience, l’homme doit se placer en face de ce qu’il
est, de ce qu’il est d’une façon générale, et en faire un objet pour soi. Les choses de la nature se
contentent d’être, elles sont simples, ne sont qu’une fois, mais l’homme, en tant que conscience, se
dédouble : il est une fois, mais il est pour lui-même. Il projette devant lui ce qu’il est ; il se contemple,
se représente lui-même. Il faut donc chercher le besoin général qui provoque une œuvre d’art dans
la pensée de l’homme, puisque l’œuvre d’art est un moyen à l’aide duquel l’homme extériorise ce
qu’il est. HEGEL
QUESTIONS :
1° Dégagez l’idée principale du texte.
2° Expliquez : a) « Les choses de la nature se contentent d’être, elles sont simples, ne sont qu’une
fois, mais l’homme, en tant que conscience, se dédouble » ; b) « l’œuvre d’art est un moyen à l’aide
duquel l’homme extériorise ce qu’il est ».
3° Pourrions-nous nous passer d’œuvres d’art ?
L’animal aussi produit. Il se construit un nid, des habitations, comme l’abeille, le castor, la fourmi,
etc. Mais il ne produit que ce dont il a immédiatement besoin pour lui ou pour son petit ; il produit
d’une façon unilatérale, tandis que l’homme produit d’une façon universelle ; il ne produit que sous
l’emprise du besoin physique immédiat, tandis que l’homme produit même lorsqu’il est libéré de
tout besoin physique et ne produit vraiment que lorsqu’il en est vraiment libéré. L’animal ne produit
que lui-même, tandis que l’homme reproduit la nature tout entière, le produit de l’animal fait
directement partie de son corps physique, tandis que l’homme affronte librement son produit.
L’animal ne façonne que selon la mesure et selon les besoins de l’espèce à laquelle il appartient,
tandis que l’homme sait produire à la mesure de toute espèce et sait appliquer partout à l’objet la
nature qui est la sienne. C’est pourquoi l’homme façonne aussi d’après les lois de la beauté.
MARX
Texte :
L’évolution de la vie sur la terre ou de la société humaine, est un processus historique unique. Un tel
processus, nous pouvons le présumer, s’effectue en accord avec tous les genres de lois causales, par
exemple les lois de la mécanique, de la chimie, de l’hérédité et de la ségrégation, de la sélection
naturelle, etc. On ne peut cependant pas le décrire comme une loi, mais seulement comme un
énoncé historique singulier. Les lois universelles formulent des assertions relatives à un certain ordre
invariant (...), c’est-à-dire relatives à tous les processus d’un certain genre ; et bien qu’il n’y ait pas de
raison pour que l’observation d’un seul cas unique ne doive pas nous inciter à formuler une loi
universelle, ni même pour que, avec de la chance, nous ne rencontrions pas la vérité, il est clair que
toute loi, qu’elle soit formulée de cette manière ou d’une autre, doit être testée sur d’autres cas
avant de pouvoir être prise sérieusement en considération par la science. Mais nous ne pouvons
espérer tester une hypothèse universelle ni découvrir une loi naturelle acceptable pour la science si
nous sommes à jamais réduits à l’observation d’un seul et unique processus. L’observation d’un seul
et unique processus ne peut non plus nous permettre de prévoir l’évolution future. La plus
minutieuse observation du développement d’une unique chenille ne nous aidera pas à prévoir sa
métamorphose en papillon. Karl POPPER, Misère de l’historicisme
Texte :
La seule raison de croire en la permanence des lois du mouvement réside dans le fait que les
phénomènes leur ont obéi jusqu’à présent, pour autant que notre connaissance du passé nous
permette d’en juger. Certes l’ensemble de preuves que constitue le passé en faveur des lois du
mouvement est plus important que celui en faveur du prochain lever de soleil, dans la mesure où le
lever du soleil n’est qu’un cas particulier d’application des lois du mouvement, à côté de tant
d’autres. Mais la vraie question est celle-ci : est-ce qu’un nombre quelconque de cas passés
conformes à une loi constitue une preuve que la loi s’appliquera à l’avenir ? Si la réponse est non,
notre attente que le soleil se lèvera demain, que le pain au prochain repas ne nous empoisonnera
pas, se révèle sans fondement ; et de même pour toutes les attentes à peine conscientes qui règlent
notre vie quotidienne. Il faut remarquer que ces prévisions sont seulement probables ; ce n’est donc
pas une preuve qu’elles doivent être confirmées, que nous avons à rechercher, mais seulement une
raison de penser qu’il est vraisemblable qu’elles soient confirmées.
RUSSELL, Problèmes de philosophie
Texte :
Les sens, quoique nécessaires pour toutes nos connaissances actuelles, ne sont point suffisants pour
nous les donner toutes, puisque les sens ne donnent jamais que des exemples, c’est-à-dire des
vérités particulières ou individuelles. Or tous les exemples qui confirment une vérité générale, de
quelque nombre qu’ils soient, ne suffisent pas pour établir la nécessité universelle de cette même
vérité, car il ne suit pas que ce qui est arrivé arrivera toujours de même. Par exemple, les Grecs et
Romains et tous les autres peuples de la terre connue des anciens ont toujours remarqué qu’avant le
décours (1) de 24 heures, le jour se change en nuit, et la nuit en jour. Mais on se serait trompé, si l’on
avait cru que la même règle s’observe partout ailleurs, puisque depuis on a expérimenté le contraire
dans le séjour de Nova Zembla (2). Et celui-là se tromperait encore, qui croirait que, dans nos climats
au moins, c’est une vérité nécessaire et éternelle qui durera toujours, puisqu’on doit juger que la
terre et le soleil même n’existent pas nécessairement, et qu’il y aura peut-être un temps où ce bel
astre ne sera plus, au moins dans sa présente forme, ni tout son système. D’où il paraît que les
vérités nécessaires, telles qu’on les trouve dans les mathématiques pures et particulièrement dans
l’arithmétique et dans la géométrie, doivent avoir des principes dont la preuve ne dépende point des
exemples, ni par conséquence du témoignage des sens. LEIBNIZ (1) « le décours » (ici) : l’écoulement.
(2) Archipel situé au nord du cercle polaire arctique. QUESTIONS : 1° Dégagez la thèse du texte et les
étapes de l’argumentation 2° Expliquez : a) « les sens ne donnent jamais que des exemples, c’est-à-
dire des vérités particulières ou individuelles » ; b) « on se serait trompé, si l’on avait cru que la
même règle s’observe partout ailleurs » ; c) « les vérités nécessaires ». 3° L’expérience suffit-elle pour
établir une vérité ?
Texte :
Avec le dialogue se manifeste l’importance politique de l’amitié, et de son humanité propre. Le
dialogue (à la différence des conversations intimes où les âmes individuelles parlent d’ellesmêmes),
si imprégné qu’il puisse être du plaisir pris à la présence de l’ami, se soucie du monde commun, qui
reste « inhumain » en un sens très littéral, tant que des hommes n’en débattent pas constamment.
Car le monde n’est pas humain pour avoir été fait par des hommes, et il ne devient pas humain parce
que la voix humaine y résonne, mais seulement lorsqu’il est devenu objet de dialogue. Quelque
intensément que les choses du monde nous affectent, quelque profondément qu’elles puissent nous
émouvoir et nous stimuler, elles ne deviennent humaines pour nous qu’au moment où nous pouvons
en débattre avec nos semblables. Tout ce qui ne peut devenir objet de dialogue peut bien être
sublime, horrible ou mystérieux, voire trouver voix humaine à travers laquelle résonner dans le
monde, mais ce n’est pas vraiment humain. Nous humanisons ce qui se passe dans le monde en nous
en parlant, et dans ce parler, nous apprenons à être humains. ARENDT, Vies politiques