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Produit Tensoriel et Propriétés Universelles

Le chapitre traite du produit tensoriel de deux espaces vectoriels, définissant des applications bilinéaires et trilineaires ainsi que les propriétés universelles associées. Il établit l'existence et l'unicité du produit tensoriel, noté V ⊗ W, et démontre ses propriétés d'associativité et de commutativité. Enfin, il introduit des isomorphismes canoniques et des concepts liés aux tenseurs décomposables.

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Produit Tensoriel et Propriétés Universelles

Le chapitre traite du produit tensoriel de deux espaces vectoriels, définissant des applications bilinéaires et trilineaires ainsi que les propriétés universelles associées. Il établit l'existence et l'unicité du produit tensoriel, noté V ⊗ W, et démontre ses propriétés d'associativité et de commutativité. Enfin, il introduit des isomorphismes canoniques et des concepts liés aux tenseurs décomposables.

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CHAPITRE 7

PRODUIT TENSORIEL ET APPLICATIONS

28. Produit tensoriel


(1)
Soient k un corps et V, W deux k-espaces vectoriels.

Notation 28.1. — Pour tout k-ev F , on note Bil(V, W ; F ) l’espace vectoriel des appli-
cations bilinéaires V × W → F .
De même, si U est un troisième k-ev, on note Tril(U, V, W ; F ) l’espace vectoriel des
applications trilinéaires U × V × W → F .
Plus généralement, pour des k-ev V1 , . . . , Vp , F , on note Multp (V1 , . . . , Vp ; F ) le k-ev des
applications p-linéaires V1 × · · · × Vp → F . Si V1 = · · · = Vp , on le notera simplement
Multp (V, F ).
Par ailleurs, on note Hom(V, F ) le k-ev des applications linéaires V → F (aussi noté
parfois L (V, F )). En particulier, Hom(V, k) est l’espace dual V ∗ .

Remarquons que si β : V × W → E (resp. f : E → F ) est une application bilinéaire


(resp. linéaire), alors l’application composée f ◦ β : V × W → F est bilinéaire.

Définition 28.2. — Étant donné V, W , on cherche à construire un couple (E, β), où E
est un k-ev et β : V ×W → E une application bilinéaire, vérifiant la propriété universelle
suivante : pour toute application bilinéaire b : V × W → F , où F est un k-ev, il existe
une unique application linéaire fb : E → F telle que f ◦ β = b. En d’autres termes, pour
tout k-ev F , l’application linéaire
Hom(E, F ) → Bil(V, W ; F ), f 7→ f ◦ β
est bijective et l’application inverse est notée b 7→ fb .
Commençons par remarquer que, comme dans tout « problème universel » de ce type, si
une solution (E, β) existe alors elle est unique à isomorphisme unique près, i.e. on a la
proposition suivante.

Proposition 28.3. — Soient (E, β) et (E 0 , β 0 ) deux solutions du problème universel pré-


cédent.
(i) Il existe une unique application linéaire f : E → E 0 telle que f ◦ β = β 0 .
(ii) De même, il existe une unique application linéaire g : E 0 → E telle que g ◦ β 0 = β.
(iii) On a g ◦ f = idE et f ◦ g = idE 0 . Par conséquent, f et g sont des isomorphismes
réciproques l’un de l’autre.

(1)
Version du 2/12/2016.
128 CHAPITRE 7. PRODUIT TENSORIEL ET APPLICATIONS

Démonstration. — (i) et (ii) : D’après la propriété universelle de (E, β), il existe une unique
application linéaire f : E → E 0 telle que f ◦ β = β 0 . Et, d’après la propriété universelle de
(E 0 , β 0 ), il existe une unique application linéaire g : E 0 → E telle que g ◦ β 0 = β.
(iii) Alors on a g ◦ f ◦ β = g ◦ β 0 = β = idE ◦β. Donc d’après l’unicité dans la propriété
universelle de (E, β) on a g ◦ f = idE . On obtient de même que f ◦ g = idE 0 .

Théorème 28.4. — (i) Le problème universel précédent admet une solution, unique à
isomorphe unique près, notée V ⊗ W et appelée le produit tensoriel de V et W .
(ii) Si V et W sont de dimension finie, on a dim(V ⊗ W ) = dim(V ) dim(W ).
(iii) On a un isomorphisme canonique k ⊗ V = V .

Démonstration. — Soit (ei )i∈I (resp. (e0j )j∈J ) une base de V (resp. de W ). Pour tout couple
(i, j) ∈ I × J introduisons un symbole t(i, j) et soit E le k-ev de base (t(i, j))(i,j)∈I×J .
On définit l’application β : V × W → E en posant β(ei , e0j ) = t(i, j) et en l’étendant par
bilinéarité, i.e. tout v ∈ V (resp. w ∈ W ) s’écrit de manière unique comme une combinaison
linéaire
X X
v= λi e i , w= µj e0j
i∈I j∈J

avec les λi dans k nuls sauf pour un nombre fini d’indices, et de même pour les µj , et l’on
pose
X
β(v, w) = λi µj t(i, j).
(i,j)∈I×J

Soit b : V × W → F une application bilinéaire. Alors une application linéaire f : E → F


telle que f ◦ β = b doit nécessairement vérifier f (t(i, j)) = b(ei , e0j ) pour tout (i, j) ∈ I × J.
Réciproquement, soit f : E → F l’application linéaire définie par les égalités précédentes
(i.e. en se donnant les valeurs de f sur les éléments d’une base de E). Alors pour tous
v ∈ V et w ∈ W comme plus haut, on a :
 X  X
f (β(v, w)) = f λi µj t(i, j) = λi µj b(ei , e0j ) = b(v, w).
(i,j)∈I×J (i,j)∈I×J

Ceci montre que le couple (E, β) vérifie la propriété universelle. On note alors E = V ⊗ W
et pour tous v ∈ V et w ∈ W , on note v ⊗ w l’élément β(v, w) de V ⊗ W .
(ii) Si V (resp. W ) est de dimension finie p = |I| (resp. q = |J|), alors comme le cardinal
de I × J est pq, on obtient dim(V ⊗ W ) = |I × J| = pq = dim(V ) dim(W ).
(iii) L’application k × V → V , (λ, v) 7→ λv est bilinéaire donc induit une unique appli-
cation linéaire f : k ⊗ V → V telle que f (λ ⊗ v) = λv pour tout λ ∈ k et v ∈ V .
D’autre part, l’application β : k × V → k ⊗ V , (λ, v) 7→ λ ⊗ v est bilinéaire donc, en
particulier, l’application τ : V → k ⊗ V , v 7→ 1 ⊗ v est linéaire. Elle vérifie f ◦ τ = idV .
De plus, tout élément x de k ⊗ V s’écrit comme une somme finie
n
X
x= λi 1 ⊗ vi
i=1

avec λi ∈ k et vi ∈ V . Par bilinéarité de β, on a λi 1 ⊗ vi = λi (1 ⊗ vi ) = 1 ⊗ λi vi pour tout


i, d’où x = 1 ⊗ v avec v = λ1 v1 + · · · + λn vn = f (x). Ceci montre que τ ◦ f = idk⊗V . Par
conséquent, f et τ sont des isomorphisme réciproques l’un de l’autre.
28. PRODUIT TENSORIEL 129

Terminologie 28.5 (Tenseurs décomposables). — Tout élément de V ⊗ W de la


forme v ⊗ w est appelé un tenseur décomposable. Tout élément de V ⊗ W s’écrit comme
une somme finie v1 ⊗ w1 + · · · + vN ⊗ wN de tenseurs décomposables. Mais attention, si
V, W sont tous deux de dimension > 1, il existe des éléments de V ⊗ W qui ne sont pas
décomposables ! On en verra (peut-être) des exemples plus loin.

Théorème 28.6. — Le produit tensoriel ⊗ possède les propriétés suivantes :


(1) Il est associatif, i.e. pour tous k-ev U, V, W , il existe un unique isomorphisme

f : (U ⊗ V ) ⊗ W −→ U ⊗ (V ⊗ W )

tel que f (u ⊗ v) ⊗ w = u ⊗ (v ⊗ w) pour tout u ∈ U , v ∈ V , w ∈ W .

(2) Il est commutatif, i.e. il existe un unique isomorphisme g : U ⊗ V −→ V ⊗ U tel
que g(u ⊗ v) = v ⊗ u pour tout u ∈ U , v ∈ V .

Pour faire la démonstration, il est utile de disposer du résultat suivant.

Lemme 28.7. — (i) Soient V, W, F des k-ev. Les applications G et D qui à tout b ∈
Bil(U, V ; F ) associent respectivement les applications linéaires
G(b) : U → Hom(V, F ), u 7→ b(u, −), D(b) : V → Hom(U, F ), v 7→ b(−, v)
i.e. G(b)(u)(v) = b(u, v) = D(b)(v)(u) pour tout u ∈ U et v ∈ V , sont des isomorphismes
de k-espaces vectoriels. On a donc des isomorphismes canoniques
Hom(U, Hom(V, F )) = Bil(U, V ; F ) = Hom(V, Hom(U, F ))
(ii) Plus généralement, pour des k-ev V1 , . . . , Vp , F , on a des isomorphismes canoniques :

Multp (V1 , . . . , Vp ; F ) = Hom Vp , Multp−1 (V1 , . . . , Vp−1 ; F )



 
= Hom Vp , Hom Vp−1 , Multp−2 (V1 , . . . , Vp−2 ; F ) = · · ·

Démonstration. — Soit G0 l’application qui à tout f ∈ Hom(U, Hom(V, F )) associe l’ap-


plication bilinéaire
G0 (f ) : U × V → F, (u, v) 7→ f (u)(v).
Alors on a G(G0 (f ))(u) = G0 (f )(u, −) = f (u) donc G ◦ G0 = id. De même, pour tout
b ∈ Bil(U, V ; F ) on a G0 (G(b))(u, v) = G(b)(u)(v) = b(u, v), donc G0 ◦ G = id. Ceci prouve
que G et G0 sont des isomorphismes réciproques l’un de l’autre. On obtient de même le
second isomorphisme de (i), ainsi que la généralisation (ii).
Démonstration du théorème 28.6. — (1) Pour tout k-ev F , on a des isomorphismes cano-
niques
   
Hom (U ⊗ V ) ⊗ W, F = Hom U ⊗ V, Hom(W, F ) = Hom U, Hom V, Hom(W, F )
et
   
Hom U ⊗ (V ⊗ W ), F = Hom U, Hom(V ⊗ W, F ) = Hom U, Hom V, Hom(W, F )

qui à toute application linéaire f : (U ⊗ V ) ⊗ W → F (resp. g : U ⊗ (V ⊗ W ) → F ) associe


l’application trilinéaire Tf (resp. Tg ) de U × V × W vers F telle que
 
Tf (u, v, w) = f (u ⊗ v) ⊗ w , Tg (u, v, w) = g u ⊗ (v ⊗ w) .
130 CHAPITRE 7. PRODUIT TENSORIEL ET APPLICATIONS

Ceci prouve le point (1). Le point (2) s’obtient en notant que l’on a un isomorphisme
canonique Bil(U, V ; F ) = Bil(V, U ; F ), obtenu en associant à tout application bilinéaire
b : U × V → F l’application bilinéaire b0 : V × U → F définie par b0 (v, u) = b(u, v).

Notation 28.8. — Comme le produit tensoriel est associatif, on peut omettre les paren-
thèses, i.e. le produit tensoriel (U ⊗ V ) ⊗ W = U ⊗ (V ⊗ W ) sera noté U ⊗ V ⊗ W .
En particulier, pour tout entier p ≥ 1, on pose T p (V ) = V ⊗p = V ⊗ · · · ⊗ V (p facteurs).
Pour tous p, q ∈ N∗ on a donc un isomorphisme canonique

T p (V ) ⊗ T q (V ) −→ T p+q (V )
envoyant (v1 ⊗ · · · ⊗ vp ) ⊗ (v10 ⊗ · · · ⊗ vq0 ) sur v1 ⊗ · · · ⊗ vp ⊗ v10 ⊗ · · · ⊗ vq0 .
On pose aussi T 0 (V ) = k. Alors, tenant compte du point (iii) du théorème 28.4, on
obtient pour tous p, q ∈ N un isomorphisme canonique

(?) T p (V ) ⊗ T q (V ) −→ T p+q (V ).

En fait, la démonstration du théorème 28.6 prouve le résultat suivant dans le cas où
n = 3, et en procédant par récurrence on obtient le théorème ci-dessous.

Théorème 28.9 (Propriété universelle de V1 ⊗ · · · ⊗ Vn ). — Soient V1 , . . ., Vn des


k-ev.
(i) L’application τn : V1 × · · · × Vn → V1 ⊗ · · · ⊗ Vn , (v1 , . . . , vn ) 7→ v1 ⊗ · · · ⊗ vn est
n-linéaire.
(ii) Pour tout k-ev F , on a un isomorphisme canonique
Hom(V1 ⊗ · · · ⊗ Vn , F ) = Multn (V1 , . . . , Vn ; F ), f 7→ f ◦ τn
i.e. pour toute application n-linéaire α : V1 × · · · × Vn → F , il existe une unique application
linéaire f : V1 ⊗ · · · ⊗ Vn → F telle que f (v1 ⊗ · · · ⊗ vn ) = α(v1 , . . . , vn ) pour tous v1 ∈ V1 ,
. . ., vn ∈ Vn .

29. Algèbre tensorielle T (V )


Commençons par le « rappel » suivant.

Rappel 29.1 (Sommes directes arbitraires). — Soit I un ensemble d’indices arbi-


traire, i.e. pas nécessairement fini. Pour tout i ∈ I, soit Vi un k-ev. Par définition, le pro-
Q
duit des Vi , noté i∈I Vi est l’espace vectoriel des familles (vi )i∈I , où vi ∈ Vi pour tout i ∈ I.
Évidemment, la structure d’espace vectoriel est définie terme à terme, i.e. λ(vi ) + (vi0 ) =
(λvi + vi0 ).
L
La somme directe des Vi , notée i∈I Vi , est le sev formé des familles (vi )i∈I , avec
vi ∈ Vi et vi = 0 sauf pour un nombre fini d’indices. Si Bi = (eλi )λ∈Λi est une base de
Vi , alors la réunion disjointe des Bi , notée i∈I Bi est une base de S = i∈I Vi , i.e. tout
F L

élément x ∈ S s’écrit de façon unique


X XX
x= vi = αi,λ eλi ,
i∈I i∈I λ∈Λi

avec les vi ∈ Vi et αi,λ ∈ k nuls sauf pour un nombre fini d’indices.


29. ALGÈBRE TENSORIELLE T (V ) 131

Par exemple, l’anneau de polynômes k[X] est la somme directe des k-ev Vn = kX n , tous
de dimension 1, puisque tout polynôme P s’écrit de façon unique
X
P = an X n
n∈N

avec les an ∈ k nuls sauf pour un nombre fini d’indices.


L Q
Bien sûr, si I est fini l’inclusion i∈I Vi ⊂ i∈I Vi est une égalité, mais si I est infini (et
chaque Vi non nul) cette inclusion est stricte.
Signalons au passage la proposition suivante, qui se déduit de la démonstration du théo-
rème 28.4.
Proposition 29.2. — Le produit tensoriel commute aux sommes directes arbitraires, i.e.
pour toute famille (Vi )i∈I de k-ev on a un isomorphisme canonique
M  M
Vi ⊗ W = (Vi ⊗ W ).
i∈I i∈I

Définition 29.3 (k-ev gradués). — Soit V un k-espace vectoriel. On dit que V est
N-gradué s’il est la somme directe de sous-espaces vectoriels Vn , pour n ∈ N, i.e. si
M
V = Vn .
n∈N

Dans ce cas, Vn s’appelle la composante homogène de degré n de V . Tout élément non nul
de Vn est appelé un élément homogène de degré n. Il résulte de la définition que tout v ∈ V
P
s’écrit de façon unique v = n∈N vn avec vn ∈ Vn et vn = 0 sauf pour un nombre fini
d’indices ; chaque vn s’appelle la composante homogène de degré n de v.
On définit de même la notion de k-ev Z-gradué. Par exemple,
M M
k[X] = kX n , resp. k[X, X −1 ] = kX n
n∈N n∈Z

est N-gradué (resp. Z-gradué). Plus généralement,


M
A = k[X1 , . . . , Xp ] = An
n∈N

est N-gradué, où An désigne le k-ev des polynômes en X1 , . . . , Xp qui sont homogènes de
degré total n.
Définitions 29.4 (k-algèbres et k-algèbres graduées). — Soit A un k-ev. D’après la
propriété universelle du produit tensoriel, se donner sur A une « multiplication » bilinéaire
m : A × A → A équivaut à se donner l’application linéaire µ : A ⊗ A → A telle que
µ(a ⊗ b) = m(a, b). Dire que m est associative, i.e. que m(a, m(b, c)) = m(m(a, b), c) pour
tous a, b, c ∈ A, équivaut à dire que
(∗) µ(a ⊗ µ(b ⊗ c)) = µ(µ(a ⊗ b) ⊗ c)
pour tous a, b, c ∈ A. De plus, comme les deux membres de (∗) sont trilinéaires, i.e. linéaires
en a, b et c, il suffit de vérifier cette égalité lorsque a, b, c parcourent chacun un système de
générateurs (par exemple une base) de A.
Enfin, dire que A possède un élément unité 1 signifie que µ(1 ⊗ a) = a = µ(a ⊗ 1) pour
tout a ∈ A. Et, comme plus haut, il suffit de vérifier cette égalité lorsque a parcourt un
système de générateurs (par exemple une base) de A.
132 CHAPITRE 7. PRODUIT TENSORIEL ET APPLICATIONS

Dans la suite, on ne considérera que des k-algèbres associatives avec élément unité et
pour abréger on écrira souvent « k-algèbre » au lieu de « k-algèbre associative avec unité ».
L
Si de plus A = n∈N An est N-graduée, on dit que la multiplication µ : A ⊗ A → A est
graduée si pour tous p, q ∈ N on a µ(Ap ⊗ Aq ) ⊂ Ap+q . Noter que, d’après la proposition
précédente, on a M
A⊗A= Ap ⊗ Aq .
(p,q)∈N2

Par conséquent, pour se donner sur A une structure de k-algèbre (associative avec unité)
graduée, il suffit de définir un élément 1 ∈ A0 et pour tout (p, q) ∈ N2 une application
linéaire µp,q : Ap ⊗ Aq → Ap+q , d’où une application linéaire A ⊗ A → A, et de vérifier
que pour tous éléments homogènes a, b, c on a l’égalité d’associativité (∗) ainsi que l’égalité
µ(1 ⊗ a) = a = µ(a ⊗ 1).

Définition 29.5. — Soit V un k-ev. On définit son algèbre tensorielle T (V ) par :


M
T (V ) = T p (V ) = k ⊕ V ⊕ V ⊗2 ⊕ V ⊗3 ⊕ · · ·
p∈N

Les isomorphismes canoniques T p (V ) ⊗ T q (V ) −→ T p+q (V ) définissent une multiplication
bilinéaire graduée sur T (V ), pour laquelle l’élément 1 ∈ k = T 0 (V ) est élément neutre. De
plus, cette multiplication est associative puisque pour tous v1 , . . . , vp+q+r ∈ V on a :
 
(v1 ⊗ · · · ⊗ vp ) · (vp+1 ⊗ · · · ⊗ vp+q ) · (vp+q+1 ⊗ · · · ⊗ vp+q+r ) = v1 ⊗ · · · ⊗ vp+q+r
 
= (v1 ⊗ · · · ⊗ vp ) · (vp+1 ⊗ · · · ⊗ vp+q ) · (vp+q+1 ⊗ · · · ⊗ vp+q+r ) .

On identifie V à la partie homogène de degré un T 1 (V ) = V .

Définition 29.6 (Idéaux bilatères et algèbres quotients)


Soit A une k-algèbre associative avec unité et soit I un sev de A. On dit que :
(1) I est un idéal à gauche (resp. à droite) si pour tout x ∈ I, a ∈ A on a : ax ∈ I
(resp. xa ∈ I).
(2) I est un idéal bilatère si c’est un idéal à gauche et à droite, i.e. si pour tout x ∈ I,
a, b ∈ A on a : axb ∈ I.
Soit I un idéal bilatère ; pour tout a ∈ A notons a + I l’image de a dans l’espace vectoriel
quotient A/I. Alors A/I est muni d’une structure de k-algèbre définie par :
(†) (a + I)(b + I) = ab + I.
Cette multiplication est bien définie car pour tout x, y ∈ I on a
(a + x)(b + y) = ab + xb + ay + xy
et, puisque I est un idéal bilatère, chacun des termes xb, ay et xy appartient à I. Ceci
montre que la classe ab + I ne dépend que des classes a + I et b + I (et non du choix de
a et b dans ces classes). Ayant ainsi vérifié que la multiplication (†) est bien définie, il est
immédiat de voir qu’elle est associative et possède 1 + I comme élément neutre.
Pour tout morphisme de k-algèbres φ : A → B, son noyau I = Ker(φ) est un idéal
bilatère de A. On obtient alors que φ induit un morphisme d’algèbres φ : A/I → B défini
par φ(a + I) = φ(a).
29. ALGÈBRE TENSORIELLE T (V ) 133

Théorème 29.7 (Propriété universelle de T (V )). — La k-algèbre T (V ) possède la


propriété universelle suivante : pour toute k-algèbre A et toute application linéaire f :
V → A, il existe un unique morphisme de k-algèbres associatives avec unité φ : T (V ) → A
tel que φ(v) = f (v) pour tout v ∈ V .
Si de plus A est engendrée comme k-algèbre par f (V ) alors φ est surjectif donc induit

un isomorphisme de k-algèbres φ : T (V )/I −→ A, où I = Ker(φ).
Démonstration. — Pour tout p ≥ 1, l’application V p → A, (v1 , . . . , vp ) 7→ f (v1 ) · · · f (vp )
est p-linéaire. Donc, d’après la propriété universelle du produit tensoriel 28.9, il existe une
unique application linéaire φp : T p (V ) → A telle que
(♥) φp (v1 ⊗ · · · ⊗ vp ) = f (v1 ) · · · f (vp )
pour tout v1 , . . . , vp ∈ V . Soit φ0 = T 0 (V ) = k → A l’unique application linéaire telle que
φ0 (1) = 1A . Comme T (V ) est la somme directe des T p (V ), il existe une unique application
linéaire φ : T (V ) → A telle que φ(x) = φp (x) pour tout x ∈ T p (V ). Montrons que φ est
un morphisme d’algèbres. Déjà, on a φ(1) = 1A . Prouvons que φ(ab) = φ(a)φ(b) pour tout
a, b ∈ A. Comme les deux membres sont linéaires en a et b, il suffit de le vérifier lorsque
a = v1 ⊗ · · · ⊗ vp et b = v10 ⊗ · · · ⊗ vq0 , auquel cas c’est clair :
φ(ab) = φ(v1 ⊗ · · · ⊗ vp ⊗ v10 ⊗ · · · ⊗ vq0 ) = f (v1 ) · · · f (vp )f (v10 ) · · · f (vq0 ) = φ(a)φ(b).
Ceci prouve l’existence de φ. De plus, étant un morphisme de k-algèbres avec unité, φ doit
nécessairement vérifier φ(1) = 1A ainsi que (♥). Ceci prouve l’unicité, d’où la première
assertion. Pour la seconde, rappelons que « A est engendrée comme k-algèbre par f (V ) »
signifie que les produits f (v1 ) · · · f (vn ) engendrent A comme k-espace vectoriel. Sous cette
hypothèse, il est clair que φ est surjective, d’où la seconde assertion.
Dans les sections suivantes, on aura besoin de la notion ci-dessous.
L
Définition 29.8 (Idéaux gradués). — Soient A = n∈N An une k-algèbre graduée et
I un idéal bilatère de A. Pour tout n, on pose In = I ∩An . Les projections πn : An → An /In
induisent une application linéaire surjective
M M
π:A= An → (An /In )
n∈N n∈N
0
L
dont le noyau est I = n∈N In , qui est un idéal bilatère car pour tous a ∈ Ap , b ∈ Aq
et x ∈ In on a axb ∈ I ∩ Ap+n+q = Ip+n+q . Par conséquent, l’algèbre quotient A/I 0 est
graduée, i.e. on a M
A/I 0 = (An /In ).
n∈N
On dit que I est un idéal gradué si l’inclusion I 0 ⊂ I est une égalité. Dans ce cas l’algèbre
quotient A/I égale A/I 0 et est donc graduée.
Attention : un idéal bilatère de A n’est pas nécessairement gradué. Par exemple, prenons
A = k[X], graduée par An = kX n , et soit I l’idéal engendré par X − 1 ; pour tout n on a
I ∩ An = {0} donc I 0 = {0}, ce qui montre que I n’est pas un idéal gradué. La proposition
suivante donne un critère pour que I soit gradué.
Proposition 29.9 (Idéaux gradués et éléments homogènes)
L
Soient A = n∈N An une k-algèbre graduée et I un idéal bilatère de A. Pour tout n,
posons In = I ∩ An . Les conditions suivantes sont équivalentes :
134 CHAPITRE 7. PRODUIT TENSORIEL ET APPLICATIONS

L
(i) I est gradué, i.e. n∈N In = I.
(ii) Tout élément de I est somme d’éléments homogènes appartenant à I.
(iii) Pour tout x ∈ I, chaque composante homogène xn de x appartient à I.
(iv) I est engendré comme idéal par des éléments homogènes.
Démonstration. — La somme des In est directe et contenue dans I ; elle lui est égale ssi la
condition (ii) ou (iii) est vérifiée. Ceci prouve l’équivalence de (i), (ii) et (iii).
Supposons que I soit engendré comme idéal par des éléments xλ , où chaque xλ est
homogène de degré dλ , pour λ variant dans un ensemble d’indices Λ. Ceci signifie que I
est engendré comme k-ev par les éléments axλ b, pour λ ∈ Λ et a, b ∈ A. Comme chaque
a (resp. b) est somme de ses composantes homogènes ap (resp. bq ) on obtient que I est
engendré comme k-ev par les éléments homogènes ap xλ bq , donc (ii) est vérifié.
Enfin, supposons (iii) vérifié et soit (xλ )λ∈Λ un système quelconque de générateurs de
l’idéal I. Par hypothèse, chaque composante homogène xλ,n de xλ appartient à I, donc I
est a fortiori engendré par les éléments homogènes xλ,n , pour λ ∈ Λ et n ∈ N. Ceci prouve
l’équivalence des quatre conditions.

30. Algèbre extérieure Λ(V )


Définition 30.1. — On pose Λ(V ) = T (V )/I, où I est l’idéal bilatère engendré par
les éléments homogènes v ⊗ v ∈ T 2 (V ), pour v parcourant V . C’est un idéal gradué,
n n
L
contenu dans n≥2 T (V ), i.e. tel que In = I ∩ T (V ) est nul pour n = 0, 1. Posant
Λp (V ) = T p (V )/Ip on a donc
Λ(V ) = k ⊕ V ⊕ Λ2 (V ) ⊕ · · ·
Pour v1 , . . . , vp ∈ V , on note v1 ∧ · · · ∧ vp l’image de v1 ⊗ · · · ⊗ vp dans Λp (V ). Noter que
l’application
θp : V p → Λp (V ), (v1 , . . . , vp ) 7→ v1 ∧ · · · ∧ vp
est p-linéaire, étant la composée de l’application p-linéaire τp : V p → T p (V ) et de l’appli-
cation linéaire πp : T p (V ) → Λp (V ).
Proposition 30.2. — Soient v1 , . . . , vp ∈ V .
(1) Pour toute permutation σ ∈ Sp , notant ε(σ) sa signature, on a :
vσ(1) ∧ · · · ∧ vσ(p) = ε(σ) v1 ∧ · · · ∧ vp .
(2) S’il existe i < j tels que vi = vj alors v1 ∧ · · · ∧ vp = 0.
(3) Par conséquent, l’application θp : (v1 , . . . , vp ) 7→ v1 ∧ · · · ∧ vp est p-linéaire alternée.
Démonstration. — (1) Fixons i ∈ {1, . . . , p − 1} et posons u = v1 ∧ · · · ∧ vi−1 et w =
vi+2 ∧ · · · ∧ vp . Pour tous v, v 0 ∈ V , on a :
0 = u ∧ (v + v 0 ) ∧ (v + v 0 ) ∧ w = u ∧ v ∧ v ∧ w + u ∧ v 0 ∧ v 0 ∧ w + u ∧ v ∧ v 0 ∧ w + u ∧ v 0 ∧ v 0 ∧ w
et comme u ∧ v ∧ v ∧ w = 0 = u ∧ v 0 ∧ v 0 ∧ w, on obtient que
u ∧ v 0 ∧ v 0 ∧ w = −u ∧ v ∧ v 0 ∧ w.
Ceci prouve (1) lorsque σ est la transposition τi = (i, i + 1). Or on sait (exercice !) que Sp
est engendré par ces transpositions, et l’assertion (1) en découle en faisant agir Sp à droite
sur Λp (V ) par permutation des places.
30. ALGÈBRE EXTÉRIEURE Λ(V ) 135

Prouvons (2). D’après (1), on a


v1 ∧ · · · ∧ vp = (−1)j−i−1 v1 ∧ · · · ∧ vi ∧ vj ∧ vi+2 ∧ · · · ∧ vp ,
et le terme de droite est nul d’après l’hypothèse vj = vi . Enfin, (3) découle de (2).
Notation 30.3. — Pour tout k-ev F , on note Altp (V, F ) l’espace vectoriel des applica-
tions p-linéaires alternées V p → F . Noter que comme l’application θp : V p → Λp (V ) est
p-linéaire alternée, alors f ◦ θp ∈ Altp (V, F ) pour toute application linéaire f : Λp (V ) → F .
Théorème 30.4. — Pour tout k-ev F , on a un isomorphisme canonique
(♠) Hom(Λp (V ), F ) = Altp (V, F ), g 7→ g ◦ θp
i.e. pour toute application p-linéaire alternée α : V p → F , il existe une unique application
linéaire g : Λp (V ) → F telle que f (v1 ∧ · · · ∧ vp ) = α(v1 , . . . , vp ) pour tous v1 , . . . , vp ∈ V .
Démonstration. — Rappelons d’abord que θp est la composée de l’application p-linéaire
τp : V p → T p (V ) et de la projection πp : T p (V ) → Λp (V ). D’après la propriété universelle
du produit tensoriel 28.9, on a un isomorphisme canonique
(♦) Hom(T p (V ), F ) = Multp (V, F ), f 7→ f ◦ τp .
Comme Λp (V ) = T p (V )/Ip , alors le terme de gauche de (♠) est formé des applications
linéaires f : T p (V ) → F qui s’annulent sur Ip , i.e. qui se factorisent en f = f ◦ πp , pour
une application linéaire (unique puisque πp est surjectif) f : Λp (V ) → F .
Dans ce cas, l’application p-linéaire f ◦ τp = f ◦ θp est alternée, puisque θp l’est. Ceci
montre que l’isomorphisme (♦) envoie Hom(Λp (V ), F ) dans Altp (V, F ).
Réciproquement, soit α ∈ Altp (V, F ) et soit f : T p (V ) → F l’unique application linéaire
telle que
f (v1 ⊗ · · · ⊗ vp ) = α(v1 , . . . , vp )
pour tous v1 , . . . , vp . Par définition, Ip est engendré comme k-espace vectoriel par les ten-
seurs
x ⊗ v ⊗ v ⊗ y,
où v ∈ V se trouve aux places i et i + 1, et x ∈ T i−1 (V ), y ∈ T p−i−1 (V ). Comme α est
alternée, alors f s’annule sur tout tel tenseur, donc sur Ip . Par conséquent, f se factorise
en f = f ◦ πp et l’on a α = f ◦ θp . Ceci prouve le théorème.
Théorème 30.5. — Supposons dim(V ) = n et soit B = (e1 , . . . , en ) une base de V .
Pour tout p ∈ N∗ , posons Ip (n) = {(i1 , . . . , ip ) ∈ Np | 1 ≤ i1 < · · · < ip ≤ n} et pour tout
I = (i1 , . . . , ip ) dans Ip (n), posons
eI = ei1 ∧ · · · ∧ eip .
Alors les eI , pour I ∈ Ip (n), forment une base de Λp (V ). On a donc Λp (V ) = {0} si p > n
et dim Λp (V ) = np pour p ≤ n. En particulier, Λn (V ) est de dimension 1, engendré par
e1 ∧ · · · ∧ en .
Démonstration. — T p (V ) est engendré par les tenseurs ej1 ⊗· · ·⊗ejp pour 1 ≤ j1 , . . . , jp ≤ n
donc Λp (V ) est engendré par leurs images eJ = ej1 ∧ · · · ∧ ejp . D’autre la proposition 30.2, si
deux des indices sont égaux le p-vecteur eJ est nul, et si les indices sont tous distincts alors
eJ = ±eI où I est l’unique élément de Ip (n) obtenu en renumérotant les j` dans l’ordre
croissant. Ceci montre que les eI , pour I ∈ Ip (n), engendrent Λp (V ).
136 CHAPITRE 7. PRODUIT TENSORIEL ET APPLICATIONS

Montrons qu’ils sont linéairement indépendants. Soit B ∗ = (e∗1 , . . . , e∗n ) la base duale de
V . Pour tout F = (f1 , . . . , fp ) ∈ V ∗p , l’application

f1 (v1 ) · · · f1 (vp )
p
DF : V → k, (v1 , . . . , vp ) 7→ .. ..
. .
fp (v1 ) · · · fp (vp )
est p-linéaire alternée donc, d’après la propriété universelle 30.4, il existe une unique forme
linéaire gF : Λp (V ) → k telle que
gF (v1 ∧ · · · ∧ vp ) = DF (v1 , . . . , vp ).
Pour tout J = (j1 , . . . , jp ) ∈ Ip (n), appliquons ceci au p-uplet FJ = (e∗j1 , . . . , e∗jp ) et notons
gJ la forme linéaire sur Λp (V ) correspondante. Pour tous I, J ∈ Ip (n), on voit facilement
que la matrice  ∗ 
ej1 (ei1 ) · · · e∗j1 (eip )
 .. .. 
 . . 
e∗jp (ei1 ) · · · e∗jp (eip )
a au moins une ligne nulle si J 6= I et est la matrice identité si J = I. Il en résulte que
(
1 si J = I,
(∗) gJ (eI ) =
0 sinon.
Ceci prouve que les eI , pour I ∈ Ip (n), sont linéairement indépendants : en effet si l’on a
P
une égalité I∈Ip (n) λI eI = 0 avec λI ∈ k, alors en appliquant gJ on trouve λJ = 0.
Proposition 30.6. — (i) On a une application linéaire canonique Λp (V ∗ ) → Λp (V )∗ .
(ii) Elle est bijective si V est de dimension finie, donc on a dans ce cas un isomorphisme
canonique Λp (V ∗ ) = Λp (V )∗ .
Démonstration. — Pour tout F = (f1 , . . . , fp ) ∈ V ∗p , notons g(F ) la forme linéaire
Λp (V ) → k notée gF dans la démonstration précédente, i.e. pour tout v1 , . . . , vp ∈ V :
f1 (v1 ) · · · f1 (vp )
g(F )(v1 ∧ · · · ∧ vp ) = .. .. .
. .
fp (v1 ) · · · fp (vp )
Il résulte des propriétés du déterminant que l’application V ∗p → Λp (V )∗ , F 7→ gF est p-
linéaire alternée. Donc, d’après la propriété universelle 30.4, il existe une unique application
linéaire
φ : Λp (V ∗ ) → Λp (V )∗
telle que φ(f1 ∧ · · · ∧ fp ) = g(f1 , . . . , fp ) pour tous f1 , . . . , fp ∈ V ∗ et donc
f1 (v1 ) · · · f1 (vp )
(†) φ(f1 ∧ · · · ∧ fp )(v1 ∧ · · · ∧ vp ) = .. ..
. .
fp (v1 ) · · · fp (vp )
pour tous f1 , . . . , fp ∈ V ∗ et v1 , . . . , vp ∈ V . Ceci prouve (i).
(ii) Supposons V de dimension finie et soit B = (e1 , . . . , en ) une base de V et B ∗ =
(e∗1 , . . . , e∗n ) la base duale de V ∗ . Pour tous I, J ∈ Ip (n) notons eI = ei1 ∧ · · · ∧ eip et
e∗J = e∗j1 ∧ · · · ∧ e∗jp . Alors, les eI (resp. e∗J ) forment une base Bp de Λp (V ) (resp. Cp de
31. LE PLONGEMENT Pr (k) × Ps (k) ⊂ Prs+r+s (k) 137

Λp (V ∗ )). Notons également Bp∗ la base de Λp (V )∗ duale de Bp . D’après la définition (†),


on a (
1 si J = I,
φ(e∗J )(eI ) =
0 sinon.
Ceci montre que φ envoie la base Cp de Λp (V ∗ ) sur la base Bp∗ de Λp (V )∗ . Par conséquent,
φ est un isomorphisme.
Remarque 30.7. — Soit V un k-ev de dimension finie. Rappelons qu’on a un isomor-
phisme canonique V = V ∗∗ . Combiné avec le théorème 30.4 et la proposition 30.6, ceci
donne les isomorphismes canonique suivants :
Altp (V ∗ , k) = Hom(Λp (V ∗ ), k) = Λp (V ∗ )∗ = Λp (V ∗∗ ) = Λp (V ).
Ceci justifie la définition ad hoc Λp (V ) = Altp (V ∗ , k) donnée dans le chapitre 6.

31. Le plongement Pr (k) × Ps (k) ⊂ Prs+r+s (k)


Proposition 31.1. — Soient V, W des k-espaces vectoriels.
(i) On a une application linéaire canonique φ : V ∗ ⊗ W → Hom(V, W ) telle que, pour
tous f ∈ V ∗ , w ∈ W et v ∈ V :
φ(f ⊗ w)(v) = f (v)w.
(ii) Si V et W sont de dimension finie, φ est un isomorphisme.
Démonstration. — (i) L’application θ : V ∗ × W → Hom(V, W ) définie par θ(f, w)(v) =
f (v)w pour tous f ∈ V ∗ , w ∈ W et v ∈ V est bilinéaire. Donc il existe une unique
application linéaire φ comme désiré.
(ii) Posons q = dim(V ), p = dim(W ) et soient B = (e1 , . . . , eq ) et B 0 = (w1 , . . . , wp )
des bases de V et W . Soit B ∗ = (e∗1 , . . . , e∗q ) la base duale de V ∗ . Alors les e∗j ⊗ wi , pour
i = 1, . . . , p et j = 1, . . . , q forment une base C de V ∗ ⊗ W .
D’autre part, via le choix des bases B et B 0 , Hom(V, W ) s’identifie au k-ev Mp,q (k)
des matrices à p lignes et q colonnes. Les matrices élémentaires Eij en forment une base.
Rappelons que Eij désigne la matrice dont tous les coefficients sont nuls sauf celui d’indice
(i, j) qui vaut 1 ; elle correspond à l’application linéaire u : V → W telle que u(ej ) = wi et
u(e` ) = 0 pour ` 6= j. Or, pour ` = 1, . . . , q on a :
(
wi si j = `,
φ(e∗j ⊗ wi )(e` ) = e∗j (e` )wi =
0 sinon.
Ceci montre que φ envoie la base C sur la base des Eij . Par conséquent φ est un isomor-
phisme.
Remarque 31.2. — Pour V, W arbitraires, on peut montrer que φ est injective et que son image est
formée des applications linéaires u : V → W de rang fini. En particulier, φ est un isomorphisme si V ou
W est de dimension finie. Mais pour V et W de dimension infinie, φ n’est pas surjective. Par exemple, si
W = V est de dimension infinie alors idV n’est pas de rang fini donc n’appartient pas à l’image de φ.

Définition 31.3 (Mineurs de taille r et matrices de rang 1)


Soient p, q des entiers ≥ 2. Pour A ∈ Mpq (k), on note aij son coefficient d’indice (i, j). On
rappelle que le rang de A est le nombre maximum de colonnes de A qui sont linéairement
indépendantes.
138 CHAPITRE 7. PRODUIT TENSORIEL ET APPLICATIONS

Soit r un entier tel que 0 < r ≤ p, q et soit I (resp. J) un sous-ensemble de cardinal r


de {1, . . . , p} (resp. de {1, . . . , q}). Alors le mineur ∆I,J (A) est le déterminant de la sous-
matrice de taille r formée par les lignes Li et colonnes Cj de A d’indices i ∈ I et j ∈ J.
On dit que ∆I,J (A) est un mineur de taille r. Par exemple, si
 
a b c d
A =  e f g h
` m n s
alors
b d
∆{1,3},{2,4} (A) = = bs − dm.
m s
On « rappelle » que A est de rang < r si et seulement si tous les mineurs de A de taille r
sont nuls.
Par conséquent, le sous-ensemble C1 (p, q) de Mp,q (k) formé des matrices de rang ≤ 1
(i.e. la matrice nulle et les matrices de rang 1) est la « sous-variété algébrique » de Mp,q (k)
définie par les équations polynomiales homogènes de degré 2 :
ai 1 j 1 ai 1 j 2
0= = ai 1 j 1 ai 2 j 2 − ai 1 j 2 ai 2 j 1
ai 2 j 1 ai 2 j 2
pour 1 ≤ i1 < i2 ≤ p et 1 ≤ j1 < j2 ≤ q. C’est un cône, i.e. si A y appartient alors λA
y appartient aussi pour tout λ ∈ k. On dit que C1 (p, q) privé du vecteur nul est un cône
épointé.
Proposition 31.4. — Soient V, W deux k-ev de dimension finie, posons E = Hom(V, W ).
Soit C1 le cône de E formé de 0 et des applications linéaires u : V → W de rang 1 et soit
C1× = C1 − {0}.
(i) L’application ψ : P(V ∗ ) × P(W ) → P(E), ([f ], [w]) 7→ [f ⊗ w] est bien définie et
injective.
(ii) L’image X de ψ est l’image dans P(E) de C1× , i.e.
 
X = ψ P(V ) × P(W ) = {[u] ∈ P(E) | u ∈ C1× }.

(iii) Identifions E à Mp,q (k) via le choix de bases de V et W . Alors X est la sous-variété
algébrique de P(Mp,q (k)) définie par les équations polynomiales homogènes de degré 2 :
ai 1 j 1 ai 2 j 2 = ai 1 j 2 ai 2 j 1
pour 1 ≤ i1 < i2 ≤ p et 1 ≤ j1 < j2 ≤ q.
Démonstration. — (i) Si on remplace f et w par λv et µw, avec λ, µ ∈ k × , alors (λf ) ⊗
(µw) = λµ(f ⊗ w), donc ψ est bien définie. Notons u l’application linéaire φ(f ⊗ w) : V →
W , v 7→ f (v)w. Alors Im(u) = kw et Ker(u) est l’hyperplan Ker(f ) de V . Tous les mutiples
λu avec λ ∈ k × ont même image et même noyau, donc la donnée de [u] détermine la droite
kw de W ainsi que la droite kf de V ∗ . Ceci montre que ψ est injective.
(ii) On vient de voir que φ(f ⊗ w) est de rang 1. Réciproquement, soit u : V → W de
rang 1 et soit w un générateur de Im(u). Alors il existe une application f : V → k telle
que u(v) = f (v)w pour tout v ∈ V et, comme u est linéaire, f l’est aussi, i.e. f ∈ V ∗ . On a
donc u = φ(f ⊗ w). Ceci montre que l’image X de ψ est l’image dans P(E) du cône épointé
C1× . L’assertion (iii) en découle en tenant compte de la définition précédente.
31. LE PLONGEMENT Pr (k) × Ps (k) ⊂ Prs+r+s (k) 139

Posons r = q − 1 et s = p − 1. Prenant des bases B = (e1 , . . . , eq ) et C = (w1 , . . . , wp )


de V et W , ainsi que la base duale B ∗ = (e∗1 , . . . , e∗q ) de V ∗ , on peut identifier P(V ∗ ) à
Pr (k) et P(W ) à Ps (k), i.e. le point de Pr (k) (resp. de Ps (k)) de coordoonnées homogènes
[y1 : · · · : yq ] (resp. [x1 : · · · : xp ]) correspond à [y1 e∗1 + · · · yq e∗q ] (resp. [x1 w1 + · · · + xp wp ]).
On a vu que φ(e∗j ⊗ wi ) est la matrice élémentaire Eij ; par conséquent
X q p 
X

φ yj ej ⊗ xi w i
j=1 i=1

est la matrice A ∈ Mpq (k) dont le coefficient d’indice (i, j) est xi yj . Notons enfin que Mpq (k)
est de dimension pq = rs + r + s + 1. On obtient ainsi le :
Corollaire 31.5. — L’application  Pr (k) × Ps (k) → Prs+r+s (k) qui associe à tout couple
[y1 : · · · : yq ], [x1 : · · · : xp ] l’image dans Prs+r+s (k) de la matrice
 
x1 y1 · · · x1 yq
 .. .. 
 . . 
xp y1 · · · xp y q
est injective. Son image est la sous-variété algébrique de
Prs+r+s (k) = {[A] = [a11 : · · · : apq ] | A ∈ Mpq (k), A 6= 0}
définie par les équations homogènes de degré 2 : ai1 j1 ai2 j2 = ai1 j2 ai2 j1 pour 1 ≤ i1 < i2 ≤ p
et 1 ≤ j1 < j2 ≤ q.
Le cours a aussi comporté une section 32 sur l’algèbre symétrique S(V ) d’un k-espace
vectoriel V . Cette section n’est pas au programme de l’examen. Elle sera peut-être rédigée
dans une version ultérieure du polycopié.
FIN (à la date du 2/12/2016)

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