La justice dans les campagnes françaises à la fin
de l’Ancien Régime : un nouveau regard sur les
tribunaux seigneuriaux du XVIIIe siècle
Fabrice Mauclair
p. 125-135
TEXTE INTÉGRAL
1 Pour tous ceux qui s’intéressent à la question du rapport entre justice et sociétés
rurales en France avant la Révolution, il est impossible de passer à côté des tribunaux
seigneuriaux. Or, à l’image du fameux Discours de l’abus des justices de village, rédigé
par le juriste Charles Loyseau en 1603, les attaques n’ont pas manqué à l’encontre de
ces tribunaux. Pourtant, malgré une « légende noire » tenace, il semble bien que les
justices des seigneurs méritent désormais d’être réhabilitées 1.
2 De fait, dans la foulée de la dizaine de thèses françaises et américaines consacrées au
sujet depuis plus de vingt ans 2, le regard porté sur les justices seigneuriales a changé.
Ainsi, parmi les éléments à porter à leur actif, il apparaît de plus en plus clairement à
la lumière des recherches les plus récentes que les « justices de village » ont été en
mesure de jouer un rôle de premier plan dans la judiciarisation des campagnes
françaises, tout particulièrement à la fin de l’Ancien Régime.
3 C’est cette question centrale du rôle des justices seigneuriales dans la diffusion du
droit au village que nous voudrions examiner attentivement dans les pages qui
suivent en étudiant successivement trois aspects (l’empreinte des « justices de village »
dans les territoires, le profil socioprofessionnel du personnel des justices seigneuriales
et les fonctions des tribunaux seigneuriaux), à travers une approche qui se voudra à la
fois géographique, sociologique et historique.
La géographie des justices seigneuriales en France :
des tribunaux nombreux et répartis de manière
équitable dans les territoires
4 Toute recherche sur les justices seigneuriales butte un moment ou un autre sur la
question du nombre. Cet axe de réflexion est loin d’être superflu dans la mesure où il
amène à aborder le problème de l’ancrage des « justices de village » dans les
territoires. Ainsi, s’interroger sur l’effectif et sur la géographie des tribunaux
seigneuriaux revient finalement à vérifier si avant la Révolution les ruraux français
avaient matériellement accès au « service » de la justice et avec quelle équité. Or, pour
répondre à de tels questionnements, il faut nécessairement recourir à des comptages
et à des cartes.
e
Combien de justices seigneuriales en France au XVIIIe
siècle ?
5 À la suite des recherches déjà anciennes menées par Raoul Aubin sur l’organisation
judiciaire en France à la veille de la Révolution, beaucoup d’historiens citent le chiffre
de 60 ou 80 000 justices seigneuriales en 1789 3. Ainsi, suivant cette estimation, la
France des Lumières aurait compté environ deux justices seigneuriales par paroisse.
6 En réalité, même si la question du nombre de tribunaux seigneuriaux est en grande
partie insoluble 4, il semble bien que cette proportion de deux justices par paroisse
soit excessive. En effet, lorsque l’on observe le problème à l’échelle régionale ou locale,
une réalité un peu différente apparaît. Ainsi, en Bourgogne, Jeremy Hayhoe estime à
environ 2000 le nombre de justices seigneuriales pour l’ensemble de la province, soit à
peu près une justice par paroisse ou encore, selon les bailliages, entre 600 et 800
habitants par justice, ce qui montre bien, au passage, que les justices seigneuriales
avaient bien souvent des ressorts très restreints (moins de deux ou trois paroisses le
plus souvent 5). Autres exemples, à une échelle plus grande. Dans le Forez, Christian
Lauranson-Rosaz a recensé au moins 160 justices à la fin de l’Ancien Régime pour 319
paroisses ou annexes, soit une justice pour deux paroisses 6. Dans le Gévaudan
(actuelle Lozère), Bruno Jaudon a pu identifier pour sa part 254 justices seigneuriales
actives sous l’Ancien Régime pour 214 communautés et 200 paroisses 7. Enfin, de notre
côté, nous avons repéré à ce jour environ 200 tribunaux seigneuriaux en Indre-et-
Loire, soit à peu près une justice pour deux communes actuelles 8.
7 Ainsi, selon les zones observées, les moyennes vont d’une justice par paroisse à deux
paroisses pour une justice. En conséquence, à la fin de l’Ancien Régime, le nombre de
justices seigneuriales était sans doute beaucoup plus proche de 30 000 que de 70 000.
8 Malgré son caractère imprécis, cette estimation suffit à démontrer que les justices
seigneuriales étaient extrêmement courantes dans la France d’autrefois et qu’elles
dépassaient largement en quantité les justices royales (qui étaient de leur côté aux
environs de 1 500). Un tel ordre de grandeur laisse aussi à penser que les tribunaux
des seigneurs étaient suffisamment nombreux pour être très proches
(géographiquement parlant) des justiciables. Cette hypothèse mérite toutefois d’être
étayée par des cartes.
Essais de cartographie des justices seigneuriales
9 Pour observer le maillage judiciaire sous l’Ancien Régime, l’idéal serait de pouvoir
disposer de cartes indiquant pour un espace donné la localisation précise des justices
royales et seigneuriales (dans le cadre d’un découpage par paroisses ou par
communes). Or, malheureusement, de telles cartes sont très rares (sans doute parce
qu’elles sont difficiles à fabriquer et qu’elles demandent un travail de repérage long et
fastidieux) ; à notre connaissance, elles ont été réalisées uniquement pour le
Gévaudan, le Forez et le Beaujolais 9. Il nous a donc paru intéressant de chercher à
combler en partie ce vide en prenant en priorité pour cadre des départements dans
lesquels les fonds de la série B (ou du moins ceux des justices seigneuriales) ont été
entièrement classés et inventoriés. En effet, dans ces cas précis, il est possible de
recourir aux répertoires numériques (dont certains ont été publiés) dans lesquels
figurent les noms des juridictions conservées. Il ne reste plus ensuite qu’à rechercher
dans quelles communes actuelles se trouve chacune de ces juridictions et à les faire
figurer sur un fond de carte sous la forme de points. C’est précisément cette méthode
que nous avons appliquée pour le Rhône, l’Indre-et-Loire et l’Ain (voir les cartes à la fin
de l’article).
10 Malgré leur caractère incomplet (par la force des choses, seules sont indiquées les
justices seigneuriales qui ont laissé des archives ; on a donc une vision partielle, a
minima), ces cartes ont l’avantage de mettre clairement en évidence le maillage
judiciaire effectif d’un territoire donné. De manière très parlante, elles nous éclairent
également sur la « clientèle » des tribunaux seigneuriaux et plus généralement sur les
distances qui séparaient les justiciables de la justice.
11 Que nous disent ces cartes ? D’abord que les tribunaux seigneuriaux sont solidement
ancrés dans les zones rurales. De fait, si quelques cours seigneuriales ont leur siège
dans les centres urbains (une ville comme Tours comptait pas moins de huit tribunaux
seigneuriaux actifs au XVIIIe siècle), la grande majorité d’entre elles sont, au sens
propre du terme, des « justices de village », les zones urbaines étant plutôt la « chasse
gardée » des tribunaux royaux. En conséquence, il est aisé de conclure, à la seule
lecture de ces cartes, que les « usagers » des cours seigneuriales étaient avant tout
des ruraux.
12 Il apparaît ensuite que les justices seigneuriales sont réparties de manière assez
homogène. Ainsi, dans les trois départements choisis, on n’observe pas véritablement
de « déserts judiciaires » c’est-à-dire de zones totalement dépourvues de tribunaux
seigneuriaux. Par ailleurs, si on note ça et là quelques disparités (la densité des
tribunaux est parfois inégale, certaines zones semblant être un peu mieux pourvues
que d’autres en justices seigneuriales 10), l’essentiel est bien de constater que les
populations d’Ancien Régime avaient rarement à effectuer de longs trajets pour faire
appel à la justice. En effet, bien souvent, les justiciables disposaient d’une cour
seigneuriale près de chez eux, c’est-à-dire dans leur propre paroisse, ou, au pire, à
moins d’une journée de marche de leur domicile. De fait, les tribunaux seigneuriaux
constituaient véritablement des « justices de proximité » ; du coup, pour de nombreux
justiciables, leur existence rendait presque inutile le recours aux tribunaux du roi,
beaucoup plus lointains et onéreux.
13 Bien évidemment, pour aller plus loin, il faudrait pouvoir disposer de plus d’exemples
en appliquant, pourquoi pas, la méthode adoptée ici à d’autres départements. Dans
l’absolu, il serait également intéressant d’affiner les observations en réalisant des
cartes qui indiqueraient de manière très précise le ressort de chacune des justices
seigneuriales (pour connaître ainsi la nature exacte des déplacements effectués par
les justiciables en fonction du tribunal dont ils relevaient). Il faudrait également
pouvoir identifier les lieux précis où était rendue la justice seigneuriale ; dans certains
cas, des regroupements de plusieurs cours ou des emprunts de tribunaux ont en effet
pu se produire 11.
14 Sans attendre toutes ces précisions, il semble possible d’affirmer d’ores et déjà que les
« justices de village » avaient tout pour jouer (du fait de leur grande proximité
géographique) un rôle déterminant dans la diffusion du droit à la campagne. Mais
encore fallait-il que par leur personnel et par la nature des « services » rendus ces
justices soient en mesure de répondre convenablement aux aspirations des
populations.
Les officiers seigneuriaux : des individus aptes à
jouer un rôle d’intermédiaire socioculturel au village
15 L’étude du profil socioprofessionnel du personnel des justices seigneuriales est d’une
importance capitale car, à travers elle, il s’agit finalement de savoir si les officiers
seigneuriaux ont pu être des acteurs efficaces dans la judiciarisation des campagnes.
Or, à cette question, les historiens ont longtemps répondu par la négative.
Les officiers seigneuriaux étaient-ils à la hauteur ?
16 Jusqu’à récemment, les historiens (en donnant foi aux rapports et autres mémoires
rédigés par les agents du roi) avaient l’habitude de présenter le personnel des justices
seigneuriales sous un jour particulièrement sombre. Ainsi, dans l’article que Marcel
Marion a consacré à la justice seigneuriale dans son dictionnaire des institutions, les
officiers seigneuriaux sont décrits comme « de misérables praticiens, juges ici, ailleurs
notaires, greffiers, sergents (bien que ces offices fussent incompatibles), ou avocats
dans quelque ville voisine et ne paraissant que rarement dans leur tribunal, ou
paysans ignorants tenant leurs assises au cabaret et jugeant pour qui leur payait à
boire 12 ». À travers ces lignes, les « abus » habituellement attribués aux officiers
seigneuriaux apparaissent clairement ; ils sont ici au nombre de quatre : cumul des
charges, non-résidence, absentéisme et incompétence.
17 En fait, que nous apprennent les recherches les plus récentes 13 à propos de ces
prétendus abus ? Concernant tout d’abord le cumul des charges, il apparaît à la
lumière des derniers travaux que la pratique était effectivement courante au sein du
personnel des justices seigneuriales (mais on pourrait faire le même constat à propos
des autres officiers de judicature). Elle a ainsi pu être observée dans tous les tribunaux
étudiés et pour presque tous les types d’offices ; notons par ailleurs que dans certains
cas le personnel judiciaire en poste dans les cours des seigneurs n’hésitait pas à
cumuler offices royaux et seigneuriaux. Pour autant, cet état de fait ne doit pas être
interprété comme le signe d’une quelconque rapacité de la part des officiers
seigneuriaux mais plutôt comme la conséquence d’une des caractéristiques des
justices seigneuriales. En effet, comme on a pu le noter précédemment, les « justices
de village » étaient généralement de petite taille. Elles ne permettaient donc pas à un
homme de justice de vivre avec un seul emploi. Le cas de Jean Finot, « avocat, juge et
agent seigneurial » dans la région de Semur-en-Auxois à la fin du XVIIIe siècle, est à cet
égard tout à fait représentatif 14.
18 La conséquence du cumul des charges est qu’une partie du personnel des tribunaux
seigneuriaux ne résidait pas dans les lieux d’exercice de la justice. La non-résidence est
donc, là encore, clairement mise en évidence par les dernières recherches mais à
condition de bien préciser que la pratique ne s’observe pas partout et qu’elle concerne
uniquement les « officiers supérieurs », c’est-à-dire les juges et, dans une moindre
mesure seulement, les procureurs fiscaux ; à l’inverse, les greffiers, notaires,
procureurs et sergents sont presque toujours des « locaux ». Ainsi, dans les justices
rurales situées non loin d’un important centre urbain, il arrive fréquemment que les
deux principaux officiers seigneuriaux soient des citadins ; c’est le cas notamment
dans la Bourgogne du Nord et en Haute-Normandie 15. Par contre, dans les tribunaux
enclavés et éloignés des villes, les juges et procureurs fiscaux sont plus souvent
recrutés localement et ils résident sur place. C’est par exemple ce que nous avons pu
observer dans le duché-pairie de La Vallière, une vaste seigneurie située à l’écart de
villes importantes 16.
19 Si, dans une certaine mesure seulement, le cumul des charges et la nonrésidence sont
avérés, ces inconvénients (somme toute relatifs) ne se traduisent pas pour autant par
une négligence dans l’exercice des charges. De fait, les quelques études menées sur
l’assiduité du personnel judiciaire montrent des audiences tenues avec régularité (avec
évidemment un rythme plus ou moins soutenu selon l’importance des tribunaux) et la
plupart du temps en présence des principaux magistrats seigneuriaux. Ainsi, dans
deux justices situées en Anjou et en Touraine, nous avons pu calculer pour les juges
seigneuriaux des taux de présence aux audiences supérieurs à 90 % 17.
20 Cela dit, il est important de préciser que même en cas d’absence du juge, la justice
pouvait fonctionner tout à fait normalement. En effet, dans la très grande majorité des
justices seigneuriales du XVIIIe siècle, on trouvait toujours plusieurs personnes ayant
les capacités requises pour prononcer les jugements. En règle générale, les niveaux de
qualification et les compétences professionnelles des officiers seigneuriaux paraissent
en effet tout à fait acceptables. Ainsi, les juges des seigneurs ont généralement reçu la
même formation universitaire que les officiers en place dans les tribunaux royaux.
D’ailleurs, comme on aura l’occasion de le vérifier juste après, beaucoup d’entre eux
sont avocats ou procureurs dans les présidiaux, bailliages et sénéchaussées 18. Quant
aux autres officiers seigneuriaux (procureurs fiscaux, avocats-procureurs, notaires),
s’ils sont moins souvent diplômés en droit, ce sont néanmoins de véritables
professionnels de la pratique qui se consacrent à l’activité judiciaire à plein-temps.
Une enquête en cours : les juges seigneuriaux reçus
devant les bailliages tourangeaux
21 Pour en savoir un peu plus sur le profil professionnel ainsi que sur les questions du
cumul des charges, des lieux de résidence et des niveaux de qualification des
principaux officiers seigneuriaux (en fait, essentiellement les juges), il existe un moyen
assez simple et rapide : utiliser les archives des bailliages et sénéchaussées 19.
22 C’est ce que nous avons entrepris de faire pour la Touraine, l’objectif étant, à terme, de
disposer de la liste complète de tous les officiers seigneuriaux qui ont été reçus dans
les bailliages royaux de Tours, Amboise, Loches et Chinon 20, pour l’essentiel durant les
dernières décennies de l’Ancien Régime. Ainsi, en l’état actuel du dépouillement 21,
notre corpus se compose de 158 individus avec parmi eux 140 juges seigneuriaux. Or,
près de la moitié d’entre eux (65 individus exactement, soit 46,4 %) exercent un office
dans une juridiction royale (bailliage, sénéchaussée, grenier à sel, élection…) le plus
souvent comme avocat ou procureur et plus rarement comme avocat ou procureur du
roi. Parmi eux, 52 (37 %) possèdent par ailleurs le titre d’« avocat en parlement » ; 11
sont licenciés ès lois et 14 portent le titre honorifique de « conseiller du roi ». Dans
notre corpus, figurent également 15 notaires royaux, 3 « praticiens » et 2 prêtres
bacheliers en Sorbonne. Enfin, une dizaine d’individus sont simplement signalés
comme exerçant un autre office seigneurial 22.
23 En conséquence, si parmi les juges seigneuriaux reçus devant les bailliages
tourangeaux certains sont issus de la basoche rurale ou sont sortis des rangs de
tribunaux locaux, la majorité d’entre eux sont des officiers royaux domiciliés à Tours
ou dans de petites villes de la province (Loches, Chinon…). De par leur formation, leur
diplôme et leurs compétences professionnelles, ces juges (à l’instar de leurs collègues
dans d’autres régions) étaient donc parfaitement à même de contribuer à l’arrivée du
droit dans les campagnes.
24 Situées au plus près des justiciables et composées de professionnels du droit
compétents, les justices seigneuriales offraient par ailleurs une large gamme de
« services » aux justiciables ; de ce fait, elles étaient en mesure de répondre
pleinement aux attentes des populations rurales.
L’activité des justices seigneuriales : des fonctions
variées et un rôle de premier plan dans la régulation
sociale au village
25 Conformément à une pratique courante sous l’Ancien Régime, les « justices de
village » exerçaient à la fois des fonctions de justice (droit de juger) et de police (droit
de réglementer), fonctions qui s’exprimaient à travers trois domaines d’activité
distincts.
26 En matière juridictionnelle tout d’abord, le rôle principal des cours seigneuriales
consistait à régler les contentieux de toutes sortes qui surgissaient entre les
particuliers, que ce soit par la voie civile ou criminelle ; accessoirement (cette activité
s’observant essentiellement dans les grands tribunaux) la justice seigneuriale était
aussi amenée à maintenir la sécurité publique en réprimant les crimes les plus graves.
Notons au passage que ces litiges, qui touchaient des domaines essentiels de la vie au
village (l’argent, la propriété, les droits seigneuriaux, la famille, la petite criminalité…),
impliquaient très rarement le titulaire de la justice en personne. De fait, il est
désormais bien démontré que les justices seigneuriales étaient plus au service des
justiciables que des seigneurs.
27 À côté du règlement des litiges et de la poursuite des crimes, les tribunaux
seigneuriaux consacraient également une partie non négligeable de leur temps à la
juridiction civile dite volontaire ou gracieuse. Cette activité, destinée le plus souvent à
venir en aide aux « familles en crise », suite à la mort de l’un des leurs, consistait pour
l’essentiel à prendre des mesures conservatoires en faveur des personnes (enfants
abandonnés, femmes enceintes illégitimement et surtout enfants mineurs orphelins)
et des patrimoines familiaux les plus vulnérables. De fait, cette activité (encore mal
connue) revenait essentiellement pour les juges seigneuriaux à nommer des tuteurs
et curateurs et à apposer des scellés 23.
28 Enfin, dernier domaine d’activité, la police (l’administration actuelle) consistait pour les
« justices de village » à surveiller et réglementer (notamment par l’intermédiaire
d’ordonnances) différents aspects de la vie économique et sociale locale (les récoltes,
l’approvisionnement des marchés, le prix des denrées, les mœurs…) afin de maintenir
l’ordre public et la paix sociale au village.
29 Au total, à travers ces diverses fonctions de justice et de police, de mieux en mieux
étudiées au cours de ces dernières années, les justices seigneuriales constituaient (en
agissant, au passage, plus comme une force de conciliation que de sanction) un outil
de régulation sociale majeur capable d’assurer la tranquillité publique et de
sauvegarder la cohérence des communautés villageoises.
30 Ainsi, à travers les trois aspects abordés ici, il apparaît clairement que la « légende
noire » des justices seigneuriales n’est pas justifiée. Tout au contraire, il faut même
affirmer avec force que les « justices de village » ont constitué un rouage essentiel, si
ce n’est le principal, dans la diffusion du droit et de la justice dans les campagnes
françaises à la fin de l’Ancien Régime.
31 En effet, d’un point de vue quantitatif, il a d’abord été démontré dans les pages qui
précèdent que les justices des seigneurs étaient extrêmement nombreuses (au moins
une justice pour deux paroisses) et surtout qu’elles étaient présentes de manière assez
équitable dans les territoires. De fait, de toutes les institutions judiciaires qui ont
fonctionné en France au temps des rois « absolus », la justice seigneuriale était
incontestablement celle qui était la plus proche (au sens géographique du terme) des
populations rurales. Ainsi, grâce aux « justices de village », les ruraux trouvaient près
de chez eux, rapidement et à moindre coût, tous les services de justice et de police
qu’ils étaient en droit d’attendre à cette époque de la part d’un tribunal. Nul besoin,
dans ces conditions (en dehors des cas d’appel, du reste, extrêmement rares), de
recourir à la justice du roi.
32 Par voie de conséquence, les officiers seigneuriaux (et en premier lieu les juges)
étaient jusqu’à la Révolution les interlocuteurs privilégiés des populations rurales en
matière judiciaire. Or, il apparaît désormais, à la lumière des travaux les plus récents,
que ces officiers avaient toutes les qualités et compétences requises pour jouer un
rôle de premier plan dans la judiciarisation des campagnes et, plus généralement,
pour être d’utiles intermédiaires socioculturels au village. Il resterait maintenant à
étudier de manière très fine les mécanismes et les modalités de ce processus de
diffusion du droit au village en n’oubliant pas d’examiner l’épineuse question de
l’adhésion des populations rurales à la justice.
Essais de géographie judiciaire : localisation des justices seigneuriales et royales
dans trois département
Notes de bas de page
1. L’ouvrage de synthèse sur les justices seigneuriales a été réalisé par François Brizay,
Antoine Follain et Véronique Sarrazin, (dir.), Les Justices de village. Administration et justices
locales de la fin du Moyen Âge à la Révolution, Actes du colloque d’Angers Justice seigneuriale
et régulation sociale (26-27 octobre 2001), Rennes, PUR, 2002, 430 p. Pour la présentation
des éléments qui militent en faveur d’une réhabilitation des justices seigneuriales voir
Benoît Garnot, « Une réhabilitation ? Les justices seigneuriales dans la France du XVIIIe
siècle », Histoire, Économie, Société, 2005, no 2, p. 221-232.
2. Jean Bouessel du Bourg, Observations sur la criminalité et le fonctionnement des justices
seigneuriales en Bretagne au XVIIIe siècle (1700-1789). L’exemple du duché-pairie de Penthièvre,
thèse d’histoire du droit, université de Rennes 1, 1984, 859 p. ; Didier Catarina, Les Justices
ordinaires, inférieures et subalternes de Languedoc. Essai de géographie judiciaire, 1667-1789,
thèse d’histoire, université de Montpellier 3, 1998, 529 p. [Les Justices ordinaires, inférieures
et subalternes de Languedoc. Essai de géographie judiciaire, 1667-1789, Montpellier,
Publications Montpellier 3, 2003, 562 p.]; Anthony-James Crubaugh, From Seigneurial
Courts to the Justice of the Peace: Local justice and Rural Society in Provincial France (1750-
1800), Ph. D., université de Columbia [USA], 1996, 357 p. [Balancing the Scales of Justice.
Local Courts and Rural Society in Southwest France, 1750-1800, University Park, The
Pennsylvania State University Press, 2001, XX-257 p.]; Viviane Genot, Justices seigneuriales
de Haute-Auvergne au XVIIIe siècle, 1695-1791, thèse d’histoire du droit et des institutions,
université de Toulouse 1, 2004, 1452 p.; Jeremy Hayhoe, Judge in Their Own Cause.
Seigneurial Justice in Northern Burgundy, 1750-1790, Ph. D., université de Maryland [USA],
2001, XI-617 p. [Enlightened Feudalism. Seigneurial Justice and Village Society in Eighteenth-
Century Northern Burgundy, Rochester, University of Rochester Press, 2008, 309 p.] ; Olivier
Jouneaux, Villageois et autorités locales aux dix septième et dix huitième siècles. L’exemple de
villages viticoles de la périphérie parisienne, thèse d’histoire, université de Paris X-Nanterre,
1994, 419 p. ; Isabelle Mathieu, Les Justices seigneuriales en Anjou et dans le Maine à la fin du
Moyen Âge : institutions, acteurs et pratiques, thèse d’histoire, université d’Angers, 2009,
1115 p. ; Fabrice Mauclair, La Justice seigneuriale du duché-pairie de La Vallière (1667-1790),
thèse d’histoire, université de Tours, 2006, 796 p. [La justice au village. Justice seigneuriale et
société rurale dans le duché-pairie de La Vallière (1667-1790), Rennes, PUR, 2008, 369 p.] ;
Cécile Nebot-Hoyos, La Justice seigneuriale du Canal des Deux-Mers à Béziers (1666-1789).
Organisation et pratique d’une justice de proximité, thèse d’histoire du droit, université de
Montpellier, 2008, 303 p. ; Zoë-A. Schneider, The Village and the State : Justice and the Local
Courts in Normandy, 1670-1740, Ph. D., université de Georgetown [USA], 1997, X-860 p. [The
King’s Bench : Bailiwick Magistrates and Local Governance in Normandy, 1670-1740,
Rochester, University of Rochester Press, 2008, XVI-326 p.] ; Patrice Teyssier, Les justices
seigneuriales du Languedoc des montagnes (Velay, Vivarais, Gévaudan), thèse d’histoire du
droit, université de Lyon 3, 1996, 401 p. ; Luc Tranduy, La Justice à Grignan sous l’Ancien
Régime. Recherche sur le maintien d’une justice seigneuriale dans le Bas-Dauphiné (1660-
1790), thèse d’histoire du droit, université de Nice, 2008, 592 p. ; Olivier-Jean Wagner, Le
Bailliage de Malesherbes : pratiques et évolutions d'une justice seigneuriale au XVIIe siècle,
thèse de l'École nationale des chartes, 2010, 445 p.
3. Raoul Aubin, L’Organisation judiciaire d’après les cahiers de 1789, Paris, Jouve & Cie, 1928,
p. 46.
4. En fait, seule une vaste et minutieuse enquête (forcément longue et compliquée)
menée à l’échelle nationale permettrait de trancher la question. Malheureusement, vu
l’état actuel des sources (à ce jour, très peu de départements ont entièrement classé la
série B), une telle enquête paraît quasiment impossible.
5. Jeremy Hayhoe, Enlightened Feudalism…, op. cit., p. 23-26. Jean Bastier a fait le même
constat dans le sud de la France. En effet, d’après une enquête menée en 1766, le pays de
Foix comprenait 26 070 justiciables répartis entre 56 justices seigneuriales différentes,
soit une moyenne de 465 justiciables par justice. Jean Bastier, La Féodalité au siècle des
Lumières dans la région de Toulouse (1730-1790), Paris, Bibliothèque nationale, 1975, p. 103.
6. Christian Lauranson-rosaz, « Les Justices seigneuriales du Forez à la fin de l’Ancien
Régime », Études d’histoire, Centre de recherches historiques de l’université de
Saint-Étienne, 1988-1989, p. 38.
7. Bruno Jaudon, « Les justices dites “subalternes” du Gévaudan : un enjeu historique de
premier plan », Les Justices royales secondaires en Languedoc et Roussillon, XVIIe-XVIIIe siècles,
Perpignan, Presses Universitaires de Perpignan, 2008, p. 182.
8. Voir également les chiffres présentés par Fabrice Vigier à propos du Poitou dans la
contribution suivante.
9. Christian Lauranson-Rosaz, « Les Justices seigneuriales du Forez… », op. cit., p. 68 ;
Bruno Jaudon, « Les Justices dites “secondaires” du Gévaudan… », op. cit., p. 186 ; Annie
Charnay, Justices seigneuriales du Beaujolais (1406-1790). Répertoire numérique de la sous-
série 4B des Archives départementales du Rhône, Lyon, Conseil général du Rhône, 1997,
p. 154-157.
10. Il serait intéressant, en observant notamment les données démographiques ou
naturelles (telles que le relief ou l’hydrographie), de chercher les raisons d’une telle
disparité.
11. On sait également qu’à la fin du XVIIIe siècle, du moins dans certaines provinces
(Bourgogne, Dauphiné…), les juges seigneuriaux rendaient de plus en plus souvent la
justice en ville.
12. Marcel Marion, Dictionnaire des institutions de la France aux XVIIe et XVIIIe siècles, Paris,
Picard, 1989 (1re éd. 1923), p. 320.
13. Une très bonne illustration de ces recherches : Émeline Dalsorg, « Réflexions sur les
grands abus des officiers des Seigneurs au XVIIIe siècle : l’exemple de Montreuil-Bellay et
Longué en Anjou », Les Justices locales dans les villes et villages du XVe au XIXe siècle, Rennes,
PUR, 2006, p. 191-221. Voir aussi Fabrice Mauclair, La Justice au village…, op. cit., p. 122-
133.
14. Jeremy Hayhoe, « Droit, pratique, seigneurie : les activités professionnelles de Jean
Finot, avocat, juge et agent seigneurial de Semur-en-Auxois à la fin du XVIIIe siècle »,
Revue Historique de Droit Français et Étranger, 2007, no 3, p. 395-413.
15. Jeremy Hayhoe, Enlightened Feudalism…, op. cit., p. 33-35 ; André Corvisier, « Un lien
entre villes et campagnes : le personnel des Hautes Justices en Haute-Normandie au
XVIIIe siècle », Recueil d’études offert en hommage au doyen Michel de Boüard, Annales de
Normandie, no spécial, 1982, t. 1, p. 157-169.
16. Fabrice Mauclair, La Justice au village…, op. cit., p. 126-127.
17. Fabrice Mauclair, La Justice seigneuriale du duché-pairie de La Vallière…, op. cit., p. 276-
277.
18. En conséquence, la distinction souvent faite entre offices royaux et seigneuriaux
devient de plus en plus discutable. Sur ce sujet voir par exemple Francine Rolley, « Une
frontière introuvable : officiers royaux et officiers seigneuriaux dans deux bailliages
bourguignons au XVIIe siècle », Officiers « moyens » (II), officiers royaux et officiers
seigneuriaux, Actes de la table ronde organisée par le Centre de recherches historiques de Paris
(16-17 mars 2001), Cahiers du Centre de recherches historiques, octobre 2001, no 27, p. 87-
105.
19. En effet, suivant plusieurs textes royaux (notamment l’édit de mars 1693), les officiers
seigneuriaux avaient l’obligation de se faire recevoir dans les justices royales supérieures.
En réalité, tous ne le faisaient pas.
20. Le fonds du cinquième bailliage, celui de Langeais, ne semble pas contenir d’actes de
réception des officiers.
21. Trois bailliages ont été entièrement dépouillés ; il reste à terminer celui de Chinon.
22. Pour 22 individus, aucun titre exact n’est indiqué.
23. Fabrice Mauclair, « Pour une étude de la justice civile non contentieuse dans les
tribunaux ordinaires au XVIIIe siècle », Annales de Bretagne et des Pays de l'Ouest, 2011 (à
paraître).
Auteur
Fabrice Mauclair
Docteur en histoire moderne (université de Tours), membre non permanent du CERHIO
(Centre de Recherches historiques de l’Ouest). Consacre ses recherches aux archives
judiciaires des XVIIe et XVIIIe siècles et plus particulièrement à celles produites par les
justices seigneuriales.
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