Sociologie de la déviance selon Becker
Sociologie de la déviance selon Becker
Hennion Antoine. Howard S. Becker, Outsiders, études de sociologie de la déviance, 1985. In: Vibrations, N. 4, 1987. Les
musiques des films. pp. 278-281;
[Link]
1. Le terme «chanson» est utilisé ici, répéter ou d'en attaquer une nouvel¬
comme toujours en France, dans une le ».
acception large. On se reportera à la dis¬ 3. Cf. Nicolas Ruwet, Langage, musique,
tinction que nous faisons entre « chant » poésie « méthodes d'analyse en musico¬
et « chanson » dans note contreverse à
,
logie » Poétique, Seuil, Paris, p. 100-134
propos de « Pistes pour une anthropolo¬ voir également « Théories et méthodes
gie de la chanson » (Laurent Marty) à la dans les études musicales » Musique en
page de ce numéro. jeu, 17, Seuil, Paris, p. 11-36.
2. «Chanson à répondre» (p. 19), «La 4. Néanmoins, on trouvera un résumé de
plus courante distingue un soliste, hom¬ travaux effectués dans cette perspective
me ou femme, auquel répond l'ensemble dans la présentation du Département
des danseurs ... Au soliste, peuvent se d'ethnomusicologie du Lacito (Laboratoi¬
substituer deux « chante-avant », deux re de Langues et Civilisations à tradition
hommes notamment chantant à l'unis¬ orale) dans le n° 3 de Vibrations.
son ». Le Kan ha diskan (chant et dé¬ 5. Cf. par ex. A. -M. Despringre La vie
:
chant) de Bretagne intérieure « se dis¬ musicale
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Le livre de Becker traduit et présenté aux lecteurs français par J.-M. Cha-
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Chronique bibliographique
quetage », cette idée simple consistait à renverser les rôles : « au lieu d'es¬
sayer de trouver pourquoi des gens agissent « mal », on considéra l'ensemble
complexe des activités par lesquelles des gens définissent certaines actions
comme « mauvaises » (p. 239) ». Non plus une sociologie du délinquant qui,
parallèlement au travail des institutions de surveillance et de punition, s'in¬
terroge sur ce qui se passe dans la tête du délinquant, sur ses origines, sur les
facteurs sociaux déterminants son comportement. Mais une sociologie « per¬
pendiculaire », qui s'interroge sur le travail de production et de traitement de la
catégorisation sociale de la délinquance.
Ce retournement était très « rentable » intellectuellement, au sens où une
hypothèse simple à formuler renouvelait radicalement toute la production
sociologique d'un domaine de recherche. L'idée n'est pas tant de prendre le
parti des accusés pour accuser les accusateurs, que de rapporter un pro¬
blème posé en termes de normes, de philosophie du droit ou de morale
sociale, à l'exercice professionnel et organisé d'une activité précise et con¬
crète, effectivement remplie par certaines personnes selon certaines règles.
La délinquance quittait le domaine de la lutte entre le bien et le mal - le
sociologue venant simplement essayer d'expliquer certaines causes du mai -
pour entrer dans celui de l'observation empirique. Le problème de la déviance
était né : quittant le strict domaine de la délinquance pénale, les sociologues
investissaient toute une série de domaines variés et plus ou moins inattendus
(ce dernier point étant l'un des atouts de la démarche de Becker) en se
plaçant depuis le même point de vue qui décide (et où, et comment, et selon
:
quels critères, et avec quelles conséquences voulues ou non) que tel ou tel
comportement est « déviant » - c'est-à-dire, selon les domaines, délinquant,
fou, amoral, ou simplement anormal ?
L'écho en France qu'a eu par exemple le livre de Goffman sur les asiles (traduit
dans la collection « le sens commun » de P. Bourdieu aux éditions de Minuit) a
été probablement le meilleur signe de la rencontre inopinée qui se faisait là, à
partir de deux traditions intellectuelles et de deux méthodes de travail très
différentes, entre les recherches des « intellectuels » français et des « empi-
ristes » américains, entre Surveiller et Punir et la sociologie de la déviance. Ce
que les Américains tiraient en effet d'une extension de la sociologie du travail
et des professions ressemblait à ce que Foucault ramenait de ses investiga¬
tions historico-philosophiques sur le pouvoir : le problème du sociologue n'est
pas de rationaliser une réalité passée en utilisant pour la juger les catégories
mêmes qu'elle a produites (comme la folie ou la délinquance), mais de faire
l'archéologie de ce travail de production : comment, sur le continuum indif¬
férencié, infiniment varié et indescriptible des pratiques, construit-on un ordre,
sépare-t-on en catégories, élimine-t-on les restes pour aligner, le long d'une
frontière entre le normal et l'anormal, ceux qui deviennent ainsi par les mêmes
opérations les sujets d'un pouvoir et les objets d'un savoir.
Mais ce ne serait point là les mots de Becker : pour parler exactement de la
même question, il a mis au point un style, à la fois de travail et au sens de la
grammaire, qui cherche à être homogène à sa méthode. Si celle-ci vise à ne
pas parler depuis de grands ordres abstraits (le droit, la morale, la raison, la
société ...) mais à regarder qui emploie et forme les catégories élémentaires
de ces abstractions, à restituer les médiateurs au lieu de les cacher derrière
l'application d'ordres supérieurs, il s'agit en effet d'un problème de style : de
passage du passif à l'actif, par exemple. Ne pas dire Untel a été reconnu
coupable de mais XXX l'a qualifié ainsi - et toute la facilité contenue dans la
forme passive réapparaît, car il faut maintenant suivre ce processus pour
savoir sur quoi s'appuie cette qualification, comment et où elle a été signifiée
pour être acceptée par d'autres, par qui elle se transforme en un jugement sur
lui-même que l'«accusé » porte également, même négativement, etc. C'est
tout le travail de définition sociale de la déviance que la forme passive (ou ses
substituts : « on » considère ... la société impose telle norme ... les rapports de
classe se traduisent par...) permet de tenir pour acquis, et donc renforce
encore au lieu de l'analyser.
Sur le cas des fumeurs de marijuana, il s'agissait en partie pour Becker de se
donner les moyens de répondre, sans trahir ses principes, au sentiment d'in¬
satisfaction laissé à certains par la théorie de l'étiquetage à propos du juge¬
ment moral ainsi esquivé : alors, il n'y a plus de mal, que dans l'œil de celui qui
condamne ? Le problème n'est pas là, mais dans le fait que ce mal ne peut
être délocalisé, coupé du travail actif de ceux qui le pensent, le nomment,
l'organisent en catégories. A commencer par les « déviants » eux-mêmes :
Becker, en reprenant la notion de culture de groupe, montre que loin de jouer
leur jeu contre la morale, les fumeurs au contraire ont en permanence besoin
comme les autres de qualifier moralement leur comportement, de négocier
l'image d'eux-mêmes qu'ils peuvent accepter, de vérifier auprès du groupe ou
par quelques tests qu'ils continuent à lui obéir (par exemple, à ne pas être
accoutumé) : de la morale, ils n'arrêtent pas d'en produire, et très probable¬
ment ils arrêteraient aussitôt leur pratique déviante s'ils étaient incapables de
se la représenter collectivement comme normale pour leur groupe, face à
l'accusation des non déviants ; plus encore, Becker montre qu'il n'est pas
jusqu'à l'idée que fumer procure un certain plaisir auquel on peut se livrer, qui
ne doive être apprise méticuleusement dans ses moindres recoins : on ne
«fume» pas pour planer, on peut planer parce qu'on est devenu «fumeur»,
c'est-à-dire qu'on a appris les normes, les valeurs et les pratiques d'un groupe,
seul capable de donner du sens à la fumée ...
D'où l'idée de s'interroger dans les mêmes termes sur le cas des musiciens dé
jazz, c'est-à-dire d'un groupe non déviant dans sa définition légale, mais
partageant nombre de caractéristiques qui le différencient fortement des gens
normaux (travail nocturne, instabilité systématique des emplois, ambiguïté du
rapport au public, etc.), pour le voir construire sa différence, rationaliser son
opposition radicale et son mépris pour les « squares » (les non musiciens, les
« caves »), organiser tout son rapport au public en termes hautement moraux
(se vendre ou non), ce que Becker peut ramener à une opposition fonda¬
mentale entre le jugement du groupe et le jugement des tiers. Reprenant le
travail mené pour sa thèse, Becker nous restitue de l'intérieur la culture du
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