0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
8 vues468 pages

Composantes nucléaires aéroportées 2024

Le numéro 6 de RTEX se concentre sur les composantes nucléaires aéroportées, célébrant le 60e anniversaire de la première alerte nucléaire de l'armée de l'Air française. Il comprend des interviews avec des experts militaires et des articles sur les doctrines et les capacités nucléaires aéroportées, tant en France qu'à l'étranger. Le document aborde également les enjeux contemporains liés à la dissuasion nucléaire dans un contexte géopolitique en évolution.

Transféré par

boldsparrow87
Copyright
© All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
8 vues468 pages

Composantes nucléaires aéroportées 2024

Le numéro 6 de RTEX se concentre sur les composantes nucléaires aéroportées, célébrant le 60e anniversaire de la première alerte nucléaire de l'armée de l'Air française. Il comprend des interviews avec des experts militaires et des articles sur les doctrines et les capacités nucléaires aéroportées, tant en France qu'à l'étranger. Le document aborde également les enjeux contemporains liés à la dissuasion nucléaire dans un contexte géopolitique en évolution.

Transféré par

boldsparrow87
Copyright
© All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

N° 6 Composantes nucléaires aéroportées

RTEX
Études sur la puissance aérienne et spatiale

N°6 - JUILLET 2024


Composantes nucléaires aéroportées
Directeur de la publication : Relecture :
GBA Jean-Patrice Le Saint, directeur du CESA Quentin Ballade
Martin Deshais
Rédacteur en chef : Emma Guerci
Jean-Christophe Noël Ltt Hugo Hérubel
Tancrède Jankowski
Rédacteur en chef adjoint: Pablo Moreno
Maya Néel
Ltt Pierre Vallée
Vivien Preux
Josselin du Reau
Comité de rédaction : Baptiste Rouvery
Patrick Bouhet Ltt Ashley Vieira Alves
Col Raphaël Briant Ltt Coline Vilain
Col Romain Desjars de Keranroue
GBA Pierre Gaudillière Traduction :
Julia Grignon
Aérotraduction
Philippe Gros
Emmanuel Bigou-Bec
Cne Béatrice Hainaut
Jere Hamilton
Laurent Henninger
Amy Yanan Zhang
Jean-Paul Maréchal
Ltt Anne Maurin
Col David Pappalardo Maquettage :
Olivier Schmitt Emmanuel Batisse
GCA Philippe Steininger Philippe Bucher
Elie Tenenbaum Sgt Nadir Bouras
Olivier Zajec
Diffusion :
Claude Donavin
Clc Mathieu Cornu

Correspondance :
CESA
1 place Joffre – 75007 Paris – BP 43

Photogravure et impression :
Imprimerie EDIACA
Établissement d’impression, de diffusion et
d’archivage du commissariat des armées

Contact :
vortexlarevue@[Link]

Tirage : 1 500 exemplaires

ISSN 2803-8525
SOMMAIRE

Survol
Jean-Christophe Noël...............................................................................5

COMPOSANTES NUCLÉAIRES AÉROPORTÉES – Interviews


Entretien avec Paul Zajac
Jean-Christophe Noël.............................................................................13
Entretien avec le GCA Jérôme Bellanger
Jean-Christophe Noël.............................................................................27
Entretien avec le général Anthony J. Cotton
David Pappalardo...................................................................................33

COMPOSANTES NUCLÉAIRES AÉROPORTÉES – France


Les armes nucléaires, des armes d’une autre nature
Benoît Cornu..........................................................................................39
Une lame aiguisée comme jamais :
60 ans de dissuasion nucléaire aéroportée
Jean-Patrice Le Saint...............................................................................61
L’armée de l’Air et l’atome, une rencontre vertueuse
Philippe Steininger.................................................................................79
La Force aéronavale nucléaire (FANU),
histoire d’une force de dissuasion singulière
Didier Chastel........................................................................................91
La Gendarmerie de la Sécurité des Armements Nucléaires,
un choix déterminant dans un contexte historique troublé
Gendarmerie de la Sécurité des Armements Nucléaires........................103
COMPOSANTES NUCLÉAIRES AÉROPORTÉES – Étranger
La dissuasion nucléaire en théorie et en pratique :
comprendre la posture de dissuasion nucléaire de l’US Air Force
Elizabeth Paige Reid.............................................................................121
Une dissuasion efficace pour un monde multipolaire : le bombardier B-21
Mark A. Gunzinger...............................................................................137
La composante nucléaire aéroportée de l’OTAN
André Dumoulin..................................................................................159
« Pour le jour où… ». La composante nucléaire aéroportée russe
Pierre Grasser.......................................................................................181
L’Asie, poudrière nucléaire entre ruptures et continuités
Hugo Caste...........................................................................................203
Les défis nucléaires de l’Inde et la composante aéroportée
de la triade nucléaire
Manpreet Sethi.....................................................................................225
L’aventure nucléaire pakistanaise. Évolution doctrinale et défis futurs
Adil Sultan............................................................................................241

COMPOSANTES NUCLÉAIRES AÉROPORTÉES – Enjeux


La doctrine : de la notion générale à son usage dans la dissuasion nucléaire
Emmanuel Nal......................................................................................261
Forces conventionnelles et nucléaires dans le débat stratégique américain
Olivier Schmitt et Mathéo Schwartz......................................................273
Quels missiles pour les forces nucléaires aéroportées ?
Stéphane Delory...................................................................................299

COMPOSANTES NUCLÉAIRES AÉROPORTÉES – Histoire


La renaissance du bombardement francais, 1942-1945 :
apprendre la guerre aerienne, vaincre sans gloire
Jean-Charles Foucrier............................................................................323
L’armée de l’Air et de l’Espace et la mission de dissuasion nucléaire :
histoire des Forces aériennes stratégiques
Louise Matz..........................................................................................341
L’adaptation du Strategic Air Command au contexte de la Guerre froide
Melvin G. Deaile..................................................................................361

2
Sommaire

COMPOSANTES NUCLÉAIRES AÉROPORTÉES – Histoire de la pensée aérienne


Pierre Marie Gallois (1911 – 2010), un aviateur théoricien
de l’arme atomique
Patrick Bouhet......................................................................................381
Des incidences de la généralisation des armes nucléaires sur les formes de la
guerre, l’organisation, l’équipement et l’emploi des forces armées
Pierre Marie Gallois..............................................................................391

COMPOSANTES NUCLÉAIRES AÉROPORTÉES – Témoignage


J’y étais… Le récit de la plus longue mission de
bombardement de l’histoire des États-Unis
Melvin G. Deaile..................................................................................429

RECENSIONS
The Fragile Balance of Terror: Deterrence in the New Nuclear Age
Lu par David Pappalardo......................................................................439
Pourquoi la dissuasion
Lu par Hugo Caste................................................................................445

TABLEAUX
Damien Charrit.....................................................................................450
César Cépéda.......................................................................................452
Olivier Montagnier...............................................................................460

3
Les articles proposés dans ce numéro ne reflètent que la vue de leurs auteurs.
Ils n’engagent en aucun cas le ministère des Armées, l’US Department of
Defense, la US School of Advanced Air and Space Studies, le Mitchell Institute,
l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord, le minister of Defence du
Pakistan, l’Air University d’Islamabad, le ministry of Defence de l’Inde,
le Center for Air Power Studies.

4
Survol

Survol

Jean-Christophe Noël

Chers lecteurs,
Lors d’une discussion récente et informelle avec un observateur attentif de la dis-
suasion nucléaire, ce dernier me confiait que, « dans le domaine du nucléaire, ceux
qui savent ne parlent pas et ceux qui parlent ne savent pas ». Il est vrai que lorsqu’un
échange écrit ou verbal renvoie à l’existence même des nations, chacun réfléchit à
deux fois avant de livrer des informations. Il existe néanmoins des paroles plus en-
courageantes avant de se jeter dans la confection d’un numéro sur les composantes
nucléaires aéroportées.
Pourtant, les raisons ne manquent pas pour soutenir un tel projet. Il y a d’abord la
célébration du soixantième anniversaire de la première alerte nucléaire par l’armée
de l’Air le 8 octobre 1964. Un Mirage IV armé de sa bombe AN-11 et un C-135 sur la
base aérienne de Mont-de-Marsan se tenaient prêts pour la première fois à répondre à
toute sollicitation du chef de l’Etat. Cette alerte n’a jamais été levée depuis. Outre les
aspects festifs toujours appréciés des Anciens et des plus jeunes, ces anniversaires
offrent l’opportunité d’évaluer les performances passées, d’apprécier les prestations
présentes et de se projeter sur les défis à venir.
Deuxième raison, la contestation de plus en plus prononcée de l’ordre mondial,
notamment par certains États dotés de l’arme nucléaire (EDAN). Le retour de la
guerre en Europe et les tensions en Asie posent par exemple de nouvelles questions
sur les dynamiques nucléaires qui peuvent s’enclencher. Le rôle des composantes
aéroportées pourrait-il être modifié ou renforcé dans ce contexte ? Nul ne le sait
encore, mais c’est une incitation pour mieux connaître les enjeux associés.
Troisième raison, et pas la moindre, il nous semble indispensable que les aviateurs
qui n’appartiennent pas aux Forces aériennes stratégiques (FAS) puissent mieux dé-
couvrir ce grand commandement, qui évolue parfois un peu en marge de l’armée de
l’Air et de l’Espace « conventionnelle » et semble mystérieux, déconcertant. Ces
aviateurs découvriront peut-être dans ce numéro que les FAS structurent en fait pour
une large part leur armée de l’Air et de l’Espace et qu’elles influencent indirectement
leur cadre de travail.
Bref, il nous semble très pertinent que les aviateurs s’acculturent aujourd’hui
aux enjeux liés au nucléaire et, pour décentrer et enrichir leur culture stratégique,
observent la manière dont les autres armées de l’Air approchent ces problèmes.

5
Pour remplir ce programme ambitieux et semé d’embûches, nous nous sommes
tournés vers des auteurs militaires et universitaires, vers des contributeurs français
ou étrangers. Vous constaterez qu’ils savent tous et parlent… un peu ! Chaque auteur
a tenté de répondre à nos questions du mieux possible dans le cadre parfois très res-
treint que dessinent les doctrines nationales ou une nécessaire retenue sur des sujets
existentiels pour leurs nations. Qu’ils en soient tous chaleureusement remerciés.
Ce numéro s’ouvre, une fois n’est pas coutume, par trois interviews prestigieuses.
La première est celle de Paul Zajac, nouveau Directeur des affaires stratégiques
au sein de la Direction des applications militaires (DAM) du Commissariat à l’éner-
gie atomique et aux énergies alternatives. Grâce à la clarté et la précision de ses ré-
ponses, nos lecteurs disposeront des bases pour cheminer avec confiance dans l’uni-
vers intellectuel du nucléaire militaire. Son évocation des trois âges nucléaires offre
notamment les repères indispensables pour bien mettre en contexte les différentes
contributions de ce numéro.
La deuxième interview est celle du général Jérôme Bellanger, commandant des
Forces aériennes stratégiques au moment de sa réalisation. Il propose notamment
un bilan de ses trois années de commandement. Il décrit également les spécificités
des FAS et montre qu’elles intègrent parfaitement les conséquences des change-
ments géopolitiques actuels.
Le général Anthony J. Cotton, commandant de l’US Strategic Command
(USSTRATCOM), est enfin notre dernier interviewé. Il présente rapidement son
commandement et nous dit l’essentiel sur la doctrine américaine actuelle, appelée
« dissuasion intégrée ». Elle doit donner aux États-Unis les moyens de faire face à
des menaces nucléaires d’origine russe et chinoise en même temps.
Après avoir apprécié comment ces trois acteurs dépeignent les enjeux de la dis-
suasion nucléaire selon leurs postes et leurs niveaux de responsabilités, nos lecteurs
pourront explorer des articles plus thématiques et plus détaillés sur les composantes
aéroportées. À tout seigneur, tout honneur, la première partie de ce numéro traite de
la composante aéroportée française.
Le premier article, rédigé par le colonel Benoît Cornu, exprime de manière par-
faitement concrète le niveau de destruction qu’engendrerait l’explosion de bombes
nucléaires. Le lecteur saisira très rapidement que ces armes sont bien « d’une autre
nature », ce qui justifie les différences radicales entre les doctrines conventionnelles
et celles qui gouvernent les forces nucléaires.
Le deuxième texte est écrit par le général Jean-Patrice Le Saint, alors chef
d’état-major des Forces aériennes stratégiques. L’auteur balaye les soixante années
d’existence des FAS en privilégiant un angle capacitaire et en soulignant les nom-
breux défis que ce commandement a toujours su surmonter. Comme il l’affirme d’en-
trée, « sa lame est aujourd’hui aiguisée comme jamais ».

6
Survol

Dans le troisième article, le général Philippe Steininger, ancien commandant des


FAS, se penche sur la manière dont la mission de dissuasion a transformé l’armée
de l’Air en profondeur. Cette mutation commence au début des années soixante et
touche tous les domaines depuis cette époque, des équipements à l’infrastructure en
passant par les structures et le commandement. Les FAS sont elles-mêmes passées
de l’hyperspécialisation à l’exercice de missions plus variées, en continuant d’assu-
rer avec la rigueur nécessaire et l’efficacité indispensable leur fonction principale.
Le quatrième article du capitaine de vaisseau Didier Chastel est une présenta-
tion fort bienvenue de la Force aéronavale nucléaire (FANU), dont la notoriété est
moindre que celle des FAS ou de la Force océanique stratégique (FOST). L’auteur
revient notamment sur ses origines, sur ses spécificités, précisant qu’une telle force
peut rendre notre dissuasion « plus endurante » et offrir « un surcroît de subtilité ».
Le dernier article est écrit par la Gendarmerie de la sécurité des armements nu-
cléaires, autre acteur très peu connu, mais pourtant essentiel pour garantir le contrôle
gouvernemental des armes nucléaires. Pour des raisons évidentes, ses membres ne
s’expriment pratiquement jamais. Cet article original illustre le rôle décisif qu’ils
tiennent pour assurer la crédibilité de notre politique de dissuasion.
La deuxième partie de ce numéro traite des composantes aéroportées étrangères.
Il nous a semblé pertinent d’observer les rapports que les autres acteurs nucléaires
développaient avec leurs composantes aéroportées. Nos auteurs insistent à chaque
fois sur les ambitions stratégiques du pays qu’ils étudient, sur les particularités des
doctrines nationales, sur l’historique de la composante aéroportée, comme sur les
enjeux actuels ou à venir qu’elle doit affronter.
Elizabeth Paige Reid fournit le premier article de cette partie. Il porte sur les
forces nucléaires de l’United States Air Force (USAF). Elle présente notamment les
quatre grandes « vagues » de réflexion, suscitées par des travaux académiques, qui
ont influencé les doctrines américaines. Elle décrit bien sûr les principes de la dissua-
sion intégrée avant de relever de manière inquiète le manque de connaissances, voire
d’intérêt, de la population américaine pour les questions nucléaires.
Cet article est complété par celui de Mark A. Gunzinger qui présente le B-21
Raider, futur bombardier de l’USAF. Ce texte est un véritable plaidoyer pour la mo-
dernisation de la flotte d’avions des forces aériennes américaines et la revalorisation
de la mission de bombardement stratégique – conventionnel ou nucléaire. L’auteur
suggère que le B-21 est un formidable levier de dissuasion pour les États-Unis qui
est en mesure de neutraliser un grand nombre d’objectifs – 100 000 points d’impact
potentiels, voire plus — dans des environnements très contestés. Le Raider pourrait
bien devenir le nouvel emblème de la puissance aérienne américaine.
Toujours dans le camp occidental, l’Organisation du Traité de l’Atlantique
Nord (OTAN) dispose également d’une composante nucléaire. André Dumoulin
raconte son histoire et aborde les conséquences de l’irruption de nouveaux défis
opérationnels (menaces cybernétiques) ou géopolitiques (retour de la possibilité
d’une guerre de haute intensité).

7
Avec la France, la Russie est l’autre pays européen qui met en œuvre une compo-
sante aéroportée. L’Aviation à Long Rayon d’Action (ALRA) en constitue la princi-
pale formation. Pierre Grasser s’attache à nous faire mieux découvrir ce corps si parti-
culier qui a survécu à la fin de la Guerre froide malgré les coupes budgétaires sévères
et effectue aujourd’hui régulièrement des assauts conventionnels contre l’Ukraine.
Nous changeons de continent avec Hugo Caste et nous nous projetons vers l’Asie.
L’auteur propose une mise en contexte des problématiques régionales. Il insiste sur
la gravité croissante des épisodes de prolifération dans cette aire géographique, la
Corée du Nord étant le dernier exemple en date. Il passe en revue les politiques et
doctrines nucléaires des différents pays qui possèdent la bombe et soulèvent les en-
jeux de sécurité que font peser leurs rivalités ou leurs ambitions. Il termine en évo-
quant le rôle que tiennent les composantes aéroportées nucléaires de ces pays dans
ce contexte si particulier.
Nous donnons justement la parole à deux auteurs indien et pakistanais pour qu’ils
décrivent avec plus de précision les orientations de leurs doctrines et la constitution
de leurs composantes aéroportées. Rappelons bien que notre but n’est pas de soutenir
ou de valider un point de vue plutôt qu’un autre. Ce sont bien Manpreet Sethi d’une
part et Adil Sultan d’autre part qui s’expriment en leur nom en tant que chercheurs
reconnus. Il s’agit de décentrer notre regard et de mieux apprécier la manière dont
ces acteurs considèrent les enjeux de sécurité. Il s’agit de saisir ce en quoi la puis-
sance aérienne peut répondre ou non à leurs problèmes stratégiques.
La troisième partie aborde des notions connues qu’il est toujours intéressant d’éclai-
rer régulièrement, ou bien des débats qui ont suscité périodiquement, ou récemment, de
nouvelles réflexions. Le premier article est celui du lieutenant-colonel (R) Emmanuel
Nal qui s’interroge sur la signification du mot doctrine sous un angle philosophique.
Son approche ne manquera pas d’intéresser les rédacteurs des doctrines convention-
nelles en proposant un autre point de vue, notamment en termes de méthode.
Olivier Schmitt et Mathéo Schwarz abordent un sujet qui a suscité beaucoup
de discussions aux États-Unis, c’est-à-dire l’articulation entre les forces conven-
tionnelles et nucléaires. Ils rendent compte avec rigueur et précision des différentes
discussions qui ont animé les sphères académiques, militaires et politiques au cours
du temps pour penser cette relation notamment dans le cadre spécifique américain de
la dissuasion élargie.
Enfin, Stéphane Delory se demande quel type de missiles les vecteurs des com-
posantes aéroportées nucléaires devraient emporter pour obtenir les résultats souhai-
tés. Il prend en compte les bombes aéroportées, les missiles aéroportés, les missiles
de croisière, les missiles à haute vélocité et enfin les missiles hypersoniques. Les
réflexions historiques, capacitaires et doctrinales sont croisées pour montrer notam-
ment que le choix d’un système d’armes reste toujours étroitement lié aux stratégies
retenues pour les frappes.

8
Survol

La traditionnelle partie historique s’ouvre avec un article de Jean-Charles Foucrier


sur les unités françaises de bombardement lourd et moyen à la fin de la Seconde Guerre
mondiale. Le lecteur pourra approcher des problématiques classiques comme celle de
l’intégration des aviateurs restés au sein de l’armée d’Armistice entre 1940 et 1942
avec ceux qui avaient rejoint Londres, mais aussi d’autres plus originales abordant
l’instruction ou le moral des équipages dans un contexte guerrier très exigeant. Nous
tenons à remercier particulièrement M. Arnaud Bramat et le service iconographique
Air du Service historique de la Défense (SHD), qui ont mis à notre disposition les
photos illustrant cet article.
Louise Matz propose ensuite une histoire des Forces aériennes stratégiques qui
complète les textes des généraux Steininger et Le Saint, passant en revue les soixante
ans d’alerte opérationnelle ininterrompue pour assurer la mission permanente de dis-
suasion nucléaire. Elle insiste sur la capacité d’innovation sans cesse renouvelée des
aviateurs des FAS qui doivent constamment s’adapter aux dynamiques internatio-
nales et aux progrès technologiques.
Melvin Deaile traite enfin de l’histoire du Strategic Air Command (SAC). Lui
aussi insiste sur les capacités d’adaptation de ce commandement. Il évoque notam-
ment trois moments saillants de l’existence du SAC pour illustrer cette aptitude. Le
premier correspond à la prise de commandement du général LeMay en 1948 qui va
radicalement transformer ce commandement pour en faire une force de dissuasion.
Le deuxième renvoie à la mise en place des « missions d’alerte », avec des B-52 qui
assurent en permanence une alerte en vol très exigeante d’un point de vue humain et
logistique. Le dernier moment est quand le SAC s’investit dans les missions conven-
tionnelles, apportant une contribution remarquée notamment en Corée, au Vietnam
ou pendant l’opération Tempête du désert en 1991.
Nous profitons de ce numéro particulier pour introduire deux nouvelles rubriques.
La première était demandée depuis longtemps. Il s’agit de publier des textes an-
ciens de stratégistes aériens pour stimuler la réflexion des aviateurs d’aujourd’hui.­
Quel meilleur choix que celui de Pierre Marie Gallois pour illustrer le thème de ce
numéro ! Nous reproduisons ainsi la thèse qu’il a soutenue en décembre 1954 dans
le cadre de son année de formation à l’École supérieure de guerre aérienne (ESGA).
Patrick Bouhet met en contexte la rédaction de ce travail avec la carrière passion-
nante de l’auteur. Nous en profitons pour remercier M. François Géré, directeur de
l’Institut français d’analyse stratégique (IFAS) et la Bibliothèque de l’École militaire
– particulièrement Mme Véronique Maréchal – qui ont bien voulu nous confier le
document original.
L’autre rubrique que nous proposons présente des témoignages d’aviateurs en
action. Melvin Deaile reprend sa plume pour nous narrer sa mission de bombar-
dement effectuée sur l’Afghanistan début octobre 2001. Cette mission est remar-
quable par sa durée : plus de 44 heures, ce qui en fait la mission de guerre la plus
longue sur Spirit. Un récit et une publicité remarquables pour illustrer le potentiel
de la puissance aérienne.

9
Nos lecteurs les plus fidèles retrouveront leurs marques avec la rubrique recen-
sion qui suit ce témoignage. Deux comptes rendus sont proposés. Le premier est écrit
par David Pappalardo et porte sur The Fragile Balance of Terror Deterrence in the
New Nuclear Age, livre rédigé sous la direction de Vipin Narang et Scott D. Sagan.
Bien que publié en 2022, juste avant le déclenchement de la guerre en Ukraine,
l’ouvrage évoque avec brio certains défis présents et à venir du troisième âge nu-
cléaire. Le second est dû à la plume d’Hugo Caste, qui discute du livre Pourquoi la
dissuasion de Nicolas Roche, publié en 2017. Cet ouvrage est désormais un « clas-
sique » incontournable en langue française pour tous ceux qui veulent approfondir
leur réflexion sur le fait nucléaire militaire.
Le numéro n’est pas encore tout à fait terminé. Une série de reproductions de
magnifiques tableaux illustrant des avions ou des scènes de vie des FAS occupent
les dernières pages de la revue. Ils ont tous été réalisés par des peintres de l’Air et de
l’Espace. Chacun d’eux, avec son style, avec sa propre vision de l’aviation militaire
forgée par des années de passion et d’observation, parvient à renvoyer une impres-
sion de puissance et de détermination, ne laissant aucun doute sur la capacité des
FAS à assurer sa mission.
Pour terminer, je voudrais remercier une fois de plus très sincèrement la « garde
rapprochée » de plus en plus mince de Vortex, Pierre Vallée et Emmanuel Batisse,
sans qui ce numéro ne pourrait être édité.
Si vous souhaitez réagir au contenu de ce numéro ou pour toute demande de
renseignement, toute proposition, nous demeurons à votre écoute sur l’adresse
vortexlarevue@[Link].
Nous vous souhaitons une excellente lecture.

10
COMPOSANTES NUCLÉAIRES
AÉROPORTÉES – Interviews
12
Composantes nucléaires aéroportées / Interviews

Entretien avec Paul Zajac


Jean-Christophe Noël

Paul Zajac est Directeur des affaires stratégiques au sein de la Direction des
applications militaires du Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alter-
natives, expert associé au Centre interdisciplinaire sur les enjeux stratégiques de
l’École normale supérieure.

Vous êtes aujourd’hui à la tête de la direction des affaires stratégiques au sein


de la Direction des applications militaires du Commissariat à l’énergie atomique
et aux énergies alternatives. Depuis quand vous intéressez-vous aux affaires nu-
cléaires militaires ? Quels dossiers avez-vous eu à traiter dans ce domaine précé-
demment ? Pouvez-vous nous présenter la direction que vous dirigez ?
Permettez-moi d’abord un petit rappel sur la Direction des applications militaires
(DAM) du Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA),
dirigée depuis avril 2024 par Jérôme Demoment. La DAM a été créée en 1958 par
le général de Gaulle pour assurer la maîtrise d’ouvrage et la maîtrise d’œuvre du
programme nucléaire de défense français : c’est encore aujourd’hui le cœur de sa
mission. La DAM est responsable de la conception, du développement, de la fabri-
cation, du maintien en condition opérationnelle et de la mise à disposition aux Ar-
mées de l’ensemble des têtes nucléaires. Elle assure aussi la maîtrise d’ouvrage pour
la conception des chaufferies nucléaires et la fourniture des cœurs des bâtiments à
propulsion nucléaire de la Marine nationale (sous-marins et porte-avions). Enfin,
elle fournit à l’État une expertise clef pour la lutte contre la prolifération nucléaire

13
Entretien avec Paul Zajac

et garantit la disponibilité comme la pérennité des matières stratégiques nécessaires


aux armes et à la propulsion nucléaire.
Au sein de la DAM, la direction des affaires stratégiques que je dirige remplit
plusieurs fonctions. Tout d’abord, elle contribue au travail d’analyse et de prospec-
tive stratégique sur les enjeux de dissuasion nucléaire, au bénéfice de la DAM et de
la communauté du nucléaire de défense dans son ensemble. L’enjeu est ici de contri-
buer à la compréhension de notre environnement stratégique, de ses évolutions et de
ses conséquences pour notre dissuasion. Ensuite, elle exerce une fonction de soutien
de la recherche et de l’enseignement sur les questions stratégiques et de dissuasion.
Il n’existe pas dans l’université en France d’équivalent des « War Studies » améri-
caines ou britanniques. C’est une lacune importante, particulièrement pour un État
doté. Depuis presque une dizaine d’années, il y a un effort concerté pour structurer
et soutenir une filière d’études stratégiques. La direction des affaires stratégiques
de la DAM y contribue activement, en particulier à travers sa coopération avec le
Centre interdisciplinaire sur les enjeux stratégiques qui a été créé à l’École normale
supérieure de la rue d’Ulm. Enfin, la direction des affaires stratégiques contribue
aussi au débat public sur la dissuasion nucléaire et les enjeux stratégiques, qui est
un élément clef dans une démocratie comme la nôtre, où la politique de défense doit
être étroitement liée à un esprit de défense partagé, lui-même soutenu par un débat
informé, rationnel et ouvert sur les enjeux de défense.
J’arrive à ces fonctions avec derrière moi une carrière de diplomate, consacrée
d’une part aux questions politico-militaires, d’autre part au travail d’anticipation
et de prospective stratégique. J’étais jusqu’à récemment sous-directeur des affaires
stratégiques au sein du ministère des Affaires étrangères, chargé de notre politique
avec l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN) et des questions de dé-
fense européenne ainsi que de l’instruction des conseils de défense et de sécurité
nationale pour le compte du MEAE. Au cours des deux dernières années, j’ai prin-
cipalement travaillé à la coordination avec nos alliés et partenaires de notre action
dans la guerre d’Ukraine. En poste dans nos ambassades à Washington et Berlin,
j’ai également travaillé à la relation bilatérale avec ces deux partenaires clefs. C’est
avec cette expérience que j’ai rejoint la DAM, convaincu que l’évolution du contexte
stratégique doit nous conduire à réinvestir la dissuasion nucléaire.
En quoi les bombardements d’Hiroshima et Nagasaki amorcent-ils une révolu-
tion dans les domaines militaires et des relations internationales ? La nature po-
litique de l’arme ne s’impose que progressivement. Le général MacArthur veut
par exemple lancer entre 30 et 50 bombes atomiques sur les forces communistes
alors qu’il est soumis à une violente contre-offensive chinoise pendant la guerre
de Corée. Il pense alors pouvoir conclure la guerre en 10 jours. Comment cette
domination du politique triomphe-t-elle dans les faits ? Est-elle vérifiée partout
aujourd’hui ?
Au départ, l’arme nucléaire n’est pas immédiatement liée au concept de dissua-
sion. Elle est d’abord une arme d’emploi, qui s’inscrit dans la continuité des bom-

14
Composantes nucléaires aéroportées / Interviews

bardements aériens conduits pendant la Seconde Guerre mondiale par les forces
alliées : le bombardement de Dresde en 1945 fait environ 25 000 morts, principa-
lement civils ; les bombardements de Tokyo dans la première moitié de 1945 font
probablement près de 100 000 morts, là aussi civils. Ceux sur Hiroshima et Nagasaki
s’inscrivent dans une vaste campagne de bombardements massifs conduite par les
États-Unis contre le Japon. À l’origine, la bombe atomique est perçue comme une
super-arme conventionnelle, une arme de rupture stratégique qui mit fin à la Seconde
Guerre mondiale.
Mais la rupture provoquée par la puissance de destruction de la bombe ato-
mique conduit à une mutation profonde de la pensée stratégique. Vous connais-
sez la fameuse formule du stratège américain Bernard Brodie dans son ouvrage
The Absolute Weapon (1946) : « Jusqu’ici, l’objectif essentiel de nos chefs mi-
litaires a été de gagner des guerres. À partir de maintenant, leur but principal
doit être de les prévenir. »1 En octobre 1945, l’amiral français Raoul Castex
avait déjà développé les éléments précurseurs de ce qui deviendra la théorie de
la dissuasion, dans un article de la Revue de Défense nationale intitulé « Aper-
çus sur la bombe atomique »2.
C’est cependant le premier essai nucléaire soviétique en 1949 qui va inciter les
stratèges américains à lier un peu plus l’arme nucléaire à une doctrine de dissuasion
et à construire progressivement une relation dissuasive avec l’URSS. Lorsque le
général MacArthur propose l’emploi de la bombe nucléaire dans la guerre de Corée,
il raisonne encore comme le commandant des forces du Pacifique qu’il a été à la fin
de la Seconde Guerre mondiale. Or, une nouvelle ère stratégique a commencé avec
la Guerre froide et l’accession de l’URSS à l’arme nucléaire.
Le primat du politique sur le militaire se traduit alors de la manière la plus
simple et explicite : le limogeage du général MacArthur par le président Truman
en avril 1951, en raison de leurs multiples désaccords et en dépit de sa grande po-
pularité auprès de l’opinion publique américaine. Les déclarations de MacArthur
avaient d’ailleurs suscité l’inquiétude au-delà des États-Unis, comme en atteste
la visite du Premier ministre britannique Clement Attlee à Truman en décembre
1950, pour plaider contre l’emploi non concerté d’armes nucléaires. Leur puis-
sance singulière a donc renforcé la nécessité du primat du politique sur le mi-
litaire : il ne s’agit pas d’une arme comme une autre dont la décision d’emploi
pourrait être prise autrement que par le pouvoir exécutif. Ce principe vaut toujours
pour les puissances dotées.

1. « Thus far the chief purpose of our military establishment has been to win war. From now its chief
purpose must be to avert them. It can have almost no other useful purpose » ; B. Brodie (eds.), The
Absolute Weapon: Atomic Power and World Order, New York, Brace and Company, 1946, pp. 80-81.
2. R. Castex, « Aperçus sur la bombe atomique », Revue de Défense Nationale, n° 17, 11/1945, pp.
466-473.

15
Entretien avec Paul Zajac

L’ère nucléaire est parfois divisée en trois âges. La Guerre froide correspond
grossièrement au premier de ces âges nucléaires. Pouvez-vous nous en dire
quels en sont les fondements ? Deux grandes crises diplomatiques scandent ce
premier âge : celle de Cuba en 1962 puis celle des Euromissiles au début des
années 80. Quelles sont leurs conséquences ?
Les découpages historiques sont nécessairement simplificateurs, même s’ils ont le mé-
rite d’apporter de l’intelligibilité à la succession des faits. Par commodité, on peut en effet
distinguer trois ères nucléaires. La première est celle de la Guerre froide, où s’élaborent les
doctrines de dissuasion qui vont progressivement viser, à travers les crises successives, à
un objectif de « stabilité stratégique » dans la relation américano-soviétique.
L’arme nucléaire structure et détermine véritablement la compétition entre les
deux Grands. L’URSS et les États-Unis vont se livrer à une intense compétition
autour de la puissance (accès à l’arme thermonucléaire) et de la quantité des têtes,
autour des vecteurs, des défenses antimissiles et enfin du mirvage des vecteurs. L’ob-
session de l’un et de l’autre est d’éviter une première frappe de décapitation et d’as-
surer la survivabilité de leurs forces pour garantir une capacité de frappe en second.
Mais l’accroissement des arsenaux qui en résulte augmente à son tour la crainte chez
l’adversaire d’une frappe préemptive. C’est le cercle classique du dilemme de sécu-
rité, poussé à l’extrême – voire à l’absurde – par la nature de l’arme nucléaire : en
1986, l’arsenal mondial comprend près de 70 000 têtes nucléaires déployées.
Dans les premières décennies de la Guerre froide, il n’y a pas encore de gram-
maire partagée ni de relation de dissuasion stabilisée. C’est ce qui rend les crises de
Berlin (1958-1961) puis de Cuba en 1962 particulièrement dangereuses. Dans les
deux cas néanmoins, l’existence même de l’arme nucléaire force les dirigeants à
faire preuve de retenue, dans un contexte d’incertitude extrême. Elle les conduit aus-
si, à l’issue de ces crises, à mettre en place un espace minimal de coopération pour
éviter les risques d’escalade incontrôlée.
La crise de Cuba a ainsi posé les bases des principaux mécanismes de déconfliction
nucléaire amenés à se développer jusqu’à la fin de la Guerre froide. Elle a souligné la
nécessité de disposer de lignes de communication directe entre Washington et Moscou
en cas d’urgence, afin d’éviter qu’une mauvaise compréhension des intentions de l’ad-
versaire ne dérive en conflit nucléaire faute de dialogue. Elle a également marqué la
prise de conscience d’une nécessaire régulation de la course aux armements nucléaires
et a notamment abouti à la signature, en août 1963, du Traité d’interdiction partielle des
essais nucléaires entre les États-Unis, le Royaume-Uni et l’URSS.
Une nouvelle phase de tension se produit à la fin des années 1970 et au début des an-
nées 1980 avec le déploiement en Europe de missiles soviétiques SS-20 de portée inter-
médiaire, qui cherche à provoquer un découplage entre les États-Unis et l’Europe. Après
une phase de course aux armements visant à rétablir un équilibre stratégique et à ac-
croître la pression sur l’URSS (à la suite de la « double-décision » de l’OTAN de 19793),

3. En réaction au déploiement des SS-20 soviétiques, les représentants des pays de l’OTAN décidèrent
en décembre 1979 (1) de déployer des missiles américains Pershing et de croisière sol-sol en Europe

16
Composantes nucléaires aéroportées / Interviews

la négociation s’engage avec Gorbatchev. Avec la signature du Traité sur les forces nu-
cléaires à portée intermédiaire (1987), les États-Unis et l’URSS ne se contentent plus
d’une limitation réciproque de leurs systèmes d’armement, mais approuvent le premier
traité de l’histoire éliminant une catégorie d’armes à part entière. Ce traité représente
donc l’apogée du processus de maîtrise des armements de la Guerre froide. C’est cet
héritage que la Russie a décidé de violer depuis le début des années 2010.
Les principales doctrines nucléaires émergent à cette époque. Quels sont les
principes qui les fondent, en dehors de celle de la France ?
La crainte majeure partagée par les stratèges américains et soviétiques était la
possibilité d’une première frappe désarmante qui viendrait détruire leurs capacités
nucléaires. Pour que la dissuasion fût crédible, il était donc nécessaire de développer
une capacité de frappe en second, indiquant clairement à l’adversaire qu’une frappe
en premier serait suivie d’une inévitable riposte nucléaire. Cette évolution doctri-
nale, notamment liée aux développements technologiques de l’époque, était au cœur
de la destruction mutuelle assurée entre les États-Unis et l’URSS.
Entre les deux Grands, l’autre problème est évidemment le théâtre européen. Pour
les États-Unis, la question est de savoir comment rendre suffisamment crédible la ga-
rantie de sécurité qu’ils ont accordée à travers le Traité de Washington en 1949 – y
compris et surtout dans sa dimension nucléaire – pour dissuader Moscou de la mettre
à l’épreuve. Comment convaincre qu’ils seraient vraiment prêts à risquer une guerre
nucléaire totale pour protéger des États tiers alliés des États-Unis ? À l’inverse et
de manière symétrique, l’objectif constant de Moscou (qui n’a pas vraiment changé
aujourd’hui d’ailleurs) est de provoquer un « découplage » de la sécurité transatlan-
tique, en cherchant à créer des dilemmes pour Washington, afin de démontrer que les
États-Unis ne seraient pas prêts à mettre en jeu leur sécurité pour protéger l’Europe.
C’est pour répondre à ce problème de crédibilité de la dissuasion élargie que les
Américains vont abandonner la doctrine des représailles massives, adoptée en 1954,
qui n’est plus crédible dès lors que l’URSS a les moyens de frapper directement le
territoire américain. Ils vont alors développer la fameuse doctrine de la riposte gra-
duée (1962), qui prévoit en fait de transformer le territoire européen en champ de
bataille nucléaire, sans conduire nécessairement à un échange nucléaire visant les
systèmes centraux sur le territoire de ces deux grandes puissances. La doctrine so-
viétique est plus difficile à interpréter car, délibérément, elle accorde une plus grande
part à l’ambiguïté, voire à la dissimulation. Après avoir maintenu que l’objectif était
de remporter une guerre en Europe en lui conférant une dimension nucléaire totale
et immédiate, la doctrine et la planification soviétiques semblent évoluer vers un
emploi sur le théâtre européen, en miroir à la riposte graduée américaine. Les deux
Grands se rejoignent en quelque sorte pour envisager l’arme nucléaire comme une
arme d’emploi pour s’affronter sur le territoire européen, et comme une arme de
dissuasion pour sanctuariser leurs territoires respectifs.

occidentale ; (2) d’adopter un ensemble de mesures afin de renforcer les mécanismes de maîtrise des
armements et de confiance pour améliorer la sécurité mutuelle et la coopération dans l’ensemble de
l’Europe. Voir « 1979 », OTAN Hebdo.
17
Entretien avec Paul Zajac

C’est à cette période que s’élaborent les grands concepts de la dissuasion aux-
quels on se réfère toujours aujourd’hui pour penser la situation stratégique actuelle,
dans ses similitudes et ses différences avec les périodes antérieures.
Le deuxième âge nucléaire s’étend de la fin de la Guerre froide jusqu’au retour
de la rivalité entre grandes puissances. À ce moment, la dissuasion semble pas-
sée de mode. Les missiles conventionnels de précision peuvent apparemment
neutraliser ou détruire des cibles stratégiques en limitant l’ampleur de la force
utilisée. Peut-on les considérer comme une alternative sérieuse ?
On considère habituellement que la fin de la Guerre froide ouvre un deuxième
âge nucléaire, qui sera caractérisé par une peur et une aspiration. La peur, c’est celle
d’une prolifération nucléaire sans frein. La grande crainte du début des années 1990
est que l’effondrement de l’URSS ne conduise à une dispersion des capacités et des
savoir-faire soviétiques. L’aspiration, c’est celle de réduire le rôle des armes nucléaires
et la crainte qu’elles inspirent. Ce sont les présidents américains, Jimmy Carter puis
Ronald Reagan, qui avaient les premiers formulé une ambition pour l’abolition des
armes nucléaires, dès les années 1970-1980, en pleine crise des Euromissiles.
Cette crainte et cette ambition ont partie liée : à la fin de la Guerre froide, les
États occidentaux dotés vont redoubler d’ambition en matière de désarmement afin,
espèrent-ils, de limiter le risque de prolifération par l’exemple qu’ils donneront.
La France est allée très loin dans cette logique au cours des années 1990. C’est
le raisonnement que suit le président Mitterrand lorsqu’il décide du moratoire sur
les essais nucléaires en même temps que le pays rejoint le Traité de non-proliféra-
tion en 1992. C’est aussi en partie la logique du président Chirac lorsqu’il signe,
après une ultime campagne d’essais, le Traité d’interdiction complète des essais
nucléaires. Au total, ces deux présidents de la République ont décidé la fermeture
des sites de production de matières fissiles destinées aux armes nucléaires (d’abord
Marcoule puis Pierrelatte) tandis que, dans le même temps, la France a proposé la
négociation d’un Traité international d’interdiction de production de matière fissile
(dit « cut off »). L’enjeu principal est la consolidation du Traité de non-proliféra-
tion (TNP), que la France rejoint en 1992 et dont la prorogation indéfinie est déci-
dée par les parties en 1995. Paris veut crédibiliser le compromis fondateur du TNP
selon lequel les États dotés s’engagent à poursuivre de bonne foi des négociations
sur un désarmement nucléaire et un désarmement généralisé, tandis que les États
non dotés s’engagent à ne pas proliférer.
Les États-Unis et la Russie avancent également dans cette voie, sans sortir néan-
moins de la logique paritaire qui reste au cœur de leur relation de dissuasion. Le
Traité START (1991) amorce une diminution substantielle des têtes déployées, qui
va se poursuivre ultérieurement par d’autres traités de désarmement (le dernier en
date étant le Traité New START en 2010). Il faut néanmoins relativiser cet effort :
chacune des deux parties conserve beaucoup plus de têtes déployées que tous les
autres États nucléaires réunis. La consolidation de la stabilité stratégique passe aus-
si par une série d’accords interdisant certaines catégories d’armes (biologiques et

18
Composantes nucléaires aéroportées / Interviews

chimiques), limitant les forces conventionnelles (Traité sur les forces convention-
nelles en Europe en 1990) et organisant la transparence et la prévisibilité en Europe
(Document de Vienne en 1990, Traité ciel ouvert en 1992).
Mais la dissuasion nucléaire reste le fondement des politiques de défense des
États dotés et aucun autre système d’armement ne saurait s’y substituer. Le dévelop-
pement de capacités conventionnelles avancées, notamment en matière de portée et
de précision, est historiquement lié au développement des moyens de dissuasion nu-
cléaire. De plus, si certains États dotés de l’arme nucléaire ont pu décider d’accorder
davantage de place aux capacités conventionnelles dans leur stratégie depuis la fin
de la Guerre froide, cela correspondait à une adaptation à l’évolution de la menace
(en particulier grâce à des armes conventionnelles de haute technologie) et non à une
substitution à la dissuasion nucléaire. Depuis 1991, aucun des États dotés au titre du
TNP n’a renoncé à l’arme nucléaire au profit d’outils exclusivement conventionnels.
La vraie question qui se pose aujourd’hui est plutôt celle des missiles duaux, à capa-
cité d’emport à la fois conventionnelle et nucléaire, qui représentent une source de
confusion potentielle sur les intentions en cas de déploiement.
En dépit des efforts de désarmement nucléaire conduits par les États dotés, la
prolifération se poursuit. En 1992, après la guerre du Golfe, l’Agence internationale
de l’énergie atomique (AIEA) découvre l’ampleur du programme nucléaire mili-
taire clandestin poursuivi par l’Irak (en complète infraction avec son statut de pays
signataire du TNP), qui sera alors démantelé. Au début des années 1990, c’est le
programme de la Corée du Nord qui est mis au jour : en dépit des efforts diploma-
tiques, Pyongyang va poursuivre son programme, quitter le TNP en 2003 (le seul
État à avoir franchi ce pas) et réaliser un premier essai nucléaire en 2006. En 1998,
deux États qui n’ont jamais rejoint le TNP, le Pakistan et l’Inde, procèdent à des
essais nucléaires : ces derniers ne remettent pas en cause le cadre normatif du Traité
– puisqu’Islamabad et New Delhi n’en sont pas parties – mais le programme pakis-
tanais va alimenter la dynamique de prolifération, portée par les réseaux de Abdul
Qadeer Khan. Enfin, en 2002 sont révélées les activités clandestines d’enrichisse-
ment d’uranium conduites par l’Iran : c’est le début d’un long effort pour l’empêcher
d’accéder à l’arme nucléaire, qui se poursuit aujourd’hui.
Nous vivons en ce moment un troisième âge nucléaire. Quelles en sont les carac-
téristiques ? Est-ce un retour à la Guerre froide du point de vue de la dissuasion
ou peut-on pointer des différences sensibles ?
Le troisième âge nucléaire a été caractérisé par Thérèse Delpech comme une
ère de « piraterie stratégique »4. C’est le retour à une logique de compétition sans
contrainte, avec la mise à bas de l’ensemble des cadres normatifs qui avaient vo-
cation à la réguler et à la contenir, pour donner libre cours aux ambitions révision-
nistes, y compris celles portées par certaines puissances nucléaires. Pour marquer
l’entrée dans cette ère, on peut choisir le discours de Vladimir Poutine à la confé-

4. T. Delpech, La Dissuasion nucléaire au XXIe siècle. Comment aborder une nouvelle ère de piraterie
stratégique, Paris, Odile Jacob, 2013, 304 p.

19
Entretien avec Paul Zajac

rence de sécurité de Munich en février 2007, où il dévoile clairement ses intentions :


restaurer l’impérialisme russe en remettant en cause l’ordre européen et international
construit depuis la fin de la Guerre froide, par la force s’il le faut. L’année suivante,
la Russie envahit et occupe le Nord de la Géorgie. La suite est connue : annexion de
la Crimée en 2014 et agression de l’Ukraine depuis 2022.
Cette contestation de l’ordre international conduit à une désinhibition générale
dans le recours à la force et à un retour de la compétition à dimension nucléaire.
La principale différence tient au fait qu’elle n’est plus uniquement ordonnée par la
relation stratégique américano-soviétique comme lors du premier âge nucléaire. En
effet, la relation sino-américaine devient majeure et n’est pas sans effets sur la rela-
tion de dissuasion russo-américaine ; ce que les Américains appellent le problème
des deux compétiteurs pairs (« Two-peer Problem »). Les tensions nucléaires en Asie
et au Moyen-Orient s’accroissent, avec des dynamiques propres. Tout ceci est consti-
tutif d’une multipolarité nucléaire, par nature plus instable que l’équilibre entre les
deux blocs de la Guerre froide.
Une seconde différence tient à la prolifération de capacités non nucléaires sus-
ceptibles de produire des effets stratégiques, notamment des missiles balistiques et
des missiles de croisière. Ces moyens sont désormais maîtrisés par certains acteurs
non-étatiques comme les Houthis ou le Hezbollah, qui disposent de capacités consi-
dérables. Il en résulte une imbrication des risques d’escalade entre acteurs du niveau
local au niveau régional et stratégique, qui sont donc plus délicats à contenir.
La guerre en Ukraine suscite-t-elle déjà de nouvelles questions ? Renforce-elle
par exemple l’importance du signalement ?
La guerre d’Ukraine est conduite par la Russie sous l’ombre de menaces nu-
cléaires très explicites, formulées dès la nuit du 24 février 2022 par Vladimir Poutine
annonçant le début de « l’opération spéciale ». Elles s’adressent à l’Occident et
visent à dissuader toute intervention directe dans le conflit. Cette invasion est donc
adossée à des menaces nucléaires explicites et répétées, ce qu’on a pu appeler la
« sanctuarisation agressive », où l’arme nucléaire n’a plus un rôle strictement défen-
sif mais vient en soutien d’une agression.
La dissuasion nucléaire devient ainsi un outil offensif, de conquête territoriale
et de coercition. C’est une évolution extrêmement préoccupante par le précédent
qu’elle pourrait créer. Nous entrerions alors dans un monde où l’arme nucléaire de-
vient une arme de déstabilisation. Il est donc primordial pour la France de mettre
cette stratégie russe en échec. L’enjeu est d’éviter l’escalade tout en évitant de s’au-
to-dissuader en surévaluant la manœuvre d’intimidation russe.
Les menaces russes ont eu un effet en ceci que les États occidentaux se sont abs-
tenus, jusqu’ici, d’intervenir directement dans la guerre et de risquer une confronta-
tion directe avec la Russie. De son côté, la Russie a également observé une certaine
retenue, en se tenant à distance des territoires alliés. Chacun cherche à éviter que la
guerre d’Ukraine ne se transforme en conflit entre l’OTAN et la Russie.

20
Composantes nucléaires aéroportées / Interviews

Mais l’effort d’intimidation nucléaire russe a aussi échoué en ce qu’il n’a pas
empêché un soutien militaire massif de l’Occident à l’Ukraine, que la Russie doit
se contenter de subir, sauf à vouloir entrer en confrontation avec l’OTAN. L’un des
enseignements depuis deux ans est donc que la dissuasion nucléaire de l’Alliance
atlantique fonctionne. Formulé au regard de la dimension nucléaire, l’objectif de-
vrait être de conduire la Russie à reconnaître que l’intimidation nucléaire n’a pas
fonctionné, sans pour autant remettre en question la relation de dissuasion nucléaire
entre l’OTAN et la Russie. Il faut ramener la Russie à un usage strictement défensif
de la dissuasion et l’éloigner d’un usage agressif et déstabilisant.
En France, la doctrine initiale a été conçue par des militaires, les fameux
« quatre généraux de l’Apocalypse »5. Les militaires semblent désormais plus
en retrait, assurant essentiellement la mise en œuvre de l’arme nucléaire. Qui
participe à la réflexion doctrinale aujourd’hui et dans quelles enceintes ? Quels
sont les principes fondamentaux de la dissuasion française ? Quelles sont ses
principales évolutions depuis les années 1960 ? En quoi la doctrine française
diffère-t-elle des autres doctrines étrangères ?
La doctrine de dissuasion nucléaire française relève de la responsabilité du pré-
sident de la République. Seule sa parole fait foi en la matière. Le dernier discours en
date est celui prononcé par Emmanuel Macron à l’École de Guerre le 7 février 2020,
qui détaille sa stratégie de défense et de dissuasion nucléaire.
La doctrine nucléaire française repose sur quelques grands invariants qui assurent
la cohérence et la crédibilité de la dissuasion, mais qui préservent aussi la flexibilité
nécessaire pour l’adapter aux évolutions du contexte stratégique. Les fondamentaux
sont posés très tôt, même si les formulations évoluent.
En 1945, soit bien avant le développement du programme nucléaire français,
l’amiral Castex pose les prémices de la notion de dissuasion du faible au fort et
du « pouvoir égalisateur de l’atome ». Formules marquantes, qui vont évoluer en
notions de stricte suffisance et de dommages inacceptables, aujourd’hui au cœur de
notre posture. C’est l’une des différences majeures avec les approches américaines
et soviétiques : le refus constant d’entrer dans une logique de course aux armements,
pour se fonder sur une logique de dissuasion minimale, visant à infliger des dom-
mages inacceptables (Charles de Gaulle parlait de « destructions épouvantables »),
qui n’est pas indexée sur l’arsenal adverse. C’est une doctrine de pure dissuasion,
qui refuse la perspective d’une guerre nucléaire, là où les États-Unis et l’URSS cher-
chaient à persuader l’adversaire qu’ils étaient en mesure de prévaloir dans un affron-
tement nucléaire.
La doctrine de dissuasion nucléaire française se caractérise ainsi par le refus de
considérer l’arme nucléaire comme une arme de champ de bataille. Contrairement
à la Russie, nous ne procédons pas à une distinction entre arme nucléaire « straté-
gique » et « tactique » qui, selon nous, sort d’une conception défensive de la dis-

5. Les généraux Ailleret, Gallois, Beaufre et Poirier.

21
Entretien avec Paul Zajac

suasion. Par ailleurs, la France n’a pas adopté de principe de non-emploi en premier
comme a pu le faire l’Inde, ou de doctrine de « sole purpose » (selon laquelle l’arme
nucléaire vise exclusivement à dissuader une agression nucléaire), considérant que
la dissuasion nucléaire devait protéger contre toute agression étatique de nos intérêts
vitaux, quelle qu’en soit la forme, nucléaire ou non. Enfin, la position de la France
se distingue par son exemplarité en matière des objectifs de désarmement au titre du
TNP, qu’il s’agisse de la réduction de notre arsenal ou de l’arrêt définitif des essais
nucléaires et de la production de matières fissiles à des fins militaires.
L’autre élément clef, c’est bien sûr la notion d’intérêts vitaux. La dissuasion nu-
cléaire ne s’adresse pas à une menace ou à un adversaire particulier mais à toute
forme d’atteinte aux intérêts vitaux. Leur limite n’en est pas fixée et la responsabilité
en revient au président de la République. Le cœur des intérêts vitaux est néanmoins
explicité : protection du territoire et des populations, préservation de la souveraine-
té et de l’indépendance de la France. Mais il y a une ambiguïté délibérée sur leur
périmètre qui doit éviter de créer un effet de seuil trop lisible, en-deçà duquel un
adversaire se sentirait libre de conduire une agression.
La dissuasion nucléaire française fait preuve d’une grande continuité depuis l’ac-
quisition de notre force de frappe en 1960 et fait consensus au-delà des alternances
politiques. Des ajustements ont notamment eu lieu en ce qui concerne le principe
de stricte suffisance de l’arsenal nucléaire requis par l’environnement international.
C’est ce qu’a illustré le choix de la suppression de la composante terrestre par le
président Chirac. Une autre évolution majeure réside dans la prise en compte de
la dimension européenne de nos intérêts vitaux. La dissuasion nucléaire française
contribue à la dissuasion nucléaire de l’Alliance atlantique et à la sécurité de l’Eu-
rope, ce qu’a confirmé le discours du président Macron du 7 février 2020. Cela
n’est pas contradictoire avec le principe d’indépendance. Le général de Gaulle avait
refusé toute forme d’intégration de la dissuasion nucléaire dans un cadre multila-
téral comme proposée par le président américain J. F. Kennedy et a donc fait de la
dissuasion nucléaire le pilier de l’autonomie stratégique française. L’enjeu était alors
et reste aujourd’hui de ne pas subordonner la dissuasion française à une quelconque
enceinte qui pourrait contraindre nos choix. Mais dès l’origine, il est aussi clair que
la dissuasion nucléaire française contribue à la sécurité du continent européen : les
présidents successifs l’ont progressivement souligné et réaffirmé.
Certains craignent que les investissements financiers substantiels dans le nu-
cléaire militaire se fassent au détriment des moyens conventionnels. Quelle est
votre appréciation ? À ce propos, le président de la République a déclaré en
2020 que « notre stratégie de défense est un tout cohérent : forces convention-
nelles et forces nucléaires s’y épaulent en permanence ». Comment interpréter
ces propos ?
En tant que fondement de notre politique de défense, la dissuasion nucléaire re-
présente un enjeu budgétaire majeur, conforté par le vote de la loi de programmation
militaire (LPM) 2024-2030. Il est faux de considérer que cet investissement essentiel

22
Composantes nucléaires aéroportées / Interviews

pour notre indépendance et notre souveraineté se fasse au détriment des moyens


conventionnels. La dissuasion nucléaire représente en moyenne entre 11 et 13 % de
nos dépenses annuelles de défense. Elle ne s’oppose donc en aucun cas au dévelop-
pement des autres composantes de notre politique de défense, qu’elle contribue à
tirer vers le haut par son exigence.
Le caractère unique de l’arme nucléaire impose de la traiter différemment des
enjeux conventionnels, mais ne signifie pas qu’il existe une étanchéité parfaite entre
les deux. La Revue Nationale Stratégique de 2022 le rappelle en soulignant que la
conflictualité actuelle conjugue « retour du fait nucléaire, haute intensité et hybri-
dité »6. Face à la multiplicité des menaces, les forces conventionnelles permettent
de renforcer la dissuasion nucléaire en évitant son contournement par le bas (agres-
sion limitée, hybride, ambiguë). L’épaulement entre les forces conventionnelles et
nucléaires renforce donc la liberté d’action du président de la République en cas de
menace ou d’agression.
La France a renoncé à sa composante stratégique de missiles terrestres à la fin
de la Guerre froide, dont la mise en œuvre était assurée par l’armée de l’Air
et qui était basée sur le plateau d’Albion. Pour quelles raisons ? Comment les
deux composantes actuelles assurent-elles le rôle qu’elle tenait alors ?
Cette décision correspond à une double évolution.
D’une part, avec la dislocation du bloc soviétique et la fin de la Guerre froide,
l’environnement stratégique européen est profondément modifié, ce qui doit logi-
quement conduire à adapter la posture nucléaire de la France. Il devient particulière-
ment important de montrer l’exemple en matière de désarmement.
D’autre part, à cette période, le programme nucléaire français a franchi aussi
plusieurs étapes clefs. Le président Chirac lance après son élection la dernière cam-
pagne d’essais nucléaires qui donne au CEA/DAM la capacité de garantir le fonc-
tionnement de têtes nucléaires de taille réduite et à assurer leur renouvellement en
s’appuyant sur la simulation. Les deux composantes, aéroportée et océanique, sont
à cette époque capables de se répartir les fonctionnalités opérationnelles et poli-
tiques qu’avait assuré le plateau d’Albion : la permanence à la mer de la composante
océanique (FOST – Force océanique stratégique), l’invulnérabilité des sous-marins
nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) et le nombre de têtes qu’ils peuvent déployer
face aux défenses anti-missiles reprennent une partie des capacités qu’avait eu la
composante terrestre du plateau d’Albion. La faculté à rendre visible une montée en
puissance à partir d’une posture permanente et l’ancrage sur le sol national sont les
autres aptitudes opérationnelles historiques du plateau d’Albion qui peuvent alors
être complètement assurées par les Forces aériennes stratégiques (FAS).
Le président Chirac estime alors que le site d’Albion est devenu vulnérable et
que l’entretien de la composante terrestre n’est plus adapté à l’évaluation de la me-

6. Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale, « Revue Nationale Stratégique 2022 »,


28/11/2022, p. 11.

23
Entretien avec Paul Zajac

nace et au principe de stricte suffisance de notre arsenal nucléaire. Cette décision,


supprimant des redondances pour y substituer une vraie complémentarité entre les
deux composantes est donc, dans le contexte de la fin de la Guerre froide, une appli-
cation très concrète du principe de stricte suffisance et un élément de l’effort d’en-
traînement de la France en matière de désarmement nucléaire.
La France est le seul pays européen à disposer d’un outil nucléaire indépendant
et souverain. Peut-elle jouer un rôle plus significatif dans le domaine de la dis-
suasion en Europe ?
La dissuasion nucléaire française a toujours été liée à la sécurité du continent
européen. Ce n’est pas contradictoire avec le principe d’indépendance. Depuis la
déclaration d’Ottawa de 1974, la contribution des forces nucléaires françaises (et
britanniques) à la dissuasion globale de l’OTAN est reconnue, même si nous ne
participons pas à la planification nucléaire de l’Alliance. De plus, la dimension eu-
ropéenne de nos intérêts vitaux a été progressivement affirmée par les présidents de
la République successifs et nous conduit naturellement à jouer un rôle-clé dans la
défense de l’Europe. C’est dans ce cadre que le président de la République a proposé
à nos alliés européens qui le souhaitent un dialogue sur le rôle de la dissuasion nu-
cléaire française dans notre stratégie de sécurité.
Pour terminer, la dissuasion d’un adversaire est d’abord un processus psycho-
logique. Comment éviter tout malentendu avec un adversaire ?
L’enjeu est tout d’abord de montrer de manière constante notre résolution à dé-
fendre nos intérêts vitaux. La dissuasion repose sur la crédibilité politique, opéra-
tionnelle et technique de notre engagement à cet effet. La clarté du message en la
matière est ainsi essentielle pour éviter qu’un adversaire ne se méprenne sur nos
intentions et notre capacité à répondre à la menace. De manière plus générale, le
dialogue stratégique, qui passe à la fois par le signalement stratégique, mais aussi les
divers cadres de maîtrise des armements et de non-prolifération, doit permettre de
diminuer les risques de mauvaise compréhension entre adversaires. Par sa destruc-
tion méthodique de l’architecture européenne et internationale de sécurité, la Russie
réduit la possibilité des échanges visant à diminuer ces risques.

24
Composantes nucléaires aéroportées / Interviews

25
Entretien avec le GCA Jérôme Bellanger

Temps d’échange du général de corps aérien Jérôme Bellanger avec des jeunes opérateurs
d’un escadron de défense sol-air lors d’un déplacement en janvier 2024. Moment de proximité
mettant en lumière la reconnaissance et le soutien du chef vers ses hommes.

26
Composantes nucléaires aéroportées / Interviews

Entretien avec le GCA Jérôme Bellanger


Jean-Christophe Noël

Le général Bellanger est le général commandant les Forces aériennes straté-


giques depuis 2021. Lors du Conseil des ministres du 26 juin 2024, il a été nommé
chef d’état-major de l’armée de l’Air et de l’Espace (CEMAAE) à compter du 16
septembre 2024.

Pouvez-vous nous résumer rapidement votre carrière ?


Je suis entré dans l’armée de l’Air et de l’Espace à 20 ans en rejoignant la pro-
motion 1989 « Clément Ader » à Salon-de-Provence. À l’issue d’une formation mi-
litaire et académique, j’ai été breveté pilote de chasse en 1993, avant d’être affecté à
l’escadron de chasse 1/5 « Vendée » sur Mirage 2000 RDI à Orange. Formé par mes
aînés au combat aérien avec les méthodes vigoureuses et redoutablement efficaces
de l’époque, j’ai été déployé en opérations extérieures en Bosnie et en Irak entre
1995 et 1999. J’assurais également la tenue de la posture permanente de sûreté (PPS)
Air, tenant régulièrement les régimes d’alerte qui s’imposent dans ce genre de mis-
sions. Je totalise à ce jour 2 400 heures de vol et 59 missions de guerre.
Après cette période opérationnelle riche, j’ai servi dans plusieurs postes en état-
major, au centre opérationnel Air du commandement de la défense aérienne et des
opérations aériennes, et à la division Emploi de l’inspection de l’armée de l’Air et
de l’Espace (AAE). J’y ai également été vice-président du conseil permanent de la
sécurité aérienne, responsabilité qui me conduit désormais à considérer la sécurité
aérienne, dimension primordiale de notre activité, avec une vigilance toute particu-
lière. En complément, une expérience riche de cabinet a élargi mes horizons et m’a
formé à la décision de niveau stratégique, d’abord auprès du ministre de la Défense,
puis en tant que chef de cabinet du chef d’état-major de l’AAE (CEMAAE), et enfin
comme chef de cabinet du chef d’état-major des Armées (CEMA) en 2020.

27
Entretien avec le GCA Jérôme Bellanger

Enfin, le sel de notre métier réside dans les responsabilités qui nous sont confiées.
J’ai ainsi eu l’honneur de commander à quatre reprises : le groupe de chasse 1/2
« Cigognes », héritier des As de la Première Guerre mondiale ; la base aérienne à
vocation nucléaire (BAVN) de Saint-Dizier à une époque de montée en puissance du
Rafale ; l’École de l’Air et de l’Espace, en pleine transition vers son statut d’établis-
sement public ; enfin, les Forces aériennes stratégiques (FAS) qui poursuivent leur
transformation alors que la rhétorique nucléaire prend un nouvel essor en Europe et
ailleurs dans le monde.
Vous n’aviez pas été affecté au sein des Forces aériennes stratégiques (CFAS)
avant d’en prendre le commandement. Qu’est-ce qui vous a le plus surpris et
impressionné dans ce commandement ?
Je n’avais en effet jamais servi au CFAS mais, comme vous pouvez l’imaginer,
le commandement d’une BAVN m’a fait pleinement entrer dans la communauté des
Forces aériennes stratégiques dès cette époque. Organisée et équipée pour conduire
une montée en puissance nucléaire, la BAVN est en prise quotidienne avec le com-
mandement des FAS : son cœur bat au rythme des multiples exercices et manœuvres
de la dissuasion, dont les emblématiques exercices de sécurité nucléaire qui placent
le commandant de base en première ligne face aux autorités départementales.
Ce qui m’a particulièrement impressionné en arrivant à Saint-Dizier, c’est la ri-
gueur, la discipline mais aussi le bon sens avec lesquels le personnel s’acquitte de sa
responsabilité. Pénétré de la conscience de servir une mission d’exception, il œuvre
quotidiennement avec un professionnalisme et une disponibilité remarquables.
J’ai retrouvé ces qualités en recevant le commandement des FAS. Deux points
m’ont particulièrement marqué depuis 2021. D’abord, la polyvalence des FAS, que
j’avais bien appréhendée à Saint-Dizier, s’est encore développée à l’arrivée de l’Air-
bus A330 Multi Role Tanker Transport (MRTT). Toutes nos capacités sont désormais
omnirôles dans leur domaine d’emploi, ce qui imprime à l’activité opérationnelle un
changement de rythme et impose au personnel une agilité peu commune.
Second point marquant : l’omniprésence du changement et la capacité du per-
sonnel des FAS à le porter. Ces trois dernières années ont connu des échéances impor-
tantes pour le CFAS dans son ensemble. La modernisation du Rafale et la rénovation
de son missile Air-Sol Moyenne Portée Amélioré (ASMPA) mais aussi la montée en
puissance de la 31ème escadre d’Istres et de ses infrastructures, ou encore le rassem-
blement de l’état-major à Taverny en sont des exemples parmi beaucoup d’autres.
Contrairement à ce que certains peuvent être tentés de penser, la routine n’appartient
pas au vocabulaire du CFAS, commandement qui n’est en rien fossilisé !
Quels sont vos rapports avec les plus hautes autorités militaires et politiques
du pays ?
Les rapports que j’entretiens avec nos autorités politiques et militaires au titre de
mes deux responsabilités majeures sont à la fois réguliers et empreints de confiance.
Ma première responsabilité majeure est de suivre l’exécution du raid nucléaire. Je suis
commandant de force nucléaire et rends compte au CEMA. Seconde responsabilité

28
Composantes nucléaires aéroportées / Interviews

majeure, je suis aussi, vis-à-vis du CEMAAE, chargé de la mise en condition des


forces qui me sont affectées, de la formation et de l’entraînement du personnel des
FAS comme de la maintenance des moyens dont elles disposent. Mes contacts avec le
CEMA et le CEMAAE sont étroits, mais j’interagis aussi avec le ministre des Armées,
le chef d’état-major particulier du Président de la République et le Président lui-même.
Ce qui vaut en permanence vaut en particulier depuis le 24 février 2022, pour les
raisons que vous imaginez aisément.
Malgré les aspects très politiques et souverains de votre mission, entretenez-vous
des relations avec les commandants de composante nucléaire aéroportée étran-
gers ? Sous quelles formes ? Quels bénéfices en retirez-vous ?
Nos intérêts vitaux dépassent les frontières du territoire national, comme l’a dit le
Président de la République, et notre capacité d’action est mondiale. Conduire la mis-
sion de dissuasion et s’y préparer imposent des échanges avec nos alliés, au premier
rang desquels les Américains qui demeurent nos seuls partenaires à disposer encore
d’une composante aéroportée souveraine. Je rends ici hommage au général Anthony
J. Cotton, commandant de l’US Strategic Command, que j’ai rencontré plusieurs fois
et au général Thomas A. Bussiere, commandant le Global Strike Command de l’US
Air Force, que j’ai reçu récemment à Paris et sur la base de Saint-Dizier. Je garde un
souvenir mémorable de ma dernière visite aux États-Unis, où l’on m’avait offert de
voler à bord du fameux B-52 « Memphis Belle », dont le nom est le même que celui
du mythique B-17.
Ces interactions nous permettent de mieux comprendre ce que nous partageons
et ce qui nous différencie. Nos points communs l’emportent, toute proportion gardée
s’agissant des forces car nos homologues américains disposent de plus de 200 avions
de bombardement et plus de 40 000 aviateurs dédiés à cette mission stratégique.
Mais au-delà des différences de format et de doctrine, nous partageons la même
conviction dans la mission et dans la nécessité absolue de la crédibilité opération-
nelle et technique de nos forces.
Comment vit-on un Poker quand on est le général commandant les Forces aé-
riennes stratégiques ?
Comme un nouveau défi à chacune de ses éditions, car les équipes d’animation
chargées de la préparation de cette opération conçoivent des scénarios exigeants, ré-
alistes et à chaque fois différents. Le multi-milieux/multi-champs est déjà une réalité
dans notre préparation opérationnelle, qui intègre le cyber, la guerre électronique
ou le NRBC (Nucléaire, Radiologique, Biologique et Chimique) et tient compte des
évolutions technologiques rapides de certains domaines comme le renseignement
spatial. Outre ce volet tactique si structurant, la sécurité aérienne est toujours la pre-
mière de mes priorités : Poker implique plusieurs dizaines d’aéronefs, dont certains
volent à très basse altitude, de nuit et dans des conditions météos parfois marginales.
Peu de missions comportent un tel niveau de technicité et de complexité.
Au vrai, chaque édition de Poker est une opération « stratégique » pour trois
raisons. La qualité des scénarios de haute intensité renouvelle l’adaptabilité de nos

29
Entretien avec le GCA Jérôme Bellanger

équipes et renforce leur efficacité. Ensuite, le nombre et la diversité des moyens


engagés développent leur interopérabilité : c’est parce qu’on sait faire Poker qu’on
peut ensuite effectuer le raid Hamilton ou la projection de puissance PEGASE. Enfin,
la régularité de notre entraînement est un signal fort envoyé au-delà de nos fron-
tières, qui contribue à la crédibilité de notre force de dissuasion.
Le personnel des FAS doit être constamment prêt à accomplir sa mission si par-
ticulière, mais elle ne va jamais jusqu’à son dénouement, ce dont tout le monde
ne peut que se féliciter. Comment entretenir la motivation de ses femmes et de
ses hommes dans un tel contexte ?
L’entraînement fait partie de l’ADN des aviateurs. Après trois ans à la tête des FAS,
je peux témoigner que chacun connaît très bien son rôle et comprend la force qu’il tire
du groupe. C’est le fruit d’une mise en condition permanente, et c’est la raison pour
laquelle près de 70 exercices et opérations sont exécutés en moyenne chaque année.
Avec une édition trimestrielle, Poker n’est en réalité que la partie émergée de l’iceberg.
Les autres activités impliquent tous les segments de la mission, du plus au moins
évident, notamment les transmissions, la chaîne Commandement et Contrôle (C2)
et même l’infrastructure. Au bilan, chaque membre des FAS se sait nécessaire à la
mission et intégré à 100 % dans la manœuvre globale.
Enfin, il faut souligner que nous jouons des phases de montée en puissance avec
manipulation des têtes réelles lors des exercices Banco. Ces mises en situation, or-
données par l’état-major à la suite d’analyses de risque approfondies, permettent à
nos opérateurs de se rendre compte que les procédures fonctionnent bien et qu’ils
peuvent s’y fier, en toute confiance dans la chaîne de commandement.
Une question personnelle, si vous le voulez bien : jongleriez-vous de la même
manière avec des balles en mousse qu’avec des balles en verre ? Pour notre part,
nous jonglons avec des balles en verre dès l’entraînement, en appliquant des procé-
dures réelles : c’est une question de crédibilité, et c’est ce qui justifie notre ambition
forte en matière de mise en condition…
Compte tenu de la situation géopolitique actuelle, quels ont été vos points d’at-
tention majeurs depuis trois ans ?
La mission de dissuasion structure le format des flottes aériennes, en type et en
nombre. Si les Rafale de la 4ème escadre et les ravitailleurs de la 31ème escadre rem-
plissent quotidiennement des missions conventionnelles, et il faut se féliciter de leur
polyvalence, la dissuasion nucléaire reste LA mission.
En tant que commandant des FAS, je contribue à l’expression du besoin futur, en
anticipant à 20 ans les nouvelles menaces. Le Rafale F5 et l’Air-Sol Nucléaire de
4ème Génération (ASN4G) hypervéloce incarneront cet avenir en 2035, en attendant
le Système de Combat Aérien du Futur (SCAF).
Je contrôle également au quotidien la disponibilité des moyens des FAS, essen-
tielle pour garantir notre posture et pour conduire notre entraînement.

30
Composantes nucléaires aéroportées / Interviews

Quels ont été les événements marquants de votre commandement ?


Les évènements marquants sont nombreux, mais ne pouvant tous les citer,
j’en retiendrai trois.
Le 22 mai 2024, un pas important a été franchi pour les FAS avec l’exécution de
l’opération Durandal, le tir d’évaluation du missile Air-Sol Moyenne Portée Amélio-
ré – Rénové (ASMPA-R) depuis un Rafale B, à l’issue d’une mission d’entraînement
au raid stratégique.
Par ailleurs, comme je l’ai évoqué, chaque Poker constitue un moment particu-
lier, dans un contexte politique, opérationnel, et même météorologique différent. Le
Poker d’été par 30°C n’est pas soumis aux mêmes contraintes que celui réalisé en
plein hiver de nuit sous une pluie venteuse.
Je citerai enfin le « pouvoir égalisateur » de l’atome. Les puissances nucléaires sont
peu nombreuses dans le monde, et lorsqu’elles se parlent, c’est d’égal à égal. À ce titre,
j’ai particulièrement été marqué par l’accueil remarquable qui m’a été réservé lors de ma
visite aux États-Unis l’an dernier. La cohérence de notre doctrine depuis sa mise en place
et le professionnalisme des acteurs de la dissuasion nucléaire crédibilisent notre parole
face à nos compétiteurs. Nous sommes une armée « nucléaire » de l’Air et de l’Espace qui
contribue pleinement à la posture de stabilité et de fermeté que souhaite défendre la France.
Les FAS fêtent cette année les 60 ans de leur existence. Quel est le poids de l’his-
toire dans ce commandement ? Comment se manifeste-t-il ?
Premier des deux commandements permanents des forces nucléaires (aux côtés
de la Force océanique stratégique – FOST), le CFAS est un grand commandement de
l’AAE à la fois opérationnel et organique qui n’a jamais cessé de se moderniser depuis
sa création. Deux dates marquent sa naissance. Le 14 janvier 1964, le général de Gaulle
signe un décret portant création du CFAS dans lequel sont établis ses responsabilités
et ses principes d’organisation. Quelques mois plus tard, le 8 octobre, un Mirage IV
armé de sa bombe AN-11 et un C-135 prenaient la première alerte nucléaire sur la base
aérienne de Mont-de-Marsan. Depuis ce jour, cette alerte est tenue sans interruption.
En 60 ans, trois générations de systèmes d’armes se seront succédées : du Mirage IV/
AN-11 au Rafale B/ASMPA en passant par le Mirage 2000N/ASMP.
En 2024, l’organisation des FAS n’est plus tout à fait la même, à l’image des
procédures qui ont dû évoluer avec le temps. Mais comme le montrent les échanges
intergénérationnels, les pionniers et leurs lointains successeurs ont partagé au fil des
ans une même foi dans la mission, si singulière soit-elle. L’insigne des FAS est d’ail-
leurs hautement symbolique : le rouge est la couleur de l’aviation de bombardement.
La colombe évoque le souhait que ces forces ne soient jamais employées. Un gant de
fer dégainant une épée montre que, si nécessaire, les Forces aériennes stratégiques
sont prêtes à remplir leur mission de destruction.
Depuis 60 ans, cet insigne fait lui aussi le trait d’union entre ces femmes et ces
hommes au service d’une même mission de paix.

31
Entretien avec le général Anthony J. Cotton

Patrick Space Force Base, Fla. – Le général Anthony J. Cotton, commandant de l’US Strategic Command, briefe
avec les membres de l’Air Force Technical Applications Center pendant sa visite sur la Space Coast en Floride le
16 novembre 2023. Le général Cotton, accompagné par le Command Senior Enlisted Leader Sgt. Maj. Howard
Kreamer, est venu au Nuclear Treaty Monitoring Center pour échanger sur les menaces émergentes et les
opérations de dissuasion nucléaire (photo US Air Force par Susan A. Romano).

32
Composantes nucléaires aéroportées / Interviews

Entretien avec le général Anthony J. Cotton


David Pappalardo, Colonel, attaché de l’Air et de l’Espace aux États-Unis,
armée de l’Air et de l’Espace

DR

Le général Anthony J. Cotton est le commandant de l’US Strategic Com-


mand (USSTRATCOM). Installé sur la base aérienne d’Offutt dans le Nebraska,
USSTRATCOM est l’un des 11 Unified Commands du département de la Défense.
Ce commandement est responsable de la dissuasion stratégique, des opérations
nucléaires, des frappes à l’échelle mondiale (Global Strike), de la défense anti-
missile, des opérations interarmées dans le spectre électromagnétique, de l’ana-
lyse et du ciblage ainsi que de l’évaluation des menaces suscitées par les missiles.
L’USSTRATCOM comprend 150 000 soldats, marins, aviateurs, Marines, garde-
côtes et civils qui opèrent dans le monde entier pour remplir ses missions. Le com-
mandement fournit également au secrétaire à la Défense et au président une palette
d’options afin de dissuader les adversaires et fournir des assurances aux alliés.

Mon général, pouvez-vous nous en dire un peu plus sur votre parcours ?
Je sers dans l’armée car mon père servait aussi dans l’armée. Il s’est enrôlé en
1942 et a servi dans l’US Army Air Corps pendant la Seconde Guerre mondiale. Il a
ensuite connu la transition vers l’US Air Force (USAF) avant de prendre sa retraite
en 1974 avec le grade de Chief Master Sergeant. Il m’a encouragé à aller à l’univer-
sité puis à devenir officier. J’ai donc rejoint l’USAF en 1986 par l’intermédiaire du
programme ROTC (Reserve Officer Training Corps) à l’Université d’État de Caro-
line du Nord de Raleigh.

33
Entretien avec le général Anthony J. Cotton

Ensuite, j’ai occupé des fonctions de commandement au niveau de l’escadron, de


l’escadre puis de commandements majeurs. Récemment, je commandais l’Air Force
Global Strike Command d’où je supervisais deux composantes de la triade nucléaire
américaine. Puis, en 2023, j’ai pris le commandement de l’US Strategic Command
et des trois composantes de cette triade.
À ce poste, je suis responsable de la dissuasion stratégique. Je fournis au secré-
taire à la Défense et au président un éventail d’options, pouvant s’appuyer sur des
armes nucléaires, pour dissuader les adversaires et fournir des assurances aux alliés.
Le concept de « dissuasion intégrée » (Integrated Deterrence) est au cœur de la
National Defense Strategy publiée par l’administration Biden à la fin de l’année
2022. En quoi est-il nouveau et où en êtes-vous deux ans après sa mise en œuvre ?
Je vois notre stratégie de dissuasion gagner en maturité, évoluer et s’inspirer de
nos approches précédentes de la dissuasion en augmentant la résilience et en syn-
chronisant différents leviers de pouvoir au sein de nos gouvernements et de nos
alliances. Ce niveau de partenariat représente un changement stratégique. Il associe
des technologies de pointe, des concepts opérationnels et des capacités de très haut
niveau avec nos homologues d’autres organismes ou agences, nos alliés et parte-
naires pour dissuader les agressions.
Cette stratégie nécessite de travailler dans tous les domaines, théâtres et spectres
du conflit afin de s’assurer que chacune des branches des forces armées, organes du
département et du gouvernement fédéral mais aussi les alliés et partenaires apportent
chacun un avantage comparatif pour dissuader les menaces.
Plus précisément, quelle est la place des armes nucléaires dans cette stratégie
de dissuasion ?
Les armes nucléaires restent le moyen de dissuasion ultime contre des menaces
existentielles. Elles représentent la pierre angulaire, le filet de sécurité qui oblige tout
adversaire à réfléchir à deux fois avant d’attaquer les États-Unis ou nos alliés.
La Nuclear Posture Review a analysé le rôle des armes nucléaires dans le cadre
de la dissuasion intégrée, soulignant que les forces nucléaires américaines continuent
de jouer un rôle unique en obtenant des effets dissuasifs que n’offrent pas d’autres
éléments de la puissance américaine. La Nuclear Posture Review a conclu qu’une ap-
proche pragmatique de la dissuasion stratégique intégrée consiste à trouver les moyens
de tirer parti des capacités non-nucléaires pour compléter les caractéristiques uniques
des armes nucléaires quand il s’agit d’élaborer des approches dissuasives ciblées.
La « dissuasion intégrée » nécessite de travailler de manière transparente au
sein du réseau étasunien incomparable d’alliances et de partenariats. Qu’est-ce
que « l’intégration » signifie concrètement pour ces alliés et partenaires ? Par
exemple, dans quelle mesure peuvent-ils être intégrés stratégiquement ?
Le tissage des capacités combinées et conjointes est réalisé par l’intégration à
une planification conjointe, le partage du renseignement et l’interopérabilité de notre

34
Composantes nucléaires aéroportées / Interviews

force collective. L’intégration reconnaît la force propre de chaque nation et les syn-
chronise entre elles pour produire un effet dissuasif maximal. Cela demande que
nous ayons une compréhension commune des menaces et une approche unifiée pour
y faire face.
Comment analysez-vous la modernisation quantitative et qualitative de la triade
nucléaire chinoise ? Quelle influence a cette modernisation sur votre posture et
votre modèle de force ?
L’expansion sans précédent des forces stratégiques de la République populaire de
Chine (RPC) fournit à Pékin des capacités nettement supérieures à celles qui seraient
nécessaires pour une stratégie de dissuasion minimale. La RPC continue de déve-
lopper son arsenal nucléaire tandis que ses objectifs deviennent de moins en moins
transparents. Cette menace accrue nécessitera une plus grande coordination avec nos
alliés et partenaires pour renforcer notre sécurité collective.
Plus récemment, des bruits de bottes nucléaires ont résonné venant de Moscou,
dans le cadre de l’invasion de l’Ukraine. Certains craignent que ces rodomon-
tades pourraient ouvrir la voie à un emploi réel d’une arme nucléaire sur le
terrain. Quelle est votre évaluation de la situation ?
Alors que l’agression de la Russie a été condamnée dans le monde et en Europe,
l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) et l’Union européenne
restent unies pour tenir tête au président Poutine et défendre des valeurs com-
munes. Il est clair que les provocations nucléaires de la Russie sont irresponsables
et suscitent de graves préoccupations. Nous veillons de manière indéfectible à ce
que Moscou ne doute jamais de la volonté et de la crédibilité des États-Unis et de
l’OTAN. Cela implique de maintenir une force nucléaire fiable avec un haut niveau
de préparation, une communication claire et une détermination inébranlable en
tant qu’alliance indissoluble.
Plus généralement, comment réécrivez-vous votre théorie de la dissuasion avec
un problème nucléaire « à trois corps » ? Pensez-vous que la Russie et la Chine
pourraient synchroniser leurs activités militaires pour compliquer vos calculs ?
Cet environnement complexe exige de l’adaptabilité, de la souplesse et une
étroite collaboration avec les alliés pour veiller à ce que notre dissuasion demeure
robuste et crédible tout en tenant compte d’un éventail de scénarios possibles. Nous
devons mobiliser et encourager le capital intellectuel des États-Unis et de nos alliés
pour relever ce défi.
Face à ces menaces en constante évolution, nous sommes convaincus que notre
posture actuelle en matière de force nucléaire est suffisante pour dissuader et, si né-
cessaire, intervenir. En même temps, le département de la Défense surveille de très
près l’environnement sécuritaire et, si c’est nécessaire, peut considérer avec grande
attention si des ajustements de la stratégie nucléaire ou des forces sont requis pour
garantir notre capacité de dissuasion, de fourniture d’assurance et atteindre nos ob-
jectifs de sécurité nationale.

35
Entretien avec le général Anthony J. Cotton

Pourriez-vous éventuellement nous en dire un peu plus sur les plans des États-
Unis pour moderniser leur triade nucléaire ?
La modernisation de notre triade est nécessaire pour maintenir un outil de dissua-
sion sûr, sécurisé et efficace. Il ne s’agit là pas seulement des plateformes mais aussi
des systèmes de commandement, de contrôle et de communication (C3) qui assurent
leur fiabilité et leur efficacité.
Cet investissement est l’assurance pour notre sécurité et la stabilité mondiale
en dissuadant les agressions et en empêchant l’impensable. Le plaidoyer pour la
modernisation de la triade nucléaire, du complexe d’armes et de l’infrastructure est
indispensable à la sécurité de notre pays et à celle de nos alliés ou partenaires.
Afin de garantir notre capacité permanente à incarner le fondement de la dissua-
sion intégrée, nous recapitalisons chacune des composantes de la triade, le spectre
du C3 nucléaire et nous prenons en compte le spectre électromagnétique. Ces inves-
tissements à long terme permettront de disposer d’une force nucléaire sans mauvaise
surprise, stable et efficace pour les générations à venir.
En 2024, les Forces aériennes stratégiques (FAS) françaises célèbrent le 60e
anniversaire de leur création. La France modernise continuellement son mis-
sile nucléaire air-sol avec une nouvelle version bientôt opérationnelle. Le pays
s’oriente également vers l’hyper vélocité avec un missile nucléaire air-sol de
quatrième génération (ASN-4G) pour garantir la crédibilité de la composante
aéroportée de la dissuasion française au-delà de 2040. Que pensez-vous de la
dissuasion nucléaire française ?
La détermination de Paris à moderniser ses forces nucléaires s’inscrit dans notre
vision commune de la sécurité mondiale. Lors de ma récente visite en France, j’ai
rencontré le chef d’état-major des armées, le général Burkhard, le major général
des armées, l’amiral Vandier, et le commandant des FAS, le général Bellanger. J’ai
également accueilli le général Bellanger et le commandant de la Force océanique
stratégique, le vice-amiral Fayard, au STRATCOM.
J’ai pu observer et en apprendre davantage sur la dissuasion nucléaire française et
sur la façon dont elle confère à votre nation une dissuasion sûre, sécurisée et efficace.
La capacité de tous ces officiers généraux français à entretenir un échange de vues
ouvert sur les menaces que nos pays ont en commun est essentielle. Alors que nous
nous tournons vers l’avenir, je me réjouis de l’engagement continu avec nos alliés
français alors que nous affinons notre compréhension commune de l’environnement
de la menace, ainsi que de la façon dont nos forces stratégiques respectives pour-
raient contribuer à notre sécurité collective.

36
COMPOSANTES NUCLÉAIRES
AÉROPORTÉES
France
38
Composantes nucléaires aéroportées / France

Les armes nucléaires, des armes d’une


autre nature

Benoît Cornu

Officier mécanicien de l’armée de l’Air et de l’Espace, le colonel Benoît Cornu


est issu de la promotion 1999 de l’École de l’air. Ayant essentiellement servi en uni-
tés opérationnelles équipées de Mirage 2000, il a notamment commandé l’escadron
de soutien technique aéronautique 15.002 sur la base aérienne 116 de Luxeuil et a
participé aux opérations extérieures Harmattan, Chammal et Barkhane.

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, une poignée d’hommes visionnaires


envisage de doter la France d’une force de frappe nucléaire. Le général de Gaulle,
conseillé par Raoul Dautry, crée ainsi le 18 octobre 1945 le Commissariat à l’énergie
atomique (CEA) pour reprendre les travaux initiés avant 1939 dans ce domaine. Le
CEA est officiellement chargé de poursuivre les recherches scientifiques et tech-
niques « en vue de l’utilisation de l’énergie atomique dans les divers domaines de la
science, de l’industrie et de la défense nationale »1. Outre le développement d’une
filière de production d’énergie d’origine nucléaire, l’objectif de cette décision est
bien d’intégrer le club très réduit des pays capables de mettre en œuvre des armes
nucléaires. Ce projet deviendra réalité le 8 octobre 1964 lorsque les Forces aériennes
stratégiques prennent pour la première fois l’alerte nucléaire.
Depuis 1945 et les explosions d’Hiroshima et de Nagasaki, de nombreuses crises
internationales ont ébranlé la planète, mais le développement des arsenaux nucléaires
et des doctrines de dissuasion associées a jusqu’à présent contribué à éviter des
confrontations armées d’ampleur régionale ou mondiale. Après la période d’accalmie
relative qui a suivi la fin de la Guerre froide, la guerre russo-ukrainienne ravive cer-
taines peurs du fait de sa dimension nucléaire. La Russie est un État doté d’un arsenal

1. CEA, « De l’ère des pionniers au programme Simulation ».

39
Les armes nucléaires, des armes d’une autre nature

comptant des milliers d’armes. Les États-Unis, le Royaume-Uni et la France, États


dotés également, soutiennent l’Ukraine sans intervenir directement. Ces craintes, au-
jourd’hui comme hier, se fondent sur la puissance potentielle des armes nucléaires qui
sont, du fait de leurs capacités intrinsèques, des armes d’une « autre nature », seules
capables de générer des dommages inacceptables à un adversaire.
Le but de cet article est justement d’exposer la différence entre ces armes et les
explosifs conventionnels. Il convient, pour bien appréhender ce sujet, de revenir
initialement sur les découvertes scientifiques du début du siècle dernier – auxquelles
les chercheurs français ont grandement contribué. Elles sont aux fondements du dé-
veloppement des différents types d’armes nucléaires. La contribution scientifique
française, en dépit d’une mise en sommeil relative pendant la Seconde Guerre mon-
diale, est retracée ensuite. Elle donne à la France l’opportunité de mener à bien
son programme nucléaire et de réaliser son premier essai nucléaire dès 1960. Une
description des effets de ces armes nucléaires est enfin proposée, démontrant leur
puissance incomparable. C’est ce pouvoir de destruction qui permet l’émergence des
doctrines de dissuasion nucléaire.

Les pionniers de la fission nucléaire


Hasard du calendrier, le film Oppenheimer de Christopher Nolan, sorti en salle le
19 juillet 2023, a permis au plus grand nombre de découvrir les origines des armes
nucléaires et, au travers d’un scénario captivant, de faire comprendre qu’il s’agit
bien – du fait de leur puissance – d’armes « d’une autre nature ».
Énorme succès au box-office, qualifié d’ailleurs par certains critiques de plus
grand biopic2 depuis Lawrence d’Arabie (1962), ce film biographique de trois heures,
au réalisme saisissant, porté par un rythme soutenu et d’excellents acteurs, retrace en
partie la vie de Robert Oppenheimer (1904-1967) qui est passé à la postérité comme
le « père de la bombe atomique ».
Physicien de renom et professeur d’université à Berkeley et au California Ins-
titute of Technology, il se voit confier en 1942 la direction du laboratoire de Los
Alamos dont le but est de concevoir une bombe atomique dans le cadre du projet
Manhattan dirigé par le général Leslie Groves3. Au cours de ce film, nous croisons
d’autres physiciens de génie, comme Einstein, Fermi, Bohr, Heisenberg, Teller et
bien d’autres… Mais aucun d’entre eux n’est Français. Et pourtant !
Les scientifiques français de la fin du XIXe et du début du XXe siècle ont large-
ment contribué aux découvertes fondamentales et aux travaux sur la radioactivité, in-
dispensables pour maîtriser l’énergie nucléaire produite dans les réacteurs (première
divergence de la pile expérimentale de Fermi le 2 décembre 1942) ou les armes
(essai Trinity le 16 juillet 1945). Ces pionniers de la radioactivité ont pour nom Henri
Becquerel (1852-1908) ou Marie (1867-1934) et Pierre Curie (1859-1906).

2. Notamment par Le Point, dans un article du 7 août 2023 intitulé « Oppenheimer : Christopher Nolan
respecte-t-il la vérité scientifique ? ».
3. Le général Leslie Richard Groves (1896-1970) avait supervisé auparavant la construction du Pentagone.

40
Composantes nucléaires aéroportées / France

H. Becquerel découvre la radioactivité naturelle en 1896 en constatant acciden-


tellement que les sels d’uranium émettent des rayons « uraniques »4 qui laissent une
trace sur une plaque photographique non développée. Sa découverte ouvre la voie
à l’étude systématique de la radioactivité, pour laquelle un couple de scientifiques
français, Marie et Pierre Curie, joue un rôle essentiel en découvrant en 1898 deux
éléments radioactifs majeurs : le polonium et le radium. En 1903, Marie Curie de-
vient la première femme à remporter un prix Nobel avec son mari et H. Becquerel,
pour leurs travaux sur la radioactivité. Elle obtient un second prix Nobel en chimie
en 1911 pour ses découvertes sur le radium et le polonium.
Quelques années plus tard, Ernest Rutherford (1871-1937), physicien néo-
zélandais, apporte une contribution fondamentale à la compréhension de la radioac-
tivité en proposant, en 1909, le modèle d’un atome composé par un noyau central. La
vision de la structure atomique en est révolutionnée. Rutherford identifie également
trois types de rayonnements radioactifs, dits « alpha », « bêta » et « gamma ». S’ap-
puyant sur les travaux de Rutherford, Niels Bohr (1885-1962), physicien danois,
développe la théorie de la structure atomique. Son modèle d’atome, connu sous le
nom de « modèle de Bohr », propose que les électrons d’un atome soient caractérisés
par des niveaux d’énergie. Les fondements de la mécanique quantique sont posés.
Enrico Fermi (1901-1954) est un autre physicien qui contribue directement au
projet Manhattan. Il travaille sur la radioactivité artificielle et la transmutation des
éléments. Connu pour avoir conçu la pile de Fermi mentionnée plus haut, ce scien-
tifique italien bombarde en 1934 des atomes d’uranium avec des neutrons et ouvre
la voie à la découverte de la fission nucléaire, processus essentiel pour la création
de la bombe atomique. Deux ans avant, en 1932, l’Anglais James Chadwick (1891-
1974), l’assistant de Rutherford, avait découvert le neutron en approfondissant les
recherches d’Irène et Frédéric Joliot-Curie qui cherchaient à comprendre l’origine
d’un rayonnement capable d’éjecter des protons d’une substance hydrogénée5. Fort
de ces connaissances, Chadwick dirige entre 1943 et 1945 la délégation britannique
travaillant à Los Alamos sur le projet Manhattan.
Enfin, comment ne pas évoquer Albert Einstein (1879-1955) ? Même s’il est
surtout connu pour sa théorie de la relativité6, il demeure l’auteur de contributions
importantes pour la compréhension de la radioactivité. Il explique en 1905 le phé-
nomène de l’effet photoélectrique7, contribuant à établir la nature quantique de la
lumière et à orienter l’exploration ultérieure des particules subatomiques.

4. Les « rayons uraniques » sont l’ancienne appellation des rayonnements émis par l’uranium lors de
leur découverte par Henri Becquerel en 1896.
5. « Frédéric Joliot-Curie », France Archives.
6. En 1905, la théorie de la relativité restreinte fonde la notion d’espace-temps et établit un lien entre
masse et énergie (E=MC2). Cette théorie fait aussi de la vitesse de la lumière un invariant dans le vide.
Einstein étend ces principes et développe en 1915 la relativité générale qui s’appuie notamment sur le
principe d’équivalence entre gravitation et accélération.
7. En physique, l’effet photoélectrique désigne l’émission d’électrons par un matériau sous l’effet de
la lumière.

41
Les armes nucléaires, des armes d’une autre nature

Ces chercheurs de nationalités très diverses, mais souvent européennes, jettent


avec bien d’autres les bases de la physique nucléaire moderne. Ils ouvrent la voie à
de nombreuses applications comme la première bombe atomique bien sûr, mais aussi
la médecine nucléaire, la radiodétection et l’énergie électronucléaire.

Les scientifiques français et l’explosion de la première bombe nucléaire française


En France, dans l’entre-deux-guerres, Irène Curie (1897-1956), fille de Pierre
et Marie Curie, embrasse la carrière scientifique de ses parents. Mariée à Frédéric
Joliot8 (1900-1958), également physicien et chimiste, elle reçoit avec son époux le
prix Nobel de chimie en 1935 pour leurs travaux sur la radioactivité artificielle, dé-
couverte un an plus tôt.
À l’occasion du discours accompagnant la réception du prix, le 12 décembre
1935, Frédéric Joliot dévoile ses intuitions relatives à la fission nucléaire : « Si,
tournés vers le passé, nous jetons un regard sur le progrès accompli par la science à
une allure toujours croissante, nous sommes en droit de penser que les chercheurs,
construisant ou brisant les éléments à volonté, sauront réaliser des transmutations à
caractère explosif, véritables réactions chimiques à la chaîne. Si de telles transmuta-
tions arrivent à se propager dans la matière, on peut concevoir l’énorme libération
d’énergie utilisable qui aura lieu. Mais hélas, si la contagion a lieu pour tous les
éléments de notre planète, nous devons prévoir avec appréhension les conséquences
du déclenchement d’un pareil cataclysme. »9 Cette crainte, qui est d’ailleurs évoquée
dans le film Oppenheimer, laisse déjà présager que l’énergie nucléaire sera d’une
nature bien différente de celles en usage à cette époque.
Si ce sont les Autrichiens Otto Frisch (1904-1979) et Lise Meitner (1878-1968)
qui apportent la preuve que l’uranium est fissile par bombardement de neutrons,
Frédéric Joliot et son équipe du Collège de France (comprenant Hans Halban, Lew
Kowarski et Francis Perrin) démontrent expérimentalement en mars 1939 qu’une
réaction en chaîne peut se produire par émission de neutrons secondaires en cas de
fission de l’uranium10.

8. Dit Frédéric Joliot-Curie.


9. « Frédéric Joliot-Curie », op. cit.
10. « Frédéric Joliot-Curie », CNRS.

42
Composantes nucléaires aéroportées / France

Frédéric Joliot-Curie (1900-1958).


Source : Musée Curie.

À l’époque, les échanges multiples entre les scientifiques incitent Albert Einstein
à écrire sa fameuse lettre au président Roosevelt, le 2 août 1939 : « Au cours des
quatre derniers mois, il est devenu probable – grâce aux travaux de Joliot en France
ainsi que de Fermi et Szilard en Amérique – qu’on puisse déclencher une réac-
tion en chaîne nucléaire dans une masse importante d’uranium, depuis laquelle une
grande quantité d’énergie et de nouveaux éléments de type radium seraient produits.
Il semble désormais presque certain que cela puisse être réalisé très prochainement.
Ce nouveau phénomène conduirait aussi à la construction de bombes et il est conce-
vable – quoique moins certain – que des bombes extrêmement puissantes de ce type
puissent être construites ».11
Peu de temps avant, alarmés par la menace allemande, Joliot et son équipe dé-
posent trois « brevets secrets » en mai 1939 relatifs aux applications possibles de
leurs récents travaux. L’un d’eux, intitulé « Perfectionnement aux charges explo-
sives », présuppose la possibilité de libérer une très grande quantité d’énergie à partir
de la fission nucléaire, justifiant sa sensibilité. Le deuxième brevet est intitulé « Dis-
positif de production d’énergie » et le troisième « Procédés de stabilisation d’un
dispositif de production d’énergie ».
Frédéric Joliot alerte également le gouvernement français sur l’importance à la fois
de l’oxyde d’uranium (un stock important est alors récupéré auprès du Congo belge),

11. « Résistance et Dissuasion. Des origines du programme nucléaire français à nos jours », CEA. « In
the course of the last four months it has been made probable – through the work of Joliot in France
as well as Fermi and Szilard in America – that it may be possible to set up a nuclear chain reaction
in a large mass of uranium, by which vast amounts of power and large quantities of new radium-like
elements would be generated. Now it appears almost certain that this could be achieved in the imme-
diate future. This new phenomenon would also lead to the construction of bombs, and it is conceivable
– though much less certain – that extremely powerful bombs of this type may thus be constructed. »

43
Les armes nucléaires, des armes d’une autre nature

matière première nécessaire à ses recherches, et de l’eau lourde qui peut servir de mo-
dérateur (ralentisseur) neutronique. La France met alors la main en mars 1940 sur la
totalité du stock mondial d’eau lourde, produite et entreposée en Norvège. Mais l’inva-
sion du pays par l’Allemagne change la donne. Les Français sont contraints d’évacuer
ces réserves outre-Manche. La collaboration avec les équipes britanniques ayant été
autorisée par Raoul Dautry, alors ministre de l’Armement, Hans Halban et Lew Ko-
warski rejoignent la Grande-Bretagne pour y poursuivre leurs travaux. Les recherches
des scientifiques français ont bien basculé dans une dimension militaire.
Halban et Kowarski, s’ils font tout d’abord face au scepticisme de leurs hôtes,
parviennent à leur démontrer l’intérêt de la filière de l’uranium naturel pour accéder
à la bombe12. Ils anticipent de la sorte la filière du plutonium qui ne sera découverte
par l’Américain Glenn Seaborg (1912-1999) qu’en décembre 1940. Halban et Ko-
warski sont ensuite rejoints par Pierre Auger, Jules Guéron et Bertrand Goldschmidt.
Bien que ces chercheurs Français aient partagé leurs travaux avec les Britan-
niques et les Canadiens, ils n’ont jamais été intégrés dans le projet Manhattan de
Groves et Oppenheimer13. Leurs connaissances ne sont cependant pas perdues. Le
Commissariat à l’énergie atomique est créé dès octobre 1945 avec la mission de
poursuivre les recherches « en vue de l’utilisation de l’énergie atomique dans les di-
vers domaines de la science, de l’industrie et de la défense nationale »14. Il s’agit de
la première étape d’un vaste programme de planification, le domaine nucléaire étant
identifié comme l’un des axes de reconstruction du pays. D’un point de vue militaire,
cette organisation donne finalement naissance à ce qui est aujourd’hui connu comme
« l’Œuvre commune »15 regroupant, jusqu’au plus haut niveau de l’État, les moyens
et volontés scientifiques, techniques, militaires ou politiques nourrissant notre poli-
tique de dissuasion.
Les efforts consentis par la France après-guerre lui permettent de réaliser son
premier essai nucléaire, nommé « Gerboise Bleue », le 13 février 1960 dans le désert
algérien. Une bombe A au plutonium libérant une puissance approximative de 70 ki-
lotonnes (kt), soit trois à quatre fois plus qu’Hiroshima, est déclenchée avec succès.
Positionnée à environ 100 mètres de hauteur sur une tour, elle vitrifie le sol sableux
dans un rayon de 300 mètres16. Une étape essentielle est atteinte pour devenir une
puissance nucléaire indépendante.

12. CEA, « Résistance et Dissuasion », op. cit.


13. À l’exception de Bertrand Goldschmidt qui a travaillé quelques mois aux États-Unis avec Glenn
Seaborg, en 1942 et 1943. L’apport fondamental des découvertes françaises sera toutefois reconnu a
posteriori par les Britanniques et il contribuera à la reprise des travaux français dans l’immédiat après-
guerre pour aboutir à notre premier essai nucléaire en 1960. La France devient la quatrième nation au
monde à posséder la bombe, après les États-Unis, l’Union soviétique et le Royaume-Uni.
14. CEA, « Résistance et Dissuasion », op. cit.
15. Les modalités d’exécution du programme atomique militaire français sont arrêtées dans une déci-
sion du Premier ministre du 13 juin 1961, précisant que sa réalisation est une « œuvre commune » au
ministère des Armées et au CEA. CEA, « De l’ère des pionniers au programme Simulation ».
16. « 13 février 1960, premier essai nucléaire français dans le Sahara », INA, 10/02/2020.

44
Composantes nucléaires aéroportées / France

Les bombes atomiques


La bombe A, arme à fission, est le premier type d’arme nucléaire à avoir été
développé à partir d’uranium 235 ou de plutonium 239. Son principe consiste, en
appliquant diverses méthodes, à dépasser la masse critique de la matière fissile17
nécessaire pour déclencher la réaction en chaîne neutronique qui peut diverger, c’est-
à-dire s’amplifier de manière exponentielle au sein de cette masse critique. Chaque
noyau d’uranium ou de plutonium frappé par un neutron en libère plusieurs autres en
se fissionnant, chaque fission entraînant une libération d’énergie. Les nouveaux neu-
trons produits frappent à leur tour d’autres noyaux et entretiennent le phénomène.
Quand cette réaction est maîtrisée, stabilisée, l’exploitation de l’énergie nucléaire li-
bérée est possible : c’est ce qui se passe au cœur d’un réacteur nucléaire. Si on laisse
la réaction en chaîne diverger, s’emballer, en ayant pris soin auparavant de mettre en
forme la matière fissile, on obtient une explosion nucléaire.
Deux grands principes ont été utilisés pour déclencher cette réaction en chaîne :
l’arme à rapprochement et l’arme à implosion18. Dans le concept de l’arme à rappro-
chement, deux ensembles sous-critiques de matière fissile sont mis en contact par un
explosif pour former une masse critique suffisante dans laquelle la réaction en chaîne
est déclenchée. Little Boy, la bombe atomique larguée sur Hiroshima le 6 août 1945,
était le premier exemple d’arme à rapprochement, utilisant de l’uranium 235. Elle
fut conçue pour être à la fois relativement simple à fabriquer et fonctionnelle. Elle
était cependant moins efficace en termes de rendement énergétique que les armes à
implosion (Gadget et Fat Man). Son énergie est estimée à 15 kt. Explosant à 580
mètres au-dessus de la ville, elle entraîna immédiatement la mort d’environ 70 000
habitants. Mais des dizaines de milliers de Japonais périrent des suites de leurs bles-
sures, de brûlures graves ou des effets des radiations.

17. C’est-à-dire de la matière dont les noyaux peuvent se briser sous l’impact de neutrons, en libérant
de l’énergie et d’autres neutrons, permettant la réaction en chaîne.
18. « A Meta Implosion Weapon of Mass Destruction », Geopolicraticus, 14/04/2018.

45
Les armes nucléaires, des armes d’une autre nature

Réplique de Little Boy construite après-guerre. Schéma théorique supposé de Little Boy.

Les armes à implosion relèvent quant à elles d’un concept plus évolué techno-
logiquement, car le dépassement de la masse critique n’est plus obtenu par ajout
de matière mais par augmentation de sa densité. Il s’agit de comprimer la matière
fissile, qui est à l’état de métal, au moyen d’explosifs conventionnels disposés tout
autour d’elle de manière symétrique. L’atteinte de la criticité repose sur de très
nombreux critères technologiques, et en particulier sur la parfaite synchronisation
de tous les détonateurs de mise à feu de ces explosifs périphériques. L’explosion
de Gadget le 16 juillet 1945, la bombe de l’essai Trinity positionnée sur une tour
d’essai19, fut une arme à fission à implosion au plutonium 239. Elle délivra une
énergie d’environ 20 kt.

19. C’est cette bombe qui est montrée dans le film Oppenheimer.

46
Composantes nucléaires aéroportées / France

Gadget en attente dans la tour d’essai du site de Photographie aérienne du site après l’essai
Trinity. Trinity.

Ce concept permet d’obtenir des rendements beaucoup plus élevés en énergie


que les armes à rapprochement et donc potentiellement de réduire leur volume. La
bombe atomique larguée sur Nagasaki le 9 août 1945, nommée « Fat Man », était
aussi une arme à implosion, utilisant du plutonium 239. Explosant à 550 mètres
d’altitude et libérant environ 20 kt, elle tua près de 35 000 personnes, soit moitié
moins que Little Boy pourtant moins puissante. Cette différence s’explique par le
caractère plus vallonné de Nagasaki qui réduira les effets de l’arme.

Schéma théorique supposé de Fat Man.

47
Les armes nucléaires, des armes d’une autre nature

Fat Man peu avant son chargement.

Les armes nucléaires ont un fonctionnement séquentiel mais extrêmement rapide.


À partir d’une impulsion électrique de quelques joules, des détonateurs sont mis à
feu, déclenchant des explosifs conventionnels plus puissants qui, en comprimant et
densifiant la matière fissile, lui permettent de dépasser sa masse critique. Au terme
de la réaction en chaîne presque instantanée, une quantité d’énergie gigantesque est
libérée dans un temps très court, d’où une très grande puissance.
Cette puissance est d’ailleurs si élevée qu’il a fallu, pour la décrire, inventer une
nouvelle unité de mesure, soit la kilotonne d’équivalent TNT (kt). Une kilotonne
représente l’équivalent de l’énergie libérée par mille tonnes de trinitrotoluène, un
explosif conventionnel déjà courant à l’époque.
Plusieurs exemples peuvent être pris pour tenter de se représenter les effets d’une
telle énergie. En 2017, Donald Trump a autorisé les forces américaines en Afgha-
nistan à utiliser la plus puissante bombe de leur arsenal conventionnel, la Massive
Ordnance Air Blast Bomb (MOAB), souvent qualifiée de « Mother Of All Bombs ».

Une GBU-43/B Massive Ordnance Air Blast Bomb.

48
Composantes nucléaires aéroportées / France

Cette bombe de type GBU-43/B de 9 mètres de long contient environ 8 tonnes


d’explosifs pour une puissance équivalente à 11 tonnes de TNT, soit 0,011 kt, au-
trement dit un rapport d’environ 1 à 1 000 avec Little Boy et Fat Man. Elle est si
imposante qu’elle a été larguée depuis un avion de transport de type C-130 Hercules.
Elle ne dégage pourtant qu’une infime fraction de l’énergie d’une arme nucléaire.
Toujours à fin d’illustration, l’attentat d’Oklahoma City, perpétré en 1995 à partir
d’un véhicule piégé, causant la mort de 168 personnes et en blessant 680 autres, fut
d’une puissance estimée à « seulement » 0,0023 kt (2 300 kilos de TNT).

Dégâts liés à l’attentat d’Oklahoma City, le 19 avril 1995.

Plus récemment, l’explosion du port de Beyrouth le 4 août 2020 causa une onde
de choc ressentie à plus de 10 km du silo à grains (centre de l’explosion), brisant des
vitres à cette distance, même si la majorité des dégâts fut localisée sur le port. Des
chercheurs de l’université de Sheffield20 ont estimé, à partir des vidéos et photos de
la catastrophe, que cette explosion causée par du nitrate d’ammonium (2 750 tonnes)
équivalait à environ 1 000 à 1 500 tonnes de TNT – soit entre 1 et 1,5 kt.

20. P. Breteau, « Comparée à d’autres catastrophes, quelle a été la puissance de l’explosion à


Beyrouth ? », Le Monde, 07/08/2020.

49
Les armes nucléaires, des armes d’une autre nature

Vue aérienne des dégâts du port de Beyrouth le 4 août 2020.

Ces quelques exemples21 montrent qu’il n’est pas imaginable de créer, avec les
technologies actuelles, des armes conventionnelles dont la puissance pourrait riva-
liser avec celle d’une arme nucléaire. Et quand bien même un État posséderait des
centaines ou des milliers de bombes de type MOAB, il lui faudrait les lancer toutes
en même temps et les faire exploser au même endroit simultanément pour atteindre
des niveaux de puissance comparables à celui d’une arme nucléaire optimisée pour
ses effets militaires.
Par ailleurs, les armes nucléaires, de plus en plus puissantes et précises, peuvent
dégager des énergies équivalentes à des centaines de kilotonnes. Une unité de me-
sure encore plus grande, la mégatonne (Mt, soit 1 000 kt ou l’équivalent d’un million
de tonnes de TNT), est nécessaire pour décrire la puissance de ces armes. L’essai
français Canopus du 24 août 1968 aurait atteint 2,6 Mt. Le record est détenu par une
arme expérimentale russe, la Tsar Bomba, qui dégagea 57 mégatonnes en 1962 selon
des estimations américaines (elle aurait pourtant été conçue pour atteindre 100 Mt).
La bombe a été déclenchée à 4 000 mètres de hauteur au-dessus de sa cible. L’éclair
de l’explosion fut visible à 1 000 km de distance, la chaleur ressentie à 300 km et les
destructions furent complètes dans un rayon de 30 km. Ces puissances élevées ont
pu être atteintes grâce à des armes nucléaires particulières, appelées bombes H (pour

21. Une explosion plus puissante fut celle d’Halifax au Canada. Estimée à 2,9 kt, elle eut lieu le 6 dé-
cembre 1917 lorsqu’un navire norvégien entra en collision avec un cargo français chargé de munitions.
C’est l’explosion, de nature conventionnelle, la plus puissante à ce jour.

50
Composantes nucléaires aéroportées / France

« hydrogène ») ou bombes thermonucléaires, dont le fonctionnement s’appuie sur


des réactions semblables à celles qui se produisent à l’intérieur du soleil.

Des effets dévastateurs qui ne se limitent pas au point zéro


Le film Oppenheimer n’a pas seulement mis en lumière l’aventure scientifique
menant au premier essai nucléaire de l’Histoire. Il a aussi ravivé le souvenir de
ses effets sur l’environnement et les hommes à court, moyen et long terme. Selon
une étude publiée le 20 juillet 202322 par l’université de Princeton, les retombées
radiologiques de Trinity auraient atteint à l’époque quarante-six États américains,
le Canada et le Mexique.

Photo de Trinity utilisée par G. I. Taylor pour estimer la puissance de la bombe.

Faute de données expérimentales préalables suffisantes, l’équipe d’Oppenheimer


ne pouvait pas anticiper précisément la puissance de ces armes. Elle avait néanmoins
prévu que l’explosion d’une arme nucléaire génèrerait un effet de souffle accom-
pagné d’un intense flash lumineux et d’une onde de chaleur mortelle. Ces effets
dépasseraient largement la position de la boule de feu si caractéristique, à l’origine
du fameux champignon.
Depuis lors, toutes les nations ayant conduit un programme nucléaire ont couplé à
leurs essais (d’abord atmosphériques puis souterrains) des mesures pour quantifier et
maîtriser les effets des armes23, en particulier les risques liés aux retombées radioac-
tives. Une arme nucléaire génère plusieurs effets directs sur l’environnement du
point d’explosion qui varient selon les conditions. Par exemple, comme le montrent
les cas d’Hiroshima et de Nagasaki, la configuration du terrain exerce une influence
significative.
Le rayonnement thermique est l’un des effets les plus meurtriers du fait des dif-
ficultés à s’en protéger. L’air ambiant est alors porté à des températures extrêmes.
22. L. M. M. Blume, « Des retombées radioactives jusqu’au Canada », La Presse, 05/08/2023.
23. W. F. Mulley, « Quels seraient les effets d’une guerre nucléaire », Le Monde diplomatique, 12/1962.

51
Les armes nucléaires, des armes d’une autre nature

Selon la puissance de l’arme, la température générée au cœur de l’explosion –


­plusieurs milliers de degrés – peut provoquer en quelques secondes des brûlures au
troisième degré sur des êtres vivants éloignés de plusieurs kilomètres du centre de
l’explosion. Les personnes exposées à cette chaleur intense subissent des blessures
graves, souvent fatales, instantanément. D’autres décèderont plus tard des suites de
leurs brûlures. L’intensité du rayonnement thermique est également à l’origine d’in-
cendies qui touchent les infrastructures. Au cœur même de l’explosion, la boule de
feu, évidemment très destructrice, s’accompagne également d’un flash lumineux très
intense pouvant provoquer des cécités totales ou partielles, augmentant la longue
liste des victimes et blessés. Ce flash est d’ailleurs le premier effet observable.

Un visiteur au musée du Mémorial pour la Paix à Hiroshima. Source : Carl Court/Getty Images.

Ce rayonnement s’accompagne en outre d’une onde de choc qui se propage rapi-


dement depuis le point de détonation en générant un effet de surpression dévastateur,
suivi d’un souffle violent dans l’autre sens qui rééquilibre naturellement les pres-
sions. Surpression et souffle génèrent des dommages structurels sévères à plusieurs
kilomètres du centre de l’explosion. Les bâtiments sont soufflés, les vitres brisées et
des débris sont projetés à grande vitesse, accentuant encore les dégâts et le nombre
de victimes.
Les effets de température et de choc représentent une large part de l’énergie li-
bérée. Leur combinaison sur plusieurs kilomètres de distance serait à l’origine de la
majorité des victimes immédiates d’une arme nucléaire, en particulier dans le cas de
zones densément peuplées.
Le rayonnement nucléaire émis lors de l’explosion et les retombées radioactives
si redoutées varient aussi en fonction de l’altitude d’explosion de l’arme. Près de la
surface, les matières radioactives produites par l’explosion se mélangent à la pous-

52
Composantes nucléaires aéroportées / France

sière du sol puis retombent autour du point zéro. À plus haute altitude, ces matières
radioactives sont beaucoup moins nombreuses mais se dispersent plus largement.

Hiroshima après l’explosion. Source : Maarten Heerlien / Flickr, CC BY-SA.

Mais une explosion nucléaire peut aussi, tant par les rayonnements nucléaires
émis que par la génération d’une impulsion électromagnétique24, endommager ou
détruire une partie des systèmes électroniques et électriques sur de vastes étendues.
Le fonctionnement des communications, des réseaux électriques, des satellites, des
véhicules et des infrastructures critiques en serait gravement perturbé.
L’ensemble de ces effets a été largement documenté depuis le premier essai du
16 juillet 1945 et les explosions des bombes atomiques à Hiroshima et Nagasaki.
Plus de 2 400 essais nucléaires au total, dont 543 atmosphériques, ont enrichi les
connaissances détenues par les États-Unis, la Russie, la Grande-Bretagne, la France
et la Chine25, pour ne mentionner que ces cinq pays.
Les effets des armes nucléaires continuent par ailleurs d’être étudiés de manière
théorique, notamment en dehors des sphères militaires, pour estimer les capacités de
réponse qu’une nation ou la communauté internationale pourraient apporter en cas
de frappe nucléaire ou d’attaque terroriste. C’est notamment le cas d’une étude réa-

24. Le 9 juillet 1962, l’essai nucléaire américain Starfish Prime de 1,4 Mt, réalisé à environ 400 km
d’altitude, généra une impulsion électromagnétique dont les effets sur les lignes et équipements élec-
triques se firent sentir jusqu’à 1 500 km de distance. Les dégâts matériels furent toutefois limités, car la
zone d’essai choisie, au-dessus du Pacifique, était peu densément peuplée. Les flux de particules émis
par l’explosion à très haute altitude ont cependant endommagé ou détruit un tiers des 24 satellites alors
en orbite.
25. « Les essais nucléaires atmosphériques », Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire.

53
Les armes nucléaires, des armes d’une autre nature

lisée par des chercheurs américains et publiée en mai 2023. À partir d’un ensemble
d’outils de simulation, ils ont modélisé les résultats d’un échange nucléaire, pure-
ment théorique, entre l’Iran (qui ne disposerait pas aujourd’hui d’armes nucléaires)
et Israël (qui maintient toujours l’ambiguïté quant à sa possession d’un arsenal nu-
cléaire). Ils ont pris en compte le plus de paramètres possibles : type, rendement et
puissance des armes, explosions simples ou multiples, densités de population, types
de construction, topologie de l’environnement, météorologie et même les saisons (la
population pouvant plutôt vivre à l’extérieur ou à l’intérieur).
En estimant que l’énergie d’une arme se répartisse entre l’effet thermique
­(30-50 %), le choc et les vents associés (40-60 %), les radiations (5 %) et les retom-
bées (5-10 %), l’étude parvient aux résultats de pertes théoriques présentés dans le
tableau ci-après26.

26. C. E. Dallas, W. C. Bell, F. Burkle, D. J. Stewart, A. Caruso, « Nuclear war between Israel and Iran:
lethality beyond the pale », Conflict and Health, vol.7, n°10, 10/05/2013.

54
Composantes nucléaires aéroportées / France

Résultats théoriques d’un échange nucléaire entre l’Iran et Israël, selon l’étude publiée dans
Conflict and Health.
55
Les armes nucléaires, des armes d’une autre nature

Exemple de simulation27 de l’étude publiée dans Conflict and Health.

Au-delà des effets directs mentionnés précédemment, une ou plusieurs explosions


nucléaires frappant le même pays auraient aujourd’hui des répercussions indirectes
bien difficiles à appréhender et sans commune mesure avec celles des deux explo-
sions sur le Japon en 1945. De fait, les populations étant de plus en plus concentrées
dans les villes (jusqu’à 43 000 habitants par km2 à Manille ou 20 000 à Paris), le
nombre de décès, instantanés et différés, pourrait être bien plus élevé qu’en 1945.
Mais la concentration n’est pas qu’humaine. Elle concerne aussi les outils qui
contribuent à la vie d’un État : organismes gouvernementaux, financiers, écono-
miques, culturels, industriels, etc. La même logique s’applique aux nœuds de télé-
communications ou aux infrastructures énergétiques. Les perturbations sociales et
économiques qui suivraient pendant probablement des années les frappes nucléaires
sur les principales villes d’un pays pourraient sans aucun doute conduire à son
­effondrement partiel ou total, sans qu’il soit nécessaire de recourir à de nombreuses
explosions.
Les services médicaux les plus avancés sont également bien souvent regroupés
au sein des grandes villes. S’ils sont frappés, comme une partie des infrastructures
de santé28, les chances de survie des blessés graves seraient drastiquement réduites,

27. Cette étude considère différents niveaux de surpression, issus des explosions, avec tous les effets
d’une onde de choc (effondrement de structures, projection de débris, etc.). À ceux-ci correspondent
des ratios de personnes blessées, de décès.
28. C. Dallas, « Let’s not forget what a nuclear war would actually mean », Asia Times, 15/08/2023.

56
Composantes nucléaires aéroportées / France

aggravant encore plus le nombre de victimes. Ce constat tragique serait accentué par
le fait qu’il n’existe pas de capacité de réponse internationale adéquate pour porter
secours à un pays dans un tel cas de figure29. C’est ce qui se passa à Hiroshima où
les services de santé, concentrés dans la ville, furent durement touchés et dans l’im-
possibilité de porter rapidement secours aux blessés (polytraumatisés, grands brûlés
ou irradiés). En outre, seule une part très restreinte du personnel médical est formée
et capable d’intervenir dans ces situations extrêmes, alourdissant encore le bilan des
conséquences indirectes de telles explosions.
Enfin, les effets en termes de pollution radioactive, autant sur la nature que sur
les personnes, aggraveraient ces perturbations sociales et économiques. Des décès
pourraient advenir des mois, voire des années après l’explosion d’armes nucléaires.
Le nombre initial de morts à Hiroshima et Nagasaki a pratiquement doublé au cours
des cinq années suivantes, atteignant un total estimé à 300 000 morts.
Face à ce risque, des déplacements de populations hors des zones contaminées
seraient à prévoir, ce qui pourrait ajouter encore au chaos général. Le pays touché
pourrait éprouver les pires difficultés à gérer ces migrations internes si ses princi-
paux centres de pouvoir économiques, politiques ou militaires sont anéantis.
Les armes nucléaires ont donc cette particularité d’avoir marqué irrémédiable-
ment l’Humanité à partir des deux seules explosions opérationnelles sur Hiroshima
et Nagasaki. Leurs capacités ont été par la suite progressivement renforcées pour
concevoir des armes toujours plus puissantes et précises. Les essais réalisés, no-
tamment en surface, ont montré l’augmentation de leur pouvoir de destruction, qui
n’a pas de limite temporelle ou spatiale. Ce pouvoir peut en effet s’étendre sur des
années et certains missiles nucléaires possèdent une portée intercontinentale dont
l’explosion ne pourrait être contenue localement.

De l’objet scientifique à la doctrine stratégique


C’est bien cette puissance incomparable qui fait que les armes nucléaires sont
des armes d’une autre nature, sur lesquelles ont pu se bâtir les diverses stratégies
de dissuasion. Ces stratégies ont toutes en commun de s’appuyer sur la menace de
recourir à cette force destructrice, en soulignant sa volonté et sa capacité d’infliger le
cas échéant des « dommages inacceptables » ou des « représailles massives » – selon
le vocabulaire utilisé.
Dans son discours du 19 février 2015 à Istres, le président Hollande a d’ailleurs
choisi d’illustrer cette stratégie en des termes différents, même si le message reste
identique : « La dissuasion nucléaire vise à protéger notre pays de toute agression
d’origine étatique contre ses intérêts vitaux, d’où qu’elle vienne, et quelle qu’en soit
la forme. J’ajoute que pour la France, l’arme nucléaire n’est pas destinée à rem-
porter un avantage quelconque dans un conflit. En raison des effets dévastateurs de
l’arme nucléaire, elle n’a pas sa place dans le cadre d’une stratégie offensive, elle
n’est conçue que dans une stratégie défensive. »
29. « Les armes nucléaires », Comité international de la Croix-Rouge.

57
Les armes nucléaires, des armes d’une autre nature

Auparavant, le fait nucléaire avait retenu l’attention de nombreux stratégistes


français au cours du XXe siècle. L’un des premiers à s’exprimer sur les conséquences
doctrinales d’Hiroshima et de Nagasaki fut l’amiral Raoul Castex (1878-1968). Deux
mois à peine après les explosions, il affirmait que « la nation faible, tout autant que
la nation forte, possédera des bombes atomiques, en moindre quantité peut-être,
mais cette considération de nombre pèse peu quand il s’agit d’engins de puissance
individuelle aussi grande »30.
Quelques années plus tard, l’aviateur Pierre Marie Gallois, alors colonel dans l’ar-
mée de l’Air, apportait une contribution significative à l’élaboration de la ­doctrine
de dissuasion française en publiant en 1960 Stratégie de l’âge nucléaire. Il avançait
en particulier que l’atome crée une nouvelle hiérarchie militaire entre les Nations, à
savoir « celles qui s’auto-protègent nucléairement et les autres ». Il déclarait aussi
que la décision du feu nucléaire, engageant la survie de la Nation, ne pouvait être
prise que pour des intérêts suprêmes et doit demeurer absolument nationale.
À défaut de pouvoir tous les présenter, en particulier les généraux Beaufre, ­Poirier
et Ailleret, il est pertinent de remarquer que des penseurs venant des trois armées
(Terre, Mer, Air) ont très tôt élaboré la doctrine de dissuasion nucléaire française.
Celle-ci se caractérise par un vocabulaire et une grammaire spécifiques qui conti-
nuent de déterminer aujourd’hui la posture singulière de la France en la matière :
défensive, intérêts vitaux, crédibilité – politique, technologique et opérationnelle –,
indépendance nationale, stricte suffisance, permanence, dommages inacceptables.
Ces termes précis structurent tous les discours présidentiels sur la dissuasion.
En 2001, devant l’Institut des hautes études de défense nationale, J. Chirac affir-
mait que « s’ils étaient animés d’intentions hostiles à notre égard, les dirigeants de
ces États doivent savoir qu’ils s’exposeraient à des dommages absolument inaccep-
tables pour eux ». N. Sarkozy reprenait la même idée à Cherbourg en 2008 : « Tous
ceux qui menaceraient de s’en prendre à nos intérêts vitaux s’exposeraient à une
riposte sévère de la France, entraînant des dommages inacceptables pour eux, hors
de proportion avec leurs objectifs. » F. Hollande faisait de même à Istres en 2015 :
« Nos forces nucléaires doivent être capables d’infliger des dommages absolument
inacceptables pour l’adversaire. » Le président E. Macron a enfin confirmé les pro-
pos de ses devanciers en rappelant en 2020 à l’École militaire que « si d’aventure
un dirigeant d’État venait à mésestimer l’attachement viscéral de la France à sa
liberté et envisageait de s’en prendre à nos intérêts vitaux, quels qu’ils soient, il doit
savoir que nos forces nucléaires sont capables d’infliger des dommages absolument
inacceptables sur ses centres de pouvoir, c’est-à-dire sur ses centres névralgiques
politiques, économiques, militaires ».

30. R. Castex, « Aperçus sur la bombe atomique », Revue de Défense Nationale, 10/1945.
58
Composantes nucléaires aéroportées / France

Conclusion
La dissuasion nucléaire nous a préservé de toute menace existentielle depuis 60
ans et elle a plus largement contribué à éviter un affrontement direct et majeur entre
puissances dotées d’armes nucléaires.
S’il est impossible de déterminer la quantité de bombes, obus et munitions de
tous types tirée depuis la Seconde Guerre mondiale, force est de constater que seu-
lement deux bombes nucléaires ont été employées jusqu’à présent, les 6 et 9 août
1945, du fait de leur nature si particulière.
La menace de dommages inacceptables – parfois évoquée sous le terme « d’équi-
libre de la terreur », dans le cadre du dialogue dissuasif entre deux États dotés
d’arsenaux comparables – n’est donc peut-être pas, pour certains, la plus rassurante
quand on imagine les dégâts potentiels qui seraient infligés. Mais elle a montré
son efficacité jusqu’à aujourd’hui. Disposer de forces nucléaires crédibles est sans
conteste une ressource vitale dans un monde de plus en plus conflictuel.

59
60
Composantes nucléaires aéroportées / France

Une lame aiguisée comme jamais :


60 ans de dissuasion nucléaire aéroportée

Jean-Patrice Le Saint

Le général de brigade aérienne Le Saint était chef d’état-major des Forces aé-
riennes stratégiques lors de l’écriture de cet article. Navigateur de combat, il a com-
mandé l’escadrille SPA 102 « Soleil de Rhodes » de l’escadron de chasse (EC) 2/3
« Champagne », puis l’EC 1/4 « Dauphiné » et la base aérienne 116 de Luxeuil. Il a
servi à l’état-major de l’armée de l’Air, au cabinet du chef d’état-major des armées,
au groupe d’études stratégiques du chef d’état-major de l’US Air Force (Pentagone)
et à la direction générale des relations internationales et de la stratégie.

« S’il faut que la France ait une épée, il faut que ce soit la sienne. »
(Charles de Gaulle1)

Le 8 octobre 1964, les Mirage IV de l’escadron de bombardement « Gascogne »


prennent l’alerte nucléaire sur la base aérienne de Mont-de-Marsan, un peu plus de
quatre ans seulement après la première explosion d’une arme nucléaire française
à Reggane, dans le Sahara occidental. Le 8 octobre 2024, le Rafale a succédé au
­Mirage 2000N qui avait pris la relève des bombardiers de la première génération. Et
l’escadron de chasse « Gascogne » est toujours en alerte, prêt à exécuter la mission
qui lui serait ordonnée par le président de la République.
À l’évidence, le contexte géostratégique a radicalement changé depuis la pre-
mière alerte des Forces aériennes stratégiques (FAS), mais les objectifs de la mis-

1. Extrait du discours prononcé le 21 octobre 1950 à l’occasion de la réunion du conseil national du


Rassemblement du Peuple Français à Paris au Vélodrome d’Hiver.

61
Une lame aiguisée comme jamais…

sion de dissuasion nucléaire sont restés les mêmes : défendre nos intérêts vitaux
contre toute menace d’origine étatique, d’où qu’elle vienne et quelle qu’en soit la
forme ; garantir notre liberté d’appréciation et de décision, en nous préservant de
toute ­menace de chantage ; contribuer à la défense de l’Europe. Et la France n’a
jamais baissé la garde. Elle est aujourd’hui encore une puissance nucléaire militaire
pleinement souveraine, dont le savoir-faire technologique et opérationnel place ses
forces au meilleur niveau de crédibilité. Le soixantième anniversaire des FAS est
l’occasion de le rappeler, en soulignant leur contribution majeure à cette mission
essentielle, épine dorsale de notre stratégie de défense et de sécurité.
S’il est un mot qui résume ces 60 premières années d’existence des FAS, c’est
celui de la cohérence. Une cohérence forgée par tous les artisans, civils et militaires,
de ce qu’il est convenu d’appeler « l’Œuvre commune ». Cohérence politique, dans
la conviction portée par tous les présidents de la 5ème République, dans l’ajustement
du discours à l’environnement stratégique, et dans l’adéquation de la doctrine et
des capacités choisies pour l’incarner. Cohérence technique ensuite, dans l’effort
continu pour concevoir, déployer et entretenir l’outil, indispensable persévérance
compte tenu du temps de développement, de la complexité et de la durée de vie des
programmes. Cohérence opérationnelle enfin, dans la concordance de l’organisation,
des procédures et de la préparation opérationnelle avec les objectifs et les contraintes
de la mission. Nous verrons ainsi que les FAS sont des forces affûtées pour leur mis-
sion principale, organisées pour en garantir l’efficacité et, ce faisant, toujours plus
polyvalentes et intégrées au tempo opérationnel des armées.

Une lame constamment aiguisée, selon un principe de stricte suffisance


La raison d’être des FAS n’a jamais varié depuis ce 8 octobre 1964 : crédibili-
ser la capacité de la France à imposer des dommages inacceptables à toute menace
étatique qui s’en prendrait à ses intérêts vitaux ; être en mesure d’appliquer ces
dommages dans les délais prescrits, sur ordre du président de la République. Les
moyens et les modes d’action des FAS ont cependant constamment évolué au fil du
temps. Les mutations du contexte international et des menaces, le progrès technique,
la montée en gamme de nos forces nucléaires et les inflexions doctrinales qui en ont
découlé ou qui les ont imposés ont eu des traductions très concrètes pour les FAS, en
matière de renseignement, de planification, d’équipement, de préparation opération-
nelle et de mise en œuvre.

62
Composantes nucléaires aéroportées / France

DR
Équipage de Mirage IV décollant sur alerte.

Trois ans seulement après l’entrée en service des Mirage IV, le développement des
intercepteurs et des missiles soviétiques au cours des années 60 contraint les bombar-
diers bisoniques à haute altitude à adopter un profil de pénétration à très basse altitude,
en emportant une arme légèrement modifiée pour ces nouvelles conditions de vol.
L’admission au service en 1971 du premier poste de tir du 1er groupement de missiles
stratégiques (GMS) sur le plateau d’Albion puis, en 1972, du premier sous-marin lan-
ceur d’engins (SNLE) permet de compléter la triade française et d’adapter les délais de
réaction des Mirage IV. L’arrivée du Mirage 2000N en 1988 conduit au remplacement
par trois escadrons équipés de cet avion des cinq escadrons de Jaguar A et Mirage III E
qui assuraient la mission nucléaire tactique depuis le milieu des années 70.
La fin de la Guerre froide signe la dislocation de la menace existentielle qui avait
structuré la montée en puissance de notre triade. L’éloignement de la perspective
d’un affrontement militaire majeur au cœur de l’Europe et l’opportunité largement
perçue de tirer les « dividendes de la paix » entraînent une réévaluation de notre
posture et le renoncement au nucléaire « tactique ». Les Mirage 2000N assument
dès lors une mission nucléaire stratégique et sont intégrés aux FAS en 1991, dont ils
constituent la deuxième génération de porteurs. Le Mirage IV abandonne la mission

63
Une lame aiguisée comme jamais…

nucléaire en 1996, l’année même du démantèlement du plateau d’Albion. Dernier


changement d’ampleur, le Livre blanc de 2008 annonce l’évolution des FAS vers
leur format actuel, avec le passage de trois escadrons de combat à seulement deux
qui ont vocation à accueillir le Rafale, porteur de troisième génération.
Dans une logique de stricte suffisance, qui conduit à ajuster notre arsenal selon
l’appréciation du contexte géostratégique et de l’évolution des défenses adverses
pour garantir notre capacité de produire des dommages inacceptables, cette contrac-
tion du format a été compensée par l’amélioration constante de la performance glo-
bale des FAS. La portée, la précision de l’ASMPA2 et sa capacité à s’affranchir des
menaces sont incomparables avec celles de l’antique bombe AN-11. N’imposant plus
le survol de l’objectif ou un tir à proximité, ses performances se mesurent désor-
mais en centaines de kilomètres et rendent possibles le ciblage de centres névral-
giques, en déjouant les menaces les plus évoluées. Le système d’armes du Mirage
2000N était nettement plus sophistiqué et plus fiable que celui du Mirage IV. Celui
du Rafale offre, dans l’exécution du raid nucléaire, une capacité de pénétration et
d’auto-­défense exceptionnelle. Avec l’arrivée de l’Airbus A330 MRTT Phénix qui
remplace le Boeing KC-135, l’allonge potentielle d’un raid s’est aussi considéra-
blement ­étendue : il est aujourd’hui courant de réaliser des missions deux fois plus
longues que celles envisagées à l’époque du tandem Mirage IV / KC-135.

Des atouts spécifiques, propres à la puissance aérienne


Depuis qu’elle a renoncé à sa capacité nucléaire balistique sol-sol en 1996, la
France a régulièrement réaffirmé son choix de confier sa stratégie de dissuasion à
deux composantes. Elles se caractérisent notamment par deux modes de pénétration
très différents, aérobie pour la composante nucléaire aéroportée (CNA) et balistique
pour la composante nucléaire océanique (CNO). Il s’agit de disposer d’une palette
suffisamment large de modes d’action et de réduire les conséquences d’un contour-
nement technique de l’une ou l’autre. Autrement dit, il importe de ne pas « mettre
tous les œufs dans le même panier ».
FAS et Force océanique stratégique (FOST) sont complémentaires et non hié-
rarchisées. Toutes deux sont en mesure d’intervenir dans l’ensemble des scénarios,
de l’avertissement nucléaire3 à des frappes plus massives. Et toutes deux partagent
certaines caractéristiques, dont la permanence, la fiabilité et la résilience.
La permanence des FAS est liée au contrat de posture, qui garantit au président
de la République leur aptitude à monter en puissance dans les délais prescrits et à
pénétrer en territoire hostile pour y frapper les objectifs qu’il a désignés. Ce contrat
de posture est assuré en permanence au centre d’opérations des FAS, le COFAS, qui
suit en temps réel le positionnement et l’état de disponibilité des moyens des FAS où
qu’ils se trouvent, en France ou à l’étranger, à l’entraînement, en exercice ou en opé-
ration. Le COFAS peut ainsi ordonner leur rappel sur leurs bases, leur redéploiement

2. Air-sol moyenne portée amélioré.


3. Tir destiné à marquer la limite de nos intérêts vitaux et, ce faisant, à rétablir la dissuasion.

64
Composantes nucléaires aéroportées / France

ou leur dépannage, en anticipant de sorte que le contrat de posture ne soit jamais


rompu ni même menacé.
La fiabilité des FAS est liée à leur mise en condition opérationnelle permanente,
en conditions réelles. Les scénarios d’entraînement reproduisent des situations
réalistes sans cesse réévaluées, les procédures d’entraînement du temps de paix sont
en tout point identiques à celles de l’engagement réel, et le personnel se conditionne
en manipulant le matériel hautement sensible dont il doit maîtriser la mise en œuvre,
armes nucléaires y compris.
Leur résilience résulte enfin de la redondance des structures de commandement
et des moyens de transmission, de la capacité de dispersion des forces lors de leur
montée en puissance, du durcissement des infrastructures et de leur protection face à
l’ensemble des menaces imaginables, des plus limitées (intrusion) aux plus sévères
(agression massive en ambiance NRBC4).
Les FAS disposent cependant d’atouts intrinsèques, liés à la fulgurance, à la
r­ éactivité et à la souplesse d’emploi de l’arme aérienne. Quatre d’entre eux n’ont pas
varié depuis le jour de leur première alerte.
Premièrement, les FAS opèrent à partir de bases aériennes (BA), infrastructures
dont l’activité est décelable par nature, ce qui permet de matérialiser les différentes
étapes de leur montée en puissance aux yeux de l’adversaire et donc de crédibiliser
le dialogue dissuasif de l’autorité politique. Infrastructure fixe, la base aérienne peut
aussi remplir le rôle de la « chèvre au piquet » que le président Mitterrand avait au-
trefois assigné au plateau d’Albion : toute agression contre elle signe sans la moindre
ambiguïté l’intention d’un agresseur.
Deuxièmement, les FAS offrent une large gradation des modes d’action, donnant
au président de la République la possibilité de moduler son dialogue dissuasif. De
nombreuses étapes, comprises entre l’arrêt des activités d’entraînement jusqu’au dé-
collage du raid, peuvent conduire l’adversaire à reconsidérer son intention.
Troisièmement, elles proposent un large éventail d’options au chef d’état-ma-
jor des armées (CEMA) lors de la préparation éventuelle des plans d’emploi et des
­directives opérationnelles, car le raid nucléaire aéroporté reste d’abord une manœuvre
aérienne dont la conception, en temps très contraint si nécessaire, est ajustée à la si-
tuation tactique du jour.
Enfin, elles offrent une grande réversibilité, car chacune des étapes de la montée
en puissance peut être interrompue sans délai. Il est même possible de lancer le raid
vers ses objectifs et, tant que l’ordre présidentiel d’exécuter la mission n’a pas été
reçu par les équipages5, de le rappeler vers ses bases de départ. La portée des sys-
tèmes de transmission modernes permet de conserver cette possibilité alors que le
raid a décollé depuis plusieurs heures. L’intérêt politique en est évident.

4. Nucléaire, radiologique, bactériologique et chimique.


5. Dès réception de cet ordre présidentiel, la mission est conduite à son terme et n’est plus interruptible.

65
Une lame aiguisée comme jamais…

La génération actuelle de systèmes d’armes des FAS présente en outre trois


atouts supplémentaires. Le premier d’entre eux tient aux performances du missile
ASMPA. Tiré à plusieurs centaines de kilomètres de sa cible, offrant de multiples
options de trajectoire, il est très largement supersonique et très manœuvrant, donc
très difficile à contrer. Il est en outre extrêmement précis, crédibilisant notre capa-
cité à frapper les centres de pouvoir adverses. Deuxième atout, le Rafale, chasseur
omnirôles doté d’une capacité air-air redoutable et d’une capacité de pénétration
tous temps à très basse altitude, peut tenir les menaces aériennes en respect à plus
de 100 kilomètres tout en se faufilant entre les systèmes sol-air adverses. Troi-
sième atout, le ravitailleur MRTT confère au Rafale et à son missile ASMPA une
allonge sans commune mesure avec les Boeing KC-135 dont il prend la relève, et
dispose de capacités inégalées jusqu’alors dans le domaine des communications et
du commandement des opérations.
Ainsi constitué, le raid nucléaire dispose d’une allonge, d’une capacité de pé-
nétration, d’une résilience et d’une précision inédites dans l’histoire des FAS. Ce
­triptyque ravitailleur/chasseur-bombardier/arme nucléaire est d’autant plus remar-
quable pour notre modèle de forces qu’il s’appuie sur des capacités éminemment
duales. Les Rafale et MRTT participent pleinement à l’ensemble des missions
conventionnelles de l’AAE. Les spécificités techniques de la mission nucléaire se
limitent aujourd’hui à l’arme et à son environnement spécifique de mise en œuvre.
Les FAS sont remarquablement efficientes.
La complémentarité des deux composantes permanentes françaises joue ainsi à
tous les niveaux. Au niveau stratégique, il est possible d’identifier « celle qui se
voit, et celle qui ne se voit pas » pour reprendre la formule du président François
­Hollande6. Cette visibilité – celle qui se voit et donc qui se montre – crédibilise non
seulement les FAS, mais l’ensemble des forces nucléaires. Elle contribue aussi à
prouver la valeur des capacités conventionnelles de l’AAE, tout comme l’engage-
ment des FAS dans les missions conventionnelles contribue à les crédibiliser dans
leur mission nucléaire. Tout est lié. Au niveau opérationnel, les effets militaires pro-
posés par les FAS et la FOST se complètent. Au niveau technologique, la combinai-
son de deux modes de pénétration différents limite les conséquences néfastes d’une
percée technologique dans les domaines de la détection (SNLE) ou de l’interception
des missiles (M51 et ASMPA), ou d’une défaillance de l’une de nos deux compo-
santes. Elle contraint aussi l’adversaire à un grand écart, car les caractéristiques des
missiles aérobies et balistiques sont si différentes que le développement des sys-
tèmes antimissiles associés impose un défi technologique et financier dont peu de
pays – voire aucun – sont capables.

6. « Déclaration du M. François Hollande Président de la République, sur la dissuasion nucléaire, à


Istres, le 19 février 2015 », Discours, Vie publique, 19/02/2015. Cette synthèse peut cependant être
nuancée. La composante qui se voit sait aussi opérer avec une certaine discrétion, et la composante qui
ne se voit pas le faire de manière ostensible.

66
Composantes nucléaires aéroportées / France

Une organisation dictée par la mission et tournée vers son efficacité


La crédibilité de la mission nucléaire repose sur quatre impératifs : le contrôle
gouvernemental (CG), qui assure au président de la République qu’il dispose en
toutes circonstances, et lui seul, des moyens nécessaires à la mission ; la sécurité
nucléaire (SN), qui garantit la maîtrise des activités nucléaires ; la permanence et la
réactivité nécessaires à l’exécution d’un ordre d’engagement des forces nucléaires.
Confié au Premier ministre qui en est responsable devant le président de la
­ épublique, le CG s’appuie sur une organisation robuste et sur la mise en œuvre des
R
mesures assurant au Président que : lui et lui seul peut engager les forces nucléaires,
à tout moment ; la posture des forces nucléaires est conforme à ses directives ; les
moyens de la dissuasion, dont les matières fissiles, sont intègres et protégés contre
les actes de malveillance, les actes hostiles ou les atteintes au secret de la défense
nationale. Garanti par l’inspecteur des armements nucléaires (IAN), officier général
qui veille à la conformité des procédures et à leur bonne exécution, le CG repose sur
une distinction des chaînes de mise en œuvre et de sécurité. Tandis que la mise en
œuvre relève des armées, donc l’AAE pour les FAS, la sécurité est en partie assurée
par la gendarmerie de la sécurité des armements nucléaires (GSAN), unité spécia-
lisée de la gendarmerie créée en même temps que les FAS en 1964, et mise pour
emploi au ministère des Armées. Des détachements de la GSAN sont présents sur
toutes les installations opérationnelles des FAS et participent en toute indépendance
à l’ensemble de leurs activités sensibles.
La SN, qui se différencie très peu des règles civiles en la matière, garantit des
pratiques permettant une mise en condition opérationnelle réaliste au quotidien, tout
en maîtrisant les risques. Elle recouvre quatre domaines, qui engagent le CFAS et
l’AAE vis-à-vis de l’Autorité de sûreté nucléaire défense (ASND) : sûreté nucléaire,
prévention et lutte contre les actes de malveillance, radioprotection, actions de sécu-
rité civile en cas d’accident. Œuvrer au plus près des conditions réelles d’emploi est
indispensable pour une mission n’exigeant ni plus, ni moins que 100 % de réussite.
C’est la raison pour laquelle les qualifications du personnel et les montées en puis-
sance conduisent à manipuler des armes réelles. Le personnel se prépare et se condi-
tionne de cette manière, en exécutant les mêmes procédures que celles de la mission
qui, à défaut, pourrait paraître virtuelle. Il le fait en apprenant à maîtriser en toute
sécurité une appréhension naturelle pour garantir de manière pérenne l’acceptabilité
des activités nucléaires, tant vis-à-vis de l’autorité politique que de nos concitoyens.
Comme le CG, la SN contribue directement à la crédibilité de la dissuasion. Elle
impose la mise en place d’un cadre extrêmement rigoureux, visant à réduire le risque
au plus près de zéro en conciliant les impératifs de sécurité et de crédibilité opéra-
tionnelle. C’est de cette discipline absolue et dans ce cadre que vient l’adage bien
connu et très connoté aux FAS : tout ce qui n’est pas écrit est interdit.
Assumer à tout moment ses responsabilités au titre du CG et de la SN, garantir la
permanence de la posture et les délais de montée en puissance imposent au Général
commandant les FAS (GCFAS) de disposer en propre de tous les moyens nécessaires

67
Une lame aiguisée comme jamais…

à la mission. C’est pour être en mesure de l’assurer de « bout en bout », depuis


l’appréciation de situation jusqu’au retour d’expérience en passant par la mise en
condition des forces, la préparation des missions et leur commandement, que ses
prérogatives sont à la fois opérationnelles et organiques.
Commandeur opérationnel, le GCFAS est commandant de force nucléaire et as-
sure le contrôle opérationnel des moyens qu’il engage pour une mission (OPCON).
Il est responsable devant le CEMA de la tenue de posture des FAS et du suivi de
l’exécution de leur mission, et dispose à cette fin d’une brigade des opérations
(BOPS), adossée à ses centres d’opérations de Taverny (COFAS principal) et de
Lyon-Mont-Verdun (COFAS de dévolution). C’est cette brigade qui fédère les com-
pétences nécessaires à l’appréciation de situation, à l’élaboration de plans nucléaires
et à la conduite des opérations de la CNA. L’arrivée du MRTT Phénix et la prise en
compte totale par les FAS de la mission de transport aérien stratégique ont donné
en outre naissance à une division chargée de coordonner la participation et l’emploi
de ces moyens avec les organismes interarmées nationaux et internationaux suscep-
tibles de les solliciter.
Commandeur organique, le GCFAS est responsable devant le CEMAAE de la
préparation opérationnelle des FAS. Il exerce cette responsabilité en s’appuyant
sur une brigade de soutien à l’activité (BSA). En coordination avec l’ensemble des
autres grands commandements et directions de l’AAE, mais aussi de multiples orga-
nismes interarmées, cette brigade s’assure de l’adéquation permanente des moyens
des FAS à leur mission. Elle élabore les normes d’emploi et de soutien des capacités,
et pilote la formation ainsi que la mise en condition opérationnelle et technique du
personnel. Elle contribue également à l’exploitation de l’ASMPA dans le respect des
normes de sécurité nucléaire et aux travaux de préparation de l’avenir, en relation
avec l’état-major des armées, la Direction générale de l’armement et les directions
interarmées chargées de l’infrastructure et des systèmes d’information. Installée sur
la base aérienne 107 de Villacoublay, la BSA rejoindra la BOPS à Taverny en juin
2024 en même temps que le GCFAS. Ce regroupement des deux piliers de l’état-­
major facilitera le commandement des FAS, et lui offrira une meilleure lisibilité à
l’extérieur. Sa cohérence d’ensemble en sera encore renforcée.
Outre l’état-major et les centres d’opérations, les capacités opérationnelles des
FAS sont stationnées sur trois bases aériennes à vocation nucléaire (BAVN). Parties
intégrantes des chaînes de commandement, de mise en œuvre et de sécurité, les
BAVN sont des bases aériennes équipées d’installations spécifiques leur permettant
de prendre part à une montée en puissance nucléaire : postes de commandement en-
terrés, zones d’alerte, dépôts d’armes nucléaires, transmissions, moyens de protec-
tion et de défense renforcés pour faire face à tout type de menace. Elles accueillent en
particulier des escadrons de défense sol-air (systèmes Crotale-NG et Mamba) et des
capacités de lutte anti-drones significatives. Infrastructures et transmissions spéciali-
sées, maillées et redondantes, constituent des composantes à part entière du système
d’armes global, au même titre que l’arme et son vecteur, le chasseur-­bombardier qui
l’emporte, et le ravitailleur qui lui procure l’allonge nécessaire.

68
Composantes nucléaires aéroportées / France

La BA 113 de Saint-Dizier (Haute-Marne) est la base-mère de tous les chas-


seurs-bombardiers des FAS, où sont installés deux escadrons de combat soutenus
par un escadron de soutien technique aéronautique. La BA 125 d’Istres (Bouches-du-
Rhône) est celle des escadrons de ravitaillement en vol et de transport stratégiques
et de leurs unités de maintenance, qui assurent la montée en puissance du Phénix.
Elle hébergera à terme 15 MRTT, après le retrait des derniers KC-135. La BA 702
d’Avord (Cher) accueille pour sa part des capacités plus spécifiques qui œuvrent au
profit de l’ensemble de nos forces nucléaires.
Avec la localisation des Rafale B et des ravitailleurs sur deux sites dédiés, cette
organisation du temps de paix s’inscrit dans une logique de rationalisation de la mise
en œuvre et du soutien des capacités, aux plans opérationnel, technique et logistique.
Cependant, dès réception de l’ordre de montée en puissance, ordre qui sanctionne
le changement de stade des FAS, les moyens se déploient sur les bases qui leur sont
­assignées. Toutes trois BAVN, Saint-Dizier, Istres et Avord sont en mesure d’accueil-
lir des Rafale, de les armer et de prendre l’alerte nucléaire, en liaison permanente
avec leurs donneurs d’ordres. Mais d’autres bases aériennes contribuent aussi à l’ac-
cueil des aéronefs des FAS et à la montée en puissance des moyens conventionnels
qui accompagneraient le raid. Cette dilution contribue à la résilience du dispositif,
sans fragiliser sa cohérence d’ensemble.
Qu’ils servent au sein de l’état-major, des centres d’opérations ou sur les BAVN,
les 2 200 aviateurs des FAS œuvrent au sein d’une organisation compacte, lisible et
ordonnée selon les spécificités de la mission. Autre conséquence des impératifs de
permanence et de réactivité, l’exercice vertical du commandement d’un dispositif
« à échelle humaine » favorise la circulation immédiate des ordres et des comptes
rendus, et renforce l’adhésion du personnel à la mission. La conscience de servir une
mission existentielle pour la Nation est un motif de fierté partagée.

Un savoir-faire forgé et démontré au quotidien, des forces très aguerries


L’exécution de la mission nucléaire implique l’articulation d’une multitude de
compétences dont la maîtrise nécessite un très haut niveau de qualification et d’en-
traînement. L’enjeu, porté par l’ensemble du personnel des FAS, est celui de leur
crédibilité opérationnelle : nul ne doit douter de leur capacité à tenir le contrat de
posture, quelles que soient les circonstances, c’est-à-dire à monter en puissance dans
les délais prescrits, et à engager le feu nucléaire pour produire les effets ordonnés par
le président de la République.
Cette crédibilité se traduit au jour le jour, à tous les niveaux de commandement et
d’exécution, par une mise en condition réaliste de tout ou partie des capacités néces-
saires à la mission. Ces capacités englobent l’ensemble des savoir-faire, de l’appré-
ciation de situation à l’entraînement au tir de l’arme en passant par la ­préparation des
missions, la manipulation des armes, l’entraînement à la prise d’alerte, la transmis-
sion des ordres et des comptes rendus, etc. Un retour d’expérience sans concession
permet de tirer des enseignements, et de veiller à leur prise en compte.

69
Une lame aiguisée comme jamais…

Soixante-dix exercices et opérations dédiés sont ainsi conduits tout au long de


l’année mais les savoir-faire sont quotidiennement mis à l’épreuve et évalués. La
majeure partie de ces activités se déroule dans la discrétion des centres d’opérations,
des zones d’alerte et des « zones réservées » des unités. Mais certaines sont ren-
dues visibles car la démonstration de force est nécessaire pour asseoir la crédibilité.
C’est le cas des tirs d’évaluation des forces (TEF) qui sont des missions longues
et complexes. Elles comprennent plusieurs ravitaillements en vol et simulent une
­pénétration en territoire hostile qui se conclut par le tir réel d’un ASMPA – sans
charge nucléaire – en Atlantique, en étroite coopération avec le centre d’essais des
Landes. Plus d’une vingtaine de tirs d’essai et d’évaluation ont ainsi été réalisés
depuis la mise en service de ce missile, tous couronnés de succès : la maîtrise de la
chaîne des savoir-faire est éclatante, aux yeux de nos adversaires potentiels comme
de nos alliés et partenaires stratégiques.
Cette maîtrise est particulièrement démontrée lors de l’emblématique opéra-
tion Poker, signature de notre CNA nationale : la France est la seule puissance nu-
cléaire au monde à conduire une opération d’une telle envergure, avec une telle
fréquence (au moins quatre exercices par an). Comme ce serait le cas le jour J, le raid
Poker est l’aboutissement d’une montée en puissance des FAS, permettant de vali-
der l’ensemble des capacités, de la directive présidentielle de montée en puissance
au décollage des avions. Deux fois par an, cette montée en puissance est jouée avec
des armes réelles, jusqu’à la prise d’alerte des équipages, avions armés. Au terme
de cette phase au sol, qui éprouve l’ensemble de la chaîne de commandement et de
mise en œuvre (appréciation de la capacité à bien réagir à divers événements), les
armes sont décrochées et le raid décolle, ce qui démontre également la qualité de la
préparation des avions.
Dès réception de l’ordre de décollage, chasseurs-bombardiers, ravitailleurs, chas-
seurs d’accompagnement et AWACS partent de leurs bases réparties sur le territoire
national et se dirigent vers la Bretagne où ils se rejoignent dans des circuits d’attente,
hippodromes situés en « territoire ami ». Le dispositif se forme puis transite vers
le territoire simulé hostile, en longeant notre façade atlantique puis les Pyrénées en
direction de la Corse. Il traverse alors des espaces aériens « alliés » ou « neutres »,
s’exposant à la curiosité voire à l’agressivité d’intercepteurs et autres systèmes sol-
air. En fin de transit et après avoir déjà effectué plusieurs fois en vol leur plein de
carburant, les chasseurs-bombardiers quittent leurs ravitailleurs et se préparent à
voler à très basse altitude et très grande vitesse. Ils se dirigent vers le Massif central
où se situe le point – fictif – de largage de leur arme, qu’ils devront rejoindre malgré
une opposition air-air et sol-air d’une extrême densité. À l’issue du tir, les chas-
seurs-bombardiers sortent du territoire « hostile » et retrouvent leurs ravitailleurs
avant de retourner vers leurs bases de départ.

70
Composantes nucléaires aéroportées / France

Exécutée de nuit7, la mission Poker est dite « équivalente » car elle est représen-
tative de la mission réelle, dans son séquencement (décollage, transit, pénétration, tir
et retour), son profil (haut-bas-haut) et sa scénarisation (menace de très haute inten-
sité). Des événements divers peuvent par ailleurs être injectés depuis le COFAS où
le GCFAS commande la manœuvre et contrôle l’aptitude opérationnelle des forces.
Depuis le passage au tandem Rafale / MRTT, Poker n’est cependant plus tout à fait
représentative du potentiel d’un raid en termes de durée. Il est possible de voler
­désormais plus longtemps, comme nous l’avons démontré plusieurs fois en ralliant
en vol direct des points d’appui situés dans l’autre hémisphère.
« Poker, c’est toute l’AAE au combat » : la formule est bien plus qu’un slogan.
L’opération engage directement plus d’une quarantaine d’aéronefs, qu’ils appar-
tiennent aux FAS, qu’ils accompagnent le raid ou qu’ils s’y opposent, en l’air comme
au sol d’ailleurs avec le déploiement systématique de systèmes sol-air. Elle mobi-
lise aussi les capacités spatiales de l’AAE, l’ensemble de ses moyens de contrôle
aérien, des moyens de simulation, et tous ses aérodromes disponibles, sans compter
les moyens de recherche et de sauvetage, ou les directions et services de soutien
interarmées dont le personnel est pleinement partie prenante.
Les Rafale M de la Force aéronavale nucléaire (FANU) s’intègrent parfois dans
Poker pour éprouver leur capacité nucléaire à partir du porte-avions Charles de
Gaulle. Les moyens Air et Marine se retrouvent soit en Bretagne, où les Rafale M
prennent leur place dans le « train » de ravitailleurs et de chasseurs, soit juste avant
de passer les lignes adverses, lorsqu’ils les rejoignent directement depuis le porte-
avions. Dans tous les cas, Rafale Air et Rafale Marine franchissent les lignes simul-
tanément pour diminuer le temps passé en territoire hostile et compliquer la tâche
des défenses. On parle alors de raid « combiné » car, une fois décollés, les Rafale de
la Marine passent sous le contrôle opérationnel unique du GCFAS.
Chaque édition de Poker contient des objectifs spécifiques, afin d’entraîner nos
équipages à opérer dans n’importe quel environnement hostile, y compris NRBC
et cyber. Cependant, Poker reste toujours une démonstration de puissance, un
­« ­laboratoire tactique » dont l’objectif secondaire est d’aguerrir et de qualifier le
personnel des FAS, afin d’entretenir le vivier contractuel des équipages aptes à
la mission nucléaire. Pour ces équipages, Poker est également un exercice où ils
peuvent mesurer l’efficacité de la chaîne de commandement, des procédures qu’ils
assimilent au quotidien et de la mise en œuvre des moyens. Ils conservent ainsi toute
leur confiance dans leur système d’armes et dans leur capacité à remplir la mission.
Poker contribue, en interne, à la crédibilité de notre capacité.

7. Pour, d’un point de vue tactique, maximiser la discrétion du raid, comme pour des raisons pratiques.
Les volumes aériens réservés au profit de l’opération Poker sont considérables, leur réservation auprès
de la Direction générale de l’aviation civile (DGAC) nécessite un préavis de plusieurs mois afin de
coordonner le plus en amont possible les trajectoires empruntées par le raid avec les autres usagers de
notre espace aérien. Une édition Poker s’est cependant jouée de jour, en mai 2020, au cours du confi-
nement dû au COVID. Le message en était renforcé : les FAS conduisent leurs manœuvres en toutes
circonstances, y compris dans des situations extrêmes.

71
Une lame aiguisée comme jamais…

Une force d’entraînement pour l’AAE dans son ensemble


Une stratégie de dissuasion nucléaire repose sur quatre éléments : un discours,
une posture, un haut niveau de préparation des forces, la démonstration technique et
opérationnelle de la fiabilité du système dans son ensemble. Les FAS crédibilisent
toutes ces facettes. L’atteinte d’un tel niveau de performance est le fruit d’un inves-
tissement majeur de l’AAE depuis six décennies, mais l’effort consenti a profité à
toutes ses composantes, d’un point de vue culturel comme technique et opérationnel.
Tout comme le commandement de la défense aérienne8 à sa création, les FAS
ont participé au développement de la culture de l’alerte de l’AAE, car les délais de
réaction attendus des bases aériennes imposaient une capacité de veille et de com-
mandement permanente et d’intervention en quelques minutes. Pouvoir monter en
puissance exigeait aussi une anticipation dans l’appréhension de la menace, l’aptitu-
de à planifier sous forte contrainte temporelle et un très haut niveau de préparation
des forces. L’état d’esprit des FAS, fait de rigueur dans l’exécution des procédures,
s’est également diffusé dans d’autres domaines dont la sécurité des vols.
Les vecteurs de la force de frappe ont par ailleurs stimulé de multiples innova-
tions techniques, appliquées à d’autres systèmes d’armes. Le Mirage IV fut le pre-
mier avion de combat français ravitaillable en vol, doté d’une centrale de navigation
inertielle et de contre-mesures électroniques. Ces capacités se sont par la suite géné-
ralisées à l’ensemble des flottes de combat et même de transport tactique. L’ASMP
fut le premier missile de croisière mis en œuvre par l’armée de l’Air, ouvrant la voie
à l’APACHE9 puis au SCALP10.
D’un point de vue opérationnel, le ravitaillement en vol de chasseurs conven-
tionnels F-100 à la fin des années 1960 donne la possibilité à l’armée de l’Air de
rejoindre ses zones d’intérêt en Afrique, rapidement et sans escale. Depuis l’opé-
ration Lamentin (Mauritanie, 1977), le ravitailleur n’est plus seulement utilisé pour
convoyer des avions de combat. Il est pleinement intégré à leur manœuvre, aug-
mentant leur allonge ou leur autonomie, au cœur même de l’action. Acquis pour
permettre aux Mirage IV d’atteindre leurs objectifs, les Boeing C-135 des FAS ont
augmenté le rayon d’action des avions de l’armée de l’Air, transformant la logique
de projection de forces et de puissance, en faisant d’elle un outil particulièrement
prisé de l’autorité politique.
La nécessité de pénétrer des dispositifs très hostiles de jour comme de nuit,
par tous les temps, a conduit à développer des systèmes et des techniques pour le
vol à très basse altitude en aveugle. Le système rudimentaire – mais efficace – du
­Mirage IV a cédé la place au suivi de terrain automatique très performant du Mirage

8. Commandement d’emploi chargé de la défense aérienne du territoire, créé par décret en date du 10
juin 1961, dont la mission est aujourd’hui assurée par le Commandement de la défense aérienne et des
opérations aériennes (CDAOA).
9. Arme planante à charges éjectables. Missile de croisière tiré par le Mirage 2000D, emportant 10
sous-munitions anti-pistes logées dans sa partie centrale.
10. Système de croisière autonome à longue portée. Missile de croisière dérivé de l’APACHE, tiré par
le Mirage 2000D puis le Rafale, le SCALP emporte une charge d’emploi général.

72
Composantes nucléaires aéroportées / France

2000N, repris et perfectionné sur le Mirage 2000D conventionnel. Aujourd’hui, tous


les R
­ afale disposent de cette capacité, qu’ils soient monoplaces ou biplaces.

DR
KC-135 et Mirage 2000N.

Enfin, puisque la mission des FAS l’exige, le combat de haute intensité a toujours
été une priorité pour l’armée de l’Air et de l’Espace. Quand les opérations extérieures
entraînaient en partie l’armée de l’Air dans des conflits asymétriques caractérisés par
une faible menace air-air, les FAS se concentraient sur l’entretien ­de leur savoir-faire
face aux systèmes d’armes aériens et aux menaces sol-air les plus exigeants. L’opé-
ration Poker a toujours été l’occasion de tester des modes d’action originaux pour
l’ensemble des participants, membres ou non des FAS.
Cette mémoire opérationnelle est un atout sur lequel l’AAE compte. Qu’il soit nu-
cléaire ou conventionnel, le raid stratégique procède de la même logique. C’est la
raison pour laquelle les FAS ont joué un rôle majeur dans les missions opérationnelles
où le missile SCALP fut mis en œuvre, que ce soit au cours de l’opération Harmat-
tan en Libye, lors du raid avorté de l’été 2013 de représaille contre l’emploi d’armes
chimiques par le régime syrien, ou enfin lors de l’opération Hamilton du 13 avril 2018.

Une polyvalence croissante et désormais totale


Dans le même temps, chaque génération d’avions porteurs de l’arme nucléaire a
marqué une étape significative vers davantage de polyvalence. Conçu uniquement
pour larguer les AN-11 puis AN-21 et AN-22 et donc dépourvu de toute capacité de
tir d’armements conventionnels, le Mirage IV est équipé à la fin des années 60 de
la nacelle de reconnaissance photo CT-52. Utilisée pour la première fois en mis-

73
Une lame aiguisée comme jamais…

sion ­extérieure au Tchad en 1974, cette capacité de reconnaissance stratégique est


mobilisée jusqu’au retrait du Mirage IV en 2005. Ses clichés sont notamment très
appréciés par nos alliés lors de la campagne aérienne au-dessus du Kosovo en 1999.
Le ­Mirage IV est par ailleurs le premier avion de combat français à survoler l’Afgha-
nistan dès octobre 2001. Il opère enfin à partir des Émirats arabes unis début 2003
pour survoler l’Irak et tenter de lever le doute sur ses prétendues armes de destruc-
tion massive.
L’entrée en service du Mirage 2000N change la donne, car l’avion est conçu
pour tirer également des bombes d’emploi général de 250 kg, des bombes anti-pistes
BAP100, des bombes d’appui tactique BAT120, des roquettes de 68 mm et un missile
d’autodéfense MAGIC II. Cette capacité lui permet de prendre part aux exercices
conventionnels interalliés, dont Red Flag aux États-Unis dès 1992. Ce sont en outre
des Mirage 2000N des FAS qui participent en 1994 à la première mission de bom-
bardement de l’OTAN sur le terrain d’Udbina (Croatie). Cependant, le qualificatif
« N » de l’appareil renvoie sans ambiguïté à sa mission principale, ce qui amène
l’autorité politique et le haut commandement militaire à envisager son engagement
extérieur avec prudence… C’est l’opération Harmattan (2011) en Libye qui brise
définitivement ce tabou. Dans cette opération longue qui met à l’épreuve les capaci-
tés offensives de l’armée de l’Air, nécessité fait loi. Les Mirage 2000N sont déployés
sur la base de La Sude (Crète) en juillet pour prêter main-forte aux Mirage 2000D,
avec lesquels ils interviennent en patrouille mixte. Malgré un équipement en-deçà
des derniers standards opérationnels11, ils prennent toute leur part à l’opération et
sont une nouvelle fois engagés au Levant depuis la base H5 (Jordanie), toujours
aux côtés des Mirage 2000D, entre août 2015 et février 2016, puis dans la bande
­sahélo-saharienne pour leurs derniers détachements opérationnels.
L’arrivée du Rafale, omnirôles, parachève la dynamique. Techniquement pos-
sible, la polyvalence totale est même nécessaire en raison de la contraction du format
de l’aviation de combat. L’état-major de l’armée de l’Air décide en 2011 que tout
membre d’équipage doit être en mesure d’exploiter la polyvalence du Rafale, quelle
que soit la vocation de son unité d’appartenance. À l’instar des autres escadrons de
combat, les unités de Rafale des FAS doivent posséder un socle de savoir-faire dans
toutes les missions air-air et air-sol permises par le système, tout en développant une
expertise plus pointue dans l’une d’entre elles. Ce seront la pénétration tous temps et
le tir de missiles de croisière pour les escadrons de Saint-Dizier.
Avec la mission de reconnaissance stratégique, l’équipage de Mirage IV s’est
ouvert à d’autres tâches que la mission de dissuasion. L’équipage de Mirage 2000N
a mis en œuvre un système d’armes doté de capacités conventionnelles, se concréti-
sant à la fin de son utilisation opérationnelle par la capacité de lancer quatre bombes
de 250 kg guidées par laser. L’équipage de Rafale B doit savoir remplir toutes les
missions de l’aviation de combat. Autrefois réputés être les plus spécialisés, les es-
11. Les Mirage 2000N ne disposent ni de la capacité de guidage par laser, ni de radio cryptées, équipe-
ments considérés nécessaires dans les opérations contemporaines. Ces capacités étaient fournies par le
Mirage 2000D lors des vols conjoints en Libye.

74
Composantes nucléaires aéroportées / France

cadrons de chasse des FAS sont dorénavant bien plus polyvalents. Tout en tenant
la posture de dissuasion nucléaire, ils contribuent aussi aux missions dévolues aux
escadrons conventionnels telles que la police du ciel au dessus du territoire national,
aux exercices et aux opérations extérieures. La 4ème escadre de chasse sur Rafale B
alterne actuellement avec la 30ème escadre sur Rafale C l’armement du détachement
chasse de la base H5 et les missions de réassurance sur le flanc Est de l’Europe.
Le passage du KC-135 au MRTT suscite un bouleversement d’une ampleur tout
à fait comparable. Le nouvel appareil n’est plus seulement un avion ravitailleur doté
de capacités de transport limitées. Il offre, outre une capacité de livraison de carbu-
rant nettement accrue, la possibilité d’embarquer jusqu’à 272 passagers. La capacité
MORPHÉE d’évacuation sanitaire est prise en compte dès la conception de l’appa-
reil. Le standard 2 du MRTT offrira dans un premier temps une capacité de connecti-
vité en attendant, ce qui est peu commun pour un avion de ce type, l’intégration d’une
capacité d’autoprotection. La mise en place à Istres de l’ensemble des 15 A330, dont
12 au standard MRTT, génère un brassage culturel très bénéfique pour le personnel
de la 31ème escadre. Il y a peu encore, certains équipages étaient uniquement dédiés
aux missions de ravitaillement en vol ou à celles de transport stratégique. La 31ème
EARTS assume désormais pleinement ces deux missions et d’autres encore, comme
l’évacuation de ressortissants ou l’évacuation sanitaire, que ce soit au bénéfice des
FAS ou plus largement de l’ensemble de nos armées.
Cette diversification de l’activité est vertueuse. Elle renforce l’expérience du per-
sonnel qui consolide les savoir-faire nécessaires à la mission principale de dissua-
sion : tout entraînement au vol tactique, au ravitaillement en vol ou au combat aérien
apporte une expérience utile pour l’entraînement au raid nucléaire. Elle impose au
personnel un niveau d’exigence supplémentaire. Atteindre et entretenir un tel niveau
de polyvalence suppose une activité aérienne soutenue, diversifiée et représentative
des conditions réelles d’emploi. Une telle ambition nécessite une disponibilité tech-
nique des aéronefs et de leurs équipements12 à la hauteur de l’enjeu, mais aussi des
plateformes aéronautiques au standard le plus avancé, des zones d’entraînement adap-
tées aux performances du système d’armes, des outils de simulation performants, etc.
Si les équipages de chasse incarnent in fine le très haut niveau de l’aviation de combat
et ceux du MRTT la plénitude de la mission de ravitaillement et de transport straté-
giques, c’est l’ensemble du personnel de l’AAE qui le permet.

L’entretien permanent d’un équilibre avant


Les FAS sont constamment penchées en avant. Être penché en avant, c’est an-
ticiper sans cesse l’évolution du monde, celle de la menace, de la conflictualité,
les progrès et ruptures technologiques, etc. La garantie de pouvoir pénétrer les dé-
fenses adverses pour être en mesure d’infliger des dommages inacceptables impose
de ­toujours conserver un temps d’avance.

12. Capteurs et armement pour le Rafale, nacelles de ravitaillement pour le MRTT.

75
Une lame aiguisée comme jamais…

La crédibilité opérationnelle, aiguillon des FAS, n’est en effet jamais définitive.


Quête perpétuelle, elle nécessite une capitalisation quotidienne de l’expérience
­acquise tout en portant son regard aussi loin que possible, pour préparer les meil-
leures parades aux menaces qui se profilent. Dans le domaine de la dissuasion nu-
cléaire, le développement complexe des capacités indispensables impose de prévoir
leur arrivée dans les forces une vingtaine d’années auparavant. Les défis des FAS
s’inscrivent donc sur plusieurs échelles de temps.
Dès à présent, le défi permanent est de répondre à l’ensemble des sollicitations en
maîtrisant leurs activités. Sécurité nucléaire et respect du contrôle gouvernemental
engagent la sécurité du personnel ainsi que la confiance de l’autorité politique et de
nos concitoyens. La sécurité aérienne garantit celle du capital humain et technique
des FAS. Leurs respects ne souffrent d’aucune entorse, que ce soit à l’entraînement
ou en opération. C’est un leitmotiv égrené par le commandement jour après jour.
La protection des installations de la dissuasion, dont l’intégrité doit être assurée,
nécessite aussi une adaptation à une menace polymorphe et en mutation constante.
Aujourd’hui indiscrets, demain peut-être plus agressifs, les petits drones imposent
une adaptation continue du matériel, de l’organisation et des procédures.
Il s’agit aussi, compte tenu du niveau d’exigence de la mission principale et de
la diversité des autres missions, de garantir au personnel un très haut niveau de pré-
paration. Une activité aérienne soutenue et diversifiée, en vol comme au simulateur,
est nécessaire à un équipage de Rafale omnirôles pour maîtriser toutes ses gammes.
Les défis de moyen terme sont balisés par les lois de programmation, la loi de
programmation militaire (LPM) en cours et la suivante, qui dessinent le chemin
de l’évolution des FAS. La période actuelle est celle d’une modernisation de l’en-
semble des équipements. Le missile ASMPA est en cours de rénovation : la version
ASMPA-R, opérationnelle en décembre 2023, augmente sensiblement sa précision
et sa capacité de pénétration. La flotte Rafale est en passe de rejoindre le standard
F4, qui améliore encore les performances de ses capteurs et sa connectivité. Les
trois derniers A330 seront convertis en MRTT d’ici à 2025. Le standard 2 s’impo-
sera alors, qui renforcera sa connectivité, le dotera d’une capacité d’autoprotection
transformant encore le concept d’emploi de ce système d’armes dont le potentiel,
considérable, n’est encore qu’esquissé. Les infrastructures de mise en œuvre et de
maintenance des ravitailleurs seront achevées avec, au printemps 2024, la mise en
place d’une escale moderne pouvant assurer le transit à Istres de 100 000 passagers
et de 9 000 tonnes de fret par an. Hors mission de dissuasion, le « hub des armées »
prend ainsi toute son ampleur au bénéfice de l’ensemble des armées en particulier et
de l’État en général, comme l’a démontré le pont aérien vers la Nouvelle-Calédonie
en 2024. Sur d’autres bases, des travaux d’adaptation des aires de stationnement
sont en cours pour accueillir le MRTT lors des montées en puissance. Les transmis-
sions spécialisées seront également modernisées, au milieu de la décennie.
Parallèlement à ces jalons techniques copilotés par « l’Œuvre commune » et les
armées, la formation du personnel, sur lequel repose l’efficacité de l’ensemble, se

76
Composantes nucléaires aéroportées / France

poursuit. Sous forte contrainte de ressources humaines, le challenge est de taille :


à Istres par exemple, la transition du C-135 vers le MRTT doit s’opérer à effectif
constant, ce qui impose une manœuvre fine, avec des sollicitations opérationnelles
qui ne cessent d’augmenter.
Cet essor capacitaire s’inscrit plus largement dans un cadre multi-milieux et
­ ulti-champs. La pérennisation de la capacité de montée en puissance et de péné-
m
tration de la CNA exige en effet de tirer un plus grand bénéfice des avancées dans
les domaines du renseignement, du cyber, du spatial, de la guerre électronique ou de
la coopération interarmées. Les FAS sont d’ores-et-déjà résolument engagées dans
cette approche synergétique, au plan technique comme au plan opérationnel.
À plus long terme, le défi est celui de la transition vers le système nucléaire du
futur. L’horizon 2035 verra la mise en service du missile hypervéloce ASN4G sur le
Rafale au standard F5 en attendant le système de combat aérien du futur (SCAF) une
dizaine d’années plus tard. Les FAS contribuent à l’expression du besoin, en faisant
valoir leur vision de terrain riche de 60 ans d’expérience et une prise en compte
pragmatique des contraintes de mise en œuvre. Ces éléments doivent être réfléchis
et pris en compte le plus en amont possible, car l’arrivée de ces systèmes aura des
conséquences pour chacune des facettes du processus « doctrine, organisation, res-
sources humaines, équipement, soutien, entraînement » (DORESE), y compris sur
l’organisation générale du système de forces, dont l’implantation des futures bases
aériennes à vocation nucléaire.
À rebours d’une idée encore trop largement répandue, les FAS ne sont pas un grand
commandement « de l’ombre », mais des forces en action permanente, constamment
engagées en première ligne et qui incarnent l’excellence opérationnelle de l’AAE et
de nos armées, pour la fierté de tous.

DR

Rafale équipé d’ASMPA en attente pour ravitailler.

77
78
Composantes nucléaires aéroportées / France

L’armée de l’Air et l’atome,


une rencontre vertueuse

Philippe Steininger

Conseiller militaire du président du Centre national d’études spatiales (CNES),


ancien secrétaire général adjoint de la défense et de la sécurité nationale et com-
mandant des Forces aériennes stratégiques.

L’ambition nucléaire française prend corps sous la IVème République, puis est
confirmée et se renforce avec l’arrivée au pouvoir en 1958 du général de Gaulle.
Très vite, celui-ci donne pour instruction de prendre les mesures nécessaires à
l’édification d’une force atomique nationale, dans une logique qui confine plus à une
préoccupation de statut sur la scène internationale pour notre pays qu’à une réflexion
de nature stratégique. C’est ainsi qu’à la fin de l’année 1958, le ministre des Armées
confie à l’armée de l’Air la tâche d’établir une force de frappe atomique fondée sur
un vecteur piloté1. Le concept de « dissuasion du faible au fort », qui constituera
ensuite la marque de la stratégie militaire française, n’est alors pas encore articulé,
pas plus évidemment que les voies et moyens pour rendre celui-ci opérationnel. Le
conseil de défense du 2 mai 1963 vient bien plus tard fixer la feuille de route de la
dissuasion française. Les décisions prises alors par le chef de l’État prévoyaient que
cette dernière soit fondée sur une première génération de moyens aériens constituée
en une force de cinquante bombardiers supersoniques Mirage IV (douze seront ul-
térieurement ajoutés), puis sur une seconde génération fondée sur des moyens océa-
niques. Entre ces deux générations était prévue, à titre « intérimaire » entre 1968 et
1972, une force de missiles balistiques sol-sol dont la mise en œuvre avait été confiée
à l’armée de l’Air dès 1959. Telle était la vision originelle des autorités politiques
françaises pour nos forces de dissuasion nucléaire : une composante exclusivement
sous-marine à terme, avec, dans l’attente de celle-ci, une composante aéroportée et
une composante sol-sol toutes les deux confiées à l’armée de l’Air.

1. Directive générale et permanente du 21 novembre 1958.

79
L’armée de l’Air et l’atome, une rencontre vertueuse

Aujourd’hui, on ne peut que mesurer l’écart entre cette vision initiale et la réalité.
La « première génération » de la dissuasion – la composante aéroportée – a survécu à
la fin du Mirage IV et est toujours opérationnelle. La composante sol-sol quant à elle,
loin de n’avoir que servi de pont pendant quelques années entre deux générations de
moyens, a été la garante de la capacité de la nation à riposter instantanément depuis
son territoire à une attaque nucléaire pendant un quart de siècle d’alerte continue.
Jusqu’à ce que la composante océanique atteigne un degré minimal d’opérationnalité
en 1976, la « pointe de diamant de la dissuasion », pour reprendre l’expression d’un
ancien Président de la République, se trouvait bel et bien sur les bases nucléaires de
l’armée de l’Air et dans le Vaucluse, enfouie sous le plateau d’Albion.
Sans doute faut-il voir à l’origine du décalage entre cette réalité et les projections
initiales du gouvernement la prise de conscience – à l’épreuve des faits et non sur la
base d’hypothèses intellectuelles – de l’intérêt d’une composante aéroportée et d’une
composante sol-sol pour un système de dissuasion. Si cette dernière n’a pas survécu
à la pression budgétaire exercée sur les armées à la fin de la Guerre froide et aux
pressions diplomatiques exercées sur la France lors de la reprise des essais nucléaires
en 1995, la composante aéroportée a été maintenue et modernisée.
La prise en compte de la mission nucléaire par l’armée de l’Air, qu’il s’agisse du
niveau stratégique ou tactique dans une logique d’emploi souverain, ou du niveau
tactique dans une logique otanienne, comme ce fut brièvement le cas au début des
années soixante, a servi de catalyseur à une série de dynamiques vertueuses. Ses
effets ont été multiples et souvent profonds. Ils ont contribué à façonner l’armée
de l’Air et de l’Espace d’aujourd’hui bien au-delà de ce qu’un simple regard sur la
composante nucléaire aéroportée elle-même pourrait le laisser penser. Moral du per-
sonnel, capacité et crédibilité opérationnelles, captation de ressources budgétaires,
influence sont autant de champs dans lesquels l’armée de l’Air, devenue armée de
l’Air et de l’Espace, a pu tirer profit de sa forte implication dans la mission de dis-
suasion nucléaire.

Aux origines, les bénéfices pour l’armée de l’Air d’une ambition nucléaire
nationale
En janvier 1954, le secrétaire d’État américain Foster Dulles rend public le
concept de dissuasion dit de « ripostes massives » adopté par son gouvernement.
Celui-ci induit une forme de « nucléarisation » des forces aériennes tactiques
­affectées à l’OTAN, qui se voient confiées des missions de frappes nucléaires. Il
apparaît alors clairement que celles d’entre elles qui ne seraient pas dotées d’armes
atomiques se trouveraient, d’une certaine manière, déclassées au profit de celles qui
en disposeraient. Dans un article publié en mai 1955 intitulé « Défense aéro-nu-
cléaire », Pierre Marie Gallois indique à ce sujet que « limitées aux moyens conven-
tionnels, il manquerait à ces forces des dents pour mordre »2.

2. P. M. Gallois, « Défense aéro-nucléaire », Revue de Défense Nationale, n° 125, 06/1955, pp. 603-613.

80
Composantes nucléaires aéroportées / France

C’est donc très logiquement que le gouvernement français approche en 1955 les
Américains pour que soit attribuée une capacité nucléaire aux chasseurs F-84 de
l’armée de l’Air affectés à l’OTAN, ainsi qu’aux bombardiers Vautour qui doivent
entrer en service l’année suivante. Washington ne donne pas suite dans un premier
temps à cette demande non dénuée d’arrière-pensées, alors que les Français, s’ils
sont encore loin de maîtriser l’énergie nucléaire militaire, montrent une ambition
certaine à ce sujet.

F-84 du 1/4 « Dauphiné » à Bremgarten.


Source : « Assaut sur F-84F à la quatre », Escadrilles.

Le concept de « ripostes massives » devient opérationnel en 1957 au sein de


l’OTAN. Atlantiste convaincu, le général Jouhaud, chef d’état-major de l’armée de
l’Air entre 1958 et 1960, craint alors qu’il n’entraîne une perte d’influence d’une
France non nucléarisée au sein de l’Alliance et que ses unités soient cantonnées à
des « missions de valet de pied en cas de conflit »3. Sous son impulsion, l’armée
de l’Air, à la fois pour acculturer son personnel à l’emploi de l’arme atomique et
reprenant à son compte la préoccupation du gouvernement de ne pas laisser aux
Anglo-américains une position hégémonique au sein de l’Alliance atlantique, s’em-
ploie à convaincre Washington que des missions de frappes nucléaires peuvent lui
être confiées. À cette fin, elle soutient à partir de 1957 des efforts constants pour ac-
croître la crédibilité opérationnelle de ses unités déployées au sein de l’OTAN. Des
exercices de montée en puissance et de déploiement se terminant par un raid massif
sont alors très régulièrement déclenchés afin de tester la disponibilité, la réactivité et
la combativité du personnel. Se voulant réalistes et exigeants, ces exercices, connus
sous le nom de « Rebecca », cadencent non sans rudesse la vie des escadres de chasse
françaises du 1er CATac4 à cette époque.

3. Cité par P. Facon, Histoire de l’armée de l’Air, Paris, La Documentation française, 2009, p. 401.
4. Créé en 1953, ce commandement basé à Lahr en Allemagne était subordonné à la 4th ATAF de
l’OTAN. Il regroupait à l’époque trois escadres de chasse et une escadre de reconnaissance, ainsi que
leurs moyens de soutien.
81
L’armée de l’Air et l’atome, une rencontre vertueuse

Il serait sans doute excessif d’imputer à cette seule démarche l’inflexion de la


position américaine, qui intégrait certainement des éléments politiques. Force est de
constater cependant que Washington finit par donner son accord au début de l’an-
née 1962 pour que deux escadres de chasse françaises équipées de F-100 Super
Sabre et basées en Allemagne acquièrent une capacité de frappe nucléaire tactique.
Le ­général de Gaulle, pourtant sourcilleux d’indépendance nationale dès lors qu’il
s’agit d’armement nucléaire, y consent, voyant sans doute tout l’intérêt de cette étape
dans la perspective de la force nucléaire purement nationale qu’il a en tête. En mai
1963, les 3ème et 4ème Escadre de chasse sont ainsi qualifiées « Strike » au sein de
l’OTAN avec la bombe nucléaire américaine MK 43. Afin d’obtenir ce résultat, les
unités du 1er CATac avaient incontestablement été aguerries sur le plan opérationnel
et leur esprit combatif avait été pour le moins aiguisé. In fine, l’influence française
au sein de l’OTAN se voyait préservée. Autant d’acquis à mettre sur le compte de
l’ambition nucléaire française, dont les retombées jouaient favorablement dans les
champs organique, opérationnel et bien entendu politique.
En parallèle de cette voie otanienne, une voie strictement nationale et souve-
raine est évidemment aussi mise en œuvre pour accéder au statut de puissance
nucléaire. S’exprimant à l’École militaire le 3 novembre 1959, quelques mois
seulement après son retour au pouvoir, le général de Gaulle expose d’ailleurs de
manière anglée sa position en la matière en indiquant « qu’il faut que la défense
de la France soit française » et « qu’il est indispensable que la France se défende
par elle-même, pour elle-même et à sa façon ». Après cette prise de distance avec
l’Alliance atlantique, annonciatrice du retrait français de la structure militaire inté-
grée qui interviendra en 1966, le général de Gaulle aborde plus spécifiquement le
domaine nucléaire en indiquant : « Il faut nous pourvoir de ce qu’on est convenu
d’appeler une force de frappe susceptible de se déployer à tout moment et n’im-
porte où. Il va de soi qu’à la base de cette force sera un armement atomique. »
Puisqu’il revient à l’armée de l’Air, comme indiqué précédemment, de mettre en
œuvre cette nouvelle force, il découle pour elle de la déclaration présidentielle une
exigence de réactivité et d’allonge pour ses futures unités nucléaires. Le concept de
dissuasion, tout particulièrement celui « du faible au fort » que la France formalise
peu après, ajoute à ces deux exigences celles de détermination et de crédibilité
opérationnelle car, comme l’écrit le général de Gaulle, « la dissuasion existe dès
lors qu’on a de quoi blesser à mort son éventuel agresseur, qu’on y est très résolu
et que lui-même en est bien convaincu »5. Ainsi, se trouvent posés dès les ori-
gines les éléments essentiels de l’ADN des forces aériennes qui seront investies
de la mission de dissuasion nucléaire et qu’on pourrait résumer par une formule :
détermination et crédibilité sans faille pour agir sans délai et en tout lieu. On me-
sure mieux la force de ces exigences lorsqu’on rapproche celles-ci du contexte de
l’époque, qui voyait 60 % des moyens de l’armée de l’Air accaparés par une crise
insurrectionnelle algérienne très éloignée des considérants stratégiques nucléaires.

5. C. de Gaulle, Discours et messages – Tome IV – Pour l’effort – Août 1952-Décembre 1965, Paris,
Plon, 1970.

82
Composantes nucléaires aéroportées / France

La situation de l’armée de l’Air à la fin des années cinquante et au début des


années soixante est en réalité pour le moins préoccupante. Elle est de fait écartelée
entre son engagement de l’autre côté de la Méditerranée et sa mission de défense
collective en Europe, alors même que ses crédits budgétaires sont rognés. Pour le gé-
néral Gelée, son chef d’état-major, elle est même en 1958 « en position de survie, qui
l’empêche d’accomplir efficacement toute mission autre que le maintien de l’ordre
en Algérie »6. Le putsch d’Alger, avec les généraux aviateurs Jouhaud et Challe à sa
tête, place en avril 1961 l’armée de l’Air dans une position très délicate vis-à-vis du
pouvoir, mais aussi vis-à-vis d’elle-même, alors qu’il est donné l’ordre à la chasse
de se tenir prête à ouvrir le feu sur des avions de transport militaire, si ceux-ci en ve-
naient à acheminer vers la métropole des troupes séditieuses. Dans ce contexte, ce ne
fut pas le moindre des intérêts pour l’armée de l’Air que de pouvoir se refonder sur
les bases nouvelles que constituait pour elle la mission de dissuasion nucléaire qui
lui était confiée. Après la défiance qu’avait affichée vis-à-vis d’elle le gouvernement,
qui avait estimé qu’en son sein et à des postes très importants « des défaillances
extrêmement graves et qui n’ont pas été décelées par la voie hiérarchique »7 s’étaient
manifestées, il était réconfortant pour l’armée de l’Air de voir la confiance qui était
mise en elle en la circonstance. Il y avait là une opportunité déterminante de sortie
de crise qu’elle sut saisir.
La marche vers le statut de puissance nucléaire engagée par le gouvernement
français s’est notamment traduite pour les armées par la mise en place d’un cadre
législatif pluriannuel définissant les capacités à acquérir et les budgets à mobiliser à
cette fin. Une première loi de programmation militaire (LPM) est ainsi votée en 1960
couvrant une période de cinq années. L’armée de l’Air y apparaît particulièrement
bien servie puisqu’elle en capte 26 % des crédits, contre 14 % pour l’armée de Terre
et 7 % pour la Marine nationale. Ce fort pourcentage s’explique bien évidemment
par les responsabilités nouvelles confiées aux aviateurs, qui se traduisent en particu-
lier par une commande de cinquante bombardiers Mirage IV, de douze ravitailleurs
C-135F et de soixante-seize chasseurs Mirage III destinés à assurer la couverture
aérienne des bases de déploiement de la future force atomique. Une dizaine de bases
aériennes sont en outre aménagées pour accueillir les futures unités nucléaires, tandis
que de multiples réseaux de transmission sont mis en place afin de pouvoir diffuser
en toutes circonstances vers celles-ci l’ordre d’engagement. Modernes et résilientes,
ces infrastructures hissent l’armée de l’Air au meilleur standard du moment.
L’afflux de crédits d’équipement vers l’armée de l’Air s’accompagne en 1962
d’un vaste mouvement de réorganisation. Avec la mission de dissuasion nucléaire,
s’imposait en effet la nécessité d’une organisation répondant aux exigences de per-
manence et de réactivité, ce qui conduisit à la création de grands commandements
d’emploi disposant de leurs propres moyens de soutien nécessaires à l’exécution
de leur mission. Intégré à l’OTAN, le 1er CATac, déjà cité, préfigurait d’ailleurs ces
nouvelles grandes unités spécialisées. Le Commandement des forces aériennes stra-

6. P. Facon, op. cit., p. 373.


7. Pierre Messmer, ministre des Armées, en juillet 1961, cité dans ibidem, p. 379.

83
L’armée de l’Air et l’atome, une rencontre vertueuse

tégiques (CFAS) et le Commandement air des forces de défense aérienne ­(CAFDA),


officiellement créés respectivement en janvier et juillet 1964, font partie de ces
­nouvelles entités structurant l’armée de l’Air. Ces deux commandements sont dès
le départ étroitement associés et d’ailleurs colocalisés, le second apportant au pre-
mier une évaluation du niveau de menace dans les airs et assurant pour le compte de
­celui-ci la couverture aérienne de ses bases. De cette manière, la montée en puissance
capacitaire du CFAS devait s’accompagner de celle du CAFDA, ce que l’on a pu en
effet constater et que la première LPM révélait d’emblée. Ce couplage produisit dès
les origines des effets vertueux sur le plan capacitaire au profit de l’armée de l’Air,
mais aussi au profit de l’industrie aéronautique nationale. La notion de souveraineté
résidant au cœur de la mission de dissuasion, sa prise en compte s’accompagna en
effet de l’amorce d’un mouvement de remplacement des appareils américains de
l’armée de l’Air par des appareils français8.
Au-delà des grands commandements, un des autres éléments essentiels de la nou-
velle organisation de l’armée de l’Air est celui de la réforme des bases aériennes qui
devinrent de véritables échelons de synthèse opérationnelle sous le commandement
d’une autorité unique. Ainsi, c’est un visage radicalement nouveau que présente l’ar-
mée de l’Air à l’issue de cette réorganisation, dont la pertinence apparaît a posteriori
évidente au vu de la longévité des décisions alors prises (une trentaine d’années). Au
bilan, il n’est pas faux d’affirmer que l’armée de l’Air dans son ensemble fonctionna
durablement avec une grande efficacité grâce à l’organisation mise en place pour
prendre en compte la mission de dissuasion nucléaire. Il s’agit là d’un autre acquis
souvent ignoré.
Dans les années soixante et soixante-dix, des bénéfices pour l’armée de l’Air
en termes de crédits alloués, de capacités déployées et de fonctionnement résultent
ainsi de son entrée dans l’ère nucléaire. On doit toutefois y ajouter un bénéfice réel
en termes d’influence auprès du pouvoir politique. La nature exorbitante et émi-
nemment politique de la mission de dissuasion qui se trouve alors confiée à la seule
armée de l’Air en est évidemment la cause et se traduit en une proximité inhabituelle
du chef de l’État et de son ministre des Armées avec un responsable militaire, en
l’occurrence le commandant des Forces aériennes stratégiques (FAS). De fait, le
décret de création des FAS9 dispose que son commandant relève directement du Pré-
sident de la République pour l’emploi de ses forces et directement du ministre des
Armées pour l’organisation, la gestion, la mise en condition et l’infrastructure. Son
statut au sein de l’appareil militaire est de la sorte très exceptionnel.
Le 8 octobre 1964, la France donne un tour opérationnel à son statut de puissance
nucléaire en faisant prendre pour la première fois l’alerte à un Mirage IV armé d’une

8. En 1949, plus de la moitié des avions en service au sein de l’armée de l’Air est d’origine étran-
gère (principalement issus de Grande-Bretagne et des États-Unis). Leur remplacement par des modèles
français contracte la part des matériels étrangers à près de 20 % en 1977. Données fournies dans C.
Christienne, P. Lissarrague (dir.), Histoire de l’aviation militaire française, Paris, Charles-Lavauzelle,
1980, p. 524.
9. Décret n°64-46 du 14 janvier 1964.

84
Composantes nucléaires aéroportées / France

bombe AN-11 et à un ravitailleur C-135F. L’armée de l’Air entre alors de plain-pied


dans un nouveau chapitre de son histoire.

La pratique de la mission de dissuasion nucléaire « tire vers le haut » l’ensemble


de l’armée de l’Air
Le premier commandant des Forces aériennes stratégiques est le général Philippe
Maurin ; un choix logique dans la mesure où il commandait auparavant le 1er CATac
et qu’il avait pu dans ce poste s’acculturer à la mission nucléaire dans le cadre de
l’OTAN. Selon ses propres termes, l’alerte nucléaire aux ordres du SHAPE10 l’avait
« familiarisé avec le sérieux et les précisions de tout ce qui touchait au nucléaire ».
C’est cette culture qu’il importe dans l’armée de l’Air et qui y produit ses effets.
Dans les faits, la mission de dissuasion possède des degrés d’exigence très forts
en termes de permanence, de réactivité et de préparation opérationnelle. Force est
de constater que ces exigences ont enrichi l’armée de l’Air dans le temps. La per-
manence et la réactivité, qui faisaient hier la force de la composante sol-sol de la
dissuasion mise en œuvre par les FAS, ont par exemple donné aux bases aériennes
et aux centres de commandement et de conduite leur aptitude actuelle à basculer
instantanément du temps de paix au temps de crise et à travailler en réseau. La
mission nucléaire a par ailleurs apporté à l’armée de l’Air un véritable savoir-faire
en matière de ciblage, ainsi que dans le recueil et le fusionnement du renseignement.
Inscrite depuis l’origine dans l’ADN des FAS, l’aptitude à frapper à longue dis-
tance sous faible préavis a aussi été transmise à l’ensemble des équipages de l’armée
de l’Air. Les opérations les plus récentes témoignent de cette maîtrise désormais
partagée, alors que les FAS continuent de démontrer leur savoir-faire en la matière.
On a pu l’observer lors de l’opération Excalibur en 2019, où un Rafale réussit un
tir de missile nucléaire inerte au terme d’une mission au scénario opérationnel très
dense de près de douze heures ayant nécessité de nombreux ravitaillements en vol.

Tir d’un ASMPA lors de l’exercice Excalibur de 2019.


Source : « L’armée de l’Air met en œuvre les missiles nucléaires depuis des Rafale », Dailymotion, 2020.

10. Shape : Supreme Headquarters Allied Powers Europe.

85
L’armée de l’Air et l’atome, une rencontre vertueuse

Que ce soit en 2011 pour soustraire Benghazi à la violence du régime de Kadhafi,


en 2013 au Mali pour porter un coup d’arrêt à l’offensive de groupes armés djiha-
distes ou en 2018 pour détruire les installations de fabrication d’armement chimique
du régime syrien, l’armée de l’Air a conduit des raids aériens alliant très longue
élongation et puissance de feu, qui ne sont pas sans similitudes technique et opéra-
tionnelle avec un raid nucléaire. On y retrouve de fait des exigences similaires en
matière de réactivité, de capacité à entrer en premier de manière autonome sur un
territoire hostile, d’aptitude à frapper à très longue distance et à pouvoir être engagé
en cohérence avec une manœuvre politique qui se déroule dans le même temps.
Sur le plan technique aussi, la mission de dissuasion a été la matrice d’avancées
très nettes pour l’ensemble des forces aériennes. Le Mirage IV, qui arrive en 1964
dans une armée de l’Air à peine sortie des conflits de la décolonisation, a littéralement
propulsé celle-ci dans la modernité. Cet appareil incorporait en effet de nombreux
équipements très performants qui représentaient des progrès considérables par rap-
port à ceux déjà en service. Ainsi en était-il de son système de navigation et de bom-
bardement géré par un calculateur, à l’époque le plus puissant installé sur un avion
de combat européen. Avec ce bombardier doté de contre-mesures électroniques,
l’armée de l’Air entrait aussi dans l’univers de la guerre électronique défensive.
Conçue autour de la capacité à naviguer de manière autonome et précise en milieu
hostile, l’architecture du système d’armes du Mirage IV fut ensuite déclinée sur les
chasseurs-bombardiers tactiques conventionnels Mirage III et Jaguar. Dans un autre
domaine, les DC-8, acquis pour faire la liaison avec le Centre d’expérimentation du
Pacifique à partir de la fin des années soixante, s’ils n’étaient pas affectés aux FAS,
se justifiaient néanmoins au travers de la dissuasion et ont fait entrer le transport
aérien militaire dans l’ère du long-courrier à réaction. Le Mirage 2000N, successeur
du Mirage IV dans la mission de bombardement nucléaire, a quant à lui marqué une
autre avancée que cette mission exigeait. Afin de pouvoir pénétrer en très basse alti-
tude dans un territoire hostile de nuit comme de jour quelles que soient les conditions
météorologiques, l’industrie française a en effet produit, pour répondre à la demande
de l’état-major, un système de suivi de terrain automatique doté d’un niveau de per-
formances qui fit longtemps référence et qui fut repris ensuite sur le Mirage 2000D,
évolution du Mirage 2000N adapté aux missions air-sol conventionnelles.
Mais, les bombardiers des FAS n’ont pas été les seuls à apporter une plus-­value
technico-opérationnelle aux unités conventionnelles de l’armée de l’Air. Ainsi, l’en-
trée en service du missile nucléaire supersonique ASMP en 1986 constitua une autre
avancée majeure. Les savoir-faire acquis par les FAS pour maîtriser le processus
complexe de planification et de préparation de mission attaché à l’emploi d’un mis-
sile de croisière se révélèrent précieux par la suite lorsque furent mis en service les
missiles conventionnels APACHE en 2001, puis SCALP en 2005. Ce n’est ainsi pas
tout à fait un hasard si les équipages des FAS ont joué un rôle central dans la mission
Hamilton de 2018 contre la Syrie au cours de laquelle neuf missiles de croisière
aéroportés ont été tirés. Et, sur le plan industriel, c’est bien grâce à la composante
aéroportée de la dissuasion qu’une filière française de missile de croisière air-sol

86
Composantes nucléaires aéroportées / France

s’est mise en place, qui constitue aujourd’hui un pôle d’excellence. Missiles à sta-
toréacteur, l’ASMP et son évolution l’ASMPA ont placé la France dans une position
de leader dans le domaine de la propulsion supersonique de croisière, une position
incontestablement favorable à d’ultérieurs développements vers l’hypervélocité.
Ces dynamiques vertueuses continuent aujourd’hui d’être à l’œuvre. L’arrivée
du Phénix dans les FAS marque ainsi un bond capacitaire considérable par rapport
au C-135. Il permet de livrer trois fois plus de carburant à 2 000 km de distance et
d’acheminer à 7 000 km presque deux fois plus de fret. Des missions de projec-
tion comme Pégase deviennent ainsi possibles avec des retombées substantielles en
termes de diplomatie aérienne.

Boeing C-135 FR Stratotanker et un Airbus A330 Multi Role Tanker Transport sur la base aérienne
125 d’Istres-Le Tubé (2019).

Le missile air-air Meteor marque aussi une avancée importante. Ce missile pro-
pulsé par statoréacteur, s’il augmente considérablement les capacités de survie du
raid nucléaire, entraîne l’armée de l’Air et de l’Espace dans une nouvelle approche
du combat aérien tant ses performances en termes d’allonge marquent une rupture.
Enfin, à partir de 2040, le nouveau porteur qui sera choisi pour emporter l’ASN4G11
marquera fortement de son empreinte l’aviation de combat car il fera partie d’un
système conçu pour pénétrer les défenses les plus robustes. En définitive, la mission
de dissuasion joue un rôle majeur dans la détermination du niveau de performances
opérationnelles du système de combat futur de l’armée de l’Air et de l’Espace.

11. Missile air-sol nucléaire de quatrième génération.

87
L’armée de l’Air et l’atome, une rencontre vertueuse

Les moyens des Forces aériennes stratégiques apportent aussi une contribu-
tion directe très significative aux opérations conventionnelles conduites par
l’armée de l’Air
Au cours de leur longue et riche histoire, les Forces aériennes stratégiques n’ont
pas seulement servi la dissuasion nucléaire. Leurs moyens ont aussi été engagés,
parfois de manière très singulière, dans des opérations conventionnelles en y appor-
tant une réelle plus-value. Cette dualité dans leur emploi constitue d’ailleurs un de
leurs atouts, qui les distingue notamment de ceux de la composante océanique de la
dissuasion.
Le ravitaillement en vol vient immédiatement à l’esprit lorsque ce point est
évoqué, ce qui est fort logique dans la mesure où, depuis leur création, les FAS
concentrent, dans l’armée de l’Air, l’essentiel de cette capacité opérationnelle clef.
Le bilan d’une cinquantaine d’années d’engagements militaires sur des théâtres ex-
térieurs révèle, à cet égard, que la quasi-totalité des opérations de projection de puis-
sance aérienne de la France n’a pu exister que grâce aux avions-ravitailleurs des
FAS. Avec l’arrivée du Phénix, les FAS ont en outre pris à leur compte une mission
nouvelle, celle du transport stratégique, qu’elles remplissent aujourd’hui au profit de
l’ensemble des armées. Les FAS jouent désormais un rôle central dans la projection
de forces et de puissance par voie aérienne de notre pays, l’A400M étant une autre
facette de cette capacité.
Les porteurs successifs de l’arme nucléaire au sein des FAS ont aussi contribué
aux missions conventionnelles. C’est d’ailleurs avec le Mirage IV que l’engagement
des FAS dans le champ conventionnel a débuté. Grâce aux performances exception-
nelles de cet appareil, des missions de reconnaissance stratégique, souvent tenues
secrètes, ont pu être conduites alors que la France ne disposait pas encore d’imagerie
spatiale militaire. Il en fut notamment réalisées en Afrique dans les années soixante-
dix et quatre-vingt. L’une d’entre elles, effectuée en 1986, a duré onze heures, dont
trente minutes en régime supersonique, une performance qui demeure remarquable
aujourd’hui. D’autres missions de reconnaissance stratégique ont plus tard été
conduites au-dessus de l’Afghanistan en 2001 de manière très réactive, juste après
les attentats du 11 septembre, avant-même que le Groupe aéronaval et les appareils
tactiques de l’armée de l’Air puissent se déployer. Ce fut également le cas au-dessus
de l’Irak en 2003, alors que notre pays choisissait en connaissance de cause de ne
pas s’associer à l’offensive anglo-américaine. Les aviateurs des FAS ont aussi ap-
porté leur contribution à des actions offensives. Balkans, Libye, Mali, Centrafrique,
­Levant sont des théâtres où ils ont démontré et démontrent encore qu’ils maîtrisent
tous les contours des missions aériennes de combat les plus complexes. La polyva-
lence du Rafale, qui équipe ses escadrons de combat, a permis un élargissement du
périmètre de compétences des FAS à l’entièreté du spectre des missions de la puis-
sance aérienne. Soixante ans après la création des FAS, leurs équipages de Rafale et
de ravitailleurs participent ainsi à la posture permanente de sûreté en prenant l’alerte
de défense aérienne.

88
Composantes nucléaires aéroportées / France

Au moment de dresser un bilan, il ressort que la mission de dissuasion nucléaire a


contribué à façonner l’armée de l’Air et de l’Espace d’aujourd’hui, ses structures de
commandement, ses bases aériennes, ses capacités et son identité. Grâce à cette mis-
sion, plusieurs voies ont été ouvertes pour le plus grand bénéfice des forces aériennes
de notre pays et au-delà. Il en est ainsi du ravitaillement en vol et des missions
aériennes de combat à très longue élongation ; de la mise en œuvre de contre-me-
sures électroniques ; de l’emploi de missiles de croisière ; de certaines techniques de
transmission à très longue portée ; d’exercices opérationnels de grande ampleur ; du
durcissement des infrastructures et d’autres domaines encore.
Représentant aujourd’hui sensiblement la moitié de la flotte de Rafale de l’armée
de l’Air et de l’Espace, les FAS comptent par ailleurs aujourd’hui comme jamais
dans la capacité de combat conventionnel de l’armée de l’Air et de l’Espace, tout
en tenant le contrat de posture nucléaire assigné par le Président de la République et
participant à la posture permanente de sûreté. Loin de l’hyperspécialisation de leurs
débuts, les Forces aériennes stratégiques remplissent désormais les trois missions
fondamentales de la défense : dissuader, au premier chef, mais aussi protéger et
intervenir.

89
90
Composantes nucléaires aéroportées / France

La Force aéronavale nucléaire (FANU),


histoire d’une force de dissuasion singulière

Didier Chastel

Le capitaine de vaisseau Chastel sert la Force aéronavale nucléaire (FANU) de-


puis 2015 après un passage d’un an à l’École des applications militaires de l’éner-
gie atomique (EAMEA). ­Affecté à la division Forces nucléaires de l’état-major des
Armées de 2019 à 2021, il a travaillé au profit des deux forces permanentes, en
particulier sur les sujets d’effets des armes nucléaires. Il est depuis trois ans adjoint
au chef de la division Force aéronavale nucléaire au sein de l’état-major de la Force
d’action navale (ALFAN/FANU).

Peu connue du grand public et peu médiatisée, la Force aéronavale nucléaire


(FANU) reste bien singulière au milieu des deux autres forces de la dissuasion fran-
çaise. Portée sur les fonts baptismaux avec l’avènement de l’arme nucléaire tactique,
elle a survécu à son abandon après la chute de l’URSS. Elle est sans équivalent dans
le monde depuis que la Marine américaine a renoncé à cette capacité juste après la
fin de la Guerre froide. La FANU n’est cependant plus en mesure d’assurer de per-
manence d’alerte depuis l’adoption à la fin des années 90 d’un format de marine à un
porte-avions unique (le Charles de Gaulle).
Elle n’est pourtant ni désuète, ni anachronique, et sa pertinence est régulière-
ment rappelée au plus haut niveau de l’État. Le président de la République François
­Hollande déclarait par exemple en 2015 que « la composante aéroportée assure
également la permanence de la dissuasion avec les Forces aériennes stratégiques.
À leur côté, la Force aéronavale nucléaire, mise en œuvre depuis le porte-avions
Charles de Gaulle, offre d’autres modes d’actions. »1 Aujourd’hui encore l’évolution
récente du contexte géopolitique confirme l’intérêt de pouvoir conférer une dimen-
sion nucléaire à l’outil de puissance « porte-avions ».
Évidence stratégique pour certains, survivance d’une anomalie historique pour
d’autres, la FANU souffre en tout cas certainement d’un déficit de notoriété. Il est
1. Discours du président de la République François Hollande à Istres le 19 février 2015.

91
La Force aéronavale nucléaire (FANU)…

donc pertinent de revenir aux raisons qui décidèrent de sa création, puis de sa pé-
rennisation ; aux difficultés qu’il a fallu surmonter pour maintenir sa crédibilité ;
à ses atouts et fragilités présents. Ce sont tous ces aspects que l’article va succes-
sivement aborder.

La lente maturation du concept de la capacité aéronavale nucléaire


La Seconde Guerre mondiale consacre au moins deux changements stratégiques
majeurs. Le premier est la montée en puissance de l’aéronavale. En démontrant la
supériorité de l’arme aérienne, la guerre du Pacifique modifie profondément les prin-
cipes de la stratégie navale. Les Japonais en font une première démonstration à Pearl
Harbor le 7 décembre 1941, avant que les Américains ne répliquent à deux reprises
en 1942 lors des batailles de la mer de Corail et de Midway. Le porte-avions s’im-
pose comme le capital ship. Le second changement est l’introduction des armes
nucléaires. Le 6 août 1945, un bombardier américain B-29 Superfortress surnommé
« Enola Gay » décolle depuis le terrain de North Field, dans les îles Mariannes.
Après six heures de vol, il largue la première bombe nucléaire sur Hiroshima. Le
bombardier lourd à long rayon d’action emportant une ogive nucléaire incarne alors
l’arme la plus destructrice de tous les temps.
L’association de l’arme nucléaire et du porte-avions ne s’impose cependant
pas comme une évidence stratégique après 1945. L’US Navy doit venir à bout de
difficultés techniques complexes2 et de choix capacitaires défavorables dans le do-
maine de l’aéronaval. En 1949, le format d’une marine à seulement quatre porte-
avions, proposé par le général Eisenhower, est retenu. En montrant tout l’intérêt
d’une aviation d’attaque légère mise en œuvre depuis la mer, la guerre de Corée
amène à questionner la justesse de cette décision. Le format américain à plus de
dix porte-avions est adopté et n’est plus remis en question depuis. Du point de
vue technique, le succès du premier essai thermonucléaire en 1952, essentiel pour
la miniaturisation des armes, et l’admission en 1955 au service actif du porte-
avions USS Forrestal, qui dispose d’une piste oblique, d’une catapulte à vapeur
et d’un système de miroir d’aide à l’appontage, lancent le développement d’une
force aéronavale nucléaire. Elle devient opérationnelle au début des années 60. Les
Américains disposent dès lors d’une capacité qui repose sur trois principes direc-
teurs : le caractère « tous azimuts » de la dissuasion, la valeur politique et militaire
de cette capacité et la dualité de l’emploi du porteur.
Le processus est plus lent en France. Les conditions industrielles et budgétaires
d’après-guerre empêchent d’envisager la construction d’un nouveau porte-avions.
Paris doit donc se tourner vers ses alliés pour trouver des expédients, d’autant que les
moyens manquent pour enrayer l’expansion du Viet Minh en Indochine. La Marine
fait successivement l’acquisition du Dixmude et de l’Arromanches auprès des Bri-
tanniques, puis du La Fayette et du Bois-Belleau auprès des Américains entre 1945

2. Près de quinze ans sont nécessaires à l’US Navy pour parvenir à mettre en œuvre des avions lourds,
avec une charge utile et un rayon d’action suffisants, depuis des porte-avions sous-dimensionnés.

92
Composantes nucléaires aéroportées / France

et 1954. La guerre en Extrême-Orient augmente sensiblement l’expérience acquise


dans la projection et le bombardement de la mer vers la terre par les pilotes de l’aé-
ronautique navale. Elle soulève aussi les premières réflexions sur le porte-avions qui,
outil de puissance, pourrait devenir un instrument politique.
C’est néanmoins la crise de Suez en 1956 qui constitue, dans une certaine mesure,
le « mythe fondateur » de la dissuasion française. D’un point de vue politique, elle
accélère de manière décisive les décisions de développement de l’énergie nucléaire
à des fins militaires. D’un point de vue opérationnel, elle confirme l’obsolescence
des porte-avions encore en ligne et l’urgence de procéder à leur renouvellement. Il
est ainsi décidé en 1958 de construire deux porte-avions français de la classe 24 000
tonnes, pourvus de deux catapultes de cinquante mètres de long et capables de mettre
en œuvre des avions de quinze tonnes. Le troisième exemplaire, le Verdun, ne verra
jamais le jour.
Des progrès sensibles sont donc accomplis en France avec l’émergence de ca-
pacités suivant les trois principes directeurs de la flotte aéronavale nucléaire améri-
caine. Pour autant, l’idée de doter cette force d’une capacité nucléaire n’existe qu’en
germe en 1958. Il faut encore attendre vingt ans pour voir les premières fleurs éclore.
La doctrine de dissuasion « tous azimuts » servira de substrat et l’arme nucléaire
tactique d’accélérateur.

La dissuasion « tous azimuts »


Cette doctrine de dissuasion prend racine dans les limites que la France percevait
de l’intégration Atlantique et dans le découplage politique entre Paris et Washington.
La France par la voix du général de Gaulle, consciente que la notion d’ennemi pré-
férentiel, voire unique, ne s’impose plus et que la garantie de protection de l’Europe
par le parapluie américain n’est pas absolue, affirme que sa doctrine doit être « tous
azimuts ».
Le 3 novembre 1959, le général de Gaulle prononce à l’École militaire un dis-
cours qui établit clairement ses intentions en matière d’indépendance de notre dé-
fense nationale. Il laisse pressentir la sortie du commandement intégré de l’OTAN, la
nécessité de disposer d’une force de frappe souveraine et les prémices d’une doctrine
de dissuasion « tous azimuts » :
« Il faut que la défense de la France soit française […]. Un pays comme la
France, s’il lui arrive de faire la guerre, il faut que ce soit sa guerre. Il faut que son
effort soit son effort […]. Naturellement, la défense française serait, le cas échéant,
conjuguée avec celle d’autres pays. Cela est dans la nature des choses. Mais il est
indispensable qu’elle nous soit propre, que la France se défende par elle-même,
pour elle-même, et à sa façon [ ...]. La conception d’une guerre et même celle d’une
bataille dans lesquelles la France ne serait plus elle-même et n’agirait plus pour son
compte avec sa part bien à elle et suivant ce qu’elle veut, cette conception ne peut
être admise. Le système qu’on a appelé « intégration » et qui a été inauguré et même,
dans une certaine mesure, pratiqué après les grandes épreuves que nous avions tra-

93
La Force aéronavale nucléaire (FANU)…

versées, alors qu’on pouvait croire que le monde libre était placé devant une menace
imminente et illimitée et que nous n’avions pas encore recouvré notre personnalité
nationale, ce système de l’intégration a vécu […].
Il va de soi qu’à la base de cette force sera un armement atomique – que nous le
fabriquions ou que nous l’achetions – mais qui doit nous appartenir. Et puisqu’on
peut détruire la France, éventuellement, à partir de n’importe quel point du monde,
il faut que notre force soit faite pour agir où que ce soit sur la Terre. La consé-
quence, c’est qu’il faut, évidemment, que nous sachions nous pourvoir, au cours des
prochaines années, d’une force capable d’agir pour notre compte, de ce qu’on est
convenu d’appeler « une force de frappe » susceptible de se déployer à tout moment
et n’importe où.3 »
Dans le discours du général à l’École navale le 15 février 1965, il souligne l’im-
portance accordée à la Marine de manière singulière :
« Pour ce qui est du pays, il s’agit d’avoir une Marine qui soit en mesure de frap-
per fort. De frapper comme c’est sa nature, sur la mer et depuis la mer, tout ennemi
de la France. De le frapper avec les armes les plus puissantes qui soient, et de le
frapper le cas échéant sans réserve et sans conditions. »4
Parce que l’époque est à la constitution de la triade des forces nucléaires straté-
giques, la lecture de ce discours est souvent faite ‘par le dessous du dioptre’. Elle
semble concerner essentiellement les sous-mariniers. Mais « frapper SUR la mer »
n’est pas l’apanage des sous-marins. En creux, il est possible de lire que les « armes
les plus puissantes » s’appuieront au-dessus du dioptre sur le triptyque des moyens
de la capacité aéronavale nucléaire : la puissance navale (le porte-avions), la puis-
sance aérienne (le chasseur-bombardier) et la puissance nucléaire (l’arme atomique).
Si la paternité du concept doit donc bien être attribuée à Charles de Gaulle, les
exégètes de la dissuasion ont fini par l’octroyer « à un autre Charles ». En décembre
1967, le général d’armée Charles Ailleret, chef d’état-major des Armées, signe dans
la Revue de défense nationale un article intitulé « Défense dirigée ou défense tous
azimuts ». Selon lui, la défense tous azimuts repose sur deux conditions : l’accès à la
technologie thermonucléaire pour la triade stratégique et le développement de « nos
forces de bataille aéroterrestres et aéronavales sous les formes qui correspondront
aux conditions des opérations de l’époque atomique, forces de bataille qui devront
être nécessairement équipées d’armes nucléaires et posséder les capacités voulues
pour agir offensivement en dehors même de nos frontières dès lors que nous serions
attaqués ».
Il s’agit de la première évocation publique de la pertinence d’une force aérona-
vale nucléaire. Dès lors, la création de l’aviation nucléaire embarquée est étroite-
ment liée à la question de l’arme nucléaire tactique.

3. Discours sur « Vision de défense de la France » disponible sur le site de l’INA.


4. « De Gaulle et la Marine. Des FNFL à la Marine du XXIe siècle », Cols bleus, n°3088, 07/2020, p. 26.

94
Composantes nucléaires aéroportées / France

L’arme nucléaire tactique et l’âge tactique (1978 – 1996)


Lorsque le général de Gaulle revient au pouvoir en 1958, la France est en train
de développer l’atome militaire. En tant que chef de l’État, il engage les crédits né-
cessaires à la constitution d’un appareil de défense cohérent fondé sur trois piliers :
une force de dissuasion (ou force nucléaire stratégique), une force de manœuvre
et d’intervention (dotée d’un armement nucléaire tactique) et une force de défense
opérationnelle du territoire.
Le 7 mars 1966, le général de Gaulle informe le président Lyndon B. Johnson
de sa décision de quitter le commandement intégré de l’OTAN. Cette décision, exé-
cutoire au 1er juillet 1967, est évidemment lourde de conséquences. La question de
l’armement nucléaire tactique se pose alors avec une grande urgence. Le retrait de
l’OTAN signifie en effet pour les Forces françaises en Allemagne la perte du soutien
américain dans ce domaine.
La France se lance donc dans le développement d’armes nucléaires tactiques
(ANT) pour les composantes terrestre et aérienne. La Force aérienne tactique
(­FATAC) est dotée de bombes AN-52 en octobre 1972, année du premier Livre blanc
qui établit clairement les lignes directrices de notre politique de défense et confirme
l’intérêt des ANT. Tout est désormais en place pour armer la Marine d’une capacité
de frappe nucléaire tactique depuis la mer. La décision est prise en 1974 d’équiper
l’aéronautique navale embarquée de la même bombe aéroportée que celle alors en
service dans l’armée de l’Air.
Le 10 décembre 1978, la mise en place du triptyque porte-avions Clemenceau,
­Super-Étendard et bombe AN-52 consacre la création de la capacité aéronavale
­nucléaire. À cette fin, chacun de ces moyens subit des modifications plus ou moins
significatives. Les empennages de l’AN-52 montée sous le Super-Étendard sont par
exemple adaptés pour éviter tout risque de frottement sur le pont d’envol. L’arme est
stockée sur un bâti spécifique pour garantir sa tenue aux chocs en cas d’explosion
sous-marine. En ce qui concerne le porteur de l’arme, la société Avions Dassault-Bre-
guet Aviation est mandatée en 1973 pour améliorer l’Étendard et l’adapter aux besoins
des spécifications nucléaires après des essais non concluants sur Jaguar. L’emport de
l’arme en configuration dissymétrique5 sous voilure est une première au sein de l’aéro-
nautique navale. Enfin, les installations de stockage et de manutention du porte-avions
Clemenceau sont modifiées, comme ses capacités de commandement et de contrôle
(C2) qui accueillent une nouvelle cellule nucléaire tactique (CNT)
Dernière force dotée chronologiquement d’un armement nucléaire, la FANU doit
se conformer immédiatement aux mêmes exigences de mise en œuvre et de sûreté
nucléaire que ses aînées. Les procédures de planification, de montée en puissance et
d’engagement ne sont peu ou pas différentes de celles des autres forces tandis que le
respect des trois piliers du contrôle gouvernemental6 est évidemment imposé. Cette
exigence amène une adaptation de la chaîne de commandement et des capacités de
5. C’est-à-dire que l’arme n’est pas sous le ventre de l’avion mais sous une de ses ailes.
6. Contrôle gouvernemental de l’engagement, contrôle gouvernemental de la conformité de l’emploi et
contrôle gouvernemental de l’intégrité des moyens.
95
La Force aéronavale nucléaire (FANU)…

transmission, à une époque où la première constellation Syracuse n’est pas encore en


orbite7. Elle impose également la présence des gendarmes du Groupement spécial de
sécurité à bord du porte-avions8. Leur présence participe indirectement à la valorisa-
tion de l’aviation nucléaire embarquée comme une force légitime de la dissuasion.
À l’époque de la Guerre froide, les missions envisagées par les groupes aérona-
vals viennent soutenir directement celles de la FATAC en contournant par le Sud
l’escadre russe en Méditerranée pour frapper des objectifs au Nord de la mer Noire.
Elles peuvent aussi avoir comme objectif l’attaque d’une force navale à la mer grâce
au savoir-faire exclusif de l’aviation navale embarquée. Même si la FANU tient son
rang, certains points restent encore perfectibles. Comme dans les autres forces nu-
cléaires, le concept d’emploi tactique accolé à celui de dissuasion reste une source de
confusion, notamment entre fin et moyens. En effet, que les armes nucléaires soient
tactiques ou préstratégiques, la finalité de la mission demeure la dissuasion qui est
bien une mission stratégique9.
La modernisation des deux porte-avions, le Clemenceau d’abord, puis le Foch
ensuite en 1981, s’avère néanmoins décisive en donnant la possibilité aux forces de
surface de tenir la permanence de l’alerte nucléaire pendant presque deux décennies.
De fait, un porte-avions est au moins en alerte à 72 heures. La force gagne aussi
en efficacité en 1990 avec la mise en service opérationnel du missile supersonique
Air-Sol Moyenne Portée (ASMP) et l’arrivée du Super-Étendard Modernisé (SEM).
Enfin, des déclarations politiques valident les évolutions doctrinales qui annoncent
le concept d’ultime avertissement. La transformation des forces tactiques en forces
« préstratégiques » en 1984 consacre la maturité générale de l’outil. La FANU vit un
certain âge d’or pendant cinq ans, avec une force structurée autour du couple SEM/
ASMP, qui assure la permanence d’alerte d’un porte-avions et de son groupe aérien
embarqué10. L’Histoire est cependant en train de basculer.
Les conséquences géopolitiques et stratégiques de l’effondrement du bloc sovié-
tique sont nombreuses. L’une d’entre elles est, comme nous l’avons vu, l’abandon
de la capacité aéronavale nucléaire américaine en 1991. Le « nouveau désordre mon-
dial » post-1989 entraîne un ajustement profond des forces de dissuasion françaises.
Il confirme néanmoins toute la pertinence de notre doctrine. En matière de géopoli-
tique nucléaire, trois faits saillants caractérisent cette période.
D’abord, les prétendants à l’atome se multiplient : le Pakistan, la Corée du Nord,
mais aussi l’Irak. La Syrie, la Libye et l’Iran, plus proches de nous géographiquement,
montrent de sérieuses velléités dans ce domaine. La menace atomique se diffuse éga-
lement. Elle ne se réduit plus seulement à un problème de sécurité européenne. Elle
fragilise aussi les équilibres régionaux en Asie et au Moyen-Orient. Les dialectiques
7. La première constellation du système Syracuse n’est déployée qu’entre 1985 et 1987.
8. Le Groupement spécial de sécurité devient en 1993 la Gendarmerie de la sécurité des armements
nucléaires (GSAN).
9. Voir le discours de F. Mitterrand de 1986 : « C’est la force de dissuasion qui se trouve mise en jeu
dès lors que la force préstratégique intervient. »
10. Entré en service en 1961, le Clemenceau tire sa révérence le 25 septembre 1997.

96
Composantes nucléaires aéroportées / France

nucléaires se multiplient. Enfin, la montée en puissance des défenses anti-missiles im-


pose aux forces aériennes dont le format est modeste de maîtriser les technologies du
haut du spectre pour demeurer crédible dans une dissuasion « du faible au fort ».
Dans ce nouveau contexte, la justesse de la dissuasion « tous azimuts » continue
de se vérifier même si les raisons sont différentes. L’ambiguïté autour de nos intérêts
vitaux, définis selon leur nature ou leur géographie, demeure. En outre, nous devons
faire face à de nouveaux acteurs, plus décomplexés, ayant une lecture différente ou
moins avertie de notre grammaire de la dissuasion. L’avertissement nucléaire est deve-
nu dans ce cadre une pierre angulaire de notre doctrine. Il doit pouvoir être envoyé au
besoin loin du territoire national, dans la profondeur du dispositif ennemi pour rétablir
la dissuasion. La probabilité plus grande d’une escalade impose, pour la garder sous
contrôle, une articulation beaucoup plus étroite entre forces conventionnelles et nu-
cléaires, définie aujourd’hui par le terme « d’épaulement », tout en refusant d’accepter
une continuité entre les deux domaines. Ainsi, malgré la fin annoncée des armes nu-
cléaires préstratégiques par le président Jacques Chirac, l’intérêt pour la France de dis-
poser d’une capacité aéronavale nucléaire face à ces nouvelles menaces est essentiel.
La dissuasion s’élève donc au rang de mission cardinale du groupe aéronaval.

La FANU stratégique : organisation, forces et faiblesses


Par décision du président de la République, la FANU devient donc de facto une
force stratégique. Ce véritable acte de naissance entraîne des adaptations de la chaîne
de commandement. La Force aéronavale nucléaire est confiée en 2002 à l’amiral
commandant la Force d’action navale11 (ALFAN), qui tient dès lors les responsabi-
lités de commandant de force nucléaire. Sur décision de l’autorité politique et selon
un modèle identique aux deux autres forces, le commandant de la FANU (ALFAN/
CFANU) exerce le contrôle opérationnel de la FANU, sous le commandement opé-
rationnel du CEMA. ALFAN/CFANU dispose d’un centre opérationnel dédié, le
COFANU, qui vient remplacer les cellules de planification qui existaient jusqu’alors
au sein des commandements d’escadre, devenus des commandements de théâtre de
niveau opératif (CECLANT et CECMED). À la mer, le commandement tactique
est confié au contre-amiral adjoint tactique auprès d’ALFAN qui devient en 2005 le
commandant de la Force aéromaritime de réaction rapide (FRMARFOR). Ce dernier
dispose à bord du porte-avions d’une cellule nucléaire de planification (CNP), armée
par son état-major.
Les années 2000 mettent en lumière certaines faiblesses de la force, nous y re-
viendrons. Le besoin de moderniser le seul porte-avions vieillissant et la mise à
niveau du duo SEM/ASMP s’avèrent nécessaires. Par ailleurs, les événements
­terroristes de 2001 et l’évolution du contexte géopolitique sont de nature à solliciter
encore plus l’emploi du groupe aéronaval (GAN) au cours d’opérations convention-
nelles. La dualité de l’outil demeure mais la tendance générale penche largement du

11. C’est-à-dire la marine de surface, par opposition aux sous-marins, aux aéronefs embarqués ainsi
qu’aux fusiliers marins et commandos.

97
La Force aéronavale nucléaire (FANU)…

côté des missions conventionnelles. Pour autant, la capacité aéronavale nucléaire est
préservée en cohérence avec l’analyse stratégique déjà exposée. Le retour en pleine
lumière du fait nucléaire démontre, s’il en était besoin, l’intérêt de disposer d’un tel
outil de puissance.
Il faut néanmoins attendre la décennie 2010 pour retrouver une nouvelle dy-
namique qui pérennise définitivement la crédibilité et la cohérence de l’outil. Elle
­s’appuie tout d’abord sur la mise en service de l’ensemble des moyens du nouveau
triptyque : porte-avions nucléaire12 Charles de Gaulle dont l’admission au service ac-
tif intervient en mai 2001 ; chasseur omnirôles Rafale dans sa version « Marine »13 ;
et enfin, missile amélioré ASMPA. Le 1er juillet 2010, l’aviation nucléaire embarquée
achève sa modernisation avec la première capacité opérationnelle du couple Rafale
M/ASMP-A au sein de la Flottille 11F. Elle est confirmée par un tir d’évaluation en
novembre 2012, réalisé par un avion de la Flottille 12F.

DR

Rafale M équipé d’un ASMPA depuis le porte-avions Charles de Gaulle.

L’autre changement majeur est la création au sein de l’état-major de la Force


d’action navale (FAN) d’une division dédiée à la force. L’ensemble des sujets FANU
est centralisé au sein de cette division. CFANU dispose désormais d’un état-major
organique permanent dont l’objectif principal est de lui garantir de disposer des ma-
rins entraînés et des moyens disponibles pour la mission. Enfin, le COFANU fait
l’objet d’une refonte complète14 afin d’offrir au commandant de force un outil de
commandement pouvant répondre aux fortes exigences inhérentes à tout comman-
dement opérationnel de force nucléaire.

12. Au sens de la propulsion nucléaire, sans rapport donc avec l’existence de la FANU.
13. L’aéronautique navale passe au « tout Rafale » en 2016 – la pleine qualification des trois flottilles
est acquise en 2018.
14. Les installations rénovées ont été livrées fin 2019.

98
Composantes nucléaires aéroportées / France

Aujourd’hui, quelle que soit la situation du porte-avions, tous les marins de la


FANU sont entraînés comme il convient. Bien sûr, ces quelque trois mille hommes
qui contribueraient à une opération nucléaire de la FANU s’exercent pour l’essentiel
pendant le cycle de la préparation opérationnelle conventionnelle. C’est en particu-
lier le cas des équipages de frégates, de sous-marins nucléaires d’attaque ou d’avions
de patrouille maritime. Le niveau de performance atteint grâce aux entraînements
planifiés par les différentes autorités organiques, aux déploiements opérationnels et
enfin à la préparation opérationnelle à la haute intensité (POHI)15 garantit une pré-
paration optimale pour opérer dans le cadre d’une opération nucléaire, prodiguant le
message de crédibilité indissociable d’une dissuasion efficace.
Autre évidence, certains marins doivent posséder des compétences spécifiques pour
effectuer la mission nucléaire. Les équipages des Rafale M y sont entraînés, bien sûr,
mais ils ne sont pas les seuls. Les membres des états-majors tactiques et opératifs, les
hommes qui mettent en œuvre les systèmes d’information et de communication propres
à la dissuasion et les marins, techniciens de l’aéronautique navale, qui préparent les
avions armés d’ASMPA, le sont également. L’entraînement conjoint avec les Forces
aériennes stratégiques (FAS) est également essentiel à la poursuite de l’acquisition
des compétences de la force. Les deux états-majors de planification et de conduite tra-
vaillent ensemble. Régulièrement, la FANU participe à l’opération Poker, dont le nom
se transforme en opération Yass16. Ces entraînements sont fondamentaux pour le par-
tage d’expérience de l’ensemble de la chaîne de planification, de mise en œuvre et de
conduite. Ils démontrent la crédibilité de l’ensemble de la composante nucléaire aéro-
portée (CNA) et garantissent la nécessaire interopérabilité entre les deux forces.
En outre, la FANU maintient ses compétences dans le domaine de la frappe d’une
force à la mer, comme la frappe contre un groupe aéronaval par exemple, capacité
unique pouvant suggérer d’« autres modes d’action ». La dernière pierre qui doit
être posée sur l’édifice doit enfin être celle de la parfaite maîtrise de l’articulation
conventionnel-nucléaire. Lorsque le président de la République le décidera, le groupe
aéronaval passera sous le contrôle opérationnel de CFANU et la mission nucléaire
deviendra alors prioritaire. Pour y parvenir sans friction, des entraînements dédiés
sont organisés. Ils constituent le cœur de la préparation opérationnelle de la FANU.
C’est une activité structurante et une démonstration essentielle, comparable à l’opé-
ration Poker pour les FAS : la FANU planifie, elle monte en puissance, le CFANU
prend le contrôle opérationnel de l’outil et du groupe aéronaval, commandé par un
état-major tactique formé à cette mission et catapulte le raid nucléaire.
Aujourd’hui, les qualités de la FANU sont reconnues. La qualité des moyens mili-
taires mis en œuvre, l’expérience acquise par ses marins en opérations, l’effort ­consenti
pour préparer la Marine aux combats de demain et pour doter la FANU des effectifs
indispensables à ses missions garantissent la cohérence et la crédibilité de l’outil.

15. La POHI a pour ambition de préparer les militaires à combattre jusque dans les champs les plus
durs de la conflictualité.
16. Comme le Poker, le Yass est un jeu de cartes. Cette opération voit la réalisation d’entraînements
conjoints entre les FAS et la FANU.

99
La Force aéronavale nucléaire (FANU)…

Néanmoins, la FANU présente aussi certaines fragilités. Elles peuvent être histo-
riques ou s’expliquer par des choix capacitaires durables.
Elle souffre tout d’abord d’un déficit de notoriété, ce qui peut sembler paradoxal
pour un acteur dont la visibilité doit être un atout. Une première explication de cette
situation est doctrinale. Il appartient à l’autorité politique, et à elle seule, de l’évo-
quer quand elle le décide. De par sa nature, la FANU est donc en concurrence directe
avec le porte-avions, plutôt associé à la résolution des crises conventionnelles. La
seconde raison est historique. Avec une première capacité acquise en 1978, la FANU
est la dernière force à être dotée d’un armement nucléaire, soit quatorze ans après
l’armée de l’Air. Elle entre aussi dans le domaine du nucléaire par la petite porte
­– celle du nucléaire tactique – avec toutes les ambiguïtés que recouvre ce concept et
les limites que possède une telle arme. Les choses évolueront avec la fin de la Guerre
froide. Mais cette tâche de naissance d’une force « issue du rang » se retrouve encore
jusque dans sa nomenclature : les forces aériennes et océanique sont ‘stratégiques’
alors que la force aéronavale n’est « que » ‘nucléaire’. Gageons toutefois que ce dé-
ficit de notoriété en France, jusqu’au sein même de nos armées, n’a pas d’impact sur
la vision que nos compétiteurs portent sur les capacités d’un porte-avions disposant
de tels moyens.
La seconde fragilité tient dans le choix de la non-permanence, entraîné de facto
par l’unicité du porte-avions français depuis le retrait du service actif du Clemen-
ceau en 1997. Nous l’avons vu, dotée d’un état-major dédié et de marins entraînés
en permanence, la FANU ne propose néanmoins que des options « à occultations »,
pour reprendre l’expression de l’amiral Païtard17. Ces occultations correspondent
aux périodes d’indisponibilité majeure du bâtiment pour procéder au remplacement
du cœur nucléaire du réacteur, soit environ dix-huit mois tous les dix ans.
D’un point de vue stratégique, l’unicité du porte-avions possède néanmoins
quelques vertus. Avec un missile aérobie supersonique emporté sur un avion
­omnirôles mis en œuvre depuis un porte-avions nucléaire, la France dispose d’une
capacité opérationnelle unique au monde. Or, les ambitions de nos compétiteurs stra-
tégiques nous révèlent qu’il faut, pour exister, se doter d’un armement nucléaire et
de porte-avions. La FANU constitue une capacité soulignant notre différence, dis-
criminante et précieuse pour permettre à la France de faire valoir ses intérêts dans le
jeu du droit et de la puissance du troisième âge nucléaire. Étant unique et nucléaire,
son déploiement permet de matérialiser le seuil de l’interdit nucléaire pour rétablir
le dialogue dissuasif.
Finalement, avec des occultations supportables grâce à la permanence des deux
autres forces, la FANU progresse sur le chemin de la notoriété (et cet article y contri-
buera peut-être), ce qui constitue un atout pour le dialogue de dissuasion. Le retour
de la guerre sur le sol européen, les évolutions géopolitiques majeures sur les autres

17. Expression issue des échanges entre l’amiral Païtard et le CV Emmanuel Caillat lors des tra-
vaux de rédaction de ce dernier pour son mémoire rédigé à l’École de Guerre : « L’aviation nucléaire
embarquée, une mise en perspective historique ».

100
Composantes nucléaires aéroportées / France

continents mais aussi les opérations conduites dans un environnement de plus en


plus contesté et incertain nous obligent à ne pas se satisfaire du niveau atteint actuel-
lement et à se préparer aux défis à venir.
DR

Catapultage d’un Rafale M équipé d’un ASMPA lors de l’exercice Poker 2023-1.

Conclusion
La Force aéronavale nucléaire va évoluer pendant une quinzaine d’années dans
un format stabilisé, avant de connaître à nouveau le biseau du changement de gé-
nération de ses matériels. Elle peut s’appuyer sur une forte identité et une belle ex-
périence bâties au cours des dernières décennies. Néanmoins, elle devra continuer
d’assumer le fait que son action repose sur un seul porte-avions. Ce format, qui dure
depuis vingt ans, devrait perdurer au moins aussi longtemps. La dissuasion peut
en être renforcée. Ce peut être une incitation pour explorer encore mieux les com-
plémentarités des deux facettes sèche et salée de la composante aéroportée. Ce qui
relève aujourd’hui de l’opportunité s’imposerait alors demain comme une nécessité.
La FANU va devoir également anticiper les limites de la dualité entre avion piloté
et drone. La place de l’homme est cardinale dans la mission de dissuasion. Elle est
peut-être plus diffuse en ce qui concerne les missions conventionnelles alors que le
SCAF fera cohabiter les aéronefs pilotés et les systèmes de drones. Il convient donc
de réfléchir dès maintenant à la bonne répartition des moyens humains et robotisés
dans le cadre de la mission ultime.
Enfin, il faut rester fidèle aux vertus de la différenciation de l’effecteur. La maî-
trise des armements s’affaiblit, le seuil nucléaire s’érode, les technologies duales

101
La Force aéronavale nucléaire (FANU)…

nourrissent une ambiguïté autour des conditions d’emploi ; « le nucléaire militaire


est de retour, moins ordonné que jamais »18. Dans ce contexte, il faut s’en tenir aux
fondamentaux en soutenant une stratégie qui se fonde sur la dissuasion, dont le but
essentiel est d’empêcher la guerre. La France n’a pas d’autre alternative que d’être
vertueuse pour rétablir les conditions de la stabilité de la dissuasion.
Au gré des évolutions doctrinales et capacitaires, l’histoire de la FANU ne s’est
pas faite sans heurts. Le retour récent et brutal du fait nucléaire met un peu plus de
lumière sur la force la plus méconnue de l’arsenal français, qui a cependant su ga-
rantir sa crédibilité et sa cohérence. « L’ombre portée de la dissuasion » n’en est que
plus nette et plus grande. Bien sûr, lorsque le porte-avions est à quai, la dissuasion
française est toujours garantie. En revanche, quand le porte-avions sillonne les mers
ou lorsqu’il est simplement disponible à quai, le Président dispose d’un outil dissua-
sif supplémentaire, qui est utile dans le cadre du « retour désordonné du nucléaire
militaire ». Si la dissuasion n’est pas stricto sensu davantage garantie, elle est plus
endurante et peut compter sur un surcroît de subtilité. Pour terminer sur une analogie
et flatter le goût des Forces aériennes stratégiques pour les jeux de cartes comme le
poker, la FANU est un « bout » du jeu de tarot. Les plus retors s’écrieront de suite
que c’est le « petit ». Peut-être… Il est vrai qu’il ne peut que rarement « prendre »
ou triompher seul. Mais avec d’autres cartes, utilisé avec habileté et ruse, il peut
permettre de remporter la partie.

18. G. H. Soutou, Le retour du nucléaire militaire, Paris, Éditions Hermann 2019, p. 99.

102
Composantes nucléaires aéroportées / France

La Gendarmerie de la Sécurité
des Armements Nucléaires,
un choix déterminant dans un contexte
historique troublé

Gendarmerie de la Sécurité des Armements Nucléaires

En se dotant de systèmes d’armes pour mettre en œuvre des armes nucléaires, la


France a montré sa résolution stratégique dans un contexte international et national
complexe. Dans ce cadre, la création d’une gendarmerie hautement spécialisée fut
un choix mûrement réfléchi dans une France qui devait se reconstruire dans un envi-
ronnement géopolitique marqué par la Guerre froide.
Quelques semaines après les bombardements stratégiques américains sur le Japon
en août 1945, le général de Gaulle, conscient des enjeux de souveraineté militaire et
civil liés au nucléaire, décide de créer le Commissariat à l’énergie atomique (CEA)1
le 18 octobre suivant. Par la suite et malgré les difficultés de la IVème République
à dégager des majorités politiques claires, le lancement du programme nucléaire
militaire français connaît un consensus multi-partisans assez remarquable. Ainsi, le
4 novembre 1954, sous l’impulsion du président du Conseil Pierre Mendès France
est signé le décret secret qui institue le Comité des explosifs nucléaires. Il en confie
la direction au général Jean Crépin avec, « en ce qui concerne les projets études
et réalisations d’engins explosifs nucléaires, [la mission] d’orienter, coordonner et
suivre l’action des organismes tant civils que militaires ou mixtes concourant à la
réalisation du programme arrêté par le gouvernement »2.
Les premiers développements de l’atome militaire français sont aussi marqués
par l’actualité technique et politique internationale. En octobre 1957, les Soviétiques
mettent en orbite Spoutnik qui – outre l’exploit scientifique – annonce l’arrivée pro-
chaine des missiles balistiques intercontinentaux dans les arsenaux des deux Grands.
Quelques années plus tard, la mise en service du premier sous-marin nucléaire lanceur
d’engins USS George Washington et son tir d’un Polaris en juillet 1960 consacrent
l’établissement des dissuasions océaniques. Par ailleurs, le consensus politique au-
1. Renommé en 2010 Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives.
2. B. Failles, « Pierre Mendès France et la construction de l’arme atomique. Une responsabilité collec-
tive, un défi personnel », Matériaux pour l’histoire de notre temps, n°63-64, 2001, pp. 136-147 (p. 141).

103
La Gendarmerie de la Sécurité des Armements Nucléaires…

tour du programme se voit renforcé par la manière dont se règle la crise de Suez en
1956. Yves Rocard, scientifique associé au développement de l’arme française, at-
tribue la phrase suivante au président du Conseil Guy Mollet : « Ah ! si j’avais eu la
bombe, ce n’est pas la menace russe ni la pression d’Eden qui m’auraient arrêté. »3
Il faudra attendre le retour du général de Gaulle au sommet de l’État au tournant
des années 1960 pour que le programme nucléaire militaire soit inscrit dans le marbre
avec la première Loi de Programmation Militaire (LPM) 1960-1964. Le président de
la nouvelle Vème République confirme l’ordre d’expérimenter l’arme atomique tandis
que la LPM organise le développement de son premier porteur, le Mirage IV.
Une fois encore, l’actualité vient heurter le bon déroulement du programme nu-
cléaire. Engagée depuis 1954 dans une guerre sur le territoire algérien, une partie des
cadres de l’armée française s’oppose au projet d’indépendance de l’Algérie qui se
profile. Le 21 avril 1961, quatre officiers généraux4 tentent d’inverser le cours des évé-
nements et font un coup d’État. Face au risque de voir les putschistes s’emparer d’un
des engins expérimentaux atomiques entreposé au Centre saharien d’expérimentations
militaires de Reggane, le gouvernement français décide d’accélérer le déclenchement
de l’explosion de Gerboise verte au 25 avril 1961. Cet épisode vient poser de façon
singulière la question de la sécurité et de la protection des armes atomiques et fait
prendre conscience du besoin de durcir le contrôle des moyens militaires stratégiques.
Pour autant, il n’entrave pas leur mise en service dans les Forces. Dès 1963, le site
militaire de Taverny devient la base aérienne 921 et héberge les bâtiments destinés à
accueillir le commandement des Forces aériennes stratégiques (FAS). Le 17 février
1964, un premier Mirage IV est réceptionné par l’armée de l’Air. Le 8 octobre suivant,
sur la base de Mont-de-Marsan, l’alerte nucléaire est déclenchée. Le trio Mirage IV /
ravitailleur C-135 / bombe AN-11 opérationnalise la dissuasion française.
Concomitamment à ces événements et tirant les leçons du putsch de 1961, le
conseil de Défense du 4 février 1964 décide de confier la mission dite du « contrôle
gouvernemental » (CG) à la Gendarmerie nationale dont l’objectif principal est d’em-
pêcher l’utilisation des armes sans ordre légitime du Président de la République. Il
s’agissait d’une nouvelle prérogative pour les gendarmes qui se sont parfaitement
adaptés et ont formulé des propositions aux autorités politiques afin de pouvoir satis-
faire les exigences imposées par le CG en termes de sécurité.
Dans un premier temps, les moyens et effectifs alloués pour cette mission s’ap-
puient sur ceux de la gendarmerie de l’Air. Déjà responsable de la sécurisation des
emprises terrestres de l’armée de l’Air5, elle doit désormais aussi garantir les étapes

3. Y. Rocard, « La naissance de la bombe atomique française », La Recherche, n°141, 02/1983. Lors de la


crise, le Premier ministre britannique Anthony Eden subit la pression du président américain Eisenhower
qui lui demande de mettre immédiatement terme à l’intervention des forces occidentales en Égypte.
4. Il s’agit des généraux d’armée Maurice Challe, Edmond Jouhaud, Raoul Salan et André Zeller.
5. Créée dès septembre 1943 par un décret du Comité français de libération nationale. Pour son his-
toire, voir « La gendarmerie de l’Air fête ses 80 ans », Gendinfo, ministère de l’Intérieur et des Outre-
Mer, 01/06/2023.

104
Composantes nucléaires aéroportées / France

clefs à l’engagement d’une arme nucléaire. Le 22 mai 1964, elle réalise un premier
test des communications sécurisées entre les bases de Taverny et de Mont-de-Marsan
afin d’éprouver leur autonomie et leur robustesse.

L’élaboration du cadre réglementaire

Aux origines : la naissance du Groupement Spécial de Sécurité de l’arme nucléaire


Dès le 15 juillet 1964, les gendarmes chargés de la mission du CG s’émancipent
de la gendarmerie de l’Air. Il se structurent autour d’un groupe de commandement à
Courbevoie (caserne de la Défense) et d’une section centrale à Taverny. Le 13 août
suivant, un arrêté signé par le ministre des Armées Pierre Messmer donne officielle-
ment naissance au Groupement Spécial de Sécurité (GSS) de l’arme nucléaire. Il en
confie le premier commandement au lieutenant-colonel Girault.

Fanion du Groupement Spécial de Sécurité.

Le GSS relève directement du ministre des Armées. Même s’il reste administré
par la Direction de la gendarmerie et de la justice militaire (DGJM – future Direction
générale de la Gendarmerie nationale) qui lui fournit les moyens dont il a besoin, la
DGJM ne dispose d’aucun droit de regard sur ses activités.
Ses missions s’articulent autour de quatre axes. Le GSS doit (1) être en mesure
d’interdire tout mouvement hors des dépôts et ateliers de munitions spéciales (DAMS)
des cœurs réels isolés ou incorporés à l’arme sans autorisation préalable du gouverne-
ment, (2) transmettre les autorisations de mouvement hors des DAMS, (3) connaître
en permanence la localisation des cœurs réels et être en mesure d’en rendre compte
à tout moment aux autorités gouvernementales compétentes et (4) exercer une sur-
veillance et un contrôle constants sur les armes nucléaires lors de trois moments cri-
tiques : leur transport sur le territoire national, leur stockage sur les bases des forces
stratégiques et leur montage sur avions ou à bord des sous-marins nucléaires lanceurs
d’engins (SNLE). D’ailleurs, les militaires sont même absents de certaines étapes du
montage qui ne sont assurées que par les équipes du CEA et du GSS.
En résumé, la raison d’être du GSS est de suivre en permanence l’arme nucléaire,
quel qu’en soit l’état de montage et ce jusqu’à son départ du vecteur en mission
opérationnelle.

105
La Gendarmerie de la Sécurité des Armements Nucléaires…

Évolution et adaptation des missions dans le contexte de la Guerre froide


Fort du retour d’expérience des premières années de la mission de permanence
nucléaire aéroportée et répondant à la volonté du pouvoir exécutif de renforcer le CG,
l’arrêté originel d’août 1964 est abrogé par celui du 28 février 19726. Ce nouveau
cadre réglementaire vient étendre le périmètre des missions du GSS pour prendre en
considération l’évolution des outils de contrôle des systèmes d’armes à la disposition
du volet « engagement » du CG.
Ce cadre prend d’abord en compte les nouveaux besoins en termes de sécurité
qu’exige l’entrée en service de la composante sol-sol balistique stratégique à Albion
et de la composante océanique7. Cette mise à jour de l’arrêté de 1964 garantit aussi
au président de la République la capacité d’engager – à tout moment et en tous lieux
– les forces aériennes, terrestres et océaniques nucléaires de la Nation et, a contra-
rio, de rendre impossible toute mise à feu sans ordre de sa part. On retrouve ici une
tendance fondamentale : dès qu’un nouveau système d’armes est approuvé et arrive
dans les forces, il s’accompagne d’une adaptation et d’un renforcement des missions
du GSS/GSAN8.
Une nouvelle mouture du décret verra le jour le 7 février 1990 et précisera, entre
autres, la mission de transport des armes nucléaires, de leurs éléments sensibles et
des engins expérimentaux. Pour la première fois, la question des coûts est précisée
et prévoit que les dépenses courantes de fonctionnement et d’équipement du GSS
soient à la charge de la Gendarmerie nationale. Les dépenses spécifiques aux forces
nucléaires, particulières à certains sites ou liées au casernement, restent à la charge
des services qui mettent entre œuvre des moyens nucléaires, autrement dit l’armée
de l’Air et la Marine nationale9.
Cependant, les recompositions géopolitiques d’après-Guerre froide et une suc-
cession de décisions politiques président à de nouvelles adaptations des prérogatives
du GSS. Avec la disparition de la menace à l’Est, la France renonce à sa composante
sol-sol nucléaire. Elle démantèle ses Pluton et Hadès ainsi que les installations du
plateau d’Albion. Elle rationalise ensuite ses forces aériennes et océaniques straté-
giques avec le passage de 9 escadrons de bombardement à 2 escadrons de chasse
(le 1/4 « Gascogne » et le 2/4 « La Fayette ») et de 6 SNLE à 4 bâtiments. Enfin, le
nombre de têtes nucléaires est réduit de 500 ogives à moins de 300.

6. Cette même année est déclarée la permanence de la dissuasion océanique.


7. Les premiers missiles sol-sol balistiques stratégiques S2 sont déclarés opérationnels le 2 août 1971
tandis que le SNLE Le Redoutable entame sa première patrouille le 18 novembre 1972.
8. À cet égard, l’arrivée du missile air-sol nucléaire de 4ème génération (ASN4G) à l’horizon 2035
devrait présenter des systèmes de contrôle spécifiques et certainement différents du missile air-sol
moyenne portée améliorée rénové aujourd’hui en service. L’introduction de la nouvelle tête nucléaire
aéroportée nécessitera donc une adaptation des procédures et méthodes de travail de la GSAN. Elle sera
officialisée et précisée par un nouveau cadre réglementaire.
9. L’armée de l’Air et de l’Espace et la Marine nationale compte chacune trois emprises « nucléaires » :
les trois bases aériennes à vocation nucléaires (BAVN) d’Istres, d’Avord et de Saint-Dizier et les ports
de Cherbourg, de Brest et de Toulon.

106
Composantes nucléaires aéroportées / France

En 1993 apparaît un nouvel arrêté. Il modifie le nom du GSS et lui donne une
dénomination plus explicite toujours en vigueur : la Gendarmerie de la Sécurité des
Armements Nucléaires. Il procède également à une nouvelle actualisation du péri-
mètre des missions de l’unité afin de répondre aux nombreuses évolutions de l’outil
nucléaire français impulsées dans la décennie 1990.

Écusson de la GSAN. Créé en mars 1981, il est homologué sous le numéro G 2893.
Cet insigne est destiné à ses seules unités organiques.

La grande réforme de 2009


La dernière grande refonte de la GSAN intervient au cours de l’année 2009.
Tout d’abord, par la loi du 3 août 2009, la Gendarmerie nationale est rattachée au
ministère de l’Intérieur d’un point de vue organique et opérationnel. Le texte rap-
pelle d’ailleurs son rôle essentiel dans la dissuasion nucléaire française en énonçant
qu’« elle participe, également, à la défense de la Patrie et des intérêts supérieurs
de la Nation, notamment au contrôle et à la sécurité des armements nucléaires »10.
Le mois suivant, le décret n°2009-1118 du 17 septembre 2009 relatif au CG de
la dissuasion nucléaire vient redéfinir l’organisation générale de la dissuasion. Il
aborde notamment le rôle respectif des différentes autorités concernées. La réparti-
tion des responsabilités entre le Président de la République, le Premier ministre, le
ministre de la Défense et le chef d’état-major des Armées est par exemple détaillée11.
Concernant le CG, il énonce que les moyens du CEA sont placés sous la responsa-
bilité du ministre de la Défense. Étant donné le volet du CG « intégrité » des moyens
nucléaires concourant à la dissuasion12 et relevant du Commissariat, la chaîne de

10. Loi n° 2009-971, 3 août 2009, relative à la Gendarmerie nationale – « Rattachement de la Gendar-
merie nationale au ministère de l’Intérieur ».
11. Décret n° 2009-1118 du 17 septembre 2009 relatif au contrôle gouvernemental de la dissuasion
nucléaire, Journal officiel de la République française n°0216 du 18/09/2009.
12. Le Code de la défense (article R*1411-8) prévoit que la CG de la dissuasion nucléaire s’exerce
dans trois domaines (« complémentaires et indissociables ») : (1) l’engagement des forces nucléaires,
(2) la conformité d’emploi et (3) l’intégrité des moyens de la dissuasion nucléaire dont, précise le Code,

107
La Gendarmerie de la Sécurité des Armements Nucléaires…

mise en œuvre de ces moyens est confiée à l’administrateur général du CEA tandis
que la chaîne de sécurité relève du haut-commissaire à l’énergie atomique13. De la
sorte, le CEA devient un acteur à part entière du CG.
Cette clarification s’inscrit dans une refonte juridique plus large puisqu’un décret
du même jour (le n°2009-1120) revoit les règles relatives au contrôle et à la protec-
tion des matières nucléaires civiles. Le texte les définit comme celles « non affectées
aux moyens nécessaires à la mise en œuvre de la politique de dissuasion »14. L’im-
portance du domaine nucléaire militaire se mesure au regard de la sémantique utili-
sée ici pour différencier la nature civile ou militaire des matières nucléaires consi-
dérées. La distinction s’établit selon qu’elles sont, ou non, utilisées dans le cadre de
« la politique de dissuasion ». Ce choix demeure pourtant inversement proportionnel
aux quantités de matières nucléaires civiles15 et à la taille des ressources industrielles
et humaines qui les mettent en œuvre.
À la suite de ce nouveau cadre juridique inséré au Code de la Défense, l’ensemble
des textes liés à la dissuasion seront revus et ne feront qu’augmenter le périmètre des
missions de la GSAN.

La GSAN, l’ombre permanente des armes nucléaires françaises


Au gré de l’arrivée dans les forces – mais aussi des retraits – des nouveaux sys-
tèmes nucléaires, le GSS s’est adapté afin de pouvoir répondre aux exigences d’un
suivi sans cesse renforcé dans un contexte de protection du secret.
Cet enchevêtrement entre l’histoire du GSS et celle des armes nucléaires fran-
çaises a amené le Groupement à apprendre à travailler en étroite collaboration avec
les forces stratégiques. Cette articulation entre les Armées et le GSS est d’ailleurs
pleinement résumée dans un document signé par l’ancien ministre de la Défense
Jean-Pierre Chevènement (1988-1991) : « La chaîne de contrôle gouvernemental
constituée par le GSS est indépendante de la chaîne de commandement et de contrôle
gouvernemental des Forces, sans que cette dualité puisse faire obstacle à la rapidité
et à l’efficacité de réaction de ces dernières. »

« font partie les matières nucléaires, et dont le contrôle a pour finalité de garantir au Président de la
République que l’ensemble de ces moyens est, en tout temps, protégé contre les actes malveillants ou
hostiles et contre les atteintes au secret de la défense nationale ».
13. Le CEA est un établissement public à caractère industriel ou commercial (EPIC). Comme tel, il est
dirigé par un administrateur général. Pour sa part, le haut-commissaire (davantage perçu comme une
autorité scientifique de référence) n’appartient pas au CEA. De la sorte, en lui conférant une direction
du CG, on parvient à garantir de façon indépendante les activités du Commissariat.
14. Décret n° 2009-1120 du 17 septembre 2009 relatif à la protection et au contrôle des matières
nucléaires, de leurs installations et de leur transport. Ces matières sont par exemple utilisées par les
entreprises EDF ou Orano.
15. Pour donner un ordre de grandeur, la consommation annuelle du parc des centrales nucléaires de
l’entreprise EDF est de 8 000 tonnes d’uranium naturel en 2017.

108
Composantes nucléaires aéroportées / France

Accompagner la montée en puissance des forces nucléaires stratégiques

• La composante aérienne
Première à être dotée et à assurer la permanence de la dissuasion nucléaire dès 1964,
l’armée de l’Air emploie jusqu’en 1987 la série des bombes « AN » : AN-11, AN-21
puis AN-22. Elle les déploie sur les bases aériennes de Mont-de-Marsan, Saint-Dizier,
Cazaux, Creil, Cambrai, Orange, Istres, Avord et de Luxeuil. Ces emprises deviennent
opérationnelles entre 1964 et 1966. En parallèle à ces travaux d’aménagement, des
escadrons de gendarmerie mobile (EGM) stationnés aux abords de ces bases voient
leur effectif augmenter afin de constituer des Pelotons Spéciaux de Sécurité (PSS) qui
agissent comme des relais de la section centrale du GSS à Taverny16.
• La composante balistique sol-sol
En 1967 est créé le 1er groupement de missiles stratégiques (GMS) à Albion dans
le Vaucluse. L’occupation du plateau commencera en 1968 et mène à la construction
de la base aérienne 200 Apt-Saint-Christol. Le 15 juin 1969, en parallèle de ce chan-
tier, l’Antenne Spéciale de Sécurité d’Apt prend son service. Dès l’année suivante
et face à l’immensité de l’espace à couvrir (près de 800 km² pour l’ensemble du
système), l’Antenne se voit attribuer en renforts des unités de gendarmerie mobile et
devient l’Escadron Spécial de Sécurité d’Apt.

16. Il faudra attendre le 29 janvier 1973, pour que le GSS des armes nucléaires reçoive pour la première fois
son PC de secours. Il est situé au sein de l’ouvrage enterré de la base aérienne 942 de Lyon-Mont-Verdun.

109
La Gendarmerie de la Sécurité des Armements Nucléaires…

Transport d’un missile en direction du plateau d’Albion encadré par deux véhicules de la gendarmerie.
Source : « Histoire de missiles… Le 1er GMS du Plateau d’Albion », CAPCOM Espace.

En raison du caractère gigantesque des travaux à conduire sur la base aérienne


200, la première unité de tir (9 missiles sol-sol balistiques stratégiques de type S2)
doit attendre le 2 août 1971 pour qu’elle soit déclarée opérationnelle. Finalement,
avec l’annonce de sa fermeture par le président Jacques Chirac en 1996, le site sera
entièrement dénucléarisé en février 1998.

110
Composantes nucléaires aéroportées / France

• La composante océanique
À la fin des années 1960, le Président de Gaulle acte la construction de la base
navale de l’Île Longue dans le Finistère. Elle doit accueillir les SNLE de la Force
océanique stratégique (FOST). Le 15 janvier 1971, alors que les travaux arrivent à
leur terme, un Peloton Spécial de Sécurité est créé. Sa mission sera d’assurer les mis-
sions de CG pour les premiers missiles mer-sol balistiques stratégiques devant armer
les six sous-marins de la classe Le Redoutable17. Les équipes du GSS participent
également à l’ensemble des opérations de qualification nucléaire de ces bâtiments
préalables à leur admission au service actif.
Finalement, en décembre 1979 est décidée la création d’une Antenne Spéciale de
Sécurité de l’Île Longue (ASSILO) pour le 1er janvier 1984. Cette décision témoigne
de la volonté de renforcer la mission de l’unité rattachée organiquement au GSS. Elle
peut également compter sur des renforts de l’EGM de Brest, notamment pour des
transports effectués dans le département du Finistère.

Garantir la sécurité de l’armement nucléaire tactique


En août puis en décembre 1973, sur les bases aériennes de Saint-Dizier puis de
Luxeuil, l’armée de l’Air réceptionne l’AN-52, première arme nucléaire dite « tac-
tique » de conception nationale. Par rapport à l’AN-22 et l’AN-11 avant elle, l’aspect
extérieur est identique. Seule la puissance du cœur diffère : entre 60 et 70 kilotonnes
pour les AN-22 et -11 contre 25 kilotonnes pour l’AN-52.
Employées par les avions des Forces aériennes tactiques (FATac), ces armes en-
traînent la qualification nucléaire du Mystère 20 destiné au transport de l’arme ainsi
que la mise en place de détachements non permanents sur les bases aériennes de
Colmar, Toul-Rosières, Cognac, Bordeaux-Mérignac et Solenzara. Ces plots sont
équipés de Mirage IIIE et de Jaguar pour l’armée de l’Air et de Super-Étendard pour
l’Aéronautique navale.
L’apparition de ce nouvel armement nécessite une nouvelle adaptation du dispo-
sitif du GSS qui participe pleinement à sa qualification. Par exemple, un détachement
du CG est mis en place au Centre d’expérimentation du Pacifique lors de l’opération
Tamara qui organise le tir d’une AN-52 depuis le Mirage III n°617 le 28 août 1973.
Pour ce qui concerne l’élaboration d’une Force aéronavale nucléaire (FANU),
la mise en service de l’AN-52 requiert au préalable des essais depuis les porte-
avions Clemenceau et Foch. Les études en vue de l’embarquement de gendarmes à
leur bord sont conduites dès décembre 1979. Leur présence est rendue obligatoire
au titre de la présence d’armes nucléaires sur ces bâtiments et de l’indispensable
continuité du CG.

17. Classe composée de six SNLE : Le Redoutable (1971), Le Terrible (1973), Le Foudroyant (1974),
L’Indomptable (1976), Le Tonnant (1980) et L’Inflexible (1985). Aujourd’hui, la dissuasion océanique
se fonde sur quatre sous-marins de la classe Le Triomphant : Le Triomphant (1997), Le Téméraire
(1999), Le Vigilant (2004) et Le Terrible (2010). Elle sera remplacée par des sous-marins nucléaires
lanceurs d’engins de troisième génération (dits « SNLE 3G ») au tournant des années 2030.

111
La Gendarmerie de la Sécurité des Armements Nucléaires…

En cela, l’emport d’ogive nucléaire sur un porte-avions peut s’apparenter, no-


tamment en matière de processus opérationnels, aux actions que les gendarmes
seraient amenés à dérouler sur une base aérienne. Que ce soit sur le tarmac d’une
base ou sur le pont d’envol d’un porte-avions, l’armement doit pouvoir être stocké
en toute sécurité, sorti, accroché et déployé sur un Rafale – qu’il soit M (« Ma-
rine ») ou B (« Biplace ») – sur ordre du Président… Les gendarmes doivent ici
être en mesure de valider toutes les étapes clefs de cette montée en puissance du
dispositif nucléaire.
Les opérations de qualification nucléaire de la base aéronavale de Hyères, de
l’hélicoptère SA.330 chargé de l’aérotransport, du Super-Étendard armé d’une AN-
52 et du porte-avions Clemenceau débutent le 18 mai 1980 puis seront également
conduites depuis Toulon. Le premier embarquement des gendarmes de l’Unité
Spéciale de Sécurité Embarquée (USSE) intervient le 27 février 1981 à bord du
­Clemenceau et le 26 avril 1982 pour le Foch. Ces manœuvres – avec relèves à quai
ou en mer – se succéderont sans discontinuer pendant plusieurs années et, parfois,
sur de longues distances. Ainsi, en juillet 1987, l’USSE sera acheminée par voie aé-
rienne et embarquera à bord du Clemenceau mouillant au large de Djibouti. L’équipe
relevée regagnera sa résidence par le même moyen. Ces relèves lointaines seront
régulièrement réalisées pendant près d’un an.
Enfin, pendant la Guerre froide, les forces terrestres mettent en œuvre l’AN-51 (le
pendant terrestre et tactique de l’AN-52) avec le système sol-sol Pluton. Ce système
est progressivement mis en service entre les années 1974 et 1977 au sein de régi-
ments d’artillerie nucléaire. Une fois encore, pour prendre en compte leur arrivée,
des Pelotons Spéciaux de Sécurité (PSS) sont créés à Mailly-le-Camp, Laon-Cou-
vron, Oberhoffen, Suippes et Belfort.
Cependant, la fin de la Guerre froide conduira à l’abandon du nucléaire dit « tac-
tique ». Les Pluton et leur successeur Hadès sont respectivement retirés en 1993 et 1996.
Ce choix entraîne évidemment la fermeture des PSS destinés à garantir leur sécurité.

Le transport des armes nucléaires


D’après le premier arrêté de 1964 portant création du GSS –, la mission de trans-
port des armes nucléaires lui revenait. Deux escadrons sont ainsi désignés afin d’ac-
complir à tour de rôle cette fonction hautement sensible. Elle requiert de sécuriser les
transports d’armes et d’éléments d’armes dans toutes les dimensions et d’anticiper
de potentielles menaces, qu’elles se situent sur la route ou dans les airs. À compter
du 1er janvier 1965, cette mission était assurée par les EGM 2/10 de Châteauroux et
3/10 de Blois.
En 1964, la mission de transport des armes nucléaire du GSS se limitait à l’es-
corte des convois. Puis, en 1981, une section transports sensibles nucléaires (TSN)
est créée en son sein afin d’endosser les différentes facettes de la mission, de la pla-
nification au suivi opérationnel du convoyage. Avec le temps, les prestataires de ces

112
Composantes nucléaires aéroportées / France

missions se sont diversifiés. Dès 1983, le TSN se voit chargé des missions de trans-
port pour le compte de la Direction des centres d’expérimentations nucléaire puis, en
1985, du CEA18. Enfin, à partir de 1992, le TSN s’occupe également du convoyage
des éléments de combustibles irradiés.

La GSAN à l’heure des bouleversements de l’après-Guerre froide

S’adapter aux évolutions des forces nucléaires stratégiques


L’année 1988 est principalement consacrée aux opérations finales de qualification
nucléaire du système d’armes Air-Sol Moyenne Portée (ASMP) pour les FAS et l’Aé-
ronavale nucléaire, à bord du porte-avions Foch. Sur ce dernier, les flottilles 11F et
17F doivent le mettre en œuvre19. Pour sa part, le Clemenceau restera armé avec des
AN-52 jusqu’en 1991 et ne recevra ses premiers ASMP qu’en 1992.
Pour les armées françaises, les dernières années de la Guerre froide voient égale-
ment l’arrivée des nouveaux vecteurs de la dissuasion. Pour la FANU, dès 1986, le
Super-Étendard est remplacé par le Super-Étendard Modernisé (il laissera ensuite sa
place au Rafale Marine en 2002). L’année suivante, c’est au tour de l’armée de l’Air
de déclarer la mise en service opérationnelle du Mirage 2000N, nouveau porteur du
missile ASMP qui, à terme, remplacera le Mirage IV.
En 1990, les 18 et 19 décembre, la validation de l’aérotransport d’armes nu-
cléaires (AN-52 et ASMP) devient effective entre les bases de l’armée de l’Air et la
façade Atlantique. Tout au long de ce processus, le GSS a accompagné la mise en
œuvre de ces armements dans les Forces en garantissant leur sécurité.
Pour les forces françaises, la décennie 1990 ouvre le chapitre des grandes ré-
formes et réorganisations. Du côté de la GSAN et hormis la composante océanique
dont les emprises restent inchangées, seuls subsistent les PSS d’Avord, Istres,
Luxeuil, Saint-Dizier et de Valduc. En 2011, la base de Mont-de-Marsan perdra son
caractère nucléaire, comme Luxeuil en 2012.
Déjà membre du « club » restreint des pays détenteurs de porte-avions, la France se
dote en 2000 d’un bâtiment à propulsion nucléaire, le Charles de Gaulle. La GSAN est
de nouveau associée aux nombreuses opérations de qualification de ce navire dans le
domaine du contrôle gouvernemental et du transport d’armes nucléaires à son bord20.
Enfin, outre les redéfinitions réglementaires des missions du GSAN opérées au
même moment, les années 2009 et 2010 sont aussi marquées par la mise en service

18. À cette date, le Peloton Spécial de Sécurité de Valduc est créé. Il est alors chargé du contrôle
gouvernemental des éléments d’armes nucléaires livrés aux Forces, du démantèlement des systèmes
d’armes retirés du service, et assure certaines interventions sur les bases aériennes nucléaires.
19. Cette même année, les gendarmes destinés à armer l’unité embarquée sur le porte-avions (USSE),
et qui provenaient jusqu’alors du PSS de Saint-Dizier, seront prélevés sur les effectifs du PSS d’Istres.
L’USSE pourra également, en cas d’urgence, s’appuyer sur les effectifs du PSS de Mont-de-Marsan.
20. Sur ce sujet, voir A. Faure, « Des gendarmes à bord du « Grand Charles » », Gendinfo, ministère
de l’Intérieur et des Outre-Mer, 02/06/2021.

113
La Gendarmerie de la Sécurité des Armements Nucléaires…

(et les qualifications afférentes) de la nouvelle tête nucléaire aéroportée (TNA) –


l’ASMP « Amélioré » – sur l’ensemble des sites de l’armée de l’Air. Pour le PSS
de Valduc, ce processus implique notamment la gestion de sa réception et de sa
livraison auprès des emprises de l’armée de l’Air.
La composante océanique connaît elle aussi de nombreux changements dans
la période post-Guerre froide. Son dimensionnement est réévalué avec le passage
des SNLE de première génération à ceux de la « nouvelle génération » de classe
Le Triomphant : leur nombre passe de 6 à 4 unités – format indépassable pour qui
souhaite conserver une permanence océanique.
Des évolutions sont observées également dans le segment « missiles » avec la
concrétisation du programme M51.1 en 2010 – en remplacement des anciennes
M45 – toujours en cours d’évolution aujourd’hui. Cette mise en service d’une nou-
velle tête nucléaire s’accompagne d’une phase d’essais entamée en 2003 avec des
tirs réels à charge inerte qui mobilise particulièrement la GSAN (notamment en cas
d’échec à l’instar du tir d’essai en 2013 depuis le sous-marin Le Vigilant). Dernière
évolution en date : à partir de 2016, la M51.1 TN75 cède la place à la M51.2 TNO
(pour tête nucléaire « océanique ») livrée par le CEA. Depuis, les améliorations se
succèdent avec des travaux actuellement préparatoires en vue du développement
de la M51.4.
Comme dans le domaine des têtes nucléaires aéroportées, les TNO débutent leur
« carrière » en étant récupérées au CEA Valduc par des gendarmes de la GSAN. Ils
en garantissent ensuite, dans toutes les étapes de leur vie opérationnelle, les trois vo-
lets du contrôle gouvernemental, complémentaires et indissociables, tels qu’arrêtés
dans le Code de la défense : l’engagement des forces nucléaires21, la conformité de
l’emploi22 et l’intégrité des moyens de la dissuasion nucléaire23.
Finalement, la GSAN veille et travaille avec tous les acteurs (militaires comme
civils) de la dissuasion, sous l’autorité du Président de la République et du gouver-
nement. Elle s’applique à honorer les missions qui lui ont été confiées depuis la
promulgation de son arrêté fondateur en 1964, selon l’esprit du texte fondamental
qu’est L’Œuvre Commune pour notre dissuasion24.

21. « […] dont le contrôle a pour finalité de garantir à tout moment au Président de la République la
capacité d’engager les forces nucléaires, et de rendre impossible la mise en action des armes nucléaires
sans ordre de sa part ».
22. « […] dont le contrôle a pour finalité de garantir au Président de la République que la posture
opérationnelle des forces nucléaires est conforme à ses directives ».
23. « […] dont font partie les matières nucléaires, et dont le contrôle a pour finalité de garantir au
Président de la République que l’ensemble de ces moyens est, en tout temps, protégé contre les actes
malveillants ou hostiles et contre les atteintes au secret de la défense nationale ».
24. L’Œuvre Commune Armées-CEA définit, par décision du Premier ministre, les missions de maîtrise
d’ouvrage déléguées au CEA sur les programmes nucléaires de défense et comment le CEA rapporte
sur ces missions. Ce texte date du 13 juin 1961 et est remis à jour à peu près tous les 5 ans, pour tenir
compte en particulier de l’évolution du périmètre confié au CEA/DAM. Voir ici V. Salvetto (DAM),
« Répondre aux enjeux de la dissuasion de demain », Le Jaune et Le Rouge, Magazine n°769, 11/2021.

114
Composantes nucléaires aéroportées / France

L’évolution des méthodes de transport


De nouveaux systèmes, très complexes, de transports des éléments d’armes sont
livrés. La prise en compte de leurs évolutions requiert une étroite collaboration avec
la GSAN. Ces systèmes nécessitent eux aussi plusieurs opérations de qualification
combinant exigences de sécurité et de sûreté pour lesquelles – de façon beaucoup plus
dimensionnante que sur une base militaire – le rôle des gendarmes est déterminant.
Avec ces nouveaux outils, les transports nucléaires militaires prennent une nou-
velle dimension pour laquelle la Gendarmerie nationale fait valoir son savoir-faire à
travers le concept de « défense en profondeur ». Celui-ci repose sur trois axes : les
performances techniques du colis (confinement du contenu, robustesse des embal-
lages, blindage, etc…), la fiabilité des transports et la prévention ou la gestion des
incidents et des accidents25.
Un transport sensible bénéficie ainsi de l’action et de la vigilance de toutes les
unités de gendarmerie géographiquement concernées par le trajet. L’ensemble de ce
dispositif constitue une succession de strates de sécurité homogènes et coordonnées
pour garantir une bulle de protection autour du convoi.
Ce niveau d’excellence passe aussi par des échanges internationaux dans un
objectif de parangonnage. Ainsi, la GSAN fut associée au groupe franco-américain
sur l’intervention en cas d’accident impliquant une arme nucléaire (Accident Wor-
king Response Group). Outre les groupes de travail, des exercices sur le sol amé-
ricain ont permis de profiter de nombreux retours d’expérience. À cet égard, l’ex-
pertise de la GSAN est reconnue de ses homologues américains. Le témoignage de
l’ancien commandant des FAS (2012-2014) Patrick Charaix, lors d’une audition
devant la commission de la Défense nationale et des forces armées, en offre un
aperçu. Évoquant les deux incidents nucléaires majeurs qu’ont connu les forces
américaines en 2006 et 200726, il concluait sur ces propos : « Ces graves incidents
impliquant des armes nucléaires, qui ont échappé à tout contrôle gouvernemental
pendant 36 heures, ont conduit une commission d’enquête à recommander la créa-
tion d’un commandement spécifique […]. En 2009, un commandement dédié à la
composante nucléaire aéroportée est recréé et depuis cette date, les FAS ont des
contacts réguliers – deux fois par an – avec l’Air Force Global Strike Command
dont la première action a été de venir nous voir afin que nous leur expliquions la
manière dont fonctionnent notre système de contrôle gouvernemental, de sécurité
nucléaire, et notre gendarmerie spécialisée. »27

25. Sur le concept de « défense en profondeur », voir « Savoir et comprendre : le transport de matières
radioactives », Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire, 03/2018.
26. En 2006, le Pentagone reconnaît une erreur de livraison des éléments des missiles intercontinentaux
Minuteman III. L’année suivante, dans le cadre d’un exercice, un B-52H s’envole de Minot AFB (Dako-
ta du Nord) pour rejoindre Barksdale AFB (Louisiane) avec à son bord six missiles de croisière AGM-
129 armés de leurs charges nucléaires – en violation des protocoles de sécurité en vigueur. Sur ces deux
épisodes, voir J. Patterson, « Taiwan Fuse Shipment Reveals Nuclear Security Gaps », Arms Control
Association, 11/08/2008 ; P. Grier, « Misplaced Nukes », Air&Space Forces Magazine, 26/06/2017.
27. Loi de finances pour 2015. Tome VIII – Sécurités. Gendarmerie nationale. Op. cit., p. 51.

115
La Gendarmerie de la Sécurité des Armements Nucléaires…

Une collaboration étroite aux entraînements et exercices des Forces.


Afin de maintenir un haut niveau de compétence et de résilience et de suivre la ca-
dence élevée des opérations d’entraînements des Forces, les effectifs de la GSAN28
sont engagés dans de très nombreux exercices testant les différentes étapes d’une
montée en puissance de nos dispositifs de défense. Bien sûr, la GSAN travaille et
s’entraîne de la même façon avec la FOST et la FANU. Nos gendarmes à l’autre bout
du monde peuvent ainsi embarquer sur un bâtiment de la Marine nationale.
Une première difficulté se présente alors. Si les Forces aériennes stratégiques ont
une dimension démonstrative assumée – régulièrement qualifiée de « celle qui se
voit » –, le positionnement des gendarmes de la GSAN durant leurs exercices doit
demeurer invisible pour ne pas trahir le secret de nos procédures et méthodes de
travail. Néanmoins, nous invitons le lecteur curieux à consulter l’ouvrage du général
Bruno Maigret – ancien commandant des FAS de 2018 à 2021 – où un récit particu-
lièrement vivant permet de découvrir les coulisses d’un (parmi les nombreux) de ces
exercices d’ampleur29. Il y évoque également le rendez-vous majeur que constituent
les tirs d’évaluation des Forces (TEF). Afin de démontrer le haut niveau de sécurité
de nos organisations, il revient brièvement sur le rôle de la GSAN : « Présents à
chaque étape de la préparation du raid, les gendarmes – qui n’appartiennent pas
aux FAS – font partie des opérations nucléaires à part entière. »30
Le détail de son récit permet de mesurer le large spectre des situations aux-
quelles les gendarmes doivent s’adapter sans jamais freiner la rapidité des actions
des Forces. Tout cela sur l’ensemble du territoire national sans jamais omettre
d’anticiper les cas non conformes, notamment si un aéronef devait se poser en
urgence… De cet ouvrage, nous retiendrons enfin cette tournure, forte de sens et
tout autant adaptée à la GSAN : « La culture de l’alerte est indissociable de la
tenue de la posture. »31

Conclusion
La mise en œuvre de la politique de dissuasion implique de nombreux acteurs
au premier rang desquels figurent des autorités politiques, des acteurs industriels
civils et militaires mais aussi des entités de contrôle et d’inspection, et d’autres pro-
tagonistes dont la Gendarmerie de la Sécurité des Armements Nucléaires (GSAN).
Formation spécialisée de la Gendarmerie nationale au même titre que les autres

28. En 2019, d’après un rapport de la Cour des Compte, on dénombre 54 gendarmes relevant de la
GSAN ; « Bilan du rattachement de la Gendarmerie nationale au ministère de l’Intérieur », Rapport
demandé par la Commission finances du Sénat, 06/2021, p. 265. En comptant ces unités et soutiens, les
effectifs participants aux missions de la GSAN peuvent monter jusqu’à environ 300 militaires ; Loi de
finances pour 2015. Tome VIII – Sécurités. Gendarmerie nationale. Op. cit.
29. B. Maigret, Opération Poker. Au cœur de la dissuasion nucléaire française, Paris, Éditions Tallan-
dier, 2021, 256 p.
30. Ibidem, p. 136.
31. Ibidem, p. 132.

116
Composantes nucléaires aéroportées / France

gendarmeries spécialisées engagées aux côtés des forces armées32, la GSAN relève
du directeur général de la Gendarmerie nationale et se trouve, depuis sa création,
placée pour emploi auprès du ministre des Armées.
Son histoire est indissociable de celle de la dissuasion : née par elle, elle ne peut
exister sans elle. Engagée auprès des Forces depuis 1964, la GSAN poursuit depuis
son engagement et concourt à la crédibilité de notre dissuasion. Ayant fait évoluer
constamment son « maillage territorial » et son organisation en miroir de l’évo-
lution des moyens et des outils de la dissuasion, cette unité singulière, composée
uniquement de gendarmes (officiers et sous-officiers), a toujours réussi l’adaptation
souhaitée pour être pleinement en phase avec les exigences de nos hautes autorités.

32. Par exemple la gendarmerie maritime (GMAR), la gendarmerie de l’Air (GAIR) et la gendarmerie
de l’armement (GARM).

117
118
COMPOSANTES NUCLÉAIRES
AÉROPORTÉES
Étranger
120
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

La dissuasion nucléaire en théorie et en


pratique : comprendre la posture de
dissuasion nucléaire de l’US Air Force

Elizabeth Paige Reid

La Dr. Elizabeth Paige Reid est Professor of Strategy and Security Studies à
la School of Advanced Air and Space Studies (SAASS). Ses recherches portent sur
les problèmes de sécurité internationale, de sécurité nucléaire, de non-prolifération
et de dissuasion stratégique. Avant de rejoindre la SAASS, la Dr. Paige Reid était
Assistant Professor au Center for Strategic Deterrence Studies.

Introduction
En 2024, les forces nucléaires de l’United States Air Force (USAF) sont plus
importantes que jamais. Ou, dit autrement, elles sont autant importantes qu’elles
l’ont toujours été, mais l’apparition de menaces nouvelles et émergentes nous le rap-
pelle une fois encore. Selon, l’Air Force Nuclear Weapons Center, « la dissuasion
nucléaire est la mission prioritaire n°1 du département de la Défense. Elle sous-tend
toutes les opérations militaires américaines dans le monde – elle constitue le filet de
sécurité et le fondement de notre défense nationale et de celle de nos alliés. »1
Après des décennies passées à se concentrer sur les conflits irréguliers, les États-
Unis se retrouvent de nouveau confrontés à la rivalité entre les grandes puissances
avec une ampleur inconnue depuis la fin de la Guerre froide. Mais, cette fois-ci, ils font
face à deux menaces nucléaires avec des capacités proches des siennes (« near-peer
threats ») – la Chine et la Russie – et à d’autres dangers incarnés par la Corée du Nord
ou la République islamique d’Iran. Pendant que les États-Unis se focalisaient durant
les vingt dernières années sur la prévention du terrorisme au Moyen-Orient, Moscou et
Pékin ont observé, appris et mis la priorité sur leurs propres arsenaux nucléaires.

1. « Sentinel ICBM », Air Force Nuclear Weapons Center.

121
La dissuasion nucléaire en théorie et en pratique…

Washington évolue dans un environnement stratégique incroyablement contesté.


Il pose d’importantes questions sans réponse sur le rôle futur des armes nucléaires
dans la stratégie de sécurité nationale américaine et sur les forces nécessaires pour
dissuader – et, si nécessaire, vaincre – leurs adversaires. Sur le plan stratégique, la
prochaine décennie pourrait être l’une des plus difficiles de l’histoire des États-Unis.
Ce constat est partagé par la National Defense Strategy (NDS – 2022) qui esti-
mait que le pays se trouvait au cœur d’une « « décennie décisive », marquée par des
changements spectaculaires dans les domaines géopolitique, technologique, écono-
mique et environnemental. La stratégie de défense que poursuivent les États-Unis
déterminera le cap du département [de la Défense] pour les décennies à venir. »2
Dans ce paysage, la NDS qualifie la République populaire de Chine (RPC)
de principale menace. D’après le secrétaire à la Défense Lloyd Austin, « la RPC
reste notre concurrent stratégique le plus important pour les décennies à venir ». Il
ajoute : « Au même moment, l’invasion injustifiée, injuste et imprudente de l’Ukraine
par la Russie souligne son comportement irresponsable… En ces temps, il n’est pas
acceptable que le département travaille comme si de rien n’était. »3
Alors, que faut-il faire différemment et pourquoi est-ce important ? Comment
une meilleure compréhension de la pensée américaine en matière de dissuasion peut-
elle nous aider à aborder ces questions ? Enfin, et c’est peut-être le plus important,
les États-Unis ont-ils les moyens de dissuader simultanément deux adversaires à
parité nucléaire ? Et peuvent-ils le faire tout en conservant une capacité à dissuader
d’autres conflits ou agressions opportunistes de la part d’acteurs comme la Corée du
Nord ou l’Iran ?
Cet article passera en revue ces questions en examinant tout d’abord la manière
dont Washington perçoit la dissuasion nucléaire et comment ses différentes perspec-
tives sur ce sujet se sont façonnées au fil du temps. Il offrira ensuite un aperçu de la
façon dont les forces nucléaires américaines sont organisées, leurs atouts ainsi que
leurs limites actuelles. Enfin, le propos se terminera par une discussion franche sur
les défis d’aujourd’hui et du futur auxquels les États-Unis vont devoir faire face s’ils
veulent maintenir une dissuasion nucléaire crédible.

La dissuasion nucléaire en théorie


L’histoire intellectuelle de la dissuasion nucléaire aux États-Unis débute avec la
Guerre froide et les années qui l’ont immédiatement précédée. Dès les premiers ins-
tants de l’ère nucléaire, la dissuasion a fonctionné en même temps d’un point de vue
théorique et pratique, comme stratégie et politique. Cette relation symbiotique avait
des avantages comme des inconvénients.
D’une part, durant la Guerre froide, les dirigeants et décideurs politiques se sont
directement appuyés sur des universitaires de renom. Un véritable processus itératif

2. « 2022 National Defense Strategy », US Department of Defense, 27/10/2022, p. iii.


3. Ibidem.

122
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

d’affinement des idées et d’élaboration des politiques est à l’œuvre. D’autre part, la
« dissuasion » (deterrence) est devenue un terme presque dénué de sens à mesure
que les frontières entre théorie, stratégie et politique se brouillaient au fil des années.
Il représentait une expression fourre-tout utilisée pour désigner tout ce qui n’était pas
de la force brute.
Afin de mieux comprendre comment les États-Unis considèrent la dissuasion
­nucléaire aujourd’hui, il est utile de retracer d’abord sommairement la trajectoire
des travaux académiques, qui peut être décomposée en quatre grandes « vagues » de
réflexion. Décrire comment ces travaux ont influencé les Nuclear Posture Reviews
(NPR) des différentes administrations permettra de relier ces recherches sur la dis-
suasion avec la stratégie nationale américaine. Cette partie se conclura enfin par une
discussion sur la dernière NPR (2022) et sur le chemin que les États-Unis peuvent
emprunter dans ce contexte.
En tant que concept, la « dissuasion » existe depuis l’avènement du contrat social :
les membres d’une collectivité sont dissuadés de se livrer à des activités criminelles
parce qu’ils croient que l’État punira leur comportement. On peut même considérer
que la dissuasion existe depuis que les hommes sont sur Terre et cherchent à influen-
cer le comportement de leurs semblables. L’étymologie latine du terme « dissuader »
(deterrere) se traduit d’ailleurs par « effrayer » ou « décourager [quelqu’un d’entre-
prendre une action] ».
L’avènement de l’ère nucléaire a suscité un regain d’intérêt et une attention par-
ticulière pour la dissuasion. Dans sa Joint Publication 3-0, le département de la
Défense la définit comme « la prévention d’une action par l’existence d’une me-
nace crédible de représailles inacceptables et/ou la conviction que le coût de l’ac-
tion dépasse les avantages espérés »4. Une définition plus imagée nous est offerte
dans le film Docteur Folamour, où l’intéressé l’entend comme « l’art de susciter
dans l’esprit de l’ennemi la peur d’attaquer ». Il convient de noter que la dissuasion
opère dans le domaine cognitif : son succès ou son échec dépend de la conviction de
­l’adversaire que la menace dissuasive est crédible.
Même s’il est possible d’ergoter, les études sur la dissuasion nucléaire se scindent
généralement en quatre vagues distinctes5. La première est survenue après la ­Seconde
Guerre mondiale. Elle représente une réponse à un problème immédiat : l’avènement
de la bombe atomique. Cette vague est incarnée par Bernard Brodie et son ouvrage
Strategy in the Missile Age (1959).
La deuxième est apparue entre les années 1950 et 1960. Elle se structure autour
du modèle de l’acteur rationnel qui utilise des outils – comme la théorie des jeux
– afin de mieux comprendre la logique de la dissuasion nucléaire. Cette période
coïncide avec la « révolution comportementaliste » à l’œuvre au sein des sciences

4. « Air Force Doctrine Publication (AFDP) 3-72 Nuclear Operations », Curtis E. Lemay Center,
18/12/2020.
5. Par exemple, voir S. Monaghan, « Deterring hybrid threats: Towards a fifth wave of deterrence
theory and practice », The European Centre of Excellence for Countering Hybrid Threats, 03/2022.

123
La dissuasion nucléaire en théorie et en pratique…

sociales en général et des sciences politiques et économiques en particulier. Cette


dernière militait pour une approche positiviste de la recherche en essayant d’extraire
des croyances normatives des travaux et d’élaborer une méthode scientifique rigou-
reuse du comportement humain – sur le modèle des sciences dures6. Cette période
peut vraiment être considérée comme « l’apogée » de la recherche sur la dissuasion
­nucléaire. C’est à ce moment que les idées reçues sur ses principes ont été formali-
sées. Des figures comme Thomas Schelling et Hermann Kahn incarnent cette vague,
eux dont les points de vue divergent sur l’escalade et sur les risques directement liés
aux postures dissuasives des dirigeants politiques.
Émergeant dans les années 1970-1980, la troisième vague de recherches sur le
nucléaire – représentée par Robert Jervis ou Janis Stein – annonce une prise de dis-
tance sur les hypothèses des choix rationnels. De nouvelles questions sont posées :
l’État peut-il être réduit en un acteur unique ? Les individus agissent-ils « ration-
nellement » comme le considèrent leurs prédécesseurs, disposent-ils d’informations
parfaites, de temps et même du sommeil suffisant pour prendre des décisions ? Si-
non, comment ces facteurs affectent-ils notre compréhension de la dissuasion ? Ce
nouveau courant souhaite également tester empiriquement les précédents travaux
théoriques, au moyen d’études de cas sur la dissuasion conventionnelle7.
La quatrième et dernière vague partage des similitudes avec la première puisqu’elle
émerge en réponse à des changements dans le monde réel plutôt qu’à un raffinement
d’idées. Elle est reliée à l’effondrement de l’Union soviétique et aux craintes susci-
tées par ce que l’on appelait les « loose nukes », armes nucléaires pouvant tomber
entre les mains de groupes malveillants dans les anciennes républiques soviétiques
du Kazakhstan, de Biélorussie et d’Ukraine. Ces armes étaient-elles ­suffisamment
protégées ? Des terroristes pourraient-ils s’en emparer ? Curieusement, cette ultime
vague est la première à se pencher sur ce qu’implique la dissuasion d’un acteur
non-étatique. Si ces réflexions avaient débuté dès le tournant des années 1990, les
attentats terroristes du 11 septembre 2001 contre les États-Unis leur donnent une
nouvelle impulsion.
Cette quatrième vague s’appuie à la fois sur les travaux des précédentes vagues
en reprenant plusieurs de leurs hypothèses (la notion d’assurances, d’escalade, la
manière de dissuader efficacement les acteurs et leurs actions) tout en apportant sa
propre contribution à l’édifice intellectuel. Elle cherche à impulser une nouvelle ma-
nière d’envisager la dissuasion, au-delà du clivage nucléaire-conventionnel, pour
mieux comprendre comment ces principes s’appliqueront dans des domaines tels
que l’espace extra-atmosphérique et le cyberespace ou dans des situations qui n’im-
pliquent pas de rivalités interétatiques8.

6. E. Hafner-Burton, S. Haggard, D. Lake, D. Victor, « The Behavioral Revolution and International


Relations », International Organization, Vol. 71, 2017, pp. 1-31.
7. J. Knopf, « The Fourth Wave in Deterrence Research », Contemporary Security Policy, Vol. 31, n°1,
2010, pp. 1-33.
8. Ibidem.

124
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

Après que les peurs autour des « loose nukes » se soient dissipées au début des
années 2000, l’Occident connaît un déclin de la réflexion sur la dissuasion. La
­disparition de l’URSS et le transfert en toute sécurité des armes nucléaires hors des
anciennes républiques soviétiques font passer la crainte d’une guerre nucléaire au se-
cond plan, derrière l’éradication du terrorisme au Moyen-Orient. Au même moment,
la bombe nord-coréenne n’est encore qu’une chimère tandis que la Chine dispose
d’un arsenal nucléaire balbutiant et semble adhérer à l’ordre mondial libéral. La
menace russe n’est plus qu’un souvenir, l’Afrique du Sud abandonne sans heurts son
programme nucléaire militaire tandis que l’Inde et le Pakistan ne sont, au mieux, que
des puissances nucléaires régionales bredouillantes.
Ce déficit de réflexion sur les questions nucléaires se manifeste dans les cercles
politiques, militaires et au sein du monde universitaire désormais accaparé par la re-
cherche d’une solution pour gagner la guerre contre une idéologie. Pour l’anecdote,
c’est à cette époque que j’ai obtenu mon doctorat en sciences politiques. Presque tous
mes professeurs m’ont dit que je devais repenser mon sujet de thèse qui ­portait sur
les raisons pour lesquelles les dirigeants souhaitaient acquérir des armes nucléaires
et les outils dont disposaient les décideurs politiques pour tirer parti de l’abandon
d’un programme nucléaire militaire9. D’après eux, « désormais, tout le monde se
fiche des armes nucléaires ». Autrement dit, je risquais de ne pas trouver de travail à
l’issue de ma soutenance. Heureusement pour moi, et peut-être moins pour la stabi-
lité internationale, le risque de guerre nucléaire est toujours d’actualité et se trouve
de nouveau au premier plan de la stratégie, de la politique et des études académiques
américaines.
Finalement, comme le déclarait Robert Jervis en 1979, la théorie de la dissuasion
est « probablement l’école de pensée la plus influente dans l’étude américaine des
Relations internationales »10. Elle a eu une influence directe sur l’élaboration des
politiques de la Maison-Blanche, en particulier lors de la définition des postures
de dissuasion nucléaire par les différentes administrations. Elle a ensuite ruisselé
et éclairé la stratégie et la doctrine militaires nationales et a des implications sur la
position des forces nucléaires de l’USAF.
Si les objectifs de la politique étrangère américaine ont tendance à changer à
chaque nouvelle présidence, on retrouve cependant des invariables comme la pré-
vention de la prolifération des armes nucléaires et la garantie que les États-Unis
maintiennent une dissuasion nucléaire crédible11. D’un point de vue historique, il
y a certainement eu des changements dans la politique de dissuasion comme, par
exemple, lors du passage des représailles massives d’Eisenhower à la réponse
flexible de Kennedy. Plus récemment encore, on a vu émerger les concepts de ­« dis-

9. P. P. Cone, « Leaders in Search of the Bomb: Institutional Incentives for Going Nuclear », Thesis,
Doctor of Philosophy, Political Science. University of South Carolina, 05/2016.
10. R. Jervis, « Review: Deterrence Theory Revisited », World Politics, Vol. 31, n°2, 1979, pp. 289-324.
11. P. Price, « Continuity and Change in American Nonproliferation Policy toward North Korea », dans
S.-M. Lee, T. Roehrig, Negotiation Dynamics to Denuclearize North Korea, New York, State Univer-
sity of New York, 2023, Chapitre 5.

125
La dissuasion nucléaire en théorie et en pratique…

suasion sur mesure » (« Tailored Deterrence ») au début des années 2000 puis de
« dissuasion intégrée » (« Integrated Deterrence ») avec la dernière NPR de 202212.
Chaque président a sa propre approche sur certaines politiques de dissuasion. Le
concept de représailles massives d’Eisenhower se concentrait par exemple sur le
principe de destruction mutuelle assurée. Un État pouvait convaincre un autre que
s’il attaquait, la réponse serait si catastrophique qu’il valait mieux ne pas commen-
cer. Quand Kennedy vint à la Maison-Blanche, son administration préféra une pos-
ture flexible à la garantie d’une réponse massive. Cette réorientation avait pour but
de se démarquer de son prédécesseur sur le plan intérieur, mieux réassurer ses alliés
à l’extérieur et répondre aux universitaires qui considéraient la vision d’Eisenhower
comme extravagante. La politique de réponse flexible se concentra sur des attaques
stratégiques discriminées qui étaient par nature plus limitées, pour lesquelles un État
pouvait assurer une riposte à n’importe quel niveau de l’escalade (pas seulement nu-
cléaire). Dit autrement, une plus grande attention était placée sur les moyens conven-
tionnels qui étaient renforcés pour relever le seuil de l’engagement nucléaire par un
adversaire13. Cette première évolution ouvra la voie à d’autres changements de la
politique de dissuasion sous de nombreuses administrations américaines.
L’exemple des concepts de « dissuasion sur mesure » et de « dissuasion intégrée »
est plus proche de nous. Ils ont été élaborés à partir de leurs devanciers et se sont
influencés. Après que l’Union soviétique se démantèle et que la Guerre froide se
termine, l’attention des États-Unis se déplaça. La dissuasion sur mesure fut enfan-
tée dans le monde unipolaire et gagna en importance de la présidence de G. H. W.
Bush jusqu’à celle d’Obama. Son but était d’offrir à Washington le plus d’options
possibles dans un système international mouvant où les États-Unis se retrouvaient
être la seule superpuissance. Durant ces deux décennies, les planificateurs politiques
avaient de nombreux centres d’attention. Ils se demandaient comment dissuader de
petits États nouvellement équipés avec des armes de destruction massive, comment
dissuader potentiellement des organisations terroristes non-étatiques qui obtien-
draient des armes nucléaires et comment naviguer au sein d’un réseau d’alliances
grandissant ? La dissuasion sur mesure avait pour but de montrer qu’il n’existait pas
un simple concept qui pourrait répondre à toutes les menaces et aux multiples acteurs
de taille variable.
Pour sa part, la dissuasion intégrée, le concept de dissuasion actuel des États-
Unis, s’inspire à la fois de la dissuasion sur mesure et de la réponse flexible. Il met
en évidence un nouveau changement du système international auquel les États-Unis
doivent s’ajuster. Pour la première fois dans leur histoire, ils font face en même
temps à deux compétiteurs nucléaires, la Russie et la Chine, avec des capacités dans
ce domaine presque égales. Afin de dissuader de manière efficace ces menaces,
­Washington doit mettre en œuvre une stratégie qui couvre tous les domaines, les
12. M. Doughty, « Integrated Deterrence for the 21st Century: More Threats, Many Options », thèse
présentée à la School of Advanced Air and Space Studies, Air University, Maxwell AFB (Alabama),
06/2023, 108 p.
13. R. McNamara, Blundering into Disaster: Surviving the First Century of the Nuclear Age, New-
York, Pantheon Books, 1986.

126
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

factions de gouvernement, les alliés et les types de système d’armes – elle doit être
intégrée sur l’ensemble de ces spectres.
Cependant, à bien des égards, ces évolutions représentent autant une continuité
que des changements. L’objectif reste immuable : il s’agit de déterminer le meil-
leur positionnement des États-Unis pour empêcher une guerre nucléaire. Qu’est ce
qui constitue une dissuasion nucléaire crédible et est-ce que cette crédibilité change
­selon la nature de la menace rencontrée.
Certaines contributions de ce numéro de la revue Vortex abordent la dissuasion
nucléaire de l’USAF avec un prisme historique, notamment à l’époque du Strategic
Air Command (SAC)14 où la conscience de la menace nucléaire était sans doute à son
plus haut niveau. Cet article offre un aperçu actuel des forces nucléaires et accorde
une attention particulière aux deux piliers de la triade détenus par l’armée de l’Air
américaine. Une seconde partie mettra en évidence le fonctionnement de la triade
aujourd’hui, le rôle de la composante aérienne américaine dans ce paysage ainsi que
les forces et les limites de l’arsenal nucléaire des États-Unis.

Les forces nucléaires américaines en pratique


À l’instar des études et de la politique de dissuasion nucléaire, le format des forces
nucléaires américaines a évolué en fonction du niveau de menace ­internationale. À
la fin de la Guerre froide, l’arsenal stratégique américain est réduit de 85 %. Mal-
gré ces évolutions numériques significatives, les forces nucléaires américaines n’ont
connu d’un point de vue structurel que des changements marginaux. Comme l’a
rappelé l’ancien chef d’état-major des Armées, le général Mark A. Milley, « la triade
­nucléaire a maintenu la paix depuis l’avènement des armes nucléaires et a résisté à
l’épreuve du temps »15.
Les documents de doctrine et de stratégie qui décrivent la structure de la force
nucléaire américaine témoignent d’une grande continuité dans ses missions : main-
tenir une dissuasion crédible qui rassure les alliés et les partenaires, qui dissuade les
adversaires et atteint ses cibles si elle échoue. Ces objectifs étaient déjà d’actualité
aux heures les plus critiques de la Guerre froide. Ils le sont toujours aujourd’hui.
Pour ce faire, les États-Unis déploient une triade nucléaire fondée sur une com-
posante terrestre, aérienne et océanique. L’USAF en détient deux volets – aérien et
terrestre – tandis que l’US Navy s’occupe du versant océanique.

14. Voir dans ce numéro la contribution de M. Deaile, « L’adaptation du Strategic Air Command au
contexte de la Guerre froide ».
15. « The Importance of the Nuclear Triad », OSD Nuclear and Missile Defense Policy, 11/2020.

127
La dissuasion nucléaire en théorie et en pratique…

Source : « Projected Costs of U.S. Nuclear Forces, 2021 to 2030 »,


Congressional Budget Office, 24/05/2021.

Aujourd’hui, la triade américaine comprend 400 missiles balistiques interconti-


nentaux (ICBM16) sol-sol ; 14 sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE17)
armés de 240 missiles balistiques et 60 bombardiers lourds à capacité nucléaire
­capables pour larguer des bombes à gravité ou d’emporter des missiles de croisière.
Cette triade est organisée de manière à fournir les moyens les plus robustes possibles
pour garantir une dissuasion crédible : chaque composante a des capacités uniques
qui se complètent les unes les autres. Comme l’explique l’Office of the Secretary
of Defense Nuclear and Missile Defense Policy, la « triade est destinée à garantir
qu’aucun adversaire ne croit pouvoir lancer une attaque stratégique, quelles que
soient les circonstances, qui élimine la capacité des États-Unis à réagir et à infliger
des dommages inacceptables »18.
Depuis la mer, les SNLE représentent l’élément de la triade dont la survivabilité
est la plus grande. Une partie de la flotte effectue des patrouilles en permanence afin
de compliquer le suivi de l’ensemble des bâtiments par l’ennemi. Aujourd’hui, ces
sous-marins sont de la classe Ohio. Ils ont réalisé leur première patrouille en 1982. Les
SNLE sont des plateformes assez mobiles, pouvant tirer plusieurs missiles et ­offrant
une permanence à la mer avec des patrouilles qui durent à chaque fois plusieurs mois.

16. En anglais ICBM : Intercontinental Ballistic Missile.


17. En anglais SSBN : Sub-Surface Ballistic Nuclear.
18. « The Importance of the Nuclear Triad », art. cit.

128
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

Les modèles de la classe Ohio transportent 20 missiles balistiques (SLBM19) Trident II


D5, qui sont similaires aux missiles sol-sol Minuteman III20. Leur coiffe peut empor-
ter plusieurs têtes nucléaires, ce qui permet de diversifier les options de réponse. Les
ogives actuelles sur Trident – les W76-2 – sont de faible rendement. Elles sont conçues
pour dissuader une frappe limitée par un adversaire. À terme, ces vecteurs seront com-
plétés par des missiles de croisière surface-sol nucléaires (SLCM-N21) destinés à dis-
suader les frappes limitées et stratégiques adverses22.

Source : « Ohio-Class Subs Approaching Several Firsts As Navy Prepares Them To Reach 42 Years of
Service », USNI, 03/02/2016.

Pour leur part, les ICBM sol-sol sont conçus pour être réactifs. Leur architecture
C2 (Commandement et Contrôle) assure une connectivité avec le président amé-
ricain et permet une réponse rapide en cas d’attaque. Ils sont déployés dans des
centaines de silos répartis sur le territoire des États-Unis et peuvent atteindre leurs
cibles en quelques minutes après leur mise à feu. Cette vitesse contracte le temps
crucial de prise de décision de l’adversaire et rend presque impossible toute tentative
d’interception. Les missiles aujourd’hui employés sont les Minuteman III entrés en

19. En anglais SLBM : Submarine Launched Ballistic Missile. En français, missile mer-sol balistique
stratégique (MSBS).
20. US Department of Defense, « 2016 Nuclear Matters Handbook – New Revised Edition, Authorita-
tive Guide to American Atomic Weapons, History, Testing, Safety, Security, Delivery Systems, Physics
and Bomb Designs, Terror Threats », 2017, 302 p.
21. En anglais : Nuclear Sea-Launched Cruise Missiles.
22. « The Importance of the Nuclear Triad », art. cit.

129
La dissuasion nucléaire en théorie et en pratique…

service pour la première fois en 197023. En raison de leur dispersion dans des silos,
eux-mêmes durcis, les adversaires devraient lancer une attaque massive contre le
territoire américain pour essayer de tous les neutraliser – cherchant à dissuader par
déni ou interdiction (Deterrence by Denial). Un signal montrant qu’il ne pourra pas
remplir ses objectifs est ainsi envoyé à tout adversaire potentiel.

Source : « LGM-30 Minuteman III », [Link].

De la sorte, les plans nucléaires américains répondent à une première frappe mas-
sive d’un adversaire soit en l’absorbant puis en y répliquant avec vigueur – via ce que
l’on appelle « la capacité de seconde frappe » – soit en lançant leurs ICBM durant l’at-
taque pour garantir que leurs systèmes ne soient pas mis hors d’usage24. Cette dernière
option oblige l’adversaire à considérer le fait qu’il pourrait très bien « gaspiller » des
­centaines de têtes nucléaires contre des silos vides.
En cas d’attaque nucléaire, les ICBM offrent au président américain de nombreuses
options et capacités de frappe. Chaque missile peut embarquer un nombre variable
d’ogives pouvant aller jusqu’à trois têtes dans le cas du Minuteman III. Néanmoins, un
missile ne contient qu’une seule ogive afin de garantir plus de flexibilité en termes de
ciblage25. Par ailleurs, comme les ICBM sont en alerte constante, cette posture permet

23. US Department of Defense, « 2016 Nuclear Matters Handbook… », art. cit.


24. « The Importance of the Nuclear Triad », art. cit.
25. Ibidem.

130
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

d’alléger une part du fardeau qui pèse sur les bombardiers et renforce davantage encore
la souplesse de leur alerte.
Dans les airs justement, les bombardiers sont conçus pour apporter de la flexibi-
lité. L’USAF possède à la fois des bombardiers lourds (B-52H ou B-2) et des avions
à capacité duale (DCA26), à savoir le F-15E et, plus récemment, le F-35A qui est dé-
signé pour emporter la B61-1227. Le F-35A doit remplacer à la fois le F-16 Fighting
Falcon, un avion très manœuvrable qui peut remplir tout un spectre de missions, de
la suppression des défenses aériennes ennemies (SEAD28) jusqu’au contrôle aérien
avancé en l’air (FAC29), et le A-10 Thunderbolt II, qui ont incarné les principaux
avions de chasse de l’USAF depuis plusieurs décennies30. Le porte-parole du F-35
Joint Program Office, Russ Goemaere, a indiqué que le F-35A « a obtenu la certifica-
tion nucléaire en avance de phase, offrant aux États-Unis et à l’OTAN une c­ apacité
critique pour soutenir les engagements américains concernant la dissuasion élar-
gie plus tôt que prévu »31. Ces avions de chasse ajoutent un élément de dissuasion
aux bombardiers traditionnels. Ils sont considérés ­– en particulier par les alliés de
l’OTAN – comme un élément essentiel pour dissuader toute agression russe.
Le B-2 Spirit devrait être remplacé par le bombardier furtif B-21 Raider 32. Ces
plateformes représentent sans doute le signal le plus ostentatoire de la dissuasion
américaine. Elles sont un indicateur visible de la détermination des États-Unis vis-
à-vis de leurs alliés et de leurs adversaires. Une fois mis en alerte, les bombardiers
offrent une large palette d’options en termes de puissance de l’arme ou de déploie-
ment. Cela en fait le vecteur le plus flexible de la triade33. En outre, ils ont une por-
tée presque illimitée grâce à leur capacité de ravitaillement en vol et peuvent être
configurés en fonction de la mission pour emporter plusieurs armes nucléaires et/ou
conventionnelles. Il est également possible de les prépositionner vers l’avant sur le
territoire des pays alliés et partenaires.

26. Dual-Capable Aircraft.


27. « The Importance of the Nuclear Triad », art. cit.
28. Suppression of Enemy Air Defenses.
29. Forward Air Control.
30. « F-35A Lightning II – Fact Sheets », site officiel de l’US Air Force.
31. M. Marrow, « Exclusive: F-35A officially certified to carry nuclear bomb » Breaking Defense.
08/03/2024.
32. Sur cette question, voir la contribution de M. A. Gunzinger dans ce numéro, « Une dissuasion
efficace pour un monde multipolaire : le bombardier B-21 ».
33. « The Importance of the Nuclear Triad », art. cit.

131
La dissuasion nucléaire en théorie et en pratique…

B-52 Stratofortress, F-35 A Lightning II, B-2 Spirit.


Source : « Air Force Photos », US Air Force.

Introduite dans les années 1960, la triade a fait ses preuves depuis cette période.
Pourtant, la majorité des systèmes qui la compose est désormais obsolète et fonc-
tionne bien au-delà des cycles de vie planifiés au moment de leur entrée en service.
Les États-Unis se voient donc confrontés à la nécessaire modernisation des différents
systèmes de la triade nucléaire ou risquent de les perdre. Cet effort est crucial pour
maintenir une dissuasion crédible. L’âge moyen d’une tête nucléaire est d’environ 30
ans. Pour leur part, les Minuteman III sont en service depuis plus d’un demi-siècle
alors que leur durée de vie prévue était d’une décennie. Enfin, les SNLE de la classe
Ohio ont débuté leurs patrouilles en 1982 et ne devaient rester dans les forces que
pour 30 ans. Ils ont finalement été prolongés au-delà de 40 ans.
Minuteman III et SNLE ont subi de nombreuses extensions de leur durée de vie
et doivent être remplacés. Ainsi, à partir de 2029, les Minuteman III seront retirés du
service au profit d’un nouveau système d’armes censé être plus rentable et ­résistant34.
Initialement dénommé Ground Based Strategic Deterrent (GBSD), le LGM-35A
Sentinel (ou juste « Sentinel ») doit rester dans les forces jusqu’en 207535. Ensuite,
les sous-marins de la classe Ohio devraient être remplacés par 12 SNLE de la classe
­Columbia avec une première patrouille prévue pour 2030. Ces efforts de moderni-
sation sont déterminants pour maintenir la crédibilité et l’efficacité de la dissuasion
nucléaire américaine.
34. « Defense Primer: LGM-35A Sentinel Intercontinental Ballistic Missile », Congressional Research
Service, 10/01/2023.
35. « Sentinel ICBM », art. cit.

132
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

Au-delà de ces questions, les États-Unis sont confrontés à plusieurs autres défis en
matière de dissuasion nucléaire à court et à moyen terme. Par exemple, Washington
doit composer avec une population qui, dans son immense majorité, n’a pas connu
la Guerre froide et qui ne manifeste pas d’intérêt pour les questions nucléaires. Il
s’agit également de naviguer entre diverses problématiques : modernisation de la
triade à budget contraint, définition de ce qu’implique l’Integrated Deterrence pour
la stratégie américaine et la menace d’agression opportuniste de la part de plusieurs
adversaires nucléaires. La dernière partie de cet article étaye ces défis et insiste sur
la dimension primordiale de la dissuasion nucléaire américaine.

Les défis à venir


Les défis revêtent plusieurs formes pour maintenir une dissuasion nucléaire
­crédible. Pour la plupart des membres de la communauté politique et de planifica-
tion, la modernisation de la triade est une priorité – et pour cause. Mais au Congrès,
le département de la Défense est confronté à des contraintes budgétaires et doit
composer avec des besoins concurrents exprimés par tous les services. Plusieurs
systèmes nucléaires doivent être modernisés au cours de la prochaine décennie et
devront traverser plusieurs écueils, notamment les changements d’administration,
les budgets restreints et les besoins croissants dans tous les pans des forces armées.
Une autre menace plus insidieuse et méconnue, mais non moins importante, pèse
également sur la dissuasion nucléaire. En 2024, la population des États-Unis est bien
différente de celle de la Guerre froide. La plupart des Américains n’ont que peu ou
pas de connaissances, voire manquent d’intérêt, à propos des affaires nucléaires,
alors que les menaces sur les populations sont aussi graves. L’époque des exercices
Duck and Cover (« Plonger et se couvrir »36) est révolue. La majorité des citoyens
américains n’a aucun souvenir de Bert la tortue ou n’a pas vécu dans sa chair la pré-
paration des populations à trouver un abri antiatomique en cas d’attaque37.

36. Duck and Cover – réalisé en 1952 par l’US Federal Civil Defense Administration – fait partie des
nombreux courts-métrages diffusés tout au long de la Guerre froide par la télévision américaine pour
sensibiliser la population sur la conduite à tenir et les gestes à adopter en cas d’explosion nucléaire.
37. « Film/Video. Duck and cover. Civil defense for school: duck and cover », Library of Congress.

133
La dissuasion nucléaire en théorie et en pratique…

Source : « Civil defense: More Than Duck and Cover », [Link], 07/02/2017.

La dynamique démographique a un réel impact sur la crédibilité de la dissuasion.


Une enquête réalisée conjointement par le Chicago Council on Global Affairs et la
Carnegie Corporation montre qu’on trouve seulement chez les Américains de plus
de 45 ans une majorité de personnes considérant que l’arsenal nucléaire améliore la
sécurité du pays. Au contraire, les jeunes estiment que les armes nucléaires ne font
aucune différence en termes de sécurité38. En outre, la plupart des personnes inter-
rogées déclare ne pas connaître grand-chose à la politique nucléaire des États-Unis.
Seules 30 % d’entre elles se disent informées des politiques et des cibles des armes
américaines tandis que 20 % seulement en comprennent leurs coûts39. Si les citoyens
ne savent rien des armes nucléaires ou ne s’en soucient pas, comment espérer que le
Congrès finance les efforts de modernisation ?
Tout n’est pas sombre et morose cependant. Parmi les personnes interrogées, 88 %
ont déclaré être intéressées pour en connaître davantage sur la politique ­militaire nu-
cléaire40. Cette donnée est importante car les personnes au courant des sujets relatifs
à la dissuasion nucléaire sont plus enclines à croire que ces armes concourent à la sé-
curité des États-Unis. Nous devrions donc travailler avec diligence afin de rendre le
savoir sur le nucléaire plus accessible et moins ésotérique. Certaines initiatives vont
en ce sens, à l’instar des publications du Bulletin of Atomic Scientists qui traduisent
les questions nucléaires archaïques en une prose plus accessible aux jeunes généra-
38. « Majority in the US Interested in Boosting Their Nuclear Knowledge », Carnegie Corporation of
New York, 07/2023.
39. Ibidem.
40. Ibidem.
134
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

tions dans des médias tels que Teen Vogue41. Ces efforts doivent être poursuivis de
différentes façons afin d’éduquer le public à l’heure où les expériences partagées
pendant la Guerre froide disparaissent.
D’autres préoccupations concernent la manière dont les États-Unis doivent gé-
rer le risque d’agression opportuniste et ce que signifie la « dissuasion intégrée ».
Pour la première fois de son histoire, Washington est confronté à la menace de deux
grandes puissances nucléaires, souvent désignée sous le vocable du « défi des puis-
sances à presque parité » (Two-Near Peer Challenge). Cette situation soulève un
ensemble de questions : comment les États-Unis peuvent-ils atténuer les risques liés
à une confrontation simultanée avec deux adversaires nucléaires ? Quels enjeux sur-
viennent en cas d’agression opportuniste ?
Comme le résume la NPR de 2022, « une agression opportuniste pourrait po-
ser des défis de dissuasion. Si nous nous trouvons engagés dans une confrontation
­militaire à grande échelle avec une puissance majeure ou un adversaire régional,
les forces américaines devront détenir les capacités militaires – y compris les armes
nucléaires – nécessaires pour dissuader et vaincre d’autres acteurs qui pourraient
chercher à profiter de ce scénario pour se livrer à une agression opportuniste. »42
Dans ce contexte, la NPR et le NDS préconisent une planification de forces axée sur
le principe de « dissuasion intégrée ». Cette dernière repose sur plusieurs volets :
la coordination et la recherche des contributions des alliés, la disposition d’armes
nucléaires comme filet de sécurité, l’exploitation des capacités qui ne sont pas
« uniquement engagées sur le champ de bataille principal » (telles que le cyber
et l’espace), répondre à la fois aux crises à petite échelle ainsi qu’aux besoins de
campagnes durables et le concours des forces diplomatiques, de renseignement, mi-
litaires et économiques (DIME) américaines43.
Même si les préoccupations ont été clairement exprimées, il existe peu de preuves
témoignant d’une véritable préparation des États-Unis à un tel scénario. Les forces
ne sont ni dimensionnées ni conçues pour faire face à deux conflits majeurs à la
fois. Dans son rapport final, la Commission on the Strategic Posture of the United
States du Congrès a estimé que « le nouveau partenariat entre les dirigeants russes
et chinois pose des menaces qualitativement nouvelles d’agression opportuniste po-
tentielle et/ou le risque d’une future agression en coopération sur deux théâtres »44.
Finalement, faire face à une agression opportuniste sur un deuxième théâtre pourrait
nécessiter une meilleure optimisation des forces conventionnelles américaines et al-
liées, l’augmentation de la contribution de ces derniers et l’amélioration des capa-
cités nucléaires des États-Unis. Cette question définira la prochaine décennie pour
la stratégie américaine. Ensemble, ces préoccupations mettent en évidence l’impor-
tance continue de la dissuasion nucléaire américaine.
41. S. Squassoni, « What You Should Know About North Korea and Their Nuclear Weapons Threats »,
Teen Vogue, 14/02/2024.
42. Ibidem.
43. M. R. Creedon, J. L. Kyl (dir.), « America’s Strategic Posture », Final Report, Congressional Com-
mission on the Strategic Posture of the United States, 10/2023, 160 p.
44. Ibidem, p. 7.

135
136
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

Une dissuasion efficace pour un monde


multipolaire : le bombardier B-21

Mark A. Gunzinger

Mark A. Gunzinger est Director of Future Concepts and Capability Assessments


au Mitchell Institute. Le Colonel (USAF Ret.) Gunzinger a été commandant de bord
et totalise plus de 3 000 heures de vol sur B-52. Il a occupé le poste de Director
for Defense Transformation, Force Planning and Ressources au sein du National
Security Council, élaborant des plans stratégiques pour faire face aux défis A2/AD
émergents dans l’Ouest du Pacifique. Il a également été Deputy Assistant Secreta-
ry of Defense for Forces Transformation and Resources, supervisant les capacités
conventionnelles du Department of Defense.

Depuis la fin de la Guerre froide, la capacité des États-Unis à dissuader et, si


nécessaire, à l’emporter contre des menaces sur ses intérêts de sécurité vitaux s’est
considérablement affaiblie. Cette érosion s’explique par un ensemble de déci-
sions stratégiques pris au cours des trente dernières années. Elles ont entraîné une
réduction du format de l’armée américaine et ont retardé la modernisation de ses ca-
pacités les plus critiques. C’est en particulier le cas pour les moyens conventionnels
et n­ ucléaires de l’US Air Force (USAF).
Selon la National Defense Strategy (NDS) de 2022, la défense du sol américain,
la dissuasion des attaques nucléaires, la dissuasion ou la capacité d’être en mesure
de vaincre un agresseur de même type (« peer aggressor ») et le renforcement de la
résilience des forces américaines figurent parmi les grandes priorités du département
de la Défense (DoD – Department of Defense)1. Le document réaffirme également le
choix du DoD de considérer la Chine comme la menace de référence pour le dimen-
sionnement des armées américaines et relègue la Russie au rang de menace « aiguë »
de moindre importance2.

1. « 2022 National Defense Strategy of the United States », site officiel du département de la Défense,
10/2022, p. 1.
2. En 2021, Colin Kahl, alors Undersecretary of Defense for Policy, a expliqué que faire de la Chine
une menace structurante signifie qu’elle est « le seul pays qui peut poser un défi systémique aux États-
Unis, c’est-à-dire nous défier, économiquement, technologiquement, politiquement et militairement » ;
J. Garamone, « Official Talks DOD Policy Role in Chinese Pacing Threat, Integrated Deterrence »,
DOD News, 02/06/2021.
137
Une dissuasion efficace pour un monde multipolaire : le bombardier B-21

Si l’on peut se réjouir de la décision du DoD en 2018 de planifier un conflit de


haute intensité, elle a cependant entraîné l’abandon de l’ancienne règle de prépa-
ration des forces américaines. Celles-ci devaient être prêtes à intervenir simulta-
nément dans deux conflits régionaux majeurs. Désormais, l’USAF, l’US Space
Force, l’US Army, l’US Navy et l’US Marine Corps doivent s’organiser, s’entraî-
ner et équiper leurs moyens conventionnels pour défaire un agresseur unique de
même type et dissuader – et non plus vaincre – un autre agresseur moins important
sur un autre théâtre.
Ce choix d’une politique de planification pour une seule guerre répond da-
vantage au souhait du DoD de ne pas vouloir supporter le coût engendré par une
augmentation de ses moyens plutôt qu’à sa volonté de se confronter aux réalités
stratégiques émergentes.
Ces mêmes politiques minimisent également la prolifération continue des arme-
ments stratégiques. Le DoD envisage toujours de dimensionner sa triade, compo-
sée de bombardiers, de missiles balistiques intercontinentaux et de sous-marins nu-
cléaires lanceurs d’engins (SNLE), pour dissuader un seul compétiteur nucléaire – la
Fédération de Russie – sans prendre en compte la montée en gamme de la Chine dans
ce domaine3. Penser les moyens nucléaires américains au travers du prisme obsolète
d’un duopole similaire à celui de la Guerre froide s’explique par le souhait de l’ad-
ministration actuelle de limiter les dépenses de défense et d’atténuer la dépendance
de la dissuasion aux armes nucléaires.
Quoi qu’il en soit, l’actualité récente prouve la dangerosité de ce raisonne-
ment. La guerre en Ukraine ou l’escalade du conflit au Proche-Orient d­ émontrent
les risques suscités par la décision du DoD de « mettre de côté » les besoins en
dissuasion sur le continent européen ou au Moyen-Orient pour réallouer ses
ressources vers l’Indopacifique. Les États-Unis doivent conserver leur capacité
de réponse en cas d’agression de plusieurs acteurs régionaux malveillants ou
de groupes terroristes qui – grâce à l’acquisition de missiles guidés, des drones
et d’autres armements modernes – peuvent choisir de se lancer dans une guerre
asymétrique.
Au même moment, la République populaire de Chine (RPC) connaît une
« flambée » nucléaire. Elle augmente rapidement le format de ses forces stratégiques
avec l’ambition d’atteindre la parité avec les États-Unis. La Russie est quant à elle
sur le point d’achever la modernisation de sa triade4. La coopération croissante entre
Moscou et Pékin renforce la nécessité de disposer d’une triade américaine qui a les
moyens et la faculté de dissuader simultanément de multiples menaces plutôt que

3. D’après le département de la Défense américain, la triade nucléaire reste « le fondement de la sécurité


nationale des États Unis » ; dans « America’s Nuclear Triad », site officiel du département de la Défense.
4. Selon le président russe Vladimir Poutine, le pourcentage de forces nucléaires qui a été modernisé
« atteint les 95 % et les 100 % dans le cas de la composante océanique » ; dans « Putin says Russia’s
nuclear arsenal is near fully modernized », Japan Times, 20/12/2023.

138
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

d’agir de manière séquentielle et isolée5. La Corée du Nord continue par ailleurs de


développer ses capacités de frappe atomique à une échelle intercontinentale tandis
que la République islamique d’Iran pourrait devenir dans un avenir proche la pro-
chaine puissance nucléaire.
Pékin et Moscou ont profité de l’arrêt temporaire des efforts de modernisation du
DoD pendant les décennies post-Guerre froide pour mettre en service des systèmes
de défense aérienne avancés, des missiles longue portée, des armes antisatellites et
d’autres leviers d’interdiction. Par rapport aux conflits du passé, ce nouvel environ-
nement compliquera la tâche des forces américaines à mener des opérations dans
tous les domaines.
L’incapacité du DoD à repenser sa triade depuis la fin de la Guerre froide explique
aussi qu’une part importante de ses systèmes d’armes ont dépassé leur durée de ser-
vice prévue à l’origine au point de remettre en cause leur crédibilité comme outils
de dissuasion6. La triade américaine risque de perdre encore plus de capacités si les
programmes de modernisation sont de nouveau retardés ou insuffisamment financés.
On constate néanmoins une prise de conscience croissante sur le fait que ces po-
litiques de planification des forces ont érodé l’aptitude des États-Unis à dissuader
les menaces conventionnelles et nucléaires. Les priorités du DoD doivent évoluer
pour prendre en compte le caractère multipolaire de l’environnement sécuritaire
actuel. En 2018, la National Defense Strategy Commission mandatée par le Congrès
a milité pour un retour à un format d’armée dimensionné pour deux guerres7. La
Congressional Commission on the Strategic Posture of the United States lui a em-
boîté le pas fin 2023 : elle recommandait à son tour de rétablir la capacité de dis-
suader et de vaincre « une agression simultanée en Europe et en Asie au moyen de
forces conventionnelles ». Elle insistait aussi pour que la taille et l’agencement des
moyens de la triade américaine « tiennent compte de la possibilité d’une agression
combinée de la part de la Russie et de la Chine »8. Ce risque est pris très au sérieux
par le chef de l’US Strategic Command (USSTRATCOM), le général Anthony
Cotton, pour qui la possibilité que les États-Unis soient un jour confrontés à « des
conflits quasi simultanés avec de multiples adversaires opportunistes détenant des
armes nucléaires » est désormais très réelle9.

5. Selon le responsable de l’US STRATCOM, le général Anthony Cotton, ces adversaires « augmentent
le degré de coordination et de coopération entre eux. Cet environnement de menace soulève la possibilité
de conflits quasi simultanés avec de multiples adversaires opportunistes dotés d’armes nucléaires » ; dans
« Statement of Anthony J. Cotton, Commander United States Strategic Command Before The United
States Senate Committee on Armed Services », Senate Committee on Armed Services, 29/02/2024.
6. Pour une description de la triade du DoD, voir « America’s Nuclear Triad », art. cit.
7. E. Edelman, G. Roughead (Admiral, US Navy, ret.) et al., « Providing for the Common Defense:
The Assessments and Recommendations of the National Defense Strategy Commission », United States
Institute of Peace, 13/11/2018.
8. M. R. Creedon et al., « America’s Strategic Posture: The Final Report of the Congressional Com-
mission on the Strategic Posture of the United States », Congressional Commission on the Strategic
Posture of the United States, 10/2023, p. viii.
9. « Statement of Anthony J. Cotton… », op. cit.

139
Une dissuasion efficace pour un monde multipolaire : le bombardier B-21

Reconstruire une force en mesure de décourager ce spectre de menaces sans


p­ récédent ne se fera pas sans coûts. Cependant, il existe une option rentable pour
améliorer considérablement la crédibilité des forces américaines en matière de dis-
suasion sur plusieurs théâtres d’opérations à la fois. Il faut acquérir une solide flotte
de bombardiers B-21 Raider avec des capacités à la fois nucléaires et convention-
nelles. L’achat d’a minima 200 B-21 furtifs se justifie par la nécessité de rebâtir une
force aérienne dépossédée de ses moyens par trois décennies de coupes budgétaires.
Si l’US Army et l’US Navy ont connu des coupes sombres similaires, seule l’USAF
peut enfanter d’une force qui disposerait de l’allonge, de la survivabilité, de la capa-
cité d’emport et de la flexibilité nécessaires pour dissuader de manière décisive les
menaces nucléaires et conventionnelles sur plusieurs théâtres.

L’érosion de la force aérienne américaine


Des décennies de réduction budgétaire et de reports ou d’annulations de pro-
grammes de modernisation ont mené l’USAF vers son format le plus réduit, le plus
vétuste et le moins prêt en cas de déflagrations armées10. La baisse de la disponibilité
opérationnelle des matériels, l’ancienneté d’une part importante de son parc et des
budgets insuffisants la contraignent à retirer ses avions des unités à un rythme qui
dépasse celui de leur acquisition. Par exemple, pour l’année fiscale 2023, 250 de ses
avions les plus anciens devaient être retirés du service en échange de la réception de
seulement 82 nouvelles plateformes11. Cette pratique continue – qualifiée par le DoD
d’échange de capacités de la force actuelle contre celles du futur – n’est aujourd’hui
plus soutenable. L’USAF n’est plus en mesure de défendre les intérêts vitaux des
États-Unis12.
Les politiques de planification des forces menées par le département de la
­ éfense après la Guerre froide ont augmenté le risque de défaillance dans le cadre
D
d’un conflit avec des pairs. Ce glissement vers une force aérienne « vide » a débuté
en 1991 au lendemain de l’opération Tempête du désert. Suite à cette victoire écla-
tante, les responsables civils du DoD ont jugé qu’il était envisageable de réduire les
dépenses de défense. L’idée était d’ôter les moyens qui ne seraient pas nécessaires en
cas de déclenchement simultané de deux conflits régionaux majeurs type première
guerre du Golfe.
En outre, l’USAF a régulièrement connu au cours des vingt années suivantes des
coupes budgétaires supplémentaires auxquelles sont venus s’ajouter des retards dans

10. D. A. Deptula, M. A. Gunzinger, « Decades of Air Force Underfunding Threaten America’s Ability
to Win », Mitchell Institute for Aerospace Studies, 09/2022.
11. J. A. Tirpak, « Divestitures and Purchases: USAF’s 2023 Aircraft Plans », Air & Space Forces
Magazine, 29/04/2022.
12. Selon le secrétaire de l’USAF Frank Kendall, il s’agit de maintenir « le format réduit de l’Air
Force pour élaborer l’armée de l’air adéquate pour défier la Chine, parce que le service doit dégager
des financements pour développer de futures plates-formes du haut du spectre » ; dans A. Mahshie,
« Kendall: Air Force Has and ‘Affordability Problem’ As It Try to Meet Capability Gaps », Air & Space
Forces Magazine, 01/06/2022.

140
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

les programmes de modernisation des moyens nucléaires et conventionnels. Ainsi,


en 1992, le président George H. W. Bush décidait d’acquérir seulement 20 bom-
bardiers furtifs B-2 à capacité duale sur les 132 exemplaires que l’USAF réclamait
pour faire face aux nouvelles menaces. L’année suivante, le secrétaire à la Défense
estimait qu’environ 40 % des escadres de chasse et 31 % de celles des bombar-
diers américains n’étaient plus nécessaires et pourraient donc progressivement être
supprimées avant 199913.
Par la suite, les Strategic Reviews successives du DoD ont restreint encore plus
les plans de modernisation de l’Air Force. La cible d’acquisition des chasseurs fur-
tifs F-22 a par exemple été plafonnée à 187 avions – bien en-deçà des 381 unités
demandées par l’armée de l’air. Cette décision était en partie fondée sur l’hypothèse
court-termiste qu’aucun adversaire ne serait capable de contester la supériorité aé-
rienne des États-Unis avant que le F-35 Lightning n’arrive dans les forces.
Finalement, les orientations budgétaires et politiques ont obligé l’USAF à aban-
donner sa pratique du temps de la Guerre froide d’acquisition d’un nouvel avion de
combat tous les deux ans environ. Ce tempo soutenu lui permettait de tenir le rythme
face à l’émergence des menaces et des progrès de la technique. Mais, depuis 1989,
les ressources à sa disposition ne l’autorisent plus qu’à acquérir en moyenne un seul
nouveau chasseur ou bombardier toutes les décennies.
Les politiques de planification des forces post-Guerre froide ont fait preuve de
myopie compte tenu des menaces croissantes causées par les systèmes intégrés de
défense aérienne chinois et russes (IADS14) ou les stratégies de déni d’accès/inter-
diction de zone (A2/AD15).
Désormais, dans un conflit entre pairs, le petit nombre des F-22 de l’arsenal amé-
ricain ne permet pas de générer suffisamment de sorties pour atteindre le niveau de
supériorité aérienne indispensable pour assurer le succès des opérations interarmées.
En outre, l’USAF dispose aujourd’hui en volume de moins de la moitié des chas-
seurs qu’elle possédait au moment de l’opération Tempête du désert en 1991. Si l’on
prend en compte le pourcentage d’avions vraiment disponibles – aussi appelé taux
de disponibilité opérationnelle –, l’USAF aligne moins d’un millier de chasseurs
pour répondre aux sollicitations des chefs militaires américains. Pis, une part impor-
tante de ces avions sont des A-10, dont la moyenne d’âge est de 41 ans, ou des F-16,
F-15C/D et F-15E qui dépassent les 30 ans de service. Cette force aérienne n’est pas
adaptée si elle doit simultanément défaire l’agression de puissances équivalentes,
défendre les États-Unis et dissuader (on ne parle même pas de vaincre) des menaces
sur un second théâtre.
Le même constat peut être fait avec les bombardiers. L’USAF met en œuvre la
seule force de bombardement du monde libre capable de frapper en une sortie des

13. À cette époque, l’USAF définissait l’équivalent d’une « escadre de chasse » comme étant composée
de 72 avions de combat.
14. IADS : Integrated Air Defense Systems.
15. A2/AD : Anti-Access/Area-Denial.

141
Une dissuasion efficace pour un monde multipolaire : le bombardier B-21

d­ izaines de cibles (y compris mobiles en mer) sur des portées intercontinentales.


Malgré ces avantages uniques, les réductions du format et les budgets insuffisants
ont amené l’USAF à réduire sa composante de bombardiers des deux-tiers depuis
1989. Elle comprend aujourd’hui 19 B-2, 45 B-1 et 76 B-52 en service. Après avoir
pris en compte les taux de disponibilité opérationnelle et soustrait les modèles dédiés
aux essais et aux entraînements, l’USAF ne dispose au quotidien que de 55 bombar-
diers prêts au combat. En termes opérationnels, cela signifie que seulement 15 appa-
reils pourraient engager des cibles sur un seul théâtre. Les 40 autres seraient soit en
route vers leurs zones d’opérations, soit en cours de régénération sur une base pour
préparer leur prochaine sortie ou, dans le cas des B-52 et des B-2, en posture d’alerte
aux États-Unis pour dissuader les attaques nucléaires.
Surtout, toutes les sorties de bombardiers ne se valent pas. Les 19 B-2 Spirit sont
les seuls avions de combat de l’USAF à disposer d’un rayon d’action, d’un niveau
de survivabilité, d’une charge utile suffisants et des autres caractéristiques néces-
saires pour frapper des dizaines de cibles situées dans la profondeur du dispositif
adverse et en environnements non-permissifs16. L’emploi des bombardiers B-52H et
B-1 non furtifs et datant de la Guerre froide se cantonne à des frappes « à distance de
sécurité » (« standoff ») des défenses aériennes chinoises ou russes à longue portée.
Ce type d’attaques est moins efficace contre des cibles très mobiles ou très durcies/
profondément enfouies, à l’inverse des tirs « stand-in » réalisés par des bombardiers
furtifs pouvant pénétrer ces espaces contestés17.
Le parc des bombardiers de l’USAF est en-deçà du besoin exprimé de 225 avions.
Ce déficit demeurera jusque dans les années 2030 avec l’arrivée du B-21 Raider. D’ici
là, il n’y a pas assez de plateformes pour compenser le phénomène d’attrition lors
d’un affrontement ou les avions immobilisés par les grandes visites de maintenance.
L’USAF a même expliqué que sa force opérationnelle de bombardiers s’amenuisera
encore dans la décennie sous l’effet du retrait des B-1 Lancer et B-2 Spirit et de la pour-
suite des cycles de maintenance et de modernisation des B-52 Stratofortress.
L’incapacité chronique de l’USAF à se recapitaliser et à se moderniser l’oblige
à employer des avions de supériorité aérienne, d’attaque au sol, de surveillance et
d’autres plateformes qui dépassent leurs temps de service planifiés initialement.
L’âge avancé et les difficultés d’exploitation expliquent pourquoi elle est bientôt for-
cée de retirer ses F-15C, B-1B et d’autres avions. De surcroît, les capacités limitées
de cette force aérienne vieillissante ne peuvent être compensées par le nombre trop
réduit de bombardiers B-2, des chasseurs de supériorité aérienne F-22 ou d’avions
multi-missions F-35A. Même si ces plateformes restent à ce jour les meilleurs avions
furtifs au monde, elles sont trop peu nombreuses pour permettre aux États-Unis de
l’emporter sur un adversaire pair et de dissuader d’autres menaces.

16. Le nombre de 19 bombardiers B-2 ne prend pas en compte le Spirit endommagé à la suite d’un
poser en urgence sur la piste de Whiteman fin 2022.
17. Pour une analyse sur l’efficacité des capacités de frappe de longues portées stand-in et standoff
contre différents types de cibles, voir M. Gunzinger, « Long-Range Strike: Resetting the Balance of
Stand-in and Stand-off Forces », Mitchell Institute for Aerospace Studies, 18/06/2020.

142
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

Les moyens et les capacités de l’USAF sont indispensables pour assurer la via-
bilité de l’armée américaine toute entière. Quiconque remet en cause ce postulat
devrait observer les affrontements aujourd’hui en Ukraine. Une force aérienne qui ne
dispose pas de suffisamment d’avions modernes, d’équipages très entraînés et dont
l’organisation est pensée pour répondre à des menaces du passé risque d’encourager
le type d’agression que la National Defense Strategy cherche justement à dissuader.
En 2004, le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld avait déclaré : « Vous partez
en guerre avec l’armée que vous avez, pas avec l’armée que vous aimeriez avoir ou
que vous souhaiteriez dans le futur. »18 Aujourd’hui, partir à la guerre contre la Chine
avec l’armée de l’air que nous possédons pourrait entraîner des pertes insoutenables
pour l’ensemble des forces américaines et conduire peut-être à une défaite qui per-
turberait irrévocablement l’ordre international.

Une triade nucléaire américaine vieillissante


La capacité de frappe en second en réponse à une agression nucléaire incarne
le fondement de la stratégie de dissuasion nucléaire américaine. Depuis les années
1960, elle se matérialise par une triade composée de missiles balistiques interconti-
nentaux (ICBM19), de bombardiers stratégiques et de sous-marins nucléaires lanceurs
d’engins (SLBM20). Si chaque composante de la triade dispose d’avantages uniques
qui contribuent à renforcer la dissuasion, les systèmes en service aujourd’hui ont
été conçus pendant la Guerre froide pour des menaces assez différentes de celles
d’aujourd’hui. Certains de ces systèmes – comme le Minuteman III ou le missile de
croisière air-sol (ALCM21) – ont dépassé leur durée de vie programmée et doivent
être remplacés dans les meilleurs délais.
Depuis près de 65 ans, l’USAF maintient des ICBM en alerte pour donner aux
membres de la National Command Authority22 la possibilité de réagir dans les mi-
nutes suivant la détection d’une attaque nucléaire contre les États-Unis. Cette com-
posante terrestre de la triade est aujourd’hui composée de 400 Minuteman III répartis
entre 450 silos. Les infrastructures et postes de lancement sont dispersés sur près
de 80 000 km² du territoire de cinq États américains du nord du pays. De ce fait, un
adversaire peut difficilement envisager de lancer une frappe nucléaire préventive sur
les États-Unis avec la certitude qu’elle détruira ses ICBM.

18. « Troops put Rumsfeld in the hot seat », CNN, 08/12/2004.


19. ICBM : Intercontinental Ballistic Missile.
20. SLBM : Submarine Launched Ballistic Missile.
21. ALCM : Air Launched Cruise Missile.
22. La National Command Authority est composée du président des États-Unis et du secrétaire à la
Défense auxquels viennent s’ajouter d’autres responsables politiques ou militaires en fonction des sujets
abordés.

143
Une dissuasion efficace pour un monde multipolaire : le bombardier B-21

Afin de se conformer avec les obligations du traité New START, l’USAF a mo-
difié ses Minuteman III pour qu’ils ne transportent plus qu’une seule ogive23. Ce
missile à carburant solide comprend trois étages de propulsion. Il a été conçu dans
les années 60 avec une durée de vie initiale de dix ans mais une série de programmes
de modernisation et de prolongement de sa durée de vie a permis de le conserver.
Cependant, l’USAF est arrivée au maximum de ce qu’elle pouvait faire pour garder
cette composante prête au combat. Sans un missile intercontinental de remplace-
ment, elle ne pourra satisfaire le contrat de posture de 400 missiles sol-sol après
2030. L’arrivée d’un nouveau modèle représente l’unique option viable pour ré-
pondre aux futures exigences de la triade, d’autant que le Minuteman III n’est plus
produit depuis des décennies et qu’une part importante de ses composants n’est plus
usinée24. Ce programme de modernisation est dimensionnant et ne doit pas être re-
tardé, différé ou réévalué à la baisse.
L’USAF assure également la mise en œuvre de la composante aérienne de la
triade. Elle comprend 46 B-52 et 19 B-2 à capacité nucléaire. Conçus dans les années
1950, les Stratofortress non furtifs ne peuvent pas pénétrer dans des zones contestées
avec un degré de risque acceptable. Pour répondre à ce problème, l’USAF chercha à
acquérir dans les années 1990 des B-2 furtifs capables de pénétrer les IADS de plus
en plus avancés mis en service par la Russie. Les Spirit prennent la forme d’une aile
volante et sont revêtus de matériaux qui dévient et absorbent les émissions radar. Ils
embarquent des systèmes de mission avancés pour détecter et éviter les menaces ain-
si qu’un ensemble de capacités supplémentaires qui contribuent à atténuer considé-
rablement le risque d’être poursuivi par des capteurs actifs ou passifs adverses. Les
Stratofortress et les Spirit peuvent délivrer des bombes nucléaires « à gravité ». Le
B-52H a également la particularité de pouvoir emporter jusqu’à 20 ALCM nucléaires
subsoniques afin de conduire des frappes standoff sans se mettre à portée de tir des
défenses aériennes ennemies.

23. Le traité New START limite les armes nucléaires à portée intercontinentale déployées par les États-
Unis et la Fédération de Russie à « 700 missiles balistiques intercontinentaux (ICBM), des missiles
balistiques lancés par sous-marins (SLBM) et des bombardiers lourds stratégiques ; 1 550 ogives
nucléaires sur ces ICBM, SLBM, et bombardiers (chacun de ces bombardiers lourds est compté comme
une seule ogive vers cette limite) » et « 800 lanceurs ICBM déployés et non déployés, lanceurs SLBM
et bombardiers lourds équipés pour l’armement nucléaire ». Washington et Moscou ont convenu de
prolonger ce traité jusqu’au 4 février 2026. En février 2023, le président Vladimir Poutine a annoncé
que la Fédération le suspendrait mais ne s’en retirerait pas ; dans « New START Treaty », site officiel
du département de la Défense, 01/06/2023.
24. Le président du Armed Services Committee de la Chambre des représentants Mike Rogers explique
que les nouveaux Sentinel doivent « remplacer les ICBM aujourd’hui en service avant que ceux-ci
n’arrivent au terme de leur service. L’échec n’est pas envisageable » ; dans « Rogers: Sentinel ICBM
Program Needs to Get Back On Track », House Armed Services Committee, 19/01/2024.

144
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

Un B-52 Stratofortress et un B-2 Spirit.


Source : « B-2 Spirit », Strategic Bureau of Informations on Defense Systems.

La force des bombardiers est considérée comme la composante la plus flexible de


la triade. Ses avions peuvent être placés en alerte pour signifier la détermination des
États-Unis dans une crise ou se disperser dans des endroits reculés pour renforcer
leur survivabilité. Le rayon d’action des B-52 et B-2 leur permet également d’atta-
quer n’importe quelle cible sur Terre. Il s’agit de l’unique composante de la triade
qui peut être lancée, rester dans un état d’alerte aéroportée soutenable pour ensuite
conduire une frappe, attendre un ordre ou être rappelée.
À l’instar des Minuteman III, l’USAF doit moderniser ses bombardiers. Elle
a réceptionné son dernier B-2 il y a près de 28 ans et le plus jeune de ses B-52 en
service à 62 ans. Malgré le fait que le Spirit reste le meilleur bombardier furtif au-
jourd’hui en service, son principal défaut réside dans l’étroitesse du parc : l’USAF
n’en possède que 19. Par ailleurs, dans le scénario d’un échange nucléaire, les
Stratofortress s’appuient sur leurs ALCM pour atteindre des cibles localisées dans
des espaces contestés. Développés dans les années 1970 pour une durée plani-
fiée de service d’une décennie, ces missiles air-sol subsoniques sont conçus pour
échapper à l’allonge des défenses antimissiles de l’époque soviétique et non pas à
celles déployées aujourd’hui par la Russie ou aux IADS de la Chine. Les ALCM
ne pourront bientôt plus pénétrer dans des environnements hautement contestés.
Cela obligera les B-52 à utiliser leurs bombes nucléaires à gravité de très courte
portée. Cette limitation de leur l’armement embarqué augmentera considérable-
ment le niveau de risque opérationnel et entamera la crédibilité de la composante
des bombardiers au sein de la triade.

145
Une dissuasion efficace pour un monde multipolaire : le bombardier B-21

Enfin, l’US Navy est chargée de la composante océanique de la triade. Elle s’ar-
ticule autour de 14 SSBN25 de la classe Ohio. Chaque bâtiment peut transporter
jusqu’à 20 SLBM Trident II D5 dont la coiffe comprend plusieurs têtes nucléaires
indépendantes (MIRV26) qui peuvent frapper chacune une cible distincte. Lorsqu’ils
quittent leurs ports d’attache et se diluent en mer, les SSBN représentent la compo-
sante qui offre les plus grandes caractéristiques de survie et contribue à garantir la
capacité de frappe en second des États-Unis. En temps de paix, chaque sous-marin
passe en moyenne 77 jours en mer et 35 jours à quai. Ces chiffres ne concernent
pas les bâtiments immobilisés pour cause d’entretien longue durée. Comme pour
les deux autres « jambes » de la triade, l’US Navy a développé ses sous-marins de
la classe Ohio dans les années 1970 en prévoyant une durée de vie de 30 ans. Elle a
depuis été prolongée pour atteindre les 42 années de service. Les premiers modèles
de la classe commenceront à atteindre leur limite d’âge en 2027.

La triade nucléaire a payé les factures


La principale raison de l’obsolescence avancée de la triade américaine n’est pas
un secret : durant les années qui ont suivi la fin de la Guerre froide, le DoD a utilisé
le levier nucléaire pour régler les factures. Il a reporté les programmes de renouvel-
lement des moyens de la triade pour réduire ses dépenses ou réallouer les crédits
économisés au profit d’autres forces. Chaque composante de la triade doit désormais
être modernisée – simultanément – sans plus tarder. Comme le fait savoir le Govern-
ment Accountability Office du Congrès, « en raison du report à répétition de la régé-
nération de la triade nucléaire, il y a désormais peu ou pas de marge de manœuvre
pour retarder encore les programmes de modernisation nucléaire des États-Unis et
de mise à niveau de l’infrastructure des armes nucléaires sans nuire à la dissuasion
de la nation ».27
La bonne nouvelle est que le Congrès et le DoD s’accordent sur le fait que la
triade doit être modernisée. Ce projet est même l’une des priorités bipartisanes en
matière de défense les plus durables. Depuis que le DoD a initié des programmes
de modernisation il y a environ 10 ans, la plupart des administrations – quelle que
soit leur appartenance politique – a confirmé la nécessité de les mener à bien. Au
fil des prochaines années, l’USAF amorcera le remplacement des B-2 Spirit par les
bombardiers furtifs modernes B-21 Raider avec la volonté d’en déployer a minima
100 exemplaires. Afin de s’assurer que les B-52 restent crédibles opérationnellement
jusqu’au moins 2060, ces avions anciens se verront équipés de nouveaux moteurs,
d’un radar à balayage électronique actif (AESA28), d’une avionique et de systèmes
de communication améliorés. Ils réceptionneront aussi de nouvelles armes de longue

25. SSBN : Sub-Surface Ballistic Nuclear.


26. MIRV : Multiple Independently targeted Reentry Vehicle.
27. « Nuclear Triad: DOD and DOE Face Challenges Mitigating Risks to U.S. Deterrence Efforts »,
site officiel du Government Accountability Office (GAO), 05/2021, p. 2.
28. AESA : Active Electronically Scanned Array.

146
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

portée à capacité nucléaire (LRSO29) développées pour pénétrer des environnements


contestés30. Dans le même temps, le programme Sentinel de l’USAF doit permettre
le remplacement des Minuteman III datant des années 1970, des silos, des infrastruc-
tures de lancement et des systèmes de commandement et de contrôle. Enfin, l’US
Navy modernisera la composante océanique de la triade grâce à l’arrivée de nou-
veaux SSBN de la classe Columbia d’ici 2030.
Le respect du calendrier de ces programmes est essentiel. Autrement, la crédi-
bilité de la triade américaine sera de plus en plus affaiblie. Pour autant, moderniser
la triade sans accroître sa capacité ne suffira pas à disposer d’une force en mesure
de dissuader deux compétiteurs nucléaires pairs – comme le suggère pourtant la
Strategic Posture Commission. Si l’augmentation de la taille de la triade impliquerait
un certain coût, il existe une option viable pour atteindre cet objectif : acquérir un
nombre plus important de bombardiers B-21 à capacité duale. De fait, par rapport
aux ICBM et aux SSBN, les Raider sont les seuls moyens véritablement polyvalents
qui peuvent basculer entre opérations nucléaires et conventionnelles et satisfaire les
demandes des chefs militaires américains. Cette capacité « deux en un » ferait des
B-21 la solution la plus rentable pour renforcer du même coup la dissuasion nu-
cléaire et conventionnelle.

Le B-21 : un levier de dissuasion accessible pour un monde multipolaire


En janvier 2024, William LaPlante (Dr.), Under Secretary of Defense for Ac-
quisition and Sustainment, a annoncé avoir autorisé la production du B-21 à faible
cadence « du fait des résultats obtenus lors des essais au sol et en vol et des plans
matures pour la fabrication du nouveau bombardier »31. L’un des aspects les plus
importants à comprendre dans le développement du B-21 est que l’USAF l’envisage
comme l’élément central d’une famille de systèmes de frappe longue portée. Cet
ensemble comprendra probablement des véhicules aériens sans pilote équipés de
capteurs, de moyens de guerre électromagnétique et d’autres systèmes de mission
qui, combinés, permettront aux forces américaines engagées dans un conflit avec
des puissances équivalentes de pouvoir frapper n’importe quelle cible sur de lon-
gues distances32. Cette capacité à neutraliser un grand nombre d’objectifs – 100 000
points d’impact potentiels voire plus — dans des environnements très contestés est
un paramètre essentiel pour dissuader et vaincre une agression chinoise ou russe.

29. LRSO : Long-Range standoff Weapon.


30. « RTX delivers first B-52 AESA radar to Boeing », RTX, 12/09/2023.
31. Z. Rosenberg, « Northrop Grumman B-21 enters low-rate initial production », Janes, 24/01/2024.
32. Le B-21 sera la base « d’une plus grande famille de systèmes qui fourniront des capacités d’intelli-
gence, de surveillance et de reconnaissance, d’attaque électronique et de réseau multi-domaines » pour
les frappes pénétrantes ; « B-21 Raider », site officiel de l’US Air Force. Ce système de frappe à longue
portée comprendra également des munitions modernes avec des technologies de faible observabilité
et d’autres capacités pour s’assurer qu’elles puissent pénétrer les défenses aériennes et antimissiles
avancées.

147
Une dissuasion efficace pour un monde multipolaire : le bombardier B-21

Le B-21 fournira une masse d’aéronefs à un prix abordable pour empêcher un


fait accompli chinois ou russe
Vaincre une opération militaire chinoise ou russe menant à un « fait accompli »
est le principal défi souligné par la National Defense Strategy. En 2021, selon le
sous-secrétaire à la Défense Colin Kahl, les forces conjointes américaines devaient
disposer d’une capacité crédible d’empêcher « les scénarios de type fait accompli
rapide que, nous le savons, des adversaires potentiels envisagent, de sorte qu’ils ne
puissent pas enclencher un mouvement brusque vers nos partenaires et alliés sans
croire au préalable que les États-Unis ne répondront pas présents »33. Il s’agit d’une
exigence beaucoup plus ambitieuse en termes de dimensionnement et de structura-
tion des forces que celle calquée sur Tempête du désert et que le DoD adopta après
la Guerre froide.
En 2022, le secrétaire de l’USAF Frank Kendall reconnaissait que l’armée de
l’air était écartelée pour satisfaire ces objectifs et les autres exigences de la stratégie
de défense, avec « un format capacitaire vieillissant et coûteux à maintenir, l’âge
moyen des aéronefs étant d’environ 30 ans et les taux de disponibilité opérationnelle
inférieurs à ceux que nous souhaitons »34. Il a également fixé sept impératifs opéra-
tionnels pour combler les lacunes observées et accroître les moyens « pour lesquels
le département de l’Air Force doit investir pour protéger la capacité des États-Unis
à dissuader les conflits et à projeter de la puissance pour répondre à l’irruption
des défis »35. Le sixième impératif est relatif à la mise en service d’une famille de
systèmes de frappe globale dont le bombardier furtif B-21 représenterait le cœur.
Cet ensemble de systèmes – comprenant les munitions pour pénétrer les IADS et les
aéronefs sans pilote équipés, entre autres, de senseurs – fournira à un prix abordable
la masse nécessaire pour contrer dans les meilleurs délais une invasion de Taïwan
par la Chine ou des Pays baltes par la Russie36.

33. « Concept of Integrated Deterrence Will Be Key to National Defense Strategy, DOD Official
Says », site officiel du département de la Défense, 08/12/2021.
34. Secretary of the Air Force Public Affairs, « Kendall details ‘Seven Operational Imperatives’ & how
they forge the Future Force », site officiel de l’US Air Force, 03/03/2022.
35. « Department of the Air Force Operational Imperatives », site officiel de l’US Air Force, 2023.
36. D’autres éléments centraux dans l’élaboration de la future force aérienne comprennent la famille
de systèmes prévue pour le NGAD (Next Generation Air Dominance), le CCA (Collaborative Combat
Aircraft) pour les Counter-Air Operations, des munitions à moindre coût qui peuvent être détenues
selon les besoins requis pour les conflits entre pairs et des capacités pour permettre de dérouler les kill
chains air-air et air-sol à longue portée.

148
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

Une illustration d’artiste d’un B-21 Raider de l’USAF en mission escorté par des aéronefs sans pilote.
Source : « What Could Be Part of the B-21 ‘Family of Systems’? New Report Offers Some Insight »,
Air & Space Forces Magazine, 08/02/2022.

L’USAF emploie l’expression « masse abordable » pour décrire une force ca-
pable dans le futur de projeter sur de longues distances une densité suffisante de
capteurs et d’armements pour produire des effets décisifs sur les cibles les plus
difficiles à atteindre dans le cadre d’un conflit entre puissances équivalentes. Cette
force doit être « abordable », c’est-à-dire dans l’enveloppe des moyens financiers et
budgétaires limités de l’USAF tout en offrant assez de capacités de frappe à longue
portée modernes pour empêcher un fait accompli. Elle doit pouvoir neutraliser les
forces essentielles aux opérations offensives d’une puissance paire. Ce peut être les
défenses aériennes côtières longue portée de l’Armée populaire de libération (APL),
les groupes d’action de surface disposés autour de Taïwan pour couvrir les attaques
chinoises et les bases aériennes d’où ses chasseurs décollent.
Pour défaire un assaut de Pékin contre Taipei ou une invasion d’un ou plusieurs
États baltes par la Russie, les forces aériennes alliées devront frapper au moins 100
000 points d’impact potentiels sur de longues distances. Il s’agit d’une estimation
­minimale : en 1991, lors de Tempête du désert, les forces aériennes américaines avaient
mené à elles seules près de 40 000 frappes dans un espace géographique beaucoup
plus petit. Des avions furtifs seront aussi indispensables pour opérer dans des zones
d’affrontements non-permissives tout au long de ce type de conflit. Cette configuration
représente un changement majeur par rapport aux conflits qu’ont connu les capacités
aériennes américaines depuis la Guerre froide. Elles étaient alors en mesure d’établir

149
Une dissuasion efficace pour un monde multipolaire : le bombardier B-21

rapidement leur suprématie aérienne et maritime sur un théâtre et d’ouvrir la voie aux
forces non-furtives qui combattaient avec un niveau de risque acceptable.
En outre, certaines cibles critiques (comme les plateformes mobiles de type trac-
teur-érecteur-lanceur (TEL) ou les armes antisatellites) pour vaincre une offensive
chinoise ou russe pourraient être situées dans la profondeur du dispositif adverse. Là
aussi, seuls les bombardiers furtifs B-21 – et B-2, tant qu’ils sont en service – auront
la portée, le niveau de survivabilité, la persistance et les charges utiles nécessaires
pour les atteindre malgré l’immensité géographique de la zone d’opérations. L’inté-
rêt de mener des attaques dans les parties lointaines des territoires ennemis est une
décision politique. Cependant, ne pas développer cette capacité éliminera de fait
cette option et une opportunité décisive pour dissuader l’agression.

Conçu pour fournir une masse d’aéronefs à un prix abordable


Cette « abordabilité » est un critère essentiel pour les prochaines générations de
matériels qui doivent être acquis en nombre suffisant pour défaire un fait accompli
chinois ou russe. C’est la raison pour laquelle l’USAF a choisi de concevoir le Raider
selon une approche en famille de systèmes. Celle-ci offrirait la possibilité de décharger
le B-21 de certaines capacités indispensables pour bâtir des kill chains en se reposant
sur d’autres aéronefs sans pilote à bord qui composent cette famille de systèmes. En
distribuant les fonctionnalités, le coût du bombardier est réduit et la place libérée sur le
Raider peut être utilisée pour embarquer des charges utiles plus importantes.
Adopter une approche de famille de systèmes augmente également la survivabi-
lité et la létalité des opérations de frappe longue portée de l’USAF. Des avantages
évidents accompagnent la conception du B-21 : une furtivité sous tous les angles
et sur une large bande grâce à ses formes élaborées, des revêtements extérieurs qui
absorbent les émissions radar, un poste de pilotage équipé de moyens de fusion de
l’information et des outils intelligents de planification de mission qui aident l’équi-
page à éviter les menaces élevées.
Cette capacité de survie du Raider sera en outre améliorée par les associations
entre le bombardier et les autres plateformes. Elles poseront un problème défensif
beaucoup plus important à l’adversaire. Au lieu de se concentrer seulement sur la
recherche et le suivi des B-21 qui pénètrent son dispositif, l’ennemi devra identifier
toute la force d’attaque qui pourrait comprendre de multiples aéronefs habités et sans
pilote à bord, des brouilleurs mais aussi d’autres systèmes qui composent l’arse-
nal de frappe de l’USAF. La capacité d’un adversaire à hiérarchiser les menaces se
complexifiera et l’obligera à mobiliser ses défenses contre des leurres ou d’autres
systèmes de faible valeur plutôt qu’à l’encontre des B-21.

150
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

Les capacités uniques des B-21 renforceront la dissuasion


Les B-21 renforceront la dissuasion en limitant la possibilité d’un adversaire
pair d’utiliser sa profondeur stratégique. Elle ne pourra servir de sanctuaire où ses
moyens de projection de puissance à longue portée seraient positionnés. Grâce à sa
portée et à ses caractéristiques furtives inégalées, les Raider feront peser un risque
sur les cibles mobiles et de grande valeur situées à l’intérieur du territoire chinois ou
russe et, si besoin, sans s’appuyer sur un soutien C2ISR37 susceptible de faire l’objet
de contre-mesures. Aucun autre système de frappe américain existant ou planifié ne
fournira une capacité de ciblage dynamique à une échelle ou à un rythme similaire
dans des environnements opérationnels très contestés.

Éliminer les « sanctuaires » opérationnels générés par les outils de contre-­


mesures aux frappes de précision
La Chine et la Russie ont déployé un large éventail de contre-mesures actives et
passives pour compenser l’avantage des États-Unis en matière de frappe de préci-
sion. Les contre-mesures passives – la répartition de capacités militaires de haute
valeur dans des zones protégées par des IADS modernes ou la mobilisation des lan-
ceurs de missiles balistiques en cas d’attaque – et les systèmes de défense active des-
tinés à perturber les réseaux C2ISR doivent entraver les kill chains (find, fix, track,
target, engage, assess – F2T2EA) des forces américaines. La faculté à dérouler ces
boucles contre des cibles ennemies de haute valeur sans avoir obtenu au préalable la
domination dans les milieux d’opérations est un paramètre essentiel à la crédibilité
de la dissuasion américaine. C’est d’ailleurs une exigence que l’on retrouve dans le
programme du B-21.
Lorsque les Raider se déploieront à grand échelle dans l’arsenal américain, au-
cune autre capacité américaine de frappe de précision n’égalera sa faculté à pénétrer
profondément des zones contestées pour neutraliser à chaque sortie des dizaines de
cibles mobiles de grande valeur. En comparaison, les chasseurs emportent moins
d’armement pour un rayon d’action généralement compris entre 650 à 700 mn (1 200
à 1 300 km) – voire moins. Dans les meilleurs scénarios, les avions américains et
alliés opérant depuis des bases dans le Pacifique pourraient atteindre des objectifs
situés le long des côtes chinoises mais seraient incapables d’attaquer ceux situés à
des centaines de kilomètres à l’intérieur des terres.
D’autres plateformes d’attaque, comme les porte-avions de l’US Navy, devraient
se tenir entre 1 000 et 1 500 mn (1 800 à 2 800 km) des côtes chinoises afin de réduire
le risque d’être frappées par les missiles antinavires chinois. Ces distances dépassent
largement le rayon d’action de la chasse embarquée et limiteraient considérablement
sa capacité à frapper les unités de l’APL dans le détroit de Taïwan. En outre, une
part importante de ces avions devrait se consacrer aux opérations de combat aérien

37. C2ISR : Command and Control, Intelligence, Surveillance and Reconnaissance.

151
Une dissuasion efficace pour un monde multipolaire : le bombardier B-21

extérieur (Outer Air Battle38) pour assurer la défense du groupe aéronaval contre les
bombardiers chinois et leurs missiles de croisière antinavires de longue portée.

Une capacité inégalée à pénétrer les zones couvertes par un IADS avancé
Les B-21 sont également conçus avec un contrôle de signature à large bande et
sous tous les angles afin d’atténuer considérablement les probabilités de détection et
de suivi par les réseaux de capteurs multispectraux ennemis. Le Raider est ainsi un
bombardier à la pointe de la modernité : son faible degré d’observabilité est beaucoup
plus sophistiqué que ceux des premiers avions furtifs qui évitaient la détection à l’aide
de leurs seules formes en arête et de leurs revêtements absorbants les émissions radar.
Aujourd’hui, la plupart des chasseurs furtifs a une signature frontale optimisée pour
déjouer les radars terrestres et aéroportés opérant dans une partie étroite du spectre
électromagnétique (SEM). À l’inverse, le profil en aile volante du B-21 lui confère une
faible observabilité à 360° sur une partie beaucoup plus large du SEM.

Le Raider lors de sa cérémonie de présentation le 2 décembre 2022 à Palmdale (Californie).


Source : « B-21 Raider – Fact Sheets », site officiel de l’US Air Force.

Le Raider dispose également de matériaux d’absorption des émissions radar de


nouvelle génération. Il présente aussi une puissance de calcul plus performante, la
possibilité de fusionner automatiquement les informations issues de capteurs diffé-
rents et un logiciel d’optimisation des trajectoires de vol afin d’éviter les menaces.
38. L’Outer Air Battle (« Bataille aérienne extérieure ») est un concept développé durant la Guerre
froide afin de contrer les offensives armées soviétiques contre les forces navales américaines et,
notamment, les groupes aéronavales (Carrier Battle Groupe).

152
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

Selon le secrétaire à la Défense Lloyd Austin, sous l’effet combiné de ses caractéris-
tiques, « même les systèmes de défense aérienne les plus sophistiqués auront du mal
à détecter un B-21 dans le ciel »39.

Une capacité inégalée pour engager des cibles mobiles à grande échelle
Avec un arsenal aujourd’hui limité, l’USAF ne peut aligner suffisamment de ca-
pacités pour détruire un grand nombre de cibles mobiles. C’est pourquoi le secrétaire
Frank Kendall a fait de la neutralisation d’objectifs mobiles terrestres et maritimes
l’un de ses impératifs opérationnels40.
Plusieurs sources au sein de l’USAF indiquent que jusqu’à 90 % des cibles à atta-
quer seront mobiles dans le cadre d’une campagne pour repousser une tentative de fait
accompli par une puissance équivalente41. La Chine s’appuiera sur ses forces d’action
navale, ses navires amphibies et ses TEL pour attaquer Taïwan. De même, une force
russe qui franchirait la frontière orientale de l’OTAN serait en grande partie composée
d’artillerie mobile, de véhicules lance-roquettes, de blindés et d’autres capacités de tir
groupé. Ce sont des objectifs difficiles à atteindre avec un haut degré de précision. Leur
mobilité augmente le besoin des forces américaines et alliées en informations en temps
réel afin de connaître la position de milliers de points d’impact potentiels.
Face à ces cibles dynamiques, les B-21 proposent des avantages significatifs sur
d’autres lanceurs standoff. Même à des vitesses hypersoniques, le temps nécessaire
pour que les missiles de croisière parcourent plusieurs centaines de kilomètres après
leur lancement d’une plateforme de frappe de surface ou aéroportée laisse une oppor-
tunité à l’adversaire de détecter l’attaque puis de déplacer les systèmes qui semblent
être les cibles probables des missiles. Or, à la différence des avions non-furtifs, les
B-2 et les B-21 peuvent éviter la détection dans les zones défendues, faire durer leur
vol pour localiser les cibles mobiles ou en mouvement et attaquer celles-ci – avec ou
sans aides extérieures. Ces bombardiers pénétrants permettent de concentrer dans les
meilleurs délais une masse offensive dont l’allonge est suffisante pour frapper des
cibles en mouvement, mobiles et relocalisés. Ils possèdent la réactivité nécessaire
pour repousser un assaut chinois ou russe dans les temps qui leur sont impartis. Les
Raider incarnent donc la pièce maîtresse de l’Air Force pour remplir sa mission de
frappe mondiale.

39. « The B-21 Raider, the Air Forceʼs new nuclear stealth bomber, takes flight for first time », CBS
News, 10/11/2023.
40. L. Blinde, « Air Force releases OI #4 RFI [Request for Information] », Intelligence Community
News, 31/01/2022.
41. C. Buckley (Colonel, US Air Force Chief of Weapons Development & Requirements), « The End of
the Kill Chain: The Weapons We Need to Arm the Air Force the Nation Needs », Briefing to Weapons
Pitch Day Conference, 06/2022, Slide n°4.

153
Une dissuasion efficace pour un monde multipolaire : le bombardier B-21

Améliorer la résilience des kill chains américaines à longue portée dans des
­environnements très contestés
L’amélioration de la résilience des kill chains à longue portée de l’USAF est un
autre impératif de la future force. Le maintien d’un outil de dissuasion nucléaire et
conventionnelle crédible dépendra de l’aptitude de l’armée de l’air américaine à bâ-
tir des milliers de kill chains en quelques centaines d’heures. Cette aptitude reposera
sur les capacités de frappe à longue portée pouvant trouver et engager des cibles
malgré les efforts chinois ou russes pour perturber les réseaux C2ISR américains.
Les armes conventionnelles et nucléaires en standoff fonctionnent avec des liai-
sons de données qui échangent des correctifs sur les positions de leurs cibles durant
leur période de croisière sous réserve que les réseaux dont elles dépendent disposent
d’un degré de connectivité suffisant. À l’inverse, les équipages du B-21 peuvent
mettre à jour ou modifier eux-mêmes l’ordre du ciblage en vol en se passant des
systèmes C2ISR. Même à l’ère de la guerre par drones, l’intérêt demeure de s’ap-
puyer sur des équipages pour déterminer les priorités opérationnelles au cours de
la mission sans passer par des opérateurs dans les états-majors éloignés. Dans des
environnements où les communications sont impossibles, seuls les pilotes humains
auront la capacité de décider s’ils doivent lancer ou annuler une frappe convention-
nelle ou nucléaire en fonction des priorités de la mission et des règles d’engagement.
En résumé, l’USAF ne dispose pas aujourd’hui de suffisamment d’appareils de
combat à long rayon d’action emportant une charge utile suffisante et une furtivité
large bande et tout angle pour mener des opérations décisives à grande échelle dans
des environnements très contestés. Actuellement, seuls les B-2 peuvent répondre à
ces exigences avec un degré de risque acceptable. Dans l’optique d’un conflit entre
puissances équivalentes, les besoins opérationnels associés aux bombardiers péné-
trants dépasseront clairement ce que 19 Spirit peuvent accomplir. La solution à ce
problème est dès à présent disponible : les bombardiers B-21 Raider de prochaine
génération. Le DoD doit en acquérir un nombre suffisant pour dissuader et répondre
de manière crédible aux agressions sur plusieurs théâtres.

Conclusion : vers la dissuasion de deux guerres


Lors des 25 années qui ont suivi la fin de la Guerre froide, le maintien d’un mo-
dèle d’armée capable de mener deux conflits simultanément était considéré comme
une condition essentielle pour la défense américaine. Le DoD a abandonné cette
règle en 2018. À la place, il favorise un format d’armées permettant de s’engager
dans un seul conflit face à un adversaire de même puissance tout en dissuadant un
second agresseur de moindre importance – comme la Corée du Nord ou l’Iran. Ce
choix repose sur la conviction du DoD qu’il ne peut plus se permettre d’augmenter la
taille de ses différents services pour atteindre un volume de forces taillé pour mener
des guerres sur deux théâtres différents.

154
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

Revenir au modèle des deux guerres ne se fera pas sans frais. Pourtant, ne pas
y parvenir conduirait à augmenter considérablement les risques et les coûts des
défaillances opérationnelles. C’est pourquoi il est essentiel que le DoD porte sa
priorité sur les capacités les plus rentables – qu’importe le service considéré. Elles
doivent potentiellement dissuader les agresseurs opportunistes tout en limitant le
coût d’un format prévu pour mener deux guerres. Le DoD dans son ensemble doit
détenir les moyens de mener deux guerres. Chaque service n’a pas besoin de pouvoir
le faire tout seul.
Pour déterminer les tailles et combinaisons capacitaires adéquates pour une telle
force, il est nécessaire de s’informer sur la nature des conflits potentiels entre des
puissances équivalentes. Puisqu’un conflit majeur avec la Chine dans l’Indopaci-
fique se tiendra d’abord sur mer, dans les airs, dans l’espace extra-atmosphérique
et dans le cyberespace, les départements de l’Air Force et de la Navy devraient être
formatés selon cette hypothèse. Et puisqu’une opération d’ampleur pour défendre
l’OTAN contre une agression russe prendrait surtout place dans les milieux terrestre,
aérien, spatial et le cyberespace, elle doit incarner le type de menace à laquelle les
départements de l’Army et de l’Air Force doivent se préparer.
Cela signifie que la menace chinoise et russe s’avère structurante pour dimen-
sionner l’USAF. Elle seule peut répondre à des milliers de kilomètres et mener une
­offensive sur ces deux théâtres dans les premières heures d’un conflit. La réactivité des
forces sera un élément crucial puisque les stratégies de fait accompli russes et chinoises
peuvent atteindre leurs points décisifs en quelques jours. Cette temporalité n’est pas
compatible avec les semaines requises par les forces terrestres et navales américaines
pour se déployer en nombre à partir de leurs bases et s’engager dans le combat.
Seuls les bombardiers de l’USAF disposent d’une portée suffisante pour conduire
des missions d’attaque depuis le continent américain et revenir, ou bien se régénérer
sur des postes avancés pour effectuer plus de sorties. En outre, ils peuvent rapidement
passer d’un théâtre ou d’une mission à une autre afin de répondre aux évolutions des
besoins opérationnels – y compris pour dissuader les attaques nucléaires. Contraire-
ment aux deux autres composantes de la triade, les bombardiers stratégiques offrent
des options pour « accroître » la taille de la force de dissuasion nucléaire des États-
Unis, en quelques heures, si besoin. De par leur flexibilité opérationnelle inégalée,
les bombardiers de l’USAF seraient l’un des moyens les plus rentables du DoD pour
dissuader l’agression de pairs sur plusieurs théâtres.

Dimensionner la force des bombardiers américains pour un monde multipolaire


Le dimensionnement de la force de bombardement américaine répondant à l’exi-
gence des deux guerres atténue le risque qu’une deuxième crise régionale dégénère
en conflit avec la Chine ou la Russie. D’autant que ce dernier pourrait avoir des
conséquences existentielles pour les États-Unis et leurs alliés. Le département de
la Défense devrait également calibrer sa force de bombardement afin de pouvoir
dissuader deux adversaires nucléaires. De fait, les menaces nucléaires auxquelles les

155
Une dissuasion efficace pour un monde multipolaire : le bombardier B-21

États-Unis sont confrontés dépassent le potentiel de dissuasion de l’actuelle triade


américaine. Le DoD prévoit en effet que la Chine « aura plus de 1 000 ogives nu-
cléaires opérationnelles d’ici 2030 » tandis que la Russie n’a jamais cessé de moder-
niser ses forces stratégiques après la Guerre froide42. Moscou conserve également un
arsenal d’au moins 2 000 systèmes nucléaires de courte portée qui ne tombent pas
sous le coup du traité New START. Ces armes seraient probablement utilisées par
les forces russes si elles décidaient de concrétiser ses récentes menaces de frappes
nucléaires brandies par le Kremlin contre l’OTAN.
L’acquisition d’au moins 200 B-21 serait une étape importante vers l’élaboration
d’une force conjointe capable de dissuader les agressions chinoises et russes. Le
Global Strike Command de l’USAF a estimé qu’un total de 225 bombardiers – dont
76 B-52 – serait nécessaire pour remplir ses missions de dissuasion nucléaire et de
combat dans un conflit contre une puissance équivalente43. Si ce format constituerait
une amélioration significative par rapport au niveau de la force actuelle, plusieurs
études indépendantes qui n’étaient pas entravées par les exigences de réduction du
budget de la Défense ont recommandé de rebâtir une force encore plus grande de
bombardiers pour se prémunir d’un conflit entre pairs. D’après une analyse com-
mandée par le Congrès des États-Unis, l’USAF devrait disposer d’au moins 24 es-
cadrons de bombardement (383 bombardiers au total) pour aligner une force en me-
sure d’agir dans deux conflits entre puissances équivalentes44. Un chiffre similaire
est donné dans plusieurs autres études de think tanks indépendants ou d’officiers
­généraux de l’USAF à la retraite. Il correspond selon eux au meilleur format pour ré-
pondre aux exigences opérationnelles et aux besoins de la dissuasion dans un monde
multipolaire45.
Il convient de souligner que même si les scénarios de conflit et les hypothèses
opérationnelles qui sous-tendent ces évaluations ne sont pas les mêmes, ces études
concluent toutes que l’inventaire des bombardiers de l’USAF devrait être nettement
augmenté et mieux préparé à intervenir dans des environnements très contestés. Pour

42. « Military and Security Developments Involving the People’s Republic of China 2023 », site offi-
ciel du département de la Défense, 10/2023, p. viii.
43. En 2020, le chef d’état-major de l’USAF, le général David Goldfein, a déclaré devant le Congrès
que « notre évaluation – et elle a été appuyée par d’autres évaluations indépendantes – qu’une force
à risque modéré serait composée de 220 bombardiers, dont 145 seraient des B-21 ». Le commen-
taire du général Goldfein provient de l’enregistrement d’une audience de l’US Senate Armed Services
Committee ; « Posture of the Department of the Air Force », US Senate Committee on Armed Services,
03/03/2020. La dissuasion nucléaire est une exigence supplémentaire pour l’USAF ce qui implique que
certains de ses bombardiers stratégiques peuvent être retenus aux États-Unis et ne pas être déployés
dans le cadre d’un conflit conventionnel.
44. L’étude indépendante recommande que l’USAF mette en œuvre 383 bombardiers – soit 20 B-2, 75
B-52H et 288 B-21 – qui permettraient de pouvoir disposer de 266 plateformes immédiatement prêtes
pour s’engager dans un combat ; d’après M. Gunzinger et al., « An Air Force for an Era of Great Power
Competition », Center for Strategic and Budgetary Assessments, 2019.
45. « U.S. Air Force Aircraft Inventory Study Executive Summary », Air Force Mag, 2019 ; D. A.
Deptula, D. A. Birkey, « Building the Future Bomber Force America Needs: The Bomber Re-Vector »,
Mitchell Institute for Aerospace Studies, 09/2018 ; M. R. Moeller, « U.S. Bomber Force: Sized to
Sustain an Asymmetric Advantage for America », Mitchell Institute for Aerospace Studies, 2015.

156
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

mettre en perspective leurs recommandations, le nombre de bombardiers qu’elles


proposent reste toujours moins important que celui dont l’USAF disposait durant la
Guerre froide pour dissuader un adversaire unique.

Il n’y a pas de temps à perdre


Les bombardiers offrent des options pour de nombreuses missions – dont celles
de frappe à l’échelle planétaire – qu’aucune autre capacité de l’arsenal militaire amé-
ricain n’est en mesure de fournir. Ces options ne seront pas disponibles si le DoD
ne parvient pas à augmenter son volume de bombardiers au cours de la prochaine
décennie en acquérant suffisamment de B-21. La future force de bombardement doit
être dimensionnée pour dissuader et répondre de manière décisive, d’une part, à
l’agression chinoise et, d’autre part, à une deuxième menace dans un autre théâtre,
tout en assurant la dissuasion contre les attaques nucléaires. Cet arsenal devrait com-
prendre au moins 200 B-21, moyen le plus rentable d’accroître rapidement l’aptitude
de l’armée américaine à décourager les menaces conventionnelles et nucléaires. Les
autres solutions pour renforcer la triade – l’augmentation du nombre d’ICBM de
l’USAF ou l’acquisition de SNLE de la classe Columbia supplémentaires dans les
années 2040 – ne permettront pas de consolider la dissuasion américaine durant la
prochaine décennie alors que la menace d’agression par des puissances équivalentes
pourrait atteindre un nouveau sommet.
A contrario, les B-21 pourraient conduire des vols quotidiens, répondre aux sol-
licitations opérationnelles à l’échelle mondiale ou être placés en alerte nucléaire en
cas de crise. Aucune autre solution de rechange n’offre l’avantage de la dualité ou
n’a le même potentiel d’action pour faire face à l’incertitude qui s’étend sur tout le
spectre des conflits. Comme l’a récemment expliqué le sénateur américain Mitch
McConnell : « Allons-nous donner à ceux qui désirent notre leadership une raison
supplémentaire de se demander s’il est bien sur le déclin, ou allons-nous investir
pour assurer la crédibilité qui sous-tend notre mode de vie ? »46 C’est la question
clé à laquelle les États-Unis sont maintenant confrontés et pour laquelle une force
robuste de B-21 Raider constitue une partie de la réponse.

46. « McConnell: Senate Faces Test of American Leadership », The Newsroom, 11/02/2024.

157
158
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

La composante nucléaire aéroportée


de l’OTAN

André Dumoulin

André Dumoulin est professeur honoraire politiste à l’Université de Liège,


Faculté de Droit, Science politique et Criminologie. Il est également attaché de
recherche associé au Collège de Défense de l’École royale militaire (Bruxelles).

La stratégie de l’Alliance atlantique a toujours fonctionné autour du binôme


constitué par les composantes nucléaire et conventionnelle. Dans les années cin-
quante, l’usage éventuel de la composante nucléaire est guidé par la doctrine des
représailles massives1 décrit dans le MC 48 (1954). La dimension stratégique et ul-
traconfidentielle des objectifs sélectionnés entraîne des restrictions sur le partage de
l’information. Selon ce document, « le commandant suprême des forces alliées en
Europe (SACEUR) n’a aucun droit d’informer les dirigeants européens de la partie
nucléaire de ses projets de campagne, ni des cibles choisies, ni de la cadence éven-
tuelle des tirs »2.
Dans les années suivantes, les États-Unis signèrent des accords bilatéraux avec le
Royaume-Uni, la France et son protectorat marocain, la Grèce, l’Italie et l’Allemagne
pour qu’ils accueillent sur leur territoire des bombardiers américains B-36, B-47, B-50
ou B-52. Ces avions pouvaient mener des frappes nucléaires contre des agglomérations
ou contre des objectifs économiques situés à l’Est du Rideau de fer. Par la suite, Was-
1. Le doctrine de Massive Retaliation impliquait de répondre par des frappes nucléaires massives in-
tercontinentales à une offensive soviétique victorieuse en Europe au moyen de forces conventionnelles.
Pour une histoire des charges nucléaires américaines, cf. C. Hansen, U.S. Nuclear Weapons. The Secret
History, New York, Aerofax et Oron Books, 1988. Pour une histoire de l’introduction des armes nu-
cléaires américaines en France, confer O. Pottier, Les bases américaines en France (1950-1967), Paris,
L’Harmattan, 2003.
2. F. David, « La genèse doctrinale du nucléaire tactique », dans T. Meszaros (dir.), Repenser les stra-
tégies nucléaires. Continuités et ruptures, Bruxelles, Peter Lang, 2019, p. 231.

159
La composante nucléaire aéroportée de l’OTAN

hington fournit également à ses alliés – notamment à la France – des avions de chasse
F-84G Thunderjet et F-100D Super Sabre capables d’emporter des bombes nucléaires
à gravité tirées à basse altitude. Ces armes restaient sous le contrôle américain via le
principe de la « double clef » qui permettait aux États-Unis de conserver leur autono-
mie de décision et de ne pas être liés par des engagements régionaux.

Un F-100 de l’USAF largue une bombe nucléaire d’essai.


Source : « North American F-100D drops a dummy nuclear bomb », Wikimedia Commons.

Dans les années soixante, la doctrine évolue vers la Flexible Response3. Deux
modèles en sont proposés successivement. Dans le premier (MC 14/3 de 1967), un
emploi circonspect et rationnel du nucléaire, à des fins d’interdiction du champ de
bataille, est valorisé. Il s’agit de tenter de contrôler l’escalade en frappant initiale-
ment des objectifs purement militaires avec des armes nucléaires tactiques (ANT)

3. La riposte flexible implique de la part de son auteur « une volonté de modération, qu’il […] mani-
feste d’abord par sa retenue politique se gardant d’engagements inconsidérés envers des alliés agités ;
ensuite par une stricte pondération de ses forces militaires sur les théâtres d’opérations » ; cité dans
L. Poirier, Des stratégies nucléaires, Hachette, Paris, 1977, p. 95. Cette stratégie de guerre limitée fut
rendue possible par l’apparition technique des armes nucléaires tactiques, leur monopole étant, à ce
moment, dans les mains des États-Unis.

160
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

selon une logique sélective ou démonstrative. Dans le second modèle (MC 48/3
de 1969), les forces conventionnelles équipées d’armements classiques doivent être
engagées rapidement, pour ralentir ou arrêter une offensive soviétique, avant d’envi-
sager un possible usage nucléaire d’ordre tactique.
Durant la Guerre froide, l’objectif des alliés en général et des Américains en
particulier est d’assurer la solidarité entre les États membres de l’Alliance atlantique
dans le cadre du containment de la menace communiste. C’est aussi de garantir la
non-prolifération nucléaire en Europe par consultation et enculturation des alliés via
le Groupe des plans nucléaires (GPN) fondé dès 1966. C’est enfin autoriser certains
pays à disposer de la double clef4 pour des systèmes d’armes nucléaires américains
déployés en Europe (cf. tableau 1).
Les doctrines font aussi l’objet de débats. Face à la possibilité extrême d’un
champ de bataille qui deviendrait le théâtre d’échanges de salves nucléaires5 – ren-
dues possibles par l’abondance des stocks – s’oppose par exemple la doctrine fran-
çaise qui préfère le coup de semonce ou l’ultime avertissement au service d’un usage
unique, spécifique et politique. À ces crispations doctrinales s’ajoutent enfin pen-
dant la Guerre froide les tensions politiques avec Bonn concernant l’usage potentiel
d’armes nucléaires tactiques américaines et françaises6 sur le territoire allemand7 et
en Centre-Europe8. Elles se prolongent tout au long des années 1980 avec la crise des
euromissiles9. Le dossier de la modernisation des ANT américaines (exemple : SNF
4. Les États-Unis conservent les codes d’activation des armes nucléaires, les alliés européens ont la
maîtrise de leurs vecteurs d’armes (veto national éventuel à leur emploi).
5. Le but était également de freiner l’emploi trop rapide du nucléaire américain en Europe en esca-
ladant les seuls « barreaux » conventionnels, orientation permettant de ne pas être entraîné dans une
conflit intercontinental stratégique avec l’Union soviétique. En d’autres termes, ne pas perdre New
York pour sauver Hambourg. Voir R. Lukic, Conflit et coopération dans les relations franco-améri-
caines, Montréal, Presses universitaires de l’Université Laval, 2009, pp. 51-53.
6. Missiles sol-sol Pluton puis Hadès « mort-nés » ; chasseurs-bombardiers Jaguar A, Mirage IIIE,
Super-Étendard et leurs bombes AN-52. Restent le Mirage 2000N ASMP (puis Rafale) et le Super-Éten-
dard ASMP (puis Rafale M) en mission préstratégique sortant du cadre étroit des armes tactiques pour
des raisons techniques, opérationnelles et doctrinales.
7. Cf. D. Cumin, J.-P. Joubert, L’Allemagne et le nucléaire, Paris, L’Harmattan, 2013.
8. Pour une analyse de l’histoire du nucléaire militaire français, cf. A. Dumoulin, La dissuasion. His-
toire du nucléaire militaire français, Histoire & Stratégie n°10, Areion, Paris, 04-06/2012.
9. Cf. M. Tatu, La bataille des euromissiles, Cahier n°29 de la Fondation pour les Études de défense
nationale, Paris, 3ème trimestre 1983. Les euromissiles pouvaient coupler les défenses américaines et
européennes dès lors que les systèmes nucléaires (Pershing-2 et GLCM Gryphon) étaient déployés
en Europe sous contrôle exclusif des États-Unis (clef unique). Les cibler pouvait engager une riposte
provenant des systèmes centraux américains. À l’inverse, les euromissiles pouvaient favoriser un dé-
couplage dès lors qu’ils étaient basés en Europe et pouvaient être engagés à partir du Vieux Continent
sans concerner le continent nord-américain et les risques de représailles soviétiques. Du point de vue du
Kremlin, les euromissiles américains répondant aux missiles de théâtre SS-20, SS-4 et SS-5 de l’Armée
rouge furent perçus comme une menace vu le peu de préavis, pouvant aboutir en réponse à un ciblage
européen mais aussi vers le commanditaire étasunien. Aussi, découplage ou couplage furent mis en
avant dans bien des débats à l’époque avec forts argumentaires techniques, stratégiques, politiques et
idéologiques (cf. D. Lutz, La guerre mondiale malgré nous ? La controverse des euromissiles, Paris,
La Découverte-Maspero, 1983 ; M. Manel, L’Europe face aux SS 20, Paris, Berger-Levrault/Boréal
Express, 1983).

161
La composante nucléaire aéroportée de l’OTAN

Tactical Air-to-Surface Missile) promettait aussi des échanges très animés, mais les
échanges font long feu du fait de la chute du mur de Berlin10.
On le voit, la présence des armes nucléaires américaines en Europe a réguliè-
rement suscité des positionnements diplomatiques, militaires et doctrinaux divers
voire antagonistes. De nos jours, la composante nucléaire aéroportée américaine
dans le cadre de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) continue
de faire l’objet de questionnements par ses membres face à l’évolution du paysage
géostratégique du Vieux Continent ou de la prégnance de certaines idéologies.
À partir de sources ouvertes, cet article se propose de faire la synthèse de l’évo-
lution historique de la composante nucléaire de l’Alliance atlantique et, plus particu-
lièrement, du GPN. Il aborde également les conséquences de l’irruption de nouveaux
défis opérationnels (menaces cybernétiques) ou géopolitiques (retour de la possibilité
d’une guerre de haute intensité avec l’annexion russe de la Crimée en 2014 et l’inva-
sion de l’Ukraine depuis 2022). Il évoque enfin l’hypothèse d’une nouvelle grammaire
nucléaire qui pourrait émerger entre la Russie et l’OTAN – certains des membres de
l’Organisation réaffirmant qu’elle est avant tout « une Alliance nucléaire » 11.

I. Une histoire de positionnements

Gérer la fin de la Guerre froide : les aspects nucléaires du document de Rome (1991)
À la fin de la Guerre froide, la signature du Traité FCE (1990) organise – tempo-
rairement – l’équilibre des forces conventionnelles en Europe en tentant de rendre
impossible toute attaque classique par surprise. L’OTAN s’engage dans le même
temps dans une redéfinition de sa doctrine de défense, provoquant également des
réflexions sur les armes nucléaires.
Dès 1988, l’adoption du terme « d’armes substratégiques » à la place « d’armes
tactiques »12 jugé trop impopulaire13, avait marqué le retour d’une forte politisation
de la stratégie nucléaire au sein de l’Alliance. Le lancement d’études sur les « Rôles,
missions et caractéristiques souhaitées pour les systèmes nucléaires de l’Alliance »14
entamées dès octobre 1989 accentue largement cette tendance.
En juillet 1990, dans la déclaration finale du sommet de Londres, l’Alliance (sans la
France) qualifie les armes nucléaires « d’armes du derniers recours » (Weapons of Last

10. Mécanisme prévu dans le cadre du document MC 70 de 1967. Voir A. Dumoulin, « Armes nu-
cléaires standoff. L’avènement des missiles de théâtre », Avianews international, 10/1990, p. 34 et
suivantes.
11. « « Poutine doit comprendre » que l’OTAN « est une alliance nucléaire », lance Le Drian », Le
Figaro, 16/05/2022.
12. À propos de la difficulté à définir les armes nucléaires dites « tactiques », cf. T. de Champchesnel,
« The Return of Tactical Nuclear Weapons? », Report n°105, IRSEM, 04/2023, pp. 17-30.
13. C. G. Fricaud-Chagnaud, J.-J. Patry, Mourir pour le roi de Prusse ? Choix politiques et défense de
la France, Paris, Publisud, 1994, p. 107.
14. B. Tertrais, L’arme nucléaire après la guerre froide, Paris, Économica, 1994, p. 119.

162
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

Resort)15 : « Le retrait total des forces soviétiques stationnées en Europe et l’exécution


d’un accord sur les forces conventionnelles en Europe (FCE) permettront aux Alliés
concernés de moins dépendre des armes nucléaires. [Ils] seront en mesure d’adopter,
dans une Europe transformée, une nouvelle stratégie de l’OTAN qui fasse véritable-
ment des forces nucléaires l’arme du dernier recours ». L’Alliance prend ainsi note
de la transformation fondamentale de la nature de l’Europe de l’après-Guerre froide16.
Ce réexamen approfondi conduit à la publication du nouveau Concept straté-
gique de l’Alliance, approuvé par les chefs d’État et de gouvernement lors de la réu-
nion du Conseil de l’Atlantique à Rome le 8 novembre 1991. En matière nucléaire,
le document reste prudent et confirme le maintien jugé nécessaire d’une combinai-
son appropriée entre forces nucléaires et conventionnelles basées en Europe. Bien
qu’il intègre la décision du président Bush en septembre 1991 de retrait unilatéral
des ANT sol-sol, sol-air et navalisées, puis celle du Comité des Plans nucléaires à
Taormina le mois suivant de réduire de moitié l’arsenal air-sol de théâtre17, ce texte
insiste sur l’importance de la dissuasion contre toute menace visant le territoire d’un
État membre de l’OTAN et sur la préservation de l’équilibre stratégique en Europe18.
De la même façon, le document précise au paragraphe 55 que « la garantie su-
prême de la sécurité des Alliés est assurée par les forces nucléaires stratégiques de
l’Alliance, en particulier celles des États-Unis ». Dans la lignée de la déclaration
d’Ottawa en 197419, il est mentionné que les forces nucléaires indépendantes du
Royaume-Uni et de la France contribuent à la dissuasion et à la sécurité globales
des Alliés, « même [si elles] remplissent un rôle de dissuasion qui leur est propre ».
Le paragraphe suivant (56) rappelle que « les forces nucléaires basées en Europe et
affectées à l’OTAN constituent un lien politique et militaire essentiel entre les Eu-
ropéens et les membres nord-américains de l’Alliance ». Cette solidarité s’exprime,
par exemple, dans la planification de la défense collective, dans le stationnement en
temps de paix de forces nucléaires sur leur territoire et dans les dispositifs de com-
mandement, de contrôle et de consultation associés. Pour l’ensemble de ces raisons,
« l’Alliance maintiendra des forces nucléaires appropriées en Europe. Ces forces
doivent avoir les caractéristiques nécessaires, la souplesse et la capacité de survie
appropriées pour qu’elles soient perçues comme un élément crédible et efficace de
la stratégie des Alliés visant à la prévention de la guerre. Elles seront maintenues au
niveau minimum suffisant pour préserver la paix et la stabilité ».
15. P. Boniface, « L’avenir de la dissuasion », dans La Revue internationale et stratégique, n°6, IRIS,
été 1992, p. 64.
16. R. Hyppia, L’OTAN dans l’après-guerre froide, Montréal, L’Harmattan, 1997, p. 45.
17. T. van Vlijmen (rapporteur), « La sécurité de l’Alliance », Rapport de la Commission de la défense
et de la sécurité, Assemblée de l’Atlantique nord, Bruxelles, 11/1992, p. 6.
18. Selon le paragraphe 14 du Concept, « les capacités militaires et le potentiel de renforcement de l’URSS,
avec leur dimension nucléaire, constituent toujours le facteur le plus important que l’Alliance doive prendre
en compte dans le maintien de l’équilibre stratégique en Europe ». Voir Collectif, « Demain, l’ombre por-
tée de l’arme nucléaire... L’arme nucléaire française en question », Les Cahiers du CREST, 1996.
19. La déclaration sur les relations atlantiques, approuvée par le Conseil de l’Atlantique Nord à Ottawa
le 19 juin 1974 et signée par les chefs de gouvernement de l’OTAN à Bruxelles le 26 juin suivant, recon-
naît la contribution des forces nucléaires britanniques et françaises à la dissuasion globale de l’OTAN.

163
La composante nucléaire aéroportée de l’OTAN

Le paragraphe 57 aborde ensuite la question des vecteurs qui seraient employés


pour porter les charges nucléaires. La primauté des avions à double capacité d’em-
port est affirmée. S’il est écrit que ces moyens « pourraient, au besoin, être com-
plétés par des systèmes navals », il est néanmoins précisé qu’« en temps normal »
aucune arme stratégique ne sera déployée sur un navire de surface ou un sous-ma-
rin d’attaque. Concernant « l’artillerie nucléaire et les missiles nucléaires sol-sol à
courte portée », ils ne sont « pas nécessaires » et seront progressivement éliminés.

Tableau 1 : Évolution du potentiel nucléaire tactique et substratégique de l’OTAN en Europe

Nombre de têtes nucléaires (estimations)

Systèmes1 1965 1981 1988 1991 1993 2023

SNF2 Lance 0 692 692 692 0 0


SRINF3 Pershing-1A 200 293 100 0 0 0
SAM4 Nike Hercules 990 686 100 75 0 0
Charges ASM5 B-57 0 192 192 192 0 0
Mines ADM6 340 372 0 0 0 0
INF Pershing-2
7
0 0 234 0 0 0
INF GLCM8 0 0 443 0 0 0
SNF Honest John 1.900 198 0 0 0 0
SNF Sergeant 300 0 0 0 0 0
Bombes aéroportées 1.240 1.729 1.400 1.400 <800 ≤100
Obus 203 mm 975 938 738 240 0 0
Obus 155 mm 0 732 732 732 0 0
Total 5.905 5.792 4.631 3.331 <800 ≤100
1. Le tableau ne prend pas en compte les forces nucléaires françaises et britanniques mais seule-
ment l’arsenal américain déployé en Europe dans le cadre de la procédure de double clef ou de
clef unique. Toutes les ANT retirées d’Europe durant ces années et résiduellement encore stockées
aux États-Unis ont été détruites à partir de 1999.
[Link]-range Nuclear Force = Force nucléaire de courte portée.
[Link]-range Intermediate Nuclear Force = Force nucléaire intermédiaire de plus courte portée.
[Link]-air missile.
[Link]-sous-marin.
[Link] Demolition Munition = Mine nucléaire de démolition.
[Link] Nuclear Force = Force nucléaire intermédiaire.
[Link]-launched Cruise Missile = Missile de croisière lancé du sol (« Gryphon »).
Sources : éditions successives du SIPRI Yearbook, du Military Balance (IISS)
et des Nuclear Notebook du Bulletin of the Atomic Scientists.
164
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

La notion de dernier recours, inscrite dans la déclaration de Londres, n’apparaît


cependant plus dans le document de Rome. L’Alliance souhaite réaffirmer le prin-
cipe d’un possible « emploi en premier » (First Use) sans trop gêner Paris. Cette
notion de « last resort » était rejetée par la France dont la doctrine d’ultime aver-
tissement envisageait au contraire un recours précoce au nucléaire, comme un coup
de semonce, pour éviter la bataille nucléaire généralisée. Paris ne s’était donc pas
associée aux paragraphes 56 et 57, évoqués précédemment, qui traitaient notamment
des aspects opérationnels de la dissuasion20.
Face à la lecture française21, l’OTAN considère alors le nucléaire comme un outil
trop extrême et peu crédible dans la gestion des crises. Si l’idée de riposte et de gra-
dation demeure, la définition de seuils, le risque de montée aux extrêmes ou d’esca-
lade délibérée n’ont plus beaucoup de sens avec le retrait d’un grand nombre d’ANT
et les nouvelles capacités conventionnelles américaines de frappe à distance sur le
théâtre. Bien qu’elle ne soit plus inscrite dans la déclaration de Rome, la notion d’ul-
time recours est bel et bien présente dans les esprits des militaires et fonctionnaires
de l’OTAN22. La décision de Rome est d’abord le symbole de la volonté de réduire la
dépendance de l’Alliance vis-à-vis des armes nucléaires, que ce soit dans sa structure
des forces, sa politique et sa planification23.

Prendre acte du nouveau contexte stratégique


Le Concept stratégique de 1991 fut, en grande partie, « dépassé par l’histoire »
en seulement quelques années avec la dissolution du Pacte de Varsovie, la dispari-
tion de l’Union soviétique, la guerre du Golfe et l’explosion du nationalisme dans
les Balkans. Dans ce contexte, le GPN décide dès novembre 1994 une réduction
des ANT et la mise à jour des procédures de consultation et de planification. La fin
entérinée de la Guerre froide offre l’opportunité de développer des directives plus
souples avec une définition de lignes de conduite au cas par cas.
En février 1996, le Comité militaire de l’OTAN termine une nouvelle version du
MC-400 (le MC-400/1) intégrant une analyse sur les risques et menaces, dont les
armes de destruction massive. Approuvée en juin 1996, cette étude aborde également
les questions de l’adaptation de la politique nucléaire et de la préparation (« rea-
diness »), le niveau des stocks d’armes nucléaires substratégiques, la disponibilité
pour les déploiements intra-régionaux, les mesures de sécurité, la planification nu-
cléaire, l’entraînement et la procédure de consultation.
Par la suite, les discussions sur le nucléaire sont plus modestes. Le 17 décembre
1998, le communiqué publié à l’issue de la réunion en session ministérielle du Co-

20. B. Tertrais, op. cit., p. 124.


21. F. Bozo, La France et l’OTAN. De la guerre froide au nouvel ordre européen, Paris, IFRI/Masson,
Paris, 1991, pp. 173-174.
22. A. Dumoulin, « OTAN. Quel rôle face à la nouvelle Europe ? », dans P. Buffotot (dir.), La défense
en Europe. De la guerre du Golfe au conflit yougoslave, Paris, La Documentation française, 1995.
23. G. L. Schulte, « Les forces nucléaires de l’OTAN dans un monde en mutation », dans Revue de
l’OTAN, 02/1993, p. 17.

165
La composante nucléaire aéroportée de l’OTAN

mité des plans de défense et du GPN de l’OTAN reconnaît par exemple « que dans
l’environnement de sécurité actuel, il est extrêmement improbable que se présentent
les circonstances dans lesquelles il pourrait s’avérer nécessaire d’envisager une
quelconque utilisation de l’arme nucléaire ».
Cette tendance à transférer éventuellement des missions nucléaires tactiques aux
forces conventionnelles s’inscrit dans la lignée des enseignements de la guerre du
Kosovo et dans le contexte plus général de la Révolution dans les affaires militaires
(RAM)24 : l’allonge augmentée et la précision améliorée des capacités convention-
nelles permettent d’envisager la neutralisation d’objectifs névralgiques à une échelle
globale. En outre, le caractère délicat de la mise en œuvre d’un organe de réflexion
politique, diplomatique et militaire au sein de l’OTAN sur les sujets nucléaires ex-
plique le malaise croissant de l’Alliance à ouvrir largement le débat.
Trois thèmes principaux s’imposent néanmoins avant l’ouverture des discussions
portant sur le nouveau Concept stratégique de 1999 : la position de l’OTAN face à
la contre-prolifération, la question du No First Use25 et la posture nucléaire dans le
cadre de l’élargissement de l’Alliance aux anciens satellites soviétiques.

La contre-prolifération
La volonté de certains États du voisinage de l’OTAN de vouloir s’engager dans
la voie du nucléaire militaire s’affirme au cours des années 1980-1990. Que ce soit
la République islamique d’Iran, l’Irak de Saddam Hussein avant 1991 ou la Libye du
colonel Kadhafi, ces pays peuvent compter sur l’existence des réseaux de proliféra-
tion clandestins, dont celui du Pakistanais Dr. Khan.
Or, l’OTAN n’ose profiter de la présence résiduelle nucléaire américaine pour dé-
velopper une stratégie préventive, préemptive ou coercitive de c­ ontre-prolifération­.
Cette association reste particulièrement délicate dans la mesure où les lectures
demeurent encore en partie divergentes entre les deux rives de l’Atlantique. Par
exemple, la France connaît un débat assez significatif et aujourd’hui mort-né sur
le concept de « fort au fou »26. À cette époque, le débat tournait autour de la dif-
ficulté à rendre crédible le discours dissuasif face à des dirigeants qu’on estimait

24. La RAM recouvre des changements technologiques, des innovations en matière de doctrine et une
adaptation organisationnelle/opérationnelle. Elle se traduit, entre autres, par l’émergence des « sys-
tèmes de systèmes » dans le domaine du C4ISR (commandement, contrôle, communications, compu-
ter et renseignement, surveillance, reconnaissance). Il s’agit d’accroître la capacité à détecter, identifier
et suivre un nombre beaucoup plus grand de cibles, dans un espace beaucoup plus vaste et en un laps de
temps beaucoup plus court que par le passé (boucle OODA testée durant la guerre du Golfe).
25. D. S. Yost, The US and Nuclear Deterrence in Europe, London, Adelphi Paper 326, IISS, 1999,
pp. 64-67.
26. A. Dumoulin, « Inflexions autour de la dissuasion nucléaire française. De l’influence de la concep-
tualisation et de l’outillage américain », Stratégique n°86-87, ISC, Paris, 2006, pp. 181-194 ; J.-D. Mer-
chet, « Les « fous » ciblés par le nucléaire français », Libération, 27 octobre 2003 ; P. Boniface, Contre
le révisionnisme nucléaire, Paris, Ellipses, 1994 ; B. Tertrais, « La dissuasion nucléaire française après
la guerre froide : continuité, ruptures, interrogations », Annuaire français de relations internationales,
Bruylant, Bruxelles, 2000, pp. 759-779.

166
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

instables et capables de déclencher le feu nucléaire. Il s’avéra assez vite que le


« fou » ne pouvait être vraiment « fou » étant donné sa volonté présumée de se
maintenir au pouvoir. Face aux capacités de représailles adverses, il refuserait le
suicide. Le cas nord-coréen est ici régulièrement montré en exemple. Nonobstant
ses gesticulations nucléaires, tout dictateur est d’abord animé par le fait d’assurer
sa propre survie.
Finalement, qu’importent les scénarios et les acteurs considérés, le but est bien de
montrer que l’Alliance reste déterminée et apte à décourager toute agression, d’où
qu’elle vienne.

Le non-emploi en premier (No First Use – NFU)


Le rôle dissuasif des armes nucléaires s’exprime surtout face à la menace posée
par les autres armes nucléaires, voire les armes de destruction massive (radiolo-
giques, biologiques et chimiques). Une pondération est nécessaire pour ces dernières,
du fait de la complexité de leur emploi et de l’incertitude de leurs effets immédiats
ou différés, difficilement comparables avec ceux d’engins thermonucléaires.
Au-delà de la notion d’incertitude garante de la dissuasion et de la capacité à pou-
voir faire jouer une légitimité alliée européenne à travers l’OTAN, certains cercles
imaginent une frappe préemptive américaine depuis des bases européennes en sui-
vant un scénario de contre-prolifération contre le Sud – autrement dit, vis-à-vis de
l’Iran, de l’Irak ou encore de la Libye. La question du maintien d’un possible « first
use » dans le cadre de la dissuasion/rétorsion face à une menace nucléaire, biolo-
gique ou accessoirement chimique hors-zone est posée.
Ce débat se tient alors que la Russie a renoncé (dès 1993)27 au principe de No
First Use, afin de regagner en liberté d’action et de répondre totalement à la logique
de dissuasion. Par-là même, elle rétablit psychologiquement l’équilibre géostraté-
gique par l’intermédiaire du nucléaire. Pour Moscou, l’arme est devenue un outil
de prestige qui compense son infériorité conventionnelle face à la puissance améri-
caine, sur fond de tensions liées au processus d’élargissement de l’OTAN.
Pour le GPN réuni le 17 décembre 1998, « en maintenant l’incertitude sur la
nature de la riposte des alliés à une agression militaire, l’OTAN démontre qu’une
agression, quelle que soit sa forme, n’est pas une option rationnelle ». Les réticences
d’une majorité de pays membres de l’OTAN à envisager officiellement le non-emploi
en premier pouvaient avoir comme explication la crainte que le parapluie nucléaire
américain soit lui-même remis en cause. Pour bien des analystes28, le NFU est la
27. « La Fédération de Russie n’emploiera l’arme nucléaire contre aucun État signataire du Traité de
non-prolifération nucléaire qui ne possède pas l’arme nucléaire, sauf dans deux cas : en cas d’attaque
d’un État (non nucléaire) signataire d’un accord militaire avec une puissance nucléaire ; en cas d’action
conjointe (d’un État non nucléaire avec un État possédant l’arme nucléaire) visant à effectuer ou à soutenir
une invasion ou une attaque armée contre la Fédération de Russie, son territoire, ses forces armées, ses
autres troupes, ou ses alliés » ; déclaration de Pavel Gratchev, ministre russe de la Défense, 02/11/1993.
28. Par exemple, P. Boniface, Repenser la dissuasion nucléaire, Paris, Édition de l’Aube 1997,
pp. 109-111.

167
La composante nucléaire aéroportée de l’OTAN

négation même de la dissuasion. Il n’apporte aucune garantie en termes de « désar-


mement » et ne sert pas le langage dissuasif.
Néanmoins, l’hypothèse de l’adoption d’un NFU jouant dans le cadre d’une
agression uniquement conventionnelle peut être un moyen prudent de répondre à la
nouvelle géostratégie post-Guerre froide, tout en préservant le message du first use29
dans le champ des menaces nucléaires, biologiques et chimiques.

Répondre à l’élargissement
Plusieurs questions relatives à la posture nucléaire de l’OTAN avec son
élargissement apparaissent également bien avant l’adoption du nouveau Concept
stratégique – ce dernier entérinant les avancées en la matière. Faut-il, par exemple,
approfondir les nouvelles relations avec Moscou en engageant de manière plus claire
le non-déploiement d’armes nucléaires américaines sur le territoire des nouveaux
membres ? Ou quelles conséquences pose le principe d’une zone dénucléarisée30 en
Europe centrale et orientale ?
Initialement, dans son « Étude sur l’élargissement de l’OTAN » de septembre
1995, la possibilité de déployer des armes nucléaires sur les territoires de nouveaux
membres n’est pas exclue, même « s’il n’y a pas d’exigence a priori ». Le document
précise même que ces pays devront contribuer « au développement et à la mise en
œuvre de la stratégie de l’OTAN, y compris de ses composantes nucléaires »31. Dans
les faits, l’Alliance n’a pas pris d’engagement juridiquement contraignant sur le non
déploiement d’armes nucléaires à l’Est32. Elle n’a produit qu’une simple déclaration
d’intention pouvant être révisée unilatéralement en fonction des circonstances. De
facto, la notion de statut spécial de la zone Centre-Europe en matière nucléaire est
présente sans pour autant avoir d’assise juridique.
Ensuite, lors du sommet des ministres des Affaires étrangères d’avril 2010, il
est question d’inclure à l’ordre du jour la question du retrait des armes nucléaires
américaines sur demande de plusieurs membres européens de l’OTAN (la Belgique,
la Norvège ou encore les Pays-Bas). On retrouve dans cette demande l’esprit du
document de travail de 2004 soumis par ces trois États au Comité préparatoire de
la Conférence des Parties chargée d’examiner le Traité sur la non-prolifération des

29. K. Stoddart, « The Status of NATO’s non-strategic nuclear weapons in Europe », dans G. Boutherin
(dir.), Europe facing nuclear weapons challenges, Bruxelles, Bruylant, 2008.
30. Cf. J. Prawitz, « A Nuclear-Weapon-Free Zone in Central and Eastern Europe », Programme for
Promoting Nuclear Non-Proliferation, Issue Review n°10, 02/1997.
31. Lors de la réunion de l’OSCE à Lisbonne en décembre 1996, l’OTAN avait annoncé que ses pays
membres « n’ont aucune intention, aucun plan et aucune raison de déployer des armes nucléaires sur
le territoire de nouveaux membres, ni aucun besoin de modifier un aspect de la posture nucléaire ou de
la politique nucléaire de l’OTAN ».
32. Dans l’Acte fondateur Russie-OTAN, le 4ème chapitre indique que « l’OTAN a décidé qu’elle n’a
aucune intention, aucun projet et aucune raison d’établir des dépôts d’armes nucléaires sur le terri-
toire de ses membres [NDLR : les trois pays nouvellement intégrés dans l’Alliance], que ce soit pour la
construction de nouvelles installations de stockage nucléaire ou par l’adaptation d’anciennes installa-
tions de stockage nucléaire ».

168
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

armes nucléaires en 2005. L’objectif principal affiché est alors l’élimination com-
plète des armes nucléaires non-stratégiques au niveau mondial. Cette option33 ne
déboucha sur aucune décision américaine, russe ou de l’OTAN34.
Ces réflexions d’ordre stratégique et géographique sur la place des armes nu-
cléaires au sein de l’OTAN se déroulent alors que de nouvelles problématiques sécu-
ritaires émergent : prolifération des ADM, menace balistique moyen-orientale, mise
en place de moyens antibalistiques à l’Est de l’Europe et en Méditerranée (missiles
SM-2 des systèmes Aegis Ashore), menace terroriste, débats stratégiques sur le re-
nouvellement des composantes stratégiques américaines, russes, françaises et britan-
niques, avenir de la campagne Global Zero…
Dans ce contexte, le Concept stratégique de l’OTAN présenté lors du Sommet de
Lisbonne en 2010 confirme que « la garantie suprême de la sécurité des Alliés est
apportée par les forces nucléaires stratégiques de l’Alliance ». Il rappelle également
que la dissuasion est « articulée autour d’une combinaison appropriée de capacités
nucléaires et conventionnelles », où la défense anti-missile a toute sa place.
En 201635, la mise en avant par l’OTAN du lien entre une agression cyber majeure
et le recours à l’article 5 de l’Alliance atlantique introduit une vision polymorphe de
la menace et montre la direction d’une dissuasion plurielle. Cette orientation sera
d’ailleurs renforcée à l’issue du Sommet de Bruxelles de 2021 qui rend possible
l’invocation de ce même article en réponse à une « attaque dirigée vers l’espace, en
provenance de l’espace, ou dans l’espace »36.
Les tensions suscitées par la crise en Ukraine en 2014, l’invasion de la Crimée
la même année37 et la sanctuarisation agressive russe entraînent une nouvelle clarifi-
cation38 lors du sommet de Varsovie de juillet 2016. Ses conclusions rappellent que
les ressources nucléaires demeurent un outil de dissuasion en nommant la Russie
comme facteur d’instabilité. La crise russo-ukrainienne entraîne alors des déclara-
tions de l’OTAN et suscite des gesticulations nucléaires américaines39.
Finalement, lors du sommet de juillet 2018, l’Organisation affirme « [qu’] aussi
longtemps qu’il y aura des armes nucléaires, l’OTAN restera une alliance nucléaire.
Les forces stratégiques de l’Alliance, et en particulier celles des États-Unis, sont
la garantie suprême de la sécurité des Alliés. Les forces nucléaires stratégiques in-

33. André Dumoulin, « Positionnement des acteurs et “cartographie” de la Belgique en matière de dis-
suasion nucléaire substratégique », Contribution à l’étude sur Tactical Nuclear Weapons and Security
In Europe, FRS-DAS, Mars 2007.
34. Observatoire de la non-prolifération, n°47, CESIM, Paris, mars 2010, p. 3.
35. NATO – Topic: Lutte contre les menaces hybrides.
36. NATO – Approches de l’OTAN concernant l’espace.
37. A. Dumoulin, « Crise russo-ukrainienne ? Conséquences sur les politiques de défense OTAN, UE
et de défense nationale », Sécurité & Stratégie, n°125, IRSD, 06/2016.
38. Belgique, Allemagne, Luxembourg, Pays-Bas et Norvège.
39. Pour une liste des gesticulations nucléaires, cf. A. Dumoulin, « Crise russo-ukrainienne ? Consé-
quences sur les politiques de défense OTAN, UE et de défense nationale », Sécurité & Stratégie, n°125,
IRSD, 06/2016, pp. 20-29.

169
La composante nucléaire aéroportée de l’OTAN

dépendantes du Royaume-Uni et de la France ont un rôle de dissuasion propre et


contribuent de manière significative à la sécurité globale de l’Alliance. »
Dans le même temps, à travers ses porte-parole, son secrétaire général ou certains
gouvernements nationaux, l’OTAN précise régulièrement l’inutilité d’évoquer ou
de menacer d’employer l’arme nucléaire contre l’un de ses membres. Ce constat
est d’ailleurs rappelé dans le dernier Concept stratégique de 2022 pour qui l’Al-
liance a « les capacités et la détermination de faire payer à tout adversaire un prix
inacceptable, largement supérieur aux gains que celui-ci pourrait espérer obtenir ».
Cette assurance renvoie à l’incertitude du nouvel environnement international mais
confirme aussi toute l’importance de maintenir une composante nucléaire améri-
caine en Europe auprès des alliés40.
Dans cet espace géostratégique, nous pouvons déjà pointer divers dossiers qui
concerneront les questions nucléaires : le remplacement des F-16 par le F-35 qui
peut remplir la fonction de chasseur-bombardier nucléarisable (certification en
2024), mais aussi la place de la dissuasion nucléaire française qui reste, au sens étroit
du terme (cf. les conséquences du Brexit) le seul État de l’Union européenne pouvant
garantir une dissuasion si un retrait des armes nucléaires de théâtre des deux grandes
puissances était négocié.

II. Entre virtualité et continuité des dépôts nucléaires

Le stockage des bombes aéroportées


En suivant les sources ouvertes américaines, on évalue actuellement la présence
des armements nucléaires placés en chambres fortes spéciales sous les hangars bé-
tonnés des avions à environ 100 bombes à gravité américaines B61 modèle 3 (puis-
sance réglable de 0,3 ; 1,5 ; 60 et 170 Kt) et modèle 4 (0,3 ; 1,5 ; 10 et 45 Kt)41.
Ces bombes peuvent armer, sous le régime de la double clef, certains avions
de combat Tornado, F-16 ou F-35 des escadrilles de chasseurs-bombardiers alle-
mands, belges, néerlandais, italiens et turcs42. Elles peuvent aussi être montées sous
les avions de chasse américains F-16, F-15E et bientôt F-35, stationnés sur les bases
des US Air Forces in Europe.

40. A. Dumoulin, « Le retour des armes nucléaires non stratégiques », Sécurité & Stratégie, n°144,
IRSD, 04/2020 ; « Ce que la guerre d’Ukraine change », Défense & Sécurité internationale, HS n°88,
Areion, 02-03/2023.
41. Le modèle 10 (0,3 ; 1,5 ; 10 et 80 Kt) tout comme le modèle 7 ne sont pas présents en Europe.
42. La Turquie ne pouvant acheter de F-35, elle pourra néanmoins emporter la B61 modèle 12 moyen-
nant un retrofit (non confirmé). La posture diplomatico-militaire incertaine d’Ankara et les tensions
américano-turques semblent indiquer un renoncement, par la Turquie, au principe de la double clef pour
ses propres appareils F-16. Certaines sources indiqueraient le rapatriement possible de tout ou partie de
l’arsenal nucléaire américain d’Incirlik vers la base anglaise de Lakenheath.

170
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

Intérieur d’un hangar durci (base aérienne de Volkel, Pays-Bas). Un WS3 contenant une B61
avec un F-16 en arrière-plan.
Source : « Larger Nuclear Weapons Storage Facilities in Europe », Bits, 12/2004.

La capacité thermonucléaire à charge variable est réglable avant le décollage et


donne l’opportunité de cibler des objectifs durcis ou non durcis en « contre-force »,
c’est-à-dire avec des frappes contre des objectifs militaires prioritaires (PC, nœuds
logistiques, concentrations d’équipements stratégiques, systèmes d’armes nucléaires
adverses, etc.). Cette modularité fait de la B61 une bombe à la fois tactique, subs-
tratégique ou stratégique. Le ravitaillement en vol et les capacités de pénétration à
basse altitude de ces avions de chasse offrent également l’opportunité d’augmenter
la distance de bombardement.
Les B61 modèles 3 et 4 doivent être remplacées par une nouvelle version modèle
12 contenant certains matériaux nucléaires du modèle 4, des composants des an-
ciennes bombes de la famille B61 et de nouveaux éléments de sûreté. Cette version
intégrera aussi une capacité optionnelle de perforation limitée et de tir plus précise
grâce à un guidage inertiel/GPS/kit d’empennage à guidage numérique, à distance
de sécurité (80 km)43 pour tenter de se soustraire à la menace sol-air. Les F-35 ac-
quis par certains pays européens recevront cette nouvelle bombe dès que la version
Block 4 sera en cours d’intégration44.

43. Au lieu du largage par gravité, par palier ressource et parachute de freinage (retardement d’explo-
sion possible aussi électroniquement).
44. Pour la Belgique, la version nucléarisable sera à Kleine Brogel (seule base belge où se trouvent
les WS3) en 2027. Relevons que pour les 34 F-35 belges, la livraison des 8 premiers appareils est blo-
quée suite à la nécessité d’introduire une importante mise à niveau matérielle et logicielle (Technology
Refresh 3/TR3) requise pour le bon fonctionnement de la version Block 4 de l’appareil. Une solution
partielle pourrait être l’adaptation de la première version du logiciel TR3 (version tronquée) pour dé-
bloquer la livraison. Les F-35 livrés n’auront pas alors intégré complètement tous les systèmes. La
formation en vol des pilotes serait prévue pour l’été 2024 à Luke AFB (Arizona) pour une Initial Ope-
rating Capability (IOC) décalée à l’été 2025. Les premiers F-35 livrés opéreront depuis Florennes. Sur
le F-35 Block 4, confer « Défense : encore un peu de retard pour les F-35 », Le Soir, 24/04/2024 ; « Le
F-35 Block 4 : Un super Lightning II ! », Air fan, n°482, 10-11/2022, p. 54 et suivantes ; J. Henrotin, «
Le Block 4/C2D2 du F-35. Coûts, risques et opportunités », Défense & Sécurité internationale, n°148,
Areion, 07-08/2020, p. 90 et suivantes.
171
La composante nucléaire aéroportée de l’OTAN

Un programme OTAN – dit WS3 (Weapons Storage and Security Systems) –


portant sur les déploiements en chambres fortes et durcies souterraines a débuté en
1988. Une mise à niveau est effectuée entre 1999 et 2005 afin d’améliorer la sûreté et
la sécurité des dépôts en matière d’intrusion et d’emploi non autorisé45. Une moder-
nisation de sécurité (commandement, contrôle et sécurité) est en cours depuis 2021,
qui s’étend sur les quatre prochaines années. Elle doit permettre « l’installation de
périmètres de sécurité à double clôture, la modernisation des systèmes de stockage
et de sécurité des armes, des systèmes de communication et d’affichage des alarmes,
et l’exploitation de nouveaux camions sécurisés de transport et de maintenance »46.
Alors que 437 chambres fortes sur 26 bases étaient susceptibles de recevoir
des bombes pendant la Guerre froide, le Senior Level Weapons Protection Group
(SLOWPIG47) décida en 1995 de réduire ce nombre à 208 chambres fortes sur 15
bases. Avec la diminution du nombre d’escadrilles américaines et la fermeture de
diverses infrastructures en Europe, certains de ces dépôts étaient déjà virtuellement
vides en temps de paix (voir tableau 2) et ne devaient accueillir des bombes B61
qu’en cas de crise grave ou à des fins de signalement stratégique. Leur transport
était alors assuré par les C-17 du 4th Airlift Squadron de la base Lewis-McChord
(­Washington), dont les équipages sont spécialisés dans cette tâche.
La non-concordance entre le nombre de dépôts WS-3 sur les bases nucléaires de
l’OTAN et le nombre de bombes B61 encore présentes sur le continent48 entraîne
mécaniquement que des chambres fortes spéciales soient en partie ou même com-
plètement vides d’armes, comme à Murted et Balikesir (Turquie), Araxos (Grèce),
Memmingen, Ramstein (2005) et Norvenich (en Allemagne – cf. tableau 2). Une
rotation des charges nucléaires entre des différentes chambres est possible en de-
hors du cadre de l’entretien des bombes. Ces déplacements peuvent soutenir un jeu
d’échange intra-européen en zone OTAN pour répondre à certains scénarios de crises
en périphérie de l’Alliance (exemple : la Turquie) ou en garantissant les transferts de
bombes de chambres fortes à d’autres pour des motifs de sécurité et de sûreté.

45. Les B61 stockées en Europe disposent de clefs de sécurité PAL (Permissive Action Link) avec com-
mutateur à code directement intégré à la bombe. Celui-ci est entièrement encapsulée dans un caisson
de protection (membranes protectrices) où toute pénétration non autorisée aboutirait à la mise en œuvre
automatique (grâce à des circuits électroniques anti-intrusion « système de verrouillage » et de couver-
tures plastiques rigides avec capteurs) d’une procédure visant à initier l’autodestruction des éléments
vitaux de la bombe nucléaire.
46. H. M. Kristensen, « NATO Nuclear Weapons Exercice Over Southern Europe », FAS Strategic
Security Blog, 20/10/2021.
47. Ce comité de l’OTAN était chargé de superviser les questions de sûreté et de sécurité nucléaire,
comme de garantir la survivabilité de ces armes. Supervisé par les États-Unis, il sera remplacé en 1999
par le Groupe de haut niveau du GPN.
48. La présence ou non d’environ 100 bombes B61 dans ces installations reste au conditionnel dès lors
que les contraintes juridiques bilatérales imposent de ne pas préciser le nombre ni leur localisation, des
dépôts pouvant même être vides ou partiellement occupés. Bien que bon nombre de documents déclas-
sifiés et autres auditions au Congrès américain offrent une multitude de détails, l’indicateur premier de
la présence ou non de bombes nucléaires reste, en vérité, le nombre de militaires américains (Munitions
Support Squadron/MUNSS) et de leurs familles dans le voisinage de la base hôte, s’occupant d’une
partie de la maintenance et de la sécurité desdites armes.

172
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

Tableau 2 : Localisation des bombes nucléaires aéroportées américaines en Europe

Chambres
Nombre estimé de
fortes vides Localisation des bases
bombes nucléaires
(« froides ») en nucléaires et vecteurs Pays hôtes
(hypothèse pour
temps de paix d’armes (1)
2023)
(estimations)
Büchel (Tornado vers F-35) Allemagne 15
11 Memmingen (Tornado) Allemagne 0
11 Norvenich (Tornado) Allemagne 0
55 Ramstein (F-16C/D) Allemagne 0
Kleine Brogel (F-16A/B MLU Belgique 15
vers F-35)
11 Araxos (A-7H, F-16) Grèce 0
Aviano (F-16C/D vers F-35) Italie 20

Ghedi-Torre (Tornado vers F-35) Italie 15


Volkel (F-16 A/B vers F-35) Pays-Bas 15
≤ 33 Lakenheath (F-35) (2) Grande-Bretagne Après retrait vers 2008,
processus en cours de
renucléarisation
6 Balikesir (F-16 C/D) Turquie 0

İncirlik (F-16 C/D) vers F-35 (3) Turquie 20

6 Murted (F-16 C/D) Turquie 0


24 Marham (Tornado) Grande-Bretagne 0

NB :
(1) Toutes les données reprises dans ce tableau restent des estimations : actualisations/estimations à
partir de H. M. Kristensen, « U.S. Nuclear Weapons in Europe », Natural Resources Defense Council,
02/2005 et des Nuclear Notebook (éditions successives du Bulletin of the Atomic Scientist et du [Link]).
(2) Les bases aériennes citées en italique (Ramstein, Aviano, Lakenheath et Incirlik) concernent des
infrastructures contrôlées en propre par les USAFE où elles disposent de leurs propres appareils.
(3) H. Kristensen, « Lakenheath Air Base Added To Nuclear Weapons Storage Site Upgrades », Feder-
ation of American Scientists, 11/04/2022 ; M. Korda, H. Kristensen, « Increasing Evidence That the US
Air Force’s Nuclear Mission May Be Returning to UK Soil », [Link], 28/09/2023. La base britannique
avait été dénucléarisée vers 2008. Une hypothèse serait le transfert en tout ou en partie des armes nu-
cléaires stockées à İncirlik vers Lakenheath.
(4) La base en Turquie n’accueille pas en permanence d’avions américains F-16.

173
La composante nucléaire aéroportée de l’OTAN

Relevons que, dans l’absolu, toute mesure de rapatriement des bombes B61 vers
les États-Unis laisserait intactes les chambres fortes, qui seraient toujours capables
de recevoir des bombes nucléaires à des fins de signalement stratégique.

Quelle grammaire nucléaire aujourd’hui ?


Néanmoins, l’avenir de la présence nucléaire américaine en Europe est plus une
question de volonté politique qu’une nécessité stratégique, les vecteurs nucléaires
américains (B-2 Spirit et son successeur, le B-21 Raider) disposant d’une autonomie
intercontinentale. En attente d’un accord du Congrès, le Pentagone a annoncé le 27
octobre 2023 le souhait de disposer d’une nouvelle bombe tactique B61 modèle 13
(avec la tête de 360 Kt de la bombe B61-7 qui sera retirée) pour cibler des objectifs
durcis. Elle sera destinée aux bombardiers stratégiques B-2 et B-21 Raider et non aux
F-35 européens. Dans ce cadre, la réponse à un éventuel débat sur l’avenir des armes
nucléaires de l’OTAN sera non seulement associée à la perception que les ­Européens
ont des forces nucléaires françaises et britanniques49 mais aussi, et surtout, à l’en-
vironnement géostratégique sur le Vieux Continent. La guerre russo-ukrainienne a
imposé depuis février 2022 une nouvelle lecture géostratégique instable. La pré-
sence d’armes nucléaires américaines en Europe renforce la dissuasion de l’OTAN et
garantit le principe de la « chèvre au piquet »50 pour les dépôts nucléaires américains
dans certaines bases. Toute neutralisation/destruction des sites d’accueil des armes
américaines entraînerait une riposte militaire « de même nature » visant l’agres-
seur. La confiance entre les Russes et les Américains n’étant plus au rendez-vous, le
­nucléaire redevient un étalon de puissance.
Aujourd’hui, pour de nombreux États membres de l’OTAN, le nucléaire a pour
but de dissuader de manière générale contre des risques incertains, que ce soit
une garantie ultime contre l’agressivité de la Russie ou contre la prolifération au
Sud (Iran) au cas où elle deviendrait menaçante. En d’autres termes, maintenir le
­nucléaire sert à « ne pas soumettre des leaders irresponsables de certains pays à la
tentation de se doter d’armes nucléaires, dans l’idée qu’ils seraient alors les seuls
à les posséder »51.
En juillet 2023, lors du sommet de Vilnius, l’OTAN a renforcé sa posture de
dissuasion. Cette posture s’appuie sur le « Concept de dissuasion et de défense de la
zone euro-atlantique » (DDA) adopté par les ministres de la Défense en juin 202052,
qui confère aux armes nucléaires une place singulière au sein de l’architecture mul-
tidomaines de l’Alliance. Cette évolution est par ailleurs la conséquence d’une meil-
49. À propos de la présence nucléaire américaine en Europe, lire D. Yost, « The US and Nuclear De-
terrence in Europe », Adelphi Paper n°326, IISS, 1999.
50. Expression utilisée par le président François Mitterrand au sujet des missiles sol-sol balistiques
stratégiques français. D’après lui, toute attaque à l’encontre des missiles du plateau d’Albion, imposant
nécessairement le recours à des armes nucléaires pour détruire les silos où ils sont placés, aurait marqué
et révélé les véritables intentions de l’agresseur.
51. Sir M. Quinlan, « The Future of Nuclear Weapons: policy for Western possessors », International
Affairs, vol. 69, n°3, 07/1993.
52. Approbation par les chefs d’État et de gouvernement de l’Alliance en 2021.

174
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

leure disponibilité opérationnelle, de la modernisation des capacités et du renforce-


ment des liens entre les plans militaires nationaux des pays et ceux de l’OTAN53.
La crise russo-ukrainienne amène donc l’Alliance à conserver les principes tra-
ditionnels guidant la planification et la consultation nucléaire tout en ajustant à la
marge la dissuasion nucléaire de l’OTAN en fonction de la stratégie nucléaire de la
Russie. Il s’agit bien de codifier des messages de réassurance qu’ils soient verbaux
(discours, communiqués de presse, conclusions de réunions GPN ou de sommets de
l’Alliance) ou gesticulatoires (exercices aériens annoncés) au profit des alliés euro-
péens. Parallèlement, il est rappelé auprès des dirigeants russes les fondamentaux de
la dissuasion protégeant les territoires de l’OTAN.
À cet effet, les pays membres du GPN mènent régulièrement les exercices
aériens Steadfast Noon dans le cadre de la mission nucléaire de l’OTAN. Ils sont
pilotés par les États-Unis en partenariat avec plus d’une dizaine de pays de l’Al-
liance officiellement « non dotés » au regard du TNP54. Ces derniers se divisent
en deux catégories.
Ce sont tout d’abord les nations impliquées dans le mécanisme de dissuasion parta-
gée (Nuclear Sharing) : l’Allemagne, la Belgique, l’Italie, les Pays-Bas et la Turquie.
Leurs chasseurs-bombardiers participent ainsi aux exercices et peuvent emporter les
bombes américaines B61 placées sous le principe de double clef. On trouve ensuite les
autres pays de l’OTAN dont les avions se cantonnent à l’exécution de missions SNO-
CAT – Support of Nuclear Operations with Conventional Air Tactics55.
En octobre 2022, quatorze pays et jusqu’à 60 aéronefs de différents types y
ont participé lors d’opérations au-dessus de la Belgique, de la mer du Nord et du
Royaume-Uni. En octobre 2023, cet exercice s’est déroulé sur deux semaines en
débutant dans le sud de l’Europe, notamment en Italie, en Croatie et en mer Méditer-
ranée. Il a regroupé une soixantaine d’avions – notamment les B-52 américains – de
treize membres de l’OTAN.
Washington maintient sa doctrine nucléaire visant à garantir l’efficience de la
dissuasion au profit de ses intérêts nationaux et de l’intégrité des pays membres de
l’Alliance. Ainsi, après leur retrait en 2007-2008, des discussions seraient en cours
pour le redéploiement de bombes B61 modèle 12 qui seraient placées en chambres
fortes souterraines WS3 sur la base aérienne de Lakenheath (GB) où peuvent opérer
des F-35 américains. D’autres mesures vont dans le même sens comme le choix
allemand d’acquérir des F-35 qualifiés pour porter la bombe B61 en remplacement

53. S. R. Covington, « NATO’s Concept for Deterrence and Defence of the Euro-Atlantique Area
(DDA) », Belfer Center for Science and International Affairs, Harvard Kennedy School, 02/08/2023.
54. Au sujet de l’interprétation du TNP face à la présence d’armes nucléaires américaines en Europe,
cf. A. Dumoulin, Q. Michel, « La Belgique et les armes nucléaires », Courrier hebdomadaire du Centre
de recherche et d’information socio-politiques, n°1871-1872, 2005.
55. C. Barbit, E. Maitre, « Discours de l’École de guerre : quelle intégration des partenaires européens
à la dissuasion française ? », Observatoire de la dissuasion, FRS, 02/2020, p. 5 ; « Nuclear Notebook,
United States Nuclear weapons, 2022 », Bulletin of the Atomic Scientists, vol. 78, n°3, 2022.

175
La composante nucléaire aéroportée de l’OTAN

de leur vieux Tornado56 ; le maintien de l’exercice annuel Steadfast Noon (octobre


2023) ou le statu quo nucléaire américain à travers le Nuclear Posture Review (NPR)
et la dissuasion intégrée de l’administration Biden (octobre 2022) sur fond de crise
de l’Arms Control.

F-35A de l’US Air Force équipé de deux B61 modèle 12.


Source : F. Kuhn, « Making Nuclear Sharing Credible Again: What the F-35A Means for NATO »,
War on the Rocks, 14/09/2023.

Au-delà de ces décisions et gesticulations dissuasives, des hauts dirigeants de pays


de l’OTAN comme Stoltenberg, Biden, Blinken, Macron ou le Haut Représentant Bor-
rell ont mis en avant les conséquences extrêmes qui suivraient l’usage par la Russie
d’une ANT en Ukraine. Ce rappel des principes généraux de la dialectique de la dissua-
sion face aux diatribes médiatiques, parlementaires ou politiques de dirigeants russes
sur l’emploi du nucléaire comme expression de puissance est indispensable. Le but de
Moscou est de faire naître un sentiment de sidération en Occident et peut-être d’ame-
ner les Européens à renoncer à leurs politiques de soutien à l’Ukraine.
Le jeu de la dramatisation a également pour objet de conforter l’opinion publique
russe sur les choix stratégiques du Kremlin. Sanctuariser les actions militaires de
Moscou en Ukraine, rechercher des concessions auprès des Ukrainiens, pallier à
56. Le réveil des WS3 de Lakenheath où viendront s’établir les F-35 américains et le déploiement du
modèle 12 de la B61 étaient dans les cartons avant l’invasion par la Russie de l’Ukraine en 2022. Reste
que ces annonces entretiennent le principe d’une (future) visibilité dissuasive bien connue.

176
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

l’image de défaillance de l’armée russe57 sont autant d’explications à donner aux


multiples rappels sur les performances de l’arsenal russe par les « influenceurs »
affiliés au Kremlin.
En réalité, l’usage du nucléaire par la Russie renvoie à un environnement straté-
gique où ses intérêts vitaux de survie du pays seraient en jeu. Quant au transfert, en
2023, d’armes nucléaires russes sous contrôle de militaires russes en Biélorussie, le
but est d’abord d’intimider la Pologne58. Varsovie a déjà souhaité pouvoir recevoir en
dépôts des B61 américaines à l’instar des autres pays membres historiques disposant
de la double clef ou acceptant la présence de l’USAF sur une base en propre (clef
unique). Reste que l’extension géographique du partage nucléaire n’est pas à l’ordre
du jour et qu’aucune discussion sur les changements dans les armes nucléaires n’a
eu lieu au sein de l’OTAN en 2023. Il faudrait que la demande soit formulée par
l’OTAN, souhaitée par les États-Unis et par le pays hôte. En outre, l’accord devrait
aussi passer par le Groupe des plans nucléaires. Il est probable que plusieurs pays
de l’Alliance membres dudit Groupe s’opposeront à ce scénario pour des raisons di-
plomatiques. Des arguments tels que la proximité de la zone de tension59 ou le refus
de répondre à la provocation russe par une autre provocation, sans nécessairement
apporter un « surplus » de dissuasion, peuvent être évoqués dans ce cadre.
Tout emploi d’une charge nucléaire tactique russe visant un objectif symbolique
en Ukraine n’aurait pas pour conséquence un échange nucléaire avec l’OTAN. Il
déclencherait plus que probablement et en toute hypothèse une succession de frappes
conventionnelles bien dosées qui réduirait fortement le potentiel conventionnel russe
en Ukraine occupée, en zone mixte (flotte de la mer Noire) ou hors zone (installa-
tions russes en Syrie).

Conclusion
Pour la plupart de ses États membres60, le nucléaire est perçu au sein de l’OTAN
comme un facteur de cohésion transatlantique et politique. Il entretient une culture
nucléaire auprès des alliés non-détenteurs des codes nucléaires61. Il existe donc une
volonté dominante chez les membres européens de l’OTAN de rester sous influence
américaine en matière de politique nucléaire alliée, au travers de la dissuasion
concertée mais non partagée et du principe de la double clef.
Les incertitudes à propos de l’avenir du nucléaire demeureront néanmoins car la
question nucléaire de l’OTAN est un domaine exclusivement associé à l’évolution
de la puissance américaine, aux objectifs étasuniens, à la politique du Congrès à

57. I. Facon, « Guerre en Ukraine : le sens du signalement nucléaire russe », Note n°30/22, FRS, Paris,
26/07/2022, p. 9.
58. Varsovie participe déjà à des exercices nucléaires en soutien sans disposer de la compétence nu-
cléaire double clef.
59. Relevons que le retour récent de B61 en Grande-Bretagne exprime entre autres cette volonté de dis-
tanciation géographique. En outre, les vols de pénétration par le Nord ou par le Sud seraient privilégiés.
60. M. Marin-Bosch, « Europe’s nuclear family », Bulletin of the Atomic Scientists, 01-02/1998.
61. B. Warrington, dans Collectif, « Demain, l’ombre portée de l’arme nucléaire... », op. cit., p. 53.

177
La composante nucléaire aéroportée de l’OTAN

Washington, et non aux positionnements des pays européens au sein de l’Alliance.


En d’autres termes, les États européens font office de « figurants » sur cette ques-
tion, la clé demeurant dans les mains des États-Unis. Durant la Guerre froide, ce jeu
de dupes était déjà inscrit dans la doctrine d’emploi et dans la flexibilité des outils
pouvant fragiliser le couplage. La crédibilité de la dissuasion nucléaire américaine
s’exprimait essentiellement dans la protection directe du seul territoire américain.
L’automaticité d’une riposte nucléaire américaine au bénéfice de l’Europe fut
d’ailleurs classée par Henry Kissinger « au niveau des fables rassurantes mais d’une
douteuse crédibilité »62. Peut-on envisager, hors article 5, une réponse convention-
nelle de l’OTAN si d’aventure l’Ukraine (non-membre de l’OTAN et n’étant pas
affectée par son article 5) subissait une frappe nucléaire tactique ? Engager du nu-
cléaire américain en Europe nécessiterait la signature d’un ordre venu de Washing-
ton, ouvrant alors la boîte de Pandore d’une confrontation généralisée et incontrô-
lable où le territoire américain serait aussi susceptible d’être frappé. La disproportion
des enjeux serait évidente et la gesticulation autour du seuil d’emploi du nucléaire
serait fragilisée.
En Europe, nous pouvons penser que le nucléaire américain est associé à un es-
pace de confrontation tactique ou de théâtre. Sa fonction est en fait depuis longtemps
stratégique dans le cadre de l’exercice de la dissuasion. Certes, le capacitaire opéra-
tionnel, l’introduction du modèle 12 sur la B61 et les exercices des forces aériennes
alliées laissent penser que la compétence d’engagement « tactique » est des « plus
concrètes » et qu’elle peut répondre à des pénétrations au Nord, au Centre et au Sud
de l’Europe comme durant la Guerre froide. Mais du point de vue politique, le main-
tien du nucléaire en Europe repose d’abord, selon la Maison-Blanche, sur la perti-
nence d’une dissuasion existentielle dont l’assise reste aux États-Unis. À un autre
échelon, les capacités conventionnelles américaines de projection jouent encore et
toujours leur rôle de dissuasion par déni.
Face à ce paysage nucléaire américain en Europe et tenant compte de l’écheveaux
d’intérêts entre pays européens, la nécessité de garantir la pérennité de la dissuasion
nucléaire française demeure, sa proximité géographique garantissant sa pertinence
dialectique.

62. Général Close (er), « La langue d’Esope », La Libre Belgique, 02/05/1995.

178
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

Source : M. Korda, H. Kristensen, « Increasing Evidence That the US Air Force’s Nuclear Mission
May Be Returning to UK Soil », [Link], 28/10/2023.

179
180
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

« Pour le jour où… »


La composante nucléaire aéroportée russe

Pierre Grasser

Ancien officier de l’armée de l’Air et de l’Espace, Pierre Grasser est docteur en


histoire des relations internationales, spécialisé dans les questions d’industrie et de
défense du monde russe.

Les trois missions des forces aérospatiales russes (VKS – Voenno-Kosmitcheskie


Sily) sont énoncées dans le discours de leur chef, le général Viktor Bondarev, le
12 août 20151 :
« 1) Repousser les agressions aériennes […]
2) Détruire les objectifs et les troupes ennemies en utilisant à la fois des
armes conventionnelles et nucléaires ;
3) Soutenir par les airs les opérations au sol. »
Deuxième capacité prioritaire des VKS, la composante nucléaire aéroportée dis-
pose de moyens privilégiés avec des aéronefs opérationnels et des munitions variées.
Principale formation aérienne chargée de porter les frappes nucléaires, l’aviation
à long rayon d’action (ALRA) compte une centaine de bombardiers stratégiques
et substratégiques2 opérationnels. Fondée en 1914 – ce qui en fait l’un des corps
aériens les plus anciens –, l’ALRA se veut duale. Elle mène depuis sa création des
frappes conventionnelles à longue distance puis gagne, à partir de 1954, la capacité
de lancer aussi des armes nucléaires. Ces armes embarquées se démarquent alors
des munitions intercontinentales tirées depuis des lanceurs terrestres ou navals, qui
sont exclusivement nucléaires. En plus des moyens lourds déployés par l’ALRA, des
1. « Bon anniversaire aux forces aériennes », [Link], 12/08/2015.
2. Le parc aérien substratégique met en œuvre des munitions de portée opérative ou intermédiaire
(jusqu’à 3 000 km en théorie, en pratique à 1 300 km avec l’arsenal russe) et non des armes d’allonge
intercontinentale, réservées aux bombardiers stratégiques.

181
« Pour le jour où… » La composante nucléaire aéroportée russe

avions de combat plus légers venus d’unités conventionnelles de bombardement –


rattachées aux VKS, comme à l’aéronavale – possèdent aussi des capacités duales et
peuvent mettre en œuvre des armements nucléaires. Logique de dissuasion oblige, la
capacité de frappe non conventionnelle aéroportée est mise en évidence et documen-
tée par Moscou, ainsi que ses plans de modernisation. Le cadre d’emploi théorique
de l’arme atomique figure lui dans les communiqués de doctrines.
Effecteur dans le conflit ukrainien où les modes opératoires se contorsionnent,
ressource diplomatique lorsque ses Tupolev survolent les océans pour afficher la
puissance russe, cette arme nucléaire aéroportée doit-elle muer pour conserver sa
pertinence ? Ce point est sujet à discussion tant les retours d’expériences varient.
Il faudrait pour y répondre se focaliser sur les moyens aériens chargés d’engager
l’arme atomique contre des cibles au sol. D’autres emplois du nucléaire sont bien
possibles depuis les airs, avec des frappes pour la lutte contre les porte-avions, la
lutte anti-sous-marine3 ou même pour la défense aérienne4 ! Ils sortent cependant
des cas standards qui poussent aux logiques de riposte. À ces exceptions, tous les
moyens concernant les frappes nucléaires au sol sont abordés dans cet article, quelle
que soit la taille des charges. Moscou ne fait en effet pas de distinction normative ou
opérationnelle entre ses armes de forte puissance (qualifiées de « stratégiques » dans
l’étude pour des raisons pratiques) et les plus petites (désignées ici comme « tac-
tiques ») qui composent toutes un arsenal voué à la dissuasion. Ce qu’est la capacité
nucléaire aéroportée russe peut être présenté (I), ce qu’elle fait et pourrait faire est
analysable (II), tandis que des pistes existent pour anticiper ce qu’elle deviendra à
l’aube de la décennie 2030 (III).

I – Une dissuasion à l’étoile rouge, une doctrine et des moyens

De l’encadrement concerté de la force de frappe, pour le temps de paix


Le parc aérien capable de mener des frappes nucléaires dépend administrative-
ment des VKS ou de l’aéronavale russe. Ces entités en assurent la maintenance ainsi
que la conduite au combat lors d’engagements conventionnels. Dans un scénario
d’engagement nucléaire, ces appareils forment le volet aérien de la triade russe aux
côtés des moyens terrestres et navals de dissuasion. L’autorité décidant de leur em-
ploi est alors le président russe, quelle que soit la puissance de la charge emportée.
Les modalités d’engagement sont décidées à l’état-major général des forces armées.
L’ensemble des charges nucléaires – terrestres, navales ou aériennes – est quant à
lui détenu par la 12e direction principale du ministère de la Défense (12e GUMO5).
Celle-ci les stocke dans des dépôts proches de bases aériennes. Si la confrontation
se décide – ou, moins tragiquement, si un exercice a lieu –, cette localisation permet
de transférer rapidement les munitions vers les unités désignées pour les employer.

3. Des charges de profondeur nucléaires peuvent être mises en œuvre par l’hélicoptère Kamov Ka-
27PL, ou par des avions de patrouille maritime Il-38, Tu-142MK et MZ.
4. Il existe des charges nucléaires pour les missiles air-air R-33.
5. 12e Glavnoye upravlenie Ministerstva oboroni Rossii : « 12e GUMO », [Link], 24/06/2021.

182
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

Le recours à l’arme nucléaire est prévu en Russie dans le cadre de situations par-
ticulières. Elles sont listées par le décret présidentiel (oukase) n°355 du 2 juin 2020,
dont l’article 17 énonce que :
« La Fédération de Russie se réserve le droit d’utiliser la force nucléaire en cas
d’attaque à l’arme de destruction massive contre elle et ses alliés, de même qu’en
cas d’agression contre la Fédération de Russie avec des armements conventionnels,
lorsque l’existence de l’État est menacée. »
La Russie fixe ici certaines lignes rouges, même s’il existe un flou sur la notion
d’« existence de l’État ». Ce doute est intentionnel afin d’autoriser une certaine sou-
plesse dans l’engagement de l’arme et ainsi crédibiliser la dissuasion. L’une des
meilleures pistes pour définir cette « menace contre la survie de l’État » est offerte
par l’article 14-b de la doctrine militaire du 25 décembre 2014 :
« Toute attaque qui vient empêcher la gouvernance et le contrôle des forces ar-
mées et empêcherait l’emploi des forces nucléaires, les attaques contre les systèmes
d’alerte avancée6, les systèmes de suivi de l’activité spatiale7, les dépôts de muni-
tions nucléaires, les centrales nucléaires et toute structure impliquée dans l’indus-
trie nucléaire, chimique et pharmaceutique. »8
Cette liste est bornée pour limiter les risques d’escalade. Seule la « menace contre
la survie de l’État » entrouvre la porte à une frappe en premier, c’est-à-dire à l’emploi
de l’arme nucléaire par la Russie sans qu’elle ait elle-même subi d’attaques de ce type.
Toutefois, certains sites stratégiques russes listés se trouvent dans des zones
d’échanges de tirs liés au conflit en cours en Ukraine. C’est, par exemple, le cas du
dépôt nucléaire situé à Belgorod-22, limitrophe de l’Ukraine, ou de la base aérienne
d’Engels où opèrent des aéronefs de l’ALRA. D’autres sont localisés à l’extérieur
de la Russie et près des puissances de l’OTAN (la station de communication VLF9
de Vielka, en Biélorussie, sert ainsi à transmettre des messages vers les sous-marins
russes dans l’Atlantique). Maintenir l’intégrité de ces sites contribue significative-
ment au statu quo. La composante nucléaire aéroportée russe est encadrée par des
textes internationaux dont le traité russo-américain New START, entré en vigueur le
5 février 2011, constitue la pierre d’angle. Selon ce texte, les Tupolev Tu-160 et les
Tu­-95MS sont les seuls bombardiers stratégiques autorisés à emporter des missiles
de croisière à charge nucléaire10. Le nombre de charges pouvant être emportées sur
les vecteurs stratégiques intercontinentaux – parmi lesquels figurent les bombardiers
– est arrêté à 1 55011. Le nombre de têtes de faible puissance, davantage tactiques,

6. Les systèmes d’alerte avancée comprennent les satellites d’alerte avancée et les radars antibalistiques.
7. Les systèmes de « suivi de l’activité spatiale » sous-entendent les systèmes de détection des missiles
balistiques adverses. La Russie entend ici protéger ses radars antibalistiques et transhorizon.
8. Présentée en l’état, la référence au pharmaceutique comprend les productions bactériologiques.
9. VLF : Very Low Frequency (« Très basse fréquence »), comme les canaux pour échanger à longue
distance avec des sous-marins en plongée.
10. « Article IV-7 », Traité New START, 05/02/2011.
11. Le traité New START considère qu’un bombardier stratégique équivaut à une tête stratégique,
quelle que soit sa capacité d’emport.

183
« Pour le jour où… » La composante nucléaire aéroportée russe

utilisables depuis des bombes à gravité ou des missiles non-stratégiques, est moins
connu. Leur existence reste certaine12.
Dans l’ensemble, les moyens aériens ont vu leur poids renforcé, d’abord par le trai-
té russo-américain sur les forces nucléaires intermédiaires (FNI) de 1987. Ce texte in-
terdit les missiles lancés du sol d’une portée de 500 à 5 500 km. Pour frapper entre ces
intervalles, l’armée russe doit s’appuyer sur les bombardiers stratégiques ainsi que sur
des « bombardiers lourds » sans capacité d’emport de missiles de croisière longue por-
tée. Ceux-ci, les Tu-22M3, ont vu leur nombre restreint à 75 par le traité START I de
199113. New START proscrit la colocalisation de ces bombardiers substratégiques sur
une base de bombardiers stratégiques14 pour limiter les ambiguïtés d’interprétation de
posture. La Russie ne peut donc affecter ses Tu-22M3 sur les plateformes de Tu-95MS
et de Tu-160. Un point d’infrastructure mérite enfin d’être noté, le traité START I pré-
voyant une disposition trouble : les bombardiers stratégiques doivent rester visibles sur
leurs bases principales, sans abri occultant. Des constructions sont bien autorisées mais
sur les pistes de déploiement temporaires15. Ces textes, dont des clefs de lecture sont
gardées à Moscou et à Washington, ont pu renforcer la confiance entre les deux plus
grands États dotés, mais ils exposent leurs matériels à des acteurs tiers.

(CS) Avec ses hélices, un bombardier stratégique (CS) Ce Tu-160, baptisé « Alexander
Tu­-95MS, sur le terrain de Moscou-Joukovski. Novikov », a effectué un vol au Venezuela en
2013.

12. Le président russe Boris Eltsine, par sa décision dite de « l’initiative nucléaire présidentielle » de
1992, a annoncé vouloir détruire la moitié des charges nucléaires d’aviation et un tiers de celles de la
marine. Onze ans plus tard, selon l’aveu de la Russie, l’objectif n’aurait pas été satisfait. En avril 2004,
le directeur du désarmement au ministère russe des Affaires étrangères, Anatoli Antonov, déclare en ef-
fet que ce travail est « pratiquement terminé », pendant que l’adjoint au chef de la diplomatie américaine
Stephen Rademaker affirme en octobre de la même année que « son administration s’inquiète que les
engagements russes n’aient pas été totalement remplis ».
13. « Strategic Arms Reduction Treaty », US Department of Defense, 31/07/1991.
14. « Article IV-3 alinéa 9 », Traité New START, 05/02/2011.
15. « Article IX-3 », Traité START I, 31/07/1991. Tout au plus, des protections contre les intempéries
peuvent être placées sur les bases principales à condition d’être non-occultantes.

184
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

(CS) Bombardier substratégique Tu-22M3, Moscou (2015).

Décennie 2010, le sursaut de l’après-Guerre froide


La capacité nucléaire aéroportée russe revient de loin. Dix ans ont été néces-
saires pour la restaurer après la déshérence des années 1990. Les aéronefs ayant
survécu aux traités de réduction d’armements16 sont remis en état à partir de 200817.
Un Tu-160 et deux Tu-95MS sont rénovés chaque année dans les usines d’aviation
de Taganrog, de Ryazan et de Kazan18. Selon le Department of Defense américain,
21 Tu-95MS ont gagné une capacité d’emport de missile Kh-101 entre 2015 et dé-
cembre 201919. De source russe, ce chiffre est de 29 Tu-95MS fin 202120. Les Tu-160
sont aussi adaptés pour accueillir cette munition à très longue portée21. Pour la partie
substratégique, les Tu-22M3 sont restaurés à l’usine de Ryazan tandis que les MiG-
31K/I capables d’emporter le missile aérobalistique Kinjal sont livrés par l’établis-
sement Sokol de Nijni Novgorod (voir carte 1). Dix sont dans les forces début mars
201822. Enfin, douze nouveaux bombardiers Su-34, capables de frappes nucléaires
tactiques, rejoignent les VKS cette même année. Le rythme de livraison de ce biréac-
teur va alors bon train, puisque 117 exemplaires ont été réceptionnés depuis 200823.
Une centaine d’avions de l’ALRA en mesure de porter des armes nucléaires ont
finalement réussi à traverser les années 1990. En termes de vecteurs de missiles, cette
force est le deuxième maillon de la triade de dissuasion russe. Elle se tient derrière

16. De 1981 à 1992, 35 Tu-160 et 88 Tu-95 MS ont en effet été produits. Certains sont d’ailleurs situés
sur le territoire ukrainien lorsque le pays prend son indépendance en août 1991. Respectivement 11 et
27 de ces bombardiers stratégiques sont détruits dans le cadre des mémorandums de Budapest et des
initiatives Nunn-Lugar de même que 483 missiles de croisière à capacité nucléaire Kh-55. Les capacités
nucléaires tactiques sont aussi diminuées par le retrait de l’intégralité des bombardiers monoréacteurs
Su-7, Su-22, MiG-27.
17. A. Zatutchniï, R. Rigmant, P. Sineokiï, Strategitcheskiï raketonosiets bombardirovtchik Tu-160,
Moscou, Poligon press, 2016, p. 505.
18. « L’usine d’aviation de Taganrog remet des Tu-95MS modernisés aux VKS », OAK, 15/04/2019.
19. « Tu-95 Russian Strategic Bomber aircraft », ODIN, 10/04/2024.
20. « Rénovation du Tu-95MS pour la Russie », Yandex, 28/02/2023.
21. A. Zatutchniï, R. Rigmant, P. Sineokiï, op. cit., p. 406.
22. « 10 MiG-31 avec Kinjal sont à l’essai », Tass, 05/05/2018.
23. « Livraisons d’avions aux forces russes en 2020 », BMPD, 20/01/2021.

185
« Pour le jour où… » La composante nucléaire aéroportée russe

les lanceurs terrestres (environ 330 lanceurs24), mais se place devant la marine (moins
de 10 sous-marins nucléaires lanceurs d’engins opérationnels25). En février 2024, elle
aligne 19 bombardiers supersoniques Tupolev Tu-160 et une quarantaine de quadritur-
bopropulseurs Tu-95MS, avec toutefois des degrés variables de disponibilité. Ces plate-
formes mettent en œuvre des missiles de croisière Kh-102 ou Kh-55SM (respectivement
5 000 et 3 500 km d’allonge26,27) à capacité d’emport dual, nucléaire ou conventionnel28.
Des missiles aérobalistiques Kh-22 et Kh-32, aptes à frapper des objectifs terrestres
ou navals, assurent la capacité substratégique. Ils sont emportés par une quarantaine
de bombardiers Tu-22M3. Depuis 2018, ces appareils sont épaulés par des MiG-31K
et MiG-31I. En janvier 2022, 14 exemplaires ont été convertis à partir d’anciennes
cellules de chasseurs MiG-31 pour lancer le missile dual Kinjal29. Les régiments de
bombardement tactique sont armés de biréacteurs Sukhoï Su­-24M, Su­-25, Su­-30SM (de
l’aéronavale basée à terre) et Su-34. Ils peuvent engager des charges nucléaires de faible
puissance, logées dans des bombes à gravité ou certains missiles tactiques.
Tous ces moyens sont répartis à travers la Russie. Les bombardiers stratégiques
disposent de bases dédiées : la dizaine de Tu-160 opérationnels de l’ALRA est sta-
tionnée à Engels (voir carte 1) près du Kazakhstan pendant que les Tu-95MS sont dis-
tribués entre Engels et Ukraïnka, en Extrême-Orient. La composante substratégique,
qui a vocation à atteindre des cibles au sol protégées ou navales, est surtout déployée
au niveau de la région militaire ouest de la Russie, à Shaykovka (12 Tu-22M3 en fé-
vrier 2022), ­Olenegorsk (6 Tu-22M3 au même moment) et Savasleyka près de Moscou
(14 MiG-31K et MiG-31I en janvier 2022). L’unique base orientale de Tu-22M3 se situe
à Belaya, dans l’est de la Sibérie. Plusieurs pistes secondaires, équipées pour héberger
occasionnellement ces avions, se situent à Soltsy et Vorkuta pour la façade occiden-
tale ou à Anadyr et Tiksi en Extrême-Orient. La répartition géographique des capaci-
tés nucléaires tactiques est plus difficile à décrire puisque les terrains qui accueillent
des avions de combat aptes à de tels emports sont plus nombreux. On peut néanmoins
constater que les équipages de Su-34 de la base de Khurba (Extrême-Orient), de Su-25 à
Domna (Sibérie), de Su-34 à Morozovsk (près de l’Ukraine) et ceux des Su-24M et Su-
30SM de Tchernyakhovsk (Kaliningrad) disposent de dépôts nucléaires fonctionnels30.
24. « Russian nuclear weapons 2024 », Bulletin of Atomic Scientists, 07/03/2024.
25. À raison de 16 missiles intercontinentaux embarqués sur chaque sous-marins nucléaires lanceurs
d’engins, la marine russe a la capacité théorique de mettre en œuvre jusqu’à 160 munitions stratégiques.
26. « Le missile Kh-55 », [Link], 05/2015.
27. « Missiles Kh-101 et Kh-102 », [Link], 28/05/2013.
28. Une munition duale dispose d’une capacité d’emport nucléaire ou conventionnel, moyennant des
modifications mineures (comme l’introduction de boîtiers en plomb pour protéger l’électronique des
radiations et de dispositifs de contrôle gouvernemental). Le missile Kh-101 est à charge explosive
classique pendant que le Kh-102 dispose d’une charge nucléaire. Le Kh-555 plus ancien est pour sa part
armé d’une charge conventionnelle pendant que le Kh-55SM constitue son pendant nucléaire.
29. Les exemplaires de MiG-31K/I identifiés visuellement, lors des communications officielles ou
journées portes ouvertes, sont les numéros 30, 31, 36, 37, 38, 39 bleus ainsi que les 87, 89, 90, 92, 93
96, 97 et 99 rouges. Parmi les modifications identifiées, le MiG-31K « 90 rouge » reprend pour base le
chasseur MiG-31 « 83 bleu » basé à Uglovaya. Sa conversion en porteur de Kinjal s’est réalisée en 2018.
30. « Fortress Kaliningrad », OSW, 10/2019 ; « New satellite images suggest military buildup in Rus-
sia’s strategic Baltic enclave », CNN, 17/10/2018 ; « Weapons of Mass Destruction (WMD) », Global-
[Link], 01/05/2018.

186
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

Tous ces sites aéronautiques liés à la dissuasion sont prioritaires pour être réno-
vés31 mais demeurent dans l’ensemble vieillissants. Malgré les réfections de tarmac,
la plupart des avions32 – les bombardiers stratégiques qui devaient rester visibles
selon START I, mais aussi tous les autres appareils – est parquée à l’extérieur, obser-
vable des satellites et exposée aux périls. Les bases sont à l’image de l’ensemble du
nucléaire aéroporté : à nouveau opérationnelles, compatibles avec les besoins d’une
dissuasion symétrique et en mesure de servir dans le cas d’un conflit majeur et bref.

(PG) Les quatre pylônes gris clair situés sous (PG) Binôme de bombardiers tactiques
la voilure de ce Tu-95MS signalent la capacité Su-24M, normalement basés à Gvardeïsk en
d’emport du missile Kh-101. Crimée.

Les ailes du nucléaire aéroporté russe


Classe des
Portée des munitions
Nombre de cellules charges
Type de porteur à charge nucléaire
(Mars 2024) nucléaires
connues
emportées
Tupolev Tu-160 et
19 ; ≈ 9 opérationnelles Stratégiques 5 000 km33
160M
Tupolev Tu-95MS 40 à 43 ; ≈ 30 opérationnelles Stratégiques 5 000 km
Jusqu’à 1 000 km
Tupolev Tu-22M3 38 à 40 ; ≈ 30 opérationnelles Substratégiques
(missiles Kh-32)
MiG-31K et 31I 12 Substratégiques Jusqu’à 1 300 km34
Sukhoï Su-24M, Su- Bombes à gravité, lar-
Environ 300 cellules Tactiques
34, Su-25 gage sur zone à frapper

31. Cinq bases aériennes russes liées au nucléaire aéroporté sont concernées par le financement de
2017 : deux bases de l’ALRA (Engels et Ukraïnka) et trois pistes bordant un dépôt nucléaire (Mozdok,
Step et Voronej) ; « Rénovation de la base d’Ukraïnka », Amourskaya Pravda, 25/02/2017.
32. La base aérienne de Khurba (Komsomolsk-sur-l’Amour) est l’unique base russe à posséder des
hangars où sont abrités quelques bombardiers Su-34 de son parc aérien.
33. A. Kozatchenko, « Quels types de missiles Kh-101 sont utilisés en Ukraine », Argumenti Fakti,
08/06/2022.
34. « Portée du Kinjal », [Link], 07/07/2020.

187
« Pour le jour où… » La composante nucléaire aéroportée russe

II – Opérationnelle : une capacité engagée dans la durée

Entre routine et progression, les entraînements et démonstrations jusqu’à 2022


Le 17 août 2007, deux bombardiers stratégiques Tu-160 survolent la zone du Paci-
fique jusqu’à longer la côte des États-Unis, pendant qu’à l’ouest deux bombardiers Tu-
95MS parcourent le nord de l’Atlantique avant d’opérer un demi-tour près des îles
­Féroé. S’il n’y a pas eu de violation d’espace aérien, l’ampleur de l’événement est iné-
dite depuis 1992. Le président russe déclare ce même jour qu’ « à partir de maintenant,
ce type de mission deviendra régulier »35. L’annonce s’est traduite depuis par la mise
en place de missions devenues routinières36. Les bombardiers stratégiques réalisent de
longs vols de 5 à 12 heures qui requièrent une certaine logistique : des avions-citernes
Il-78 peuvent les ravitailler à mi-course pour gagner en allonge37 pendant que des appa-
reils d’alerte avancée A-50 viennent parfois en appui pour observer l’activité aérienne
autour des bombardiers. Ces derniers se rapprochent des zones d’activité occidentales,
ou du Japon et de la Corée du Sud en région Pacifique, sans pour autant en pénétrer
l’espace aérien38. Les Tu-95MS et les Tu-160 décollent des bases d’Olenogorsk (pour
les missions vers l’Atlantique) ou d’Ukraïnka et d’Anadyr39 (pour les missions en sec-
teur Pacifique). Ces avions sont suivis par les radars des pays approchés et régulière-
ment escortés par leurs chasseurs40. Le rythme de ces activités ne dépend pas du niveau
des tensions internationales : elles sont plus nombreuses sur la façade Pacifique depuis
le début de la guerre en Ukraine et ont diminué sur le flanc occidental.

DR

35. « Russia resumes Cold War nuke bomber patrols », Bellona, 20/08/2007.
36. Quelques altérations de routes s’observent, par exemple avec une patrouille de deux Tu-160 en mer
Baltique le 15 juin 2017, après le vol de deux bombardiers B-52H américains le 10 juin dans la même
zone, ou encore une rarissime patrouille de Tu-160 en mer Noire le 15 septembre 2020, après un vol de
B-52H dans la même zone le 4.
37. « L’OTAN envoi des chasseurs contre des Tu-160 », [Link], 14/10/2020.
38. Sur les 89 patrouilles considérées depuis 2015, un franchissement de frontière est attesté le ­13 ­juillet
2018, lorsque deux Tu-95MS survolent une île sud-coréenne.
39. « Deux bombardiers Tu-95MS ont volé en mer de Norvège », Monitorwar, 12/02/2024 ; « Vol de
deux Tu-95MS sur les côtes de l’Alaska », Operativnaïa Linia, 10/02/2024 ; « Deux Tu-95MS volent
dans le sud de l’Alaska », Operativnaïa Linia, 13/09/2018.
40. « L’armée de l’air escorte deux avions russes », Dé[Link], 10/02/2017 ; « Russia resumes
Cold War nuke bomber patrols », Bellona, 20/08/2007.
188
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

Les témoignages des équipages de bombardiers Tu-95MS et Tu-160 ne rendent


pas non plus compte de tension anti-occidentale particulière à leur niveau. Interrogé
le 18 août 2019 par la revue [Link], le pilote Viktor Korotkov, un habitué de ces
patrouilles longue distance, déclare :
« Quant au pilotage et à la fiabilité [du Tu-160] je ne connais pas un défaut.
Peut-être que l’armée aurait des doutes sur les équipements radioélectroniques. Un
jour l’équipage vole [en patrouille], un des membres dit ‘Les gars, on arrive sur
l’Arctique’, et sortis de nulle part deux amis [des chasseurs de l’OTAN] se tiennent
déjà à gauche et à droite, alors que vous n’avez fait aucune émission. »41
La composante aéroportée de la dissuasion russe, avec ses avions caractéristiques,
permet aussi à Moscou de soutenir sa diplomatie. Un premier binôme de bombar-
diers Tupolev Tu-160 arrive au Venezuela le 10 septembre 2008, pour assurer Hugo
Chavez du soutien russe alors que le pays est ébranlé par des troubles42. Ces visites
se reproduisent en 2013 et 201843. Deux Tu-160 rejoignent aussi l’Afrique du Sud en
2019, tandis que deux Tu-95MS se posent en Indonésie en 201744. Le président égyp-
tien al-Sissi autorise quant à lui la Russie à prépositionner deux avions ravitailleurs Il-
78M au Caire, en novembre 2014. De là, ces appareils peuvent ravitailler en vol deux
bombardiers Tu-95MS, en patrouille depuis la Russie jusqu’en ­Méditerranée45. La
composante substratégique réalise également quelques déploiements extraterritoriaux,
comme en mars 2016, lorsque quatre bombardiers Tu-22M3 se posent à Douchanbé
au Tadjikistan46. Au printemps 2021, des MiG-31K atterrissent enfin à deux reprises à
Lattaquié en Syrie (la seconde fois, épaulés par des Tu-­22M3)47. La tendance globale
montre l’augmentation de ce type de contact avec la Chine : une première patrouille
commune de Tu-95MS et de bombardiers H-6 chinois est repérée en août 2017, avant
d’être observée une fois par an depuis 201948. En novembre 2022, les bombardiers
russes se posent en Chine et les avions chinois stationnent eux à Vladivostok. Le geste
est inédit, à l’heure où Moscou paraît plutôt isolée.
Ces activités ostensibles ont une finalité plus politique que militaire : un mis-
sile de croisière Kh­-102 atteindrait n’importe quel endroit de l’Europe sans que son
bombardier porteur n’ait à quitter l’espace aérien russe. Des exercices à caractère
opérationnel sont aussi organisés, notamment pour disperser les moyens face à des
41. « L’histoire d’un pilote de Kazan de Tu-160 », [Link], 18/08/2019.
42. « Russian bombers land in Venezuela », BBC, 11/09/2008.
43. « Russian Tu-160 Strategic Bombers Land in Venezuela », Defense update, 30/10/2013 ; « Vol de
deux Tu-160 vers le Venezuela », Operativnaïa Linia, 03/02/2019.
44. P. Parmesaran, « Russia Bomber Flight Over Indonesia », The Diplomat, 06/12/2017.
45. D. Cenciotti, « Why are two Russian Il-78 Midas tankers deployed to Egypt? », The Avionist,
03/11/2014.
46. « Russia deploying Tu-22M3 bombers to Aini base in Tajikistan for drills », AKIPress, 11/03/2016.
47. « Des Tu-22M3 arrivent à Lattaquié », chaîne Telegram Zapiski Okhotnika, 24/05/2021 ; « Vol
de Tu-22M3 vers la partie occidentale de la Méditerranée », page YouTube du ministère russe de la
Défense, 27/05/2021 ; D. Cenciotti, « U.S., Chinese And Russian Bombers Each Flew Air Patrols Over
East China », The Avionist, 24/08/2017.
48. L. Xuanzun, G. Yuandan, « China, Russia hold joint aerial patrol for 4th consecutive year », Global
Times, 24/05/2022.

189
« Pour le jour où… » La composante nucléaire aéroportée russe

attaques simulées. Une de ces séquences, d’ampleur inédite, se tient du 7 au 9 février


2017 : sur la totalité des bases de bombardiers stratégiques et substratégiques, les
équipages décollent en alerte pour rejoindre d’autres plateformes – parfois civiles – à
travers le pays49. Des navigations ponctuelles d’entraînement de l’ALRA s’observent
en parallèle vers des pistes éloignées, comme Anadyr50. Quelques emplois simulés
d’armements nucléaires tactiques ont aussi lieu lors des exercices Zapad 2009 et
Vostok 2010, avant d’être stoppés face aux réactions occidentales51. Cette décision
n’empêche pas les exercices de transport de charge ou les mises en alerte52.
Toutes ces missions provoquent également des accidents. Après 2004, les VKS
perdent de façon accidentelle un Tu-22M3 en juin 2016, suivi de quatre autres jusqu’à
2021. Trois Tu-95MS sont aussi perdus entre 2015 et 201653. Le prix à payer semble
toutefois accepté : la capacité nucléaire aéroportée russe retrouve sa disponibilité et
redevient un outil de diplomatie militaire de premier ordre, sans être menacée par
une pénurie d’équipements à court terme.

(Droits réservés) Décollage d’un Tu-22M3, (Droits réservés) Bombe factice IAB-500 utilisée pour
depuis la base syrienne de Lattaquié, simuler une munition nucléaire à gravité, comme celles
en juin 2021. emportées sur bombardiers Su-24M et Su-34.

49. « L’ALRA a été transférée sur des aérodromes opérationnels », [Link], 09/02/2017 ; « À Bratsk,
un Tu-22M3 est sorti de piste », Babr24, 10/02/2017. Depuis Engels, des Tu-160 prennent l’air pour
rejoindre Shaykovka, à 850 km de distance, pendant que les Tu-95MS aussi partis d’Engels se posent
à Novossibirsk Tolmatchevo, à 2 500 km. Comme pour témoigner du caractère inopiné, deux bombar-
diers substratégiques Tu-22M3 décollent en alerte de Belaya en Sibérie et sont dirigés sur l’aéroport
civil de Brastk qui n’a pas encore été déneigé (ce qui provoque une légère sortie de piste des deux
appareils).
50. « Transfert de deux Tu-160 à Anadyr », Operativnaïa Linia, 21/08/2020. Un premier poser de Tu-
22M3 sur la piste d’Anadyr est réalisé en octobre 2017 puis, avec plus d’insistance, pour les Tu-160,
qui s’entraînent à y atterrir en septembre 2018 (dans le cadre de l’exercice Vostok) puis en mai 2019 et
en août 2020.
51. M. Czekaj, L. Zdanavicius, « Russia’s Zapad 2013 military exercise », Jamestown Foundation,
12/2015.
52. « Les bombes d’imitation », Fighterbomber, 25/04/2024.
53. « Safety record Tu-22 », Aviation [Link] ; « Safety record Tu-95 », Aviation [Link].

190
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

De Deir ez-Zor à Jitomir, bientôt 10 ans d’engagement dans les combats


conventionnels
Les équipages dédiés aux frappes nucléaires n’ont guère eu d’expérience au com-
bat pendant longtemps. L’attentat revendiqué par Daech contre un Airbus A321 russe
le 31 octobre 2015 en Égypte leur fait mener des frappes de représailles en Syrie.
Cinq raids sont conduits par des bombardiers stratégiques Tu-95MS et Tu-160. Ils ré-
alisent là leur baptême du feu entre le 17 et le 22 novembre en mettant en œuvre des
missiles de croisière Kh-101 et Kh-555. Ces munitions conventionnelles ciblent des
raffineries près de Deir ez-Zor et Raqqa mais connaissent des dysfonctionnements54.
Les bombardiers substratégiques Tu-22M3 mènent quant à eux 16 attaques par
bombes, jusqu’au 8 décembre 201555. D’autres frappes sont dirigées en 2016 et 2017
contre Daech56. Par compilation des communiqués du ministère russe de la Défense,
l’ALRA aurait lancé 58 raids en Syrie jusqu’au 5 décembre 2017. Certaines frappes,
en particulier celles réalisées avec des bombes autour de Deir ez-Zor où la population
et la garnison du régime sont encerclées, ont pu dégrader l’élan de Daech, qui finit
par renoncer à prendre la cité. Ces activités ont cependant surtout permis d’éprouver
le matériel en engagement prolongé et d’améliorer les munitions. La Russie aurait
autrement pu atteindre, à moindre coût, les mêmes cibles avec ses avions de combat
déjà déployés en Syrie. Certains bombardiers russes Su-34 et Su-24M projetés en
Syrie proviennent d’ailleurs de bases équipées de dépôts nucléaires57 : de la sorte, le
théâtre syrien a bien entraîné la composante de frappe tactique.
Les affrontements en Ukraine se superposent à ceux en Syrie. Il s’agit pour la
Russie d’un engagement d’une autre échelle. Les Tu-95MS et Tu-160 de l’ALRA
sont mobilisés pour les premières frappes. Les bases aériennes ukrainiennes de
Chuhuiv (non loin de Kharkiv), de Jitomir et de Mikolayiv sont notamment tou-
chées, assez superficiellement58. Les fréquences radio des bombardiers russes sont
surveillées59 ce qui permet notamment de protéger les avions ukrainiens avant
les attaques. Ces actions se poursuivent par la suite. L’ALRA frappe environ les
deux tiers des 320 sites atteints par missiles de croisière en 2022, parfois près de

54. « Modernisation des bombardiers stratégiques russes », BMPD-CAST, 17/04/2016 ; « Road to Da-
mascus », RAND Corporation, 2022, p. 27 ; « L’opération en Syrie éclaire sur les problèmes des mis-
siles de l’ALRA », Interfax, 19/12/2015.
55. « Comment l’ALRA a détruit l’État islamique en Syrie », [Link], 16/08/2016 ; « Les Tu-
22M3 re-bombardent en Syrie », BMPD-CAST, 13/07/2016.
56. « Road to Damascus, Rand Corporation », Report, RAND Corporation, 2022, p. 27.
57. Des bombardiers Sukhoï Su-34 des bases de Morozovsk et de Komsomolsk-sur-l’Amour sont dé-
ployés en Syrie, de même qu’au moins un Su-24M venu de Tcherniakhovsk ; « Histoire de la série Su-
34 », [Link], 29/06/2020 ; « Des avions dans des abris à Khmeïmim », BMPD-CAST, 21/04/2018 ;
« Un équipage de la Baltique meurt en Syrie », Interfax, 10/10/2017.
58. M. Sheetz, « L’imagerie satellite montre les attaques russes sur l’Ukraine depuis l’espace », CNBC,
24/02/2022. Les images satellites publiées soulignent des failles de ciblage : impacts autour de pistes
intactes, destruction d’avions déjà hors-service.
59. « Russian Aviation HF frequencies », Monitor-post, 03/2021.

191
« Pour le jour où… » La composante nucléaire aéroportée russe

la ligne de front60,61. Les raids s’espacent ensuite, sous l’effet de la diminution


du stock de munitions, de la durée nécessaire pour en refabriquer et de l’usure
des bombardiers stratégiques62. À partir de 2023, les objectifs se concentrent sur
les pistes aériennes et le potentiel énergétique ukrainien. Couverts par plusieurs
couches de systèmes sol-air, les sites ukrainiens les plus névralgiques peuvent à
présent faire l’objet d’attaques croisées de différents types de munitions (missiles
de croisière lancés par Tu- 95MS, Kinjal tiré par MiG-31K/I) afin d’en saturer les
défenses (voir carte 2).
La capacité substratégique est engagée sur le théâtre à partir du 15 avril 2022,
lorsque des bombes sont larguées par des Tu-22M3 contre l’usine Azovstal de
­Marioupol63. L’ALRA mobilise ensuite ses Tupolev début mai 2022 pour lancer des
Kh-2264 puis, à compter de mars 2024, ses MiG-31K/I armés du missile Kinjal65.
Ces munitions aérobalistiques à la vitesse élevée sont privilégiées face aux cibles
protégées, avec des résultats inégaux. Le Kh-22 vieillissant est remarqué pour son
imprécision et les dégâts collatéraux qu’il provoque alors que le Kinjal, plus récent,
parvient notamment à endommager le radar d’une batterie sol-air Patriot à Kiev, le
16 mai 202366. Les vecteurs aériens dotés d’une capacité nucléaire tactique subissent
des pertes. Au 25 mars 2024, 23 bombardiers Su­-34 et 4 Su­-24M ont été détruits en
vol67. Frapper avec des bombes non guidées, à la verticale des objectifs, devient im-
possible face à l’activité des défenses sol-air ukrainiennes.

60. Le 14 septembre 2022, des missiles de croisière Kh-101 sont lancés contre des barrages sur la
rivière Ingoulets, afin de provoquer une inondation capable de ralentir l’offensive ukrainienne sur
­Kherson, à 40 km du front ; « Frappes sur un barrage de l’Ingoulets », Tsaplienko, 15/09/2022.
61. Chiffre obtenu par recoupement des images de survols du territoire ukrainien par des missiles de
croisière, avec les vues (satellites ou depuis le sol) de sites frappés : 1 site touché = 1 frappe, qu’il soit
atteint par un ou plusieurs missiles. Les autres missiles de croisière engagés sont : 1) des Kalibr lancés
depuis la mer, 2) des 9M728 tirés depuis batteries terrestres Iskander, 3) des missiles Kh-35 lancés par
des batteries côtières antinavires Bal contre des cibles au sol, 4) des Kh-35U et Kh-59 lancés par avions
de combat.
62. Les Tupolev Tu-160 sont évoqués pour la dernière fois dans des frappes en mai 2022.
63. « Frappes de Tu-22M3 à Marioupol », Milinfolive, 15/04/2022 ; « Russians Use Obsolete Missiles
to Launch Strikes on Ukraine », [Link], 10/05/2022.
64. Les Kh-22M et Kh-32 (sa variante modernisée) sont embarqués sur bombardiers Tu-22M3. À l’ori-
gine conçus pour les frappes anti-porte-avions, ces armes sont aussi utilisables face à des cibles au sol
(avec une précision limitée pour les anciens Kh-22). Les emplois commencent début mai 2022, avec
un possible premier tir le 4 mai contre un pont routier de Dnipro ; « Russians Use Obsolete Missiles to
Launch Strikes on Ukraine », [Link], 10/05/2022.
65. « Le ministère des Armées signale des tirs de Kinjal en Ukraine », Izvestia, 19/02/2022.
66. Le 27 juin 2022, un Kh-22 probablement dirigé contre l’usine de blindés Kredmach de K ­ rementchuk
atteint un centre commercial situé à 300 mètres de là, causant 20 morts ; « U.S. Officials Confirm
Damage to Patriot Defense System in Kyiv Attack », New York Times, 16/05/2023.
67. « Documenting Russian equipment losses », Oryx, 2024.

192
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

DR
Ces bombardiers russes représentent une menace durable sur Kiev, d’autant que leur
attrition en mission de combat reste supportable68. Une fois au sol, ces appareils de-
viennent cependant vulnérables. À partir du 11 mars 2022, d’anciens drones de recon-
naissance à réaction Tu-141, armés d’une charge explosive, sont lancés par l’Ukraine69.
Les bases occidentales de l’ALRA sont toutes exposées et quelques dispersions d’aé-
ronefs sont observées vers la zone arctique et balte70. Une alerte survient le 8 octobre
2022, lorsqu’un drone ukrainien atteint le périmètre de la base de Shaïkovka, entraînant
le redéploiement des 8 bombardiers Tu-22M3 sur place vers Ryazan, plus éloignée de
l’Ukraine71. Trois drones Tu-141 sont dirigés contre cette nouvelle base et contre Engels,
place clef de la dissuasion russe, d’abord le 5, puis le 26 décembre. Au bilan, 6 militaires
russes sont tués, pendant qu’un Tu-22M3 et deux Tu-95MS sont endommagés72. Les
appareils opérationnels sont dispersés vers les bases d’Olenogorsk, Anadyr, Mozdok et
Ukraïnka73, plus distantes du théâtre ukrainien. La plateforme aérienne de Morozovsk,
avec son dépôt nucléaire, est atteinte trois fois par des avions sans pilote chargés d’ex-
plosifs74. Sa soute à munitions conventionnelles et un bombardier Su-34 y sont détruits.
À ces attaques de drones à longue portée s’ajoutent celles d’équipes de saboteurs, qui

68. Deux MiG-31K/I capables de porter le missile Kinjal ont été perdus sur accident, pendant la guerre
ou ses préparatifs : le 29 janvier et le 25 décembre 2022, ainsi que deux bombardiers substratégiques
­Tu-22M3, respectivement le 1er avril et le 15 août 2024.
69. « Épave de Tu-141 retrouvée en Crimée », OSINT Ukraine, 11/03/2022.
70. Interprétation de l’image satellite Maxar d’Olenogorsk, du 11 octobre 2022 ; « Russia says 3 MiG
warplanes with hypersonic missiles moved to Kaliningrad region », Reuters, 18/08/2022. La base arc-
tique d’Olenogorsk accueille 5 bombardiers Tu-160, du 14 août au 10 octobre 2022, pendant que trois
MiG-31K/I quittent la région de Moscou pour s’entraîner à Kaliningrad le 18 août 2022.
71. Interprétation de l’image satellite Maxar du 12 octobre 2022.
72. « The aftermath of the recent Ukrainian long-range strike against Engels-2 Air Base », Ukraine
Weapons Tracker, 06/12/2022 ; « Au revoir aux morts à Engels après l’attaque du drone », Vzgliad-Info,
29/12/2022.
73. « 16 strategic bombers deployed to Kola Peninsula », The Barents Observer, 13/05/2023 ; « Tu-
95MS à Anadyr », Operativnaïa Linia, 15/02/2023 ; « Vue satellite de Mozdok », Monitoringwar,
16/02/2024 ; « Évacuation d’Engels-2 par six Tu-95MS », Milinfolive, 26/12/2022 ; « Image satellite
d’Engels après les frappes », Milinfolive, 30/12/2022.
74. « Russian bomber activity – september 2023 », Compte rendu Maxar, à partir d’une prise de vue
de Soltsy du 31 août 2023 ; « Photos des drones retrouvés à Morozovsk », 24-Kanal, 17/12/2023 ;
« Attaque de drones à Morozovsk », Milinfolive, 05/04/2024. « Destruction d’un Su-34 à Morozovsk »,
06/08/2024.

193
« Pour le jour où… » La composante nucléaire aéroportée russe

s’approchent des bases aériennes russes à partir de l’automne 202275. Un groupe de 11


Tu-22M3 stationné sur la base de Soltsy est frappé, le 19 août 2023, par des drones
légers armés de grenades. Pilotés depuis les environs du terrain76, ces drones détruisent
un Tupolev tandis que les autres bombardiers quittent la zone.
Des mesures palliatives aux hangars sont trouvées : silhouettes d’avions peintes
sur les pistes, pneus répartis sur les appareils, ou conteneurs disposés pour les pro-
téger d’éclats77. Celles-ci tiennent cependant du pis-aller et entretiennent parfois le
doute quant au discernement du commandement des VKS vis-à-vis de la menace.
Les moyens des attaques restent toutefois légers et les dommages causés n’affectent
pas encore les capacités russes. Face à cette pression nouvelle, la dissuasion aéropor-
tée russe doit poursuivre ses évolutions pour conserver sa crédibilité.

(Droits réservés) Ce Tu-22M3 a (PG) Des systèmes sol-air Pantsir, performants, sont en
été endommagé dans l’attaque mesure de protéger les pistes contre différents types d’attaques
d’un drone ukrainien Tu-141 de drones. Leur nombre demeure cependant insuffisant pour
contre le terrain de Ryazan le 5 protéger tous les sites sensibles.
décembre 2022.

75. « Dépose d’explosifs sur des hélicoptères russes Ka-52 », Milinfolive, 01/11/2022.
76. « How Ukraine managed to destroy Tu-22M3 bomber in the heart of Russia », Armyrecognition,
24/01/2024.
77. « Russian bomber activity – september 2023 », Compte rendu Maxar de prises de vue d’Ukrainka
du 1er septembre 2023.

194
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

III – L’horizon 2030 du nucléaire aéroporté russe

Poursuivre le rééquipement d’avant la guerre


Bien que sollicitée par les opérations et son activité courante, la force nucléaire
aéroportée russe doit poursuivre sa modernisation, inspirée par les retours d’expé-
riences et guidée par les plans d’équipements pour 2027 et 203478. Le vice-ministre
russe de la Défense annonce le 21 mars 2018 ses ambitions :
« Nous développons de nouvelles armes aéronautiques, et il est impossible de
comparer le bombardier Tu-160 et les missiles Kh-55, Kh-555 voire le Kh-101, avec
les avions que nous espérons recevoir en série dans les années 2030 équipés de
nouvelles armes aéronautiques, qui auront des portées complètement différentes. »79
L’avancement le plus certain concerne les munitions. Celles en service au milieu
des années 2010 ont été conçues (missile de croisière Kh-102/Kh-10180) ou fabri-
quées (missile de croisière Kh-55 et le Kh-22 aérobalistique) pendant la période
soviétique. Des modernisations sont apportées : remplacement des Kh-22 par des
Kh-32, plus précis, capables d’évoluer plus loin et plus vite. Une attention particu-
lière est accordée à l’autoprotection du Kh-102/101, devenu le missile de croisière
standard pour les frappes à longue distance des bombardiers russes et qui est exposé
aux menaces pendant son vol à basse altitude. Une version dotée d’une station de
brouillage interne, pour le protéger face aux radars adverses, est évaluée en 2018,
puis est tirée en Ukraine depuis 202281, sans manifestement créer de nuisance signi-
ficative pour les systèmes ukrainiens. Depuis 2023, des épaves de Kh-101 ont aussi
été identifiées avec des charges à fragmentation82, des lance-leurres infrarouges et
des optiques d’assistance à la navigation pour faciliter les trajectoires complexes
(voir carte 2)83. Tous ces modèles devraient céder la place à de nouvelles armes au-
jourd’hui en test : le missile de croisière Kh-BD doit remplacer les actuels Kh-101
pour les tirs à longue distance84, pendant que le Kh-SD, plus petit, cible des objectifs

78. « Programme d’armement pour 2025-2034 », Tass, 07/10/2023.


79. « Le parc de Tu-160 sera entièrement rénové d’ici 2030 », Interfax, 21/03/2018.
80. L’étude du missile Kh-102 (et du Kh-101, sa variante à charge conventionnelle), capable de parcou-
rir 4 500 km, débute dans les années 1980. La chute de l’URSS bloque les essais et stoppe la production
du bombardier Tu-95MA destiné à le porter. Les premiers vols de Kh-101 ont lieu en 1997, avec une
électronique modernisée (grâce à des composants occidentaux) et, d’abord, un moteur ukrainien R-95
remplacé ensuite par un modèle russe. Ce missile entre en service en 2013. S. Moroz, « Le missile aé-
roporté Kh-101/102 », Naouka i Tekhniki, 14/03/2022.
81. N. Grichchenko, « Les missiles Kh-101 emporteront des brouilleurs », Ruskoye Orujié, 09/11/2018 ;
« Intriguing Features Seen on Russia Cruise Missile Wreck », The Warzone, 30/01/2023.
82. « Double charge militaire sur missile Kh-101 », Sergei Flash, 02/03/2024.
83. « Kh-101 écrasé près de Vinitsa », Milinfolive, 04/02/2023. Les caissons lance-leurres L-504 ob-
servés sur un missile Kh-101, retrouvé le 26 janvier 2023 à 150 km au sud-ouest de Kiev, permettent de
tromper les missiles à très courte portée, qui se guident souvent sur la chaleur émise par les moteurs :
sur ce nouveau Kh-101, les éjections de leurres sont programmées avant le raid pour disperser leurs
pièges au-dessus de zones à risques.
84. « Tirs à longue portée : quels missiles augmenteront les capacités des VKS », Izvestia, 24/09/2023.

195
« Pour le jour où… » La composante nucléaire aéroportée russe

moins éloignés (1 500 km environ)85. Du côté des munitions à haute vitesse, outre
la mise en service du Kinjal aérobalistique entré en production vers 2017, les efforts
s’orientent vers le développement du Kh-95 Ostrota, hypervéloce et doté d’un hy-
perstatoréacteur86. Grâce au contournement des sanctions, les composants électro-
niques étrangers névralgiques restent abondants pour leur construction en Russie87.
Hormis les modèles spéciaux tels l’Ostrota, à l’usinage délicat, les fabrications de-
vraient se poursuivre à un rythme significatif.
Concernant le parc aérien, l’industrie aéronautique doit s’assurer du maintien en
condition des bombardiers existants, de leur capacité d’emport des futures munitions
et de leur succession. Un modèle nommé PAK-DA, a priori furtif et avec une archi-
tecture d’aile volante, est en conception au bureau Tupolev. Il doit remplacer à terme
tous les Tu-160, Tu-95MS et Tu-22M3 entrés en service du temps de l’URSS. Le pre-
mier vol du PAK-DA n’est toutefois pas attendu avant 202788. Les principaux efforts
sont dans l’immédiat dirigés vers le parc de quadriréacteurs Tu-160 qui doit faire
l’objet d’une rénovation en deux phases. Dix cellules existantes (sur les 19) doivent
être mises au standard Tu-160M et recevoir entre autres de nouveaux réacteurs. Un
premier exemplaire a décollé le 25 janvier 201889 et au moins sept autres ont déjà
effectué un vol en février 202490. Dans le même temps, 50 cellules entièrement nou-
velles sont commandées, avec la dénomination Tu-160M291. Si aucune n’a encore
décollé en mars 2024, dix sont attendues pour 202792.
Les autres bombardiers sont aussi concernés par des programmes de moderni-
sation en profondeur : le Tu­-22M3M constitue le standard revalorisé du Tu­-22M3
et le Tu­-95MSM celui du Tu­-95MS. Aucune de ces nouvelles versions n’a dépassé
le stade du décollage d’un prototype unique93. À défaut de révolution, ces bombar-
diers devraient quand même pouvoir mettre en œuvre des armements avancés grâce
à leurs modernisations intermédiaires lors des passages en maintenance. Dans un
avenir prévisible, les performances du parc aérien russe devraient donc demeurer
largement inchangées, en particulier pour ce qui concerne les capacités de pénétra-
tion et l’autonomie. Cette stagnation des ambitions – qui ne crée pas de faiblesse s’il
s’agit de tirer depuis le territoire russe, un Tu-95MS ayant la vitesse et l’autonomie

85. « Frappes menées avec les nouveaux missiles », Russkoye Orujie, 03/08/2023.
86. « Le missile hypervéloce Ostrota », Tass, 21/05/2021 ; V. B. Zarudnitskii, « Faktori dostijeniya
pobiédi v voennikh konfliktakh buduchevo », Voennaya Misl, 08/2021, p. 41.
87. D. Spleeters, « Component commonalities in advanced Russian weapon systems », CAR, 09/2022.
88. « En Russie se créent les bases des bombardiers de nouvelle génération », Ria Novosti, 06/12/2023.
89. « Tu-160 Pietr Denikine », [Link], 25/01/2018.
90. Le premier Tu-160 passé au standard M est surnommé « Pietr Deïnikin » et décolle le 24 janvier
2018 avec des moteurs d’ancienne production. L’exemplaire baptisé « Igor Sikorsky » est doté de nou-
veaux moteurs et vole en mars 2021. Les Tupolev « Ilia Muromets », « Boris Veremeï », « Alexandr
Molodchiï », « Valentina Terchkova » et « Alexandr Molodchiï » prennent l’air entre septembre 2021
et février 2023.
91. A. Nikolskiï, « La Russie développe deux bombardiers stratégiques », Vedomosti, 14/10/2016.
92. « D’ici à 2027, les VKS recevront 10 bombardiers Tu-160 », Ria Novosti, 03/03/2020.
93. « Premier vol du Tu-22M3M », Interfax, 28/12/2018 ; « Russia’s Tu-95MSM bomber performs test
flight », Ruaviation, 16/01/2023.

196
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

d’un bombardier américain B-2 – s’explique par la mise en avant d’autres priorités
industrielles et budgétaires. Au sein des équipages, un résumé de la perception de
ce quasi statu quo est donné par un navigateur de Tu-95MS, interrogé par la revue
[Link] en février 2015 :
« Créer un nouveau bombardier stratégique et former ses pilotes est un processus
extrêmement coûteux. Vous le savez, notre budget militaire n’est pas élastique. Je
pense qu’il serait préférable d’investir l’argent disponible dans du carburant pour
les pilotes, afin qu’ils volent plus souvent et améliorent leurs compétences. »94
Au sujet du caractère présumé obsolète du Tu-95MS doté d’hélices, le militaire
répond :
« Ne regardez pas ces moteurs de travers […] compte tenu de la conduite des
opérations de combat [menées par les Tu-95MS] sous couverture d’avions de chasse,
la vitesse supersonique n’est pas une nécessité. »
Pour l’avenir, l’incertitude concerne surtout le soutien opérationnel de cette
flotte aérienne. En effet, le nombre d’avions de ravitaillement Il-78 et d’alerte avan-
cée A-50U (respectivement 19 et 595 en mars 2024), indispensables pour donner une
allonge supplémentaire aux bombardiers ou pour prévenir de l’arrivée d’intercep-
teurs adverses, promet d’être insuffisant en cas de crise majeure. La formation des
nouveaux équipages de bombardiers devrait représenter un autre défi. Elle est assu-
rée à partir d’anciens biréacteurs commerciaux Tu-13496, dont le dernier exemplaire
doit être retiré du service en 203397. À la peine, la construction aéronautique civile
russe ne paraît pas pouvoir fournir de remplaçant dans les quantités et délais requis98.
Du point de vue des menaces enfin, le parc aérien devrait rester exposé aux attaques
de drones. Les moyens antiaériens efficaces pour y parer sont coûteux et sollicités
par toutes les forces russes, à commencer par celles du front ukrainien. En outre,
le nombre de pistes protégées par ces systèmes devrait rester modeste. Couvrir les
avions avec des abris constitue l’autre solution, mais elle progresse au ralenti. Un
plan pour en construire 300 a été annoncé par le ministre russe de la Défense en avril

94. V. Vachchenko, « Même d’un sous-marin on l’entend voler », [Link], 09/06/2015.


95. « Premier vol de l’avion ravitailleur modernisé Il-78-2 », BMPD-CAST, 26/09/2019 ; « Les VKS
reçoivent un avion modernisé A-50U », BMPD-CAST, 22/09/2023. En février 2022, sept A-50U sont
en service dans les VKS. Le plus récemment livré est endommagé au radôme le 26 février 2023 en
Biélorussie à la suite d’une attaque de drone. Un autre est détruit le 15 janvier 2024 par un système
Patriot en Ukraine, suivi d’un troisième le 23 février par un (probable) système sol-air ukrainien S-200
transformé. L’un d’entre eux ayant été livré fin 2022, le total disponible est de 5 exemplaires, dont l’un
est régulièrement détaché en Syrie.
96. Les Tu-134UBL et Tu-134Ch, produits jusqu’à 1983, sont des variantes de l’avion commercial
­Tu-134 destinées respectivement à l’entraînement au radar/système d’armes et à la navigation.
97. Y. Vassiliev, « Le ministère des Armées va utiliser le Tu-134 jusqu’à 2033 », Russkoye Orujié,
23/04/2023.
98. Trois avions commerciaux sont à l’agenda de l’industrie aéronautique pour la période 2025-2030 :
l’Il-114-300 (dont deux prototypes volent en 2024), le Superjet-100 (dont la version à propulseurs
russes est à l’essai – les moteurs d’origine, français, ne sont plus livrés) et le MS-21 dont les capacités
et le coût sont inadéquats par rapport à ce qui est recherché par les forces.

197
« Pour le jour où… » La composante nucléaire aéroportée russe

2018, mais il n’a pas été concrétisé99. Des sursauts d’efforts ont déjà été observés
dans l’histoire russe, mais pour l’heure – à l’instar de nombreux autres moyens du
pays –, cette force de frappe paraît durablement exposée à des attaques non attri-
buables.

(Droits réservés) 26 janvier 2023 : cerclé en (PG) Sans écran multifonction dernier cri : le
jaune, le dispositif lance-leurres L-504 a été poste de pilotage d’un bombardier stratégique
nouvellement observé sur missile de croisière Tu-95MS non-modernisé.
Kh-101.

(PG) Bombardier Tu-160, en simulation de (PG) Tupolev Tu-134Ch d’entraînement, à


ravitaillement derrière un Il-78, mai 2016. l’usine de réparation n°407 de Minsk, en 2017.

Sanctuariser le rôle et rectifier le fonctionnement


Sujette à des attaques revendiquées par l’armée ukrainienne contre ses moyens
nucléaires aéroportés100, la Russie continue de riposter par des frappes convention-
nelles et non nucléaires. Un sentiment d’agacement se fait jour à Moscou, fin 2023, à
l’encontre des règles d’engagements en vigueur et des mécanismes de ripostes101,102.

99. « 300 abris seront construits pour les avions de cinquième génération », Novosti VPK, 21/04/2021 ;
« Construction d’abris pour avions des VKS », chaîne Telegram Fighterbomber, 10/09/2023. Le seul
abri identifié à avoir été reçu pour couvrir des avions de combat – de moyens gabarit, loin d’un bom-
bardier – depuis la guerre d’Ukraine est issu d’un don privé.
100. « Galerie des héros : Oleg Ivanovitch Babiï », [Link].
101. S. Karaganov, « Nuclear war can be won », Moskovsky Komsomolets, 11/10/2023.
102. Président honoraire du conseil de la politique étrangère et de défense, Sergueï Karaganov dit en
octobre 2023 souhaiter voir réviser la doctrine nucléaire russe qu’il qualifie de « négligente » et « d’im-
prudente ».

198
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

La réforme de la doctrine se précise à la fin du printemps 2024, lorsque Vladimir


Poutine déclare le 7 juin que « la doctrine nucléaire russe est un instrument vivant,
qui peut être modifié si nécessaire ». Andreï Kartapolov, chef du Comité de défense
à la Douma, abonde le 11 juin dans un entretien auprès du journal Tass :
« […] de nouveaux défis et menaces apparaissent. Si nous constatons qu’il faut,
pour mettre fin à ces menaces, modifier certains documents, y compris la doctrine
nucléaire, alors nous changerons. »103
Si elle avait lieu, cette réforme de la doctrine pourrait prendre en compte la réalité
des nouvelles menaces. Théoriquement, le texte permet aujourd’hui à Moscou de
mener des tirs nucléaires après détection formelle de lancements de munitions stra-
tégiques dirigés contre la Russie (procédure du tir sur alerte). Les senseurs chargés
d’identifier et de caractériser une attaque par missiles balistiques intercontinentaux
sont cependant rares. Ils sont aussi vulnérables, comme le révèle l’endommagement
par un drone du radar anti-missile balistique d’Armavir, le 23 mai 2024. Plus près
du sol, de nouveaux modèles de missiles de croisière à la signature radar particuliè-
rement discrète – tel l’AGM-181 américain appelé à devenir la munition stratégique
standard des bombardiers B-52H – pourraient quant à eux déjouer les capacités de
détection en basse couche. Une future doctrine pourrait redéfinir les critères néces-
saires aux tirs de riposte, même en cas de détection dégradée de l’attaque.
Par ailleurs, le traité New START qui recense les moyens et les règles de bonne
conduite des forces nucléaires doit s’éteindre en février 2026. Son renouvellement
est incertain, compte tenu des désengagements d’autres traités de sécurité104 et après
que le Kremlin a suspendu – au terme d’une longue hésitation – sa participation en
février 2023105. Une reconduction présenterait des avantages partagés. Elle limiterait
la diversification des missiles aéroportés à charge nucléaire et permettrait d’acter
les dispersions de bombardiers sur des terrains non prévus à cet effet. En l’état,
cette pratique nourrit des risques de mauvaise interprétation. Aujourd’hui varié, le
panel de missions confiées au nucléaire aéroporté russe se rationalise. Le potentiel
des cellules des bombardiers a été en partie consommé et ne pourra pas être intégra-
lement rétabli. La capacité d’emport de munitions de faible puissance sur avion de
combat devrait subsister, au nom de la redondance des moyens de dissuasion. Pour
les capacités nucléaires contre le champ de bataille – l’emploi tactique –, le panel
de munitions tirées depuis le sol s’élargit et présente une alternative moins visible et
dissuasive, mais plus crédible que la composante aéroportée. L’Ukraine a été la cible
de tirs de missiles balistiques de théâtre (missiles 9M723 lancés par le système Iskan-
der et ses équivalents nord-coréens KN-23), de missiles balistiques à courte portée
(missiles Tornado-S, missiles antiaériens 5V55 ou 48N6 tirés en sol-sol), ou de mu-
103. A. Novoderejkin, « Kartapolov: les changements dans la doctrine nucléaire pourraient être dictés
par les menaces », Tass, 11/06/2024.
104. En 2019, les États-Unis se retirent du traité sur les forces nucléaires intermédiaires puis quittent le
traité MTCR (le régime de contrôle sur l’exportation des armements de portée intermédiaire) en 2020.
Cette même année, Washington se retire également du traité Open Skies (qui permet des inspections
réciproques) suivi de la Russie en 2021.
105. « New Start treaty », US department of State, 05/02/2011 ; « Putin suspends Russia’s participation
in New START nuclear treaty », Le Monde, 21/02/2023.
199
« Pour le jour où… » La composante nucléaire aéroportée russe

nitions ­antinavires tournées contre la terre (Oniks, Bal ou Tsirkon). Tous possèdent
des profils de vol particuliers qui requièrent, pour être détruits à temps, de nombreux
systèmes de détection et d’interception performants. Par rapport à des bombardiers,
stationnés sur des bases lointaines et bien connues, les missiles tirés depuis le sol
paraissent moins prédictibles et leurs lanceurs mobiles moins vulnérables.
Outre l’importance du matériel et des infrastructures, le conflit en Ukraine dé-
montre la nécessité de disposer d’effectifs militaires. Pour autant, les équipages sont
exposés à différents types d’actions hybrides. Depuis 2014, les informations privées
les concernant parsèment la toile et les réseaux sociaux. Dès 2015, des pilotes de
bombardiers stratégiques Tu-160 sont pris à partie en ligne par des militants ukrai-
niens qui divulguent leurs adresses électroniques, numéros de téléphone et adresses
postales présumées106. Ces actions s’étendent et deviennent plus violentes avec
la guerre en Ukraine. Le 3 février 2024, le ministère ukrainien des Armées rend
compte d’une embuscade en Russie contre un individu désigné comme un pilote de
­Tu-95MS107. Ces événements restent toutefois exceptionnels. La protection du per-
sonnel lié au nucléaire aéroporté peut également être améliorée par la dispersion des
bombardiers et des équipages vers des bases isolées, ou par une présence renforcée
de la sûreté intérieure. La capacité de soutenir de telles conditions dans la durée,
pour les militaires et pour leurs proches, reste une inconnue.
Ses équipages et son matériel attaqués, le nucléaire aéroporté russe a vu s’éroder
son image d’ultima ratio de l’arsenal russe. Les bombardiers stratégiques russes sont
de surcroît employés dans des raids conventionnels contre l’Ukraine, ce qui a pu faire
oublier leur mission première, voire les a ramenés au rang de cible légitime dans des
frappes de rétorsion. Qu’importe les solutions prises pour corriger ces faiblesses,
la perspective la plus probable est celle d’un renforcement du nucléaire aéroporté
russe, en particulier pour les applications stratégiques. Moscou n’a guère d’alterna-
tive, compte tenu des pertes subies en Ukraine par ses forces conventionnelles. La
restauration de ces dernières, en soldats comme en matériel, devrait réclamer dix à
quinze années pendant lesquelles les frontières de la Fédération devraient demeurer
fragiles, y compris sur le flanc oriental. Charge à la dissuasion russe d’être plus que
jamais la garante de l’intégrité territoriale. Elle peut compter sur le caractère osten-
sible de ses Tupolev, ainsi que sur la disponibilité des systèmes occidentaux d’obser-
vation, pour faire de sa capacité aérienne un marqueur stratégique de premier ordre.
Remerciements à Pascal Roche pour son suivi du parc aérien russe.

106. « Data on Russian Tu-160 Strategic Bombers’ Pilots Is Disclosed », InformNapalm, 25/11/2015.
107. Si l’armée ukrainienne ne revendique pas cette action qui blesse un ancien personnel navigant,
elle intègre dans son communiqué la citation d’un de ses officiers de renseignement : « Nous vous
rappelons que tous les criminels de guerre feront face aux représailles, nous connaissons vos noms,
adresses, permis de conduire, […] la justice est inévitable » ; « Defence Intelligence of Ukraine: A Tu-
95MS bomber pilot was shot dead in Russia », [Link], 03/02/2024.

200
Carte 1
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

201
XXXXXXX
Carte 2

202
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

L’Asie, poudrière nucléaire


entre ruptures et continuités

Hugo Caste

Hugo Caste est actuellement en fin de scolarité à l’École normale supérieure.


­Ancien stagiaire à la Direction des applications militaires du Commissariat à l’éner-
gie atomique et aux énergies alternatives (CEA), ses thèmes de recherche concernent
les questions nucléaires, notamment en Asie centrale.

La question du nucléaire militaire en Asie, lorsqu’elle n’est pas entièrement


éclipsée par celle du nucléaire russe, se résume souvent en Europe au programme
militaire de la Corée du Nord. Pourtant, dans le contexte du « pivot vers l’Asie » et
de la rivalité stratégique sino-américaine, la récente montée en puissance de l’arsenal
nucléaire chinois pourrait susciter dans l’immédiat des mesures de réassurance à
l’attention des alliés japonais et sud-coréen et, à long terme, une réflexion sur l’évo-
lution de l’arsenal américain.
Plus au sud, les arsenaux indiens et pakistanais se font face, la Chine restant
le troisième membre de cette équation du fait de son soutien historique au pro-
gramme pakistanais et du défi sécuritaire qu’elle constitue pour l’Inde. Le Pakistan
fut également le berceau d’un réseau tentaculaire de prolifération nucléaire à des
fins militaires. Islamabad a œuvré au profit de nombreux pays du Moyen-Orient
et de la Corée du Nord. Dans cette suite de nœuds nucléaires asiatiques, la Russie
n’intervient qu’à la marge. C’est donc de cette manière qu’elle sera abordée dans le
présent article.
Dans ce contexte d’équilibre précaire, l’absence de cadre normatif régional est
particulièrement notable à l’exception de la zone dénucléarisée d’Asie du Sud-Est
instaurée par le traité de Bangkok en 19951. La situation ressemble à celle de l’Asie
« politique » qui possède des organisations internationales de coopération mais pas
d’intégration. Au niveau international, deux des quatre États non-signataires du trai-
té sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) sont asiatiques – l’Inde et le

1. Dont dix États sont parties : le Brunei, le Cambodge, l’Indonésie, le Laos, la Malaisie, le Myanmar,
les Philippines, Singapour, la Thaïlande et le Vietnam. La Mongolie s’est également et unilatéralement
déclarée zone exempte d’armes nucléaires en 2000 au titre d’une loi nationale.

203
L’Asie, poudrière nucléaire entre ruptures et continuités

Pakistan, les deux autres étant Israël et le Soudan du Sud. Le seul État qui s’en est
« retiré », la Corée du Nord, l’est également2. Pour sa part, la Chine est reconnue par
le TNP comme l’un des cinq États dotés « de droit » et y a adhéré en 1992.
Les perspectives ne semblent guère positives. L’armement nucléaire de l’Inde
et du Pakistan est consubstantiel au défi sécuritaire qu’ils se posent mutuellement.
La Chine refuse de s’asseoir à la table des négociations et a toutes les raisons de ne
pas souhaiter se lier par de nouveaux traités de limitation des arsenaux. La Corée du
Nord, enfin, s’arc-boute au ban des nations.
Aborder ces intrications nucléaires demande un retour historique particulière-
ment salutaire pour comprendre non seulement la construction des doctrines et des
moyens opérationnels mais aussi pour en apprécier les changements les plus récents.
La place de la composante aéroportée au sein des forces nucléaires asiatiques est
quant à elle une grille de lecture trop souvent délaissée, qu’il convient donc d’abor-
der également.

État des lieux du nucléaire en Asie


Historiquement, les épisodes de prolifération en Asie sont d’une gravité crois-
sante, avec pour point de départ la Chine qui, grâce à son essai de 1964, est reconnue
comme État doté au sens du TNP – c’est-à-dire de jure. Elle est le seul État asiatique
à disposer de ce statut. Les programmes indien et pakistanais ont eux aussi constitué
une rupture assez profonde qui a modifié les structures internationales de lutte contre
la prolifération, sans toutefois empêcher le Dr. Abdul Qadeer Khan de vendre les
secrets nucléaires de son pays aux plus offrants. La crise nord-coréenne, qui se pour-
suit depuis le début des années 1990, est quant à elle une menace grave, immédiate
et revendiquée pesant sur la sécurité de la région.

1) La Chine : montée en puissance et lente évolution de la doctrine


D’un point de vue chronologique, la Chine est le dernier État doté au sens du
TNP. Décidée par Mao, la nucléarisation du pays est allée de pair avec la mise en
place d’une doctrine qui est restée inchangée durant plusieurs décennies. Récem-
ment, l’arsenal chinois a entamé une montée en puissance a priori sous l’impulsion
initiale de Xi Jinping, sans qu’il soit possible d’en connaître la finalité précise pour
le moment.

2. Il convient cependant de préciser que « la RPDC [République populaire démocratique de Corée] a


annoncé son retrait unilatéral du TNP le 10.01.2003, mais ce retrait n’est pas valide techniquement,
les conditions de retrait n’étant pas conformes aux dispositions de l’article X du Traité. Aucune dé-
claration agréée sur cette annonce n’a donc été émise par les États-parties au TNP, ni par les États
dépositaires du Traité (Russie, Royaume-Uni, États-Unis), ni par le CSNU [Conseil de sécurité des
Nations unies] » ; dans E. Maitre, « Le droit de retrait du TNP, vingt ans après la Corée du Nord », Note
n°6, Fondation pour la recherche stratégique, 01/03/2023.

204
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

Histoire du programme et construction de la doctrine


Initialement, Mao ne cachait pas son dédain à l’égard des armes nucléaires. Il les
qualifiait même de « tigres de papier », par opposition à la puissance de la masse
populaire dans les guerres révolutionnaires, comme celle qui avait conduit le Parti
communiste chinois (PCC) au pouvoir en 1949. La fin des affrontements de Corée en
1953 et la première crise du détroit de Taïwan en 1955 poussèrent néanmoins Mao
à reconsidérer l’intérêt de contrer la menace nucléaire américaine à l’aide d’armes
similaires.
La coopération nucléaire avec l’URSS qui s’ensuivit s’arrêta très vite avec la
rupture sino-soviétique de 1960. Elle n’en demeure pas moins bénéfique pour la
partie chinoise qui avait pu avancer sur le chemin de la nucléarisation mais qui doit
dorénavant l’arpenter seule.
L’idée germa peu à peu que les armes nucléaires devaient dissuader à la fois les
États-Unis et l’URSS et qu’il s’agissait d’un levier de puissance dans le système
émergeant de la Guerre froide3. Moins de dix ans après la décision politique de se
doter et malgré le retard technologique considérable de la Chine de l’après-guerre, le
premier essai d’un engin à fission eut lieu le 16 octobre 1964.
Pour autant, la Chine maoïste ne publiait pas plus d’éléments sur sa doctrine nu-
cléaire qu’elle ne rédigeait de Livre blanc sur sa défense. Les déclarations faites en
1964 par Mao ont ainsi cristallisé une doctrine fondée sur deux piliers, qui a été ré-
pétée à l’envi depuis : l’arme nucléaire chinoise est purement défensive et le pays se
refuse à tout usage en premier. Dès le départ, donc, la Chine a opéré la synthèse de ces
deux éléments en revendiquant pour elle-même une dissuasion minimale. De ce point
de vue, le passage au thermonucléaire en 1967 est un saut technologique cohérent.
À l’image d’autres puissances nucléaires, la Chine maoïste considérait et consi-
dère toujours son arsenal nucléaire non pas comme une arme d’emploi mais comme
un moyen politique de dissuader une attaque nucléaire. À cet égard, le délai de ri-
poste chinois était notablement long du fait, d’une part, de l’utilisation de missiles
à ergols liquides jusque dans les années 1980, dont le remplissage était nécessaire
avant lancement et, d’autre part, du stockage dans des lieux séparés des vecteurs et
des têtes4, elles-mêmes démontées hors période d’alerte (pour des raisons de strict
contrôle du PCC).
Cette latence, aux yeux du pouvoir chinois, n’a jamais constitué un problème de
crédibilité : la survie du moindre système à une première frappe désarmante, même s’il
devait être mis en œuvre des semaines plus tard, suffisait à garantir la dissuasion. Le
risque demeurerait trop considérable pour qu’un adversaire ne le prenne pas en compte5.

3. J. W. Lewis, L. Xue, China Builds the Bomb, Redwood, Stanford University Press, 1988.
4. A. J. Tellis, « Striking Asymmetries. Nuclear Transitions in Southern Asia », Report, Carnegie En-
dowment for International Peace, 2022, p. 23.
5. L’amiral Castex l’avait déjà anticipé dans son article visionnaire d’octobre 1945 sur l’arme ato-
mique : « Il suffit d’une action aérienne très fugitive et de peu d’ampleur, ne mettant en jeu, au pis qu’un
seul appareil », dans R. Castex, « Aperçus sur la bombe atomique », Revue de Défense Nationale, no.
17, 10/1945, pp. 466-473.
205
L’Asie, poudrière nucléaire entre ruptures et continuités

Évolutions contemporaines
Cette doctrine n’est plus à l’ordre du jour. L’inflation de l’arsenal chinois concerne
principalement les silos et les missiles sur tracteur-érecteur-lanceur (TEL) qui sont
des systèmes résilients dans le cadre d’une première frappe ennemie : les premiers
peuvent être lancés avant d’être frappés et les seconds peuvent être dispersés pour
réduire leur vulnérabilité. Au niveau des missiles eux-mêmes, les améliorations
portent sur l’adjonction d’aides à la pénétration et de têtes MIRVées6, mais sans pro-
gression de leur précision (alors même que ce genre de technologies est à la portée
des Chinois comme le démontre leur gamme de missiles balistiques). Combinés,
ces éléments pourraient montrer l’effort continu de Pékin pour s’assurer de moyens
de riposte, en particulier au regard du développement d’une composante océanique
alors que des frappes contre-forces pour désarmer l’adversaire ne sont toujours pas
envisagées.
D’après les estimations du Département de la Défense américain, le volume de
l’arsenal nucléaire chinois a augmenté, passant d’environ 200 têtes au tournant des
années 2000 à plus de 500 aujourd’hui7. Cet accroissement donne lieu à un intense
débat stratégique aux États-Unis autour du « Two-Peer Problem » (« le problème
de la double parité »), soit l’attitude à adopter face à non plus un seul (Moscou)
mais bien deux compétiteurs stratégiques (Moscou et Pékin) à parité nucléaire avec
Washington.
S’il n’est pas encore certain que la Chine cherche à atteindre cette parité – il lui
faudrait relancer sa production de matière fissile, ce qui ne semble actuellement pas
être le cas8 –, la question de la crédibilité de la dissuasion nucléaire américaine se
pose en cas de conflit simultané ou différé avec la Chine et la Russie. Par exemple,
comment les États-Unis peuvent-ils garantir, après un échange nucléaire avec l’un
de deux États, la crédibilité de leur dissuasion face au second ? La réponse trouvée
consiste davantage en un renforcement qualitatif de l’arsenal stratégique américain
qu’en la relance d’une dangereuse course aux armements nucléaires9. Washington
tente de conserver son avance technologique en la matière, que ce soit dans le do-
maine des têtes ou dans celui des vecteurs ou des porteurs. La quille du navire de tête
des nouveaux sous-marins nucléaires lanceurs d’engins de la classe Columbia a été
posée en juin 2022 au chantier naval de Rhode Island, tandis que les premiers essais
en vol du nouveau bombardier stratégique B-21 Raider ont été réalisés sur la base
aérienne d’Edwards (Californie) en novembre 2023.

6. Multiple Independently targeted Reentry Vehicle : le « mirvage » consiste à équiper un missile de


plusieurs têtes nucléaires dont chacune peut être dirigée sur une cible distincte.
7. Department of Defense (DoD), « Annual Report to Congress: Military and Security Developments
Involving the People’s Republic of China. 2023 », 17/10/2023, p. viii.
8. A. J. Tellis, art. cit., pp. 39-43.
9. Sur ce sujet, voir le très complet rapport dirigé par Brad Roberts : « China’s Emergence as a Second
Nuclear Peer. Implications for U.S. Nuclear Deterrence Strategy », Report, Center for Global Security
Research, Lawrence Livermore National Laboratory, 2023, 76 p.

206
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

La question des essais est une autre source très pesante d’incertitudes quant au
programme nucléaire chinois. Dans un contexte où la Russie menace de reprendre
une campagne d’essais nucléaires en Nouvelle-Zemble, la Chine est l’État ayant
le plus intérêt à la rupture du traité d’interdiction complète des essais nucléaires
(TICE10). En effet, son arsenal n’est pas aussi sophistiqué que celui des États-Unis.
Washington a effectué beaucoup plus de tests (1 032 essais contre 45 seulement
pour la Chine) et Pékin n’a de surcroît expérimenté qu’une dizaine de « designs »
différents.
De ce fait, les États-Unis (comme la Russie) sont capables de produire des armes
à la fois sophistiquées et robustes, tandis que la Chine manque de données expé-
rimentales pour développer des armes plus performantes. Pour pallier ce manque,
l’espionnage auprès des États-Unis s’avère doublement risqué en raison du niveau
de protection extrêmement élevé de ces données mais aussi par leur transposition
peu probable aux engins chinois. Enfin, l’administration Trump a accusé la Chine
de procéder à des essais de faible énergie dans des chambres de confinement pour
brouiller leur détection par le réseau de surveillance du TICE11. Pékin mènerait en
outre des travaux d’aménagement – comme les États-Unis ou la Russie – sur son site
d’essais de Lop Nor12.

10. Il convient toutefois de noter que le traité d’interdiction complète des essais nucléaires – ouvert à
la signature le 24 septembre 1996 – n’est jamais entré en vigueur : il n’a pas été ratifié par un nombre
suffisant d’États cités dans son annexe II (dits « pays de l’annexe II ») – dont, notamment, la Chine et
les États-Unis.
11. US Department of State, « Adherence to and Compliance with Arms Control, Nonproliferation, and
Disarmament Agreements and Commitments », Report, 2020, pp. 49-50 et R. P. Ashley, « Russian and
Chinese Nuclear Modernization Trends: Remarks at the Hudson Institute », Speech and Testimonies,
Defense Intelligence Agency, 29/05/2019.
12. W. J. Broad, C. Buckley, J. Corum, « China Quietly Rebuilds Secretive Base for Nuclear Tests »,
The New York Times, 09/01/2024.

207
L’Asie, poudrière nucléaire entre ruptures et continuités

Image satellite de Maxar du site d’essais nucléaires de Lop Nur (2020) où se distinguent cinq puits
creusés dans la montagne.
C’est ici que Pékin a procédé aux essais de ses bombes A (16 octobre 1964) et H (17 juin 1967).
Source : « China Set For Nuclear Weapon Test? What Satellite Images Show », NDTV, 22/12/2023.

2) L’Inde et le Pakistan : deux programmes croisés


En tant que premier État asiatique doté de l’arme nucléaire, la Chine a joué un
rôle majeur dans l’équilibre des puissances asiatiques en aidant Islamabad à déve-
lopper son programme pour répondre à celui de New Delhi. Le Pakistan étant par la
suite devenu un État proliférateur, la Chine a une responsabilité au moins indirecte
dans les épisodes de prolifération mafieuse au Moyen-Orient et en Corée du Nord –
alors même qu’elle tient un discours angélique en la matière.

Genèse des programmes indien et pakistanais


En Inde, l’option militaire était larvée dans le programme électronucléaire civil
dès sa conception. Du fait de la pauvreté en uranium exploitable de son sous-sol mais
de sa richesse en thorium – un autre élément, cette fois « fertile »13, dont regorge le
territoire indien (un quart des réserves mondiales) –, l’Inde a décidé de mettre en
œuvre un programme adapté, en trois segments14. Les réserves indiennes de tho-
rium devaient être utilisées pour les deuxième et troisième segments du programme.

13. C’est-à-dire qu’il donne, par absorption d’un neutron (typiquement en étant placé dans un réacteur
nucléaire), un noyau fissile qui peut donc servir de combustible.
14. Le premier segment serait constitué de centrales nucléaires à eau lourde permettant d’utiliser
de l’uranium naturel et d’en tirer du plutonium comme sous-produit. À son tour, ce plutonium serait
utilisé dans les réacteurs à neutrons rapides du deuxième segment, servant à transmuer le thorium en
uranium-233. Les réacteurs du troisième segment, enfin, utiliseraient cet U-233 comme combustible à
leur tour.

208
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

Cependant, seule la première partie du programme a abouti avec la construction de


réacteurs nucléaires à eau pressurisée « classiques » produisant du plutonium. Ces
réacteurs plutonigènes pouvaient livrer des quantités suffisantes de matière fissile
pour envisager des applications militaires.
Pour le Pakistan, même si les considérations sécuritaires existentielles ont fa-
çonné la vie politique du pays dès son indépendance en 1947, les institutions de
recherche sur le nucléaire civil se sont organisées dans le sillage du programme amé-
ricain Atoms for Peace15 à partir de 1954. Il n’était donc initialement pas question
d’un programme militaire.
La défaite indienne dans sa guerre avec la Chine de 1962 provoqua un intense
débat en Inde sur la question de la bombe, poussant pour la première fois le Pakistan
à l’envisager également16. En 1965, l’absence du soutien de Washington lors de la
guerre indo-pakistanaise autour du Cachemire17 a semblé prouver aux Pakistanais
que leur pays devrait dorénavant se défendre seul. De plus, l’embargo des États-
Unis sur les armes à destination des deux pays eut pour résultat de faire pencher
l’équilibre conventionnel en faveur de l’Inde en raison de la plus forte dépendance
pakistanaise aux matériels militaires américains. Dans les années suivantes, la Chine
est alors rapidement devenue le premier fournisseur de l’armée pakistanaise.
Pour autant, Islamabad considérait que ces armes étaient de qualité insuffisante et
livrées en trop faible volume. L’option nucléaire s’imposait de plus en plus18. C’est à
cette période qu’Ali Bhutto, alors ministre des Affaires étrangères (1963-1966), pro-
nonça sa phrase restée célèbre : « Si l’Inde venait à se doter de la bombe atomique,
nous mangerions de l’herbe et des feuilles, voire nous nous affamerions, mais nous
obtiendrions la nôtre aussi. Nous n’avons aucune alternative. »
Dans cette droite ligne, le refus de New Delhi en 1968 de signer le TNP au pré-
texte qu’il crée une aristocratie conventionnelle entre les « États dotés » et les autres
a suscité le même rejet par Islamabad. L’écrasante défaite du Pakistan lors de la
guerre indo-pakistanaise de décembre 1971 apparaît ici comme un tournant. Outre
l’indépendance du Pakistan oriental (devenu « Bengladesh »), elle a définitivement
montré que les alliés n’interviendraient pas. Ce constat motiva la décision en janvier
1972 du même Ali Bhutto, alors Premier ministre, de lancer un programme nucléaire
militaire – encore accéléré par l’essai indien de 197419.

15. « Des atomes pour la paix ». Programme lancé par les États-Unis en décembre 1953 qui visait à
faciliter l’accès pour les pays qui le souhaitaient aux technologies nucléaires civiles, afin de réduire le
risque de prolifération.
16. B. Tertrais, Le marché noir de la bombe, Paris, Buchet Chastel, 2009.
17. Alors que le Pakistan et les États-Unis étaient liés par un traité militaire, l’Organisation du Traité
de l’Asie du Sud-Est (OTASE). La non-intervention de Washington lors des conflits de 1965 et 1971
conduira Islamabad à s’en retirer.
18. S. Ahamed, « Pakistan’s Nuclear Program: Turning Points and Nuclear Choices », International
Security, vol. 23, no. 4, 1999, pp. 178-204 (pp. 182-183).
19. Pourtant cet essai, qui fut le premier et non renouvelé jusqu’en 1998, ne procédait pas véritablement
d’une œuvre de militarisation : l’engin en question était un dispositif à fission bien trop volumineux
pour être placé sur un vecteur. Aucun travail dans le sens de la miniaturisation et de la vectorisation n’a

209
L’Asie, poudrière nucléaire entre ruptures et continuités

Au départ, le choix du Pakistan s’était porté sur la filière plutonium sous couvert
d’un programme civil avec un réacteur CANDU20 et une usine de retraitement du
plutonium21. Puis, à partir de 1974, de l’essai indien et de la réaction des États dotés
face à cette première crise de prolifération dans la région, le programme pakistanais
fit les frais du nouveau système international de contrôle. D’une part, les États dotés
décidèrent de placer sous le contrôle de l’Agence internationale de l’énergie ato-
mique (AIEA) les transferts de matériaux et d’équipements nucléaires. D’autre part,
la rencontre du Nuclear Suppliers Group en 1975 pour encadrer les exportations
sensibles déboucha sur la mise sous contrôle de l’AIEA de l’usine de retraitement et
l’annulation de plusieurs contrats à destination du Pakistan22.
C’est dans ce contexte que le pays décida d’ouvrir une seconde filière – celle de
l’uranium enrichi – grâce à la personne d’Abdul Qadeer Khan, ancien de la filiale
néerlandaise du leader européen de la centrifugation Urenco. Dès 1975, grâce à son
espionnage industriel au sein de cette entreprise et à son carnet d’adresses bien rem-
pli auprès de divers fournisseurs, il ouvre un laboratoire d’enrichissement au Pakis-
tan qui fait de rapides progrès. La première usine de conversion de l’uranium est ou-
verte en 1977. L’année suivante, les premiers prototypes de centrifugeuses indigènes
sont montés, de sorte qu’une usine d’enrichissement tourne à plein régime dès 1981.
Ces travaux sont largement financés par la Libye et l’Arabie saoudite, enrichies par
le premier choc pétrolier de 1973, au titre d’une forme de solidarité islamique.

été entrepris par l’Inde jusqu’en 1988, en réponse au programme du Pakistan.


20. Canada Deuterium Uranium : un modèle canadien à l’uranium naturel et à l’eau lourde. Il est
particulièrement proliférant car il est déchargeable en fonctionnement, permettant ainsi de récupérer le
plutonium généré sans procéder à l’arrêt du réacteur, qui est une opération visible et suspecte.
21. Il est nécessaire de séparer chimiquement le plutonium des autres produits de fission pour en obte-
nir de qualité militaire. Ce genre d’installations est dual puisqu’elles sont aussi utilisées pour le cycle du
combustible. Le contrat avait été passé avec l’entreprise française Saint-Gobain Techniques Nouvelles
(SGN) puisque la France n’était, à cette époque, pas favorable au TNP et souhaitait se positionner pour
un contrat de centrale à Chashma.
22. Notamment avec l’Allemagne pour la production d’eau lourde et avec le Canada pour la fourniture
de pièces détachées et de combustible.

210
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

Abdul Qadeer Khan lors d’un discours à l’occasion de l’essai du missile sol-sol Ghauri-II en 1998.
Source : « Nuclear secrets: the Dutch whistleblower who tried to stop Pakistan’s bomb », Financial
Times, 24/07/2020.

Le principal moteur de la réussite pakistanaise reste la coopération nucléaire se-


crète signée avec la Chine en 1976 et qu’Ali Bhutto considérera dans son testament
rédigé en prison comme son plus grand accomplissement. Durant 20 ans, la Chine
fournit une assistance technique dans la construction d’installations, la fourniture
d’eau lourde, d’hexafluorure d’uranium, de deutérium et de socles de centrifugeuses.
Pékin ira même jusqu’à fournir, probablement fin 1982, les plans d’une arme à im-
plosion (modèle rudimentaire mais fiable de leur bombe testée le 27 octobre 1966).
En 1987, Islamabad dispose enfin d’un engin militarisé pouvant être vectorisé – des
missiles chinois M-11 de courte portée ont été acquis à cette fin la même année23.
Pour leur part, les Pakistanais partagent leurs savoir-faire avancés en matière de
centrifugation et de métallurgie. Le pays fournit d’ailleurs à la Chine une usine en-
tière de centrifugeuses, montée à Hanzhong. Cette coopération dura jusqu’au milieu
des années 1990, date du rapprochement de la Chine avec les États-Unis.
En 1998, l’Inde puis le Pakistan menèrent des essais nucléaires à quelques se-
maines d’intervalle. Depuis lors, les deux pays sont considérés comme possesseurs
de la bombe atomique. À cet égard, les capacités de fusion de l’Inde sont sujettes
à caution : les trois essais du 11 mai 1998 ont développé une puissance qui est in-
compatible avec une arme thermonucléaire pleinement fonctionnelle (en dépit du
fait que les installations de test indiennes ne permettaient pas l’essai d’une bombe
H à pleine puissance théorique). Il est donc probable qu’il s’agisse au mieux d’en-

23. T. V. Paul, « Chinese-Pakistani Nuclear/Missile Ties and the Balance of Power », The Nonprolif-
eration Review, vol. 10, n°2, 01/07/2003, p. 5.

211
L’Asie, poudrière nucléaire entre ruptures et continuités

gins à fission exaltée24. Les armes thermonucléaires qui sont, d’après les autorités
indiennes, opérationnelles, n’ont donc pas été testées et ne peuvent être considérées
comme fiables25.

La doctrine indienne
La doctrine indienne repose sur la dissuasion minimale crédible : comme la
Chine, elle ne considère pas avoir besoin ni d’un arsenal conséquent pour dissuader
ses adversaires, ni de technologies de pointe pour y parvenir. Il suffit que ses armes
soient fonctionnelles et qu’un seul missile survive à une première frappe.
Elle s’interdit en théorie l’usage en premier26 ou contre un pays non nucléa-
risé27 (à l’exception d’une attaque chimique ou biologique dont les effets mi-
litaires ou politiques seraient similaires à ceux d’une attaque nucléaire)28. Elle
n’envisage qu’une riposte massive causant des dommages inacceptables. Sa
stratégie de ciblage est en conséquence davantage anti-cités que contre-forces,
ce qui est cohérent avec la structure de son arsenal, qui n’est ni très précis ni
très puissant29.
Comme les armes chinoises et pour les mêmes raisons, les armes indiennes sont
stockées et démontées à des endroits différents. Elles sont séparées de leurs vecteurs,
ce qui suppose un appariement graduel en cas d’avertissement stratégique et l’ac-
ceptation du fait que la riposte peut ne pas être immédiate (ce que les Indiens n’ont
jamais considéré comme nécessaire, à l’instar des Chinois).
En dépit d’un contexte stratégique changeant, la doctrine indienne est toujours
restée la même jusqu’à récemment. L’Agni-P, dernière version de cette famille de
missiles balistiques, aurait une erreur circulaire probable de quelques dizaines de
mètres et emporterait des têtes MIRVées. Ces caractéristiques peuvent sembler en

24. A. J. Tellis, « India’s Emerging Nuclear Posture », Research Brief, RAND Corporation, 01/01/2001,
pp. 508-518.
25. Une tribune a même été publiée en ce sens par des scientifiques indiens liés au programme nu-
cléaire : « On Thermonuclear Weapon Capability and its Implications for Credible Minimum De-
terrence », Mainstream Weekly, vol 48, no. 1, 26/12/2009.
26. La nucléarisation du Pakistan a eu l’effet inverse de ce qu’auraient pu en attendre les partisans de
la stabilité stratégique nucléaire. Elle a au contraire ouvert un nouveau front de soutien au terrorisme
et aux sécessionnistes depuis le Pakistan en Inde. On se retrouve ainsi dans le « paradoxe stabilité/
instabilité » des armes nucléaires. Cet état de fait a poussé certains Indiens à suggérer l’abandon de la
posture de non-emploi en premier. Il s’agit cependant là de rhétorique : il est difficilement imaginable
que New Delhi riposte nucléairement à des attaques terroristes financées par Islamabad.
27. Les deux documents de doctrine de référence sont « Draft Report of National Security Adviso-
ry Board on Indian Nuclear Doctrine », Article, Ministry of External Affairs, Government of India,
17/08/1999 et « The Cabinet Committee on Security Reviews Operationalization of India’s Nuclear
Doctrine », Press Releases, Ministry of External Affairs, Government of India, 04/01/2003.
28. A. J. Tellis, « Striking Asymmetries. Nuclear Transitions in Southern Asia », art. cit., p. 77.
29. La Federation of American Scientists estime entre 10 et 40 kt la puissance développée par les têtes
indiennes. Par comparaison, la bombe larguée sur Hiroshima a provoqué une explosion d’une quinzaine
de kilotonnes. H. M. Kristensen, M. Korda, « Indian nuclear weapons, 2023 », Bulletin of the Atomic
Scientists, vol. 78, no. 4, 2022, pp. 224-236 (p. 225).

212
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

décalage avec ce qu’exige la doctrine nationale de représailles massives ­anti-cités30


et pourrait indiquer un glissement vers une logique contre-forces31.
Cependant, de telles frappes ne sont pas compatibles avec le délai de mise en
œuvre des armes nucléaires indiennes, qui est au mieux de plusieurs heures, plus
sûrement de plusieurs jours, du fait du stockage démantelé de l’arsenal et du temps
de mise en condition opérationnelle des TEL. L’encapsulation de ces nouveaux mis-
siles, c’est-à-dire leur confinement prêt à l’emploi dans une enceinte scellée, ne si-
gnifie pas nécessairement non plus que les têtes seront montées sur les vecteurs.
Cette disposition vise surtout à préserver les missiles et leurs ergols, notamment, des
fortes variations de température et d’humidité auxquels ils peuvent être soumis et qui
obèrent leurs performances et leur fiabilité.
Enfin, contrairement au Pakistan, les têtes indiennes n’ont pas de sécurités « phy-
siques » : elles ne nécessitent pas l’insertion d’une pièce de sécurité lors du charge-
ment sur le missile pour les rendre fonctionnelles32. Ce qui n’est pas un problème
en temps normal (puisque ces têtes sont stockées démontées) pourrait le devenir si
l’Inde procédait à des manipulations de têtes complètes. Le risque d’explosion acci-
dentelle augmenterait sensiblement33.

La doctrine pakistanaise
Comme la Chine, le Pakistan ne publie pas de documents de doctrine. Ce choix
s’explique par son sentiment d’infériorité militaire vis-à-vis de l’Inde et son souhait
de ne pas définir de seuil, même flou, en dessous duquel le pays pourrait être agressé.
Les nombreuses déclarations d’officiels font cependant ressortir trois éléments.
D’abord, la sécurité du Pakistan se fonde sur une « dissuasion minimale cré-
dible » annoncée en 1999 par le Premier ministre Nawaz Sharif34 : l’idée est de ne
pas grever le développement du pays en l’engageant dans l’entretien d’un arsenal
disproportionné et dans une éventuelle course aux armements nucléaires avec l’Inde.
Ce principe est sous-tendu par l’idée qu’un arsenal limité en volume suffit à dissua-
der la supériorité conventionnelle indienne.
Ensuite, le Pakistan envisage l’usage en premier. New Delhi peut refuser ce
principe : l’ampleur de ses moyens conventionnels lui permet de repousser toute

30. L’erreur circulaire probable (CEP) est le rayon dans lequel le missile a 50 % de chances de tomber
par rapport à son point d’impact prévu. Pour frapper une ville, qui est une cible très étendue, une faible
CEP n’est pas nécessaire.
31. E. Maitre, « Agni-P : modernisation attendue ou évolution doctrinale », Bulletin n°111 de
l’Observatoire de la dissuasion, Fondation pour la recherche stratégique, été 2023, pp. 12-14.
32. Ce genre de sécurité existe aujourd’hui, de manière électronique, chez les Pakistanais, combinée à
des éléments de sécurité physiques, pour s’assurer qu’une arme ne puisse pas détoner par accident ou
sans les autorisations nécessaires. Voir ici T. M. Azad, K. Dewey, « Assessing the security of Pakistan’s
nuclear weapon program », Defense & Security Analysis, vol. 39, no. 2, 2023, pp. 123-145 (p. 129).
33. A. Tellis, « Striking Asymmetries. Nuclear Transitions in Southern Asia », art. cit., p. 109.
34. Discours de Nawaz Sharif à Islamabad du 20 mai 1999, cité par R. W. Jones, Minimum Nuclear
Deterrence Postures in South Asia: An Overview, Reston, Policy Architects International, 2001, p. 27.

213
L’Asie, poudrière nucléaire entre ruptures et continuités

agression pakistanaise de ce même type. Au contraire, Islamabad craint une attaque


majeure non nucléaire qui mettrait en jeu sa propre survie.
Enfin, les armes nucléaires pakistanaises ne visent que l’Inde35 ; bien que cet
élément reste invérifiable a priori. Si le Pakistan venait à entrer en confrontation
stratégique avec un autre État nucléarisé, il est peu probable qu’il se garde de faire
des plans de frappes à son encontre. À la différence majeure des Chinois et des In-
diens, les Pakistanais ne considèrent donc pas les armes nucléaires comme un moyen
politique pour éviter la guerre, mais bien comme une arme qui pourrait être utilisée
pour se protéger en dernier recours.

L’axe de prolifération pakistanais


En 2004, l’Égyptien Mohamed el-Baradei, alors directeur général de l’AIEA,
avait qualifié le Pakistan de « supermarché atomique »36. Il le place au cœur d’un
réseau de prolifération en direction de trois pays musulmans37 (Iran, Irak et Libye)
mais aussi de la Corée du Nord, pour des raisons stratégiques et financières. Le rôle
central du réseau Khan dans cette entreprise mafieuse ne saurait éclipser celui, plus
discret mais originel, de la Chine.
Le dossier iranien prend de l’épaisseur dès 1984. En dépit de la désapprobation du
premier guide suprême, l’ayatollah Rouhollah Khomeiny, trois ans de guerre contre
l’Irak poussent Téhéran à entrer en contact avec le Pakistan en vue d’acquérir des capaci-
tés nucléaires. Ces échanges débouchent sur un accord de coopération formel en 198738.
Avec la fin de la guerre en 1988, la libération afférente de crédits, la mort de
Khomeiny en 1989 et l’arrivée du pro-nucléaire Hachemi Rafsanjani à la présidence,
la coopération entre les deux pays est promise à un avenir radieux. Pour sa part, le
général Beg, qui succède à Zia en 1988 au poste de chef d’état-major des forces pa-
kistanaises, voit dans l’Iran un moyen de financer son armée en vendant ses secrets
les plus chers.
En 1993, Téhéran est cependant très insatisfaite de l’avancée de son programme
d’enrichissement. En six mois, ses techniciens n’avaient monté qu’une seule centri-
fugeuse P-139 et peinaient à se procurer des pièces détachées, faute d’un réseau de

35. Cette déclaration a été faite lors du discours du Premier ministre Sharif à l’Assemblée générale de
l’Organisation des Nations unies en septembre 1998.
36. B. Tertrais, op. cit.
37. Le concept de « bombe islamique » avait été développé par Zulfikar Ali Bhutto dans les années
1970 pour capter des financements de la part des pays pétroliers.
38. F. Shaikh, « Pakistan’s Nuclear Bomb: Beyond the Non-Proliferation Regime », International
Affairs, vol. 78, no. 1, 2002, pp. 29-48 (p. 40).
39. La centrifugeuse P-1 était le premier modèle utilisé par les Pakistanais. Il s’agissait d’un design
Urenco rudimentaire qui était déjà dépassé lorsqu’il a été volé par Khan. Le modèle P-2 a été déve-
loppé à la fin des années 1970 et possède un pouvoir de séparation deux fois supérieur au modèle
P-1. Voir sur ce sujet A. Glaser, « Characteristics of the Gas Centrifuge for Uranium Enrichment and
Their Relevance for Nuclear Weapon Proliferation », Science & Global Security, vol. 16, no. 1, 2008,
pp. 1-25 (pp. 8-10).

214
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

contrebande aussi abouti que celui de Khan. La coopération avec la Chine était certes
fructueuse – Pékin fournit même les plans d’une usine de conversion du minerai
d’uranium – mais insuffisante. L’achat clefs en main d’une usine d’enrichissement
à la Russie fut envisagé mais la découverte par les États-Unis de ce projet précipita
sa fin. Enfin, ne pouvant ponctionner le stock national encore peu conséquent, Khan
n’envoya finalement que des plans de la P-2 mais livra 500 P-1 en pièces détachées
permettant au programme d’enrichissement iranien de décoller.
Le programme irakien est pour sa part engagé dans les années 1970, mais le
raid israélien sur la centrale d’Osirak en 1981 y met un vrai coup d’arrêt. En 1990,
c’est à un Saddam Hussein pressé par la peur d’une intervention américaine que
les Pakistanais s’adressent spontanément, offrant un plan d’arme et l’ensemble des
moyens nécessaires pour la construire. L’intervention de la coalition internationale
(opération Desert Shield puis Desert Storm) met un terme définitif à ces pourparlers.
Le cas libyen est encore plus rocambolesque. Kadhafi était notoirement obsédé
par la bombe. Il avait demandé à deux reprises dès 1969, moins d’un an après son ar-
rivée au pouvoir, à la Chine de lui vendre une arme. Celle-ci avait refusé. Après avoir
tenté d’obtenir un retour sur son investissement financier dans le cadre de son sou-
tien au programme pakistanais et grâce à plusieurs contacts au sein du réseau Khan,
un accord fut finalement trouvé en 1997 pour la fourniture de 10 000 centrifugeuses
P-2 et trois tonnes d’hexafluorure d’uranium (assez pour trois bombes). Cependant
le renversement de Saddam Hussein avril 2003 et le canal ouvert quelques mois plus
tard pour le dédommagement de l’attentat de Lockerbie (1988) poussèrent Kadhafi à
faire savoir aux Américains et aux Britanniques qu’il était prêt à abandonner toutes
ses armes de destruction massive, notamment nucléaires.
C’est dans le cadre de cet accord que le chef du programme nucléaire libyen,
Matuq Mohammed Matuq, remit en janvier 2004 deux sacs en plastique blancs por-
tant le logo Good Looks Fabrics & Tailors, le tailleur de Khan à Islamabad. Ils
refermaient 120 pages de documentation complète – à quelques détails près – sur la
fabrication d’une bombe nucléaire. Ces informations étaient si sensibles que la plu-
part des cadres de l’AIEA n’avait pas l’accréditation nécessaire pour les consulter.
Leur contenu fut attesté par Jacques Baute, un ancien du CEA devenu en 1999
le directeur du Bureau de vérification nucléaire de l’Irak pour l’AIEA40. La pré-
sence de plusieurs pages en chinois et la grande similitude de l’engin décrit avec
celui utilisé lors de l’essai chinois CHIC-4 d’octobre 1966 amenèrent une preuve
supplémentaire de la très étroite coopération nucléaire militaire sino-pakistanaise et
de la responsabilité de Pékin dans la prolifération qui a suivi. Ces documents furent
ensuite envoyés jusqu’au laboratoire d’Oak Ridge (Tennessee) par un Boeing 747
spécialement affrété, dans une caisse scellée.

40. A. Small, The China-Pakistan Axis, Londres, Hurst Publishers, 2015, pp. 27-28.

215
L’Asie, poudrière nucléaire entre ruptures et continuités

3) La Corée du Nord : la plus grave crise de prolifération du XXIème siècle


Même si la crise iranienne reste d’une brûlante actualité, le pays n’a atteint
« que » le seuil, contrairement à la Corée du Nord. Pyongyang est parvenu à acquérir
des armes nucléaires bien que ses capacités réelles restent sujettes à caution.

Histoire de la prolifération nord-coréenne


La Corée du Nord a signé le TNP en 1985, intégrant l’architecture internationale
de non-prolifération. Le retrait des armes nucléaires américaines de la Corée du Sud
achevé en décembre 1991 suscita, le 20 janvier 1992, la signature d’une déclaration
conjointe sur la dénucléarisation de la Péninsule coréenne. Les deux États s’enga-
geaient à ne pas « tester, fabriquer, produire, recevoir, posséder, stocker, déployer ou
utiliser d’armes nucléaires » (article 1) et à ne pas posséder d’usines de retraitement
ou d’enrichissement (article 3). La Corée du Nord signa peu après son accord de
garanties avec l’AIEA41.
Mais, cette même année, le pays acheva de construire son réacteur UNGG42 (un
modèle britannique MAGNOX43, dont les spécifications étaient passées dans le do-
maine public depuis les années 1950 et le programme Atoms for Peace). La convic-
tion américaine de l’existence d’un programme nucléaire clandestin fut renforcée
par le refus des autorités nord-coréennes de donner accès aux inspecteurs de l’AIEA
à deux sites suspects. Suite à la saisine du Conseil de sécurité de l’ONU par l’AIEA
pour autoriser une visite ad hoc, la Corée du Nord notifia son retrait du TNP le 12
mars 1993. Sous la pression internationale, elle y renonça finalement le 11 juin sui-
vant, à un jour de l’expiration du délai de carence de 90 jours. Un an plus tard, en juin
1994, l’ancien président Jimmy Carter se rendit en visite officielle à Pyongyang. Un
accord-cadre fut trouvé en octobre. Il gelait le programme nucléaire militaire (soit
les activités autour du réacteur UNGG plutonigène) et permettait des vérifications de
l’AIEA en échange de garanties américaines, de la fourniture de deux réacteurs civils
et de livraisons annuelles de pétrole en attendant leur mise en service.
C’est à ce moment que la filière pakistanaise de prolifération joua de nouveau
à plein. Si le programme plutonigène nord-coréen était bien gelé, il en existait un
autre, secret, d’enrichissement de l’uranium. Or, en 1991, Khan voulait disposer
pour son laboratoire d’un programme nucléaire complet et cherchait donc à acquérir
des vecteurs. C’est sur les missiles No-Dong coréens qu’il jeta son dévolu. En dépit

41. Les accords de garanties généralisés sont signés entre un État non doté et l’AIEA, laquelle peut et
doit contrôler le fait qu’aucune des matières nucléaires présentes sur le territoire de l’État n’est détour-
née vers un usage militaire. L’accord de garanties de la Corée du Nord fut signé le 30 janvier 1992 et
ratifié par l’Assemblée populaire suprême le 9 avril.
42. Pour Uranium Naturel Graphite Gaz, la filière initialement favorisée par la France avant qu’EDF
ne prenne le pas sur le CEA et n’impose le design américain du réacteur à eau pressurisée (REP). Les
UNGG ont l’avantage de ne pas nécessiter de capacités d’enrichissement puisque le combustible est
composé d’uranium naturel, tandis que le graphite qui le modère est une matière peu coûteuse. Il est
rechargeable en marche, ce qui en fait un excellent réacteur plutonigène.
43. Magnesium Non-OXidizing.

216
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

de leur propulsion liquide qui les rendait peu maniables et peu fiables, leur portée de
plus de 1 000 km était bien supérieure à celle de 300 km des M-11 chinois vendus
au Pakistan. Pékin, dans une phase de rapprochement relatif avec les États-Unis, ne
souhaitait de toute manière plus les fournir à Islamabad. Compte tenu de la crise
financière qui sévissait au Pakistan dans ces années, l’option du troc de capacités
balistiques contre celle de l’enrichissement fut retenue en 1996 entre les deux pays.
La découverte de cette coopération en 2002 par les Américains les poussa à dé-
noncer l’accord-cadre de 1994. La Corée du Nord se retira du TNP et reprit ouverte-
ment son programme nucléaire. Elle entama une série d’essais les années suivantes.
Le premier, en octobre 2006, fut vraisemblablement un échec mais le deuxième,
le 25 mai 2009, développa une puissance de 4 kilotonnes (soit entre un quart de la
puissance de la bombe larguée sur Hiroshima). Un troisième essai eut lieu le 12 fé-
vrier 2013. La Corée du Nord revendiqua lors des trois essais suivants (6 janvier et
9 septembre 2016 puis 3 septembre 2017) sa maîtrise de la bombe thermonucléaire.
Pour autant, la communauté scientifique demeure sceptique à ce sujet et considère
qu’il s’agit plutôt d’engins à fission exaltée.

Quelles capacités réelles ?


Dans la mesure où les inspecteurs de l’AIEA n’ont pas eu accès aux installations
nord-coréennes ces vingt dernières années et que son programme d’enrichissement
est resté secret pendant une décennie, il est difficile de mesurer les véritables ca-
pacités nucléaires du pays. Le facteur limitant pour la performance des têtes reste
la quantité de matière fissile44. Sur la base de ce critère, d’après David Albright,
fondateur de l’Institute for Science and International Security et spécialiste de la
prolifération nucléaire, le nombre de têtes nord-coréennes se situerait entre 35 et 65.
Cet écart important s’explique par la nature (armes à fission, fission exaltée, fusion)
supposée des têtes et leur composition45.
Dans le domaine des missiles46, la Corée du Nord jouit d’une large gamme de
vecteurs, cependant entourée d’incertitudes. À courte portée, les KN-23, KN-24 et
KN-25 ne semblent pas encore être entrés en service actif, ni pouvoir emporter une
tête nucléaire quand bien même les exercices militaires avec simulation de frappes
nucléaires tactiques en octobre 2022 et mars 2023 cherchaient à souligner de telles
capacités. À moyenne portée, le KN-15 monté sur TEL et à capacité duale, peut
atteindre le Japon. Enfin, les ICBM Hwasong-15 et Hwasong-17 pourraient déjà
être opérationnels tandis que le Hwasong-18, testé de manière retentissante en avril

44. Dont il existe deux sources principales : les réacteurs électronucléaires plutonigènes et l’enrichis-
sement de l’uranium. À ce dernier titre, les capacités d’extraction, d’enrichissement et de retraitement
du combustible usé de la Corée du Nord demeurent floues.
45. D. Albright, « North Korean Nuclear Weapons Arsenal: New Estimates of its Size and Configura-
tion », Reports, Institute for Science and International Security, 10/04/2023.
46. « North Korea’s Nuclear Weapons and Missile Programs », Report, Congressional Research Ser-
vice, 14/04/2023. Pour plus de détails, consulter le site de référence : [Link]
country/dprk/.

217
L’Asie, poudrière nucléaire entre ruptures et continuités

et juillet 2023, serait sur le point de l’être. Compte tenu de leurs dimensions, il
est possible que les Hwasong-17 et Hwasong-18 soient capables de transporter des
têtes MIRVées47. Mais en dépit de ces capacités, la Corée du Nord n’a pas démon-
tré qu’elle possède la maîtrise nécessaire à la miniaturisation des têtes au point de
pouvoir les monter sur ses ICBM. Il reste que dans le domaine du nucléaire plus que
dans tout autre, le doute ne peut être permis.

Tir d’essai du missile intercontinental Hwasong-18 le 13 juillet 2023.


Source : S.-H. Choi, J. Smith, « North Korea says test launch was latest Hwasong-18 ICBM »,
Reuters, 13/07/2023.

Au demeurant, la Corée du Nord fait peser sur l’Asie de l’Est le risque d’une crise
en chaîne de prolifération, en particulier avec le Japon et la Corée du Sud, directe-
ment menacés par ses développements balistiques. Tokyo et Séoul possèdent tout
deux une industrie du nucléaire civil à la pointe de la technologie et disposent donc
de la totalité des savoir-faire et des installations nécessaires pour devenir « posses-
seur » rapidement en cas de menace stratégique majeure. Pour empêcher ce scénario,
les États-Unis ont mis en place de longue date une dissuasion élargie qui suppose
l’affirmation régulière de mesures de réassurance pour renforcer la confiance de ces
partenaires en leur détermination. De manière très visible, rare et remarquée, le 18

47. E. Suh, « Pyongyang and Its Nuclear Weapons Programme. A Credible Threat? », Publication,
German Council on Foreign Relations, 21/08/2023.

218
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

juillet 2023, le SNLE USS Kentucky a visité le port de Busan en Corée du Sud, une
première depuis 1980 dans un pays où évoluent notoirement de nombreux espions
venus du nord, prêts à se rapprocher des quais. Toujours en Corée du Sud et de ma-
nière tout aussi inhabituelle, un B-52 Stratofortress a participé au Salon aérien de
Séoul en octobre 2023, où il a procédé à des démonstrations en vol.
C’est finalement la Russie qui fait figure de nouveau facteur d’instabilité : la
récente visite de Kim Jong-un à Vladivostok en octobre dernier, où le ministre
de la Défense d’alors Sergueï Choïgou lui a présenté les bombardiers straté-
giques russes, laisse planer un doute sur une éventuelle coopération nucléaire
entre les deux pays en échange d’un soutien matériel de la Corée du Nord à
l’invasion de l’Ukraine48.

La place de la composante aérienne dans les forces nucléaires asiatiques : une


grille d’analyse
La composante aérienne de la dissuasion nucléaire des différents États d’Asie est
délaissée par les analyses en la matière. Dans l’actualité récente, il a davantage été
question, par exemple, de la construction des trois champs de silos chinois en Mon-
golie intérieure, au Gansu et au Xinjiang ; ou des SNLE, que ce soit en Chine avec
la mise en place d’une permanence océanique fin 2022, en Inde qui s’en rapproche
ou en Corée du Nord qui a lancé un premier modèle de ce type. Les armes nucléaires
aéroportées semblent être aux abonnés absents.
C’est pourtant avec le couple bombardier/arme nucléaire aéroportée que les
États-Unis sont les plus visibles en Asie en matière de dissuasion élargie, rejoignant
ainsi le mot de François Hollande sur la composante « qui se voit »49.

1) La Corée du Nord : l’aérien, parent pauvre de l’armée


La Corée du Nord ne possède pas de composante nucléaire aérienne a priori et
n’a pas de projet connu d’en mettre une sur pied50. L’effort constant de vectorisation
a porté sur les missiles, avec un pari de long terme sur les capacités de miniaturi-
sation des têtes plutôt que sur la furtivité des avions. Mais la question aérienne ne
saurait être évacuée.
Dans son Defense Reform Plan 2020, la Corée du Sud analyse comme désavan-
tage principal vis-à-vis du Nord la taille de son armée – 365 000 soldats vs. 1,1
million – qu’elle entend compenser par des technologies de pointe, tout particuliè-
rement en matière d’aviation, avec l’acquisition de F-35. D’ailleurs, la volonté de
Pyongyang ces dernières années de disposer d’armes nucléaires tactiques peut être

48. J. S. Wit, « Siegfried Hecker on the New Russia-DPRK Relationship and Nuclear Cooperation »,
38 North, 21/09/2023.
49. « Déclaration de M. François Hollande, Président de la République, sur la dissuasion nucléaire, à
Istres le 19 février 2015 », Discours, Vie publique, 19/02/2015.
50. On dénombre 80 Il-28 Beagle dans l’arsenal de la force aérienne populaire de Corée.

219
L’Asie, poudrière nucléaire entre ruptures et continuités

vue comme une réponse à la supériorité aérienne incontestable de son voisin du Sud,
en se donnant la possibilité de détruire les bases aériennes sud-coréennes en tout
début de conflit par une frappe désarmante par surprise51.
Plus au Nord, l’arrivée des drones Reaper au Japon fin 2022 et la présence régu-
lière de B-52 pouvant emporter des missiles de croisière sur les bases américaines du
Pacifique ravivent en Corée du Nord la peur d’une frappe de décapitation conven-
tionnelle, attisée encore par les exemples récents de la mort de Qassem Soleimani
ou de cadres de l’État islamique. En réponse, la loi nord-coréenne a été modifiée en
2022, explicitant et élargissant les cas d’emploi de l’arme nucléaire. Parmi ceux-ci, il
est précisé que toute frappe de décapitation donnerait lieu au lancement automatique
d’une riposte nucléaire52.
Cette nouvelle posture pose de nombreux problèmes venant d’une possible mau-
vaise interprétation par Pyongyang, par exemple, d’une frappe sur une installation
géographiquement proche du président nord-coréen qui pourrait être interprétée
comme une tentative d’assassinat ou du lancement automatique d’un ICBM des
suites d’une fausse alerte. D’ailleurs, les Sud-Coréens ont également mis sur pied
une procédure pour éliminer Kim Jong-un en cas de frappes nucléaires ou dans une
logique préemptive, qui se traduit par des investissements dans les capacités de ren-
seignement et les missiles de précision. Cette posture peut néanmoins être perçue au
Nord comme une menace de premier recours53.
Parmi les forces armées nord-coréennes, l’armée de l’Air apparaît clairement
comme la composante la plus faible. Selon le Military Balance 2023, la force aé-
rienne populaire de Corée possède 545 avions de combat, mais seuls 18 MiG-29
sont de 4e génération. Le reste est constitué de 56 MiG-23, plus d’une centaine de
MiG-21, autant de MiG-19 et de MiG-1754. En plus de la vétusté des avions, il faut
ajouter la faible, voire inexistante, expérience combattante de cette armée, les pénu-
ries récurrentes de carburant dans un pays sous embargo (qui réduisent le volume
d’heures de vol de 15 à 25 heures par an et par pilote55) ainsi que les carences en
pièces détachées. Cependant, depuis une année, il semble qu’un effort soit en cours
avec l’organisation d’exercices à un rythme plus soutenu (donc éventuellement plus
de budget)56 et un agrandissement de la base aérienne de Sunchon57. Ces indices ne

51. B. W. Bennett, « How Kim Jong-un’s Fears Shape North Korea’s Nuclear Weapons Agenda », The
RAND Blog, RAND Corporation, 19/04/2023.
52. J. M. Acton, « North Korea’s Doctrinal Shifts Are More Dangerous Than Missile Launches »,
Foreign Policy, 04/11/2022.
53. A. Panka, « South Korea’s “Decapitation” Strategy Against North Korea Has More Risks Than
Benefits », Carnegie Endowment for International Peace, 15/08/2022.
54. The International Institute for Strategic Studies (IISS), The Military Balance. The Annual Assess-
ment of Global Military Capabilities and Defence Economics. 2023, Abington (Oxfordshire), Rout-
ledge Journal, 2023, p. 264.
55. C. M. Lee, K. Botto (dir.), « Korea Net Assessment: Politicized Security and Unchanging Strategic
Realities », Research, Carnegie Endowment for International Peace, 2020, p. 27.
56. A. B. Abrams, « How North Korea’s Fighter Fleet Re-emerged from Obscurity », The Diplomat,
12/07/2023.
57. C. Zwirko, « North Korea starts rebuilding major airbase in latest sign of air force revival », NK
PRO, 13/09/2023.
220
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

laissent cependant en rien augurer à court ou moyen terme la création de forces aé-
riennes « stratégiques » nord-coréennes.

2) Inde et Pakistan : des composantes aériennes en adéquation avec la doctrine


En 1998, année de leur naissance, les capacités nucléaires indiennes se résu-
maient essentiellement à des bombes à gravité emportées par des Mirage 2000 et des
Jaguar ou à des missiles Prithvi-I à courte portée (150 km). Le Pakistan était bien
davantage visé que la Chine.
Aujourd’hui, la composante aérienne de la triade indienne est toujours impor-
tante58 avec les mêmes objectifs, même si des évolutions sont observées du côté des
ICBM sol-sol, plus à même de dissuader Pékin. Dorénavant, les forces aériennes
indiennes utilisent des bombes à gravité mais ont aussi développé des bombes pla-
nantes à usage dual : les Garuda (100 km de portée) et les Garuthma (30 km). Le
Su-30MKI semble également et a priori avoir remplacé le Jaguar.
Les Pakistanais, eux, ont acquis des F-16 qui pourraient être utilisés pour mener des
raids nucléaires alors même que les Américains posaient comme condition qu’ils ne
soient pas employés à cette fin. À cet égard, dans les années 1970, Washington hésitait
à poursuivre son soutien envers Islamabad à cause de son programme nucléaire. Mais
cette réflexion évolua en 1979 avec la perte de l’allié iranien suite à la Révolution isla-
mique et l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS. Un choix de politique étrangère fut
clairement posé à l’époque et fut tranché en faveur des demandes pakistanaises. Zbi-
gniew Brzeziński, conseiller à la sécurité nationale, écrivit ainsi dans une note au pré-
sident Carter en date du 26 décembre 1979 que « notre politique de sécurité envers le
Pakistan ne peut pas être dictée par notre politique de non-prolifération »59. De même,
en 1980, pendant sa campagne électorale, le futur président Ronald Reagan déclara à
son tour que le programme nucléaire pakistanais n’était pas une affaire américaine.
Les Américains vendirent donc des F-16 aux Pakistanais, en dépit du fait que ces
appareils disposaient d’une capacité d’emport pour des armes nucléaires. En 1983,
quand les Fighting Falcon sont livrés, Islamabad possédait également dans son arsenal
des avions occidentaux tels que les Mirage III et V qui ne devaient être modernisés que
la décennie suivante dans le cadre du projet ROSE (Retrofit of Strike Element).
De nos jours, il existe une controverse sur les avions pleinement dédiés aux
frappes nucléaires. Selon les sources, les Mirage se tiendraient prêts à effectuer a
priori ce type de mission. Ce ne serait plus le cas des F-16, ni des JF-17 nouvelle-
ment acquis60, sans raison apparente61.
58. Pour des estimations, voir les études citées par A. Tellis, « Striking Asymmetries. Nuclear Transitions
in Southern Asia », art. cit., p. 113, qui se chiffrent approximativement à une cinquantaine de têtes.
59. B. Tertrais, op. cit.
60. Le JF-17 Thunder est un avion de chasse multirôle développé dans le cadre d’une coopération in-
dustrielle entre la Chine (Chengdu Aircraft Corporation) et le Pakistan (Pakistan Aeronautical Complex).
61. H. M. Kristensen, M. Korda, « Pakistani nuclear weapons, 2021 », Bulletin of the Atomic Scientists,
vol. 77, no. 5, 2021, pp. 265-278 (pp. 270-271) et H. M. Kristensen, M. Korda, « Pakistani nuclear
weapons, 2023 », Bulletin of the Atomic Scientists, vol. 79, no. 5, 2023, pp. 329-345.

221
L’Asie, poudrière nucléaire entre ruptures et continuités

Si, originellement, la dissuasion nucléaire pakistanaise reposait sur le couple


avions/bombes à gravité, la composante terrestre est devenue peu à peu prédomi-
nante dans son arsenal stratégique. Ce glissement s’explique par la menace que font
peser les forces aériennes indiennes sur le volet aérien de la triade pakistanaise.
Celles-ci pourraient acquérir la supériorité aérienne et empêcher les aéronefs pakis-
tanais d’atteindre leurs cibles. Ce risque a poussé l’armée de l’Air pakistanaise à ac-
quérir des munitions standoff à l’instar du Ra’ad (ou Haft-8) développé depuis 2007.
Ce missile, qui a réussi un vol d’essai en 2016, a une portée de 350 km et présente un
usage dual. Il est compatible avec les Mirage III et devrait l’être dans le futur avec
les JF-17 Thunder62.
Le Pakistan a cependant adopté en 2011 une « dissuasion sur tout le spectre ».
Islamabad a délaissé la seule logique de contre-valeur (capitale ou centres écono-
miques) qui prévalait depuis 1998 pour adopter des capacités nucléaires de niveau
« stratégique, opératif et tactique »63. Ce mouvement suppose une augmentation à
la fois quantitative – puisque les 170 têtes de 12 kt64 (données approximatives) du
Pakistan ne suffisent que pour un ciblage des grandes villes – et surtout qualitative,
avec des armes de différentes natures, qui sont conçues pour des missions spéci-
fiques dans un milieu (terre, air, mer) donné.
Si le commandement stratégique terrestre pakistanais est de loin le plus impor-
tant, le commandement stratégique aérien65 éprouve de manière régulière ses capaci-
tés opérationnelles par la rotation d’avions entre ses différentes bases et la conduite
d’exercices simulant des conditions dégradées (par exemple avec des atterrissages
et décollages sur des tronçons d’autoroute ou des appariements avec des armes nu-
cléaires sur des sites qui ne sont pas initialement prévus à cet effet)66.

3) La composante aéroportée chinoise : l’ultime modernisation de la triade


Durant des décennies, les seules opérations que pouvaient mener les bombardiers
stratégiques chinois – le Xian H-6 dérivé du Tu-16 Badger et le Harbin H-5 inspiré
du Il-28 Beagle – étaient des raids sur des villes dans la périphérie de la Chine. Ces
avions étaient incapables de pénétrer les systèmes de défense aérienne de l’Union
soviétique ou des États-Unis. De même, les armes nucléaires embarquées auraient
pu être utilisées au niveau tactique ou contre des villes situées dans cette périphérie,
mais pas dans la profondeur du dispositif ennemi.

62. « Ra’ad (Hatf 8) », Missile Threat, CSIS Missile Defense Project, 16/08/2016 [MàJ : 23/04/2024].
63. Selon le général Khalid Kidway, premier directeur général de la division des plans stratégiques de
la National Command Authority : « Une gamme complète d’armes nucléaires dans les trois catégories,
stratégiques, opérationnelles et tactiques, avec une couverture complète du vaste territoire indien et
de ses territoires périphériques », cité dans « Rare Light Shone on Full Spectrum Deterrence », Dawn,
07/12/2017.
64. H. M. Kristensen, M. Korda, « Pakistani nuclear weapons, 2023 », art. cit.
65. Sur l’organisation du commandement nucléaire et le rôle de l’Autorité du commandement national
(NCA), voir la contribution d’Adil Sultan (« L’aventure nucléaire pakistanaise. Évolution doctrinale et
défis futurs ») dans ce numéro.
66. A. J. Tellis, « Striking Asymmetries. Nuclear Transitions in Southern Asia », art. cit., p. 181.

222
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

Dans la pratique, la dissuasion nucléaire de la Chine s’appuyait sur sa composante


terrestre et aérienne – notamment ses bombardiers H-6A et E à capacité nucléaire ou
ses chasseurs Nanchang Q-5A. Bien que cette dernière ait perdu ses responsabilités
nucléaires à la fin de la Guerre froide, l’accent mis sur le ciblage régional a incité la
Chine à ressusciter sa force de bombardement nucléaire au cours de ces dernières an-
nées. Les H-6N modernisés, qui peuvent être ravitaillés en vol, sont désormais censés
pouvoir transporter le CH-AS-X-13. Ce nouveau missile ­aérobalistique (ALBM67)
d’une portée d’environ 3 000 km, emporte une tête dont la puissance reste inconnue.
Le CH-AS-X-13 devrait constituer la pièce maîtresse de la composante aéroportée
de la dissuasion nucléaire chinoise. En effet, même avec les versions modernisées du
H-6, sa flotte de bombardiers stratégiques reste incapable de mener des missions de
pénétration dans la profondeur de ses adversaires régionaux les mieux équipés, tels
que le Japon et l’Inde, et encore moins d’assurer des frappes lointaines contre le ter-
ritoire continental des États-Unis. Par conséquent, les bombardiers doivent emporter
des munitions standoff, qu’il s’agisse de missiles aérobalistiques ou de croisière qui
peuvent être lancés à distance de sécurité des défenses aériennes de l’adversaire,
améliorant ainsi la capacité de survie de la plateforme de lancement.
Enfin, la Chine développe un nouveau bombardier stratégique, le H-20, pour le-
quel de très maigres informations sont disponibles. Il s’agirait d’une aile volante,
furtive, d’une portée de plus de 10 000 km (pouvant rayonner dans le Pacifique,
voire plus avec sa capacité de ravitaillement en vol) et emportant une dizaine de
tonnes d’armement conventionnel ou nucléaire68. Un tel avion rehausserait considé-
rablement les capacités de la Chine en matière de projection de puissance.
Conclusion
Les épisodes successifs de prolifération en Asie ont créé des équilibres qui ont
perduré à l’aune de la remarquable constance des doctrines de la Chine, du Pakistan et
de l’Inde. Ces dernières années cependant, les changements initiés par ces trois États
se sont manifestés par le développement ou l’acquisition de nouveaux équipements.
La Chine augmente sensiblement son arsenal, sans que ses capacités nucléaires
régionales soient pour le moment amenées à changer. Elle bouleverse néanmoins
l’approche américaine de la dissuasion élargie en Asie et impose le renouveau du
débat doctrinal aux États-Unis dont l’issue sera à observer avec soin. L’Inde, qui
dorénavant cherche à dissuader de manière crédible le Pakistan et la Chine, s’oriente
vers la mise en place d’ICBM plus performants, alors que ses têtes thermonucléaires
n’ont jamais été testées avec succès. Pour sa part, le Pakistan cherche dans sa nou-
velle doctrine de « dissuasion sur tout le spectre » une réponse à la supériorité aé-
rienne (et conventionnelle) indienne, qui pourrait le pousser à acquérir davantage de
chasseurs chinois de dernière génération.

67. Air-Launched Ballistic Missile.


68. Department of Defense (DoD), « Annual Report to Congress: Military and Security Developments
Involving the People’s Republic of China. 2023 » art. cit., p. 92.

223
L’Asie, poudrière nucléaire entre ruptures et continuités

En outre, la Corée du Nord demeure le principal facteur d’instabilité nucléaire


dans la région : à mesure que son programme avance et devient de plus en plus cré-
dible, elle contraint les États-Unis à mener des campagnes de réassurance auprès du
Japon et de la Corée du Sud, qui pourraient, dans le cadre d’une crise aigüe, chercher
à se doter à leur tour.

224
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

Les défis nucléaires de l’Inde et


la composante aéroportée de la triade
nucléaire

Manpreet Sethi

Manpreet Sethi est Distinguished Fellow au Centre for Air Power Studies, New
Delhi, où elle dirige son programme sur les questions nucléaires. Elle est l’auteur/
coauteur ou a dirigé neuf livres (dont Nuclear Strategy: India’s March towards Cre-
dible Deterrence (2009), jugé comme une lecture essentielle dans de nombreuses
écoles de guerre) et plus de 130 textes universitaires. Manpreet Sethi participe régu-
lièrement aux conférences les plus emblématiques sur les politiques nucléaires et à
des initiatives de type 2.0.

L’Inde évolue dans un environnement nucléaire compliqué. Deux de ses voisins


– la Chine sur ses bornes du Nord et de l’Est, le Pakistan sur son flanc Ouest – sont
équipés d’armes nucléaires et en conflit avec New Delhi pour des motifs territoriaux
et frontaliers. Bien que Pékin et Islamabad aient des doctrines nucléaires différentes,
ils renforcent leurs capacités afin de satisfaire leur définition d’une dissuasion cré-
dible. Ils entretiennent également une solide relation en matière de prolifération nu-
cléaire et balistique et perçoivent l’Inde comme un adversaire stratégique.
En 2024, la Chine sera un État doté depuis soixante ans. L’Inde et le Pakistan
réalisaient pour leur part leurs derniers essais nucléaires il y a 25 ans. Bien que New
Delhi ait procédé à une explosion « pacifique » dès 1974 – démontrant ainsi sa capa-
cité à construire des armes nucléaires –, l’Inde avait fait le choix de s’abstenir d’ac-
quérir de telles armes dans l’espoir qu’un désarmement nucléaire mondial viendrait
répondre à sa perception de la menace posée par la Chine.
Mais, face à la nucléarisation de la région sous l’effet de la prolifération nu-
cléaire et balistique chinoise vers le Pakistan dans les années 1980 et alors que les
instruments juridiques de non-prolifération (comme le TNP ou le Traité d’interdic-
tion complet des essais nucléaires) commençaient à restreindre sa liberté de décision
dans les années 1990, l’Inde s’est sentie obligée de planifier une série d’essais en mai
1998 pour des raisons de sécurité nationale.
Au milieu des années 1990, Pékin avait conduit près de 45 tests et avait dévelop-
pé des missiles à combustible solide, de moyenne portée pouvant être déplacés sur

225
Les défis nucléaires de l’Inde…

des routes. Sa première génération de sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SNLE)


était déployée. Pékin conduisait aussi un essai nucléaire pour le compte de son voi-
sin pakistanais qui, pour sa part, enhardi par ses capacités nucléaires, fomentait une
insurrection dans les États de Jammu-et-Cachemire et du Pendjab.
Confrontée à un problème sécuritaire et de non-prolifération, l’Inde se sentit
contrainte de développer ses propres armes nucléaires pour disposer d’une dissua-
sion crédible face aux menaces de coercition ou de chantage nucléaires de pays qui
revendiquaient des territoires relevant de sa souveraineté. Pour Jaswant Singh, mi-
nistre indien des Affaires étrangères en 1998, ces essais ont permis d’obtenir « l’es-
pace stratégique dont l’Inde avait tant besoin et de s’affranchir du nouveau para-
digme nucléaire apparu dans les années 1990 »1.
Le prestige obtenu a été un avantage collatéral des essais. Étant donné que la
communauté internationale accorde un statut particulier aux nations dotées, l’Inde
en a également bénéficié. Mais la décision indienne de se lancer dans la fabrication
d’armes nucléaires ne s’expliquait pas par la recherche de prestige. New Delhi était
et reste motivée par des considérations d’ordre sécuritaire2.
La doctrine nucléaire indienne rend compte du rôle que le pays entend conférer
à ces armes. Elle fournit également les orientations nécessaires au développement,
au déploiement et à l’emploi de la force nucléaire pour répondre de manière crédible
aux menaces.
Cet article se propose d’examiner le rôle spécifique de la composante aérienne de
la triade indienne dans un contexte de menace nucléaire contre le pays. Après une
brève introduction décrivant les raisons qui ont poussé l’Inde à devenir une puis-
sance nucléaire en 1998, une première partie examine la nature des défis nucléaires
indiens. Elle met en lumière les éléments saillants des stratégies nucléaires pakis-
tanaise et chinoise et évoque la perception indienne de ces menaces. La deuxième
partie offre un aperçu de la doctrine indienne, dont ses principales caractéristiques.
La troisième partie détaille le rôle de l’Indian Air Force (IAF) pour le largage des
armes nucléaires et explique les arguments qui justifient la décision de ne pas acqué-
rir de bombardiers stratégiques. Enfin, l’article identifie certains des défis futurs et
envisage une posture que l’Inde nucléaire pourrait endosser pour l’avenir.

1. Les défis nucléaires de l’Inde


Les capacités nucléaires pakistanaises sont destinées à dissuader l’éventuali-
té d’un conflit conventionnel avec l’armée indienne – numériquement supérieure
– tout en poursuivant une politique de terrorisme transfrontalier. L’Inde se trouve

1. R. Chengappa, Weapons of Peace: The Secret Story of India’s Quest to be a Nuclear Power, New
Delhi, Harper Collins, 2000, p. 434.
2. Les préoccupations sécuritaires ont également été expliquées par le Premier ministre Vajpayee
(1998-2004) dans sa lettre adressée au Président américain à l’issue des essais de 1998. Voir l’annexe
VI dans M. L. Sondhi (dir.), Nuclear Weapons and India’s National Security, New Delhi, Har Anand
Publications, 2000, pp. 165-166.

226
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

ainsi confrontée à un défi unique : un État nucléaire recourt à des actions terroristes
contre un autre État nucléaire, puis brandit la menace d’une escalade nucléaire pour
se prémunir d’une riposte.
La stratégie pakistanaise se fonde sur la projection d’un seuil nucléaire bas. En
articulant le recours au nucléaire avec un seuil d’emploi imprécis, Islamabad cherche
à renforcer les craintes d’une escalade nucléaire immédiate et inévitable en cas d’af-
frontement conventionnel. Elle joue sur ce registre pour dissuader New Delhi mais
également pour effrayer les observateurs internationaux. Ce mode opératoire est dé-
roulé chaque fois qu’une action terroriste perpétrée sur le sol indien peut être reliée
au Pakistan.
Pour rendre cette projection crédible, le Pakistan s’oriente progressivement vers
une dissuasion large spectre (Full Spectrum Deterrence) qui se fonde à la fois sur la
disponibilité d’un stock d’armes nucléaires de puissance variable et sur une panoplie de
vecteurs dont les portées s’étendent des très faibles distances jusqu’aux plus grandes.
Par ailleurs, Islamabad a conduit ces dernières années plusieurs essais de tir de
missiles mirvés3 depuis des sous-marins ou de tir de missiles de croisière avec une
plus longue allonge. La projection d’armes nucléaires tactiques et l’embarquement
de missiles nucléaires sur des navires de surface participent à l’approche pakista-
naise de multiplier les risques de façon délibérée afin de contrecarrer les options
de réponse indiennes alors même que New Delhi essuie des attaques terroristes ré-
pétées. L’Inde doit donc composer avec le défi posé par la stratégie « du bord de
l’abîme » (Brinkmanship) de son voisin.
Au même moment, sur les marches orientale et septentrionale de l’Inde, la Chine
dispose d’une avance de trois décennies et demie dans la consolidation de ses capa-
cités nucléaires. Si la modernisation de l’Armée populaire de libération (y compris
dans ses dimensions nucléaires) est restée modérée jusque dans les années 1990, le
tempo s’est accéléré par la suite.
Alors que la croissance de l’économie chinoise était soutenue, qu’elle encourageait
le choix du régime à dépenser à grands frais dans la modernisation de son outil mili-
taire et qu’elle était complétée par les avancées technologiques, Pékin s’est concen-
trée sur l’amélioration de la fiabilité, de la précision, de la pénétrabilité et de la survi-
vabilité de ses vecteurs. Plusieurs événements ont eu un effet catalyseur en ce sens :
le retrait américain du traité Anti-Ballistic Missile en 2002, les efforts américains qui
ont suivi pour développer et déployer une défense antimissile puis la stratégie mé-
diatique du Pentagone sur le Conventional Prompt Global Strike. Ces changements
ont altéré les perceptions chinoises de la menace et la trajectoire des capacités mili-
taires de l’APL, comme le montre l’augmentation du nombre de ses têtes nucléaires
au cours des dernières années4.

3. MIRV : Multiple Independently targeted Reentry Vehicle.


4. Son arsenal est passé de 350 têtes nucléaires en 2021 à près de 410 aujourd’hui. Le rapport du Pen-
tagone de 2022 sur le développement militaire chinois estime que la Chine disposera d’environ 1 000
têtes d’ici 2030 et 1 500 en 2035 (NdT).

227
Les défis nucléaires de l’Inde…

La stratégie de dissuasion chinoise repose sur deux piliers : la capacité à infliger


des « dommages inacceptables » et le No First Use de ses propres armes. Le régime
a donc focalisé son attention sur l’amélioration de la survivabilité de ses armes nu-
cléaires. Consciente de la vulnérabilité de ses missiles terrestres malgré ses efforts,
Pékin investit pour rendre opérationnelle sa composante océanique. Le volet mari-
time de sa triade repose ainsi sur le missile mer-sol balistique stratégique (SLMB5)
de deuxième génération Julang-2 – ou JL-2 – d’une portée supérieure à 7 000 km. Il
sera mis en œuvre sur les SNLE chinois Type 094.
La Chine a également travaillé sur le mirvage de ses missiles6. Elle est connue
pour avoir miniaturisé ses ogives afin de les rendre plus légères et faciliter leur dé-
ploiement en nombre – de 3 à 10 charges par missile. Elle a également atteint la
capacité MARV7 qui consiste à faire manœuvrer les têtes lors de la phase de rentrée
du missile pour complexifier leur interception.
Enfin, Pékin a bien compris l’importance des systèmes spatiaux dans l’emploi
des nouvelles technologies. Elle les modernise rapidement afin de pouvoir mener des
opérations défensives et offensives. Après la démonstration d’une capacité antisatel-
lite à ascension directe (ASAT) en 2007, elle a ensuite développé une panoplie d’ou-
tils soft-kill dont les attaques électroniques par le biais de technologies de brouillage
sophistiquées8. L’essai d’un système de bombardement orbital fractionné (FOBS) se
comprend également dans le cadre d’un signalement dissuasif.
La Chine semble désormais avoir atteint un niveau de capacité stratégique et de
crédibilité supérieur. Elle a démontré la mobilité, l’invulnérabilité et la pénétrabilité
de ses vecteurs nucléaires. Or bien que ce renforcement matériel et son impact sur
la dissuasion soient destinés aux États-Unis, ces changements ont aussi un effet au
niveau régional sur l’équation dissuasive sino-indienne.
New Delhi est coincé entre deux adversaires nucléaires. Face au Pakistan,
l’Inde est confrontée à l’instabilité de crises déclenchées par l’utilisation récur-
rente du terrorisme qui fait planer la menace d’une escalade potentielle. Face à la
Chine, l’accroissement de l’arsenal et l’amélioration des capacités chinoises de
son voisin communiste augmentent le risque d’entraîner l’Inde dans une course
aux armements.

2. La doctrine nucléaire indienne


Juste dix-huit mois après ses essais de 1998, l’Inde annonce l’ébauche d’une doc-
trine qui consacre de manière claire le rôle politique de l’arme nucléaire et explique
la façon dont le pays envisage son « utilisation ». Le souhait de l’Inde de voir aboutir
un désarmement nucléaire mondial, vérifiable et non-discriminatoire y figure aussi

5. SLBM : Submarine Launched Ballistic Missile – Missile balistique lancé depuis un sous-marin.
6. « China Successfully Tests Multi-warhead Missiles », Yomiuri Shimbun, 08/02/2003.
7. MARV : Maneuverable Reentry Vehicle.
8. Sur plus de détails sur les capacités spatiales chinoises, voir M. Sethi, Code of Conduct in Outer
Space: A Strategy for India, New Delhi, Knowledge World, 2016, pp. 97-122.

228
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

comme un impératif de sécurité nationale : « L’Inde, peut-on lire, poursuivra ses ef-
forts pour atteindre rapidement l’objectif d’un monde exempt d’armes nucléaires »9.
Tout en aspirant à cet idéal, ce projet donne des détails sur le concept de dissua-
sion nucléaire indienne. En endossant le principe du non-emploi en premier (No
First Use – NFU), il considère par exemple que les forces nucléaires doivent « re-
poser sur une triade composée d’avions, de missiles terrestres mobiles et de moyens
basés en mer ».
L’ébauche de la doctrine demeure alors une ébauche, mais en janvier 2003, New
Delhi publie une note de presse portant sur « la mise en œuvre de la doctrine nu-
cléaire indienne »10 et qui est considérée comme la doctrine nucléaire officielle de
l’Inde. Le document est court et il reprend les principaux éléments développés dans
l’ébauche précédente. Deux d’entre eux méritent quelques explications.
Le premier concerne la dissuasion minimale crédible (Credible Minimum De-
terrence – CMD). Il cherche à éviter toute volonté d’accumuler des armes nucléaires
dans l’intention d’atteindre la parité ou d’obtenir la supériorité sur l’arsenal adverse.
Le second est le NFU qui vise à rassurer l’adversaire sur le fait que l’Inde n’intro-
duira pas d’armes nucléaires dans un conflit et ainsi le soulager du dilemme « use
or lose »11. Ces caractéristiques doctrinales sont examinées plus en détail dans les
paragraphes suivants.
Tout d’abord, l’Inde restreint le rôle dévolu aux armes nucléaires. Elles sont seu-
lement destinées à dissuader l’adversaire d’employer les mêmes armes en le mena-
çant de représailles de nature à annuler les avantages qu’il espère obtenir par frappe
nucléaire en premier. L’Inde rejette l’idée que ces armes puissent être efficaces pour
mener une guerre ou l’emporter. Au contraire, leur extraordinaire potentiel destruc-
teur réduit leur utilité pour atteindre un objectif politique rationnel. Quelques mois
après les essais de mai 1998, le Premier ministre Atal Bihari Vajpayee avait d’ail-
leurs déclaré devant le Parlement que la nation n’avait pas « l’intention d’utiliser ces
armes pour agresser ou menacer un quelconque pays ; ce sont des armes d’auto-
défense qui doivent garantir que l’Inde ne soit pas soumise à des menaces ou à une
coercition nucléaires »12.
Dans ce but, New Delhi fait le choix d’une « dissuasion minimale crédible » qui
empêche toute augmentation de l’arsenal nucléaire indien – au rebours des décisions
américaine et soviétique durant la Guerre froide. Aucun chiffre n’a été officiellement
avancé qui évoque ce minimum. Mais la philosophie de la CMD repose sur la déten-

9. « India’s Draft Nuclear Doctrine », Arms Control Association, 17/09/1999.


10. « Cabinet Committee on Security Review Progress in Operationalizing India’s Nuclear Doctrine »,
Communiqué de presse, Bureau du Premier ministre, 04/01/2003.
11. D’après le dilemme « Use it or lose it », un État peut être tenté d’utiliser ses armes nucléaires en
premier dans un conflit (use it) de peur que l’adversaire parvienne à neutraliser son arsenal (lose it).
Pour reprendre l’expression d’Henry Kissinger, l’acteur est ainsi confronté entre « l’Armageddon ou la
défaite sans guerre ».
12. Déclaration Suo Motu du Premier ministre Vajpayee devant le Parlement le 27 mai 1998. Telle que
reproduite dans Strategic Digest, juillet 1998.

229
Les défis nucléaires de l’Inde…

tion d’un nombre d’ogives suffisant pour garantir une frappe en second en mesure
d’infliger des dommages inacceptables à l’adversaire. Il n’est donc pas surprenant
que, d’après plusieurs estimations, l’Inde soit le pays de la région possédant le moins
d’ogives13.
Ensuite, la dissuasion indienne repose sur la menace de représailles nucléaires
après l’usage en premier par l’adversaire d’armes atomiques. En adoptant le NFU,
New Delhi fait reposer sur le camp adverse la responsabilité d’une escalade. De la
sorte, cette posture donne l’opportunité de se libérer de plusieurs contraintes.
L’Inde, par exemple, n’a pas besoin de disposer d’un arsenal important d’armes
nucléaires dédiées à une frappe en premier (comme des missiles de précision coif-
fés de plusieurs têtes indépendantes et réorientables). En outre, elle n’est pas non
plus obligée d’atteindre la supériorité nucléaire nécessaire à des frappes anti-forces
contre les moyens de représailles de l’adversaire. Enfin, New Delhi n’a pas besoin
d’élaborer des structures de commandement et de contrôle (C2) ou de leur déléguer
des autorisations afin d’assurer les postures de lancement sur alerte ou sous attaque
(Launch on Warning – LOW et Launched Under Attack – LUA) pour lancer des
frappes nucléaires simultanées à partir de forces dispersées.
Dans le même temps, le NFU exige de porter l’effort sur la survivabilité des
forces nucléaires grâce à un ensemble de mesures allant du durcissement des sites
de stockage à la déception, en passant par la mobilité, la dispersion sur différents
vecteurs ou encore un niveau de défense particulier. Ce choix permet également de
se soustraire au besoin de placer ses moyens nucléaires en état d’alerte ou en posture
de déploiement avancé, restreignant de la sorte la probabilité d’une utilisation acci-
dentelle ou non autorisée. En effet, le LOW/LUA requiert la délégation préalable de
déclenchement du feu nucléaire, qui n’est jamais une option sans risque. Enfin, le
fait de maintenir ses forces dans une posture tranquille conduit à soulager la pression
que l’adversaire pourrait avoir de devoir lancer son attaque en cas de crainte d’une
attaque imminente. Le NFU fait retomber le stress associé au « use or lose » et, in
fine, atténue le facteur d’instabilité lors d’une crise. Il allège la charge psychologique
liée à la difficile décision d’emploi des armes de destruction massive qui pèse sur les
épaules des dirigeants politiques.
La CMD et le NFU réduisent également les exigences sur les moyens nucléaires.
De par leur nature intrinsèque, ces armes peuvent causer de manière indiscriminée des
dommages humains et matériels considérables à la fois dans le temps et dans l’espace.
Il n’est donc pas nécessaire d’en posséder beaucoup. De surcroît, compte tenu de la
forte densité démographique dans la région, des armes de l’ordre de la kilotonne dis-
persées de façon optimale au-dessus d’une cible et programmées pour exploser à une
hauteur maximisant les dégâts suffisent à assurer une dissuasion crédible.
Au final, le plus important est d’avoir des systèmes de lancement fiables, pouvant
survivre et de portée suffisante pour garantir les représailles. C’est pourquoi l’Inde a
13. En 2023, l’arsenal nucléaire indien dénombrait 164 têtes contre 170 pour la Pakistan et 410 pour
la Chine. Voir, « Status of the World Nuclear Forces », Federation of American Scientist, 31/03/2023.

230
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

fait le choix d’une triade nucléaire pour assurer une dissuasion crédible. Elle repose,
pour l’essentiel, sur ses missiles balistiques mobiles et dispersés sur son territoire –
d’une portée allant de 750 à 5 000 km, sur la survivabilité de ses SNLE et, enfin, sur
la composante aéroportée.
La doctrine indienne a clairement identifié le besoin de disposer de cette triade
afin de garantir la flexibilité, la survivabilité et la redondance de ses moyens nu-
cléaires. L’ébauche de la doctrine rappelait déjà, à son paragraphe 3.1, que « les
forces nucléaires de l’Inde seront efficaces, durables, diversifiées, flexibles et adap-
tées aux besoins, conformément au concept de dissuasion minimale crédible. [Elles]
s’appuieront sur une triade composée d’aéronefs, de missiles mobiles terrestres et de
moyens basés en mer, conformément aux objectifs décrits ci-dessus. La capacité de
survie des forces sera renforcée par une combinaison de systèmes multiples redon-
dants, de la mobilité, de la dispersion et de la ruse »14.

3. L’Indian Air Force comme arme nucléaire – Atouts et limites


Quand l’Inde réalise ses essais nucléaires en mai 1998, les avions de combat in-
diens sont la seule option disponible pour assurer la dissuasion. Malgré le lancement
de programmes balistiques dès les années 1980, aucun système de missile fiable et
de portée suffisante n’est à ce moment opérationnel. Il faut attendre 2003 pour que
les missiles sol-sol Prithvi II à combustible liquide entrent en service. Mais ces mis-
siles de courte portée (entre 150 et 250 km) n’offrent pas l’allonge suffisante pour
garantir une dissuasion crédible, notamment face à la Chine.
Même si les efforts pour développer des missiles se poursuivent, les premiers
vecteurs nucléaires sont les chasseurs-bombardiers capables d’emporter des ogives
nucléaires nationales. Ils passent de nombreux tests pour valider cette capacité. Se-
lon les plans initiaux, il revenait aux Jaguar de larguer les bombes nucléaires à
gravité. Si certaines sources semblent indiquer que ces aéronefs continuent d’assu-
rer, encore aujourd’hui, cette mission15, d’autres rapportent que cette plateforme n’a
finalement pas obtenu l’autorisation. Les plans auraient alors glissé vers l’utilisation
du Mirage 2000H. L’emport des ogives – sans leur noyau – fut apparemment testé
lors de trois essais en vol conduits en 1994. Il semblerait qu’une des bombes testées
en 1998 avait une tête de 12 kilotonnes dont l’emport par un avion avait été simulé.
Récemment, les Su-30 et même les Rafale ont été évoqués comme étant de potentiels
vecteurs nucléaires.

14. Projet de doctrine nucléaire de l’Inde, 17 août 1999, reproduit en annexe de M. Sethi, Nuclear
Strategy: India’s March towards Credible Deterrence, New Delhi, Knowledge World, 2009.
15. H. Kristensen, M. Korda, « Indian Nuclear Forces 2022 », Nuclear Notebook, Bulletin of Atomic
Scientists, vol. 78, no. 4, 2022, pp. 224-236.

231
Les défis nucléaires de l’Inde…

Su-30MKI de l’Indian Air Force.


Source : « Modernisation des Su-30 MKI indiens », Avions de chasse, 10/01/2024.

L’introduction de la mission nucléaire au sein de l’IAF n’a pas été aisée du fait
notamment, selon certains, de « l’extrême secret et du cloisonnement qui sépare le
gouvernement et l’armée »16. Il semble en effet que, durant la décennie 1980, l’ar-
mée de l’Air indienne ignorait les spécifications des armes nucléaires. Elle n’était
donc pas en mesure de pouvoir modifier convenablement ses avions pour ces mis-
sions. Même sur Mirage 2000, l’emport des ogives était décrit comme nécessitant
un « ajustement délicat, et [que] seuls des pilotes hautement qualifiés pouvaient dé-
coller avec ces charges encombrantes fixées sous le ventre de leur avion – le rendant
d’un point de vue aérodynamique difficile à piloter »17.

16. G. Kampani, « New Delhi’s Long Nuclear Journey: How Secrecy and Institutional Roadblocks
Delayed India’s Weaponization », International Security, vol. 38, no.4, Printemps 2014, pp. 79-114.
17. R. Beckhusen, « Why India Wants France’s Dassault Rafale Fighter Jet: They Can Carry Nuclear
Weapons », National Interest, 21/09/2016.

232
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

L’avion multirôle indien Tejas.


Source : « HAL Tejas », Avions légendaires.

L’IAF ne savait pas non plus si les systèmes de commande de vol électriques
de l’avion étaient en mesure de résister aux impulsions électromagnétiques provo-
quées par l’explosion, bien que la France utilise sa propre version de l’avion pour la
mission nucléaire. Finalement, comme le résume un chercheur, « la modification de
l’avion pour l’emport sécurisé et fiable d’une arme nucléaire s’est révélée être un
défi technique et humain considérable qui a accaparé l’attention de [l’Organisation
de recherche et de développement pour la défense18] pendant au moins six ans »19.
Dans tous les cas, le Mirage 2000H indien serait en train de subir une rénovation par-
tielle « pour allonger sa durée de vie et améliorer ses capacités incluant un nouveau
radar, de l’avionique et des systèmes de guerre électronique »20.
Depuis que l’Inde dispose des armes nucléaires, la nécessité d’acquérir de bom-
bardiers stratégiques a été régulièrement évoquée, notamment dans un contexte
de renforcement de la menace chinoise. Les cibles potentielles dont la destruction
pourrait s’apparenter à des dommages inacceptables se situent dans l’arrière-pays
chinois. Elles sont donc éloignées du territoire indien et susceptibles d’être bien
défendues. Face à ce constat, des discussions se sont tenues quant à l’acquisition
de bombardiers stratégiques par l’IAF, ce qui enverrait un signal sur son aptitude à
atteindre ces cibles. Parmi les solutions évoquées se trouvent le Tu-160 Blackjack ou
son successeur de cinquième génération, le PAK DA.

18. Defence Research and Development Organization, Agence gouvernementale indienne.


19. G. Kampani, art. cit.
20. H. Kristensen, M. Korda, art. cit.

233
Les défis nucléaires de l’Inde…

Certains ont justifié cette démarche en affirmant qu’elle mettrait en évidence l’état
d’esprit « stratégique » de l’Inde. Elle permettrait également de mieux dissuader
la Chine qui, d’ailleurs, déploiera d’ici quelques années des bombardiers furtifs
équipés de système de guerre électronique et d’armes à énergie dirigée. En réponse
à l’amélioration des moyens militaires du principal compétiteur indien, l’acquisition
d’un bombardier capable d’emporter des systèmes d’arme complémentaires aiderait
l’Inde à porter la guerre plus profondément dans le territoire voisin et contribuerait à
« une dissuasion plus importante ».
Malgré des avantages évidents, ces arguments nécessitent toutefois d’être analy-
sés plus en détails. Plusieurs raisons expliquent le relatif désintérêt des Indiens pour
les bombardiers. Peu d’aviateurs de l’IAF – même ceux ayant occupé des fonctions
importantes auprès du Strategic Forces Command (SFC21) – s’en disent d’ailleurs
partisans. L’armée de l’air indienne possède pourtant une expérience dans l’emploi
des bombardiers lourds. En partant après l’indépendance de l’Inde (1947), les forces
britanniques ont laissé derrière elles trois escadrons de bombardiers lourds améri-
cains B-24 Liberator qui avaient survécu aux affrontements de la Seconde Guerre
mondiale. L’IAF les utilisera jusqu’en 1968.

B-24 Liberator indien (1985).


Source : Airliners.

21. Autorité responsable des forces nucléaires indiennes. Le SFC est chargé des mesures à prendre en
cas de rupture de la dissuasion.

234
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

Canberra de l’IAF.
Source : « IAF marks 60 years of its canberra bombers », The Economic Times, 01/09/2017.

New Delhi a aussi lancé une commande en 1957 pour s’équiper de Canberra qui
ont été employés pendant près de 50 ans pour des missions de bombardement et de
reconnaissance. Ces expériences se sont néanmoins tenues bien avant que l’Inde dé-
cide de devenir un État nucléaire. Pourquoi n’a-t-elle depuis pas ressenti le besoin d’en
acquérir à nouveau depuis 25 ans ? Plusieurs facteurs offrent des éléments de réponse.

Géographie des menaces


L’une des spécificités des bombardiers stratégiques est leur faculté à pouvoir
frapper des territoires adverses qui sont éloignés géographiquement. S’ils disposent
de caractéristiques furtives, ils peuvent échapper à la détection en volant à hautes
altitudes sur de longues distances. Ils peuvent donc conduire des missions de péné-
tration dans la profondeur adverse pour entamer ses moyens et sa détermination à
mener une guerre. Dans le cas de l’US Air Force (USAF), seule force aérienne occi-
dentale alignant des bombardiers stratégiques, les avions de ce type peuvent mener
des opérations à plusieurs milliers de kilomètres du territoire national. Le B-2 Spirit
peut par exemple parcourir 10 000 km sans ravitaillement tandis que ses « profils
acoustique, thermique, électromagnétique, radar et visuel très réduits [en font une
plateforme très furtive] à toutes les altitudes »22. De leurs côtés, le H-20 chinois et le
PAK DA russe auraient un rayon d’action de 12 000 km.

22. S. E. Dean, « Strategic Bombers: Still Relevant? », European Security and Defense, 27/12/2022.

235
Les défis nucléaires de l’Inde…

Washington, Moscou et Pékin ont en commun de posséder des bombardiers stra-


tégiques et des compétiteurs situés à des distances considérables – parfois transo-
céanique. Leurs théâtres d’opérations potentielles sont donc bien différents de ceux
envisagés par l’Inde pour qui les menaces se situent sur des territoires géographique-
ment proches. Ce constat relativise le besoin de l’IAF de se procurer des avions à
long rayon d’action. Ses cibles se trouvent à portée de ses avions de chasse actuels
et dans l’enveloppe de tir de leurs missiles.

Des demandes concurrentes pour des ressources limitées


En outre, les coûts de mise en service et d’entretien d’une flotte de bombardiers
stratégiques ne sont pas négligeables. La facture du programme de modernisation
de la triade nucléaire américaine pour la prochaine décennie s’élève à près de 350
milliards de dollars. Plus particulièrement, la nouvelle plateforme furtive B-21 Rai-
der aurait un prix unitaire de l’ordre de 500 millions de dollars. D’après certains
rapports, avec une cible d’une centaine B-21 pour l’USAF, « le coût total, en dollars
de l’année fiscale 2019, se décompose en 25,1 milliards de dollars pour le dévelop-
pement, 64 milliards de dollars pour la production et 114 milliards de dollars pour
30 ans de soutien et d’exploitation de la flotte »23.
Au regard des montants considérés, pour un pays en développement et confronté
à des enjeux sécuritaires comme l’Inde, il est indispensable d’équilibrer différents
aspects. Cela commence par la mise en balance des besoins de la nation avec les
dépenses militaires. Ensuite, dans le cadre du financement de l’outil de défense, une
prise en compte équilibrée des besoins des trois armées doit être assurée. Surtout,
chaque force présente des priorités concurrentes qu’il convient de prendre en compte
et de satisfaire de manière adéquate.
Par exemple, l’IAF n’aligne que 30 escadrons de chasse sur les 42 autorisés. Par-
venir à combler cet écart avec les moyens à sa disposition représente un effort finan-
cier très exigeant. Dans le même temps, à mesure que les technologies progressent,
il devient indispensable d’acquérir des avions et des systèmes d’armes de nouvelle
génération qui sont également plus chers. Outre les moyens offensifs, les besoins
en termes de défense aérienne augmentent également et devront être satisfaits dans
le cadre de la même enveloppe budgétaire. Comme un rôle plus important semble
être conféré aux drones, à la cyberguerre et aux munitions guidées dans la guerre
future, la concurrence entre les plateformes, les systèmes et les capacités ne fera que
s’intensifier.
C’est pour cette raison que l’Inde n’a pas jugé prudent d’investir dans une flotte
de bombardiers stratégiques. Elle juge que la combinaison entre ses chasseurs mul-
ti-rôles en service – ou ceux à venir – et ses missiles balistiques terrestres suffit à
garantir la crédibilité de sa dissuasion.

23. « The future Air Force Northrop Grumman B-21 stealth strategic bomber will cost $203 billion over
30 years », Military Aerospace Electronics, 09/12/2021.

236
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

Les avantages des avions multirôles


Les capacités multi-rôles des avions de chasse modernes ont réduit le besoin en
bombardiers stratégiques. Les systèmes de ravitaillement en vol augmentent leur
rayon d’action pour entreprendre des attaques dans la profondeur de l’adversaire.
Pour ces raisons, les Mirage 2000, Su-30 MKI et Rafale indiens représentent les op-
tions de frappe nucléaire aériennes à l’intérieur du territoire adverse. Dans les années
à venir, le LCA Tejas – de fabrication nationale – viendra compléter cet attirail.

Mirage 2000H du 1st Squadron de l’Indian Air Force.


Source : « L’Indian Air Force acte la fin du Mirage 2000 pour l’horizon 2030-2032 »,
Avions légendaires, 20/07/2022.

Grâce à leur perche de ravitaillement, ces aéronefs seraient en mesure d’atteindre


des cibles stratégiques au Pakistan comme en Chine. Contrairement aux bombardiers
traditionnels, ces avions présentent l’avantage d’être moins vulnérables aux défenses
aériennes modernes et aux stratégies anti-accès/de déni de zone (A2/AD). Tout en
faisant perdurer les avantages inhérents à la composante aéroportée – la réversibilité
de l’action après le décollage et l’imprévisibilité du ciblage grâce aux potentiels
changements de cap fréquents, ils pourraient embarquer des bombes nucléaires à
gravité mais aussi des missiles de croisière pour des tirs en standoff à distance de
sécurité. Cependant, il est nécessaire de mentionner que l’Inde n’a jamais affirmé
que ses missiles de croisière seraient utilisés dans un rôle nucléaire, quelle que soit
la plateforme de lancement.

Disponibilité de missiles balistiques terrestres de différentes portées


Au cours des quinze dernières années, l’Inde a investi dans le développement et
le déploiement progressif d’une large gamme de missiles balistiques terrestres de
portées variables. Les familles Prithvi (courte portée) et Agni (portée intermédiaire)

237
Les défis nucléaires de l’Inde…

sont déjà opérationnelles. Cette dernière recouvre des missiles mobiles (sur rails ou
route) à propergol solide. Le dernier-né, l’Agni V à longue portée qui est transporté
dans un container, poursuit ses essais préalables à son introduction dans les forces.
Le volet maritime de la triade nucléaire indienne repose sur le SNLE de concep-
tion nationale INS Arihant en service depuis 2018. Toutefois, une dissuasion océa-
nique opérationnelle et crédible nécessite entre 4 à 5 SNLE capables d’embarquer
des SLBM de plus longue portée. Les missiles testés jusqu’à présent ont une allonge
comprise entre 700 et 750 km (K-15) et 2 000 à 2 500 km (K-4). Or un tel vecteur
doit être en mesure d’atteindre les 5 000 km pour que le sous-marin reste à distance
de l’adversaire tout en étant capable d’atteindre des objectifs dont la perte serait ju-
gée inacceptable par Pékin. Des développements en ce sens sont toujours en cours.
Cependant, l’Inde a maintenu une distinction claire en désignant seulement ses
missiles balistiques comme vecteurs nucléaires. Les missiles de croisière subso-
niques Nirbhay et ceux supersoniques BrahMos n’ont pas été présentés comme por-
tant des têtes nucléaires. Même si le BrahMos a été testé sur le Su-30 MKI, aucune
déclaration officielle ne leur accorde un rôle nucléaire24.

Nature de la dissuasion nucléaire de l’Inde


New Delhi a toujours affirmé que les armes nucléaires ne sont pas des armes de
guerre. Leur rôle se limite à la protection de la nation contre la coercition et le chan-
tage nucléaires ou l’utilisation de ces mêmes armes par un adversaire. La stratégie
indienne se donne pour objectif de dissuader l’emploi d’arme nucléaire par un ad-
versaire (sans considération sur sa charge ou son objectif) grâce à la garantie d’une
frappe en second. De ce fait, toute utilisation de l’arme nucléaire par un tiers aurait
des implications stratégiques et entraînerait une réponse punitive de la part de l’Inde.
L’arsenal nucléaire indien fonde donc sa crédibilité sur la survivabilité de vec-
teurs fiables et capables d’assurer les représailles jugées nécessaires. Un signalement
nucléaire efficace doit dissiper le moindre espoir qu’aurait l’adversaire de se sortir
d’une mésaventure nucléaire sans subir la conséquence de représailles aux coûts
inacceptables. Pour cette raison, peut-être, l’Inde ne s’est jamais focalisée sur les
capacités de ciblage de sa force de seconde frappe. Malgré la très grande précision
des missiles de croisière sur leurs objectifs, ils n’ont pas été présentés comme des
armes qui jouent un rôle dans la dissuasion.
Dans les faits, l’Inde a besoin d’un arsenal de seconde frappe sécurisé sous la
forme de sites de stockage durcis, de lanceurs mobiles ou de capacités déployées hors
de portée des moyens d’attaque adverses. Elle doit pouvoir étendre son arsenal sur
l’ensemble de la triade et disposer d’une autorité de tir structurée pour fournir une ré-
ponse appropriée et facilité grâce à un système de Commandement, de Contrôle, de
Communication et d’Intelligence (C3I) robuste. Le pays doit aussi pouvoir disposer
de moyens de surveillance et d’alerte avancée efficaces fournissant des informations

24. « Successful Firing of BrahMos Air Launched Missile from Su-30 MKI Aircraft », Press Informa-
tion Bureau, Ministry of Defence, 22/05/2019.

238
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

sur la posture militaire adverse afin de minimiser le risque d’une frappe déclenchée
par suite d’un mauvais calcul, de renseignements erronés ou de fausses alertes.
New Delhi devrait porter ses efforts sur l’affermissement de ses capacités mi-
litaires – classiques et nucléaires, sur son influence politique, en profitant notam-
ment de l’attrait unique de son soft power. Si, d’une part, l’Inde doit enclencher la
modernisation de ses capacités conventionnelles afin de pouvoir rehausser le seuil
nucléaire, elle doit, d’autre part, consolider la crédibilité de sa propre dissuasion nu-
cléaire par un programme consacré au renforcement de la survivabilité de ses forces
stratégiques. En réponse aux menaces nucléaires variées et complexes auxquelles le
pays est confronté, la stratégie indienne doit trouver l’approche idoine pour à la fois
stabiliser la situation avec le Pakistan tout en évitant de se lancer dans une course
aux armements, dangereuse et coûteuse, avec la Chine. Pour ce faire, l’Inde doit se
concentrer sur certains équipements nucléaires indispensables tout en déployant un
jeu intelligent qui manipule la perception de l’adversaire.

4. Conclusion – Défis futurs et voie à suivre


La doctrine de l’armée de l’air indienne considère que « l’un des objectifs mili-
taires importants de la nation est de prévenir la guerre par une dissuasion crédible
sur tout le spectre des conflits... Le vecteur aérien, qui est l’élément le plus flexible
de notre dissuasion nucléaire, reste robuste, prêt et résilient. »25 Bien que des bom-
bardiers stratégiques pourraient mieux garantir un ciblage stratégique aérien effi-
cace, les avions de chasse multi-rôles peuvent également mener avec efficacité ces
missions. La doctrine reconnaît d’ailleurs que « compte tenu de la profondeur de ces
cibles dans le dispositif adverse, une planification coordonnée, la surprise, le leurre
et la déception sont nécessaires pour renforcer le succès de la mission ».
Dans le même temps, l’armée de l’Air indienne réalise qu’elle doit tendre vers un
modèle d’une « force équilibrée » capable d’accomplir des missions stratégiques et
tactiques. Le fait que ses avions de chasse puissent endosser ce double rôle représente
un argument contre la mise en service de bombardiers spécialisés qui apparaît ainsi
tant injustifiée qu’inutile. Bien que leur acquisition signifierait une montée en gamme
bienvenue de ses moyens, celle-ci n’est pas jugée essentielle d’autant que les me-
naces nucléaires auxquelles l’Inde est exposée se situent aux abords de son territoire.
Cette proximité pourrait même accroître la vulnérabilité des bombardiers dont les
bases d’opérations se trouveraient à portée de frappe des avions du compétiteur stra-
tégique. Finalement, l’acquisition et l’entretien de bombardiers alourdiraient le coût
financier du volet aéroporté de la triade sans pour autant renforcer son efficacité face
aux défenses aériennes et aux moyens de guerre électronique qui se renforcent tous
les deux. Du point de vue indien, les missiles représentent les vecteurs les plus ren-
tables et les plus crédibles de par leur vitesse. Si, à l’avenir, ils atteignent des vitesses
hypersoniques, une portée suffisante et deviennent manœuvrant, ils renforceront la
crédibilité de la dissuasion.

25. Doctrine of the Indian Air Force, IAP 2000-22, 06/2022, p. 59.

239
Les défis nucléaires de l’Inde…

Il serait donc plus judicieux que l’IAF s’en tienne aux plans d’acquisition actuels
centrés sur les Su-30, les Rafale et le futur Advanced Multi-Role Combat Aircraft.
La disponibilité de ces aéronefs pour des missions polyvalentes – y compris, si be-
soin, pour les besoins du SFC – devrait suffire à garantir la crédibilité de la force
de dissuasion indienne. Ces vecteurs aéroportés seraient complétés par des missiles
balistiques sol-sol ou mer-sol à portée variable dans le plan de ciblage nucléaire.
La dissuasion nucléaire se fonde sur le principe des représailles assurées. En
conséquence, sa crédibilité repose sur la survivabilité de ses forces nucléaires.
Dans cette optique, l’Inde doit construire a minima 4 à 5 SNLE équipés de missiles
balistiques longue portée, un certain nombre de missiles terrestres Agni V mo-
biles pour renforcer respectivement leur capacité de camouflage et de dispersion. Il
faut y ajouter une infrastructure C2 redondante et robuste. Ces efforts nécessitent
beaucoup de temps et d’argent. L’acquisition de bombardiers stratégiques et des
infrastructures de maintenance et d’exploitation associées pourrait s’apparenter à
une fausse bonne idée. Sans méconnaître leurs avantages, ces plateformes ne sont
pas essentielles à la dissuasion nucléaire indienne. Leur arrivée serait souhaitable,
mais leur absence n’est en rien synonyme d’une perte de projection et de crédibi-
lité de la dissuasion indienne.

240
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

L’aventure nucléaire pakistanaise.


Évolution doctrinale et défis futurs

Adil Sultan

Le Dr. Adil Sultan est un ancien officier des forces aériennes pakistanaises. Il est
actuellement Dean Faculty of Aerospace and Strategic Studies à l’Air University
d’Islamabad. Avant de rejoindre cette université en octobre 2020, il était Director
au Centre for Aerospace and Security Studies (CASS) et Visiting ­Research
Fellow au Centre for Sciences and Security Studies (CSSS), King’s College
London de 2017 à 2019.

Introduction
Le Pakistan a investi le champ nucléaire avec réticence. Avec l’assistance des
États-Unis, le pays a d’abord amorcé des recherches à des fins purement pacifiques.
Compte tenu de ses ressources limitées et de ses objectifs politiques, Islamabad ne
pouvait se lancer dans le développement d’armes nucléaires et n’avait d’ailleurs pas
l’ambition de devenir une hêgemôn régionale.
Les deux guerres de 1965 et 1971 – dont la dernière contraint le pays à abandon-
ner ses territoires orientaux – ont profondément marqué les dirigeants et l’opinion
publique pakistanais. L’essai d’une bombe atomique indienne en 1974 affermit la
détermination nationale de disposer d’une dissuasion nucléaire pour répondre à la
menace existentielle posée par son voisin et rétablir l’équilibre stratégique régional.
Nonobstant l’adversité extrême qu’il a dû surmonter, le Pakistan a fini par obtenir
l’arme nucléaire en 1998. Il a ensuite créé l’Autorité nationale de commandement
(National Command Authority – NCA), un organe de commandement et de contrôle
(C2) qui regroupait les trois forces stratégiques – aérienne, terrestre et maritime – et
en assurait le contrôle opérationnel direct.
Bien que le pays n’ait pas publié de doctrine nucléaire officielle, il a partagé des
éléments essentiels qui donnent un aperçu de ses orientations politiques nucléaires.
Son objectif principal est de dissuader le déclenchement d’une guerre majeure avec
l’Inde. Depuis l’arrivée de technologies modernes et l’apparition d’une nouvelle
doctrine de combat, la posture pakistanaise s’est orientée vers une dissuasion large

241
L’aventure nucléaire pakistanaise…

spectre (Full Spectrum Deterrence – FSD) afin de couvrir l’intégralité des menaces
qu’un adversaire pourrait faire peser.
L’armée de l’Air (Pakistan Air Force – PAF) a joué un rôle crucial dans l’aven-
ture nucléaire nationale. Avant l’acquisition de missiles sol-sol, elle avait la respon-
sabilité de larguer ces armes. Au cours des dernières décennies, la PAF a su faire
face aux menaces conventionnelles comme nucléaires. Elle a eu l’occasion de le
démontrer dans le cadre des nombreuses crises avec son voisin. Lors de la dernière
en date – la crise de Balakot en 2019 –, elle est parvenue à répondre à une attaque de
l’armée de l’Air indienne (Indian Air Force – IAF) par une frappe chirurgicale et à
abattre deux aéronefs indiens.
Cet article détaille les principales motivations derrière l’aventure nucléaire du
Pakistan. En se fondant sur les déclarations de hauts responsables, il aborde sa po-
litique militaire nucléaire et discute ensuite du rôle de la PAF dans le cadre de cette
mission, avec ses avantages et ses réalisations. Il identifie enfin les principaux défis
qui pourraient nuire à la stabilité stratégique dans la région.

Le chemin vers la nucléarisation


Dans les années 1950, Islamabad se lance dans un programme nucléaire pour pro-
fiter des applications pacifiques de cette technologie. Une telle entreprise représente
un véritable défi pour un jeune État aux moyens limités. Cette exploration scien-
tifique est rendue possible grâce à l’initiative « Des atomes pour la paix » (Atoms
for Peace), lancée en 1953 par le président Eisenhower. Elle doit aider les pays en
développement à s’engager sur cette voie relativement nouvelle qui promettait, outre
ses usages militaires, de nombreuses applications civiles.
Les États-Unis acceptèrent donc de former plusieurs scientifiques pakistanais qui,
de retour dans leur pays, jetèrent les fondements d’un programme nucléaire national.
En 1965, Washington contribue à la construction du premier réacteur de recherche
sur le sol pakistanais. Placé sous le contrôle de l’Agence internationale de l’énergie
atomique (AIEA), il connaît de nombreuses améliorations et reste en service au-
jourd’hui1. Avec l’aide de la Chine, Islamabad construit également plusieurs réac-
teurs – toujours sous la supervision de l’AIEA – afin de fournir l’énergie nécessaire
au développement socio-économique du pays.
Du point de vue pakistanais, les ressources limitées sont un frein pour envisager
l’application militaire de la technologie nucléaire. Ce désintérêt se fonde également
sur la confiance mal placée que les dirigeants avaient dans l’Organisation du traité
de l’Asie du Sud-Est (Southeast Asia Treaty Organization)2. Néanmoins, en réponse
aux rapports alarmants sur l’acquisition prochaine d’armes nucléaires par l’Inde,

1. Pour plus d’informations, voir l’Autorité de réglementation du nucléaire du Pakistan (Pakistan


Nuclear Regulatory Authority – PNRA).
2. Alliance de sécurité dirigée par Washington. Elle comprend les États-Unis, la France, la Grande-Bre-
tagne, la Nouvelle-Zélande, l’Australie, les Philippines, la Thaïlande et le Pakistan. Pour plus d’infor-
mations, voir Southeast Asia Treaty Organization (SEATO).

242
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

plusieurs voix s’élèvent pour exiger le lancement d’un programme militaire. Le pré-
sident Muhammad Ayub Khan et d’autres membres de son cabinet les font taire3 en
leur opposant le coût de construction et d’entretien de ces armes bien au-dessus des
moyens nationaux.
Cependant, l’issue des guerres indo-pakistanaises de 1965 et 1971 qui pro-
voquent le démembrement du Pakistan ébranle la confiance placée en l’Amérique et
renforcent le poids des membres du « lobby de la bombe » incarné par Zulfikar Ali
Bhutto. Avec son accession à la présidence en 1972 puis comme Premier ministre
l’année suivante, Bhutto change l’orientation du programme nucléaire et fait de l’ac-
quisition des armes nucléaires une priorité nationale.
Le pays manque cependant de moyens et se relève à peine du dernier affronte-
ment avec l’Inde. Mais face à l’essai atomique indien de 1974, trois ans seulement
après la fin de la guerre, Islamabad n’a d’autre choix que d’acquérir à tout prix des
armes nucléaires. Le Pakistan espère que la communauté internationale réagirait au
test de l’Inde et la réprimanderait pour avoir mis la région sur le chemin de la pro-
lifération. Pourtant, New Delhi ne fait l’objet d’aucune véritable condamnation4.
Certains pays occidentaux l’encouragent même à persévérer dans le développement
de ses nouvelles capacités nucléaires et s’abstiennent de toute critique5.
Conscient de l’avance de l’Inde et déterminé par ce manque de réactions inter-
nationales, Islamabad décide d’accélérer son programme nucléaire militaire. L’in-
tégralité des ressources humaines et matérielles disponibles est mobilisée à cette
fin. L’acquisition d’armes nucléaires devient une véritable obsession nationale. Le
changement de posture du Pakistan, de la recherche pacifique sur la technologie
nucléaire aux applications militaires, s’explique donc par des raisons de sécurité. Il
s’agit de rétablir l’équilibre stratégique régional et d’empêcher que le pays puisse se
voir infliger une nouvelle débâcle similaire à celle de 1971.
Contrairement au traitement réservé à son voisin, le Pakistan se heurte immé-
diatement à des obstacles du fait de la volonté des pays occidentaux de vouloir en-
rayer la prolifération nucléaire dans la région. Après le test indien, Ottawa décide
par exemple de punir le Pakistan en gelant sa coopération dans le domaine nucléaire.
La centrale de Karachi (KANUPP-1), construite grâce à l’aide canadienne, en est la
première victime puisque le Canada stoppe son approvisionnement en combustible
nucléaire. Le pays craint que le Pakistan n’utilise le réacteur pour produire du pluto-
nium de qualité militaire, à l’instar de l’Inde qui avait confectionné sa bombe avec ce
même métal radioactif extrait de son réacteur CIRUS6 – fourni lui aussi par Ottawa.

3. Z. Akram, The Security Imperative: Pakistan’s Nuclear Deterrence and Diplomacy, Karachi, Para-
mount Books (Pvt.) Ltd., 2023, p. 25.
4. Une des explications du point de vue du droit à ce silence relatif est que New Delhi n’est pas si-
gnataire du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires. L’Inde ne contrevient donc à aucun
engagement international.
5. G. Perkovich, India’s Nuclear Bomb: The Impact on Global Proliferation, Berkeley, University of
California Press, 1999, p. 184.
6. Canada India Research Utility Services.

243
L’aventure nucléaire pakistanaise…

Par ailleurs, afin d’entraver le développement d’armes nucléaires par Islamabad


et New Delhi, le Congrès des États-Unis vote les amendements Symington (1976)
et Glenn (1977) à l’Arms Export Control Act qui permettent de suspendre l’assis-
tance sécuritaire pour des États refusant de soumettre leurs installations nucléaires
à des « garanties intégrales ». Ces décisions affectent davantage le Pakistan que
l’Inde, étant donné la dépendance d’Islamabad à l’aide américaine. Mais elles ne
font que renforcer la détermination du pays à obtenir sa propre dissuasion nucléaire
pour survivre dans son environnement régional et rétablir l’équilibre stratégique
avec son voisin.
Malgré les sanctions, le Pakistan parvient à obtenir de la matière fissile en se
tournant vers l’enrichissement d’uranium par centrifugation. Elle dispose d’une ca-
pacité nucléaire modeste au début des années 1980 et procède à un test « à froid » le
11 mars 19837.
Nonobstant la poursuite de son programme militaire, le Pakistan continue de for-
muler des propositions pour éviter la nucléarisation de la région. Ces démarches se
fondent sur le fait qu’une course aux armements nucléaires serait difficile à suivre pour
les deux pays. Cependant, devant le refus indien de souscrire à des mesures de contrôle
des armements et à l’échec des tentatives d’amélioration des relations bilatérales (les
deux pays ont signé un accord de non-agression le 31 décembre 1988 qui est encore
valide aujourd’hui), le Pakistan poursuit son programme militaire par tous les moyens.
En réponse à la décision de l’Inde d’officialiser son statut « d’État doté de fait de
l’arme nucléaire » par une seconde campagne d’essais en 1998, Islamabad décide de
tester ses propres moyens et de se déclarer à son tour officiellement « État doté de
fait de l’arme nucléaire ».

Le développement d’une structure de gestion nucléaire


Avant cette annonce, le Pakistan ne dispose d’aucun organe spécifique de C2 nu-
cléaire. Le processus décisionnel est limité à un nombre restreint de personnes afin
de circonscrire le risque de fuites et d’éviter d’attirer les regards de l’intérieur ou de
l’extérieur.
Comme il n’existe pas alors de missiles sol-sol ou air-sol disponibles pour em-
porter les ogives, c’est la PAF qui endosse la responsabilité première de larguer les
bombes nucléaires à gravité si le seuil nucléaire est franchi ou en cas de frappe de
dernier recours.
En 2000, deux ans après l’officialisation de son nouveau statut, le Pakistan an-
nonce la création d’une structure de C2 nucléaire composée à égalité de membres
civils et militaires : l’Autorité nationale de commandement (NCA). Dirigée par le
Premier ministre, qui est officiellement le président du NCA, elle se scinde en deux
branches. Tout d’abord, le Comité de contrôle de l’emploi (Employment Control

7. Op. cit., p. 185. Un « Cold Test » est destiné à expérimenter la conception d’une bombe nucléaire
sans utiliser la matière fissile.

244
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

Committee – ECC) est responsable de l’évaluation de la menace, de l’élaboration


des options de réponse et de l’emploi ainsi que du déploiement des forces nucléaires.
Chapeauté par le ministre des Affaires étrangères qui en est le vice-président, il se
compose des ministres de la Défense, des Finances et de l’Intérieur. Il comprend aus-
si quatre officiers généraux : le président du Joint Chiefs of Staff Committee (CJCSC)
et les chefs d’état-major des trois armées (Chief of Army Staff – CoAS, Chief of Na-
val Staff – CNS, Chief of Air Staff – CAS).
La seconde branche est formée par le Comité de contrôle du développement (De-
velopment Control Committee – DCC) qui représente l’organe militaro-technique de
l’Autorité. Il est présidé par le CJCSC en qualité de vice-président, assisté des chefs
des trois armées et des responsables des principales organisations scientifiques im-
pliquées dans le développement du programme nucléaire pakistanais.
Enfin, le directeur général de la Division des plans stratégiques (DG Strategic
Plans Division – DG SPD) joue le rôle de secrétaire au profit des deux comités. Il lui
revient également de mettre en œuvre les décisions arrêtées par la NCA.
L’Autorité a sous ses ordres les trois commandements stratégiques : celui des forces
stratégiques de l’armée de Terre (Army Strategic Forces Command – ASFC), de la marine
(Naval Strategic Forces Command – NSFC) et de l’armée de l’Air (Air Force Strategic
Command – AFSC). Même si chacun d’entre eux est administrativement géré par leurs
services respectifs, leur contrôle opérationnel et la responsabilité du déploiement de leurs
armes nucléaires relèvent directement de la NCA et du Premier ministre.
Organisation de la NCA

245
L’aventure nucléaire pakistanaise…

Évolution de la doctrine nucléaire pakistanaise


On ne sait pas grand-chose de la posture militaire nucléaire pakistanaise avant
1998. Ce fait s’explique par le secret qui entoure son programme. Seuls de rares
privilégiés connaissent ses avancées et ses objectifs. D’après les quelques décla-
rations de scientifiques qualifiés et des dirigeants pakistanais durant la crise mili-
taire de Brasstacks en 1986-19878, le pays dispose alors d’un très modeste potentiel
­nucléaire juste suffisant pour construire une arme rudimentaire. Son emploi n’aurait
été envisagé que dans des circonstances extrêmes, principalement pour dissuader
une offensive militaire d’ampleur de son voisin.
Comme le Pakistan ne dispose pas de missiles balistiques ou de croisière, les
avions représentent les seuls vecteurs disponibles. La PAF joue donc un rôle central
dans les premiers plans nucléaires puisque l’emport de ces armes est l’apanage des
moyens aériens pour la période pré-1998.
Après les tests nucléaires de 1998, le pays s’empresse de diversifier sa panoplie
de vecteurs. Avec l’entrée en service des missiles balistiques et de croisière, ces
derniers s’imposent progressivement comme les plateformes d’emploi privilégiées.
Alors qu’elle se fondait sur les moyens air-sol, la doctrine pakistanaise se diversi-
fie pour intégrer des plateformes de tir terrestres et maritimes avec des missiles de
­différents rendements et portées.
Le Pakistan n’a pas publié de doctrine nucléaire officielle et a préféré maintenir
l’ambiguïté à ce sujet. Ce choix lui permet de dissuader toutes agressions conven-
tionnelle et nucléaire indiennes sans l’obliger à rechercher la parité dans l’un ou
l’autre domaine. Cela ne signifie pas pour autant que le pays ne possède pas de
doctrine d’emploi. Les déclarations régulières des hauts fonctionnaires ces dernières
années indiquent toutes que l’objectif principal des forces nucléaires pakistanaises
est de dissuader toute agression et qu’elles doivent être maintenues à cet effet dans
une posture de « dissuasion minimale crédible ».
Ce « minimum » n’a cependant pas été quantifié et reste un concept dynamique
amené à varier en fonction de la croissance du potentiel adverse et du type de tech-
nologies ou de doctrines de combat que l’Inde emploie pour atteindre ses objectifs
politiques.
L’un des tous premiers articles offrant un éclairage sur les réflexions pakistanaises
dans ce domaine est publié en octobre 1999 par plusieurs hauts fonctionnaires dont
un ministre des Affaires étrangères à la retraite (Agha Shahi, 1978-1982), un ancien
chef d’état-major de la PAF (Zulfiqar Ali Khan, 1972-1978) et le futur ministre des
Affaires étrangères en exercice de novembre 1999 à juin 2002, Abdul Sattar. Selon
eux, le rôle premier des armes nucléaires est la « dissuasion » qui peut s’appuyer sur
un petit arsenal. De même, toujours d’après ces auteurs, le Pakistan n’envisage pas

8. L’opération Brasstacks est un exercice qui mobilisa près de 500 000 soldats indiens à la frontière
du Pakistan. L’Inde affirma qu’elle testait de nouveaux concepts tandis que le Pakistan dénonça une
menace vers ses régions centrales, particulièrement denses en population.

246
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

d’employer ses armes pour faire la guerre, ni ne cherche à obtenir une capacité de
frappe préventive9.
Il s’agit d’une approche modeste et cohérente avec le potentiel nucléaire limité
du Pakistan dans les années qui suivent l’officialisation de son statut « d’État doté
de fait de l’arme nucléaire ». Au fur et à mesure que le nombre et les types de vec-
teurs s’étoffent, ces armes occupent une place croissante pour la sécurité nationale.
À l’aide des déclarations prononcées par certains cadres pakistanais sur les vingt
dernières années, il serait possible de résumer les principaux éléments constitutifs de
la politique nucléaire du pays de cette manière10 :
• Le Pakistan maintiendra une dissuasion minimale crédible (CMD), sans que le
terme « minimal » soit quantifié. Ce nombre restera « dynamique » (adaptable
et évolutif) afin de pouvoir répondre aux menaces émergentes.
• L’objectif premier de la dissuasion nucléaire pakistanaise est d’empêcher une
guerre majeure, conventionnelle ou nucléaire, avec l’Inde.
• Le Pakistan ne s’engagera pas dans une course aux armements et ne cherchera
pas à atteindre la parité avec son voisin. Cependant, il continuera de maintenir
les forces conventionnelles nécessaires pour prévenir les conflits, même aux
niveaux d’intensité les plus bas.
• Le Pakistan ne souscrit pas au « non-emploi en premier » (NFU) et s’engage à
maintenir un stock adéquat d’armes et de vecteurs afin de garantir des capacités
de première et de seconde frappe.
• Le Pakistan conservera un C2 efficace et appliquera les mesures nécessaires à
la sûreté et à la sécurité de ses actifs stratégiques.
• Le Pakistan appliquera un moratoire unilatéral sur les essais nucléaires et ne
sera pas le premier à les reprendre.
• Il continuera d’appliquer un contrôle rigoureux sur les exportations des techno-
logies et des matières nucléaires.
Ces différents axes restent, dans l’ensemble, toujours d’actualité. Cependant,
l’introduction de technologies modernes et de nouveaux concepts de combat côté
indien a entraîné certaines transformations de la doctrine pakistanaise qui furent sou-
vent interprétées, à tort, comme un changement de posture.

Le passage vers une posture de dissuasion large spectre


Après leurs essais de 1998, l’Inde et le Pakistan réalisent que l’existence d’armes
nucléaires des deux côtés de la frontière rend leur affrontement au cours d’une
guerre majeure difficilement envisageable. Ce constat préside au lancement d’un
processus de paix en février 1999, où chaque partie reconnaît que « la dimension

9. A. Shahi, Z. Khan, A. Sattar, « Securing Nuclear Peace », The News, 05/10/1999.


10. Z. Akram, op. cit., p. 182.

247
L’aventure nucléaire pakistanaise…

nucléaire de l’environnement sécuritaire des deux pays renforce leur responsabilité


d’éviter un conflit entre eux »11. Par la « Déclaration de Lahore », les deux Pre-
miers ministres s’accordent pour prendre « des mesures immédiates afin de réduire le
risque d’utilisation accidentelle ou non autorisée d’armes nucléaires et de discuter
des concepts et des doctrines dans l’optique d’élaborer des mesures pour renfor-
cer la confiance dans les domaines nucléaire et conventionnel, afin de prévenir les
conflits »12.
Alors que cette Déclaration n’a pas encore produit de mesures concrètes, les deux
pays se trouvent de nouveau plongés dans un conflit quelques mois plus tard. Lors
de cette première crise militaire dans l’ombre nucléaire, le Pakistan est accusé de
mobiliser ses missiles sol-sol en dépit du fait qu’il ne dispose pas à ce moment de
système opérationnel.
Plusieurs analystes ont expliqué le déclenchement du conflit de Kargil en mobili-
sant le paradoxe « stabilité-instabilité » selon lequel la stabilité au niveau stratégique
pourrait inciter les adversaires à s’engager dans un affrontement de faible intensité
de nature conventionnelle.
Cette crise mit en évidence les préférences en matière d’emploi nucléaire des
deux côtés de la frontière. Lorsqu’elle éclate, New Delhi est en plein débat sur son
projet de doctrine tandis que le Pakistan essaie de consolider sa dissuasion en déve-
loppant ses systèmes sol-sol. S’il a eu une incidence sur l’issue du conflit, le facteur
nucléaire n’a joué qu’un rôle indirect. Il a attiré l’attention des grandes puissances
qui s’emploient à empêcher toute montée aux extrêmes – malgré le fait qu’aucun
signalement nucléaire direct n’ait été réalisé par l’un ou l’autre protagoniste.
Deux années plus tard, New Delhi et Islamabad se retrouvent de nouveau opposés
à l’occasion d’une grave crise militaire qui contenait le risque de dégénérer en guerre
majeure avec la possibilité d’un affrontement nucléaire. Durant leur face-à-face de
huit mois entre décembre 2001 et juin 2002, les deux parties se livrent à une stra-
tégie nucléaire du bord du gouffre en procédant à plusieurs essais de missiles et en
proférant des menaces. Cet épisode est le premier exemple classique de dissuasion
nucléaire en Asie du Sud, au cours duquel Islamabad est en mesure de dissuader l’ad-
versaire de franchir la frontière internationale malgré un rapport de forces conven-
tionnelles en sa défaveur.
À la suite de cette nouvelle crise, l’Inde comprend qu’elle devrait réduire le délai
nécessaire à la mobilisation de ses forces de plusieurs semaines à quelques jours
si elle souhaitait capitaliser sur sa supériorité conventionnelle. Ce constat encou-
rage New Delhi à élaborer en 2004 une nouvelle doctrine de guerre limitée intitulée
« Cold Start » puis rebaptisée « Pro Active Operations Strategy » (PAOs, stratégie
opérationnelle proactive)13. Elle reconfigure ses formations d’attaque en groupe-

11. « The Lahore Declaration », United States Institute for Peace (USIP), 21/02/1999.
12. Ibidem.
13. Le principe de la doctrine Cold Start/PAOs est d’entamer une offensive sans attendre la fin de
la mobilisation générale. L’attaque s’appuierait sur des forces déjà positionnées aux frontières et se

248
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

ments tactiques intégrés (GTI) plus petits et agiles en mesure de lancer une offensive
sur le territoire pakistanais dans un délai de 72 à 96 heures.
Une absence de réponse côté pakistanais aurait sapé la crédibilité de sa doctrine.
À l’inverse, décider de répliquer à une attaque indienne avec des armes stratégiques
contre les principales villes adverses aurait pu être considéré comme une mesure
disproportionnée. Pour se sortir de ce « dilemme de crédibilité », le Pakistan a donc
mis en service ses missiles balistiques courte portée (SRBM) – également connus
sous la dénomination d’armes nucléaires tactiques – dans le cadre de ce qui est
aujourd’hui décrit comme une posture de dissuasion large spectre (Full Spectrum
Deterrence – FSD).
Présentée pour la première fois en 2011, la FSD cherche à dissuader l’Inde sur
l’ensemble du spectre des conflits, depuis l’affrontement limité jusqu’à la guerre to-
tale. Il ne s’agit pas d’augmenter le nombre d’ogives, mais d’une réponse qualitative
visant à décourager le voisin indien d’engager une guerre, même limitée, dans un en-
vironnement nucléaire. Elle doit couvrir tous les scénarios des menaces aux niveaux
tactique, opératif ou stratégique. Néanmoins, avec l’arrivée de capacités modernes
et de nouveaux concepts de combat, la FSD semble avoir connu une transformation
significative tout en restant dans le cadre de la CMD.
Lors d’un événement organisé par l’International Institute for Strategic Studies
(IISS) à Londres en février 2020, le lieutenant general (ret.) Khalid Kidwai – pre-
mier DG SPD et désormais conseiller auprès de la NCA, considéré par beaucoup
comme la source la plus fiable sur les questions doctrinales pakistanaises – décrit
la FSD comme reposant sur « une grande variété d’armes nucléaires stratégiques,
opérationnelles et tactiques, sur terre, dans les airs et en mer, conçue pour dissuader
complètement une agression à grande échelle contre le territoire pakistanais »14.
Cependant, en mai 2023, dans son discours le plus récent prononcé à l’occasion
du 25ème anniversaire des essais nucléaires, le général K. Kidwai semble proposer
une conception élargie de la FSD : elle se compose horizontalement d’un « inven-
taire tri-services robuste composé d’une variété d’armes nucléaires » – autrement
dit d’une triade – tandis que, verticalement, « le spectre repose sur une allonge de
portée adéquate allant de 0 mètre à 2 750 km… » comprenant la capacité à lancer
des « représailles massives »15.
L’évocation d’une portée de « 0 mètre » a attiré l’attention en raison de ses impli-
cations possibles sur l’équation dissuasive régionale. Elle signifierait une évolution
du rôle des armes nucléaires de la « dissuasion » au combat nucléaire. Certains

décomposerait en une multiplicité d’incursions de moyenne ampleur plutôt qu’en une seule offensive
majeure qui pourrait déclencher une riposte nucléaire. Cold Start/PAOs représente donc des options
militaires conventionnelles qui restent théoriquement sous le seuil nucléaire.
14. « Keynote address and the Discussion Session with Lieutenant General (Retd) Khalid Kidwai »,
International Institute for Strategic Studies, 06/02/2020.
15. « Speech by Lt. Gen. (Retd) Khalid Kidwai, Advisor, National Command Authority and former DG
SPD, on 25th Youm-e-Takbeer », Institute of Strategic Studies Islamabad, 26/05/2023.

249
L’aventure nucléaire pakistanaise…

analystes, dressant des parallèles avec les temps de la Guerre froide, ont évoqué la
possibilité que le Pakistan s’engage dans le développement d’un système d’armes
sans recul similaire au Davy Crockett M-28/M-29 ou décide de déployer de mines
nucléaires le long de la frontière afin de dissuader les opérations militaires indiennes
ou de répondre aux doctrines de guerre limitée16. Cette spéculation a néanmoins été
réfutée par un tweet du think tank Centre for International Strategic Studies Sind
dans lequel le général Kidwai déclarait qu’il avait utilisé l’expression « 0 mètre » de
façon métaphorique sans arrière-pensée17.

Le rôle de la PAF dans l’emploi nucléaire


Durant les premières années de son programme nucléaire, avant que le Pakistan
ne se déclare officiellement « État doté de fait de l’arme nucléaire », la PAF était
seule responsable des missions nucléaires. Numériquement moins forte que son ho-
mologue indienne, elle n’avait pas d’escadrons ou d’aéronefs dédiés pour emporter
les armes nucléaires dans l’hypothèse d’un conflit avec l’Inde.
Seuls des équipages sélectionnés, qui disposaient par ailleurs d’une faible
connaissance de la capacité nucléaire pakistanaise, se voyaient assignés la tâche de
se préparer par eux-mêmes à ces missions nucléaires en cas de conflit contre l’Inde.
L’objectif était de préserver le secret et d’éviter d’attirer inutilement l’attention, no-
tamment durant la phase de développement secret du programme nucléaire militaire.
Les avions destinés aux missions nucléaires étaient principalement les Mirage V/
III français et les A-5 chinois.

16. S. Noor, « Did Pakistan Just Overhaul Its Nuclear Doctrine », Foreign Policy, 19/06/2023.
17. Tweet du Centre for International Strategic Studies Sind (CISSS), 13/07/2023.

250
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

Mirage III/V du No. 8 Squadron de la PAF.


Source : « Pakistan intends to buy from Egypt a batch of decommissioned Mirage-5 fighter »,
Top War, 06/09/2019.

A-5 du No. 26 Squadron de la PAF.


Source : « Nanchang A-5C Ground Attack Aircraft », Aircraft of the Pakistan Air Force.

251
L’aventure nucléaire pakistanaise…

L’ambiguïté demeure au sujet des F-16 en raison des restrictions sur ces aéronefs
d’origine américaine pour employer de l’armement nucléaire. Toutefois, si la situa-
tion le justifiait, il aurait été difficile d’empêcher le Pakistan d’utiliser ces avions
pour des besoins de sécurité nationale.

F-16 AM du No. 9 Squadron de la PAF.


Source : A. Shamim, « US To Deliver 10 Refurbished F-16s to Pakistan », [Link], 04/06/2008.

Après le retrait des A-5, le JF-17, un avion de conception sino-pakistanaise, s’est


vu assigner un rôle nucléaire. Il peut emporter au moins un missile de croisière air-
sol (ALCM) Raad à charge nucléaire d’une portée de 350 km. En 2020, la PAF a
procédé à un tir d’essai d’une nouvelle version – le Raad-II – qui peut atteindre les
600 km de portée et être utilisée contre des cibles terrestres et maritimes. D’après
plusieurs rapports, il serait plus compact que le Raad initial de sorte qu’un missile
peut être emporté sous chaque aile et qu’il peut être compatible avec les prochaines
plateformes destinées à remplacer les Mirage vieillissants18. La faible surface équi-
valente radar (SER) du Raad-II le rend également difficilement détectable par le
système de défense antimissile indien. Il est aussi considéré comme un complément
pour la posture FSD en renforçant la flexibilité du ciblage, caractéristique qui semble
être l’un des points d’attention des planificateurs et experts militaires pakistanais19.

18. « The Future of Pakistan’s Airborne Nuclear Deterrence », Defence News & Analysis Group,
08/11/2020.
19. S. Ali, Z. Jaffery, « The Ra’ad II and Pakistan’s Full Spectrum Deterrence », South Asian Voices,
31/03/2022.

252
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

Parmi les trois commandements stratégiques, celui de l’armée de l’Air (AFSC)


était le plus ancien. Il est déjà opérationnel alors que les deux autres continuaient de
développer leurs capacités et leurs structures de commandement. Après la création
de la NCA en 2000, le contrôle opérationnel de l’AFSC – comme pour les compo-
santes terrestre et maritime – fut placé sous sa responsabilité tandis que la PAF en
conservait le contrôle administratif.
Il n’existe pas d’informations publiques sur le rôle de chaque commandement ou
sur le nombre d’ogives dont ils disposent. Selon les estimations du Bulletin of Ato-
mic Scientists pour 2023, le Pakistan pourrait avoir constitué un stock d’environ 170
ogives – dont 36 ALCM Raad. D’après le rapport, ces armes pourraient être lancées
à partir de Mirage III/V ou de JF-1720.
Si l’on considère l’inventaire et le type des programmes de développement, les
vecteurs sol-sol apparaissent comme l’option privilégiée par le Pakistan pour tirer
ses armes nucléaires. Cependant, le degré de flexibilité offert par la puissance aé-
rienne et la difficulté à détecter les sous-marins en font des composantes également
importantes pour garantir la crédibilité de la dissuasion pakistanaise.
Le nombre d’ogives dont disposent les forces pakistanaises et leur répartition par
commandement sont des données confidentielles. Néanmoins, un constat ressort des
différentes analyses : le Pakistan aurait 5 à 10 têtes de plus que l’Inde malgré le fait
que New Delhi ait commencé à produire de la matière fissile depuis bien plus long-
temps et qu’elle dispose d’un plus grand nombre d’installations nucléaires dédiées
uniquement aux applications militaires.

Forces et faiblesses de la PAF


La PAF est une force relativement petite comparée à l’IAF. Cependant, l’effica-
cité opérationnelle ne repose pas uniquement sur le nombre. La qualité des aéronefs,
les concepts d’emploi, le niveau d’intégration entre systèmes terrestres et aériens,
l’entraînement ou le moral et les performances durant les crises passées sont autant
d’éléments importants qui aident à jauger une force de l’autre.
Dès sa création, la PAF emploie des avions d’origine occidentale jugés de qua-
lité supérieure aux modèles soviétiques qui composaient alors la majeure partie du
parc de l’IAF. Les F-86 pakistanais livrés par les États-Unis concrétisent leur valeur
durant la deuxième guerre indo-pakistanaise de 1965. Outre le fait que ce conflit
se soit finalement soldé par une impasse, les deux pays revendiquant la victoire, la
PAF y a joué un rôle essentiel en infligeant des pertes significatives à un adversaire
numériquement supérieur.
Par la suite, les Mirage français et les F-16 américains devinrent l’épine dorsale
de la PAF. Ces avions offrent un avantage qualitatif sur l’IAF. Cependant, après
la Guerre froide, la préférence indienne pour des modèles occidentaux et la diffi-

20. H. M. Kristensen, M. Korda, E. Johns, « Pakistan nuclear weapons, 2023 », Bulletin of Atomic
Scientists, 11/09/2023.

253
L’aventure nucléaire pakistanaise…

culté qu’a rencontrée le Pakistan pour acquérir des avions modernes en raison de
contraintes politiques et économiques forcent la PAF à se tourner vers des systèmes
chinois. Elle se procure des F-7P, remplacés depuis par les JF-17 plus performants
et fabriqués conjointement entre Islamabad et Pékin.

JF-17 du No. 26 Squadron de la PAF.


Source : « Thunderbird! Pakistan’s JF-17, Ten Years On », Livefist, 14/06/2017.

Les défis futurs


L’évolution des priorités géopolitiques des États-Unis et de leurs alliés occiden-
taux a une incidence directe sur l’environnement sécuritaire sud-asiatique. Dans le
cadre des efforts déployés par Washington pour contenir Pékin, New Delhi bénéficie
de l’appui de plusieurs puissances occidentales dans le renforcement de ses capacités
conventionnelles et nucléaires.
Initié en 2004 avec la signature du Next Steps in Strategic Partnership (NSSP), le
partenariat stratégique américano-indien prévoit que les deux pays collaborent dans
les domaines du nucléaire, du militaire conventionnel et des technologies de pointe
– notamment dans les secteurs de l’aérospatial, de l’intelligence artificielle, de la cy-
bernétique, etc. Dans le même temps, la peur suscitée par la montée en puissance de
la Chine amène d’autres pays à soutenir l’Inde pour répondre à leurs propres intérêts
politiques et commerciaux. Ces comportements ont un effet direct sur la stabilité
stratégique en Asie du Sud. Les principaux facteurs susceptibles d’avoir un impact
négatif sur la stabilité régionale sont brièvement évoqués ici.

254
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

1. L’accord de coopération nucléaire Inde/États-Unis.


En 2008, les deux pays ont conclu un accord de coopération dans le domaine
du nucléaire civil permettant à New Delhi de maintenir au moins huit installa-
tions nucléaires utilisées à des fins militaires en dehors du contrôle de l’AIEA21.
L’Inde peut utiliser ses réserves nationales d’uranium pour des applications mi-
litaires tandis que les besoins de ses centrales électriques sont couverts par des
fournisseurs étrangers. La capacité du pays à fabriquer des armes atomiques en est
considérablement renforcée. L’Inde a également construit des sites de production
de matières fissiles qui, selon elle, sont principalement destinés à alimenter ses
sous-marins à propulsion nucléaire. Pourtant, aucune restriction ne l’empêche de
les utiliser pour ses armes nucléaires puisque ces installations ne sont pas soumises
au contrôle de l’AIEA22. Ce déséquilibre provoqué par l’accord américano-indien
de 2008 aura un impact négatif sur la réflexion stratégique future du Pakistan en
l’obligeant à accroître son potentiel nucléaire.

2. Les « Accords fondamentaux » Inde/États-Unis.


En 2020, New Delhi et Washington ont signé le Basic Exchange and Coopera-
tion Agreement, dernier des quatre accords fondamentaux, pour permettre au pays
d’accéder en temps réel à des renseignements classifiés d’origine électromagnétique
(SIGINT) issus de satellites américains. Les trois précédents étaient le Logistics Ex-
change Memorandum Agreement (LEMOA – 2016), le Communications Compatibi-
lity and Security Agreement (COMCASA – 2018) et le General Security of Military
Information Agreement (GSOMIA – 2019). Ces accords sont susceptibles d’amélio-
rer la connaissance situationnelle de l’Inde. Ils l’aideront dans l’élaboration de ses
plans de frappes conventionnelles et nucléaires, d’autant que New Delhi développe
des armements hypersoniques d’une grande précision destinés à des frappes contre
le potentiel militaire pakistanais.

3. La capacité de frappe en second.


Dans le cadre de leurs doctrines respectives, l’Inde et le Pakistan développent des
moyens de seconde frappe par l’acquisition de sous-marins à propulsion nucléaire.
L’Inde a déjà démontré son potentiel avec la mise en service du INS Arihant en 2018
et prévoit une cible de quatre plateformes. Pour sa part, le Pakistan est toujours en
train d’élaborer le troisième pilier de sa « triade ». Dans l’attente que les deux États
acquièrent une capacité de frappe en second crédible – essentielle pour garantir la
vulnérabilité mutuelle –, il continuera d’exister un risque de rupture de la dissuasion.

21. S. Squassoni, « India’s Nuclear Separation Plan: Issues and Views », Congressional Research
Service Report, 22/12/2006.
22. A. Levy, « India is Building a Top-Secret Nuclear City to Produce Thermonuclear Weapons, Ex-
perts Say », Foreign Policy, 16/12/2015.

255
L’aventure nucléaire pakistanaise…

4. Les systèmes de défense antimissile balistique (Anti-Ballistic Missile – ABM).


L’Inde développe ses propres capacités antibalistiques en plus de posséder des
S-400 russes. Malgré l’efficacité limitée de ces systèmes dans le cadre sécuri-
taire indo-pakistanais, du fait du temps de réaction très court de quelques minutes
nécessaire pour réaliser une interception, leur déploiement est susceptible d’être un
facteur d’instabilité en incitant New Delhi à lancer une offensive. Pour répondre à ce
défi relativement nouveau, le Pakistan a mis en service des missiles de croisière et
s’essaye au mirvage afin d’outrepasser les systèmes ABM adverses.

5. La militarisation de l’Espace.
En 2019, New Delhi a procédé au test d’une arme antisatellite à ascension directe
détruisant l’un de ses propres satellites en orbite basse. Outre la création de débris
spatiaux en nombre significatif, cet essai a été analysé comme pouvant avoir un effet
déstabilisateur en encourageant d’autres pays à se doter de leurs propres capacités
antisatellites afin de dissuader des tiers de s’en prendre à leurs moyens spatiaux. Cela
pourrait amorcer une nouvelle compétition renforçant la dynamique de militarisation
de l’Espace.

6. Le changement de doctrine nucléaire en Inde.


En 2004, l’Inde donnait l’assurance conditionnelle que le pays ne serait pas la
première à utiliser ses armes nucléaires sauf en réponse à une attaque chimique et
biologique. Bien que cette réserve ait dilué son engagement en faveur du No First
Use, l’Inde continue d’affirmer son attachement à cette posture afin d’apparaître
comme un État nucléaire responsable. Récemment, plusieurs cadres politiques in-
diens ont remis en cause cette garantie en expliquant que le pays devrait réviser son
approche du NFU vis-à-vis du Pakistan. Ces développements risquent d’avoir un
impact sur la pensée stratégique pakistanaise, en obligeant Islamabad à étudier des
mesures susceptibles d’empêcher l’Inde de s’engager dans cette voie.

7. De nouvelles doctrines de combat.


Outre la CSD et les PAOs, l’Inde a essayé de réaliser une frappe air-sol chirurgi-
cale contre le Pakistan lors de la crise de 2019. Cette nouvelle doctrine, qui semble
suggérer la mise en œuvre de mesures punitives à l’encontre d’un État nucléaire,
pourrait provoquer une escalade incontrôlée débouchant sur une guerre majeure avec
de possibles échanges de salves nucléaires. L’épisode de 2019 est d’ailleurs un cas
illustratif du risque que fait poser cette stratégie. Le revers militaire que l’Inde a
subi, infligé par une force aérienne numériquement moins forte, suscita de vives
protestations en interne. Afin de redorer son blason, le Premier ministre Modi a pro-
féré des menaces nucléaires qui auraient pu nettement aggraver la crise si les diri-
geants pakistanais n’avaient pas fait preuve de retenue. Narendra Modi a également
déclaré que si l’IAF avait été équipée des Rafale français, l’issue du conflit aurait

256
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger

été différente23. Ce commentaire visait probablement à détourner les critiques en


interne. Néanmoins, avec la montée du nationalisme militant en Inde où le facteur
religieux et nationaliste est employé à des fins de politique intérieure, la probabilité
que la prochaine crise s’aggrave rapidement et devienne incontrôlable en raison de
la dimension émotionnelle des relations indo-pakistanaises augmente. Cela pourrait
représenter un véritable défi pour le maintien de la stabilité stratégique.

8. L’asymétrie conventionnelle croissante.


L’Inde a un budget de défense d’environ 78 milliards de dollars tandis que le Pa-
kistan ne dépense que 12 milliards pour maintenir une certaine parité avec son adver-
saire. Le déséquilibre croissant dans les quatre milieux de la guerre – terre, air, mer et
espace extra-atmosphérique – pourrait mener le Pakistan à s’appuyer davantage sur
sa dissuasion nucléaire et à abaisser le seuil d’utilisation de ses armes.

9. Les technologies émergentes et la stabilité stratégique en Asie du Sud.


L’introduction et l’intégration de nouvelles technologies – entre autres le cy-
ber, l’intelligence artificielle (IA) ou les armes hypersoniques – sont susceptibles
d’altérer les dynamiques sécuritaires régionales. Par exemple, les drones de combat
(UAV) capables d’évoluer en autonomie sont à la fois une nouvelle opportunité et un
défi pour la puissance aérienne en Asie du Sud. L’Inde et le Pakistan sont d’ailleurs
engagés dans le développement de ces plateformes. L’emploi de l’IA pour le com-
mandement et le contrôle nucléaires est aussi un facteur de stabilisation comme de
déstabilisation. On ne sait pas encore véritablement de quelle façon ces technologies
seront intégrées et utilisées par les États dotés et leur impact sur la dynamique de
dissuasion.

Conclusion
De ses débuts jusqu’à ce qu’il se concrétise, plusieurs défis internes et externes
ont entravé le cheminement nucléaire du Pakistan. Au niveau national, le manque de
ressources humaines ou financières et la posture politique d’Islamabad ont représen-
té les principaux freins aux premiers développements nucléaires du pays. Mais au fur
et à mesure qu’ils progressaient, les pressions extérieures et les régimes d’interdic-
tion sont devenus les obstacles majeurs que le pays a dû surmonter.
Dès les origines, les forces aériennes pakistanaises ont été déterminantes pour
opérationnaliser les capacités nucléaires nationales. Ce rôle est cependant méconnu
en raison de la volonté de le garder secret. S’il existe une importante documentation
sur les systèmes de missiles sol-sol qui composent désormais le volet nucléaire prin-
cipal du pays, elle reste lacunaire sur la manière dont la PAF – avec ses forces et ses
moyens limités – a pu développer une capacité opérationnelle pour livrer des armes
nucléaires pendant la période pré-1998, lorsque le pays ne s’était pas encore officiel-

23. « Modi’s Rafale statement ignores India’s huge lead over Pakistani air power, say experts », Scroll.
in, 04/05/2019.

257
L’aventure nucléaire pakistanaise…

lement déclaré « État doté ». Avec l’officialisation de ce statut, les forces aériennes
pakistanaises occupent toujours une place essentielle dans les missions de frappes
nucléaires en raison de leur qualités inhérentes d’agilité et de réactivité.

258
COMPOSANTES NUCLÉAIRES
AÉROPORTÉES – Enjeux
260
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux

La doctrine : de la notion générale à son


usage dans la dissuasion nucléaire

Emmanuel Nal

Emmanuel Nal, docteur en philosophie, est maître de conférences et habilité à


diriger des recherches (HDR) dans le département des sciences de l’éducation de
l’université de Mulhouse. Ses recherches portent sur la perception et les manières
de saisir les occasions, sur les espace-temps transformatifs (hétérotopies, seuils, es-
paces transitionnels), l’éthique appliquée et les processus d’invention. Il est lieute-
nant-colonel de réserve au CESA.

Le terme de doctrine se rencontre dans de nombreux domaines : il est question


de doctrines économiques, philosophiques, politiques, et bien entendu, militaires.
De quoi est-il question lorsqu’on évoque une « doctrine » ? L’étymologie latine
indique que doctrina renvoie à une certaine « éducation », à une « culture » voire à
une « méthode ». De prime abord, une doctrine se concevrait comme un ensemble
de connaissances pouvant servir de fondements à un enseignement, ou comme un
ensemble de repères à même de guider une action dans un domaine précis.
Mais cette première acception de la doctrine est encore peu précise : comment
en situer la place par rapport à la théorie, à l’idéologie, au dogme ou plus largement
au système de pensée ? Il peut être ainsi utile de commencer par reconstituer un do-
maine de définition précis de ce terme qui, dans la sphère des armées, côtoie celui de
« vision stratégique » ainsi que celui de « concept stratégique ».
Cet article tentera dans un premier temps d’éclaircir les tenants et aboutissants
de ce que l’on appelle une doctrine, de manière à faire ressortir son rôle dans l’ins-
piration de l’action. Dans un second temps, cet article s’intéressera à une forme
particulière de doctrine, la « doctrine nucléaire », qui définit le rôle et les « éléments
structurants »1 de la dissuasion nucléaire. Nous essaierons de montrer que ce type de

1. Voir « La dissuasion nucléaire française », site officiel du ministère des Armées.

261
La doctrine : de la notion générale à son usage dans la dissuasion nucléaire

doctrine se fonde sur des constantes philosophiques – en l’occurrence sur un calcul


de type utilitariste – tout en déclinant certaines spécificités propres aux cultures stra-
tégiques des États dits « dotés ».

I. Ce qui spécifie une doctrine : définitions et distinctions


L’approche définitionnelle de la doctrine la présente de manière générale comme
une somme. Elle s’apparente ainsi à un « ensemble de principes, d’énoncés », qu’ils
soient simplement énumérés ou bien structurés (« érigés ou non en système »)2. Cet
ensemble vient rendre compte d’une certaine conception à propos d’un objet de pen-
sée particulier (par exemple « l’univers, l’existence humaine, la société »), concep-
tion qui s’accompagne « pour le domaine envisagé, de la formulation de modèles de
pensée, de règles de conduite ». Autrement dit, à travers la doctrine s’énoncent des
représentations d’une chose qui inspirent – et justifient – une attitude ou un compor-
tement à tenir par rapport à l’idée que l’on s’en fait.
D’où le sens plus connoté offert par le terme de « doctrine », entendu comme
« prise de position ponctuelle, nettement et publiquement définie, d’une école de
pensée ou d’un individu sur un problème spécial, généralement délicat et sujet à
controverses », qui peut la faire suspecter d’une certaine rigidité, tant parce qu’elle
arrête une position que parce qu’elle porte sur une question susceptible de diviser.
C’est ainsi que dans son Introduction à l’étude de la médecine expérimentale,
Claude Bernard3 entend distinguer la théorie de la doctrine :
« La théorie est l’hypothèse vérifiée […]. Mais une théorie, pour rester bonne,
doit toujours se modifier avec les progrès de la science. Si l’on considérait une théo-
rie comme parfaite et si l’on cessait de la vérifier par l’expérience scientifique jour-
nalière, elle deviendrait une doctrine […], que l’on se croit dispensé de soumettre
désormais à la vérification expérimentale. »4
La théorie est, elle aussi, une construction intellectuelle qui s’efforce de rendre
compte en vérité d’un phénomène, à travers ce qu’elle établit de son fonctionnement,
mais qui, d’un point de vue scientifique – on dira aussi épistémologique – est rela-
tive, « c’est-à-dire que l’esprit ne répugne pas à concevoir que les choses puissent
se passer autrement »5.
Qu’est-ce qui dispose la théorie à pouvoir être révisée ? L’épreuve du réel, qui est
son alpha et son oméga. Il y a une théorie dès lors qu’il y a un phénomène qui s’est
manifesté avec suffisamment de récurrence pour susciter un intérêt et pouvoir être
étudié : c’est alors qu’il va falloir tenter de reconstituer un modèle explicatif pouvant
rendre compte de ce phénomène. Une fois élaboré, ce modèle explicatif – dit « théo-

2. D’après le Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL).


3. Claude Bernard (1813-1878) fut un médecin, épistémologue et philosophe des sciences français,
considéré comme l’un des pères (si ce n’est LE père) de la méthode expérimentale.
4. C. Bernard, Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, Paris, Delagrave, 1920, p. 349.
5. C. Bernard, Principes de médecine expérimentale, Paris, Presses universitaires de France, 1947, p. 263.

262
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux

rie » car il entreprend de « contempler » ce phénomène à un niveau universel, donc


abstrait – est mis à l’épreuve des faits, pour juger de sa pertinence. Ce mouvement
de va-et-vient entre le phénomène observé et le schème explicatif anime la vie du
scientifique, soucieux de vérifier dans le temps long la pertinence de sa théorie.
Claude Bernard attire également l’attention sur la possibilité qu’une doctrine de-
vienne un dogme. Le dogme désigne « un point de doctrine établi comme fondamen-
tal, incontesté, certain »6 qui, à ce titre, fait autorité dans un domaine et auprès d’un
groupe donné. Considéré – à tort ou à raison – comme une vérité première, il devient
le soubassement d’un édifice de pensée, caractéristique de l’École ou de l’institution
qui s’en réclame.
À proprement parler, le problème que peut poser le dogme (qui pourtant renvoie
étymologiquement à une manière de penser parmi d’autres) n’est pas tant la rigidité
qui peut l’accompagner que le décalage éventuel entre la vérité qu’il affirme et la
réalité. Dans Un certain 18 juin, Maurice Schumann l’écrit sans détour : « L’invasion
de Paris était une hypothèse absurde dès l’instant que la solidité de la Ligne Magi-
not était un dogme. »7 S’assurer des fondements ou « premiers principes » – comme
les appellent Descartes et Pascal : telle est l’entreprise prioritaire d’une réflexion qui
entend se constituer en accord avec l’objet qu’elle veut expliquer ou vis-à-vis duquel
elle cherche à se positionner.
De telle sorte que « si la théorie vise seulement à faire voir (du grec theorein,
contempler) et peut être hypothétique », résume Madeleine Grawitz dans son Lexique
des sciences sociales, « la doctrine tend à convaincre et éventuellement inspirer la
conduite pratique »8. Parce qu’elle a vocation à recueillir l’adhésion pour harmoniser
des modes d’action dérivés de ses préceptes, la doctrine doit, précisément, s’ancrer
dans ce que Kant nommait une Weltanschauung (« vision du monde ») pertinente et
actualisée, autour de l’objet qui l’intéresse.
Nous le voyons, il y a donc différentes manières d’aborder et de considérer la
doctrine.
Elle peut être, tout d’abord, la forme enseignable de l’idéologie. Une idéologie,
explique Maine de Biran, se comprend en empruntant la métaphore du territoire.
Il faut se l’imaginer comportant des idées à la place des villes, idées qui mènent
les unes aux autres et sont reliées par des réseaux routiers qui seraient les théories.
L’idéologie, c’est donc la vue d’ensemble de la cohérence formée par les réseaux
d’idées de ce territoire : « Toutes ces routes ont une origine ; la plupart même partent
d’un point commun pour diverger ensuite ; c’est cette origine, ces points communs,
ordinairement ignorés des voyageurs, que l’idéologiste se charge principalement de
leur apprendre ».9 La connaissance doctrinale serait alors la clé pour appréhender

6. A. Gretillat, « Le dogme grec », Revue de Théologie et de Philosophie et Compte-rendu des Princi-


pales Publications Scientifiques, Vol. 26, pp. 267-283 (p. 269).
7. M. Schumann, Un certain 18 juin, Paris, Plon, 1989, p. 262.
8. M. Grawitz, Lexique des sciences sociales, Paris, Dalloz, 1991, p. 125.
9. P. Maine de Biran, « Mémoire sur les rapports de l’idéologie et des mathématiques », dans Œuvres
complètes Tome III, Paris, Vrin, 2000, p. 9.

263
La doctrine : de la notion générale à son usage dans la dissuasion nucléaire

la complexité d’un territoire à travers l’apprentissage de ses axes structurants. Dé-


terminante pour la compréhension, elle aurait aussi le défaut de sa qualité : par son
caractère fondamental, il est d’autant plus difficile de la remettre en cause qu’elle est
ce sur quoi s’édifient nos représentations. Cette dérive potentielle est contenue dans
l’idée d’endoctrinement où un modèle de pensée finit par s’imposer – au risque de
couper court à toute pensée autre que le dogme enseigné.
Elle peut au contraire s’enseigner comme un chemin, qui renseigne sur ses ori-
gines (d’où vient cette doctrine ? Comment et pourquoi s’est-elle constituée ainsi ?)
et met en perspective ses applications (à quoi mène-t-elle ?) tout en exposant les
éléments qui peuvent être repensés, à l’aune des évolutions du domaine sur lequel
elle porte. C’est précisément cette conception de la doctrine qui se trouve déve-
loppée dans le document FT-03 portant sur L’emploi des forces terrestres dans les
opérations. Ce texte est présenté comme un « document de doctrine », dans lequel
les auteurs précisent que :
« Son contenu sert de référence pour les forces terrestres à l’entraînement et en
opération, mais il n’a pas de portée normative. Son application permet de concilier
les exigences théoriques, la réalité des opérations et les contraintes de chaque situa-
tion. La doctrine est un guide qui préserve la liberté d’action du chef interarmes res-
ponsable de l’organisation des forces en opération, de la conception, de la conduite
et de l’exécution des missions. »10
Le document de conclure : « La doctrine est vivante. Elle se nourrit également
de vos réactions et de vos suggestions. » Une référence n’est pas nécessairement une
règle : elle peut inspirer une conduite sans la diriger, ménageant ainsi « la liberté
d’action du chef », indispensable pour une prise de décision en adéquation avec
les réalités rencontrées. Cela suppose d’une part de ne pas figer la doctrine, en lui
donnant des possibilités d’évolution au fur et à mesure de retours d’expérience et,
d’autre part, d’apprendre à l’utiliser comme une ressource, à en faire le moyen d’un
positionnement dans une situation donnée.
Ces différentes conceptions de la doctrine convergent toutefois vers l’idée qu’elle
doit se concrétiser dans une prise de décision et dans la définition de modes d’action
car, pour reprendre les mots de Roger Scruton, « la doctrine est inutile si elle ne
trouve pas de traduction pratique immédiate »11.
Ce dernier, dans son Dictionary of political thought, met en exergue une autre
distinction sémantique entre Politics et Policy, conduisant à percevoir un aspect
différent de la doctrine. Policy, qu’on peut traduire en français par « politique »
voire même « stratégie », renvoie ainsi, explique-t-il, aux « principes généraux qui
conduisent la préparation des lois, l’administration et les actes exécutifs du gouver-

10. « FT-03. L’emploi des forces terrestres dans les opérations interarmées », Centre de doctrine d’em-
ploi des forces, Édition 2015 amendée le 01/07/2015, p. 2.
11. « Doctrine is useless if it does not translate immediately into practice » ; R. Scruton, « Introduc-
tion: Philosophy, Policy and Doctrine », dans The Meaning of Conservatism, Basingstoke (Hampshire),
Palgrave Macmillan, 2001, p. 2.

264
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux

nement dans les affaires nationales et internationales »12. Dans la sphère de l’action,
Scruton identifie ainsi trois niveaux. Le premier, le plus théorique (au sens étymolo-
gique du terme : celui d’une contemplation d’idées) est celui de la philosophie. Le
deuxième niveau, médian, est celui de la doctrine, qui traduit les idées en préceptes.
Le troisième niveau est celui de la stratégie (ici, politics), qui s’emploie à mettre en
œuvre ces préceptes grâce à la prise de décision qui interprète les principes de la
doctrine au regard d’une situation donnée.
À titre pédagogique, il est possible de mettre en parallèle cette structuration avec
celle de la sphère morale : le premier niveau est celui des valeurs, le deuxième est
celui du corpus de règles morales déduites de ces valeurs, le troisième est celui de
l’éthique qui entreprend de traduire en actes ces règles qui ne sont pas toujours di-
rectement applicables en contextes. Par exemple : à un premier niveau, l’intégrité
est une valeur – plus particulièrement l’une des valeurs de l’aviateur. Cette valeur se
définit comme la fidélité à ses engagements et pousse à se comporter avec honnêteté
et respect. À un deuxième niveau, cette valeur se décline en préceptes moraux plus
précis : cultiver un sens des responsabilités, se montrer résolu à être fiable pour les
autres, faire preuve de responsabilité pour la réussite des missions. À un troisième
niveau, il s’agit de trouver comment adapter et traduire ces préceptes aux situations
particulières du quotidien. La doctrine se situe ainsi à l’interface de la pensée et de
l’action, fournissant « un ensemble de croyances et de comportements bien fondés
qui se recommanderont par leur qualités intrinsèques » ajoute Scruton13.
Il est par conséquent possible de caractériser une doctrine de type politique se-
lon trois grands traits majeurs. Tout d’abord, la doctrine définit une certaine sphère
pour l’action, à partir d’une organisation rationnelle des ressources et d’objectifs
annoncés. Ensuite, elle élabore la planification globale d’une stratégie, entendue
comme des orientations générales de l’action, déclinée en processus arborescents.
Enfin, elle repose sur la conviction que les principes sur lesquels elle s’appuie, et
dont on déduit des préceptes pour l’action, permettent d’obtenir une efficacité dans
les résultats obtenus.

II. Origine et particularités d’une doctrine nucléaire : une philosophie, des


concepts, une grammaire.
La possession de l’arme nucléaire ne suffit pas pour dissuader un adversaire po-
tentiel ; bien que la connaissance des effets de l’arme nucléaire, depuis les bom-
bardements des villes d’Hiroshima et de Nagasaki et les nombreux essais menés
dans la seconde moitié du XXe siècle soit suffisamment documentée pour être re-
doutée. Dans un chapitre sur « les relations internationales dans la Guerre froide »,
l’historien François Gaüzère-Mazauric fait ainsi remarquer que « lorsque les deux
bombes A furent lâchées sur Hiroshima et Nagasaki les 6 et 9 août 1945, elles ne
furent pas employées comme outils de dissuasion mais comme des armes fatales » ;

12. R. Scruton, Dictionary of political thaught, Londres, Macmillan, 1983, p. 358.


13. Ibidem, p. 133.

265
La doctrine : de la notion générale à son usage dans la dissuasion nucléaire

et de souligner que la guerre de Corée mis en évidence la nécessité de construire un


discours encadrant les circonstances susceptibles de voir l’arme nucléaire employée.
Nous étions en effet, écrit encore François Gaüzère-Mazauric, « en des temps
où les doctrines de dissuasion n’avaient pas fait l’objet de débats théoriques nour-
ris »14, de sorte que d’une part, le général MacArthur fut débouté de sa demande de
disposer et d’utiliser ces armes sur ce théâtre de guerre, et que d’autre part, bien que
consciente que les États-Unis en disposaient, la Chine ne fut jamais dissuadée dans
les différentes formes de sa participation au conflit. Son attitude donnait d’ailleurs
corps à la célèbre formule de Mao Zedong prononcée quelques années auparavant :
« L’arme atomique est un tigre de papier utilisé par les réactionnaires américains
pour intimider, en apparence elle fait peur mais, dans les faits, elle ne l’est pas. »15

Le général MacArthur lors de la bataille d’Incheon (septembre 1950).


Source : W. Mayo, « U.S. Planned to A-Bomb N. Korea in 1950 War », B-29s over Korea.

14. F. Gaüzère-Mazauric (dir.), Précis de géopolitique et de relations internationales, Paris, Éditions


Ellipses, 2024.
15. Il s’agissait d’un entretien accordé à la journaliste américaine Anna Louise Strong, en août 1946.

266
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux

Pour parvenir à un effet dissuasif, il faut donc disposer de moyens techniques re-
doutables et efficaces (posséder des armes et pouvoir les acheminer par des moyens
balistiques ou aéroportés capables de pénétrer les défenses) mais aussi et surtout
articuler ces moyens avec un discours (au sens grec de logos, une construction ra-
tionnelle). Ce discours doit être élaboré de manière à ce qu’il traduise une concep-
tion de l’usage de l’arme, qu’il exprime la détermination politique à s’en servir si les
circonstances devaient y conduire. C’est ce que l’on appelle une doctrine nucléaire.
C’est le secrétaire d’État américain John Foster Dulles qui présentera, le 12 jan-
vier 1954 – au quelques mois après l’armistice de la guerre de Corée – la première
doctrine nucléaire américaine, dite des « représailles massives ». Elle stipule que
toute attaque contre un pays membre de l’OTAN – qu’elle soit conventionnelle ou
pas – déclencherait des représailles nucléaires massives et sans retenue.

Le président D. Eisenhower (gauche) et le secrétaire d’État J. F. Dulles (droite) en septembre 1953.


Source : A. Glass « Eisenhower expands nuclear arsenal, Oct. 30, 1953 », Politico, 30/10/2018.

Son caractère dissymétrique se fonde clairement sur une supériorité nucléaire


tandis que la systématicité annoncée d’une riposte nucléaire totale n’est pas liée à un
« seuil » au-delà duquel le recours à la force nucléaire s’envisage, autrement dit « les
circonstances dans lesquelles un État emploierait l’arme nucléaire »16. Dès lors que
des concurrents disposeraient d’une force nucléaire importante, et en particulier des
capacités nécessaires pour une seconde frappe, cette doctrine Dulles se transforme

16. B. Tertrais, L’arme nucléaire, Paris, Presses universitaires de France, 2008.

267
La doctrine : de la notion générale à son usage dans la dissuasion nucléaire

en un « engagement nucléaire en premier », c’est-à-dire en une initiative d’emploi.


Elle place ainsi l’acteur étatique qui la promeut dans une voie sans issue, tant d’un
point de vue stratégique que moral : soit il agit comme annoncé en cas d’acte hostile
avéré, et risque d’être entraîné dans une spirale vers la « destruction mutuelle assu-
rée »17, soit il s’abstient et la crédibilité de sa doctrine dissuasive s’écroule.
En 1962, la doctrine McNamara introduit le principe de proportionnalité dans
l’appréciation de la réponse à une agression. Mais, par voie de conséquence, cette
graduation, note Georges Le Guelte, « permettait, dans certaines circonstances, de
faire des engins nucléaires tactiques des armes d’emploi »18. La question de la légiti-
mité de leur recours se pose alors entre autres si l’agresseur n’était pas un État doté.
La doctrine permet la dissuasion, en ce qu’elle établit le rôle reconnu à l’arme
nucléaire dans une politique de défense, son recours éventuel et qu’elle fait l’objet
d’une communication publique. L’élaboration d’une doctrine témoigne également
du souci de faire de l’arme nucléaire un moyen d’ultime recours et traduit une dé-
termination forte à se situer dans la cohérence des principes doctrinaires énoncés.
D’une manière générale, une doctrine nucléaire repose sur trois piliers : une philoso-
phie, une grammaire et une rhétorique.

Une philosophie
D’un strict point de vue lexical, « dissuader », c’est détourner quelqu’un de
son intention de faire quelque chose, lui faire quitter une disposition, le conduire à
renoncer à certains possibles. Par conséquent, une volonté de dissuader amène à se
situer dans une réflexion sur les mobiles de l’action : qu’est-ce qui peut pousser à
agir et qu’est-ce qui, au contraire, peut inspirer de s’abstenir de faire quelque chose ?
Il s’agit ici de déterminer une « éthique normative » (un processus de décision),
comme l’a particulièrement étudié le courant utilitariste, et notamment le philosophe
Jeremy Bentham. Dans sa Théorie des peines et des récompenses, publiée en 1811,
il explique qu’être dissuadé, c’est mettre en corrélation la connaissance d’une limite
à ne pas dépasser avec la perspective du châtiment lorsqu’on outrepasse cette limite,
selon une forme de relation de causalité : telle action expose à tel type d’effet. Par
voie de conséquence, le « châtiment » est d’autant plus redouté qu’on sait qu’il peut
concerner tout le monde – donc soi-même – et qu’il expose à endurer quelque chose
d’insupportable. La dissuasion s’appuie sur un calcul de type utilitariste, où ce que
l’on imagine gagner est mis en regard de ce que l’on peut assurément perdre : elle
met donc à contribution une morale (entendons par là un principe d’action) fondée
sur l’intérêt.
En cela, elle présuppose que c’est bien une rationalité pragmatique qui est le
guide le plus constant des acteurs étatiques – comme le conçoit le paradigme néo-

17. « Mutual Assured Destruction » aussi appelée « doctrine MAD » pour « madness » (« folie »).
18. G. Le Guelte, « La nouvelle posture nucléaire américaine : révolution dans les concepts straté-
giques ? », Revue internationale et stratégique, Vol. 47, 2002, pp. 67-74.

268
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux

réaliste de la théorie des Relations internationales, théorisé par Kenneth Waltz19 :


l’anarchie du système international (car il n’y a pas d’instance régulatrice au-dessus
des acteurs étatiques, tel que l’État pour les citoyens) conduit les acteurs étatiques
à raisonner en termes de survie. Dans la perspective utilitariste, pour que le calcul
mené par les citoyens soit celui que l’État l’anticipe (« Je ne ferai rien qui soit hors-
la-loi pour éviter le châtiment »), il faut montrer que le châtiment existe et qu’il peut
être appliqué. C’était d’ailleurs toute la portée attendue des exécutions en places
publiques : faire constater que l’avertissement est suivi d’effets.

Une grammaire
Les doctrines dissuasives adressent donc aux compétiteurs potentiels une mise
en garde de type utilitariste : il y a infiniment plus à perdre qu’à espérer gagner
en agressant celui qui dispose de l’arme nucléaire. Il s’agit de bannir par avance
l’option agressive et amener à privilégier une approche dialoguée et négociée des
différends. Leur élaboration n’en est pas moins complexe, et résulte de l’émergence
d’une « grammaire » particulière. Ainsi, note Corentin Brustlein, « avec les crises
de Berlin et de Cuba a été amorcée une transition vers un deuxième âge marqué par
la codification à la fois de la grammaire de la dissuasion nucléaire, mais aussi de la
grammaire des équilibres stratégiques »20.

Le président Kennedy s’adresse à la nation américaine


le 22 octobre 1962 lors de la crise des missiles de Cuba.
Source : « John F. Kennedy. Cuban Missile Crisis Address to the Nation », American Rhetoric.

19. Voir K. N. Waltz, Theory of International Politics, Reading (Massachusetts), Addison-Wesley


Company, 1979.
20. Voir C. Brustlein, « Un ordre international contesté par des puissances nucléaires désinhibées »,
dans M. Rosselet (dir.), Démocratie(s) et dissuasion, Paris, Odile Jacob, 2024.

269
La doctrine : de la notion générale à son usage dans la dissuasion nucléaire

Une « grammaire » se présente comme un répertoire de conventions et de « règles


qui régissent une langue donnée et permettent de construire des énoncés reconnus
corrects par les locuteurs de cette langue »21. Ce que l’on appelle la « grammaire de
la dissuasion » ou « grammaire nucléaire » est un langage fondé sur des normes et
codifié par un certain nombre de concepts. Cette grammaire est régulièrement rap-
pelée et mise à jour : on la retrouve notamment dans les discours sur la dissuasion
prononcés par les présidents de la République française, dans la Nuclear Posture
Review22 américaine ou dans les Basic Principles of State Policy of the Russian Fe-
deration23, décret du président de la Fédération de Russie.
Comme la philosophie de type utilitariste autour de laquelle cette grammaire est
construite est partagée, certains concepts se retrouvent communément employés.
D’autres relèvent cependant d’une culture stratégique particulière, propre à ces ac-
teurs étatiques dotés. À titre d’exemples : le concept de « dommages absolument
inacceptables » figure dans le discours du Président Macron du 7 février 2020. Les
Basic Principles de la Fédération de Russie du 8 juin 2020 mentionnent un « gua-
ranteed unacceptable damage ». Enfin, la Chine a régulièrement mis en avant le
concept de « non-emploi en premier » dans le passé24.
Cette grammaire peut aussi promouvoir une vision stratégique globale, incluant
la place de la dissuasion dans cette architecture, comme avec le concept d’integrated
deterrence dans la dernière Nuclear Posture Review américaine.
La National Security Strategy publiée par la Maison Blanche en octobre 2022
fonde cette integrated deterrence sur un diagnostic actuel de la menace : « Des
concurrents plus capables et de nouvelles stratégies de comportement hostile
au-dessous et au-dessus du seuil traditionnel de conflit signifient que nous ne pou-
vons pas nous permettre de compter uniquement sur les forces conventionnelles et la
dissuasion nucléaire. »25 Elle définit ce caractère intégré comme « la combinaison
harmonieuse de capacités pour convaincre les adversaires potentiels que les coûts
de leurs activités hostiles l’emportent sur leurs avantages »26.
Il y a ici une certaine évolution dans la grammaire américaine de la dissuasion,
puisqu’on passe « de la définition traditionnelle de la dissuasion en deux volets
(déni et représailles) pour l’articuler désormais autour de trois logiques : le déni,
la résilience et l’imposition de coûts »27, comme l’analyse Jean-Louis Lozier. D’un

21. Définition donnée dans La nécessaire modernisation de la dissuasion nucléaire. Rapport d’in-
formation sénatorial n°560 (2016-2017) fait au nom de la Commission des Affaires étrangères, de la
défense et des forces armées, enregistré à la Présidence du Sénat le 23 mai 2017, p. 11.
22. Voir US Department of Defense, « 2022 Nuclear Posture Review », 2022.
23. Voir Ministry of Defense « Basic Principles of State Policy of the Russian Federation », 2022.
24. Discours prononcé par le ministre des Affaires étrangères chinois Wang Yi, le 11 juin 2021 à la
Conférence du désarmement à Genève.
25. « More capable competitors and new strategies of threatening behavior below and above the tra-
ditional threshold of conflict mean we cannot afford to rely solely on conventional forces and nuclear
deterrence », dans The White House, « National Security Strategy », 10/2022, p. 22.
26. Ibidem.
27. Voir J.-L. Lozier, « La dissuasion intégrée américaine : Pertinence et limites du concept », Brie-
fings, Institut français des relations internationales, 11/04/2023, p. 3.
270
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux

point de vue français, le général Mathe, qui fut commandant des Forces aériennes
stratégiques, s’est efforcé de synthétiser les concepts de la grammaire de la dissua-
sion française, comme « constituée de cinq règles intangibles : permanence, intérêts
vitaux, dommages inacceptables, stricte suffisance et indépendance nationale »28.

Une rhétorique
La codification « grammaticale » d’une doctrine nucléaire s’articule avec l’art
d’en réaffirmer les principes, au gré des évolutions du contexte stratégique et de son
analyse par les acteurs étatiques dotés. Cet art relève de ce que l’on peut appeler une
rhétorique. S’agissant ainsi des « intérêts vitaux » ou des « vital national security
interests » de la NPR américaine, cette rhétorique doit parvenir à se placer dans un
clair-obscur : clarté de la doctrine, certes, au nom de « la transparence et [de] la
confiance que nous devons à la communauté internationale en tant qu’ ‘‘État doté’’
au sens du TNP »29, comme le soulignait le président de la République, mais sans
préciser de manière exhaustive ce que sont la nature et le périmètre des « intérêts
vitaux » à partir desquels s’interprète la doctrine.
La nécessité de bien faire comprendre le message dissuasif aux compétiteurs po-
tentiels requiert en effet une lisibilité suffisante du discours, tout en évitant l’exhaus-
tivité dans l’explicitation des « intérêts vitaux » qui compromettrait la souplesse
d’appréciation de ce concept. Cette rhétorique particulière doit aussi comporter une
part d’ambiguïté pour éviter un « contournement de la dissuasion par le bas »30, une
trop grande précision quant au niveau du seuil nucléaire pouvant alors, paradoxale-
ment, inspirer des formes d’agression se situant juste au-dessous de ce seuil.
La rhétorique qui interprète l’esprit et la lettre de la doctrine nucléaire s’est re-
trouvée dans la lumière médiatique depuis l’agression militaire de la Russie contre
l’Ukraine. On pense par exemple à la mise en alerte de « la force de dissuasion » le
27 février 2022 par le président de la Fédération de Russie en direct à la télévision,
mais aussi aux interventions de personnalités proches du pouvoir (mais non-impli-
quées dans les processus décisionnaires) pour exacerber l’option nucléaire. Tous ces
propos furent contrebalancés par des voix plus officielles, qui affirment être prêtes à
cette éventualité, mais souhaitent surtout l’éviter.

28. P.-H. Mathe, « Dissuader, une singularité stratégique : conjoindre éthique de conviction et éthique
de responsabilité, ou comment ne pas condamner ce qui existe au nom de ce qui n’existe pas, dans
L. Matz, C. Trotoux (dir.), Éthique de la puissance aérienne et de la maîtrise du domaine spatial, Paris,
La documentation française, 2022, p. 33.
29. « Discours du président Emmanuel Macron sur la stratégie de défense et de dissuasion devant les
stagiaires de la 27ème promotion de l’École de guerre », site officiel de l’Élysée, 02/02/2020.
30. Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN), « Revue Nationale Stratégique
2022 », 09/11/2022, §62, p. 20.

271
La doctrine : de la notion générale à son usage dans la dissuasion nucléaire

Le président Poutine le 27 février 2022 ordonnant au ministre de la Défense et au chef d’état-major de


mettre les forces de dissuasion de l’armée russe « en régime spécial de service de combat ».
Source : « Poutine met en alerte la force de dissuasion nucléaire russe », Challenges, 27/02/2022.

Cette rhétorique est aussi un art de choisir les termes, d’en ajouter ou d’en re-
trancher : une doctrine se positionne à travers une rhétorique qui est significative
dans ce qu’elle dit qu’elle ne disait pas, dans ce qu’elle dit autrement, voire dans
ce qu’elle ne dit plus. À la suite du discours du président Hollande, prononcé le 19
février 2015, Bruno Tertrais notait ainsi que « contrairement à son prédécesseur,
M. Hollande n’a pas dit que la dissuasion française s’adressait ‘‘en priorité’’ à ces
centres de pouvoir ». Et d’ajouter que « la nuance n’est pas anodine », car il pouvait
alors en être déduit « que la France [avait] désormais renoncé à toute planification
de type ‘‘démographique’’ »31.
Quel que soit le domaine sur lequel elle porte, une doctrine est constituée d’un
ensemble de préceptes d’ordre théorique servant de norme à une action et à un en-
seignement. Nous avons tenté de montrer comment une doctrine se positionnait à la
jonction de la théorie et de la pratique, et en quoi ce positionnement réclamait qu’elle
reste « vivante », c’est-à-dire susceptible d’évoluer en intégrant les évolutions de
leurs contextes respectifs, pour demeurer une référence fiable. Il en va de même pour
la doctrine nucléaire. « Dans un monde qui change, celle-ci ne saurait être figée » : la
formule du discours de Cherbourg, le 21 mars 2008, illustre ce même caractère « vi-
vant » des doctrines de dissuasion. Les mises à jour permanentes du diagnostic de
l’environnement stratégique et du comportement de ses acteurs conduisent à expri-
mer des analyses et à définir des postures. C’est là le sens d’une doctrine dissuasive,
qui va traduire, en conséquence et de façon prescriptive, les conceptions du recours
à la dissuasion d’un État doté.

31. B. Tertrais, « La dissuasion selon François Hollande : continuité, précisions et inflexions », Revue
Défense Nationale, n°782, 2015, pp. 23-27 (p. 26).

272
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux

Forces conventionnelles et nucléaires


dans le débat stratégique américain

Olivier Schmitt et Mathéo Schwartz

Olivier Schmitt est professeur au Center for War Studies – SDU. Il travaille sur
les opérations militaires contemporaines, la sécurité européenne et la géo-écono-
mie. Dernier ouvrage paru : Préparer la Guerre. Stratégie, Innovation et Puissance
Militaire à l’époque contemporaine (Paris, PUF, 2024).
Mathéo Schwartz est chercheur au pôle «Nucléaire» au sein de l’Institut d’Études
de Stratégie et de Défense de l’Université Jean Moulin – Lyon III. Ses travaux
portent sur les stratégies nucléaires, la posture de dissuasion élargie et l’architec-
ture nucléaire européenne.

Le développement considérable des forces nucléaires américaines peut paraître


a priori paradoxal, ou du moins injustifié. Du fait de leur position stratégique privi-
légiée (bordés par deux océans, entourés par des pays faibles à ses frontières, et dis-
posant de moyens économiques et d’une supériorité militaire conventionnelle écra-
santes), les États-Unis pourraient se contenter de capacités nucléaires minimales afin
de bénéficier des atouts essentiels procurés par la dissuasion nucléaire : la protection
contre l’invasion et la conquête, soit la préservation de son territoire et de sa nation1.
Pourtant, en raison de la compétition stratégique avec l’Union soviétique, des
engagements et garanties de sécurité externes, et pour éviter tout chantage nu-
cléaire, aucun autre État n’a été aussi déterminé à construire un grand nombre
d’armes atomiques associées aux vecteurs les plus sophistiqués, utilisées dans le
cadre de stratégies relativement agressives. Dans le même temps, les États-Unis
s’efforçaient de refuser à d’autres États le développement de capacités d’armement
nucléaire indépendantes.

1. Il convient dès à présent de préciser que les armes nucléaires peuvent avoir différentes utilités au
sein des postures étatiques en fonction de la situation politico-stratégique. Pour cette thèse, voir M. S.
Bell, Nuclear Reactions: How Nuclear-Armed States Behave, Ithaca, Cornell University Press, 2021.

273
Forces conventionnelles et nucléaires dans le débat stratégique américain

En outre, les crises nucléaires les plus dangereuses impliquant les États-Unis – la
guerre de Corée, les crises de Berlin et des missiles de Cuba – ont porté sur des ques-
tions politiques qui n’étaient pas existentielles pour Washington. Elles auraient sans
doute été traitées avec d’autres leviers diplomatiques et militaires dans un monde
dépourvu d’armes nucléaires, si tant est qu’elles se soient produites.
Il est donc fondamental de comprendre les multiples fonctions stratégiques de la
politique nucléaire américaine2. Il s’agit pour Washington de :
• Dissuader le(s) adversaire(s) d’attaquer le territoire national, mais aussi d’at-
taquer un allié, même dans des régions géographiquement éloignées. Les
États-Unis offrent une garantie de sécurité et/ou une dissuasion élargie à des
dizaines de pays, ce qui conditionne leur posture de force.
• Dissuader les alliés d’acquérir leurs propres forces nucléaires indépendantes.
Les États-Unis ont régulièrement menacé leurs alliés d’un certain nombre de
mesures, allant de l’abandon de leur soutien à des sanctions, s’ils en prenaient
le chemin. Cette orientation est rarement discutée publiquement, du fait du ca-
ractère sensible de l’encadrement des ambitions de pays par ailleurs alliés.
• Dissuader les pays neutres et indépendants d’acquérir leurs propres forces
nucléaires.
• Rassurer les alliés en affirmant qu’ils ne seront ni abandonnés, ni impliqués
dans un conflit qu’ils ne souhaitent pas.
• Assurer aux pays indépendants et neutres que les États-Unis s’efforceront de
créer un environnement international qui diminue le besoin perçu et l’attrait des
armes nucléaires indépendantes.
• Rivaliser avec un adversaire et éventuellement avoir le dessus sans recourir à
la guerre. En de multiples occasions, les États-Unis ont utilisé leurs armes nu-
cléaires comme un moyen de contrainte (crise de Berlin de 1948, crises dans le
détroit de Formose de 1954-1958, crises au Moyen-Orient…).
Ces différentes missions sont parfois en tension entre elles et leur poids rela-
tif a évolué avec le temps et les circonstances. Mais cette multiplicité d’objectifs
exige nécessairement des options variées pour pouvoir être accomplie. Nous le ver-
rons par la suite, les capacités nucléaires seules, malgré l’exceptionnalité qu’elles
représentent, ne peuvent suffire à conduire une politique internationale globale. Ce
postulat est un facteur important à prendre en compte car il détermine l’importance
d’analyser et de comprendre les rapports et l’articulation entre les forces nucléaires
et conventionnelles dans la conception de la stratégie américaine. Ces rapports ont
considérablement évolué en parallèle des modifications et ajustements de la doctrine
nucléaire. On constate alors une influence de la stratégie et des capacités nucléaires
sur le rôle qui sera attribué aux forces conventionnelles.

2. F. J. Gavin, « Beyond Deterrence: U.S. Nuclear Statecraft Since 1945 », Meeting the Challenges of
the New Nuclear Age: U.S. and Russian Nuclear Concepts, Past and Present, American Academy of
Arts and Sciences, 02/2018.

274
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux

Cette stratégie nucléaire dépend par ailleurs de l’articulation entre trois éléments :
le débat stratégique, la doctrine, et la planification opérationnelle d’une campagne
nucléaire. Ces éléments n’ont jamais été harmonisés entre eux durant la Guerre
froide et il est probable qu’ils ne le soient pas plus aujourd’hui.
Le débat stratégique est de grande qualité aux États-Unis, servi par les contributions
d’universitaires et de centres de recherche de très haut niveau. La liberté de ton est re-
marquable, permettant aux auteurs de critiquer ouvertement les politiques officielles et
d’être même parfois félicités pour l’avoir fait3. Même sans accès particulier aux détails
des opérations, la qualité de ce débat stratégique est maintenue pour la simple raison
que les informations basiques nécessaires aux raisonnements (par exemple : quel est
le temps de vol nécessaire à un missile balistique pour atteindre sa cible ?) sont dispo-
nibles publiquement. D’autres données précises sont nécessairement classifiées (est-ce
qu’un missile Minuteman III tiré depuis la base Warren dans le Wyoming peut détruire
un silo de missile à Aleysk en Russie ?), mais elles concernent surtout la planification
opérationnelle, pas l’élaboration et l’analyse des principes conceptuels des politiques
de défense4. La vitalité du débat stratégique américain s’est ainsi entretenue malgré
l’argument très discutable du secret opérationnel.
Le contenu des doctrines officielles a régulièrement bénéficié de la richesse de
ce débat : les évolutions doctrinales ont souvent été intellectuellement préparées.
En revanche, durant la Guerre froide, il existait un hiatus entre la doctrine et la pla-
nification opérationnelle du fait de la réticence des planificateurs à mettre en œuvre
les évolutions doctrinales. À l’inverse, les décideurs politiques se montraient relati-
vement réticents vis-à-vis des documents de planification, considérés bien souvent
comme trop rigides. La souplesse recherchée dans la stratégie nucléaire induisait
donc une divergence entre la doctrine et la planification.
Ces éléments, développés par la suite, démontrent donc que la stratégie nucléaire
américaine n’est pas un continuum parfaitement harmonisé, ce qui complexifie sa
compréhension. En outre, à ce non-alignement tripartite (débat, doctrine, planification)
relatif aux capacités nucléaires, il faut ajouter la dissonance concernant le rôle des
forces conventionnelles, au sein ou en parallèle de la stratégie de dissuasion nucléaire.
En effet, dans les réflexions et les débats, le volet conventionnel est pensé pour com-
pléter la dimension nucléaire et pour éviter l’impasse – tant intellectuelle que politi-
co-militaire – créée par l’hypothèse d’un échange nucléaire menant au suicide mutuel :
l’enjeu est de savoir comment et dans quelle mesure cette articulation s’opère.
Cet article vise justement à offrir un aperçu de la réflexion stratégique améri-
caine sur l’articulation entre moyens conventionnels et nucléaires. Compte tenu de
la complexité et de l’ampleur du sujet, il est impossible de faire un résumé historique

3. Un cas récent notable est la réaction du chef d’état-major de l’USAF, proposant publiquement à un
colonel ayant écrit plusieurs articles critiques de la politique des ressources humaines de l’Air Force de
rejoindre son équipe. D. L. Goldfein (General), « The Air Force Chief Responds: Keep Writing Col.
‘Ned Stark’, and Join My Team », War on the Rocks, 21/08/2018.
4. H. Lin, Cyber Threats and Nuclear Weapons, Palo Alto, Stanford University Press, 2021.

275
Forces conventionnelles et nucléaires dans le débat stratégique américain

depuis 1945 : trop de nuances seraient perdues, trop de tensions dans le triptyque
débat/doctrine/planification seraient malheureusement évacuées. À la place, nous
proposons de survoler les principales évolutions doctrinales durant la Guerre froide,
puis d’aborder plus en détails trois moments où l’articulation entre le conventionnel
et le nucléaire a été discutée aux États-Unis. Ils correspondent au débat sur la « révo-
lution nucléaire » ; à la gestion de l’escalade dans la pensée américaine sur la guerre
nucléaire (limitée) illustrée par le développement de la « division pentomique » ; et
aux débats contemporains sur l’intégration conventionnelle-nucléaire au « troisième
âge nucléaire ». Ces exemples nous permettront d’étudier le défi de l’articulation
entre ces deux volets : comment le nucléaire vient-il renforcer le conventionnel par
ses effets « compensateurs » et son exceptionnalité, et comment le volet convention-
nel complète-t-il la stratégie nucléaire et peut permettre – théoriquement – de sortir
d’une impasse stratégique.
En somme, nous étudierons en quoi l’articulation puis l’intégration des forces
nucléaires et conventionnelles essayent de répondre au grand dilemme de la sécurité
américaine souligné par Henry Kissinger : la réalisation que nous sommes devenus
infiniment vulnérables et la volonté de se rebeller contre ce fait5.

L’évolution doctrinale américaine durant la Guerre froide


Résumer en quelques paragraphes la richesse du débat stratégique américain sur
la dissuasion nucléaire est une gageure6. Cette section a d’abord pour ambition de
rappeler les grandes étapes d’évolution de la doctrine durant la Guerre froide, en
montrant qu’elle est notamment déterminée par la conjonction du contexte straté-
gique et des moyens technologiques disponibles. Elle montre également que l’arti-
culation entre moyens nucléaires et moyens conventionnels est un filigrane du débat.

Les représailles massives


Les « représailles massives » incarnent la première doctrine nucléaire améri-
caine. Elle est théorisée par le secrétaire d’État John Foster Dulles en janvier 1954
et adoptée par l’OTAN en décembre de la même année. Dans les années qui suivent
la fin de la Seconde Guerre mondiale, la puissance militaire soviétique dépasse lar-
gement celle des États-Unis en Europe, que ce soit en effectifs, en véhicules et en
équipements7. Cependant, Washington conserve la supériorité numérique en termes
d’armes nucléaires et détient même ce monopole jusqu’en 1949, date à laquelle
l’Union soviétique rejoint le club des États nucléaires.

5. H. Kissinger, Nuclear weapons and foreign policy, New York, Harper & brothers, 1957.
6. La synthèse de référence est L. Freedman et J. Michaels, The Evolution of Nuclear Strategy, 4e éd.,
Basingstoke, Palgrave, 2019. Voir aussi E. S. Edelman, « Nuclear Strategy in Theory and Practice: The
Great Divergence », dans H. Brands (dir.), The New Makers of Modern Strategy, Princeton, Princeton
University Press, 2023, pp. 665-691.
7. D’après Lord Ismay (premier secrétaire général de l’OTAN), dans les premières années de la Guerre
froide, l’URSS et ses satellites alignaient 175 divisions – contre une trentaine de divisions pour l’Alliance
atlantique. voir H. L. Ismay, Les cinq premières années. 1949-1954, Utrecht, Éditions de l’OTAN, 1954.

276
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux

Le secrétaire d’État John Foster Dulles (gauche) et le président Eisenhower (droite).


Source : « John Foster Dulles, the Cold War architect », Acton Institute, 10/03/2020.

Les représailles massives garantissent que tout acte d’agression de la part de


l’Union soviétique, quelle qu’en soit l’ampleur, déclencherait une réponse nucléaire
écrasante de la part de l’Amérique8. Le plan Radford, chef d’état-major des Armées
et conseiller du président Eisenhower de 1953 à 1957, pose comme principe que
l’emploi de l’arme nucléaire peut devenir nécessaire en raison de cette infériorité
conventionnelle. Les forces conventionnelles de l’Alliance auront pour objectif de
retarder l’avancée soviétique. Washington parvient alors à dissuader tout conflit en
Europe malgré l’infériorité numérique de son armée conventionnelle à cette époque.
Mais le lancement de Spoutnik en 1957 a des conséquences immédiates. L’année
suivante, des analystes considèrent que « la garantie américaine ne rassure plus les
esprits : le lancement par les Soviets de leur premier Spoutnik dans l’espace sidéral
fit paraître les États-Unis vulnérables à une attaque thermonucléaire soviétique »9.
L’URSS rattrape alors son retard et atteint une quasi-parité nucléaire avec l’Amé-
rique au début des années 1960.
Une évolution de la doctrine nucléaire est nécessaire. À la fin des années 1950,
les politiques d’Eisenhower sont d’ailleurs critiquées pour leur rigidité et leur inadé-

8. En ce sens, J. F. Dulles, lors d’un discours devant le Council on Foreign Relations le 12 janvier
1954, déclarait que « les défenses locales doivent être renforcées par la dissuasion supplémentaire
d’une puissance de riposte massive ».
9. A. Wolfers, « L’Europe et le bouclier de l’OTAN », Politique étrangère, 23/5, 1958, p. 493.

277
Forces conventionnelles et nucléaires dans le débat stratégique américain

quation. Ces différents éléments sont à la source de ce qui sera nommée la « destruc-
tion mutuelle assurée » (MAD10).

La destruction mutuelle assurée


L’évolution de l’arsenal nucléaire soviétique et la relation de plus en plus pari-
taire à l’échelon stratégique, couplées au tandem capacitaire entre le missile balis-
tique intercontinental et l’arme atomique, créent une nouvelle situation.
Du point de vue technologique, l’introduction des sous-marins nucléaires lan-
ceurs d’engins en 196011 et le test des MIRV (Multiple Independently-targetable
Reentry Vehicles) dès les années 1968 renforcent ces capacités nucléaires. La puis-
sance destructrice unitaire des armes augmente de façon massive et réciproque.
Il est pratiquement impossible d’éliminer tous les sous-marins nucléaires lan-
ceurs d’engins. Les ogives nucléaires MIRVées peuvent donc toujours être lancées
depuis la mer, notamment en guise de représailles après une première attaque nu-
cléaire. La probabilité qu’elles parviennent à détruire leurs objectifs est relativement
élevée en raison de l’absence de défense anti-missiles crédibles pouvant enrayer la
saturation induite par les MIRV. Dans cette configuration, aucune puissance ne peut
en détruire une autre sans qu’une frappe nucléaire de représailles ne soit lancée. La
guerre nucléaire s’éloigne alors du concept de « victoire » pour se rapprocher d’une
situation de « suicide mutuel ».
Ainsi, la doctrine et la pensée nucléaires évoluent au regard de la possibilité d’une
destruction mutuelle assurée, devenant une éventualité de plus en plus certaine en
cas d’escalade incontrôlée. La sécurité des États-Unis dépend désormais de la stabi-
lité de la relation stratégique américano-soviétique. La parité stratégique offensive
est alors encouragée.
Cette MAD est la doctrine nucléaire la plus pérenne pendant la Guerre froide
puisqu’elle traverse la fin des années 1960 jusqu’à 1991. Plus qu’une doctrine,
elle est parfois analysée comme une situation12 – voire une structure nucléaire –
qui conditionne les relations stratégiques entre puissances atomiques en raison des
risques d’ascensions aux extrêmes même avec une doctrine de riposte « graduée » ou
« limitée ». En d’autres termes, la MAD ne serait pas seulement une stratégie adop-
tée par un État ou un décideur : elle serait un état de fait inéluctable à toute escalade
nucléaire. Ainsi, que l’on choisisse une posture fondée sur des représailles massives
ou une riposte graduée, l’escalade et l’incertitude inhérente au domaine nucléaire
conduiront à une destruction mutuelle assurée. Ici commence à émerger l’intérêt
d’une intégration du volet conventionnel dans les dialectiques stratégiques et dissua-
sives dans l’objectif de se soustraire à cette perspective d’un suicide partagé.
10. Mutual Assured Destruction.
11. Le premier SNLE américain de la classe George Washington est considéré comme pleinement opé-
rationnel à partir du 20 juillet 1960 avec la réussite du lancement de ses premiers missiles.
12. M. S. Bell (op. cit.) en parle comme d’une situation. Pour une analyse de la MAD en tant que
stratégie et structure, voir S. J. Cimbala, « Forever MAD: Essence and Attributes », Armed Forces &
Society, 12/1,1985, pp. 95-107

278
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux

Si les doctrines stratégiques nucléaires évoluent, les plans de mise en œuvre pré-
parés dans le cadre du Single Integrated Operational Plan (SIOP) semblent plus
figés13. Un écart de plus en plus marqué se creuse entre les orientations politiques
émanant de la Maison-Blanche et les frappes prévues dans ce document. L’une des
problématiques centrales est l’inflation dialectique entre nombre de cibles et mo-
dernisation capacitaire : plus la quantité de cibles augmente dans le SIOP, plus on
prévoit d’ogives. De même, plus le nombre d’ogives disponibles s’accroît, plus on
ajoute de cibles. À compter du couple John F. Kennedy/ Robert McNamara, les pré-
sidents et secrétaires à la défense sont systématiquement déconcertés par les exposés
du SIOP, qui proposent une grande part d’overkill et attribuent un nombre important
d’ogives nucléaires pour une même cible. La planification à ce moment prévoyait,
par exemple, que Moscou soit frappée par pas moins de 689 têtes nucléaires – dont
une grande partie de charge mégatonnique14.
Au niveau politico-stratégique, le SIOP paraît au final inadapté à toute dialectique
nucléaire. Son agenda ne convient surtout pas à la doctrine McNamara de « riposte
graduée » qui induit davantage de nuances. L’objectif est alors d’introduire un plus
large éventail d’options que celles prévues dans les plans d’emploi et de ciblage
nucléaires.
En effet, au début des années 1960, la nouvelle stratégie de « réponse flexible »,
fondée sur des options nucléaires tactiques ou stratégiques et sur la mobilisation des
moyens conventionnels, devient plus attrayante pour les planificateurs militaires et les
décideurs politiques. Cette doctrine est conçue pour dissuader les agressions conven-
tionnelles, y compris la guérilla15. Cette approche nécessite une force conventionnelle
renforcée et une force nucléaire accrue et diversifiée pour crédibiliser théoriquement
ses objectifs, qui ne pourraient l’être avec la stratégie des représailles massives.
La différence majeure entre les deux théories pourrait être justement l’importance
du volet conventionnel : les représailles massives se fondent sur des frappes nucléaires
de grande ampleur, tandis que la réponse flexible intègre des frappes conventionnelles
(ou nucléaires) limitées. L’idée est de pouvoir répondre aux agressions sur tout le
spectre du conflit sans nourrir automatiquement l’escalade vers une guerre nucléaire
mondialisée. Elle prévoit l’utilisation d’unités de forces spéciales nouvellement créées
pour la formation, le conseil et les opérations de combat non conventionnelles dans les
guerres par procuration dans le bas du spectre. À l’inverse, l’emploi d’armes nucléaires
lancées par missiles et bombardiers est réservé pour le haut du spectre.
L’enjeu est à la fois technologique et politique. La planification doit devenir
moins rigide et pouvoir s’adapter aux nouvelles technologies (possibilité de frapper
des cibles en mouvement). Par ailleurs, la posture de dissuasion élargie envers les
13. F. Kaplan, The Bomb. Presidents, Generals, and the Secret History of Nuclear War, New York,
Simon & Schuster, 2020. Le SIOP est un document qui définit la stratégie d’emploi et le ciblage des
armes nucléaires américaines en cas de conflit nucléaire.
14. Voir ibidem, p. 187.
15. A. L. Ross, « The origins of Limited Nuclear War Theory », dans J. Larsen, K. M. Kartchner (dir.),
On Limited Nuclear War in the 21st Century, Palo Alto, Stanford University Press, 2014, pp. 21-48.

279
Forces conventionnelles et nucléaires dans le débat stratégique américain

alliés de Washington, c’est-à-dire le parapluie nucléaire américain, doit devenir cré-


dible sans qu’elle entraîne mécaniquement la destruction des États-Unis.
Les administrations Nixon et Ford sont les deux premières à rechercher des op-
tions dans le cadre d’un conflit nucléaire dit « limité »16. Ce n’est cependant que vers
la fin de l’administration Reagan que la surenchère de cibles du SIOP prend fin et
qu’une flexibilité significative est introduite grâce aux efforts du secrétaire à la Dé-
fense Richard Cheney. Il met l’accent sur la nécessité de disposer de forces conven-
tionnelles technologiquement avancées avec des capacités chimiques et nucléaires
tactiques. Ces options doivent être conçues de manière flexible et indépendante po-
litiquement, c’est-à-dire indépendamment d’acteurs tiers, et être orientées davantage
vers la protection d’accès aux ressources critiques et ne plus se limiter seulement à
une perspective stratégique vis-à-vis de l’Union soviétique17.
La divergence entre la doctrine et la planification nucléaire est finalement
constante. La doctrine semble chercher à donner une plus grande importance aux
options limitées telles que le nucléaire tactique ou les moyens conventionnels. Une
troisième dimension vient s’ajouter à cette dissension : le débat stratégique améri-
cain. Les discussions académiques portent sur le rôle du nucléaire au sein de la po-
litique internationale et sur l’articulation possible entre les domaines conventionnel
et nucléaire.

La pensée stratégique américaine et l’articulation nucléaire-conventionnel


Un débat fondamental émerge rapidement sur la nature des armes nucléaires, la
transformation du caractère des conflits qu’elles suscitent et sur l’exceptionnalité
du domaine nucléaire par rapport au domaine conventionnel. Les deux premières
générations de stratégistes américains qui travaillent sur le sujet (Bernard Brodie,
Thomas Schelling, Glenn Snyder, Robert Jervis, etc.) associent les armes nucléaires
à une rupture profonde. Elles tracent progressivement les contours de l’existence
d’une « révolution nucléaire »18.

Une nouvelle ère des relations inter-étatiques


L’impossibilité de remporter une victoire militaire lorsque les deux parties dis-
posent d’une capacité sécurisée de seconde frappe est fondamentale dans cette hy-
pothèse. La situation de MAD telle que décrite ci-dessus s’impose alors. Une fois
cette vulnérabilité mutuelle atteinte, les risques de représailles et l’impossibilité de
s’en préserver rendent vaine toute recherche d’un avantage pour les deux parties.

16. J. A. Larsen, K. M. Kartchner (dir.), op. cit., p. 55.


17. R. B. Cheney, T. N. Harvey, « Strategic Underpinnings of a Future Force », Military Review, 10/1986.
18. B. Brodie (dir.), The Absolute Weapon: Atomic Power and World Order, New York, Harcourt, Brace
and Co., 1946 ; T. C. Schelling, Arms and Influence, New Haven, Yale University Press, 1966 ; R. Jer-
vis, The Illogic of American Nuclear Strategy, Ithaca, Cornell University Press, 1984 ; R. Jervis, The
Meaning of the Nuclear Revolution: Statecraft and the Prospect of Armageddon, Ithaca, Cornell Uni-
versity Press, 1989. Pour une histoire intellectuelle des penseurs de la dissuasion nucléaire, voir F.
Kaplan, The Wizards of Armageddon, Palo Alto, Stanford University Press, 1983.

280
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux

L’un des axiome de la dissuasion peut être énoncé : en cas d’attaque, les coûts seront
supérieurs aux bénéfices potentiels qui pourraient être obtenus.
En outre, l’équilibre de la volonté favorise fortement le défenseur du statu quo.
Dans un monde nucléaire, la partie qui veut empêcher tout changement de situation,
en étant dotée de l’arme atomique, y parvient généralement du fait de la crainte de
son adversaire de franchir une « ligne rouge ». C’est le processus inverse du monde
conventionnel, où la partie avec de plus grandes capacités (militaires, économiques,
technologiques…) aura a priori l’ascendant sur son adversaire, même si ce dernier
dispose d’une plus grande volonté. Cette idée fondamentale, développée en 1946
par Bernard Brodie aux États-Unis, était amorcée dès 1945 par l’amiral français
Raoul Castex qui écrivait que « cette considération de nombre pèse peu quand il
s’agit d’engins de puissance individuelle aussi grande »19. Elle a ensuite été reprise,
résumée et démocratisée en France par le général Pierre Marie Gallois sous la for-
mule du « pouvoir égalisateur de l’atome »20.
Plusieurs conséquences peuvent être tirées. La première est qu’il est peu probable
que les États dotés d’armes nucléaires se battent entre eux. Dans son ouvrage fon-
dateur The Absolute Weapon, Bernard Brodie formule l’importance et la nécessité
de faire preuve de prudence entre États dotés à l’aube de l’ère nucléaire. Cette idée
se retrouve dans toutes les déclinaisons académiques de la révolution nucléaire. Elle
est aussi examinée dans les analyses statistiques récentes portant sur les armes nu-
cléaires et les conflits et est parfaitement connue des responsables de politique de
sécurité nationale21. De cette affirmation découlent deux sous-hypothèses : la pre-
mière, étroite, selon laquelle la dissuasion nucléaire ne peut dissuader que les frappes
nucléaires ; la seconde, plus large, selon laquelle les États dotés évitent les affronte-
ments de manière générale.
Une autre conséquence qui peut être tirée du pouvoir égalisateur de l’atome est
que l’impossibilité de remporter une victoire militaire pourrait finalement avoir des
vertus sur le plan de la sécurité internationale. Elle réduirait la course aux armements,
les incitations aux guerres préventives et le risque que d’autres États acquièrent des
armes nucléaires.
En effet, la course aux armements devient problématique : posséder la supériorité
quantitative conventionnelle ou nucléaire n’est plus synonyme de victoire militaire
contre un État doté. Par ailleurs, les États nucléarisés n’ont plus besoin de lancer
des attaques préventives pour parer un quelconque désavantage militaire puisque
l’atome vient égaliser les rapports de forces. Ce deuxième point peut toutefois être
relativisé en cas de suspicion d’un programme nucléaire, où des frappes préventives
peuvent être menées à l’encontre d’un programme en développement (opération is-
19. R. Castex, « Aperçus sur la bombe atomique », Revue de Défense Nationale, n°17, 10/1945.
20. P. M. Gallois, Stratégie de l’âge nucléaire, Préface de Raymond Aron, Paris, Calmann-Lévy, 1960.
Voir également la thèse du colonel Gallois soumise en septembre 1954 dans le cadre de son année de
formation à l’École supérieure de guerre aérienne (ESGA) reproduite dans ce numéro.
21. P. C. Avey, « MAD and Taboo: U.S. Expert Views on Nuclear Deterrence, Coercion, and Non-Use
Norms », Foreign Policy Analysis, 17/2, 2021, pp. 1-14.

281
Forces conventionnelles et nucléaires dans le débat stratégique américain

raélienne contre un réacteur syrien en 2007 en construction). Enfin, l’impossibilité


de l’emporter pourrait décourager la quête pour l’obtention de l’arme nucléaire. Les
enjeux et conséquences de la prolifération nucléaire sont néanmoins la source de
vives controverses, à l’image de celle ayant opposé Kenneth Waltz et Scott Sagan22.
L’instabilité potentiellement créée par le processus de prolifération nucléaire reste
encore aujourd’hui très débattue.

La « contre-révolution » nucléaire
À grands traits, les éléments qui viennent d’être exposés constituent les fondements
de l’idée de « révolution nucléaire » et d’une « exceptionnalité » du nucléaire. Tou-
tefois, plusieurs auteurs questionnent ce dernier aspect. Le point commun de leurs
critiques est que les États ont de bonnes raisons stratégiques de vouloir poursuivre des
politiques qui ne s’accordent pas avec les thèses de la révolution nucléaire23.
D’abord, l’innovation peut fragiliser la vulnérabilité mutuelle. Durant la Guerre
froide, la capacité de survie des systèmes d’armes nucléaires a varié dans le temps, et
entre les superpuissances, au travers de différents processus. On peut citer la mise en
place de radars d’alerte et la dispersions des installations (recommandations Wohls-
tetter de 1952) ou le développement d’une défense active (batterie antiaérienne, dé-
fense antimissile), notamment par l’Union soviétique au cours des années 198024, qui
altèrent la crédibilité de certaines capacités telles que les bombes à gravité.
Au fur et à mesure, les progrès technologiques apportés à la précision des armes
(y compris conventionnelles), aux moyens de détection, au traitement des données, à
la communication et à l’intelligence artificielle érodent les fondements de la révolu-
tion nucléaire. Ces améliorations renforcent les capacités des plateformes nucléaires
ou conventionnelles et leur aptitude à détruire dès une première frappe les forces nu-
cléaires de l’adversaire. Certes, une frappe pour désarmer ou limiter des dommages
ne serait ni facile, ni attrayante. Mais l’évolution de la technologie peut permettre
à l’une des parties de risquer la guerre si elle estime que les enjeux politiques sont
essentiels et qu’elle peut l’emporter.
En ce sens, plus la technologie se perfectionne, moins la vulnérabilité mutuelle
est considérée comme une constante unanime au sein du débat stratégique. Le SIOP
se voit de plus en plus relégué à un rôle auxiliaire au profit d’une approche plus
souple qui envisage de cibler des objectifs militaires mobiles, mais aussi politiques
et économiques, au travers de frappes limitées. L’idée est de penser la conduite et la

22. S. D. Sagan, K. N. Waltz, The spread of nuclear weapons: an enduring debate, 3e éd., New York,
W. W. Norton, 2013.
23. K. A. Lieber, D. G. Press, The Myth of the Nuclear Revolution: Power Politics in the Atomic Age,
Ithaca, Cornell University Press, 2019 ; F. J. Gavin, Nuclear Weapons and American Grand Strategy,
Washington D.C., Brookings Institution Press, 2020 ; B. R. Green, The Revolution that Failed: Nuclear
Competition, Arms Control, and the Cold War, Cambridge, Cambridge University Press, 2020 ; M. S.
Bell, op. cit.
24. J.-P. Baulon, « Surprise et stratégie nucléaire : aux sources de la dissuasion », Stratégique, 106/2,
2014, pp. 80-81.

282
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux

victoire au cours d’une guerre nucléaire en cas d’échec de la dissuasion. Cette vic-
toire serait possible sans annihilation totale grâce aux avancées technologiques et se
terminerait par une négociation entre les deux Grands25.
En partant de ce postulat, d’aucuns ont été partisans de ce qui a été appelé la
théorie de la « victoire nucléaire » au motif supplémentaire que les Soviétiques ac-
ceptaient ce scénario de bataille et de victoire. Ils justifiaient ainsi la recherche d’une
supériorité nucléaire pour maintenir la stabilité26. Colin Gray est l’une des princi-
pales figures de ce courant. Contrairement à l’idée de l’Armageddon qui prévoit
une destruction totale, il considère que la guerre nucléaire peut connaître différents
résultats. D’ailleurs, selon lui, les notions de victoire et de défaite existent à tous les
niveaux de la guerre, y compris donc celui nucléaire. Plus encore, reconnaître que la
guerre nucléaire est possible ouvre une diversité d’objectifs politico-militaires com-
prenant en dernier ressort la destruction de l’appareil politique soviétique – résultat
que ne permettait pas une vision rejetant la conduite d’une guerre nucléaire27.
Deuxièmement, les arsenaux nucléaires de petite taille ou peu sophistiqués
peuvent être insuffisants pour dissuader les frappes nucléaires pendant une guerre.
Posséder une capacité de représailles assurée est la condition nécessaire à la dissua-
sion nucléaire. Ce seuil est difficile à atteindre et ne peut être entretenu qu’avec des
politiques contrant les évolutions qualitatives et quantitatives susceptibles de com-
promettre la capacité de survie de ses propres éléments. Une dissuasion minimale
qui pourrait ne pas survivre pourrait inciter un adversaire à lancer en premier une
frappe nucléaire afin d’éliminer tout risque de riposte.
Bien sûr, le succès n’est jamais garanti avec de telles frappes. En temps de paix,
les dangers encourus sont suffisants pour dissuader les frappes de cette nature. Mais,
en temps de guerre, les perceptions et le calcul des risques peuvent changer. La dis-
suasion nucléaire soviétique minimale dans les années 1950 était une arme à double
tranchant. Elle profitait aux Soviétiques en temps de paix en réduisant la probabilité
d’une agression américaine, mais elle augmentait considérablement les dommages
que les Soviétiques subiraient en cas de guerre. Cette logique s’appliquait également
à l’arsenal nucléaire chinois, avant que son développement ne commence, ou au
Pakistan face à l’Inde, qui cherche à se doter d’une capacité de seconde frappe océa-
nique sanctuarisante.
Troisièmement, la stabilité au niveau nucléaire et stratégique permet, et peut
même accroître, le risque de conflits à des niveaux inférieurs. Ce phénomène est ap-
pelé « paradoxe stabilité-instabilité »28. De fait, si deux parties disposent de capaci-
tés de seconde frappe et qu’elles le savent réciproquement, elles peuvent être moins

25. L. Freedman, J. Michaels, The Evolution of Nuclear Strategy, op. cit., pp. 478-479.
26. C. S. Gray, « Nuclear Strategy: The Case for a Theory of Victory », International Security, 4/1,
1979, pp. 54-87.
27. C. S. Gray, K. B. Payne, « Victory Is Possible », Foreign Policy, 39, 1980, pp. 14-27.
28. Concept théorisé par G. Snyder, « The Balance of Power and the Balance of Terror », dans P.
Seabury, The Balance of Power, San Francisco, Chandler, 1965, pp. 184-201. Repris et analysé par C.
L. Glaser, Analyzing Strategic Nuclear Policy, Princeton, Princeton University Press, 1990.

283
Forces conventionnelles et nucléaires dans le débat stratégique américain

inhibées de déclencher une guerre conventionnelle limitée, avec des objectifs qui ne
seront pas existentiels pour l’adversaire, que si l’équilibre stratégique est instable.
Une relation nucléaire stratégique stable peut donc entraîner des rapports mili-
taires conventionnels instables. L’acquisition d’une capacité de dissuasion nucléaire
ne peut faire l’économie de capacités conventionnelles robustes, dans le cadre d’une
dissuasion conventionnelle ou non. Ces capacités conventionnelles freinent égale-
ment les manœuvres de « contournement par le bas » de la dissuasion. Plusieurs
exemples existent d’États non dotés d’armes nucléaires qui ont ainsi attaqué des ad-
versaires dotés d’armes nucléaires (la guerre des Six jours en 1967, celle du Kippour
en 1973 ou encore la guerre des Malouines en 1982).
Quatrièmement, les États ont des objectifs politiques variés. Les caractéristiques
uniques des armes nucléaires permettent d’améliorer la sécurité des États tout en
facilitant la poursuite de leurs multiples objectifs. Le comportement précis que les
États adoptent dépend du degré de la menace qu’ils affrontent, de leurs alliances et
de leurs trajectoires de puissance relative. L’invasion de l’Ukraine par la Russie est
un exemple où la possession d’armes nucléaires enhardit un État à lancer une agres-
sion militaire puisqu’elle fournit un bouclier de dissuasion contre une intervention
militaire extérieure directe. Ce comportement est qualifié par Jean-Louis Gergorin
de « sanctuarisation agressive ». L’État doté est « supersanctuarisé » grâce à son
arsenal nucléaire et peut manœuvrer le cas échéant dans son environnement régional
de manière conventionnelle29.
Enfin, cinquièmement, l’efficacité de la dissuasion nucléaire incite fortement les
États dotés de l’arme nucléaire à empêcher de nouveaux pays d’acquérir ce type
d’armes. Si l’atome assagit théoriquement, en pratique, un État sera toujours mieux
placé pour poursuivre ses objectifs s’il est lui-même doté de l’arme nucléaire. Selon
Francis J. Gavin, les États-Unis s’accrochent à la limitation de la prolifération nucléaire,
« non pas pour des raisons morales, ni même par crainte d’une guerre nucléaire, mais
parce que la dissuasion nucléaire limite la liberté des États-Unis d’agir comme ils
l’entendent dans le monde »30. Mark S. Bell ajoute que « c’est la reconnaissance par
les décideurs américains des avantages que les armes nucléaires offrent aux États qui
a conduit les États-Unis à chercher à empêcher la prolifération »31. Plus généralement,
comme l’affirme Matthew Kroenig, les États qui possèdent des intérêts à l’échelle
mondiale ou qui peuvent projeter une puissance conventionnelle dans d’autres régions
seront peu enclins à voir les armes nucléaires se répandre32.
Ainsi, si la théorie de la « révolution nucléaire », qui est le soubassement théorique
des premières doctrines et postures de dissuasion, est une réflexion fondatrice, elle

29. J.-L. Gergorin, « Quelles nouvelles menaces, quelles ripostes, quelle dissuasion ? », Revue Défense
Nationale, 532, 1992, pp. 43-49.
30. F. J. Gavin, Nuclear Weapons and American Grand Strategy, Washington D.C., Brookings Institu-
tion Press, 2020, p. 162.
31. M. S. Bell, op. cit., p. 170.
32. M. Kroenig, « Force of Friendship? Explaining Great Power Nonproliferation Policy », Security
Studies, 23/1, 2014, pp. 1-32.

284
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux

semble comporter néanmoins certains angles morts et certaines limites. En raison de


changements technologiques principalement, et doctrinaux parfois, l’équilibre entre
forces conventionnelles et forces nucléaires est en évolution perpétuelle. Certains
stratégistes cherchent donc à dépasser la structure de la MAD, qui peut paraître fi-
ger sous certaines conditions la politique internationale, à travers des options plus
flexibles et limitées comme énoncées ci-dessus.
Les réflexions sur la nature même de la révolution nucléaire, ses conséquences
stratégiques et la quête par certains d’une « victoire nucléaire » contiennent for-
cément en creux des questionnements sur le rapport entre les forces nucléaires et
conventionnelles. En somme, cette articulation est en premier lieu pensée dans le
cadre d’un concept central dans la stratégie américaine : la gestion de l’escalade.

La gestion de l’escalade et les prémices de l’intégration des moyens convention-


nels et nucléaires
Ces premiers éléments de réflexion dessinent les contours d’un concept central
dans la stratégie américaine et qui stimulera justement l’articulation des capacités
nucléaires et conventionnelles : l’escalade et, plus précisément, la recherche de sa
gestion. Si la théorie stratégique et la doctrine d’emploi des armes nucléaires ont
évolué, plusieurs réflexions et expérimentations ont eu pour ambition d’articuler les
moyens nucléaires et conventionnels. Leurs buts étaient de parvenir, le cas échéant,
à une maîtrise puis à une domination dans l’escalade33. Ces tentatives peuvent s’ex-
pliquer par la volonté de penser la guerre nucléaire (limitée) et le processus de l’es-
calade, mais aussi par des enjeux internes (illustrés par le cas de la « division pento-
mique ») et des engagements externes tels que les garanties de sécurité en Europe et
la posture de dissuasion « élargie ».
Sur le plan théorique, deux auteurs ont largement contribué à la réflexion relative
à l’escalade nucléaire dans les années 1960 : Thomas Schelling et Herman Kahn. Le
premier applique la théorie des jeux aux réflexions stratégiques et au risque d’esca-
lade nucléaire. Selon lui, la manipulation du risque d’escalade intègre les notions de
chance et de hasard, qui crédibilisent en un sens la dissuasion et régulent les relations
entre puissances nucléaires, mais qui limitent les spéculations et les prévisions en cas
d’escalade34.
Quant à Herman Kahn, il adopte une approche bien plus rationnelle en modé-
lisant l’escalade au maximum. Réputé notamment pour son échelle de l’escalade

33. Charles-Philippe David présente la maîtrise et la domination dans l’escalade comme deux des cinq
concepts majeurs entraînant le choix d’une stratégie antiforces (avec la stabilité, la symétrie et la né-
gociation). L’idée est d’être supérieur à l’URSS à tous les échelons possibles ce qui in fine dissuaderait
l’adversaire de s’aventurer vers une logique d’escalade. Voir C.-P. David, « L’évolution de la doctrine
nucléaire américaine de contreforce », Études internationales, 17/1, 1997, p. 10.
34. T. C. Schelling, The strategy of conflict, Cambridge, Massachusetts, Harvard University Press,
1960. À propos de la dissuasion nucléaire, il parle notamment de « la menace qui laisse une place au
hasard » (« The threat that leaves something to chance »).

285
Forces conventionnelles et nucléaires dans le débat stratégique américain

nucléaire à « 44 barreaux »35, ses premiers travaux critiquent déjà le concept de


« suicide mutuel » qu’il juge certes logique mais « très peu inspirant »36. Il s’attache
alors à dépasser ce seul scénario et décrit, avec une précision vertigineuse, les diffé-
rentes phases et options en cas d’escalade et de guerre nucléaires.
Ces deux visions, bien que relativement différentes, ont contribué à la réflexion
stratégique visant à appréhender, comprendre et contrôler le processus d’escalade au
sein de la pensée américaine. Toutefois, les débats de l’époque ne sont pas centrés
uniquement sur le volet nucléaire. Henry Kissinger mettait en lumière la controverse
entre les partisans d’une stratégie nucléaire et les partisans d’une stratégie conven-
tionnelle37. Les premiers insistent notamment sur la complication des calculs de l’ad-
versaire, la supériorité technologique des États-Unis dans le domaine nucléaire et
l’impossibilité de conduire une guerre conventionnelle contre un ennemi disposant
de l’arme nucléaire. À l’inverse, la seconde école considère qu’un hypothétique em-
ploi nucléaire est incohérent avec le concept de « limitation ». Toutes les retenues
peuvent disparaître une fois la première bombe explosée.
En outre, la stratégie conventionnelle réduit les chances d’éclatement d’un
conflit tout en étant la meilleure garantie vis-à-vis d’une occupation des territoires
alliés. Le futur secrétaire d’État américain proposera une formule de compromis
qui semble être celle finalement adoptée par les administrations américaines : les
forces conventionnelles ne doivent pas être considérées comme un substitut à la
capacité de mener une guerre nucléaire limitée mais comme un complément. Il serait
« suicidaire » de compter uniquement sur un volet conventionnel face à une puissance
nucléaire. Enfin, une guerre conventionnelle ne peut rester dans les « limites » que si
la guerre nucléaire paraît plus coûteuse, moins souhaitable. C’est alors la question de
la forme que doit prendre ce « complément » des forces conventionnelles vis-à-vis
des forces nucléaires qui anime la recherche d’une articulation puis d’une intégration
conventionnelle-nucléaire.
Au-delà de ces considérations théoriques et doctrinales, des expérimentations
concrètes ont été développées. Un cas célèbre est celui de la « division pentomique »,
qui fut un effort doctrinal et organisationnel pour intégrer les armes nucléaires tac-
tiques dans le combat conventionnel terrestre... et un échec.
La doctrine d’emploi des armes atomiques tactiques est issue des efforts déployés
par l’armée de Terre pour conserver sa pertinence durant les mandats du président
Dwight D. Eisenhower. Dès son accession à la Maison-Blanche, ce dernier instau-
ra de nouvelles politiques de sécurité nationale visant à réduire les coûts de la dé-
fense. Il privilégia les moyens aériens pour l’emploi des armes atomiques38 dans le
cadre d’une stratégie générale de représailles massives contre l’Union soviétique.
35. H. Kahn, On Escalation: Metaphors and Scenarios, New York, Frederick A. Praeger, Publisher, 1965.
36. H. Kahn, On Thermonuclear War, Princeton, University Press, 1960.
37. H. A. Kissinger, « Limited War: Conventional or Nuclear? A Reappraisal », Daedalus, 89/4, 1960,
pp. 800-817.
38. E. Kaplan, To Kill Nations. American Strategy in the Air-Atomic Age and the Rise of Mutually
Assured Destruction, Ithaca, Cornell University Press, 2015.

286
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux

Ce « New Look » sur la sécurité nationale limita le budget de l’armée de Terre,


forçant ainsi l’innovation doctrinale : l’Army en vint ainsi à envisager les modalités
d’une guerre atomique terrestre limitée contre l’adversaire soviétique. Cette guerre
ne comporterait pas de frappes atomiques sur les villes, mais plutôt des échanges
tactiques d’armes nucléaires entre forces terrestres.
En 1955, le général Maxwell Taylor fut nommé chef d’état-major de l’armée de
Terre américaine. Afin de justifier les budgets et les missions de celle-ci, il développa
une doctrine et une structure qui permettaient à ses forces d’opérer sur un champ
de bataille nucléaire. Taylor présenta sa réforme comme un moyen de contribuer
à la stratégie des représailles massives. En réalité, il s’agissait bien de redéfinir les
missions de l’Army afin de peser sur la stratégie nationale et, par la même occasion,
d’obtenir en interne une revalorisation du budget octroyé à l’armée de Terre.

Le général Maxwell D. Taylor en 1962. Il occupe alors le poste Chairman of the Joint Chiefs of Staff.
Source : « Maxwell Davenport Taylor », Britannica.

Convaincus que les conflits futurs impliqueraient inévitablement des armes ato-
miques, les chefs de l’armée de Terre avancèrent l’argument selon lequel la mobilité
et la dispersion étaient cruciales pour la survie et la victoire sur le champ de bataille.
La division « pentomique », conçue pour être mobile et capable de se disperser, ac-
croîtrait ainsi la capacité de survie des forces.
Parallèlement, l’armée développa des missiles guidés et des moyens d’artillerie
capables de tirer des munitions conventionnelles et nucléaires. L’objectif était de
fournir un appui-feu à longue portée et en toutes conditions aux unités terrestres hau-
tement mobiles39. Cette approche se fondait en partie sur l’expérience américaine de
39. A. J. Bacevich, The Pentomic Era. The U.S. Army Between Korea and Vietnam, Washington D.C.,
National Defense University Press, 1986. Une expérimentation similaire émerge au même moment en
France sous l’appellation de « brigade Javelot » ; J. Planchais, « La brigade Javelot, unité de l’âge ato-
mique peut être le point de départ d’un renouveau militaire français », Le Monde, 05/10/1954.

287
Forces conventionnelles et nucléaires dans le débat stratégique américain

la guerre de Corée. Au cours de ce conflit, les volontaires chinois employèrent leurs


larges effectifs dans ce qui fut décrit comme des « attaques par vagues humaines ».
Les dirigeants américains craignaient que l’Union soviétique ne suive une doctrine
similaire et, compte tenu de sa supériorité numérique, ne déborde rapidement les
lignes de défense en Europe.
L’édition de 1954 du Field Manual 100-5 : Field Service Regulations, Opera-
tions donnait pour instruction aux commandants d’utiliser les munitions atomiques
comme « puissance de feu supplémentaire de plus grande ampleur pour compléter
d’autres appuis-feu disponibles pour les forces de manœuvre ». La technologie et
les armes atomiques étaient ainsi un moyen de compenser la supériorité numérique,
mais la meilleure façon d’utiliser les armes nucléaires sur le champ de bataille néces-
sitait un changement de structure et de doctrine de la division.
Pour combattre à l’ère atomique, les planificateurs américains supposèrent qu’il
fallait adapter la doctrine et les structures organisationnelles des unités pour consti-
tuer une cible moins attrayante pour les armes nucléaires soviétiques, tout en étant
capable de se regrouper en formations plus importantes pour mener des actions of-
fensives. La structure adoptée regroupait cinq battlegroups composés chacun de
cinq compagnies, faisant donc passer la division d’une structure ternaire à « pen-
tomique ». Chaque battlegroup devait pouvoir être capable de combattre de ma-
nière autonome, et surtout être suffisamment mobile afin d’entraver la manœuvre
de l’ennemi et l’empêcher d’exploiter la profondeur du champ de bataille. Une fois
contraint dans ses déplacements par l’action des battlegroups, l’ennemi devenait
ainsi une cible de choix pour les moyens de support de la division : cinq batteries
d’artillerie de 105 mm et surtout une batterie dotée des Honest John, les missiles
capables d’emporter une ogive atomique.

Roquette Honest John du 1st Field Artillery Battalion (US Army) en 1959.
Source : « Honest John Rocket, 1959 », Stars and Stripes, 2021.

288
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux

En mettant en œuvre cette nouvelle structure divisionnaire, l’armée de Terre es-


pérait forcer une réévaluation des tactiques et de la doctrine. Toutefois, cette dernière
ne fut jamais codifiée dans un manuel de campagne actualisé. Au lieu de cela, une
grande partie de la doctrine atomique tactique provint de journaux professionnels
et de livres écrits par des officiers supérieurs. La clé résidait dans le maintien d’une
puissance de combat suffisante après la frappe atomique initiale, un objectif réali-
sable grâce à une dispersion des unités.
Le problème fondamental du concept, cependant, résidait dans le constat issu
des exercices sur le terrain qui indiquait que toute utilisation d’une arme nucléaire
tactique sur le champ de bataille conduirait rapidement à une escalade, aboutissant à
un échange nucléaire massif. Ainsi, tout avantage acquis par l’utilisation ponctuelle
d’armes nucléaires tactiques se trouvait anéanti par la probabilité d’une escalade
incontrôlée40. Le concept fut ainsi abandonné en 1962.
La division pentomique est généralement présentée comme l’exemple même
de la réforme ratée, et de l’immense difficulté à combiner d’un point de vue tac-
tique armes conventionnelles et nucléaires sur le champ de bataille. Toutefois, la
réforme joua son rôle politique en justifiant l’importance stratégique de l’Army dans
un contexte nucléaire. Elle nia le monopole de l’Air Force et permit d’éviter une
forte contraction des moyens budgétaires alloués aux forces terrestres. Enfin, elle
contribua à faire évoluer la doctrine nucléaire américaine des représailles massives
à la riposte graduée lors de l’administration Kennedy. Taylor lui-même était forte-
ment opposé à la doctrine des représailles massives, considérant qu’une stratégie
risquant de faire disparaître la communauté nationale pour faire face à des attaques
potentiellement limitées était à la fois peu crédible et irresponsable. Soutenu en cela
par la Navy et les Marines, il pensait au contraire qu’un emploi judicieux des forces
conventionnelles (et notamment terrestres) donnerait l’opportunité de disposer d’une
plus grande flexibilité pour faire face à un large spectre de conflits. Taylor fut ainsi
l’un des artisans de l’adoption de la doctrine de riposte graduée qui revalorisait le
rôle stratégique de l’Army41. En somme, si la division pentomique n’améliora pas
les capacités opérationnelles des forces terrestres américaines, elle contribua à faire
évoluer la doctrine stratégique des États-Unis en soulignant la nécessité d’articuler
moyens conventionnels et nucléaires dans une politique de dissuasion.
En résumé, la perte de crédibilité des représailles (massives) et la nécessité d’une
plus grande flexibilité nucléaire étaient des enjeux centraux durant la Guerre froide,
notamment dans le cadre des engagements externes de Washington. Les garanties de
sécurité envers les alliés en Europe exigeaient de repenser la posture dissuasive pour
ne pas se retrouver dans le dilemme du « tout ou rien », ce qui explique les différents
changements doctrinaux. Ces évolutions devaient faire face à deux enjeux vis-à-vis
de la dissuasion dite « élargie » américaine.

40. M. H. Halperin, « Nuclear Weapons and Limited War », Journal of Conflict Resolution, 5/2, 1961,
pp. 146-166.
41. I. Trauschweizer, The Cold War U.S. Army. Building Deterrence for Limited War, Lawrence, Uni-
versity Press of Kansas, 2008.

289
Forces conventionnelles et nucléaires dans le débat stratégique américain

Le premier était la nécessité de se doter de plus de flexibilité, donc d’inclure


davantage d’options conventionnelles et nucléaires limitées afin de crédibiliser la
posture dissuasive et la maîtrise de l’escalade au fur et à mesure des développements
capacitaires soviétiques. Le second était de ne pas amener les alliés européens à
penser un éventuel « decoupling » entre les États-Unis et l’Europe, entre les capa-
cités nucléaires tactiques et stratégiques, qui ferait du Vieux Continent un « théâtre
nucléaire » tandis que les territoires des deux Grands seraient sanctuarisés.
À la fin de la Guerre froide, les progrès technico-capacitaires dans le domaine
conventionnel et la diversité des menaces stratégiques ont conduit à une nouvelle
interrogation sur la place de l’arme nucléaire et sur son articulation avec les armes
conventionnelles au sein des stratégies de défense et de dissuasion.

Après la Guerre froide : l’intégration nucléaire-conventionnelle comme réponse


aux nouvelles menaces ?

L’évolution de la doctrine américaine depuis 1989


Depuis la fin de la Guerre froide, les États-Unis perçoivent différemment le rôle
de leur dissuasion nucléaire. La Nuclear Posture Review (NPR) de 1994 considère
que l’arsenal nucléaire hérité de la période bipolaire ne correspond plus aux nou-
veaux enjeux de prolifération et, notamment, de terrorisme. La nouvelle mouture en
2010 affirme vouloir diminuer l’importance des armes nucléaires dans la stratégie
américaine tout en poursuivant le renforcement de leurs capacités conventionnelles.
Le lien entre volets nucléaire et conventionnel est donc ipso facto moins développé
en raison de ces nouvelles dynamiques politiques et doctrinales.
Durant cette période d’après-Guerre froide, la question de l’articulation des ca-
pacités nucléaires et conventionnelles n’est pas délaissée mais devient une priorité
moindre dans les documents et les réflexions américains. Cela peut s’expliquer par
la diminution du risque d’escalade vis-à-vis du territoire américain ou du continent
européen. Toutefois, une forme d’intégration, relative, se dégage dans le cadre des
architectures de sécurité régionale, où il est prévu par la NRP de maintenir une dis-
suasion nucléaire crédible « au moyen de défenses antimissiles et d’autres capacités
militaires conventionnelles »42.
Désormais, le contexte stratégique international est différent de la décennie
1990 : les États-Unis sont confrontés à la perspective d’une concurrence régionale
avec des adversaires dotés de l’arme nucléaire. La Russie et la République populaire
de Chine (RPC) ont toutes deux investi massivement dans des systèmes de missiles
de théâtre duaux, ce qui leur permet de menacer d’utiliser une arme nucléaire dans
le cadre d’un conflit régional contre les États-Unis et leurs alliés, tout en essayant de
rester en deçà du seuil d’un échange nucléaire stratégique.
Le rapport de la commission du Congrès sur la posture stratégique américaine publié
en octobre 2023 analyse cette situation du « two-peer deterrence » (« dissuasion à deux

42. « Nuclear Posture Review Report », Report, US Department of Defense, 2010, p. vi.

290
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux

pairs »). Il est énoncé que les objectifs de la stratégie américaine doivent comprendre
une dissuasion efficace et la capacité de défaire des agressions simultanées de la Russie
et de la Chine en Europe et en Asie, et ce à l’aide de forces conventionnelles. Cepen-
dant, si les États-Unis (et leurs alliés) ne pouvaient atteindre cet objectif par manque
de forces conventionnelles, il faudrait dès lors s’appuyer davantage sur les armes nu-
cléaires afin de dissuader, voire de contrer, une agression sur l’autre théâtre43. Cet enjeu
apparaît alors que les analystes observent un « troisième âge nucléaire » marqué par la
prolifération d’armements stratégiques non nucléaires (missiles à longue portée), de dé-
fenses antimissiles avancées, de moyens de sabotage des systèmes nucléaires adverses
et de digitalisation de l’environnement informationnel qui affecte la gestion de crise44.
Ces développements technico-opérationnels ont également lieu dans un contexte de
multipolarité nucléaire dont les dynamiques sont encore mal comprises45.
Les questions qui se posent aux analystes américains sont donc les suivantes :
comment les États-Unis et leurs alliés peuvent-ils décourager l’utilisation de l’arme
nucléaire par leurs adversaires tout en poursuivant les objectifs régionaux des États-
Unis ? Quelle est la théorie des États-Unis pour remporter la victoire s’ils se battent
avec des moyens conventionnels ou nucléaires ? Les stratèges américains ont en
effet besoin d’une stratégie pour remporter des conflits régionaux limités avec des
adversaires dotés de l’arme nucléaire et ont identifié une intégration conventionnelle
– nucléaire (ICN) plus profonde comme une solution potentielle.
L’ICN n’est pas explicitement définie dans les documents relatifs à la sécurité
nationale des États-Unis. Cette question est apparue dans la Quadriennal Defense
Review de 2014, qui évoquait le risque qu’un adversaire décide de s’extraire d’une
attaque conventionnelle ratée en escaladant le conflit au stade nucléaire. Mais la
stratégie de défense nationale adoptée par l’administration Biden en 2022 parle de
« dissuasion intégrée », un terme qui est une évolution par rapport aux discussions
conceptuelles sur la « dissuasion entre domaines (Cross-domain Deterrence) des
années 201046.
D’une manière générale, l’ICN peut être comprise comme l’intersection des
forces conventionnelles et nucléaires en vue de renforcer la dissuasion. Les efforts
des États-Unis en matière d’ICN nécessitent des forces conventionnelles qui opèrent
en tenant compte des considérations nucléaires, et des forces nucléaires qui mènent
des opérations de dissuasion. Ainsi, « pour Washington, la force nucléaire est l’ul-
time soutien des capacités non-nucléaires dans l’exercice de la dissuasion »47.
43. « America’s Strategic Posture », Congressional Commission on the Strategic Posture of the United
States, 2023, p. viii.
44. A. Futter, B. Zyla, « Strategic Non-Nuclear Weapons and the Onset of a Third Nuclear Age », Euro-
pean Journal of International Security, 6/3, 2021, pp. 257-277 ; L. Freedman, H. Williams, Changing the
Narrative. Information Campaigns, Strategy and Crisis Escalation in the Digital Age, Londres, IISS, 2023.
45. V. Narang, S. D. Sagan (dir.), The Fragile Balance of Terror. Deterrence in the New Nuclear Age,
Ithaca, Cornell University Press, 2022.
46. E. Gartzke, J. Lindsay (dir.), Cross-Domain Deterrence. Strategy in an Era of Complexity, Oxford,
Oxford University Press, 2019.
47. D. Pappalardo, « La France a-t-elle vraiment un problème avec le concept américain de dissuasion
intégrée ? », Le Rubicon, 14/12/2023.

291
Forces conventionnelles et nucléaires dans le débat stratégique américain

La conception américaine de l’ICN se compose de trois nécessités politico-stra-


tégiques majeurs : (1) gérer l’escalade dans les conflits régionaux et dissuader l’ad-
versaire de recourir à l’arme nucléaire (ce qui est généralement la préoccupation des
décideurs au niveau du commandement), (2) développer une série intégrée d’options
pour renforcer la dissuasion, et (3) priver l’adversaire de tout avantage découlant
de l’utilisation de l’arme nucléaire dans un conflit régional grâce à la résilience et à
l’état de préparation48. L’objectif est de fournir aux stratèges américains l’éventail le
plus large possible d’options de réponse, allant de la poursuite d’un conflit conven-
tionnel limité à des frappes conventionnelles à effet stratégique jusqu’à, si néces-
saire, une riposte nucléaire. L’opérationnalisation de l’ICN est un objectif important
de la mise en œuvre de la NPR de 2022.

Les visions russes et chinoises


Les nouveaux développements de l’ICN doivent être pensés comme une réponse
à la menace que feraient peser les développements doctrinaux et capacitaires chinois
et russes. Ces derniers sont interprétés comme le signe que Pékin et Moscou accepte-
raient d’utiliser des armes nucléaires sur le théâtre des opérations pour obtenir un avan-
tage stratégique dans les conflits conventionnels avec les États-Unis ou leurs alliés49.
Les deux adversaires semblent en effet adhérer à des théories similaires de vic-
toire pour les conflits régionaux limités. Elles exploitent le potentiel d’utilisation
nucléaire et les asymétries perçues en termes d’accès au théâtre (lié à la géographie)
et d’enjeux pour dissuader les États-Unis d’intervenir. Elles doivent également par-
venir à briser les alliances dirigées par Washington, rappelant ce qui est souvent
qualifié en France de « sanctuarisation agressive ».
Contrairement à la conception américaine de l’ICN qui vise principalement à
maximiser leur capacité à poursuivre une guerre conventionnelle même dans un en-
vironnement nucléaire, la Russie et la Chine ont d’autres objectifs. Les deux pays se
sont plutôt attachés à développer des capacités susceptibles d’accroître la crédibilité
de menaces nucléaires limitées sans provoquer de réponse nucléaire stratégique de
la part des États-Unis ou de leurs alliés50.
La stratégie russe cherche à gérer l’escalade afin de dissuader l’intervention et
l’agression de l’adversaire, d’empêcher le conflit de s’étendre géographiquement,
d’assurer la survie de l’État et d’offrir des conditions acceptables pour le règlement
du conflit. D’une manière générale, la Russie cherche d’abord à atteindre ces ob-
jectifs en suscitant la peur chez les décideurs de l’adversaire, puis en menant des
frappes de plus en plus préjudiciables sur des cibles adverses, tout en restant en des-
sous du seuil de réponse pouvant conduire l’adversaire à l’escalade.
48. D. Horschig, N. Adamopoulos, « Conventional-Nuclear Integration to Strengthen Deterrence »,
Center for Strategic and International Studies, 2023.
49. J. Anderson, J. R. McCue, « Deterring, Countering, and Defeating Conventional-Nuclear Integra-
tion », Strategic Studies Quarterly, 15/1, 2021, pp. 28-60.
50. D. Adamsky, The Russian Way of Deterrence. Strategic Culture, Coercion and War, Palo Alto,
Cornell University Press, 2023 ; J. M. Smith, P. J. Bolt (dir.), China’s Strategic Arsenal. Worldview,
Doctrine, and Systems, Washington D.C., Georgetown University Press, 2021.

292
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux

La Russie a donc investi massivement dans le développement d’une variété de


systèmes d’armes non stratégiques avancés et duaux pour soutenir les opérations
militaires conventionnelles à l’étranger. Elle offre à Moscou la flexibilité nécessaire
pour gérer l’escalade des crises et permet à la Russie de mener des guerres nucléaires
limitées en deçà du seuil d’emploi des armes nucléaires stratégiques.
Ces systèmes comprennent le missile de croisière terrestre 9M729/SSC-8 (res-
ponsable de l’effondrement du traité sur les forces nucléaires intermédiaires) ainsi
que le missile aérobalistique Kh-47M2 Kinzhal. Dans les deux cas, il s’agit de sys-
tèmes de missiles de théâtre duaux, capables de menacer des cibles en Europe et en
Asie. La Russie dispose également de plusieurs systèmes de missiles conventionnels
de frappe de précision. Cet ensemble crée ainsi une gamme de capacités qui offre
aux décideurs la souplesse nécessaire pour menacer de manière crédible d’accroître
l’escalade, de susciter des coûts croissants (y compris avec des systèmes non nu-
cléaires) dans les conflits régionaux, tout en entretenant une marge importante entre
une guerre nucléaire régionale et une guerre nucléaire majeure.

Test d’un missile 9M728 et missile Kinjal sur le point d’emport central d’un MiG-31K.
Sources : « Les services de renseignement britannique évaluent le potentiel des missiles russes Kinjal
au-dessus de la mer Noire », Ukrinform, 26/06/2024 ;
« 9M729 (SSC-8) », Missile Threat, 23/04/2024.

293
Forces conventionnelles et nucléaires dans le débat stratégique américain

Pour leur part, les nouvelles capacités chinoises offrent aux décideurs un éventail
croissant d’options en cas de conflit régional. La Chine cherche à se doter d’une sé-
rie de systèmes duaux susceptibles de mettre en péril les alliés des États-Unis dans
la région et possède dès à présent une grande variété de systèmes d’armes duaux de
portée intermédiaire.
Vue de Washington, la stratégie nucléaire chinoise est moins claire. Elle soulève
des questions importantes sur la manière dont les États-Unis et leurs alliés gére-
raient la coercition nucléaire chinoise visant à les dissuader d’intervenir au cours
d’un conflit. Elle interroge aussi sur la perspective d’une utilisation limitée de l’arme
nucléaire chinoise pour mettre fin à une crise selon les conditions chinoises. Par
exemple, dans le cas d’une crise concernant Taïwan, les forces nucléaires chinoises
de théâtre pourraient chercher à dissuader les États-Unis d’intervenir, les empêcher
de traverser l’espace de combat et, le cas échéant, mettre fin au conflit dans des
conditions favorables à Pékin.
Les systèmes chinois les plus récents comprennent le missile balistique à por-
tée intermédiaire DF-26 et le véhicule hypersonique DF-17 – sans que l’on sache
exactement combien d’exemplaires sont respectivement consacrés à des missions
conventionnelles ou nucléaires. En outre, la Force des fusées de l’Armée populaire
de libération déploie conjointement des brigades conventionnelles et duales, ce qui
oblige ses personnels à s’entraîner aux opérations nucléaires et conventionnelles.

DF-26 sur tracteur-érecteur-lanceur et DF-17 lors de la parade de 2019.


Sources : « DF-26 » et « DF-17 », Missile Threat, CSIS Missile Defense Project.

294
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux

Si la Chine adhère toujours publiquement à une politique de non-emploi en pre-


mier, des responsables chinois ont, en privé, questionné sa pertinence en cas d’at-
taques conventionnelles contre les forces nucléaires du régime. Cela suggère une
évolution vers un concept de combat conventionnel-nucléaire qui offre aux diri-
geants de la RPC de nouvelles options stratégiques et jette de plus en plus une ombre
nucléaire sur les opérations militaires des États-Unis et de leurs alliés dans la région.
En outre, du fait de la forte probabilité que les conflits régionaux se déroulent près
de leurs frontières, Moscou et Pékin pourraient voir en l’ICN le meilleur atout pour
décourager, ou a minima limiter, une participation des alliés ou une intervention de
Washington dans le cadre d’un affrontement. Cela se manifeste notamment par le
déploiement de capacités nucléaires et conventionnelles dites de « théâtre » à proxi-
mité des territoires alliés51. L’ICN est donc une option pour les deux compétiteurs
stratégiques de Washington qui vise un double objectif : dissuader une intervention
américaine et amener les États régionaux à ne plus compter sur ces garanties de
sécurité pour, in fine, les conduire à négocier bilatéralement, sans la présence des
États-Unis. En somme, l’ICN pourrait permettre de remettre en cause la posture de
dissuasion élargie américaine, tant du point de vue du protecteur que des protégés.

Le débat actuel aux États-Unis


L’intégration de la planification conventionnelle et nucléaire pose deux problèmes
essentiels et suscite ainsi des débats importants aux États-Unis52.
Premièrement, il existe un risque de brouiller les lignes de démarcation entre
les forces conventionnelles et nucléaires en raison de leur enchevêtrement (réel ou
perçu). L’intégration des systèmes de commandement et de contrôle (C2) conven-
tionnels et nucléaires mérite une attention particulière car elle porte le risque d’un
enchevêtrement de ces C2. Cela pourrait se produire en raison de l’ambiguïté de
la plate-forme ou en combinant des systèmes conventionnels et nucléaires dans un
commandement contrôlant plusieurs forces. Ce lien entre conventionnel et nucléaire
est encore compliqué par les capacités d’autres milieux conflictuels – tels que l’es-
pace et le cyberespace. Elles introduisent de nouvelles dimensions dans la guerre
en permettant une surveillance avancée, une perturbation des communications et
un ciblage précis qui doivent être pris en compte dans la planification militaire tra-
ditionnelle. Le débat sur le sujet a été lancé à la fin des années 2010 par un article
majeur de James Acton, qui pointait ce risque d’enchevêtrement comme étant po-
tentiellement escalatoire53. Depuis, le débat s’est principalement porté sur ce même
risque mais appliqué aux systèmes chinois.
Deuxièmement, la convergence des opérations conventionnelles et nucléaires
peut influer sur le risque d’escalade nucléaire et sur la volonté de l’adversaire de

51. J. Anderson, J. R. McCue, op. cit., p. 36.


52. R. Peters, J. Anderson, H. Menke, « Deterrence in the 21st Century: Integrating Nuclear and Con-
ventional Forces », Strategic Studies Quarterly, 12/4, 2018, pp. 15-43.
53. J. M. Acton, « Escalation through Entanglement: How the Vulnerability of Command-and-Control
Systems Raises the Risks of an Inadvertent Nuclear War », International Security, 43/1, 2018, pp. 56-99.

295
Forces conventionnelles et nucléaires dans le débat stratégique américain

recourir à l’arme nucléaire. Un problème classique des stratégies de coercition est


qu’il est difficile de signaler simultanément à l’adversaire sa détermination et sa
retenue. D’une part, les États-Unis et leurs alliés doivent signaler leur volonté de
répondre rapidement à l’utilisation d’armes nucléaires. D’autre part, ils doivent éga-
lement montrer qu’ils sont prêts à faire preuve de retenue si l’adversaire n’aggrave
pas la situation en recourant à l’arme nucléaire. La difficulté à calibrer ces signaux
et ces attitudes peut conduire à des « dilemmes de sécurité » : l’ICN peut affecter les
postures de sécurité des adversaires et conduire à un renforcement de leurs systèmes
d’armes et au développement de stratégies plus agressives.
En revanche, l’intégration peut renforcer la posture globale de dissuasion, gérer
la dynamique d’escalade en cas de crise et influencer la perception de l’adversaire
quant à la possibilité d’atteindre ses objectifs par un recours limité à l’arme nu-
cléaire. Elle pourrait contribuer à signaler et convaincre les adversaires qu’ils ne
peuvent pas recourir à l’escalade pour se dépêtrer d’une agression conventionnelle
ratée contre les États-Unis ou leurs alliés.
En ce sens, le renforcement de cette posture globale de dissuasion vise au même
titre les alliés. L’ICN témoignerait en effet de la volonté d’une intégration, relative, des
forces conventionnelles et nucléaires américaines avec ses alliés afin de crédibiliser la
posture de dissuasion élargie. À l’instar des accords de « partage nucléaire » durant la
Guerre froide et du stationnement d’armes nucléaires sur le sol de territoires alliés, le
nouveau contexte stratégique et les exigences sécuritaires des alliés qui en découlent
peuvent amener les États-Unis à davantage développer l’ICN dans le cadre de leurs
alliances. S’il existe désormais un consensus sur le fait que les armes nucléaires ne
se partagent pas, les signaux de dissuasion et de réassurance ou la capacité de mise
en œuvre des forces peuvent être renforcés par une intégration des alliés au travers de
divers mécanismes : coordination, partage des informations, consultation, planification
et exercices54. Au final, l’ICN américaine sur l’ensemble de son spectre capacitaire
pourrait avoir pour effet de consolider le rôle et les capacités conventionnelles des
alliés dans le cadre de leur posture de dissuasion globale et élargie.
En outre, les investissements dans l’ICN peuvent contribuer à améliorer la rési-
lience des forces conventionnelles en cas d’attaques nucléaires grâce à la dispersion
des bases opérationnelles (un élément fondamental de la dissuasion nucléaire), le
maintien de la capacité opérationnelle dans un environnement contaminé et le dur-
cissement des systèmes C3 afin qu’ils soient suffisamment agiles, résilients et do-
tés en personnel. La NPR identifie d’ailleurs les forces conventionnelles résilientes
comme une clé de voûte de sa dissuasion intégrée. Elle précise que « la force interar-
mées doit être capable de survivre, de maintenir sa cohésion et de continuer à opérer
face à des attaques nucléaires limitées. Cette forme de résilience envoie un message
de dissuasion distinct à l’adversaire, à savoir qu’une escalade nucléaire limitée ne
rendra pas les forces des États-Unis, des alliés et des partenaires incapables d’at-
teindre leurs objectifs de guerre. »55
54. B. Y. Jo, « Conventional-Nuclear Integration (CNI) as Alliance Practice for Extended Deterrence
and Assurance », Journal of Peace and Unification, 14/1, 2024, pp. 113-130.
55. « Nuclear Posture Review Report », art. cit., p. 10.
296
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux

Si les forces conventionnelles sont résilientes, les frappes nucléaires limitées


de l’adversaire n’auront pas d’avantage militaire décisif. Par exemple, l’OTAN a
convenu d’une nouvelle politique de défense CBRN56 lors du sommet de Madrid en
2022 tandis que le Japon a annoncé de nouveaux investissements dans la résilience
de ses installations de défense afin de garantir les opérations en temps de guerre.
Enfin, si la résilience conventionnelle est assurée, l’ICN peut donner aux déci-
deurs plus de flexibilité et réduire les perspectives d’une guerre nucléaire limitée.
Cette souplesse de réaction permet aux dirigeants de disposer de plusieurs options
en cas d’attaque nucléaire ou CBRN au lieu d’ordonner une contre-attaque nucléaire
massive. En particulier après une éventuelle frappe nucléaire sur des structures NC3
ou des forces nucléaires, l’intégration du commandement et des forces convention-
nelles et nucléaires peut accroître les capacités de réaction, en offrant des options de
réponse plus souples et plus proportionnelles.
Comme on le voit, ces débats font évidemment écho à ceux de la Guerre froide
avec l’adoption d’une « riposte graduée » et au besoin de calibrer les réponses. Ils
se déroulent néanmoins dans un environnement stratégique (multipolarité nucléaire)
et technologique complètement renouvelé. Pour les États-Unis, l’enjeu fondamental
reste de ne pas limiter leur doctrine nucléaire à un choix entre le suicide et la capi-
tulation afin de conserver la maîtrise de l’escalade et de crédibiliser leur posture de
dissuasion élargie.

Conclusion
Cet article nous a permis de dresser un aperçu de la réflexion stratégique amé-
ricaine relative à l’articulation entre moyens conventionnels et nucléaires, de la
Guerre froide jusqu’au concept d’ICN. Nous avons pu étudier comment ces deux
dimensions s’accompagnent dans l’objectif d’éviter la destruction mutuelle d’une
part et l’impasse politico-stratégique d’autre part. Nous avons présenté, d’une ma-
nière relativement synthétique, les évolutions doctrinales américaines au cours de
la Guerre froide. Les différentes stratégies adoptées intègrent au fur et à mesure des
progrès technologiques une dimension conventionnelle plus affirmée. Les éléments
développés soulignent la volonté de ne pas s’enfermer dans une structure MAD trop
rigide par une gestion de l’escalade à plusieurs niveaux, du conventionnel au nu-
cléaire stratégique.
Cette vision de l’escalade amène donc au premier plan l’articulation convention-
nel – nucléaire ainsi que les logiques de « bataille » puis de « victoire » nucléaire
(à l’image de la division pentomique). De plus, les engagements et responsabilités
externes de Washington, notamment la posture de dissuasion élargie, incitaient for-
tement à l’intégration des volets conventionnel et nucléaire afin de disposer d’une
flexibilité significative pour s’adapter à la menace envers les alliés.

56. Voir OTAN, « Politique de défense CBRN (chimique, biologique, radiologique et nucléaire) de
l’OTAN », Documents officiels, 14/06/2022.

297
Forces conventionnelles et nucléaires dans le débat stratégique américain

Si, à l’issue de la Guerre froide, le rôle des armes nucléaires a connu une centra-
lité moindre au sein de la politique étrangère américaine, l’articulation convention-
nel – nucléaire n’a pas pour autant été totalement délaissée. Le contexte stratégique
contemporain semble contraindre les États-Unis à renouveler leur réflexion en la
matière. Ainsi, l’ICN se présente comme un nouveau concept stratégique stimulant
une nouvelle vague de débats. Elle s’inscrit dans la continuité des discussions au
sujet de l’articulation entre les deux domaines et cherche à répondre à l’émergence
et aux exigences d’un « two-peer challenge ».
Ainsi, la question des relations entre forces conventionnelles et nucléaires aux
États-Unis a évolué au fil du temps en fonction de la situation internationale, de l’état
de la doctrine et des technologies. La place relative des forces conventionnelles dans
la politique nucléaire américaine représente à la fois une tentative de flexibiliser et
de diversifier les réponses possibles face à une agression tout en respectant les en-
gagements de dissuasion élargie. C’est aussi un effort pour rendre crédible ce que le
président Barack Obama avait qualifié de logique « démente » : pour convaincre un
adversaire qu’ils utiliseront leur arsenal nucléaire en cas de besoin (dissuasion), les
États-Unis doivent convaincre les alliés et partenaires (mais également eux-mêmes)
qu’ils continueront à se battre y compris après que l’adversaire ait éventuellement
riposté et jusqu’à ce que l’un des belligérants abandonne. L’objectif est de penser un
conflit et une supériorité conventionnels et nucléaires à tous les niveaux pour rassu-
rer les alliés et dissuader l’adversaire d’un tel affrontement.

298
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux

Quels missiles pour les forces nucléaires


aéroportées ?

Stéphane Delory

Stéphane Delory est maître de recherche à la Fondation pour la Recherche Stra-


tégique. Il travaille sur les questions de défense antimissile, frappe dans la profon-
deur et prolifération balistique.

Depuis plusieurs années déjà, la question des forces nucléaires aéroportées est
relancée par le développement des armes hypersoniques1. En raison de leur portée,
de leur vitesse mais aussi de certaines de leurs spécificités, ce type de missiles ouvre
de nouveaux champs opérationnels, dont certains concernent l’arme aérienne.
Il est vrai qu’en matière nucléaire, les caractéristiques des équipements ont
longtemps été des facteurs clefs dans la définition et l’évolution des concepts
d’emploi. La puissance de l’arme et la qualité du système de mise à feu, qui permet
de produire l’explosion à une altitude optimisant les effets souhaités, ont ainsi été
considérées comme des paramètres essentiels. La précision du missile l’est égale-
ment : plus une cible est durcie, plus la précision du système d’armes – c’est-à-dire
la corrélation entre la précision du missile et la précision du système de mise à feu
– doit être élevée2.

1. Les armes hypersoniques sont définies comme des engins volant dans l’atmosphère (moins de 100
km d’altitude) à des vitesses supérieures à 1,5 km/s (Mach 5) et capables de manœuvrer. Elles peuvent
prendre la forme de planeurs mis à poste par un lanceur spatial ou un missile balistique dans l’espace
proche. Le planeur est un engin séparable du corps du lanceur réentrant dans l’atmosphère et planant
jusqu’à son objectif.
Les missiles propulsés sont généralement appelés « missiles de croisière hypersoniques ». Ils sont
équipés d’un super-statoréacteur qui propulse l’engin pendant plusieurs minutes. Le super-statoréacteur
utilisant l’air comme comburant, la mise à poste se fait dans l’atmosphère par un booster qui assure la
mise en vitesse (jusqu’à environ 1,2 km/s) et, parfois en conjonction avec une plate-forme aérienne, la
mise en altitude (20 à 30 km, suivant les performances du super-statoréacteur).
Ajoutons que les missiles aérobalistiques air sol (type Kinjal) ont des performances proches et sont
classés comme des armes hypersoniques. Pour leur part, les missiles quasi-balistiques surface-surface,
monocorps, ont des performances inférieures mais disposent d’une capacité de manœuvre en atmos-
phère à des vitesses élevées, largement hypersoniques en début de trajectoire.
2. Dans le même temps, l’imprécision du système d’armes peut être compensée par la puissance de l’en-
gin nucléaire. Cela a néanmoins une incidence sur sa masse et ses dimensions et, en conséquence, sur le

299
Quels missiles pour les forces nucléaires aéroportées ?

Par ailleurs, selon la nature des objectifs ciblés – systèmes d’armes déployés en
surface, en silo, centre de commandement et de contrôle (C2) tactique ou stratégique
(donc hautement durci) –, et des caractéristiques des systèmes d’armes employés, tel
type d’armement sera préféré à tel autre. De même, selon les limitations concernant
l’ensemble des systèmes d’armes disponibles (précision, portée, capacité de péné-
tration des défenses de la plateforme, stocks de systèmes déployés et opérationnels,
disponibilité, réactivité), certaines options de frappe pourront être retenues ou écar-
tées. Ces aspects participent directement à l’élaboration de la doctrine d’emploi et
à la définition des objectifs militaires ou politiques associés à la stratégie nucléaire.
Les missiles balistiques intercontinentaux (ICBM3) ont longtemps souffert d’une
moindre précision, essentiellement liée au vecteur. Leur écart circulaire probable
(ECP4) a longtemps oscillé entre 300/500 mètres et un kilomètre. Les missiles
de croisière ont permis de le réduire à une centaine de mètres environ. En ce qui
concerne les bombes à gravité larguées à haute altitude, leur ECP est longtemps resté
élevé, la grande capacité d’emport des bombardiers stratégiques facilitant l’utilisa-
tion d’armes de très forte puissance.
La modernisation des systèmes de visée et de largage associée à l’adaptation des
altitudes et des trajectoires ont conduit à un fort accroissement de la précision – as-
pect bien documenté pour les bombes portées par l’aviation tactique5. L’importance
des caractéristiques individuelles des équipements ne semble donc plus aussi évidente
aujourd’hui. La modernisation des vecteurs et des engins nucléaires (précision, minia-
turisation) offre, dans une certaine mesure, une interchangeabilité entre les systèmes
d’armes qui peut conduire à éliminer des composantes jugées redondantes.
Les composantes aéroportées sont évidemment concernées par ces évolutions.
Elles ont représenté un élément fondamental lors de la constitution initiale des forces
nucléaires de la majorité des puissances dotées – que le développement du missile n’a
que très partiellement remis en cause. Cette pérennité s’explique par les limites tech-
niques des premiers missiles (imprécis et peu nombreux) mais aussi par l’évolution
des stratégies nucléaires qui, pour certaines d’entre elles, continuent à s’appuyer sur
l’arme aérienne. Ainsi, en dépit de la précision croissante des missiles balistiques, la
composante aéroportée a conservé un rôle spécifique car plus flexible et surtout plus à
même de générer des effets discriminés. L’avènement des systèmes hyper-véloces, loin
de la condamner, pourrait lui redonner une certaine centralité, le vecteur aérien étant
particulièrement adapté à certaines technologies hypersoniques. Les enjeux liés à la
maitrise de ces armements et la manière de s’en prémunir seront finalement évoqués.

type de vecteur (missile, bombe à gravité associée à une plateforme aérienne) qui peut lui être associé.
3. ICBM : Intercontinental Ballistic Missile – d’une portée supérieure à 5 500 kilomètres.
4. L’écart circulaire probable est défini comme la probabilité qu’un engin détonne à une distance don-
née de la cible. Les Occidentaux définissent cette probabilité à 50 %. Ainsi, un missile dont l’ECP est
de 200 mètres aura 50 % de chance de tomber dans un rayon inférieur à 200 mètres à sa cible.
5. Voir par exemple Advisory Group for Aerospace Research & Development (AGARD), « Weapon
Delivery Analysis and Ballistic Flight Testing », AGARD Flight Test Techniques Series, vol. 10, AG-
300, NATO, 07/1992, 172 p.

300
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux

Les premières armes : bombes à gravité et missiles aéroportés

Les approches américaines et soviétiques du nucléaire aéroportée pendant la


Guerre froide
D’un point de vue historique, la première composante nucléaire opérationnelle
est formée à partir des vecteurs aéroportés. Le développement d’une aviation spécia-
lisée dans le bombardement nucléaire a longtemps représenté le « ticket d’entrée » le
plus accessible pour disposer d’un arsenal opérationnel.
Dès les bombardements sur Hiroshima et Nagasaki en août 1945, cette compo-
sante équipée de bombes à gravité possède une vocation stratégique. Mais, dans les
années 1950, une dimension tactico-opérative vient s’ajouter. Elle correspond à la
volonté de frapper sur le champ de bataille et dans sa profondeur afin d’assurer la
destruction des unités conventionnelles. Les armes ici utilisées – définies comme
des armes tactiques – peuvent être relativement puissantes (de plusieurs centaines de
kilotonnes pour les premières versions) ou de faible puissance (quelques dizaines de
kilotonnes, voire moins sur les versions récentes).
L’arme aérienne offre une grande flexibilité en la matière. Si certains bombar-
diers tactiques sont développés dans l’optique de pouvoir remplir une mission nu-
cléaire (comme le F-105 Thunderchief ou le F-111 Aardvark), la majorité d’entre
eux conservent une capacité conventionnelle. Certains avions de chasse aérienne
peuvent même remplir cette mission, comme le F-104 Starfighter, conçu à l’origine
comme un pur intercepteur, mais dont le système d’armes est aussi décliné dans une
version optimisée pour l’attaque nucléaire.
Rapidement, la plateforme aérienne est concurrencée par le missile balistique sol-
sol. Ce dernier s’impose d’abord comme le moyen de frappes privilégié sur les dis-
tances « intermédiaires » (entre 3 000 et 5 500 kilomètres) puis, dès la fin des années
1950, sur les portées « intercontinentales » (au-delà de 5 500 kilomètres). Bien qu’il
soit peu précis et onéreux, le missile balistique offre l’avantage de la réactivité6 et de
la pénétration. En outre, à partir du début des années 1960, survoler un pays ennemi
devient un problème majeur pour l’arme aérienne avec le développement des SA-2
Guideline (S-75) puis des SA-5 Gammon (S-200). Néanmoins, malgré la montée
en gamme rapide des arsenaux balistiques et la modernisation des défenses sol-air,
la composante nucléaire aérienne est maintenue chez les puissances confirmées ou
émergentes tout en assurant des fonctionnalités diverses.
Bien que leurs arsenaux soient à peu près similaires, les composantes aériennes
américaines et soviétiques ont pourtant tenu un rôle nucléaire différent. Celle de
l’US Air Force (USAF) occupe une position dominante dans l’outil de dissuasion

6. Initialement, la réactivité est faible. Les premiers systèmes (de type Atlas, par exemple) étaient pro-
pulsés par des mélanges oxygène liquide (LOX) / kérosène et nécessitaient un chargement en carburant
juste avant le tir. Puis, l’arrivée des ergols stockables (apparus avec les missiles Titan) et des propergols
(apparus avec le Minuteman I) au début des années 1960 a permis le stationnement en silo et une réac-
tivité quasi immédiate.

301
Quels missiles pour les forces nucléaires aéroportées ?

étasunien jusque dans les années 19607 avant de se réorienter vers des missions plus
spécifiques. Pour sa part, l’aviation soviétique – puis russe – endosse une fonction
essentiellement tactique : le volume de ses moyens stratégiques reste faible et est
principalement dévolu à des missions complémentaires de frappes de suivi8.
Cette différence s’explique avant tout par le rôle essentiel que tiennent l’USAF
et son Strategic Air Command (SAC) dans la planification américaine des années
1950-1960. Le SAC impose une logique de frappes fondée sur la destruction d’un
nombre considérable d’objectifs que les systèmes balistiques ne peuvent couvrir à
eux seuls. Cette approche conduit à élaborer une composante aérienne puissante et
susceptible d’engager un large panel de cibles militaires ou économiques afin de
détruire les forces nucléaires de l’adversaire tout comme sa capacité de remontée en
puissance économique et militaire. À l’inverse, l’URSS dispose au même moment
d’un stock d’armes relativement bas. Elle accorde en effet sa priorité aux systèmes
balistiques et manifeste un relatif désintérêt pour la consolidation d’une composante
aérienne jugée sensiblement moins efficace.
À partir des années 1970, une nouvelle inflexion doctrine éclot. La stratégie
nucléaire américaine s’oriente progressivement vers des options de frappes straté-
giques limitées en contre-force. Leur objectif est double : atténuer le risque d’esca-
lade par une frappe limitée sur des objectifs critiques et éroder la capacité militaire
adverse – tant sur le plan conventionnel que nucléaire (voir infra). La capacité de
frappe massive est évidemment conservée, continuant de mobiliser l’ensemble de la
composante nucléaire.
Les systèmes aéroportés apportent ici une flexibilité que les autres systèmes
n’offrent pas encore (meilleure calibration des effets, facilités de ciblage), notam-
ment contre des cibles peu protégées par les défenses ou pour les frappes de suivi,
ce qui contribue à les pérenniser jusque dans les années 1990. Par ailleurs, jusqu’à la
fin des années 1970, le traitement des cibles fortement durcies par le seul emploi des
ICBM de type Minuteman I et II reste problématique : le missile n’est pas assez pré-
cis et l’arme peu adaptée. L’annihilation complète du C2 stratégique adverse repose
donc sur la capacité des plateformes aéroportées à les engager.
A contrario, sur l’ensemble de la Guerre froide, la stratégie nucléaire soviétique
est dominée par une logique de frappes stratégiques massives et peu discriminées.
Ce choix renforce la place essentielle accordée aux moyens balistiques. À cet égard,
les Soviétiques exploitent intelligemment les spécifications de l’accord SALT I9 pour
développer des ICBM lourds couplés à des armes de très forte puissance. Dans ce
cadre, l’acceptation rapide par l’URSS de limiter les performances du Tu-22M, suite
à un débat américain intense sur la portée intercontinentale du bombardier dans les

7. Pour mémoire, la composante balistique surface-surface est également sous le contrôle de l’US Air Force.
8. C’est-à-dire les frappes visant à achever la destruction du potentiel nucléaire, industriel ou démogra-
phique de l’adversaire après l’emploi des systèmes balistiques.
9. Strategic Arms Limitation Talks : signé le 26 mai 1972 puis entré en vigueur le 3 octobre suivant, il s’agit
d’un accord de contrôle et de limitation des armements stratégiques contracté entre Washington et Moscou.

302
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux

années 1970, illustre ce désintérêt relatif de Moscou pour le développement d’une


capacité aérienne stratégique robuste10. Une décennie auparavant, les dirigeants
­soviétiques avaient déjà délaissé la mission de frappes stratégiques dévolue au
Sukhoï T-4 (équivalent du XB-70 Valkyrie) et à son missile lourd Kh-45. Finalement,
la composante nucléaire aéroportée soviétique s’établira autour d’un nombre res-
treint de Tu-95 Bear puis, à partir des années 1980, de Tu-160 Blackjack.
Moscou manifeste un intérêt plus prononcé pour sa composante aéronavale nu-
cléaire, notamment après l’échec de la tentative de développement du missile ba-
listique antinavire R-27K durant les années 196011. Dès la décennie suivante, cette
composante s’articule autour du couple Tu-22M Backfire/Kh-22 qui doit interdire
l’approche du territoire soviétique par les flottes américaines. L’aéronavale sovié-
tique – basée à terre – joue donc un rôle très différent de celui de l’US Navy. Cette
dernière ne fixera d’ailleurs jamais de véritable mission nucléaire à ses plateformes
dédiées (A-3 Skywarrior, A-5 Vigilante), puis à ses unités de chasse embarquées. Elle
finira même par l’abandonner au début des années 1990.

Armements et doctrines stratégiques américaine et soviétique


Comme pour leurs doctrines respectives, des différences fondamentales appa-
raissent dans les logiques de développement des systèmes d’armes utilisés par les
composantes aériennes anglo-saxonnes et soviétiques. Les États-Unis et le Royaume-
Uni sont ainsi les pionniers du développement de missiles air-sol nucléaires à
vocation stratégique avec les programmes Skybolt (AGM-48) et Blue Steel, destinés
respectivement aux B-52 Stratofortress et aux Avro Vulcan. Cependant, ces projets
sont rapidement abandonnés au profit de systèmes balistiques classiques. Outre cer-
taines causes techniques qui expliquent l’abandon du Skybolt et le rôle mineur joué
par le Blue Steel12, une réflexion particulière émerge aux États-Unis quant au rôle à
attribuer au missile nucléaire.
De fait, en dépit du développement et de la mise en service du Hound Dog (AGM-
28) puis de l’AGM-69 (ou Short Range Attack Missile – SRAM), les frappes de
cibles stratégiques restent assurées de la fin des années 1950 à la fin des années 1960
par les bombes à gravité13. Dans ce cadre, les missiles air-sol à capacité nucléaire
sont essentiellement utilisés pour éliminer les défenses antiaériennes afin de faciliter
la pénétration des bombardiers. Ces derniers sont conçus pour échapper aux missiles
sol-air adverses. Ils peuvent exploiter la haute altitude (B-47 et B-52), leur vitesse
(B-58, XB-70, B-1A), puis la basse altitude (B-52H, B-1B) et enfin leur furtivité (B-2
puis aujourd’hui B-21). La modernisation des défenses aériennes, qui impose de

10. Cette décision fut d’autant plus facile que les cadres soviétiques envisageaient d’abord l’emploi du
Backfire dans un rôle antinavire.
11. Dénomination OTAN : SS-N-6 « Serb ».
12. Londres renoncera aux frappes aériennes stratégiques dans les années 1970.
13. On peut citer, au niveau des bombes stratégiques, la B41, d’une puissance supérieure à 20 méga-
tonnes (Mt), la B53 (9 Mt) ou encore la B83 (1,2 Mt). Les objectifs secondaires pouvaient être traités
par des bombes moins puissantes telles que les B61 (quelques centaines de kilotonnes).

303
Quels missiles pour les forces nucléaires aéroportées ?

faire évoluer les stratégies de pénétration, conduit au développement de moyens


stand-off pour les plateformes ayant perdu leur capacité de pénétration, sans pour
autant entraîner la disparition des missions de bombardement par armes à gravité.
La différenciation des missions attribuées aux missiles et aux armes à gravité s’ex-
plique alors par les caractéristiques de ces armements. Les armes nucléaires de très
forte puissance sont généralement trop lourdes et volumineuses pour être emportées
par un missile air-sol classique. Ces derniers, encore lourds, limitent drastiquement la
capacité de frappe des bombardiers (nombre de systèmes d’armes par avion réduit,
emport sur pylônes extérieurs affectant la portée de la plateforme, etc.). En outre, les
missiles manquent encore de précision. Combinés ensemble, ces facteurs limitent leur
capacité à détruire des cibles fortement durcies ou à produire un effet massif contre les
zones d’intérêts moins durcies – ce que permettent les bombes à gravité.
L’AGM-69 représente à ce titre une première étape importante. Développé dans
les années 1960, ce missile à propulsion solide permet de combiner une vitesse très
élevée (Mach 2 à Mach 3) avec un encombrement et une masse réduits14. Ces carac-
téristiques optimisent son emport sur les bombardiers lourds. De portée relativement
faible (200 kilomètres environ selon les configurations de vol), le SRAM est destiné
à la neutralisation des défenses antiaériennes – comme le Hound Dog avant lui. Le
développement de lanceurs rotatifs pour les B-1B (18 armes de ce type en soute)
ou son emport sur FB-111A laissent supposer que ce missile avait probablement
d’autres missions sur le théâtre dont on ne connaît pas les cibles.
L’approche soviétique est encore une fois différente. Si les bombardiers straté-
giques sont capables de larguer des bombes à gravité, la composante aéronavale
est assez rapidement équipée d’une vaste gamme de missiles destinée à engager les
flottes américaines à distance de sécurité. C’est, par exemple, le cas du Kh-22 (AS-4
« Kitchen ») qui possède une capacité nucléaire. Les choix technologiques retenus
dans la conception de ce missile sont à cet égard intéressants.
À l’instar des Américains, mais de manière plus prononcée, Moscou est confronté
à des problématiques de masse/volume pour ses missiles et accuse un retard considé-
rable dans les domaines de la propulsion solide. Les Russes doivent donc se conten-
ter de systèmes à propulsion liquide – plus lourds et volumineux – à l’image du Kh-
22. La propulsion du Kitchen lui confère néanmoins une forte vélocité qui peut aller
jusqu’à environ Mach 4 en phase terminale.
Pour les opérations navales, il est emporté sous les ailes du bombardier super-
sonique Tu-22M. La pénétration des défenses ennemies se fait donc grâce à une
« double vitesse » : celle de la plateforme qui réduit le temps de réaction de l’adver-
saire et celle du missile tiré à distance de sécurité. Si les Backfire ont été déployés
au profit de l’aviation stratégique, le Kh-22 n’y sera que peu apprécié en raison,
notamment, de sa mise en œuvre complexe.

14. Moins de 5 mètres de long pour une tonne, à comparer avec les 13 mètres et 4,5 tonnes du Hound Dog.

304
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux

Une paire de Kh-22 sous les ailes d’un Tu-22M3M. Développés dans les années 1960, les Kitchen sont
aujourd’hui utilisés par l’ALRA en Ukraine.
Source : T. Cooper, « Russian Tu-22M-3 Bombers are hitting Ukraine with Kh-22 (AS-4 Kitchen) »,
The Aviation Geek Club, 12/06/2022.

Avec la mise en service du Kh-15 (AS-16 « Kickback ») dans les années 1970,
les Soviétiques disposent d’un système à propulsion solide dont les performances se
rapprochent du SRAM. Couplé aux bombardiers lourds Tu-95 puis Tu-160 pour des
missions intercontinentales, sa courte portée le destine probablement à l’élimination
des systèmes antiaériens. À l’inverse, pour les opérations sur le théâtre européen, le
Kh-15 et les Tu-22M (puis le Tu-160) peuvent conduire des frappes stratégiques sur
de très courts préavis tout en optimisant leur capacité de pénétration. Même si cette
menace a perdu aujourd’hui de sa substance, le couplage entre Backfire et Kickback
a contribué – aux côtés des RDS-10 Pionnier (SS-20) – à renforcer le sentiment de
vulnérabilité des Européens face à une frappe de décapitation soviétique, notamment
leurs de la crise des Euromissiles (1977-1987).

Vers les turboréacteurs à double flux et missiles de croisière

Les missiles de croisière à la fin de la Guerre froide


Au tournant des années 1970, la maîtrise des turbopropulseurs à double flux sus-
cite une évolution importante. Elle permet le développement des missiles de croi-
sière subsoniques de longue portée – AGM-86 pour les Américains, Kh-55 (AS-15
« Kent ») chez les Soviétiques – qui laisse envisager le tir à distance de sécurité, y
compris contre des objectifs stratégiques. Cette technologie conduit à prolonger la

305
Quels missiles pour les forces nucléaires aéroportées ?

durée de vie des bombardiers dépassés par la modernisation des défenses antiaé-
riennes (B-52, Tu-95).
Conçus pour être relativement furtifs (vol à basse altitude et surface équivalente
radar réduite), la masse et le dimensionnement de ces missiles de croisière rendent
possible leur emport en nombre par des bombardiers. Ces bombardiers voient donc
leur rôle renforcé dans les frappes de suivi et, en théorie, dans la frappe en second.
La modernisation des systèmes de navigation (TERCOM et DSMAC15) entraîne une
autre avancée fondamentale : elle assure une précision élevée des munitions (50 à
100 mètres d’ECP), de sorte que la puissance de l’arme peut être abaissée tout en
obtenant le même effet.
Le développement des missiles de croisière aurait pu signifier la disparition de
la bombe à gravité et, du côté américain, une transformation des missions assurées
par les bombardiers pénétrants. Il n’en est rien. Le lancement du programme B-2
dans les années 1970 illustre l’attachement du Pentagone pour cet armement et son
profil de mission. Les États-Unis restent l’un des rares pays qui peut développer un
système d’armes spécifique pour mettre en œuvre une stratégie particulière. C’est le
cas du B-2 mais aussi des développements des missiles mer-sol (Trident II D5) et des
armes nucléaires associées (tête W88, notamment).

L’impact de la stratégie sur la définition des systèmes


Contrairement à l’URSS, les nécessités de la dissuasion élargie et le déficit des
forces conventionnelles de l’OTAN contraignent les États-Unis à envisager des opé-
rations de frappes stratégiques contre leur adversaire – y compris dans une logique
d’emploi en premier. La formulation des « options nucléaires limitées » (Limited
Nuclear Options – LNO) au début des années 1970 a pour objet de concevoir des
frappes stratégiques limitées pour forcer Moscou à cesser ses opérations militaires.
L’esprit des LNO se voit confirmé dans la Directive Présidentielle 59 (PD-59)
de juillet 1980 et les décisions suivantes. La logique de limitation des dommages
(contre-force), voire même de destruction « ciblée » d’infrastructures économiques
(autrement dit, minimisant les dommages collatéraux) s’impose. La PD-59 modifie
d’ailleurs la typologie des cibles en y ajoutant les centres décisionnels, politiques ou
militaires, susceptibles d’être détruits par une frappe limitée. Les besoins en termes
de flexibilité et de précision pour traiter ces cibles spécifiques sont bien sûr accrus,
justifiant le développement d’une nouvelle génération d’avions, aptes à pénétrer les
défenses et à frapper ces objectifs par la combinaison d’armes puissantes et raison-
nablement précises.
Cette capacité particulière représente un élément de la doctrine de frappe suffi-
samment importante pour que le programme B-2 soit maintenu par l’administration
Reagan alors que le déploiement des MX (les futurs Peacekeeper) et des Trident II
D5 doit offrir à très brève échéance l’opportunité de traiter une majorité d’objectifs

15. TERCOM : Terrain Contour Matching, « correspondance de relief du terrain ». DSMAC : Digital
Scene-Mapping Area Correlator, « corrélateur de zones de cartographie numérique ».

306
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux

avec un niveau de précision élevé. L’intérêt du Spirit est également renforcé par le
développement d’ICBM mobiles chez les adversaires potentiels. Leur destruction
est d’abord envisagée via des tirs de barrage16, mais ces derniers sont incompatibles
avec l’esprit des LNO. Dès lors, le bombardier pénétrant se voit confier une nouvelle
mission où ses capteurs ISR (Intelligence, Surveillance, Reconnaissance) permettent
de localiser les cibles mobiles, le profil de vol à haute altitude du B-2 optimisant cette
fonction de reconnaissance et d’identification.

Les évolutions technologiques depuis la fin de la Guerre froide

La banalisation du missile de croisière subsonique


La fin de la Guerre froide et l’effondrement du potentiel nucléaire russe entraînent
des évolutions considérables. Du fait de sa meilleure flexibilité et de son coût raison-
nable, le missile de croisière subsonique occulte progressivement le développement
des missiles à haute vélocité, y compris en Russie. Sa capacité de pénétration élevée
est d’ailleurs garantie par l’emploi systématique de technologies furtives et, d’une ma-
nière générale, par l’insuffisance des moyens de détection dans les basses altitudes.
De la fin des années 1980 à nos jours, les États-Unis développent deux générations
de missiles de croisière : l’AGM-129 et l’AGM-181. Dans le même temps, ils re-
noncent aux systèmes à haute vélocité comme le SRAM (une version évoluée est
même abandonnée dans les années 1990). L’emploi de ces armes à très haute vitesse
n’est alors envisagé que dans la perspective d’une destruction des architectures A2/
AD (Anti-Access/Access Denied). Plusieurs systèmes sont étudiés à cet effet, sans
donner de résultat tangibles.

16. Ces tirs doivent créer une zone de surpression par détonations multiples au-dessus d’une zone
géographique où les lanceurs sont susceptibles d’être déployés.

307
Quels missiles pour les forces nucléaires aéroportées ?

Plusieurs AGM-129 sous les ailes d’un B-52. Développés au début des années 1980, les premiers
exemplaires arrivent dans les forces en 1987. Un Stratofortress peut emporter jusqu’à 12 exemplaires.
Source : « AGM-128 Advanced Cruise Missile [ACM] », Nuke.

Une B-52H avec des AGM-181 LRSO (Long-Range Stand Off).


Source : « Le missile de croisière AGM-181 LRSO est en cours de test », Top War, 05/10/2023.

308
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux

Pour sa part, la Russie conserve un intérêt théorique pour les systèmes hautement
et hyper véloces17. Mais, faute de budgets, elle est contrainte de moderniser sa com-
posante aérienne avec le développement du missile subsonique Kh-101, plus furtif
que le Kh-55 et d’une portée considérablement allongée.
L’apogée du missile de croisière subsonique peut s’expliquer par ses avantages
technologiques évidents et ses coûts relativement modérés alors que la menace so-
viétique disparaît. En outre, la précision des missiles balistiques – notamment ceux
lancés depuis des sous-marins – entraîne une perte d’intérêt pour les systèmes su-
personiques. Ce constat renforce l’intérêt croissant des forces aériennes pour les
missiles de croisière subsonique. La réduction des arsenaux donne d’ailleurs aux
composantes océaniques et terrestres un rôle prépondérant.
Les aspects politiques de la dissuasion tendent également à prendre le dessus sur
les besoins opérationnels, de plus en plus négligés du fait de l’abaissement du niveau
de tension entre les puissances nucléaires classiques. Ce contexte entraîne une ratio-
nalisation des moyens mis à disposition pour la mission de dissuasion. Le déclin de la
composante stratégique aéroportée américaine dans les années 1990-2000 s’explique
ainsi par la disparition d’une partie de ses missions, par le poids croissant des missions
conventionnelles et par le désintérêt du pouvoir politique et de certains responsables
militaires pour les opérations nucléaires. Au tournant des années 2000, un long débat
secoue d’ailleurs le Pentagone quant au rôle du prochain bombardier stratégique – le
futur B-21 Raider – initialement pensé comme une plateforme non nucléaire.
Le phénomène est encore plus marqué au Royaume-Uni. En décidant de faire
reposer ses capacités nucléaires sur le seul couple SNLE/SLBM18 et d’abandonner la
composante aérienne tactique, Londres renonce à une certaine forme de flexibilité.
Ce choix politique et budgétaire se justifie notamment par l’intégration étroite des
composantes de dissuasion britannique et américaine qui donne au Royaume-Uni
une plus grande marge de manœuvre capacitaire pour définir le partage des outils
de dissuasion. Le débat ouvert dans les années 2000 sur le futur SNLE de la classe
Dreadnought en offre une illustration. L’abandon du Trident y est (théoriquement)
considéré comme une option, offrant le choix à Londres de choisir entre une arme
d’origine britannique ou américaine.

Le singularisme français : l’ASMP et l’ASMP/A


La logique française est différente puisqu’elle considère que l’exercice de la dis-
suasion impose la pleine souveraineté sur ses moyens. Le maintien des composantes
océanique, aéroportée et d’une force aéronavale nucléaire offre à Paris une flexibilité
optimale en permettant d’adapter les effets en fonction des objectifs recherchés, mais
aussi des acteurs ciblés.

17. Pour cet article, l’expression « haute vélocité »/« très haute vélocité » a été préférée à celles
d’ « haute vélocité »/« hyper vélocité » afin d’inclure les statoréacteurs à haute performance et les super-
statoréacteurs dans le même cadre de réflexion quand la question de la vitesse est abordée.
18. SNLE : Sous-marin nucléaire lanceur d’engins. SLBM : Submarine Launched Ballistic Missile.

309
Quels missiles pour les forces nucléaires aéroportées ?

La France disposant d’un arsenal réduit en volume (environ 290 têtes), la stra-
tégie est organisée par une graduation simple : une frappe d’avertissement qui an-
nonce, en cas de continuation des opérations, une frappe infligeant des dommages
inacceptables. Dès lors, la capacité du système d’armes à accomplir la mission est
un critère essentiel. Cet aspect fonde le choix d’un missile à haute vélocité pour la
composante aérienne – l’ASMP puis l’ASMP/A à partir de 200919 – afin de garantir
la capacité de pénétration.
Si la puissance de l’ASMP/A (environ 300 kilotonnes20) laisse surtout entrevoir
le lancement d’un avertissement de nature stratégique, la « très grande précision du
missile […] offre la possibilité de détruire des objectifs fortement résistants et d’exé-
cuter des frappes aux effets adaptables et strictement conformes à ceux décidés par
le président de la République »21.
Le choix d’un statoréacteur dans les années 1970 (ASMP) et la volonté de moder-
niser le système au cours des décennies suivantes (ASMP/A) procèdent du bon sens.
Ce système de propulsion autorise une vitesse élevée (entre Mach 2 et Mach 3 en
fin de phase propulsée) et une portée supérieure à plusieurs centaines de kilomètres.
Ces vitesses peuvent être atteintes sur un domaine de vol plus étendu, pour des tra-
jectoires en haute ou basse altitude.
Associé à un chasseur-bombardier lui-même capable de proposer une mise à poste
à des vitesses élevées (minimisant ainsi le besoin de propulsion initiale), le statoré-
acteur apporte des avantages significatifs par rapport aux propulsions des missiles
subsoniques avec des contraintes de masse et d’encombrement quasi-identiques.
Bien que la mode soit désormais portée vers les super-statoréacteurs (Mach 6 à 8),
le potentiel des statoréacteurs haute performance – pouvant notamment amener un
missile à des vitesses supérieures à Mach 3 – reste prometteur. Ils constituent une al-
ternative crédible aux systèmes hypersoniques sur le court et moyen termes tant sur
le plan des risques technologiques et que de l’exploitation opérationnelle de l’arme.

Les systèmes hyper véloces


Les contraintes qui freinaient l’utilisation systématique du missile aéroporté
(absence relative de précision pour certaines cibles, masse excessive) ne sont au-
jourd’hui plus dirimantes, y compris pour les missiles de très haute vélocité22. Avec

19. ASMP : Air-Sol Moyenne Portée. ASMPA : Air-Sol Moyenne Portée Améliorée.
20. À titre de comparaison, la bombe atomique utilisée pour le bombardement d’Hiroshima avait une
puissance de 15 kilotonnes.
21. « Audition du Général Patrick Charaix, Commandant des Forces aériennes stratégiques, Assemblée
Nationale, 15 avril 2014 », Recueil d’auditions sur la dissuasion nucléaire, Commission de la Défense
nationale et des Forces armées, 27/06/2014, p. 97.
22. Une nuance doit être apportée pour les systèmes hypersoniques dont la précision pourrait rester très
dépendante du signal de géopositionnement par satellite (GNSS – Global Navigation Satellite Systems)
pour la navigation comme pour le guidage terminal. Dans le cadre d’un engin nucléaire, il faut consi-
dérer la qualité de la précision du système sur un guidage inertiel complété, en phase terminale, par des
aides de type TERCOM et DSMAC. Si l’on suppose une phase terminale de vol à vitesse élevée (supé-
rieure à 1 km/s par exemple), ces systèmes peuvent être moins opérants que sur des engins plus lents.

310
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux

l’émergence des propulsions hypersoniques, les systèmes de longue portée sont de


taille et de masse sensiblement inférieures aux systèmes traditionnels. La seule ex-
ception concerne les missiles aérobalistiques qui conservent un rapport masse/en-
combrement/portée moins favorable.
En outre, l’importance de disposer de capacités ISR embarquées apparaît de
moins en moins structurante grâce au déploiement d’architectures spatiales fondées
sur des constellations massives – à l’instar de la PWSA américaine23 – annonçant une
évolution considérable en termes de localisation et d’identification des cibles.
Les critères qui déterminent le choix entre le missile et l’arme à gravité d’un côté,
et les missiles lents mais furtifs ou ceux à haute/très haute vélocité de l’autre, tendent
progressivement à se concentrer sur l’importance des caractéristiques cinétiques en
fonction de la mission envisagée. La question de la pénétration se pose également
avec une acuité nouvelle du fait de l’amélioration de la performance des moyens de
défense antiaériens et antimissiles. Par exemple, le conflit en Ukraine tend à montrer
la vulnérabilité des missiles de croisière subsoniques. Elle pourrait augmenter avec la
modernisation de technologies radar et la systématisation des architectures distribuées.
Dans ce contexte, si l’on admet que la frappe nucléaire doit être possible, y com-
pris face à un IADS24 ou une IAMD25 non préalablement dégradés, la vitesse donne
une plus grande sécurité d’emploi que la furtivité. Les statoréacteurs à haute per-
formance et les super-statoréacteurs proposent une très haute-vélocité et un rapport
masse/portée particulièrement intéressants. De même, en dépit de l’échec partiel du
programme AGM-183, les planeurs hypersoniques semblent être une autre voie pro-
metteuse pour déployer des systèmes de plus longue portée (a minima 1 500 km) à
des vitesses supérieures (2 km/s et plus). Pour l’une comme pour l’autre solution,
leurs altitudes de vol sont un paramètre qui favorise la pénétration26. La combinai-
son de la vitesse et de l’altitude représente un défi considérable pour l’intercepteur
qui doit parcourir de longues distances d’engagement, disposer d’une vitesse élevée
dans la durée et d’une capacité de manœuvre terminale importante.
Les systèmes aérobalistiques présentent également un intérêt indéniable à court
terme. L’exemple du Kinjal – un missile de technologie ancienne mais opérant à
des vitesses hypersoniques et très difficile à intercepter – montre assez clairement
l’intérêt d’associer un vecteur à très haute vélocité avec une plateforme très rapide27.
Ils offrent cependant peu de possibilités de développement sur le plus long terme.

23. Proliferated Warfighter Space Architecture. Projet en cours de réalisation, qui vise à déployer une
constellation massive en orbite basse relayée par une autre constellation en orbite moyenne. Ces deux
niveaux doivent assurer une détection optimale de tout type de cibles et renforcer les capteurs terrestres
destinés à l’interception balistique et hypersonique. La PWSA doit permettre de transférer des données
en temps réel et devrait décupler la capacité de frappe dans la profondeur stratégique.
24. IADS : Integrated Air Defense Systems – Systèmes de défense aérienne intégrée.
25. IAMD : Integrated Air and Missile Defense – Défense aérienne et antimissile intégrée.
26. 20 à 35 kilomètres pour un super-statoréacteur, 80 à 40 kilomètres en vol de croisière pour un planeur.
27. Sachant que la taille et la traînée du missile – monocorps – influent probablement négativement
sur sa vitesse terminale et l’exposent sensiblement plus aux défenses que ne le serait le corps de rentrée
d’un système hypersonique moderne.

311
Quels missiles pour les forces nucléaires aéroportées ?

Au final, les missiles de technologie plus moderne (planeurs et missiles propul-


sés par un statoréacteur à hautes performances ou par super-statoréacteurs) et l’ex-
ploitation de la vitesse et de l’altitude de l’avion donnent l’opportunité d’employer
des missiles plus légers en limitant la masse et les dimensions de leur propulseur
chimique (y compris le booster d’un super-statoréacteur). Ce gain de poids offre l’in-
térêt majeur d’autoriser l’emport d’un nombre plus élevé de missiles par plateforme.
Les systèmes aéroportés offrent donc un levier de saturation sur de longues et
très longues distances avec un nombre relativement limité d’avions. Ils permettent
également de combiner – de façon plus flexible que pour un système sol-sol – la tra-
jectoire, la portée et la vitesse (moyenne ou terminale) des missiles, présentant autant
de défis supplémentaires pour les défenses adverses.
Bien que les plateformes terrestres ou navales puissent déployer des systèmes
hypersoniques manœuvrables, la composante aéroportée reste celle qui offre la plus
grande souplesse d’emploi. Elle empêche les moyens ennemis de tirer avantage des
phases de vol où ces systèmes sont les plus vulnérables.
Des constats similaires pourraient être établis dans le domaine antinavire avec le
Kh-32. De technologie relativement ancienne, ce missile n’est toutefois pas consi-
déré comme hyper-véloce bien que sa vitesse hautement supersonique pose des
problèmes d’interception considérables. En fait, le cas des missiles balistiques an-
tinavires (Anti-Ship Ballistic Missile – ASBM) aéroportés est différent, notamment
les systèmes lourds développés par la Chine. Ils visent les groupes aéronavals qui
constituent des cibles à très haute valeur ajoutée et ne peuvent compter que sur leurs
propres défenses.

Trois Kh-32 sous le ventre d’un Tu-22M3.


Source : « Kh-32 Advanced Cruise Missile Tests Drawing To A Close In Russia », Defence [Link],
26/08/2016.

312
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux

De la sorte, malgré leur encombrement, les ASMB combinent à la fois une très
longue portée et une forte capacité de pénétration. Ils offrent donc des solutions in-
téressantes – y compris sur le long terme. Pour les engins à tête séparable, la vitesse
de leur corps de rentrée pourrait leur permettre d’exploiter le rebond hypersonique
à basse altitude ce qui complexifierait considérablement le suivi de sa trajectoire.

L’apport de la furtivité. Des solutions différentes selon les pays


Si les contraintes liées à la précision pourraient durablement affecter les systèmes
hypersoniques conventionnels en cours de développement, l’utilisation d’une mu-
nition nucléaire atténue fortement ce besoin et ouvre la perspective du déploiement
d’une capacité opérationnelle à un horizon plus proche.
Cependant, le développement d’architectures spatiales optimisées pour l’alerte et
le pistage des systèmes balistiques et hypersoniques pose une limite à l’emploi des
systèmes hypersoniques nucléaires de portée stratégique28. Si ces derniers sont fulgu-
rants, ils ne peuvent garantir la surprise et être utilisés massivement sans déclencher
une alerte préalable. Dans ce contexte, les missiles furtifs présentent l’avantage de
pouvoir s’infiltrer dans les défenses avec des probabilités de détection plus faible
pour créer ainsi un réel effet de surprise.
Si la différence entre fulgurance et surprise est souvent mince en matière conven-
tionnelle, elle peut être déterminante dans un contexte nucléaire, notamment pour les
frappes contre des postes C2 ou en contre-force. Sauf à considérer qu’un conflit nu-
cléaire soit initié par surprise – scénario généralement exclu –, la montée des barreaux
de l’escalade passerait probablement par la neutralisation de certaines défenses pour
faciliter ensuite la pénétration des systèmes furtifs. Pour l’État ciblé, la dislocation de
ses défenses et l’exposition à une frappe par des missiles qu’il ne pourrait détecter re-
présentent un risque qui pourrait le conduire à s’engager dans l’escalade … ou l’inciter
à réviser ses objectifs en faveur de la recherche d’une solution politique.
Malgré les avantages des systèmes à très haute vitesse, les engins subsoniques
offriront une précision supérieure pendant encore de très nombreuses années par
rapport aux engins hautement véloces si le signal GNSS ou une liaison de donnée
externe ne peuvent être utilisés – cas de figure probable pour un effecteur nucléaire.
Les missiles lents pourront être équipés d’armes de plus faible puissance, offrant des
effets mieux discriminés. À cet égard, la puissance moindre d’une arme peut ne pas
être systématiquement interprétée comme une tentative d’abaissement du seuil mais
comme une réponse à des demandes d’ordre politique29.

28. Qui seraient, d’ailleurs et de façon très probable, exclusivement composés de planeurs.
29. Pour les puissances nucléaires soucieuses de respecter leurs engagements en termes de droit inter-
national humanitaire, la discrimination des effets est un facteur à prendre en compte. Si ce point peut
sembler trivial dans le contexte d’un conflit nucléaire, il le serait moins dans le cadre d’une frappe
sélective destinée, par exemple, à neutraliser le potentiel d’un pays proliférant ou d’une puissance
nucléaire émergente ayant employé en premier son arsenal. L’acquisition par l’US Air Force de la B61
modèle 11 (arme à gravité à forte capacité de pénétration de cibles durcies) et de la modèle 12 (arme
à gravité de puissance variable de haute précision) montre que la question d’un usage opérationnel de
l’arme nucléaire hors d’un conflit majeur peut être posée. Cela implique que le vecteur soit parfaite-
ment adapté à la mission.
313
Quels missiles pour les forces nucléaires aéroportées ?

Les puissances nucléaires qui mettent en œuvre des stratégies d’emploi com-
plexe – essentiellement les États-Unis du fait des contraintes liées à leur dissuasion
élargie – continueront donc probablement d’employer à la fois des systèmes furtifs
et hautement véloces afin de se ménager le plus d’options de frappes possibles et
conserver la flexibilité nécessaire pour gérer leurs engagements contre divers types
d’adversaires à différents niveaux d’escalade. L’annonce par Washington de la mo-
dernisation de la bombe à gravité B61 avec une version plus puissante que le modèle
12 destinée aux B-21 Raider30 démontre par ailleurs que le couple bombardier pé-
nétrant/bombe à gravité conserve des avantages que même les missiles de croisière
furtifs ne peuvent offrir.
Pour un État comme la France dont la stratégie est organisée autour de la capacité
à assurer la riposte et qui n’entend pas exploiter la frappe d’avertissement dans une
logique de contre-force, les moyens hautement véloces semblent à privilégier. Ils
assurent une pénétration optimale des défenses, quel que soit leur niveau de prépara-
tion. Il est également assez probable que la Russie s’oriente vers ce type de solutions,
notamment pour le théâtre européen où la posture de ses forces nucléaires était tradi-
tionnellement organisée autour de systèmes permettant de réaliser des opérations de
décapitation. À cet égard, le Kinjal représente une menace réelle que l’OTAN devra
impérativement prendre en compte dans ses plans de défense.
Enfin, du côté chinois, les contraintes d’élongations du théâtre Pacifique imposent
presque naturellement le recours aux systèmes hypersoniques. Ceux-ci permettent la
réduction des boucles d’engagement sur de longues distances alors que les systèmes
subsoniques sont de plus en plus exposés aux moyens de détection ISR aéronavals
américains ou de leurs alliés asiatiques.

Quels missiles pour l’avenir ? Les futurs enjeux de développement des missiles
hypersoniques

Quelle maîtrise des armements pour les missiles hypersoniques ?


La très forte probabilité que les moyens hypersoniques soient utilisés pour des
frappes nucléaires soulève la problématique du contrôle des armements et de la dua-
lité des systèmes conventionnels/nucléaires.
Cette dernière question se pose notamment dans le contexte d’une utilisation
de systèmes hypersoniques dans un cadre conventionnel. Les responsables améri-
cains, par exemple, n’excluent pas leur nucléarisation future alors que l’intégralité
des programmes actuels s’inscrivent dans une logique conventionnelle. Ces discours
pourraient annoncer en filigrane la mise en place de systèmes duaux à usage straté-
gique dans l’arsenal militaire des États-Unis. De leur côté, les responsables français
tendent à exclure un usage conventionnel pour des armes qui auront certes une fonc-
tion stratégique mais une portée surtout moyenne à intermédiaire. Le positionnement
30. La B61 modèle 13 devrait reprendre le système de guidage – kit de type JDAM (Joint Direct Attack
Munition) – de la B61 modèle 12 mais avoir une puissance maximale plus élevée.

314
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux

de la Russie et de la Chine est aussi sujet à débat. Moscou confère à ses systèmes
stratégiques une capacité nucléaire – à l’instar du planeur Avangard – même si l’am-
bivalence demeure pour le Kinjal. Enfin, Pékin maintient un flou complet sur ses
intentions. Il semble cependant très probable que ses systèmes antinavires (ASBM
et planeurs dérivés du DF-ZF/DF-17) possèderont une capacité nucléaire, au moins
pour renforcer le rôle dissuasif des systèmes de frappes en cas de confrontation avec
les États-Unis.
La relance des programmes hypersoniques aux États-Unis a immédiatement
conduit la communauté du désarmement à réclamer des mesures contraignantes, ju-
geant ces systèmes particulièrement déstabilisateurs. Le traité New START31 impose
de facto une contrainte sur les planeurs lorsque les propulseurs – de type IRBM/SLBM
– peuvent être comptabilisés comme des vecteurs stratégiques. Cependant, la rapide
dissémination des technologies liées aux planeurs – directement dérivées de celles des
têtes manœuvrantes32 – tend à montrer que leur inclusion dans le cadre juridique de la
maîtrise des armements ne peut être que partielle, sauf à définir un armement autre-
ment que par la nature de l’arme (arme de destruction massive) et la portée du système
qui la porte. Par ailleurs, plusieurs États en mesure de les développer ne font pas partie
des discussions sur la maîtrise de ces armements. Néanmoins, sur des théâtres de taille
restreinte comme en Europe, les portées des systèmes hypersoniques sont telles qu’ils
menacent un grand nombre de cibles à caractère stratégique. Ils ne devraient donc pas
être exclus de facto d’un futur processus de désarmement.
Ces enjeux relatifs au contrôle des armements longue portée à capacité nucléaire
ne sont pas nouveaux. Dans le cas des systèmes terrestres, des solutions existent à
l’instar de l’exclusion géographique (interdiction de déploiement d’un armement
sur une zone donnée), de la caractérisation des domaines de vol33 ou de la vérifica-
tion des équipements in situ. Toutefois, la flexibilité que les plateformes aériennes
confèrent aux systèmes hypersoniques pourrait rendre ce dernier type de contrôle
plus difficile.
Si l’idée d’inclure les armes hypersoniques non stratégiques dans la maîtrise des
armements soulève plusieurs difficultés, il importe néanmoins d’y réfléchir de ma-
nière impérative. Dans l’hypothèse où la Russie déciderait de doter le Kinjal ou
ses futurs systèmes de portée intermédiaire d’une capacité nucléaire, elle possède-
rait alors un moyen de frappes stratégiques couvrant la quasi-totalité du territoire
Ouest-européen. En réponse, les États-Unis pourraient décider de répondre avec
leurs systèmes terrestres actuellement en cours de déploiement, comme le Black
Eagle. Moscou et Washington retrouveraient les mêmes problématiques que celles
de la crise des Euromissiles dans les années 1980.

31. Le traité New START (New Strategic Arms Reduction Treaty), signé en avril 2010 et entré en vi-
gueur en février 2011. Expirant en 2021, il a été étendu jusqu’à 2026.
32. Tel n’est pas le cas des technologies des super-statoréacteurs encore très confidentielles et probable-
ment hors d’atteinte de nombreuses puissances militaires industrialisées avant de très nombreuses années.
33. Des critères de portée et de vitesse et possiblement d’altitude pourraient par exemple être retenus
pour caractériser les systèmes à vocation stratégique.

315
Quels missiles pour les forces nucléaires aéroportées ?

Le caractère dual des systèmes aéroportés accroît la complexité du problème pour


Moscou. La combinaison de la plateforme et du missile donnerait à des systèmes
hypersoniques basés dans les pays de l’OTAN la capacité de toucher des cibles
stratégiques essentielles dans l’Ouest de la Russie. En cas de conflit conventionnel,
l’extension du ciblage vers des cibles tactiques situées dans la profondeur du dis-
positif russe – notamment les capteurs liés à la défense antiaérienne et antimissile
– exposerait Moscou au risque (probablement fantasmé) de frappes nucléaires de
décapitation, générant un degré supplémentaire d’instabilité. Un problème similaire
se poserait cependant avec l’emploi de missiles nucléaires subsoniques furtifs alors
que, paradoxalement, leur vitesse lente génère moins d’inquiétudes, du moins auprès
des spécialistes des questions de désarmement.
Le même risque est évidemment perçu du côté européen. Cependant, le souci
permanent pour Washington de maintenir une dissuasion élargie crédible et la di-
mension océanique des composantes britannique et française ou des moyens nu-
cléaires mis à disposition de l’OTAN par les États-Unis relativisent partiellement le
problème. Même si une frappe de décapitation russe causait des dommages consi-
dérables contre les moyens nucléaires de l’OTAN basés au sol, elle ne pourrait pas
éroder significativement la capacité de frappe en second.
Les tenants d’une forte régulation des armes hypersoniques arguent finalement
qu’elles génèrent de l’instabilité par leur caractère imprévisible – lié à leur vitesse
et à leur manœuvrabilité – en exacerbant les logiques de frappes de décapitation.
Une façon de résoudre ces problèmes consiste à privilégier l’approche rigoureuse-
ment inverse. Face au développement de défenses antimissiles et de défenses antiaé-
riennes très performantes, la très forte capacité de pénétration de ces systèmes peut
être perçue comme la garantie de frappe limitée en premier ou de frappe en second.
Elle renforcerait ainsi le sentiment de vulnérabilité partagée des grandes puissances
nucléaires que les défenses antimissiles tendent à atténuer. Dans ce contexte, la com-
posante aérienne apporte une véritable plus-value : elle décuple les capacités des sys-
tèmes hypersoniques à l’encontre des systèmes mobiles et des centres C2 qui peuvent
être frappés même s’ils sont localisés dans la grande profondeur stratégique du dis-
positif adverse. Il existe bien sûr un revers à la médaille. Ces systèmes sont amenés
à participer pleinement à l’opérationnalisation des stratégies nucléaires, notamment
sur les théâtres où la flexibilité du couple plateforme/vecteur et l’abaissement des
charges des armes représente des incitateurs puissants à la frappe de précision ou au
développement logiques de warfighting.

Se prémunir contre l’hypervélocité


De façon générale, si les missiles furtifs présentent un intérêt opérationnel indé-
niable et peuvent être perçus – possiblement à tort – comme moins déstabilisants que
les systèmes plus véloces, leur développement risque de connaître deux écueils : la
prolifération des moyens hypersoniques sur les portée tactico-opératives et, sur un
temps plus long, la viabilité croissante des super-statoréacteurs.

316
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux

Ce phénomène va générer une augmentation du tempo des opérations et l’exten-


sion géographique de la vulnérabilité des cibles critiques. Pour répondre à une agres-
sion, le défenseur doit en effet être capable d’agir dans la profondeur du territoire
de l’agresseur, sur des tempos identiques ou supérieurs et parfois dans des logiques
préemptives.
L’exposition à une frappe hypervéloce34 est de surcroît amenée à se développer
avec la révolution annoncée dans le domaine du C4ISR35 et le déploiement d’archi-
tectures spatiales organisées autour de constellations massives, telles que le PWSA
américain. Organisée autour de plusieurs centaines satellites et renforcée par des
constellations civiles, cette dernière vise à développer une architecture globale per-
mettant, entre autre, l’identification des cibles fixes, relocalisables et mobiles dans la
grande profondeur. Elle doit également permettre le développement d’un C3 (Com-
mand, Control, Communication) permettant à l’utilisateur d’exploiter sur des préavis
très courts les données recueillies.

Illustration de la future constellation américaine PWSA.


Source : C. T. Lopez, « ‘Warfighter Council’ Guides Capability Development for Space Development
Agency », Space Development Agency, 04/03/2021.

La structuration d’un C4ISR destinée aux frappes dans la grande profondeur de


théâtre et, pour les pays européens, dans la profondeur stratégique, soulève un pro-
blème de vulnérabilité, notamment pour la composante aérienne. Si ce danger n’est
pas nouveau, il s’était estompé en Europe et aux États-Unis avec la chute de l’URSS.
La consolidation des moyens IAMD face aux menaces de théâtre a amélioré la sé-
curisation des bases les plus sensibles même si des efforts substantiels restent à faire
pour limiter la vulnérabilité des infrastructures à l’avenir.
34. C’est-à-dire en provenance des engins hautement supersoniques, hypersoniques et balistiques.
35. Command, Control, Communications, Computers, Intelligence, Surveillance, Reconnaissance.

317
Quels missiles pour les forces nucléaires aéroportées ?

Plus globalement, la vulnérabilité des bases aériennes est fonction du contexte.


Elle serait, par exemple, gérable dans le cadre d’un conflit conventionnel limité
où les frappes dans la profondeur stratégique ne seraient qu’occasionnelles et at-
ténuées par l’adoption de mesures actives et passives adéquates. Cependant, dans
un cadre nucléaire, si l’on admet que le couplage de la plateforme aérienne et
du missile hypersonique optimise les performances de ce dernier, la composante
aéroportée représenterait une cible prioritaire. Là encore, cet aspect n’est pas nou-
veau et les mesures de durcissement ou de dispersion des forces ont jusqu’à pré-
sent limité leur exposition. Cependant, la transformation combinée des moyens
ISR et de frappes peut conduire à revaloriser des systèmes de frappe moins vulné-
rables, à l’instar des plateformes océaniques ou, avec un degré de certitude bien
moindre, terrestres36.
La question de la vulnérabilité ne se limite pas aux bases ou aux plateformes elles-
mêmes. La PWSA américaine s’accompagne d’une composante de détection des
missiles balistiques et hypersoniques (HBTSS – Hypersonic and Ballistic Tracking
Space Sensor) qui pourrait compter a minima plusieurs dizaines de satellites. Ce type
d’architecture devrait offrir une bonne capacité de détection et de discrimination.
Elle représenterait le maillon le plus crucial pour l’élaboration d’une capacité d’in-
terception contre les engins de type planeur.
En parallèle, les travaux sur les super-statoréacteurs pourraient permettre de
concevoir des intercepteurs sensiblement plus performants, capables d’engager des
planeurs hypersoniques sur la phase terminale de leur vol de croisière, lorsque les
altitudes sont plus basses. À moyenne échéance, il n’est pas à exclure que la survi-
vabilité des planeurs hypersoniques s’abaisse drastiquement du fait de leur absence
de furtivité. Les missiles de croisière hypersoniques, dont l’altitude de vol est plus
basse, pourront probablement être détectés. Néanmoins, en l’absence de données sur
les capacités du HBTSS, il est difficile d’établir dans quelle mesure cette architec-
ture augmentera significativement le risque d’interception des engins propulsés par
super-statoréacteurs.
En tout état de cause, il pourrait s’avérer imprudent de faire reposer un outil de
dissuasion exclusivement sur les engins hypersoniques. Ce constat milite en faveur
du maintien d’une capacité subsonique furtive qui, pour un certain temps encore, ne
sera exposée qu’aux radars terrestres.

Conclusion
L’ensemble de cette analyse a principalement porté sur les missiles et non sur la
composante aérienne. Les descriptions succinctes illustrent le lien de causalité entre
plusieurs domaines. Le choix d’un système d’armes (y compris les caractéristiques
cinétiques du vecteur) reste étroitement lié aux stratégies retenues pour les frappes.
Celles-ci sont fonction de la nature de la cible et de l’effet militaire ou politico-mi-

36. Pour rappel, les États-Unis développent un système hypersonique sol-sol, dit Black Eagle.

318
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux

litaire recherché. La décision finale doit également intégrer la question des défenses
susceptibles de prévenir la mise en œuvre du système choisi.
En matière d’armes aéroportées, le critère commun à l’ensemble de ces approches
est la capacité de pénétration de la plateforme et du missile. Elle contribue in fine à
définir l’emploi de l’arme nucléaire sur une cible spécifique.
Pour les frappes contre des cibles mobiles situées dans la grande profondeur géo-
graphique, la fonction ISR de la plateforme joue un rôle crucial et explique le dé-
veloppement continu de bombardiers furtifs auxquels sont associées des bombes à
gravité ou des missiles subsoniques furtifs. C’est, par exemple, le cas du B-2 Spirit
et du Long Range Stand Off Weapon.
En ce qui concerne la composante aérienne de façon plus générale, sa vulné-
rabilité est bien connue et ne peut être que partiellement atténuée. Toutefois, il est
important de garder à l’esprit que la dissuasion ne s’exerce pas uniquement contre
les grandes puissances nucléaires et que le maintien d’un certain degré de flexibilité
contribue à la crédibiliser face à des acteurs tiers. D’autre part, il ne faut pas conce-
voir cette composante dans une dimension statique. Depuis une trentaine d’années,
les efforts réalisés dans les domaines de la furtivité, du brouillage et des munitions
lui ont permis de surmonter la modernisation des défenses anti-aériennes et de dimi-
nuer son niveau de vulnérabilité.
Actuellement, les propulsions connaissent d’importantes évolutions, déjà
perceptibles sur les régimes de croisière mais potentiellement plus significatives
encore sur les hautes vitesses. Les États-Unis comme la Chine investissent massi-
vement sur les super-statoréacteurs mais aussi sur les propulsions combinées (su-
per-statoréacteurs et turboréacteurs ou super-statoréacteurs et propulsion chimique)
qui pourraient à terme conduire à des évolutions majeures pour les futurs aéronefs.
Garder la dimension aérienne impose d’évaluer ces technologies, laissant entrevoir
des solutions d’intérêt pour les domaines militaire comme civils.

319
320
COMPOSANTES NUCLÉAIRES
AÉROPORTÉES – Histoire
322
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire

La renaissance du bombardement
francais, 1942-1945 :
apprendre la guerre aerienne, vaincre
sans gloire

Jean-Charles Foucrier

Jean-Charles Foucrier est docteur en histoire de l’université Paris-IV Sorbonne,


spécialiste de la Seconde Guerre mondiale, et notamment d’aviation militaire. Il
est chargé de recherches et d’enseignement au Service historique de la Défense à
Vincennes, où il est également référent pour l’armée de l’Air et de l’Espace. Il est
l’auteur de plusieurs ouvrages, La Stratégie de la destruction, La Guerre des scien-
tifiques et Sous le ciel du Reich – 1944 (à paraître).

« Les étoiles tomberont du ciel et les hommes sècheront de frayeur. »1

Introduction : un paradoxe historiographique


L’histoire de l’aviation française durant la Seconde Guerre mondiale, analysée
au prisme de l’historiographie des 20 et 21ème siècles, laisse apparaître trois thé-
matiques dominantes. La première concerne les Forces aériennes françaises libres
(FAFL), l’aviation militaire du général de Gaulle, dont le courage et les exploits
héroïques de ces quelques milliers d’hommes et femmes volontaires ont inspiré une
vaste production mémorielle2. La deuxième s’intéresse, dans une moindre mesure,
au désastre de la bataille de France en 1940, un traumatisme profond et durable pour

1. Jules Roy, paraphrasant l’Évangile dans Retour de l’enfer, Paris, Gallimard, 1951, p. 189.
2. Outre les nombreux témoignages d’aviateurs, notamment du groupe de chasse « Normandie-Nie-
men », voir les travaux de François Pernot (notamment le hors-série n°10 de la revue Fana de l’avia-
tion, juin 1999) et les vingt-trois numéros consacrés de la revue Icare.

323
La renaissance du bombardement francais, 1942-1945…

l’armée de l’Air, là-aussi source de nombreux témoignages et études académiques3.


Un troisième angle d’étude, apparu beaucoup plus tardivement, s’est intéressé à la
face sombre de ces années de guerre, avec l’histoire complexe de l’armée de l’Air
de Vichy4.
Ces différents aspects de l’aviation française durant la Seconde Guerre mondiale
couvrent la majeure partie du conflit, jusqu’en août 1944 avec la fin du secrétariat
général à la Défense aérienne de Vichy et, un an plus tôt, la disparition théorique des
FAFL5. La suite des hostilités, qui s’éternisent pourtant jusqu’aux mois de mai 1945 en
Europe et septembre en Extrême-Orient, se caractérise par une campagne aérienne sans
précédent sur le Reich. Elle est étrangement tombée dans un vide historiographique. Si
l’appellation « Groupes Lourds au Royaume-Uni » renvoie à quelques ouvrages spé-
cialisés6, il serait en revanche particulièrement ardu de rechercher une histoire détaillée
des « 1er CAF » et « 11ème BBM », voire plus simplement d’identifier ces acronymes
militaires. Le paradoxe semble cependant criant : ce sont là les deux plus grandes
formations de l’armée de l’Air, dépassant les 50 000 femmes et hommes à l’automne
1944, déployées pour appuyer l’ensemble de la 1ère armée française et une partie des
troupes alliées jusqu’à la victoire. Un constat remarquable, sans précédent depuis la
bataille de France au printemps 1940. Si les FAFL avaient assumé un important rôle
symbolique et politique pour la France libre, ses quelques milliers de volontaires n’ont
jamais pesé sur le terrain de manière autre que tactique, sans disposer des volumes, ni
du commandement pour recevoir un rôle au niveau opératif.
Cette étude propose une introduction historique à la renaissance de l’armée de
l’Air à partir de 1943, en se focalisant sur les unités de bombardement moyen pro-
gressivement réunies au sein de la 11ème brigade de bombardement moyen (BBM),
et sur les formations lourdes, composées uniquement des groupes de bombarde-
ment (GB) 2/23 « Guyenne » et 1/25 « Tunisie » déployés au Royaume-Uni. Ces
unités, parmi les moins connues avec les autres formations de reconnaissance et de
transport, ont pourtant servi de creuset et formé la très grande majorité des futurs
officiers supérieurs de l’armée de l’Air.

3. En plus des travaux de Philippe Garraud, voir J.-C. Foucrier, A. Renaudière, « Victories in Defeat?
The Writing of Air Forces’ History in the ‘‘Battle of France’’ », revue Nacelles, n°10, Presses universi-
taires du Midi, Université de Toulouse, 2021.
4. C. d’Abzac-Epezy, L’armée de l’Air des années noires, 1940-1944, Paris, Économica, 1998.
5. Fusionnées à l’été 1943 avec l’armée d’Afrique, même si les aviateurs de Londres demeurent majo-
ritairement ancrés au Royaume-Uni jusqu’à la fin du conflit.
6. L. Bourgain, Les bombardiers lourds français 1943/1945, sarabande nocturne, Saint-Martin-des-
Entrées, Heimdal, 1996 ; « Les bombardiers lourds français dans la Royal Air Force », 1943-1945,
revue Icare, n°187, 2003.

324
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire

1/25 « Tunisie ».
Source : SHDAI_AI_6_FI_B85_2039_0001_4.

Le propos s’intéresse en particulier à l’apprentissage de la guerre aérienne au sein


des écoles alliées, nécessitant une nouvelle formation complète et non négociable, à
l’assimilation parfois tendue entre anciens FAFL et aviateurs de l’ex-armée de Vichy
en Afrique, à la constitution des grandes unités de bombardement, aux conditions
d’engagement opérationnel et enfin à la mémoire de ces formations. Les sources
primaires utilisées proviennent d’archives des unités conservées par le Service his-
torique de la Défense de Vincennes, enrichies et illustrées par des témoignages oraux
d’aviateurs également recueillis par ce même service.

L’art de la guerre aérienne : dans les écoles alliées


Le basculement de l’Afrique du Nord dans le camp allié en novembre 1942 en-
traîne le ralliement de 200 000 soldats français, demeurés depuis juin 1940 au sein
de l’armée de Vichy. Parmi ceux-ci figurent 30 000 aviateurs, un nombre d’hommes
considérable au regard du total cumulé des 5 000 membres des FAFL durant la
guerre7. Trois défis s’imposent pour faire renaître une armée de l’Air et l’engager
dans la Libération : dépasser les fractures causées par l’armistice de juin 1940 en
fusionnant les effectifs, réarmer et rééquiper les formations existantes, créer de nou-
velles grandes unités capables de peser en opérations. Une vaste tâche, dépendante
du bon vouloir des Alliés, de prime abord sérieusement échaudés par les querelles
politiques françaises en Afrique du Nord.
L’écartement progressif de généraux maintenus en poste après novembre 1942,
mais trop compromis avec Vichy (notamment Mendigal et Bergeret8), permet la

7. S. Albertelli, Atlas de la France libre, Paris, Autrement, 2010, pp. 49-50.


8. Chef des forces aériennes de l’armée de l’Air d’Afrique, le général Jean Mendigal combat le
débarquement allié en Afrique du Nord, avant d’être maintenu à son poste et d’engager le réarmement
de l’Air jusqu’à son renvoi en juin 1943. Secrétaire d’État de l’aviation de Vichy, le général Jean Berge-
ret se signale par son anglophobie, son anti-gaullisme et son application zélée des mesures antisémites
au sein du secrétariat.

325
La renaissance du bombardement francais, 1942-1945…

montée en puissance de nouveaux cadres, comme le général René Bouscat, nom-


mé chef d’état-major général de l’armée de l’Air (officiellement reconstituée le 1er
août 1943), son chef d’état-major le général Paul Gérardot et le lieutenant-colonel
Philippe Hartemann du 3ème bureau. Ces trois officiers négocient habilement avec le
Marshal de la Royal Air Force (RAF) Arthur Tedder, chef des forces aériennes alliées
en Méditerranée. Ce dernier crée à l’été 1943 la Joint Air Commission, chargée de
superviser le programme de réarmement de l’armée de l’Air. Le principe est acquis :
les Alliés vont former, armer et équiper de nouvelles unités françaises, placées sous
commandement allié, pour la suite des campagnes en Méditerranée et en Europe.
Pour les aviateurs français, et les équipages de bombardiers étudiés ici, le socle
de cette renaissance passe par une condition sine qua non : le retour sur les bancs
des écoles alliées. L’art de la guerre aérienne a évolué depuis 1940, une époque où
par ailleurs l’armée française n’a pas laissé une impression majeure. Même pour
les membres du personnel navigant détenant des milliers d’heures de vol, il faut
tout recommencer. De quoi malmener, parfois, certaines fiertés, comme pour les
volontaires français qui sont envoyés en Angleterre en 1943 pour y former deux
nouveaux groupes lourds. « Je me suis retrouvé volontaire pour partir en renfort
sur les groupes lourds en Angleterre, en janvier 1944 », évoque le radionavigant
Robert Nicaise, qui a connu son baptême du feu lors de la bataille de France quatre
ans plus tôt. « Les gens arrivaient d’un peu partout, soi-disant avec des brevets, mais
personne n’avait de formation sérieuse ; on nous a tous renvoyés en école. » Cette
obligation concerne tous les classes d’âge, comme l’évoque un autre radionavigant,
le capitaine Alexandre Barbe : « Pendant la période d’instruction, il n’y avait pas
de tensions psychologiques, en dehors du fait d’être repris à zéro – notamment pour
moi, qui avait déjà 29 ans. »9
Le processus de formation des écoles de la RAF, éprouvé depuis le début de
la guerre, impose toutefois le respect aux nouveaux arrivants français. Passées les
sélections initiales, une formation de quatre semaines au Canada est consacrée à
l’apprentissage du vol ou la consolidation des acquis (Elementary Flying Training
School) et au vol en formation (Service Flying School). Le passage du brevet de
pilote RAF (Advanced Flying Unit) se déroule après le retour au Royaume-Uni,
comme la spécialisation dans l’aviation de chasse, de bombardement ou d’observa-
tion (Operational Training Unit – OTU). Les navigateurs et les radio-mitrailleurs
bénéficient pour leur part de formations spécialisées (School of Technical Training).
Au total, l’entraînement varie de 32 à 64 semaines, nécessitant jusqu’à 240 heures
de vol pour les bombardiers10.
Les volontaires français pour les groupes lourds doivent par ailleurs se spécialiser
sur leur future arme, le quadrimoteur Halifax. En service depuis 1940, ce vétéran
du bombardement stratégique apparaît comme dépassé quatre ans plus tard. Il est
9. SHD AI 8 Z 440, interview du colonel Alexandre Barbe, 10 décembre 1985, 30 janvier 1986 et 16
février 1987.
10. SHD 4 D 56, Fonds Seconde Guerre mondiale : Forces aériennes libres et Forces alliées, FAFL/
État-major/2e Bureau, Instruction du personnel navigant des FAFL dans les écoles de la Royal Air
Force, 1er mars 1943.

326
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire

notamment bien moins manœuvrable que le nouveau quadrimoteur Lancaster, fer


de lance du Bomber Command qui le réserve à ses meilleurs groupes. La formation
s’effectue sur les terrains d’entraînement installés en Écosse. Pour leur part, les ter-
rains d’Angleterre et du Pays de Galles sont dédiés aux unités opérationnelles qui ef-
fectuent les raids sur l’Europe. Le capitaine Barbe synthétise cette longue et difficile
expérience, toutefois gage d’efficacité pour la suite, dans ce bref récit :

GB 2/23 « Guyenne ».
Source : SHDAI__AI_6_FI_B92_463__0001__4.

« Il fallait valider tous les stages, au risque d’être éliminé, ou de les recommen-
cer dans un autre équipage. Toute l’instruction se faisait en anglais. L’Elementary
Training se réalisait au Canada, puis en Angleterre uniquement en vol de nuit, sur
des bi-moteurs obsolètes, qui parfois se disloquaient en vol. L’équipage était par la
suite réuni, avant de partir en OTU, en Écosse. L’entraînement était extrêmement
dur, il faisait un temps effroyable, souvent neigeux, les pistes étaient verglacées. On
nous apprenait à évacuer le fuselage d’un avion fixé sur l’eau en onze secondes,
pour imiter le temps moyen d’un appareil flottant avant de couler. Nous étions en
décembre 1943, la température de l’eau était de 3°. C’était vraiment extrêmement
dur, mais probablement aussi nécessaire, puisque par la suite, lors de mes missions
opérationnelles, je n’ai jamais rencontré des conditions aussi dures. »11
Le GB 2/23 « Guyenne » est déclaré opérationnel le 1er juin 1944, précédant de
trois semaines son unité jumelle, le GB 1/25 « Tunisie ». Tous deux sont installés
sur la base d’Elvington, commandée par un Français – fait unique en Angleterre –,
le colonel Paul Bailly.
L’aviation américaine participe également à la formation des équipages français.
Son chef, le général Carl A. Spaatz, autorise dès le mois de mars 1943 l’envoi de
contingents dans les écoles aux États-Unis, notamment à Turner Field et Lincold
Field (Géorgie et Nebraska) pour le bombardement.

11. SHD AI 8 Z 440, interview du colonel Alexandre Barbe, 10 décembre 1985, 30 janvier 1986 et 16
février 1987.
327
La renaissance du bombardement francais, 1942-1945…

École de formation des bombardiers français aux États-Unis.


Source : SHDDE_DE_2021_PA_84_0095_4.

La formation des équipages de bombardiers moyens Martin B-26 s’effectue elle


directement en Afrique du Nord. Elle est diurne et suit la doctrine américaine. Moins
exigeant sur la durée, cet entraînement impose toutefois l’apprentissage du vol en
formation très serrée, considéré comme déterminant pour maintenir un dispositif
aérien quelles que soient les conditions météorologiques et atteindre l’objectif en
force. Là-aussi, la discipline et le luxe des moyens provoquent l’enthousiasme des
aviateurs français, comme dans le cas du capitaine Charles Lasnier-Lachaise, chef
d’escadrille au GB 2/52 « Franche-Comté » :
« Le 2/52 a fait sa transformation sur B-26 Marauder à Blida sous commande-
ment américain. L’organisation était méticuleuse, servie par un esprit sportif et
un sang-froid imperturbable. Le matériel américain était supérieur au français.
Les formations de vol étaient vraiment très serrées, avec des phases de regrou-
pement après décollage très rigides. Les Américains tenaient beaucoup à la dis-
cipline de vol, presque plus qu’au résultat du bombardement lui-même – ce qui
paraît paradoxal. Mais c’était de la cohésion de la formation que venaient les
résultats. Je me suis senti une âme de vainqueur grâce à ces formations serrées et
rassurantes, tout en profitant de la supériorité aérienne, ce qui changeait avec la
première partie de la guerre. »12

12. SHD AI 8 Z 345, interview du général Charles Lasnier-Lachaise, 29 avril, 6 mai, 11 mai et 5 juillet
1983, 18 mai 1944.

328
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire

Équipage de B-26 (avec viseur Norden), 1ère escadrille du GB 1/52 « Franche-Comté ».


Source : SHDAI_AI_6_FI_B78_1058_0001.

Au total, le programme mis en place par la Joint Air Commission permet à l’été
1944 d’équiper huit groupes de chasse, quatre de bombardement et neuf autres de
reconnaissance et de transport, armés par 30 000 aviateurs – pour la très grande
majorité issus de l’armée d’Afrique ralliée en 194213. Aussitôt engagées en opéra-
tions, ces unités vont armer les grandes formations de la nouvelle armée de l’Air.

Peser en opérations : la 11ème BBM et le 1er CAF


L’instruction plus rapide des Américains sur B-26 accélère l’entrée en campagne
de la 31ème escadre de bombardement moyen dès le 29 mars 1943. Elle est comman-
dée par le général Guillaume Gelée et est composée des GB 1/19 « Gascogne », 1/22
« Maroc » et 2/20 « Bretagne ». Initialement, l’amalgame entre les deux premiers
GB issus de l’armée de l’Air de Vichy et le dernier venant des FAFL ne se déroule
pas sans mal, comme en témoigne le commandant François Ernoul de la Chenelière,
ancien membre de l’entourage du général Bergeret à Vichy, affecté à l’escadre après
le débarquement allié en Afrique du Nord :

B-26 Marauder du 2/20 « Bretagne » en action.


Source : Arnaud Bramat.

13. A. Corvisier (dir. A. Martel), Histoire militaire de la France, tome IV : « De 1940 à nos jours »,
Paris, PUF, 1994, p. 184.
329
La renaissance du bombardement francais, 1942-1945…

« La 31ème escadre était composée d’effectifs de l’armée régulière, pour ne pas


dire vichyste, sauf un groupe issu des Français libres, le « Bretagne ». Au début, à
l’entraînement chez les Américains, cela n’allait pas du tout, l’ambiance n’était pas
bonne. Les Français libres reprochaient aux autres d’être des nazis, et se voyaient
traités de communistes. Le général Gelée a fini par y remettre bon ordre, de même
que le quotidien des missions en commun. »14
Pour le capitaine Lasnier-Lachaise, « l’amalgame a été assez difficile avec les
FAFL, surtout les personnels non navigants, qui considéraient que ceux qui n’étaient
pas des Français libres n’étaient pas dignes d’intérêt. C’était plus simple avec les
navigants, puisque nous faisions le même métier. »15
Rapidement opérationnelle, la 31ème escadre participe à la campagne d’Italie en
1943 et au début de 1944, puis à l’opération Dragoon au printemps en préparant
le débarquement de Provence. Cette formation opère sous le commandement du
42 Bomb Wing (rattachée à la XII Tactical Air Force). Les groupes lourds basés au
Royaume-Uni dépendent pour leur part du Bomber Command, qui n’est pas loin
d’être un commandement indépendant du fait de l’autorité ombrageuse du Marshal
de la RAF Arthur Harris. Les autres groupes de chasse, de bombardement léger et de
reconnaissance sont également disséminés entre les commandements britanniques et
américains. Ainsi, même si l’armée de l’Air est de retour au combat et participe à la
libération de la France à l’été 1944, aucune de ses grandes formations ne dépasse le
volume de l’escadre et n’est susceptible d’appuyer des armées terrestres au niveau
opératif. C’est là tout l’enjeu des restructurations menées à l’automne 1944 par le
général Gérardot.
Le 5 novembre 1944 est officiellement activé le 1er Corps aérien français (CAF),
qui demeure certes sous commandement américain (désormais First Tactical Air
Force), mais qui dispose d’une marge de manœuvre inédite. Il est en effet affecté
au soutien de toute une armée – la 1ère armée française : « La mission du 1er CAF
est de mettre en œuvre les moyens aériens nécessaires à l’appui aérien des opé-
rations de la 1ère armée française et de participer, éventuellement, aux opérations
aériennes exécutées au profit des armées alliées. »16 Pour cette mission d’appui,
le corps dispose – luxe sans précédent – de trois escadres de chasseurs et chas-
seurs-bombardiers, d’une escadre de reconnaissance, d’un groupe de transport et
d’un groupement d’artillerie de l’air. Exceptés les deux groupes lourds français du
Bomber Command et le groupe de bombardement léger « Lorraine » sous com-
mandement britannique, tous les groupes de bombardement moyen sont réunis au
sein d’une nouvelle brigade de bombardement moyen n°11, basée à Lyon. Cette
brigade accueille la 31ème escadre déjà engagée depuis le printemps 1943 et une

14. SHD AI 8 Z 140, interview du général François Ernoul de la Chenelière, 2 avril, 30 mai, 1er et 22
juin, 2 juillet 1979.
15. SHD AI 8 Z 345, interview du général Charles Lasnier-Lachaise, 29 avril, 6 mai, 11 mai et 5 juillet
1983, 18 mai 1944.
16. SHD AI 4 D 101, 1er corps aérien français / État-major / 3ème bureau, Historique du 1er corps aérien
français, sans date.

330
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire

nouvelle unité, la 34ème escadre, composée des GB 2/52 « Franche-Comté », 2/63


« Sénégal » et 1/32 « Bourgogne »17.
La 11ème BBM demeure sous le commandement américain du 42 Bomb Wing
mais, à l’instar du 1er CAF, son chef le général Gelée dispose pour la première fois
du contrôle effectif de ses opérations. Son 3ème bureau est dirigé par le commandant
Ernoul de la Chenelière. Ce dernier se montre satisfait des rapports avec les Améri-
cains, au-delà des chocs culturels :
« Le système américain nous a surpris, il était très bien réglé. On recevait des
dossiers d’objectifs qui étaient parfaits, avec briefing, puis débriefing. Les dotations
étaient si riches que chaque avion revenant avec une simple panne pouvait demeurer
indisponible pour le lendemain. Les Américains s’appelaient tous par leur prénom,
jouaient au base-ball, ce qui nous choquait. Mais au point de vue discipline, l’orga-
nisation était parfaite, le ravitaillement impeccable, les règles de maintenance très
strictes. Les rapports étaient excellents. »18
Des relations harmonieuses au point de faire échouer une manœuvre fomentée
par le général Gérardot, qui consiste à détacher la 11ème BBM de la tutelle américaine
du 42 Bomb Wing au profit du 1er CAF. Le but est de renforcer cette vaste formation
française avec les 31ème et 34ème escadres et de la hisser potentiellement au niveau
d’armée aérienne. La manœuvre achoppe toutefois devant l’inexpérience des chefs
d’état-major du 1er CAF en matière d’appui indirect, mission pratiquée par les bom-
bardiers moyens de la brigade. Cette tentative d’« annexion » provoque l’opposition
farouche du général Gelée, selon le capitaine Lasnier-Lachaise :
« Nous étions sous commandement américain, malgré une tentative de reprise
en main par le 1er corps aérien français, commandé par le général Gérardot. Ça été
une catastrophe sur le plan opérationnel. Leur état-major n’était pas rodé pour des
missions de bombardement moyen : il nous envoyait sur des objectifs impossibles. Le
général Gelée s’est arrangé pour que nous repassions sous le commandement amé-
ricain du 42 Bomb Wing. Nous avons refusé d’être sous commandement français,
qui n’était pas apte à nous diriger. »19
L’entreprise hégémonique de Gérardot échoue ainsi, non sans ironie, du fait de
la révolte française de la brigade – au demeurant justifiée sur le plan opérationnel. À
la fin de l’année 1944, toutes les formations de bombardement moyennes et lourdes
de l’armée de l’Air sont constituées, sous commandement américain et britannique,
prêtes pour affronter leur dernière campagne sur le Reich – la plus difficile.

17. SHD AI 4 D 62, Organisation, opérations, personnel, Ministère de l’Air – 1er bureau, Tableau des
Etats-majors, formations et unités rattachées au général, inspecteur de l’armée de l’Air, commandant
les forces aériennes engagées, 17 janvier 1945.
18. SHD AI 8 Z 140, interview du général François Ernoul de la Chenelière, 2 avril, 30 mai, 1er et 22
juin, 2 juillet 1979.
19. SHD AI 8 Z 345, interview du général Charles Lasnier-Lachaise, 29 avril, 6 mai, 11 mai et 5 juillet
1983, 18 mai 1944.

331
La renaissance du bombardement francais, 1942-1945…

Deux ennemis communs : la Luftwaffe et l’hiver


En novembre 1944, lorsque l’armée de l’Air recouvre un puissant potentiel opéra-
tionnel avec l’activation du 1er CAF et de la 11ème BBM, la maîtrise de l’air sur l’Europe
est solidement acquise par l’aviation alliée depuis le printemps précédent20. Les raids
lancés par l’aviation stratégique depuis le Royaume-Uni et l’Italie peuvent désormais
survoler l’ensemble de l’Allemagne et atteindre l’Autriche, la Tchécoslovaquie et la
Pologne, le plus souvent sans subir de pertes prohibitives. La chasse allemande, bat-
tue, demeure toutefois capable de réactions ponctuelles et localisées jusqu’à la fin des
hostilités, avec notamment la menace des chasseurs à réaction, plus psychologique
que réelle du fait du manque de pilotes aguerris et de carburant. Au début du mois de
décembre 1944, le général Gelée alerte lui-même le 2ème bureau de sa brigade :
« Il est rappelé aux officiers de renseignements des escadres que la chasse alle-
mande n’est pas seulement perçue sur les terrains. Des rapports de chasseurs et de
bombardiers signalent presque journellement des formations de chasse. Ces forma-
tions sont généralement très fournies, et en plus des chasseurs anciens et connus
(Me 109 et Fw 190), on rencontre des formations de chasseurs à réaction (Me 262).
Il importe que dans chaque préparation de mission et dans chaque briefing l’atten-
tion des équipages soit attirée sur le danger que cela représente. »21
En dépit des soubresauts de la chasse allemande, l’opposition rencontrée par la
11ème BBM provient surtout de deux autres facteurs, comme indiqué par le général
Lasnier-Lachaise, du 3ème bureau : « Les missions de la brigade étaient très diffi-
ciles sur le Reich, pas tant du fait de la chasse, mais de la DCA, et des conditions
météorologiques de l’hiver 1945. »22 Le mauvais temps hivernal, déjà rédhibitoire
pour le Bomber Command lors de la bataille aérienne de Berlin un an plus tôt,
sévit de nouveau durement sur le front ouest, réduisant les effets de la supério-
rité aérienne alliée, et favorisant la contre-offensive allemande des Ardennes en
décembre 1944 puis la défense acharnée sur le Rhin jusqu’au début du printemps
1945. La brigade n’effectue que 144 sorties en janvier et 466 en février, avant
un relatif retour de conditions météorologiques favorables au mois de mars (778
sorties)23. Quant à la Flak, rattachée organiquement à la Luftwaffe, elle demeure
un écueil constant jusqu’à la fin des hostilités, atteignant à cette époque son pa-
roxysme de puissance. Ses unités sont de plus en plus concentrées sur le territoire
du Reich qui se réduit comme peau de chagrin. En outre, elle bénéficie des vastes
crédits industriels accordés par Hitler, estimant que le spectacle des milliers de
canons antiaériens tirant de concert doit réconforter la population. Il s’agit de la
principale menace identifiée pour l’aviation, selon des estimations alarmantes des
services de renseignements alliés en janvier 1945 :

20. Voir J.-C. Foucrier, Ciel du Reich – 1944, Paris, Perrin, collection « Champs de bataille », 2025
[à paraître].
21. SHD AI 4 D 115, 11e brigade de bombardement moyen / 2e et 3e bureaux, Note de service, 7 dé-
cembre 1944.
22. SHD AI 8 Z 345, interview du général Charles Lasnier-Lachaise, 29 avril, 6 mai, 11 mai et 5 juillet
1983, 18 mai 1944.
23. SHD AI 4 D 116, 11e brigade de bombardement moyen / 3e bureau, Compte-rendu d’activité du
mois de mars 1945, 5 avril 1945.
332
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire

« On estime que sur l’ensemble des théâtres de guerre, l’aviation et la marine


allemande disposent de 18 000 canons lourds et 37 000 pièces légères, et que la pro-
duction s’effectue à raison de 200 canons lourds et 500 légers par mois. Le rempla-
cement des pièces usées n’absorbe qu’une faible partie de la production et les pertes
en combat sont balancées par la diminution du territoire à défendre ; on pense donc
qu’au cours du mois à venir, les Allemands disposeront d’un surcroît de matériel. »24
Au début de l’année 1945 les contre-mesures pour limiter le danger de la Flak
font partie des priorités quotidiennes de l’état-major de la brigade, comme le précise
son nouveau chef le général Pierre Louis Bodet, successeur du général Gelée :
« Dans la situation militaire actuelle sur le front ouest, il devient extrêmement
difficile de tenir à jour la carte du déploiement de la Flak. Il semble cependant
que les Allemands tentent de déployer les batteries repliées le long des princi-
paux axes de communication ferroviaires et routiers du pays. On peut donc s’at-
tendre à rencontrer de la Flak, peu dense souvent, mais précise pendant toute la
durée des vols en territoire ennemi. En conséquence, pour limiter le plus possible
l’action de la défense ennemie, les commandants d’expédition appliqueront les
mesures suivantes :
a) Pratique constante des evasive actions pendant le survol du territoire ennemi.
b) Choix de routes s’écartant le plus possible des grands axes de circulation.
Le dispositif de vol de la formation pourra être choisi en conséquence et la naviga-
tion devra être la plus précise possible.
c) Éviter en outre les centres de communication importants, qui seront presque
toujours défendus systématiquement. »25
L’amélioration des conditions météorologiques à partir du mois de mars 1945 per-
met toutefois d’augmenter le nombre de missions et d’améliorer la précision, comme
s’en félicite le général Bodet, en dépit du transfert de la brigade en Haute-Marne :
« Le pourcentage des résultats obtenus est passé de 35 % en janvier à 45 % en fé-
vrier et à plus de 50 % en mars. Il importe de noter que la période la plus active (15
au 22 mars), au cours de laquelle l’effort maximum a été demandé journellement, a
coïncidé avec le déplacement de la brigade de Lyon à Saint-Dizier. Cet effort n’a pu
être maintenu que grâce au dévouement absolu de tout le personnel sous mes ordres,
qui a fourni un travail remarquable de jour et de nuit. »26
Contrairement aux chasseurs-bombardiers du 1er CAF, les bombardiers moyens
de la 11ème BBM ne participent pas à l’appui direct de la 1ère armée française, mais
mènent une campagne d’interdiction du champ de bataille dans le secteur de la

24. SHD AI 4 D 115, 11e brigade de bombardement moyen / 2e et 3e bureaux, Air Intelligence Summary
n°522 – Prevision FLAK, 28 janvier 1945.
25. SHD AI 4 D 115, 11e brigade de bombardement moyen / 2e et 3e bureaux, Note de service, 24
janvier 1945.
26. SHD AI 4 D 116, 11e brigade de bombardement moyen / 3e bureau, Compte-rendu d’activité du
mois de mars 1945, 5 avril 1945.

333
La renaissance du bombardement francais, 1942-1945…

19ème armée allemande, en ciblant principalement les grands centres ferroviaires


(Stockach, Engen, Neustadt, Biberach…), les terrains d’aviation (Laupheim,
Ristissen…), les dépôts de carburants et de munitions (Ebenhausen, Geislingen,
Strass…) ou encore les casernes et les usines (Donaueschingen, Lahr…)27. Au 8
mai 1945, sur un total de 4 796 missions effectuées depuis mars 1944, les pertes de
la 11ème BBM demeurent légères, et principalement du fait de la Flak : 21 avions
perdus (416 endommagés), pour un seul abattu par la Luftwaffe28.

Investigation de terrains, effets du bombardement de dépôts de munitions dans la forêt de Strass (11ème BMM).
Source : SHDGR_4_D_118_002.

Investigation de terrains, effets du bombardement sur le terrain de Ristissen (11ème BMM).


Source : SHDGR_4_D_118_003.

27. SHD AI 4 121, 11ème brigade de bombardement moyen / 1er, 3ème et 4ème bureaux, Résultats de la
brigade en Allemagne du sud, 15 mai 1945.
28. Les pertes en personnels sont de 130 tués ; 20 avions allemands ont été détruits, pour la plupart
(19) au sol. SHD AI 4 D 116, 11e brigade de bombardement moyen / 3e bureau, Activité de la brigade
de bombardement n°11, 8 mai 1945.

334
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire

Investigation de terrains, effets du bombardement sur la gare de Stockach (11ème BMM).


Source : SHDGR_4_D_118_004.

Rapport de bombardement sur la gare de Neustdat, février 1945 (11ème BMM).


Source : SHDGR_4_D_118_001.

En Angleterre, la question de la fusion entre anciens des FAFL et de l’armée


d’Afrique ne s’est pas ou peu posée pour les groupes lourds, disposant de leur propre
base à Elvington. Le chef du « Guyenne », le lieutenant-colonel Gaston Venot, ne fait
pas mystère de l’étanchéité avec les groupes historiques des FAFL, officiellement
devenus les Forces aériennes françaises en Grande-Bretagne à l’issue de la fusion,
sous le commandement du général Valin :

335
La renaissance du bombardement francais, 1942-1945…

« Nous n’avions absolument rien à faire avec les FAFL, nous étions intégralement
sous commandement britannique, selon les propres règles de la RAF. Nous ne de-
mandions pas de renforts au commandement de l’aviation française en Angleterre,
qui ne nous les auraient pas donnés. Nos renforts arrivaient d’Afrique, calculés sur
un taux de pertes statistique de 5 %. Une marge de sécurité, les pertes variant de 3
à 4 % par mission. »29
Le « Guyenne » et le « Tunisie », rattachés au Bomber Command, sont théori-
quement destinés à réaliser des bombardements stratégiques sur le Reich, afin de
paralyser son système économique et d’éventuellement provoquer un soulèvement
de la population civile à l’encontre des autorités nazies. Dans les faits, l’entrée en
opération des deux groupes lourds en juin 1944 coïncide avec la mise à disposition
temporaire des moyens du Bomber Command pour Overlord, en appui des opéra-
tions terrestres de la bataille de Normandie. Les aviateurs français interviennent ainsi
sur des cibles d’interdiction tactique en France (gares), contre des rampes de lance-
ment de V1, et parfois même en appui direct des forces attaquantes, comme à Caen
en juillet et au Havre en septembre. Ce même mois, le Bomber Command recouvrant
sa quasi-indépendance, le « Guyenne » et le « Tunisie » participent aux missions
stratégiques sur l’Allemagne, bombardant les quelques grandes villes encore plus ou
moins intactes (Munster, Essen, Duisburg, Wilhelmshaven…).
Les deux groupes lourds français d’Elvington font ici face aux mêmes obstacles
rencontrés par la 11ème BBM, que ce soient la chasse, la Flak et le mauvais temps. Ils
en souffrent toutefois de manière beaucoup plus intense, subissant des pertes deux
fois plus élevées que l’ensemble des six groupes de brigade : 41 appareils abattus et
216 personnels navigants tués30. Ce constat s’explique d’une part du fait du carac-
tère nocturne des raids du Bomber Command. L’état-major de l’Air Marshal Harris
ordonne l’exécution des missions par mauvais temps beaucoup plus fréquemment
que celui de la brigade. Les risques de collision et d’accidents sont plus importants
et les équipages de bombardiers britanniques sont soumis à la redoutable efficacité
meurtrière de l’aviation de chasse nocturne allemande. La Nachtjagd n’a pas été
vaincue au printemps 1944, contrairement à la chasse de jour. Le 31 mars 1944,
peu après l’acquisition de la supériorité aérienne alliée diurne, la Royal Air Force a
connu son pire désastre de l’histoire lors d’un raid sur Nuremberg : 107 quadrimo-
teurs détruits, dont 95 abattus (11,9 % des effectifs) et 545 aviateurs tués (20,8 %)31.
Bien que progressivement diminuée par l’injection désespérée de ses pilotes dans la
chasse de jour, la Nachtjagd demeure un ennemi menaçant jusqu’en mars 1945. Elle
s’appuie sur un dernier noyau de pilotes expérimentés évoluant sur des bimoteurs
dotés du meilleur de la technologie radar. Le général Werner Streib, inspecteur de la
chasse de nuit, réussit tardivement à imposer l’envoi de ses chasseurs directement
sur l’Angleterre pour attaquer les bombardiers britanniques à l’atterrissage, moment

29. SHD AI 8 Z 104, interview du général Gaston Venot, 18 mai 1978.


30. « French Squadrons at Elvington during WW2 », site internet de la Royal Air Force Association.
31. M. Middlebrook, C. Everitt, The Bomber Command War Diaries, Barnsley, Pen & Sword Aviation,
2014, pp. 486-488.

336
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire

où ils sont particulièrement vulnérables. Le capitaine Alexandre Barbe, navigateur


au « Guyenne », est témoin de ces attaques surprises :
« Le groupe a subi la plus forte opposition de l’ennemi à partir du début de l’an-
née 1945, notamment au printemps. Les Allemands ont utilisé une défense offensive
payante, consistant à envoyer, au retour des missions britanniques, des chasseurs
de nuit qui suivaient les bombardiers jusqu’au-dessus de leurs bases. Profitant de
l’éclairage des avions et des bases pour l’atterrissage, ils abattaient un nombre im-
portant d’avions au-dessus des terrains. »32
Pour les équipages français, à cette menace d’être abattu en mission s’ajoute un
autre constat démoralisant : ils combattent tardivement dans une guerre considérée
par une bonne partie de la population française comme déjà terminée.

« Une guerre finie depuis longtemps… »


L’anxiété des aviateurs alliés engagés dans les grands raids stratégiques sur le
Reich, un phénomène identifié à partir d’avril 1940 sous le doux euphémisme de
« Lack of Moral Fibre » (LMF – « Manque de fibre morale »), inquiète fortement
les chefs du Bomber Command, au moins jusqu’en 194433. Ces victimes psycholo-
giques, plus ou moins proches d’être considérées comme des lâches, menacent de
faire chuter des effectifs en tension continue. Bien que n’épargnant pas l’aviation
américaine, le LMF touche en particulier les équipages de bombardiers britanniques,
volant le plus souvent de nuit sans apercevoir ni leurs assaillants de la Nachtjagd, ni
les autres membres de leur unité, contrairement aux gigantesques formations améri-
caines de plus d’un millier de bombardiers et de jour. Cette angoisse incapacitante,
qui devra attendre la guerre du Viêt-Nam pour être enfin désignée sous le nom de
Post Traumatic Stress Disorders, gagne également de manière plus ou moins impor-
tante les Français des groupes lourds.
Le plus célèbre de ses membres, l’écrivain Jules Roy, a décrit ce complexe de
peurs et d’angoisse dans ses ouvrages, comme La Vallée heureuse34 et Retour de
l’enfer. Un phénomène certes illustré par l’hécatombe sans égale subie par le Bom-
ber Command durant la guerre (55 500 hommes perdus sur 125 000 engagés, dont
47 000 tués, soit 38 %)35. Une vision toutefois nuancée par d’autres aviateurs bien
moins connus, comme le capitaine Barbe au « Guyenne » : « Je ne ressentais pas
vraiment de la peur, mais, comme chef de bord, une lourde angoisse de savoir si je
faisais bien tout pour préserver mon équipage. Par ailleurs en tant que navigateur,
je devais faire le point toutes les six minutes, ce qui m’occupait constamment. »36

32. SHD AI 8 Z 440, interview du colonel Alexandre Barbe, 10 décembre 1985, 30 janvier 1986 et 16
février 1987.
33. E. Jones, « “LMF”: The Use of Psychiatric Stigma in the Royal Air Force during the Second World
War », The Journal of Military History, n°70, avril 2006, pp. 439-458.
34. J. Roy, La Vallée heureuse, Paris, Charlot, 1946.
35. M. Middlebrook, C. Everitt, The Bomber Command War Diaries, op. cit., p. 184.
36. SHD AI 8 Z 440, interview du colonel Alexandre Barbe, 10 décembre 1985, 30 janvier 1986 et 16
février 1987.

337
La renaissance du bombardement francais, 1942-1945…

D’autres, comme le sous-officier Robert Nicaise, se montrent plus virulents à l’en-


contre des émotions de Jules Roy :
« Il y avait un peu d’inconscience. Nous étions dans le bain, on y allait, il n’était
pas question de reculer, je n’ai jamais vu de gens se faire porter malades, contraire-
ment à ce que j’ai pu voir par la suite en Indochine et en Afrique du Nord. On réali-
sait un peu plus le danger au débriefing le soir. On rentrait dans une salle où chaque
table était réservée à un équipage. Lorsque nous arrivions en retard, il y avait des
tables vides. On réalisait que l’on ne reverrait nos camarades qu’après la guerre, ou
peut-être pas du tout. On avait plus d’appréhension à ce moment-là. Je ne voudrais
pas employer le mot « peur », car La Vallée heureuse fait un peu trop l’apologie de
la peur, ce qui a été reproché à Jules Roy. Mais il est vrai qu’il était un pétochard…
Il ne pouvait pas faire autre chose que de vanter la peur. »37
Si la peur, l’anxiété et l’angoisse sont peut-être moins présentes au sein de la 11ème
BBM – souvent contrainte d’annuler les missions du fait de la météo –, le moral n’est
pourtant pas forcément meilleur au moins pendant l’hiver 1945 où le rythme des
opérations est limité. L’engagement de la brigade à l’automne 1944 est loin d’être
idéal en termes de valorisation. Avec la libération de Paris le 25 août 1944 puis d’une
large partie du territoire au début de septembre, la guerre apparaît comme achevée
pour la grande majorité des civils français, à moins d’avoir des proches encore en-
gagés en opérations ou toujours détenus en Allemagne. Un constat frappant relevé
en février 1945 par le commandant de Maricourt, chef de la 31ème escadre, dans un
rapport au ministre de l’Air Charles Tillon :
« Je crois pouvoir avancer dès à présent que, sans jamais avoir été mauvais, le
moral a atteint son niveau le plus bas au cours du mois de décembre et que, depuis
lors, il n’a fait et ne fera que s’améliorer de façon continue. Les fonctions de cette
courbe du moral ont été définies [ainsi] :
• Inactivité due au mauvais temps ;
• Grande désillusion du personnel constatant l’apathie de la population civile au
regard des choses de la guerre.
[…] L’escadre s’est installée dans le mauvais temps, la terrible force de l’habi-
tude aidant, le briefing matinal suivi de la classique annulation des vols, sont ac-
cueillis avec résignation. Le troupeau de moutons rentre au bercail avec, au fond du
cœur, un désir de combattre aussi vif que par le passé et avec la certitude maintenant
acquise qu’il est inutile de se répandre en imprécations contre le ciel. D’autre part
les derniers événements militaires (réduction de la poche des Ardennes, Front orien-
tal, offensive d’Alsace) ont soulevé l’enthousiasme des combattants et ont détourné
leurs regards du peu reluisant spectacle offert par la population. »38
Les permissionnaires français venant des groupes lourds en France semblent
faire le même constat. Certains, comme le capitaine Barbe, éprouvent même des
37. SHD AI 8 Z 518 1, interview du colonel Robert Nicaise, avril-juin 1988.
38. SHD AI 4 D 115, 11e brigade de bombardement moyen / 2e et 3e bureaux, Rapport du commandant
de Maricourt au ministre de l’Air Tillon, 2 février 1945.

338
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire

difficultés à justifier leur appartenance à la Royal Air Force pour regagner leur unité :
« Ma première permission a eu lieu en novembre 1944. J’ai été très déçu par
le climat psychologique qui régnait en France, et en particulier par la prétendue
résistance qui animait tout le monde, purement opportuniste. En voulant repartir en
Angleterre, ma carte de la RAF n’a pas suffi, on a voulu faire une enquête sur moi,
me plongeant dans une colère noire. J’ai dû avoir recours aux autorités anglaises
sur mon propre territoire pour rejoindre mon équipage. »39
En mars 1945, le déménagement de la 11ème BBM à Saint-Dizier est apprécié par
les équipages, ne serait-ce que pour le changement des relations avec les populations
locales, comme indiqué par un rapport sur le moral du GB 2/52 « Franche-Comté » :
« [Les] rapports avec la population [sont] peu nombreux, mais excellent ac-
cueil de la part de ces populations de l’est qui ont fait meilleur impression que
les milieux lyonnais pour lesquels la guerre finie depuis longtemps n’aurait été
qu’une occasion d’augmenter le chiffre d’affaires. Cette impression pénible est
d’ailleurs ramenée par les permissionnaires rentrant des différentes régions et
plus particulièrement de Paris. »40
Même si le moral remonte à partir de fin mars avec l’arrivée du printemps et le fran-
chissement allié du Rhin fin mars 1945, la fin des combats vient rapidement stopper la
montée en puissance de la 11ème BBM et du 1er CAF. Les deux plus grandes formations
de l’armée de l’Air française rénovée n’auront jamais dépassé le stade de l’anonymat.

Conclusion : le bombardement, socle du renouveau de l’armée de l’Air


La victoire en Europe et le retrait rapide de l’aide militaire américaine à l’été 1945
sonnent le glas inéluctable de l’aviation de bombardement lourd et moyen. Rapatriés
sur la base de Bordeaux-Mérignac en octobre, les GB « Guyenne » et « Tunisie »
sont intégrés dans l’armée de l’Air et réunis en une 21ème escadre de bombardement.
Cette unité devient bientôt une formation de transport, comme la plupart des anciens
groupes de bombardement. De la 11ème BBM dissoute en mars 1946, seuls le 2/52
« Franche-Comté » et ultérieurement le 2/63 « Sénégal » subsistent en groupes de
transport, envoyés en Indochine où l’armée de l’Air manque de tout jusqu’en 1949,
où elle commence à bénéficier de nouvelles aides américaines dans le cadre du Mi-
litary Assistance Program.

39. SHD AI 8 Z 440, interview du colonel Alexandre Barbe, 10 décembre 1985, 30 janvier 1986 et 16
février 1987.
40. SHD AI 4 D 115, 11e brigade de bombardement moyen / 2e et 3e bureaux, Rapport sur le moral,
GBM 2/52 Franche-Comté, 3 mai 1945.

339
La renaissance du bombardement francais, 1942-1945…

GB 2/23 « Guyenne ».
Source : SHDAI__AI_6_FI_B92_541__0001__4.

Si les groupes lourds, le 1er CAF et la 11ème BBM n’ont pas marqué les mémoires
pendant le conflit, leur souvenir n’a pas non plus dépassé les cercles des initiés mi-
litaires au cours des décennies suivantes, surtout pour ces deux dernières grandes
formations. Une bonne part de l’explication provient de leur engagement tardif, à
l’automne 1944, après la libération de la majeure partie de la France, mêlé à un cer-
tain désintérêt acté de la part de l’opinion publique, lasse de la guerre. Un autre élé-
ment de compréhension provient probablement de leur comparaison avec les FAFL,
dont les unités sont dotées d’une puissante charge symbolique et servies par une
importante propagande, notamment grâce à la BBC, qui contribue dès 1941 à les
rendre populaires et à en faire des objets politiques, plus que militaires. Par ailleurs
ces volontaires veulent reprendre le combat contre l’Axe parfois dès juin 1940 –
contrairement à l’immense majorité des aviateurs français à la fin de la guerre, pour
la plupart passés par l’armée de Vichy au moins jusqu’en novembre 1942. Ces der-
niers contingents vont pourtant former le gros des effectifs du 1er CAF et de la 11ème
BBM, les premières formations aériennes françaises à peser en opération au niveau
opératif depuis 1940 et capables d’appuyer une armée terrestre.
Si les avions et les unités du bombardement ne survivent guère longtemps à la
victoire, il demeure un acquis décisif pour la nouvelle armée de l’Air. Tous ses futurs
chefs d’état-major pendant la IVème République proviennent de ces deux grandes uni-
tés, ou dans une moindre mesure des groupes lourds au Royaume-Uni – après avoir
servi l’armée d’Afrique de Vichy jusqu’en 1942 : c’est le cas des généraux Gérardot,
Piollet, Léchères, Fay, Bailly et Gelée. Largement oubliés, ou peut-être ignorés de
l’histoire, les 11ème BBM et le 1er CAF ont ainsi servi de creuset de formation et de
perfectionnement à l’art de la guerre aérienne moderne à des centaines d’officiers
supérieurs, formant la colonne vertébrale des forces aériennes de la Guerre froide et
des conflits de décolonisation.

340
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire

L’armée de l’Air et de l’Espace et la


mission de dissuasion nucléaire : histoire
des Forces aériennes stratégiques

Louise Matz

La capitaine Louise Matz est doctorante en histoire contemporaine à Sorbonne


Université et enseignant-chercheur au Centre de recherche de l’École de l’air
(CREA), École de l’air et de l’espace, Salon-de-Provence. Ses travaux portent sur
l’histoire de la dissuasion nucléaire et son impact sur les forces aériennes françaises.

Les bombardements atomiques sur les villes d’Hiroshima et de Nagasaki à l’été


1945 bouleversent irrémédiablement l’art de la guerre. L’ouverture du « premier âge
nucléaire »1 déclenche une prise de conscience de la révolution que cette technologie
nouvelle introduit et suscite une redéfinition de la place de l’arme aérienne, alors
seule capable d’emporter la bombe.
À l’échelle de la France, ces bouleversements se traduisent par des recherches
précoces, plus ou moins secrètes, sur les applications militaires potentielles de
l’atome. Le gouvernement Pierre Mendès France est par exemple à l’origine des
décrets de création des premiers organes de réflexion et d’études (dont les successeurs
seront chargés des essais nucléaires) : le comité des explosifs nucléaires (CEN) le 4
novembre 19542 et le bureau des études générales (BEG) le 28 décembre suivant3.
Aux côtés de structures militaires, comme le commandement des armes spéciales
(CAS) créé en 1952, les responsabilités entre civils et militaires dans le domaine
nucléaire s’esquissent progressivement et se figent – non sans vive concurrence – en
mars 1957. L’expérimentation de l’arme revient alors aux armées.

1. L’historiographie de la stratégie nucléaire mobilise la notion d’âge ou d’époque. Le premier âge


correspond à la période de la Guerre froide et de l’opposition entre le bloc de l’Ouest et le bloc de l’Est.
2. J. Crépin (général), « Histoire du Comité des explosifs nucléaires », pp. 77-86 (p. 84), dans L’aven-
ture de la bombe. De Gaulle et la dissuasion nucléaire. 1958-1969, Université de Franche-Comté et
Institut Charles de Gaulle, actes de colloque, Arc-et-Senans, 27, 28 et 29 septembre 1984, Éditions
Plon, collection Espoirs, 1985, 380 p. Le CEN est une « organisation classée secrète » à ses débuts.
3. B. Failles, « Pierre Mendès France et la construction de l’arme atomique. Une responsabilité collec-
tive, un défi personnel », Matériaux pour l’histoire de notre temps, n°63-64 (« Pierre Mendès France
et la modernité », Actes de colloque, Assemblée nationale, 15/06/2001), 2001, pp. 136-147 (p. 141).

341
L’armée de l’Air et de l’Espace et la mission de dissuasion nucléaire…

À l’automne 1956, la crise du canal de Suez joue un rôle de catalyseur4 et pousse


à l’officialisation des efforts souterrains entrepris sous la IVe République. Le retour
au pouvoir du général de Gaulle consacre l’édification de la « force de frappe » fran-
çaise et, le 17 mars 19595, le gouvernement arrête définitivement le choix du premier
vecteur d’emport de la capacité de dissuasion nucléaire française : la production
en série du bombardier Mirage IV A peut débuter. En attendant la mise en service
opérationnel des missiles sol-sol stratégiques et des sous-marins nucléaires lanceurs
d’engins, l’armée de l’Air est la seule chargée de mettre en œuvre les moyens fran-
çais du programme nucléaire militaire.
La théorie de la dissuasion trouve un nouveau sens avec son application au champ
nucléaire. Elle s’incarne désormais par la crédibilité de la posture et des moyens d’un
État à répliquer en cas d’attaque de ses intérêts vitaux. En faisant craindre des repré-
sailles qui excèderaient les gains, ces éléments ont pour objectif de décourager un
adversaire qui voudrait attenter une action en premier. L’organisation de la défense
nationale – et donc l’armée de l’Air – se transforme progressivement autour de cette
ambition de protection de la souveraineté de la France sur la scène internationale.
Pour les aviateurs, cette capacité à mettre en œuvre l’armement atomique natio-
nal est incarnée depuis 1964 par le commandement des Forces aériennes stratégiques
(FAS). Pour ses femmes et hommes, l’année 2024 marque désormais soixante ans
d’alerte opérationnelle ininterrompue pour assurer la mission permanente de dissua-
sion nucléaire. Celle-ci ne cesse d’irriguer et de modeler l’institution, depuis les pre-
mières étapes qui jalonnent son histoire jusqu’à son adaptation actuelle au troisième
âge nucléaire, synonyme de nouveaux défis pour l’armée de l’Air et de l’Espace6.

L’armée de l’Air se prépare à la mise en œuvre de la mission de dissuasion


nucléaire (1956-1964)

L’héritage de la mission de bombardement stratégique et les mutations vers un


statut d’armée moderne
Alors qu’elle avait disparu avec la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’aviation
de bombardement est l’objet d’un important courant de réhabilitation chez les avia-
teurs dans les années 19507. Consacrant ce mouvement, un centre d’instruction au

4. P. Boureille, « La marine française et le fait nucléaire 1945-1972 », thèse de doctorat en histoire, sous
la direction de Georges-Henri Soutou, Université Paris-Sorbonne, 2008, 1 111 p. (p. 385). Terme qui
caractérise le mieux les conséquences de la crise de Suez pour l’organisation de la défense nationale et
pour les armées dans le domaine nucléaire.
5. P. Vougny, « La mise en place et le développement de la première génération des Forces nucléaires
stratégiques », pp. 139-153 (p. 141), dans L’arme nucléaire et ses vecteurs. Stratégies, armes, parades,
Institut d’histoire des conflits contemporains et Centre d’histoire de l’aéronautique et de l’espace, actes
de colloque, Paris, Grand amphithéâtre de la Sorbonne, 24-25/01/1989, 1990, 407 p.
6. E. Maitre, « La dissuasion française au troisième âge nucléaire », Recherches & Documents, n°14,
Fondation pour la recherche stratégique, 10/2023, 20 p.
7. P. Facon, « L’armée de l’Air face au problème nucléaire (1945-1954), un nouvel âge d’or du douhé-
tisme », Revue historique des armées, Service historique de la Défense, n°178, 1990, pp. 32-39 (p. 36).

342
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire

bombardement (CIB 328), intégré au tout récent commandement de l’aviation de


bombardement (CAB), est créé sur la base de Cognac le 1er janvier 1957. Équipé de
bombardiers moyens B-26 et de chasseurs bombardiers Vautour, ce centre a pour
mission d’entraîner puis de former les équipages de pilotes et – fait nouveau – de na-
vigateurs-bombardiers puis de radaristes. L’armée de l’Air renoue avec son histoire
et ses capacités offensives. Elle monte progressivement en compétences à mesure
que se dessine l’arrivée des Mirage IV A dans les forces.
Au début de l’année 1962, le commandement aérien stratégique (CAS) prend le
relais du CAB à Bordeaux. Le général Bernard Marie, précédent commandant de
l’aviation de bombardement, en devient le chef. Deux ans plus tard, il devient le
premier commandant des Forces aériennes stratégiques lorsqu’elles sont créées le 14
janvier 1964 en reprenant les traditions du CAS. Lui succède rapidement le général
Philippe Maurin le 1er mai suivant. Familiarisé avec les procédures atomiques, il a
notamment « supervisé toute la transformation des escadrons aériens tactiques à
vocation nucléaire »8 déployés sous l’égide de l’Alliance atlantique lorsqu’il com-
mandait les forces de F-100 français en Allemagne puis le 1er commandement aérien
tactique (1er CATac). C’est alors l’officier général le mieux préparé pour commander
les Forces aériennes stratégiques et pérenniser la mission de dissuasion nucléaire
dans les forces selon un cadre strictement national et non plus otanien.
Choisie parmi les trois armées « selon une logique à la fois historique et opéra-
tionnelle »9, l’armée de l’Air tout entière se restructure pour être apte à assumer cette
responsabilité. L’organisation traditionnelle par grandes régions aériennes laisse
place à un nouveau schéma. En 1962, le décret des groupements d’unités aériennes
spécialisées – des commandements opérationnels destinés à des missions précises –
est à l’origine des FAS10. La panoplie des moyens confiés aux aviateurs s’élargit et
profite de l’impulsion donnée par le pouvoir politique, qui lui-même se renforce à
l’aube des années 1960.
La Constitution de la Ve République et une série de décrets en 1961 et 1962
consacrent de fait la primauté du président de la République et son autorité sur le
domaine militaire11. Elles cadencent la refonte de l’appareil de défense et de tous
les secteurs concernés par la force de frappe. Plusieurs exemples peuvent être cités,

8. A. Poilbout, « Quelle stratégie nucléaire pour la France ? L’armée de l’Air et le nucléaire tactique
intégré à l’OTAN (1962-1966) », Revue historique des armées, Service historique de la Défense, n°262,
03/2011, pp. 46-53 (p. 49).
9. S. Gadal, Forces aériennes stratégiques, Paris, Économica et Institut de Stratégie Comparée, Coll.
« Bibliothèque Stratégique », 2015, 397 p. (p. 16).
10. A. Corvisier, (dir.), Histoire militaire de la France, Tome 4 : de 1940 à nos jours, sous la direction
d’André Martel, Paris, Presses universitaires de France, 1994, 700 p. (p. 462). Quatre grands comman-
dements sont ainsi créés : les Forces aériennes stratégiques (FAS), la Force aérienne tactique (FATac),
le Commandement air des forces de la Défense aérienne (CAFDA) et le commandement du Transport
aérien militaire (CoTAM).
11. B. Chantebout, « L’organisation générale de la Défense nationale en France depuis la fin de la
Seconde Guerre mondiale », thèse de doctorat en droit, Bibliothèque constitutionnelle et de science
politique, tome XXVI, Paris, Librairie générale de droit et de jurisprudence, 1967, 500 p.

343
L’armée de l’Air et de l’Espace et la mission de dissuasion nucléaire…

comme les créations de la délégation ministérielle pour l’armement (DMA, future


DGA), du poste de chef d’état-major des Armées, du secrétariat général à la Défense
nationale ou encore du centre national d’études spatiales (CNES). L’anticipation du
général de Gaulle se traduit aussi dès 1960 par la promulgation de la toute première
loi de programme militaire qui ancre et protège l’effort financier pour doter le pays
des vecteurs nucléaires sur le temps long.
C’est cependant le couple bombardier-ravitailleur qui symbolise la composante
aéroportée de la dissuasion nucléaire pour l’armée de l’Air. Le Mirage IV A, avion
biréacteur supersonique construit par la Générale Aéronautique Marcel Dassault,
est le premier système d’armes majeur réalisé par la France12. Toutefois, pour bom-
barder des objectifs alors situés en Union soviétique, une solution doit être trou-
vée pour augmenter l’allonge des soixante-deux avions commandés13. La France se
tourne vers les États-Unis et envoie au printemps 1962 une délégation rencontrer
le Strategic Air Command et le département d’État pour étudier la faisabilité de
l’achat du quadrimoteur ravitailleur Boeing C-135, déjà en service au sein de l’US
Air Force depuis plusieurs années. Un contrat est signé au mois d’août : douze
avions modifiés pour une version française – baptisée C-135 F – sont livrés à l’ar-
mée de l’Air à partir de février 1964. Ils contribuent ainsi au fonctionnement com-
plet de la composante confiée aux FAS.

Les centres d’essais militaires et l’expérimentation de l’armement atomique


Le bon fonctionnement d’un vecteur nucléaire est impératif pour garantir la cré-
dibilité de la dissuasion. Les armées françaises doivent donc procéder à la validation
opérationnelle de leur armement nucléaire pour démontrer au pouvoir politique, aux
alliés et aux adversaires potentiels les performances de leurs armes.
C’est le 10 janvier 1957 qu’a lieu la première mission pour reconnaître le futur site
du champ de tir en Afrique du Nord14. Au mois de juillet, le désert algérien devient
le théâtre de travaux considérables. Le centre saharien d’expérimentations militaires,
laboratoire des essais, s’installe dans la région du Tanezrouft, à Reggane, et héberge
jusqu’à 10 000 personnes lors de la campagne de tests décisive. Ingénieurs civils
du commissariat à l’énergie atomique (CEA, organisme chargé du fonctionnement
de la bombe et de sa sûreté), scientifiques et militaires des trois armées s’affairent
discrètement sous les ordres du général Charles Ailleret, chef du commandement
interarmées des armes spéciales (CIAS).

12. Service historique de la Défense (SHD), archives de l’armée de l’Air (AA), AI 85 E 24191/2, thèses
et mémoires de l’École supérieure de guerre aérienne, lieutenant-colonel Roland Glavany, « Concep-
tion et réalisation des systèmes d’armes aériens », 1963, 48 p. (p. 5).
13. J. Doise, M. Vaïsse, Diplomatie et outil militaire. Politique étrangère de la France 1871-2015, Pa-
ris, Éditions du Seuil, Points, Coll. « Histoire », réédition 2015, 768 p. (p. 616). La première commande
de l’État est de cinquante appareils mais la force de frappe sera finalement rapidement rallongée par une
commande de douze Mirage IV supplémentaires en novembre 1965.
14. J.-D. Pô, Les moyens de la puissance, les activités militaires du CEA 1945-2000, Paris, Ellipses
et Fondation pour la recherche stratégique, Coll. « Perspectives stratégiques », 2001, 268 p. (p. 135).

344
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire

Le 13 février 1960, l’essai atmosphérique Gerboise bleue marque l’entrée de la


France dans le club restreint des puissances atomiques : une bombe de 70 kilotonnes
– presque cinq fois plus puissante que celle d’Hiroshima – explose avec succès. La
performance française est probante et son outil nucléaire, indépendant et fiable, est
désormais crédible.
À quelques centaines de kilomètres au Nord, toujours en Algérie, d’autres
sites militaires sont construits qui contribuent à l’aventure nucléaire française. Par
exemple, dès 1947, l’armée de l’Air regroupe un premier noyau de spécialistes sur
la base de Colomb-Béchar. Le centre interarmées d’essais des engins spéciaux, qui
comprend une base-vie accueillant environ 800 personnes, se développe progressi-
vement à partir de l’aire principale de lancement d’Hammaguir aménagée dès 1951.
Un important détachement du centre d’essais en vol (CEV) rejoint également le site
et procède aux expérimentations de nombreux engins et systèmes d’armes air-air,
sol-air et air-sol.
Les retombées du projet nucléaire militaire ne profitent pas qu’aux seules armées.
Le secteur civil bénéficie aussi du ruissellement de l’innovation technologique.
Ainsi, dans le domaine spatial, les premiers missiles balistiques et fusées françaises
(fusée Véronique, lanceur Diamant ou encore satellite Astérix) sont testés et tirés
depuis le Sahara.

Pas de tir Brigitte à Hammaguir. Le lanceur Diamant-A et son satellite Astérix décolleront de ce site
vers l’espace, en 1965.
Source : « Les centres de lancement français », CAPCOM Espace.

345
L’armée de l’Air et de l’Espace et la mission de dissuasion nucléaire…

Néanmoins, en 1968, au terme des cinq années de prolongation d’utilisation de


ces sites négociée au moment de l’indépendance de l’Algérie, les centres d’essais
spatiaux sont transférés à Kourou. La fin de la guerre d’Algérie acte également la
délocalisation des sites interarmées d’expérimentations nucléaires vers la Polynésie
française. La dimension interarmées de ces structures est confirmée avec la nomina-
tion du général aviateur Jean Thiry, qui succède au général Ailleret. La création du
centre d’expérimentations du Pacifique (CEP) est décidée en conseil de défense le
27 juillet 196215. Le général Thiry, qui prend activement part au choix du nouveau
site16, est nommé à la tête de la direction des centres d’expérimentations nucléaires
(DirCEN), qui succèdent au CIAS et qui orchestrent les expérimentations à partir de
1964. Le CEP est opérationnel en 1966, après de considérables travaux d’infrastruc-
tures. Des avions C-135 F, Mirage IV et Vautour des FAS (indispensables aux pré-
lèvements scientifiques17) gagnent les îles de Polynésie et démontrent par là même
la capacité de projection aérienne de la France et le haut degré de préparation des
forces. C’est depuis l’atoll d’Hao, au cours de l’opération Tamouré en juillet 1966,
que le tir d’épreuve de l’arme nucléaire aéroportée AN-21 des FAS est réalisé avec
succès. Il atteste du bon fonctionnement de l’arme que la composante aéroportée est
alors la seule à mettre en œuvre.

La création du commandement des Forces aériennes stratégiques et la prise


d’alerte opérationnelle de ses aviateurs
L’acte de naissance officiel des Forces aériennes stratégiques est le décret du 14
janvier 1964 qui abroge celui du CAS. Structure à la fois organique et opération-
nelle, ce nouveau commandement reçoit l’ordre de tir du président de la République.
C’est la Constitution de la Ve République qui confère à ce dernier l’exclusif et préé-
minent rôle de déclencheur du feu nucléaire.
Les équipages des FAS, qui exécuteraient cet ordre en cas d’engagement, sont
répartis sur le territoire national selon un principe de dispersion et de survivabilité
des unités. Neuf bases nucléaires (dont trois qui peuvent accueillir les escadrons de
ravitailleurs C-135 F) mettent en œuvre les bombardiers nucléaires Mirage IV. À
Taverny, un poste de commandement enterré abritant le centre d’opérations des FAS
– le COFAS – est également chaînon du dispositif opérationnel.
Afin d’honorer le contrat opérationnel fixé par le président de la République – à
savoir être en capacité d’effectuer la mission nucléaire sans délai – l’alerte opéra-
tionnelle est prise par les FAS dès le 8 octobre 1964 depuis la base de Mont-de-Mar-

15. « Les activités opérationnelles et le soutien logistique du Centre d’Expérimentations du Paci-


fique », dans Les expérimentations nucléaires françaises, Groupe d’études français d’histoire de l’ar-
mement nucléaire (GREFHAN), Nuclear History Program (NHP), Table ronde du 12/06/1992, Institut
d’histoire des relations internationales contemporaines, Institut de France, 1992, 109 p. (p. 73).
16. R. Meltz, A. Vrignon (dir.), Des bombes en Polynésie, Les essais nucléaires français dans le Paci-
fique, Paris, Vendémiaire, 2022, 707 p. (p. 38).
17. SHD/AA, AI G 8264, Centre d’instruction des Forces aériennes stratégiques (CIFAS) 328,
historique de la 92e escadre de bombardement.

346
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire

san. Un préavis de cinq minutes seulement pour décoller est imposé aux équipages,
ce qui nécessite l’installation de zones d’alerte et de moyens spécifiques pour les
aviateurs des FAS. Compte tenu de la priorité politique de leur mission, les esca-
drons à vocation nucléaire vivent en complète autonomie sur leur base.
À l’échelon stratégique, cette singularité entraîne également la création d’une
chaîne robuste de commandement et d’alerte permanente. Elle repose sur des
moyens de détection, des systèmes de traitement de données et de transmissions im-
portants, en plus de moyens opérationnels disponibles et de procédures de contrôle
gouvernemental. Ces impératifs confèrent un rôle primordial à la mission de défense
aérienne18 et à son centre d’opérations (CODA) également implanté à Taverny. La
mission nucléaire irrigue toute l’armée de l’Air.

L’ancrage des FAS dans la stratégie de défense de la France (1965-1989)

Parachèvement de la prise d’autonomie de la France : le retrait du commandement


intégré de l’OTAN
Le rôle croissant des aviateurs dans l’appareil de défense, et plus particulière-
ment de ceux contribuant à la mise en œuvre des moyens nationaux de la dissua-
sion, est perceptible par le nombre de postes de responsabilité qu’ils occupent – ou
de promotions qu’ils obtiennent. Dans les postes de chef d’état-major des Armées,
de chef de l’état-major particulier de l’Élysée, des cabinets politiques, du SGDN,
du CNES, de la DMA ou encore de la DirCEN, les aviateurs interagissent avec le
pouvoir politique, même au-delà des frontières nationales. Par exemple, le général
de corps aérien Jean Accart, ancien As en 1940 et théoricien français de la défense
aérienne d’après-guerre, est nommé en 1965 par l’OTAN pour assurer la présidence
du comité chargé de l’installation du système Nato Air Defence Ground Environment
(NADGE) en Europe19. NADGE est un réseau électronique contribuant à la défense
aérienne et à la détection lointaine. Pour être en mesure d’assurer une dissuasion
crédible, la France doit effectivement être en pleine capacité de défendre son ciel20.
Il est cependant surprenant d’observer que cette nomination intervient au moment
où Paris remet significativement en cause le fonctionnement de l’OTAN21. En fait,
le statut de puissance nucléaire indépendante assure l’émancipation de la France
des structures du commandement intégré de l’Alliance atlantique. À l’issue de la

18. L. Paoletti, « Analyse du rôle de la défense aérienne dans la diplomatie et la stratégie françaises
dans le contexte de début de guerre froide 1945-1961 », Mémoire du diplôme en sciences historiques
et philologiques, sous la direction du professeur Martin Motte, École pratique des hautes études, 2019,
178 p. (p. 136).
19. Archives Nationales, Pierrefitte sur Seine, Papiers des chefs de l’État, AG5(1)/512, État-major
particulier, affaires internationales, note du 10/03/1965 relative au plan NADGE.
20. J. de Lespinois (dir.), Nouvelle histoire de l’armée de l’Air et de l’Espace, Paris, Éditions Pierre de
Taillac, 2022, 480 p. (p. 137).
21. J. Marriot, « Le NADGE, bouclier radar de l’OTAN », pp. 35-42, Forces Aériennes Françaises,
revue mensuelle de l’armée de l’Air, article initialement paru dans Aerospace International, traduit par
le contrôleur général B., n°271, 07/1970.

347
L’armée de l’Air et de l’Espace et la mission de dissuasion nucléaire…

crise de Suez (1956) et du chantage nucléaire exercé par les États-Unis et l’URSS
sur Londres et Paris pour retirer leurs troupes et mettre fin à la crise, la France se
sent politiquement humiliée. Le gouvernement de la IVe République – et le général
de Gaulle à partir de 1958 – tirent les leçons de cet événement : la France ne peut
plus mener librement sa politique étrangère sans l’aval de ses alliés. La possession
d’un armement nucléaire national et autonome semble être un attribut de puissance
nécessaire pour se dégager de cette subordination.
Loin d’être un « coup de tonnerre dans un ciel serein »22, la sortie de la France
des structures du commandement intégré de l’OTAN est donc plutôt l’aboutissement
d’un processus entamé dès la fin des années 195023 et acté en mars 1966 quand la
force de frappe française est pleinement opérationnelle. À l’été 1967, la signature des
accords secrets Ailleret-Lemnitzer24 marque une nouvelle étape dans le processus
d’autonomie des forces françaises. Pour le général Charles Ailleret, chef d’état-ma-
jor des Armées, l’enjeu est de négocier le maintien de la France dans différentes
structures de l’OTAN, dont le réseau NADGE pour l’armée de l’Air. Il y parvient
finalement. Paris continue de recevoir les informations d’alerte du Grand quartier
général des puissances alliées en Europe dans le cadre de la coopération militaire
entre forces du bloc de l’Ouest.
Paris s’écarte aussi du sillon de l’OTAN du fait des spécificités de sa doctrine. Se
démarquant des États-Unis et du Royaume-Uni (alignée sur la doctrine américaine),
la France considère l’arme nucléaire comme une arme politique et strictement dé-
fensive. Les principes fondamentaux de la dissuasion nucléaire à la française sont
énoncés dès les années 1950. Parmi ses théoriciens les plus fameux figure le général
aviateur Pierre Marie Gallois, qui développe les notions de « pouvoir égalisateur
de l’atome » (l’armement atomique rééquilibre le rapport de force entre deux puis-
sances dotées sur l’échiquier international) et de « la dissuasion du faible au fort ».
Ces principes sont adaptés au statut de puissance moyenne de la France25.
Les généraux de l’armée de Terre Charles Ailleret, André Beaufre et Lucien Poi-
rier contribuent aussi largement à élaborer les fondements de la pensée française de
la dissuasion nucléaire. Le premier comprend très précocement la révolution dans la
stratégie militaire introduite par l’atome. Adepte d’une approche interarmées dans
la stratégie générale, il consacre la dimension scientifique et technique de ce nouvel

22. F. Bozo, « De Gaulle, l’Amérique et l’Alliance atlantique. Une relecture de la crise de 1966 »,
Vingtième siècle, revue d’histoire, n°43, 07-09/1994, pp. 55-68 (p. 58).
23. Premièrement par le retrait de la flotte française de Méditerranée du commandement intégré de
l’OTAN en 1959. Voir ici F. David, « John Foster Dulles, secrétaire d’État (1953-1959), Les relations
franco-américaines entre idéalisme politique et réalités militaires », thèse de doctorat en histoire, sous
la direction du professeur G.-H. Soutou, Université Paris-Sorbonne, 2006, 1 616 p. (p. 1 332).
24. Accord qui porte le nom de ses signataires. Le général Lyman Lemnitzer est alors commandant
suprême des forces alliées en Europe.
25. P. M. Gallois, « La dissuasion du faible au fort », L’aventure de la bombe. De Gaulle et la dissua-
sion nucléaire 1958-1969, Université de Franche-Comté et Institut Charles de Gaulle, actes de col-
loque, Arc-et-Senans, 27, 28 et 29 septembre 1984, Éditions Plon, collection « Espoirs », 1985, 380 p.
(pp. 165-173).

348
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire

armement. Le général André Beaufre théorise pour sa part la dialectique des volontés
dans la stratégie de dissuasion. Enfin, Lucien Poirier développe entre autres la notion
de seuil d’agressivité critique (liée aux intérêts vitaux). Non-alignée sur la doctrine
américaine de riposte graduée des années 1960, la doctrine française est consacrée
par le premier Livre blanc sur la défense publié en 1972 par le gouvernement. Ce
texte fondateur est une rupture : il énonce une nouvelle posture stratégique, reven-
dique pour la France le statut de puissance nucléaire et fixe les orientations straté-
giques de la nation pendant la Guerre froide.

Albion et la composante sol-sol de la dissuasion : la sanctuarisation du territoire


Suivant une vision à long terme, la fabrication de missiles balistiques stratégiques
est décidée à l’été 1958. La société d’études et de recherches des engins balistiques
(SEREB), sous tutelle du ministère des Armées, est créée en septembre 1959 pour
centraliser efficacement les études devant aboutir à la production des missiles por-
teurs de l’arme nucléaire. Les ingénieurs procèdent aux premiers essais des diffé-
rentes versions des engins en Algérie française puis au Centre d’essais des Landes.
En 1968, le premier missile sol-sol balistique stratégique (SSBS) sort dans sa version
opérationnelle : c’est le S2 qui pèse 23 tonnes, fait 15 mètres de haut et possède une
portée de 3 500 kilomètres. La complexité du déploiement de ce nouveau vecteur
impose de relever des défis également logistiques, à la fois militaires et civils. Le
26 novembre 1965, la mise en orbite du premier satellite français Astérix, grâce au
lanceur Diamant dont s’inspire le missile S2, confirme les liens étroits entre les pro-
grammes nucléaire et spatial.
L’implantation même du site de mise en œuvre des SSBS relève de l’exploit.
Le choix du plateau d’Albion dans le Vaucluse est décidé en avril 1965 par le gou-
vernement26. La base aérienne support 200 Apt-Saint-Christol sort littéralement de
terre en trois ans. Elle se compose notamment d’une piste de 1 700 mètres de long,
de logements pour huit cents familles, de dix-huit silos enterrés devant accueillir
autant de missiles (gérés depuis deux postes de conduite de tir), des zones de lan-
cement associées, des sites de transmission et d’installations – de surface comme
souterraines – capables de résister à une frappe atomique ennemie27. Les installations
du plateau d’Albion, disséminées sur un domaine militaire de 875 hectares doivent
permettre d’assurer la capacité de riposte nucléaire de la France en cas de première
frappe adverse. Immobiles, et donc visibles, elles sanctuarisent le territoire métropo-
litain28. Agissant selon le principe de la « chèvre au piquet », une quelconque agres-
sion à leur encontre serait signée. Les SSBS, « raison de stabilisation »29 en période
de Guerre froide, protègent l’intégrité du territoire français.
26. G. Mercier, « La mise en place et le développement de la 2e génération des forces nucléaires
stratégiques », dans L’arme nucléaire et ses vecteurs. Stratégies, armes, parades, op. cit., p. 197.
27. R. Galan, Forces aériennes stratégiques. Missions au cœur du secret défense, Paris, Éditions
Privat, 2014, 218 p. (pp. 79-82).
28. L. Boïté, « Le 1er GMS », pp. 15-22 (p. 20), ANFAS Contact n°110, Association nationale des
Forces aériennes stratégiques (ANFAS), bulletin de publication, 31 p.
29. SHD/AA, archives orales, AI 8 Z 79, entretien du général Michel Fourquet, bande 6.

349
L’armée de l’Air et de l’Espace et la mission de dissuasion nucléaire…

La responsabilité de la composante SSBS de la dissuasion est confiée à l’armée


de l’Air en 1964, plus précisément au 1er groupement de missiles stratégiques (1er
GMS), nouvelle unité des FAS. À partir de 1968, environ 2 000 militaires s’installent
en Provence. L’alerte opérationnelle est prise par le 1er GMS le 2 août 1971. Les FAS
se retrouvent ainsi chargées de la mise en œuvre de deux des trois composantes de
la triade nucléaire30.

La mission nucléaire tactique et l’« ultime avertissement »


Le spectre des moyens de la dissuasion nucléaire, porteurs du message politique
fixé par le président de la République, s’étoffe dans les années 1970. Après un premier
temps d’acculturation aux armes nucléaires tactiques dans le cadre de l’OTAN31, la
décision de principe de s’en doter est prise en conseil de défense dès juillet 196332.
La fabrication de la bombe aéroportée à fission AN-52 est décidée en 196633. Cette
bombe passe deux tests de validation – les opérations Tamara et Maquis34 – qui cor-
respondent aux derniers essais atmosphériques français par largage avion au CEP.
L’AN-52 est déclarée opérationnelle en 1973 et arrive aussitôt dans des unités du
commandement de la Force aérienne tactique (FATac) : l’escadron 2/4 « La Fayette »
de Luxeuil sur Mirage III est le premier à en être équipé suivi, en 1974, de l’escadron
1/7 « Provence » sur Jaguar à Saint-Dizier. L’historiographie du nucléaire tactique
au sein des armées françaises est relativement discrète35. Pourtant, jusqu’à cinq es-
cadrons de l’armée de l’Air mettent en œuvre l’AN-52 entre 1975 et 199136, date de
l’abandon de la mission nucléaire tactique et du passage de tous les moyens « Air »
à vocation nucléaire sous le commandement des FAS37.
L’AN-52 équipe également les Super-Étendard de la Marine nationale à partir de
1978 au sein de la Force aéronavale nucléaire (FANu), la composante aéroportée de
dissuasion non-permanente de la Marine, activable sur ordre présidentiel. Au total,
entre 80 et 100 AN-52 ont été en service dans les deux armées et intégrées à la pos-
ture de dissuasion nucléaire française.

30. L’année 1971 aussi celle de la mise en service de la composante océanique avec le premier sous-ma-
rin nucléaire lanceur d’engins, porteur du missile mer-sol balistique stratégique.
31. Dans les années 1950, Washington fournit à Paris des avions de combat (F-84G, F-100D…) ca-
pables d’emporter des bombes nucléaires à gravité – bien que ces dernières restent sous contrôle amé-
ricain via le principe de la « double clef ».
32. M. Duval, Y. Le Baut, L’arme nucléaire française : Pourquoi et comment ?, Paris, Éditions SPM,
collection « Kronos », 1992, 303 p. (p. 72).
33. S. Cohen, La défaite des généraux, le pouvoir politique et l’armée sous la Ve République, Paris,
Fayard, 1994, 276 p. (p. 105).
34. À 250 mètres d’altitude, respectivement depuis un Mirage III E et un Jaguar A les 28 août 1973
et 25 juillet 1974.
35. M. Theleri, Initiation à la force de frappe française 1945-2010, Paris, Éditions Stock, 1997, 385
p. (p. 101).
36. La composante nucléaire tactique est constituée de 30 Mirage III E et de 30 Jaguar A.
37. « 55 ans des Forces aériennes stratégiques, 20 000ème jour d’alerte nucléaire », ANFAS, Association
nationale des Forces aériennes stratégiques (ANFAS), Éditions EDIACA via le Centre des études, ré-
serves et partenariats de l’armée de l’Air (CERPA), 09/2019, 32 p. (p.19).

350
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire

Les objectifs poursuivis avec l’armement nucléaire tactique sont alors dits « d’in-
terdiction »38 et désignent des cibles militaires. Les forces de manœuvre soviétiques
sont également la cible de l’armement nucléaire tactique de l’armée de Terre, avec
ses cinq régiments équipés de systèmes de missiles sol-sol Pluton, puis Hadès, entre
1974 et 1997. Déployés le long des frontières avec la Belgique et le Luxembourg,
leur but est de stopper toute invasion territoriale potentielle. L’armement tactique
complète le panel de réponses politiques face à une agression en établissant un seuil
intermédiaire à ne pas franchir lors du dialogue avec l’adversaire. Il marque surtout
la volonté d’endiguer l’escalade plutôt que d’essayer de la contrôler39.
Au début des années 1980, un glissement s’opère ainsi dans la grammaire nu-
cléaire : les armes tactiques deviennent, selon la formule du président François
Mitterrand, des armes « préstratégiques » qui garantissent à présent « l’ultime aver-
tissement ». Elles sont pleinement intégrées à la stratégie de dissuasion de la France.
La crainte de la prolifération de ce type d’armement – qu’il n’était pas non plus ques-
tion d’envisager comme des armes d’emploi du champ de bataille, mais bien comme
des armes politiques – justifie cette évolution sémantique.
Par la suite, l’histoire des FAS est marquée par des adaptations constantes de
ses vecteurs et de son commandement au contexte international – et, par capillarité,
de l’ensemble des forces aériennes françaises. L’amélioration des performances du
matériel s’illustre par exemple à l’été 1988 avec la mise en service opérationnel d’un
nouveau couple avion/arme, capable de pénétrer en très basse altitude les défenses
adverses et qui intègre pleinement les évolutions technologiques de la Guerre froide.
Le bombardier Mirage 2000N et le missile air-sol moyenne portée (ASMP) tirent
l’armée de l’Air vers le haut par les exigences opérationnelles qu’ils imposent et par
la réalisation d’ambitieux travaux d’infrastructures effectués pour leur réception sur
leurs bases aériennes.
Dès 1986, une partie de la flotte des Mirage IV A est modernisée et transformée
en Mirage IV P (pour « pénétration ») afin de pouvoir également emporter l’ASMP.
Ce nouveau missile nucléaire aéroporté – le premier à propulsion par statoréacteur
– est une vraie prouesse technique. Il remplace à la fois l’AN-52 pour la mission
d’ultime avertissement et l’AN-22 pour la frappe stratégique40.
C’est également pendant ces dernières années de la Guerre froide que les FAS
participent avec une ampleur inégalée au dispositif d’intervention extérieure de la
France.

38. S. Gadal, op. cit. p. 203. Il cite le chef d’état-major des Armées, le général François Maurin.
39. SHD/AA, archives orales, AI 8 Z 79 Fourquet bande 6.
40. P. Wodka-Gallien, La dissuasion nucléaire française en action, Dictionnaire d’un récit national,
Paris, Éditions Decoopman, 2019, 485 p. (p. 461).

351
L’armée de l’Air et de l’Espace et la mission de dissuasion nucléaire…

L’adaptation de l’outil de défense de la France et la polyvalence des missions


des forces aériennes stratégiques

L’articulation entre missions stratégiques et conventionnelles


Dès le début des années 1970, le Mirage IV A s’illustre dans des missions de
guerre électronique. Il est en effet le premier avion de combat en service dans l’ar-
mée de l’Air à être équipé pour ce type de mission41. Disposant de systèmes d’auto-
protection, il embarque le système de navigation et de bombardement alors le plus
puissant en Europe. Progressivement employé pour des missions de reconnaissance
lointaines, le Mirage IV A est logiquement doté d’équipements qui réduisent sa vul-
nérabilité. C’est le centre d’instruction des Forces aériennes stratégiques (CIFAS
328 « Aquitaine », successeur du CIB 328) qui expérimente les versions reconnais-
sance des Mirage IV A et qui teste aussi les équipements de contre-mesures électro-
niques. De la sorte, les aviateurs des FAS acquièrent de nouvelles capacités qui se
diffusent au sein de l’institution. C’est bien la préparation des forces aériennes à la
mission nucléaire qui est à l’origine de la politique de guerre électronique pour toute
l’armée de l’Air42.
Un volet méconnu de l’histoire de ce commandement est aussi celui du rensei-
gnement électronique. La connaissance des systèmes électromagnétiques adverses
est de fait un prérequis pour pénétrer le dispositif adverse et réussir la mission.
L’escadron 1/59 « Bigorre », comprenant les quatre « avions station relais de trans-
missions exceptionnelles » (Astarté43), est également une unité de guerre électro-
nique avec une mission particulière. Il est créé en 1987 et passe sous le comman-
dement des FAS en 199244. Sa raison d’être est d’assurer la transmission de l’ordre
présidentiel d’engagement nucléaire aux forces, en environnement potentiellement
dégradé. Ses appareils C.160 H sont équipés pour ce faire de moyens résistants aux
impulsions électromagnétiques.

41. H. Beaumont, Mirage IV, le bombardier stratégique, Paris, Éditions Larivière, Docavia, 2003, 367
p. (p. 218).
42. P. Hénin, « De la dissuasion nucléaire à la politique de guerre électronique de l’armée de l’air », p.
39, dans La guerre électronique sur Mirage IV, quarante années de guerre secrète racontées par ses
acteurs, Paris, Éditions Lavauzelle, Documents Renseignement, Histoire & Géopolitique, 2006, 210 p.
43. Composé de quatre C.160 H Gabriel.
44. Il sera lui-même remplacé en 2001 par l’escadron Système du dernier recours (Syderec).

352
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire

C.160 H Astarté de l’armée de l’Air.


Source : « Transport Allianz C-160H Astarté », [Link].

Les dernières années de Guerre froide marquent une transformation profonde


de la composante aéroportée. Dans un contexte marqué par les « dividendes de la
paix », l’entrée en service du Mirage 2000N participe par exemple à réduire le for-
mat des unités de bombardement des FAS, ne laissant que trois escadrons opération-
nels équipés du nouveau vecteur entre 1988 et 1990 (« La Fayette », « Limousin »
et « Dauphiné »)45. Deux unités demeurent sur Mirage IV P/ASMP (« Gascogne » et
« Bretagne »).
Les avions ravitailleurs C-135 F sont quant à eux largement modernisés et
prennent la nouvelle appellation de C-135 FR (pour « remotorisé »). À l’inverse
des bombardiers, la flotte de ces quadriréacteurs des FAS grossit – trois KC-13546
sont achetés aux États-Unis en 1994 tandis que le spectre de leurs missions s’élargit
singulièrement. En 1964, lors de leur entrée en service, les avions ravitailleurs sont
réservés à la seule mise en œuvre de la composante nucléaire aéroportée. Ces plate-
formes sont néanmoins rapidement sollicitées pour certaines missions dans les zones
d’intervention de la France, la pratique se généralisant à partir des années 197047.
Désormais, les ravitailleurs forment la capacité socle de l’armée de l’Air et de l’Es-

45. Le format des unités FAS avait déjà été réduit de trois escadrons en juin 1976 puis de deux esca-
drons en septembre 1983.
46. Version citerne et non pas mixte cargo/passagers comme ceux acquis en 1962.
47. Lamantin (1977) en Mauritanie est la première opération extérieure où les avions ravitailleurs de
l’armée de l’Air sont engagés.

353
L’armée de l’Air et de l’Espace et la mission de dissuasion nucléaire…

pace pour la projection de puissance de ses forces à l’échelle du globe. Les avions
de combat de l’armée de l’Air dédiés aux missions conventionnelles peuvent tous
être ravitaillés en vol à partir du C-135 F. La projection aérienne est révolutionnée
par la mission nucléaire entraînant une mutation de la perception de l’outil aérien48.
Quand le bloc soviétique s’effondre, la fin de la bipolarité dans les relations inter-
nationales et les signatures des traités de lutte contre la prolifération des armements
font évoluer à nouveau la posture nucléaire française. Elle se fixe autour du seuil
de suffisance des arsenaux. Le volume des forces armées est aussi soumis au cri-
tère intransigeant des moyens financiers de l’État qui annonce à l’été 1996 renoncer
au plateau d’Albion. Le 1er GMS est officiellement dissous au mois de septembre.
Cette décision met un terme à la composante sol-sol balistique de la dissuasion nu-
cléaire. La chaîne de dialogue et de responsabilité est également modifiée par décret
en 1996. Le chef d’état-major des Armées s’insère désormais entre l’armée de l’Air
et le pouvoir politique : il devient chargé de faire exécuter les opérations nécessaires
à la mise en œuvre des forces nucléaires.
Finalement, 1996 apparaît comme une année charnière pour les FAS. Le 30 mai,
les douze Mirage IV P participent à leur ultime exercice Poker au sein de la com-
posante aéroportée de la dissuasion. Ils cessent ensuite de prendre l’alerte nucléaire
et sont dédiés exclusivement aux missions de reconnaissance stratégique lointaines,
jusqu’à leur retrait de service en 2005. Les Mirage IV P de l’escadron « Gascogne »
s’illustreront ainsi dans le cadre de l’opération Héraclès en 2001 et 2002 où, déployés
depuis les Émirats arabes unis, ils réalisent plusieurs vols dans le ciel afghan.

Les Forces aériennes stratégiques à l’ère des opérations extérieures


Comme le rappelle le général Bruno Maigret, ancien commandant des FAS, la
nécessité de répondre à la fois aux exigences des missions stratégiques et conven-
tionnelles suscite une dynamique vertueuse pour anticiper « plus loin, plus vite, plus
fort »49. Ce besoin d’évoluer constamment est prégnant dès les origines des FAS :
dès le temps de paix, elles doivent démontrer en permanence leur crédibilité et leur
efficacité.
Pour ce faire, dans le domaine nucléaire, elles mènent des actions visibles et dé-
monstratives à l’image des raids d’entraînement et de simulation de tir Poker qui ont
lieu plusieurs fois par an et qui attestent du bon fonctionnement des vecteurs. Com-
ment dissuader un adversaire s’il n’est pas lui-même convaincu de notre capacité à
tirer un armement nucléaire ? Les scénarios de montée en puissance contribuent à
la crédibilité de l’outil et l’ère des opérations extérieures impacte donc logiquement
l’engagement des FAS.

48. I. Sand, « Géographie politique et militaire de la projection aérienne des armées françaises depuis
1945 », thèse de doctorat en géographie, sous la direction de P. Boulanger, Sorbonne Université, Paris,
2020, 594 p. (pp. 423-428).
49. B. Maigret, Opération Poker, au cœur de la dissuasion nucléaire française, Paris, Éditions Tallan-
dier, 2021, 256 p. (p. 149).

354
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire

Dans le domaine conventionnel, le panel des missions des escadrons s’étoffe.


Dès les années 1970 et dans la plus grande confidentialité, les Mirage IV nouvelle-
ment équipés de caméras50 sont employés pour recueillir des informations précises.
L’enlèvement au nord du Tchad de l’ethnologue du CNRS Françoise Claustre, en
avril 1974, donne l’opportunité aux avions des FAS de s’illustrer dans des missions
effectuées à Mach 0,9 de reconnaissance photographique et de repérage du terrain
pour un éventuel poser d’assaut des C.160 Transall. Le gouvernement français en-
visage effectivement une opération de libération d’otage par la force alors que les
négociations sont dans une impasse. Serge Dassault confiera que ces démonstrations
des capacités opérationnelles des Mirage IV ont été décisives quant à la décision du
gouvernement de prolonger leur durée de vie.

Mirage IV P n°61 « Charlie Hotel » équipé d’un pod CT.52 accroché au point d’emport central.
Source : « Dassault Mirage IV, le temps de la reconnaissance stratégique », Spot’Aero, 26/07/2013.

50. « Sur le Tibesti », R. Galan, Forces aériennes stratégiques, missions au cœur du secret défense
(témoignages), Éditions Privat, Clermont-Ferrand, 2014, pp.178-181 (p.178). Précisément huit. Le
conteneur photographique (CT) 52 en question comprend un ensemble de caméras nasales, ventrales
et latérales.

355
L’armée de l’Air et de l’Espace et la mission de dissuasion nucléaire…

Quelques années plus tard, le 18 février 1986, la piste tchadienne de Ouadi Doum
qui est utilisée par les forces libyennes est bombardée et neutralisée par des Jaguar
français. Deux Mirage IV P de l’escadron de reconnaissance et d’instruction (ERI)
complètent cette mission. Ils emportent des conteneurs photographiques CT.52 pour
réaliser des clichés de la piste qui serviront à évaluer les dommages infligés à l’aé-
rodrome51. Après plus de onze heures de vol et douze ravitaillements, la mission est
réussie. Les équipages se posent à Bordeaux où ils sont accueillis par le général Fleu-
ry, commandant les FAS. Les films, d’excellente qualité, sont très rapidement déve-
loppés et les bobines partent en Alphajet à Paris pour être interprétées de manière
poussée. Les résultats sont immédiatement présentés aux autorités politiques.
Depuis 1986, les escadrons des FAS ont participé aux guerres du Golfe (1991 et
2003), d’ex-Yougoslavie (1995), du Kosovo (1999), d’Afghanistan (2001) ou encore
en Libye (2011). Appelés dès le début de l’opération Chammal en 2015, les Mirage
2000N des FAS participent finalement à cinq détachements en Jordanie, puis sont
déployés à cinq reprises en support de l’opération Barkhane entre 2017 et 2018.
Les FAS ont donc montré qu’elles avaient un rôle à jouer dans les domaines
nucléaire et conventionnel52. La notion « d’épaulement » refait d’ailleurs surface
dans un discours récent du président de la République et prend un sens nouveau
après les bouleversements géopolitiques post-Guerre froide. Les forces stratégiques
et conventionnelles se nourrissent de leur complémentarité respective et de leur cré-
dibilité réciproque53.
Comme le résume un compte rendu de la Commission de la Défense nationale et
des forces armées de 2004, « outre leur complémentarité avec la FOST54, il convient
de noter que les FAS offrent un usage en quelque sorte « dual » : seulement 15 %
des missions assurées par les Mirage 2000N sont strictement d’ordre nucléaire et la
séparation entre conventionnel et nucléaire est parfois artificielle. Une mission de
projection lointaine conventionnelle lors d’un exercice participe également d’une
certaine manière à la crédibilité de la dissuasion. »55
La visibilité des FAS est aujourd’hui également garantie par des opérations
comme le raid Hamilton, réalisé en avril 2018. La mission a mobilisé dix-sept avions
dont onze appartiennent aux FAS56. Cette opération a eu pour objectif la destruction
des infrastructures contribuant à la production d’armes chimiques par le régime sy-

51. J. Merouze, « Opération Tobus : une mission de reconnaissance stratégique », pp. 155-161, dans La
guerre électronique sur Mirage IV…, op. cit.
52. C. Ailleret, « Unité fondamentale des armements nucléaires et conventionnels », Revue de Défense
nationale, n°223, 04/1964, pp. 565-577.
53. O. Baudet, D. Marty, « L’épaulement des forces nucléaires et conventionnelles », Les Cahiers de
la Revue Défense Nationale, hors-série, Au(x) défi(s) de la puissance – Regards du CHEM 72e session,
2023, pp. 111-131 (p. 114).
54. Force océanique stratégique.
55. Commission de la Défense nationale et des forces armées, 2004-2005, Examen de l’avis bud-
gétaire « Dissuasion nucléaire », Compte Rendu n°12, Antoine Carré (député), rapporteur pour avis,
03/11/2004, 14 p. (p. 8).
56. Cinq Rafale et six ravitailleurs C-135 FR.

356
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire

rien. Elle a été menée conjointement avec les États-Unis et la Grande-Bretagne. Plus
de 7 000 kilomètres ont été parcourus en dix heures de vol sans escale, ce qui a prou-
vé une fois de plus les capacités d’endurance et de projection de puissance de l’ar-
mée de l’Air et de l’Espace. D’autres missions, comme le tir d’évaluation des forces
Excalibur (conduit par les FAS le 4 février 2019 et qui simule un raid nucléaire avec
toutes ses phases caractéristiques), démontrent les capacités des FAS. C’est bien à
l’aune de cette mission stratégique moins médiatisée, c’est-à-dire crédibiliser la ca-
pacité de la France à imposer des dommages inacceptables à toute menace étatique
qui s’en prendrait à ses intérêts vitaux, qu’il faut mesurer la réussite des FAS.

Les mutations capacitaires et technologiques des vecteurs des FAS


Les progrès techniques depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, pour ne citer
que l’informatique et son impact sur les systèmes d’armes, stimulent et dictent les
modernisations des vecteurs de la dissuasion nucléaire. Le commandement des FAS
est probablement moins concerné (même s’il n’est pas non plus épargné) que les
autres commandements par les problèmes de maintien en condition opérationnelle et
de disponibilité technique. Sa mission permanente demeure primordiale pour la sou-
veraineté de la France et ne peut souffrir du mauvais fonctionnement, de l’obsoles-
cence ou du vieillissement de ses matériels. Des crédits considérables sont engagés
depuis sa création mais ils sont inhérents à ce type de fonctionnement.
Résolument tournée vers l’innovation, la logique de rupture technologique et de
modernisation des vecteurs justifie que les FAS soient actuellement dotées de la
cinquième génération d’arme nucléaire (de l’AN-11 à l’ASMP-A – A pour « amé-
lioré » – depuis 2009), de leur troisième bombardier stratégique (du Mirage IV au
Rafale depuis 2010) et de la deuxième génération de ravitailleur (du Boeing C-135 F
à l’Airbus A330 MRTT en 2020). Depuis la fin des essais nucléaires et ses consé-
quences dans la fabrication des armes nucléaires françaises, les FAS ont par exemple
été en 2009 la première composante au monde à mettre en œuvre une tête nucléaire
aéroportée (TNA) entièrement garantie par la simulation57.
L’année 2010 marque une nouvelle étape importante pour les FAS avec l’entrée
en service de l’avion de combat Rafale du constructeur Dassault. Cet appareil mul-
tirôle emporte le missile ASMP-A, version modernisée de l’ASMP. Les FAS font
progressivement leurs adieux au Mirage 2000N dont le dernier modèle quitte les
forces en 2018.
L’enjeu de l’adaptation des forces aériennes s’est depuis cristallisé sur le renou-
vellement de la flotte des avions de ravitaillement en vol. Tandis que les moyens
matériels des FAS étaient, quantitativement, à leur apogée dans les années 1980,
la nécessité de remplacer le vieillissant et alors très coûteux C-135 FR aboutit à

57. D. Mongin, Dissuasion et Simulation, De la fin des essais nucléaires au programme Simulation,
Paris, Éditions Odile Jacob, 2018, 314 p. (p. 245). Programme conduit par la Direction des applications
militaires du commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives.

357
L’armée de l’Air et de l’Espace et la mission de dissuasion nucléaire…

la commande de quinze58 A330 multi rôle tanker transport (MRTT) de l’entreprise


Airbus. Le premier de ces avions baptisés « Phénix » est livré à l’armée de l’Air en
septembre 2018. Le retrait des C-135 FR du service opérationnel s’échelonne d’oc-
tobre 2020 et décembre 2023 au rythme des livraisons du MRTT.
Cet avion constitue une rupture capacitaire à plus d’un titre. Polyvalent, il est à
la pointe technologique et réalise des missions de ravitaillement en vol, de transport
d’autorités, d’évacuations sanitaires (équipé du kit Morphée d’assistance médica-
lisée) ou encore d’évacuation de ressortissants. Le 31 mars 2020, la 31e escadre de
ravitaillement et de transport stratégiques (EARTS) – basée à Istres, qui regroupe
tous les moyens de ravitaillement en vol des FAS et l’escadron « Esterel »59 depuis
l’été 2023 – a par exemple mené à la fois un exercice Poker puis évacué des patients
vers des hôpitaux dans le cadre de l’opération Résilience (lutte contre la Covid-19),
au cours de la même journée.
En 2024, les moyens opérationnels des FAS sont regroupés sur trois bases aé-
riennes à vocation nucléaire (BAVN) en vertu du principe de suffisance des moyens
de la dissuasion nucléaire. Ce sont les escadrons « Gascogne », « La Fayette » et
« Bretagne » qui œuvrent aujourd’hui à la permanence de la mission de dissuasion
nucléaire. En octobre 2024, l’alerte nucléaire sera assurée depuis soixante ans sans
discontinuité par les aviateurs des FAS, au service de la défense des intérêts vitaux
de la nation. Complémentaire de la Force océanique stratégique, la composante aé-
roportée de la dissuasion a radicalement modifié la perception de l’outil militaire.
Les compétences acquises et maîtrisées dans le cadre de la constitution de la force
de frappe et de l’exercice de la mission de dissuasion façonnent depuis les contours
de l’institution.
Au service des principes structurants de la logique dissuasive – la visibilité, la
souplesse et la permanence –, les structures de commandement des FAS ont fina-
lement peu évolué depuis leur création ce qui atteste de leur pertinence dès leur
origine. Afin de garantir leurs performances opérationnelles, les vecteurs ont quant
à eux intégré régulièrement les progrès techniques. Le renouvellement capacitaire
du triptyque nécessaire60 pour porter le message politique de la dissuasion nucléaire
conduit les FAS à mettre en œuvre une troisième génération complète de vecteurs.
La combinaison Rafale, MRTT et ASMP-A confirme son adaptation constante aux
dynamiques internationales dont elle se fait le miroir.

58. Nombre définitif d’exemplaires, arrêté en 2018.


59. C. Baillet, « Les FAS et l’Esterel », pp. 30-33, ANFAS Contact n°115, Association nationale des
Forces aériennes stratégiques (ANFAS), bulletin de publication, 45 p. On retrouve une certaine logique
derrière la subordination de l’escadron « Esterel » aux FAS puisque son existence même découle de la
mission de dissuasion. En 1968, son premier DC-8 avait pour mission le transport stratégique de liaison
entre la métropole et le CEP en Polynésie. L’escadron est ensuite chargé des transports spéciaux au
profit de la DirCEN. En 2015, il reprend par exemple les traditions de l’escadron de guerre électronique
« Bigorre ».
60. À savoir un avion bombardier, un avion ravitailleur permettant au bombardier d’atteindre ses
objectifs, une bombe fiable, le tout finalement complété par un environnement robuste de transmis-
sions.

358
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire

Alors que le « spectre du nucléaire resurgit »61 avec les tensions internationales,
la dernière loi de programmation militaire confirme la nouvelle modernisation des
forces de dissuasion françaises pour la période 2024-2030. Le programme de réno-
vation à mi-vie de l’ASMP-A (ASMPA-R) permet d’anticiper l’arrivée d’une nouvelle
génération de missiles aéroportés d’ici environ dix ans : l’ASN4G62. Au rendez-vous
des grandes manifestations de projection de puissance de l’armée de l’Air et de
l’Espace (Skyros, Heifara, Wakea, Pegase), les FAS continuent de tracer leur sillon
en tenant les contrats opérationnels. À l’heure du troisième âge nucléaire, les FAS
et l’armée de l’Air et de l’Espace tout entière se préparent à répondre aux enjeux
du multi-milieux/multi-champs (M2MC), aux défis numériques et aux prochains
challenges multiformes exigeant à nouveau souplesse, résilience, et adaptation de
toutes les forces.

61. « Objectifs LPM 2024-2030 : garantir la crédibilité de notre dissuasion », site officiel du ministère
des Armées, 10/05/2023.
62. Air-sol nucléaire de 4ème génération.

359
360
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire

L’adaptation du Strategic Air Command


au contexte de la Guerre froide

Melvin G. Deaile1

Melvin G. Deaile (PhD) est directeur de la School of Advanced Nuclear and


Deterrence Studies et Associated Professor au Département des études internatio-
nales au sein de l’Air Command and Staff College de l’Air Force University. Ancien
colonel de l’US Air Force et pilote de bombardiers stratégiques (B-52 et B-2). Il a
effectué des missions de guerre pendant l’opération Desert Storm et détient notam-
ment le record de la mission de guerre la plus longue sur Spirit (plus de 44 heures)
lors de l’opération Enduring Freedom en Afghanistan. Il est l’auteur de nombreux
articles et ouvrages dont Always at War. Organizational Culture in Strategic Air
Command, 1946-1962 (Annapolis, Naval Institute Press, 2018) et Cold War Alaba-
ma (à paraître).

La Guerre froide a commencé juste après la fin du Second Conflit mondial. Les
diplomates, responsables politiques et militaires occidentaux ont tous saisi l’immi-
nence de la confrontation idéologique entre le communisme et la démocratie. L’en-
chaînement coup sur coup de trois événements est venu confirmer les soupçons
d’une lutte à venir pour la domination mondiale : le pont aérien de Berlin dès juin
1948, la proclamation de la République populaire de Chine en octobre 1949 et le
début de la guerre de Corée à l’été 1950 avec l’invasion du Sud par le Nord. En ré-
ponse à l’essor du communisme à l’échelle planétaire, les États-Unis ont dû réfléchir
à une stratégie afin d’empêcher sa propagation. Il ne s’agissait pas seulement d’une
réponse militaire mais d’une « grande stratégie » mobilisant tous les aspects de la
puissance américaine.
La Guerre froide se déclinait sur plusieurs fronts. Quel que soit le lieu ou le
sujet, tout faisait l’objet d’une compétition entre les instruments de pouvoir améri-
cains et soviétiques. Même lors des rencontres olympiques, les athlètes américains
et soviétiques ne concourraient pas seulement pour la médaille d’or. Pourtant, la

1. Les propos exprimés dans le cadre de cet article sont ceux de l’auteur et n’engagent en aucun cas le
Département de la Défense américain, de l’US Air Force ou l’Air University.

361
L’adaptation du Strategic Air Command…

Guerre froide n’a jamais basculé en conflit « chaude » même si Moscou et Washing-
ton se sont affrontés sur divers champs de bataille, comme en Corée ou au Vietnam,
dans le cadre de guerres par procuration. Chaque camp élabora des alliances oppo-
sées les unes aux autres. En 1949, les États-Unis formèrent l’Organisation du Traité
de l’Atlantique Nord (OTAN) qui regroupait les pays d’Europe occidentale. L’URSS
répondit en 1955 avec la création du pacte de Varsovie.
La dissuasion était l’un de ces fronts. C’est cette dernière qui empêcha la Guerre
froide de se transformer en conflit ouvert. À l’avant-garde de cette dissuasion se
trouvait le Strategic Air Command (SAC) de l’US Air Force (USAF). Il était respon-
sable des volets aérien et terrestre de la triade américaine. Malgré l’accomplissement
de sa mission tout au long de la Guerre froide, la chute de l’URSS signifia également
la fin du SAC. En 1992, l’USAF acta sa dissolution avant de redistribuer ses compé-
tences entre plusieurs commandements.
À première vue, la dissuasion pendant la Guerre froide peut apparaître comme
quelque chose de « statique », chaque partie braquant l’une sur l’autre ses missiles
balistiques intercontinentaux (ICBM)2 et plaçant ses bombardiers nucléaires en
alerte, prêts à décoller en quelques minutes. Pourtant, le SAC et la dissuasion qu’il
a garantie tout au long de ce conflit étaient tout sauf immobiles. Ce commandement
dut innover et s’adapter aux transformations du contexte géopolitique, technologique
ou politique (voire les trois en même temps) survenues à divers moments.
Trois épisodes en particulier illustrent la faculté d’adaptation du SAC. Le premier
coïncide avec la prise de commandement du général LeMay en 1948. Il amorça un
changement de mentalité opérationnelle afin que le SAC soit en mesure de répondre
aux évolutions de la politique de sécurité et à la garantie de la dissuasion nucléaire
initialement assurée par les seuls bombardiers intercontinentaux. Il s’agissait d’une
mutation interne destinée à préparer le SAC à exécuter sa mission dans le cadre de la
politique de sécurité nationale.
Le deuxième moment débuta avec le lancement du satellite Spoutnik en 1957 et
l’entrée dans « l’âge des missiles ». Désormais, une frappe nucléaire pouvait survenir
en quelques minutes. Cette avancée technologique modifia l’environnement straté-
gique et força de nouveau le SAC à innover avec les « missions d’alerte ».
Le dernier exemple d’adaptation eut lieu durant la période suivant la fin du conflit
au Vietnam. Alors que les chefs de l’Air Force se préparaient à une « offensive ato-
mique totale » contre l’Union soviétique, la « guerre limitée » en Corée leur parut
comme une anomalie. Les affrontements du Vietnam mirent cependant en évidence
la lacune du SAC dans le domaine conventionnel. Après-guerre, le commandement
se concentra sur le renforcement de ses capacités classiques et sur l’entraînement
tactique. Ces efforts porteront leurs fruits lors de l’opération Tempête du Désert en
1991. Malgré ce succès, la fin de la Guerre froide modifia les priorités de l’USAF.
Ce commandement n’est aujourd’hui qu’un lointain souvenir.

2. Intercontinental Ballistic Missile

362
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire

Les origines du Strategic Air Command


Le SAC est créé un an avant que les forces aériennes américaines ne deviennent
autonomes. Alors qu’ils relèvent toujours de l’armée de Terre, les responsables de
l’US Army Air Forces (USAAF) décident après la Seconde Guerre mondiale de fon-
der une organisation indépendante dédiée au bombardement stratégique3.
Durant le conflit, les partisans des bombardements stratégiques déplorent le
manque d’intérêt pour ces missions sur le théâtre européen. À de nombreuses re-
prises, les bombardiers stratégiques – principalement des B-17 – sont détournés de
leur mission initiale pour traiter d’autres cibles au titre de l’effort de guerre4. Lorsque
les regards se tournent vers le Pacifique, les USAAF mettent sur pied une organi-
sation unique devant empêcher les deux responsables de ce théâtre, le général Ma-
cArthur et l’amiral Nimitz, d’employer les nouveaux bombardiers stratégiques B-29
(surnommés « Superfortress ») pour autre chose que leurs missions premières. Pour
ce faire, la Twentieth Air Force fut créée en avril 1944. Commandée par le général
Arnold, elle répond directement au comité des chefs d’état-major. C’est d’ailleurs
l’une de ses unités – le XXI Bomber Command renforcé et dirigé par le général
­LeMay – qui sera la responsable de la campagne de bombardement stratégique
au-dessus du Japon5. Le précédent créé par la Twentieth Air Force durant la Seconde
Guerre mondiale est invoqué lors de l’instauration du SAC en 1946.
Le général Georges Kenney est désigné pour en devenir le premier chef. Il a pas-
sé la majeure partie du précédent conflit comme commandant des forces aériennes
alliées pour la zone Pacifique Sud-Ouest. À ce poste, il avait fourni l’appui aérien
nécessaire à la mise en œuvre du plan de manœuvre du général MacArthur6 sans être
amené pour autant à planifier de véritable campagne de bombardement. D’ailleurs,
lorsque les missions de ce type débutèrent sur l’archipel japonais, ils tombèrent sous
la responsabilité de la 20th Air Force, et non celle de Kenney.
Après la création de l’USAF en 1947, le général Kenney semble partagé entre le
SAC et d’autres aspirations. Dans le contexte de la création de l’Organisation des
Nations unies, certains évoquent l’idée d’une « armée de l’ONU ». Si elle venait à
se concrétiser, Kenney souhaiterait devenir le responsable de ses forces aériennes.
Cette aspiration le conduit à passer trop de temps loin de son poste et à laisser son
adjoint assurer la direction du SAC. L’absence du commandant en chef a un impact
négatif sur la disponibilité opérationnelle et la formation des pilotes de l’unité.
3. Il s’agit ici d’un résumé de l’histoire du SAC. Cette synthèse s’inspire des recherches conduites par
l’auteur et de plusieurs autres travaux historiques sur ce sujet. De la sorte, les références énumérées
permettront aux lecteurs d’approfondir leurs recherches. Pour plus de détails sur la création du SAC,
voir M. G. Deaile, Always at War, Annapolis, Naval Institute Press, 2018, Chapitre 3.
4. Pour l’histoire de l’Offensive de bombardement combinée en Europe (Combined Bomber Offen-
sive), voir T. D. Biddle, Rhetoric and Reality, Princeton, Princeton University Press, 2002.
5. Pour un aperçu des opérations de bombardements stratégiques au-dessus du Japon, voir K. P. Wer-
rell, Blankets of Fire, Washington D.C., Smithsonian Institution Press, 1996.
6. Pour une histoire détaillée des opérations aériennes du général Kenney, voir T. Griffith, MacArthur’s
Airmen: General George C. Kenney and the War in the Southwest Pacific, Lawrence, University of
Kansas Press, 1998.

363
L’adaptation du Strategic Air Command…

Au même moment, les États-Unis comprennent la menace grandissante que


posent l’Union soviétique et son idéologie communiste. En juin 1948, Staline ferme
l’accès à Berlin-Ouest obligeant Washington à ravitailler la ville à l’aide d’un pont
aérien. En août 1949, Moscou réalise l’essai d’une première arme atomique et, en
octobre suivant, la Chine tombe entre les mains des Communistes. Enfin, l’année
suivante, la Corée du Nord décide d’envahir son voisin. Cette succession d’événe-
ments amène le président Truman et le nouveau Conseil de sécurité nationale (Na-
tional Security Council – NSC) à publier la NSC-68 en avril 1950. Ce document
politique prévoit d’augmenter le budget des armées, de financer le développement
de la bombe H et d’aider les alliés confrontés au péril soviétique. Le Containment du
communisme devient autant un problème militaire que diplomatique.
L’une des interrogations du moment est de savoir comment dissuader l’Union
soviétique de marcher sur l’Europe occidentale. Même si Moscou a déjà accaparé la
majeure partie des zones industrielles et scientifiques allemandes en occupant l’Alle-
magne de l’Est, certains redoutent la volonté de Staline de s’étendre davantage vers
l’Ouest. Afin de l’en empêcher, les États-Unis envisagent deux solutions.
La première consiste à renforcer nettement leurs capacités conventionnelles grâce
à « l’entraînement militaire universel » (UMT – Universal Military Training). Ce
programme ambitionne d’imposer un service militaire obligatoire de deux ans. Un
tel réservoir de forces permanent et considérable serait en mesure de dissuader une
expansion soviétique. Cependant, le coût et la mise en œuvre de de la conscription si
peu de temps après la fin du conflit mondial posent problème.
L’autre solution consiste à créer une force composée de bombardiers stratégiques
et d’armes atomiques. Elle endosserait un rôle dissuasif pour décourager l’adversaire
de passer à l’attaque. Cette dernière option est retenue par les hommes politiques
américains. L’USAF charge donc le SAC de créer une force en mesure de « tuer des
Nations »7.
Lorsque le pays demande au SAC de devenir un outil de dissuasion, il découvre
un commandement qui a besoin d’une remise à plat. Ayant vent des commentaires
sur le moral et la préparation médiocres des aviateurs du SAC, le général Hoyt S.
Vandenberg, chef d’état-major de l’USAF, se tourne vers Charles Lindbergh. Il de-
mande au pilote du Spirit of St. Louis de voler avec les équipages et de lui dresser
à l’issue un rapport sur leur niveau de préparation. Ses conclusions achèvent de
convaincre le général Vandenberg de relever Kenney de ses fonctions.
Lors de son arrivée à la tête de l’USAF, le général Vandenberg avait déjà évoqué
avec son prédécesseur, le général Carl A. Spaatz, la question du remplacement de
Kenney. Les deux hommes étaient arrivés à la même conclusion : le prochain respon-
sable du SAC devrait être le meilleur général de l’USAF issu de la communauté des
bombardiers… Ce sera le général Curtis E. LeMay.

7. Pour un aperçu de ces débats, voir A. L. Friedberg, In the Shadow of the Garrison State: Anti-Statism
and Its Cold War Strategy, Princeton, Princeton University Press, 2000.

364
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire

Le SAC s’adapte à son nouvel environnement : bâtir une force de dissuasion


Lorsque le général LeMay arrive aux affaires en octobre 1948, sa mission est de
transformer le SAC en une force capable à la fois de remplir de manière indépen-
dante la mission de bombardement stratégique et d’incarner le principal outil de
dissuasion contre l’expansion soviétique.
Avant d’amorcer ce chantier, LeMay doit prouver que le SAC n’est pas prêt. À
peine arrivé dans sa nouvelle affectation, il planifie le premier exercice d’ampleur
du commandement pour janvier 1949. Il choisit une cible qu’aucun équipage n’avait
vue auparavant sur l’aérodrome Wright Field de Dayton (Ohio). Les bombardiers
doivent voler à leurs altitudes de combat, trouver leur objectif puis le neutraliser. Pas
un seul n’y parvient ce qui conduit le général LeMay à se lamenter qu’il s’agit du
« jour le plus sombre de l’histoire de l’aviation américaine »8. Après avoir démontré
le caractère incomplet de leur formation, LeMay a désormais toute leur attention. La
transformation du SAC peut débuter.
Faire de ce commandement une force de combat signifie lui insuffler une nou-
velle mentalité opérationnelle. LeMay explique à ses hommes qu’ils ne se préparent
plus à la guerre ; ils sont « en guerre » à chaque fois qu’ils se rendent à leur travail.
Ce nouvel « état d’esprit du SAC » correspond à la vision que son chef se fait de la
campagne aérienne si la Guerre froide dégénère en conflit nucléaire.
Le général LeMay convainc l’USAF et l’état-major interarmées que la meilleure
façon d’utiliser ces armes dans un conflit est de mener une « offensive atomique aé-
rienne » dans laquelle les bombardiers américains emploieraient la majeure partie des
bombes nucléaires dès l’ouverture des hostilités9. L’objectif de cette stratégie est de
paralyser l’Union soviétique à un point tel qu’elle n’aurait plus que de maigres res-
sources pour envisager une contre-attaque. Toutefois, préparer le SAC à cette mission
nécessite plus qu’une nouvelle mentalité : LeMay mûrit plusieurs mesures cohérentes
et spécifiques qui doivent appuyer sa conception du plan de guerre nucléaire.
La mise sur pied d’une force de dissuasion en mesure de réfréner les ambitions
de l’URSS en Europe occidentale exige que le SAC s’entraîne au quotidien comme
si la guerre était imminente. La façon dont LeMay envisage l’entraînement de ses
hommes s’inspire des tactiques qu’il avait eu l’occasion de perfectionner lorsqu’il
commandait des opérations de bombardement pendant la Seconde Guerre mondiale.
Son premier chantier est d’introduire des procédures opérationnelles standar-
disées. Son expérience du précédent conflit l’a convaincu que l’équipage devait
connaître le rôle de chacun de ses membres lors des différentes phases de vol. Ces
procédures opérationnelles standardisées aident à orchestrer les actions de l’équipage
8. L’histoire des premières mesures du général LeMay en tant que commandant du SAC provient de
M. G. Deaile, Always at War, op. cit., Chapitre 4, et P. Meilinger, « How LeMay Transformed Strategic
Air Command », Air & Space Power Journal, 03-04/2014, pp. 77-86.
9. La manière dont les États-Unis et l’USAF ont élaboré cette « offensive aérienne atomique » est
racontée dans E. Kaplan, To Kill Nations: American Strategy in the Air-Atomic Age and the Rise of
Mutual Assured Destruction, Ithaca, Cornell University Press, 2015.

365
L’adaptation du Strategic Air Command…

et à conserver leur prévisibilité. Les opérations nucléaires, avec l’emport des armes
les plus destructrices en service, exigent la même précision.
Le général LeMay croit également aux « équipes soudées ». Il pense que les équi-
pages ne doivent pas être recomposées au nom du simple principe de changement. Si
des hommes volent bien ensemble, ils doivent continuer à le faire ensemble – même
si cela implique de déménager l’intégralité de l’équipage10.
Un autre pan de sa stratégie en vue d’opérationnaliser la dissuasion repose sur un
entraînement réaliste. L’unique façon pour un équipage de se perfectionner avec la
mission qu’il aurait à accomplir le moment venu est de la reproduire à chaque fois
qu’il vole. Si une mission aller-retour vers la Russie représente 20 heures de vol,
alors l’équipage doit s’exercer en suivant ce profil de vol, pendant la même durée, en
allant bombarder des villes américaines qui ressemblent à leur vraie cible.
Il est aussi persuadé qu’aucun officier de l’état-major du SAC ne devrait exiger
quelque chose d’une unité qu’il ne serait lui-même pas disposé à accomplir. Par
conséquent, tous les membres de l’état-major participent à des vols – le commandant
en chef y compris.
Pour élaborer une force de dissuasion, il faut également persuader l’adversaire
que le SAC pourrait exécuter sa mission à tout moment. Les unités doivent être
constamment « sur leurs gardes ». À cette fin, le général LeMay organise des inspec-
tions sans préavis. Il possède son propre équipage et est réputé pour modifier au der-
nier moment le plan de vol de son avion et atterrir à l’improviste sur l’une des bases
du SAC. Une fois son avion réceptionné par les forces de sécurité, il attend l’arrivée
du commandant de l’escadre. Quand ce dernier arrive pour saluer son commandant
en chef, le général LeMay ordonne à l’escadre de dérouler son plan de guerre. À ce
moment, l’avenir professionnel du Wing Commander dépend de l’aptitude de son
unité à exécuter convenablement la mission assignée.
Le dernier volet de sa stratégie pour opérationnaliser la dissuasion est la compéti-
tion afin de passer outre le dilemme engendré par la nature de ces missions. Les hauts
responsables souhaitent en effet créer une force si destructrice que l’ennemi serait
dissuadé d’agir de peur que le coût de son action l’emporte sur les bénéfices. Mais,
dans le même temps, ils ne veulent pas employer les armes les plus puissantes jamais
conçues. Pour résoudre ce dilemme qui peut peser sur la motivation opérationnelle
de ses aviateurs, le général LeMay décide d’installer une compétition entre eux afin
d’aiguiser et de maintenir les compétences d’un SAC prêt à agir. Ainsi, à l’extérieur
du quartier général du SAC, un mât totémique est monté où figure le nom de chaque
escadre, classée de haut en bas selon une série de facteurs allant des scores obtenus
lors de bombardements aux taux de maladies vénériennes. Chaque jour, lorsqu’il
arrive au QG du SAC, le commandant en chef consulte les niveaux de performance
de ses escadres.
10. Pour un aperçu des actions du général LeMay dans le Pacifique, voir M. G. Deaile, Always at War,
op. cit., Chapitre 2, et J. M. Scott, Black Snow: Curtis LeMay, The Firebombing of Tokyo, and the Road
to the Atomic Bomb, New York, W. W. Norton and Company, 2022.

366
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire

Le général LeMay confronte également ses unités entre elles lors du challenge
annuel de bombardement organisé par le SAC. Certaines unités sélectionnées d’une
escadre s’affrontent pour déterminer laquelle présente les meilleures performances
en bombardement ou en tactique. Les vainqueurs sont généralement récompensés
par une promotion « sur-le-champ », c’est-à-dire une accession instantanée aux
grades supérieurs. De fait, le général LeMay persuade l’USAF du besoin de repenser
la façon d’envisager un conflit atomique. Il déclare ainsi que le seul commandement
aérien en guerre contre l’ennemi est le SAC. Par conséquent, il obtient la possibili-
té d’attribuer à ses meilleurs éléments cette promotion « sur-le-champ ». L’unique
condition imposée aux équipages pour conserver leur avancement est qu’ils main-
tiennent leur niveau de performance. Si, à l’issue d’un examen raté, un membre de
l’équipage est déclaré inapte à la mission, l’ensemble de l’équipage perd sa pro-
motion. Ce niveau de stress explique que le SAC est le grand commandement de
l’USAF qui détient le taux de divorce le plus élevé en son sein11.
Alors que le général LeMay s’efforce d’élaborer une force de dissuasion robuste,
létale et réactive, la guerre de Corée éclate. En réponse à l’invasion nord-coréenne, le
SAC déploie des bombardiers en Extrême-Orient pour aider à repousser l’offensive
communiste. En l’espace de trois mois, ces avions attaquent toutes les cibles straté-
giques situées sur le théâtre.
Bien qu’il ait à sa disposition des B-36, le bombardier le plus récent en service
au sein de l’USAF, LeMay se contente d’envoyer des B-29 en Corée. Il restreint
également la gamme de contre-mesures électroniques que ses aéronefs peuvent uti-
liser. Ces choix doivent permettre au SAC de préserver ses capacités essentielles. Le
général craint en effet que le véritable ennemi, l’Union soviétique, puisse observer
les modes d’action du SAC pendant le conflit et retenir des leçons sur ses capacités.
Afin d’éviter les rencontres avec les premiers chasseurs à réaction – notamment
le MiG-15 – et limiter les pertes du fait de leur manque de manœuvrabilité, les B-29
volent de nuit. Finalement, pour gagner en efficacité face à ces chasseurs, le général
LeMay envisage d’envoyer deux modèles de bombardiers à réaction – le B-47 Stra-
tojet et surtout le B-52 Stratofortress si le conflit se poursuit.
À la fin de la guerre, les responsables de l’USAF interprètent les affrontements
en Corée comme une anomalie, pensant que la guerre atomique déterminera le grand
vainqueur de la Guerre froide. Les affrontements au Vietnam vont mettre à l’épreuve
leurs présomptions12.

11. La stratégie du général LeMay en matière d’entraînement réaliste, d’inspections sans préavis et de
compétition est développée dans M. G. Deaile, Always at War, op. cit., Chapitres 4 et 5.
12. La performance de l’USAF pendant la guerre de Corée et le sentiment « d’anomalie » sont relatés
dans C. Crane, American Airpower Strategy in Korea, 1950-1953, Lawrence, University of Kansas
Press, 2000. L’auteur détaille le mouvement des armes nucléaires vers le théâtre. Le président des États-
Unis aurait été la seule autorité habilitée pour décider de leur emploi. Le cas échéant, le général LeMay
estimait qu’il revenait à un général du SAC sur le théâtre de superviser l’opération.

367
L’adaptation du Strategic Air Command…

S’adapter aux changements technologiques


Avant le lancement de Spoutnik, il était communément admis qu’une guerre
atomique serait menée par des avions larguant leurs armes nucléaires sur la cible.
Face à cette hypothèse, les États-Unis avaient poussé au maximum leurs capaci-
tés de détection radar afin de se prémunir d’une attaque imminente13. Après le 4
octobre 1957 et la mise en orbite du premier satellite artificiel autour de la Terre
par l’Union soviétique, le monde entre dans l’ère des missiles balistiques intercon-
tinentaux et de l’Espace. Avec l’arrivée de ces nouveaux vecteurs, le délai pour
mener une frappe nucléaire passe de plusieurs heures à quelques minutes. Le SAC
se doit de réagir à l’évolution de l’environnement stratégique provoquée par la
démonstration de Spoutnik.

Le geste audacieux d’Eisenhower


La politique américaine évolue alors en faveur d’une posture plus délégatrice
pour réduire le temps de réaction du SAC alors que ce commandement fait évoluer
ses tactiques et ses procédures. En août 1946, un an après les explosions d’Hiroshima
et de Nagasaki, le président Truman crée la Commission de l’énergie atomique des
États-Unis (AEC) et lui confie la garde des armes nucléaires américaines. Sa lecture
des rapports sur les deux bombardements atomiques l’a convaincu que seuls les ci-
vils devaient en avoir le contrôle.
Pour cette raison, lorsque les bombardiers partaient en mission, les équipages
avaient à leur disposition tout le nécessaire pour rendre leurs bombes opération-
nelles, sauf le matériau nucléaire. Pour obtenir cette dernière pièce du puzzle, les
équipages se tournaient vers le membre de l’AEC présent sur base ou devaient re-
joindre avec leur plateforme l’un des sites de la Commission. Le renforcement de la
posture et la contraction des délais de réponse du SAC impliquaient de transférer la
garde des armes nucléaires aux militaires.
Le président Eisenhower donne son accord car les futurs officiers responsables
sont ceux avec lesquels il a servi, notamment lors de la Seconde Guerre mondiale.
Sa confiance envers les militaires contribue à dissiper les craintes associées au fait
que l’utilisateur soit également le possesseur des armes les puissantes au monde.
Seul un pays dont les relations civilo-militaires sont très bonnes peut se permettre de
renforcer le principe de délégation afin de minimiser le délai de réponse et laisser les
équipages connaître les codes d’activation et les objectifs. C’est le cas dans l’Amé-
rique du président Eisenhower14.

13. La façon dont le SAC est arrivé à 15 minutes d’alerte et le sort de l’une de ces plateformes radar
sont racontés dans L. D. Keeny, 15 Minutes: General Curtis LeMay and the Countdown to Nuclear
Annihilation, New York, St. Martin’s Griffin, 2012.
14. Sur le sujet des conceptions des présidents Truman et Eisenhower en matière de détention d’armes
nucléaires, voir P. Feaver, Guarding the Guardians: Civil Control of Nuclear Weapons in the United
States, Ithaca, Cornell University Press, 2001.

368
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire

Lors de la mise en orbite de Spoutnik, le général LeMay a déjà déménagé à


Washington D. C. pour occuper les fonctions de vice-chef d’état-major de l’USAF.
Avant son départ, il demande à ses subalternes d’étudier la possibilité de mettre des
avions en alerte. En mai 1957, après plus de huit années à la tête du SAC, il est rem-
placé par le général Thomas S. Power.
Le nouveau patron du SAC prévoit de placer un tiers de ses forces en alerte trois
jours avant le lancement du satellite soviétique15. Il n’atteint pas son objectif, 10 %
des bombardiers et de leurs ravitailleurs associés sont seulement dans cette posture.
Parvenir à faire décoller autant d’avions en moins de quinze minutes nécessite de
nouvelles tactiques en plus du nouveau dispositif autorisant les aviateurs du SAC
d’avoir la garde des armes nucléaires. Les bombardiers effectuent des MITO (Mini-
mum Interval Takeoff – « décollage à intervalle minimal ») pour décoller à intervalle
de moins de 15 secondes. Par ailleurs, des techniques de décollage assisté sont em-
ployées pour générer une poussée supplémentaire et mettre en l’air des bombardiers
remplis à ras bord de carburant et d’armes nucléaires. Pour ce faire, des fusées sont
fixées aux B-4716 ou de l’eau distillée est injectée dans les entrées d’air des réacteurs
des B-52 pour améliorer leurs performances. En plus de fournir une puissance amé-
liorée, ce procédé provoque une traînée d’échappement noire épaisse lors des décol-
lages des Stratofortress, montrant que le SAC peut « faire brûler l’eau ».

B-47 avec JATO (Jet Assisted Take-off) – 1954.


Source : « Boeing B-47B », National Museum of the USAF.

15. Pour une histoire des alertes en vol et au sol, voir M. G. Deaile, Always at War, op. cit., Chapitre 7.
16. Technique du décollage assisté par réaction, ou JATO : Jet-Assisted Take-Off.

369
L’adaptation du Strategic Air Command…

Cependant, disposer d’avions au sol prêts à décoller en quinze minutes n’est pas
une posture suffisante pour le général Power. Le SAC doit trouver une autre manière
de réduire son délai de réponse.

L’alerte aéroportée arrive


Le général Power estime que la meilleure façon de procéder est d’avoir des aé-
ronefs en alerte en vol et un pourcentage de la flotte en alerte au sol. Bien que le
président Eisenhower estime une telle manœuvre inutile, le Congrès suit le général
Power et alloue les fonds nécessaires pour tester cette nouvelle tactique. Le SAC
l’éprouve de 1959 à 1968. En l’espace de deux ans, près de six mille sorties aé-
riennes sont effectuées et démontrent la validité du concept. Ces opérations sont
surnommées « Chrome Dome » par les membres du SAC pour souligner que ces
longs vols avec leurs casques vissés sur la tête augmentaient leurs chances de deve-
nir chauve.
Une fois le concept jugé viable, le SAC maintient cette alerte aérienne jusqu’en
1968. Typiquement, les bombardiers se rendent jusqu’à un « point limite » puis – à
moins de recevoir l’ordre d’engagement – retournent à leur base mère en suivant
un itinéraire similaire à celui de l’aller. Ces trajets sont ponctués par plusieurs sé-
quences de ravitaillement.
L’augmentation des heures de vol a cependant un coût. Deux accidents mettent
un terme à cette alerte. Le premier se produit en 1966 lorsqu’un B-52 en mission
Chrome Dome entre en collision avec son ravitailleur KC-135. Avec la dislocation
du bombardier en vol, quatre ogives thermonucléaires tombèrent au sol ou en mer,
près de la ville de Palomares en Espagne. Sans engendrer de détonation nucléaire,
l’impact active une partie des explosifs pour deux armes. Des matières radioactives
se répandent dans la campagne espagnole et contraignent les États-Unis à mener
une opération de nettoyage17. Le second accident survint en 1968 lorsqu’un B-52
s’écrase aux alentours de Thulé, au Groenland. Ce dernier épisode met un terme à
Chrome Dome. Cette décision s’explique aussi par la mise en service d’un système
spatial d’alerte avancée pouvant détecter une attaque balistique depuis n’importe
quel endroit dans le monde.

Les missiles dans la musette du SAC


La mise en alerte des bombardiers est une des réponses apportées à l’émergence
de l’ère des missiles balistiques. L’autre est le développement des ICBM. Durant
l’administration Eisenhower, l’acquisition de la bombe à hydrogène et de missiles
intercontinentaux devient une priorité absolue.
Le général LeMay saisit bien toute leur importance. Pourtant, lui comme son
successeur, le général Power, perçoivent ces bombardiers stratégiques « sans pilote »

17. Les accidents nucléaires américains sont relatés dans E. Schlosser, Command and Control: Nuclear
Weapons, the Damascus Accident, and the Illusion of Safety, Londres, Penguin Press, 2013.

370
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire

avec scepticisme. Même si les aéronefs ont besoin de plus de temps pour atteindre
leurs objectifs, ils ont l’avantage de pouvoir être rappelés, de pouvoir changer leur
cible en plein vol et de constituer un symbole visible de dissuasion.
Les ICBM renforcent pour leur part la dissuasion grâce à leur capacité d’inter-
vention rapide. Les premiers missiles intercontinentaux du SAC fonctionnent avec
du combustible liquide, ce qui demande un plus grand entretien. Le SAC dévelop-
pera des missiles propulsés avec du carburant solide pour accroître la rapidité de la
réponse. Ces missiles formeront la composante la plus réactive de la triade straté-
gique américaine.

Essai d’un LGM-25C Titan II à carburant liquide dans les années 1960.
Source : « Missile – Définition », Techno-Science.

371
L’adaptation du Strategic Air Command…

La crise des missiles de Cuba valide le concept d’alerte du SAC


La crise de Cuba en 1962 met à l’épreuve le niveau de préparation du SAC.
Lorsque l’URSS décide de déployer secrètement des missiles nucléaires sur l’île,
le SAC devient la force en première ligne pour empêcher le déclenchement d’une
guerre nucléaire imminente.
Durant cet épisode, les bombardiers se dispersent sur plusieurs aérodromes
pour compliquer le ciblage adverse tandis que les ICBM sont prêts à être lancés en
quelques minutes. Au même moment, plusieurs équipages sont en vol le long de
leurs routes d’alerte, contribuant à afficher la détermination des États-Unis.
Tout au long de cette alerte, 75 sorties de B-52 et 133 missions de ravitaillement
en vol quotidiennes sont réalisées par le SAC. 183 B-47 sont dispersés au sol tandis
que 132 missiles sont prêts à être tirés 24h/24.
Cette démonstration de force, conjuguée aux messages stratégiques du président
Kennedy et à une diplomatie efficace, est un exemple de ce que certains qualifient
aujourd’hui de « dissuasion intégrée ». La synchronisation entre la pleine capaci-
té d’alerte du SAC et d’autres mesures décidées par l’administration américaine
convainc l’Union soviétique de retirer ses missiles de Cuba18.

L’après Vietnam : la troisième adaptation


Contrairement aux idées reçues, la Guerre froide est rarement demeurée « sta-
tique ». L’histoire du SAC en est la preuve : pour remplir sa mission de dissuasion,
ce commandement doit s’adapter aux changements politiques, technologiques et de
l’environnement stratégique.
La guerre au Vietnam démontra l’aptitude du SAC à apporter une contribution
conventionnelle dans ce combat hybride. Il est non seulement chargé de perturber les
lignes d’approvisionnement du Viêt-Cong (VC) au Sud-Vietnam, mais aussi d’aider
à repousser les incursions de l’armée Nord-vietnamienne (ANV). Durant ce conflit,
plusieurs bombardiers sont abattus et leurs équipages perdus suite à des tirs de mis-
siles sol-air (SAM) ennemis. Après cet affrontement, le SAC déploie des efforts
considérables pour se préparer au combat conventionnel que ce soit par l’entraîne-
ment au vol à basse altitude ou par la mise en œuvre de munitions stand off afin de
pouvoir agir à distance de sécurité des SAM. Cette nouvelle adaptation du SAC subit
l’épreuve du feu lors de l’opération Tempête du Désert.

Le SAC au Vietnam
L’analyse de la participation du SAC durant la guerre du Vietnam dépasse le cadre
de cet article. Ce conflit peut être décliné en trois phases distinctes sur lesquelles le SAC
eut un impact.

18. Pour un compte rendu plus détaillé du rôle du SAC lors de la crise de Cuba, voir M. G. Deaile,
Always at War, op. cit., Conclusion.

372
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire

La première phase est l’opération Rolling Thunder de 1964 à 1968. Bien que ce
soient des bombardiers stratégiques, les B-52 sont principalement mis à contribution
pour stopper les flux logistiques vers le VC au Sud-Vietnam et attaquer l’ANV aux
abords de la zone démilitarisée. Le président Johnson refuse de les engager plus
au Nord de peur que cette décision soit interprétée comme un geste provocateur et
mette en danger une plateforme stratégique vitale. Les Stratofortress effectuent 141
missions pendant Rolling Thunder surnommées « Arc Light ».
La deuxième phase de la campagne aérienne est Linebacker I. En réaction à
l’offensive de Pâques menée par l’ANV le 30 mars 1972, les forces américaines
conduisent des opérations aériennes pour repousser les envahisseurs. Les B-52 sur-
volent le Nord du Vietnam et frappent les centres d’approvisionnement ou indus-
triels autour de Hanoï. Dans un geste provocateur, le président Nixon leur ordonne
même d’aller bombarder le port d’Haiphong.
Après l’échec des Nord-vietnamiens lors de cette offensive, l’administration ré-
publicaine tente d’amorcer des pourparlers de paix avec l’adversaire. Le refus des
Nord-vietnamiens de les poursuivre motive le déclenchement de la dernière cam-
pagne aérienne de la guerre, l’opération Linebacker II. Pendant 12 jours, du 18 au
29 décembre 1972, les B-52 effectuent plus de 200 sorties et larguent 20 000 tonnes
de bombes sur des installations militaires et industrielles dans la ville d’Hanoï et ses
alentours.

Un B-52 largue ses M117 au-dessus du Vietnam.


Source : « B-52 – Aircraft », Britannica.

373
L’adaptation du Strategic Air Command…

Si ces bombardements atteignent leurs objectifs en ramenant l’adversaire à la


table des négociations, le SAC perd quand même 16 B-52 durant l’opération, prin-
cipalement du fait des systèmes SA-2 positionnés autour de la capitale ennemie. Au
lendemain de la guerre, le SAC réfléchit à de nouvelles tactiques et de nouveaux
systèmes d’armes en vue des combats conventionnels futurs19.
Les pilotes de chasse enchaînent à la même période les missions de combat et les
vols dans le ciel vietnamien. Cette activité engendre une meilleure visibilité de la
communauté des chasseurs et se traduit, en conséquence, par un plus grand nombre
de postes de direction. La montée des « généraux chasseurs » finit par supplanter la
« mafia » des bombardiers qui dirigeait l’USAF depuis sa création. Le dernier chef
d’état-major issu de ses rangs est le général Lew Allen en 1978. En 1982, le général
Charles A. Gabriel lui succède et devient le premier chasseur à la tête de l’armée de
l’Air américaine20.

Les tactiques du SAC et sa Weapons School


Avec les leçons tirées du Vietnam, le SAC met l’accent sur l’élaboration de nou-
velles tactiques et techniques pour contrer la menace posée par les SAM. Dans les an-
nées 1980, il réunit un groupe d’experts en tactique au sein d’une « Weapon School »
inspirée du programme Top Gun bien connu de la Navy. Cette école doit instruire à
des équipages sélectionnés les meilleures façons d’utiliser leur B-52 au combat21.
L’effort doit ensuite se porter sur l’entraînement de la force toute entière pour amé-
liorer ses performances en vol et au combat pour l’emporter dans un futur conflit
conventionnel. En 1989, le SAC crée le General Curtis LeMay Strategic Warfare
Center (SWC) sur la base d’Ellsworth (Dakota du Sud). Il enseigne aux équipages la
meilleure façon de tirer avantages de leurs aéronefs. Chaque semaine, ils rejoignent
le centre, réalisent des missions de bombardement à basse altitude, suivent des cours
et débriefent leurs résultats avec des experts tactiques. En recourant au suivi radar
de leurs tirs et trajectoires (Radar Scoring, Radar Tracking), les équipages peuvent
évaluer la façon dont ils font face aux SAM22.
Renforcer les capacités stand off conventionnelles
Outre l’accent mis sur les vols à basse altitude et la collaboration avec d’autres
avions de combat, le SAC commence à employer des armes conventionnelles qui

19. Sur la puissance aérienne américaine lors de la guerre du Vietnam, voir M. Clodfelter, The Limits of
Air Power, New York, The Free Press, 1989 et M. E. Weaver, The Air War in Vietnam, Lubbock, Texas
Tech University, 2022.
20. L’ascension des pilotes de chasse à la direction de l’USAF est détaillée dans M. R. Worden, Rise of
the Fighter Generals: The Problem of Air Force Leadership, 1945-1982, Maxwell AFB, Air University
Press, 1998.
21. Quand le SAC fut démantelé en 1992, le Tactical Air Command – qui deviendra quelque temps
plus tard l’Air Combat Command – mettra sur pied les divisions B-52 et B-1 au sein de l’USAF Weapon
School.
22. Pour plus d’éléments sur le programme tactique du SAC, voir J. Rhodes, « SAC’s New Graduate
School », Air Force Magazine, Décembre 1989, pp. 48-55.

374
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire

augmentent la portée stand off du B-52. Les bombardiers peuvent se maintenir hors
de portée des menaces sol-air.
L’un de ces systèmes est le Popeye, ou l’AGM-142 Have Nap selon la dénomina-
tion américaine, un missile dont l’autodirecteur est relié à un opérateur situé dans le
bombardier. En utilisant un système de guidage par télévision, ce dernier peut diriger
le missile vers sa cible. Bien qu’il n’ait jamais été utilisé au combat par le SAC, le
Have Nap représente l’une des premières tentatives d’augmentation de la capacité
conventionnelle et stand off des B-52.
L’AGM-86 fait au contraire ses débuts en opération au sein du SAC. À l’origine,
ce missile de croisière (ALCM)23 est conçu pour pénétrer les défenses aériennes
ennemies et réaliser une frappe nucléaire sur une cible critique. Ce système doit
augmenter la capacité stand off du bombardier dans le cadre d’un affrontement nu-
cléaire… du moins, c’est ce qui est imaginé initialement.
En 1986, le président Reagan ordonne l’opération militaire Eldorado Canyon
contre la Libye en réponse à son rôle présumé dans l’attentat d’une discothèque à
Berlin-Ouest. Bien qu’elle se solde par un succès, elle nécessite un nombre d’avions,
un soutien et un temps de planification considérables. Disposer d’une option stand
off conventionnelle rapide réduirait le délai de planification et le nombre d’aéronefs
mobilisés.
C’est la genèse de l’AGM-86C (C pour « conventionnel »). Le remplacement de
l’ogive nucléaire par une charge classique offre aux États-Unis un système d’armes
capable d’envoyer une bombe à fragmentation explosive de 1 000 livres à une dis-
tance considérable.

Un AGM-86C fixé sous l’un des pylônes d’un B-52.


Source : « @masao_dahlgren », X.

23. Air Launched Cruise Missile.

375
L’adaptation du Strategic Air Command…

L’USAF et le SAC gardent ce programme secret pour plusieurs raisons. Tout


d’abord, l’AGM-86C a un jumeau nucléaire, l’AGM-86B. Les États-Unis ne sou-
haitent pas que l’existence de ces armes interfère avec les pourparlers sur l’Arms
Control. Ensuite, le positionnement par satellites GPS utilisé par le système de gui-
dage de l’AGM-86C commence seulement à atteindre sa pleine capacité opération-
nelle et mondiale. Ce missile fait néanmoins ses débuts lors de la première nuit de
l’opération Tempête du Désert.

Tempête du Désert : la mise à l’épreuve de la troisième adaptation


L’invasion du Koweït par l’Irak de Saddam Hussein suscite la plus grande opéra-
tion militaire combinée depuis la guerre du Vietnam. Raconter l’ensemble des opéra-
tions dépasse encore une fois l’ambition de cet article, mais il est important de noter
comment l’emploi initial de la force pendant Tempête du Désert démontre le succès
des transformations du SAC après la guerre du Vietnam.
Les bombardiers américains débutent l’opération depuis la base de Barksdale
aux abords de Bossier City (Louisiane). Sept avions équipés du missile stand off
AGM-86C – encore secret – décollent vers l’Est pour réaliser leurs missions de bom-
bardement. Après plusieurs ravitaillements en vol et un très long trajet au-dessus de
l’océan, les « Secret Squirrels »24 lancèrent 35 des 39 ALCM qu’ils embarquaient.
Plus de 80 % des objectifs visés furent atteints25.
Le SAC déployait concomitamment des B-52 sur la base de Diego Garcia. Deux
bombardiers de cette base naviguèrent à 300 pieds dans l’obscurité lors d’une mis-
sion particulière pour aller frapper une piste de l’aérodrome irakien de Wadi al-Kir.
Le profil de vol à basse altitude leur permit d’échapper aux systèmes de défense
aérienne intégrés de l’Irak.
Durant les trois premiers jours de la guerre, les bombardiers du SAC effectuent
leurs attaques de nuit à basse altitude pour échapper aux SAM ennemis. Une fois
les défenses aériennes neutralisées, les B-52 reprennent leurs vols à haute altitude et
poursuivent leurs opérations de bombardement durant la trentaine de jours restant de
la campagne aérienne. Au total, ils comptabilisent plus de 1 740 missions au cours
desquelles 27 000 tonnes de bombes sont larguées sur les moyens de production,
les défenses aériennes irakiennes ainsi que sur les dépôts et les positions de l’armée
ennemie. Les résultats obtenus lors de Tempête du Désert sont le fruit de décennies
d’entraînement axées sur les capacités conventionnelles.

24. Il s’agissait du surnom donné à cette mission.


25. La mission « Secret Squirrel » a été racontée par J. Tirpak dans « The Secret Squirrels », Air &
Space Forces Magazine, 01/04/1994. Ce surnom permettait de souligner la dimension secrète qui en-
tourait le missile de croisière conventionnel depuis sa création.

376
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire

Conclusion
En 1989, la Guerre froide prend officiellement fin. Alors qu’il a été responsable
de la dissuasion tout au long de ce conflit, le SAC est démantelé en 1992 dans le
contexte de réorganisation de l’USAF face au « nouvel ordre mondial » à venir.
Pour beaucoup, la Guerre froide s’apparente à une période de dissuasion statique
entre les deux superpuissances nucléaires. Pourtant, l’histoire du SAC où il se voit
confier la responsabilité de deux composantes de la triade américaine, a démontré
que le maintien de la dissuasion était tout sauf une tâche facile. Ce commandement a
dû ajuster ses opérations, ses tactiques, ses capacités – voire les trois en même temps
– pour garantir une posture dissuasive crédible à au moins trois reprises. Son histoire
offre donc un aperçu de l’adaptation constante qu’une organisation militaire doit ré-
aliser pour fournir une dissuasion crédible dans un monde en perpétuel changement.

377
378
COMPOSANTES NUCLÉAIRES
AÉROPORTÉES
Histoire de la pensée aérienne
380
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire de la pensée aérienne

Pierre Marie Gallois (1911 – 2010), un


aviateur théoricien de l’arme atomique

Patrick Bouhet

Source : « Pierre Marie Gallois », Dassault Aviation.

Historien et stratégiste, Patrick Bouhet est attaché d’administration hors classe


de l’État et adjoint au chef de la division prospective et stratégie capacitaire de
l’État-major de l’armée de l’Air et de l’Espace.

Pierre Marie Gallois1 ne se destine à l’origine ni au métier militaire, ni à une car-


rière aéronautique, encore moins à devenir stratégiste, penseur ou géo-politologue. Il
poursuit des études de droit et d’histoire. Il se consacre également aux beaux-arts et
n’en perdra d’ailleurs jamais le goût comme en témoigne la fresque en trompe-l’œil

1. Deux sources principales permettent de retracer la carrière et l’évolution de la pensée de Pierre


Marie Gallois : ses mémoires (Le sablier du siècle, Lausanne, L’Âge de l’Homme, 1999, 564 p.) et la
biographie rédigée par Christian Malis (Pierre Marie Gallois, Géopolitique, Histoire, Stratégie, Lau-
sanne, L’Âge de l’Homme, 2009, 750 p.). L’auteur a eu la chance d’échanger à maintes reprises avec le
général Gallois entre 1989 et 2010, année du décès du général. Certaines analyses développées dans le
cadre de cet article sont issues de ces conversations.

381
Pierre Marie Gallois (1911 – 2010), un aviateur…

qu’il peint dans la cour de son immeuble de la rue Rembrandt à Paris ou la collection
de statues médiévales qu’il a rassemblée dans sa maison secondaire du Vexin. Pour-
tant, il tint bien tous ces rôles, participant au débat public sous une forme polémique
et parfois très incisive.
S’il entre dans l’armée de l’Air, c’est autant par intérêt pour l’aéronautique2 que
parce qu’il a le pressentiment d’une guerre imminente contre l’Allemagne. Dès 1931,
à l’âge de 20 ans, il apprend à piloter en bénéficiant des bourses accordées par l’État,
puis devient officier de réserve de l’armée de l’Air. À la veille de la Seconde Guerre
mondiale, il est affecté dans une escadrille « saharienne » en Afrique du Nord3. Dès
le début, il est attiré par les innovations tactiques, démontre l’indépendance de sa
pensée et sa volonté d’affirmer ses positions. Ce qui provoque des tensions avec
sa hiérarchie et surtout avec l’institution vichyste dont il déplore le défaitisme et la
collaboration. L’opération Torch (novembre 1942) lui permet de rejoindre la France
libre. Il participe aux bombardements au-dessus de la France et de l’Allemagne au
sein du Bomber Command de la Royal Air Force (RAF) en tant que capitaine naviga-
teur à bord d’un bombardier Halifax du groupe 2/23 « Guyenne » (Squadron 346 de
la RAF). C’est une période qui est favorable aux rencontres, aux amitiés nouvelles,
à la création ou au renforcement de réseaux, mais aussi à des inimitiés durables qui
resteront toujours sensibles bien des années plus tard4. Il devient même le modèle
d’un personnage d’un roman de Jules Roy, lui aussi aviateur, dont il partage les
quartiers à cette époque5.
Au sortir de la guerre, il poursuit sa carrière et est rapidement considéré comme
un expert de l’aviation de transport. Dès ce moment, il s’impose progressivement
comme un homme de plume, auteur de nombreux articles publiés soit dans la presse
spécialisée et institutionnelle comme la revue Forces Aériennes Françaises, soit
dans les journaux grand public. Il exprime ainsi ses conceptions et révèle certains
débats qui occupent le ministère chargé des armées ou l’aviation civile, non sans
provoquer quelques grincements de dents tant dans l’institution militaire que chez
les industriels et les responsables techniques.

2. Il fait son baptême de l’air au Bourget sur un Breguet 19 du 34ème régiment d’aviation où sert son
beau-frère, quelques mois après la traversée de l’Atlantique par Lindbergh (20 – 21 mai 1927) ; Jean
Loriot ; P. M. Gallois, Le sablier du siècle, op. cit., p. 13.
3. Unités spécifiques créées dans l’entre-deux-guerres pour opérer en Afrique du Nord. Le jeune Gal-
lois est affecté à l’escadrille saharienne 590. Voir ici SHD AI/8/Z/145, Archives Gallois – Interview des
10 mai et 22 juin 1979.
4. Pierre Marie Gallois avait coutume de raconter avec humour et ironie le rendez-vous qu’il eut avec
le général Bailly, chef d’état-major de l’armée de l’Air, en vue de se voir confier un commandement
qu’il n’obtiendra, en fait, jamais. Ce qui le conduit à quitter l’armée de l’Air, en février 1957, avec le
grade de général de brigade. Il s’avère que les deux hommes avaient servi ensemble dans le Bomber
Command et que des frictions s’étaient faites jour à cette occasion…
5. J. Roy, La vallée heureuse, Paris, Charlot, 1946, 289 p. Le livre a reçu le prix Renaudot au titre
de 1940 ; guerre oblige. Dans cet ouvrage, le personnage de Chevrier est l’auteur lui-même tandis
que celui de Morin est inspiré de Gallois. Il meurt à la fin du récit, avec l’accord du général selon son
témoignage.

382
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire de la pensée aérienne

Reconstruction de la puissance aérienne française et fait atomique


Par la suite, il devient un homme de cabinet. Tout d’abord, auprès de Charles
Léchères, chef d’état-major général de l’armée de l’Air de 1948 à 1953, puis auprès
de René Pleven, ministre de la Défense nationale et des forces armées à partir d’août
1953. Il est très impliqué dans la reconstitution des forces aériennes nationales et de
la base industrielle et technologique qui doit la soutenir6.
En réalité, à partir de cette date, il occupe deux postes : l’un au ministère, l’autre
auprès de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN). Il est, en effet, aus-
si affecté au Supreme Headquarters Allied Powers Europe (SHAPE) où il exploite
avec talent sa capacité à nouer des relations de confiance avec les responsables amé-
ricains (le général Norstad en particulier) et britanniques (dont le maréchal Mont-
gomery), notamment grâce à une excellente pratique de la langue anglaise.
C’est à partir de cette époque qu’il s’investit plus spécifiquement dans la ré-
flexion sur le fait nucléaire, qu’il développe certaines conceptions et les partage,
faisant parfois fi de la chaîne hiérarchique usuelle. Cet intérêt s’est exprimé dès le 15
septembre 1945, quand il consacre un article aux bombardements d’Hiroshima et de
Nagasaki dans la revue La France libre7. Intitulé « À propos de la désagrégation de
l’atome », ce texte s’articule autour de cinq points principaux. Le premier insiste sur
la discontinuité qui émerge dans la définition de la puissance : l’atome représente dé-
sormais une rupture. Gallois pose ensuite la question de savoir comment l’apparition
de l’arme atomique affecte le phénomène guerre, sans vouloir toutefois se prononcer
sur la possibilité de son élimination en tant que moyen de règlement des conflits
entre États. Les troisième et quatrième points portent sur la nécessaire adaptation
de la doctrine et de la base économique, financière et industrielle pour développer
ce type d’armement. Enfin, il considère que la nouvelle arme permet l’application
pleine et entière des théories du général italien Giulio Douhet.
Cet article, paru un mois après le premier bombardement atomique de l’histoire,
démontre l’intérêt immédiat de Gallois pour le sujet. Il part des facteurs techniques
connus pour construire une réflexion d’ordre opérationnel, doctrinal et stratégique
et énonce certains principes qu’il développe par la suite. Par exemple, selon lui, la
masse et le nombre ne possèdent plus la qualité intrinsèque qui était la leur aupara-
vant. En outre, avec l’avènement de l’arme atomique, une arme stratégique « abso-
lue » est née qui bouleverse, de facto, le système des relations internationales. Elle
pourrait donc permettre à la France, dépassée techniquement et déclassée politique-
ment par la guerre, de retrouver, sinon son rang antérieur, du moins un rang signifi-
catif dans le concert des nations.
Si Pierre Marie Gallois continue de s’intéresser à la question nucléaire dans les
années qui suivent, elle ne fait néanmoins pas partie de son domaine d’activité prin-

6. Voir en particulier sur ce sujet C. Malis, Pierre Marie Gallois…, op. cit., pp. 153-398 et C. Carlier,
L’aéronautique française 1945 – 1979, Paris, Lavauzelle, 1983, 645 p.
7. P. M. Gallois, Écrits de guerre, Lausanne, L’Âge de l’Homme, 2001, 149 p. (pp. 56-67).

383
Pierre Marie Gallois (1911 – 2010), un aviateur…

cipal. C’est en rejoignant son affectation à l’OTAN, au sein du New Approach Group
(NAG), qu’il renoue pleinement avec les réflexions sur un emploi opérationnel de
l’arme atomique.
Gallois arrive au SHAPE en juillet 1953 à Rocquencourt (Yvelines). Le NAG
est constitué en septembre 1953 de quatre colonels : deux Américains, Andrew J.
Goodpaster de l’US Army et futur SACEUR8 ainsi que Robert C. Richardson de l’US
Air Force (USAF) ; un Britannique, J. McDonald de l’Army ; et le colonel Gallois
pour la France. Ils sont rapidement surnommés les « Hot Colonels » et dépendent
directement du général Gruenther9, SACEUR (1953-1956), du général Norstad10,
responsable pour les affaires aériennes, et du maréchal Montgomery11 responsable
des forces terrestres.
Dans les grandes lignes, le problème que rencontre l’Alliance consiste à parvenir
à s’opposer à une offensive soviétique fondée sur une nette supériorité convention-
nelle12. La solution proposée intègre l’arme nucléaire. L’arrêt des forces commu-
nistes est obtenu grâce à l’emploi d’armes atomiques qui freinent, canalisent puis
détruisent les concentrations des troupes de l’attaquant. Tous les cadres conceptuels
admis jusque-là sont brisés. Il ne s’agit plus de former des lignes de défense conti-
nues, occupées par des groupements de forces qui risqueraient de faire l’objet de
frappe nucléaire, mais de bâtir un dispositif avec des forces légères, mobiles et di-
luées qui agiraient sur un adversaire d’ores et déjà diminué par les frappes amies, ou
bien dispersé pour les éviter. Selon les plans des quatre colonels, cette guerre s’éten-
drait sur une durée limitée, entre les premiers mouvements du pacte de Varsovie et la
contre-attaque massive des forces de l’OTAN.
L’objectif à atteindre est défini ainsi :
« … nous devons convaincre les Soviets :
a. qu’il ne leur est pas possible de submerger rapidement l’Europe ;
b. qu’en cas d’agression, ils seront immédiatement soumis à une contre-attaque
dévastatrice menée avec des armes atomiques (le terme « Armes atomiques » partout
où il est employé doit être interprété dans le sens : armes atomiques et thermo-nu-
cléaires comprenant, suivant le cas, les engins lancés par avions, les engins télégui-
dés, les roquettes et l’artillerie). »13

8. Supreme Allied Commander Europe – Commandant suprême des forces alliées en Europe.
9. Gruenther, Alfred, 1899 – 1983, général de l’US Army, SACEUR de juillet 1953 à novembre 1956.
10. Norstad, Lauris, 1907 – 1988, général de l’US Army Air Forces (USAAF) puis de l’USAF, adjoint
air du SACEUR de juillet 1953 à novembre 1956.
11. Montgomery, Bernard, 1887 – 1976, maréchal britannique, adjoint terre du SACEUR de 1951 à
1958.
12. Deux sources incontournables sont disponibles sur le site des archives de l’OTAN ([Link]
[Link]) : « Rapport du comité militaire au conseil de l’Atlantique Nord sur le système le plus efficace
à adopter pour la force militaire de l’OTAN pendant les prochaines années », 18/11/1954, 31 p. et
« Approbation du système le plus efficace à adopter pour la force militaire de l’OTAN pendant les
prochaines années », Comité militaire de l’Atlantique Nord, 22/11/1954.
13. « Rapport du comité militaire… », op. cit., p. 2.

384
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire de la pensée aérienne

L’arme nucléaire est bien au centre de ce plan dont la conception a conduit le


colonel Gallois à longuement étudier ses modes d’emploi et ses effets potentiels. À
cet effet, il utilise des données auxquelles bien peu ont accès, notamment au sein des
états-majors français. Le 5 mai 1955, il assiste même à un essai dans le désert du
Nevada. Il note dans ses mémoires : « L’observateur novice est si surpris par un tel
spectacle [l’explosion] qu’il mémorise mal les multiples séquences de cette archi-
tecture mobile. J’étais tellement fasciné – et les autres observateurs de la mission
OTAN l’étaient tout autant – que nous ne nous attendions pas à l’onde de choc et à
l’onde sonore qui nous atteignirent 35 secondes après la détonation…14 »
Ce jour-là, il passe d’une réflexion essentiellement théorique, livresque, à une
expérience concrète, sensible. Ses opinions concernant le caractère unique de l’arme
atomique, tant en termes d’emploi que d’effets militaires ou politiques, en ont sans
aucun doute été renforcées.

Gallois, promoteur de la dissuasion nucléaire


À la même époque, comme le prévoit son parcours classique d’officier de l’armée
de l’Air, le colonel Gallois soumet une « thèse » dans le cadre de la 12ème promotion de
l’École supérieure de guerre aérienne15. C’est d’ailleurs ce document qui est proposé
dans les pages suivantes de ce numéro de Vortex. Cette thèse est soutenue le 14 dé-
cembre 1954 devant les généraux Bisson et Challe, le colonel de Fouquières et le lieute-
nant-colonel Layné. Le document commence par une mise en contexte suivie d’une ana-
lyse des faits et des données techniques puis traite des conséquences et des implications
de l’apparition du fait nucléaire en termes politiques et surtout militaires. Il tire enfin les
conclusions en termes opérationnels et organiques pour les forces armées françaises.
Les principaux points à retenir de ce travail sont les suivants :
1. L’Europe est considérée comme indéfendable si les armes atomiques ne sont
pas employées.
2. Si un adversaire passe à l’offensive en toute connaissance de cause et pos-
sède lui-même un arsenal nucléaire, il est probable qu’il l’emploiera dans une at-
taque par surprise décisive lors des premières phases de ses opérations.
3. Une guerre « classique », avec un temps de montée en puissance puis des
opérations se déroulant dans la durée, n’est plus imaginable dans ces conditions.
4. Le premier objectif de l’agresseur sera la destruction des moyens de riposte
du défenseur. Ce dernier doit s’organiser, diluer et protéger ses forces et infrastruc-
tures (défense passive) afin d’être moins susceptible de frappes atomiques16.

14. P. M. Gallois, Le sablier du siècle, op. cit., p. 343.


15. P. M. Gallois, « Des incidences de la généralisation des armes nucléaires sur les formes de la
guerre, l’organisation, l’équipement et l’emploi des forces armées », septembre 1954, 59 p. Fonds
Gallois, Bibliothèque de l’École militaire.
16. Ce qui n’est pas sans rappeler les fondements du concept d’Agile Combat Employment (ACE)
ou celui de « Mise en Œuvre Réactive de l’Arme aérienNE » (MORANE) de l’armée de l’Air et de
l’Espace.

385
Pierre Marie Gallois (1911 – 2010), un aviateur…

5. Dans ce cadre, le premier rôle est attribué aux forces aériennes tandis que
celui des forces navales et terrestres s’en trouve diminué.
6. « La miniaturisation de l’arme atomique [et] sa puissance unitaire es-
tompent l’importance du véhicule au profit de l’explosif »17.
7. L’organisation des forces terrestres doit s’adapter et éviter les formations
lourdes.
8. Les forces navales, en particulier les bases et les convois, sont particulière-
ment sensibles à des frappes nucléaires.
9. Il est de l’intérêt de la France de participer à la défense atomique de l’Europe.
En fait, Gallois présente dans ce travail certaines de ses conceptions essentielles
concernant le changement radical de paradigme que provoquent l’apparition et la
menace de l’emploi du feu atomique. Principes qu’il développe ensuite en 1960 dans
son ouvrage Stratégie de l’âge nucléaire18 .
Les travaux conduits à l’OTAN et les réflexions personnelles de Gallois le rendent
particulièrement légitime pour présenter les résultats aux décideurs français à un mo-
ment où la décision de s’engager sur la voie de l’armement nucléaire constitue un
débat de fond tant pour la classe politique que pour l’institution militaire.
Pierre Marie Gallois retrace dans ses mémoires19 cette période où, à l’instigation du
général Norstad et muni avec son autorisation personnelle de ses charts20, il fait le tour
des cabinets. Il s’entretient avec le président du Conseil Guy Mollet et son ministre
d’État Jacques Chaban-Delmas le 14 mars 1956 puis, le lendemain, avec le ministre de
la défense nationale Maurice Bourgès-Maunoury. Il rencontre aussi personnellement
le général de Gaulle, qui n’est pas encore revenu aux affaires, le 2 avril 1956 à l’hôtel
La Pérouse – épisode qu’il se plaisait à raconter – et fera même un « amphi » pour
l’ensemble de la hiérarchie du ministère de la défense nationale le 4 juillet 1956.
Le fait que Gallois ait été au contact de tant de personnalités, de décideurs et ait
participé à bon nombre de débats peut conduire à surestimer le niveau réel de l’in-
fluence personnelle qu’il a pu exercer, notamment à propos de la conception et de la
mise en œuvre de la doctrine de dissuasion nationale. Ce qui est certain, c’est qu’il
y a largement participé.
Cette contribution peut sembler excessive du fait de son grade et de son position-
nement dans la hiérarchie de l’armée de l’Air et du ministère. Ce serait oublier le
caractère particulier de Pierre Marie Gallois, l’influence qu’il peut exercer du fait des
postes qu’il occupe près des décideurs et l’usage qu’il fait des médias pour présenter

17. P. M. Gallois, « Des incidences de la généralisation… », op. cit., p. 57.


18. P. M. Gallois, Stratégie de l’âge nucléaire. Préface de Raymond Aron, Paris, Calmann-Lévy, 1960, 256 p.
19. P. M. Gallois, Le sablier du siècle, op. cit., pp. 350-414.
20. Méthode de démonstration basée sur des dessins et des représentations graphiques, devenue com-
mune à l’époque pour les travaux de l’OTAN. Préfiguration de l’utilisation chronique des logiciels de
présentation qui sont des éléments indispensables aux réunions de toutes les institutions de nos jours.

386
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire de la pensée aérienne

et défendre ses conceptions. En fait, sa personnalité semble être à l’opposé de celle


de Camille Rougeron21 par exemple, qui, malgré ses écrits originaux, n’a eu que peu
d’influence réelle ou perceptible sur les conceptions de la Marine nationale ou de l’ar-
mée de l’Air, notamment avant la Seconde Guerre mondiale. Rougeron est desservi
par son caractère modeste, effacé et timide, son milieu social d’origine, sa trajectoire
professionnelle… Il emploie principalement l’édition, et non la télévision ou la radio,
pour diffuser ses thèses. Il ne confronte pas publiquement ses idées avec celles d’autres
penseurs, stratégistes ou hommes politiques. Ce n’est ni un homme de systèmes, ni un
homme de réseaux : il reste donc dans l’ombre, à l’inverse de Gallois.

Souveraineté et place de la France dans le concert des nations


En premier lieu, la pensée du général Gallois est marquée par les deux cata-
clysmes de la première moitié du XXème siècle. La Première Guerre mondiale, tout
d’abord, lui laisse l’image d’une victoire, certes chèrement acquise, et d’un homme
dont il admire l’action, le caractère et la constance : Georges Clemenceau. La dé-
faite de 1940, ensuite, est pour lui l’occasion de s’interroger sur les fondements de
la puissance, l’inertie voire l’aveuglement des institutions, les atermoiements et les
renoncements notamment des politiques face à des menaces – politiques et militaires
– qu’il pressentait avant même de les analyser.
Le général Gallois est ainsi animé d’une volonté farouche de doter la France des
moyens indispensables pour recouvrer la place qui doit être la sienne et éviter à tout
prix une nouvelle catastrophe menant à l’occupation du territoire et à l’asservisse-
ment de la population.
Cette expérience le conforte dans une germanophobie plus ou moins virulente qui
s’exprime notamment lorsque le sujet du projet européen est évoqué dans sa globalité.
Il oppose souvent ce qu’il considère être la vision française, fondée sur la nation, sa
souveraineté et la place que la France doit maintenir voire reconquérir, à celle très
différente d’un fédéralisme à l’allemande ou à l’anglo-saxonne. Il serait pourtant trom-
peur de considérer simplement Pierre Marie Gallois comme un conservateur, voire un
réactionnaire. Il porte plutôt une ambition à défendre, un objectif à atteindre.
Il ne travaille pas, pour autant, isolé du monde extérieur, dans une tour d’ivoire
conceptuelle et théorique. Il profite d’une période d’effervescence intellectuelle qui
est caractérisée, fait assez exceptionnel, par les contributions d’acteurs hexagonaux
venant d’horizons, de cultures de milieux et de formations très différents.
Le premier auteur qui souligne avec force le changement d’époque causé par
l’apparition du fait nucléaire est un marin, l’amiral Castex22. Dès octobre 1945 – soit

21. Rougeron, Camille, 1893-1980, ingénieur des constructions navales puis directeur technique de
l’armée de l’Air. Après avoir quitté l’Institution, il entame une carrière de journaliste et d’auteur sur les
sujets militaires et techniques. Voir à ce sujet : C. Abzac-Epezy, « La pensée militaire de Camille Rou-
geron : innovations et marginalité », Revue française de science politique, Vol. 54, 2004/5, pp. 761-779.
22. Castex, Raoul, 1878 – 1968, amiral français et théoricien militaire. Auteurs de divers ouvrages de
stratégie dont notamment Théories stratégiques (1929) – A fondé l’institut des hautes études de défense
nationale (IHEDN).

387
Pierre Marie Gallois (1911 – 2010), un aviateur…

deux mois après les bombardements d’Hiroshima puis de Nagasaki, il écrit un ar-
ticle fameux paru dans la Revue de Défense Nationale23. Cette publication insiste sur
l’importance de l’événement : l’amiral esquisse déjà ce que sera la relation du faible
au fort que suscite l’arme nouvelle24. Aux États-Unis, Bernard Brodie25 publie l’an-
née suivante un ouvrage collectif fondateur– intitulé The Absolute Weapon: Atomic
Power and World Order26 – qui pose lui aussi précocement certains des principes de
la dissuasion.
Un autre penseur français que nous avons évoqué, Camille Rougeron, produit
également une réflexion personnelle sur ce thème. Il publie notamment en 1962
le livre Guerre nucléaire, armes et parades. Trois officiers de l’armée de Terre se
font aussi remarquer par la pertinence de leurs réflexions : les généraux Ailleret27,
Beaufre28 et Poirier29. Un civil, philosophe de formation, complète cette liste de pen-
seurs : Raymond Aron30. Il a rencontré Gallois à Londres pendant la guerre, mais
s’opposera à lui, assez durement, sur la question de l’indépendance de la stratégie
nucléaire nationale.

Quel bilan ?
Que peut-on retenir du parcours du général Gallois et de son apport à la pensée
stratégique française ? Tout d’abord, le fait que sa réflexion n’est pas un phéno-
mène isolé mais se nourrit des échanges, des apports, voire des polémiques avec les
autres stratégistes et intellectuels de son temps. Ensuite que, comme souvent, une
institution puissante, comme un ministère ou une force armée, dont l’efficacité et
le fonctionnement peuvent être fondés sur une forme de traditionalisme, voire un
conservatisme dans une certaine mesure indispensable, est difficile à transformer de
l’intérieur. D’où un débat interne contourné voire porté, via l’emploi des médias, de

23. R. Castex, « Aperçus sur la bombe atomique », Revue de Défense Nationale, n° 17, 11/1945, pp.
466-473.
24. Gallois reconnaissait la dette intellectuelle qu’il devait aussi à Castex.
25. Brodie, Bernard, 1910 – 1978, historien et politiste américain. Il fut dès 1946 en contact avec Gal-
lois avec qui il entretint des relations régulières.
26. B. Brodie, F. S. Dunn, A. Wolfers, P. E. Corbett, W. T. Rickert Fox, The Absolute Weapon: Atomic
Power and World Order, Indiana University, Harcourt – Brace, 1946, 214 p.
27. Ailleret, Charles, 1907 – 1968, général d’armée, en 1951 prend le commandement des « armes
spéciales » de l’armée de Terre puis devient commandant interarmées des « armes spéciales » en 1958.
Il a dirigé les opérations qui ont conduit au premier essai nucléaire français à Reggane en février 1960.
Chef d’état-major des armées de 1962 à sa mort. Auteur de L’aventure atomique française – Comment
naquit la force de frappe (1968)
28. Beaufre, André, 1902 – 1975, général d’armée, auteur notamment d’une Introduction à la stratégie
(1963) et de Dissuasion et stratégie (1964).
29. Poirier, Lucien, 1918 – 2013, général de brigade, auteur des Stratégies nucléaires (1977), de Stra-
tégie nucléaire (1988) et de La réserve et l’attente : l’avenir des armes nucléaires françaises (2001).
Le général Poirier, engagé à partir de 1965 dans la réflexion sur le fait nucléaire – soit après le départ
de Gallois de l’Institution – peut néanmoins être considéré comme un continuateur des travaux de ces
prédécesseurs, les suivant ou les contredisant pour partie.
30. Aron, Raymond, 1905 – 1983, philosophe, universitaire et journaliste. Auteur en particulier de Paix
et guerre entre les nations (1962) et de Penser la guerre : Clausewitz (1976).

388
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire de la pensée aérienne

l’opinion publique, des réseaux extérieurs et parallèles qui heurte souvent le modus
operandi d’une institution caractérisée par son fonctionnement hiérarchique et es-
sentiellement vertical31.
On peut aussi noter que le colonel Gallois, en 1954 et dans les années suivantes,
n’étudie qu’un seul type de guerre et ne s’intéresse pas avec le même intérêt aux
autres conflits de son temps, notamment les guerres de décolonisation en Indochine
puis en Algérie (rangées dans la catégorie des conflits asymétriques depuis). En fait,
il pense une solution pour résoudre un problème. Il ne conçoit pas une doctrine souple
et adaptable, qui s’ajuste selon le type de guerre et d’opération. Sa pensée évolue
ensuite lorsqu’il s’engage dans des travaux stratégiques et géopolitiques après avoir
quitté l’institution militaire. Il participe alors aux débats qui secouent la fin du XXème
siècle et contribue à la construction des capacités de l’armée de l’Air après avoir
rejoint le groupe Dassault en tant que conseiller de son fondateur. Il concourt no-
tamment au développement du Mirage IV, premier porteur opérationnel de l’arme
atomique française.
La réaction d’Henry Kissinger au décès du général Gallois nous donne aussi
quelques indices sur l’homme, ou au moins sur la façon dont il était perçu par ses
contemporains : « Il faudra du temps avant de retrouver un esprit aussi passionné,
une intelligence aussi vaste, une telle capacité d’analyse… Son intégrité, sa vision et
l’amour passionné de son pays le mettaient à part… »32
Mais ce qu’il faut certainement retenir avant tout, c’est la méthode de Pierre Marie
Gallois. A partir d’une analyse du contexte général et des facteurs techniques – des
indicateurs objectifs selon Gallois – il constitue un corpus qui étaye son raisonnement
puis est présenté, discuté et scruté à travers des publications diverses, professionnelles
ou grand public. Dans tous les cas, il défend un rationalisme froid, l’application d’une
méthode techniciste, ce qui peut désarçonner, irriter voire effrayer certains.
À titre d’exemple, sa position à propos des infrastructures de protection passive
de la population civile n’est pas arrêtée en 1954, compte tenu des moyens alors em-
ployés qui accordent des préavis de réaction suffisants33. Mais, en 1989, il s’oppose
à cette idée pour des raisons toujours essentiellement techniques. Les préavis dans le
cadre d’un échange de tirs de missiles balistiques nucléaires sont, en effet, devenus si
réduits qu’il est impossible de mettre à l’abri toute la population d’une mégalopole34.
31. C’est aussi ce qui caractérise les parcours d’autres penseurs ou innovateurs qui ont employés
la presse, les contacts politiques ou industriels pour faire connaître voire imposer leurs conceptions
notamment dans le domaine de l’aéronautique militaire. Comme le colonel Jean Baptiste Eugène Es-
tienne, (général de division, 1860-1936), l’un des pères fondateurs de l’aéronautique militaire française
puis de l’arme blindée, le général américain William « Billy » Mitchell (major-general, 1879-1936),
apôtre de la puissance aérienne, ou le colonel John Richard Boyd (colonel de l’USAF 1927-1997),
stratégiste et concepteur indépendant, non-conformiste et souvent impertinent.
32. Cité par C. Malis, « Général Pierre Marie Gallois », Revue historique des armées, 09/02/2011.
33. La nécessité de prévoir des infrastructures de défense passive pour les civils est indiquée dans le
cadre de l’étude ainsi que l’hypothèse d’une demande de la population de disposer de telles installa-
tions ; P. M. Gallois, « Des incidences de la généralisation… », op. cit., pp. 24-25.
34. P. M. Gallois dans L’arme nucléaire et ses vecteurs, stratégies – armes – vecteurs, Paris, CHAE/
IHCC, 1989, pp. 373-374.

389
Pierre Marie Gallois (1911 – 2010), un aviateur…

P. M. Gallois nous montre la voie indispensable à suivre qui cherche à marier la


technique et la réflexion conceptuelle. Or l’institution militaire a trop tendance à fa-
voriser l’une au détriment de l’autre à certains moments de son histoire, pour des ré-
sultats souvent catastrophiques (inadaptation du modèle d’armée et de la doctrine en
1870, supériorité accordée au moral face aux réalités techniques et à l’augmentation
de la puissance de feu en 1914, bataille méthodique et prise en compte insuffisante
des évolutions techniques en faveur de la manœuvre en 1940).
Or, il est essentiel d’éviter qu’une doctrine, même fondée sur cette méthode, ne
devienne un jour un dogme en inversant la proposition, c’est-à-dire en tordant les
faits pour les faire correspondre à la doctrine. Autrement dit, comme l’aurait déclaré
Napoléon, il s’agit à la guerre de faire preuve de bon sens et non d’idéologie35. Pierre
Marie Gallois, homme de convictions et de principes parfois solidement ancrés,
n’était pas un idéologue. Aujourd’hui dans un monde aux réalités si changeantes,
il demeure une source d’inspiration autant pour sa méthode et sa manière de penser
que pour ses travaux doctrinaux.

35. Napoléon Bonaparte – Précis des événements militaires arrivés pendant les six premiers mois de 1799.

390
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire de la pensée aérienne

Des incidences de la généralisation des


armes nucléaires sur les formes de la
guerre, l’organisation, l’équipement et
l’emploi des forces armées

Pierre Marie Gallois

Le général de brigade aérienne Pierre Marie Gallois (1911-2010) sort diplômé


de l’École de l’air en 1939. Il participe à la Seconde Guerre mondiale au sein des
équipages de bombardiers lourds de la Royal Air Force. Après la Libération, il exerce
diverses fonctions à l’état-major de l’armée de l’Air et à l’OTAN où il s’occupe plus
particulièrement des affaires stratégiques et nucléaires. Il est l’auteur de plusieurs
ouvrages dont Stratégie de l’âge nucléaire (Paris, Édition Calmann-Lévy, 1960, 256
p.). Avec les généraux Ailleret, Beaufre et Poirier, il est l’un des membres des « quatre
généraux de l’apocalypse » qui se sont intéressés aux questions nucléaires.

L’article ci-après est la reproduction de la thèse du colonel Gallois soumise en


septembre 1954 dans le cadre de son année de formation à l’École supérieure de
guerre aérienne (ESGA).

Plan de l’étude
A. De l’emploi éventuel d’armes nucléaires.
B. Effets des armes nucléaires.
C. Incidences de l’emploi des armes nucléaires sur les conditions et les formes d’un conflit.
D. Défense nationale et armes nucléaires.
E. Incidences de l’existence des armes nucléaires sur les forces aériennes.
F. Incidences de l’emploi des armes nucléaires sur les forces terrestres et navales.
G. Conclusion générale

391
Des incidences de la généralisation des armes nucléaires…

A. De l’emploi éventuel d’armes nucléaires


1. La question se pose de savoir si la défense de l’Europe serait assurée en
ayant recours à l’arsenal atomique ou bien si, selon une formule souvent avancée,
les stocks de projectiles nucléaires des deux groupes de belligérants se neutralisant,
la guerre pour la défense de l’Europe se déroulerait selon des formes dites conven-
tionnelles, c’est-à-dire sans recours aux armes atomiques. La réponse à la question
posée peut être fournie par les considérations qui suivent :
1.1. Depuis qu’existent des armes atomiques il a été implicitement admis que
l’Europe « méritait » que les États-Unis y aient recours pour la défendre, soit en
vue de décourager une agression soviétique, soit si l’adversaire passait outre à cette
menace, pour riposter à l’attaque en anéantissant les sources mêmes de la puissance
politique et militaire des Soviets. Pratiquement, depuis 1945, le monde non com-
muniste a été divisé en deux catégories de nations, les unes (certaines des nations
européennes) « méritant » un engagement atomique américain et les autres (peuples
d’Asie par exemple) ne « valant » pas un engagement atomique et le risque d’un
conflit généralisé. Cette attitude de la part des États-Unis a poussé l’URSS a reporter
vers l’Asie (Corée, Indochine, Formose) la politique d’agressivité qu’elle avait pri-
mitivement tenté de mener en Europe (Grèce, Berlin). Aujourd’hui, il est admis aussi
bien à l’Est qu’à l’Ouest que l’Europe occidentale serait atomiquement défendue.
Demain, pour des motifs politiques (attitude de l’Europe occidentale elle-même) et
techniques (par exemple, accroissement de l’autonomie des matériels aériens, dé-
veloppement des engins à très longue portée) et plus vraisemblablement pour des
raisons politiques et techniques combinées, cette politique pourrait être révisée.
1.2. L’étude de la défense de l’Europe contre l’invasion et l’occupation – même
temporaire – montre que le déséquilibre des forces conventionnelles est trop grand
pour que cette défense puisse être assurée par des moyens uniquement convention-
nels. Les régimes politiques existant de part et d’autre du rideau de fer sont trop dif-
férents pour que les nations de l’Europe occidentale puissent jamais mettre sur pied –
et entretenir – des forces conventionnelles suffisantes pour décourager une agression
qui pourrait être conduite par quelque 200 divisions constamment maintenues sur
pied de guerre. D’autant plus que, outre l’avantage numérique, l’adversaire dispose
de l’initiative puisque l’Europe occidentale ne peut adopter qu’une position stricte-
ment défensive. L’adversaire se trouve donc placé devant l’alternative suivante : ou
bien l’Europe est atomiquement défendue et toute agression dirigée contre elle place
le conflit sur un plan général et déclenche une guerre atomique dont il subirait égale-
ment les effets. Dans ce cas, ses forces conventionnelles ne pourraient avoir qu’une
efficacité limitée et en tout état de cause hors de proportions avec l’ampleur des des-
tructions subies dans la zone soviétique de l’intérieur comme les zones de l’avant.
Ou bien, par une action politique habile, l’adversaire réussit à isoler progressivement
les nations européennes de l’Ouest de l’Amérique et parvient à faire admettre par les
États-Unis que s’engager atomiquement pour défendre l’Europe présente des risques
plus grands que les bénéfices que les États-Unis pourraient tirer d’une Europe ré-
solument neutraliste ou seulement politiquement incertaine. Dans ce cas, le conflit

392
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire de la pensée aérienne

serait ramené du plan atomique au plan conventionnel et les 200 divisions du bloc
soviétique reprennent une importance décisive. Leur existence seule peut détermi-
ner, à court terme, l’inclusion des nations de l’Europe occidentale du continent dans
le système soviétique. Il apparaît donc que la défense de l’Europe occidentale n’est
possible qu’à l’aide d’armes atomiques, c’est-à-dire avec l’engagement américain et
par conséquent, dans le cadre d’un conflit généralisé.
1.3. Conscient de cette situation, le Commandement interallié n’a pas caché ses
plans à cet égard. Le Général Gruenther, d’une part, le Maréchal Montgomery de
l’autre1, ont publiquement déclaré que toute agression soviétique contre un secteur
quelconque du théâtre européen qui relève de leur responsabilité en matière de dé-
fense déclencherait une riposte atomique2. Il a même été précisé que cette riposte
atomique serait automatiquement lancée, quelle que soit la forme, atomique ou non,
de l’attaque ennemie. Si bien que, actuellement, l’adversaire ne se priverait certai-
nement pas du bénéfice d’une attaque atomique initiale, puisque de toute façon les
Alliés riposteraient en usant du stock de projectiles dont ils disposent.
1.4. Dans le domaine aérien, sinon dans le cadre des forces terrestres et navales,
les Alliés ont tiré les conséquences de cette situation. C’est ainsi que le « Strategic
Air Command » fonde sa puissance sur un nombre d’appareils relativement réduit
si on le compare à ce qu’il était à la fin du dernier conflit. De même, les plans de la
Royal Air Force visent à la mise sur pied d’un « Bomber Command » extrêmement
limité quant au nombre d’appareils en ligne, notamment comparé aux 1100 avions
en service en 1945. Ainsi, dans la structure même de certaines subdivisions de l’arme
aérienne, la décision a été prise depuis longtemps d’avoir recours à l’emploi des ex-
plosifs à très grand pouvoir de destruction puisque les forces correspondantes ont été
organisées et équipées dans cette hypothèse.
1.5. Le raisonnement qui précède a forcément un caractère schématique. D’autres
situations peuvent se développer, politiquement, militairement ou techniquement
qui, créant des conditions différentes, ne verraient pas la vérification de la thèse sou-
tenue plus haut. On a avancé, par exemple, que le conflit pourrait prendre une forme
imprécise, limitée, n’autorisant pas de part et d’autre l’emploi de projectiles ato-
miques, l’adversaire ne tirant pas profit, intentionnellement, de son énorme supério-
rité numérique en matière de moyens conventionnels (exemple, guerre de Finlande).
Il semble toutefois que l’existence de moyens atomiques ne permettrait guère que
l’un des belligérants n’y ait point recours, surtout au moment où la lutte tournerait
à son désavantage. À partir du moment où les armes atomiques existent, il est donc
probable que, pour un conflit dont l’enjeu serait majeur, ces armes seraient utilisées
soit initialement, soit au cours de la lutte. Nous verrons plus loin les avantages d’une
action initiale menée à l’aide de moyens atomiques.

1. NdR : en 1954, le général américain Alfred Gruenther est commandant suprême des forces alliées de
l’OTAN tandis que le maréchal britannique Montgomery est son adjoint.
2. Ce sont là des prises de position strictement militaires et qu’aucune décision gouvernementale n’a
publiquement confirmées.

393
Des incidences de la généralisation des armes nucléaires…

2. Conclusions :
2.1. La défense de l’Europe n’apparaît militairement possible que si ses défen-
seurs ont recours aux armes atomiques.
2.2. Certains services ou armes ont été, du côté allié, adaptés à cette forme de
conflit.
2.3. La défense de l’Europe engage l’ensemble du monde occidental, et notam-
ment les États-Unis, dans un conflit généralisé. Dans le passé l’on pouvait rechercher
un équilibre des forces en additionnant, à l’ouest, les moyens militaires des nations
alliées. Aujourd’hui, ou bien le stock atomique existant garantit l’intégralité de l’Eu-
rope occidentale, ou bien celle-ci ne peut être militairement défendue.
2.4. Pour l’instant, il semble donc nécessaire d’étudier le problème de la défense
de l’Europe dans le cadre d’un conflit,
- atomique quant à ses moyens,
- généralisé à l’ensemble des nations occidentales quant à son ampleur.

B. Effets des armes nucléaires

Considérations générales
1. Seront seuls mentionnées ici les effets « mécaniques » de ces armes, sans
qu’il soit tenu compte des effets psychologiques tels que les réactions des masses
devant la menace d’une attaque atomique et après une telle attaque.
2. Les données publiées par la Commission de l’Énergie Atomique Améri-
caine3 sur l’effet de projectiles type Nagasaki et Hiroshima, accompagnées des ex-
trapolations fournies par le même document, ont été utilisées. L’étude des Colonels
Reinhardt et Kintner4, les articles publiés par le Colonel Ailleret, ont également four-
ni des indications de base qui ont été retenues.
3. Faute de disposer d’éléments d’information certains, des hypothèses ont été
faites sur les effets pratiques des projectiles atomiques. Les conditions d’emploi de
ces armes qui apparaissent les plus avantageuses pour l’adversaire ont été énumérées.
4. Les trois effets de projectiles nucléaires (choc, chaleur, radiation) sont ré-
sumés dans le tableau ci-après pour des « calibres » types allant de 10 kilotonnes
(armes à fission) à 10 000 kilotonnes (armes à fusion).

3. Effects of Atomic Weapons.


4. Atomic Weapons in Land Combat.

394
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire de la pensée aérienne

ARMES À FISSION
A : 10 KT A : 100 KT A : 200 KT
Choc (surpression de 0,4 kg
1 500 m 3 000 m 4 000 m
par cm2
Chaleur (9 Cal/cm2) 1 500 m 3 800 m 4 500 m
Radioactivité (400 r) 1 000 m 1 500 m 1 750 m

ARMES À FUSION
5 000 KT 10 000 KT
Rayon de destruction totale 5 500 m 6 500 m
Surface totalement détruite 95 km2 130 km2
Rayon de mise hors de combat du personnel à
25 000 m 32 000 m
découvert
Surface de mise hors de combat du personnel
2 000 km2 3 250 km2
à découvert
Nota : Ces chiffres sont approximatifs. On sait qu’outre l’imprécision qu’ils
contiennent en raison de leur caractère théorique, le relief d’une part, les conditions at-
mosphériques de l’autre (pour les effets de chaleur) peuvent les modifier considérable-
ment. Ces chiffres sont relatifs à des explosions aériennes déclenchées pour les condi-
tions d’efficacité maximum quant aux dimensions de la zone atteinte. Cette efficacité
maximum serait théoriquement atteinte pour les altitudes d’explosion suivantes :
Puissance 10 KT 20 KT 100 KT 5000 KT 10.000 KT 20.000 KT
Altitude des
400 m 600 m 900 m 4 000 m 4 800 m 6 000 m
explosions
5. Les effets des explosions à basse altitude ou souterraine ne sont pas connus
avec précision. On sait seulement qu’une explosion près du sol, produite à l’aide
d’un projectile de 20 kt suffirait à détruire toutes les superstructures d’un aérodrome
standard NATO. Si le même projectile éclatait au sol, le cratère qu’il déterminerait
serait suffisant pour mettre définitivement hors d’usage cet aérodrome.
Un projectile H de 10 000 KT, explosant à environ 30 m de hauteur au-dessus du
sol déterminerait un cratère de 1 600 m de diamètre et d’une profondeur maximum
de 50 m. En gros, la terre projetée aurait un volume de 600 millions de m3.
6. Pratiquement, les projectiles atomiques auraient les effets suivants sur le
personnel et le matériel à découvert.

395
Des incidences de la généralisation des armes nucléaires…

Projectile de 20 KT
Destruction totale d’un équipement très lourd (char d’assaut) 250 m
Destruction totale d’un équipement moyen (artillerie légère de campagne) 325 m
Des soldats enfouis dans une tranchée ouverte seraient tués (radiation) 1 100 m
Destruction de véhicules légers 1 200 m
Destruction de bâtiments militaires légers 1 700 m
Mise hors de combat d’un soldat exposé aux effets du projectile 1 820 m
Destruction de l’équipement délicat (instruments et gouvernes
2 000 m
d’avions, matériels de transmission)
Ces distances peuvent varier dans de notables proportions selon la hauteur de
l’explosion (ici supposée à 600 m), la nature du terrain, les conditions atmosphé-
riques, la protection fournie aux éléments énumérés ci-dessus.

7. Il résulte des données générales fournies plus haut que :


• les armes à fusion, par l’étendue de la surface qu’elles couvrent, pourraient
être utilisées en priorité sur le champ de bataille (explosion aérienne) ou à la
démolition d’importants ouvrages enterrés en raison des dimensions de leurs
cratères (explosion souterraine).
• La destruction des aérodromes conventionnels peut être largement assurée
par des projectiles à fission de 10 à 100 KT.
• Les projectiles à fusion ont une puissance suffisante pour la destruction de
la plupart des installations militaires (et civiles) existant en temps de paix,
c’est-à-dire avant que puissent être prises des mesures de dispersion (si l’hy-
pothèse d’une attaque par surprise est retenue).
8. En associant les effets des armes nucléaires aux performances des moyens
de transport ou de lancement, l’on aboutit au tableau ci-après qui résume les condi-
tions d’emploi possibles des armes nucléaires :

396
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire de la pensée aérienne

Moyens de Distance Conditions


Vitesse de Précision5
lancement des objec- Altitude de atmos- Observa-
déplace- (en écart
ou de trans- tifs de base lancement phériques tions
ment probable)
port de départ nécessaires
Indépen-
Bombardier Jusqu’à 1 Au-dessous dant pour Avec radar
+ 850 k/h 500 m
léger 800 kms de 10 000 m certains de tir
objectifs
Bombardier Jusqu’à Au-dessous
+ 750 k/h 700 m Indépendant
lourd 5 000 kms de 12 000 m
Bombardier Jusqu’à Au-dessous
+ 650 k/h 1 000 m Indépendant
très lourd 8 000 kms de 15 000 m
Chas-
Jusqu’à Très basse
seur-bom- + 900 k/h 200 m Bonnes
1 500 kms altitude
bardier
Chasseur
Très basse Cas du
(en mission 250 kms + 900 k/h 200 m Bonnes
altitude MiG-15
sans retour)
De 4 à 16 Avec ou
Engin sol-
400 kms — — kms selon Indépendant sans gui-
sol type V2
guidage dage
Engin Avec instal-
sol-sol type 600 kms — — 500 m Indépendant lation fixe
« Matador » de guidage
Dépend
Engin sol- Dito ci- Dito ci- Dito ci- Dito ci-
de l’avion
air contre contre contre contre
porteur
Engin
Attaque du
lancé de 300 kms — — — Indépendant
littoral
sous-marin
Utilisation
Mines ato-
— — — — Indépendant en position
miques
défensive
Canons de De l’ordre
— — — Indépendant
280 m/m de 25 kms

L’examen de ce tableau conduit aux constatations suivantes :


• dans une zone large de 400 à 600 kms à partir du rideau de fer, la défense
active telle qu’elle est actuellement équipée serait sans efficacité contre une
attaque par surprise menée par engins à tête atomique.
• Sur les objectifs situés dans une zone de 300 kms environ à partir du littoral,
la combinaison engins sous-marins pourrait faire peser une menace analogue.
• Les possibilités de ces engins ne sont limitées que par leur degré de précision.
• L’hypothèse d’une attaque menée par des avions de chasse déclassés dans
leur fonction première (cas du MiG-15 d’ici peu) et effectuant des « missions

5. Sur objectif facile à identifier pour le lancement sur visée radar ou à vue directe.

397
Des incidences de la généralisation des armes nucléaires…

sans retour » offrirait de tels avantages à l’adversaire (précision notamment)


qu’elle ne peut être écartée. Contre une telle attaque, déclenchée par surprise,
la défense active serait à peu près impuissante et l’adversaire serait davantage
limité par l’autonomie de ses appareils, et par la difficulté de la navigation
près du sol et à grande vitesse, que par l’intervention des moyens de la dé-
fense active. (L’artillerie anti-aérienne, par exemple, n’est pas mise sur pied
en permanence et, dans les conditions présentes, sa mobilisation s’effectue-
rait une fois porté le coup initial ennemi, c’est-à-dire trop tard).
• Enfin, l’on doit retenir la faible interférence des conditions atmosphériques.
La combinaison bombardier léger (et lourd) – engin permettrait à l’adversaire
de mener son offensive atomique par mauvais temps.

C. Incidence de l’emploi des armes nucléaires sur les conditions et les formes
d’un conflit

1. Depuis Hiroshima la puissance de démolition par unité de destruction –


c’est-à-dire par projectile ou, plus généralement, par unité explosive – excède dans
l’étendue de ses effets la plupart des constructions humaines actuelles. Un seul pro-
jectile de dimension réduite et de poids relativement limité peut effectuer des ra-
vages décisifs sur des surfaces dépassant les agglomérations les plus grandes ou les
ouvrages les plus imposants que l’homme ait construits. On estime qu’un projectile
thermo-nucléaire de grande puissance serait suffisant pour anéantir les plus vastes
des installations nécessaires à la vie et à l’organisation des collectivités actuelles
puisque ses effets pourraient être sensibles sur une surface de plus de 2 000 km2 (Voir
chapitre B : Effets des Armes Atomiques). Sur le plan militaire il en est de même si
l’on compare les possibilités des projectiles thermo-nucléaires aux déploiements les
plus larges auxquels l’on puisse avoir recours pour se protéger contre les effets de
ces projectiles tout en conservant une certaine efficacité fonctionnelle.
2. La première des conséquences de l’existence de tels moyens de destruction
c’est qu’une réévaluation des concepts sur lesquels ont été fondés jusqu’à mainte-
nant les relations internationales s’est imposée. La possession de stocks atomiques
appréciables (selon les normes du moment) confère à certaines Puissances un rôle
et des responsabilités forcément contestés aux pays qui n’ont ni la possession, ni
l’usage éventuel de ces projectiles pour assurer leur défense. Expression de la puis-
sance militaire moderne, l’arme atomique impose la forme des groupements poli-
tiques et des alliances et entraîne une discrimination entre nations plus nette que
dans le passé. Entre la hiérarchie des Puissances atomiques et celle des pays qui ne
disposent pas d’explosifs nucléaires, l’écart est plus considérable qu’il ne l’a jamais
été au temps des armes conventionnelles.

398
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire de la pensée aérienne

3. Une révision analogue est nécessaire dans le domaine strictement militaire.


Les conditions et la forme d’un conflit, comme la structure, l’organisation et l’équi-
pement des forces armées se trouvent modifiés par l’éventuelle utilisation d’armes
nucléaires. Cette révision est d’autant plus difficile à étudier que l’expérience fait
défaut. Seules les grandes Puissances disposant de projectiles atomiques peuvent
entreprendre certaines expérimentations. Mais, même pour ces Puissances, les effets
psychologiques de ces armes peuvent plus difficilement encore être évalués. Si bien
que toute étude sur les incidences de ces nouvelles armes appartient, pour une large
part, au domaine de l’hypothèse.
4. S’il était fait usage des armes nucléaires il serait difficile d’envisager la pour-
suite, durant de longs mois, d’hostilités organisées. Toutes les études montrent que si
un « échange » atomique était déclenché, les problèmes de contrôle des populations,
de transmission des ordres, d’évacuation et de soins, de lutte contre les épidémies et
contre la panique dépasseraient très vite les possibilités des gouvernements surtout
telles que sont actuellement organisées les nations. M. Val Petersen, Chef du Service
de la Défense Passive des États-Unis, supputant les effets d’une seule attaque ato-
mique des grands centres américains, estimait à 30 millions le nombre des blessés
et à 9 millions le nombre des tués. Il est douteux que des pertes d’une telle ampleur,
infligées simultanément ou dans un bref laps de temps, autorisent le déroulement
d’opérations de mobilisation humaine et industrielle. Si la volonté de lutte demeure,
ou tout au moins si la collectivité nationale ainsi éprouvée peut encore manifes-
ter sa volonté de poursuivre la lutte, il est vraisemblable que celle-ci prendrait une
forme différente des conflits du passé et qu’elle tendrait davantage vers une sorte
de guérilla que vers l’entrée successive en opération de grandes unités provenant de
la réserve comme c’était le cas dans les conflits du passé. Les conséquences de la
brièveté des opérations particulièrement décisives quant aux destructions de masse
seront examinées plus loin en détail. Pour l’Europe elles accordent une importance
capitale aux forces d’active industrielle et, plus généralement, accordent la priorité
aux forces et aux moyens disponibles immédiatement avant le déclenchement d’hos-
tilités atomiques.
5. Sur le plan politique, ces possibilités de destruction quasi instantanée, exer-
cées sur d’immenses surfaces, ont décidé d’une nouvelle forme d’hostilités entre les
deux blocs : les guerres localisées. Il était apparent, dès 1945, que les États-Unis fon-
deraient d’abord leur défense et celle de leurs Alliés sur l’emploi éventuel du stock
atomique qui était rapidement constitué outre Atlantique. Aux yeux des Soviets, il
était clair aussi que l’affaiblissement de leurs adversaires pourrait être recherché par
le déclenchement de conflits assez importants pour épuiser et diviser le monde occi-
dental mais à l’enjeu néanmoins trop limité pour déterminer une conflagration géné-
rale qui ne pouvait être qu’atomique en raison de la « monovalence » qui caractérise
les forces armées des États-Unis (exemple : le conflit de Corée, et dans une certaine
mesure le développement de la guerre d’Indochine à partir de 1952).

399
Des incidences de la généralisation des armes nucléaires…

6. En ce qui concerne l’Europe occidentale, il a été admis implicitement6 que


ses territoires étaient « garantis » par l’arme atomique américaine, une agression
dirigée contre l’Europe devant entraîner automatiquement une riposte fondée sur
l’emploi massif d’armes nucléaires. Il s’ensuit que l’adversaire serait obligé de frap-
per simultanément l’ensemble des ressources militaires, politiques et économiques
des Alliés. Où qu’elles se trouvent, il devrait surtout chercher à anéantir les forces de
riposte alliées afin de ne pas avoir à en subir à son tour les effets. L’interdépendance
des nations membres d’une organisation de défense commune contre une agression
atomique est ainsi soulignée. On verra que la multiplicité des bases et des points de
stationnement des engins de riposte, leur dispersion sur une étendue géographique
aussi vaste que possible rendent difficile, sinon impossible, leur destruction par une
attaque atomique menée par surprise et concourent ainsi au maintien du « statu quo ».
7. Sur le plan militaire, l’existence en quantité appréciable de projectiles ato-
miques crée les conditions techniques nécessaires au déclenchement d’une attaque
massive assez puissante pour anéantir les moyens et la volonté de résistance du parti
ainsi attaqué. S’il était impossible, voici quelques années, de neutraliser simultané-
ment les forces armées d’un pays et d’anéantir ses grands centres politiques, démo-
graphiques et industriels, une opération d’une telle ampleur est aujourd’hui possible,
tout au moins quant à la puissance de destruction disponible. En 1941, un « Pearl
Harbour » au projectile conventionnel accordait un avantage momentané à l’agres-
seur. Aujourd’hui, non seulement une telle forme d’attaque pourrait décider du sort
du conflit, mais il faudrait qu’il en soit ainsi si l’agresseur ne voulait, à son tour,
éprouver les effets de la riposte qu’il aurait déclenchée.
8. Pour évaluer toutes les conséquences de cette possibilité nouvelle et pour
estimer son degré de probabilité, il importe de tenir compte du régime politique
particulier à l’URSS. Tandis que l’importance des forces militaires des nations al-
liées est fonction de l’attitude de leur adversaire, l’URSS peut à la fois accroître ses
forces et adopter une attitude extérieure conciliante. En d’autres termes, alors que la
situation internationale agit directement sur les budgets militaires des nations occi-
dentales, elle peut n’avoir aucun effet sur la politique militaire suivie en URSS. Ca-
pables d’accélérer la mise en condition de leurs forces sans pour autant adopter une
diplomatie plus combative, les Soviets réunissent l’une des conditions nécessaires
à mener cette attaque par surprise qui serait techniquement si payante si elle était
fondée sur l’emploi massif d’armes nucléaires.
9. La seconde de ces conditions leur est fournie par l’importance des forces
qu’ils maintiennent sous les armes et par la brièveté probable d’opérations ato-
miques (para/C.4). Il ne leur est pas nécessaire de recourir à une forme quelconque
de mobilisation et par conséquent, ils peuvent bénéficier d’un effet de surprise totale,
leur action offensive pouvant être déclenchée sans donner l’éveil. Ni pour lancer une
attaque aérienne atomique, ni pour lancer en avant leurs grandes unités terrestres,
il n’est nécessaire de prendre d’importantes mesures de mobilisation. Il suffit d’ail-

6. Aucun engagement américain à cet égard en a été révélé au public.

400
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire de la pensée aérienne

leurs que celle-ci démarre le lendemain de l’assaut atomique initial. La supériorité


numérique des forces soviétiques leur assurerait largement le « coussin de temps »
nécessaire entre le début des opérations et l’arrivée de renforts terrestres si ceux-ci
pouvaient être mobilisés et s’il s’avérait encore utile de le faire.
10. Les nations occidentales étant, par définition pourrait-on dire, en position
strictement défensive, l’initiative de l’attaque est laissée à l’adversaire. L’analyse
montre que, menée par surprise et dans des circonstances de moment particulière-
ment favorables pour l’agresseur, une telle attaque ne rencontrerait, dans sa phase
initiale tout au moins, qu’une faible opposition de la part des Alliés. Ceux-ci doivent
donc admettre qu’il est nécessaire de s’organiser pour « absorber » les effets de
cette première attaque en étant capable de riposter ensuite. À notre avis, c’est là la
caractéristique essentielle d’un éventuel conflit généralisé. Si l’adversaire possède
un nombre de chances élevé (discuté ci-après) de neutraliser sur leur lieu de station-
nement une part très importante des moyens de riposte atomique alliés, il peut tenter
l’aventure. Si, au contraire, une telle attaque, même menée en bénéficiant d’une sur-
prise totale, a des chances de laisser subsister des moyens de riposte suffisants pour,
qu’en retour, les nations attaquées puissent infliger à l’agresseur des destructions
supérieures à celles qu’il pourrait « absorber » sans perdre la conduite des opérations
ultérieures, alors l’agression atomique se révèle pleine d’aléas et il est douteux que
l’adversaire y ait recours.
11. Le paragraphe qui précède doit être développé et précisé parce qu’il résume
l’hypothèse fondamentale sur laquelle nous basons les conditions et les formes d’un
conflit atomique entre les deux groupes de nations opposées. Si d’après ce qui pré-
cède il est admis que :
• l’un des partis a adopté et conserve une attitude purement défensive,
• que l’existence, à la disposition de l’autre parti, d’un stock d’armes nucléaires
important peut autoriser un Pearl Harbour assez décisif pour décider de l’is-
sue du conflit,
• qu’une telle agression atomique pourrait être lancée sans préparatifs capables
de donner l’éveil et que l’agresseur aurait tout intérêt à accorder le bénéfice
de la surprise totale,
• que cette attaque initiale devrait d’abord viser les moyens de riposte de l’autre
parti afin d’éviter d’en subir, en retour, des effets qui pourraient eux aussi être
décisifs et entraîner la victoire du parti attaqué.
Il en résulte que semblable agression n’apparaît plus possible que si le parti qui
est l’auteur est assuré,
1° – de pouvoir neutraliser, sur leurs bases, un pourcentage suffisant des moyens
de riposte dont dispose le parti qu’il attaque.
2° – de pouvoir stopper, par son organisation défensive, une part suffisante des
moyens de riposte atomiques adverses qui auraient échappé à son attaque initiale.

401
Des incidences de la généralisation des armes nucléaires…

3° – d’être à même « d’absorber » les effets des moyens de riposte résiduels


(c’est-à-dire des moyens qui ont échappé à l’attaque initiale et qui ont réussi à fran-
chir les mailles de sa défense active) grâce à une organisation de la défense passive
particulièrement efficace (multiplication des objectifs pour « saturer » les possibili-
tés atomiques résiduelles adverses, dispersion, camouflage, enfouissement, décep-
tion, etc…).
Théoriquement, avant de monter son opération offensive contre les moyens de
représailles amis (bleu), l’agresseur (rouge) devrait avoir l’assurance de pouvoir vé-
rifier les inégalités suivantes :
(1) Effet des moyens offensifs rouges – moyens offensifs rouge abattus par la
défense bleue + erreurs opérationnelles rouges > moyens résiduels bleus nécessaires
à vérifier l’inégalité (2)
(2) Effets des moyens résiduels bleus – moyens résiduels bleus abattus par la
défense rouge + erreurs opérationnelles bleues > « capacité d’absorption » rouge.
Tous les termes de ces inégalités sont des variables difficiles à apprécier
puisqu’elles dépendent pour les deux partis des caractéristiques et du nombre des
moyens offensifs, de l’efficacité de la défense, de la dispersion des objectifs, de la
durée de l’alerte, de mesures de protection, d’enfouissement et de déception adop-
tées par les deux parties bleu et rouge, etc…

402
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire de la pensée aérienne

L’objet de ce croquis est de mettre en évidence – d’une manière extrêmement


schématique – le rapport qui existe entre les moyens atomiques respectifs, les possi-
bilités de l’attaque initiale et de la riposte, le facteur « d’absorption atomique » des
deux partis.
Prenons un exemple (chiffres encerclés). Nous supposons que le parti rouge peut
consacrer 600 projectiles atomiques à la destruction initiale des moyens de riposte
du parti bleu. Cinq pour cent des véhicules aériens portant ces projectiles sont sup-
posés abattus par la défense bleue et 5 % sont supposés perdus par suite d’erreurs
opérationnelles, si bien que 540 atteignent leurs objectifs. On admet que ces 540
projectiles détruisent 50 % du potentiel de riposte bleue. Ce sont donc 500 véhicules
aériens qui assurent la mission de représailles. Dix pour cent d’entre eux sont inter-
ceptés et 5 % perdus par suite d’erreurs. Le problème pour l’agresseur est de savoir :
• si les chiffres précédents constituaient un ordre de grandeur admissible,
• s’il peut « absorber » cette riposte et conserver les moyens de gagner la guerre,
• quels seraient les effets du second cycle d’opérations, la surprise n’existant pas.
Il va de soi que chacun des pourcentages considérés ci-dessus peut être modifié et
que les effets de « feed back » de ces modifications doivent être soumis à l’analyse.
Le croquis ci-contre, (fig. C.1), dessiné en adoptant des pourcentages purement
théoriques et n’ayant d’autre objet que de servir au raisonnement ci-dessus, schéma-
tise le développement qui précède.
12. Les conséquences militaires de l’hypothèse précédente sur les conditions
probables dans lesquelles serait déclenchée une guerre généralisée – et par consé-
quent atomique – sont les suivantes :
• Le stock atomique dont devrait disposer l’agresseur devrait être plus élevé
que le nombre des objectifs dont la destruction lui apparaît décisive à la fois
pour réduire l’adversaire à sa merci et pour se garantir des effets de sa riposte.
Il s’ensuit qu’au fur et à mesure qu’augmentera l’importance des stocks ato-
miques, ces objectifs décisifs devront être multipliés par fractionnement (ou
protégés par enfouissement).
• L’attaque atomique initiale et, éventuellement, la riposte, ne peuvent être ef-
fectuées que par air. La destruction au sol, puis, en vol des appareils véhi-
culant les charges nucléaires, est l’objectif essentiel de l’agresseur (éviter la
riposte ou en minimiser les possibilités) comme du parti attaqué (limiter les
résultats de l’agression).
• Le véhicule aérien (le terme étant pris dans son sens large et couvrant aussi
bien l’appareil piloté que l’engin guidé ou auto-dirigé) est l’instrument capi-
tal d’un conflit atomique. Son existence en nombre suffisant et, si elles sont
assez élevées, ses performances, autorisent une agression atomique. Mais
plus son degré d’invulnérabilité au sol et en vol est élevé, plus grands sont les
risques pris par l’agresseur et moins probable apparaît un conflit généralisé.

403
Des incidences de la généralisation des armes nucléaires…

• Le rôle des forces terrestres et navales devient second à la fois chronolo-


giquement et aussi en importance relative. « L’échange » aérien atomique
initial ne peut être déclenché que s’il obtient des effets assez décisifs soit
pour déterminer l’issue du conflit, soit pour en placer les développements
ultérieurs sur un plan différent de ce que furent les combats au cours des deux
dernières guerres mondiales.
• Dans le cas particulier de l’opposition actuelle entre l’Ouest et l’Est, un
conflit généralisé déclenché par l’URSS apparaît improbable si :
- l’Ouest dispose de puissants moyens de riposte,
- ces moyens de riposte sont peu vulnérables à une attaque atomique me-
née par surprise et peuvent, dans une proportion suffisante, percer les dé-
fenses actives ennemies,
• l’Ouest s’organise pour ramener à un « niveau tolérable » les pertes subies
lors de l’attaque initiale adverse.
13. Dans les paragraphes qui précèdent nous avons parlé de « facteurs d’absorp-
tion » (C.10.) et de « niveau de pertes tolérables » (C.12.). Ces deux expressions
ont, dans un conflit atomique, un sens particulier. Par « facteur d’absorption » nous
entendons la faculté qu’aurait l’organisation militaire et civile d’un pays, ou d’un
groupe de pays alliés, d’être à même « d’encaisser » un certain nombre de projectiles
atomiques tout en conservant la capacité morale et physique de poursuivre la lutte et,
s’il s’agit de l’attaque initiale, de déclencher une action de riposte avec une rapidité
et une intensité suffisante pour prévenir un retour offensif de l’adversaire assez dé-
terminant pour terminer la lutte à son profit. Le « niveau des pertes tolérables » est lié
à la définition précédente. À partir du moment où, adoptant une position résolument
défensive, l’Occident doit absorber le premier choc, il lui faut organiser ses forces
de telle manière que si elles ont peu de chances de stopper l’attaque initiale, elles
puissent au moins échapper à la destruction totale. Du côté de l’Ouest, c’est l’impor-
tance et l’efficacité des forces restantes après cette première attaque qui décideraient
non seulement de l’issue d’un conflit atomique, mais qui pourraient suffire à décou-
rager toute velléité d’agression atomique. Si l’adversaire se sait dans l’impossibilité
de paralyser la riposte, il est douteux qu’il s’engage dans pareille aventure.
14. À l’ère de l’arme atomique, adopter une attitude résolument défensive
signifie,
a) que la menace d’une riposte aérienne puissante – aux moyens peu vulné-
rables au sol, lors de l’agression ennemie, et en vol, lors de l’action de repré-
sailles – est considérée comme suffisante pour décourager toute attaque de la
part de l’ennemi.
b) Que si l’adversaire passait outre à cette menace de représailles, l’organisa-
tion militaire existante serait suffisamment bien adaptée aux formes de la guerre
atomique pour qu’elle « survive » à l’attaque initiale ennemie et qu’elle « re-
tienne » une capacité de riposte encore déterminante.

404
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire de la pensée aérienne

Jusqu’à maintenant la première de ces deux conditions a été plus ou moins rem-
plie par le « Strategic Air Command ». En raison de la proximité des bases adverses,
la seconde intéresse plus particulièrement les forces armées d’Europe occidentale et
principalement les forces aériennes. Au cours d’une attaque-surprise, l’efficacité de
la défense active étant réduite, c’est par leur organisation et leur structure du temps
de paix que les forces armées doivent chercher à échapper aux destructions initiales.
Il s’agit donc de leur étendre, avec un sens beaucoup plus large et plus complet
que n’en avait le terme du passé, un ensemble de mesures de défense passive. Au-
jourd’hui, il ne s’agit plus de dispositions mineures, concourant plus ou moins à la
protection contre des attaques aériennes menées à l’aide de moyens conventionnels
mais bien de mesures nouvelles, visant la structure, l’organisation, l’emploi, l’équi-
pement et l’armement des forces armées en vue de les soustraire au maximum aux
effets des projectiles atomiques sans pour autant réduire outre mesure leur efficacité
fonctionnelle. Hier, les dispositions de « défense passive » se surajoutaient à l’orga-
nisation existante sans la modifier. Maintenant, les mesures nécessaires pourraient
entraîner une modification profonde des forces armées. L’étude montre, en raison de
la forme la plus probable que pourrait prendre un conflit généralisé, que ces mesures
de « défense passive » permettraient d’obtenir, du moins dans la phase initiale des
hostilités, un résultat plus important qu’une défense active, efficace seulement au
cours des opérations ultérieures, une fois l’alerte donnée et le premier choc absorbé.
Si l’agresseur spécule sur les effets d’une attaque massive, menée par surprise, et s’il
joue son « va-tout » sur cette attaque, il est clair, surtout en Europe occidentale, que
les moyens de défense active seront inopérants et que les forces armées n’échappe-
ront à la destruction que dans la mesure où leur position, leur « posture » du temps
de paix les protège contre la destruction atomique.
À partir du moment où l’un des partis adopte une politique résolument défensive,
l’organisation de ses forces doit être adaptée à cette politique et par conséquent ne
peut être que différente de celle de son adversaire. Dans le conflit qui oppose actuel-
lement l’Ouest à l’Est, l’Ouest n’a rien à perdre à s’organiser militairement en fonc-
tion de la politique qu’il suit. Il a même tout à gagner à le faire puisque cette « pos-
ture » défensive le garantissant des effets d’une agression rend celle-ci improbable.
15. En conclusion :
15.1. Le facteur atomique décide actuellement des conditions du statu quo en
politique internationale et détermine les systèmes d’alliance. L’ancienne hiérarchie
des forces se trouve modifiée. Dans le domaine militaire, si déplaisant que ce soit, la
notion de forces satellites tend à s’imposer7.
15.2. Une révision des conceptions usuelles sur les conditions et la forme d’un
éventuel conflit généralisé, comme une réévaluation de l’organisation et de l’arme-
ment des forces armées, apparaissent impératives.
15.3. Si des hostilités atomiques éclataient, l’ampleur des destructions pourrait
être telle qu’un conflit organisé, de longue durée, paraît impossible.

7. Voir en conclusion générale le cas particulier de la France.

405
Des incidences de la généralisation des armes nucléaires…

15.4. Cette même puissance de destruction doit permettre à l’agresseur, si


les précautions nécessaires ne sont pas prises, d’obtenir des effets décisifs au cours
d’une première attaque lancée par surprise.
15.5. L’attitude défensive adoptée par l’Ouest, le régime soviétique, l’organi-
sation militaire et les forces rassemblées par l’Est rendent techniquement possible
une attaque atomique générale menée par surprise.
15.6. L’objectif essentiel de cette attaque ne peut être que les moyens de ri-
poste alliés. On peut même avancer qu’une telle attaque ne pourrait être déclenchée
– du moins rationnellement – que si l’adversaire avait la certitude de détruire un
pourcentage suffisant de ces moyens de riposte pour que les forces restantes n’aient
pas d’effets déterminants sur l’issue du conflit.
15.7. Pour les forces de l’Europe occidentale essentiellement – et en raison
de la proximité de la menace – échapper à cette attaque surprise est impératif. L’or-
ganisation de défense active n’ayant qu’une efficacité restreinte contre une action
offensive exécutée sans préavis et dans les formes nouvelles qu’autorise le projectile
atomique, c’est par l’organisation et le déploiement du temps de paix de ces forces
qu’une protection doit d’abord être recherchée.

D. Défense nationale et armes nucléaires


1. Les incidences possibles de la généralisation des armes nucléaires sur les
forces armées sont schématiquement envisagées aux chapitres E et F suivants. Sur
la défense nationale et, plus généralement encore, sur l’organisation et l’économie
des nations, les possibilités nouvelles des armes de destruction massive ont d’impor-
tantes conséquences, dont celles qui nous paraissent essentielles ont été évoquées
ci-après.
2. Les effets psychologiques de ces armes – si elles étaient employées – et
la crainte légitime, voire la panique, que pourrait déterminer leur emploi, ont des
incidences politiques que nous avons esquissées précédemment (voir para. A 1.1
– B 25.). Ces effets psychologiques auront aussi une répercussion certaine sur la
répartition de la masse des crédits affectés à la sécurité des nations. C’est ainsi,
par exemple, qu’il faut s’attendre à un accroissement important des sommes pri-
mitivement allouées à la « défense passive » des populations civiles. Dans le cas
de l’Europe occidentale, il est possible que l’attaque atomique des grands centres
industriels n’apparaisse pas nécessaire à l’adversaire. Il est même vraisemblable que
les inconvénients d’une telle attaque seraient plus grands que ses avantages et qu’un
agresseur visant « l’absorption » de l’Europe occidentale renonce – si elle n’est pas
indispensable – à la destruction de cités dont il aurait ultérieurement la charge de
relever les ruines et dont l’atomisation entraînerait un ressentiment difficile à effacer.
Or, nous avons montré que son objectif essentiel ne peut être que l’anéantissement
des forces de riposte. Celles-ci neutralisées, si cela est possible, on voit mal avec

406
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire de la pensée aérienne

quels moyens sa victoire pourrait être contestée. Mais ce raisonnement, outre qu’il
spécule dangereusement sur les intentions de l’ennemi et qu’il ne fait pas la part
d’erreurs de politique toujours possibles, n’est pas suffisant pour rassurer les popu-
lations. Celles-ci demandent, et demanderont davantage encore, que leur protection
soit assurée par des dispositions spéciales. Déjà, les dépenses au Royaume-Uni en
matière de défense passive atteignent quelque 70 milliards.
3. Si la protection des populations civiles prendra une part de plus en plus
grande, certaines des mesures ainsi adoptées ne manqueront pas d’être étendues aux
forces armées elles-mêmes (Voir para C.14.). À partir du moment où les nations al-
liées ont souscrit à une politique strictement défensive, elles savent qu’elles doivent
s’organiser de manière à pouvoir « absorber » le choc initial. Aussi tout au long des
chapitres qui suivent, cette notion d’auto-protection passive des forces armées et des
installations militaires sera-t-elle mise en évidence.
4. La soudaineté d’une attaque atomique et les effets déterminants qu’elle pour-
rait avoir en très peu de temps, accordent une importance capitale aux forces et à l’en-
semble des moyens de défense existant en temps de paix. La structure présente des
forces armées avec un large recours aux possibilités de la réserve devrait être revue.
5. La mobilisation industrielle risque d’être aussi impossible à exécuter que la
mobilisation du personnel, notamment si elle vise des moyens trop largement expo-
sés aux coups.
6. Toutes les études menées jusqu’à maintenant ont conclu à la nécessité de
disposer de forces dont la vulnérabilité serait réduite par leur mobilité, et par consé-
quent par leur légèreté. Cette notion a d’importantes conséquences sur :
• la structure de ces unités,
• le commandement qui, plus décentralisé, impose de lourdes charges aux
échelons subordonnées (encadrement renforcé),
• l’équipement (développement des transmissions, matériels plus légers et plus
mobiles, de surcroît plus protégés contre les effets des armes atomiques),
• le support logistique (qui doit être moins vulnérable et s’accommoder de la
mobilité opérationnelle des unités combattantes),
• le rôle des réserves dont l’utilisation ne serait possible qu’au prix d’une pré-
paration spéciale, visant à l’action dans de plus grandes conditions d’isole-
ment,
• le déploiement du temps de paix qui doit être semblable, ou voisin, de celui
du temps de guerre.
7. Les problèmes de soins, d’évacuation, comme de contrôle psychologique du
personnel, prennent une importance d’autant plus grande que l’isolement des unités
peut être plus grand et les destructions plus terrifiantes.

407
Des incidences de la généralisation des armes nucléaires…

Conclusion.
8. Le problème de la Défense nationale devrait être reconsidéré dans son en-
semble, l’accent étant porté sur :
• la défense passive de « l’avant » comme des « arrières »,
• les incidences de la brièveté d’opérations déclenchées avec une extraordi-
naire soudaineté,
• la quasi identité des forces du temps de paix et des forces du temps de guerre,
• la limitation de l’appoint à espérer de la mobilisation industrielle,
• la nouvelle structure des unités,
• l’importance du facteur médical et psychologique.

E. Incidence de l’existence des armes nucléaires sur les forces aériennes


I. Données techniques
1. Deux faits ont une action déterminante sur l’emploi et l’armement de l’avia-
tion de combat.
a) Le premier est inhérent à l’arme atomique depuis qu’elle existe. Il a trait à la
puissance de destruction d’un seul projectile dont les effets peuvent être, théori-
quement du moins, comparables à un ou plusieurs milliers de projectiles d’une
tonne de TNT de charge unitaire.
b) Le second, qui se vérifie actuellement, est relatif à la « miniaturisation » de
l’arme atomique. L’obus de 280 m/m du canon atomique US est l’exemple le
plus connu de cette miniaturisation de l’arme nucléaire. Depuis, les renseigne-
ments en notre possession donnent à penser que des projectiles aériens à fission
de dimension analogue ont été construits et expérimentés. En ce qui concerne
les projectiles aériens à fusion, un effort de miniaturisation analogue, quoique
forcément plus limité dans ses effets, a été entrepris.
2. De cet effort de miniaturisation, il résulte la mise au point d’engins guidés
ou auto-dirigés à tête atomique.
3. D’après les renseignements connus, les stocks atomiques apparaissent très
élevés, le chiffre de projectiles disponibles de part et d’autre étant compris entre 1
000 et 5 000.
4. La technique de fabrication des armes nucléaires autorise l’emploi d’une
gamme de projectiles de puissances variables, pratiquement illimités quant à leurs
effets dans la partie haute de la gamme. Une adaptation des puissances de destruction
à la nature et aux dimensions des objectifs est donc possible. Il est vraisemblable
qu’une certaine standardisation aura été recherchée et que la gamme de projectiles

408
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire de la pensée aérienne

fabriqués industriellement aura été arrêtée en fonction des résultats d’une étude ser-
rée des divers objectifs justiciables d’une attaque atomique.
5. Outre les engins à tête atomique, les projectiles lancés d’avions et l’obus de
280 m/m, d’autres utilisations de l’explosif nucléaire ont été recherchées telles que
les mines nucléaires et la défense anti-aérienne à projectiles nucléaires. En matière
de projectiles lancés d’avions, l’explosion souterraine et aussi sous-marine a été étu-
diée et mise au point.
II. Incidences de l’arme nucléaire sur la technique des avions de combat
6. La « miniaturisation » de l’arme atomique (para. 1 b ci-dessus) pourrait
avoir les conséquences suivantes :
a) Le volume et le poids jadis nécessaires au transport de projectiles à explosif
conventionnel peuvent être consacrés à l’emport de carburant. Dans le devis de
poids d’un bombardier, le projectile est devenu quantité négligeable.
b) Il s’ensuit que seule l’autonomie (et, dans une certaine mesure, la vitesse
recherchée) décide du tonnage des avions de bombardement qui serait à calculer
non plus autour de la combinaison carburant-bombes, mais autour du carburant
seulement. Théoriquement l’on en arrive à ne plus concevoir que deux types
d’avions : l’appareil de gros tonnage allant loin et l’appareil de moins gros ton-
nage à l’autonomie plus limitée, les deux machines enlevant de toute façon le
même explosif atomique.
c) Le chasseur conventionnel actuel, type MiG-15, F-86 ou Mystère IV, est un
bombardier potentiel. À l’extrême, un avion très léger pourrait être de même
un bombardier à la puissance de destruction analogue à celle d’une machine de
très gros tonnage. Pour les attaques « souterraines », c’est-à-dire avec retard, un
avion léger volant à très basse altitude pourrait constituer une arme redoutable.
La permanence de l’action, c’est-à-dire la faculté d’agir par tous les temps a,
sur la conception du matériel, une importance plus grande que les servitudes du
bombardement.
d) Le facteur « miniaturisation » autorisant l’emport de projectiles atomiques
à bord d’appareils de dimensions très réduites, capables d’effectuer isolément
des ravages considérables, minimise le délai d’alerte accordé par les moyens de
détection existants. En outre, la faculté qu’auraient ces appareils de prononcer
certaines de leurs attaques à basse altitude rend plus aléatoire encore la détec-
tion, réduit considérablement les délais de l’alerte et impose la mise sur pied
d’un système de guet permanent complémentaire (dont l’efficacité est d’ailleurs
douteuse, notamment dans le cas d’une attaque menée par surprise, sans qu’au-
cun indice ne soit fourni aux Alliés, ce qui est considéré comme possible par les
Services de Renseignements).
7. La puissance de destruction d’un seul projectile nucléaire (para. 1 a. ci-des-
sus) entraîne les conséquences suivantes :

409
Des incidences de la généralisation des armes nucléaires…

a) Un seul véhicule aérien (avion, engin) pouvant exercer des ravages supé-
rieurs à ceux d’une importante formation attaquant au projectile conventionnel,
le problème quantitatif en matière d’avions se trouve résolu8. Le facteur « vé-
hicule » devient secondaire vis-à-vis du facteur « projectile ». Pour l’agresseur
déclenchant par surprise une attaque d’ensemble, l’ampleur de cette attaque ne
dépend plus des appareils existants mais bien davantage du stock de projectiles
atomiques constitué. La notion de quantité de matériel aérien n’intervient plus
que dans la mesure où des pertes considérables sont escomptées par destruction
au sol.
b) L’unité véhicule aérien-bombe atomique pouvant à elle seule être détermi-
nante, le moyen comme le but d’une attaque ne peuvent être que l’arme aérienne.
Le premier but d’une agression atomique est donc la destruction de l’aviation
du parti opposé, au repos sur ses bases d’abord, en vol ensuite, lorsqu’elle exé-
cute ses vols de représailles. Cette priorité accordée à l’arme aérienne a deux
conséquences :
- Qualitativement, elle impose l’étude et l’emploi d’une aviation de riposte
aussi peu vulnérable que possible sur ses lieux de stationnement. Il en va de
même des unités d’engins.
- Quantitativement, elle implique qu’une estimation soit faite des pertes iné-
luctablement subies lors d’une agression atomique menée par surprise afin que
le matériel tenu en réserve suffise à assurer la riposte atomique. Il va de soi
que l’importance de cette réserve sera d’autant moins grande que les destruc-
tions subies initialement seront moins élevées. Cette estimation sera retenue
en tenant compte des moyens nécessaires à effectuer une riposte décisive (voir
schéma C.1.).

III. Incidence de l’arme nucléaire sur l’organisation et l’importance de l’arme


aérienne
8. La combinaison véhicule aérien-projectile nucléaire est l’instrument idéal
de l’agression par surprise. Dans le cas particulier d’un conflit déclenché par l’URSS
cette agression pourrait être effectuée avec les moyens suivants :
Zone extra-européenne : Zone européenne :
À portée des engins ennemis Hors de portée engins
Appareils de gros tonnage Attaque par engins à tête Appareils de moyen et petit tonnage
évoluant à haute altitude atomique attaquant à haute, basse et très basse
altitude.

9. L’étude montre que si l’attaque des objectifs situés hors d’Europe peut être
détectée suffisamment à temps pour offrir à la défense une alerte de faible durée,
il n’en va pas de même en zone européenne. Dans la zone européenne de l’avant,

8. Pour l’adversaire, l’emploi, en bombardiers, de chasseurs déclassés tels que le MiG-15 ne peut être écarté.

410
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire

non seulement aucune alerte suffisante n’est possible mais encore aucune protec-
tion active ne peut être actuellement efficace contre le tir d’engins. Dans la zone
européenne de l’arrière, la durée de l’alerte pourra être nulle si ne sont pas prises
un certain nombre de mesures de veille et de détection permanente. Il s’ensuit que
tant que des techniques spéciales ne permettront pas de réduire la vulnérabilité de
l’aviation sur ses bases (décollage vertical, utilisation de terrains non préparés), au-
cun déploiement d’unité aérienne ne devrait être effectué dans cette zone de l’avant.
Dans la zone arrière de l’Europe occidentale, le déploiement adopté devrait viser à
« saturer » constamment les possibilités atomiques adverses. Ce déploiement aérien
devrait réunir les deux conditions suivantes :
• être assez fractionné (et protégé) pour que la quantité de matériel exposé aux
effets d’un projectile atomique ne « vaille » pas l’utilisation de ces projectiles.
• être fractionné en nombre d’unités tel que ce nombre excède la quantité de pro-
jectiles que l’adversaire devrait pouvoir allouer à la destruction de ces unités,
compte tenu des autres missions qu’il doit accomplir.
Il va de soi que le dispositif retenu doit évoluer avec le temps, c’est-à-dire avec
l’accroissement du stock atomique adverse et l’amélioration de la portée et de la
précision des « véhicules » qu’il utilise. À l’extrême, l’on en vient finalement à la
conception d’une aviation de riposte enfouie (ou en vol) en permanence, du moins
pour un certain pourcentage de cette aviation qui est considérée comme indispen-
sable à l’exécution de la mission de riposte.
10. Face à une agression atomique menée par surprise, les possibilités de dé-
fense active sont extrêmement limitées, notamment dans la zone européenne. Si
l’adversaire décidait de lancer une attaque atomique massive au cours d’une période
de détente internationale et si cette attaque était menée à un moment favorable pour
l’agresseur (nuit ou jour de repos du personnel, par exemple) on voit mal qu’elle se-
rait l’efficacité des moyens de défense active existants : chasseurs, artillerie anti-aé-
rienne. En raison de la proximité des bases adverses et de la possibilité qu’a l’adver-
saire d’attaquer à basse altitude, il est vraisemblable que, dans la situation présente
des forces aériennes, celles-ci subiraient des pertes considérables. Ce n’est que pour
s’opposer à une deuxième attaque que les moyens actifs seraient efficaces, d’ailleurs
dans des limites extrêmement réduites en raison des formes que prendraient ces at-
taques (par exemple, avions isolés saturant les possibilités du contrôle).
11. Dans un conflit atomique, il est donc nécessaire de distinguer deux phases
extrêmement différentes l’une de l’autre. La première concerne l’agression atomique
initiale, la seconde les opérations ultérieures. Si le tableau figurant au para. 8 ci-des-
sus est repris et complété en tenant compte de ces deux phases, l’on arrive au résultat
suivant :

411
Des incidences de la généralisation des armes nucléaires…

Zone extra-euro-
Zone européenne
péenne
À portée des Hors de portée des
engins ennemis engins ennemis
Appareils de moyen
Appareils de gros
1. Offensive Attaque par engins et petit tonnage atta-
tonnage évoluant à
ennemie à tête atomique quant à haute, basse
haute altitude
et très basse altitude
Extrêmement faibles
2. Possibili- et en tout cas hors de
té défensive proportion avec les
amies faibles nulles dommages effectués
par les forces enne-
1ère phase mies atteignant leur
objectif
3. Phase (at- Faibles en raison des
taques sui- bonnes nulles formes de l’attaque
vantes) atomique
Dépendant des mesures de protection passive prises avant le
4. Possibili- déclenchement des hostilités (moyens ayant « survécus » à
tés de riposte l’attaque) et des possibilités défensives ennemies. Celles-ci
amies sont comparables à celles des Alliés, majorées toutefois, pour
l’adversaire, de l’avantage du choix du moment de l’agression

12. En matière de défense aérienne il résulte des conceptions qui précèdent que
la notion de « guerre aérienne d’usure » qui prévalait jusqu’à maintenant, n’a plus
de sens. À l’ère pré-atomique l’on pouvait estimer qu’une défense active capable
d’infliger de 5 à 10 % de pertes à chaque grande formation offensive ennemie, était
efficace. L’adversaire n’aurait pu, en effet, supporter indéfiniment de telles pertes, à
la fois en ce qui concerne le personnel et en ce qui concerne le matériel. Si l’attaque
initiale doit être, pour lui, décisive et si, de toutes façons, les hostilités organisées ne
peuvent être que de brève durée, ce taux de perte de 5 à 10 % perd toute signification.
13. En raison de la soudaineté de l’attaque initialement envisagée comme l’hy-
pothèse la plus favorable pour l’adversaire, un tel pourcentage ne pourrait être atteint
contre la première attaque. Le fait de pouvoir prononcer cette attaque à l’aide de
nombreux appareils isolés, évoluant à toutes altitudes et « saturant » largement les
possibilités du contrôle telles qu’il est équipé aujourd’hui, souligne les limitations
de la défense active. Le problème de la « survie » des forces aériennes et plus géné-
ralement des moyens de riposte atomiques – considérés comme les objectifs n°1 de
l’adversaire – relève à peu près uniquement de l’auto-protection de ces moyens par
la forme de leur déploiement (dispersion, enfouissement) du temps de paix.

412
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire de la pensée aérienne

14. En matière d’offensive aérienne – et pour les Alliés, en matière de riposte


– une nouvelle structure des unités paraît nécessaire. Ces unités doivent répondre à
trois impératifs :
a) « Survivre », donc être soustraites aux effets de destruction atomiques
par la dispersion, l’éloignement, l’enfouissement, le décollage possible quasi
instantané, le camouflage, la déception, etc…
b) Être capable d’une riposte aussi immédiate que possible,
c) Être organisées et équipées pour effectuer cette riposte avec efficacité
qu’elles que soient les conditions atmosphériques et en dépit d’une organisation
défensive adverse prête à l’interception.
Pour l’aviation basée en Europe, le point d’application de la riposte est l’aviation
ennemie déployée contre l’Europe et l’encagement du théâtre d’opérations euro-
péen. Pour l’arme aérienne amie de riposte, associer survivance et représailles qua-
si instantanées amène à trouver un compromis entre vulnérabilité et éloignement.
Un déploiement arrière ou périphérique ne peut être retenu que s’il n’accordait pas
à l’adversaire le temps nécessaire à effectuer une seconde attaque massive sur les
objectifs situés en Europe occidentale. L’aviation de riposte européenne doit être
à relative proximité des bases aériennes adverses (dans la zone européenne dite de
l’arrière), mais elle doit être organisée et déployée de manière à répondre aux carac-
téristiques générales énumérées au para. 9 ci-dessus.
En ce qui concerne l’organisation et l’équipement en matériels (para. 14 b.) la
notion d’une petite « task force » offensive se dégage des conditions même d’emploi
de cette aviation de représailles. À substituer aux escadrons homogènes du passé,
cette « task force » devrait comprendre :
• un appareil « pathfinder » doté des équipements nécessaires à l’attaque
quelles que soient les conditions atmosphériques,
• un petit nombre d’appareils de déception,
• ultérieurement, un appareil « contre-mesures ».
Pour certains objectifs à détruire à priori, et si les circonstances atmosphériques
le permettent, la formule de l’appareil isolé serait retenue.
15. Pour la mission de représailles, le rôle de la reconnaissance aérienne et plus
généralement du renseignement est capital. À la fois le caractère des projectiles nu-
cléaires et l’ampleur de leurs effets de destruction imposent un contrôle de leur em-
ploi et la connaissance parfaite de la « valeur » des objectifs à l’attaque desquels ils
sont alloués.
L’importance du renseignement allié est encore accrue par « l’hermétisme » du
territoire soviétique et l’absence « d’aide » intérieure analogue à cette que l’adver-
saire pourrait trouver en Europe. La mobilité des forces ennemies et, pour l’avia-
tion, le très grand nombre de plateformes dont elle dispose, nécessitent d’importants

413
Des incidences de la généralisation des armes nucléaires…

moyens de reconnaissance. Il devrait être fait appel pour la reconnaissance à des


appareils capables de recueillir le renseignement quelles que soient les circonstances
atmosphériques (utilisation de radars à haute définition du type utilisé sur certains
bombardiers US ou même, commercialement, sur certains longs courriers civils).
Mais la mobilité très accrue des forces aériennes et terrestres, qui ne manquera
pas de résulter de la menace atomique, exige une exploitation beaucoup plus rapide
du renseignement. Il est clair que les forces rechercheront aussi la « survie » en de-
vançant l’exploitation du renseignement par la rapidité de leurs mouvements. Il s’en-
suit qu’à la fois une décentralisation de l’emploi des projectiles atomiques et la mise
en œuvre de la recherche du renseignement devront être étudiées et mises au point.
16. En attendant que le double effet de la mission de représailles :
• Par destruction de l’aviation adverse sur ses bases et par encagement du
théâtre,
• Par destruction du potentiel de combat adverse (action stratégique) produise
ses effets dans la zone de l’avant, les forces aéro-terrestres amies auront la
mission de contenir puis de refouler les forces de surfaces ennemies (voir
chapitre F). Cette mission aéro-terrestre exigera une aviation spécialement
adaptée, usant à la fois du projectile atomique et du projectile conventionnel.
Si l’adversaire a su s’adapter aux caractéristiques de la guerre atomique, il
s’efforcera de ne pas « présenter d’objectifs valant une attaque atomique »
et par conséquent diluera au maximum ses forces. Cette « dilution » s’avère
justiciable seulement d’une action au projectile conventionnel. Il s’ensuit
que cette aviation capable d’intervenir quasi instantanément dans la zone de
l’avant devra pouvoir s’attaquer à un grand nombre de petits objectifs (ob-
jectifs conventionnels) aussi bien que participer à la mission d’encagement
atomique du théâtre. Elle devrait être basée, dès le temps de paix, à proximité
de la ligne – ou de la zone – de résistance choisie, et par conséquent être, par
organisation pourrait-on dire, aussi peu vulnérable que possible à l’action
atomique initiale de l’ennemi.
17. Le tableau ci-après schématise pour l’Europe occidentale, les conditions
d’intervention, le déploiement et le moyen de protection des unités aériennes de
combat en cas de conflit atomique :

414
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire de la pensée aérienne

Aviation et Aviation et
Aviation dite Aviation de re-
engins de engins de
« tactique » connaissance
représailles défense
Priorité dans
la liste des
objectifs 1 3 2 1
arrêtée par
l’adversaire
Attaque en
Protection Intervention Recherche du
riposte sur
de la zone dans la bataille renseignement
le déploie-
Missions aérienne d’Eu- terrestre, enca- au profit de
ment aérien
prioritaires rope occiden- gement rappro- l’aviation de
adverse,
amies tale. Défense ché du théâtre représailles (et
encagement
des points atomique et de l’aviation
atomique du
sensibles. conventionnel dite tactique)
théâtre
Ordre chro-
nologique
d’interven- 1 2 3 1
tion (phase
initiale)
Zone arrière Fonction des Dito
Déploiement
de l’Europe zones à cou- Zone de l’avant « aviation de
fonctionnel
occidentale vrir représailles »
Éloignement « Émiettement »
relatif. par
Protection Dispersion. Dito
Dispersion fractionnement
des moyens Protection « aviation de
locale. des unités.
de « survie » locale représailles »
Protection Protection
locale. locale

Ce tableau montre que, dans tous ces cas, la dispersion est impérative et que
l’arme aérienne devrait être adaptée pour intervenir avec efficacité à partir de points
de stationnement du temps de paix extrêmement « dilués », notamment pour les uni-
tés obligatoirement déployées dans la zone de l’avant et justiciables d’une attaque
par engins.
18. D’autres formes que la dispersion organique et que la protection locale
peuvent être associées à ces mesures de protection afin de concourir à la survie de
l’arme aérienne. En spéculant sur :
• la détection et la transmission rapide de l’alerte,
• la mobilité instantanée des échelons volants,
• la mise sur pied d’un plan d’utilisation de toutes les plateformes existantes,
civiles et militaires.
415
Des incidences de la généralisation des armes nucléaires…

Il est possible de réduire la vulnérabilité de l’arme aérienne. Ces dispositions se-


raient d’autant plus importantes qu’elles pourraient être prises à titre transitoire et en
attendant qu’un nouveau matériel et qu’une nouvelle structure des unités permettent
une véritable dispersion organique.
19. Conclusions :
19.1. Le véhicule aérien (engin et avion pilote) est à la fois l’instrument et
l’objectif n°1 de l’adversaire (attaque initiale) et des Alliés (action de riposte).
19.2. Face à une offensive menée par surprise et d’abord dirigée contre les
instruments aériens de riposte, les moyens de la défense active risquent d’être peu
efficaces, la « survie » de l’arme aérienne doit être recherchée par organisation, équi-
pement, déploiement.
19.3. Tout en conservant la possibilité d’une intervention immédiate, l’arme
aérienne doit chercher par son « émiettement » à « saturer » constamment les possi-
bilités atomiques adverses.
19.4. Cet « émiettement » suppose l’étude et la réalisation d’un matériel nou-
veau, capable d’être utilisé à partir de terrains non ou peu préparés. Il implique la
mise sur pied d’unités nouvelles, plus légères, et l’installation à priori, du ravitaille-
ment nécessaire sur un grand nombre de terrains sommaires.
19.5. En attendant qu’un matériel nouveau et qu’une organisation adéquate
puissent être adoptés, la survie de l’arme aérienne pourra être obtenue en améliorant
la « veille » (permanence), en organisant la transmission immédiate de l’alerte, en
accroissant la mobilité des unités et en préparant un plan d’utilisation de toutes les
ressources de l’infrastructure actuelle afin de contribuer ainsi à la saturation des pos-
sibilités atomiques ennemies et de fournir des terrains de diversion aux unités ayant
pris l’air sur l’alerte.
19.6. La « survie » des forces aériennes se trouverait donc liée, dans une
large mesure, à la permanence de la détection et à l’exploitation immédiate de l’état
d’alerte. Le développement et le fonctionnement permanent des réseaux terrestres de
détection prennent donc une importance considérable.
19.7. La riposte, c’est-à-dire l’offensive aérienne atomique – d’abord dirigée
contre le déploiement aérien adverse – exige la mise en œuvre de petites unités spé-
cialement organisées et équipées.
19.8. Une nouvelle organisation et de nouveaux matériels de recherche du ren-
seignement paraissent nécessaires en vue de tenir compte de la rapidité avec laquelle
doit être localisé l’adversaire et renseigner le commandement aérien ami.
19.9. Le rôle de l’aviation d’appui n’est pas diminué par la forme que pourrait
prendre un conflit atomique. Cette aviation doit justement s’adapter à l’ampleur de
la menace et réduire sa vulnérabilité au sol.

416
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire de la pensée aérienne

F. Des incidences de l’emploi des armes nucléaires sur les forces terrestres et
navales
Note : Ne sont évoqués ici, à titre de complément aux chapitres qui précèdent,
que des considérations générales sur les effets des armes atomiques dans la bataille
terrestre et navale. Ces considérations ne sont discutées ci-après que dans la mesure
où elles ont une incidence sur les forces aériennes.
1. D’après ce qui précède, l’arme aérienne est l’instrument essentiel, à la fois
d’une agression et parallèlement, du découragement à pareille agression par la me-
nace qu’exercent ses possibilités de riposte. Alors qu’elle était adjointe aux forces
terrestres – et navales – dont elle facilitait et permettait les opérations, l’arme aé-
rienne est désormais l’arme essentielle, les forces de surface lui accordant leur sup-
port.
I. Forces terrestres
2. Si l’arme atomique combinée au véhicule aérien est l’arme essentielle d’une
action offensive, les études et les expérimentations menées jusqu’à maintenant
tendent à montrer que, dans le cadre d’un conflit atomique, la défensive terrestre
possède certains avantages sur l’offensive.
3. Dans la conception présente, les forces terrestres d’active (en gros 30 % de
la totalité des forces mobilisées à court terme par les nations alliées pour la défense
de l’Europe occidentale) jouent le rôle de forces de couverture et gagnent le temps
nécessaire à la mobilisation. Les possibilités de destruction des armes atomiques,
la relative inefficacité de la défense aérienne active, la probabilité d’une attaque
atomique menée par surprise ne semblent plus accorder le délai d’un à deux mois
nécessaires à la mise sur pied des unités de réserve. Ou bien l’issue de la guerre est
décidée avant l’expiration de ce délai, ou bien en raison des destructions, le conflit
a pris une forme différente dans laquelle l’engagement de grandes unités constitué
selon les principes encore en vigueur, apparaît aléatoire.
4. Nous avons donc été amenés à considérer que les forces terrestres auraient à
remplir les deux missions suivantes :
• garder de l’invasion le territoire ami durant la période initiale et en attendant
que se fassent sentir, dans la zone de contact, les effets des actions aériennes
stratégiques, d’encagement du théâtre, et éventuellement, tactiques.
• assurer la destruction des forces terrestres ennemies dans la seconde phase
de la lutte – si celle-ci n’est pas terminée – par des actions plus proches de
la guérilla que du conflit « organisé » en raison du chaos qu’aura entraîné un
bombardement atomique massif.
Pour l’exécution de la première de ces missions – et compte tenu du carac-
tère strictement défensif de la stratégie alliée – les études et les expérimentations
montrent les grandes possibilités d’une force terrestre adaptée à l’action atomique
si cette force terrestre dispose d’un territoire spécialement équipé. Autrement dit,

417
Des incidences de la généralisation des armes nucléaires…

si le territoire à défendre est muni des moyens nécessaires à la défensive en guerre


atomique cette action défensive est possible, même en disposant d’effectifs relative-
ment réduits par rapport à ceux que possède l’agresseur.
5. Cet « équipement » du territoire à défendre aurait les buts suivants :
a) Accorder aux forces de la défense la protection nécessaire alors que l’adver-
saire, en position offensive est forcément en mouvement, donc à découvert.
b) Fournir aux forces de la défense le ravitaillement protégé nécessaire, tandis
que l’ennemi dépend pour sa progression du mouvement de son ravitaillement.
c) Créer des points de résistance protégés obligeant l’ennemi à des concentra-
tions justiciables de l’action atomique amie (artillerie ou aviation atomique).
d) Installer à priori des obstacles et des démolitions (mines nucléaires) visant
soit à canaliser les forces ennemies soit à les détruire sur les points de passage.
e) Installer à priori des moyens permettant de compléter le renseignement aé-
rien (exemple : dispositifs analogues au système de comptage routier, mais enter-
rés, actionnant un dispositif d’émission).
f) Installer par avance les batteries d’engins et les pièces d’artillerie atomique
capables de battre les zones de passage possible de l’adversaire.
6. On en arrive ainsi à une sorte d’organisation du territoire en surface qui,
utilisant des obstacles naturels ou artificiels, et combinant les deux, et aussi toutes
les ressources de la technique, protège, renseigne et ravitaille les forces amies tan-
dis qu’elle oblige les forces ennemies à des concentrations et à des mouvements
justiciables du tir atomique. Ces ouvrages et ces dispositifs doivent être gardés en
permanence (c’est-à-dire par les forces d’active) en raison de la forme possible de
l’attaque adverse.
7. Une telle stratégie impliquerait :
• l’édification d’importantes installations enterrées et semi-enterrées dans une
zone de quelque 200 à 300 kms de profondeur et à partir du rideau de fer,
• la mise sur pied d’unités spéciales, statiques, chargées dès le temps de paix de
garder et de servir ces installations,
• la création d’unités extrêmement mobiles, manœuvrant dans les « inter-
valles », allégées de tout support interne, parce qu’elles se « raccroche-
raient », pour le ravitaillement, aux ressources pré-installées et protégées par
le dispositif statique terrestre,
• une étroite coordination entre la défense terrestre, et l’action atomique amie,
qu’elle soit elle-même terrestre (batteries d’engins, canons atomiques) ou aé-
rienne,
• l’instruction des réserves soit en vue d’alimenter les deux types de forces
énumérées ci-dessus, soit pour fournir, dans une phase ultérieure du conflit,

418
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire de la pensée aérienne

les effectifs nécessaires à une lutte qui se poursuivrait sous une forme dif-
férente (compte tenu de la dislocation des systèmes de communication, de
la destruction des grands centres et même, éventuellement, de la perte de
contrôle des gouvernements et du commandement).
8. Conclusion :
8.1. L’adaptation des forces terrestres à la guerre atomique entraîne des boule-
versements plus profonds encore dans cette arme que dans l’arme aérienne.
8.2. L’arme aérienne peut devenir l’instrument essentiel d’un tel conflit, les
autres armées lui étant rattachées.
8.3. Une nouvelle stratégie défensive apparaît possible en Europe. Sur le plan
des forces terrestres elle viserait d’abord à gagner le temps nécessaire à ce que les
effets de l’action atomique aérienne se fassent sentir.
8.4. Cette stratégie défensive suppose une étroite coordination des forces aé-
riennes et terrestres.

II. Forces navales


1. Comme les forces terrestres, les forces navales peuvent participer à la ba-
taille atomique. Mais comme les forces terrestres, les forces navales n’ont ni la mo-
bilité ni « l’allonge » de l’arme aérienne basée à terre.
2. Le petit nombre de porte-avions de gros tonnage, leur localisation aisée, leur
mobilité relativement réduite, enfin leur extrême vulnérabilité aux coups atomiques
minimisent aujourd’hui le rôle des moyens aériens embarqués. Dans l’avenir, le dé-
veloppement de nouvelles techniques (décollage vertical, engins à longue portée, par
exemple) en modifiant les servitudes actuelles qu’entraînent l’envol et l’appontage
tangentiels, pourrait redonner une grande importance au véhicule aérien « basé » en
mer.
3. Si, en matière offensive, la contribution des forces navales apparaît hors de
proportion avec les investissements que nécessitent ces forces navales, leurs condi-
tions d’emploi comme moyen de transport doivent être révisées.
4. Si l’hypothèse avancée précédemment d’un conflit général caractérisé par
un violent échange atomique initial est retenue, le rôle des flottes de surface se trouve
modifié. Dans la bataille pour l’Europe – ancienne forme – il était établi que les
marines véhiculeraient vers le continent les forces et les matériels mobilisés hors
d’atteinte directe de l’adversaire. Cette conception risque de devoir être abandonnée.
Des convois de troupes et de matériel atteignant l’Europe plus de 30 jours après
le déclenchement des hostilités n’y joueraient plus le même rôle que par le passé.
Ou bien le conflit serait terminé, ou bien l’ampleur des destructions imposerait une
forme de lutte très différente d’un conflit plus ou moins fondé sur une organisation
technique puissante qui n’aurait pu survivre aux coups atomiques.

419
Des incidences de la généralisation des armes nucléaires…

5. La vulnérabilité des convois est considérablement accrue. Les études


montrent qu’entre la concentration qu’autorise une certaine protection contre l’at-
taque sous-marine mais qui facilite l’attaque atomique, et la dispersion qui réduit
ses effets mais accroît les possibilités de la menace sous-marine, il est difficile de
trouver un compromis satisfaisant. De toutes façons, en accroissant la dispersion des
convois l’on est amené à augmenter le nombre des moyens de protection et l’on est
conduit à l’emploi de dispositifs de détection (« Sonar », par exemple) aux portées
très accrues.
6. La concentration portuaire qui offrait jadis une certaine protection aux
convois, est devenue impossible. Entre la menace sous-marine en mer et la menace
atomique au mouillage dans une rade, le choix est clair et la destruction de nombreux
bâtiments isolés serait préférée à la destruction d’un plus grand nombre encore de
bateaux rassemblés dans un port dont les installations seraient, de surcroît, détruites9.
7. Il résulte de ce qui précède qu’à la concentration portuaire nécessaire aux
chargements et aux débarquements, devrait être substitué le « mouillage linéaire »
avec les servitudes particulières navales et terrestres qu’entraînerait une telle trans-
formation (moyens de transbordement et de hissage, réseau terrestre d’écoulement
du personnel et du matériel déchargés etc…).
8. Sur l’arme aérienne, ces servitudes nouvelles ont d’importantes incidences :
a. L’auto-protection des convois contre l’attaque aérienne atomique apparaît
des plus aléatoires. Les moyens de détection et d’interception de la défense aé-
rienne devraient concourir plus directement que par le passé à la protection des
convois. Les itinéraires offerts à ces convois devraient tenir compte des possibi-
lités de cette protection.
b. La défense des installations portuaires actuelles est à réévaluer.
Ces installations portuaires :
• dans la majorité des cas, ne présentent pas d’objectifs « atomiquement va-
lables » avant que les convois n’y arrivent. Dans la première phase d’un
conflit, du moins en Europe, elles pourraient ne pas être attaquée ;
• ne peuvent être efficacement défendues contre l’attaque aérienne en raison de
la « perméabilité » de la défense aérienne,
• peuvent efficacement être détruites par mine atomique,
• si elles présentent un grand intérêt, peuvent être rendues inutilisables dès
l’origine à l’aide, par exemple, de « bâtiments de commerce » porteurs d’ex-
plosifs nucléaires en cale et dont l’explosion serait déclenchée à distance au
moment de l’attaque générale adverse.

9. La condamnation des concentrations portuaires a pour corollaire la révision de la politique des bases
navales. Des bases comme les Midway ou Hong-Kong sont extrêmement vulnérables à une action
atomique. Il faudrait leur substituer des territoires de plus vastes dimensions où la dispersion et l’en-
fouissement seraient possibles (intérêt de Formose).

420
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire de la pensée aérienne

Il s’ensuit que l’allocation de moyens conventionnels de défense active à la pro-


tection des installations portuaires ne pourrait guère empêcher l’adversaire de les
détruire s’il l’estimait nécessaire. Dans ce domaine également et lorsqu’elle est pos-
sible, l’auto-protection est à rechercher par dispersion, c’est-à-dire par la substitution
du mouillage linéaire côtier à la concentration portuaire du passé.
9. Conclusions :
9.1. La généralisation des armes nucléaires modifie :
• le rôle dévolu jadis aux forces navales. La soudaineté des destructions pourrait
réduire l’importance purement militaire des transports par mer,
• l’équipement et les conditions d’emploi des forces navales en mer (meilleur
compromis à trouver entre péril sous-marin et péril atomique),
• l’organisation et les moyens alloués à la défense et anti-aérienne des instal-
lations portuaires actuelles, méritent d’être réévalués compte-tenu des forces
de la menace.

G. Conclusion générale
1. Dans la conjoncture présente, la possession de stocks atomiques et des « vé-
hicules », ou des moyens nécessaires à leur lancement ou à leur emploi, décide de
l’état des relations internationales.
2. Au fur et à mesure que se développent les stocks d’armes nucléaires, que
s’accroît leur puissance de destruction et qu’évoluent les moyens de lancement de
ces armes, l’enjeu d’un conflit généralisé atomique devra être de plus en plus grand
et les « occasions » d’en venir « seulement à des conflits localisés » de plus en plus
fréquents.
3. La possession par l’URSS et par les États-Unis d’importants stocks d’armes
nucléaires a pratiquement abouti à classer les nations en trois catégories :
• Celles qui disposent d’importants stocks atomiques,
• Celles qui recherchent leur sécurité en adhérant à l’un ou l’autre de ces deux
« systèmes atomiques » et dont l’attaque par le « système » adverse pourrait
déclencher une riposte atomique de l’autre et par conséquent un conflit gé-
néralisé,
• Celles qui fondent leur sécurité sur une neutralité active, leur importance
étant assez grande pour que leur indépendance soit mutuellement garantie,
aucun des deux adversaires principaux ne pouvant admettre une rupture
d’équilibre par l’absorption d’une de ces nations par l’un d’eux (exemple :
les Indes).
4. Militairement, plus l’on étudie les conséquences possibles d’un conflit ato-
mique, plus l’on tente de sonder le domaine inconnu des effets que produirait l’usage
massif de ces armes, plus l’on est amené à penser que pour en venir à une telle guerre
une des deux conditions suivantes devrait être remplie :
421
Des incidences de la généralisation des armes nucléaires…

a. L’une des deux Puissances disposant de la force atomique se trouve directe-


ment menacée par l’autre et il lui apparaît que l’attaque atomique est la condition
de sa survie à cette menace.
b. Les moyens de riposte atomiques dont dispose l’un des deux grands adver-
saires se trouvent être vulnérables à une agression menée par surprise et dont
l’objectif – ayant de grandes chances d’être atteint – serait uniquement de priver
l’autre parti d’un instrument de représailles d’une puissance suffisante.
5. Si les hypothèses précédentes étaient vérifiées, la défense de l’Europe ne
serait assurée que dans la mesure où cette Europe constitue un élément considéré
comme vital par les États-Unis, possesseurs du stock atomique occidental.
6. Les développements qui précèdent ont mis en évidence deux facteurs parti-
culièrement importants :
• Le facteur « quantité ». Le nombre de projectiles atomiques disponibles peut
avoir une incidence sur la forme et l’objet des alliances (voir para. G. 2.) et
il a un effet déterminant sur l’organisation et l’équipement des forces, leur
« émiettement » devant croître avec l’augmentation des stocks atomiques.
• Le facteur dispersion géographique. Deux forces de dispersion apparaissent
nécessaires. L’une est locale (ne pas « présenter » d’objectif, « diluer » au
maximum les éléments justiciables d’une action atomique) et l’autre géné-
rale ou stratégique. Par dispersion générale l’on entend ici la mise en place
des moyens militaires importants (notamment les forces de riposte) sur une
étendue géographique aussi vaste que possible afin de rendre matériellement
impossible leur destruction simultanée par une agression atomique menée par
surprise.
7. Appliquées au problème national, les considérations qui précèdent appellent
les observations suivantes :
a. Quelles que soient les ressources que la France pourrait normalement al-
louer à la production d’armes nucléaires, le retard qu’elle a déjà pris comme les
limitations présentes de son appareil de production l’amènent, pour un temps en-
core indéterminé, à fonder sa sécurité sur une organisation de défense collective
centrée sur les stocks atomiques des États-Unis.
b. Dans le cadre de cette organisation collective, elle peut disposer des « vé-
hicules » aériens nécessaires au transport des armes nucléaires allouées à des
missions d’encagement du théâtre ou à des missions d’intervention rapprochée.
Mais en cas de conflit, elle n’a pas l’assurance de pouvoir participer à la riposte
atomique sur laquelle est fondée la stratégie défensive de l’Occident.
c. Elle a d’autant moins de chance d’y participer qu’elle ne possède pas, comme
la Grande-Bretagne, par exemple, les quelques armes nucléaires qui permettent
des échanges d’informations techniques Angleterre-Amérique et suppriment une
partie du caractère secret que ces armes conservent pour elles. Si, sur le plan

422
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire de la pensée aérienne

strictement militaire, la notion de quantité est dominante, sur le plan plus général
de la politique militaire, le fait d’avoir construit quelques projectiles seulement
suffirait à supprimer la clause du secret et permettrait d’envisager une participa-
tion à la riposte atomique anglo-saxonne.
d. De cet effort dépend la forme à donner, l’équipement et l’organisation des
unités qui pourraient jouer un rôle dans une action de représailles alliée. Il s’agi-
rait alors de disposer du matériel aérien nécessaire et d’entraîner le personnel aux
conditions particulières de lancement des projectiles nucléaires.
e. Si un effort national de production d’armes nucléaires pourrait constituer
un élément essentiel, la France dispose dès maintenant, d’un second atout avec
la dispersion géographique des territoires qu’elle occupe. Nous avons dit que
si l’adversaire en venait à une agression atomique, celle-ci aurait pour premier
objectif les forces de représailles atomiques alliées. En raison de la mobilité
dont peuvent être dotées ces forces de représailles, l’adversaire ne peut guère
les détruire que s’il réussit à les attaquer simultanément, sans que l’alerte ainsi
donnée par l’une de ses attaques ne fasse échouer les autres. Plus est grande
la dispersion géographique des points de lancement ou d’envol des forces
atomiques de riposte, moins s’avère possible la simultanéité de telles attaques.
Par la dispersion géographique de ses territoires, grâce à l’Union française, la
France peut constituer un élément très important en matière de dispersion des
forces de représailles alliées, et par conséquent d’auto-protection de ces forces.
f. Quelles que soient les décisions prises et même si les forces armées de la
nation étaient placées dans l’impossibilité de participer à la mission de riposte
atomique, leur adaptation à la menace de destruction nucléaire devrait être entre-
prise. Si l’on admet qu’en cas de conflit mené sous une forme conventionnelle
le déséquilibre des forces est trop grand pour que puisse être mise sur pied une
organisation défensive efficace, l’on reconnaîtra que la défense de l’Europe ne
peut être fondée, pour l’instant, que sur l’emploi d’armes atomiques. Il s’ensuit
que l’adaptation des forces armées du pays aux conditions de la guerre atomique
ne présente aucun risque malgré les profonds bouleversements qu’elle entraîne
puisque, de toute façon, des forces conventionnelles ne pourraient accomplir leur
mission.
g. La généralisation des armes nucléaires, l’étendue des ravages qu’elles pour-
raient exercer, la portée de « véhicules » utilisables à leur transport soulignent le
caractère « global » que ne manquerait pas de prendre un conflit au cours duquel
il serait fait usage d’armes nucléaires. La notion d’alliance prend un sens nou-
veau puisqu’elle suppose un « engagement » à partager les risques que présen-
terait une attaque atomique adverse. L’intérêt militaire de l’alliance c’est qu’elle
accroît la faculté de dispersion géographique dont disposent les nations alliées et
qu’elle limite les chances de l’adversaire cherchant à neutraliser sur leurs bases,
ou leurs points de stationnement, les moyens de représailles atomiques amis.
L’interdépendance de l’espace et des territoires relevant de chaque coalisation

423
Des incidences de la généralisation des armes nucléaires…

est ainsi affirmée. La bataille atomique est une, et à l’origine ne peut viser que
la totalité des moyens atomiques, quelle qu’en soit la répartition dans le monde.
h. Les développements qui précèdent montrent l’importance du facteur poli-
tique. Si la politique internationale est, dans une large mesure, décidée en fonc-
tion des possibilités des armes nucléaires, la politique militaire des nations est
fonction de la nature et de la forme de l’alliance à laquelle elles ont souscrit.
Actuellement, et sauf innovation technique ou scientifique, les nations d’Europe
occidentale, y compris l’Angleterre, sont conduites à pratiquer une politique mi-
litaire étroitement interdépendante. Dans une certaine mesure leur sécurité se
trouve davantage fondée sur l’assurance d’une défense atomique que sur leurs
propres possibilités. Mais à son tour, cette assurance n’est fournie que dans la
mesure où la puissance politique, économique ou militaire de chacune de ces
nations, ou de l’ensemble qu’elles représentent, décide des États-Unis à les « ga-
rantir atomiquement ». Si bien qu’en définitive la sécurité des nations de l’Europe
occidentale dépend toujours d’elles-mêmes puisqu’elle ne peut être fondée que
sur leur volonté de puissance.

Condensé
1. Emploi éventuel des armes nucléaires
• Militairement, l’Europe de l’Ouest est indéfendable avec des moyens conven-
tionnels. Ou bien l’Europe est garantie par l’arsenal atomique et elle ne peut
être attaquée. Ou bien cette garantie n’existe plus et, étant indéfendable, elle
est absorbée à peu près sans démonstrations militaires. Ou l’Europe est ato-
miquement défendue ou elle est indéfendable.
• Connaissant cette situation, et si l’adversaire estimait qu’il pourrait passer
outre à la menace de représailles, il ne manquerait pas de se donner le béné-
fice d’une attaque atomique menée par surprise qui pourrait avoir les effets
d’un Pearl Harbour décisif quant à la suite des opérations.
2. Effets des armes nucléaires
• Leur zone de destruction s’étend de 1,5 km à 30 kms selon les « calibres »
utilisés.
• Les moyens de « véhiculer » ces projectiles ont des performances croissantes
en vitesse, précision, indépendance vis-à-vis des conditions atmosphériques.
3. Incidences sur les formes d’un conflit
Grande probabilité d’une attaque menée par surprise assez « payante » pour pa-
ralyser l’adversaire en quelques jours sinon en quelques heures.
• Pas de guerre « organisée » de longue durée qui soit imaginable.
• L’objectif n°1 de l’attaque adverse ne peut être que la destruction des moyens
de riposte opposés où qu’ils se trouvent (actuellement répartis dans l’hémis-
phère nord).

424
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire de la pensée aérienne

• Le rôle des forces terrestres et navales se trouve considérablement limité.


• Amené à « absorber » le premier choc, l’Occident doit organiser ses forces
en conséquence, aucune parade efficace n’étant possible contre une attaque
atomique menée par surprise.
4. Défense nationale et armes nucléaires
• Accroissement de la part accordée à la « défense passive ».
• Protection des forces – et notamment des moyens de riposte – assurée da-
vantage par des dispositions passives (ne pas présenter d’objectif valant un
projectile atomique) que par des moyens actifs (DCA, chasse, etc…) effi-
caces seulement après déclenchement des hostilités et « absorption » du choc
atomique initial ennemi.
• Limitation du rôle des réserves, et en Europe, de la mobilisation industrielle.
5. Incidences de l’existence des armes nucléaires sur les forces aériennes
• La « miniaturisation » de l’arme atomique, sa puissance de destruction uni-
taire estompent l’importance du « véhicule » au profit de l’explosif.
• Tout appareil ou engin volant sera un véhicule atomique possible.
• Contre une attaque menée par un grand nombre d’appareils isolés, l’organi-
sation de défense active actuelle est inefficace.
• La force aérienne de riposte, plus particulièrement l’aviation de combat en
général, doit être « émiettée » sur ses bases afin de n’y point présenter d’ob-
jectif « payant ».
• La « survie » de l’arme aérienne est liée au fonctionnement d’un système
d’alerte « hémisphérique » couvrant la totalité des moyens amis de riposte
contre une attaque simultanée.
6. Incidences de l’emploi des armes nucléaires sur les forces terrestres et navales

Forces terrestres
• Limitation de l’appoint de la mobilisation.
• Importance des forces d’active prêtes au Jour J -1.
• Rôle d’arrêt des forces terrestres (en attendant que les effets de l’action de
représailles atomiques se fassent sentir à l’avant).
• Rôle de police et de défense en surface dans les arrières et à l’avant, après
l’échange atomique.
• Cas particulier de la défense du Centre Europe :
- Le rôle d’arrêt n’est possible que par la combinaison :

425
Des incidences de la généralisation des armes nucléaires…

1. d’un équipement du territoire de l’avant (l’Allemagne fédérale) en


une sorte de « surface Siegfried » (ravitaillement enfoui, obstructions,
points forts etc…),
2. d’une force de forteresse tenant cette « surface Siegfried » (protégée
par enfouissement),
3. d’une force ultra-mobile, raccrochée pour le support logistique au
territoire équipé (protégée par mobilité).
• L’exploitation est assurée par la force mobile.

Forces navals
• Vulnérabilité des convois (d’ailleurs utilisables seulement dans la deuxième
phase du conflit).
• Abandon des concentrations portuaires et adoption du débarquement et du
transbordement linéaire.
• Adaptation des itinéraires des convois aux possibilités de défense anti-aé-
riennes.
7. Conclusion
• Caractère global d’un conflit généralisé.
• Protection de l’Europe assurée par sa politique et sa volonté de puissance
plus que par le développement de moyens militaires conventionnels.
• Intérêt, pour la France, de participer à la défense atomique.
- Statistiquement : par l’étendue de ses territoires (dispersion stratégique).
- Dynamiquement : par des unités capables de participer à la mission ato-
mique.

426
COMPOSANTES NUCLÉAIRES
AÉROPORTÉES – Témoignage
Composantes nucléaires aéroportées / Témoignage

J’y étais…
Le récit de la plus longue mission de
bombardement de l’histoire des États-Unis1

Melvin G. Deaile2

Melvin G. Deaile (PhD) est directeur de la School of Advanced Nuclear and De-
terrence Studies et Associated Professor au Département des études internationales
au sein de l’Air Command and Staff College de l’Air Force University. Il est colonel
(ret.) de l’US Air Force. Il a été affecté deux fois sur B-52 et une fois sur B-2. Il a
effectué des missions de guerre pendant l’opération Desert Storm et détient notam-
ment le record de la mission de guerre la plus longue sur Spirit (plus de 44 heures)
lors de l’opération Enduring Freedom en Afghanistan.

Il y a plus de 22 ans, l’Amérique subissait sur son propre sol une attaque sans pré-
cédent dans son histoire. Alors que les débris et la poussière des Tours jumelles re-
tombaient au sol, le président Bush a immédiatement fait savoir que le pays réagirait.
Treize jours après les attentats, au sommet d’un tas de décombres à Ground Zero,
George W. Bush s’adresse aux équipes de secours qui s’étaient rendues en premier
sur les lieux : « Je peux vous entendre, le reste du monde peut vous entendre et les
gens qui ont démoli ces bâtiments nous entendront tous bientôt. »
Une semaine plus tard, il prend la parole devant le Congrès : « Que ce soit en
traduisant nos ennemis en justice ou en exerçant la justice contre nos ennemis, jus-
tice sera faite. » Alors qu’il s’exprime sur la réponse à apporter aux attaques du 11
­septembre, sur la base de Whiteman (Missouri) – lieu de stationnement des bom-
bardiers furtifs B-2 –, les préparatifs ont déjà commencé pour assurer tous les types
d’action militaire que le président ordonnerait.
Whiteman AFB se situe à une heure environ à l’Est de Kansas City. La ville la plus
proche de la base est Knob Noster dans le Missouri, qui ne compte qu’un seul feu rouge.

1. La version originale de ce récit a été publiée il y a plus de dix ans dans le magazine On Patrol de
l’United Service Organizations (Vol. 6, n°4, Hiver 2014-2015). La présente version apporte des détails
supplémentaires et aborde l’arrivée du B-21.
2. Les opinions exprimées dans cet article sont uniquement celles de l’auteur et ne reflètent pas celles
du département de la Défense, de l’US Air Force ou de l’Air University.

429
J’y étais …

Depuis 1993, elle héberge l’ensemble de la flotte des B-2 Spirit. À l’origine, l’US Air
Force (USAF) prévoyait d’en acheter 132 exemplaires. Mais la fin de la Guerre froide
a entraîné la réduction de cette cible. Seuls 21 exemplaires ont été achetés.
Chaque bombardier possède un numéro de queue propre, mais aussi un surnom.
Les 20 premiers B-2 portent le nom d’un État américain. Par exemple, le premier
exemplaire est nommé « Spirit of Missouri » en hommage à l’État qui accueille
l’avion le plus moderne en service dans l’USAF. Le deuxième est appelé « Spirit of
California », État où la majeure partie de l’assemblage et des tests a été réalisée. Le
dernier B-2 entré en service en 2000 est simplement désigné « Spirit of America ».
Le B-2 a une conception unique. La forme en aile volante a été imaginée pour la
première fois par Jack Northrop. Il dispose également de trois ordinateurs de bord
qui travaillent en parallèle pour faire fonctionner les commandes de vol électriques
très complexes.
Alors que les bombardiers B-52 et B-1 embarquaient respectivement cinq et
quatre membres d’équipage, la conception numérique du cockpit et la redondance
du système de navigation du B-2 réduisent ce nombre à deux personnes. En outre, le
Spirit est à cette époque la seule plateforme capable de tirer une Joint Direct Attack
Munition (JDAM)3.
Le B-2 mène ses premières missions de guerre dans le ciel yougoslave lors de
l’opération Allied Force (1999). Deux ans plus tard, il est encore en première ligne
pour combattre dans une autre partie du monde.
Au moment de l’attaque des Twin Towers et du Pentagone, la plupart des B-2 dis-
ponibles participaient à un exercice de l’US Strategic Command. Par le plus grand
des hasards, les équipages patientaient dans leurs avions à l’écoute de la radio. Alors
qu’ils s’attendaient à recevoir un appel radio annonçant la fin de l’exercice, c’est
exactement le contraire qui arriva. L’ordre du passage à une posture d’alerte renfor-
cée fut donné et ils durent rester à bord de leurs avions. La rumeur qu’un avion avait
heurté l’une des tours du World Trade Center se répandait dans toute la flotte. En ap-
prenant qu’un autre avion venait de percuter la seconde tour, tout le monde comprit
ce qui se passait. L’Amérique était attaquée.
Pendant les deux jours qui ont suivi les attentats, les équipages sont restés prêts
à intervenir. Le début des préparatifs succéda à la fin de l’exercice. La 509th Bomb
Wing identifia six équipages qui effectueraient les premières missions si l’escadre
était mobilisée. Trois semaines durant, ces équipages s’entraînèrent sur simulateur,
répétèrent les procédures et améliorèrent leur coordination au sein du cockpit.
Lors de son discours devant le Congrès, le président Georges W. Bush avait déclaré
que « les Taliban doivent agir et agir immédiatement. Ils livreront les ­terroristes ou
ils partageront leur sort. » Fidèle à sa parole, il ordonna le début des opérations en
Afghanistan. Elles commencèrent le 7 octobre 2001, moins d’un mois après le 11
septembre.
3. La JDAM désigne un kit fixé à la queue d’une bombe à gravité non guidée d’emploi général afin
d’en faire une munition de précision tout temps. Il se compose d’un système de navigation inertielle et
par GPS.
430
Composantes nucléaires aéroportées / Témoignage

J’ai intégré le programme B-2 en 1998 après avoir connu deux affectations sur
B-52. L’année suivante, j’ai suivi la formation initiale sur Spirit avant de servir
comme officier systèmes d’armes jusqu’en 2000. Puis, en 2001, je suis devenu pi-
lote-instructeur et directeur adjoint des opérations au sein du 393rd Bomb Squadron.
Mon coéquipier sur cette mission, le major Brian « Jethro » Neal, avait rejoint le
programme B-2 après un passage sur F-16 Fighting Falcon à Hill AFB dans l’Utah.
Le 6 octobre 2001, nous nous sommes rendus à Whiteman, prêts à dérouler notre
routine quotidienne : révision de la mission, entraînement sur simulateur, débriefing
puis retour chez soi. Mais cette nuit-là, ce fut différent. À notre arrivée sur la base,
une rumeur se répand : les B-2 vont partir en mission. Brian et moi préparons l’avion
spare cette première nuit. Si l’un des deux avions prévus pour décoller tombe une
panne, son équipage peut monter dans un autre B-2 déjà prêt pour assurer la mission
de combat. Quand les deux Spirit décollèrent, nous sommes rentrés chez nous en
sachant que le lendemain viendrait notre tour.
Le lendemain soir, nous sommes arrivés sur la base pour mener la formation char-
gée des attaques de la deuxième nuit sur l’Afghanistan. Après le briefing, nous nous
sommes rendus à notre avion. Un équipage avait déjà démarré les moteurs du B-2 et
préparé l’avion qui était prêt à partir.
Nous nous sommes brêlés et avons roulé jusqu’à la piste. Les opérateurs et les
mécaniciens étaient alignés le long du taxiway pour saluer les avions qui allaient
bientôt exécuter la sentence contre nos ennemis. Une fois en vol, j’ai regardé Brian
et lui ai demandé : « Sur quel avion volons-nous déjà ? ». Il consulta les documents
de maintenance du B-2 et me répondit : Le « Spirit of America ».

B-2 « Spirit of America » décollant de la base aérienne de Whiteman dans le Missouri


dans le cadre de l’exercice Red Flag 12-3.
Source : C. Heaton, « Northrop Grumman B-2A Spirit – USA – Air Force », Airliners, 2012.

Quatre heures après le décollage, notre Spirit s’est approché de la côte califor-
nienne pour effectuer son premier ravitaillement. Pour des raisons de sécurité opé-
rationnelle et de survol, il avait été décidé de rejoindre l’Afghanistan en traversant
l’océan Pacifique.
431
J’y étais …

Nous avons rejoint un avion-ravitailleur KC-135 alors que le soleil perçait à peine
l’horizon sur la côte Est. Environ une heure plus tard, les réservoirs remplis, nous
entamions l’étape suivante de notre mission : un vol de quatre heures en direction
d’Hawaï où nous devions retrouver un autre ravitailleur.
Le B-2 accueille un équipage de deux personnes. Selon ses règles d’exploitation
opérationnelle, les deux membres d’équipage doivent être assis à leur poste durant
les phases critiques de vol, soit le décollage, le ravitaillement en vol, l’atterrissage
et, bien sûr, la phase de bombardement.
Entre chaque séquence de ravitaillement, mon coéquipier et moi essayions à tour
de rôle de faire une sieste sur le « petit lit » placé dans l’espace réduit situé derrière
les deux sièges éjectables.
Pour atteindre l’Afghanistan, nous avons dû répéter la procédure de ravitaillement
en vol à trois reprises. Notre formation a rejoint des tankers au-dessus de Guam, du
détroit de Malacca puis dans l’océan Indien non loin de Diego Garcia. La traversée
du Pacifique a duré plus de 24 heures – une bonne preuve de son immensité. Le
soleil se levant à l’Est alors que nous entamions notre vol vers l’Ouest, nous avons
bénéficié de la lumière du jour tout au long des 20 premières heures de la mission.
Le ravitaillement au-dessus de l’océan Indien était le dernier avant de pénétrer en
Afghanistan. Une fois celui-ci terminé, nous avons mis le cap vers le Nord et remon-
té la côte indienne jusqu’à notre destination.
Alors que le B-2 s’approchait de la côte pakistanaise, deux choses se sont pro-
duites. Tout d’abord, la lumière du soleil qui nous accompagnait a commencé à
­s’estomper. Lutter contre la sécrétion de mélatonine devint une priorité. Heureuse-
ment, le médecin avait donné à chaque membre d’équipage une pilule énergisante
afin que nous soyons dans l’état qui convenait pour aller au combat.
En outre, 70 % des objectifs avaient changé. Lutter contre un adversaire qui sait
s’adapter nécessite de la flexibilité. Ces changements d’objectifs impliquaient de
saisir des nouvelles coordonnées dans le système de ciblage du B-2 à destination des
16 JDAM contenues dans les deux soutes à bombes de l’avion.
Lors de cette deuxième nuit d’opérations dans le ciel afghan, nous avons mené
des runs de bombardement sur plusieurs cibles. Comme pour chaque opération, la
première mission était de s’assurer de la supériorité aérienne au profit des forces
qui conduiraient les attaques ultérieures. Durant certains runs, le Synthetic Aperture
Radar embarqué à bord du B-2 a été utilisé pour affiner les coordonnées des cibles
avant de larguer les JDAM.
Après avoir passé environ deux heures au-dessus du territoire ennemi, nous
­laissions l’Afghanistan derrière nous. Nous devions rejoindre une dernière fois un
tanker pour prendre le carburant nécessaire pour voler vers Diego Garcia. C’était le
plan jusqu’à ce qu’un appel radio en communications sécurisées nous informe que
l’Air Operations Center voulait que nous fassions demi-tour pour larguer les quatre
JDAM qui nous restaient. Nous avons accepté la mission.

432
Composantes nucléaires aéroportées / Témoignage

Un bombardier B-2 du 325th Bomb Squadron (Whiteman AFB, MO)


largue une GBU-31 équipée d’un kit JDAM lors d’un exercice en 2002.
Source : « USAF B-2A Stealth Bomber », Picryl.

Avec un niveau de pétrole de plus en plus bas, nous avons orbité au-dessus de la
mer d’Arabie en attendant le tanker de réserve qui devait nous donner l’essence néces-
saire pour retourner en Afghanistan. Pendant que Brian se chargeait du ravitaillement,
je programmais la nouvelle mission. Une fois les réservoirs pleins et la mission rentrée
dans le système, nous effectuâmes une nouvelle mission d’attaque en Afghanistan.
Après 90 minutes de vol, nous quittions pour la seconde fois – et cette fois pour de bon
– l’espace aérien ennemi. Nous retrouvions le ravitailleur en attente qui transféra le
pétrole dont nous avions besoin pour atteindre Diego Garcia – notre destination finale.
Il fallut quatre heures de vol supplémentaires pour rejoindre l’atoll. Après 44 heures
de mission, nous étions tous les deux prêts à nous poser. Mais, alors que nous approchions
de l’île en forme de U, un B-52 qui atterrissait juste devant nous déclara une emergency
au moment de l’atterrissage, nous contraignant à remettre les gaz. Aux 44 heures de vol,
nous ajoutions – à contrecœur – 15 minutes supplémentaires à notre compteur.
Nous avons fini par atterrir après 44,3 heures de vol. Pour Brian et moi, la mission
était terminée, mais pas pour le Spirit of America. Nous avons débarqué notre équipe-
ment tandis que le personnel de maintenance faisait le plein alors que les moteurs tour-
naient. Un nouvel équipage frais monta dans l’avion et, 45 minutes après l’atterrissage,
le bombardier furtif décollait pour un trajet de 30 heures vers le Missouri.
Si notre mission avait duré 44 heures, elle s’étala sur 70 heures sans interruption
pour le Spirit of America et cinq autres B-2. Durant les trois premiers jours de la
guerre, aucun avion ne tomba en panne ou ne rencontra de problème moteur. Ce
constat suffit à témoigner de l’incroyable conception et ingénierie du B-2.
Le Spirit of America continue de servir les États-Unis depuis sa base-mère à
Knob Noster. Il le fera encore un certain temps, jusqu’à l’arrivée de son remplaçant,
le nouveau bombardier furtif de sixième génération de l’USAF, le B-21 Raider.
De tous les avions qui auraient pu effectuer la plus longue mission de combat de
l’histoire de l’aviation, c’est peut-être le hasard – ou la providence – qui fit que ce fut
le Spirit of America. Cet avion qui représente les États-Unis a démontré que notre pays
pouvait couvrir n’importe quelle distance, survoler n’importe quelle zone et surmonter
n’importe quel obstacle pour rendre justice lorsque notre territoire est attaqué.

433
XXXXXXX
Opération Crescent W
44 heures et 20 minutes de mission –

Afghanistan

4
Détroit de
Malacca
5
Diego
Garcia

1 000 km 1 2

434
Wind – Octobre 2001
Composantes nucléaires aéroportées / Témoignage

Plus de 30 000 kilomètres parcourus

Whiteman AFB
1

3
Guam
2
Hawaï

B-2 « Spirit of America » du Major Melvin G. Deaile


et du Captain Brian Neal – 509th Bomb Wing

3 4 5 Séquence de ravitaillement réalisée


par les KC-10 et les KC-135 des 349th et 60th Air Mobility Wing

Trajet 435
436
RECENSIONS
438
Recensions

The Fragile Balance of Terror:


Deterrence in the New Nuclear Age

V. Narang et S. D. Sagan (dir.)

Lu par David Pappalardo

Les logiques de dissuasion, au sens anglo-saxon du terme, ne restent jamais fi-


gées dans le temps : elles évoluent au rythme de la compétition stratégique sur la
base des rapports de force, de leur perception par autrui et de la propension plus ou
moins forte au risque. Or, les relations internationales sont de plus en plus marquées
par la désinhibition des acteurs, la désorganisation des institutions ainsi qu’une re-
lative désoccidentalisation du monde, posant ainsi la question du « fragile équilibre
de la terreur au nouvel âge nucléaire »1.

1. V. Narang, S. D. Sagan (eds.), The Fragile Balance of Terror: Deterrence in the New Nuclear Age,
London, Cornell University Press, 2022, 263 p.

439
The Fragile Balance of Terror

Deux professeurs émérites et grands experts des théories de la dissuasion, Vipin


Narang et Scott D. Sagan, ont précisément rassemblé parmi les plus brillants penseurs
américains en la matière pour tenter de répondre à cette question dans un ouvrage
remarquablement édité et paru en 2022, juste avant le déclenchement de la guerre
en Ukraine2. Notons que si Vipin Narang était encore professeur au Massachusetts
Institute of Technology au moment de la parution de ce livre, il est ­aujourd’hui Prin-
cipal Deputy Assistant Secretary of Defense for Space Policy, chargé notamment de
la politique de dissuasion3.

Vers l’érosion du pouvoir stabilisateur des armes nucléaires


La thèse centrale de ce livre est loin d’être rassurante : « Les fondements théo-
riques passés présentant les armes nucléaires comme stabilisatrices s’érodent pro-
gressivement. »4 Dit autrement, le cadre théorique de la dissuasion qui a prévalu
pendant toute la Guerre froide n’est plus adapté aux défis actuels que sont la mul-
tipolarité nucléaire, le « risque de contagion nucléaire », la désinhibition d’auto-
crates narcissiques ou de dirigeants populistes, les nouvelles technologies ou encore
le mauvais usage des réseaux sociaux. Pour les auteurs, les États-Unis n’y sont pas
préparés (tant matériellement qu’intellectuellement) et devraient ainsi douter de leur
aptitude à dissuader un État qui voudrait utiliser l’arme nucléaire pour prévaloir dans
un conflit.

Les défis du nouvel âge nucléaire


Le livre renvoie à la notion d’âge nucléaire, déjà explorée par d’autres, comme
l’amiral Vandier en France5. Le premier âge nucléaire débute le 6 août 1945 et se pro-
longe tout au long de la Guerre froide. Les armes nucléaires y sont avant tout consi-
dérées comme des armes d’emploi putatif (ce qui est toujours le cas aujourd’hui) et
l’ordre nucléaire est marqué par le Traité de non-prolifération nucléaire (TNP). Le
deuxième âge nucléaire s’ouvre avec la fin de la Guerre froide et se caractérise par la
relance de l’ambition du bannissement définitif et total des armes nucléaires. Comme
le souligne l’amiral Vandier dans son livre, les espoirs nourris pendant cette période
ont fait long feu, faisant ainsi émerger un troisième âge nucléaire.
Celui-ci laisse envisager la multiplication et l’intensification des crises nucléaires.
Les principaux foyers identifiés ici sont la péninsule coréenne, le sous-continent in-

2. Giles David Arceneaux, Mark S. Bell, Christopher Clary, Peter D. Feaver, Jeffrey Lewis, Rose Mc-
Dermott, Nicholas L. Miller, Vipin Narang, Ankit Panda, Scott D. Sagan, Caitlin Talmadge, Heather
Williams, Amy Zegart.
3. Scott D. Sagan est lui titulaire de la chaire Caroline S. G. Munro de sciences politiques à l’univer-
sité de Stanford et codirecteur du Centre pour la sécurité et la coopération internationales de Stanford.
Spécialiste des questions nucléaires, il est notamment connu pour ses travaux sur les risques organisa-
tionnels liés à la décision d’emploi des armes nucléaires.
4. « The theoretical foundations that gave us any confidence that nuclear weapons would continue to
be effective deterrents with minimal risk of accidents or intentional use are all eroding. »
5. P. Vandier, La dissuasion au troisième âge nucléaire, Paris, Édition du Rocher, 2018.

440
Recensions

dien et le golfe Persique. Cet âge se caractérise à la fois par l’émergence de risques
inédits (présentée dans la première partie du livre) et par la persistance d’autres dan-
gers plus anciens exacerbés par le nouveau contexte (seconde partie de l’ouvrage).
Quatre nouveaux défis sont ainsi identifiés. Le premier concerne la multipolarité
nucléaire émergente à la fois au niveau stratégique (États-Unis, Chine, Russie) mais
également à l’échelle régionale. À ce titre, la Corée du Nord vient non seulement
compliquer les calculs de Washington face à la Chine, mais aussi jeter un doute sur
la crédibilité de la dissuasion élargie vis-à-vis des alliés américains6.
Le deuxième défi est lié au comportement des décideurs politiques, dont les calculs
sont plus dominés par les émotions, l’esprit de revanche et le narcissisme que fon-
dés sur une analyse rationnelle coûts/bénéfices. Dans sa contribution « Psychology
Leaders, and New Deterrence Dilemmas » (pp. 38-62), McDermott affirme que cet
aspect ne concerne pas uniquement les dictateurs de pays autoritaires comme la Co-
rée du Nord (« personalist dictators ») mais également ceux que les auteurs quali-
fient d’« aspiring personalist strongmen » (p. 233), égratignant au passage l’ancien
président américain Donald Trump et le Premier ministre indien Narendra Modi.
Le troisième défi est celui de l’environnement informationnel (X, WhatsApp,
etc.) qui est de nature à pousser les dirigeants vers l’escalade, soit par la désinforma-
tion et la manipulation, soit par l’utilisation dangereuse de ces canaux à des fins de
signalement stratégique7.
Enfin, Amy Zegart souligne les risques que fait peser l’OSINT8 dans le champ
de la dissuasion nucléaire. Certes, les nouveaux outils peuvent permettre de révéler
ou de suivre le développement d’un programme clandestin, mais ils poussent égale-
ment les pays proliférant à mieux dissimuler leurs agendas nucléaires. Par ailleurs,
l’OSINT a un potentiel déstabilisateur lorsqu’il déconstruit un narratif politique et
diplomatique dont l’objectif était au contraire la désescalade (en soufflant sur les
braises d’une fierté nationale, par exemple). Narang et Sagan proposent ici un bon
exemple :
« Imaginez qu’il y ait eu des analystes et des outils OSINT pendant la crise des
missiles de Cuba : la révélation de l’ampleur du déploiement soviétique aurait-elle
fait monter la pression en faveur d’une action préventive des États-Unis ? Ou la
preuve que les États-Unis aient bien retiré les missiles Jupiter de la Turquie en
contrepartie aurait-elle sapé la perception de la gestion de la crise par Kennedy ? »9

6. Voir le chapitre I de C. Talmadge, « Multipolar Deterrence in the Emerging Nuclear Era », pp. 13-38.
7. Sur cet aspect, voir le chapitre III : H. Williams et V. Narang, « Thermonuclear Twitter », pp. 63-89.
8. Open Source Intelligence. En français ROSO : renseignement d’origine sources ouvertes.
9. « Imagine if there had been OSINT analysts and tools during the Cuban Missile Crisis – would expos-
ing the extent of the Soviet deployment have raised pressure for US preventive action, or would evidence
that the United States removed Jupiter missiles from Turkey as a quid pro quo have undermined the
perception of Kennedy’s handling of the crisis? », dans V. Narang, S. D. Sagan, « Conclusion », p. 236.

441
The Fragile Balance of Terror

Quel futur pour la dissuasion dans ce nouvel âge nucléaire ?


Au-delà de ces nouveaux risques, la stabilité nucléaire est in fine fragilisée dans
ses fondamentaux sous la pression de facteurs technologiques et structuraux tous liés
les uns aux autres et questionnant le futur de la dissuasion (pas uniquement pour les
États-Unis).
La première des questions posées est celle du dimensionnement de l’arsenal nu-
cléaire d’un pays pour préserver son potentiel dissuasif10. Celle-ci est particulière-
ment prégnante dans le contexte actuel où, pour la première fois de leur histoire, les
États-Unis font face au défi d’une compétition croissante avec deux puissances à
parité (Russie) ou quasi-parité (Chine) nucléaire. En parallèle de ces dynamiques,
d’autres acteurs compliquent l’environnement stratégique (« the wildcards »), à
commencer par la Corée du Nord qui est parvenue à développer une force nucléaire
opérationnelle, et l’Iran qui est au seuil de l’acquisition de l’arme nucléaire. Dans un
chapitre essentiel11, Jeffrey Lewis et Ankit Panda affirment que la stabilité nucléaire
ne repose pas uniquement sur l’acquisition d’une capacité de frappe en second – à
rebours de l’idée répandue – mais également sur une croyance partagée : « Il faut que
les deux rivaux croient, avec une grande certitude, que tout deux disposent de telles
capacités. Et cette conviction doit être largement répandue au sein des gouverne-
ments, faute de quoi certains décideurs de haut niveau pourraient plaider en faveur
d’une guerre préventive alors que d’autres préconiseront la retenue. »12
La seconde grande question posée est celle de la survivabilité des arsenaux face
à la montée en gamme des stratégies de contre-force13, qu’elles soient nucléaires,
conventionnelles ou cyber. Certes, Christopher Clary se montre sceptique sur les
chances de succès des stratégies de contre-force actuelles (« La survivabilité des
forces est plus facile et moins coûteuse à obtenir et à maintenir qu’il ne l’est de les
menacer de manière crédible. »)14. Néanmoins, il n’exclut pas que les doutes sur la
survivabilité de ses propres forces nucléaires pourraient inciter un pays à utiliser
rapidement son arsenal en cas de crise par crainte de les perdre – a fortiori si cet
arsenal est réduit. Dit autrement, ces pays sont en proie au dilemme « use them or
lose them ». De même, les États-Unis sont naturellement peu enclins à accepter toute

10. « “How much is enough” to achieve a nuclear weapons capability that can achieve a state’s de-
terrent goals? », Ibidem.
11. J. Lewis, A. Panda, « How Much Is Enough? Revisiting Nuclear Reliability, Deterrence, and
Preventive War », pp. 123-153.
12. « Instead, it requires both rivals to believe, with high confidence, that both they and their rivals
have such capabilities. And those beliefs must be widespread within the governments, otherwise some
senior decision-makers may advocate for preventive war and others for caution », Ibidem.
13. Les frappes contre-force ont pour objectif de désarmer l’adversaire, c’est-à-dire de supprimer
toutes ses capacités nucléaires et d’éviter ainsi des représailles de seconde frappe, ou de détruire l’es-
sentiel de ses capacités conventionnelles. A contrario, les frappes contre-valeur relèvent d’une logique
différente : elles ciblent ce qui représente de la valeur aux yeux de l’adversaire et qu’il considérerait
comme un dommage inacceptable.
14. « Survivability may still be easier and cheaper to obtain and maintain than it is to threaten »,
Ibidem, p. 238.

442
Recensions

forme de vulnérabilité mutuelle vis-à-vis de rivaux régionaux – comme la Corée du


Nord. La combinaison de ces deux paramètres, couplée à l’amélioration des techno-
logies de contre-force, devient alors un grand facteur d’instabilité, à contre-courant
des théories classiques de la dissuasion sur la stabilité/équilibre stratégique induit
par le fait nucléaire15.
Le dimensionnement de l’arsenal nucléaire et sa survivabilité déterminent
le choix de l’architecture de commandement, de contrôle et de communication
(NC316) pour l’emploi de l’arme nucléaire. Giles D. Arcenaux et Peter D. Feaver
nous invitent à dépasser la dichotomie classique centralisation/délégation qu’ils
jugent trop statique et simpliste. Même si les leaders autocratiques ont une ten-
dance naturelle à conserver la décision à leur strict niveau, les doutes qu’ils pour-
raient avoir sur la survivabilité de leur arsenal en cas de conflit les pousseront
nécessairement vers plus de délégation au niveau tactique, avec tous les risques
d’escalade involontaire que cela implique.
Enfin, Mark Bell et Nicholas Miller estiment que les nouveaux États nucléaires
ne cherchent pas à tirer les leçons des crises passées afin de réduire les risques d’es-
calade nucléaire. Au contraire, ils ne voient plus les armes nucléaires comme un
moyen d’empêcher les guerres (deterrence) mais comme un moyen de les gagner
(compellence) :
« Les nouveaux États nucléaires pourraient ne pas chercher à éviter
les crises nucléaires, mais plutôt à les provoquer à des fins d’intimidation
pour terminer le conflit dans une situation qui leur soit favorable. Pendant
la Guerre froide, Thomas Schelling semblait avoir trouvé une solution au
problème de la crédibilité des menaces nucléaires face au risque d’escalade,
dans sa célèbre formule « la menace qui laisse quelque chose au hasard ». Le
problème de cette formule, bien sûr, c’est que la menace qui laisse quelque
chose au hasard laisse au hasard. Voulons-nous affronter l’avenir avec de
tels risques ? Avons-nous le choix ? »17

Quelles mesures de réduction des risques nucléaires ?


Face à la difficulté croissante de prévenir les risques nucléaires, les auteurs du
livre esquissent quelques propositions selon trois axes pour a minima chercher à en
atténuer leurs conséquences. Tout d’abord, ils avancent, sans réellement y croire au

15. Notamment celles formulées durant la période de l’équilibre de la terreur lors de la Guerre froide. Voir
sur ce sujet K. N. Waltz, « The Stability of a Bipolar World », Daedalus, Vol. 93, no. 3, 1964, pp. 881-909.
16. NC3 : Nuclear Command, Control and Communication.
17. « New nuclear states may not seek to avoid crises but to win them. In the Cold War, Thomas Schell-
ing famously identified a solution to the problem of how to make nuclear threats credible given the
danger of escalation calling for “the threat that leaves something to chance.” The problem, of course, is
that the threat that leaves something to chance leaves to chance. Do we want to face a future with such
risks hanging over us? Do we have a choice? », dans V. Narang, S. D. Sagan, « Conclusion », p. 239.

443
The Fragile Balance of Terror

vu du contexte actuel18, que de nouveaux mécanismes de maîtrise des armements


ainsi que de nouvelles mesures de confiance doivent être imaginés.
En outre, ils appellent à la mise en œuvre d’une véritable politique de non-pro-
lifération chez les compétiteurs (via les sanctions) comme chez les Alliés par le
concours de la dissuasion élargie. La Corée du Sud est, à ce dernier égard, mention-
née à plusieurs reprises.
Enfin, Washington ne doit pas s’interdire de mener des opérations de contre proli-
fération avant qu’il ne soit trop tard, nonobstant les risques que cela implique. Selon
les auteurs, il ne faut pas reproduire avec l’Iran ce que les États-Unis ont permis avec
la Corée du Nord.
Alors que l’ouvrage a été édité avant le 24 février 2022, l’agression militaire
non provoquée et injustifiée de la Fédération de Russie contre l’Ukraine lui offre
une résonance particulière, tout comme le comportement de plus en plus décom-
plexé de la Corée du Nord en matière de nucléaire. Pour autant, malgré la mise en
avant par Moscou d’une rhétorique nucléaire agressive à des fins de coercition, les
digues n’ont toujours pas cédé. Preuve, peut-être, que si les armes nucléaires sont
toujours pertinentes pour empêcher une attaque stratégique contre les intérêts vi-
taux d’un État, elles ne se sont toujours pas pour l’heure révélées très efficaces pour
contraindre le comportement d’un adversaire par l’intimidation.
Quoi qu’il en soit, la lecture de cet ouvrage demeure indispensable pour qui veut
comprendre les débats et réflexions actuels à Washington sur l’exercice de la dissua-
sion au nouvel âge nucléaire.

18. Par exemple : expiration du traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire en 2019, départ
des États-Unis (2020) et de la Russie (2021) du traité Ciel ouvert, discours du président Poutine sur la
« suspension » du traité New START en février 2023…

444
Recensions

Pourquoi la dissuasion

Nicolas Roche

Lu par Hugo Caste

Nicolas Roche, avant d’être nommé ambassadeur de France en Iran où il est actuel-
lement en poste, a été directeur de l’analyse stratégique au sein de la Direction des ap-
plications militaires du Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives
(CEA). C’est dans le cadre de ces fonctions qu’il a créé le CIENS – Centre interdisci-
plinaire sur les enjeux stratégiques – à l’École normale supérieure, en tant que plate-
forme d’enseignement participant au réarmement intellectuel de l’université française
en matière de nucléaire de défense. L’ouvrage qu’il a publié aux Presses Universitaires
de France en 2017, Pourquoi la dissuasion1, est issu de l’un des cours qu’il y a donné.
L’auteur s’était fixé comme objectif de dresser un état des lieux conceptuel du
monde de la dissuasion nucléaire. Le défi est relevé, puisque son livre s’est imposé
comme la « bible » de ce champ, qui recommence à susciter des vocations chez les
chercheurs après plus de deux décennies d’un relatif désamour.
Nicolas Roche consacre la première partie de son ouvrage à la dissuasion
nucléaire de la France. Dans un paysage analytique dominé en Occident par les

1. N. Roche, Pourquoi la dissuasion, Paris, Presses universitaires de France, 2017, 552 p.

445
Pourquoi la dissuasion

auteurs sinon américains, du moins atlantistes, ce retour sur les spécificités de la


puissance nucléaire française faisait régulièrement défaut. Écrivant dans un contexte
international déjà tendu – avec l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014 et la
poursuite de la guerre civile syrienne –, l’auteur a jugé utile de rappeler l’adosse-
ment constant de la politique de défense et de sécurité nationale française à la dis-
suasion nucléaire, mais également de prendre le temps de réaffirmer sa pertinence.
La clairvoyance de l’auteur à ce propos ne peut être que saluée, tant les événements
ultérieurs lui ont donné raison.
Nicolas Roche porte sur le nucléaire un regard qui met en exergue ce qu’il a de
plus crucial. Il donne à comprendre sans artifices qu’il n’est pas possible de faire
l’économie des éléments théoriques qui entourent le nucléaire stratégique. À cet
égard, son ouvrage est un précis complet de « grammaire » de la dissuasion, en ce
qu’il en explicite l’ensemble des concepts clefs. Ces derniers sont essentiels à l’ap-
préhension de la logique d’une arme de non-usage – Nicolas Roche récuse l’expres-
sion plus communément admise de « non-emploi », en avançant le fait que l’arme
nucléaire reste employée en permanence comme outil de dissuasion, mais qu’elle a
par là même vocation à ne pas être utilisée.
De fait, la dissuasion est fondée sur la prémisse que l’agressé peut faire peser
sur l’agresseur la menace de dommages sans commune mesure avec les gains es-
comptés. De là découle le pouvoir égalisateur de l’atome ou la dissuasion du faible
au fort, soit l’idée selon laquelle il est possible de dissuader efficacement, avec des
armes nucléaires, une puissance militaire conventionnelle bien plus grande – c’est,
par exemple, la revendication du Pakistan face à l’Inde.
Afin de limiter la prolifération, un pays peut prendre un engagement de protection
nucléaire à l’égard d’un autre pays en cas d’attaque – c’est le cas pour les États-Unis
vis-à-vis de l’Europe via l’OTAN et vis-à-vis de la Corée du Sud, du Japon et de
l’Australie. On parle alors de dissuasion élargie. Dans ce cadre, le pays « protégé »
peut participer plus ou moins directement à la mission nucléaire de l’Alliance, à
l’instar de certains équipages européens qui pilotent des avions à capacité duale pou-
vant emporter les armes nucléaires américaines sous le sceau d’une double-clef. Il
s’agit d’une garantie très forte mais qui crée une situation de dépendance et suppose
des mesures de réassurance constantes. L’État sous parapluie nucléaire peut égale-
ment se sentir plus libre de mener des actions déstabilisatrices, par exemple à l’en-
contre d’un autre État qu’il jugerait dissuadé de l’attaquer en retour.
L’impératif de limiter l’incertitude stratégique pousse les « États dotés » ou
­« ­possesseurs »2 à rédiger et diffuser une doctrine nucléaire, qu’il s’agisse de dé-
clarations ou de documents. Par exemple, un État peut s’engager à ne jamais uni-
latéralement utiliser ses armes nucléaires sans avoir déjà été la cible d’une attaque
nucléaire : c’est le non-emploi en premier. La Chine ou l’Inde suivent cette doctrine

2. Les premiers désignent les puissances nucléaires reconnues au titre du TNP (États-Unis, Russie,
France, Royaume-Uni, Chine). Les seconds ont acquis l’arme nucléaire – ou sont suspectés de la
­détenir – après 1967 (Israël, Inde, Pakistan, Corée du Nord).

446
Recensions

comme l’Union soviétique puis la Russie de 1983 à 1993. Cette contrainte qu’un
pays s’impose a de fortes conséquences au niveau opérationnel : elle suppose une ca-
pacité assurée de seconde frappe, c’est-à-dire de disposer de forces nucléaires et de
centres de décision qui puissent survivre en nombre suffisant à une première frappe.
Les pays adoptant cette doctrine peuvent faire le choix d’une composante ter-
restre très éparpillée (à l’image de la Chine) ou d’une composante océanique. Un
durcissement et un éparpillement des centres de commandement sont également né-
cessaires. L’Union soviétique avait même développé un système de seconde frappe
automatisé, dénommé « Perimetr ». Une telle doctrine peut cependant manquer de
crédibilité dans plusieurs cas. D’abord, s’il existe une possibilité de première frappe
désarmante ou de décapitation. Ensuite, si les intérêts vitaux du pays peuvent être
menacés en dehors d’une première frappe nucléaire. Enfin, si des représailles mas-
sives sont envisagées après une attaque nucléaire tactique. La notion de non-emploi
en premier est étroitement liée à celle de « sole purpose », qui consiste à dire que
l’arme nucléaire n’a pour seul but que de dissuader une attaque nucléaire.
Autre aspect déclaratoire essentiel, les garanties négatives de sécurité sont
données par un État nucléaire à un État non nucléaire, garantissant que ce dernier
ne fera pas l’objet de menaces nucléaires, sous certaines conditions. La Chine,
conformément à sa doctrine de non-emploi en premier inconditionnel, a don-
né des garanties négatives de sécurité absolues. Les États-Unis, le France et le
Royaume-Uni ont également formulé de telles garanties en 1995, en vertu de la
résolution 984 du Conseil de sécurité des Nations unies, aux États non dotés au
sens du TNP et respectant leurs obligations de non-prolifération. Ces trois États
ont affirmé que ces garanties ne remettaient pas en cause leur droit inhérent à la
légitime défense consacré par l’article 51 de la Charte des Nations unies. Pour
leur part, les garanties positives de sécurité engagent moins les États : elles pré-
voient une obligation de consultation et de saisine du Conseil de sécurité en cas
d’attaque ou de menace nucléaire sur l’État concerné – c’est le cas du mémoran-
dum de Budapest de 1994, par exemple.
Outre les aspects conceptuels, Nicolas Roche aborde également d’autres problé-
matiques. Déjà proche du dossier nucléaire iranien en 20173, il rappelle opportuné-
ment la centralité de la question des vecteurs, trop souvent négligée, alors qu’elle
constitue une composante essentielle d’un programme nucléaire, véritable enjeu de
son opérationnalisation et de sa crédibilité. À l’heure où la Russie, par le biais du re-
trait de sa ratification du Traité d’interdiction complète des essais nucléaires (TICE),
met en danger l’architecture normative de non-prolifération, le retour qu’opère
­Nicolas Roche sur l’encadrement du nucléaire militaire par le droit international
éclaire les tout derniers développements de la guerre d’agression russe en Ukraine.
Ces aspects les plus généraux de ce livre trouvent en effet un écho d’une particulière
actualité, alors que la Russie fait du signalement nucléaire une arme de guerre, que

3. Il occupe alors le poste de Directeur des affaires stratégiques, de sécurité et du désarmement au


ministère de l’Europe et des Affaires étrangères.

447
Pourquoi la dissuasion

ce soit par la mise en « état d’alerte spécial » de ses forces stratégiques le 27 février
2022 ou l’annonce du déploiement d’armes nucléaires tactiques sur le sol de son
voisin biélorusse en 2023.
À l’aune de sa carrière de diplomate, l’auteur propose, pour embrasser les enjeux
de la dissuasion nucléaire à l’échelle du monde, de suivre deux approches portant sur
l’approfondissement de la relation russo-américaine et sur la question des équilibres
régionaux. En ce qui concerne la première approche, il dépasse le seul critère quantita-
tif – les États-Unis et la Russie possèdent à eux deux presque neuf dixièmes des têtes
nucléaires dans le monde4 – pour démontrer en quoi cette relation est centrale. Elle a
structuré, tout au long de la Guerre froide, l’ensemble du processus de construction
normative dont nous avons hérité en matière de limitation des armements nucléaires.
Pour la seconde, il propose d’étudier plus en détail les deux zones où couvent les plus
graves crises de prolifération de notre temps : l’Iran et ­l’Asie-Pacifique. Là encore, no-
nobstant les développements depuis l’écriture de son ouvrage, ces chapitres conservent
toute leur pertinence pour comprendre les crises actuelles.
Même si Nicolas Roche est loin de négliger ces aspects, un auteur contemporain
pourrait cependant juger aujourd’hui que la relation de dissuasion entre la Chine et
les États-Unis est plus structurante. De même, l’impératif de dissuader de manière
crédible à la fois Moscou et Pékin apparaît comme un facteur de plus en plus dimen-
sionnant pour Washington.
Dans le but de susciter une pensée du nucléaire, l’auteur ouvre sur des pro-
longements qui nourrissent la réflexion sur la dissuasion. Ces ouvertures (qui oc-
cupent trois chapitres : armes biologiques et chimiques, défense anti-missile, cy-
ber et spatial) offrent une fois de plus des clefs de compréhension utiles pour les
conflits contemporains.
Dans un champ qui connaît une actualité si riche, il est remarquable que ce livre
soit toujours d’actualité malgré sa publication en 2017. Les fondamentaux de la dis-
suasion demeurent inchangés et la clairvoyance de Nicolas Roche sur la centralité
du fait nucléaire compense largement ce qu’un lecteur contemporain pourrait perce-
voir comme un manque. Ce constat est le meilleur témoignage de la qualité de cet
ouvrage.
Dans le contexte présent, penseurs et analystes de la stratégie et des relations
internationales, même lorsqu’ils n’en sont pas spécialistes, prennent nécessairement
en compte la dimension nucléaire, redevenue incontournable. C’est pourquoi la force
de ce livre, au-delà d’être un jalon de référence dans les études sur le fait nucléaire,
est de pouvoir trouver sa place tant dans la bibliothèque d’un spécialiste du champ,
d’un professionnel des relations internationales que d’un néophyte curieux de s’ini-
tier à cette clef de lecture essentielle.

4. En 2024, sur les 12 121 têtes nucléaires que contiennent les arsenaux des États dotés et posses-
seurs, Washington (5 044) et Moscou (5 580) en détiennent 10 624. Voir H. Kristensen, M. Korda, E.
Johns, M. Knight, K. Kohn, « Status Of World Nuclear Forces », Federation of American Scientists,
29/03/2024.

448
Recensions

TABLEAUX

449
Artiste : Damien Charrit

Graphiste et illustrateur autodidacte, il puise son inspiration dans les airs et dans
les eaux. Bateau, train, voiture tous les sujets le fascinent mais c’est surtout avec les
avions qu’il s’exprime et il en a fait son terrain de jeu. Réalisées avec un ordinateur
et une tablette à dessin, ses œuvres sont 100 % numériques. Largement influen-
cées par les illustrations publicitaires des années 40, celles-ci sont exécutées à l’aide
d’outils modernes mais toujours avec la même passion.

450
Les peintres de l'Air et de l'Espace

Titre : Mirage IV, un bombardier nucléaire pour la France.

451
Artiste : César Cépéda

Un avion qui finit sa course en bout de piste, train rentré, voilà ma première
v­ ision de l’aviation. J’avais cinq ans, ça marque. Une carrière dans l’Armée de l’Air
en tant que mécanicien avion dans les FAS sur Mirage IV et C-135, dans la rigueur
et la précision, pour que ces machines volantes fonctionnent bien. Un pinceau, des
crayons et des couleurs remplacent le tournevis et les outils. Cette précision, je la
souhaite dans mes œuvres, afin que « mes oiseaux de métal » glissent en silence sur
la toile et par d’autres regards soient partagés.

452
Les peintres de l'Air et de l'Espace

Titre : Mirage IV A et Mirage IV P (100 x 80 – acrylique).

453
Artiste : César Cépéda

454
Les peintres de l'Air et de l'Espace

Titre : Mirage à contre-jour (80 x 60 – acrylique).

455
Artiste : César Cépéda

456
Les peintres de l'Air et de l'Espace

Titre : Boeing C-135 F dans le Pacifique (110 x 90 – acrylique)

457
Artiste : César Cépéda

458
Les peintres de l'Air et de l'Espace

Titre : Mirage IV prêt pour le ravitaillement (100 x 80 – acrylique).

459
Artiste : Olivier Montagnier

Mirage IV A dans une hangarette sur la base aérienne 115 Orange-Caritat lors
d'une alerte nucléaire.
Couverture du livre « Nouvelle histoire de l'armée de l’Air et l’Espace » publié
aux éditions Pierre De Taillac en 2023.
L’atmosphère du tarmac, des hangars, des missions de guerre ou des combats
aériens, sont des sources inépuisables d'inspiration. Autodidacte, Olivier Montagnier
retranscrit dans sa peinture les émotions entre les hommes et les machines dans un
souci permanent du détail.

460
Les peintres de l'Air et de l'Espace

Titre : « alerte nucléaire ! » (Gouache sur papier couleur Canson 46 X 62 cm).

461
Directeur de la publication : Relecture :
GBA Jean-Patrice Le Saint, directeur du CESA Quentin Ballade
Martin Deshais
Rédacteur en chef : Emma Guerci
Jean-Christophe Noël Ltt Hugo Hérubel
Tancrède Jankowski
Rédacteur en chef adjoint: Pablo Moreno
Maya Néel
Ltt Pierre Vallée
Vivien Preux
Josselin du Reau
Comité de rédaction : Baptiste Rouvery
Patrick Bouhet Ltt Ashley Vieira Alves
Col Raphaël Briant Ltt Coline Vilain
Col Romain Desjars de Keranroue
GBA Pierre Gaudillière Traduction :
Julia Grignon
Aérotraduction
Philippe Gros
Emmanuel Bigou-Bec
Cne Béatrice Hainaut
Jere Hamilton
Laurent Henninger
Amy Yanan Zhang
Jean-Paul Maréchal
Ltt Anne Maurin
Col David Pappalardo Maquettage :
Olivier Schmitt Emmanuel Batisse
GCA Philippe Steininger Philippe Bucher
Elie Tenenbaum Sgt Nadir Bouras
Olivier Zajec
Diffusion :
Claude Donavin
Clc Mathieu Cornu

Correspondance :
CESA
1 place Joffre – 75007 Paris – BP 43

Photogravure et impression :
Imprimerie EDIACA
Établissement d’impression, de diffusion et
d’archivage du commissariat des armées

Contact :
vortexlarevue@[Link]

Tirage : 1 500 exemplaires

ISSN 2803-8525
N° 6 Composantes nucléaires aéroportées
RTEX
Études sur la puissance aérienne et spatiale

N°6 - JUILLET 2024


Composantes nucléaires aéroportées

Vous aimerez peut-être aussi