Composantes nucléaires aéroportées 2024
Composantes nucléaires aéroportées 2024
RTEX
Études sur la puissance aérienne et spatiale
Correspondance :
CESA
1 place Joffre – 75007 Paris – BP 43
Photogravure et impression :
Imprimerie EDIACA
Établissement d’impression, de diffusion et
d’archivage du commissariat des armées
Contact :
vortexlarevue@[Link]
ISSN 2803-8525
SOMMAIRE
Survol
Jean-Christophe Noël...............................................................................5
2
Sommaire
RECENSIONS
The Fragile Balance of Terror: Deterrence in the New Nuclear Age
Lu par David Pappalardo......................................................................439
Pourquoi la dissuasion
Lu par Hugo Caste................................................................................445
TABLEAUX
Damien Charrit.....................................................................................450
César Cépéda.......................................................................................452
Olivier Montagnier...............................................................................460
3
Les articles proposés dans ce numéro ne reflètent que la vue de leurs auteurs.
Ils n’engagent en aucun cas le ministère des Armées, l’US Department of
Defense, la US School of Advanced Air and Space Studies, le Mitchell Institute,
l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord, le minister of Defence du
Pakistan, l’Air University d’Islamabad, le ministry of Defence de l’Inde,
le Center for Air Power Studies.
4
Survol
Survol
Jean-Christophe Noël
Chers lecteurs,
Lors d’une discussion récente et informelle avec un observateur attentif de la dis-
suasion nucléaire, ce dernier me confiait que, « dans le domaine du nucléaire, ceux
qui savent ne parlent pas et ceux qui parlent ne savent pas ». Il est vrai que lorsqu’un
échange écrit ou verbal renvoie à l’existence même des nations, chacun réfléchit à
deux fois avant de livrer des informations. Il existe néanmoins des paroles plus en-
courageantes avant de se jeter dans la confection d’un numéro sur les composantes
nucléaires aéroportées.
Pourtant, les raisons ne manquent pas pour soutenir un tel projet. Il y a d’abord la
célébration du soixantième anniversaire de la première alerte nucléaire par l’armée
de l’Air le 8 octobre 1964. Un Mirage IV armé de sa bombe AN-11 et un C-135 sur la
base aérienne de Mont-de-Marsan se tenaient prêts pour la première fois à répondre à
toute sollicitation du chef de l’Etat. Cette alerte n’a jamais été levée depuis. Outre les
aspects festifs toujours appréciés des Anciens et des plus jeunes, ces anniversaires
offrent l’opportunité d’évaluer les performances passées, d’apprécier les prestations
présentes et de se projeter sur les défis à venir.
Deuxième raison, la contestation de plus en plus prononcée de l’ordre mondial,
notamment par certains États dotés de l’arme nucléaire (EDAN). Le retour de la
guerre en Europe et les tensions en Asie posent par exemple de nouvelles questions
sur les dynamiques nucléaires qui peuvent s’enclencher. Le rôle des composantes
aéroportées pourrait-il être modifié ou renforcé dans ce contexte ? Nul ne le sait
encore, mais c’est une incitation pour mieux connaître les enjeux associés.
Troisième raison, et pas la moindre, il nous semble indispensable que les aviateurs
qui n’appartiennent pas aux Forces aériennes stratégiques (FAS) puissent mieux dé-
couvrir ce grand commandement, qui évolue parfois un peu en marge de l’armée de
l’Air et de l’Espace « conventionnelle » et semble mystérieux, déconcertant. Ces
aviateurs découvriront peut-être dans ce numéro que les FAS structurent en fait pour
une large part leur armée de l’Air et de l’Espace et qu’elles influencent indirectement
leur cadre de travail.
Bref, il nous semble très pertinent que les aviateurs s’acculturent aujourd’hui
aux enjeux liés au nucléaire et, pour décentrer et enrichir leur culture stratégique,
observent la manière dont les autres armées de l’Air approchent ces problèmes.
5
Pour remplir ce programme ambitieux et semé d’embûches, nous nous sommes
tournés vers des auteurs militaires et universitaires, vers des contributeurs français
ou étrangers. Vous constaterez qu’ils savent tous et parlent… un peu ! Chaque auteur
a tenté de répondre à nos questions du mieux possible dans le cadre parfois très res-
treint que dessinent les doctrines nationales ou une nécessaire retenue sur des sujets
existentiels pour leurs nations. Qu’ils en soient tous chaleureusement remerciés.
Ce numéro s’ouvre, une fois n’est pas coutume, par trois interviews prestigieuses.
La première est celle de Paul Zajac, nouveau Directeur des affaires stratégiques
au sein de la Direction des applications militaires (DAM) du Commissariat à l’éner-
gie atomique et aux énergies alternatives. Grâce à la clarté et la précision de ses ré-
ponses, nos lecteurs disposeront des bases pour cheminer avec confiance dans l’uni-
vers intellectuel du nucléaire militaire. Son évocation des trois âges nucléaires offre
notamment les repères indispensables pour bien mettre en contexte les différentes
contributions de ce numéro.
La deuxième interview est celle du général Jérôme Bellanger, commandant des
Forces aériennes stratégiques au moment de sa réalisation. Il propose notamment
un bilan de ses trois années de commandement. Il décrit également les spécificités
des FAS et montre qu’elles intègrent parfaitement les conséquences des change-
ments géopolitiques actuels.
Le général Anthony J. Cotton, commandant de l’US Strategic Command
(USSTRATCOM), est enfin notre dernier interviewé. Il présente rapidement son
commandement et nous dit l’essentiel sur la doctrine américaine actuelle, appelée
« dissuasion intégrée ». Elle doit donner aux États-Unis les moyens de faire face à
des menaces nucléaires d’origine russe et chinoise en même temps.
Après avoir apprécié comment ces trois acteurs dépeignent les enjeux de la dis-
suasion nucléaire selon leurs postes et leurs niveaux de responsabilités, nos lecteurs
pourront explorer des articles plus thématiques et plus détaillés sur les composantes
aéroportées. À tout seigneur, tout honneur, la première partie de ce numéro traite de
la composante aéroportée française.
Le premier article, rédigé par le colonel Benoît Cornu, exprime de manière par-
faitement concrète le niveau de destruction qu’engendrerait l’explosion de bombes
nucléaires. Le lecteur saisira très rapidement que ces armes sont bien « d’une autre
nature », ce qui justifie les différences radicales entre les doctrines conventionnelles
et celles qui gouvernent les forces nucléaires.
Le deuxième texte est écrit par le général Jean-Patrice Le Saint, alors chef
d’état-major des Forces aériennes stratégiques. L’auteur balaye les soixante années
d’existence des FAS en privilégiant un angle capacitaire et en soulignant les nom-
breux défis que ce commandement a toujours su surmonter. Comme il l’affirme d’en-
trée, « sa lame est aujourd’hui aiguisée comme jamais ».
6
Survol
7
Avec la France, la Russie est l’autre pays européen qui met en œuvre une compo-
sante aéroportée. L’Aviation à Long Rayon d’Action (ALRA) en constitue la princi-
pale formation. Pierre Grasser s’attache à nous faire mieux découvrir ce corps si parti-
culier qui a survécu à la fin de la Guerre froide malgré les coupes budgétaires sévères
et effectue aujourd’hui régulièrement des assauts conventionnels contre l’Ukraine.
Nous changeons de continent avec Hugo Caste et nous nous projetons vers l’Asie.
L’auteur propose une mise en contexte des problématiques régionales. Il insiste sur
la gravité croissante des épisodes de prolifération dans cette aire géographique, la
Corée du Nord étant le dernier exemple en date. Il passe en revue les politiques et
doctrines nucléaires des différents pays qui possèdent la bombe et soulèvent les en-
jeux de sécurité que font peser leurs rivalités ou leurs ambitions. Il termine en évo-
quant le rôle que tiennent les composantes aéroportées nucléaires de ces pays dans
ce contexte si particulier.
Nous donnons justement la parole à deux auteurs indien et pakistanais pour qu’ils
décrivent avec plus de précision les orientations de leurs doctrines et la constitution
de leurs composantes aéroportées. Rappelons bien que notre but n’est pas de soutenir
ou de valider un point de vue plutôt qu’un autre. Ce sont bien Manpreet Sethi d’une
part et Adil Sultan d’autre part qui s’expriment en leur nom en tant que chercheurs
reconnus. Il s’agit de décentrer notre regard et de mieux apprécier la manière dont
ces acteurs considèrent les enjeux de sécurité. Il s’agit de saisir ce en quoi la puis-
sance aérienne peut répondre ou non à leurs problèmes stratégiques.
La troisième partie aborde des notions connues qu’il est toujours intéressant d’éclai-
rer régulièrement, ou bien des débats qui ont suscité périodiquement, ou récemment, de
nouvelles réflexions. Le premier article est celui du lieutenant-colonel (R) Emmanuel
Nal qui s’interroge sur la signification du mot doctrine sous un angle philosophique.
Son approche ne manquera pas d’intéresser les rédacteurs des doctrines convention-
nelles en proposant un autre point de vue, notamment en termes de méthode.
Olivier Schmitt et Mathéo Schwarz abordent un sujet qui a suscité beaucoup
de discussions aux États-Unis, c’est-à-dire l’articulation entre les forces conven-
tionnelles et nucléaires. Ils rendent compte avec rigueur et précision des différentes
discussions qui ont animé les sphères académiques, militaires et politiques au cours
du temps pour penser cette relation notamment dans le cadre spécifique américain de
la dissuasion élargie.
Enfin, Stéphane Delory se demande quel type de missiles les vecteurs des com-
posantes aéroportées nucléaires devraient emporter pour obtenir les résultats souhai-
tés. Il prend en compte les bombes aéroportées, les missiles aéroportés, les missiles
de croisière, les missiles à haute vélocité et enfin les missiles hypersoniques. Les
réflexions historiques, capacitaires et doctrinales sont croisées pour montrer notam-
ment que le choix d’un système d’armes reste toujours étroitement lié aux stratégies
retenues pour les frappes.
8
Survol
9
Nos lecteurs les plus fidèles retrouveront leurs marques avec la rubrique recen-
sion qui suit ce témoignage. Deux comptes rendus sont proposés. Le premier est écrit
par David Pappalardo et porte sur The Fragile Balance of Terror Deterrence in the
New Nuclear Age, livre rédigé sous la direction de Vipin Narang et Scott D. Sagan.
Bien que publié en 2022, juste avant le déclenchement de la guerre en Ukraine,
l’ouvrage évoque avec brio certains défis présents et à venir du troisième âge nu-
cléaire. Le second est dû à la plume d’Hugo Caste, qui discute du livre Pourquoi la
dissuasion de Nicolas Roche, publié en 2017. Cet ouvrage est désormais un « clas-
sique » incontournable en langue française pour tous ceux qui veulent approfondir
leur réflexion sur le fait nucléaire militaire.
Le numéro n’est pas encore tout à fait terminé. Une série de reproductions de
magnifiques tableaux illustrant des avions ou des scènes de vie des FAS occupent
les dernières pages de la revue. Ils ont tous été réalisés par des peintres de l’Air et de
l’Espace. Chacun d’eux, avec son style, avec sa propre vision de l’aviation militaire
forgée par des années de passion et d’observation, parvient à renvoyer une impres-
sion de puissance et de détermination, ne laissant aucun doute sur la capacité des
FAS à assurer sa mission.
Pour terminer, je voudrais remercier une fois de plus très sincèrement la « garde
rapprochée » de plus en plus mince de Vortex, Pierre Vallée et Emmanuel Batisse,
sans qui ce numéro ne pourrait être édité.
Si vous souhaitez réagir au contenu de ce numéro ou pour toute demande de
renseignement, toute proposition, nous demeurons à votre écoute sur l’adresse
vortexlarevue@[Link].
Nous vous souhaitons une excellente lecture.
10
COMPOSANTES NUCLÉAIRES
AÉROPORTÉES – Interviews
12
Composantes nucléaires aéroportées / Interviews
Paul Zajac est Directeur des affaires stratégiques au sein de la Direction des
applications militaires du Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alter-
natives, expert associé au Centre interdisciplinaire sur les enjeux stratégiques de
l’École normale supérieure.
13
Entretien avec Paul Zajac
14
Composantes nucléaires aéroportées / Interviews
bardements aériens conduits pendant la Seconde Guerre mondiale par les forces
alliées : le bombardement de Dresde en 1945 fait environ 25 000 morts, principa-
lement civils ; les bombardements de Tokyo dans la première moitié de 1945 font
probablement près de 100 000 morts, là aussi civils. Ceux sur Hiroshima et Nagasaki
s’inscrivent dans une vaste campagne de bombardements massifs conduite par les
États-Unis contre le Japon. À l’origine, la bombe atomique est perçue comme une
super-arme conventionnelle, une arme de rupture stratégique qui mit fin à la Seconde
Guerre mondiale.
Mais la rupture provoquée par la puissance de destruction de la bombe ato-
mique conduit à une mutation profonde de la pensée stratégique. Vous connais-
sez la fameuse formule du stratège américain Bernard Brodie dans son ouvrage
The Absolute Weapon (1946) : « Jusqu’ici, l’objectif essentiel de nos chefs mi-
litaires a été de gagner des guerres. À partir de maintenant, leur but principal
doit être de les prévenir. »1 En octobre 1945, l’amiral français Raoul Castex
avait déjà développé les éléments précurseurs de ce qui deviendra la théorie de
la dissuasion, dans un article de la Revue de Défense nationale intitulé « Aper-
çus sur la bombe atomique »2.
C’est cependant le premier essai nucléaire soviétique en 1949 qui va inciter les
stratèges américains à lier un peu plus l’arme nucléaire à une doctrine de dissuasion
et à construire progressivement une relation dissuasive avec l’URSS. Lorsque le
général MacArthur propose l’emploi de la bombe nucléaire dans la guerre de Corée,
il raisonne encore comme le commandant des forces du Pacifique qu’il a été à la fin
de la Seconde Guerre mondiale. Or, une nouvelle ère stratégique a commencé avec
la Guerre froide et l’accession de l’URSS à l’arme nucléaire.
Le primat du politique sur le militaire se traduit alors de la manière la plus
simple et explicite : le limogeage du général MacArthur par le président Truman
en avril 1951, en raison de leurs multiples désaccords et en dépit de sa grande po-
pularité auprès de l’opinion publique américaine. Les déclarations de MacArthur
avaient d’ailleurs suscité l’inquiétude au-delà des États-Unis, comme en atteste
la visite du Premier ministre britannique Clement Attlee à Truman en décembre
1950, pour plaider contre l’emploi non concerté d’armes nucléaires. Leur puis-
sance singulière a donc renforcé la nécessité du primat du politique sur le mi-
litaire : il ne s’agit pas d’une arme comme une autre dont la décision d’emploi
pourrait être prise autrement que par le pouvoir exécutif. Ce principe vaut toujours
pour les puissances dotées.
1. « Thus far the chief purpose of our military establishment has been to win war. From now its chief
purpose must be to avert them. It can have almost no other useful purpose » ; B. Brodie (eds.), The
Absolute Weapon: Atomic Power and World Order, New York, Brace and Company, 1946, pp. 80-81.
2. R. Castex, « Aperçus sur la bombe atomique », Revue de Défense Nationale, n° 17, 11/1945, pp.
466-473.
15
Entretien avec Paul Zajac
L’ère nucléaire est parfois divisée en trois âges. La Guerre froide correspond
grossièrement au premier de ces âges nucléaires. Pouvez-vous nous en dire
quels en sont les fondements ? Deux grandes crises diplomatiques scandent ce
premier âge : celle de Cuba en 1962 puis celle des Euromissiles au début des
années 80. Quelles sont leurs conséquences ?
Les découpages historiques sont nécessairement simplificateurs, même s’ils ont le mé-
rite d’apporter de l’intelligibilité à la succession des faits. Par commodité, on peut en effet
distinguer trois ères nucléaires. La première est celle de la Guerre froide, où s’élaborent les
doctrines de dissuasion qui vont progressivement viser, à travers les crises successives, à
un objectif de « stabilité stratégique » dans la relation américano-soviétique.
L’arme nucléaire structure et détermine véritablement la compétition entre les
deux Grands. L’URSS et les États-Unis vont se livrer à une intense compétition
autour de la puissance (accès à l’arme thermonucléaire) et de la quantité des têtes,
autour des vecteurs, des défenses antimissiles et enfin du mirvage des vecteurs. L’ob-
session de l’un et de l’autre est d’éviter une première frappe de décapitation et d’as-
surer la survivabilité de leurs forces pour garantir une capacité de frappe en second.
Mais l’accroissement des arsenaux qui en résulte augmente à son tour la crainte chez
l’adversaire d’une frappe préemptive. C’est le cercle classique du dilemme de sécu-
rité, poussé à l’extrême – voire à l’absurde – par la nature de l’arme nucléaire : en
1986, l’arsenal mondial comprend près de 70 000 têtes nucléaires déployées.
Dans les premières décennies de la Guerre froide, il n’y a pas encore de gram-
maire partagée ni de relation de dissuasion stabilisée. C’est ce qui rend les crises de
Berlin (1958-1961) puis de Cuba en 1962 particulièrement dangereuses. Dans les
deux cas néanmoins, l’existence même de l’arme nucléaire force les dirigeants à
faire preuve de retenue, dans un contexte d’incertitude extrême. Elle les conduit aus-
si, à l’issue de ces crises, à mettre en place un espace minimal de coopération pour
éviter les risques d’escalade incontrôlée.
La crise de Cuba a ainsi posé les bases des principaux mécanismes de déconfliction
nucléaire amenés à se développer jusqu’à la fin de la Guerre froide. Elle a souligné la
nécessité de disposer de lignes de communication directe entre Washington et Moscou
en cas d’urgence, afin d’éviter qu’une mauvaise compréhension des intentions de l’ad-
versaire ne dérive en conflit nucléaire faute de dialogue. Elle a également marqué la
prise de conscience d’une nécessaire régulation de la course aux armements nucléaires
et a notamment abouti à la signature, en août 1963, du Traité d’interdiction partielle des
essais nucléaires entre les États-Unis, le Royaume-Uni et l’URSS.
Une nouvelle phase de tension se produit à la fin des années 1970 et au début des an-
nées 1980 avec le déploiement en Europe de missiles soviétiques SS-20 de portée inter-
médiaire, qui cherche à provoquer un découplage entre les États-Unis et l’Europe. Après
une phase de course aux armements visant à rétablir un équilibre stratégique et à ac-
croître la pression sur l’URSS (à la suite de la « double-décision » de l’OTAN de 19793),
3. En réaction au déploiement des SS-20 soviétiques, les représentants des pays de l’OTAN décidèrent
en décembre 1979 (1) de déployer des missiles américains Pershing et de croisière sol-sol en Europe
16
Composantes nucléaires aéroportées / Interviews
la négociation s’engage avec Gorbatchev. Avec la signature du Traité sur les forces nu-
cléaires à portée intermédiaire (1987), les États-Unis et l’URSS ne se contentent plus
d’une limitation réciproque de leurs systèmes d’armement, mais approuvent le premier
traité de l’histoire éliminant une catégorie d’armes à part entière. Ce traité représente
donc l’apogée du processus de maîtrise des armements de la Guerre froide. C’est cet
héritage que la Russie a décidé de violer depuis le début des années 2010.
Les principales doctrines nucléaires émergent à cette époque. Quels sont les
principes qui les fondent, en dehors de celle de la France ?
La crainte majeure partagée par les stratèges américains et soviétiques était la
possibilité d’une première frappe désarmante qui viendrait détruire leurs capacités
nucléaires. Pour que la dissuasion fût crédible, il était donc nécessaire de développer
une capacité de frappe en second, indiquant clairement à l’adversaire qu’une frappe
en premier serait suivie d’une inévitable riposte nucléaire. Cette évolution doctri-
nale, notamment liée aux développements technologiques de l’époque, était au cœur
de la destruction mutuelle assurée entre les États-Unis et l’URSS.
Entre les deux Grands, l’autre problème est évidemment le théâtre européen. Pour
les États-Unis, la question est de savoir comment rendre suffisamment crédible la ga-
rantie de sécurité qu’ils ont accordée à travers le Traité de Washington en 1949 – y
compris et surtout dans sa dimension nucléaire – pour dissuader Moscou de la mettre
à l’épreuve. Comment convaincre qu’ils seraient vraiment prêts à risquer une guerre
nucléaire totale pour protéger des États tiers alliés des États-Unis ? À l’inverse et
de manière symétrique, l’objectif constant de Moscou (qui n’a pas vraiment changé
aujourd’hui d’ailleurs) est de provoquer un « découplage » de la sécurité transatlan-
tique, en cherchant à créer des dilemmes pour Washington, afin de démontrer que les
États-Unis ne seraient pas prêts à mettre en jeu leur sécurité pour protéger l’Europe.
C’est pour répondre à ce problème de crédibilité de la dissuasion élargie que les
Américains vont abandonner la doctrine des représailles massives, adoptée en 1954,
qui n’est plus crédible dès lors que l’URSS a les moyens de frapper directement le
territoire américain. Ils vont alors développer la fameuse doctrine de la riposte gra-
duée (1962), qui prévoit en fait de transformer le territoire européen en champ de
bataille nucléaire, sans conduire nécessairement à un échange nucléaire visant les
systèmes centraux sur le territoire de ces deux grandes puissances. La doctrine so-
viétique est plus difficile à interpréter car, délibérément, elle accorde une plus grande
part à l’ambiguïté, voire à la dissimulation. Après avoir maintenu que l’objectif était
de remporter une guerre en Europe en lui conférant une dimension nucléaire totale
et immédiate, la doctrine et la planification soviétiques semblent évoluer vers un
emploi sur le théâtre européen, en miroir à la riposte graduée américaine. Les deux
Grands se rejoignent en quelque sorte pour envisager l’arme nucléaire comme une
arme d’emploi pour s’affronter sur le territoire européen, et comme une arme de
dissuasion pour sanctuariser leurs territoires respectifs.
occidentale ; (2) d’adopter un ensemble de mesures afin de renforcer les mécanismes de maîtrise des
armements et de confiance pour améliorer la sécurité mutuelle et la coopération dans l’ensemble de
l’Europe. Voir « 1979 », OTAN Hebdo.
17
Entretien avec Paul Zajac
C’est à cette période que s’élaborent les grands concepts de la dissuasion aux-
quels on se réfère toujours aujourd’hui pour penser la situation stratégique actuelle,
dans ses similitudes et ses différences avec les périodes antérieures.
Le deuxième âge nucléaire s’étend de la fin de la Guerre froide jusqu’au retour
de la rivalité entre grandes puissances. À ce moment, la dissuasion semble pas-
sée de mode. Les missiles conventionnels de précision peuvent apparemment
neutraliser ou détruire des cibles stratégiques en limitant l’ampleur de la force
utilisée. Peut-on les considérer comme une alternative sérieuse ?
On considère habituellement que la fin de la Guerre froide ouvre un deuxième
âge nucléaire, qui sera caractérisé par une peur et une aspiration. La peur, c’est celle
d’une prolifération nucléaire sans frein. La grande crainte du début des années 1990
est que l’effondrement de l’URSS ne conduise à une dispersion des capacités et des
savoir-faire soviétiques. L’aspiration, c’est celle de réduire le rôle des armes nucléaires
et la crainte qu’elles inspirent. Ce sont les présidents américains, Jimmy Carter puis
Ronald Reagan, qui avaient les premiers formulé une ambition pour l’abolition des
armes nucléaires, dès les années 1970-1980, en pleine crise des Euromissiles.
Cette crainte et cette ambition ont partie liée : à la fin de la Guerre froide, les
États occidentaux dotés vont redoubler d’ambition en matière de désarmement afin,
espèrent-ils, de limiter le risque de prolifération par l’exemple qu’ils donneront.
La France est allée très loin dans cette logique au cours des années 1990. C’est
le raisonnement que suit le président Mitterrand lorsqu’il décide du moratoire sur
les essais nucléaires en même temps que le pays rejoint le Traité de non-proliféra-
tion en 1992. C’est aussi en partie la logique du président Chirac lorsqu’il signe,
après une ultime campagne d’essais, le Traité d’interdiction complète des essais
nucléaires. Au total, ces deux présidents de la République ont décidé la fermeture
des sites de production de matières fissiles destinées aux armes nucléaires (d’abord
Marcoule puis Pierrelatte) tandis que, dans le même temps, la France a proposé la
négociation d’un Traité international d’interdiction de production de matière fissile
(dit « cut off »). L’enjeu principal est la consolidation du Traité de non-proliféra-
tion (TNP), que la France rejoint en 1992 et dont la prorogation indéfinie est déci-
dée par les parties en 1995. Paris veut crédibiliser le compromis fondateur du TNP
selon lequel les États dotés s’engagent à poursuivre de bonne foi des négociations
sur un désarmement nucléaire et un désarmement généralisé, tandis que les États
non dotés s’engagent à ne pas proliférer.
Les États-Unis et la Russie avancent également dans cette voie, sans sortir néan-
moins de la logique paritaire qui reste au cœur de leur relation de dissuasion. Le
Traité START (1991) amorce une diminution substantielle des têtes déployées, qui
va se poursuivre ultérieurement par d’autres traités de désarmement (le dernier en
date étant le Traité New START en 2010). Il faut néanmoins relativiser cet effort :
chacune des deux parties conserve beaucoup plus de têtes déployées que tous les
autres États nucléaires réunis. La consolidation de la stabilité stratégique passe aus-
si par une série d’accords interdisant certaines catégories d’armes (biologiques et
18
Composantes nucléaires aéroportées / Interviews
chimiques), limitant les forces conventionnelles (Traité sur les forces convention-
nelles en Europe en 1990) et organisant la transparence et la prévisibilité en Europe
(Document de Vienne en 1990, Traité ciel ouvert en 1992).
Mais la dissuasion nucléaire reste le fondement des politiques de défense des
États dotés et aucun autre système d’armement ne saurait s’y substituer. Le dévelop-
pement de capacités conventionnelles avancées, notamment en matière de portée et
de précision, est historiquement lié au développement des moyens de dissuasion nu-
cléaire. De plus, si certains États dotés de l’arme nucléaire ont pu décider d’accorder
davantage de place aux capacités conventionnelles dans leur stratégie depuis la fin
de la Guerre froide, cela correspondait à une adaptation à l’évolution de la menace
(en particulier grâce à des armes conventionnelles de haute technologie) et non à une
substitution à la dissuasion nucléaire. Depuis 1991, aucun des États dotés au titre du
TNP n’a renoncé à l’arme nucléaire au profit d’outils exclusivement conventionnels.
La vraie question qui se pose aujourd’hui est plutôt celle des missiles duaux, à capa-
cité d’emport à la fois conventionnelle et nucléaire, qui représentent une source de
confusion potentielle sur les intentions en cas de déploiement.
En dépit des efforts de désarmement nucléaire conduits par les États dotés, la
prolifération se poursuit. En 1992, après la guerre du Golfe, l’Agence internationale
de l’énergie atomique (AIEA) découvre l’ampleur du programme nucléaire mili-
taire clandestin poursuivi par l’Irak (en complète infraction avec son statut de pays
signataire du TNP), qui sera alors démantelé. Au début des années 1990, c’est le
programme de la Corée du Nord qui est mis au jour : en dépit des efforts diploma-
tiques, Pyongyang va poursuivre son programme, quitter le TNP en 2003 (le seul
État à avoir franchi ce pas) et réaliser un premier essai nucléaire en 2006. En 1998,
deux États qui n’ont jamais rejoint le TNP, le Pakistan et l’Inde, procèdent à des
essais nucléaires : ces derniers ne remettent pas en cause le cadre normatif du Traité
– puisqu’Islamabad et New Delhi n’en sont pas parties – mais le programme pakis-
tanais va alimenter la dynamique de prolifération, portée par les réseaux de Abdul
Qadeer Khan. Enfin, en 2002 sont révélées les activités clandestines d’enrichisse-
ment d’uranium conduites par l’Iran : c’est le début d’un long effort pour l’empêcher
d’accéder à l’arme nucléaire, qui se poursuit aujourd’hui.
Nous vivons en ce moment un troisième âge nucléaire. Quelles en sont les carac-
téristiques ? Est-ce un retour à la Guerre froide du point de vue de la dissuasion
ou peut-on pointer des différences sensibles ?
Le troisième âge nucléaire a été caractérisé par Thérèse Delpech comme une
ère de « piraterie stratégique »4. C’est le retour à une logique de compétition sans
contrainte, avec la mise à bas de l’ensemble des cadres normatifs qui avaient vo-
cation à la réguler et à la contenir, pour donner libre cours aux ambitions révision-
nistes, y compris celles portées par certaines puissances nucléaires. Pour marquer
l’entrée dans cette ère, on peut choisir le discours de Vladimir Poutine à la confé-
4. T. Delpech, La Dissuasion nucléaire au XXIe siècle. Comment aborder une nouvelle ère de piraterie
stratégique, Paris, Odile Jacob, 2013, 304 p.
19
Entretien avec Paul Zajac
20
Composantes nucléaires aéroportées / Interviews
Mais l’effort d’intimidation nucléaire russe a aussi échoué en ce qu’il n’a pas
empêché un soutien militaire massif de l’Occident à l’Ukraine, que la Russie doit
se contenter de subir, sauf à vouloir entrer en confrontation avec l’OTAN. L’un des
enseignements depuis deux ans est donc que la dissuasion nucléaire de l’Alliance
atlantique fonctionne. Formulé au regard de la dimension nucléaire, l’objectif de-
vrait être de conduire la Russie à reconnaître que l’intimidation nucléaire n’a pas
fonctionné, sans pour autant remettre en question la relation de dissuasion nucléaire
entre l’OTAN et la Russie. Il faut ramener la Russie à un usage strictement défensif
de la dissuasion et l’éloigner d’un usage agressif et déstabilisant.
En France, la doctrine initiale a été conçue par des militaires, les fameux
« quatre généraux de l’Apocalypse »5. Les militaires semblent désormais plus
en retrait, assurant essentiellement la mise en œuvre de l’arme nucléaire. Qui
participe à la réflexion doctrinale aujourd’hui et dans quelles enceintes ? Quels
sont les principes fondamentaux de la dissuasion française ? Quelles sont ses
principales évolutions depuis les années 1960 ? En quoi la doctrine française
diffère-t-elle des autres doctrines étrangères ?
La doctrine de dissuasion nucléaire française relève de la responsabilité du pré-
sident de la République. Seule sa parole fait foi en la matière. Le dernier discours en
date est celui prononcé par Emmanuel Macron à l’École de Guerre le 7 février 2020,
qui détaille sa stratégie de défense et de dissuasion nucléaire.
La doctrine nucléaire française repose sur quelques grands invariants qui assurent
la cohérence et la crédibilité de la dissuasion, mais qui préservent aussi la flexibilité
nécessaire pour l’adapter aux évolutions du contexte stratégique. Les fondamentaux
sont posés très tôt, même si les formulations évoluent.
En 1945, soit bien avant le développement du programme nucléaire français,
l’amiral Castex pose les prémices de la notion de dissuasion du faible au fort et
du « pouvoir égalisateur de l’atome ». Formules marquantes, qui vont évoluer en
notions de stricte suffisance et de dommages inacceptables, aujourd’hui au cœur de
notre posture. C’est l’une des différences majeures avec les approches américaines
et soviétiques : le refus constant d’entrer dans une logique de course aux armements,
pour se fonder sur une logique de dissuasion minimale, visant à infliger des dom-
mages inacceptables (Charles de Gaulle parlait de « destructions épouvantables »),
qui n’est pas indexée sur l’arsenal adverse. C’est une doctrine de pure dissuasion,
qui refuse la perspective d’une guerre nucléaire, là où les États-Unis et l’URSS cher-
chaient à persuader l’adversaire qu’ils étaient en mesure de prévaloir dans un affron-
tement nucléaire.
La doctrine de dissuasion nucléaire française se caractérise ainsi par le refus de
considérer l’arme nucléaire comme une arme de champ de bataille. Contrairement
à la Russie, nous ne procédons pas à une distinction entre arme nucléaire « straté-
gique » et « tactique » qui, selon nous, sort d’une conception défensive de la dis-
21
Entretien avec Paul Zajac
suasion. Par ailleurs, la France n’a pas adopté de principe de non-emploi en premier
comme a pu le faire l’Inde, ou de doctrine de « sole purpose » (selon laquelle l’arme
nucléaire vise exclusivement à dissuader une agression nucléaire), considérant que
la dissuasion nucléaire devait protéger contre toute agression étatique de nos intérêts
vitaux, quelle qu’en soit la forme, nucléaire ou non. Enfin, la position de la France
se distingue par son exemplarité en matière des objectifs de désarmement au titre du
TNP, qu’il s’agisse de la réduction de notre arsenal ou de l’arrêt définitif des essais
nucléaires et de la production de matières fissiles à des fins militaires.
L’autre élément clef, c’est bien sûr la notion d’intérêts vitaux. La dissuasion nu-
cléaire ne s’adresse pas à une menace ou à un adversaire particulier mais à toute
forme d’atteinte aux intérêts vitaux. Leur limite n’en est pas fixée et la responsabilité
en revient au président de la République. Le cœur des intérêts vitaux est néanmoins
explicité : protection du territoire et des populations, préservation de la souveraine-
té et de l’indépendance de la France. Mais il y a une ambiguïté délibérée sur leur
périmètre qui doit éviter de créer un effet de seuil trop lisible, en-deçà duquel un
adversaire se sentirait libre de conduire une agression.
La dissuasion nucléaire française fait preuve d’une grande continuité depuis l’ac-
quisition de notre force de frappe en 1960 et fait consensus au-delà des alternances
politiques. Des ajustements ont notamment eu lieu en ce qui concerne le principe
de stricte suffisance de l’arsenal nucléaire requis par l’environnement international.
C’est ce qu’a illustré le choix de la suppression de la composante terrestre par le
président Chirac. Une autre évolution majeure réside dans la prise en compte de
la dimension européenne de nos intérêts vitaux. La dissuasion nucléaire française
contribue à la dissuasion nucléaire de l’Alliance atlantique et à la sécurité de l’Eu-
rope, ce qu’a confirmé le discours du président Macron du 7 février 2020. Cela
n’est pas contradictoire avec le principe d’indépendance. Le général de Gaulle avait
refusé toute forme d’intégration de la dissuasion nucléaire dans un cadre multila-
téral comme proposée par le président américain J. F. Kennedy et a donc fait de la
dissuasion nucléaire le pilier de l’autonomie stratégique française. L’enjeu était alors
et reste aujourd’hui de ne pas subordonner la dissuasion française à une quelconque
enceinte qui pourrait contraindre nos choix. Mais dès l’origine, il est aussi clair que
la dissuasion nucléaire française contribue à la sécurité du continent européen : les
présidents successifs l’ont progressivement souligné et réaffirmé.
Certains craignent que les investissements financiers substantiels dans le nu-
cléaire militaire se fassent au détriment des moyens conventionnels. Quelle est
votre appréciation ? À ce propos, le président de la République a déclaré en
2020 que « notre stratégie de défense est un tout cohérent : forces convention-
nelles et forces nucléaires s’y épaulent en permanence ». Comment interpréter
ces propos ?
En tant que fondement de notre politique de défense, la dissuasion nucléaire re-
présente un enjeu budgétaire majeur, conforté par le vote de la loi de programmation
militaire (LPM) 2024-2030. Il est faux de considérer que cet investissement essentiel
22
Composantes nucléaires aéroportées / Interviews
23
Entretien avec Paul Zajac
24
Composantes nucléaires aéroportées / Interviews
25
Entretien avec le GCA Jérôme Bellanger
Temps d’échange du général de corps aérien Jérôme Bellanger avec des jeunes opérateurs
d’un escadron de défense sol-air lors d’un déplacement en janvier 2024. Moment de proximité
mettant en lumière la reconnaissance et le soutien du chef vers ses hommes.
26
Composantes nucléaires aéroportées / Interviews
27
Entretien avec le GCA Jérôme Bellanger
Enfin, le sel de notre métier réside dans les responsabilités qui nous sont confiées.
J’ai ainsi eu l’honneur de commander à quatre reprises : le groupe de chasse 1/2
« Cigognes », héritier des As de la Première Guerre mondiale ; la base aérienne à
vocation nucléaire (BAVN) de Saint-Dizier à une époque de montée en puissance du
Rafale ; l’École de l’Air et de l’Espace, en pleine transition vers son statut d’établis-
sement public ; enfin, les Forces aériennes stratégiques (FAS) qui poursuivent leur
transformation alors que la rhétorique nucléaire prend un nouvel essor en Europe et
ailleurs dans le monde.
Vous n’aviez pas été affecté au sein des Forces aériennes stratégiques (CFAS)
avant d’en prendre le commandement. Qu’est-ce qui vous a le plus surpris et
impressionné dans ce commandement ?
Je n’avais en effet jamais servi au CFAS mais, comme vous pouvez l’imaginer,
le commandement d’une BAVN m’a fait pleinement entrer dans la communauté des
Forces aériennes stratégiques dès cette époque. Organisée et équipée pour conduire
une montée en puissance nucléaire, la BAVN est en prise quotidienne avec le com-
mandement des FAS : son cœur bat au rythme des multiples exercices et manœuvres
de la dissuasion, dont les emblématiques exercices de sécurité nucléaire qui placent
le commandant de base en première ligne face aux autorités départementales.
Ce qui m’a particulièrement impressionné en arrivant à Saint-Dizier, c’est la ri-
gueur, la discipline mais aussi le bon sens avec lesquels le personnel s’acquitte de sa
responsabilité. Pénétré de la conscience de servir une mission d’exception, il œuvre
quotidiennement avec un professionnalisme et une disponibilité remarquables.
J’ai retrouvé ces qualités en recevant le commandement des FAS. Deux points
m’ont particulièrement marqué depuis 2021. D’abord, la polyvalence des FAS, que
j’avais bien appréhendée à Saint-Dizier, s’est encore développée à l’arrivée de l’Air-
bus A330 Multi Role Tanker Transport (MRTT). Toutes nos capacités sont désormais
omnirôles dans leur domaine d’emploi, ce qui imprime à l’activité opérationnelle un
changement de rythme et impose au personnel une agilité peu commune.
Second point marquant : l’omniprésence du changement et la capacité du per-
sonnel des FAS à le porter. Ces trois dernières années ont connu des échéances impor-
tantes pour le CFAS dans son ensemble. La modernisation du Rafale et la rénovation
de son missile Air-Sol Moyenne Portée Amélioré (ASMPA) mais aussi la montée en
puissance de la 31ème escadre d’Istres et de ses infrastructures, ou encore le rassem-
blement de l’état-major à Taverny en sont des exemples parmi beaucoup d’autres.
Contrairement à ce que certains peuvent être tentés de penser, la routine n’appartient
pas au vocabulaire du CFAS, commandement qui n’est en rien fossilisé !
Quels sont vos rapports avec les plus hautes autorités militaires et politiques
du pays ?
Les rapports que j’entretiens avec nos autorités politiques et militaires au titre de
mes deux responsabilités majeures sont à la fois réguliers et empreints de confiance.
Ma première responsabilité majeure est de suivre l’exécution du raid nucléaire. Je suis
commandant de force nucléaire et rends compte au CEMA. Seconde responsabilité
28
Composantes nucléaires aéroportées / Interviews
29
Entretien avec le GCA Jérôme Bellanger
30
Composantes nucléaires aéroportées / Interviews
31
Entretien avec le général Anthony J. Cotton
Patrick Space Force Base, Fla. – Le général Anthony J. Cotton, commandant de l’US Strategic Command, briefe
avec les membres de l’Air Force Technical Applications Center pendant sa visite sur la Space Coast en Floride le
16 novembre 2023. Le général Cotton, accompagné par le Command Senior Enlisted Leader Sgt. Maj. Howard
Kreamer, est venu au Nuclear Treaty Monitoring Center pour échanger sur les menaces émergentes et les
opérations de dissuasion nucléaire (photo US Air Force par Susan A. Romano).
32
Composantes nucléaires aéroportées / Interviews
DR
Mon général, pouvez-vous nous en dire un peu plus sur votre parcours ?
Je sers dans l’armée car mon père servait aussi dans l’armée. Il s’est enrôlé en
1942 et a servi dans l’US Army Air Corps pendant la Seconde Guerre mondiale. Il a
ensuite connu la transition vers l’US Air Force (USAF) avant de prendre sa retraite
en 1974 avec le grade de Chief Master Sergeant. Il m’a encouragé à aller à l’univer-
sité puis à devenir officier. J’ai donc rejoint l’USAF en 1986 par l’intermédiaire du
programme ROTC (Reserve Officer Training Corps) à l’Université d’État de Caro-
line du Nord de Raleigh.
33
Entretien avec le général Anthony J. Cotton
34
Composantes nucléaires aéroportées / Interviews
force collective. L’intégration reconnaît la force propre de chaque nation et les syn-
chronise entre elles pour produire un effet dissuasif maximal. Cela demande que
nous ayons une compréhension commune des menaces et une approche unifiée pour
y faire face.
Comment analysez-vous la modernisation quantitative et qualitative de la triade
nucléaire chinoise ? Quelle influence a cette modernisation sur votre posture et
votre modèle de force ?
L’expansion sans précédent des forces stratégiques de la République populaire de
Chine (RPC) fournit à Pékin des capacités nettement supérieures à celles qui seraient
nécessaires pour une stratégie de dissuasion minimale. La RPC continue de déve-
lopper son arsenal nucléaire tandis que ses objectifs deviennent de moins en moins
transparents. Cette menace accrue nécessitera une plus grande coordination avec nos
alliés et partenaires pour renforcer notre sécurité collective.
Plus récemment, des bruits de bottes nucléaires ont résonné venant de Moscou,
dans le cadre de l’invasion de l’Ukraine. Certains craignent que ces rodomon-
tades pourraient ouvrir la voie à un emploi réel d’une arme nucléaire sur le
terrain. Quelle est votre évaluation de la situation ?
Alors que l’agression de la Russie a été condamnée dans le monde et en Europe,
l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) et l’Union européenne
restent unies pour tenir tête au président Poutine et défendre des valeurs com-
munes. Il est clair que les provocations nucléaires de la Russie sont irresponsables
et suscitent de graves préoccupations. Nous veillons de manière indéfectible à ce
que Moscou ne doute jamais de la volonté et de la crédibilité des États-Unis et de
l’OTAN. Cela implique de maintenir une force nucléaire fiable avec un haut niveau
de préparation, une communication claire et une détermination inébranlable en
tant qu’alliance indissoluble.
Plus généralement, comment réécrivez-vous votre théorie de la dissuasion avec
un problème nucléaire « à trois corps » ? Pensez-vous que la Russie et la Chine
pourraient synchroniser leurs activités militaires pour compliquer vos calculs ?
Cet environnement complexe exige de l’adaptabilité, de la souplesse et une
étroite collaboration avec les alliés pour veiller à ce que notre dissuasion demeure
robuste et crédible tout en tenant compte d’un éventail de scénarios possibles. Nous
devons mobiliser et encourager le capital intellectuel des États-Unis et de nos alliés
pour relever ce défi.
Face à ces menaces en constante évolution, nous sommes convaincus que notre
posture actuelle en matière de force nucléaire est suffisante pour dissuader et, si né-
cessaire, intervenir. En même temps, le département de la Défense surveille de très
près l’environnement sécuritaire et, si c’est nécessaire, peut considérer avec grande
attention si des ajustements de la stratégie nucléaire ou des forces sont requis pour
garantir notre capacité de dissuasion, de fourniture d’assurance et atteindre nos ob-
jectifs de sécurité nationale.
35
Entretien avec le général Anthony J. Cotton
Pourriez-vous éventuellement nous en dire un peu plus sur les plans des États-
Unis pour moderniser leur triade nucléaire ?
La modernisation de notre triade est nécessaire pour maintenir un outil de dissua-
sion sûr, sécurisé et efficace. Il ne s’agit là pas seulement des plateformes mais aussi
des systèmes de commandement, de contrôle et de communication (C3) qui assurent
leur fiabilité et leur efficacité.
Cet investissement est l’assurance pour notre sécurité et la stabilité mondiale
en dissuadant les agressions et en empêchant l’impensable. Le plaidoyer pour la
modernisation de la triade nucléaire, du complexe d’armes et de l’infrastructure est
indispensable à la sécurité de notre pays et à celle de nos alliés ou partenaires.
Afin de garantir notre capacité permanente à incarner le fondement de la dissua-
sion intégrée, nous recapitalisons chacune des composantes de la triade, le spectre
du C3 nucléaire et nous prenons en compte le spectre électromagnétique. Ces inves-
tissements à long terme permettront de disposer d’une force nucléaire sans mauvaise
surprise, stable et efficace pour les générations à venir.
En 2024, les Forces aériennes stratégiques (FAS) françaises célèbrent le 60e
anniversaire de leur création. La France modernise continuellement son mis-
sile nucléaire air-sol avec une nouvelle version bientôt opérationnelle. Le pays
s’oriente également vers l’hyper vélocité avec un missile nucléaire air-sol de
quatrième génération (ASN-4G) pour garantir la crédibilité de la composante
aéroportée de la dissuasion française au-delà de 2040. Que pensez-vous de la
dissuasion nucléaire française ?
La détermination de Paris à moderniser ses forces nucléaires s’inscrit dans notre
vision commune de la sécurité mondiale. Lors de ma récente visite en France, j’ai
rencontré le chef d’état-major des armées, le général Burkhard, le major général
des armées, l’amiral Vandier, et le commandant des FAS, le général Bellanger. J’ai
également accueilli le général Bellanger et le commandant de la Force océanique
stratégique, le vice-amiral Fayard, au STRATCOM.
J’ai pu observer et en apprendre davantage sur la dissuasion nucléaire française et
sur la façon dont elle confère à votre nation une dissuasion sûre, sécurisée et efficace.
La capacité de tous ces officiers généraux français à entretenir un échange de vues
ouvert sur les menaces que nos pays ont en commun est essentielle. Alors que nous
nous tournons vers l’avenir, je me réjouis de l’engagement continu avec nos alliés
français alors que nous affinons notre compréhension commune de l’environnement
de la menace, ainsi que de la façon dont nos forces stratégiques respectives pour-
raient contribuer à notre sécurité collective.
36
COMPOSANTES NUCLÉAIRES
AÉROPORTÉES
France
38
Composantes nucléaires aéroportées / France
Benoît Cornu
39
Les armes nucléaires, des armes d’une autre nature
2. Notamment par Le Point, dans un article du 7 août 2023 intitulé « Oppenheimer : Christopher Nolan
respecte-t-il la vérité scientifique ? ».
3. Le général Leslie Richard Groves (1896-1970) avait supervisé auparavant la construction du Pentagone.
40
Composantes nucléaires aéroportées / France
4. Les « rayons uraniques » sont l’ancienne appellation des rayonnements émis par l’uranium lors de
leur découverte par Henri Becquerel en 1896.
5. « Frédéric Joliot-Curie », France Archives.
6. En 1905, la théorie de la relativité restreinte fonde la notion d’espace-temps et établit un lien entre
masse et énergie (E=MC2). Cette théorie fait aussi de la vitesse de la lumière un invariant dans le vide.
Einstein étend ces principes et développe en 1915 la relativité générale qui s’appuie notamment sur le
principe d’équivalence entre gravitation et accélération.
7. En physique, l’effet photoélectrique désigne l’émission d’électrons par un matériau sous l’effet de
la lumière.
41
Les armes nucléaires, des armes d’une autre nature
42
Composantes nucléaires aéroportées / France
À l’époque, les échanges multiples entre les scientifiques incitent Albert Einstein
à écrire sa fameuse lettre au président Roosevelt, le 2 août 1939 : « Au cours des
quatre derniers mois, il est devenu probable – grâce aux travaux de Joliot en France
ainsi que de Fermi et Szilard en Amérique – qu’on puisse déclencher une réac-
tion en chaîne nucléaire dans une masse importante d’uranium, depuis laquelle une
grande quantité d’énergie et de nouveaux éléments de type radium seraient produits.
Il semble désormais presque certain que cela puisse être réalisé très prochainement.
Ce nouveau phénomène conduirait aussi à la construction de bombes et il est conce-
vable – quoique moins certain – que des bombes extrêmement puissantes de ce type
puissent être construites ».11
Peu de temps avant, alarmés par la menace allemande, Joliot et son équipe dé-
posent trois « brevets secrets » en mai 1939 relatifs aux applications possibles de
leurs récents travaux. L’un d’eux, intitulé « Perfectionnement aux charges explo-
sives », présuppose la possibilité de libérer une très grande quantité d’énergie à partir
de la fission nucléaire, justifiant sa sensibilité. Le deuxième brevet est intitulé « Dis-
positif de production d’énergie » et le troisième « Procédés de stabilisation d’un
dispositif de production d’énergie ».
Frédéric Joliot alerte également le gouvernement français sur l’importance à la fois
de l’oxyde d’uranium (un stock important est alors récupéré auprès du Congo belge),
11. « Résistance et Dissuasion. Des origines du programme nucléaire français à nos jours », CEA. « In
the course of the last four months it has been made probable – through the work of Joliot in France
as well as Fermi and Szilard in America – that it may be possible to set up a nuclear chain reaction
in a large mass of uranium, by which vast amounts of power and large quantities of new radium-like
elements would be generated. Now it appears almost certain that this could be achieved in the imme-
diate future. This new phenomenon would also lead to the construction of bombs, and it is conceivable
– though much less certain – that extremely powerful bombs of this type may thus be constructed. »
43
Les armes nucléaires, des armes d’une autre nature
matière première nécessaire à ses recherches, et de l’eau lourde qui peut servir de mo-
dérateur (ralentisseur) neutronique. La France met alors la main en mars 1940 sur la
totalité du stock mondial d’eau lourde, produite et entreposée en Norvège. Mais l’inva-
sion du pays par l’Allemagne change la donne. Les Français sont contraints d’évacuer
ces réserves outre-Manche. La collaboration avec les équipes britanniques ayant été
autorisée par Raoul Dautry, alors ministre de l’Armement, Hans Halban et Lew Ko-
warski rejoignent la Grande-Bretagne pour y poursuivre leurs travaux. Les recherches
des scientifiques français ont bien basculé dans une dimension militaire.
Halban et Kowarski, s’ils font tout d’abord face au scepticisme de leurs hôtes,
parviennent à leur démontrer l’intérêt de la filière de l’uranium naturel pour accéder
à la bombe12. Ils anticipent de la sorte la filière du plutonium qui ne sera découverte
par l’Américain Glenn Seaborg (1912-1999) qu’en décembre 1940. Halban et Ko-
warski sont ensuite rejoints par Pierre Auger, Jules Guéron et Bertrand Goldschmidt.
Bien que ces chercheurs Français aient partagé leurs travaux avec les Britan-
niques et les Canadiens, ils n’ont jamais été intégrés dans le projet Manhattan de
Groves et Oppenheimer13. Leurs connaissances ne sont cependant pas perdues. Le
Commissariat à l’énergie atomique est créé dès octobre 1945 avec la mission de
poursuivre les recherches « en vue de l’utilisation de l’énergie atomique dans les di-
vers domaines de la science, de l’industrie et de la défense nationale »14. Il s’agit de
la première étape d’un vaste programme de planification, le domaine nucléaire étant
identifié comme l’un des axes de reconstruction du pays. D’un point de vue militaire,
cette organisation donne finalement naissance à ce qui est aujourd’hui connu comme
« l’Œuvre commune »15 regroupant, jusqu’au plus haut niveau de l’État, les moyens
et volontés scientifiques, techniques, militaires ou politiques nourrissant notre poli-
tique de dissuasion.
Les efforts consentis par la France après-guerre lui permettent de réaliser son
premier essai nucléaire, nommé « Gerboise Bleue », le 13 février 1960 dans le désert
algérien. Une bombe A au plutonium libérant une puissance approximative de 70 ki-
lotonnes (kt), soit trois à quatre fois plus qu’Hiroshima, est déclenchée avec succès.
Positionnée à environ 100 mètres de hauteur sur une tour, elle vitrifie le sol sableux
dans un rayon de 300 mètres16. Une étape essentielle est atteinte pour devenir une
puissance nucléaire indépendante.
44
Composantes nucléaires aéroportées / France
17. C’est-à-dire de la matière dont les noyaux peuvent se briser sous l’impact de neutrons, en libérant
de l’énergie et d’autres neutrons, permettant la réaction en chaîne.
18. « A Meta Implosion Weapon of Mass Destruction », Geopolicraticus, 14/04/2018.
45
Les armes nucléaires, des armes d’une autre nature
Réplique de Little Boy construite après-guerre. Schéma théorique supposé de Little Boy.
Les armes à implosion relèvent quant à elles d’un concept plus évolué techno-
logiquement, car le dépassement de la masse critique n’est plus obtenu par ajout
de matière mais par augmentation de sa densité. Il s’agit de comprimer la matière
fissile, qui est à l’état de métal, au moyen d’explosifs conventionnels disposés tout
autour d’elle de manière symétrique. L’atteinte de la criticité repose sur de très
nombreux critères technologiques, et en particulier sur la parfaite synchronisation
de tous les détonateurs de mise à feu de ces explosifs périphériques. L’explosion
de Gadget le 16 juillet 1945, la bombe de l’essai Trinity positionnée sur une tour
d’essai19, fut une arme à fission à implosion au plutonium 239. Elle délivra une
énergie d’environ 20 kt.
19. C’est cette bombe qui est montrée dans le film Oppenheimer.
46
Composantes nucléaires aéroportées / France
Gadget en attente dans la tour d’essai du site de Photographie aérienne du site après l’essai
Trinity. Trinity.
47
Les armes nucléaires, des armes d’une autre nature
48
Composantes nucléaires aéroportées / France
Plus récemment, l’explosion du port de Beyrouth le 4 août 2020 causa une onde
de choc ressentie à plus de 10 km du silo à grains (centre de l’explosion), brisant des
vitres à cette distance, même si la majorité des dégâts fut localisée sur le port. Des
chercheurs de l’université de Sheffield20 ont estimé, à partir des vidéos et photos de
la catastrophe, que cette explosion causée par du nitrate d’ammonium (2 750 tonnes)
équivalait à environ 1 000 à 1 500 tonnes de TNT – soit entre 1 et 1,5 kt.
49
Les armes nucléaires, des armes d’une autre nature
Ces quelques exemples21 montrent qu’il n’est pas imaginable de créer, avec les
technologies actuelles, des armes conventionnelles dont la puissance pourrait riva-
liser avec celle d’une arme nucléaire. Et quand bien même un État posséderait des
centaines ou des milliers de bombes de type MOAB, il lui faudrait les lancer toutes
en même temps et les faire exploser au même endroit simultanément pour atteindre
des niveaux de puissance comparables à celui d’une arme nucléaire optimisée pour
ses effets militaires.
Par ailleurs, les armes nucléaires, de plus en plus puissantes et précises, peuvent
dégager des énergies équivalentes à des centaines de kilotonnes. Une unité de me-
sure encore plus grande, la mégatonne (Mt, soit 1 000 kt ou l’équivalent d’un million
de tonnes de TNT), est nécessaire pour décrire la puissance de ces armes. L’essai
français Canopus du 24 août 1968 aurait atteint 2,6 Mt. Le record est détenu par une
arme expérimentale russe, la Tsar Bomba, qui dégagea 57 mégatonnes en 1962 selon
des estimations américaines (elle aurait pourtant été conçue pour atteindre 100 Mt).
La bombe a été déclenchée à 4 000 mètres de hauteur au-dessus de sa cible. L’éclair
de l’explosion fut visible à 1 000 km de distance, la chaleur ressentie à 300 km et les
destructions furent complètes dans un rayon de 30 km. Ces puissances élevées ont
pu être atteintes grâce à des armes nucléaires particulières, appelées bombes H (pour
21. Une explosion plus puissante fut celle d’Halifax au Canada. Estimée à 2,9 kt, elle eut lieu le 6 dé-
cembre 1917 lorsqu’un navire norvégien entra en collision avec un cargo français chargé de munitions.
C’est l’explosion, de nature conventionnelle, la plus puissante à ce jour.
50
Composantes nucléaires aéroportées / France
51
Les armes nucléaires, des armes d’une autre nature
Un visiteur au musée du Mémorial pour la Paix à Hiroshima. Source : Carl Court/Getty Images.
52
Composantes nucléaires aéroportées / France
sière du sol puis retombent autour du point zéro. À plus haute altitude, ces matières
radioactives sont beaucoup moins nombreuses mais se dispersent plus largement.
Mais une explosion nucléaire peut aussi, tant par les rayonnements nucléaires
émis que par la génération d’une impulsion électromagnétique24, endommager ou
détruire une partie des systèmes électroniques et électriques sur de vastes étendues.
Le fonctionnement des communications, des réseaux électriques, des satellites, des
véhicules et des infrastructures critiques en serait gravement perturbé.
L’ensemble de ces effets a été largement documenté depuis le premier essai du
16 juillet 1945 et les explosions des bombes atomiques à Hiroshima et Nagasaki.
Plus de 2 400 essais nucléaires au total, dont 543 atmosphériques, ont enrichi les
connaissances détenues par les États-Unis, la Russie, la Grande-Bretagne, la France
et la Chine25, pour ne mentionner que ces cinq pays.
Les effets des armes nucléaires continuent par ailleurs d’être étudiés de manière
théorique, notamment en dehors des sphères militaires, pour estimer les capacités de
réponse qu’une nation ou la communauté internationale pourraient apporter en cas
de frappe nucléaire ou d’attaque terroriste. C’est notamment le cas d’une étude réa-
24. Le 9 juillet 1962, l’essai nucléaire américain Starfish Prime de 1,4 Mt, réalisé à environ 400 km
d’altitude, généra une impulsion électromagnétique dont les effets sur les lignes et équipements élec-
triques se firent sentir jusqu’à 1 500 km de distance. Les dégâts matériels furent toutefois limités, car la
zone d’essai choisie, au-dessus du Pacifique, était peu densément peuplée. Les flux de particules émis
par l’explosion à très haute altitude ont cependant endommagé ou détruit un tiers des 24 satellites alors
en orbite.
25. « Les essais nucléaires atmosphériques », Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire.
53
Les armes nucléaires, des armes d’une autre nature
lisée par des chercheurs américains et publiée en mai 2023. À partir d’un ensemble
d’outils de simulation, ils ont modélisé les résultats d’un échange nucléaire, pure-
ment théorique, entre l’Iran (qui ne disposerait pas aujourd’hui d’armes nucléaires)
et Israël (qui maintient toujours l’ambiguïté quant à sa possession d’un arsenal nu-
cléaire). Ils ont pris en compte le plus de paramètres possibles : type, rendement et
puissance des armes, explosions simples ou multiples, densités de population, types
de construction, topologie de l’environnement, météorologie et même les saisons (la
population pouvant plutôt vivre à l’extérieur ou à l’intérieur).
En estimant que l’énergie d’une arme se répartisse entre l’effet thermique
(30-50 %), le choc et les vents associés (40-60 %), les radiations (5 %) et les retom-
bées (5-10 %), l’étude parvient aux résultats de pertes théoriques présentés dans le
tableau ci-après26.
26. C. E. Dallas, W. C. Bell, F. Burkle, D. J. Stewart, A. Caruso, « Nuclear war between Israel and Iran:
lethality beyond the pale », Conflict and Health, vol.7, n°10, 10/05/2013.
54
Composantes nucléaires aéroportées / France
Résultats théoriques d’un échange nucléaire entre l’Iran et Israël, selon l’étude publiée dans
Conflict and Health.
55
Les armes nucléaires, des armes d’une autre nature
27. Cette étude considère différents niveaux de surpression, issus des explosions, avec tous les effets
d’une onde de choc (effondrement de structures, projection de débris, etc.). À ceux-ci correspondent
des ratios de personnes blessées, de décès.
28. C. Dallas, « Let’s not forget what a nuclear war would actually mean », Asia Times, 15/08/2023.
56
Composantes nucléaires aéroportées / France
aggravant encore plus le nombre de victimes. Ce constat tragique serait accentué par
le fait qu’il n’existe pas de capacité de réponse internationale adéquate pour porter
secours à un pays dans un tel cas de figure29. C’est ce qui se passa à Hiroshima où
les services de santé, concentrés dans la ville, furent durement touchés et dans l’im-
possibilité de porter rapidement secours aux blessés (polytraumatisés, grands brûlés
ou irradiés). En outre, seule une part très restreinte du personnel médical est formée
et capable d’intervenir dans ces situations extrêmes, alourdissant encore le bilan des
conséquences indirectes de telles explosions.
Enfin, les effets en termes de pollution radioactive, autant sur la nature que sur
les personnes, aggraveraient ces perturbations sociales et économiques. Des décès
pourraient advenir des mois, voire des années après l’explosion d’armes nucléaires.
Le nombre initial de morts à Hiroshima et Nagasaki a pratiquement doublé au cours
des cinq années suivantes, atteignant un total estimé à 300 000 morts.
Face à ce risque, des déplacements de populations hors des zones contaminées
seraient à prévoir, ce qui pourrait ajouter encore au chaos général. Le pays touché
pourrait éprouver les pires difficultés à gérer ces migrations internes si ses princi-
paux centres de pouvoir économiques, politiques ou militaires sont anéantis.
Les armes nucléaires ont donc cette particularité d’avoir marqué irrémédiable-
ment l’Humanité à partir des deux seules explosions opérationnelles sur Hiroshima
et Nagasaki. Leurs capacités ont été par la suite progressivement renforcées pour
concevoir des armes toujours plus puissantes et précises. Les essais réalisés, no-
tamment en surface, ont montré l’augmentation de leur pouvoir de destruction, qui
n’a pas de limite temporelle ou spatiale. Ce pouvoir peut en effet s’étendre sur des
années et certains missiles nucléaires possèdent une portée intercontinentale dont
l’explosion ne pourrait être contenue localement.
57
Les armes nucléaires, des armes d’une autre nature
30. R. Castex, « Aperçus sur la bombe atomique », Revue de Défense Nationale, 10/1945.
58
Composantes nucléaires aéroportées / France
Conclusion
La dissuasion nucléaire nous a préservé de toute menace existentielle depuis 60
ans et elle a plus largement contribué à éviter un affrontement direct et majeur entre
puissances dotées d’armes nucléaires.
S’il est impossible de déterminer la quantité de bombes, obus et munitions de
tous types tirée depuis la Seconde Guerre mondiale, force est de constater que seu-
lement deux bombes nucléaires ont été employées jusqu’à présent, les 6 et 9 août
1945, du fait de leur nature si particulière.
La menace de dommages inacceptables – parfois évoquée sous le terme « d’équi-
libre de la terreur », dans le cadre du dialogue dissuasif entre deux États dotés
d’arsenaux comparables – n’est donc peut-être pas, pour certains, la plus rassurante
quand on imagine les dégâts potentiels qui seraient infligés. Mais elle a montré
son efficacité jusqu’à aujourd’hui. Disposer de forces nucléaires crédibles est sans
conteste une ressource vitale dans un monde de plus en plus conflictuel.
59
60
Composantes nucléaires aéroportées / France
Jean-Patrice Le Saint
Le général de brigade aérienne Le Saint était chef d’état-major des Forces aé-
riennes stratégiques lors de l’écriture de cet article. Navigateur de combat, il a com-
mandé l’escadrille SPA 102 « Soleil de Rhodes » de l’escadron de chasse (EC) 2/3
« Champagne », puis l’EC 1/4 « Dauphiné » et la base aérienne 116 de Luxeuil. Il a
servi à l’état-major de l’armée de l’Air, au cabinet du chef d’état-major des armées,
au groupe d’études stratégiques du chef d’état-major de l’US Air Force (Pentagone)
et à la direction générale des relations internationales et de la stratégie.
« S’il faut que la France ait une épée, il faut que ce soit la sienne. »
(Charles de Gaulle1)
61
Une lame aiguisée comme jamais…
sion de dissuasion nucléaire sont restés les mêmes : défendre nos intérêts vitaux
contre toute menace d’origine étatique, d’où qu’elle vienne et quelle qu’en soit la
forme ; garantir notre liberté d’appréciation et de décision, en nous préservant de
toute menace de chantage ; contribuer à la défense de l’Europe. Et la France n’a
jamais baissé la garde. Elle est aujourd’hui encore une puissance nucléaire militaire
pleinement souveraine, dont le savoir-faire technologique et opérationnel place ses
forces au meilleur niveau de crédibilité. Le soixantième anniversaire des FAS est
l’occasion de le rappeler, en soulignant leur contribution majeure à cette mission
essentielle, épine dorsale de notre stratégie de défense et de sécurité.
S’il est un mot qui résume ces 60 premières années d’existence des FAS, c’est
celui de la cohérence. Une cohérence forgée par tous les artisans, civils et militaires,
de ce qu’il est convenu d’appeler « l’Œuvre commune ». Cohérence politique, dans
la conviction portée par tous les présidents de la 5ème République, dans l’ajustement
du discours à l’environnement stratégique, et dans l’adéquation de la doctrine et
des capacités choisies pour l’incarner. Cohérence technique ensuite, dans l’effort
continu pour concevoir, déployer et entretenir l’outil, indispensable persévérance
compte tenu du temps de développement, de la complexité et de la durée de vie des
programmes. Cohérence opérationnelle enfin, dans la concordance de l’organisation,
des procédures et de la préparation opérationnelle avec les objectifs et les contraintes
de la mission. Nous verrons ainsi que les FAS sont des forces affûtées pour leur mis-
sion principale, organisées pour en garantir l’efficacité et, ce faisant, toujours plus
polyvalentes et intégrées au tempo opérationnel des armées.
62
Composantes nucléaires aéroportées / France
DR
Équipage de Mirage IV décollant sur alerte.
Trois ans seulement après l’entrée en service des Mirage IV, le développement des
intercepteurs et des missiles soviétiques au cours des années 60 contraint les bombar-
diers bisoniques à haute altitude à adopter un profil de pénétration à très basse altitude,
en emportant une arme légèrement modifiée pour ces nouvelles conditions de vol.
L’admission au service en 1971 du premier poste de tir du 1er groupement de missiles
stratégiques (GMS) sur le plateau d’Albion puis, en 1972, du premier sous-marin lan-
ceur d’engins (SNLE) permet de compléter la triade française et d’adapter les délais de
réaction des Mirage IV. L’arrivée du Mirage 2000N en 1988 conduit au remplacement
par trois escadrons équipés de cet avion des cinq escadrons de Jaguar A et Mirage III E
qui assuraient la mission nucléaire tactique depuis le milieu des années 70.
La fin de la Guerre froide signe la dislocation de la menace existentielle qui avait
structuré la montée en puissance de notre triade. L’éloignement de la perspective
d’un affrontement militaire majeur au cœur de l’Europe et l’opportunité largement
perçue de tirer les « dividendes de la paix » entraînent une réévaluation de notre
posture et le renoncement au nucléaire « tactique ». Les Mirage 2000N assument
dès lors une mission nucléaire stratégique et sont intégrés aux FAS en 1991, dont ils
constituent la deuxième génération de porteurs. Le Mirage IV abandonne la mission
63
Une lame aiguisée comme jamais…
64
Composantes nucléaires aéroportées / France
65
Une lame aiguisée comme jamais…
66
Composantes nucléaires aéroportées / France
67
Une lame aiguisée comme jamais…
68
Composantes nucléaires aéroportées / France
69
Une lame aiguisée comme jamais…
70
Composantes nucléaires aéroportées / France
Exécutée de nuit7, la mission Poker est dite « équivalente » car elle est représen-
tative de la mission réelle, dans son séquencement (décollage, transit, pénétration, tir
et retour), son profil (haut-bas-haut) et sa scénarisation (menace de très haute inten-
sité). Des événements divers peuvent par ailleurs être injectés depuis le COFAS où
le GCFAS commande la manœuvre et contrôle l’aptitude opérationnelle des forces.
Depuis le passage au tandem Rafale / MRTT, Poker n’est cependant plus tout à fait
représentative du potentiel d’un raid en termes de durée. Il est possible de voler
désormais plus longtemps, comme nous l’avons démontré plusieurs fois en ralliant
en vol direct des points d’appui situés dans l’autre hémisphère.
« Poker, c’est toute l’AAE au combat » : la formule est bien plus qu’un slogan.
L’opération engage directement plus d’une quarantaine d’aéronefs, qu’ils appar-
tiennent aux FAS, qu’ils accompagnent le raid ou qu’ils s’y opposent, en l’air comme
au sol d’ailleurs avec le déploiement systématique de systèmes sol-air. Elle mobi-
lise aussi les capacités spatiales de l’AAE, l’ensemble de ses moyens de contrôle
aérien, des moyens de simulation, et tous ses aérodromes disponibles, sans compter
les moyens de recherche et de sauvetage, ou les directions et services de soutien
interarmées dont le personnel est pleinement partie prenante.
Les Rafale M de la Force aéronavale nucléaire (FANU) s’intègrent parfois dans
Poker pour éprouver leur capacité nucléaire à partir du porte-avions Charles de
Gaulle. Les moyens Air et Marine se retrouvent soit en Bretagne, où les Rafale M
prennent leur place dans le « train » de ravitailleurs et de chasseurs, soit juste avant
de passer les lignes adverses, lorsqu’ils les rejoignent directement depuis le porte-
avions. Dans tous les cas, Rafale Air et Rafale Marine franchissent les lignes simul-
tanément pour diminuer le temps passé en territoire hostile et compliquer la tâche
des défenses. On parle alors de raid « combiné » car, une fois décollés, les Rafale de
la Marine passent sous le contrôle opérationnel unique du GCFAS.
Chaque édition de Poker contient des objectifs spécifiques, afin d’entraîner nos
équipages à opérer dans n’importe quel environnement hostile, y compris NRBC
et cyber. Cependant, Poker reste toujours une démonstration de puissance, un
« laboratoire tactique » dont l’objectif secondaire est d’aguerrir et de qualifier le
personnel des FAS, afin d’entretenir le vivier contractuel des équipages aptes à
la mission nucléaire. Pour ces équipages, Poker est également un exercice où ils
peuvent mesurer l’efficacité de la chaîne de commandement, des procédures qu’ils
assimilent au quotidien et de la mise en œuvre des moyens. Ils conservent ainsi toute
leur confiance dans leur système d’armes et dans leur capacité à remplir la mission.
Poker contribue, en interne, à la crédibilité de notre capacité.
7. Pour, d’un point de vue tactique, maximiser la discrétion du raid, comme pour des raisons pratiques.
Les volumes aériens réservés au profit de l’opération Poker sont considérables, leur réservation auprès
de la Direction générale de l’aviation civile (DGAC) nécessite un préavis de plusieurs mois afin de
coordonner le plus en amont possible les trajectoires empruntées par le raid avec les autres usagers de
notre espace aérien. Une édition Poker s’est cependant jouée de jour, en mai 2020, au cours du confi-
nement dû au COVID. Le message en était renforcé : les FAS conduisent leurs manœuvres en toutes
circonstances, y compris dans des situations extrêmes.
71
Une lame aiguisée comme jamais…
8. Commandement d’emploi chargé de la défense aérienne du territoire, créé par décret en date du 10
juin 1961, dont la mission est aujourd’hui assurée par le Commandement de la défense aérienne et des
opérations aériennes (CDAOA).
9. Arme planante à charges éjectables. Missile de croisière tiré par le Mirage 2000D, emportant 10
sous-munitions anti-pistes logées dans sa partie centrale.
10. Système de croisière autonome à longue portée. Missile de croisière dérivé de l’APACHE, tiré par
le Mirage 2000D puis le Rafale, le SCALP emporte une charge d’emploi général.
72
Composantes nucléaires aéroportées / France
DR
KC-135 et Mirage 2000N.
Enfin, puisque la mission des FAS l’exige, le combat de haute intensité a toujours
été une priorité pour l’armée de l’Air et de l’Espace. Quand les opérations extérieures
entraînaient en partie l’armée de l’Air dans des conflits asymétriques caractérisés par
une faible menace air-air, les FAS se concentraient sur l’entretien de leur savoir-faire
face aux systèmes d’armes aériens et aux menaces sol-air les plus exigeants. L’opé-
ration Poker a toujours été l’occasion de tester des modes d’action originaux pour
l’ensemble des participants, membres ou non des FAS.
Cette mémoire opérationnelle est un atout sur lequel l’AAE compte. Qu’il soit nu-
cléaire ou conventionnel, le raid stratégique procède de la même logique. C’est la
raison pour laquelle les FAS ont joué un rôle majeur dans les missions opérationnelles
où le missile SCALP fut mis en œuvre, que ce soit au cours de l’opération Harmat-
tan en Libye, lors du raid avorté de l’été 2013 de représaille contre l’emploi d’armes
chimiques par le régime syrien, ou enfin lors de l’opération Hamilton du 13 avril 2018.
73
Une lame aiguisée comme jamais…
74
Composantes nucléaires aéroportées / France
cadrons de chasse des FAS sont dorénavant bien plus polyvalents. Tout en tenant
la posture de dissuasion nucléaire, ils contribuent aussi aux missions dévolues aux
escadrons conventionnels telles que la police du ciel au dessus du territoire national,
aux exercices et aux opérations extérieures. La 4ème escadre de chasse sur Rafale B
alterne actuellement avec la 30ème escadre sur Rafale C l’armement du détachement
chasse de la base H5 et les missions de réassurance sur le flanc Est de l’Europe.
Le passage du KC-135 au MRTT suscite un bouleversement d’une ampleur tout
à fait comparable. Le nouvel appareil n’est plus seulement un avion ravitailleur doté
de capacités de transport limitées. Il offre, outre une capacité de livraison de carbu-
rant nettement accrue, la possibilité d’embarquer jusqu’à 272 passagers. La capacité
MORPHÉE d’évacuation sanitaire est prise en compte dès la conception de l’appa-
reil. Le standard 2 du MRTT offrira dans un premier temps une capacité de connecti-
vité en attendant, ce qui est peu commun pour un avion de ce type, l’intégration d’une
capacité d’autoprotection. La mise en place à Istres de l’ensemble des 15 A330, dont
12 au standard MRTT, génère un brassage culturel très bénéfique pour le personnel
de la 31ème escadre. Il y a peu encore, certains équipages étaient uniquement dédiés
aux missions de ravitaillement en vol ou à celles de transport stratégique. La 31ème
EARTS assume désormais pleinement ces deux missions et d’autres encore, comme
l’évacuation de ressortissants ou l’évacuation sanitaire, que ce soit au bénéfice des
FAS ou plus largement de l’ensemble de nos armées.
Cette diversification de l’activité est vertueuse. Elle renforce l’expérience du per-
sonnel qui consolide les savoir-faire nécessaires à la mission principale de dissua-
sion : tout entraînement au vol tactique, au ravitaillement en vol ou au combat aérien
apporte une expérience utile pour l’entraînement au raid nucléaire. Elle impose au
personnel un niveau d’exigence supplémentaire. Atteindre et entretenir un tel niveau
de polyvalence suppose une activité aérienne soutenue, diversifiée et représentative
des conditions réelles d’emploi. Une telle ambition nécessite une disponibilité tech-
nique des aéronefs et de leurs équipements12 à la hauteur de l’enjeu, mais aussi des
plateformes aéronautiques au standard le plus avancé, des zones d’entraînement adap-
tées aux performances du système d’armes, des outils de simulation performants, etc.
Si les équipages de chasse incarnent in fine le très haut niveau de l’aviation de combat
et ceux du MRTT la plénitude de la mission de ravitaillement et de transport straté-
giques, c’est l’ensemble du personnel de l’AAE qui le permet.
75
Une lame aiguisée comme jamais…
76
Composantes nucléaires aéroportées / France
DR
77
78
Composantes nucléaires aéroportées / France
Philippe Steininger
L’ambition nucléaire française prend corps sous la IVème République, puis est
confirmée et se renforce avec l’arrivée au pouvoir en 1958 du général de Gaulle.
Très vite, celui-ci donne pour instruction de prendre les mesures nécessaires à
l’édification d’une force atomique nationale, dans une logique qui confine plus à une
préoccupation de statut sur la scène internationale pour notre pays qu’à une réflexion
de nature stratégique. C’est ainsi qu’à la fin de l’année 1958, le ministre des Armées
confie à l’armée de l’Air la tâche d’établir une force de frappe atomique fondée sur
un vecteur piloté1. Le concept de « dissuasion du faible au fort », qui constituera
ensuite la marque de la stratégie militaire française, n’est alors pas encore articulé,
pas plus évidemment que les voies et moyens pour rendre celui-ci opérationnel. Le
conseil de défense du 2 mai 1963 vient bien plus tard fixer la feuille de route de la
dissuasion française. Les décisions prises alors par le chef de l’État prévoyaient que
cette dernière soit fondée sur une première génération de moyens aériens constituée
en une force de cinquante bombardiers supersoniques Mirage IV (douze seront ul-
térieurement ajoutés), puis sur une seconde génération fondée sur des moyens océa-
niques. Entre ces deux générations était prévue, à titre « intérimaire » entre 1968 et
1972, une force de missiles balistiques sol-sol dont la mise en œuvre avait été confiée
à l’armée de l’Air dès 1959. Telle était la vision originelle des autorités politiques
françaises pour nos forces de dissuasion nucléaire : une composante exclusivement
sous-marine à terme, avec, dans l’attente de celle-ci, une composante aéroportée et
une composante sol-sol toutes les deux confiées à l’armée de l’Air.
79
L’armée de l’Air et l’atome, une rencontre vertueuse
Aujourd’hui, on ne peut que mesurer l’écart entre cette vision initiale et la réalité.
La « première génération » de la dissuasion – la composante aéroportée – a survécu à
la fin du Mirage IV et est toujours opérationnelle. La composante sol-sol quant à elle,
loin de n’avoir que servi de pont pendant quelques années entre deux générations de
moyens, a été la garante de la capacité de la nation à riposter instantanément depuis
son territoire à une attaque nucléaire pendant un quart de siècle d’alerte continue.
Jusqu’à ce que la composante océanique atteigne un degré minimal d’opérationnalité
en 1976, la « pointe de diamant de la dissuasion », pour reprendre l’expression d’un
ancien Président de la République, se trouvait bel et bien sur les bases nucléaires de
l’armée de l’Air et dans le Vaucluse, enfouie sous le plateau d’Albion.
Sans doute faut-il voir à l’origine du décalage entre cette réalité et les projections
initiales du gouvernement la prise de conscience – à l’épreuve des faits et non sur la
base d’hypothèses intellectuelles – de l’intérêt d’une composante aéroportée et d’une
composante sol-sol pour un système de dissuasion. Si cette dernière n’a pas survécu
à la pression budgétaire exercée sur les armées à la fin de la Guerre froide et aux
pressions diplomatiques exercées sur la France lors de la reprise des essais nucléaires
en 1995, la composante aéroportée a été maintenue et modernisée.
La prise en compte de la mission nucléaire par l’armée de l’Air, qu’il s’agisse du
niveau stratégique ou tactique dans une logique d’emploi souverain, ou du niveau
tactique dans une logique otanienne, comme ce fut brièvement le cas au début des
années soixante, a servi de catalyseur à une série de dynamiques vertueuses. Ses
effets ont été multiples et souvent profonds. Ils ont contribué à façonner l’armée
de l’Air et de l’Espace d’aujourd’hui bien au-delà de ce qu’un simple regard sur la
composante nucléaire aéroportée elle-même pourrait le laisser penser. Moral du per-
sonnel, capacité et crédibilité opérationnelles, captation de ressources budgétaires,
influence sont autant de champs dans lesquels l’armée de l’Air, devenue armée de
l’Air et de l’Espace, a pu tirer profit de sa forte implication dans la mission de dis-
suasion nucléaire.
Aux origines, les bénéfices pour l’armée de l’Air d’une ambition nucléaire
nationale
En janvier 1954, le secrétaire d’État américain Foster Dulles rend public le
concept de dissuasion dit de « ripostes massives » adopté par son gouvernement.
Celui-ci induit une forme de « nucléarisation » des forces aériennes tactiques
affectées à l’OTAN, qui se voient confiées des missions de frappes nucléaires. Il
apparaît alors clairement que celles d’entre elles qui ne seraient pas dotées d’armes
atomiques se trouveraient, d’une certaine manière, déclassées au profit de celles qui
en disposeraient. Dans un article publié en mai 1955 intitulé « Défense aéro-nu-
cléaire », Pierre Marie Gallois indique à ce sujet que « limitées aux moyens conven-
tionnels, il manquerait à ces forces des dents pour mordre »2.
2. P. M. Gallois, « Défense aéro-nucléaire », Revue de Défense Nationale, n° 125, 06/1955, pp. 603-613.
80
Composantes nucléaires aéroportées / France
C’est donc très logiquement que le gouvernement français approche en 1955 les
Américains pour que soit attribuée une capacité nucléaire aux chasseurs F-84 de
l’armée de l’Air affectés à l’OTAN, ainsi qu’aux bombardiers Vautour qui doivent
entrer en service l’année suivante. Washington ne donne pas suite dans un premier
temps à cette demande non dénuée d’arrière-pensées, alors que les Français, s’ils
sont encore loin de maîtriser l’énergie nucléaire militaire, montrent une ambition
certaine à ce sujet.
3. Cité par P. Facon, Histoire de l’armée de l’Air, Paris, La Documentation française, 2009, p. 401.
4. Créé en 1953, ce commandement basé à Lahr en Allemagne était subordonné à la 4th ATAF de
l’OTAN. Il regroupait à l’époque trois escadres de chasse et une escadre de reconnaissance, ainsi que
leurs moyens de soutien.
81
L’armée de l’Air et l’atome, une rencontre vertueuse
5. C. de Gaulle, Discours et messages – Tome IV – Pour l’effort – Août 1952-Décembre 1965, Paris,
Plon, 1970.
82
Composantes nucléaires aéroportées / France
83
L’armée de l’Air et l’atome, une rencontre vertueuse
8. En 1949, plus de la moitié des avions en service au sein de l’armée de l’Air est d’origine étran-
gère (principalement issus de Grande-Bretagne et des États-Unis). Leur remplacement par des modèles
français contracte la part des matériels étrangers à près de 20 % en 1977. Données fournies dans C.
Christienne, P. Lissarrague (dir.), Histoire de l’aviation militaire française, Paris, Charles-Lavauzelle,
1980, p. 524.
9. Décret n°64-46 du 14 janvier 1964.
84
Composantes nucléaires aéroportées / France
85
L’armée de l’Air et l’atome, une rencontre vertueuse
86
Composantes nucléaires aéroportées / France
s’est mise en place, qui constitue aujourd’hui un pôle d’excellence. Missiles à sta-
toréacteur, l’ASMP et son évolution l’ASMPA ont placé la France dans une position
de leader dans le domaine de la propulsion supersonique de croisière, une position
incontestablement favorable à d’ultérieurs développements vers l’hypervélocité.
Ces dynamiques vertueuses continuent aujourd’hui d’être à l’œuvre. L’arrivée
du Phénix dans les FAS marque ainsi un bond capacitaire considérable par rapport
au C-135. Il permet de livrer trois fois plus de carburant à 2 000 km de distance et
d’acheminer à 7 000 km presque deux fois plus de fret. Des missions de projec-
tion comme Pégase deviennent ainsi possibles avec des retombées substantielles en
termes de diplomatie aérienne.
Boeing C-135 FR Stratotanker et un Airbus A330 Multi Role Tanker Transport sur la base aérienne
125 d’Istres-Le Tubé (2019).
Le missile air-air Meteor marque aussi une avancée importante. Ce missile pro-
pulsé par statoréacteur, s’il augmente considérablement les capacités de survie du
raid nucléaire, entraîne l’armée de l’Air et de l’Espace dans une nouvelle approche
du combat aérien tant ses performances en termes d’allonge marquent une rupture.
Enfin, à partir de 2040, le nouveau porteur qui sera choisi pour emporter l’ASN4G11
marquera fortement de son empreinte l’aviation de combat car il fera partie d’un
système conçu pour pénétrer les défenses les plus robustes. En définitive, la mission
de dissuasion joue un rôle majeur dans la détermination du niveau de performances
opérationnelles du système de combat futur de l’armée de l’Air et de l’Espace.
87
L’armée de l’Air et l’atome, une rencontre vertueuse
Les moyens des Forces aériennes stratégiques apportent aussi une contribu-
tion directe très significative aux opérations conventionnelles conduites par
l’armée de l’Air
Au cours de leur longue et riche histoire, les Forces aériennes stratégiques n’ont
pas seulement servi la dissuasion nucléaire. Leurs moyens ont aussi été engagés,
parfois de manière très singulière, dans des opérations conventionnelles en y appor-
tant une réelle plus-value. Cette dualité dans leur emploi constitue d’ailleurs un de
leurs atouts, qui les distingue notamment de ceux de la composante océanique de la
dissuasion.
Le ravitaillement en vol vient immédiatement à l’esprit lorsque ce point est
évoqué, ce qui est fort logique dans la mesure où, depuis leur création, les FAS
concentrent, dans l’armée de l’Air, l’essentiel de cette capacité opérationnelle clef.
Le bilan d’une cinquantaine d’années d’engagements militaires sur des théâtres ex-
térieurs révèle, à cet égard, que la quasi-totalité des opérations de projection de puis-
sance aérienne de la France n’a pu exister que grâce aux avions-ravitailleurs des
FAS. Avec l’arrivée du Phénix, les FAS ont en outre pris à leur compte une mission
nouvelle, celle du transport stratégique, qu’elles remplissent aujourd’hui au profit de
l’ensemble des armées. Les FAS jouent désormais un rôle central dans la projection
de forces et de puissance par voie aérienne de notre pays, l’A400M étant une autre
facette de cette capacité.
Les porteurs successifs de l’arme nucléaire au sein des FAS ont aussi contribué
aux missions conventionnelles. C’est d’ailleurs avec le Mirage IV que l’engagement
des FAS dans le champ conventionnel a débuté. Grâce aux performances exception-
nelles de cet appareil, des missions de reconnaissance stratégique, souvent tenues
secrètes, ont pu être conduites alors que la France ne disposait pas encore d’imagerie
spatiale militaire. Il en fut notamment réalisées en Afrique dans les années soixante-
dix et quatre-vingt. L’une d’entre elles, effectuée en 1986, a duré onze heures, dont
trente minutes en régime supersonique, une performance qui demeure remarquable
aujourd’hui. D’autres missions de reconnaissance stratégique ont plus tard été
conduites au-dessus de l’Afghanistan en 2001 de manière très réactive, juste après
les attentats du 11 septembre, avant-même que le Groupe aéronaval et les appareils
tactiques de l’armée de l’Air puissent se déployer. Ce fut également le cas au-dessus
de l’Irak en 2003, alors que notre pays choisissait en connaissance de cause de ne
pas s’associer à l’offensive anglo-américaine. Les aviateurs des FAS ont aussi ap-
porté leur contribution à des actions offensives. Balkans, Libye, Mali, Centrafrique,
Levant sont des théâtres où ils ont démontré et démontrent encore qu’ils maîtrisent
tous les contours des missions aériennes de combat les plus complexes. La polyva-
lence du Rafale, qui équipe ses escadrons de combat, a permis un élargissement du
périmètre de compétences des FAS à l’entièreté du spectre des missions de la puis-
sance aérienne. Soixante ans après la création des FAS, leurs équipages de Rafale et
de ravitailleurs participent ainsi à la posture permanente de sûreté en prenant l’alerte
de défense aérienne.
88
Composantes nucléaires aéroportées / France
89
90
Composantes nucléaires aéroportées / France
Didier Chastel
91
La Force aéronavale nucléaire (FANU)…
donc pertinent de revenir aux raisons qui décidèrent de sa création, puis de sa pé-
rennisation ; aux difficultés qu’il a fallu surmonter pour maintenir sa crédibilité ;
à ses atouts et fragilités présents. Ce sont tous ces aspects que l’article va succes-
sivement aborder.
2. Près de quinze ans sont nécessaires à l’US Navy pour parvenir à mettre en œuvre des avions lourds,
avec une charge utile et un rayon d’action suffisants, depuis des porte-avions sous-dimensionnés.
92
Composantes nucléaires aéroportées / France
93
La Force aéronavale nucléaire (FANU)…
versées, alors qu’on pouvait croire que le monde libre était placé devant une menace
imminente et illimitée et que nous n’avions pas encore recouvré notre personnalité
nationale, ce système de l’intégration a vécu […].
Il va de soi qu’à la base de cette force sera un armement atomique – que nous le
fabriquions ou que nous l’achetions – mais qui doit nous appartenir. Et puisqu’on
peut détruire la France, éventuellement, à partir de n’importe quel point du monde,
il faut que notre force soit faite pour agir où que ce soit sur la Terre. La consé-
quence, c’est qu’il faut, évidemment, que nous sachions nous pourvoir, au cours des
prochaines années, d’une force capable d’agir pour notre compte, de ce qu’on est
convenu d’appeler « une force de frappe » susceptible de se déployer à tout moment
et n’importe où.3 »
Dans le discours du général à l’École navale le 15 février 1965, il souligne l’im-
portance accordée à la Marine de manière singulière :
« Pour ce qui est du pays, il s’agit d’avoir une Marine qui soit en mesure de frap-
per fort. De frapper comme c’est sa nature, sur la mer et depuis la mer, tout ennemi
de la France. De le frapper avec les armes les plus puissantes qui soient, et de le
frapper le cas échéant sans réserve et sans conditions. »4
Parce que l’époque est à la constitution de la triade des forces nucléaires straté-
giques, la lecture de ce discours est souvent faite ‘par le dessous du dioptre’. Elle
semble concerner essentiellement les sous-mariniers. Mais « frapper SUR la mer »
n’est pas l’apanage des sous-marins. En creux, il est possible de lire que les « armes
les plus puissantes » s’appuieront au-dessus du dioptre sur le triptyque des moyens
de la capacité aéronavale nucléaire : la puissance navale (le porte-avions), la puis-
sance aérienne (le chasseur-bombardier) et la puissance nucléaire (l’arme atomique).
Si la paternité du concept doit donc bien être attribuée à Charles de Gaulle, les
exégètes de la dissuasion ont fini par l’octroyer « à un autre Charles ». En décembre
1967, le général d’armée Charles Ailleret, chef d’état-major des Armées, signe dans
la Revue de défense nationale un article intitulé « Défense dirigée ou défense tous
azimuts ». Selon lui, la défense tous azimuts repose sur deux conditions : l’accès à la
technologie thermonucléaire pour la triade stratégique et le développement de « nos
forces de bataille aéroterrestres et aéronavales sous les formes qui correspondront
aux conditions des opérations de l’époque atomique, forces de bataille qui devront
être nécessairement équipées d’armes nucléaires et posséder les capacités voulues
pour agir offensivement en dehors même de nos frontières dès lors que nous serions
attaqués ».
Il s’agit de la première évocation publique de la pertinence d’une force aérona-
vale nucléaire. Dès lors, la création de l’aviation nucléaire embarquée est étroite-
ment liée à la question de l’arme nucléaire tactique.
94
Composantes nucléaires aéroportées / France
96
Composantes nucléaires aéroportées / France
11. C’est-à-dire la marine de surface, par opposition aux sous-marins, aux aéronefs embarqués ainsi
qu’aux fusiliers marins et commandos.
97
La Force aéronavale nucléaire (FANU)…
côté des missions conventionnelles. Pour autant, la capacité aéronavale nucléaire est
préservée en cohérence avec l’analyse stratégique déjà exposée. Le retour en pleine
lumière du fait nucléaire démontre, s’il en était besoin, l’intérêt de disposer d’un tel
outil de puissance.
Il faut néanmoins attendre la décennie 2010 pour retrouver une nouvelle dy-
namique qui pérennise définitivement la crédibilité et la cohérence de l’outil. Elle
s’appuie tout d’abord sur la mise en service de l’ensemble des moyens du nouveau
triptyque : porte-avions nucléaire12 Charles de Gaulle dont l’admission au service ac-
tif intervient en mai 2001 ; chasseur omnirôles Rafale dans sa version « Marine »13 ;
et enfin, missile amélioré ASMPA. Le 1er juillet 2010, l’aviation nucléaire embarquée
achève sa modernisation avec la première capacité opérationnelle du couple Rafale
M/ASMP-A au sein de la Flottille 11F. Elle est confirmée par un tir d’évaluation en
novembre 2012, réalisé par un avion de la Flottille 12F.
DR
12. Au sens de la propulsion nucléaire, sans rapport donc avec l’existence de la FANU.
13. L’aéronautique navale passe au « tout Rafale » en 2016 – la pleine qualification des trois flottilles
est acquise en 2018.
14. Les installations rénovées ont été livrées fin 2019.
98
Composantes nucléaires aéroportées / France
15. La POHI a pour ambition de préparer les militaires à combattre jusque dans les champs les plus
durs de la conflictualité.
16. Comme le Poker, le Yass est un jeu de cartes. Cette opération voit la réalisation d’entraînements
conjoints entre les FAS et la FANU.
99
La Force aéronavale nucléaire (FANU)…
Néanmoins, la FANU présente aussi certaines fragilités. Elles peuvent être histo-
riques ou s’expliquer par des choix capacitaires durables.
Elle souffre tout d’abord d’un déficit de notoriété, ce qui peut sembler paradoxal
pour un acteur dont la visibilité doit être un atout. Une première explication de cette
situation est doctrinale. Il appartient à l’autorité politique, et à elle seule, de l’évo-
quer quand elle le décide. De par sa nature, la FANU est donc en concurrence directe
avec le porte-avions, plutôt associé à la résolution des crises conventionnelles. La
seconde raison est historique. Avec une première capacité acquise en 1978, la FANU
est la dernière force à être dotée d’un armement nucléaire, soit quatorze ans après
l’armée de l’Air. Elle entre aussi dans le domaine du nucléaire par la petite porte
– celle du nucléaire tactique – avec toutes les ambiguïtés que recouvre ce concept et
les limites que possède une telle arme. Les choses évolueront avec la fin de la Guerre
froide. Mais cette tâche de naissance d’une force « issue du rang » se retrouve encore
jusque dans sa nomenclature : les forces aériennes et océanique sont ‘stratégiques’
alors que la force aéronavale n’est « que » ‘nucléaire’. Gageons toutefois que ce dé-
ficit de notoriété en France, jusqu’au sein même de nos armées, n’a pas d’impact sur
la vision que nos compétiteurs portent sur les capacités d’un porte-avions disposant
de tels moyens.
La seconde fragilité tient dans le choix de la non-permanence, entraîné de facto
par l’unicité du porte-avions français depuis le retrait du service actif du Clemen-
ceau en 1997. Nous l’avons vu, dotée d’un état-major dédié et de marins entraînés
en permanence, la FANU ne propose néanmoins que des options « à occultations »,
pour reprendre l’expression de l’amiral Païtard17. Ces occultations correspondent
aux périodes d’indisponibilité majeure du bâtiment pour procéder au remplacement
du cœur nucléaire du réacteur, soit environ dix-huit mois tous les dix ans.
D’un point de vue stratégique, l’unicité du porte-avions possède néanmoins
quelques vertus. Avec un missile aérobie supersonique emporté sur un avion
omnirôles mis en œuvre depuis un porte-avions nucléaire, la France dispose d’une
capacité opérationnelle unique au monde. Or, les ambitions de nos compétiteurs stra-
tégiques nous révèlent qu’il faut, pour exister, se doter d’un armement nucléaire et
de porte-avions. La FANU constitue une capacité soulignant notre différence, dis-
criminante et précieuse pour permettre à la France de faire valoir ses intérêts dans le
jeu du droit et de la puissance du troisième âge nucléaire. Étant unique et nucléaire,
son déploiement permet de matérialiser le seuil de l’interdit nucléaire pour rétablir
le dialogue dissuasif.
Finalement, avec des occultations supportables grâce à la permanence des deux
autres forces, la FANU progresse sur le chemin de la notoriété (et cet article y contri-
buera peut-être), ce qui constitue un atout pour le dialogue de dissuasion. Le retour
de la guerre sur le sol européen, les évolutions géopolitiques majeures sur les autres
17. Expression issue des échanges entre l’amiral Païtard et le CV Emmanuel Caillat lors des tra-
vaux de rédaction de ce dernier pour son mémoire rédigé à l’École de Guerre : « L’aviation nucléaire
embarquée, une mise en perspective historique ».
100
Composantes nucléaires aéroportées / France
Catapultage d’un Rafale M équipé d’un ASMPA lors de l’exercice Poker 2023-1.
Conclusion
La Force aéronavale nucléaire va évoluer pendant une quinzaine d’années dans
un format stabilisé, avant de connaître à nouveau le biseau du changement de gé-
nération de ses matériels. Elle peut s’appuyer sur une forte identité et une belle ex-
périence bâties au cours des dernières décennies. Néanmoins, elle devra continuer
d’assumer le fait que son action repose sur un seul porte-avions. Ce format, qui dure
depuis vingt ans, devrait perdurer au moins aussi longtemps. La dissuasion peut
en être renforcée. Ce peut être une incitation pour explorer encore mieux les com-
plémentarités des deux facettes sèche et salée de la composante aéroportée. Ce qui
relève aujourd’hui de l’opportunité s’imposerait alors demain comme une nécessité.
La FANU va devoir également anticiper les limites de la dualité entre avion piloté
et drone. La place de l’homme est cardinale dans la mission de dissuasion. Elle est
peut-être plus diffuse en ce qui concerne les missions conventionnelles alors que le
SCAF fera cohabiter les aéronefs pilotés et les systèmes de drones. Il convient donc
de réfléchir dès maintenant à la bonne répartition des moyens humains et robotisés
dans le cadre de la mission ultime.
Enfin, il faut rester fidèle aux vertus de la différenciation de l’effecteur. La maî-
trise des armements s’affaiblit, le seuil nucléaire s’érode, les technologies duales
101
La Force aéronavale nucléaire (FANU)…
18. G. H. Soutou, Le retour du nucléaire militaire, Paris, Éditions Hermann 2019, p. 99.
102
Composantes nucléaires aéroportées / France
La Gendarmerie de la Sécurité
des Armements Nucléaires,
un choix déterminant dans un contexte
historique troublé
103
La Gendarmerie de la Sécurité des Armements Nucléaires…
tour du programme se voit renforcé par la manière dont se règle la crise de Suez en
1956. Yves Rocard, scientifique associé au développement de l’arme française, at-
tribue la phrase suivante au président du Conseil Guy Mollet : « Ah ! si j’avais eu la
bombe, ce n’est pas la menace russe ni la pression d’Eden qui m’auraient arrêté. »3
Il faudra attendre le retour du général de Gaulle au sommet de l’État au tournant
des années 1960 pour que le programme nucléaire militaire soit inscrit dans le marbre
avec la première Loi de Programmation Militaire (LPM) 1960-1964. Le président de
la nouvelle Vème République confirme l’ordre d’expérimenter l’arme atomique tandis
que la LPM organise le développement de son premier porteur, le Mirage IV.
Une fois encore, l’actualité vient heurter le bon déroulement du programme nu-
cléaire. Engagée depuis 1954 dans une guerre sur le territoire algérien, une partie des
cadres de l’armée française s’oppose au projet d’indépendance de l’Algérie qui se
profile. Le 21 avril 1961, quatre officiers généraux4 tentent d’inverser le cours des évé-
nements et font un coup d’État. Face au risque de voir les putschistes s’emparer d’un
des engins expérimentaux atomiques entreposé au Centre saharien d’expérimentations
militaires de Reggane, le gouvernement français décide d’accélérer le déclenchement
de l’explosion de Gerboise verte au 25 avril 1961. Cet épisode vient poser de façon
singulière la question de la sécurité et de la protection des armes atomiques et fait
prendre conscience du besoin de durcir le contrôle des moyens militaires stratégiques.
Pour autant, il n’entrave pas leur mise en service dans les Forces. Dès 1963, le site
militaire de Taverny devient la base aérienne 921 et héberge les bâtiments destinés à
accueillir le commandement des Forces aériennes stratégiques (FAS). Le 17 février
1964, un premier Mirage IV est réceptionné par l’armée de l’Air. Le 8 octobre suivant,
sur la base de Mont-de-Marsan, l’alerte nucléaire est déclenchée. Le trio Mirage IV /
ravitailleur C-135 / bombe AN-11 opérationnalise la dissuasion française.
Concomitamment à ces événements et tirant les leçons du putsch de 1961, le
conseil de Défense du 4 février 1964 décide de confier la mission dite du « contrôle
gouvernemental » (CG) à la Gendarmerie nationale dont l’objectif principal est d’em-
pêcher l’utilisation des armes sans ordre légitime du Président de la République. Il
s’agissait d’une nouvelle prérogative pour les gendarmes qui se sont parfaitement
adaptés et ont formulé des propositions aux autorités politiques afin de pouvoir satis-
faire les exigences imposées par le CG en termes de sécurité.
Dans un premier temps, les moyens et effectifs alloués pour cette mission s’ap-
puient sur ceux de la gendarmerie de l’Air. Déjà responsable de la sécurisation des
emprises terrestres de l’armée de l’Air5, elle doit désormais aussi garantir les étapes
104
Composantes nucléaires aéroportées / France
clefs à l’engagement d’une arme nucléaire. Le 22 mai 1964, elle réalise un premier
test des communications sécurisées entre les bases de Taverny et de Mont-de-Marsan
afin d’éprouver leur autonomie et leur robustesse.
Le GSS relève directement du ministre des Armées. Même s’il reste administré
par la Direction de la gendarmerie et de la justice militaire (DGJM – future Direction
générale de la Gendarmerie nationale) qui lui fournit les moyens dont il a besoin, la
DGJM ne dispose d’aucun droit de regard sur ses activités.
Ses missions s’articulent autour de quatre axes. Le GSS doit (1) être en mesure
d’interdire tout mouvement hors des dépôts et ateliers de munitions spéciales (DAMS)
des cœurs réels isolés ou incorporés à l’arme sans autorisation préalable du gouverne-
ment, (2) transmettre les autorisations de mouvement hors des DAMS, (3) connaître
en permanence la localisation des cœurs réels et être en mesure d’en rendre compte
à tout moment aux autorités gouvernementales compétentes et (4) exercer une sur-
veillance et un contrôle constants sur les armes nucléaires lors de trois moments cri-
tiques : leur transport sur le territoire national, leur stockage sur les bases des forces
stratégiques et leur montage sur avions ou à bord des sous-marins nucléaires lanceurs
d’engins (SNLE). D’ailleurs, les militaires sont même absents de certaines étapes du
montage qui ne sont assurées que par les équipes du CEA et du GSS.
En résumé, la raison d’être du GSS est de suivre en permanence l’arme nucléaire,
quel qu’en soit l’état de montage et ce jusqu’à son départ du vecteur en mission
opérationnelle.
105
La Gendarmerie de la Sécurité des Armements Nucléaires…
106
Composantes nucléaires aéroportées / France
En 1993 apparaît un nouvel arrêté. Il modifie le nom du GSS et lui donne une
dénomination plus explicite toujours en vigueur : la Gendarmerie de la Sécurité des
Armements Nucléaires. Il procède également à une nouvelle actualisation du péri-
mètre des missions de l’unité afin de répondre aux nombreuses évolutions de l’outil
nucléaire français impulsées dans la décennie 1990.
Écusson de la GSAN. Créé en mars 1981, il est homologué sous le numéro G 2893.
Cet insigne est destiné à ses seules unités organiques.
10. Loi n° 2009-971, 3 août 2009, relative à la Gendarmerie nationale – « Rattachement de la Gendar-
merie nationale au ministère de l’Intérieur ».
11. Décret n° 2009-1118 du 17 septembre 2009 relatif au contrôle gouvernemental de la dissuasion
nucléaire, Journal officiel de la République française n°0216 du 18/09/2009.
12. Le Code de la défense (article R*1411-8) prévoit que la CG de la dissuasion nucléaire s’exerce
dans trois domaines (« complémentaires et indissociables ») : (1) l’engagement des forces nucléaires,
(2) la conformité d’emploi et (3) l’intégrité des moyens de la dissuasion nucléaire dont, précise le Code,
107
La Gendarmerie de la Sécurité des Armements Nucléaires…
mise en œuvre de ces moyens est confiée à l’administrateur général du CEA tandis
que la chaîne de sécurité relève du haut-commissaire à l’énergie atomique13. De la
sorte, le CEA devient un acteur à part entière du CG.
Cette clarification s’inscrit dans une refonte juridique plus large puisqu’un décret
du même jour (le n°2009-1120) revoit les règles relatives au contrôle et à la protec-
tion des matières nucléaires civiles. Le texte les définit comme celles « non affectées
aux moyens nécessaires à la mise en œuvre de la politique de dissuasion »14. L’im-
portance du domaine nucléaire militaire se mesure au regard de la sémantique utili-
sée ici pour différencier la nature civile ou militaire des matières nucléaires consi-
dérées. La distinction s’établit selon qu’elles sont, ou non, utilisées dans le cadre de
« la politique de dissuasion ». Ce choix demeure pourtant inversement proportionnel
aux quantités de matières nucléaires civiles15 et à la taille des ressources industrielles
et humaines qui les mettent en œuvre.
À la suite de ce nouveau cadre juridique inséré au Code de la Défense, l’ensemble
des textes liés à la dissuasion seront revus et ne feront qu’augmenter le périmètre des
missions de la GSAN.
« font partie les matières nucléaires, et dont le contrôle a pour finalité de garantir au Président de la
République que l’ensemble de ces moyens est, en tout temps, protégé contre les actes malveillants ou
hostiles et contre les atteintes au secret de la défense nationale ».
13. Le CEA est un établissement public à caractère industriel ou commercial (EPIC). Comme tel, il est
dirigé par un administrateur général. Pour sa part, le haut-commissaire (davantage perçu comme une
autorité scientifique de référence) n’appartient pas au CEA. De la sorte, en lui conférant une direction
du CG, on parvient à garantir de façon indépendante les activités du Commissariat.
14. Décret n° 2009-1120 du 17 septembre 2009 relatif à la protection et au contrôle des matières
nucléaires, de leurs installations et de leur transport. Ces matières sont par exemple utilisées par les
entreprises EDF ou Orano.
15. Pour donner un ordre de grandeur, la consommation annuelle du parc des centrales nucléaires de
l’entreprise EDF est de 8 000 tonnes d’uranium naturel en 2017.
108
Composantes nucléaires aéroportées / France
• La composante aérienne
Première à être dotée et à assurer la permanence de la dissuasion nucléaire dès 1964,
l’armée de l’Air emploie jusqu’en 1987 la série des bombes « AN » : AN-11, AN-21
puis AN-22. Elle les déploie sur les bases aériennes de Mont-de-Marsan, Saint-Dizier,
Cazaux, Creil, Cambrai, Orange, Istres, Avord et de Luxeuil. Ces emprises deviennent
opérationnelles entre 1964 et 1966. En parallèle à ces travaux d’aménagement, des
escadrons de gendarmerie mobile (EGM) stationnés aux abords de ces bases voient
leur effectif augmenter afin de constituer des Pelotons Spéciaux de Sécurité (PSS) qui
agissent comme des relais de la section centrale du GSS à Taverny16.
• La composante balistique sol-sol
En 1967 est créé le 1er groupement de missiles stratégiques (GMS) à Albion dans
le Vaucluse. L’occupation du plateau commencera en 1968 et mène à la construction
de la base aérienne 200 Apt-Saint-Christol. Le 15 juin 1969, en parallèle de ce chan-
tier, l’Antenne Spéciale de Sécurité d’Apt prend son service. Dès l’année suivante
et face à l’immensité de l’espace à couvrir (près de 800 km² pour l’ensemble du
système), l’Antenne se voit attribuer en renforts des unités de gendarmerie mobile et
devient l’Escadron Spécial de Sécurité d’Apt.
16. Il faudra attendre le 29 janvier 1973, pour que le GSS des armes nucléaires reçoive pour la première fois
son PC de secours. Il est situé au sein de l’ouvrage enterré de la base aérienne 942 de Lyon-Mont-Verdun.
109
La Gendarmerie de la Sécurité des Armements Nucléaires…
Transport d’un missile en direction du plateau d’Albion encadré par deux véhicules de la gendarmerie.
Source : « Histoire de missiles… Le 1er GMS du Plateau d’Albion », CAPCOM Espace.
110
Composantes nucléaires aéroportées / France
• La composante océanique
À la fin des années 1960, le Président de Gaulle acte la construction de la base
navale de l’Île Longue dans le Finistère. Elle doit accueillir les SNLE de la Force
océanique stratégique (FOST). Le 15 janvier 1971, alors que les travaux arrivent à
leur terme, un Peloton Spécial de Sécurité est créé. Sa mission sera d’assurer les mis-
sions de CG pour les premiers missiles mer-sol balistiques stratégiques devant armer
les six sous-marins de la classe Le Redoutable17. Les équipes du GSS participent
également à l’ensemble des opérations de qualification nucléaire de ces bâtiments
préalables à leur admission au service actif.
Finalement, en décembre 1979 est décidée la création d’une Antenne Spéciale de
Sécurité de l’Île Longue (ASSILO) pour le 1er janvier 1984. Cette décision témoigne
de la volonté de renforcer la mission de l’unité rattachée organiquement au GSS. Elle
peut également compter sur des renforts de l’EGM de Brest, notamment pour des
transports effectués dans le département du Finistère.
17. Classe composée de six SNLE : Le Redoutable (1971), Le Terrible (1973), Le Foudroyant (1974),
L’Indomptable (1976), Le Tonnant (1980) et L’Inflexible (1985). Aujourd’hui, la dissuasion océanique
se fonde sur quatre sous-marins de la classe Le Triomphant : Le Triomphant (1997), Le Téméraire
(1999), Le Vigilant (2004) et Le Terrible (2010). Elle sera remplacée par des sous-marins nucléaires
lanceurs d’engins de troisième génération (dits « SNLE 3G ») au tournant des années 2030.
111
La Gendarmerie de la Sécurité des Armements Nucléaires…
112
Composantes nucléaires aéroportées / France
missions se sont diversifiés. Dès 1983, le TSN se voit chargé des missions de trans-
port pour le compte de la Direction des centres d’expérimentations nucléaire puis, en
1985, du CEA18. Enfin, à partir de 1992, le TSN s’occupe également du convoyage
des éléments de combustibles irradiés.
18. À cette date, le Peloton Spécial de Sécurité de Valduc est créé. Il est alors chargé du contrôle
gouvernemental des éléments d’armes nucléaires livrés aux Forces, du démantèlement des systèmes
d’armes retirés du service, et assure certaines interventions sur les bases aériennes nucléaires.
19. Cette même année, les gendarmes destinés à armer l’unité embarquée sur le porte-avions (USSE),
et qui provenaient jusqu’alors du PSS de Saint-Dizier, seront prélevés sur les effectifs du PSS d’Istres.
L’USSE pourra également, en cas d’urgence, s’appuyer sur les effectifs du PSS de Mont-de-Marsan.
20. Sur ce sujet, voir A. Faure, « Des gendarmes à bord du « Grand Charles » », Gendinfo, ministère
de l’Intérieur et des Outre-Mer, 02/06/2021.
113
La Gendarmerie de la Sécurité des Armements Nucléaires…
21. « […] dont le contrôle a pour finalité de garantir à tout moment au Président de la République la
capacité d’engager les forces nucléaires, et de rendre impossible la mise en action des armes nucléaires
sans ordre de sa part ».
22. « […] dont le contrôle a pour finalité de garantir au Président de la République que la posture
opérationnelle des forces nucléaires est conforme à ses directives ».
23. « […] dont font partie les matières nucléaires, et dont le contrôle a pour finalité de garantir au
Président de la République que l’ensemble de ces moyens est, en tout temps, protégé contre les actes
malveillants ou hostiles et contre les atteintes au secret de la défense nationale ».
24. L’Œuvre Commune Armées-CEA définit, par décision du Premier ministre, les missions de maîtrise
d’ouvrage déléguées au CEA sur les programmes nucléaires de défense et comment le CEA rapporte
sur ces missions. Ce texte date du 13 juin 1961 et est remis à jour à peu près tous les 5 ans, pour tenir
compte en particulier de l’évolution du périmètre confié au CEA/DAM. Voir ici V. Salvetto (DAM),
« Répondre aux enjeux de la dissuasion de demain », Le Jaune et Le Rouge, Magazine n°769, 11/2021.
114
Composantes nucléaires aéroportées / France
25. Sur le concept de « défense en profondeur », voir « Savoir et comprendre : le transport de matières
radioactives », Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire, 03/2018.
26. En 2006, le Pentagone reconnaît une erreur de livraison des éléments des missiles intercontinentaux
Minuteman III. L’année suivante, dans le cadre d’un exercice, un B-52H s’envole de Minot AFB (Dako-
ta du Nord) pour rejoindre Barksdale AFB (Louisiane) avec à son bord six missiles de croisière AGM-
129 armés de leurs charges nucléaires – en violation des protocoles de sécurité en vigueur. Sur ces deux
épisodes, voir J. Patterson, « Taiwan Fuse Shipment Reveals Nuclear Security Gaps », Arms Control
Association, 11/08/2008 ; P. Grier, « Misplaced Nukes », Air&Space Forces Magazine, 26/06/2017.
27. Loi de finances pour 2015. Tome VIII – Sécurités. Gendarmerie nationale. Op. cit., p. 51.
115
La Gendarmerie de la Sécurité des Armements Nucléaires…
Conclusion
La mise en œuvre de la politique de dissuasion implique de nombreux acteurs
au premier rang desquels figurent des autorités politiques, des acteurs industriels
civils et militaires mais aussi des entités de contrôle et d’inspection, et d’autres pro-
tagonistes dont la Gendarmerie de la Sécurité des Armements Nucléaires (GSAN).
Formation spécialisée de la Gendarmerie nationale au même titre que les autres
28. En 2019, d’après un rapport de la Cour des Compte, on dénombre 54 gendarmes relevant de la
GSAN ; « Bilan du rattachement de la Gendarmerie nationale au ministère de l’Intérieur », Rapport
demandé par la Commission finances du Sénat, 06/2021, p. 265. En comptant ces unités et soutiens, les
effectifs participants aux missions de la GSAN peuvent monter jusqu’à environ 300 militaires ; Loi de
finances pour 2015. Tome VIII – Sécurités. Gendarmerie nationale. Op. cit.
29. B. Maigret, Opération Poker. Au cœur de la dissuasion nucléaire française, Paris, Éditions Tallan-
dier, 2021, 256 p.
30. Ibidem, p. 136.
31. Ibidem, p. 132.
116
Composantes nucléaires aéroportées / France
gendarmeries spécialisées engagées aux côtés des forces armées32, la GSAN relève
du directeur général de la Gendarmerie nationale et se trouve, depuis sa création,
placée pour emploi auprès du ministre des Armées.
Son histoire est indissociable de celle de la dissuasion : née par elle, elle ne peut
exister sans elle. Engagée auprès des Forces depuis 1964, la GSAN poursuit depuis
son engagement et concourt à la crédibilité de notre dissuasion. Ayant fait évoluer
constamment son « maillage territorial » et son organisation en miroir de l’évo-
lution des moyens et des outils de la dissuasion, cette unité singulière, composée
uniquement de gendarmes (officiers et sous-officiers), a toujours réussi l’adaptation
souhaitée pour être pleinement en phase avec les exigences de nos hautes autorités.
32. Par exemple la gendarmerie maritime (GMAR), la gendarmerie de l’Air (GAIR) et la gendarmerie
de l’armement (GARM).
117
118
COMPOSANTES NUCLÉAIRES
AÉROPORTÉES
Étranger
120
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
La Dr. Elizabeth Paige Reid est Professor of Strategy and Security Studies à
la School of Advanced Air and Space Studies (SAASS). Ses recherches portent sur
les problèmes de sécurité internationale, de sécurité nucléaire, de non-prolifération
et de dissuasion stratégique. Avant de rejoindre la SAASS, la Dr. Paige Reid était
Assistant Professor au Center for Strategic Deterrence Studies.
Introduction
En 2024, les forces nucléaires de l’United States Air Force (USAF) sont plus
importantes que jamais. Ou, dit autrement, elles sont autant importantes qu’elles
l’ont toujours été, mais l’apparition de menaces nouvelles et émergentes nous le rap-
pelle une fois encore. Selon, l’Air Force Nuclear Weapons Center, « la dissuasion
nucléaire est la mission prioritaire n°1 du département de la Défense. Elle sous-tend
toutes les opérations militaires américaines dans le monde – elle constitue le filet de
sécurité et le fondement de notre défense nationale et de celle de nos alliés. »1
Après des décennies passées à se concentrer sur les conflits irréguliers, les États-
Unis se retrouvent de nouveau confrontés à la rivalité entre les grandes puissances
avec une ampleur inconnue depuis la fin de la Guerre froide. Mais, cette fois-ci, ils font
face à deux menaces nucléaires avec des capacités proches des siennes (« near-peer
threats ») – la Chine et la Russie – et à d’autres dangers incarnés par la Corée du Nord
ou la République islamique d’Iran. Pendant que les États-Unis se focalisaient durant
les vingt dernières années sur la prévention du terrorisme au Moyen-Orient, Moscou et
Pékin ont observé, appris et mis la priorité sur leurs propres arsenaux nucléaires.
121
La dissuasion nucléaire en théorie et en pratique…
122
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
d’affinement des idées et d’élaboration des politiques est à l’œuvre. D’autre part, la
« dissuasion » (deterrence) est devenue un terme presque dénué de sens à mesure
que les frontières entre théorie, stratégie et politique se brouillaient au fil des années.
Il représentait une expression fourre-tout utilisée pour désigner tout ce qui n’était pas
de la force brute.
Afin de mieux comprendre comment les États-Unis considèrent la dissuasion
nucléaire aujourd’hui, il est utile de retracer d’abord sommairement la trajectoire
des travaux académiques, qui peut être décomposée en quatre grandes « vagues » de
réflexion. Décrire comment ces travaux ont influencé les Nuclear Posture Reviews
(NPR) des différentes administrations permettra de relier ces recherches sur la dis-
suasion avec la stratégie nationale américaine. Cette partie se conclura enfin par une
discussion sur la dernière NPR (2022) et sur le chemin que les États-Unis peuvent
emprunter dans ce contexte.
En tant que concept, la « dissuasion » existe depuis l’avènement du contrat social :
les membres d’une collectivité sont dissuadés de se livrer à des activités criminelles
parce qu’ils croient que l’État punira leur comportement. On peut même considérer
que la dissuasion existe depuis que les hommes sont sur Terre et cherchent à influen-
cer le comportement de leurs semblables. L’étymologie latine du terme « dissuader »
(deterrere) se traduit d’ailleurs par « effrayer » ou « décourager [quelqu’un d’entre-
prendre une action] ».
L’avènement de l’ère nucléaire a suscité un regain d’intérêt et une attention par-
ticulière pour la dissuasion. Dans sa Joint Publication 3-0, le département de la
Défense la définit comme « la prévention d’une action par l’existence d’une me-
nace crédible de représailles inacceptables et/ou la conviction que le coût de l’ac-
tion dépasse les avantages espérés »4. Une définition plus imagée nous est offerte
dans le film Docteur Folamour, où l’intéressé l’entend comme « l’art de susciter
dans l’esprit de l’ennemi la peur d’attaquer ». Il convient de noter que la dissuasion
opère dans le domaine cognitif : son succès ou son échec dépend de la conviction de
l’adversaire que la menace dissuasive est crédible.
Même s’il est possible d’ergoter, les études sur la dissuasion nucléaire se scindent
généralement en quatre vagues distinctes5. La première est survenue après la Seconde
Guerre mondiale. Elle représente une réponse à un problème immédiat : l’avènement
de la bombe atomique. Cette vague est incarnée par Bernard Brodie et son ouvrage
Strategy in the Missile Age (1959).
La deuxième est apparue entre les années 1950 et 1960. Elle se structure autour
du modèle de l’acteur rationnel qui utilise des outils – comme la théorie des jeux
– afin de mieux comprendre la logique de la dissuasion nucléaire. Cette période
coïncide avec la « révolution comportementaliste » à l’œuvre au sein des sciences
4. « Air Force Doctrine Publication (AFDP) 3-72 Nuclear Operations », Curtis E. Lemay Center,
18/12/2020.
5. Par exemple, voir S. Monaghan, « Deterring hybrid threats: Towards a fifth wave of deterrence
theory and practice », The European Centre of Excellence for Countering Hybrid Threats, 03/2022.
123
La dissuasion nucléaire en théorie et en pratique…
124
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
Après que les peurs autour des « loose nukes » se soient dissipées au début des
années 2000, l’Occident connaît un déclin de la réflexion sur la dissuasion. La
disparition de l’URSS et le transfert en toute sécurité des armes nucléaires hors des
anciennes républiques soviétiques font passer la crainte d’une guerre nucléaire au se-
cond plan, derrière l’éradication du terrorisme au Moyen-Orient. Au même moment,
la bombe nord-coréenne n’est encore qu’une chimère tandis que la Chine dispose
d’un arsenal nucléaire balbutiant et semble adhérer à l’ordre mondial libéral. La
menace russe n’est plus qu’un souvenir, l’Afrique du Sud abandonne sans heurts son
programme nucléaire militaire tandis que l’Inde et le Pakistan ne sont, au mieux, que
des puissances nucléaires régionales bredouillantes.
Ce déficit de réflexion sur les questions nucléaires se manifeste dans les cercles
politiques, militaires et au sein du monde universitaire désormais accaparé par la re-
cherche d’une solution pour gagner la guerre contre une idéologie. Pour l’anecdote,
c’est à cette époque que j’ai obtenu mon doctorat en sciences politiques. Presque tous
mes professeurs m’ont dit que je devais repenser mon sujet de thèse qui portait sur
les raisons pour lesquelles les dirigeants souhaitaient acquérir des armes nucléaires
et les outils dont disposaient les décideurs politiques pour tirer parti de l’abandon
d’un programme nucléaire militaire9. D’après eux, « désormais, tout le monde se
fiche des armes nucléaires ». Autrement dit, je risquais de ne pas trouver de travail à
l’issue de ma soutenance. Heureusement pour moi, et peut-être moins pour la stabi-
lité internationale, le risque de guerre nucléaire est toujours d’actualité et se trouve
de nouveau au premier plan de la stratégie, de la politique et des études académiques
américaines.
Finalement, comme le déclarait Robert Jervis en 1979, la théorie de la dissuasion
est « probablement l’école de pensée la plus influente dans l’étude américaine des
Relations internationales »10. Elle a eu une influence directe sur l’élaboration des
politiques de la Maison-Blanche, en particulier lors de la définition des postures
de dissuasion nucléaire par les différentes administrations. Elle a ensuite ruisselé
et éclairé la stratégie et la doctrine militaires nationales et a des implications sur la
position des forces nucléaires de l’USAF.
Si les objectifs de la politique étrangère américaine ont tendance à changer à
chaque nouvelle présidence, on retrouve cependant des invariables comme la pré-
vention de la prolifération des armes nucléaires et la garantie que les États-Unis
maintiennent une dissuasion nucléaire crédible11. D’un point de vue historique, il
y a certainement eu des changements dans la politique de dissuasion comme, par
exemple, lors du passage des représailles massives d’Eisenhower à la réponse
flexible de Kennedy. Plus récemment encore, on a vu émerger les concepts de « dis-
9. P. P. Cone, « Leaders in Search of the Bomb: Institutional Incentives for Going Nuclear », Thesis,
Doctor of Philosophy, Political Science. University of South Carolina, 05/2016.
10. R. Jervis, « Review: Deterrence Theory Revisited », World Politics, Vol. 31, n°2, 1979, pp. 289-324.
11. P. Price, « Continuity and Change in American Nonproliferation Policy toward North Korea », dans
S.-M. Lee, T. Roehrig, Negotiation Dynamics to Denuclearize North Korea, New York, State Univer-
sity of New York, 2023, Chapitre 5.
125
La dissuasion nucléaire en théorie et en pratique…
suasion sur mesure » (« Tailored Deterrence ») au début des années 2000 puis de
« dissuasion intégrée » (« Integrated Deterrence ») avec la dernière NPR de 202212.
Chaque président a sa propre approche sur certaines politiques de dissuasion. Le
concept de représailles massives d’Eisenhower se concentrait par exemple sur le
principe de destruction mutuelle assurée. Un État pouvait convaincre un autre que
s’il attaquait, la réponse serait si catastrophique qu’il valait mieux ne pas commen-
cer. Quand Kennedy vint à la Maison-Blanche, son administration préféra une pos-
ture flexible à la garantie d’une réponse massive. Cette réorientation avait pour but
de se démarquer de son prédécesseur sur le plan intérieur, mieux réassurer ses alliés
à l’extérieur et répondre aux universitaires qui considéraient la vision d’Eisenhower
comme extravagante. La politique de réponse flexible se concentra sur des attaques
stratégiques discriminées qui étaient par nature plus limitées, pour lesquelles un État
pouvait assurer une riposte à n’importe quel niveau de l’escalade (pas seulement nu-
cléaire). Dit autrement, une plus grande attention était placée sur les moyens conven-
tionnels qui étaient renforcés pour relever le seuil de l’engagement nucléaire par un
adversaire13. Cette première évolution ouvra la voie à d’autres changements de la
politique de dissuasion sous de nombreuses administrations américaines.
L’exemple des concepts de « dissuasion sur mesure » et de « dissuasion intégrée »
est plus proche de nous. Ils ont été élaborés à partir de leurs devanciers et se sont
influencés. Après que l’Union soviétique se démantèle et que la Guerre froide se
termine, l’attention des États-Unis se déplaça. La dissuasion sur mesure fut enfan-
tée dans le monde unipolaire et gagna en importance de la présidence de G. H. W.
Bush jusqu’à celle d’Obama. Son but était d’offrir à Washington le plus d’options
possibles dans un système international mouvant où les États-Unis se retrouvaient
être la seule superpuissance. Durant ces deux décennies, les planificateurs politiques
avaient de nombreux centres d’attention. Ils se demandaient comment dissuader de
petits États nouvellement équipés avec des armes de destruction massive, comment
dissuader potentiellement des organisations terroristes non-étatiques qui obtien-
draient des armes nucléaires et comment naviguer au sein d’un réseau d’alliances
grandissant ? La dissuasion sur mesure avait pour but de montrer qu’il n’existait pas
un simple concept qui pourrait répondre à toutes les menaces et aux multiples acteurs
de taille variable.
Pour sa part, la dissuasion intégrée, le concept de dissuasion actuel des États-
Unis, s’inspire à la fois de la dissuasion sur mesure et de la réponse flexible. Il met
en évidence un nouveau changement du système international auquel les États-Unis
doivent s’ajuster. Pour la première fois dans leur histoire, ils font face en même
temps à deux compétiteurs nucléaires, la Russie et la Chine, avec des capacités dans
ce domaine presque égales. Afin de dissuader de manière efficace ces menaces,
Washington doit mettre en œuvre une stratégie qui couvre tous les domaines, les
12. M. Doughty, « Integrated Deterrence for the 21st Century: More Threats, Many Options », thèse
présentée à la School of Advanced Air and Space Studies, Air University, Maxwell AFB (Alabama),
06/2023, 108 p.
13. R. McNamara, Blundering into Disaster: Surviving the First Century of the Nuclear Age, New-
York, Pantheon Books, 1986.
126
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
factions de gouvernement, les alliés et les types de système d’armes – elle doit être
intégrée sur l’ensemble de ces spectres.
Cependant, à bien des égards, ces évolutions représentent autant une continuité
que des changements. L’objectif reste immuable : il s’agit de déterminer le meil-
leur positionnement des États-Unis pour empêcher une guerre nucléaire. Qu’est ce
qui constitue une dissuasion nucléaire crédible et est-ce que cette crédibilité change
selon la nature de la menace rencontrée.
Certaines contributions de ce numéro de la revue Vortex abordent la dissuasion
nucléaire de l’USAF avec un prisme historique, notamment à l’époque du Strategic
Air Command (SAC)14 où la conscience de la menace nucléaire était sans doute à son
plus haut niveau. Cet article offre un aperçu actuel des forces nucléaires et accorde
une attention particulière aux deux piliers de la triade détenus par l’armée de l’Air
américaine. Une seconde partie mettra en évidence le fonctionnement de la triade
aujourd’hui, le rôle de la composante aérienne américaine dans ce paysage ainsi que
les forces et les limites de l’arsenal nucléaire des États-Unis.
14. Voir dans ce numéro la contribution de M. Deaile, « L’adaptation du Strategic Air Command au
contexte de la Guerre froide ».
15. « The Importance of the Nuclear Triad », OSD Nuclear and Missile Defense Policy, 11/2020.
127
La dissuasion nucléaire en théorie et en pratique…
128
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
Source : « Ohio-Class Subs Approaching Several Firsts As Navy Prepares Them To Reach 42 Years of
Service », USNI, 03/02/2016.
Pour leur part, les ICBM sol-sol sont conçus pour être réactifs. Leur architecture
C2 (Commandement et Contrôle) assure une connectivité avec le président amé-
ricain et permet une réponse rapide en cas d’attaque. Ils sont déployés dans des
centaines de silos répartis sur le territoire des États-Unis et peuvent atteindre leurs
cibles en quelques minutes après leur mise à feu. Cette vitesse contracte le temps
crucial de prise de décision de l’adversaire et rend presque impossible toute tentative
d’interception. Les missiles aujourd’hui employés sont les Minuteman III entrés en
19. En anglais SLBM : Submarine Launched Ballistic Missile. En français, missile mer-sol balistique
stratégique (MSBS).
20. US Department of Defense, « 2016 Nuclear Matters Handbook – New Revised Edition, Authorita-
tive Guide to American Atomic Weapons, History, Testing, Safety, Security, Delivery Systems, Physics
and Bomb Designs, Terror Threats », 2017, 302 p.
21. En anglais : Nuclear Sea-Launched Cruise Missiles.
22. « The Importance of the Nuclear Triad », art. cit.
129
La dissuasion nucléaire en théorie et en pratique…
service pour la première fois en 197023. En raison de leur dispersion dans des silos,
eux-mêmes durcis, les adversaires devraient lancer une attaque massive contre le
territoire américain pour essayer de tous les neutraliser – cherchant à dissuader par
déni ou interdiction (Deterrence by Denial). Un signal montrant qu’il ne pourra pas
remplir ses objectifs est ainsi envoyé à tout adversaire potentiel.
De la sorte, les plans nucléaires américains répondent à une première frappe mas-
sive d’un adversaire soit en l’absorbant puis en y répliquant avec vigueur – via ce que
l’on appelle « la capacité de seconde frappe » – soit en lançant leurs ICBM durant l’at-
taque pour garantir que leurs systèmes ne soient pas mis hors d’usage24. Cette dernière
option oblige l’adversaire à considérer le fait qu’il pourrait très bien « gaspiller » des
centaines de têtes nucléaires contre des silos vides.
En cas d’attaque nucléaire, les ICBM offrent au président américain de nombreuses
options et capacités de frappe. Chaque missile peut embarquer un nombre variable
d’ogives pouvant aller jusqu’à trois têtes dans le cas du Minuteman III. Néanmoins, un
missile ne contient qu’une seule ogive afin de garantir plus de flexibilité en termes de
ciblage25. Par ailleurs, comme les ICBM sont en alerte constante, cette posture permet
130
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
d’alléger une part du fardeau qui pèse sur les bombardiers et renforce davantage encore
la souplesse de leur alerte.
Dans les airs justement, les bombardiers sont conçus pour apporter de la flexibi-
lité. L’USAF possède à la fois des bombardiers lourds (B-52H ou B-2) et des avions
à capacité duale (DCA26), à savoir le F-15E et, plus récemment, le F-35A qui est dé-
signé pour emporter la B61-1227. Le F-35A doit remplacer à la fois le F-16 Fighting
Falcon, un avion très manœuvrable qui peut remplir tout un spectre de missions, de
la suppression des défenses aériennes ennemies (SEAD28) jusqu’au contrôle aérien
avancé en l’air (FAC29), et le A-10 Thunderbolt II, qui ont incarné les principaux
avions de chasse de l’USAF depuis plusieurs décennies30. Le porte-parole du F-35
Joint Program Office, Russ Goemaere, a indiqué que le F-35A « a obtenu la certifica-
tion nucléaire en avance de phase, offrant aux États-Unis et à l’OTAN une c apacité
critique pour soutenir les engagements américains concernant la dissuasion élar-
gie plus tôt que prévu »31. Ces avions de chasse ajoutent un élément de dissuasion
aux bombardiers traditionnels. Ils sont considérés – en particulier par les alliés de
l’OTAN – comme un élément essentiel pour dissuader toute agression russe.
Le B-2 Spirit devrait être remplacé par le bombardier furtif B-21 Raider 32. Ces
plateformes représentent sans doute le signal le plus ostentatoire de la dissuasion
américaine. Elles sont un indicateur visible de la détermination des États-Unis vis-
à-vis de leurs alliés et de leurs adversaires. Une fois mis en alerte, les bombardiers
offrent une large palette d’options en termes de puissance de l’arme ou de déploie-
ment. Cela en fait le vecteur le plus flexible de la triade33. En outre, ils ont une por-
tée presque illimitée grâce à leur capacité de ravitaillement en vol et peuvent être
configurés en fonction de la mission pour emporter plusieurs armes nucléaires et/ou
conventionnelles. Il est également possible de les prépositionner vers l’avant sur le
territoire des pays alliés et partenaires.
131
La dissuasion nucléaire en théorie et en pratique…
Introduite dans les années 1960, la triade a fait ses preuves depuis cette période.
Pourtant, la majorité des systèmes qui la compose est désormais obsolète et fonc-
tionne bien au-delà des cycles de vie planifiés au moment de leur entrée en service.
Les États-Unis se voient donc confrontés à la nécessaire modernisation des différents
systèmes de la triade nucléaire ou risquent de les perdre. Cet effort est crucial pour
maintenir une dissuasion crédible. L’âge moyen d’une tête nucléaire est d’environ 30
ans. Pour leur part, les Minuteman III sont en service depuis plus d’un demi-siècle
alors que leur durée de vie prévue était d’une décennie. Enfin, les SNLE de la classe
Ohio ont débuté leurs patrouilles en 1982 et ne devaient rester dans les forces que
pour 30 ans. Ils ont finalement été prolongés au-delà de 40 ans.
Minuteman III et SNLE ont subi de nombreuses extensions de leur durée de vie
et doivent être remplacés. Ainsi, à partir de 2029, les Minuteman III seront retirés du
service au profit d’un nouveau système d’armes censé être plus rentable et résistant34.
Initialement dénommé Ground Based Strategic Deterrent (GBSD), le LGM-35A
Sentinel (ou juste « Sentinel ») doit rester dans les forces jusqu’en 207535. Ensuite,
les sous-marins de la classe Ohio devraient être remplacés par 12 SNLE de la classe
Columbia avec une première patrouille prévue pour 2030. Ces efforts de moderni-
sation sont déterminants pour maintenir la crédibilité et l’efficacité de la dissuasion
nucléaire américaine.
34. « Defense Primer: LGM-35A Sentinel Intercontinental Ballistic Missile », Congressional Research
Service, 10/01/2023.
35. « Sentinel ICBM », art. cit.
132
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
Au-delà de ces questions, les États-Unis sont confrontés à plusieurs autres défis en
matière de dissuasion nucléaire à court et à moyen terme. Par exemple, Washington
doit composer avec une population qui, dans son immense majorité, n’a pas connu
la Guerre froide et qui ne manifeste pas d’intérêt pour les questions nucléaires. Il
s’agit également de naviguer entre diverses problématiques : modernisation de la
triade à budget contraint, définition de ce qu’implique l’Integrated Deterrence pour
la stratégie américaine et la menace d’agression opportuniste de la part de plusieurs
adversaires nucléaires. La dernière partie de cet article étaye ces défis et insiste sur
la dimension primordiale de la dissuasion nucléaire américaine.
36. Duck and Cover – réalisé en 1952 par l’US Federal Civil Defense Administration – fait partie des
nombreux courts-métrages diffusés tout au long de la Guerre froide par la télévision américaine pour
sensibiliser la population sur la conduite à tenir et les gestes à adopter en cas d’explosion nucléaire.
37. « Film/Video. Duck and cover. Civil defense for school: duck and cover », Library of Congress.
133
La dissuasion nucléaire en théorie et en pratique…
Source : « Civil defense: More Than Duck and Cover », [Link], 07/02/2017.
tions dans des médias tels que Teen Vogue41. Ces efforts doivent être poursuivis de
différentes façons afin d’éduquer le public à l’heure où les expériences partagées
pendant la Guerre froide disparaissent.
D’autres préoccupations concernent la manière dont les États-Unis doivent gé-
rer le risque d’agression opportuniste et ce que signifie la « dissuasion intégrée ».
Pour la première fois de son histoire, Washington est confronté à la menace de deux
grandes puissances nucléaires, souvent désignée sous le vocable du « défi des puis-
sances à presque parité » (Two-Near Peer Challenge). Cette situation soulève un
ensemble de questions : comment les États-Unis peuvent-ils atténuer les risques liés
à une confrontation simultanée avec deux adversaires nucléaires ? Quels enjeux sur-
viennent en cas d’agression opportuniste ?
Comme le résume la NPR de 2022, « une agression opportuniste pourrait po-
ser des défis de dissuasion. Si nous nous trouvons engagés dans une confrontation
militaire à grande échelle avec une puissance majeure ou un adversaire régional,
les forces américaines devront détenir les capacités militaires – y compris les armes
nucléaires – nécessaires pour dissuader et vaincre d’autres acteurs qui pourraient
chercher à profiter de ce scénario pour se livrer à une agression opportuniste. »42
Dans ce contexte, la NPR et le NDS préconisent une planification de forces axée sur
le principe de « dissuasion intégrée ». Cette dernière repose sur plusieurs volets :
la coordination et la recherche des contributions des alliés, la disposition d’armes
nucléaires comme filet de sécurité, l’exploitation des capacités qui ne sont pas
« uniquement engagées sur le champ de bataille principal » (telles que le cyber
et l’espace), répondre à la fois aux crises à petite échelle ainsi qu’aux besoins de
campagnes durables et le concours des forces diplomatiques, de renseignement, mi-
litaires et économiques (DIME) américaines43.
Même si les préoccupations ont été clairement exprimées, il existe peu de preuves
témoignant d’une véritable préparation des États-Unis à un tel scénario. Les forces
ne sont ni dimensionnées ni conçues pour faire face à deux conflits majeurs à la
fois. Dans son rapport final, la Commission on the Strategic Posture of the United
States du Congrès a estimé que « le nouveau partenariat entre les dirigeants russes
et chinois pose des menaces qualitativement nouvelles d’agression opportuniste po-
tentielle et/ou le risque d’une future agression en coopération sur deux théâtres »44.
Finalement, faire face à une agression opportuniste sur un deuxième théâtre pourrait
nécessiter une meilleure optimisation des forces conventionnelles américaines et al-
liées, l’augmentation de la contribution de ces derniers et l’amélioration des capa-
cités nucléaires des États-Unis. Cette question définira la prochaine décennie pour
la stratégie américaine. Ensemble, ces préoccupations mettent en évidence l’impor-
tance continue de la dissuasion nucléaire américaine.
41. S. Squassoni, « What You Should Know About North Korea and Their Nuclear Weapons Threats »,
Teen Vogue, 14/02/2024.
42. Ibidem.
43. M. R. Creedon, J. L. Kyl (dir.), « America’s Strategic Posture », Final Report, Congressional Com-
mission on the Strategic Posture of the United States, 10/2023, 160 p.
44. Ibidem, p. 7.
135
136
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
Mark A. Gunzinger
1. « 2022 National Defense Strategy of the United States », site officiel du département de la Défense,
10/2022, p. 1.
2. En 2021, Colin Kahl, alors Undersecretary of Defense for Policy, a expliqué que faire de la Chine
une menace structurante signifie qu’elle est « le seul pays qui peut poser un défi systémique aux États-
Unis, c’est-à-dire nous défier, économiquement, technologiquement, politiquement et militairement » ;
J. Garamone, « Official Talks DOD Policy Role in Chinese Pacing Threat, Integrated Deterrence »,
DOD News, 02/06/2021.
137
Une dissuasion efficace pour un monde multipolaire : le bombardier B-21
138
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
5. Selon le responsable de l’US STRATCOM, le général Anthony Cotton, ces adversaires « augmentent
le degré de coordination et de coopération entre eux. Cet environnement de menace soulève la possibilité
de conflits quasi simultanés avec de multiples adversaires opportunistes dotés d’armes nucléaires » ; dans
« Statement of Anthony J. Cotton, Commander United States Strategic Command Before The United
States Senate Committee on Armed Services », Senate Committee on Armed Services, 29/02/2024.
6. Pour une description de la triade du DoD, voir « America’s Nuclear Triad », art. cit.
7. E. Edelman, G. Roughead (Admiral, US Navy, ret.) et al., « Providing for the Common Defense:
The Assessments and Recommendations of the National Defense Strategy Commission », United States
Institute of Peace, 13/11/2018.
8. M. R. Creedon et al., « America’s Strategic Posture: The Final Report of the Congressional Com-
mission on the Strategic Posture of the United States », Congressional Commission on the Strategic
Posture of the United States, 10/2023, p. viii.
9. « Statement of Anthony J. Cotton… », op. cit.
139
Une dissuasion efficace pour un monde multipolaire : le bombardier B-21
10. D. A. Deptula, M. A. Gunzinger, « Decades of Air Force Underfunding Threaten America’s Ability
to Win », Mitchell Institute for Aerospace Studies, 09/2022.
11. J. A. Tirpak, « Divestitures and Purchases: USAF’s 2023 Aircraft Plans », Air & Space Forces
Magazine, 29/04/2022.
12. Selon le secrétaire de l’USAF Frank Kendall, il s’agit de maintenir « le format réduit de l’Air
Force pour élaborer l’armée de l’air adéquate pour défier la Chine, parce que le service doit dégager
des financements pour développer de futures plates-formes du haut du spectre » ; dans A. Mahshie,
« Kendall: Air Force Has and ‘Affordability Problem’ As It Try to Meet Capability Gaps », Air & Space
Forces Magazine, 01/06/2022.
140
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
13. À cette époque, l’USAF définissait l’équivalent d’une « escadre de chasse » comme étant composée
de 72 avions de combat.
14. IADS : Integrated Air Defense Systems.
15. A2/AD : Anti-Access/Area-Denial.
141
Une dissuasion efficace pour un monde multipolaire : le bombardier B-21
16. Le nombre de 19 bombardiers B-2 ne prend pas en compte le Spirit endommagé à la suite d’un
poser en urgence sur la piste de Whiteman fin 2022.
17. Pour une analyse sur l’efficacité des capacités de frappe de longues portées stand-in et standoff
contre différents types de cibles, voir M. Gunzinger, « Long-Range Strike: Resetting the Balance of
Stand-in and Stand-off Forces », Mitchell Institute for Aerospace Studies, 18/06/2020.
142
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
Les moyens et les capacités de l’USAF sont indispensables pour assurer la via-
bilité de l’armée américaine toute entière. Quiconque remet en cause ce postulat
devrait observer les affrontements aujourd’hui en Ukraine. Une force aérienne qui ne
dispose pas de suffisamment d’avions modernes, d’équipages très entraînés et dont
l’organisation est pensée pour répondre à des menaces du passé risque d’encourager
le type d’agression que la National Defense Strategy cherche justement à dissuader.
En 2004, le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld avait déclaré : « Vous partez
en guerre avec l’armée que vous avez, pas avec l’armée que vous aimeriez avoir ou
que vous souhaiteriez dans le futur. »18 Aujourd’hui, partir à la guerre contre la Chine
avec l’armée de l’air que nous possédons pourrait entraîner des pertes insoutenables
pour l’ensemble des forces américaines et conduire peut-être à une défaite qui per-
turberait irrévocablement l’ordre international.
143
Une dissuasion efficace pour un monde multipolaire : le bombardier B-21
Afin de se conformer avec les obligations du traité New START, l’USAF a mo-
difié ses Minuteman III pour qu’ils ne transportent plus qu’une seule ogive23. Ce
missile à carburant solide comprend trois étages de propulsion. Il a été conçu dans
les années 60 avec une durée de vie initiale de dix ans mais une série de programmes
de modernisation et de prolongement de sa durée de vie a permis de le conserver.
Cependant, l’USAF est arrivée au maximum de ce qu’elle pouvait faire pour garder
cette composante prête au combat. Sans un missile intercontinental de remplace-
ment, elle ne pourra satisfaire le contrat de posture de 400 missiles sol-sol après
2030. L’arrivée d’un nouveau modèle représente l’unique option viable pour ré-
pondre aux futures exigences de la triade, d’autant que le Minuteman III n’est plus
produit depuis des décennies et qu’une part importante de ses composants n’est plus
usinée24. Ce programme de modernisation est dimensionnant et ne doit pas être re-
tardé, différé ou réévalué à la baisse.
L’USAF assure également la mise en œuvre de la composante aérienne de la
triade. Elle comprend 46 B-52 et 19 B-2 à capacité nucléaire. Conçus dans les années
1950, les Stratofortress non furtifs ne peuvent pas pénétrer dans des zones contestées
avec un degré de risque acceptable. Pour répondre à ce problème, l’USAF chercha à
acquérir dans les années 1990 des B-2 furtifs capables de pénétrer les IADS de plus
en plus avancés mis en service par la Russie. Les Spirit prennent la forme d’une aile
volante et sont revêtus de matériaux qui dévient et absorbent les émissions radar. Ils
embarquent des systèmes de mission avancés pour détecter et éviter les menaces ain-
si qu’un ensemble de capacités supplémentaires qui contribuent à atténuer considé-
rablement le risque d’être poursuivi par des capteurs actifs ou passifs adverses. Les
Stratofortress et les Spirit peuvent délivrer des bombes nucléaires « à gravité ». Le
B-52H a également la particularité de pouvoir emporter jusqu’à 20 ALCM nucléaires
subsoniques afin de conduire des frappes standoff sans se mettre à portée de tir des
défenses aériennes ennemies.
23. Le traité New START limite les armes nucléaires à portée intercontinentale déployées par les États-
Unis et la Fédération de Russie à « 700 missiles balistiques intercontinentaux (ICBM), des missiles
balistiques lancés par sous-marins (SLBM) et des bombardiers lourds stratégiques ; 1 550 ogives
nucléaires sur ces ICBM, SLBM, et bombardiers (chacun de ces bombardiers lourds est compté comme
une seule ogive vers cette limite) » et « 800 lanceurs ICBM déployés et non déployés, lanceurs SLBM
et bombardiers lourds équipés pour l’armement nucléaire ». Washington et Moscou ont convenu de
prolonger ce traité jusqu’au 4 février 2026. En février 2023, le président Vladimir Poutine a annoncé
que la Fédération le suspendrait mais ne s’en retirerait pas ; dans « New START Treaty », site officiel
du département de la Défense, 01/06/2023.
24. Le président du Armed Services Committee de la Chambre des représentants Mike Rogers explique
que les nouveaux Sentinel doivent « remplacer les ICBM aujourd’hui en service avant que ceux-ci
n’arrivent au terme de leur service. L’échec n’est pas envisageable » ; dans « Rogers: Sentinel ICBM
Program Needs to Get Back On Track », House Armed Services Committee, 19/01/2024.
144
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
145
Une dissuasion efficace pour un monde multipolaire : le bombardier B-21
Enfin, l’US Navy est chargée de la composante océanique de la triade. Elle s’ar-
ticule autour de 14 SSBN25 de la classe Ohio. Chaque bâtiment peut transporter
jusqu’à 20 SLBM Trident II D5 dont la coiffe comprend plusieurs têtes nucléaires
indépendantes (MIRV26) qui peuvent frapper chacune une cible distincte. Lorsqu’ils
quittent leurs ports d’attache et se diluent en mer, les SSBN représentent la compo-
sante qui offre les plus grandes caractéristiques de survie et contribue à garantir la
capacité de frappe en second des États-Unis. En temps de paix, chaque sous-marin
passe en moyenne 77 jours en mer et 35 jours à quai. Ces chiffres ne concernent
pas les bâtiments immobilisés pour cause d’entretien longue durée. Comme pour
les deux autres « jambes » de la triade, l’US Navy a développé ses sous-marins de
la classe Ohio dans les années 1970 en prévoyant une durée de vie de 30 ans. Elle a
depuis été prolongée pour atteindre les 42 années de service. Les premiers modèles
de la classe commenceront à atteindre leur limite d’âge en 2027.
146
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
147
Une dissuasion efficace pour un monde multipolaire : le bombardier B-21
33. « Concept of Integrated Deterrence Will Be Key to National Defense Strategy, DOD Official
Says », site officiel du département de la Défense, 08/12/2021.
34. Secretary of the Air Force Public Affairs, « Kendall details ‘Seven Operational Imperatives’ & how
they forge the Future Force », site officiel de l’US Air Force, 03/03/2022.
35. « Department of the Air Force Operational Imperatives », site officiel de l’US Air Force, 2023.
36. D’autres éléments centraux dans l’élaboration de la future force aérienne comprennent la famille
de systèmes prévue pour le NGAD (Next Generation Air Dominance), le CCA (Collaborative Combat
Aircraft) pour les Counter-Air Operations, des munitions à moindre coût qui peuvent être détenues
selon les besoins requis pour les conflits entre pairs et des capacités pour permettre de dérouler les kill
chains air-air et air-sol à longue portée.
148
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
Une illustration d’artiste d’un B-21 Raider de l’USAF en mission escorté par des aéronefs sans pilote.
Source : « What Could Be Part of the B-21 ‘Family of Systems’? New Report Offers Some Insight »,
Air & Space Forces Magazine, 08/02/2022.
L’USAF emploie l’expression « masse abordable » pour décrire une force ca-
pable dans le futur de projeter sur de longues distances une densité suffisante de
capteurs et d’armements pour produire des effets décisifs sur les cibles les plus
difficiles à atteindre dans le cadre d’un conflit entre puissances équivalentes. Cette
force doit être « abordable », c’est-à-dire dans l’enveloppe des moyens financiers et
budgétaires limités de l’USAF tout en offrant assez de capacités de frappe à longue
portée modernes pour empêcher un fait accompli. Elle doit pouvoir neutraliser les
forces essentielles aux opérations offensives d’une puissance paire. Ce peut être les
défenses aériennes côtières longue portée de l’Armée populaire de libération (APL),
les groupes d’action de surface disposés autour de Taïwan pour couvrir les attaques
chinoises et les bases aériennes d’où ses chasseurs décollent.
Pour défaire un assaut de Pékin contre Taipei ou une invasion d’un ou plusieurs
États baltes par la Russie, les forces aériennes alliées devront frapper au moins 100
000 points d’impact potentiels sur de longues distances. Il s’agit d’une estimation
minimale : en 1991, lors de Tempête du désert, les forces aériennes américaines avaient
mené à elles seules près de 40 000 frappes dans un espace géographique beaucoup
plus petit. Des avions furtifs seront aussi indispensables pour opérer dans des zones
d’affrontements non-permissives tout au long de ce type de conflit. Cette configuration
représente un changement majeur par rapport aux conflits qu’ont connu les capacités
aériennes américaines depuis la Guerre froide. Elles étaient alors en mesure d’établir
149
Une dissuasion efficace pour un monde multipolaire : le bombardier B-21
rapidement leur suprématie aérienne et maritime sur un théâtre et d’ouvrir la voie aux
forces non-furtives qui combattaient avec un niveau de risque acceptable.
En outre, certaines cibles critiques (comme les plateformes mobiles de type trac-
teur-érecteur-lanceur (TEL) ou les armes antisatellites) pour vaincre une offensive
chinoise ou russe pourraient être situées dans la profondeur du dispositif adverse. Là
aussi, seuls les bombardiers furtifs B-21 – et B-2, tant qu’ils sont en service – auront
la portée, le niveau de survivabilité, la persistance et les charges utiles nécessaires
pour les atteindre malgré l’immensité géographique de la zone d’opérations. L’inté-
rêt de mener des attaques dans les parties lointaines des territoires ennemis est une
décision politique. Cependant, ne pas développer cette capacité éliminera de fait
cette option et une opportunité décisive pour dissuader l’agression.
150
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
151
Une dissuasion efficace pour un monde multipolaire : le bombardier B-21
extérieur (Outer Air Battle38) pour assurer la défense du groupe aéronaval contre les
bombardiers chinois et leurs missiles de croisière antinavires de longue portée.
Une capacité inégalée à pénétrer les zones couvertes par un IADS avancé
Les B-21 sont également conçus avec un contrôle de signature à large bande et
sous tous les angles afin d’atténuer considérablement les probabilités de détection et
de suivi par les réseaux de capteurs multispectraux ennemis. Le Raider est ainsi un
bombardier à la pointe de la modernité : son faible degré d’observabilité est beaucoup
plus sophistiqué que ceux des premiers avions furtifs qui évitaient la détection à l’aide
de leurs seules formes en arête et de leurs revêtements absorbants les émissions radar.
Aujourd’hui, la plupart des chasseurs furtifs a une signature frontale optimisée pour
déjouer les radars terrestres et aéroportés opérant dans une partie étroite du spectre
électromagnétique (SEM). À l’inverse, le profil en aile volante du B-21 lui confère une
faible observabilité à 360° sur une partie beaucoup plus large du SEM.
152
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
Selon le secrétaire à la Défense Lloyd Austin, sous l’effet combiné de ses caractéris-
tiques, « même les systèmes de défense aérienne les plus sophistiqués auront du mal
à détecter un B-21 dans le ciel »39.
Une capacité inégalée pour engager des cibles mobiles à grande échelle
Avec un arsenal aujourd’hui limité, l’USAF ne peut aligner suffisamment de ca-
pacités pour détruire un grand nombre de cibles mobiles. C’est pourquoi le secrétaire
Frank Kendall a fait de la neutralisation d’objectifs mobiles terrestres et maritimes
l’un de ses impératifs opérationnels40.
Plusieurs sources au sein de l’USAF indiquent que jusqu’à 90 % des cibles à atta-
quer seront mobiles dans le cadre d’une campagne pour repousser une tentative de fait
accompli par une puissance équivalente41. La Chine s’appuiera sur ses forces d’action
navale, ses navires amphibies et ses TEL pour attaquer Taïwan. De même, une force
russe qui franchirait la frontière orientale de l’OTAN serait en grande partie composée
d’artillerie mobile, de véhicules lance-roquettes, de blindés et d’autres capacités de tir
groupé. Ce sont des objectifs difficiles à atteindre avec un haut degré de précision. Leur
mobilité augmente le besoin des forces américaines et alliées en informations en temps
réel afin de connaître la position de milliers de points d’impact potentiels.
Face à ces cibles dynamiques, les B-21 proposent des avantages significatifs sur
d’autres lanceurs standoff. Même à des vitesses hypersoniques, le temps nécessaire
pour que les missiles de croisière parcourent plusieurs centaines de kilomètres après
leur lancement d’une plateforme de frappe de surface ou aéroportée laisse une oppor-
tunité à l’adversaire de détecter l’attaque puis de déplacer les systèmes qui semblent
être les cibles probables des missiles. Or, à la différence des avions non-furtifs, les
B-2 et les B-21 peuvent éviter la détection dans les zones défendues, faire durer leur
vol pour localiser les cibles mobiles ou en mouvement et attaquer celles-ci – avec ou
sans aides extérieures. Ces bombardiers pénétrants permettent de concentrer dans les
meilleurs délais une masse offensive dont l’allonge est suffisante pour frapper des
cibles en mouvement, mobiles et relocalisés. Ils possèdent la réactivité nécessaire
pour repousser un assaut chinois ou russe dans les temps qui leur sont impartis. Les
Raider incarnent donc la pièce maîtresse de l’Air Force pour remplir sa mission de
frappe mondiale.
39. « The B-21 Raider, the Air Forceʼs new nuclear stealth bomber, takes flight for first time », CBS
News, 10/11/2023.
40. L. Blinde, « Air Force releases OI #4 RFI [Request for Information] », Intelligence Community
News, 31/01/2022.
41. C. Buckley (Colonel, US Air Force Chief of Weapons Development & Requirements), « The End of
the Kill Chain: The Weapons We Need to Arm the Air Force the Nation Needs », Briefing to Weapons
Pitch Day Conference, 06/2022, Slide n°4.
153
Une dissuasion efficace pour un monde multipolaire : le bombardier B-21
Améliorer la résilience des kill chains américaines à longue portée dans des
environnements très contestés
L’amélioration de la résilience des kill chains à longue portée de l’USAF est un
autre impératif de la future force. Le maintien d’un outil de dissuasion nucléaire et
conventionnelle crédible dépendra de l’aptitude de l’armée de l’air américaine à bâ-
tir des milliers de kill chains en quelques centaines d’heures. Cette aptitude reposera
sur les capacités de frappe à longue portée pouvant trouver et engager des cibles
malgré les efforts chinois ou russes pour perturber les réseaux C2ISR américains.
Les armes conventionnelles et nucléaires en standoff fonctionnent avec des liai-
sons de données qui échangent des correctifs sur les positions de leurs cibles durant
leur période de croisière sous réserve que les réseaux dont elles dépendent disposent
d’un degré de connectivité suffisant. À l’inverse, les équipages du B-21 peuvent
mettre à jour ou modifier eux-mêmes l’ordre du ciblage en vol en se passant des
systèmes C2ISR. Même à l’ère de la guerre par drones, l’intérêt demeure de s’ap-
puyer sur des équipages pour déterminer les priorités opérationnelles au cours de
la mission sans passer par des opérateurs dans les états-majors éloignés. Dans des
environnements où les communications sont impossibles, seuls les pilotes humains
auront la capacité de décider s’ils doivent lancer ou annuler une frappe convention-
nelle ou nucléaire en fonction des priorités de la mission et des règles d’engagement.
En résumé, l’USAF ne dispose pas aujourd’hui de suffisamment d’appareils de
combat à long rayon d’action emportant une charge utile suffisante et une furtivité
large bande et tout angle pour mener des opérations décisives à grande échelle dans
des environnements très contestés. Actuellement, seuls les B-2 peuvent répondre à
ces exigences avec un degré de risque acceptable. Dans l’optique d’un conflit entre
puissances équivalentes, les besoins opérationnels associés aux bombardiers péné-
trants dépasseront clairement ce que 19 Spirit peuvent accomplir. La solution à ce
problème est dès à présent disponible : les bombardiers B-21 Raider de prochaine
génération. Le DoD doit en acquérir un nombre suffisant pour dissuader et répondre
de manière crédible aux agressions sur plusieurs théâtres.
154
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
Revenir au modèle des deux guerres ne se fera pas sans frais. Pourtant, ne pas
y parvenir conduirait à augmenter considérablement les risques et les coûts des
défaillances opérationnelles. C’est pourquoi il est essentiel que le DoD porte sa
priorité sur les capacités les plus rentables – qu’importe le service considéré. Elles
doivent potentiellement dissuader les agresseurs opportunistes tout en limitant le
coût d’un format prévu pour mener deux guerres. Le DoD dans son ensemble doit
détenir les moyens de mener deux guerres. Chaque service n’a pas besoin de pouvoir
le faire tout seul.
Pour déterminer les tailles et combinaisons capacitaires adéquates pour une telle
force, il est nécessaire de s’informer sur la nature des conflits potentiels entre des
puissances équivalentes. Puisqu’un conflit majeur avec la Chine dans l’Indopaci-
fique se tiendra d’abord sur mer, dans les airs, dans l’espace extra-atmosphérique
et dans le cyberespace, les départements de l’Air Force et de la Navy devraient être
formatés selon cette hypothèse. Et puisqu’une opération d’ampleur pour défendre
l’OTAN contre une agression russe prendrait surtout place dans les milieux terrestre,
aérien, spatial et le cyberespace, elle doit incarner le type de menace à laquelle les
départements de l’Army et de l’Air Force doivent se préparer.
Cela signifie que la menace chinoise et russe s’avère structurante pour dimen-
sionner l’USAF. Elle seule peut répondre à des milliers de kilomètres et mener une
offensive sur ces deux théâtres dans les premières heures d’un conflit. La réactivité des
forces sera un élément crucial puisque les stratégies de fait accompli russes et chinoises
peuvent atteindre leurs points décisifs en quelques jours. Cette temporalité n’est pas
compatible avec les semaines requises par les forces terrestres et navales américaines
pour se déployer en nombre à partir de leurs bases et s’engager dans le combat.
Seuls les bombardiers de l’USAF disposent d’une portée suffisante pour conduire
des missions d’attaque depuis le continent américain et revenir, ou bien se régénérer
sur des postes avancés pour effectuer plus de sorties. En outre, ils peuvent rapidement
passer d’un théâtre ou d’une mission à une autre afin de répondre aux évolutions des
besoins opérationnels – y compris pour dissuader les attaques nucléaires. Contraire-
ment aux deux autres composantes de la triade, les bombardiers stratégiques offrent
des options pour « accroître » la taille de la force de dissuasion nucléaire des États-
Unis, en quelques heures, si besoin. De par leur flexibilité opérationnelle inégalée,
les bombardiers de l’USAF seraient l’un des moyens les plus rentables du DoD pour
dissuader l’agression de pairs sur plusieurs théâtres.
155
Une dissuasion efficace pour un monde multipolaire : le bombardier B-21
42. « Military and Security Developments Involving the People’s Republic of China 2023 », site offi-
ciel du département de la Défense, 10/2023, p. viii.
43. En 2020, le chef d’état-major de l’USAF, le général David Goldfein, a déclaré devant le Congrès
que « notre évaluation – et elle a été appuyée par d’autres évaluations indépendantes – qu’une force
à risque modéré serait composée de 220 bombardiers, dont 145 seraient des B-21 ». Le commen-
taire du général Goldfein provient de l’enregistrement d’une audience de l’US Senate Armed Services
Committee ; « Posture of the Department of the Air Force », US Senate Committee on Armed Services,
03/03/2020. La dissuasion nucléaire est une exigence supplémentaire pour l’USAF ce qui implique que
certains de ses bombardiers stratégiques peuvent être retenus aux États-Unis et ne pas être déployés
dans le cadre d’un conflit conventionnel.
44. L’étude indépendante recommande que l’USAF mette en œuvre 383 bombardiers – soit 20 B-2, 75
B-52H et 288 B-21 – qui permettraient de pouvoir disposer de 266 plateformes immédiatement prêtes
pour s’engager dans un combat ; d’après M. Gunzinger et al., « An Air Force for an Era of Great Power
Competition », Center for Strategic and Budgetary Assessments, 2019.
45. « U.S. Air Force Aircraft Inventory Study Executive Summary », Air Force Mag, 2019 ; D. A.
Deptula, D. A. Birkey, « Building the Future Bomber Force America Needs: The Bomber Re-Vector »,
Mitchell Institute for Aerospace Studies, 09/2018 ; M. R. Moeller, « U.S. Bomber Force: Sized to
Sustain an Asymmetric Advantage for America », Mitchell Institute for Aerospace Studies, 2015.
156
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
46. « McConnell: Senate Faces Test of American Leadership », The Newsroom, 11/02/2024.
157
158
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
André Dumoulin
159
La composante nucléaire aéroportée de l’OTAN
hington fournit également à ses alliés – notamment à la France – des avions de chasse
F-84G Thunderjet et F-100D Super Sabre capables d’emporter des bombes nucléaires
à gravité tirées à basse altitude. Ces armes restaient sous le contrôle américain via le
principe de la « double clef » qui permettait aux États-Unis de conserver leur autono-
mie de décision et de ne pas être liés par des engagements régionaux.
Dans les années soixante, la doctrine évolue vers la Flexible Response3. Deux
modèles en sont proposés successivement. Dans le premier (MC 14/3 de 1967), un
emploi circonspect et rationnel du nucléaire, à des fins d’interdiction du champ de
bataille, est valorisé. Il s’agit de tenter de contrôler l’escalade en frappant initiale-
ment des objectifs purement militaires avec des armes nucléaires tactiques (ANT)
3. La riposte flexible implique de la part de son auteur « une volonté de modération, qu’il […] mani-
feste d’abord par sa retenue politique se gardant d’engagements inconsidérés envers des alliés agités ;
ensuite par une stricte pondération de ses forces militaires sur les théâtres d’opérations » ; cité dans
L. Poirier, Des stratégies nucléaires, Hachette, Paris, 1977, p. 95. Cette stratégie de guerre limitée fut
rendue possible par l’apparition technique des armes nucléaires tactiques, leur monopole étant, à ce
moment, dans les mains des États-Unis.
160
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
selon une logique sélective ou démonstrative. Dans le second modèle (MC 48/3
de 1969), les forces conventionnelles équipées d’armements classiques doivent être
engagées rapidement, pour ralentir ou arrêter une offensive soviétique, avant d’envi-
sager un possible usage nucléaire d’ordre tactique.
Durant la Guerre froide, l’objectif des alliés en général et des Américains en
particulier est d’assurer la solidarité entre les États membres de l’Alliance atlantique
dans le cadre du containment de la menace communiste. C’est aussi de garantir la
non-prolifération nucléaire en Europe par consultation et enculturation des alliés via
le Groupe des plans nucléaires (GPN) fondé dès 1966. C’est enfin autoriser certains
pays à disposer de la double clef4 pour des systèmes d’armes nucléaires américains
déployés en Europe (cf. tableau 1).
Les doctrines font aussi l’objet de débats. Face à la possibilité extrême d’un
champ de bataille qui deviendrait le théâtre d’échanges de salves nucléaires5 – ren-
dues possibles par l’abondance des stocks – s’oppose par exemple la doctrine fran-
çaise qui préfère le coup de semonce ou l’ultime avertissement au service d’un usage
unique, spécifique et politique. À ces crispations doctrinales s’ajoutent enfin pen-
dant la Guerre froide les tensions politiques avec Bonn concernant l’usage potentiel
d’armes nucléaires tactiques américaines et françaises6 sur le territoire allemand7 et
en Centre-Europe8. Elles se prolongent tout au long des années 1980 avec la crise des
euromissiles9. Le dossier de la modernisation des ANT américaines (exemple : SNF
4. Les États-Unis conservent les codes d’activation des armes nucléaires, les alliés européens ont la
maîtrise de leurs vecteurs d’armes (veto national éventuel à leur emploi).
5. Le but était également de freiner l’emploi trop rapide du nucléaire américain en Europe en esca-
ladant les seuls « barreaux » conventionnels, orientation permettant de ne pas être entraîné dans une
conflit intercontinental stratégique avec l’Union soviétique. En d’autres termes, ne pas perdre New
York pour sauver Hambourg. Voir R. Lukic, Conflit et coopération dans les relations franco-améri-
caines, Montréal, Presses universitaires de l’Université Laval, 2009, pp. 51-53.
6. Missiles sol-sol Pluton puis Hadès « mort-nés » ; chasseurs-bombardiers Jaguar A, Mirage IIIE,
Super-Étendard et leurs bombes AN-52. Restent le Mirage 2000N ASMP (puis Rafale) et le Super-Éten-
dard ASMP (puis Rafale M) en mission préstratégique sortant du cadre étroit des armes tactiques pour
des raisons techniques, opérationnelles et doctrinales.
7. Cf. D. Cumin, J.-P. Joubert, L’Allemagne et le nucléaire, Paris, L’Harmattan, 2013.
8. Pour une analyse de l’histoire du nucléaire militaire français, cf. A. Dumoulin, La dissuasion. His-
toire du nucléaire militaire français, Histoire & Stratégie n°10, Areion, Paris, 04-06/2012.
9. Cf. M. Tatu, La bataille des euromissiles, Cahier n°29 de la Fondation pour les Études de défense
nationale, Paris, 3ème trimestre 1983. Les euromissiles pouvaient coupler les défenses américaines et
européennes dès lors que les systèmes nucléaires (Pershing-2 et GLCM Gryphon) étaient déployés
en Europe sous contrôle exclusif des États-Unis (clef unique). Les cibler pouvait engager une riposte
provenant des systèmes centraux américains. À l’inverse, les euromissiles pouvaient favoriser un dé-
couplage dès lors qu’ils étaient basés en Europe et pouvaient être engagés à partir du Vieux Continent
sans concerner le continent nord-américain et les risques de représailles soviétiques. Du point de vue du
Kremlin, les euromissiles américains répondant aux missiles de théâtre SS-20, SS-4 et SS-5 de l’Armée
rouge furent perçus comme une menace vu le peu de préavis, pouvant aboutir en réponse à un ciblage
européen mais aussi vers le commanditaire étasunien. Aussi, découplage ou couplage furent mis en
avant dans bien des débats à l’époque avec forts argumentaires techniques, stratégiques, politiques et
idéologiques (cf. D. Lutz, La guerre mondiale malgré nous ? La controverse des euromissiles, Paris,
La Découverte-Maspero, 1983 ; M. Manel, L’Europe face aux SS 20, Paris, Berger-Levrault/Boréal
Express, 1983).
161
La composante nucléaire aéroportée de l’OTAN
Tactical Air-to-Surface Missile) promettait aussi des échanges très animés, mais les
échanges font long feu du fait de la chute du mur de Berlin10.
On le voit, la présence des armes nucléaires américaines en Europe a réguliè-
rement suscité des positionnements diplomatiques, militaires et doctrinaux divers
voire antagonistes. De nos jours, la composante nucléaire aéroportée américaine
dans le cadre de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) continue
de faire l’objet de questionnements par ses membres face à l’évolution du paysage
géostratégique du Vieux Continent ou de la prégnance de certaines idéologies.
À partir de sources ouvertes, cet article se propose de faire la synthèse de l’évo-
lution historique de la composante nucléaire de l’Alliance atlantique et, plus particu-
lièrement, du GPN. Il aborde également les conséquences de l’irruption de nouveaux
défis opérationnels (menaces cybernétiques) ou géopolitiques (retour de la possibilité
d’une guerre de haute intensité avec l’annexion russe de la Crimée en 2014 et l’inva-
sion de l’Ukraine depuis 2022). Il évoque enfin l’hypothèse d’une nouvelle grammaire
nucléaire qui pourrait émerger entre la Russie et l’OTAN – certains des membres de
l’Organisation réaffirmant qu’elle est avant tout « une Alliance nucléaire » 11.
Gérer la fin de la Guerre froide : les aspects nucléaires du document de Rome (1991)
À la fin de la Guerre froide, la signature du Traité FCE (1990) organise – tempo-
rairement – l’équilibre des forces conventionnelles en Europe en tentant de rendre
impossible toute attaque classique par surprise. L’OTAN s’engage dans le même
temps dans une redéfinition de sa doctrine de défense, provoquant également des
réflexions sur les armes nucléaires.
Dès 1988, l’adoption du terme « d’armes substratégiques » à la place « d’armes
tactiques »12 jugé trop impopulaire13, avait marqué le retour d’une forte politisation
de la stratégie nucléaire au sein de l’Alliance. Le lancement d’études sur les « Rôles,
missions et caractéristiques souhaitées pour les systèmes nucléaires de l’Alliance »14
entamées dès octobre 1989 accentue largement cette tendance.
En juillet 1990, dans la déclaration finale du sommet de Londres, l’Alliance (sans la
France) qualifie les armes nucléaires « d’armes du derniers recours » (Weapons of Last
10. Mécanisme prévu dans le cadre du document MC 70 de 1967. Voir A. Dumoulin, « Armes nu-
cléaires standoff. L’avènement des missiles de théâtre », Avianews international, 10/1990, p. 34 et
suivantes.
11. « « Poutine doit comprendre » que l’OTAN « est une alliance nucléaire », lance Le Drian », Le
Figaro, 16/05/2022.
12. À propos de la difficulté à définir les armes nucléaires dites « tactiques », cf. T. de Champchesnel,
« The Return of Tactical Nuclear Weapons? », Report n°105, IRSEM, 04/2023, pp. 17-30.
13. C. G. Fricaud-Chagnaud, J.-J. Patry, Mourir pour le roi de Prusse ? Choix politiques et défense de
la France, Paris, Publisud, 1994, p. 107.
14. B. Tertrais, L’arme nucléaire après la guerre froide, Paris, Économica, 1994, p. 119.
162
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
163
La composante nucléaire aéroportée de l’OTAN
165
La composante nucléaire aéroportée de l’OTAN
mité des plans de défense et du GPN de l’OTAN reconnaît par exemple « que dans
l’environnement de sécurité actuel, il est extrêmement improbable que se présentent
les circonstances dans lesquelles il pourrait s’avérer nécessaire d’envisager une
quelconque utilisation de l’arme nucléaire ».
Cette tendance à transférer éventuellement des missions nucléaires tactiques aux
forces conventionnelles s’inscrit dans la lignée des enseignements de la guerre du
Kosovo et dans le contexte plus général de la Révolution dans les affaires militaires
(RAM)24 : l’allonge augmentée et la précision améliorée des capacités convention-
nelles permettent d’envisager la neutralisation d’objectifs névralgiques à une échelle
globale. En outre, le caractère délicat de la mise en œuvre d’un organe de réflexion
politique, diplomatique et militaire au sein de l’OTAN sur les sujets nucléaires ex-
plique le malaise croissant de l’Alliance à ouvrir largement le débat.
Trois thèmes principaux s’imposent néanmoins avant l’ouverture des discussions
portant sur le nouveau Concept stratégique de 1999 : la position de l’OTAN face à
la contre-prolifération, la question du No First Use25 et la posture nucléaire dans le
cadre de l’élargissement de l’Alliance aux anciens satellites soviétiques.
La contre-prolifération
La volonté de certains États du voisinage de l’OTAN de vouloir s’engager dans
la voie du nucléaire militaire s’affirme au cours des années 1980-1990. Que ce soit
la République islamique d’Iran, l’Irak de Saddam Hussein avant 1991 ou la Libye du
colonel Kadhafi, ces pays peuvent compter sur l’existence des réseaux de proliféra-
tion clandestins, dont celui du Pakistanais Dr. Khan.
Or, l’OTAN n’ose profiter de la présence résiduelle nucléaire américaine pour dé-
velopper une stratégie préventive, préemptive ou coercitive de c ontre-prolifération.
Cette association reste particulièrement délicate dans la mesure où les lectures
demeurent encore en partie divergentes entre les deux rives de l’Atlantique. Par
exemple, la France connaît un débat assez significatif et aujourd’hui mort-né sur
le concept de « fort au fou »26. À cette époque, le débat tournait autour de la dif-
ficulté à rendre crédible le discours dissuasif face à des dirigeants qu’on estimait
24. La RAM recouvre des changements technologiques, des innovations en matière de doctrine et une
adaptation organisationnelle/opérationnelle. Elle se traduit, entre autres, par l’émergence des « sys-
tèmes de systèmes » dans le domaine du C4ISR (commandement, contrôle, communications, compu-
ter et renseignement, surveillance, reconnaissance). Il s’agit d’accroître la capacité à détecter, identifier
et suivre un nombre beaucoup plus grand de cibles, dans un espace beaucoup plus vaste et en un laps de
temps beaucoup plus court que par le passé (boucle OODA testée durant la guerre du Golfe).
25. D. S. Yost, The US and Nuclear Deterrence in Europe, London, Adelphi Paper 326, IISS, 1999,
pp. 64-67.
26. A. Dumoulin, « Inflexions autour de la dissuasion nucléaire française. De l’influence de la concep-
tualisation et de l’outillage américain », Stratégique n°86-87, ISC, Paris, 2006, pp. 181-194 ; J.-D. Mer-
chet, « Les « fous » ciblés par le nucléaire français », Libération, 27 octobre 2003 ; P. Boniface, Contre
le révisionnisme nucléaire, Paris, Ellipses, 1994 ; B. Tertrais, « La dissuasion nucléaire française après
la guerre froide : continuité, ruptures, interrogations », Annuaire français de relations internationales,
Bruylant, Bruxelles, 2000, pp. 759-779.
166
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
167
La composante nucléaire aéroportée de l’OTAN
Répondre à l’élargissement
Plusieurs questions relatives à la posture nucléaire de l’OTAN avec son
élargissement apparaissent également bien avant l’adoption du nouveau Concept
stratégique – ce dernier entérinant les avancées en la matière. Faut-il, par exemple,
approfondir les nouvelles relations avec Moscou en engageant de manière plus claire
le non-déploiement d’armes nucléaires américaines sur le territoire des nouveaux
membres ? Ou quelles conséquences pose le principe d’une zone dénucléarisée30 en
Europe centrale et orientale ?
Initialement, dans son « Étude sur l’élargissement de l’OTAN » de septembre
1995, la possibilité de déployer des armes nucléaires sur les territoires de nouveaux
membres n’est pas exclue, même « s’il n’y a pas d’exigence a priori ». Le document
précise même que ces pays devront contribuer « au développement et à la mise en
œuvre de la stratégie de l’OTAN, y compris de ses composantes nucléaires »31. Dans
les faits, l’Alliance n’a pas pris d’engagement juridiquement contraignant sur le non
déploiement d’armes nucléaires à l’Est32. Elle n’a produit qu’une simple déclaration
d’intention pouvant être révisée unilatéralement en fonction des circonstances. De
facto, la notion de statut spécial de la zone Centre-Europe en matière nucléaire est
présente sans pour autant avoir d’assise juridique.
Ensuite, lors du sommet des ministres des Affaires étrangères d’avril 2010, il
est question d’inclure à l’ordre du jour la question du retrait des armes nucléaires
américaines sur demande de plusieurs membres européens de l’OTAN (la Belgique,
la Norvège ou encore les Pays-Bas). On retrouve dans cette demande l’esprit du
document de travail de 2004 soumis par ces trois États au Comité préparatoire de
la Conférence des Parties chargée d’examiner le Traité sur la non-prolifération des
29. K. Stoddart, « The Status of NATO’s non-strategic nuclear weapons in Europe », dans G. Boutherin
(dir.), Europe facing nuclear weapons challenges, Bruxelles, Bruylant, 2008.
30. Cf. J. Prawitz, « A Nuclear-Weapon-Free Zone in Central and Eastern Europe », Programme for
Promoting Nuclear Non-Proliferation, Issue Review n°10, 02/1997.
31. Lors de la réunion de l’OSCE à Lisbonne en décembre 1996, l’OTAN avait annoncé que ses pays
membres « n’ont aucune intention, aucun plan et aucune raison de déployer des armes nucléaires sur
le territoire de nouveaux membres, ni aucun besoin de modifier un aspect de la posture nucléaire ou de
la politique nucléaire de l’OTAN ».
32. Dans l’Acte fondateur Russie-OTAN, le 4ème chapitre indique que « l’OTAN a décidé qu’elle n’a
aucune intention, aucun projet et aucune raison d’établir des dépôts d’armes nucléaires sur le terri-
toire de ses membres [NDLR : les trois pays nouvellement intégrés dans l’Alliance], que ce soit pour la
construction de nouvelles installations de stockage nucléaire ou par l’adaptation d’anciennes installa-
tions de stockage nucléaire ».
168
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
armes nucléaires en 2005. L’objectif principal affiché est alors l’élimination com-
plète des armes nucléaires non-stratégiques au niveau mondial. Cette option33 ne
déboucha sur aucune décision américaine, russe ou de l’OTAN34.
Ces réflexions d’ordre stratégique et géographique sur la place des armes nu-
cléaires au sein de l’OTAN se déroulent alors que de nouvelles problématiques sécu-
ritaires émergent : prolifération des ADM, menace balistique moyen-orientale, mise
en place de moyens antibalistiques à l’Est de l’Europe et en Méditerranée (missiles
SM-2 des systèmes Aegis Ashore), menace terroriste, débats stratégiques sur le re-
nouvellement des composantes stratégiques américaines, russes, françaises et britan-
niques, avenir de la campagne Global Zero…
Dans ce contexte, le Concept stratégique de l’OTAN présenté lors du Sommet de
Lisbonne en 2010 confirme que « la garantie suprême de la sécurité des Alliés est
apportée par les forces nucléaires stratégiques de l’Alliance ». Il rappelle également
que la dissuasion est « articulée autour d’une combinaison appropriée de capacités
nucléaires et conventionnelles », où la défense anti-missile a toute sa place.
En 201635, la mise en avant par l’OTAN du lien entre une agression cyber majeure
et le recours à l’article 5 de l’Alliance atlantique introduit une vision polymorphe de
la menace et montre la direction d’une dissuasion plurielle. Cette orientation sera
d’ailleurs renforcée à l’issue du Sommet de Bruxelles de 2021 qui rend possible
l’invocation de ce même article en réponse à une « attaque dirigée vers l’espace, en
provenance de l’espace, ou dans l’espace »36.
Les tensions suscitées par la crise en Ukraine en 2014, l’invasion de la Crimée
la même année37 et la sanctuarisation agressive russe entraînent une nouvelle clarifi-
cation38 lors du sommet de Varsovie de juillet 2016. Ses conclusions rappellent que
les ressources nucléaires demeurent un outil de dissuasion en nommant la Russie
comme facteur d’instabilité. La crise russo-ukrainienne entraîne alors des déclara-
tions de l’OTAN et suscite des gesticulations nucléaires américaines39.
Finalement, lors du sommet de juillet 2018, l’Organisation affirme « [qu’] aussi
longtemps qu’il y aura des armes nucléaires, l’OTAN restera une alliance nucléaire.
Les forces stratégiques de l’Alliance, et en particulier celles des États-Unis, sont
la garantie suprême de la sécurité des Alliés. Les forces nucléaires stratégiques in-
33. André Dumoulin, « Positionnement des acteurs et “cartographie” de la Belgique en matière de dis-
suasion nucléaire substratégique », Contribution à l’étude sur Tactical Nuclear Weapons and Security
In Europe, FRS-DAS, Mars 2007.
34. Observatoire de la non-prolifération, n°47, CESIM, Paris, mars 2010, p. 3.
35. NATO – Topic: Lutte contre les menaces hybrides.
36. NATO – Approches de l’OTAN concernant l’espace.
37. A. Dumoulin, « Crise russo-ukrainienne ? Conséquences sur les politiques de défense OTAN, UE
et de défense nationale », Sécurité & Stratégie, n°125, IRSD, 06/2016.
38. Belgique, Allemagne, Luxembourg, Pays-Bas et Norvège.
39. Pour une liste des gesticulations nucléaires, cf. A. Dumoulin, « Crise russo-ukrainienne ? Consé-
quences sur les politiques de défense OTAN, UE et de défense nationale », Sécurité & Stratégie, n°125,
IRSD, 06/2016, pp. 20-29.
169
La composante nucléaire aéroportée de l’OTAN
40. A. Dumoulin, « Le retour des armes nucléaires non stratégiques », Sécurité & Stratégie, n°144,
IRSD, 04/2020 ; « Ce que la guerre d’Ukraine change », Défense & Sécurité internationale, HS n°88,
Areion, 02-03/2023.
41. Le modèle 10 (0,3 ; 1,5 ; 10 et 80 Kt) tout comme le modèle 7 ne sont pas présents en Europe.
42. La Turquie ne pouvant acheter de F-35, elle pourra néanmoins emporter la B61 modèle 12 moyen-
nant un retrofit (non confirmé). La posture diplomatico-militaire incertaine d’Ankara et les tensions
américano-turques semblent indiquer un renoncement, par la Turquie, au principe de la double clef pour
ses propres appareils F-16. Certaines sources indiqueraient le rapatriement possible de tout ou partie de
l’arsenal nucléaire américain d’Incirlik vers la base anglaise de Lakenheath.
170
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
Intérieur d’un hangar durci (base aérienne de Volkel, Pays-Bas). Un WS3 contenant une B61
avec un F-16 en arrière-plan.
Source : « Larger Nuclear Weapons Storage Facilities in Europe », Bits, 12/2004.
43. Au lieu du largage par gravité, par palier ressource et parachute de freinage (retardement d’explo-
sion possible aussi électroniquement).
44. Pour la Belgique, la version nucléarisable sera à Kleine Brogel (seule base belge où se trouvent
les WS3) en 2027. Relevons que pour les 34 F-35 belges, la livraison des 8 premiers appareils est blo-
quée suite à la nécessité d’introduire une importante mise à niveau matérielle et logicielle (Technology
Refresh 3/TR3) requise pour le bon fonctionnement de la version Block 4 de l’appareil. Une solution
partielle pourrait être l’adaptation de la première version du logiciel TR3 (version tronquée) pour dé-
bloquer la livraison. Les F-35 livrés n’auront pas alors intégré complètement tous les systèmes. La
formation en vol des pilotes serait prévue pour l’été 2024 à Luke AFB (Arizona) pour une Initial Ope-
rating Capability (IOC) décalée à l’été 2025. Les premiers F-35 livrés opéreront depuis Florennes. Sur
le F-35 Block 4, confer « Défense : encore un peu de retard pour les F-35 », Le Soir, 24/04/2024 ; « Le
F-35 Block 4 : Un super Lightning II ! », Air fan, n°482, 10-11/2022, p. 54 et suivantes ; J. Henrotin, «
Le Block 4/C2D2 du F-35. Coûts, risques et opportunités », Défense & Sécurité internationale, n°148,
Areion, 07-08/2020, p. 90 et suivantes.
171
La composante nucléaire aéroportée de l’OTAN
45. Les B61 stockées en Europe disposent de clefs de sécurité PAL (Permissive Action Link) avec com-
mutateur à code directement intégré à la bombe. Celui-ci est entièrement encapsulée dans un caisson
de protection (membranes protectrices) où toute pénétration non autorisée aboutirait à la mise en œuvre
automatique (grâce à des circuits électroniques anti-intrusion « système de verrouillage » et de couver-
tures plastiques rigides avec capteurs) d’une procédure visant à initier l’autodestruction des éléments
vitaux de la bombe nucléaire.
46. H. M. Kristensen, « NATO Nuclear Weapons Exercice Over Southern Europe », FAS Strategic
Security Blog, 20/10/2021.
47. Ce comité de l’OTAN était chargé de superviser les questions de sûreté et de sécurité nucléaire,
comme de garantir la survivabilité de ces armes. Supervisé par les États-Unis, il sera remplacé en 1999
par le Groupe de haut niveau du GPN.
48. La présence ou non d’environ 100 bombes B61 dans ces installations reste au conditionnel dès lors
que les contraintes juridiques bilatérales imposent de ne pas préciser le nombre ni leur localisation, des
dépôts pouvant même être vides ou partiellement occupés. Bien que bon nombre de documents déclas-
sifiés et autres auditions au Congrès américain offrent une multitude de détails, l’indicateur premier de
la présence ou non de bombes nucléaires reste, en vérité, le nombre de militaires américains (Munitions
Support Squadron/MUNSS) et de leurs familles dans le voisinage de la base hôte, s’occupant d’une
partie de la maintenance et de la sécurité desdites armes.
172
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
Chambres
Nombre estimé de
fortes vides Localisation des bases
bombes nucléaires
(« froides ») en nucléaires et vecteurs Pays hôtes
(hypothèse pour
temps de paix d’armes (1)
2023)
(estimations)
Büchel (Tornado vers F-35) Allemagne 15
11 Memmingen (Tornado) Allemagne 0
11 Norvenich (Tornado) Allemagne 0
55 Ramstein (F-16C/D) Allemagne 0
Kleine Brogel (F-16A/B MLU Belgique 15
vers F-35)
11 Araxos (A-7H, F-16) Grèce 0
Aviano (F-16C/D vers F-35) Italie 20
NB :
(1) Toutes les données reprises dans ce tableau restent des estimations : actualisations/estimations à
partir de H. M. Kristensen, « U.S. Nuclear Weapons in Europe », Natural Resources Defense Council,
02/2005 et des Nuclear Notebook (éditions successives du Bulletin of the Atomic Scientist et du [Link]).
(2) Les bases aériennes citées en italique (Ramstein, Aviano, Lakenheath et Incirlik) concernent des
infrastructures contrôlées en propre par les USAFE où elles disposent de leurs propres appareils.
(3) H. Kristensen, « Lakenheath Air Base Added To Nuclear Weapons Storage Site Upgrades », Feder-
ation of American Scientists, 11/04/2022 ; M. Korda, H. Kristensen, « Increasing Evidence That the US
Air Force’s Nuclear Mission May Be Returning to UK Soil », [Link], 28/09/2023. La base britannique
avait été dénucléarisée vers 2008. Une hypothèse serait le transfert en tout ou en partie des armes nu-
cléaires stockées à İncirlik vers Lakenheath.
(4) La base en Turquie n’accueille pas en permanence d’avions américains F-16.
173
La composante nucléaire aéroportée de l’OTAN
Relevons que, dans l’absolu, toute mesure de rapatriement des bombes B61 vers
les États-Unis laisserait intactes les chambres fortes, qui seraient toujours capables
de recevoir des bombes nucléaires à des fins de signalement stratégique.
174
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
53. S. R. Covington, « NATO’s Concept for Deterrence and Defence of the Euro-Atlantique Area
(DDA) », Belfer Center for Science and International Affairs, Harvard Kennedy School, 02/08/2023.
54. Au sujet de l’interprétation du TNP face à la présence d’armes nucléaires américaines en Europe,
cf. A. Dumoulin, Q. Michel, « La Belgique et les armes nucléaires », Courrier hebdomadaire du Centre
de recherche et d’information socio-politiques, n°1871-1872, 2005.
55. C. Barbit, E. Maitre, « Discours de l’École de guerre : quelle intégration des partenaires européens
à la dissuasion française ? », Observatoire de la dissuasion, FRS, 02/2020, p. 5 ; « Nuclear Notebook,
United States Nuclear weapons, 2022 », Bulletin of the Atomic Scientists, vol. 78, n°3, 2022.
175
La composante nucléaire aéroportée de l’OTAN
176
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
Conclusion
Pour la plupart de ses États membres60, le nucléaire est perçu au sein de l’OTAN
comme un facteur de cohésion transatlantique et politique. Il entretient une culture
nucléaire auprès des alliés non-détenteurs des codes nucléaires61. Il existe donc une
volonté dominante chez les membres européens de l’OTAN de rester sous influence
américaine en matière de politique nucléaire alliée, au travers de la dissuasion
concertée mais non partagée et du principe de la double clef.
Les incertitudes à propos de l’avenir du nucléaire demeureront néanmoins car la
question nucléaire de l’OTAN est un domaine exclusivement associé à l’évolution
de la puissance américaine, aux objectifs étasuniens, à la politique du Congrès à
57. I. Facon, « Guerre en Ukraine : le sens du signalement nucléaire russe », Note n°30/22, FRS, Paris,
26/07/2022, p. 9.
58. Varsovie participe déjà à des exercices nucléaires en soutien sans disposer de la compétence nu-
cléaire double clef.
59. Relevons que le retour récent de B61 en Grande-Bretagne exprime entre autres cette volonté de dis-
tanciation géographique. En outre, les vols de pénétration par le Nord ou par le Sud seraient privilégiés.
60. M. Marin-Bosch, « Europe’s nuclear family », Bulletin of the Atomic Scientists, 01-02/1998.
61. B. Warrington, dans Collectif, « Demain, l’ombre portée de l’arme nucléaire... », op. cit., p. 53.
177
La composante nucléaire aéroportée de l’OTAN
178
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
Source : M. Korda, H. Kristensen, « Increasing Evidence That the US Air Force’s Nuclear Mission
May Be Returning to UK Soil », [Link], 28/10/2023.
179
180
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
Pierre Grasser
181
« Pour le jour où… » La composante nucléaire aéroportée russe
3. Des charges de profondeur nucléaires peuvent être mises en œuvre par l’hélicoptère Kamov Ka-
27PL, ou par des avions de patrouille maritime Il-38, Tu-142MK et MZ.
4. Il existe des charges nucléaires pour les missiles air-air R-33.
5. 12e Glavnoye upravlenie Ministerstva oboroni Rossii : « 12e GUMO », [Link], 24/06/2021.
182
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
Le recours à l’arme nucléaire est prévu en Russie dans le cadre de situations par-
ticulières. Elles sont listées par le décret présidentiel (oukase) n°355 du 2 juin 2020,
dont l’article 17 énonce que :
« La Fédération de Russie se réserve le droit d’utiliser la force nucléaire en cas
d’attaque à l’arme de destruction massive contre elle et ses alliés, de même qu’en
cas d’agression contre la Fédération de Russie avec des armements conventionnels,
lorsque l’existence de l’État est menacée. »
La Russie fixe ici certaines lignes rouges, même s’il existe un flou sur la notion
d’« existence de l’État ». Ce doute est intentionnel afin d’autoriser une certaine sou-
plesse dans l’engagement de l’arme et ainsi crédibiliser la dissuasion. L’une des
meilleures pistes pour définir cette « menace contre la survie de l’État » est offerte
par l’article 14-b de la doctrine militaire du 25 décembre 2014 :
« Toute attaque qui vient empêcher la gouvernance et le contrôle des forces ar-
mées et empêcherait l’emploi des forces nucléaires, les attaques contre les systèmes
d’alerte avancée6, les systèmes de suivi de l’activité spatiale7, les dépôts de muni-
tions nucléaires, les centrales nucléaires et toute structure impliquée dans l’indus-
trie nucléaire, chimique et pharmaceutique. »8
Cette liste est bornée pour limiter les risques d’escalade. Seule la « menace contre
la survie de l’État » entrouvre la porte à une frappe en premier, c’est-à-dire à l’emploi
de l’arme nucléaire par la Russie sans qu’elle ait elle-même subi d’attaques de ce type.
Toutefois, certains sites stratégiques russes listés se trouvent dans des zones
d’échanges de tirs liés au conflit en cours en Ukraine. C’est, par exemple, le cas du
dépôt nucléaire situé à Belgorod-22, limitrophe de l’Ukraine, ou de la base aérienne
d’Engels où opèrent des aéronefs de l’ALRA. D’autres sont localisés à l’extérieur
de la Russie et près des puissances de l’OTAN (la station de communication VLF9
de Vielka, en Biélorussie, sert ainsi à transmettre des messages vers les sous-marins
russes dans l’Atlantique). Maintenir l’intégrité de ces sites contribue significative-
ment au statu quo. La composante nucléaire aéroportée russe est encadrée par des
textes internationaux dont le traité russo-américain New START, entré en vigueur le
5 février 2011, constitue la pierre d’angle. Selon ce texte, les Tupolev Tu-160 et les
Tu-95MS sont les seuls bombardiers stratégiques autorisés à emporter des missiles
de croisière à charge nucléaire10. Le nombre de charges pouvant être emportées sur
les vecteurs stratégiques intercontinentaux – parmi lesquels figurent les bombardiers
– est arrêté à 1 55011. Le nombre de têtes de faible puissance, davantage tactiques,
6. Les systèmes d’alerte avancée comprennent les satellites d’alerte avancée et les radars antibalistiques.
7. Les systèmes de « suivi de l’activité spatiale » sous-entendent les systèmes de détection des missiles
balistiques adverses. La Russie entend ici protéger ses radars antibalistiques et transhorizon.
8. Présentée en l’état, la référence au pharmaceutique comprend les productions bactériologiques.
9. VLF : Very Low Frequency (« Très basse fréquence »), comme les canaux pour échanger à longue
distance avec des sous-marins en plongée.
10. « Article IV-7 », Traité New START, 05/02/2011.
11. Le traité New START considère qu’un bombardier stratégique équivaut à une tête stratégique,
quelle que soit sa capacité d’emport.
183
« Pour le jour où… » La composante nucléaire aéroportée russe
utilisables depuis des bombes à gravité ou des missiles non-stratégiques, est moins
connu. Leur existence reste certaine12.
Dans l’ensemble, les moyens aériens ont vu leur poids renforcé, d’abord par le trai-
té russo-américain sur les forces nucléaires intermédiaires (FNI) de 1987. Ce texte in-
terdit les missiles lancés du sol d’une portée de 500 à 5 500 km. Pour frapper entre ces
intervalles, l’armée russe doit s’appuyer sur les bombardiers stratégiques ainsi que sur
des « bombardiers lourds » sans capacité d’emport de missiles de croisière longue por-
tée. Ceux-ci, les Tu-22M3, ont vu leur nombre restreint à 75 par le traité START I de
199113. New START proscrit la colocalisation de ces bombardiers substratégiques sur
une base de bombardiers stratégiques14 pour limiter les ambiguïtés d’interprétation de
posture. La Russie ne peut donc affecter ses Tu-22M3 sur les plateformes de Tu-95MS
et de Tu-160. Un point d’infrastructure mérite enfin d’être noté, le traité START I pré-
voyant une disposition trouble : les bombardiers stratégiques doivent rester visibles sur
leurs bases principales, sans abri occultant. Des constructions sont bien autorisées mais
sur les pistes de déploiement temporaires15. Ces textes, dont des clefs de lecture sont
gardées à Moscou et à Washington, ont pu renforcer la confiance entre les deux plus
grands États dotés, mais ils exposent leurs matériels à des acteurs tiers.
(CS) Avec ses hélices, un bombardier stratégique (CS) Ce Tu-160, baptisé « Alexander
Tu-95MS, sur le terrain de Moscou-Joukovski. Novikov », a effectué un vol au Venezuela en
2013.
12. Le président russe Boris Eltsine, par sa décision dite de « l’initiative nucléaire présidentielle » de
1992, a annoncé vouloir détruire la moitié des charges nucléaires d’aviation et un tiers de celles de la
marine. Onze ans plus tard, selon l’aveu de la Russie, l’objectif n’aurait pas été satisfait. En avril 2004,
le directeur du désarmement au ministère russe des Affaires étrangères, Anatoli Antonov, déclare en ef-
fet que ce travail est « pratiquement terminé », pendant que l’adjoint au chef de la diplomatie américaine
Stephen Rademaker affirme en octobre de la même année que « son administration s’inquiète que les
engagements russes n’aient pas été totalement remplis ».
13. « Strategic Arms Reduction Treaty », US Department of Defense, 31/07/1991.
14. « Article IV-3 alinéa 9 », Traité New START, 05/02/2011.
15. « Article IX-3 », Traité START I, 31/07/1991. Tout au plus, des protections contre les intempéries
peuvent être placées sur les bases principales à condition d’être non-occultantes.
184
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
16. De 1981 à 1992, 35 Tu-160 et 88 Tu-95 MS ont en effet été produits. Certains sont d’ailleurs situés
sur le territoire ukrainien lorsque le pays prend son indépendance en août 1991. Respectivement 11 et
27 de ces bombardiers stratégiques sont détruits dans le cadre des mémorandums de Budapest et des
initiatives Nunn-Lugar de même que 483 missiles de croisière à capacité nucléaire Kh-55. Les capacités
nucléaires tactiques sont aussi diminuées par le retrait de l’intégralité des bombardiers monoréacteurs
Su-7, Su-22, MiG-27.
17. A. Zatutchniï, R. Rigmant, P. Sineokiï, Strategitcheskiï raketonosiets bombardirovtchik Tu-160,
Moscou, Poligon press, 2016, p. 505.
18. « L’usine d’aviation de Taganrog remet des Tu-95MS modernisés aux VKS », OAK, 15/04/2019.
19. « Tu-95 Russian Strategic Bomber aircraft », ODIN, 10/04/2024.
20. « Rénovation du Tu-95MS pour la Russie », Yandex, 28/02/2023.
21. A. Zatutchniï, R. Rigmant, P. Sineokiï, op. cit., p. 406.
22. « 10 MiG-31 avec Kinjal sont à l’essai », Tass, 05/05/2018.
23. « Livraisons d’avions aux forces russes en 2020 », BMPD, 20/01/2021.
185
« Pour le jour où… » La composante nucléaire aéroportée russe
les lanceurs terrestres (environ 330 lanceurs24), mais se place devant la marine (moins
de 10 sous-marins nucléaires lanceurs d’engins opérationnels25). En février 2024, elle
aligne 19 bombardiers supersoniques Tupolev Tu-160 et une quarantaine de quadritur-
bopropulseurs Tu-95MS, avec toutefois des degrés variables de disponibilité. Ces plate-
formes mettent en œuvre des missiles de croisière Kh-102 ou Kh-55SM (respectivement
5 000 et 3 500 km d’allonge26,27) à capacité d’emport dual, nucléaire ou conventionnel28.
Des missiles aérobalistiques Kh-22 et Kh-32, aptes à frapper des objectifs terrestres
ou navals, assurent la capacité substratégique. Ils sont emportés par une quarantaine
de bombardiers Tu-22M3. Depuis 2018, ces appareils sont épaulés par des MiG-31K
et MiG-31I. En janvier 2022, 14 exemplaires ont été convertis à partir d’anciennes
cellules de chasseurs MiG-31 pour lancer le missile dual Kinjal29. Les régiments de
bombardement tactique sont armés de biréacteurs Sukhoï Su-24M, Su-25, Su-30SM (de
l’aéronavale basée à terre) et Su-34. Ils peuvent engager des charges nucléaires de faible
puissance, logées dans des bombes à gravité ou certains missiles tactiques.
Tous ces moyens sont répartis à travers la Russie. Les bombardiers stratégiques
disposent de bases dédiées : la dizaine de Tu-160 opérationnels de l’ALRA est sta-
tionnée à Engels (voir carte 1) près du Kazakhstan pendant que les Tu-95MS sont dis-
tribués entre Engels et Ukraïnka, en Extrême-Orient. La composante substratégique,
qui a vocation à atteindre des cibles au sol protégées ou navales, est surtout déployée
au niveau de la région militaire ouest de la Russie, à Shaykovka (12 Tu-22M3 en fé-
vrier 2022), Olenegorsk (6 Tu-22M3 au même moment) et Savasleyka près de Moscou
(14 MiG-31K et MiG-31I en janvier 2022). L’unique base orientale de Tu-22M3 se situe
à Belaya, dans l’est de la Sibérie. Plusieurs pistes secondaires, équipées pour héberger
occasionnellement ces avions, se situent à Soltsy et Vorkuta pour la façade occiden-
tale ou à Anadyr et Tiksi en Extrême-Orient. La répartition géographique des capaci-
tés nucléaires tactiques est plus difficile à décrire puisque les terrains qui accueillent
des avions de combat aptes à de tels emports sont plus nombreux. On peut néanmoins
constater que les équipages de Su-34 de la base de Khurba (Extrême-Orient), de Su-25 à
Domna (Sibérie), de Su-34 à Morozovsk (près de l’Ukraine) et ceux des Su-24M et Su-
30SM de Tchernyakhovsk (Kaliningrad) disposent de dépôts nucléaires fonctionnels30.
24. « Russian nuclear weapons 2024 », Bulletin of Atomic Scientists, 07/03/2024.
25. À raison de 16 missiles intercontinentaux embarqués sur chaque sous-marins nucléaires lanceurs
d’engins, la marine russe a la capacité théorique de mettre en œuvre jusqu’à 160 munitions stratégiques.
26. « Le missile Kh-55 », [Link], 05/2015.
27. « Missiles Kh-101 et Kh-102 », [Link], 28/05/2013.
28. Une munition duale dispose d’une capacité d’emport nucléaire ou conventionnel, moyennant des
modifications mineures (comme l’introduction de boîtiers en plomb pour protéger l’électronique des
radiations et de dispositifs de contrôle gouvernemental). Le missile Kh-101 est à charge explosive
classique pendant que le Kh-102 dispose d’une charge nucléaire. Le Kh-555 plus ancien est pour sa part
armé d’une charge conventionnelle pendant que le Kh-55SM constitue son pendant nucléaire.
29. Les exemplaires de MiG-31K/I identifiés visuellement, lors des communications officielles ou
journées portes ouvertes, sont les numéros 30, 31, 36, 37, 38, 39 bleus ainsi que les 87, 89, 90, 92, 93
96, 97 et 99 rouges. Parmi les modifications identifiées, le MiG-31K « 90 rouge » reprend pour base le
chasseur MiG-31 « 83 bleu » basé à Uglovaya. Sa conversion en porteur de Kinjal s’est réalisée en 2018.
30. « Fortress Kaliningrad », OSW, 10/2019 ; « New satellite images suggest military buildup in Rus-
sia’s strategic Baltic enclave », CNN, 17/10/2018 ; « Weapons of Mass Destruction (WMD) », Global-
[Link], 01/05/2018.
186
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
Tous ces sites aéronautiques liés à la dissuasion sont prioritaires pour être réno-
vés31 mais demeurent dans l’ensemble vieillissants. Malgré les réfections de tarmac,
la plupart des avions32 – les bombardiers stratégiques qui devaient rester visibles
selon START I, mais aussi tous les autres appareils – est parquée à l’extérieur, obser-
vable des satellites et exposée aux périls. Les bases sont à l’image de l’ensemble du
nucléaire aéroporté : à nouveau opérationnelles, compatibles avec les besoins d’une
dissuasion symétrique et en mesure de servir dans le cas d’un conflit majeur et bref.
(PG) Les quatre pylônes gris clair situés sous (PG) Binôme de bombardiers tactiques
la voilure de ce Tu-95MS signalent la capacité Su-24M, normalement basés à Gvardeïsk en
d’emport du missile Kh-101. Crimée.
31. Cinq bases aériennes russes liées au nucléaire aéroporté sont concernées par le financement de
2017 : deux bases de l’ALRA (Engels et Ukraïnka) et trois pistes bordant un dépôt nucléaire (Mozdok,
Step et Voronej) ; « Rénovation de la base d’Ukraïnka », Amourskaya Pravda, 25/02/2017.
32. La base aérienne de Khurba (Komsomolsk-sur-l’Amour) est l’unique base russe à posséder des
hangars où sont abrités quelques bombardiers Su-34 de son parc aérien.
33. A. Kozatchenko, « Quels types de missiles Kh-101 sont utilisés en Ukraine », Argumenti Fakti,
08/06/2022.
34. « Portée du Kinjal », [Link], 07/07/2020.
187
« Pour le jour où… » La composante nucléaire aéroportée russe
DR
35. « Russia resumes Cold War nuke bomber patrols », Bellona, 20/08/2007.
36. Quelques altérations de routes s’observent, par exemple avec une patrouille de deux Tu-160 en mer
Baltique le 15 juin 2017, après le vol de deux bombardiers B-52H américains le 10 juin dans la même
zone, ou encore une rarissime patrouille de Tu-160 en mer Noire le 15 septembre 2020, après un vol de
B-52H dans la même zone le 4.
37. « L’OTAN envoi des chasseurs contre des Tu-160 », [Link], 14/10/2020.
38. Sur les 89 patrouilles considérées depuis 2015, un franchissement de frontière est attesté le 13 juillet
2018, lorsque deux Tu-95MS survolent une île sud-coréenne.
39. « Deux bombardiers Tu-95MS ont volé en mer de Norvège », Monitorwar, 12/02/2024 ; « Vol de
deux Tu-95MS sur les côtes de l’Alaska », Operativnaïa Linia, 10/02/2024 ; « Deux Tu-95MS volent
dans le sud de l’Alaska », Operativnaïa Linia, 13/09/2018.
40. « L’armée de l’air escorte deux avions russes », Dé[Link], 10/02/2017 ; « Russia resumes
Cold War nuke bomber patrols », Bellona, 20/08/2007.
188
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
189
« Pour le jour où… » La composante nucléaire aéroportée russe
(Droits réservés) Décollage d’un Tu-22M3, (Droits réservés) Bombe factice IAB-500 utilisée pour
depuis la base syrienne de Lattaquié, simuler une munition nucléaire à gravité, comme celles
en juin 2021. emportées sur bombardiers Su-24M et Su-34.
49. « L’ALRA a été transférée sur des aérodromes opérationnels », [Link], 09/02/2017 ; « À Bratsk,
un Tu-22M3 est sorti de piste », Babr24, 10/02/2017. Depuis Engels, des Tu-160 prennent l’air pour
rejoindre Shaykovka, à 850 km de distance, pendant que les Tu-95MS aussi partis d’Engels se posent
à Novossibirsk Tolmatchevo, à 2 500 km. Comme pour témoigner du caractère inopiné, deux bombar-
diers substratégiques Tu-22M3 décollent en alerte de Belaya en Sibérie et sont dirigés sur l’aéroport
civil de Brastk qui n’a pas encore été déneigé (ce qui provoque une légère sortie de piste des deux
appareils).
50. « Transfert de deux Tu-160 à Anadyr », Operativnaïa Linia, 21/08/2020. Un premier poser de Tu-
22M3 sur la piste d’Anadyr est réalisé en octobre 2017 puis, avec plus d’insistance, pour les Tu-160,
qui s’entraînent à y atterrir en septembre 2018 (dans le cadre de l’exercice Vostok) puis en mai 2019 et
en août 2020.
51. M. Czekaj, L. Zdanavicius, « Russia’s Zapad 2013 military exercise », Jamestown Foundation,
12/2015.
52. « Les bombes d’imitation », Fighterbomber, 25/04/2024.
53. « Safety record Tu-22 », Aviation [Link] ; « Safety record Tu-95 », Aviation [Link].
190
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
54. « Modernisation des bombardiers stratégiques russes », BMPD-CAST, 17/04/2016 ; « Road to Da-
mascus », RAND Corporation, 2022, p. 27 ; « L’opération en Syrie éclaire sur les problèmes des mis-
siles de l’ALRA », Interfax, 19/12/2015.
55. « Comment l’ALRA a détruit l’État islamique en Syrie », [Link], 16/08/2016 ; « Les Tu-
22M3 re-bombardent en Syrie », BMPD-CAST, 13/07/2016.
56. « Road to Damascus, Rand Corporation », Report, RAND Corporation, 2022, p. 27.
57. Des bombardiers Sukhoï Su-34 des bases de Morozovsk et de Komsomolsk-sur-l’Amour sont dé-
ployés en Syrie, de même qu’au moins un Su-24M venu de Tcherniakhovsk ; « Histoire de la série Su-
34 », [Link], 29/06/2020 ; « Des avions dans des abris à Khmeïmim », BMPD-CAST, 21/04/2018 ;
« Un équipage de la Baltique meurt en Syrie », Interfax, 10/10/2017.
58. M. Sheetz, « L’imagerie satellite montre les attaques russes sur l’Ukraine depuis l’espace », CNBC,
24/02/2022. Les images satellites publiées soulignent des failles de ciblage : impacts autour de pistes
intactes, destruction d’avions déjà hors-service.
59. « Russian Aviation HF frequencies », Monitor-post, 03/2021.
191
« Pour le jour où… » La composante nucléaire aéroportée russe
60. Le 14 septembre 2022, des missiles de croisière Kh-101 sont lancés contre des barrages sur la
rivière Ingoulets, afin de provoquer une inondation capable de ralentir l’offensive ukrainienne sur
Kherson, à 40 km du front ; « Frappes sur un barrage de l’Ingoulets », Tsaplienko, 15/09/2022.
61. Chiffre obtenu par recoupement des images de survols du territoire ukrainien par des missiles de
croisière, avec les vues (satellites ou depuis le sol) de sites frappés : 1 site touché = 1 frappe, qu’il soit
atteint par un ou plusieurs missiles. Les autres missiles de croisière engagés sont : 1) des Kalibr lancés
depuis la mer, 2) des 9M728 tirés depuis batteries terrestres Iskander, 3) des missiles Kh-35 lancés par
des batteries côtières antinavires Bal contre des cibles au sol, 4) des Kh-35U et Kh-59 lancés par avions
de combat.
62. Les Tupolev Tu-160 sont évoqués pour la dernière fois dans des frappes en mai 2022.
63. « Frappes de Tu-22M3 à Marioupol », Milinfolive, 15/04/2022 ; « Russians Use Obsolete Missiles
to Launch Strikes on Ukraine », [Link], 10/05/2022.
64. Les Kh-22M et Kh-32 (sa variante modernisée) sont embarqués sur bombardiers Tu-22M3. À l’ori-
gine conçus pour les frappes anti-porte-avions, ces armes sont aussi utilisables face à des cibles au sol
(avec une précision limitée pour les anciens Kh-22). Les emplois commencent début mai 2022, avec
un possible premier tir le 4 mai contre un pont routier de Dnipro ; « Russians Use Obsolete Missiles to
Launch Strikes on Ukraine », [Link], 10/05/2022.
65. « Le ministère des Armées signale des tirs de Kinjal en Ukraine », Izvestia, 19/02/2022.
66. Le 27 juin 2022, un Kh-22 probablement dirigé contre l’usine de blindés Kredmach de K rementchuk
atteint un centre commercial situé à 300 mètres de là, causant 20 morts ; « U.S. Officials Confirm
Damage to Patriot Defense System in Kyiv Attack », New York Times, 16/05/2023.
67. « Documenting Russian equipment losses », Oryx, 2024.
192
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
DR
Ces bombardiers russes représentent une menace durable sur Kiev, d’autant que leur
attrition en mission de combat reste supportable68. Une fois au sol, ces appareils de-
viennent cependant vulnérables. À partir du 11 mars 2022, d’anciens drones de recon-
naissance à réaction Tu-141, armés d’une charge explosive, sont lancés par l’Ukraine69.
Les bases occidentales de l’ALRA sont toutes exposées et quelques dispersions d’aé-
ronefs sont observées vers la zone arctique et balte70. Une alerte survient le 8 octobre
2022, lorsqu’un drone ukrainien atteint le périmètre de la base de Shaïkovka, entraînant
le redéploiement des 8 bombardiers Tu-22M3 sur place vers Ryazan, plus éloignée de
l’Ukraine71. Trois drones Tu-141 sont dirigés contre cette nouvelle base et contre Engels,
place clef de la dissuasion russe, d’abord le 5, puis le 26 décembre. Au bilan, 6 militaires
russes sont tués, pendant qu’un Tu-22M3 et deux Tu-95MS sont endommagés72. Les
appareils opérationnels sont dispersés vers les bases d’Olenogorsk, Anadyr, Mozdok et
Ukraïnka73, plus distantes du théâtre ukrainien. La plateforme aérienne de Morozovsk,
avec son dépôt nucléaire, est atteinte trois fois par des avions sans pilote chargés d’ex-
plosifs74. Sa soute à munitions conventionnelles et un bombardier Su-34 y sont détruits.
À ces attaques de drones à longue portée s’ajoutent celles d’équipes de saboteurs, qui
68. Deux MiG-31K/I capables de porter le missile Kinjal ont été perdus sur accident, pendant la guerre
ou ses préparatifs : le 29 janvier et le 25 décembre 2022, ainsi que deux bombardiers substratégiques
Tu-22M3, respectivement le 1er avril et le 15 août 2024.
69. « Épave de Tu-141 retrouvée en Crimée », OSINT Ukraine, 11/03/2022.
70. Interprétation de l’image satellite Maxar d’Olenogorsk, du 11 octobre 2022 ; « Russia says 3 MiG
warplanes with hypersonic missiles moved to Kaliningrad region », Reuters, 18/08/2022. La base arc-
tique d’Olenogorsk accueille 5 bombardiers Tu-160, du 14 août au 10 octobre 2022, pendant que trois
MiG-31K/I quittent la région de Moscou pour s’entraîner à Kaliningrad le 18 août 2022.
71. Interprétation de l’image satellite Maxar du 12 octobre 2022.
72. « The aftermath of the recent Ukrainian long-range strike against Engels-2 Air Base », Ukraine
Weapons Tracker, 06/12/2022 ; « Au revoir aux morts à Engels après l’attaque du drone », Vzgliad-Info,
29/12/2022.
73. « 16 strategic bombers deployed to Kola Peninsula », The Barents Observer, 13/05/2023 ; « Tu-
95MS à Anadyr », Operativnaïa Linia, 15/02/2023 ; « Vue satellite de Mozdok », Monitoringwar,
16/02/2024 ; « Évacuation d’Engels-2 par six Tu-95MS », Milinfolive, 26/12/2022 ; « Image satellite
d’Engels après les frappes », Milinfolive, 30/12/2022.
74. « Russian bomber activity – september 2023 », Compte rendu Maxar, à partir d’une prise de vue
de Soltsy du 31 août 2023 ; « Photos des drones retrouvés à Morozovsk », 24-Kanal, 17/12/2023 ;
« Attaque de drones à Morozovsk », Milinfolive, 05/04/2024. « Destruction d’un Su-34 à Morozovsk »,
06/08/2024.
193
« Pour le jour où… » La composante nucléaire aéroportée russe
(Droits réservés) Ce Tu-22M3 a (PG) Des systèmes sol-air Pantsir, performants, sont en
été endommagé dans l’attaque mesure de protéger les pistes contre différents types d’attaques
d’un drone ukrainien Tu-141 de drones. Leur nombre demeure cependant insuffisant pour
contre le terrain de Ryazan le 5 protéger tous les sites sensibles.
décembre 2022.
75. « Dépose d’explosifs sur des hélicoptères russes Ka-52 », Milinfolive, 01/11/2022.
76. « How Ukraine managed to destroy Tu-22M3 bomber in the heart of Russia », Armyrecognition,
24/01/2024.
77. « Russian bomber activity – september 2023 », Compte rendu Maxar de prises de vue d’Ukrainka
du 1er septembre 2023.
194
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
195
« Pour le jour où… » La composante nucléaire aéroportée russe
moins éloignés (1 500 km environ)85. Du côté des munitions à haute vitesse, outre
la mise en service du Kinjal aérobalistique entré en production vers 2017, les efforts
s’orientent vers le développement du Kh-95 Ostrota, hypervéloce et doté d’un hy-
perstatoréacteur86. Grâce au contournement des sanctions, les composants électro-
niques étrangers névralgiques restent abondants pour leur construction en Russie87.
Hormis les modèles spéciaux tels l’Ostrota, à l’usinage délicat, les fabrications de-
vraient se poursuivre à un rythme significatif.
Concernant le parc aérien, l’industrie aéronautique doit s’assurer du maintien en
condition des bombardiers existants, de leur capacité d’emport des futures munitions
et de leur succession. Un modèle nommé PAK-DA, a priori furtif et avec une archi-
tecture d’aile volante, est en conception au bureau Tupolev. Il doit remplacer à terme
tous les Tu-160, Tu-95MS et Tu-22M3 entrés en service du temps de l’URSS. Le pre-
mier vol du PAK-DA n’est toutefois pas attendu avant 202788. Les principaux efforts
sont dans l’immédiat dirigés vers le parc de quadriréacteurs Tu-160 qui doit faire
l’objet d’une rénovation en deux phases. Dix cellules existantes (sur les 19) doivent
être mises au standard Tu-160M et recevoir entre autres de nouveaux réacteurs. Un
premier exemplaire a décollé le 25 janvier 201889 et au moins sept autres ont déjà
effectué un vol en février 202490. Dans le même temps, 50 cellules entièrement nou-
velles sont commandées, avec la dénomination Tu-160M291. Si aucune n’a encore
décollé en mars 2024, dix sont attendues pour 202792.
Les autres bombardiers sont aussi concernés par des programmes de moderni-
sation en profondeur : le Tu-22M3M constitue le standard revalorisé du Tu-22M3
et le Tu-95MSM celui du Tu-95MS. Aucune de ces nouvelles versions n’a dépassé
le stade du décollage d’un prototype unique93. À défaut de révolution, ces bombar-
diers devraient quand même pouvoir mettre en œuvre des armements avancés grâce
à leurs modernisations intermédiaires lors des passages en maintenance. Dans un
avenir prévisible, les performances du parc aérien russe devraient donc demeurer
largement inchangées, en particulier pour ce qui concerne les capacités de pénétra-
tion et l’autonomie. Cette stagnation des ambitions – qui ne crée pas de faiblesse s’il
s’agit de tirer depuis le territoire russe, un Tu-95MS ayant la vitesse et l’autonomie
85. « Frappes menées avec les nouveaux missiles », Russkoye Orujie, 03/08/2023.
86. « Le missile hypervéloce Ostrota », Tass, 21/05/2021 ; V. B. Zarudnitskii, « Faktori dostijeniya
pobiédi v voennikh konfliktakh buduchevo », Voennaya Misl, 08/2021, p. 41.
87. D. Spleeters, « Component commonalities in advanced Russian weapon systems », CAR, 09/2022.
88. « En Russie se créent les bases des bombardiers de nouvelle génération », Ria Novosti, 06/12/2023.
89. « Tu-160 Pietr Denikine », [Link], 25/01/2018.
90. Le premier Tu-160 passé au standard M est surnommé « Pietr Deïnikin » et décolle le 24 janvier
2018 avec des moteurs d’ancienne production. L’exemplaire baptisé « Igor Sikorsky » est doté de nou-
veaux moteurs et vole en mars 2021. Les Tupolev « Ilia Muromets », « Boris Veremeï », « Alexandr
Molodchiï », « Valentina Terchkova » et « Alexandr Molodchiï » prennent l’air entre septembre 2021
et février 2023.
91. A. Nikolskiï, « La Russie développe deux bombardiers stratégiques », Vedomosti, 14/10/2016.
92. « D’ici à 2027, les VKS recevront 10 bombardiers Tu-160 », Ria Novosti, 03/03/2020.
93. « Premier vol du Tu-22M3M », Interfax, 28/12/2018 ; « Russia’s Tu-95MSM bomber performs test
flight », Ruaviation, 16/01/2023.
196
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
d’un bombardier américain B-2 – s’explique par la mise en avant d’autres priorités
industrielles et budgétaires. Au sein des équipages, un résumé de la perception de
ce quasi statu quo est donné par un navigateur de Tu-95MS, interrogé par la revue
[Link] en février 2015 :
« Créer un nouveau bombardier stratégique et former ses pilotes est un processus
extrêmement coûteux. Vous le savez, notre budget militaire n’est pas élastique. Je
pense qu’il serait préférable d’investir l’argent disponible dans du carburant pour
les pilotes, afin qu’ils volent plus souvent et améliorent leurs compétences. »94
Au sujet du caractère présumé obsolète du Tu-95MS doté d’hélices, le militaire
répond :
« Ne regardez pas ces moteurs de travers […] compte tenu de la conduite des
opérations de combat [menées par les Tu-95MS] sous couverture d’avions de chasse,
la vitesse supersonique n’est pas une nécessité. »
Pour l’avenir, l’incertitude concerne surtout le soutien opérationnel de cette
flotte aérienne. En effet, le nombre d’avions de ravitaillement Il-78 et d’alerte avan-
cée A-50U (respectivement 19 et 595 en mars 2024), indispensables pour donner une
allonge supplémentaire aux bombardiers ou pour prévenir de l’arrivée d’intercep-
teurs adverses, promet d’être insuffisant en cas de crise majeure. La formation des
nouveaux équipages de bombardiers devrait représenter un autre défi. Elle est assu-
rée à partir d’anciens biréacteurs commerciaux Tu-13496, dont le dernier exemplaire
doit être retiré du service en 203397. À la peine, la construction aéronautique civile
russe ne paraît pas pouvoir fournir de remplaçant dans les quantités et délais requis98.
Du point de vue des menaces enfin, le parc aérien devrait rester exposé aux attaques
de drones. Les moyens antiaériens efficaces pour y parer sont coûteux et sollicités
par toutes les forces russes, à commencer par celles du front ukrainien. En outre,
le nombre de pistes protégées par ces systèmes devrait rester modeste. Couvrir les
avions avec des abris constitue l’autre solution, mais elle progresse au ralenti. Un
plan pour en construire 300 a été annoncé par le ministre russe de la Défense en avril
197
« Pour le jour où… » La composante nucléaire aéroportée russe
2018, mais il n’a pas été concrétisé99. Des sursauts d’efforts ont déjà été observés
dans l’histoire russe, mais pour l’heure – à l’instar de nombreux autres moyens du
pays –, cette force de frappe paraît durablement exposée à des attaques non attri-
buables.
(Droits réservés) 26 janvier 2023 : cerclé en (PG) Sans écran multifonction dernier cri : le
jaune, le dispositif lance-leurres L-504 a été poste de pilotage d’un bombardier stratégique
nouvellement observé sur missile de croisière Tu-95MS non-modernisé.
Kh-101.
99. « 300 abris seront construits pour les avions de cinquième génération », Novosti VPK, 21/04/2021 ;
« Construction d’abris pour avions des VKS », chaîne Telegram Fighterbomber, 10/09/2023. Le seul
abri identifié à avoir été reçu pour couvrir des avions de combat – de moyens gabarit, loin d’un bom-
bardier – depuis la guerre d’Ukraine est issu d’un don privé.
100. « Galerie des héros : Oleg Ivanovitch Babiï », [Link].
101. S. Karaganov, « Nuclear war can be won », Moskovsky Komsomolets, 11/10/2023.
102. Président honoraire du conseil de la politique étrangère et de défense, Sergueï Karaganov dit en
octobre 2023 souhaiter voir réviser la doctrine nucléaire russe qu’il qualifie de « négligente » et « d’im-
prudente ».
198
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
nitions antinavires tournées contre la terre (Oniks, Bal ou Tsirkon). Tous possèdent
des profils de vol particuliers qui requièrent, pour être détruits à temps, de nombreux
systèmes de détection et d’interception performants. Par rapport à des bombardiers,
stationnés sur des bases lointaines et bien connues, les missiles tirés depuis le sol
paraissent moins prédictibles et leurs lanceurs mobiles moins vulnérables.
Outre l’importance du matériel et des infrastructures, le conflit en Ukraine dé-
montre la nécessité de disposer d’effectifs militaires. Pour autant, les équipages sont
exposés à différents types d’actions hybrides. Depuis 2014, les informations privées
les concernant parsèment la toile et les réseaux sociaux. Dès 2015, des pilotes de
bombardiers stratégiques Tu-160 sont pris à partie en ligne par des militants ukrai-
niens qui divulguent leurs adresses électroniques, numéros de téléphone et adresses
postales présumées106. Ces actions s’étendent et deviennent plus violentes avec
la guerre en Ukraine. Le 3 février 2024, le ministère ukrainien des Armées rend
compte d’une embuscade en Russie contre un individu désigné comme un pilote de
Tu-95MS107. Ces événements restent toutefois exceptionnels. La protection du per-
sonnel lié au nucléaire aéroporté peut également être améliorée par la dispersion des
bombardiers et des équipages vers des bases isolées, ou par une présence renforcée
de la sûreté intérieure. La capacité de soutenir de telles conditions dans la durée,
pour les militaires et pour leurs proches, reste une inconnue.
Ses équipages et son matériel attaqués, le nucléaire aéroporté russe a vu s’éroder
son image d’ultima ratio de l’arsenal russe. Les bombardiers stratégiques russes sont
de surcroît employés dans des raids conventionnels contre l’Ukraine, ce qui a pu faire
oublier leur mission première, voire les a ramenés au rang de cible légitime dans des
frappes de rétorsion. Qu’importe les solutions prises pour corriger ces faiblesses,
la perspective la plus probable est celle d’un renforcement du nucléaire aéroporté
russe, en particulier pour les applications stratégiques. Moscou n’a guère d’alterna-
tive, compte tenu des pertes subies en Ukraine par ses forces conventionnelles. La
restauration de ces dernières, en soldats comme en matériel, devrait réclamer dix à
quinze années pendant lesquelles les frontières de la Fédération devraient demeurer
fragiles, y compris sur le flanc oriental. Charge à la dissuasion russe d’être plus que
jamais la garante de l’intégrité territoriale. Elle peut compter sur le caractère osten-
sible de ses Tupolev, ainsi que sur la disponibilité des systèmes occidentaux d’obser-
vation, pour faire de sa capacité aérienne un marqueur stratégique de premier ordre.
Remerciements à Pascal Roche pour son suivi du parc aérien russe.
106. « Data on Russian Tu-160 Strategic Bombers’ Pilots Is Disclosed », InformNapalm, 25/11/2015.
107. Si l’armée ukrainienne ne revendique pas cette action qui blesse un ancien personnel navigant,
elle intègre dans son communiqué la citation d’un de ses officiers de renseignement : « Nous vous
rappelons que tous les criminels de guerre feront face aux représailles, nous connaissons vos noms,
adresses, permis de conduire, […] la justice est inévitable » ; « Defence Intelligence of Ukraine: A Tu-
95MS bomber pilot was shot dead in Russia », [Link], 03/02/2024.
200
Carte 1
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
201
XXXXXXX
Carte 2
202
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
Hugo Caste
1. Dont dix États sont parties : le Brunei, le Cambodge, l’Indonésie, le Laos, la Malaisie, le Myanmar,
les Philippines, Singapour, la Thaïlande et le Vietnam. La Mongolie s’est également et unilatéralement
déclarée zone exempte d’armes nucléaires en 2000 au titre d’une loi nationale.
203
L’Asie, poudrière nucléaire entre ruptures et continuités
Pakistan, les deux autres étant Israël et le Soudan du Sud. Le seul État qui s’en est
« retiré », la Corée du Nord, l’est également2. Pour sa part, la Chine est reconnue par
le TNP comme l’un des cinq États dotés « de droit » et y a adhéré en 1992.
Les perspectives ne semblent guère positives. L’armement nucléaire de l’Inde
et du Pakistan est consubstantiel au défi sécuritaire qu’ils se posent mutuellement.
La Chine refuse de s’asseoir à la table des négociations et a toutes les raisons de ne
pas souhaiter se lier par de nouveaux traités de limitation des arsenaux. La Corée du
Nord, enfin, s’arc-boute au ban des nations.
Aborder ces intrications nucléaires demande un retour historique particulière-
ment salutaire pour comprendre non seulement la construction des doctrines et des
moyens opérationnels mais aussi pour en apprécier les changements les plus récents.
La place de la composante aéroportée au sein des forces nucléaires asiatiques est
quant à elle une grille de lecture trop souvent délaissée, qu’il convient donc d’abor-
der également.
204
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
3. J. W. Lewis, L. Xue, China Builds the Bomb, Redwood, Stanford University Press, 1988.
4. A. J. Tellis, « Striking Asymmetries. Nuclear Transitions in Southern Asia », Report, Carnegie En-
dowment for International Peace, 2022, p. 23.
5. L’amiral Castex l’avait déjà anticipé dans son article visionnaire d’octobre 1945 sur l’arme ato-
mique : « Il suffit d’une action aérienne très fugitive et de peu d’ampleur, ne mettant en jeu, au pis qu’un
seul appareil », dans R. Castex, « Aperçus sur la bombe atomique », Revue de Défense Nationale, no.
17, 10/1945, pp. 466-473.
205
L’Asie, poudrière nucléaire entre ruptures et continuités
Évolutions contemporaines
Cette doctrine n’est plus à l’ordre du jour. L’inflation de l’arsenal chinois concerne
principalement les silos et les missiles sur tracteur-érecteur-lanceur (TEL) qui sont
des systèmes résilients dans le cadre d’une première frappe ennemie : les premiers
peuvent être lancés avant d’être frappés et les seconds peuvent être dispersés pour
réduire leur vulnérabilité. Au niveau des missiles eux-mêmes, les améliorations
portent sur l’adjonction d’aides à la pénétration et de têtes MIRVées6, mais sans pro-
gression de leur précision (alors même que ce genre de technologies est à la portée
des Chinois comme le démontre leur gamme de missiles balistiques). Combinés,
ces éléments pourraient montrer l’effort continu de Pékin pour s’assurer de moyens
de riposte, en particulier au regard du développement d’une composante océanique
alors que des frappes contre-forces pour désarmer l’adversaire ne sont toujours pas
envisagées.
D’après les estimations du Département de la Défense américain, le volume de
l’arsenal nucléaire chinois a augmenté, passant d’environ 200 têtes au tournant des
années 2000 à plus de 500 aujourd’hui7. Cet accroissement donne lieu à un intense
débat stratégique aux États-Unis autour du « Two-Peer Problem » (« le problème
de la double parité »), soit l’attitude à adopter face à non plus un seul (Moscou)
mais bien deux compétiteurs stratégiques (Moscou et Pékin) à parité nucléaire avec
Washington.
S’il n’est pas encore certain que la Chine cherche à atteindre cette parité – il lui
faudrait relancer sa production de matière fissile, ce qui ne semble actuellement pas
être le cas8 –, la question de la crédibilité de la dissuasion nucléaire américaine se
pose en cas de conflit simultané ou différé avec la Chine et la Russie. Par exemple,
comment les États-Unis peuvent-ils garantir, après un échange nucléaire avec l’un
de deux États, la crédibilité de leur dissuasion face au second ? La réponse trouvée
consiste davantage en un renforcement qualitatif de l’arsenal stratégique américain
qu’en la relance d’une dangereuse course aux armements nucléaires9. Washington
tente de conserver son avance technologique en la matière, que ce soit dans le do-
maine des têtes ou dans celui des vecteurs ou des porteurs. La quille du navire de tête
des nouveaux sous-marins nucléaires lanceurs d’engins de la classe Columbia a été
posée en juin 2022 au chantier naval de Rhode Island, tandis que les premiers essais
en vol du nouveau bombardier stratégique B-21 Raider ont été réalisés sur la base
aérienne d’Edwards (Californie) en novembre 2023.
206
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
La question des essais est une autre source très pesante d’incertitudes quant au
programme nucléaire chinois. Dans un contexte où la Russie menace de reprendre
une campagne d’essais nucléaires en Nouvelle-Zemble, la Chine est l’État ayant
le plus intérêt à la rupture du traité d’interdiction complète des essais nucléaires
(TICE10). En effet, son arsenal n’est pas aussi sophistiqué que celui des États-Unis.
Washington a effectué beaucoup plus de tests (1 032 essais contre 45 seulement
pour la Chine) et Pékin n’a de surcroît expérimenté qu’une dizaine de « designs »
différents.
De ce fait, les États-Unis (comme la Russie) sont capables de produire des armes
à la fois sophistiquées et robustes, tandis que la Chine manque de données expé-
rimentales pour développer des armes plus performantes. Pour pallier ce manque,
l’espionnage auprès des États-Unis s’avère doublement risqué en raison du niveau
de protection extrêmement élevé de ces données mais aussi par leur transposition
peu probable aux engins chinois. Enfin, l’administration Trump a accusé la Chine
de procéder à des essais de faible énergie dans des chambres de confinement pour
brouiller leur détection par le réseau de surveillance du TICE11. Pékin mènerait en
outre des travaux d’aménagement – comme les États-Unis ou la Russie – sur son site
d’essais de Lop Nor12.
10. Il convient toutefois de noter que le traité d’interdiction complète des essais nucléaires – ouvert à
la signature le 24 septembre 1996 – n’est jamais entré en vigueur : il n’a pas été ratifié par un nombre
suffisant d’États cités dans son annexe II (dits « pays de l’annexe II ») – dont, notamment, la Chine et
les États-Unis.
11. US Department of State, « Adherence to and Compliance with Arms Control, Nonproliferation, and
Disarmament Agreements and Commitments », Report, 2020, pp. 49-50 et R. P. Ashley, « Russian and
Chinese Nuclear Modernization Trends: Remarks at the Hudson Institute », Speech and Testimonies,
Defense Intelligence Agency, 29/05/2019.
12. W. J. Broad, C. Buckley, J. Corum, « China Quietly Rebuilds Secretive Base for Nuclear Tests »,
The New York Times, 09/01/2024.
207
L’Asie, poudrière nucléaire entre ruptures et continuités
Image satellite de Maxar du site d’essais nucléaires de Lop Nur (2020) où se distinguent cinq puits
creusés dans la montagne.
C’est ici que Pékin a procédé aux essais de ses bombes A (16 octobre 1964) et H (17 juin 1967).
Source : « China Set For Nuclear Weapon Test? What Satellite Images Show », NDTV, 22/12/2023.
13. C’est-à-dire qu’il donne, par absorption d’un neutron (typiquement en étant placé dans un réacteur
nucléaire), un noyau fissile qui peut donc servir de combustible.
14. Le premier segment serait constitué de centrales nucléaires à eau lourde permettant d’utiliser
de l’uranium naturel et d’en tirer du plutonium comme sous-produit. À son tour, ce plutonium serait
utilisé dans les réacteurs à neutrons rapides du deuxième segment, servant à transmuer le thorium en
uranium-233. Les réacteurs du troisième segment, enfin, utiliseraient cet U-233 comme combustible à
leur tour.
208
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
15. « Des atomes pour la paix ». Programme lancé par les États-Unis en décembre 1953 qui visait à
faciliter l’accès pour les pays qui le souhaitaient aux technologies nucléaires civiles, afin de réduire le
risque de prolifération.
16. B. Tertrais, Le marché noir de la bombe, Paris, Buchet Chastel, 2009.
17. Alors que le Pakistan et les États-Unis étaient liés par un traité militaire, l’Organisation du Traité
de l’Asie du Sud-Est (OTASE). La non-intervention de Washington lors des conflits de 1965 et 1971
conduira Islamabad à s’en retirer.
18. S. Ahamed, « Pakistan’s Nuclear Program: Turning Points and Nuclear Choices », International
Security, vol. 23, no. 4, 1999, pp. 178-204 (pp. 182-183).
19. Pourtant cet essai, qui fut le premier et non renouvelé jusqu’en 1998, ne procédait pas véritablement
d’une œuvre de militarisation : l’engin en question était un dispositif à fission bien trop volumineux
pour être placé sur un vecteur. Aucun travail dans le sens de la miniaturisation et de la vectorisation n’a
209
L’Asie, poudrière nucléaire entre ruptures et continuités
Au départ, le choix du Pakistan s’était porté sur la filière plutonium sous couvert
d’un programme civil avec un réacteur CANDU20 et une usine de retraitement du
plutonium21. Puis, à partir de 1974, de l’essai indien et de la réaction des États dotés
face à cette première crise de prolifération dans la région, le programme pakistanais
fit les frais du nouveau système international de contrôle. D’une part, les États dotés
décidèrent de placer sous le contrôle de l’Agence internationale de l’énergie ato-
mique (AIEA) les transferts de matériaux et d’équipements nucléaires. D’autre part,
la rencontre du Nuclear Suppliers Group en 1975 pour encadrer les exportations
sensibles déboucha sur la mise sous contrôle de l’AIEA de l’usine de retraitement et
l’annulation de plusieurs contrats à destination du Pakistan22.
C’est dans ce contexte que le pays décida d’ouvrir une seconde filière – celle de
l’uranium enrichi – grâce à la personne d’Abdul Qadeer Khan, ancien de la filiale
néerlandaise du leader européen de la centrifugation Urenco. Dès 1975, grâce à son
espionnage industriel au sein de cette entreprise et à son carnet d’adresses bien rem-
pli auprès de divers fournisseurs, il ouvre un laboratoire d’enrichissement au Pakis-
tan qui fait de rapides progrès. La première usine de conversion de l’uranium est ou-
verte en 1977. L’année suivante, les premiers prototypes de centrifugeuses indigènes
sont montés, de sorte qu’une usine d’enrichissement tourne à plein régime dès 1981.
Ces travaux sont largement financés par la Libye et l’Arabie saoudite, enrichies par
le premier choc pétrolier de 1973, au titre d’une forme de solidarité islamique.
210
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
Abdul Qadeer Khan lors d’un discours à l’occasion de l’essai du missile sol-sol Ghauri-II en 1998.
Source : « Nuclear secrets: the Dutch whistleblower who tried to stop Pakistan’s bomb », Financial
Times, 24/07/2020.
23. T. V. Paul, « Chinese-Pakistani Nuclear/Missile Ties and the Balance of Power », The Nonprolif-
eration Review, vol. 10, n°2, 01/07/2003, p. 5.
211
L’Asie, poudrière nucléaire entre ruptures et continuités
gins à fission exaltée24. Les armes thermonucléaires qui sont, d’après les autorités
indiennes, opérationnelles, n’ont donc pas été testées et ne peuvent être considérées
comme fiables25.
La doctrine indienne
La doctrine indienne repose sur la dissuasion minimale crédible : comme la
Chine, elle ne considère pas avoir besoin ni d’un arsenal conséquent pour dissuader
ses adversaires, ni de technologies de pointe pour y parvenir. Il suffit que ses armes
soient fonctionnelles et qu’un seul missile survive à une première frappe.
Elle s’interdit en théorie l’usage en premier26 ou contre un pays non nucléa-
risé27 (à l’exception d’une attaque chimique ou biologique dont les effets mi-
litaires ou politiques seraient similaires à ceux d’une attaque nucléaire)28. Elle
n’envisage qu’une riposte massive causant des dommages inacceptables. Sa
stratégie de ciblage est en conséquence davantage anti-cités que contre-forces,
ce qui est cohérent avec la structure de son arsenal, qui n’est ni très précis ni
très puissant29.
Comme les armes chinoises et pour les mêmes raisons, les armes indiennes sont
stockées et démontées à des endroits différents. Elles sont séparées de leurs vecteurs,
ce qui suppose un appariement graduel en cas d’avertissement stratégique et l’ac-
ceptation du fait que la riposte peut ne pas être immédiate (ce que les Indiens n’ont
jamais considéré comme nécessaire, à l’instar des Chinois).
En dépit d’un contexte stratégique changeant, la doctrine indienne est toujours
restée la même jusqu’à récemment. L’Agni-P, dernière version de cette famille de
missiles balistiques, aurait une erreur circulaire probable de quelques dizaines de
mètres et emporterait des têtes MIRVées. Ces caractéristiques peuvent sembler en
24. A. J. Tellis, « India’s Emerging Nuclear Posture », Research Brief, RAND Corporation, 01/01/2001,
pp. 508-518.
25. Une tribune a même été publiée en ce sens par des scientifiques indiens liés au programme nu-
cléaire : « On Thermonuclear Weapon Capability and its Implications for Credible Minimum De-
terrence », Mainstream Weekly, vol 48, no. 1, 26/12/2009.
26. La nucléarisation du Pakistan a eu l’effet inverse de ce qu’auraient pu en attendre les partisans de
la stabilité stratégique nucléaire. Elle a au contraire ouvert un nouveau front de soutien au terrorisme
et aux sécessionnistes depuis le Pakistan en Inde. On se retrouve ainsi dans le « paradoxe stabilité/
instabilité » des armes nucléaires. Cet état de fait a poussé certains Indiens à suggérer l’abandon de la
posture de non-emploi en premier. Il s’agit cependant là de rhétorique : il est difficilement imaginable
que New Delhi riposte nucléairement à des attaques terroristes financées par Islamabad.
27. Les deux documents de doctrine de référence sont « Draft Report of National Security Adviso-
ry Board on Indian Nuclear Doctrine », Article, Ministry of External Affairs, Government of India,
17/08/1999 et « The Cabinet Committee on Security Reviews Operationalization of India’s Nuclear
Doctrine », Press Releases, Ministry of External Affairs, Government of India, 04/01/2003.
28. A. J. Tellis, « Striking Asymmetries. Nuclear Transitions in Southern Asia », art. cit., p. 77.
29. La Federation of American Scientists estime entre 10 et 40 kt la puissance développée par les têtes
indiennes. Par comparaison, la bombe larguée sur Hiroshima a provoqué une explosion d’une quinzaine
de kilotonnes. H. M. Kristensen, M. Korda, « Indian nuclear weapons, 2023 », Bulletin of the Atomic
Scientists, vol. 78, no. 4, 2022, pp. 224-236 (p. 225).
212
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
La doctrine pakistanaise
Comme la Chine, le Pakistan ne publie pas de documents de doctrine. Ce choix
s’explique par son sentiment d’infériorité militaire vis-à-vis de l’Inde et son souhait
de ne pas définir de seuil, même flou, en dessous duquel le pays pourrait être agressé.
Les nombreuses déclarations d’officiels font cependant ressortir trois éléments.
D’abord, la sécurité du Pakistan se fonde sur une « dissuasion minimale cré-
dible » annoncée en 1999 par le Premier ministre Nawaz Sharif34 : l’idée est de ne
pas grever le développement du pays en l’engageant dans l’entretien d’un arsenal
disproportionné et dans une éventuelle course aux armements nucléaires avec l’Inde.
Ce principe est sous-tendu par l’idée qu’un arsenal limité en volume suffit à dissua-
der la supériorité conventionnelle indienne.
Ensuite, le Pakistan envisage l’usage en premier. New Delhi peut refuser ce
principe : l’ampleur de ses moyens conventionnels lui permet de repousser toute
30. L’erreur circulaire probable (CEP) est le rayon dans lequel le missile a 50 % de chances de tomber
par rapport à son point d’impact prévu. Pour frapper une ville, qui est une cible très étendue, une faible
CEP n’est pas nécessaire.
31. E. Maitre, « Agni-P : modernisation attendue ou évolution doctrinale », Bulletin n°111 de
l’Observatoire de la dissuasion, Fondation pour la recherche stratégique, été 2023, pp. 12-14.
32. Ce genre de sécurité existe aujourd’hui, de manière électronique, chez les Pakistanais, combinée à
des éléments de sécurité physiques, pour s’assurer qu’une arme ne puisse pas détoner par accident ou
sans les autorisations nécessaires. Voir ici T. M. Azad, K. Dewey, « Assessing the security of Pakistan’s
nuclear weapon program », Defense & Security Analysis, vol. 39, no. 2, 2023, pp. 123-145 (p. 129).
33. A. Tellis, « Striking Asymmetries. Nuclear Transitions in Southern Asia », art. cit., p. 109.
34. Discours de Nawaz Sharif à Islamabad du 20 mai 1999, cité par R. W. Jones, Minimum Nuclear
Deterrence Postures in South Asia: An Overview, Reston, Policy Architects International, 2001, p. 27.
213
L’Asie, poudrière nucléaire entre ruptures et continuités
35. Cette déclaration a été faite lors du discours du Premier ministre Sharif à l’Assemblée générale de
l’Organisation des Nations unies en septembre 1998.
36. B. Tertrais, op. cit.
37. Le concept de « bombe islamique » avait été développé par Zulfikar Ali Bhutto dans les années
1970 pour capter des financements de la part des pays pétroliers.
38. F. Shaikh, « Pakistan’s Nuclear Bomb: Beyond the Non-Proliferation Regime », International
Affairs, vol. 78, no. 1, 2002, pp. 29-48 (p. 40).
39. La centrifugeuse P-1 était le premier modèle utilisé par les Pakistanais. Il s’agissait d’un design
Urenco rudimentaire qui était déjà dépassé lorsqu’il a été volé par Khan. Le modèle P-2 a été déve-
loppé à la fin des années 1970 et possède un pouvoir de séparation deux fois supérieur au modèle
P-1. Voir sur ce sujet A. Glaser, « Characteristics of the Gas Centrifuge for Uranium Enrichment and
Their Relevance for Nuclear Weapon Proliferation », Science & Global Security, vol. 16, no. 1, 2008,
pp. 1-25 (pp. 8-10).
214
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
contrebande aussi abouti que celui de Khan. La coopération avec la Chine était certes
fructueuse – Pékin fournit même les plans d’une usine de conversion du minerai
d’uranium – mais insuffisante. L’achat clefs en main d’une usine d’enrichissement
à la Russie fut envisagé mais la découverte par les États-Unis de ce projet précipita
sa fin. Enfin, ne pouvant ponctionner le stock national encore peu conséquent, Khan
n’envoya finalement que des plans de la P-2 mais livra 500 P-1 en pièces détachées
permettant au programme d’enrichissement iranien de décoller.
Le programme irakien est pour sa part engagé dans les années 1970, mais le
raid israélien sur la centrale d’Osirak en 1981 y met un vrai coup d’arrêt. En 1990,
c’est à un Saddam Hussein pressé par la peur d’une intervention américaine que
les Pakistanais s’adressent spontanément, offrant un plan d’arme et l’ensemble des
moyens nécessaires pour la construire. L’intervention de la coalition internationale
(opération Desert Shield puis Desert Storm) met un terme définitif à ces pourparlers.
Le cas libyen est encore plus rocambolesque. Kadhafi était notoirement obsédé
par la bombe. Il avait demandé à deux reprises dès 1969, moins d’un an après son ar-
rivée au pouvoir, à la Chine de lui vendre une arme. Celle-ci avait refusé. Après avoir
tenté d’obtenir un retour sur son investissement financier dans le cadre de son sou-
tien au programme pakistanais et grâce à plusieurs contacts au sein du réseau Khan,
un accord fut finalement trouvé en 1997 pour la fourniture de 10 000 centrifugeuses
P-2 et trois tonnes d’hexafluorure d’uranium (assez pour trois bombes). Cependant
le renversement de Saddam Hussein avril 2003 et le canal ouvert quelques mois plus
tard pour le dédommagement de l’attentat de Lockerbie (1988) poussèrent Kadhafi à
faire savoir aux Américains et aux Britanniques qu’il était prêt à abandonner toutes
ses armes de destruction massive, notamment nucléaires.
C’est dans le cadre de cet accord que le chef du programme nucléaire libyen,
Matuq Mohammed Matuq, remit en janvier 2004 deux sacs en plastique blancs por-
tant le logo Good Looks Fabrics & Tailors, le tailleur de Khan à Islamabad. Ils
refermaient 120 pages de documentation complète – à quelques détails près – sur la
fabrication d’une bombe nucléaire. Ces informations étaient si sensibles que la plu-
part des cadres de l’AIEA n’avait pas l’accréditation nécessaire pour les consulter.
Leur contenu fut attesté par Jacques Baute, un ancien du CEA devenu en 1999
le directeur du Bureau de vérification nucléaire de l’Irak pour l’AIEA40. La pré-
sence de plusieurs pages en chinois et la grande similitude de l’engin décrit avec
celui utilisé lors de l’essai chinois CHIC-4 d’octobre 1966 amenèrent une preuve
supplémentaire de la très étroite coopération nucléaire militaire sino-pakistanaise et
de la responsabilité de Pékin dans la prolifération qui a suivi. Ces documents furent
ensuite envoyés jusqu’au laboratoire d’Oak Ridge (Tennessee) par un Boeing 747
spécialement affrété, dans une caisse scellée.
40. A. Small, The China-Pakistan Axis, Londres, Hurst Publishers, 2015, pp. 27-28.
215
L’Asie, poudrière nucléaire entre ruptures et continuités
41. Les accords de garanties généralisés sont signés entre un État non doté et l’AIEA, laquelle peut et
doit contrôler le fait qu’aucune des matières nucléaires présentes sur le territoire de l’État n’est détour-
née vers un usage militaire. L’accord de garanties de la Corée du Nord fut signé le 30 janvier 1992 et
ratifié par l’Assemblée populaire suprême le 9 avril.
42. Pour Uranium Naturel Graphite Gaz, la filière initialement favorisée par la France avant qu’EDF
ne prenne le pas sur le CEA et n’impose le design américain du réacteur à eau pressurisée (REP). Les
UNGG ont l’avantage de ne pas nécessiter de capacités d’enrichissement puisque le combustible est
composé d’uranium naturel, tandis que le graphite qui le modère est une matière peu coûteuse. Il est
rechargeable en marche, ce qui en fait un excellent réacteur plutonigène.
43. Magnesium Non-OXidizing.
216
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
de leur propulsion liquide qui les rendait peu maniables et peu fiables, leur portée de
plus de 1 000 km était bien supérieure à celle de 300 km des M-11 chinois vendus
au Pakistan. Pékin, dans une phase de rapprochement relatif avec les États-Unis, ne
souhaitait de toute manière plus les fournir à Islamabad. Compte tenu de la crise
financière qui sévissait au Pakistan dans ces années, l’option du troc de capacités
balistiques contre celle de l’enrichissement fut retenue en 1996 entre les deux pays.
La découverte de cette coopération en 2002 par les Américains les poussa à dé-
noncer l’accord-cadre de 1994. La Corée du Nord se retira du TNP et reprit ouverte-
ment son programme nucléaire. Elle entama une série d’essais les années suivantes.
Le premier, en octobre 2006, fut vraisemblablement un échec mais le deuxième,
le 25 mai 2009, développa une puissance de 4 kilotonnes (soit entre un quart de la
puissance de la bombe larguée sur Hiroshima). Un troisième essai eut lieu le 12 fé-
vrier 2013. La Corée du Nord revendiqua lors des trois essais suivants (6 janvier et
9 septembre 2016 puis 3 septembre 2017) sa maîtrise de la bombe thermonucléaire.
Pour autant, la communauté scientifique demeure sceptique à ce sujet et considère
qu’il s’agit plutôt d’engins à fission exaltée.
44. Dont il existe deux sources principales : les réacteurs électronucléaires plutonigènes et l’enrichis-
sement de l’uranium. À ce dernier titre, les capacités d’extraction, d’enrichissement et de retraitement
du combustible usé de la Corée du Nord demeurent floues.
45. D. Albright, « North Korean Nuclear Weapons Arsenal: New Estimates of its Size and Configura-
tion », Reports, Institute for Science and International Security, 10/04/2023.
46. « North Korea’s Nuclear Weapons and Missile Programs », Report, Congressional Research Ser-
vice, 14/04/2023. Pour plus de détails, consulter le site de référence : [Link]
country/dprk/.
217
L’Asie, poudrière nucléaire entre ruptures et continuités
et juillet 2023, serait sur le point de l’être. Compte tenu de leurs dimensions, il
est possible que les Hwasong-17 et Hwasong-18 soient capables de transporter des
têtes MIRVées47. Mais en dépit de ces capacités, la Corée du Nord n’a pas démon-
tré qu’elle possède la maîtrise nécessaire à la miniaturisation des têtes au point de
pouvoir les monter sur ses ICBM. Il reste que dans le domaine du nucléaire plus que
dans tout autre, le doute ne peut être permis.
Au demeurant, la Corée du Nord fait peser sur l’Asie de l’Est le risque d’une crise
en chaîne de prolifération, en particulier avec le Japon et la Corée du Sud, directe-
ment menacés par ses développements balistiques. Tokyo et Séoul possèdent tout
deux une industrie du nucléaire civil à la pointe de la technologie et disposent donc
de la totalité des savoir-faire et des installations nécessaires pour devenir « posses-
seur » rapidement en cas de menace stratégique majeure. Pour empêcher ce scénario,
les États-Unis ont mis en place de longue date une dissuasion élargie qui suppose
l’affirmation régulière de mesures de réassurance pour renforcer la confiance de ces
partenaires en leur détermination. De manière très visible, rare et remarquée, le 18
47. E. Suh, « Pyongyang and Its Nuclear Weapons Programme. A Credible Threat? », Publication,
German Council on Foreign Relations, 21/08/2023.
218
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
juillet 2023, le SNLE USS Kentucky a visité le port de Busan en Corée du Sud, une
première depuis 1980 dans un pays où évoluent notoirement de nombreux espions
venus du nord, prêts à se rapprocher des quais. Toujours en Corée du Sud et de ma-
nière tout aussi inhabituelle, un B-52 Stratofortress a participé au Salon aérien de
Séoul en octobre 2023, où il a procédé à des démonstrations en vol.
C’est finalement la Russie qui fait figure de nouveau facteur d’instabilité : la
récente visite de Kim Jong-un à Vladivostok en octobre dernier, où le ministre
de la Défense d’alors Sergueï Choïgou lui a présenté les bombardiers straté-
giques russes, laisse planer un doute sur une éventuelle coopération nucléaire
entre les deux pays en échange d’un soutien matériel de la Corée du Nord à
l’invasion de l’Ukraine48.
48. J. S. Wit, « Siegfried Hecker on the New Russia-DPRK Relationship and Nuclear Cooperation »,
38 North, 21/09/2023.
49. « Déclaration de M. François Hollande, Président de la République, sur la dissuasion nucléaire, à
Istres le 19 février 2015 », Discours, Vie publique, 19/02/2015.
50. On dénombre 80 Il-28 Beagle dans l’arsenal de la force aérienne populaire de Corée.
219
L’Asie, poudrière nucléaire entre ruptures et continuités
vue comme une réponse à la supériorité aérienne incontestable de son voisin du Sud,
en se donnant la possibilité de détruire les bases aériennes sud-coréennes en tout
début de conflit par une frappe désarmante par surprise51.
Plus au Nord, l’arrivée des drones Reaper au Japon fin 2022 et la présence régu-
lière de B-52 pouvant emporter des missiles de croisière sur les bases américaines du
Pacifique ravivent en Corée du Nord la peur d’une frappe de décapitation conven-
tionnelle, attisée encore par les exemples récents de la mort de Qassem Soleimani
ou de cadres de l’État islamique. En réponse, la loi nord-coréenne a été modifiée en
2022, explicitant et élargissant les cas d’emploi de l’arme nucléaire. Parmi ceux-ci, il
est précisé que toute frappe de décapitation donnerait lieu au lancement automatique
d’une riposte nucléaire52.
Cette nouvelle posture pose de nombreux problèmes venant d’une possible mau-
vaise interprétation par Pyongyang, par exemple, d’une frappe sur une installation
géographiquement proche du président nord-coréen qui pourrait être interprétée
comme une tentative d’assassinat ou du lancement automatique d’un ICBM des
suites d’une fausse alerte. D’ailleurs, les Sud-Coréens ont également mis sur pied
une procédure pour éliminer Kim Jong-un en cas de frappes nucléaires ou dans une
logique préemptive, qui se traduit par des investissements dans les capacités de ren-
seignement et les missiles de précision. Cette posture peut néanmoins être perçue au
Nord comme une menace de premier recours53.
Parmi les forces armées nord-coréennes, l’armée de l’Air apparaît clairement
comme la composante la plus faible. Selon le Military Balance 2023, la force aé-
rienne populaire de Corée possède 545 avions de combat, mais seuls 18 MiG-29
sont de 4e génération. Le reste est constitué de 56 MiG-23, plus d’une centaine de
MiG-21, autant de MiG-19 et de MiG-1754. En plus de la vétusté des avions, il faut
ajouter la faible, voire inexistante, expérience combattante de cette armée, les pénu-
ries récurrentes de carburant dans un pays sous embargo (qui réduisent le volume
d’heures de vol de 15 à 25 heures par an et par pilote55) ainsi que les carences en
pièces détachées. Cependant, depuis une année, il semble qu’un effort soit en cours
avec l’organisation d’exercices à un rythme plus soutenu (donc éventuellement plus
de budget)56 et un agrandissement de la base aérienne de Sunchon57. Ces indices ne
51. B. W. Bennett, « How Kim Jong-un’s Fears Shape North Korea’s Nuclear Weapons Agenda », The
RAND Blog, RAND Corporation, 19/04/2023.
52. J. M. Acton, « North Korea’s Doctrinal Shifts Are More Dangerous Than Missile Launches »,
Foreign Policy, 04/11/2022.
53. A. Panka, « South Korea’s “Decapitation” Strategy Against North Korea Has More Risks Than
Benefits », Carnegie Endowment for International Peace, 15/08/2022.
54. The International Institute for Strategic Studies (IISS), The Military Balance. The Annual Assess-
ment of Global Military Capabilities and Defence Economics. 2023, Abington (Oxfordshire), Rout-
ledge Journal, 2023, p. 264.
55. C. M. Lee, K. Botto (dir.), « Korea Net Assessment: Politicized Security and Unchanging Strategic
Realities », Research, Carnegie Endowment for International Peace, 2020, p. 27.
56. A. B. Abrams, « How North Korea’s Fighter Fleet Re-emerged from Obscurity », The Diplomat,
12/07/2023.
57. C. Zwirko, « North Korea starts rebuilding major airbase in latest sign of air force revival », NK
PRO, 13/09/2023.
220
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
laissent cependant en rien augurer à court ou moyen terme la création de forces aé-
riennes « stratégiques » nord-coréennes.
221
L’Asie, poudrière nucléaire entre ruptures et continuités
62. « Ra’ad (Hatf 8) », Missile Threat, CSIS Missile Defense Project, 16/08/2016 [MàJ : 23/04/2024].
63. Selon le général Khalid Kidway, premier directeur général de la division des plans stratégiques de
la National Command Authority : « Une gamme complète d’armes nucléaires dans les trois catégories,
stratégiques, opérationnelles et tactiques, avec une couverture complète du vaste territoire indien et
de ses territoires périphériques », cité dans « Rare Light Shone on Full Spectrum Deterrence », Dawn,
07/12/2017.
64. H. M. Kristensen, M. Korda, « Pakistani nuclear weapons, 2023 », art. cit.
65. Sur l’organisation du commandement nucléaire et le rôle de l’Autorité du commandement national
(NCA), voir la contribution d’Adil Sultan (« L’aventure nucléaire pakistanaise. Évolution doctrinale et
défis futurs ») dans ce numéro.
66. A. J. Tellis, « Striking Asymmetries. Nuclear Transitions in Southern Asia », art. cit., p. 181.
222
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
223
L’Asie, poudrière nucléaire entre ruptures et continuités
224
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
Manpreet Sethi
Manpreet Sethi est Distinguished Fellow au Centre for Air Power Studies, New
Delhi, où elle dirige son programme sur les questions nucléaires. Elle est l’auteur/
coauteur ou a dirigé neuf livres (dont Nuclear Strategy: India’s March towards Cre-
dible Deterrence (2009), jugé comme une lecture essentielle dans de nombreuses
écoles de guerre) et plus de 130 textes universitaires. Manpreet Sethi participe régu-
lièrement aux conférences les plus emblématiques sur les politiques nucléaires et à
des initiatives de type 2.0.
225
Les défis nucléaires de l’Inde…
1. R. Chengappa, Weapons of Peace: The Secret Story of India’s Quest to be a Nuclear Power, New
Delhi, Harper Collins, 2000, p. 434.
2. Les préoccupations sécuritaires ont également été expliquées par le Premier ministre Vajpayee
(1998-2004) dans sa lettre adressée au Président américain à l’issue des essais de 1998. Voir l’annexe
VI dans M. L. Sondhi (dir.), Nuclear Weapons and India’s National Security, New Delhi, Har Anand
Publications, 2000, pp. 165-166.
226
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
ainsi confrontée à un défi unique : un État nucléaire recourt à des actions terroristes
contre un autre État nucléaire, puis brandit la menace d’une escalade nucléaire pour
se prémunir d’une riposte.
La stratégie pakistanaise se fonde sur la projection d’un seuil nucléaire bas. En
articulant le recours au nucléaire avec un seuil d’emploi imprécis, Islamabad cherche
à renforcer les craintes d’une escalade nucléaire immédiate et inévitable en cas d’af-
frontement conventionnel. Elle joue sur ce registre pour dissuader New Delhi mais
également pour effrayer les observateurs internationaux. Ce mode opératoire est dé-
roulé chaque fois qu’une action terroriste perpétrée sur le sol indien peut être reliée
au Pakistan.
Pour rendre cette projection crédible, le Pakistan s’oriente progressivement vers
une dissuasion large spectre (Full Spectrum Deterrence) qui se fonde à la fois sur la
disponibilité d’un stock d’armes nucléaires de puissance variable et sur une panoplie de
vecteurs dont les portées s’étendent des très faibles distances jusqu’aux plus grandes.
Par ailleurs, Islamabad a conduit ces dernières années plusieurs essais de tir de
missiles mirvés3 depuis des sous-marins ou de tir de missiles de croisière avec une
plus longue allonge. La projection d’armes nucléaires tactiques et l’embarquement
de missiles nucléaires sur des navires de surface participent à l’approche pakista-
naise de multiplier les risques de façon délibérée afin de contrecarrer les options
de réponse indiennes alors même que New Delhi essuie des attaques terroristes ré-
pétées. L’Inde doit donc composer avec le défi posé par la stratégie « du bord de
l’abîme » (Brinkmanship) de son voisin.
Au même moment, sur les marches orientale et septentrionale de l’Inde, la Chine
dispose d’une avance de trois décennies et demie dans la consolidation de ses capa-
cités nucléaires. Si la modernisation de l’Armée populaire de libération (y compris
dans ses dimensions nucléaires) est restée modérée jusque dans les années 1990, le
tempo s’est accéléré par la suite.
Alors que la croissance de l’économie chinoise était soutenue, qu’elle encourageait
le choix du régime à dépenser à grands frais dans la modernisation de son outil mili-
taire et qu’elle était complétée par les avancées technologiques, Pékin s’est concen-
trée sur l’amélioration de la fiabilité, de la précision, de la pénétrabilité et de la survi-
vabilité de ses vecteurs. Plusieurs événements ont eu un effet catalyseur en ce sens :
le retrait américain du traité Anti-Ballistic Missile en 2002, les efforts américains qui
ont suivi pour développer et déployer une défense antimissile puis la stratégie mé-
diatique du Pentagone sur le Conventional Prompt Global Strike. Ces changements
ont altéré les perceptions chinoises de la menace et la trajectoire des capacités mili-
taires de l’APL, comme le montre l’augmentation du nombre de ses têtes nucléaires
au cours des dernières années4.
227
Les défis nucléaires de l’Inde…
5. SLBM : Submarine Launched Ballistic Missile – Missile balistique lancé depuis un sous-marin.
6. « China Successfully Tests Multi-warhead Missiles », Yomiuri Shimbun, 08/02/2003.
7. MARV : Maneuverable Reentry Vehicle.
8. Sur plus de détails sur les capacités spatiales chinoises, voir M. Sethi, Code of Conduct in Outer
Space: A Strategy for India, New Delhi, Knowledge World, 2016, pp. 97-122.
228
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
comme un impératif de sécurité nationale : « L’Inde, peut-on lire, poursuivra ses ef-
forts pour atteindre rapidement l’objectif d’un monde exempt d’armes nucléaires »9.
Tout en aspirant à cet idéal, ce projet donne des détails sur le concept de dissua-
sion nucléaire indienne. En endossant le principe du non-emploi en premier (No
First Use – NFU), il considère par exemple que les forces nucléaires doivent « re-
poser sur une triade composée d’avions, de missiles terrestres mobiles et de moyens
basés en mer ».
L’ébauche de la doctrine demeure alors une ébauche, mais en janvier 2003, New
Delhi publie une note de presse portant sur « la mise en œuvre de la doctrine nu-
cléaire indienne »10 et qui est considérée comme la doctrine nucléaire officielle de
l’Inde. Le document est court et il reprend les principaux éléments développés dans
l’ébauche précédente. Deux d’entre eux méritent quelques explications.
Le premier concerne la dissuasion minimale crédible (Credible Minimum De-
terrence – CMD). Il cherche à éviter toute volonté d’accumuler des armes nucléaires
dans l’intention d’atteindre la parité ou d’obtenir la supériorité sur l’arsenal adverse.
Le second est le NFU qui vise à rassurer l’adversaire sur le fait que l’Inde n’intro-
duira pas d’armes nucléaires dans un conflit et ainsi le soulager du dilemme « use
or lose »11. Ces caractéristiques doctrinales sont examinées plus en détail dans les
paragraphes suivants.
Tout d’abord, l’Inde restreint le rôle dévolu aux armes nucléaires. Elles sont seu-
lement destinées à dissuader l’adversaire d’employer les mêmes armes en le mena-
çant de représailles de nature à annuler les avantages qu’il espère obtenir par frappe
nucléaire en premier. L’Inde rejette l’idée que ces armes puissent être efficaces pour
mener une guerre ou l’emporter. Au contraire, leur extraordinaire potentiel destruc-
teur réduit leur utilité pour atteindre un objectif politique rationnel. Quelques mois
après les essais de mai 1998, le Premier ministre Atal Bihari Vajpayee avait d’ail-
leurs déclaré devant le Parlement que la nation n’avait pas « l’intention d’utiliser ces
armes pour agresser ou menacer un quelconque pays ; ce sont des armes d’auto-
défense qui doivent garantir que l’Inde ne soit pas soumise à des menaces ou à une
coercition nucléaires »12.
Dans ce but, New Delhi fait le choix d’une « dissuasion minimale crédible » qui
empêche toute augmentation de l’arsenal nucléaire indien – au rebours des décisions
américaine et soviétique durant la Guerre froide. Aucun chiffre n’a été officiellement
avancé qui évoque ce minimum. Mais la philosophie de la CMD repose sur la déten-
229
Les défis nucléaires de l’Inde…
tion d’un nombre d’ogives suffisant pour garantir une frappe en second en mesure
d’infliger des dommages inacceptables à l’adversaire. Il n’est donc pas surprenant
que, d’après plusieurs estimations, l’Inde soit le pays de la région possédant le moins
d’ogives13.
Ensuite, la dissuasion indienne repose sur la menace de représailles nucléaires
après l’usage en premier par l’adversaire d’armes atomiques. En adoptant le NFU,
New Delhi fait reposer sur le camp adverse la responsabilité d’une escalade. De la
sorte, cette posture donne l’opportunité de se libérer de plusieurs contraintes.
L’Inde, par exemple, n’a pas besoin de disposer d’un arsenal important d’armes
nucléaires dédiées à une frappe en premier (comme des missiles de précision coif-
fés de plusieurs têtes indépendantes et réorientables). En outre, elle n’est pas non
plus obligée d’atteindre la supériorité nucléaire nécessaire à des frappes anti-forces
contre les moyens de représailles de l’adversaire. Enfin, New Delhi n’a pas besoin
d’élaborer des structures de commandement et de contrôle (C2) ou de leur déléguer
des autorisations afin d’assurer les postures de lancement sur alerte ou sous attaque
(Launch on Warning – LOW et Launched Under Attack – LUA) pour lancer des
frappes nucléaires simultanées à partir de forces dispersées.
Dans le même temps, le NFU exige de porter l’effort sur la survivabilité des
forces nucléaires grâce à un ensemble de mesures allant du durcissement des sites
de stockage à la déception, en passant par la mobilité, la dispersion sur différents
vecteurs ou encore un niveau de défense particulier. Ce choix permet également de
se soustraire au besoin de placer ses moyens nucléaires en état d’alerte ou en posture
de déploiement avancé, restreignant de la sorte la probabilité d’une utilisation acci-
dentelle ou non autorisée. En effet, le LOW/LUA requiert la délégation préalable de
déclenchement du feu nucléaire, qui n’est jamais une option sans risque. Enfin, le
fait de maintenir ses forces dans une posture tranquille conduit à soulager la pression
que l’adversaire pourrait avoir de devoir lancer son attaque en cas de crainte d’une
attaque imminente. Le NFU fait retomber le stress associé au « use or lose » et, in
fine, atténue le facteur d’instabilité lors d’une crise. Il allège la charge psychologique
liée à la difficile décision d’emploi des armes de destruction massive qui pèse sur les
épaules des dirigeants politiques.
La CMD et le NFU réduisent également les exigences sur les moyens nucléaires.
De par leur nature intrinsèque, ces armes peuvent causer de manière indiscriminée des
dommages humains et matériels considérables à la fois dans le temps et dans l’espace.
Il n’est donc pas nécessaire d’en posséder beaucoup. De surcroît, compte tenu de la
forte densité démographique dans la région, des armes de l’ordre de la kilotonne dis-
persées de façon optimale au-dessus d’une cible et programmées pour exploser à une
hauteur maximisant les dégâts suffisent à assurer une dissuasion crédible.
Au final, le plus important est d’avoir des systèmes de lancement fiables, pouvant
survivre et de portée suffisante pour garantir les représailles. C’est pourquoi l’Inde a
13. En 2023, l’arsenal nucléaire indien dénombrait 164 têtes contre 170 pour la Pakistan et 410 pour
la Chine. Voir, « Status of the World Nuclear Forces », Federation of American Scientist, 31/03/2023.
230
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
fait le choix d’une triade nucléaire pour assurer une dissuasion crédible. Elle repose,
pour l’essentiel, sur ses missiles balistiques mobiles et dispersés sur son territoire –
d’une portée allant de 750 à 5 000 km, sur la survivabilité de ses SNLE et, enfin, sur
la composante aéroportée.
La doctrine indienne a clairement identifié le besoin de disposer de cette triade
afin de garantir la flexibilité, la survivabilité et la redondance de ses moyens nu-
cléaires. L’ébauche de la doctrine rappelait déjà, à son paragraphe 3.1, que « les
forces nucléaires de l’Inde seront efficaces, durables, diversifiées, flexibles et adap-
tées aux besoins, conformément au concept de dissuasion minimale crédible. [Elles]
s’appuieront sur une triade composée d’aéronefs, de missiles mobiles terrestres et de
moyens basés en mer, conformément aux objectifs décrits ci-dessus. La capacité de
survie des forces sera renforcée par une combinaison de systèmes multiples redon-
dants, de la mobilité, de la dispersion et de la ruse »14.
14. Projet de doctrine nucléaire de l’Inde, 17 août 1999, reproduit en annexe de M. Sethi, Nuclear
Strategy: India’s March towards Credible Deterrence, New Delhi, Knowledge World, 2009.
15. H. Kristensen, M. Korda, « Indian Nuclear Forces 2022 », Nuclear Notebook, Bulletin of Atomic
Scientists, vol. 78, no. 4, 2022, pp. 224-236.
231
Les défis nucléaires de l’Inde…
L’introduction de la mission nucléaire au sein de l’IAF n’a pas été aisée du fait
notamment, selon certains, de « l’extrême secret et du cloisonnement qui sépare le
gouvernement et l’armée »16. Il semble en effet que, durant la décennie 1980, l’ar-
mée de l’Air indienne ignorait les spécifications des armes nucléaires. Elle n’était
donc pas en mesure de pouvoir modifier convenablement ses avions pour ces mis-
sions. Même sur Mirage 2000, l’emport des ogives était décrit comme nécessitant
un « ajustement délicat, et [que] seuls des pilotes hautement qualifiés pouvaient dé-
coller avec ces charges encombrantes fixées sous le ventre de leur avion – le rendant
d’un point de vue aérodynamique difficile à piloter »17.
16. G. Kampani, « New Delhi’s Long Nuclear Journey: How Secrecy and Institutional Roadblocks
Delayed India’s Weaponization », International Security, vol. 38, no.4, Printemps 2014, pp. 79-114.
17. R. Beckhusen, « Why India Wants France’s Dassault Rafale Fighter Jet: They Can Carry Nuclear
Weapons », National Interest, 21/09/2016.
232
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
L’IAF ne savait pas non plus si les systèmes de commande de vol électriques
de l’avion étaient en mesure de résister aux impulsions électromagnétiques provo-
quées par l’explosion, bien que la France utilise sa propre version de l’avion pour la
mission nucléaire. Finalement, comme le résume un chercheur, « la modification de
l’avion pour l’emport sécurisé et fiable d’une arme nucléaire s’est révélée être un
défi technique et humain considérable qui a accaparé l’attention de [l’Organisation
de recherche et de développement pour la défense18] pendant au moins six ans »19.
Dans tous les cas, le Mirage 2000H indien serait en train de subir une rénovation par-
tielle « pour allonger sa durée de vie et améliorer ses capacités incluant un nouveau
radar, de l’avionique et des systèmes de guerre électronique »20.
Depuis que l’Inde dispose des armes nucléaires, la nécessité d’acquérir de bom-
bardiers stratégiques a été régulièrement évoquée, notamment dans un contexte
de renforcement de la menace chinoise. Les cibles potentielles dont la destruction
pourrait s’apparenter à des dommages inacceptables se situent dans l’arrière-pays
chinois. Elles sont donc éloignées du territoire indien et susceptibles d’être bien
défendues. Face à ce constat, des discussions se sont tenues quant à l’acquisition
de bombardiers stratégiques par l’IAF, ce qui enverrait un signal sur son aptitude à
atteindre ces cibles. Parmi les solutions évoquées se trouvent le Tu-160 Blackjack ou
son successeur de cinquième génération, le PAK DA.
233
Les défis nucléaires de l’Inde…
Certains ont justifié cette démarche en affirmant qu’elle mettrait en évidence l’état
d’esprit « stratégique » de l’Inde. Elle permettrait également de mieux dissuader
la Chine qui, d’ailleurs, déploiera d’ici quelques années des bombardiers furtifs
équipés de système de guerre électronique et d’armes à énergie dirigée. En réponse
à l’amélioration des moyens militaires du principal compétiteur indien, l’acquisition
d’un bombardier capable d’emporter des systèmes d’arme complémentaires aiderait
l’Inde à porter la guerre plus profondément dans le territoire voisin et contribuerait à
« une dissuasion plus importante ».
Malgré des avantages évidents, ces arguments nécessitent toutefois d’être analy-
sés plus en détails. Plusieurs raisons expliquent le relatif désintérêt des Indiens pour
les bombardiers. Peu d’aviateurs de l’IAF – même ceux ayant occupé des fonctions
importantes auprès du Strategic Forces Command (SFC21) – s’en disent d’ailleurs
partisans. L’armée de l’air indienne possède pourtant une expérience dans l’emploi
des bombardiers lourds. En partant après l’indépendance de l’Inde (1947), les forces
britanniques ont laissé derrière elles trois escadrons de bombardiers lourds améri-
cains B-24 Liberator qui avaient survécu aux affrontements de la Seconde Guerre
mondiale. L’IAF les utilisera jusqu’en 1968.
21. Autorité responsable des forces nucléaires indiennes. Le SFC est chargé des mesures à prendre en
cas de rupture de la dissuasion.
234
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
Canberra de l’IAF.
Source : « IAF marks 60 years of its canberra bombers », The Economic Times, 01/09/2017.
New Delhi a aussi lancé une commande en 1957 pour s’équiper de Canberra qui
ont été employés pendant près de 50 ans pour des missions de bombardement et de
reconnaissance. Ces expériences se sont néanmoins tenues bien avant que l’Inde dé-
cide de devenir un État nucléaire. Pourquoi n’a-t-elle depuis pas ressenti le besoin d’en
acquérir à nouveau depuis 25 ans ? Plusieurs facteurs offrent des éléments de réponse.
22. S. E. Dean, « Strategic Bombers: Still Relevant? », European Security and Defense, 27/12/2022.
235
Les défis nucléaires de l’Inde…
23. « The future Air Force Northrop Grumman B-21 stealth strategic bomber will cost $203 billion over
30 years », Military Aerospace Electronics, 09/12/2021.
236
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
237
Les défis nucléaires de l’Inde…
sont déjà opérationnelles. Cette dernière recouvre des missiles mobiles (sur rails ou
route) à propergol solide. Le dernier-né, l’Agni V à longue portée qui est transporté
dans un container, poursuit ses essais préalables à son introduction dans les forces.
Le volet maritime de la triade nucléaire indienne repose sur le SNLE de concep-
tion nationale INS Arihant en service depuis 2018. Toutefois, une dissuasion océa-
nique opérationnelle et crédible nécessite entre 4 à 5 SNLE capables d’embarquer
des SLBM de plus longue portée. Les missiles testés jusqu’à présent ont une allonge
comprise entre 700 et 750 km (K-15) et 2 000 à 2 500 km (K-4). Or un tel vecteur
doit être en mesure d’atteindre les 5 000 km pour que le sous-marin reste à distance
de l’adversaire tout en étant capable d’atteindre des objectifs dont la perte serait ju-
gée inacceptable par Pékin. Des développements en ce sens sont toujours en cours.
Cependant, l’Inde a maintenu une distinction claire en désignant seulement ses
missiles balistiques comme vecteurs nucléaires. Les missiles de croisière subso-
niques Nirbhay et ceux supersoniques BrahMos n’ont pas été présentés comme por-
tant des têtes nucléaires. Même si le BrahMos a été testé sur le Su-30 MKI, aucune
déclaration officielle ne leur accorde un rôle nucléaire24.
24. « Successful Firing of BrahMos Air Launched Missile from Su-30 MKI Aircraft », Press Informa-
tion Bureau, Ministry of Defence, 22/05/2019.
238
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
sur la posture militaire adverse afin de minimiser le risque d’une frappe déclenchée
par suite d’un mauvais calcul, de renseignements erronés ou de fausses alertes.
New Delhi devrait porter ses efforts sur l’affermissement de ses capacités mi-
litaires – classiques et nucléaires, sur son influence politique, en profitant notam-
ment de l’attrait unique de son soft power. Si, d’une part, l’Inde doit enclencher la
modernisation de ses capacités conventionnelles afin de pouvoir rehausser le seuil
nucléaire, elle doit, d’autre part, consolider la crédibilité de sa propre dissuasion nu-
cléaire par un programme consacré au renforcement de la survivabilité de ses forces
stratégiques. En réponse aux menaces nucléaires variées et complexes auxquelles le
pays est confronté, la stratégie indienne doit trouver l’approche idoine pour à la fois
stabiliser la situation avec le Pakistan tout en évitant de se lancer dans une course
aux armements, dangereuse et coûteuse, avec la Chine. Pour ce faire, l’Inde doit se
concentrer sur certains équipements nucléaires indispensables tout en déployant un
jeu intelligent qui manipule la perception de l’adversaire.
25. Doctrine of the Indian Air Force, IAP 2000-22, 06/2022, p. 59.
239
Les défis nucléaires de l’Inde…
Il serait donc plus judicieux que l’IAF s’en tienne aux plans d’acquisition actuels
centrés sur les Su-30, les Rafale et le futur Advanced Multi-Role Combat Aircraft.
La disponibilité de ces aéronefs pour des missions polyvalentes – y compris, si be-
soin, pour les besoins du SFC – devrait suffire à garantir la crédibilité de la force
de dissuasion indienne. Ces vecteurs aéroportés seraient complétés par des missiles
balistiques sol-sol ou mer-sol à portée variable dans le plan de ciblage nucléaire.
La dissuasion nucléaire se fonde sur le principe des représailles assurées. En
conséquence, sa crédibilité repose sur la survivabilité de ses forces nucléaires.
Dans cette optique, l’Inde doit construire a minima 4 à 5 SNLE équipés de missiles
balistiques longue portée, un certain nombre de missiles terrestres Agni V mo-
biles pour renforcer respectivement leur capacité de camouflage et de dispersion. Il
faut y ajouter une infrastructure C2 redondante et robuste. Ces efforts nécessitent
beaucoup de temps et d’argent. L’acquisition de bombardiers stratégiques et des
infrastructures de maintenance et d’exploitation associées pourrait s’apparenter à
une fausse bonne idée. Sans méconnaître leurs avantages, ces plateformes ne sont
pas essentielles à la dissuasion nucléaire indienne. Leur arrivée serait souhaitable,
mais leur absence n’est en rien synonyme d’une perte de projection et de crédibi-
lité de la dissuasion indienne.
240
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
Adil Sultan
Le Dr. Adil Sultan est un ancien officier des forces aériennes pakistanaises. Il est
actuellement Dean Faculty of Aerospace and Strategic Studies à l’Air University
d’Islamabad. Avant de rejoindre cette université en octobre 2020, il était Director
au Centre for Aerospace and Security Studies (CASS) et Visiting Research
Fellow au Centre for Sciences and Security Studies (CSSS), King’s College
London de 2017 à 2019.
Introduction
Le Pakistan a investi le champ nucléaire avec réticence. Avec l’assistance des
États-Unis, le pays a d’abord amorcé des recherches à des fins purement pacifiques.
Compte tenu de ses ressources limitées et de ses objectifs politiques, Islamabad ne
pouvait se lancer dans le développement d’armes nucléaires et n’avait d’ailleurs pas
l’ambition de devenir une hêgemôn régionale.
Les deux guerres de 1965 et 1971 – dont la dernière contraint le pays à abandon-
ner ses territoires orientaux – ont profondément marqué les dirigeants et l’opinion
publique pakistanais. L’essai d’une bombe atomique indienne en 1974 affermit la
détermination nationale de disposer d’une dissuasion nucléaire pour répondre à la
menace existentielle posée par son voisin et rétablir l’équilibre stratégique régional.
Nonobstant l’adversité extrême qu’il a dû surmonter, le Pakistan a fini par obtenir
l’arme nucléaire en 1998. Il a ensuite créé l’Autorité nationale de commandement
(National Command Authority – NCA), un organe de commandement et de contrôle
(C2) qui regroupait les trois forces stratégiques – aérienne, terrestre et maritime – et
en assurait le contrôle opérationnel direct.
Bien que le pays n’ait pas publié de doctrine nucléaire officielle, il a partagé des
éléments essentiels qui donnent un aperçu de ses orientations politiques nucléaires.
Son objectif principal est de dissuader le déclenchement d’une guerre majeure avec
l’Inde. Depuis l’arrivée de technologies modernes et l’apparition d’une nouvelle
doctrine de combat, la posture pakistanaise s’est orientée vers une dissuasion large
241
L’aventure nucléaire pakistanaise…
spectre (Full Spectrum Deterrence – FSD) afin de couvrir l’intégralité des menaces
qu’un adversaire pourrait faire peser.
L’armée de l’Air (Pakistan Air Force – PAF) a joué un rôle crucial dans l’aven-
ture nucléaire nationale. Avant l’acquisition de missiles sol-sol, elle avait la respon-
sabilité de larguer ces armes. Au cours des dernières décennies, la PAF a su faire
face aux menaces conventionnelles comme nucléaires. Elle a eu l’occasion de le
démontrer dans le cadre des nombreuses crises avec son voisin. Lors de la dernière
en date – la crise de Balakot en 2019 –, elle est parvenue à répondre à une attaque de
l’armée de l’Air indienne (Indian Air Force – IAF) par une frappe chirurgicale et à
abattre deux aéronefs indiens.
Cet article détaille les principales motivations derrière l’aventure nucléaire du
Pakistan. En se fondant sur les déclarations de hauts responsables, il aborde sa po-
litique militaire nucléaire et discute ensuite du rôle de la PAF dans le cadre de cette
mission, avec ses avantages et ses réalisations. Il identifie enfin les principaux défis
qui pourraient nuire à la stabilité stratégique dans la région.
242
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
plusieurs voix s’élèvent pour exiger le lancement d’un programme militaire. Le pré-
sident Muhammad Ayub Khan et d’autres membres de son cabinet les font taire3 en
leur opposant le coût de construction et d’entretien de ces armes bien au-dessus des
moyens nationaux.
Cependant, l’issue des guerres indo-pakistanaises de 1965 et 1971 qui pro-
voquent le démembrement du Pakistan ébranle la confiance placée en l’Amérique et
renforcent le poids des membres du « lobby de la bombe » incarné par Zulfikar Ali
Bhutto. Avec son accession à la présidence en 1972 puis comme Premier ministre
l’année suivante, Bhutto change l’orientation du programme nucléaire et fait de l’ac-
quisition des armes nucléaires une priorité nationale.
Le pays manque cependant de moyens et se relève à peine du dernier affronte-
ment avec l’Inde. Mais face à l’essai atomique indien de 1974, trois ans seulement
après la fin de la guerre, Islamabad n’a d’autre choix que d’acquérir à tout prix des
armes nucléaires. Le Pakistan espère que la communauté internationale réagirait au
test de l’Inde et la réprimanderait pour avoir mis la région sur le chemin de la pro-
lifération. Pourtant, New Delhi ne fait l’objet d’aucune véritable condamnation4.
Certains pays occidentaux l’encouragent même à persévérer dans le développement
de ses nouvelles capacités nucléaires et s’abstiennent de toute critique5.
Conscient de l’avance de l’Inde et déterminé par ce manque de réactions inter-
nationales, Islamabad décide d’accélérer son programme nucléaire militaire. L’in-
tégralité des ressources humaines et matérielles disponibles est mobilisée à cette
fin. L’acquisition d’armes nucléaires devient une véritable obsession nationale. Le
changement de posture du Pakistan, de la recherche pacifique sur la technologie
nucléaire aux applications militaires, s’explique donc par des raisons de sécurité. Il
s’agit de rétablir l’équilibre stratégique régional et d’empêcher que le pays puisse se
voir infliger une nouvelle débâcle similaire à celle de 1971.
Contrairement au traitement réservé à son voisin, le Pakistan se heurte immé-
diatement à des obstacles du fait de la volonté des pays occidentaux de vouloir en-
rayer la prolifération nucléaire dans la région. Après le test indien, Ottawa décide
par exemple de punir le Pakistan en gelant sa coopération dans le domaine nucléaire.
La centrale de Karachi (KANUPP-1), construite grâce à l’aide canadienne, en est la
première victime puisque le Canada stoppe son approvisionnement en combustible
nucléaire. Le pays craint que le Pakistan n’utilise le réacteur pour produire du pluto-
nium de qualité militaire, à l’instar de l’Inde qui avait confectionné sa bombe avec ce
même métal radioactif extrait de son réacteur CIRUS6 – fourni lui aussi par Ottawa.
3. Z. Akram, The Security Imperative: Pakistan’s Nuclear Deterrence and Diplomacy, Karachi, Para-
mount Books (Pvt.) Ltd., 2023, p. 25.
4. Une des explications du point de vue du droit à ce silence relatif est que New Delhi n’est pas si-
gnataire du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires. L’Inde ne contrevient donc à aucun
engagement international.
5. G. Perkovich, India’s Nuclear Bomb: The Impact on Global Proliferation, Berkeley, University of
California Press, 1999, p. 184.
6. Canada India Research Utility Services.
243
L’aventure nucléaire pakistanaise…
7. Op. cit., p. 185. Un « Cold Test » est destiné à expérimenter la conception d’une bombe nucléaire
sans utiliser la matière fissile.
244
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
245
L’aventure nucléaire pakistanaise…
8. L’opération Brasstacks est un exercice qui mobilisa près de 500 000 soldats indiens à la frontière
du Pakistan. L’Inde affirma qu’elle testait de nouveaux concepts tandis que le Pakistan dénonça une
menace vers ses régions centrales, particulièrement denses en population.
246
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
d’employer ses armes pour faire la guerre, ni ne cherche à obtenir une capacité de
frappe préventive9.
Il s’agit d’une approche modeste et cohérente avec le potentiel nucléaire limité
du Pakistan dans les années qui suivent l’officialisation de son statut « d’État doté
de fait de l’arme nucléaire ». Au fur et à mesure que le nombre et les types de vec-
teurs s’étoffent, ces armes occupent une place croissante pour la sécurité nationale.
À l’aide des déclarations prononcées par certains cadres pakistanais sur les vingt
dernières années, il serait possible de résumer les principaux éléments constitutifs de
la politique nucléaire du pays de cette manière10 :
• Le Pakistan maintiendra une dissuasion minimale crédible (CMD), sans que le
terme « minimal » soit quantifié. Ce nombre restera « dynamique » (adaptable
et évolutif) afin de pouvoir répondre aux menaces émergentes.
• L’objectif premier de la dissuasion nucléaire pakistanaise est d’empêcher une
guerre majeure, conventionnelle ou nucléaire, avec l’Inde.
• Le Pakistan ne s’engagera pas dans une course aux armements et ne cherchera
pas à atteindre la parité avec son voisin. Cependant, il continuera de maintenir
les forces conventionnelles nécessaires pour prévenir les conflits, même aux
niveaux d’intensité les plus bas.
• Le Pakistan ne souscrit pas au « non-emploi en premier » (NFU) et s’engage à
maintenir un stock adéquat d’armes et de vecteurs afin de garantir des capacités
de première et de seconde frappe.
• Le Pakistan conservera un C2 efficace et appliquera les mesures nécessaires à
la sûreté et à la sécurité de ses actifs stratégiques.
• Le Pakistan appliquera un moratoire unilatéral sur les essais nucléaires et ne
sera pas le premier à les reprendre.
• Il continuera d’appliquer un contrôle rigoureux sur les exportations des techno-
logies et des matières nucléaires.
Ces différents axes restent, dans l’ensemble, toujours d’actualité. Cependant,
l’introduction de technologies modernes et de nouveaux concepts de combat côté
indien a entraîné certaines transformations de la doctrine pakistanaise qui furent sou-
vent interprétées, à tort, comme un changement de posture.
247
L’aventure nucléaire pakistanaise…
11. « The Lahore Declaration », United States Institute for Peace (USIP), 21/02/1999.
12. Ibidem.
13. Le principe de la doctrine Cold Start/PAOs est d’entamer une offensive sans attendre la fin de
la mobilisation générale. L’attaque s’appuierait sur des forces déjà positionnées aux frontières et se
248
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
ments tactiques intégrés (GTI) plus petits et agiles en mesure de lancer une offensive
sur le territoire pakistanais dans un délai de 72 à 96 heures.
Une absence de réponse côté pakistanais aurait sapé la crédibilité de sa doctrine.
À l’inverse, décider de répliquer à une attaque indienne avec des armes stratégiques
contre les principales villes adverses aurait pu être considéré comme une mesure
disproportionnée. Pour se sortir de ce « dilemme de crédibilité », le Pakistan a donc
mis en service ses missiles balistiques courte portée (SRBM) – également connus
sous la dénomination d’armes nucléaires tactiques – dans le cadre de ce qui est
aujourd’hui décrit comme une posture de dissuasion large spectre (Full Spectrum
Deterrence – FSD).
Présentée pour la première fois en 2011, la FSD cherche à dissuader l’Inde sur
l’ensemble du spectre des conflits, depuis l’affrontement limité jusqu’à la guerre to-
tale. Il ne s’agit pas d’augmenter le nombre d’ogives, mais d’une réponse qualitative
visant à décourager le voisin indien d’engager une guerre, même limitée, dans un en-
vironnement nucléaire. Elle doit couvrir tous les scénarios des menaces aux niveaux
tactique, opératif ou stratégique. Néanmoins, avec l’arrivée de capacités modernes
et de nouveaux concepts de combat, la FSD semble avoir connu une transformation
significative tout en restant dans le cadre de la CMD.
Lors d’un événement organisé par l’International Institute for Strategic Studies
(IISS) à Londres en février 2020, le lieutenant general (ret.) Khalid Kidwai – pre-
mier DG SPD et désormais conseiller auprès de la NCA, considéré par beaucoup
comme la source la plus fiable sur les questions doctrinales pakistanaises – décrit
la FSD comme reposant sur « une grande variété d’armes nucléaires stratégiques,
opérationnelles et tactiques, sur terre, dans les airs et en mer, conçue pour dissuader
complètement une agression à grande échelle contre le territoire pakistanais »14.
Cependant, en mai 2023, dans son discours le plus récent prononcé à l’occasion
du 25ème anniversaire des essais nucléaires, le général K. Kidwai semble proposer
une conception élargie de la FSD : elle se compose horizontalement d’un « inven-
taire tri-services robuste composé d’une variété d’armes nucléaires » – autrement
dit d’une triade – tandis que, verticalement, « le spectre repose sur une allonge de
portée adéquate allant de 0 mètre à 2 750 km… » comprenant la capacité à lancer
des « représailles massives »15.
L’évocation d’une portée de « 0 mètre » a attiré l’attention en raison de ses impli-
cations possibles sur l’équation dissuasive régionale. Elle signifierait une évolution
du rôle des armes nucléaires de la « dissuasion » au combat nucléaire. Certains
décomposerait en une multiplicité d’incursions de moyenne ampleur plutôt qu’en une seule offensive
majeure qui pourrait déclencher une riposte nucléaire. Cold Start/PAOs représente donc des options
militaires conventionnelles qui restent théoriquement sous le seuil nucléaire.
14. « Keynote address and the Discussion Session with Lieutenant General (Retd) Khalid Kidwai »,
International Institute for Strategic Studies, 06/02/2020.
15. « Speech by Lt. Gen. (Retd) Khalid Kidwai, Advisor, National Command Authority and former DG
SPD, on 25th Youm-e-Takbeer », Institute of Strategic Studies Islamabad, 26/05/2023.
249
L’aventure nucléaire pakistanaise…
analystes, dressant des parallèles avec les temps de la Guerre froide, ont évoqué la
possibilité que le Pakistan s’engage dans le développement d’un système d’armes
sans recul similaire au Davy Crockett M-28/M-29 ou décide de déployer de mines
nucléaires le long de la frontière afin de dissuader les opérations militaires indiennes
ou de répondre aux doctrines de guerre limitée16. Cette spéculation a néanmoins été
réfutée par un tweet du think tank Centre for International Strategic Studies Sind
dans lequel le général Kidwai déclarait qu’il avait utilisé l’expression « 0 mètre » de
façon métaphorique sans arrière-pensée17.
16. S. Noor, « Did Pakistan Just Overhaul Its Nuclear Doctrine », Foreign Policy, 19/06/2023.
17. Tweet du Centre for International Strategic Studies Sind (CISSS), 13/07/2023.
250
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
251
L’aventure nucléaire pakistanaise…
L’ambiguïté demeure au sujet des F-16 en raison des restrictions sur ces aéronefs
d’origine américaine pour employer de l’armement nucléaire. Toutefois, si la situa-
tion le justifiait, il aurait été difficile d’empêcher le Pakistan d’utiliser ces avions
pour des besoins de sécurité nationale.
18. « The Future of Pakistan’s Airborne Nuclear Deterrence », Defence News & Analysis Group,
08/11/2020.
19. S. Ali, Z. Jaffery, « The Ra’ad II and Pakistan’s Full Spectrum Deterrence », South Asian Voices,
31/03/2022.
252
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
20. H. M. Kristensen, M. Korda, E. Johns, « Pakistan nuclear weapons, 2023 », Bulletin of Atomic
Scientists, 11/09/2023.
253
L’aventure nucléaire pakistanaise…
culté qu’a rencontrée le Pakistan pour acquérir des avions modernes en raison de
contraintes politiques et économiques forcent la PAF à se tourner vers des systèmes
chinois. Elle se procure des F-7P, remplacés depuis par les JF-17 plus performants
et fabriqués conjointement entre Islamabad et Pékin.
254
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
21. S. Squassoni, « India’s Nuclear Separation Plan: Issues and Views », Congressional Research
Service Report, 22/12/2006.
22. A. Levy, « India is Building a Top-Secret Nuclear City to Produce Thermonuclear Weapons, Ex-
perts Say », Foreign Policy, 16/12/2015.
255
L’aventure nucléaire pakistanaise…
5. La militarisation de l’Espace.
En 2019, New Delhi a procédé au test d’une arme antisatellite à ascension directe
détruisant l’un de ses propres satellites en orbite basse. Outre la création de débris
spatiaux en nombre significatif, cet essai a été analysé comme pouvant avoir un effet
déstabilisateur en encourageant d’autres pays à se doter de leurs propres capacités
antisatellites afin de dissuader des tiers de s’en prendre à leurs moyens spatiaux. Cela
pourrait amorcer une nouvelle compétition renforçant la dynamique de militarisation
de l’Espace.
256
Composantes nucléaires aéroportées / Étranger
Conclusion
De ses débuts jusqu’à ce qu’il se concrétise, plusieurs défis internes et externes
ont entravé le cheminement nucléaire du Pakistan. Au niveau national, le manque de
ressources humaines ou financières et la posture politique d’Islamabad ont représen-
té les principaux freins aux premiers développements nucléaires du pays. Mais au fur
et à mesure qu’ils progressaient, les pressions extérieures et les régimes d’interdic-
tion sont devenus les obstacles majeurs que le pays a dû surmonter.
Dès les origines, les forces aériennes pakistanaises ont été déterminantes pour
opérationnaliser les capacités nucléaires nationales. Ce rôle est cependant méconnu
en raison de la volonté de le garder secret. S’il existe une importante documentation
sur les systèmes de missiles sol-sol qui composent désormais le volet nucléaire prin-
cipal du pays, elle reste lacunaire sur la manière dont la PAF – avec ses forces et ses
moyens limités – a pu développer une capacité opérationnelle pour livrer des armes
nucléaires pendant la période pré-1998, lorsque le pays ne s’était pas encore officiel-
23. « Modi’s Rafale statement ignores India’s huge lead over Pakistani air power, say experts », Scroll.
in, 04/05/2019.
257
L’aventure nucléaire pakistanaise…
lement déclaré « État doté ». Avec l’officialisation de ce statut, les forces aériennes
pakistanaises occupent toujours une place essentielle dans les missions de frappes
nucléaires en raison de leur qualités inhérentes d’agilité et de réactivité.
258
COMPOSANTES NUCLÉAIRES
AÉROPORTÉES – Enjeux
260
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux
Emmanuel Nal
261
La doctrine : de la notion générale à son usage dans la dissuasion nucléaire
262
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux
263
La doctrine : de la notion générale à son usage dans la dissuasion nucléaire
10. « FT-03. L’emploi des forces terrestres dans les opérations interarmées », Centre de doctrine d’em-
ploi des forces, Édition 2015 amendée le 01/07/2015, p. 2.
11. « Doctrine is useless if it does not translate immediately into practice » ; R. Scruton, « Introduc-
tion: Philosophy, Policy and Doctrine », dans The Meaning of Conservatism, Basingstoke (Hampshire),
Palgrave Macmillan, 2001, p. 2.
264
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux
nement dans les affaires nationales et internationales »12. Dans la sphère de l’action,
Scruton identifie ainsi trois niveaux. Le premier, le plus théorique (au sens étymolo-
gique du terme : celui d’une contemplation d’idées) est celui de la philosophie. Le
deuxième niveau, médian, est celui de la doctrine, qui traduit les idées en préceptes.
Le troisième niveau est celui de la stratégie (ici, politics), qui s’emploie à mettre en
œuvre ces préceptes grâce à la prise de décision qui interprète les principes de la
doctrine au regard d’une situation donnée.
À titre pédagogique, il est possible de mettre en parallèle cette structuration avec
celle de la sphère morale : le premier niveau est celui des valeurs, le deuxième est
celui du corpus de règles morales déduites de ces valeurs, le troisième est celui de
l’éthique qui entreprend de traduire en actes ces règles qui ne sont pas toujours di-
rectement applicables en contextes. Par exemple : à un premier niveau, l’intégrité
est une valeur – plus particulièrement l’une des valeurs de l’aviateur. Cette valeur se
définit comme la fidélité à ses engagements et pousse à se comporter avec honnêteté
et respect. À un deuxième niveau, cette valeur se décline en préceptes moraux plus
précis : cultiver un sens des responsabilités, se montrer résolu à être fiable pour les
autres, faire preuve de responsabilité pour la réussite des missions. À un troisième
niveau, il s’agit de trouver comment adapter et traduire ces préceptes aux situations
particulières du quotidien. La doctrine se situe ainsi à l’interface de la pensée et de
l’action, fournissant « un ensemble de croyances et de comportements bien fondés
qui se recommanderont par leur qualités intrinsèques » ajoute Scruton13.
Il est par conséquent possible de caractériser une doctrine de type politique se-
lon trois grands traits majeurs. Tout d’abord, la doctrine définit une certaine sphère
pour l’action, à partir d’une organisation rationnelle des ressources et d’objectifs
annoncés. Ensuite, elle élabore la planification globale d’une stratégie, entendue
comme des orientations générales de l’action, déclinée en processus arborescents.
Enfin, elle repose sur la conviction que les principes sur lesquels elle s’appuie, et
dont on déduit des préceptes pour l’action, permettent d’obtenir une efficacité dans
les résultats obtenus.
265
La doctrine : de la notion générale à son usage dans la dissuasion nucléaire
266
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux
Pour parvenir à un effet dissuasif, il faut donc disposer de moyens techniques re-
doutables et efficaces (posséder des armes et pouvoir les acheminer par des moyens
balistiques ou aéroportés capables de pénétrer les défenses) mais aussi et surtout
articuler ces moyens avec un discours (au sens grec de logos, une construction ra-
tionnelle). Ce discours doit être élaboré de manière à ce qu’il traduise une concep-
tion de l’usage de l’arme, qu’il exprime la détermination politique à s’en servir si les
circonstances devaient y conduire. C’est ce que l’on appelle une doctrine nucléaire.
C’est le secrétaire d’État américain John Foster Dulles qui présentera, le 12 jan-
vier 1954 – au quelques mois après l’armistice de la guerre de Corée – la première
doctrine nucléaire américaine, dite des « représailles massives ». Elle stipule que
toute attaque contre un pays membre de l’OTAN – qu’elle soit conventionnelle ou
pas – déclencherait des représailles nucléaires massives et sans retenue.
267
La doctrine : de la notion générale à son usage dans la dissuasion nucléaire
Une philosophie
D’un strict point de vue lexical, « dissuader », c’est détourner quelqu’un de
son intention de faire quelque chose, lui faire quitter une disposition, le conduire à
renoncer à certains possibles. Par conséquent, une volonté de dissuader amène à se
situer dans une réflexion sur les mobiles de l’action : qu’est-ce qui peut pousser à
agir et qu’est-ce qui, au contraire, peut inspirer de s’abstenir de faire quelque chose ?
Il s’agit ici de déterminer une « éthique normative » (un processus de décision),
comme l’a particulièrement étudié le courant utilitariste, et notamment le philosophe
Jeremy Bentham. Dans sa Théorie des peines et des récompenses, publiée en 1811,
il explique qu’être dissuadé, c’est mettre en corrélation la connaissance d’une limite
à ne pas dépasser avec la perspective du châtiment lorsqu’on outrepasse cette limite,
selon une forme de relation de causalité : telle action expose à tel type d’effet. Par
voie de conséquence, le « châtiment » est d’autant plus redouté qu’on sait qu’il peut
concerner tout le monde – donc soi-même – et qu’il expose à endurer quelque chose
d’insupportable. La dissuasion s’appuie sur un calcul de type utilitariste, où ce que
l’on imagine gagner est mis en regard de ce que l’on peut assurément perdre : elle
met donc à contribution une morale (entendons par là un principe d’action) fondée
sur l’intérêt.
En cela, elle présuppose que c’est bien une rationalité pragmatique qui est le
guide le plus constant des acteurs étatiques – comme le conçoit le paradigme néo-
17. « Mutual Assured Destruction » aussi appelée « doctrine MAD » pour « madness » (« folie »).
18. G. Le Guelte, « La nouvelle posture nucléaire américaine : révolution dans les concepts straté-
giques ? », Revue internationale et stratégique, Vol. 47, 2002, pp. 67-74.
268
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux
Une grammaire
Les doctrines dissuasives adressent donc aux compétiteurs potentiels une mise
en garde de type utilitariste : il y a infiniment plus à perdre qu’à espérer gagner
en agressant celui qui dispose de l’arme nucléaire. Il s’agit de bannir par avance
l’option agressive et amener à privilégier une approche dialoguée et négociée des
différends. Leur élaboration n’en est pas moins complexe, et résulte de l’émergence
d’une « grammaire » particulière. Ainsi, note Corentin Brustlein, « avec les crises
de Berlin et de Cuba a été amorcée une transition vers un deuxième âge marqué par
la codification à la fois de la grammaire de la dissuasion nucléaire, mais aussi de la
grammaire des équilibres stratégiques »20.
269
La doctrine : de la notion générale à son usage dans la dissuasion nucléaire
21. Définition donnée dans La nécessaire modernisation de la dissuasion nucléaire. Rapport d’in-
formation sénatorial n°560 (2016-2017) fait au nom de la Commission des Affaires étrangères, de la
défense et des forces armées, enregistré à la Présidence du Sénat le 23 mai 2017, p. 11.
22. Voir US Department of Defense, « 2022 Nuclear Posture Review », 2022.
23. Voir Ministry of Defense « Basic Principles of State Policy of the Russian Federation », 2022.
24. Discours prononcé par le ministre des Affaires étrangères chinois Wang Yi, le 11 juin 2021 à la
Conférence du désarmement à Genève.
25. « More capable competitors and new strategies of threatening behavior below and above the tra-
ditional threshold of conflict mean we cannot afford to rely solely on conventional forces and nuclear
deterrence », dans The White House, « National Security Strategy », 10/2022, p. 22.
26. Ibidem.
27. Voir J.-L. Lozier, « La dissuasion intégrée américaine : Pertinence et limites du concept », Brie-
fings, Institut français des relations internationales, 11/04/2023, p. 3.
270
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux
point de vue français, le général Mathe, qui fut commandant des Forces aériennes
stratégiques, s’est efforcé de synthétiser les concepts de la grammaire de la dissua-
sion française, comme « constituée de cinq règles intangibles : permanence, intérêts
vitaux, dommages inacceptables, stricte suffisance et indépendance nationale »28.
Une rhétorique
La codification « grammaticale » d’une doctrine nucléaire s’articule avec l’art
d’en réaffirmer les principes, au gré des évolutions du contexte stratégique et de son
analyse par les acteurs étatiques dotés. Cet art relève de ce que l’on peut appeler une
rhétorique. S’agissant ainsi des « intérêts vitaux » ou des « vital national security
interests » de la NPR américaine, cette rhétorique doit parvenir à se placer dans un
clair-obscur : clarté de la doctrine, certes, au nom de « la transparence et [de] la
confiance que nous devons à la communauté internationale en tant qu’ ‘‘État doté’’
au sens du TNP »29, comme le soulignait le président de la République, mais sans
préciser de manière exhaustive ce que sont la nature et le périmètre des « intérêts
vitaux » à partir desquels s’interprète la doctrine.
La nécessité de bien faire comprendre le message dissuasif aux compétiteurs po-
tentiels requiert en effet une lisibilité suffisante du discours, tout en évitant l’exhaus-
tivité dans l’explicitation des « intérêts vitaux » qui compromettrait la souplesse
d’appréciation de ce concept. Cette rhétorique particulière doit aussi comporter une
part d’ambiguïté pour éviter un « contournement de la dissuasion par le bas »30, une
trop grande précision quant au niveau du seuil nucléaire pouvant alors, paradoxale-
ment, inspirer des formes d’agression se situant juste au-dessous de ce seuil.
La rhétorique qui interprète l’esprit et la lettre de la doctrine nucléaire s’est re-
trouvée dans la lumière médiatique depuis l’agression militaire de la Russie contre
l’Ukraine. On pense par exemple à la mise en alerte de « la force de dissuasion » le
27 février 2022 par le président de la Fédération de Russie en direct à la télévision,
mais aussi aux interventions de personnalités proches du pouvoir (mais non-impli-
quées dans les processus décisionnaires) pour exacerber l’option nucléaire. Tous ces
propos furent contrebalancés par des voix plus officielles, qui affirment être prêtes à
cette éventualité, mais souhaitent surtout l’éviter.
28. P.-H. Mathe, « Dissuader, une singularité stratégique : conjoindre éthique de conviction et éthique
de responsabilité, ou comment ne pas condamner ce qui existe au nom de ce qui n’existe pas, dans
L. Matz, C. Trotoux (dir.), Éthique de la puissance aérienne et de la maîtrise du domaine spatial, Paris,
La documentation française, 2022, p. 33.
29. « Discours du président Emmanuel Macron sur la stratégie de défense et de dissuasion devant les
stagiaires de la 27ème promotion de l’École de guerre », site officiel de l’Élysée, 02/02/2020.
30. Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN), « Revue Nationale Stratégique
2022 », 09/11/2022, §62, p. 20.
271
La doctrine : de la notion générale à son usage dans la dissuasion nucléaire
Cette rhétorique est aussi un art de choisir les termes, d’en ajouter ou d’en re-
trancher : une doctrine se positionne à travers une rhétorique qui est significative
dans ce qu’elle dit qu’elle ne disait pas, dans ce qu’elle dit autrement, voire dans
ce qu’elle ne dit plus. À la suite du discours du président Hollande, prononcé le 19
février 2015, Bruno Tertrais notait ainsi que « contrairement à son prédécesseur,
M. Hollande n’a pas dit que la dissuasion française s’adressait ‘‘en priorité’’ à ces
centres de pouvoir ». Et d’ajouter que « la nuance n’est pas anodine », car il pouvait
alors en être déduit « que la France [avait] désormais renoncé à toute planification
de type ‘‘démographique’’ »31.
Quel que soit le domaine sur lequel elle porte, une doctrine est constituée d’un
ensemble de préceptes d’ordre théorique servant de norme à une action et à un en-
seignement. Nous avons tenté de montrer comment une doctrine se positionnait à la
jonction de la théorie et de la pratique, et en quoi ce positionnement réclamait qu’elle
reste « vivante », c’est-à-dire susceptible d’évoluer en intégrant les évolutions de
leurs contextes respectifs, pour demeurer une référence fiable. Il en va de même pour
la doctrine nucléaire. « Dans un monde qui change, celle-ci ne saurait être figée » : la
formule du discours de Cherbourg, le 21 mars 2008, illustre ce même caractère « vi-
vant » des doctrines de dissuasion. Les mises à jour permanentes du diagnostic de
l’environnement stratégique et du comportement de ses acteurs conduisent à expri-
mer des analyses et à définir des postures. C’est là le sens d’une doctrine dissuasive,
qui va traduire, en conséquence et de façon prescriptive, les conceptions du recours
à la dissuasion d’un État doté.
31. B. Tertrais, « La dissuasion selon François Hollande : continuité, précisions et inflexions », Revue
Défense Nationale, n°782, 2015, pp. 23-27 (p. 26).
272
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux
Olivier Schmitt est professeur au Center for War Studies – SDU. Il travaille sur
les opérations militaires contemporaines, la sécurité européenne et la géo-écono-
mie. Dernier ouvrage paru : Préparer la Guerre. Stratégie, Innovation et Puissance
Militaire à l’époque contemporaine (Paris, PUF, 2024).
Mathéo Schwartz est chercheur au pôle «Nucléaire» au sein de l’Institut d’Études
de Stratégie et de Défense de l’Université Jean Moulin – Lyon III. Ses travaux
portent sur les stratégies nucléaires, la posture de dissuasion élargie et l’architec-
ture nucléaire européenne.
1. Il convient dès à présent de préciser que les armes nucléaires peuvent avoir différentes utilités au
sein des postures étatiques en fonction de la situation politico-stratégique. Pour cette thèse, voir M. S.
Bell, Nuclear Reactions: How Nuclear-Armed States Behave, Ithaca, Cornell University Press, 2021.
273
Forces conventionnelles et nucléaires dans le débat stratégique américain
En outre, les crises nucléaires les plus dangereuses impliquant les États-Unis – la
guerre de Corée, les crises de Berlin et des missiles de Cuba – ont porté sur des ques-
tions politiques qui n’étaient pas existentielles pour Washington. Elles auraient sans
doute été traitées avec d’autres leviers diplomatiques et militaires dans un monde
dépourvu d’armes nucléaires, si tant est qu’elles se soient produites.
Il est donc fondamental de comprendre les multiples fonctions stratégiques de la
politique nucléaire américaine2. Il s’agit pour Washington de :
• Dissuader le(s) adversaire(s) d’attaquer le territoire national, mais aussi d’at-
taquer un allié, même dans des régions géographiquement éloignées. Les
États-Unis offrent une garantie de sécurité et/ou une dissuasion élargie à des
dizaines de pays, ce qui conditionne leur posture de force.
• Dissuader les alliés d’acquérir leurs propres forces nucléaires indépendantes.
Les États-Unis ont régulièrement menacé leurs alliés d’un certain nombre de
mesures, allant de l’abandon de leur soutien à des sanctions, s’ils en prenaient
le chemin. Cette orientation est rarement discutée publiquement, du fait du ca-
ractère sensible de l’encadrement des ambitions de pays par ailleurs alliés.
• Dissuader les pays neutres et indépendants d’acquérir leurs propres forces
nucléaires.
• Rassurer les alliés en affirmant qu’ils ne seront ni abandonnés, ni impliqués
dans un conflit qu’ils ne souhaitent pas.
• Assurer aux pays indépendants et neutres que les États-Unis s’efforceront de
créer un environnement international qui diminue le besoin perçu et l’attrait des
armes nucléaires indépendantes.
• Rivaliser avec un adversaire et éventuellement avoir le dessus sans recourir à
la guerre. En de multiples occasions, les États-Unis ont utilisé leurs armes nu-
cléaires comme un moyen de contrainte (crise de Berlin de 1948, crises dans le
détroit de Formose de 1954-1958, crises au Moyen-Orient…).
Ces différentes missions sont parfois en tension entre elles et leur poids rela-
tif a évolué avec le temps et les circonstances. Mais cette multiplicité d’objectifs
exige nécessairement des options variées pour pouvoir être accomplie. Nous le ver-
rons par la suite, les capacités nucléaires seules, malgré l’exceptionnalité qu’elles
représentent, ne peuvent suffire à conduire une politique internationale globale. Ce
postulat est un facteur important à prendre en compte car il détermine l’importance
d’analyser et de comprendre les rapports et l’articulation entre les forces nucléaires
et conventionnelles dans la conception de la stratégie américaine. Ces rapports ont
considérablement évolué en parallèle des modifications et ajustements de la doctrine
nucléaire. On constate alors une influence de la stratégie et des capacités nucléaires
sur le rôle qui sera attribué aux forces conventionnelles.
2. F. J. Gavin, « Beyond Deterrence: U.S. Nuclear Statecraft Since 1945 », Meeting the Challenges of
the New Nuclear Age: U.S. and Russian Nuclear Concepts, Past and Present, American Academy of
Arts and Sciences, 02/2018.
274
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux
Cette stratégie nucléaire dépend par ailleurs de l’articulation entre trois éléments :
le débat stratégique, la doctrine, et la planification opérationnelle d’une campagne
nucléaire. Ces éléments n’ont jamais été harmonisés entre eux durant la Guerre
froide et il est probable qu’ils ne le soient pas plus aujourd’hui.
Le débat stratégique est de grande qualité aux États-Unis, servi par les contributions
d’universitaires et de centres de recherche de très haut niveau. La liberté de ton est re-
marquable, permettant aux auteurs de critiquer ouvertement les politiques officielles et
d’être même parfois félicités pour l’avoir fait3. Même sans accès particulier aux détails
des opérations, la qualité de ce débat stratégique est maintenue pour la simple raison
que les informations basiques nécessaires aux raisonnements (par exemple : quel est
le temps de vol nécessaire à un missile balistique pour atteindre sa cible ?) sont dispo-
nibles publiquement. D’autres données précises sont nécessairement classifiées (est-ce
qu’un missile Minuteman III tiré depuis la base Warren dans le Wyoming peut détruire
un silo de missile à Aleysk en Russie ?), mais elles concernent surtout la planification
opérationnelle, pas l’élaboration et l’analyse des principes conceptuels des politiques
de défense4. La vitalité du débat stratégique américain s’est ainsi entretenue malgré
l’argument très discutable du secret opérationnel.
Le contenu des doctrines officielles a régulièrement bénéficié de la richesse de
ce débat : les évolutions doctrinales ont souvent été intellectuellement préparées.
En revanche, durant la Guerre froide, il existait un hiatus entre la doctrine et la pla-
nification opérationnelle du fait de la réticence des planificateurs à mettre en œuvre
les évolutions doctrinales. À l’inverse, les décideurs politiques se montraient relati-
vement réticents vis-à-vis des documents de planification, considérés bien souvent
comme trop rigides. La souplesse recherchée dans la stratégie nucléaire induisait
donc une divergence entre la doctrine et la planification.
Ces éléments, développés par la suite, démontrent donc que la stratégie nucléaire
américaine n’est pas un continuum parfaitement harmonisé, ce qui complexifie sa
compréhension. En outre, à ce non-alignement tripartite (débat, doctrine, planification)
relatif aux capacités nucléaires, il faut ajouter la dissonance concernant le rôle des
forces conventionnelles, au sein ou en parallèle de la stratégie de dissuasion nucléaire.
En effet, dans les réflexions et les débats, le volet conventionnel est pensé pour com-
pléter la dimension nucléaire et pour éviter l’impasse – tant intellectuelle que politi-
co-militaire – créée par l’hypothèse d’un échange nucléaire menant au suicide mutuel :
l’enjeu est de savoir comment et dans quelle mesure cette articulation s’opère.
Cet article vise justement à offrir un aperçu de la réflexion stratégique améri-
caine sur l’articulation entre moyens conventionnels et nucléaires. Compte tenu de
la complexité et de l’ampleur du sujet, il est impossible de faire un résumé historique
3. Un cas récent notable est la réaction du chef d’état-major de l’USAF, proposant publiquement à un
colonel ayant écrit plusieurs articles critiques de la politique des ressources humaines de l’Air Force de
rejoindre son équipe. D. L. Goldfein (General), « The Air Force Chief Responds: Keep Writing Col.
‘Ned Stark’, and Join My Team », War on the Rocks, 21/08/2018.
4. H. Lin, Cyber Threats and Nuclear Weapons, Palo Alto, Stanford University Press, 2021.
275
Forces conventionnelles et nucléaires dans le débat stratégique américain
depuis 1945 : trop de nuances seraient perdues, trop de tensions dans le triptyque
débat/doctrine/planification seraient malheureusement évacuées. À la place, nous
proposons de survoler les principales évolutions doctrinales durant la Guerre froide,
puis d’aborder plus en détails trois moments où l’articulation entre le conventionnel
et le nucléaire a été discutée aux États-Unis. Ils correspondent au débat sur la « révo-
lution nucléaire » ; à la gestion de l’escalade dans la pensée américaine sur la guerre
nucléaire (limitée) illustrée par le développement de la « division pentomique » ; et
aux débats contemporains sur l’intégration conventionnelle-nucléaire au « troisième
âge nucléaire ». Ces exemples nous permettront d’étudier le défi de l’articulation
entre ces deux volets : comment le nucléaire vient-il renforcer le conventionnel par
ses effets « compensateurs » et son exceptionnalité, et comment le volet convention-
nel complète-t-il la stratégie nucléaire et peut permettre – théoriquement – de sortir
d’une impasse stratégique.
En somme, nous étudierons en quoi l’articulation puis l’intégration des forces
nucléaires et conventionnelles essayent de répondre au grand dilemme de la sécurité
américaine souligné par Henry Kissinger : la réalisation que nous sommes devenus
infiniment vulnérables et la volonté de se rebeller contre ce fait5.
5. H. Kissinger, Nuclear weapons and foreign policy, New York, Harper & brothers, 1957.
6. La synthèse de référence est L. Freedman et J. Michaels, The Evolution of Nuclear Strategy, 4e éd.,
Basingstoke, Palgrave, 2019. Voir aussi E. S. Edelman, « Nuclear Strategy in Theory and Practice: The
Great Divergence », dans H. Brands (dir.), The New Makers of Modern Strategy, Princeton, Princeton
University Press, 2023, pp. 665-691.
7. D’après Lord Ismay (premier secrétaire général de l’OTAN), dans les premières années de la Guerre
froide, l’URSS et ses satellites alignaient 175 divisions – contre une trentaine de divisions pour l’Alliance
atlantique. voir H. L. Ismay, Les cinq premières années. 1949-1954, Utrecht, Éditions de l’OTAN, 1954.
276
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux
8. En ce sens, J. F. Dulles, lors d’un discours devant le Council on Foreign Relations le 12 janvier
1954, déclarait que « les défenses locales doivent être renforcées par la dissuasion supplémentaire
d’une puissance de riposte massive ».
9. A. Wolfers, « L’Europe et le bouclier de l’OTAN », Politique étrangère, 23/5, 1958, p. 493.
277
Forces conventionnelles et nucléaires dans le débat stratégique américain
quation. Ces différents éléments sont à la source de ce qui sera nommée la « destruc-
tion mutuelle assurée » (MAD10).
278
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux
Si les doctrines stratégiques nucléaires évoluent, les plans de mise en œuvre pré-
parés dans le cadre du Single Integrated Operational Plan (SIOP) semblent plus
figés13. Un écart de plus en plus marqué se creuse entre les orientations politiques
émanant de la Maison-Blanche et les frappes prévues dans ce document. L’une des
problématiques centrales est l’inflation dialectique entre nombre de cibles et mo-
dernisation capacitaire : plus la quantité de cibles augmente dans le SIOP, plus on
prévoit d’ogives. De même, plus le nombre d’ogives disponibles s’accroît, plus on
ajoute de cibles. À compter du couple John F. Kennedy/ Robert McNamara, les pré-
sidents et secrétaires à la défense sont systématiquement déconcertés par les exposés
du SIOP, qui proposent une grande part d’overkill et attribuent un nombre important
d’ogives nucléaires pour une même cible. La planification à ce moment prévoyait,
par exemple, que Moscou soit frappée par pas moins de 689 têtes nucléaires – dont
une grande partie de charge mégatonnique14.
Au niveau politico-stratégique, le SIOP paraît au final inadapté à toute dialectique
nucléaire. Son agenda ne convient surtout pas à la doctrine McNamara de « riposte
graduée » qui induit davantage de nuances. L’objectif est alors d’introduire un plus
large éventail d’options que celles prévues dans les plans d’emploi et de ciblage
nucléaires.
En effet, au début des années 1960, la nouvelle stratégie de « réponse flexible »,
fondée sur des options nucléaires tactiques ou stratégiques et sur la mobilisation des
moyens conventionnels, devient plus attrayante pour les planificateurs militaires et les
décideurs politiques. Cette doctrine est conçue pour dissuader les agressions conven-
tionnelles, y compris la guérilla15. Cette approche nécessite une force conventionnelle
renforcée et une force nucléaire accrue et diversifiée pour crédibiliser théoriquement
ses objectifs, qui ne pourraient l’être avec la stratégie des représailles massives.
La différence majeure entre les deux théories pourrait être justement l’importance
du volet conventionnel : les représailles massives se fondent sur des frappes nucléaires
de grande ampleur, tandis que la réponse flexible intègre des frappes conventionnelles
(ou nucléaires) limitées. L’idée est de pouvoir répondre aux agressions sur tout le
spectre du conflit sans nourrir automatiquement l’escalade vers une guerre nucléaire
mondialisée. Elle prévoit l’utilisation d’unités de forces spéciales nouvellement créées
pour la formation, le conseil et les opérations de combat non conventionnelles dans les
guerres par procuration dans le bas du spectre. À l’inverse, l’emploi d’armes nucléaires
lancées par missiles et bombardiers est réservé pour le haut du spectre.
L’enjeu est à la fois technologique et politique. La planification doit devenir
moins rigide et pouvoir s’adapter aux nouvelles technologies (possibilité de frapper
des cibles en mouvement). Par ailleurs, la posture de dissuasion élargie envers les
13. F. Kaplan, The Bomb. Presidents, Generals, and the Secret History of Nuclear War, New York,
Simon & Schuster, 2020. Le SIOP est un document qui définit la stratégie d’emploi et le ciblage des
armes nucléaires américaines en cas de conflit nucléaire.
14. Voir ibidem, p. 187.
15. A. L. Ross, « The origins of Limited Nuclear War Theory », dans J. Larsen, K. M. Kartchner (dir.),
On Limited Nuclear War in the 21st Century, Palo Alto, Stanford University Press, 2014, pp. 21-48.
279
Forces conventionnelles et nucléaires dans le débat stratégique américain
280
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux
L’un des axiome de la dissuasion peut être énoncé : en cas d’attaque, les coûts seront
supérieurs aux bénéfices potentiels qui pourraient être obtenus.
En outre, l’équilibre de la volonté favorise fortement le défenseur du statu quo.
Dans un monde nucléaire, la partie qui veut empêcher tout changement de situation,
en étant dotée de l’arme atomique, y parvient généralement du fait de la crainte de
son adversaire de franchir une « ligne rouge ». C’est le processus inverse du monde
conventionnel, où la partie avec de plus grandes capacités (militaires, économiques,
technologiques…) aura a priori l’ascendant sur son adversaire, même si ce dernier
dispose d’une plus grande volonté. Cette idée fondamentale, développée en 1946
par Bernard Brodie aux États-Unis, était amorcée dès 1945 par l’amiral français
Raoul Castex qui écrivait que « cette considération de nombre pèse peu quand il
s’agit d’engins de puissance individuelle aussi grande »19. Elle a ensuite été reprise,
résumée et démocratisée en France par le général Pierre Marie Gallois sous la for-
mule du « pouvoir égalisateur de l’atome »20.
Plusieurs conséquences peuvent être tirées. La première est qu’il est peu probable
que les États dotés d’armes nucléaires se battent entre eux. Dans son ouvrage fon-
dateur The Absolute Weapon, Bernard Brodie formule l’importance et la nécessité
de faire preuve de prudence entre États dotés à l’aube de l’ère nucléaire. Cette idée
se retrouve dans toutes les déclinaisons académiques de la révolution nucléaire. Elle
est aussi examinée dans les analyses statistiques récentes portant sur les armes nu-
cléaires et les conflits et est parfaitement connue des responsables de politique de
sécurité nationale21. De cette affirmation découlent deux sous-hypothèses : la pre-
mière, étroite, selon laquelle la dissuasion nucléaire ne peut dissuader que les frappes
nucléaires ; la seconde, plus large, selon laquelle les États dotés évitent les affronte-
ments de manière générale.
Une autre conséquence qui peut être tirée du pouvoir égalisateur de l’atome est
que l’impossibilité de remporter une victoire militaire pourrait finalement avoir des
vertus sur le plan de la sécurité internationale. Elle réduirait la course aux armements,
les incitations aux guerres préventives et le risque que d’autres États acquièrent des
armes nucléaires.
En effet, la course aux armements devient problématique : posséder la supériorité
quantitative conventionnelle ou nucléaire n’est plus synonyme de victoire militaire
contre un État doté. Par ailleurs, les États nucléarisés n’ont plus besoin de lancer
des attaques préventives pour parer un quelconque désavantage militaire puisque
l’atome vient égaliser les rapports de forces. Ce deuxième point peut toutefois être
relativisé en cas de suspicion d’un programme nucléaire, où des frappes préventives
peuvent être menées à l’encontre d’un programme en développement (opération is-
19. R. Castex, « Aperçus sur la bombe atomique », Revue de Défense Nationale, n°17, 10/1945.
20. P. M. Gallois, Stratégie de l’âge nucléaire, Préface de Raymond Aron, Paris, Calmann-Lévy, 1960.
Voir également la thèse du colonel Gallois soumise en septembre 1954 dans le cadre de son année de
formation à l’École supérieure de guerre aérienne (ESGA) reproduite dans ce numéro.
21. P. C. Avey, « MAD and Taboo: U.S. Expert Views on Nuclear Deterrence, Coercion, and Non-Use
Norms », Foreign Policy Analysis, 17/2, 2021, pp. 1-14.
281
Forces conventionnelles et nucléaires dans le débat stratégique américain
La « contre-révolution » nucléaire
À grands traits, les éléments qui viennent d’être exposés constituent les fondements
de l’idée de « révolution nucléaire » et d’une « exceptionnalité » du nucléaire. Tou-
tefois, plusieurs auteurs questionnent ce dernier aspect. Le point commun de leurs
critiques est que les États ont de bonnes raisons stratégiques de vouloir poursuivre des
politiques qui ne s’accordent pas avec les thèses de la révolution nucléaire23.
D’abord, l’innovation peut fragiliser la vulnérabilité mutuelle. Durant la Guerre
froide, la capacité de survie des systèmes d’armes nucléaires a varié dans le temps, et
entre les superpuissances, au travers de différents processus. On peut citer la mise en
place de radars d’alerte et la dispersions des installations (recommandations Wohls-
tetter de 1952) ou le développement d’une défense active (batterie antiaérienne, dé-
fense antimissile), notamment par l’Union soviétique au cours des années 198024, qui
altèrent la crédibilité de certaines capacités telles que les bombes à gravité.
Au fur et à mesure, les progrès technologiques apportés à la précision des armes
(y compris conventionnelles), aux moyens de détection, au traitement des données, à
la communication et à l’intelligence artificielle érodent les fondements de la révolu-
tion nucléaire. Ces améliorations renforcent les capacités des plateformes nucléaires
ou conventionnelles et leur aptitude à détruire dès une première frappe les forces nu-
cléaires de l’adversaire. Certes, une frappe pour désarmer ou limiter des dommages
ne serait ni facile, ni attrayante. Mais l’évolution de la technologie peut permettre
à l’une des parties de risquer la guerre si elle estime que les enjeux politiques sont
essentiels et qu’elle peut l’emporter.
En ce sens, plus la technologie se perfectionne, moins la vulnérabilité mutuelle
est considérée comme une constante unanime au sein du débat stratégique. Le SIOP
se voit de plus en plus relégué à un rôle auxiliaire au profit d’une approche plus
souple qui envisage de cibler des objectifs militaires mobiles, mais aussi politiques
et économiques, au travers de frappes limitées. L’idée est de penser la conduite et la
22. S. D. Sagan, K. N. Waltz, The spread of nuclear weapons: an enduring debate, 3e éd., New York,
W. W. Norton, 2013.
23. K. A. Lieber, D. G. Press, The Myth of the Nuclear Revolution: Power Politics in the Atomic Age,
Ithaca, Cornell University Press, 2019 ; F. J. Gavin, Nuclear Weapons and American Grand Strategy,
Washington D.C., Brookings Institution Press, 2020 ; B. R. Green, The Revolution that Failed: Nuclear
Competition, Arms Control, and the Cold War, Cambridge, Cambridge University Press, 2020 ; M. S.
Bell, op. cit.
24. J.-P. Baulon, « Surprise et stratégie nucléaire : aux sources de la dissuasion », Stratégique, 106/2,
2014, pp. 80-81.
282
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux
victoire au cours d’une guerre nucléaire en cas d’échec de la dissuasion. Cette vic-
toire serait possible sans annihilation totale grâce aux avancées technologiques et se
terminerait par une négociation entre les deux Grands25.
En partant de ce postulat, d’aucuns ont été partisans de ce qui a été appelé la
théorie de la « victoire nucléaire » au motif supplémentaire que les Soviétiques ac-
ceptaient ce scénario de bataille et de victoire. Ils justifiaient ainsi la recherche d’une
supériorité nucléaire pour maintenir la stabilité26. Colin Gray est l’une des princi-
pales figures de ce courant. Contrairement à l’idée de l’Armageddon qui prévoit
une destruction totale, il considère que la guerre nucléaire peut connaître différents
résultats. D’ailleurs, selon lui, les notions de victoire et de défaite existent à tous les
niveaux de la guerre, y compris donc celui nucléaire. Plus encore, reconnaître que la
guerre nucléaire est possible ouvre une diversité d’objectifs politico-militaires com-
prenant en dernier ressort la destruction de l’appareil politique soviétique – résultat
que ne permettait pas une vision rejetant la conduite d’une guerre nucléaire27.
Deuxièmement, les arsenaux nucléaires de petite taille ou peu sophistiqués
peuvent être insuffisants pour dissuader les frappes nucléaires pendant une guerre.
Posséder une capacité de représailles assurée est la condition nécessaire à la dissua-
sion nucléaire. Ce seuil est difficile à atteindre et ne peut être entretenu qu’avec des
politiques contrant les évolutions qualitatives et quantitatives susceptibles de com-
promettre la capacité de survie de ses propres éléments. Une dissuasion minimale
qui pourrait ne pas survivre pourrait inciter un adversaire à lancer en premier une
frappe nucléaire afin d’éliminer tout risque de riposte.
Bien sûr, le succès n’est jamais garanti avec de telles frappes. En temps de paix,
les dangers encourus sont suffisants pour dissuader les frappes de cette nature. Mais,
en temps de guerre, les perceptions et le calcul des risques peuvent changer. La dis-
suasion nucléaire soviétique minimale dans les années 1950 était une arme à double
tranchant. Elle profitait aux Soviétiques en temps de paix en réduisant la probabilité
d’une agression américaine, mais elle augmentait considérablement les dommages
que les Soviétiques subiraient en cas de guerre. Cette logique s’appliquait également
à l’arsenal nucléaire chinois, avant que son développement ne commence, ou au
Pakistan face à l’Inde, qui cherche à se doter d’une capacité de seconde frappe océa-
nique sanctuarisante.
Troisièmement, la stabilité au niveau nucléaire et stratégique permet, et peut
même accroître, le risque de conflits à des niveaux inférieurs. Ce phénomène est ap-
pelé « paradoxe stabilité-instabilité »28. De fait, si deux parties disposent de capaci-
tés de seconde frappe et qu’elles le savent réciproquement, elles peuvent être moins
25. L. Freedman, J. Michaels, The Evolution of Nuclear Strategy, op. cit., pp. 478-479.
26. C. S. Gray, « Nuclear Strategy: The Case for a Theory of Victory », International Security, 4/1,
1979, pp. 54-87.
27. C. S. Gray, K. B. Payne, « Victory Is Possible », Foreign Policy, 39, 1980, pp. 14-27.
28. Concept théorisé par G. Snyder, « The Balance of Power and the Balance of Terror », dans P.
Seabury, The Balance of Power, San Francisco, Chandler, 1965, pp. 184-201. Repris et analysé par C.
L. Glaser, Analyzing Strategic Nuclear Policy, Princeton, Princeton University Press, 1990.
283
Forces conventionnelles et nucléaires dans le débat stratégique américain
inhibées de déclencher une guerre conventionnelle limitée, avec des objectifs qui ne
seront pas existentiels pour l’adversaire, que si l’équilibre stratégique est instable.
Une relation nucléaire stratégique stable peut donc entraîner des rapports mili-
taires conventionnels instables. L’acquisition d’une capacité de dissuasion nucléaire
ne peut faire l’économie de capacités conventionnelles robustes, dans le cadre d’une
dissuasion conventionnelle ou non. Ces capacités conventionnelles freinent égale-
ment les manœuvres de « contournement par le bas » de la dissuasion. Plusieurs
exemples existent d’États non dotés d’armes nucléaires qui ont ainsi attaqué des ad-
versaires dotés d’armes nucléaires (la guerre des Six jours en 1967, celle du Kippour
en 1973 ou encore la guerre des Malouines en 1982).
Quatrièmement, les États ont des objectifs politiques variés. Les caractéristiques
uniques des armes nucléaires permettent d’améliorer la sécurité des États tout en
facilitant la poursuite de leurs multiples objectifs. Le comportement précis que les
États adoptent dépend du degré de la menace qu’ils affrontent, de leurs alliances et
de leurs trajectoires de puissance relative. L’invasion de l’Ukraine par la Russie est
un exemple où la possession d’armes nucléaires enhardit un État à lancer une agres-
sion militaire puisqu’elle fournit un bouclier de dissuasion contre une intervention
militaire extérieure directe. Ce comportement est qualifié par Jean-Louis Gergorin
de « sanctuarisation agressive ». L’État doté est « supersanctuarisé » grâce à son
arsenal nucléaire et peut manœuvrer le cas échéant dans son environnement régional
de manière conventionnelle29.
Enfin, cinquièmement, l’efficacité de la dissuasion nucléaire incite fortement les
États dotés de l’arme nucléaire à empêcher de nouveaux pays d’acquérir ce type
d’armes. Si l’atome assagit théoriquement, en pratique, un État sera toujours mieux
placé pour poursuivre ses objectifs s’il est lui-même doté de l’arme nucléaire. Selon
Francis J. Gavin, les États-Unis s’accrochent à la limitation de la prolifération nucléaire,
« non pas pour des raisons morales, ni même par crainte d’une guerre nucléaire, mais
parce que la dissuasion nucléaire limite la liberté des États-Unis d’agir comme ils
l’entendent dans le monde »30. Mark S. Bell ajoute que « c’est la reconnaissance par
les décideurs américains des avantages que les armes nucléaires offrent aux États qui
a conduit les États-Unis à chercher à empêcher la prolifération »31. Plus généralement,
comme l’affirme Matthew Kroenig, les États qui possèdent des intérêts à l’échelle
mondiale ou qui peuvent projeter une puissance conventionnelle dans d’autres régions
seront peu enclins à voir les armes nucléaires se répandre32.
Ainsi, si la théorie de la « révolution nucléaire », qui est le soubassement théorique
des premières doctrines et postures de dissuasion, est une réflexion fondatrice, elle
29. J.-L. Gergorin, « Quelles nouvelles menaces, quelles ripostes, quelle dissuasion ? », Revue Défense
Nationale, 532, 1992, pp. 43-49.
30. F. J. Gavin, Nuclear Weapons and American Grand Strategy, Washington D.C., Brookings Institu-
tion Press, 2020, p. 162.
31. M. S. Bell, op. cit., p. 170.
32. M. Kroenig, « Force of Friendship? Explaining Great Power Nonproliferation Policy », Security
Studies, 23/1, 2014, pp. 1-32.
284
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux
33. Charles-Philippe David présente la maîtrise et la domination dans l’escalade comme deux des cinq
concepts majeurs entraînant le choix d’une stratégie antiforces (avec la stabilité, la symétrie et la né-
gociation). L’idée est d’être supérieur à l’URSS à tous les échelons possibles ce qui in fine dissuaderait
l’adversaire de s’aventurer vers une logique d’escalade. Voir C.-P. David, « L’évolution de la doctrine
nucléaire américaine de contreforce », Études internationales, 17/1, 1997, p. 10.
34. T. C. Schelling, The strategy of conflict, Cambridge, Massachusetts, Harvard University Press,
1960. À propos de la dissuasion nucléaire, il parle notamment de « la menace qui laisse une place au
hasard » (« The threat that leaves something to chance »).
285
Forces conventionnelles et nucléaires dans le débat stratégique américain
286
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux
Le général Maxwell D. Taylor en 1962. Il occupe alors le poste Chairman of the Joint Chiefs of Staff.
Source : « Maxwell Davenport Taylor », Britannica.
Convaincus que les conflits futurs impliqueraient inévitablement des armes ato-
miques, les chefs de l’armée de Terre avancèrent l’argument selon lequel la mobilité
et la dispersion étaient cruciales pour la survie et la victoire sur le champ de bataille.
La division « pentomique », conçue pour être mobile et capable de se disperser, ac-
croîtrait ainsi la capacité de survie des forces.
Parallèlement, l’armée développa des missiles guidés et des moyens d’artillerie
capables de tirer des munitions conventionnelles et nucléaires. L’objectif était de
fournir un appui-feu à longue portée et en toutes conditions aux unités terrestres hau-
tement mobiles39. Cette approche se fondait en partie sur l’expérience américaine de
39. A. J. Bacevich, The Pentomic Era. The U.S. Army Between Korea and Vietnam, Washington D.C.,
National Defense University Press, 1986. Une expérimentation similaire émerge au même moment en
France sous l’appellation de « brigade Javelot » ; J. Planchais, « La brigade Javelot, unité de l’âge ato-
mique peut être le point de départ d’un renouveau militaire français », Le Monde, 05/10/1954.
287
Forces conventionnelles et nucléaires dans le débat stratégique américain
Roquette Honest John du 1st Field Artillery Battalion (US Army) en 1959.
Source : « Honest John Rocket, 1959 », Stars and Stripes, 2021.
288
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux
40. M. H. Halperin, « Nuclear Weapons and Limited War », Journal of Conflict Resolution, 5/2, 1961,
pp. 146-166.
41. I. Trauschweizer, The Cold War U.S. Army. Building Deterrence for Limited War, Lawrence, Uni-
versity Press of Kansas, 2008.
289
Forces conventionnelles et nucléaires dans le débat stratégique américain
42. « Nuclear Posture Review Report », Report, US Department of Defense, 2010, p. vi.
290
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux
pairs »). Il est énoncé que les objectifs de la stratégie américaine doivent comprendre
une dissuasion efficace et la capacité de défaire des agressions simultanées de la Russie
et de la Chine en Europe et en Asie, et ce à l’aide de forces conventionnelles. Cepen-
dant, si les États-Unis (et leurs alliés) ne pouvaient atteindre cet objectif par manque
de forces conventionnelles, il faudrait dès lors s’appuyer davantage sur les armes nu-
cléaires afin de dissuader, voire de contrer, une agression sur l’autre théâtre43. Cet enjeu
apparaît alors que les analystes observent un « troisième âge nucléaire » marqué par la
prolifération d’armements stratégiques non nucléaires (missiles à longue portée), de dé-
fenses antimissiles avancées, de moyens de sabotage des systèmes nucléaires adverses
et de digitalisation de l’environnement informationnel qui affecte la gestion de crise44.
Ces développements technico-opérationnels ont également lieu dans un contexte de
multipolarité nucléaire dont les dynamiques sont encore mal comprises45.
Les questions qui se posent aux analystes américains sont donc les suivantes :
comment les États-Unis et leurs alliés peuvent-ils décourager l’utilisation de l’arme
nucléaire par leurs adversaires tout en poursuivant les objectifs régionaux des États-
Unis ? Quelle est la théorie des États-Unis pour remporter la victoire s’ils se battent
avec des moyens conventionnels ou nucléaires ? Les stratèges américains ont en
effet besoin d’une stratégie pour remporter des conflits régionaux limités avec des
adversaires dotés de l’arme nucléaire et ont identifié une intégration conventionnelle
– nucléaire (ICN) plus profonde comme une solution potentielle.
L’ICN n’est pas explicitement définie dans les documents relatifs à la sécurité
nationale des États-Unis. Cette question est apparue dans la Quadriennal Defense
Review de 2014, qui évoquait le risque qu’un adversaire décide de s’extraire d’une
attaque conventionnelle ratée en escaladant le conflit au stade nucléaire. Mais la
stratégie de défense nationale adoptée par l’administration Biden en 2022 parle de
« dissuasion intégrée », un terme qui est une évolution par rapport aux discussions
conceptuelles sur la « dissuasion entre domaines (Cross-domain Deterrence) des
années 201046.
D’une manière générale, l’ICN peut être comprise comme l’intersection des
forces conventionnelles et nucléaires en vue de renforcer la dissuasion. Les efforts
des États-Unis en matière d’ICN nécessitent des forces conventionnelles qui opèrent
en tenant compte des considérations nucléaires, et des forces nucléaires qui mènent
des opérations de dissuasion. Ainsi, « pour Washington, la force nucléaire est l’ul-
time soutien des capacités non-nucléaires dans l’exercice de la dissuasion »47.
43. « America’s Strategic Posture », Congressional Commission on the Strategic Posture of the United
States, 2023, p. viii.
44. A. Futter, B. Zyla, « Strategic Non-Nuclear Weapons and the Onset of a Third Nuclear Age », Euro-
pean Journal of International Security, 6/3, 2021, pp. 257-277 ; L. Freedman, H. Williams, Changing the
Narrative. Information Campaigns, Strategy and Crisis Escalation in the Digital Age, Londres, IISS, 2023.
45. V. Narang, S. D. Sagan (dir.), The Fragile Balance of Terror. Deterrence in the New Nuclear Age,
Ithaca, Cornell University Press, 2022.
46. E. Gartzke, J. Lindsay (dir.), Cross-Domain Deterrence. Strategy in an Era of Complexity, Oxford,
Oxford University Press, 2019.
47. D. Pappalardo, « La France a-t-elle vraiment un problème avec le concept américain de dissuasion
intégrée ? », Le Rubicon, 14/12/2023.
291
Forces conventionnelles et nucléaires dans le débat stratégique américain
292
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux
Test d’un missile 9M728 et missile Kinjal sur le point d’emport central d’un MiG-31K.
Sources : « Les services de renseignement britannique évaluent le potentiel des missiles russes Kinjal
au-dessus de la mer Noire », Ukrinform, 26/06/2024 ;
« 9M729 (SSC-8) », Missile Threat, 23/04/2024.
293
Forces conventionnelles et nucléaires dans le débat stratégique américain
Pour leur part, les nouvelles capacités chinoises offrent aux décideurs un éventail
croissant d’options en cas de conflit régional. La Chine cherche à se doter d’une sé-
rie de systèmes duaux susceptibles de mettre en péril les alliés des États-Unis dans
la région et possède dès à présent une grande variété de systèmes d’armes duaux de
portée intermédiaire.
Vue de Washington, la stratégie nucléaire chinoise est moins claire. Elle soulève
des questions importantes sur la manière dont les États-Unis et leurs alliés gére-
raient la coercition nucléaire chinoise visant à les dissuader d’intervenir au cours
d’un conflit. Elle interroge aussi sur la perspective d’une utilisation limitée de l’arme
nucléaire chinoise pour mettre fin à une crise selon les conditions chinoises. Par
exemple, dans le cas d’une crise concernant Taïwan, les forces nucléaires chinoises
de théâtre pourraient chercher à dissuader les États-Unis d’intervenir, les empêcher
de traverser l’espace de combat et, le cas échéant, mettre fin au conflit dans des
conditions favorables à Pékin.
Les systèmes chinois les plus récents comprennent le missile balistique à por-
tée intermédiaire DF-26 et le véhicule hypersonique DF-17 – sans que l’on sache
exactement combien d’exemplaires sont respectivement consacrés à des missions
conventionnelles ou nucléaires. En outre, la Force des fusées de l’Armée populaire
de libération déploie conjointement des brigades conventionnelles et duales, ce qui
oblige ses personnels à s’entraîner aux opérations nucléaires et conventionnelles.
294
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux
295
Forces conventionnelles et nucléaires dans le débat stratégique américain
Conclusion
Cet article nous a permis de dresser un aperçu de la réflexion stratégique amé-
ricaine relative à l’articulation entre moyens conventionnels et nucléaires, de la
Guerre froide jusqu’au concept d’ICN. Nous avons pu étudier comment ces deux
dimensions s’accompagnent dans l’objectif d’éviter la destruction mutuelle d’une
part et l’impasse politico-stratégique d’autre part. Nous avons présenté, d’une ma-
nière relativement synthétique, les évolutions doctrinales américaines au cours de
la Guerre froide. Les différentes stratégies adoptées intègrent au fur et à mesure des
progrès technologiques une dimension conventionnelle plus affirmée. Les éléments
développés soulignent la volonté de ne pas s’enfermer dans une structure MAD trop
rigide par une gestion de l’escalade à plusieurs niveaux, du conventionnel au nu-
cléaire stratégique.
Cette vision de l’escalade amène donc au premier plan l’articulation convention-
nel – nucléaire ainsi que les logiques de « bataille » puis de « victoire » nucléaire
(à l’image de la division pentomique). De plus, les engagements et responsabilités
externes de Washington, notamment la posture de dissuasion élargie, incitaient for-
tement à l’intégration des volets conventionnel et nucléaire afin de disposer d’une
flexibilité significative pour s’adapter à la menace envers les alliés.
56. Voir OTAN, « Politique de défense CBRN (chimique, biologique, radiologique et nucléaire) de
l’OTAN », Documents officiels, 14/06/2022.
297
Forces conventionnelles et nucléaires dans le débat stratégique américain
Si, à l’issue de la Guerre froide, le rôle des armes nucléaires a connu une centra-
lité moindre au sein de la politique étrangère américaine, l’articulation convention-
nel – nucléaire n’a pas pour autant été totalement délaissée. Le contexte stratégique
contemporain semble contraindre les États-Unis à renouveler leur réflexion en la
matière. Ainsi, l’ICN se présente comme un nouveau concept stratégique stimulant
une nouvelle vague de débats. Elle s’inscrit dans la continuité des discussions au
sujet de l’articulation entre les deux domaines et cherche à répondre à l’émergence
et aux exigences d’un « two-peer challenge ».
Ainsi, la question des relations entre forces conventionnelles et nucléaires aux
États-Unis a évolué au fil du temps en fonction de la situation internationale, de l’état
de la doctrine et des technologies. La place relative des forces conventionnelles dans
la politique nucléaire américaine représente à la fois une tentative de flexibiliser et
de diversifier les réponses possibles face à une agression tout en respectant les en-
gagements de dissuasion élargie. C’est aussi un effort pour rendre crédible ce que le
président Barack Obama avait qualifié de logique « démente » : pour convaincre un
adversaire qu’ils utiliseront leur arsenal nucléaire en cas de besoin (dissuasion), les
États-Unis doivent convaincre les alliés et partenaires (mais également eux-mêmes)
qu’ils continueront à se battre y compris après que l’adversaire ait éventuellement
riposté et jusqu’à ce que l’un des belligérants abandonne. L’objectif est de penser un
conflit et une supériorité conventionnels et nucléaires à tous les niveaux pour rassu-
rer les alliés et dissuader l’adversaire d’un tel affrontement.
298
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux
Stéphane Delory
Depuis plusieurs années déjà, la question des forces nucléaires aéroportées est
relancée par le développement des armes hypersoniques1. En raison de leur portée,
de leur vitesse mais aussi de certaines de leurs spécificités, ce type de missiles ouvre
de nouveaux champs opérationnels, dont certains concernent l’arme aérienne.
Il est vrai qu’en matière nucléaire, les caractéristiques des équipements ont
longtemps été des facteurs clefs dans la définition et l’évolution des concepts
d’emploi. La puissance de l’arme et la qualité du système de mise à feu, qui permet
de produire l’explosion à une altitude optimisant les effets souhaités, ont ainsi été
considérées comme des paramètres essentiels. La précision du missile l’est égale-
ment : plus une cible est durcie, plus la précision du système d’armes – c’est-à-dire
la corrélation entre la précision du missile et la précision du système de mise à feu
– doit être élevée2.
1. Les armes hypersoniques sont définies comme des engins volant dans l’atmosphère (moins de 100
km d’altitude) à des vitesses supérieures à 1,5 km/s (Mach 5) et capables de manœuvrer. Elles peuvent
prendre la forme de planeurs mis à poste par un lanceur spatial ou un missile balistique dans l’espace
proche. Le planeur est un engin séparable du corps du lanceur réentrant dans l’atmosphère et planant
jusqu’à son objectif.
Les missiles propulsés sont généralement appelés « missiles de croisière hypersoniques ». Ils sont
équipés d’un super-statoréacteur qui propulse l’engin pendant plusieurs minutes. Le super-statoréacteur
utilisant l’air comme comburant, la mise à poste se fait dans l’atmosphère par un booster qui assure la
mise en vitesse (jusqu’à environ 1,2 km/s) et, parfois en conjonction avec une plate-forme aérienne, la
mise en altitude (20 à 30 km, suivant les performances du super-statoréacteur).
Ajoutons que les missiles aérobalistiques air sol (type Kinjal) ont des performances proches et sont
classés comme des armes hypersoniques. Pour leur part, les missiles quasi-balistiques surface-surface,
monocorps, ont des performances inférieures mais disposent d’une capacité de manœuvre en atmos-
phère à des vitesses élevées, largement hypersoniques en début de trajectoire.
2. Dans le même temps, l’imprécision du système d’armes peut être compensée par la puissance de l’en-
gin nucléaire. Cela a néanmoins une incidence sur sa masse et ses dimensions et, en conséquence, sur le
299
Quels missiles pour les forces nucléaires aéroportées ?
Par ailleurs, selon la nature des objectifs ciblés – systèmes d’armes déployés en
surface, en silo, centre de commandement et de contrôle (C2) tactique ou stratégique
(donc hautement durci) –, et des caractéristiques des systèmes d’armes employés, tel
type d’armement sera préféré à tel autre. De même, selon les limitations concernant
l’ensemble des systèmes d’armes disponibles (précision, portée, capacité de péné-
tration des défenses de la plateforme, stocks de systèmes déployés et opérationnels,
disponibilité, réactivité), certaines options de frappe pourront être retenues ou écar-
tées. Ces aspects participent directement à l’élaboration de la doctrine d’emploi et
à la définition des objectifs militaires ou politiques associés à la stratégie nucléaire.
Les missiles balistiques intercontinentaux (ICBM3) ont longtemps souffert d’une
moindre précision, essentiellement liée au vecteur. Leur écart circulaire probable
(ECP4) a longtemps oscillé entre 300/500 mètres et un kilomètre. Les missiles
de croisière ont permis de le réduire à une centaine de mètres environ. En ce qui
concerne les bombes à gravité larguées à haute altitude, leur ECP est longtemps resté
élevé, la grande capacité d’emport des bombardiers stratégiques facilitant l’utilisa-
tion d’armes de très forte puissance.
La modernisation des systèmes de visée et de largage associée à l’adaptation des
altitudes et des trajectoires ont conduit à un fort accroissement de la précision – as-
pect bien documenté pour les bombes portées par l’aviation tactique5. L’importance
des caractéristiques individuelles des équipements ne semble donc plus aussi évidente
aujourd’hui. La modernisation des vecteurs et des engins nucléaires (précision, minia-
turisation) offre, dans une certaine mesure, une interchangeabilité entre les systèmes
d’armes qui peut conduire à éliminer des composantes jugées redondantes.
Les composantes aéroportées sont évidemment concernées par ces évolutions.
Elles ont représenté un élément fondamental lors de la constitution initiale des forces
nucléaires de la majorité des puissances dotées – que le développement du missile n’a
que très partiellement remis en cause. Cette pérennité s’explique par les limites tech-
niques des premiers missiles (imprécis et peu nombreux) mais aussi par l’évolution
des stratégies nucléaires qui, pour certaines d’entre elles, continuent à s’appuyer sur
l’arme aérienne. Ainsi, en dépit de la précision croissante des missiles balistiques, la
composante aéroportée a conservé un rôle spécifique car plus flexible et surtout plus à
même de générer des effets discriminés. L’avènement des systèmes hyper-véloces, loin
de la condamner, pourrait lui redonner une certaine centralité, le vecteur aérien étant
particulièrement adapté à certaines technologies hypersoniques. Les enjeux liés à la
maitrise de ces armements et la manière de s’en prémunir seront finalement évoqués.
type de vecteur (missile, bombe à gravité associée à une plateforme aérienne) qui peut lui être associé.
3. ICBM : Intercontinental Ballistic Missile – d’une portée supérieure à 5 500 kilomètres.
4. L’écart circulaire probable est défini comme la probabilité qu’un engin détonne à une distance don-
née de la cible. Les Occidentaux définissent cette probabilité à 50 %. Ainsi, un missile dont l’ECP est
de 200 mètres aura 50 % de chance de tomber dans un rayon inférieur à 200 mètres à sa cible.
5. Voir par exemple Advisory Group for Aerospace Research & Development (AGARD), « Weapon
Delivery Analysis and Ballistic Flight Testing », AGARD Flight Test Techniques Series, vol. 10, AG-
300, NATO, 07/1992, 172 p.
300
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux
6. Initialement, la réactivité est faible. Les premiers systèmes (de type Atlas, par exemple) étaient pro-
pulsés par des mélanges oxygène liquide (LOX) / kérosène et nécessitaient un chargement en carburant
juste avant le tir. Puis, l’arrivée des ergols stockables (apparus avec les missiles Titan) et des propergols
(apparus avec le Minuteman I) au début des années 1960 a permis le stationnement en silo et une réac-
tivité quasi immédiate.
301
Quels missiles pour les forces nucléaires aéroportées ?
étasunien jusque dans les années 19607 avant de se réorienter vers des missions plus
spécifiques. Pour sa part, l’aviation soviétique – puis russe – endosse une fonction
essentiellement tactique : le volume de ses moyens stratégiques reste faible et est
principalement dévolu à des missions complémentaires de frappes de suivi8.
Cette différence s’explique avant tout par le rôle essentiel que tiennent l’USAF
et son Strategic Air Command (SAC) dans la planification américaine des années
1950-1960. Le SAC impose une logique de frappes fondée sur la destruction d’un
nombre considérable d’objectifs que les systèmes balistiques ne peuvent couvrir à
eux seuls. Cette approche conduit à élaborer une composante aérienne puissante et
susceptible d’engager un large panel de cibles militaires ou économiques afin de
détruire les forces nucléaires de l’adversaire tout comme sa capacité de remontée en
puissance économique et militaire. À l’inverse, l’URSS dispose au même moment
d’un stock d’armes relativement bas. Elle accorde en effet sa priorité aux systèmes
balistiques et manifeste un relatif désintérêt pour la consolidation d’une composante
aérienne jugée sensiblement moins efficace.
À partir des années 1970, une nouvelle inflexion doctrine éclot. La stratégie
nucléaire américaine s’oriente progressivement vers des options de frappes straté-
giques limitées en contre-force. Leur objectif est double : atténuer le risque d’esca-
lade par une frappe limitée sur des objectifs critiques et éroder la capacité militaire
adverse – tant sur le plan conventionnel que nucléaire (voir infra). La capacité de
frappe massive est évidemment conservée, continuant de mobiliser l’ensemble de la
composante nucléaire.
Les systèmes aéroportés apportent ici une flexibilité que les autres systèmes
n’offrent pas encore (meilleure calibration des effets, facilités de ciblage), notam-
ment contre des cibles peu protégées par les défenses ou pour les frappes de suivi,
ce qui contribue à les pérenniser jusque dans les années 1990. Par ailleurs, jusqu’à la
fin des années 1970, le traitement des cibles fortement durcies par le seul emploi des
ICBM de type Minuteman I et II reste problématique : le missile n’est pas assez pré-
cis et l’arme peu adaptée. L’annihilation complète du C2 stratégique adverse repose
donc sur la capacité des plateformes aéroportées à les engager.
A contrario, sur l’ensemble de la Guerre froide, la stratégie nucléaire soviétique
est dominée par une logique de frappes stratégiques massives et peu discriminées.
Ce choix renforce la place essentielle accordée aux moyens balistiques. À cet égard,
les Soviétiques exploitent intelligemment les spécifications de l’accord SALT I9 pour
développer des ICBM lourds couplés à des armes de très forte puissance. Dans ce
cadre, l’acceptation rapide par l’URSS de limiter les performances du Tu-22M, suite
à un débat américain intense sur la portée intercontinentale du bombardier dans les
7. Pour mémoire, la composante balistique surface-surface est également sous le contrôle de l’US Air Force.
8. C’est-à-dire les frappes visant à achever la destruction du potentiel nucléaire, industriel ou démogra-
phique de l’adversaire après l’emploi des systèmes balistiques.
9. Strategic Arms Limitation Talks : signé le 26 mai 1972 puis entré en vigueur le 3 octobre suivant, il s’agit
d’un accord de contrôle et de limitation des armements stratégiques contracté entre Washington et Moscou.
302
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux
10. Cette décision fut d’autant plus facile que les cadres soviétiques envisageaient d’abord l’emploi du
Backfire dans un rôle antinavire.
11. Dénomination OTAN : SS-N-6 « Serb ».
12. Londres renoncera aux frappes aériennes stratégiques dans les années 1970.
13. On peut citer, au niveau des bombes stratégiques, la B41, d’une puissance supérieure à 20 méga-
tonnes (Mt), la B53 (9 Mt) ou encore la B83 (1,2 Mt). Les objectifs secondaires pouvaient être traités
par des bombes moins puissantes telles que les B61 (quelques centaines de kilotonnes).
303
Quels missiles pour les forces nucléaires aéroportées ?
14. Moins de 5 mètres de long pour une tonne, à comparer avec les 13 mètres et 4,5 tonnes du Hound Dog.
304
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux
Une paire de Kh-22 sous les ailes d’un Tu-22M3M. Développés dans les années 1960, les Kitchen sont
aujourd’hui utilisés par l’ALRA en Ukraine.
Source : T. Cooper, « Russian Tu-22M-3 Bombers are hitting Ukraine with Kh-22 (AS-4 Kitchen) »,
The Aviation Geek Club, 12/06/2022.
Avec la mise en service du Kh-15 (AS-16 « Kickback ») dans les années 1970,
les Soviétiques disposent d’un système à propulsion solide dont les performances se
rapprochent du SRAM. Couplé aux bombardiers lourds Tu-95 puis Tu-160 pour des
missions intercontinentales, sa courte portée le destine probablement à l’élimination
des systèmes antiaériens. À l’inverse, pour les opérations sur le théâtre européen, le
Kh-15 et les Tu-22M (puis le Tu-160) peuvent conduire des frappes stratégiques sur
de très courts préavis tout en optimisant leur capacité de pénétration. Même si cette
menace a perdu aujourd’hui de sa substance, le couplage entre Backfire et Kickback
a contribué – aux côtés des RDS-10 Pionnier (SS-20) – à renforcer le sentiment de
vulnérabilité des Européens face à une frappe de décapitation soviétique, notamment
leurs de la crise des Euromissiles (1977-1987).
305
Quels missiles pour les forces nucléaires aéroportées ?
durée de vie des bombardiers dépassés par la modernisation des défenses antiaé-
riennes (B-52, Tu-95).
Conçus pour être relativement furtifs (vol à basse altitude et surface équivalente
radar réduite), la masse et le dimensionnement de ces missiles de croisière rendent
possible leur emport en nombre par des bombardiers. Ces bombardiers voient donc
leur rôle renforcé dans les frappes de suivi et, en théorie, dans la frappe en second.
La modernisation des systèmes de navigation (TERCOM et DSMAC15) entraîne une
autre avancée fondamentale : elle assure une précision élevée des munitions (50 à
100 mètres d’ECP), de sorte que la puissance de l’arme peut être abaissée tout en
obtenant le même effet.
Le développement des missiles de croisière aurait pu signifier la disparition de
la bombe à gravité et, du côté américain, une transformation des missions assurées
par les bombardiers pénétrants. Il n’en est rien. Le lancement du programme B-2
dans les années 1970 illustre l’attachement du Pentagone pour cet armement et son
profil de mission. Les États-Unis restent l’un des rares pays qui peut développer un
système d’armes spécifique pour mettre en œuvre une stratégie particulière. C’est le
cas du B-2 mais aussi des développements des missiles mer-sol (Trident II D5) et des
armes nucléaires associées (tête W88, notamment).
15. TERCOM : Terrain Contour Matching, « correspondance de relief du terrain ». DSMAC : Digital
Scene-Mapping Area Correlator, « corrélateur de zones de cartographie numérique ».
306
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux
avec un niveau de précision élevé. L’intérêt du Spirit est également renforcé par le
développement d’ICBM mobiles chez les adversaires potentiels. Leur destruction
est d’abord envisagée via des tirs de barrage16, mais ces derniers sont incompatibles
avec l’esprit des LNO. Dès lors, le bombardier pénétrant se voit confier une nouvelle
mission où ses capteurs ISR (Intelligence, Surveillance, Reconnaissance) permettent
de localiser les cibles mobiles, le profil de vol à haute altitude du B-2 optimisant cette
fonction de reconnaissance et d’identification.
16. Ces tirs doivent créer une zone de surpression par détonations multiples au-dessus d’une zone
géographique où les lanceurs sont susceptibles d’être déployés.
307
Quels missiles pour les forces nucléaires aéroportées ?
Plusieurs AGM-129 sous les ailes d’un B-52. Développés au début des années 1980, les premiers
exemplaires arrivent dans les forces en 1987. Un Stratofortress peut emporter jusqu’à 12 exemplaires.
Source : « AGM-128 Advanced Cruise Missile [ACM] », Nuke.
308
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux
Pour sa part, la Russie conserve un intérêt théorique pour les systèmes hautement
et hyper véloces17. Mais, faute de budgets, elle est contrainte de moderniser sa com-
posante aérienne avec le développement du missile subsonique Kh-101, plus furtif
que le Kh-55 et d’une portée considérablement allongée.
L’apogée du missile de croisière subsonique peut s’expliquer par ses avantages
technologiques évidents et ses coûts relativement modérés alors que la menace so-
viétique disparaît. En outre, la précision des missiles balistiques – notamment ceux
lancés depuis des sous-marins – entraîne une perte d’intérêt pour les systèmes su-
personiques. Ce constat renforce l’intérêt croissant des forces aériennes pour les
missiles de croisière subsonique. La réduction des arsenaux donne d’ailleurs aux
composantes océaniques et terrestres un rôle prépondérant.
Les aspects politiques de la dissuasion tendent également à prendre le dessus sur
les besoins opérationnels, de plus en plus négligés du fait de l’abaissement du niveau
de tension entre les puissances nucléaires classiques. Ce contexte entraîne une ratio-
nalisation des moyens mis à disposition pour la mission de dissuasion. Le déclin de la
composante stratégique aéroportée américaine dans les années 1990-2000 s’explique
ainsi par la disparition d’une partie de ses missions, par le poids croissant des missions
conventionnelles et par le désintérêt du pouvoir politique et de certains responsables
militaires pour les opérations nucléaires. Au tournant des années 2000, un long débat
secoue d’ailleurs le Pentagone quant au rôle du prochain bombardier stratégique – le
futur B-21 Raider – initialement pensé comme une plateforme non nucléaire.
Le phénomène est encore plus marqué au Royaume-Uni. En décidant de faire
reposer ses capacités nucléaires sur le seul couple SNLE/SLBM18 et d’abandonner la
composante aérienne tactique, Londres renonce à une certaine forme de flexibilité.
Ce choix politique et budgétaire se justifie notamment par l’intégration étroite des
composantes de dissuasion britannique et américaine qui donne au Royaume-Uni
une plus grande marge de manœuvre capacitaire pour définir le partage des outils
de dissuasion. Le débat ouvert dans les années 2000 sur le futur SNLE de la classe
Dreadnought en offre une illustration. L’abandon du Trident y est (théoriquement)
considéré comme une option, offrant le choix à Londres de choisir entre une arme
d’origine britannique ou américaine.
17. Pour cet article, l’expression « haute vélocité »/« très haute vélocité » a été préférée à celles
d’ « haute vélocité »/« hyper vélocité » afin d’inclure les statoréacteurs à haute performance et les super-
statoréacteurs dans le même cadre de réflexion quand la question de la vitesse est abordée.
18. SNLE : Sous-marin nucléaire lanceur d’engins. SLBM : Submarine Launched Ballistic Missile.
309
Quels missiles pour les forces nucléaires aéroportées ?
La France disposant d’un arsenal réduit en volume (environ 290 têtes), la stra-
tégie est organisée par une graduation simple : une frappe d’avertissement qui an-
nonce, en cas de continuation des opérations, une frappe infligeant des dommages
inacceptables. Dès lors, la capacité du système d’armes à accomplir la mission est
un critère essentiel. Cet aspect fonde le choix d’un missile à haute vélocité pour la
composante aérienne – l’ASMP puis l’ASMP/A à partir de 200919 – afin de garantir
la capacité de pénétration.
Si la puissance de l’ASMP/A (environ 300 kilotonnes20) laisse surtout entrevoir
le lancement d’un avertissement de nature stratégique, la « très grande précision du
missile […] offre la possibilité de détruire des objectifs fortement résistants et d’exé-
cuter des frappes aux effets adaptables et strictement conformes à ceux décidés par
le président de la République »21.
Le choix d’un statoréacteur dans les années 1970 (ASMP) et la volonté de moder-
niser le système au cours des décennies suivantes (ASMP/A) procèdent du bon sens.
Ce système de propulsion autorise une vitesse élevée (entre Mach 2 et Mach 3 en
fin de phase propulsée) et une portée supérieure à plusieurs centaines de kilomètres.
Ces vitesses peuvent être atteintes sur un domaine de vol plus étendu, pour des tra-
jectoires en haute ou basse altitude.
Associé à un chasseur-bombardier lui-même capable de proposer une mise à poste
à des vitesses élevées (minimisant ainsi le besoin de propulsion initiale), le statoré-
acteur apporte des avantages significatifs par rapport aux propulsions des missiles
subsoniques avec des contraintes de masse et d’encombrement quasi-identiques.
Bien que la mode soit désormais portée vers les super-statoréacteurs (Mach 6 à 8),
le potentiel des statoréacteurs haute performance – pouvant notamment amener un
missile à des vitesses supérieures à Mach 3 – reste prometteur. Ils constituent une al-
ternative crédible aux systèmes hypersoniques sur le court et moyen termes tant sur
le plan des risques technologiques et que de l’exploitation opérationnelle de l’arme.
19. ASMP : Air-Sol Moyenne Portée. ASMPA : Air-Sol Moyenne Portée Améliorée.
20. À titre de comparaison, la bombe atomique utilisée pour le bombardement d’Hiroshima avait une
puissance de 15 kilotonnes.
21. « Audition du Général Patrick Charaix, Commandant des Forces aériennes stratégiques, Assemblée
Nationale, 15 avril 2014 », Recueil d’auditions sur la dissuasion nucléaire, Commission de la Défense
nationale et des Forces armées, 27/06/2014, p. 97.
22. Une nuance doit être apportée pour les systèmes hypersoniques dont la précision pourrait rester très
dépendante du signal de géopositionnement par satellite (GNSS – Global Navigation Satellite Systems)
pour la navigation comme pour le guidage terminal. Dans le cadre d’un engin nucléaire, il faut consi-
dérer la qualité de la précision du système sur un guidage inertiel complété, en phase terminale, par des
aides de type TERCOM et DSMAC. Si l’on suppose une phase terminale de vol à vitesse élevée (supé-
rieure à 1 km/s par exemple), ces systèmes peuvent être moins opérants que sur des engins plus lents.
310
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux
23. Proliferated Warfighter Space Architecture. Projet en cours de réalisation, qui vise à déployer une
constellation massive en orbite basse relayée par une autre constellation en orbite moyenne. Ces deux
niveaux doivent assurer une détection optimale de tout type de cibles et renforcer les capteurs terrestres
destinés à l’interception balistique et hypersonique. La PWSA doit permettre de transférer des données
en temps réel et devrait décupler la capacité de frappe dans la profondeur stratégique.
24. IADS : Integrated Air Defense Systems – Systèmes de défense aérienne intégrée.
25. IAMD : Integrated Air and Missile Defense – Défense aérienne et antimissile intégrée.
26. 20 à 35 kilomètres pour un super-statoréacteur, 80 à 40 kilomètres en vol de croisière pour un planeur.
27. Sachant que la taille et la traînée du missile – monocorps – influent probablement négativement
sur sa vitesse terminale et l’exposent sensiblement plus aux défenses que ne le serait le corps de rentrée
d’un système hypersonique moderne.
311
Quels missiles pour les forces nucléaires aéroportées ?
312
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux
De la sorte, malgré leur encombrement, les ASMB combinent à la fois une très
longue portée et une forte capacité de pénétration. Ils offrent donc des solutions in-
téressantes – y compris sur le long terme. Pour les engins à tête séparable, la vitesse
de leur corps de rentrée pourrait leur permettre d’exploiter le rebond hypersonique
à basse altitude ce qui complexifierait considérablement le suivi de sa trajectoire.
28. Qui seraient, d’ailleurs et de façon très probable, exclusivement composés de planeurs.
29. Pour les puissances nucléaires soucieuses de respecter leurs engagements en termes de droit inter-
national humanitaire, la discrimination des effets est un facteur à prendre en compte. Si ce point peut
sembler trivial dans le contexte d’un conflit nucléaire, il le serait moins dans le cadre d’une frappe
sélective destinée, par exemple, à neutraliser le potentiel d’un pays proliférant ou d’une puissance
nucléaire émergente ayant employé en premier son arsenal. L’acquisition par l’US Air Force de la B61
modèle 11 (arme à gravité à forte capacité de pénétration de cibles durcies) et de la modèle 12 (arme
à gravité de puissance variable de haute précision) montre que la question d’un usage opérationnel de
l’arme nucléaire hors d’un conflit majeur peut être posée. Cela implique que le vecteur soit parfaite-
ment adapté à la mission.
313
Quels missiles pour les forces nucléaires aéroportées ?
Les puissances nucléaires qui mettent en œuvre des stratégies d’emploi com-
plexe – essentiellement les États-Unis du fait des contraintes liées à leur dissuasion
élargie – continueront donc probablement d’employer à la fois des systèmes furtifs
et hautement véloces afin de se ménager le plus d’options de frappes possibles et
conserver la flexibilité nécessaire pour gérer leurs engagements contre divers types
d’adversaires à différents niveaux d’escalade. L’annonce par Washington de la mo-
dernisation de la bombe à gravité B61 avec une version plus puissante que le modèle
12 destinée aux B-21 Raider30 démontre par ailleurs que le couple bombardier pé-
nétrant/bombe à gravité conserve des avantages que même les missiles de croisière
furtifs ne peuvent offrir.
Pour un État comme la France dont la stratégie est organisée autour de la capacité
à assurer la riposte et qui n’entend pas exploiter la frappe d’avertissement dans une
logique de contre-force, les moyens hautement véloces semblent à privilégier. Ils
assurent une pénétration optimale des défenses, quel que soit leur niveau de prépara-
tion. Il est également assez probable que la Russie s’oriente vers ce type de solutions,
notamment pour le théâtre européen où la posture de ses forces nucléaires était tradi-
tionnellement organisée autour de systèmes permettant de réaliser des opérations de
décapitation. À cet égard, le Kinjal représente une menace réelle que l’OTAN devra
impérativement prendre en compte dans ses plans de défense.
Enfin, du côté chinois, les contraintes d’élongations du théâtre Pacifique imposent
presque naturellement le recours aux systèmes hypersoniques. Ceux-ci permettent la
réduction des boucles d’engagement sur de longues distances alors que les systèmes
subsoniques sont de plus en plus exposés aux moyens de détection ISR aéronavals
américains ou de leurs alliés asiatiques.
Quels missiles pour l’avenir ? Les futurs enjeux de développement des missiles
hypersoniques
314
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux
de la Russie et de la Chine est aussi sujet à débat. Moscou confère à ses systèmes
stratégiques une capacité nucléaire – à l’instar du planeur Avangard – même si l’am-
bivalence demeure pour le Kinjal. Enfin, Pékin maintient un flou complet sur ses
intentions. Il semble cependant très probable que ses systèmes antinavires (ASBM
et planeurs dérivés du DF-ZF/DF-17) possèderont une capacité nucléaire, au moins
pour renforcer le rôle dissuasif des systèmes de frappes en cas de confrontation avec
les États-Unis.
La relance des programmes hypersoniques aux États-Unis a immédiatement
conduit la communauté du désarmement à réclamer des mesures contraignantes, ju-
geant ces systèmes particulièrement déstabilisateurs. Le traité New START31 impose
de facto une contrainte sur les planeurs lorsque les propulseurs – de type IRBM/SLBM
– peuvent être comptabilisés comme des vecteurs stratégiques. Cependant, la rapide
dissémination des technologies liées aux planeurs – directement dérivées de celles des
têtes manœuvrantes32 – tend à montrer que leur inclusion dans le cadre juridique de la
maîtrise des armements ne peut être que partielle, sauf à définir un armement autre-
ment que par la nature de l’arme (arme de destruction massive) et la portée du système
qui la porte. Par ailleurs, plusieurs États en mesure de les développer ne font pas partie
des discussions sur la maîtrise de ces armements. Néanmoins, sur des théâtres de taille
restreinte comme en Europe, les portées des systèmes hypersoniques sont telles qu’ils
menacent un grand nombre de cibles à caractère stratégique. Ils ne devraient donc pas
être exclus de facto d’un futur processus de désarmement.
Ces enjeux relatifs au contrôle des armements longue portée à capacité nucléaire
ne sont pas nouveaux. Dans le cas des systèmes terrestres, des solutions existent à
l’instar de l’exclusion géographique (interdiction de déploiement d’un armement
sur une zone donnée), de la caractérisation des domaines de vol33 ou de la vérifica-
tion des équipements in situ. Toutefois, la flexibilité que les plateformes aériennes
confèrent aux systèmes hypersoniques pourrait rendre ce dernier type de contrôle
plus difficile.
Si l’idée d’inclure les armes hypersoniques non stratégiques dans la maîtrise des
armements soulève plusieurs difficultés, il importe néanmoins d’y réfléchir de ma-
nière impérative. Dans l’hypothèse où la Russie déciderait de doter le Kinjal ou
ses futurs systèmes de portée intermédiaire d’une capacité nucléaire, elle possède-
rait alors un moyen de frappes stratégiques couvrant la quasi-totalité du territoire
Ouest-européen. En réponse, les États-Unis pourraient décider de répondre avec
leurs systèmes terrestres actuellement en cours de déploiement, comme le Black
Eagle. Moscou et Washington retrouveraient les mêmes problématiques que celles
de la crise des Euromissiles dans les années 1980.
31. Le traité New START (New Strategic Arms Reduction Treaty), signé en avril 2010 et entré en vi-
gueur en février 2011. Expirant en 2021, il a été étendu jusqu’à 2026.
32. Tel n’est pas le cas des technologies des super-statoréacteurs encore très confidentielles et probable-
ment hors d’atteinte de nombreuses puissances militaires industrialisées avant de très nombreuses années.
33. Des critères de portée et de vitesse et possiblement d’altitude pourraient par exemple être retenus
pour caractériser les systèmes à vocation stratégique.
315
Quels missiles pour les forces nucléaires aéroportées ?
316
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux
317
Quels missiles pour les forces nucléaires aéroportées ?
Conclusion
L’ensemble de cette analyse a principalement porté sur les missiles et non sur la
composante aérienne. Les descriptions succinctes illustrent le lien de causalité entre
plusieurs domaines. Le choix d’un système d’armes (y compris les caractéristiques
cinétiques du vecteur) reste étroitement lié aux stratégies retenues pour les frappes.
Celles-ci sont fonction de la nature de la cible et de l’effet militaire ou politico-mi-
36. Pour rappel, les États-Unis développent un système hypersonique sol-sol, dit Black Eagle.
318
Composantes nucléaires aéroportées / Enjeux
litaire recherché. La décision finale doit également intégrer la question des défenses
susceptibles de prévenir la mise en œuvre du système choisi.
En matière d’armes aéroportées, le critère commun à l’ensemble de ces approches
est la capacité de pénétration de la plateforme et du missile. Elle contribue in fine à
définir l’emploi de l’arme nucléaire sur une cible spécifique.
Pour les frappes contre des cibles mobiles situées dans la grande profondeur géo-
graphique, la fonction ISR de la plateforme joue un rôle crucial et explique le dé-
veloppement continu de bombardiers furtifs auxquels sont associées des bombes à
gravité ou des missiles subsoniques furtifs. C’est, par exemple, le cas du B-2 Spirit
et du Long Range Stand Off Weapon.
En ce qui concerne la composante aérienne de façon plus générale, sa vulné-
rabilité est bien connue et ne peut être que partiellement atténuée. Toutefois, il est
important de garder à l’esprit que la dissuasion ne s’exerce pas uniquement contre
les grandes puissances nucléaires et que le maintien d’un certain degré de flexibilité
contribue à la crédibiliser face à des acteurs tiers. D’autre part, il ne faut pas conce-
voir cette composante dans une dimension statique. Depuis une trentaine d’années,
les efforts réalisés dans les domaines de la furtivité, du brouillage et des munitions
lui ont permis de surmonter la modernisation des défenses anti-aériennes et de dimi-
nuer son niveau de vulnérabilité.
Actuellement, les propulsions connaissent d’importantes évolutions, déjà
perceptibles sur les régimes de croisière mais potentiellement plus significatives
encore sur les hautes vitesses. Les États-Unis comme la Chine investissent massi-
vement sur les super-statoréacteurs mais aussi sur les propulsions combinées (su-
per-statoréacteurs et turboréacteurs ou super-statoréacteurs et propulsion chimique)
qui pourraient à terme conduire à des évolutions majeures pour les futurs aéronefs.
Garder la dimension aérienne impose d’évaluer ces technologies, laissant entrevoir
des solutions d’intérêt pour les domaines militaire comme civils.
319
320
COMPOSANTES NUCLÉAIRES
AÉROPORTÉES – Histoire
322
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire
La renaissance du bombardement
francais, 1942-1945 :
apprendre la guerre aerienne, vaincre
sans gloire
Jean-Charles Foucrier
1. Jules Roy, paraphrasant l’Évangile dans Retour de l’enfer, Paris, Gallimard, 1951, p. 189.
2. Outre les nombreux témoignages d’aviateurs, notamment du groupe de chasse « Normandie-Nie-
men », voir les travaux de François Pernot (notamment le hors-série n°10 de la revue Fana de l’avia-
tion, juin 1999) et les vingt-trois numéros consacrés de la revue Icare.
323
La renaissance du bombardement francais, 1942-1945…
3. En plus des travaux de Philippe Garraud, voir J.-C. Foucrier, A. Renaudière, « Victories in Defeat?
The Writing of Air Forces’ History in the ‘‘Battle of France’’ », revue Nacelles, n°10, Presses universi-
taires du Midi, Université de Toulouse, 2021.
4. C. d’Abzac-Epezy, L’armée de l’Air des années noires, 1940-1944, Paris, Économica, 1998.
5. Fusionnées à l’été 1943 avec l’armée d’Afrique, même si les aviateurs de Londres demeurent majo-
ritairement ancrés au Royaume-Uni jusqu’à la fin du conflit.
6. L. Bourgain, Les bombardiers lourds français 1943/1945, sarabande nocturne, Saint-Martin-des-
Entrées, Heimdal, 1996 ; « Les bombardiers lourds français dans la Royal Air Force », 1943-1945,
revue Icare, n°187, 2003.
324
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire
1/25 « Tunisie ».
Source : SHDAI_AI_6_FI_B85_2039_0001_4.
325
La renaissance du bombardement francais, 1942-1945…
326
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire
GB 2/23 « Guyenne ».
Source : SHDAI__AI_6_FI_B92_463__0001__4.
« Il fallait valider tous les stages, au risque d’être éliminé, ou de les recommen-
cer dans un autre équipage. Toute l’instruction se faisait en anglais. L’Elementary
Training se réalisait au Canada, puis en Angleterre uniquement en vol de nuit, sur
des bi-moteurs obsolètes, qui parfois se disloquaient en vol. L’équipage était par la
suite réuni, avant de partir en OTU, en Écosse. L’entraînement était extrêmement
dur, il faisait un temps effroyable, souvent neigeux, les pistes étaient verglacées. On
nous apprenait à évacuer le fuselage d’un avion fixé sur l’eau en onze secondes,
pour imiter le temps moyen d’un appareil flottant avant de couler. Nous étions en
décembre 1943, la température de l’eau était de 3°. C’était vraiment extrêmement
dur, mais probablement aussi nécessaire, puisque par la suite, lors de mes missions
opérationnelles, je n’ai jamais rencontré des conditions aussi dures. »11
Le GB 2/23 « Guyenne » est déclaré opérationnel le 1er juin 1944, précédant de
trois semaines son unité jumelle, le GB 1/25 « Tunisie ». Tous deux sont installés
sur la base d’Elvington, commandée par un Français – fait unique en Angleterre –,
le colonel Paul Bailly.
L’aviation américaine participe également à la formation des équipages français.
Son chef, le général Carl A. Spaatz, autorise dès le mois de mars 1943 l’envoi de
contingents dans les écoles aux États-Unis, notamment à Turner Field et Lincold
Field (Géorgie et Nebraska) pour le bombardement.
11. SHD AI 8 Z 440, interview du colonel Alexandre Barbe, 10 décembre 1985, 30 janvier 1986 et 16
février 1987.
327
La renaissance du bombardement francais, 1942-1945…
12. SHD AI 8 Z 345, interview du général Charles Lasnier-Lachaise, 29 avril, 6 mai, 11 mai et 5 juillet
1983, 18 mai 1944.
328
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire
Au total, le programme mis en place par la Joint Air Commission permet à l’été
1944 d’équiper huit groupes de chasse, quatre de bombardement et neuf autres de
reconnaissance et de transport, armés par 30 000 aviateurs – pour la très grande
majorité issus de l’armée d’Afrique ralliée en 194213. Aussitôt engagées en opéra-
tions, ces unités vont armer les grandes formations de la nouvelle armée de l’Air.
13. A. Corvisier (dir. A. Martel), Histoire militaire de la France, tome IV : « De 1940 à nos jours »,
Paris, PUF, 1994, p. 184.
329
La renaissance du bombardement francais, 1942-1945…
14. SHD AI 8 Z 140, interview du général François Ernoul de la Chenelière, 2 avril, 30 mai, 1er et 22
juin, 2 juillet 1979.
15. SHD AI 8 Z 345, interview du général Charles Lasnier-Lachaise, 29 avril, 6 mai, 11 mai et 5 juillet
1983, 18 mai 1944.
16. SHD AI 4 D 101, 1er corps aérien français / État-major / 3ème bureau, Historique du 1er corps aérien
français, sans date.
330
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire
17. SHD AI 4 D 62, Organisation, opérations, personnel, Ministère de l’Air – 1er bureau, Tableau des
Etats-majors, formations et unités rattachées au général, inspecteur de l’armée de l’Air, commandant
les forces aériennes engagées, 17 janvier 1945.
18. SHD AI 8 Z 140, interview du général François Ernoul de la Chenelière, 2 avril, 30 mai, 1er et 22
juin, 2 juillet 1979.
19. SHD AI 8 Z 345, interview du général Charles Lasnier-Lachaise, 29 avril, 6 mai, 11 mai et 5 juillet
1983, 18 mai 1944.
331
La renaissance du bombardement francais, 1942-1945…
20. Voir J.-C. Foucrier, Ciel du Reich – 1944, Paris, Perrin, collection « Champs de bataille », 2025
[à paraître].
21. SHD AI 4 D 115, 11e brigade de bombardement moyen / 2e et 3e bureaux, Note de service, 7 dé-
cembre 1944.
22. SHD AI 8 Z 345, interview du général Charles Lasnier-Lachaise, 29 avril, 6 mai, 11 mai et 5 juillet
1983, 18 mai 1944.
23. SHD AI 4 D 116, 11e brigade de bombardement moyen / 3e bureau, Compte-rendu d’activité du
mois de mars 1945, 5 avril 1945.
332
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire
24. SHD AI 4 D 115, 11e brigade de bombardement moyen / 2e et 3e bureaux, Air Intelligence Summary
n°522 – Prevision FLAK, 28 janvier 1945.
25. SHD AI 4 D 115, 11e brigade de bombardement moyen / 2e et 3e bureaux, Note de service, 24
janvier 1945.
26. SHD AI 4 D 116, 11e brigade de bombardement moyen / 3e bureau, Compte-rendu d’activité du
mois de mars 1945, 5 avril 1945.
333
La renaissance du bombardement francais, 1942-1945…
Investigation de terrains, effets du bombardement de dépôts de munitions dans la forêt de Strass (11ème BMM).
Source : SHDGR_4_D_118_002.
27. SHD AI 4 121, 11ème brigade de bombardement moyen / 1er, 3ème et 4ème bureaux, Résultats de la
brigade en Allemagne du sud, 15 mai 1945.
28. Les pertes en personnels sont de 130 tués ; 20 avions allemands ont été détruits, pour la plupart
(19) au sol. SHD AI 4 D 116, 11e brigade de bombardement moyen / 3e bureau, Activité de la brigade
de bombardement n°11, 8 mai 1945.
334
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire
335
La renaissance du bombardement francais, 1942-1945…
« Nous n’avions absolument rien à faire avec les FAFL, nous étions intégralement
sous commandement britannique, selon les propres règles de la RAF. Nous ne de-
mandions pas de renforts au commandement de l’aviation française en Angleterre,
qui ne nous les auraient pas donnés. Nos renforts arrivaient d’Afrique, calculés sur
un taux de pertes statistique de 5 %. Une marge de sécurité, les pertes variant de 3
à 4 % par mission. »29
Le « Guyenne » et le « Tunisie », rattachés au Bomber Command, sont théori-
quement destinés à réaliser des bombardements stratégiques sur le Reich, afin de
paralyser son système économique et d’éventuellement provoquer un soulèvement
de la population civile à l’encontre des autorités nazies. Dans les faits, l’entrée en
opération des deux groupes lourds en juin 1944 coïncide avec la mise à disposition
temporaire des moyens du Bomber Command pour Overlord, en appui des opéra-
tions terrestres de la bataille de Normandie. Les aviateurs français interviennent ainsi
sur des cibles d’interdiction tactique en France (gares), contre des rampes de lance-
ment de V1, et parfois même en appui direct des forces attaquantes, comme à Caen
en juillet et au Havre en septembre. Ce même mois, le Bomber Command recouvrant
sa quasi-indépendance, le « Guyenne » et le « Tunisie » participent aux missions
stratégiques sur l’Allemagne, bombardant les quelques grandes villes encore plus ou
moins intactes (Munster, Essen, Duisburg, Wilhelmshaven…).
Les deux groupes lourds français d’Elvington font ici face aux mêmes obstacles
rencontrés par la 11ème BBM, que ce soient la chasse, la Flak et le mauvais temps. Ils
en souffrent toutefois de manière beaucoup plus intense, subissant des pertes deux
fois plus élevées que l’ensemble des six groupes de brigade : 41 appareils abattus et
216 personnels navigants tués30. Ce constat s’explique d’une part du fait du carac-
tère nocturne des raids du Bomber Command. L’état-major de l’Air Marshal Harris
ordonne l’exécution des missions par mauvais temps beaucoup plus fréquemment
que celui de la brigade. Les risques de collision et d’accidents sont plus importants
et les équipages de bombardiers britanniques sont soumis à la redoutable efficacité
meurtrière de l’aviation de chasse nocturne allemande. La Nachtjagd n’a pas été
vaincue au printemps 1944, contrairement à la chasse de jour. Le 31 mars 1944,
peu après l’acquisition de la supériorité aérienne alliée diurne, la Royal Air Force a
connu son pire désastre de l’histoire lors d’un raid sur Nuremberg : 107 quadrimo-
teurs détruits, dont 95 abattus (11,9 % des effectifs) et 545 aviateurs tués (20,8 %)31.
Bien que progressivement diminuée par l’injection désespérée de ses pilotes dans la
chasse de jour, la Nachtjagd demeure un ennemi menaçant jusqu’en mars 1945. Elle
s’appuie sur un dernier noyau de pilotes expérimentés évoluant sur des bimoteurs
dotés du meilleur de la technologie radar. Le général Werner Streib, inspecteur de la
chasse de nuit, réussit tardivement à imposer l’envoi de ses chasseurs directement
sur l’Angleterre pour attaquer les bombardiers britanniques à l’atterrissage, moment
336
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire
32. SHD AI 8 Z 440, interview du colonel Alexandre Barbe, 10 décembre 1985, 30 janvier 1986 et 16
février 1987.
33. E. Jones, « “LMF”: The Use of Psychiatric Stigma in the Royal Air Force during the Second World
War », The Journal of Military History, n°70, avril 2006, pp. 439-458.
34. J. Roy, La Vallée heureuse, Paris, Charlot, 1946.
35. M. Middlebrook, C. Everitt, The Bomber Command War Diaries, op. cit., p. 184.
36. SHD AI 8 Z 440, interview du colonel Alexandre Barbe, 10 décembre 1985, 30 janvier 1986 et 16
février 1987.
337
La renaissance du bombardement francais, 1942-1945…
338
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire
difficultés à justifier leur appartenance à la Royal Air Force pour regagner leur unité :
« Ma première permission a eu lieu en novembre 1944. J’ai été très déçu par
le climat psychologique qui régnait en France, et en particulier par la prétendue
résistance qui animait tout le monde, purement opportuniste. En voulant repartir en
Angleterre, ma carte de la RAF n’a pas suffi, on a voulu faire une enquête sur moi,
me plongeant dans une colère noire. J’ai dû avoir recours aux autorités anglaises
sur mon propre territoire pour rejoindre mon équipage. »39
En mars 1945, le déménagement de la 11ème BBM à Saint-Dizier est apprécié par
les équipages, ne serait-ce que pour le changement des relations avec les populations
locales, comme indiqué par un rapport sur le moral du GB 2/52 « Franche-Comté » :
« [Les] rapports avec la population [sont] peu nombreux, mais excellent ac-
cueil de la part de ces populations de l’est qui ont fait meilleur impression que
les milieux lyonnais pour lesquels la guerre finie depuis longtemps n’aurait été
qu’une occasion d’augmenter le chiffre d’affaires. Cette impression pénible est
d’ailleurs ramenée par les permissionnaires rentrant des différentes régions et
plus particulièrement de Paris. »40
Même si le moral remonte à partir de fin mars avec l’arrivée du printemps et le fran-
chissement allié du Rhin fin mars 1945, la fin des combats vient rapidement stopper la
montée en puissance de la 11ème BBM et du 1er CAF. Les deux plus grandes formations
de l’armée de l’Air française rénovée n’auront jamais dépassé le stade de l’anonymat.
39. SHD AI 8 Z 440, interview du colonel Alexandre Barbe, 10 décembre 1985, 30 janvier 1986 et 16
février 1987.
40. SHD AI 4 D 115, 11e brigade de bombardement moyen / 2e et 3e bureaux, Rapport sur le moral,
GBM 2/52 Franche-Comté, 3 mai 1945.
339
La renaissance du bombardement francais, 1942-1945…
GB 2/23 « Guyenne ».
Source : SHDAI__AI_6_FI_B92_541__0001__4.
Si les groupes lourds, le 1er CAF et la 11ème BBM n’ont pas marqué les mémoires
pendant le conflit, leur souvenir n’a pas non plus dépassé les cercles des initiés mi-
litaires au cours des décennies suivantes, surtout pour ces deux dernières grandes
formations. Une bonne part de l’explication provient de leur engagement tardif, à
l’automne 1944, après la libération de la majeure partie de la France, mêlé à un cer-
tain désintérêt acté de la part de l’opinion publique, lasse de la guerre. Un autre élé-
ment de compréhension provient probablement de leur comparaison avec les FAFL,
dont les unités sont dotées d’une puissante charge symbolique et servies par une
importante propagande, notamment grâce à la BBC, qui contribue dès 1941 à les
rendre populaires et à en faire des objets politiques, plus que militaires. Par ailleurs
ces volontaires veulent reprendre le combat contre l’Axe parfois dès juin 1940 –
contrairement à l’immense majorité des aviateurs français à la fin de la guerre, pour
la plupart passés par l’armée de Vichy au moins jusqu’en novembre 1942. Ces der-
niers contingents vont pourtant former le gros des effectifs du 1er CAF et de la 11ème
BBM, les premières formations aériennes françaises à peser en opération au niveau
opératif depuis 1940 et capables d’appuyer une armée terrestre.
Si les avions et les unités du bombardement ne survivent guère longtemps à la
victoire, il demeure un acquis décisif pour la nouvelle armée de l’Air. Tous ses futurs
chefs d’état-major pendant la IVème République proviennent de ces deux grandes uni-
tés, ou dans une moindre mesure des groupes lourds au Royaume-Uni – après avoir
servi l’armée d’Afrique de Vichy jusqu’en 1942 : c’est le cas des généraux Gérardot,
Piollet, Léchères, Fay, Bailly et Gelée. Largement oubliés, ou peut-être ignorés de
l’histoire, les 11ème BBM et le 1er CAF ont ainsi servi de creuset de formation et de
perfectionnement à l’art de la guerre aérienne moderne à des centaines d’officiers
supérieurs, formant la colonne vertébrale des forces aériennes de la Guerre froide et
des conflits de décolonisation.
340
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire
Louise Matz
341
L’armée de l’Air et de l’Espace et la mission de dissuasion nucléaire…
4. P. Boureille, « La marine française et le fait nucléaire 1945-1972 », thèse de doctorat en histoire, sous
la direction de Georges-Henri Soutou, Université Paris-Sorbonne, 2008, 1 111 p. (p. 385). Terme qui
caractérise le mieux les conséquences de la crise de Suez pour l’organisation de la défense nationale et
pour les armées dans le domaine nucléaire.
5. P. Vougny, « La mise en place et le développement de la première génération des Forces nucléaires
stratégiques », pp. 139-153 (p. 141), dans L’arme nucléaire et ses vecteurs. Stratégies, armes, parades,
Institut d’histoire des conflits contemporains et Centre d’histoire de l’aéronautique et de l’espace, actes
de colloque, Paris, Grand amphithéâtre de la Sorbonne, 24-25/01/1989, 1990, 407 p.
6. E. Maitre, « La dissuasion française au troisième âge nucléaire », Recherches & Documents, n°14,
Fondation pour la recherche stratégique, 10/2023, 20 p.
7. P. Facon, « L’armée de l’Air face au problème nucléaire (1945-1954), un nouvel âge d’or du douhé-
tisme », Revue historique des armées, Service historique de la Défense, n°178, 1990, pp. 32-39 (p. 36).
342
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire
8. A. Poilbout, « Quelle stratégie nucléaire pour la France ? L’armée de l’Air et le nucléaire tactique
intégré à l’OTAN (1962-1966) », Revue historique des armées, Service historique de la Défense, n°262,
03/2011, pp. 46-53 (p. 49).
9. S. Gadal, Forces aériennes stratégiques, Paris, Économica et Institut de Stratégie Comparée, Coll.
« Bibliothèque Stratégique », 2015, 397 p. (p. 16).
10. A. Corvisier, (dir.), Histoire militaire de la France, Tome 4 : de 1940 à nos jours, sous la direction
d’André Martel, Paris, Presses universitaires de France, 1994, 700 p. (p. 462). Quatre grands comman-
dements sont ainsi créés : les Forces aériennes stratégiques (FAS), la Force aérienne tactique (FATac),
le Commandement air des forces de la Défense aérienne (CAFDA) et le commandement du Transport
aérien militaire (CoTAM).
11. B. Chantebout, « L’organisation générale de la Défense nationale en France depuis la fin de la
Seconde Guerre mondiale », thèse de doctorat en droit, Bibliothèque constitutionnelle et de science
politique, tome XXVI, Paris, Librairie générale de droit et de jurisprudence, 1967, 500 p.
343
L’armée de l’Air et de l’Espace et la mission de dissuasion nucléaire…
12. Service historique de la Défense (SHD), archives de l’armée de l’Air (AA), AI 85 E 24191/2, thèses
et mémoires de l’École supérieure de guerre aérienne, lieutenant-colonel Roland Glavany, « Concep-
tion et réalisation des systèmes d’armes aériens », 1963, 48 p. (p. 5).
13. J. Doise, M. Vaïsse, Diplomatie et outil militaire. Politique étrangère de la France 1871-2015, Pa-
ris, Éditions du Seuil, Points, Coll. « Histoire », réédition 2015, 768 p. (p. 616). La première commande
de l’État est de cinquante appareils mais la force de frappe sera finalement rapidement rallongée par une
commande de douze Mirage IV supplémentaires en novembre 1965.
14. J.-D. Pô, Les moyens de la puissance, les activités militaires du CEA 1945-2000, Paris, Ellipses
et Fondation pour la recherche stratégique, Coll. « Perspectives stratégiques », 2001, 268 p. (p. 135).
344
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire
Pas de tir Brigitte à Hammaguir. Le lanceur Diamant-A et son satellite Astérix décolleront de ce site
vers l’espace, en 1965.
Source : « Les centres de lancement français », CAPCOM Espace.
345
L’armée de l’Air et de l’Espace et la mission de dissuasion nucléaire…
346
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire
san. Un préavis de cinq minutes seulement pour décoller est imposé aux équipages,
ce qui nécessite l’installation de zones d’alerte et de moyens spécifiques pour les
aviateurs des FAS. Compte tenu de la priorité politique de leur mission, les esca-
drons à vocation nucléaire vivent en complète autonomie sur leur base.
À l’échelon stratégique, cette singularité entraîne également la création d’une
chaîne robuste de commandement et d’alerte permanente. Elle repose sur des
moyens de détection, des systèmes de traitement de données et de transmissions im-
portants, en plus de moyens opérationnels disponibles et de procédures de contrôle
gouvernemental. Ces impératifs confèrent un rôle primordial à la mission de défense
aérienne18 et à son centre d’opérations (CODA) également implanté à Taverny. La
mission nucléaire irrigue toute l’armée de l’Air.
18. L. Paoletti, « Analyse du rôle de la défense aérienne dans la diplomatie et la stratégie françaises
dans le contexte de début de guerre froide 1945-1961 », Mémoire du diplôme en sciences historiques
et philologiques, sous la direction du professeur Martin Motte, École pratique des hautes études, 2019,
178 p. (p. 136).
19. Archives Nationales, Pierrefitte sur Seine, Papiers des chefs de l’État, AG5(1)/512, État-major
particulier, affaires internationales, note du 10/03/1965 relative au plan NADGE.
20. J. de Lespinois (dir.), Nouvelle histoire de l’armée de l’Air et de l’Espace, Paris, Éditions Pierre de
Taillac, 2022, 480 p. (p. 137).
21. J. Marriot, « Le NADGE, bouclier radar de l’OTAN », pp. 35-42, Forces Aériennes Françaises,
revue mensuelle de l’armée de l’Air, article initialement paru dans Aerospace International, traduit par
le contrôleur général B., n°271, 07/1970.
347
L’armée de l’Air et de l’Espace et la mission de dissuasion nucléaire…
crise de Suez (1956) et du chantage nucléaire exercé par les États-Unis et l’URSS
sur Londres et Paris pour retirer leurs troupes et mettre fin à la crise, la France se
sent politiquement humiliée. Le gouvernement de la IVe République – et le général
de Gaulle à partir de 1958 – tirent les leçons de cet événement : la France ne peut
plus mener librement sa politique étrangère sans l’aval de ses alliés. La possession
d’un armement nucléaire national et autonome semble être un attribut de puissance
nécessaire pour se dégager de cette subordination.
Loin d’être un « coup de tonnerre dans un ciel serein »22, la sortie de la France
des structures du commandement intégré de l’OTAN est donc plutôt l’aboutissement
d’un processus entamé dès la fin des années 195023 et acté en mars 1966 quand la
force de frappe française est pleinement opérationnelle. À l’été 1967, la signature des
accords secrets Ailleret-Lemnitzer24 marque une nouvelle étape dans le processus
d’autonomie des forces françaises. Pour le général Charles Ailleret, chef d’état-ma-
jor des Armées, l’enjeu est de négocier le maintien de la France dans différentes
structures de l’OTAN, dont le réseau NADGE pour l’armée de l’Air. Il y parvient
finalement. Paris continue de recevoir les informations d’alerte du Grand quartier
général des puissances alliées en Europe dans le cadre de la coopération militaire
entre forces du bloc de l’Ouest.
Paris s’écarte aussi du sillon de l’OTAN du fait des spécificités de sa doctrine. Se
démarquant des États-Unis et du Royaume-Uni (alignée sur la doctrine américaine),
la France considère l’arme nucléaire comme une arme politique et strictement dé-
fensive. Les principes fondamentaux de la dissuasion nucléaire à la française sont
énoncés dès les années 1950. Parmi ses théoriciens les plus fameux figure le général
aviateur Pierre Marie Gallois, qui développe les notions de « pouvoir égalisateur
de l’atome » (l’armement atomique rééquilibre le rapport de force entre deux puis-
sances dotées sur l’échiquier international) et de « la dissuasion du faible au fort ».
Ces principes sont adaptés au statut de puissance moyenne de la France25.
Les généraux de l’armée de Terre Charles Ailleret, André Beaufre et Lucien Poi-
rier contribuent aussi largement à élaborer les fondements de la pensée française de
la dissuasion nucléaire. Le premier comprend très précocement la révolution dans la
stratégie militaire introduite par l’atome. Adepte d’une approche interarmées dans
la stratégie générale, il consacre la dimension scientifique et technique de ce nouvel
22. F. Bozo, « De Gaulle, l’Amérique et l’Alliance atlantique. Une relecture de la crise de 1966 »,
Vingtième siècle, revue d’histoire, n°43, 07-09/1994, pp. 55-68 (p. 58).
23. Premièrement par le retrait de la flotte française de Méditerranée du commandement intégré de
l’OTAN en 1959. Voir ici F. David, « John Foster Dulles, secrétaire d’État (1953-1959), Les relations
franco-américaines entre idéalisme politique et réalités militaires », thèse de doctorat en histoire, sous
la direction du professeur G.-H. Soutou, Université Paris-Sorbonne, 2006, 1 616 p. (p. 1 332).
24. Accord qui porte le nom de ses signataires. Le général Lyman Lemnitzer est alors commandant
suprême des forces alliées en Europe.
25. P. M. Gallois, « La dissuasion du faible au fort », L’aventure de la bombe. De Gaulle et la dissua-
sion nucléaire 1958-1969, Université de Franche-Comté et Institut Charles de Gaulle, actes de col-
loque, Arc-et-Senans, 27, 28 et 29 septembre 1984, Éditions Plon, collection « Espoirs », 1985, 380 p.
(pp. 165-173).
348
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire
armement. Le général André Beaufre théorise pour sa part la dialectique des volontés
dans la stratégie de dissuasion. Enfin, Lucien Poirier développe entre autres la notion
de seuil d’agressivité critique (liée aux intérêts vitaux). Non-alignée sur la doctrine
américaine de riposte graduée des années 1960, la doctrine française est consacrée
par le premier Livre blanc sur la défense publié en 1972 par le gouvernement. Ce
texte fondateur est une rupture : il énonce une nouvelle posture stratégique, reven-
dique pour la France le statut de puissance nucléaire et fixe les orientations straté-
giques de la nation pendant la Guerre froide.
349
L’armée de l’Air et de l’Espace et la mission de dissuasion nucléaire…
30. L’année 1971 aussi celle de la mise en service de la composante océanique avec le premier sous-ma-
rin nucléaire lanceur d’engins, porteur du missile mer-sol balistique stratégique.
31. Dans les années 1950, Washington fournit à Paris des avions de combat (F-84G, F-100D…) ca-
pables d’emporter des bombes nucléaires à gravité – bien que ces dernières restent sous contrôle amé-
ricain via le principe de la « double clef ».
32. M. Duval, Y. Le Baut, L’arme nucléaire française : Pourquoi et comment ?, Paris, Éditions SPM,
collection « Kronos », 1992, 303 p. (p. 72).
33. S. Cohen, La défaite des généraux, le pouvoir politique et l’armée sous la Ve République, Paris,
Fayard, 1994, 276 p. (p. 105).
34. À 250 mètres d’altitude, respectivement depuis un Mirage III E et un Jaguar A les 28 août 1973
et 25 juillet 1974.
35. M. Theleri, Initiation à la force de frappe française 1945-2010, Paris, Éditions Stock, 1997, 385
p. (p. 101).
36. La composante nucléaire tactique est constituée de 30 Mirage III E et de 30 Jaguar A.
37. « 55 ans des Forces aériennes stratégiques, 20 000ème jour d’alerte nucléaire », ANFAS, Association
nationale des Forces aériennes stratégiques (ANFAS), Éditions EDIACA via le Centre des études, ré-
serves et partenariats de l’armée de l’Air (CERPA), 09/2019, 32 p. (p.19).
350
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire
Les objectifs poursuivis avec l’armement nucléaire tactique sont alors dits « d’in-
terdiction »38 et désignent des cibles militaires. Les forces de manœuvre soviétiques
sont également la cible de l’armement nucléaire tactique de l’armée de Terre, avec
ses cinq régiments équipés de systèmes de missiles sol-sol Pluton, puis Hadès, entre
1974 et 1997. Déployés le long des frontières avec la Belgique et le Luxembourg,
leur but est de stopper toute invasion territoriale potentielle. L’armement tactique
complète le panel de réponses politiques face à une agression en établissant un seuil
intermédiaire à ne pas franchir lors du dialogue avec l’adversaire. Il marque surtout
la volonté d’endiguer l’escalade plutôt que d’essayer de la contrôler39.
Au début des années 1980, un glissement s’opère ainsi dans la grammaire nu-
cléaire : les armes tactiques deviennent, selon la formule du président François
Mitterrand, des armes « préstratégiques » qui garantissent à présent « l’ultime aver-
tissement ». Elles sont pleinement intégrées à la stratégie de dissuasion de la France.
La crainte de la prolifération de ce type d’armement – qu’il n’était pas non plus ques-
tion d’envisager comme des armes d’emploi du champ de bataille, mais bien comme
des armes politiques – justifie cette évolution sémantique.
Par la suite, l’histoire des FAS est marquée par des adaptations constantes de
ses vecteurs et de son commandement au contexte international – et, par capillarité,
de l’ensemble des forces aériennes françaises. L’amélioration des performances du
matériel s’illustre par exemple à l’été 1988 avec la mise en service opérationnel d’un
nouveau couple avion/arme, capable de pénétrer en très basse altitude les défenses
adverses et qui intègre pleinement les évolutions technologiques de la Guerre froide.
Le bombardier Mirage 2000N et le missile air-sol moyenne portée (ASMP) tirent
l’armée de l’Air vers le haut par les exigences opérationnelles qu’ils imposent et par
la réalisation d’ambitieux travaux d’infrastructures effectués pour leur réception sur
leurs bases aériennes.
Dès 1986, une partie de la flotte des Mirage IV A est modernisée et transformée
en Mirage IV P (pour « pénétration ») afin de pouvoir également emporter l’ASMP.
Ce nouveau missile nucléaire aéroporté – le premier à propulsion par statoréacteur
– est une vraie prouesse technique. Il remplace à la fois l’AN-52 pour la mission
d’ultime avertissement et l’AN-22 pour la frappe stratégique40.
C’est également pendant ces dernières années de la Guerre froide que les FAS
participent avec une ampleur inégalée au dispositif d’intervention extérieure de la
France.
38. S. Gadal, op. cit. p. 203. Il cite le chef d’état-major des Armées, le général François Maurin.
39. SHD/AA, archives orales, AI 8 Z 79 Fourquet bande 6.
40. P. Wodka-Gallien, La dissuasion nucléaire française en action, Dictionnaire d’un récit national,
Paris, Éditions Decoopman, 2019, 485 p. (p. 461).
351
L’armée de l’Air et de l’Espace et la mission de dissuasion nucléaire…
41. H. Beaumont, Mirage IV, le bombardier stratégique, Paris, Éditions Larivière, Docavia, 2003, 367
p. (p. 218).
42. P. Hénin, « De la dissuasion nucléaire à la politique de guerre électronique de l’armée de l’air », p.
39, dans La guerre électronique sur Mirage IV, quarante années de guerre secrète racontées par ses
acteurs, Paris, Éditions Lavauzelle, Documents Renseignement, Histoire & Géopolitique, 2006, 210 p.
43. Composé de quatre C.160 H Gabriel.
44. Il sera lui-même remplacé en 2001 par l’escadron Système du dernier recours (Syderec).
352
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire
45. Le format des unités FAS avait déjà été réduit de trois escadrons en juin 1976 puis de deux esca-
drons en septembre 1983.
46. Version citerne et non pas mixte cargo/passagers comme ceux acquis en 1962.
47. Lamantin (1977) en Mauritanie est la première opération extérieure où les avions ravitailleurs de
l’armée de l’Air sont engagés.
353
L’armée de l’Air et de l’Espace et la mission de dissuasion nucléaire…
pace pour la projection de puissance de ses forces à l’échelle du globe. Les avions
de combat de l’armée de l’Air dédiés aux missions conventionnelles peuvent tous
être ravitaillés en vol à partir du C-135 F. La projection aérienne est révolutionnée
par la mission nucléaire entraînant une mutation de la perception de l’outil aérien48.
Quand le bloc soviétique s’effondre, la fin de la bipolarité dans les relations inter-
nationales et les signatures des traités de lutte contre la prolifération des armements
font évoluer à nouveau la posture nucléaire française. Elle se fixe autour du seuil
de suffisance des arsenaux. Le volume des forces armées est aussi soumis au cri-
tère intransigeant des moyens financiers de l’État qui annonce à l’été 1996 renoncer
au plateau d’Albion. Le 1er GMS est officiellement dissous au mois de septembre.
Cette décision met un terme à la composante sol-sol balistique de la dissuasion nu-
cléaire. La chaîne de dialogue et de responsabilité est également modifiée par décret
en 1996. Le chef d’état-major des Armées s’insère désormais entre l’armée de l’Air
et le pouvoir politique : il devient chargé de faire exécuter les opérations nécessaires
à la mise en œuvre des forces nucléaires.
Finalement, 1996 apparaît comme une année charnière pour les FAS. Le 30 mai,
les douze Mirage IV P participent à leur ultime exercice Poker au sein de la com-
posante aéroportée de la dissuasion. Ils cessent ensuite de prendre l’alerte nucléaire
et sont dédiés exclusivement aux missions de reconnaissance stratégique lointaines,
jusqu’à leur retrait de service en 2005. Les Mirage IV P de l’escadron « Gascogne »
s’illustreront ainsi dans le cadre de l’opération Héraclès en 2001 et 2002 où, déployés
depuis les Émirats arabes unis, ils réalisent plusieurs vols dans le ciel afghan.
48. I. Sand, « Géographie politique et militaire de la projection aérienne des armées françaises depuis
1945 », thèse de doctorat en géographie, sous la direction de P. Boulanger, Sorbonne Université, Paris,
2020, 594 p. (pp. 423-428).
49. B. Maigret, Opération Poker, au cœur de la dissuasion nucléaire française, Paris, Éditions Tallan-
dier, 2021, 256 p. (p. 149).
354
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire
Mirage IV P n°61 « Charlie Hotel » équipé d’un pod CT.52 accroché au point d’emport central.
Source : « Dassault Mirage IV, le temps de la reconnaissance stratégique », Spot’Aero, 26/07/2013.
50. « Sur le Tibesti », R. Galan, Forces aériennes stratégiques, missions au cœur du secret défense
(témoignages), Éditions Privat, Clermont-Ferrand, 2014, pp.178-181 (p.178). Précisément huit. Le
conteneur photographique (CT) 52 en question comprend un ensemble de caméras nasales, ventrales
et latérales.
355
L’armée de l’Air et de l’Espace et la mission de dissuasion nucléaire…
Quelques années plus tard, le 18 février 1986, la piste tchadienne de Ouadi Doum
qui est utilisée par les forces libyennes est bombardée et neutralisée par des Jaguar
français. Deux Mirage IV P de l’escadron de reconnaissance et d’instruction (ERI)
complètent cette mission. Ils emportent des conteneurs photographiques CT.52 pour
réaliser des clichés de la piste qui serviront à évaluer les dommages infligés à l’aé-
rodrome51. Après plus de onze heures de vol et douze ravitaillements, la mission est
réussie. Les équipages se posent à Bordeaux où ils sont accueillis par le général Fleu-
ry, commandant les FAS. Les films, d’excellente qualité, sont très rapidement déve-
loppés et les bobines partent en Alphajet à Paris pour être interprétées de manière
poussée. Les résultats sont immédiatement présentés aux autorités politiques.
Depuis 1986, les escadrons des FAS ont participé aux guerres du Golfe (1991 et
2003), d’ex-Yougoslavie (1995), du Kosovo (1999), d’Afghanistan (2001) ou encore
en Libye (2011). Appelés dès le début de l’opération Chammal en 2015, les Mirage
2000N des FAS participent finalement à cinq détachements en Jordanie, puis sont
déployés à cinq reprises en support de l’opération Barkhane entre 2017 et 2018.
Les FAS ont donc montré qu’elles avaient un rôle à jouer dans les domaines
nucléaire et conventionnel52. La notion « d’épaulement » refait d’ailleurs surface
dans un discours récent du président de la République et prend un sens nouveau
après les bouleversements géopolitiques post-Guerre froide. Les forces stratégiques
et conventionnelles se nourrissent de leur complémentarité respective et de leur cré-
dibilité réciproque53.
Comme le résume un compte rendu de la Commission de la Défense nationale et
des forces armées de 2004, « outre leur complémentarité avec la FOST54, il convient
de noter que les FAS offrent un usage en quelque sorte « dual » : seulement 15 %
des missions assurées par les Mirage 2000N sont strictement d’ordre nucléaire et la
séparation entre conventionnel et nucléaire est parfois artificielle. Une mission de
projection lointaine conventionnelle lors d’un exercice participe également d’une
certaine manière à la crédibilité de la dissuasion. »55
La visibilité des FAS est aujourd’hui également garantie par des opérations
comme le raid Hamilton, réalisé en avril 2018. La mission a mobilisé dix-sept avions
dont onze appartiennent aux FAS56. Cette opération a eu pour objectif la destruction
des infrastructures contribuant à la production d’armes chimiques par le régime sy-
51. J. Merouze, « Opération Tobus : une mission de reconnaissance stratégique », pp. 155-161, dans La
guerre électronique sur Mirage IV…, op. cit.
52. C. Ailleret, « Unité fondamentale des armements nucléaires et conventionnels », Revue de Défense
nationale, n°223, 04/1964, pp. 565-577.
53. O. Baudet, D. Marty, « L’épaulement des forces nucléaires et conventionnelles », Les Cahiers de
la Revue Défense Nationale, hors-série, Au(x) défi(s) de la puissance – Regards du CHEM 72e session,
2023, pp. 111-131 (p. 114).
54. Force océanique stratégique.
55. Commission de la Défense nationale et des forces armées, 2004-2005, Examen de l’avis bud-
gétaire « Dissuasion nucléaire », Compte Rendu n°12, Antoine Carré (député), rapporteur pour avis,
03/11/2004, 14 p. (p. 8).
56. Cinq Rafale et six ravitailleurs C-135 FR.
356
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire
rien. Elle a été menée conjointement avec les États-Unis et la Grande-Bretagne. Plus
de 7 000 kilomètres ont été parcourus en dix heures de vol sans escale, ce qui a prou-
vé une fois de plus les capacités d’endurance et de projection de puissance de l’ar-
mée de l’Air et de l’Espace. D’autres missions, comme le tir d’évaluation des forces
Excalibur (conduit par les FAS le 4 février 2019 et qui simule un raid nucléaire avec
toutes ses phases caractéristiques), démontrent les capacités des FAS. C’est bien à
l’aune de cette mission stratégique moins médiatisée, c’est-à-dire crédibiliser la ca-
pacité de la France à imposer des dommages inacceptables à toute menace étatique
qui s’en prendrait à ses intérêts vitaux, qu’il faut mesurer la réussite des FAS.
57. D. Mongin, Dissuasion et Simulation, De la fin des essais nucléaires au programme Simulation,
Paris, Éditions Odile Jacob, 2018, 314 p. (p. 245). Programme conduit par la Direction des applications
militaires du commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives.
357
L’armée de l’Air et de l’Espace et la mission de dissuasion nucléaire…
358
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire
Alors que le « spectre du nucléaire resurgit »61 avec les tensions internationales,
la dernière loi de programmation militaire confirme la nouvelle modernisation des
forces de dissuasion françaises pour la période 2024-2030. Le programme de réno-
vation à mi-vie de l’ASMP-A (ASMPA-R) permet d’anticiper l’arrivée d’une nouvelle
génération de missiles aéroportés d’ici environ dix ans : l’ASN4G62. Au rendez-vous
des grandes manifestations de projection de puissance de l’armée de l’Air et de
l’Espace (Skyros, Heifara, Wakea, Pegase), les FAS continuent de tracer leur sillon
en tenant les contrats opérationnels. À l’heure du troisième âge nucléaire, les FAS
et l’armée de l’Air et de l’Espace tout entière se préparent à répondre aux enjeux
du multi-milieux/multi-champs (M2MC), aux défis numériques et aux prochains
challenges multiformes exigeant à nouveau souplesse, résilience, et adaptation de
toutes les forces.
61. « Objectifs LPM 2024-2030 : garantir la crédibilité de notre dissuasion », site officiel du ministère
des Armées, 10/05/2023.
62. Air-sol nucléaire de 4ème génération.
359
360
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire
Melvin G. Deaile1
La Guerre froide a commencé juste après la fin du Second Conflit mondial. Les
diplomates, responsables politiques et militaires occidentaux ont tous saisi l’immi-
nence de la confrontation idéologique entre le communisme et la démocratie. L’en-
chaînement coup sur coup de trois événements est venu confirmer les soupçons
d’une lutte à venir pour la domination mondiale : le pont aérien de Berlin dès juin
1948, la proclamation de la République populaire de Chine en octobre 1949 et le
début de la guerre de Corée à l’été 1950 avec l’invasion du Sud par le Nord. En ré-
ponse à l’essor du communisme à l’échelle planétaire, les États-Unis ont dû réfléchir
à une stratégie afin d’empêcher sa propagation. Il ne s’agissait pas seulement d’une
réponse militaire mais d’une « grande stratégie » mobilisant tous les aspects de la
puissance américaine.
La Guerre froide se déclinait sur plusieurs fronts. Quel que soit le lieu ou le
sujet, tout faisait l’objet d’une compétition entre les instruments de pouvoir améri-
cains et soviétiques. Même lors des rencontres olympiques, les athlètes américains
et soviétiques ne concourraient pas seulement pour la médaille d’or. Pourtant, la
1. Les propos exprimés dans le cadre de cet article sont ceux de l’auteur et n’engagent en aucun cas le
Département de la Défense américain, de l’US Air Force ou l’Air University.
361
L’adaptation du Strategic Air Command…
Guerre froide n’a jamais basculé en conflit « chaude » même si Moscou et Washing-
ton se sont affrontés sur divers champs de bataille, comme en Corée ou au Vietnam,
dans le cadre de guerres par procuration. Chaque camp élabora des alliances oppo-
sées les unes aux autres. En 1949, les États-Unis formèrent l’Organisation du Traité
de l’Atlantique Nord (OTAN) qui regroupait les pays d’Europe occidentale. L’URSS
répondit en 1955 avec la création du pacte de Varsovie.
La dissuasion était l’un de ces fronts. C’est cette dernière qui empêcha la Guerre
froide de se transformer en conflit ouvert. À l’avant-garde de cette dissuasion se
trouvait le Strategic Air Command (SAC) de l’US Air Force (USAF). Il était respon-
sable des volets aérien et terrestre de la triade américaine. Malgré l’accomplissement
de sa mission tout au long de la Guerre froide, la chute de l’URSS signifia également
la fin du SAC. En 1992, l’USAF acta sa dissolution avant de redistribuer ses compé-
tences entre plusieurs commandements.
À première vue, la dissuasion pendant la Guerre froide peut apparaître comme
quelque chose de « statique », chaque partie braquant l’une sur l’autre ses missiles
balistiques intercontinentaux (ICBM)2 et plaçant ses bombardiers nucléaires en
alerte, prêts à décoller en quelques minutes. Pourtant, le SAC et la dissuasion qu’il
a garantie tout au long de ce conflit étaient tout sauf immobiles. Ce commandement
dut innover et s’adapter aux transformations du contexte géopolitique, technologique
ou politique (voire les trois en même temps) survenues à divers moments.
Trois épisodes en particulier illustrent la faculté d’adaptation du SAC. Le premier
coïncide avec la prise de commandement du général LeMay en 1948. Il amorça un
changement de mentalité opérationnelle afin que le SAC soit en mesure de répondre
aux évolutions de la politique de sécurité et à la garantie de la dissuasion nucléaire
initialement assurée par les seuls bombardiers intercontinentaux. Il s’agissait d’une
mutation interne destinée à préparer le SAC à exécuter sa mission dans le cadre de la
politique de sécurité nationale.
Le deuxième moment débuta avec le lancement du satellite Spoutnik en 1957 et
l’entrée dans « l’âge des missiles ». Désormais, une frappe nucléaire pouvait survenir
en quelques minutes. Cette avancée technologique modifia l’environnement straté-
gique et força de nouveau le SAC à innover avec les « missions d’alerte ».
Le dernier exemple d’adaptation eut lieu durant la période suivant la fin du conflit
au Vietnam. Alors que les chefs de l’Air Force se préparaient à une « offensive ato-
mique totale » contre l’Union soviétique, la « guerre limitée » en Corée leur parut
comme une anomalie. Les affrontements du Vietnam mirent cependant en évidence
la lacune du SAC dans le domaine conventionnel. Après-guerre, le commandement
se concentra sur le renforcement de ses capacités classiques et sur l’entraînement
tactique. Ces efforts porteront leurs fruits lors de l’opération Tempête du Désert en
1991. Malgré ce succès, la fin de la Guerre froide modifia les priorités de l’USAF.
Ce commandement n’est aujourd’hui qu’un lointain souvenir.
362
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire
363
L’adaptation du Strategic Air Command…
7. Pour un aperçu de ces débats, voir A. L. Friedberg, In the Shadow of the Garrison State: Anti-Statism
and Its Cold War Strategy, Princeton, Princeton University Press, 2000.
364
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire
365
L’adaptation du Strategic Air Command…
et à conserver leur prévisibilité. Les opérations nucléaires, avec l’emport des armes
les plus destructrices en service, exigent la même précision.
Le général LeMay croit également aux « équipes soudées ». Il pense que les équi-
pages ne doivent pas être recomposées au nom du simple principe de changement. Si
des hommes volent bien ensemble, ils doivent continuer à le faire ensemble – même
si cela implique de déménager l’intégralité de l’équipage10.
Un autre pan de sa stratégie en vue d’opérationnaliser la dissuasion repose sur un
entraînement réaliste. L’unique façon pour un équipage de se perfectionner avec la
mission qu’il aurait à accomplir le moment venu est de la reproduire à chaque fois
qu’il vole. Si une mission aller-retour vers la Russie représente 20 heures de vol,
alors l’équipage doit s’exercer en suivant ce profil de vol, pendant la même durée, en
allant bombarder des villes américaines qui ressemblent à leur vraie cible.
Il est aussi persuadé qu’aucun officier de l’état-major du SAC ne devrait exiger
quelque chose d’une unité qu’il ne serait lui-même pas disposé à accomplir. Par
conséquent, tous les membres de l’état-major participent à des vols – le commandant
en chef y compris.
Pour élaborer une force de dissuasion, il faut également persuader l’adversaire
que le SAC pourrait exécuter sa mission à tout moment. Les unités doivent être
constamment « sur leurs gardes ». À cette fin, le général LeMay organise des inspec-
tions sans préavis. Il possède son propre équipage et est réputé pour modifier au der-
nier moment le plan de vol de son avion et atterrir à l’improviste sur l’une des bases
du SAC. Une fois son avion réceptionné par les forces de sécurité, il attend l’arrivée
du commandant de l’escadre. Quand ce dernier arrive pour saluer son commandant
en chef, le général LeMay ordonne à l’escadre de dérouler son plan de guerre. À ce
moment, l’avenir professionnel du Wing Commander dépend de l’aptitude de son
unité à exécuter convenablement la mission assignée.
Le dernier volet de sa stratégie pour opérationnaliser la dissuasion est la compéti-
tion afin de passer outre le dilemme engendré par la nature de ces missions. Les hauts
responsables souhaitent en effet créer une force si destructrice que l’ennemi serait
dissuadé d’agir de peur que le coût de son action l’emporte sur les bénéfices. Mais,
dans le même temps, ils ne veulent pas employer les armes les plus puissantes jamais
conçues. Pour résoudre ce dilemme qui peut peser sur la motivation opérationnelle
de ses aviateurs, le général LeMay décide d’installer une compétition entre eux afin
d’aiguiser et de maintenir les compétences d’un SAC prêt à agir. Ainsi, à l’extérieur
du quartier général du SAC, un mât totémique est monté où figure le nom de chaque
escadre, classée de haut en bas selon une série de facteurs allant des scores obtenus
lors de bombardements aux taux de maladies vénériennes. Chaque jour, lorsqu’il
arrive au QG du SAC, le commandant en chef consulte les niveaux de performance
de ses escadres.
10. Pour un aperçu des actions du général LeMay dans le Pacifique, voir M. G. Deaile, Always at War,
op. cit., Chapitre 2, et J. M. Scott, Black Snow: Curtis LeMay, The Firebombing of Tokyo, and the Road
to the Atomic Bomb, New York, W. W. Norton and Company, 2022.
366
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire
Le général LeMay confronte également ses unités entre elles lors du challenge
annuel de bombardement organisé par le SAC. Certaines unités sélectionnées d’une
escadre s’affrontent pour déterminer laquelle présente les meilleures performances
en bombardement ou en tactique. Les vainqueurs sont généralement récompensés
par une promotion « sur-le-champ », c’est-à-dire une accession instantanée aux
grades supérieurs. De fait, le général LeMay persuade l’USAF du besoin de repenser
la façon d’envisager un conflit atomique. Il déclare ainsi que le seul commandement
aérien en guerre contre l’ennemi est le SAC. Par conséquent, il obtient la possibili-
té d’attribuer à ses meilleurs éléments cette promotion « sur-le-champ ». L’unique
condition imposée aux équipages pour conserver leur avancement est qu’ils main-
tiennent leur niveau de performance. Si, à l’issue d’un examen raté, un membre de
l’équipage est déclaré inapte à la mission, l’ensemble de l’équipage perd sa pro-
motion. Ce niveau de stress explique que le SAC est le grand commandement de
l’USAF qui détient le taux de divorce le plus élevé en son sein11.
Alors que le général LeMay s’efforce d’élaborer une force de dissuasion robuste,
létale et réactive, la guerre de Corée éclate. En réponse à l’invasion nord-coréenne, le
SAC déploie des bombardiers en Extrême-Orient pour aider à repousser l’offensive
communiste. En l’espace de trois mois, ces avions attaquent toutes les cibles straté-
giques situées sur le théâtre.
Bien qu’il ait à sa disposition des B-36, le bombardier le plus récent en service
au sein de l’USAF, LeMay se contente d’envoyer des B-29 en Corée. Il restreint
également la gamme de contre-mesures électroniques que ses aéronefs peuvent uti-
liser. Ces choix doivent permettre au SAC de préserver ses capacités essentielles. Le
général craint en effet que le véritable ennemi, l’Union soviétique, puisse observer
les modes d’action du SAC pendant le conflit et retenir des leçons sur ses capacités.
Afin d’éviter les rencontres avec les premiers chasseurs à réaction – notamment
le MiG-15 – et limiter les pertes du fait de leur manque de manœuvrabilité, les B-29
volent de nuit. Finalement, pour gagner en efficacité face à ces chasseurs, le général
LeMay envisage d’envoyer deux modèles de bombardiers à réaction – le B-47 Stra-
tojet et surtout le B-52 Stratofortress si le conflit se poursuit.
À la fin de la guerre, les responsables de l’USAF interprètent les affrontements
en Corée comme une anomalie, pensant que la guerre atomique déterminera le grand
vainqueur de la Guerre froide. Les affrontements au Vietnam vont mettre à l’épreuve
leurs présomptions12.
11. La stratégie du général LeMay en matière d’entraînement réaliste, d’inspections sans préavis et de
compétition est développée dans M. G. Deaile, Always at War, op. cit., Chapitres 4 et 5.
12. La performance de l’USAF pendant la guerre de Corée et le sentiment « d’anomalie » sont relatés
dans C. Crane, American Airpower Strategy in Korea, 1950-1953, Lawrence, University of Kansas
Press, 2000. L’auteur détaille le mouvement des armes nucléaires vers le théâtre. Le président des États-
Unis aurait été la seule autorité habilitée pour décider de leur emploi. Le cas échéant, le général LeMay
estimait qu’il revenait à un général du SAC sur le théâtre de superviser l’opération.
367
L’adaptation du Strategic Air Command…
13. La façon dont le SAC est arrivé à 15 minutes d’alerte et le sort de l’une de ces plateformes radar
sont racontés dans L. D. Keeny, 15 Minutes: General Curtis LeMay and the Countdown to Nuclear
Annihilation, New York, St. Martin’s Griffin, 2012.
14. Sur le sujet des conceptions des présidents Truman et Eisenhower en matière de détention d’armes
nucléaires, voir P. Feaver, Guarding the Guardians: Civil Control of Nuclear Weapons in the United
States, Ithaca, Cornell University Press, 2001.
368
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire
15. Pour une histoire des alertes en vol et au sol, voir M. G. Deaile, Always at War, op. cit., Chapitre 7.
16. Technique du décollage assisté par réaction, ou JATO : Jet-Assisted Take-Off.
369
L’adaptation du Strategic Air Command…
Cependant, disposer d’avions au sol prêts à décoller en quinze minutes n’est pas
une posture suffisante pour le général Power. Le SAC doit trouver une autre manière
de réduire son délai de réponse.
17. Les accidents nucléaires américains sont relatés dans E. Schlosser, Command and Control: Nuclear
Weapons, the Damascus Accident, and the Illusion of Safety, Londres, Penguin Press, 2013.
370
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire
avec scepticisme. Même si les aéronefs ont besoin de plus de temps pour atteindre
leurs objectifs, ils ont l’avantage de pouvoir être rappelés, de pouvoir changer leur
cible en plein vol et de constituer un symbole visible de dissuasion.
Les ICBM renforcent pour leur part la dissuasion grâce à leur capacité d’inter-
vention rapide. Les premiers missiles intercontinentaux du SAC fonctionnent avec
du combustible liquide, ce qui demande un plus grand entretien. Le SAC dévelop-
pera des missiles propulsés avec du carburant solide pour accroître la rapidité de la
réponse. Ces missiles formeront la composante la plus réactive de la triade straté-
gique américaine.
Essai d’un LGM-25C Titan II à carburant liquide dans les années 1960.
Source : « Missile – Définition », Techno-Science.
371
L’adaptation du Strategic Air Command…
Le SAC au Vietnam
L’analyse de la participation du SAC durant la guerre du Vietnam dépasse le cadre
de cet article. Ce conflit peut être décliné en trois phases distinctes sur lesquelles le SAC
eut un impact.
18. Pour un compte rendu plus détaillé du rôle du SAC lors de la crise de Cuba, voir M. G. Deaile,
Always at War, op. cit., Conclusion.
372
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire
La première phase est l’opération Rolling Thunder de 1964 à 1968. Bien que ce
soient des bombardiers stratégiques, les B-52 sont principalement mis à contribution
pour stopper les flux logistiques vers le VC au Sud-Vietnam et attaquer l’ANV aux
abords de la zone démilitarisée. Le président Johnson refuse de les engager plus
au Nord de peur que cette décision soit interprétée comme un geste provocateur et
mette en danger une plateforme stratégique vitale. Les Stratofortress effectuent 141
missions pendant Rolling Thunder surnommées « Arc Light ».
La deuxième phase de la campagne aérienne est Linebacker I. En réaction à
l’offensive de Pâques menée par l’ANV le 30 mars 1972, les forces américaines
conduisent des opérations aériennes pour repousser les envahisseurs. Les B-52 sur-
volent le Nord du Vietnam et frappent les centres d’approvisionnement ou indus-
triels autour de Hanoï. Dans un geste provocateur, le président Nixon leur ordonne
même d’aller bombarder le port d’Haiphong.
Après l’échec des Nord-vietnamiens lors de cette offensive, l’administration ré-
publicaine tente d’amorcer des pourparlers de paix avec l’adversaire. Le refus des
Nord-vietnamiens de les poursuivre motive le déclenchement de la dernière cam-
pagne aérienne de la guerre, l’opération Linebacker II. Pendant 12 jours, du 18 au
29 décembre 1972, les B-52 effectuent plus de 200 sorties et larguent 20 000 tonnes
de bombes sur des installations militaires et industrielles dans la ville d’Hanoï et ses
alentours.
373
L’adaptation du Strategic Air Command…
19. Sur la puissance aérienne américaine lors de la guerre du Vietnam, voir M. Clodfelter, The Limits of
Air Power, New York, The Free Press, 1989 et M. E. Weaver, The Air War in Vietnam, Lubbock, Texas
Tech University, 2022.
20. L’ascension des pilotes de chasse à la direction de l’USAF est détaillée dans M. R. Worden, Rise of
the Fighter Generals: The Problem of Air Force Leadership, 1945-1982, Maxwell AFB, Air University
Press, 1998.
21. Quand le SAC fut démantelé en 1992, le Tactical Air Command – qui deviendra quelque temps
plus tard l’Air Combat Command – mettra sur pied les divisions B-52 et B-1 au sein de l’USAF Weapon
School.
22. Pour plus d’éléments sur le programme tactique du SAC, voir J. Rhodes, « SAC’s New Graduate
School », Air Force Magazine, Décembre 1989, pp. 48-55.
374
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire
augmentent la portée stand off du B-52. Les bombardiers peuvent se maintenir hors
de portée des menaces sol-air.
L’un de ces systèmes est le Popeye, ou l’AGM-142 Have Nap selon la dénomina-
tion américaine, un missile dont l’autodirecteur est relié à un opérateur situé dans le
bombardier. En utilisant un système de guidage par télévision, ce dernier peut diriger
le missile vers sa cible. Bien qu’il n’ait jamais été utilisé au combat par le SAC, le
Have Nap représente l’une des premières tentatives d’augmentation de la capacité
conventionnelle et stand off des B-52.
L’AGM-86 fait au contraire ses débuts en opération au sein du SAC. À l’origine,
ce missile de croisière (ALCM)23 est conçu pour pénétrer les défenses aériennes
ennemies et réaliser une frappe nucléaire sur une cible critique. Ce système doit
augmenter la capacité stand off du bombardier dans le cadre d’un affrontement nu-
cléaire… du moins, c’est ce qui est imaginé initialement.
En 1986, le président Reagan ordonne l’opération militaire Eldorado Canyon
contre la Libye en réponse à son rôle présumé dans l’attentat d’une discothèque à
Berlin-Ouest. Bien qu’elle se solde par un succès, elle nécessite un nombre d’avions,
un soutien et un temps de planification considérables. Disposer d’une option stand
off conventionnelle rapide réduirait le délai de planification et le nombre d’aéronefs
mobilisés.
C’est la genèse de l’AGM-86C (C pour « conventionnel »). Le remplacement de
l’ogive nucléaire par une charge classique offre aux États-Unis un système d’armes
capable d’envoyer une bombe à fragmentation explosive de 1 000 livres à une dis-
tance considérable.
375
L’adaptation du Strategic Air Command…
376
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire
Conclusion
En 1989, la Guerre froide prend officiellement fin. Alors qu’il a été responsable
de la dissuasion tout au long de ce conflit, le SAC est démantelé en 1992 dans le
contexte de réorganisation de l’USAF face au « nouvel ordre mondial » à venir.
Pour beaucoup, la Guerre froide s’apparente à une période de dissuasion statique
entre les deux superpuissances nucléaires. Pourtant, l’histoire du SAC où il se voit
confier la responsabilité de deux composantes de la triade américaine, a démontré
que le maintien de la dissuasion était tout sauf une tâche facile. Ce commandement a
dû ajuster ses opérations, ses tactiques, ses capacités – voire les trois en même temps
– pour garantir une posture dissuasive crédible à au moins trois reprises. Son histoire
offre donc un aperçu de l’adaptation constante qu’une organisation militaire doit ré-
aliser pour fournir une dissuasion crédible dans un monde en perpétuel changement.
377
378
COMPOSANTES NUCLÉAIRES
AÉROPORTÉES
Histoire de la pensée aérienne
380
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire de la pensée aérienne
Patrick Bouhet
381
Pierre Marie Gallois (1911 – 2010), un aviateur…
qu’il peint dans la cour de son immeuble de la rue Rembrandt à Paris ou la collection
de statues médiévales qu’il a rassemblée dans sa maison secondaire du Vexin. Pour-
tant, il tint bien tous ces rôles, participant au débat public sous une forme polémique
et parfois très incisive.
S’il entre dans l’armée de l’Air, c’est autant par intérêt pour l’aéronautique2 que
parce qu’il a le pressentiment d’une guerre imminente contre l’Allemagne. Dès 1931,
à l’âge de 20 ans, il apprend à piloter en bénéficiant des bourses accordées par l’État,
puis devient officier de réserve de l’armée de l’Air. À la veille de la Seconde Guerre
mondiale, il est affecté dans une escadrille « saharienne » en Afrique du Nord3. Dès
le début, il est attiré par les innovations tactiques, démontre l’indépendance de sa
pensée et sa volonté d’affirmer ses positions. Ce qui provoque des tensions avec
sa hiérarchie et surtout avec l’institution vichyste dont il déplore le défaitisme et la
collaboration. L’opération Torch (novembre 1942) lui permet de rejoindre la France
libre. Il participe aux bombardements au-dessus de la France et de l’Allemagne au
sein du Bomber Command de la Royal Air Force (RAF) en tant que capitaine naviga-
teur à bord d’un bombardier Halifax du groupe 2/23 « Guyenne » (Squadron 346 de
la RAF). C’est une période qui est favorable aux rencontres, aux amitiés nouvelles,
à la création ou au renforcement de réseaux, mais aussi à des inimitiés durables qui
resteront toujours sensibles bien des années plus tard4. Il devient même le modèle
d’un personnage d’un roman de Jules Roy, lui aussi aviateur, dont il partage les
quartiers à cette époque5.
Au sortir de la guerre, il poursuit sa carrière et est rapidement considéré comme
un expert de l’aviation de transport. Dès ce moment, il s’impose progressivement
comme un homme de plume, auteur de nombreux articles publiés soit dans la presse
spécialisée et institutionnelle comme la revue Forces Aériennes Françaises, soit
dans les journaux grand public. Il exprime ainsi ses conceptions et révèle certains
débats qui occupent le ministère chargé des armées ou l’aviation civile, non sans
provoquer quelques grincements de dents tant dans l’institution militaire que chez
les industriels et les responsables techniques.
2. Il fait son baptême de l’air au Bourget sur un Breguet 19 du 34ème régiment d’aviation où sert son
beau-frère, quelques mois après la traversée de l’Atlantique par Lindbergh (20 – 21 mai 1927) ; Jean
Loriot ; P. M. Gallois, Le sablier du siècle, op. cit., p. 13.
3. Unités spécifiques créées dans l’entre-deux-guerres pour opérer en Afrique du Nord. Le jeune Gal-
lois est affecté à l’escadrille saharienne 590. Voir ici SHD AI/8/Z/145, Archives Gallois – Interview des
10 mai et 22 juin 1979.
4. Pierre Marie Gallois avait coutume de raconter avec humour et ironie le rendez-vous qu’il eut avec
le général Bailly, chef d’état-major de l’armée de l’Air, en vue de se voir confier un commandement
qu’il n’obtiendra, en fait, jamais. Ce qui le conduit à quitter l’armée de l’Air, en février 1957, avec le
grade de général de brigade. Il s’avère que les deux hommes avaient servi ensemble dans le Bomber
Command et que des frictions s’étaient faites jour à cette occasion…
5. J. Roy, La vallée heureuse, Paris, Charlot, 1946, 289 p. Le livre a reçu le prix Renaudot au titre
de 1940 ; guerre oblige. Dans cet ouvrage, le personnage de Chevrier est l’auteur lui-même tandis
que celui de Morin est inspiré de Gallois. Il meurt à la fin du récit, avec l’accord du général selon son
témoignage.
382
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire de la pensée aérienne
6. Voir en particulier sur ce sujet C. Malis, Pierre Marie Gallois…, op. cit., pp. 153-398 et C. Carlier,
L’aéronautique française 1945 – 1979, Paris, Lavauzelle, 1983, 645 p.
7. P. M. Gallois, Écrits de guerre, Lausanne, L’Âge de l’Homme, 2001, 149 p. (pp. 56-67).
383
Pierre Marie Gallois (1911 – 2010), un aviateur…
cipal. C’est en rejoignant son affectation à l’OTAN, au sein du New Approach Group
(NAG), qu’il renoue pleinement avec les réflexions sur un emploi opérationnel de
l’arme atomique.
Gallois arrive au SHAPE en juillet 1953 à Rocquencourt (Yvelines). Le NAG
est constitué en septembre 1953 de quatre colonels : deux Américains, Andrew J.
Goodpaster de l’US Army et futur SACEUR8 ainsi que Robert C. Richardson de l’US
Air Force (USAF) ; un Britannique, J. McDonald de l’Army ; et le colonel Gallois
pour la France. Ils sont rapidement surnommés les « Hot Colonels » et dépendent
directement du général Gruenther9, SACEUR (1953-1956), du général Norstad10,
responsable pour les affaires aériennes, et du maréchal Montgomery11 responsable
des forces terrestres.
Dans les grandes lignes, le problème que rencontre l’Alliance consiste à parvenir
à s’opposer à une offensive soviétique fondée sur une nette supériorité convention-
nelle12. La solution proposée intègre l’arme nucléaire. L’arrêt des forces commu-
nistes est obtenu grâce à l’emploi d’armes atomiques qui freinent, canalisent puis
détruisent les concentrations des troupes de l’attaquant. Tous les cadres conceptuels
admis jusque-là sont brisés. Il ne s’agit plus de former des lignes de défense conti-
nues, occupées par des groupements de forces qui risqueraient de faire l’objet de
frappe nucléaire, mais de bâtir un dispositif avec des forces légères, mobiles et di-
luées qui agiraient sur un adversaire d’ores et déjà diminué par les frappes amies, ou
bien dispersé pour les éviter. Selon les plans des quatre colonels, cette guerre s’éten-
drait sur une durée limitée, entre les premiers mouvements du pacte de Varsovie et la
contre-attaque massive des forces de l’OTAN.
L’objectif à atteindre est défini ainsi :
« … nous devons convaincre les Soviets :
a. qu’il ne leur est pas possible de submerger rapidement l’Europe ;
b. qu’en cas d’agression, ils seront immédiatement soumis à une contre-attaque
dévastatrice menée avec des armes atomiques (le terme « Armes atomiques » partout
où il est employé doit être interprété dans le sens : armes atomiques et thermo-nu-
cléaires comprenant, suivant le cas, les engins lancés par avions, les engins télégui-
dés, les roquettes et l’artillerie). »13
8. Supreme Allied Commander Europe – Commandant suprême des forces alliées en Europe.
9. Gruenther, Alfred, 1899 – 1983, général de l’US Army, SACEUR de juillet 1953 à novembre 1956.
10. Norstad, Lauris, 1907 – 1988, général de l’US Army Air Forces (USAAF) puis de l’USAF, adjoint
air du SACEUR de juillet 1953 à novembre 1956.
11. Montgomery, Bernard, 1887 – 1976, maréchal britannique, adjoint terre du SACEUR de 1951 à
1958.
12. Deux sources incontournables sont disponibles sur le site des archives de l’OTAN ([Link]
[Link]) : « Rapport du comité militaire au conseil de l’Atlantique Nord sur le système le plus efficace
à adopter pour la force militaire de l’OTAN pendant les prochaines années », 18/11/1954, 31 p. et
« Approbation du système le plus efficace à adopter pour la force militaire de l’OTAN pendant les
prochaines années », Comité militaire de l’Atlantique Nord, 22/11/1954.
13. « Rapport du comité militaire… », op. cit., p. 2.
384
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire de la pensée aérienne
385
Pierre Marie Gallois (1911 – 2010), un aviateur…
5. Dans ce cadre, le premier rôle est attribué aux forces aériennes tandis que
celui des forces navales et terrestres s’en trouve diminué.
6. « La miniaturisation de l’arme atomique [et] sa puissance unitaire es-
tompent l’importance du véhicule au profit de l’explosif »17.
7. L’organisation des forces terrestres doit s’adapter et éviter les formations
lourdes.
8. Les forces navales, en particulier les bases et les convois, sont particulière-
ment sensibles à des frappes nucléaires.
9. Il est de l’intérêt de la France de participer à la défense atomique de l’Europe.
En fait, Gallois présente dans ce travail certaines de ses conceptions essentielles
concernant le changement radical de paradigme que provoquent l’apparition et la
menace de l’emploi du feu atomique. Principes qu’il développe ensuite en 1960 dans
son ouvrage Stratégie de l’âge nucléaire18 .
Les travaux conduits à l’OTAN et les réflexions personnelles de Gallois le rendent
particulièrement légitime pour présenter les résultats aux décideurs français à un mo-
ment où la décision de s’engager sur la voie de l’armement nucléaire constitue un
débat de fond tant pour la classe politique que pour l’institution militaire.
Pierre Marie Gallois retrace dans ses mémoires19 cette période où, à l’instigation du
général Norstad et muni avec son autorisation personnelle de ses charts20, il fait le tour
des cabinets. Il s’entretient avec le président du Conseil Guy Mollet et son ministre
d’État Jacques Chaban-Delmas le 14 mars 1956 puis, le lendemain, avec le ministre de
la défense nationale Maurice Bourgès-Maunoury. Il rencontre aussi personnellement
le général de Gaulle, qui n’est pas encore revenu aux affaires, le 2 avril 1956 à l’hôtel
La Pérouse – épisode qu’il se plaisait à raconter – et fera même un « amphi » pour
l’ensemble de la hiérarchie du ministère de la défense nationale le 4 juillet 1956.
Le fait que Gallois ait été au contact de tant de personnalités, de décideurs et ait
participé à bon nombre de débats peut conduire à surestimer le niveau réel de l’in-
fluence personnelle qu’il a pu exercer, notamment à propos de la conception et de la
mise en œuvre de la doctrine de dissuasion nationale. Ce qui est certain, c’est qu’il
y a largement participé.
Cette contribution peut sembler excessive du fait de son grade et de son position-
nement dans la hiérarchie de l’armée de l’Air et du ministère. Ce serait oublier le
caractère particulier de Pierre Marie Gallois, l’influence qu’il peut exercer du fait des
postes qu’il occupe près des décideurs et l’usage qu’il fait des médias pour présenter
386
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire de la pensée aérienne
21. Rougeron, Camille, 1893-1980, ingénieur des constructions navales puis directeur technique de
l’armée de l’Air. Après avoir quitté l’Institution, il entame une carrière de journaliste et d’auteur sur les
sujets militaires et techniques. Voir à ce sujet : C. Abzac-Epezy, « La pensée militaire de Camille Rou-
geron : innovations et marginalité », Revue française de science politique, Vol. 54, 2004/5, pp. 761-779.
22. Castex, Raoul, 1878 – 1968, amiral français et théoricien militaire. Auteurs de divers ouvrages de
stratégie dont notamment Théories stratégiques (1929) – A fondé l’institut des hautes études de défense
nationale (IHEDN).
387
Pierre Marie Gallois (1911 – 2010), un aviateur…
deux mois après les bombardements d’Hiroshima puis de Nagasaki, il écrit un ar-
ticle fameux paru dans la Revue de Défense Nationale23. Cette publication insiste sur
l’importance de l’événement : l’amiral esquisse déjà ce que sera la relation du faible
au fort que suscite l’arme nouvelle24. Aux États-Unis, Bernard Brodie25 publie l’an-
née suivante un ouvrage collectif fondateur– intitulé The Absolute Weapon: Atomic
Power and World Order26 – qui pose lui aussi précocement certains des principes de
la dissuasion.
Un autre penseur français que nous avons évoqué, Camille Rougeron, produit
également une réflexion personnelle sur ce thème. Il publie notamment en 1962
le livre Guerre nucléaire, armes et parades. Trois officiers de l’armée de Terre se
font aussi remarquer par la pertinence de leurs réflexions : les généraux Ailleret27,
Beaufre28 et Poirier29. Un civil, philosophe de formation, complète cette liste de pen-
seurs : Raymond Aron30. Il a rencontré Gallois à Londres pendant la guerre, mais
s’opposera à lui, assez durement, sur la question de l’indépendance de la stratégie
nucléaire nationale.
Quel bilan ?
Que peut-on retenir du parcours du général Gallois et de son apport à la pensée
stratégique française ? Tout d’abord, le fait que sa réflexion n’est pas un phéno-
mène isolé mais se nourrit des échanges, des apports, voire des polémiques avec les
autres stratégistes et intellectuels de son temps. Ensuite que, comme souvent, une
institution puissante, comme un ministère ou une force armée, dont l’efficacité et
le fonctionnement peuvent être fondés sur une forme de traditionalisme, voire un
conservatisme dans une certaine mesure indispensable, est difficile à transformer de
l’intérieur. D’où un débat interne contourné voire porté, via l’emploi des médias, de
23. R. Castex, « Aperçus sur la bombe atomique », Revue de Défense Nationale, n° 17, 11/1945, pp.
466-473.
24. Gallois reconnaissait la dette intellectuelle qu’il devait aussi à Castex.
25. Brodie, Bernard, 1910 – 1978, historien et politiste américain. Il fut dès 1946 en contact avec Gal-
lois avec qui il entretint des relations régulières.
26. B. Brodie, F. S. Dunn, A. Wolfers, P. E. Corbett, W. T. Rickert Fox, The Absolute Weapon: Atomic
Power and World Order, Indiana University, Harcourt – Brace, 1946, 214 p.
27. Ailleret, Charles, 1907 – 1968, général d’armée, en 1951 prend le commandement des « armes
spéciales » de l’armée de Terre puis devient commandant interarmées des « armes spéciales » en 1958.
Il a dirigé les opérations qui ont conduit au premier essai nucléaire français à Reggane en février 1960.
Chef d’état-major des armées de 1962 à sa mort. Auteur de L’aventure atomique française – Comment
naquit la force de frappe (1968)
28. Beaufre, André, 1902 – 1975, général d’armée, auteur notamment d’une Introduction à la stratégie
(1963) et de Dissuasion et stratégie (1964).
29. Poirier, Lucien, 1918 – 2013, général de brigade, auteur des Stratégies nucléaires (1977), de Stra-
tégie nucléaire (1988) et de La réserve et l’attente : l’avenir des armes nucléaires françaises (2001).
Le général Poirier, engagé à partir de 1965 dans la réflexion sur le fait nucléaire – soit après le départ
de Gallois de l’Institution – peut néanmoins être considéré comme un continuateur des travaux de ces
prédécesseurs, les suivant ou les contredisant pour partie.
30. Aron, Raymond, 1905 – 1983, philosophe, universitaire et journaliste. Auteur en particulier de Paix
et guerre entre les nations (1962) et de Penser la guerre : Clausewitz (1976).
388
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire de la pensée aérienne
l’opinion publique, des réseaux extérieurs et parallèles qui heurte souvent le modus
operandi d’une institution caractérisée par son fonctionnement hiérarchique et es-
sentiellement vertical31.
On peut aussi noter que le colonel Gallois, en 1954 et dans les années suivantes,
n’étudie qu’un seul type de guerre et ne s’intéresse pas avec le même intérêt aux
autres conflits de son temps, notamment les guerres de décolonisation en Indochine
puis en Algérie (rangées dans la catégorie des conflits asymétriques depuis). En fait,
il pense une solution pour résoudre un problème. Il ne conçoit pas une doctrine souple
et adaptable, qui s’ajuste selon le type de guerre et d’opération. Sa pensée évolue
ensuite lorsqu’il s’engage dans des travaux stratégiques et géopolitiques après avoir
quitté l’institution militaire. Il participe alors aux débats qui secouent la fin du XXème
siècle et contribue à la construction des capacités de l’armée de l’Air après avoir
rejoint le groupe Dassault en tant que conseiller de son fondateur. Il concourt no-
tamment au développement du Mirage IV, premier porteur opérationnel de l’arme
atomique française.
La réaction d’Henry Kissinger au décès du général Gallois nous donne aussi
quelques indices sur l’homme, ou au moins sur la façon dont il était perçu par ses
contemporains : « Il faudra du temps avant de retrouver un esprit aussi passionné,
une intelligence aussi vaste, une telle capacité d’analyse… Son intégrité, sa vision et
l’amour passionné de son pays le mettaient à part… »32
Mais ce qu’il faut certainement retenir avant tout, c’est la méthode de Pierre Marie
Gallois. A partir d’une analyse du contexte général et des facteurs techniques – des
indicateurs objectifs selon Gallois – il constitue un corpus qui étaye son raisonnement
puis est présenté, discuté et scruté à travers des publications diverses, professionnelles
ou grand public. Dans tous les cas, il défend un rationalisme froid, l’application d’une
méthode techniciste, ce qui peut désarçonner, irriter voire effrayer certains.
À titre d’exemple, sa position à propos des infrastructures de protection passive
de la population civile n’est pas arrêtée en 1954, compte tenu des moyens alors em-
ployés qui accordent des préavis de réaction suffisants33. Mais, en 1989, il s’oppose
à cette idée pour des raisons toujours essentiellement techniques. Les préavis dans le
cadre d’un échange de tirs de missiles balistiques nucléaires sont, en effet, devenus si
réduits qu’il est impossible de mettre à l’abri toute la population d’une mégalopole34.
31. C’est aussi ce qui caractérise les parcours d’autres penseurs ou innovateurs qui ont employés
la presse, les contacts politiques ou industriels pour faire connaître voire imposer leurs conceptions
notamment dans le domaine de l’aéronautique militaire. Comme le colonel Jean Baptiste Eugène Es-
tienne, (général de division, 1860-1936), l’un des pères fondateurs de l’aéronautique militaire française
puis de l’arme blindée, le général américain William « Billy » Mitchell (major-general, 1879-1936),
apôtre de la puissance aérienne, ou le colonel John Richard Boyd (colonel de l’USAF 1927-1997),
stratégiste et concepteur indépendant, non-conformiste et souvent impertinent.
32. Cité par C. Malis, « Général Pierre Marie Gallois », Revue historique des armées, 09/02/2011.
33. La nécessité de prévoir des infrastructures de défense passive pour les civils est indiquée dans le
cadre de l’étude ainsi que l’hypothèse d’une demande de la population de disposer de telles installa-
tions ; P. M. Gallois, « Des incidences de la généralisation… », op. cit., pp. 24-25.
34. P. M. Gallois dans L’arme nucléaire et ses vecteurs, stratégies – armes – vecteurs, Paris, CHAE/
IHCC, 1989, pp. 373-374.
389
Pierre Marie Gallois (1911 – 2010), un aviateur…
35. Napoléon Bonaparte – Précis des événements militaires arrivés pendant les six premiers mois de 1799.
390
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire de la pensée aérienne
Plan de l’étude
A. De l’emploi éventuel d’armes nucléaires.
B. Effets des armes nucléaires.
C. Incidences de l’emploi des armes nucléaires sur les conditions et les formes d’un conflit.
D. Défense nationale et armes nucléaires.
E. Incidences de l’existence des armes nucléaires sur les forces aériennes.
F. Incidences de l’emploi des armes nucléaires sur les forces terrestres et navales.
G. Conclusion générale
391
Des incidences de la généralisation des armes nucléaires…
392
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire de la pensée aérienne
serait ramené du plan atomique au plan conventionnel et les 200 divisions du bloc
soviétique reprennent une importance décisive. Leur existence seule peut détermi-
ner, à court terme, l’inclusion des nations de l’Europe occidentale du continent dans
le système soviétique. Il apparaît donc que la défense de l’Europe occidentale n’est
possible qu’à l’aide d’armes atomiques, c’est-à-dire avec l’engagement américain et
par conséquent, dans le cadre d’un conflit généralisé.
1.3. Conscient de cette situation, le Commandement interallié n’a pas caché ses
plans à cet égard. Le Général Gruenther, d’une part, le Maréchal Montgomery de
l’autre1, ont publiquement déclaré que toute agression soviétique contre un secteur
quelconque du théâtre européen qui relève de leur responsabilité en matière de dé-
fense déclencherait une riposte atomique2. Il a même été précisé que cette riposte
atomique serait automatiquement lancée, quelle que soit la forme, atomique ou non,
de l’attaque ennemie. Si bien que, actuellement, l’adversaire ne se priverait certai-
nement pas du bénéfice d’une attaque atomique initiale, puisque de toute façon les
Alliés riposteraient en usant du stock de projectiles dont ils disposent.
1.4. Dans le domaine aérien, sinon dans le cadre des forces terrestres et navales,
les Alliés ont tiré les conséquences de cette situation. C’est ainsi que le « Strategic
Air Command » fonde sa puissance sur un nombre d’appareils relativement réduit
si on le compare à ce qu’il était à la fin du dernier conflit. De même, les plans de la
Royal Air Force visent à la mise sur pied d’un « Bomber Command » extrêmement
limité quant au nombre d’appareils en ligne, notamment comparé aux 1100 avions
en service en 1945. Ainsi, dans la structure même de certaines subdivisions de l’arme
aérienne, la décision a été prise depuis longtemps d’avoir recours à l’emploi des ex-
plosifs à très grand pouvoir de destruction puisque les forces correspondantes ont été
organisées et équipées dans cette hypothèse.
1.5. Le raisonnement qui précède a forcément un caractère schématique. D’autres
situations peuvent se développer, politiquement, militairement ou techniquement
qui, créant des conditions différentes, ne verraient pas la vérification de la thèse sou-
tenue plus haut. On a avancé, par exemple, que le conflit pourrait prendre une forme
imprécise, limitée, n’autorisant pas de part et d’autre l’emploi de projectiles ato-
miques, l’adversaire ne tirant pas profit, intentionnellement, de son énorme supério-
rité numérique en matière de moyens conventionnels (exemple, guerre de Finlande).
Il semble toutefois que l’existence de moyens atomiques ne permettrait guère que
l’un des belligérants n’y ait point recours, surtout au moment où la lutte tournerait
à son désavantage. À partir du moment où les armes atomiques existent, il est donc
probable que, pour un conflit dont l’enjeu serait majeur, ces armes seraient utilisées
soit initialement, soit au cours de la lutte. Nous verrons plus loin les avantages d’une
action initiale menée à l’aide de moyens atomiques.
1. NdR : en 1954, le général américain Alfred Gruenther est commandant suprême des forces alliées de
l’OTAN tandis que le maréchal britannique Montgomery est son adjoint.
2. Ce sont là des prises de position strictement militaires et qu’aucune décision gouvernementale n’a
publiquement confirmées.
393
Des incidences de la généralisation des armes nucléaires…
2. Conclusions :
2.1. La défense de l’Europe n’apparaît militairement possible que si ses défen-
seurs ont recours aux armes atomiques.
2.2. Certains services ou armes ont été, du côté allié, adaptés à cette forme de
conflit.
2.3. La défense de l’Europe engage l’ensemble du monde occidental, et notam-
ment les États-Unis, dans un conflit généralisé. Dans le passé l’on pouvait rechercher
un équilibre des forces en additionnant, à l’ouest, les moyens militaires des nations
alliées. Aujourd’hui, ou bien le stock atomique existant garantit l’intégralité de l’Eu-
rope occidentale, ou bien celle-ci ne peut être militairement défendue.
2.4. Pour l’instant, il semble donc nécessaire d’étudier le problème de la défense
de l’Europe dans le cadre d’un conflit,
- atomique quant à ses moyens,
- généralisé à l’ensemble des nations occidentales quant à son ampleur.
Considérations générales
1. Seront seuls mentionnées ici les effets « mécaniques » de ces armes, sans
qu’il soit tenu compte des effets psychologiques tels que les réactions des masses
devant la menace d’une attaque atomique et après une telle attaque.
2. Les données publiées par la Commission de l’Énergie Atomique Améri-
caine3 sur l’effet de projectiles type Nagasaki et Hiroshima, accompagnées des ex-
trapolations fournies par le même document, ont été utilisées. L’étude des Colonels
Reinhardt et Kintner4, les articles publiés par le Colonel Ailleret, ont également four-
ni des indications de base qui ont été retenues.
3. Faute de disposer d’éléments d’information certains, des hypothèses ont été
faites sur les effets pratiques des projectiles atomiques. Les conditions d’emploi de
ces armes qui apparaissent les plus avantageuses pour l’adversaire ont été énumérées.
4. Les trois effets de projectiles nucléaires (choc, chaleur, radiation) sont ré-
sumés dans le tableau ci-après pour des « calibres » types allant de 10 kilotonnes
(armes à fission) à 10 000 kilotonnes (armes à fusion).
394
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire de la pensée aérienne
ARMES À FISSION
A : 10 KT A : 100 KT A : 200 KT
Choc (surpression de 0,4 kg
1 500 m 3 000 m 4 000 m
par cm2
Chaleur (9 Cal/cm2) 1 500 m 3 800 m 4 500 m
Radioactivité (400 r) 1 000 m 1 500 m 1 750 m
ARMES À FUSION
5 000 KT 10 000 KT
Rayon de destruction totale 5 500 m 6 500 m
Surface totalement détruite 95 km2 130 km2
Rayon de mise hors de combat du personnel à
25 000 m 32 000 m
découvert
Surface de mise hors de combat du personnel
2 000 km2 3 250 km2
à découvert
Nota : Ces chiffres sont approximatifs. On sait qu’outre l’imprécision qu’ils
contiennent en raison de leur caractère théorique, le relief d’une part, les conditions at-
mosphériques de l’autre (pour les effets de chaleur) peuvent les modifier considérable-
ment. Ces chiffres sont relatifs à des explosions aériennes déclenchées pour les condi-
tions d’efficacité maximum quant aux dimensions de la zone atteinte. Cette efficacité
maximum serait théoriquement atteinte pour les altitudes d’explosion suivantes :
Puissance 10 KT 20 KT 100 KT 5000 KT 10.000 KT 20.000 KT
Altitude des
400 m 600 m 900 m 4 000 m 4 800 m 6 000 m
explosions
5. Les effets des explosions à basse altitude ou souterraine ne sont pas connus
avec précision. On sait seulement qu’une explosion près du sol, produite à l’aide
d’un projectile de 20 kt suffirait à détruire toutes les superstructures d’un aérodrome
standard NATO. Si le même projectile éclatait au sol, le cratère qu’il déterminerait
serait suffisant pour mettre définitivement hors d’usage cet aérodrome.
Un projectile H de 10 000 KT, explosant à environ 30 m de hauteur au-dessus du
sol déterminerait un cratère de 1 600 m de diamètre et d’une profondeur maximum
de 50 m. En gros, la terre projetée aurait un volume de 600 millions de m3.
6. Pratiquement, les projectiles atomiques auraient les effets suivants sur le
personnel et le matériel à découvert.
395
Des incidences de la généralisation des armes nucléaires…
Projectile de 20 KT
Destruction totale d’un équipement très lourd (char d’assaut) 250 m
Destruction totale d’un équipement moyen (artillerie légère de campagne) 325 m
Des soldats enfouis dans une tranchée ouverte seraient tués (radiation) 1 100 m
Destruction de véhicules légers 1 200 m
Destruction de bâtiments militaires légers 1 700 m
Mise hors de combat d’un soldat exposé aux effets du projectile 1 820 m
Destruction de l’équipement délicat (instruments et gouvernes
2 000 m
d’avions, matériels de transmission)
Ces distances peuvent varier dans de notables proportions selon la hauteur de
l’explosion (ici supposée à 600 m), la nature du terrain, les conditions atmosphé-
riques, la protection fournie aux éléments énumérés ci-dessus.
396
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire de la pensée aérienne
5. Sur objectif facile à identifier pour le lancement sur visée radar ou à vue directe.
397
Des incidences de la généralisation des armes nucléaires…
C. Incidence de l’emploi des armes nucléaires sur les conditions et les formes
d’un conflit
398
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire de la pensée aérienne
399
Des incidences de la généralisation des armes nucléaires…
400
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire de la pensée aérienne
401
Des incidences de la généralisation des armes nucléaires…
402
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire de la pensée aérienne
403
Des incidences de la généralisation des armes nucléaires…
404
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire de la pensée aérienne
Jusqu’à maintenant la première de ces deux conditions a été plus ou moins rem-
plie par le « Strategic Air Command ». En raison de la proximité des bases adverses,
la seconde intéresse plus particulièrement les forces armées d’Europe occidentale et
principalement les forces aériennes. Au cours d’une attaque-surprise, l’efficacité de
la défense active étant réduite, c’est par leur organisation et leur structure du temps
de paix que les forces armées doivent chercher à échapper aux destructions initiales.
Il s’agit donc de leur étendre, avec un sens beaucoup plus large et plus complet
que n’en avait le terme du passé, un ensemble de mesures de défense passive. Au-
jourd’hui, il ne s’agit plus de dispositions mineures, concourant plus ou moins à la
protection contre des attaques aériennes menées à l’aide de moyens conventionnels
mais bien de mesures nouvelles, visant la structure, l’organisation, l’emploi, l’équi-
pement et l’armement des forces armées en vue de les soustraire au maximum aux
effets des projectiles atomiques sans pour autant réduire outre mesure leur efficacité
fonctionnelle. Hier, les dispositions de « défense passive » se surajoutaient à l’orga-
nisation existante sans la modifier. Maintenant, les mesures nécessaires pourraient
entraîner une modification profonde des forces armées. L’étude montre, en raison de
la forme la plus probable que pourrait prendre un conflit généralisé, que ces mesures
de « défense passive » permettraient d’obtenir, du moins dans la phase initiale des
hostilités, un résultat plus important qu’une défense active, efficace seulement au
cours des opérations ultérieures, une fois l’alerte donnée et le premier choc absorbé.
Si l’agresseur spécule sur les effets d’une attaque massive, menée par surprise, et s’il
joue son « va-tout » sur cette attaque, il est clair, surtout en Europe occidentale, que
les moyens de défense active seront inopérants et que les forces armées n’échappe-
ront à la destruction que dans la mesure où leur position, leur « posture » du temps
de paix les protège contre la destruction atomique.
À partir du moment où l’un des partis adopte une politique résolument défensive,
l’organisation de ses forces doit être adaptée à cette politique et par conséquent ne
peut être que différente de celle de son adversaire. Dans le conflit qui oppose actuel-
lement l’Ouest à l’Est, l’Ouest n’a rien à perdre à s’organiser militairement en fonc-
tion de la politique qu’il suit. Il a même tout à gagner à le faire puisque cette « pos-
ture » défensive le garantissant des effets d’une agression rend celle-ci improbable.
15. En conclusion :
15.1. Le facteur atomique décide actuellement des conditions du statu quo en
politique internationale et détermine les systèmes d’alliance. L’ancienne hiérarchie
des forces se trouve modifiée. Dans le domaine militaire, si déplaisant que ce soit, la
notion de forces satellites tend à s’imposer7.
15.2. Une révision des conceptions usuelles sur les conditions et la forme d’un
éventuel conflit généralisé, comme une réévaluation de l’organisation et de l’arme-
ment des forces armées, apparaissent impératives.
15.3. Si des hostilités atomiques éclataient, l’ampleur des destructions pourrait
être telle qu’un conflit organisé, de longue durée, paraît impossible.
405
Des incidences de la généralisation des armes nucléaires…
406
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire de la pensée aérienne
quels moyens sa victoire pourrait être contestée. Mais ce raisonnement, outre qu’il
spécule dangereusement sur les intentions de l’ennemi et qu’il ne fait pas la part
d’erreurs de politique toujours possibles, n’est pas suffisant pour rassurer les popu-
lations. Celles-ci demandent, et demanderont davantage encore, que leur protection
soit assurée par des dispositions spéciales. Déjà, les dépenses au Royaume-Uni en
matière de défense passive atteignent quelque 70 milliards.
3. Si la protection des populations civiles prendra une part de plus en plus
grande, certaines des mesures ainsi adoptées ne manqueront pas d’être étendues aux
forces armées elles-mêmes (Voir para C.14.). À partir du moment où les nations al-
liées ont souscrit à une politique strictement défensive, elles savent qu’elles doivent
s’organiser de manière à pouvoir « absorber » le choc initial. Aussi tout au long des
chapitres qui suivent, cette notion d’auto-protection passive des forces armées et des
installations militaires sera-t-elle mise en évidence.
4. La soudaineté d’une attaque atomique et les effets déterminants qu’elle pour-
rait avoir en très peu de temps, accordent une importance capitale aux forces et à l’en-
semble des moyens de défense existant en temps de paix. La structure présente des
forces armées avec un large recours aux possibilités de la réserve devrait être revue.
5. La mobilisation industrielle risque d’être aussi impossible à exécuter que la
mobilisation du personnel, notamment si elle vise des moyens trop largement expo-
sés aux coups.
6. Toutes les études menées jusqu’à maintenant ont conclu à la nécessité de
disposer de forces dont la vulnérabilité serait réduite par leur mobilité, et par consé-
quent par leur légèreté. Cette notion a d’importantes conséquences sur :
• la structure de ces unités,
• le commandement qui, plus décentralisé, impose de lourdes charges aux
échelons subordonnées (encadrement renforcé),
• l’équipement (développement des transmissions, matériels plus légers et plus
mobiles, de surcroît plus protégés contre les effets des armes atomiques),
• le support logistique (qui doit être moins vulnérable et s’accommoder de la
mobilité opérationnelle des unités combattantes),
• le rôle des réserves dont l’utilisation ne serait possible qu’au prix d’une pré-
paration spéciale, visant à l’action dans de plus grandes conditions d’isole-
ment,
• le déploiement du temps de paix qui doit être semblable, ou voisin, de celui
du temps de guerre.
7. Les problèmes de soins, d’évacuation, comme de contrôle psychologique du
personnel, prennent une importance d’autant plus grande que l’isolement des unités
peut être plus grand et les destructions plus terrifiantes.
407
Des incidences de la généralisation des armes nucléaires…
Conclusion.
8. Le problème de la Défense nationale devrait être reconsidéré dans son en-
semble, l’accent étant porté sur :
• la défense passive de « l’avant » comme des « arrières »,
• les incidences de la brièveté d’opérations déclenchées avec une extraordi-
naire soudaineté,
• la quasi identité des forces du temps de paix et des forces du temps de guerre,
• la limitation de l’appoint à espérer de la mobilisation industrielle,
• la nouvelle structure des unités,
• l’importance du facteur médical et psychologique.
408
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire de la pensée aérienne
fabriqués industriellement aura été arrêtée en fonction des résultats d’une étude ser-
rée des divers objectifs justiciables d’une attaque atomique.
5. Outre les engins à tête atomique, les projectiles lancés d’avions et l’obus de
280 m/m, d’autres utilisations de l’explosif nucléaire ont été recherchées telles que
les mines nucléaires et la défense anti-aérienne à projectiles nucléaires. En matière
de projectiles lancés d’avions, l’explosion souterraine et aussi sous-marine a été étu-
diée et mise au point.
II. Incidences de l’arme nucléaire sur la technique des avions de combat
6. La « miniaturisation » de l’arme atomique (para. 1 b ci-dessus) pourrait
avoir les conséquences suivantes :
a) Le volume et le poids jadis nécessaires au transport de projectiles à explosif
conventionnel peuvent être consacrés à l’emport de carburant. Dans le devis de
poids d’un bombardier, le projectile est devenu quantité négligeable.
b) Il s’ensuit que seule l’autonomie (et, dans une certaine mesure, la vitesse
recherchée) décide du tonnage des avions de bombardement qui serait à calculer
non plus autour de la combinaison carburant-bombes, mais autour du carburant
seulement. Théoriquement l’on en arrive à ne plus concevoir que deux types
d’avions : l’appareil de gros tonnage allant loin et l’appareil de moins gros ton-
nage à l’autonomie plus limitée, les deux machines enlevant de toute façon le
même explosif atomique.
c) Le chasseur conventionnel actuel, type MiG-15, F-86 ou Mystère IV, est un
bombardier potentiel. À l’extrême, un avion très léger pourrait être de même
un bombardier à la puissance de destruction analogue à celle d’une machine de
très gros tonnage. Pour les attaques « souterraines », c’est-à-dire avec retard, un
avion léger volant à très basse altitude pourrait constituer une arme redoutable.
La permanence de l’action, c’est-à-dire la faculté d’agir par tous les temps a,
sur la conception du matériel, une importance plus grande que les servitudes du
bombardement.
d) Le facteur « miniaturisation » autorisant l’emport de projectiles atomiques
à bord d’appareils de dimensions très réduites, capables d’effectuer isolément
des ravages considérables, minimise le délai d’alerte accordé par les moyens de
détection existants. En outre, la faculté qu’auraient ces appareils de prononcer
certaines de leurs attaques à basse altitude rend plus aléatoire encore la détec-
tion, réduit considérablement les délais de l’alerte et impose la mise sur pied
d’un système de guet permanent complémentaire (dont l’efficacité est d’ailleurs
douteuse, notamment dans le cas d’une attaque menée par surprise, sans qu’au-
cun indice ne soit fourni aux Alliés, ce qui est considéré comme possible par les
Services de Renseignements).
7. La puissance de destruction d’un seul projectile nucléaire (para. 1 a. ci-des-
sus) entraîne les conséquences suivantes :
409
Des incidences de la généralisation des armes nucléaires…
a) Un seul véhicule aérien (avion, engin) pouvant exercer des ravages supé-
rieurs à ceux d’une importante formation attaquant au projectile conventionnel,
le problème quantitatif en matière d’avions se trouve résolu8. Le facteur « vé-
hicule » devient secondaire vis-à-vis du facteur « projectile ». Pour l’agresseur
déclenchant par surprise une attaque d’ensemble, l’ampleur de cette attaque ne
dépend plus des appareils existants mais bien davantage du stock de projectiles
atomiques constitué. La notion de quantité de matériel aérien n’intervient plus
que dans la mesure où des pertes considérables sont escomptées par destruction
au sol.
b) L’unité véhicule aérien-bombe atomique pouvant à elle seule être détermi-
nante, le moyen comme le but d’une attaque ne peuvent être que l’arme aérienne.
Le premier but d’une agression atomique est donc la destruction de l’aviation
du parti opposé, au repos sur ses bases d’abord, en vol ensuite, lorsqu’elle exé-
cute ses vols de représailles. Cette priorité accordée à l’arme aérienne a deux
conséquences :
- Qualitativement, elle impose l’étude et l’emploi d’une aviation de riposte
aussi peu vulnérable que possible sur ses lieux de stationnement. Il en va de
même des unités d’engins.
- Quantitativement, elle implique qu’une estimation soit faite des pertes iné-
luctablement subies lors d’une agression atomique menée par surprise afin que
le matériel tenu en réserve suffise à assurer la riposte atomique. Il va de soi
que l’importance de cette réserve sera d’autant moins grande que les destruc-
tions subies initialement seront moins élevées. Cette estimation sera retenue
en tenant compte des moyens nécessaires à effectuer une riposte décisive (voir
schéma C.1.).
9. L’étude montre que si l’attaque des objectifs situés hors d’Europe peut être
détectée suffisamment à temps pour offrir à la défense une alerte de faible durée,
il n’en va pas de même en zone européenne. Dans la zone européenne de l’avant,
8. Pour l’adversaire, l’emploi, en bombardiers, de chasseurs déclassés tels que le MiG-15 ne peut être écarté.
410
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire
non seulement aucune alerte suffisante n’est possible mais encore aucune protec-
tion active ne peut être actuellement efficace contre le tir d’engins. Dans la zone
européenne de l’arrière, la durée de l’alerte pourra être nulle si ne sont pas prises
un certain nombre de mesures de veille et de détection permanente. Il s’ensuit que
tant que des techniques spéciales ne permettront pas de réduire la vulnérabilité de
l’aviation sur ses bases (décollage vertical, utilisation de terrains non préparés), au-
cun déploiement d’unité aérienne ne devrait être effectué dans cette zone de l’avant.
Dans la zone arrière de l’Europe occidentale, le déploiement adopté devrait viser à
« saturer » constamment les possibilités atomiques adverses. Ce déploiement aérien
devrait réunir les deux conditions suivantes :
• être assez fractionné (et protégé) pour que la quantité de matériel exposé aux
effets d’un projectile atomique ne « vaille » pas l’utilisation de ces projectiles.
• être fractionné en nombre d’unités tel que ce nombre excède la quantité de pro-
jectiles que l’adversaire devrait pouvoir allouer à la destruction de ces unités,
compte tenu des autres missions qu’il doit accomplir.
Il va de soi que le dispositif retenu doit évoluer avec le temps, c’est-à-dire avec
l’accroissement du stock atomique adverse et l’amélioration de la portée et de la
précision des « véhicules » qu’il utilise. À l’extrême, l’on en vient finalement à la
conception d’une aviation de riposte enfouie (ou en vol) en permanence, du moins
pour un certain pourcentage de cette aviation qui est considérée comme indispen-
sable à l’exécution de la mission de riposte.
10. Face à une agression atomique menée par surprise, les possibilités de dé-
fense active sont extrêmement limitées, notamment dans la zone européenne. Si
l’adversaire décidait de lancer une attaque atomique massive au cours d’une période
de détente internationale et si cette attaque était menée à un moment favorable pour
l’agresseur (nuit ou jour de repos du personnel, par exemple) on voit mal qu’elle se-
rait l’efficacité des moyens de défense active existants : chasseurs, artillerie anti-aé-
rienne. En raison de la proximité des bases adverses et de la possibilité qu’a l’adver-
saire d’attaquer à basse altitude, il est vraisemblable que, dans la situation présente
des forces aériennes, celles-ci subiraient des pertes considérables. Ce n’est que pour
s’opposer à une deuxième attaque que les moyens actifs seraient efficaces, d’ailleurs
dans des limites extrêmement réduites en raison des formes que prendraient ces at-
taques (par exemple, avions isolés saturant les possibilités du contrôle).
11. Dans un conflit atomique, il est donc nécessaire de distinguer deux phases
extrêmement différentes l’une de l’autre. La première concerne l’agression atomique
initiale, la seconde les opérations ultérieures. Si le tableau figurant au para. 8 ci-des-
sus est repris et complété en tenant compte de ces deux phases, l’on arrive au résultat
suivant :
411
Des incidences de la généralisation des armes nucléaires…
Zone extra-euro-
Zone européenne
péenne
À portée des Hors de portée des
engins ennemis engins ennemis
Appareils de moyen
Appareils de gros
1. Offensive Attaque par engins et petit tonnage atta-
tonnage évoluant à
ennemie à tête atomique quant à haute, basse
haute altitude
et très basse altitude
Extrêmement faibles
2. Possibili- et en tout cas hors de
té défensive proportion avec les
amies faibles nulles dommages effectués
par les forces enne-
1ère phase mies atteignant leur
objectif
3. Phase (at- Faibles en raison des
taques sui- bonnes nulles formes de l’attaque
vantes) atomique
Dépendant des mesures de protection passive prises avant le
4. Possibili- déclenchement des hostilités (moyens ayant « survécus » à
tés de riposte l’attaque) et des possibilités défensives ennemies. Celles-ci
amies sont comparables à celles des Alliés, majorées toutefois, pour
l’adversaire, de l’avantage du choix du moment de l’agression
12. En matière de défense aérienne il résulte des conceptions qui précèdent que
la notion de « guerre aérienne d’usure » qui prévalait jusqu’à maintenant, n’a plus
de sens. À l’ère pré-atomique l’on pouvait estimer qu’une défense active capable
d’infliger de 5 à 10 % de pertes à chaque grande formation offensive ennemie, était
efficace. L’adversaire n’aurait pu, en effet, supporter indéfiniment de telles pertes, à
la fois en ce qui concerne le personnel et en ce qui concerne le matériel. Si l’attaque
initiale doit être, pour lui, décisive et si, de toutes façons, les hostilités organisées ne
peuvent être que de brève durée, ce taux de perte de 5 à 10 % perd toute signification.
13. En raison de la soudaineté de l’attaque initialement envisagée comme l’hy-
pothèse la plus favorable pour l’adversaire, un tel pourcentage ne pourrait être atteint
contre la première attaque. Le fait de pouvoir prononcer cette attaque à l’aide de
nombreux appareils isolés, évoluant à toutes altitudes et « saturant » largement les
possibilités du contrôle telles qu’il est équipé aujourd’hui, souligne les limitations
de la défense active. Le problème de la « survie » des forces aériennes et plus géné-
ralement des moyens de riposte atomiques – considérés comme les objectifs n°1 de
l’adversaire – relève à peu près uniquement de l’auto-protection de ces moyens par
la forme de leur déploiement (dispersion, enfouissement) du temps de paix.
412
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire de la pensée aérienne
413
Des incidences de la généralisation des armes nucléaires…
414
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire de la pensée aérienne
Aviation et Aviation et
Aviation dite Aviation de re-
engins de engins de
« tactique » connaissance
représailles défense
Priorité dans
la liste des
objectifs 1 3 2 1
arrêtée par
l’adversaire
Attaque en
Protection Intervention Recherche du
riposte sur
de la zone dans la bataille renseignement
le déploie-
Missions aérienne d’Eu- terrestre, enca- au profit de
ment aérien
prioritaires rope occiden- gement rappro- l’aviation de
adverse,
amies tale. Défense ché du théâtre représailles (et
encagement
des points atomique et de l’aviation
atomique du
sensibles. conventionnel dite tactique)
théâtre
Ordre chro-
nologique
d’interven- 1 2 3 1
tion (phase
initiale)
Zone arrière Fonction des Dito
Déploiement
de l’Europe zones à cou- Zone de l’avant « aviation de
fonctionnel
occidentale vrir représailles »
Éloignement « Émiettement »
relatif. par
Protection Dispersion. Dito
Dispersion fractionnement
des moyens Protection « aviation de
locale. des unités.
de « survie » locale représailles »
Protection Protection
locale. locale
Ce tableau montre que, dans tous ces cas, la dispersion est impérative et que
l’arme aérienne devrait être adaptée pour intervenir avec efficacité à partir de points
de stationnement du temps de paix extrêmement « dilués », notamment pour les uni-
tés obligatoirement déployées dans la zone de l’avant et justiciables d’une attaque
par engins.
18. D’autres formes que la dispersion organique et que la protection locale
peuvent être associées à ces mesures de protection afin de concourir à la survie de
l’arme aérienne. En spéculant sur :
• la détection et la transmission rapide de l’alerte,
• la mobilité instantanée des échelons volants,
• la mise sur pied d’un plan d’utilisation de toutes les plateformes existantes,
civiles et militaires.
415
Des incidences de la généralisation des armes nucléaires…
416
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire de la pensée aérienne
F. Des incidences de l’emploi des armes nucléaires sur les forces terrestres et
navales
Note : Ne sont évoqués ici, à titre de complément aux chapitres qui précèdent,
que des considérations générales sur les effets des armes atomiques dans la bataille
terrestre et navale. Ces considérations ne sont discutées ci-après que dans la mesure
où elles ont une incidence sur les forces aériennes.
1. D’après ce qui précède, l’arme aérienne est l’instrument essentiel, à la fois
d’une agression et parallèlement, du découragement à pareille agression par la me-
nace qu’exercent ses possibilités de riposte. Alors qu’elle était adjointe aux forces
terrestres – et navales – dont elle facilitait et permettait les opérations, l’arme aé-
rienne est désormais l’arme essentielle, les forces de surface lui accordant leur sup-
port.
I. Forces terrestres
2. Si l’arme atomique combinée au véhicule aérien est l’arme essentielle d’une
action offensive, les études et les expérimentations menées jusqu’à maintenant
tendent à montrer que, dans le cadre d’un conflit atomique, la défensive terrestre
possède certains avantages sur l’offensive.
3. Dans la conception présente, les forces terrestres d’active (en gros 30 % de
la totalité des forces mobilisées à court terme par les nations alliées pour la défense
de l’Europe occidentale) jouent le rôle de forces de couverture et gagnent le temps
nécessaire à la mobilisation. Les possibilités de destruction des armes atomiques,
la relative inefficacité de la défense aérienne active, la probabilité d’une attaque
atomique menée par surprise ne semblent plus accorder le délai d’un à deux mois
nécessaires à la mise sur pied des unités de réserve. Ou bien l’issue de la guerre est
décidée avant l’expiration de ce délai, ou bien en raison des destructions, le conflit
a pris une forme différente dans laquelle l’engagement de grandes unités constitué
selon les principes encore en vigueur, apparaît aléatoire.
4. Nous avons donc été amenés à considérer que les forces terrestres auraient à
remplir les deux missions suivantes :
• garder de l’invasion le territoire ami durant la période initiale et en attendant
que se fassent sentir, dans la zone de contact, les effets des actions aériennes
stratégiques, d’encagement du théâtre, et éventuellement, tactiques.
• assurer la destruction des forces terrestres ennemies dans la seconde phase
de la lutte – si celle-ci n’est pas terminée – par des actions plus proches de
la guérilla que du conflit « organisé » en raison du chaos qu’aura entraîné un
bombardement atomique massif.
Pour l’exécution de la première de ces missions – et compte tenu du carac-
tère strictement défensif de la stratégie alliée – les études et les expérimentations
montrent les grandes possibilités d’une force terrestre adaptée à l’action atomique
si cette force terrestre dispose d’un territoire spécialement équipé. Autrement dit,
417
Des incidences de la généralisation des armes nucléaires…
418
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire de la pensée aérienne
les effectifs nécessaires à une lutte qui se poursuivrait sous une forme dif-
férente (compte tenu de la dislocation des systèmes de communication, de
la destruction des grands centres et même, éventuellement, de la perte de
contrôle des gouvernements et du commandement).
8. Conclusion :
8.1. L’adaptation des forces terrestres à la guerre atomique entraîne des boule-
versements plus profonds encore dans cette arme que dans l’arme aérienne.
8.2. L’arme aérienne peut devenir l’instrument essentiel d’un tel conflit, les
autres armées lui étant rattachées.
8.3. Une nouvelle stratégie défensive apparaît possible en Europe. Sur le plan
des forces terrestres elle viserait d’abord à gagner le temps nécessaire à ce que les
effets de l’action atomique aérienne se fassent sentir.
8.4. Cette stratégie défensive suppose une étroite coordination des forces aé-
riennes et terrestres.
419
Des incidences de la généralisation des armes nucléaires…
9. La condamnation des concentrations portuaires a pour corollaire la révision de la politique des bases
navales. Des bases comme les Midway ou Hong-Kong sont extrêmement vulnérables à une action
atomique. Il faudrait leur substituer des territoires de plus vastes dimensions où la dispersion et l’en-
fouissement seraient possibles (intérêt de Formose).
420
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire de la pensée aérienne
G. Conclusion générale
1. Dans la conjoncture présente, la possession de stocks atomiques et des « vé-
hicules », ou des moyens nécessaires à leur lancement ou à leur emploi, décide de
l’état des relations internationales.
2. Au fur et à mesure que se développent les stocks d’armes nucléaires, que
s’accroît leur puissance de destruction et qu’évoluent les moyens de lancement de
ces armes, l’enjeu d’un conflit généralisé atomique devra être de plus en plus grand
et les « occasions » d’en venir « seulement à des conflits localisés » de plus en plus
fréquents.
3. La possession par l’URSS et par les États-Unis d’importants stocks d’armes
nucléaires a pratiquement abouti à classer les nations en trois catégories :
• Celles qui disposent d’importants stocks atomiques,
• Celles qui recherchent leur sécurité en adhérant à l’un ou l’autre de ces deux
« systèmes atomiques » et dont l’attaque par le « système » adverse pourrait
déclencher une riposte atomique de l’autre et par conséquent un conflit gé-
néralisé,
• Celles qui fondent leur sécurité sur une neutralité active, leur importance
étant assez grande pour que leur indépendance soit mutuellement garantie,
aucun des deux adversaires principaux ne pouvant admettre une rupture
d’équilibre par l’absorption d’une de ces nations par l’un d’eux (exemple :
les Indes).
4. Militairement, plus l’on étudie les conséquences possibles d’un conflit ato-
mique, plus l’on tente de sonder le domaine inconnu des effets que produirait l’usage
massif de ces armes, plus l’on est amené à penser que pour en venir à une telle guerre
une des deux conditions suivantes devrait être remplie :
421
Des incidences de la généralisation des armes nucléaires…
422
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire de la pensée aérienne
strictement militaire, la notion de quantité est dominante, sur le plan plus général
de la politique militaire, le fait d’avoir construit quelques projectiles seulement
suffirait à supprimer la clause du secret et permettrait d’envisager une participa-
tion à la riposte atomique anglo-saxonne.
d. De cet effort dépend la forme à donner, l’équipement et l’organisation des
unités qui pourraient jouer un rôle dans une action de représailles alliée. Il s’agi-
rait alors de disposer du matériel aérien nécessaire et d’entraîner le personnel aux
conditions particulières de lancement des projectiles nucléaires.
e. Si un effort national de production d’armes nucléaires pourrait constituer
un élément essentiel, la France dispose dès maintenant, d’un second atout avec
la dispersion géographique des territoires qu’elle occupe. Nous avons dit que
si l’adversaire en venait à une agression atomique, celle-ci aurait pour premier
objectif les forces de représailles atomiques alliées. En raison de la mobilité
dont peuvent être dotées ces forces de représailles, l’adversaire ne peut guère
les détruire que s’il réussit à les attaquer simultanément, sans que l’alerte ainsi
donnée par l’une de ses attaques ne fasse échouer les autres. Plus est grande
la dispersion géographique des points de lancement ou d’envol des forces
atomiques de riposte, moins s’avère possible la simultanéité de telles attaques.
Par la dispersion géographique de ses territoires, grâce à l’Union française, la
France peut constituer un élément très important en matière de dispersion des
forces de représailles alliées, et par conséquent d’auto-protection de ces forces.
f. Quelles que soient les décisions prises et même si les forces armées de la
nation étaient placées dans l’impossibilité de participer à la mission de riposte
atomique, leur adaptation à la menace de destruction nucléaire devrait être entre-
prise. Si l’on admet qu’en cas de conflit mené sous une forme conventionnelle
le déséquilibre des forces est trop grand pour que puisse être mise sur pied une
organisation défensive efficace, l’on reconnaîtra que la défense de l’Europe ne
peut être fondée, pour l’instant, que sur l’emploi d’armes atomiques. Il s’ensuit
que l’adaptation des forces armées du pays aux conditions de la guerre atomique
ne présente aucun risque malgré les profonds bouleversements qu’elle entraîne
puisque, de toute façon, des forces conventionnelles ne pourraient accomplir leur
mission.
g. La généralisation des armes nucléaires, l’étendue des ravages qu’elles pour-
raient exercer, la portée de « véhicules » utilisables à leur transport soulignent le
caractère « global » que ne manquerait pas de prendre un conflit au cours duquel
il serait fait usage d’armes nucléaires. La notion d’alliance prend un sens nou-
veau puisqu’elle suppose un « engagement » à partager les risques que présen-
terait une attaque atomique adverse. L’intérêt militaire de l’alliance c’est qu’elle
accroît la faculté de dispersion géographique dont disposent les nations alliées et
qu’elle limite les chances de l’adversaire cherchant à neutraliser sur leurs bases,
ou leurs points de stationnement, les moyens de représailles atomiques amis.
L’interdépendance de l’espace et des territoires relevant de chaque coalisation
423
Des incidences de la généralisation des armes nucléaires…
est ainsi affirmée. La bataille atomique est une, et à l’origine ne peut viser que
la totalité des moyens atomiques, quelle qu’en soit la répartition dans le monde.
h. Les développements qui précèdent montrent l’importance du facteur poli-
tique. Si la politique internationale est, dans une large mesure, décidée en fonc-
tion des possibilités des armes nucléaires, la politique militaire des nations est
fonction de la nature et de la forme de l’alliance à laquelle elles ont souscrit.
Actuellement, et sauf innovation technique ou scientifique, les nations d’Europe
occidentale, y compris l’Angleterre, sont conduites à pratiquer une politique mi-
litaire étroitement interdépendante. Dans une certaine mesure leur sécurité se
trouve davantage fondée sur l’assurance d’une défense atomique que sur leurs
propres possibilités. Mais à son tour, cette assurance n’est fournie que dans la
mesure où la puissance politique, économique ou militaire de chacune de ces
nations, ou de l’ensemble qu’elles représentent, décide des États-Unis à les « ga-
rantir atomiquement ». Si bien qu’en définitive la sécurité des nations de l’Europe
occidentale dépend toujours d’elles-mêmes puisqu’elle ne peut être fondée que
sur leur volonté de puissance.
Condensé
1. Emploi éventuel des armes nucléaires
• Militairement, l’Europe de l’Ouest est indéfendable avec des moyens conven-
tionnels. Ou bien l’Europe est garantie par l’arsenal atomique et elle ne peut
être attaquée. Ou bien cette garantie n’existe plus et, étant indéfendable, elle
est absorbée à peu près sans démonstrations militaires. Ou l’Europe est ato-
miquement défendue ou elle est indéfendable.
• Connaissant cette situation, et si l’adversaire estimait qu’il pourrait passer
outre à la menace de représailles, il ne manquerait pas de se donner le béné-
fice d’une attaque atomique menée par surprise qui pourrait avoir les effets
d’un Pearl Harbour décisif quant à la suite des opérations.
2. Effets des armes nucléaires
• Leur zone de destruction s’étend de 1,5 km à 30 kms selon les « calibres »
utilisés.
• Les moyens de « véhiculer » ces projectiles ont des performances croissantes
en vitesse, précision, indépendance vis-à-vis des conditions atmosphériques.
3. Incidences sur les formes d’un conflit
Grande probabilité d’une attaque menée par surprise assez « payante » pour pa-
ralyser l’adversaire en quelques jours sinon en quelques heures.
• Pas de guerre « organisée » de longue durée qui soit imaginable.
• L’objectif n°1 de l’attaque adverse ne peut être que la destruction des moyens
de riposte opposés où qu’ils se trouvent (actuellement répartis dans l’hémis-
phère nord).
424
Composantes nucléaires aéroportées / Histoire de la pensée aérienne
Forces terrestres
• Limitation de l’appoint de la mobilisation.
• Importance des forces d’active prêtes au Jour J -1.
• Rôle d’arrêt des forces terrestres (en attendant que les effets de l’action de
représailles atomiques se fassent sentir à l’avant).
• Rôle de police et de défense en surface dans les arrières et à l’avant, après
l’échange atomique.
• Cas particulier de la défense du Centre Europe :
- Le rôle d’arrêt n’est possible que par la combinaison :
425
Des incidences de la généralisation des armes nucléaires…
Forces navals
• Vulnérabilité des convois (d’ailleurs utilisables seulement dans la deuxième
phase du conflit).
• Abandon des concentrations portuaires et adoption du débarquement et du
transbordement linéaire.
• Adaptation des itinéraires des convois aux possibilités de défense anti-aé-
riennes.
7. Conclusion
• Caractère global d’un conflit généralisé.
• Protection de l’Europe assurée par sa politique et sa volonté de puissance
plus que par le développement de moyens militaires conventionnels.
• Intérêt, pour la France, de participer à la défense atomique.
- Statistiquement : par l’étendue de ses territoires (dispersion stratégique).
- Dynamiquement : par des unités capables de participer à la mission ato-
mique.
426
COMPOSANTES NUCLÉAIRES
AÉROPORTÉES – Témoignage
Composantes nucléaires aéroportées / Témoignage
J’y étais…
Le récit de la plus longue mission de
bombardement de l’histoire des États-Unis1
Melvin G. Deaile2
Melvin G. Deaile (PhD) est directeur de la School of Advanced Nuclear and De-
terrence Studies et Associated Professor au Département des études internationales
au sein de l’Air Command and Staff College de l’Air Force University. Il est colonel
(ret.) de l’US Air Force. Il a été affecté deux fois sur B-52 et une fois sur B-2. Il a
effectué des missions de guerre pendant l’opération Desert Storm et détient notam-
ment le record de la mission de guerre la plus longue sur Spirit (plus de 44 heures)
lors de l’opération Enduring Freedom en Afghanistan.
Il y a plus de 22 ans, l’Amérique subissait sur son propre sol une attaque sans pré-
cédent dans son histoire. Alors que les débris et la poussière des Tours jumelles re-
tombaient au sol, le président Bush a immédiatement fait savoir que le pays réagirait.
Treize jours après les attentats, au sommet d’un tas de décombres à Ground Zero,
George W. Bush s’adresse aux équipes de secours qui s’étaient rendues en premier
sur les lieux : « Je peux vous entendre, le reste du monde peut vous entendre et les
gens qui ont démoli ces bâtiments nous entendront tous bientôt. »
Une semaine plus tard, il prend la parole devant le Congrès : « Que ce soit en
traduisant nos ennemis en justice ou en exerçant la justice contre nos ennemis, jus-
tice sera faite. » Alors qu’il s’exprime sur la réponse à apporter aux attaques du 11
septembre, sur la base de Whiteman (Missouri) – lieu de stationnement des bom-
bardiers furtifs B-2 –, les préparatifs ont déjà commencé pour assurer tous les types
d’action militaire que le président ordonnerait.
Whiteman AFB se situe à une heure environ à l’Est de Kansas City. La ville la plus
proche de la base est Knob Noster dans le Missouri, qui ne compte qu’un seul feu rouge.
1. La version originale de ce récit a été publiée il y a plus de dix ans dans le magazine On Patrol de
l’United Service Organizations (Vol. 6, n°4, Hiver 2014-2015). La présente version apporte des détails
supplémentaires et aborde l’arrivée du B-21.
2. Les opinions exprimées dans cet article sont uniquement celles de l’auteur et ne reflètent pas celles
du département de la Défense, de l’US Air Force ou de l’Air University.
429
J’y étais …
Depuis 1993, elle héberge l’ensemble de la flotte des B-2 Spirit. À l’origine, l’US Air
Force (USAF) prévoyait d’en acheter 132 exemplaires. Mais la fin de la Guerre froide
a entraîné la réduction de cette cible. Seuls 21 exemplaires ont été achetés.
Chaque bombardier possède un numéro de queue propre, mais aussi un surnom.
Les 20 premiers B-2 portent le nom d’un État américain. Par exemple, le premier
exemplaire est nommé « Spirit of Missouri » en hommage à l’État qui accueille
l’avion le plus moderne en service dans l’USAF. Le deuxième est appelé « Spirit of
California », État où la majeure partie de l’assemblage et des tests a été réalisée. Le
dernier B-2 entré en service en 2000 est simplement désigné « Spirit of America ».
Le B-2 a une conception unique. La forme en aile volante a été imaginée pour la
première fois par Jack Northrop. Il dispose également de trois ordinateurs de bord
qui travaillent en parallèle pour faire fonctionner les commandes de vol électriques
très complexes.
Alors que les bombardiers B-52 et B-1 embarquaient respectivement cinq et
quatre membres d’équipage, la conception numérique du cockpit et la redondance
du système de navigation du B-2 réduisent ce nombre à deux personnes. En outre, le
Spirit est à cette époque la seule plateforme capable de tirer une Joint Direct Attack
Munition (JDAM)3.
Le B-2 mène ses premières missions de guerre dans le ciel yougoslave lors de
l’opération Allied Force (1999). Deux ans plus tard, il est encore en première ligne
pour combattre dans une autre partie du monde.
Au moment de l’attaque des Twin Towers et du Pentagone, la plupart des B-2 dis-
ponibles participaient à un exercice de l’US Strategic Command. Par le plus grand
des hasards, les équipages patientaient dans leurs avions à l’écoute de la radio. Alors
qu’ils s’attendaient à recevoir un appel radio annonçant la fin de l’exercice, c’est
exactement le contraire qui arriva. L’ordre du passage à une posture d’alerte renfor-
cée fut donné et ils durent rester à bord de leurs avions. La rumeur qu’un avion avait
heurté l’une des tours du World Trade Center se répandait dans toute la flotte. En ap-
prenant qu’un autre avion venait de percuter la seconde tour, tout le monde comprit
ce qui se passait. L’Amérique était attaquée.
Pendant les deux jours qui ont suivi les attentats, les équipages sont restés prêts
à intervenir. Le début des préparatifs succéda à la fin de l’exercice. La 509th Bomb
Wing identifia six équipages qui effectueraient les premières missions si l’escadre
était mobilisée. Trois semaines durant, ces équipages s’entraînèrent sur simulateur,
répétèrent les procédures et améliorèrent leur coordination au sein du cockpit.
Lors de son discours devant le Congrès, le président Georges W. Bush avait déclaré
que « les Taliban doivent agir et agir immédiatement. Ils livreront les terroristes ou
ils partageront leur sort. » Fidèle à sa parole, il ordonna le début des opérations en
Afghanistan. Elles commencèrent le 7 octobre 2001, moins d’un mois après le 11
septembre.
3. La JDAM désigne un kit fixé à la queue d’une bombe à gravité non guidée d’emploi général afin
d’en faire une munition de précision tout temps. Il se compose d’un système de navigation inertielle et
par GPS.
430
Composantes nucléaires aéroportées / Témoignage
J’ai intégré le programme B-2 en 1998 après avoir connu deux affectations sur
B-52. L’année suivante, j’ai suivi la formation initiale sur Spirit avant de servir
comme officier systèmes d’armes jusqu’en 2000. Puis, en 2001, je suis devenu pi-
lote-instructeur et directeur adjoint des opérations au sein du 393rd Bomb Squadron.
Mon coéquipier sur cette mission, le major Brian « Jethro » Neal, avait rejoint le
programme B-2 après un passage sur F-16 Fighting Falcon à Hill AFB dans l’Utah.
Le 6 octobre 2001, nous nous sommes rendus à Whiteman, prêts à dérouler notre
routine quotidienne : révision de la mission, entraînement sur simulateur, débriefing
puis retour chez soi. Mais cette nuit-là, ce fut différent. À notre arrivée sur la base,
une rumeur se répand : les B-2 vont partir en mission. Brian et moi préparons l’avion
spare cette première nuit. Si l’un des deux avions prévus pour décoller tombe une
panne, son équipage peut monter dans un autre B-2 déjà prêt pour assurer la mission
de combat. Quand les deux Spirit décollèrent, nous sommes rentrés chez nous en
sachant que le lendemain viendrait notre tour.
Le lendemain soir, nous sommes arrivés sur la base pour mener la formation char-
gée des attaques de la deuxième nuit sur l’Afghanistan. Après le briefing, nous nous
sommes rendus à notre avion. Un équipage avait déjà démarré les moteurs du B-2 et
préparé l’avion qui était prêt à partir.
Nous nous sommes brêlés et avons roulé jusqu’à la piste. Les opérateurs et les
mécaniciens étaient alignés le long du taxiway pour saluer les avions qui allaient
bientôt exécuter la sentence contre nos ennemis. Une fois en vol, j’ai regardé Brian
et lui ai demandé : « Sur quel avion volons-nous déjà ? ». Il consulta les documents
de maintenance du B-2 et me répondit : Le « Spirit of America ».
Quatre heures après le décollage, notre Spirit s’est approché de la côte califor-
nienne pour effectuer son premier ravitaillement. Pour des raisons de sécurité opé-
rationnelle et de survol, il avait été décidé de rejoindre l’Afghanistan en traversant
l’océan Pacifique.
431
J’y étais …
Nous avons rejoint un avion-ravitailleur KC-135 alors que le soleil perçait à peine
l’horizon sur la côte Est. Environ une heure plus tard, les réservoirs remplis, nous
entamions l’étape suivante de notre mission : un vol de quatre heures en direction
d’Hawaï où nous devions retrouver un autre ravitailleur.
Le B-2 accueille un équipage de deux personnes. Selon ses règles d’exploitation
opérationnelle, les deux membres d’équipage doivent être assis à leur poste durant
les phases critiques de vol, soit le décollage, le ravitaillement en vol, l’atterrissage
et, bien sûr, la phase de bombardement.
Entre chaque séquence de ravitaillement, mon coéquipier et moi essayions à tour
de rôle de faire une sieste sur le « petit lit » placé dans l’espace réduit situé derrière
les deux sièges éjectables.
Pour atteindre l’Afghanistan, nous avons dû répéter la procédure de ravitaillement
en vol à trois reprises. Notre formation a rejoint des tankers au-dessus de Guam, du
détroit de Malacca puis dans l’océan Indien non loin de Diego Garcia. La traversée
du Pacifique a duré plus de 24 heures – une bonne preuve de son immensité. Le
soleil se levant à l’Est alors que nous entamions notre vol vers l’Ouest, nous avons
bénéficié de la lumière du jour tout au long des 20 premières heures de la mission.
Le ravitaillement au-dessus de l’océan Indien était le dernier avant de pénétrer en
Afghanistan. Une fois celui-ci terminé, nous avons mis le cap vers le Nord et remon-
té la côte indienne jusqu’à notre destination.
Alors que le B-2 s’approchait de la côte pakistanaise, deux choses se sont pro-
duites. Tout d’abord, la lumière du soleil qui nous accompagnait a commencé à
s’estomper. Lutter contre la sécrétion de mélatonine devint une priorité. Heureuse-
ment, le médecin avait donné à chaque membre d’équipage une pilule énergisante
afin que nous soyons dans l’état qui convenait pour aller au combat.
En outre, 70 % des objectifs avaient changé. Lutter contre un adversaire qui sait
s’adapter nécessite de la flexibilité. Ces changements d’objectifs impliquaient de
saisir des nouvelles coordonnées dans le système de ciblage du B-2 à destination des
16 JDAM contenues dans les deux soutes à bombes de l’avion.
Lors de cette deuxième nuit d’opérations dans le ciel afghan, nous avons mené
des runs de bombardement sur plusieurs cibles. Comme pour chaque opération, la
première mission était de s’assurer de la supériorité aérienne au profit des forces
qui conduiraient les attaques ultérieures. Durant certains runs, le Synthetic Aperture
Radar embarqué à bord du B-2 a été utilisé pour affiner les coordonnées des cibles
avant de larguer les JDAM.
Après avoir passé environ deux heures au-dessus du territoire ennemi, nous
laissions l’Afghanistan derrière nous. Nous devions rejoindre une dernière fois un
tanker pour prendre le carburant nécessaire pour voler vers Diego Garcia. C’était le
plan jusqu’à ce qu’un appel radio en communications sécurisées nous informe que
l’Air Operations Center voulait que nous fassions demi-tour pour larguer les quatre
JDAM qui nous restaient. Nous avons accepté la mission.
432
Composantes nucléaires aéroportées / Témoignage
Avec un niveau de pétrole de plus en plus bas, nous avons orbité au-dessus de la
mer d’Arabie en attendant le tanker de réserve qui devait nous donner l’essence néces-
saire pour retourner en Afghanistan. Pendant que Brian se chargeait du ravitaillement,
je programmais la nouvelle mission. Une fois les réservoirs pleins et la mission rentrée
dans le système, nous effectuâmes une nouvelle mission d’attaque en Afghanistan.
Après 90 minutes de vol, nous quittions pour la seconde fois – et cette fois pour de bon
– l’espace aérien ennemi. Nous retrouvions le ravitailleur en attente qui transféra le
pétrole dont nous avions besoin pour atteindre Diego Garcia – notre destination finale.
Il fallut quatre heures de vol supplémentaires pour rejoindre l’atoll. Après 44 heures
de mission, nous étions tous les deux prêts à nous poser. Mais, alors que nous approchions
de l’île en forme de U, un B-52 qui atterrissait juste devant nous déclara une emergency
au moment de l’atterrissage, nous contraignant à remettre les gaz. Aux 44 heures de vol,
nous ajoutions – à contrecœur – 15 minutes supplémentaires à notre compteur.
Nous avons fini par atterrir après 44,3 heures de vol. Pour Brian et moi, la mission
était terminée, mais pas pour le Spirit of America. Nous avons débarqué notre équipe-
ment tandis que le personnel de maintenance faisait le plein alors que les moteurs tour-
naient. Un nouvel équipage frais monta dans l’avion et, 45 minutes après l’atterrissage,
le bombardier furtif décollait pour un trajet de 30 heures vers le Missouri.
Si notre mission avait duré 44 heures, elle s’étala sur 70 heures sans interruption
pour le Spirit of America et cinq autres B-2. Durant les trois premiers jours de la
guerre, aucun avion ne tomba en panne ou ne rencontra de problème moteur. Ce
constat suffit à témoigner de l’incroyable conception et ingénierie du B-2.
Le Spirit of America continue de servir les États-Unis depuis sa base-mère à
Knob Noster. Il le fera encore un certain temps, jusqu’à l’arrivée de son remplaçant,
le nouveau bombardier furtif de sixième génération de l’USAF, le B-21 Raider.
De tous les avions qui auraient pu effectuer la plus longue mission de combat de
l’histoire de l’aviation, c’est peut-être le hasard – ou la providence – qui fit que ce fut
le Spirit of America. Cet avion qui représente les États-Unis a démontré que notre pays
pouvait couvrir n’importe quelle distance, survoler n’importe quelle zone et surmonter
n’importe quel obstacle pour rendre justice lorsque notre territoire est attaqué.
433
XXXXXXX
Opération Crescent W
44 heures et 20 minutes de mission –
Afghanistan
4
Détroit de
Malacca
5
Diego
Garcia
1 000 km 1 2
434
Wind – Octobre 2001
Composantes nucléaires aéroportées / Témoignage
Whiteman AFB
1
3
Guam
2
Hawaï
Trajet 435
436
RECENSIONS
438
Recensions
1. V. Narang, S. D. Sagan (eds.), The Fragile Balance of Terror: Deterrence in the New Nuclear Age,
London, Cornell University Press, 2022, 263 p.
439
The Fragile Balance of Terror
2. Giles David Arceneaux, Mark S. Bell, Christopher Clary, Peter D. Feaver, Jeffrey Lewis, Rose Mc-
Dermott, Nicholas L. Miller, Vipin Narang, Ankit Panda, Scott D. Sagan, Caitlin Talmadge, Heather
Williams, Amy Zegart.
3. Scott D. Sagan est lui titulaire de la chaire Caroline S. G. Munro de sciences politiques à l’univer-
sité de Stanford et codirecteur du Centre pour la sécurité et la coopération internationales de Stanford.
Spécialiste des questions nucléaires, il est notamment connu pour ses travaux sur les risques organisa-
tionnels liés à la décision d’emploi des armes nucléaires.
4. « The theoretical foundations that gave us any confidence that nuclear weapons would continue to
be effective deterrents with minimal risk of accidents or intentional use are all eroding. »
5. P. Vandier, La dissuasion au troisième âge nucléaire, Paris, Édition du Rocher, 2018.
440
Recensions
dien et le golfe Persique. Cet âge se caractérise à la fois par l’émergence de risques
inédits (présentée dans la première partie du livre) et par la persistance d’autres dan-
gers plus anciens exacerbés par le nouveau contexte (seconde partie de l’ouvrage).
Quatre nouveaux défis sont ainsi identifiés. Le premier concerne la multipolarité
nucléaire émergente à la fois au niveau stratégique (États-Unis, Chine, Russie) mais
également à l’échelle régionale. À ce titre, la Corée du Nord vient non seulement
compliquer les calculs de Washington face à la Chine, mais aussi jeter un doute sur
la crédibilité de la dissuasion élargie vis-à-vis des alliés américains6.
Le deuxième défi est lié au comportement des décideurs politiques, dont les calculs
sont plus dominés par les émotions, l’esprit de revanche et le narcissisme que fon-
dés sur une analyse rationnelle coûts/bénéfices. Dans sa contribution « Psychology
Leaders, and New Deterrence Dilemmas » (pp. 38-62), McDermott affirme que cet
aspect ne concerne pas uniquement les dictateurs de pays autoritaires comme la Co-
rée du Nord (« personalist dictators ») mais également ceux que les auteurs quali-
fient d’« aspiring personalist strongmen » (p. 233), égratignant au passage l’ancien
président américain Donald Trump et le Premier ministre indien Narendra Modi.
Le troisième défi est celui de l’environnement informationnel (X, WhatsApp,
etc.) qui est de nature à pousser les dirigeants vers l’escalade, soit par la désinforma-
tion et la manipulation, soit par l’utilisation dangereuse de ces canaux à des fins de
signalement stratégique7.
Enfin, Amy Zegart souligne les risques que fait peser l’OSINT8 dans le champ
de la dissuasion nucléaire. Certes, les nouveaux outils peuvent permettre de révéler
ou de suivre le développement d’un programme clandestin, mais ils poussent égale-
ment les pays proliférant à mieux dissimuler leurs agendas nucléaires. Par ailleurs,
l’OSINT a un potentiel déstabilisateur lorsqu’il déconstruit un narratif politique et
diplomatique dont l’objectif était au contraire la désescalade (en soufflant sur les
braises d’une fierté nationale, par exemple). Narang et Sagan proposent ici un bon
exemple :
« Imaginez qu’il y ait eu des analystes et des outils OSINT pendant la crise des
missiles de Cuba : la révélation de l’ampleur du déploiement soviétique aurait-elle
fait monter la pression en faveur d’une action préventive des États-Unis ? Ou la
preuve que les États-Unis aient bien retiré les missiles Jupiter de la Turquie en
contrepartie aurait-elle sapé la perception de la gestion de la crise par Kennedy ? »9
6. Voir le chapitre I de C. Talmadge, « Multipolar Deterrence in the Emerging Nuclear Era », pp. 13-38.
7. Sur cet aspect, voir le chapitre III : H. Williams et V. Narang, « Thermonuclear Twitter », pp. 63-89.
8. Open Source Intelligence. En français ROSO : renseignement d’origine sources ouvertes.
9. « Imagine if there had been OSINT analysts and tools during the Cuban Missile Crisis – would expos-
ing the extent of the Soviet deployment have raised pressure for US preventive action, or would evidence
that the United States removed Jupiter missiles from Turkey as a quid pro quo have undermined the
perception of Kennedy’s handling of the crisis? », dans V. Narang, S. D. Sagan, « Conclusion », p. 236.
441
The Fragile Balance of Terror
10. « “How much is enough” to achieve a nuclear weapons capability that can achieve a state’s de-
terrent goals? », Ibidem.
11. J. Lewis, A. Panda, « How Much Is Enough? Revisiting Nuclear Reliability, Deterrence, and
Preventive War », pp. 123-153.
12. « Instead, it requires both rivals to believe, with high confidence, that both they and their rivals
have such capabilities. And those beliefs must be widespread within the governments, otherwise some
senior decision-makers may advocate for preventive war and others for caution », Ibidem.
13. Les frappes contre-force ont pour objectif de désarmer l’adversaire, c’est-à-dire de supprimer
toutes ses capacités nucléaires et d’éviter ainsi des représailles de seconde frappe, ou de détruire l’es-
sentiel de ses capacités conventionnelles. A contrario, les frappes contre-valeur relèvent d’une logique
différente : elles ciblent ce qui représente de la valeur aux yeux de l’adversaire et qu’il considérerait
comme un dommage inacceptable.
14. « Survivability may still be easier and cheaper to obtain and maintain than it is to threaten »,
Ibidem, p. 238.
442
Recensions
15. Notamment celles formulées durant la période de l’équilibre de la terreur lors de la Guerre froide. Voir
sur ce sujet K. N. Waltz, « The Stability of a Bipolar World », Daedalus, Vol. 93, no. 3, 1964, pp. 881-909.
16. NC3 : Nuclear Command, Control and Communication.
17. « New nuclear states may not seek to avoid crises but to win them. In the Cold War, Thomas Schell-
ing famously identified a solution to the problem of how to make nuclear threats credible given the
danger of escalation calling for “the threat that leaves something to chance.” The problem, of course, is
that the threat that leaves something to chance leaves to chance. Do we want to face a future with such
risks hanging over us? Do we have a choice? », dans V. Narang, S. D. Sagan, « Conclusion », p. 239.
443
The Fragile Balance of Terror
18. Par exemple : expiration du traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire en 2019, départ
des États-Unis (2020) et de la Russie (2021) du traité Ciel ouvert, discours du président Poutine sur la
« suspension » du traité New START en février 2023…
444
Recensions
Pourquoi la dissuasion
Nicolas Roche
Nicolas Roche, avant d’être nommé ambassadeur de France en Iran où il est actuel-
lement en poste, a été directeur de l’analyse stratégique au sein de la Direction des ap-
plications militaires du Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives
(CEA). C’est dans le cadre de ces fonctions qu’il a créé le CIENS – Centre interdisci-
plinaire sur les enjeux stratégiques – à l’École normale supérieure, en tant que plate-
forme d’enseignement participant au réarmement intellectuel de l’université française
en matière de nucléaire de défense. L’ouvrage qu’il a publié aux Presses Universitaires
de France en 2017, Pourquoi la dissuasion1, est issu de l’un des cours qu’il y a donné.
L’auteur s’était fixé comme objectif de dresser un état des lieux conceptuel du
monde de la dissuasion nucléaire. Le défi est relevé, puisque son livre s’est imposé
comme la « bible » de ce champ, qui recommence à susciter des vocations chez les
chercheurs après plus de deux décennies d’un relatif désamour.
Nicolas Roche consacre la première partie de son ouvrage à la dissuasion
nucléaire de la France. Dans un paysage analytique dominé en Occident par les
445
Pourquoi la dissuasion
2. Les premiers désignent les puissances nucléaires reconnues au titre du TNP (États-Unis, Russie,
France, Royaume-Uni, Chine). Les seconds ont acquis l’arme nucléaire – ou sont suspectés de la
détenir – après 1967 (Israël, Inde, Pakistan, Corée du Nord).
446
Recensions
comme l’Union soviétique puis la Russie de 1983 à 1993. Cette contrainte qu’un
pays s’impose a de fortes conséquences au niveau opérationnel : elle suppose une ca-
pacité assurée de seconde frappe, c’est-à-dire de disposer de forces nucléaires et de
centres de décision qui puissent survivre en nombre suffisant à une première frappe.
Les pays adoptant cette doctrine peuvent faire le choix d’une composante ter-
restre très éparpillée (à l’image de la Chine) ou d’une composante océanique. Un
durcissement et un éparpillement des centres de commandement sont également né-
cessaires. L’Union soviétique avait même développé un système de seconde frappe
automatisé, dénommé « Perimetr ». Une telle doctrine peut cependant manquer de
crédibilité dans plusieurs cas. D’abord, s’il existe une possibilité de première frappe
désarmante ou de décapitation. Ensuite, si les intérêts vitaux du pays peuvent être
menacés en dehors d’une première frappe nucléaire. Enfin, si des représailles mas-
sives sont envisagées après une attaque nucléaire tactique. La notion de non-emploi
en premier est étroitement liée à celle de « sole purpose », qui consiste à dire que
l’arme nucléaire n’a pour seul but que de dissuader une attaque nucléaire.
Autre aspect déclaratoire essentiel, les garanties négatives de sécurité sont
données par un État nucléaire à un État non nucléaire, garantissant que ce dernier
ne fera pas l’objet de menaces nucléaires, sous certaines conditions. La Chine,
conformément à sa doctrine de non-emploi en premier inconditionnel, a don-
né des garanties négatives de sécurité absolues. Les États-Unis, le France et le
Royaume-Uni ont également formulé de telles garanties en 1995, en vertu de la
résolution 984 du Conseil de sécurité des Nations unies, aux États non dotés au
sens du TNP et respectant leurs obligations de non-prolifération. Ces trois États
ont affirmé que ces garanties ne remettaient pas en cause leur droit inhérent à la
légitime défense consacré par l’article 51 de la Charte des Nations unies. Pour
leur part, les garanties positives de sécurité engagent moins les États : elles pré-
voient une obligation de consultation et de saisine du Conseil de sécurité en cas
d’attaque ou de menace nucléaire sur l’État concerné – c’est le cas du mémoran-
dum de Budapest de 1994, par exemple.
Outre les aspects conceptuels, Nicolas Roche aborde également d’autres problé-
matiques. Déjà proche du dossier nucléaire iranien en 20173, il rappelle opportuné-
ment la centralité de la question des vecteurs, trop souvent négligée, alors qu’elle
constitue une composante essentielle d’un programme nucléaire, véritable enjeu de
son opérationnalisation et de sa crédibilité. À l’heure où la Russie, par le biais du re-
trait de sa ratification du Traité d’interdiction complète des essais nucléaires (TICE),
met en danger l’architecture normative de non-prolifération, le retour qu’opère
Nicolas Roche sur l’encadrement du nucléaire militaire par le droit international
éclaire les tout derniers développements de la guerre d’agression russe en Ukraine.
Ces aspects les plus généraux de ce livre trouvent en effet un écho d’une particulière
actualité, alors que la Russie fait du signalement nucléaire une arme de guerre, que
447
Pourquoi la dissuasion
ce soit par la mise en « état d’alerte spécial » de ses forces stratégiques le 27 février
2022 ou l’annonce du déploiement d’armes nucléaires tactiques sur le sol de son
voisin biélorusse en 2023.
À l’aune de sa carrière de diplomate, l’auteur propose, pour embrasser les enjeux
de la dissuasion nucléaire à l’échelle du monde, de suivre deux approches portant sur
l’approfondissement de la relation russo-américaine et sur la question des équilibres
régionaux. En ce qui concerne la première approche, il dépasse le seul critère quantita-
tif – les États-Unis et la Russie possèdent à eux deux presque neuf dixièmes des têtes
nucléaires dans le monde4 – pour démontrer en quoi cette relation est centrale. Elle a
structuré, tout au long de la Guerre froide, l’ensemble du processus de construction
normative dont nous avons hérité en matière de limitation des armements nucléaires.
Pour la seconde, il propose d’étudier plus en détail les deux zones où couvent les plus
graves crises de prolifération de notre temps : l’Iran et l’Asie-Pacifique. Là encore, no-
nobstant les développements depuis l’écriture de son ouvrage, ces chapitres conservent
toute leur pertinence pour comprendre les crises actuelles.
Même si Nicolas Roche est loin de négliger ces aspects, un auteur contemporain
pourrait cependant juger aujourd’hui que la relation de dissuasion entre la Chine et
les États-Unis est plus structurante. De même, l’impératif de dissuader de manière
crédible à la fois Moscou et Pékin apparaît comme un facteur de plus en plus dimen-
sionnant pour Washington.
Dans le but de susciter une pensée du nucléaire, l’auteur ouvre sur des pro-
longements qui nourrissent la réflexion sur la dissuasion. Ces ouvertures (qui oc-
cupent trois chapitres : armes biologiques et chimiques, défense anti-missile, cy-
ber et spatial) offrent une fois de plus des clefs de compréhension utiles pour les
conflits contemporains.
Dans un champ qui connaît une actualité si riche, il est remarquable que ce livre
soit toujours d’actualité malgré sa publication en 2017. Les fondamentaux de la dis-
suasion demeurent inchangés et la clairvoyance de Nicolas Roche sur la centralité
du fait nucléaire compense largement ce qu’un lecteur contemporain pourrait perce-
voir comme un manque. Ce constat est le meilleur témoignage de la qualité de cet
ouvrage.
Dans le contexte présent, penseurs et analystes de la stratégie et des relations
internationales, même lorsqu’ils n’en sont pas spécialistes, prennent nécessairement
en compte la dimension nucléaire, redevenue incontournable. C’est pourquoi la force
de ce livre, au-delà d’être un jalon de référence dans les études sur le fait nucléaire,
est de pouvoir trouver sa place tant dans la bibliothèque d’un spécialiste du champ,
d’un professionnel des relations internationales que d’un néophyte curieux de s’ini-
tier à cette clef de lecture essentielle.
4. En 2024, sur les 12 121 têtes nucléaires que contiennent les arsenaux des États dotés et posses-
seurs, Washington (5 044) et Moscou (5 580) en détiennent 10 624. Voir H. Kristensen, M. Korda, E.
Johns, M. Knight, K. Kohn, « Status Of World Nuclear Forces », Federation of American Scientists,
29/03/2024.
448
Recensions
TABLEAUX
449
Artiste : Damien Charrit
Graphiste et illustrateur autodidacte, il puise son inspiration dans les airs et dans
les eaux. Bateau, train, voiture tous les sujets le fascinent mais c’est surtout avec les
avions qu’il s’exprime et il en a fait son terrain de jeu. Réalisées avec un ordinateur
et une tablette à dessin, ses œuvres sont 100 % numériques. Largement influen-
cées par les illustrations publicitaires des années 40, celles-ci sont exécutées à l’aide
d’outils modernes mais toujours avec la même passion.
450
Les peintres de l'Air et de l'Espace
451
Artiste : César Cépéda
Un avion qui finit sa course en bout de piste, train rentré, voilà ma première
v ision de l’aviation. J’avais cinq ans, ça marque. Une carrière dans l’Armée de l’Air
en tant que mécanicien avion dans les FAS sur Mirage IV et C-135, dans la rigueur
et la précision, pour que ces machines volantes fonctionnent bien. Un pinceau, des
crayons et des couleurs remplacent le tournevis et les outils. Cette précision, je la
souhaite dans mes œuvres, afin que « mes oiseaux de métal » glissent en silence sur
la toile et par d’autres regards soient partagés.
452
Les peintres de l'Air et de l'Espace
453
Artiste : César Cépéda
454
Les peintres de l'Air et de l'Espace
455
Artiste : César Cépéda
456
Les peintres de l'Air et de l'Espace
457
Artiste : César Cépéda
458
Les peintres de l'Air et de l'Espace
459
Artiste : Olivier Montagnier
Mirage IV A dans une hangarette sur la base aérienne 115 Orange-Caritat lors
d'une alerte nucléaire.
Couverture du livre « Nouvelle histoire de l'armée de l’Air et l’Espace » publié
aux éditions Pierre De Taillac en 2023.
L’atmosphère du tarmac, des hangars, des missions de guerre ou des combats
aériens, sont des sources inépuisables d'inspiration. Autodidacte, Olivier Montagnier
retranscrit dans sa peinture les émotions entre les hommes et les machines dans un
souci permanent du détail.
460
Les peintres de l'Air et de l'Espace
461
Directeur de la publication : Relecture :
GBA Jean-Patrice Le Saint, directeur du CESA Quentin Ballade
Martin Deshais
Rédacteur en chef : Emma Guerci
Jean-Christophe Noël Ltt Hugo Hérubel
Tancrède Jankowski
Rédacteur en chef adjoint: Pablo Moreno
Maya Néel
Ltt Pierre Vallée
Vivien Preux
Josselin du Reau
Comité de rédaction : Baptiste Rouvery
Patrick Bouhet Ltt Ashley Vieira Alves
Col Raphaël Briant Ltt Coline Vilain
Col Romain Desjars de Keranroue
GBA Pierre Gaudillière Traduction :
Julia Grignon
Aérotraduction
Philippe Gros
Emmanuel Bigou-Bec
Cne Béatrice Hainaut
Jere Hamilton
Laurent Henninger
Amy Yanan Zhang
Jean-Paul Maréchal
Ltt Anne Maurin
Col David Pappalardo Maquettage :
Olivier Schmitt Emmanuel Batisse
GCA Philippe Steininger Philippe Bucher
Elie Tenenbaum Sgt Nadir Bouras
Olivier Zajec
Diffusion :
Claude Donavin
Clc Mathieu Cornu
Correspondance :
CESA
1 place Joffre – 75007 Paris – BP 43
Photogravure et impression :
Imprimerie EDIACA
Établissement d’impression, de diffusion et
d’archivage du commissariat des armées
Contact :
vortexlarevue@[Link]
ISSN 2803-8525
N° 6 Composantes nucléaires aéroportées
RTEX
Études sur la puissance aérienne et spatiale