Chapitre 1 : L’origine du Mal
Introduction : Une genèse empoisonnée
L’origine du mal au Congo, comme dans bien des récits tragiques, n’est pas un
événement isolé. Elle est une succession de choix, d’actes et de manipulations qui ont
culminé dans la naissance d’un État marqué par des contradictions profondes. Le mal
ici n’est ni accidentel ni fortuit. Il est systémique, enraciné dans un passé colonial
destructeur et dans l’incapacité d’un peuple à transcender les divisions qu’on lui a
imposées. "L’enfer est pavé de bonnes intentions", écrivait Bernard de Clairvaux, et
cette maxime s’applique tristement au Congo de 1960.
Et le combat pour l’indépendance n’était pas qu’une question politique. Il était
spirituel, presque eschatologique, comme une lutte entre le bien et le mal. Chaque
manifestation, chaque grève, chaque mot d’ordre était une réponse à cette question
fondamentale : "Pourquoi nous a-t-on asservis, et jusqu’où devons-nous aller pour
nous libérer ?" Pourtant, derrière cet espoir, les germes du mal continuaient à
prospérer dans l’ombre.
1. Le combat de janvier 1959 : un réveil collectif
Le 1er janvier 1959 marqua un tournant décisif dans la lutte pour la libération. Une
série de soulèvements populaires dénonça les injustices imposées par l’administration
belge. Le peuple, las de décennies d’asservissement, se leva avec courage et
détermination. Mais ce combat pour l’indépendance ne fut pas une simple rébellion
contre un système oppressif : il était aussi une quête existentielle, une volonté de
réaffirmer la dignité bafouée d’un peuple.
Pourtant, dès ses prémices, cette lutte portait en elle les germes de divisions futures.
L’administration coloniale, fidèle à la maxime "diviser pour régner", sema la discorde
entre tribus et groupes ethniques. Ces divisions n’étaient pas naturelles, mais le fruit
d’une politique savamment orchestrée. "Si vous ne pouvez les conquérir par la force,
brisez-les de l’intérieur," aurait pu dire Machiavel en observant cette stratégie.
2. Le 30 janvier 1960 : naissance d’un État ambigu
Le 30 janvier 1960, le Congo obtint officiellement son indépendance. Ce jour,
présenté comme un triomphe, marquait en réalité la naissance d’un État tout, sauf
véritablement congolais. L’indépendance politique, bien qu’affichée, masquait une
dépendance structurelle et une fragmentation identitaire.
L’État était un patchwork : Luba dans certaines régions, Swahili dans d’autres, Kongo
ailleurs, mais jamais véritablement unifié. Cette hétérogénéité, au lieu d’être une
richesse, devint un fardeau. "Un État divisé contre lui-même ne peut subsister," disait
Abraham Lincoln, et cette vérité résonnait dans chaque fissure du Congo post-
colonial.
Les architectes de cette indépendance avaient conçu un État fragile, où les élites
locales rivalisaient pour des privilèges, au lieu de construire une nation. Le peuple,
quant à lui, fut laissé en marge, pris dans un système où l’État semblait davantage
servir les intérêts étrangers que ceux de ses propres citoyens.
3. Les racines du tribalisme : une stratégie coloniale
Le tribalisme, ce poison qui continue de hanter le Congo, fut l’une des armes les plus
efficaces du colonisateur. En dressant les tribus les unes contre les autres,
l’administration belge empêcha toute forme d’unité nationale. Les divisions ethniques
furent institutionnalisées, et le tribalisme devint un mode de gouvernance.
Aimé Césaire, dans Discours sur le colonialisme, dénonce cette pratique avec force :
"Le colonisateur, en déshumanisant l’autre, s’est déshumanisé lui-même." Cette
déshumanisation passa par l’imposition d’une hiérarchie arbitraire entre les groupes
ethniques, créant des rivalités là où il aurait pu y avoir solidarité.
Les Congolais, manipulés par ces politiques, commencèrent à voir l’autre comme un
ennemi, au lieu de le percevoir comme un allié dans la lutte pour l’émancipation. "La
guerre, disait Sun Tzu, consiste à semer la confusion dans l’esprit de l’ennemi." Dans
ce cas, le peuple congolais fut pris pour cible.
4. Un peuple privé de raison : l’héritage de l’ignorance
Sous l’administration coloniale, l’éducation fut délibérément limitée. Les masses
furent maintenues dans l’ignorance, dépendantes des autorités pour interpréter leur
réalité. Ce modèle, où l’individu devait croire sans raisonner, empêchait toute prise de
conscience collective.
Le peuple congolais, conditionné à l’obéissance, se retrouva mal préparé à prendre en
main son destin. Comme le souligne Frantz Fanon dans Les Damnés de la Terre, "Le
colonisé qui découvre soudain son humanité veut désespérément agir, mais il ignore
comment." Cette vérité tragique reflète l’état du Congo en 1960 : un peuple assoiffé
de liberté, mais privé des outils pour la bâtir.
5. Une indépendance inachevée : un État à réinventer
L’indépendance proclamée en 1960 était une victoire incomplète. Si les chaînes
visibles du colonialisme furent brisées, celles, plus subtiles, du néocolonialisme et des
divisions internes restèrent intactes. L’État, tel qu’il fut conçu, ne servait pas le
peuple, mais perpétuait un système d’exploitation et d’aliénation.
Nelson Mandela déclara un jour : "Être libre, ce n’est pas seulement briser ses
chaînes, mais vivre d’une manière qui respecte et renforce la liberté des autres." En
1960, le Congo était libre en apparence, mais sa réalité restait celle d’un peuple
soumis aux forces du mal : le tribalisme, l’ignorance et l’exploitation.
6. Un espoir à bâtir
Malgré les ténèbres, il existait une lueur d’espoir. L’histoire biblique de Joseph,
vendu par ses frères, illustre cette résilience : "Vous aviez médité de me faire du mal,
mais Dieu l’a changé en bien, pour accomplir ce qui arrive aujourd’hui" (Genèse
50:20). Cette promesse d’un renouveau possible résonne dans le cœur même du
Congo.
Pour transcender ce mal systémique, le peuple congolais devait apprendre à surmonter
ses divisions, à embrasser son identité plurielle et à construire une nation
véritablement souveraine. Cette tâche, monumentale, exigeait une révolution
culturelle, politique et spirituelle.
Conclusion : un héritage à transformer
L’origine du mal au Congo ne se résume pas à un événement, mais à une série de
blessures infligées par l’histoire. Cependant, chaque blessure porte aussi une
opportunité de guérison. Comme l’écrivait Léopold Sédar Senghor : "La vérité est que
l’avenir est entre nos mains."
Le 30 janvier 1960 fut une naissance ambiguë, marquée par le poids du passé et les
défis de l’avenir. Mais c’est précisément dans cette ambiguïté que réside le potentiel
du Congo : celui de transformer un héritage de souffrance en une promesse de
rédemption. Le mal, bien qu’ancré dans l’histoire, n’est jamais insurmontable. "Je fais
toutes choses nouvelles," dit l’Apocalypse (21:5). Et peut-être qu’un jour, cette
promesse s’accomplira dans le cœur du Congo.