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Communication participative à Petit-Goâve

Ce mémoire explore le rôle de la communication participative dans la protection des ressources patrimoniales de Petit-Goâve, Haïti, et son impact sur le développement local. Il se concentre sur l'organisation Konbit Peyizan Dirisi, qui aborde divers enjeux communautaires tels que l'éducation, la santé et l'environnement. L'étude vise à démontrer comment la valorisation du patrimoine local et l'engagement citoyen peuvent dynamiser le développement de la commune.

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Communication participative à Petit-Goâve

Ce mémoire explore le rôle de la communication participative dans la protection des ressources patrimoniales de Petit-Goâve, Haïti, et son impact sur le développement local. Il se concentre sur l'organisation Konbit Peyizan Dirisi, qui aborde divers enjeux communautaires tels que l'éducation, la santé et l'environnement. L'étude vise à démontrer comment la valorisation du patrimoine local et l'engagement citoyen peuvent dynamiser le développement de la commune.

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UNIVERSITÉ D’ÉTAT D’HAÏTI

INSTITUT D’ETUDES ET DE RECHERCHES AFRICAINES D’HAITI (IERAH/ISERSS)

Communication participative, protection des


ressources patrimoniales et développement local

Mémoire

Ricarson DORCE

Maîtrise en Histoire, Mémoire et Patrimoine


Maîtrise ès Arts (M. A.)

Port-au-Prince, Haïti

© Ricarson DORCE, 2014

1
2
RESUME

Haïti présente des ressources patrimoniales à tous les niveaux. Petit-Goâve s’inscrit dans
la lignée des communes détentrices d’un ensemble de patrimoines naturels, matériels et
immatériels. Dans le cadre de ce travail, nous nous intéressons aux patrimoines de cette
commune. Ainsi, on se demande d’entrée de jeu : comment la communication participative dans
la protection des ressources patrimoniales de Petit-Goâve peut-elle contribuer à dynamiser son
développement local ? Pour répondre à cette question fondamentale, nous avons choisi de mieux
comprendre le mouvement Konbit Peyizan Dirisi (KPD) de Petit-Goâve. Ce dernier est une
organisation locale fondée à « Dirisi » (un milieu rural). Sa mission est d’agir et de réfléchir sur
les différents problèmes auxquels fait face la communauté. Ses principaux axes d’interventions
sont les suivants : éducation, santé, environnement, tourisme, etc.

Dans cette recherche, nous considérons le patrimoine comme un système global lié à une
communauté qui lui donne sa légitimité et qui, du même coup, crée les mécanismes de sa
protection. Le patrimoine est, pour nous, l'élément essentiel de l’imaginaire collectif. En ce sens,
la communication participative devrait être encouragée afin que le citoyen ou la citoyenne ait
véritablement sa place dans la gestion des ressources patrimoniales de la communauté.
Par ailleurs, le développement local est perçu, dans le cadre de ce travail, comme un
projet de développement alternatif basé sur les éléments qui font la spécificité des ressources
patrimoniales d’une communauté. La valorisation de la communication participative dans la
protection des ressources patrimoniales locales est indispensable dans le processus de
développement local. Ce dernier est donc fondé sur les différentes initiatives locales. La
commune de Petit-Goâve, à travers son patrimoine dense, riche et varié, offre un ensemble de
possibilités d’opérationnaliser ce modèle. Ainsi adoptons-nous comme étude de cas : le
mouvement Konbit Peyizan Dirisi (Petit-Goâve). Comment se fait l’engagement des membres de
cette organisation paysanne dans la protection des patrimoines ? Quel est l’impact réel de cette
participation sur le développement de la communauté locale ? Quel rôle jouent les autorités
étatiques locales en vue de renforcer la participation citoyenne dans la protection des ressources
patrimoniales ? Quels dispositifs légaux et administratifs l’Etat doit-il mettre en place pour
protéger, valoriser et promouvoir les patrimoines locaux ?

3
Ce rapport de recherche vise à analyser les différentes manières de favoriser la
communication participative dans le processus de prise de décision collective en vue du
développement local. Nous poursuivons deux objectifs fondamentaux : voir comment les
ressources patrimoniales de la commune de Petit-Goâve peuvent contribuer à dynamiser son
développement local ; puis montrer l’importance de la communication participative dans la
protection des ressources patrimoniales locales.

4
TABLE DES MATIERES

RESUME......................................................................................................................................................3

TABLE DES MATIERES...........................................................................................................................5

REMERCIEMENTS...............................................................................................………………………8

INTRODUCTION...........................................................................................................................……...10

Chapitre 1. LES PRINCIPAUX PARADIGMES DU DEVELOPPEMENT, LES MODELES DE


COMMUNICATION ET LE DISPOSITIF METHODOLOGIQUE.................................................18

1.1 LA CONCEPTION INTERNATIONALE DU DEVELOPPEMENT ET LE MODELE


COMMUNICATIONNEL DE DIFFUSION.........................................................................................18
1.2 LA CONCEPTION NATIONALE DU DEVELOPPEMENT ET LE NOUVEL ORDRE
COMMUNICATIONNEL.............................................................................................................……20
1.3 LE DEVELOPPEMENT LOCAL, LES MEDIAS LEGERS ET LA COMMUNICATION
PARTICIPATIVE...................................................................................................................................21
1.4 LA NOTION DE COMMUNICATION PARTICIPATIVE : LIMITES ET PERSPECTIVES......26
1.5 CONSIDERATIONS CRITIQUES SUR LE DEVELOPPEMENT LOCAL ET LA VIE RURALE
HAITIENNE...........................................................................................................................................27
1.6 CHOIX THEORIQUE, POSTURE EPISTEMOLOGIQUE ET DISPOSITIF
METHODOLOGIQUE..........................................................................................................................28

CHAPITRE 2. LES CONCEPTS LIES AUX DEMARCHES PARTICIPATIVES ET LA


NOTION DU PATRIMOINE..........................................................................………………………35

2.1 CITOYENNETE PARTICIPATIVE : FONDEMENTS ET PRATIQUES......................................35


2.2 COMMUNICATION PARTICIPATIVE ET INITIATIVE COMMUNAUTAIRE.........................39
2.3 LES DIFFERENTES CONCEPTIONS DU PATRIMOINE............................................................42
2.4 PATRIMOINE, CULTURE ET IDENTITE.....................................................................................45
2.5 REGARD SUR LA PROTECTION DES PATRIMOINES..............................................................51
2.6 PROTECTION DES RESSOURCES PATRIMONIALES EN HAITI............................................56

5
Chapitre 3. HAITI : RESSOURCES PATRIMONIALES ET ENGAGEMENT PAYSAN.............60

3.1 LES RESSOURCES PATRIMONIALES D’HAITI FACE A UNE IMAGE DE PAYS APPAUVRI
.................................................................................................................................................................60
3.2 ETAT DES LIEUX DES PATRIMOINES A PETIT-GOAVE........................................................66
3.3 LA PSYCHOSOCIOLOGIE DE L’ENGAGEMENT DU PAYSAN HAITIEN…………………..71
3.4 PRESENTATION DE L’ASSOCIATION KONBIT PEYIZAN DIRISI ET DE LA LOCALITE ..78

Chapitre 4. LES PROCESSUS ET DOMAINES D’INTERVENTION DE L’ORGANISATION


KONBIT PEYIZAN DIRISI...........................................................................................................……..81

4.1 STRATEGIES EMPLOYEES AU SEIN DE KPD...........................................................................81


4.2 RAPPORTS ENTRE RESPONSABLES ET
MEMBRES……………………………………………………………………………………………82
4.3 PARTICIPATION DANS LA REALISATION DES ACTIVITES………............................…….83
4.4 MOBILISATION DES RESSOURCES FINANCIERES DANS LE CADRE DES ACTIVITES DE
KPD……………………………………………………………………………………………...……...86
4.5 INTERVENTION DE KPD DANS LES DOMAINES DE L’ENVIRONNEMENT ET DE
L’AGRICULTURE..................................................................................................................................87
4.6 ACTIVITES REALISEES PAR KPD DANS LE DOMAINE DE LA SANTE
COMMUNAUTAIRE..................................................................................................................………90
4.7 INTERVENTION DE KPD DANS LES DOMAINES DE L'EDUCATION ET DE LA
CULTURE……………………………………………………………………………………………...93
4.8 QUESTION IDENTITAIRE ET ESTIME DE SOI DES MEMBRES DE
KPD………………………………………………………………………………………………..….96

Chapitre 5. ASSOCIATION KONBIT PEYIZAN DIRISI, PROTECTION DES RESSOURCES


PATRIMONIALES ET DEVELOPPEMENT LOCAL......................................................................100

5.1 KONBIT PEYIZAN DIRISI, PROTECTION DES PATRIMOINES ET COMMUNAUTE


DIRISI…………………………………………………………………………………………………100
5.2 COMMUNICATION PARTICIPATIVE ET DYNAMIQUE ASSOCIATIVE.............................105
5.3 LES FAIBLESSES DES ACTIVITES ENTREPRISES PAR L’ORGANISATION KONBIT
PEYIZAN DIRISI..................................................................................................................................107
5.4 PARTICIPER ET AGIR ENSEMBLE: LA PLACE REELLE ET EFFECTIVE DE LA FEMME
PAYSANNE..........................................................................................................................................111

6
CONCLUSION........................................................................................................................................115

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES...................................................................................................121
ANNEXE 1 : GRILLE D’ENTRETIEN AVEC LES MEMBRES DU CONSEIL DE DIRECTION DE
KPD............................................................................................................................................................128

ANNEXE 2 : GRILLE D’ENTRETIEN AVEC LES PAYSANS MEMBRES DE KPD........................131

ANNEXE 3 : PHOTOS.............................................................................................................................133

7
REMERCIEMENTS

Nos remerciements vont à l’endroit du Ministère canadien des Affaires étrangères et du


Commerce international (MAECI) et du Bureau canadien de l’Éducation internationale (BCEI)
pour avoir supporté ce rapport de recherche. Nous remercions également la professeure Florence
PIRON de l’Université Laval (Québec) et le professeur Samuel REGULUS de l’Université
d’État d’Haïti pour leur co-encadrement. Nous témoignons enfin de la reconnaissance à l’égard
du professeur Hérold TOUSSAINT pour la lecture critique du texte.

8
INTRODUCTION

INTRODUCTION

9
Haïti a un patrimoine très diversifié. Il y a l’espace géographique, les forts, les
cathédrales, les vestiges des anciennes habitations coloniales, les résidences des chefs d’État, les
langues, les traditions orales, les croyances populaires, les mythes, les chansons populaires, les
savoir-faire locaux, la peinture, la littérature, l’art culinaire, etc. Petit-Goâve, comme de
nombreuses communes du pays, est détentrice d’un riche patrimoine. Ainsi, ce travail de
recherche vise à articuler les concepts de la communication participative, du patrimoine et du
développement local dans le contexte petit-goâvien. Pour ce faire, il s’agit de répondre à cette
question fondamentale : comment la communication participative dans la protection des
ressources patrimoniales locales de cette commune peut-elle contribuer à dynamiser son
développement local ?

On ne saurait traiter de la communication participative en dehors de la communication


pour le développement qui a connu une évolution importante. En effet, le modèle de
communication pour le développement a été revu en lien avec les paradigmes successifs du
développement. Du paradigme du modernisme à celui de la participation et du développement
durable, ce modèle est passé d’une communication diffusionniste à une communication
participative1. Cette dernière contribuerait à la démocratisation de la communication et à la
participation effective de la population. À propos de la communication participative, Jean-Félix
Makosso souligne :

« Elle est un concentré de réalités complexes qu’il faut pourtant concilier et en


tirer le meilleur parti. De façon objective, la communication participative a une
dimension socio-économique parce qu’elle vise à affranchir certaines populations
de la dépendance et à jouer un rôle de levier pour le développement. Elle a aussi
une dimension politique puisqu’elle est dynamique dans les pays qui lui accordent
une attention, et inopérante dans ceux qui s’y désintéressent ou presque. Ensuite,
il y a la dimension psychologique et culturelle qui a une vraie imprégnation sur
l’exécution des projets en ce qu’elle influe directement sur les rapports des
acteurs et oriente l’accomplissement des tâches retenues. Enfin, la
communication participative recèle une dimension scientifique et technologique
1
A propos de ce sujet, consulter : MOUMOUNI Charles, « Communication participative et appropriation du
Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD) », Communication [en ligne], Vol. 24/1 | 2005,
Consulté le 30 Novembre 2014. URL : [Link] ; DOI : 10.4000/communication.3313

10
parce que l’exécution de certains projets nécessite des outils ou moyens
technologiques importants ainsi que des finances »2.

La communication participative fait appel tant aux outils traditionnels que modernes. Ces
outils vont du contact direct à l’usage des medias audioviosuels, des affiches, des diapositives,
des vidéos, de la presse écrite et de l’Internet. Certains sont beaucoup plus anciens tels le théâtre,
les réunions publiques, les contes, etc.

En Haïti, il faut distinguer les médias traditionnels, utilisés particulièrement en milieu


rural, et les médias modernes. En effet, la tradition de l'oralité profondément ancrée dans la
culture haïtienne pourrait expliquer la survie des médias traditionnels, alors que sous l'influence
de nouvelles technologies de l'information et de la communication, de grandes mutations ont eu
lieu dans le paysage médiatique haïtien. Après la chute du régime dictatorial des Duvalier, les
médias, en particulier les radios communautaires, ont évolué en vue de libérer la parole
citoyenne.

Le plaidoyer en faveur du développement local influe grandement sur les modèles de


communication. Par ailleurs, comment cerner la notion du patrimoine en lien avec le concept de
communication participative ? Certaines définitions soulignent la dimension collective du
patrimoine ainsi que sa logique de transmission. D’autres saisissent le patrimoine comme un
élément identitaire d’une communauté ou comme un construit social. Au-delà de tous ces points
de vue, le rôle de la communauté reste et demeure fondamental.

Michel Vernières définit le patrimoine comme un ensemble de biens matériels ou


immatériels dont l’une des caractéristiques est de permettre d’établir des liens entre les
générations3. Selon Jean Davallon, le patrimoine est l’élément qui assure la continuité entre ceux
qui l’ont produit et ceux qui en sont les héritiers4. Ces deux auteurs sont dans une perspective de
transmission du patrimoine. Pour l’enseignant-chercheur haïtien Samuel Regulus 5, « la
2
MAKOSSO Jean-Félix, Les enjeux de la communication participative pour le développement au Congo,
L’Harmattan, Paris, 2014, p. 29-31
3
VERNIERES Michel (dir.), Patrimoines et développement. Études pluridisciplinaires, Éditions GEMDEV-
KARTHALA, Paris, 2009, p.8
4
DAVALLON Jean, Le don du patrimoine. Une approche communicationnelle de la patrimonialisation, Lavoisier,
Paris, 2006, p. 93
5
REGULUS Samuel, Transmission de la prêtrise vodou. Devenir oungan ou manbo en Haïti, Thèse en Ethnologie
et Patrimoine, Université Laval, Québec, 2012, p. 262

11
question de la transmission est une réalité anthropologique de passation de
valeurs, de connaissances et de savoir-faire... Chaque génération nouvelle
est confrontée à une réalisation historique et sociale dont les valeurs
propres, mais aussi les impositions et les contradictions, déterminent les
conditions de son enculturation et de sa socialisation. Aussi doit-elle négocier
son inscription dans l'histoire, c'est-à-dire la façon dont elle va porter
l'héritage des générations qui l'ont précédée ».

Dans le contexte haïtien, d’autres travaux ont examiné la notion du patrimoine. D’abord,
Rousseau Marie-Line6, dans son mémoire de maitrise, a cerné le concept du patrimoine dans tous
ses aspects. Ensuite, Alexis Guetchine 7 et Bien-Aimé Nirtha8 ont étudié le patrimoine en lien
avec le développement touristique. Enfin, Gustave Jean Rony 9 a montré la cohérence entre le
patrimoine, le tourisme et le développement local dans le contexte gonaïvien. D’un autre point de
vue, comment renforcer la participation communautaire dans la protection du patrimoine ? Quel
serait l’impact de cette participation sur le développement local?

Mettre l’accent sur le développement local, c’est une réponse à la mondialisation. C'est
une façon de fonder le développement à la fois sur les solidarités et les initiatives à l'échelle de la
communauté locale en vue de contrer les effets du développement libéral. 10 La valorisation des
ressources locales et l’engagement associatif constituent un outil puissant capable de réduire les
inégalités et d’assurer le développement local.

Certains chercheurs haïtiens ont réfléchi sur le développement local. C’est le cas de
l’économiste Frédéric Gérald Chéry qui a abordé le sujet de la décentralisation et du
développement local en Haïti en identifiant trois domaines de réflexion portant sur les
compétences collectives et individuelles existant dans la commune, les compromis autour des
6
ROUSSEAU Marie-Line, Définition du concept de patrimoine, vu sous tous ses aspects, Maitrise en Histoire,
mémoire et patrimoine, Université d’Etat d’Haïti, Port-au-Prince, 2011
7
ALEXIS Guetchine, Mise en valeur du patrimoine culturel et développement touristique de la commune de
Jérémie, Maitrise en Histoire, mémoire et patrimoine, Université d’Etat d’Haïti, Port-au-Prince, 2012
8
BIEN-AIME Nirtha, Politiques patrimoniales et touristiques en Haïti, Maitrise en Histoire, mémoire et patrimoine,
Université d’Etat d’Haïti, Port-au-Prince, 2013
9
GUSTAVE Jean Rony, Patrimonialisation, tourisme et développement local : le cas de « Lakou Souvnans » des
Gonaïves entre le regard des initiés et des non-initiés, Maitrise en Histoire, mémoire et patrimoine, Université
d’Etat d’Haïti, Port-au-Prince, 2015
10
TREMBLAY Suzanne, Du concept de développement au concept de l’après développement. Trajectoires et
repères théoriques, Université du Québec, Chicoutimi, 1999, p. 26

12
principaux intérêts des citoyens et, enfin, le financement nécessaire au développement local.
Dans ce texte ayant pour titre Le Financement de la décentralisation et du développement local en
Haïti, l’auteur met davantage l’accent sur le savoir-faire local et la qualité de gestion des autorités
locales et des citoyens au sein de la commune en vue du développement local. Dans le huitième
chapitre, il pose la question des compétences légales et des formes d’engagement des citoyens
dans la vie économique, politique et sociale de la commune. Cette recherche aborde l’aspect
économique de la politique de décentralisation et du développement local. Elle traite de la
participation des citoyens (nes) à la vie politique et économique, et des conditions du lien
pouvant exister entre le financement public et le financement privé au niveau de la commune. 11

Le sociologue Yves Sainsiné met en exergue la dynamique permettant aux paysans de


satisfaire leurs besoins fondamentaux tout en misant sur les ressources humaines et matérielles
locales. Son approche s’inscrit dans une logique de résistance des paysans par rapport aux
mauvaises pratiques traditionnelles de l’État ainsi que d’autres actions extérieures incohérentes
avec leur milieu de vie12.

Quant au sociologue Fritz Dorvilier, il se propose de rendre compte des stratégies


mobilisées par les groupes de paysans organisés en vue d’une dynamique de développement
communautaire à travers la valorisation des secteurs relevant de l’ordre économique, social,
politique, etc. Les populations rurales s’investissent dans une dynamique associative en vue
d’instituer un ordre local de mouvement social. Son travail de recherche vise à comprendre et à
expliquer les nouvelles pratiques qui constituent cette forme d’engagement associatif, les
rapports entre la dynamique associative et le processus de changement des représentations
sociales ainsi que des pratiques concrètes des paysans. L’auteur analyse la dynamique
associative comme un instrument de gouvernance des consciences ou de transformation des
représentations sociales non seulement des paysans-militants, mais aussi des autres habitants de
ce territoire rural. Il traite de l’association comme un outil de gouvernance des pratiques des
paysans, c’est-à-dire comme un mécanisme permettant la restructuration d’anciennes pratiques

11
CHERY Frédéric Gérald, Le Financement de la décentralisation et du développement local en Haïti, Imp. Henri
Deschamps, Port-au-Prince, 2009, p. 207
12
SAINSINE Yves, Haïti, Etat et Paysans. Repères pour un développement local, Imp. Media-Texte, Port-au-
Prince, 2009, p. 32

13
économiques, sociales et politiques ainsi que comme un dispositif facilitant l’invention de
nouvelles pratiques porteuses de développement.13

Pour Nelson Sylvestre, il est un fait que, même avec la précarité très élevée des
collectivités territoriales, chaque localité en Haïti a une certaine structure productive et
productrice, un marché de travail, un système de régénération et de dotation de ressources
naturelles et infrastructurelles, une tradition, une culture et tout ce qui met en relief une
dynamique interne locale susceptible de générer une capacité à la fois inhérente et propice au
développement local. Par conséquent, la lutte pour y parvenir requiert l’utilisation efficiente du
potentiel économique local en adéquation efficace avec le fonctionnement effectif des institutions
et des mécanismes de régulation territoriale14. Ainsi, l’auteur propose : l’amélioration des
conditions d’existence dans la communauté par l’implémentation de projets grâce à une
meilleure participation des bénéficiaires ; le renforcement des capacités des institutions locales
en vue de les doter de compétences pour pérenniser leurs appuis au développement local ;
l’exploration des interactions entre les dynamiques culturelles, sociales et sociétales afin que les
politiques publiques soient incorporées au développement local dans leur dimension territoriale ;
l’analyse prospective de l’action de développement dans les collectivités territoriales dans une
perspective comparative à l’échelle nationale ; la création d’un réseau de participants (es)
engagés (es) dans le développement local et l’accompagnement des diverses initiatives des
collectivités territoriales et d’autres institutions de l’Etat dans les politiques de développement
local.

Par ailleurs, ce qui fait l’originalité de notre travail, c’est la prise en compte de la
communication participative dans la protection des ressources patrimoniales locales en vue du
développement local. Petit-Goâve, à travers son patrimoine dense, riche et varié, offre l’occasion
d’opérationnaliser ce modèle.

Ce rapport affiche l’ambition d’avoir une portée autant théorique que pratique. Nous
poursuivons deux objectifs fondamentaux : voir comment les ressources patrimoniales de la
commune de Petit-Goâve peuvent contribuer à dynamiser son développement local ; puis

13
DORVILIER Fritz, Gouvernance associative et développement local en Haïti, Editions de l’Université d’Etat
d’Haïti, Port-au-Prince, 2011, p. 38
14
SYLVESTRE Nelson, Haïti: contexte de développement local. Réflexions critiques sur les actions de projets des
Nippes, CRESFED, Port-au-Prince, 2012, p. 8

14
montrer l’importance de la communication participative dans la protection des ressources
patrimoniales locales. Ce mémoire traite de l’organisation Konbit Peyizan Dirisi, mais prend en
compte les différents mouvements que la paysannerie a organisés depuis l’Indépendance jusqu'à
nos jours pour faire face à la marginalisation, l’exploitation, la domination, la discrimination et la
précarité. De façon précise, nous voulons cerner les impacts des initiatives de cette organisation
locale dans la protection des ressources patrimoniales locales en vue du développement local ;
déterminer ses stratégies communicationnelles ; étudier ses différents types de partenariats
qu’elle développe dans le cadre de ses interventions et comprendre les modes de participation
des paysans dans cette dynamique associative. Pour ce faire, nous avons choisi de mener une
recherche de type qualitatif articulé autour d’entretiens, d’observations et nous avons adopté la
théorie critique qui est, issue du matérialisme historique et dialectique, capable de nous faciliter
certaines informations sur les contradictions matérielles marquant l’existence du paysan haïtien
et influençant, du même coup, sa participation dans la protection des ressources patrimoniales
dans la perspective du développement local.
Nous pensons que les résultats de ce rapport pourront, d’abord, servir à l’organisation
Konbit Peyizan Dirisi pour redéfinir ses stratégies d’intervention. Ensuite, cela pourra bien
également être utile aux institutions nationales et internationales qui appuient les initiatives
paysannes. D’autres organisations et associations paysannes pourront, enfin, se servir des
résultats de cette recherche en vue d’améliorer leurs actions. Toutefois, ce travail a ses limites.
Dans le contexte haïtien, la littérature sur la communication participative dans la gestion des
ressources patrimoniales en lien avec le développement local est quasi inexistante. En plus, il y a
eu très peu de travaux de recherche réalisés sur la paysannerie à Petit-Goâve, notamment à
Dirisi, sur lesquels nous aurions pu nous appuyer. Puis, nos moyens financiers ne nous ont pas
permis de réaliser un long travail de terrain.

Dans le cadre de cette recherche, nous aborderons, dans un premier temps, les différents
paradigmes du développement par rapport aux modèles communicationnels en vue de faire le
point sur notre choix théorique et notre dispositif méthodologique. Dans un second temps, nous
proposerons un corps explicatif de l’étude autour des référentiels conceptuels. Puis, nous
visiterons les ressources patrimoniales d’Haïti en relation avec les mouvements paysans. Ensuite,
nous présenterons les différents domaines d’intervention de l’organisation Konbit Peyizan Dirisi.

15
Enfin, nous allons analyser les stratégies de communication participative employées dans la
protection des patrimoines de Dirisi et leurs impacts sur le développement local. Nous souhaitons
que ce travail constitue une voie de recherche prometteuse pour les intellectuels (les) engagés
(es) en tant que scientifiques dans la pratique de la production de connaissance au service du bien
commun.

16
CHAPITRE I

17
Chapitre 1. LES PRINCIPAUX PARADIGMES DU DEVELOPPEMENT,
LES MODELES DE COMMUNICATION ET LE DISPOSITIF
METHODOLOGIQUE

Dans ce chapitre, nous visiterons d’abord les paradigmes du développement en lien avec
les différents modèles de communication. Puis, nous mettrons l’accent sur notre choix théorique
et le dispositif méthodologique.

1.1 LA CONCEPTION INTERNATIONALE DU DEVELOPPEMENT ET LE


MODELE COMMUNICATIONNEL DE DIFFUSION

La conception internationale du développement est dominée par l’industrialisation et la


modernisation, perçues comme deux principaux moyens par lesquels on peut parvenir à la
croissance économique. C’est une conception qui a vu le jour dans le contexte de l’après-guerre,
mettant en exergue le développement des moyens de transport et de communication. L’accent est
aussi mis sur l’élargissement du marché, au risque de menacer les structures sociales,
communautaires, familiales ou rurales.

C’est donc une conception évolutionniste tendant à confondre le développement avec la


croissance économique dans un modèle unique qui est incapable de tenir compte des
particularités historiques, politiques, économiques, sociales et culturelles des pays. Dans cette
lignée, le développement se définit comme étant la combinaison de facteurs tels
l’industrialisation, l’extension des échanges, l’accumulation du capital et la création d’une
bourgeoisie. Si cette thèse peut être valable pour les pays du Nord, en aucun cas elle ne pourrait
être appliquée aux pays du Sud.15

Ce paradigme néolibéral, actuellement dominant dans les politiques publiques des pays
du Nord, prône la non-intervention de l’État dans toutes les sphères économiques. L’État est vu

15
BOUDON Raymond & BOURRICAUD François, Dictionnaire critique de la sociologie, L’Harmattan, Paris,
1982, p. 48

18
comme corrompu, inefficace et donc incapable de contribuer au progrès. L’une des principales
limites de cette conception est qu’elle ignore les structures locales ou communautaires des pays
du Sud. C’est ce qui a entrainé l’installation de la paupérisation, de l’exclusion sociale, de
l’individualisme. La participation citoyenne est minimisée. Les valeurs de solidarité sont
menacées au profit de la modernité marchande.

Ici, le modèle de communication en pratique conçoit la communication comme un


processus de masse et de grande envergure, verticale et à sens unique. Il se base sur l’idée qu’il
suffit de diffuser les connaissances et les innovations venant du Nord pour qu’elles soient
assimilées au Sud. La communication pour le développement est, en ce sens, définie
exclusivement selon les variables économiques.

Dans ce modèle, on se limite à informer la population sur les projets tout en l’incitant à
les soutenir, à illustrer les avantages des différentes activités. Il s'agit d'un schéma classique de
communication verticale, allant de l'émetteur vers le récepteur.

Cette théorie considère la modernisation comme un processus de diffusion capable de


permettre aux individus de passer d'un mode de vie traditionnel à un mode de vie plus
« moderne ». Les médias de masse jouent ici un rôle important pour sensibiliser le public sur les
nouvelles possibilités. Donc, selon cette approche, seul le modèle occidental est capable de sortir
un pays du sous-développement et les moyens de diffusion de l'information de masse sont les
plus appropriés pour faciliter ce développement.

Ce modèle théorique a été critiqué, car la diffusion de l'information y est évidemment


trop réductionniste. Ce modèle « diffusionniste » fait fi de l’environnement social et culturel. Il
ne prend pas en compte les types de public auxquels la communication s’adresse, ni l’influence
des structures économiques et politiques.

Malgré les critiques soulevées, ce paradigme de la modernisation continue à influencer le


discours des principaux acteurs de la communication pour le développement en matière de
politique et de planification sur le plan théorique comme sur le terrain. Toutefois, parallèlement à
cette prise de conscience des lacunes du modèle diffusionniste, sont apparus deux paradigmes de
développement débouchant sur de nouveaux modèles de communication.

19
1.2 LA CONCEPTION NATIONALE DU DEVELOPPEMENT ET LE NOUVEL
ORDRE COMMUNICATIONNEL

Ce courant de pensée critique vis-à-vis du paradigme de la modernisation met en exergue


les inégalités qui existent dans les coopérations internationales. Ces inégalités constituent les
causes essentielles de la pauvreté dans le tiers-monde. La nature de l’aide au développement est
remise en question, car la dépendance externe est une condition du sous-développement.

Ces relations inégales pénètrent jusqu’au plus profond des structures économiques,
politiques et sociales des pays dits sous-développés. Il s’ensuit que ces rapports inégaux, que l’on
trouve à la fois à l’échelle internationale et nationale, produisent finalement le « développement
du sous-développement ».16

Les tenants de ce paradigme prônent la rupture d’avec le marché mondial pour renverser
la dépendance. La stratégie adoptée ici se base sur le développement national, avec pour acteur
principal l’État.

D'inspiration marxiste, la théorie de la dépendance analyse la division internationale du


travail, les mécanismes internes et externes du phénomène de la domination pour expliquer la
dynamique de dépendance des pays dits « sous-développés » par rapport aux pays dits
« développés ».

Il faut souligner certaines limites de cette école refusant de remettre fondamentalement en


cause les pratiques de l’oligarchie politique nationale. Dans ce courant, le rôle des acteurs locaux
est réduit. La diversité régionale et les dynamiques locales ne sont pas trop prises en compte.
C’est donc une vision qui fait un peu abstraction des contradictions nationales ou locales.

Toutefois, l’idée d’une démocratisation de la communication voit ici le jour. La


souveraineté économico-politique ne saurait se faire sans remettre en question la domination
culturelle du Nord sur le Sud à travers un modèle de communication « diffusionniste ». Ce
dernier est fortement critiqué, car il constitue un élément stratégique de domination du Sud.
Donc, un nouveau modèle communicationnel est apparu en vue de stimuler la capacité de la
16
GUNDER FRANCK André & AMIN Samir, L’accumulation dépendante, sociétés pré-capitalistes et capitalisme,
Ed. Anthropos, Paris, 1978, p. 102

20
communauté à proposer des solutions à des problèmes communs. La communication doit être un
outil lié aux processus sociaux et économiques indispensables au développement. Pour éviter
toute connotation péjorative, certains traitent ce nouveau modèle communicationnel de
« communication pour le changement social » plutôt que de « communication pour le
développement ».

C’est un nouveau modèle communicationnel selon lequel la communication est


considérée comme un outil au service du bien commun. La communauté doit dégager elle-même
les problèmes auxquels elle est confrontée. Elle doit s'organiser, faire des propositions et en
assurer le suivi. D’où le lien entre le paradigme du développement local et ce nouveau modèle
communicationnel.

1.3 LE DEVELOPPEMENT LOCAL, LES MEDIAS LEGERS ET LA


COMMUNICATION PARTICIPATIVE

Ce dernier paradigme est né dans une perspective critique vis-à-vis des deux paradigmes
précédents. I. Wallerstein, l’un des principaux tenants de cette école, insiste sur la pluralité
culturelle. Cette diversité culturelle infirme toute thèse de l’élimination des acteurs populaires
par des acteurs institutionnels, que ce soit l’État ou les organisations internationales. 17 C’est une
réponse aux effets pervers du néolibéralisme.

L’approche historico-systémique a le mérite d’insister sur la pluralité d’acteurs. Cette


vision du développement laisse entendre qu’il y a, à côté du marché et de l’État, d’autres acteurs.
Les acteurs locaux doivent être considérés comme des partenaires à part entière. En ce sens,
l’État doit adopter des orientations et des politiques sociales favorisant leur participation sans
mesure.

Toutefois, le paradigme historico-systémique ou le développement local peut être vu,


dans un premier temps, comme un modèle pensé en vue de s’adapter aux nouvelles conditions de
la globalisation. Une seconde dérive concerne le lien entre le développement local et la notion de
17
WALLERSTEIN Immanuel, Le capitalisme historique, La Découverte, Paris, 1996, p. 55

21
communication participative. Cette dernière peut devenir le lieu d’une compromission entre les
élites centrales et locales sur le processus d’intégration du marché capitaliste. Ces deux logiques
sont incohérentes avec un processus de développement local lié aux réalités économiques,
culturelles et sociales des communautés.

Dans la conception défendue ici, le développement local ne doit pas être imposé de
l’extérieur ou sans tenir compte des acteurs. Il doit prendre en considération la quotidienneté de
la vie des communautés et les pratiques mises en place au niveau local sur le long terme. Il ne
doit pas menacer les aspirations et le vécu historique des populations locales. Dans le cadre de ce
travail, le développement local est considéré dans son sens très large, c’est-à-dire la communauté
est ici cernée dans ses multiples dimensions.

L’approche de communication participative a beaucoup pris d’ampleur avec ce nouveau


paradigme de développement. Cette approche, s’appuyant sur les médias légers, privilégie le
processus par lequel les acteurs locaux influencent les initiatives de développement, participent
au contrôle des décisions et contribue aux ressources mises en place. La radio peut être le
principal média léger, notamment la radio communautaire. Cette dernière joue un rôle majeur
dans la communication participative et le développement local des communautés. N’étant ni
commerciale ni publique, elle encourage la participation et permet de démocratiser l’accès à
l’information. Elle favorise le pluralisme et valorise la culture locale. La spécificité de la radio
communautaire est sa dimension participative et sa gestion par la communauté.

À Petit-Goâve, selon Silmé Hervens Hitler, près de 50 médias de masse (radio et


télévision) émettent leurs ondes. Dans ce tableau se dessinent trois stations de radio
communautaire. Les heures des médias de masse sont majoritairement comblées par la diffusion
des productions étrangères. Et, certains journalistes sont à la merci d’hommes et de femmes
politiques au pouvoir. Les émissions dites à micro ouvert s’amusent à octroyer la parole
seulement aux auditeurs (trices) qui plébiscitent le travail de leur leader politique. Toutefois, il y
a des efforts consentis par quelques stations de radio, spécialement la radio communautaire
Claufa Pierre qui diffuse des émissions reflétant les besoins communautaires, permettant de vivre
la culture de la montagne haïtienne au rythme de leurs réalités multiples et de participer dans la

22
résolution des problèmes confrontés par la population locale. Cette station a une programmation
très proche de ces cibles qui sont d’abord et avant tout les paysans (nes).18

La radio communautaire Claufa Pierre a d’énormes influences sur le comportement des


paysans (nes) de la communauté Vallue et les localités avoisinantes, notamment l’habitation
Dirisi. Elle joue un rôle fondamental dans le processus de soutenir, d’animer et d’élargir les
séances de discussion. À travers la radio communautaire, les paysans (nes) peuvent rejoindre
d’autres groupes sociaux au-delà des frontières de l’habitation, exprimer leurs idées, soutenir
l’acquisition et l’échange de savoirs locaux.

La communication participative révolutionne la communication. Elle permet de renforcer


les capacités des membres de la communauté à identifier et à exprimer leurs propres idées à
propos du développement et non pas des idées qui leur seraient imposées par les instances
centrales ou internationales. Elle se distingue des autres formes de communication pour le
développement. En effet, elle est d’abord horizontale en ce sens que les membres de la
communauté participent au long processus communicationnel. Puis, elle est de nature collective
et spécifique. Les communautés agissent dans l’intérêt de la majorité suivant un processus de
communication adapté à leur culture, leurs langues, leurs groupes sociaux et leurs problèmes
locaux. Enfin, c’est une communication d’appropriation et de prise de conscience.

Le modèle participatif doit davantage intégrer les concepts issus des expériences, en
soulignant l'importance de l'identité locale et de la participation de toute la communauté. Le
premier intérêt d'adopter une démarche participative est la responsabilisation des personnes
concernées par le projet de développement communautaire. Le public doit participer au contenu
communicationnel. Tout programme doit être établi en partenariat avec la population ciblée dans
une perspective de participation réelle et effective. C’est dans cette logique que Guy Bessette
tient à souligner :

« La communication participative pour le développement est une action planifiée, fondée


d’une part sur les processus participatifs et d’autre part sur les médias et la
18
SILME Hervens Hitler, « Petit-Goâve, 350 ans de mutisme médiatique », in DORCE Ricarson & HYACINTHE
Gérard Serge (dir.), Petit-Goâve (Ayiti), 350 ans et plus : une anthologie, imp. Media-texte, Port-au-Prince, 2013, p.
58-62

23
communication interpersonnelle, qui facilite le dialogue entre différents intervenants
réunis autour d’un problème de développement ou d’un but commun, afin d’identifier et
de mettre en œuvre une initiative concrète visant à solutionner le problème ou atteindre
le but fixé, et qui soutient et accompagne cette initiative.»19

Inscrit dans le langage du mouvement alternatif, le terme de communication participative


ou populaire est une source d’espoir pour la démocratisation des sociétés. Il joue encore, surtout
dans les pays en développement, un rôle fondamental dans la construction identitaire et la
mobilisation politique.

Durant les années 1970 en Amérique latine, le « courant critique » est très actif dans la
reformulation des méthodologies, des objets d’étude et des objectifs de la recherche en
communication. Dans ce contexte, il élabore le modèle de communication participative en
rupture avec le diffusionnisme en prenant comme point de départ la théorie de la dépendance et
du colonialisme interne. Ce modèle questionne les relations verticales dans une société donnée. 20

La communication participative pour le développement est un processus de transmission


de connaissances par différents moyens engageant activement des catégories défavorisées dans
les programmes et projets de développement auxquels ils contribuent en formulant des idées et
en prenant des initiatives tout en affirmant leur autonomie et en assumant leurs responsabilités.
Elle vise des objectifs clairs. Il s’agit notamment d’informer objectivement, de transmettre des
savoirs nouveaux tout en valorisant les anciens, de rapprocher les acteurs n’ayant pas les mêmes
profils et les mêmes conceptions, de former les locaux aux technologies de l’information, de
réhabiliter des pratiques et des outils jadis considérés comme caduques, de favoriser un dialogue
constructif entre les protagonistes d’un projet, donc entre différentes cultures, de développer des
capacités d’écoute réciproques et de relations de confiance mutuelles21.

19
BESSETTE Guy, Communication et participation communautaire. Guide pratique de communication
participative pour le développement, Les Presses de l’Université Laval, Québec, 2004, p. 10
20
CAPRA Paula, « L'originalité de la communication participative en Amérique Latine », Hermès, La Revue 2/
2007 (n° 48), p. 135-144, Consulté le 30 novembre 2014. URL : [Link]/revue-hermes-la-revue-2007-2-
[Link]
21
MAKOSSO Jean-Félix, Ibid, p. 20

24
Charles Moumouni est un spécialiste qui fait œuvre d’originalité dans sa façon d’aborder
la question de communication participative par rapport au processus d’appropriation du nouveau
partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD). Ce processus est critiqué par certains
intellectuels africains pour être trop axé sur les exigences d’une économie néolibérale et sur le
financement extérieur. On lui reproche notamment de fonder sa mise en œuvre essentiellement
sur la volonté politique des chefs d’État et dirigeants africains, sans faire une grande place aux
mécanismes par lesquels la société civile et les populations africaines peuvent y participer
activement. Pour l’auteur, le modèle adapté au NEPAD devra tenir compte du rôle clé joué par
les leaders africains et de la nécessité d’un soutien populaire au plan. Le modèle ne doit être ni
élitiste ni populiste. Dans cette optique, l’auteur mène un plaidoyer en faveur de l’approche
communicationnelle du leadership participatif, développé en management.22

L’auteur rappelle les trois principales théories de communication pour le développement


qui ont été élaborées depuis les années 1950 : la théorie de la modernisation, la théorie de la
dépendance et celle de la communication participative pour le développement. Cependant, c’est
une autre piste théorique que l’auteur se met à explorer, celle du leadership participatif pour le
développement en Afrique. L’expression « leadership participatif » n’est pas nouvelle. Mais,
dans les recherches sur la communication et le développement, ce domaine est inexploré.

Au-delà des considérations théoriques, quelles doivent être les perspectives par rapport
aux limites de la notion « communication participative » ?

1.4 LA NOTION DE COMMUNICATION PARTICIPATIVE : LIMITES ET


PERSPECTIVES

22
MOUMOUNI Charles, « Communication participative et appropriation du Nouveau partenariat pour le
développement de l’Afrique (NEPAD) », Communication [en ligne], Vol. 24/1 | 2005, Consulté le 30 Novembre
2014. URL : [Link] ; DOI : 10.4000/communication.3313

25
La communication participative fait face à de grandes limites au niveau communautaire.
Dans les situations d’urgence, elle est loin d’être un outil efficace. Selon les caractéristiques de la
communauté, de la situation politique, des ressources financières et matérielles disponibles, son
utilisation peut connaître un cuisant échec. Elle peut être également source de conflits, vu que
cette forme de communication remet en question les rapports de pouvoir traditionnel établis ou la
très forte hiérarchie communautaire en voulant faciliter la participation de tout le monde.
Toutefois, dans le cas où les couches sociales dominantes sont les interlocutrices privilégiées
dans le processus de communication participative, cela ne sert qu’à leur offrir des moyens
supplémentaires pour asseoir leur autorité.

Face à des régimes dictatoriaux et des intérêts des grandes entreprises, la communication
participative peut exposer les citoyens et les citoyennes à des risques de représailles. Dans ce cas,
il arrive qu’on favorise les formes de participations partielles, ce qui peut créer chez les membres
de la communauté le sentiment d’être manipulés. Malheureusement, on n’a pas toujours les
moyens qu’il faut pour se débarrasser de ce risque de manipulation. Cependant, quelles peuvent
être donc les perspectives ?

Pour plus de pertinence dans la communication participative, il y a nécessité de mettre en


œuvre des outils d’évaluation rigoureuse et adaptée, de démocratiser, de façon plus stratégique,
l’accès à l'information au profit de la communauté. La communication participative doit se servir
davantage des médias légers ou traditionnels afin de garantir les échanges horizontaux surtout
dans les communautés rurales. Il serait pertinent d'utiliser ces moyens de communication
traditionnels, car ce sont eux qui sont utilisés quotidiennement dans les communautés et qui
semblent tisser le lien social. Cela peut bien donner vie à un ensemble de savoirs partagés. Ceci
dit, la communication participative doit non seulement viser à rendre les membres de la
communauté très actifs, mais aussi à créer une atmosphère d’apprentissage commun en vue
d’articuler, de façon lucide, le développement local et le milieu rural.

26
1.5 CONSIDERATIONS CRITIQUES SUR LE DEVELOPPEMENT LOCAL ET
LA VIE RURALE HAITIENNE

Les structures communautaires et les initiatives populaires sont perçues comme une
entrave au développement dans le paradigme de la modernisation. Suivant cette perspective, le
développement doit être imposé aux acteurs locaux. Quant à l’école de la dépendance, elle sert
également à instrumentaliser les acteurs locaux. L’État, converti en agent de la modernisation,
est placé au cœur du processus de développement. Cependant, pour avoir pris en considération le
jeu entre les acteurs, les aspirations sociales, les attitudes des groupes et les pratiques
communautaires, l’approche historico-systémique se révèle efficace dans l’analyse du processus
de développement.

Suivant l’approche historico-systémique, le développement local est appelé à prendre en


compte les logiques locales et la pluralité du lien culturel, étant omniprésentes dans presque tous
les domaines d’activités communautaires. Les pratiques locales, le lien social et la pluralité
s’inscrivent dans les stratégies mises en œuvre par la population locale pour se défendre contre
l’arme de destruction massive de leurs manières de vivre et de leur environnement.

L'utilisation de la communication participative au niveau communautaire présente un


énorme avantage : si les conditions sont favorables, elle peut être un outil puissant pour
responsabiliser la population sur son propre développement.

Il est bien rare de trouver des démarches participatives «idéales». Par rapport au risque de
manipulation lié à toute forme de communication participative dans certaines conditions, seule
une connaissance très poussée du milieu d’intervention peut atténuer ce danger. Ce qui nous
laisse croire qu’une évaluation rigoureuse est primordiale. Il faut ensuite partager cette
expérience évaluative entre les différents organismes pour éviter la répétition ininterrompue des
mêmes erreurs, ce qui peut être un obstacle à l’avancement des projets communautaires. Étant
donné que les communautés ne fonctionnent pas en vase clos, il faut donc assurer la
complémentarité des approches et rendre l’accès facile à l'information.

27
Tout compte fait, il est très important d’insister sur la flexibilité de la communication
participative aux conditions spécifiques du milieu. Cependant, les difficultés à mettre en œuvre
une telle démarche nous invitent à nuancer. C’est bien cela que ce travail de recherche vise à
expérimenter dans les conditions particulières du milieu haïtien et à partir d’un choix théorique et
d’un dispositif méthodologique bien spécifiques.

1.6 CHOIX THEORIQUE, POSTURE EPISTEMOLOGIQUE ET DISPOSITIF


METHODOLOGIQUE

Ce rapport de recherche s’inscrit dans le matérialisme dialectique. Cette Méthode ne peut


pas être comprise en dehors du matérialisme historique. Cet outil théorique se propose de saisir
l’être humain comme le reflet de son activité : le mode de production de la vie matérielle
conditionne le processus de vie politique et d’engagement associatif. Dans le contexte haïtien, les
circonstances peuvent aliéner les paysans (nes) tout aussi bien du produit de leur travail que de
leur travail. Le mode de production aliène les travailleurs. Plus ils cultivent la terre, moins ils
possèdent et plus ils tombent sous la domination de leur propre produit.

Dans le cadre de cette recherche, nous misons davantage sur la théorie critique dont la
communication participative est la résultante. Issue du matérialisme historique et dialectique, la
théorie critique est le fruit d’un ensemble de travaux réalisés par un groupe d'intellectuels réunis
autour de l'Institut de Recherche sociale fondé à Francfort. Elle fait la critique sociale
du capitalisme et refuse la légitimation de l'ordre existant. Dans son projet général, l'Institut vise
à promouvoir l’interdisciplinarité. Cette école évoque les grands noms de Max Horkheimer, de
Theodor Adorno, d’Herbert Marcuse, de Walter Benjamin, d’Erich Fromm, de Friedrich Pollock,
de Frantz Neumann, de Jürgen Habermas ou d’Axel Honneth23. Ces personnalités intellectuelles
ont développé une démarche critique de la société, de l’impérialisme et des pathologies sociales
qui en découlent. C’est un courant critique développé sur trois générations qui consistait

23
Pour plus de détails, consulter : BLANC Alain et VINCENT Jean-Marie (dir.), La postérité de l'École de
Francfort, Syllepse, 2004 ; WIGGERSRHAUS Rolf, L’école de Francfort. Histoire, développement, signification,
PUF, Paris, 1993 ; DURAND-GASSELIN Jean-Marc, L'École de Francfort, Gallimard, Paris, 2012

28
à dynamiser une philosophie sociale influencée par le marxisme et les sciences sociales ; penser
une psychosociologie critique de la domination, de l’exploitation et de la discrimination ; et enfin
poser la critique de l’art, de la culture et de la modernité.

La théorie traditionnelle, contrairement à la théorie critique, prône la spécialisation et le


morcellement des savoirs, ce qui constitue un obstacle à la transformation sociale. Quant à la
théorie critique, elle vise les recherches multidimensionnelles et interdisciplinaires capables de
mener une analyse de la phase avancée du capitalisme et des études sur l’intégration
psychosociologique des individus ou sur la capacité de résistance résultant de la culture et de
l’art. La théorie critique va à l’encontre de la théorie traditionnelle 24, surtout par son côté
pratique : libérer les êtres humains. En ce sens, elle puise à la source épistémologique de la
critique marxienne et de sa « méthode dialectique ». Elle élabore un cadre conceptuel qui soit en
mesure de poser un diagnostic de fonds sur les sociétés contemporaines en vue de promouvoir
l’émancipation des masses. C’est du moins la position défendue par Axel Honneth. 25 Ce
« courant critique » est très actif dans la reformulation des méthodologies, des objets d’étude et
des objectifs de la recherche en communication.

Sans nul doute, la théorie critique est l’une des plus solides dans le champ de la
philosophie sociale et des sciences humaines. C’est aussi l’une des plus discutées. En effet, la
théorie francfortoise a eu, selon certains, tort de concevoir les sujets comme dénués de capacité
d’interprétation, de réappropriation, voire de résistance. Les sujets sont ainsi considérés comme
passifs et mystifiés par les « industries culturelles » ou autres institutions très puissantes.
Toutefois, il faut toujours inscrire toutes formes de points de vue critiques de l’Ecole de
Franckfort dans une critique générale de la société visant à comprendre et à dépasser les
transformations sociales qui contribuent à formater des individus faibles 26. Ici, les
transformations sociales et historiques doivent être saisies comme des modes de diagnostic de

24
Sur ce sujet, voir : HORKHEIMER Max, Théorie traditionnelle et théorie critique, Gallimard, Paris, 1974
25
A propos de cette question, lire : HONNETH Axel, La société du mépris. Vers une nouvelle Théorie critique, La
Découverte, Paris, 2006
26
Sur ce sujet, voir : SPURK Jan, Critique de la raison sociale : l'École de Francfort et sa théorie de la société,
Presses Université Laval, Québec, 2001

29
l’ensemble de la société : les êtres humains sont le reflet de leur organisation sociale pour autant
qu’ils la créent en agissant ensemble et rationnellement.

Pour ce qui nous concerne dans le cadre de ce travail, le constat est que le patrimoine,
comme tous les autres champs, est de plus en plus soumis aux modes d’organisation qui laissent
carte blanche à la valorisation marchande et à la rationalisation industrielle. A travers cette grille
théorique, la montée de l’échange marchand dans le domaine du patrimoine est perçue comme
une remise en question du processus historique de libération par la raison. Habermas a
entièrement enrichi cette approche à partir de sa réflexion sur la modernité et sur la place de la
Raison instrumentale27. Ceci dit, on ne peut aborder la problématique de la protection des
ressources patrimoniales en lien avec le développement local en la déconnectant du contexte
socio-économique et de la rationalité politique dans lesquels elle est insérée. Les relations que les
sujets tissent avec les contenus patrimoniaux doivent être appréhendées dans cette globalité. « Il
faut donc, pour parodier une peu Adorno28, penser une société qui puisse avoir une connaissance
et une maitrise d’elle-même ».

Ce choix théorique est justifié dans ce travail pour nous avoir permis de situer notre objet
d’étude dans une critique générale de la société visant à comprendre et à dépasser les
transformations sociales et historiques.

Par ailleurs, pour revenir à notre choix méthodologique, notons que le matérialisme
dialectique affirme que la nature est occupée par un processus dialectique de contradiction et de
dépassement et que c’est à partir de là que l’on peut étudier la dialectique de l’Histoire et de la
pensée. Cet outil méthodologique appréhende les choses essentiellement dans leur naissance,
leur agencement et leur fin. Il nous permet d’avoir certaines informations sur les contradictions
matérielles qui marquent l’existence du paysan haïtien et qui, du même coup, influenceraient sa
participation dans la protection des ressources patrimoniales dans la perspective du
développement local.

27
Lire : HABERMAS Jürgen, Le discours philosophique de la modernité, Gallimard, Paris, 1988
28
Consulter : ADORNO Theodor, Dialectique négative, Payot, Paris, 1978

30
Le principe fondamental de la méthode dialectique est l’unité de la théorie et de la
pratique.29 C’est donc une tentative de présentation d’un modèle combinant Théorie et Pratique.
Nous prenons au sérieux la dimension empirique de notre objet d’étude dans sa globalité. Ainsi,
cette recherche vise à mobiliser les différents outils de collecte de données.

Dans la lignée de ce cadre théorique, un des principes qui a guidé le processus de


collecte de données consistait à donner une place fondamentale aux paysans et paysannes comme
acteurs de leur communauté. La démarche utilisée visait à leur garantir un espace d’expression
autour de leur réalité quotidienne, de leur pratique et de leur engagement associatif.

Nous avons donc travaillé auprès de 20 personnes de la communauté Dirisi : les


responsables de l’organisation Konbit Peyizan Dirisi (KPD), les membres et amis de
l’organisation, puis les autres personnes de l’habitation. D’autres informations utiles ont été
également recueillies auprès de quelques personnalités de la commune et de certaines gens étant
souvent de passage dans la communauté de Dirisi.

Parmi les vingt personnes, il y a quinze hommes et cinq femmes. Cette proportion reflète
la composition du membership de l’association, cette dernière étant surtout composée de
personnes de sexe masculin. De plus, les femmes membres -étant impliquées dans les activités de
commerce et autres- n’étaient pas très disponibles.

L’âge des participants (es) à la recherche varie entre 25 et 60 ans. Le plus grand nombre
de participants (es) se trouve dans la tranche d’âge comprise entre 30 et 40 ans, soit huit parmi
les vingt personnes interviewées. Sept participants sont entre 40 et 60 ans et les cinq autres
personnes sont entre 25 et 30 ans.

Le niveau d’instruction des enquêtés (es) est très diversifié. Quatre personnes ne savent ni
lire, ni écrire, cinq sont alphabétisés, trois ont un niveau primaire, cinq ont atteint le niveau
secondaire et trois ont le niveau universitaire.

29
MAO Tsé-toung, Reformons notre étude, Edition en langues étrangères, Pékin, 1967, p. 5

31
En matière d’activités socio-économiques, les paysans (es) interviewés (es) sont des
cultivateurs, des commerçants (es), des pêcheurs, des éleveurs et des instituteurs. Les
agriculteurs sont au nombre de huit. Il y a ensuite cinq commerçants (es), deux pêcheurs, trois
éleveurs et deux instituteurs. Les femmes interviewées sont surtout impliquées dans des activités
comme le petit commerce et l’élevage, alors que les hommes travaillent surtout comme
agriculteurs, pêcheurs et enseignants.

Nous avons ensuite utilisé plusieurs techniques en travaillant avec ces personnes:
observation, recherche documentaire, entretiens et analyse de contenu.

Les observations sur le terrain constituent une démarche nous permettant de collecter les
premières informations pour enrichir la construction de notre objet d'étude, pour recenser les
différentes ressources liées au patrimoine local, pour comprendre la représentation que les
membres de la communauté s’en font et l’impact des outils communicationnels sur cette
représentation.

La recherche documentaire permet de prendre en considération les principales sources


d'informations, les revues, les ouvrages, les notes de cours, les actes de colloques, les
conférences capables de bien nous guider dans notre façon d’appréhender notre thématique de
recherche.

En plus des observations sur le terrain, nous avons conduit une série d'entretiens
individuels et collectifs. Les entretiens individuels portaient sur l’importance que les membres et
les responsables de KPD accordent à leur engagement associatif dans la protection des
ressources patrimoniales de la communauté, alors que les entretiens collectifs traitaient de
l’expérience vécue de la dynamique associative des paysans et paysannes impliqués (es) dans le
Konbit Peyizan Dirisi.

Les données ont fait l’objet d’une analyse thématique du contenu. Cette analyse a permis
non seulement d’interroger ce qui est dit, mais aussi de décrypter le sens et la signification des
valeurs, des idéologies et des représentations véhiculées.

32
C’est à partir d’un calendrier bien établi que nous avons rencontré les participants (es) à
la recherche au cours d’une période de deux mois. Nous avons fait des observations générales et
spécifiques ; mené des entretiens individuels et collectifs. L’analyse des données a été réalisée à
partir d’un travail de codification prenant en compte les dimensions définies dans nos guides
d’entretien : communication participative, protection des ressources patrimoniales et
développement local.

Tous les entretiens ont été réalisés dans la langue maternelle des participants (es) à la
recherche, à savoir le créole. Puisque le mémoire est rédigé en français, nous avons procédé à la
traduction des entretiens, ce qui comporte quand même certaines limites vu que jamais aucune
traduction n’est parfaite. Il est aussi important de préciser que, dans un souci de confidentialité,
les noms des participants (es) à la recherche ont été remplacés par un pseudonyme lors de la
transcription des entrevues.

C’est grâce à ces différentes techniques de recherche et bien d’autres que nous allons
cerner les impacts de la communication participative sur le développement local dans le
processus de protection des ressources patrimoniales à Dirisi. Juste avant, nous allons faire le
point sur les différentes notions relatives à notre objet d’étude.

33
CHAPITRE II

34
CHAPITRE 2. LES CONCEPTS LIES AUX DEMARCHES PARTICIPATIVES ET LA
NOTION DU PATRIMOINE

Dans ce chapitre, nous allons passer en revue d’abord les différents concepts liés aux
démarches participatives. Ensuite, nous étudierons la notion du patrimoine et ses corollaires.

2.1 CITOYENNETE PARTICIPATIVE : FONDEMENTS ET PRATIQUES

Avant d’aborder l’engagement citoyen, il faut nous pencher sur l’idée même de citoyen
(ne). Dans son sens le plus général, un citoyen ou une citoyenne est celui ou celle qui assume les
responsabilités de la communauté dans laquelle il ou elle évolue.

Selon Lynda Champagne et Jean François Marçal30, la citoyenneté a plusieurs dimensions


et fait face à de nombreux défis. Dans un petit document produit en 2011 dans le cadre des
journées québécoises de la solidarité internationale, Champagne et Marçal expliquent que le
statut de citoyen (ne) confère un certain niveau de liberté et d’égalité garanti par des droits. En ce
sens, on parle de citoyenneté juridique. Cette dernière laisse entendre que tous les citoyens (nes)
sont des sujets de droits et de devoirs inscrits dans les textes de lois : droits civils, politiques et
sociaux. On peut aussi noter les droits différenciés. Contrairement aux droits civils, politiques et
sociaux qui sont vus comme des droits universels, les droits différenciés visent à protéger les
différences propres aux groupes minoritaires.

Les auteurs décrivent ensuite la dimension de l’identité collective qui est la représentation
qu’une communauté a d’elle-même, faite d’un ensemble de symboles communs, d’une histoire
commune, d’un imaginaire culturel partagé, d’un sentiment d’appartenance et d’un ensemble
d’obligations collectives. Dans ce cas, on peut parler de citoyenneté identitaire.

Enfin, la citoyenneté a une dimension participative : le citoyen ou la citoyenne est un


agent de changement visant le bien commun par la réforme des institutions. Dans le cadre de

30
Voir : CHAMPAGNE Lynda & MARÇAL Jean François, L’engagement citoyen : fondements et pratiques. La
démocratie, la citoyenneté et les défis de la citoyenneté contemporaine, AQOCI, Québec, 2011

35
notre travail de recherche, l’accent est mis davantage sur cette dimension. Une société
démocratique ne peut perdurer sans la participation des citoyens (nes). D’où l’importance de la
citoyenneté participative !

Notons que, selon ces deux auteurs, ces différentes dimensions sont complémentaires. Un
(e) citoyen (ne) ne peut s’engager sans avoir la garantie que la liberté de chacun sera reconnue et
cette garantie ne peut perdurer sans l’implication des citoyens (nes) afin de décider
collectivement de leur avenir. Pour ce faire, les citoyens (nes) doivent développer un ensemble
de vertus civiques : tolérance, esprit critique, responsabilité envers le bien commun, etc.

En Haïti, l'occupation états-unienne (1915-1934) et le long règne des Duvalier (1957-


1986) ont intensifié la désaffection des citoyens et des citoyennes pour les structures
associatives. Ces deux périodes étaient dominées par un régime de pensée unique. N’admettant
pas d’opinion contraire à ce que véhiculait leur gouvernement, les opposants se trouvaient
toujours dans la visière de leurs sbires. L’éducation à la citoyenneté participative peut bien
permettre aux gens d’exercer une plus grande influence dans la société.

Étant donné que la participation d'un citoyen ou d’une citoyenne à une organisation
découle d'une culture associative, les différents regroupements devraient être plus dynamiques,
tout en encourageant l’instruction civique dans la communauté et l’éducation à la citoyenneté
démocratique. Cette dernière recouvre tous les aspects de la vie sociale : le développement
durable, la place des personnes marginalisées, l’égalité entre hommes et femmes, la lutte en
faveur de la paix et bien d’autres domaines encore.

Ion Albulescu31 a proposé une brève présentation du cadre formel dans lequel devrait se
réaliser l’éducation à la citoyenneté démocratique. Ce cadre, selon lui, réclame impérativement
une formation des individus centrée sur le bien, la justice, la liberté et l’égalité, mais aussi sur les
principes qui sont le résultat d’un système d’organisation démocratique de la société, où les
droits de la personne humaine représentent des valeurs qui peuvent se transformer en
comportements effectifs à travers l’éducation. L’éducation à la citoyenneté démocratique est
considérée par l’auteur comme un ensemble de pratiques et d’activités dont le principal but est la
31
ALBULESCU Ion, « L’éducation pour une citoyenneté démocratique au niveau du Curriculum scolaire en
Roumanie », Tréma [En ligne], 27 | 2007, Consulté le 17 décembre 2014. URL : [Link]

36
formation des jeunes et des adultes en vue de participer activement à la vie de la cité, par
l’acceptation et la mise en pratique des droits, des devoirs ou des responsabilités envers leur
société.

La citoyenneté participative symbolise les moyens d’exercer et de défendre les droits et


les responsabilités démocratiques dans la société, d’apprécier la diversité et de jouer un rôle actif
dans la vie démocratique, en vue de protéger les libertés fondamentales. Elle met essentiellement
l’accent sur la participation active, en relation avec les aspects civiques, politiques, sociaux,
économiques, juridiques et culturels de la société. Elle montre comment s’informer sur ses droits,
ses responsabilités et ses devoirs et aide à comprendre la manière dont il est possible d’exercer
une influence.

L’éducation à la citoyenneté participative peut consolider la démocratie participative.


Cette dernière est une forme de partage et d'exercice du pouvoir, fondée sur le renforcement de la
participation des citoyens (nes) à la prise de décision. Dans ce système, les associations jouent un
rôle central. Il est impératif de mettre à la disposition des citoyens (nes) les moyens de débattre,
d'exprimer leur avis et de peser dans les décisions qui les concernent. Les gens doivent être en
mesure de rechercher eux-mêmes une solution adaptée à leurs problèmes. En ce sens, la
démocratie participative est intrinsèquement liée au droit d'accès à l'information. Elle donne au
citoyen ou à la citoyenne une place centrale dans le processus démocratique. C’est un outil
important en vue de renforcer des liens entre la société civile et les institutions.

Toutefois, la démocratie participative a ses limites, notamment auprès des classes


défavorisées qui ne disposent pas toujours des moyens de leur participation réelle et effective. Le
développement de l'internet pourrait bien offrir une possibilité de développement pour les outils
participatifs, mais les paysans (nes) haïtiens (nes) n’y ont pas encore un véritable accès.

D’un autre point de vue, une bonne gouvernance associative32 peut être un instrument
efficace dans le processus de citoyenneté participative. L’association peut être un outil solide de
gouvernance des consciences -impliquant le changement de vision, le travail d’individuation, la
confiance mutuelle et le sentiment d’appartenance communautaire etc.-, de gouvernance des
pratiques sociétales supposant la dynamique de pratiques technico-économiques comme
32
DORVILIER Fritz, Gouvernance associative et développement local en Haïti, Editions de l’Université d’Etat
d’Haïti, Port-au-Prince, 2011

37
l’élevage associatif ou microcrédit associatif, et de pratiques politiques comme la mobilisation
contestataire.

Dans ce travail, nous considérons la gouvernance associative comme un ensemble de


comportements et d’attitudes permettant à chaque membre d’une association d’intégrer les
valeurs organisationnelles en vue de jouer efficacement son rôle associatif. La bonne
gouvernance est indispensable pour assurer le développement associatif. Elle permet aux gens
d’évaluer régulièrement le fonctionnement de la structure et les modes de prises de décision. Elle
est une saine gestion des affaires publiques avec la participation des populations. C’est donc une
gestion participative du pouvoir politique et économique qui exige la transparence, la
responsabilité, l’efficacité et l’équité.

La prise en compte des évolutions de l'environnement social est un élément essentiel dans
l'élaboration d'une stratégie associative pouvant renforcer les solidarités collectives. La mise en
réseau des associations, le partage d’outils, l’échange d’informations et de pratiques, de centres
d’intérêts et des préoccupations constituent les ingrédients du travail associatif.

Aucun problème collectif ne peut être réglé sans un sens de compromis associatif. La
citoyenneté participative est un élément constitutif du vivre-ensemble. Les acteurs sociaux
devraient, autant que faire se peut, jouer pleinement leur rôle d’engagement citoyen dans la
protection de l'environnement, dans le développement durable, dans l’engagement social et
communautaire, dans les causes sociétales et la participation politique, etc. La citoyenneté
suppose l’engagement. Ce dernier est une condition essentielle du bien-être commun. Il renforce
les liens de solidarité en stimulant les sentiments d’appartenance communautaire. Ceci dit,
quelque soit la forme de l’engagement (citoyen, social ou communautaire, humanitaire), la
démarche du citoyen engagé ou de la citoyenne engagée est toujours la même : mettre son action
au service du bien commun, afin de rendre la communauté meilleure. Donc, il y a un lien entre
communication participative et développement des communautés.

38
2.2 COMMUNICATION PARTICIPATIVE ET INITIATIVE
COMMUNAUTAIRE

Les premiers modèles de développement étaient, que l’on se le rappelle, définis surtout
selon des variables économiques. De même, la communication était considérée comme un
procédé de diffusion de l’information. Depuis quelques temps, les modèles de développement et
de communication ont considérablement évolué. Chaque communauté est encouragée à définir
son propre modèle de développement en fonction de son histoire, son système de valeurs, sa
culture et ses ressources patrimoniales. La communication dans le domaine du développement a
plusieurs dimensions : la communication participative, les medias légers (medias
communautaires, vidéo, affiches, diapositives, etc.), l’éducation des adultes, l’information, la
plaidoirie, les activités de vulgarisation, les programmes de divertissement-éducation et le
marketing social, etc.

La communication participative peut assurer les processus de développement


communautaire. Elle favorise la participation de la communauté aux initiatives de
développement de ses membres. La participation active de ceux ou celles à qui le projet est
destiné doit être encouragée.

Traditionnellement, beaucoup d’efforts de communication se sont concentrés sur le


transfert de l’information, effectué selon une intervention du haut vers le bas, ce qui n’a pas
toujours donné les résultats souhaités. Donc, est très fondamental le recours à des stratégies de
communication appropriées, plus horizontales ou réciproques, pour donner aux communautés
locales la capacité de discuter des problèmes, de cerner les besoins, de concevoir des initiatives,
d’évaluer et de faire le suivi. Ceci dit, pour que la communication puisse faciliter la participation
communautaire, il faut avant tout que la capacité des groupes communautaires soit renforcée.

La manière dont la communication est réalisée avec les membres d’une communauté
influence leur degré d’engagement dans la résolution des problèmes abordés. La communication
participative pour le développement fait la synthèse de la communication pour le développement
et de la recherche participative. Bien que l’expression « communication pour le développement »
soit parfois employée pour qualifier la contribution générale des communications au

39
développement de la société, ou encore pour désigner la discussion des thèmes de
développement dans les medias, elle réfère normalement à l’exploitation planifiée de stratégies et
de processus de communication visant le développement.33

Par contre, la communication participative pour le développement a ses faiblesses.


Puisque tout changement demande du temps et est souvent complexe, toute action
communicationnelle a nécessairement une portée limitée et ne peut pas, à elle seule, transformer
des rapports sociaux au sein d’une communauté. En plus des ressources financières ou
matérielles, il faut une certaine volonté politique. Aussi, il y a certaines situations face
auxquelles les communautés locales doivent développer des stratégies à plus long terme. On ne
saurait oublier l’ensemble des difficultés liées à la gestion de la divergence des points de vue
dans le processus communicationnel.

Avec la communication participative, il n’existe pas de recettes toutes faites ou de


formules magiques. Il faut toujours réfléchir sur les succès, les difficultés et les leçons de
l’expérience pratique sur le terrain. C’est donc un processus d’actions et de réflexions.

Le développement de la communauté doit passer par les acteurs locaux. Ces derniers
peuvent être de l’ordre privé ou public. Il peut s’agir de personnes physiques ou morales. Les
acteurs publics sont l'État et les collectivités territoriales. Les acteurs privés regroupent les
commerçants (es), les professionnels (les), les membres de la société civile, donc les citoyens
(nes). Ces derniers (es) peuvent constituer le principal organe d'élaboration de stratégies
d'émergence et de valorisation des ressources locales. La participation citoyenne est un outil
important de mobilisation des acteurs. Elle est fondamentale dans la restauration et la
préservation du patrimoine en vue du développement local.

Les démarches participatives offrent l'occasion de collecter des informations très


importantes et, du coup, de mettre à la disponibilité des acteurs ces informations. L’acteur est
également partie prenante de la démarche de collecte d'information. Chaque acteur possède des
connaissances, est détenteur de savoirs, que ceux-ci soient dits experts ou non34.

33
BESSETTE Guy, Ibid, p.14
34
CLEMENT Mercier, « Participation citoyenne et développement des communautés au Québec: Enjeux, défis et
conditions d'actualisation », in BOURQUE Denis (dir.), Rapport sur le séminaire sur la participation citoyenne et le
développement des communautés, tenu à l'initiative de la revue du développement social et de l'ARUC-ISDC le 4
Avril 2008, Université du Québec, Outaouais, 2009, p. 16

40
L’expression « participation citoyenne » renvoie à la prise de décision commune sur les
activités à entreprendre et les objectifs à poursuivre. La participation est une clé dans le
processus de définition et de réalisation du développement pendant ces dernières décennies. Les
communautés devraient participer à la définition de leurs propres problèmes, à la recherche des
solutions possibles et au choix de la mise en œuvre. Dans son ouvrage ayant pour titre la
pédagogie des opprimés, Paulo Freire a insisté sur le potentiel de changement de la population
qu’il faut toujours stimuler tout en contribuant à sa prise de conscience de son organisation et en
participant à sa politisation.35 Les communautés sont maitresses de leur propre développement. Il
faut considérer les gens en tant qu’êtres ayant une conscience autonome et critique.

La participation citoyenne suppose la responsabilité de tous et de toutes. Les membres de


la communauté doivent prendre non seulement part aux activités, mais également au processus
décisionnel et à la planification de l’initiative de développement. Ils ne doivent pas être perçus
comme des simples bénéficiaires, mais comme des partenaires. La communication doit jouer son
rôle pour ce qui est de garantir la participation aux discussions sur le problème à régler ou
l’objectif à atteindre ainsi que sur les actions à entreprendre.

Le concept de « participation » implique directement celui de « communauté ». Cette


dernière n’est pas un groupe homogène et est constituée de sous-groupes ayant leurs propres
caractéristiques et intérêts. Il arrive souvent qu’une décision prise au nom de la communauté ne
reflète en fait que les intérêts d’un groupe en particulier. Dans un cas semblable, la
communication peut devenir un moyen de manipulation utilisé par ce groupe pour arriver à ses
fins. Il est donc important de circonscrire clairement les groupes communautaires touchés par tel
ou tel problème de développement et prêts à entreprendre des actions pour faire changer la
situation; il faut aussi s’assurer que les membres de ces groupes aient la chance d’exprimer leurs
points de vue.36

La participation détermine le progrès quand elle est consciente et rationnelle, c’est-à-dire


quand elle se fonde sur l’idée d’une négociation libre, dénuée de tout paternalisme ou de toute
dépendance. Pour qu’il y ait participation efficace, il faut renoncer au préjugé du « one best

35
Sur ce sujet, voir : FREIRE Paulo, La pédagogie des opprimés, La découverte, Paris, 1983
36
BESSETTE Guy, Communication et participation communautaire. Guide pratique de communication
participative pour le développement, Les Presses de l’Université Laval, Québec, 2004, p. 19-20

41
way » traditionnel, c’est-à-dire rejeter ou du moins assouplir la stupide certitude de détenir la
meilleure solution ou la grande vérité.37

Donc, pour encourager la participation communautaire dans la protection des ressources


patrimoniales, la communication participative s’avère très nécessaire.

2.3 LES DIFFERENTES CONCEPTIONS DU PATRIMOINE

Le concept du patrimoine comporte plusieurs dimensions : politique, historique,


économique, sociale, naturelle, technique, culturelle et idéologique, etc. Il s'inscrit dans une
volonté générale de fonder des relations.

Le patrimoine peut être d’ordre matériel et immatériel, ces deux dimensions étant
toujours en interaction. Le patrimoine immatériel est le dernier né parmi les différents concepts
relatifs à cette notion. L'Organisation des Nations Unies pour la Science et la Culture (UNESCO)
lui donna une impulsion considérable dans la Convention de 2003 relative au patrimoine culturel
immatériel.

Le patrimoine d'une communauté peut contribuer à son développement économique.


Cette approche économique du patrimoine remet en question celle traditionnellement admise
selon laquelle le patrimoine est un actif détenu par un individu. La nouvelle approche met en
lumière l’aspect collectif du patrimoine.38 Alors que l’acception dominante était à caractère
individualiste et assimilait le patrimoine à un capital, cette nouvelle conception va à contre-
courant de la logique marchande et considère le patrimoine comme un bien commun
caractérisant l'identité d'une communauté.

37
BERNARD Jean Maxius, Participation et développement communautaire. Gestion de l’eau potable et
organisation sociale à Cité Soleil, Editions Presses Nationales d’Haïti, Port-au-Prince, 2012, p. 33

38
LANDEL Pierre-Antoine & SENIL Nicolas, « Patrimoines. Les nouvelles ressources du développement,
développement durable et territoire », dossier 12 : Identités, patrimoines collectifs et développement soutenable, [en
ligne], Consulté le 1er novembre 2014. URL :
http//[Link]/7563;DOI:10.400/developpementdurable. 7563

42
Dans un excellent ouvrage, Laurier Turgeon 39situe le patrimoine en lien avec le processus
de métissage dans les contextes coloniaux et postcoloniaux. Pour lui, le patrimoine reflète encore
aujourd’hui la logique de transmission en vue de sa sauvegarde, celle d’authenticité et de
construction identitaire qu’il faut toujours considérer par rapport à la dynamique liée aux temps
et aux espaces donnés. Dans ce texte, l’auteur essaie de questionner le processus de transmission
de soi à l’autre ou de l’autre à soi dans une logique de patrimonialisation. L’originalité de ce
travail est de pouvoir situer le patrimoine -inscrit généralement dans des schémas régionaux,
nationaux et internationaux- dans les contextes coloniaux et postcoloniaux.

Le patrimoine se construit, selon l’auteur, dans les espaces de contacts. Ces derniers
constituent, par la suite, un espace du métissage. Nous pouvons même dire qu’un espace du
métissage est une arène. Les échanges complexes, les interactions ou les mélanges qu’il suscite
font état de tensions ou de conflits supposant des « stratégies de négociations, d’appropriation et
de résistance ». Toutefois, l’auteur s’en prend à ceux qui veulent patrimonialiser le métissage en
vue de le mettre idéologiquement au service de la machine actuellement dominante : la
mondialisation. Le texte vise à décentrer la notion de patrimoine en mettant en exergue les
échanges, les contacts, les mutations et les mélanges. C’est une réflexion sérieuse sur la
patrimonialisation de l’objet matériel, du paysage et de la cuisine, etc.

Dans la partie introductive traitant de la décentration du patrimoine, l’auteur laisse


comprendre que le « tout patrimoine » ne fait pas consensus en dépit de la multiplication de ses
usages. En effet, selon lui, le patrimoine est culturel et naturel, matériel et immatériel, artistique
et technique. Il est au niveau familial, régional, national et mondial. L’auteur montre aussi que
différentes disciplines veulent s’accaparer le qualificatif « patrimoine » : patrimoine génétique,
patrimoine linguistique, patrimoine historique, patrimoine archéologique ou ethnologique, etc. Il
existe donc une diversité de patrimoines constituant autant de richesses à préserver. L’auteur fait
aussi remarquer l’intérêt de certains gouvernements, des programmes d’enseignement supérieur
et des membres de la société civile pour ce qu’on pourrait bien appeler le « devoir de
patrimoine ». Le patrimoine doit être perçu par rapport aux différents enjeux sociaux et
idéologiques.
39
Consulter : TURGEON Laurier, Patrimoines métissés. Contextes coloniaux et postcoloniaux, Les Presses de
l’Université Laval, Québec, 2003

43
Dans la partie conclusive du livre, l’auteur prend le temps de cerner le patrimoine métissé
dans le contexte actuel de la mondialisation. Il refuse d’angéliser le métissage, car cela peut bien
être au service de l’ordre social dominant.

L’auteur rappelle que le métissage, dans le contexte colonial, renfermait une connotation
péjorative. L’enfant métis était comparé à un animal, ce qui faisait douter de son humanité. Il
était une anomalie biologique et sociale. Avec la période de décolonisation ayant suivi la
Deuxième guerre mondiale, le métissage a été valorisé. Il est devenu le moyen d’un
renversement stratégique du processus de domination. L’auteur note que, à la différence du
postmodernisme qui tend à présenter le métissage comme un simple esthétisme, le post
colonialisme en fait une théorie de la création et de l’action.

Dans le texte, il est aussi question des paradoxes du métissage. En même temps que la
mondialisation veut valoriser le métissage, le métis n’est guère mis de l’avant en tant que sujet
agissant. L’Amérique latine, par exemple, nous offre des cas de paradoxes du métissage où ce
dernier est construit par les élites locales sur la base idéologique nationale en vue d’évincer le
pouvoir métropolitain et, par la suite, de marginaliser tous ceux qui n’étaient pas métissés. En
effet, les indigènes et les noirs sont enfermés dans un multiculturalisme néo-libéral qui
encourage la différence et l’intégration tout en les excluant. Les hiérarchies sociales en place
sont ainsi renforcées.

Enfin, l’auteur problématise le métissage par rapport à la question de l’authenticité. Des


groupes fortement métissés refusent le métissage. Ils essentialisent plutôt leur héritage commun
ou durcissent leurs identités collectives. C’est une stratégie de résistance à la culture dominante.
Le métissage et l’authenticité sont des phénomènes politiques.

2.4 PATRIMOINE, CULTURE ET IDENTITE

Il y a plusieurs points de vue qui aspirent à décrire la manière dont les identités se
construisent, à travers les mouvements sociaux, les activités artistiques et les politiques
culturelles ; ces modèles explicatifs abordent aussi la façon dont certaines formes de protection
des ressources patrimoniales produites dans un contexte donné peuvent influencer la construction
de l’identité collective.

44
Le patrimoine constitue une composante majeure de la vie sociale contemporaine. Il
incarne l’identité. Cette dernière est recréée en permanence par les communautés en fonction de
leur milieu, de leur interaction avec la nature et de leur histoire, et leur procure un sentiment de
continuité. Cependant, les contraintes internes liées à la tradition et à la postmodernité dans les
politiques d’orientation des identités laissent croire que l’identité devrait, autant que faire se
peut, se construire en tenant compte à la fois de la réalité globale et des logiques des différentes
couches de la société.

Jonathan Friedman est un anthropologue américain qui a mené des recherches sur les
différents aspects de l’anthropologie des systèmes mondiaux. Dans un article bien élaboré40,
l’auteur essaie de situer la place des institutions dans la production des identités. Pour
comprendre la notion de culture, il reste fidèle au courant de l’anthropologie américaine qui met
en exergue les différences chez l’être humain. Cette logique de différences est loin d’être liée à
une politique de supériorité. Elle doit être vue comme un effort d’interprétation des êtres
humains.

Dans un premier temps, l’auteur montre comment la culture se construit au sein des
différents groupes sociaux en fonction de l’influence des idéologies dominantes et d’autres
éléments qui sont impliqués dans sa production. Donc, la culture est un produit qui doit être
située dans son contexte. Puis, l’auteur insiste sur la fonction de la faillite de l’hégémonie dans la
reforme de la vision universaliste. Ce déclin débouche sur les approches régionalistes. Ensuite, le
relativisme culturel, à partir de 1970, est à la base de l’émergence de ce qu’on peut bien appeler
« identité régionale ». Durant les années 1980, le multiculturalisme prend sa place avec surtout le
phénomène migratoire. À cet effet, l’édification de l’identité nécessite des politiques culturelles
bien élaborées.

D’un autre point de vue, la diversité des éléments d’appréciation de la notion de culture
contribue à la mise en lumière des cultures autrefois opprimées de certains peuples. Chaque
catégorie sociale a ses propres expériences qui participent dans la construction de leur identité.
Les politiques culturelles, les différents moments historiques des peuples et autres activités
humaines jouent aussi leurs rôles respectifs dans ce processus.

40
FRIEDMAN Jonathan, « culture et politique de la culture : une dynamique durkheimienne », paru dans
Anthropologie et société, vol. 28, no.1, 2004, p. 23-43

45
Quant à Amselle, il met en exergue les tensions dans la dynamique culturelle. 41
L’argument est qu’il y a une pluralité de cultures entre lesquelles ne peut s’établir aucune
hiérarchie. Le respect de la différence et la prise en charge des communautés par elles-mêmes
sont censés assurer le développement dans les meilleures conditions. Néanmoins, le relativisme
culturel présente, selon l’auteur, un dilemme. Sous prétexte du respect de l’autonomie de chaque
culture, il assimile et intègre au meilleur coût des communautés qu’il a d’abord fallu constituer
comme différentes.

La reconnaissance des différentes cultures ne procède pas d’un arbitraire absolu. La


culture est comme résultante d’un rapport de forces interculturel. Il existe donc des cultures qui
ont le pouvoir de nommer d’autres cultures tandis que d’autres n’ont que la capacité d’être
nommées. Toutefois, certaines cultures autrefois sujettes peuvent devenir dominantes alors que
d’autres naissent et disparaissent. Chaque culture est également la résultante d’un rapport de
forces interne. La lutte pour les identités entre groupes se prolonge et s’inscrit dans un débat
portant sur leur distribution à l’intérieur d’une culture donnée. En dernier lieu, dans tout
culturalisme, comme dans tout nationalisme d’ailleurs, il est un fondamentalisme qui sommeille.
Pour chaque culture, il existe un référent qu’une catégorie sociale particulière peut s’approprier,
qu’elle va défendre ou revendiquer. La culture en tant qu’identité collective est donc
continuellement l’objet d’une lutte politique.

Amselle voit aussi en la culture un concept totalisant, recouvrant et synthétisant tous les
aspects de la vie humaine. Il adopte une approche tridimensionnelle de la culture. Sa focalisation
est d’abord externe : la culture est considérée comme l’ensemble observable des traits
particuliers d’une société. Puis, vient une focalisation interne : la culture est perçue comme un
regard particulier posé sur le monde par l’humain, membre d’une société particulière. Enfin,
arrive une focalisation combinée qui envisage la culture comme un tout organisé en système plus
ou moins cohérent.

La culture peut être considérée comme l’ensemble des traits particuliers d’une société :
ses productions matérielles, intellectuelles et artistiques. C’est l’expression de la totalité de la vie

41
Voir : AMSELLE Jean-Loup, Logiques métisses: anthropologie de l’identité en Afrique et ailleurs, Payot, Paris,
2010

46
sociale d’un peuple. Toutefois, cette approche objective de la culture se heurte à la subjectivité
de l’observateur au moment de la sélection et de l’analyse des données, fait remarquer Amselle.

L’auteur parle aussi de la culture comme perception du monde. Les caractéristiques


culturelles observables ne sont que les manifestations d’une perception subjective et particulière
du monde par une société donnée. Ni le sujet observé, ni même l’observateur n’ont entièrement
conscience de la culture à laquelle ils appartiennent. Ainsi distingue-t-on la culture réelle, hors de
conscience des acteurs, de la culture idéale, la culture telle que les acteurs se la représentent.
Nous ne sommes pas entièrement conscients de ce que nous transmettons à autrui. La culture est
du ressort intuitif. La perception du monde par une société donnée est relative à sa culture. La
notion de relativisme culturel est donc inhérente au concept de culture.

Ce concept peut être aussi vu comme système. L’essence de la culture réside dans les
relations sociales. Dans les moindres actions humaines, on doit chercher le social. Si la culture
est un fait social, c’est parce qu’elle forme un système plus ou moins cohérent répondant à des
besoins physiologiques, sociaux et d’adaptation aux évolutions du monde. Envisagée dans ses
dimensions interne, externe et temporelle, la culture comme système recouvre tous les domaines
de l’activité humaine.

Les politiques culturelles jouent aussi un rôle important dans la promotion de la culture et
de l’identité culturelle. Tout l’enjeu de la politique culturelle semble parfois faire abstraction
d’une action publique organisée, complexe, qui forme un système. Ce dernier doit être constitué
autour de l'interdépendance entre différents acteurs, notamment ceux du secteur public. L’État
réglemente, contrôle et subventionne certes, mais cette politique culturelle doit répondre à
plusieurs objectifs : l'aménagement du territoire, la protection et la conservation du patrimoine,
les enseignements artistiques, le soutien à la création. Toute politique culturelle doit ainsi
prendre en compte les éléments de mémoire et de patrimoine matériel et immatériel de la
communauté à laquelle elle se rapporte. Il faut enfin noter que l'action culturelle publique peut
être instrumentalisée.

47
En ce qui concerne Stuart Hall42, il prend en considération des rapports de pouvoir dans
son analyse. Il déconstruit la logique de la culture populaire. En effet, l’auteur affirme qu’il
n’existe pas de culture populaire authentique et autonome échappant au champ de forces des
relations de pouvoir et de domination culturelle. Les industries culturelles ont cette capacité de
réélaborer et de refaçonner ce qu’elles représentent. La culture dominante mène une lutte
chronique pour désorganiser et réorganiser la culture populaire en fonction de son propre intérêt.
Il y a des points de résistance et des moments de substitution. C’est la dialectique de la lutte
culturelle. La culture populaire est l’un des lieux où la lutte pour et contre la culture du puissant
est engagée, note l’auteur.

Stuart Hall est un sociologue britannique contemporain d’origine jamaïcaine dont la


pensée s’avère majeure pour établir les liens entre culture et pouvoir. Intellectuel de renom
international, il s’intéresse à la redéfinition des notions de « culture » et de « populaire » et à leur
résistance aux disciplines classiques, à travers une généalogie critique qui utilise la pensée post-
structuraliste et des fondements théoriques marxistes dont est issue la théorie critique. Il situe la
culture au centre même du processus de construction identitaire. Selon lui, la culture populaire
n'est pas la tradition, mais elle est plutôt un champ d'affrontement. Donc, toute question
culturelle est une question politique.
La culture, selon Hall, n’est pas un espace univoque, mais un lieu où se jouent des
affrontements symboliques et où des idéologies de classe, de race, d’ethnicité, de sexualité, de
nationalité ou de genre tentent d’imposer leur hégémonie face à des minorités qui luttent. Cette
compréhension de la culture ouvre la voie à une analyse des relations de pouvoir qui, au sein
d’une culture donnée, voient s’affronter différents codes d’interprétation. Hall pense également
que les études culturelles nous invitent à devenir des lecteurs politiques, à décoder, par exemple,
les diverses formes d’idéologies racistes qui parcourent les médias de masse, à décentrer le sujet
hégémonique qui valorise la « diversité », ou encore à évaluer le jeu des forces qui s’affrontent
sur le terrain de la culture populaire.

En rapport avec la question de l’identité et des politiques de la représentation, Stuart Hall


souligne la fonction constitutive de la culture et le rôle productif qu’elle joue dans la formation

42
Lire : HALL Stuart, Identités et cultures. Politiques des cultural studies, Editions Amsterdam, Paris, 2007

48
des identités. Par là, il nous rappelle notamment à quel point les cultures populaires, diasporiques
ou non-canoniques ont une place centrale dans la constitution, la dissolution, la désarticulation et
la réarticulation des identités contemporaines.
En outre, les pratiques culinaires jouent un rôle fondamental dans la formation des
identités. A cet effet, comment définir la notion des identités alimentaires ? Pour Jesús
Contreras43, il faut mobiliser les théories au niveau de l’anthropologie et de l’histoire pour
comprendre les patrimoines gastronomiques, les processus d’échanges culinaires et l’émergence
de nouveaux produits ou de manières de manger.
Le texte de Jesús Contreras fait la démonstration du grand intérêt des disciplines
scientifiques pour le champ de l’alimentation et pour ses liens avec le processus d’édification des
identités. « Nous sommes ce que nous mangeons » est une expression qui rappelle la fonction de
l’art culinaire dans la construction de l’identité. L’auteur pose les problématiques de
standardisation de la consommation, du processus de commercialisation, de la mécanisation, de
la production et des transformations générales de la cuisine et, enfin, de la circulation des
différents systèmes alimentaires dans les différentes sociétés. La dimension culturelle est ici
priorisée puisqu’elle intègre les règles, les coutumes, les représentations symboliques, les valeurs
morales, les pratiques religieuses et les attitudes hygiéniques ou sanitaires. Donc, les traditions
culinaires font état des différences qui marquent les cultures des sociétés.

Avec l’arrivée de cette machine qui s’opère au nom de la globalisation, le constat est que
les productions locales tendent à disparaitre, ce qui débouche sur l’apparition de nouveaux
produits sur le marché. D’où la volonté de patrimonialisation qui s’observe dans certaines
sociétés et qui symbolise la résistance à la mondialisation des marchés en vue de maintenir la
construction identitaire.

Par ailleurs, pourquoi l’identité ? C’est une question fondamentale qui mérite des
réflexions approfondies. Le concept d’identité est stratégique et positionnel. Les identités ne sont
jamais singulières, mais construites de façon plurielle dans des discours, des pratiques, des
positions différentes et même antagonistes.

43
CONTRERAS Jesús, « Continuons à être ce que nous mangeons ? » in Manger en Europe. Patrimoines, échanges
et identités, paru en 2011 dans la collection Europe alimentaire, no 1

49
Les identités sont constituées à l’intérieur de la façon dont nous nous représentons. Elles
se construisent aussi à travers le sens de l’Autre. Elles sont ouvertes, diversifiées et multiples.
L'identité ne doit pas être conçue comme une appartenance unique. Quand c’est le cas, elle peut
devenir meurtrière. Il faut donc concevoir l'identité d’une autre manière. Cela permettrait
d’encourager la diversité, de surmonter les enjeux de la globalisation et de la modernité.

Retenons que la modernité se traduit tellement par une intensification des relations
sociales planétaires et des décisions prises par des sociétés dominantes qu’elle peut bien avoir
des conséquences même sur des groupes vivant dans des régions très éloignées de celles-ci. En
ce sens, en quoi les paysans (nes) relèvent-ils (elles) de ces analyses théoriques ? Cette question
est essentielle dans notre rapport de recherche. La population paysanne n’est pas épargnée par le
processus de modernisation. Elle est affectée par la globalisation des circuits économiques, la
multiplication des Organisations Non Gouvernementales Transnationales et des Agences
internationales dans le milieu rural. Pour affirmer leur identité et défendre leurs droits
économiques, sociaux et culturels, les populations rurales doivent s’organiser davantage sur le
plan local et proposer des alternatives aux politiques du paradigme international de
développement ou de la modernité. La cohésion des paysans (nes) au sein d'une organisation
locale est capitale en vue de défendre leurs intérêts propres et de montrer les liens étroits de leur
culture avec l'environnement. L’enjeu est de taille : il y va à la fois de la disparition culturelle et
physique des paysans (nes).

Les gens de la communauté doivent toujours mettre en œuvre des stratégies pour affirmer
et institutionnaliser l’existence de leur patrimoine en vue d’arriver à une construction identitaire.
Donc, comment assurer la protection des ressources patrimoniales ?

2.5 REGARD SUR LA PROTECTION DES PATRIMOINES

Les grands conflits mondiaux de la première moitié du XX e siècle ont poussé les
différentes nations à se pencher sur la difficile question de la sauvegarde des patrimoines à
travers le monde. Quant aux chercheurs, ils ont constamment réfléchi, durant ces dernières
décennies, aux questions de l’authenticité de l’objet patrimonial, de sa conservation et de sa

50
restauration, de la marchandisation de la culture, de la transmission des informations au public,
de la propriété intellectuelle ou encore de la médiation entre les groupes d’intérêts. Ce contexte
de relations complexes relève de la constitution d’un cadre normatif qui ne doit pas être figé dans
le temps.

Le patrimoine fait appel à l'idée d'un héritage légué par les générations qui nous ont
précédés, et que nous devons transmettre aux générations futures. L’orientation se fait de façon
progressive vers une conception du patrimoine qui inclut à la fois un patrimoine matériel, mais
aussi un patrimoine immatériel. On peut aussi faire une distinction entre le patrimoine naturel et
le patrimoine culturel qui constitue l'ensemble des biens considérés par la société en question
comme ayant une importance artistique ou historique, et appartenant soit à une entité privée, soit
à une entité publique. Il est généralement préservé, restauré, sauvegardé. Il regroupe toutes les
productions tangibles de l’être humain. Le patrimoine immobilier et le patrimoine mobilier
constituent les deux grandes catégories du patrimoine culturel.

La conception du patrimoine culturel a évolué depuis quelques décennies. Les traditions


vivantes et documentaires sont reconnues au même titre que les monuments et œuvres d'art du
passé. Pendant longtemps, la matérialité du patrimoine culturel a été exclusive dans la
désignation même d’un patrimoine culturel. Le patrimoine culturel immatériel, transmis de
génération en génération, se manifeste dans les traditions et les expressions orales, les arts du
spectacle, les pratiques sociales et les rituels, les connaissances concernant la nature, les savoir-
faire liés à l’artisanat. Le patrimoine immatériel peut revêtir différentes formes : patrimoine
linguistique, audiovisuel, scientifique, spirituel, sportif, culinaire, etc.

En 2003, l’Unesco propose cette définition : le patrimoine culturel immatériel est


constitué des « pratiques, représentations, expressions, connaissances et savoir-faire -ainsi que
les instruments, objets, artéfacts et espaces culturels qui leur sont associés- que les communautés,
les groupes et, le cas échéant, les individus reconnaissent comme faisant partie de leur
patrimoine culturel ». Le patrimoine immatériel est donc intégré à la conception même de ce que
constitue le patrimoine culturel de l’humanité par l’Unesco.

Les « Trésors humains vivants » sont des personnes qui possèdent les connaissances
nécessaires pour interpréter les éléments spécifiques du patrimoine culturel immatériel. Pour

51
cela, l’on doit pourvoir à sa sauvegarde par des mesures adéquates, celles que propose la
Convention de l’Unesco. En ce sens, l’Unesco prête une assistance financière et technique pour
aider les États membres à mettre en place leurs systèmes nationaux de Trésors humains vivants.
Cette assistance vise les objectifs suivants : dresser un ou plusieurs inventaires nationaux du
patrimoine culturel immatériel à sauvegarder dans le cadre du système des Trésors humains
vivants; établir un inventaire national des Trésors humains vivants; contribuer à la mise en œuvre
des activités de transmission. Au final, c’est à travers des mesures d’identification, de
documentation, de recherche, de préservation, de protection, de promotion, de mise en valeur et
de transmission qu’un pays est capable d’assurer la viabilité du patrimoine culturel immatériel.

Le huitième article de la Convention sur la diversité biologique insiste sur l’importance


de la protection des savoirs locaux comme élément de stratégie pour le développement durable et
pour la conservation de la biodiversité. En fait, dès le début des années 1990 s’amorçait à
l’UNESCO une réflexion sur le thème de la culture et du développement, notamment à travers le
rapport Pérez de Cuéllar en 1996 sur les principes à faire valoir afin d’intégrer la culture dans les
politiques de développement durable. Rappelons que deux conventions internationales ont été
promulguées par l’UNESCO : la Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel
immatériel (2003) et celle sur la protection et la promotion de la diversité des expressions
culturelles (2005). Cette dernière est le premier instrument juridique international visant à
reconnaitre pleinement le droit des Etats et des gouvernements d’élaborer librement leurs
politiques culturelles.

Par principe, l’État est le gardien des patrimoines sur son territoire. En ce sens, il devrait
être capable d’établir les modalités pour réaliser, de façon efficace, toutes formes de
patrimonialisation et pour encourager la participation citoyenne afin que toute la société prenne
conscience, à travers une volonté collective, de la nécessité de préserver certains biens
immatériels et matériels ayant obtenu le statut de patrimoine. Malheureusement, l’histoire
récente de différents pays offre des exemples de dérives profondes quand il est question
d’assurer la viabilité de tel bien patrimonial sur la base de la religion, des rapports sociaux ou de
l’idéologie politique.

Les objets patrimonialisés sont des ressources dont la protection, la gestion et la


transmission devraient découler des politiques de développement durable. Ces mécanismes de

52
préservation doivent prendre en compte la dimension historique de l’espace donné, tout en visant
un développement économique durable lié à la justice sociale. La finalité du développement
durable est de trouver un équilibre cohérent et viable à long terme entre les enjeux écologique,
culturel, social et économique des activités humaines.

Le renforcement des discours sur les patrimoines naturels et culturels impose de


considérer un bien ou un territoire selon une multiplicité de points de vue et de valeurs, et non
pas seulement en fonction de la valorisation économique dont il peut être le support. Cette
reconsidération rend nécessaire la mise en place de nouvelles formes de gestion localisées d’un
patrimoine varié, prenant en compte les conditions singulières des espaces où ce patrimoine
s’inscrit. Dans le cas du patrimoine naturel, les aires protégées publiques sont au cœur du débat.
Leur extension a été la principale stratégie de protection du patrimoine naturel. Elles sont
principalement conçues et gérées comme des enclaves de conservation. Faute d’instruments
tenant compte de fonctions multiples et facilitant l’articulation entre les aires protégées et les
régions où elles se trouvent, elles apportent peu au développement local, et peuvent en retour
s’en trouver menacées.44

Les objectifs de conservation et de restauration d’écosystèmes, de la conservation du


patrimoine et de la coordination des actions de protection devraient être articulés. La
préservation doit être compatible, autant que possible, avec les principes de développement local.
En ce sens, les sources de devises devraient être diversifiées tout en renforçant la fréquentation
touristique, la possibilité de découvrir des paysages, une belle faune et une flore exceptionnelle.

Comment les différents pays ou institutions ont-ils appliqué les principes de protection
des ressources patrimoniales ? En France, une « zone de protection du patrimoine architectural,
urbain et paysager » (ZPPAUP) est un dispositif instauré par la loi de décentralisation du 7
janvier 1983, dont le champ est aujourd’hui étendu par différentes autres lois. La constitution
d’une Zone de protection du patrimoine architectural, urbain et paysager est une procédure qui
tend à donner aux communes un rôle actif dans la gestion et la mise en valeur de leur patrimoine.
Elle leur permet de mener, conjointement avec l'État, une démarche de protection et d'évolution

44
VELUT Sébastien, MENANTEAU Loïc & NEGRETE Jorge, « Protection du patrimoine naturel et gestion
territoriale : la région de Valparaiso », Cahiers des Amériques latines, 54-55 | 2009, Consulté le 20 octobre 2014.
URL : [Link] ; DOI : 10.4000/cal.2116

53
harmonieuse de certains quartiers. Toutefois, le public doit être obligatoirement informé de la
décision de mettre à l'étude une ZPPAUP. Le 12 juillet 2010, cette structure a été remplacée par
les Aires de mise en valeur de l'architecture et du patrimoine.45

L'évolution et l'élargissement de la notion de « patrimoine » posent la question du lien


étroit et nécessaire entre la conservation-restauration et la pérennisation des biens
patrimonialisés, dans le respect des valeurs anciennes et nouvelles. Toujours en France, notons
que la politique de conservation-restauration des biens publics patrimoniaux est fortement
encadrée par la mise en place de contrôle et d’agents de l’État. Ces trente dernières années ont vu
des changements, assez faibles malgré la déconcentration et la décentralisation, puis plus rapides
et radicaux dès la fin des années 1990, avec l’instauration des marchés publics et un rôle plus en
retrait de l’État français, soulignant ainsi le statut indépendant de la conservation-restauration. 46
Toutefois, le projet Natura 2000, fortement critiqué en France par une partie des acteurs du
monde rural, met en évidence les complexités et l'acuité des problématiques territoriales dans les
zones rurales défavorisées. Pourtant, le suivi de quelques sites expérimentaux pyrénéens révèle
l'initiation de nouveaux réseaux d'échange et de partenariat entre activités de valorisation
socioéconomique et celles de préservation du patrimoine naturel.

Certaines institutions, notamment la Confédération européenne des organisations de


conservation-restauration (ECCO) distinguent la restauration de la conservation matérielle, qui
est préventive lorsqu'elle agit indirectement sur le bien culturel, afin d'en retarder la détérioration
ou d'en prévenir les risques d'altération en créant les conditions optimales de préservation
compatibles avec son usage social, ou curative lorsqu'elle intervient directement sur lui dans le
but d'en retarder l'altération.

À la croisée de plusieurs disciplines historiques, scientifiques, artistiques et techniques,


les restaurateurs exercent en effet un métier difficile et ont une grande responsabilité : celle de
préserver et de mettre en valeur le patrimoine. L’idée est de former des professionnels capables
de mener une intervention de conservation-restauration avec une méthode rigoureuse, un souci
permanent de comprendre et de respecter la valeur des œuvres, des objets ou documents traités,
leur histoire matérielle et leur authenticité. Les professionnels doivent être en mesure de procéder
45
[Link] Consulté le 24 décembre 2014

46
MAY Roland, « La politique de conservation-restauration du patrimoine en France », CeROArt [En ligne],
8 | 2012, Consulté le 30 novembre 2014. URL : [Link]

54
à l’identification des matériaux et des techniques de l'objet, l’analyse de son histoire matérielle,
le diagnostic des altérations observées, le pronostic de leur évolution probable, la proposition de
traitement et la réalisation de l'intervention dans le respect des normes.

Pour ce qui est des approches de Benoit Pin, Sylvain Rode et Sylvie Servain47, leur travail
s’attache à démonter le caractère « construit » de la dimension patrimoniale du paysage et
cherche à présenter pourquoi et comment ce patrimoine est mobilisé et protégé en tant que
ressource pour des projets de développement local.
Aux États-Unis, le développement de la conservation du patrimoine culturel (œuvres
historiques et artistiques) est attribué à certaines institutions constituées comme des organisations
permanentes ayant pour vocation de coordonner et d’améliorer les connaissances, les méthodes
et les normes de travail nécessaires pour protéger et préserver les ressources précieuses de toutes
sortes. Le travail de restauration-conservation est guidé par des normes éthiques. Son but
principal est de réduire le taux de détérioration des objets patrimoniaux.

Au Japon, le patrimoine culturel est très riche. On y trouve le patrimoine matériel


(architecture, arts et artisanat), le patrimoine vivant (arts scéniques, techniques et savoir-faire), le
patrimoine ethnologique ou folklorique, les sites historiques et naturels, les paysages culturels,
les ensembles architecturaux traditionnels et le patrimoine enfoui (tombes et ruines). Dans ce
pays, des politiques publiques tiennent à ce que même les techniques de conservation des biens
soient également protégées. Qu’en est-il en Haïti ?

2.6 PROTECTION DES RESSOURCES PATRIMONIALES EN HAITI

En Haïti, il y a plusieurs institutions qui sont impliquées dans la mise en valeur et dans le
processus de protection des ressources du patrimoine national : l’Institut de Sauvegarde du
Patrimoine National (ISPAN), le Musée du Panthéon National Haïtien (MUPANAH), la
Bibliothèque Nationale (BN), les Archives Nationales d'Haïti (ANH) et le Bureau National
d'Ethnologie (BNE), etc.

47
PIN Benoit, RODE Sylvain & SERVAIN Sylvie, « Processus de construction d’une ressource territoriale
valorisant le patrimoine naturel et culturel en Loire tourangelle », VertigO - la revue électronique en sciences de
l'environnement [En ligne], Hors-série 16 | juin 2013, Consulté le 30 novembre 2014. URL :
[Link] ; DOI : 10.4000/vertigo.13713

55
L’ISPAN est un organisme technique, public et autonome de la République d’Haïti créé
par un décret gouvernemental du 28 mars 1979. Il a pour mission de : dresser l’inventaire et le
classement des éléments concrets du patrimoine national ; réaliser des études générales et
détaillées de projets de restauration et de mise en valeur de monuments et de sites historiques ;
assurer la direction et le contrôle des travaux d’exécution de tels projets ; aider à la promotion et
au développement d’activités publiques ou privées visant à sauvegarder le patrimoine national ;
diffuser toutes informations et documentations relatives au patrimoine architectural et
monumental, national et international. Largement inspirée par l’architecte Albert Mangonès, la
création de l’ISPAN prolonge et consolide les activités du Service de Conservation des
Monuments et Sites Historiques, fondé en 1972 par le même architecte.

Dans tout patrimoine à transmettre, il y a une double dimension : quantitative et


qualitative. Signée en 2003 par 120 pays dont Haïti, la Convention pour la sauvegarde du
patrimoine culturel immatériel de l'UNESCO définit un type de patrimoine vivant et qualitatif
constitué de légendes, contes, croyances populaires, mythes, mémoires, traditions culinaires,
pratiques artistiques et artisanales, savoir-faire traditionnel, fêtes et festivals, rites et rituels,
chanson, musique, danse. Pour l'UNESCO, la préservation du patrimoine immatériel est
importante à l'heure où « ces traditions sont mises en péril par la mondialisation, les politiques
uniformisantes et le manque de moyens, d'appréciation et de compréhension qui, ensemble,
peuvent finir par porter atteinte aux fonctions et aux valeurs de ces éléments et entraîner le
désintérêt des jeunes générations ».

Haïti a connu beaucoup de catastrophes naturelles et de crises politiques. Au-delà des


victimes humaines, beaucoup de ses ressources patrimoniales ont disparu durant ces moments
sombres. Le pays est aussi confronté à la fuite des cerveaux et à la déperdition des mémoires. Un
bon nombre de nos archives se trouvent à l’étranger : des documents d’Etat, des biens
patrimoniaux, etc. Les biens qui se trouvent encore au pays ne sont pas sécurisés et, du coup,
sont exposés au vandalisme et au manque de professionnalisme.

Suite au séisme du 12 janvier 2010, s’est fait sentir l’urgence de préserver le patrimoine
du pays, de développer un système d’inventaire des biens patrimoniaux et d’élaborer un plan
d’action pour les sécuriser. En raison de l’importance du patrimoine pour le développement
durable, le patrimoine national devrait être mis en valeur. Il faut élaborer une politique

56
patrimoniale pour renforcer ce secteur, une législation patrimoniale capable de prendre en
considération des nouveaux défis nationaux, régionaux et planétaires. Le travail de protection des
ressources patrimoniales devrait impliquer différents secteurs de la vie nationale : les acteurs
politiques, les experts et techniciens, la société civile, la presse et les collectivités territoriales.

Ce tremblement de terre a fait disparaitre beaucoup de témoins de l'histoire haïtienne :


archives, journaux, lieu de création artistique, monuments historiques, etc. Grâce aux
interventions de nombreux citoyens, plusieurs collections ont été récupérées. Toutefois, la
plupart sont entreposées dans de mauvaises conditions. Pour remédier à ce problème, a été créé
le Fonds d’intervention pour la sauvegarde du patrimoine d’Haïti. Ce Fonds vise à préserver le
patrimoine haïtien menacé (bâtiments historiques, archives, galeries, ateliers d’art, marchés
publics, salles de spectacle, églises, musées, bibliothèques, etc.). Il a permis la création de
l’inventaire multimédia en ligne du patrimoine immatériel d’Haïti qui se présente comme un
moyen efficace de mettre en valeur le patrimoine culturel immatériel. Cet inventaire consiste à
faciliter une meilleure visibilité et une reconnaissance nationale et internationale du patrimoine
immatériel haïtien ; proposer des sujets de recherche aux chercheurs en sciences sociales et
humaines et créer une base de données multimédia pour encourager la formation des spécialistes
haïtiens dans le domaine de la culture haïtienne.

Sauver le patrimoine d'Haïti, ce n'est pas seulement reconstruire ses bâtiments ou ses
musées. C'est aussi travailler à préserver la mémoire, les traditions et le savoir-faire d'un peuple
entier : les carnavals, les « raras », les fêtes populaires et patronales. On peut aussi enregistrer les
connaissances et l'histoire orale des artisans et des artisanes pour les transmettre. C’est une façon
d'assurer la pérennité des savoir-faire menacés après l'effondrement du pays.
Apres le séisme, le projet du Patrimoine Culturel Haïtien a été mis en place pour
récupérer, sauvegarder et restaurer des œuvres d’art, des artefacts, des photographies, des films,
des objets de musée, des enregistrements vidéo et sonores, des documents, des éléments
architecturaux haïtiens endommagés. Ce projet comporte un comité de pilotage formé de :
l’Institut de Sauvegarde du Patrimoine National (ISPAN), le Musée du Panthéon National
Haïtien (MUPANAH), la Bibliothèque Nationale (BN), les Archives Nationales d'Haïti (ANH) et
le Bureau National d'Ethnologie (BNE). Dans ce projet, le Centre de Sauvegarde de Biens
Culturels procède au sauvetage et à la restauration de biens culturels avec la permission du

57
propriétaire ou du gérant de ces biens. Le Centre est équipé de laboratoires et dispose d'un réseau
d'experts dont la tâche est d'aider à la stabilisation et à la restauration des différents biens
concernés.
Dans le cas du patrimoine naturel, notons que le 2 décembre 2014 a eu lieu à Port-au-
Prince un atelier participatif sur le Système National des aires protégées de la République d’Haïti
qui montre que l’Etat commence aussi à s’en préoccuper. Les aires protégées aident à conserver
la biodiversité, les habitats, les valeurs, les monuments historiques à long terme. Leur protection
nécessite un engagement fort des partenaires et communautés et, notamment, des actes concrets.
La protection des ressources patrimoniales s’avère nécessaire dans l’étude des enjeux
actuels et des perspectives d’avenir touristique pour un développement durable en Haïti. Le
tourisme est une activité en pleine croissance partout dans le monde et il est devenu une source
importante de revenus tant pour les pays dits développés que pour les pays en développement. Il
permet de promouvoir la culture du pays et de perfectionner son image, ce qui est essentiel pour
un Etat qui veut attirer des investissements. Cependant, le tourisme culturel a ses limites. Il peut
parfois déboucher sur la dégradation des sites, la folklorisation des cultures locales et la montée
des prix immobiliers, etc.
La protection du patrimoine culturel matériel, architectural et vivant et la réalisation des
infrastructures touristiques solides peuvent contribuer au développement du pays. En ce sens, un
bon travail de communication participative et de coordination entre les différentes institutions
concernées et le secteur privé est bel et bien requis. L’engagement communautaire dans la
protection des ressources patrimoniales peut avoir des effets positifs sur le développement
communautaire.

58
CHAPITRE III

Chapitre 3. HAITI: RESSOURCES PATRIMONIALES ET ENGAGEMENT


PAYSAN

59
Dans ce chapitre, nous allons d’abord présenter les richesses patrimoniales d’Haïti,
notamment celles de Petit-Goâve. Puis, nous mettrons en exergue la psychosociologie de
l’engagement du paysan haïtien. Enfin, nous ferons le point sur l’organisation Konbit Peyizan
Dirisi (KPD) et l’habitation Dirisi.

3.1 LES RESSOURCES PATRIMONIALES D’HAITI FACE A UNE IMAGE DE


PAYS APPAUVRI

Sous l’influence des sociétés de consommations individualistes des pays du Nord, la


richesse est devenue synonyme de ressource matérielle et financière. Mais, il est possible
d’imaginer d’autres formes de richesse, basées sur la culture et les liens sociaux. Nous devons
donc reconsidérer la richesse et réorienter nos valeurs au XXI e siècle. La richesse peut être d’un
ordre immatériel. Quelle est la nature de la richesse en lien avec le vivre-ensemble ou le bien
commun ? Quelle est la meilleure formule pour répartir les richesses et les ressources ? Une
société matériellement pauvre ne peut-elle pas être socialement riche ? Ce sont des grandes
questions politiques capables d’alimenter le projet d’une société à la fois libre, égalitaire et
solidaire en Haïti.

Haïti est la première nation noire libre et indépendante dans le monde. L’indépendance
fut proclamée le 1 janvier 1804. À l'origine, l'île était peuplée par les Tainos ou Arawaks. La
colonisation des Espagnols a décimé les Tainos. En 1697, l'Espagne a cédé à la France le tiers
occidental de l'île. Grâce aux industries du bois et du sucre, cette partie française est devenue
l'une des plus riches dans les Caraïbes. Les richesses produites dans la colonie ont été l’apanage
des propriétaires blancs, des mulâtres et des colonialistes métropolitains. Beaucoup de pays
occidentaux ont participé au pillage des ressources du pays. L’exploitation coloniale a tout
détruit pendant des siècles. En ce sens, sommes-nous parmi les pays les plus pauvres ou les plus
appauvris ? La colonisation ne fait-elle pas partie des racines de ce processus persistant du
« sous-développement » que le pays continue de connaitre ?
Le président Jean-Pierre Boyer paya à la France une forte somme pour la reconnaissance
de l’indépendance haïtienne. Les paysans (nes) ont beaucoup été exploités (es) à ces fins.

60
Pendant longtemps, nos ressources forestières ont été sous le contrôle des compagnies étrangères
capitalistes. Par exemple, le président Fabre Geffrard, en 1862, a mis nos ressources forestières à
la disposition des compagnies étrangères capitalistes. En 1910, trois compagnies étrangères ont
pris le contrôle de l’économie nationale 48. Avec l’occupation états-unienne (1915-1934), c’est
tout le champ financier national qui a été pris en otage. En 1990, le pays a été sanctionné par un
embargo commercial qui a empiré la situation. Haïti a également connu beaucoup de crises
sociales, de périodes d’endettement, de pratiques dictatoriales et de violences politiques.
Un tremblement de terre a ravagé le pays le 12 janvier 2010. Au-delà des dommages aux
bâtiments et aux infrastructures, ce séisme a entraîné des pertes importantes en vies humaines
(environ 300 000). La protection contre l’exploitation et la non-discrimination, l’accès à la
justice, à l’éducation, aux services de santé et aux opportunités économiques sont encore loin
d’être réalisés. La population est, en grande partie, très vulnérable. Le chômage et l’insécurité
alimentaire sont généralisés. Le taux de pauvreté matérielle reste très élevé, surtout dans les
régions rurales. Le pays fait également état d’un ensemble d’autres facteurs inquiétants :
faiblesses structurelles, vulnérabilité à l’instabilité politique, carence de compétences techniques
ou de personnel qualifié, fragilisation du secteur de la protection sociale.
Comment aborder les inégalités structurelles qui se cachent derrière la pauvreté
matérielle d’Haïti ? De nouvelles formes de développement solidaire sont-elles encore possibles
dans le pays ? L’urbanisation, l’industrialisation et l’économie de marché peuvent-elles vraiment
constituer trois moteurs du développement de notre société ?49 Doit-on favoriser le
développement exclusivement endogène ou rester dans le mimétisme occidental de la
perspective néolibérale ?

La question du développement n’est pas qu’une simple gestion de la pauvreté. Elle


engage un processus de mobilisation de toutes les potentialités économiques, sociales,
environnementales et culturelles d’un pays ou d’une région autour d’un certain nombre
d’objectifs d’amélioration des conditions de vie des populations. C’est un processus global. Le
refus de prendre en compte cette conception du développement non limitée à la croissance du
secteur industriel fera toujours échouer les différents programmes internationaux en Haïti.
48
JOACHIM Benoît, Les racines du sous-développement en Haïti, Editions Deschamps, Port-au-Prince, 2009, p. 215

49
Cette question fait référence aux programmes d’ajustement structurel imposés par le Fond Monétaire
International.

61
Derrière la pauvreté il y a toujours une main invisible : l’institutionnalisation des
inégalités. Peut-on encore « désinstitutionnaliser » les inégalités en Haïti ? Que peut la « société
civile » face au règne d’injustice sociale, d’impunité, de discrimination, de domination et
d’exploitation ? Qu’est-ce qui peut donc être envisageable ? Comment élargir des structures de
diasporas, d’organisations paysannes, de syndicats de travailleurs, de mouvements coopératif et
associatif ? Comment faire émerger de nouvelles formes d’action collective ? Peut-on renforcer
le rôle social de l’Etat ? Comment renforcer les politiques de décentralisation, de partenariat, de
participation de la société civile, de protection de l’environnement ? Les forces sociales
haïtiennes pourraient-elles amener du changement social ?

La lutte contre la pauvreté ne peut être efficace sans la lutte contre les inégalités. La
distribution de la richesse doit être repensée. Pour mener une véritable lutte contre la pauvreté, il
faut renforcer les infrastructures de base : écoles, routes, services sociaux et santé, etc. Il faut
aussi consolider les politiques nécessaires pour assurer un minimum de démocratie sociale et
politique. On doit s’engager pour assurer le relèvement social et économique durable en Haïti.
Au-delà des difficultés, le pays regorge encore d’un ensemble de ressources patrimoniales.

La République d’Haïti est divisée en 10 départements, 42 arrondissements, 140


communes et 565 sections communales. Il existe aussi ce qui est couramment appelé le
« onzième département », représentant un bon nombre d’Haïtiens (nes) vivant à l’extérieur du
pays : la diaspora haïtienne. La capitale est Port-au-Prince et la monnaie, la gourde. Le territoire
est principalement constitué par la partie occidentale de l'île d'Haïti que l'on nomme également
« Terre haute ou montagneuse ». Y sont rattachés un certain nombre d'autres îles : la Gonâve,
l’ile de la Tortue, les Cayemites, l’ile-à-Vache et « l’ile de la Navasse ».

Le pays se trouve dans le bassin des Caraïbes. Il s’étend sur une superficie d’environ 27
750 km2. Situé au centre des Grandes Antilles, il est à 90 km de Cuba au Nord-Ouest et à 190 km
de la Jamaïque au Sud-ouest. Il est bordé au Nord par l’océan Atlantique, au Sud par la mer des
Caraïbes. Les côtes sont presque partout bordées par les chaînes montagneuses. Le principal de
ces fleuves est l’Artibonite (250 km). Haïti compte également deux grands lacs. La faune est
assez peu variée. Le climat est tropical. La côte ouest et l’île de la Gonâve bénéficient d’un
climat sec et chaud. Les montagnes, au sud et au nord du pays, ainsi que les étroites plaines
côtières, connaissent un climat plus froid et plus humide. Haïti partage avec la République

62
dominicaine la forêt de pins de l'île d'Hispaniola, couvrant encore une partie du massif du Pic de
la Selle et du massif de la Hotte.

Les principales ressources d’Haïti sont sa main d’œuvre, ses sites touristiques, son
artisanat, son paysage. On y trouve encore : bauxite, argent, cuivre, carbonate de calcium, pierre
à chaux, or, marne, hydroélectricité, nickel, soufre, etc. Cependant, les ressources minérales sont
limitées à de petits gisements. Seule la bauxite a été exploitée commercialement à une échelle
significative. L'essentiel de la main-d'œuvre est employé par le secteur agricole. Les
exploitations agricoles sont, avant tout, des fermes de subsistance. Le pays exporte encore
quelques produits : le café, le cacao, le sisal, le coton, les mangues, la banane, etc.

Le créole haïtien est la langue parlée par toute la population, alors que le français est
surtout la langue de l’élite intellectuelle. En raison d’une forte diaspora haïtienne installée
en République dominicaine, aux États-Unis et aussi au Brésil, un certain nombre d'haïtiens (nes)
savent s'exprimer un peu en espagnol, en anglais et en portugais.

La défaite de l'armée de Napoléon Bonaparte lors de la Bataille de Vertières en 1803 est à


l’origine de la création de la République d’Haïti qui devient indépendante en 1804. Haïti est
aujourd’hui encore un véritable conservatoire de l’héritage colonial. Ce patrimoine historique,
malheureusement peu étudié, reste constamment présent dans le milieu paysan. Derrière les
images négatives véhiculées, Haïti ne cesse de témoigner de la richesse de son patrimoine. On y
trouve plus d’une centaine de fortifications, de monuments historiques, de grottes, de plages
paradisiaques, de sites archéologiques, de paysages naturels, de hauts lieux sacrés, de fêtes
patronales, de groupes musicaux, de festivités vodou, de sculpture de fer découpé, etc. Il y a
aussi les vestiges de villages précolombiens, un site du patrimoine mondial de l’UNESCO : le
palais de Sans-Souci, la citadelle La Ferrière et le site fortifié Ramiers. Construit au XIXe siècle,
le palais de Sans-Souci est l'œuvre de l'un des héros de la guerre de l'indépendance, Henri
Christophe. Construite à 900 m d'altitude, cette plus grande forteresse des Caraïbes a été érigée
pour défendre la partie nord de l'île contre un éventuel retour des Français. Ces constructions
abritaient la résidence royale, le siège du gouvernement, des casernes et même un hôpital. C’est
un véritable lieu de mémoire de l’esclavage et reflet d’une histoire de dur labeur et de souffrance.

63
En 2014, 28 villes de 19 pays ont été désignées nouveaux membres du réseau UNESCO
des villes créatives50. Jacmel, dans le Sud-Est d’Haïti, est l’une des deux villes des Caraïbes, avec
Nassau aux Bahamas, à avoir été sélectionnée. Ce réseau a pour vocation de stimuler la
coopération internationale entre les villes qui cherchent à investir dans la créativité comme
moteur de développement urbain durable, d’inclusion sociale et de rayonnement. En rejoignant le
Réseau, les villes s’engagent à collaborer et à développer des partenariats pour promouvoir la
créativité et les industries culturelles, à partager leurs bonnes pratiques, à renforcer la
participation à la vie culturelle et à intégrer la culture dans les plans de développement
économiques et sociaux.

La culture, les traditions et les croyances religieuses constituent les richesses inépuisables
en Haïti. En effet, la culture haïtienne est un moyen d'expression incomparable. C’est l'ensemble
des traits spirituels et matériels, intellectuels et affectifs qui caractérisent le peuple haïtien. Cela
englobe les modes de vie, les arts, les lettres, les systèmes de valeurs et les traditions de ce
peuple. Cette culture est riche des traditions indienne, africaine, occidentale et créole. L'artisanat
haïtien est reconnu pour sa créativité et ses couleurs. Les sculptures de bois et les ouvrages de
ferronnerie intéressent de plus en plus les gens. Quant au patrimoine gastronomique haïtien, il est
très riche : Soupe Joumou, Lalo, Tomtome, Tchaka, Acra de Malanga, Akasan, Boulettes de
bœuf, Dous Makòs, Riz noir, etc. Le carnaval est la manifestation culturelle collective la plus
importante du pays. Il est un rituel utile à la viabilité de la société, l'identité d’un peuple et le
souci de satisfaire le goût esthétique. Les proverbes, source de plaisir et d'instruction, forment
une partie importante de la culture orale. Ils demeurent un moyen d'expression à nul autre pareil.
C'est une représentation de la mémoire de la vie quotidienne haïtienne du présent ou du passé.
Dans les traditions haïtiennes, le conte et les récits d'origine africaine tiennent une place
fondamentale. C’est le symbole d’une conscience collective.

La musique et les danses traditionnelles haïtiennes constituent à la fois le cri profond de


ce peuple d'appartenir au monde et la plus forte expression de son identité nationale à l'heure
actuelle. La musique haïtienne invite à la réflexion sur la vie sociopolitique, l'amour et l'amitié.
Les formes de cadences musicales sont variées. Le Compas, le Troubadour, le rythme racine et
les rythmes de rumba, de jazz ou de rock forment la pierre angulaire de cette culture musicale.

50
Pour plus de détails sur les villes créatives de l’UNESCO, visiter :
[Link] Consulté le 5 décembre 2014.

64
Quant à la « meringue », elle est à la fois une musique traditionnelle et une danse en Haïti. Elle
est évidemment issue d'une influence africaine, d'un mélange de rythmes complexes provenant
de la culture vodou. En Haïti, on danse pour mieux saisir le sens de son identité culturelle. Les
danses traditionnelles incitent au travail collectif. Elles permettent à la population d'accepter ses
racines, de se réconcilier avec elle-même. Ce sont des danses très riches grâce à leurs origines
latino-africaines.

Les croyances religieuses jouent un rôle fondamental dans le quotidien du peuple haïtien.
Il y existe de très nombreuses religions, avec chacune ses caractéristiques particulières. En dépit
de tous ces courants religieux, le vodou garde toute sa vitalité. Pour les vodouisants, même le
«rara» est un rituel. Ce dernier débute le mercredi des cendres pour finir à la veille du dimanche
de Pâques. La fête annuelle des « Gede » en novembre est la façon propre au peuple haïtien
d'associer la mort avec la vie. On dirait même que le sentiment de l'importance des relations avec
les morts est un principe inscrit dans le subconscient haïtien. Le rapport aux Ancêtres est une
dimension essentielle de la fête des « Gede ».

Malheureusement, outre ses immenses dégâts humains, sociaux et économiques, le


séisme du 12 janvier 2010 a aussi dévasté le riche patrimoine culturel d’Haïti. Des bâtiments
historiques, des musées, des bibliothèques, des archives, des galeries, des églises, des salles de
spectacle, des ateliers d’art et des marchés publics ont été, pour la plupart, réduits en ruine. Il
s'agit du tremblement de terre le plus meurtrier de l’histoire d’Haïti. Ses conséquences
constituent un défi considérable pour l’avenir de l’environnement d’Haïti (en témoigne le texte
collectif coordonné par Laënnec Hurbon 51). La capitale, Port-au-Prince, où sont concentrés les
principales institutions culturelles et un grand nombre de bâtiments d’intérêt patrimonial, a été
durement frappée. La commune de Léogâne, haut lieu de la culture vodou, a été dévastée. Les
groupes traditionnels Rara (expression culturelle importante de la paysannerie haïtienne) ont été
affectés. De nombreux péristyles vodou se sont également effondrés. Plusieurs objets sacrés ont
disparu. À Petit-Goâve, la situation n’est pas différente.

Malgré ces différents dommages, les ressources naturelles d’Haïti, ses plages et son
climat restent comparables à ceux des destinations touristiques les plus visitées dans la région
caribéenne. On peut encore compter sur la grande richesse culturelle du pays : la créativité de ses
51
A propos de cette question, consulter : HURBON Laënnec (dir.), Catastrophes et environnement. Haïti, séisme du
12 janvier 2010, EHESS, Paris, 2014

65
artistes et la diversité de ses expressions culturelles jouent un rôle fondamental dans la mémoire
collective. C’est un puissant outil de cohésion sociale. C’est une source de revenus et d'emplois
très significatifs. Mais, qu’en est-il à Petit-Goâve ?

3.2 ETAT DES LIEUX DES PATRIMOINES A PETIT-GOAVE

Se trouvant sur la côte septentrionale de la presqu’île du sud à 70 kilomètres à l’ouest de


la capitale d’Haïti, la commune de Petit-Goâve est fondée au 17 e siècle. C’est l’une des plus
anciennes du pays. S’étendant sur une superficie de 390, 69 km 2, elle est divisée en 12 sections
communales. Ancienne capitale de la colonie française de Saint-Domingue, elle réunit un
ensemble de patrimoines capables de dynamiser son développement local.

Le professeur Hugues Foucault a fait un travail très intéressant sur la population petit-
goâvienne actuelle qui, selon lui, est issue d'immigrants venus des quatre coins du monde et
d’Haïti. Il a souligné ceci :

« …La catégorie des migrants d’origine étrangère regroupe des Amérindiens, des
Espagnols, des Français, des Polonais, des esclaves africains, des Allemands, des
Palestiniens, des Etats-uniens, etc. Les migrants internes y sont arrivés en diverses
occasions : lors des guerres cacos/piquets ; au moment de la construction de la
route du sud et du projet canado-haïtien connu sous le nom de DRIPP
(Développement régional intégré de Petit-Goâve et de Petit-Trou de Nippes) ; et
après le tremblement de terre en 2010. On y repère les originaires de Grand-Goâve,
de Bainet, de Côtes-de-fer et de la Gonâve. La ville de Petit-Goâve fut très connue
pour ses modèles d’aménagement. Malheureusement, l’exode rural, la pression
démographique, les jeux de la succession et de l’héritage foncier, les enjeux de la
rente immobilière font de plus en plus voler en éclats ces modèles 52 ».

52
FOUCAULT Hugues, « Connaitre et comprendre Petit-Goâve au XXe siècle », in DORCE Ricarson &
HYACINTHE Gérard Serge (dir.), Petit-Goâve (Ayiti), 350 ans et plus : une anthologie, imp. Media-texte, Port-au-
Prince, 2013, p. 10-14

66
Petit-Goâve est un véritable patrimoine métissé. En témoignent les recherches historiques
de Nemours Rigaud53. Des Tainos aux esclaves africains en passant par les colons espagnols et
français, la commune fut l’objet d’un héritage assez important. Elle faisait partie du caciquat du
Xaragua juste avant l’arrivée des colons Espagnols qui pillèrent et détruisirent les « Indiens ».
Puis, ce fut le tour de la France d’y asseoir son hégémonie pendant plus de deux siècles en
faisant venir des noirs d’Afrique, devenus des esclaves. Pendant la période coloniale, beaucoup
de forteresses ont été construites par les Français pour se protéger contre d’éventuelles attaques
des Anglais jaloux des richesses de la région goâvienne. D’autres édifices ont été réalisés après
l’indépendance.

Parmi les forteresses, on peut, d’entrée de jeu, souligner le Fort Royal. Situé à l’Acul de
Petit-Goâve, il est un monument érigé au début du 17 e siècle par les flibustiers. On trouve aussi
le Fort du Littoral. C’est en cet endroit qu’a débuté la guerre du Sud opposant les troupes de
Toussaint Louverture et celles d’André Rigaud, qu’a été érigé un monument pour le repos des
restes de l’Empereur Faustin Soulouque et qu’a eu lieu une fusillade de beaucoup de jeunes qui
résistaient contre le Président Nord Alexis. Puis, non loin de la ville, il y a le fameux Fort Liberté
où le capitaine Borno Lamarre et son équipe se sont battus pour l’abolition de l’esclavage. Une
stèle a été inaugurée sur une partie des ruines de ce Fort en la mémoire du capitaine. C’est un
lieu qui a aussi été sélectionné pour la commémoration du cent-cinquantenaire de l’indépendance
nationale. Dans les hauteurs de Bellevue se trouve Fort Gary, construit par des anciens esclaves
dont la liberté était menacée.

Avec ses quatre forts, la commune de Petit-Goâve prouve surtout qu’elle a joué un rôle
militaire important dans les différentes luttes historiques qu’a menées le pays. La ville possède
un immense « tamarinier », ayant une portée historico-mystique, sous lequel Jean-Jacques
Dessalines, le fondateur de la nation, s’adressa au Colonel Lamarre, à son retour du Sud. Ce
grand tamarinier plus que bicentenaire se trouve toujours à l’angle de la rue Geffrard et de la rue
de l’enterrement. Avec ses plages « Bananiers, By The Sea, Bon Repos, Cocoyer Beach, Ti Sab
Blanch et Bouda Mouillé », la commune confirme ses attraits touristiques. Les calvaires, les
cascades, la chute d’eau Voute de Vallue, le bassin caïman à Arnoux, l’interminable baie, l’étang

53
Sur ce sujet, voir : RIGAUD Nemours, Petit-Goâve. Monographie, Les Editions de l’Action Sociale, Port-au-
Prince, 1980

67
de « Dirisi », la chaine de montagne de Dépalisse, les différentes plaines, le Port construit en
1886 (l’un des plus anciens du pays) constituent des ressources patrimoniales importantes de
Petit-Goâve.

Petit-Goâve a connu l’un des plus grands lycées de la Caraïbe (Lycée Faustin
Soulouque). Il y a plusieurs hôtels dont le Villa Ban-Yen, une initiative de l’Association des
Paysans de Vallue (une communauté de la douzième section).

La commune est réputée pour son activité artisanale, ses travaux de bois et de ferronnerie.
L’activité principale en zone rurale est l’agriculture. Petit-Goâve compte actuellement quatre
systèmes d’irrigation : Barette, Eau Pity, Fort Royal et Deuxième plaine. Aujourd’hui, il est
question de réhabiliter le système d’irrigation de la deuxième plaine . C’est un projet qui
vise à (re) valoriser l’agriculture au niveau de cette plaine : la production des bananes, du maïs et
du haricot, etc. Près de 400 hectares de terre sont sur le point d’être remis en valeur dans cette
zone. La station de pompage et du curage des canaux au niveau de cette plaine vient d’être
réparée. Chacune des pompes a une capacité de 200 litres d’eau par seconde et est capable
d’irriguer près de 200 hectares. Cela permettra aux paysans (nes) de ne plus dépendre seulement
des eaux de pluie pour leurs activités agricoles. A Petit-Goâve, il existe 23 000 exploitations
agricoles54 . L’Association des irrigants de cette plaine est très impliquée dans la mise en valeur
de l’agriculture de la zone.

Dans le domaine sportif, la ville de Petit-Goâve est représentée en volley-ball, en tennis,


en bodybuilding, en foot-ball, en cyclisme, en tennis de table communément appelé Ping-Pong.
Toutefois, la grande majorité des sportifs est composée d’amateurs. On est encore loin de la
professionnalisation du sport. Or, ce dernier serait l'un des meilleurs vecteurs capables de refléter
la diversité, la persévérance, la maîtrise de soi et la tolérance.

Petit-Goâve abrite différentes religions dont le vodou. C’est une commune qui a produit
de grands talents. Son patrimoine littéraire regorge d’auteurs et d’écrivains célèbres dont

54
[Link]
de-Petit-Goave, Consulté le 5 janvier 2015

68
Nemours Rigaud, Maurice David, Yves Auguste, Joseph Hubert Deronceray, Dany Laferrière,
Paul Lochard, Francine Hyppolite Roker, etc. La ville a connu et continue de connaitre des clubs
littéraires très importants. Il y a eu une tradition de revues et de journaux locaux, ce qui fut rare
dans le reste du pays. De grands peintres petit-goâviens se sont distingués tant à l’échelle
nationale qu’internationale : Maurice Bonhomme, Wilson Bigaud, Jean René Jérôme, Ludner
Confident, Pierre André Tessier, Osée Hermantin, Zachary Jean-Louis, Jean Velly Hyppolite,
etc.

La fête patronale « Notre-Dame » symbolise un canal d’expression de diversité culturelle,


avec sa foire et ses colloques, ses prestations de troubadours et ses visites touristiques. On ne
saurait oublier la production de « Dous Makòs », une activité vieille de plus d’un demi-siècle
dans la localité de Petite-Guinée. Aujourd’hui, plus d’une centaine d’unités de production de
cette « Dous » font leur apparition. C’est un produit fabriqué à base de lait de vache, de fruit,
d’essence et de sucre.

Avec ses différents Night Club et groupes musicaux, Petit-Goâve constitue un patrimoine
musical encore très vivant. On y joue Compas, Rap, Jazz, Bossa Nova, RNB et Ragga muffin,
Musique évangélique. Certains groupes ont marqué positivement leurs passages dans le temps :
Miaud Zotis, Orchestre de cordes, Verdis, Lapli, Caliente, PJ Système, Charles Oscar, Tana,
Raboday, Baby Charm, Congo, Otofonik, Arabes de l’Acul, Gardes-côtes, etc. Le rara est
également très populaire : Les Musiciens, Saint André, Saint Jacques, Grap Kenèp, Chenn
Tamaren, Full Rasta, Orgueil, Lambi Grandlo, Ti Malice. Le carnaval joue un rôle fondamental
dans les activités économiques. Malgré l’absence d’un petit musée pour archiver les images, le
défilé carnavalesque « Dous Makòs » (depuis 2008) connaît un succès fou avec des chars, des
rois et des reines, des cavaliers, des cyclistes et des motocyclistes, des couleurs et plusieurs
autres scènes époustouflantes qui rappellent les grands moments historiques de la commune,
notamment le règne du petit-goâvien Faustin Soulouque. De père et de mère esclaves, ce dernier
s’engagea dans le combat pour l’indépendance. En 1847, il fut élu Président de la République par
le Sénat. Par la suite, il fut sacré Empereur sous le titre de Faustin 1 er. Sa couronne est encore
exposée au Musée du Panthéon National. Cet objet précieux est composé d’or pur, de diamants,
de rubis, de saphirs et d’émeraudes.

69
On pourrait même parler de l’existence d’un patrimoine « de résistance » à Petit-Goâve.
La cité soulouquoise a toujours joué un rôle important dans les mouvements sociaux. Par
exemple, lors de la guerre civile en 1902 et de l’occupation états-unienne, Minos Bijoux défendit
valablement la ville. L’histoire retient aussi qu’il participa au soulèvement des paysans (nes)
cubains (nes) et à la révolution chinoise de 1949. Petit-Goâve fut le théâtre de la lutte pour la
libération d'Haïti, de la guerre du Sud et du combat contre les dictatures.

D’un autre côté, la commune a vécu des moments difficiles : des secousses sismiques
effroyables, des inondations, des cyclones, des incendies, des « dechoukaj » ou des turbulences
politiques.

Le 12 Janvier 2010, la ville était en grande partie effondrée : la Basilique Notre-Dame, le


Relais de l’Empereur (connu pour être l’ancienne résidence de Faustin Soulouque), le monument
du calvaire, la mairie, la bibliothèque municipale, le tribunal de paix, le bureau de l’Électricité
d’État d’Haïti, l’Hôpital Notre-Dame, les écoles publiques et privées, le Port ont été détruits.
Certaines maisons dans le style « gingerbread », un style architectural propre à Haïti, assez
proche des tendances architecturales régionalistes en Europe et du style « victorien » que l’on
retrouve sous diverses formes dans la Caraïbe, généralement construites en bois, sont aujourd’hui
gravement menacées par le vieillissement naturel du bois, les intempéries, le séisme, le coût
élevé des restaurations et des réfections.

Toutefois, une atmosphère d’espoir se dessine grâce à la montée de certains groupes


associatifs conscients et progressistes dans la commune. Ils s’engagent à travers des initiatives
novatrices : clubs de lecture, organisation des concours dans tous les domaines, programme de
mise à niveau, cours de musique, de théâtre, de l’art oratoire, d’artisanat et de peinture. Cet
engagement doit s’étendre sur la protection des nombreux sites historiques, des plages, de la
magnifique baie, des grottes, des étangs, des cascades, des chaines montagneuses, en vue
d’alimenter le processus du développement local, particulièrement dans le milieu paysan. Quelle
est donc la construction psychosociologique des initiatives paysannes ?

70
3.3 LA PSYCHOSOCIOLOGIE DE L’ENGAGEMENT DU PAYSAN HAITIEN

On ne saurait étudier l’engagement du paysan haïtien en dehors de la construction socio-


historique de la paysannerie. Le milieu paysan haïtien est socio-historiquement marqué par la
pauvreté, des périodes d’exploitation et de crise. On peut mentionner l’existence de cinq
moments dans la construction sociohistorique de la paysannerie haïtienne : la période coloniale
(1492-1803), celle allant de l’indépendance à l’Occupation américaine, celle allant de
l’Occupation américaine au régime dictatorial duvaliériste (1915-1956), celle allant de la
dictature au séisme de 2010 et enfin celle allant du tremblement de terre à nos jours.

Dans la première période, la condition paysanne est marquée par des pratiques de
marronnage et de fuite des plantations vers les montagnes en vue d’échapper aux contraintes du
système colonial esclavagiste.

La seconde période montre l’amplification de la résistance paysanne contre les nouvelles


oligarchies politico-économiques locales. De la lutte violente à la lutte non-armée, les stratégies
des paysans (nes) s’opposaient au caporalisme agraire, à l’imposition de la grande propriété et à
la culture de rente. Les deux révoltes des Cacos (1860-1870) et (1909-1914), la révolte des
Piquets (1840-1848) et les autres épisodes de résistances paysannes se dressaient contre les
principaux garants du système : la bourgeoisie, l’Etat et les officiers de l’armée.

Pendant cette période, que l’on se le rappelle, le président Jean-Pierre Boyer a payé à la
France 90 millions de franc-or en guise de rançon de l’indépendance. Ces millions ont ruiné le
milieu paysan. Le code rural de 1826 a renforcé les contrôles des autorités civiles et militaires
sur l’agriculture. Il a régi chacun des aspects de la vie rurale. Les révoltes paysannes ont forcé le
président Boyer à s’exiler, mais le fossé entre les sociétés rurale et urbaine existe encore. C’est
ce fossé qui nous permet de comprendre la construction sociohistorique de la paysannerie
haïtienne.

Au cours de la troisième période (de 1915 à 1956), on a noté la présence de deux classes
sociales dans le milieu paysan : celle qui a pris possession de la terre et celle de travailleurs

71
agricoles. La première classe sociale a des rapports favorables avec le marché capitaliste, alors
que la classe des paysans travailleurs emploie des stratégies de survie. En plus des grands
propriétaires terriens, d’autres structures (les chefs de sections, les spéculateurs) assuraient la
médiation entre les paysans (nes) et les couches dominantes et, du coup, consolidaient la base de
la pénétration capitaliste dans les zones rurales.

Le pays tomba sous l’Occupation états-unienne de 1915 à 1934 après le renversement


successif de vingt-deux gouvernements suite à des luttes paysannes parfois très violentes. Les
différentes mesures prises par les occupants ont provoqué la migration des populations rurales
vers les villes. Pendant cette période, l’école rurale était destinée à former techniquement les
paysans (nes) en vue de servir de mains-d’œuvre dans les exploitations capitalistes agricoles.
Cette discrimination culturelle contribua à la domination de l’impérialisme. Les responsables de
l’occupation ont tout fait pour combattre la résistance paysanne. Cette occupation a été
sanglante. De quel droit les USA ont-ils donc effectué une intervention militaire dans les affaires
de la République d’Haïti souveraine et indépendante? Selon Dantès Bellegarde 55, ministre de
l’Education à l’époque, les Américains prétendaient venir en Haïti au nom de l’humanitaire. Et
cette leçon d’humanité a été si éclatante qu’ils ont massacré des milliers paysans haïtiens. En
plus, la liberté d’opinion a été supprimée. Le Haut commissaire américain concentra dans ses
mains les trois pouvoirs de l’Etat. La gendarmerie passa sous le contrôle américain. La force
armée des Etats-Unis fut mise au service de la dictature d’une minorité. Le droit d’administration
était exclusivement exercé par les occupants. La production n’a pas augmenté d’un grain de café.
Le mépris de la loi et la destruction de la dignité nationale ont été parmi les plus grandes
conséquences morales de cette intervention inspirée uniquement par des intérêts financiers
particuliers : permettre à quelques États-Uniens de disposer à leur guise du trésor haïtien et de
satisfaire leur instinct de domination. Cette occupation n’avait pour but que de détruire ou
d’absorber toutes les forces morales et économiques de la nation haïtienne. Sur cette même
lancée, l’historienne Suzy Castor56 a, dans son analyse de la convention haïtiano-américaine, fait
ressortir l’un des principaux objectifs des occupants : le contrôle des douanes et des ports.

55
Sur cette question, lire : BELLEGARDE Dantès, L'occupation américaine d'Haïti, ses conséquences morales et
économiques, Éditions Lumière, Port-au-Prince, 1996
56
Sur cette question, consulter : CASTOR Suzy, L’occupation américaine d’Haïti, Imp. Deschamps, Port-au-Prince,
1998

72
Du début de la première occupation états-unienne au grand mouvement politique de
1946, on assista à un vaste mouvement migratoire qui va être intensifié suite à des cellules
paysannes disparates sous le règne des Duvalier.

La quatrième période (de 1956 au séisme de 2010) fut celle de l’accroissement de


l’éclatement du milieu paysan. Les politiques dictatoriales des oligarchies locales et de la
communauté internationale dégradèrent le milieu rural. Les répressions politiques, le manque de
services publics, le non-accès à l’éducation et aux services de base ont alimenté l’extrême
pauvreté de la famille paysanne. Il faut noter que, sous la pression du gouvernement américain,
le régime duvaliériste a massacré les cochons créoles des paysans (nes), ce qui a aggravé leur
situation. Dans les années 1980, des porcs furent importés des États-Unis après l’extermination
de ces millions de cochons créoles qui constituaient les dernières réserves de la population
paysanne. Par la suite, cette extermination a pu faciliter l’exode rural, assurer l’entrée du son de
blé américain sur le marché haïtien et renforcer les ressources humaines à bon marché pour la
sous-traitance. Ainsi, la population paysanne tomba dans la pauvreté absolue. Le processus des
Coups d’État et les mécanismes des différentes crises sociopolitiques jusqu’à l’actuelle
occupation étrangère57ont eu pour conséquence le renforcement de la dégradation du milieu rural
haïtien.

Derrière cette occupation actuelle, il n’y a pas que la contrainte sociale et le pouvoir
brutal, mais également la violence symbolique. Cette dernière, dans une perspective
bourdieusienne, est « une forme de violence qui s’exerce sur un agent social avec sa complicité.
C’est donc une violence voilée qui s’actualise essentiellement dans le langage. Elle conduit les
dominés (es) à l’autodénigrement, à l’autocensure et à l’autoexclusion ». La violence symbolique
est très présente dans la société haïtienne, comme l’a fait remarquer le sociologue Hérold
Toussaint58. La domination ne pourrait se perpétrer si elle n’était pas intériorisée par chacun et si
les dominés (es) ne se pensaient pas eux-mêmes (elles-mêmes) dans les catégories produites par
la domination. Les Haïtiens intériorisent le discours de l’occupant. Ils doutent de leur dignité.

57
L’occupation des troupes de l’Organisation des Nations-Unies (MINUSTAH) depuis 2004
58
Voir : TOUSSAINT Hérold, Violence symbolique et Habitus social. Lire la sociologie critique de Pierre Bourdieu
en Haïti, Editions Henri Deschamps, Port-au-Prince, 2012

73
Enfin, pour ce qui est de la cinquième période de la construction sociohistorique de la
paysannerie haïtienne (de 2010 à nos jours), on parle des tendances de la pauvreté post-séisme
surtout dans le milieu rural. Haïti : Investir dans l’humain pour combattre la pauvreté, tel est le
titre d’un rapport produit pour le compte de l’Observatoire National de la Pauvreté et l’Exclusion
Sociale (ONPES) et de la Banque mondiale sur la situation de la pauvreté en Haïti 59. Selon ce
rapport, malgré une légère baisse du taux de pauvreté en Haïti, les zones rurales demeurent très
pauvres. Haïti est l’un des pays les plus inégaux du monde, en termes de revenus et l’accès aux
services. Deux ans après le tremblement de terre, la pauvreté était toujours élevée, et ce
particulièrement dans les zones rurales. Le rapport établit qu’en 2012, plus d’un Haïtien sur deux
se trouvait en situation de pauvreté avec moins de 2,41 $ par jour, et une personne sur quatre
vivait en dessous du seuil national de pauvreté extrême fixé à 1,23 $ par jour, alors que 20% des
plus riches détiennent 64% du revenu total du pays. Le rapport note que la situation dans les
zones urbaines est relativement meilleure du fait des opportunités d’emploi non agricoles, des
transferts privés, d’un meilleur accès aux biens et services essentiels, ainsi qu’en raison de la
diminution des inégalités, contrairement aux zones rurales. Les grandes villes sont mieux loties
que les agglomérations rurales. Le taux d’extrême pauvreté est passé de 21 à 12% dans les zones
urbaines et de 20 à 5% dans la région métropolitaine de Port-au-Prince, mais a stagné dans les
zones rurales à 38%. Ce travail est basé sur l’enquête 2012 des ménages réalisée par l’Institut
haïtien de statistique et d’informatique (IHSI). Il met en évidence le besoin d’accorder
particulièrement une attention aux zones rurales, où plus de la moitié de la population réside, où
l’extrême pauvreté perdure et où l’inégalité des revenus s’est amplifiée, quelques années après le
tremblement de terre.

D’autres facteurs contribuent à maintenir l’état de pauvreté extrême de la paysannerie


haïtienne, notamment la dette extérieure et les programmes d’ajustement structurel imposés par
le Fond Monétaire International. La dette a pour effet l’accroissement de la dépendance des pays
appauvris vis-à-vis des superpuissances : la sous-alimentation, la misère, l’analphabétisme, le
chômage chronique et persistant, les maladies endémiques, la destruction familiale, etc. La
prospérité des grandes puissances en dépend grandement. C’est au titre du service de la dette que
les peuples des pays appauvris compromettent leur santé économique pour financer le

59
[Link] Consulté le 16 décembre 2014

74
développement des pays riches. Le plus puissant des moyens de domination du Nord sur le Sud
est aujourd’hui le garrot de la dette60. La dette est l’expression la plus achevée de la violence qui
structure l’actuel ordre des choses existant, car elle soumet le développement des pays du Sud à
des normes qui leur sont totalement étrangères. À travers les programmes d’ajustement structurel
en Haïti, les services publics sont privatisés et les grandes entreprises transcontinentales privées
peuvent avoir facilement l’accès à l’économie locale. Les Organisations Non Gouvernementales
Transnationales ont aussi des retombées désastreuses sur la paysannerie haïtienne.

Tout compte fait, la construction sociohistorique de la paysannerie haïtienne a été


marquée par l’exclusion des paysans de la possession et de la jouissance de la terre, ce qui a
expliqué les différentes luttes menées par la classe paysanne, depuis Goman (1807-1820), en
passant par les révoltes de Acaau (1844-1848) et de Charlemagne Péralte (1915-1919), etc. Les
élites économiques et politiques en Haïti ont toujours refusé de participer à la création des
richesses rurales et nationales, à la prospérité et au bien-être collectif et à la mise en place d’un
système d’éducation à la citoyenneté. Elles ont laissé dépérir la paysannerie en l’abandonnant
dans une précarité de plus en plus insupportable aux mains invisibles du capital européen et
nord-américain, de plusieurs ONG et d’autres missionnaires, sous prétexte d’aide humanitaire.
On a vu que pendant l’occupation états-unienne, ce fut le déboisement des mornes, la culture
incontrôlée de caoutchouc et de pite au profit des occupants. L’agriculture paysanne a été pillée :
bois précieux, café, cacao, coton, figue-banane, sisal, canne-à-sucre, etc. Pour ce qui est du
régime des Duvalier père et fils, les paysans (nes) ont été férocement exploités (es) dans la
confection des balles de ping pong de la sous-traitance et massacrés (es) dans la forêt des Pins,
dans l’Artibonite, dans le Sud-est, à Cazale, etc. Jusqu'à aujourd’hui encore, les oligarchies
politiques et économiques font fi de toutes les conditions indispensables au décollage du pays.
Par ailleurs, les paysans (nes) ne cessent de s’associer pour contrecarrer le capitalisme
sauvage. Maintenant, comment « psychosociologiser » cette forme d’engagement associatif des
paysans ? Pourquoi procéder à la psychosociologie de cette forme d’engagement ?
L’engagement associatif des paysans (nes) mérite d’être étudié de façon
rigoureuse vu son importance dans le processus du développement local. Nous
pensons que cela nous permettra de mieux cerner les pratiques sociales des paysans

60
SANKARA Thomas & ZIEGLER Jean, Discours sur la dette, ELYTIS, France, 2014, p. 33

75
(nes), d’anticiper certaines évolutions du milieu rural, de favoriser certaines formes
de cohésion sociale et d’encourager certains processus de décision au profit des
paysans (nes). Les questions psychosociologiques sont très délicates. Ici, nous
comptons poser des jalons pour une psychosociologie concrète de l’engagement
associatif des paysans (nes) qui doit prendre en compte l’espace, le temps ou les
effets de période et de l’atmosphère sociopolitique.

Le penseur sociologue Fritz Dorvilier, dans le troisième chapitre de la


première partie de son ouvrage « Gouvernance associative et développement local
en Haïti » 6 1 , fait le point sur les mécanismes psychosociaux à l’œuvre dans le
processus d’engagement des paysans (nes) dans le mouvement associatif. Pour
l’auteur, la motivation constitue l’oxygène de l’action sociale transformatrice à côté de la
rationalisation qui sous-tend le processus d’engagement des paysans (nes). Dans les mouvements
associatifs locaux, il importe de rendre compte des logiques économiques, sociales et politiques.

Les logiques économiques de la dynamique associative des paysans (nes) se rapportent


principalement au problème du revenu qui se révèle trop faible, en raison de l’improductivité des
terres cultivées, du déboisement, de l’ouverture du marché national dérivée des accords
économiques signés avec le Fonds Monétaire International, la Banque Mondiale, l’Organisation
Mondiale du Commerce, l’Agence des Etats-Unis pour le Développement International, l’Union
Européenne et la Communauté Caribéenne, etc. Les paysans (nes) deviennent de plus en plus
conscients (es) de la nécessité de s’associer en vue de résoudre ce problème. C’est la quête de la
citoyenneté économique. Selon l’analyse de Dorvilier, les motivations des paysans (nes) à
s’associer s’enracinent dans leur existence quotidienne et dans leur volonté d’accroitre leur
capital symbolique.

Les motivations à s’associer des paysans (nes) haïtiens (nes) signalent, du point de vue
socioculturel, leur volonté de rupture avec les stratégies sociales traditionnelles de marronnage,
compte tenu de la crise agraire, de l’exode rural massif et de la dégradation de la famille élargie,
etc. Le développement local du milieu paysan n’est pas possible sans une restructuration

61
DORVILIER Fritz, Gouvernance associative et développement local en Haïti, Editions de l’Université d’Etat
d’Haïti, Port-au-Prince, 2011, p. 103-139

76
socioculturelle. Dans cette perspective, l’auteur fait remarquer que les paysans veulent changer
de mode de solidarité en vue d’exiger l’accès aux services sanitaires modernes, à l’eau potable, à
l’éducation scolaire, aux voies de communication routières et à la justice. C’est la quête de la
citoyenneté sociale.

Les motivations politiques des paysans (nes) sont liées à leur quête de proximité avec
l’appareil du pouvoir politique pour faciliter le changement en milieu rural. Leur participation à
la gouvernance de leur société devient de plus en plus décisive, surtout après la fin du régime
dictatorial duvaliériste. Les paysans (nes) ont compris qu’il faut sans cesse faire pression sur
l’Etat afin qu’il assume ses responsabilités. Selon l’auteur, la quête de la citoyenneté politique
des paysans (nes) s’effectua en deux temps. Dans un premier lieu, les paysans (nes) se
rapprochèrent des institutions étatiques pour exiger que l’Etat mette un terme à la dichotomie
ville/campagne et qu’il les aide à cesser d’être des citoyens (nes) entièrement à part dans le pays,
mais plutôt à part entière. Dans un second temps, les paysans (nes) veulent désormais influencer
les politiques publiques et participer à tous les niveaux à la prise des décisions politiques
engageant leur avenir.

Dans le cadre de ce rapport de recherche, notre préoccupation est particulièrement axée


sur l’organisation Konbit Peyizan Dirisi, une jeune association dynamique dont nous ferons la
présentation dans ce qui suit.

3.4 PRESENTATION DE L’ASSOCIATION KONBIT PEYIZAN DIRISI ET DE


LA LOCALITE

77
L’association Konbit Peyizan Dirisi (KPD) et sa localité sont présentées sur le site de
l’organisation62. Nous retenons que son siège social se trouve à la 12 eme section des fourgues, à
Petit-Goâve.

L’organisation KPD a été fondée en 2008 en vue de valoriser les ressources patrimoniales
de Dirisi, une habitation63 qui compte environ 13 000 habitants dont la majorité est constituée de
jeunes. Le bourg de Dirisi est situé en région montagneuse à une altitude qui varie de 650 à 990
mètres. Sa position géographique est extraordinaire. En dépit des difficultés économiques,
Dirisi offre un cadre naturel et de vie agréable capable de plaire tant aux habitants de cette
communauté rurale qu’aux touristes : un très beau paysage et une nature verdoyante. On y trouve
un étang avec beaucoup d’espèces en voie de disparition dont certains poissons d’eau douce.

À Dirisi, les activités des habitants sont principalement axées sur l’agriculture : fruits
charnus et comestibles, céréales, légumes, bananes, etc. Les paysans de Dirisi se consacrent
aussi à d’autres activités : l’élevage des volailles, la production des porcs, des chèvres, des
bœufs, etc. On y trouve également le petit commerce où les détaillants vendent les produits de
première nécessité. Il y a enfin des petits métiers comme la pêche pratiquée surtout par les
hommes.

Dans cette communauté rurale, certains agriculteurs sont propriétaires de lopins de terre
tandis que d’autres cultivent les terres des grands propriétaires terriens (ce qui exige un partage
des récoltes suite à une entente entre les deux parties). Il y en a aussi qui afferment des petites
parcelles de terrain entre les mains des grands propriétaires.

Pour pouvoir cultiver la terre, les paysans pratiquent différentes formes de collaboration :
ils se mettent ensemble pour cultiver leurs petites parcelles de terre (chacun à son tour). Le
regroupement des paysans dans une dynamique d’entraide pour cultiver est très bénéfique.

62
[Link] Consulté le 16 décembre 2014
63
Un grand domaine ou une grande propriété agricole.

78
En termes de loisir, les habitants de Dirisi dansent le rara, participent aux festivités
patronales, se réjouissent du combat des coqs, écoutent de la radio, etc.

KPD a plus de 200 membres paysans impliqués dans des activités d’éducation, de santé,
d’agriculture, d’environnement et de tourisme. Support aux enfants en âge de scolarisation,
implantation d’une clinique mobile, réalisation de plusieurs tronçons de route et des milliers de
plantules, distribution des outils agricoles, des semences, des « recho » à kérosène et des milliers
d’arbustes sont, entre autres, le bilan de cette jeune organisation. Maintenant, quels sont les
domaines d’intervention de l’organisation Konbit Peyizan Dirisi ?

79
CHAPITRE IV

80
Chapitre 4. LES PROCESSUS ET DOMAINES D’INTERVENTION DE
L’ORGANISATION KONBIT PEYIZAN DIRISI

Dans ce chapitre, nous allons à la fois présenter et analyser de manière approfondie une
première série de données recueillies sur le terrain à partir de notre choix méthodologique.

4.1 STRATEGIES EMPLOYEES AU SEIN DE KPD

L’organisation Konbit Peyizan Dirisi privilégie le dialogue en vue de faire face aux
difficultés qu’elle rencontre lorsqu’elle fait des interventions dans certains domaines. Ainsi
Jonathan64, un membre de KPD interviewé dans le cadre de la recherche, a laissé entendre que
l’organisation, avant de réaliser une activité, prend d’abord le temps de tout expliquer à la
communauté. L’organisation est toujours en pleine négociation avec les paysans pour les
convaincre et pour les impliquer dans les projets. Dans les propos suivants, il a fait le point sur
cette question :

« Travailler dans une communauté, ce n’est pas une chose facile. Quand KPD doit
intervenir dans un domaine spécifique, les gens sont les principaux obstacles. Il faut savoir
comment gérer leurs mécontentements. Il faut toujours dialoguer avec eux. »

Le dialogue est, selon Jonathan, l’un des points forts de l’organisation lorsqu’elle doit
prendre des initiatives dans la communauté et réagir face aux désaccords des gens. Il est d’une
importance capitale dans les stratégies employées par l’organisation KPD. Dans une dynamique
associative, les différents acteurs de la communauté doivent être dans une complicité positive
pour s’entendre au-delà de leurs désaccords. Cela fera avancer non seulement l’organisation,
mais également la communauté. Quand les désaccords sont mal gérés, ils peuvent fragiliser le
fonctionnement de l’organisation et diviser toute la communauté.

64
Pour respecter la confidentialité, nous utilisons des noms fictifs pour tous les participants et toutes les participantes
qui ont pris part à la collecte des données de notre recherche.

81
Dans cette même logique, Simon, l’un des membres du conseil de direction de KPD, a
souligné la place fondamentale qu’occupe la sensibilisation dans le travail associatif. Selon lui,
on ne peut rien faire pour les paysans sans les paysans. Il faut les sensibiliser.

« KPD est une organisation qui fait un travail de sensibilisation et de formation dans la
communauté afin de convaincre les paysans par exemple sur la nécessité de ne pas être complice
du déboisement de la zone. On apprend aux paysans à respecter et à protéger leur
environnement. »

Au regard de ce qu’affirment bon nombre de participants à la recherche, KPD travaille


pour les paysans et avec les paysans. Quand l’organisation veut organiser des activités
communautaires, elle implique tous les acteurs : les leaders religieux, les leaders
communautaires, les paysans, etc. Les responsables et les membres sont dans l’obligation de
développer de très bons rapports.

4.2 RAPPORTS ENTRE RESPONSABLES ET MEMBRES

Pour la bonne marche de l’organisation, les responsables et les membres sont condamnés
à s’entendre et à travailler ensemble. Sur ce sujet, voilà ce que Martine, un membre très actif, a
déclaré :

« Au sein de KPD, les gens réfléchissent ensemble avant de prendre une décision
importante ou d’implanter les projets, car nous sommes tous et toutes bien imbus (es) des
difficultés auxquelles la communauté fait face. Nous devons ensemble trouver des solutions ».

En analysant les propos de Martine, implicitement elle veut nous faire comprendre qu’il
n’y a pas de conflits entre les membres et les responsables vu que ces derniers travaillent
ensemble sur la résolution des problèmes communs. Les interactions qui se développent entre
eux sont très fructueuses. Par contre, quand on a approfondi l’entrevue avec Joël, l’un des leaders

82
du mouvement, il nous a avoué qu’il y a parfois des différends entre eux dans le processus
d’action collective :

« Les interactions entre les membres et les responsables dans le cadre du travail
associatif de KPD sont parfois traversées par des divergences et des conflits. Cela ne marche
pas toujours bien. Toutefois, on finit toujours par trouver une porte de sortie, car c’est avant tout
l’intérêt supérieur de la communauté qui nous guide ».

Les interactions supposent l’entrée en contact de sujets. La valeur d’une organisation se


mesure à la qualité des interactions. Et cette qualité –indispensable pour l’efficacité de
l’apprentissage en groupe- est en fonction de la maturité organisationnelle . Les interactions
nourrissent le comportement collectif. Elles permettent de remédier au paradoxe de l’unité dans
la diversité. C’est dans et par les interactions que se forge l’identité communautaire de l’individu.

L’organisation s’assemble à travers la mise en forme d’actions réciproques et des


relations que les gens ont entre eux. Les interactions constituent un processus dynamique de
communication et d’échanges comportant des enjeux, des motivations, des stratégies
relationnelles et identitaires. La participation de tous dans la réalisation des activités est
essentielle dans la dynamique organisationnelle.

4.3 PARTICIPATION DANS LA REALISATION DES ACTIVITES

Il n’y a pas de développement local en dehors de la participation communautaire tant


dans la prise de décision que dans l’exécution des projets. Les acteurs doivent s’impliquer dans
la discussion, la prise des décisions et l’exécution des projets. Selon Anaïse, un membre de KPD,
les décisions sont prises de manière démocratique au sein de KPD. Elle a soutenu les
propos suivants :

« C’est lors des assemblées générales de l’organisation et des réunions avec les membres
que KPD définit ses priorités. Les différents projets sont conçus en fonction de ces priorités

83
établies. Donc, tous les membres participent aux propositions de projet sur lesquelles les
responsables se mettent à travailler.»

Job, un membre du conseil de direction, a poursuivi dans cette même lignée en affirmant
que rien ne se fait au sein de KPD sans l’ajout des idées principales des membres :

« Quand nous réfléchissons ensemble, c’est pour proposer des pistes de solution, pour
pouvoir concevoir des projets et pour prendre des initiatives. C’est ensemble par exemple que
nous posons le problème agricole de la zone et que nous réalisons des activités en vue
d’améliorer le secteur. Les projets sont écrits à partir des idées des membres et de celles de tous
les paysans. »

Par ailleurs, certaines réserves ont été formulées sur la question de participation au sein
de KPD par quelques membres interviewés. C’est le cas de Natacha, une participante à
l’enquête, qui nous a laissé croire que les décisions ne sont pas toujours prises sur une base
démocratique. Dans l’extrait suivant, elle a clarifié sa position sur cette question :

« En grande partie, les responsables s’entendent préalablement sur les projets qu’il faut
promouvoir, puis ils font tout pour avoir l’accord des membres. Parfois, certains projets sont
réalisés sans même informer ou consulter les membres. La majorité des projets sont donc choisis
par la direction de KPD. »

À partir de cet extrait, Natacha a soutenu qu’il y a une sorte d’instrumentalisation de la


participation lorsque les décisions doivent être adoptées. Toutefois, cela n’a pas trop influé sur le
degré de son implication dans l’exécution des projets. Elle nous a fait part de ce qui justifie
toujours sa motivation au sein de KPD :

« En dépit de certaines limites au niveau de la participation, je me plais toujours à


m’impliquer aux différentes activités de KPD. Il y va de l’intérêt de la communauté. C’est
quelque chose de très important pour moi. Ce ne sont pas seulement les ressources matérielles et
financières qui vont changer la communauté. C’est avant tout la participation de tous et de

84
toutes. Les dirigeants doivent renforcer les conditions pouvant favoriser la motivation des
membres. »

Etzer, un autre membre de KPD, nous a aussi parlé de ses sources de motivation dans les
activités de KPD. Pour lui, le succès de l’organisation dépend beaucoup de l’implication de tous.
Il a affirmé :

« La participation des gens dans les réalisations de KPD constitue un élément majeur
pour l’efficacité de l’organisation. Je participe bénévolement aux différentes activités. Je ne
demande jamais à être rémunéré pour m’impliquer dans les projets. Parfois, je cotise comme il
faut pour que l’organisation progresse. Je prends toujours à cœur tout ce que fait
l’organisation.»

Les différents membres de KPD sont conscients de la nécessité de participer à tous les
niveaux dans le travail de l’organisation. Dans leurs propos, ils ne cessent de faire le point sur
l’importance des mécanismes participatifs dans la dynamique associative. Dans un entretien très
enrichissant, Kénold, un membre de l’organisation, nous a dit :

« L’organisation doit former davantage ses membres en vue de réduire les difficultés à la
pleine participation de ces derniers dans les discussions qui vont aboutir à des décisions
capitales pour l’avenir de l’organisation et de la communauté. »

Kénold a parfaitement raison. Quand les membres ne sont pas assez formés, il y a un
grand risque que la participation soit instrumentalisée par les dirigeants. La communication
participative dans une dynamique de développement local implique une démarche plurielle de
manière à ce que les différents points de vue soient pris en compte et que les membres
contribuent à la mobilisation des ressources dans le cadre des activités.

Il faut que les mécanismes horizontaux soient mis en place afin que les gens puissent
s’associer en vue d’examiner eux-mêmes leurs problèmes à partir de leurs manières de
comprendre les choses, de découvrir de nouvelles possibilités, de réagir collectivement et
efficacement devant les difficultés identifiées. La réalisation d’initiatives et de projets

85
communautaires dépend de la participation effective de la population. Il faut faciliter et
encourager la participation communautaire en vue d’accroitre le sentiment d’appropriation de
l’initiative de développement. Les membres de la communauté doivent participer à titre de
collaborateurs dans les activités communautaires.

4.4 MOBILISATION DES RESSOURCES FINANCIERES DANS LE CADRE DES


ACTIVITES DE KPD

Dans le cadre de la collecte des données, Etzer a insisté sur la participation des membres
aux activités par leurs moyens financiers. La contribution des membres est importante pour la
réalisation des projets de l’organisation. Selon lui, lorsque les gens participent au financement
des activités, leur sentiment d’appartenance à l’organisation augmente. Il a souligné :

« En grande partie, ce sont les membres qui ont permis à KPD d’avoir les moyens de sa
mission. Les ressources financières et matérielles proviennent des paysans. Ces derniers
travaillent sans être rémunérés dans les différents projets. Les membres cotisent pour réaliser les
activités de l’organisation. Ils supportent beaucoup le mouvement. »

Pour ce qui est de Léon, l’un des responsables, il a fait référence à la recherche de
ressources externes pour concevoir des projets durables. Toutefois, il a bien reconnu la
contribution des membres. Selon lui, les ressources internes et externes doivent être bien
articulées pour atteindre les objectifs fixés :

« Outre la contribution des membres, il arrive que l’organisation bénéficie des


partenariats avec d’autres institutions pour financer ses activités. Ces différents partenariats
fournissent les ressources matérielles et financières pour concevoir des projets durables. La
combinaison de ces différentes ressources a pour but principal : la sauvegarde de l’intérêt
supérieur des paysans, c’est-à-dire l’amélioration de leurs conditions de vie. Les rapports
établis par KPD avec les autres organisations pour trouver des ressources externes sont basés
sur des consensus. »

86
La mobilisation des ressources implique la gestion des ressources. Cette dernière a pour
but de favoriser le développement des ressources impliquées dans les différentes activités de
l’organisation. La bonne gestion des ressources est un élément déterminant du succès de toute
organisation. Elle occupe une place importante dans la dynamique associative. Elle permet de
gérer les relations sociales et de motiver les membres. L’évaluation de la gestion des ressources
est un processus crucial dans l’évaluation du plan d’action de toute organisation. Elle permet une
amélioration organisationnelle de façon constante.

Les ressources font la force de l’organisation. La contribution des membres, la cohésion


d’équipe ainsi que la bonne entente sont primordiales. Ce sont des composantes essentielles de
l’efficacité de l’organisation. Si certaines organisations sont très innovantes, c’est parce qu’elles
disposent avant tout des hommes et des femmes motivés (es) qui s’investissent dans les activités
communautaires. La bonne gestion des ressources est capitale dans le processus d’intervention
dans certains domaines d’activités, notamment ceux de l’environnement et de l’agriculture.

4.5 INTERVENTION DE KPD DANS LES DOMAINES DE


L’ENVIRONNEMENT ET DE L’AGRICULTURE

L’organisation KPD mène une lutte en faveur de la protection de l’environnement.


L’amélioration des conditions matérielles des paysans n’est pas possible en dehors de cette
protection environnementale. À propos de cette lutte, Josué, un membre de KPD, nous a appris :

« Etant donné que le déboisement peut déboucher sur l’érosion et, du coup, avoir des
conséquences désastreuses sur la production agricole locale, KPD sensibilise la population afin
d’éviter la coupe démesurée des arbres. »

Il est important de réduire la coupe effrénée des arbres. Le déboisement peut nuire même
à l’agriculture de subsistance dont dépend en grande partie la survie de la zone. En outre, quand
l’environnement est bien boisé, il peut motiver les touristes à venir visiter l’habitation. Ce qui
aura sans nul doute d’énormes impacts économiques sur la communauté.

87
Les mesures prises par KPD pour sauvegarder l’environnement entre dans la priorité de
l’organisation. Il y a un travail systématique de mobilisation communautaire réalisé au profit des
paysans (nes) pour les convaincre de la nécessité de protéger les arbres, le lac de la localité et
tout l’espace. L’organisation se donne pour tâche de créer un cadre favorable pour la protection
environnementale et pour la mise en valeur de la nature. A cet effet, Jonathan a fait remarquer :

« Le travail de l’organisation consiste à porter les gens à développer de nouvelles


relations avec l’environnement, ce qui exige tout un travail de sensibilisation. Il y a une relation
étroite entre la protection de l’environnement et le développement communautaire. C’est en ce
sens que l’organisation fait parfois don aux paysans de quelques plantules en vue de faciliter le
reboisement. Cela peut bien participer à la mise en valeur des potentialités touristiques de
l’habitation. »

D’un autre côté, il faut admettre que les mauvaises conditions socio-économiques dans
lesquelles vivent les paysans les contraignent parfois à pratiquer la coupe des arbres afin de
trouver des moyens de subsistance en fonction de leurs besoins quotidiens. Pour faire face à la
précarité et répondre à leurs aspirations économiques, les paysans sont obligés de s’adonner au
déboisement. En ce sens, le travail de KPD doit davantage tourner autour des conditions
matérielles d’existence des gens de la communauté.

L’environnement doit être protégé. Les activités humaines le dégradent de plus en plus.
La protection environnementale consiste à adopter des mesures pour limiter les effets néfastes
des activités de la personne humaine sur son environnement. C’est avant tout un choix moral au
profit des générations ultérieures et aussi une question de survie.

La protection de l’environnement requiert une implication des pouvoirs publics, des


organisations de la société civile et des changements de comportement. Il faut intégrer la
préservation de l’environnement dans plusieurs projets communautaires surtout dans ce contexte
où le pays connaît une dégradation alarmante de son environnement avec une très faible
couverture forestière. L’Etat central doit appuyer les différentes organisations communautaires
dans la définition des politiques stratégiques, la mobilisation des ressources, le développement et
l’implémentation des programmes intégrés aux secteurs environnementaux.

88
En ce qui concerne le domaine de l’agriculture, KPD prend plusieurs initiatives afin de
fournir aux paysans l’accompagnement nécessaire. La valorisation des activités agricoles
constitue un poids important dans le processus du développement local. Dans cette lignée,
Martine a déclaré :

« Au sein de l’organisation, on distribue des semences agricoles et on organise parfois


une petite foire afin que les paysans puissent exposer et vendre leurs produits. L’objectif est de
rendre prospère le secteur agricole. »

Les initiatives adoptées par KPD sont vitales pour l’avenir du secteur agricole dans la
communauté. Elles peuvent bien encourager le tourisme rural. Cela crée un climat d’échange de
produits et un espace d’interactions entre les paysans issus des différents recoins de l’habitation
de Dirisi. Anaïse a partagé cette opinion :

« Les différentes activités réalisées par KPD créent un climat de convivialité. Quand les
paysans se trouvent ensemble dans une petite foire par exemple, ils s’échangent des idées et des
produits. Ils apprennent les uns des autres. »

Martine nous a parlé, pendant l’entretien, de deux principales initiatives prises par KPD
en faveur d’une habitation plus verte :

« Mise en terre de plantules et recyclage du plastique, telles sont quelques-unes des


principales initiatives en faveur d’une communauté Dirisi plus verte. »

Les raisons pour investir dans l’agriculture en Haïti sont nombreuses et elles peuvent être
d’ordre économique, social et environnemental, etc. En effet, l’agriculture est le moteur des
économies de la plupart des pays en développement et peut vaincre la pauvreté. Elle peut bien
être la solution à certains défis environnementaux, citoyens et sociaux les plus urgents dans le
milieu rural. Elle peut aussi être utilisée pour renforcer les collectivités en leur fournissant un
moyen de revenus et de subsistance, et pour protéger la terre à travers les pratiques agro-
écologiques. Le renforcement des activités agricoles est une stratégie prioritaire pour éradiquer
l’insécurité alimentaire et la pauvreté dans le pays, notamment dans les zones rurales.

89
L’éradication de la pauvreté dans les zones rurales est donc indispensable à toute
amélioration plus globale de la situation sur le territoire haïtien. Pour remédier à la faim, il faut
faire de l'agriculture une priorité et mettre en place des activités agro-alimentaires plus durables,
permettant à la fois d'assurer l'alimentation des populations et de représenter une activité rentable
pour les paysans. C’est en donnant aux populations paysannes pauvres les moyens de mettre en
place des activités agricoles rémunératrices qu’on parviendra à lutter efficacement contre la faim
et la pauvreté.

L'agriculture peut aussi jouer un très grand rôle dans la protection de diversité biologique,
l'entretien des paysages et la vitalité du tissu rural. Lorsque l’environnement naturel n’est pas
protégé, la santé de la population est menacée. Il y a un lien entre la protection environnementale
et la santé communautaire. Ainsi, les activités de KPD touchent également le domaine de la santé
communautaire.

4.6 ACTIVITES REALISEES PAR KPD DANS LE DOMAINE DE LA SANTE


COMMUNAUTAIRE

La santé communautaire exige une réelle participation de la communauté à l’amélioration


de sa santé. On parle de santé communautaire quand les membres d’une communauté, conscients
de leur appartenance, réfléchissent ensemble sur leurs besoins prioritaires de santé et participent
activement au déroulement des activités capables de répondre à ces priorités. Suivant les propos
de Josette, un membre très influent de la structure, la santé communautaire est un domaine dans
lequel intervient KPD :

« L’action de KPD dans le domaine de la santé communautaire est surtout axée sur la
prévention : planning familial, éducations alimentaire, sanitaire et sexuelle, etc.
L’organisation KPD organise également quelques formations sur la médecine traditionnelle
au profit des femmes sages traditionnelles. Tous les membres de la structure s’y impliquent.»

90
Il y a un lien étroit entre le développement social et la santé communautaire . Cette
dernière désigne à la fois le bon état sanitaire d'une communauté et l'ensemble des moyens
collectifs susceptibles d'améliorer les conditions de vie. Elle regroupe la gestion des campagnes
de prévention et l'organisation des réseaux de soins.

La promotion de la santé communautaire est le processus qui donne aux populations des
outils en vue d’assurer un plus grand contrôle sur leur propre santé, et d'améliorer celle-ci. Les
démarches communautaires en santé tentent de cerner les problèmes sanitaires avec l’ensemble
des acteurs concernés, à savoir les professionnels, les élus, les associations et les habitants. Elles
visent la participation de tous ces partenaires, tout en veillant à définir les rôles de chacun. Elles
veulent doter les individus des capacités de contrôle sur leur santé et améliorer celle-ci à travers
l’accessibilité à une quantité d’information. Elles visent à agir sur les déterminants de la santé
qui peuvent être à la source des problèmes sanitaires : logement, environnement, éducation,
culture, emploi, etc.

Jonas, l’un des fondateurs de l’organisation, nous a donné un certain nombre de détails
sur les efforts consentis par KPD dans le domaine de la santé communautaire. Pour lui, ces
efforts contribuent à la recherche d’un mieux vivre ensemble, reposant sur le partage de
valeurs communes :

« L’organisation est à l’écoute des besoins des paysans. Etant donné que la communauté
faisait face à de graves problèmes sanitaires, l’organisation a participé à la mise en place d’un
centre de santé capable d’offrir des premiers soins. La sensibilisation joue aussi un rôle
important dans le cadre des interventions de KPD dans le domaine de la santé communautaire.
Les paysans sont aujourd’hui informés sur le planning familial et bien sensibilisés sur les
précautions à prendre. Ils recherchent ensemble un mieux vivre. »

La santé communautaire implique que tous les besoins fondamentaux de la personne


soient satisfaits, qu'ils soient physiques, mentaux, affectifs, sanitaires, nutritionnels, sociaux ou
culturels. Les soins corporels, l'activité physique, l'alimentation et les rythmes de travail sont des
facteurs très importants sur la santé communautaire. Dans le milieu rural, cette dernière est

91
souvent liée avec les croyances religieuses. Le mode de vie est, en ce sens, déterminant dans le
domaine de la santé communautaire.

Josette a aussi mis l’accent sur l’importance de la santé reproductive dans une
communauté. La transmission du patrimoine génétique d'une génération à l'autre doit être bonne.
Elle passe notamment par la qualité d’une maternité sans risque et l'accès aux soins. Elle nous a
appris que la santé reproductive est un droit qu’on respecte au sein de KPD :

« Nous organisons des séances d’informations, de conseils, de consultations, etc. Les


soins de santé reproductive recouvrent l’ensemble de ces services. Nous faisons la promotion de
la santé reproductive. Cette dernière est fondamentale dans le processus de santé
communautaire. »

Une action de santé est dite communautaire lorsqu’elle concerne une communauté qui
épouse l’engagement face aux situations problématiques communes. La santé communautaire est
inconcevable en dehors de la solidarité et de la participation active de la communauté. La
participation communautaire dans le domaine sanitaire est un processus par lequel les membres
de la communauté prennent en charge leur propre bien-être sanitaire. Ils en viennent ainsi à être
des agents de leur propre développement, animés de la volonté de résoudre leurs problèmes
communs au niveau de la communauté. Il faut noter qu’une communauté est un groupe
d’individus qui vivent ensemble dans des conditions spécifiques d’organisation, présentant un
sentiment d’appartenance commun. Ces membres sont liés par un espace géographique, des
intérêts politiques, économiques, socioculturels ainsi que par des aspirations communes. Selon
Esther, un membre de KPD, travailler avec la communauté Dirisi en matière de santé
communautaire est un processus très difficile :

« Travailler avec la communauté Dirisi est un processus à long terme qui nous oblige à
définir un plan pour sensibiliser les paysans sur, par exemple, l’importance du lavage des mains,
surtout dans un contexte de stigmatisation du choléra dans la communauté. L’organisation a
participé à la mise sur pied d’un centre de traitement de cholera (CTC). On a parfois organisé
des séances de théâtre pour promouvoir la santé environnementale, favoriser une prise de

92
conscience de la communauté sur les différents problèmes sanitaires tout en faisant appel à leur
participation. »

La promotion de la santé environnementale est capitale. Il faut donc évaluer les


facteurs environnementaux pouvant contribuer à une altération de la santé communautaire. Il faut
aussi maitriser les effets sanitaires des actions réalisées au niveau communautaire.
L’environnement, lorsqu'il est pollué, est un déterminant majeur de la santé communautaire.
Pour cela, la mise en œuvre d’un cadre législatif communautaire en matière de santé et
d'environnement est très importante.

Le travail de KPD dans la question de santé communautaire ne peut pas être compris en
dehors des interventions que l’organisation a réalisées dans les domaines de l’éducation et de la
culture.

4.7 INTERVENTION DE KPD DANS LES DOMAINES DE L’EDUCATION ET


DE LA CULTURE

L'éducation et la culture favorisent le développement de la créativité, de la curiosité


intellectuelle, de l'égalité des chances, de la cohésion ou de l’esprit de collaboration au sein de la
communauté. Elles sont capables de renforcer les engagements des gens dans les différents
domaines.

Le système éducatif haïtien reste confronté à d’énormes défis : le difficile accès, le faible
investissement public, les capacités de gestion très limitées, la pauvreté persistante de la
population, les normes juridiques et conditions d’apprentissage défavorables, le programme
curriculaire dépassé, l’absence de qualité, l’exode massif des enseignants compétents, le taux
élevé d’enseignants non qualifiés, etc. Parmi les enfants les plus affectés par ces défis, on peut
citer ceux du milieu rural. Ainsi, KPD s’engage dans la scolarisation des enfants de la
communauté rurale Dirisi, du moins c’est ce qu’a affirmé Jacques, un membre de l’organisation :

93
« Outre le travail de sensibilisation pour pousser les gens à cerner le bien fondé de nos
activités, l’organisation intervient dans le secteur éducatif afin que beaucoup plus d’enfants de
la zone soit scolarisés. Pour certains d’entre eux, on paie les frais de scolarité. Nous devons
saper les bases de la discrimination culturelle dont fait objet le milieu rural historiquement. »

L’éducation n’a jamais été une priorité pour les dirigeants haïtiens. Le secteur a été livré
aux mains des religieux étrangers dont le curriculum ne reflétait pas toujours les aspirations du
pays. Leurs pratiques éducatives ont donc renforcé et justifié idéologiquement les disparités
sociales et économiques. La première occupation états-unienne, qui favorisa aux envahisseurs un
contrôle sans limite sur toute l’administration publique du pays, ne contribua nullement au
renforcement du secteur éducatif. Pour ce qui est de la période liée au régime dictatorial des
Duvalier, ce fut la fuite massive des cerveaux.

Le développement intégral d’une société est impossible en dehors de la prise en charge


du champ éducatif. Investir dans le potentiel éducatif de la population est un devoir de justice
sociale. C’est donc investir dans l’avenir. Tout au long de l’entretien, Jacques s’est montré
conscient des bienfaits de l’éducation :

« L’organisation opte pour l’éducation en vue de franchir les obstacles au


développement du milieu rural. C’est par une forme d’éducation libératrice que les paysans vont
avoir une compréhension plus objective de leurs conditions de vie. Nous n’avons pas assez de
moyens pour créer des écoles dans la communauté, mais nous faisons ce que nous pouvons pour
accompagner certains enfants. »

Tout comme l'éducation, la culture peut garantir aux gens la possibilité de vivre ensemble
dans la diversité et de devenir participants actifs de la transformation de la communauté. Il faut
reconnaitre l’importance de la culture dans la lutte contre la pauvreté et dans la contribution au
développement économique. Elle peut permettre aux citoyens (nes) de participer à la vie
communautaire, de jouer un rôle crucial dans la défense du sens de l’autre, des valeurs de paix et
de dialogue. La culture est de plus en plus considérée, à travers le monde, comme un élément
crucial à un point tel qu’il y a un important développement d’un droit à la culture. A propos des
activités culturelles, Jean-Frantz, l’un des notables de la zone, a souligné :

94
« Les activités culturelles réalisées par l’organisation ont un impact considérable sur la
communauté. Elles agissent sur la conception des paysans. Quand on assiste à une pièce de
théâtre portant sur les cas de grossesse prématurée chez les filles, sur l’importance de
l’éducation ou sur des problèmes auxquels fait face la zone, on a une meilleure compréhension
des choses. »

La culture est un domaine d’intervention clé pour KPD. Elle aide beaucoup au travail de
sensibilisation pour porter les paysans à adopter un comportement responsable par rapport aux
enjeux de la vie communautaire. Jean Renel, l’un des leaders de l’organisation, a déclaré ceci :

« Nous organisons souvent des événements pour mettre en valeur les activités artisanales
et artistiques de la zone. Par ces activités, la communauté s’affirme, adopte un comportement
collectif adéquat et apprend à gérer les conflits. C’est un véhicule de transmission des valeurs. »

Les activités éducatives et culturelles peuvent bien favoriser l'épanouissement de la


communauté, le développement du sens critique, le respect des libertés fondamentales, le goût
des valeurs de justice sociale, l'assimilation des principes moraux, sociaux et affectifs permettant
de s'intégrer à la vie en commun. L'Etat doit considérer l'éducation comme sa priorité. La chance
doit être donnée à chacun de s'épanouir dans une logique d’intérêt collectif. Les activités
libératrices d’éducation et de culture sont capables de permettre aux membres de la communauté
de devenir des acteurs vigilants et responsables.

La communauté ne peut évoluer que s'il existe entre ses membres une nécessaire
cohésion. L'éducation et la culture peuvent garantir cette cohésion que réclame la vie collective.
Par ailleurs, sans un minimum de diversité, la vie en commun serait difficile. L'éducation et la
culture peuvent aussi assurer cette diversité très essentielle. Elles constituent le moyen par lequel
la communauté forge les conditions essentielles de sa propre survie. Elles peuvent jouer un rôle
fondamental dans la réduction de l'exclusion sociale. Enfin, elles peuvent bien participer à la
construction identitaire et l’augmentation de l’estime de soi des membres.

95
4.8 QUESTION IDENTITAIRE ET ESTIME DE SOI DES MEMBRES DE KPD

L’engagement en faveur du développement communautaire n’est pas seulement une


question relative au développement matériel, c’est également et surtout le développement des
valeurs, de la fierté et des identités culturelles. L’organisation KPD prend des initiatives
permettant aux membres paysans de développer un meilleur sentiment d’appartenance
communautaire. Ils se sentent mieux estimés. Kelly, l’un des membres de l’organisation, a fait le
point sur cette question :

« L’organisation introduit des initiatives en vue d’inculquer aux membres le respect de


leur identité, de leur territoire, de leur langue, ainsi que le respect des valeurs de la communauté
dans laquelle les membres vivent. Ils sont ainsi préparés à assumer les responsabilités de la vie
communautaire dans un esprit de compréhension. »

Un meilleur attachement au territoire a une grande importance dans le processus


identitaire. Les travaux réalisés par l’organisation KPD agissent sur les modes de rapport des
paysans de Dirisi avec le territoire. L’espace est mieux valorisé. Dans cette logique, Jude, un
membre de l’organisation, a souligné :

« En plus de quelques activités génératrices de revenus initiées par KPD au profit des
paysans dans plusieurs domaines grâce aux appuis financiers de certains partenaires,
l’organisation crée d’énormes changements au niveau de l’attitude et du comportement des
paysans. Le principal travail de l’organisation réside dans les séances de formation au bénéfice
des membres. Ces séances opèrent de profondes transformations chez les gens. »

Jude poursuit sur cette même lancée en indiquant que les interventions de l’organisation
poussent les membres à vivre dans la dignité, ce qui augmente leur estime de soi. Au sujet de
cette question, il a tenu ces propos :

« Pour moi, le plus grand progrès réalisé par l’organisation est de permettre aux
membres de vivre dans la dignité et de développer le sens de la tolérance. Les membres croient
davantage en leurs propres forces. Ils prennent en main le destin de la communauté. Ils

96
s’engagent à fond. Ils développent une fierté sans bornes notamment par rapport à leur identité
culturelle. Ils s’entendent très bien. Ils ont une forte estime de soi. »

L’estime de soi est liée à la confiance en soi. Ces deux notions sont en rapport avec des
valeurs et des capacités. Quand un individu accomplit une chose qu'il pense valable et lorsqu’il
vit des expériences positives, il ressent une valorisation et, du coup, son estime de soi augmente.
La reconnaissance de tâches effectuées avec efficacité renforce l’estime de soi. Cette dernière
permet de développer les capacités à faire des choix, à aller de l'avant, à résoudre un problème et
à collaborer avec les autres.

L'estime de soi est la croyance de l'individu en ses compétences. L’individu reconnait


qu'il est acteur de sa vie. Quand il réussit à atteindre un but fixé, son estime de soi
s’améliore. L'estime de soi est en rapport avec l’idéal de soi. C’est un jugement qu’une personne
a de ses comportements, de ses capacités physiques et intellectuelles, de ses expériences
de réussite, de sa fierté ou de sa satisfaction personnelle.

Les modifications au niveau du comportement et de l’attitude des membres paysans de


l’organisation sont d’une importance capitale pour la vie communautaire. Leur mode de pensée
et leur manière d’agir influent sur leur propre perception d’eux-mêmes et de la communauté en
général. Ils prennent confiance en eux-mêmes et en leur capacité d’agir sur le réel. Selon Félix,
un membre de l’organisation, le travail de KPD conduit à un sentiment de fierté :

« L’habitation bénéficie d’un ensemble de services grâce au travail de l’organisation.


C’est ce qui explique que les membres de la communauté adoptent un meilleur sentiment
d’appartenance à l’espace. Les activités communautaires favorisent l’épanouissement
relationnel et le bien être collectif. Quand l’espace est mieux valorisé, les gens s’y identifient
avec un sentiment de joie. Ils développent une forte estime de soi. »

L'estime de soi est non seulement en fonction de la perception que les membres de la
communauté ont d’eux-mêmes, mais également suivant les aspirations communautaires. La
richesse des activités communautaires est fréquemment le reflet de l’estime de soi des gens de la
zone. Tous les choix que les gens font sont motivés par le respect de leurs valeurs dont l’estime

97
de soi est le parfait résultat. Quand ils ont une forte estime de soi, ils se sentent bien dans leur
peau et ils tirent une grande satisfaction de leurs compétences, de leur potentiel et de leurs
réalisations. L’estime de soi s’enracine dans l’interaction entre le sentiment d’être compétent et
la quête identitaire. Elle puise dans le respect envers soi-même et dans la reconnaissance
d’autrui. S’estimer, c’est se faire confiance, s’investir dans des buts significatifs et assumer
sereinement les conséquences de ses actes. Félix a souligné ceci :

« Nous avons une bonne estime de nous-mêmes. Nous n’avons plus peur de prendre la
parole, quelles que soient les réactions des autres. »

Plus les gens savent bien s’estimer, plus ils sont capables de mettre leurs aspirations de
l’avant. Ceux qui se mésestiment doutent constamment de leurs choix. L’habileté à réagir
adéquatement constitue un bon indice d’estime de soi-même. Une bonne estime de soi aide à
prendre des initiatives, à chercher des solutions originales et à faire preuve de persévérance.

L’estime de soi d’une communauté est le reflet de ses propres expériences. Elle sert à
influencer la construction de l’identité communautaire. Chaque catégorie sociale a ses propres
expériences qui participent dans la construction de l’identité collective. Les identités sont
construites de façon plurielle dans des discours et des pratiques. Elles sont constituées à
l’intérieur du jugement que nous portons sur nous-mêmes, aussi à travers la prise en
considération de l’Autre. Elles sont diversifiées et multiples.

Pour consolider leur identité collective, les populations rurales doivent s’estimer et
s’organiser davantage sur le plan communautaire. L’harmonisation des paysans (nes) au sein
d'une structure communautaire en vue d’arriver à une construction identitaire est très capitale
dans le processus du développement local.

98
CHAPITRE V

99
Chapitre 5. ASSOCIATION KONBIT PEYIZAN, PROTECTION DES
RESSOURCES PATRIMONIALES ET DEVELOPPEMENT LOCAL

Suivant notre cadre méthodologique, ce chapitre présente et analyse minutieusement la


deuxième série de données recueillies sur le terrain.

5.1 KONBIT PEYIZAN DIRISI, PROTECTION DES PATRIMOINES ET


COMMUNAUTE DIRISI

Après l’indépendance d’Haïti en 1804 et la fin de l’esclavage, les nouveaux libres


occupèrent les campagnes. Ce furent eux qui formèrent, en grande majorité, ce qu’on appelle les
masses paysannes. Les anciens libres vivaient dans l’espace urbain. Entre ces deux groupes
sociaux, il y a un fossé historique symbolisant l’exclusion, la marginalisation, la domination et la
discrimination des paysans (nes).

Les campagnes sont exploitées par les élites urbaines politiques, culturelles, sociales et
économiques du pays. La paysannerie fait toujours l’objet de l’isolement. Ce dernier est
institutionnalisé. Les paysans (nes) sont orphelins (nes) de tout : éducation, justice, santé, emploi,
voies de communication, énergie, etc. Ils sont souvent manipulés par les leaders politiques
surtout pendant les périodes électorales. Les élus n’ont jamais pris en compte les revendications
de ces paysans (nes) qui ont réussi à voter pour leur permettre d’accéder aux postes électifs.
Pendant les séances d’entretien, Simon, l’un des responsables de KPD, nous a confié ceci :

« A chaque période électorale, tous les candidats nous contactent pour rencontrer les
membres de l’organisation. Une fois accédés au pouvoir, ils changent de numéro de téléphone
portable pour éviter que nous leur demandions des comptes. Ils ne font rien pour la
communauté. Ils nous fuient. »

100
On ne peut se passer de l’analyse de la question foncière dans la dynamique de
l’exploitation économique que vivent les paysans (nes). Ces derniers (es) sont, en grande
majorité, dans l’obligation de cultiver des parcelles de terre des grands propriétaires fonciers
pour survivre. Face à toutes ces contraintes, les stratégies de lutte et de résistance sont employées
par des paysans (nes). Ces stratégies varient en fonction du temps, de l’espace, donc des
préoccupations politiques, sociales et économiques.

À travers les mouvements paysans, sont remises en question les nouvelles formes
d’esclavage dans lesquelles l’élite possédante et les responsables politiques voulaient maintenir
les paysans (nes). Pendant toute l’occupation états-unienne, ces derniers (es) se sont révoltés (es)
contre l’asservissement. Même l’administration dictatoriale des Duvalier n’a pas pu faire taire les
résistances paysannes dont l’objectif ultime n’est autre que le développement réel et effectif de la
communauté rurale. Suite au départ de ce régime dictatorial, les paysans (nes) n’ont jamais cessé
d’assumer leurs responsabilités historiques et politiques. Dans le contexte post-dictatorial,
beaucoup de coopératives ont été créées comme alternatives au processus chronique de
l’exclusion économique. Jean-Frantz, l’un des notables de la zone, nous a transmis ce message :

La commune de Petit-Goâve est historiquement connue pour sa coopérative agricole et


de développement industriel (CADI) qui visait à remédier aux difficultés liées à la production
agricole des paysans (nes). Malheureusement, de nos jours, les paysans sont de plus en plus
livrés à eux-mêmes.

D’un autre côté, le mouvement KPD s’inscrit dans le processus global de lutte des
paysans et paysannes contre l’exclusion sociale inhérente au mode de formation sociale haïtienne
et contre les difficultés de toutes sortes auxquelles fait face quotidiennement le milieu rural. Les
paysans sont de plus en plus conscients qu’ils doivent être acteurs de leur propre développement.
Joël, l’un des leaders du mouvement, nous a appris ceci :

KPD et ses membres participent à la valorisation des montagnes et tout le cadre naturel
de la communauté Dirisi. Ils sont impliqués dans les activités d’éducation, de santé,
d’agriculture et de tourisme. Ils protègent les traditions du milieu, notamment la « gaguère » (le
combat de coq).

101
La « gaguère » est à la fois un espace de loisir et une activité pécuniaire : les paysans s'y
rencontrent pour se distraire, faire un pari et discuter de tous les sujets relatifs à la zone. Le rara
occupe également une place importante dans la dynamique de loisir rural. Cet outil d’amusement
est aussi utilisé par les paysans et paysannes dans les actions de solidarité mises en place pour
travailler la terre. Ce symbolisme de solidarité a toute sa place, vu les difficultés liées à la
question agricole. En effet, les moyens de production sont désuets. Jusqu'à aujourd’hui encore,
c’est avec la serpette, la roue et la pioche que les paysans cultivent les champs agricoles.
D’autres difficultés sont liées à l’éboulement des terres, au manque de crédit agricole, de
semence, d’arbustes pour le reboisement, d’une politique de conservation de sols et de formation
pour les paysans (nes).

De nombreux (ses) participants (es) à la recherche ont témoigné des bienfaits des projets
réalisés par l’organisation KPD sur le milieu rural, notamment au niveau d’attitude et de
comportement des paysans (nes) de Dirisi. KPD est une source d’un sentiment d’empowerment
des paysans (nes). C’est ce que nous laisse entendre Anaïse, un membre de KPD pendant
l’entretien :

«C’est important de souligner que, grâce aux activités réalisées par KPD, beaucoup de
changements ont eu lieu chez les membres de la communauté. Nous croyons de plus en plus en
nous-mêmes, contrairement aux années antérieures ».

En développant une autre image d’eux-mêmes ou d’elles-mêmes, les paysans et


paysannes augmentent leur estime de soi, ont plus de confiance en eux-mêmes (elles-mêmes),
refusent la marginalisation dont ils (elles) font objet historiquement et affirment leur citoyenneté
de la même manière que les personnes vivant dans les milieux urbains.

Le sentiment d’appartenance à la communauté rurale se renforce chez les paysans (nes)


membres de l’organisation. Ils se sentent fiers de leur implication dans les activités réalisées en
vue de protéger et de valoriser les ressources de la zone. C’est une façon pour eux de revendiquer
leur espace vécu. Ce sentiment d’appropriation illustre l’importance du territoire dans la
perspective de développement local. Les initiatives prises par l’organisation diminuent un peu le
phénomène d’exode rural, car ce dernier est souvent lié aux conditions matérielles d’existence

102
difficile des paysans. Donc, c’est souvent en quête des services sociaux de base que les paysans
fuient les campagnes.

Certes, les projets de KPD, en dépit de la volonté manifeste des responsables, n’arrivent
pas encore à changer en profondeur la réalité quotidienne de l’habitation, mais ils façonnent déjà
chez les paysans (nes) un esprit d’attachement à l’espace, ce qui est fondamental dans le
processus de valorisation des ressources patrimoniales locales et de tout ce qui constitue leur
identité. À titre d’exemple, la « Dous Makòs » dont la description est disponible sur le site de
l’inventaire du patrimoine immatériel d’Haïti65.

L’organisation KPD, à travers ses multiples activités publiques, ne rate jamais l’occasion
d’exposer les différentes pratiques locales. Outre la « Dous Makòs », la soupe « joumou » est
également mise en valeur comme pratique culinaire dans la communauté « Dirisi ». L’intérêt
patrimonial de cette soupe réside, en grande partie, dans son symbolisme historique. Cette
pratique remonte au 1er janvier 1804, jour de la proclamation de l’indépendance d’Haïti. La
petite histoire retient que sa consommation par les anciens esclaves serait considérée comme une
véritable revanche contre les anciens colons qui leur interdisaient cet aliment très riche en
matières nutritives, composé à base de giraumont.

Au sein de KPD, les membres sont libres d’exercer leurs croyances religieuses ; ils sont
respectés. Le vodou est très valorisé dans le milieu. C’est du moins le point de vue de Natacha,
une participante à l’enquête :

65
Cette douce, que l’on se le rappelle, est une spécialité culinaire de la commune. C’est un bonbon multicolore et
savoureux de forme rectangulaire, réalisé principalement à base de lait et de sucre. Elle se décline en trois
catégories selon la qualité du lait utilisé (pur, dilué ou en poudre). Les ingrédients sont mélangés à chaud : à
mesure que le lait bout, on y ajoute le sucre en remuant. Le bonbon est composé de cinq couches qui lui donnent
son aspect rayé, dont deux de couleur rose et marron. On y met du chocolat, de l’essence de vanille, et la couleur
rose s’obtient par la poudre de cochenille rose diluée dans de l’alcool ordinaire ou du clairin. Le mélange est versé
dans une moule en bois fabriqué par des ébénistes locaux et dont la taille varie. Une fois refroidie, la «Dous
Makòs» forme une pâte prête à être démoulée et découpée manuellement à l’aide d’un couteau. Tout est réalisé à la
main, du début de la recette jusqu’à son emballage. Aucune installation spéciale n’est requise pour sa production.
On utilise des chaudières, des cuillères en bois et des boucans traditionnels allumés sous une tente. Le bonbon est
présenté dans un emballage en papier transparent et peut être conservé au-delà de deux semaines sans substance de
conservation, à l’abri de l’humidité de préférence.
Voir: [Link] Consulté le 5 décembre 2014

103
« Dans certaines familles de l’habitation, on organise des cérémonies vodou pour
remercier les divinités de leur bienfait tout au long de l'année. »

Il y a une articulation entre vodou comme élément fondamental du patrimoine


communautaire et développement local. Ce dernier est né d'une prise de conscience historique
des populations de mettre fin à leur dépendance vis-à-vis de l'extérieur et de trouver leurs propres
ressources humaines et matérielles pour résoudre leurs problèmes. D'où l'intérêt pour le vodou
qui est un foyer de ressources d’identification pour les adeptes. Ces derniers y recherchent les
repères utiles à l’édification du sens de leur être et de leur pratique. La culture vodou construit le
tissu social, transforme les modalités de partage des valeurs et les choix d’appartenance. Elle
oriente les modèles de conduite à adopter et les attentes sociales spécifiques. À travers ce culte,
les gens expérimentent des solutions à leurs différents problèmes.

La mondialisation crée des incertitudes et des peurs en bouleversant les structures


sociales, au point que les paysans (nes) ressentent plus que jamais le besoin de protection. Le
recours aux pratiques locales, religieuses et traditionnelles exprime cette quête intense de
protection contre tout ce qui pourrait menacer la vie. Le but ultime de ces pratiques, c’est de
maintenir des liens qui unissent les membres de la communauté. Ainsi, chaque personne n'est pas
seulement comptable de ses actes individuels, mais est solidairement responsable de ses
semblables. Le vodou est porteur d’un humanisme profond : ne pas s'acquitter de ses devoirs
envers les autres entraîne une rupture d'équilibre dans la vie de l'individu. Donc, il faut toujours
faire montre de générosité, de bienveillance et d'amour envers les plus faibles et les plus
exploités. Les manifestations vodou sont souvent des moments de retrouvailles en vue de
communier dans l’idéal de justice sociale à travers les chants, les danses, la musique et le partage
de repas. Ces manifestations dynamisent le développement local. Elles contribuent à perpétuer
des valeurs qui sont fondamentales pour la cohésion et le développement social et qui sont
aujourd'hui mises en péril par la société capitaliste.

À travers ces pratiques vivantes, le vodou révèle son importance dans le paysage
socioculturel d’Haïti. Il fournit un exemple de vision du monde et manifeste sa présence dans
plusieurs domaines de la société : religieux, spirituel, rapports sociaux, organisation

104
communautaire, santé, justice, festivité, etc. Il constitue un véritable support de mémoire pour la
nation haïtienne. Certaines tranches d’histoire non relatées dans l’histoire officielle du pays ont
été codifiées dans des rituels et des pratiques vodou et restent vivantes jusqu’à nos jours 66. Les
pratiques vodou doivent être de plus en plus protégées. Mais, la protection patrimoniale est
impensable en dehors des outils de communication participative et de la dynamique associative.

5.2 LA COMMUNICATION PARTICIPATIVE ET LA DYNAMIQUE


ASSOCIATIVE

Dans ce rapport de recherche, nous avons déjà vu qu’il faut une véritable communication
participative pour que les projets locaux puissent avoir d’impacts positifs et que les paysans (nes)
s’approprient davantage l’espace vécu. Le développement local n’est pas possible en dehors de
cette communication. Cette dernière consiste à aider les participants (es) à cerner un problème
communautaire et ses causes pour ensuite entreprendre les actions qu’il faut en vue de le
résoudre. Léon, l’un des responsables, nous dévoile ceci :

Pour déclencher le processus de communication participative, on peut, par exemple lors


d’une intervention dans le domaine environnemental, chanter des chansons dont les paroles
évoquent le sujet des discussions. Les chansons sont d’une grande utilité. Elles reflètent les
problèmes vécus par la communauté et suscitent les débats entre les membres en vue de prendre
une décision collective. Parfois, nous utilisons des images, affiches ou photographies pour aider
les membres à exprimer leur point de vue.

Le développement local suppose la discussion entre les acteurs avant de prendre des
décisions pour exécuter les projets. La question de la participation tant dans la prise de décision

66
DAUTRUCHE Joseph Ronald, Culture, Patrimoine et Tourisme en Haïti. Construction et dynamique de
reconstruction d’une destination touristique, Thèse en Ethnologie et Patrimoine, Université Laval, Québec, 2013, p.
84

105
au sein de l’organisation que dans l’exécution des projets peut créer un climat de confiance dans
la dynamique associative.

À propos de la participation des membres dans la prise de décision au sein de


l’organisation Konbit Peyizan Peyizan, les opinions des participants (es) à l’enquête sont
divisées. Certains membres avouent que les décisions sont prises de manière consensuelle.
D’autres émettent des réserves sur la manière dont les choses se font. C’est le cas du témoignage
de Kénold :

La majorité des projets sont choisis par la direction sans que nous soyons informés et
consultés. Quand on débute avec le projet, on demande la collaboration des gens juste dans le
but d’avancer.

Malheureusement dans les différentes organisations communautaires, il y a un risque


d’instrumentalisation de la participation dans le processus de la prise des décisions. Les membres
du conseil de direction l’utilisent à leurs profits : ils prennent leurs décisions entre eux et
poussent les autres membres à s’y embarquer.

En ce qui concerne l’organisation Konbit Peyizan Dirisi, les personnes interviewées


reconnaissent l’importance de la participation dans la dynamique associative. De façon générale,
on peut souligner que KPD développe le sens de participation en dépit de certaines réserves
émises. On peut affirmer que des mesures sont prises au jour le jour en vue de faciliter
l’implication des membres dans la prise des décisions. Certes, il peut y avoir parfois une sorte
d’instrumentalisation de l’outil participatif, mais elle n’est pas systématique dans le cadre de
cette expérience associative à Dirisi. Ainsi, on pourrait plutôt souligner les difficultés liées à
l’assouvissement de la passion égalitaire67 dans la dynamique associative ou dans le processus de
la démocratie participative au sein de l’organisation. En effet, le manque de connaissance
acquise par une longue pratique associative, le faible niveau de formation de certains membres et
la manière dont l’organisation est structurée constituent des obstacles majeurs à la participation
pleine et entière de tous et de toutes sur le même pied d’égalité. Ceci dit, il y a des membres qui

67
Sur cette question, voir : BARTHELEMY Gérard, Créoles-Bossales : Conflit en Haïti, Ibis Rouge Editions, Petit-
Bourg, Guadeloupe, 2000

106
font preuve de plus d’avantages que d’autres. On les voit plus impliqués dans la prise des
décisions et plus enclins à occuper des postes clés au niveau de la direction de l’organisation.
C’est sans nul doute à ce niveau qu’existe chez certaines personnes interviewées le sentiment
d’être manipulées. Dans ce cas, on a tendance à parler d’une sorte d’instrumentalisation de la
participation. Cette forme d’instrumentalisation est en quelque sorte l’une des faiblesses des
activités communautaires.

5.3 LES FAIBLESSES DES ACTIVITES ENTREPRISES PAR


L’ORGANISATION KONBIT PEYIZAN DIRISI

Le travail de KPD a ses limites. Vu leurs faibles moyens, les activités sont un peu
limitées géographiquement, c’est-à-dire au bourg où se trouvent les locaux de l’organisation ; et
même au niveau de l’habitation, elles ne peuvent pas atteindre tout le public cible.

Il faut aussi noter certaines faiblesses dans les différents types de rapports que
l’organisation entretient avec les partenaires ou dans les diverses stratégies de négociation
employées. Jean Renel, l’un des responsables, nous a donné cette information :

Certains projets réalisés par KPD lui ont été imposés par des partenaires internationaux.
Quand ce n’est pas le cas, le niveau de participation des responsables et des membres dans la
planification des activités est très faible.

De plus en plus, les organisations internationales, notamment les ONG internationales


pullulent dans le pays, imposent leurs idées et agissent comme bon leur semble. Elles échappent
totalement au contrôle de l’Etat central et des acteurs locaux. Surtout après le séisme du 12
janvier 2010, Haïti est devenue une véritable république des ONG. Il y a bon nombre d’instances
et de chercheurs qui se positionnent sur la façon dont elles fonctionnent dans le pays.

Depuis l’année 1989, le Groupe de Recherche et d’Appui au Milieu Rural (GRAMIR) a


entamé une série d’études sur les ONG haïtiennes. Pour ce Groupe, l’émergence des ONG et de

107
leurs actions de développement est non seulement liée à des conditions socio-économiques
déplorables, mais a aussi été favorisée par l’attitude démissionnaire de l’Etat, par le caractère
antinationaliste des classes dirigeantes haïtiennes et par le rôle joué par les Eglises dans la
société68. Il faut noter que le GRAMIR est un organisme haïtien fondé en 1987 qui travaille plus
particulièrement au renforcement des organisations paysannes afin que la paysannerie devienne
un interlocuteur de poids tant sur le plan économique que sociopolitique.

Le chercheur Sauveur Pierre Etienne69 a, de son côté, abordé le phénomène de l’invasion


des ONG en Haïti. Les Organisations Non Gouvernementales sont, pour l’auteur, une arme à
double tranchant. Dans les pays du Nord, elles peuvent servir d'instruments efficaces dans
l'application de la politique de "développement" de leur gouvernement envers les pays du Tiers
monde. Dans le Sud, elles peuvent, dans certains cas, renforcer les structures archaïques et
constituent, de ce fait, un obstacle au développement; dans d'autres cas, elles peuvent mener à
une prise de conscience réelle du drame du sous-développement et jouent ainsi le rôle de
catalyseur au développement. Mais, face à la faillite du système traditionnel et à l'incapacité de
l'oligarchie haïtienne à assumer ses responsabilités historiques, l’auteur livre ses préoccupations
en faisant remarquer que les ONG évoluant dans le pays ne peuvent pas avoir une conception du
développement différente des grandes agences internationales qui les financent. L’Etat n’est pas
à même de définir et appuyer une politique globale de développement dans laquelle devrait
s’inscrire la démarche des ONG qui prétendent travailler au développement du pays.

70
Par rapport à ces différentes questions, la position du sociologue Anil Louis Juste est
plus radicale : les ONG constituent une forme de gouvernement international sur le territoire
national. Ceci dit, elles symbolisent le puissant outil impérialiste pour affaiblir davantage l’Etat
haïtien.

68
GRAMIR, Implantation et Impacts des Organisations Non Gouvernementales. Contexte général et Etude de cas
(Haïti), Ed. Arunga, 1989, p.51
69
Sur cette question, voir : ETIENNE Pierre Sauveur, Haïti: L’invasion des ONG, Les Editions du CIDIHCA,
Montréal, 1997
70
Lire : LOUIS-JUSTE Jean Anil, ONG ki gouvènman ou ye, ASID, kaye Pwogresis 2, Port-au-Prince, 2009

108
Par ailleurs, la question de la participation est peu étudiée dans le fonctionnement des
ONG dans le contexte haïtien. Toutefois, l’Anthropologue Mark Schuller 71 a quand même le
mérite de réaliser un travail fondamental non seulement sur le processus de la participation au
niveau interne, c’est-à-dire dans la structuration des ONG ; mais également au niveau externe,
c’est-à-dire dans la dynamique des rapports entre les ONG avec les bénéficiaires des projets
entrepris. L’auteur analyse les impacts de l’aide au développement sur les ONG, puis la manière
dont cette aide influence leur rapport avec les bénéficiaires. C’est à travers deux (2) instances qui
veulent lutter contre le VIH/SIDA en Haïti que l’anthropologue montre comment les ONG
établissent le lien entre le système mondial et la communauté des bénéficiaires. En ce sens,
l’auteur révèle la mission cachée des bailleurs de fonds dans le maintien de l’actuel ordre
mondial. Donc, plus les ONG sont influencées par les donateurs, moins les bénéficiaires
participent aux différentes phases de la réalisation des projets communautaires.

Par le biais de ces différentes recherches, on peut tout de suite souligner que les ONG
sont accusées de se substituer à l’État et de contribuer ainsi à son affaiblissement. Elles ne
respectent pas les normes nationales, ne sont soumises à aucun contrôle étatique, n’ont pas de
mesures de reddition de comptes et ne répondent qu’aux priorités des bailleurs de fonds ou des
États qui les financent. Elles constituent des obstacles majeurs à l’économie locale et à des
organisations locales. Généralement, ce sont des entreprises étrangères qui héritent des différents
contrats des bailleurs de fonds. C’est ainsi que l’eau retourne à sa source. Jean Renel a également
souligné ceci :

Les mécanismes de coordination des interventions des ONG et d’un plan national de
développement -comprenant un alignement des ONG aux priorités nationales- sont très
nécessaires. Les acteurs sont nombreux, il faut de véritables outils d’encadrement et de
réglementation. En ce sens, Haïti a besoin d’un État responsable et d’une société civile très
féconde, ce qui doit passer par la diminution de l’importance des ONG étrangères.

Les politiques des ONG occasionnent, dans bien des cas, les résistances paysannes.
L’utopie est l’un des concepts susceptibles de nous aider à cerner les multiples dimensions de ces

71
Consulter : SCHULLER Mark, Cette charité qui tue. Haïti, l'aide internationale et les ONG, Éditions de
l’Université d’État d’Haïti, Port-au-Prince, 2008

109
formes de résistance. Elle construit l’imaginaire social qui tend à ébranler partiellement ou
totalement l’ordre des choses existant. Elle est très présente dans la vie quotidienne des paysans
et paysannes de l’habitation Dirisi. Jacques, un membre de l’organisation, nous apprend ceci :

Chaque 15 octobre, c’est la fête patronale de la zone : Saint-François d’Assise. À ce


moment-là, les vodouisants (es) et les chrétiens (nes) catholiques se retrouvent dans une
ambiance spirituelle à nul autre pareil.

La fête patronale est, surtout pour eux, un moment de fécondité utopique.


Malheureusement, ce métissage religieux n’est pas assez étudié en Haïti dans la perspective des
différents mouvements paysans. Le messianisme peut bien jouer un rôle fondamental dans la
transformation des structures sociales de discrimination, de domination et d’exploitation. En
effet, dans les différents mouvements menés par les paysans et paysannes en Haïti, les croyances
populaires ou les symboles utilisés dans le vodou ont toujours une signification importante. Ces
croyances renforcent leur confiance en eux-mêmes et leur donnent de l’énergie nécessaire pour
continuer leur lutte.

C’est d’Haïti que provenait l’utopie de la rébellion. Cette utopie anti-esclavagiste a


ouvert les portes de la liberté. Le milieu paysan haïtien reste jusqu'à aujourd’hui encore le reflet
de cette utopie. Il y a un lien entre l’utopie et le mouvement social. C’est à travers les utopies que
vivent les aspirations sociales et que les paysans résistent aux politiques des ONG
internationales. L’utopie est une prise de conscience critique des réalités du monde pour le
transformer. Elle suscite des changements.

Karl Mannheim propose de comprendre l'utopie comme une force de changement. Elle
est en rupture radicale avec un système existant et, du coup, tente de remettre en question
l’hégémonie de l'actuel sur le possible. Elle renseigne sur la conscience historique et sur
l’ensemble de la culture d’une société pendant une époque donnée. Pour le sociologue, il n’y a
pas d’idées utopiques sans l’ébranlement du statu quo social :

110
« Nous considérons comme utopiques toutes les idées situationnellement transcendantes
(et non seulement les projections de désirs) qui ont, d’une façon quelconque, un effet de
transformation sur l’ordre historico-social existant ». 72

À partir de toutes ces considérations, on peut facilement comprendre les rapports


difficiles que l’organisation KPD entretient avec les ONG internationales ou les autres instances
qui financent parfois ses activités. Par rapport à toutes ces difficultés et faiblesses liées à la
dynamique associative, quelle est la place réelle et effective de la femme paysanne ?

5.4 PARTICIPER ET AGIR ENSEMBLE: LA PLACE REELLE ET EFFECTIVE


DE LA FEMME PAYSANNE

L’une des faiblesses fondamentales du mouvement associatif de KPD, c’est la place


occupée par les femmes dans la structure. Josette, l’un des membres, s’en plaint :

Malheureusement, il n’y a même pas une seule femme dans le comité de direction, ce qui
handicape la participation réelle des femmes, dans les mêmes conditions que les hommes, à cette
vie associative.

Comment expliquer la domination masculine ? Pourquoi la féminité est-elle ainsi


infériorisée, notamment dans le milieu rural ? À côté de l’exploitation économique, c’est dans
l’idéologie que la domination masculine s’exprime le mieux. Elle se développe sur des
croyances, des rites ou de la violence symbolique. La condition féminine haïtienne est
traditionnellement inégalitaire et fortement précaire. La discrimination à l’encontre des femmes
viole les principes du respect de la dignité humaine.

72
MANNHEIM Karl, Idéologie et utopie, Librairie Marcel Rivière et Cie, Paris, 1956, p. 145

111
En Haïti, le système patriarcal, l'État et la religion constituent les trois principaux
éléments justificatifs de discrimination contre les femmes. En d’autres termes, les structures
sociales, culturelles, économiques, politiques et religieuses renforcent la domination masculine.

Le patriarcat désigne une forme d'organisation sociale et juridique fondée sur la détention
de l'autorité par les hommes 73. La perpétuation de cette autorité est fondée sur la
discrimination sexuelle. C'est un véritable système où le pouvoir politique, économique et social
est organisé au détriment des femmes. Il faut une véritable lutte contre le système patriarcal.

L'État a aussi favorisé historiquement la discrimination faite aux femmes en Haïti. Les
femmes étaient orphelines surtout des droits politiques pendant des siècles. Elles ne pouvaient
pas administrer leurs propres biens, ester quelqu'un en justice sans le consentement préalable du
mari. Jusqu'à aujourd’hui encore, l’Etat se fait complice par sa passivité face aux actes de
discrimination perpétrés à l'égard des Haïtiennes. Certaines lois particulièrement discriminatoires
envers les femmes sont encore en vigueur.

Certaines églises, dans leur stratégie de conserver leur hiérarchie, relatent jusqu'à nos
jours la soumission de la femme à son mari.

Il faut aussi souligner les inégalités économiques entre femmes et hommes. Elles
réduisent la capacité des Haïtiennes à prendre des décisions et, du coup, nourrissent leur
vulnérabilité à la discrimination masculine. Cette dernière influe sur le bien-être des femmes et
entrave le développement communautaire.

Donc, les caractéristiques politiques, économiques et sociales ont un terrible impact sur
l’exercice des droits des femmes. Ces dernières sont victimes des pratiques traditionnelles de
discrimination en raison de leur sexe ou de la conception ancrée dans la société qu’elles sont
inférieures aux hommes.

L'histoire du mouvement des femmes haïtiennes est marquée par des efforts pour changer
la mentalité patriarcale, par la lutte pour l'obtention progressive de l'égalité au niveau légal afin

73
BONTE Pierre & IZARD Michel, Dictionnaire de l’ethnologie et de l’anthropologie, PUF, Paris, 1991, p. 455

112
de promouvoir une société juste, libre et prospère. Le mouvement féministe haïtien a un rôle
crucial à jouer dans le combat contre la féminisation de la pauvreté, surtout à l'égard des femmes
paysannes. Esther, un autre membre de KPD, mentionne ceci :

L’association aura beaucoup à gagner en luttant en faveur du respect des droits


politiques, sociaux, économiques et culturels des femmes.

Les femmes sont sous-représentées par rapport aux hommes dans les postes décisionnels
tant au niveau étatique que privé ou associatif. Au sein de la famille, elles ne reçoivent pas un
traitement égal aux hommes.

La République d'Haïti a signé et ratifié de nombreux traités et accords internationaux en


matière des droits des femmes. Le besoin pressant d'harmoniser ces textes juridiques nationaux
aux conventions internationales ratifiées se fait sentir de plus en plus. Cette harmonisation est
nécessaire afin de doter le pays d'instruments juridiques aptes à garantir la mise en application de
ces normes contre la violence et la discrimination à l'égard des femmes.

113
114
CONCLUSION

115
CONCLUSION

Dans le cadre de ce travail, nous venons de traiter des patrimoines de la commune de


Petit-Goâve à travers cette question fondamentale qui nous a servi de fil conducteur : comment la
communication participative dans la protection des ressources patrimoniales de Petit-Goâve
peut-elle contribuer à dynamiser son développement local ? Pour y répondre, nous nous sommes
mis à comprendre le mouvement Konbit Peyizan Dirisi (KPD). Ce dernier est une organisation
locale dont la mission consiste à agir sur les différents problèmes de la communauté rurale, ce
qui entre dans la dynamique des différents mouvements que les paysans (nes) haïtiens (nes) ont
organisés depuis l’indépendance jusqu'à nos jours pour faire face à l’isolement. Il s’agissait ici
pour nous de cerner la signification des initiatives de l’organisation KPD dans la protection des
ressources patrimoniales locales en vue du développement local.

De façon générale, nous pouvons souligner que nous avons réfléchi sur le modèle de
communication pour le développement en lien avec les paradigmes successifs du développement
et nous avons cerné la notion du patrimoine par rapport au concept de communication
participative, tout en évoquant la dimension collective du patrimoine ainsi que sa logique de
transmission ou de protection. Nous avons vu que la valorisation des ressources locales et
l’engagement associatif, à travers des outils de communication participative bien élaborés,
constituent un outil puissant capable de réduire les inégalités et d’assurer le développement local.

De manière plus détaillée, nous pouvons dire que, dans un premier temps, nous avons
évalué les diverses conceptions du développement par rapport aux différents modèles
communicationnels en vue de faire le point sur notre choix théorique et le dispositif
méthodologique. Dans le cadre de ce rapport de recherche, le développement local a été pris dans
son sens très large. En dehors des multiples dimensions de la communauté, le développement
local n’est pas possible. Il ne doit pas être imposé. Il doit prendre en compte la quotidienneté de
la communauté et les pratiques mises en place au niveau local sur le long terme. Par ailleurs,
l’approche de communication participative est très bien développée par le paradigme historico-
systémique. Cette approche, s’appuyant sur les medias légers, privilégie le processus par lequel
les acteurs locaux influencent les initiatives de développement. Toutefois, elle fait face à

116
certaines limites : dans les situations d’urgence, elle est loin d’être un outil efficace ; selon les
caractéristiques de la communauté, de la situation politique, des ressources financières et
matérielles disponibles, son utilisation peut déboucher sur un échec total. Mais, quand les
conditions sont favorables, elle peut servir à responsabiliser la population sur son propre
développement. Donc, il faut toujours mettre en œuvre des outils d’évaluation rigoureuse et
adaptée de communication participative.

Dans un second temps, nous avons construit un corps explicatif de l’étude autour des
référentiels conceptuels. Nous avons abordé les différents concepts liés à l’approche
participative, la notion du patrimoine et ses corollaires. Nous nous sommes mis d’accord que le
développement de la communauté doit passer par les acteurs locaux. Les membres de la
communauté doivent prendre non seulement part aux activités, mais également au processus
décisionnel et à la planification de l’initiative de développement. En ce sens, la communication
participative devrait jouer son rôle en vue de garantir la participation aux discussions sur la vie
communautaire ainsi que sur les actions à entreprendre. Quant au patrimoine, il joue un rôle
majeur dans la vie communautaire. La participation citoyenne devrait être encouragée afin de
susciter une conscience collective de la préservation de certains biens. La protection des
ressources patrimoniales est un instrument capable de contribuer au développement local. Pour
ce faire, un bon travail de communication et de coordination entre les différentes institutions
concernées et la société civile s’avère nécessaire.

Puis, nous avons traité des ressources patrimoniales d’Haïti en rapport avec les
mouvements paysans, notamment à Petit-Goâve. On a vu que les ressources naturelles de Petit-
Goâve, la créativité de ses artistes, son patrimoine culturel et son climat restent comparables à
ceux des grandes destinations touristiques les plus visitées dans le pays. On a aussi mis en
exergue, dans ce chapitre, la psychosociologie de l’engagement associatif de la paysannerie. Le
milieu rural haïtien est socio-historiquement marqué par la pauvreté, des périodes d’exploitation
et de crise. Et, il y a des mécanismes psychosociaux qui sont à l’œuvre dans le
processus d’engagement des paysans (nes) dans la dynamique associative, ce qui
importe de rendre compte des logiques économiques, sociales et politiques. Tous ces paramètres
nous ont permis de faire le point sur l’organisation Konbit Peyizan Dirisi (KPD) et l’habitation

117
d’implémentation. De là, on a remarqué que Dirisi regorge encore des ressources locales très
intéressantes. Ainsi, à travers le mouvement KPD, plusieurs paysans (nes) sont impliqués (es)
dans les activités d’éducation, de culture, de santé, d’agriculture et d’environnement, etc. Cette
jeune organisation a un bilan très positif malgré les limites de ses différentes activités.

Ensuite, nous avons présenté une analyse approfondie sur les différents domaines
d’intervention de l’organisation Konbit Peyizan Dirisi. Cette dernière mène une lutte en faveur
de la protection de l’environnement. L’amélioration des conditions matérielles des paysans n’est
pas possible en dehors de cette protection environnementale. En ce qui concerne le domaine de
l’agriculture, KPD prend plusieurs initiatives afin de fournir aux paysans l’accompagnement
nécessaire. La valorisation des activités agricoles constitue un poids important dans le processus
du développement local. La santé communautaire est un domaine dans lequel intervient aussi
l’organisation. La promotion de la santé communautaire est le processus qui donne aux
populations des outils en vue d’améliorer leur propre santé. KPD s’engage dans la scolarisation
des enfants de la communauté rurale Dirisi. La culture est un domaine d’intervention clé pour
KPD. Elle aide beaucoup au travail de sensibilisation pour porter les paysans à adopter un
comportement responsable par rapport aux enjeux de la vie communautaire. L’engagement en
faveur du développement communautaire, c’est également et surtout une lutte pour le
développement des valeurs, de la fierté et des identités. L’organisation KPD prend des initiatives
permettant aux membres paysans de développer un meilleur sentiment d’appartenance
communautaire.

Enfin, nous avons étudié les stratégies de communication participative employées dans la
protection des patrimoines de Dirisi et leurs impacts sur le développement local, ce qui nous a
amené à inscrire le mouvement KPD dans le processus global de lutte des paysans (nes) contre
l’exclusion sociale inhérente au mode de formation sociale haïtienne et contre les difficultés de
toutes sortes auxquelles fait face quotidiennement le milieu rural. Pour que les projets locaux
puissent avoir d’impacts positifs et que les paysans (nes) s’approprient davantage l’espace vécu,
il faut une véritable communication participative. Le développement local n’est pas possible en
dehors de la discussion entre les acteurs avant de prendre des décisions pour exécuter les projets.
Le travail de KPD a, sans nul doute, ses points faibles. Vu le manque de moyens, les activités

118
sont très limitées géographiquement. À propos de la participation des membres dans la prise de
décision au sein de l’organisation Konbit Peyizan Peyizan, les opinions des participants (es) à
l’enquête sont divisées. Certains membres avouent que les décisions sont prises de manière
consensuelle. D’autres émettent des réserves. Il faut aussi noter certaines faiblesses dans les
différents types de rapports que l’organisation entretient avec les partenaires ou dans les diverses
stratégies de négociation employées. Certains projets réalisés par KPD lui ont été imposés. Le
niveau de participation des membres dans la planification des activités reste, dans certains cas,
très faible.

Tout compte fait, il convient de préciser que l’organisation KPD a, malgré les faiblesses
mentionnées, tout son mérite de se pencher sur les problèmes les plus criants vécus par les
paysans (nes) de l’habitation Dirisi. Ses différentes interventions arrivent à créer une nouvelle
dynamique au sein de la communauté : les populations, évoluant sur une habitation, se
réunissent, s’organisent pour se prendre en charge et faire face aux calamités de toutes sortes.
C’est une quête de souveraineté et d’autonomie. Les potentialités du milieu et les ressources
patrimoniales locales sont mises en valeur. Tout ceci laisse croire que les initiatives fécondes
sont encore possibles dans le milieu paysan haïtien. Il faut d’autres groupes sociaux qui
proposent des alternatives en vue de prendre des mesures face aux problèmes ruraux. En ce sens,
ce rapport de recherche a toute sa raison d’être. Les résultats de ce travail pourront, d’abord,
servir à l’organisation Konbit Peyizan Dirisi pour améliorer ses stratégies. Ensuite, certaines
instances nationales et internationales pourront s’en servir en vue de supporter les initiatives
paysannes. D’autres organisations et associations paysannes pourront, enfin, faire usage des
résultats de cette recherche en vue d’améliorer leurs actions. Cependant, ce rapport de recherche
a ses limites : dans le contexte haïtien, la littérature sur la communication participative en lien
avec le développement local est malheureusement inexistante ; il n’y a pas trop de travaux
réalisés sur la paysannerie à Petit-Goâve, notamment à Dirisi ; puis, nos faibles moyens
financiers ne nous ont pas permis de réaliser un travail de terrain plus solide. Toutefois, retenons
bien ceci : les richesses patrimoniales constituent un atout pour Haïti afin de contrecarrer les
risques d'appauvrissement de sa propre identité dans un monde de plus en plus mondialisé.
L'absence d'une réelle politique de sauvegarde du patrimoine produira, pendant longtemps, des
effets néfastes sur la richesse créative de ce premier peuple noir indépendant. Cela risque de

119
déboucher sur le processus de survalorisation des modèles patrimoniaux importés. Les
institutions haïtiennes doivent désormais apprendre à parler le même langage : celui de
valorisation des patrimoines locaux. Pour ce faire, il faut viser l’amélioration des capacités des
institutions patrimoniales, l’élargissement du rôle du patrimoine dans la promotion d'une société
économiquement égalitaire et dans l'éducation populaire au service de véritables développements
ou de démocraties à visée totalisante.

120
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127
ANNEXE

128
ANNEXE 1 : GRILLE D’ENTRETIEN AVEC LES MEMBRES DU
CONSEIL DE DIRECTION DE KPD

Nom :

Prénom :

Age :

Sexe :

Fonction au sein de l’association :

Nombre d’années dans cette fonction :

Niveau d’éducation :

Activité socio-économique :

Thème 1 : Communication participative

1. Pouvez-vous me faire une présentation de KPD ?

2. Comment l’association procède-t-elle pour établir une stratégie de communication


participative pour le développement de la communauté?

3. Quel est l’impact de la radio communautaire de la section communale sur le comportement


des membres de la communauté ?

4. Comment choisissez-vous vos outils de communication ? À quel niveau la communauté


participe-t-elle au choix de ces outils ? Quelle évaluation faites-vous de ces outils ?

5. Comment faites-vous participer la communauté dans la prise de décision et dans les


réalisations de KPD ? Soutenez-vous les séances de discussion de groupe ?

129
6. Quel type de rapports entretenez-vous avec les partenaires, les membres de l’association et les
acteurs politiques?

7. Quelles sont vos stratégies de négociation avec les partenaires et les autres acteurs ?

8. Quelles sont les principales causes de conflits au sein de l’association ? Que faites-vous pour
gérer ces conflits?

Thème 2 : Protection des ressources patrimoniales

1. Présentez-nous la zone ?

2. Comment faites-vous pour identifier les ressources de la zone ?

3. Vous produisez quoi dans la zone ?

4. Quel rôle joue l’association dans la protection de ces productions locales ? Comment vous les
protégez ?

5. Quelles sont les ressources patrimoniales de la zone ? Parlez-nous un peu des pratiques
culturelles, sociales et autres de l’habitation ?

6. Quel est le niveau de participation de la communauté dans le processus de protection de ces


ressources patrimoniales ?

7. Comment se fait la transmission des pratiques locales de l’habitation ?

Thème 3 : Développement local

1. En quoi consistent les activités réalisées par l’Association ?

2. Quelles sont les retombées des projets entrepris par l’organisation sur la communauté ?

3. Quelles sont les difficultés auxquelles fait face la communauté ? Que faites-vous pour y
remédier ?

130
4. Quelles sont les limites de l’intervention de l’organisation ?

5. Quelle évaluation faites-vous de la perception de la population par rapport à l’intervention de


l’organisation ?

6. Comment voyez-vous l’implication des membres et de toute la population dans les projets et
les activités de KPD ?

131
ANNEXE 2 : GRILLE D’ENTRETIEN AVEC LES PAYSANS MEMBRES
DE KPD

Nom :

Prénom :

Sexe :

Niveau d’éducation :

Activité socio-économique :

Thème 1 : Communication participative

1. Quelle importance a pour vous l’organisation ?

2. Comment l’association procède-t-elle pour établir une stratégie de communication


participative pour le développement de la communauté ?

3. À quel niveau êtes-vous impliqués (es) dans le choix des outils communicationnels?

4. Quel est l’impact de la radio communautaire de la section communale sur votre comportement
et celui des autres membres de l’habitation ?

5. Comment jugez-vous votre participation dans la prise de décision et dans les réalisations de
KPD ?

6. Quel type de rapports entretenez-vous avec les responsables, les autres membres de
l’association et les acteurs politiques locaux?

7. Quelles sont vos stratégies de négociation avec les responsables ?

8. Quelles sont les principales causes de conflits au sein de l’association ? Que font les
responsables pour gérer ces conflits?

132
Thème 2 : Protection des ressources patrimoniales

1. Présentez-nous la zone ?

2. Qu’est-ce qu’on produit dans la zone ?

3. Quel rôle vous jouez dans la protection de ces productions locales ? Comment vous les
protégez ?

4. Quelles sont les ressources patrimoniales de la zone ? Parlez-nous un peu des pratiques
culturelles, sociales et autres de l’habitation ?

5. Quel est le niveau de votre participation et celle de toute la communauté dans le processus de
protection de ces ressources patrimoniales ?

6. Comment se fait la transmission des pratiques locales de l’habitation ?

Thème 3 : Développement local

1. En quoi consistent les activités réalisées par l’organisation ?

2. Quelles sont les retombées des projets entrepris par l’organisation sur la communauté ?

3. Quelles sont les difficultés auxquelles fait face la communauté ? Que faites-vous pour y
remédier ?

4. Quelles sont les limites de l’intervention de l’organisation ?

5. Quelle évaluation faites-vous de la perception de la population par rapport à l’intervention de


l’organisation ?

6. Comment voyez-vous votre implication, celle des membres et de toute la population dans les
projets et activités de KPD ?

133
ANNEXE 3 : PHOTOS

A) Dous Makòs

134
B) Quelques membres de l’organisation KPD

135
C) Activité culturelle

136
D) Activité agricole

137
E) L’étang de « Dirisi »

138
F) Logo de l’organisation

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