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Culpabilité et humanité dans le Pas de Calais

Le récit suit le lieutenant Pharaon De Winter, confronté à la brutalité d'un crime odieux contre une fillette, qui le plonge dans un état de désespoir et de réflexion sur la nature humaine. Alors qu'il lutte avec sa propre culpabilité et son malaise, il observe la vie quotidienne autour de lui, symbolisée par la beauté et l'innocence de Domino, une jeune femme. La tension entre la laideur de la réalité et la beauté de l'humanité se manifeste tout au long de son parcours émotionnel.

Transféré par

ElMoujahid Yassine
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Culpabilité et humanité dans le Pas de Calais

Le récit suit le lieutenant Pharaon De Winter, confronté à la brutalité d'un crime odieux contre une fillette, qui le plonge dans un état de désespoir et de réflexion sur la nature humaine. Alors qu'il lutte avec sa propre culpabilité et son malaise, il observe la vie quotidienne autour de lui, symbolisée par la beauté et l'innocence de Domino, une jeune femme. La tension entre la laideur de la réalité et la beauté de l'humanité se manifeste tout au long de son parcours émotionnel.

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L’humanité

- écrit pour un scénario -

1
2
Il marchait dans le Pas de Calais. La terre n’était pas sourde. Lui respirait
à peine et son corps s’humidifiait. A plus de vingt mètres au-dessus de son
crâne, bien haut, une alouette chantait à tue-tête son air béni. De la
pâture, il franchit une clôture barbelée et gagna des labours. Là, une terre
grasse et nue le retint, et il lutta. Son ralentissement - des mottes de limon
emportées - l’inquiéta. Il frémissait.

Avec sa tenue de ville, le champ le rendait ridicule. Il le savait. Pourtant il


ne jura pas. Il était soumis. Son accablement était net; il se dit que cela
était bien fait, qu’il l’avait cherché. Il s’agenouilla et ses mains prirent la
terre. C’était lent. Il s’humilia.

Inclus, cet homme courbe dura. Il n'était pas loin de midi. Il dut bien
prendre la mesure du mal qu’il avait commis parce que le paysage
immense, rude, était muet. L’alouette avait disparu. Près de lui, il y avait
le soc d’une charrue noirâtre ; plus loin et jusqu’à perte de vue d’autres
terres retournées, travaillées, des sols béants, ouverts, ocres, des ventres
encore chauds, qu’attendent...

Ce fut son désoeuvrement. L’air marin vint.

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Un Klaxon discontinu retentit et il tourna sa tête. Ses yeux vinrent. Midi
passé, le radiotéléphone de sa voiture de Police s’insurgeait dans cette
pénéplaine où l’homme avait régressé. L’alarme électronique gueulait.
Dans la Citroën, une émission de bips parvenait du combiné perdu dans
une ombre du plancher. Un petit voyant bleu y clignotait. Cela dura un
moment, ainsi, sans que rien fut modifié. Puis, une main rentra, pâle,
écartée et tendue, décrocha. Il dit vite que tout allait bien, qu’il ne tardait
pas. Assis, il regarda d’où il vint. Plus tard, en marmonnant, il se ressaisit
et appliqua son esprit à réfléchir tandis que tout le corps suant en était
délivré.

Il y avait dans la mélodie de l’air joué au clavecin, son rythme, son


harmonie, un transport, une joie, si allègres, qu’ils augmentaient sa
puissance à agir. Le sourire de Pharaon était tant plein de gêne, là dans un
aboutissement de sa chair, qu’on vit la beauté simple d’un coeur gracieux
et, à ce moment là, le malaise du corps se séparant, et tout cela visible.
Pharaon mit un certain temps à se réunir. Ses deux doigts avaient tenu
serré le bouton de l’autoradio durant tout ce temps passé où il y avait eu
une coïncidence d’air et d’émotion. Il en avait joué et pressé tout le jus.
Tout ce cinéma qu’il se faisait, se mettre dans cet état, ce débordement si
funeste; il avait joui de sa [Link] rendu magnifique sur les arpèges,
la cadence vive, tête renversée, torse saillant, jambes ployées, douleur
offerte, l’invention d’un théâtre si intime qu’il pleura.

Un laps de temps revint pour qu’il se reprenne. Il tourna davantage la tête


et regarda le soc de la charrue. Son fer rouillé et sombre lui montrait
l’abandon, alors ses yeux s’abaissèrent. Peut-être là eut-il honte. Son
regard s’y vida.

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Dans les grimaces qui accompagnaient le démarrage du moteur de sa zx,
les vrombissements qu’il faisait surgir et tous les gestes même de la
conduite qui se succédaient, jamais il ne parvint à se rasséréner. Sa pâleur,
tragique et sèche, était la sienne. La voiture disparut.

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La fillette fut trouvée morte dans un fossé du Steen’je, quelques heures
auparavant. La nudité de l’enfant, son sang, sec, les longues herbes
fléchies sur son pourtour, la boue, devenue terre noire sur le flanc, les
petits insectes assaillants; il y avait davantage dans tout ce laissez faire -
celui du saule-têtard, de la haie d’aubépines - une insupportable vue sur
notre monstrueuse nature.

C’est cette culpabilité que le lieutenant Pharaon De Winter alla rendre si


loin, à plus de cent kilomètres.

En rentrant dans le bureau du Commandant, il savait déjà ce qu’il allait


entendre. L’homme grand, la cinquantaine, lui fit signe aussitôt qu’il le
gardait avec lui. Son chef était assis à son bureau; au téléphone, il achevait
une conversation où il s’agissait d’ordres donnés, de directives à suivre.
Pharaon lui fit son petit sourire et, parce que l’endroit lui était familier,
alla jusqu’à la fenêtre pour s’occuper à regarder la rue du Collège.

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- ... Ca fait deux heures qu’on vous attend De Winter!!! Qu’est-ce que
vous foutiez bon sang ?

Il s’était retourné. Ses bras écartés, pas un mot ne vint.

- Alors ?

Puis, avec sa force :

- ...C’est monstrueux ! ... Comment un être humain ... !

- Comment un être humain quoi? ... Tuer et violer une petite de 11 ans, lui
déchirer le vagin ! Non mais lieutenant vous débarquez ou quoi ? !!!

Cette horreur lui revenait à l’esprit. Lentement il se reprit et il y eut du


silence. Le commandant l’observait, quitter la fenêtre, rejoindre le devant
du bureau, faire face.

- ... Vous avez raison ! ... Je vais me remettre au travail ... Je vous
demande pardon commandant !

Le lieutenant De Winter venait de faire un effort, à se retenir sur sa propre


pente, la remonter, qu’il sortit rendu. Las, dans le couloir, il s’assit
aussitôt sur la première chaise. Sa tête dans les mains, on l’entendit
geindre. Jamais, dans ce maintien, ses yeux ne vinrent.

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Un vrai portraitiste, pas celui de la ressemblance, mais de l'âme des gens, des Flamands. " Les
enfants de Marie ", toile camaïeu de blancs. Deux communiantes agenouillées, mains jointes, prient.
Pharaon De Winter était un portraitiste. Le peintre des gens d’ici, de leurs visages et de leurs
mains. Dans les Maisons de Repos, au début du siècle, il cherchait des pensionnaires, hommes et
femmes, pour modèles en vue de figures respectables - moines du Mont des Cats, Soeurs Noires
du Dispensaire - ou alors des membres de sa famille, ses proches. Madame De Winter, Julie
Fagoo, souvent, sa fille, et se peindre lui même. Souvent, tous, ont le même regard, retenu. Ses
toiles sont radieuses. N’a-t-on jamais aussi bien peint les mains des gens, grosses, veineuses,
rougeoyantes, petites, transparentes, lumineuses : elles sont vérité.

La Citroën était à même le trottoir devant une petite habitation. Pharaon


demeure en ville, à Bailleul, cette rue simple au nom du peintre
homonyme. Ses mains, jonchantes, étaient ouvertes sur la table de la salle
à manger. Il les observait. De la cuisine on entendait Eliane, sa mère,
brave, finir de causer - ... Et tu ne peux donc pas toujours prendre sur toi
le malheur des gens !!! Lui, avec ses yeux de chien, il interrogeait ses
mains.

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En s’adossant sur sa chaise, il jeta un oeil vers la fente de l’entrejambe
où aboutissait son sexe, pour voir, sur lui, à ce moment là, ce qui était
hideux. Il désespérait. Plus rien ne se passait. Puis, en un sursaut, il revint
et dit - Mais comment peut-on faire ça ?!!! ... Hein ? ... Comment ... A
cette gosse ... Pharaon n’avait plus de mots et, à cet instant, il fut libéré et
pleura. Le visage de sa mère vint et sa beauté surprit; il avait de la
splendeur. Cette femme âgée avait les cheveux tirés et cela rendait
proéminent la douceur de sa face, l’apaisement de ses traits, la blancheur
de son teint, le clair de ses yeux. Elle avait de la grâce, et était emplie
d’humanité. Elle porta sa main à la nuque de son fils. Ce fut son secours.
Rien ne devait être dit tant le ressentiment du crime était inscrit dans le
coeur de ces deux êtres. Jointe à son fils, Eliane y trouva l’amour, la
sympathie universelle, la pitié. Leurs yeux étaient clos.

Pharaon se redressa, avec son petit sourire il s’enfonça dans le couloir et


s’installa sur le pas de la porte.

C’était son habitude de se mettre là, à regarder sa rue. Par ici la plupart
des gens font ça. C’est la fin de l’après-midi, la chaleur était forte. Il
avait gardé sa chemisette tabac et portait un pantalon sombre. D’un coup
de tête il salua le boulanger, un voisin, qui sortit pour rentrer. Ils ne se
parlaient pas, ils se disaient bonjour. Elle, on l’entendit rigoler et le
miracle se passa : la belle Domino rentrait de son travail avec une copine.
Elles étaient toutes énervées. Elles riaient tant d’une histoire de filles
raconter à voix basse, souvent elles poussaient des cris. Elles s’arrêtaient,
se touchaient l’une l’autre, se mettaient leurs visages dans les mains,
s’agitaient. Dans les robes fuseaux on devinait bien leur ventre,
l’incurvation, ses secousses et, dans leur entrejambe, les ombres sous
elles. Elles étaient tellement prises qu’elles avaient oublié la galerie.
Pharaon souriait déjà à les voir, comme s'il était de la partie et que sa
douleur fut masquée. Il les connaissait bien. Elles étaient drôles à la fin,
elles se tordaient, elles étaient sottes. Les yeux au sol Pharaon était gêné
de cette gaieté, il pouffa et se retint de rire. Bientôt, sur lui, comme
obligés, têtes fléchies, sans que les attitudes furent cédées, ils se firent à
chacun quatre bises. Ils ne parvinrent pas à s’échanger les mots d’usage

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entre connaissances parce que les filles s'esclaffaient encore et qu’un geste
lâche de Pharaon les en dispensa vite. Avec sa main Domino aussi les
remit et entraîna son amie avec elle. Domino habitait trois maisons plus
loin.

Amusé le lieutenant les vit disparaître. Puis revint son visage triste et sa
souvenance. A ce rythme, ce désordre en lui, il crut défaillir et s’appuya
plus lourd sur le châssis de la porte quand sa rue se chargea d’un semi-
remorque vide qui remontait à fond de train d’Outtersteene et qui fit
relever toutes les têtes. La sienne propre. Pharaon trouva vite un regard de
l’autre côté de la rue et à qui il signifia sa stupeur. Il était désormais sur le
trottoir à finir de regarder le chauffard quand Domino vint.

Bras croisés, alertée par les heurts de la benne, ses résonances, son
boucan, elle rejoignit Pharaon sur le flanc, les yeux fixant le centre ville
où le poids lourd s’enfonçait. Leurs deux figures étaient confrontées. Elles
flamboyaient. Le visage de Domino, plus bas, était simple; il tranchait
avec la fronce des traits de Pharaon qui, du coup, était augmentée. Ses
yeux francs, son teint pâle et rouge, ses cheveux blonds, courts, les lignes
douces, les jeunes plis; la beauté était humble, elle sentait le sol. C’est le
pays qui était là bien en elle, dans son ventre. Elle était glorieuse.

La posture austère dans laquelle ils s’étaient mis, côte à côte, juste, à fixer
le vacarme effroyable parvenu en ville, était finie. Ils revinrent à eux.
Domino dit au scandale et Pharaon put alors ne rien dire. Ils s’en tinrent
là un moment, jusqu’à ce qu’il lui demande si ça va. Domino dit oui, mais
qu’il faisait chaud, qu’elle était fatiguée et qu’elle attendait Joseph. Ils
s’étaient mis en retrait sur le trottoir, Pharaon avait presque repris sa place
sur son seuil et Domino, les mains jointes sur ses reins, près de lui,
s’adossait contre le mur crépi de la façade. Il y avait des passants et
souvent, sans même rien se dire, on donnait des petits signes de la tête
quand on se connaissait. Sa robe était ocre, toute courte, ses chaussures de
toile écrue étaient à talons hauts, ses jambes étaient longues et nues. Elle
eut les yeux clos. Domino se reposait. Pharaon dit soudain qu’on avait

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retrouvé la petite fille dans le fossé. Elle eut ses yeux grands ouverts tout
le long du sordide récit, bafouillé, impossible. Puis, il n’y eut rien à dire;
ils étaient affligés et ils demeurèrent tels, meurtris, à regarder passer des
voitures.

Le soleil d’ouest, face à eux, encore chaud à cette heure de la journée,


atteignait le clocher de Méteren. Mais tout était vain. Les visages
n’étaient-ils transfigurés par la misère qui était la leur, la sueur, la pâleur
de leur chair devenue protubérante, odieuse, yeux rougeoyants ?

Domino, si lucide, se détacha à la fin du mur, à deux pas, et dut parler

-Putain ! ... Tu vois Pharaon qu’ la vie est hideuse, hein ? ... Saloperie
d’homme ! Salope ! ...

Soustrait, Pharaon était muet. Puis Domino ficha le camp avec sa


vaillance en pensant à l’humanité.

Joseph, l’ami de Domino, l’autocariste, était en train de parvenir à cet


endroit. Lui n’avait pas trente ans et parut fort; il demanda à Pharaon ce
qu’elle a. Il n’écouta même pas. Elle était au salon et accourut dans ses
bras et s’attacha à lui. Alors lui, la contorsant sur ses reins, lui chercha sa
bouche avec la sienne et suça ses lèvres. Il frotta son sexe sur son ventre.
Domino, d’elle même et pour sa pénitence, releva sa robe, découvrit son
slip, l’abaissa, et fut convaincue.

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Déjà Pharaon voyait sans air sur la moquette du salon leur corps humains
si blancs devenus cruels et les rougeurs où ils se heurtent. Eux
gémissaient parce qu’ils s’accouplaient, se faisant violence.
L’acharnement, les cris prompts, des membres joints sans partage : tout
était abandonné et rendu à l’affreuse nature. Soudain, le trapèze d’un rai
de lumière envahit la turpitude. Surgi de la fenêtre, il découvrit davantage
à la torpeur de Pharaon, là, inscrit dans l’entrebâillement d’une porte, une
image irradiée, abjecte, de la condition : c’est son corps humain qu’il
voyait faire son besoin; son cul, sa bite, aller-venir, dans la panse de
Domino. Pharaon ne put tenir et disparut dès cet instant. Sa place était
vide. Sur le trottoir, le long des quelques mètres qui le menaient chez lui,
piteux, ses yeux étaient de chien et cette morte figure, blanchâtre et sèche,
sans recueil, déshumaine, la sienne, trépassée.

Pharaon eut sa mère en face. Elle lui ficha un panier d’osier sur le ventre
et le repoussa dans le couloir en lui disant qu’ils allaient en courses et que
cela lui changerait les idées. Obligé, Pharaon accompagna sa mère,
occupée à lui causer de ce qui manquait en viandes et en desserts pour
manger. A pas rapides on eut dit qu’il était vaincu et sa beauté survint. Ils
devaient disparaître plus bas, dans la rue de L’Empereur qui, sans soleil,
sombrait.

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Au lendemain matin, tôt, dans le bocage, Pharaon fut sur sa bicyclette, à
rouler entre Saint Jans et Berthen. Le pays muet venait sur lui, arrivait à
son esprit, lui réchauffait son coeur. Il était splendide en maillot, habit de
lumière. Dans sa danseuse on crut que cet homme triste était réjoui, gai.
Mais il y eut un virage. C’était une épreuve et elle vint. Sur les premières
inclinaisons du Mont des Cats il se mit à sa tâche : il affrontera la pente
pour puiser sa souffrance. Le braquet était immense, impossible - il
emmenait une telle distance - sa force était totale, frénésie, et bientôt il dut
se désunir.

En nage, vinrent les premiers geignements et les crachats dégorgés. Tout


son corps à la pente, lui, l’obligeant à suer, et déjà à sa bouche, sa bave.
Devenu laid, agenouillé, il se mortifiait, visage enflé, incliné davantage,
yeux malins : Pharaon rendait son existence.

Avait-il atteint le petit sommet du Mont, asphyxié, qu’il se retourna sur ce


qu’il avait fait derrière lui. La montée était saine, ouverte sous le ciel;
coite, elle gardait pourtant souvenance du sort des cyclistes. Il la regarda
longtemps, ainsi, sans être las. Haletant, vainqueur, il eut dans ses
grimaces un sourire, une infinitésimale joie.

Il oublia. Dans sa descente vers Boeschèpe, il fut assis droit et ne tenait


plus le guidon; dans des mitaines, ses mains étaient aux plats des cuisses
inertes et moites, hors du tissu absorbant de sa culotte, les membres
relâchés, libre cette fois, délivré. L’inclinaison de la pente, l’ élan, le
rendit jusqu’à Bailleul. Pharaon fut lancé prompt, en roue libre; son tronc,
raide sur la selle, était une jointure, un soc, fendant l’air. C’est tout le sol
qui vint à lui, un relent de glèbe; un bruissement d’ ailes et survint un gai
pinson dans ce défilé des haies vives et des champs où il y eut les pâtures,
la cadence de cent poteaux électriques. Il y avait dans l’immensité de la

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terre basse où sa progéniture descendait, un tel retentissement, qu’on vit
bien qu’elle était là en train de le rendre.

Il aboutit, ainsi, dans sa rue, ébouriffé avec son air redevable et séché par
le vent. Il se coiffa avec ses doigts de mains parce qu’il y avait des gens
qui le voyaient arriver, poser son vélo sur la façade, chercher ses clés. Il
était emmerdé et déjà son regard était défait. Le voisin était sur son seuil.
C’était un vieux. Ils se parlèrent quand ils furent si proches que ce fut
obligé. Leurs mots étaient à peine dit. L’homme demanda à Pharaon si
son biclou allait bien, et il lui répondit que oui. Il y eut un silence, et le
vieux parla du temps à Pharaon qui, de grâce, lui souriait. La douceur de
son visage, sa face offerte, apparurent alors et sa gêne fut intacte.

Avec son vélo, il disparut dans le couloir et ferma la porte derrière lui.
Pharaon saisit une pomme sur le plat de fruits dressé sur la table et s’assit
à manger. Ses coudes étaient aux cuisses écartées et son tronc fort penché
en avant. Son père ouvrier faisait pareil de son vivant. C’était une posture
modeste où il gagnait son repos. La pomme, la tête et les mains étaient
entre elles, au bord de lui. Mais il s’étrangla. Il toussa d’abord longtemps
quand, d’une main libre, il chercha à taper le dos. Il n’y avait pas d’autres
bruits que ceux de la fureur des nerfs en lutte contre l’étranglement. Il
avait la trouille. Il se leva devant son péril et aboutit n’importe comment
au dessus de l’évier, à cracher son ventre, à suffoquer, à crever un petit
peu. La voix d’Eliane parvenait de l’étage à savoir ce qu’il avait, ce que
c’était que ce raffut et Pharaon gueula un grand coup que c’était tout. Il
resta un moment au dessus du bac pour que tout soit fini; il jura. Alors il
repartit vers le salon, écarta une chaise, le traversa, et se plaça derrière le
voilage de la fenêtre sur la rue où il se planta à regarder les gens à leur
insu. Il était bien tranquille. Sa mère l’appelait; exaspéré, il se soumit et
disparut.

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L’après midi Pharaon était à marcher en ville, rue d’Occident, à rentrer à
la maison, avec son cabas plein, quand une connaissance à sa mère, sur le
trottoir, vint l’assaillir pour avoir des nouvelles de l’enquête. Comme il en
avait aucune, il eut vite fait de s’en débarrasser. Il en avait plein le cul d’y
entendre les jérémiades des gens. Vite dans sa rue, il fut tranquillisé. Il
souffrait fort des distances : c’est que, il craignait, quand il était éloigné
de chez lui, de défaillir. Seule la voiture semblait pouvoir le protéger de
cet écartement. C’est comme il avait aussi peur des gens parce ils étaient
différents de lui et qu’en les fréquentant il se ressentait davantage. Cette
sensation lui était désagréable, il se sentait piteux. Sa solitude était alors
un apaisement. Domino s’était mise sur le mur de sa façade ensoleillée et
le voyait venir. Rien que d’apercevoir sa bouille effarée, elle riait.
Pharaon souriait aussi et ses yeux racler les murs tellement qu’il était
heureux de donner ainsi de la joie à une fille, même s’il savait que ce
n’était que de la sympathie. L’approche était amusante; ils avaient tout
deux le fou rire, ils ne savaient où regarder. Domino dut se cacher le
visage, à force, par crainte, quand, à la longue, elle n’en vit plus la fin.
Elle put s’y ressaisir et trouver alors Pharaon à son côté. Ennuyée, elle lui
fit quatre bises et expliqua que c’était un drôle. Pharaon ne savait pas quoi
dire et regarda son cabas avec son air gueux. Domino le caressa. - St’air
que t’as toujours, Pharaon ! ... Il lui prit sa main avant qu’elle n’ achève
parce qu’il en était gêné et qu’il ne voulait pas, vis à vis d’elle, être si vil
ou si peu. Elle ressentit bien cette force sourde en retour mais lui, ne
luttant qu’un instant par crainte de perdre au moins cet attachement, se
résigna. Elle l’oublia. ( Toute la nuit il respirera l’odeur de sa main sur sa
joue; toute la nuit il refera ce jour ). Elle aboutit à lui redire son nom ; ...
Pharaon ! ; lui, prononça le sien : ... Domino ! Et ils rirent de bon coeur,
joyeux. - S’soir tu viens avec nous au Mont Noir, ou non ? - Ouais,
j’viens ! ... - Super ! ... Ca va te changer les idées, tu vas voir ! ... Alors
on ‘rgarde par les trous de serrure ? - ... ??? Hein ? - ... Ouais l’aute
fois, cht’ai vu tu sais, nous r’garder dans le salon ! ... T’étais pas gêné,

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peut être ? - !!! ... Euh ... ! ... J’peux pas d’viner que vous faites ça là! ...
La porte n’était pas fermée ! - ... Pas grave ! ... Allez j’y vais, à t’à
l’heure, c’est moi qui viens t’chercher ! - ... Ouais, à t’à l’heure !

Il balbutiait pas grave, pas grave, il avait si honte d’être pris, qu’elle le
dise avec cette aise. Il y pensa sur le retour. Cela l’avait contrarié et il
devait y réfléchir. Il n’avait pas aimé qu’elle en parle, c’était donc pas
grave. Tout ce vice, cette connaissance du sexe de Domino, le minait. Il
était assis sur une chaise de la salle à manger, à regarder la télé, du foot.
Bon sang, qu’elle idée de lui dire ça ! Il regardait son plafond, pas la
rencontre. Si sa maman venait, il était occupé. A sa bouche, pas grave,
pas grave. Ses yeux angoissés étaient partis à la fenêtre. La tête qu’il
avait, affligée, à chercher à savoir sur ce que Domino avait dit, ce qu’il
fallait en penser par rapport à lui même, à elle. Son bide s’était nouée, il
était pâle et rotait. Il était en train de prendre sur lui, à se languir,
volontairement. Tout ce cirque qu’il allait se faire encore d’ infliger son
corps quand, dans le voilage, il revit Domino courir. Il se leva d’un trait,
avec sa figure refaite. Elle frappait à sa porte. Avant qu’il y vienne, elle
était déjà sur lui, à s’y serrer, à déposer son visage sur son poitrail et
demander pardon, pardon à Pharaon marchant en arrière dans la salle à
manger. Domino avait tant de peine qu’elle était venue à lui, tête basse,
pleurnicher un peu dans sa laine, l’embrasser pour repartir. C’était tout.
Pharaon avait gagné sa chaise en regardant Domino, encore, passer à
travers le voile et sourire, déglingué. Tout ce sang d’encre qu’il s’était
fait; sa joie le raffermit. Il voyait le match, en se marrant, par les nerfs,
sans pudeur, tout le pendant de sa bile qui refluait. Il rigolait, dorénavant.
Il tapa même ses pieds sur le sol et poussa des hourras. Cette euphorie
était infinie, elle était la sienne et personne ne la vit, alors il en fit debout
une singerie, et sa mère apparut de la cuisine. - Dis-donc Pharaon t’as
bétôt fini d’ faire el’ Jacques ! Lui était si heureux, si fort, qu’il se
démonta même pas et, exacte, sa mère intime, vaincue, laissa son fils jouir
seul de sa joie. La sienne propre, comme au foot, suprême.

Il tua le reste de l’après midi à sa porte, à regarder sa rue, à penser à tout


ça, le coeur doux.

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Au crépuscule, par la route de Locre, une 306 Sport traçait. Le paysage
belge de Binus était modifié par l’inclinaison solaire et ses ombres tenues
apparaissaient aux profils montants des plantes, quand, déjà, la terre
lourde était rendue. Joseph pilotait sa voiture, Pharaon était à côté de lui,
Domino à l’arrière. Jo était un Johnny. Il était en train de bourrer pour en
mettre plein la vue à tous ceux qui le voyaient et qu’ils aient une idée de

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sa puissance qu’il avait. Domino, elle adorait. Elle criait. Ca vrombissait.
Pharaon lui disait que c’était dangereux, qu’il devait arrêté. Il continuait et
Domino braillait en disant qu’elle urinerait. La voiture bourrait et Pharaon
fermait les yeux pour ne plus rien dire car il savait que c’était vain. Il
fallait attendre la fin. Arrivant à Locre, au carrefour, Joseph rétrograda -
Putain ! putain ! ... quelle trique, quelle trique, ste bagnole ! Pharaon lui
dit - C’est débile de faire ça ! - Gnin gnin, Pharaon t’es qu’ un triste !
Domino s’était jeté sur son mec et lui chatouilla son ventre, tous ses
boyaux, parce qu’elle avait eu du plaisir. Joseph joua avec Domino et mit
la radio pour mettre plein de musique sur eux, frémir, ne plus sentir leur
vie, se défoncer sur un air cadencé. L’auto redevint lente avec le boucan et
Pharaon était tout obscur. Il y eut l’ascension du Mont Rouge, où ils
peinèrent avec la seconde. - Chiote de merde ! dit doucement Pharaon, et
il eut bien fait.

C’était une petite brasserie de belges, du Mont Noir, bruyante, où il


s’étaient installés à manger. Un petit peu de monde du samedi soir, des
français et des belges mélangés, des gars et des filles, comme eux. Ca
mangeait du poulet. Joseph était à une histoire de cul-salope et Pharaon,
excité, pouffait dans sa main, pensant à l’issue, comme une fille. Jo était
assis à côté de Domino, adossés à un mur garni de mignardises, Pharaon
en face d’elle. C ’était gai, d’autant qu’il y avait, pas loin, un groupe
d’étudiants de Lille, plein de vinasse et de bière, chantant et gueulard,
cependant qui commençait à s'insinuer. Jo les suivait déjà depuis tout à
l’heure. Ca allait déchoir. Ils prenaient à parti les gens pour les faire
chanter. A voix basse, Joseph était jaune. - Putain, i’sont chiants ! Des
gens, à côté d’eux, se laissaient faire et chantaient. Ils avaient leurs têtes
dans leurs assiettes quand ce fut leur tour. Les étudiants appelèrent la jolie
Domino, lui demandèrent son prénom. - Domino ! ... Timide et forcée, elle
dit qu’elle ne voulait pas. Il faut vouloir. Ils s’acharnèrent sur elle -
Domino, elle va chanter ! Domino, elle va chanter ! ... Pharaon, qui leur
était de dos, incurvé et péteux, plein de sue, adressait, de son infériorité,
un petit sourire moite et consolant à Domino devenue blanche. Jamais on
la devinait si pauvre. Raillée, elle s'anéantit. - Domino, elle va chanter !

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Joseph surgit; son couteau à la main, debout, hors de lui, malin - ...
Pt’ain ! .. Vous pouvez dont pas laissez les gens tranquilles ! ... Hein ? ...
v’nez donc ici !!! La fureur de Joseph fit taire toute la salle. Il était blême,
sa colère le faisait vibrer - Amusez-vous... Mais laissez les gens ...
tranquilles !!! L’emmerdement fut général, surtout que Joseph n’avait pas
tort et que les étudiants, pas téméraires, ne bronchèrent pas. Personne ne
lutta. Y’en eut même un qui vint, et qui présenta ses excuses, en disant
que c’était pas méchant, qu’ils rigolaient. Joseph se calma et se rassit en
tremblant encore tant ses nerfs avait pris. Encore faible, Domino avait
tendu sa main au visage humide de son amour. Eprouvés, ils étaient en
train de resplendir. Ils se joignaient, leur coeur était brûlant. Pharaon
aplatissait cette affaire à la patronne qui s’excusait en pensant à la
jeunesse qui n’était pas si mauvaise. Joseph redit à nouveau qu’il fallait
laisser les gens tranquilles et ajouta qu’il n’avait, lui même, rien contre la
jeunesse.

Tout le sang non visible s’était répandu sur la table. Pharaon en était
trempé, il parla pour remplir le vide. La puissance et le gain de sa table
l’avaient augmenté. Il avait belle figure et il dit - Pt’ain on aurait cru que
t’allais les tuer ! ... T’étais mauvais ! Domino lui dit aussi ça, en
maintenant une main sur la sienne propre, celle à Joseph qui avait encore
du mal à dire. On attendait qu’il revienne à lui pour ravoir de belles
figures et, entre tous, résoudre l’affrontement. Jo revint - Pt’ain ! ... c’est
pas souvent que j’sors de mes gonds, mais là ! ... Pt’ain ça m’tue qu’on
fasse ça ! ... T’es au restaurant, tu manges, et t’as des gens qui te
cherchent ! ... J’supporte pas ... P’tain, c’est à ton honneur qu’ils s’en
prennent, hein ! ... P’tain, i’ z’auraient continué, j’les aurais viandé ! ...
Sûr !

Joseph était ébranlé de son état. Il était bouleversé de voir autant de mal
venir en lui et c’est sa frayeur qu’il avait là. Il demanda de la bière et ils
en prirent. Mais ils n’avaient plus le coeur à être là, ils n’étaient plus
agiles à parler, ils avaient plus rien à dire tant le coup fut adroit. Il y eut
tous les silences et, à la fin, ils se tirèrent. Tout était disjoint. Ce repas fut
offert par une patronne, emmerdée et consolante.

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Dans la nuit avec les phares de la voiture, il y avait Domino, lasse, fixée
au dos de son amour et Pharaon. Ils rentraient, ils étaient fatigués, ils
baillaient, ils ne se parlaient pas.

Sa mère ne disait rien. A chaque fois il restait dans sa chambre, allongé, le


buste redressé, sa tête remontait très haute sur la taie d’oreiller. Au matin,
Pharaon traîna jusqu’à tard dans son lit, entêté d’hier. Tiraillé, sous la
peau drue de sa figure, le modelé de ses veines et de ses nerfs scandait les
flux de toutes ses remémorations. Il ne voyait même plus sa chambre.

Le plus donnant des murs peints vert d’eau était en charge d’une
immense-lourde peinture de Pharaon de Winter : autoportrait 1909. De
face et mi-cuisses, l’air était sévère, la posture autant, l’homme dans son
atelier aux bras remontés, se renfrognait. Un large manteau côtelé,
sombre, était maintenu ouvert par les mains, plus en arrière et qui étaient
closes et fermes au dessus des hanches, aux coutures, sur une veste de
velours, bien boutonné entier. Mais, avec ses doigts, lui, Pharaon,
examinait sa verge qu’il devinait sous le drap et, par dessus, la tâtant

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raide, il eut honte, s’effraya dès à présent et se retourna. Il n’osa pas. Il fut
recroquevillé, à croupetons, inclus, racornis. Il dura.

De dos il se leva nu. Il était blanc et disgracieux. En flageolant, il enfila le


pyjama jeté sur la chaise, passa devant son aïeul peint et disparut.

Il vint à la cuisine où sa mère résidait. Elle épongeait la toile cirée de la


table où elle déposa un bol. Reniflant l’odeur de poisse laissé par l’éponge
humide, la hideur l’écoeura et il redevint debout, vif, écarté de la table. -
P’tain ça schlingue, m’an ! Avec un torchon de sa main elle essuya d’un
coup la surface. - Dis donc Pharaon, ça va bien hein ! Sans gardes, forte,
d’une tête, Eliane l’inclina à se rasseoir. - A st’heure c’est l’odeur qu’on a
, allez ! Pharaon prit sur lui, de ne pas en causer et se rassis sous sa mère
qui lui versa du café sans rire. Il la regarda d’un trait pour dire qu’il en
avait assez, mais elle le savait. Lui, il était châtré.

Chacun redevint soi et, à la fin du silence, la mère causa du jardin qui était
le leur et qu’ils avaient à l’extrémité de la ville, au Nouveau Monde. Elle
dit qu’il ne devait pas tarder d’y aller à cette heure. Pharaon répondit
même pas, tellement qu’il irait parce que c’était tous les dimanche pareil.
Ses Pivoines, elles étaient dans son sang. A la cuisson il y avait un ragoût
de mouton et l’ayant répandu, sa mère demanda s’il avait quelque chose à
faire cet après midi et il lui dit que oui, qu’il allait sur la côte avec Joseph
et Domino, près de Boulogne sur Mer. Elle dit que faire une troisième
roue c’était pas une condition pour lui. Il dit rien à ça. Eliane parla du
journal, d’un nouvel article sur la mort de la gamine, de la photo parue des
parents, de leur misère. Pharaon sec, debout et disparaissant, dit que
c’était son travail.

En sortant, sur le trottoir, il y eut Joseph et Domino. Lui était assis sur le
bord rond du capot de son auto, ses jambes étaient croisées sous celles de
Domino, arc-boutante et qui l’incluaient. Elle était jambes nues, écartées,
et ils se joignaient aux bassins. Ils riaient. Joseph, en voyant Pharaon
sortir, fit le malin. D’abord il dit une cruauté - Alors, Pharaon, te t’es fait
une petite branlette s’matin ! C’est vite fait que Domino le remit et lui dit
qu’il était pas bien à dire des choses pareilles. Joseph, en se marrant, se

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racornit. - Ecoute pas ses conneries dit Domino un peu contrite - Te vas à
ton jardin ? Pharaon fit un signe oui de sa tête.- A midi moins le quart
chez moi pour allez à la mer ! - Ca va, dit il en partant, puis, - T’es
vraiment con, Joseph !

Joseph le charria, en lui disant qu’il savait pas rigoler. En se retournant


Pharaon, terne, lui cria encore de loin qu’il n’avait pas à crâner parce qu’il
avait une fille dans les bras. Domino était ennuyée, elle dit que Pharaon
n’avait pas une drôle de vie à vivre, après qu’étaient morts sa fiancée et
le bébé qu’elle portait. Joseph, à ce moment là, la pelota bien et leurs
corps flambèrent. C’était pire : il n’y avait là rien de plus sordide que des
êtres humains.

Au Nouveau Monde, Pharaon cultivait un lopin de terre. Il y parvenait là.


Il y marchait. C’était l’ extrémité Est de la ville où commençaient tous les
Jardins Familiaux. Il avait des pas réduits. Tout approchant, il se
radoucissait même, allant à l’unisson des parages et ses traits étaient teints
par sa joie. Pharaon était paeoniste, ami des pivoines. Fugaces, elles
avaient, après tant de mois de mai, instruit chez lui une patience non finie.
Sa langueur s’y rompait. Il y avait trouvé un assouplissement de son
existence, une césure, un pli. C’est cette occupation qui donnait à son mal-
être sa cadence : sa disgrâce se repaissait dans cette liesse. Il ouvrit la
petite remise où il rangeait ses outils, prit la binette et, contournant le
massif, brisa les mottes aux alentours des jeunes pieds. Mais il su
s’abaisser, prendre du sol terreux dans ses mains, sous ses ongles, et
frémir, à chaque fois, tant l’humiliation était sauve et immense. Il était si
proche d’elle, de la terre, qu’il la touchait : elle l’excitait. Il sourit. En
relevant la tête, face à lui, sur un jardin voisin, il vit le vieux Geloen qui,
en pause à bêcher, le regardait faire. Ses yeux rieurs, son sourire édenté,
emplirent tout son vide d’humanité ; il le salua bien avec sa main. Là,
quand chacun fut à sa tâche, il reprit confiance. Il jeta un oeil sur le Mont
Kemmel. Ce beau jour ensoleillé avait la clarté des premières lumières du
mois de mai en Flandre, les plus glorieuses. Ses rayons brûlants répandus

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sur le paysage modeste étaient poignants et inclinaient le coeur des
hommes. Simple, Pharaon bina son carré davantage.

La voiture était garée sur la digue de la petite station balnéaire. Ils y


mangeaient des Mac Do en regardant la Manche. Elle était grosse et verte.
Les portes étaient ouvertes à cause de la chaleur qui faisait dans les autos.
Il y avait l’odeur des Hamburgers. Sur la FM l’animateur avait des
auditeurs faisant des dédicaces pour de l’amitié, des anniversaires et de
l’amour. Mais des familles entières de passants les regardaient mauvais
tellement qu’ils faisaient de boucan avec les hauts parleurs. Joseph
adressa à un jeune père un majeur pour lui dire d’aller se faire mettre.

Pharaon était à l’arrière, rota son Coca, dit pardon. Derechef Joseph, rota
le sien et, Domino, qui était à côté de lui, dit que ça puait. Elle se leva de
son siège et partit vers une poubelle où elle mit tous les déchets. Elle
revint - Bon alors, qu’est qu’on fait ? .... Faut qu’ j’aille pisser, moi !
Joseph dit - T’as qu’à te baigner, tu pisseras dans la baille ! Il se marrait.

Indemne, Domino était déjà en train de se rendre au péristyle, s’assit sur la


pierre et contempla l’eau. Sur la plage de galets, en contre bas, il y avait
des enfants en bain de pieds qui tentaient de se baigner et criaient. La FM
était éteinte dorénavant et c’est Pharaon qui gagna Domino. Il dit qu’on
voit l’Angleterre. Il avait ses bras tendus sur le péristyle et garda
longtemps ses yeux sur les falaises de Douvres. Domino ne disait rien.

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Avancés, les enfants en étaient en haut du bassin, ils hurlaient. Joseph
vint. Il avait mis ses lunettes de soleil et posa ses mains sur le cou de
Domino. A trois, il s’apaisèrent là durablement.

Ils étaient descendus sur la plage et s’étaient assis, en citadins, près des
rochers, pieds nus, bas de pantalons, manches de chemises, retroussés.
Elle retira sa culotte en fixant Joseph. Lui la saisie et la regarda partir en
sentant l’odeur. Pour rigoler, il mit le slip sous le pif de Pharaon - Sent
moi s’vagin, fieu, c’est du belge ! - Arrête ça, pt’ain ! Il se recula,
emmerdé.

Elle marchait dans l’eau avec sa robe remontée, comme si de rien n’était.
Elle goûtait l’eau, profondément, ses parties vives étant atteintes.
Maintenant de ses mains, sur ses côtes, le pan du vêtement sec, elle était
sauve. Les gamins bien immergés gueulaient dans la froidure de l’eau
qu’ils avaient conquis. Aux abords de Domino, ils furent avertis de se
tenir à carreau. Alors, ils la regardèrent assagis et quinauds, passer ainsi, à
demi émergée, ralentie. Puis, à cause du sexe, il furent excités et il y eut
une bagarre.

Les hommes, plus grands, sur les galets, étaient muets. Domino revint par
l’estran. Quand elle eut atteint ses compagnons qui s’étaient assoupis, elle
annonça à Joseph qu’il avait du goudron sur la toile de son fute; il se leva
en pestant, il jura. Attentif, Pharaon s’examinait. Domino vérifia et lui dit
qu’il n’avait rien. Il fut content qu’elle le touche. Puis, proche de Joseph,
elle lui dit que ça partirait. Elle prit sa main; Pharaon en souffrit.

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Ils marchaient vers le Fort et croisèrent les tracteurs des pêcheurs qui, à
même les rochers, descendaient leurs bateaux. Pharaon, croyant devoir,
mit son nez dans un Flobard et demanda, sans savoir, si ça mordait.
L’homme le charria; il lui dit que c’était une question qu’on demande au
retour et Pharaon se sentant piteux, rougit. Mal à l’aise, il blêmit. Domino
riait. Sa gêne à lui était la sienne, elle fut visible et il s’esquinta à faire
face. C’est le dessein de visiter l’édifice qui fut son secours et qui vint à
Domino.

A toutes les marées hautes, au front de l’estuaire de la Slack, le Fort


gardait le sol. En regardant les flots d’un parapet Pharaon muet ressentit
combien il était étroit, lui, puis, en voyant le mouvement de la flotte, il
sentit son lot. Il avait tout devant lui, n’en avait aucune idée, mais son
corps physique - son corps humain - sentait intimement l’ attraction, la
promiscuité : son flux et son reflux, les siens, ceux de sa nature. Tout était
le même, pareil, coïncidant, et cet homme au coeur simple, contemplant la
Manche, était idem. Il était ainsi, maintenu serré par ses viscères,
comprimé, saisi d’émotion pure, intacte, et qui n’atteignait même pas son
cerveau. Il l’avait dans son coeur, en plein, en son centre, et c’était le
moment de grâce. Il allait à l’unisson. Toute l’humanité était résolue par
la grande étendue d’eau qu’il avait sous ses yeux. Pharaon était
profondément ému, fluide. Ses yeux étaient nervés. C’était fort, d’une
telle puissance battue dans son poitrail qu’il aurait pu s’ouvrir et faire
jaillir tout ce sang, cramer tous ses boyaux, se répandre.

Ce fut long. Dès que ce feu atteignit son crâne, il traversa sa cervelle,
dégénéra, et Pharaon balbutia - S’que c’est beau, pt’ain ! C’est ... C’était
fini; c’était au passage de Joseph, pris aussi par le travail du paysage
marin sur ses nerfs. Tous ces sites rendaient nerveux, tous étaient fatals et
faisaient mal au bide parce que c’était de la matière universelle qui
fusionnait et que cette vérité était là, crue, dans le coeur, qu’elle y résidait.

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Ils étaient rendus. Du sommet du Fort Domino cria coucou et brisa la
religion qui s’était faite sur la terrasse du belvédère. Tout redevint
ordinaire et la visite commença.

Derrière le guide et une petite dizaine de visiteurs, ils disaient rien parce
qu’ils comprenaient rin à l’Histoire de la France. Il s’en foutaient et ils en
avaient rien à branler. Joseph déconnait et dit d’un plâtre de Vauban qui
était le constructeur, qu’il avait une tête d’enculé. Domino eut un fou rire
et Joseph en joua, à persifler davantage derrière les commentaires savants
du guide - Vauban-poils au dents - Pharaon, qui pourtant n’était pas de la
partie, dut s’y mettre, à couiner à la fin, tellement s’ était contaminant et
que les gens trouvaient qu’ils allaient trop loin. Ces snobs n’aimaient pas
les ouvriers, ils avaient des frémissements là à les ressentir, à subir un
ravage; Joseph adressa un majeur à une rombière qui lui demanda
civilement de se taire à la fin. Il lui dit qu’il l’enculait.

- ... J’vous encule tous !

Alors tous trois laissèrent à l’abandon cette compagnie qui circulaient


devant les meurtrières.

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La lutte avait ragaillardi l’après-midi qui se languissait. Vif, Joseph urinait
sur l’édifice à l’adresse de Sébastien Vauban. En deçà de Domino lasse et
déclive sur la petite pente qui menait à la fortification, Pharaon, abîmé par
la saveur, lui humait sa suée. Il avait ses lunettes aux verres si jaunis. Il
ferma les yeux et évoqua la grâce, l’exactitude, de la tournure des traits de
Domino. Alors il ne se passa rien. A trois ils s’unirent et restèrent encore
cois un bon moment. Sans se le dire, ils s’ennuyaient. Les visages étaient
tenus par la grève mêlée d’eaux tempêtées et qui étaient rendues lasses.
Leur fatigue était jointe. Elle était ultime. La détresse fut immense si
Domino, libératrice, n’eut enfin clamé que c’est chiant tous ces galets sur
la plage et qu’elle n’y reviendrait plus jamais à cause d’eux, de leur
embarras. Ils s’ébranlèrent à cause de ça et regagnèrent l’aplomb de la
digue.

Ils s’y promenaient parmi la zone. Le doux ennui de vivre avait amené
d’autres gens à se rejoindre, à venir voir la mer, de la montrer aux petits
enfants. Ils s’y croisèrent et Pharaon dut se ressentir parmi eux. Il
marchait avec ses compagnons, à faire cette digue. Joseph et Domino se
tenaient les mains à leurs hanches, partagées. A la rencontre d’un Crs
surveillant la baignade et qui était une connaissance de Pharaon, on se

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demanda des nouvelles et causa d’un stage passé à la Police. Joseph, gâté
par la promiscuité avec la Force Publique, sa virilité, s’y complut.

Vague, sans adresse, Domino visa le modelé du sexe à travers le slip de


bain du Maître-Nageur et fut convaincue du galbe. Le regardant alors vite
dans ses yeux, elle ne put que le lui propager le souvenir de sa
proéminence et évoqua sans peine son vraisemblable pieu. Il lui en donna
davantage et, pour elle, se caressa la verge, par dessus le Nylon. Mais
Domino devint humide et, pour la première fois, dut, là, abattre ses yeux.
Tandis que les hommes causaient entre eux, elle crut défaillir et gagna le
péristyle qui la soutint. Sachant son sexe mouillée à son toucher, elle
s’assit et rechercha son calme en allant se perdre au visionnement de la
Manche.

Le Crs la matait si profondément qu’elle ne le regagna plus jamais.


Défaite, elle fut prise à son jeu et en souffrit longtemps. La gêne l’avait
modifié physiquement, dépouillée de toutes les apparences, humiliée; elle
était miséreuse sur le ciment. Elle savait combien et c’était son malheur
d’elle. La réparation fut celle du temps où elle se languit. Rare de lui,
Pharaon avait causé durant et regretta de l’avoir fait, comme à chaque
fois, parce que s’entendre dire des choses de lui, l’affligeait. Le Crs s’était
éloigné. Dès les premiers pas, les hommes avaient encore sur eux les
masques de la conversation, des dernières grimaces qui devenaient les
longs sourires de la souvenance. C’est quand tout disparut sur quinze
mètres qu’ils évoquèrent Domino. Ils la virent, close, dans le retirement
qu’elle avait choisi, sans air. Joseph siffla d’un coup qui l’atteint. Elle
arriva. Sa dépose eut l’air de rien, aussi, tout sera gardé pour elle. La
promenade redevint douce et il n’y eut plus de heurts; Joseph avait reprit
son amour contre lui et Pharaon l’accompagnement. En charge bientôt de
cumulus d’ouest, le ciel devenait anglais et Pharaon annonça que
l’Angleterre, dorénavant, avait disparu.

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L’enquête reprit dès le lendemain matin, lundi, dans le bureau du
commandant. Il y avait du sperme dans le vagin de la petite fille et des
morsures franches sur son poitrail. Morte de strangulation, la violence de
la pénétration, son acharnement, avait vidé le sang de son ventre qui
s’était répandu autour d’elle. Des ossements étaient brisés. C’est tout le
corps qui fut blessé du crime. Le commandant qui était un grand gars,
imbu de bière, lisait verticalement le rapport du légiste à son lieutenant. Il
dut s’interrompre et alla regarder dehors, à la fenêtre, pour s’introspecter.
Il y eut du silence tout du long du travail sur lui même que cet homme
avait entrepris. Pharaon s’était joint des yeux à la nuque de son supérieur,
à reconnaître la nécessité du recueillement. Ils étaient humains. Ils
partirent.

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La voiture parvenait dans la cour. C’était une exploitation agricole de trois
petits corps de bâtiments, simples, de briques fort rouges et qui était isolée
sur le territoire avoisinant de Merris. On entendit la mère qui geint quand
le père ouvrit. Il apparut calme, capable. Passée dans la pièce de vie où
l’homme les abandonna sans rien dire, ils y séjournèrent en attendant. Une
vielle femme déchue était assise, en retrait, dans un fauteuil bardé de
tissus pâles; elle opposa, à la façade des policiers qui furent contraints, en
silence, son secret. Elle périssait, s’inclinant de ses jours. Ils étaient
emmerdés à cause d’elle. Elle était innocente, à l’abri du nouveau
malheur, prostrée d’elle, pleine. On aurait dit quelle était inhumaine. Ils
virent combien et se partagèrent d’un regard, la gêne. Pharaon, si sensible,
alla séjourner plus près de la fenêtre. Il vit dehors.

L’homme revint, soudain, et dit que c’est à cause de sa femme là haut,


qu’elle était massacrée de douleur. Ils prirent des chaises et s’établirent
tous trois autour de la table et leurs mains apparues s’exhibèrent. Sur la
toile cirée elles étaient affreuses, violettes, toutes. Le commandant vint à
parler et dit qu’il fallait se mettre au travail. L’homme fit le récit de ce
qu’il savait : c’est le car, au retour de l’école, vers cinq heures, qui la
dépose toujours à un kilomètre d’ici et que Nadège sait faire à pieds.
Alors il demeura muet. Il ne répondit plus aux questions qui suivirent
parce qu’il sentait fort la brûlure, dans son ventre déchiré, de sa chair qui
était absente. Il se leva, blanc, se devant d’aller pleurer avec sa femme, là
haut. On entendit leurs cris à tous les deux que déjà la vieille femme
dormait.

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Parvenus dans la cour parmi la volaille les policiers étaient rincés et
misérables. Ils déambulèrent sous le soleil du Démon qui était grand et
cherchèrent longtemps des mots.

De son portable le commandant appela une femme pour dire qu’il arrivait
dans dix minutes, mais comme il fut coupé, il dit vite une grossièreté.
Pharaon faisait des grimaces. - Toi, tu vas r’faire l’itinéraire de la
gamine, calculez le temps qui faut, passez au crible tout ce qui est
tangible ! ... On va avoir les gars de Lille sur le dos, les scientifiques,
faudra montrer aussi de quoi on r’tourne par ici; tant pis pour les
doublons, de toute façon on est jamais trop, des collègues de Paris
viendront sûrement en renfort... Ici, faudra revenir... Le commandant
avait tourné sa tête vers l’habitation, on entendait brailler des animaux
tout autour. Il eut un repos. - Faut pas se laisser envahir, De Winter : on
est tous d’aucun secours, les uns pour les autres ! ... Pharaon, veule,
feignit de saisir ce qui y retournait quand son patron l’enjoignit à
reprendre le véhicule. Il ne démarra pas et ils durent ouvrir le capot. Ils
cherchèrent le dysfonctionnement. Il faisait chaud sur le pavé et les
hommes, qui étaient braves, n’étaient pas énervés par l’ennui. Deux
avions de chasse passaient au dessus d’eux et firent un boucan terrible sur
l’enceinte, affolèrent les animaux. Les têtes des policiers, extirpées,
étaient stupéfaites par la puissance des appareils militaires; elles restèrent
béates jusqu’à l’horizon des bâtiments, puis, sans rien en dire, regagnèrent
le moteur. C’est quand Pharaon sut le démarrer, sans savoir pourquoi,
qu’il garda longtemps sa face incrédule. Au volant, à côté du commandant
stoïque, il expliqua encore qu’il ne comprenait pas pourquoi il avait
démarré, puisqu’ils n’avaient rien fait.

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Malgré toute sa sollicitude, sa componction, celles qu’il offrait, jamais
dans la zx qui roulait vers Bailleul, parmi leurs parages monotones,
Pharaon ne put recevoir en retour le visage du commandant qu’il désirait.
Il en observa durablement la chair. Mais il vit ses ingratitudes, une
salissure au renfort du col, des cavités et de petits amas de carne. De sa
persévérance pourtant, il attendait un débordement. Rien ne vint. Il avait
atteint aux pliures de la braguette, les hachures, où il resta à deviner sa
bite. Il remonta. Alors, il respira l’ odeur du corps et la prit en lui.

- Vous êtes un type bizarre, De Winter ! dit le commandant à Pharaon


qui, d’un rictus, se noua.

Plus tard, le lieutenant oublia cette concupiscence sourde qu’il avait


éprouvée pour son supérieur : l’irrémédiable appel des orifices des corps
vivants et physiques.

Pharaon, qui était parvenu, fit le tour. Trois cars de Lieffoogh étaient en
épi sur le parking. Il y avait eu du soin à les faire mettre comme ils
étaient, ordonnés, rangés. C’était en retrait de la ville sur des places
laissées libres aux poids lourds. De couleurs jaunes orangers, le dernier
de la compagnie Lieffoogh Sense flambait encore parmi les autres.

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Pharaon, le longeant, était attiré. Il sut s’abaisser à un moment pour voir
en dessous, s’accroupissant sur la pointe des pieds, avec ses poings dans
le blouson tenus serrés sur son ventre et tout son torse qui était abrupt à
faire la balance. Il regarda, honnête, un bon temps à comprendre et se
redressa avec un air soucieux qu’il savait prendre quand il travaillait. -
Qu’est-ce que tu fous là toi ? Joseph venait de descendre de l’autocar et
découvrait Pharaon. - Ah ! ... Ca va Joseph ? ... C’est donc le dernier ? ...
Bel bête ! dit Pharaon surpris. - Tu t’intéresses aux poids lourds, toi ? -
Non, j’travaille, t’sais bien, l’enquête ! - Quoi, la gamine ? ... I’en déjà
des qui sont passés voir le patron et le chauffeur s’matin ... Tu fais du zèle
ou quoi là ? - J’fais mon travail, tu sais dans une enquête comme ça, on
est pas assez d’être plusieurs... Y’a des gars de Lille et de Paris qui sont
là ! Pharaon s’était approché de Joseph qui tenait entre ses mains une peau
de chamois. Il avait ses manches retroussées. Tout deux était face à face, à
la descente du car. - ... Et qu’est-ce tu cherches donc ici, tu crois que
s’salaud il est caché sous l’bus ! - ... Dis moi, c’est quel véhicule qu’a
servi au transport des enfants vendredi ? ... - C’lui qu’est derrière !
C’lui à Jérémie ! Joseph était parti montrer à Pharaon le car scolaire qui
avait déposé la petite aux abords du fossé où elle mourut. En se sentant
accéder au crime Pharaon dut tendre sa main noire et toucher la
carrosserie. Il s’ inclinait, pâle, vers l’enfant. Joseph vit bien sa simagrée,
ses yeux se clore purement, quand encore Pharaon se joignait au véhicule,
mais il se tut. Pharaon se rassembla. - ... Il faudrait que je refasse le
parcours du bus ! ...C’est à quelle heure qui part s’après -midi ? - Quatre
heures ! - ... Quatre heures ! ... Et i’finit sa tournée à ? - ... Six heures, six
heures et demi ! ... J’t’emmène ! ... - ... J’pensais c’était le car à ton
collègue ! - On tourne toute les semaines, mainant c’est moi qui fait les
scolaires ! ... - Ah ? ... Ouais! .. J’serai là à quatre heures ! ... Bon, j’ai à
faire, allez, à t’à l’heure ! Joseph eut le soin de voir partir Pharaon à sa
voiture. A son air, il devait penser à la simplicité de l’ lieutenant de
Police, inoffensif et incertain, aussi il le méprisa.

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Le commandant interrogeait les enfants dans son bureau. Il étaient deux
gamins, assis sur des chaises et contrariés. Le commandant était
perpendiculaire. De sa chaise qu’il avait placée auprès des gosses, il était
infléchi en avant avec ses yeux fermés pour mieux ouïr ce qu’ils disaient.
Mais eux étaient glacés parce que le policier, qui était immense, les
terrorisait. - Quand tu l’a quitté, Nadège, sur la route, il y avait quelqu’un
? - Y’avait personne ! ... on était toutes seules ! - Y’avait personne ! ... et
qu’est-ce que vous avez fait ? - ...Bah, on est rentré chez nous ! - Nadège,
elle a rien dit ? - ???? - Elle vous a pas dit ce qu’elle allait faire ? Ils ne
répondaient rien parce qu’ils ne comprenaient pas; du coup les visages
s’étaient contractés. Ils étaient en péril.

Des parents étaient à côté, à attendre. Pharaon arrivant, dit bonjour. Il fut à
son bureau avec eux devant. La flamande demanda si le commandant en
avait pour longtemps; elle dit que c’était assez d’attendre. Pharaon dit
qu’il ne savait pas. La femme parla à l’homme qui était son voisin et
ensemble ils dirent que ça n’était que des gosses. De temps en temps

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Pharaon qui entendait, levait ses yeux. Il les écoutait dire car ils leur
étaient infligés durant tout le temps de la longue attente où lui avait son
travail.

Il y avait l’un des gamins qui aller chialer de peur et le commandant


s’interrompit. Il lui dit qu’il ne fallait pas craindre la Police, qu’elle était
là pour aider les gens, mais tout était vain, le mal était fait. Le
commandant les envoya aller. Seul il dit à voix basse qu’avec les gosses il
faut savoir y faire; qu’ils ne répondent jamais alors il dit que ceux là
étaient chiants. Il était assis.

Dans le couloir, les parents se plaignaient.

Maintenant il s’était courbé en avant, la tête foncée à l’entrée de sous son


meuble et il réfléchissait énormément. Rouge, il devait être traversé à ce
moment parce que les traits de sa figure, dans cette attitude, son
repliement, étaient tirés. L’ombre du bureau à cette distance était forte et
l’intimité de cet homme augmentait. Son souffle puissant, lent, avec de
petits arrêts de l’ haleine, des flairements, fit un geignement. Sa pensée, la
sienne, était physique; elle avait un renflement, une courbe oblongue, où
cet homme s’était introduit. A son front il y avait du modelé, du muscle,
ça sentait la sueur. Là, sur lui même, remis, il se méditait secrètement à
cause du trouble probable des enfants. Il avait honte parce qu’il était bon.

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Pris par ses nerfs, Pharaon, assidu, se marrait tout seul. Il était à la
cafétéria, à écouter, dans son dos, des collègues. Lui était près de
l’automate, timide, écarté. Les obscénités le libéraient, physiquement. Il
avait des gloussements. L’enculade racontée l’énervait et il avait peu de
résistance, ça le persécutait. Boire dans son gobelet le contenait et lui
donnait de la continuité. Le temps passa. C’est quand son collègue vint le
surprendre et feint de l’enculer qu’il crut qu’il allait mourir et il se débattit
si fort, avec des cris, de la violence, qu’il ne s’appartînt plus. Son gobelet
fut jeté au travers de la salle et le café dégoulinant avait atteint l’affiche
d’une cloison, se répandant aux tranches. Lui, dans son transport, en un
rien de temps, avait déjà disparu. Les collègues se regardaient, interdits.

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De glace il cherchait à s’apaiser, à l’arrêt, face au mur, quand son patron
vint le saisir au bureau. Le commandant, chrétien, se faisait du mouron
pour les gosses qu’il avait interrogés. Il le lui dit dès l’entrée. Mais
Pharaon avait sa torpeur. Les deux hommes s’atteignaient avec leur
blessure, aussi les solitudes se ressentirent. Pharaon n’entendait pas
malgré l’obligation. - C’est pas facile les gamins, pas facile !... Faudra les
revoir ces deux là ! ... J’irai les saisir chez eux, ce sera moins dure ! ...
Les parents qui gueulaient, c’est ça ? ... Pharaon, retrouvé à peine, fit
signe que oui. - Voyez De Winter, les gamins c’est ce qui y a de pire ... Et
avec, c’est pas qu’on avance ! ... Il y eut un blanc. Puisqu’il ne disait plus
rien, qu’il eût un trou, Pharaon parla - ... J’ai vu le car tout à l’heure,
j’vais refaire l’itinéraire, comme vous me l’avez commandé, à quatre
heure et demie ! ... Le commandant le regardait mais il n’écoutait pas.
Pharaon baissa ses yeux parce qu’il était sans résistance. Son patron était
ailleurs, il était aveugle; Pharaon aurait pu tenir son regard sans que
l’autre ne le vainque. Son supérieur resta ainsi, un moment, et s'effaça.
Mettant ses mains au visage, le saint se remémora tout le mal qu’il avait
enduré. Sa bouche ouverte, laide, fut effarée. Il tourna sa tête à l’endroit
de la disparition du commandant, revint à lui, s’inclina, vit sa misère, fut
atterré. C’est ainsi qu’il resta, reclus, en lui, un long moment. Il ne se
passa plus rien.

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Sa mère lui demanda de l’eau. Ils étaient à table, l’un en face de l’autre,
sur la petite table de la cuisine, à même le linoléum. C’est la manipulation
des couverts dans les assiettes qui faisaient du bruit, avec leurs bouches
aussi, qui mangeaient un petit rôti accompagné de pommes de terre. A
force, ils se croisaient des yeux mais passaient, divaguaient dans la pièce.
Ils n’avaient rien à se dire mais ce n’était pas triste. C’était la vie. Eliane y
voyait ce grand fils et qui était le sien. Elle le voyait, sans y penser, sans
s’en rendre compte, et lui faisait pareil avec sa mère qui lui était imposé,
face à lui même. C’était le même corps qui s’était divisé mais qui était le
même et dont la grande absence ferait ressentir si fort la fente, la douleur.
Le même corps. Là il n’y avait pas de mots. L’évidence, l’habitude
avaient tout rongé.

( Dans son crâne Pharaon devait être en train de visionner le vagin de sa mère, ses poils, son
orifice qui était sa nuit. Il allait le pénétrer, tout entier. Il se préparait à le faire, là, sous la table. Sa
mère qui était vide se rendit compte de rien. Tout entier, replié, remontant sa tête et ses bras, son
tronc, ses jambes dans son ventre, il la remplit. Elle était assise, engrossée de son garçon qui
s’était réincorporé. Sur le carrelage il y avait plein de sang du retour de Pharaon, là, où il était
blotti.)

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Il oublia. Lui avait fini son assiette et sa mère pas. Il la regarda finir.
Quand elle le vit, elle sourit qu’il l’attende. Pharaon réfléchissait. En
débarrassant bientôt les assiettes elle dit à son fils que le musée de Lille
avait téléphoné pour dire qu’il passerait prendre la peinture demain. - ...
Et c’est combien qu’i donne ?... Pharaon le disait mauvais, tout en faisant
glisser les petites assiettes pour lui et sa mère. Eliane ne répondit pas à
cause du sujet qui était rebattu. Elle lui dit de prendre un fruit dans le plat
qu’elle mettait. Il prit une pêche meurtrie en reculant sa chaise, ses jambes
croisées en retrait de la table, cherchant son aise, mais il y eut trop de jus,
dut revenir au dessus de son assiette, finir. Il était un porc à répandre tout
ce jus qui goûtait de ses lèvres, rieuses que rien ne pouvait y faire et sa
mère geignit d’être aussi sot. Elle lui demanda de lui éponger tout ce qui
s’était répandu sur la table. Pharaon rigolait à moitié en pensant à son
sort. Il se leva saisir l’éponge dans l’évier et revint plus docile dans le
regard grondant de sa mère, essuya mal. Eliane le fit mieux elle même;
elle lui prit l’ éponge disant de lui ficher le camp. Pharaon resta planter, sa
façade vil.

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Le car était étroit dans l’immense paysage qui était rude. Pharaon se tenait
debout, austère, derrière Joseph au volant du poids lourds qui ramenait les
enfants. Vite, brisant les parages qui étaient traversés, traçant, un
Eurostar jaune et blanc défila aussitôt sur le ballast aux abords du car.
Tous les écoliers s’exclamèrent. C’était gai. Ils s’énervèrent par la rame,
le train de l’Eurostar, sa hargne. Il gagnait l’Angleterre. A sa vitesse il
avait déjà disparu. Mais le pays, les champs et les pâtures, les arbres et
toutes les bêtes étaient monotones. C’est Joseph qui dit que c’était
malheureux de voir ça par ici. Il pensait au progrès. Pharaon était fasciné
par le Tgv et sut regarder longtemps la compagnie des caténaires le long
du trajet, l’ éloignement, jusqu’à la fin. Jamais là ils ne conversèrent parce
qu’ils ne ressentaient rien, à savoir qu’ils étaient impuissants. Joseph dit
plus loin, sans lien, qu’un jour, à force, il allait y avoir la révolution.
Pharaon fit son sourire. C’était inouï.

Il y eut un arrêt. Des enfants descendirent en faisant les imbéciles sous un


Joseph, las, d’ habitude. A la fermeture, en passant les premières vitesses
du car, il dit à Pharaon - ...Moi, faire les écoles, ça m’ tue ! ... ‘Sont
chiants ! Il avait levé ses yeux au ciel et ressentit son poids. Pharaon ne
sut lui dire que c’était des gosses. L’arrêt du Steenje fut en vue et les deux
gamines du commissariat apparurent. Elles vinrent dans le couloir, leur
tête basse. Elles attendaient là, près de le lieutenant qui les avait laissées
passer. Leurs traits mornes et noirs étaient marqués du crime. Aucune ne
put vaincre l’attention du policier vis à vis d’elles. Lui était secourable
mais les deux petites existences étaient exiguës, meurtries. A l’ouverture
des portes, en disant au revoir du bas des marches, elles partirent. - ... A

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dans une heure, ici ! dit Pharaon - Ouais, mane ! lança Joseph rembarrant
son car.

Il marchait derrière elles. Le chant du merle provint de la hauteur d’une


colonne EDF et ralentit tout l’air. Le pays vint. Ils avaient su quitter l’
arrêt de la route d’Outtersteene pour prendre une plus étroite du
remembrement. Les bâtiments de fermes étaient épars au loin, il y avait
des pylônes, la campagne était chaude. Pharaon ne s’approcha pas d’elles,
jamais. Il les laissa plutôt filer. C’était de les regarder qui était triste et il
l’était.

A les perdre de vue, il marchait sans vouloir, à se retenir sur la chaussée, à


se réduire dans la misère que la promenade, sa cérémonie, savaient
contraindre. Les bas-côtés étaient sa frange. Il y progressait tout le long.
Les buissons avaient des épines qui furent son rebord. La mare qui passait
ne dura pas. Elle était asséchée, morte, de trois saules étêtés, morts. Son
regard était au fossé qui était invisible et qu’il désirait. Il y eut un trou,
puis il vit l’argile. Quand son visage reparut du bas, il avait été introspecté
et rentra terne. Il reprit l’horizon à inspecter le pourtour.

Il était parvenu - il était en cours - à l’endroit de la liquidation de la


gamine où il y avait encore des barrages. Aux limites, un ruban de
plastique rouge et blanc cadrait un rectangle avec le fossé passant au
centre. Pharaon ne le franchit pas. Il s’y retint. Il s’induit, une minute. De
petites gerbes de fleurs, de simples bouquets étaient à ses pieds. Il prit du
temps. Puis, il entama le tour, enjamba le fossé, arriva sur le champ

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d’orge. Il réfléchissait beaucoup, immobile. C’est le carnage qu’il avait
aux yeux. Soudain, il poussa un cri de douleur, immense et laid. Effaré, il
se mit vite à marcher à travers les épis, le mal en lui.

Pharaon avait gagné les abords d’un remblai où il était épuisé. Il s’était
affaissé sur une clôture d’où il vit des caténaires. Sa peur du crime l’ avait
perdu. Il reprit du temps. D’un trait, à quelque mètres au dessus de lui, le
Tgv arracha tout le calme. Pharaon, dans ce vacarme, éventé, poussa un
nouveau cri qui, cette fois, fut muet. C’était terrible.

44
« ... Le pire, voyez-vous .......r, ce sont tous ces drapeaux des nations... Ce sont les nationalismes, les .......s qui font les
exclusions, et tous les m.....rs de la terre. L’avenir est sûrement dans le monde, l......d partage, le mélange. Il faut faire la
révolution de ........étés nationales, briser leur économie, leur politique, leur culture et to......eurs expressions. La
conception même du m.......t être repensée et avec lui tout........s des civilisations. Ce mond...i est fini, il est depuis
longtemps décadent. Il est vain. Ses......., ses gouvernants, ses penseurs, sont inefficaces parcequ’ils sont profondément
désuets. Il n’.....as dans les formes actuelles des société......olutions réelles au chômage, au racisme, à la tristesse et au
désencha.....nt. Il n’y a que des caches-misè......Voyez- vous, il f... une révolution : celle se fera ........création du monde,
sans frontières. Les tech.....ies, les moyens de commun.....ons le rendent dorénavant p..sible et eux mêmes y acquerr.....nfin
du sens. Cette révolution appartient à notre jeunesse. Mai....... suis pas certain que la jeunesse actuelle soit aujourd’hui
révolutionnaire. Il faut.....re attendre. Plus on attend plus on peut craindre r........lement les guerres. Voyez-vous,
l’humanis.......la seule chose qui vaille. Il n’y aura pl......un drapeau, ce sera le ......u du monde ! ... »

A la radio on entendait mal cette voix d’un vieil homme interviewé, qui se
tut. Il y eut de la musique. Elle donna du transport à ce qui venait d’être
dit. Puis, il y en eut davantage. De sa main hésitante, trouble, Pharaon fit
off. Il était assis, encore retourné, en attente, au volant de son véhicule de
Police, devant le Commissariat. Il avait son air de rien. Il savait attendre.
Pharaon fit un peu son hygiène. Se penchant, il alla bientôt ouvrir la porte
au commandant qui le rejoignait. Etant assis, il y eut une pause.

- ... Alors ? - ...J’ai ...noté les temps des distances... j’ai accompagné les
gamines... j’avais pas remarqué que c’était si près de la ligne du Tgv ! - ...
et alors ? - ... !!! - Pt’être que y’a des voyageurs qu’auraient vu quelque
chose ? - ???... A 300 à l’heure ! - ... Qui sait ! - !!! ... Soit ! ... voyez ça
!!! ... Là j’ai rendez vous avec les gendarmes ! ... J’voudrais voir le
chauffeur du car ! ... Faudrait ml’amener demain ! ... - J’m’en occupe
commandant ! - ... A demain De Winter !

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Le commandant s’était extrait de l’auto. Coi, Pharaon sut voir son patron
rallier sa voiture. Il fit on sur l’autoradio; il y avait des informations.
C’était la guerre en Israël. Au nombre de morts, on entendit bien Pharaon
se plaindre. Sincère et tendre, doux, il dit - P’tain ! ... P’tain ! Ce fut sa
sympathie qui, en roulant, alla aux victimes. Dans la mauvaise liaison, le
correspondant étranger était agité; il était effrayé des horreurs. - I’ n’en
n’ont pas assez dont, tous ces connards ! lâcha Pharaon, plein. Son
visage resplendissait, il fut grave et beau. Il s’essuya parce qu’il pâtissait.
La voiture de Police arrivait.

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Il y avait Domino, toute seule, en blouse, sur le pas de sa porte, à voir
aller et venir dans sa rue. Pharaon vint tout droit sur elle; ils se firent
quatre bises. Il étaient de flanc, l’un à côté de l’autre, à se mettre à causer.
- Ca va ? dit elle - ... M’ouais ! Mais il y avait des blancs parce qu’ils
avaient du mal à s' habituer. Il fallait du temps. D’abord il ne se passa
rien. La rue calme avait gardé peu de gens. Domino montra ses traces de
suée qu’elle avait aux dessous de bras et présenta ses aisselles. Pharaon
sourit qu’ elle les lui fasse voir et vint lui en flairer une. Elle même se les
toucha, sentit ses doigts moites. Elle riait de le faire. Elle dit qu’elle sue
tant qu’elle a chaud. Pharaon s’amusa d’elle. Mais ils reprirent leur
position de regarder la rue et cela un moment encore, sans rien. Au
passage d’un motocycliste de connaissance, ils firent bien un petit signe
de tête pour dire bonjour. Plus tard, d’un air qu’elle savait faire et qui
contenait infiniment d’humanité, elle demanda, douce et lente, comment
allait l’ enquête. On vit que Pharaon n’aima pas lui de parler de ça, qu’il
voulait simplement être avec elle et se retenir du reste. Cet amour qu’il
avait pour Domino le minait. C’était son cancer. Il dit alors des banalités,
qu’il était aux préliminaires, pour ne plus en parler. Elle vit ce qu’elle lui
causait et eut un regard très bon pour Pharaon qui était ennuyé. Domino le
regarda bien longtemps au visage.

Le grand autocar de Lieffoogh arrivait du bas de la rue. Avec Klaxons et


appels de phares, Domino sut que c’était Joseph et le dit, vive. Pharaon se
détacha du mur et alla sur le seuil du trottoir faire signe. Il courut quelques
pas vers le poids lourds qui s’était immobilisé. Pour rire, Joseph tarda
d’ouvrir à Pharaon qui s’impatientait. Puis, porche ouvert, Pharaon
demanda de dire à son collègue de passer au commissariat demain matin.
Joseph lui fit des grimaces insensées, obscènes : - Ch’te baise quand tu

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veux, mane, hein ! ... et lui referma les portes. Pharaon était vexé. Il eut
du mal à faire face à Domino. Le car avait gagné le centre ville rendant
déjà le calme à la rue. Pharaon se plaignit en s’adressant à Domino - ...
C’qui l’est chiant, p’tain ! ... Chiant ! - Qu’est-ce qu’i a foutu ? Pharaon
n’avait pas envie de répondre à ça car il était épuisé. Domino, sans savoir,
lui dit de pas se mettre à faire cette tête. - Pharaon ?... ? dit elle, encore.
Lui la quitta ainsi, avec la poésie que ce malheur avait répandu sur lui, son
mérite, rejoindre sa maison. Il eut sa manière de subir ses tourments, le
pas ralenti, le maigre visage éminemment triste, glorieux, d’une
conscience ultime. Domino, aimante, sut le regarder, jusqu’à ce qu’il
disparaisse.

Il avait atteint sa chambre où il se livra à lui même. Il se vida et sut


pleurer une minute, assis sur le rebord du lit, les deux mains sur sa face
inquiète. Sa pénétration dura ce temps. Des geignements revinrent trois
fois, sur de petits moments reclus. Ce saint souffrit la bête.

Quand, redressé, si blanc, il fut à la fenêtre à vérifier que Domino était à


sa porte, la voyant, de moitié, il revint à lui. De là, gentil, il resta bien
avec elle. Il eut le soleil devant lui, rouge, sorti d’un nuage et qui était au
dessus de l’église de Méteren. Tout était de braise et il y avait la
pénombre. Mais il partit descendre. - ... M’an ?... Pharaon sut attendre; il
alluma la télé sans le son et découvrit le clavier d’un synthétiseur, le sien,
qui était rangé au salon. Mettant ses mémoires et tous les choeurs, il sut
jouer les arpèges d’un air d’amour. C’était le sien, profondément, si fort
dans toute la maison, l’offrande si simple, nue, de son sentiment. Avec ses
lèvres il balbutiait l’ air qui était populaire. Sa maladresse n’entama
jamais sa sincérité : elle l’augmentait. Son coeur s’ouvrait tandis qu’au
téléviseur muet arrivaient les images israéliennes de bataille; de grâce,
tout se mélangea et l’amour déborda sur le sang. Il le vainquit, à force.
Pharaon bava tellement qu’il était pris. La guerre était belle.

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Au repas du soir il ne mangea avec sa mère qu’une soupe, du pain et du
fromage. Eliane était en tracas pour une histoire d’un prélèvement
automatique sur son compte bancaire. Elle en voulait aux Eaux du Nord
d’être chères. Entre la nourriture, de petits calmes pour déglutir, il y avait
ses plaintes. Pharaon l’écoutait, mangeant. La figure qu’il opposait était
terne. Avait disparu sous ses traits l’ émoi de tout à l’heure. Plus tard,
soudain, il se joignit à elle, à blâmer tout deux durement l‘ Organisme, à
en dire du mal même. Alors il y eut une pause. Pharaon, vil, mangea du
Hollande sans pain. Elle, le considérait, défaite. Rendue silencieuse par l’

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harassement de ses nerfs, elle débarrassa plutôt le souper. Derrière, elle
eut son fils pour se poindre à l’aider. D’allers et venues, de la salle à
manger à la cuisine, dépitée, la famille s’ incurvait.

Son corps blanc, émacié, faisait miséreux. Ses poils sombres sur sa
blancheur et son pénis noir si pauvre, si bas. Il était tant humain. Il eut sa
condition humaine, la sienne. Pharaon se mit au lit nu. Il y trouva sa
solitude et coucha avec elle. Il l’encula.

A six heures et demi, le mardi, sur une pente du Monastère, en


survêtement, il fut sur sa bicyclette, à faire son sport. De la nuit qui
finissait, il y avait les nuées. Elles étaient vagabondes, restantes, déclives,
rampantes. Elles bougeaient à peine; des lenteurs nocturnes qui, au
paysage matin du Mont des Cats, avaient travaillé à le faire immobile.
Pharaon était encore à se faire violence. Il y eut une lutte, la même,
pareille, contre la côte. Il se faisait souffrir dans le cyclisme.

Au sommet, essoufflé, hideux, il regarda bien ce qu’il avait fait. Hors


d’haleine, il fut content et tout à sa joie. La beauté du paysage alla même
le surprendre quand sa tête vint à obliquer; l’altitude prise était un recul,
une méditation naturelle, physique, obligée, sur la plaine élancée,

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aguerrie, des Flandres. Tout le bocage voulait commencer là, y parvenant
sous l’empire des nuages. La terre qui était humble, sa volonté, étaient
visibles du promontoire. Alors, élevé, contraint, Pharaon, sourit au pays.
Et il sut partir. Le retour le compensa. Rentré sur lui, rapide, le cycliste
qui descendait seul. Le cri joyeux d’enfant qui jaillit, délivré, quand il fut
au plut fort de l’inclinaison, était le sien. Pharaon, ployé, le poussa, sans
crainte, ivre. Les rayons solaires le gagnèrent bien avant qu’il fut à se
poindre sur Berthen.

Devant chez lui dès sept heures, Pharaon rentra sa bicyclette et disparut.

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L’exposition Pharaon De Winter ( 1894-1924 ) était préparée au Musée
des Beaux Arts restauré de Lille. Le déballage de la toile Autoportrait, son
accrochage, avaient lieu devant l’arrière petit fils qui vint. Pharaon,
contrit, entendait, tout contre lui, la personne responsable parlait de
l’oeuvre, ravi. La peinture qu’il avait d’habitude face au lit était
manipulée par des ouvriers. Il assista à l’installation sur le mur rouge
parmi d’autres toiles qui étaient là. Lui s’en fichait de l’art. Donc la
personne l’entraîna passer en revue les oeuvres de son aïeul et ils
avancèrent le long. - Le peintre des gens ! dit l’homme ému. - ... Votre
arrière grand père était un grand peintre; vous savez comme sa peinture
est humaine ! Pharaon avait son regard indifférent suivant l’enfilade où il
y avait les images qu’ils connaissaient. Se succédaient les toiles
religieuses Rédemption, Saint Sébastien, L’enfant prodigue, puis vinrent
les oeuvres flamandes Vieille femme en prière, Jeune femme regardant
des images, Jeune femme lisant, Le Tuteur. Pharaon s’arrêta à la Jeune
femme assise dans un fauteuil et dit à la personne qu’il avait toujours
trouvé beau le bleu. La personne en fut touchée et eut un silence.

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Le portrait de Mlle Delebart représentait une petite fille, aux cheveux
dorés, assise dans une brouette d’enfant emplie de paille. Elle était
installée au pied d’un arbre, sur l’herbe, dans un grand jardin d’été. - Le
premier portrait d’enfant de votre arrière grand père, peint certainement
dans le parc des De Coussemaker à Bailleul ! dit le savant. Une mare
foncée était en retrait à la lisière d’un bois. Le modèle avait son regard
droit et dur sur le peintre. Dans sa petite main elle tenait le rameau de
deux feuilles d’un tilleul qu’elle avait déjà bien écorcé et effeuillé; de
l’autre, elle maintenait la semelle du soulier noir à noeud d’un pied, d’une
jambe repliée sur le genou de l’autre. Epars, une ombrelle rouge, un
chapeau et les feuilles arrachées, jonchantes. Sa petite robe blanche était
nouée de rubans bleus aux épaules et à la taille.

Ils se regardaient si fort, si longtemps, Pharaon et la petite fille, à se


sonder le corps, que la personne fut embarrassée par la durée et dut
s’abstraire. Ce fut un recueillement secret de deux êtres en face. Mais
Pharaon baissa ses yeux parce qu’il ne pouvait plus tenir sous le regard de
l’enfant. Elle avait fini par le vaincre. Il resta un moment désuni devant
elle, en dépôt. Qu’il était vil et laid, ainsi cintré sur le sol. Le responsable
observa à l’écart l’acte obscur dans lequel son compagnon s’était inscrit et
qu’il subissait sans fin. Il n’osa pas le rejoindre, par respect. Il se tourna
vers les ouvriers qui installaient Les Enfants de Marie, trouva la réserve.
Pharaon, resté à distance face au portrait, la nuque courbe, redevable, eut
les yeux clos. Il les ouvrit là, sans jamais les lever jusqu’au tableau, et
partit d’ici. Quand il fut proche du responsable celui-ci lui lança - C’est
mon préféré ! Pharaon y jeta à peine un regard et dit, malade, qu’il fallait
qu’il rentre. L’homme, l’accompagnant, lui donna une enveloppe -
Comme convenu, pour ce prêt ! Merci encore Monsieur De Winter, je
vous attends pour le vernissage ! Pharaon, malheureux, dit qu’il essaierait.

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Sa pauvreté était à son geste de machine accompli sans arrêt sur la chaîne.
Domino était à son poste de travail, ouvrière au conditionnement des
crèmes. Elle était à l’oeuvre, sans esprit, ni air. Vint une autre femme, de
derrière, qui se substitua à elle. Domino avait sa pause et alla au
réfectoire. Les femmes parlaient de grève autour d’un ouvrier qui était
Cgt. Il parlait de licenciements prévus, d’un plan de sauvegarde. Domino
était à côté d’elles et posa son front contre le dos d’une autre fille. De
cette pose, l’autre lui sourit. Elles s’attendrirent. Ce fut son repos. Lasse,
Domino se redressa et se concentra sur l’homme. - Y’a qu’à faire la
révolution ! dit-elle, sûre, bas. Elle n’écouta pas longtemps. - ...Moi ch’uis
pour la grève et vous toutes aussi ! Domino laissa ses collègues à elles,
certaine de la lutte. Un jeune ouvrier la regarda revenir à son poste; lasse,
elle le vit et de sa langue fit un signe obscène, se toucha d’une main un
sein, de l’autre se frotta sa chatte. Le gars se marra quand elle déjà,
impassible, fut au travail.

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Rentré de Lille, Pharaon était présent à l’audition du chauffeur de car
qui avait déposé l’enfant. Il ne savait rien. Le commandant errant regarda
Pharaon et dit à l’homme : - ... Vous avez vu le Tgv, à cet endroit ?
Etonné, il sut vite répondre que oui, à force de passer. Le policier insista
sur l’endroit précis mais le chauffeur ne fut capable d’ aucun souvenir -
C’est sur mon trajet, vous pensez si j’en vois ! ... où ? ... j’fais pas
attention ! Il y eut un temps. Le commandant le voyait sans le voir parce
qu’il était tout à lui même. Le chauffeur échangea un coup d'oeil à
Pharaon à cause du vide. Puis, il s’entendit dire qu’il pouvait partir.

- Vous allez m’approfondir st’ histoire de train, là ! ... Vous savez l’heure
à laquelle il pouvait y en avoir un ! ... Avec les réservations ce sera pas
difficile d’interroger les passagers ! ... Il est probable d’aller en
Angleterre pour confier ça à nos collègues anglais, prévoyez ça pour
demain, faut pas que ça traîne ! ... bon, j’vais à Lille, j’srai de retour en
début d’après midi ! ... Pharaon était content que son idée de train fusse
retenue. Il retourna à son travail devant le commandant qui s’en allait.
Dans le bureau vide, non visible, revinrent tous les insectes qui résidaient
là, travaillaient. Il y eut des cadavres.

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A midi Joseph baisait Domino dans son appartement du centre ville.
Ils étaient nus sur le lit. Un disque, au bord d’eux, donnait un air. A
califourchon, Domino était ouverte, pénétrée dans son sexe; Joseph,
debout, droit, la tenant aux reins, enfonçait son pénis rude sans arrêt.
C’était sale et laid, d’autant qu’ils pouvaient gémir. Il y eut des cris. Ca
dura un moment qui fut long dans cette attitude. Puis, il la retourna et la
masturba dans l’abîme. La mélodie finie, ce fut leur carnage. Domino s’
ajouta la bite qui était un pieu à sa bouche et la suça profonde. Alors,
Joseph lécha le pubis noir et bon. Ils s’ absorbèrent longtemps, ainsi.
Leurs corps chauds furent suants, rendant la souillure probable dans la
joie. Ils copulèrent encore en souffrance, elle sur le dos, lui arrivé dans ses
jambes, allant et venant, au fond du ventre. A cet instant, Joseph s’écoula
en elle dans un cri. Domino, tendue, fut son recueil, son infinitésimale joie
et volupta.

Détournés, les corps puants étaient abattus sur le lit, leurs sexes lâches.
Les essoufflements immenses des amants repus finirent par s’assagirent et
la tristesse apparut enfin.

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Pharaon, lui, était en chemise, isolé, étendu au milieu de son lit,
immobile à l’ observation muette de l’ usure de la lumière sur la cloison
marquant l’absence de la peinture, de son cadre. Il y pensait. A l’
obscurité il voyait que les motifs avaient été gardés intacts alors que la
clarté avait déteint, passé tout ce qui avait été exposé. Il fut songeur. Un
rayon de soleil dégagé d’un nuage y arriva déjà, Pharaon comprit qu’il
fallait se soumettre. Il eut un sourire pour cette lumière en se tournant vers
la fenêtre ouverte et l’aima. Mais des bruits de pas s’entendaient sur le
trottoir et Pharaon alla voir. Il vit Domino, son amour, venir. Sans s’en
rendre compte, il l’appela - Eh !... Domi ! ; elle le vit, lui fit un signe,
gênée. Rouge, elle brûlait d’avoir tant baisé et cru être visible. Pharaon la
garda à ses yeux jusqu’à chez elle, puis, visant le soleil, s’ aveugla.

57
L’après midi dépérissait. Au commissariat un policier en tenue
interrogeait un jeune gars prostré, assis en face, plus loin, de l’autre côté
d’un bureau. Pharaon était une ombre, debout dans la pièce - ... Et c’est où
que te t’ la procures, ta saloperie, hein ? ... Et ça vient d’Roubaix pour
pourrir nos jeunes ici ! A lui même le policier s’ infligeait ses mots.

Il y eut tout le passage d’un avion à réaction. Tête rase à la figure


mauvaise, le maghrébin avait le visage tenu par les dalles. Sa bouche
édentée avalait sa morve reflue dans sa gorge et qui grondait tout ce corps
immonde. Sa face, exaspérante et dingue, se marrait de Pharaon mis de
côté, qui se détourna, à voir, par un petit jour, le jardin perdu de leur
demeure. Un chemin disparaissait dans de grandes herbes courbes,
occupantes de massifs étouffés où périssaient des Phlox. Il y avait un
portique rouillé parmi des Lilas blancs buissonnant. Pharaon revint sur
l’arabe qui baragouinait, ivre de l’abandon, de sa misère. Alors il retourna
au jardin par le petit jour, le revisionna.

- Laisse le moi-donc, Jean ! Pharaon se mit derrière la place du collègue


qui disparaissait. Il emporta la chaise qu’il sut mettre en vis à vis. Pharaon
fut assis près du gars quand leurs figures étaient proches. Il prit du soin
sur son visage. L’arabe se bidonnait. Puis, Pharaon vint à son bord, le
sentir, sentir l’odeur du corps, respirer sa crasse, volontairement.

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Il alla dans ses cheveux noirs, sur sa peau drue et le long de sa joue,
renifla ses poils. Il ferma ses yeux pour que le geste qu’il était en train de
faire soit droit. Il flairait le gars; par sympathie, par humanité, pour se
joindre à lui, souffrir, prendre un peu de sa douleur, sa part. Il le flairait. Il
prit du temps, là, à le faire. Rien d’autre ne se passait. Puis, il s’arrêta.

Le gars, assagi, reçut sur son cou la main de Pharaon qui se levait. Alors
le maghrébin se marra. Pharaon, lent, sut aussi sourire, après, quand il
sortit de la pièce. Dans le couloir menaçant il appela son collègue pour
qu’il regagne le gamin et ouvrit la porte de son bureau dans l’attente de
son retour. De là il surveillait bien le malheureux, si pauvre, par-devers
qui il venait de faire corps et qu’il aimait. Son élan fut à sa joie, simple et
humaine.

Il passa de la sorte dans la pièce avec son souvenir quand il fut assis
derrière le bureau où, là, il se rassembla. Il sentit encore sa main et ses
doigts. Il pensait à cet amour qu’il éprouvait, à ce sentiment qu’il reniflait.
Sa tête fut à penser dans ses mains mornes où il s’ennuya.

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La grève et l’occupation de l’usine étaient votées en fin d’après midi,
à mains levées, dans l’enceinte des machines. Domino déposa sa blouse et
se voûta à marcher dans la cohue des ouvriers, à crier plus fort des hourras
énervés. Elle s’exaltait. Les travailleurs s’étaient unis à battre des mains
parce qu’ils étaient libérés. Domino embrassa une fille auprès de qui elle
passait et il y eut une étreinte. Les visages des ouvriers étaient clairs. Dans
le tumulte Domino fit d’autres baisers, à des femmes et des hommes,
s’extirpant d’eux, serrés, et dégagea dans un couloir. Pressée, courant en
liesse, elle vint à disparaître dans un vestiaire. A elle seule, assise, ébahie,
elle se dévêtit sur le banc où elle eut encore un cri de rage, de victoire. La
grève la bouleversait. Elle était bée.

Domino s’habilla sans attention. Elle se ressaisit à prendre au fond du sac


un baladeur et ses écouteurs qu’elle mit aussitôt quittant son local. L’air,
qui était fort, l’entraîna toute gaie à rejoindre les chaînes. Là bas, sourde,
parmi les ouvriers, elle dansa encore, à leur insu, soûle, sur l’image
muette, le corps exulté.

Elle était hors d' haleine quand, sous son air, elle entama la remontée de la
rue de la Gare, avec un chewing-gum qu’elle mâchait. Elle marchait et s’y
plut. C’était sur le parvis où elle obliquait maintenant radoucie, qu’elle eut
aux yeux dans l’interstice des deux portes, sans jamais le voir, un Christ
en croix assisté de la Vierge et de Saint Jean. Tellement là, à force d’aller
et venir, que c’était invisible sur l’abside de l’église Saint Amant.
D’instinct elle ne pouvait se résoudre à le voir et l’ignorait. La rue Saint

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Amant aussi fut machinale si, ayant déposé ses écouteurs, Domino n’eut
dans ses pas et le vent examiné un peu son coeur. Cela se vit d’abord dans
le ralentissement. Plus lâche dans ses membres, elle sembla s’observer, sa
nuque basse maintenait sa tête au regard de la chaussée. Ce fut un temps
où elle s’absenta de la rue. Son sourire arriva.

Domino vira de la rue de l’Empereur dans la sienne. Elle dit bonjour


à des gens qu’elle connaissait et qui étaient à leur porte à causer et crier
sur les gamins. A un, elle sut dire, fière d’elle, que c’était la grève. Elle
haussa ses épaules quand cet homme grave avec sa rancoeur dit que ça
changerait rien, qu’elle était ouvrière et qu’elle l’aurait toujours dans l’
cul ! Domino sut ne pas subir l’injure parce qu’elle savait sa lutte, sa foi
dans la puissance de l’avenir. Alors elle se retourna et marcha en arrière
jusqu’à chez elle, tout proche, en regardant bien l’ homme qui était un
ouvrier, et fit un signe que non, plus maintenant. Elle disparut.

A sept heure du soir Pharaon était passé vérifier son jardin. Il donna
de l’eau aux pivoines et mouilla fort la terre. C’était une longue journée, il
avait son lot. D’autres hommes étaient aussi venus se plier sur leur carré.
En tenant le tuyau d’eau, il vit tout le paysage étendu : la fin de la ville et
les derniers blocs de l’hôpital psychiatrique, les nouvelles constructions,
puis le Houtland, la plaine et l’inclinaison des champs, des arbres. Il
s’était attaché au petit mont du Ravensberg. Face à face, un bon moment
durant, Pharaon trouva bien qu’il était impassible. Il s’abstint. Sachant y
faire, inonda le sol.

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La grande verrière de la gare de Lille-Europe était en forme moderne
et fort sensationnelle. Aussi Pharaon embarqua, gêné, le mercredi matin.
A quai, l’ Eurostar l’impressionnait et il fut écarlate à chercher sa place
réservée, inscrite au billet, dans sa main. Des parisiens le réduisirent dans
une poussée devant des places où il fut piteux. Il était si mal à l’aise avec
les gens, si veule. Il alla s’asseoir près de la fenêtre où il se récupéra à
regarder à travers la vitre. Une belle jeune femme, bourgeoise, vint
s’asseoir en face de lui. Elle lui adressa un petit sourire. Lui, timide, avait
détourné ses yeux qui partaient ailleurs, vers la vitre, pour revenir souvent

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sur elle. Le train quittait son arrêt. Sorti du tunnel Pharaon vit des
faubourgs que déjà de la vitesse était prise. Sa condition simple et son
sexe lui étaient rendus en retour de la vue de cette femme émouvante et
qu’il partageait avec les champs blonds qui commençaient à défiler. Elle
s’était assoupi. Dès lors il la reluqua. Il estima pouvoir la pénétrer assez
profond avec sa bite, s’il avait pu. C’était là sur le fauteuil, écartés, pour
jouir. Il eut l’image mais elle ouvrit ses yeux sur lui et il dut finir. Il s’en
voulu de l’avoir baiser sans qu’elle le sache et il eut du mauvais sang
circuler. Sur sa vitre, Pharaon pensa qu’elle savait et il fut contracté. Il se
sentait puer, pensant qu’il était hideux.

Le train fonça dans le paysage terne des terres basses de la Lys. Pharaon
frémit de voir son pays maussade aller si vite. Puis, il se redressa, quand,
en attente, il saisit dans ses yeux l’endroit de la gamine. A trois cent
kilomètres à l’heure, il aperçut, à bonne distance, le petit rectangle de
ruban plastique rouge et blanc. On pouvait voir ! se disait-il, éberlué, que
déjà le lieu était sorti du cadre de la fenêtre. Cette vérification le mit en
paix, le raffermit. Il était content. Quand Pharaon vit que ses simagrées
étaient observées par la passagère, ils pouffèrent ensemble et
s’endormirent.

Pharaon se réveilla quand il fut dans l’obscurité du tunnel sous la mer. La


jeune femme était excitée à l’idée d’être sous la Manche et s’adressa à lui
en se penchant vers la fenêtre : - J’crois qu’on est sous la mer ! Pharaon
leva, à travers la vitre, ses yeux pour voir ce qu’elle disait. Il répondit
d’une grimace, sans courage - ... Ca fait bizarre ! dit-il pour causer. Ils
regardaient le tunnel. De là, ils ne se parlèrent plus.

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Domino et Joseph étaient au Café, à une table, périssant du temps.
C’était le moment où les amants n’avaient plus rien à se dire, où ils étaient
infligés l’un à l’autre, à la charnière du lien qui était visible. Domino était
à la rue, près d’elle; Joseph, voyait la salle où il y avait les gens. Domino
pu mettre longtemps à redevenir et toucher sur ses doigts, à leur bout, la
joue de Joseph, poindre sa peau. Ils s’attendrirent sans savoir quoi se dire
encore, quand Domino su pleurer. Joseph fronça ses yeux pour qu’elle
dise. Elle dit qu’elle l’aimait et ce mot remplit tout. Ils se touchèrent leurs
mains, fort et durablement, voulant sûrement se pénétrer l’un l’autre dans
la chair, mais subirent l’incapacité. Leur corps était l’ obstacle et cette
condition d’ être qu’ils avaient là, était la leur, la nôtre, à tout jamais, de
résider les uns au bord des autres, à nos seuils. C’était pour cela qu’ils
étaient tristes et qu’ils se touchaient autant, le corps, les membres et les
extrémités, qu’ils allaient par les orifices et les voies. Aussi ils eurent le
besoin de partir. Ils quittèrent leur place, déjà moites, pour aller rejoindre
l’appartement et baiser; essayer encore, à se faire souffrir et se tordre, de
s’unir, en vain. Sur le lit, ils durent périr.

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Ils ne périssaient pas. Ils brûlaient, nus. Elle était assise sur Joseph qui
avait son gland sous elle et qui l’envahissait. Domino s’enfonçait sur la
verge qui fut son axe où elle resplendit. Elle exultait, se démêlait,
abandonnait son corps et son lait à sa gloire. Revinrent les cris quand ils
connurent la fureur. Ils eurent mal, s’écorchèrent. Ils connurent le sang.
Tout était à se rendre. Les corps fendus avait atteint leur douleur; on
imagina des cadavres et eux étaient passés de l’autre côté du monde,
oublieux de nous. Ils connurent la splendeur, la rémission et s’apaisèrent.
Leur déchéance fut leur vanité.

Pharaon était à l’intérieur d’un immeuble de Londres à l’audition


d’un couple écossais, voyageur, certain de la vision d’un homme marchant
avec un enfant, dans la campagne du Nord de la France. La langue était
traduite par un policier. Le couple dit qu’il les avait remarqué parce que
sur ce tronçon il n’y avait que des champs et eux, au loin. Pharaon
demanda des détails sur la tenue. Il ne savait pas, ils étaient trop loin, ils
étaient sombres. Les écossais étaient assis côte à côte, sur des chaises,
face à la lumière du soleil qui venait des baies, qui étaient grandes, à se
tenir leur main; ils étaient âgés et firent un grand silence. Ils se
regardèrent pour savoir s’ils voyaient d’autres choses à dire. Chacun était
à lui même, à sonder ses nerfs. Pharaon espérait. Le bruit de la ville, des
automobiles, arrivaient dans le bureau où ils vivaient. De la tête l’ homme
signifia son déboire, qu’ ils ne voyaient rien en dépit de tout l’effort qu’ils
faisaient à leur mémoire. Pharaon avait ses yeux unis sur les témoins pour

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atteindre aussi ce souvenir de la vision du train et parut ne pas être affecté
par leur désolation. - ... Demandez leur, s’il vous plaît, s’ils n’ont pas vu
dans ces parages un autocar ? A la traduction ils répondirent qu’ils ne
savaient plus et expliquèrent qu’ils ne pouvaient répondre à des détails si
décisifs, à une telle allure. Les deux policiers s’étaient rejoint à l’une des
baies, à regarder plus en bas la circulation du centre ville. Dépités par
l’instruction, ils remplirent leur trouble un moment, au panorama, jusqu’à
ce que Pharaon, absent, s’entende dire s’il allait reprendre son train. Il y
avait juste un encombrement à cause d’un bus immobilisé au carrefour de
la rue et qui maintenait Pharaon distrait. Les Klaxons des automobiles
retentissaient et le chauffeur du bus était parvenu pour signaler sa panne.
C’est alors qu’un homme jeune, énervé, sortit d’un véhicule et bouscula
le malheureux. Il y eut une bagarre entre eux et ils aboutirent au sol quand
d’autres gens étaient à vouloir les secourir, malgré eux. La brutalité avait
surgi que déjà en haut les deux têtes lasses n’étaient plus prises par la
misère. Calme, le policier cria, en anglais, pour dire aux collègues voisins
d’aller voir en bas l’ échauffourée. Mais des policiers intervenaient.
Pharaon détourna son visage incliné en contrebas pour visionner les autres
tours modernes à sa hauteur et qui étaient mystérieuses parce qu’elles
miroitaient. C’est alors qu’il su s’en aller de cet observatoire.

En fin de journée, de retour, Pharaon débarqua d’un TER, à la Gare


de Bailleul, en provenance de Lille, avec d’autres gens. Au moins trente,
ils se divisèrent de l’engorgement du passage dans l’édifice en briques et
se répartirent du bâtiment sur le petit parking. La plupart était isolé et
pressé à rentrer. Pharaon se retrouva là dans les derniers. Il traversa,
prenant la rue de la Gare, en face, il atteignit le trottoir. Il y avait un petit
attroupement à l’entrée de l’usine où travaillait Domino. Pharaon vint à
causer avec les gars qu’il savait être en grève; il demanda bientôt si
Domino était là et fut charrié par tout ceux devant lui. Elle fut appelée.
Domino arriva gaie à la huée des ouvriers; aux hommes elle exhiba son

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sexe qu’elle tenait sous sa main, à travers le jean, se le frotta et feint son
rut. Elle était splendide et si vulgaire. Elle prit le bras de Pharaon et
l’emmena à l’écart des grévistes. - P’tain, s’que ça peut être cons des
hommes dès qu’i sont ensemble ! ... Et quand i’ z’ont rien à faire, c’est
pire ! ...Alors ? ... Ouahou ! Ta mère m’a dit s’midi que t’étais en
Angleterre pour la journée ? - ... Ouais ! - ... T’as pris l’ Tunnel et tout,
alors ? - Bah ouais, l’Eurostar et l’ Tunnel - ... Alors, ça fait comment ?
... Allez, raconte quoi ! Pharaon était peu enclin à causer puisque les
ouvriers s’était moqué et qu’avec l’attouchement sur sa chatte, ses
simagrées, Domino l’avait mis peu à l’aise. - ... J’en sais rien : ça fait rien
! - ... Pt’ain s’que t’es coincé, toi alors ! Pharaon blêmit d’entendre
Domino l’accabler, mettre le doigt sur son sang. Il était minable à se faire
mettre par une fille et Domino le vit. Aussi elle regarda les ouvriers pour
couvrir le blanc, son aigreur de Pharaon. Lui avait le haut de la rue pour
rester devant elle. Les gars rigolaient entre eux, certains étaient ivres et
criaient des obscénités. Domino revint à Pharaon, le secourra, si terne,
pleutre sur le trottoir. - ... C’est parti ! ... C’est la grève ! Prompt, il
s’accrocha à ses mots pour avoir belle figure, ne pas faillir devant son
amour. - ...Ouais ! ... J’vois ! ... C’est que vous avez du courage, tous ! ...
I’ faudra tenir ! Domino lui fit un sourire qui était toute sa force qu’elle
avait. Pharaon ne sut quoi dire, il languit et dit qu’il partait. De leurs têtes
ils se firent à plus tard. Dans sa remontée de la rue, Pharaon s’assombrit,
car il ressentit fort ses moeurs. Il eut des mots contre lui, lutta. Il marcha
tout le temps à se ressasser. Il se haït.

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Au commissariat il était exténué, tous ses traits s’effaçaient, sa
fatigue avait fait un doublement de sa laideur. Il alla s’asseoir au bureau,
recula, pour poser son front au bord du plateau de son meuble. C’était la
grande position qu’eut le commandant où il s’inclina. Il passa à l’examen
de ses nerfs, révisa sa journée. Il revisionna les écossais incertains, la
bagarre dans la rue de Londres, les tours prétentieuses de verre et d’acier,
la main de Domino sur sa fente, et lui, si vil. Sa figure voyait la sienne et
maintenait sa douleur à l’horizon de son émoi. La projection de son
image à ses yeux l’hantait mais, aussi, il avait assez souffert. Il sut quitter
l’attitude, se leva et disparut, laissant l’immeuble.

Sa petite ombre fichue atteignit la maison. Pharaon rentra où sa mère


cuisinait. D’abord elle lui dit qu’il était laid avec ses cheveux, qu’il devait
se les couper demain avec son appareil. Puis il put subir sa conversation
quand à Londres, donna les réponses utiles. Eliane était pas peu fière que
Pharaon aille en Angleterre mais feignait l’ordinaire. Il était debout, posé
contre l’évier, à fixer les mains qui étaient à faire les pommes de terre.
Près du broc, un papier journal était ouvert aux pelures et, une à une, les
patates allaient être rincées dans le bac à eau. Pharaon savait regarder, se

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perdre dans les fissures des doigts, craindre les modelés de veines, se
radoucir au blanchi de la peau. Puis il repartait s’abîmer dans les
mouvements des mains, s’abrutir du geste de l’Econome, tandis qu’il
répondait le moins possible, en faisant du vide. Tout alla dans le cuiseur.

En s’essuyant tous ses doigts avec le torchon qu’elle avait à sa blouse


Eliane regarda bien son fils, en face. Elle eut le temps. Elle vit qu’il avait
une mauvaise figure et qu’il était laid. Elle attendait qu’il la vise parce
qu’il était au carrelage, à moisir, pour qu’elle le sauve. Elle savait. Fléchi,
au rebord de l’ évier, Pharaon s’anéantissait. Il aurait voulu qu’elle le
baise. Il aurait rendu son mal. Alors, échu, lent, il s’ agrémenta, lui fit un
petit sourire bien triste, qu’elle lui rendit, par ses yeux, son amour. Les
corps brûlèrent, un infinitésimal temps. Tous deux eurent de la gêne et
durent s’absenter, s’occuper à autre chose, à l’abri du sentiment. Pharaon
y trouva un réconfort et sut passer au salon, s’asseoir. Eliane mettait la
table. On frappa à la porte et Pharaon alla ouvrir à Domino, vive, entrant
au salon. - ... S’soir Eliane ! lança-t-elle à la mère de Pharaon qui était
repassée à la cuisine - Ca va Domino ? - Ouais, ouais, ça va ! Plus bas, à
Pharaon - Dis-Pharaon, on va au Cosmos, là, tu viens ? - En semaine ?
... Oh non ! ... T’es avec qui ? - Joseph, des copains et une copine de
l’usine ! Allez ! - .... J’ suis crevé là, j’rentre à peine, on va manger et ...
J’sors jamais en semaine ! - ... Bon ! ... Tant pis ... Vendredi ? - En fin
d’semaine, ouais ! - Bon ... Bon appétit et bonne soirée ! ... A’d’main
Pharaon - R’voir Domi ! Pharaon qui avait suivi Domino, réapparut que
sa mère commença - ... Elle attend pas pour sortir, elle .... I’sont y’a pas
un jour en grève qui sont déjà à s’amuser ! - ... I’vont pas dépérir parce
qu’i sont en grève quand même ! ... Si c’est pas assez d’avoir travaillé ! -
... Comme si avec ton travail, toi, tu pouvais te permettre ! ... Et Domino,
c’est pourquoi qu’elle est toujours à t’chercher, qu’elle est déjà avec
Joseph ! ... J’vois que tu te fais du mal avec... - P’tain, m’an, me fais pas
chier, hein !!!

Pharaon avait puisé son fracas dans la puissance de son ample chagrin. Il
ébranla sa mère, comme lui même, abasourdi sous son fléau, à l’exposé de
sa détresse, son cri. Il fut assis à sa place, fiente.

Le silence fut en canon et ils se firent la tête ; elle, en peine, prenant tout
le mal, s’introspectant sur le gaz, lui, disjoint, puant sur sa chaise. La

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rancoeur, qui fit son sang, s’était mise à se répandre dans tous leurs
membres et augmenta leur poids. A se remplir, ils ressentirent leurs jours;
ils se divisèrent et purent réfléchir un bon bout de temps à la vie.

La nuit durant, noir sous le drap, invisible, il s’ébranla à tirer sa glaire.

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Le matin, jeudi, Pharaon déjeuna seul dans la cuisine. Torse nu,
blanc, il était tout au pain grillé qu’il trempait dans son café. Cela lui prit
du temps. Quand il mâchait, sa vue se perdait sur l’étendue des murs gris
puis revenait, plus certaine, au bol, s’accaparant. L’isolement était grand
d’autant qu’il n’avait aucun bruit à entendre. Si ce n’était lui, son manger.
Un avant-bras et un coude en appui sur la table, les pendants à l’usage du
toast, le torse droit, tendu, jusqu’à sa face inclinée au dessus du récipient.
Son visage était sans trouble et beau, apaisé par l’obscurité de sa nuit. Il
but. Se courbant pour les gorgées, susurrant, il grimaça à tous les passages
jusqu’au tronc, estomaqua son breuvage chaud. Il y eut les bips d’un
téléphone. Pharaon alla répondre. - ... ? ! ... Claude, i’ peut pas y aller ?
... !!! ... bon ! ... j’viens ! Il resta infiniment devant la table, pour finir de
boire, et s’effaça.

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Pharaon arriva avec sa zx devant la mairie. Il y avait l’ attroupement
de trente ouvriers aux marches du perron de l’édifice où trois policiers
empêchaient l’accès. Dos aux manifestants le lieutenant s’informa auprès
des collègues. Il se retourna et, recherchant le calme, dit - ... Bon ! ... Les
gars, le Maire est pas là ! hein ! ...Donc c’est p’être pas la peine de rester
là, vous empêchez les gens d’entrer, là ! - Tire toi, Pharaon ! ... L’ Maire
est là et i’ va nous r’cevoir ! C’était un gars énervé et qui rigolait pas.

Domino sortit du rang, s’approcha sans trouble, s’ interposant. Elle fut


évincée d’une main superbe et blanche, au regard inconnu de Pharaon qui
l’avait l’ignorée. Domino s’affecta, muette, et dut se ranger pour se
désemparer. Faisant déjà face au gars, Pharaon ramenait son physique,
parce qu’ à sa tâche, il avait pris de l’ assurance. Les fronts étaient
attenants. Pharaon avait de l’éclat, bien que laid, il avait le renforcement
de son autorité. L’ouvrier se renfrogna quand Domino en repli préféra
rentrer. - Quant t’es flic, t’es vraiment con Pharaon ! dit l’homme ... T’as
choisi ton camp ! ... Allez, on s’casse ... On reviendra plus tard ! Le tas
d’hommes s’ébranlait, se répartit, maugréant, sur le parvis. Pharaon avait
abaissé sa figure sur le pavé pour se revoir, revint et eut de la peine à la
vue de Domino, seule, marchant sur la Grand’Place. Son mouron le
châtra.

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Le commandant était furieux à cause de l’accumulation de la grève
qui durcissait et l’enquête qui végétait. Il était en colère dans le petit
couloir où ses hommes arrêtés, sortis des bureaux, encaissaient. Il parlait
par saccades avec des vides qui faisaient plein de froid et ça dura. Pharaon
était à l ’entrée, revenu du Centre. L’homme lacunaire dit du mal du
travail de tous et qu’ils étaient sans courage. Son départ, porte claquée,
laissa les policiers interdits. Quinauds, ils durent s’introspecter aux
agissements du commandant, se voir. La vie reprit. Le jour était lent.
Pharaon s’était approché de Jean et s'immisça à lui, d’abord, avant qu’il
ne parle.

Ils étaient debouts au meuble de la réception. Jean, le policier en tenue,


causa - Bah dis, quand i’ geule lui ... ! - ... Ouais ! - C’est pas en nous
gueulant d’sus, qu’i va faire avancer le schmilblick ! - ... Pt’être ! ...

Il y eut un temps.

- ... Z’a qu’à aller à l’HP, c’est bien un des dingues qui l’aurait violenter
la tiote ! ... C’est pas long à chercher ça quand même ! - Tu crois ça toi ?
- !!! Dis donc Pharaon tu crois pas qui faut être dément pour s’enfiler
une gosse ? Pharaon était mal à l’aise - ... On est pas forcément dans un
asile ! - Tiens ! ... Vas voir si y ‘en pas des malades sexuels ... Mon beau
frère i’est infirmier à l’HP, t’as qu’à l’entendre ! ... Va traverser une
salle commune là bas, va y faire des pas, te vasvoir ! .... J’lai fais une
fois pour l’voir hein, bah c’était la dernière ! ... i’ peut t’en dire lui sur
ton affaire ! ... Pharaon pensa à ce que Jean disait et s’affecta au meuble
où il y eut des allers et venus. Il s’extirpa à cause des gars en nombre,
mais faisant signe de sa tête à Jean qu’ils recauseraient.

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Le commandant était à sa fenêtre de la rue du Collège. Il recherchait son
grand calme, gardant encore sur le bord de la nudité de sa face qu’il avait
exhibée, son effroi. Les grimaces de sa souvenance étaient en train de
disparaître. Il devenait immobile. Frappant, Pharaon entra. Il arrivait,
ressentant en avant la crainte qu’il connaissait du milieu de la pièce. Il s’y
exposa pourtant, pour sa peine d’être sans courage, comme l’avait dit son
supérieur et qu’il éprouvait. Pharaon parla - ... J’reviens d’la Mairie là ...
ça commence à chauffer ! - ... Ouais ! ... De toutes façons, i’pourriront
vite d’eux mêmes, j’l’ai connaît !... C’est tous des grandes gueules mais
i’n’ont aucun cran ! ... Y’a qu’à les laisser aller sur leur pente, i’
s’fatigueront avant nous ! ... Faut pas lutter contre, sinon i‘ restent
debouts .... Pharaon sourit d’ adhérer au commandant. Son aplomb le
renforça même physiquement, devant lui. Il se raffermit en pensant.
L’intimité lui valut un air de commodité qu’il garda un bon moment et
qu’il sut faire durer dans la remarque du parquet, jusqu’à ce que l’autre
s’en prenne à lui. - ... J’vais retourner voir les parents là !!! ... Vous allez
prendre la permanence ... Essayez d’avoir d’la réussite dans votre travail
! .... La phrase fut dite tandis que le commandant quittait la pièce.
Pharaon l’eut dans son dos, sans étonnement, grimaçant même avec une
risée, à cause de l’allusion qu’il savait devoir prendre et qu’il trouva
douce, eu égard à son incapacité. Abandonné, à ses nerfs, Pharaon se
marra et s’enleva, laissant tous les microbes.

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Il était dans sa rue, occupé à rentrer, avec son cabas, le midi. Le
boulanger était à sa porte et Pharaon prévit de lui dire bonjour. Alors, bien
en avant, contraint, ses traits furent à préparer l’acte qu’il avait difficile et
qu’il se donnait. L’appréhension fut le masque de son sang où la figure
feignit une quelconque occupation de sa rue, de ses pas sur le trottoir. Il
prenait sur lui tout le long de l’ épreuve, s’incluant. C’est au dernier
moment qu’il adressa son visage bref à son voisin et le salua. Sa grimace,
civile, dura encore tout le moment et disparut où il atteignit sa demeure.
Là, il dut prendre du temps à trouver sa clef qu’il croyait dans sa veste. Il
chercha dans des poches en visionnant, par instinct, le fond de sa rue où
commençaient les pâtures. A ouvrir enfin, il entra.

Il donna un coup de téléphone de la part de Jean, au beau frère infirmier


qui était au courant. Pharaon s’étonna et, dès lors, dit qu’il viendrait le
voir en début d’après midi. Il sortit au salon le clavier de son instrument et
improvisa, sous casque, sur un air qu’il avait en mémoire. Seul à la
maison il s’abandonna, fervent, à une interprétation muette qui
l’intériorisa. Son corps allait et venait. Il était ridicule.

La barrière de l’hôpital s’ouvrit au passage de Pharaon sous une


voûte, piéton, pénétrant dans l’enceinte. Les blocs lui apparurent aussitôt
et il abaissa tout son visage au pressentiment de la misère qu’il y aurait à
voir dans les bâtiments. Puis, fait simple, appréhendant, il se mit à les
voir, répartis dans le parc immense. Il subit l’ostentation du paysage feint,

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son soin, l’organisation des conifères, l’équilibre des grands arbres et des
massifs, toute l’invention du jardin qui ne parvenait pas à adoucir sa
crainte : les aliénés étaient clos, encore invisibles. Ce parc si paisible était
plus mauvais que tout.

Pharaon se présenta charitable à l’entrée d’un bloc avec la face de Saint


Antoine. Il sonna. Une infirmière disciplinaire ouvrit et referma la serrure.
Elle le fit résider au vestibule à la compagnie de gens. Il y avait, parmi des
chaises et des tables ordinaires, plein silence, un jeune gars en
survêtement, qui était inclus, assis à l’écart d’un couple qui murmura.
Pharaon, ayant souffert d’être retenu, jeta un oeil compassé aux visages. Il
s’étonna de ne pas voir de détresse qui soit visible, un trait, et il se rassura
quand revint l’infirmière - Dis, Patrick ! ... Tu veux pas que je t’allume la
télé ? ... Hein ! Le jeune releva sa tête et, las, dit que non. - Vous v’nez
avec moi, mon collègue y’est là haut ! ... J’connais bien votre maman,
savez ! Pharaon sut faire une petite manière à la connaissance de sa mère
qui ouvrit la porte de la salle commune où demeuraient tous les déments.
- Ca va ... i’sont calmes ! dit-elle en avant de Pharaon sans vaillance à
l’ affrontement des cris et de la violence. Pharaon espéra qu’aucun ne
vienne à lui, sur son trajet, car alors il connaîtrait son abîme. Ils étaient
inhumains tous, brisés. Pire était l’accoutumance de l’infirmière, durcie à
l’attouchement de ces malheureux. Elle était inhumaine. Dans le transport
Pharaon garda en vue le téléviseur muet, suspendu dans la salle, répandant
l’image d’une journaliste bienheureuse. A voir cette jeune débile sous
elle, il vit ses deux mondes, qui là se fracassaient. La porte se referma,
verrouillée, sur l’infinie douleur de sa mémoire.

L’infirmière passa à l’étage, sans converser, devant Pharaon. Ils


accédèrent au séjour d’une partie améliorée du bâtiment, puis au couloir
de chambres. - Rémi ? A la réponse qui survint elle envoya Pharaon à sa
direction. Il avança seul sur le vinyle, ressentant la laque, au détriment du
paysage, des cimes d’ arbres. L’homme, efféminé aux yeux, massif, était
en blanc, dans la chambre, à finir le lit. - ... Lieutenant ! B’jour ! ... J’finis
d’ préparer une arrivée de st’ après midi ! ... Ca va ? .... Jean m’a dit
qu’on pouvait s’voir ; j’ai dit pourquoi pas tout de suite, hein ? .... Quand

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on peut ! ... On va pas s’donner des rendez-vous quand c’est qu’on peut se
voir dans les heures qui suivent, non ? Pharaon avança en souriant
jusqu’à la fenêtre où il saisit la vue du parc. L’infirmier s’avança,
adoucissant sa voix plus basse : - Savez, j’l’ai dit à Jean, des malades qui
font ça aux gamins, on en a ici ! Pharaon voyait dehors. L’arbre feuillus
était plus fort que le conifère, plus droit. Il pensa à un tilleul parce qu’il
discernait mal les feuilles. - .. On est pas sans savoir ! dit-il.

Pharaon était miséricordieux, au rebord de l’appui de fenêtre, incliné à la


pensée d’un petit groupe d’ aliénés, en promenade sur une allée, à leur
détriment. Ils se tenaient presque tous la main. Ses yeux fuyaient sur eux.
L’infirmier remarqua son front exacerbé où il vit l’impulsion de ses nerfs,
leurs modelés, leur travail. Il sut s’approcher de lui. Comme il était grand,
Pharaon rapetissa à l’endroit où il se trouvait. - Ca fait drôle quand on a
pas l’habitude, hein ? ... Sont tous des malheureux !

Ils connurent un temps. Pharaon, secret, malade de lui, rebut, éprouva si


fort son sentiment, qu’en un moment, il préféra défaillir, allant dans les
bras de l’infirmier pour rechercher son soutien. L’autre, découvrant
l’humanité, y venant, finit par le serrer et enfonça son crâne, avec une
main, sur le coton de son poitrail. Il l’aima à cet instant.

Pharaon était penché et avait sa figure en avant disparue sous les mains,
dans l’enfoncement de l’aisselle. Ils restèrent ainsi, devant la fenêtre,
longtemps, sans gêne, car tout était fatal dans la chambre. Les deux
hommes joints furent gracieux. Mais ils étaient des fantômes.

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Tard et loin, marchant dans le jardin hospitalier, Pharaon, reliquat, avait
retrouvé un peu d’éclat. Il avait son visage blanc. Mais il aperçut un fait
étrange duquel il s’abrita au flanc d’un coin de mur. Evitant sa rencontre,
Pharaon voyait Joseph pénétrer l’entrée d’un bloc. Il dut s’approcher et
trouver la porte verrouillée. Pendant un temps il recula pour voir le
bâtiment. Il était inquiet. Bientôt il partit. Alors toute sa traversée, il eut
en tête cette présence inouïe dans ces murs et quitta l’enceinte, modifié.

Fin d’après midi, Domino était à sa porte, oisive. Elle avait un petit
maillot de corps jauni, cintrant sur une jupette claire qui laissait toutes ses
cuisses nues. Elle embrassa au passage, sans air, un gars, lui disant deux
mots de la grève puis revint à son ennui. A ses yeux arriva alors Pharaon.
Le voyant venir elle eut son souvenir du matin quand il l’avait refoulée.
Boudeuse, elle feint de l’ignorer et attendit son moment pour lui montrer
qu’elle rentrait. Pharaon s’affecta, d’autant qu’il allait vers elle. Il hésita,
poussa sa porte entrouverte et du couloir passa sa tête au salon d’où on
entendit son père. - Ouais ! ...Ca va la Police ? ... Vins voir Domi ? ...
Elle vien t’o d’monter dans s’chambre ! Monte, monte, fieu !!! Pharaon
prit l’escalier. Frappant à la porte de sa chambre, il la trouva assise sur l’
appui de la fenêtre grande ouverte - J’peux entrer ? ... - T’es pas gêné
d’vnir dans ma chambre ! Elle était mauvaise et reçut bientôt Pharaon
auprès d’elle. - Tu m’fais la gueule à cause de s’matin, hein ? - ... !!! ... -
J’faisais mon travail ! - !!! - hein ! - ... Fais ton travail Pharaon mais
n’m’insulte pas en public ! ... - J’t’ai pas insulté ! - Tiens ! ... Et d’vant
les z’autres en plus, alors ! - .... Bon ! ... Pharaon sans aplomb

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recherchait la paix tandis que le froid s’étendit entre eux alors qu’ils
étaient proches. Lui vit son corps blanchâtre qui l’ébranlait. Ca durait. Il
sentit sa sueur. Elle regardait dehors - ... C’est pas parce que tu voudrais
m’sauter qui faut tout te permettre, quand même ! Odieuse, Pharaon ferma
ses yeux en abaissant sa figure pleutre. Domino se leva en abandonnant
dans son dos Pharaon qu’elle torturait. Il la trouva hideuse, alors qu’il
était en train de devenir piteux, recourbé par la repentance. Ce fut pire
derrière lui. C’était son corps de lait, si gracieux, qui se flanqua tout entier
nu contre le malheureux. Mais elle prit sa main - On fait ça ent’ copain, si
tu veux, tu m’caresses !

Elle l’emmena au fond d’elle, en bas. Sa main se mouilla et Pharaon le fit


seul. Domino se serra sur son torse, saisie du plaisir qui venait. Debout,
ils eurent un peu de joie.

Pharaon, incommodé de la posture, chercha à la baiser. Il alla saisir son


gland qui avait durci au fond mais elle lui souffla que non, que c’étaient
des caresses. Il remit alors ses doigts dans son trou, tant, qu’elle dut
s’accroupir.

- Non ! Pharaon eut un sursaut, noir de sa dépravation. Il partit aussitôt.


Dès dehors il fut rattrapé, sur le trottoir, par Domino en blouse. - Pt’ain
Pharaon, prend s’qu’on te donne ! ...- Non c’est pas comme ça ! Ca
m’plaît pas ! C’est complètement con ! ... - ... T’as rien compris ! ... C’est
que comme ça que tu m’auras, rêves donc pas Pharaon ! - Quoi ?... C’est
pas important ça pour toi ? - Ca ? : c’est rien, Pharaon, ça sert à ça,
c’est tout, qu’elle importance ça a donc ? ... St’un cadeau que j’te fais, tu
comprends pas, tu m’fais pitié à la fin ! C’était trop, fallait que Pharaon
ahuri disparaisse des yeux de Domino qui pleuraient maintenant du vice
qu’elle avait. Rouge et laide, elle resta hideuse, seule sur sa façade où elle
disait muette, pardon, malade du mal qu’elle avait commis à Pharaon.

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Elle rentra. Lui avait mit son front contre la cloison d’un mur à s’évoquer,
sans savoir, durant. A côté, chez elle, sur son lit, étendue sans vêtements,
on vit alors, au début du ventre de Domino reniflante, invisible, à
l’ouverture de ses cuisses mortes, son grand vagin : tous ses poils noirs et
gras de l’origine du monde.

Le vendredi matin à la rosée Pharaon était à son jardin. En


survêtement, venu à la hâte, il était affreux, d’ avoir mal dormi à cause de
l’ étrange jour d’hier, à l’hôpital. Toute la nuit il eut en tête son mal,
ressassé, du visionnement des aliénés à son dépôt sur l’infirmier. Il
ressentit ce passage de Joseph, secret, et les caresses humides du sexe de
Domino, si souvent, à sa fente. Il avait changé. Physiquement. Amaigri et
tondu de lui même, il avait pris, par sa sympathie, tous les émois, sur lui.
Sur son carré de terre où il n’y avait pas de vent, Pharaon se sacrifia, de
jour en jour.

Il s’était mis au sol et eut en vue une pivoine en peine, qu’il soigna. A
demi mots il eut un petit entretien avec elle. Malgré lui, sans savoir, il
périssait, tout lent, et la fleur, elle, connaissait son crime. Le paysage aussi
et le vent. Tout était muet.

Accroupi, il geignit, tout doux, sans que jamais la terre ne fut instable
sous ses pieds. Il attendit pendant longtemps, mais il n’y avait qu’un
matin.

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C’est alors que le prodige arriva. Son corps, ostensible, quitta le sol au
ralenti et fut en train de s’élever au dessus du carré. Il y résida, à un mètre,
sans appui. Pendu, sans air et loque, il avait sa figure sans sang. Puis, ses
yeux clos, la face exacte du Seigneur, suante, se recourbant de la nuque
sur la droite de soi, accablée vers tout le côté.

Il s’exposa intimement à la plaine, dura un moment, dans le silence. Il n’y


avait rien d’autre, pas un signe, mais la présentation de Pharaon au
paysage par l’installation miraculeuse.

La Flandre fut instruite quand le Saint fut repris. Elle donna au jour sa
paix, elle conserva sa gloire.

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Le ciel n’existait pas et Eliane était sans joie au pied de l’escabeau sur son
trottoir, prise, au lavage de sa persienne descendue sur la façade. Avec un
mal de ventre où elle appuyait, elle eut tout son courage d’ôter la dure
saleté de la rue, sur les lattes. - S’ va Eliane ? - ... Ah ! B’jour Domi ! ....
Cette saleté qui s’accapare ! ... Une fois l’ an, c’est pas d’ trop, t’sais ! -
‘Tension d’ pas de t’casser la gueule ! - Bah, tout est d’jà cassé à
st’heure, ma belle ! ... Et t’es toujours à ta grève ? - Ouais, j’y vais, là !
... Il y eut un petit vide car Eliane pensait ce qu’elle avait déjà dit et
préféra se taire. Elle eut du mal à dire la suite. - ... Ouais ... !!! .... Dis
Domino ... j’voulais t’dire ... !!! ... Tu sais qu’Pharaon a perdu sa fiancée
qu’i fréquentait, y’a deux ans d’ça mainant ! .... - ??? Bah ouais ! - ...
Qu’i ‘ z‘ont perdu l’bébé ! - ... !!!? ... - ... J’voulais t’dire .... si .... si t’as
ton copain ! ... Eh ben, c’est p’tête pas la peine de lui tourner autour, quoi
! .... Domino n’eut pas de voix, son visage fut emplie de peine. La mère de
Pharaon l’a blessa comme pour appuyer sur son vice et il y eut un froid
entre les deux femmes. Elles restèrent mal aisées, flanquées l’une à l’autre
à évoquer ce heurt dans tout ce temps. Piteuse mais fière Domino se
masqua. La répugnance des êtres humains pour eux mêmes apparues et
avec, le début minime des guerres. Meurtrières, elles se firent une grimace
pour garder l’équilibre du monde.

Eliane se remit la persienne - ... Allez ! ...C’est pas tout ça ! ... Ca va


s’faire tout seul, au travail mes gins ! Domino mit plus de temps parce
qu’elle choisit de ne rien dire et partit. Elle pleura plus loin, dans sa
marche ; défaite, sa beauté s'accrut au mouvement du trottoir.

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Les ouvriers de l’usine, entre eux au centre des chaînes, étaient harassés,
perdus. Tous les visages s’introspectaient, femmes, hommes, une
trentaine, la même qu’hier, au perron de L’hôtel de Ville. Domino était
parmi elle. Ils étaient en cours d’échanges de leurs idées à propos de la
lutte, de son maintien, à cause de ceux qui ne voyaient pas l’issue et ils
avaient du mal à causer, c’était plein de trous. - ... T’façon on l’aura
toujours dans le cul, alors ! ... !!! ... I’ nous propose deux pour cent ! ...
C’est bon ! ... - ... !!! ... - ... !!! ... - ...P’tain ! Mais c’est rin ! Rin ! ... - !!!
- !!! C’est pas ça, l’problème ! ... I’ vont fermer des unités de productions
! D’accord ? ... - ??? ... - P’tain les mecs, i’ font que des bénéfs et i’
ferment ! ... - ... !!! ... - Quand t’as du travail, tu travailles et tu fermes ta
gueule ! Ca dura longtemps comme ça, à causer pour rien, parce qu’ils ne
savaient pas quoi faire, ni dire. Domino n’ajouta rien à toute cette
indigence ouvrière qui en disait long sur leur détresse. Elle avait la sienne.
Elle était assise contre une machine, à côté d’une autre fille qui la regarda
pour l’entendre mais, elle, elle déposa son front sur son dos, comme elle
l’avait déjà fait. A force, les ouvriers affrontèrent enfin leur silence
propre, le leur, celui du vide, dans lequel ils séjournaient tous. A ce
moment là du mutisme, chacun put éprouver sa condition, qui était la
même. Tout fut égal. Mais ces hommes minés la subirent et leurs yeux
tournèrent entre eux, au ciment, à la galerie. Certains s’immobilisèrent. La
désolation s’étendait et là ils pâtirent. Sans atteindre leur bravoure, elle fut
sa fronce.

Le syndicaliste lui, sans crainte, les envisagea tous. Puis, il fit un pas et dit
: - Bon on s’arrête, c’est ça ? Au bout d’trois jours !? ... Personne ne
donna de réponse. C’était pas la peine. Ils se scindèrent, tous minables, en
brouhaha. Pourtant Domino se leva et dit à ses proches - Nul, nul , nul ! ...
On est tous nuls ! Et avec eux, elle, révolutionnaire, prit sa part.

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Pharaon était en voiture, rance, avec son chef, à rouler en campagne. Ils
ne se parlaient plus. Le portable du commandant bipa, il écouta, bref, et
raccrocha. - ... C’est d’jà leur grève qu’est finie ! ... Qu’est ce que j’vous
avez dit ! ... C’est pas les ouvriers qui f’ront la révolution ! Pharaon se
marra.

Après un temps, il dit - ... Vous y croyez, vous, à la r é v o l u t i o n ? -


... La révolution d’quoi ? ... Ils se regardèrent et la conversation se
borna là; tous les deux se marraient doucement, en regardant les champs,
distendus par leurs nerfs, au mot du commandant.

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C’était la ferme des deux gamines à proximité du crime, dans la cour.
Descendus de la voiture sur les pavés, le commandant prit son temps à
penser d’abord sur sa place et au voisinage à cause de l’odeur du purin
qui l’avait induit. Au relent, il eut une connaissance sourde des principes
originels. Pharaon le regarda, à l’attendre, sans s’impatienter. Puis, ravivé,
le commandant rentra dans l’habitation en disant à De Winter de
l’attendre.

Il resta dans la cour. Parce qu’il entendait les porcs, il alla au devant des
étables; là, il entra en s’avançant parmi les gorets et les mères. Pharaon les
nomma puis les toucha longtemps, amical, quand il fut appelé. -
Qu’est’que vous faites ? Le commandant entré découvrit tous ces groins.
- Pouah ! Devant la curiosité de son chef qui était un homme de la ville,
Pharaon se laissa à aller aux bêtes qu’il aimait et fut tout entier parmi
elles. Il les tripota. Pendant un moment il y eut de l’harmonie entre tous -
Pouah !... redit le commandant -... Sont gigantesques ces bestiaux ! ... !!!
... Bon, allez, v’nez ! ... Les gamines n’ont rien vu, on a plus de temps à
perdre ici, v’nez ! Pharaon était la traîne quand les policiers
abandonnèrent les animaux.

Pharaon était avec sa mère contre leur façade, après midi, à regarder la
rue, avant d’aller au travail. Ils avaient chaud et surent se le dire. A des
voisins, ils dirent un petit bonjour en causant du temps harassant qu’ils
subissaient. Eliane entrevit de rentrer et laissa Pharaon s’esseuler sous la
chaleur. Lui en avait pas assez d’attendre. A force de la regarder, il
ressemblait à sa rue, ils étaient pareilles. Mornes.

Voilà Domino qui sortit et resta sur son seuil. Chacun à sa façade, c’était à
celui qui ferait le geste. Ca dura. Lâche, Pharaon se détacha du mur pour

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ne plus endurer ce froid. Il se posa près de Domino. Là, ils prirent le
temps de se faire la tête. Puis, c’est elle qui causa - ... Tu travailles pas
st’apréme ?... - ... Si ... j’vais y’aller ?... Ils parlaient comme ça, de rien,
pour ne pas parler d’hier. - ... L’enquête, elle avance ? ... - ... Ouais ! ...
T’sais c’est surtout Lille qui s’en occupe ! ... - ... S’soir tu sors ? ... - ...
Ouais ! ...S’tu veux ! - ... ! ... - ... ! ... - ... Not’ grève, elle est finie ! ... -
Ouais, ch’sais ! - ... Nous z’autes on est pas très vaillant, hein ?... - ...
Pas très !... Domino, pleurnichante, pouffa à ce moment là tellement
qu’elle en avait sur son coeur et que leurs paroles étaient fausses. Elle alla
se nicher dans une des aisselles à Pharaon. - ... Ch’t ‘aime bien Pharaon,
t’sais ! ... Faut pas qu’ tu m’en veuilles ! ... Elle savait y faire à Pharaon.

Elle lui fit un bisou sur sa joue et disparut, réconciliée. Pharaon était
rouge. Il n’avait pas dit un mot, tant son contentement l’avait noué au
moment où elle était venue sur lui. Il repartit ému, le mal refait de son
amour pour Domino; il y eut bien un instant où il fut sans sa misère, mais
il le renifla, avec son air piteux qu’il savait prendre quand il avait du
bonheur.

Quand il arriva au commissariat, à deux heures, il y avait plein de


policiers étrangers. Pharaon, impressionné, demanda au collègue ce qui
se passait. C’était Lille qui avait arrêté un gars. Les policiers
l’interrogeaient dans le bureau du commandant. Pharaon passa très
contracté dans son bureau où arrivèrent son chef et un divisionnaire de
Lille très tendu. Le premier lui dit de rentrer illico garder le prévenu.

L’homme était recourbé sur lui, assis, menotté, sur une chaise. Pharaon
avança doucement et découvrit Joseph, prostré. - Joseph ? ... P’tain mais
qu’est-que tu fous là ? - Il chialait. Il arrivait pas à parler à cause de son
accablement. - Pt’ain, Pt’ain ! ... C’est pas toi ? Joseph faisait signe que
oui et regardait fort Pharaon pour qu’il lui vienne en aide. Pharaon s’était
accroupi à côté de lui en lui tenant sa tête. Joseph geignait. Il bavait. Il
était inhumain. Pharaon se fâcha - Pt’ain, t’as pas fait ça ! Joseph était

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tellement effaré qu’il répondait même plus. Pharaon redevint doux et mit
sa main puis son visage contre le sien. Il ne sut rien faire d’autre, pour être
avec lui. Puis il le flaira de toute part dans ses cheveux, sur sa face. Il le
touchait, par sympathie, parce qu’il l’aimait. Joseph se laissait prendre et
venait à lui. Ils se frottaient l’un à l’autre, atteignant les sexes avec leurs
mains. Pharaon le prit davantage dans ses bras où ils eurent une étreinte.
Il le baisa.

Ce fut beau et laid. C’était de la douleur inhumaine dont ils jouirent, entre
eux, malgré leur sexe. Pharaon en fit le cri.

Le même cri que sa peur à la clôture qui avait été sourd; mais là, ce fut sa
volupté. Il y avait un tour entier, qu’il avait fait, où ces extrémités de
l’être fusionnaient. Ce fut le même cri.

Le monstre, baisé, n’était qu’une loque.

Pharaon l’abandonna quand il fut exténué. Joseph, barbare, se prosterna.

C’était tard, un petit bouquet de Pivoines écarlates et roses, cueillies,


maintenu entre ses deux mains, sur son ventre. Il se fixa à regarder le
Ravensberg et le ciel. Pharaon sut aller au jardin, reprendre son calme, se

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recueillir. Au visionnement, il redevint plus simple, à cause du paysage. Il
avait fait son travail et se radoucissait face au petit mont avec qui il
s’entretenait, muet.

Domino avait les yeux rouges d’avoir pleuré et elle était anéantie. Elle
regardait Pharaon, hébétée, atroce, enceinte du crime. Ils étaient assis dans
sa cuisine. Pharaon était à côté d ’elle, une main sur sa nuque, la
contenant. Elle était immonde éprouvant son vice, celui de son amant.
Elle était inhumaine.

Pharaon l’accueillit dans ses bras quand, débordante, elle fut debout. Il la
poussa alors contre la table où elle pleurait. Ils résidèrent, mais lui bandait
car leurs ventres étaient proches et les sexes se mouillaient. C’est alors
que Pharaon voulut se répandre en elle. Il abaissa son slip sous sa robe,
elle le fit avec lui, pour sa peine, et se découvrit. Elle le demanda et il

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sortit son pénis, raide. Il la pénétra à son ras sur le rebord de la table. Puis,
de ses pleurs Domino trouva son rut. De la douleur ils jouirent et firent le
tour de l’humanité, jusqu’à la commissure. C’était hideux, d’autant qu’ils
s’attendrirent, séjournant l’un sur l’autre, quand il gicla.

Le silence qui suivit fut terrible, car il n’y eut aucun bruit et qu’ils
éprouvèrent leurs moeurs. A elle, son mal lui revint, s’écria de torpeur et
s’enfuit. Vidé de lui, Pharaon s’anéantissait sur la table. Il devint
invisible.

Au commissariat, Pharaon avait pris la disposition de Joseph dans la


pièce, exact sur la chaise où il s’était reclus, soustrait à l’affection du jour
et aux penchants des ombres. Les menottes, souffrant, en peine, il avait
donc pris sa place. Là, tout à sa tâche, le Saint eut plutôt un sourire au
visage repentant de sa hideur. Une infinitésimale joie.

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Janvier 1997

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