Produit Tensoriel et Propriétés Universelles
Produit Tensoriel et Propriétés Universelles
Notation 28.1. — Pour tout k-ev F , on note Bil(V, W ; F ) l’espace vectoriel des appli-
cations bilinéaires V × W → F .
De même, si U est un troisième k-ev, on note Tril(U, V, W ; F ) l’espace vectoriel des
applications trilinéaires U × V × W → F .
Plus généralement, pour des k-ev V1 , . . . , Vp , F , on note Multp (V1 , . . . , Vp ; F ) le k-ev des
applications p-linéaires V1 × · · · × Vp → F . Si V1 = · · · = Vp , on le notera simplement
Multp (V, F ).
Par ailleurs, on note Hom(V, F ) le k-ev des applications linéaires V → F (aussi noté
parfois L (V, F )). En particulier, Hom(V, k) est l’espace dual V ∗ .
Définition 28.2. — Étant donné V, W , on cherche à construire un couple (E, β), où E
est un k-ev et β : V ×W → E une application bilinéaire, vérifiant la propriété universelle
suivante : pour toute application bilinéaire b : V × W → F , où F est un k-ev, il existe
une unique application linéaire fb : E → F telle que f ◦ β = b. En d’autres termes, pour
tout k-ev F , l’application linéaire
Hom(E, F ) → Bil(V, W ; F ), f 7→ f ◦ β
est bijective et l’application inverse est notée b 7→ fb .
Commençons par remarquer que, comme dans tout « problème universel » de ce type, si
une solution (E, β) existe alors elle est unique à isomorphisme unique près, i.e. on a la
proposition suivante.
(1)
Version du 2/12/2016.
128 CHAPITRE 7. PRODUIT TENSORIEL ET APPLICATIONS
Démonstration. — (i) et (ii) : D’après la propriété universelle de (E, β), il existe une unique
application linéaire f : E → E 0 telle que f ◦ β = β 0 . Et, d’après la propriété universelle de
(E 0 , β 0 ), il existe une unique application linéaire g : E 0 → E telle que g ◦ β 0 = β.
(iii) Alors on a g ◦ f ◦ β = g ◦ β 0 = β = idE ◦β. Donc d’après l’unicité dans la propriété
universelle de (E, β) on a g ◦ f = idE . On obtient de même que f ◦ g = idE 0 .
Théorème 28.4. — (i) Le problème universel précédent admet une solution, unique à
isomorphe unique près, notée V ⊗ W et appelée le produit tensoriel de V et W .
(ii) Si V et W sont de dimension finie, on a dim(V ⊗ W ) = dim(V ) dim(W ).
(iii) On a un isomorphisme canonique k ⊗ V = V .
Démonstration. — Soit (ei )i∈I (resp. (e0j )j∈J ) une base de V (resp. de W ). Pour tout couple
(i, j) ∈ I × J introduisons un symbole t(i, j) et soit E le k-ev de base (t(i, j))(i,j)∈I×J .
On définit l’application β : V × W → E en posant β(ei , e0j ) = t(i, j) et en l’étendant par
bilinéarité, i.e. tout v ∈ V (resp. w ∈ W ) s’écrit de manière unique comme une combinaison
linéaire
X X
v= λi e i , w= µj e0j
i∈I j∈J
avec les λi dans k nuls sauf pour un nombre fini d’indices, et de même pour les µj , et l’on
pose
X
β(v, w) = λi µj t(i, j).
(i,j)∈I×J
Ceci montre que le couple (E, β) vérifie la propriété universelle. On note alors E = V ⊗ W
et pour tous v ∈ V et w ∈ W , on note v ⊗ w l’élément β(v, w) de V ⊗ W .
(ii) Si V (resp. W ) est de dimension finie p = |I| (resp. q = |J|), alors comme le cardinal
de I × J est pq, on obtient dim(V ⊗ W ) = |I × J| = pq = dim(V ) dim(W ).
(iii) L’application k × V → V , (λ, v) 7→ λv est bilinéaire donc induit une unique appli-
cation linéaire f : k ⊗ V → V telle que f (λ ⊗ v) = λv pour tout λ ∈ k et v ∈ V .
D’autre part, l’application β : k × V → k ⊗ V , (λ, v) 7→ λ ⊗ v est bilinéaire donc, en
particulier, l’application τ : V → k ⊗ V , v 7→ 1 ⊗ v est linéaire. Elle vérifie f ◦ τ = idV .
De plus, tout élément x de k ⊗ V s’écrit comme une somme finie
n
X
x= λi 1 ⊗ vi
i=1
Lemme 28.7. — (i) Soient V, W, F des k-ev. Les applications G et D qui à tout b ∈
Bil(U, V ; F ) associent respectivement les applications linéaires
G(b) : U → Hom(V, F ), u 7→ b(u, −), D(b) : V → Hom(U, F ), v 7→ b(−, v)
i.e. G(b)(u)(v) = b(u, v) = D(b)(v)(u) pour tout u ∈ U et v ∈ V , sont des isomorphismes
de k-espaces vectoriels. On a donc des isomorphismes canoniques
Hom(U, Hom(V, F )) = Bil(U, V ; F ) = Hom(V, Hom(U, F ))
(ii) Plus généralement, pour des k-ev V1 , . . . , Vp , F , on a des isomorphismes canoniques :
Ceci prouve le point (1). Le point (2) s’obtient en notant que l’on a un isomorphisme
canonique Bil(U, V ; F ) = Bil(V, U ; F ), obtenu en associant à tout application bilinéaire
b : U × V → F l’application bilinéaire b0 : V × U → F définie par b0 (v, u) = b(u, v).
Notation 28.8. — Comme le produit tensoriel est associatif, on peut omettre les paren-
thèses, i.e. le produit tensoriel (U ⊗ V ) ⊗ W = U ⊗ (V ⊗ W ) sera noté U ⊗ V ⊗ W .
En particulier, pour tout entier p ≥ 1, on pose T p (V ) = V ⊗p = V ⊗ · · · ⊗ V (p facteurs).
Pour tous p, q ∈ N∗ on a donc un isomorphisme canonique
∼
T p (V ) ⊗ T q (V ) −→ T p+q (V )
envoyant (v1 ⊗ · · · ⊗ vp ) ⊗ (v10 ⊗ · · · ⊗ vq0 ) sur v1 ⊗ · · · ⊗ vp ⊗ v10 ⊗ · · · ⊗ vq0 .
On pose aussi T 0 (V ) = k. Alors, tenant compte du point (iii) du théorème 28.4, on
obtient pour tous p, q ∈ N un isomorphisme canonique
∼
(?) T p (V ) ⊗ T q (V ) −→ T p+q (V ).
En fait, la démonstration du théorème 28.6 prouve le résultat suivant dans le cas où
n = 3, et en procédant par récurrence on obtient le théorème ci-dessous.
Par exemple, l’anneau de polynômes k[X] est la somme directe des k-ev Vn = kX n , tous
de dimension 1, puisque tout polynôme P s’écrit de façon unique
X
P = an X n
n∈N
Définition 29.3 (k-ev gradués). — Soit V un k-espace vectoriel. On dit que V est
N-gradué s’il est la somme directe de sous-espaces vectoriels Vn , pour n ∈ N, i.e. si
M
V = Vn .
n∈N
Dans ce cas, Vn s’appelle la composante homogène de degré n de V . Tout élément non nul
de Vn est appelé un élément homogène de degré n. Il résulte de la définition que tout v ∈ V
P
s’écrit de façon unique v = n∈N vn avec vn ∈ Vn et vn = 0 sauf pour un nombre fini
d’indices ; chaque vn s’appelle la composante homogène de degré n de v.
On définit de même la notion de k-ev Z-gradué. Par exemple,
M M
k[X] = kX n , resp. k[X, X −1 ] = kX n
n∈N n∈Z
est N-gradué, où An désigne le k-ev des polynômes en X1 , . . . , Xp qui sont homogènes de
degré total n.
Définitions 29.4 (k-algèbres et k-algèbres graduées). — Soit A un k-ev. D’après la
propriété universelle du produit tensoriel, se donner sur A une « multiplication » bilinéaire
m : A × A → A équivaut à se donner l’application linéaire µ : A ⊗ A → A telle que
µ(a ⊗ b) = m(a, b). Dire que m est associative, i.e. que m(a, m(b, c)) = m(m(a, b), c) pour
tous a, b, c ∈ A, équivaut à dire que
(∗) µ(a ⊗ µ(b ⊗ c)) = µ(µ(a ⊗ b) ⊗ c)
pour tous a, b, c ∈ A. De plus, comme les deux membres de (∗) sont trilinéaires, i.e. linéaires
en a, b et c, il suffit de vérifier cette égalité lorsque a, b, c parcourent chacun un système de
générateurs (par exemple une base) de A.
Enfin, dire que A possède un élément unité 1 signifie que µ(1 ⊗ a) = a = µ(a ⊗ 1) pour
tout a ∈ A. Et, comme plus haut, il suffit de vérifier cette égalité lorsque a parcourt un
système de générateurs (par exemple une base) de A.
132 CHAPITRE 7. PRODUIT TENSORIEL ET APPLICATIONS
Dans la suite, on ne considérera que des k-algèbres associatives avec élément unité et
pour abréger on écrira souvent « k-algèbre » au lieu de « k-algèbre associative avec unité ».
L
Si de plus A = n∈N An est N-graduée, on dit que la multiplication µ : A ⊗ A → A est
graduée si pour tous p, q ∈ N on a µ(Ap ⊗ Aq ) ⊂ Ap+q . Noter que, d’après la proposition
précédente, on a M
A⊗A= Ap ⊗ Aq .
(p,q)∈N2
Par conséquent, pour se donner sur A une structure de k-algèbre (associative avec unité)
graduée, il suffit de définir un élément 1 ∈ A0 et pour tout (p, q) ∈ N2 une application
linéaire µp,q : Ap ⊗ Aq → Ap+q , d’où une application linéaire A ⊗ A → A, et de vérifier
que pour tous éléments homogènes a, b, c on a l’égalité d’associativité (∗) ainsi que l’égalité
µ(1 ⊗ a) = a = µ(a ⊗ 1).
L
(i) I est gradué, i.e. n∈N In = I.
(ii) Tout élément de I est somme d’éléments homogènes appartenant à I.
(iii) Pour tout x ∈ I, chaque composante homogène xn de x appartient à I.
(iv) I est engendré comme idéal par des éléments homogènes.
Démonstration. — La somme des In est directe et contenue dans I ; elle lui est égale ssi la
condition (ii) ou (iii) est vérifiée. Ceci prouve l’équivalence de (i), (ii) et (iii).
Supposons que I soit engendré comme idéal par des éléments xλ , où chaque xλ est
homogène de degré dλ , pour λ variant dans un ensemble d’indices Λ. Ceci signifie que I
est engendré comme k-ev par les éléments axλ b, pour λ ∈ Λ et a, b ∈ A. Comme chaque
a (resp. b) est somme de ses composantes homogènes ap (resp. bq ) on obtient que I est
engendré comme k-ev par les éléments homogènes ap xλ bq , donc (ii) est vérifié.
Enfin, supposons (iii) vérifié et soit (xλ )λ∈Λ un système quelconque de générateurs de
l’idéal I. Par hypothèse, chaque composante homogène xλ,n de xλ appartient à I, donc I
est a fortiori engendré par les éléments homogènes xλ,n , pour λ ∈ Λ et n ∈ N. Ceci prouve
l’équivalence des quatre conditions.
Montrons qu’ils sont linéairement indépendants. Soit B ∗ = (e∗1 , . . . , e∗n ) la base duale de
V . Pour tout F = (f1 , . . . , fp ) ∈ V ∗p , l’application
∗
f1 (v1 ) · · · f1 (vp )
p
DF : V → k, (v1 , . . . , vp ) 7→ .. ..
. .
fp (v1 ) · · · fp (vp )
est p-linéaire alternée donc, d’après la propriété universelle 30.4, il existe une unique forme
linéaire gF : Λp (V ) → k telle que
gF (v1 ∧ · · · ∧ vp ) = DF (v1 , . . . , vp ).
Pour tout J = (j1 , . . . , jp ) ∈ Ip (n), appliquons ceci au p-uplet FJ = (e∗j1 , . . . , e∗jp ) et notons
gJ la forme linéaire sur Λp (V ) correspondante. Pour tous I, J ∈ Ip (n), on voit facilement
que la matrice ∗
ej1 (ei1 ) · · · e∗j1 (eip )
.. ..
. .
e∗jp (ei1 ) · · · e∗jp (eip )
a au moins une ligne nulle si J 6= I et est la matrice identité si J = I. Il en résulte que
(
1 si J = I,
(∗) gJ (eI ) =
0 sinon.
Ceci prouve que les eI , pour I ∈ Ip (n), sont linéairement indépendants : en effet si l’on a
P
une égalité I∈Ip (n) λI eI = 0 avec λI ∈ k, alors en appliquant gJ on trouve λJ = 0.
Proposition 30.6. — (i) On a une application linéaire canonique Λp (V ∗ ) → Λp (V )∗ .
(ii) Elle est bijective si V est de dimension finie, donc on a dans ce cas un isomorphisme
canonique Λp (V ∗ ) = Λp (V )∗ .
Démonstration. — Pour tout F = (f1 , . . . , fp ) ∈ V ∗p , notons g(F ) la forme linéaire
Λp (V ) → k notée gF dans la démonstration précédente, i.e. pour tout v1 , . . . , vp ∈ V :
f1 (v1 ) · · · f1 (vp )
g(F )(v1 ∧ · · · ∧ vp ) = .. .. .
. .
fp (v1 ) · · · fp (vp )
Il résulte des propriétés du déterminant que l’application V ∗p → Λp (V )∗ , F 7→ gF est p-
linéaire alternée. Donc, d’après la propriété universelle 30.4, il existe une unique application
linéaire
φ : Λp (V ∗ ) → Λp (V )∗
telle que φ(f1 ∧ · · · ∧ fp ) = g(f1 , . . . , fp ) pour tous f1 , . . . , fp ∈ V ∗ et donc
f1 (v1 ) · · · f1 (vp )
(†) φ(f1 ∧ · · · ∧ fp )(v1 ∧ · · · ∧ vp ) = .. ..
. .
fp (v1 ) · · · fp (vp )
pour tous f1 , . . . , fp ∈ V ∗ et v1 , . . . , vp ∈ V . Ceci prouve (i).
(ii) Supposons V de dimension finie et soit B = (e1 , . . . , en ) une base de V et B ∗ =
(e∗1 , . . . , e∗n ) la base duale de V ∗ . Pour tous I, J ∈ Ip (n) notons eI = ei1 ∧ · · · ∧ eip et
e∗J = e∗j1 ∧ · · · ∧ e∗jp . Alors, les eI (resp. e∗J ) forment une base Bp de Λp (V ) (resp. Cp de
31. LE PLONGEMENT Pr (k) × Ps (k) ⊂ Prs+r+s (k) 137
(iii) Identifions E à Mp,q (k) via le choix de bases de V et W . Alors X est la sous-variété
algébrique de P(Mp,q (k)) définie par les équations polynomiales homogènes de degré 2 :
ai 1 j 1 ai 2 j 2 = ai 1 j 2 ai 2 j 1
pour 1 ≤ i1 < i2 ≤ p et 1 ≤ j1 < j2 ≤ q.
Démonstration. — (i) Si on remplace f et w par λv et µw, avec λ, µ ∈ k × , alors (λf ) ⊗
(µw) = λµ(f ⊗ w), donc ψ est bien définie. Notons u l’application linéaire φ(f ⊗ w) : V →
W , v 7→ f (v)w. Alors Im(u) = kw et Ker(u) est l’hyperplan Ker(f ) de V . Tous les mutiples
λu avec λ ∈ k × ont même image et même noyau, donc la donnée de [u] détermine la droite
kw de W ainsi que la droite kf de V ∗ . Ceci montre que ψ est injective.
(ii) On vient de voir que φ(f ⊗ w) est de rang 1. Réciproquement, soit u : V → W de
rang 1 et soit w un générateur de Im(u). Alors il existe une application f : V → k telle
que u(v) = f (v)w pour tout v ∈ V et, comme u est linéaire, f l’est aussi, i.e. f ∈ V ∗ . On a
donc u = φ(f ⊗ w). Ceci montre que l’image X de ψ est l’image dans P(E) du cône épointé
C1× . L’assertion (iii) en découle en tenant compte de la définition précédente.
31. LE PLONGEMENT Pr (k) × Ps (k) ⊂ Prs+r+s (k) 139
est la matrice A ∈ Mpq (k) dont le coefficient d’indice (i, j) est xi yj . Notons enfin que Mpq (k)
est de dimension pq = rs + r + s + 1. On obtient ainsi le :
Corollaire 31.5. — L’application Pr (k) × Ps (k) → Prs+r+s (k) qui associe à tout couple
[y1 : · · · : yq ], [x1 : · · · : xp ] l’image dans Prs+r+s (k) de la matrice
x1 y1 · · · x1 yq
.. ..
. .
xp y1 · · · xp y q
est injective. Son image est la sous-variété algébrique de
Prs+r+s (k) = {[A] = [a11 : · · · : apq ] | A ∈ Mpq (k), A 6= 0}
définie par les équations homogènes de degré 2 : ai1 j1 ai2 j2 = ai1 j2 ai2 j1 pour 1 ≤ i1 < i2 ≤ p
et 1 ≤ j1 < j2 ≤ q.
Le cours a aussi comporté une section 32 sur l’algèbre symétrique S(V ) d’un k-espace
vectoriel V . Cette section n’est pas au programme de l’examen. Elle sera peut-être rédigée
dans une version ultérieure du polycopié.
FIN (à la date du 2/12/2016)