N° 5 L’armée de l’Air chinoise
RTEX
Études sur la puissance aérienne et spatiale
N°5 - JUIN 2023
L’armée de l’Air chinoise
Directeur de la publication : Relecture :
GBA Emmanuel Boiteau, directeur du CESA Marion Bazot
Isaac Brévière
Rédacteur en chef : Léo Byhet
Jean-Christophe Noël Paul Castrigno
Jeanne El Arafi
Rédacteurs en chef adjoint: Roméo Labelle-Rojoux
Cérine Loubna Ferrah
Cne Ivan Sand
Antoine Lebret
Ltt Anne Maurin
Philippine Le Galliot
Ltt Pierre Vallée
Ambre Lepinay
Dominique Lods
Assistant de rédaction :
Yann Milo
Nathan Rabé Hugo Stouvenel
Comité de rédaction :
Traduction :
Patrick Bouhet
Aérotraduction
Lcl Raphaël Briant
Joaquim Gaignard
Lcl Romain Desjars de Keranroue
Jere Hamilton
Lcl Nicolas Dion
Amy Yanan Zhang
Col Pierre Gaudillière
Julia Grignon
Philippe Gros Maquettage :
Cne Béatrice Hainaut Emmanuel Batisse
Laurent Henninger Philippe Bucher
Col Jean-Patrice Le Saint Sgt Nadir Bouras
Jean-Paul Maréchal
Col David Pappalardo Diffusion :
Col Julien Resplandy Claude Donavin
Olivier Schmitt Clc Mathieu Cornu
GCA (2S) Philippe Steininger
Elie Tenenbaum Correspondance :
Olivier Zajec
CESA
1 place Joffre – 75700 Paris SP 07 – BP 43
Tél. : 01 44 42 44 27
Photogravure et impression :
Imprimerie EDIACA
Établissement d’impression, de diffusion et
d’archivage du commissariat des armées
Contact :
vortexlarevue@[Link]
Tirage : 1300 exemplaires
ISSN 2803-855X
SOMMAIRE
Survol
Jean-Christophe Noël...............................................................................5
LA CHINE : NOUVEAUX ASPECTS STRATÉGIQUES
Existe-t-il une stratégie mondiale chinoise ?
Nadège Rolland......................................................................................15
Indopacifique : un nouvel espace de conflictualité ?
Frédéric Grare........................................................................................27
Taïwan : point nodal de la pensée stratégique chinoise
Valérie Niquet........................................................................................41
L’Ours et le Dragon : les limitations du partenariat spatial « sans limite »
entre la Russie et la Chine
Brian Kalafatian......................................................................................55
La dimension technologique dans la compétition de puissance
sino-américaine
Raphaël Briant........................................................................................67
Les coalitions juridiques sino-russes : le droit au service d’un nouvel ordre
mondial
Amélie Férey..........................................................................................83
Perspectives japonaises sur les tentatives chinoises de renverser
le statu quo des îles Senkaku
Oiso Mitsunori.......................................................................................95
La stratégie cyber chinoise : rattraper les États-Unis, préparer la guerre
Julien Nocetti.......................................................................................111
LA CHINE : ASPECTS AÉRONAUTIQUES ET TECHNOLOGIQUES
L’organisation de l’armée de l’Air chinoise
Nathan Rabé........................................................................................125
L’armée de l’Air chinoise, de la « Guerre populaire » aux « Guerres locales
dans des conditions de haute technologie » : histoire institutionnelle d’une
lente évolution doctrinale (1927-1993)
Clément Bailleul...................................................................................129
L’armée de l’Air chinoise au combat pendant la Guerre froide
Cristina L. Garafola...............................................................................149
L’évolution de la doctrine chinoise depuis la guerre du Golfe (1991).
Quelle implication pour l’armée de l’Air ?
Amy Yanan Zhang.................................................................................161
Le rôle du J-20 dans la puissance aérienne chinoise
Gregory Barber.....................................................................................181
L’affirmation des ambitions de puissance de la Chine :
l’exemple des bombardiers
Nathan Rabé, Pierre Vallée...................................................................195
L’avènement des drones dans l’Armée populaire de libération :
enjeux, modes d’action et stratégies futures
Carine Pouget, Nina Cazin...................................................................209
Les forces nucléaires chinoises : structures, procédures et champ d’action
China Aerospace Studies Institute (CASI)...............................................227
La Base industrielle et technologique de défense (BITD)
aéronautique chinoise
Louis Lamiot.........................................................................................249
Le rattrapage technologique de l’aviation civile chinoise
Jean-Paul Maréchal...............................................................................263
A2/AD chinois et liberté d’action aérienne dans le Pacifique
occidental : gagner le conflit aéronaval à distance ?
Jérôme Pupier.......................................................................................279
Le spatial de défense chinois : aspects doctrinaux, organisationnels
et capacitaires
Antoine Bondaz, Simon Berthault.........................................................291
L’incursion de la Chine dans la zone d’identification de défense aérienne
de Taïwan et ses implications pour la sécurité régionale
Lee Jyun-yi, Sheu Jyh-shyang et Shu Hsiao-huang.................................309
Faire face à l’armée de l’Air chinoise : une perspective australienne
Malcolm Davis.....................................................................................323
2
Sommaire
Les Forces aériennes chinoises sont-elles performantes ?
Un point de vue indien
Anil Chopra..........................................................................................341
HISTOIRE
Les penseurs du « Céleste Empire »
Emmanuel Nal......................................................................................369
L’aéronautique d’Indochine : une arme au service de la diplomatie impé-
riale française en Extrême-Orient durant l’Entre-deux-guerres
Jean-Baptiste Manchon.........................................................................387
La puissance aérienne et le Pacifique : tirer les leçons du passé
Thomas E. Griffith.................................................................................405
MiG Alley : les Sabre à la conquête de la supériorité aérienne
Quentin Coynel....................................................................................427
INTERVIEWS
Entretien avec Pierre Grosser
Jean-Christophe Noël...........................................................................449
Entretien avec le général Ken Wilsbach
David Pappalardo.................................................................................463
Entretien avec le général Philippe Moralès
Samuel Bourigault.................................................................................... 473
RECENSIONS
Trois livres pour mieux comprendre la Chine
Lecture croisée par Hippolyte Cailleteau..............................................483
Chinese Air Power in 20st Century, Modern Chinese Warplanes (Air Force/
Naval Aviation/ Army Aviation), Red Dragon 'Flankers'
Lus par Jean-Christophe Noël...............................................................491
Chinese Air Power
Lu par Malcolm Pinel...........................................................................495
Space International, n°1
Lu par Anne Maurin.............................................................................499
Airpower Pioneers: From Billy Mitchell to Dave Deptula
Lu par Jean-Christophe Noël.................................................................503
3
Les articles proposés dans ce numéro ne reflètent que la vue de leurs au-
teurs.
Ils n’engagent en aucun cas le ministère des Armées, le Department of De-
fense de l’Australie, le Department of Defense des États-Unis, le Ministry of
Defense de l’Inde, le Ministry of Defense du Japon, le Ministry of National
Defense de Taïwan, l’US Department of the Air Force
et l’Air University de Maxwell.
4
Survol
Survol
Jean-Christophe Noël
Chers lecteurs,
Ce cinquième numéro de Vortex tranche avec les précédents par son volume et
son contenu. Sa grosseur d’abord : il atteint les 500 pages, ce qui en fait pratique-
ment un numéro double. Le fond ensuite : pour la première fois, nous publions
un numéro consacré à une armée de l’Air particulière en bousculant l’organisa-
tion traditionnelle de la revue. La partie Varia disparaît – provisoirement – tandis
que les parties Dossier, Histoire et Interview sont sensiblement densifiées.
Le choix de traiter de l’armée de l’Air chinoise (AAC) justifie ces boulever-
sements tant le sujet est immense. Ce thème s’est imposé de lui-même pour trois
raisons principales. La première est que l’AAC est un sujet d’interrogations, et
également un peu de fascination, pour la plupart des professionnels et passionnés
d’aéronautique militaire. Quand on y songe, l’AAC était encore équipée de ma-
tériels vétustes d’origine soviétique il y a 40 ans, ne pouvant opposer face à un
potentiel agresseur que des milliers de MiG-19 ou MiG-21 sinisés. Désormais,
elle est la deuxième armée de l’Air du monde qui met en ligne un avion de chasse
de 5ème génération produit localement. Comment est-elle parvenue à cette perfor-
mance ? Quelles décisions ont motivé cette extraordinaire croissance ?
La deuxième raison est que Pékin exprime désormais une posture beaucoup
plus affirmée pour faire valoir ce que la Chine considère comme ses droits lé-
gitimes à ses frontières et en Asie plus généralement. Elle se heurte à d’autres
puissances, dont les États-Unis. De nombreux outils sont employés pour soute-
nir cette posture, dont certains sont militaires. La Marine chinoise est souvent
mise en avant – avec raison – pour illustrer les ambitions militaires du régime,
mais l’aviation est elle aussi en première ligne. Elle le serait encore plus si une
crise devait éclater dans la région. Quels sont alors les matériels sur lesquels
l’AAC pourrait s’appuyer ? Quel est plus largement son niveau de performance
opérationnelle et pourrait-elle rivaliser avec les forces américaines ? Tient-elle
aujourd’hui un rang mondial ou simplement régional ?
La troisième raison est que l’AAC reste mal connue pour beaucoup de Français
et d’Européens qui, il est vrai, portent plutôt en ce moment leur regard vers l’Est du
5
continent. Peu d’informations sont aisément accessibles. Elles sont souvent épar-
pillées dans des journaux spécialisés ou quelques ouvrages d’experts. Il est temps
d’y remédier et de proposer à tous ceux qui veulent s’en donner la peine la possi-
bilité de mieux saisir les enjeux liés à la guerre aérienne de l’autre côté du globe.
La France est justement une nation du Pacifique. Elle projette régulièrement ses
avions, dont ses Rafale, au-dessus du Pacifique en décollant depuis les bases aé-
riennes de l’hexagone. L’exercice Pégase 23 en est le dernier exemple. Il est donc
fort utile de mieux appréhender l’environnement aéronautique militaire en Asie
à travers l’un de ses acteurs essentiels : l’AAC. Quelle est sa vision de la guerre
aérienne aujourd’hui ? Est-elle originale ou inspirée par d’autres armées de l’Air ?
Pour offrir des éléments de réponse à ces questions et à bien d’autres, la revue
est divisée en cinq parties.
Chine : nouveaux aspects stratégiques
La première partie a l’ambition de proposer aux lecteurs des clés de lecture
pour mieux comprendre la nouvelle situation stratégique dans la région du
Pacifique.
Nadège Rolland ouvre ce numéro spécial en se demandant s’il existe une stra-
tégie mondiale chinoise. L’autrice répond par l’affirmative en soulignant que des
orientations déjà adoptées sous Mao Tsé-toung sont remises au goût du jour avec
des moyens plus modernes. La puissance économique a notamment remplacé le
souffle révolutionnaire.
Frédéric Grare décortique le terme « Indopacifique » en montrant comment
il structure la scène stratégique en Asie. Il souligne qu’il n’existe pas de « bloc
Indopacifique » qui s’opposerait naturellement à la Chine, mais plutôt une re-
cherche permanente et dynamique de compromis entre de nombreux pays, qui
n’exclut nullement d’éventuels conflits d’intérêts.
La focale est resserrée avec Valérie Niquet sur Taïwan. Elle explique pourquoi
cette île est au cœur de la stratégie militaire chinoise, entre le rêve de « grande
renaissance » et un possible affrontement avec les États-Unis. Le but est finale-
ment de privilégier les complémentarités économiques pour obtenir l’unification
sans combattre. En cas de succès, la légitimité du régime communiste serait as-
surée comme sa position dominante d’un point de vue régional et global.
Après avoir installé la scène, nous nous concentrons sur la manière dont
ékin se comporte avec ses alliés et compétiteurs. Brian Kalafatian s’intéresse
P
au rapprochement sino-russe au travers des politiques spatiales. Si les deux
pays s’accordent pour rejeter l’ordre occidental actuel, si certaines dynamiques
dans leur coopération spatiale se renforcent, le différentiel de puissance entre la
Russie et la Chine peut faire craindre des jours sombres pour Moscou à terme.
La Chine fera passer son intérêt avant la pérennisation d’une alliance avec son
ancien rival.
6
Survol
Raphaël Briant évoque l’état des relations sino-américaines en étudiant la
compétition technologique que se livrent les deux pays dans le domaine des tech-
nologies émergentes. Elle prend la forme d’un « découplage sélectif » où chacun
cherche à s’assurer la maîtrise de l’ensemble des chaînes de valeur. Les enjeux
militaires liés à cette compétition sont essentiels pour s’assurer la supériorité
opérationnelle dans les décennies à venir, avec le développement de l’intelli-
gence artificielle (IA) et des technologies quantiques.
Puis nous cherchons à appréhender la stratégie chinoise par ses pratiques non-ci-
nétiques. Amélie Férey se concentre sur l’expansion de la pratique du lawfare par
les autorités chinoises, notamment destinée à changer les règles du droit interna-
tional. Elle complète son analyse en évoquant les points de convergence existants
entre la Chine et la Russie dans ce domaine et les réponses des Occidentaux.
Oiso Mitsunori s’inscrit dans la même logique qu’A. Férey en détaillant cette
fois un cas pratique. Depuis les années 1970, le gouvernement chinois reven-
dique le contrôle des îles Senkaku sous souveraineté japonaise. L’auteur consi-
dère les arguments juridiques et historiques de Pékin et de Tokyo et décrit les
actes agressifs commis par la Chine dans cette zone. Il tente finalement de dévoi-
ler la logique qui explique cet activisme chinois.
Julien Nocetti termine cette première partie en observant la stratégie cyber
chinoise. L’auteur explique comment elle a été construite en opposition au rôle
joué par les États-Unis au niveau international. Elle valorise notamment la sou-
veraineté informatique et cherche à influencer les normes technologiques. Dans
le domaine militaire, Pékin préfère les actions offensives de basse intensité et a
développé une large expertise dans l’espionnage.
Chine : aspects aéronautiques et technologiques
La deuxième partie de la revue porte sur l’AAC et les éléments qui contri-
buent à ses performances. Après une très courte présentation de son organisation
réalisée par Nathan Rabé, Clément Bailleul nous propose de suivre l’histoire de
cette organisation entre 1927 et 1993. Le lecteur peut mesurer le poids négatif
sur sa trajectoire des événements politiques et de la fascination de Mao Tsé-
toung pour la guerre populaire.
Cristina L. Garafola aborde aussi cette période historique de l’AAC mais en
se concentrant sur ses performances guerrières. Après avoir été engagée dans les
années 1950 en Corée ou contre les Nationalistes de la République de Chine,
l’AAC ne participe presque plus à des conflits. Elle reste finalement cantonnée
à des rôles subalternes durant les opérations qui sont menées ultérieurement. Ce
retrait explique aujourd’hui son complet manque d’aguerrissement.
Amy Y. Zhang se concentre sur les aspects doctrinaux et narre la montée en
puissance conceptuelle de l’AAC. L’intégration des technologies de pointe est
régulièrement mise en avant, que ce soit pour mener des guerres informatisées
7
puis, aujourd’hui, des « guerres intelligentes ». Dans le même temps, l’autono-
mie de la force aérienne s’affirme. Les autorités politiques appellent en 2004 à
la transformer en une force stratégique et poussent pour son intégration avec les
autres services.
Gregory Barber lève – un peu – le voile sur le J-20, le premier avion de chasse
de 5ème génération de la Chine. Il montre comment il s’intègre parfaitement dans
la vision de la guerre aérienne endossée par Pékin, mais relativise aussi quelque
peu ses performances si elles doivent être comparées à celles du F-22 ou du F-35.
Pierre Vallée et Nathan Rabé se livrent au même exercice mais avec les
bombardiers chinois. Les différentes versions du H-6 sont bien sûr évoquées
mais l’important est ailleurs. L’AAC peut désormais frapper des objectifs situés
jusque dans la seconde chaîne d’îles grâce aux missiles emportés par ces avions.
Son allonge pourrait même augmenter, avec la mise en œuvre de nouvelles ver-
sions du H-6 et surtout du H-20 qui serait le premier bombardier furtif intercon-
tinental chinois.
Carine Pouget et Nina Cazin présentent un secteur en pleine expansion, à
savoir celui des drones. Elles explorent les domaines industriels et opérationnels
et soulignent l’avenir radieux du drone made in China. S’intégrant parfaitement
dans la robotisation des forces souhaitée par les autorités politiques, leur usage
pourrait limiter les pertes en hommes jeunes et les protestations potentielles de
parents qui perdraient leur unique enfant dans des aventures militaires décidées
par le régime.
L’article suivant est tiré d’une étude du China Aerospace Studies Institute
sur l’état des forces nucléaires chinoises. Elle permet de saisir le faible dévelop-
pement actuel de la composante aéroportée, celui bien plus poussé de la Force
des Lanceurs ou de la composante navale, mais surtout pose des questions es-
sentielles sur la dualité du commandement à travers une exégèse des écrits des
principaux auteurs américains sur le sujet.
Louis Lamiot aborde les questions industrielles et l’état de la Base industrielle
et technologique de défense (BITD) aéronautique chinoise. Si l’œuvre déjà ac-
complie est impressionnante, il n’en demeure pas moins que des faiblesses per-
sistent, qui pourraient être accentuées dans le cas d’un embargo ou d’un régime
de sanctions plus sévère.
Jean-Paul Maréchal offre justement l’opportunité de mieux saisir ces difficul-
tés en se concentrant sur le développement du C919. Les constructeurs chinois
ne semblent pas en mesure à court terme de pouvoir inquiéter les géants que sont
Airbus et Boeing. Pour autant, le coup est lancé et le C919 pourrait devenir un
jour le premier exemplaire d’une lignée fructueuse d’avions de ligne chinois.
Nous revenons aux aspects plus militaires avec Jérôme Pupier qui nous dé-
crit comment l’A2/AD (Anti-Access/Area Denial) chinois fonctionne. Le but de
Pékin est de disposer de moyens de frappe à longue portée faisant peser une
8
Survol
contrainte considérable sur les forces américaines ou celles de leurs rivaux. En
exploitant depuis son territoire cette ressource et ses moyens de défense, Pékin
espère pouvoir limiter les intrusions dans son voisinage immédiat pour mieux en
avoir le contrôle en cas de conflit.
Antoine Bondaz et Simon Berthault traitent ensuite des aspects doctrinaux,
organisationnels et capacitaires du spatial de défense chinois. Ils soulignent les
évolutions essentielles dans ce domaine abordé dans La Science de la stratégie
militaire, recensent les principaux acteurs et évoquent l’accroissement des capa-
cités chinoises, avec le développement notable d’infrastructures au sol.
Les trois articles suivants donnent la parole aux voisins de la Chine et s’in-
téressent à leurs perceptions de la montée en puissance de l’AAC. Lee Jyun-yi,
Sheu Jyh-shyang et Shu Hsiao-huang décrivent les incursions de l’AAC dans
la zone d’identification de défense aérienne (ADIZ) de Taïwan, qui débutent en
mars 2015. Ils les recensent, en font la typologie et livrent leurs remarques sur la
manière dont chaque type d’avion est employé.
Malcolm Davis nous donne son point de vue sur la manière dont Canberra
réagirait en cas de conflit autour de Taïwan. L’île-continent servirait probable-
ment de base arrière pour une coalition menée par les États-Unis. L’Austra-
lie serait alors un objectif potentiel pour les frappes longue portée chinoises.
L’auteur estime que le B-21 pourrait contribuer efficacement à la défense de
l’Australie dans un tel contexte, bien que le gouvernement n’ait pas choisi
cette option pour l’instant.
Enfin, Anil Chopra développe une vision indienne de la montée en puissance
de l’AAC. Selon lui, les États-Unis conservent une avance par rapport à la Chine.
Il rappelle également que l’AAC ne concentre pas seulement ses efforts autour de
Taïwan. Elle est impliquée sur d’autres théâtres, dont la frontière sino-indienne.
Histoire
Ces trois articles terminent cette deuxième partie sur les aspects aéronautiques
et technologiques. Le numéro retrouve alors la structure habituelle de Vortex en
proposant des articles historiques dans une troisième partie. Le premier d’entre
eux est l’œuvre d’Emmanuel Nal et porte sur les anciens penseurs chinois. Lao
Tseu, Confucius, Sun Tzu, Mencius, Mozi et Shang Yang sont présentés tour
à tour succinctement. Cet article ne cherche pas à mettre en valeur l’existence
d’une Chine intemporelle – qui n’existe d’ailleurs pas – expliquant les causes
profondes de la stratégie chinoise. Il a juste la modeste ambition d’aiguiser la
curiosité de nos lecteurs pour les inciter à découvrir ces auteurs féconds, d’autres
manières de penser et une autre civilisation.
Jean-Baptiste Manchon fait un bond dans le temps et montre comment les
unités de l’armée de l’Air française, basées en Indochine, participent à la poli-
tique étrangère dans l’Entre-deux-guerres. Cette diplomatie aérienne est l’oc-
9
casion de rencontres fructueuses et expose la modernité de l’armée française
locale à ses voisins. Néanmoins, les moyens réduits dont disposent les forces
aériennes en Indochine empêchent rapidement toute velléité d’action diploma-
tique aérienne de puissance.
Thomas E. Griffith nous conte un épisode de la guerre du Pacifique et vient
nous rappeler que ce conflit n’a pas été seulement aéronaval. Le général Kenney
a mené dans le Pacifique Sud-Ouest les opérations aériennes sous le comman-
dement du général Douglas MacArthur pour progresser vers les Philippines. La
manière dont il aborde sa fonction comme la stratégie brillante qu’il met en
œuvre demeurent des sources d’inspiration et d’enseignements pour tous ceux
qui réfléchissent aux actions militaires potentielles dans cette zone.
Quentin Coynel ferme la rubrique Histoire en se concentrant sur les combats
aériens pendant la guerre de Corée sur Mig Alley. Les Communistes tentent de
ravir la maîtrise du ciel aux forces aériennes des Nations unies. Si les pilotes
américains l’emportent finalement sur leurs adversaires, la lutte a été beaucoup
plus intense qu’on ne le pensait pendant la guerre froide, comme le montre l’ou-
verture d’archives que reprend l’auteur.
Interviews
La quatrième partie de ce numéro comprend trois interviews. La première est
celle de Pierre Grosser qui lève le voile sur un siècle de relations entre l’Asie
et l’Occident, montrant comment l’histoire de la première influence celle de la
seconde. Il évoque aussi l’actualité, offrant des repères utiles pour mieux com-
prendre les dynamiques actuelles. La suivante est celle du général américain Ken
Wilsbach, commandant des Pacific Air Forces, qui évoque sans détour sa vision
de la situation stratégique dans le Pacifique, le rôle de la Chine et la manière dont
son commandement se prépare à d’éventuelles opérations. Le général français
Philippe Moralès clôt cette rubrique en évoquant à son tour la façon dont l’armée
de l’Air envisage de répondre aux différents défis internationaux, que ce soit en
Europe ou en Asie, bien sûr.
Recensions
La cinquième et dernière partie de ce numéro est consacrée aux recensions.
La première est assurée par Hippolyte Cailleteau qui propose de manière sub-
jective mais assumée la lecture de trois ouvrages – parmi des milliers d’autres
– pour mieux appréhender la Chine. Ces livres sont Que veut la Chine ? De Mao
au Capitalisme de François Godement, The Third Revolution: Xi Jinping and the
New Chinese State d’Elizabeth Economy et Overreach: How China derailed its
Peaceful Rise de Susan Shirk. Leur lecture donnera les outils nécessaires pour
mieux apprécier la trajectoire récente de la Chine.
10
Survol
Jean-Christophe Noël rend compte des cinq livres écrits par Andreas Rup-
precht sur l’aviation chinoise aux éditions Harpia. Il souligne leurs qualités et
constate qu’ils forment un complément très pertinent à ce numéro. Il avoue éga-
lement son coup de cœur pour l’ouvrage consacré aux Flankers chinois intitulé
Red Dragon ‘Flankers’.
Malcolm Pinel poursuit les recensions avec celle de l’ouvrage Chinese Air
Power de Yefim Gordon et Dmitriy Komissarov. Quelques 250 aéronefs en ser-
vice dans l’aviation militaire chinoise y sont recensés. Son caractère plus ency-
clopédique que celui des livres de Rupprecht est souligné par l’auteur de cette
chronique.
Un magazine et un livre sont enfin commentés dans une nouvelle sous-ru-
brique intitulée « Nous avons reçu ». L’équipe du nouveau magazine français
Space International consacré exclusivement à l’espace nous a fait parvenir le
premier numéro, qui a été lu et très apprécié par Anne Maurin.
Nous avons également reçu le dernier ouvrage de John Andreas Olsen intitulé
Airpower Pioneers: From Billy Mitchell to Dave Deptula publié aux Naval Insti-
tute Press. Jean-Christophe Noël fait un compte-rendu rapide des douze portraits
des « pionniers » décrits par les contributeurs de ce livre et propose plusieurs
interprétations de l’ouvrage. Il conclut en conseillant vivement sa lecture.
Nous ne saurions trop conseiller pour les lecteurs qui ne sont pas encore ras-
sasiés par ces quelques 500 pages d’articles de se procurer le livre dirigé par
Howard M. Hensel intitulé Air Power in the Indian Ocean and the Western Paci-
fic: Understanding Regional Security Dynamics, paru en 2018 chez Routledge. Il
passe en revue les différentes armées de l’Air de la région et permet d’esquisser
une approche comparative.
Surtout, nous les invitons à suivre attentivement le site du China Aerospace
Institute Studies à cette adresse [Link] Le CASI
est le principal centre de réflexion de l’US Air Force dédié à l’étude de la Chine
et de ses capacités aérospatiales. Une mine d’or les attend. Ils pourront trouver
des textes précis portant sur l’AAC, synthétisant souvent les dernières connais-
sances, qui satisferont les plus exigeants et permettent de mesurer les progrès,
mais aussi les faiblesses de l’AAC.
Outre les auteurs qui ont bien voulu consacrer une part de leur temps toujours
très précieux à ce projet original en France, l’équipe de relecteurs qui a fait un
travail essentiel dans l’ombre, les traducteurs dont je veux saluer la réactivité et
le professionnalisme, je souhaiterais plus personnellement remercier quelques
personnes dont la rencontre ou l’intervention ont été décisives pour ce numéro.
Je voudrais d’abord saluer Kenneth W. Allen que j’ai croisé au Center for
Strategic and International Studies (CSIS) à Washington en 2010 et dont l’inter-
vention m’a fait comprendre tout l’intérêt de suivre la montée en puissance de
l’AAC dans les décennies à venir.
11
J’aimerais ensuite remercier Frédéric Grare qui m’a définitivement convain-
cu de l’importance d’un tel numéro, Margaret Stankey dont la compétence n’a
d’égale que la gentillesse et qui m’a fait bénéficier de son important réseau d’au-
teurs aux États-Unis, Brendan Mulvaney, directeur du CASI, qui m’a autorisé à
puiser dans les ressources innombrables de l’institut pour compléter le sommaire.
Enfin, je n’oublie pas ma « garde rapprochée », sans qui ce numéro double
aurait été impossible à éditer, à savoir Pierre Vallée, Nathan Rabé et Emmanuel
Batisse.
Si vous souhaitez réagir au contenu de ce numéro, ou pour toute demande de
renseignement, toute proposition, nous demeurons à votre écoute sur l’adresse
vortexlarevue@[Link].
Nous vous souhaitons une excellente lecture.
12
LA CHINE :
NOUVEAUX ASPECTS STRATÉGIQUES
13
14
La Chine : nouveaux aspects stratégiques
Existe-t-il une stratégie mondiale
chinoise ?
Nadège Rolland
Nadège Rolland est maître de recherche (Distinguished Fellow) au Natio-
nal Bureau of Asian Research, un think tank basé à Seattle et Washington. Ses
travaux portent notamment sur la politique étrangère et la pensée stratégique
chinoises ainsi que leur application sur la scène internationale.
Depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping fin 2012, le grand « rêve de la
renaissance nationale » est devenu l’épine dorsale de la politique intérieure et
étrangère de la Chine. S’inscrivant dans la continuité historique de ses illustres
prédécesseurs Mao Zedong et Deng Xiaoping grâce à qui la Chine s’est « mise
debout » et est « devenue riche », Xi s’est donné pour mission de rendre son pays
« puissant ». Contrairement à ses prédécesseurs immédiats, adeptes, depuis la
fin de la Guerre froide, du profil bas et de la prudence, Xi n’hésite pas à affirmer
haut et fort qu’il est temps pour la Chine d’occuper le devant de la scène mon-
diale et que la voie qu’elle a choisie pour elle-même offre désormais un modèle
aux autres États1.
Comme le souligne Robert Kagan, la puissance transforme les nations. Elle
aiguise leurs appétits et leurs soifs, et accroît leurs ambitions2. La Chine ne fait
pas exception. Mais la stratégie mondiale poursuivie par les dirigeants chinois
actuels n’est pas uniquement un corollaire de la puissance matérielle dont jouit
la Chine aujourd’hui. Elle est en effet conçue tout à la fois comme une stratégie
défensive de contre-encerclement et comme une stratégie offensive visant à fa-
çonner le monde à son image. Elle est au service d’un état final visant à l’établis-
sement de la domination de la Chine, structurée par la rivalité avec son principal
1. Rapport du 19ème Congrès, 18/10/2017.
2. R. Kagan, « Ambition and Anxiety: America’s Competition with China », in G. J. Schmitt (ed.),
The Rise of China: Essays on the Future Competition, New York, Encounter Books, 2009, p. 2.
15
Existe-t-il une stratégie mondiale chinoise ?
adversaire, les États-Unis3. L’ascendance chinoise ne peut être complète sans
une transformation en profondeur de l’ordre international existant.
C’est la seconde fois depuis sa fondation en 1949 que la République popu-
laire de Chine considère le monde comme un vaste échiquier sur lequel se joue
une compétition géopolitique dont elle espère sortir victorieuse. Cet article décrit
d’abord les deux phases historiques qui précèdent la stratégie mondiale actuelle :
une première tentative motivée par la rivalité de la Chine avec l’Union sovié-
tique, interrompue par la mort de son concepteur, Mao Zedong ; suivie d’une
période intermédiaire durant laquelle l’empreinte de la Chine s’est développée
à l’échelle mondiale, notamment dans le domaine économique, mais sans véri-
table stratégie globale. Dans un troisième temps, l’article décrit la conceptuali-
sation et l’exécution de la stratégie mondiale de la « nouvelle ère » à travers son
principal étendard, le projet des « nouvelles routes de la soie ». Une dernière
section aborde les résistances au déploiement de cette stratégie mondiale. En dé-
pit des différences majeures, tant idéologiques que matérielles, entre la période
maoïste et la période actuelle, la stratégie mondiale de Xi présente de fortes
similitudes avec celle de Mao.
1. Mao Zedong et la mise en place de la première stratégie mondiale chinoise
C’est dans les premières années suivant la fondation de la République popu-
laire, dans un contexte de Guerre froide, que Mao Zedong conçut et mit en œuvre
la première stratégie mondiale chinoise. Son objectif était double. Il s’agissait
tout à la fois de briser l’isolement auquel la Chine était soumise et de l’ériger en
tant que « patriarche » incontesté de la « famille révolutionnaire mondiale »4.
Après la mort de Staline, Mao prend ses distances avec l’Union soviétique.
Il vit dans la vague de décolonisation l’opportunité pour la Chine d’accroître
son influence et de se positionner en tant que porte-étendard de la révolution
communiste en lieu et place d’une URSS tentée par la coexistence pacifique
avec l’Ouest5. Outre des harangues révolutionnaires et un milliard de petits livres
rouges, la Chine fournit aux mouvements d’insurrection des armes de petit ca-
libre et des formations aux méthodes de guérilla ; aux nations amies, elle offrit
du blé, des médecins, et des infrastructures6. Le montant de l’aide internationale
chinoise augmenta de 50% en 1960-1961 alors que la famine sévissait en Chine7.
Entre 1970 et 1976, la Chine fournit plus d’aide à l’Afrique (principalement sous
3. A. L. Friedberg, A Contest for Supremacy: China, America and the Struggle for Mastery in Asia,
New York, Norton, 2011; N. Rolland, « China’s Vision for a New World Order », NBR Special
Report, 83, 01/2020.
4. J. Lovell, Maoism: A Global History, Londres, Knopf, 2019, p. 140.
5. Ibidem, pp. 125-150.
6. À titre d’exemple, le chemin de fer Tanzanie-Zambie, construit en pleine révolution culturelle entre
1967 et 1976, demeure pour Pékin un symbole fort de l’engagement chinois pour l’Afrique. En visite
en Tanzanie en 2013, Xi Jinping s’est rendu au cimetière où sont enterrés les ouvriers chinois du rail.
7. J. Lovell, op. cit., p. 134. La désastreuse politique du Grand Bond en Avant coûta la vie à près
de 36 millions de Chinois.
16
La Chine : nouveaux aspects stratégiques
forme de prêts) que l’Union soviétique8. L’objectif principal de cette stratégie
à l’échelle mondiale était de réunir le plus de pays possible au sein d’une large
coalition anti-impérialiste qui visait d’abord l’Occident – et plus particulière-
ment les États-Unis9 – puis, à partir de 1960, les impérialistes de tous crins, y
compris l’ancien allié soviétique10. Ainsi, au lieu d’être isolée et encerclée, la
Chine, à la tête d’une impressionnante cohorte de nations nouvellement indé-
pendantes, serait-elle en mesure de déborder les superpuissances et d’affirmer sa
suprématie mondiale.
En position de faiblesse face à un adversaire incommensurablement plus
puissant, contrôlant les centres de gravité économique, politique et militaire,
Mao plaçait une fois de plus ses espoirs dans le nombre. L’idée n’est, sur le prin-
cipe, qu’une extrapolation à l’échelle mondiale de la stratégie développée par le
dirigeant chinois dans les années 1930 pour battre ses adversaires nationalistes
et japonais : créer des bases rurales, encercler les villes depuis les campagnes,
utiliser les bases pour faciliter le soulèvement révolutionnaire national11. « Si tout
le peuple est mobilisé, écrivait-il alors dans De la guerre prolongée, l’ennemi
finira par être englouti dans cet océan humain ». Il traçait ensuite sur un échi-
quier de go imaginaire une stratégie de contre-encerclement similaire à l’échelle
mondiale, grâce à laquelle de multiples « unités stratégiques » prendraient les
puissances fascistes dans leur « vaste filet »12.
Au cours des décennies qui suivirent, Mao n’eut de cesse de peaufiner son
idée de contre-encerclement stratégique qui finit par être désignée sous le nom
de « théorie des trois mondes »13. Les deux superpuissances impérialistes et
8. D. H. Shinn, J. Eisenman, China and Africa: A Century of Engagement, Philadelphia, Univer-
sity of Pennsylvania Press, 2012, p. 41.
9. J. Friedman, Shadow Cold War: The Sino-Soviet Competition for the Third World, Chapel Hill,
University of North Carolina Press, 2015, p. 40.
10. À partir de la rupture sino-soviétique de 1960, Pékin dénonce le révisionnisme de l’URSS.
La ligne est de « combattre avec deux poings » (liangge quantou daren 两个拳头打人), c’est-à-
dire à la fois l’impérialisme américain et le « social-impérialisme » soviétique. Après l’invasion
de la Tchécoslovaquie en 1968, Pékin identifie l’URSS comme l’ennemi principal et le mantra
officiel devient « une seule ligne horizontale » (du Japon aux États-Unis en passant par la Chine
et l’Europe) pour s’opposer à Moscou. Cette nouvelle politique ouvre la voie à la normalisation
avec les États-Unis.
11. T. Tsou, M. H. Halperin, « Mao Tse-Tung’s Revolutionary Strategy and Peking’s International
Behavior », American Political Science Review, Vol. 59, no. 1, 03/1965.
12. Z. Mao, « De la guerre prolongée », cycle de conférences faites à Yenan du 26 mai au 3 juin 1938
13. Lors d’une réunion de travail du Comité central en septembre 1963, puis lors d’une entrevue
avec un visiteur japonais, Mao précise d’abord son concept de « zone intermédiaire » qu’il avait
évoqué en 1946 avec la journaliste Anna Strong. La première « zone intermédiaire » comprend
l’Asie, l’Afrique et l’Amérique latine ; la seconde, l’Europe, le Canada, le Japon et l’Australie.
En février 1974, lors d’une réunion avec le président zambien Kenneth Kaunda, Mao expose sa
théorie dans son intégralité, plaçant les États-Unis et l’Union soviétique dans le premier monde
; le Japon, l’Europe, l’Australie et le Canada dans le deuxième ; l’Afrique, l’Amérique latine et
l’Asie, y compris la Chine, dans le troisième. En avril 1974, Deng Xiaoping présente la vision de
Mao devant l’assemblée des Nations unies. Voir « Speech by Chairman of the People’s Republic
of China, Deng Xiaoping, at the Special Session of the U.N. General Assembly », 10/04/1974.
17
Existe-t-il une stratégie mondiale chinoise ?
despotiques constituant le « premier monde » seraient débordées par l’alliance,
sous les auspices de la Chine, des pays pauvres, opprimés et exploités, où se
concentrait la majorité de la population mondiale. En parallèle du front uni avec
le « tiers monde » constitué des pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine,
une politique d’amadouement serait menée envers la zone intermédiaire ou « se-
cond monde » composée de l’Europe, du Canada, du Japon, et de l’Australie14.
La révolution portée par les « zones rurales du monde », déclarait le maréchal
Lin Biao en 1965, encerclerait bientôt les « villes du monde » représentées par
les pays avancés15. Lorsque l’Union soviétique devint l’impérialisme à abattre,
Pékin ne vit nulle difficulté à « se lier d’amitié avec des ennemis lointains tout
en attaquant l’ennemi près de chez soi » et à créer les conditions d’une détente
avec le moindre de deux maux, les États-Unis16. Ainsi, dépouillée de son vernis
idéologique, la théorie des trois mondes n’est autre qu’une stratégie asymétrique
visant à inverser le rapport de force en opposant le nombre à la puissance.
2. Profil bas et consolidation des forces
Après la mort de Mao, Deng Xiaoping abandonna le carcan révolutionnaire et
la rhétorique anti-impérialiste au profit de l’économie de marché. Au printemps
1990, tirant les leçons de la récente contestation populaire interne écrasée dans le
sang sur la place Tian’anmen et de la chute des régimes communistes en Europe,
le nouveau dirigeant chinois anticipait un nouvel environnement stratégique par-
ticulièrement menaçant pour la Chine qui se verrait devenir la principale cible de
« l’attention ennemie »17. Plutôt que de constituer une coalition agressive contre
les États-Unis, il préconisa la patience et la prudence,18 ainsi que la construction
de la « puissance intégrale de la nation »19. Le reste du monde ne fut désor-
mais plus envisagé comme un échiquier stratégique sur lequel avancer les pièces
chinoises mais à travers le prisme de la priorité au développement économique et
de la recherche d’un environnement stratégique stable. D’impérialistes à abattre,
les pays avancés devinrent sources potentielles de capitaux, de transferts de
technologie et de savoir-faire, tandis que les pays en développement ne furent
plus considérés principalement pour leur valeur géopolitique (à l’exception de
14. A. Jiang, « Mao Zedong’s ‘Three Worlds’ Theory: Political Considerations and Value for
the Times », Social Sciences in China 34, no. 1, 2013, p. 48 et J. W. Garver, China’s Quest: The
History of the Foreign Relations of the People’s Republic of China, New York, Oxford University
Press, 2016, p. 327.
15. Lin B., « Long Live the Victory of People’s War! », 03/09/1965.
16. Jiang A., « Mao Zedong’s ‘Three Worlds’ Theory: Political Considerations and Value for the
Time », Social Sciences in China, 34:1, 2013, p. 48.
17. M. Yahuda, « Deng Xiaoping: The Statesman », The China Quarterly, no. 135, 09, 1993,
pp. 563-564.
18. C’est l’essence de la stratégie dite « en 24 caractères » : « Observer calmement, maintenir
notre position, relever le défi sereinement, cacher nos capacités, attendre notre heure, rester libre
d’ambitions, ne jamais revendiquer le leadership ».
19. Pour une description du concept de puissance intégrale nationale, voir : M. Pillsbury, China De-
bates the Future Security Environment, Washington D.C., National Defense University Press, 2000.
18
La Chine : nouveaux aspects stratégiques
leur rôle dans l’asphyxie diplomatique de Taïwan) mais pour leurs matières pre-
mières et ressources énergétiques. Au lieu de développer une stratégie mondiale,
la Chine travailla à cette époque à apaiser ses relations avec ses voisins et à s’in-
tégrer au sein des institutions multilatérales régionales.
Les dirigeants de troisième et quatrième génération, Jiang Zemin (1989-2002)
et Hu Jintao (2002-2012), ont dans l’ensemble respecté les principes de politique
étrangère édictés par Deng. À partir du tournant du XXIème siècle, chacun d’entre
eux a toutefois tenté d’élargir les horizons chinois dans des domaines divers.
A posteriori, ces efforts apparaissent cependant comme des tâtonnements dans
différentes directions plutôt que les éléments d’une stratégie mondiale concertée.
C’est le cas par exemple de la politique de « sortie » (zouchuqu 走出去)
des entreprises chinoises. Jiang Zemin en présenta les grandes lignes lors du
15ème Congrès du Parti communiste chinois (PCC) en 1997. En même temps
qu’il ordonnait l’élimination des entreprises d’État les moins performantes,
le nouveau dirigeant entendait consolider les industries nationales critiques
en conglomérats inspirés des chaebols coréens20. Ces grands groupes « hau-
tement compétitifs » seraient encouragés à « investir à l’étranger dans des
domaines pouvant offrir un avantage concurrentiel à la Chine afin de mieux
utiliser les marchés et ressources chinois et étrangers »21. La formalisation de
la politique de « sortie » par le dixième plan quinquennal (2001-2005) coïn-
cidait avec l’entrée de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce et fut
maintenue par les plans suivants. Les « champions nationaux » soutenus par
l’État devinrent rapidement le fer de lance non seulement de la conquête des
marchés étrangers par les entreprises chinoises mais aussi de leur accès aux
ressources naturelles, aux technologies de pointe et à la propriété intellectuelle
étrangères. Les conséquences de cette politique ne tardèrent pas à se mani-
fester. Le commerce chinois avec les pays d’Afrique, d’Amérique latine et
d’Asie méridionale riches en ressources naturelles augmenta de 600% durant
la période 2001-200722. À la fin de l’année 2009, les exportations annuelles et
les réserves de change chinoises s’élevèrent respectivement à 1 200 et 2 400
milliards de dollars. Plus de 13 000 entreprises chinoises étaient établies dans
près de 180 pays et territoires étrangers, tandis que les investissements directs
chinois à l’étranger atteignaient 2 500 milliards de dollars23.
Si Jiang Zemin accéléra l’expansion économique chinoise à l’échelle du
globe, Hu Jintao s’attela pour sa part à parer à l’inquiétude grandissante suscitée
par cette expansion. Il lança une vaste campagne d’influence visant à adoucir
l’image de la Chine dans le monde et à rassurer les craintes étrangères. La plus
20. R. Baum, « The Fifteenth National Party Congress: Jiang Takes Command? », The China
Quarterly, No.153, 03/1998, pp. 141-156.
21. Jiang Z., « Rapport délivré au 15ème Congrès du PCC », 12/09/1997.
22. E. Economy, « The Game Changer », Foreign Affairs, Vol. 89, No. 6, 11-12/2010, p. 145.
23. T. Vendryes, « La ‘sortie’ des firmes chinoises : une dynamique économique à la signification
politique », Perspectives chinoises, No.1, 2012, pp. 68-70.
19
Existe-t-il une stratégie mondiale chinoise ?
emblématique de ces opérations de manipulation fut menée par le ministère de la
Sécurité d’État (le service de renseignement extérieur chinois), sous couvert du
think tank China Reform Forum, qui fut chargé de véhiculer dans les capitales
occidentales le récit que la Chine comptait éviter la confrontation stratégique et
suivre la voie de l’« émergence pacifique »24. Le trope fut abandonné dès 2004 au
profit de « développement pacifique », le mot « émergence » étant finalement jugé
trop agressif, puis de « monde harmonieux » à partir de 2005. En synergie avec
les autorités politiques, l’intelligentsia chinoise commença à la même époque à
s’intéresser au concept de soft power et à s’interroger sur les moyens de propager
à l’étranger une image positive de la Chine25. Le gouvernement définit également
un plan pour le déploiement mondial de la propagande chinoise26 qui encoura-
gea les médias d’État à diffuser leurs programmes auprès de publics étrangers
et instaura les Instituts Confucius. Toutefois, tout ne se résumait pas soudain à
la cultivation d’une « puissance douce ». La veille de Noël 2004, Hu Jintao or-
donna à l’Armée populaire de libération (APL) de se préparer à de « nouvelles
missions historiques ». Il mettait pour la première fois l’accent sur la nécessité
de défendre les intérêts nationaux où qu’ils se trouvent dans le monde27, ouvrant
par là même la porte à la définition d’une stratégie de haute mer. À l’expansion
économique mondiale encouragée par Jiang s’ajoutaient donc avec Hu un élar-
gissement du champ des opérations d’influence et une ébauche de capacités de
projection de puissance.
3. Nouvelle ère, nouvelle stratégie mondiale
La crise financière mondiale de 2008-2009 marque le début d’une réflexion
collective en profondeur sur l’identité de la Chine en tant que grande puissance
et son futur positionnement et rôle dans le système international. Pour les planifi-
cateurs stratégiques chinois, la crise venait en effet d’illustrer les failles d’un mo-
dèle capitaliste moribond et annonçait le déclin des démocraties libérales tandis
qu’elle confirmait la trajectoire ascendante de la Chine, d’autant plus évidente
lorsque le pays devint deuxième puissance économique mondiale devant le Ja-
pon en 2010. L’année suivante, l’annonce par les États-Unis de leur politique
de « rééquilibrage vers l’Asie » et le Printemps arabe, perçu comme des révolu-
tions de couleur fomentées par Washington pour renverser les régimes locaux,
apportèrent néanmoins une ombre au tableau. La confiance chinoise dans son
24. Le concept fit son apparition dans le domaine public lors du Bo’ao Forum de novembre 2003.
Pour une description détaillée de l’opération, voir A. Joske, Spies and Lies: How China’s Greatest
Covert Operations Fooled the World, Richmond (Victoria), Hardie Grant Books, 2022, pp. 84-112.
25. M. Li, « China Debates Soft Power », Chinese Journal of International Politics, Vol. 2, 2008,
pp. 287-308.
26. M. S. Ohlberg, « Creating a Favorable International Public Opinion Environment: External
Propaganda (duiwai xuanchuan) as a Global Concept with Chinese Characteristics ». Thèse de
doctorat présentée à l’Université d’Heidelberg le 06/03/2013, p. 9.
27. R. Kamphausen, D. Lai, T. Tanner (eds.), Assessing the People’s Liberation Army in the Hu Jintao
Era, Carlisle Barracks (P.A.), Strategic Studies Institute and U.S. Army War College Press, 04/2014.
20
La Chine : nouveaux aspects stratégiques
émergence sans entrave était moins assurée. Les théoriciens chinois conclurent
qu’à l’aube d’une transition de puissance qui ne verrait rien de moins que le
déplacement du centre de gravité mondial de l’Occident vers la Chine, Pékin se
trouverait fatalement confronté à une résistance de la part de la puissance hégé-
monique en place.
Ce mélange d’optimisme fondé sur une puissance matérielle grandissante et
d’appréhension face à un environnement stratégique de plus en plus contraignant
constitua un terreau fertile pour d’intenses débats internes. Les discussions por-
tèrent notamment sur les contraintes extérieures pesant sur l’émergence de la
Chine, les causes de la chute de l’Union soviétique et celles de la montée en puis-
sance des États-Unis, la nécessité d’une expansion chinoise et sa nature conti-
nentale ou/et maritime, les leçons contemporaines à tirer des modèles historiques
d’empire chinois, et l’importance relative que certaines régions ou continents
pourraient avoir pour satisfaire les impératifs géostratégiques de la Chine28. Ces
cogitations contribuèrent à l’élaboration d’une vision stratégique mondiale par
le successeur de Hu et à l’abandon progressif du mantra denguiste de profil bas
au profit d’une volonté de travailler « résolument » à la réalisation d’ambitions
nationales plus affirmées29.
Les premières manifestations de cette nouvelle vision globale ne tardèrent
pas à apparaître au grand jour. Un an à peine après son accession au pouvoir, Xi
Jinping présentait au monde un projet dont l’ambition et l’envergure marquent
une rupture nette avec ses prédécesseurs – le « projet du siècle » comme il le dé-
signa quelques années plus tard30. Les contours de ce que l’on nomme par com-
modité les « nouvelles routes de la soie » (NRS)31, de prime abord vagues, appa-
rurent de façon plus précise au fil des mois. Aux six « corridors économiques »
initiaux reliant à la Chine, par voies continentale et maritime (via l’océan In-
28. Voir par exemple : Y. Liu, « 刘亚洲中将撰“西部论”纵谈西进战略 », [Le lieutenant-général
Liu Yazhou, auteur de la ‘doctrine de la région Ouest’ parle de la stratégie d’avancée vers l’Ouest]
Phoenix Daily, no.22, 2010 ; Yan X., « A Comparative Study of Pre-Qin Interstate Political Phi-
losophy », in D. Bell et. al. (eds.) Ancient Thought, Modern Chinese Power, Princeton, Princeton
University Press, 2011, pp. 21-69 ; Wang J., « Marching Westwards: The Rebalancing of China’s
Geostrategy », in Shao B. (eds.) The World in 2020 According to China, Leiden, Brill, 2014, pp.
129-136 ; Zhan S., « 中国的 西进 问题:研判与思考 » [Étude et réflexions sur la question de
l’’avancée vers l’ouest’ pour la Chine] Xiya Feizhou, no. 2, 2013 ; F. Godement et. al., « China’s
Neighborhood Policy », China Analysis, 24/02/2014 ; N. Rolland, « A New Great Game? Situating
Africa in China’s Strategic Thinking », NBR Special Report, 91, 06/2021.
29. C. T. N. Sørensen, « The Significance of Xi Jinping’s ‘Chinese Dream’ for Chinese Foreign
Policy: From ‘Tao Guang Yang Hui’ to ‘Fen Fa You Wei’ », JCIR, Vol.3, No.1, 2015, pp. 53-73.
30. C. Clover, S. Fei Ju, L. Hornby, « China’s Xi Hails Belt and Road as ‘Project of the Century’ »,
Financial Times, 14/05/2017.
31. J’utiliserai ce terme plutôt que le déconcertant « une ceinture une route », traduction littérale
du nom chinois du projet, 一带一路 yidai yilu, qui est l’abréviation de son nom complet : « Une
ceinture économique des routes de la soie et une route de la soie maritime du XXIème siècle ». Fin
2015, le gouvernement central ordonnait que les termes de stratégie, plan, et projet ne soient jamais
associés au concept « yidai yilu » et imposait à la place le mot « initiative ». L’appellation officielle
devint donc en anglais « Belt and Road Initiative » ou BRI.
21
Existe-t-il une stratégie mondiale chinoise ?
dien), les pays de sa périphérie eurasiatique proche et lointaine, s’ajoutèrent à
partir de 2017 des « passages économiques bleus » via l’océan Arctique et vers le
Pacifique Sud, étreignant en définitive l’ensemble du continent eurasiatique et de
ses eaux adjacentes32. Les pays d’Afrique et d’Amérique latine furent également
officiellement invités à rejoindre l’initiative lors du premier forum international
des NRS organisé à Pékin en mai 2017. Signe de leur importance capitale pour le
pouvoir chinois, les NRS, coordonnées par un petit groupe dirigeant au plus haut
niveau de l’État-parti, furent inscrites dans la charte du PCC en octobre 2017.
La majorité des observateurs extérieurs continue d’appréhender les NRS
comme un projet d’investissements dans les infrastructures de transport,
d’énergie, et de télécommunication, mais néglige ses multiples autres di-
mensions. En effet, la construction d’infrastructures n’est que l’une de cinq
« connectivités », projet comprenant également la coordination politique, la
fluidité des échanges commerciaux, l’intégration financière, et les échanges
entre personnes. Au cours des mois suivant la publication du livre blanc sur
les NRS en mars 2015, pléthore de plans d’action furent mis en œuvre en-
courageant le développement de coopérations internationales, sous couvert du
label NRS, dans les domaines de l’agriculture, de l’éducation, de l’énergie,
du tourisme, des sciences et technologies, ou encore des standards industriels.
Des routes de la soie numériques, spatiales et sanitaires inscrivirent également
le projet dans des dimensions moins géographiques. De nouvelles institutions
financières et juridiques furent créées, comme la Banque internationale des in-
vestissements asiatiques ou des tribunaux pour régler les litiges survenant dans
le cadre de contrats NRS33. Des accords de swaps de devises et des mécanismes
de compensation monétaires en renminbi furent établis34. Le parti encouragea
le déploiement d’un dense réseau d’organisations liées au système du front uni
pour servir de canaux de transmission à ses opérations d’influence35. Enfin, la
diplomatie chinoise chercha à faire inscrire les NRS dans les résolutions des
Nations unies comme archétype de la bonne gouvernance mondiale et équiva-
lent substituable aux Objectifs de développement durable.
D’un point de vue géopolitique, les NRS doivent être comprises comme
une stratégie de contre-encerclement faisant écho, dans ses grands axiomes, à
la théorie maoïste des trois mondes. Un front uni international facilité par les
NRS permettrait, à nouveau, d’opposer le nombre à la puissance et de contreba-
lancer ce qui est perçu comme une conjuration occidentale visant à l’isolement
et l’endiguement de la Chine. À la différence des années 1960, Pékin peut au-
jourd’hui utiliser sa puissance économique plutôt que sa ferveur révolutionnaire
32. N. Rolland, « A Concise Guide to the Belt and Road Initiative », NBR, 19/04/2019.
33. M. S. Erie, « The China International Commercial Court: Prospects for Dispute Resolution for
the ‘Belt and Road Initiative’», American Society of International Law Insights, Vol. 22, no.11, 2018.
34. « China RMB Settlements with Belt and Road Countries Up in 2021 », China Daily,
05/10/2022.
35. N. Rolland, « Mapping the Footprint of Belt and Road Influence Operations », Sinopsis,
12/08/2019.
22
La Chine : nouveaux aspects stratégiques
comme incitatif ou levier potentiel pour assembler des coalitions alignées soit
en sa faveur, soit contre l’Occident. Dans cette configuration, ce sont à nou-
veau les pays du Sud global et du monde émergent que la Chine espère rallier à
ses côtés. Ils pourraient l’aider à renforcer la légitimité de son discours rejetant
les « soi-disant valeurs universelles » qui sous-tendent l’architecture de l’ordre
international existant. Et cautionner, voire adopter, le modèle de gouvernance
économique et politique que la Chine présente comme une alternative viable à
un modèle démocratique libéral qui n’a pas toujours tenu ses promesses de paix
et de prospérité. C’est en tous cas ce que les dirigeants chinois semblent avoir
en tête lorsqu’ils appellent ces pays à devenir membres d’une « communauté de
destin » avec la Chine pour centre36.
Le maillage des NRS est à la fois tangible, immatériel et normatif. Il forme un
écosystème qui vise à redessiner les flux d’échanges commerciaux, énergétiques,
informationnels, financiers, humains et politiques, avec la Chine pour nouveau
centre de gravité. En somme, il est au service du « rêve de la grande renais-
sance de la nation chinoise » promu comme objectif principal du mandat de
Xi Jinping. Il constitue la colonne vertébrale de la stratégie visant à instaurer le
leadership de la Chine sur un nouvel ordre international façonné à son image37.
Les NRS ne sont pas les seuls vecteurs visibles de la stratégie mondiale
chinoise. Sous l’impulsion de Xi Jinping, la Chine n’a eu de cesse de systémati-
ser son affirmation sur la scène internationale. Le dirigeant chinois a instauré une
« diplomatie de grand pays aux caractéristiques chinoises », renforcé les moyens
et missions du système de front uni et de la propagande extérieure avec pour
priorité les opérations d’influence à l’étranger38, appelé à participer « activement
à la direction de la réforme du système de gouvernance mondiale et à construire
un réseau plus complet de partenariats mondiaux »39, établi la première base
navale chinoise à Djibouti, enfin déclaré qu’il était temps pour la Chine d’occu-
per le devant de la scène mondiale et d’offrir de grandes contributions à l’huma-
nité40. Derniers efforts visibles en date, la Global Development Initiative (GDI),
la Global Security Initiative (GSI) et la Global Civilization Initiative annoncées
respectivement en septembre 2021, avril 2022, et mars 2023, illustrent à nouveau
la volonté de Pékin d’imprimer sa marque sur la gouvernance mondiale tandis
que les indices récents sur la possible ouverture de bases navales au Cambodge41,
36. N. Rolland, « Beijing’s Vision for a Reshaped International Order », China Brief, Vol.18, No.3,
26/02/2018.
37. N. Rolland, China’s Eurasian Century, Seattle, NBR, 2017.
38. A. Bowe, « China’s Overseas United Front Work: Background and Implications for the
United States », U.S.-China Economic and Security Review Commission Staff Research Report,
24/08/2018 ; L. Lim, J. Bergin, « Inside China’s Audacious Global Propaganda Campaign », The
Guardian, 07/12/2018.
39. « Xi Urges Breaking New Ground in Major Country Diplomacy with Chinese Characteristics »,
Xinhua, 24/06/2018.
40. Rapport du 19ème Congrès, 18/10/2017.
41. E. Nakashima, C. Cadell, « China Secretly Building Naval Facility in Cambodia, Western
Officials Say », Washington Post, 06/06/2022.
23
Existe-t-il une stratégie mondiale chinoise ?
dans le Pacifique Sud42, et sur la côte atlantique de l’Afrique43, préfigurent une
éventuelle expansion de la présence militaire chinoise bien au-delà du périmètre
défini par les mers de Chine.
4. Contestation et résistance
La stratégie mondiale chinoise ne se déploie pas sans contestation ni résis-
tance. Après une phase initiale d’accueil quasi euphorique, les NRS ont ren-
contré de nombreux problèmes y compris dans des pays généralement proches
de Pékin, tels que le Pakistan, la Malaisie et le Myanmar. Alarmés par le poids
financier des prêts chinois liés aux NRS, certains d’entre eux ont annulé ou tenté
de renégocier les termes de leurs accords avec Pékin. Le chercheur indien Brah-
ma Chellaney décrit les activités chinoises comme une « diplomatie du piège de
la dette »44, une expression collant comme un chewing-gum à la semelle de Pé-
kin et que les autorités chinoises continuent de dénoncer comme calomnieuse45.
La défiance généralisée à l’égard des NRS atteignit son paroxysme à l’été 2017
avec la prise de contrôle pour 99 ans des opérations commerciales du port sri-
lankais d’Hambantota par l’entreprise d’État China Merchants.
C’est à la même période que le gouvernement américain opère un chan-
gement de politique radical vis-à-vis de la Chine, qui perdure aujourd’hui
sous l’administration Biden. Après avoir désigné la Chine et la Russie comme
grandes puissances en compétition contre les États-Unis, l’administration Tru-
mp a imposé des droits de douane sur certaines importations chinoises, placé
Huawei sur une liste d’entités suspectes, renforcé les mécanismes de filtrage
des investissements étrangers, et dénoncé publiquement les opérations d’in-
fluence chinoises sur le territoire national46. La désignation par l’Union euro-
péenne de la Chine comme « rival systémique » en 2019 exprime quant à elle,
au grand jour, la prise de conscience dans les capitales européennes des risques
posés par les ambitions mondiales chinoises. L’Europe s’alarme de la direction
résolument autoritaire prise par la Chine de Xi Jinping, de ses campagnes de
désinformation, de ses tentatives de prédation des actifs économiques straté-
giques européens, et cherche désormais à maîtriser la sécurité de ses réseaux de
télécommunications ainsi qu’à diversifier ses chaînes d’approvisionnement47.
Dans l’ensemble des démocraties avancées, l’image de la Chine s’est dégradée
significativement suite à la persécution des Ouïghours, à l’attitude de Pékin
42. B. Harding, C. Pohle-Anderson, « China’s Search for a Permanent Military Presence in the
Pacific Islands », USIP, 21/07/2022.
43. D. Vergun, « General Says China Is Seeking a Naval Base in West Africa », US Department
of Defense, 17/03/2022.
44. B. Chellaney, « China’s Debt-Trap Diplomacy », Project Syndicate, 23/01/2017.
45. « Qin Gang: So-called China’s ‘Debt Trap’ in Africa Is a Narrative Trap Imposed on China and
Africa », site officiel, Ministère des Affaires étrangères, 12/01/2023.
46. « The Elements of the China Challenge », Office of the Secretary of State, 11/2020.
47. A. Small, « The Meaning of Systemic Rivalry: Europe and China Beyond the Pandemic »,
ECFR Policy Brief, 13/05/2020.
24
La Chine : nouveaux aspects stratégiques
durant les premiers mois de la pandémie de COVID-19, et à la diplomatie
chinoise dite du « loup guerrier »48.
Conclusion : l’avenir comme écho du passé
L’environnement stratégique de la Chine apparaît aujourd’hui plus contrai-
gnant qu’il ne l’était il y a dix ans lorsque Xi est arrivé au pouvoir. La croissance
économique, dont le ralentissement s’est amorcé à partir de 2011, a connu un
net recul durant la pandémie et pourrait atteindre 4,3% en 202349 – bien loin des
8% à l’époque de Hu. La guerre que la Russie mène en Ukraine a rappelé que le
calcul stratégique des régimes autoritaires n’est contraint ni par leur attachement
au respect du droit international, ni par leur crainte des coûts économiques, fi-
nanciers ou en termes d’image. Le parallèle avec la menace que Pékin fait peser
sur Taïwan apparaît dès lors comme une évidence50, et incite certains pays tels
que le Japon et l’Australie à renforcer leur alliance avec les États-Unis51. Face à
Moscou s’est consolidée une coalition des démocraties dont la Chine redoute la
cohésion et l’entente parce qu’elle engendre une fracture de fait selon des lignes
idéologiques et relègue la Chine dans le camp des tyrans. L’arsenal de sanctions,
qui oblige les Européens à diversifier leurs flux commerciaux et énergétiques,
leur permet de tester grandeur nature la résilience de leurs chaînes de valeur,
d’anticiper de futures vulnérabilités, et de mettre en œuvre des parades qui servi-
ront également à mieux se protéger des tentatives d’exploitation chinoises. Aux
États-Unis, le consensus bipartisan sur la conduite à tenir vis-à-vis de la Chine ne
montre pas de signe d’effritement. Le pays a accéléré le tempo de la compétition
technologique en coupant l’accès de la Chine aux semi-conducteurs et aux équi-
pements de pointe de fabrication de puces électroniques, et renforce sa posture
de défense en Indo-Pacifique. Dans le monde en développement, la Chine est en
revanche désormais perçue plus favorablement que les États-Unis52.
Alors qu’il entame son troisième quinquennat, Xi Jinping estime que la Chine
doit faire face à des « tentatives extérieures de répression et d’endiguement » qui
risquent de « s’aggraver à tout instant » et appelle à « résister aux vents violents,
aux eaux turbulentes, et aux tempêtes menaçantes » qui s’approchent53. Face à
un environnement qui apparaît de plus en plus défavorable, Pékin pourrait choi-
48. M. Julienne, S. Hanck, « Diplomatie chinoise : de l’’esprit combattant’ au ‘loup guerrier’ »,
Politique étrangère, no.1, 2021, pp. 103-118.
49. « China : Domestic and External Conditions are Leading to a Weakened Economic Outlook »,
Banque Mondiale, 20/12/2022.
50. A. Schwartzbrod, « Aujourd’hui l’invasion de l’Ukraine, demain, celle de Taïwan ? », Libé-
ration, 25/11/2022.
51. « Japan Sees Increasing Threat to Taiwan Amid Russia’s Invasion of Ukraine », The Guardian,
22/07/2022 ; Jim Garamone, « U.S., Australian Defense Leaders Stress Importance of Alliance
System », US Department of Defense, 01/10/2022.
52. R. S. Foa et al., « A World Divided: Russia, China and the West », Centre for the Future of
Democracy, University of Cambridge, 10/2022.
53. Rapport du 20ème Congrès, 22/10/2022.
25
Existe-t-il une stratégie mondiale chinoise ?
sir de réviser sa stratégie mondiale, mettre un frein à son expansion, et se replier
sur ses frontières intérieures. Il semble cependant difficile pour l’élite au pouvoir
de stopper d’un coup net l’élan créé par dix ans d’expansion tous azimuts. Le
calcul stratégique à la fois défensif et offensif demeure quant à lui inchangé.
Il s’agit toujours de désincarcérer la Chine de l’encerclement de l’Occident en
imposant un contre-encerclement grâce à l’appui du monde non-Occidental, ren-
forçant ainsi sa position dominante sur le système international. Se sentant accu-
lée face à un adversaire rendu plus fort par la solidarité de sa coalition, la Chine
continuera donc vraisemblablement d’être tentée par la création d’un front uni
international avec les pays du Sud global, tout en travaillant activement à briser
l’unité de la coalition des démocraties en attaquant ses maillons faibles. L’Eu-
rope doit se tenir sur ses gardes.
26
La Chine : nouveaux aspects stratégiques
Indopacifique : un nouvel espace de
conflictualité ?
Frédéric Grare
Frédéric Grare est Senior Policy Fellow au European Council on Foreign
Relations (ECFR). Il était préalablement chargé de mission au Centre d’analyse
de prévision et de stratégie du Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères
et Directeur du programme Asie du Sud de la Carnegie Endowment for Interna-
tional Peace à Washington.
Introduction
L’Indopacifique s’est imposé en quelques années comme un concept structu-
rant des relations internationales contemporaines. Si le terme n’est pas récent, il
a toujours été associé au XXIème siècle à la montée en puissance de la Chine. Il
n’a pris son acception actuelle, résolument hostile à l’égard de Pékin, qu’avec
l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis. Les formulations pré-
cédentes, japonaise et australienne notamment, s’étaient efforcées d’éviter toute
connotation antichinoise. L’adoption du concept d’Indopacifique par le nouveau
président américain au lendemain du 19ème congrès du Parti communiste chinois
répondait à l’affirmation décomplexée de Xi Jinping lors de cette assemblée de
promouvoir un ambitieux projet d’hégémonie chinoise. Donald Trump institu-
tionnalisait ce faisant une rivalité déjà présente sous ses prédécesseurs mais ex-
primée avec des formules plus prudentes. L’Indopacifique devenait désormais
une zone à défendre, voire à reconquérir. Le Président Trump définissait cet es-
pace comme le théâtre de la réaffirmation du leadership américain. Il posait les
axes d’une polarisation qui n’a fait depuis lors que s’amplifier.
27
Indopacifique : un nouvel espace de conflictualité ?
De nombreux pays1, voire des organisations internationales2, ont depuis adop-
té des stratégies dites « Indopacifiques ». Toutes poursuivent le même objectif
de rompre avec une dépendance excessive à l’égard de la Chine et entendent
préserver le fonctionnement du système international défini au lendemain de la
Seconde Guerre mondiale. Toutes partagent avec les États-Unis des valeurs qui
constituent le socle de ce système. Mais la formulation de ces stratégies traduit
aussi la volonté de ne pas se laisser piéger par la polarisation dans laquelle les
deux grandes puissances rivales tendent à les enfermer, involontairement ou à
dessein, en jouant sur une gamme d’instruments susceptibles d’affecter leur sé-
curité et leur prospérité.
Dans cette perspective, le présent article s’efforce de démontrer que si la
construction de l’Indopacifique suppose une convergence stratégique globale
forte avec les États-Unis, elle ne définit pas une identité d’intérêts complète et
n’implique pas nécessairement un alignement des politiques. Cette construction
consiste en une recherche permanente et dynamique de compromis qui n’ex-
clut nullement d’éventuels conflits d’intérêts. L’article affirme également que le
caractère hybride de la menace chinoise amplifie le phénomène. Si la diversité
des menaces offre en effet la possibilité de mobiliser d’autres ressources que les
seuls moyens militaires, elle multiplie également les risques de divergences d’in-
térêts sectoriels. La construction de coalitions effectives peut devenir plus com-
plexe. L’article examine enfin la stratégie Indopacifique française qui s’efforce
de naviguer elle aussi dans cet ensemble de contraintes. Si la France réaffirme
inlassablement son autonomie de décision au sein de l’Alliance transatlantique
qu’elle ne remet cependant jamais en cause, elle sait que son poids est relatif
par rapport au géant étatsunien. Comme en Europe, elle s’efforce de mobiliser
en Asie l’Union européenne pour retrouver des marges de manœuvre de plus en
plus contraintes par les conséquences politiques et stratégiques du retour de la
guerre en Europe.
L’Indopacifique : itinéraire d’un concept
Né sous la plume du géographe allemand Karl Haushofer en 1924, le concept
d’Indopacifique a pris au cours du temps des acceptions bien différentes. Le pen-
seur allemand s’efforce au lendemain de la Première Guerre mondiale de politi-
ser « l’océanographie, l’ethnographie et la philologie pour réaligner les océans
Indien et Pacifique en un espace intégral ». Son but est « de forger une vision an-
ticoloniale dans les colonies britanniques, américaines et d’Europe occidentale
en Asie du Sud, de l’Est et du Sud-Est [pour] saper les positions des rivaux oc-
1. C’est le cas notamment de l’Allemagne, de l’Australie, du Canada, de la Corée du Sud, de la
Grande-Bretagne, des États-Unis, de la France, de l’Inde, de l’Indonésie, du Japon, des Pays-Bas,
des Philippines et même de la Mongolie.
2. L’Union européenne et l’ASEAN ont formulé respectivement une « Stratégie de l’Union euro-
péenne pour la coopération dans l’Indopacifique » et une « Indo-Pacific Outlook ».
28
La Chine : nouveaux aspects stratégiques
cidentaux de l’Allemagne dans l’entre-deux guerres »3. Légitimant l’intégration
spatiale des océans Indien et Pacifique en vertu de leur lien océanographique,
Haushofer soutient également « que l’espace “Indopacifique” est propice à la
conscience politique, en particulier à la lumière des mouvements anticoloniaux
naissants... »4.
Le concept réapparaît au milieu des années 2000, dans un contexte bien dif-
férent, à l’initiative du Japon. Si Haushofer espérait dresser ce dernier avec la
Chine et l’Inde contre l’impérialisme européen et américain, le Japon a cette fois
d’autres visées. Il tente de faire face à la montée en puissance de la Chine, à la
faveur du rapprochement entre les États-Unis, l’Australie et l’Inde, matérialisé
en 2007 par la création du Quadrilateral Security Dialogue (Quad). Loin des
idées pan-asianistes de Haushofer, Shinzo Abe fait néanmoins référence à l’in-
tégration des océans Indien et Pacifique dans un discours au Parlement indien
en 2007 et évoque le concept d’Indopacifique. Il développe en 2016 au Kenya,
dans un contexte de rivalité sino-américaine déjà plus exacerbée, le thème d’un
« Indopacifique libre et ouvert ». Le discours japonais a évolué sensiblement
entre 2007 et 2016. L’insistance sur le renforcement de la stabilité et de la pros-
périté mondiales prend toutefois une tournure de plus en plus défensive. Offi-
ciellement, Tokyo ne cherche pas à s’opposer à Pékin mais plutôt à préserver ses
propres investissements économiques et politiques en Chine.
Entre-temps, l’Australie s’est saisie du terme, s’efforçant de résoudre un
dilemme persistant : comment rester une nation riche et en sécurité, en conci-
liant sa dépendance économique par rapport à la Chine et son alliance straté-
gique avec les États-Unis ? Le Livre Blanc de la Défense publié en 20135 adopte
le concept d’Indopacifique pour la première fois pour un État6. La diplomatie
australienne s’emploie à le diffuser et le populariser. L’Australie note, dans une
perspective stratégique unifiée, l’expansion des intérêts économiques et de sécu-
rité de la Chine, du Japon et d’autres États d’Asie de l’Est dans l’océan Indien
et le rôle croissant de l’Inde dans le Pacifique7, sans placer pour autant tous ces
acteurs sur le même plan. Comme le Japon et d’autres pays de la région, elle
s’efforce de renforcer sa sécurité, notamment face à la rhétorique de plus en
plus agressive de Xi Jinping, sans s’aliéner la Chine dont le poids économique
augmente sensiblement.
L’inscription de l’Indopacifique dans la carte mentale des dirigeants amé-
ricains débute du reste après l’avènement de Xi Jinping. Elle est très progres-
sive, comme importée du théâtre asiatique. Hillary Clinton, secrétaire d’État de
Barack Obama, traite en octobre 2010 à Honolulu, de l’importance « du bassin
3. H. Li, « The Indo-Pacific: Intellectual Origins and International Visions in Global Contexts »,
Modern Intellectual History, 19, 2022, pp. 807-833.
4. Ibidem.
5. Defence White Paper, Australian Government, Department of Defence, 2013.
6. D. Brewster, « Australia’s view of the Indo-Pacific concept », India Foundation, 05/01/2021.
7. Ibidem.
29
Indopacifique : un nouvel espace de conflictualité ?
Indopacifique pour le commerce mondial ». En novembre 2011, devant le parle-
ment australien, le président annonce la nouvelle approche des États-Unis pour
la région, le « Pivot vers l’Asie », basée sur le renforcement de la posture de
défense de ces derniers en Asie-Pacifique et la promotion d’un système commer-
cial libre et ouvert traduisant ces engagements par une adhésion formelle à l’East
Asia Summit (EAS) et la négociation du Trans-Pacific Partnership (TPP)8. En
2014, le secrétaire d’État à la défense Chuck Hagel, de retour d’une tournée en
Asie évoque la volonté commune de l’Inde, du Japon, de la Corée du Sud et de
l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) d’œuvrer ensemble à
la construction « d’un système de sécurité à travers la région indopacifique »9,
donnant ce faisant un caractère plus stratégique au concept.
Le concept d’Indopacifique et la politique inhérente ne sont toutefois officiel-
lement adoptés par les États-Unis que sous la présidence de Donald Trump. La
croyance selon laquelle une Chine stable et prospère servait les intérêts américains,
déjà mise à mal sous les administrations Bush et Obama, fait désormais place à
la conviction que la « relation entre l’Amérique et la Chine doit être considérée
comme une compétition à somme nulle dans laquelle les États-Unis devraient
chercher à prévaloir sur la Chine »10. La nouvelle orientation traduit une posture
ouvertement plus hostile à l’égard de Pékin et aux initiatives chinoises interprétées
comme toujours plus menaçantes. Les intentions américaines se traduisent bientôt
par la réorganisation de leurs forces avec le nouveau Commandement de l’Indopa-
cifique qui remplace le Commandement du Pacifique.
La mise en œuvre de la politique Indopacifique de l’administration Trump
se fait toutefois dans la contradiction. L’exacerbation de la rivalité sino-améri-
caine s’accompagne d’un changement d’attitude à l’égard des alliés. Ces der-
niers sont sommés de choisir entre Washington et Pékin, mais ils voient en même
temps croître l’incertitude sur la pérennité de l’engagement américain à garantir
leur sécurité. À bien des égards, la rhétorique conflictuelle du président améri-
cain s’adresse aussi bien à ses adversaires qu’à ses alliés vers lesquels il envoie
constamment des signaux leur enjoignant de contribuer davantage à leur propre
défense. Cette politique inquiète les alliés asiatiques des États-Unis au lieu de
les rassurer.
La stratégie Indopacifique de l’administration Biden s’inscrit dans la conti-
nuité de celle de son prédécesseur. La nouvelle équipe démocrate assume la riva-
lité idéologique, économique et militaire avec la Chine. Elle s’efforce toutefois
de rassurer ses alliés en réaffirmant l’engagement des États-Unis à l’égard du
8. The White House, « Remarks by President Obama to the Australian Parliament », Parliament
House, Canberra, Australia, 17/11/2011.
9. J. Kerry, « Remarks with Secretary of Defense Chuck Hagel, Australian Minister of Foreign
Affairs Julie Bishop, and Australian Minister of Defense David Jihnston », Speech, Admiralty
House, Sydney, Australie, 12/08/2014.
10. J.-B. Steinberg, « What Went Wrong? US-China Relations from Tiananmen to Trump », Texas
National Security Review, Vol. 3, issue 1, hiver 2019/2020, pp. 118-133.
30
La Chine : nouveaux aspects stratégiques
multilatéralisme. Elle touche ce faisant les bénéfices politiques d’un multilaté-
ralisme de façade mais l’exigence continue d’un ralliement des alliés autour des
seuls États-Unis s’accompagne d’un réel dédain pour leurs besoins et attentes
réels. La stratégie reste qui plus est soumise aux mêmes contraintes domestiques,
économiques et sociales que celles de l’administration précédente, et tend consé-
cutivement à privilégier l’option militaire. Cette dernière rassure partiellement
les alliés asiatiques des États-Unis, mais elle impose un alignement sur la poli-
tique de Washington sans toutefois leur fournir les moyens d’un rééquilibrage de
leurs relations avec la Chine.
L’Indopacifique tel que défini par les États-Unis, apparaît aujourd’hui comme
un espace toujours plus contesté, polarisé et incertain. Le concept reflète à
l’évidence les évolutions observées depuis le début des années 1990, marquées
par l’émergence de nouvelles puissances – dont la Chine est la plus éminente – et
une relative redistribution du pouvoir sur la scène internationale. Sa signification
a radicalement changé de sens. Elle n’est plus porteuse du message révolution-
naire dirigé contre les puissances coloniales qu’Haushofer espérait exploiter au
profit de l’Allemagne. L’Indopacifique est devenu à l’inverse un concept conser-
vateur cherchant la préservation du statu quo de l’ordre international établi au
lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Cet espace doit être défendu, voire
reconquis face à une Chine perçue comme fondamentalement révisionniste.
C’est toutefois un conservatisme actif, dont la teneur initialement défensive a
peu à peu cédé la place à une dynamique plus offensive même si elle peine tou-
jours à s’organiser. L’Indopacifique est pour un certain nombre de puissances
émergentes l’instrument d’une gestion prudente de leur rivalité avec Pékin.
De quoi l’Indopacifique est-il le nom ?
Rappeler que l’émergence de l’Indopacifique comme concept structurant des
relations internationales contemporaines est intimement liée à la montée en puis-
sance de la Chine et souligne le caractère stratégique du concept.
De fait, comme l’affirme Allan Gyngell, ancien Directeur de l’Office of Na-
tional Assessment (ONA) australien, « il n’y a pas de réalité géographique de
l’Indopacifique »11. Ce dernier est une construction, la traduction géographique
d’intérêts politiques. Sa signification varie donc pour chaque État et sa délimi-
tation est fixée par les intérêts et le champ d’action de chaque acteur12. La cou-
verture géographique de l’Indopacifique telle qu’elle est définie par exemple par
l’administration Trump a varié au cours du temps. Elle a suivi la poussée de la
Chine vers l’ouest, partant d’abord des côtes américaines vers celles de l’Inde
avant d’embrasser, à partir de 2019, la totalité des océans Indien et Pacifique.
Le concept d’Indopacifique a ainsi évolué en réponse à l’exacerbation de la
rivalité sino-américaine. Cette dernière ne traduit pas seulement une réaction à la
11. A. Gyngell, « To each their own Indo-Pacific », East Asia Forum, 23/05/2018.
12. Ibidem.
31
Indopacifique : un nouvel espace de conflictualité ?
montée en puissance de la Chine. Elle dépend également de l’évolution du débat
interne américain qui est animé par la fin du mythe de la convergence inéluctable
entre systèmes économiques et politiques. Les Américains ne pensent plus dé-
sormais qu’une grande prospérité conduirait inévitablement la Chine à évoluer
vers un système plus ouvert et, à terme, démocratique. Le modus vivendi sur
lequel reposait jusqu’alors la relation sino-américaine s’érode de plus en plus.
Il supposait que la Chine ne contesterait pas la position dominante des États-
Unis en Asie de l’Est et, plus généralement, au sein du système économique et
politique international. En retour, Washington accueillerait avec bienveillance la
montée en puissance d’une Chine prospère. L’avènement de Xi Jinping, qui se
traduit par l’affirmation décomplexée de la volonté de prééminence de la Chine,
met un terme définitif à ce narratif13.
Le refus de cette polarisation agressive, implicite dans la formulation de la
stratégie australienne, contribue enfin à faire évoluer le concept. Comme l’Aus-
tralie et le Japon, l’ensemble des États de la région entend maintenir l’accès
au marché chinois mais souhaite parallèlement obtenir et/ou renforcer leurs ga-
ranties de sécurité avec États-Unis dont leurs armées dépendent pour une large
part. L’adoption d’une stratégie Indopacifique constitue dans cette perspective
une manière pour l’ensemble des acteurs concernés – États ou organisations ré-
gionales – de redéfinir la région (et donc les rapports de force au sein de cette
dernière) selon des termes conformes à leurs propres intérêts, mais également de
mieux prendre en compte la nature d’une menace protéiforme, qui ne saurait se
réduire à sa seule dimension militaire conventionnelle.
La nature de la menace : l’hybridation comme concept central
Parce qu’il est la conséquence d’une globalisation inquiète de son propre
avenir, l’Indopacifique renvoie d’abord aux flux et à la protection des voies de
communication maritimes par lesquelles ils transitent. La dimension militaire, et
plus spécifiquement navale, vient naturellement à l’esprit.
La militarisation de l’Indopacifique
De fait, la militarisation des océans Indien et Pacifique est une réalité. Les
États sont désormais engagés dans une véritable course aux armements navals, no-
tamment en Asie du Nord-Est. Dans son rapport annuel sur la puissance militaire
chinoise de 2022, le Pentagone fait état d’une marine chinoise forte de quelques
340 navires et sous-marins, dont 125 grands navires de surface. Elle est désormais
la marine la plus importante au monde numériquement. La Chine exploite actuelle-
ment deux porte-aéronefs. Acheté en 1998 à l’Ukraine, le premier, le Liaoning, est
entré en service en 2012 et a été utilisé principalement pour former les équipages.
Le premier porte-aéronefs de conception chinoise, le Shandong, est seulement en-
13. F. Grare, « Les Etats-Unis au miroir de l’Indopacifique », pp. 95-108, J. Fernandez, J.-V. Ho-
leindre (dir.), Annuaire Français des Relations Internationales, Paris, Éditions Panthéon-Assas, 2022.
32
La Chine : nouveaux aspects stratégiques
tré en service en décembre 2019. Le Liaoning peut transporter 18 à 24 chasseurs
polyvalents J-15 et 17 hélicoptères. Le Shandong peut accueillir 32 J-15 et 12 héli-
coptères. Au rythme actuel de sa production, la Chine pourrait disposer d’une flotte
de 100 sous-marins en 203514. La marine chinoise semble en mesure de se projeter
dans la mer des Philippines et ne cesse de renforcer ses capacités pour étendre son
influence dans le Pacifique.
En réaction au développement des capacités navales chinoises, le Japon et
la Corée du Sud (qui réagit également au réarmement japonais) ont également
augmenté considérablement leurs flottes respectives de sous-marins. Tokyo dis-
pose aujourd’hui de 22 sous-marins dont 11 unités de classe Soryu, entrées en
service depuis 2009, tandis qu’il a lancé en octobre 2020 le premier sous-marin
d’une série de sept unités de classe Taigei. La Corée du Sud, qui au début des
années 1990 ne disposait que de quatre sous-marins opérationnels, en possède
désormais 1815.
La Chine aurait également les forces aériennes les plus importantes de la
région avec 2 800 avions dont environ 2 250 avions de combat, ce qui en fait la
troisième armée de l’air la plus importante au monde et la première dans l’In-
dopacifique. La Chine entend disposer d’une force aérienne complète, capable
de projection à longue portée16, tandis que le Livre blanc sur la défense de la
République Populaire de Chine de 2019 décrivait les missions et les tâches de
l’armée de l’Air chinoise comme passant de la défense aérienne territoriale aux
« opérations offensives et défensives »17. Dans cet esprit, les capacités de déni
d’accès (A2/AD) chinoises sont par ailleurs bien établies dans la première chaîne
d’îles18, mais une même volonté de projection vers des théâtres de plus en plus
lointains anime désormais l’ensemble des forces chinoises.
Dans l’océan Indien, la marine indienne, qui est quantitativement la sep-
tième marine la plus importante au monde avec 137 navires et sous-marins et
291 avions, est généralement considérée comme une force navale performante
et capable de protéger ses côtes. Elle voit cependant diminuer avec inquiétude
l’avantage comparatif que lui conférait jusqu’alors sa supériorité en matière de
surveillance du domaine maritime (MDA) et sa connaissance du milieu. Elle
devrait en conséquence se réarmer en formant trois groupes de porte-avions
ou porte-aéronefs et en augmentant sa flotte à 200 navires dont 24 sous-marins
14. D. Ball, L. Béraud-Sudreau, T. Huxley, C. Raja Mohan, B. Taylor, Asia’s New Geopolitics:
Military Power and Regional Order, Londres, Routledge/IISS, 2021, p. 28
15. Ibidem.
16. « US Department of Defense, Military and Security Developments Involving the People’s
Republic of China », Annual Report to Congress, 2022.
17. « China’s National defense in the New Era », The State Council Information Office of the
People’s Republic of China, 07/2019.
18. En Mer de Chine du Sud, Pékin aurait militarisé les récifs de Mischief, Suby et Fiery Cross,
les armant de systèmes anti-navires et anti-aériens ainsi que de lasers et d’équipements de brouil-
lage ; voir « China has fully militarized three islands in South China Sea US Admiral Says », The
Guardian, 21/03/2022.
33
Indopacifique : un nouvel espace de conflictualité ?
conventionnels et 500 avions au cours de la période 2027-203019. À ces éléments
s’ajoute la modernisation en cours de l’armée de l’Air indienne, quelque peu
chaotique et incertaine, dont le contrat pour la vente de 36 Rafale, signé en 2016,
constitue l’un des éléments les plus tangibles.
Si la remilitarisation de la zone est ralentie du fait de la pandémie de la CO-
VID-19 et des difficultés économiques qu’elle a suscitées pour l’ensemble des
protagonistes20, les tensions géopolitiques dans l’ensemble de l’Indopacifique, du
détroit de Taïwan au Golfe d’Aden en passant par la Mer de Chine du Sud, entre-
tiennent la perception d’une augmentation de la menace sur la stabilité régionale.
L’hybridation : phénomène clé de l’évolution des rapports de force régionaux
La problématique de l’Indopacifique ne s’articule toutefois pas seulement au-
tour de la seule militarisation conventionnelle de la région. Elle se caractérise de
plus en plus par l’hybridation de la menace.
Cette hybridation relève d’un mélange d’activités à la fois militaires et non
militaires, ouvertes et secrètes, menées par des États et des acteurs non étatiques
qui opèrent sous le seuil de la guerre conventionnelle. La nature de ces activités
rend l’identification des menaces et la formulation d’une réponse adaptée par les
gouvernements plus complexes et incertaines.
Comme le fait remarquer une récente publication de l’Australian Strategic
Policy Institute (ASPI), ces menaces hybrides ont pour conséquence l’affaiblis-
sement des institutions des systèmes politiques des nations, « et une plus grande
vulnérabilité face la coercition – en particulier de la part de puissances révision-
nistes telles que la Chine »21. Ces conséquences peuvent par ailleurs s’étendre
aux organisations régionales.
Ces menaces s’exercent à travers toute la gamme des activités humaines,
du commerce international aux investissements dans les infrastructures, Pékin
utilisant les dépendances ainsi créées pour asseoir son influence. Elles passent
aussi par la pêche (notamment en Mer de Chine du Sud où la politique de pêche
de Pékin, de l’envoi de flottilles de chalutiers aux politiques de protection de la
ressource halieutique, appuie et renforce ses revendications territoriales). Cybe-
rattaques, coercition maritime et coercition économique sont les principaux ins-
19. F. Grare, J.-L. Samaan, The Indian Ocean as a New Political and Security Region, Cham
(Suisse), Palgrave/MacMillan, 2022.
20. Si les dépenses d’armement ont continué à croître en termes nominaux, elles n’ont cessé de
baisser en termes réels depuis 2020.
21. L. Seebeck, E. Williams, J. Wallis, « Countering the Hydra: A proposal for an Indo-Pacific
hybrid threat center », ASPI, Policy Brief, Report N°60, 2022. Le document recense en outre 17
catégories de menaces hybrides communes : l’enlèvement ; la détention et la disparition ; l’assas-
sinat ; la cooptation ; la diplomatie coercitive ; la corruption ; les cyberattaques ; la fracture numé-
rique ; la désinformation ; la coercition économique ; l’espionnage ; les interférences étrangères,
les violations des droits de l’homme, le vol de propriété intellectuelle ; les opérations d’influence ;
le droit ; la militarisation des îles contestées ; l’usage de mercenaires.
34
La Chine : nouveaux aspects stratégiques
truments utilisés par la Chine contre les États participant à des activités nuisant à
ses intérêts. La Chine est ainsi parvenue à instrumentaliser jusqu’aux probléma-
tiques environnementales au service de ses intérêts géopolitiques.
Les institutions multilatérales capables d’assurer la stabilité et la sécurité de
la région faisant défaut, l’Indopacifique est un espace particulièrement vulné-
rable à ce type de menaces. Or, du fait de sa position de plus en plus centrale dans
l’écosystème international, toute instabilité de l’Indopacifique peut avoir des
conséquences mondiales, et menacer la sécurité et la prospérité de l’Europe22.
Une approche intrinsèquement coopérative
La réponse à ce type de menaces ne peut être que collective. Aucune puis-
sance, y compris les États-Unis, n’est aujourd’hui capable de faire face seule à
l’ensemble des défis posé par la montée en puissance de la Chine. L’approche
coopérative s’impose à travers un mélange complexe de relations bi et multi laté-
rales. D’autres formats multilatéraux, plus ou moins institutionnalisés, dans les-
quels les organisations régionales existantes garderaient toute leur importance,
sont à imaginer pour bâtir les fondations d’un système de sécurité. La quête
de partenariats bilatéraux, l’élargissement et le renforcement des organisations
régionales existantes, la densification de leurs activités, mais également – phéno-
mène nouveau – la multiplication des formats mini-latéraux (Quad, coopérations
et dialogues trilatéraux, etc.) destinés à pallier par secteur les carences de ces
organisations, font partie intégrante de la construction de l’Indopacifique.
Le multilatéralisme, compris comme construction ou reconstruction perma-
nente d’un rapport de force sur des enjeux variés et dans des formats changeants,
est donc une composante intrinsèque de la construction de l’Indopacifique. La
nature et le nombre des activités concernées rendent cette équation plus com-
plexe encore parce que ni la Chine, ni les États-Unis ne possèdent le monopole
de la sécurité ou de la prospérité potentiels. Les réactions à l’égard de la Belt
and Road Initiative (BRI) chinoise, illustrent ce propos. Quelle que soient les
critiques prononcées à son égard, le projet est suffisamment attractif pour que
la Chine ne soit pas unanimement perçue comme « l’ennemi commun » que les
États-Unis s’efforcent de diaboliser23.
Cette relative impuissance des deux Grands, qui distingue fondamentale-
ment la situation actuelle de celle de la Guerre froide, confère aux puissances
de moindre importance une réelle autonomie de décision dans un processus de
négociation et de marchandage entre États avec des intérêts divers et parfois
conflictuels. Il induit consécutivement un changement profond des relations
entre les acteurs. Quelle que soit l’ampleur de l’asymétrie entre leurs puissances
respectives, la mise en œuvre des stratégies Indopacifiques est une démarche
22. Ibidem.
23. K. He, H. Feng, « The institutionalization of the Indo-Pacific: Problems and Prospects », In-
ternational Affairs, vol. 96, n°1, 2020, pp. 149-168.
35
Indopacifique : un nouvel espace de conflictualité ?
coopérative. À l’inverse, les États pensant pouvoir tirer profit de la rivalité si-
no-américaine pourraient surestimer leur capacité de gestion de leurs relations
avec chacun des rivaux. Pour la Chine, l’enjeu est de prévenir l’émergence de
ces coalitions d’intérêts tandis que les États-Unis cherchent à les développer
sous leur seul et unique contrôle.
Entre ces deux pôles extrêmes, un certain nombre d’États ou entités régionales
– l’Inde, la France, l’ASEAN – s’efforce de préserver leurs intérêts et leur auto-
nomie de décision en s’ingéniant à redéfinir les termes de l’échange avec Pékin
et Washington pour tenter de limiter le risque inhérent à leur hostilité réciproque.
C’est tout l’enjeu de l’usage et de la signification du terme d’« inclusivité »,
c’est-à-dire, en termes réels, de la participation de la Chine aux institutions et
accords structurants, ou susceptibles de structurer, l’Indopacifique.
Dans ce contexte, l’institutionnalisation de l’Indopacifique est un jeu complexe.
Parce que cette dernière est d’abord un exercice de construction de coalitions, elle
relève d’un calcul coûts/bénéfices dont les facteurs évoluent à des rythmes divers,
mais en permanence. Ce calcul inhibe souvent la coopération entre États en dépit
de leurs intérêts communs parce que le processus de sa mise en place génère des
phases de vulnérabilité que les États ne sont pas toujours prêts à assumer.
La construction et l’institutionnalisation du Quad illustre cette tendance.
Si sa naissance date de 2007, lors du rassemblement de l’Australie, de l’Inde,
du Japon et des États-Unis, son développement fut toutefois entravé par les
critiques de la Chine qui ont découragé l’Australie et l’Inde24. Le Quad ne fut
ravivé qu’en 2017, en marge du Sommet de l’Asie du Sud-Est organisé à Ma-
nille, dans un contexte bien différent où la Chine ne cachait plus ses ambitions
internationales. Cette volonté si clairement affichée accentua la convergence
d’intérêts et la volonté de coopérer des participants, sans considérer cette fois
la colère de Pékin25.
Par ailleurs, le Quad relève de ces formats mini-latéraux apparus récem-
ment. Mais le statut de ses participants26 et la nature de ses activités27 lui
confèrent, depuis le début de l’administration Biden, une dimension de plus
en plus globale et structurante au-delà du groupe de ses seuls membres fon-
dateurs. S’il est aujourd’hui souvent considéré comme le principal pilier de
l’architecture de sécurité dans l’Indopacifique, il ne correspond pas une al-
liance formelle. La présence de l’Inde, attachée à son non-alignement, l’em-
pêchera de toute façon.
24. R. Medcalf, « Chinese Ghost Story », The Diplomat, 14/02/2008.
25. G. Mohan, K. Govella, « The Future of the Quad and the Emerging Architecture in the In-
do-Pacific », GMF Policy Brief, 06/2022.
26. Il a ainsi évolué de réunions entre fonctionnaires de niveau opérationnel à des ministres des
Affaires étrangères et, plus récemment, à des chefs d’État ; voir Ibidem.
27. Le Quad comprend aujourd’hui 6 groupes de travail portant respectivement sur les vaccins, le
climat, les technologies critiques, la coordination des infrastructures, le cyber et l’espace ; voir Ibidem.
36
La Chine : nouveaux aspects stratégiques
Plus orienté vers la défense, AUKUS28 appartient également à ce type de for-
mats mini-latéraux. Présenté le 15 septembre 2021, AUKUS a pour objet d’ap-
profondir l’intégration des projets dans la science, la technologie, sur les bases
industrielles et dans les chaînes d’approvisionnement liées à la défense, avec un
accent particulier mis sur les cyber-capacités, l’intelligence artificielle, les tech-
nologies quantiques et les nouvelles capacités sous-marines29.
Le Quad et AUKUS ne rassemblent à l’évidence pas les mêmes participants
mais ces organisations se renforcent mutuellement, comme elles renforcent les
autres réseaux d’alliances conduites par les États-Unis. D’autres arrangements
mini-latéraux existent ou se développent, qui contribuent au maillage de l’In-
dopacifique sans que les États-Unis y soient directement associés. L’Austra-
lie, la France et l’Inde d’une part, la France, l’Inde et les Émirats arabes unis
d’autre part ont par exemple créé leurs propres dialogues trilatéraux, fondés sur
la convergence d’intérêts géopolitiques et sectoriels. Paris s’est en outre effor-
cée depuis 2018, en partenariat avec l’Allemagne et les Pays-Bas, de mobiliser
l’Union européenne sur l’Indopacifique.
La question de la complémentarité se pose toutefois dans des termes différents
dès lors qu’elle implique des conceptions divergentes sur le contenu de la coopé-
ration et sur le rôle que chacun est censé tenir. Au-delà du ressentiment créé par la
perte du contrat pour la construction de 12 sous-marins conventionnels conclu en
2016 avec l’Australie, AUKUS a parfois été compris en France comme une volonté
américaine de marginaliser un allié trop désireux d’afficher son autonomie et d’en-
traîner l’Europe avec lui. La mauvaise manière faite aux Français pose qui plus est
la question de ce que signifiait être un allié des États-Unis.
La stratégie Indopacifique française : des limites de l’autonomie stratégique
En raison sans doute de l’existence de ses territoires d’Outre-Mer dans les
océans Indien et Pacifique, consciente à ce titre de la nature du problème posé
par la Chine, connaissant ses propres vulnérabilités, la France comprend très tôt
la portée et l’intérêt du concept Indopacifique. Le 3 mai 2018, lors d’un discours
prononcé sur la base navale de Garden Island, à Sydney, le président Macron
évoque pour la première fois l’Indopacifique et adoube le terme comme un prin-
cipe de la politique étrangère française. S’il réaffirme la dimension militaire du
concept, il prend soin d’y inclure, entre autres, les thèmes du changement cli-
mat et de la biodiversité, questions existentielles pour les États insulaires de la
région. Il place enfin le multilatéralisme au cœur même de la compréhension
française du concept. Le multilatéralisme est pensé à la fois comme un objec-
tif – il est au fondement de la préservation de l’ordre international existant – et
28. Acronyme constitué à partir des noms des trois pays membres, l’Australie, les États-Unis et
le Royaume-Uni.
29. T. Corben, A. Townshend, S. Patton, « What is the AUKUS Partnership », United States Stu-
dies Center, 16/09/2021.
37
Indopacifique : un nouvel espace de conflictualité ?
un moyen d’atteindre cet objectif – en atténuant la polarisation croissante dans
la région et en permettant aux petites et moyennes puissances de conserver une
relative autonomie de décision.
La mise en œuvre de l’Indopacifique à la française s’accompagne d’une sé-
rie de partenariats régionaux et globaux que Paris s’efforce progressivement de
valoriser et d’articuler les uns aux autres – avec des succès divers. Le but est
de constituer le socle du maillage géographique et thématique que la France
entend tisser à travers la région pour rééquilibrer pacifiquement sa relation avec
la Chine. L’Australie, l’Inde, l’Indonésie, le Japon, la Malaisie, Singapour, la
Corée du Sud et le Vietnam figurent ainsi au rang des partenaires avec lesquels
elle souhaite approfondir et renforcer ses relations dans la région30.
Ces partenariats n’ont toutefois pas tous la même importance. L’Inde figure
au premier rang des projets français. S’appuyant sur le rapprochement initié en
1998 au lendemain des essais nucléaires indiens, ce partenariat a acquis une den-
sité nouvelle avec la coopération dans l’Indopacifique, notamment en matière de
sécurité maritime, de renforcement des capacités aériennes – grâce notamment
au contrat de vente de Rafale conclu en 2016 –, de lutte contre le changement
climatique et la pollution des océans, la pêche illégale, l’économie bleue et la
gouvernance des océans, par lesquels les deux pays s’efforcent parallèlement de
renforcer l’action des organisations régionales31. L’Australie faisait également
partie, jusqu’à l’annonce de l’accord AUKUS et la rupture du contrat de vente
de sous-marins entre les deux pays, des partenaires privilégiés de la France dans
la zone. Paris s’efforçait d’ailleurs d’articuler ses partenariats avec l’Inde et
l’Australie dans un même trilogue destiné à renforcer les coopérations dans les
domaines cités, et affirmant ce faisant sa présence dans les deux océans, Indien
et Pacifique. Le partenariat australien est aujourd’hui en cours de reconstruc-
tion. La France et l’Australie, qui partagent une frontière maritime commune
dans le Pacifique, ont besoin l’une de l’autre dans la région. Le Japon constitue
également l’un des partenariats privilégiés par Paris mais reste plus limité dans
sa réalité et ses perspectives du fait des liens traditionnels de Tokyo avec les
États-Unis. Enfin la signature, en février 2022, d’un contrat pour la fourniture
de 42 Rafale à l’Indonésie marque une nouvelle étape dans la construction et le
renforcement des partenariats de la France dans la région.
La coopération avec les États-Unis dans l’Indopacifique occupe dans ce
contexte une position particulière. Elle est à la fois centrale et ambivalente du
fait d’une asymétrie de puissance entre les deux pays. Paris s’efforce de compen-
ser partiellement son infériorité en impliquant avec peine l’Union européenne
dont la stratégie Indopacifique et d’autres instruments associés comme le Global
Gateway tardent à être mis en œuvre. Les États-Unis sont à la fois le premier
partenaire de la France dans la région et son principal concurrent. Washington
30. « Les Partenariats de la France dans l’Indopacifique », Ministère de l’Europe et des Affaires
étrangères, 04/2021.
31. Ibidem.
38
La Chine : nouveaux aspects stratégiques
s’agace de la volonté française d’autonomie décisionnelle et pèse sur les parte-
nariats que Paris tente de développer pour les entraver grâce aux liens privilégiés
que les autorités américaines tiennent avec les pays asiatiques et océaniques.
Les États-Unis tiennent en réalité la coopération française pour, au mieux, un
partenariat de niche, alors même que les visions stratégiques des deux pays sur
la nature de la menace sont fortement convergentes.
Conclusion
Ces dernières considérations ne sont pas sans importance sur le niveau de
tensions dans l’espace Indopacifique à l’avenir. Si la Chine est, et restera selon
toute vraisemblance, le principal vecteur de conflictualité dans la région, la na-
ture de la réponse qui lui sera opposée influencera également ce dernier. Si les
États-Unis se défendent de vouloir la guerre avec Pékin, leur politique n’en fait
pas moins montre d’une hostilité, implicite et explicite bien supérieure à celle
affichée par tous les autres pays de la zone, que Washington est sans doute seul
à assumer.
Or l’invasion de l’Ukraine par la Russie conduit à deux évolutions, en Europe
tout au moins. Les observateurs notent une appropriation plus forte de la straté-
gie Indopacifique en raison du soutien chinois à la Russie et de la menace que cet
appui fait peser sur le système international existant. L’inscription de la Chine,
désormais qualifiée de « défi systémique à la sécurité euro-atlantique », dans
le Concept Stratégique 2022 de l’OTAN, traduit cette évolution32. Elle signi-
fie, cependant, moins une volonté européenne de s’engager dans l’Indopacifique
qu’elle n’indique une attitude plus transactionnelle de nombre d’États européens
qui adoptent le narratif global américain pour mieux obtenir ou conserver les
garanties de sécurité en Europe, aux dépens d’un positionnement valorisant une
autonomie européenne.
En Asie, les pays proches géographiquement de la Chine sont de plus en plus
confrontés à un dilemme. Rassurés par la réaffirmation de l’engagement améri-
cain dans la sécurité régionale, ils craignent néanmoins une escalade des tensions
entre Pékin et Washington que cet engagement pourrait susciter. Ils risquent alors
de devoir choisir entre des garanties américaines théoriques pouvant entraîner
une perte de souveraineté, un risque d’isolement régional ou un assujettissement
lent mais inéluctable à la Chine.
32. « Concept Stratégique », OTAN, 29/06/2022.
39
40
La Chine : nouveaux aspects stratégiques
Taïwan : point nodal de la pensée
stratégique chinoise
Valérie Niquet
Valérie Niquet est politologue et spécialiste de l’Asie. Elle est actuelle-
ment maître de recherche, spécialiste de l’Asie, à la Fondation pour la re-
cherche stratégique (FRS). Elle a écrit de nombreux ouvrages, dont le dernier
– Taïwan face à la Chine : vers la guerre ? Les clés pour comprendre – porte
sur les aspects sociaux, culturels, économiques et politiques de la crise entre
la Chine et Taïwan.
Depuis les années 1990, les missions confiées à l’Armée populaire de libé-
ration (APL), dont le budget et les capacités sont en augmentation constante, se
sont considérablement élargies et diversifiées. Il s’agit d’être capable de « dis-
suader et résister à une invasion », sauvegarder la stabilité sociale et la « sé-
curité politique » du régime, s’opposer et interdire l’indépendance de Taïwan,
lutter contre les mouvements séparatistes au Tibet et au Xinjiang, sauvegarder la
souveraineté nationale, l’unité, l’intégrité territoriale et la sécurité, défendre les
droits et intérêts de la Chine sur mer, dans l’espace, ainsi que dans les espaces
« cyber et électromagnétiques », défendre également les intérêts de la Chine à
l’étranger et enfin, soutenir le développement durable du pays1. La République
populaire de Chine (RPC) a également l’ambition à terme de défendre ses in-
térêts le long des grandes voies de communication dont son économie dépend.
L’installation d’une base à Djibouti est un signe de ses ambitions globales, par-
ticulièrement sur le continent africain, d’où la Chine tire une large part de ses
matières premières et de ses ressources pétrolières, mais où la sécurité de ses
citoyens est toujours menacée2. La Chine joue également un rôle important dans
les opérations de maintien de la paix de l’ONU, avec des effectifs qui dépassent
1. The State Office Information Office of the People’s Republic of China, « China military strategy »,
27/05/2015.
2. Au mois de mars 2023, neuf employés chinois d’une mine d’or ont été exécutés en République cen-
trafricaine, dans des circonstances troubles, qui pourraient impliquer des membres des milices Wagner.
41
Taïwan : point nodal de la pensée stratégique chinoise
de loin ceux de puissances plus traditionnelles, comme la France, même si les
unités chinoises ne mènent que des missions non-combattantes. Ces forces ar-
mées demeurent cependant au service du Parti communiste et de sa survie, en
dépit de leur montée en gamme et de leur professionnalisation initiées par Deng
Xiaoping dès les années 1980.
Source : Burmesedays, Perry-Castañeda Library Map Collection – Taiwan Maps, OpenStreetMap
42
La Chine : nouveaux aspects stratégiques
Dans ce contexte, c’est bien Taïwan qui reste au cœur de la réflexion stra-
tégique chinoise, tant en ce qui concerne la stratégie extérieure que les priori-
tés politiques internes. Taïwan est une constante, même si l’urgence a pu va-
rier selon les évolutions politiques domestiques sur le continent ou dans l’île.
Sous la dictature du Kuomintang, c’est le dirigeant nationaliste Chiang Kaï-chek
qui voulait reconquérir le continent. Après la démocratisation de l’île en 1987,
les périodes d’apaisement, lorsqu’il s’agissait, pour la Chine, de ménager les
milieux d’affaires et le Kuomintang au pouvoir, ont alterné avec des périodes
plus tendues, quand Pékin tentait de « punir » le parti indépendantiste (DPP)
en faisant monter la tension. Mais en dépit de ces variations circonstancielles,
l’objectif de conquête n’a pas changé. Posséder des moyens de dissuasion et de
pression crédibles face à Taïwan pour tenter de peser sur les décisions politiques
de l’île est un objectif majeur de la stratégie chinoise. Se doter également des
capacités d’interdire aux États-Unis de s’engager aux côtés de Taïwan en cas
de conflit, en augmentant le coût d’une telle intervention, constitue le principal
moteur de l’évolution des capacités de l’APL depuis plus de trente ans. Des ca-
pacités par ailleurs servies par la remarquable montée en puissance économique
et technologique de la Chine au cours de la même période et par une politique
active de fusion civilo-militaire revendiquée3.
Si les efforts de la Chine pour développer les capacités de l’APL à marche
forcée sont si intenses, c’est parce qu’au-delà de Taïwan et de l’objectif d’une
guerre localisée, la RPC doit aussi s’opposer et se mesurer aux États-Unis. Les
stratèges chinois font selon eux face à une double menace de la part de Washing-
ton : militaire puisque le risque d’un engagement américain limite considérable-
ment la marge de manœuvre de Pékin ; et idéologique, voire existentielle pour
le régime puisque la RPC considère aujourd’hui que les États-Unis utilisent la
question de Taïwan pour briser l’élan du régime chinois dans sa marche vers la
grande renaissance, le « Rêve chinois » de Xi Jinping. Mais c’est pour conquérir
Taïwan, parachever les aspirations de « grande renaissance », et par voie de
conséquence imposer la RPC comme une puissance incontestable sur la scène
internationale, que la mission des forces armées chinoises doit être de se préparer
à faire la guerre pour gagner.
Les raisons de la centralité de Taïwan
Les raisons pour lesquelles Taïwan occupe une place centrale pour le régime
chinois se situent à plusieurs niveaux.
Idéologiquement, Taïwan représente un défi insupportable pour un régime
qui nie l’universalité des valeurs démocratiques et des droits de l’homme, et af-
firme leur inadéquation avec la civilisation chinoise dont le Parti communiste se
prétend l’héritier. De par son existence même, et plus encore depuis le processus
3. E. B. Kania, L. Laskai, « Myths and Realities of China’s Military-Civil Fusion Strategy », Center
for a New American Strategy, 28/01/2021.
43
Taïwan : point nodal de la pensée stratégique chinoise
de démocratisation qui a profondément bouleversé le paysage politique de l’île à
partir des années 1980, Taïwan contredit le postulat d’un Parti communiste allant
dans le sens de l’histoire, l’île rebelle n’étant qu’un reliquat hérité de la guerre
civile. La « réunification », qui s’apparente à une conquête dans la mesure où
Taïwan n’a jamais fait partie de la RPC, est donc présentée à Pékin comme le
parachèvement de cette guerre civile, une « tendance inévitable », nécessaire à
la renaissance de la nation chinoise4.
Dans son rapport devant le 20ème congrès du Parti communiste, prononcé
au mois d’octobre 2022, Xi Jinping, secrétaire général du PCC, président de
la Commission militaire centrale et président de la République, reconduit dans
ses fonctions au mois de mars 2023, réaffirme solennellement que « résoudre la
question de Taïwan et accomplir la réunification complète de la Chine sont la
tâche historique du Parti [...] . C’est une exigence absolue pour la réalisation de
la renaissance de la nation chinoise »5.
Selon l’édition 2019 du Livre blanc de la défense chinoise, la question
non résolue de Taïwan est une contrainte sur le long terme pour l’affirmation
de la position de la Chine au niveau politique comme aux niveaux diploma-
tique et militaire, la Chine étant « la seule grande puissance à ne pas être
totalement unifiée »6.
L’objectif de « réunification » impose de lutter contre le « séparatisme ».
Cette lutte est d’autant plus centrale pour le régime que, derrière les affirmations
assurées sur la marche inévitable de l’histoire, Taïwan s’éloigne. Depuis 2016,
le parti indépendantiste est à nouveau au pouvoir et à peine 5 % de la population
taïwanaise se déclarent favorables à une réunification avec le régime chinois7.
L’immense majorité souhaite non pas une déclaration d’indépendance qui dé-
boucherait sur la guerre ouverte mais le statu quo. La reprise en main brutale de
Hong Kong par la RPC en 2020, malgré les engagements contenus dans le prin-
cipe « un pays, deux systèmes » élaboré par Deng Xiaoping à la fin des années
1970, ne joue pas en faveur de ceux qui souhaitent une réunification rapide.
4. The State Office Information Office of the People’s Republic of China, op. cit.
5. J. Xi, « Hold High the Great Banner of Socialism with Chinese Characteristics and Strive in
Unity to build a Modern Socialist Country in all respects », Report to the 20th Congress of the
Central Committee of the Chinese Communist Party, 16/10/2022.
6. The State Office Information Office of the People’s Republic of China, op. cit.
7. V. Niquet, Taïwan face à la Chine, Paris, Tallandier, 2022.
44
La Chine : nouveaux aspects stratégiques
Carte électorale des élections taïwanaises de 2020
En bleu : Kuomintang. En vert : DPP. Source : 沁水湾
Devant le 20ème congrès du Parti communiste, Xi Jinping, suivant une ligne
qui n’est pas nouvelle et qui fait des forces séparatistes à Taïwan « la menace la
plus importante contre le développement pacifique des relations entre les deux
rives du détroit » a dénoncé violemment « les activités séparatistes qui visent
l’indépendance de Taïwan »8. Comme un mantra, les déclarations et textes of-
ficiels réitèrent les mêmes slogans : « Nous devons résolument combattre pour
nous opposer à l’indépendance de Taïwan ; prendre des mesures résolues pour
nous opposer à l’indépendance de Taïwan »9.
8. The State Office Information Office of the People’s Republic of China, op. cit.
9. J. Xi, op. cit.
45
Taïwan : point nodal de la pensée stratégique chinoise
Mais en dépit de ces déclarations assurées, l’inquiétude n’est pas absente,
imposant d’accélérer le développement des capacités de la Chine pour tenter
d’aboutir à la réunification. Publié en 2019, le nouveau Livre blanc de la défense
chinoise « pour une nouvelle ère » décrit une Chine qui fait face à des menaces
de sécurité complexes, parmi lesquelles la plus sévère est celle des séparatistes
taïwanais. Le Parti démocrate progressiste (DPP) au pouvoir refuse d’endosser
les termes du « consensus de 1992 » que Pékin a érigé en dogme incontestable
et constitue selon la RPC « la menace la plus immédiate et la plus grave contre
la paix et la stabilité dans le détroit de Taïwan »10. Face à ces évolutions défa-
vorables, Pékin affirme que « la Chine doit être et sera réunifiée. La Chine a la
volonté et la capacité de préserver son intégrité territoriale et ne permettra ja-
mais la sécession d’aucune partie de son territoire par quiconque, quelle qu’or-
ganisation que ce soit ou quel parti politique »11.
Le second niveau de crainte est lié aux États-Unis, indissociables pour la RPC
de la question de Taïwan. Si aucun accord de défense n’existe entre Taïwan et
les États-Unis, le Taiwan Relations Act du Congrès (1979) impose à Washington
de conserver des relations non officielles avec l’île et de lui fournir le matériel
militaire lui permettant d’assurer sa défense face à la Chine. Si, officiellement,
l’ambiguïté stratégique n’a pas été rompue, le président Joe Biden a déclaré à
plusieurs reprises que les États-Unis défendraient Taïwan en cas d’attaque de
la Chine. La guerre en Ukraine est également venue démontrer à Pékin que
l’engagement de Washington ne pouvait être écarté. Les États-Unis représentent
donc pour le régime chinois un obstacle quasi insurmontable pour conquérir
Taïwan par la force, mais aussi une menace qui pèse sur la trajectoire ascendante
de la Chine. Selon les stratèges chinois, c’est pour mieux freiner la montée en
puissance légitime de la Chine que les États-Unis utilisent Taïwan.
Face au 20ème congrès du Parti communiste, Xi Jinping a dénoncé « les pro-
vocations et les ingérences qui appuient les activités des séparatistes et indépen-
dantistes taïwanais et qui permettent à ces derniers de se maintenir au pouvoir ».
Les États-Unis sont la première cible, comme le renforcement de leurs alliances
militaires, notamment avec le Japon ou l’Australie dans la zone Asie-Pacifique12.
Selon le Livre blanc de la défense de 2015, le principal frein à l’émergence
pacifique de la Chine est donc la stratégie de containment mise en œuvre par
les États-Unis, qui craignent la survenue d’une « grande nation » qui pour-
rait menacer leur statut13. L’offensive idéologique, avec l’occidentalisation, le
soutien au séparatisme ou aux thèses d’évolution pacifique du régime, font
partie des instruments exploités par les États-Unis et l’Occident pour conte-
nir l’émergence de la Chine. Le soutien aux indépendantistes taïwanais est
un autre moyen d’exercer des pressions sur la RPC et de ralentir son déve-
10. « China’s National defense in the New Era », Xinhuanet, 24/07/2019.
11. Ibidem.
12. « China’s National defense in the New Era », art. cit.
13. The State Office Information Office of the People’s Republic of China, op. cit.
46
La Chine : nouveaux aspects stratégiques
loppement économique, notamment en imposant à Pékin des dépenses mili-
taires coûteuses. La RPC tomberait dans une sorte de piège, qui, aux yeux des
stratèges chinois, est aussi celui dont l’URSS a été victime quand elle a été
confrontée à la guerre des étoiles14.
C’est cette même position que développe le Livre blanc sur Taïwan dans une
nouvelle édition publiée en 202215. Les ingérences extérieures sont à nouveau
dénoncées comme l’obstacle principal à la réunification et donc à la grande re-
naissance de la nation chinoise, puisque les deux sont liées. « Certaines forces
aux États-Unis » font leur possible pour faire pression sur la Chine en exploitant
la question de Taïwan. « [Elles] tentent de créer des obstacles à la réunification
pacifique en enhardissant les indépendantistes »16.
Publié dans le China Daily, quotidien officiel de langue anglaise, un article
développe encore plus directement cette thématique. Selon l’auteur, Taïwan
constitue un atout stratégique pour les États-Unis, dont ils ne peuvent se départir,
aujourd’hui comme en 1949, face à la Chine, car Taïwan est un « porte-avions
insubmersible »17.
De cet impératif idéologique, mission historique du Parti communiste
chinois, et de l’obstacle que constituent les États-Unis découlent les impératifs de
développement de l’APL. Il s’agit de crédibiliser les capacités pour impressionner
et dissuader l’adversaire afin d’interdire toute déclaration d’indépendance à
Taïwan, de réduire l’engagement des États-Unis auprès de l’île – y compris en
cas de conflit – et, éventuellement, de se doter des capacités de conquérir l’île par
la force. Pour aboutir à ce dernier objectif, la Chine mobilise toute une panoplie
de moyens militaires et non militaires, les MOOW (Military Operations Other
than War) occupant une place importante dans la pensée stratégique chinoise.
La place des MOOW dans les stratégies de « réunification pacifique »
Toutes les déclarations politiques, comme les Livres blancs consacrés à
Taïwan ou à la défense de la Chine, confirment comme présupposé la priorité
accordée par Pékin aux principes de « réunification pacifique » et de « un pays,
deux systèmes ». Pour Xi Jinping, dans son rapport au 20ème congrès du Parti com-
muniste, c’est la solution qui sert le mieux les intérêts du peuple chinois « des
deux côtés du détroit »18. Il reprend ainsi un élément de langage constamment ré-
affirmé, même si le sentiment d’urgence semble s’être accentué, alors que l’évo-
lution interne de la société taïwanaise l’éloigne de plus en plus d’une Chine en
plein repli idéologique. En 2019, dans un discours de nouvel an c ommémorant le
14. Ibidem.
15. « The Taiwan Question and China’s reunification in the new era », China Daily, 11/08/2022.
16. Ibidem.
17. S. Lau, « Taiwan is a National Security issue », China Daily, 05/08/2022.
18. J. Xi, op. cit ; « China’s National defense in the New Era », art. cit. ; The State Office Infor-
mation Office of the People’s Republic of China, « The Taiwan The question and reunification of
China in the New Era », 08/2022.
47
Taïwan : point nodal de la pensée stratégique chinoise
40ème anniversaire du premier message de la Chine aux compatriotes de Taïwan,
Xi Jinping déclare ainsi qu’« un différend qui dure depuis si longtemps ne peut
être traîné de génération en génération », semblant remettre en cause la posture
plus prudente – et plus réaliste – de Deng Xiaoping et de ses successeurs19.
Mais dans le prolongement de ce principe constant de réunification pacifique,
la Chine ne renonce évidemment pas à conquérir Taïwan et mobilise notamment
les ressources des « opérations autres que la guerre » pour séduire, influencer et
dissuader l’adversaire.
Pour les stratèges chinois, la question de Taïwan doit être résolue par des
moyens à la fois politiques et militaires. Il faut, comme le précise indirecte-
ment l’ouvrage Science of Military Strategy, publié régulièrement depuis le
début des années 1980 par l’Université de défense, attaquer avec le civil et se
préparer avec le militaire20.
Taïwan est un objectif majeur des stratégies d’influence et de pression mises
en œuvre par la RPC. En 2022, Xi Jinping affirme : « Nous devons soutenir fer-
mement les compatriotes de Taïwan qui souhaitent la réunification. Nous allons
promouvoir les échanges économiques et culturels, encourager le développement
intégré dans tous les domaines, promouvoir la culture chinoise et des liens plus
étroits »21. Sans tenir compte de la réalité taïwanaise qui n’est jamais véritable-
ment prise en considération, il s’agit d’affirmer une stratégie de conquête par des
moyens autres que la guerre. Le Livre blanc sur Taïwan publié en 2022 mentionne
également de nouvelles opportunités offertes aux « compatriotes de Taïwan » et le
renforcement de la « connectivité »22. Les réseaux d’influence chinois sur Internet
sont en effet particulièrement actifs à Taïwan, pour diffuser de fausses nouvelles,
tenter d’influencer le résultat des élections ou convaincre du bien-fondé des thèses
de Pékin des groupes particuliers comme les hommes d’affaires, d’anciens mili-
taires nationalistes, des éléments du Kuomintang ou une partie de la population
attachée à la culture chinoise, dont la RPC se prétend l’unique dépositaire.
Ces stratégies d’influence non-militaires, qui visent à donner à la RPC une
supériorité informationnelle, sont mises en œuvre par le Département du tra-
vail politique de la Commission militaire centrale (CMC). Elles sont également
conduites par les organes chargés de mettre en pratiques les opérations de « front
uni » ainsi que la Force de soutien stratégique de l’APL, créée en 2015 par Xi
Jinping comme une cinquième arme chargée des opérations cyber, électroniques
et spatiales, mais aussi d’influence et de guerre psychologique23.
19. J. Xi, « Working together to realize rejuvenation of the Chinese nation and advance China’s
peaceful reunification », 02/01/2019.
20. T. Xiao (ed.), The Science of Military Strategy, Beijing, National Defense University Press, 2020.
21. J. Xi, « Hold High the great Banner of Socialism with Chinese Characteristics and Strive in
Unity to build a Modern Socialist Country in all respects », op. cit.
22. The State Office Information Office of the People’s Republic of China, « The Taiwan question
and reunification of China in the New Era », op. cit.
23. J. Costello, J. McReynolds, « China’s strategic support force, a force for a new era », China
Strategic Perspective, 08/2018.
48
La Chine : nouveaux aspects stratégiques
La stratégie de Pékin face à Taïwan, aux États-Unis, ainsi qu’à leurs alliés en
Asie, vise aussi à impressionner leurs adversaires pour les diviser ou les démoraliser
dans des opérations de guerre psychologique appuyées par des démonstrations de
force. C’est dans ce cadre – outre celui d’un nécessaire entraînement pour une armée
sans expérience du feu – qu’il faut analyser les incursions aériennes quotidiennes et
en augmentation constante dans la zone de défense et d’identification aérienne de
Taïwan. En 2022, 1 727 aéronefs ont pénétré cet espace avec un accroissement du
nombre de bombardiers, y compris les bombardiers H-6 qui peuvent être armés de
charges nucléaires, et l’apparition de drones pour la première fois (71 incursions).
Il s’agit de démontrer à Taïwan et aux États-Unis la détermination de Pékin, tout
en faisant planer la menace et le risque d’un dérapage qui entraînerait Washington
– et leurs alliés en Asie – dans une guerre avec la Chine. Les manœuvres excep-
tionnelles organisées dans le détroit de Taïwan au mois d’août 2022 pour protester
contre la visite dans l’île de Nancy Pelosi avaient le même objectif, y compris face
au Japon, souvent perçu en Chine comme le maillon faible du dispositif américain
en Asie. En effet, si le gouvernement japonais a adopté en 2022 une nouvelle straté-
gie de défense nationale plus active et voté un budget militaire qui devrait atteindre
2 % du PIB en 2022, le pacifisme isolationniste de la population la rend particu-
lièrement vulnérable aux pressions chinoises alors que les plus importantes bases
américaines en Asie, les plus proches du détroit de Taïwan, se situent à Okinawa.
En faisant retomber une dizaine de missiles dans la zone économique exclusive du
Japon au large d’Okinawa à l’occasion de cet exercice, la Chine ciblait clairement
les décideurs politiques japonais et leur électorat.
Ces intrusions et ces manœuvres sont accompagnées de déclarations qui
cherchent à renforcer l’effet de cette campagne d’intimidation. Lors de leur en-
tretien au mois de juin 2022, Yang Jiechi, alors responsable de la politique étran-
gère au sein du Parti communiste, a averti son homologue Jake Sullivan que si
les États-Unis poursuivaient leur stratégie de contrainte de la Chine en utilisant
Taïwan, « les conséquences seraient considérables »24. Lors d’un échange télé-
phonique à la veille de la visite de Nancy Pelosi à Taïwan, Xi Jinping a également
demandé à Joe Biden de ne pas « jouer avec le feu »25. Toutes ces menaces di-
rectes sont destinées à peser sur les relations entre les États-Unis et Taïwan, tout
en mobilisant si possible les alliés de Washington inquiets d’un éventuel conflit,
y compris en Europe.
Ne pas renoncer à la force et se préparer à la guerre
Pour autant, si cette stratégie d’influence et de pression sur Taïwan et les
États-Unis est un élément important de la stratégie de réunification de Pékin,
dans le but d’éviter un conflit que la RPC sait être très loin de pouvoir gagner mi-
24. « Yang Jiechi meets with US national security advisor Jake Sullivan », Ministry of Foreign of
the People’s Republic of China, 14/06/2022 ; S. Lau, art. cit.
25. V. Ni, J. E. Greve, « Xi Jinping tells Joe Biden not two play with fire over Taiwan », The
Guardian, 28/07/2022.
49
Taïwan : point nodal de la pensée stratégique chinoise
litairement, la RPC souligne également la fermeté de sa position de non-renon-
ciation à l’usage de la force, qui repose sur la crédibilisation et donc la montée en
puissance de ses capacités militaires. Ce deuxième volet est un élément essentiel
de la stratégie de pression et d’intimidation de Pékin.
Au niveau des principes, comme tout au long de son histoire depuis 1949, la
RPC affirme que sa posture est strictement défensive et qu’un éventuel usage de
la force ne serait que la réponse légitime aux stratégies séparatistes des tenants
de l’indépendance de Taïwan et de leurs alliés. L’objectif de Pékin est donc de
construire une force de dissuasion robuste contre ces activités séparatistes « qui
menacent l’unité du pays »26. Xi Jinping le confirme dans son rapport au 20ème
congrès, reprenant la formule constamment réitérée dans l’ensemble des textes
concernant la défense de la Chine et Taïwan : « Nous ne renoncerons jamais à
l’usage de la force et nous nous réservons l’option de prendre toutes les mesures
nécessaires contre des ingérences de forces étrangères et les quelques sépara-
tistes qui recherchent l’indépendance de Taïwan »27.
Pour l’armée, il s’agit d’accélérer le processus de modernisation car si « notre
armée est connue pour être bonne au combat et pour avoir un fort fighting spi-
rit »28, les défis et les menaces s’accroissent. De même, le Livre blanc sur Taïwan
de 2022 déclare que « les forces extérieures qui empêchent la réunification com-
plète de la Chine seront certainement battues », mais les capacités de l’APL
sont encore loin d’être au niveau souhaité. L’objectif du Parti, qui commande
aux fusils, comme le proclamait Mao Zedong, est de faire de l’APL une force
militaire « de niveau mondial » qui peut « combattre et vaincre »29. C’est déjà
ce que déclarait Xi Jinping à son arrivée au pouvoir en 2012. Trois étapes sont
définies et parmi elles, l’achèvement des buts du centenaire de l’APL en 2027,
rappelé par Xi Jinping au 20ème congrès du PCC en des termes assez vagues mais
qui désigne certainement l’achèvement du passage de la mécanisation à l’accé-
lération de la digitalisation30. Ce qui ne signifie pas que la RPC soit capable de
mener une campagne de grande ampleur, avec des moyens combinés, dans les
conditions extrêmement rapides de la guerre moderne. En 2035, l’APL devrait
avoir achevé sa modernisation complète et en 2049 devenir une force de niveau
mondial capable de rivaliser avec celles des plus grandes puissances.
Mais derrière ces objectifs ambitieux, constamment réitérés, la Chine fait
face à des adversaires technologiquement plus avancés. Les forces armées amé-
ricaines représentent de très loin la première puissance militaire dans le monde.
26. C. Lin, « PLA Striving to build World class military under Xi leadership », Xinhuanet,
02/08/2022.
27. J. Xi, « Hold High the great Banner of Socialism with Chinese Characteristics and Strive in
Unity to build a Modern Socialist Country in all respects », op. cit.
28. H. Davidson, « Xi Jinping urges China to greater self-reliance amid sanctions », The Guar-
dian, 06/03/2023.
29. Lin Congyi, [Link].
30. X. Li, « Xi stresses PLA centenary goals, military modernization at XXth party congress »,
Global Times, 16/10/2022.
50
La Chine : nouveaux aspects stratégiques
Elles possèdent une expérience du combat considérable et son développement
dans tous les domaines de la guerre est appelé à se poursuivre. Le rattrapage est
donc loin d’être acquis en dépit des efforts accomplis.
Pékin note que la transformation des types de guerre, menées par les États-
Unis, s’accentue et que les puissances mondiales « accélèrent leur modernisa-
tion ». Les États-Unis sont accusés de s’engager dans des innovations techno-
logiques constantes pour atteindre une supériorité militaire absolue, alors que
l’APL, en 2019, « est à la traîne des puissances militaires qui dominent dans
le monde »31. Ces constatations pessimistes expliquent le caractère répété des
appels à construire une armée qui puisse combattre et gagner.
Le développement des capacités chinoises conventionnelles est particulière-
ment impressionnant, notamment au niveau naval, mais la RPC s’appuie aussi
sur ses forces nucléaires et balistiques, rebaptisées Force des lanceurs en 2015.
La Chine ne renonce pas à sa posture de non usage en premier de l’arme nu-
cléaire, mais cette Force des lanceurs, dont le développement se poursuit, est
indispensable pour peser sur la prise de décision de l’adversaire et « ouvrir des
voies nouvelles au processus politique de solution des crises »32. Comme la Rus-
sie de Vladimir Poutine, la Chine rappelle que toute décision se prend à l’ombre
des capacités nucléaires. Pékin veut donc renforcer ses capacités de strategic
counterbalance33.
Les forces navales sont également essentielles dans la mesure où la menace
principale vient des océans, qui entourent le principal sujet de contentieux au-
quel le régime ne peut renoncer, mais qui représentent aussi l’aire naturelle où
évoluent aussi les alliances militaires les plus puissantes34. La Chine met donc
l’accent sur le développement de ses capacités navales. En la matière, les la-
cunes logistiques à combler sont considérables, notamment dans l’hypothèse peu
réaliste d’un débarquement sur l’île à travers 200 km de mer. L’aviation a une
mission de défense et de soutien mais surtout un rôle important en temps de
paix pour mener en permanence des opérations d’observation et d’intimidation
dans le détroit de Taïwan. La Chine a également l’ambition de développer toutes
les capacités asymétriques qui peuvent peser dans l’espace et le cyberespace,
mais là encore les capacités des États-Unis en matière d’observation, de ciblage,
de communication informatique et de contrôle et commandement intégrés sont
considérables, comme le démontre encore aujourd’hui le soutien qu’ils apportent
aux forces ukrainiennes sans être même intervenus directement sur le terrain.
31. « China’s National defense in the New Era », art. cit.
32. T. Xiao, (ed.), op. cit.
33. Ibidem.
34. Ibidem.
51
Taïwan : point nodal de la pensée stratégique chinoise
Conclusion
En 2013, les stratèges chinois notaient que les forces militaires de la Chine
devaient passer de la capacité à contenir une déclaration d’indépendance de
Taïwan à l’accélération de la réunification : « La Chine doit créer les condi-
tions permettant finalement de réaliser l’unification de la patrie »35. Mais les
besoins sont colossaux, le bond en avant est énorme pour pouvoir se mesurer
efficacement au combat, non seulement aux forces taïwanaises mais aussi aux
forces américaines et à celles de leurs alliés. La guerre en Ukraine a démontré à
quel point compter sur la démoralisation de l’Occident et la non-intervention des
États-Unis était un mauvais calcul, potentiellement extrêmement coûteux. En
dépit des déclarations très alarmistes de certains militaires ou hommes politiques
américains, pour des raisons qui ne tiennent peut-être pas uniquement à la situa-
tion stratégique, il ne semble pas que la RPC ait un agenda très précis pour une
éventuelle réunification. Pékin cherchera au contraire à préserver au maximum
sa marge de manœuvre et toutes les options civiles ou militaires possibles pour
achever cet objectif. Les scénarios de blocus, d’invasion ou même de conquête
d’îles périphériques sont tous dangereux pour le régime. Un blocus coûterait
d’abord cher à l’économie chinoise elle-même, dont la croissance est très ralen-
tie, quand l’essentiel du trafic qui transite dans le détroit se fait en provenance
ou en direction des ports chinois. Le débarquement suppose des moyens dont la
Chine ne dispose pas aujourd’hui. En outre, ses côtes sont très vulnérables : c’est
là que bat le cœur de l’économie et de la croissance chinoises. Enfin, s’emparer
d’îles périphériques offrirait une victoire symbolique elle-même source de dan-
gers avec une possible intervention américaine ou au mieux un gel du conflit.
En 2005, la loi anti-sécession listait les cas entraînant une intervention
chinoise. On note la sécession formelle de Taïwan ou la fin de tout espoir de
réunification pacifique. La seconde hypothèse est très réelle : la population
taïwanaise souhaite de moins en moins la réunification et s’éloigne toujours un
peu plus du continent et de son système politique. Pour autant, cela ne signifie
pas que Pékin soit prêt à franchir le pas. Enfin, le lien est directement fait en
Chine entre l’achèvement de la « grande renaissance » et la réunification de la
patrie. Là encore, la date symbolique de 2049 ne vaut pas plan de bataille. Si
l’ambition de Pékin résidait là, rien ne dit que les calculs coût-bénéfice seront
plus avantageux pour le futur régime chinois qui, dans trente ans, sera peut-être
très différent de ce qu’il est aujourd’hui.
La montée en puissance de l’armée chinoise, qui résulte de la volonté de Pé-
kin de se doter des moyens d’imposer son agenda de réunification avec Taïwan et
de crédibiliser ses capacités dissuasives, fait de la RPC un adversaire de plus en
plus conséquent pour les États-Unis et les tenants de la théorie du « piège de Thu-
cydide ». Toutefois, ce qui l’emporte, c’est la continuité du discours stratégique
chinois depuis les années 1990 avec pour objectif central la « réunification » de
35. Ibidem.
52
La Chine : nouveaux aspects stratégiques
la Chine. Le but est de parvenir dans la mesure du possible à une « réunifica-
tion pacifique », moins coûteuse et, en réalité, la seule possible à moyen terme
au regard des capacités chinoises. Le but est de jouer sur les complémentarités
économiques mais aussi d’impressionner suffisamment l’adversaire pour qu’il
« cède » sans combattre. La rivalité avec les États-Unis s’organise autour de ce
nœud central. La Chine tentera de limiter la puissance de blocage des États-Unis
sur les objectifs définis par le Parti communiste pour imposer la prééminence
de la RPC sur Taïwan et dans la région. Tous les développements des capa-
cités militaires de la Chine à long terme ont pour but d’atteindre cet objectif,
mais il n’est pas certain que la RPC ait l’ambition de remplacer les États-Unis
comme puissance leader dans le monde. En revanche, si la Chine pouvait, à la
faveur d’un nouvel isolationnisme aux États-Unis et d’un changement politique
à Taïwan, imposer, sans utiliser la force, la réunification dont le régime a besoin
pour se poser comme seul légitime dans l’histoire, les conséquences seraient
considérables. Elles offriraient à la RPC une position largement dominante sur la
scène régionale et globale.
53
54
La Chine : nouveaux aspects stratégiques
L’Ours et le Dragon : les limitations du
partenariat spatial « sans limite » entre
la Russie et la Chine
Brian Kalafatian
Diplômé en science politique (Université Jean Moulin – Lyon III) et en droit
(Université Aix-Marseille), Brian Kalafatian est chercheur en études straté-
giques auprès de l’Institut d’études de stratégie et de défense (IESD). Spéciali-
sé dans l’étude des politiques spatiales et de leurs enjeux de coopération dans
le cadre de la compétition stratégique, il réalise actuellement une thèse sur la
conceptualisation du « tabou extra-atmosphérique ».
« Jack, the world is full of people who can only feel big by making other
people look small, and the bigger the target, the better they feel about it. »1
- L’Ours et le Dragon, Tom Clancy (2000).
Le conflit en Ukraine a des conséquences directes dans le domaine spatial. Il
met en évidence l’interconnexion des systèmes de production d’éléments stra-
tégiques des acteurs industriels. Notons ici deux exemples : le moteur russe En-
ergomash RD-180 était utilisé par les lanceurs lourds américains Atlas V2 (pro-
blématique déjà posée après l’annexion de la Crimée en 2014) ; et les lanceurs
Proton de l’entreprise moscovite Khrounitchev devaient être fournis pour le lan-
cement de la mission européenne ExoMars3. Cette paralysie des coopérations
internationales profite largement aux acteurs privés, comme Starlink, qui bien
que centraux au plan stratégique ne sont pas directement concernés par la pro-
blématique de l’escalade militaire.
1. « Jack, le monde est plein de gens qui ne se sentent grands qu’en faisant sentir aux autres qu’ils
sont petits, et plus la cible est grosse, meilleurs ils se sentent ».
2. Soit vingt-cinq moteurs, In : S. Erwin, « ULA: Russia sanctions not expected to disrupt Atlas
5 operations », SpaceNews, 25/02/2022.
3. Un autre exemple de l’interconnexion spatiale mise à mal par le conflit en Ukraine : Moscou a
annoncé la fin des lancements Soyouz depuis le Centre spatial guyanais. Le dernier s’est déroulé en
mars 2022, mettant un terme à plus d’une décennie de coopération durant laquelle 27 tirs Soyouz
ont été réalisés.
55
L’Ours et le Dragon : les limitations du partenariat spatial…
Mais ce conflit suscite aussi la réorientation des politiques de puissance. Os-
tracisée par une grande partie de la communauté internationale suite à son « opé-
ration militaire spéciale »4, la Russie a accentué « le tournant vers l’Orient »
de sa politique internationale en approfondissant ses relations avec son voisin
chinois. Ce rapprochement n’est pas une surprise au vu des sanctions occiden-
tales adoptées dès le début du conflit en février 2022. L’histoire commune des
deux pays avait conduit peu de temps auparavant à une situation semblable :
l’Ours s’était tourné vers le Dragon après l’invasion de la Crimée en 20145. Cet
événement sert d’ailleurs de borne au changement de stratégie spatiale décidé
par les deux acteurs, qui ont transformé une simple relation fondée sur la fourni-
ture de services en une association potentielle6.
Une alliance spatiale eurasiatique n’a pourtant, dans les faits, rien d’évi-
dente. Il s’agit donc ici de tenter de dissiper le brouillard pour mieux apprécier
la réalité des relations sino-russes dans le spatial. Si les conséquences du conflit
en Ukraine conduisent Moscou à renforcer sa coopération avec son partenaire
chinois, notamment dans le domaine spatial, ce rapprochement est néanmoins
envisagé avec méfiance par les élites russes. Cette convergence ne gomme pas
les circonspections qui persistent entre les deux puissances eurasiatiques, ni les
différences dans leurs agendas spatiaux respectifs.
Le couple sino-russe à l’épreuve du conflit ukrainien
Brefs aspects historiques
La relation sino-russe s’exprime par l’alternance régulière, spontanée mais
également paradoxale de deux postures. Il s’agit d’un côté de se rapprocher pour
faire face à un ennemi commun et, de l’autre, d’éviter une association trop mar-
quée sur la scène internationale. Tiraillée entre la reconnaissance d’une solidarité
idéologique et les conséquences d’une trop grande interdépendance internatio-
nale avec des pays hostiles à la Russie, la Chine tente d’instrumentaliser cet
équilibre instable à son avantage et, du fait de son différentiel de puissance, de
prendre l’ascendant sur la Russie.
Comprendre la relation qu’entretiennent ces deux puissances permet en réa-
lité de mieux apprécier la nature de leur coopération dans le cadre des activités
spatiales. La volonté exprimée par Moscou et Pékin de bâtir un contrepoids poli-
tique aux États-Unis s’explique par une méfiance mutuelle vis-à-vis de Washing-
4. Conseil de Sécurité des Nations unies, « Russian Federation Announces ‘Special Military Op-
eration’ in Ukraine as Security Council Meets in Eleventh-Hour Effort to Avoid Full-Scale Con-
flict », UN Press, 2022.
5. D. Bari, « Partenariat Russie-Chine : une « amitié pragmatique », La Pensée, Vol. 405, No 1,
29/04/2021, p. 61. D’autres pays, comme l’Inde ou l’Iran, voient également leurs liens avec la
Russie renouvelés.
6. N. Ye, Q. He, Analysis of Space Cooperation Between China and Russia, Center for Strategic
and International Studies, 2021.
56
La Chine : nouveaux aspects stratégiques
ton, qui a cependant varié au cours du temps. Bien qu’inspirées par l’idéologie
communiste, les politiques étrangères de l’Union soviétique et de la Chine sont
entrées en dissonance à de nombreuses occasions. Leurs différences sensibles
ont conduit au début des années 1970 au « split »7 des relations sino-soviétiques
– alors que, au même moment, la Chine entrait dans le cercle restreint des puis-
sances spatiales8. Pékin a très rapidement compris l’intérêt de se rapprocher des
États-Unis, ce qui fut réalisé sous la présidence de Nixon. La manœuvre a alors
été interprétée par le Kremlin comme une volonté d’isoler l’URSS9. Les aspira-
tions oscillantes entre coopération et compétition rythment donc les relations de
ces deux grandes puissances et résonnent jusque dans le domaine spatial.
Figure 1. Dessin de presse réalisé par Michael Ramirez pour le Las Vegas Review Journal (2019)
Convergence des intérêts et méfiance mutuelle
En marge de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques d’hiver de Pékin,
un autre type d’épreuve, diplomatique cette fois-ci, semble constituer les pré-
mices du conflit en Ukraine. Le 4 février 2022, la Russie et la Chine signent une
déclaration commune prônant un partenariat « sans limite » pour préparer leur
entrée dans une « nouvelle ère des relations internationales »10. Dans ce cadre,
7. M. L. Luthi, The Sino-Soviet Split, Princeton, Princeton University Press, 2008.
8. La Chine lance son premier satellite Dong Fang Hong 1 (« L’Orient est rouge ») depuis le
spatioport de Jiuquan le 24 avril 1970.
9. A. O. Westad, Histoire mondiale de la guerre froide. Traduit par M. Devillers-Argouarc’h,
Paris, Perrin, 2019.
10. Fédération de Russie, République Populaire de Chine, Joint statement of the Russian Federa-
tion and the People’s Republic of China on the international relations entering a new era and the
global sustainable development, 04/02/2022.
57
L’Ours et le Dragon : les limitations du partenariat spatial…
les deux puissances indiquent souhaiter « prévenir la course aux armements
dans l’espace extra-atmosphérique »11.
Cette coopération trouve ses fondations, pour reprendre les éléments de com-
munication communs, dans la volonté de s’opposer à l’extension de l’OTAN et,
plus généralement, à la logique de bloc appuyée par « certains États »12. Par-de-
là ces prises de positions officielles et cette posture diplomatique résolument
opportuniste13, cette relation bilatérale est avant tout motivée par la volonté de
stopper l’hégémonie des États-Unis pour instituer un autre système international
fondé sur la multipolarité. Cette aspiration s’exprime dès 1997 avec le premier
partenariat stratégique sino-russe, officialisé dans une déclaration commune
émise aux Nations unies14 qui porte sur la mise en place d’« un monde multipo-
laire et l’établissement d’un nouvel ordre international ».
La « convergence sans précédent entre plusieurs agendas politiques »15 ne suf-
fit cependant pas à rassurer pleinement les deux puissances. Cet entre-deux prag-
matique conduit inévitablement à la mise en place d’un « partenariat à la carte »16,
ni trop intrusif, ni trop aliénant pour ces deux États qui demeurent contraints par
leur histoire complexe et leurs différents engagements internationaux.
La relation entre la Chine et la Russie est plus généralement façonnée par les
orientations politiques des deux puissances et leur histoire commune. La Russie
doit pondérer son désir de se rapprocher de la Chine si elle ne veut pas accentuer
sa mise sous tutelle déjà engagée, notamment dans le domaine énergétique17.
Dans le même temps, le gouvernement russe estime que, bien que plus puissante,
la Chine ne chercherait pas à asseoir son hégémonie aussi fermement que l’Occi-
dent18. D’ailleurs, d’après les sondages d’opinion, Pékin est mieux perçu auprès
des citoyens russe que l’Union européenne ou les États-Unis : selon des données
du centre analytique non-gouvernemental russe Levada19, entre novembre 2013
et janvier 2014, 55% des Russes avaient un a priori positif de la Chine, contre
11. Ibidem.
12. Ibidem.
13. B. Lo, Axis of convenience: Moscow, Beijing, and the new geopolitics, Brookings Institution
Press, Washington D. C., 2008, p. 3.
14. « China-Russia: Joint Declaration on a Multipolar World and the Establishment of a New
International Order », International Legal Materials, Vol. 36, No 4, 07/1997, pp. 986‑989.
15. In : B. Lo, Axis of convenience : Moscow, Beijing, and the new geopolitics, op. cit., p. 1.
16. Pour reprendre les mots du chercheur M. Julienne. In S. Charpentier, « Entre la Russie et la
Chine, la méfiance plutôt que l’amitié », 05/02/2022.
17. Souhaitant exporter sa production d’hydrocarbures sibériens et profiter des ressources de la
finance chinoise, le gouvernement russe décide, en 2014, de pivoter vers la Chine pour faire face
aux sanctions de l’Occident. Ce pivot s’illustre par la construction puis la mise en service du pipe-
line Force de Sibérie en septembre 2019.
18. A. Gabuey, « Unwanted but inevitable: Russia’s deepening partnership with China Post-
Ukraine » in : J. I. Bekkevold, B. Lo, Sino-russian relations in the 21st Century, op. cit., p. 55.
19. Le Centre analytique Levada est considéré par le Ministère de la Justice russe comme une
organisation à but non lucratif exerçant les fonctions d’agent étranger.
58
La Chine : nouveaux aspects stratégiques
51% pour l’UE ou 43% pour Washington20. En février 2023, un an après le début
du conflit, les écarts se sont substantiellement creusés : 85% de la population
russe ont une opinion positive de la Chine, contre 18% pour l’UE et 14% pour
les États-Unis21.
Soutenir sans s’impliquer : l’économie des moyens de la Chine
Dès le 4 février 2022, la diplomatie américaine met en garde ses partenaires
sur le jeu du couple sino-russe. Selon elle, une absence de prise de position de
la Chine en cas d’invasion de l’Ukraine par la Russie reviendrait à un soutien
tacite22. Cette hypothèse se vérifie dès les premières heures de l’offensive russe.
La Chine est partagée entre la volonté de soutenir un régime partageant une
posture diplomatique similaire et la crainte de se faire ostraciser par ses parte-
naires commerciaux traditionnels (Union européenne) ou par ceux sur lesquels
reposent ses stratégies de projection économique avec les Nouvelles routes de la
soie (NRS). Bien qu’elle ait annoncé au début de la guerre qu’elle ne souhaitait
pas y interférer23, la Chine apporte un soutien à la Russie par ses exportations
de biens à double usage comme des composants électroniques24 – notamment
ceux utilisés dans le domaine spatial25 – ou par une aide non attribuable dans le
cyberespace26.
Pour autant, cette relation est loin d’être amicale. Bien que la Russie soit
devenue le premier fournisseur d’armes de la Chine dans les années 199027, la
question du vol de technologies industrielles a conditionné pendant de nom-
breuses années la vente de matériels à Pékin, y compris dans le domaine spa-
tial. En 2003, par exemple, plusieurs employés de la société russe TsNIIMash
– l’un des plus importants centres de recherche du secteur spatial russe – font
l’objet d’une enquête pour livraison d’informations à une puissance étrangère
relatives à des programmes de lanceurs. Cette affaire aurait impliqué plusieurs
agents chinois28. Plus tard, malgré la signature en 2016 entre Pékin et Moscou
d’un accord relatif à la protection intellectuelle des technologies spatiales29,
20. Centre Analytique Levada, « Отношение к странам » [Attitudes à l’égard des pays], [Link].
21. Ibidem.
22. « Xi had opportunity to urge Putin to pursue Ukraine diplomacy in meeting-U.S. official »,
Reuters, 05/02/2022.
23. F. Lemaître, « Guerre en Ukraine : la Chine rechigne à endosser le rôle de médiateur », Le
Monde, 09/03/2022.
24. B. Spegele, « Chinese Firms Are Selling Russia Goods Its Military Needs to Keep Fighting in
Ukraine », The Wall Street Journal, 15/07/2022.
25. Interfax, Roscosmos head: China supplying electronic components to Russian space sector.
26. M. Tucker, « China accused of hacking Ukraine days before Russian invasion », 01/04/2022.
27. M. Lubina, Russia and China: A Political Marriage of Convenience – Stable and Successful,
Leverkusen-Opladen, Verlag Barbara Budrich, 2017, p. 187.
28. I. Facon, La coopération militaro-technique entre la Russie et la Chine : bilan et perspectives,
Fondation pour la Recherche Stratégique, p. 73.
29. Q. He, « China-Russia technology cooperation in space: Mutually needed or mutually exclu-
sive? », The Pacific Review, Vol. 33, No 1, 17/03/2022, p. 6.
59
L’Ours et le Dragon : les limitations du partenariat spatial…
une série d’attaques informatiques est menée contre des entreprises et des
institutions du secteur aérospatial russe. En mai 2022, un rapport publié par
l’entreprise russe Positive Technologies met en avant l’activisme de Space
Pirates, un ensemble de groupes de hackers chinois spécialisé dans le vol de
données classifiées d’entreprises aérospatiales installées en Russie, en Géorgie
ainsi qu’en Mongolie30. Le même mois, le centre de recherche privé israélien
Check Point Research publie le résultat de son enquête sur l’opération Twisted
Panda : attribuée à la Chine, elle aurait eu pour cible plusieurs instituts de re-
cherche russes dans le domaine de la défense, notamment des équipements ra-
dio-électroniques, ainsi que des filiales appartenant au conglomérat Rostec31.
Ces différents événements invitent à relativiser l’image d’une relation fra-
ternelle entre les deux puissances, dans laquelle Pékin est indéniablement en
position de supériorité. Comme l’écrit le diplomate et économiste Hubert Tes-
tard, « une alliance avec la Chine ne sera pour Vladimir Poutine ni gratuite, ni
inconditionnelle, ni suffisante pour échapper aux conséquences du chaos qu’il a
décidé de provoquer »32. Ces propos s’appliquent notamment aux déterminants
de leurs relations dans le domaine spatial.
Les obstacles au développement d’une réelle synergie spatiale entre la Chine
et la Russie
Consacré comme un domaine de coopération dès 1967 par le Traité Outer
Space, l’espace extra-atmosphérique n’échappe pas aux enjeux de compéti-
tion – voire de contestation – entre les États. Paradoxalement, les activités
spatiales se sont construites dès la fin de la Seconde Guerre mondiale33 sur la
stabilisation des rapports de force. Un processus de « sanctuarisation » et de
« singularisation » du domaine spatial a émergé : il est, au moins sur le papier,
improbable de porter atteinte aujourd’hui de manière ouverte et assumée à un
outil spatial du fait de l’« inhibition intégrée » qui lie les États. Cette inhibi-
tion transparaît notamment dans les missions de coopération scientifique et
de rayonnement technologique. La relation sino-russe dans le domaine spatial
n’échappe pas à ce paradoxe. Si elle est active dans les domaines idéologique,
technologique voire parfois stratégique, elle souffre cependant des divergences
fondamentales entre les deux pays.
30. « Space Pirates: analyzing the tools and connections of a new hacker group », Positive Tech-
nologies, 2022.
31. Checkpoint Research, « Twisted Panda: Chinese APT espionage operation against Russian
state-owned defense institutes », 2022.
32. H. Testard, « Guerre en Ukraine : Poutine peut-il compter sur le soutien économique de la
Chine ? », Blog Asialyst, 2022.
33. Correspondant à la récupération des scientifiques et des technologies par les États-Unis (opéra-
tion Paperclip) et l’Union soviétique (opération Osoaviakhim) à l’issue de la défaite de l’Allemagne.
60
La Chine : nouveaux aspects stratégiques
Le rapprochement idéologique : peser contre l’hégémonie occidentale par la
diplomatie et le droit international
Relai des politiques de puissance, le domaine spatial cristallise sans surprise
les tensions interétatiques. Une position commune est par exemple adoptée par
la Chine et la Russie à propos du retour d’astronautes occidentaux sur la Lune
dénonçant la politique des États-Unis dans le cadre du programme Artemis.
L’ancien directeur général de Roscosmos, Dimitri Rogozin, a ainsi indiqué que
l’Agence spatiale russe ne prendrait pas part à ce programme par crainte de ne
pas être traitée sur un pied d’égalité avec les États-Unis34. La Chine doit pour sa
part composer une fois de plus avec son exclusion des programmes de la NASA,
renforcée par l’amendement Wolf de 201135. D’une certaine façon, la Chine assi-
mile le programme Artemis à un ersatz de mouvement des enclosures : Pékin doit
faire face à la volonté d’une minorité de s’approprier des espaces collectivisés36.
La réaction de Pékin et Moscou s’est manifestée dans le lancement d’un
« plan de coopération spatiale 2018-2022 ». Cherchant à développer la dimen-
sion industrielle du secteur au profit des deux États, le projet s’est concrétisé le
9 mars 2022 par la signature d’un mémorandum invitant à travailler « pour la
construction de la Station internationale de recherche lunaire (ILRS) […] adhé-
rant au principe de co-consultation, construction conjointe et avantages parta-
gés »37. Ce partenariat pourrait tenter initialement d’intégrer dans le programme
des lanceurs lourds développés par la Chine et la Russie – respectivement les
Longues Marches et Angara38.
Dans le même temps, malgré leurs recours répétés à des essais antisatellites,
dont le plus récent a été réalisé par la Russie le 15 novembre 2021, Moscou et
Pékin demeurent très actifs dans les discussions du comité ad hoc PAROS (Pre-
vention of an Arms Race in Outer Space). Mis en place en 1981 sous la juridic-
tion du Comité du désarmement de l’ONU, il doit « examiner à titre prioritaire
la question de la négociation d’un accord effectif et vérifiable afin d’interdire les
systèmes antisatellites »39. La Chine et la Russie insistent pour que des mesures
normatives soient mises en place dans ce domaine. Le document de travail « Élé-
34. N. Azarova, « In the New Space Race, Will Russia and China Triumph Over America? »,
Carnegie Moscow Center, 28/12/2021
35. L’amendement Wolf interdit à la NASA d’utiliser des fonds publics dans le cadre d’une coopé-
ration directe avec le gouvernement chinois (sans l’autorisation préalable du FBI).
36. Il s’agit ici d’une critique à peine dissimulée aux très controversées « zones de protection » qui
pourraient entourer les futures bases lunaires. Dans X. Deng, « Trump administration’s ‘Artemis
Accords’ expose political agenda of moon colonization, show Cold War mentality against space
rivals: observers », Global Times, 07/05/2020.
37. Administration spatiale nationale chinoise, « China and Russia sign a Memorandum of Un-
derstanding Regarding Cooperation for the Construction of the International Lunar Research Sta-
tion », 2021.
38. K. Lo, « China and Russia space programmes to share space flight components, says Russian
agency », South China Morning Post, 25/05/2021.
39. Assemblée générale des Nations unies, Résolution 36/97 – Désarmement général et com-
plet, 1981.
61
L’Ours et le Dragon : les limitations du partenariat spatial…
ments possibles d’un futur accord juridique international relatif à la prévention
du déploiement d’armes dans l’espace et de la menace ou de l’emploi de la force
contre des objets spatiaux » introduit des principes de transparence40 et d’inter-
diction de l’arsenalisation spatiale41, qui est enrichi en 2006 par des mesures
de vérification42. Par ailleurs, en 2008, la Chine et la Russie proposent le pro-
jet de traité PPWT43 pour prohiber la mise en place de moyens d’arsenalisation
spatiale et pour instaurer des mécanismes de vérification afférents. L’initiative
est considérée par les États-Unis comme un « stratagème diplomatique de deux
nations pour obtenir un avantage militaire »44. En 2014, la nouvelle version du
PPWT proposée par la Russie et la Chine est encore rejetée par les États-Unis,
qui perçoivent ce texte comme « fondamentalement défectueux »45 car ne traitant
pas de la question des armes ASAT basées sur Terre. La même année, la Russie
est l’un des premiers défenseurs de la résolution de « Non-déploiement d’armes
dans l’Espace en premier », qui propose de mettre en place des discussions sur
la base du projet de traité présenté par la Russie et la Chine46. Cette résolution
est à nouveau rejetée par les États-Unis. Moscou et Pékin se rejoignent donc sur
certains dossiers pour essayer d’entamer les projets ou les principes défendus par
Washington.
L’alliance technique et stratégique
La Chine et la Russie sont également préoccupées par les questions techno-
logiques, fondamentales pour tenir leur rang dans la compétition face aux États-
Unis. En matière spatiale, selon le président chinois Xi, « la coopération portant
40. La Fédération est à l’origine de nombreuses propositions de résolutions sur la transparence
en matière spatiale, notamment en 2005 (A/C.1/60/L.30/Rev.1), 2006 (A/RES/61/75) et 2007 (A/
RES/62/43). Ces diverses motions ont fait l’objet d’un vote d’abstention de la part de l’État d’Is-
raël ainsi que d’un vote de rejet des États-Unis.
41. CD/1679 : Lettre datée du 27 juin 2002, adressée au secrétaire générale de la Conférence du
désarmement par le représentant permanent de la République Populaire de Chine et celui de la
Fédération de Russie à la Conférence, transmettant le texte, en langues anglaise, chinoise et russe,
d’un document de travail intitulé «Éléments possibles d’un futur accord juridique international
relatif à la prévention du déploiement d’armes dans l’espace et de la menace ou de l’emploi de la
force contre des objets spatiaux». Conférence sur le désarmement. 2002. En ligne : [Link]
[Link]/record/473291?ln=en.
42. CD/1778 : Verification aspects of PAROS. Conférence du désarmement de 2006. En ligne :
[Link]
ments/[Link].
43. Treaty on Prevention of the Placement of Weapons in Outer Space and of the Threat or Use of
Force against Outer Space Objects.
44. Traduit de l’anglais : « ... a diplomatic play by the two nations to gain a military advantage. »
In : S. M. McCall, Space as a Warfighting Domain: Issues for Congress, 2021, p. 2.
45. J. Foust, « U.S. Dismisses Space Weapons Treaty Proposal As “Fundamentally Flawed” »,
SpaceNews, 11/09/2014.
46. La Fédération de Russie a notamment déclaré lors des débats préliminaires qu’elle ne déploie-
rait pas d’armes spatiales en premier. Assemblée générale des Nations unies, Résolution 69/32 –
Non-déploiement d’armes dans l’espace en premier, 2014.
62
La Chine : nouveaux aspects stratégiques
sur les grands projets progresse d’une manière constante »47. En 2015, les deux
États s’associent par exemple pour financer à hauteur de 200 millions de dollars
un fond dédié à l’incubation d’entreprises dans le domaine des technologies in-
novantes, qui doit leur permettre de s’affranchir des fonds américains48.
Les programmes de géo-positionnement sont également au centre des en-
jeux diplomatiques et stratégiques. Les stratégies des programmes BeiDou et
GLONASS se sont substantiellement rapprochées49 dans le cadre d’un « accord
de coopération sur l’utilisation pacifique » des deux systèmes de navigation50.
Ce partenariat est consacré par la mise en place d’une loi de ratification adoptée
par la Russie en juillet 201951, le développement d’un outil commun multifré-
quences52 et l’annonce de l’installation de bases de contrôle dans chaque pays53.
Cette convergence de la Russie vers la Chine s’explique, entre autres, par le refus
émis en 2014 par les États-Unis d’héberger les stations relais GLONASS sur leur
territoire54 malgré qu’un accord de coopération en matière d’intégration des sys-
tèmes de positionnement ait été adopté entre la Maison-Blanche et le Kremlin en
200455. Dès lors, l’association des systèmes chinois et russes doit concurrencer
directement le GPS américain, qui occupe toujours la place la plus importante,
et le système Galileo européen, que ses responsables voudraient implanter en
Chine pour proposer son système de géolocalisation aux véhicules autonomes56.
Vladimir Poutine a également dévoilé, lors de la Conférence du Club de Val-
dai57, que la Russie travaillait avec la Chine au développement d’un système
d’alerte avancée, sans pour autant préciser s’il concernait les bases au sol ou
l’envoi de satellites58 – une capacité pour l’instant détenue exclusivement par les
47. « Full text of Xi’s signed article on Russian media », China Global Television Network,
20/03/2023.
48. J. Vanian, « Russia and China partner on $200 million venture fund, incubator for Russian tech
companies », Fortune, 21/04/2015.
49. L. Zhen, « China’s BeiDou and Russian GLONASS sign new deal to rival America’s GPS
satellite navigation », South China Morning Post, 05/02/2022.
50. Inside GNSS, « BeiDou, GLONASS Cooperation Deal In The Works », Inside GNSS – Global
Navigation Satellite Systems Engineering, Policy, and Design, 09/09/2019.
51. T. Cozzens, « Russia passes law on GLONASS-BeiDou cooperation », GPS World, 29/07/2019.
52. The 6th Meeting of the China-Russia Satellite Navigation Key Strategic Cooperation Project
Committee Convened in Kazan, Russia, BeiDou Navigation Satellite System, 2019.
53. Inside GNSS, « Russia Will Install GLONASS Monitoring Stations In China; China to Re-
ciprocate », Inside GNSS – Global Navigation Satellite Systems Engineering, Policy, and Design,
24/09/2021.
54. GPS World Staff, « U.S. Still Not Allowing GLONASS Stations », GPS World, 31/10/2014.
55. « 2004 U.S.-Russia Joint Statement on GPS-GLONASS Cooperation », Official U.S.
government information about the Global Positioning System
56. B. Kalafatian, « De l’Europe économique à l’Europe spatiale : retour sur l’European Space
Week de Marseille », Espace & Exploration, No 49. 2019, p. 52.
57. Ce club représente un forum international organisé par le think tank éponyme. Il est classi-
quement l’occasion pour les principaux dirigeants russes d’expliquer leurs visions – économique,
culturelle, militaire… – du monde.
58. D. Stefanovich, « Russia to Help China Develop an Early Warning System », The Diplomat,
25/10/2019.
63
L’Ours et le Dragon : les limitations du partenariat spatial…
États-Unis et la Russie. Peu d’informations ont été communiquées concernant
les capacités actuelles de la Chine en termes d’alerte avancée. De son côté, la
Russie s’appuie sur le plan de renouvellement des satellites du programme Oko,
dont le lancement avait commencé au milieu des années 1970, au profit des satel-
lites Toundra de la future constellation Edinaia Kosmicheskaia Sistema59.
Une coopération de façade : enjeux de fierté et différences de conceptions
Malgré ces projets communs, les relations sino-soviétiques, puis sino-russes
sont rarement équilibrées. Elles ont été façonnées par différentes phases où un des
deux États avait tendance à dominer l’autre. L’expertise de l’Union soviétique
a notamment été centrale quand le programme spatial chinois débutait avant le
split de leurs échanges. Les deux puissances ont largement coopéré dès le milieu
des années 1950 sur les bases du programme de lanceurs balistiques soviétiques.
Le lancement du satellite Dongfanghong-1 en 1970 n’aurait certainement pas été
possible sans le soutien technique de l’Union soviétique et le partage de connais-
sances sur les technologies des lanceurs60. Dans un autre domaine, la Russie a
aidé la Chine dès 1999 pour son programme de vol spatial habité, en vendant la
technologie associée au Soyouz pour développer les véhicules Shenzhou. Mos-
cou s’est investi aussi directement dans l’entraînement des taïkonautes61. Entre
1992 et 2022, de nombreux accords sont enfin adoptés pour entériner le passage
du « partenariat constructif » au « partenariat stratégique », mis en avant par la
position commune adoptée au sein de l’Organisation de coopération de Shanghaï
en 2001 sur l’arsenalisation spatiale62.
Pourtant, la Russie fait finalement le choix de freiner sensiblement sa coo-
pération avec la Chine quand les activités spatiales de son voisin commencent à
prendre plus d’ampleur63. Moscou veut se prémunir d’un potentiel dépassement
stratégique qui serait également synonyme de déclassement international.
Au-delà de ces engagements bilatéraux, de nombreuses divergences gênent
le rapprochement et empêchent l’établissement d’une confiance sincère entre les
deux États. La première est de nature organisationnelle et tient en grande partie
aux orientations et objectifs de ces programmes. L’Agence spatiale russe Ros-
cosmos parvient à conserver son indépendance pour ce qui concerne les phases
de production, de lancement et d’opération des outils spatiaux. Toutefois, son
expertise tend à diminuer en matière de vols habités et de lanceurs64. Cette ten-
59. M. Starchak, « Sanctions further delay Russian missile early warning program in space »,
Defense News, 12/03/2023.
60. Q. He, « China-Russia technology cooperation in space: Mutually needed or mutually exclu-
sive? », The Pacific Review, Vol. 36, No 4, 2023, p. 9.
61. Ibidem.
62. C. Mathieu, Assessing Russia’s Space Cooperation with China and India, Rapport 12, Euro-
pean Space Policy Institute, 2008, p. 20.
63. Ibidem, p. 4.
64. I. Sourbès-Verger, « China, Russia, India, Japan: A typology of their ambitions in space in
2019 », Annales des Mines – Réalités industrielles, Vol. 2019, No 2, 24/05/2019, p. 26.
64
La Chine : nouveaux aspects stratégiques
dance peut s’expliquer par le fait que, depuis la fin de la Guerre froide, le modèle
politique russe valorise davantage l’expertise héritée de la conquête spatiale que
la création d’un véritable pôle de compétitivité international. Ses connaissances
demeurent indispensables dans le cadre des programmes en cours – comme le
futur du vol habité chinois, ou la mission ExoMars pilotée par l’Agence spa-
tiale européenne –, mais ce modèle pourrait devenir complètement dépassé si la
Chine parvenait à assurer son indépendance technologique.
D’une manière générale, l’arrivée sur le marché des lanceurs de SpaceX, la
montée en puissance de la Chine et le conflit en Ukraine affaiblissent considérable-
ment le rôle de la Russie. Bien qu’elle souhaite collaborer plus profondément avec
la Chine, notamment dans le domaine de l’exploration du Deep Space65, Moscou
doit se contenter d’une place de partenaire, surtout garantie par la rusticité éprou-
vée de ses programmes et d’un savoir-faire de plus d’un demi-siècle. Si la Russie
reste aujourd’hui autonome grâce à sa gamme de lanceurs, notamment Angara,
elle semble manquer d’une vision pour exporter ses matériels et développer des
secteurs de pointe. L’asymétrie de ces deux puissances en termes de puissance
économique dans la durée pèsera sur le cadre d’une coopération plus poussée66.
De son côté, la Chine met à profit le dirigisme de son régime en matière de pla-
nification et de production pour concrétiser ses ambitions sur la scène nationale et
internationale. L’ambition chinoise est intimement liée à la proclamation du « rêve
chinois » énoncé en 2013 par Xi Jinping67, qui doit faire de la Chine la « première
puissance innovante » d’ici 204968. L’État-Parti profite également de l’augmen-
tation des besoins nationaux en termes de capacités satellitaires69, tant dans les
domaines civil que militaire, que ce soit pour les communications et le renseigne-
ment70. Ce besoin illustre la capacité de rayonnement du spatial, et semble central
dans l’affirmation de la Chine comme puissance politique, économique et mili-
taire. Par ailleurs, consciente du capital politique qui découle des exploits dans
l’Espace, et forcément inspirée par le récit des pionniers américains du programme
Apollo, la Chine décide de réaliser seule ses premières missions habitées en orbite
ou à destination de la Lune. Au nom de la fierté nationale, tout rapprochement du
couple sino-russe prenant la forme d’une agence commune qui incarnerait une
puissance spatiale eurasiatique régionale semble très improbable.
65. K. Simmons, « Full transcript of exclusive Putin interview with NBC News’ Keir Simmons »,
NBC News, 11/06/2021.
66. A. Dufay, « Guerre en Ukraine : premières conséquences spatiales internationales d’un conflit
régional », Institut d’Études de Stratégie et de Défense, 03/2022.
67. Une maxime qui fait suite à la grande tradition des slogans politiques proclamés par les chefs
d’État chinois. En ce sens : I. Sourbès-Verger, « La Chine dans l’espace et le rêve chinois », Monde
chinois, Vol. 64, No 4, 2020, pp. 16‑35.
68. J.-Y. Heurtebise, J.-P. Maréchal, « Éditorial. L’innovation en Chine : réalités et problèmes »,
Monde chinois, Vol.61, No 1, 06/08/2020, p. 5.
69. I. Sourbès-Verger, « China, Russia, India, Japan », op. cit., p. 27.
70. Ce besoin explique notamment le budget de la Chine en matière spatiale, estimé à 8,9 milliards
de dollars en 2020, contre 2,7 milliards de dollars pour la Russie. En ce sens : N. Azarova, In the
New Space Race, Will Russia and China Triumph Over America?, op. cit.
65
L’Ours et le Dragon : les limitations du partenariat spatial…
Conclusion
Le retour aux valeurs traditionnelles71, telles que mises en avant dans le cadre
du partenariat sino-russe, sert à proposer une alternative au modèle occidental et
américain. Néanmoins, malgré de nombreux points d’accord sur ce que pourrait
être l’ordre post-Guerre froide, les aspirations de Pékin et Moscou divergent
fortement, notamment depuis le début du conflit en Ukraine de 2022. Se sentant
dans une position d’infériorité72, la Russie risque de peiner à réellement trouver
un terrain à son avantage avec la Chine qui, en comparaison, continue d’affirmer
ses ambitions nationales.
Il n’est pas étonnant que ces dynamiques se matérialisent également dans le
cadre des activités spatiales, qui cristallisent de nombreuses ambitions politiques
depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les deux puissances espèrent aus-
si faire front commun contre les États-Unis dans ce domaine. Peu à peu, de
nouvelles polarisations émergent, initiant une dynamique que l’ancien vice-pré-
sident américain Mike Pence a comparé à un « retour à la course à l’espace »73
du temps de la Guerre froide. Le contexte actuel renoue avec le récit national des
pionniers et des compétitions entre puissances74.
La Russie pourrait cependant ne pas trouver pleinement l’allié espéré suite
à son ostracisation par un nombre important d’acteurs de la communauté inter-
nationale. Le domaine spatial ne sera pas épargné par cet aggiornamento des
enjeux de puissance. Une mutualisation poussée des efforts spatiaux entre la
Chine et la Russie semble peu probable, et peu envisageable pour le Parti, déci-
dé à maîtriser de manière souveraine et sans partage ses premières expériences
spatiales. S’allier pour de bon à Moscou posera une question centrale à Pékin : si
la Chine réfléchit à long terme, y trouverait-elle réellement son intérêt ? De quoi
potentiellement renforcer le sentiment d’isolement vécu par la Russie.
71. S. Karaganov, « The new Cold War and the emerging Greater Eurasia », Journal of Eurasian
Studies, Vol. 9, No 2, 01/07/2018, p. 86.
72. La Russie de Vladimir Poutine tente notamment de renouer avec son passé impérial afin de
créer un discours commun fédérateur à destination des peuples qui forment l’espace russophone
et s’appuyant sur l’idée d’une grandeur volée. En ce sens, un excellent mémoire de recherche : A.
Forster, Enjeux mêlés de l’intervention russe en Syrie depuis 2015. Miser peu pour gagner gros,
anatomie d’une opération sensationnelle au service d’un grand projet anachronique, Lyon : Uni-
versité Jean Moulin Lyon III, 2021, p. 90.
73. M. Pence, «Remarks by Vice President Pence at the Fifth Meeting of the National Space
Council », 26/03/2019.
74. D. Bhattacherjee et al., « Gearing up for the 21st century space race », Association for
Computing Machinery, New York, 2018, p. 113.
66
La Chine : nouveaux aspects stratégiques
La dimension technologique dans la
compétition de puissance
sino-américaine
Raphaël Briant
Le lieutenant-colonel Raphaël Briant est chargé de mission sur les enjeux
stratégiques des ruptures technologiques numériques au sein de la Direction
générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS). Officier pilote
de chasse, il a été détaché deux ans à l’Institut français des relations internatio-
nales (IFRI). Breveté de la 27ème promotion de l’École de guerre, il travaille sur
les thématiques relatives à la cyberdéfense, l’intelligence artificielle, le quan-
tique et a notamment publié des travaux sur la collaboration homme-machine et
l’innovation de défense.
Introduction
Avec l’arrivée à maturité de certaines technologies d’apprentissage machine
et le développement de la puissance de calcul embarquée, l’intégration de l’intel-
ligence artificielle (IA) dans les programmes militaires se généralise. Le combat
aérien rapproché1 est une des applications où la recherche est très active grâce aux
progrès réalisés dans le domaine de l’IA embarquée et de l’automatisation des
systèmes d’armes. En 2019, AlphaDogfight2 a par exemple vu une IA surpasser un
pilote humain chevronné en remportant cinq manches d’affilée à zéro. Plus impres-
1. « Dog fight » en jargon aéronautique militaire usuel.
2. Campagne d’essais de l’IA en combat aérien rapproché en environnement simulé intégrée au
programme Air Combat Evolution (ACE) de la Defense Advanced Research Program Agency.
67
La dimension technologique dans la compétition…
sionnant, cet algorithme a réalisé quinze tirs de canon valides sur son adversaire
– dont la majorité aurait été impossible à accomplir pour un pilote humain3.
Ces résultats, bien qu’encourageants, ne sont pas facilement transposables
dans les combats aériens réels. Les aléas climatiques et aérologiques tout comme
la défaillance ponctuelle de certains capteurs ou l’interruption des communi-
cations sont des vicissitudes que l’IA doit intégrer pour pouvoir être qualifiée
et déployée en toute sécurité sur un système d’armes opérationnel. La Defense
Advanced Research Projects Agency (DARPA) a pourtant confirmé à la fin de
l’année 2022 avoir réussi un vol d’essais sur un F-16 co-piloté par une IA. En
réaction aux annonces américaines dans ce domaine, une équipe du China Aero-
dynamics Research and Development Center a déclaré en février 2023 qu’une IA
avait abattu en conditions réelles un appareil télé-piloté4.
Comme le montre cet exemple du combat aérien, la course au développement
de l’IA cristallise les tensions géo-technologiques entre la Chine et les États-
Unis. La compétition qu’ils se livrent implique toutefois de tenir compte de la
complexité des interdépendances et des chaînes de valeur. Cet article se propose
d’analyser la dimension technologique de la compétition de puissance sino-amé-
ricaine en se concentrant sur les principales technologies de rupture que sont
l’IA et les technologies quantiques, et en effectuant l’analyse croisée de leurs
chaînes de valeur. Ce choix s’explique par le potentiel d’innovation « cataly-
tique » que chacune d’entre elles représente, c’est-à-dire par l’impact majeur que
des avancées dans ces domaines peuvent avoir dans d’autres domaines d’inno-
vation comme la propulsion hypersonique, l’énergie ou les biotechnologies. La
fragmentation potentielle des chaînes de valeur fait cependant peser un risque de
« découplage sélectif » qui porte en lui de nouvelles lignes de fracture de l’ordre
international.
La compétition technologique : une dimension structurante de la rivalité de
puissance entre la Chine et les États-Unis
La dimension technologique de la compétition sino-américaine se matérialise
dans tous leurs champs de confrontation : politique, économique, militaire, social
et environnemental. Elle est renforcée par l’accélération du progrès technologique
amorcée dans la seconde moitié du 20ème siècle avec le développement des tech-
nologies de traitement de l’information. Sous l’effet de la mondialisation dont elle
constitue l’un des substrats, la transformation numérique a complexifié la nature
3. P. Scharre, Four Battlegrounds: Power in the Age of Artificial Intelligence, New York, W. W.
Norton & Company, 2023, p. 14.
4. La performance chinoise a toutefois été rendue possible grâce à l’utilisation d’une puce Nvidia
Jetson TX2 conçue par une société américaine (Nvidia) et fabriquée à Taïwan par Taiwan Semi-
conductor Manufacturing Company (TSMC). Voir : T. Kadam, « Drones Dogfight, As China’s
AI-Controlled UAV Outsmarts, Outflanks Human-Operated UAV In Aerial Clash », The Eurasian
Times, 04/03/2023.
68
La Chine : nouveaux aspects stratégiques
des relations interétatiques en accentuant le poids des interdépendances5. En re-
tour, pour faire face à cette complexité et parce qu’elle permet de générer aussi
bien des bénéfices économiques que d’accroître les capacités militaires, l’innova-
tion technologique s’est retrouvée au cœur de la rivalité de puissance émergente
entre les États-Unis et la République populaire de Chine (RPC)6.
Dans cette course à l’innovation technologique, chacun s’appuie sur ses forces
et ses faiblesses pour conserver sa position dominante ou au contraire renverser
le statu quo. La Chine, qui fut longtemps qualifiée de « passager clandestin de
la mondialisation » après son adhésion à l’Organisation mondiale du commerce
(OMC) en 2001, adopte en 2012 une politique plus assertive au travers d’une
stratégie d’arsenalisation des interdépendances et d’autosuffisance technolo-
gique avec l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping. Les États-Unis, conscients du défi
systémique sur le long terme posé par Pékin, ont opéré un pivot stratégique vers
l’Asie sous l’administration Obama. Il se matérialise aujourd’hui, sur les plans
diplomatique, économique et militaire, par une stratégie d’endiguement7 et, sur
le plan technologique et juridique, par la mise en œuvre de mesures protection-
nistes, de durcissement du contrôle des exportations et des visas. Une stratégie de
compensation technologique (3rd Offset Strategy) complète ce pivot dans le but
de maintenir l’avance américaine dans le domaine des technologies critiques8.
Le leadership américain sur les technologies émergentes et de rupture remis
en question ?
Alors que les États-Unis dominent la plupart des classements internationaux
des indicateurs de la puissance, la Chine apparaît de plus en plus comme un com-
pétiteur crédible et son ascension semble irrésistible. Elle se classe désormais 11e
de l’indice mondial de l’innovation en 2022, en étant partie de la 29ème place en
5. S. Grumbach, L’empire des algorithmes : une géopolitique du contrôle à l’ère de l’anthropo-
cène, Malakoff, Armand Colin, 2022, p. 26.
6. T. Rühlig, « La stratégie technologique de Xi », Le Grand Continent, Études : Capitalisme po-
litique en guerre, 05/04/2023.
7. Parmi les différentes initiatives américaines, peuvent être cités le Quad (dialogue quadrilaté-
ral entre les États-Unis, l’Inde, le Japon et l’Australie), AUKUS (partenariat stratégique établi en
2021 entre les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Australie axé sur deux piliers : les sous-marins
conventionnels à propulsion nucléaire et les technologies avancées) et l’Indo-Pacific Economic
Framework (IPEF) mis en place en mai 2022 par l’administration Biden avec 14 partenaires éco-
nomiques de la région Indopacifique, représentant 40% du PIB mondial.
8. La 3rd Offset Strategy (OS) correspond à la dimension d’innovation capacitaire de l’Initiative
d’innovation de défense (Defense Innovation Initiative – DII) lancée en 2014 par le secrétaire à
la Défense américain, Chuck Hagel. En 2020, le président des États-Unis a adopté la proclama-
tion 10043 visant à restreindre l’accès aux chercheurs et aux étudiants chinois conduisant des
recherches pour le compte de la RPC en durcissant les conditions d’obtention des visas de type F
ou J. Enfin, le Creating Helpful Incentives to Produce Semiconductors (CHIPS) and Science Act,
implémenté en 2022 par l’Executive Order 14080, vise à limiter la dépendance des États-Unis pour
la production des semiconducteurs et des puces électroniques de dernières générations. Il cherche
en particulier à relocaliser la production et à stimuler la recherche & développement (R&D) au
travers d’un plan d’investissement de 280 milliards de dollars.
69
La dimension technologique dans la compétition…
2015. Elle demeure toutefois derrière les États-Unis (2e)9. De la même manière,
sept des plus importantes entreprises d’État chinoises ont fait leur entrée en 2019
dans le top 10010 des entreprises de défense et quatre sont aujourd’hui dans le top
1011. Au-delà des performances propres de ces deux pays, ces indicateurs révèlent
certaines caractéristiques structurelles qu’il convient d’analyser pour mesurer les
effets des différentes politiques élaborées en faveur de l’innovation technologique
pour répondre aux ambitions nationales. On observe par exemple, qu’en dépit d’un
score global inférieur, la Chine égale ou surpasse les États-Unis sur les critères
relatifs à la culture d’entreprenariat, à la main-d’œuvre qualifiée, à l’accroissement
du capital scientifique et technique ou dans le domaine de la créativité globale12.
Ces indicateurs s’expliquent aussi par la mise en œuvre de stratégies d’innova-
tion volontaristes de la part de chacun des acteurs. Du côté américain, des straté-
gies de compensation sont mises en place à chaque fois que la position dominante
apparaît menacée13. Sur le plan militaire, la troisième stratégie de compensation
cherche à tirer profit des avancées réalisées dans le domaine de l’IA, de l’autono-
mie et de l’interface homme-machine pour dominer l’environnement opérationnel
futur, dans la perspective de combat collaboratif multi-domaines et de la robo-
tisation du champ de bataille. Pour réaliser cette ambition, le département de la
Défense américain (DoD) s’est tourné vers l’écosystème d’innovation privé, très
dynamique aux États-Unis. La Défense Innovation Unit (DIU) et ses déclinaisons
au niveau des différents services14 sont les instruments visibles de cette nouvelle
dynamique d’innovation dite « ouverte » promue par le département de la Défense.
Ils s’appuient notamment sur des véhicules de contractualisation spécifiques15 afin
que les forces armées captent l’innovation civile de manière plus dynamique. As-
sociées aux recherches sur les technologies de ruptures menées par la DARPA et le
Strategic Capabilities Office (SCO), les capacités développées doivent garantir la
supériorité opérationnelle des forces armées américaines.
Les technologies émergentes : un aspect essentiel de la politique de puissance
chinoise
Du côté chinois, l’effort s’inscrit dans un temps plus long et s’est traduit par
l’évolution progressive des doctrines militaires, avec le passage de « combattre
9. S. Dutta et al., « Global Innovation Index 2022: What is the future of innovation-driven
growth? », World Intellectual Property Organization, 2022, p. 19.
10. « Top 100 », Defense News, 2022.
11. « SIPRI Arms Industry Database », Stockholm International Peace Research Institute, 2021.
12. S. Dutta, op. cit., p. 116, 217.
13. La première stratégie de compensation a été mise en œuvre dans les années 1950-1960 à travers
la doctrine du « New Look » portée par le président américain Dwight Eisenhower. Elle visait à
contrebalancer la supériorité numérique des forces du Pacte de Varsovie par le développement des
arsenaux nucléaires américains. Au tournant des années 1970, face à un ennemi revenu à parité
nucléaire, une deuxième stratégie de compensation a su tirer profit du développement de l’élec-
tronique pour améliorer le guidage des munitions conventionnelles, et donc l’efficacité militaire.
14. AFRL, SOFWERX, Naval X, US Army Xtech program, etc.
15. Small Business Innovation Research (SBIR) and Small Business Technology Transfer (STTR).
70
La Chine : nouveaux aspects stratégiques
dans des guerres locales avec des conditions informatisées » à l’ « Intelligen-
tized Warfare ». Dès les années 1980, la Chine commence à prêter attention aux
technologies de l’information. Sous Deng Xiaoping, elle met en oeuvre le plan
863 pour accélérer l’innovation et la R&D dans les hautes technologies16. Il est
complété en 1997 par le plan 973 avant d’être fusionné sous Xi Jinping avec
d’autres programmes d’investissements dans les technologies clés en février
2016 et réorganisé autour de cinq axes d’efforts : les sciences naturelles, les tech-
nologies émergentes, le financement de la R&D, l’innovation et les ressources
humaines17. Entièrement contrôlée par le Parti, l’innovation chinoise s’appuie
notamment sur le recrutement d’experts chinois formés à l’étranger et incités à
revenir travailler en Chine au travers de nombreuses d’initiatives telles que le
programme des « mille talents »18. Certains de ces experts rejoignent les rangs
des entreprises d’État et des universités19 travaillant directement pour l’APL ;
d’autres sont recrutés par des entreprises privées. En vertu de la doctrine de
fusion civilo-militaire, tous contribuent néanmoins à accroître la capacité d’in-
novation des armées chinoises et à combler leur retard par rapport à leurs com-
pétiteurs occidentaux. En outre, la vision chinoise de l’innovation « ouverte » est
à opposer à l’innovation « locale »20. Cette dernière doit assurer l’autosuffisance
technologique chinoise pour les technologies de base alors que l’innovation
« ouverte » a pour objet de stimuler l’écosystème d’innovation chinois pour le
hisser au niveau des grandes entreprises étrangères.
Pour les experts, ce résultat serait le fruit d’une politique initiée par Jiang Ze-
min (1993-2003) et poursuivie par Hu Jintao (2003-2013) et Xi Jinping (2013-…).
La Chine orienterait sa politique technologique selon cinq axes21 : la protection
partielle de ses marchés (Grande muraille numérique, principe de « double-cir-
culation »), l’accès à la connaissance par l’envoi d’étudiants et de chercheurs
dans les grandes universités ou les centres de recherche étrangers (programmes
dits des « mille talents » déjà évoqués et regroupés depuis 2019 au sein du plan
de recrutement des experts étrangers de haut niveau22), l’acquisition ciblée de
propriété intellectuelle par des moyens légaux et illégaux (investissements di-
rects à l’étranger, espionnage industriel et cyber), l’existence d’un marché inté-
rieur hautement concurrentiel et une planification budgétaire rigoureuse (plans
16. D. Leglu, « Antoine Bondaz : “En France, nous avons de vraies pépites convoitées par la
Chine” », [Link], 26/03/2021.
17. W. Carter, D. Cheng, P. Scharre, « China’s pursuit of emerging and exponential technologies »,
Subcommittee on Emerging Threats, Conférence, Washington, DC, House of Representatives,
09/01/2018, p. 45.
18. Strider Resources | Insights, Articles and Commentary, [Link].
19. Sept universités forment les scientifiques et mènent des travaux de recherche pour le compte
de l’APL. Elles sont regroupées autour d’une même dénomination : les « sept fils de la défenses
nationale ».
20. A. Antonio, « La doctrine de Xi pour gagner les guerres futures », Doctrines de la Chine de Xi,
Le Grand Continent, No. 40, 12/06/2023.
21. T. Rühlig, « La stratégie technologique de Xi », art. cit.
22. Strider Resources | Insights, Articles and Commentary, [Link].
71
La dimension technologique dans la compétition…
quinquennaux). Si la Chine s’impose désormais comme une « puissance d’inno-
vation » occupant une position forte dans les chaînes d’approvisionnement des
technologies émergentes, elle a pour ambition d’être capable à terme de peser
sur les normes internationales (stratégie « China Standard 2035 ») et de dominer
la majorité des secteurs technologiques clés. Le rapport du think tank australien
ASPI révèle que la Chine surpasserait aujourd’hui les États-Unis sur 37 des 44
technologies critiques en cours de développement identifiées23.
Pour autant, Pékin fait face à des défis majeurs qu’il est nécessaire d’appré-
hender. D’abord, sur le plan de la politique intérieure, des mesures de régulation
et de surveillance des acteurs du numérique ont été adoptées24. Elles ne manque-
ront pas de peser sur la capacité d’innovation nationale. Ensuite, sur le plan de la
politique étrangère, le contrôle des exportations et le filtrage des investissements
mis en place par les États-Unis compliquent l’acquisition et les transferts de
technologies vers la Chine, dont certains secteurs critiques restent dépendants. Il
semblerait par exemple que le principal institut de recherche chinois sur l’éner-
gie atomique (China Academy of Engineering Physics – CAEP), l’équivalent
chinois de la Direction des applications militaires (DAM) du Commissariat à
l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA), ait eu besoin de contour-
ner les restrictions à l’exportation mises en place depuis 1997 pour acquérir au-
près de revendeurs tiers des processeurs Intel et Nvidia25. Plus largement, près
de 90% des approvisionnements de l’Armée populaire de libération (APL) en
semi-conducteurs avancés, notamment dans le domaine de l’IA et de l’appren-
tissage machine, dépendent d’importations étrangères, sans qu’ils fassent pour
autant l’objet de contrôles systématiques (seulement 8% des sociétés chinoises
avec lesquelles l’APL contractualise sont sur les listes de restrictions améri-
caines)26.
Quatre champs de confrontations majeurs : les semi-conducteurs, le calcul
intensif, l’IA et les technologies quantiques
Dans la compétition que se livrent Washington et Pékin pour le contrôle des
technologies émergentes et de rupture, l’IA est amenée à jouer un rôle central
car elle est au cœur des dynamiques d’innovation civiles et militaires. La plupart
des capacités militaires en cours de développement s’appuie à des degrés divers
23. G. Jamie, J. Wong-Leung, S. Robin, « ASPI’s Critical Technology Tracker », Australian Strate-
gic Policy Institute, 2023, p. 1.
24. C’est la cas par exemple de la loi sur la protection des informations personnelles (Personal
Information Protection Law – PIPL) adoptée en 2021 lors de la 30ème session plénière du 13ème
Congrès national du peuple ou encore de la création de deux nouveaux organes de surveillance
du Parti communiste chinois (PCC) en mars 2023 : la Commission centrale pour la science et la
technologie et le Bureau national des données.
25. L. Lin, D. Strumpf, « China’s Top Nuclear-Weapons Lab Used American Computer Chips
Decades After Ban », Wall Street Journal, 29/01/2023.
26. R. Fedasiuk, J. Melot, B. Murphy, « Harnessed Lightning – How the Chinese Military is Adop-
ting Artificial Intelligence », Center for Security and Emerging Technology, 2021, p. 42.
72
La Chine : nouveaux aspects stratégiques
sur des technologies de ce type. C’est la raison pour laquelle Ben Buchanan,
chercheur à l’université de Georgetown, a identifié la « triade » composée par
les données, les algorithmes et la puissance de calcul comme la clé pour gagner
la compétition technologique27. Paul Scharre, vice-président et directeur scienti-
fique du Centre for a New American Security (CNAS), identifie quant à lui deux
autres terrains de lutte : les talents et les institutions. Selon lui, les données, les
algorithmes, les talents et la gouvernance sont au cœur de la compétition de
puissance entre la Chine et les États-Unis et détermineront les futurs équilibres
stratégiques28.
S’il est bien évident que l’IA n’est pas la seule rupture technologique sus-
ceptible de transformer le visage de la guerre (les armes hypersoniques, les bio-
technologies, l’arsenalisation de l’espace et des fonds marins auront également
un fort impact), elle n’en est pas moins centrale dans un environnement où les
opérations sont de plus en plus numérisées. Si d’aucuns ont pu voir dans la pro-
lifération des drones à bas-coût et des munitions rodeuses l’expression d’un nou-
veau paradigme des opérations militaires29, c’est davantage la numérisation de
l’environnement de combat qui est à l’origine des nouveaux concepts d’emploi.
Elle a rendu possible la diffusion à grande échelle sur le champ de bataille de
technologies issues du secteur commercial. Sous réserve que le DoD et l’APL
parviennent à relever les défis de la transformation numérique (cloud de défense,
Data Centric Security / Zero Trust, intégration et C2 multi-domaines), les tech-
nologies numériques seront les plus significatives pour garantir la supériorité
technologique et opérationnelle. C’est pourquoi nous prendrons ici le parti de
comparer les avancées réalisées par les deux rivaux systémiques dans le domaine
de l’IA et des technologies quantiques.
Au carrefour de ces deux domaines d’innovation, dont les chaînes de valeur
s’entrecroisent et dont les activités de R&D peuvent se renforcer mutuellement
(Quantum Machine Learning – QML, calcul hybride), s’engage une féroce com-
pétition pour la domination de l’ensemble des briques technologiques et l’in-
fluence sur les cadres éthiques, juridiques et normatifs qui accompagnent le dé-
ploiement de ces technologies au niveau mondial. Pour le secteur de la défense
– et les autres secteurs de l’économie – les tensions se cristallisent autour des
semi-conducteurs, du calcul haute performance, des nouvelles applications de
l’IA et des technologies quantiques. La frugalité, l’applicabilité et l’embarqua-
bilité de l’IA font l’objet de développements spécifiques, en particulier dans les
applications défense. Par ailleurs, l’IA et le quantique offrent de nouvelles pers-
pectives en matière de performances des capteurs et de traitement des informa-
tions. Les paragraphes suivants détaillent les rapports de forces dans le domaine
des semi-conducteurs, du calcul intensif, de l’IA et des technologies quantiques.
27. C. Miller, Chip War: The fight for the world’s most critical technology, First Scribner Hardco-
ver Edition, New York, Scribner, Simon & Schuster, 2022, p. 88.
28. P. Scharre, op. cit., p. 29.
29. R. Agarwal et al., « Lessons for the Next War », Foreign Policy, Live, 09/01/2023.
73
La dimension technologique dans la compétition…
Les semi-conducteurs
Pour Eric Schmidt, ancien président de Google et actuel président du Special
Competitive Studies Project (SCSP)30, la Chine est devenue un « compétiteur
large spectre » des États-Unis31. Elle ne se contente plus, comme par le passé, de
copier les technologies occidentales mais entend désormais s’imposer comme un
leader sur des segments émergents et disruptifs du marché32. Le principe d’auto-
suffisance technologique inscrit comme l’un des piliers stratégiques du quator-
zième plan quinquennal de développement en mars 2021, à l’origine du modèle
de « double-circulation » soutenu par Xi Jinping33, se traduit dans le domaine
des semi-conducteurs par un rattrapage des principaux concurrents étrangers.
Le principal fabricant chinois, Semiconductor Manufacturing International Cor-
poration (SMIC), implanté à Shanghaï, maîtriserait désormais les techniques de
gravure en 7 nm, accusant selon les experts un retard de seulement 4 ans sur les
technologies les plus avancées (3 nm). En outre, le modèle économique promu
par Pékin a vocation à soutenir les exportations chinoises sur les marchés exté-
rieurs tout en réduisant les dépendances domestiques aux technologies étran-
gères34. Les semi-conducteurs, essentiels dans le secteur des applications de l’IA
et pour les recherches sur les technologies quantiques, sont également critiques
pour les applications militaires.
Figure 1 – Évolution de la part de répartition de la production globale des semi-conducteurs entre
1990 et 2030. Source : Semiconductor Industry Association
30. Le SCSP est une initiative bipartisane et non lucrative visant à émettre des recommandations
de long terme pour garantir la compétitivité américaine dans le domaine de l’IA et des technologies
émergentes
31. G. Allison et al., The Great Tech Rivalry: China vs The US, Avoiding Great Power War Project
Paper Series, Harvard Kennedy School, 2021, p. 5.
32. 80 % des drones commerciaux sont produits par l’entreprise chinoise DJI. Voir : J. E. Hillman,
The Digital Silk Road: China’s quest to wire the world and win the future, Harper Business, New
York, 2021, p. 161.
33. Ibidem, p. 15.
34. Ibidem. 74
La Chine : nouveaux aspects stratégiques
Les projections actuelles montrent que la Chine pourrait fabriquer jusqu’à
24% des semi-conducteurs en 2030 – alors qu’elle en produisait moins de 1%
dans les années 2000. Les États-Unis, bien que disposant d’un monopole en ma-
tière de conception des processeurs les plus avancés, ont, dans la même période,
perdu des parts de marché dans la fabrication des semi-conducteurs, principa-
lement en raison des choix effectués (approche dite « Fabless », c’est-à-dire
d’externalisation de la fabrication). Pour infléchir cette tendance, Washington a
récemment mis sur pied une feuille de route ambitieuse destinée à rapatrier la
production des semi-conducteurs sur le sol américain. Toutefois, il convient de
nuancer cette situation : d’abord parce que la Chine reste encore en retard sur les
composants électroniques35 ; ensuite, car ce rattrapage a été anticipé par les auto-
rités américaines. En 2017, la DARPA a par exemple lancé un projet (Electronics
Resurgence Initiative) destiné à développer des puces électroniques de nouvelle
génération pour les futurs systèmes militaires.
Les semi-conducteurs arrivent aujourd’hui à un seuil d’efficacité énergétique36
qui annonce en creux la fin de la loi de Moore, selon laquelle le nombre de transis-
tors sur les puces électroniques double tous les 18 mois. De nouvelles architectures
matérielles s’avèrent désormais nécessaires pour que la performance des micropro-
cesseurs puisse continuer à croître. Elles pourraient alors rebattre les cartes dans la
hiérarchie mondiale des industries de la microélectronique. Cela représente donc
une opportunité pour les États qui arriveront les premiers à maîtriser les technolo-
gies de la prochaine génération de composants électroniques. Plusieurs technolo-
gies pourraient offrir des gains de performance importants37 : les semi-conducteurs
à large bande tels que le Nitrure de Gallium (GaN) ou le Carbure de Silicium (SiC),
les matériaux à deux dimensions comme le Graphène, et enfin, la photonique sur
silicium qui bénéficie aujourd’hui des avancées réalisées dans le domaine de l’op-
toélectronique. L’industrie militaire, en particulier le secteur aéronautique et spatial,
pourrait contribuer grâce à son savoir-faire sur certaines de ces technologies, à des-
siner les contours des nouveaux rapports de forces dans ce domaine.
Le calcul haute performance
Le calcul haute performance est indissociable des progrès réalisés en IA. Le
développement des IA génératives et des grands modèles de langage a fait ex-
ploser les besoins en puissance de calcul et en bande passante. Aujourd’hui, la
puissance de calcul double approximativement tous les six mois, soit trois fois
plus vite que la loi de Moore.
35. Sur les trente critères évalués dans le domaine de l’IA (formation des talents, R&D, compo-
sants, données) par le dernier rapport de l’Itif, la Chine a comblé l’écart des États-Unis pour la
moitié d’entre eux. Voir : D. Castro, M. Michael, E. Chivot, « Who Is Winning the AI Race: China,
the EU or the United States? », Center for Data Innovation, 2021, p. 2.
36. Ce seuil est défini par la limite de Landauer. Voir : O. Ezratty, Understanding Quantum Tech-
nologies 2022, Le Lab Quantique, 5ème édition, 2022, p. 258.
37. « Beyond Silicon? The New Materials Charting the Future of Microchips », WSJ Podcasts, The
Wall Street Journal, 30/09/2022.
75
La dimension technologique dans la compétition…
Figure 2 – Répartition par pays de la puissance totale de calcul des supercalculateurs.
Source : Top 500, novembre 2022.
Figure 3 – Répartition par pays du nombre de supercalculateurs dans le Top 500,
Source : Top 500, novembre 2022.
Parmi les 10 supercalculateurs les plus puissants selon le dernier classement
Top 500, les États-Unis et la Chine en comptent respectivement 5 et 2. À la pre-
mière place, Frontier est le premier calculateur exaflopique au monde. D’origine
américaine, il dispose de plus de 8 millions de cœurs lui permettant d’obtenir
des performances inégalées en matière d’IA et de résolution de problèmes scien-
tifiques fondamentaux dans le domaine de l’énergie et de la sécurité. À titre
de comparaison, la première entrée chinoise dans le classement est TaihuLight
(7ème), qui, bien qu’équipé de plus de 10 millions de cœurs38, est 10 fois moins
performant que Frontier.
Alors que la Chine met en œuvre le plus grand nombre de supercalculateurs
au monde, la performance cumulée de ces derniers reste très inférieure à celle
38. TaihuLight, le premier supercalculateur du Top 500 en 2016, est équipé de processeurs ShenWei
de facture chinoise.
76
La Chine : nouveaux aspects stratégiques
des supercalculateurs américains qui totalisent plus de 40 % de la puissance
mondiale de calcul – contre à peine 10 % seulement pour la Chine. Dans son
dernier ouvrage Chip War, The Fight for the World’s Most Critical Technology,
Chris Miller précise que près de 95 % des accélérateurs graphiques – ou GPU –
utilisés dans les centres de calcul intensifs chinois sont conçus par NVidia. Cette
firme commercialise les puces dédiées à l’IA les plus performantes du marché.
Le renforcement des mesures de contrôle sur l’exportation des composants élec-
troniques américains imposées aux entreprises chinoises est donc susceptible de
pénaliser Pékin, qui a pour ambition de déployer l’IA à grande échelle dans le
cadre du concept d’ « intelligentized warfare »39.
L’Intelligence artificielle
La Chine s’est dotée en 2017 d’une stratégie nationale en trois temps40 :
• être d’ici 2020 l’un des États les plus avancés dans les technologies d’IA,
en réalisant des percées dans le big data, les technologies d’essaim, l’IA et
les systèmes multi-agents intelligents ;
• être d’ici 2025 le leader mondial dans plusieurs domaines d’application de
l’IA et effectuer des percées théoriques fondamentales en la matière ;
• être d’ici 2030 le leader de l’IA dans tous les domaines et applications.
Le domaine de la défense est explicitement mentionné dans la stratégie
chinoise : il s’agit de promouvoir tous les types de technologies d’IA pour
qu’elles soient rapidement intégrées dans les domaines d’innovation de la dé-
fense nationale41.
Face au volontarisme chinois, le président Trump a signé en 2019 l’ordre
exécutif 1385942 qui dote les États-Unis d’un plan d’action en faveur de l’IA au
niveau fédéral. Ce plan a, par la suite, été inscrit dans la loi le 1er janvier 2021
sous la forme du National AI Initiative Act43 pour accélérer la recherche et les
applications de l’IA en faveur de l’économie et de la sécurité nationale.
Bien que les deux puissances rivalisent d’investissements et d’efforts pour dé-
velopper l’IA, les États-Unis conservent également dans ce domaine une avance
importante. Par exemple, 59 % des chercheurs de haut niveau en IA exercent aux
États-Unis44, soit près de 5 fois le nombre de chercheurs de renommée équiva-
39. E. Kania, op. cit., p. 4.
40. « National New Generation AI Plan Policy », OECD AI Policy Observatory.
41. J. Atif, J. P. Burgess, I. Ryl, Géopolitique de l’IA : les relations internationales à l’ère de la
mise en données du monde, Paris, Le Cavalier bleu, 2022, p. 39.
42. Ibidem, p. 40.
43. « National Artificial Intelligence Initiative (NAII) », Office of Science & Technology Policy,
Gouvernement des États-Unis d’Amérique.
44. D’après son créateur Jorge Hirsch, l’index H mesure depuis 2005 la productivité et l’impact
scientifique des chercheurs en fonction du nombre de citations reçues dans des journaux à relec-
ture par les pairs. Il correspond au nombre h de publications qui ont été citées plus de h fois dans
77
La dimension technologique dans la compétition…
lente travaillant en Chine45. Cette avance américaine est plus discutable si l’on
compare le nombre brut de publications scientifiques ou de jeunes chercheurs46.
En outre, l’analyse des publications ouvertes dans le champ de l’IA montre des
différences entre les approches chinoises et américaines. Alors que ces derniers
semblent privilégier les IA génératives, Pékin met l’accent sur les applications de
surveillance ou sur l’autonomie, ce qui peut être interprété au travers du prisme
techno-autoritaire47.
Dans le domaine militaire, la Chine ne bénéficie cependant pas des mêmes
avantages que dans le domaine public, l’APL disposant de bien moins de don-
nées opérationnelles par rapport aux Américains. Elle porte donc de plus en plus
d’attention aux approches qualifiées de « frugales »48. Il en est de même pour le
DoD américain, qui envisage ces nouvelles approches pour fluidifier les proces-
sus d’annotation des données opérationnelles49.
Les applications militaires de l’IA doivent également tenir compte des
contraintes d’embarquabilité liées aux contraintes d’encombrement et de
génération électrique. En effet, le déploiement des algorithmes d’IA indis-
pensables à l’autonomisation croissante des systèmes d’armes nécessite de
tenir compte des ressources limitées en capacité de calcul à bord des systèmes
d’armes. Les approches frugales sont donc particulièrement adaptées, qu’il
s’agisse de fonctionner avec peu de données ou de limiter les puissances de-
mandées en inférence.
Enfin, de nouvelles recherches sont menées depuis près d’une décennie sur
l’autonomie des essaims et l’émergence d’une intelligence collective. Les re-
cherches sont très actives dans ce domaine en Chine comme aux États-Unis.
Dans les stratégies militaires des deux grandes puissances, les essaims sont ame-
nés à jouer un rôle disruptif : l’APL envisage par exemple de mettre en œuvre des
essaims hétérogènes de drones furtifs, de véhicules hypersoniques et plateformes
de haute-altitude pouvant être larguées à partir de plateformes-mères alors que le
Pentagone envisage plutôt l’emploi coordonné d’essaims multi-milieux consti-
tués de plusieurs milliers de drones50.
d’autres publications scientifiques. Ainsi, un chercheur commence à être reconnu par la commu-
nauté à partir d’un index de 10-12. Les professeurs obtiennent généralement un rang au-delà de 18
et des chercheurs émérites plus de 45.
45. C. Miller, op. cit., p. 88.
46. P. Scharre, op. cit., p. 30.
47. La Chine met en œuvre un panoptique de plus de 500 millions de caméras de surveillance.
Ibidem, p. 19.
48. Une étude du CSET recense 5 types d’approches frugales : Transfert Learning, Data Label-
ling, les données de synthèse, les méthodes bayésiennes et l’apprentissage par renforcement. Voir
H. Chahal, H. Toner, I. Rahkovsky, « Small Data’s Big AI Potential », CSET Issue Brief, Center for
Security and Emerging Technology, 2021, p. 4.
49. Ibidem, p. 11.
50. T. McMillan, « Pentagon Secretly Working To Unleash Massive Swarms of Autonomous
Multi-Domain Drones to Dominate Enemy Defenses », The Debrief, 06/02/2023.
78
La Chine : nouveaux aspects stratégiques
Les technologies quantiques
Tout aussi disruptives, les technologies quantiques font désormais l’objet de
stratégies nationales déclinées en feuille de route au niveau militaire. Dans le do-
maine militaire, les applications quantiques peuvent se ranger en quatre catégo-
ries : les capteurs, les communications, le calcul et les technologies habilitantes.
Certaines d’entre elles, comme les composants électroniques, ou les supercal-
culateurs capables d’émuler des ordinateurs quantiques, ont déjà été évoquées.
Nous ne développerons donc ici que les trois premiers domaines applicatifs par
ordre de maturité : les communications, les capteurs et le calcul.
Dès 2013 et les révélations d’Edward Snowden sur les moyens d’écoute à
grande échelle déployés par la communauté des Five Eyes51, la Chine a accéléré
son programme de communications quantiques, théoriquement inviolables. Une
première capacité de distribution de clé quantique a été démontrée en 2017 entre
un satellite chinois, Micius et une station de contrôle au sol éloignée de 1 200 km52.
Pour autant, ce protocole d’échange n’a pas permis de tirer des conclusions défini-
tives sur le caractère stratégique de la performance, dans la mesure où la télécom-
munication sécurisée qui a suivi entre Pékin et Vienne s’appuyait sur des proto-
coles de communication satellitaire et de chiffrement classiques (seules les clés de
chiffrement avaient été échangées à l’aide d’un protocole quantique)53. À l’inverse
du pari chinois de mise en œuvre des communications quantiques gouvernemen-
tales parfaitement sécurisées, les États-Unis semblent privilégier le chiffrement
post-quantique pour rendre les protocoles de chiffrement classiques résistants à un
hypothétique déchiffrement par un ordinateur quantique.
Dans le domaine des capteurs quantiques en revanche, le consensus est plus
large. Les applications sont nombreuses, notamment en matière de détection. Les
progrès technologiques récents permettent d’envisager la production en série de
capteurs quantiques avant la fin de la décennie. Ils devraient améliorer considé-
rablement les capacités de mesure, de détection et de précision des technologies
militaires actuelles54. Les magnétomètres, gyromètres et gravimètres quantiques,
dont les technologies sont au stade de la miniaturisation, devraient par exemple
permettre de fournir une alternative aux systèmes de géo-positionnement par sa-
tellite. À l’inverse, avec le déploiement d’horloges quantiques dans les constella-
tions satellitaires, la précision de la mesure du temps de plusieurs ordres de gran-
deur devrait être améliorée, ce qui devrait rendre possible un positionnement de
classe submillimétrique. L’efficacité militaire devrait s’accroître et les charges
utiles devraient être réduites. Enfin, appliquées au radar, les horloges quantiques
51. Australie, Canada, États-Unis, Nouvelle-Zélande, Royaume-Uni.
52. W. Carter, D. Cheng, P. Scharre, « China’s pursuit of emerging and exponential technologies »,
Subcommittee on Emerging Threats, Conférence, Washington, DC, House of Representatives,
09/01/2018.
53. J. E. Hillman, op. cit., p. 22.
54. M. Krelina, « Quantum technology for military applications », EPJ Quantum Technology,
Vol. 8, No 1, 12/2021, pp. 1‑53.
79
La dimension technologique dans la compétition…
pourraient également améliorer la précision des mesures tout en renforçant leur
résistance au brouillage. En revanche, de plus grandes incertitudes demeurent
sur les illuminateurs quantiques, radars qui utilisent les propriétés des photons
intriqués. Si la communauté scientifique semble mettre en doute leur faisabilité,
ils appartiennent bien aux feuilles de routes américaine et chinoise. Ces radars
pourraient notamment détecter des appareils furtifs.
Le domaine des ordinateurs est celui où la technologie quantique a la maturité
la plus faible. Les projections les plus optimistes envisagent un premier avantage
quantique au cours de la prochaine décennie55. Néanmoins, plusieurs annonces,
d’abord de Google en 2019 puis d’une équipe chinoise en 202056, ont évoqué
brièvement des percées majeures dans ce domaine. Trois paradigmes de calcul
quantique coexistent aujourd’hui, avec des applications spécifiques : le recuit
quantique ou Quantum Annealing, le calcul quantique analogique, et enfin le
calcul quantique numérique, option qui offre des applications plus étendues. Les
investissements publics chinois et américains dans ces domaines sont estimés
respectivement à 4 et 10 milliards de dollars à périmètre équivalent57.
Les investissements les plus importants sont toutefois réalisés par le secteur
privé. IBM et Google occupent une position dominante dans l’écosystème. Si
les Américains semblent pour le moment conserver une avance dans le do-
maine des qubits supraconducteurs, les Chinois semblent performants sur le
segment de la photonique. Bien que les premières applications commerciales
du calcul et de la simulation quantique soient déjà accessibles dans le cloud,
l’utilisation militaire semble encore hors de portée. Pékin et Washington anti-
cipent néanmoins l’avènement des possibilités offertes par l’ordinateur quan-
tique, en particulier dans le domaine de la cryptanalyse58. C’est la raison pour
laquelle, selon certaines sources, la Chine enregistrerait des masses de données
chiffrées pour pouvoir les déchiffrer lorsqu’elle disposera d’ordinateurs quan-
tiques capables d’exécuter des algorithmes de déchiffrement quantique, hors
de portée des émulateurs actuels59.
55. O. Ezratty, [Link]. , pp. 691-693. En calcul quantique, un avantage quantique correspond à une
situation où un ordinateur quantique résout un problème algorithmique utile plus rapidement que le
plus puissant des ordinateurs classiques. Plusieurs experts estiment que le seuil à partir duquel un
réel avantage quantique sera obtenu correspond à environ 50 qubits logiques avec de faibles taux
d’erreur et un temps de cohérence long. Selon les technologies de qubits utilisées pour atteindre
l’avantage quantique, cela correspond à plusieurs dizaines de millions de qubits physiques associés
à des codes de correction d’erreur. IBM avec son architecture « Osprey » contrôle aujourd’hui 433
qubits physiques supraconducteurs, et prévoit d’atteindre 1 386 qubits en 2024 avec le processeur
quantique « Flamingo ».
56. Ibidem, p. 692.
57. Entretien avec le coordinateur de la stratégie nationale d’accélération quantique française.
58. La loi de Rose, qu’il convient toutefois d’interpréter avec précaution, prédit empiriquement le
doublement du nombre de qubit tous les ans. Ibidem, p. 279.
59. J. E. Hillman, op. cit., p. 122.
80
La Chine : nouveaux aspects stratégiques
Conclusion
La compétition technologique que se livrent les États-Unis et la Chine des-
sine d’ores et déjà les lignes des nouveaux équilibres stratégiques. Au-delà d’une
bipolarisation du monde, elles se matérialisent sous la forme d’un « découplage
sélectif » où chacun des grands compétiteurs cherche à s’assurer la maîtrise de
l’ensemble des chaînes de valeur qui sous-tendent le développement de l’IA et
des technologies quantiques. L’impact de ces technologies numériques sur l’éco-
nomie, sur la nature de la conflictualité ou plus globalement sur l’ordre politique
international est encore difficile à mesurer à ce stade. Elles suscitent diverses
initiatives chinoises et américaines pour s’assurer de la victoire dans cette course
technologique.
Du côté chinois, le durcissement de la régulation interne de l’écosystème nu-
mérique ou la politique assertive poursuivie par les « sécurocrates » du régime
pour limiter les tentatives d’ingérence étrangères60 démontrent la volonté de Xi
Jinping de renforcer le contrôle, notamment dans le domaine sécuritaire. Du côté
américain, les stratégies d’endiguement et de compensation, dont les effets sont
réels sans toutefois constituer de véritables barrières aux transferts technolo-
giques et au vol de propriété intellectuelle, accroissent le risque de découplage
que certains experts ne jugent ni souhaitable, ni réalisable61.
Or, dans un monde caractérisé par une diffusion rapide de l’innovation et une
dualité croissante des technologies, la surprise stratégique risque moins d’être
engendrée par la découverte d’une technologie supérieure à toutes les autres
comme ce fût le cas pour l’énergie nucléaire à l’amorce de la Seconde Guerre
mondiale, que par l’opacité qui découlerait d’un « découplage technologique »
entre les deux grandes puissances, laissant l’une et l’autre dans l’incertitude de
ses propres vulnérabilités. S’il est probable que la Chine atteigne à terme ses
différentes ambitions technologiques déclinées au travers de multiples straté-
gies (elle détient par exemple 35% des brevets sur la 6G contre 18% pour les
États-Unis), il est également plausible que Washington conserve, du moins à
un horizon prévisible, son leadership sur les technologies émergentes et de rup-
ture comme l’IA et le quantique. C’est donc finalement moins la question de la
« parité technologique » – inévitable à terme – que celle de l’intégration de ces
diverses technologies dans les forces qui doit demeurer au centre des réflexions
prospectives et des analyses stratégiques.
60. W. Lingling, « China Puts Spymaster in Charge of U.S. Corporate Crackdown », The Wall
Street Journal, 18/05/2023.
61. T. Rühlig, « La stratégie technologique de Xi », art. cit.
81
82
La Chine : nouveaux aspects stratégiques
Les coalitions juridiques sino-russes :
le droit au service d’un
nouvel ordre mondial
Amélie Férey
La Dr. Amélie Férey est chercheuse à l’Institut français des relations inter-
nationales (IFRI), où elle coordonne le Laboratoire de recherche sur la défense
(LRD). Ses travaux actuels portent sur la guerre « douce » (soft war) dans les
conflictualités contemporaines. Elle analyse en particulier le recours au lawfare,
à la guerre cognitive, aux sanctions économiques et à la guerre des récits.
Vers un nouvel ordre mondial ?
« Le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître, s’il ne
transforme sa force en droit, et l’obéissance en devoir » constatait avec ironie
Jean-Jacques Rousseau en 1762 dans son Du contrat social. Tel le visage de
Janus, le droit est ambivalent : instrument de contestation du pouvoir, il est éga-
lement un levier par lequel s’instaure le pouvoir. Le système international ne fait
pas exception à la règle. Ainsi, Hugo Grotius, dans son De Mare Liberum (1609),
fonde en droit naturel le principe de liberté de navigation sur les mers. Le but est
de mieux asseoir la domination commerciale de la Compagnie hollandaise des
Indes orientales, face aux prétentions portugaises revendiquant une souveraineté
dans la zone d’influence de cette Compagnie1.
Si elle passe inaperçue en temps de paix, cette ambivalence du droit interna-
tional se manifeste avec fracas dans un contexte de regain de tensions internatio-
nales. La contestation actuelle de l’ordre global fondé sur le droit, instituant une
1. Lire A. Estève, « Le « lawfare » ou les usages stratégiques du droit », in B. Pélopidas et F.
Ramel (dir.), L’Enjeu mondial. Guerres et conflits armés au XXIe siècle, Paris, Les Presses de
Sciences Po, 2018, pp. 201-211.
83
Les coalitions juridiques sino-russes...
limitation de la souveraineté des États par des règles juridiques élaborées collec-
tivement, est particulièrement propice au lawfare, autrement dit l’utilisation du
droit à des fins de puissance. Ce néologisme, contractant les mots anglais « law »
et « warfare », a été forgé en 2001 par le Major General de l’US Air Force
Charles J. Dunlap, pour désigner la « stratégie d’utiliser – ou de mal utiliser – le
droit comme un substitut à des moyens militaires traditionnels pour atteindre un
objectif opérationnel »2.
Sur le plan international, on peut schématiquement distinguer deux catégories
d’États : ceux qui éditent les règles et ceux qui les subissent. Dans ce cadre, la
Chine et la Russie n’ont cessé de dénoncer un système de règles qu’elles jugent
inique car héritier d’une domination occidentale qu’elles ambitionnent de sup-
planter. Dans le « new world order » (nouvel ordre mondial) que ces États dits
« révisionnistes » visent à instituer, la puissance ira à ceux qui parviennent à
dicter les règles du jeu des relations internationales, et à imposer aux autres des
normes servant leurs intérêts. En visite en Chine pour rencontrer son homologue,
Sergueï Lavrov déclare d’ailleurs en mars 2022 : « Nous nous dirigerons vers un
ordre mondial multipolaire, juste, démocratique »3. Les États-Unis, puissance
militaire et normative dominante, ne sont pas dupes, et Joe Biden affirme en
guise de réponse quelques jours plus tard : « C’est le moment où les choses
changent. Il va y avoir un nouvel ordre mondial et nous devons le diriger »4.
Les stratégies étatiques offensives
À cette fin, les États mettent en place des stratégies juridiques offensives
au service de leurs intérêts. Les grands ensembles géopolitiques appliquent par
exemple des normes extraterritoriales, qui leur permettent d’augmenter consi-
dérablement la portée de leur droit en le faisant respecter en dehors des simples
limites du territoire national ou européen. Laurent Cohen-Tanugi propose en
cela une interprétation de la montée en puissance de l’extraterritorialité du droit
comme une réponse au décalage entre deux tendances contradictoires : celle de
la globalisation des échanges, d’une part ; et celle de la fragmentation du pouvoir
politique qui en découle, d’autre part. L’extraterritorialité serait alors un vecteur
d’harmonisation progressive des règles internationales – ce qui pose néanmoins
la question de qui domine suffisamment les autres acteurs pour imposer sa règle5.
La stratégie américaine passe essentiellement par cette application extraterrito-
2. C. Dunlap, « Law and Military Interventions: Preserving Humanitarian Values in 21st Con-
flicts », Humanitarian Challenges in Military Intervention Conference, Carr Center for Human
Rights Policy, Kennedy School of Government, Harvard University, Washington, D.C., 29 No-
vembre 2001.
3. « Chinois et Russes avancent leur vision d’un nouvel ordre mondial », Le Figaro, 30/03/2022.
4. « And now is a time when things are shifting. We’re going to – there’s going to be a new world
order out there, and we’ve got to lead it », Remarks by President Biden Before Business Roundta-
ble’s CEO Quarterly Meeting, White House, 21/03/2022.
5. L. Cohen-Tanugi, Droits sans frontières. Géopolitique de l’extraterritorialité, Paris, Odile Ja-
cob, 2023.
84
La Chine : nouveaux aspects stratégiques
riale du droit américain et par un effort marqué sur les instances de standardi-
sation technique. La Russie se concentre, elle, sur la manipulation de clauses
juridiques et sur une judiciarisation opportuniste pour dissimuler ou maximiser
l’effet de ses opérations militaires. La remise de passeports russes aux popula-
tions russophones d’Ukraine pour préparer juridiquement l’invasion de ce pays
en est une illustration6.
La Chine tient une place particulière dans ces stratégies étatiques de lawfare,
puisqu’elle est le seul État à avoir théorisé explicitement l’utilisation du droit à
des fins de puissance dans le cadre de la doctrine des « Trois guerres »7. En 2003,
le Comité central et la Commission militaire centrale (CMC) du Parti commu-
niste chinois (PCC) entreprennent une révision du Règlement sur le travail poli-
tique de l’Armée populaire de libération (APL). Les organes militaires du Parti
mettent officiellement en place une stratégie s’articulant autour de trois grands
axes : la guerre de l’opinion publique, la guerre psychologique et la guerre du
droit (falü zhan) dont le but est d’utiliser les normes pour obtenir un effet poli-
tique ou militaire sans recourir à l’action cinétique. Ces trois domaines d’opéra-
tions doivent être activés conjointement pour renforcer le pouvoir « discursif »
de la Chine, c’est-à-dire sa capacité à imposer son récit et à asseoir la légitimité
de sa politique8.
Dans cette perspective, le discours de Xi Jinping en 2021, intitulé « Pen-
sées sur l’état de droit », promeut une conception alternative du droit occidental,
substituant le concept de rule of law à celui de rule by law : il s’agit de considérer
le droit non pas comme garant d’une limitation du pouvoir arbitraire de l’État et
exprimant une justice universelle (soit la conception libérale), mais au contraire,
comme un instrument de pouvoir au service du PCC.
Cette conception est consolidée par le « Plan pour construire l’État de droit en
Chine (2020-2025) », visant à une participation active du pays à la formulation des
règles de droit international pour créer un système « juste et raisonnable ». Ce Plan
insiste sur la promotion, au niveau/à l’échelle international(e), de la conception
chinoise de l’État de droit décrite plus haut et sur l’extension de la coopération
judiciaire, notamment en matière d’extradition. Ce point est crucial pour renforcer
la dimension extraterritoriale du droit chinois, qui, pour accroître sa portée, doit
reposer sur un système d’alliances ayant une dimension juridique9.
6. Voir A. Férey, « Vers une guerre des normes ? Du lawfare aux opérations juridictions », Focus
stratégique, N° 108, Institut Français des Relations Internationales, 04/2022.
7. Voir P. Charon et J.-B. Jeangène Vilmer, « Les Opérations d’influence chinoises. Un moment
machiavélien », Rapport de l’Institut de Recherche Stratégique de l’École Militaire (IRSEM),
Paris, Ministère des Armées, 2e édition, 10/2021.
8. C. Monteiro da Silva, « Falü zhan : la « guerre du droit », une version chinoise du lawfare ? »,
Raisons politiques, Vol. 85, No. 1, 2022, pp. 89-99.
9. R. Moritz, « Xi Jinping Thought on the Rule of Law », Stiftung Wissenschaft und Politik Com-
ment, 2021/C 28, 22/04/2021.
85
Les coalitions juridiques sino-russes...
Les stratégies chinoises de lawfare
Cette utilisation stratégique du droit international par la Chine s’exprime no-
tamment dans quatre domaines d’activités.
Il s’agit premièrement d’émettre des normes en faveur de la Chine, en étant
présent, voire en noyautant les instances de régulation, notamment technique.
Les normes régulant les applications des nouvelles technologies sont formulées
au sein des organismes de standardisation, au niveau national (l’Afnor pour la
France, GHOST pour la Russie, ANSI pour les États-Unis, DIN pour l’Alle-
magne), européen (à l’instar du CEN-CENELEC et l’ETSI) et international (telles
l’ISO et l’IEC). Ces organismes sont cruciaux dans la mesure où les normes qui
sont retenues déterminent les conditions d’entrée sur le marché des technologies
innovantes. D’autres sujets stratégiques, comme l’explicitation de principes des
droits humains ou la régulation des sociétés militaires privées, passent également
par ces instances de régulation, majoritairement non contraignantes. Les sujets
sont proposés via des appels à participation au sein de comités ad hoc, composés
d’experts, de juristes, mais aussi d’organisations non gouvernementales. À cet
effet, ces organismes de normalisation constituent des arènes au sein desquelles
des compétiteurs étatiques et privés, en particulier Huawei dans le domaine de
l’intelligence artificielle (IA) mais aussi Microsoft, IBM et Google, déploient des
experts en formant des professionnels de la normalisation, allouent des budgets
dédiés pour augmenter leur influence et proposent une vision à long terme. Cer-
tains systèmes de vote au sein de ces instances sont mal adaptés pour annuler les
effets de ce type de stratégie, car des experts, présentés comme « indépendants »
mais dans les faits liés à ces intérêts privés ou étatiques, peuvent participer au
suffrage, au mépris de toute déontologie. Huawei, par exemple, offre des rému-
nérations substantielles aux experts techniques de normalisation en Europe, qui
peuvent cumuler leurs interventions dans de tels organismes avec leur occupa-
tion professionnelle.
Deuxièmement, la Chine est active dans la réinterprétation de normes exis-
tantes. Ses efforts pour redéfinir le concept de souveraineté, en imposant une
définition historique de ce dernier, sont très révélateurs de cette tendance10. Xi
Jinping emploie systématiquement le terme de « réunification » à l’endroit de
Taïwan. Présentée comme une parenthèse historique, le Président Xi minore
l’indépendance de fait de l’île et tente de fonder sa volonté d’annexion sur une
histoire commune. Or, la notion libérale de souveraineté, à la source de l’autorité
politique des États, est fondée selon une conception dite volontariste d’adhésion
10. Voir R. Paris, « The Right to Dominate: How Old Ideas About Sovereignty Pose New Chal-
lenges for World Order », International Organization, 74(3), 2020, pp. 453-489. Dans cet article,
l’auteur propose trois modèles théoriques de la souveraineté : une souveraineté extralégale fondée
sur le pouvoir du chef de s’affranchir de la loi ; une conception organique de la souveraineté fondée
sur l’union mystique d’un peuple et d’un gouvernement ; une conception westphalienne limitant
le pouvoir de l’État et consacrant le principe de non-ingérence. Pour lui, la Russie, la Chine et les
États-Unis de Donald Trump partagent une conception organique de la souveraineté.
86
La Chine : nouveaux aspects stratégiques
du peuple au pouvoir souverain, reprenant la fameuse formule d’Ernest Renan
à propos de l’Alsace-Lorraine : la nation est un « plébiscite de tous les jours ».
Cette conception volontariste est la plus à même de préserver la paix. En ouvrant
des droits à la souveraineté pour toute incarnation d’un pouvoir qui a été un jour
exercé sur un territoire, on risque de constater la multiplication des prétendants
à cette souveraineté. Le droit international consacre donc une souveraineté des
peuples fondée sur leur adhésion au pouvoir en place. Elle se traduit en droit des
conflits armés par l’interdiction de la guerre de conquête (aussi appelée guerre
d’agression) dans l’édifice juridique construit post-1945, et par la norme de la
responsabilité de protéger, utilisée en 2011 en Libye, consacrant la souveraineté
des peuples contre celle de l’État.
On remarquera que la notion fallacieuse de « souveraineté historique » est
celle promue par Vladimir Poutine pour justifier son invasion de l’Ukraine. Elle
se justifierait par le fait que l’Ukraine est le « berceau » de la Russie, qu’elle
a « toujours » été rattachée à Moscou, que ce soit sous le régime des Tsars ou
à l’époque soviétique. Par conséquent, la Crimée puis toute l’Ukraine appar-
tiennent à la Russie. Dès l’été 2021, le président de la Fédération russe publiait
un article intitulé « Sur l’unité historique des Russes et des Ukrainiens » dans le-
quel il s’appuyait sur une historiographie minorant l’indépendance de l’Ukraine :
« Les élites ukrainiennes ont décidé de justifier l’indé-
pendance de leur pays en niant son passé, à l’exception
toutefois de la question des frontières. Ils ont commencé
à mythifier et à réécrire l’Histoire, à effacer tout ce qui
nous unit, à décrire en tant qu’occupation la période que
l’Ukraine a passé dans l’Empire russe et dans l’URSS »11.
Ce principe de souveraineté supposément historique se décline dans la stratégie
navale mise en place par Pékin en mer de Chine. Cet espace maritime semi-fermé est
relié à l’océan par des détroits, une particularité géographique qui induit des zones
économiques exclusives (ZEE) adjacentes les unes aux autres. La mer de Chine est
ainsi partagée par huit pays12. Afin d’asseoir sa domination sur cet espace par lequel
transite un tiers du commerce maritime mondial, la Chine argue d’une « souveraine-
té historique » sur l’ensemble de la zone. Sa stratégie de la « ligne des neufs traits »,
formulée dès 1948, propose une délimitation à son avantage. Sa carte a d’ailleurs été
déposée auprès de l’ONU en 2009, sans y être officiellement reconnue.
Les Philippines ont saisi la Cour permanente d’arbitrage (CPA) de La Haye
pour défendre leur souveraineté dans cet espace contesté. Le tribunal était notam-
ment chargé de statuer sur la validité de la « ligne des neuf traits » au regard de
la Convention de Montego Bay. Il devait aussi régler la question du programme
de poldérisation chinois mené sur les îlots Spratleys vis-à-vis du droit de l’envi-
11. V. Poutine, « Sur l’unité historique des Russes et des Ukrainiens », Kremlin, 12/07/2021.
12. Brunei , la Chine, l’Indonésie, la Malaisie, les Philippines, Singapour, Taïwan et le Vietnam.
87
Les coalitions juridiques sino-russes...
ronnement et aborder la requalification de certains hauts fonds marins découvrant
comme îles (ouvrant donc le droit à une ZEE). La sentence arbitrale rendue par le
tribunal le 12 juillet 2016 a donné tort à la Chine13. Toutefois, cette décision, dont
la légitimité n’a pas été acceptée par le PCC, est restée sans effet. La stratégie
déployée par la Chine est désormais celle du « fait accompli », consolidée par un
arsenal juridique national. Si bien que depuis 2021, les garde-côtes de la police ma-
ritime chinoise ont l’autorisation juridique de recourir à la force contre des navires
étrangers qui se trouveraient dans des eaux considérées comme chinoises14.
Le troisième cas de figure de ces stratégies juridiques chinoises est celui de
la judiciarisation stratégique. À la suite de propos tenus en février 2019 dans
l’émission « C dans l’air », questionnant la porosité entre le secteur privé et la
classe politique en Chine, l’expert de télécommunication Stéphane Dubreuil et
la chercheuse Valérie Niquet ont fait l’objet de trois plaintes pour diffamation,
déposées par Huawei devant la 17ème chambre du tribunal correctionnel de Paris.
Toute prise de parole sur le même sujet étant considérée comme aggravante, et
les délais de la justice étant assez longs, ces derniers n’ont pas pu s’exprimer
publiquement sur l’entreprise chinoise jusqu’en 2022. À cette date, Huawei a
officiellement décidé de se désister sur les trois dossiers. Ces procédures ont été
lancées alors que Huawei avait engagé d’importants moyens pour redorer son
image dans le cadre des négociations en France sur la couverture 5G, et tandis
que Meng Wanzhou, la directrice financière et fille du créateur de Huawei, était
retenue au Canada sur demande des États-Unis. Elles visaient surtout à limiter
la liberté d’expression et à intimider les voix critiques à l’égard du régime15.
La même stratégie d’intimidation par le droit avait été poursuivie par Russia
Today France pour nuire au rapport CAPS/IRSEM intitulé « Les manipulations
de l’information. Un défi pour nos démocraties », publié en 2018. La chaîne,
aujourd’hui interdite, s’était constituée partie civile, restreignant de fait la liberté
d’expression des chercheurs concernés sur la chaîne16.
Cette judiciarisation stratégique se conjugue enfin avec un quatrième cas de
figure : celle du l’utilisation du droit comme arme influant sur la réputation, afin
de construire sa légitimité à agir, ou à détruire celle de ses adversaires. Le droit
peut être mobilisé dans une guerre de l’information pour influencer la perception
d’un public-cible.
13. Cour permanente d’arbitrage, Affaire N° 2013-19 du 12 juillet 2016, Arbitrage relatif à la mer
de Chine méridionale. Cour permanente d’arbitrage affaire N° 2013-19 du 12 juillet 2016, Arbi-
trage relatif à la mer de Chine méridionale.
14. Voir A. Férey, « Vers une guerre des normes ? Du lawfare aux opérations juridiques », art. cit.
15. L. Defranoux, « Plainte en diffamation contre une chercheuse française : Huawei recule »,
Libération, 07/07/2022. Sur la guerre juridique entre les États-Unis et Huawei, voir : M. Corcoral,
« Le droit comme outil diplomatique : le cas de l’offensive américaine contre Huawei », Raisons
politiques, Vol. 85, No. 1, 2022, pp. 101-116.
16. J.-B. Jeangène Vilmer et al., Les Manipulations de l’information : un défi pour nos démocra-
ties, Rapport du Centre d’Analyse, de Prévision et de Stratégie (CAPS) du Ministère de l’Europe
et des Affaires étrangères et de l’Institut de Recherche Stratégique de l’École Militaire (IRSEM)
du Ministère des Armées, Paris, 08/2018.
88
La Chine : nouveaux aspects stratégiques
Vers d’autres coalitions juridiques sino-russes ?
Cette description des stratégies offensives étatiques chinoises mises en place
pour changer les règles du droit international doit être complétée par une analyse des
points de convergence existants entre la Chine et la Russie. Ces deux pays, malgré
leur différence d’intérêts, peuvent s’associer dans des entreprises de lobbying juri-
dique afin de peser davantage dans l’édiction des règles du système international.
Outre les rapprochements cités plus haut à propos du fondement historique de
la souveraineté ou de la judiciarisation pour nuire à la liberté d’expression, ces
coalitions sino-russes17 sont particulièrement visibles dans le domaine spatial.
Ce milieu est caractérisé par une régulation peu étendue car récente. L’espace est
donc un terrain de jeu propice aux stratégies offensives. L’initiative sino-russe
pour promouvoir un traité de prévention de course aux armements dans l’espace
(Prevention of an Arms Race in Outer Space, PAROS), qui s’appuie sur les tra-
vaux du comité ad hoc mandaté par les Nations unies entre 1985 et 1994, suppose
implicitement l’obsolescence du cadre juridique actuel (Traité de 1967 sur les
principes régissant les activités des États en matière d’exploration et d’utilisation
de l’espace extra-atmosphérique). En outre, la proposition de texte n’entrave pas
certaines pratiques de ces deux États, telles que les tirs antisatellites. Les États-
Unis y ont donc opposé leur véto en 2008 et 2014, dénonçant une manœuvre de
mauvaise foi visant à gagner du temps en interdisant la recherche dans ce secteur
tout en permettant à Moscou et Pékin de combler leur retard technologique.
On trouve également le même esprit dans la volonté d’étendre les souverai-
netés chinoise et russe par la manipulation de la Convention de Montego Bay.
Comme la Chine développe un programme de poldérisation en mer de Chine
du Sud mentionné plus haut, la Russie exploite l’article 76-3 de la Convention
relative au plateau continental, qu’elle a ratifié en 1997. Son interprétation de
ce texte cherche à rattacher la dorsale de Lomonossov, qui traverse l’océan Arc-
tique sur 1 800 kilomètres, au plateau continental russe, pour étendre sa ZEE
de 200 à 350 milles nautiques et exploiter les hydrocarbures s’y trouvant. Une
commission des Nations unies conduit actuellement des travaux pour évaluer
le fondement géologique de ce rattachement. Parallèlement, comme en Chine,
les moyens militaires déployés par la Russie combinent récit juridique et straté-
gie du fait accompli afin d’asseoir son pouvoir dans cette région stratégique du
monde, ouverte à la navigation par les effets du changement climatique.
Enfin, la position des deux États se rejoint dans leur volonté de réguler le
cyberespace18. Chine et Russie défendent un corpus juridique plus contraignant
17. Par coalition, nous entendons une action concertée et cohérente, qui ne prend pas nécessaire-
ment la forme d’une alliance formalisée.
18. Un rapport du Sénat notait dès 2012 : « Assez curieusement, la Chine et la Russie sont au-
jourd’hui les principaux promoteurs de règles contraignantes au niveau international sur la sécu-
rité dans le cyberespace », Sénat, « La cyberdéfense : un enjeu mondial, une priorité nationale »,
Rapport d’information N° 681, 2011-2012, déposé le 18/07/2012.
89
Les coalitions juridiques sino-russes...
pour mettre en œuvre une « cyber souveraineté ». Au nom du renforcement de
la sécurité des systèmes d’information, cette notion devrait permettre aux États
de contrôler le contenu même des données échangées sur un réseau, une ini-
tiative qui inquiète compte tenu des tendances à l’autoritarisme numérique des
deux puissances. À l’inverse, les États-Unis, les Five Eyes et l’Union européenne
défendent une conception ouverte du cyberespace. Elle se retrouve plus particu-
lièrement dans l’initiative « Déclaration pour l’avenir de l’Internet » lancée par
soixante pays sur la proposition du Président Joe Biden en avril 202219. Cette
proposition prend acte de l’impasse du processus de négociation internationale
depuis le rejet par la Chine du rapport final du groupe des Nations unies sur la sé-
curité de l’information en 2017. Les États-Unis dénoncent ainsi la mauvaise foi
du PCC, qui tout en appelant à la coopération et à une « communauté de destins
partagés » dans le cyberespace poursuit le développement de ses cybercapacités
offensives par le biais de la nouvelle Force de soutien stratégique20.
On observe la même stratégie dans le domaine de la régulation des appli-
cations militaires de l’IA, en particulier pour les systèmes d’armes létaux au-
tonomes (SALA). Alors que la Russie adopte une stratégie d’obstruction pour
ralentir la discussion, la Chine cherche à tirer parti des processus de discussions
internationales, et notamment du Groupe d’experts gouvernementaux (GGE)
pour dénoncer la recherche américaine, sans toutefois restreindre son propre
développement de nouvelles capacités21. La Chine défend par là une position
d’interdiction des SALA sur le champ de bataille, sans pour autant commander
un moratoire sur leur développement et leur production. Pékin et Moscou ont par
ailleurs annoncé dès 2020 un partenariat stratégique renforçant la coopération
dans les domaines de l’IA, de la robotique et de la biotechnologie22.
Quelles réponses occidentales ?
Alors que l’étendue et les limites de la coopération sino-russe font couler
beaucoup d’encre23, cet article a pour but de démontrer que le positionnement
sur des normes juridiques est également un indicateur de ce rapprochement stra-
tégique, indicateur pourtant peu exploité dans la littérature spécialisée. Alors,
quelles peuvent être les réponses occidentales à ces stratégies de redéfinition du
droit international ?
19. Commission européenne, Déclaration sur l’avenir de l’internet, Policy and Legislation,
28/04/2022.
20. E. Kania, « China’s Strategic Ambiguity and Shifting Approach to Lethal Autonomous Weap-
ons Systems – Lawfare », Lawfare Blog, 17/04/2018.
21. L. de Rochegonde, « Deus ex machina : les enjeux de l’autonomisation des systèmes d’armes »,
Focus stratégique, N° 110, Institut Français des Relations Internationales, 05/2022.
22. Ibidem.
23. B. Lo, « The Sino-Russian Partnership. Assumptions, Myths and Realities », [Link]-
ports, No. 42, Institut Français des Relations Internationales, 03/2023.
90
La Chine : nouveaux aspects stratégiques
Avant de les détailler, on remarquera que cette « guerre du droit » menée par
l’APL et plus généralement appelée de ses vœux par le PCC, dit s’inspirer de la
pratique occidentale d’utilisation stratégique du droit, et en particulier de celle
des États-Unis. Carine Monteiro Da Silva remarque ainsi que Cong Wensheng,
ancien colonel de l’APL aujourd’hui professeur de droit à l’université, considère
que la première guerre du Golfe est l’exemple d’une guerre du droit réussie.
L’opération Desert Storm est sanctionnée par un mandat de l’ONU – donc ap-
prouvé par le Conseil de sécurité dont la Chine est membre – alors qu’elle ap-
paraît aux yeux de ce professeur comme une guerre menée au nom de l’intérêt
américain pour « le pétrole et l’hégémonie »24.
Si la parole de Cong Wensheng ne doit pas être confondue avec la position
officielle du gouvernement chinois, elle témoigne d’un intérêt particulier porté à
l’utilisation américaine du droit et à la recherche du consensus diplomatique pour
légitimer sa politique étrangère. En outre, cette appréciation des utilisations straté-
giques du droit a pour effet de justifier la guerre du droit chinoise, qui ne ferait que
« répondre » à une utilisation inique des normes par les États-Unis. La liberté prise
avec les règles de droit est légitimée par le fait que la Chine ne fait que se « dé-
fendre » contre une pratique américaine longuement instituée, alors qu’il s’agit
essentiellement pour le PCC de justifier et de consolider une politique impérialiste.
Du point de vue occidental, l’Alliance atlantique est particulièrement active
dans le domaine du lawfare, en menant explicitement des « white legal opera-
tions », définies comme « l’utilisation du droit comme instrument de pouvoir,
non pour remettre en cause notre système fondé sur des valeurs mais pour le
renforcer »25. Les opérations juridiques sont séquencées de la manière suivante :
il s’agit d’abord d’identifier la menace grâce à un travail de veille juridique,
qui suppose une bonne communication/coordination avec les réseaux universi-
taires ; d’évaluer ensuite sa portée ; puis de définir une stratégie adéquate, en in-
cluant éventuellement toutes les composantes des forces armées voire le niveau
interministériel, avant de mettre en œuvre une réponse.
En France, Guy de Lacharrière appelait de ses vœux, dès 1983, la mise en
place d’une politique extérieure juridique26. Quarante ans plus tard, il semble
qu’il ait été entendu, le terme lawfare faisant son apparition dans la Revue natio-
nale stratégique publiée par le ministère des Armées de 202227. Le ministère de
l’Europe et des Affaires étrangères conjointement avec le ministère de la Justice
24. C. Monteiro Da Silva, art. cit.
25. NATO Legal Gazette, Issue 41, p. 20.
26. G. de Lacharrière, La politique juridique extérieure, Paris, Institut Français des Relations
Internationales/Economica, Coll. « enjeux internationaux », 1983.
27. « Nos compétiteurs font du droit une arme qu’ils dirigent contre nos intérêts pour leur assurer
l’ascendant. Outil de l’hybridité, l’usage stratégique de la norme (ou lawfare) se décline suivant
trois axes majeurs : l’instrumentalisation croissante par certains États de leur propre droit, en
particulier à travers l’extraterritorialité ; l’utilisation, le détournement ou le contournement de
la norme internationale ; et l’exploitation de vulnérabilités juridiques et judiciaires résultant de
notre droit interne ou de nos engagements européens », Revue nationale stratégique, 2022.
91
Les coalitions juridiques sino-russes...
se saisissent également du sujet, en publiant en mars 2023 une Stratégie d’in-
fluence par le droit.
Cette stratégie identifie sept domaines d’actions privilégiés. Il s’agit d’abord
de renforcer la dimension internationale dans la formation des juristes et profes-
sionnels du droit, qui sont autant de relais d’influence contribuant au rayonne-
ment de la communauté juridique française. La Chine encourage par exemple
ses étudiants en droit à se former à l’étranger, afin de mieux saisir les raisonne-
ments juridiques déployés par des puissances étrangères. L’institut international
de droit humanitaire de San Remo, qui promeut le droit international humanitaire
(DIH), corpus régulant les conflits armés, accueille ainsi un nombre croissant
d’étudiants originaires de la République populaire de Chine28.
Dans un deuxième temps, l’objectif est de renforcer la présence française
dans les organisations internationales et de soutenir les organisations à forte por-
tée normative. Troisièmement, l’attractivité juridique française doit être renfor-
cée. Dans un contexte de multiplication des instances ou des cours juridiques, le
choix d’entreprises de mener des actions juridiques en France doit être soutenu.
Enfin, l’ambition consiste à la fois à accroître le poids du droit continental dans
les normes internationales et régionales, en perte de vitesse par rapport au droit
« souple » (soft law), à renforcer la coopération juridique et judiciaire, à diffuser
les conceptions juridiques françaises, et à mieux coordonner les différents ac-
teurs français (universitaires, experts, diplomates, juges), afin « d’incarner et de
consolider l’équipe France »29.
La Boussole stratégique européenne publiée en 2022 mentionne pour sa part
« les abus croissants du droit pour atteindre des objectifs politiques, écono-
miques et militaires [qui] inquiètent également de plus en plus »30. Si des coali-
tions juridiques existent déjà parmi les pays occidentaux, et en particulier dans
le domaine militaire, il serait bon de réfléchir à la place que pourrait occuper
l’Union européenne dans ce contexte.
En conclusion, il convient de noter que la compétition normative internatio-
nale, exprimant les tensions entre les différentes puissances, n’est pas nécessai-
rement le signe d’un effondrement du multilatéralisme. Au contraire, l’existence
de coalitions juridiques sur la scène internationale, et les efforts que les puis-
sances étatiques sont prêtes à déployer en ce sens, suggèrent que les instances
multilatérales sont moins moribondes qu’il n’y paraît. Cependant, le centre de
gravité de ce multilatéralisme est aujourd’hui remis en question par des instances
concurrentes. L’Organisation de coopération de Shanghaï a ainsi adopté lors du
sommet de Samarcande en 2022 une feuille de route pour augmenter notam-
ment la part des monnaies nationales dans les transactions des pays concernés
28. Entretien de recherche, 2022.
29. « Stratégie d’influence par le droit », Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, Minis-
tère de la Justice, 21/03/2023.
30. Boussole stratégique européenne, disponible sur : Une boussole stratégique.
92
La Chine : nouveaux aspects stratégiques
et se prémunir d’éventuelles sanctions occidentales. Cette instance, créée par la
Russie, la Chine, le Kazakhstan, le Kirghizistan, l’Ouzbékistan et le Tadjikistan,
a récemment accueilli l’Inde, le Pakistan et l’Iran. Elle représente donc plus de
40 % de la population mondiale, 20 % des ressources du pétrole, 40 % du gaz
naturel et du charbon et 30 % de l’uranium. L’ordre du jour normatif y est clair :
lors de ce sommet, Vladimir Poutine s’est réjoui du « rôle des nouveaux centres
de pouvoir », dont « l’interaction n’est pas fondée sur des règles qui leur sont
imposées par des forces extérieures »31. Comme le faisait remarquer Rousseau,
le nouvel ordre mondial passera par la capacité des puissances à imposer leur
droit – espérons simplement qu’il ne s’agisse pas de celui du plus fort mais bien
du plus juste.
31. I. Mandraud, J. Théron, « Le sommet de Samarcande constitue le berceau d’une alliance
capable de défier l’Occident » : les extraits du « Pacte des autocrates », Le Monde des Livres,
19/04/2023.
93
94
La Chine : nouveaux aspects stratégiques
Perspectives japonaises sur
les tentatives chinoises de renverser
le statu quo des îles Senkaku
Oiso Mitsunori
Le major Oiso Mitsunori est titulaire d’une licence de l’université de Fudan
(Chine) et d’une maîtrise de l’université de Keio (Japon). Il a travaillé comme
chercheur au consulat général du Japon à Shanghaï, à l’ambassade du Ja-
pon en République populaire de Chine et au bureau de Taipei de l’association
d’échange Japon-Taïwan. En 2021, il a été nommé chercheur au Centre d’études
stratégiques de la puissance aérienne et spatiale (CASPSS) de la Force aérienne
d’auto-défense japonaise. Il est actuellement doctorant à l’Institut supérieur
d’études est-asiatiques de l’Université nationale Chengchi, à Taïwan.
Au gré des douze dernières années, tirant partie d’une croissance économique
fulgurante, la Chine s’est imposée en Asie comme un acteur militaire de premier
plan. Tout au long de cette période, année après année, Xi Jinping a consolidé
la ligne dure de sa politique étrangère. L’initiative des « Nouvelles routes de la
soie » (NRS) a désormais un impact tangible sur les économies et les décisions
politiques de différents pans de l’Eurasie. Le long de ces voies, le projet suscite
autant d’espoirs que d’inquiétudes. Les États-Unis et d’autres pays occidentaux
s’inquiètent de plus en plus de l’influence grandissante sur la communauté in-
ternationale de la Chine et de ses NRS, qui tentent de renverser l’ordre en place.
Les pays d’Asie de l’Est qui bordent géographiquement la Chine sont confrontés
à un État qui agit comme s’il voulait modifier le statu quo par la force. Depuis
2010 environ, l’ambition de Pékin d’étendre sa présence maritime est devenue
plus prononcée, non sans susciter des préoccupations sur la stabilité de la région.
Ses revendications de souveraineté géographique et ses positions belliqueuses à
l’égard des îles Senkaku, pourtant rattachées à la préfecture d’Okinawa, en sont
des exemples concrets.
95
Perspectives japonaises sur les tentatives chinoises…
Si le gouvernement chinois revendique le contrôle des îles Senkaku depuis les
années 1970, la souveraineté japonaise n’a pas été remise en cause pour le mo-
ment1. Les mesures prises par la Chine depuis cette époque à l’égard des Senkaku
ont essentiellement consisté en des protestations diplomatiques et des actions
de propagande dans des pays extérieurs. Toutefois, depuis 2010, la présence de
navires et d’avions dans les eaux entourant l’archipel s’est accentuée de façon
notoire, au point de devenir récurrente2. Tant et si bien que les îles Nansei (au
sud-ouest du Japon) avec les îles Senkaku constituent désormais l’une des zones
les plus tendues de l’environnement sécuritaire japonais.
Cet article vise donc à examiner la réponse de Tokyo face à la position in-
transigeante de la Chine sur les îles Senkaku, ainsi que la « logique de force »
que Pékin semble suivre. En partant du cas des Senkaku et en tenant compte de
l’aspect historique et des revendications qui y sont liées, il se penchera sur les
arguments avancés par la Chine pour affirmer son autorité sur l’archipel. Les vi-
sions japonaise et chinoise sont radicalement opposées sur ce point. La Chine dé-
montre aujourd’hui avec force son mépris des règles internationales. Elle le fait
en déployant ses forces en mer et dans les airs, dans le but d’imposer ce qu’elle
considère comme son autorité légitime sur la région. La poursuite de ces incur-
sions est révélatrice d’un changement de paradigme dans l’idéologie du régime
face à son environnement immédiat. Pour le pouvoir central, les Senkaku sont un
territoire contesté sur lequel la Chine doit reprendre l’ascendant. D’une certaine
manière, les îles sont le symbole d’une poussée du pouvoir chinois en faveur des
rapports de force et de l’expansionnisme. Plus que tout, elles renvoient à l’objec-
tif existentiel que Pékin semble avoir placé au premier plan : restaurer une sphère
d’influence perdue depuis longtemps dans la région.
Un archipel contesté en mer de Chine orientale
Rattachées à la préfecture d’Okinawa, les Senkaku sont aujourd’hui sous la
juridiction de la ville d’Ishigaki. Elles comprennent plusieurs îles, notamment
celles d’Uotsuri-Jima, de Kita-Kojima, de Minami-Kojima, de Kuba-Jima et de
Taisho-Jima. Inhabitées, elles sont situées en mer de Chine orientale, à environ
170 km de l’île d’Ishigaki et à 410 km de l’île d’Okinawa. Depuis que le Japon
a officiellement intégré les îles à son territoire en 1895, ces dernières ont été
gérées administrativement par lui. La seule exception fut la période de tutelle
américaine entre 1945 et 1972. Cependant, avant la guerre, de nombreux Japo-
nais résidaient sur ces îles, en particulier sur Uotsuri-Jima.
Historiquement et en vertu du droit international, les îles Senkaku sont consi-
dérées comme faisant explicitement partie du territoire japonais. Il n’y a donc, à
cet égard, aucun différend territorial à résoudre. Pourtant, depuis 1971, la Répu-
1. « Situation concerning Japan’s territories », Senkaku Islands Q&A, Ministère des Affaires étran-
gères du Japon.
2. En 2009, il y a eu 38 accrochages avec la Chine, mais ce nombre est passé à 96 en 2010.
96
La Chine : nouveaux aspects stratégiques
blique populaire de Chine (RPC) et Taïwan revendiquent leurs droits territoriaux
sur l’archipel3. Depuis 2010 notamment, la Chine déploie des dispositifs aériens
et maritimes autour des quatre îles. Les eaux territoriales et l’espace aérien des
Senkaku ont été ainsi violés à plusieurs reprises, provoquant des tensions récur-
rentes entre la Chine et le Japon au cours des dernières années.
Cette section dresse une vue d’ensemble des fondements historiques et juri-
diques avancés par le Japon pour justifier l’intégration des îles à son territoire.
Elle aborde le processus de gouvernance des îles puis les revendications de la
Chine et enfin l’impact que celles-ci ont eu sur les relations sino-japonaises au
cours des dernières années.
La posture de base du Japon
Le fondement juridique
Malgré son statut de nation insulaire entourée par la mer, le Japon a, para-
doxalement, rencontré peu de difficultés dans le processus de démarcation de
ses frontières – en tous cas bien moins que certains États continentaux comme
la Chine. Dès la fin du 19ème siècle, des négociations ont lieu pour déterminer
quelles îles devaient faire partie du territoire japonais et comment la question de
la propriété devait être réglée.
3. En mai 1969, une étude maritime réalisée par la Commission économique et sociale pour l’Asie
et le Pacifique (CESAP) a indiqué que les fonds marins autour des îles Senkaku pouvaient contenir
des réserves de pétrole comparables à celles de l’Irak. Ce n’est que deux ans après cette étude que
la Chine et Taïwan ont soudainement commencé à revendiquer des droits territoriaux sur ces îles.
97
Perspectives japonaises sur les tentatives chinoises…
Localisation des îles Senkaku
Source: Secrétariat du Cabinet, « Senkaku Islands – uninhabited islands ruled by no country »
Bureau de planification et de coordination des politiques territoriales et de souveraineté du Japon
C’est exactement ce qu’il s’est produit avec les îles Senkaku. Pour établir
sa légitimité, le gouvernement japonais – plus précisément la préfecture d’Oki-
nawa – a mené une enquête approfondie pour déterminer si a) les îles Senkaku
sont effectivement dépourvues du moindre habitant ; b) l’absence d’autorité des
Qing sur ces îles est attestée. En janvier 1895, le gouvernement japonais prend
la décision, à l’échelon ministériel, de baliser les îles4. Sous couvert du principe
de primo-occupation conforme au droit international, les îles Senkaku sont for-
mellement incorporées au territoire japonais. Par « primo-occupation », le droit
international entend l’occupation intentionnelle et effective d’une terre inhabitée
ou faiblement peuplée, n’appartenant à aucun État, et dépourvue de toute organi-
sation sociale ou politique5 . C’est précisément ce titre territorial japonais que la
Chine conteste soixante-seize ans plus tard.
4. S. Kentaro, « Territory of Japan », The Collected Works of Kentaro Serita, Vol. 9, Shinzansha,
Tokyo, pp. 128-129.
5. M. Kurosaki et al., International Law in Defence Practice, Bouei Jitsumu Kobundo, Tokyo,
2021, pp. 84-85.
98
La Chine : nouveaux aspects stratégiques
L’argument historique
Le développement des îles Senkaku débute l’année suivante. Dès 1896, la
préfecture d’Okinawa laisse Koga Tatsuhiro, un commerçant de la préfecture de
Fukuoka, assurer le développement des îles, notamment par le biais d’un com-
merce de collecte de plumes d’albatros. En 1897, menacée par le déclin écono-
mique, l’activité est remplacée par un commerce de pêche à la bonite tout autour
de l’archipel. Une usine de flocons de bonite est établie sur Uotsuri-Jima, la plus
grande île6. En 1908, la population vivant sur l’archipel est de 248 personnes,
réparties en 99 foyers. En 1932, Minami-Kojima, Kita-Kojima, Uotsuri-Jima et
Kuba-Jima sont vendues à Koga Zenji, qui poursuit l’activité de Koga Tatsuhiro.
S’ensuit une période de privatisation, s’étalant sur près de huit décennies.
Cependant, suite à plusieurs facteurs dont les rationnements de carburant
dans les années 1930, il devient de plus en plus difficile de produire des flocons
de bonite séchés. Koga Zenji est finalement contraint d’abandonner ses activités
commerciales. Cette décision mène à l’évacuation des résidents, provoquant à
nouveau le dépeuplement des îles.
Colons japonais des îles Senkaku7
Dans le même temps, une lettre de remerciement est émise en 1920 par le
consul de la République de Chine à Nagasaki. Rédigée suite au sauvetage par les
insulaires japonais d’un pêcheur en détresse de la province de Fujian, elle men-
tionne l’objet suivant : « Îles Senkaku, comté de Yaeyama, préfecture d’Okinawa,
Empire japonais » (日本帝国沖県八重山郡尖閣列島). Cette lettre est considé-
6. Secrétariat du Cabinet, « The Situation Concerning the Senkaku Islands », Bureau de planifica-
tion et de coordination des mesures territoriales et de souveraineté. Accessible à l’adresse suivante
: 国際社会の法と秩序を尊重する日本の対応|内閣官房 領土・主権対策企画調整室.
7. Ministère des Affaires étrangères japonais, art. cit.
99
Perspectives japonaises sur les tentatives chinoises…
rée comme l’une des preuves les plus manifestes de l’approbation, par la partie
chinoise, de l’administration des îles Senkaku par le Japon. L’ensemble de ces
éléments historiques constitue une preuve des droits territoriaux du Japon sur les
îles Senkaku.
Lettre d’appréciation du consul de la République de Chine8
Les revendications territoriales de la Chine et ses arguments
Les allégations juridiques de la Chine
À l’automne 1968, une étude menée par l’une des agences des Nations unies
indique la présence potentielle de nappes de pétrole en mer de Chine orientale.
Soudainement, l’archipel des Senkaku attire à nouveau l’attention. En 1971, la
Chine commence à revendiquer son autorité sur l’ensemble de l’archipel. Dans
une déclaration publiée en décembre, le Ministère des Affaires étrangères de la
République populaire de Chine annonce que l’archipel est rattaché non pas à la
préfecture d’Okinawa, mais à Taïwan. Le Japon aurait en réalité « arraché » ces
îles à la Chine lors de la première guerre sino-japonaise et les aurait ensuite cé-
dées à Taïwan, en vertu du traité de Shimonoseki. Or, dans la mesure où le Japon
a renoncé à ses prétentions sur Taïwan à l’issue de la Seconde Guerre mondiale,
la logique voudrait que les îles Senkaku aient été rendues à la Chine par la même
occasion9. Pour attester ce fait, la Chine s’appuie sur deux documents : la dé-
8. Ibidem.
9. « Déclaration du ministère des affaires étrangères de la République populaire de Chine »,
Ministère des Affaires étrangères de la République populaire de Chine, 30/12/1971.
100
La Chine : nouveaux aspects stratégiques
claration du Caire, publiée en novembre 1943, et la déclaration de Potsdam de
juillet 1945.
La déclaration du Caire stipule notamment que « les quatre provinces du nord-
est, Taïwan, les îles Penghu et d’autres îles seront restituées à la République de
Chine ». Cette dernière constitue le terreau des « fondements juridiques » sur
lesquels s’appuie la Chine. À l’aune des deux déclarations susmentionnées, la
Chine estime que « les îles Diaoyu et les îlots qui leur sont rattachés ont déjà été
restitués à la Chine en vertu du droit international ». Pékin critique par ailleurs
les mesures prises par le Japon sur ces îles, qualifiant les actes de Tokyo de «
grave défi à l’ordre international de l’après-guerre »10.
Il est douteux que les déclarations avancées par la partie chinoise soient
légalement fondées. Pour le Ministère des Affaires étrangères japonais, c’est le
Traité de San Francisco qui a établi de façon légale les délimitations post-Se-
conde Guerre mondiale du territoire japonais et les déclarations du Caire et de
Potsdam n’ont pas de caractère normatif sur la démarcation géographique du
Japon. Par ailleurs, aucun élément dans la déclaration du Caire, sur laquelle
s’appuie le gouvernement chinois, ne permet de dire si les puissances alliées,
y compris la République de Chine, savaient que les Senkaku appartenaient aux
îles rattachées à Taïwan11.
Reste cependant la question du transfert de propriété. Comme nous l’avons
déjà mentionné, les quatre îles principales sont, jusqu’en 1932, détenues par
des propriétaires privés. Ishihara Shintaro, ancien gouverneur de Tokyo, est le
premier à proposer un plan d’achat et d’administration des îles Senkaku par le
gouvernement métropolitain de Tokyo. Le 11 septembre 2012, et malgré l’oppo-
sition de la Chine, l’administration du Parti libéral-démocrate acquiert par voie
légale les trois îles (Uotsuri-Jima, Minami-Kojima et Kita-Kojima) pour 2,05
milliards de yens. Elle assume à ce titre l’administration et l’entretien sur le
temps long de l’archipel. Le transfert de propriété a provoqué la colère de la
Chine et suscité des pressions économiques de sa part notamment avec des re-
tards dans le dédouanement des marchandises japonaises.
Les revendications historiques de la Chine
Dans son Livre blanc de septembre 2012, le Bureau d’Information du Conseil
d’État chinois conclut qu’un grand nombre d’ouvrages historiques corroborent
la découverte et la désignation des îles Senkaku comme « îlots Diaoyu » au 14ème
siècle. L’actuelle fosse d’Okinawa est considérée comme la frontière entre la
Chine et les îles Ryukyu, comme le rapportent les descriptions contenues dans
les ouvrages historiques12.
10. Ibidem.
11. Ministère des Affaires étrangères du Japon, art. cit.
12. Bureau d’information du Conseil d’État, « Les îles Diaoyu sont le territoire inhérent de la
Chine», Livre blanc, 10/2012.
101
Perspectives japonaises sur les tentatives chinoises…
Le Ministère des Affaires étrangères japonais réfute cette « base historique »
présentée par la partie chinoise. Premièrement, dans tous les livres d’histoire
sur lesquels la Chine se fonde (et certains remontent jusqu’à la dynastie Ming),
aucune description ne laisse penser que les îles Senkaku appartiennent à la Chine.
Deuxièmement, la façon d’étudier les cartes et leurs concepteurs évoluant avec
le temps, il est impossible d’établir une revendication territoriale sur la seule
existence desdites cartes. Troisièmement, les documents historiques fournis par
la partie chinoise ne précisent pas si les Senkaku ont réellement fait partie de
la sphère de défense maritime des Ming. Le fait qu’elles soient mentionnées
sur la carte n’indique pas qu’elles aient été considérées, à l’époque, comme un
territoire proprement chinois13.
Les îles Senkaku, une source de dissensions et de tensions entre le Japon et
la Chine
Jusqu’en 1971, aucune autre nation n’avait revendiqué sa souveraineté sur les
îles Senkaku. À l’inverse, assez paradoxalement, cette période a mené, dès sep-
tembre 1972, à une normalisation des relations sino-japonaises. Les deux États
signèrent, en 1978, leur traité de paix et d’amitié. À l’issue des négociations, le
gouvernement chinois jugea que « les dirigeants des deux pays sont parvenus à
un accord important et à un consensus commun sur le fait que la question des
îles Diaoyu devait être laissée de côté et résolue ultérieurement ». D’aucuns
pourraient y voir une sorte d’accord de type « mise en veilleuse ».
C’est la raison pour laquelle le Japon a estimé qu’il n’y avait aucun litige
territorial à régler concernant les Senkaku et que le supposé accord de « mise en
veilleuse » n’existait pas14.
Cependant, du fait des progrès notables de son économie, Pékin fait de la
garantie et du maintien de ses intérêts à l’étranger un aspect essentiel de sa doc-
trine. L’intensification des tensions autour des îles Senkaku coïncide directement
avec la période où la Chine est devenue plus agressive dans son expansion mari-
time. À cet égard, les tentatives de la Chine de modifier le statu quo par la force
sont devenues plus évidentes chaque année en mer de Chine orientale et dans le
domaine maritime.
L’incident du bateau de pêche des îles Senkaku de 2010
En septembre 2010, au moment même où l’économie chinoise est en passe
de devancer celle du Japon, un bateau de pêche chinois entre en collision avec
deux navires patrouilleurs des garde-côtes japonais au large des îles Senkaku.
L’équipage du bateau de pêche est arrêté pour obstruction à la justice et conduit
sur l’île d’Ishigaki. Les quatorze membres d’équipage et le bateau de pêche sont
renvoyés vers la Chine, mais le capitaine est gardé en détention. Il est alors
13. Ministère des Affaires étrangères du Japon, art. cit.
14. Ibidem.
102
La Chine : nouveaux aspects stratégiques
conduit vers l’antenne d’Ishigaki du Bureau des Procureurs de Naha, dans le but
d’être poursuivi en justice15.
Un bateau de pêche chinois entre en collision avec un navire de JCG16
Le 19 septembre, les procureurs décident unilatéralement de prolonger une
seconde fois la détention du capitaine et font clairement part de leur intention de
l’emmener jusqu’au tribunal. En réponse, le gouvernement chinois engage un
certain nombre de mesures de rétorsion :
1. Suspension des échanges ministériels.
2. Annulation des négociations sur l’accroissement des liaisons aériennes.
3. Report de réunions relatives au charbon.
4. Réduction de la taille des délégations touristiques chinoises au Japon17.
5. Amendes infligées à Toyota en Chine.
6. Annulation de la participation d’étudiants japonais à l’exposition uni-
verselle de Shanghaï.
7. Arrestation de quatre employés de l’entreprise de construction Fujita18.
8. Interruption quasi-totale des exportations de terres rares vers le Japon19.
Les mesures 7 et 8 montrent de façon ostensible l’intransigeance de la Chine
face à la situation, ce qui d’ailleurs n’a pas manqué de choquer au Japon.
15. Nikkei, 20/01/2011.
16. The Sankei Shimbun, 09/08/2020.
17. The Sankei Shimbun, 13/09/2010.
18. The Wall Street Journal, 20/002010.
19. The Yomiuri Shimbun, 09/04/2010.
103
Perspectives japonaises sur les tentatives chinoises…
Violations territoriales et incursions chinoises autour des îles Senkaku
Les navires du gouvernement chinois ont pu être observés dans les eaux en-
tourant les îles Senkaku bien avant 2010. Toutefois, leur nombre n’a cessé d’aug-
menter depuis l’incident du bateau de pêche. Après le transfert de propriété de
l’archipel, la Chine s’engage dans un processus d’escalade. Le 18 septembre
2010, douze navires officiels – un chiffre record – pénètrent les eaux adjacentes
aux Senkaku et trois d’entre eux vont jusqu’à violer les eaux territoriales japo-
naises20. Au cours des trois mois qui suivirent, ces mêmes eaux sont franchies
dix-sept fois par la Chine.
L’armée de l’Air chinoise (AAC) a également effectué, à plusieurs reprises,
des incursions aériennes dans l’espace aérien japonais. Le 13 décembre 2012, un
Y-12 chinois, appartenant à l’Administration d’État à l’Océan, pénètre l’espace
aérien territorial d’Uotsuri-Jima, une première depuis le début des compilations
statistiques par le Japon21. En réponse, les autorités japonaises font décoller en
urgence des F-15J et des E-2C de la base de Naha. À l’issue de ces manœuvres,
le ministère de la Défense nationale chinois acte la création, en novembre 2013,
d’une « zone d’identification de défense aérienne en mer de Chine orientale ».
L’espace aérien au-dessus des Senkaku est considéré comme un « espace aérien
chinois ». Pékin annonce dès lors que tout aéronef pénétrant cet espace aérien
devra désormais se conformer aux règles établies par le ministère de la Défense
nationale.
Depuis, les avions militaires chinois ont été particulièrement actifs à proxi-
mité du Japon et le nombre de vols au-dessus des eaux japonaises et de l’océan
Pacifique n’a fait que s’accroître. La présence d’un avion d’alerte précoce Y-8
de l’aéronavale chinoise a été confirmée pour la première fois dans l’océan
Pacifique en juillet 2013, après qu’il soit passé entre Okinawa et l’île de Miya-
ko. Deux ans plus tard, en 2015, plusieurs avions de l’AAC sont observés
dans la zone Pacifique. L’année suivante, des bombardiers H-6K, des avions
de chasse Su-30 et des avions de guerre électronique Y-8 sont également iden-
tifiés22. En août 2017, un bombardier H-6K passe entre les îles d’Okinawa et
de Miyako, pénètre dans l’océan Pacifique pour se diriger vers la péninsule
de Kii. Il s’agit du premier vol confirmé d’un aéronef militaire chinois dans
le Pacifique. Parallèlement, en mai 2017, un objet s’apparentant à un drone
est observé en train de survoler un navire de garde-côtes chinois, juste après
qu’il ait pénétré les eaux territoriales des îles Senkaku23. Pour ce qui est des
activités en mer du Japon, un bombardier H-6K traverse le détroit de Tsushima
en décembre 2017 et pénètre la mer du Japon. La présence d’avions de chasse
Su-30 est également confirmée.
20. The Yomiuri Shimbun, 13/09/2010.
21. The Sankei Shimbun, 24/12/2012.
22. Ibidem.
23. Ibidem.
104
La Chine : nouveaux aspects stratégiques
Des tentatives similaires pour changer de manière unilatérale le statu quo par
la force sont devenues récurrentes et se poursuivent toujours dix ans plus tard.
Activités récentes de l’Armée populaire de libération dans la zone maritime environnante et dans
l’espace aérien du Japon24
L’activité militaire chinoise aux abords du Japon peut être aisément mise en
évidence par le nombre de décollages sur alerte effectués par l’armée de l’Air japo-
naise en réponse aux incursions chinoises25. Le graphique qui suit montre notam-
ment le nombre de fois où les Forces d’autodéfense aériennes japonaises ont dé-
collé en urgence suite à l’irruption d’avions chinois militaires, entre 2001 et 2021.
Évolution du nombre d’interventions contre des avions chinois26
24. Défense du Japon, 2022, p. 49.
25. Ibidem.
26. Ibidem, 50.
105
Perspectives japonaises sur les tentatives chinoises…
Si la tendance est à la baisse depuis 2017, les Japonais ont malgré tout effec-
tué plus de 600 à 700 décollages d’urgence sur la période, ce qui montre que la
Chine continue d’être active dans l’espace aérien proche du Japon.
Une puissance révisionniste en Asie de l’Est : comprendre la « logique
chinoise » en mer de Chine orientale
Le développement militaire de la Chine peut-il être uniquement expliqué par
des facteurs politiques ? Ce qui est certain, c’est que la Chine utilise ses moyens
militaires pour atteindre ses objectifs politiques. Au fil des années, les tentatives
de la Chine de modifier le statu quo par la force sont devenues de plus en plus ap-
parentes en mer de Chine orientale, de sorte que le litige autour des îles Senkaku
a ouvert, d’une certaine façon, la voie à la question plus large de la « logique »
qui guide la politique Pékin en Asie de l’Est et dans le Pacifique aujourd’hui.
L’expansion maritime chinoise
De par l’immensité de son territoire, sa diversité ethnique, son histoire ré-
cente et son contexte politique complexe, la Chine a été confrontée à des conflits
répétés avec les pays qui la jouxtent. Au cours des quarante dernières années, le
pays a principalement usé des voies diplomatiques et des mobilisations popu-
laires comme moyen de pression. Cependant, durant la dernière décennie, l’ac-
tion militaire est devenue un outil d’influence privilégié et elle est aujourd’hui
au cœur de la stratégie chinoise. Ce constat est particulièrement visible dans le
domaine maritime.
Qu’elles aient des intérêts directs dans les concessions à l’étranger, dans les
mannes pétrolières ou l’exploitation des ressources marines, les entreprises na-
tionales sont considérées comme des relais actifs qui encouragent l’expansion
navale de la Chine. À leurs côtés, l’Armée populaire de libération (APL) a su
s’imposer comme un acteur diplomatique influent. Dans la mesure où les diri-
geants chinois ont compris l’enjeu de la sécurité en mer, les forces navales se
sont vues octroyer un rôle de plus en plus prééminent. Depuis les années 2000, la
Marine de l’APL est devenue l’un des grands protagonistes de nombreux conflits
avec le Japon, les pays d’Asie du Sud-Est et les États-Unis. Elle est devenue
particulièrement active lorsque ces conflits concernent la souveraineté maritime
en mer de Chine orientale et méridionale27. Les activités récentes et la diversifi-
cation des actions autour du Japon dénotent plus particulièrement de la volonté
d’assurer un entraînement militaire plus régulier.
Les poussées et pratiques agressives de l’APL dans les trois mers entourant
la Chine (la mer de Chine orientale, le détroit de Taïwan et la mer de Chine
méridionale) ont suscité de vives inquiétudes quant à la sécurité régionale. Si
l’on s’en tient à la théorie réaliste des relations internationales, les actions de la
27. L. Jakobson, D. Knox, New Foreign Policy actors in China, Iwanami Shoten, Tokyo, 2011, p. 32.
106
La Chine : nouveaux aspects stratégiques
Chine peuvent être considérées comme des tentatives tangibles de modifier le
statu quo. Du fait de leur redéploiement vers l’Est, les États-Unis ont délaissé la
mer de Chine méridionale. Pékin a ainsi profité du vide laissé pour s’implanter
durablement dans la région à l’aide de mesures unilatérales. C’est notamment ce
qui a permis au pouvoir central de s’accaparer des récifs entiers et d’établir des
bases militaires insulaires depuis 2013. Comparées à celles prises à l’encontre
du Japon et de Taïwan, où les forces américaines restent actives, les mesures
initiées en mer de Chine méridionale souffrent de beaucoup moins d’ambiguïté.
Le comportement arbitraire de la Chine, qu’ils s’agissent de pressions militaires
et économiques exercées sur les Philippines à propos du récif de Scarborough ou
de la coupure du câble sous-marin du Viêt Nam dans la zone des îles Spratley,
est désormais très apparent dans cette région. La conduite de la Chine dans les
affaires maritimes suit une logique résolument révisionniste.
La Chine, un acteur coercitif qui tente d’imposer ses vues diplomatiques dans
la région
Ayant vu son territoire et sa souveraineté bafoués, il n’est pas difficile d’ima-
giner que l’histoire récente de la Chine ait eu une influence sur la façon dont Pé-
kin envisage les relations internationales. La Chine a utilisé à plusieurs reprises
des moyens militaires pour ancrer sa volonté politique. Les exercices de grande
ampleur menés autour de Taïwan suite à la visite de la présidente de la Chambre
des représentants des États-Unis, Mme Pelosi, sur l’île en août dernier en sont
un exemple frappant. Depuis sa fondation en 1949, la République populaire de
Chine se présente de fait comme une nation forte et militairement engagée. La
guerre de Corée, entamée en 1950, et le conflit frontalier sino-soviétique de 1969
témoignent de cet esprit.
Les pays d’Asie orientale ont exprimé leur inquiétude face aux initiatives
de la Chine visant à altérer les rapports de force, en s’appuyant sur son appareil
militaire en plein essor. Les expressions « changer le statu quo par la force » ou
« révisionnisme » sont caractéristiques des actions de la Chine à l’étranger. C’est
d’autant plus flagrant dans le cas de Taïwan. Les relations entre l’île et la Chine
continentale se sont fortement dégradées avec l’avènement de l’administration
de Tsai Ing-wen et l’arrivée au pouvoir du Parti démocrate progressiste. Les
avions de l’armée de l’Air chinoise ont commencé à « encercler Taïwan » et ces
manœuvres ont inévitablement un impact sur les îles d’Okinawa et de Miyako.
Cette situation a placé, de facto, le Japon au centre des tensions. Alors que
la « diplomatie active » de Koizumi plaidait pour l’intégration du Japon en tant
que membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, Pékin s’est
fait l’opposant farouche des ambitions japonaises. Des manifestations anti-ja-
ponaises de grande envergure ont été organisées dans toute la RPC en 2005.
La Chine a également envoyé des avions militaires à proximité du Japon pour
exprimer son mécontentement, tendre encore plus la situation et exercer une
pression politique.
107
Perspectives japonaises sur les tentatives chinoises…
Pourtant, assez paradoxalement, alors que le nombre de décollages d’alerte
contre les avions chinois avait atteint un niveau record en 2016, les relations
entre le Japon et la Chine ont commencé à s’améliorer de façon significative. Le
ministre des Affaires étrangères de l’époque, Kishida Fumio, se rendait en Chine
pour la première fois en quatre ans et demi en avril, tandis que l’ancien Premier
ministre, Shinzô Abe, rencontrait officiellement le président Xi Jinping lors du
sommet de Hangzhou en septembre 201628.
La perception des événements par la Chine : la thèse du « retour à la normale »
Quand les actions extérieures de la Chine sont examinées au prisme de la
théorie des relations internationales, elles révèlent leur fort pragmatisme. Dit
autrement, la conception chinoise des relations internationales met l’accent sur
la notion de grandes puissances, la primauté de la souveraineté et le rôle de
la puissance dans les rapports interétatiques. Partant de là, comment la Chine
perçoit-elle réellement ses actions à l’égard des autres pays et comment envi-
sage-t-elle les frictions qu’elle engendre ?
Comme l’ont souligné de nombreux experts, la Chine ne considère pas ses acti-
vités maritimes comme une forme d’expansion militaire. Un polémologue chinois
en poste à Taïwan a remarqué de manière très intéressante que la Chine a l’inten-
tion de rétablir sa souveraineté territoriale et ses intérêts fondamentaux « tels qu’ils
devraient être », sur le fondement de la mémoire historique29. Lorsque la Chine
s’est engagée dans la guerre de Corée, la direction du Parti communiste chinois
(PCC) de l’époque a fait le constat suivant : « C’est un fait historique que l’exis-
tence de la Corée est étroitement liée à la sécurité de la Chine ». Pour ce qui est
de l’intervention militaire lors de la guerre du Viêt Nam, l’ancien Premier ministre
Zhou Enlai a déclaré à Kissinger, lors de sa visite en Chine, que « la politique de la
Chine à l’égard de la péninsule indochinoise n’est pas fondée sur une stratégie ou
une idéologie, mais découle de l’histoire longue de la Chine »30.
À plusieurs reprises, la Chine a estimé que ses actions extérieures étaient
intimement liées à son histoire. C’est le cas pour les Senkaku, où la Chine fonde
ses revendications sur un livre d’histoire écrit au 15ème siècle. Toutefois, en cher-
chant à établir une version « idéalisée » de l’archipel, liant les îles à l’histoire
chinoise, le pays créé une réalité incompatible avec l’ordre international actuel
fondé sur le droit international. Tout cela conduit inévitablement à des accusa-
tions de « changement du statu quo » et de « révisionnisme ».
28. Depuis le transfert de propriété des îles Senkaku par le gouvernement japonais en 2012, les
échanges intergouvernementaux entre le Japon et la Chine, auxquels cette dernière s’était opposée,
ont été interrompus jusqu’à ce que l’ancien Premier ministre Shinzô Abe se rende en Chine en
2014. L’année 2016 a été marquée par une véritable amélioration des relations entre le Japon et la
Chine, avec la tenue du sommet et des réunions ministérielles susmentionnés.
29. M. Cheng-kun, L’expansion militaire de la Chine et la menace pour Taïwan : Seeking Resto-
ration of Historical Status, Taipei Prospect Foundation, 2019.
30. Ibidem, p. 12.
108
La Chine : nouveaux aspects stratégiques
Par ailleurs, la façon dont la Chine reconnaît le statu quo ou la situation « telle
qu’elle devrait être » peut être interrogée. En réalité, l’objectif de la politique
étrangère de la Chine n’est pas tant de « changer » le statu quo que de « normali-
ser » et de « revenir » à l’état « idéal » d’origine. Néanmoins, la communauté in-
ternationale ne devrait pas tolérer ce type d’actions extérieures justifiées par des
considérations historiques. Elle doit exhorter la Chine à prendre des décisions
responsables, fondées sur l’ordre international actuel. De nombreux experts ont
souligné que si Pékin cherche à créer un nouvel ordre international centré sur
lui-même, il sera fondé sur cette « logique chinoise » historique.
Or, le PCC manque d’expérience en matière de respect et de résolution des
problèmes par le biais de règles et d’institutions au niveau international. Par-
mi les exemples typiques de cette carence, on peut notamment citer le procès
intenté en 2016 par les Philippines contre la Chine sur la question de la mer de
Chine méridionale31. À l’heure actuelle, Pékin continue d’ignorer la réponse
donnée par les autorités supra-étatiques et estime que le verdict rendu n’est pas
valide. En outre, depuis 2002, la Chine et les pays de l’ASEAN discutent de
l’établissement d’un code de conduite en mer de Chine méridionale qui puisse
établir des règles pour prévenir les différends. Pourtant, aucun accord n’a été
conclu à ce jour, plus de vingt ans plus tard, principalement parce que la Chine
maintient une attitude rétrograde.
Vu la manière dont la Chine a exercé sa politique étrangère jusqu’à au-
jourd’hui, il semble difficile de considérer que la « logique chinoise » respecte
l’État de droit ou les institutions. Nous ne devrions pas rejeter en bloc cette
logique qui tient compte des valeurs chinoises. Toutefois, si la Chine cherche à
renverser le système actuel en tirant parti de sa puissance, elle provoquera inévi-
tablement le chaos au sein de la communauté internationale. Nous devons nous
opposer fermement à toute tentative de modification unilatérale du statu quo par
la force et nous efforcer de stabiliser l’ordre international.
Conclusion
L’administration de Xi Jinping promeut le « grand renouveau de la nation
chinoise ». Le président a déclaré publiquement que la Chine y parviendra d’ici
2049, pour le 100ème anniversaire de la fondation de la République populaire.
Ce renouveau impliquera inévitablement l’annexion de Taïwan, territoire perdu
lors des séquences humiliantes de l’histoire moderne. Il est nécessaire d’avoir à
l’esprit que ce contexte historique est au fondement de la politique étrangère de
la Chine, notamment de sa politique maritime.
31. « Le 22 janvier 2013, la République des Philippines a engagé une procédure d’arbitrage contre
la République populaire de Chine en vertu de l’annexe VII de la Convention des Nations unies sur le
droit de la mer (la « Convention »). L’arbitrage portait sur le rôle des droits historiques et la source
des droits maritimes en mer de Chine méridionale, le statut de certains éléments maritimes en mer de
Chine méridionale et la légalité de certaines actions de la Chine en mer de Chine méridionale qui,
selon les Philippines, étaient contraires à la Convention. La Chine a adopté une position de non-ac-
ceptation et de non-participation à la procédure. », Cour permanente d’arbitrage, 2016.
109
Perspectives japonaises sur les tentatives chinoises…
Le Japon perçoit les actions extérieures de la Chine et les évolutions mili-
taires susmentionnées comme le plus grand défi stratégique qu’il ait à relever
pour protéger l’ordre international et l’État de droit32. Ces dernières années, la
Chine a eu largement recours à des mesures offensives dans tous les domaines :
politique, économique, diplomatique et militaire. Elle les a employées pour s’op-
poser aux revendications et aux politiques d’autres pays en désaccord avec sa
volonté, comme ce fut le cas en 2010 lors de l’incident du bateau de pêche au-
tour des Senkaku. Les pays d’Asie de l’Est ayant des liens étroits avec la Chine
doivent faire face à des préoccupations semblables.
On ne saurait suffisamment insister sur la nécessité d’adopter une position
ferme face à la Chine, qui s’efforce de modifier le statu quo, malgré une logique
qui pourrait sembler juste au premier abord. L’écart de puissance nationale entre
le Japon et la Chine n’a fait que se creuser depuis la « bascule du PIB » de 2010
et il est très peu probable que le Japon puisse à nouveau inverser la tendance. Le
choix de répondre à la force par la force n’est pas seulement irréaliste, il soulève
également des inquiétudes encore plus grandes. Il faudra à l’avenir renforcer la
solidarité et la coopération avec de nombreux pays, au sein de l’Asie de l’Est et
au-delà, tout en maintenant une posture résolue à l’égard de la Chine. La concep-
tion japonaise de l’« Indopacifique libre et ouvert » sera promue lors des coopé-
rations avec des pays qui partagent les mêmes valeurs. Les efforts pour maintenir
l’ordre international actuel par le biais de ces coopérations interétatiques, tout en
travaillant de manière constructive contre la Chine, deviendront plus cruciaux. Il
est donc urgent que la communauté internationale, y compris les pays européens,
s’intéresse davantage à la région Indopacifique et s’y implique de façon plus ac-
tive. Cela permettra, espérons-le, de freiner toute tentative de « changer le statu
quo par la force » qui pourrait avoir lieu non seulement en Asie de l’Est, mais
aussi dans d’autres régions du monde.
32. « II. Changements dans l’environnement stratégique et défis en matière de défense », Straté-
gie de défense nationale.
110
La Chine : nouveaux aspects stratégiques
La stratégie cyber chinoise :
rattraper les États-Unis,
préparer la guerre
Julien Nocetti
Julien Nocetti est enseignant-chercheur à l’Académie militaire de Saint-
Cyr Coëtquidan et chercheur associé à l’Institut français des relations inter-
nationales (IFRI). Il est également responsable de la chaire « Gouvernance du
risque cyber » au sein de Rennes School of Business et chercheur à GEODE
(Géopolitique de la datasphère – Université Paris VIII). Il est par ailleurs
membre du conseil d’orientation stratégique du CIGREF. Ses travaux portent
principalement sur la conflictualité cyber ainsi que la diplomatie du numé-
rique et de l’intelligence artificielle.
Le cyberespace est devenu l’instrument fondamental du retour à la puissance
de la Chine. Depuis l’arrivée au pouvoir du président Xi Jinping en 2012, Pékin
se place dans une démarche décomplexée de puissance nationale, avec un effort
entrepris au long cours de rattrapage technologique, et la volonté de briser le mo-
nopole numérique de l’Occident. Remporter la course mondiale à la technologie
fait partie intégrante de la stratégie nationale, dans la perspective de devenir un
acteur souverain sur la production des technologies les plus avancées (systèmes
d’exploitation, semi-conducteurs miniaturisés, informatique quantique, etc.).
Les activités et opérations cyber des autorités chinoises doivent principalement
servir ce double objectif qui est de rattraper, puis dépasser, la puissance tech-
nologique et militaire américaine. Les cyberattaques soutiennent ainsi le plus
souvent les actions géopolitiques de la Chine et servent directement à l’État pour
collecter des informations économiques et stratégiques. Cet article propose de
revenir sur les origines des ambitions de puissance chinoises dans et via le cy-
berespace (1), avant d’en analyser les principaux ressorts (2) et de mesurer la
nature des opérations cyber de Pékin (3).
111
La stratégie cyber chinoise…
Une ambition affirmée de leadership technologique et cyber
« Faire de la Chine une “ grande puissance cyber ” est un projet stratégique
de long terme, complexe et systématique qui implique tous les aspects de l’éco-
nomie et de la société » – Chen Zhaoxiong, vice-ministre de l’Industrie et des
Technologies de l’information, 20171.
Une stratégie de cyberpuissance
Au niveau international, la stratégie de cyberpuissance chinoise s’est
construite en opposition au rôle joué par les États-Unis dans le paysage techno-
logique mondial. La Chine perçoit ce pays comme son seul réel homologue, mais
également comme un danger potentiel aux ressources supérieures aux siennes.
La politique étrangère numérique chinoise cherche d’une part à atténuer la facul-
té des États-Unis à influencer sa politique et, d’autre part, à entraver le dévelop-
pement économique et technologique de la puissance nord-américaine.
Dans le domaine diplomatique, la Chine souhaite imposer la « souveraineté »
comme norme fondamentale de la gouvernance du cyberespace. Elle travaille en
cela à développer des ressources discursives et matérielles pour s’opposer aux
États-Unis. Alors que les tensions détériorent de plus en plus la relation bilaté-
rale, la Chine tente de mener autant que possible le découplage de l’économie
numérique des deux pays, en substituant des technologies produites localement
à ses importations et en soutenant les industries nationales à la traîne.
La parole présidentielle : l’envoi d’un signal aux Occidentaux
Durant la décennie passée, le gouvernement chinois a accéléré ses efforts pour
tirer profit des technologies numériques et critiques et pour en contrer les risques,
une dynamique incarnée par la création début 2014 du « Groupe gouvernemental
pilote pour la cybersécurité et l’informatisation » (renommé depuis « Commission
centrale pour la cybersécurité et l’informatisation »). Cet organe, présidé par Xi
Jinping en personne, est chargé de diriger et coordonner les différents aspects de
la politique publique numérique du pays, de la diplomatie du numérique aux ques-
tions de sécurité, et de la protection des données au contrôle des contenus, couvrant
ainsi à la fois les infrastructures, les contenus et les données.
Xi Jinping a d’ailleurs profité de son premier discours à la tête du Groupe pour
expliquer que la Chine devait devenir une « grande puissance cyber ». Selon lui,
si la population chinoise connectée était numériquement élevée en 2014, le pays
ne disposait pas des ressources requises pour devenir un acteur d’envergure in-
ternationale. Une série de discours, de politiques publiques, de textes législatifs
et réglementaires a souligné, depuis, les objectifs de la nation chinoise : renforcer
l’innovation, limiter la dépendance du pays aux technologies étrangères, déve-
1. Cité in : R. Doshi et al., « China as a ‘cyber great power’: Beijing’s two voices in telecommu-
nications », Brookings Institution, Report, 04/2021, p. 5.
112
La Chine : nouveaux aspects stratégiques
lopper l’économie numérique, contrôler les contenus plus efficacement, rendre
la technologie plus utile à l’administration, et éviter son utilisation abusive par
les opposants au gouvernement.
Dans un ouvrage publié au printemps 2018 sur la « sécurité nationale », Xi
Jinping détaille les priorités identifiées pour les politiques étrangère et intérieure
de la Chine2. Parmi elles, remporter la course mondiale à la technologie est une
priorité de premier ordre. Ce document rappelle également les ambitions d’au-
tosuffisance technologique de Pékin, dans lesquelles le numérique occupe une
place prépondérante. L’opus montre la détermination du président chinois à pla-
cer la Chine dans une démarche souveraine. Avant même le déclenchement de
la série de différends commerciaux sino-américains à partir de 2018, Xi Jinping
soulignait la nécessité de concevoir de manière autonome ses propres technolo-
gies – des puces électroniques aux systèmes d’exploitation.
Le discours présidentiel du 20 avril 2018 sur le cyberespace a réaffirmé les
ambitions chinoises d’être une « superpuissance cyber » (wangluo qiangguo),
reliant explicitement cette stratégie au développement de technologies natio-
nales. Xi Jinping recourt à l’expression de « technologies clés » (hexin jishu),
qui englobe les semi-conducteurs avancés, les serveurs, les logiciels de sécurité
d’entreprises, les systèmes de cloud, les algorithmes d’intelligence artificielle,
les technologies de chiffrement, etc.
L’objectif officiel de Pékin est bien de remettre en cause le monopole tech-
nologique des pays occidentaux – tout particulièrement américain – en comblant
le retard qui sépare la Chine des États-Unis, puis en dépassant ces derniers d’ici
à 2050. Dans deux discours – juillet et août 2013 –, Xi avançait sans fard que la
domination occidentale s’est précisément opérée au moyen de la technologie :
« Notre technologie est globalement moins développée que celle des pays les
plus avancés ; nous devons adopter une stratégie asymétrique consistant à rat-
traper puis dépasser ce retard, avant de déployer nos propres avantages. Dans
les champs technologiques clés où il nous serait impossible de rattraper l’Occi-
dent d’ici à 2050, nous devons nous fixer des paliers asymétriques. Sur le plan
international, si vous n’avez pas la maîtrise de technologies clés, vous n’aurez
pas de poids politique décisif. Nous devons accomplir des efforts significatifs
dans des domaines clés où il y a une mainmise d’un seul pays. La même chose
doit s’appliquer à l’armée ».3
« Fusion » civilo-militaire
Il est intéressant de noter que les documents stratégiques parlent peu des af-
faires militaires : elles sont soit absentes, soit brièvement mentionnées, et aucune
doctrine ou stratégie militaire dédiée au numérique n’a été formulée. Le pro-
2. J. Xi, The Governance of China – II, Shanghaï Press, 2018.
3. C. Buckley, P. Mozur, « What Keeps Xi Jinping Awake at Night », The New York Times,
11/05/2018.
113
La stratégie cyber chinoise…
gramme de fusion militaire-civil constitue la seule exception. Ce dernier ambi-
tionne d’exploiter les avancées et les innovations technologiques du secteur pri-
vé pour parfaire la professionnalisation et la modernisation de l’Armée populaire
de libération. Ce programme s’inspire en soi explicitement du développement du
complexe militaro-industriel américain et de son environnement industriel. Tou-
tefois, il inclut également des institutions de recherches telles que des universités
et des think tanks.
Dans ses documents de politique étrangère, la Chine persiste à s’opposer à
la « militarisation du cyberespace », soulignant ses conséquences délétères sur
la paix et la sécurité internationales. On retrouve d’ailleurs cette rhétorique am-
bivalente et opportuniste chez les Russes4. Malgré tout, le pays insiste sur son
droit à renforcer ses capacités cyberdéfensives. C’est ce qui a notamment mené,
dans le cadre des réformes militaires lancées en 2015, à la création d’une Force
de soutien stratégique réunissant les anciens départements APL3 (espionnage
numérique) et APL4 (guerre électronique et informationnelle). Ses équipements
ont été ostensiblement exposés durant la parade militaire des soixante-dix ans de
la République populaire de Chine, en 2019.
Tous ces efforts démontrent à quel point les Chinois ont été lucides, suite aux
révélations d’Edward Snowden en juin 2013, sur leur retard capacitaire du point
de vue du numérique militaire par rapport aux États-Unis. Compte tenu de l’aug-
mentation de ses ressources, on peut ainsi s’attendre à ce que la Chine s’affirme
plus résolument sur les questions numériques dans le domaine des armées et soit
plus disposée à s’imposer dans les discussions internationales.
Les grands axes de la politique chinoise
Une vision chinoise de la gouvernance mondiale du cyberespace
La réorganisation du paysage numérique institutionnel devait permettre de
créer une structure intégrée pour une politique publique numérique « conçue au
plus haut niveau ». Toutefois, l’ambition du premier directeur de l’Administra-
tion chinoise du cyberespace (ACC), Lu Wei, a initialement suscité de nombreux
problèmes. En politique étrangère, les efforts de l’ACC faisaient concurrence, et
parfois éclipsaient, ceux du ministère des Affaires étrangères. Cependant, c’est
aussi lui qui a mis en place la Conférence mondiale sur l’Internet de Wuzhen, sur
le modèle du NetMundial brésilien et du processus de Londres, pour que sa voix
retentisse mieux dans les affaires numériques internationales.
Depuis que ce responsable a été démis de ses fonctions, l’ACC est plus étroi-
tement contrôlée et garde principalement un rôle de coordination. Elle colla-
bore toujours avec ses homologues étrangers sur des sujets spécifiques de sa
juridiction, surtout des aspects techniques de la cybersécurité et du contrôle des
4. J. Nocetti, « Un « cyber-mariage » arrangé ? Réalités et implications de la coopération cyber
entre la Russie et la Chine », Études internationales, Vol. LI, No 2, Été 2020, pp. 261-285.
114
La Chine : nouveaux aspects stratégiques
contenus (avec la Russie notamment). Néanmoins, c’est le ministère des Affaires
étrangères qui est de nouveau responsable des négociations liées à la cybersécu-
rité. En définitive, les transformations politiques et juridiques nécessaires pour
adapter la Chine à sa nouvelle approche ont été menées au pas de charge, qu’elles
portent sur la politique étrangère, la cybersécurité, l’économie numérique ou les
affaires militaires, reflétant ainsi la vision très large de la cyberpuissance portée
par le Parti communiste.
La première est surtout diplomatique : par une participation plus active, la Chine
cherche à accroître son influence dans les processus de gouvernance mondiale du
cyberespace. Jusqu’au début des années 2010, la Chine était largement absente de
nombreux dialogues internationaux sur ce thème. Derrière ça, les raisons étaient
parfois politiques. La Chine a notamment boycotté le Comité consultatif des gou-
vernements de l’Internet Corporation for Assigned Names and Numbers (ICANN5)
entre 2001 et 2009 du fait du statut politique accordé à Taïwan et de la structure
multipartite de l’institution. Sans doute est-ce lié à la nouveauté des questions nu-
mériques à ce moment-ci : le gouvernement chinois ne disposait pas d’expérience,
ce qui évidemment entravait une approche efficace du sujet. Par exemple, la dé-
légation chinoise à la première série de négociations du Groupe d’experts gou-
vernementaux (GGE) de l’ONU était constituée de représentants du ministère du
Commerce, qui connaissaient peu les questions de droit international et de normes
de comportement responsable des États qui étaient alors discutées.
Dans les cercles diplomatiques, le premier objectif de la Chine est la recon-
naissance de son huayuquan. Ce terme peut être traduit comme son « droit à
prendre la parole » ou son « pouvoir discursif » et des éléments de chaque tra-
duction sont présents dans la rhétorique et les décisions de la Chine. D’un côté,
les autorités chinoises expliquent que leur participation a été trop longtemps
ignorée ou défaillante. Les documents du Parti et de nombreuses publications
universitaires soulignent que la gouvernance mondiale de l’Internet et des tech-
nologies numériques a été créée sans participation chinoise et sans en refléter
ses intérêts. L’argument est ici simple : comme la Chine possède la plus large
population connectée au monde, elle devrait être mieux représentée6.
D’un autre côté, la Chine ne se contenterait pas d’une représentation. Elle
souhaite également – tout comme la Russie – pouvoir changer la trajectoire de
la gouvernance mondiale sur ces questions. Pour ce faire, elle cherche donc à
renforcer sa capacité à modifier l’agenda politique et à choisir le vocabulaire
utilisé durant les négociations sur le cyberespace. Son action la plus marquante
a été l’introduction à l’ONU, conjointement avec la Russie, de deux codes de
conduite dans le cyberespace qui cherchent (sans succès) à mener le débat vers
les principes défendus par ces deux États7.
5. Société de droit californien à but non lucratif fondée en 1998, l’ICANN joue un rôle de coordi-
nation au sein du système d’attribution de noms de domaines d’Internet.
6. G. Xinchuchu, « An Attractive Alternative? China’s Approach to Cyber Governance and Its
Implications for the Western Model », The International Spectator, 57:3, 2022, pp. 20-25.
7. J. Nocetti, « Un « cyber-mariage arrangé » ? », art. cit.
115
La stratégie cyber chinoise…
Un accent sur la souveraineté numérique
Le concept de souveraineté numérique est le plus important de tous, et il est
la pierre angulaire de la politique numérique chinoise. Un argument légal est au
cœur de ce principe : chaque gouvernement devrait être en mesure de décider,
seul, de la façon dont il entend réglementer son propre cyberespace.
Cette position contredit l’idée d’un Internet libre, ouvert et sans frontières,
autrefois défendue par la première génération de technologistes de l’Internet et,
plus tard, par les gouvernements occidentaux. Elle rejette par ailleurs l’existence
de droits et valeurs universels dans le cyberespace.
De plus, la souveraineté n’implique pas seulement l’autodétermination par
rapport aux autres gouvernements, mais reconnaît également l’autorité suprême
des États sur les acteurs non-étatiques – en opposition au modèle multipartite
défendu, entre autres, par l’ICANN. Pour soutenir cette position, la Chine a pro-
gressivement renforcé et intensifié ses efforts diplomatiques. Un coordinateur
dédié à la cybersécurité a été nommé au sein du département de contrôle des
armements du ministère des Affaires étrangères. Il conduit la délégation chinoise
durant les processus tels que le Groupe des experts gouvernementaux (GGE) de
l’ONU et durant les dialogues bilatéraux et multilatéraux.
Si la Chine est de plus en plus active dans les cercles de la gouvernance nu-
mérique, elle a néanmoins cherché à contrer certains des éléments du statu quo
actuel. Ainsi, elle a très tôt demandé la fin de la supervision de l’ICANN par le
département américain du Commerce pour la transformer en agence spéciali-
sée de l’ONU au sein de l’Union internationale des télécommunications (UIT).
La politique internationale numérique de la Chine défend également un certain
nombre de concepts propres, comme celui de « communauté de destin dans le
cyberespace », qui n’existent pas dans la terminologie actuelle et dans les débats
en cours au niveau international. En d’autres termes, le pouvoir discursif n’a pas
pour seul objectif une réforme graduelle des processus, il cherche également à
réviser ou remplacer certaines des fondations actuelles du cyberespace.
Déterminer les normes technologiques internationales
La Chine a fait du numérique un domaine-clé de son ambition pour remodeler
la gouvernance mondiale autour de ses propres intérêts. Cette ambition, récem-
ment affirmée avec force, s’est manifestée, dans la sphère numérique, par une
démarche plutôt pragmatique dans les enjeux de gouvernance mondiale de l’In-
ternet. Les autorités chinoises ont privilégié un développement « fermé » de leur
Internet, mettant notamment en place un circuit de navigation qui leur est propre
et ouvert sur l’Internet global par des passerelles bien surveillées. Sur la scène
internationale, Pékin a su affirmer opportunément sa présence, notamment pour
promouvoir ses propres standards dans les instances où se négocient les normes
techniques. Cependant, l’élaboration des normes et de standards de l’Internet
demeure encore largement occidentalo-centrée : sur les plus de 6 000 requests
116
La Chine : nouveaux aspects stratégiques
for comments (rapports menant parfois à des standards techniques) émises entre
1986 et 2012 auprès de l’Internet Engineering Task Force (IETF), seules 4 %
provenaient d’ingénieurs chinois.
Pour Pékin, façonner l’Internet d’aujourd’hui et de demain passe désormais
par une démarche active en matière de gouvernance. La Conférence mondiale
de Wuzhen, qui réunit annuellement depuis 2014 autour du président chinois de
nombreux représentants officiels et des PDG de la tech mondiale, tente de légi-
timer la vision chinoise du cyberespace et des normes internationales que Pékin
souhaite promouvoir. Elle vise également à afficher le déplacement du centre de
gravité technologique de la planète.
Technologies de rupture, l’intelligence artificielle (IA) et la blockchain font
parties de ces innovations pour lesquelles le gouvernement chinois veut imposer
ses cadres de référence. À bâtir, la gouvernance de l’IA fait déjà intervenir une
esquisse de rivalité sino-américaine, notamment dans les débats autour de la ré-
gulation des systèmes d’armements létaux autonomes. Les cryptomonnaies font
elles aussi l’objet d’une démarche active de Pékin, tout particulièrement au sein
de l’Organisation internationale de normalisation (ISO). Les autorités chinoises
adoptent une approche tout aussi offensive dans la définition de la future norme
de téléphonie mobile à ultra-haut débit 5G et dans celle de l’Internet des objets.
Enfin, au sein de l’ONU, Pékin essaie de peser sur l’« architecture de l’objet
numérique », une nouvelle architecture de l’Internet en cours de développement.
L’approche chinoise de la cyberconflictualité
La Chine est devenue un acteur majeur et incontournable du cyberespace, avec
une volonté d’exister, de développer ses outils stratégiques et de ne plus dépendre
technologiquement d’autres États pour maîtriser au mieux l’information straté-
gique. Dans le brouillard de la conflictualité numérique, la Chine se distingue par
ses actions offensives de basse intensité et une politique de renseignement mais
aussi d’influence qui témoignent de sa volonté de créer les outils de sa puissance.
Une stratégie dite globale
Des points de vue américain et européen, la cyberstratégie chinoise est sou-
vent présentée comme coordonnée et centralisée au plus haut niveau du gouver-
nement et du commandement militaire. Elle est aussi reconnue pour son effica-
cité redoutable. Pour autant, si le gouvernement a su faire preuve d’ingéniosité
et d’adaptabilité, force est de constater qu’un nombre conséquent d’initiatives
échappe à son contrôle. De jeunes hackers chinois rivalisent d’audace pour as-
surer leur carrière ou affirmer la puissance de leur employeur (entreprise, agence
d’État ou civils indépendants, etc.), bien souvent hors de la supervision de stra-
tèges seniors, dépassés par la technique. Les attaques se multiplient au sein
même de la Chine, avec des conséquences préoccupantes pour l’économie et la
protection des données personnelles.
117
La stratégie cyber chinoise…
Les observateurs chinois et plus généralement les spécialistes de la Chine
pointent la grande fragmentation des acteurs de la cyberstratégie nationale.
L’intrication des enjeux économiques et techniques avec des problématiques
de sécurité intérieure et nationale conduit à la démultiplication des acteurs aux
intérêts parfois contradictoires, qui protègent leur pré-carré8. La cybersécurité
civile, par exemple, implique à la fois le Parti communiste, plusieurs institutions
gouvernementales (ministère de la Sécurité publique, bureau d’État du chiffre-
ment, bureau des secrets d’État…), l’APL, le monde universitaire, les opérateurs
d’infrastructures critiques ou encore les industriels des technologies de l’infor-
mation. Le manque de coordination se fait sentir et l’appareil serait dominé par
des professionnels à la culture technique, peu sensibles aux enjeux économiques
ou internationaux.
L’information, épine dorsale de la cyberstratégie chinoise
Face à la supériorité militaire des États-Unis, le régime chinois a choisi
l’approche asymétrique : il mène en cela une offensive « tous azimuts », visant
à exploiter toutes les ressources du cyberespace, pour moderniser ses forces
armées. Le but ici est de recueillir, par des voies légales ou illégales, de l’infor-
mation de haut niveau scientifique, technologique, économique, mais aussi po-
litique et stratégique (veille, intrusions, espionnage). La maîtrise de l’informa-
tion est devenue prioritaire et indissociable de tous les autres domaines, aussi
bien militaires que politiques ou économiques9. Avoir la capacité de recueillir
par de multiples sources l’information, la recouper, la vérifier pour s’assurer de
sa fiabilité, mais aussi la manipuler, la déformer, la transformer pour tromper
ou faire douter l’adversaire : autant de techniques ancestrales qui, avec l’inter-
connexion croissante des réseaux et la rapidité de circulation de l’information,
etc, sont devenues essentielles. Les opérations sur les réseaux d’information
et de communication sont désormais indissociables de tout conflit et de toute
opération militaire.
Depuis 1995, date de la commercialisation d’Internet dans le pays, la prise
de conscience chinoise des potentiels offensifs qu’offre le cyberespace est en
marche. Le major général Wang Pufeng, directeur du département Stratégie
de l’Académie des sciences militaires de Pékin indiquait qu’avec l’avène-
ment d’Internet, l’objectif serait de cultiver des gens talentueux taillés pour la
« guerre de l’information », capables de développer des capacités complètes
d’analyse et de traitement de l’information politique pour comprendre leur
ennemi. En 1996, le stratège chinois Wei Jincheng publiait dans le Journal
de l’armée du peuple un article intitulé : « Une nouvelle forme de guerre
populaire ». Il décrivait une nouvelle forme de guerre ouverte via Internet,
menée par des millions de personnes, où n’importe quel individu comprenant
8. J. Lindsay, T. Ming Cheung, D. Reveron (dir.), China and Cybersecurity: Espionage, Strategy,
and Politics in the Digital Domain, Oxford, Oxford University Press, 2015, pp. 6-14.
9. M. Raud, China and Cyber: Attitudes, Strategies, Organisation, Tallinn, CCDCOE, 2016.
118
La Chine : nouveaux aspects stratégiques
l’informatique deviendrait un combattant et où un pays ennemi pourrait subir
un coup paralysant en étant incapable d’affirmer s’il s’agissait d’une fausse
alerte ou d’une attaque de son ennemi. Il entrevoyait déjà l’avènement d’une
guerre ouverte peu coûteuse, à laquelle chaque citoyen devrait prendre part. Il
ajoutait en ce sens que : « Si nous pensons que c’est l’affaire des services de
renseignement et de sécurité d’obtenir l’information ennemie, et que cela ne
concerne personnes d’autres, alors nous manquerons une belle opportunité de
gagner la guerre »10.
L’approche chinoise, fondée sur la préparation du terrain afin d’assurer en
cas de conflit une victoire rapide à un coût minimum, a été explicitée dans
l’ouvrage La Guerre hors limites (1999) de deux anciens colonels de l’Ar-
mée populaire de libération (APL), Qiao Liang et Wang Xiangsui. L’ouvrage a
d’ailleurs renforcé les inquiétudes occidentales sur les ambitions et les capaci-
tés chinoises. Selon les deux auteurs, la mise en œuvre de la stratégie chinoise
ne se limite pas aux forces armées pour défaire l’adversaire. Elle mobilise
en réalité tous les moyens militaires et non-militaires, pour parvenir à ce que
l’ennemi soit contraint de tenir compte de ses intérêts. Ils notent également le
pouvoir que possèdent les médias occidentaux pour influencer l’opinion pu-
blique et les décideurs politiques – la guerre se livre aussi sur ce champ-là. Le
levier informationnel est inséparable de la réflexion des stratèges chinois sur le
futur de la guerre conventionnelle et des conflits de haute intensité en général.
Les deux colonels précisent que ces guerres seront menées avec des moyens
high-tech et low-cost. Ils abordent aussi la notion d’opération létale sur des in-
frastructures vitales via Internet et évoquent déjà que la réponse militaire sera
rarement possible ou efficace11.
À l’ONU, en 2010, les représentants chinois réaffirment cette vision en es-
timant que la lutte informatique offensive (LIO) ne s’arrête pas aux seules at-
taques informatiques sur des systèmes d’information. Dans les faits, elle englobe
de façon combinée les attaques informationnelles, la manipulation de l’opinion
ou encore le lobbying technologique auprès d’organisations internationales pour
imposer des standards de sécurité.
La prégnance du cyberespionnage chinois
Pendant que le projet se met en place, les premières menaces persistantes
avancées (APT12) attribuées à la Chine semblent apparaître puis se structurer. Ces
APT utilisent des modes opératoires d’attaque spécialisés dans la collecte d’in-
10. J. Wei, « Information War: A New Form of People’s War », Liberation Army Daily, 25/06/1996.
11. E. Iasello, « China’s Three Warfares Strategy Mitigates Fallout From Cyber Espionage Activi-
ties », Journal of Strategic Security, 9:2, 2016, pp. 45-69.
12. Un APT qualifie une cyberattaque prolongée et ciblée par laquelle une personne non autorisée
accède au réseau et passe inaperçue pendant une longue période. Une attaque APT vise générale-
ment à surveiller l’activité réseau et à voler des données plutôt qu’à porter atteinte au réseau ou à
l’organisation.
119
La stratégie cyber chinoise…
formations stratégiques, en accord avec la politique chinoise qui veut rattraper
une part de son retard technologique par rapport aux États-Unis via une collecte
massive, systématique et continue sur l’ensemble des secteurs d’activité straté-
giques (y compris celui du renseignement)13.
En menant des campagnes d’espionnage, ces APT collectent des informations
qui pourraient directement servir l’État chinois, provenant d’organisations gou-
vernementales, de multinationales, de divers médias, ou directement des popu-
lations. Ces informations procurent un avantage significatif lors de négociations
économiques internationales et/ou permettent d’anticiper des actions diploma-
tiques prises par un autre État adverse ou partenaire tout en restant le plus discret
possible, sans jamais livrer de bataille frontale contre ce dernier et en réfutant
toute implication dans des campagnes de cyberattaques.
La position de la Chine sur l’attribution d’une attaque informatique est rela-
tivement classique et peu risquée. Elle s’appuie, comme bien souvent et comme
beaucoup d’autres pays, sur la rhétorique du « brouillard cyber ». Il est en effet
quasi-impossible d’établir avec certitude le responsable d’une cyberattaque du
fait des caractéristiques inhérentes au cyberespace. Il est en effet impossible de
déterminer depuis une adresse IP le pays d’origine et encore moins l’acteur en
cause, « entre la chaise et le clavier ». Cette incertitude est aussi entretenue par le
fait que n’importe quel acteur offensif peut usurper les infrastructures d’attaques
et les Techniques, Tools & Protocols (TTP) d’un autre attaquant. Il est tout autant
possible qu’un hacker projette ses équipes dans un autre pays afin de leurrer une
activité opérée depuis un autre fuseau horaire, et ainsi de suite. La Chine indi-
quait d’ailleurs à la fin des années 2000 que ses intentions dans le cyberespace
étaient pacifiques, à une période où le pays se faisait constamment attaquer, prin-
cipalement par des machines localisées aux États-Unis. La logique induite de ces
déclarations est que personne ne peut être tenue coupable mais chaque État peut
désigner un ou des responsable(s).
Depuis le début des années 2010, les États-Unis et les éditeurs américains
de sécurité informatique ont régulièrement accusé la Chine d’être à l’origine
de nombreuses attaques informatiques ayant abouti à l’exfiltration massive de
propriété intellectuelle américaine. À partir de 2013, Barack Obama (conforté
par plusieurs rapports d’éditeurs de solution de sécurité comme celui de la so-
ciété Mandiant) accentue la pression sur Pékin et aboutira en 2015 à la signature
d’un accord de non-agression à l’effectivité discutée, bien que plusieurs obser-
vateurs affirment que le volume d’attaques détectées potentiellement attribuées
à la Chine aurait baissé par la suite.
Depuis l’émergence de ces premières APT, plusieurs campagnes de cybe-
rattaques ont été attribuées – souvent par des éditeurs de solutions de sécuri-
té américains – à des acteurs chinois sponsorisés par l’État. La plupart de ces
campagnes ont pour objectif la collecte d’informations sensibles et stratégiques,
13. J. Lindsay, T. Ming Cheung, D. Reveron (dir.), China and Cybersecurity, op. cit.
120
La Chine : nouveaux aspects stratégiques
souvent dans les domaines des technologies de pointe en lien avec les grands
objectifs chinois (plans quinquennaux, stratégie Made in China 2025)14.
Contrairement à la doctrine américaine qui tend à rendre publique chaque
création de nouvelles unités militaires de lutte informatique offensive et présente
des budgets militaires de R&D conséquents pour le développement de capacités
offensives cyber, la Chine s’est faite plus discrète, soutenant sa posture de « vic-
time de cyberattaques » et l’image de la dimension tactique qu’elle met en œuvre
sur le terrain offensif cyber.
En effet, et bien que difficilement quantifiable précisément, une large par-
tie des attaques informatiques attribuées à la Chine est souvent réputée peu
sophistiquée. La stratégie de l’hyperpuissance technologique américaine semble
en soi trouver une caisse de résonnance dans la sophistication élevée des codes
offensifs attribués à ses services de renseignement (par exemple les technologies
Fox Acid / Quantum Insert dans le cadre des divulgations Snowden, ou encore
les outils de la CIA rendus publiques via les révélations Vault7 de Wikileaks,
etc.). En comparaison, la stratégie chinoise répond davantage au principe de
« consommation minimale », consistant à ne pas « élever le niveau technique »
tant que cela n’est pas strictement nécessaire. Cette stratégie semble payante
dans la mesure où l’utilisation de codes largement répandus, open source, à
double usage (TeamViewer par exemple) et/ou peu sophistiqués accentue en par-
tie les difficultés d’attribution propres au cyberespace. On retrouve ici une autre
application du principe d’une guerre « high tech » et « low cost » de l’ouvrage
des deux colonels chinois.
Conclusion
L’activisme de la Chine dans le cyberespace converge pleinement avec les am-
bitions internationales de Pékin. La gradation de la rivalité sino-américaine, en plus
de constituer une nouvelle grammaire des relations internationales et stratégiques,
imprime sa marque sur la conflictualité cyber. Celle-ci trouve un versant oriental
substantiel, en particulier vu des États-Unis, qui perçoivent le niveau d’activité
chinois dans les réseaux informatiques comme une menace d’ordre géopolitique
majeure. La lecture de la menace cyber chinoise structure ainsi de façon croissante
les représentations américaines et, partant, la posture cyber de Washington. L’affir-
mation chinoise dans son voisinage immédiat et au-delà ira de pair avec des cyber
opérations dans lesquelles l’apport de la subversion tiendra son rang, au risque de
renforcer une volatilité cyber déjà bien réelle.
14. B. Valeriano, « China and the Technology Gap: Chinese Strategic Behavior in Cyberspace »,
in : B. Valeriano, B. Jensen, R. Maness (dir.), Cyber Strategy: The Evolving Character of Power
and Coercion, Oxford, Oxford University Press, 2018, pp. 143-170.
121
122
LA CHINE : ASPECTS AÉRONAUTIQUES
ET TECHNOLOGIQUES
123
L’organisation de l’armée de l’Air chinoise
L’organisation de l’armée de l’Air chinoise1
Commission militaire centrale
(CMC)
État-major de l'AAC
Département du Quartier-général Département politique Département logistique Bureau de l'équipement
Bureau de la
Cabinet général Bureau des cadres Bureau des finances
planification
Bureau de maintenance
Bureau des opérations Bureau de la propagande Département de la santé
aérienne
Bureau de l'information et Bureau des soldats et du Bureau de Bureau de recherche
des communications personnel civil l'approvisionnement scientifique
Bureau des entraînements
Bureau de l'aviation
Organisation de l’État-major de l’armée de l’Air chinoise (AAC)
Source : K. W. Allen, C. L. Garafola, 70 Years of the PLA Air Force
Montgomery, China Aerospace Studies Institute, 2019, pp. 111-120
1
Ce bref article a été rédigé à partir d’informations recueillies dans deux ouvrages : K. W. Allen, C. L. Garafola,
70 Years of the PLA Air Force, Montgomery, China Aerospace Studies Institute, 2019 ; A. Rupprecht, Chinese
Air Power in the 20th Century: Rise of the Red Dragon, Vienne, Harpia Publishing, 2019. Dans un but
124ont été mises en œuvre et ne parle pas des exceptions.
pédagogique, il simplifie la manière dont les réformes
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
L’organisation
de l’armée de l’Air chinoise1
Nathan Rabé
Nathan Rabé est étudiant en première année de master de relations interna-
tionales à Sciences Po Saint-Germain-en-Laye.
L’organisation de l’armée de l’Air chinoise
La naissance et l’affirmation de la composante aérienne chinoise
L’armée de l’Air chinoise (AAC) naît officiellement en 1949. Un quartier
général Air est constitué à Pékin et l’AAC se divise en « régions militaires » qui
copient les structures administratives de l’Armée populaire de libération (APL)2.
Ce découpage s’inspire des structures soviétiques et érige un cadre hiérarchique
et géographique pour commander les unités. Il conduit notamment à la création
d’états-majors-air dédiés au sein des régions militaires.
Ils sont chargés des problématiques militaires, mais aussi politiques. Un dé-
partement de l’état-major de l’AAC s’occupe ainsi des questions liées à la pro-
pagande, à la sécurité, à l’éducation du personnel, à la discipline, à l’obéissance
au Parti, etc. Ce mode dual d’organisation est consubstantiel au fonctionnement
de l’APL dans son ensemble, jusqu’au plus bas niveau.
La transition vers les commandements de Théâtre
Au tournant du siècle, les responsables chinois décident de faire évoluer sen-
siblement l’organisation de l’APL et de s’inspirer du modèle occidental. Mise en
1. Ce bref article a été rédigé à partir d’informations recueillies dans deux ouvrages : K. W. Allen,
C. L. Garafola, 70 Years of the PLA Air Force, Montgomery, China Aerospace Studies Institute,
2019 ; A. Rupprecht, Chinese Air Power in the 20th Century: Rise of the Red Dragon, Vienne,
Harpia Publishing, 2019. Dans un but pédagogique, il simplifie la manière dont les réformes ont
été mises en œuvre et ne parle pas des exceptions.
2. Avant la réforme de 2016, l’AAC en compte sept : Shenyang, Beijing, Lanzhou, Jinan, Nanjing,
Guangzhou et Chengdu.
125
L’organisation de l’armée de l’Air chinoise
œuvre en 2016, la réforme souhaitée par Xi Jinping abolit l’ensemble des struc-
tures militaires existantes, dont les sept « régions militaires » aériennes alors
existantes de l’AAC.
Cinq « commandements de Théâtre » interarmées et aux responsabilités opé-
rationnelles clairement définies, sont créés à la place des régions :
• Le commandement du Théâtre Est (Nanjing) fait face au détroit de Taïwan
et à la mer de Chine orientale.
• Le commandement du Théâtre Sud (Guangzhou) est tourné vers la mer de
Chine méridionale.
• Le commandement du Théâtre Ouest (Chengdu) est le plus grand en su-
perficie et surveille la frontière sino-indienne comme la zone faisant face à
l’Asie centrale.
• Le commandement du Théâtre Nord (Shenyang) fait face à la Corée du
Nord et au Japon et à l’Extrême-Orient russe.
• Le commandement du Théâtre Central (Pékin) est responsable de la pro-
tection de la capitale et peut éventuellement remplir un rôle de soutien aux
autres théâtres.
Dans ce cadre, l’état-major de l’AAC ne tient plus de responsabilité opéra-
tionnelle mais seulement organique, à l’exception des forces nucléaires et aéro-
portées, qui restent sous son commandement.
Le commandement général du théâtre est assuré par l’un des commandants des
trois composantes terre, mer ou air. Il est à noter que seuls les théâtres comprenant
une façade maritime (Nord, Est, Sud) disposent d’un amiral. À ce jour, seul le
commandement du Théâtre Nord est dirigé par un haut gradé de l’AAC, le général
Wang Qiang. Les quatre autres théâtres sont quant à eux dirigés par des généraux
de l’armée de Terre.
Les unités aériennes opérationnelles
Jusqu’à la fin des années 1990, l’AAC reproduit dans son organisation le mo-
dèle des forces terrestres pour ses unités de combat, c’est-à-dire un découpage en
corps, divisions et régiments. Durant cette période charnière, les forces terrestres
décident néanmoins de privilégier le niveau de la brigade pour s’aligner sur les
pratiques occidentales, déclenchant plus tard une réforme similaire au sein de
l’AAC.
Le modèle « Base-Brigade » remplace alors la structure « division-régiment »,
en vigueur jusqu’alors. Ici, le terme « Base » ne désigne pas une base aérienne
mais bien un niveau d’organisation et de commandement, directement subor-
donné aux états-majors de Théâtre. Il existe deux Bases par commandement de
126
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
Théâtre (3 pour le théâtre Ouest). Ces bases commandent toutes les brigades de
l’AAC, les éléments terrestres de défense aérienne et les unités de radar dans
leurs zones de responsabilité. On en recense onze, situées à Fuzhou, Shanghaï,
Kunming, Nanning, Urumqi, Lanzhou, Lhasa, Dalian, Jinan, Datong et Wuhan.
La « brigade aérienne » (航空兵旅) pourrait être comparée à une escadre3.
Chaque brigade aérienne compte environ trois bataillons d’aviation (飞行大队)
et un bataillon d’aviation de formation pour les nouveaux pilotes.
Chaque bataillon compte environ dix aéronefs, soit deux compagnies de vol.
La compagnie (飞行中队) représente l’échelon le plus bas et est constituée de
quatre ou cinq aéronefs.
Carte des commandements de Théâtre de l’Armée populaire de libération
Source : Wikimedia Commons
3. Toutefois, plusieurs exceptions semblent perdurer : les bombardiers, les avions de transport et
les avions consacrés aux missions spéciales (guerre électronique, AEW&C, ISR) fonctionnent sous
l’ancien modèle des divisions et régiments.
127
L’organisation de l’armée de l’Air chinoise
État-major des Commandements de Théâtre
(Shenyang, Beijing, Nanjing, Guangzhou, Chengdu)
Commandant-en-second Air
Permanent
Base des forces aériennes
Brigade aérienne
Bataillon Centre de logistique aérienne (Régiment) Groupe de maintenance (Bataillon)
Escadron de maintenance et Sections
Compagnie Compagnie de soutien logistique
de réparation
Source : K. W. Allen, C. L. Garafola, 70 Years of the PLA Air Force
Montgomery, China Aerospace Studies Institute, 2019, p. 130
128
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
L’armée de l’Air chinoise,
de la « Guerre populaire »
aux « Guerres locales dans des conditions
de haute technologie » : histoire
institutionnelle d’une lente évolution
doctrinale (1927-1993)
Clément Bailleul
Clément Bailleul est né à Hong Kong. Il est titulaire d’un Master 2 Recherche
en Histoire des Relations internationales à Paris I Panthéon-Sorbonne. Son mé-
moire de recherche, intitulé « Des Ailes pour la Chine (1954-1976) » et dirigé
par Alya Aglan et Christina Wu, s’intéresse à la place de l’armée de l’Air dans
le système politico-militaire chinois.
La modernisation accélérée de l’armée de l’Air de l’APL (Zhōngguó Rénmín
Jiěfàngjūn Kōngjūn) est indéniable. Pékin met en scène ses nouveaux matériels
(J-10, J-20, J-16…) qui sont employés lors d’importantes démonstrations de
force destinées à intimider ses voisins. Ses progrès techniques, industriels et po-
tentiellement capacitaires (C4ISR, ELINT, ravitaillement en vol, SEAD/DEAD,
A2/AD…) sont reconnus par les experts. Les effets les plus visibles de cette mo-
dernisation font ainsi l’objet de nombreux commentaires en-dehors même des
publications spécialisées1.
1. Voir à titre d’exemple M. Descalsota, « Take a look at the ‘Mighty Dragon’, China’s $120 mil-
lion answer to the Lockheed Martin F-35 fighter jet », Business Insider, 02/06/2022 [mis en ligne
le 12/06/2022, consulté le 27/12/2022].
129
L’armée de l’Air chinoise, de la « Guerre populaire »…
L’éclosion mouvementée d’un logiciel doctrinal propre à cette force a moins
suscité l’intérêt de la presse généraliste. De fait, ce développement nous est en
grande partie inaccessible et demeure le sujet d’un nombre restreint de publica-
tions universitaires. Disposant jusqu’au tournant du siècle de capacités de pro-
jection limitées, l’armée de l’Air chinoise demeurait, en outre, une « aviation
satellite » de l’URSS cantonnée à la région Asie-Pacifique, n’attirant l’attention
que de ses voisins et de quelques spécialistes. Sa montée en puissance invite
aujourd’hui à s’interroger sur son histoire, ses doctrines et son rôle politique.
Loin d’être linéaire, l’évolution de la Kōngjūn a été profondément contrainte
par les bouleversements politico-militaires chinois et par les remises en question
successives de son modèle doctrinal historique, la « Guerre populaire » (Rénmín
zhànzhēng). L’existence même d’une armée de l’Air au sein de l’Armée Popu-
laire de Libération (Zhōngguó Rénmín Jiěfàngjūn) semble relever de plusieurs
paradoxes qui ont lourdement pesé sur son développement. Nous reviendrons
rapidement sur la conceptualisation de la Guerre populaire puis sur l’origine
commune des aviations de combat chinoises – maoïste et nationaliste – avant
d’étudier l’histoire politique et doctrinale de l’armée de l’Air de sa création en
1949 jusqu’aux premières leçons retenues de la guerre du Golfe.
L’armée de l’Air en Guerre populaire, filiation intellectuelle et pratique
maoïste
La conception maoïste de la guerre a déjà fait l’objet de nombreuses publi-
cations, sous la forme d’histoire politique des institutions militaires chinoises2
ou de chapitres relatifs à l’histoire globale de la guerre irrégulière3. Il s’agit ici
d’étudier la marge de manœuvre accordée à une conceptualisation de la puissance
aérienne dans un tel cadre doctrinal.
La « Guerre populaire » est née d’une pratique, ce qui n’exclut pas une fi-
liation intellectuelle plus ou moins assumée. Mao se place dans la continuité
d’une pensée clausewitzienne de la guerre interprétée comme la continuation
de l’affrontement politique par les armes. Mais le dirigeant chinois insuffle à ce
postulat descriptif une valeur prescriptive et le pousse à son paroxysme : « La
guerre constitue le summum de l’effort pour résoudre une contradiction »4. Une
influence plus proximale de la Guerre populaire est cependant la « stratégie
unifiée » marxiste-léniniste telle que théorisée par Mikhail Frunze. La pensée
stratégique y est perçue comme un produit des rapports de classe au sein d’une
société, nécessitant de fait la création d’un modèle doctrinal adapté à une armée
2. Confer par exemple É. Fouquoire-Brillet, Guerre populaire et armée régulière : la politique
chinoise de défense « entre les deux lignes », 1949-1965, Thèse de doctorat en histoire, sous la
direction de R. Girardet, Paris, Institut d’études politiques, 1990.
3. É. Tenenbaum, « Chapitre 5. La révolution stratégique maoïste (1927-1953) », Partisans et
centurions. Histoire de la guerre irrégulière au XXe siècle, Paris, Perrin, 2018.
4. Z. Mao, « Problems of Strategy in China’s Revolutionary War », Selected Works of Mao Tse-
tung, Volume I, Pékin, Foreign Language Press, 1951, p. 180.
130
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
révolutionnaire5. La conscience de classes et l’éducation politique y sont élevées
en outils fondamentaux de la lutte contre des forces plus industrialisées et mieux
entraînées, permettant l’union des forces vives civiles et militaires. Une partie
des officiers de l’Armée rouge chinoise, aux côtés de leurs futurs adversaires
nationalistes, est exposée à cette conception au sein de l’Académie militaire de
Huangpu à partir de 19246. Il s’agit d’une première divergence avec les doctrines
soviétiques qui s’éloignent rapidement de ce modèle proprement révolutionnaire
avec la théorisation de la stratégie intégrale par Tukhachevsky et Shaposhnikov,
point de départ du développement de l’art opératif.
Au-delà de cet héritage intellectuel, la Guerre populaire est aussi le produit
d’un contexte spécifique : né en 1921 à Shanghaï, le Parti communiste chinois
(PCC) évolue d’emblée dans une Chine morcelée depuis la Révolution de 1911.
De la scission entre Nationalistes et Communistes en 1927 à la fin de la « guerre
de Libération » (Jiěfàng Zhànzhēng) en 1949, le PCC doit inverser un rapport
de force défavorable face aux autres forces politiques chinoises et aux Japonais.
L’Armée rouge, rebaptisée Armée populaire de libération après la défaite nip-
pone, est l’outil fondamental du Parti, la garantie de son existence et la matrice
de l’union avec les masses. L’APL est en conséquence dirigée depuis un organe
de Parti, la Commission militaire centrale (Zhōngyāng Jūnshì Wěiyuánhuì) et
ce malgré la constitution dès 1949 de structures étatiques. Jusqu’en 1931, des
commissaires (zhèngwěi) détachés du PCC prennent en charge le travail idéolo-
gique des unités, avant d’être pleinement intégrés à la structure de l’Armée rouge
en tant qu’officiers politiques. Ils constituent une structure de commandement
parallèle et équivalente en rang aux officiers chargés des opérations. La vitalité
politique des forces est enfin innervée par une superposition de branches de Parti
(zhībù) au niveau de la compagnie et de comités de Parti (dǎngwěi) à partir de
l’échelon régimentaire.
L’armée est donc considérée comme la première des organisations de masse,
dont la fonction au sein de la société civile comprend – sans se limiter – à
l’encadrement de milices (Míntuan), ce que Mao exprime en décembre 1929 lors
du 9ème Congrès du PCC : « Certains pensent que la tâche de l’Armée rouge est,
comme celle de l’Armée blanche, simplement de combattre. Ils ne comprennent
pas que l’Armée rouge chinoise est un corps armé qui conduit les efforts poli-
tiques de la Révolution […]. En plus de se battre pour détruire la force militaire
adverse, elle doit conduire d’importantes tâches, comme répandre la propagande
parmi les masses, organiser les masses, les armer, les aider à établir un pouvoir
politique révolutionnaire et mettre en place des organisations de Parti »7. L’ar-
mée est l’avant-garde sur laquelle repose le pouvoir du Parti, en communion
5. M. Frunze, « Unified Military Doctrine and the Red Army », Armiia i revoliutsii, n°1, 07/1921,
traduit du russe et mis en ligne par D. R. Stone, Kansas State University, 2006 : www-person-
[Link]/~stone/FrunzeDoctrine
6. É. Fouquoire-Brillet, op. cit., pp. 127-131.
7. Z. Mao, « On correcting mistaken ideas in the Party », Selected Works of Mao Tse-tung, Volume
I, Pékin, Foreign Language Press, 1963, p. 106.
131
L’armée de l’Air chinoise, de la « Guerre populaire »…
avec les masses. Cette fonction implique un engagement actif auprès des civils,
par la participation aux récoltes, à l’éducation et aux travaux publics.
La Guerre populaire est souvent décrite comme une doctrine de guerre irrégu-
lière. Il serait plus pertinent de souligner qu’elle tend vers l’hybridité, appelant à
la constitution d’une base industrielle à l’arrière que complèteraient les prises de
guerre8 pour obtenir la montée en gamme des forces régulières. Cette distinction
est importante : les armées obtiennent en dernier lieu la victoire par la combi-
naison de la manœuvre, de la masse et du feu, lors d’une contre-attaque menée
contre un adversaire harcelé et paralysé. Dans cette dernière phase du conflit,
l’armée intègre les milices pour obtenir la masse critique suffisante, à l’image de
la période 1944-1945 face au Japon9. L’Armée populaire de libération conserve
ainsi, après 1949 une force principale regroupant les unités les plus motorisées,
doublées des unités placées sous commandement régional, bien moins mobiles
car chargées d’encadrer les milices en s’ancrant localement10.
Cette doctrine ne traduit pas un rejet de la modernité technique ou un refus
de montée en gamme tactique : ces éléments sont cependant perçus comme se-
condaires par rapport à la politisation des forces et aux fonctions civilo-militaires
des armées. Si rien n’empêche formellement la création d’une force aérienne,
subordonner son emploi à un strict tempo en trois temps – une phase de repli ex-
ploitant la profondeur stratégique du territoire, suivie d’un harcèlement pendant
la remontée en puissance avant de mener la contre-attaque finale – permet dif-
ficilement une émancipation doctrinale où serait pensée la campagne aérienne.
Par ailleurs, une telle force repose sur l’emploi d’un personnel techniquement
qualifié, capable de mettre en œuvre des équipements complexes, employant des
procédures exigeantes et étroitement dépendantes d’un tissu industriel mature.
La naissance même de l’armée de l’Air apparaît donc comme une excroissance
étonnante du système militaire chinois. Le paradoxe est d’autant plus flagrant
que le PCC dispose précocement d’un noyau de force aérienne.
D’une aviation sans avion à une armée sans doctrine (1927-1950)
Dès le premier front uni (1923-1927) conclu entre Nationalistes et Commu-
nistes, des officiers du PCC rejoignent l’école d’aviation de Guangzhou aux
côtés de leurs pairs du Guomindang11. Il est difficile d’estimer le nombre de
pilotes ainsi formés, mais plusieurs centaines de machines (Aviakhim R.1 et Jun-
kers F-13) semblent opérationnelles en 1926 au sein d’escadrons subordonnés
8. Z. Mao, La stratégie de la guerre révolutionnaire en Chine, Paris, Éditions sociales, 1951, p. 116.
9. H. M. Tanner, « Big Army Groups, Standardization, and Assaulting Fortified Positions: Chinese
‘Ways of War’ and the Transition from Guerilla to Conventional War in China’s Northeast, 1945-
1948 », Journal of Chinese Military History, n°1, 2012, pp. 105-138.
10. H. W. Nelsen, « Military forces in the Cultural Revolution », The China Quarterly, n°51,
07-09/1972, pp. 444-474.
11. X. Lu et al., The Chinese People’s Liberation Army Air Force, New York, China Times Book,
Chinese Military Library, 2014.
132
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
aux corps d’armée du front uni12. À l’été 1927, lorsque s’opère la scission entre
Nationalistes et Communistes, ces derniers sont contraints d’abandonner leurs
machines. Ces premières expériences ont-elles été marquantes pour l’Armée
rouge ? Quels enseignements en aurait-elle tirés ? Force est de constater le ca-
ractère anecdotique de cette composante aéronautique. Notons cependant que
la littérature officielle de la Kōngjūn met aujourd’hui en valeur cette expérience
initiale, faisant des pilotes communistes du front uni les pionniers de l’armée de
l’Air de l’APL13.
Jusqu’à la guerre sino-japonaise (1937-1945), l’Armée rouge chinoise n’af-
fiche plus aucun projet de constitution d’une aviation de combat. Des prises de
guerre sont parfois retournées contre les Nationalistes, essentiellement à des fins
de propagande et sans qu’un cadre d’emploi soit dessiné. En septembre 1930, un
Vought O2U-4 Corsair égaré au-dessus du Jiangxi est capturé par la République
soviétique chinoise (Zhōnghuá Sūwéiāi Gònghéguó) et renommé « Lénine ».
Le pilote nationaliste, Long Wenguang, devient un membre du PCC et est fait
Secrétaire à l’aviation du PCC – une fonction dont les contours et l’ampleur sont
mal connus14.
Il existe donc une forme d’appétence précoce pour l’aviation au sein du PCC,
synonyme de modernité technique et associée à un rôle symbolique. Sun Yat-
sen, figure révolutionnaire autant révérée par les Nationalistes que par les Com-
munistes, voyait déjà dans l’aviation un symbole de modernité politique. Les
Communistes, chinois comme soviétiques, la considèrent également comme une
expression de la modernité technique et humaine au service de leur narratif poli-
tique15. L’Armée rouge ne dispose cependant ni des moyens nécessaires ni d’une
conceptualisation claire du rôle de l’aviation de combat. Lors du conflit sino-ja-
ponais, le PCC multiplie ainsi les tentatives pour mettre en place un embryon
de force aérienne. En 1937, le Parti envoie une quarantaine de cadets se former
au pilotage auprès du seigneur de guerre Sheng Shicai, qui dispose de sa propre
école d’aviation16. Cet accord est de courte durée : Sheng rejoint le Guomin-
dang en 1942 et fait arrêter les cadets communistes. En parallèle, le Parti crée sa
propre académie d’aviation en avril 1941 sous l’impulsion de Wang Bi et Chang
Qiankun, ingénieurs aéronautiques formés en URSS17. Cette école accepte des
vétérans membres du PCC ayant servi trois ans au sein de l’Armée rouge et
atteint un niveau d’éducation élémentaire. Le corps des aviateurs se distingue
d’emblée par sa fidélité supposée au Parti et par son niveau d’éducation. L’école
12. R. Bueschel, Communist Chinese Air Power, Westport, Praeger, 1968, pp. 6-8.
13. X. Lu et al., op. cit.
14. Ibidem, pp. 5-6.
15. S. W. Palmer, Dictatorship of the air: Aviation Culture and the Fate of Modern Russia, New
York, Cambridge University Press, 2006.
16. B. Lai, The dragon’s teeth: The Chinese People’s Liberation Army – Its History, Traditions,
and Air, Sea and Land Capabilities in the 21st Century, Oxford, Casemate, 2017, pp. 8-9.
17. X. Zhang, Red Wings over the Yalu: China, the Soviet Union, and the Air War in Korea, Texas,
A&M University Press, 2002, pp. 20-21.
133
L’armée de l’Air chinoise, de la « Guerre populaire »…
est cependant démantelée dès 1943 et ses élèves réintégrés aux forces terrestres :
quel que soit l’intérêt qu’elle suscite, l’aviation de combat n’est en aucun cas
prioritaire pour le PCC.
C’est à la reprise de la guerre civile (1946-1949) que les forces chinoises –
désormais Armée populaire de libération – développent véritablement une force
aérienne en faisant preuve d’un effort coordonné plus ou moins planifié. Consti-
tué en 1944 au sein du 18ème Groupe d’Armée, le Bureau d’aviation du PCC est
mandaté dès la capitulation japonaise pour rassembler les matériels mandchous
et japonais. À partir des unités de combat et de formation (26ème Groupe d’en-
traînement) de la 2ème Armée aérienne nippone, l’École d’aviation démocratique
du Nord-Est est mise en place en mars 1946 à Tonghua (Jilin)18. La formation
est assurée par d’anciens instructeurs japonais, comme le major Hayasi Yuichiro,
des pilotes nationalistes ayant déserté et probablement la poignée de person-
nels communistes ayant bénéficié d’une formation. La littérature officielle de la
Kōngjūn laisse entendre que la cohabitation entre ces divers partis au lendemain
du conflit sino-japonais fut particulièrement difficile19. À ces tensions s’ajoute
le manque de cadets disposant d’un niveau d’éducation suffisant. En parallèle,
la Republic of China Air Force (ROCAF, armée de l’Air nationaliste) est trop
menaçante au-dessus du Jilin pour permettre la tenue des vols d’instruction. Ce
péril entraîne deux délocalisations successives de l’école, vers Mudanjiang (Hei-
longjiang) puis Dongan, si bien que les cours ne débutent qu’en mars 194720. Un
décalage certain est constaté entre le nombre et la variété de machines capturées
(Ki-43 Hayabusa, Ki-84 Hayate, B-24 Liberator, P-51D Mustang…) d’une part
et la faible quantité du personnel formé à leur emploi d’autre part.
En avril 1949, les forces communistes franchissent le Yangzi. Alors que leur
situation stratégique se dégrade inexorablement, les Nationalistes multiplient les
raids aériens et bombardent Pékin. La mise en place des premières escadrilles du
Bureau d’aviation répond au besoin immédiat d’empêcher le survol de la ville
par les avions ennemis21. À moyen terme, cette mission s’étend à la protection de
la façade maritime chinoise contre les attaques aériennes nationalistes. Mao doit
s’assurer de la sauvegarde du littoral avant d’appuyer les opérations amphibies
dans le détroit de Formose et poursuivre les forces nationalistes qui ont trouvé
refuge à Taïwan. C’est dans ce but qu’est créée l’armée de l’Air de l’Armée
populaire de libération le 11 novembre 1949 à partir du quartier général du 14ème
Groupe d’Armée de Liu Yalou. Ce dernier devient le premier commandant de la
force aérienne de l’APL.
Si le PCC a montré un intérêt précoce et ponctuel pour l’aviation militaire,
rien n’indique qu’une feuille de route concrète pour la création d’une telle institu-
tion ait existé avant 1945. La filiation des différentes expériences aéronautiques
18. R. Bueschel, op. cit., p. 34.
19. X. Lu et al., op. cit., p. 9.
20. X. Zhang, op. cit., pp. 26-28.
21. Ibidem, pp. 26-30.
134
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
communistes n’est du reste pas évidente avant 1941. Pourtant, les tentatives de
création d’un embryon d’aviation militaire et de formation du personnel qualifié
sont nombreuses et répétées, ce qui n’est pas sans constituer un certain paradoxe.
La défense aérienne, qu’elle soit conceptualisée ou non, est l’horizon de cette
force à sa création. La victoire obtenue lors de la guerre civile conforte Mao dans
l’idée que la Guerre populaire est un modèle adapté au contexte chinois, la créa-
tion d’une armée de l’Air devant participer à l’unification du pays en repoussant
les forces aériennes nationalistes lors d’un potentiel débarquement à Taïwan. Le
PCC a bien saisi la nécessité de disposer d’un personnel éduqué et formé pour
constituer une force aérienne viable, comme en témoignent les critères d’entrée
au sein des écoles d’aviation : politisation et accès à la formation vont de pair.
La place de l’armée de l’Air au sein de l’APL reflète ce statut paradoxal, qui
est à certains égards comparable à celui de la Marine (Hǎijūn), créée en avril 1949.
Comme cette dernière, elle possède théoriquement le statut de service à part entière
(jūn) et ne pourrait donc être qualifiée d’arme ou de corps (Bùduì/Bīng) au sein
des forces terrestres. Cependant, l’APL est une armée à dominante terrestre, à tel
point que l’État-major des forces terrestres et celui de l’Armée populaire sont en
pratiques indissociables. Jusqu’à la séquence de réformes engagées en 2015-2017,
l’armée de Terre (Lùjūn) n’existe pas : l’APL est par définition une force terrestre.
Elle possède en 1949 trois départements généraux à la tête de trois chaînes de
commandement distinctes : État-Major, Politique et Services arrières. Ces départe-
ments se déclinent à tous les niveaux hiérarchiques et dans toutes les composantes.
L’armée de l’Air s’intégrant de manière indistincte au sein du système militaire
chinois, elle est donc organisée autour de trois départements d’État-major (Sīlìng
bù), politique (Zhèngzhì bù) et logistique (Hòuqín bù) subordonnés aux départe-
ments généraux22. Dans les faits, la spécificité et l’autonomie de l’armée de l’Air
par rapport aux forces terrestres sont assez faibles. Dans ce contexte, il est difficile
de voir émerger un véritable logiciel intellectuel qui serait propre à la Kōngjūn.
L’armée de l’Air et la matrice de la guerre de Corée (1950-1953)
Le Programme commun de la République populaire naissante réaffirme
conjointement la viabilité de la Guerre populaire, de l’irrégularité et de la conver-
gence civilo-militaire tout en faisant de la modernisation de l’armée de l’Air et
de la Marine une priorité nationale (article 22)23. La Guerre populaire est donc
étatisée et érigée en modèle militaire de la RPC.
La priorité pour l’armée de l’Air reste la défense aérienne du territoire chinois
face aux Nationalistes et, à moyen terme, la conquête des derniers bastions insu-
laires du Guomindang. L’administration Truman annonce en effet ne plus s’im-
22. K. W. Allen, « People’s Republic of China People’s Liberation Army Air Force », Research
Paper, Defense Intelligence Agency, 1991, pp. 18-19.
23. Chinese People’s Political Consultative Conference, The Common Program and other docu-
ments of the first plenary session of the Chinese People’s Political Consultative Conference, Pékin,
Foreign Language Press, 1949.
135
L’armée de l’Air chinoise, de la « Guerre populaire »…
pliquer dans la défense de Taïwan24 alors que la province d’Haïnan est prise en
avril 1950. De mai à juin, les forces communistes se préparent à de nouvelles
opérations amphibies massives tandis que la PVO (défense aérienne soviétique)
puis les VVS (armée de l’Air soviétique) sont déployées sous cocardes chinoises
le temps que la Kōngjūn devienne opérationnelle. La 106ème division de chasse
de la Garde doit notamment encadrer les premiers pilotes chinois sur MiG-1525.
La guerre de Corée va largement rebattre les cartes. Dès juillet 1950, Staline
demande à Mao d’intervenir dans le conflit coréen dans le cas éventuel d’un re-
flux des forces de Kim Il-sung. Or, la situation nord-coréenne devient critique à
compter du débarquement d’Incheon le 24 octobre. Le commandement de l’APL
est alors pleinement conscient de la suprématie aérienne étasunienne, ce qui en-
traîne de vives discussions au sein de l’État-major. Staline est réticent à l’idée
d’étendre sa couverture aérienne au-delà du fleuve Yalu, et Mao doit annoncer
à Peng Dehuai, chef d’état-major du Corps chinois des volontaires (Zhōngguó
rénmín zhìyuànjūn) qu’il devra intervenir sans support aérien. Le Comité de Par-
ti du 13ème Groupe d’armée déclare alors son opposition à une intervention sans
couverture aérienne et Peng menace même d’abandonner son poste26. Alors que
Mao considère l’absence de couverture aérienne comme une simple gêne, cer-
tains de ses officiers généraux y voient déjà une menace réelle sur la conduite
des opérations. Mais il est aussi probable que le leader chinois ait conscience du
manque de maturité de son armée de l’Air.
La cécité du Far East Command27 couplée à celle de Willoughby et MacAr-
thur en particulier permettent pourtant à l’APL d’enfoncer les forces alliées et de
pousser son avance jusqu’à Séoul à l’automne 1950. En novembre, pour conso-
lider ces succès, la PVO et les VVS entrent prudemment en guerre sous cocardes
coréennes. C’est dans ce contexte que Liu Yalou déploie l’armée de l’Air chinoise
pour profiter de l’expérience coréenne. La 4e division de chasse, déployée aux
côtés des unités soviétiques à Andong, connaît cependant des pertes dispropor-
tionnées et est rappelée au printemps 195128. Cette décision crée à nouveau des
tensions entre Liu Yalou et Peng Dehuai, tandis que Staline refuse de laisser ses
pilotes s’aventurer trop au Sud. Jusqu'en septembre 1951, seuls les Soviétiques,
en infériorité numérique, s'opposent à l'essentiel des forces aériennes de la coa-
lition des Nations unies.
Pour renforcer la préparation opérationnelle, des exercices interarmes sont
organisés au sein de l’armée de l’Air en 1951. Une nouvelle chaîne de comman-
dement est fondée en Corée qui intègre une « armée de l’Air de l’Armée des
24. « Text of Statement on Formosa », The New York Times, 06/01/1950.
25. X. Zhang, op. cit., pp. 77-82.
26. Ibidem, pp. 74-77.
27. Central Intelligence Agency, « Baptism by fire : CIA analysis of the Korean War overview »,
Freedom of Information Act Electronic Reading Room, 28/10/1950 [déclassifié le 28/05/2003, date
de mise en ligne inconnue, consulté le 27/04/2020].
28. X. Zhang, op. cit., p. 103.
136
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
volontaires chinois » (Zhōngguó rénmín zhìyuànjūn kōngjūn) établie à Andong.
En parallèle, le PCC négocie la livraison accélérée de MiG-15 Bis en remplace-
ment des MiG-929. L’APL semble donc consciente de son infériorité et tente d’y
remédier. Deux nouveaux commandements, pour les forces de bombardement et
pour l’aviation d’assaut, sont créés au sein de l’armée de l’Air de l’Armée des
volontaires chinois, traduisant la volonté d’employer l’ensemble des moyens de
la Kōngjūn. Le nouveau plan de guerre chinois à l’automne 1951 conditionne
les nouvelles offensives de Peng Dehuai au support aérien de Liu Yalou, une
première dans l’histoire militaire communiste chinoise. Cet appui aérien dépend
de la création de nouveaux terrains proches de la ligne de front, mais ceux-ci
sont régulièrement attaqués par l’USAF et l’USN et sont inutilisables. La chasse
effectue des sorties à l’automne 1951, revendiquant ses premières victoires aé-
riennes. Mais la formation, le commandement et le contrôle ainsi que la maîtrise
tactique des pilotes sont insuffisants. La Kōngjūn se heurte à une chasse éta-
sunienne bien plus expérimentée. Au cessez-le-feu le 27 juillet 1953, l’armée de
l’Air reconnaît avoir subi la perte de 335 avions et 120 pilotes, l’USAF affirmant
de son côté de manière exagérée avoir abattu 800 MiG30.
La guerre de Corée constitue le véritable creuset de la Kōngjūn. Ses hommes,
issus des forces terrestres, se sont forgés une identité propre et les premiers as
se distinguent et sortent des rangs, à l’image de Zhang Jihui, Liu Yuti et Wang
Hai, futur chef d’état-major de l’armée de l’Air. Certains officiers généraux, dont
Peng Dehuai, semblent avoir intégré le besoin de profondes réformes militaires
au sein desquelles l’armée de l’Air est appelée à jouer un rôle central. Dès 1952,
une rotation régulière des unités est mise en place pour faire partager l’expé-
rience coréenne au plus de personnel possible : les deux tiers des officiers et des
hommes, tous services confondus, ont ainsi combattu en Corée31. L’indispensa-
bilité de la puissance aérienne en Guerre populaire est désormais débattue. Pour
Mao, l’APL a sauvé le régime nord-coréen ; pour Peng, la supériorité aérienne
étasunienne a permis à l’ennemi de reprendre Séoul, alors que 900 000 hommes
ont été perdus en Corée. Cette douloureuse expérience de la guerre moderne
guide les réformes de l’immédiate après-guerre.
Modernisation et réaction : l’armée de l’Air et la Guerre populaire en débat
(1954-1959)
La séquence 1954-1959 est marquée par la mise en place de réformes pro-
fondes et en partie avortées au sein de l’APL, un élan qui n’est pleinement réacti-
vé qu’après la prise de pouvoir de Deng Xiaoping deux décennies plus tard. Il est
important de noter que les premières réformes ont lieu alors que se met formel-
lement en place un système politique et économique socialiste lors du premier
plan quinquennal (1953-1958). La première véritable constitution chinoise est
29. Ibidem.
30. Ibidem, pp. 1-20.
31. É. Fouquoire-Brillet, op. cit., p. 116.
137
L’armée de l’Air chinoise, de la « Guerre populaire »…
adoptée en septembre 1954, créant une Assemblée nationale populaire et renfor-
çant les structures étatiques.
C’est ainsi qu’est créé un ministère de la Défense sous Peng Dehuai, qui de-
vient l’architecte de l’APL dans l’après-guerre. Si le Conseil de défense de l’État
est en théorie décisionnaire, l’APL demeure l’outil de la Commission militaire
centrale du Parti dont Peng est vice-président. Les trois départements de l’APL
– État-major, Politique et Services arrières – continuent de servir de relais aux
décisions de la CMC. Peng tente d’infléchir le système militaire chinois, initia-
lement encouragé par Mao et guidé par l’expérience coréenne, ce qui représente
un chantier immense. La colonne vertébrale de cette modernisation est le sys-
tème de conscription formellement adopté en septembre 1954. L’armée de l’Air
représente dans ce cadre une élite sociale au sein même de l’APL, imposant un
service de quatre ans à ses conscrits contre trois ans dans les forces terrestres32.
Un pour cent seulement des engagés33 qui candidatent pour y servir réussit les
examens techniques et politiques d’entrée, contre 5% dans la composante prin-
cipale de l’Armée populaire34. Il est pertinent de souligner que les effectifs de
l’armée de l’Air demeurent assez constants de 1953 à 1957 (entre 250 000 et
300 000 aviateurs) là où le format général de l’APL se réduit (de 6,27 millions
d’hommes en 1951 à 3,83 millions en 195635) ce qui renforce son poids relatif
au sein des forces chinoises. La mise en place de grades formels, associée à une
rémunération et des avantages matériels et symboliques, perturbent également
la « démocratie militaire » tout en consolidant des identités spécifiques. Il sem-
blerait également que l’armée de l'air obtienne dès lors un uniforme distinct36.
Ce dernier semble cependant avoir emprunté ses couleurs et composantes aux
uniformes de la Marine et des forces terrestres37.
32. Service Historique de la Défense, Vincennes, AI 2E 160, Note de renseignement n°0620/EMG-
DN/REN/CER/A/S, 25/02/1961.
33. La conscription dans les années maoïstes repose en partie sur le volontariat, dans la mesure où
il est impossible de faire servir les dizaines de millions de membres d’une classe d’âge.
34. Ibidem.
35. B. Lai, op. cit., p. 17.
36. R. Bueschel, op. cit., pp. 68-88.
37. 繁华万里, « 在50多年里,中国空军为何没有属于自己颜色的军服? », Sōuhú, 20/07/2017.
138
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
Wu Zhefu, « Hommage à l’Armée populaire de libération qui défend la nation », Shanghaï
People’s Fine Arts Publishing House, septembre 1958, BG E15/476
([Link], Landsberger collection)
Ce renforcement relatif de la place de l’armée de l’Air au sein de l’APL s’ac-
compagne d’une extension de ses prérogatives. La Force de défense antiaérienne
(Fángkōngjūn), simple unité des forces terrestres érigée en armée à part entière
en 1955, est pleinement intégrée dans l’armée de l’Air en 195738. Ses 149 000
hommes rejoignent les effectifs de l’armée de l’Air, qui conserve la plupart des
structures préexistantes de cette Force dont le corps d’artillerie antiaérienne
(Gāoshèpào bīng). L’armée de l’Air fusionne néanmoins les unités d’alerte
avancée (Duìkōng qíngbào bīng) avec son propre corps des radars d’interception
(Léidá fēnduì bīng). L’aéronavale (Hǎijūn kōngbīng), nouvellement créée à par-
tir de la 6ème division de l’armée de l’Air lui est par ailleurs opérationnellement
subordonnée.
38. K. W. Allen, op. cit., p. 10.
139
L’armée de l’Air chinoise, de la « Guerre populaire »…
L’armée de l’Air connaît également une modernisation accrue grâce aux li-
vraisons d’avions soviétiques comme le MiG-17, à partir de 1956, pour la chasse
ou les Il-28 pour le bombardement. Les derniers MiG-9 peuvent être retirés du
service39. Compte tenu du nombre de machines opérationnelles, elle est consi-
dérée comme la plus puissante des aviations satellites de l’URSS par le 2ème
Bureau de l’armée de l’Air (2/EMAA)40. Les chaînes de production à Harbin et
Shenyang entament la production nationale du MiG-1741, baptisé J-5, bien que
la motorisation VK-1 soit toujours importée depuis l’URSS42. L’incorporation du
MiG-19 semble plus tardive et n’est pas attestée avant 195843. Plus encore que
les autres composantes des forces armées, la Kōngjūn reste donc particulière-
ment dépendante de l’assistance soviétique.
La fin du conflit coréen permet au régime maoïste de reprendre les conquêtes
insulaires face aux Nationalistes. Les premières opérations interarmées, comme la
conquête de Yijiangshan en 1955, sont entreprises pendant cette période. L’île cô-
tière située au large du Zhejiang est prise grâce au martèlement des positions défen-
sives par la Kōngjūn et au harcèlement des navires de ravitaillement nationalistes.
La masse d’appareils disponibles et la proximité des bases aériennes permettent en
outre de compenser la faible autonomie des MiG et leur rayon d’action limité44. Il
est cependant difficile de déceler l’émergence d’une véritable doctrine d’emploi
de la force aérienne, toujours subordonnée aux opérations terrestres ou amphibies.
Sa mission première reste la défense aérienne, mission qu’elle accomplit avec des
résultats mitigés en 1954 et en 1958 au-dessus du détroit de Formose45. Malgré la
proximité des îles Quemoy et Matsu du continent, la chasse chinoise ne parvient
pas à arracher la supériorité aérienne aux Nationalistes, mieux entraînés et désor-
mais équipés de F-100 armés des premiers AIM-9 Sidewinder. La Kōngjūn perd
une quarantaine d’appareils pour quinze victoires revendiquées46.
À défaut de proposer un corpus doctrinal élaboré, l’armée de l’Air profite
de la séquence 1954-1958 pour s’affirmer comme une composante majeure des
forces armées, relativement bien équipée et sélective. Elle représente une forme
d’élite au sein de l’APL, profitant de l’élan de modernisation engagé après la
guerre de Corée.
39. Service Historique de la Défense, Vincennes, AI 2E 160, Note de renseignement « Sur les
forces aériennes de la Chine communiste », 20/08/1957.
40. Service Historique de la Défense, AI 2E 160, « Bulletin d’information sur les forces aériennes
soviétiques et satellites n°24 par le Col. Puyou de Pouvourville », 20/08/1957, p. 22.
41. Ibidem.
42. R. Bueschel, op. cit., pp. 39-40.
43. Service Historique de la Défense, Vincennes, AI 2E 160, 1024/EMAA/2S, « Ordre de bataille
des forces aériennes de la Chine communiste », 29/11/1958.
44. R. Cliff et al., « Shaking the Heavens and splitting the Earth, Chinese Air Force Employment
Concepts in the 21st Century », Research Report, RAND Corporation, 2011.
45. Service Historique de la Défense, Vincennes, AI 2E 160, III/[Link]/327/36, « Guerre aé-
rienne dans le détroit de Formose », 24/09/1958.
46. M. A. Ryan et al., Chinese Warfighting: The PLA Experience since 1949, New York, Routledge,
2003, p. 288.
140
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
Cet élan s’interrompt cependant au tournant de la décennie, du fait du contexte
politique au sein de l’APL et du PCC et de l’évolution des relations sino-sovié-
tiques. Luo Ronghuan, commissaire politique en chef de l’APL s’inquiète : « Les
traditions de l’armée disparaissent car des officiers refusent de les adapter aux
nécessités d’une armée moderne »47. La consolidation des compétences tactiques
et opérationnelles de l’APL tend de fait à prendre le pas sur le rôle politique que
doivent aussi jouer les armées. Or, cette tendance s’affirme alors qu’émergent
les critiques du Premier Grand bond en avant (octobre 1955-juin 1956) pen-
dant le 8e Congrès48. En parallèle, les relations sino-soviétiques se refroidissent,
Khrouchtchev se méfiant de la rhétorique maoïste et craignant d’être entraîné
malgré lui dans la crise des îles Quemoy et Matsu49. Peng et Mao sont également
en opposition concernant le projet nucléaire chinois. Mao fait de l’acquisition
de cette arme une priorité afin de garantir l’autonomie de la RPC, tandis que
Peng est prêt à accepter le parapluie nucléaire soviétique pour consolider les
forces conventionnelles. Les réformes de Peng Dehuai semblent enfin accroître
la dépendance par rapport aux Soviétiques (équipements, conseillers, priorité à
l’armement conventionnel) et remettre en question certains fondamentaux de
la Guerre populaire, composante essentielle de l’idéologie maoïste. Mao est
contraint de consentir à un semblant d’autocritique en novembre 1958 et quitte
ses fonctions de Président au profit de Liu Shaoqi. Peng Dehuai se permet alors
de proposer une rectification de la ligne de Parti. Cette critique sert de prétexte à
Mao pour éliminer Peng lors de la conférence de Lushan en juillet 1959.
Fidélité politique et crise intellectuelle : l’armée de l’Air en révolution
(1960-1976)
La chute de Peng Dehuai et la rupture sino-soviétique entraînent un retour-
nement majeur de paradigme. Commence alors une purge dont l’ampleur est
difficile à estimer. Elle ne semble cependant pas viser spécifiquement les of-
ficiers favorables à un rehaussement des compétences techniques et tactiques.
Ce sont avant tout les proches de Peng qui sont écartés, dont le vice-ministre
et commandant du Département de l’entraînement Xiao Ke50. Le commande-
ment de l’armée de l’Air reste plutôt préservé et Liu Yalou conserve ses fonc-
tions51, bien que certains de ses officiers généraux, accusés de « déviationnisme
de droite », soient déposés52.
47. É. Fouquoire-Brillet, op. cit., p. 217.
48. Ibidem., pp. 220-225.
49. Ces îles situées à proximité immédiate du continent sont toujours sous contrôle nationaliste. En
pleine détente avec l’Ouest, les Soviétiques craignaient que l’agressivité chinoise dans le détroit
les pousse à intervenir pour honorer leur alliance. Les États-Unis sont du reste prudents concernant
le soutien apporté à leurs alliés nationalistes pour les mêmes raisons – le Guomindang affichant
toujours la volonté de reconquérir la Chine continentale.
50. Service Historique de la Défense, Vincennes, AI 2E 160, III/C.6/AIR/248/23, « Remaniement
du Haut commandement chinois », 09/1959.
51. Ibidem.
52. Service Historique de la Défense, Vincennes, AI 2E 160, III/C.6/AIR/134/11, 01/1960.
141
L’armée de l’Air chinoise, de la « Guerre populaire »…
Lin Biao, désormais vice-président de la Commission militaire centrale et
ministre de la Défense, est un fidèle de Mao. Ayant été le supérieur de Liu Yalou
pendant la guerre civile, les deux hommes entretiennent un rapport de clien-
télisme qui permet à l’armée de l’Air d’obtenir un plus grand poids politique.
Ces liens ont probablement joué dans l’image « d’armée modèle » dont jouit la
Kōngjūn jusqu’en 1971.
Les objectifs de Lin Biao sont doubles : il s’agit d’assurer la fidélité de l’APL
aux fondamentaux de la Guerre populaire, tout en assurant l’autonomie de cette
force envers l’ancien allié soviétique. Une série de réformes doit empêcher le
corps des officiers de devenir une élite en rupture avec les masses, en les « ren-
voyant à la base ». Les commandants d’unité doivent vivre un mois par an parmi
leurs hommes et partager leur quotidien53. À l’aube de la révolution culturelle,
les grades, symboles et uniformes spécifiques aux divers services (Marine, ar-
mée de l’Air…) sont supprimés avec l’intention évidente de dissoudre les hié-
rarchies et identités particulières au sein de l’APL54. À l’inverse, les milices sont
particulièrement mises à l’honneur : lors de la fête nationale du 1er août 1960,
elles sont les seules forces à défiler. L’APL est absente55.
Le commandement chinois lors de la campagne du Pingjin (décembre 1958) ; de droite à
gauche : Lin Biao, Gao Gang, Liu Yalou, Luo Ronghuan, Xiao Hua, Nie Rongzhen, Tan Zheng,
Huang Kecheng (Wikimedia Commons).
53. Service Historique de la Défense, Vincennes, GR 14S 385, n°128/CHN, « Abolition des grades
dans l’armée chinoise », 28/05/1965.
54. Ibidem.
55. Service Historique de la Défense, Vincennes, 385, n° 71 AMPK, « Conférence sur les mi-
lices », 11/12/1964.
142
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
Pour l’armée de l’Air, la période est paradoxale. La rupture sino-soviétique
intervient à l’été 1960 alors que les livraisons des matériels les plus modernes
viennent d’être négociées56. L’APL est contrainte de développer ses propres res-
sources capacitaires, avec la création entre 1963 et 1964 du 7ème ministère de
Construction mécanique (Jīxiè gōngyè bù)57. Elle négocie également des contrats
d’armement avec de nouveaux partenaires, dont la France lorsque les relations
diplomatiques entre les deux pays sont normalisées en 196458. Si la rupture si-
no-soviétique fragilise grandement l’armée de l’Air, elle fournit finalement l’oc-
casion de développer une industrie aéronautique nationale avec le développe-
ment des programmes J-5, J-6 puis J-7 à partir de 196559. Le retard technique
et la fragilité de cette industrie aéronautique entraînent également le développe-
ment de filières moins orthodoxes de fourniture en matériel, comme en témoigne
la ponction de livraisons soviétiques de MiG-21 destinées à l’allié vietnamien60.
Le prélude à la révolution culturelle se traduit également dans l’armée de
l’Air par le renforcement de l’éducation politique des aviateurs. Dans les com-
pagnies d’artillerie antiaérienne, huit heures d’idéologie politique et deux heures
de lecture d’articles politiques ont lieu chaque semaine61. Le discours concernant
l’emploi de la force aérienne, du niveau tactique jusqu’au niveau opératif, se
confond avec un anti-intellectualisme patriotique et idéologique. Les officiers
annoncent fièrement aux attachés tchèques et français la suprématie de la « ligne
de masse » sur toute forme d’expertise aéronautique62. Le commandement re-
commande aux pilotes de chasse le « combat de baïonnette dans les airs » qui
ferait d’eux des « aviateurs du peuple »63.
Cette stagnation intellectuelle de l’armée de l’Air permet à Lin de l’ériger en
modèle à suivre au sein même de l’APL. Ce choix ne manque pas de surprendre
les attachés français en poste à Pékin, qui constataient l’état de décrépitude de l’ar-
mée de l’Air et en déduisaient un peu rapidement que le régime était hostile à cette
force64. Le décès de Liu Yalou en 1965 fait ainsi l’objet d’une importante cérémonie
voulue par les autorités maoïstes65. La fidélité de Liu et la chaîne de commandement
56. Service Historique de la Défense, Vincennes, AI 2E 160, III/D/N°7821, 07/1960.
57. Service Historique de la Défense, Vincennes, GR 14S 385, n°62/CHN/AA/CD/10273, « Ar-
mée de Libération Populaire, 4ème Partie, armée de l’Air », 01/02/1973, p. 110.
58. Service Historique de la Défense, Vincennes, GR 14S 387, n°73/A/PK, « Attaché militaire
indien et hélicoptères français Alouette III », 11/12/1964.
59. Service Historique de la Défense, Vincennes, GR 14S 385, n°25/CHN/S, 12/02/1966.
60. R. Bueschel, op. cit., pp. 90-91.
61. Service Historique de la Défense, Vincennes, AI 2E 160, III/C.6/AIR/A15/HJ, « Military and
Political Training in Antiaircraft Artillery Units », 20/11/1962.
62. Service Historique de la Défense, Vincennes, GR 14S 387, n°69/AMPK, « Visite de la base
aérienne de Yants’un », 17/03/1965.
63. Service Historique de la Défense, Vincennes, GR 14S 385, n° 198/CHN/S, « Le combat aérien
vu par l’armée de l’Air chinoise », 24/09/1966.
64. Service Historique de la Défense, Vincennes, GR 14S 385, n°62/CHN/AA/CD/10273, « Ar-
mée de Libération Populaire, 4ème Partie, armée de l’Air », 01/02/1973, p. 5.
65. Service Historique de la Défense, Vincennes, GR 14S 385, n°116/CHN, « Décès du général
Liu Yalou, Commandant en Chef de l’armée de l’Air chinoise », 24/05/1965.
143
L’armée de l’Air chinoise, de la « Guerre populaire »…
très centralisée de son armée de l’Air donnent l’opportunité à cette dernière de ren-
forcer son influence pendant la révolution culturelle. En effet, les forces régionales
ont parfois montré leur fidélité aux anciens cadres, qui lèvent leurs propres Gardes
rouges alors que Mao cherche à les abattre. En juillet 1967, Mao est justement pris
au piège dans Wuhan. Chen Zaidao, commandant de la Région militaire de Wuhan,
encercle la ville en soutien à la vieille garde du PCC. Le 15ème Corps aéroporté,
regroupant les divisions parachutistes de la Kōngjūn, est déployé pour disperser
la garnison de Wuhan, libérant ainsi Mao66. Les officiers des 5ème et 9ème armées
aériennes obtiennent des fonctions civiles essentielles dans le Xinjiang, le Zhejiang
et à Hainan, où elles ont affronté la garnison. À l’international, les attachés de l’air
adjoints héritent de postes diplomatiques clefs, comme Fang Wen, aviateur devenu
attaché par intérim à Paris après l’épuration de son prédécesseur Shang Bingyu67.
L’armée de l’Air obtient donc une place politique privilégiée sous son nou-
veau chef d’état-major Wu Faxian. Le 9ème Congrès du PCC voit entrer au sein
de l’élite dirigeante du PCC un nombre sans précédent de militaires : 45% des
sièges du Comité central sont désormais occupés par des officiers contre 19%
en 195668. Le conflit sino-soviétique atteint également son apogée entre 1968 et
1969 quand, en mars 1969, l’APL provoque un incident armé sur l’île de Zhen-
bao/Damansky qui fait craindre le déclenchement d’une guerre sino-soviétique
ouverte. Lin doit prioriser l’entraînement sur le travail politique69. En parallèle,
le Groupe national de la révolution culturelle abandonne son contrôle sur la hié-
rarchie politique au sein de l’APL70 71. L’armée de l’Air bénéficie de cette rela-
tive accalmie dans la révolution culturelle et ses premiers J-872 et Q-5 Fantan73
prennent leur envol. Les militaires chinois s’intéressent aux matériels étrangers,
dont le Mirage III français – malgré une idée répandue, aucun contrat ne semble
cependant envisagé par l’APL74. L’armée de l’Air chinoise, à défaut d’avoir pu
développer une pensée moderne de la guerre aérienne, a donc prouvé sa fidélité
et est récompensée par une place politique sans précédent, alors que l’élan
révolutionnaire au sein des forces est mis en attente. Les pilotes s’entraînent plus
régulièrement et la modernisation du parc redevient une priorité75.
66. H. W. Nelsen, « Military forces in the Cultural Revolution », The China Quarterly, n°51,
07-09/1972, p. 458.
67. Service Historique de la Défense, Vincennes, AI 2E 18328, n°121/67, 25/11/1967.
68. A. Roux, X. Xiao-Planes, Histoire de la République Populaire de Chine, de Mao à Xi Jimping,
Malakoff, Armand Colin, 2018, p. 155.
69. Service Historique de la Défense, Vincennes, GR 14S 385, n°23/CHN/DR, « Changement des
priorités dans l’armée, réorientation du ‘mouvement des compagnies aux 4 perfections’ », 12/1969.
70. Service Historique de la Défense, Vincennes, GR 14S 385, n°367/CHN/DR, « Réapparition
officielle du Département Général Politique de l’APL », 22/11/1969.
71. En effet, le Département Général Politique avait tout fait pour garder le contrôle sur la révo-
lution culturelle au sein de l’APL. Le Groupe de la révolution culturelle obtient provisoirement sa
mise en sommeil, exerçant une tutelle sur le travail politique au sein des armées jusqu’en 1969.
72. Service Historique de la Défense, Vincennes, GR 14S 387, n°369/CHN/CD, 18/08/1970.
73. K. W. Allen, op. cit., p. C-7-8.
74. Service Historique de la Défense, Vincennes, GR 14S 387, op. cit.
75. Service Historique de la Défense, Vincennes, GR 14S 385, n°62/CHN/AA/CD/10273, « Ar-
mée de Libération Populaire, 4ème Partie, armée de l’Air », 01/02/1973, pp. 5-6.
144
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
« Se préparer au combat, être prêt à repousser les agresseurs à tout moment »,
Shanghaï Revolutionary Publication Group, août 1970, BG E13/638 ([Link],
Landsberger collection)
Lin Biao est cependant impopulaire auprès des officiers des régions militaires,
qui l’accusent de les avoir mis en danger pour satisfaire son ambition politique
personnelle76. Lin est notamment accusé d’avoir grandement fragilisé l’armée en
prenant parti dans la révolution culturelle77. Plus dangereux pour lui, Mao s’in-
quiète de la place proéminente des armées dans le système de Parti. Alors qu’une
dispute sur la suppression de la fonction présidentielle oppose Zhang Chunqiao,
membre du Comité révolutionnaire, et Lin Biao, Mao se saisit de l’occasion pour
forcer le ministre à faire son autocritique. Lin panique et organise alors dans
l’urgence un coup d’État avec la complicité de son fils Lin Liguo, officier de
l’armée de l’Air, de Wu Faxian, chef d’état-major de la Kōngjūn et d’un certain
nombre d’aviateurs78. Dénoncé, Lin s’enfuit à bord d’un HS-121 Trident le 13
septembre 1971 qui s’écrase en Mongolie. Wu Faxian est emprisonné. L’armée
de l’Air, jusqu’alors érigée en modèle de la Guerre populaire et de l’orthodoxie
maoïste, est décapitée. Elle est mise sous tutelle de Li Desheng, un officier po-
litique des forces terrestres, et ses terrains d’aviation sont étroitement surveillés
par l’infanterie79. Le contexte rend alors difficile toute pensée autonome de la
puissance aérienne.
76. H. W. Nelsen, « Military Bureaucracy in the Cultural Revolution », Asian Survey, vol. 14, n°4,
04/1974, pp. 381-382.
77. Service Historique de la Défense, Vincennes, GR 14S 385, n°189/CHN/DR, « Rébellion de
l’APL contre la clique Mao-Lin », 27/04/1968.
78. A. Roux, X. Xiao-Planes, op. cit., pp. 159-162.
79. Service Historique de la Défense, Vincennes, GR 14S 385, op. cit.
145
L’armée de l’Air chinoise, de la « Guerre populaire »…
L’armée de l’Air après Mao : de la « Guerre populaire en conditions mo-
dernes » aux « Guerres locales informatisées » (1976-1993)
L’arrivée au pouvoir de Deng Xiaoping et la mort de Mao sont les déclen-
cheurs d’un long processus de remise en question du modèle de Guerre populaire.
Hua Guofeng, président du Parti dès 1976, crée d’emblée un environnement plus
propice à l’expression des préoccupations des officiers. Deng, devenu vice-pré-
sident de la Commission militaire centrale en août 1977, fait de la « Guerre
populaire en conditions modernes » la nouvelle doctrine de l’APL. Tout en re-
prenant la rhétorique maoïste, il s’agit d’un tournant majeur. Su Yu, ancien chef
d’état-major réhabilité à la fin de la révolution culturelle, appelle ainsi à se débar-
rasser des « principes militaires erronés »80. Ce n’est cependant qu’après l’inva-
sion du Vietnam en 1979, lors de laquelle l’APL constate sa décrépitude81, que le
rôle de l’armée de l’Air commence réellement à être conceptualisé. La Kōngjūn
n’est en effet pas parvenue à appuyer les forces terrestres, ni même à obtenir la
supériorité aérienne face à un adversaire pourtant inférieur.
En 1982, sa doctrine d’emploi est officiellement définie sous l’appellation
d’« Utilisation de l’armée de l’Air durant une campagne pour défendre les po-
sitions des groupes d’armées » (Jítuánjūn yězhàn zhèndì fángyù zhàn yǐ kōngjūn
de yùnyòng). Il s’agit d’une forme de défense active (Jījí fángyù), mettant à
contribution les spécificités de l’outil aérien (mobilité, rapidité, capacité d’éva-
sion, distances parcourues) dans le cadre d’opérations proprement aériennes
mais intégrées aux campagnes interarmées à dominante terrestre82. Il s’agit de
saisir la supériorité aérienne de façon localisée et temporaire, pour frapper les
points clefs du dispositif adverse dans des missions d’interdiction (ponts, axes
routiers…). La création à partir de 1985 d’entités de coordination au sein des
grandes unités (Armées de Front interarmées ou fāngmiànjūn) et de la CMC
(commandement unifié de la CMC ou tǒngyī zhǐhuī) doit faciliter cette intégra-
tion. Ce début de pensée de la guerre aérienne s’accompagne du rétablissement
des grades, des traditions et des uniformes propres à la Kōngjūn. Ce cadre est
assez comparable à celui dans lequel évolue la Marine, dont le rôle consiste
à « défendre activement et opérer dans les mers proches » (Jījí fángyù jìnhǎi
zuòzhàn) : les spécificités des domaines d’action de chaque service commencent
à être appréhendées83. Il semble cependant que la Marine jouisse d’un degré de
maturité intellectuelle supérieure à l’armée de l’Air, qui pourrait être lié au com-
portement proactif de Liu Huaqing, son chef d’état-major.
80. E. Joffe, The Chinese Army After Mao, Cambridge, Harvard University Press, 1987, pp. 77-79.
81. X. Zhang, « China’s 1979 War with Vietnam: A reassessment », The China Quarterly, n°184,
12/2005, pp. 851-884.
82. K. W. Allen, op. cit., p. 3.1-3.2.
83. N. Li, « The evolution of China’s naval strategy and capabilities, from ‘Near coasts’ and ‘Near
seas’ to ‘Far seas’ », Asian Security, n°5, vol 2, 2009, pp. 144-169.
146
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
La guerre du Golfe constitue la véritable rupture intellectuelle au sein de
l’APL. La capacité de l’USAF, de l’USN et de l’USMC à produire des effets sur
les trois niveaux tactique, opératif et stratégique est une démonstration sans pré-
cédent de l’Air power étasunien. L’APL prend conscience de l’ampleur de son
retard doctrinal et capacitaire, notamment dans les domaines du commandement
et du contrôle, de la coordination interarmes, des capacités SEAD/DEAD et de
la projection. Un groupe de travail est constitué en 1993 pour conceptualiser ce
que pourrait être l’offensive aérienne (Kōngzhōng jìngōng) et définir l’horizon
doctrinal de la Kōngjūn84. Ces réflexions sont intégrées au compendium de cam-
pagne (gāngyào) paru en 1999, évoquant trois scénarios d’engagement spéci-
fiques à l’armée de l’Air (offensive aérienne, défense aérienne, blocus aérien) et
potentiellement intégrés aux six scénarios interarmées. La reconnaissance d’une
identité propre aux forces aériennes chinoises est par ailleurs soulignée en 2005
par l’adoption d’un nouvel uniforme bleu-gris qui distingue durablement les
femmes et les hommes de l’armée de l’Air85. La grande réforme de 2015-2017
s’inscrit dans la continuité de ces changements au long cours. L’ambition est
désormais de remporter les « guerres locales informatisées » (Yīng xìnxī huà
júbù zhànzhēng). L’armée de l’Air, subordonnée à un état-major conjoint, est
statutairement égale à l’armée de Terre (lùjūn), mais reste formellement consti-
tuée en service86.
La Guerre populaire maoïste n’interdisait aucunement la création d’une ar-
mée de l’Air ; en revanche, son cadre doctrinal limitait toute réflexion concer-
nant le potentiel de la guerre aérienne. Le contexte politique maoïste et la rupture
sino-soviétique ont grandement contraint l’évolution institutionnelle de la Kōn-
gjūn. Paradoxalement, celle-ci s’est affirmée en modèle à la fois idéologique et
technique, échappant jusqu’en 1971 aux purges les plus profondes de l’APL et
jouissant même d’une participation accrue au jeu politique national jusqu’à la
chute de Lin Biao. Depuis la mort de Mao, les évolutions politiques et les leçons
tirées de divers conflits ont déclenché un long processus de réformes dans lequel
l’armée de l’Air est toujours engagée. Seule l’épreuve du feu permettrait d’en
évaluer pleinement l’efficacité.
84. R. Cliff et al., op. cit.
85. 我们的天空, « 暴露年龄系列!中国空军军服历次变迁,你见过其中几种? », 知乎专栏
Zhīhū Zhuānlán, 02/07/2020.
86. Annual Report to Congress: Military and Security Developments involving the People’s Re-
public of China, Département de la Défense des États-Unis, 2016.
147
148
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
L’armée de l’Air chinoise au combat
pendant la Guerre froide
Cristina L. Garafola1
Cristina Garafola est chercheuse à la RAND Corporation, où elle travaille
sur les implications des efforts de la Chine pour assurer son statut de puissance
mondiale. Elle étudie en particulier les questions de défense, l’influence de la Chine
sur les acteurs régionaux et les conséquences pour les États-Unis. Elle a travail-
lé au bureau du secrétaire à la Défense des États-Unis de 2017 à 2019, sur la
National Security Strategy et la mise en œuvre de la stratégie Indopacifique. Elle
est coautrice du livre 70 Years of the People’s Liberation Army Air Force (2021),
publié par le China Aerospace Studies Institute de l’Air University.
« Nous aurons non seulement une armée puissante, mais aussi une armée de
l’Air puissante et une marine puissante ».
Mao Zedong, 1er Plénum de la Conférence consultative politique
du peuple chinois (CCPPC), septembre 19492.
En 2019, la République populaire de Chine (RPC) et l’Armée populaire de
libération (APL), aile armée du Parti communiste chinois, célébraient ensemble
le 70ème anniversaire de leur création, en 19493. Comme aiment le rappeler les
1. Note de l’éditeur : cet article a été adapté et abrégé à partir de chapitres d’un livre publié en
2021, 70 Years of the PLA Air Force par Kenneth W. Allen et Cristina L. Garafola. Ce livre a été
édité par le China Aerospace Studies Institute. Il reflète les informations disponibles au moment de
la publication, c’est-à-dire début 2021.
2. H. Yan, “毛泽东与人民空军建设--党史频道” [“Mao Zedong et la Construction de l’armée de
l’air chinoise”], CPC News [中国共产党新闻网], 11/11/2019.
3. 1949 se trouve être l’anniversaire le plus « récent » de l’APL, dans la mesure où la fondation
officielle remonte formellement au 1er août 1927, où celle-ci servait de bras armé au PCC. Voir sur ce
point : « Timeline of People’s Liberation Army (PLA) over eight decades », China Daily, 01/08/2007.
149
L’armée de l’Air chinoise au combat pendant la guerre froide
hauts responsables, les officiels et les médias d’État chinois, la RPC est le fruit
d’une histoire vieille de plusieurs milliers d’années4. Ils relient d’ailleurs souvent
les politiques contemporaines du régime à des événements linguistiques, cultu-
rels et géopolitiques qui bâtirent les anciennes civilisations5. De même, l’APL
fait remonter la « théorie stratégique [militaire] de la nation chinoise des temps
anciens » (中国古代战略理论) à la période des « Printemps et Automne », il
y a plus de 2 500 ans, insistant sur les tactiques importantes qui sont nées dans
l’emploi des armées terrestres et navales6.
Dans la mesure où les aéronefs pilotés et autopropulsés sont une innova-
tion récente et contrairement aux autres composantes de l’APL, l’armée de l’Air
chinoise (AAC) éprouve quelques difficultés à retracer son histoire et son hé-
ritage. C’est bien sûr un constat applicable aux armées de l’Air d’autres pays.
Prenons l’exemple de l’US Air Force. Établie comme une arme de l’US Army en
1907, elle n’est officiellement déclarée indépendante qu’en 1947.
De son côté, l’AAC s’est trouvée limitée dans son développement autant par
la réticence des dirigeants du PCC à employer la puissance aérienne que par
l’hégémonie traditionnelle des forces terrestres au sein de l’armée chinoise. Ces
deux contraintes ont fait des forces aériennes la composante militaire chinoise
la moins évoluée des points de vue stratégique et opérationnel, et ce dans toute
son histoire. Le cas chinois diffère en ce sens des autres armées du monde, au
sein desquelles des stratégistes ont appelé avec succès à employer la puissance
aérienne à une échelle stratégique7.
Officiellement créée en novembre 1949 en incorporant l’héritage des pre-
mières unités aériennes, l’AAC est mobilisée durant la guerre de Corée et lors
de diverses escarmouches avec les forces nationalistes du République de Chine
(Taïwan). Toutefois, les cadres du Parti doutent de sa « fiabilité politique » autre-
ment dit son soutien au régime. Cette méfiance est particulièrement visible lors
de la période agitée de la Révolution culturelle (1966-1976). Cette défiance de
longue date des responsables chinois a souvent condamné les aéronefs de l’AAC
4. Les dirigeants, diplomates et autres fonctionnaires chinois font fréquemment référence aux «
cinq mille ans » d’histoire de la Chine. Xi Jinping a notamment déclamé lors d’un discours du
Bureau politique du PCC en 2014 qu’« il y a plusieurs milliers d’années, la nation chinoise a suivi
une voie différente de la culture et du développement des autres nations [...]. Nous devrions être
plus respectueux et attentifs à cinq mille ans de culture chinoise continue ».
5. J. Fan, « At the Communist Party Congress, Xi Jinping Plays the Emperor », New Yorker,
18/10/2017.
6. Département d’études de stratégie militaire de l’Académie chinoise des sciences militaires,
Science of Military Strategy 2013, CASI, Projet « In Their Own Words », Air University, Mont-
gomery, 2021, p. 30 ; B. D. Cole, The Great Wall at Sea: China’s Navy in the Twenty-First Century,
2ème Édition, Naval Institute Press, 2010, p. 1.
7. Pour une synthèse des premiers chantres de la puissance aérienne, voir F. E. Morgan, « The
Concept of Airpower : Its Emergence, Evolution, and Future », in R. P. Halloran, R. Cliff, P. C.
Saunders (eds.), The Chinese Air Force: Evolving Concepts, Roles, and Capabilities, Center for
the Study of Chinese Military Affairs, Institute for National Defence Studies, National Defence
University, Washington DC, 2012.
150
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
à rester au sol en période de conflit. Cependant, même après que la défiance
des sphères décisionnelles héritée de la Révolution culturelle ait commencé à
s’estomper, les forces aériennes sont restées cantonnées à des rôles subalternes.
L’AAC s’est vue reléguée à un rôle de soutien à l’APL ou limité à la défense
aérienne. Cette marginalisation a été exacerbée par deux grands phénomènes :
d’une part, la prééminence traditionnelle des forces terrestres au sein de l’armée
chinoise ; d’autre part, la rupture sino-soviétique, qui a affaibli considérablement
l’industrie et les opérations aéronautiques chinoises.
À la conquête de la Chine
Focalisée sur l’établissement de ses forces opérationnelles et de ses infrastruc-
tures de base, l’AAC n’a joué qu’un rôle marginal dans l’expansion territoriale
du PCC, qui a conduit le Kuomintang à s’exiler vers l’île de Taïwan en 1949.
Lors de l’invasion du Tibet (1950-1951), l’AAC occupe, sur ordre, un rôle de
soutien en larguant des vivres aux troupes d’attaque8. Elle participe également à
la répression des « bandits » terrés dans les provinces du Sichuan et du Gansu en
utilisant un petit nombre de chasseurs, de bombardiers et d’avions de transport,
entre 1952 et 19539.
Corée
Historiquement, la mission première de l’AAC a été le soutien direct aux
forces terrestres10. À l’occasion de la guerre de Corée (1950-1953), on lui confie
toutefois une responsabilité élargie de surveillance de tout le nord-est de la
Chine. À la fin de l’année 1950, l’AAC reçoit l’ordre de se préparer à apporter
un soutien tactique à une offensive terrestre de l’APL, prévue pour le printemps
1951. Les aviateurs chinois effectuent leurs premières sorties à la fin de l’année
1950. Cependant, des sources occidentales indiquent également que des pilotes
soviétiques auraient engagé les forces de l’ONU en étant déguisés en pilotes
chinois à plusieurs reprises tout au long de la guerre11.
Protégée par l’interdiction onusienne de toute incursion en territoire chinois,
l’AAC parvient à faire voler près de 300 avions depuis plusieurs aérodromes
situés sur la rive occidentale du fleuve Yalu12. Après avoir reçu l’ordre d’assu-
rer les missions d’appui aérien à la fin de l’année 1950, le commandement de
8. Lin (ed.), History of the Air Force, p. 291 ; K. W. Allen, G. Krumel, J. D. Pollack, China’s Air
Force Enters the 21st Century, RAND Corporation, Santa Monica, 1995, pp. 39-40.
9. Ibidem, p. 40.
10. Lin, (ed.), History of the Air Force, p. 62 ; X. Zhang, « The Dragon’s Wing: The People’s Li-
beration Army Air Force’s Strategy (1949–1969) » in M. A. Ryan, D. M. Finkelstein, M. McDevitt
(eds.), Chinese Warfighting: The PLA Experience Since 1949, M. E. Sharpe, Armonk, New York,
2003, pp. 271-272.
11. Mellinger, « Chinese Communist Air Force », p. 129 ; K. W. Allen, G. Krumel, J. D. Pollack,
op. cit., pp. 48-49.
12. Ibidem, p. 45.
151
L’armée de l’Air chinoise au combat pendant la guerre froide
l’AAC prend la décision de construire des aérodromes en Corée du Nord pour
étendre le rayon d’action encore limité de ses MiG-1513. Tout en préparant ses
opérations, l’AAC développe un centre de contrôle pour opérer des interceptions
(Ground-Controlled Intercept - GCI) ainsi qu’un centre d’opérations combinées
sino/nord-coréen14.
Néanmoins, l’AAC se retrouve dans les faits incapable d’accomplir la mission
de soutien aérien aux forces terrestres qui lui est confiée15. En juin et en novembre
1951, deux dispositifs de l’AAC essuient de lourdes pertes en tentant d’apporter un
appui aux troupes au sol16. Les forces aériennes américaines de l’Extrême-Orient
(US Far East Air Forces, FEAF) bombardent de manière répétée les aérodromes
chinois en Corée du Nord et les rendent inutilisables17. Un rapport publié par la
Commission militaire centrale (CMC) statue sur l’incapacité de l’AAC à soutenir
les forces au sol. La mission de l’AAC est modifiée à la fin de l’année 1951. Elle
doit à présent appuyer les troupes au sol de manière indirecte, en protégeant les
lignes de ravitaillement, les cibles militaires potentielles et en maîtrisant l’espace
aérien du nord-ouest de la Corée18. Malgré ce changement, l’expérience de combat
acquise par l’AAC pendant la guerre de Corée l’aide à développer une stratégie et
des tactiques de base en matière de défense aérienne. Elle lui permet également de
mettre en place une organisation de commandement et de former des officiers, des
pilotes et du personnel de maintenance ou chargé de la logistique19.
Le retour d’expérience de l’APL sur la guerre de Corée confirme que les
conflits modernes contre des adversaires bien équipés ne se déroulent plus seu-
lement au sol : désormais, la compétition est tridimensionnelle, s’étendant à la
fois sur terre, dans les airs et en mer20. Les mémoires d’un général de l’APL
suggèrent d’ailleurs qu’il n’est plus envisageable de mener une défense active
sans avoir le contrôle de l’espace aérien local21. Pourtant, les échecs subis lors
des affrontements avec les forces onusiennes dans la péninsule coréenne (alors
même qu’elle avait le soutien de l’Union soviétique) laissent une trace auprès de
l’APL. Certains sources montrent en cela la réticence des autorités militaires à
considérer la puissance aérienne chinoise comme un facteur stratégique décisif22.
13. Ibidem, p. 45 ; X. Zhang, art. cit., pp. 272-273.
14. K. W. Allen, G. Krumel, J. D. Pollack, op. cit., pp. 46-47.
15. Ibidem, p. 47.
16. Ibidem, pp. 50-51.
17. Ibidem, p. 47.
18. Ibidem, p. 51.
19. X. Zhang, art. cit., pp. 271-272 ; K. W. Allen, G. Krumel, J. D. Pollack, op. cit., pp. 53-54.
20. M. T. Fravel, Active Defence: China’s military strategy since 1949, Princeton University Press,
Princeton, 2019, p. 78.
21. Ibidem, p. 83.
22. X. Zhang, « The PLAAF’s Evolving Influence within the PLA and upon National Policy », pp.
73-74, in R. P. Halloran, R. Cliff, P. C. Saunders, op. cit. ; M. T. Fravel, op. cit., p. 79. Les auteurs
n’ont pas eu accès à la publication de l’AMS de 1988 consacrée à l’histoire militaire chinoise dans
le contexte de la guerre de Corée. Pour ça, voir : Z. Shen, Z. Meng, Y. Guo (eds.), Chinese People’s
Volunteer Army History of the War to Resist America and Air Korea [中国人民志愿军抗美援朝
战史], Département d’Histoire Militaire de l’AMS, 1988.
152
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
Les tensions entre les deux rives du détroit et les campagnes contre Taïwan
Malgré l’évolution rapide de la situation au début des années 1950, qui
conduit à l’implication de la Chine dans la guerre de Corée, l’APL et l’AAC
se consacrent d’abord et avant tout au renforcement des capacités de défense et
d’attaque face aux forces nationalistes de Taïwan. Elles y sont d’autant plus atta-
chées après l’échec de l’invasion de Jinmen, tenue par la République de Chine.
La guerre de Corée perturbe les préparatifs de l’APL dans les provinces de Fujian
et de Guangdong, de l’autre côté du détroit de Taïwan, face aux Nationalistes23.
Cependant, quand l’armistice coréen est signé, les tensions reprennent et l’APL
s’échine à reprendre le contrôle des îles détenues par Taïwan. Dans cette entre-
prise, l’AAC participe en 1955 à la campagne de Yijiangshan pour s’emparer
des territoires au large du continent. Yijiangshan est la seule opération terrestre,
navale et aérienne combinée de l’APL à ce jour et c’est aussi une des rares opéra-
tions de combat à laquelle ont participé des avions de l’AAC et de l’aéronavale24.
L’AAC avait pour mission de soutenir les troupes au sol en prenant le contrôle
de l’espace aérien et en bombardant des cibles terrestres et navales. Elle devait
également appuyer le débarquement amphibie et conduire des vols de recon-
naissance25. Pendant toute la campagne, l’AAC n’est confrontée à aucun avion
taïwanais, ce qui lui laisse le champ libre pour bombarder des cibles terrestres en
appui au débarquement. Elle rencontre en revanche des difficultés pour frapper
les cibles maritimes, probablement en raison d’un manque d’expérience en ma-
tière de vol par mauvais temps ou au ras des flots26. Yijiangshan permet à l’AAC
d’étudier la théorie de l’assaut amphibie27. Comme l’indique une étude de la
RAND de 2011, « l’expérience de Yijiangshan est devenue un modèle pour l’APL
sur le rôle que jouerait la puissance aérienne dans les futurs conflits à petite
échelle. Ce concept a été résumé comme suit : “ La défense aérienne d’abord,
suivie de [la maîtrise de l’air], puis du soutien aérien offensif ” »28.
Au milieu des années 1950, l’AAC continue à construire des bases et à posi-
tionner des forces dans le sud-est de la Chine. La crise du détroit de Taïwan de
1958 constitue en soi la dernière expérience de combat direct à grande échelle
des aviateurs de l’armée chinoise29. Après le début des bombardements sur les
îles détenues par Taïwan, l’AAC participe à de multiples batailles contre les
23. K. W. Allen, G. Krumel, J. D. Pollack, op. cit., p. 56
24. C. L. Garafola, « Trends in PLA Joint Aviation », Jamestown Foundation China Defence &
Security Conference 2017, 17/10/2017. Pour plus d’informations sur la campagne de Yijiangshan,
voir : K. McCauley. « PLA Yijiangshan Joint Amphibious Operation: Past is Prologue », China Brief,
Jamestown Foundation, , Vol. 16, Issue 14 (13/09/2026) ; Lu, (ed.), The PLA Air Force, 2012.
25. K. W. Allen, G. Krumel, J. D. Pollack, op. cit., pp. 56-59.
26. Ibidem, pp. 59-61.
27. Ibidem, p. 60.
28. Cliff et al., Shaking the Heavens and Splitting the Earth: Chinese Air Force Employment
Concepts in the 21st Century, RAND Corporation, Santa Monica, 2011, p. 38, citant Zhang, « Air
Combat for the People’s Republic », p. 282.
29. K. W. Allen, G. Krumel, J. D. Pollack, op. cit., p. 56.
153
L’armée de l’Air chinoise au combat pendant la guerre froide
forces aériennes taïwanaises pour prendre le contrôle de l’espace aérien ; l’aé-
ronavale participe également à ces combats. La « philosophie de commande-
ment opérationnel » de l’AAC propose alors de vagues orientations, comme
« l’utilisation d’un petit nombre de forces pour remporter de grandes victoires ».
Toutefois, certaines directives proviennent directement des hauts responsables
militaires : la CMC donne des règles d’engagement explicites à l’AAC pour
gérer l’escalade, notamment face aux forces américaines qui soutiennent directe-
ment les opérations taïwanaises30. En définitive, l’AAC parvient à renforcer son
contrôle sur l’espace aérien continental au détriment des Nationalistes, tandis
que ces derniers maintiennent leur ascendant sur l’espace aérien au-dessus du
détroit. Toutefois, l’AAC n’a pas réussi à acquérir une maîtrise aérienne suffi-
sante pour aider les forces terrestres à prendre les îles. Les avions de l’AAC sont
dépassés par les nouveaux avions et missiles de la République de Chine fournis
par les États-Unis31. Le ratio victoire/perte est défavorable pour Pékin. Le résul-
tat obtenu au-dessus de la Chine continentale apparaît comme un succès relatif :
les Nationalistes n’ont plus la supériorité aérienne nécessaire pour envisager des
raids sur les villes chinoises du continent, comme ils avaient pu le faire dans les
années 1940. Pour autant, à l’aune des objectifs politiques et militaires à plus
grande échelle, les succès de l’AAC sont globalement contrastés.
Certains facteurs ont influencé l’emploi de l’AAC dans le détroit au cours des
années 1950, notamment les « considérations politiques » sur l’emploi offensif
des chasseurs, mais aussi le faible rayon d’action des MiG-1732. Les dirigeants
chinois montrent aussi des réticences à employer les bombardiers de l’AAC, à
l’exception du nombre limité déployé lors de la campagne de Yijiangshan. À
au moins deux reprises durant les années 1950, un haut dirigeant du PCC dé-
conseille l’utilisation des bombardiers contre des cibles étrangères. Zhou Enlai
prohibe notamment leur emploi pour une passe en 1952, pendant la guerre de
Corée. Leur usage était prévu contre Jinmen pendant la crise de 1958, mais Zhou
s’y est également opposé33. Les préoccupations politiques autour l’AAC, tant
pour les pilotes que les dirigeants, vont avoir des conséquences considérables sur
l’armée de l’Air dans les années 1960-1970.
Fondée officiellement en 1949, l’AAC a su malgré tout rapidement déve-
lopper la structure de ses forces, former son personnel et mettre en service de
nouveaux équipements tout au long des années 1950. Établie sur « la base des
forces terrestres », l’AAC a d’abord répondu aux besoins de ces dernières, cen-
trées sur l’infanterie. Toutefois, assez paradoxalement, elle n’a pas su remplir
sa mission première, à savoir soutenir de façon directe les opérations des forces
terrestres, du fait de capacités opérationnelles limitées. Néanmoins, elle acquiert
une expérience et retient des enseignements essentiels au cours des années 1950.
30. Ibidem, pp. 63-64.
31. Ibidem, pp. 66-68.
32. X. Zhang, art. cit., p. 74.
33. Ibidem, p. 76.
154
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
Son avenir et son statut au sein de l’APL s’annoncent prometteurs à l’orée des
années 1960. Une série d’événements géopolitiques et de politique intérieure
vont toutefois rapidement éroder cette ascension, avec des effets persistants sur
l’AAC tout au long des années 1980.
Théorie, missions et opérations de l’AAC dans les années 1960-1980 : une
puissance aérienne indigne de confiance
Le Livre blanc sur la Défense de 2008 résume l’expérience de l’AAC au
cours des années 1960 et 1970 de la façon suivante : « [L’armée de l’Air chinoise
a instauré] l’idée principale de se concentrer sur le développement des forces de
défense aérienne, et s’est progressivement transformée en une force aérienne as-
surant essentiellement la défense aérienne du territoire »34. Or, selon ses propres
critères, l’AAC n’est pas en mesure de défendre le ciel chinois à l’échelle na-
tionale et ce, jusqu’à la fin de la Révolution culturelle – voire pour certains au-
teurs jusqu’aux années 1990. Même dans ses missions de défense aérienne des
points stratégiques, les capacités de l’AAC sont limitées par le rayon d’action
des avions et la portée des systèmes de défense sol-air. Seule la défense des
grandes villes est envisageable.
Les historiens de l’AAC considèrent la Révolution culturelle comme une pé-
riode d’atrophie générale pour la force aérienne, notamment dans le développe-
ment de sa stratégie : les écoles d’aviation sont fermées, la théorie est délaissée
au profit de la préparation et de l’entraînement en vue d’une guerre imminente.
Les avions de l’AAC sont en grande partie cloués au sol ou ne participent pas
au combat pendant les conflits qui vont jusqu’à la guerre sino-vietnamienne de
1979. Dans l’ensemble, l’AAC tire quelques leçons des engagements des unités
sol-air envoyées en soutien au Viêt Nam et au Laos pour codifier des principes
d’emploi. Cependant, les enseignements sur l’importance de la puissance aé-
rienne ou sur la guerre moderne au sens large sont bien plus mesurés35.
Soutien au Nord-Viêt Nam et à la révolution culturelle
Les missions de l’AAC au cours de cette période comportent finalement peu
d’opérations de combat direct. En 1962, craignant une invasion de la République
de Chine, l’AAC place près de 700 avions en état d’alerte pendant l’été, alors
qu’elle en prépare 1 000 pour une potentielle invasion taïwanaise36. Les avions de
l’AAC ne participent pas non plus à la guerre sino-indienne de 1962. En 1965, pen-
dant la guerre du Viêt Nam, la Chine n’envoie que des unités de défense sol-air et
de soutien37, en dépit des demandes des autorités du Nord-Viêt Nam qui réclament
des pilotes. Les nouvelles unités de défense sol-air de l’AAC, qui constituaient
34. 2008 Defence White Paper.
35. K. W. Allen, G. Krumel, J. D. Pollack, op. cit., p. 78.
36. M. T. Fravel, op. cit., pp. 112-113.
37. J. Chen, « China’s Involvement in the Vietnam War, 1964-69 », The China Quarterly, No. 142,
1995, pp. 368-376.
155
L’armée de l’Air chinoise au combat pendant la guerre froide
auparavant une formation distincte, sont déployées au Nord-Viêt Nam de 1965 à
1969 et au Laos de 1970 à 197338. De 1963 à 1965, la CMC demande là encore
aux pilotes chinois de ne pas affronter les avions américains qui opèrent au Viet-
nam, même s’ils pénètrent l’espace aérien chinois, de sorte à limiter l’escalade39.
Toutefois, suite à des vols américains dans l’espace aérien de Hainan, ces règles
d’engagement sont modifiées. Des pilotes de l’AAC et de l’aéronavale abattent
ainsi plusieurs avions américains au-dessus ou à proximité du territoire chinois,
sans pour autant soutenir les opérations de combat au Viêt Nam40.
Il convient de noter que ni l’AAC ni l’armée de l’air soviétique n’ont partici-
pé au conflit de Zhenbao qui opposaient Moscou et Pékin en 196941. Lors de la
bataille des îles Paracels en 1974, souffrant d’un grand manque d’entraînement
suite à la Révolution culturelle, les unités locales de l’AAC ne sont pas en me-
sure de soutenir les opérations de l’APL. L’AAC est alors contrainte d’envoyer
ses pilotes les plus qualifiés vers le sud42 43.
Pour ce qui est des troupes aéroportées de l’AAC, elles ne sont déployées
qu’à deux reprises, à chaque fois dans des périodes de troubles internes. C’est
d’abord le cas à Wuhan en 1967, lors de la Révolution culturelle, puis en 1989,
lors de la crise de Tiananmen et de la répression militaire qui s’ensuit44.
La guerre sino-vietnamienne de 1979
Dans l’ensemble, les performances de l’APL lors de la guerre de 1979, op-
posant la Chine et le Viêt Nam, sont désastreuses. Au-delà d’être confrontée à
un adversaire aguerri, plusieurs facteurs expliquent ce résultat : un leadership
défaillant, une coordination tactique inadéquate, un entraînement insuffisant,
voire inexistant en raison de la Révolution culturelle45. Les directives de la Com-
mission militaire centrale et du Département de l’état-major général ont d’ail-
38. K. W. Allen, G. Krumel, J. D. Pollack, op. cit., p. 76.
39. J. Chen, art. cit., p. 376-377 ; Z. Qiang, China and the Vietnam Wars, 1950-1975, The Univer-
sity of North Carolina Press, Chapel Hill, NC, 2000, p. 143.
40. K. W. Allen, G. Krumel, J. D. Pollack, op. cit., p. 77.
41. NdT : Le conflit de Zhenbao correspond à une série d’incidents armés ayant lieu entre l’URSS
et la RPC autour de l’île de Zhenbao/Damanski dans les années 1960. Ils culminent en des affron-
tements directs en 1969. Se déroulant en pleine Révolution culturelle, au cœur de la Guerre froide,
cette bataille est peu médiatisée et les informations dont on dispose restent à ce jour parcellaires.
42. Lewis et Xue notent que pendant la guerre, « il manquait tant de pilotes bien formés que l’ar-
mée de l’Air n’a pas pu affecter un seul escadron organique à la couverture aérienne pendant le
conflit armé sino-sud-vietnamien, du 15 au 20 janvier 1974. En urgence, l’armée de l’Air a dû
transférer des commandants qualifiés de différents escadrons sur une base ad hoc pour effectuer
ces missions ».
43. J. Lewis, L. Xue, « China’s Search for a Modern Air Force », International Security 24, No.
1, 1999, pp. 67-68.
44. K. W. Allen, G. Krumel, J. D. Pollack, op. cit., p. 15.
45. Pour plus d’informations sur les performances de l’APL contre le Viêt Nam, voir : Edward C.
O’Dowd, Chinese Military Strategy in the Third Indochina War: The Last Maoist War, Routledge,
New York, 2007.
156
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
leurs des conséquences notoires sur l’emploi des forces aériennes. Les avions
de l’AAC sont interdits de quitter le pays pour mener des opérations de combat,
tant et si bien que les avions chinois ne peuvent accomplir de missions de combat
direct pendant la brève invasion du Viêt Nam par l’APL46. Les forces terrestres
de l’APL combattant au Viêt Nam demandent bien de bénéficier d’un soutien
aérien, mais aucune concession n’est accordée par le pouvoir central47. L’AAC
ne bénéficie que de 45 jours de préparation avant le déclenchement de la guerre
sino-vietnamienne, ce qui pose des problèmes de mobilisation, de déploiement
et de mise en place des forces dans le sud de la Chine.
L’AAC stationne 948 aéronefs sur 15 aérodromes dans le sud de la Chine et
plus de 700 sur d’autres positions48. Au total, environ 20 000 soldats de l’AAC
participent au conflit49. Cependant, ni la Chine ni le Viêt Nam n’utilisent leurs
forces aériennes pour appuyer directement les opérations de combat au sol. Au-
cune sortie de chasseurs-bombardiers ou de bombardiers n’est d’ailleurs effec-
tuée par l’un ou l’autre camp50. La privation de nombreuses heures d’entraî-
nement pendant la Révolution culturelle entame sérieusement les capacités des
pilotes de l’AAC. Le manque d’aérodromes proches de la frontière et le rayon
d’action limité du chasseur J-6 ne font qu’empirer les choses.
Toutefois, du matériel et des troupes parviennent à être acheminés jusqu’à la
frontière et des hélicoptères chinois sont mobilisés. En outre, l’AAC réalise avec
succès des opérations de reconnaissance, d’alerte avancée et de sauvetage, alors
même que ce type d’opérations semblent être le talon d’Achille de l’AAC pen-
dant la guerre51. Malgré le peu de missions effectuées, l’AAC peut reconstituer
une certaine infrastructure organisationnelle et logistique avec sa mobilisation
dans la guerre52. Au lendemain du conflit, l’APL dans son ensemble entame des
changements d’ampleur pour assurer sa politique, ses planifications et sa budgé-
tisation, liant enfin stratégie, ressources et missions53. Toutefois, peu d’ouvrages
sur l’AAC traitent de la guerre en détail.
La défense aérienne
Les documents contemporains faisant autorité en Chine décrivent les années
1960 et 1970 comme une période où l’AAC a su faire émerger sa capacité de
« défense aérienne territoriale » (国土防空). Toutefois, cette période mène sur-
tout à la naissance d’un modèle précurseur de la défense aérienne territoriale,
46. Science of Air Force Campaigns, op. cit., p. 6 ; K. W. Allen, G. Krumel, J. D. Pollack, op. cit.,
p. 79. Les escarmouches se sont poursuivies jusqu’à la fin des années 1980, principalement sous
la forme de bombardements.
47. X. Zhang, art. cit., p. 76.
48. K. W. Allen, G. Krumel, J. D. Pollack, op. cit., pp. 90-92.
49. Ibidem, p. 95.
50. Ibidem, pp. 92-93.
51. Ibidem, p. 94.
52. Ibidem, pp. 96-97.
53. Ibidem, pp. 106-107.
157
L’armée de l’Air chinoise au combat pendant la guerre froide
que l’APL a conceptualisé comme la « défense aérienne des points clés » (要
点防空). Elle cible des sites spécifiques de la Chine continentale. Le tableau
ci-dessous résume les deux concepts.
Concepts et étapes de la défense aérienne de la PLAAF
Concept Définition Mise en œuvre temporelle Notes
La défense « Défense aérienne pour préser- Des étapes opérationnelles Décrite comme une com-
aérienne des ver la sécurité des cibles impor- majeures sont franchies posante principale de la
points clés tantes du pays », qui comprennent avec la défense de villes défense aérienne du terri-
(要点防控) les centres politiques et écono- importantes comme Shan- toire et, à l’ère moderne,
miques, les organismes princi- ghaï, réduisant les survols plus étroitement liée à la
paux, les installations militaires américains et nationalistes défense aérienne de zone
principales, les projets d’ingénie- au-dessus de la Chine conti- (区域防空) ou à la dé-
rie importants, la base industrielle nentale55. Ces étapes sont fense aérienne de théâtres
et les nœuds de transport54. franchies entre la fin des
années 1940 et le début des
années 1970.
Défense « Défense aérienne unifiée et or- Des progrès organisation-
aérienne du ganisée à l’échelle nationale afin nels sont réalisés dans les
territoire de protéger le territoire du pays années 1950 grâce à la fu-
contre les raids aériens »56. sion de l’AAC et de la Force
(国土防空) de défense aérienne sol-air.
Cependant, sur le plan opé-
rationnel, l’AAC ne parvient
pas à mettre en place une
défense aérienne territoriale
cohérente à l’échelle du pays
que bien après la Révolution
culturelle.
L’AAC parvient à mieux assurer la défense aérienne de ces points clés à par-
tir des années 1950 et 1960. C’est notamment cela qui lui a permis de prendre
le contrôle de l’espace aérien au-dessus des provinces méridionales en face de
Taïwan lors de la deuxième crise du détroit en 1958, dans une période où les vols
de reconnaissance stratégique des États-Unis et de la RC au-dessus de la Chine
continentale sont interrompus jusqu’à la première moitié des années 197057. Tou-
tefois, les déclarations des hauts responsables de l’APL indiquent que l’AAC
continuait d’essayer de mettre en place une défense aérienne des points clés à la
fin de la Révolution culturelle. Elles laissent aussi entendre qu’à cette époque,
la défense aérienne du territoire n’était pas encore en place. La CMC déclare
d’ailleurs en 1978, que « l’armée de l’Air doit améliorer sa capacité de dé-
54. W. Yao (eds.), China Air Force Encyclopædia [中国空军百科全书], Vol. 1, Aviation Indus-
try Press, Pékin, 11/2005, p. 75.
55. Ibidem, pp. 75-76.
56. Ibidem, p. 75.
57. W. Beecher, « US Spy Flights Over China Ended to Avoid Incident », New York Times,
29/07/1971 ; B. Bergin, « The Growth of China’s Air Defences: Responding to Covert Overflights,
1949–1974 », Studies in Intelligence, Vol. 57, No. 2, 06/2013, pp. 19-28.
158
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
fense aérienne nationale en se concentrant sur la défense aérienne des points
stratégiques et en renforçant sa capacité à fournir un soutien dans les batailles
terrestres et navales »58.
Plus précisément, comme le définit la China Air Force Enclyclopædia, la
défense aérienne du territoire exige que l’AAC dispose de capacités beaucoup
plus complètes sur l’ensemble du territoire national. L’ouvrage définit les prin-
cipes de base de la défense aérienne du territoire comme suit : 1) Disposer de
renseignements complets et détaillés sur l’ennemi pour alimenter la planification
de la défense aérienne ; 2) Construire et perfectionner un système de défense
aérienne stable (系统) ; 3) Rassembler le personnel, l’équipement et plusieurs
types d’armes de défense aérienne pour couvrir plusieurs altitudes et portées ;
4) Disposer d’une forte capacité d’alerte avancée et d’un temps de réponse ra-
pide des unités ; et 5) Intégrer la défense aérienne sur le champ de bataille et la
défense aérienne civile pour « riposter » aux attaques de l’ennemi59. Si l’on s’en
tient à ces critères, l’AAC ne dispose pas des capacités nécessaires pour mener
à bien la défense aérienne du territoire de la Chine continentale à la fin de la
Révolution culturelle et sans doute pas avant les années 199060,61. Le manque de
temps d’entraînement, l’augmentation des activités politiques pendant la révo-
lution culturelle et le faible rayon d’action des avions sont autant de facteurs qui
limitent grandement l’efficacité globale de l’AAC.
La composante nucléaire
Malgré les inquiétudes sur la fiabilité politique de l’AAC, certaines des unités
de bombardement tiennent un rôle dans la dissuasion stratégique. La commu-
nauté du renseignement américaine estime d’ailleurs que : « l’organisation, le
déploiement et l’entraînement de la force de bombardement à portée intermé-
diaire suggèrent qu’elle a un double rôle de bombardement conventionnel et
nucléaire »62. Si le renseignement américain considère que la Chine dispose,
58. J. Lewis, L. Xue. art. cit., p. 70.
59. W. Yao, op. cit., p. 75.
60. Pour mesurer l’écart qui sépare les aspirations de la réalité, le comité des règlements de l’AAC
a publié en 1962 un projet de règlement de combat des forces aériennes chinoises (中国人民解
放军空军战斗条令). Ken Allen souligne dans une étude de 2003 que ces règlements de combat
détaillent deux concepts pour obtenir la maîtrise des airs (制空权) : (1) la maîtrise stratégique
de l’espace aérien (战略制空权) et (2) la maîtrise tactique et de campagne de l’espace aérien
(战役战术制空权). L’AAC considère alors la maîtrise aérienne stratégique comme « la capacité
d’influencer une guerre en obtenant [la maîtrise aérienne] pendant toute la durée de la guerre
ou pendant une période de temps spécifique à un endroit particulier ou sur des endroits pendant
une période de temps prolongée ». Elle définit la maîtrise tactique et de campagne comme « la
capacité d’influencer une bataille en obtenant [la maîtrise aérienne] sur une zone critique ou li-
mitée pendant une courte période ». L’étude note qu’au cours des années 1950 et 1960, la maîtrise
tactique de l’espace aérien « concernait principalement les zones situées autour des aérodromes
de la Chine, étant donné que les avions ne disposaient que d’un champ d’action restreint et que la
couverture SAM restait limitée ».
61. K. W. Allen, « The PLA Air Force », 2003, pp. 106-107.
62. National Intelligence Estimate, PRC defence Policy and Armed Forces, NIE 13-76, 11/11/1976, p. 49.
159
L’armée de l’Air chinoise au combat pendant la guerre froide
dans les années 1970, de quelques bombardiers stratégiques capables d’effectuer
des missions nucléaires, ses agents estiment toutefois que la Chine ne met pas en
œuvre, à cette époque, une « composante nucléaire aéroportée » comparable à
celle des États-Unis ou de l’Union soviétique63. Les avions de l’AAC participent
néanmoins aux essais nucléaires des années 1960 et 1970. Certaines modifica-
tions effectuées en 1964 permettent à certains bombardiers H-6 de larguer des
bombes atomiques. Un avion d’attaque Q-5 effectue un lancement réel en janvier
197264. Au total, au moins 11 essais sont réalisés par des avions entre 1965 et
1976 : dix le sont par des H-6, un seul par un Q-565. Une étude de 2015 indique
en revanche que cette capacité nucléaire de l’AAC s’est « atrophiée à un moment
donné de la Guerre froide ». Plusieurs explications sont possibles. Peut-être est-
ce lié au fait que l’APL ait admis que ses H-6 ne pouvaient pas prendre le dessus
sur les systèmes de défense aérienne de l’époque ? À moins que cela soit le
résultat des craintes du pouvoir central sur la fiabilité politique des aviateurs66 ?
Dans les faits, seuls quatre des onze essais de largage connus se déroulent après
l’incident de Lin Biao en 197167.
Conclusion
L’APL dans son ensemble a perdu de son efficacité au combat, de son pro-
fessionnalisme et de son expertise pendant la Révolution culturelle. Néanmoins,
aucune composante des forces armées n’a plus été touchée que l’armée de l’Air.
Alors que des conflits extérieurs viennent susciter des débats au sein de l’APL
sur la transformation de la guerre moderne, les dirigeants et les analystes de
l’AAC ont cherché à faire progresser leurs concepts stratégiques. Lent en soi,
cet effort a néanmoins permis à la Chine d’accomplir des percées remarquables
à la fin des années 1990. Il a notamment conduit à l’émergence de la notion de
« force aérienne stratégique », tout premier concept stratégique spécifique à l’ar-
mée de l’Air chinoise.
63. PRC defence Policy and Armed Forces, 16, pp. 47-48 ; National Intelligence Estimate: Com-
munist China’s Weapons Program for Strategic Attack, NIE 13-8-71,28/10/2971, pp. 4-5.
64. K. W. Allen, G. Krumel, J. D. Pollack, op. cit., p. 225, p. 229.
65. « China’s Nuclear Tests: Dates, Yields, Types, Methods, and Comments », Center for Nonpro-
liferation Studies, Monterey Institute of International Studies, 06/1998.
66. M. S. Chase, C. Garafola, « China’s Search for a “Strategic Air Force” », China Brief, James-
town, Vol. 15, Issue 19, 02/10/2015, p. 23.
67. « China’s Nuclear Tests: Dates, Yields, Types, Methods, and Comments », art. cit..
160
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
L’évolution de la doctrine chinoise
depuis la guerre du Golfe (1991).
Quelle implication
pour l’armée de l’Air ?
Amy Yanan Zhang
Amy Yanan Zhang est canadienne d’origine chinoise parlant mandarin, an-
glais et français. Actuellement consultante junior à l’International Conflict and
Security Consulting, elle est titulaire d’un Master en sécurité internationale de
Sciences Po Paris et d’un Master en droit de l’Université de Pékin. Son mémoire
traite de l’implémentation du principe de non-ingérence par la Chine.
La discrète montée en gamme de l’outil militaire chinois et de ses capacités
économiques ont poussé les chercheurs à tenter de déchiffrer la doctrine qui
l’anime. Avant toute chose, il s’agit de comprendre la signification du terme
« doctrine » pour la République populaire de Chine (RPC)1. Si la recherche aca-
démique chinoise est familière de l’approche occidentale du concept – l’em-
ployant régulièrement dans ses études sur les doctrines russes et américaines –,
cette dernière ne peut se dupliquer au contexte chinois. Dans la vision endos-
sée par le Parti communiste chinois (PCC), la « doctrine militaire » (军事学说
junshi xueshuo) fait référence au concept théorique des affaires militaires. Pékin
fait ainsi correspondre la « doctrine militaire » avec ce que l’Occident appelle
la « stratégie militaire » (军事战略 junshi zhanlue). Dans ce cadre, comme le
résumait l’amiral Liu Huaqing en 1993, la doctrine militaire chinoise incarne le
fondement sur lequel se construisent et s’emploient les forces armées chinoises.
Fort de cette précision, cet article utilisera dans un sens similaire les termes de
« stratégie » et de « doctrine ».
1. V. Niquet, « La doctrine de sécurité de la République populaire de Chine », in : Annuaire fran-
çais des relations internationales 3, Bruylant, Bruxelles, 2002.
161
L’évolution de la doctrine chinoise depuis la guerre du Golfe…
La doctrine-stratégie chinoise peut se résumer par le concept de « défense
active » (积极防御 jiji fangyu). Resté longtemps dans la pénombre, ce concept
a toujours conservé une place structurante depuis les débuts de la RPC en 1949
dans la réflexion stratégique chinoise, faisant une première apparition officielle
dès 19562.
L’étude de la stratégie militaire chinoise proposée dans cet article commence
avec la première guerre du Golfe. Ce choix se justifie par l’importance des leçons
tirées de cet affrontement dans la réflexion chinoise. L’analyse se poursuit ensuite
par l’explication détaillée du concept de « défense active ». Elle est suivie par un
passage en revue chronologique des changements suscités par les différentes ré-
flexions doctrinales et les Livres blancs et par l’analyse de leurs effets sur l’armée
de l’Air chinoise (AAC). Enfin, nous verrons en quoi l’AAC et l’armée chinoise
forment des outils pour atteindre le « rêve chinois » porté par le président Xi.
La première guerre du Golfe : un moment fondateur pour la pensée straté-
gique chinoise
Observatrice attentive des opérations dans le Golfe, la Chine est impression-
née par la démonstration militaire accomplie par les États-Unis lors de Desert
Storm. La guerre du Golfe représente ainsi une rupture des orientations stra-
tégiques chinoises. La théorie de la « Guerre du peuple » (人民战争 renmin
zhanzheng) de Mao est officiellement perçue comme un modèle obsolète.
Pékin est brusquement confronté à son imposant retard sur Washington dans
les domaines militaire, tactique, théorique et surtout technologique3. Pour la
RPC, les combats de 1991 sonnent la fin des guerres industrielles et le début
des conflits de l’ère informationnelle4. Les dirigeants comprennent enfin que le
nombre ne suffit plus à déterminer seul de l’issue des combats.
Peu après la fin des combats dans le Golfe, la Chine s’empresse de faire
évoluer sa stratégie pour combler l’écart avec les États-Unis en termes d’ar-
mement, de concepts et dans le domaine informationnel. Il faudra néanmoins
attendre la tournée de Deng Xiaoping dans le Sud du pays en 1992 pour que
les membres du PCC approuvent unanimement le besoin de faire évoluer la
stratégie militaire nationale. Dès l’année suivante naît la nouvelle doctrine des
« guerres locales dans des conditions de haute technologie » (高技术条件下局
部战争 gaojishu tiaojian xia jubu zhanzheng).
2. T.-S. Lin, « Modernization of the People’s Liberation Army and Strategic Culture: Strategic
Thought and Interpretative Framework of ‘Active Defense̕ », Review of Global Politics, No. 50,
2015, pp. 49-70. Accesible sur : 解放軍的現代化與戰略文化:「積極 防禦」的戰略思想與
解釋架構.
3. Z. Zhang, « Il existe deux facteurs clés pour comprendre l’évolution de la stratégie militaire de
la Chine » 政见 CN [Link], 01/07/2020. Accessible sur : 理解中国军事策略变化,有这样
两个关键因素.
4. « Modernisation de la stratégie et de l’équipement militaire de l’Armée populaire de libération »,
Bureau d’Investigation du Ministère de la Justice de Taïwan. Accessible sur : 中共解放軍戰略與
軍事裝備的 現代化.
162
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
Aux premières heures de l’offensive du 17 janvier 1991, Pékin s’attendait
en effet à ce que l’armée américaine prenne l’initiative grâce à une manœuvre
terrestre d’ampleur, reléguant ses moyens aériens à un rôle de soutien. Pourtant,
à sa grande surprise, elle décida au préalable de détruire quasi-instantanément les
radars d’alerte précoce et de paralyser le réseau de défenses aériennes ennemi.
Après avoir obtenu le contrôle des airs, l’US Air Force (USAF) put déployer ses
appareils de brouillage électromagnétique, ses F-117 furtifs et lancer des bombes
guidées laser ou lisses – ces dernières étant notamment employées pour produire
des tapis de bombes (carpet bombing).
En comparaison de l’arsenal américain dans le Golfe, l’armée de l’Air
chinoise ne possédait alors aucun appareil de troisième génération5. Les avions
de deuxième génération en service font pâle figure comparés aux moyens de
l’USAF. Ce n’est qu’en 1992, dans un contexte de rapprochement avec Moscou,
que l’AAC reçoit ses premiers Su-27 pour combler ce vide6. Les systèmes de
défense aérienne n’auraient pas non plus été en mesure de protéger le territoire
contre un potentiel raid de chasseurs américains. En outre, l’USAF disposait
d’une avance considérable dans les domaines du renseignement et de la guerre
électronique, deux fonctions que la Chine considérait comme cruciales dans le
cadre d’un affrontement. Finalement, quel que soit le scénario envisagé, Pékin se
voyait infliger une sévère défaite en cas de conflit avec Washington.
Pour combler ces lacunes, la Chine lance un programme d’acquisition d’ar-
mements et d’équipements au profit de ses forces aériennes. Elle se concentre
sur le développement de six capacités : les moyens de supériorité aérienne, le
transport et le soutien, les appareils de reconnaissance et de détection avancée
(AEW – Airborn Early Warning), les outils de contre-mesures électroniques et,
enfin, les capacités logistiques et de maintenance.
Plusieurs objectifs ont également été fixés. Tout d’abord, la Chine doit acqué-
rir un arsenal considérable d’avions de chasse, d’hélicoptères de combat, d’aé-
ronefs de transport à long rayon d’action, ainsi que d’avions de reconnaissance
et d’alerte7. Elle doit également renforcer l’efficacité de ses chasseurs d’attaque
pour les rendre encore plus efficaces que ses bombardiers. Pour leur part, ces
derniers ont pour mission de couvrir de longues distances avant de lancer leur
armement. Enfin, il est impératif d’améliorer les capacités de ravitaillement air-
air et de défense sol-air.
En définitive, la première guerre du Golfe justifie la modernisation et la transfor-
mation des forces armées chinoises vers le niveau qu’on leur connaît aujourd’hui.
5. Z. Zhou, « La guerre du Golfe de 1991 aurait-elle pu mieux se terminer si c’était notre armée
qui l’avait déclenchée ? », 搜狐 Sohu, 01/03/2023. Accessible sur : 1991年海湾战争,如果换成
是我军,结局能够好多少?_我国_方面.
6. P. Singh, « Changing Contexts of Chinese Military Strategy and Doctrine. », IDSA Monograph
Series, No. 49, 03/2016. Accessible sur : Military Strategy and Doctrine Chinese.
7. « Modernisation de la stratégie et de l’équipement militaire de l’Armée populaire de libéra-
tion », Bureau d’Investigation du Ministère de la Justice de Taïwan.
163
L’évolution de la doctrine chinoise depuis la guerre du Golfe…
La défense active : une doctrine infaillible
Malgré cette atmosphère de changement, la pensée stratégique militaire conti-
nue d’être guidée par le principe de « défense active » qui ne varie pas. Apparu
aux premières heures de la Chine communiste, il occupe une place centrale dans
la façon dont Pékin envisage l’usage de ses armes8. Cette orientation stratégique
est reconnue par les spécialistes comme l’émanation d’une sagesse collective
transmise par les premières générations de révolutionnaires prolétariens et de
stratèges militaires menées par Mao. Mise à l’épreuve durant les tumultes ré-
volutionnaires qui secouent la Chine pendant la Guerre froide, la résilience du
concept de « défense active » semble lui conférer une validité scientifique éprou-
vée depuis plusieurs décennies9.
Sans que le terme proprement dit de « défense active » y apparaisse stricto
sensu, son esprit est incarné dans la lecture de l’article 29 de la Constitution
chinoise10 : « Les forces armées de la République populaire de Chine doivent
renforcer la défense nationale, résister à l’agression et défendre la patrie »11.
Comme telle, la défense active désigne le principe de la défense stratégique par
une action offensive aux niveaux tactique et opératif12.
A contrario, ce terme apparaît explicitement et est détaillé aux articles 4,
22 et 23 de la Loi sur la défense nationale : « L’État adopte une stratégie de
défense active et adhère au principe d’autodéfense générale, dont la tâche
principale est de défendre et de combattre. L’ampleur des forces armées de la
République populaire de Chine répond aux besoins de défense de la sécurité et
des intérêts de l’État »13.
Envisagée officiellement comme une stratégie de défense, la Chine consi-
dère que la sauvegarde de la souveraineté territoriale et de la sécurité na-
tionale représente l’objectif stratégique principal de la défense active. Pé-
kin justifie l’existence de ce concept par le besoin d’anticiper un futur où la
Chine devrait mener une guerre défensive contre un agresseur, une opération
offensive contre des forces séparatistes à l’intérieur de ses frontières, voire
peut-être les deux en même temps.
8. 中国网 [China Net], « Pensée stratégique de défense active. », 关键词 [Mots-clés pour Com-
prendre la Chine], 05/11/2021. Accessible sur : 积极防御战略思想.
9. Q. Li, « Étude sur l’application de la pensée de la « défense active » dans le domaine de la
sécurité », China National Knowledge Infrastructure. Accessible sur : [Link]
Article/[Link].
10. S. Hu, « Une analyse des connotations de la stratégie de défense nationale de la Chine », fx361.
com, 07/12/2019. Accessible sur : 中国国防战略内涵解析_参考网.
11. « Law of the People’s Republic of China on National Defense », Assemblée nationale po-
pulaire de la République populaire de Chine, 26/12/2020. Accessible sur : Law of the People’s
Republic of China on National Defense.
12. Military and Security Developments Involving the People’s Republic of China 2021, Dépar-
tement de la Défense des États-Unis d’Amérique, Arlington, VA : Bureau du Secrétaire de la Dé-
fense, 2021. Accessible sur : Military and Security Developments Involving the People’s Republic
of China.
13. Assemblée nationale populaire de la République populaire de Chine, op. cit.
164
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
Néanmoins, les chercheurs chinois rappellent que la défense active ne doit
pas être confondue avec une défense passive. Elle représente davantage une
balance entre une posture stratégique défensive et des opérations de nature of-
fensive dans les batailles et les campagnes. La défense stratégique et l’attaque
stratégique recouvrent deux réalités différentes, notamment lorsqu’elles sont en-
visagées sous le prisme des opérations, de l’idéologie ou de leurs principes14.
Cependant, la Chine combine ces deux approches en partant du principe de légi-
time défense. Pékin déclare ainsi qu’elle usera de la force militaire dans un cadre
strictement défensif et uniquement pour répondre à une attaque. En somme, la
défense active peut être résumée de la sorte : « Nous n’attaquerons pas à moins
que nous soyons attaqués. Si nous sommes attaqués, nous mènerons certaine-
ment une contre-attaque ».
Pour donner corps au concept de défense active, la Chine retient trois prin-
cipes15. Premièrement, elle doit envisager tout l’éventail des possibilités straté-
giques afin d’anticiper au mieux les affrontements militaires, prévenir les crises,
contenir l’escalade d’un conflit et gagner la guerre en remplissant les objectifs
qu’elle s’est fixée. Autrement dit, si la défense active est, par définition, une ap-
proche défensive, elle nécessite un niveau de préparation pour s’adapter de façon
innovante aux changements de situation, notamment dans le cadre du tristement
célèbre « pragmatisme » chinois16.
Deuxièmement, et en lien avec ce premier constat, l’APL doit disposer des
capacités pour adapter sa posture et répondre aux menaces de sécurité globale,
comprenant la politique, le territoire national, l’armée, l’économie, la culture,
la société, la science et la technologie, l’information, l’écologie, les ressources
naturelles ainsi que le nucléaire17. Pour Pékin, cette adaptation passe par l’uti-
lisation de la force militaire pour créer les conditions stratégiques favorables et
propices au développement du pays dans tous les secteurs. En outre, étant donné
le lien consubstantiel entre affaires militaires et politiques publiques, toutes ac-
tions armées au titre de la défense active doivent être prises en étroite cohérence
avec les agendas politique, économique et diplomatique de la Chine18.
14. Z. Li, « Repenser le rôle de guide de la stratégie de défense active », China National Knowledge.
Accessible sur : [Link]
15. Admin, « Notre stratégie de défense nationale, notre approche stratégique de la défense
nationale… », Heze Lawyer Network, 12/12/2022. Accessible sur : [Link]
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16. Y. Zhao, H. Kou, « Réflexion sur les limites des capacités militaires nationales », Réseau
chinois des sciences sociales, 12/03/2020. Accessible sur : [Link]
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17. NIDS China Security Report 2021: China’s Military Strategy in the New Era, National Ins-
titute for Defense Studies, Tokyo, 2020. Accessible sur : [Link]
chinareport/pdf/china_report_EN_web_2021_A01.pdf.
18. Centre « Xi Jinping » pour l’étude de la pensée militaire forte, « Un nouveau pas dans la
modernisation de la théorie militaire marxiste en Chine », Réseau chinois des sciences sociales,
23 /08/2019. Accessible sur : [Link]
165
L’évolution de la doctrine chinoise depuis la guerre du Golfe…
Enfin, le choix de la défense active revient à vouloir préserver l’équilibre
entre politique nationale et stabilité sociale. Sa mise en œuvre se traduit par la
préservation de l’équilibre de la stabilité politique et sociale intérieure, la sauve-
garde de la souveraineté territoriale nationale et des droits et intérêts maritimes,
ainsi que le maintien de la sécurité et de la stabilité périphériques.
Les développements doctrinaux : une approche chronologique
Les mandats de Jiang Zemin (1993-2003)
Pour les dirigeants chinois, la défense active apparaît donc comme un cadre
prérequis devant guider la modernisation du pays dans son ensemble et garantir
la sécurité et l’unité de la nation19. Durant les mandats de Jiang Zemin, la défense
active devait servir « la grande cause nationale de réunification de la mère-pa-
trie » selon le principe « un pays, deux systèmes »20. L’armée chinoise était uni-
quement perçue comme un levier complémentaire à la construction économique
du pays. En conséquence, durant cette période, la théorie et les réflexions mili-
taires étaient quasi inexistantes21. Il n’y avait tout simplement aucune recherche
scientifique dynamique. Tout semblant de « stratégie » liée aux forces armées se
référait simplement à la construction et au développement de l’armée.
Il va de soi qu’il n’y avait pas non plus de stratégie propre pour les forces
aériennes. La question de l’indépendance organique et opérationnelle de l’AAC
ne suscitait pas d’intérêt. Elle ne fut d’ailleurs pas posée au niveau stratégique.
Chaque tentative d’élaboration d’une stratégie se cantonna au stade de simples
discussions sans lendemain.
Depuis 1949 et pendant plus de cinquante ans, les missions de l’armée de l’Air
chinoise dépendaient des forces terrestres et navales. L’AAC n’avait pas d’identité
à part entière.22. Son rôle principal était d’assurer la « défense aérienne du pays ».
Ce choix eut pour conséquence d’orienter la politique d’acquisition en faveur de
capacités défensives, au détriment de moyens offensifs. Ainsi, au moment où les
forces occidentales recevaient leurs plateformes de troisième et de quatrième gé-
nérations, l’arsenal de la Chine restait inchangé et comprenait des chasseurs de
première et de deuxième génération. La situation est résumée sans emphase par
Liu Yazhou, ancien commissaire politique de l’Université de la défense nationale
de l’APL : « Lorsque le monde entier volait, la Chine restait clouée au sol »23.
Puis vint la démonstration de force spectaculaire de l’opération Desert Storm.
Après avoir sidéré la Chine par l’omnipotence de leurs moyens aériens, les États-
19. J. J. Zhou, « A Strategy for a Strong Army: 100 Years of Military Guidance by the Communist
Party of China », China Social Science Network, 29/12/2022. Accessible sur : [Link]
jsx/jsx_jwt/202212/t20221229_5575138.shtml.
20. Agence de presse Xinhua, « La vie grande et glorieuse de Jiang Zemin », China Social Science Net,
02/12/2022. Accessible sur : [Link]
21. China News Weekly, « Transformation stratégique de l’armée de l’air chinoise : du zéro à
l’intégration air-ciel pour l’attaque et la défense », Sina News, 12 /11/2014. Accessible sur : 中国
空军战略转型历程:从零到空天一体攻防兼备.
22. Ibidem.
23. Ibidem.
166
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
Unis conclurent dans la foulée un contrat avec Taïwan portant sur la livraison de
150 F-16 en septembre 1992. L’un des vecteurs à l’origine des prouesses mili-
taires américaines et de la victoire éclatante de 1991 se trouve désormais entre
les mains des pilotes du Kuomintang24. Non seulement la perspective de ramener
Taïwan sous le contrôle total de la Chine continentale est menacée, mais l’idée
que le Kuomintang puisse potentiellement renverser le régime du PCC devient
soudainement plus plausible.
Sans surprise, le Livre blanc de 1993 accorde de longs développements à
la « question taïwanaise ». Il y est précisé que la Chine se garde le droit d’em-
ployer « tous les moyens nécessaires, notamment militaires, pour défendre sa
souveraineté et son intégrité territoriale » contre « toute puissance étrangère ou
tout peuple ayant l’intention de diviser la Chine ».
La même année, avec la publication de la doctrine sur les « guerres locales
dans des conditions de haute technologie », Pékin cesse d’envisager la guerre
sous l’angle quantitatif et se concentre plutôt sur l’aspect qualitatif et l’efficacité.
En conséquence, la Commission militaire centrale (CMC) adopte, en décembre
1995, le « Neuvième plan quinquennal pour la construction de l’armée » (九五
期间军队建设计划纲要 jiuwu qijian jundui jianshe jihua gangyao) dans l’op-
tique de renforcer les moyens militaires grâce aux avancées scientifiques et tech-
nologiques25. La CMC fixe deux objectifs à atteindre pour le début des années
2000 : ne plus faire reposer la puissance militaire sur des paramètres numériques
mais sur des facteurs technologiques ; et abandonner la vision des guerres locales
traditionnelle pour se préparer à remporter les guerres locales high-tech26. Grâce
à la politique d’ouverture lancée par Deng Xiaoping en décembre 1978, la Chine
sait se donner les moyens de ses ambitions27.
En 1995, la première stratégie aérienne est publiée28. L’objectif affiché est
alors de libérer l’AAC de sa prison de « défense aérienne du pays » pour lui
substituer la mission de « contrôle aérien ». Pourtant, malgré cette nouvelle
orientation stratégique, elle ne parvient pas à se défaire de son rôle originel :
les moyens aériens chinois restent, dans les faits, subordonnés aux forces ter-
restres et navales.
L’année suivante, la notion de « contrôle aérien » se voit précisée. Il s’agit
d’appliquer la défense active aux espaces maritimes et terrestres chinois. Ce
choix oblige donc l’AAC à pouvoir mener des missions de nature défensive,
24. Bureau des Affaires et de l’Information sur Taïwan de la République populaire de Chine, « II.
Origin of the Taiwan Question », The Taiwan Question and Reunification of China, [Link],
Pékin, 08/1993. Accessible sur : [Link]
25. Agence de presse Xinhua, « Chronologie des événements des Cent Ans du Parti communiste
chinois (juillet 1921 - juin 2021) », China News, 28/06/2021. Accessible sur : 中国共产党一百年
大事记(1921年7月-2021年6月.
26. Bureau d’Investigation du Ministère de la Justice de Taïwan, op. cit.
27. P. Singh, op. cit.
28. Nouvelles de Chine, « L’histoire de la transformation stratégique de l’armée de l’Air chinoise ».
167
L’évolution de la doctrine chinoise depuis la guerre du Golfe…
mais aussi à pouvoir attaquer partout où cela est nécessaire. Proposée à cette
fin, la « Stratégie de développement de l’armée de l’Air » entérine l’approche
offensive et défensive des missions de l’AAC. Jiang Zemin profite ainsi du cin-
quantenaire de l’armée de l’Air chinoise pour inscrire officiellement le rôle et la
nouvelle approche choisis dans la doctrine de l’AAC.
Les mandats de Hu Jintao (2003-2013)
En tant que successeur de Jiang, Hu Jintao entame la troisième étape de l’évo-
lution de la défense active. Le Président Hu se concentre sur l’intégration des
avancées scientifiques et technologiques dans les politiques stratégiques29. En
2002, lors du 16ème Congrès national, l’APL présente son plan de Développe-
ment des perspectives scientifiques, où elle encourage l’acquisition des capaci-
tés nécessaires pour diversifier les options militaires du pays dans le cadre des
« guerres dans des conditions de haute technologie »30 (信息化条件下的局部
战争 xinxihua tiajian xia de jubu zhanzheng). Ce nouveau jalon doctrinal devait
être officiellement présenté deux années plus tard.
Au même moment, un nouveau Livre blanc est publié. Il donne la prio-
rité à l’inviolabilité absolue non seulement des terres territoriales, des eaux
intérieures et des mers territoriales de la Chine, mais aussi, et surtout, de son
espace aérien. La défense active doit désormais conduire au renforcement de
la défense aérienne des frontières terrestres et maritimes de la Chine31. L’armée
est également tenue d’écraser les activités séparatistes et terroristes, dans le but
de maintenir l’ordre public et la stabilité sociale intérieure. Enfin, pour conso-
lider la défense nationale et accélérer la modernisation de l’armée chinoise,
l’APL doit revoir son format numérique avec des troupes « moins nombreuses
mais de meilleure qualité ».
En ce qui concerne plus spécifiquement l’armée de l’Air, la mission tradi-
tionnelle de défense aérienne du territoire est étendue pour inclure la sécurité
aérienne des installations clés ; l’organisation d’opérations offensives aériennes
relativement indépendantes ; l’exécution indépendante ou conjointe de missions
avec l’armée de Terre, la Marine ou la deuxième force d’artillerie dans le cadre
de leurs missions de dissuasion nucléaire ; l’engagement dans des opérations
conjointes contre les invasions ennemies depuis les airs ; et, enfin, la conduite de
frappes aériennes contre l’ennemi32.
29. J. Chow, « Une approche forte de l’armée ».
30. Musée de l’Armée populaire de libération, « Marcher sous la bannière du Parti : l’Armée
populaire célèbre le 100ème anniversaire de la fondation du Parti communiste chinois », Celebra-
ting the 100th Anniversary of the Founding of the Communist Party of China, Tiananmen Square,
01/07/2021. Accessible sur : 服务改革开放大局 建设现代化正规化革命军队.
31. Bureau de l’Information du Conseil des Affaires d’État, « II. National Defense Policy. », dans
China’s National Defense in 2002, [Link], Pékin, 12/2002. Accessible sur : [Link]
[Link]/e-white/20021209/[Link].
32. Bureau de l’Information du Conseil des Affaires d’État, « III. The Armed Forces. », dans Chi-
na’s National Defense in 2002, [Link], Pékin, 12/2002. Accessible sur : [Link]
[Link]/e-white/20021209/[Link]#1.
168
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
Ce contexte est propice au développement de réflexions stratégiques au
sein de l’AAC et encourage la publication de deux ouvrages annonçant des
initiatives majeures : « Recherche sur la future stratégie de développement
de la force aérienne » et « Construction et développements futurs de la force
aérienne »33. L’objectif est alors de renforcer l’informatisation des moyens
aériens et de mettre en place un véritable système d’information. Ces mesures
doivent révolutionner la façon d’envisager la place de l’information dans les
opérations (telles les communications, la navigation et la météorologie en tant
que « soutien au combat ») afin de la faire passer de paramètre auxiliaire à
élément décisif pour la victoire.
Surtout, ces réflexions portent sur le besoin d’intégration des capacités aé-
riennes et spatiales aux opérations défensives et offensives menées par l’AAC.
Cette ambition émerge pour la première fois en 2002 : les manœuvres de
l’armée de l’Air chinoise devaient être soutenues à l’avenir par les systèmes
spatiaux (satellites de reconnaissance, de communication, d’aide au ciblage).
Pour autant, ce souhait suscite de nombreuses protestations, qui insistent sur la
déconnexion avec la réalité des capacités chinoises dans les domaines aériens
et spatiaux. La vraie question est plutôt de savoir comment la Chine entend
accomplir une telle intégration.
2004 : vers une armée de l’Air stratégique
Pour concrétiser cette ambition, la troisième session plénière du 16ème Co-
mité central du PCC d’octobre 2003 adopte les « Perspectives scientifiques sur
le concept de développement » (科学发展观 kexue fazhan guan)34. Cette série
de réformes, d’une ampleur similaire au « Grand Bond en avant », représente
pour de nombreux observateurs chinois le début de la véritable transformation de
l’AAC. Peu de temps après, un grand nombre d’appareils modernes commence à
entrer en service35. Les plateformes AEW entament leurs essais en vol tandis que
le système C4ISR chinois s’améliore de manière sensible.
Finalement, 2004 est une année décisive, car un plan clair est établi qui
oriente l’évolution future de l’AAC. C’est notamment à ce moment que la Chine
décide de transformer son armée de l’Air en une « Force aérienne stratégique »
(战略空军 zhanlue kongjun) d’ici 202036. Ce changement doit reposer sur trois
capacités : des outils de défense stratégique capables de défendre le territoire
33. Nouvelles de Chine, « Un périple des transformations stratégiques de l’armée de l’Air
chinoise ». Accessible sur : [Link]
34. Agence de presse Xinhua, « Empreintes de la République – 2003 : les perspectives scienti-
fiques de développement », Gouvernement populaire central de la République populaire de Chine.
10/10/2009. Accessible sur : 共和国的足迹——2003年:科学发展观.
35. « La nouvelle armée de l’Air chinoise au XXIème siècle », Sina Military, 13/09/2006.
Accessible sur : 21世纪中国新型空军(图)_新浪军事.
36. M. Huang, J. Liu,. « Franchissant historiquement le seuil de la force stratégique, l’armée de
l’Air chinoise s’envole dans le vent », Xinhuanet, 10 /11/2021. Accessible sur : 历史性跨入战略
空军门槛,中国空军御风而翔.
169
L’évolution de la doctrine chinoise depuis la guerre du Golfe…
national, les mers intérieures, les eaux territoriales et l’espace aérien chinois
contre toute menace étrangère ; des moyens de frappe longue portée qui puissent
s’affranchir des contraintes géographiques et atteindre la profondeur territoriale
et les cibles stratégiques adverse et, enfin, des outils de projection stratégique,
renforcés par des moyens et des lignes d’approvisionnement logistique ininter-
rompues et fiables37.
Le Livre blanc de 2004 liste de nouvelles missions pour l’AAC38, même si
la « défense active du territoire » est ostensiblement omise par rapport au livre
blanc précédent. Dans cette nouvelle version, l’armée de l’Air chinoise est dé-
sormais chargée d’assurer la sûreté de l’espace aérien national et le maintien
d’un dispositif de défense aérienne stable à l’échelle nationale. En outre, le dé-
veloppement de nouveaux appareils de combat, de la défense aérienne et anti-
missile, d’outils de guerre informationnelle et de systèmes de commandement
automatisés devient un objectif prioritaire à atteindre pour l’AAC.
La CMC officialise alors sa « Politique stratégique militaire enrichie et
perfectionnée pour la nouvelle ère » (充实完善后的新时期军事战略方针
chongshi wanshanhou de xinshiqi junshi zhanlue fangzhen)39. Au même mo-
ment, la publication de la doctrine des guerres locales dans des conditions de
haute technologie impose de nouvelles orientations capacitaires pour l’AAC.
Elle doit désormais mettre en œuvre « l’intégration des capacités aériennes et
spatiales dans le cadre d’actions offensives comme défensives ». À contrepied
de la vacuité des débats des précédentes années, l’officialisation de ce cap
symbolise la détermination des cadres à aller de l’avant sans se soucier des
objections que ce mouvement suscite. L’objectif est d’employer la puissance
aérienne et spatiale comme un tout40. Pour ce faire, trois domaines doivent être
intégrés sous un commandement unifié : les théâtres aériens et spatiaux, les
forces et les opérations.
Après plus d’une décennie de débats internes, la CMC décide ainsi de créer
une « Force aérienne stratégique ». À l’issue du 10ème Congrès du Parti de l’AAC
en 2004, trois conclusions sont adoptées, qui changent la nature de l’armée de
l’Air chinoise41. Tout d’abord, l’AAC devient une force nationale à part entière
dirigée par le PCC. Ce choix doit mettre un terme à sa subordination aux élé-
37. Global Times, « Qu’est-ce que cela signifie pour l’armée de l’Air chinoise de franchir le seuil
de la puissance aérienne stratégique d’une manière historique ? », Sina Military, 02/09/2021. Ac-
cessible sur : 中国空军历史性跨入战略空军门槛 究竟意味着什么?.
38. Bureau de l’Information du Conseil des Affaires d’État, « Chapter III. Revolution in Military
Affairs with Chinese Characteristics. », dans China’s National Defense in 2004, [Link], Pé-
kin, 12/2004. Accessible sur : [Link]
39. Nouvelles de Chine, op. cit.
40. Y. Xie, « Analyse du développement de la Force aérienne de l’Armée populaire de libération
après la « réforme militaire » », Air Force Academic Bimonthly, No. 671, 08/2019. Accessible sur
: 析論「軍改」後中國大陸空軍之發展.
41. R. Tang, « The Development and Challenges of PLA Air Force Modernization », Mainland
China Studies 50, No. 3, 09/1996. Accessible sur : 解放軍空軍現代化之發展與挑戰*.
170
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
ments terrestres et navals. Ensuite, elle doit devenir une force aérienne moderne,
en mesure d’intégrer l’air et l’espace, ayant dans son arsenal des capacités à la
fois défensives et offensives, capable de combiner puissance de feu et outil in-
formationnel. Enfin, l’AAC doit être en mesure d’intervenir sur l’intégralité du
territoire chinois grâce à des vecteurs de longue portée.
Cette renaissance de l’AAC est également marquée par le fait qu’elle peut
désormais conduire ses propres opérations, de façon individuelle. Si cette décla-
ration n’est pas originale dans le domaine de la stratégie aérienne classique, elle
est sans précédent dans le cadre chinois42. En tant que force aérienne stratégique,
l’AAC dispose de la capacité de mener des opérations comme elle l’entend en
suivant ses propres orientations stratégiques. Cela concerne notamment les mis-
sions de bombardement stratégique, de frappes tactiques ou d’anéantissement,
de transport, d’aérolargage ou aéroportées. Ces opérations doivent pouvoir être
conduites dans les airs, dans les espaces terrestres ou dans les eaux territoriales,
voire dans ces trois milieux en même temps43.
Concrétiser l’ambition
L’année 2006 marque la fin d’une époque avec le retrait des J-6, premiers
avions de chasse produits en Chine et entrés en service à la fin des années 1950.
La longévité de cette plateforme est le reflet de la stagnation du développement
de l’AAC. Elle témoigne de manière flagrante de la négligence des dirigeants,
qui a fait prendre du retard à la Chine par rapport à l’Occident. Ce « retrait »
initie une nouvelle ère pour l’AAC44. Dans un esprit commémoratif, après avoir
porté pendant cinquante-six ans des uniformes « mi-armée, mi-marine », l’armée
de l’Air chinoise reçoit en 2005, et pour la première fois de son histoire, son
propre uniforme45.
La publication d’un nouveau Livre blanc en 2006 pose les jalons d’une force
aérienne informatisée et équipée de matériels offensifs comme défensifs46.
L’AAC décide de réduire la taille de sa flotte tout en donnant la priorité à l’ac-
quisition d’aéronefs, de moyens de défense aérienne et antimissile ainsi que des
systèmes de commande et de contrôle (C2) modernisés. La formation des pilotes
est désormais plus standardisée, plus sophistiquée, avec une attention portée sur
les Counter Air Operations, les manœuvres combinées et les attaques air-sol. Les
spécialistes chinois s’accordent à dire que ce n’est que depuis cette année-là que
42. « La nouvelle armée de l’air chinoise au XXIème siècle », Sina Military.
43. Y. Zhou, « L’armée de l’Air chinoise franchit le seuil de la force aérienne stratégique » ; Y. Jin
« L’avenir permettra de construire pleinement une force aérienne stratégique de classe mondiale »,
Réseau militaire chinois, 10/09/2021. Accessible sur : 未来将全面建成世界一流的战略空军.
44. Sina Military, op. cit.
45. Nouvelles de la Chine, op. cit.
46. Bureau de l’Information du Conseil des Affaires d’État, « Chapter IV. The People’s Liberation
Army. », in : China’s National Defense in 2004, [Link], Pékin, 12/2004. Accessible sur :
[Link]
171
L’évolution de la doctrine chinoise depuis la guerre du Golfe…
l’AAC peut être qualifiée de force aérienne moderne47. Fin 2006, les premiers
vols de l’avion de chasse chinois J-10 marquent une nouvelle étape dans la re-
cherche et le développement aéronautiques de la Chine48.
En 2008, dans son nouveau Livre blanc « La défense nationale de la
Chine », chaque service est abordé dans différents chapitres séparés pour la
première fois. L’attaque et la défense sont intégrées dans la conception stra-
tégique de l’AAC. Elle abandonne donc son ancien rôle d’outil de défense
aérienne nationale pour s’affirmer comme une armée de l’Air capable d’agir de
manière offensive comme défensive49. Ses capacités de reconnaissance, AEW,
de frappes aériennes, de défense aérienne et antimissile ainsi que de projection
stratégique sont renforcées50. En outre, la production nationale d’une plate-
forme aérienne d’alerte avancée représente une nouvelle concrétisation des
efforts consentis par Pékin pour affermir ses capacités nationales de R&D dans
le domaine aéronautique. Le retard de la Chine sur ses concurrents occidentaux
commence à se réduire51.
Le nouveau rôle de l’AAC s’inscrit dans trois dimensions52. En premier lieu,
les capacités offensives et défensives occupent une place équilibrée dans l’arse-
nal chinois, bien que l’intérêt se porte davantage sur les outils d’attaque. Ensuite,
la défense aérienne, les attaques aériennes d’ampleur ou de moindre envergure à
l’encontre de bases ennemies éloignées et les campagnes tactiques antimissiles
doivent être appuyées par les capacités spatiales. Enfin, par-delà l’aptitude à ré-
aliser des frappes massives, l’AAC doit s’engager pleinement dans la guerre de
l’information, avec l’élaboration d’outils de guerre électronique et de guerre sur
les réseaux informatiques.
La dimension stratégique d’une force aérienne ne se mesure pas nécessai-
rement par la présence d’un certain type de matériel. Les avions de quatrième
génération, qui restent l’épine dorsale de la nouvelle AAC, et les avions de
troisième génération qui forment sa chair et son corps, peuvent opérer en-
semble en étant reliés par un système d’information aérospatial. La constel-
47. 八米外. « Après 17 ans de marche, l’armée de l’air chinoise se déclare officiellement ‘armée
de l’air stratégique’ », CareerEngine, 09/2021. Accessible sur : 17年走过,中国空军官宣成为“
战略空军”.
48. Z. Liu, « 70 ans de la Force aérienne de libération : autrefois un oiseau, aujourd’hui un aigle »,
Xinmin Weekly, 06/11/2019. Accessible sur : 人民空军70年: 曾经雏鸟,今日雄鹰-新民周刊.
49. Aviation World, « De la défense à l’offensive : 60 ans de construction de l’armée de l’air
chinoise », Phoenix Info, 29/10/2009. Accessible sur : 从防御到进攻:中国空军的60年建设(
图)_军事.
50. Bureau de l’Information du Conseil des Affaires d’État, « VII. La Force aérienne », in : China’s
National Defense in 2004, [Link], Pékin, 12/2004. Accessible sur : [Link]
government/whitepaper/2009-01/21/content_17162847.htm.
51. Nouvelles de la Chine, op. cit.
52. Laojun001, « China’s strategic air force development model : a little taste of what’s to come
», Nanhai Sina HiNews, 11/11/2008. Accessible sur : 中国战略空军发展模式:有那么一点味
道了(图).
172
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
lation Beidou-253 devient à ce titre un élément essentiel pour la jeune force
aérienne stratégique chinoise54.
Surtout, l’AAC se voit attribuer deux objectifs prioritaires. Tout d’abord, elle
doit pouvoir effectuer des missions de défense aérienne dans des espaces stra-
tégiques, notamment au Sud du pays. De façon plus explicite, cette posture lui
permettrait de se prémunir contre des raids de F-16 taïwanais sur Guangzhou
et Hong Kong55 et de sécuriser l’île d’Hainan, porte d’entrée vers l’intérieur du
territoire chinois. Ensuite, l’AAC doit dissuader les aéronefs américains en pro-
venance de l’Océan indien, notamment les plateformes de renseignement, de
s’approcher, tout en tenant en respect l’Inde et le Vietnam. L’état de préparation
au combat de l’AAC est sensiblement rehaussé de la sorte.
Le Livre blanc de 2010 est un marqueur des avancées de l’AAC en matière
d’équipement et d’armement56. Afin d’être en mesure de couvrir l’immensité de
l’espace aérien chinois, il devient nécessaire de trouver un équilibre entre le
développement des chasseurs modernes dans chacune des régions chinoises et
celui des frappes aériennes, de la défense aérienne et antimissile et des capacités
de projection stratégique.
Il est important de noter que de nouveaux changements structurels inter-
viennent en même temps. L’AAC a sous son commandement non seulement un
corps aéroporté, mais se voit aussi attribuer des commandements aériens dans
chacun des sept commandements militaires régionaux. Chacun de ces comman-
dements disposent de divisions aériennes et anti-aériennes (brigades et régi-
ments), de brigades d’artillerie antiaérienne (régiments) et radars (régiments)
ainsi que des régiments de guerre électronique (bataillons) et d’autres unités.
Une division d’aviation a sous son commandement des régiments d’aviation et
des stations connexes.
L’infusion des préceptes de Xi Jinping (2013 - …)
Avec l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping, le « développement pacifique » cède
sa place au « grand renouveau de la nation chinoise ». La défense active devient
un principe ordonnateur devant gouverner l’intégralité des préparatifs en vue
d’un conflit (militaire ou d’autre nature)57. Avec la recrudescence des menaces
53. Beidou est le système chinois de navigation par satellite. Sa deuxième génération, Beidou-2, est
devenue opérationnelle en décembre 2011, en Chine, grâce à la mise en orbite d’une constellation par-
tielle de dix satellites. Le service a ensuite été étendu pour pouvoir couvrir la quasi-totalité de l’Asie.
54. Y. Zhou, « L’armée de l’Air chinoise franchit le seuil de la puissance aérienne stratégique ».
55. 草莓文旅, « L’année de l’illumination et de la transformation : 32 divisions de l’armée de
l’Air et de la marine en 2010 », NetEase, 04/11/2022. Accessible sur : 开窍转型之年,2010年的
中国海空军32个航空兵师.
56. « China’s National Defense in 2010. », Bureau de l’Information du Conseil des Affaires d’État,
31/03/2011. Accessible sur : China’s National Defense in 2010.
57. Le Quotidien de l’APL, « Adhérer à la politique stratégique militaire de défense active dans le
cadre actuel », CCP News, 12/08/2015. Accessible sur : 坚持新形势下积极防御军事战略方针.
173
L’évolution de la doctrine chinoise depuis la guerre du Golfe…
dans les eaux maritimes chinoises, dans le domaine extra-atmosphérique et sur
les réseaux d’information, Xi s’empresse de développer les capacités pour y ré-
pondre mais aussi pour initier des situations stratégiques favorables. En outre,
au-delà du maintien de la souveraineté et de la sécurité nationales préconisé par
Hu, la Chine doit désormais maintenir efficacement la sécurité de ses canaux
stratégiques et de ses intérêts à l’étranger.
Xi Jinping intensifie également la défense active de la « paix mondiale »
amorcée par Hu Jintao en sollicitant davantage l’armée dans le cadre d’activités
« non liées à la guerre ». L’objectif affiché par la Chine est de pouvoir normaliser
l’utilisation de ses troupes, pour brouiller la dichotomie entre temps de paix et
temps de guerre. L’émergence de zone grise démultiplie l’engagement de l’APL
dans des domaines non-militaires mais permet à la Chine, dans le même temps,
d’éviter de s’enliser dans un conflit58.
De même, Xi souligne que « les fusils doivent toujours être entre les mains du
parti »59. Selon lui, les militaires doivent apporter un soutien stratégique dans de
nombreux domaines : la consolidation du leadership du PCC et du régime socia-
liste ; la préservation de la souveraineté ; l’unité et l’intégrité territoriale chinoise
; l’expansion géographique de ses intérêts maritimes et, enfin, la promotion de
la paix et du développement sur la scène internationale60. Pour remplir tous ces
objectifs, le « Système de responsabilité du président de la CMC » (军委主席负
责制 junwei zhuxi fuzezhi) est mis en œuvre de manière plus radicale. Dans ce
système, le plus haut niveau de direction du Parti supervise, contrôle et inspecte
directement l’armée. Surtout, le commandement ultime de toutes les actions mi-
litaires est placé entre les mains de Xi.
Sous sa présidence, le prérequis nécessaire pour faire émerger une armée
forte est l’établissement d’une force aérienne moderne redoutable. Ce dévelop-
pement est un atout indispensable pour faire advenir le « rêve chinois » de Xi.
En effet, avec le 18ème Congrès national du PCC de 2012, une série de change-
ments – en accord avec les orientations présidentielles – est impulsée au sein de
l’AAC. Plus précisément, l’AAC serait directement utilisée pour mener à bien
les mandats idéologiques et politiques du Parti. Son action pourrait prendre la
forme de manœuvres de signalement politique ou diplomatique, d’opérations de
coercition ou de désintégration psychologique avec pour finalité de s’attaquer à
la résilience de l’adversaire pour contrecarrer ses initiatives61. En somme, l’ob-
58. Y. Xiong, Y. Niu, « Adhérer à la pensée stratégique de la défense active, enrichir et améliorer
la connotation de l’époque », Réseau militaire chinois, 01/10/2019. Accessible sur : [Link]
cn/jfjbmap/content/2019-10/01/content_244473.htm.
59. Y. Zhang, « Adhérer à la voie du renforcement de l’armée avec des caractéristiques chinoises
». China News, 30/11/2021. Accessible sur : 坚持走中国特色强军之路.
60. Comité du Parti de la Force aérienne de libération, « Établir fermement la position directrice
de la pensée de Xi Jinping d’une armée forte dans la construction de l’armée de l’Air », QSTheory.
cn, 17 Août 2018. Accessible sur : 牢固确立习近平强军思想在空军建设中的指导地位.
61. W. Fu, W. Yang, C. Xu, « Intelligent Warfare: Where is the Constant », Réseau chinois des sciences
sociales, 14/01/2020. Accessible sur : [Link]
jsx_sxzl/202208/t20220803_5451051.shtml.
174
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
jectif principal est de dissuader l’adversaire de s’engager dans des actions qui
pourraient placer la Chine dans une situation désavantageuse.
Comparée à la fréquence biannuelle des années précédentes, la publication
des Livres blancs ralentit considérablement sous l’ère Xi. Le Livre blanc de
2013 est considéré par les experts militaires chinois comme le premier docu-
ment « spécialisé »62, se concentrant sur le sujet spécifique des politiques et
des principes d’utilisation des forces armées63. Les précédents Livres blancs
étaient plus généraux, abordant la situation globale de la défense nationale
et de la structure de l’armée chinoise dans une perspective macro-politique64.
Pour la première fois, le nombre d’unités de combat opérationnel et de soldats
est révélé. L’armée de Terre comprend 850 000 hommes, la Marine 235 000
et l’armée de l’Air 398 00065. Le Livre milite également pour l’expansion des
opérations maritimes à l’étranger, à l’instar des manœuvres d’évacuation sa-
nitaire, d’escorte maritime et d’évacuation des ressortissants (comme lors du
conflit en Libye en 2011)66. Enfin, il énumère les trois « non » qui structurent
la défense active : non à la recherche d’une hégémonie ou d’une politique de
pouvoir, non à l’immixtion dans les affaires internes d’un autre État et non à
l’expansion militaire67.
En ce qui concerne l’AAC, ce nouveau Livre blanc n’apporte pas beaucoup
de changement par rapport à la version précédente. L’importance placée sur la
sauvegarde de la sécurité aérienne du territoire reste inchangée. En outre, confor-
mément au souhait de la CMC, l’AAC se voit accorder l’unicité du commande-
ment sur l’ensemble des composantes de la défense aérienne.
Parallèlement, le 23 novembre 2013, le gouvernement chinois annonce la
création d’une Zone d’identification de la défense aérienne en mer de Chine
orientale qui doit servir de système de contrôle aérien de ses intérêts nationaux
dans cet espace maritime. Cette zone est inaugurée par une première patrouille
de l’AAC au-dessus de ces eaux68. Pékin démontre ainsi sa volonté de faire va-
loir ses « droits et intérêts » maritimes69.
62. 马学玲, « 中国首发专题型国防白皮书 拓宽军事透明方式 », China News Network,
16 /04/2013, [Link]
63. 新华网, « 中国历届国防白皮书亮点回眸 », 新华网 Xinhuanet, 24/07/2019, [Link]
[Link]/politics/2019-07/24/c_1124792691.htm.
64. 阚枫 (ed.), « 专家析国防白皮书核心信息:坚定维护国家主权 », China News Network,
16 /04/2013, [Link]
65. Information Office, State Council, The People’s Republic of China, « The Diversified Em-
ployment of China’s Armed Forces », Information Office of the State Council, 04/2013. http://
[Link]/archive/white_paper/2014/08/23/content_281474982986506.htm.
66. [Link], « Retour sur les points forts des précédents livres blancs de la défense de la
Chine », China News, 24/07/2019. Accessible sur : 中国历届国防白皮书亮点回眸.
67. X. Han, « La Chine soutient le développement pacifique avec le principe militaire des “trois non” ».
Xinhuanet, 07/05/2013. Accessible sur : 中国以“三不”军事原则支撑和平发展_新加坡频道.
68. C. Ou et al., « La route vers une armée puissante avec des traits chinois s’étend de plus en plus
– Écrit à l’occasion du 10ème Anniversaire de l’objectif d’une armée forte du président Xi Jinping »,
Sohu, 12/03/2023. Accessible sur : 写在习近平主席提出强军目标10周年之际_人民军队.
69. Nouvelles de la Chine, op. cit.
175
L’évolution de la doctrine chinoise depuis la guerre du Golfe…
La nouvelle doctrine des « Guerres locales informatisées » est publiée en
2014. La Chine estime que la puissance militaire dépend désormais du niveau
des technologies de l’information que possède un pays70. Le contrôle des droits
à l’information, la maîtrise de l’affrontement des systèmes de systèmes et de la
survenance spatiale et temporelle des conflits armés deviennent des éléments
déterminants sur l’issue d’un conflit.
Dans cette logique des « systèmes », le Président Xi considère les opérations
conjointes intégrées comme le fondement de la guerre moderne71. Une confron-
tation systémique représente désormais la lutte entre divers éléments de combats
intégrés au sein d’un tout organique, soutenus par des systèmes d’information
en réseaux. Ce modèle favorise la compréhension de la réalité de la situation
des combats, une meilleure coordination des actions militaires sur le théâtre, la
conduite des plusieurs lignes d’opérations de façon simultanée et la réalisation
d’une évaluation précise en temps opportun. De surcroît, le « théâtre du conflit »
ne se cantonne plus aux milieux physiques classiques mais s’étend également
à l’espace et au domaine cognitif psychologique des opinions publiques. Ainsi,
dans ce nouveau type de guerre, il n’est plus nécessaire de détruire les forces
vitales de l’ennemi : il suffit de paralyser son système de combat en ciblant ses
nœuds stratégiques.
Dans ce nouveau paradigme conflictuel, si les défenses aérienne et antimis-
sile continuent de jouer un rôle essentiel, la priorité doit être donnée aux moyens
de combat aérien de l’AAC, de la Marine, de la Force des lanceurs et des unités
d’assaut afin de garantir le bon déroulement des opérations insulaires ou ter-
restres, dans le cadre d’un système de combat interarmées. Pour ce faire, l’AAC
doit être en mesure d’intégrer sa puissance de feu à une plateforme de frappes in-
terarmées. À ce titre, elle est le principal contributeur qui compense la faiblesse
des plateformes terrestres ou navales.
Selon une perspective macro-géographique, la vision de la défense active
« à la Xi » doit recouvrir une réalité bien plus étendue que celle portée par ses
prédécesseurs. Selon cette vision, la Chine doit développer une armée digi-
talisée pour gagner les guerres informatisées présentes et futures. Les unités
de combat n’opéreront plus de manière isolée, mais seront intégrées et com-
mandées grâce à un seul système C4ISR. Le commandement et le contrôle au
niveau tactique et stratégique doivent être liés et pouvoir échanger de sorte que
les données recueillies grâce à l’ISR puissent alimenter et soutenir rapidement
la prise de décision stratégique.
Afin de faire coïncider la stratégie de l’AAC avec cette nouvelle doctrine,
le président Xi déclare, lors d’une visite à l’AAC le 14 avril 2014, que l’armée
de l’Air est non seulement un service militaire stratégique, mais qu’elle joue
70. Le Quotidien de l’Armée populaire de libération, « Adhérer à la politique stratégique militaire
de défense active face au contexte nouveau ».
71. [Link]
176
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
également un rôle central dans la sécurité nationale et la stratégie militaire72. Il
lui a fixé ensuite plusieurs objectifs stratégiques : le renforcement du sentiment
de responsabilité dans la mission, des exercices de préparation au combat plus
proche du réel, la réforme et l’innovation et que le leadership offre une garantie
politique73. De plus, il a rappelé aux aviateurs qu’ils devaient suivre les direc-
tives du CMC, du PCC et les siennes. Cette méthode de travail est selon lui, la
seule voie pour que l’AAC devienne une force aérienne de rang mondial.
Le Livre blanc « Stratégie militaire de la Chine » présenté en mai 2015 est
le premier exemplaire entièrement consacré à la stratégie militaire. Il appelle à
l’abandon d’un système de défense offshore isolé, au profit d’un modèle combi-
nant une défense offshore et une protection maritime dans la profondeur74. Par
ailleurs, chaque armée doit investir dans quatre grands domaines : le maritime,
l’espace, le cyberespace et le nucléaire. Enfin, l’endossement du concept d’Inté-
gration Civilo-Militaire est annoncé. Il doit permettre l’application des affaires
militaires à des fins civiles et, dans le même temps, accroître le développement
militaire par l’intermédiaire du monde civil75.
En 2017, le 19ème Congrès national du PCC rend public une nouvelle feuille
de route en trois étapes pour moderniser la défense nationale et l’APL76. La
première consisterait à arriver au seuil d’une force aérienne stratégique grâce
à l’intégration de l’air et de l’espace ainsi qu’au développement de capacités
défensives et offensives d’ici 2020. La deuxième étape propose la création d’un
nouveau système stratégique qui agirait en soutien et en appui des outils stra-
tégiques de l’AAC, de la théorie militaire, de la réforme organisationnelle, du
personnel, de l’armement et de l’équipement. Pour l’AAC, l’objectif doit être
de devenir enfin une force aérienne stratégique moderne d’ici 2035. Enfin, l’ul-
time phase consisterait à endosser le rôle de force aérienne stratégique de rang
mondial à l’horizon 2050, en étant capable de confirmer le statut de Grand et
d’accomplir la « grande renaissance de la nation chinoise ».
Le dernier Livre blanc de 2019 a officialisé la doctrine des « Guerres intelli-
gentes » (智能化战争 zhinenghua zhanzheng). Il acte l’ambition de la Chine de
combiner les ressources offertes par le personnel militaire, les équipements, les
installations et les facteurs environnementaux afin d’élaborer un système d’en-
vergure, complexe et adaptatif apte à la confrontation77. La réalisation de cet
72. Nouvelles de la Chine, op. cit.
73. L. Ding, Z. Yu, « Voler haut et loin selon la direction guidée par le Parti – Célébration du
70ème anniversaire de la fondation de la Force aérienne de l’Armée populaire de libération »,
Réseau chinois des sciences sociales, 26/11/2019. Accessible sur : [Link]
sksp/202207/t20220728_5426890.shtml.
74. [Link], op. cit.
75. « China’s Military Strategy (full text) », Bureau de l’Information du Conseil des Affaires
d’État, 27/05/2015. Accessible sur : China’s Military Strategy (full text).
76. Comité du Parti de la Force aérienne de libération, « Établir fermement la position directrice
de la pensée de Xi Jinping d’une armée forte dans la construction de l’armée de l’air ».
77. W. Fu, W. Yang, C. Xu, « Guerre intelligente : où est la constante ? ».
177
L’évolution de la doctrine chinoise depuis la guerre du Golfe…
objectif repose sur l’intégration et l’incorporation de l’intelligence artificielle
(IA) dans les affrontements. Pour prendre l’ascendant sur son adversaire, Pékin
estime en effet que le facteur le plus décisif est d’obtenir l’avantage de l’intelli-
gence et de l’asymétrique multi-domaines. Une telle guerre serait non seulement
la plus pure expression de la lutte politique à l’ère de l’intelligence artificielle,
mais aussi le type de conflit le plus récurrent de l’époque actuelle. Pour la Chine,
ces guerres intelligentes ont supplanté le style et les moyens des affrontements
traditionnels. Depuis, Pékin scrute les développements de l’emploi de l’IA à des
fins militaires par des pays étrangers78.
Dans le même temps, un point d’honneur est mis à accélérer le développe-
ment des plateformes de combat sans pilote et de systèmes de commandement
de l’information ainsi qu’à renforcer les vitesses des manœuvres et de l’efficacité
du commandement au combat79. L’objectif central est ainsi de maîtriser l’IA, de
renforcer la supériorité des troupes et de déployer des essaims de drones80.
Pour l’AAC, le rôle de « pilote » des avions de combat est passé de la posi-
tion traditionnelle de « tireur » à celui de « commandant ». L’armée de l’Air a
enclenché un processus de décentralisation du commandement au combat, une
« dé-division » du combat, une « dé-hiérarchisation » de la structure des talents
et une augmentation des opérations de haute qualité. Le niveau opératif de la
puissance aérienne regroupe en outre cinq types de combat : les opérations de
manœuvre aérienne, l’appui aérien rapproché (Close Air Support – CAS), l’in-
terdiction aérienne, la supériorité aérienne et de frappes aériennes stratégiques81.
Plus précisément, dans le cas des opérations de manœuvre, les drones seraient
lancés vers les lignes de front afin de mener des missions de reconnaissance et de
frappe, d’accompagner les plateformes habitées pour les aider à éviter et à détruire
les systèmes de défense aérienne adverses et donc améliorer leur niveau de survie.
Pour le CAS, les drones effectueraient des missions de reconnaissance avancée
durant l’offensive, fournissant du renseignement en temps réel et améliorant la
connaissance situationnelle des pilotes. Pour les opérations d’interdiction aérienne,
les appareils pilotés resteraient en dehors des rayons d’action des systèmes de dé-
fense aérienne adverses tandis que les UAV seraient chargés de se porter au contact
78. Voir par exemple 中国军网, « PLA Daily : Intelligent Warfare Accelerates », ZiDongHua.
[Link], 18/03/2022. Accessible sur : 《解放军报》:智能化战争加速到来. ; Y. Wei, Y. Li, « La
nature sans pilote des opérations offensives et défensives dans des conditions intelligentes com-
mencera par des drones combattants », China Aviation, 18/01/2022. Accessible sur : 智能化条件
下攻防作战无人化,将从无人机打无人机开始.
79. W. Cao, X. Liang, « Renforcer la construction de capacités opérationnelles des bases intelli-
gentes », Réseau chinois des sciences sociales, 02/02/2023. Accessible sur : [Link]
jsx/jsx_xxqj/202302/t20230202_5585630.shtml.
80. Z. Dong, « The Winning Mechanism of Intelligent Warfare in the Cognitive Domain », Réseau
chinois des sciences sociales, 24/12/2019. Accessible sur : [Link]
leted_2022.12.31_12.54.02__gfsk_jsznh/202208/t20220803_5450876_2.shtml.
81. Y. Si et al, « Les opérations aériennes sans pilote dans le cadre de la guerre intelligente »,
[Link], 15/09/2020. Accessible sur : 智能化战争下的空中无人作战.
178
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
de l’ennemi. Dans le cadre du combat aérien, les UAV auraient l’avantage de pou-
voir traiter de l’information, de répondre à une planification fine de leurs trajec-
toires des manœuvres et des capacités de suivi et de contrôle précises. L’apport de
la connaissance situationnelle à un système C2 améliorerait la prise de décision
opérationnelle afin de mieux coordonner l’action des unités aériennes de combat et
l’aptitude des forces à prendre le contrôle de la troisième dimension.
Conclusion
La guerre du Golfe a bouleversé les croyances stratégiques et tactiques
chinoises, sa doctrine de guerre mécanisée et son attachement à la supériorité
numérique et à la puissance de feu. Jiang Zemin et Deng Xiaoping ont dès lors
poussé l’intégration de la technologie de pointe dans le combat, subordonnant
victoire militaire et supériorité technologique.
Puis vint l’ère de la guerre de l’information, commencée par Hu, puis peaufinée
par Xi. La capacité des forces armées chinoises à remporter des batailles est alors
devenue dépendante de leur puissance et de leur supériorité informationnelle. Au-
jourd’hui, avec l’affirmation des guerres intelligentes, le rôle de l’IA pour accen-
tuer l’efficacité au combat occupe une place plus importante que tout autre facteur.
L’intelligence humaine se diffuse dans des systèmes d’armes sans pilote82.
Durant la dernière décennie, les travaux militaires supervisés par la CMC ont
fait suivre à l’APL une trajectoire linéaire favorisant la R&D scientifique et tech-
nologique, une meilleure compréhension de la guerre moderne et une série de
réformes sur l’éducation et l’entraînement des forces83. À l’aube de la deuxième
décennie du nouveau siècle, l’AAC a déclaré, le 31 août 2021, qu’elle avait offi-
ciellement franchi le seuil de la force aérienne stratégique. Grâce à l’intégration
de ses capacités offensives et défensives, aériennes comme spatiales, les frappes
stratégiques sont promues au rang de tâche opérationnelle de premier ordre. Dans
ce cadre, les opérations interarmées des drones intelligents améliorent sensible-
ment les capacités de pénétration et la survie en temps de guerre84. Cependant, la
construction d’un arsenal aérien sans pilote n’est qu’un des aspects concourant à
faire de l’AAC une force stratégique85. Son nouveau statut se définit d’abord et
avant tout par sa capacité à soutenir les stratégies économiques ambitieuses de
Xi, qui doivent s’accomplir d’ici 205086.
En effet, le rêve chinois de Xi est de faire de la Chine « un pays fort ». Selon
lui, ce statut est consubstantiel au fait de posséder une « forte armée » qui adhère
82. G. Liu, « Focus on Intelligent Warfare Winning Mechanisms 丨 ‘Wise Winning’ Mechanisms :
A Much Needed Research Topic », Réseau militaire chinois, 23/11/2021. Accessible sur : 聚焦智
能化战争制胜机理丨“智胜”机理:一个亟待研究的课题.
83. C. Ou et al, op. cit.
84. Y. Si et al, op. cit.
85. Agence de presse Xinhua, « Une variété d’équipements d’aéronefs sans pilote : La série 20
apparaît au salon de l’aéronautique. Des experts expliquent en détail », Tide News, 08/11/2022.
Accessible sur : 人机装备、“20系列”悉数亮相航展体现什么?专家详解.
86. Y. Zhang, « Adhérer à la voie du renforcement de l’armée avec des caractéristiques chinoises ».
179
L’évolution de la doctrine chinoise depuis la guerre du Golfe…
« de façon indéfectible » au leadership absolu du PCC87. Par ailleurs, les objectifs
stratégiques de Xi s’inspirent des précédents Livres blancs sans s’y restreindre.
Ceux-ci recouvrent la protection de la stabilité du régime et de l’idéologie socia-
liste, la sauvegarde de la souveraineté nationale, la sécurité, le développement
des intérêts chinois, la promotion de la paix régionale et mondiale, la consolida-
tion d’une base sur laquelle Pékin peut améliorer la qualité de vie de ses conci-
toyens et enfin, la réalisation de la « grande renaissance de la nation chinoise ».
L’armée de l’Air se pose comme le fer de lance de ces efforts. Elle endosse le
rôle d’instrument militaire suprême dans la réalisation des ambitions de politique
étrangère du PCC. Ainsi, pour comprendre l’évolution de la doctrine militaire
chinoise et son impact sur l’AAC, il faudra être attentif à l’évolution de la grande
stratégie globale de la Chine dans un futur proche.
87. L. Jin, « La politique stratégique militaire de la Chine », Sohu, 29/07/2020. Accessible sur : 我
国的军事战略方针政策_发展.
180
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
Le rôle du J-20 dans la puissance
aérienne chinoise
Gregory Barber
Le colonel Barber (USAF) est responsable de programmes d’acquisition et
ingénieur d’essais en vol. Il est actuellement analyste des programmes et bud-
gets traitant des capacités de guerre électronique. Lors de sa précédente affec-
tation, il a été gestionnaire du programme « F-35 Air Vehicle », au sein duquel
il a dirigé une équipe interarmées, rassemblant l’US Navy, l’US Air Force et
un ensemble de partenaires internationaux, chargée du développement, de la
production et du maintien en service de toutes les variantes du F-35 Air Vehicle.
La mise en service du chasseur furtif J-20 en 2018 marque l’aboutissement
d’une modernisation à marche forcée de l’armée de l’Air chinoise (AAC) initiée
il y a trente ans. Cet effort a été enclenché à la suite de deux événements : la
première guerre du Golfe durant laquelle les États-Unis utilisent des systèmes
d’armes de pointe et suivent une doctrine aérienne moderne ; et la crise du dé-
troit de Taïwan en 1996 où Washington déploie deux groupes aéronavals dans
la région. Ces événements persuadent les cadres du Parti communiste chinois
(PCC) que ses forces armées ne sont pas équipées pour assurer la sécurité du
régime et sont encore moins capables de parvenir à réunifier Taïwan à la Chine
continentale par la force. L’AAC entreprend alors une transformation complète
de la composition de ses forces, qui s’inspire notamment des capacités détenues
par les armées occidentales.
Pour autant, s’il existe des similitudes entre le J-20 et les avions furtifs amé-
ricains, conclure que le chasseur chinois sera employé de la même manière serait
une erreur. L’analyse de la doctrine de l’AAC et les caractéristiques du J-20
suggèrent que cet avion est un produit de la conception chinoise de l’emploi des
forces et qu’il s’insère parfaitement dans ce cadre. Plutôt que d’être un concur-
181
Le rôle du J-20 dans la puissance aérienne chinoise
rent direct des chasseurs furtifs F-22 ou F-35 américains, il est davantage perçu
comme un moyen pour cibler des points spécifiques et vulnérables des forces
américaines quand elles sont en train de se projeter – notamment les architectures
de Command and Control (C2). Les Chinois considèrent ces attaques nécessaires
pour garantir la souveraineté de leur État face à une menace militaire moderne.
Une brève histoire doctrinale de l’AAC
Si, dans les faits, l’AAC devient un service indépendant dès 1949, la na-
ture de cette indépendance diffère de celle de l’US Air Force (USAF) ou des
armées de l’Air de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord. De sa création
jusqu’au début du XXIème siècle, l’AAC est conçue comme une « force défensive
localisée, destinée à appuyer les opérations terrestres (ou maritimes) depuis ou
à proximité du territoire national »1. Peu ou aucune considération doctrinale ne
sont accordées aux actions offensives ou à la coordination air-sol.
Durant les deux principaux conflits dans lesquels elle prend part – en sou-
tenant la Corée du Nord en 1950-1953 et en s’opposant au Vietnam de 1979 à
1990 –, l’AAC fut employée dans le cadre « d’opérations de démonstration de
force [show of force] » pour dissuader les moyens aériens adverses d’attaquer
les forces chinoises2. Cette attitude se résumait à utiliser simplement les avions
comme de l’artillerie anti-aérienne et a encouragé la mise en place d’une struc-
ture de force fondée sur la masse plutôt que sur les compétences.
En 1995, l’AAC comptait plus de 4 800 avions de combat – trois fois plus
que les États-Unis. Mais, à l’exception d’une petite centaine d’appareils, ce parc
était composé en majorité de modèles datant des années 1950-19603. Le J-6 –
une variante du MiG-19 soviétique et l’équivalent du F-100 Super Sabre retiré
du service en 1971 – formait l’ossature de cette force4. À titre de comparaison,
dans les décennies 1980 et 1990, l’USAF avait remplacé la majeure partie de ses
avions par des modèles modernes – appareils de quatrième génération F-15 et
F-16, bombardiers B-1 et plateformes furtifs F-117 et B-2 – surclassant l’intégra-
lité des ceux présents dans les forces chinoises.
Au début des années 1990, deux événements font faire prendre conscience
aux responsables chinois de l’inadaptation de leur outil militaire à la guerre mo-
derne. Le premier est l’opération Desert Storm en 1991. L’efficacité des muni-
tions guidées et la plus-value des appareils furtifs américains « a ébranlé le senti-
ment de suffisance de Pékin »5. Ces capacités permettent la destruction rapide des
1. M. Tanner, « The Missions of the People’s Liberation Army Air Force », in The Chinese Air
Force: Evolving Concepts, Roles, and Capabilities, Washington DC, NDU Press, 2012, p. 134.
2. Z. Xiaoming, Deng Xiaoping’s Long War: The Military Conflict between China and Vietnam,
1979-1991, University of North Carolina Press, 2015, p. 139.
3. D. Shlapak, « Equipping the PLAAF: The Long March to Modernity », in The Chinese Air
Force: Evolving Concepts, Roles, and Capabilities, Washington DC, NDU Press, 2012, p. 192.
4. Ibidem, p. 191.
5. J. W. Lewis, L. Xue, Imagined Enemies: China Prepares for Uncertain War, Stanford, Stanford
University Press, 2006, p. 227.
182
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
larges défenses aériennes irakiennes – conçues selon un modèle soviétique mais
très similaires à celles de la Chine à l’époque. La suprématie aérienne presque to-
tale dont ont bénéficié les forces terrestres de la coalition entraîne l’annihilation
de pratiquement toute l’armée irakienne. La seule raison qui empêche la progres-
sion sur Bagdad et le renversement de Saddam Hussein est la décision des chefs
de la coalition de cesser les hostilités une fois le Koweït libéré.
Pour Pékin, la principale leçon de ce conflit – confirmée en 2003 lors de la
guerre qui conduit à la destitution du raïs irakien – était que la puissance aé-
rienne américaine pouvait entraîner un changement de régime. Or, les moyens de
l’AAC étaient insuffisants pour se prémunir face à un tel scénario. Dans l’esprit
des dirigeants chinois, dont l’objectif stratégique est de conserver le PCC au
pouvoir, cette possibilité représentait une menace majeure.
Une seconde prise de conscience a également eu lieu à l’issue de la crise du
détroit de Taïwan entre 1995-1996. En réponse à la visite aux États-Unis, en juin
1995, du président de la République de Chine, Lee Teng-hui, l’Armée populaire
de libération (APL) entreprend pendant huit mois une série de manœuvres et
d’exercices de tir réel près de l’île. Des missiles balistiques DF-15 à courte portée
tombent dans l’océan, à seulement quatre-vingt kilomètres des ports taïwanais.
L’APL procède également à une simulation de débarquement amphibie mobilisant
environ 150 000 soldats6. Cette démonstration de force a pour ambition de dissua-
der le président Lee de prendre d’autres mesures en faveur de l’indépendance et
d’influencer les élections nationales taïwanaises de 1996 au profit de candidats plus
sensibles à l’influence de Pékin. En réponse, les États-Unis envoient deux groupes
aéronavals dans le détroit de Taïwan, dans le cadre de « la plus importante démons-
tration navale dans la région depuis les années 1950 »7, une déclaration nette de la
volonté des Américains de soutenir Taïwan en cas d’invasion. Les actions de Pékin
ont par ailleurs l’effet inverse sur la politique intérieure taïwanaise par rapport à
celui qui était escompté. Non seulement Lee remporte l’élection présidentielle en
1996, mais le Kuomintang perd l’assise dont il disposait depuis cinquante ans à la
tête de l’île lors des élections suivantes en 2000, laissant place à « Chen Shui-bian
du Parti démocrate progressiste – une organisation engagée depuis longtemps en
faveur de l’indépendance de Taïwan »8.
L’écart technologique entre les aéronefs de l’AAC et ceux de l’USAF ou de
l’US Navy fait comprendre aux dirigeants chinois qu’ils ne pourraient ni attaquer,
ni même dissuader les forces américano-taïwanaises. Avec son parc composé de
matériels obsolètes, la modernisation de l’AAC devient une priorité pour éviter
6. A. Scobell, « Show of Force: Chinese Soldiers, Statesmen, and the 1995-1996 Taiwan Strait
Crisis », Political Science Quarterly, Vol. 115, No. 2, 2000, p. 232.
7. D. Porch, « The Taiwan Strait Crisis of 1996: Strategic Implication for the United States Navy »,
Naval War College Review, Vol. 52, No. 3, été 1999, p. 15.
8. A. Scobell. China’s Use of Military Force, Beyond the Great Wall and the Long March, Cam-
bridge, Cambridge University Press, 2003, p. 227.
183
Le rôle du J-20 dans la puissance aérienne chinoise
de telles déconvenues à l’avenir9. Les événements de 1991 et 1996 déclenchent
donc au sein de l’AAC une prise de conscience sur le besoin de moderniser la
doctrine et la structure des forces aériennes.
La doctrine historique de l’APL visait également à tirer parti de la superficie
de la Chine pour « attirer l’ennemi dans les profondeurs », tout en gagnant du
temps pour rallier le peuple chinois afin de submerger et de vaincre une force
d’invasion10. À la fin du 20ème siècle cependant, l’APL ne peut plus se permettre
d’employer une telle stratégie. En 1998, la société essentiellement agraire, qui
avait servi de fondement à Mao pour élaborer la stratégie dit du « leurre », cède
la place à une économie industrielle avec une population urbaine, où 60 % des
citoyens sont concentrés dans les provinces côtières et le long de la vallée du
fleuve Yangzi11. Plutôt que de se replier et d’épuiser un envahisseur, l’AAC doit
avoir la capacité de déstabiliser toute menace moderne, de projeter sa puissance
en cas d’hostilités sur Taïwan ou sur la Corée et de dissuader efficacement toute
attaque américaine12.
Ces épisodes ont conduit à deux évolutions doctrinales importantes qui fa-
çonnent l’organisation des forces aériennes chinoises depuis plus de vingt ans.
La première est l’abandon de la posture défensive, dictée par Mao et sa vision
de la « guerre populaire », qui irriguait la doctrine jusque dans les années 1990.
La nouvelle doctrine prône désormais de « gagner les guerres informatisées
locales »13. L’AAC doit promouvoir un nouveau système de force capable de
rivaliser avec les aéronefs modernes ennemis – à l’instar de ceux que les Améri-
cains utilisent au début d’un conflit – afin de remporter « un avantage militaire
temporaire et localisé pour amener le conflit rapidement à son terme avant que
l’adversaire n’ait le temps de mobiliser toutes ses capacités »14. Dans ce type
d’affrontement, une posture purement défensive concédait la première frappe à
l’adversaire ce qui, avec des forces aériennes aussi performantes que celles des
États-Unis, laisserait « peu de moyens pour mener une frappe en second »15. Les
forces irakiennes l’ont appris à leur dépend en 1991.
Le second changement majeur concerne l’analyse chinoise de la guerre mo-
derne, que Pékin estime désormais caractérisée par un environnement informa-
tisé. La Chine comprend l’importance que les États-Unis accordent aux « sys-
9. R. Cliff, « The Development of the PLAAF’s Doctrine », in The Chinese Air Force: Evolving
Concepts, Roles, and Capabilities, Washington DC, NDU Press, 2012, p. 152.
10. A. Scobell, op. cit., p. 75.
11. D. Hinrichsen, Coastal Waters of the World: Trends, Threats, and Strategies, Washington D.C.,
Island Press, 1998, p. 1.
12. Y. Ji, China’s Military Transformation – Politics and War Preparation, Cambridge, Polity Press,
2016, p.147.
13. T. M. Fravel, « China’s New Military Strategy: ‘Winning Informationized Local Wars’ »,
China Brief, Vol. 15, No. 13, 2015, p. 3.
14. R. Cliff, China’s Military Power: Assessing Current and Future Capabilities, Cambridge
University Press, 2015, p. 23.
15. J. Lewis, L. Xue, op. cit., p. 228.
184
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
tèmes de systèmes » de renseignement, de surveillance, de reconnaissance, de C2
et de communications. Le Livre blanc chinois de la Défense de 2006 intitulé The
Science of Campaigns souligne le besoin pour l’AAC de déployer des systèmes
offensifs dédiés à l’attaque de ces fonctions critiques16. La doctrine aérienne
chinoise actuelle plébiscite « des frappes à grande vitesse dans la profondeur
contre des cibles clefs, réalisées en premier et tout au long de la campagne afin
d’obtenir la maîtrise du ciel »17.
Cette approche « de la puissance aérienne et spatiale offensive à la chinoise »
requiert des moyens asymétriques pour cibler les vulnérabilités induites par l’art
de la guerre américain18. D’après le général Liu Jingsong, l’erreur des forces ira-
kiennes en 1991, mais également en 2003, fut de « rester immobiles, sans réagir
au début de l’offensive et de ne pas avoir saisi les opportunités qui s’offraient à
elles » en perturbant les capacités de projection américaines.
La nouvelle puissance aérienne chinoise
De ces réflexions a découlé une nouvelle façon de concevoir la puissance aé-
rienne en Chine. La doctrine précédente faisait de l’AAC un service clairement su-
bordonné aux moyens terrestres, qui était principalement responsable de la défense
aérienne et qui devait fournir un soutien aérien limité aux éléments de surface.
La prise en considération de l’importance des capacités offensives et des progrès
techniques a nourri les changements doctrinaux et capacitaires de l’AAC depuis
une trentaine d’années. En 2008, Pékin reconnaît la valeur intrinsèque de la puis-
sance aérienne. L’AAC devient un « service stratégique » indépendant des forces
terrestres, responsable de « protéger l’espace aérien et la souveraineté territoriale
nationale »19. Cette nouvelle doctrine exigeait de l’AAC une architecture de force
radicalement différente de celle à l’œuvre en 1995.
Les résultats de cette transformation sont impressionnants. Bien que les es-
timations varient, le parc d’avions de chasse de l’AAC a été contracté de près
de deux tiers entre 1995 et 2010, passant de 4 846 avions à seulement 1 46520.
L’AAC retire du service l’intégralité des J-5 et J-6 datant des années 1950 pour
les substituer par des avions de chasse Su-27 et Su-30 de quatrième génération,
avec des versions achetées à la Russie ou développées plus tard en Chine.
16. M. S. Tanner, op. cit., p. 146.
17. R. Cliff, op. cit., p. 156.
18. T. R. McCabe (Lt. Col.), « Air and Space Power with Chinese Characteristics: China’s Military
Revolution », Air & Space Power Journal, printemps 2020, p. 20.
19. M. S. Tanner, op. cit., p. 134.
20. D. Shlapak, op. cit., p.192.
185
Le rôle du J-20 dans la puissance aérienne chinoise
Le Shenyang J-11, la version chinoise du chasseur Su-27 russe
Source : [Link] – Wikimedia Commons
Ces acquisitions sont accompagnées de manière concertée par un effort de res-
tauration de l’industrie aéronautique nationale, qui avait été presque intégralement
détruite par la révolution culturelle des années 1960-1970, puis laissée à l’aban-
don en raison de la priorité accordée aux composantes terrestre et navale par les
dirigeants21. En 2005, l’entrée en service du J-10 – avion de quatrième génération
conçu et produit en Chine – représente un aboutissement majeur pour l’AAC. Dès
2010, tous les efforts consentis permettent à l’AAC de disposer d’une force ca-
pable de défier les États-Unis dans le cadre d’un conflit proche de ses côtes, notam-
ment dans l’hypothèse d’une nouvelle crise dans le détroit de Taïwan22.
Néanmoins, l’arsenal chinois manque toujours de moyens pour engager des
cibles de très haute valeur qui évoluent loin du continent, au cas où des hosti-
lités éclateraient en mer de Chine méridionale, dans le détroit de Malacca ou
dans toute autre zone vers laquelle l’AAC jugerait nécessaire d’intervenir pour
contrecarrer une attaque américaine contre la Chine. Si les missiles balistiques et
les bombardiers H-6 offrent déjà quelques capacités de projection offensives, Pé-
kin exprime le besoin de disposer d’un chasseur furtif similaire à ceux des États-
Unis et des leurs alliés régionaux – comme le Japon ou la Corée du Sud – pour
pouvoir défendre son territoire contre les frappes de précision à longue portée.
Cet avion servirait deux objectifs : tout d’abord, il incarnerait le concept de « dé-
fense aérienne offensive » porté par l’AAC en lui conférant un levier d’attaque
21. J. W. Lewis, L. Xue, op. cit., p. 226.
22. D. Shlapak, op. cit., p. 206.
186
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
contre les moyens de projection de force de l’adversaire (qu’ils soient localisés
en surface ou dans les airs, et situés dans un rayon de 3 000 km depuis le littoral
chinois)23 ; il constituerait ensuite un moyen de dissuasion efficace pour réfréner
la propension des États-Unis à employer leurs capacités de frappe de précision
contre le sol chinois24.
Le développement de la furtivité
Depuis la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont cherché à employer
la puissance aérienne pour les raisons que Pékin redoute justement : les éléments
essentiels des infrastructures politiques et économiques de l’adversaire seront frap-
pés. Pour autant, jusqu’à l’opération Desert Storm, plusieurs pays, dont la Russie
et la Chine, pensaient que leurs systèmes avancés de défense aérienne étaient suf-
fisamment efficaces pour contrer les plans américains. Néanmoins, dès les années
1950, les États-Unis ont commencé à faire des recherches pour contrer le risque
posé par la prolifération des radars et des missiles sol-air (SAM) sur leur capacité
de pénétration aérienne. Le succès des SAM nord-vietnamiens – en particulier des
SA-2 soviétiques durant les décennies 1960 et 1970 – montrait que l’avantage était
à la défensive25. Si les forces américaines souhaitaient conserver leur aptitude à se
projeter dans des environnements contestés, elles devaient développer un avion
spécifiquement conçu pour combattre chacun des systèmes adverses.
Pour frapper une cible fortement protégée, ces avions seraient intégrés dans
de larges formations d’attaque. Au Nord-Vietnam, les campagnes Linebacker
consistaient en des vagues de plus d’une cinquantaine d’aéronefs, un même
type d’avion pouvant être décliné en plus de six versions différentes pour ac-
complir à chaque fois une mission particulière, telle que l’engagement air-air
ou le soutien à la guerre électronique26. La taille et la complexité de ces mis-
sions limitaient le nombre d’attaques que pouvait mener l’USAF et, in fine, la
quantité d’objectifs traités. Un avantage était laissé aux forces qui misaient sur
la défensive – comme la Chine.
La solution à ces questions est apportée en premier par un article révolution-
naire du scientifique soviétique Pyotr Ufimtsev en 1962, traduit en anglais en
1971 par le Systems Command de l’USAF. Son auteur élabore un lien de cau-
salité mathématique entre la surface physique d’un objet et la taille électrique
apparente de sa surface équivalente radar (SER)27. Selon lui, la SER résultait
davantage de la forme géométrique et des propriétés des matériaux utilisés plutôt
23. Y. Ji. op. cit., p. 147.
24. M. A. Stokes, op. cit., p. 35.
25. R. Grant, The Radar Game, Understanding Stealth and Aircraft Survivability, Mitchell Insti-
tute Press, 2010, p. 25.
26. Ibidem, p. 27
27. P. Y. Ufimtsev, Method of Edge Wave in the Physical theory of Diffraction, traduit par la
United States Air Force Systems Command Foreign Technology Division, Wright Patterson Air
Force Base, 1971.
187
Le rôle du J-20 dans la puissance aérienne chinoise
que de la taille. Ces travaux amènent ainsi les ingénieurs à concevoir des de-
signs spécifiques afin de réduire la signature radar d’un avion. Dans les années
1980, les avancées en termes de commandes de vol numériques permettent de
construire le F-117 Nighthawk présentant une « structure externe très inhabi-
tuelle reflétant une silhouette géométrique spécifiquement conçue pour contrôler
les ondes réfléchies des radars »28. Cette forme et ses matériaux absorbants font
du F-117 le premier véritable avion furtif de cinquième génération.
Ces améliorations ne rendent pas l’appareil invisible mais réduisent consi-
dérablement la portée de détection des adversaires. Les planificateurs peuvent
élaborer des routes d’attaque pour un seul avion (comme le F-117) qui peut es-
quiver les interceptions en restant en dehors de la portée de détection des radars
ennemis29. Un avion de supériorité aérienne (tel le F-22) peut engager une cible
avant même qu’il ne soit détecté. Les États-Unis mettent en évidence l’avantage
de la furtivité pendant la première nuit de Desert Storm où deux F-117 réussissent
à pénétrer à l’intérieur d’un système de défense aérienne intégré composé d’une
centaine de batteries sol-air sans être inquiétés. Ils peuvent frapper Bagdad, ville
la mieux défendue d’Irak30. Cette démonstration stupéfie les dirigeants du PCC
qui prévoyaient de défendre Pékin avec les mêmes systèmes déployés par l’Irak.
Le développement du J-20
Au milieu des années 1990, l’AAC accuse déjà plus d’une vingtaine d’années
de retard par rapport à l’USAF dans le domaine du développement des avions de
quatrième ou de cinquième génération employés par les Américains dans le Golfe.
Pour combler initialement cet écart, Pékin décide de faire de la rétro-ingénierie sur
les designs existants. La première opportunité qui s’offre à eux peut avoir été four-
nie par le crash d’un F-117 américain au-dessus de la Serbie en 1999, qui entraîna
la dispersion dans la campagne environnante de matériaux absorbants classifiés.
Le renseignement croate a révélé par la suite « que des agents chinois avaient
sillonné la région, achetant des morceaux de l’avion abattu aux fermiers »31. Ces
débris ont très certainement aidé l’AAC à planter la première graine de son pro-
gramme d’études sur la furtivité. Avec la perte d’autres avions furtifs en dehors du
territoire américain, il semble probable que les ingénieurs chinois aient progressi-
vement acquis une meilleure connaissance des revêtements furtifs utilisés par les
avions de l’USAF. Si cette hypothèse se confirme, ce travail de rétro-ingénierie
aurait également été complété par d’autres efforts considérables, comme les cybe-
rattaques entreprises en 2007 contre Lockheed Martin, le concepteur des F-22 et
F-3532. Leur but est de connaître les designs des modèles américains
28. R. Grant, op. cit., p. 35.
29. Ibidem, p.44.
30. Ibidem, p. 44.
31. D. Domazet, « China: Balkan Officials Say U.S. Wreck May Have Yielded Jet Technology »,
New York Times, 25/01/2011.
32. « Chinese J-20 stealth fighter testing progresses », Vayu Aerospace and Defence Review,
No. 1, 01/02/2014, p. 162.
188
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
Pour autant, la compréhension mathématique de la réduction de la SER et la
rétro-ingénierie ne suffisent pas à produire des avions de cinquième génération
suffisamment performants pour rivaliser avec les avions occidentaux. En consé-
quence, Pékin a considérablement investi pour améliorer son industrie de défense
aéronautique. En débutant par la production nationale de deux variantes du J-11
– version chinoise du Su-27 –, Pékin a démontré sa capacité à s’approprier un
avion russe et à l’améliorer (sa SER est réduite de 75-80% et un radar moderne
de fabrication chinoise a été ajouté)33. Le développement du J-10 confirme peu
après que son industrie peut désormais produire des avions d’une qualité égale
aux modèles occidentaux de quatrième génération comme le F-16. La dernière
version du J-10 comprend une perche de ravitaillement en vol, une forme d’entrée
d’air évoluée pour réduire la SER et un système de ciblage électro-optique pour
la détection et le suivi passifs, semblable à celui du F-3534. De même, si la plupart
des commentateurs estime que Pékin dépend toujours de l’aide étrangère dans le
domaine des moteurs les plus modernes, les récents développements autour des
WS-10 et WS-15 prouvent que l’AAC pourrait prochainement combler cet écart35.
La détermination avec laquelle Pékin modernise son outil militaire se résume par
le montant de son budget de défense, qui aurait augmenté de 20 milliards à 160
milliards de dollars durant la décennie précédant la présentation du J-2036.
Comparatif visuel entre le Su-27, le J-20, le Su-57 et le F-22A
Source : Le Chengdu J-20, un chinois très discret ? - [Link]
33. D. Shlapak, op. cit., p. 196.
34. Ibidem, 195.
35. S. Pin-luen, op. cit., pp. 265-266.
36. P. W. Singer, « Inside China’s Secret Arsenal », Popular Science, Vol. 282, No. 1, 01/2013,
pp. 44-49.
189
Le rôle du J-20 dans la puissance aérienne chinoise
Le J-20, un porte-étendard du savoir-faire aérospatial chinois
Près de vingt ans après avoir entamé sa transformation radicale, l’AAC est en-
fin prête à produire localement l’avion furtif indispensable pour mettre en œuvre
sa doctrine d’emploi. Le programme est lancé en 2006 et le premier vol du J-20
est effectué le 11 janvier 2011, alors que le secrétaire à la Défense Robert Gates
est en visite en Chine37, comme une sorte de déclaration politique marquant l’en-
trée de l’AAC dans le club des armées de l’air de cinquième génération. Fin
2018, la Chine annonce son arrivée en unité opérationnelle, probablement au
sein de la 9ème brigade aérienne stationnée dans l’Est du pays.
Plusieurs des caractéristiques du J-20 rappellent fortement celles de certains ap-
pareils furtifs américains. La forme du nez, des prises d’air supersoniques et la pré-
sence de vitres évoquant le système de ciblage électro-optique (EOTS) sont simi-
laires à celles du F-35. Elles découlent probablement de la cyberattaque de 200738.
Un J-20 en démonstration de vol lors du salon de l’aéronautique de Zhuhai en 2016
Source : Alert5 – Wikimedia Commons
Cependant, ce serait une erreur de supposer que la Chine cherche uniquement
à dupliquer les capacités américaines. Elle semble avoir intégré, du moins pour
le moment, qu’elle « ne peut rivaliser ni en quantité, ni en qualité » avec les mo-
dèles occidentaux39. Elle cherche davantage à développer des avions de pointe
37. « J-20 Black Eagle », Military Periscope.
38. « Chinese J-20 stealth fighter testing progresses », art. cit.
39. T. M. Cheung (ed.), Forging China’s Military Might: A New Framework for Assessing Inno-
vation, Baltimore, John Hopkins University Press, 2014, p. 278.
190
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
qui s’inscrivent spécifiquement dans le contexte et la doctrine militaires de la
Chine. Alors que Pékin a déclaré publiquement que le J-20 était destiné à être
un chasseur de supériorité aérienne semblable au F-22, l’étude de la doctrine de
l’AAC et l’examen des caractéristiques techniques de l’avion suggèrent une ap-
proche différente. De fait, l’AAC juge « [qu’]abattre les avions de combat enne-
mis (même en grande quantité) n’est pas aussi pertinent que d’abattre [des plate-
formes aériennes de haute-valeur] et frapper des cibles terrestres essentielles »40.
Les caractéristiques du J-20 indiquent que cet avion a d’abord été conçu pour
remplir cet objectif et non comme un chasseur de supériorité aérienne classique.
Premièrement, le choix des plans canards et le peu d’efforts entrepris pour
réduire la SER à l’arrière du fuselage, avec les poutres de queue ou la forme des
tuyères du réacteur, indiquent que le J-20 n’est vraiment furtif que vu de l’avant41.
Souvent qualifié de « Pacman » (confer illustration 142), ce choix offre l’opportu-
nité à un aéronef de s’approcher le plus possible d’une plateforme importante dé-
fendue – comme les E-3 Airborne Early Warning and Control (AWACS) – avant
d’être détecté. La probabilité d’engager la cible avec succès est augmentée, mais,
a contrario, il ne dispose d’aucun avantage comparatif quand il est observé sous
un autre angle.
Par ailleurs, le J-20 mesure environ 3,3 m de plus que le F-22, 5 m de plus que
le F-35, ce qui augmente sensiblement sa capacité interne d’emport en carburant.
Son rayon d’action sans ravitaillement est estimé être une fois et demie supérieure
à celui du F-35 et il dispose d’une vitesse maximale légèrement supérieure (1,7
contre 1,6 Mach pour l’avion américain). Enfin, d’après une analyse approfondie
publiée par Defense Review Asia, le centre de gravité du J-20 serait situé plus en
avant que ceux des avions de chasse classiques, ce qui affecte les performances
aérodynamiques dans des régimes de vol en subsonique, malgré les canards avant.
40. G. Waldron, « A Decade in the Shadows », Flight International, 01/2021, pp. 24-25.
41. « J-20 Black Eagle », art. cit.
42. R. Grant, op. cit., p. 37.
191
Le rôle du J-20 dans la puissance aérienne chinoise
Selon V. Karnozov, l’auteur de l’étude, les concepteurs du J-20 ont probablement
fait d’importantes concessions pour privilégier une capacité d’emport plus impor-
tante, des performances soutenues à mi-Mach et une signature radar frontale plus
faible au détriment de la manœuvrabilité en transsonique.
Ces caractéristiques font plutôt du J-20 un « avion d’interception et d’attaque
à grande vitesse et à longue portée... et non pas un avion destiné à affronter
des chasseurs américains en air-air »43. Ce choix s’inscrit parfaitement dans la
doctrine actuelle des forces aériennes chinoises qui considère que l’attaque des
architectures C2 (AWACS) et des avions de ravitaillement en vol (KC-10) est le
meilleur moyen pour annihiler l’avantage des États-Unis en ce qui concerne les
frappes de longue portée dans un environnement « informatisé ». En combinant
son emploi à d’autres moyens de la défense aérienne chinoise – notamment ses
missiles air-air PL-15 ou ses capacités C2 améliorées avec l’AWACS KJ-50044 –,
le J-20 pourrait fortement compliquer la tâche des États-Unis et de leurs alliés
pour obtenir et conserver la supériorité aérienne. Plutôt que d’être leur concur-
rent direct en combat air-air, le J-20 semble davantage destiné à maintenir les
avions américains les plus modernes à distance des côtes chinoises et à empê-
cher les États-Unis de profiter de leurs avantages en termes d’ISR et de C2. Sa
présence rendrait bien plus difficile la projection des forces américaines, réalisée
avec succès durant les deux guerres du Golfe contre l’Irak.
Un visuel sur la soute d’armement du chasseur Chengdu J-20
Source : emperornie – Wikimedia Commons
43. A. Lockie, « Here’s how the F-35 stacks up to Russia and China’s 5th-generation aircraft »,
Business Insider, 23/02/2017.
44. R. Fisher, « China’s J-20 given high Marks after Fifth Generation Encounter over East China
Sea », Geo-Strategy Direct, 21/03/2022.
192
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
De nombreux médias et analystes occidentaux du domaine de la défense ont
passé beaucoup de temps à comparer le J-20 chinois aux F-35 et F-22 amé-
ricains. S’ils partagent effectivement plusieurs similarités, il serait erroné de
leur attribuer des fonctions identiques. Côté américain, la doctrine aérienne et la
structure des forces valorisent fortement la projection de puissance, avec des sys-
tèmes comme le F-35 et le B-2. Ces avions doivent permettre aux États-Unis et à
leurs alliés de mener des opérations offensives face à des défenses aériennes très
développées. Côté chinois, l’AAC est bâtie pour empêcher l’USAF d’y parvenir
en exploitant des fenêtres de supériorité aérienne locales dans le cas de conflit,
comme contre Taïwan. Pour ce faire, selon la doctrine chinoise, la meilleure fa-
çon d’atteindre ces objectifs n’est pas d’attaquer directement les avions ennemis
plus performants (comme le F-35), mais plutôt de cibler les points vulnérables
dans l’approche américaine de la guerre par système de systèmes. Cette doctrine,
tout comme les caractéristiques du J-20, montrent que l’avion est conçu pour
engager des cibles de haute valeur – telles que les ravitailleurs en vol et les plate-
formes C2. Ce n’est donc pas un avion de supériorité aérienne comme peut l’être
le F-22. Compte tenu du rôle fondamental de ces plateformes de haute valeur
dans la projection des forces américaines, le J-20 incarne un potentiel dissuasif
conséquent. C’est précisément ce que Pékin recherche.
193
194
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
L’affirmation des ambitions
de puissance de la Chine : l’exemple
des bombardiers
Nathan Rabé, Pierre Vallée
Pierre Vallée est officier au Centre d’études stratégiques aérospatiales et
doctorant en science politique.
Nathan Rabé est étudiant en première année de master de relations interna-
tionales à Sciences Po Saint-Germain-en-Laye.
Durant les premières années de la Guerre froide, la proximité idéologique
entre l’Union soviétique et la jeune République populaire de Chine (RPC) offre
un contexte favorable à l’approfondissement de leurs échanges. Consciente de
l’opportunité qui s’offre ainsi à elle et devant composer avec un tissu industriel
aéronautique quasi inexistant, l’armée de l’Air chinoise (ACC) met à contribu-
tion cette aide extérieure pour poser les fondations d’une véritable force aérienne.
Ce soutien militaire de la part de Moscou est d’autant plus le bienvenu que
Pékin doit composer avec la menace des Nationalistes réfugiés à Taïwan. D’ail-
leurs, les premiers raids aériens ennemis sur la Chine continentale achèvent dé-
finitivement de convaincre les cadres du Parti communiste chinois (PCC) de
l’intérêt de se doter d’une arme aérienne.
Cette solidarité politique entre Moscou et Pékin se traduit par de nombreuses
commandes auprès des avionneurs soviétiques1. Loin de se cantonner aux seuls
achats de chasseurs pour la défense aérienne du territoire, l’AAC acquiert éga-
lement des bombardiers Tu-2 « Bat »2, des Tu-16 « Badger » ainsi que des Il-28
« Beagle ». Afin d’engranger rapidement un savoir-faire industriel, Pékin négo-
cie et obtient la construction de ces appareils sous licence et sur son sol.
1. Le MiG-15 de Mikoyan-Gourevitch, le Yak-9 de Yakovlev ou encore l’Il-10 de Ilyushin.
2. Le Bat est utilisé de manière sporadique durant la première crise du détroit en 1955 (notamment
lors des affrontements pour le contrôle des îles Yijiangshan).
195
L’affirmation des ambitions de puissance de la Chine…
Toutefois, ce choix d’une dépendance relative aux matériels soviétiques est
envisagé seulement comme une solution temporaire pour pallier les défis sécu-
ritaires immédiats, tout en offrant à Pékin le temps nécessaire pour monter en
gamme. Cette parenthèse propédeutique se referme au début des années 2000
avec l’affirmation du caractère stratégique de l’AAC dans le Livre blanc de
2004 et l’arrivée de machines modernes. Si la chasse est pleinement entrée dans
cette nouvelle ère techno-capacitaire caractérisée par la mise en œuvre de plate-
formes performantes de conception nationale3, le segment des bombardiers H-6
se trouve aujourd’hui au seuil d’un basculement similaire.
Cet article se penche sur cette composante singulière de l’AAC et s’intéresse
au rôle des bombardiers H-6 dans la stratégie de projection et de puissance de
l’APL. Il questionne également les champs opérationnels ouverts par l’arrivée
d’un successeur au H-6, dénommé H-20, qu’il conviendra de replacer dans le
cadre plus général de la compétition sino-américaine.
Les premiers balbutiements de la composante des bombardiers de l’AAC
n’auraient pas été possibles sans le choix des dirigeants chinois d’acquérir puis
développer un modèle dérivé au Tu-16, le Xian H-6, tout au long des années
60’. Toujours en service aujourd’hui, il est devenu avec le temps l’un des prin-
cipaux leviers de projection de puissance à disposition des décideurs politiques,
accompagnant les évolutions doctrinales de l’APL et les nouvelles ambitions
plus grandes du régime.
Pour sa part, l’introduction dans les forces du H-20 à l’horizon 2030 permet-
tra le plein arrimage des bombardiers chinois à la nouvelle ère techno-capaci-
taire : il aura fallu plus d’un demi-siècle pour que Pékin soit en mesure de conce-
voir entièrement son propre bombardier. Il apparaît aussi comme un révélateur
des choix de puissance de la RPC, notamment dans le cadre d’un affrontement
potentiel pour Taïwan et/ou contre les États-Unis.
La montée en puissance des bombardiers dans l’arsenal chinois
L’arrivée du H-6 dans l’AAC : pallier l’urgence
Après avoir proclamé la RPC sur la place de la Paix Céleste le 4 octobre 1949,
Mao est immédiatement confronté à la nécessité d’assurer la sécurité de son ré-
gime face aux Nationalistes. Bombardée par les B-24 ennemis dès le mois de mai
1949, la capitale n’est pas la seule agglomération à subir le feu des bombardiers
adverses. Trois mois auparavant, un raid dévastateur sur Shanghaï provoque la
destruction d’une partie de la ville et la mort de plus d’un millier d’habitants4.
3. Par exemple les Shenyang J-6 et Chengdu J-7 respectivement inspirés des MiG-19 et MiG-21
soviétiques ; qui constituaient jusqu’à peu la colonne vertébrale de l’AAC. Ils sont progressive-
ment remplacés par les Chengdu J-20 et Shenyang J-31. Toutefois, ces deux appareils conservent
de nombreuses similitudes avec des modèles étrangers malgré un changement de référentiel : la
ressemblance n’est plus établie avec les aéronefs soviétiques et/ou russes mais avec les modèles
occidentaux – principalement étasuniens.
4. 70 Years of the PLA Air Force, China Aerospace Studies Institute, 2021, p. 36.
196
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
Meurtrie et épuisée par vingt années de guerre ininterrompues contre le Kuo-
mintang et le Japon, l’APL n’a pas les moyens de repousser ses assauts aériens,
encore moins de planifier des contre-attaques. Afin d’étoffer rapidement ses ou-
tils de défense, Pékin se tourne vers Moscou dans le but d’acquérir chasseurs et
bombardiers.
L’AAC se procure ainsi des exemplaires du Tu-16 avant de négocier la
construction sous licence du Badger. Plusieurs chaînes d’assemblage, notam-
ment à Harbin et Xian, sortent de terre et réceptionnent les pièces détachées de
l’avion en provenance des usines Tupolev de Kazan5. Mais, en 1959, pressentant
un refroidissement des relations sino-soviétiques, Pékin change de stratégie in-
dustrielle. La Xi’an Aircraft Industrial Corporation se voit confier la production
d’une plateforme inspirée du Tu-16, dénommée H-6,6 tandis que la Harbin Air-
craft Factory se recentre sur la construction d’un dérivé de l’Iliouchine Il-28, le
Harbin H-5.
La concrétisation des deux programmes est considérablement ralentie par les
secousses du Grand Bond en avant (1958-1962) puis de la Révolution culturelle
(1966-1976) mais aussi par le split entre Moscou et Pékin, provoquant le départ
des conseillers militaires soviétiques et la fin de l’aide extérieure. Il faut attendre
près d’une décennie pour que l’AAC réceptionne ses premiers H-5 (1967) et H-6
(1968) après le changement de politique industrielle.
Si le Xian H-6 se démarque du Badger par quelques spécificités nationales –
dont, par exemple, ses deux turboréacteurs WP-87 –, la ressemblance avec le Tu-16
demeure frappante. Malgré les améliorations par modernisations successives8, le
H-6 n’a pas l’opportunité de démontrer son potentiel : il reste en retrait des rares
conflits (notamment contre le Vietnam dès 19799) auxquels participe la Chine. Ce
choix s’explique surtout par le manque de réflexion conceptuelle sur leur emploi et
par leur vulnérabilité aux systèmes sol-air ou menaces air-air adverses.
Le Tupolev Tu-16 (gauche) et le Xi’an H-6 (droite)
5. Pékin utilisera un Tu-16 pour conduire son premier essai nucléaire aéroporté le 14 mai 1965.
6. « H » pour Hōngzhàjī, « bombardier ».
7. Mais qui restent néanmoins inspirés du modèle soviétique RD-3M.
8. Le H-6 connaîtra quelques succès à l’export auprès de l’Irak et de l’Égypte.
9. Plusieurs quotidiens vietnamiens relaient le chiffre de « 122 bombardiers H-5 et H-6 » lors de
l’offensive initiale de février 1979, sans que l’on puisse recouper l’information. Voir, par exemple :
L. Pham, « A look back at Vietnam war against Chinese invasion after 40 years », Hanoi Time,
18/02/2019.
197
L’affirmation des ambitions de puissance de la Chine…
Les H-6 se cantonnent donc à des survols du territoire chinois pour l’entraî-
nement. Ils incarnent cependant des marqueurs de puissance, notamment comme
vecteurs de l’arme nucléaire, ou comme outil de signalement à destination de
potentiels compétiteurs (indien, soviétique…) à l’occasion de patrouilles le long
des dyades. Cette relative léthargie opérationnelle ne bride pas non plus les nom-
breuses améliorations techniques appliquées à la plateforme.
L’arsenal des bombardiers H-6 au sein de l’AAC
Avec plus d’un demi-siècle de service, le H-6 a connu plusieurs versions.
Ainsi, au début des années 1970, l’AAC prend en compte le H-6A chargé d’em-
barquer l’ogive nucléaire chinoise10, le H-6B pour des missions de reconnais-
sance et le H-6C destiné aux bombardements conventionnels. Durant la décennie
1990, la composante monte sensiblement en gamme avec l’arrivée des H-6E
(frappe nucléaire, missions abandonnées au milieu des années 90’) et du H-6F
(frappe classique), tous deux dotés d’un nouveau système de navigation hybride
inertielle/GPS et d’une avionique modernisée. Au tournant des années 2000,
deux autres versions de la plateforme – le H-6H (deux points d’emport pour des
frappes air-sol) et le H-6M (4 pylônes externes pour des frappes antinavires) –
renforcent les capacités de bombardement de l’AAC11. Désormais, cette flotte
de bombardiers s’articule autour de trois modèles : le H-6K pour l’attaque de
cibles terrestres, le H-6J destiné aux opérations antinavires12 et le H6-N à capaci-
té d’emport nucléaire et optimisé pour parcourir de longue distance.
En 2022, plus de la moitié des 176 H-6 en service dans l’AAC sont de la ver-
sion K13. Dévoilée en 2009 à l’occasion du 60ème anniversaire de la RPC, elle dif-
fère des précédentes par l’attention portée à ses capacités de frappes à distance,
autrefois limitée à maxima à quatre missiles (soit le YJ-12 présenté comme un
« carrier killer », soit le CJ-10 d’une portée de 2 000 km). Désormais, avec le
H-6K, l’AAC dispose d’une plateforme équipée de six pylônes externes et peut
envisager des plans d’attaque par saturation.
10. « H-6 », Strategic Bureau of Information on Defense Systems.
11. Pour un résumé synthétique des différentes versions, voir : J. Henrotin, « Frapper loin : la
modernisation capacitaire de la FMS et de la force aérienne », Défense & sécurité internationale,
HS n°68 (« Chine : Quelle puissance militaire ? »), octobre-novembre 2019.
12. G. Waldron, « H-6 evolves from Cold War relic to Beijing’s hammer », Flight Global,
04/09/2020.
13. « China », The Military Balance, International Institute for Strategic Studies, 2022.
198
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
En novembre 2022, le H-6K a été vu pour la première fois équipé d’un missile inconnu, qu’on
suppose être un ALBM14 CM-401
Source : China’s H-6K Bomber Spotted With New Air-Launched Ballistic Missile
Par ailleurs, cette plateforme présente un rayon d’action allongé. Grâce à une
motorisation entièrement rénovée par l’ajout de réacteurs Soloviev D-30 plus
économes et performants que les anciens WP-815, le H-6 K peut parcourir 3 500
km (7 000 km en distance franchissable). L’association H-6K/CJ-10 offre au-
jourd’hui aux décideurs chinois la possibilité d’atteindre des objectifs dans un
rayon de 5 000 km16, soit une distance suffisante pour toucher avec précision des
cibles situées au niveau de la seconde chaîne d’îles depuis la Chine continentale.
La recherche d’une allonge toujours plus grande est au cœur des préoccupa-
tions de l’APL. Elle est d’ailleurs satisfaite par l’arrivée de la dernière version
du bombardier, le H-6N, depuis 2018 (4 exemplaires livrés en 2022). Celle-ci
consacre le retour de la mission nucléaire au sein des unités de bombardement
des H-6 – abandonnée en 1995 – grâce au missile hypersonique CH-AS-X-13 à
capacité duale d’emport nucléaire ou conventionnelle, d’une portée comprise
14. Air Launched Ballistic Missile.
15. Un nombre limité d’appareils aurait reçu une motorisation nationale avec le WS-18. Cet ajout
servirait également de test dans le cadre des études sur les moteurs du prochain bombardier stra-
tégique chinois H-20.
16. Cabinet du Secrétaire de la Défense, 2022 Report on Military and Security Developments In-
volving the People’s Republic of China, Département de la Défense des États-Unis, 29/11/2022. Le
20 septembre 2020, l’APL publie une vidéo intitulée « The god of war H-6K gies on the attack! »
dans laquelle est simulée l’attaque d’une base américaine similaire à celle d’Andersen (Guam).
Voir : « China air force video appears to show simulated attack on U.S. base on Guam », Reuters,
21/09/2020.
199
L’affirmation des ambitions de puissance de la Chine…
entre 3 000 et 3 500 km17. Lancé depuis la plateforme, ce missile peut atteindre
des objectifs situés à 6 500 km. Surtout, le H-6N dispose d’une perche de ravitail-
lement en vol qui le transforme théoriquement en bombardier intercontinental.
Enfin, le parc des H-6 de l’aéronavale chinoise est en cours de modernisation
depuis 2019 avec le remplacement des H-6G (27 en service en 2022) par des
H-6J (18 en 2022)18. Ce nouveau standard hisse les capacités de ces bombardiers
au niveau de celles du H-6K de l’AAC. Il permet aussi d’emporter six charges
(contre deux pour le H-6G). D’après le Department of Defense (DoD)19, le H-6J
pourrait embarquer des missiles antinavires supersoniques YJ-12 d’une portée
comprise entre 200 et 400 kilomètres20.
Le premier déploiement d’un H-6J a eu lieu en août 2020, depuis l’île de Yongxing, en mer de
Chine méridionale
Source : Armed With Powerful Anti-Ship Missiles, China’s Cutting-Edge H-6J Strategic Bom-
bers Practice ‘Island Bombing’
17. P. Langloit, « Missilerie hypersonique. Un changement de dimension pour les opérations
navales ? », Défense & sécurité internationale, HS No 86 (« Ukraine : les leçons de la guerre sur
mer »), 10/11/2022. Si le CH-AS-X-13 est placé sur sous le ventre de l’appareil, il peut en plus
embarquer quatre missiles antinavires.
18. « China », The Military Balance, op. cit.
19. 2022 Report on Military and Security Developments Involving the People’s Republic of China,
op. cit.
20. Des photographies laissent supposer que le missile antinavire YJ-12 pourrait également être
embarqué sur les H-6K et H-6N de l’AAC.
200
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
L’emploi du H-6
L’évolution des caractéristiques du H-6 n’est évidemment pas anodine. Elle
est la conséquence tangible d’un changement de doctrine et de posture militaire
chinoises.
Pendant plusieurs décennies, l’AAC – a fortiori les bombardiers – ne jouait
qu’un rôle marginal. Jusque dans les années 1990, la Commission militaire
centrale (CMC) ne lui confie qu’une seule et unique mission : la défense du
territoire21. Cependant, le renouveau des ambitions du régime préside à la ré-
vision de cette posture. Dès 1999, les déclarations du président Jiang Zemin
annoncent cette évolution et appellent à « bâtir une puissante force aérienne
populaire »22. L’AAC reçoit soudainement la lourde tâche de mener à bien des
« missions de frappe offensives » pour lesquelles ses bombardiers ont néces-
sairement un rôle à jouer23.
Pour mener à bien cette transformation et face à la vacuité de sa propre expé-
rience opérationnelle, la réflexion des aviateurs chinois s’appuie en partie sur ce
que les stratèges observent par-delà leurs frontières24. Ils examinent les retours
d’expérience des engagements de l’US Air Force (USAF) du Koweït au Kosovo
en passant par l’Irak et l’Afghanistan. Pékin dresse deux constats principaux :
primo, les avions à long rayon d’action permettent de se passer du besoin de
points d’appuis à l’étranger25 ; secundo, les frappes de précision stand-off re-
présentent la meilleure option pour atteindre les centres de gravité adverses en
minimisant les coûts humains, matériels et financiers26.
Ainsi, que ce soit dans le cadre de vols d’entraînement ou de manœuvres de
signalement, le H-6 abandonne son simple rôle de protection du territoire pour
se prêter à des exercices de projection – notamment lors des incursions dans les
zones d’identification et de défense aériennes taïwanaises, en recrudescence de-
puis l’arrivée au pouvoir de Xi en 2012. D’ailleurs, l’évolution du profil de vol
suivi par les bombardiers fournit un bon indicateur du niveau de performance et
d’assurance des pilotes chinois : autrefois limitées à la bordure littorale27, leurs
21. D. Grossman et al., China’s Long-Range Bomber Flights: Drivers and Implications, art. cit., p. 28.
22. Ibidem, p. 28.
23. Ibidem, p. 2.
24. J. Wuthnow, A. S. Ding, P. C. Saunders, A. Scobell, A. N. D. Yang, The PLA Beyond Borders.
Chinese Military Operations in Regional and Global Context, Washington, National Defense Uni-
versity Press, 2021, pp. 200-201.
25. La démonstration lors des premiers jours du conflit en Afghanistan (2001) a probablement
marqué les esprits des chefs militaires chinois : depuis Whiteman AFB (Montana), après quarante
heures de vol ininterrompues, plusieurs dizaines de milliers de kilomètres parcourus et six sé-
quences de ravitaillement, les Spirit survolent l’Afghanistan pour tirer leur armement.
26. Ce dernier point retient d’autant plus l’attention des stratèges chinois qu’ils sont conscients
du risque d’engager leurs bombardiers dans les bulles de défense adverses en raison de leur faible
furtivité.
27. Les bombardiers de l’aéronavale chinoise ont entrepris des incursions dans le Pacifique orien-
tal dès 2013.
201
L’affirmation des ambitions de puissance de la Chine…
patrouilles survolent désormais les îlots contestés des Spratleys et des Paracels
depuis 2014 et se prolongent jusqu’au canal de Bashi à partir de 2015.
À l’aune des rapports du China Aerospace Studies Institute (CASI) et du
DoD, la portée et les capacités d’attaque améliorées du trio H-6K, H-6J et H-6N
inquiètent les militaires américains. Employés en nombre dans des « bomber
strike package »28, ces bombardiers pourraient conduire des frappes de saturation
contre les Carrier Strike Groups mais aussi, et surtout, à l’encontre des princi-
pales bases aériennes et navales de l’armée américaine, annihilant ses centres
logistiques et aéroportuaires régionaux. La destruction des implantations situées
à Kadena, Guam, voire Hawaï29 et Diego Garcia réduirait considérablement la
liberté d’action de l’USAF et limiterait considérablement le type ou le nombre
d’avions capables d’atteindre le territoire chinois. C’est toute l’architecture de
projection de forces et de puissance américaine qui serait remise en cause.
Les bombardiers H-6 à l’heure de la haute intensité
Malgré les nombreuses déclarations agressives de Pékin et l’inquiétude ram-
pante du Pentagone, il convient de relativiser en partie les craintes américaines
pour plusieurs raisons. Tout d’abord, les États-Unis n’ont pas attendu l’améliora-
tion qualitative et quantitative des feux air-sol et sol-sol chinois pour adapter leur
posture de défense. Depuis 2021, l’USAF réfléchit au concept d’Agile Combat
Employment (ACE) qui prévoit de multiplier les zones de desserrement poten-
tielles pour augmenter le degré de résilience et le niveau de survivabilité des
forces, tout en complexifiant la planification des frappes adverses30.
Par ailleurs, les performances affichées des H-6 sont à mettre en perspective
avec le contexte opérationnel dans lequel ils seraient susceptibles d’être engagés.
Un tel affrontement serait caractérisé par un environnement aérien très dégradé
et hostile. Malgré les efforts consentis dans les années 1990 pour renforcer son
autoprotection (systèmes de contre-mesures électroniques, leurres…), le H-6
reste relativement lent, faiblement manœuvrant et peu furtif. Ses dimensions im-
posantes – 35 m de long pour 33 m d’envergure – induisent dans le même temps
une forte surface équivalente radar (SER) qui transforme le bombardier en une
cible facile à repérer et à neutraliser une fois qu’il est accroché par un radar.
Dans le cadre d’un conflit de haute intensité, les bombardiers chinois pour-
raient se retrouver dans une posture délicate et similaire à celle de l’Aviation à
long rayon d’action russe aujourd’hui en Ukraine : la présence de systèmes sol-
air sophistiqués et la persistance d’une menace air-air ennemie dessinent l’em-
28. J. Wuthnow, et al., The PLA Beyond Borders…, op. cit., pp. 199-234.
29. J. Henrotin, « Frapper loin : la modernisation capacitaire de la FMS et de la force aérienne »,
Défense & Sécurité internationale, HS No. 68, 10/11/2019.
30. Cette effort n’est qu’un des nombreux aspects du concept qui induit, de façon plus générale,
une « responsabilisation des aviateurs » afin de leur permettre d’assurer la continuité de la mission
quelque que soit la donne opérationnelle ou la qualité de l’environnement aérien. Voir : Air Force
Doctrine, « ACE », Note 1-21, 23/08/2021.
202
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
ploi particulier des Tupolev31. Les H-6 devraient limiter leurs vols au-dessus du
territoire chinois, ou du moins hors de portée de l’adversaire, et mener toutes
leurs frappes en posture stand-off.
In fine, ces limites opérationnelles restreignent l’enveloppe géographique des
frappes de H-6 : depuis la Chine continentale32, ils disposeraient d’un rayon d’ac-
tion suffisant pour attaquer les bases américaines situées sur l’archipel du Japon,
mais ne pourraient atteindre celles positionnées à partir de la Seconde Chaîne
d’îles – dont Guam.
Enfin, l’élongation des bombardiers chinois se voit également limitée par un
autre facteur technique : l’essentiel des H-6 ne peut être ravitaillé en vol. L’ajout
de cette fonctionnalité sur un nombre limité de H-6K et l’arrivée du H-6N conçu
dès l’origine avec une perche pourraient pallier en partie cette faiblesse. À condi-
tion toutefois que le nombre de tankers chinois disponibles – parent-pauvre de
l’AAC : une dizaine de H-6U/DU et trois Il-78 Midas – s’étoffe sensiblement.
Un H-6N avec sa perche de ravitaillement
Source : H-6 evolves from Cold War relic to Beijing’s hammer
31. Le manque de systèmes de protection embarqués à bord des Tu-22M3, Tu-95MS et Tu-160
les oblige à évoluer au-dessus des territoires russes ou biélorusses – ou du moins contrôlés par le
Kremlin – pour mener à bien leurs frappes à distance de sécurité.
32. Voire depuis les récifs poldérisés dans les Spratley et Paracels, où la Chine déploie des bulles
de défense anti-aériennes et sur lesquels des pistes ont été aménagées. Par exemple, le 18 mai
2018, plusieurs H-6K sont repérés à Woody Island dans le cadre du premier déploiement de bom-
bardiers de l’AAC dans les Paracels.
203
L’affirmation des ambitions de puissance de la Chine…
Malgré les améliorations successives du H-6 depuis son entrée en service
au début des années 1970, celles-ci ne répondent qu’en partie à la réalité d’un
conflit moderne. Consciente de cet écueil, l’AAC s’est lancée dans le dévelop-
pement d’un nouveau bombardier stratégique qui doit lui offrir les moyens de
son ambition.
La promesse du bombardier H-20
Les 16 et 22 octobre 2022 se déroulait le vingtième Congrès national
du PCC33. Rassemblant les hauts dignitaires du régime, il offre l’opportu-
nité au pouvoir central de fixer la marche à suivre pour les cinq prochaines
années. L’analyse des discours permet ainsi aux observateurs étrangers de
souligner la continuité ou les inflexions des ambitions de puissance de la
Chine. Or, parmi les nombreuses déclarations, le secrétaire général du Parti,
Xi Jinping, a renouvelé sa volonté « [d’]ériger un puissant système de dis-
suasion stratégique ».
Si les H-6 sont appelés à endosser leur part de l’effort, la concrétisation de
cet objectif passera également par l’entrée en service du bombardier de nouvelle
génération, le H-20. Par ses capacités d’emport duales, il incarne un outil de
premier plan au sein du système de force de l’AAC, au moins à deux niveaux.
Tout d’abord, dans sa configuration nucléaire, le H-20 doit prendre la re-
lève des H-6N et achever le grand retour du versant aéroporté de la dissuasion
chinoise – Pékin faisant alors partie des rares pays à mettre en œuvre la Triade
nucléaire34. Surtout, ses capacités de frappe conventionnelle fourniront des op-
tions de choix à disposition du régime.
Se mettre au diapason des conflits de demain
Considéré par certains cadres de l’AAC comme un prérequis pour une armée
souhaitant entrer dans le club fermé des forces aériennes de rang mondial35, le
H-20 est aussi une réponse à l’avènement d’une « nouvelle ère de compétition
aérienne stratégique »36 face à des pays comme les États-Unis.
Avec Moscou, Pékin et Washington ont d’ailleurs en commun de disposer
d’une composante bombardiers à part entière. Si, l’AAC met en ligne plus de
bombardiers que l’USAF37, la qualité technique et technologique des avions –
33. « 20th CPC National Congress », Conseil d’État de la République populaire de Chine.
34. Le versant océanique repose sur les sous-marins nucléaires lanceur d’engins Type 094 (en
attendant l’arrivée du Type 096) tandis que le volet terrestre se compose des missiles balistiques
intercontinentaux de la « grande muraille nucléaire souterraine ».
35. M. Chan, « High hopes of China’s H-20 stealth bomber launch as PLA top brass vow weapon
system upgrades », South China Morning Post, 11/11/2022.
36. A. Hollings, « H-20: What we know about China’s stealth bomber », Sandboxx, 13/07/2022.
37. Selon la revue Military Balance, éditée par l’IISS en 2022, toutes versions confondues, on
dénombre 176 H-6 contre 125 B-52/B-1/B-2.
204
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
rayon d’action, capacité d’emport, arsenaux à disposition, système d’autoprotec-
tion embarqué… – est largement en faveur des Américains.
Consciente de son retard et après une série de rumeurs sur le développe-
ment secret d’un nouveau bombardier38, Pékin a officialisé le programme du
H-20 en septembre 2016 à l’occasion d’une conférence de presse donnée par le
chef d’état-major de l’AAC. Le général Ma Xiaotian confirme ainsi la poursuite
d’études menées par la Xi’an Aircraft Industrial Corporation39 sur le concept
d’un « bombardier stratégique de longue portée de nouvelle génération »40.
Les informations qui entourent ce développement restent parcellaires. La
furtivité semblerait néanmoins au centre des préoccupations des constructeurs.
Selon les comptes rendus annuels du DoD sur les capacités militaires chinoises,
l’apparence externe du H-20 ressemble à celle du B-2 Spirit de l’américain Nor-
throp Grumman avec une forme en aile volante41 et disposerait d’une soute in-
terne afin de limiter sa réflectivité radar. En outre, d’après ce même rapport,
l’avion disposerait d’un rayon d’action avoisinant les 10 000 km et serait équipé
d’une capacité de ravitaillement en vol. Selon le Pentagone, l’AAC pourrait dé-
sormais « étendre l’élongation de ses moyens jusqu’à la seconde chaîne d’îles
mais aussi jusqu’aux régions occidentales du Pacifique »42.
Malgré le relatif silence du régime qui n’infirme ni ne confirme la validité de
ces hypothèses, plusieurs arguments viennent étayer l’idée du développement
d’une plateforme similaire au B-2. L’AAC semble d’abord accorder un grand
intérêt pour la furtivité de ses vecteurs – véritable talon d’Achille du H-6. Les
analyses de l’avion de combat de cinquième génération, le Chengdu J-20, confir-
ment les progrès réalisés par Pékin dans ce domaine43.
Ces efforts sont rendus possibles par l’amélioration des connaissances des
ingénieurs chinois sur les matériaux et les revêtements furtifs grâce à la possible
capture par des agents de Pékin de morceau de F-117 Nighthawk après que l’un
d’entre eux a été abattu par les défenses serbes le 27 mars 199944. Par ailleurs, en
38. En 2013, le spécialiste allemand de l’aviation chinois A. Rupprecht publie plusieurs photos
d’une maquette d’un appareil chinois dont les dimensions et la physionomie font penser à une
plateforme similaire au B-2 et donc considérée comme une première esquisse du H-20 : A. Rup-
precht, Dragon Wings: Chinese Fighter and Bomber Aircraft Development, Ian Allan Publishing,
2013.
39. D. Grossman et al., China’s Long-Range Bomber Flights: Drivers and Implications, RAND
Corporation, 2018, p. 51.
40. C. Orr, « JH-XX Fighter-Bomber: China’s Latest Stealth Project Is Frightening », 19FortyFive,
18/06/2023.
41. D. Grossman et al., China’s Long-Range Bomber Flights: Drivers and Implications, art. cit., p. 50.
42. 2022 Report on Military and Security Developments Involving the People’s Republic of China,
op. cit. p. 83.
43. Pour une étude de la furtivité du J-20, voir l’article du colonel (USAF) Gregory Barber dans
ce même numéro.
44. M. Asthana, « How US’ Stealth Aircraft - F-117 Nighthawk Was Shot-Down By Russian Mis-
sile Defense System In The Spring Of 1999? », The Eurasian Times, 27/12/2020.
205
L’affirmation des ambitions de puissance de la Chine…
2005, l’un des principaux ingénieurs ayant participé au programme du B-2, l’In-
dien Noshir Gowadia est arrêté et condamné par la justice américaine pour avoir
vendu des secrets technologiques à Pékin45. Enfin, l’efficacité prouvée du Spirit
lors de nombreux conflits (Kosovo, Afghanistan, Irak, Libye) a probablement
achevé de convaincre les dirigeants chinois de l’importance de disposer d’une
plateforme reprenant les caractéristiques principales du bombardier américain.
Si l’arrivée du H-20 au sein des forces aériennes est prévue selon le DoD
pour le début de la décennie 2030, il reste difficile de suivre l’avancée effective
du programme. En juillet 2022, un article du Global Times évoquait des « essais
en vol d’un important type d’aéronef ayant une valeur stratégique et historique
de premier plan »46 ; ce qui a conduit nombre d’analystes à s’accorder pour dire
qu’il s’agissait du nouveau bombardier.
Le H-20, fleuron des capacités de bombardement de l’AAC
Le H-20 devrait amener un changement de paradigme capacitaire grâce à une
avionique embarquée moderne47 et à la combinaison de plusieurs systèmes de
combat aéroportés. Il possédera notamment une « capacité de guerre électro-
nique »48 accompagnée d’outils de brouillage et incorporera à bord des armes
lasers et masers49. La polyvalence de la plateforme sera également renforcée par
sa capacité à jouer un rôle de commandement et de détection aérienne avancée
(AEW&C) ou de relais Command and Control (C2) pouvant s’insérer au centre
d’une future architecture aérienne de combat connectée. Ses « haute-capacités
de fusion et de transmission de la donnée » l’adouberont comme un multiplica-
teur de force dans le cadre d’un combat multi-milieux et/ou multi-champs50.
Avec le développement d’un nouveau bombardier stratégique, Pékin souscrit
à une vision de la puissance aérienne partagée par Moscou et Washington , qui
est fondée sur une capacité de frappe stratégique grâce à une plateforme pilotée
(Tupolev PAK DA russe ou B-21 Raider américain) capable de déployer, à faible
préavis, un volume de feu conséquent et/ou d’une précision dissuasive contre un
adversaire n’importe où dans le monde. Ce souhait peut se comprendre comme
une sinisation du concept américain de « Global Strike » porté par l’adminis-
tration Bush au début des années 200051 ou comme un réflexe mimétique pour
posséder ce que son adversaire a priori plus aguerri met en œuvre.
45. Il était l’un des principaux concepteurs des systèmes de propulsion et se qualifiait lui-même
de « père de la technologie permettant au B-2 de se protéger des missiles à détection infrarouge ».
46. X. Liu, « China to conduct flight test for aircraft of key ‘strategic, historic significance’ »,
GlobalTimes, 07/07/2022.
47. K. Osborn, « Can China’s New Stealth H-20 Bomber Threaten the US or Rival the B-21? », art. cit.
48. D. Grossman et al., China’s Long-Range Bomber Flights: Drivers and Implications, art. cit., p. 52.
49. Ibidem.
50. Ibidem.
51. Ce terme fait échos au « Prompt Global Strike ». Officialisé dans la Quadriennal Defense
Review de 2006, ce concept supposait des capacités de frappes capables, en l’espace de quelques
minutes seulement, d’atteindre et neutraliser des objectifs dans des régions éloignées. Cette mis-
sion est aujourd’hui dévolue aux planeurs hypersoniques en cours de développement.
206
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
Le H-20 : une rupture pour l’AAC ?
Présenté comme tel, le H-20 apparaît comme un symbole fort de la montée
en gamme de l’AAC et du tissu industriel national. Toutefois, cette vision mérite
d’être pondérée.
D’abord, si la plateforme est censée incarner « le standard de la puissance »
nationale52 voire représenter la « primauté technologique » de la Chine, il est
utile de rappeler l’apparente similitude entre le H-20 et le B-2. À l’instar du J-20
et du F-35, cette ressemblance du futur bombardier chinois avec le modèle de
Northrop Grumman, déjà en service depuis plus de deux décennies, semble tra-
duire un manque de créativité de la part des constructeurs et ingénieurs chinois.
Finalement, s’il symbolise une véritable rupture vis-à-vis du H-6, le H-20 ne
semble pas à mesure de concurrencer son homologue américain53. De façon clas-
sique, la Xi’an Industrial Corporation pourrait s’être contentée de reprendre une
stratégie rodée de rétro-ingénierie qui amène à pondérer les discours enjolivés
autour des capacités du H-20.
Par ailleurs, au regard de son calendrier, le H-20 sera la plateforme de bombar-
dement en service dans l’APL au moment où celle-ci se sera hissée à la première
place mondiale selon l’ambition fixée par Xi. Or, si cette plateforme s'avère proche
du B-2 au niveau des performances54, elle ne peut rivaliser avec le futur B-21. La
différence qualitative entre les deux forces de bombardiers risque de se creuser
avec l’entrée en service du Raider prévue pour la fin de la décennie 202055.
Se pose ensuite la question de l’emploi effectif de la plateforme. Là aussi,
l’USAF dispose d’un avantage non négligeable : l’expérience opérationnelle de
l’AAC, notamment dans l’emploi d’une aile volante, est pour ainsi dire inexis-
tante. Si les cadres de l’armée de l’air chinoise s’attachent scrupuleusement à
observer et à étudier l’emploi qu’en fait leur adversaire, rien ne remplace l’ex-
périence réelle du combat. Ce nouveau type de plateforme demandera un temps
d’acculturation et un délai d’adaptation important.
Enfin, quid de la place qu’occupera le H-20 au sein de l’architecture aérienne
et, d’un point de vue plus holistique, au sein du système de force de l’APL ? La
problématique de l’intégration (avec des effecteurs déportés, des navires, des
chars…) et de l’interopérabilité entre les différentes composantes de l’APL –
voire avec certains partenaires et alliés – est évidemment centrale. Elle dépasse
plus largement les nombreuses interrogations que pose cet avion.
52. D. Grossman et al., China’s Long-Range Bomber Flights: Drivers and Implications, art. cit., p. 29.
53. D’après D. Grossman, il est également probable que le H-20 s’inspire des bombardiers de
l’ALRA russe ; Ibidem, p. 50.
54. Si on ne connaît pas encore toutes les caractéristiques du H-20, les estimations américaines lui
prédisent un rayon d’action relativement similaire (10 000 km selon le rapport du DoD de 2022)
à celui du B-2 (9 600 km).
55. M. Chan, « High hopes of China’s H-20 stealth bomber launch as PLA top brass vow weapon
system upgrades », South China Morning Post, 11/11/2022.
207
L’affirmation des ambitions de puissance de la Chine…
Conclusion
La Chine ne cache plus ses desseins expansionnistes et emploie dès à présent
ses bombardiers pour soutenir sa stratégie révisionniste. Que ce soit par les in-
trusions régulières au sein de l’ADIZ taïwanaise ou par leur prépositionnement
au sein du commandement du Théâtre surveillant la frontière sino-indienne, les
bombardiers chinois concourent à asseoir les intérêts de puissance de Pékin sur
ses marches régionales.
Le H-6 comme son successeur H-20 s’inscrivent également dans le cadre
plus structurant de la compétition militaire et technologique sino-américaine.
Au regard de la menace qu’ils font peser sur les principales bases de l’USAF, les
porte-avions de l’US Navy ou les navires de l’US Marine Corps, ils participent
aux inquiétudes exprimées par le Pentagone. De façon symbolique, alors que la
dernière mouture du rapport sur l’APL de 2022 évoque le J-20 à neuf reprises, le
H-6 est pour sa part mentionné vingt-sept fois et le H-20 cinq fois56.
Si l’armée de l’Air américaine semble avoir amorcé un début de réponse par
l’intermédiaire de son concept ACE, le manque d’informations sur les carac-
téristiques du futur bombardier stratégique chinois invite à ne pas formuler de
conclusion hâtives. Ce flou autour de la future plateforme pourrait très bien ap-
porter son lot de surprises techniques ou technologiques et obliger à une nouvelle
révision générale des politiques de projection de forces et de puissance des États-
Unis en mer de Chine, en particulier dans l’hypothèse d’un conflit.
56. 2022 Report on Military and Security Developments Involving the People’s Republic of China,
op. cit.
208
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
L’avènement des drones dans l’Armée
populaire de libération : enjeux, modes
d’action et stratégies futures
Carine Pouget – Nina Cazin
Lieutenant-colonel de l’armée de l’Air et de l’Espace, Carine Pouget est atta-
chée de défense adjointe – Air à la Mission de Défense française en Chine à Pékin.
Étudiante en première année de Master de Relations internationales à
Sciences Po Paris (PSIA), Nina Cazin est actuellement stagiaire à la Mission de
Défense française en Chine à Pékin.
Les drones s’illustrent aujourd’hui par une pluralité de formes et d’usages.
Commandés à distance ou évoluant de manière autonome sur certains segments
de vol, leurs configurations d’emport peuvent être calibrées pour un large panel
de missions. Dans la plupart des cas, ils peuvent être récupérés à l’issue de leur
vol. À l’inverse des aéronefs classiques, leurs emploi n’est pas contraint par des
facteurs physiologiques : dénués de tout pilote, ils sont dirigés par des opéra-
teurs qui peuvent se relayer au cours d’un même vol pour assurer des missions
de longue durée. Bien que ces plateformes ne soient pas nouvelles, leur recours
à des fins militaires s’est progressivement généralisé, faisant d’eux des figures
incontournables sur les théâtres d’opérations. Leur polyvalence a d’ailleurs ac-
centué leur importance des points de vue tactique et stratégique, notamment au
regard de la diversité de leurs usages : transport logistique, ravitaillement en vol,
relais de communications…1
La croissance du marché mondial des drones est portée par une demande en
pleine expansion. Dans le domaine militaire, ce marché est passé de 12 milliards
de dollars en 2022 à 12,8 milliards en 2023 et devrait atteindre les 17 milliards
de dollars d’ici 20272. Si l’offre reste dominée par des solutions d’origine améri-
caine et israélienne, de nouveaux fournisseurs font leur apparition, en particulier
1. « Les drones militaires aériens : une rupture stratégique mal conduite », Rapport public annuel,
Cour des comptes, 02/2020.
2. « Military Drone Market Size, Industry Trends, Top Companies Analysis Report 2027 », Mar-
ketsAndMarkets, 08/2022.
209
L’avènement des drones dans l’Armée populaire de libération…
la Turquie et l’Iran. D’autres commencent également à concurrencer sérieuse-
ment les producteurs traditionnels. C’est le cas de la Chine, qui se positionne
aujourd’hui comme l’un des principaux exportateurs sur la scène internationale.
Si certains des modèles offrent des caractéristiques similaires aux MQ-9 Rea-
per, la grande majorité des drones chinois présente des performances inférieures
aux systèmes américains. Pour autant, ce fossé tend à se combler rapidement3, et
l’on recense désormais des drones chinois dans les flottes aériennes de nombreux
pays, de l’Asie centrale au Moyen-Orient en passant par l’Afrique4.
Les drones vont également jouer un rôle central dans les opérations mili-
taires chinoises. Même si l’Armée populaire de libération (APL) compte 2,18
millions de soldats d’active5 (en 2022) – soit l’effectif le plus important au
monde, loin devant l’Inde dont la population est pourtant comparable – sa
puissance militaire ne repose pas uniquement sur le nombre ou la quantité. Elle
passe également par des développements qualitatifs, avec l’introduction d’ar-
mements et de capacités technologiques avancés. Dans ce cadre, la conception
et l’emploi de drones sont envisagés comme un moyen vers une fin : faire de
l’APL une armée de rang mondial.
Cet article se propose de fournir une description synthétique de la place des
drones au sein de l’APL. L’industrie chinoise connaît un dynamisme remar-
quable dans ce secteur qui lui confère une position de choix à l’international. Les
drones qu’elle produit devraient par ailleurs investir de plus en plus les futures
opérations de l’armée chinoise. Cependant, en dépit de ces potentialités, la Chine
se trouve confrontée à des problèmes humains et organisationnels pour pleine-
ment les exploiter. Des écueils que le drone pourrait potentiellement résoudre, à
terme, notamment par le biais de l’autonomisation.
Un écosystème industriel compétitif
L’essor de l’industrie des drones en Chine
La montée en puissance de l’industrie des drones est un phénomène en soi
assez récent dans l’histoire chinoise. L’APL acquiert son tout premier engin dans
les années 1950. De conception soviétique, le Lavochkin La-17 est un drone-
cible fonctionnant par radiocommande6. L’accélération et la massification de
3. La société DJI est le spécialiste mondial des drones de plus petite taille et inonde le marché de ses
produits. Toutefois, il est difficile de juger de leur qualité ou de leur efficacité. Néanmoins, du fait
de leur emploi par d’autres pays en opérations ou en conditions réelles, ces retours d’expériences
font progresser rapidement les sociétés chinoises.
4. M. Chan, « Chinese drones in demand as Algeria and Egypt eye orders from world’s leading
UAV exporter », South China Morning Post, 29/01/2022.
5. « Classement des États du monde par effectif des armées nationales », [Link],
31/03/2023.
6. E. Kania, « The PLA’s Unmanned Aerial Systems: New Capabilities for a “New Era” of Chinese
Military Powers », China Aerospace Studies Institute, Air University, Montgomery, 2018.
210
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
leur production s’expliquent par plusieurs facteurs plus ou moins liés, que ce soit
le rapprochement avec l’Union soviétique, la rétro-ingénierie des technologies
du Kremlin, la coopération avec Israël ou l’espionnage industriel de modèles
américains. Ces avancées ont permis à la Chine d’acquérir progressivement les
compétences nécessaires pour concevoir ses propres engins7. Depuis, des mo-
dèles chinois sont produits pour tous les milieux – aérien, surface, sous-marin et
terrestre. Certains observateurs s’attendaient à voir les premiers drones chinois
arriver seulement dans les années 2020, voire 2030. Or, cette activité illustre le
saut technologique spectaculaire réalisé par le pays ces dix dernières années8.
Les différents salons9 de Zhuhai offrent un bon aperçu des réalisations
chinoises. Ils sont en soi des lieux privilégiés pour mesurer l’importance prise
par l’industrie des drones civils et militaires10 au sein de l’écosystème de défense
national. Une grande partie des modèles présentés est déjà en service au sein de
l’APL (ou d’une armée étrangère) ou est destinée à capter l’attention des autori-
tés politico-militaires chinoises pour que des contrats soient signés avec l’armée.
Véritable priorité nationale, l’écosystème industriel des drones chinois béné-
ficie d’incitations ou de facilités de financement qui offrent de nombreuses op-
portunités pour les entreprises privées, semi-privées ou étatiques (State-Owned
Entreprise – SOE). Dans ce paysage, l’APL a pour habitude d’acquérir ses sys-
tèmes auprès de quatre grandes entreprises publiques : China Aerospace Science
and Technology Corporation (CASC), China Aerospace Science and Industry
Corporation (CASIC), Aviation Industry Corporation of China (AVIC), C hengdu
Aircraft Industry Group (CAIG). Ces firmes proposent des solutions sur une large
gamme capacitaire : des mini-drones aux plateformes à court rayon d’action, en
passant par les drones tactiques, moyenne altitude-longue endurance (MALE)
et haute altitude-longue endurance (HALE, à l’instar des fameux Wing Loong).
Elle est complétée par des drones hélicoptères ou des modèles spécialisés pour
évoluer en essaim.
Si l’offre industrielle positionne la Chine comme l’un des leaders mondiaux
dans le domaine des matériels low-cost, elle dépasse aussi ce marché en recou-
vrant le haut du spectre technologique. En 2019, par exemple, à l’occasion du
70ème anniversaire de la proclamation de la RPC, deux drones de combat de nou-
velle génération ont été présentés par l’APL : le WZ-8 de reconnaissance super-
sonique de haute altitude et le GJ-11 d’attaque furtif, similaire au démonstrateur
7. Col V. Bhat, « How China Reverse-Engineered, Copied Technology for Its Latest J-20 Fighter
Jet », ThePrint (blog), 22/02/2018.
8. A. Chandra, « Why China’s Armed UAVs Are a Global Export Success, and Its Fighter Jets, Not
so Much », Defence Procurement International, 05/11/2021.
9. Le salon international aéronautique et aérospatial de Zhuhai a lieu tous les deux ans lors des
années paires. L’édition 2020 a été exceptionnellement reportée en 2021.
10. Si les drones peuvent être de nature civile ou militaire, leur finalité peut relever de ces deux
domaines. Cet emploi dual se constate notamment sur le théâtre ukrainien avec des drones d’ori-
gine chinoise ; NEXTA [@nexta_tv], « Ukrainian Military Shot down Chinese Drone », Tweet,
Twitter, 16/03/2023.
211
L’avènement des drones dans l’Armée populaire de libération…
Neuron de Dassault ou au X-47B de l’américain Northrop Grumman11. Ces deux
modèles – qui seraient supposément en service – n’ont pas d’équivalent dans les
forces aériennes étrangères12. Autre exemple récent : une équipe d’ingénieurs
chinois a déclaré avoir effectué des progrès dans le domaine de l’interception
d’arme hypersonique en employant un drone réutilisable à propulsion aérobie
qui peut dépasser la vitesse de Mach 5.
Grâce à sa structure et sa forme d’aile volante, le GJ-11 se démarque par sa furtivité élevée et son
allure en vol. Source : @East Pendulum – Twitter
Cette volonté de développer des moyens de « haute technologie » représente
d’ailleurs l’un des principaux axes qui ressort des différents discours tenus aux
Lianghui13 de 202314. Ce volontarisme s’inscrit plus largement dans le cadre
d’une démarche technologique ambitieuse, arrêtée par la « feuille de route
technologique clé » publiée par le ministère de l’Industrie et des Technologies
de l’Information en octobre 2015. Ce document fixe les objectifs de production
pour les entreprises chinoises afin de faire de la Chine une superpuissance indus-
trielle notamment dans le domaine des technologies high tech.
Face à de telles aspirations, les entreprises privées peuvent jouer un rôle im-
portant, même si leurs moyens sont plus réduits. Aux côtés des quatre majors,
l’entreprise privée Sichuan Tengden Technology Co. fait figure d’outsider. Elle
est pourtant responsable du développement des drones de la famille TB-, dont
le TB-001 qui est dédié à des missions d’intelligence, de surveillance et de re-
connaissance (ISR). Cette même entreprise produit également les drones cargo
11. « Les forces chinoises présentent leurs 2 drones de combat de nouvelle génération », Meta-De-
[Link], 01/10/2019.
12. « La Chine devient le premier exportateur de drones de combat », [Link], 15/03/ 2019.
13. La réunion plénière de l’Assemblée populaire nationale et du Comité national de la Confé-
rence consultative politique du peuple chinois.
14. « China steadfastly promotes high-quality development », People’s Daily Online, China Daily,
09/03/2023.
212
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
amphibies de type TU-, utilisés en 2022 dans le cadre d’un exercice militaire et
assignés à des missions d’approvisionnement des troupes sur le terrain.
Plusieurs incursions en mer de Chine orientale ont été conduites en 2021 par des TB-001. Leur
passage dans le détroit de Miyako a provoqué la réaction immédiate de la force aérienne d’auto-
défense japonaise.
Source : Flights of the Chinese UAV TW328/TB-001 in the East China Sea and the Pacific Ocean
– ВПК.name ([Link])
Le dynamisme de la politique d’exportation des drones chinois
Cette complétude du savoir-faire industriel chinois la hisse au niveau des
principaux exportateurs de drones sur la scène internationale. Il est certain que
l’utilisation croissante des drones dans les écosystèmes de défense et de sécu-
rité soutiendra à terme la demande dans les années à venir, que ce soit pour
des fonctions de surveillance, de cartographie, de transport ou de combat. Avec
l’augmentation des dépenses militaires des États et la volonté de se procurer des
plateformes modernes, la croissance du marché chinois à l’international devrait
rester pérenne. La Chine en profite donc pour partir à la conquête de marchés
extérieurs et fournir des débouchés à son industrie nationale.
Les ventes à l’Arabie saoudite sont un exemple réussi de cette politique. Le
Royaume, qui constitue l’un des principaux clients de Pékin, emploie des mo-
dèles chinois pour les opérations qu’elle mène au-dessus du territoire yéménite15.
En 2017, Riyad avait déjà passé commande de drones Wing Loong II. En mars
2022, les Saoudiens ont signé un nouveau contrat important lors du salon de
Zhuhai, permettant la production de drones dans le cadre d’une joint-venture
entre l’Advanced Communications and Electronics Systems Co. et la China Elec-
tronics Technology Group Corp. Ils devraient ainsi disposer des modèles CH-4 et
TB-001, développer de manière commune des aéronefs électriques à décollage et
15. « UN Calls for Probe into Saudi-Led Coalition Air Raids in Yemen », Al Jazeera, 01/2022.
213
L’avènement des drones dans l’Armée populaire de libération…
atterrissage verticaux, des solutions anti-drones, des produits pour hélicoptères
ainsi que des systèmes radar16.
Les drones chinois sont également présents dans l’inventaire des forces ira-
kiennes : Bagdad affirme les avoir utilisés au cours de 260 raids aériens menés
contre des positions de l’État islamique – avec un taux de réussite affiché de
100 %17. Des drones Wing Loong (Wing Loong I et peut-être Wing Loong II) sont
également présents sur le théâtre libyen. Les Émirats arabes unis18 les ont ache-
tés au profit des forces pro-Haftar19. Autre exemple de réussite, le MALE CH-4
Rainbow, produit par CASC, est l’un des modèles les plus répandus au monde.
Il rencontre un grand succès auprès des pays d’Asie centrale ou au Proche et
Moyen-Orient20. En résumé, selon l’Institut international de recherche sur la paix
de Stockholm, la Chine aurait fourni 282 drones de combat à 17 pays au cours
de la dernière décennie21.
Inspiré du MQ-9 Reaper, le drone MALE CH-4 Rainbow de la China Aerospace Science and Tech-
nology Corporation (CASC) est l’un des drones les plus prisés des États partenaires de la Chine
Source: « Chinese Rainbow CH-4 UCAV detected near Taiwan for first time », Focus Taiwan, 17/09/2022.
16. A. Helou, « Chinese and Saudi Firms Create Joint Venture to Make Military Drones in the
Kingdom », Defense News, 09/03/2022 et « Saudi gets huge arms deal from China worth $4 bil-
lion », Leaders, 29/11/2022
17. Z. Rasheed, « How China Became the World’s Leading Exporter of Combat Drones », Al
Jazeera, 24/01/2023.
18. R. Olivier, « The Strategic Implications of Chinese UAVs: Insights from the Libyan Conflict »,
China Brief, The Jamestown Foundation, Vol. 20, No. 15, 31/08/2020.
19. AFP, « Chinese Drones Hunt Turkish Drones in Libya Air War », South China Morning Post,
29/09/2019 ; AFP, « Un ‘’drone émirati’’ des pro-Haftar abattu dans l’ouest de la Libye », L’Orient-
Le Jour, 28/01/2020.
20. À savoir : Algérie, Arabie saoudite, Éthiopie, Irak, Jordanie, Myanmar, Nigéria, Pakistan,
Turkménistan, Zambie. Voir S. Weinberger, « China Has Already Won the Drone Wars », Foreign
Policy, 10/05/2018.
21. « Arms Transfers Database », SIPRI, 13/03/2023.
214
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
Cette prolifération des drones chinois à l’international s’explique par plu-
sieurs facteurs. Le premier est financier et renvoie aux prix attractifs proposés
par la Chine pour certains États aux moyens modestes. Le prix d’un MALE Wing
Loong est estimé à un million de dollars quand celui d’un Reaper frôle les trente
millions. Ce large écart peut notamment s’expliquer par les coûts de la main-
d’œuvre chinoise encore bon marché22.
Le Wing Loong III, dernier-né des ateliers de l’Aviation Industry Corporation of China et fer de
lance des drones de combat chinois
Source : China Claims « 10,000 Km Range For Its Wing Loong-3 UAVs; Performs Anti-Sub, Air,
Land & Rescue Ops In A Promo Sortie – Watch » ([Link])
Cet attrait pour les modèles chinois se comprend également par des raisons
juridiques. Selon certains analystes, les acheteurs se tournent vers la Chine
pour des raisons pratiques. La rigidité du Missile Technology Control Regime
(MTCR) contraint les ventes des modèles occidentaux. Établi en 1987, cet ac-
cord de contrôle international des exportations de missiles s’applique désormais
aussi aux drones. Il prévoit de limiter la prolifération des plateformes capables
d’emporter des armes chimiques, biologiques et/ou nucléaires. Washington s’as-
treint à respecter cette réglementation en limitant l’exportation de ses drones de
combat23. Pour autant, Pékin ou Tel-Aviv ont refusé de ratifier l’accord. Selon
Franz-Stephan Gady, chercheur à l’International Institute for Strategic Studies,
la légèreté des restrictions imposées par Pékin offre même aux acheteurs de
drones chinois l’opportunité de les employer selon leur bon vouloir24.
22. CERPA, « Le succès des drones de combat chinois », Opérationnels, 21/05/2018.
23. Cependant, en juillet 2022, à la suite d’années de lobbying de la part des fabricants américains,
l’administration Trump a unilatéralement consacré son droit d’interpréter de façon plus large le
texte, notamment en ce qui concerne la vente à l’exportation de drones armés ne dépassant pas une
vitesse de 800 km/h (incluant donc les drones Predator, Reaper et Global Hawk).
24. Z. Rasheed, « How China Became the World’s Leading Exporter of Combat Drones », Al
Jazeera, 24/01/2023.
215
L’avènement des drones dans l’Armée populaire de libération…
Pour Pékin, ce dynamisme à l’exportation est doublement bénéfique. Tout
d’abord, l’attrait de nombreux pays étrangers pour ses équipements permet à la
Chine de bénéficier d’un retour d’expérience en conditions réelles. Ses engins
sont engagés sur des scènes de combat qui constituent un véritable laboratoire
pour tester les drones en situation de guerre (en évaluant leur usure, efficacité,
chaîne logistique, ou la valeur de la formation). Pour une armée dont le dernier
engagement date de la fin des années 1970 contre le Vietnam (hors opérations
de maintien de la paix) et qui n’entreprend que de rares exercices bilatéraux (no-
tamment avec le Pakistan et la Thaïlande), cette ressource permet de compenser
le manque de savoir-faire, d’approcher les modes d’action étrangers, mais aussi
d’améliorer ses propres matériels en répondant aux problèmes rencontrés par les
différents utilisateurs.
Enfin, sur un plan juridique, le renforcement de la posture chinoise en termes
d’exportation lui offre l’opportunité d’accroître son influence dans les forums
internationaux qui traitent de ces sujets. Pékin peut participer plus activement à
l’élaboration de standards et au processus de cristallisation des normes internatio-
nales. « Éviter les monopoles étrangers dans la fabrication de normes, témoigne
un expert de la question, est nécessaire pour que la Chine renforce son « droit de
parole » dans les industries des drones et d’autres technologies sans pilote »25.
L’apport des drones dans la conduite des opérations chinoises
Le succès florissant des drones a bouleversé les attentes et les potentialités
des forces armées chinoises. L’APL est désormais prête à s’équiper en drones
de différentes envergures (MALE, HALE, tactique…), pour accomplir diverses
missions (drones de combat, ISR…), à des niveaux technologiques variés (low
et high cost). Chacune de ces composantes participe, de près ou de loin, à la stra-
tégie doctrinale fixée par le régime.
Le besoin d’agir loin et dans la durée
Parmi les priorités, la défense de la souveraineté et de l’intégrité territoriale
du pays est sans doute la plus essentielle. Elle constitue la raison d’être même
de l’APL. L’étendue du territoire chinois suscite des besoins de projection : les
plateformes de l’armée doivent être capables de couvrir de longues distances et
de tenir dans la durée.
La Chine a donc présenté plusieurs modèles de drones répondant à ces at-
tentes opérationnelles particulières. Elle a par exemple dévoilé, au salon de Zhu-
hai de septembre 2021, le drone CH-6. Pouvant atteindre la vitesse de 700 km/h,
il disposerait d’une autonomie de près de 24 heures. Ce salon a aussi été l’occa-
sion d’y révéler le fameux WZ-7 de AVIC, que certains commentateurs chinois
comparent à un avion de ligne26. Selon les médias officiels, ces drones ISR et de
25. Ibidem.
26. « China’s Latest WZ-7 Recon Drone Deployed for Combat Training Ahead of PLA Air Force’s
72nd Anniversary », Global Times, 10/11/2021.
216
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
patrouille maritime vont « jouer un rôle majeur dans le détroit de Taïwan et en
mer de Chine méridionale »27.
Le drone supersonique WZ-7, révélé pour la première lors du défilé militaire de Pékin de 2019
pour le 70ème anniversaire de la révolution communiste
Source : Satellite image shows WZ-8 supersonic drone at Chinese base ([Link])
Si ces améliorations en termes de performance augmentent les capacités
d’action de l’APL, l’emploi de ces drones reste contraint par leur forte consom-
mation énergétique. La chaîne décisionnelle chinoise étant relativement longue
et contrôlée à tous les niveaux, il est crucial que les différents scénarios d’em-
ploi des forces soient donc déterminés et pensés en amont. Ces besoins d’endu-
rance et d’élongation sont capitaux dans l’hypothèse d’une intervention militaire
au-delà des mers de Chine orientale et méridionale et, plus généralement, dans
un espace Indopacifique marqué par un faible nombre de points de ravitaille-
ment. C’est particulièrement vrai pour les missions d’envergure conduites aux
abords de Taïwan : celles-ci doivent être planifiées en amont avec des équipages
et des équipements en alerte, prêts à se mettre en mouvement dès réception des
ordres. Les drones représentent une réponse partielle à ces problématiques.
Cette problématique contraint la Chine à envisager des issues innovantes.
Aussi, en septembre 2022, AVIC présentait un drone fonctionnant entièrement à
27. S. H. Choi, « Chinese Drone Passes Japanese Islands, Spurring Tokyo to Scramble Jets »,
South China Morning Post, 02/01/2023.
217
L’avènement des drones dans l’Armée populaire de libération…
l’énergie solaire28. Plus récemment encore, des scientifiques chinois ont proposé
un modèle pouvant être rechargé à l’aide d’un laser. Partant de ce postulat, l’en-
gin pourrait en théorie rester indéfiniment en vol, si l’on s’en tient du moins aux
seuls critères techniques29.
Munitions rodeuses : la saturation par l’essaim
Parmi la panoplie des modèles à sa disposition, Pékin a développé des drones
suicides low-cost (aussi appelés « munitions rodeuses »). Devant opérer à terme
en essaim, ils peuvent être embarqués sur hélicoptère ou envoyés depuis un ca-
mion. En 2020, l’Académie chinoise d’électronique et d’information technolo-
gique est parvenue à déployer en quelques minutes lors d’une démonstration un
essaim de drones, qui a démontré sa capacité à fondre sur sa cible30. Ce modus
operandi rend plus complexe l’élimination de la totalité des plateformes. Cet
effet de saturation peut être renforcé par l’emploi de systèmes de brouillage de
défenses embarqués31.
Ces munitions rodeuses offrent de nombreux avantages pouvant satisfaire
les stratèges chinois : un coût réduit, une facilité d’emploi depuis une plateforme
mobile ou statique (aérienne ou terrestre), une économie en facteur humain et
un effet saturant sur les forces ennemies, qui facilitent l’entrée sur le théâtre de
moyens à plus haute valeur.
Une flotte renforcée par les drones recyclés/reconvertis
Souhaitant préserver ses moyens les plus modernes et se reposer sur un grand
nombre de plateformes dont ses drones, l’APL n’aurait pas écarté l’option de re-
cycler ses vieux avions aux performances dépassées. Dès 2013, il a été question
de faire stationner sur des bases aériennes proches de l’île de Taïwan plusieurs
centaines d’anciens J-6 – la version chinoise du MiG-19 produit en 4 500 exem-
plaires – modifiés en drones32.
Entre-temps, cette flotte d’avions dronisés s’est agrandie et comprend désor-
mais des J-8 (produits à plus de 400 exemplaires) et des J-7 (version chinoise du
MiG-21, produits à 2 400 exemplaires)33. Avec l’annonce de sa mise en retrait, la
presse chinoise a expliqué que les J-7 devaient « devenir des drones et jouer de
28. Z. Lei, « China Debuts Full Solar-Powered Drone », China Daily, 09/2022.
29. Z. Tong, « Chinese Scientists Develop Laser-Powered Drone to Stay Aloft “Forever” », South
China Morning Post, 08/01/2023.
30. 中国电科陆空协同固定翼无人机“蜂群”系统 [Système coopératif terre-air de drone à voi-
lure fixe « en essaim » du CEC], YouTube, 13/10/2020.
31. C. Deluzarche, « La Chine dévoile un canon à drones kamikazes », Korii, 21/10/2020.
32. « China Shows Off Its ‘Fighter Jet Drones’ That Can Overwhelm Enemy Defenses; Experts
Say Again Inspired By US Air Force », Eurasiantimes, 22/10/2021.
33. La difficulté réside désormais dans la capacité à conserver les anciens pilotes de J-6, J-7 et J-8
au sein de l’AAC pour leur confier la conduite de ces drones depuis le sol, mais aussi à faire voler
ces plateformes en assurant la déconfliction entre leur plan de vol et ceux des autres appareils, du
décollage jusqu’à l’arrivée sur l’objectif.
218
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
nouveaux rôles dans la guerre moderne ». Ils pourraient aussi être réquisitionnés
pour des missions d’entraînement et de tests34. Malgré de nombreuses spécula-
tions, un expert cité par le Global Times s’est empressé de préciser que le vol
inattendu de quatre J-7 en juin 2021 près de Taïwan avec des avions modernes
J-16, ne devait pas être interprété comme la première mission d’évaluation de ce
concept d’emploi.
Le choix de convertir ces avions de chasse en drones offre de nombreux avan-
tages. Outre le coût réduit du programme pour disposer d’un drone avec les
caractéristiques d’un avion de combat, ce type de plateforme peut semer le doute
et la confusion au sein des défenses aériennes adverses. De plus, même dronisé,
l’avion conserve une capacité de combat et de vol importante. Enfin, cette plate-
forme s’inscrirait dans une logique consommable : il ne serait pas essentiel de
devoir le récupérer ; peu d’heures de vol seraient nécessaires pour l’entraînement
tandis que son entretien pourrait être réduit au minimum, étant donné l’accepta-
bilité des pannes possibles au regard du grand nombre de vecteurs et du faible
coût de transformation.
Dans le cadre d’une « guerre moderne », ces aéronefs de combat transformés
en Unmanned Combat Air Vehicle pourraient être employés dans le cadre des
premiers engagements : destinés à identifier, localiser, affaiblir, voire épuiser
les défenses aériennes adverses, ils seraient un atout pour préserver les aéronefs
modernes – drones comme avions – de haute valeur opérationnelle et financière.
Ces derniers seraient alors destinés à des interventions a posteriori, opérant de
manière complémentaire et décisive. La masse potentielle d’avions dronisés se-
rait susceptible de causer des manœuvres de saturation particulièrement diffi-
ciles à contenir pour les défenses ennemies.
Néanmoins, l’arrivée d’un nombre conséquent de nouvelles plateformes dro-
nisées aux caractéristiques particulières comparées aux modèles « classiques »,
va probablement renforcer le besoin de coordination de la troisième dimension.
Cet aspect sera d’autant plus primordial dans la mesure où la grande majorité de
ces systèmes est destiné à être pilotée depuis le sol.
Les drones d’appui et de soutien
Les drones militaires sont de plus en plus employés dans le cadre de missions
à risque élevé : reconnaissance à basse altitude, désignation d’objectifs pour l’ar-
tillerie, suppression de la défense aérienne adverse, entrée en premier ou encore
aide au ciblage en phase terminale des missiles balistiques. C’est toute l’ambition
du drone de combat Loyal Wingman FH-97A – dont la maquette a été présentée
au salon aéronautique de Zhuhai de novembre 2022. Conçu pour accomplir des
tâches Dull-Dirty-Dangerous, il pourrait surtout être déployé en tandem avec le
J-20, l’avion de chasse furtif supersonique de l’armée de l’Air chinoise.
34. « China Expected to Retire Legacy J-7 Fighter Jets from Combat Service in 2023 », Global
Times, 29/01/2023.
219
L’avènement des drones dans l’Armée populaire de libération…
Portant l’ambition du Loyal Wingman, le FH-97A est destiné à accompagner le chasseur J-20
Source : Airshow China 2022: FH-97A, the Chinese Loyal Wingman Project ([Link])
D’autres drones sont associés aux matériels les plus performants de l’APL.
Le 4 août dernier, des manœuvres militaires chinoises ont été initiées en réponse
à la venue de la présidente de la Chambre des Représentants américaine, Nancy
Pelosi, à Taïwan. La présence de drones TB-001 et BZK-005 à proximité des
« zones d’exercices » au Nord-Est de Taïwan (faisant l’objet d’interdiction de
circulations aérienne et maritime suite aux NOTAMs chinois) avait suscité des
interrogations. Les commentateurs ont été moins interpellés par le fait que ce
soient des plateformes de reconnaissance et d’attaque que par la concomitance
de leurs vols et des tirs de missiles balistiques depuis la RPC.
Parmi les hypothèses formulées par le China Aerospace Studies Institute35, ces
drones auraient pu jouer un rôle dans le cadre des tirs de la Force des Lanceurs
de l’APL36. Grâce à leurs caméras embarquées, la retransmission vidéo en temps
réel des cibles aurait contribué au guidage et à l’évaluation des effets post-action
(Battle Damage Assessment). Ces plateformes sont aussi d’excellents relais de
communication qui peuvent contourner les problèmes de couverture en raison du
relief montagneux de Taïwan. Tout porte donc à croire que la force des Lanceurs
dispose désormais de ses propres drones, dont certains se trouvent stationnés sur
la base 61 de Fujian, dont la localisation donne directement sur le détroit.
35. A. Moriki (Lt. Col.), « Concerning the Possibility that the Chinese TB-001 Unmanned Ae-
rial Vehicle was Involved in Ballistic Missile Impacts », China Aerospace Studies Institute, Air
University, Montgomery, 2023.
36. L’imagerie du 23 août de la base 61 indique que cette unité a bien adopté le drone TB- 001.
220
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
Les drones de reconnaissance
L’APL compte un nombre important de drones destinés aux missions ISR.
Leurs coûts et les performances sont moindres comparés aux systèmes pilotés de
détection et de commandement aéroportés. Toutefois, leur autonomie est adaptée
aux missions de surveillance permanente des zones d’opération37.
Le flou perdure sur le nombre de drones ISR actuellement en service au sein
de l’armée chinoise. Trois BZK-005 et deux WZ-7 de catégorie HALE ont été
identifiés sur la base aéronavale de Lingshui depuis 2016. Des imageries satel-
lites ont également révélé un BZK-005 dans l’archipel contesté des Paracels en
201738. L’année suivante, le Japon faisait état d’un vol similaire en mer de Chine
orientale39.
Conçu pour la reconnaissance et le renseignement à haute-altitude, le BZK-005 est employé à la
fois par la Marine et l’armée de l’Air chinoise
Source : China showcases SAR-equipped BZK-005 UAV in military led firefighting operation ([Link])
Ces drones viennent renforcer les capacités d’observation par satellites ou
la réactivité des systèmes d’alerte avancée lorsque le niveau de permanence sur
zone ou les besoins de flux vidéo en temps réel deviennent décisifs. Ces plate-
37. F. K. Chang, « China’s Maritime Intelligence, Surveillance, and Reconnaissance Capability in
the South China Sea », Foreign Policy Research Institute, 05/2021.
38. V. Bhat, « Satellite Images Reveal China’s State-of-Art Naval Airbase », The Print, 17/10/2017.
39. F. K. Chang, art. cit.
221
L’avènement des drones dans l’Armée populaire de libération…
formes peuvent ainsi assurer une surveillance en continu des zones ciblées et
transmettre en direct leurs coordonnées, suppléant les capacités satellites. Tou-
tefois, elles ne peuvent se substituer aux moyens spatiaux, dans la mesure où
ces appareils demeurent des cibles potentielles et restent dépendants du droit
de la circulation aérienne qui ne concerne pas les satellites.
Le paradoxe des drones: trouver des hommes pour remplacer d’autres
hommes
La performance générale des drones chinois est aujourd’hui reconnue et at-
testée. Leur coût, leur polyvalence et leur efficacité les rendent particulièrement
attrayants pour un grand nombre d’acteurs, tant publics que privés. Pour autant,
le drone confronte aussi Pékin et l’APL à ses propres faiblesses, en particulier
humaines.
Les drones : un catalyseur des problèmes humains qui pèsent sur l’APL
Bien que le manque de transparence des politiques publiques complique l’in-
telligibilité des orientations stratégiques chinoises, certains observateurs occi-
dentaux ont constaté, suite aux Lianghui de mars 2023, la priorité affichée par le
Parti communiste chinois : le but est d’unifier les mécanismes organisationnels
et de commandement afin de renforcer la cohésion et la robustesse de son ar-
chitecture de défense. Cette ambition présuppose le renforcement des capacités
nucléaires, conventionnelles, spatiales et cyber et s’accompagne d’une volonté
d’indépendance stratégique grâce à l’usage de systèmes nationaux interconnec-
tés de navigation et de communication.
Xi Jinping a exprimé son souhait de faire des drones une capacité-socle de
l’APL dans ce cadre. Or, l’arrivée de ce nouveau type d’aéronefs met en lumière
certaines fragilités des armées puisqu’elle renforce très concrètement les problé-
matiques qui se posent d’un point de vue humain. D’une part, elle impose une
capacité d’acculturation rapide du personnel pour qu’il s’adapte au fonctionne-
ment et à l’ergonomie des nouvelles technologies. D’autre part, elle nécessite
d’engager rapidement du personnel qualifié. L’APL doit pouvoir compter sur des
techniciens, des ingénieurs, des opérateurs capables de concevoir et d’employer
ces équipements de haute valeur.
Or, de manière générale, le taux d’analphabétisme dans les rangs de l’armée
reste élevé – y compris chez les officiers. « Dans certains cas, fait remarquer,
en 2016, un universitaire de l’APL, les soldats manquent de connaissances et
d’expertise pour utiliser au mieux leur équipement »40. Là où le bagage intellec-
tuel d’un adolescent de quinze ans pouvait s’avérer suffisant lorsque la doctrine
reposait sur l’infanterie de masse, le tournant qualitatif pris par l’APL induit en
40. L. Zhao, « PLA Restructuring Changes Focus at Military Schools », [Link],
28/04/2016.
222
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
conséquence un rehaussement du niveau de qualification nécessaire41. Le pré-
sident Xi a d’ailleurs lui-même reconnu que le phénomène de « technologisa-
tion » du champ de bataille impliquait la transmission d’une « culture scienti-
fique et un savoir-faire technologique »42 à son personnel.
Se pose également l’enjeu de la fidélisation du personnel. D’après une en-
quête réalisée par le département de la gestion de la formation de la Commission
militaire centrale (CMC) en 2021, seuls 35% des étudiants souhaitaient s’en-
gager après avoir effectué deux années de service militaire. Ce pourcentage est
encore plus faible chez les diplômés de l’enseignement supérieur43. Ce constat va
donc à l’encontre de l’objectif affiché par l’APL lors de sa conférence annuelle
en 2018, de recruter et d’obtenir « un corps de professionnels mieux éduqué,
plus jeune et plus averti sur le plan technologique, capable d’opérer au niveau
interarmées et qui reste totalement fidèle à la direction du Parti »44.
Des efforts considérables sont consentis pour former de nouveaux soldats da-
vantage qualifiés. Ainsi, dès 2016, la CMC déclarait que les académies militaires
admettraient 16% d’étudiants en plus dans les parcours de « haute technolo-
gie » (renseignement spatial, radars, drones). Cette politique d’amélioration de la
formation passe également par l’envoi d’étudiants chinois auprès d’universités
étrangères pour capter le savoir-faire extérieur45. Toujours dans cette optique, des
formations professionnelles à destination des opérateurs de drones de combat
au sein des forces terrestres ont récemment été créées pour pallier le manque
de qualification du personnel. Selon un officier de l’APL, ce système de certifi-
cation doit favoriser « la création plus rapide de capacités de combat dans de
nouveaux domaines et sous de nouvelles formes »46.
Ce besoin d’affermir le niveau de connaissances et de compétences des mi-
litaires chinois est un prérequis pour permettre à l’APL de devenir une « ar-
mée de classe mondiale » d’ici 2049, année du centenaire de la création de la
RPC, et pour qu’elle puisse pleinement tirer profit du potentielle de certaines
technologies, comme celle des drones.
41. T. A. Lee, P. W. Singer, « The PLA’s People Problem », Defense One, 11/01/2023.
42. « Xi Stresses Strengthening Military Talent Cultivation », Xinhua, 03/11/2022.
43. « 大学毕业生,征集有新招 » [Diplômés de l’université, le recrutement connaît un tournant],
China Defense News, Nouvelles de défense de la Chine, Réseau militaire chinois, 30/07/2021.
44. « As such, the PLA seeks a corps of military professionals who are better educated, younger,
and more technologically savvy; who can operate jointly; and who are still completely loyal to
the party’s direction » (p. 13), de R. Kamphausen, « The People of the PLA 2.0 », US Army War
College, USAWC Press, 23/07/2021.
45. A. Izambard, B. Bensoussan, « Ingérences étrangères dans la recherche : l’Élysée à la
manœuvre, la Chine visée », Challenges, 15/02/2022. D’après les enquêtes récentes, un ensemble
d’universités chinoises – dont le groupe des « Sept Fils de la Défense Nationale » proche de l’APL
– a été chargé d’envoyer leurs étudiants auprès d’instituts et centres académiques occidentaux afin
de se familiariser et de capter les méthodes et l’apprentissage.
46. Z. Liu, « PLA Ground Force Puts pro Drone Operator Hopefuls to the Combat Test », South
China Morning Post, 02/04/2023.
223
L’avènement des drones dans l’Armée populaire de libération…
Vers l’autonomisation tactique ?
L’homme demeure aujourd’hui « dans la boucle du drone » que ce soit dans
la planification de la mission ou la conduite en vol. Pour améliorer les perfor-
mances de ces processus, la Chine travaille désormais à embarquer de l’IA dans
les drones 47.
Ce sujet est au cœur des préoccupations de Pékin. En octobre 2022, alors qu’il
entame son troisième mandat à la tête du PCC, Xi promet à son pays « [d’]ac-
célérer le développement de capacités de combat intelligentes et sans pilote »48.
La recherche de l’« autonomisation » présente un double avantage. D’une part,
par son côté mécanique, elle permet de limiter les signes de faiblesse envoyés à
l’adversaire en dévoilant d’éventuelles carences opérationnelles (entraînement et
qualité du soldat chinois) ; d’autre part (et surtout), elle concourt à circonscrire
les pertes humaines – notamment du personnel qualifié. Ce paramètre occupe
une place importante dans la planification chinoise. Un nombre trop élevé de
morts pourrait avoir des répercussions désastreuses sur la crédibilité et la légiti-
mité du PCC auprès de la population.
Cette inquiétude de la part des cadres du Parti a resurgi lors des accrochages
à la frontière sino-indienne en juin 2022. Après avoir mis un certain temps à
reconnaître la réalité de ses pertes, officiellement bien inférieures à celles de
son adversaire, Pékin a élevé au rang de héros nationaux ses soldats disparus,
comme pour mieux occulter l’échec des dirigeants à protéger le peuple. L’im-
pact psychologique des morts au combat sur la population est dorénavant une
problématique centrale au sein de la société chinoise, en particulier auprès des
familles pour qui la « Politique de l’enfant unique » peut rendre insupportable
la perte de leur fils ou fille49.
La nature autoritaire du régime, le poids et le contrôle du PCC sur la chaîne
décisionnelle poussent aussi pour une plus grande autonomisation des drones
au niveau tactique et sub-tactique. De fait, des critères précis de programma-
tion d’autonomie relative ou encadrée pourraient permettre d’anticiper plus
facilement la conduite ou la réaction des drones. Pour le moment, dans l’hypo-
thèse d’un conflit, le comportement des soldats reste suspendu à de nombreuses
inconnues, que ce soit en matière de résistance au stress, de performance au com-
bat ou simplement de motivation pour une mission que le Parti imposerait. Ces
variables peuvent avoir des conséquences graves sur la capacité des forces mili-
taires à remplir les objectifs fixés par l’échelon politico-militaire. D’une certaine
façon, les drones pourraient apparaître comme des « monstres froids », dénués
47. K. Huang, « Drones Are Changing the Course of the Ukraine War. China Is Watching », South
China Morning Post, 06/03/2023.
48. Y. Momoi, « Fighting Drones Take Center Stage in China’s Zhuhai Air Show », Nikkei Asia,
04/04/2023.
49. Franceinfo avec AFP, « Pourquoi la Chine abandonne la politique de l’enfant unique », Fran-
ceinfo, 29/10/2015.
224
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
de sentiment, qui s’en tiennent strictement à la planification et aux ordres donnés
tout en s’adaptant à une situation particulière. Ils resteraient finalement fidèles à
la ligne du Parti. Il semble de surcroît peu crédible que l’APL applique un prin-
cipe de délégation de la décision et de l’exécution trop poussé à court terme à
des échelons subordonnés. Cette réticence tend à ralentir la prise de décision et
le déroulé des opérations. L’autonomisation encadrée pourrait ici apporter une
meilleure fluidité de la manœuvre du fait de la plus grande confiance accordée au
software par rapport au facteur humain.
Comme le fait remarquer le directeur du FBI, Christopher A. Wray, en mars
2023, la vigilance est de mise face à ces programmes chinois fondés sur l’intelli-
gence artificielle. N’étant visiblement pas « suffisamment encadré[s] sur un plan
juridique »50, l’absence de limites réglementaires donne à Pékin toute largesse
pour les utiliser à sa guise. Ces doutes sont renforcés par le fait que le corpus nor-
matif régissant l’emploi des équipements (dont les drones) et des technologies
militaires au niveau international n’a pas été intégralement ratifié par la Chine.
Conclusion
Bien que la Chine n’ait pas participé à un conflit armé depuis la fin des an-
nées 1970, elle scrute de près les évolutions technologiques. Comme le note le
chercheur de la RAND Gian Gentile, les drones jouent un rôle inattendu et im-
portant dans la guerre russo-ukrainienne51 : la Chine observe donc attentivement
les stratégies d’emploi retenues par les deux belligérants pour en tirer ses propres
enseignements et perfectionner ses capacités opérationnelles.
Ces retours d’expériences concernent la façon de concevoir et d’employer les
drones en service au sein de l’APL. La part de la Chine sur ce marché et les nom-
breuses innovations qui découlent de ce secteur contribuent à faire des forces
armées chinoises un instrument compétitif sur le plan technologique, résolument
tourné vers la robotisation et capable de surmonter les défis auxquels il se voit
confronté. Aux côtés des drones aériens, l’armée chinoise réalise également des
avancées importantes dans les plateformes terrestres, de surface et sous-marines
– ces dernières étant susceptibles d’être utilisées pour couper les câbles connec-
tant Taïwan au reste du monde. La question de la réunification avec l’île est un
élément déterminant dans la façon d’analyser l’évolution de l’APL et la place
accordée aux drones.
50. S. de Simeo, « Le chef du FBI se dit “profondément préoccupé” par le programme chinois
d’IA », [Link], 19/01/2023.
51. K. Huang, « Drones Are Changing the Course of the Ukraine War. China Is Watching », South
China Morning Post, 06/03/2023.
225
226
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
Les forces nucléaires chinoises :
structures, procédures et
champ d’action
China Aerospace Studies Institute (CASI)1
Le China Aerospace Studies Institute de l’Air University est le principal
centre de réflexion de l’US Air Force dédié à l’étude de la Chine et de ses capa-
cités aérospatiales. La mission du CASI est de faire progresser la compréhen-
sion de la stratégie, de la doctrine, des concepts opérationnels, des capacités, du
personnel, de la formation, de l’organisation des forces aérospatiales chinoises
et de l’infrastructure civile et commerciale qui les soutient.
La République populaire de Chine teste pour la première fois une arme nu-
cléaire en 1964. Deux ans plus tard, en juillet 1966, le régime crée le Second Corps
d’Artillerie (SCA). L’objectif est de fournir à cette nouvelle arme un véritable sys-
tème de lancement. Dans la même décennie, la Chine entame le développement de
ses sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE). Cependant, ce n’est qu’au
cours des dix dernières années que ses forces nucléaires maritimes ont pu assurer
des patrouilles opérationnelles et être équipées de missiles nucléaires d’une portée
suffisante pour assurer une dissuasion crédible. Si bien que jusqu’à récemment, le
SCA et la Force des Lanceurs de l’Armée populaire de libération (FLAPL) consti-
tuaient les seuls instruments effectifs de la dissuasion nucléaire chinoise.
Cet article tentera donc de démontrer deux points : d’une part, la FLAPL est
une force qui s’affirme et qui devient de plus en plus performante ; d’autre part,
1. Cet article fait partie d’une étude plus vaste menée par le CASI. Il est publié ici pour la première
fois, en partenariat avec Vortex, afin de contribuer à élargir la base de connaissances internationale
sur ces sujets importants. Les opinions, conclusions et recommandations exprimées ou sous-enten-
dues dans ce document sont uniquement celles des auteurs et ne représentent pas les points de vue
de l’Air University, du Department of the Air Force, du Département de la défense (Department of
Defense, DoD) ou de toute autre agence gouvernementale américaine.
227
Les forces nucléaires chinoises…
même si elles sont encore à ce stade naissantes, les composantes navale et aéro-
portée de la triade nucléaire chinoise connaissent un développement remarqué.
La Force des Lanceurs de l’Armée populaire de libération
La FLAPL [中国解放军火箭军] est le principal opérateur des missiles ba-
listiques chinois. En septembre 2016, le secrétaire général du Parti communiste
chinois (PCC) et plus haut responsable de l’armée chinoise, Xi Jinping, décrivait
la FLAPL et les missiles balistiques chinois comme « la force centrale de la dis-
suasion stratégique de la Chine, le pilier stratégique du statut de la Chine en tant
que grande puissance et une pierre angulaire fondamentale dans la sauvegarde
de la sécurité nationale [...]. La FLAPL a joué un rôle essentiel pour contenir les
menaces de guerre, créer une posture stratégique favorable pour la sécurité de
notre pays et maintenir l’équilibre stratégique mondial et sa stabilité » 2.
Les missiles balistiques de la FLAPL ne forment pas seulement les piliers
principaux de la dissuasion nucléaire chinoise. Ils jouent également un rôle
primordial dans la conduite des campagnes de l’Armée populaire de libération
(APL). Ces campagnes impliquent des frappes interarmées [联合火力突击], des
blocus interarmées [联合封锁], des opérations de riposte nucléaire ou des cam-
pagnes interarmées de riposte nucléaire [联合核反击战役].
De par leur rôle dans les frappes contre les porte-avions américains ou contre
Taïwan, les missiles conventionnels chinois sont devenus des vecteurs straté-
giques de premier ordre. Néanmoins, cette prééminence est relativement récente.
Si le programme de missiles balistiques est mis en œuvre depuis les années 1950,
les dirigeants chinois n’envisagent l’utilisation tactique de ces missiles que de-
puis les années 19803. La force chinoise conventionnelle se renforce tout parti-
culièrement à partir de 1993, date à laquelle le SCA se voit confier un rôle pour
les missions de frappe conventionnelle avec des missiles.
La FLAPL compte six bases opérationnelles et trois bases de soutien (une
base centrale de stockage et de manutention des ogives, une base assurant l’in-
frastructure de soutien et des installations renforcées et une nouvelle base utilisée
pour les essais et la formation avancée). En 2016, la structure des bases est renu-
mérotée. Ce changement de l’ordre protocolaire a vraisemblablement eu lieu lors
du passage des régions militaires (RM) aux commandements de Théâtre.
Cette évolution dénote un changement dans les priorités militaires de la
Chine. Par le passé, la Russie et la Corée du Nord accaparaient l’attention de
Pékin. Taïwan et le Japon les ont désormais remplacés. Pour le reste, les choses
restent largement inchangées. On peut toutefois remarquer une bascule notable
d’un point de vue numérique : 39 brigades de la FLAPL sont aujourd’hui identi-
fiées, contre 22 auparavant.
2. « 习近平:努力建设一支强大的现代化火箭军 » [Xi Jinping : s’efforcer de construire une
puissante armée de Lanceurs modernes], Xinhua, 26/09/2016.
3. J. W. Lewis, D. Hua, « China’s Ballistic Missile Programs : Technologies, Strategies, Goals »,
International Security, Vol. 17, No. 2, Automne 1992, p. 6.
228
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
229
Les forces nucléaires chinoises…
Les missiles « mobiles »
Au cours des quinze dernières années, la FLAPL a déployé deux grands types
de missiles : les missiles balistiques intercontinentaux (ICBM) sur lanceurs mo-
biles, de plus en plus performants, et les missiles balistiques régionaux à plus
courte portée, dotés d’ogives nucléaires. Ces missiles sont transportés et parés
au lancement grâce à un véhicule spécifique, le tracteur-érecteur-lanceur (TEL).
Pouvant se déplacer vers un nouvel emplacement après chaque tir, ces lanceurs
sont rechargés sur le terrain à l’aide de conteneurs et de grues.
Le premier ICBM mobile, le DF-31, est introduit au début des années 2000.
Ce missile de trois étages à propergol solide, d’une portée estimée de 10 000 km,
est monté sur un véhicule à huit essieux, capable de se déplacer en fonction des
besoins. En prime, d’autres améliorations subséquentes lui permettent de dé-
ployer des charges mirvées4 (MIRV – Multiple Independently-targetable Reentry
Vehicule)5. Selon le CSIS Missile Defense Project, le DF-31 a une précision de
150 à 300 mètres par rapport à sa cible6.
Le DF-31 est suivi par le DF-41 en 2019. Il s’agit là encore d’un missile à
trois étages à propergol solide, d’une portée cette fois-ci de 15 000 km, capable
d’emporter plusieurs ogives MIRV7. Une variante du DF-41 basée en silo serait
également en cours de développement.
Jusqu’à aujourd’hui, les unités de missiles chinoises ont utilisé des sites de
lancement conçus pour l’entraînement. En temps de guerre, ces mêmes unités
agiront certainement directement depuis des positions de lancement positionnés
« sur le terrain », bien plus difficiles à identifier. Leurs capacités de survie et de
frappes de riposte s’en trouveraient considérablement renforcées.
Les silos de lancement
À ce jour, le DF-5 est le missile chinois le plus imposant et celui disposant de
l’emport en charge utile le plus important. Dans les versions actuelles et à venir,
ces missiles emploient un combustible liquide. Il faut certes plus de temps pour
être prêts à les lancer, mais leur portée est largement supérieure, oscillant entre
12 000 à 15 000 km8.
Le DF-5 a suivi le même schéma d’améliorations que le DF-31. Une variante
améliorée à combustible liquide basée sur silo, le DF-5B, a été présentée pour
4. NdT : Le mirvage vise à équiper un seul et même missile de plusieurs têtes (conventionnelles
ou nucléaires) amenées à suivre une trajectoire qui leur est propre lors de leur entrée dans l’atmos-
phère.
5. « Ballistic and Cruise Missile Threat », Defense Intelligence Ballistic Missile Analysis Com-
mittee, 2017, p. 3.
6. « DF-31 (Dong Feng-31 / CSS-10) », Center for Strategic and International Studies Missile
Defense Project, 09/08/2021.
7. C. J. Mihal (Maj.), « Understanding the People’s Liberation Army Rocket Force Strategy, Ar-
mament, and Disposition », Military Review, 07/2021, p. 226.
8. « DF-5 - China Nuclear Forces », Federation of American Scientists.
230
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
la première fois lors d’un défilé militaire en 2015. Il semblerait qu’il soit éga-
lement mirvé9. Une nouvelle version, le DF-5C, pourrait aussi être en cours de
développement10.
Les expériences en cours sur les silos du DF-4111 laissent penser que ces mis-
siles à combustible solide pourraient compléter, voire remplacer les DF-5. Un rap-
port de 2021 de la Federation of American Scientists a notamment décrit l’accrois-
sement du nombre de silos sur le site de Jilantai [吉兰泰] en Mongolie intérieure.
Si les chantiers initiaux paraissent adapter aux missiles DF-5, les silos construits a
posteriori ont visiblement été dimensionnés pour des DF-41, plus modernes. L’au-
teur du rapport a émis l’hypothèse que ce changement d’échelle et le renforcement
du nombre de nouveaux silos construits seraient des indices d’expérimentations
balistiques pour savoir quel missile ou combinaison de missiles répondraient au
mieux aux besoins.
L’entraînement des FLAPL à des scénarios nucléaires
Pour se préparer aux conflits conventionnels et nucléaires, le SCA, et dé-
sormais la FLAPL, participent à plusieurs exercices conjoints et interrégionaux
pour tester l’interopérabilité et le Command & Control (C2). Les plus importants
sont probablement les exercices annuels « Épée céleste » [天剑], tenus depuis
2012. Peu de détails sont accessibles les concernant. On sait néanmoins qu’ils in-
cluent la participation de forces nucléaires et conventionnelles pour renforcer les
capacités stratégiques et de dissuasion de la FLAPL. L’édition 2018 a eu lieu à
la fin du printemps, dans le désert de Gobi et les forêts du nord-est de la Chine12.
Une des caractéristiques de cette édition a été la simulation de lancements de
missiles planifiés ou alors non annoncés13. L’exercice a également consisté en
un entraînement au combat de la force d’opposition (OPFOR) face à la « force
bleue » (la force adverse, dans le contexte militaire chinois), mettant en œuvre
des moyens de reconnaissance, des contre-mesures électroniques et des tactiques
changeantes, comme la suppression d’éléments d’informations, les interférences
électromagnétiques et les attaques de forces spéciales14. Selon le service d’in-
formation officiel Xinhua, toute la Force des Lanceurs a participé aux exercices
9. Cabinet du Secrétaire à la Défense américain, Annual Report to Congress: Military and Se-
curity Developments Involving the People’s Republic of China 2015, Département de la défense
des États-Unis, 2015 ; H. M. Kristensen, « Pentagon Report: China Deploys MIRV Missile »,
Federation of American Scientists, 11/05/2015 ; S. LaFoy, « Building a Credible Arsenal: China’s
Improved ICBMs », China Brief, Jamestown, Vol. 15, No. 21, 02/11/2015.
10. « DoD Report to Congress 2020 », op. cit.
11. H. Kristensen, « China’s Expanding Missile Training Area: More Silos, Tunnels, and Support
Facilities », Federation of American Scientists, 24/02/2021.
12. Compte tenu des dates des articles relatant les exercices, on peut en déduire qu’ils se sont
déroulés à une date antérieure ou égale au 30 mai 2018.
13. « 火箭军开展“天剑”系列演训提升战略能力-新华网 » [La FLAPL entame la série d’exer-
cices Heavenly Sword pour renforcer les capacités stratégiques], Xinhua News, 31/05/2018.
14. « 火箭军常态开展“天剑”系列演训 » [L’armée des Lanceurs effectue normalement la série
d’exercices Heaven Sword], APL Daily, 20/05/2018.
231
Les forces nucléaires chinoises…
« Épée céleste », avec des unités de missiles nucléaires menant des frappes de
missiles inopinées, des missions d’attaque et de défense électroniques, et des
interceptions. Ces opérations auraient été conduites pour renforcer les capacités
de dissuasion et de combat15.
D’autres exercices à grande échelle impliquant le SCA et la FLAPL ont éga-
lement eu lieu au cours des dix dernières années, à l’instar des exercices d’action
interarmées [Joint Action, 联合行动]. L’exercice de 2015 a notamment joué sur
des registres comme l’alerte stratégique avancée, le renseignement, la recon-
naissance, le C2 et le contrôle du spectre électromagnétique16. Pour accroître le
réalisme de ces entraînements, le FLAPL a mis en place une unité type « force
bleue » dédiée à cette pratique [蓝军].
La Force des missiles balistiques nucléaires de la Marine militaire chinoise
Si la FLAPL représente le « noyau » de la dissuasion nucléaire chinoise, la
Marine de l’Armée populaire de libération, et ses forces aériennes dans un avenir
proche, vont jouer également un rôle déterminant17.
Après la FLAPL, la deuxième grande composante des forces militaires nu-
cléaires chinoises s’avère être sa force de SNLE. Jusqu’à récemment, les missiles
balistiques chinois lancés par des sous-marins (Submarine-launched ballistic
missile, SLBM) disposaient d’une portée relativement limitée. Les sous-marins
pouvaient seulement menacer les voisins directs de la Chine depuis des zones
protégées proches des côtes d’où ils pouvaient opérer. Cette situation contrai-
gnait d’ailleurs les sous-marins d’ancienne génération à transiter par des voies
navigables étroitement surveillées pour envisager la moindre tentative de frappes
sur le continent américain.
Cependant, en septembre 2020, le commandant de l’US Strategic Command,
l’amiral Richard, déclarait que « la Chine [avait] désormais la capacité [...]
de menacer directement notre pays depuis un sous-marin lanceur d’engins »18.
Ce constat entre en résonance avec les avancées réalisées par la Chine dans le
domaine des technologies de propulsion. Elle pourrait notamment employer des
missiles à propergol solide de plus longue portée19.
15. Ibidem.
16. « 使命课题系列联演全面展开 » [Les représentations conjointes des séries Mission et Topic
battent leur plein], Zhengzhou Daily, 12/08/2015.
17. « 习近平:努力建设一支强大的现代化火箭军 » [Xi Jinping : S’efforcer de construire une
armée de fusées puissante et moderne], Xinhua, 26/09/2016.
18. C. A. ‘Chas’ Richard, « Adm. Richard Discusses USSTRATCOM Operations With Repor-
ters », Transcript, Département de la Défense des États-Unis, 14/09/2020.
19. L’industrie chinoise des missiles balistiques semble avoir fait des percées dans le domaine des
propergols solides et du moulage des moteurs, ce qui pourrait avoir contribué à rendre le missile
plus performant. Voir par exemple « 走向 «高能 «之路--江河厂某固体推进剂诞生记 » [Vers
la voie de la « haute énergie » – La naissance d’un propergol solide dans l’usine de Jianghe],
SpaceNews, 08/12/2006 ou « 走向 ˝高能 ʺ之路--江河厂某固体推进剂诞生记 ; 中国推力最
大分段式固体火箭发动机试车成功 未来可用于登月火箭 » [« Le moteur à propergol solide
segmenté de plus forte poussée de Chine a été testé avec succès et pourra être utilisé à l›avenir pour
232
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
La taille même de la Force des sous-marins s’est, depuis, accrue de fa-
çon significative. Au moins quatre SNLE de Type 094 étaient opérationnels
en 2020. Un total de huit sous-marins, dont quatre plus récents, devraient être
déployés d’ici 203020. Chaque SNLE est capable de transporter douze JL-2
SLBM. Le commentaire de l’amiral Richard laisse penser que ces missiles ont
été aussi améliorés.
Progression capacitaire de la Chine en matière de SNLE21
2010 ● 1 Type 094 (classe Jin), 12 SLBM JL-2
2020 ● 4 Type 094 (classe Jin), 12 SLBM JL-2
● 2 Type 096 (en construction)
2030 ● 4 Type 094 (classe Jin), 12 SLBM JL-2
(Projec- ● 4 Type 096 12 SLBM JL-3
tion)
les fusées lunaires »], People’s Daily Online, 03/08/2016.
20. Cabinet du Secrétaire à la Défense américain, Military and Security Developments Involving
the People’s Republic of China 2020, Département de la Défense des États-Unis, 01/09/2020.
21. Ibidem, p. 45.
233
Les forces nucléaires chinoises…
L’emploi opérationnel des SNLE
Ces sous-marins disposent de plusieurs équipages (a priori trois groupes), ce
qui permet un rythme opérationnel plus élevé. La Chine a envoyé ses sous-ma-
rins faire de longues patrouilles vers le golfe d’Aden. Selon le vice-amiral Joseph
Mulloy, sous-chef des opérations navales pour les capacités et les ressources, ces
patrouilles ont duré au moins quatre-vingt-quinze jours22.
Malgré les progrès accomplis dans la technologie de propulsion furtive, les
SNLE chinois restent exposés au risque que les sous-marins adverses leur font
courir. Leur déploiement est plutôt limité à des zones protégées, les « bastions ».
Du fait de sa proximité avec les bases de SNLE des provinces de Qindao, Shan-
dong, Dalian et Lianoning, la mer Jaune est citée comme une potentielle zone-bas-
tion23. Cependant, malgré les protections assurées par les avions déployés sur terre,
les missiles surface-air ou les missiles antinavires, la faible profondeur de la zone
(44 mètres en moyenne, 152 dans ses parties les plus profondes) et le trafic com-
mercial élevé en font un lieu exposé. Parfois évoquée comme une alternative, la
mer de Bohai est encore moins profonde, et la plupart des sous-marins seraient
incapables de traverser la zone immergée (voir la carte ci-après).
De par sa géographie favorable et les possibilités qu’elle offre en matière de
déploiement depuis la base de Yulin, la mer de Chine méridionale représente la
zone la plus sûre pour la Marine chinoise. La bathymétrie de la zone est pro-
metteuse et Yulin dispose d’une configuration géographique idéale. Dans la me-
sure où le plateau continental laisse rapidement place aux eaux profondes, cette
configuration donne aux SNLE un couloir d’accès et de transit plus sûr et plus
rapide vers la haute-mer. Malgré tout, ce déploiement limité en mer Jaune limite
en même temps la portée effective des missiles, sauf contre l’Inde et potentielle-
ment la Russie. La composante nucléaire maritime sera contrainte jusqu’à ce que
des SLBM améliorés voient le jour.
Pékin s’est engagé dans un vaste projet d’exploitation des récifs et des bancs
de sable comme bases militaires sur l’ensemble de la mer de Chine méridio-
nale. Les zones de patrouille des SNLE bénéficient de moyens de surveillance
aérienne et de surface. Des systèmes de défense sol-air (Surface to Air Missile,
SAM) et des avions de chasse sont déployés sur ces bases et sollicités pour inter-
cepter les avions de patrouille maritime américains circulant dans l’espace aérien
international. Le graphique ci-dessous montre la bathymétrie des mers entourant
la Chine et les zones de bastion théoriques. Il donne en soi une idée de la manière
dont les SAM côtiers et insulaires, basés sur des sites identifiés, pourraient contri-
buer à la défense aérienne de la zone.
22. Reuters, « China building ‘amazing submarines’ ... although not as good as ours, says US
admiral », South China Morning Post, 26/02/2015.
23. C’est ce que suggèrent les remarques attribuées à Wang Xiangsui. Voir : Z. Lui, « China now
has the nuclear strength to hit back at a first strike, former APL colonel says », South China Mor-
ning Post, 17/11/2020.
234
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
En parallèle des infrastructures construites pour renforcer ou protéger ses
forces nucléaires et ses centres de commandement, la Chine érige également
une « grande muraille sous-marine » [水下长城] composée de couches de dé-
fense anti-sous-marines. Décrit comme ressemblant au système de surveillance
acoustique passif des États-Unis (SOSUS), ce réseau comprend des bouées, des
hydrophones à fibre optique et des sonars passifs. Les systèmes sont destinés à
se défendre contre les sous-marins ennemis et sont susceptibles de protéger la
flotte de SNLE chinoise.
Il convient de noter que le développement de cette force a accumulé des
décennies de retard par rapport aux prévisions. La CIA estimait en 1981 que «
cinq SNLE pourraient être opérationnels au début des années 1990 »24. Les dif-
24. « Intelligence Assessment: China Defense Modernization Strategy For the 1980s », Freedom
235
Les forces nucléaires chinoises…
ficultés techniques rencontrées par le SNLE de Type 092 laissent penser que le
seul exemplaire construit n’a pas participé à la moindre patrouille de dissuasion.
D’autres facteurs, comme les limites capacitaires du SLBM JL-I ou le change-
ment de paradigme stratégique de la Chine à la fin des années 1980, ont contri-
bué à la redéfinition des priorités des SNLE25. À certains égards, le déploiement
accru d’un grand nombre de sous-marins au cours des vingt dernières années
pourrait souligner une volonté chinoise de retour à sa trajectoire antérieure.
La composante nucléaire de l’armée de l’Air chinoise
Dans son rapport de 2020 sur le développement militaire chinois, le Dépar-
tement de la Défense des États-Unis (Department of Defense, DoD) note que :
« La Chine poursuit la mise en place d’une triade nucléaire avec le développe-
ment d’un missile balistique aérien à capacité nucléaire » et « la mise à niveau
de ses avions avec deux nouveaux missiles balistiques aériens (ALBM), dont
un qui inclut une charge utile nucléaire »26. Ces propos font suite aux suppo-
sitions selon lesquelles la Chine aurait développé une capacité ALBM sur ses
aéronefs. Ils se fondent sur l’apparition d’images granuleuses sur les réseaux so-
ciaux chinois au cours des dernières années. Des missiles y auraient été aperçus
à bord d’une variante améliorée du bombardier H-6 (voir ci-dessous). Le missile,
qui n’a actuellement pas de désignation officielle, semble avoir un diamètre d’un
mètre. Selon une source, il pourrait être déployé d’ici 202527.
ALBM chinois non identifié 28
Roderick Lee considère la base aérienne de Neijiang comme l’un des lieux
of Information Act Electronic Reading Room, Central Intelligence Agency, 01/09/1983, p. 8.
25. J. W. Lewis, L. Xue, China’s Strategic Seapower: The Politics of Force Modernization in the
Nuclear Age, Stanford, 1995.
26. « DoD Report 2020 », pp. 85-87.
27. A. Panda, « Revealed: China’s Nuclear-Capable Air-Launched Ballistic Missile », The Diplo-
mat, 10/04/2018.
28. Weibo user DS, 木淫系宜腹, via Andreas Rupprecht.
236
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
d’implantation principaux du volet aérien de la triade nucléaire chinoise en ex-
pansion. Les rénovations effectuées sur la base, à l’extérieur de Nanyang et dans
le sud-ouest de la province du Henan, montrent que des abris renforcés, capables
d’accueillir les bombardiers H-6N, sont sortis de terre29.
Les systèmes de communication permettant de relier cette unité aux autorités
supérieures, situées hors de Pékin, ou à d’autres postes de commandement sont ac-
tuellement inconnus. Il n’est pas absurde d’imaginer que les systèmes de communi-
cation actuels de la FLAPL employées à l’échelle d’un théâtre, dont potentiellement
deux stations de communication principales [通信总站] au nord-ouest de Pékin,
puissent jouer un rôle ou compléter les réseaux de communication câblés existants.
Néanmoins, en raison de la jeunesse de l’unité et du grand secret qui entoure cette
capacité encore émergente, aucun autre détail n’est accessible à l’heure actuelle.
Il est probable que la Chine n’ait pas développé de procédures de largage de
bombes par gravité ou de lancement depuis des avions, principalement en raison
de lacunes pratiques. Elle ne disposait pas, en effet, d’avions dotés de perfor-
mances suffisantes pour lancer une arme nucléaire contre l’un de ses potentiels
adversaires. Il est très probable que le H-6 modifié ne soit qu’une solution tem-
poraire30. Un nouveau bombardier dual furtif chinois, le H-20, est en cours de
développement. Selon les estimations, l’aéronef posséderait un rayon d’action
d’au moins 8 500 km et devrait entrer en service avant 203031.
La posture stratégique de la Chine sur le nucléaire
La force nucléaire globale de la Chine a radicalement changé : elle adopte
désormais une posture de survie pérenne et développe, en parallèle, une archi-
tecture adaptée de Command and Control. Dans son rapport de 2022 sur les
évolutions militaires et sécuritaires suscitées par la Chine, le DoD affirme que la
posture nucléaire de Pékin est en pleine évolution : « L’APL met en œuvre une
posture de lancement sur alerte (LOW32), qu’elle nomme « contre-attaque en
29. Coordonnées : 32.973889, 111.884444
30. « China: The Tactical Nuclear Challenge, Directorate of Intelligence », Central Intelligence
Agency, 05/07/1985 (déclassifié en 2009).
31. Cabinet du Secrétariat à la défense américain, Annual Report to Congress: Military and Se-
curity Developments Involving the People’s Republic of China 2018 », Département de la Défense
des États-Unis, 2018, p. 70.
32. Les termes « Launch On Warning » (LOW) et « Launch Under Attack » (LUA) ont été utilisés
de manière interchangeable, le LUA étant le plus souvent utilisé pour décrire les positions des
États-Unis. Une enquête publique américaine sur l’architecture nucléaire portant sur la posture
LUA a soulevé le fait que le lancement d’ICBM laissait environ trente minutes aux dirigeants pour
agir. Si ces missiles balistiques étaient lancés par des sous-marins, le délai tomberait entre cinq
et dix minutes. Bien que ces chiffres aient été envisagés dans le cadre d’une confrontation entre
l’Union soviétique et les États-Unis, ils servent de référence pour comprendre la confiance accor-
dée aux systèmes d’alerte précoce et la pression exercée sur les dirigeants pour qu’ils réagissent en
temps utile. Voir : Office of Technology Assessment. « MX Missile Basing », Federation of Ame-
rican Scientists, 09/1981, p. 150 Soulignant ces problèmes, le rapport note également que « les
risques de la LUA ne découlent pas de problèmes techniquement difficiles, mais des incertitudes
de l’interface entre les hommes et les machines ».
237
Les forces nucléaires chinoises…
cas d’alerte avancée » (预警反击) [...] Les travaux de l’APL suggèrent que de
multiples organes C2 sont impliqués dans ce processus lorsqu’ils sont alertés
par des capteurs spatiaux et terrestres, et que cette posture est très semblable à
celle des États-Unis et de la Russie en matière de LOW. La RPC cherche proba-
blement à maintenir au moins une partie de sa force, en particulier ses nouvelles
unités utilisant des silos, en posture LOW. Depuis 2017, la FLAPL a mené des
exercices d’alerte avancée de frappe nucléaire avec des réponses de lancement
sur alerte. »
Le rapport de 2019 du DoD soulignait la priorité accordée dans les écrits de
l’APL au « lancement sur alerte » [基于预警发射] dans la posture nucléaire
chinoise. Il s’agit, en d’autres termes, d’une approche qui nécessite une phase
de préparation accrue, une meilleure surveillance et des processus de prise de
décision rationalisée pour permettre une réponse rapide en cas d’attaque enne-
mie. Ces publications soulignent la cohérence entre la posture nucléaire de Pékin
et sa politique de No First Use. Il pourrait d’ailleurs s’agir d’une tendance plus
globale au sein des forces nucléaires chinoises. La Chine travaille d’ailleurs à la
mise au point d’une capacité d’alerte avancée depuis l’espace, capable de soute-
nir le dispositif à l’avenir33.
Le tableau ci-après fournit une vue d’ensemble des principaux modèles d’ins-
tallation nucléaire. Dans les années 1960, compte tenu de sa taille limitée, la force
de lancement de missiles nucléaires chinoise avait peu de chances de survivre. En
cas d’attaque, elle aurait certainement dû se dissimuler pour garantir une frappe
de représailles. Même dans ce cas, la portée et la précision limitées des systèmes
n’auraient permis d’atteindre qu’un nombre limité de cibles de valeur.
La mise en service du DF-5 dans des silos au début des années 1980 a donné
à la Chine de véritables capacités en matière d’ICBM. Néanmoins, leur nombre
restreint les rendait particulièrement vulnérables. L’introduction d’un petit
nombre de missiles balistiques intercontinentaux placés sur des lanceurs mo-
biles au début des années 2000 a en partie changé la donne. Toutefois, face à la
sophistication croissante des capteurs permettant de les détecter, les capacités
globales chinoises sont restées insuffisantes pour être considérées comme un
moyen de dissuasion fiable. Les progrès réalisés dans la technologie des missiles
et l’amélioration des SNLE ont permis à la Chine d’entreprendre, ces cinq der-
nières années, des patrouilles de dissuasion. Ils ont aussi permis une augmenta-
tion rapide du nombre et des capacités des systèmes mobiles, que ce soit avec le
DF-31 ou le DF-41.
33. Annual Report to Congress: Military and Security Developments Involving the People’s Repu-
blic of China 2019 », op. cit., p. 67.
238
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
Changement dans les modes d’implantation des installations nucléaires offensives
Date d’introduction Mode d’ancrage ou effort de R&D Système représentatif
Fin des années 1960 Transit de l’abri blindé au site de DF-3
lancement
Milieu des années 197034 Déploiement à partir d’un abri DF-4
renforcé
1981 – Aujourd’hui35 Basé en silo DF-5
Milieu des années 1980 Début de l’évolution vers des JL-1, DF-21, DF-31
systèmes mobiles à combustible
solide36 et des missiles lancés par des
sous-marins
Début des années 2000 Mobile sur route, transit entre la gar- DF-31
nison et la position de lancement
~ 201637 Début des patrouilles de dissuasion SNLE Type 094
de SNLE
~ Milieu des années 202038 Déploiement mixte, mobile, en silo, DF-41
sur rail
~ 2030 SNLE capables de cibler les États- Type 096
Unis depuis les zones littorales, y
compris le bastion de la mer de Chine
méridionale
D’un point de vue protocolaire, les missiles chinois ont a priori été entrepo-
sés sans leurs ogives, désamorcés et non-alimentés en carburant39. Toutefois, les
caractéristiques techniques de certains missiles, telles que le DF-21A dans sa
version nucléaire, ne permettent pas d’établir clairement si ce constat est appli-
cable à tous les missiles40.
C’est évidemment une problématique essentielle à l’échelle internationale.
En soi, la Chine et les États-Unis ont cessé de se cibler mutuellement en juin
1998 et ont établi une connexion téléphonique directe entre leurs dirigeants41.
Lorsque Robert Gates était secrétaire à la Défense (2010), les missiles américains
34. J. Lewis, Paper Tigers: China’s Nuclear Posture (Adelphi Book 446), The International Ins-
titute for Strategic Studies, 2014.
35. Ibidem.
36. J. W. Lewis, D. Hua, art. cit., 6.
37. Cabinet du Secrétariat à la Défense américain, Annual Report to Congress: Military and Se-
curity Developments Involving the People’s Republic of China 2016, Département de la Défense
des États-Unis, 2016.
38. Military and Security Developments Involving the People’s Republic of China 2020, op. cit.,
p. 56.
39. Pour une vue d’ensemble, voir : R. Wu, Certainty of Uncertainty: Nuclear Strategy with
Chinese Characteristics, Program on Strategic Stability Evaluation (POSSE), Georgia Tech, Tsin-
ghua University, 2011, pp. 15-16.
40. La configuration du lanceur du DF-21A pourrait nécessiter un processus d’accouplement des
ogives plus complexe, bien que ces suppositions soient faites sur la base des images disponibles du
système et des comparaisons avec d’autres architectures de missiles.
41. Bureau de l’Information du Conseil des Affaires d’État de la République populaire de Chine,
« 中国的国防 » [La défense nationale chinoise en 1998], 09/1998.
239
Les forces nucléaires chinoises…
étaient dirigés vers l’océan en temps de paix, dans l’hypothèse où un lancement
accidentel puisse avoir lieu42. En tant que telle, la situation est moins explicite du
côté de Pékin. Cependant, selon des sources chinoises fiables, la FLAPL a plutôt
eu tendance à considérer un panel de cibles qu’elle pourrait potentiellement viser
grâce à des frappes nucléaires, plutôt qu’à désigner verbalement des objectifs
précis. Toutefois, si cela devait arriver, la décision reviendrait probablement au
commandement suprême (最高统帅), le CMC Joint Operations Command Cen-
ter (JOCC), en l’occurrence Xi Jinping.
La structuration du commandement de campagne du SCA et de la FLAPL
Le commandement-dual
La partie qui suit expose ce que l’on sait du C2 des forces nucléaires de l’APL.
Dans la mesure où les volets maritime et aérien de la triade nucléaire chinoise
sont encore en pleine genèse, on ne dispose que de peu de détails sur leurs dis-
positifs de commandement. C’est pourquoi la présente section se concentre sur
la FLAPL. En se fondant sur les écrits doctrinaux de l’APL, elle entend résumer
les informations relatives à l’organisation du commandement du SCA. Elle est
présentée en utilisant le modèle discursif et la terminologie employés par l’APL.
Bien que la transition du SCA vers la FLAPL et un service tiers [军种] ait
entraîné de nombreux changements, les principaux aspects du dispositif de com-
mandement de campagne [战役指挥体制], notamment en matière d’autorité [
指挥权限], n’ont pas été modifiés de façon significative. L’organisation et la
structure de la FLAPL continuent d’évoluer et les systèmes de commandement
et de communication sont en cours de modernisation. Pour autant, la mission
principale reste la même.
Dans les années 1990, la Commission militaire centrale (CMC) a ordonné au
SCA de mener « une dissuasion et des opérations duales » [双重威慑、双重作
战] afin de s’adapter à la nouvelle ligne stratégique militaire de remporter les «
guerres localisées de haute technologie » [高技术局部战争]43. Pour satisfaire
cette exigence de « dissuasion duale », le SCA devait a priori utiliser des « mis-
siles conventionnels pour exercer une dissuasion conventionnelle contre l’en-
nemi et des armes nucléaires stratégiques pour exercer une contre-dissuasion
nucléaire [反核威慑] »44. Pour ce qui est des « opérations duales », la mission
de la force de missiles nucléaires comprend la dissuasion et les frappes de riposte
nucléaires. De son côté, la force de missiles conventionnels conserve la respon-
sabilité de la dissuasion conventionnelle et des frappes à longue portée, menées
dans le cadre des opérations interarmées45.
42. A. Quinn, « US reveals nuclear target: oceans », Reuters, 09/04/2010.
43. Y. Jixun, « The Science of Second Artillery Campaigns », p. 13.
44. Ibidem, p. 133.
45. Ibidem, pp. 138-139.
240
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
Selon des documents récents de l’APL, le cadre défini pour ces missions reste
similaire à celui des années 1990 : il englobe à la fois les capacités garantissant
la crédibilité et la fiabilité de la dissuasion nucléaire, les frappes de riposte de
la FLAPL46 et les engins de frappe de précision à moyenne et longue portées47.
Le Science of Second Artillery Campaigns (SSAC) 2004 définit deux types de
campagnes menées par le SCA en fonction des armes employées : les campagnes
de frappes de riposte nucléaire [核反击战役] et les campagnes de frappes de mis-
siles conventionnels [常规导弹突击战役]. Une campagne de riposte nucléaire
peut être exécutée seule ou conjointement avec les forces nucléaires d’autres
services. Comme l’ont souligné Cunningham et Fravel, les écrits doctrinaux de
l’APL décrivent systématiquement la campagne de riposte nucléaire comme le
seul type de campagne mené par les forces nucléaires chinoises. Une campagne
de frappes de missiles conventionnels est souvent menée dans un cadre interar-
mées. Toutefois, elle peut également être exécutée de façon indépendante. Le ta-
bleau ci-dessous donne un aperçu des types et de la composition des campagnes
de missiles envisagées pour le SCA.
Les campagnes du Second Corps d’Artillerie48
Campagnes de contre-attaques nu- Campagnes de frappes de
cléaires missiles conventionnels
Structure des cam- « Composées d’unités de missiles nu- Composées d’unités de
pagnes / Juntuan49 cléaires, d’unités d’inspection du maté- missiles conventionnels et
riel nucléaire et des unités/sous-unités de d’unités/sous-unités de sou-
[战役军团]
soutien compétentes » tien compétentes
Unité de campagne Base de missile et base d’inspection de N/A
primaire l’équipement
[基本战役单位] [导弹基地和装检基地]
Unité opérationnelle Brigade balistique Brigade de missiles conven-
primaire tionnels
[导弹旅]
[基本作战单位] [常规导弹旅]
Unité de frappe pri- Bataillon de missiles Lanceurs
maire
[导弹营] [发射架]
[基本火力单位]
Selon le SSAC 2004, pour répondre aux exigences de sa mission nu-
cléaire-conventionnelle de « dissuasion et opérations duales», le SCA a adopté
un dispositif de commandement de campagne [战役指挥体制] fondé sur une «
46. Il semble toutefois que la FLAPL ne fasse plus clairement la distinction entre les rôles nu-
cléaire et conventionnel.
47. Bureau de l’Information du Conseil des Affaires d’État de la République populaire de Chine,
« 新时代的中国国防-新华网» [La défense nationale chinoise dans la nouvelle ère], Xinhuan,
24/07/2019.
48. J. Yu, op. cit., pp. 45-47.
49. Il ne semble pas y avoir de consensus sur la façon de traduire Juntuan [军团], bien qu’il ait
été traduit précédemment par « grande formation ». Voir : K. Allen, « Introduction to the APL’s
Organizational Reforms : 2000-2012 » in PLA as Organization 2.0, 2016, p. 53.
241
Les forces nucléaires chinoises…
unité nucléaire-conventionnelle » et « deux lignes de commandement » [核常一
体、双线指挥]50. La formulation est confuse et le livre ne fournit aucune ex-
plication détaillée sur la signification de l’expression « unité nucléaire-conven-
tionnelle ». Le modèle des « deux lignes de commandement » est illustré dans le
graphique ci-dessous.
Le SSAC 2004 précise que, dans des circonstances normales, le commande-
ment de campagne interarmées n’exerce aucune autorité sur la force de missiles
nucléaires. En outre, dans ce cadre classique, la formation de campagne de mis-
siles conventionnels [战役军团] est commandée par le commandement de cam-
pagne interarmées. Cela dit, dans certains cas particuliers, le commandement
suprême peut prendre le relais.
Les travaux accomplis par l’APL au début des années 2000 montrent une
prise de conscience par l’armée chinoise de la nécessité de mener à bien des cam-
pagnes conjointes entre les forces nucléaires et conventionnelles du SCA d’une
part, et les autres corps d’autre part. Ce dispositif de commandement semble
correspondre à l’analyse faite dans les publications en anglais. D’après elles,
les bases de missiles conventionnels de la FLAPL sont désormais intégrées aux
commandements de Théâtre de l’APL, dans le cadre de la nouvelle structure de
commandement, afin de mener à bien des opérations interarmées51.
50. J. Yu, op. cit., p. 160.
51. B. Gill, A. Ni, « China’s New Missile Force: New Ambitions, New Challenges (Part 2) », Chi-
na Brief, Jamestown, 19/09/2018 ; R. Lee, « Integrating the APL Rocket Force into Conventional
Theater Operations », China Brief, Jamestown, 14/08/2020.
242
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
Il est intéressant de noter que les centres de commandement des opérations
interarmées (Joint Operations Command Centre, JOCCs) des commandements
de Théâtre pourraient exercer leur autorité décisionnelle sur au moins une partie
des forces conventionnelles de la FLAPL. Le rôle essentiel joué par la CMC
dans le processus décisionnel, autant pour les forces nucléaires que convention-
nelles est souligné dans l’édition 2013 de The Science of Military Strategy :
« Bien que les forces de missiles conventionnels du Second Corps d’Artil-
lerie mènent des opérations de combat au niveau de la campagne, voire même
au niveau tactique, l’impact de leurs actions est souvent de nature globale et
stratégique. [Par conséquent], l’ampleur et le calendrier de l’emploi des forces
de missiles conventionnels du Second Corps d’Artillerie dans le cas de combats
réels sont aussi décidés par la Commission militaire centrale. »52
Organisation du commandement dans le cadre des campagnes de contre-at-
taque nucléaire
Toutes les publications de l’Académie des sciences militaires, de l’Université
de la Défense nationale et les Livres blancs sur la Défense chinoise ont souligné
52. X. Shou, « The Science of Military Strategy », pp. 234-235.
243
Les forces nucléaires chinoises…
la primauté de la CMC en matière de commandement. Le terme de « Commis-
sion militaire centrale » s’est substituée au terme générique de « Commandement
suprême » [统帅部] dans l’édition 2013 de The Science of Military Strategy.
Toujours selon ce même document, « toutes les opérations majeures de dis-
suasion nucléaire, les opérations de contre-attaque nucléaire, quelle que soit
leur ampleur, sont indubitablement des opérations stratégiques majeures. L’au-
torité décisionnelle pour l’utilisation opérationnelle des forces de missiles nu-
cléaires des FAS ne peut appartenir qu’à la Commission militaire centrale. La
forme de la dissuasion [威慑方式], l’échelle, le calendrier, les cibles, ainsi que
tout autre élément de la stratégie de dissuasion, doivent être déterminés par la
Commission militaire centrale ».
Certains ont également affirmé que la décision finale revient plutôt au Comité
permanent du Bureau politique du PCC. Selon Lewis et Xue, « au moment où
une alerte de classe I serait émise, le Comité permanent du Bureau politique
du Parti communiste chinois prendrait la décision d’une réponse nucléaire et
transférerait l’autorité de commandement national à la Commission militaire ».
Selon Kulacki, l’une des façons de résoudre cette contradiction consiste à
faire reposer la prise de décision finale sur le président de la Commission mili-
taire centrale : il est généralement le plus haut responsable du PCC et de l’APL
et il est la figure amenée à être en contact avec le Comité permanent du Politburo
et de la CMC. En outre, conformément à la constitution chinoise, la Commission
est censée être responsable devant le Comité permanent du Bureau politique.
Dans les faits, la plus haute strate décisionnelle du système chinois est généra-
lement confiée à une seule et même personne, qui occupe donc trois postes. Xi
Jinping détient actuellement, entre autres, le titre de président de la République
populaire de Chine, de secrétaire général du Parti communiste chinois et de pré-
sident de la Commission militaire centrale. Cependant, chacun de ces postes a
une ligne de succession distincte.
Selon Cunningham, « rien ne prouve que les dirigeants chinois aient délégué
de façon préventive la capacité d’utiliser des armes nucléaires en aval de la
chaîne de commandement, dans le cas où ces mêmes dirigeants seraient neutra-
lisés ». Cependant, les documents en sources ouvertes ne confirment aucune des
deux hypothèses. L’essor de vastes installations durcies laisse penser qu’il existe
des plans pour assurer la continuité de l’exercice du gouvernement et maintenir
le C2 en cas de conflit nucléaire. Cela s’illustre aussi par l’existence des multi-
ples centres de commandement nationaux alternatifs dotés des moyens de com-
munication nécessaires pour diriger les opérations de campagne.
Il convient de noter que les descriptions des chaînes de commandement des
campagnes de riposte nucléaire ne sont pas toujours parfaitement cohérentes. Au
moment de l’US-China Strategic and Economic Dialogue de juin 2014, l’un des
participants chinois a décrit les chaînes de commandement des forces nucléaires
et conventionnelles comme émanant de la Commission militaire centrale. La
244
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
première est reliée au SCA, l’autre à l’état-major général. Ces voies (nucléaire
en haut, conventionnelle en bas) sont décrites ci-dessous53.
Ce schéma diffère toutefois de l’analyse faite par Cunningham en 2019, qui
intègre dans son rapport les changements organisationnels ayant eu lieu depuis
2016. Comme indiqué ci-dessous, l’autorité de lancement semble désormais plus
formelle54. Pour lui :
« Les ordres de la CMC en matière d’alerte et d’utilisation des armes nu-
cléaires sont probablement transmis au Centre de commandement des opéra-
tions interarmées de la CMC, puis au quartier général de la Force des Lanceurs,
puis aux bases de missiles et, le long de la chaîne de commandement, jusqu’aux
compagnies de lancement. Les ordres peuvent également être transmis directe-
ment du quartier général de la Force des Lanceurs aux brigades de missiles,
aux bataillons ou aux compagnies de lancement, en utilisant la fonction de saut
d’échelon du système de commandement automatisé. »
Combinaison des composantes conventionnelles et nucléaires
L’un des principaux débats entre les universitaires américains et chinois porte
sur l’association très étroite des infrastructures de Command and Control nu-
cléaires et conventionnelles. Pour Lewis et Xue, une telle imbrication fait peser
le risque d’une escalade involontaire. Les deux chercheurs affirment qu’en cas
d’attaque conventionnelle préemptive « défensive » de la Chine, l’adversaire et
ses alliés pourraient ne pas être en mesure de déterminer la nature exacte de
l’attaque. Ils pourraient, à juste titre, prendre des mesures contre l’ensemble des
missiles chinois et l’infrastructure C2, ce qui augmenterait considérablement les
risques d’escalade vers une guerre nucléaire55.
53. M. Glosny, C. Twomey, R. Jacobs, « US-China Strategic Dialogue, Phase VIII Report », Cen-
ter on Contemporary Conflict, Naval Postgraduate School, Monterey, 11/2014.
54. F. Cunningham, « Nuclear Command, Control, and Communications Systems of the People’s
Republic of China », NAPSNet Special Reports, Nautilus, 18/07/2019.
55. J. Lewis, H. Xue, art. cit., p. 61.
245
Les forces nucléaires chinoises…
Certains chercheurs occidentaux partagent les thèses de Lewis et Xue sur la
potentielle imbrication nucléaire et conventionnelle des infrastructures et des
systèmes C2 chinois. Ces deux auteurs citent notamment les conclusions tirées
en 2012 sur la politique de No First Use par Pékin : « Des missiles convention-
nels peuvent être tirés en premier à partir de bases qui contiennent également
des missiles nucléaires, en utilisant la même infrastructure de commandement
et de contrôle que celle qui serait utilisée pour un lancement nucléaire »56. Leur
analyse se fonde sur la remarque d’un des commandants du Second Corps d’Ar-
tillerie faite à la fin des années 2000. Dans la traduction des chercheurs, la Force
des Lanceurs exerce, un « double commandement » [双重指挥]. Toutefois, ces
chercheurs notent que leur connaissance du concept – « plus complexe et impré-
visible » 57 – reste limitée.
Les chercheurs chinois rejettent ces considérations. Wu Riqiang affirme
qu’il n’existe pratiquement aucune information sur les systèmes C2 du Second
Corps d’Artillerie et qu’il n’y a pas de preuve tangible de partage d’infrastruc-
ture C2 entre les unités nucléaires et conventionnelles. Au contraire, comme
expliqué précédemment, le SSAC 2004 préfère les dénominations de « Com-
mandement-dual » [双线指挥], ou de « double lignes de commandement ». Ces
interprétations amènent avec elles un sens totalement différent et semble étayer
l’argument de Wu d’une séparation plutôt que d’une symbiose58.
D’après le rapport de la phase VIII de l’US-China Strategic Dialogue de juin
2014, la question du regroupement et de la colocalisation des armes conven-
tionnelles et nucléaires chinoises a été soulevée par les participants américains.
Néanmoins, la partie chinoise a « nié catégoriquement qu’il y ait eu imbrica-
tion »59. En outre, selon le même rapport, « l’imbrication des [structures] C2 des
forces nucléaires et conventionnelles a également été contestée »60. À l’heure
où ce rapport est rédigé, il n’existe toujours pas de réponse claire à cette in-
terrogation, pourtant essentielle. Il n’y a pas non plus de consensus parmi les
universitaires. Par exemple, l’analyse de l’Union of Concerned Scientists de
2017 indique que « la Chine dispose de systèmes C2 distincts pour les missiles
conventionnels et nucléaires et les missiles et les ogives sont stockés séparément
sous différents commandements »61. En 2019, Cunningham affirmait que « les
missiles conventionnels et nucléaires de la Chine partagent des infrastructures,
y compris des systèmes C2, pour des raisons bureaucratiques, le chevauchement
des systèmes C3I a diminué au fil du temps »62.
56. Ibidem, p. 61.
57. Ibidem, pp. 53-61.
58. Y. Jixun, op. cit., p.160.
59. M. Glosny, C. Twomey, R. Jacobs, art. cit.
60. Ibidem.
61. « Whose Finger Is on the Button? Nuclear Launch Authority in the United States and Other
Nations », Issue Brief, Union of Concerned Scientists, 2017.
62. F. Cunningham, art. cit.
246
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
Toutefois, en raison de la différence de vocabulaire utilisé aux États-Unis et
en Chine sur la question du nucléaire, il est souvent difficile de savoir à quoi les
chercheurs font exactement référence lorsqu’ils parlent d’« infrastructures C2 »
ou de « systèmes C2 ». Les auteurs de cette étude n’ont pu consulter les conver-
sations antérieures entre les experts nucléaires chinois et occidentaux sur ces
questions et n’ont donc aucune connaissance des termes exacts et des traductions
qui ont été utilisés au cours de ces dialogues stratégiques. Il convient toutefois
de noter qu’il existe une différence dans le lexique de base des termes liés au
nucléaire, tant entre le DoD et l’APL qu’entre l’APL et les universités chinoises.
Cela a possiblement contribué à des erreurs de communication entre la Chine et
les États-Unis. Comme l’a noté Li Bin, les échanges entre les experts nucléaires
chinois et américains restent « difficiles et inefficaces » en raison des divergences
conceptuelles sur les armes nucléaires et les concepts de dissuasion. Dans les
deux cas, les connotations sont souvent très différentes63.
Si l’on met de côté les divergences d’opinion et les éventuelles erreurs de
communication, certains analystes estiment que le risque posé par le rassemble-
ment des armes nucléaires et conventionnelles a été quelque peu surestimé. Se-
lon Roderick Lee, l’APL a écarté certaines unités conventionnelles de la FLAPL
de l’autorité directe de la CMC en cas de conflit. Elles ont été intégrées dans la
structure des commandements de Théâtre. En outre, Lee souligne que les sys-
tèmes conventionnels de la FLAPL destinés à des cibles stratégiques – à l’instar
des DF-21D ou des DF-26 – et les systèmes nucléaires ne sont pas autorisés à
accéder à la structure des commandements de Théâtre64. Lee note également que
l’APL a clairement défini les relations de commandement entre les bases de la
Force des Lanceurs et les commandements de Théâtre de l’APL. Distinguant
clairement les contrôles administratif et opérationnel, une brigade de missiles
à capacité nucléaire peut simplement être affectée à un groupe opérationnel
contrôlé par la CMC en temps de guerre.
En fin de compte, il est possible que les unités nucléaires et les unités affec-
tées aux cibles stratégiques soient commandées par la CMC. Les autres unités
conventionnelles seraient, elles, commandées par l’intermédiaire du commande-
ment de campagne interarmées ou par la FLAPL. In fine, les unités nucléaires et
conventionnelles ne sont donc pas imbriquées.
63. B. Li Bin, Z. Tong (ed.), « Understanding Chinese Nuclear Thinking », Carnegie Endowment
for International Peace, 10/2016.
64. R. Lee, « Integrating the APL Rocket Force into Conventional Theater Operations », China
Brief, Jamestown, 14/08/2020.
247
248
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
La Base industrielle et technologique de
défense (BITD) aéronautique chinoise
Louis Lamiot
Historien spécialiste de l’Armée populaire de libération, stagiaire de l’am-
bassade de France à Pékin, Louis Lamiot est actuellement analyste Indopaci-
fique pour une entreprise d’analyse stratégique des échanges sur les principaux
réseaux sociaux.
Au cours du salon aéronautique de Zhuhai 2022, près de 800 entreprises
chinoises ont présenté 121 systèmes « indigènes », dont 55 avions et 43 drones,
parmi lesquels 55 % de nouveaux modèles. Des experts ont estimé que 14 dé-
monstrateurs technologiques présentaient des similitudes de conception ou de
capacité avec des équipements d’autres pays1. La réussite de cette édition s’est
remarquée par l’annonce de la signature de plusieurs contrats d’armement entre
la Chine et l’Arabie saoudite pour un total estimé à 4 milliards de dollars, au
grand dam des États-Unis.
Cette vitrine du savoir-faire chinois dans le domaine aéronautique exhibe au-
tant ses forces que ses faiblesses. D’un côté, l’industrie est productive, dotée
d’un budget croissant, d’un réservoir de personnel formé et d’une stratégie à
long terme. De l’autre, le secteur est commercialement déficitaire, dépendant de
compétences étrangères, engagé dans une course technologique à la difficulté
exponentielle, contraint par le contrôle étatique et sans expérience opérationnelle
(« combat proven ») pour promouvoir son matériel.
Dans une étude approfondie publiée en août 2019, Peter Wood et Robert
Stewart ont démontré, l’importance de la décennie 2010 pour la refonte indus-
1. A. Kadidal, A. Parakala, « Swift win: Chinese military aircraft show links to Western technology »,
Janes, 28/11/2022.
249
La Base industrielle et technologique de défense…
trielle, institutionnelle et scientifique de la BITD aérienne chinoise2. L’objectif
est de bâtir une puissance aérienne chinoise de premier plan. L’efficacité de ces
réformes restait en suspens alors que la crise de la COVID s’apprêtait à ralentir
fortement l’économie chinoise.
I/ Une industrie productive au service d’une armée de l’Air complète
La Chine dispose aujourd’hui des outils de production pour construire en
quantité l’ensemble des composants d’une flotte aérienne militaire moderne grâce
à une dizaine de filiales de l’Aviation Industry Corporation of China (AVIC).
a/ Un secteur marqué par la politique maoïste
L’industrie aéronautique chinoise est fondée en 1951 peu après la création
de l’armée de l’Air, liant son développement à cette arme qui offre des capaci-
tés originales mais qui n’est pas complètement reconnue. En dépit de ses faits
d’armes en Corée puis contre les îles Yijiangshan3, l’emploi tactique de l’armée
de l’Air se résume à un simple soutien de la composante terrestre, à laquelle
elle est entièrement subordonnée4. Cette relation d’infériorité se traduit dans la
BITD aérienne par des moyens plus réduits que pour l’industrie d’armement ter-
restre et par un faible poids pour la fixation des objectifs industriels. Le premier
plan quinquennal et l’aide soviétique permettent malgré tout de construire sous
licence des appareils qualifiés de première génération selon ses standards : les
chasseurs J-5 (copie du MiG-17F) et J-6 (MiG-19F), le bombardier H-5 (IL-28)
et l’hélicoptère Z-5 (Mi-4).
La période maoïste, souvent résumée avec justesse à des années perdues, sape
en grande partie le développement de l’aéronautique. L’échec du Grand Bond en
avant et le retrait du soutien de l’URSS réduisent un budget déjà maigre. Une géné-
ration entière d’ingénieurs et de pilotes est sacrifiée par la décennie de fermeture des
universités, qui ne réouvrent qu’en 1978. Enfin la « politique d’industrialisation de
troisième ligne », visant à étirer le tissu industriel vers l’arrière-pays pour réduire
les conséquences d’une attaque nucléaire, casse les échanges entre les centres de
recherche et mène à une forte redondance des projets de développement5.
La mort de Mao entraîne la rupture avec ces vingt années de politique indus-
trielle erratique, sanctionnées par la défaite de 1979 face au Vietnam. La réduc-
tion des effectifs militaires, la reprise des relations avec la Russie et l’ouverture
à l’Occident permettent la relance de la production de chasseurs de deuxième
2. P. Wood, R. Stewart, « China's Aviation Industry: Lumbering Forward », CASI, 2019.
3. Reconquête d’îles contrôlées par l’Armée nationaliste à proximité du continent, en janvier 1955,
grâce à une opération combinée.
4. X. Zhang, « Combat for the People’s Republic, the People’s Liberation Army air force in action,
1949-1979 », in M. A. Ryan, et alii, Chinese warfighting, the PLA experience, New York, East
Gate Book, 2003, pp. 270-300.
5. K. W. Allen, C. L. Garafola, « 70 Years of the PLA Air Force », CASI, 2020, pp. 51-53 ; P. Wood,
R. Stewart, art. cit., p. 21.
250
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
génération J-7 (MiG-21) et J-8 (MiG-23), du bombardier H-6 (Tu-16) et le dé-
veloppement du Q-5, une version améliorée du J-6. L’aide étrangère offre l’op-
portunité d’accompagner les bonds technologiques, comme le montre la mise au
point du J-10 à partir de 1982. Ce chasseur multi-rôles de troisième génération
développé par la Chine à partir des plans du chasseur israélien LAVI intègre des
éléments complexes tels que l’informatique. À la même époque, la France donne
son accord pour la construction sous licence du SA.321 Super Frelon rebaptisé
Z-8. Mais déjà, une politique de Recherche et Développement (R&D) est initiée
pour autonomiser l’industrie chinoise dans des domaines stratégiques primor-
diaux pour l’aéronautique. En 1986, le plan 863 investit ainsi dans les domaines
de l’automatisation, des nouveaux matériaux et de l’informatique.
b/ Une BITD sous une seule bannière : l’AVIC
L’héritage maoïste d’une industrie décentralisée et cloisonnée est progres-
sivement abandonné avec l’adoption de l’« économie de marché socialiste ».
C’est lors de cet effort de modernisation qu’est créée l’AVIC en 1993, super-
entreprise publique remplaçant le ministère de l’Industrie aérospatiale. Cette
holding intègre l’ensemble de la BITD aérienne dans son giron pour la stimuler
par l’accès au capital privé, dans les limites consenties par la State-owned Assets
Supervision and Administration Commission (SASAC), institution qui contrôle
l’ensemble des actifs de l’État dans l’économie.
Symbole des espoirs placés dans l’économie de marché, l’AVIC est divisée en
deux entités en 1999. L’AVIC I est chargée de la production des avions militaires
et moyen-courriers tandis que l’AVIC II se concentre sur les petits avions et les
hélicoptères. En créant ces deux filiales, Pékin espère accélérer leur spéciali-
sation. Mais cette décision ne convient pas pour une industrie dispersée, mal
coordonnée et alourdie par l’appareil bureaucratique. Les deux entités seront à
nouveau fusionnées en 2008.
La mission première d’AVIC reste d’assurer la production et le développe-
ment de l’ensemble des matériels aériens indispensables à une force aérienne
grâce à ses neuf filiales :
• La Shenyang Aircraft Corporation (SAC) produit les chasseurs J-8, J-11,
J-15 et J-16, le bombardier H-6, le drone BA-5 et des moteurs de série WS.
• Le Chengdu Aircraft Industry Group (CAC) construit les chasseurs J-5, J-7,
J-10, et le chasseur de quatrième génération J-20, les transporteurs civils
C919, ARJ21 et AG600.
• La Guizhou Aircraft Industry Corporation (GAIC) construit les avions
d’entraînement JL-9 et les drones de surveillance WZ-2000 et « Harrier
Hawk » Yaoying.
• Le Hongdu Aviation Industry Group (HAIG) est spécialisé dans la construc-
tion d’avions d’entraînement K-8 et L-15 (ou JL-10).
251
La Base industrielle et technologique de défense…
• La Xi’an Aircraft Industry Corporation construit les avions civils de trans-
port de série MA, le chasseur bombardier JH-7, les bombardiers H-6 et H20
et les transporteurs Y-7 et Y-20.
• La Shaanxi Aircraft Corporation est le constructeur d’avions cargo de taille
moyenne Y-8 et Y-9 ainsi que de sa trentaine de variantes.
• La China Aerospace Science and Technology Corporation (CASC) est spé-
cialisée dans la construction de drones CH-1, CH-2, CH-3, CH-4 et CH-5.
• Le China Helicopter Research and Design Institute est spécialisé dans la
construction d’hélicoptères civils et de drones AV500, AV500W, et XM20.
• Le Harbin Aircraft Industry Group (HAIG) construit les hélicoptères mul-
ti-usages Z-9, Z-19 et de transport Z15 et Z20, les avions patrouilleurs Y-12
et SH-5 et le drone de reconnaissance BZK-005.
• La Changhe Aircraft Industries Corporation est la filiale d’AVIC chargée
de produire les hélicoptères d’attaque WZ-10 et de transport et reconnais-
sance Z-8, Z-11 et Z-18.
c/ Des projets ambitieux
La Chine dispose à ce jour de la 3ème flotte militaire mondiale avec 3 284 ap-
pareils, dont 1 570 appareils de combat, 300 appareils de transport, 112 appareils
de mission spéciale, 913 hélicoptères et 397 appareils d’entraînement. Une étude
plus détaillée de ces chiffres impressionnants montre néanmoins que la Chine
ne dispose que de 4 avions de ravitaillement et qu’encore 20 % de ses appareils
appartiennent à la deuxième génération de chasseurs. Ils sont certes modernisés,
mais demeurent obsolètes par rapport aux avions russes ou américains6.
Un effort de modernisation a été initié depuis la fin des années 2000 et
se traduit concrètement par la mise à niveau du matériel existant et le rem-
placement des anciens modèles, en particulier pour les avions de chasse. En
2010, l’armée de l’Air a retiré ses derniers J-6 et acquis plus de 300 chasseurs
de troisième génération. De nouveaux modèles sont également développés
à cette époque pour améliorer la capacité de projection, comme le chasseur
embarqué J-15, le chasseur multi-rôles J-16, les hélicoptères embarqués sur
navire de débarquement Type 071 ou sur porte-hélicoptères Type 075 et le
transporteur aérien stratégique Y-20. En 2018, les J-7 sont à leur tour progres-
sivement retirés du service, processus qui sera achevé en 20237. Enfin, la mise
à disposition des chasseurs furtifs J-20 est le chantier industriel de la décennie
2020. À terme, l’armée de l’Air devra être composée d’intercepteurs avancés,
de chasseurs à long rayon d’action soutenus par les avions ravitailleurs, de
6. « World Air Forces », Flight international, 2023, pp. 14-15.
7. X. Liu, « China expected to retire legacy J-7 fighter jets from combat service in 2023 », Global
Times, 29/01/2023.
252
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
chasseurs furtifs navalisés, de bombardiers stratégiques et, de manière crois-
sante, de drones employés dans divers rôles de soutien, voire d’attaque – no-
tamment ceux de type UCAV8.
Les drones chinois apparaissent comme l’arme dont le développement est
le plus dynamique dans l’industrie aéronautique depuis le tournant des années
2000. Outre leur participation aux missions de surveillance et d’attaque au sol, ils
peuvent jouer le rôle d’antenne relais et de brouilleur, ou procéder à des attaques
par saturation. Le vol en essaim est considéré comme une percée technologique
qui pourrait faciliter la neutralisation d’un porte-avions à faible coût. C’est éga-
lement un domaine où la coopération civilo-militaire peut être la plus fructueuse
en raison de l’expérience du secteur civil. Un pavillon entier leur a été consacré
au salon Zhuhai en 2018 pour exposer les 70 drones de 40 fabricants9.
Comme dans beaucoup d’autres secteurs en Chine, la BITD aéronautique a
accompli des progrès impressionnants alors qu’elle avait accumulé vingt ans de
retard. Mais son savoir-faire reste encore dépendant de l’extérieur.
II/ Un concurrent industriel émergent mais vulnérable.
L’industrie aéronautique chinoise a démontré sa capacité de vendre à l’inter-
national un équipement moins performant mais plus abordable financièrement.
Elle ne peut pourtant pas masquer sa dépendance inquiétante à de nombreux
équipements étrangers alors que les transferts technologiques marquent le pas.
a/ Un exportateur en progression
Historiquement, la Chine est parvenue à exporter ses aéronefs dès les années
60, en particulier auprès de pays proches de la ligne maoïste (Corée du Nord, Al-
banie, Somalie) et appartenant au mouvement des non-alignés (Pakistan, Bangla-
desh, Tanzanie, Soudan, Égypte, Zambie, Zimbabwe et Cambodge). Elle a exporté
ses MiG vieillissants, ses chasseurs F-6 et F-7 (versions exportées des J-6 et J-7)
et ses appareils d’entraînement CJ-6 et FT-5 jusqu’en 2018. Après la chute de
l’URSS, ces échanges ont parfois pris une plus grande ampleur, avec notamment
le projet sino-pakistanais du JF-17. De nouveaux clients ont été approchés tels
que le Myanmar, l’Iran, le Sri Lanka, le Laos et le Kenya. Xi Jinping a encouragé
cette expansion sur le marché de l’armement en vendant du matériel aéronautique
à l’Algérie, l’Angola, la Jordanie, la Bolivie, le Cameroun, le Kazakhstan, le Ni-
geria et la Serbie. En observant plus en détail ces échanges, on constate toujours
aujourd’hui que les ventes de F-7 et JF-17 dominent dans la catégorie des avions
de chasse, que l’exportation du K-8, et très récemment du JL-1010, sont un succès
et que les drones de type CH et Wing Loong séduisent de multiples nouveaux
8. P. Wood, R. Stewart, art. cit., p. 74.
9. E. Kania, « The PLA’s Unmanned Aerial Systems New Capabilities for a “New Era” of Chinese
Military Power », CASI, 2018, pp. 7-10.
10. X. Liu, « China seals deal to export L15 trainer jet to UAE », Global Times, 21/02/2023.
253
La Base industrielle et technologique de défense…
clients (Algérie, Serbie, Turkménistan, Ouzbékistan, Émirats arabes unis, Arabie
saoudite). Cependant les ventes restent modestes pour les hélicoptères Z-9, voir
anecdotiques pour les appareils civils et les avions de transport militaires11.
Le chasseur JF-17, version modernisée du J-7 développée avec le Pakistan,
est le succès emblématique d’exportation de l’industrie aéronautique chinoise.
Cet avion, moins sophistiqué que les appareils occidentaux mais aussi bien
moins coûteux, veut séduire les armées de pays émergents. Le projet de coo-
pération est signé en 1999. Le premier vol est effectué en 2003 et la production
lancée en 2007, d’abord en Chine puis au Pakistan à partir de 2009 pour un prix
par unité estimé à 15 millions de dollars. Des versions améliorées suivent avec le
Block 2 en 2015 (ajout de matériaux composites, d’une perche de ravitaillement
et d’instruments électroniques) pour 25 millions de dollars, puis la version Block
3 en 2019 (radar à antenne active plus performant, viseur de casque et détecteur
de missiles) à un prix encore inconnu. Au total, 188 appareils auront été produits
sous licence d’ici 2025 par le Pakistan, bien qu’une partie des pièces est encore
usinée en Chine par la CAC. Le JF-17 a connu quelques succès auprès du Myan-
mar (16 appareils), du Nigeria (3 appareils) et des discussions sont toujours en
cours avec l’Argentine12.
Les enjeux du marché aéronautique sont nombreux : économique pour renta-
biliser une industrie de pointe et dégager des fonds pour la R&D afin d’atteindre
une certaine autonomie ; diplomatique pour approfondir des partenariats bila-
téraux avec un volet sécurité, notamment dans les pays qui investissent dans la
« Belt and Road Initiative » en Afrique et en Asie du Sud-Est ; de reconnaissance
internationale car l’emploi de ces armes dans des conflits régionaux pourrait offrir
une expérience opérationnelle et une démonstration de leur efficacité qui reste à
prouver ; d’influence enfin car de nombreuses négociations, abouties ou non, se
sont déroulées avec des pays généralement alignés avec les Américains (Proche
et Moyen-Orient, Amérique du Sud) ou les Russes (Asie centrale, Caucase). Mais
la plupart de ces équipements présentent une qualité inférieure aux équipements
étrangers, qui restent par ailleurs incontournables pour la fourniture de certaines
pièces (moteurs notamment).
b/ Une industrie formée par l’étranger
Jusque dans les années 80, l’industrie aéronautique chinoise se contente de
produire sous licence le matériel fourni par l’URSS. L’ensemble des aéronefs dé-
veloppés depuis les réformes de Deng Xiaoping comportent des similitudes trou-
blantes avec certains matériels étrangers. Le développement du J-10 entre 1984
et 2006 n’aurait certainement pas débouché sans l’aide israélienne qui a transmis
11. « Trade registers », Base de données du SIPRI. Fournisseur : Chine, client : tous, de 1960 à
2021, équipement : avion.
12. A. Wang, « China may still have foot in the door to sell military jets to Argentina, despite Fer-
nandez pulling purchase plan », SCMP, 19/12/2022.
254
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
les plans de son chasseur LAVI, lui-même inspiré du F-1613. Dès sa présentation
en 2006, les experts ont de suite saisi que le J-11 était une version locale du Su-
27. Enfin le développement du J-20 semble s’être appuyé sur les plans du F-35
volés lors d’une attaque informatique en 2009, selon des experts américains14.
Ces accusations eurent des conséquences fâcheuses pour la coopération inter-
nationale de l’industrie chinoise. La Russie mit par exemple ses échanges en
suspens pendant une décennie et les États-Unis régulent désormais davantage
l’accès à leur marché civil.
Si l’industrie chinoise est si dépendante des importations extérieures, c’est
qu’elle ne dispose pas encore du capital technologique suffisant pour produire
les composants indispensables de haute technologie. Elle montre de grandes fai-
blesses dans la conception de matériaux composites qui diminuent le poids des
avions de cinquième génération et améliorent leurs performances et leur furti-
vité. L’absence de moteur suffisamment puissant l’empêche encore à ce jour de
développer un hélicoptère emportant des charges lourdes. Le réacteur WS-10,
présenté en 2018, reste très inspiré du moteur russe AL-31F. Des experts esti-
ment que le temps de rattrapage pour atteindre les standards américains actuels
pourrait prendre cinq à dix ans, voire même trente parfois. Enfin, l’industrie
chinoise présente plus largement des faiblesses dans la recherche de base comme
l’aérodynamisme, la modélisation 3D, l’électronique, dans le montage de chaîne
d’assemblage efficace ou encore dans des compétences managériales telles la
gestion de projet et la coordination entre centres de recherche15.
La Chine est donc en quête de partenaires pour progresser en R&D, en
échange d’un accès à son marché intérieur. Mais la confiance des investisseurs
étrangers est abîmée par la politique extérieure chinoise offensive et par le faible
respect du secret industriel. Même un partenaire de longue date comme la Rus-
sie reste méfiant et ne souhaite pour l’instant pas si facilement abandonner à la
Chine son dernier secteur compétitif. Une fois l’épisode du J-11 digéré, les sanc-
tions occidentales ont cependant poussé Moscou à reprendre ses échanges avec
la Chine en lui vendant le système S-400 et des chasseurs Su-35 en 2018. Des
coopérations technologiques ont aussi été négociées en 2017 entre l’AVIC et la
Russian Helicopter pour les hélicoptères et entre la China Aero Engine Research
Institute et le Russia’s Central Institute of Aviation Motors pour les moteurs.
c/ Une dépendance potentiellement ciblée par des pressions extérieures
Comme d’autres secteurs à haute valeur ajoutée, l’aéronautique chinoise pré-
sente une balance commerciale très fortement déficitaire. En 2010, elle impor-
tait un volume d’aéronefs coûtant 12 milliards de dollars contre 1,2 milliards
d’exportation. Si l’écart s’est légèrement résorbé en 2021 (13 milliards contre 3
milliards), la Chine a enregistré quelques pics de fort déficit lors de la dernière
13. S. Roblin, « Why China Looked To Israel’s Lavi Jet For Its J-10 ‘Vigorous Dragon’ », The
National Interest, 06/06/2022.
14. P. Wood, R. Stewart, art. cit., pp. 67-69.
15. Ibidem, pp. 30-32.
255
La Base industrielle et technologique de défense…
décennie, comme en 2018 (30 milliards contre 4 milliards), alors que le pays
reconstituait sa flotte commerciale. La Commercial Aircraft Corporation of Chi-
na (COMAC), filiale d’AVIC pour les avions civils, est notamment absente du
marché civil chinois qui représente 1 500 milliards de dollars16.
Ce marché est partagé par le duopole Airbus-Boeing, dont les avions sont
produits dans leurs usines respectivement installées à Tianjin et Zhoushan. La
COMAC n’apparaît pas encore comme un acteur majeur, malgré le dévelop-
pement en Chine du C919 qui dépend encore à plus de 80% de fournisseurs
étrangers17. Ceux-ci sont constitués en joint-venture et associés obligatoirement
à des partenaires chinois conformément à la réglementation locale. Hormis la
structure et le radar, toutes les autres pièces de l’avion sont importées des États-
Unis ou d’Europe. À moyen terme, si le C919 parvient à offrir des performances
convaincantes, son potentiel succès sur le marché intérieur et extérieur pourrait
dégager des fonds pour l’innovation. Reste que ses concurrents semblent encore
peu inquiets. L’avion achève à peine ses vols de certification, avec un retard de 6
ans, et sa production annuelle atteint tout juste 25 modèles contre 75 pour l’A320
fabriqué et assemblé sur place chaque année18.
Dans ce contexte, la Chine est vulnérable en cas de guerre industrielle à une
interruption de ses approvisionnements. Depuis 2018, les lois sur les exportations
américaines sur le matériel à usage dual, civil et militaire, ont sévèrement réduit
l’approvisionnement chinois en pièces américaines, notamment dans le domaine
des capteurs, des lasers, de l’avionique et des produits de navigation19. L’accès
au financement américain a également été fermé à partir de décembre 2020 dans
les secteurs de la défense, visant ainsi l’AVIC. Cependant, la Chine peut toujours
acquérir des technologies civiles via des transferts par joint-ventures, notam-
ment pour les moteurs de son C919, en dépit du fait que leur usage dual pour les
avions lourds de l’armée de l’Air fait débat parmi les experts américains20. Ces
difficultés ou le volume important des sanctions pourraient en retour stimuler les
efforts de R&D et inciter à augmenter les tentatives d’espionnage, qui restent au
cœur de la stratégie chinoise. Le dernier exemple d’espionnage contre General
Electric semble attester de cette tendance. Yanjun Xu, un ressortissant chinois
est ainsi condamné à vingt ans de prison par les États-Unis pour avoir tenté de se
procurer des informations sur la fabrication de pales de moteur en soudoyant un
employé de la firme américaine21.
16. « China Imports of Aircraft », Trading Economics, 11/2022.
17. J. Deville, « Airbus A320, Boeing 737, COMAC C919: where do the suppliers come from? »,
The China aerospace club, 25/11/2018.
18. O. James, « Certifié, le C919 de Comac n’inquiète pas Airbus et Boeing », Usine nouvelle,
27/11/2022.
19. A. Lee, « Chinese aviation firm Avic: why is it on a US sanctions list and what do we know
about it? », SCMP, 28/03/2021.
20. C. J. R. Ohlandt et alii, « Chinese Investment in U.S. Aviation », RAND Corporation, 2017.
21. A. Helsh-Huggins, « 20 years for Chinese national in US aviation spying case », AP News,
16/11/2022.
256
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
En seulement quarante ans, la Chine est parvenue à apparaître comme un concur-
rent potentiel à moyen terme sur le marché de l’armement aérien bien qu’elle soit
dépendante des approvisionnements extérieurs. La levée de cette vulnérabilité est
au cœur des ambitions technologiques tracées depuis plus de vingt ans.
III/ La priorité stratégique de l’innovation pour bâtir une force aérienne de
premier plan.
En quête d’autonomie stratégique pour son industrie aéronautique, la Chine
a opéré de vastes réformes visant à faire coexister les principes de centralisation
et de marchandisation. Dans cet équilibre fragile, le Parti communiste chinois
(PCC) espère développer un esprit d’innovation sans perdre la main sur les prio-
rités industrielles.
a/ Un secteur qui a la confiance de l’État
Manquant d’expérience opérationnelle, la Chine a étudié en profondeur
toutes les opérations aériennes post-Guerre froide, concluant à la nécessité im-
périeuse de se protéger d’une menace venue du ciel. Avant même la chute du
mur, la guerre des Malouines avait démontré par la victoire britannique l’im-
portance de créer une zone Anti-Access/Area Denial (A2/AD) pour protéger une
ligne logistique navale contre les frappes aériennes. L’opération Desert Storm
en 1991 a définitivement tiré un trait sur la stratégie maoïste d’une armée de
masse à l’équipement obsolète. L’informatisation, la coordination interarmées et
la projection de forces ont sensiblement accru les missions dévolues à l’armée
de l’Air. La crise de Taïwan en 1995 et les bombardements de Serbie en 1999 ont
imposé la nécessité d’opérer un rattrapage technologique pour empêcher d’éven-
tuelles frappes aériennes, urgence rappelée par la guerre en Irak puis en Libye où
l’effondrement des régimes a été facilité par la suprématie aérienne occidentale.
La guerre en Ukraine a démontré la difficulté de détruire une aviation ennemie
basée dans une zone A2/AD. Les drones ont montré leur importance par le dé-
cuplement de la capacité d’attrition et l’amélioration de la maîtrise du champ de
bataille par la reconnaissance.
Ces opérations ont dessiné le rôle de l’armée de l’Air et ses besoins pour mener
des opérations complexes. Dès 2001, l’armée de l’Air a demandé une plus grande
autonomie à l’égard de l’armée de Terre, une modernisation de ses moyens et une
prise en compte de sa capacité d’obtenir une victoire stratégique à elle seule. Ces
demandes ont été en partie consenties par les Livres Blancs des deux dernières
décennies. Celui de 2004 lui accorde un rôle offensif, celui de 2008 la charge de
missions de projection à longue portée et ceux de 2015 et 2019 insistent sur la
coordination interarmées tout en intégrant l’espace extra-atmosphérique à sa zone
d’action. Ces décisions ont été fortement influencées par la production littéraire de
l’armée de l’Air, en particulier le Science of Military Studies de 2001 qui introduit
et explique de nouveaux concepts militaires et stratégiques aux dirigeants qui sont
257
La Base industrielle et technologique de défense…
les héritiers de l’ère maoïste. Les enjeux liés à la troisième dimension semblent
d’ailleurs maîtrisés par Xi Jinping qui a appelé au développement d’une force aé-
rienne de niveau mondial au 70ème anniversaire de l’APL, en 201922.
Les ambitions tracées par cette documentation exigent des investissements
faramineux que l’État semble néanmoins disposé à fournir. De l’ordre officielle-
ment de 229 milliards de dollars en 2021, le budget militaire chinois est estimé à
cette date à 280 milliards par le SIPRI, soit entre 1,7 et 2,4 % du PIB. Il est réparti
en trois tiers : personnel (31%), entraînement et maintenance (28%) et matériel
(41%), sans plus de détails23. À titre de comparaison, les États-Unis ont investi
721 milliards en 2021, pour le personnel (20 %), l’achat de matériel (19 %), la
R&D (14 %) et la maintenance et l’entraînement (38 %), principalement dans
le domaine aérien. La différence de budget en chiffres absolus reste encore éle-
vée. Les prix des équipements en Chine sont toutefois bien inférieurs aux prix
américains, en raison notamment du faible coût de la main-d’œuvre chinoise
(qui augmente néanmoins chaque année). Représentant 5 % du budget de l’État
chinois, les dépenses militaires sont en hausse car indexées sur la croissance
du PIB. Mais le ralentissement économique provoque des inquiétudes en Chine
pour maintenir un niveau constant. Il est difficile d’évaluer dans quelle mesure
l’armée de l’Air est favorisée, mais il est vraisemblable qu’une partie des fonds
dégagés par la réduction des effectifs de 2015 ait servi à la R&D et à l’achat d’aé-
ronefs modernes, dont le coût est exponentiel. L’AVIC a ainsi publié en 2021 un
chiffre d’affaires dans le domaine de la défense entre 17 et 25 milliards de dol-
lars. Cependant, le risque d’un essoufflement budgétaire place cette entreprise en
quête de subsides privés pour diversifier ses sources de financement.
b/ Un lien APL-AVIC restructuré
L’arrivée de Xi Jinping au pouvoir en 2013 a conduit à un ensemble de ré-
formes qui ont profondément modifié le rapport entre les forces armées et l’in-
dustrie de défense. La campagne anti-corruption a constitué le premier chantier
du nouveau secrétaire du PCC pour reprendre en main l’APL. L’appareil mili-
taire a été en grande partie dépossédé de son poids dans la vie économique, cause
principale de sa corruption à partir de la libéralisation économique des années
1980. La SASAC a mené en parallèle une cinquantaine d’inspections d’entre-
prises d’État pour évaluer la conformité de leurs dépenses, y compris auprès de
consortiums liés à la BITD chinoise24. Il semble que l’AVIC ait été en grande par-
tie épargnée par les purges car jugée peu coupable d’irrégularités. Seul son CEO,
Lin Zuoming, fut congédié. Mais si la compétitivité et le succès R&D de l’AVIC
étaient jugés insuffisants dans l’avenir à cause de la corruption, il est probable
qu’une restructuration serait effectuée25.
22. K. W. Allen, C. L. Garafola, art. cit.
23. « What Does China Really Spend on its Military? », China Military, 07/03/2023.
24. State-Owned Enterprise.
25. P. Wood, R. Stewart, art. cit., p. 28.
258
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
Xi Jinping a également cherché à diminuer la suprématie de l’armée de
Terre en ce qui concerne la définition des priorités d’armement et à améliorer
la coopération interarmées dans le domaine industriel. La Commission militaire
centrale (CMC), organe de contrôle de l’APL, a été restructurée en 2015 pour
alléger l’appareil d’État et fluidifier la prise de décision. La CMC a redistribué
en une quinzaine de départements, bureaux et commissions interarmes sous son
contrôle direct, les diverses responsabilités auparavant cloisonnées au sein de
chaque armée. Le Département de développement de l’équipement (DDE), créé
en 2015, gère la recherche, le développement et l’acquisition (RD&A) de chaque
armée via le Département de la recherche scientifique et des achats d’équipe-
ments (DRSAE) chargé de communiquer les besoins et de coordonner la re-
cherche développée par chaque armée. Le DDE est donc un canal indépendant
de l’armée de Terre. Une fois les besoins évalués, ils sont communiqués à la
Commission scientifique et technologique (CST) qui met en lien la CMC avec
la SASTIND (l’institution contrôlant l’industrie de défense), les entreprises pu-
bliques d’État, les organisations scientifiques civiles et les industries privées.
Prenant plus en compte les besoins des autres armées, ces réformes doivent
aussi accroître leurs échanges et améliorer les retours entre le terrain et les in-
dustriels. Il est important de noter que les organisations au sommet restent tou-
tefois dominées par l’armée de Terre. En outre, ces refontes institutionnelles ne
semblent pas alléger le poids de la bureaucratie, les décisions devant toujours
transiter par la CMC. Enfin, le personnel militaire chargé du lien direct entre
l’armée et l’industrie est souvent dépassé par la rapidité de la modernisation. De
fait, le contrôle exercé par les armées sur les industries s’opère via les bureaux
de représentation militaire chargés de gérer le processus d’appel d’offres, de
superviser la conformité contractuelle, d’assurer le contrôle de la qualité et le
respect des délais. Des réunions mensuelles avec les chefs d’usine sont conduites
à cet effet. Cependant, l’adoption rapide de nouveaux matériels dans la chaîne
de production a désemparé nombre de ces officiers, peu habitués à l’électro-
nique et l’informatique. Les problèmes liés au contrôle qualité pour le matériel
de l’AVIC ont ainsi augmenté. La formation du personnel militaire aux nouvelles
technologies intégrées dans les équipements est l’un des principaux défis du lien
armée-industrie.
c/ La fusion civilo-militaire, solution ou piège à l’innovation?
Évoquée en 2007 et fixée comme une stratégie d’État en 2014, la Fusion
civilo-militaire (FCM) est un facteur important du succès de la modernisation,
en privilégiant la rationalisation des moyens et l’obtention d’une autonomie in-
dustrielle. Pour y parvenir, le Livre blanc de 2015 fixe comme objectifs l’uni-
formisation des standards, l’éducation du personnel militaire dans les institu-
tions civiles, le développement d’équipements par les industries de défense et la
sous-traitance. Cette fusion doit en retour profiter au monde civil par l’accès au
budget de la défense et la vente des technologies duales développées conjointe-
ment. Cependant, les entreprises visées par la FCM sont essentiellement celles
259
La Base industrielle et technologique de défense…
du numérique, de l’IA, de la robotique, de la micro-électronique et de la techno-
logie quantique26. La BITD aéronautique place elle aussi beaucoup d’espérances
dans la numérisation des échanges pour uniformiser les besoins et réduire les
coûts. L’AVIC a ainsi mis en place AVIC B2B Online Trading Platform, un site
d’achats en ligne pour les entreprises afin d’améliorer leur chaîne d’approvision-
nement, un des objectifs principaux de la fusion civilo-militaire. En dépit de son
manque de transparence, il pourrait à terme intégrer les offres du marché privé
pour stimuler la concurrence et abaisser le prix des contrats.
La FCM a également pour but la facilitation du transfert de compétences
entre les très nombreux centres de recherche pour améliorer leur coordination
et réduire le gaspillage des ressources financières. Au sein de l’AVIC, les plus
importants sont :
• La Chengdu Aircraft Design and Research Institute qui a développé des
drones et l’usage de canards sur les avions de chasse.
• L’AVIC Xi’an Aircraft Design and Research Institute chargée de l’innova-
tion des appareils de l’armée de l’Air hormis les drones.
• Le China Helicopter Research and Design Institute qui développe des
substituts aux produits étrangers comme l’antenne aérienne.
• Le Shenyang Aircraft Design Institute qui a développé des drones et obtenu
des avancées dans les matériaux composites, la furtivité et la poussée vec-
torielle.
• La Xi’an Aisheng Technology Group Company Ltd, spécialisée dans les
drones.
L’armée de l’Air dispose d’une académie de recherche sous le contrôle du
DDE, qui centralise la recherche et la coordonne avec les entreprises publiques
d’État. Cette académie est en partenariat avec des universités, notamment pour
le développement de drones, comme la Northwestern Polytechnical Univer-
sity, la Beihang University (BUAA), et la Nanjing University of Aeronautics
and Astronautics. Les partenariats entre les écoles de l’air et les universités
se développent également pour améliorer la formation des pilotes et des ingé-
nieurs. Le programme à double enrôlement, un cursus civilo-militaire débuté
dans une université civile puis achevé dans une académie militaire, a sensible-
ment augmenté le niveau scientifique des pilotes recrutés dans les plus grandes
universités. À titre d’exemple l’équivalent de l’École de l’air chinoise a signé
un accord en 2011 avec les universités de Pékin, Tsinghua et Beihang. Les pre-
miers étudiants de ce programme exigeant furent diplômés en 2016. Vingt-cinq
avaient réussi sur les trente-deux.
26. R. Bitzinger, « China’s Shift from Civil-Military Integration to Military-Civil Fusion », Asia
policy, vol. 16, n°1, 01/2021, p. 9.
260
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
À terme, la mise en relation de ce personnel qualifié, pilotes, techniciens et
chercheurs issus du monde civil ou militaire, doit stimuler l’esprit d’innovation
grâce au partage de leurs compétences et de leur expérience. Il s’agit d’un objec-
tif central dans les plans de montée en puissance chinois promu par Xi Jinping
pour espérer rattraper, voire dépasser les États-Unis. Cette interconnexion est
largement facilitée de nos jours par des outils numériques développés aux États-
Unis ou en Europe.
Le succès de la fusion civilo-militaire reste cependant difficile à évaluer. Des
percées technologiques sont constatées dans l’impression 3D et le développement
de matériaux composites. Ces technologies se sont révélées indispensables pour
améliorer la résistance des pales des moteurs, un objectif technologique prioritaire
pour l’armée de l’Air. Mais il est difficile de les attribuer à la FCM. Le secteur
civil de l’informatique, autre secteur primordial de la modernisation de l’armée
de l’Air, demeure encore frileux à l’idée de fusion, notamment dans un contexte
de reprise en main par le pouvoir politique. Seul 1 % des entreprises chinoises de
haute technologie a travaillé pour le secteur de la défense depuis 2014. Le manque
de transparence, le faible partage des ressources et le peu de structures capables
de gérer cette fusion expliquent la lenteur du processus, sans parler des frictions
qui peuvent exister avec les responsables étatiques27. La première d’entre elles
concerne l’accès au capital privé qui, bien que facilité depuis les années 1990 et
la création d’AVIC, reste encore fortement contrôlé par le gouvernement dans une
logique de protection du secret. Enfin la fixation d’objectifs technologiques par la
CMC concernant certains matériels spécifiques, notamment les drones, s’opère au
détriment de la recherche de base, dont Xi Jinping vient récemment d’en recon-
naître les lacunes. Dans l’ensemble, la FCM apparaît donc comme un pari risqué
qui pourrait autant favoriser que contraindre l’innovation.
En ce qui concerne l’intelligence artificielle (IA), la robotique et le quantique
dans l’industrie aéronautique, la littérature scientifique est encore très imprécise
sur les gains obtenus dans la course technologique avec les États-Unis. L’IA
semble surtout adaptée aux drones afin d’améliorer leur vol de longue durée à
haute altitude, leur autonomie de décision, leur furtivité, leur polyvalence et leur
insertion dans un système d’armes28. La recherche dans le domaine du quan-
tique reste encore très dépendante des compétences et des composants étrangers,
comme révélée dans le cas de Huawei avec les sanctions américaines. Si la Chine
parvenait à obtenir une avance significative, elle pourrait notamment développer
des centrales à inertie quantique impénétrables ou des radars capables de détec-
ter les avions furtifs29. Enfin, peu d’informations sont accessibles sur la robotisa-
tion de l’industrie aéronautique chinoise.
27. A. Stone, P. Wood, « China’s military-civil fusion strategy a view from chinese strategists »,
China Aerospace Studies Institute, 2020.
28. J. Li, « Artificial Intelligence Technology and China’s Defense System », Journal of Indo-pa-
cific affairs, 03-04/ 2022.
29. M. Giles, « The US and China are in a quantum arms race that will transform warfare », MIT
Technology Review, 03/01/2019.
261
La Base industrielle et technologique de défense…
Conclusion
D’un point de vue théorique, la BITD aérienne chinoise est capable de fournir
à l’APL les moyens pour disposer d’une force aérienne stratégique capable de
s’imposer contre un compétiteur sérieux comme les États-Unis, à la fois modèle
et concurrent de la Chine. Mais les vulnérabilités de son industrie aéronautique
de défense, qui seraient accentuées dans le cas d’un embargo et d’un régime de
sanctions plus sévère, ne lui permettent pas encore d’être totalement autonome
pour bâtir une force aérienne de rang mondial.
Au vu des efforts colossaux déployés pour réduire la dépendance de son in-
dustrie aux fournisseurs étrangers, la Chine devrait parvenir à combler une partie
de son retard technologique. Le problème est qu’elle est encore engagée dans
une démarche de rattrapage technologique. Elle doit par ailleurs le faire dans un
temps extrêmement court, sans disposer de l’expérience et de la maturité opéra-
tionnelle nécessaires pour créer de nouveaux concepts en fonction des progrès
technologiques rapides. Les atouts nécessaires pour mener à bien une percée
technologique sont aujourd’hui encore dans les mains de ses rivaux.
Les domaines de l’IA, du quantique et de la robotique font partie des priorités
stratégiques de Pékin et leurs applications au profit de l’écosystème industriel
aéronautique sont prometteuses, voire extrêmement ambitieuses. Elles restent
toutefois le fruit de projections difficiles à intégrer au sein des forces aériennes
chinoises... À l’avenir, la Chine pourrait également être confrontée à des difficul-
tés qu’elle n’a plus rencontrées depuis longtemps, comme un ralentissement éco-
nomique sur le long terme, qui serait la conséquence de choix politiques décor-
rélés des besoins d’une économie de marché dépendante de la mondialisation.
Enfin, la décision de réduire le plan « Made in China 2025 » en « plan pour le
pouvoir d’innovation », a entraîné l’abandon de certains jalons technologiques.
Très liée à l’innovation pour la modernisation de son matériel, l’armée de l’Air
pourrait souffrir de cette baisse d’ambition.
262
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
Le rattrapage technologique
de l’aviation civile chinoise
Jean-Paul Maréchal
Jean-Paul Maréchal est maître de conférences (HDR) en science économique
à l’Université Paris-Saclay, directeur adjoint de l’IDEST (Institut du Droit de
l’Espace et des Télécommunications – EA 2712 – Université Paris-Saclay) et
chercheur associé à SOURCE (Soutenabilité et Résilience – UMI 272 – Univer-
sité de Versailles-Saint-Quentin et Institut de Recherche pour le Développement).
En l’espace de quatre décennies, le produit intérieur brut (PIB) de la Chine a
été multiplié par 34 et son PIB par habitant par 24. Entre 1980 et 2020, le pre-
mier est ainsi passé de 422 milliards à 14 620 milliards de dollars et le second
de 430 à 10 358 dollars1. Parmi les nombreux facteurs qui expliquent cette forte
croissance, l’innovation a joué un rôle déterminant. Elle a suscité la création de
nouveaux produits, de nouveaux procédés de fabrication, de nouvelles organi-
sations productives, la mobilisation de nouvelles ressources ou la conquête de
nouveaux marchés. Même si elle ne s’y réduit pas, l’innovation a partie liée avec
le progrès scientifique et technique. Dans ces domaines, la progression de la
Chine est impressionnante.
Entre 1996 et 2020, les dépenses en recherche et développement (R&D)
chinoises ont bondi de 11,2 à 350,8 milliards de dollars (selon la valeur du dol-
lars constant en 2015). Une telle évolution résulte de la conjonction entre l’aug-
mentation du PIB et l’accroissement de l’effort consenti pour le financement de
la R&D qui est passé, au cours de cette période, de 0,56% du PIB à 2,4%. Les
dépenses de R&D américaines qui s’élevaient à 281,7 milliards de dollars en
1996 ont atteint 668,6 milliards en 2020, soit une évolution de 2,45% à 3,45% du
PIB2. Le pourcentage chinois est comparable à celui observé en France (2,19%).
Le haut du classement est occupé par Israël (4,93%), la Corée du Sud (4,64%)
1. D’après « China – Data » et « Research and development expenditure (% of GDP) – China »,
The World Bank. Il s’agit de dollars constants de 2015.
2. Ibidem.
263
Le rattrapage technologique de l’aviation civile chinoise
et Taïwan (3,49%)3. Conséquence de cet effort, la liste de brevets déposés par la
Chine a connu une progression spectaculaire, passant d’un nombre très réduit en
1990 à 1,4 million en 20184. La Chine est montée de la 40e place mondiale en
2008 à la 14e en 2019 dans le classement du Global Innovation Index5.
Ce rattrapage technologique chinois commence véritablement à partir de
1978. Certes, un certain nombre de programmes liés au militaire ou au nu-
cléaire ont pu échapper aux errements du Grand Bond en avant et à la révolution
culturelle6. Mais c’est avec la politique de réformes engagée par Deng Xiaoping
en 1978 qu’est mise en place une véritable stratégie de rattrapage technologique.
Cette année marque aussi le début de la politique dite des « Quatre modernisa-
tions » qui concerne l’agriculture, l’industrie, la science et les technologies ainsi
que la défense nationale. En 1986, le « Plan 863 » liste sept domaines jugés
fondamentaux pour la sécurité et le développement du pays : l’automatisation, la
biotechnologie, l’énergie, les technologies de l’information, les lasers, les nou-
veaux matériaux et les technologies spatiales, domaines auxquels seront ajoutées
les télécommunications et les technologies marines7.
En 2012, Xi Jinping arrive au pouvoir. Il proclame officiellement l’objectif
de réaliser le « rêve chinois » en 2049, soit pour le centenaire de la fondation de
la République populaire de Chine. La Chine doit devenir « un pays innovant »
d’ici 2020, « un des pays les plus innovants » d’ici 2030 et, pour finir, « la pre-
mière puissance innovante » d’ici 20498. Deux programmes phares sont lancés
rapidement avec les Nouvelles routes de la soie en 2013 et le « Made in China
2025 » en 2015. Ce dernier plan porte notamment sur le développement des
véhicules hybrides et électriques, de l’énergie renouvelable, des robots indus-
triels, de l’équipement médical de pointe, des puces électroniques et des avions
de ligne.
La Chine passe, dans le domaine aéronautique militaire du DongFeng 101
(un MiG-17 fabriqué sous licence) au J-20 et, du côté civil, de l’Y-10 au C919.
L’objet de cet article est justement d’analyser la stratégie de rattrapage tech-
nologique mise en œuvre par Pékin dans le domaine de la construction d’avions
de ligne. Après un retour sur les débuts de la filière aéronautique chinoise, les
modalités de création des champions nationaux que sont AVIC et la COMAC
seront examinées. Le programme C919 sera ensuite analysé avant de souli-
3. Pocket world in figures 2022 Edition, The Economist, Londres, Profile Books Ltd., 2021, p. 61.
4. « World Intellectual Property Indicators 2019 », World Intellectual Property Organization,
2019, p. 23.
5. S. Balme, P. Lemonde, « Un rêve d’hyperpuissance scientifique », La Recherche, No 557,
03/2020, p. 39.
6. R. Bironneau (dir.), China Innovation Inc.: des politiques industrielles aux entreprises inno-
vantes, Paris, Les Presses de Sciences Po, 2012, p. 51.
7. A. Bondaz, « Le techno-nationalisme chinois renforce la légitimité du régime », La Recherche,
No 557, 03/2020, pp. 28-29.
8. Ibidem, p. 30.
264
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
gner les conditions du rattrapage technologique déjà réalisées et les difficultés
à venir. Nous nous situerons dans une perspective d’économie politique, c’est-
à-dire dans un cadre d’analyse qui accorde une grande importance au rôle des
institutions, des décisions de politique tant intérieure qu’internationale dans la
structuration et le fonctionnement de l’économie. L’opacité du système chinois
rend évidemment difficile, pour ne pas dire impossible, la formulation de conclu-
sions définitives. L’ensemble des informations présentes dans ce texte provient
de sources ouvertes que le lecteur intéressé pourra consulter.
1. Des débuts difficiles
Dans les années qui suivent la création de la République populaire de Chine
(RPC) en 1949, le secteur aéronautique se développe sous le contrôle des militaires
afin de produire des avions de chasse, des bombardiers ou des avions d’entraîne-
ment. Le secteur civil est relégué au second plan, le niveau de vie de la population
ne justifiant alors nullement le développement du transport aérien à grande échelle.
En 1949, un Aviation Bureau9 est créé, chargé de l’ensemble des activités
aéronautiques. Il est placé sous l’autorité de la Commission militaire centrale
(CMC), l’une des plus hautes instances du pays. Après de nombreuses refontes
d’organigrammes et de changements dans les autorités de tutelle, le Ministry of
Aviation Industry (MAI) voit finalement le jour en 1972 et est placé sous la direc-
tion du Conseil d’État. Dans le même temps, le transport aérien se voit doté, dès
1949, d’un organisme de supervision, le Civil Aviation Bureau rebaptisé en 1954
la Civil Aviation Administration of China (CAAC). Pendant plus de deux décen-
nies, son contrôle est confié successivement ou conjointement à des administra-
teurs civils ou militaires. Au début des années 1980, la CAAC se retrouve à son
tour rattachée au Conseil d’État. Son rôle est à la fois d’administrer, d’assurer et
de mettre en œuvre le transport aérien10.
C’est dans ce contexte que les principales firmes sont fondées, comme la
Harbin Aircraft Factory (Factory n°122) en 1952, la Shenyang Aircraft Manu-
facturing Factory (Factory n°112) un an plus tard – qui se nomme désormais
Shenyang Aircraft Industry Corporation (SAC) – ou encore la Chengdu Aircraft
Industry Corporation (Factory n° 132) en 195811.
9. Dans la suite de ce texte, nous utiliserons les traductions anglaises des noms des entreprises
chinoises et de certaines institutions. En effet, les entreprises citées ont adopté, à destination de
l’étranger, des traductions en anglais de leur raison sociale et de leur sigle (la Commercial Aircraft
Company of China est par exemple désignée dans le monde sous le nom de la COMAC). On pro-
cédera de même pour certains organismes publics (exemple : CAAC pour Civil Aviation Adminis-
tration of China). En revanche nous maintiendrons en français, en raison de leur usage courant, les
dénominations telles que Conseil d’État ou Commission militaire centrale.
10. M. Dougan, A Political Economy Analysis of China’s Civil Aviation Industry, New York, Rout-
ledge, 2002, pp. 42-43 et pp. 51-52.
11. A. Rupprecht, T. Cooper, Modern Chinese Warplanes, Houston (Texas), Harpia Publishing,
2012, pp. 21-24.
265
Le rattrapage technologique de l’aviation civile chinoise
C’est seulement dans les années 1970 que Pékin tente de construire un
long-courrier moderne. Ce sera le Y-10. Conçu par la Shanghaï Aircraft Ma-
nufacturing Factory, il n’est qu’une copie du Boeing 707. Le Y-10 effectue son
premier vol le 26 septembre 1980. Malgré des essais en vol apparemment réus-
sis, le programme est abandonné cinq ans plus tard faute de clients. La CAAC
refuse elle-même d’en passer commande et préfère se fournir chez Boeing. En
1985, aucun client potentiel ne veut acheter la copie (bonne ou mauvaise) d’un
quadriréacteur américain qui a effectué son premier vol en 1957.
À la suite de cet échec, un plan en trois étapes est élaboré. La Chine doit
commencer par la production et l’assemblage d’avions étrangers sur son terri-
toire puis passer au développement local d’avions avec une aide étrangère avant
de parvenir, en 2010, à la fabrication d’avions sans assistance extérieure. Le
principe suivi est le même que celui élaboré pendant la coopération avec les So-
viétiques durant les années 1950 et 1960 : apprendre à réparer puis à copier pour
finalement savoir concevoir et produire de manière autonome. Cette stratégie
avait mené à quelques succès comme le J-5 (une version chinoise du MiG-17) et
le Y-5 (une copie de l’An-2)12.
La première étape de ce plan démarre en 1985 par une coopération avec Mc-
Donnell Douglas (MDD). Des MD-82 et -85, avions monocouloirs de 170 places
environ dérivés du MD-8013, sont produits en Chine.
Dans le cadre d’un accord signé le 31 mars 1985, 35 avions seront produits,
dont 5 seront acquis par la TWA. La part de composants fabriqués par les Chinois
passe de 15% au début du programme à 50% ou 60% à la fin. Certes, MDD
conserve la fabrication des composants les plus sophistiqués (propulsion, avio-
nique…) mais la Shanghaï Aircraft Manufacturing Company obtient la respon-
sabilité d’opérations importantes comme le rivetage de la partie centrale du fuse-
lage, la fixation des ailes au fuselage et des tests de résistance. Pour la première
fois, un avion de ligne à réaction américain est assemblé à l’étranger14. La pre-
mière étape du plan chinois est donc menée à bien.
La seconde étape, que la Chine poursuit toujours, débute à la fin des années
1990. Elle donne lieu à la création, en 2008, d’une coentreprise entre Airbus
et un consortium chinois pour construire une ligne d’assemblage final pour les
A32015 et présider au lancement de deux programmes d’avions annoncés comme
« chinois » : l’ARJ21 et le C919.
12. M. Dougan, A Political Economy Analysis of China's Aviation Industry, op. cit., p. 48 et p. 106.
13. Le MD-80 était appelé DC-9 avant la fusion de McDonnell avec Douglas. Son premier vol
remonte à 1963.
14. Sur l’histoire de MDD en Chine, on se reportera à M. Dougan, A Political Economy…, op. cit.,
pp. 107-108 et p. 140 et à D. A. Levine, The Dragon Takes Flight, Leiden, Boston, Brill, 2015, pp.
147-156. Le second est plus réservé que le premier sur le succès de cette coopération.
15. K. Crane et al., « The Effectiveness of China’s Industrial Policies in Commercial Aviation
Manufacturing », Research Report, RAND Corporation, 2014, p. 17.
266
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
L’ARJ21 est un dérivé du MD-80. Il est cependant équipé de commandes de
vol électriques et d’une avionique « tout écran ». Le programme est lancé en
2002 par un consortium fondé deux ans plus tôt par Xi’an Aircraft Company,
Chengdu Aircraft Industry Group, Shenyang Aircraft Corporation et Shanghaï
Aircraft Manufacturing Company. Le premier vol a lieu le 28 novembre 2008.
L’appareil rencontre un certain nombre de problèmes par la suite et n’est certifié
que le 30 décembre 2014 par les autorités chinoises (CAAC). Cependant, ni la
Federal Aviation Administration (FAA), ni l’Agence européenne de la sécurité
aérienne (AESA) n’accordent de certification à cet avion, ce qui restreint consi-
dérablement le nombre d’exportations potentielles. À ce jour, l’ARJ21 n’est
autorisé à voler en dehors de la Chine que dans un nombre très limité de pays
d’Asie, d’Afrique et d’Amérique du Sud. En janvier 2023, le site Internet du
constructeur révélait 616 commandes. La première livraison est intervenue en
2015 et le centième avion a été remis à Air China le 29 décembre 2022. Le 18
décembre 2022, le premier exemplaire destiné à l’exportation a été livré à la
compagnie indonésienne TransNusa qui en a commandé 30. Il n’est pas inu-
tile de souligner que TransNusa est détenue à 49% par China Aircraft Leasing
Group Holding (CALC) qui est une filiale de la société d’État chinoise China
Everbright Group16. Le communiqué du constructeur montre d’ailleurs les liens
qui unissent la COMAC, l’État et le Parti : « C’est la première fois qu’un avion
à réaction chinois pénètre un marché étranger, ce qui signifie beaucoup pour
la construction des Nouvelles routes de la soie et la mise en place du nouveau
schéma de développement dit de la double circulation »17.
Même s’il possède des commandes de vol électriques et une avionique mo-
derne, l’ARJ21 est, à l’évidence, un avion bien loin de l’état de l’art actuel. Si le
programme peut apparaître comme peu rentable, il n’est pas dénué d’intérêt sur
le plan industriel. En effet, avec ce premier projet national, la Chine progresse
dans le domaine fondamental de la certification d’un avion selon des normes
internationales qui lui étaient largement inconnues.
Cet élément est essentiel pour la réussite du principal projet : le C919 lancé
en 2009. Cet avion est de fait destiné à concurrencer les A320 et les B737. Mais
pour espérer y parvenir, la Chine doit impérativement pouvoir s’appuyer sur une
filière aéronautique performante et créer des champions nationaux.
2. La création de champions nationaux
Au début des années 1990, Pékin décide de la mise en œuvre d’une politique in-
dustrielle ambitieuse. Il s’agit d’améliorer le niveau technologique général du sec-
teur aéronautique afin de permettre aux entreprises de mieux répondre aux besoins
de l’armée de l’Air, leur principal client. C’est dans ce but qu’est créée l’Aviation
Industry Corporation of China (AVIC).
16. « Indonésie : L’ARJ21 de COMAC sort de Chine avec une première livraison à TransNusa »,
Le Journal de l’aviation, 19/12/2022.
17. « ARJ21 aircraft delivered overseas for the first time », site officiel de la COMAC, 18/12/2022.
267
Le rattrapage technologique de l’aviation civile chinoise
L’entreprise AVIC
L’entreprise AVIC naît de la transformation du MAI qui, comme nous l’avons
vu, était responsable des activités aéronautiques. Le MAI était divisé en diffé-
rents bureaux tels que le Aircraft Bureau (avec une section civile et une section
militaire), le Engine Bureau, le Missile Bureau, le Quality Bureau… Chacun
d’entre eux était dirigé par des membres du Parti et contrôlait des usines (diri-
gées elles aussi par des membres du Parti). Ces usines fabriquaient les matériels
correspondant au domaine du bureau dont elles dépendaient. En d’autres termes,
l’administration et les capacités de production étaient parfois regroupées au sein
de la même institution. La CAAC, par exemple, était à la fois l’administration
chargée de l’aviation civile et une compagnie aérienne en situation de monopole.
En 1992, à l’occasion de son « voyage dans le Sud », Deng Xiaoping an-
nonce l’approfondissement des réformes impulsées en 1978. La répression des
manifestants de la place Tian'anmen en juin 1989 va déboucher sur un surin-
vestissement dans le domaine économique et une reprise en main sur le plan
politique. La « corporatisation » de certains ministères et en particulier du MAI
fait partie des mesures principales. Une entreprise d’État est désormais définie
comme une entité légale qui sera seule responsable de ses profits et pertes18. La
loi sur l’entreprise adoptée en 1994 a entre autres pour objectif de remédier aux
interférences bureaucratiques dans la vie des entreprises d’État et à l’inefficacité
que ces dernières engendrent. Naturellement, la corporatisation est une politique
qui a partie liée avec celles de désétatisation et de création d’un marché.
Dans ce nouveau cadre, le MAI devint l’Aviation Industry Corporation of
China (AVIC)19 en 1993. l’AVIC regroupe alors des firmes fabriquant des avions
et des composants. Le but est de créer un champion national capable d’affron-
ter Airbus et Boeing sur le marché international et de contribuer au prestige de
l’empire du Milieu. Comme le déclare en 2012 Lin Zuoming, PDG d’AVIC,
« les grandes entreprises multinationales sont une forme importante de pouvoir
stratégique qui reflète la volonté nationale. Pour un grand pays comme la Chine,
sa puissance nationale totale doit être soutenue par de grandes sociétés multina-
tionales opérant dans différents secteurs… »20.
AVIC fonctionne comme une holding. Qu’ils s’agissent de la maison mère ou
des filiales, toutes les nominations aux postes clés doivent être approuvées par
le Parti. Après 2008, pour éviter les doublons et établir une véritable synergie
au sein de la firme, une structure à trois niveaux est adoptée. Une couche inter-
médiaire de sous-traitants directs (ou de rang 1) est introduite entre AVIC et ses
18. M. Dougan, A Political Economy Analysis of China's Aviation Industry, op. cit., p. 75.
19. K. Crane et al., « The Effectiveness of China’s Industrial Policies in Commercial Aviation
Manufacturing », art. cit. et E. S. Medeiros et al., « A New Direction for China’s Defense Indus-
try », Research report, RAND Corporation, 2005, p. 157.
20. Lin Zuoming cité dans K. Crane et al., « The Effectiveness of China’s Industrial Policies in
Commercial Aviation Manufacturing », art. cit., p. 24.
268
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
nombreux sous-traitants. Ces sous-traitants de rang 1 ont le statut de centres de
profits et de ventes tandis que les instituts de recherche par exemple ont le sta-
tut de centre de coûts et de spécialisation. Dans le domaine de l’aviation civile,
les trois niveaux sont respectivement constitués par AVIC, puis AVIC Aircraft
Company et, enfin, trois entités : Xi’an Aircraft Industrial Corporation, Shaanxi
Aircraft Industrial Group et AVIC First Aircraft Design Institute21. L’activité
d’AVIC s’étend de l’aviation militaire à l’immobilier en passant par les hélicop-
tères, la propulsion, l’avionique, l’aviation générale, l’automobile, les motos…
L’entreprise COMAC, un organisme civil pour un avion civil
Le 11 mai 2008, la Commercial Aircraft Company of China (COMAC) est
créée à partir d’AVIC (qui continue d’exister) à Shanghaï. L’objectif est de dis-
poser d’une entreprise indépendante pouvant produire les ARJ21 et les C919.
Un certain nombre de responsables chinois considère que le développement de
la construction aéronautique civile en Chine ne peut se faire que par la fondation
d’une nouvelle entreprise, exclusivement dédiée à ce type d’aviation et s’inspi-
rant des pratiques commerciales des deux grands constructeurs occidentaux.
Comme le résument les auteurs d’un rapport de la RAND Corporation en
2014, « le gouvernement chinois espérait ou croyait que les restrictions occiden-
tales (et en particulier américaines) sur l’exportation de technologies seraient
moins dures si les entreprises étrangères étaient en affaires avec un constructeur
aéronautique exclusivement civil plutôt qu’avec AVIC et ses filiales. La CO-
MAC fut également créée dans le but de pallier les lacunes de l’industrie aéro-
nautique civile chinoise qui découlaient de la focalisation d’AVIC sur l’aviation
militaire »22. À ces intentions s’ajoutaient, semble-t-il, une culture peu entrepre-
neuriale et le mécontentement de l’armée de l’Air (AAC) et de la Marine chinoise
quant à la qualité des produits livrés par AVIC.
En 2008, l’Assemblée nationale populaire approuve la création de la CO-
MAC. Officiellement, il s’agit d’une « entreprise à responsabilité limitée » dont
le capital s’élève à 2,7 milliards de dollars. Ses deux principaux propriétaires
sont le State-Owned Assets Supervision and Administration of the State Council
(SASAC) pour 31,6% et le Shanghaï Municipal Government à travers le Guo-
sheng Group Co, Ltd. pour 25%. Puis viennent AVIC avec un peu moins de 25%,
Baosteel, Aluminium Corporation of China (Chinalco) et Sinochem, chacune
avec 5%. Dans la mesure où SASAC est contrôlée par le Conseil d’État et que
AVIC, Baosteel, Chinalco et Sinochem sont des entreprises publiques, il n’est pas
exagéré de dire que le statut « privé » de la COMAC est un trompe-l’œil destiné
à amadouer les Occidentaux23.
21. Ibidem, p. 11.
22. Ibidem, p. 14.
23. D. A. Levine, The Dragon Takes Flight, op. cit., pp. 4-5, p. 171, pp. 214-215 et C. J. R. Ohlandt
et al., « Chinese Investment in U.S. Aviation », Research report, RAND Corporation, 2017, p. 30.
269
Le rattrapage technologique de l’aviation civile chinoise
Comme le souligne un rapport de la RAND Corporation, puisque « SASAC
est contrôlée par le Conseil d’État et Guosheng Group par le gouvernement de
la municipalité de Shanghaï, la COMAC est essentiellement une coentreprise
entre le gouvernement central de Chine et le gouvernement local de Shan-
ghaï »24. Elle bénéficie également de la politique d’aide mise en place par
Pékin à de multiples niveaux.
Dans la seconde moitié de la décennie 2000, les autorités chinoises ont tiré
les leçons de vingt années de développement d’un secteur de construction aéro-
nautique national. Une certaine expertise technique a été acquise et les mesures
institutionnelles jugées nécessaires ont été mises en œuvre. Le programme C919
va pouvoir décoller.
3. L’envol du C919
Lancé en 2008, le programme C919 (C pour « COMAC », 9 pour signifier
la longévité et 19 pour 190 passagers) est approuvé l’année suivante par la Na-
tional Development Reform Commission. Cet accord donne l’opportunité à la
COMAC de drainer des fonds à une hauteur d’environ 9,5 milliards de dollars25.
Ces financements proviennent, comme on l’a vu, à hauteur de 2,8 (ou 2,7 selon
les sources) milliards de dollars (19 milliards de renminbi – RMB – de l’époque)
d’une part du gouvernement central via SASAC (pour 6 milliards de RMB) et
d’autre part du gouvernement de la municipalité de Shanghaï (5 milliards), de
firmes d’État actionnaires de la COMAC (Baosteel, Sinochem et Chinalco cha-
cune pour 1 milliard) et d’AVIC (pour 5 milliards). Mais, une fois approuvé, un
tel projet peut s’ouvrir à un certain nombre d’autres financements fournis par
exemple par des banques d’État. La China’s Bank of Communications a ainsi
accordé un crédit de 4,4 milliards de dollars pour le C91926.
Alors que sa mise en service est annoncée pour 2016, le C919, dont les Chinois
espèrent qu’il concurrencera le B737 et l’A320, accumule les retards. Il fait son
roll out le 2 novembre 2015 et son vol inaugural le 5 mai 2017. Six prototypes
sont construits, le dernier effectuant son premier vol d’essais le 27 décembre 2019.
Les coentreprises
Souvent présenté par Pékin comme un avion chinois, le C919 intègre large-
ment des technologies étrangères. Le programme C919 est emblématique du mode
d’accès aux innovations étrangères pratiqué par l’empire du Milieu. Les autorités
chinoises encouragent – voire contraignent – ces entreprises non-chinoises qui dé-
sirent opérer sur leur territoire à fonder des coentreprises avec des firmes locales.
24. C. J. R. Ohlandt et al., « Chinese Investment in U.S. Aviation », art. cit., p. 31.
25. F. Julian, « L’aéronautique chinoise en quête d’indépendance », Air & Cosmos, No 2334,
09/11/2012, p. 18.
26. K. Crane et al., « The Effectiveness of China’s Industrial Policies in Commercial Aviation
Manufacturing », art. cit., p. 26.
270
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
Les appels d’offres de la COMAC précisent ainsi que les modules et les élé-
ments principaux de l’avion doivent être assemblés en Chine par des coentre-
prises, particulièrement dans les domaines où le retard chinois est le plus impor-
tant (nouveaux matériaux, système de contrôle de vol). La COMAC souhaite que
la partie chinoise détienne au moins 51% des parts dans ces coentreprises. Pour
la fabrication de composants de technologie ordinaire, la COMAC se contente de
recourir à de simples sous-traitants27.
Dans ce type d’entreprises, le partenaire étranger fournit généralement le sa-
voir et le partenaire chinois propose le site de production et une partie de la
main-d’œuvre. La première coentreprise dans le domaine aéronautique date de
1996 entre Pratt & Whitney et Chengdu Engine Group Company. Trois ans plus
tard, la SNECMA noue un partenariat avec Air China qui donne naissance à la
Sichuan Snecma Aero-Engine Maintenance Co., Ltd. (SSAMC). Dans le domaine
des atterrisseurs, Messier-Dowty produit une partie de ses trains d’atterrissage
en Chine tandis que son concurrent Goodrich s’est associé avec Xi’an Aircraft
International Corp. pour la fabrication d’atterrisseurs et de nacelles. À Tianjin
en 2009, Airbus inaugure sa première ligne d’assemblage hors d’Europe. Dé-
diée à l’A320 et identique à celle installée à Hambourg, elle voit le jour grâce à
la création d’une coentreprise Airbus Tianjin Final Assembly Company Limited
entre Airbus (qui en détient 51%), Tianjin Free Trade Zone et AVIC. Certains
équipementiers ont installé leur hub en Chine pour mieux profiter des opportuni-
tés offertes par le marché aéronautique asiatique28.
Cependant, les motoristes sont extrêmement réticents à fabriquer des éléments
sensibles en Chine. CFM a par exemple refusé de créer en 2013 une coentreprise
avec AVIC Commercial Aircraft Engine pour la production du Leap-1C29. Pour-
tant le projet semblait bien parti. En 2010, lors du salon aéronautique de Zhuhai,
le président du groupe Safran affirmait que ce projet ne mettait pas en péril le
savoir-faire de CFM car « dans l’assemblage modulaire, il n’y a pas de techno-
logies sensibles, il faut avoir de la rigueur »30.
Le programme C919 agrège les grands noms de l’industrie aéronautique oc-
cidentale. Ainsi, dans une brochure distribuée lors du Salon du Bourget de 2019,
la COMAC fournit la liste des participants suivante : General Electric, CFM,
Honeywell, Liebherr, Hamilton Sundstrand, Rockwell Collins, FACC, Zodiac
Aerospace, MEGGITT, Panasonic, Donaldson, Thales, B/E Aerospace, MOOG
et Parker31. Il s’agit d’entreprises dont les spécialités (propulsion, commandes
de vol, trains d’atterrissage…) sont essentielles pour construire un aéronef.
27. Ibidem, p. 31.
28. N. Beauclair, « La Chine : attractivité et ambitions », Air & Cosmos, n°2240, 12/11/2010, pp.
10-13.
29. G. Waldron, « CFM Cool on Possible Leap-1C Assembly in China », Flight Global, 24/07/2013.
30. N. Beauclair, « Le système propulsif du C919 sera assemblé en Chine », Air & Cosmos,
n°2242, 26/11/2010, p. 11.
31. « C919 A globally competitive single-aisle aircraft », documentation de la COMAC distribuée
au 53ème salon du Bourget en mai 2019, p. 26.
271
Le rattrapage technologique de l’aviation civile chinoise
Source : Documentation distribuée par la COMAC lors du salon du Bourget de mai 2019
Étrangement, la présence de fournisseurs étrangers est explicitement valori-
sée par la COMAC dans sa communication sur l’ARJ21. Le livret distribué par
l’entreprise, toujours lors du salon de 2019, insiste sur le fait que ces entreprises
sont un gage de qualité. La COMAC défend cette idée en deux phrases : « Les
systèmes embarqués sont produits par des fournisseurs de premier ordre. Ils sont
basés sur des technologies matures dotées d’un haut niveau de sécurité et de
fiabilité. Ils procurent aux passagers un voyage sûr, confortable et agréable »32.
Plus étonnant encore, il semblerait selon certaines sources que la CAAC ait choi-
si de ne pas certifier certaines pièces fabriquées en Chine et de ne pas les tester
rigoureusement. L’usage de composants étrangers aurait été préféré33. Ce procé-
dé était également observable dans le domaine de l’électronique. En 2021, un ex-
pert du secteur déclarait que « Huawei [étant] habitué à la qualité des fabricants
américains, il n’aurait jamais acheté de composants chinois. Maintenant qu’il
en est privé, il est obligé de trouver des fournisseurs locaux, sans doute d’un peu
moins bonne qualité »34.
Un avion chinois ?
La question se pose dès lors de savoir si le C919 est véritablement un aéronef
chinois. C’est en tout cas ce qu’affirme le constructeur : « Le C919 est un grand
avion civil à réaction développé de façon indépendante par la Chine en confor-
32. « ARJ21-700 Advanced Regional Jet for 21st Century Soar with ARJ21 », documentation
distribuée au 53ème salon du Bourget de mai 2019, p. 26.
33. A. Lee, « China’s aviation industry has a steep climb to “Made in China 2025” goals », South
China Morning Post, 29/10/2018.
34. S. Leplâtre, « Semi-conducteurs : la faille chinoise », Le Monde, 25/04/21.
272
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
mité avec la réglementation internationale de l’aviation civile. Sa construction
repose sur des droits de propriété intellectuelle propres »35.
Les Chinois font certes valoir que la part de l’industrie locale dans le C919
est passée de 10% en 2008 à 60% en 2015. Mais, il s’agit probablement d’une
évaluation tronquée résultant du fait que COMAC a exigé de ses fournisseurs
étrangers qu’ils recourent à des entreprises chinoises pour la production des
éléments sous-traités36. Selon Scott Kennedy, chercheur au Center for Strategic
and International Studies (CSIS), 48 fournisseurs essentiels du programme C919
sont américains, 26 européens, 6 asiatiques et 14 chinois. Sur ces 14 fournisseurs
chinois, la moitié sont des coentreprises avec des partenaires étrangers37.
Malgré de très remarquables avancées, la Chine semble afficher un retard en-
core important dans le domaine de l’avionique, des moteurs et des matériaux. On
notera par exemple que le C919 est constitué à 40% d’aluminium, soit le double
de la proportion du Boeing 787 dont le premier vol remonte à 200938.
Le C919 a obtenu son certificat de type de la part de la CAAC le 29 septembre
2022, à peine trois semaines avant l’ouverture (le 16 octobre) du 20ème Congrès
du Parti communiste chinois (PCC). Pour Xi Jinping, le développement du C919
est « la volonté du pays, le rêve du pays et l’aspiration du peuple »39. Cette
certification a nécessité cinq ans et la construction de six prototypes. Ce délai
est considérable par rapport aux avions occidentaux dont la durée moyenne de
certification est d’environ deux ans. Airbus a même réussi à faire certifier son
A350-1000 en moins d’un an.
En janvier 2023, le site du constructeur indique que 28 compagnies ont com-
mandé 815 exemplaires de l’avion. Le premier C919 de série a été livré à China
Eastern Airlines le 9 décembre 2022.
4. Un rattrapage à repenser ?
L’histoire de l’ARJ21 et du C919 met en évidence la volonté de Pékin de
transformer à marche forcée la Chine en une grande puissance aéronautique.
Cette volonté explique la recherche de résultats rapides fondés sur des transferts
de technologie plutôt que par l’élaboration d’une technologie nationale.
La difficile coopération avec l’étranger
Certes, la communication de la COMAC insiste sur le fait que l’entre-
prise « adhère au principe du “développement avec des caractéristiques
35. « Products & Service », site officiel de la COMAC.
36. C. J. R. Ohlandt et al., « Chinese Investment in U.S. Aviation », art. cit., p. 40.
37. S. Kennedy, « China’s COMAC: An Aerospace Minor Leaguer », Center for Strategic and
International Studies, 07/12/2020.
38. T. Dubois, « L’aluminium fait un retour remarqué », Sciences et Vie, Hors-série « Spécial
Aviation 2013 », 2013, p. 92.
39. S. Leplâtre, « Après des années de retard, le premier moyen-courrier chinois enfin certifié »,
Le Monde, 11/10/2022.
273
Le rattrapage technologique de l’aviation civile chinoise
chinoises” et attache une grande importance au progrès technologique et à
un progrès autonome dans le processus de commercialisation, d’intégration,
d’industrialisation et de globalisation »40. Cependant, force est de constater que,
s’agissant de leurs composants, l’ARJ21 et le C919 sont plus des avions occiden-
taux « avec des caractéristiques chinoises » que des avions chinois dotés d’un
certain nombre de systèmes occidentaux.
Une telle situation de dépendance à l’égard de l’étranger est d’autant plus
problématique pour les avionneurs chinois que le mode d’acquisition des techno-
logies occidentales par les entreprises locales suscite désormais une grande mé-
fiance. La loi sur le renseignement adoptée par Pékin en 2017, qui oblige toute
entreprise chinoise à collaborer avec les services secrets41, et celle de 2018, qui
contraint les grands laboratoires civils et militaires à partager leurs ressources
(équipements, données, personnel) risquent même d’aggraver les choses42.
En même temps, la tension sino-américaine est devenue vive depuis 2017.
Les interdictions d’exportation de produits jugés sensibles se sont multipliées et
tout porte à croire que ce n’est que le début. L’embargo décrété par le président
Biden le 7 octobre 2022 sur certains types de semi-conducteurs s’applique éga-
lement aux firmes étrangères utilisant des technologies américaines dans la fabri-
cation de ces produits43. Une telle situation n’est naturellement pas dépourvue de
risques pour la pérennité de la chaîne d’approvisionnement du C919.
Un éventuel rapprochement avec la Russie – stratégie à la base du projet
lancé en 2011 de construction d’un bi-couloir (baptisé CR929) avec United Air-
craft Corporation of Russia (UAC)44 – ne résout pas la question de la dépendance
technologique, si tant est que Moscou dispose des technologies dont les Chinois
ont besoin. L’invasion russe de l’Ukraine rend cette solution encore plus hypo-
thétique.
La Chine pourrait avoir parcouru jusqu’à présent la partie la plus aisée du
chemin qui doit la mener sur la frontière technologique. La période où l’accès
aux technologies occidentales était facile est désormais révolue et les dernières
marches à gravir pour rivaliser avec Airbus ou Boeing sont sans doute les plus
élevées. Comme le résume James Mulvenon, « les Américains ont regardé la
Chine leur voler une génération de technologies […] puis devoir leur voler à
nouveau la génération suivante après avoir échoué à dominer les connaissances
scientifiques sous-jacentes. Ce modèle est incroyablement inefficace »45.
40. Texte affiché sur un mur du stand de la COMAC lors du 53e salon du Bourget en mai 2019.
41. « Foreign suspicions are hemming in China's Inc global rise », The Economist, 27/04/2019.
42. A. Bondaz, « Le techno-nationalisme chinois renforce la légitimité du régime », art. cit., p. 31.
43. É. Albert, « La crise de l’OMC ou la remise en cause d’une mondialisation régulée », Le
Monde, 06/01/2023, p. 25 ; « When the chips are down », The Economist, 03/12/2022, pp. 44-45 ;
« Globalisation, already slowing, is suffering a new assault », The Economist, 12/01/2023.
44. « CR929 », documentation COMAC distribuée au 53e salon du Bourget en mai 2019.
45. « One-party tech », The Economist, 18/05/2019 ; Special Report, « China and America », p. 11.
274
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
Le manque d’expérience
L’expérience joue de fait un rôle déterminant dans un processus de mon-
tée en gamme technologique. Or, l’équipe d’ingénieurs chargée du C919 a une
moyenne d’âge inférieure à trente ans et n’a pas l’expérience de l’intégration de
systèmes complexes dans un avion46. Tout porte à croire qu’AVIC et la COMAC
ne disposent pas du même « paradigme technologique » que leurs rivaux euro-
péen et américain. Par cette expression, nous entendons avec Giovanni Dosi « un
‘‘mode’’ (pattern) de solution à des problèmes techno-économiques sélectionnés,
mode fondé conjointement sur des principes hautement sélectionnés dérivés des
sciences naturelles (natural sciences47) et sur des règles spécifiques destinées à
acquérir un nouveau savoir et à le protéger autant que possible contre une ra-
pide diffusion aux concurrents »48. Comme le disent les économistes évolution-
nistes, « l’histoire compte » et les entreprises sont soumises à une « contrainte
de sentier » qui fait que « les investissements antérieurs d’une entreprise et son
répertoire de routines (son “histoire”) contraignent son comportement futur »49.
Autoritarisme et innovation
La stratégie de rattrapage choisie par la Chine semble d’ailleurs susciter en
interne un certain nombre de critiques. Feng Jinzhang, président de Aero En-
gine Corporation, déclarait en 2018 que le système du « build and bust » selon
lequel les copies fabriquées sont destinées à être détruites si elles ne donnent
pas satisfaction doit être abandonné au profit du développement de technologies
conçues à partir de zéro. Selon lui, le système actuel ne permet pas aux entre-
prises chinoises d’acquérir le savoir-faire fondamental nécessaire à la fabrica-
tion d’avions ou de moteurs50. À cela s’ajoute, toujours selon Feng Jinzhang,
un manque d’esprit d’indépendance : « L’indépendance intellectuelle […] et la
recherche de la perfection font cruellement défaut »51.
Ce dernier point renvoie à la nature du système politique chinois et donc à
la question de savoir s’il est possible de réaliser des innovations fondamentales
dans un système autoritaire ou totalitaire qui, par définition, ne valorise ni l’indi-
vidualisme, ni la créativité, ni la libre circulation des idées.
Sous couvert d’anonymat, beaucoup de chercheurs se plaignent d’incessantes
interférences gouvernementales dans leurs domaines d’étude. Un chercheur de
46. K. Crane et al., « The Effectiveness of China’s Industrial Policies in Commercial Aviation
Manufacturing », art. cit., p. 62.
47. L’expression « natural sciences » est ici synonyme de « sciences exactes ».
48. G. Dosi, « Sources, Procedures, and Microeconomic Effects of Innovation », Journal of Eco-
nomic Literature, Vol. 26, 09/1988, p. 1 127.
49. G. Dosi, D. Teece, S. Winter, « Les frontières des entreprises : vers une théorie de la cohérence
de la grande entreprise », Revue d’Économie Industrielle, n° 51, 1er trimestre, 1990, p. 244.
50. A. Lee, « Why China is no closer to rivalling with Boeing or Airbus », South China Morning
Post, 29/10/2018.
51. A. Lee, « China’s aviation industry has a steep climb to “Made in China 2025” goals », art. cit.
275
Le rattrapage technologique de l’aviation civile chinoise
l’Université Sun Yat-sen déclare par exemple qu’« il n’y a pas encore suffisam-
ment de liberté académique dans l’enseignement supérieur. Si le gouvernement
central promeut une idée, même si elle n’est pas juste, toutes les universités
doivent s’y conformer »52.
C’est l’exact contraire du système américain où les universités fonc-
tionnent à l’écart des injonctions politiques et où la liberté intellectuelle (sauf
désormais en quelques lieux et sur certains sujets de société) est valorisée.
La DARPA a été créée en réaction au lancement du Spoutnik en 1957. Son
principe directeur est de favoriser l’innovation par la prise de risques, donc
par l’anticonformisme53. Par ailleurs, les fondations institutionnelles et les
universités américaines ont attiré – et continuent d’attirer – les plus grands
talents. On pense naturellement à des savants tels qu’Albert Einstein, Enrico
Fermi, John von Neumann… Dans le domaine aéronautique, le P-51 Mus-
tang – chasseur américain mythique de la Seconde Guerre mondiale – il-
lustre à la perfection cette attractivité. Produit par la société North American
Aviation à partir de 1942, il a été dessiné par Edgar Schmued (1899-1985),
un ingénieur allemand arrivé aux États-Unis en 1931. Le développement de
son aile à profil laminaire a largement bénéficié des travaux de Theodore von
Karman (1881-1963), un aérodynamicien hongrois émigré aux États-Unis
en 1930 qui fut le premier directeur du Jet Propulsion Laboratory de 1938 à
1944. Quant à North American, elle était à l’époque dirigée par un ingénieur
mythique nommé James « Dutch » Kindelberger (1895-1962) né dans une
famille d’immigrants allemands, les Allemands de Pennsylvanie étant alors
surnommés Dutch (pour « Deutsch »)54.
Comme le résument Stéphanie Balme et Pierre Lemonde, les conditions de pro-
duction de la science en Chine « apparaissent antinomiques avec la construction
de raisonnements personnels mais méthodiques ou encore avec l’agilité intellec-
tuelle qu’engendre le contact de modes de pensée et savoirs différents qui permet
d’inventer des solutions à des problèmes fondamentalement nouveaux »55.
Pour Karl Popper, une société fermée est condamnée à la stagnation56. Néan-
moins, les récents succès chinois dans d’autres domaines que l’aéronautique
(biotechnologies, 5G, intelligence artificielle, quantique…) invitent à une cer-
taine prudence quant à la généralisation de cette thèse. Si l’absence de liberté
est incontestablement un frein au progrès des connaissances, le fait de savoir s’il
s’agit d’un facteur rédhibitoire demeure ouvert. D’autres éléments peuvent jouer
un rôle décisif comme les crédits alloués à un programme de recherche en par-
52. « The great experiment », The Economist, 12/01/2019, p. 68.
53. « Cloning DARPA », The Economist, 05/06/2021, pp. 71-72.
54. « World War II Biographies: James H. ‘Dutch’ Kindelberger (United States, 1895-1962) », CIH.
55. S. Balme, P. Lemonde, « Un rêve d’hyperpuissance scientifique », La Recherche, No 557,
03/2020, p. 41.
56. K. Popper, La société ouverte et ses ennemis, Paris, Seuil, 2018 ; I. Ben-Israël, Philosophie du
renseignement, Paris, Éditions de l’éclat, 2004, pp. 79-90.
276
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
ticulier. On pense par exemple aux avancées réalisées par certains scientifiques
et ingénieurs allemands à l’époque du Troisième Reich dans les domaines de la
propulsion à réaction et de l’aile en flèche, innovations qui seront reprises dès la
fin de la Seconde Guerre mondiale par les Alliés et notamment les Américains57.
Il est naturellement impossible de prédire l’avenir. Néanmoins, il semble dou-
teux, au-delà des problèmes de certification de l’ARJ21 et du C919 par les auto-
rités américaines et européennes, que la COMAC puisse à court terme inquiéter
le duopole formé par Airbus et Boeing.
Les deux constructeurs – et notamment Airbus depuis le rachat de Bombar-
dier – couvrent d’abord la totalité de la gamme d’appareils dont une compagnie
aérienne peut avoir besoin. Certes, beaucoup d’entre elles se fournissent chez
les deux constructeurs afin d’éviter de dépendre d’un seul avionneur mais on
ne voit pas l’avantage qu’elles auraient à ajouter un troisième fournisseur avec
les coûts de négociation, de formation, de maintenance qui y seraient associés.
C’est ce que démontre par exemple l’annonce, le 4 novembre 2022, par Pékin
d’une commande – via l’agence d’État chinoise chargée des achats, China Avia-
tion Supplies Holding (CASC) – de 140 Airbus (132 A320Neo et 8 A350) pour
une valeur de 17 milliards de dollars. Il s’agit d’un achat groupé pour plusieurs
compagnies aériennes chinoises (China Eastern Airlines, China Southern, Air
China…)58. Le 14 février 2023, on apprenait qu’Air India allait commander 250
Airbus et de 220 Boeing pour un montant de 100 milliards de dollars59.
En outre, la lutte contre le changement climatique impose le « verdissement »
du transport aérien en général et des aéronefs en particulier. Une telle transfor-
mation nécessite des ruptures technologiques dans des domaines aussi variés que
l’architecture des avions, leur mode de propulsion ou le type d’énergie qu’ils uti-
lisent (sustainable aviation fuel, hydrogène, électricité). Or, rien n’indique que la
COMAC soit aussi avancée qu’Airbus et Boeing sur ces chantiers. Par ailleurs, le
facteur environnement va accroître substantiellement la part du renouvellement
dans les flottes du monde entier au cours des deux prochaines décennies, faisant
passer celle-ci de 30% (chiffre cité il y a encore peu de temps) à 40, voire 50%60.
Or, la COMAC et son C919 ne sont pas en mesure de tirer pleinement parti de
cette situation.
57. J.-P. Maréchal, « Boeing et le gouvernement américain : un libéralisme bien tempéré. Partie 1 :
Du bombardement stratégique au transport civil à réaction », Choiseul Magazine, 16/03/2021, p. 19.
58. C. Domenech, « Airbus finalise une méga-commande de 140 avions pour des compagnies
chinoises », Capital, 04/11/2022.
59. C. Dieterich, P. Ricard, « Air India s’offre près de 500 avions Airbus et Boeing », Le Monde,
15/02/2023, p. 17.
60. « Projections de livraisons. La part du renouvellement passe à 50% », Air & Cosmos, No 2807,
01/12/2022, p. 3.
277
Le rattrapage technologique de l’aviation civile chinoise
Compte tenu des sommes nécessaires pour développer un nouveau produit,
l’aéronautique est un secteur peu rentable. C’est la raison pour laquelle la puis-
sance publique y intervient massivement selon des modalités diverses (voir par
exemple l’accord de 1992 entre Bruxelles et Washington sur le financement des
constructeurs d’aéronefs de grande capacité). Il a fallu par exemple 10 ans avant
que le B707, proposé initialement par Boeing pour ravitailler les bombardiers
B-47, ne devienne un programme rentable. Le B747 n’aurait probablement pas
existé si Boeing n’avait pas participé au concours du Heavy Logistics System qui
vit la victoire du Lockheed C-5 Galaxy.
Les limites signalées dans cet article ne remettent pas en cause le bien-fondé
de la décision de Pékin de mener une politique industrielle dans le domaine de
l’aéronautique civile. L’industrie aéronautique chinoise n’en est encore qu’à ses
débuts. Si elle parvient à surmonter certaines difficultés, alors le C919 apparaîtra
peut-être un jour comme l’équivalent de ce que fut l’A300-B pour l’Europe il y
a un demi-siècle.
278
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
A2/AD chinois et liberté d’action
aérienne dans le Pacifique occidental :
gagner le conflit aéronaval à distance ?
Jérôme Pupier
L’auteur est chargé de mission à la Direction générale des relations interna-
tionales et de la stratégie (DGRIS) du ministère des Armées.
Les tensions qui s’accumulent dans le détroit de Taïwan depuis quelques an-
nées suscitent des interrogations régulières sur la forme que prendrait un hypo-
thétique conflit dans le Pacifique occidental. L’analyse de l’évolution des forces
armées chinoises depuis le début du 21ème siècle n’a eu de cesse de souligner
le développement et la maturation progressive d’une puissance militaire tour-
née vers la sanctuarisation de ses approches, la croissance vers le large de sa
profondeur stratégique et le soutien à une stratégie agressive de revendications
territoriales (Taïwan, mer de Chine méridionale). Dans la perspective d’une
confrontation éventuelle avec les États-Unis autour de Taïwan, l’outil militaire
chinois semble conçu pour priver Washington de la possibilité de déployer toute
sa puissance aérienne et navale, instruments traditionnels de sa puissance mili-
taire expéditionnaire. En ce sens, la posture chinoise dans le Pacifique occidental
est souvent considérée comme s’inscrivant dans une stratégie A2/AD (pour An-
ti-Access/Area Denial), destinée à appuyer asymétriquement sur les faiblesses
inhérentes à la projection de forces américaines. Les moyens développés par
Pékin sont-ils suffisants pour repousser voire dissuader Washington d’intervenir
dans la région ? La Chine vise-t-elle à remporter le conflit aérien et naval à dis-
tance, par le développement de ses systèmes de frappe à longue portée ? Quels
moyens de réponse pour regagner de la liberté d’action face à un dispositif et une
géographie asymétriques ?
279
A2/AD chinois et liberté d’action aérienne dans le Pacifique occidental...
Cet article vise à poser les paramètres de cette opposition, en suivant prin-
cipalement l’angle de l’interaction entre les capacités de frappe à longue portée
chinoises et la puissance aérienne américaine dans le Pacifique occidental.
Qu’est-ce que l’A2/AD ?
Formalisée dans son acception actuelle pour la première fois en 2003 par
A. Krepinevich, B. Watts et R. Work du Center for Strategic and Budgetary
Assessment (CSBA)1, la notion d’A2/AD émerge dès la seconde moitié des an-
nées 1990. Les travaux de l’époque, notamment ceux du National Defense Panel
mettent en avant les risques de la prolifération de capacités susceptibles d’atten-
ter à la liberté d’action des États-Unis à travers le monde. La prolifération des
moyens de frappe à longue distance, tant contre des cibles terrestres que contre
des navires, ainsi que le développement de systèmes antiaériens intégrés de den-
sité et de portée croissantes figurent à l'époque au premier rang des préoccupa-
tions américaines2. L’efficacité de cet ensemble serait sensiblement augmentée
par une chaîne de moyens de détection et de ciblage accessibles grâce à la démo-
cratisation des moyens de communication.
L’idée que les forces américaines puissent se voir priver d’accès à un théâtre
(Anti-Access, A2) ou qu’elles s’y trouvent contraintes quand elles évoluent à
l’intérieur de celui-ci (Area Denial, AD), procède d’une analyse de l’éclatante
victoire de la coalition menée par les États-Unis au cours de la guerre du Golfe
(1991). Un des éléments ayant précipité la défaite irakienne fut la passivité dont
fit preuve le régime Baas au moment de la montée en puissance des forces de
la coalition dans le Golfe arabo-persique, entre août 1990 et janvier 1991. La
prouesse logistique du déploiement d’une force coalisée de près d’un million
de soldats, de plus de 3 000 aéronefs, et de plusieurs centaines de navires fut
grandement favorisée par l’absence d’entrave à sa mise en place. L’Irak laissa à
la coalition tout le temps et l’espace nécessaires pour établir son dispositif, lui
conférant in fine l’initiative pendant le combat. La campagne aérienne fut lancée
à la date et selon les modalités optimales voulues par la coalition, avec l’en-
semble des moyens nécessaires préalablement assemblés. Des attaques contre
des nœuds logistiques et/ou des concentrations de forces, même sans occasion-
ner de pertes significatives, auraient conduit la coalition à réagir, précipitant le
début de la campagne aérienne avant que le rapport de force optimal ne soit
atteint ou forçant les unités aériennes à se déployer à plus grande distance des
frontières irakiennes.
Les premiers travaux sur l’A2/AD ont mis en lumière le fait que la passivité
de l’armée irakienne devait, à l’avenir, relever de l’exception plutôt que de la
norme. Face à un opposant actif et désireux de repousser la menace au plus loin
1. A. Krepinevich, B. Watts, R. Work, « Meeting the Anti-Access and Area-Denial Challenge »,
Center for Strategic and Budgetary Assessments (CSBA), 2003, p. 2.
2. P. A. Odeen, R. L. Armitage, « Hearney, Transforming Defense: National Security in the 21st
Century », Washington, D.C., 1997, p. 1.
280
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
ou de forcer son adversaire à se battre dans des conditions dégradées, la phase
de montée en puissance des forces coalisées serait sans doute beaucoup mieux
exploitée. Pour les armées américaines, nécessairement appelées à opérer loin de
leurs frontières, les points d’appui (bases aériennes et navales, principalement)
permanents ou temporaires permettant de se déployer à travers le globe consti-
tuent des positions vulnérables et critiques. La puissance aérienne ne peut, de
même, tenir son rôle si essentiel dans le combat occidental que dans le cas où elle
dispose d’un soutien (ISR, ravitaillement, logistique) proportionné aux besoins
d’un théâtre.
La Chine apparaît au premier rang de ces adversaires potentiels cherchant à
exploiter, à leur avantage, les capacités offertes par la combinaison de moyens
A2/AD et l’asymétrie géographique.
Chine, A2/AD et frappe à longue portée
La montée en puissance des forces militaires chinoises, à compter de la fin
des années 1990, fut l’un des catalyseurs des réflexions des stratégies A2/AD.
La Chine semble avoir construit un arsenal complet dédié à une stratégie A2/AD
dans le Pacifique occidental3 : elle a développé des moyens de frappe à longue
portée contre des cibles terrestres et navales, via des missiles de tous types ;
densifié et intégré son système de défense aérienne ; et fait émerger des capacités
antimissiles et antisatellites.
Il convient toutefois de rappeler que si la question de l’établissement d’une
stratégie A2/AD par la Chine est régulièrement évoquée, la notion elle-même
correspond à une vision occidentale plaquée sur des développements capacitaires
chinois. L’acquisition et le développement par Pékin de systèmes anti-aériens
longue portée ou de missiles balistiques anti-navires (antiship ballistic missiles,
ASBM) relèvent bien des moyens A2/AD. Pour autant, la réflexion stratégique
chinoise n’évoque pas, et endosse encore moins, la notion de stratégie A2/AD en
tant que telle.
La Science of Military Strategy 20204, l’un des rares documents publics
chinois de réflexion stratégique, rappelle en effet que la Chine poursuit une stra-
tégie de « défense active » qui consiste à repousser une agression par le biais
d’actions offensives. Fondée sur une conception intégrée de la stratégie incluant
instruments militaires et non-militaires de puissance, elle contient un volet de
« dissuasion stratégique » dont l’objectif est de « créer une situation stratégique
favorable afin de contenir les conflits armés et les guerres, retarder le déclenche-
ment des guerres, arrêter l’escalade et l’expansion des guerres, éviter ou réduire
3. L’acception retenue ici couvre ainsi l’aire géographique s’étendant des côtes orientales de
l’Asie du Détroit de Béring à l’archipel indonésien, jusqu’à Hawaï. Cette notion inclut l’ensemble
des zones géographiques plus restreintes (détroit de Formose, mers de Chine orientale et méridio-
nale, etc.) pertinentes dans l’analyse de la confrontation sino-américaine dans la région.
4. Dernière édition en date, références sur la base de la traduction fournie par le China Aerospace
Studies Institute.
281
A2/AD chinois et liberté d’action aérienne dans le Pacifique occidental...
des dommages de la guerre »5. Cette conception de la dissuasion chinoise se
distingue par son caractère itératif (elle peut être mise en œuvre dans toutes les
phases d’une crise ou d’un conflit) et multiforme (nucléaire, conventionnelle,
spatiale, informationnelle et « populaire »).
Le développement des capacités de frappe de précision à longue portée par
la Chine correspond parfaitement à ce double impératif de dissuasion straté-
gique et de défense active. L’acquisition par la Chine de vecteurs conventionnels
précis, échelonnés jusqu’à la portée intermédiaire, offre des options de gestion
progressive de l’escalade pour dissuader une intervention américaine. Selon les
dynamiques de crise, Pékin peut opter pour la menace ou la conduite de frappes
dont l’ampleur peut être calibrée, afin de tenir à distance les forces américaines
ou fortement contraindre leur liberté d’action dans le théâtre. La Science of Mi-
litary Strategy de 2020 indique clairement que des frappes d’avertissement li-
mitées, destinées à démontrer la capacité et la détermination à frapper, peuvent
être employées dans une logique de gestion de l’escalade6. La modernisation des
forces armées chinoises a ainsi ouvert la voie à des options d’actions conven-
tionnelles graduées, destinées à générer des effets démonstratifs à des fins de
découragement. Une frappe, éventuellement préalable au conflit, menée de ma-
nière à minimiser les dégâts et les victimes (préparation au tir délibérément vi-
sible, avertissement préalable par un canal de communication direct ou indirect)
démontrerait la vulnérabilité des forces adverses et le coût potentiel d’une cam-
pagne de frappes non limitée.
Parallèlement, les effets des systèmes de frappe à longue portée destinés à
neutraliser au loin et au sol la puissance aérienne ennemie s’inscrivent pleine-
ment dans une logique de défense active. La notion d’« attaque stratégique an-
tiaérienne » détaillée dans l’édition de 2020 de la Science of Military Strategy
inclut un volet de frappes à longue portée pour neutraliser les infrastructures
aéroportuaires, les pistes et les aéronefs au sol afin réduire considérablement la
menace de la puissance aérienne7. Enfin, plus généralement, le document résume
assez simplement l’utilité de la frappe à distance. Celle-ci permet en l’occurrence
de « se battre avec des moyens de frappes à longue portée asymétriques, sans
contact et non linéaires, dégrader le système de combat de l’ennemi, le forçant
à se battre contre nous dans des situations inattendues, des environnements
mal préparés, en employant des moyens incomplets et des tactiques choisies
hâtivement »8.
La place de ces moyens de frappe conventionnelle à longue portée s’est ac-
centuée et crédibilisée avec la réforme de l’outil militaire chinois en 2015. La tra-
duction la plus concrète de cette évolution est la transformation du Second corps
5. « In Their Own Words: Science of Military Strategy 2020 », China Aerospace Studies Institute,
2022, p. 126.
6. « In Their Own Words: Science of Military Strategy 2020 », art. cit., p. 138.
7. Ibidem, p. 226.
8. Ibidem, p. 270.
282
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
d’artillerie, spécialisé depuis sa création dans les frappes nucléaires sol-sol, en
Force des lanceurs (People’s Liberation Army Rocket Force, PLARF) aux mis-
sions conventionnelles (ou duales) clairement énoncées. À cette transformation
s’ajoute la mise en place d’une Force de soutien stratégique (People’s Liberation
Army Strategic Support Force, PLASSF) qui a la responsabilité de développer une
architecture de frappe complète, notamment via des moyens satellitaires.
Si les vecteurs tendent à retenir l’attention, la chaîne de ciblage et le système
de commandement et de contrôle (C2) sont également essentiels à la conduite
d’une campagne de frappe efficace. Bien qu’il soit compliqué aujourd’hui de dis-
cerner, sur la base de données publiques, la cohérence de l’architecture de frappe
mise en place par la Chine, on note des investissements financiers considérables
sur l’ensemble de la chaîne. Outre les vecteurs mobiles à propulsion solide évo-
qués précédemment, la Chine disposait de plus de 260 satellites dédiés à des
missions d’Intelligence, Surveillance, Reconnaissance (ISR) à la fin de l’année
2020, un nombre ayant doublé depuis 20189. À court terme, Pékin pourrait sur-
veiller de manière continue l’ensemble du Pacifique occidental, à commencer
par Taïwan, compliquant les manœuvres de déception destinées à tromper son
processus de ciblage. Les plus grandes incertitudes demeurent sans doute sur la
constitution d’un C2 moderne qui conjuguerait efficacement vitesse de mise en
œuvre des vecteurs et taux important de rafraîchissement des données de ciblage.
Si l’on en juge néanmoins par l’emphase mise sur la notion de supériorité infor-
mationnelle dans les réflexions autour du contrôle des opérations, le besoin d’un
C2 rapide est clairement identifié. L’absence de retours opérationnels réels est un
frein à la compréhension des performances réelles de la Chine, y compris pour
elle-même et sa propre évaluation. Néanmoins, la cohérence de l’effort consenti
sur le segment de frappe à longue portée doit pousser à évaluer sérieusement les
capacités chinoises dans le domaine.
La place des systèmes de frappe de précision à longue portée chinois face à
Taïwan
Les systèmes de frappe de précision de longue portée occupent une place cen-
trale dans le dispositif défensif chinois du Pacifique occidental. Pékin a accumulé
ces vecteurs, notamment balistiques sol-sol, pour atteindre un stock dépassant le
millier d’exemplaires selon le dernier Chinese Military Report (CMP) de 202210.
Répartis majoritairement au sein des commandements de Théâtre oriental et sud,
ces systèmes font principalement face à Taïwan.
L’emploi de vecteurs balistiques conventionnels à propulsion solide, comme
ceux des gammes DF-11, DF-15 et DF-16, réduit considérablement le temps de
préparation en cas de frappe à grande échelle. Pékin a démontré sa capacité à
conduire des tirs coordonnés d’une dizaine de missiles depuis des zones de tirs
9. Cabinet du Secrétaire de la Défense, « 2022 Report on Military and Security Developments Invol-
ving the People’s Republic of China », Département de la Défense des États-Unis, 2022, pp. 89-90.
10. Ibidem, p. 167.
283
A2/AD chinois et liberté d’action aérienne dans le Pacifique occidental...
sommairement préparées lors des frappes menées en réponse à la visite à Taïwan
de Nancy Pelosi, Présidente de la Chambre des Représentants des États-Unis en
août 2022. Avec un temps de préparation de mission réduit11 et une durée de vol
extrêmement courte pour traverser le détroit, la mise en place de mesures ac-
tives (mise en alerte des défenses) ou passives (relocalisation des cibles mobiles,
évacuation des cibles non durcies) des Taïwanais serait conditionnée par une
réactivité maximale, dont l’exigence est difficile à maintenir dans la durée. Pékin
ne manquera pas d’exploiter chaque opportunité de « provocation » pour norma-
liser des activités de préparation dès le temps de paix : dispersion des vecteurs,
répétition des procédures de tirs, stationnement de moyens hors des bases ou en-
traînement aux tirs depuis les garnisons. In fine, l’objectif est de pouvoir, le jour
venu, frapper en premier et engager le combat dans la situation la plus favorable
possible, au besoin par une frappe massive de plusieurs centaines de vecteurs.
Si la quantité de missiles balistiques de courte portée peut paraître impor-
tante, il convient de la mettre en perspective avec les moyens nécessaires à la
neutralisation de l’appareil militaire taïwanais. Les effets de chaque salve de
missiles sont limités du fait du nombre de lanceurs disponibles (200 selon le
CMP12, 225 selon le Military Balance 202313), au nombre de missiles nécessaires
à la neutralisation d’une cible, de la précision terminale des missiles, des capa-
cités d’interception des défenses et de régénération adverses (certaines cibles,
comme les pistes, pouvant être remises en service). L’emploi d’autres vecteurs,
comme des missiles de croisière ou des drones, dont la mise en œuvre est plus
lente et potentiellement plus visible, a fortiori dans le cas des missiles aéropor-
tés, est pertinent s’il est séquencé avec l’action balistique. Un tel emploi s’inscri-
rait alors dans une logique d’exploitation destinée à frapper d’autres cibles, dans
un environnement où les défenses aériennes n’auraient été qu’impartialement
neutralisées et donc peu propice à l’emploi d’aéronefs habités.
L’emploi de vecteurs balistiques pour une campagne de frappe à grande échelle
et de longue durée est fortement contraint par le coût élevé des missiles et par leur
charge utile limitée d’environ 500 à 1 000 kg. Ces paramètres sont à mettre en pers-
pective avec la capacité d’emport des avions de chasse chinois modernes comme
le J-16, capable de soutenir plus de sept tonnes d’armement. Le CSBA estimait dès
2016 que l’armée de l’Air chinoise serait capable de produire un volume de feu
supérieur à la totalité de la Force des lanceurs en une seule journée de sorties14.
Dans l’optique d’une campagne de frappes systémiques, destinés à désorga-
niser le dispositif militaire taïwanais afin de forcer sa reddition ou favoriser une
11. L’assignation d’une cible définie à chaque vecteur dès le temps de paix ou durant la montée en
crise, permet de placer le temps de préparation de mission, qui peut varier selon le type de guidage du
système, en amont de la décision de tir, réduisant encore le temps de préparation du tir.
12. Cabinet du Secrétaire de la Défense, « 2022 Report on Military and Security Developments
Involving the People’s Republic of China », art. cit., p. 167.
13. « The Military Balance 2023 », International Institute for Strategic Studies, 2023, p. 237.
14. M. Gunzinger, B. Clark, « Winning the salvo competition: Rebalancing America’s Air and
Missile Defenses », Center for Strategic and Budgetary Assessment, Powerpoint de présentation,
2016, p. 11.
284
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
opération de débarquement, le séquençage entre des frappes combinant fulgu-
rance et saturation pour désarticuler l’adversaire, suivi d’un emploi des avions de
chasse pour exploiter cet avantage, semblent un cheminement logique. L’aviation
de combat chinoise pourrait mener des missions de bombardement sur Taïwan en
profitant de la proximité des bases aériennes chinoises de leur objectif, si elles ne
sont pas entravées dans leur action par une intervention américaine.
Systèmes de frappe à longue portée et points d’appui américains dans le
Pacifique occidental
Si aucun objectif potentiel de la « province rebelle » ne se trouve à plus de 400
km de ses côtes, la Chine a néanmoins développé des vecteurs de plus longue
portée, destinés à frapper bien au-delà du détroit de Taïwan. Face à la possibilité
d’un engagement des États-Unis, dont l’ « ambiguïté stratégique »15 est destinée
à compliquer le calcul chinois, Pékin a constitué un arsenal de vecteurs duaux –
conventionnels et nucléaires – qui menace clairement les forces et points d’appui
américains dans la région. Ces moyens offrent des outils de gestion progressive
de l’escalade et forment une première ligne de défense face aux forces aériennes
et navales des États-Unis.
Le développement des capacités américaines de frappe de précision à longue
portée a généré en Chine le sentiment d’une perte de profondeur stratégique et
d’une vulnérabilité face aux attaques aériennes employant des munitions gui-
dées de précision. Pour y répondre, la Chine a développé le concept d’opérations
d’« attaque stratégique antiaérienne »16. D’une part, la combinaison de moyens
air-air et sol-air longue portée doit empêcher les forces adverses de s’approcher
trop près de la Chine. Les Américains doivent donc s’en remettre à l’emploi de
moyens de frappe à distance de sécurité (stand-off). D’autre part, les capacités
de frappe à longue portée doivent neutraliser les infrastructures nécessaires pour
mettre en œuvre ces moyens de frappe stand-off. S’il est impossible d’empêcher
des plateformes aériennes équipées de moyens de frappe à distance de sécurité
de toucher des objectifs sur le théâtre, leur interdire l’accès aux points d’appui
les plus proches de la Chine susciterait un allongement des missions. Leur durée
de vol étant allongée, le taux de sorties et le volume de feu seraient mécanique-
ment réduits. Pékin prive ainsi les forces américaines de la capacité à produire
des vagues répétées et massives et force Washington à choisir entre régularité ou
volume des salves.
Les vecteurs de courte portée déployés face à Taïwan (> 1 000 km) évo-
qués précédemment peuvent également cibler la base aérienne de Kadena, à
Okinawa, seul point permettant la conduite d’opérations au-dessus de Taïwan
15. À l’inverse des garanties de sécurité explicites données à leurs autres alliés, via l’OTAN ou des
alliances bilatérales, les États-Unis maintiennent une politique d’ « ambiguïté stratégique » (ou
« ambiguïté calculée ») qui laisse planer le doute sur une éventuelle intervention militaire en cas
d’agression de Taïwan par une puissance étrangère.
16. « In Their Own Words: Science of Military Strategy 2020 », art. cit., p. 226.
285
A2/AD chinois et liberté d’action aérienne dans le Pacifique occidental...
par des chasseurs tactiques sans recourir à des ravitaillements en vol. Au-de-
là, la Chine dispose également de vecteurs balistiques et de croisière de portée
moyenne, dont les différents missiles de la gamme DF-21 (classe 1 500 – 2 000
km) qui couvrent l’ensemble des archipels japonais et philippins ou le DF-17,
annoncé comme doté d’un planeur hypersonique pouvant pénétrer les défenses
antimissiles. Enfin, Pékin s’est doté d’un missile à capacité duale de portée in-
termédiaire, le DF-26 (classe 3 000 – 4 000 km) qui place les infrastructures
stratégiques sur l’archipel de Guam à la merci d’une frappe chinoise en une
quinzaine de minutes. Ces vecteurs, tous à propulsion solide et sur lanceurs mo-
biles, offrent des possibilités de mise en œuvre rapide et se révèlent adaptés à des
actions de signalement, renforcées par leur caractère dual.
Au-delà des infrastructures au sol, Pékin doit pouvoir éloigner ou neutraliser
les capacités essentielles que sont les ravitailleurs, les vecteurs ISR américains et
l’ensemble de la chaîne logistique indispensable à la conduite d’une campagne
de longue durée. L’élongation du théâtre, a fortiori si les bases aériennes proches
des côtes chinoises sont impraticables, nécessitera que les ravitailleurs de l’US
Air Force se positionnent plus près de la zone d’opérations. Ils pourraient se
retrouver à portée des systèmes sol-air ou des missiles air-air longue portée
chinois. Les aéronefs ISR, AWACS ou les moyens dédiés aux missions de ciblage
indispensables pour maintenir une compréhension en temps réel des événements
sont soumis à la même menace. Ces éléments-clés du dispositif américain sont
également vulnérables à des frappes sur les installations où ils se déploieraient.
À la différence des avions de combat tactiques de petite taille, ils ne peuvent
être protégés dans des hangars durcis et être abrités contre les effets de simples
sous-munitions.
La géographie insulaire du Pacifique occidental limite les possibilités de dis-
persion des forces et contraint aux concentrations de moyens sur un nombre res-
treint de bases, souvent situées sur des îles (Guam, Okinawa). Ces particularités
géographiques engendrent des configurations opposées chez les deux rivaux. La
Chine peut profiter de l’étendue de son territoire pour disperser ses moyens de
frappes, ses moyens défensifs terrestres et aériens, réduisant leur vulnérabilité
aux attaques adverses, tout en maintenant sa capacité à concentrer les effets sur
un nombre de cibles relativement réduit à l’échelle du théâtre. À l’inverse, pour
les États-Unis, la concentration des forces aériennes sur une demi-douzaine de
sites, tous à portée des vecteurs chinois, balistiques ou non, est un facteur de vul-
nérabilité accrue. Si la neutralisation simultanée de toutes les bases américaines
dans le Pacifique nécessiterait une quantité de moyens considérable, se comptant
en centaines de cibles à neutraliser17, la Chine dispose d’un outil flexible de
17. Un rapport de la RAND estimait que la destruction des infrastructures des bases de Kadena
(Okinawa) et Andersen (Guam) nécessiterait plus d’une centaine de vecteurs, dont une trentaine
emportant des sous-munitions, sans même évoquer la fermeture des pistes. Voir : A. J. Vick, S. M.
Ziegler, J. Brackup, J. S. Meyers, « Air Base Defense: Rethinking Army and Air Force Roles and
Functions », RAND Corporation, 2020, p. 8.
286
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
gestion de l’intensité du conflit, allant de la menace d’emploi à la conduite de
frappes de démonstration illustrant la fragilité du dispositif américain.
La carte ci-dessus illustre assez nettement la différence en termes d’implanta-
tions et d’élongation entre une Chine évoluant dans son environnement stratégique
immédiat et des États-Unis soumis à la « tyrannie de la géographie » et des élon-
gations. L’établissement de nouvelles implantations aux Philippines, dans le cadre
du réchauffement des relations entre Washington et Manille, offrirait un nouveau
point d’appui américain à proximité immédiate de la mer de Chine et sur un ter-
ritoire – l’île de Luzon – disposant d’options de desserrement plus nombreuses.
À ces implantations fixes s’ajoutent évidemment les groupes aéronavals
américains. La puissance de feu combinée du groupe aérien embarqué et des
bâtiments d’escorte est considérable. Mais ceux-ci sont désormais vulnérables
aux tirs de missiles anti-navires chinois, notamment les ASBM dont le célèbre
DF-21D. Les navires ne peuvent plus évoluer aussi près de Taïwan qu’en 1996,
lorsque, dans une démonstration de force, les deux groupes aéronavals avaient
été dépêchés pour mettre fin à la crise du détroit.
Si les questions de la précision réelle des vecteurs ou de la capacité de Pékin
à détecter et désigner des cibles mobiles et protégées comme des groupes aéro-
navals sont encore sans réponse évidente, la situation tend à présent à se clarifier.
Le développement combiné d’architectures spatiales ISR reposant sur des satel-
lites de renseignement électromagnétique, des satellites SAR (synthetic aperture
radar), et des satellites optiques offre d’ores et déjà à la Chine des moyens de
surveillance du Pacifique occidental pour repérer les groupes aéronavals amé-
ricains et fournir des données de ciblage précises aux systèmes anti-navires à
287
A2/AD chinois et liberté d’action aérienne dans le Pacifique occidental...
longue portée18. Des incertitudes perdurent sur la précision des vecteurs et leur
capacité à se recaler en vol pour frapper des cibles mobiles. Elles ne pourront
être totalement levées que par leur emploi opérationnel.
On note toutefois plusieurs éléments soulignant la confiance des Chinois sur
cette problématique. Ces dernières années, Pékin a conduit des manœuvres de
signalement lors de ses tests de missiles antinavires en construisant, dans ses po-
lygones d’essais, des répliques fidèles et parfois mobiles de navires américains
(destroyers, navires amphibies et porte-avions). Alors que les systèmes de gui-
dage des missiles pourraient être testés sur des répliques plus discrètes, imitant
les signatures recherchées par les autodirecteurs (radar ou infrarouge), Pékin a
fait le choix de s’entraîner sur des silhouettes aisément repérables et reconnais-
sables pour signifier de manière publique ses intentions et ses capacités. Autre
facteur paraissant souligner la confiance de Pékin dans ses capacités ASBM, la
Chine a fait publiquement état de la mise en service de versions aéroportées et
navales de ces missiles, respectivement emportées par le bombardier stratégique
H-6N et le croiseur Type 055. Sans lever toutes les incertitudes, ces évolutions
capacitaires semblent prouver que la Chine considère la solution ASBM comme
suffisamment efficace pour l’intégrer sur des plateformes jusqu’alors dévolues à
l’emport de missiles de croisière potentiellement plus vulnérables aux défenses
antimissiles américaines. Ces porteurs, notamment aériens, offrent la possibilité
d’étendre encore la zone de couverture potentielle des missiles et de contraindre
l’aéronavale américaine à s’éloigner du théâtre d’opérations.
Fortifier ou enjamber, les réponses américaines aux menaces de frappes
chinoises dans le Pacifique
La prise en compte des moyens de frappe à longue portée déployés par la
Chine dans le Pacifique occidental fait peser une contrainte considérable sur les
forces aériennes des États-Unis. Outre l’asymétrie géographique précédemment
développée, le face-à-face entre Washington et Pékin relève aussi d’une asymé-
trie d’intérêts d’un côté, une puissance américaine évoluant sur des territoires
étrangers ou internationaux, loin de chez elle, de l’autre la Chine dont les opéra-
tions seraient menées depuis son territoire et dans son voisinage immédiat pour
garantir sa vision de sa souveraineté.
Parmi les réflexions américaines portant sur la manière de contrer l’A2/AD
chinois, deux axes d’efforts semblent apparaître. D’une part, Washington investit
dans le domaine des défenses, actives comme passives, pour réduire les effets
d’une frappe conventionnelle chinoise. La mise en place d’une défense multi-
couches à Guam, érigée au rang de priorité de la dernière Missile Defense Re-
view19 doit contraindre la Chine à augmenter sensiblement le coût opérationnel
18. S. Delory, A. Bondaz, « Frappe dans la profondeur et impact sur les défenses antimissiles : le
modèle chinois », Fondation pour la Recherche Stratégique, 2021, pp. 76-79.
19. « National Defense Strategy of the United States of America », Département de la Défense des
États-Unis, Annexe 2 « Missile Defense Review », p. 7.
288
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
d’une attaque contre ce qui demeure le seul territoire américain de la région. La
recherche de nouvelles implantations, notamment aux Philippines, s’inscrit dans
une logique de défense passive par la multiplication des implantations, tandis
que des travaux de durcissement (C2, hangars, dépôts) ou le recours à la mobi-
lité (radars) compliquent le ciblage et limitent les effets des armes à sous-muni-
tions, adaptées pour neutraliser des aéronefs parqués à découvert. La Chine peut
construire plus rapidement de nouveaux vecteurs que les États-Unis ne peuvent
multiplier les points d’appui et accroître leurs fortifications. Pour autant, les
Américains peuvent rendre des actions limitées plus difficiles à mener et des
actions de grande ampleur plus coûteuses. L’accumulation initiale de moyens
importants par les Chinois pour assurer leurs frappes fournirait par ailleurs un
signal sur leur intention.
D’autre part, les États-Unis investissent dans les moyens susceptibles de ré-
duire leur dépendance aux points d’appui dans la région. Le concept d’Agile
Combat Employment de l’US Air Force encourage les manœuvres de desserre-
ment vers des bases secondaires pour continuer à opérer, et ce même si les bases
principales sont neutralisées. Si les options ne sont pas toujours nombreuses,
notamment à Okinawa ou Guam, elles ont le mérite de compliquer le plan de
frappe adverse et de réduire les risques d’incapacité durable à opérer. L’ambi-
tion de l’Air Force de se doter de ravitailleurs furtifs pour opérer au plus près
des environnements aériens contestés via le programme KC-Z (ou le drone ra-
vitailleur MQ-25A opérant depuis les porte-avions pour la Navy) traduit la prise
de conscience du risque que fait peser sur les opérations la puissance de feu
chinoise. Surtout, l’acquisition d’au moins 100 exemplaires du bombardier lourd
furtif B-21 Raider, dont la capacité à opérer sans soutien à longue distance est
régulièrement mise en avant, constitue un vecteur indispensable pour garantir un
volume de feu substantiel dans la durée.
Conclusion
Si un duel s’annonce dans le Pacifique occidental, la dépendance des forces
américaines envers des infrastructures implantées sur le territoire d’États étran-
gers suscite de fortes interrogations pour Pékin comme pour Washington. La
Chine pourrait-elle conduire des frappes sur le territoire de ces États souverains
sans nécessairement les entraîner contre elle dans un conflit ? Les États-Unis
pourront-ils compter sur le soutien de leurs alliés en cas de crise aiguë menaçant
de dégénérer en conflit régional ? In fine, une contribution majeure des Alliés de
Washington pourrait être la mise à disposition de leurs territoires pour les trans-
former en « porte-avions insubmersibles ». Si le Japon, la Corée du Sud ou les
Philippines apparaissent comme des États critiques pour mener des actions de
combat à proximité immédiate du théâtre, les États-Unis pourraient également
chercher à installer des bases arrières, éloignées des moyens de frappe chinois,
sur le territoire de l’Australie ou bien parmi les États insulaires du Pacifique,
dont la France.
289
290
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
Le spatial de défense chinois :
aspects doctrinaux, organisationnels et
capacitaires
Antoine Bondaz, Simon Berthault1
Antoine Bondaz est chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique
(FRS). Il y dirige notamment l’Observatoire du multilatéralisme en Indo-Pa-
cifique au profit du ministère des Armées. Il est docteur en science politique et
enseignant à Sciences Po.
Simon Berthault est titulaire d’un master en études de défense à Sciences Po
et d’un bachelor d’études chinoises. Il contribue régulièrement aux travaux de
la FRS sur les questions militaires chinoises et sur les évolutions technologiques
et organisationnelles de l’APL.
L’entreprise publique de défense China Aerospace Science and Industry Cor-
poration (中国航天科工集团有限公司, CASIC) a annoncé en septembre 2022
le premier lancement d’un satellite chinois en orbite terrestre très basse (VLEO),
située entre 150 et 300 km d’altitude. D’autres engins de ce type devraient être
lancés pour former une première constellation permettant à la Chine d’améliorer
ses capacités de collecte des données. Le temps de transmission de ces données
sera réduit et la résolution de l’imagerie terrestre améliorée. Cette innovation
s’inscrit dans le 14ème plan quinquennal (2021-2025) dont le but est l’acquisi-
tion d’une architecture spatiale de télédétection, avec une couverture mondiale
et performante2. Comptabilisant un total de 62 lancements réussis en 2022, la
Chine tient la deuxième place dans ce domaine derrière les États-Unis (76 lance-
ments)3 et prévoit d’effectuer 70 lancements pour l’année 2023. Le développe-
1. Les auteurs tiennent à remercier Stéphane Delory pour sa relecture et ses commentaires.
2. Commission Centrale de la Cybersécurité et de l’Informatisation de la République populaire
de Chine, 14th Five-Year Plan for National Informatization, Traduction réalisée par Digichina
Standford Cyber Policy Center, 28/12/2021.
3. « Le chiffre du jour. 2022, année record pour les lancements spatiaux », Courrier International,
13/01/2023.
291
Le spatial de défense chinois…
ment de ces capacités marque l’évolution récente de la doctrine spatiale chinoise
qui cherche à stimuler le développement économique et l’innovation spatiale
pour renforcer le spatial de la défense, notamment à travers le renforcement de
l’intégration civilo-militaire4.
Ces succès actuels sanctionnent 70 ans d’effort. Le programme spatial chinois
débute au milieu des années 1950 – en même temps que le lancement du projet
de dissuasion – avec un premier satellite mis en orbite le 24 avril 1970. Les ef-
forts consentis pendant la Guerre froide la font rentrer dès les années 2000 dans
le club fermé des nations les plus performantes dans l’espace. Son programme
spatial habité Shenzhou (神舟) suscite un intérêt international, notamment après
un premier vol habité en 2003, une première sortie extravéhiculaire en 2007 et
la mise en orbite de la première station spatiale expérimentale Tiangong-1 (天
宫-1) en 2012. Le programme lunaire remporte aussi de beaux succès. Le rover
Yutu-2 (玉兔-2) alunit sur la face cachée de la lune en 2019, tandis que la mis-
sion Chang’e 5 (嫦娥-5) réussit à prélever des échantillons lunaires en 2020 qui
sont ensuite ramenés sur Terre. Le programme d’exploration de Mars triomphe
enfin avec la mission Tianwen-1 (天问-1) : le rover Zhurong (祝融) est mis en
orbite, puis se pose et débarque sur la planète rouge en 2021.
Dès son arrivée au pouvoir en 2012, le secrétaire général du Parti, Xi Jinping,
entend capitaliser sur ces performances. Les programmes habités, lunaire et
d’exploration de Mars, sont accélérés et très largement instrumentalisés poli-
tiquement pour alimenter le techno-nationalisme chinois. Ils sont présentés
comme des symboles de la réussite du Parti au printemps 2021, en amont du
100ème anniversaire du Parti communiste chinois. En parallèle, le 24 avril, jour
anniversaire du lancement du premier satellite, devient en 2016 la « journée de
l’espace » dans le pays. Elle est depuis régulièrement célébrée.
Ces réalisations prestigieuses masqueraient presque les avancées du pro-
gramme spatial de défense, qui constitue désormais une des priorités pour le dé-
veloppement des capacités militaires de la Chine. Cet article vise à étudier l’im-
pact du développement de la doctrine militaire chinoise sur la construction des
capacités spatiales de défense. La première partie consiste à traiter de l’impor-
tance stratégique du milieu spatial dans la défense chinoise. La conceptualisation
progressive du spatial de défense est abordée notamment à travers l’étude des
documents officiels chinois dont La Science de la stratégie militaire, ouvrage
publié par l’Académie des sciences militaires, qui est incontournable pour com-
prendre la pensée stratégique chinoise. Les capacités militaires sont évoquées
dans un deuxième temps avec la présentation des principaux acteurs du spatial
de défense – dont la Force de soutien stratégique de l’APL mais aussi les institu-
tions de recherche liées notamment à l’Académie chinoise des sciences. L’étude
se conclut par l’évocation de l’accroissement des capacités chinoises – qui se
traduit par le développement d’une infrastructure sol et espace conséquente en
4. A. Bondaz, « Un tournant pour l’intégration civilo-militaire en Chine », FRS, 10/2017.
292
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
matière de suivi satellitaire, de communication spatiale, d’alerte précoce anti-
missile ou encore d’armes antisatellite (ASAT).
L’importance stratégique du milieu spatial dans la défense chinoise
Une prise de conscience précoce de l’importance de l’espace
En avril 1970, la Chine devient le cinquième pays à mettre son premier satel-
lite en orbite, le Dong Fang Hong 1 (东方红一号), treize ans après l’URSS. Cet
exploit est rendu possible par les recherches menées dans le cadre du programme
de dissuasion chinois « Deux bombes, un satellite » (两弹一星)5. Le dévelop-
pement de capacités satellitaires est alors subordonné à celui de la capacité ba-
listique et des vecteurs associés, indispensable pour assurer la crédibilité de la
dissuasion chinoise.
Dans le milieu des années 1980, en réaction à l’Initiative de défense stra-
tégique (IDS) de l’administration Reagan, la Chine prend conscience de l’im-
portance de l’utilisation de l’espace à des fins militaires. Elle considère que le
perfectionnement des capacités spatiales des États-Unis, notamment satellitaires,
pourrait menacer à terme la survie de ses forces nucléaires en cas de conflit6. La
modernisation de ses moyens débute alors pour limiter et combler l’écart techno-
logique existant avec les États-Unis. Pékin adopte un premier grand plan d’inno-
vation en mars 1986 – le plan 8637 – et fait une promotion active pour l’adoption
d’un accord international contraignant, qui devrait limiter l’accroissement des
capacités américaines dans l’espace.
La recherche conceptuelle chinoise sur l’espace débute un peu plus tard avec
une réflexion dans les années 1990 sur les opérations aérospatiales intégrées.
Dong Wenxian, chercheur au Commandement de l’armée de l’Air chinoise, in-
troduit le concept de « contrôle de l’espace aérien tridimensionnel à haute alti-
tude » (高空立体领空控制)8. Selon lui, le champ d’action de l’aviation militaire
chinoise est nécessairement amené à s’étendre verticalement, tout comme celui
de la Marine est voué à se prolonger de façon horizontale. L’objectif des forces
armées devrait être de mener des opérations intégrées en ne faisant plus la dis-
tinction entre un champ de bataille aérien et spatial, les deux devant s’agréger
dans un « ensemble homogène » (无缝整体).
5. A. Bondaz, « Fantasmes vs techno-nationalisme : la représentation de la dissuasion chinoise
dans les films américains et chinois », in J.-B. Jeangène Vilmer, C. Jurgensen, Imaginaires nu-
cléaires : représentations de l’arme nucléaire dans l’art et la culture, Odile Jacob, 09/2021.
6. A. Bondaz, « Critiquer et faire face : la Chine et la défense antimissile américaine », FRS, Re-
cherches & Documents, No. 09, 04/2021.
7. A. Bondaz, « Le techno-nationalisme chinois renforce la légitimité du régime », La Recherche,
No. 557, 03/2020.
8. « 中俄力阻太空军备竞赛,美国“耍滑头”避谈 » [La Chine et la Russie résistent à la course
aux armements spatiaux, les États-Unis fuient leur responsabilité pour éviter les discussions],
Cankao xiaoxi (参考睿评), 10/2017.
293
Le spatial de défense chinois…
En mars 1999, le président chinois Jiang Zeming confie de nouvelles missions
à l’armée de l’Air. Elle doit être en mesure de conduire des opérations offensives
et défensives dans un espace aérospatial intégré9. Les stratèges chinois consi-
dèrent que les pays occidentaux ont pu clairement acquérir une supériorité mili-
taire sans précédent lors des deux guerres du Golfe, du Kosovo et d’Afghanistan
grâce à leur contrôle de l’espace et veulent réagir. Les années 1990 marquent de
fait un tournant : d’une part, la principale menace militaire perçue par la Chine
n’est plus septentrionale, continentale et soviétique, mais méridionale, maritime
et américaine ; d’autre part, le développement économique du pays commence à
lui donner les moyens de ses ambitions.
La prise en compte croissante du champ de bataille aérospatial est confirmée
par le commandant de l’armée de l’Air chinoise en 2009, le général Xu Qiliang,
qui deviendra plus tard vice-président de la Commission militaire centrale pen-
dant près de dix ans. Dans une longue interview tenue lors du 60ème anniversaire
de la République populaire, il affirme que « la concurrence entre les forces mili-
taires se déplace vers l’espace » et qu’il s’agit d’une « fatalité historique et d’un
développement qui ne peut pas s’inverser »10. Il déclare que l’armée de l’Air doit
réfléchir à une théorie englobant ce champ de bataille futur et développer les
concepts de « sécurité aérospatiale » (空天安全观), « d’intérêt aérospatial »
(空天利益观) ou encore de « développement aérospatial » (空天发展观). Il
ajoute que « le 21ème siècle est le siècle de l’air et de l’espace » et que « l’âge de
l’espace et l’âge de l’information viennent ensemble ». Il conclut qu’il est fon-
damental de contrôler cet espace puisque celui qui contrôle le champ aérospatial
peut « saisir la maîtrise de l’initiative stratégique » (掌握了战略主动权) sur
l’ensemble des autres espaces.
Ce dernier argument est défendu par d’autres militaires chinois11 dont le gé-
néral Liu Yazhou, commissaire politique de l’Université de défense nationale de
2009 à 2017, et ancien commissaire politique adjoint de l’armée de l’Air. Il écrit
dans un livre publié en 2016 et intitulé Les Dieux de la guerre sont hauts dans le
ciel – Évaluation des armées de l’Air dans le monde au cours des cent dernières
années (战神凌空—世界空军百年点评), que contrôler l’espace permet d’ob-
tenir une supériorité en matière d’information, et par conséquent la supériorité
dans les airs, puis en mer et sur terre. Il conclut que « qui perd l’espace, perdra
l’avenir » (谁失去了太空,谁就失去了未来)12. Cette réflexion inonde la pen-
9. R. Hallion, R. Cliff, P. Saunders et al. (ed.), The Chinese Air Force: Evolving Concepts, Roles,
and Capabilities, Government Printing Office, 2012.
10. « 许其亮:中国空军必须树立空天安全观 » [Q. Xu : La Chine doit créer le concept de
supériorité aérospatiale], People’s Liberation Army Daily, 01/11/2009.
11. De nombreux ouvrages soulignent le lien étroit entre l’espace et l’informatisation du champ de
bataille. Voir : Z. Zeng (闵增富), Introduction aux doctrines militaires de l’armée de l’Air (空军
军事思想概论), Presses de l’APL, 2006 ; F. Cai (蔡风震), A. Tian (田安平), Études sur le combat
aérospatial intégré (天空一体作战学), Presses de l’APL, 2006.
12. Y. Liu [刘亚洲], « 太空是所有国家和军队最后的机会 » [L’espace est la dernière opportu-
nité pour toute nation et toute armée], China Military Network [中国军网], 11/11/2016.
294
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
sée stratégique chinoise et ces analyses commencent à infuser les documents
officiels chinois.
Un espace « incontournable » de la compétition stratégique
L’espace est présenté pour la première fois dans le Livre blanc de 2015 comme
un « espace incontournable de la compétition stratégique internationale ». Le
dernier Livre blanc sur la défense chinoise de 2019 confirme cette orientation et
fait de « la protection des intérêts de la Chine en matière de sécurité dans l’es-
pace extra-atmosphérique » (维护国家在太空安全利益) un des objectifs des
forces armées13. La sécurité spatiale est décrite comme une « une garantie stra-
tégique pour la construction des nations et le développement social ». La Chine
doit enfin « participer activement à la coopération spatiale internationale, ac-
célérer le développement des technologies et des forces correspondantes, coor-
donner la gestion des ressources en matière d’information spatiale, suivre et
maîtriser la situation spatiale, préserver la sécurité de ses ressources spatiales
et améliorer la capacité à accéder à l’espace et à l’utiliser de manière sûre et
ouverte ».
Un autre Livre blanc intitulé « Le programme spatial chinois : Perspective
2021 » est également publié en 2022 et confirme que « l’industrie spatiale est un
élément essentiel de la stratégie nationale globale ». La Chine entend renforcer
sa présence dans l’espace de « manière globale », notamment pour « y accéder
librement, l’utiliser et le gérer efficacement », et pour « défendre la sécurité
nationale ». Cependant, ce document porte principalement sur le volet civil du
développement des capacités spatiales. Il convient d’exploiter d’autres textes
pour tenter de mieux comprendre la pensée stratégique chinoise sur les questions
spatiales de défense.
L’édition de 2015, mise à jour en 2020, de La science de la stratégie militaire
(LSSM-2020) est de ce point de vue un document-clé. Cet ouvrage de référence
de l’Académie des sciences militaires14 a pour but d’améliorer la compréhen-
sion des guerres contemporaines auprès des élites militaires, et des étudiants
de l’Académie et de l’Université de Défense nationale15. Dans le chapitre inti-
tulé « La lutte militaire dans l’espace » (太空军事斗争), l’espace est présenté
comme « un nouveau domaine de la lutte militaire contemporaine », « un facteur
13. A. Bondaz, « Rassurer le monde et lutter contre le séparatisme, quelques éléments d’analyse
du nouveau livre blanc sur la défense chinoise », FRS, Note, No.13, 07/2019.
14. La science de la stratégie militaire (战略学), Presses de l’Université de Défense nationale,
2020. Une version traduite en anglais par un des centres de recherche de l’armée de l’Air des États-
Unis est disponible : In Their Own Words: 2020 Science of Military Strategy, China Aerospace
Studies Institute, 26/01/2022.
15. Cet ouvrage ne contient pas les « Directives de la stratégie militaire » (军事战略方针). Les
éléments de doctrine opérationnelle comme les « Règles de combat » (作战条令) sont des docu-
ments classifiés et ne sont pas diffusés ouvertement. Z. Yang, « Un expert décrypte le rapport sur
le développement de l’intégration civilo-militaire du 18ème Congrès » (专家解读十八大报告中关
于军民融合式发展的重要论述), PLA Daily, 15/11/2012.
295
Le spatial de défense chinois…
clé dans la détermination du changement militaire », et avec « un impact extrê-
mement important sur l’évolution de la forme, du mode et des règles de la guerre
future ». Surtout, il est mentionné dès le début que, sans le contrôle de l’espace,
il n’y a pas de contrôle de l’information possible, et donc pas de contrôle de l’air,
de la mer et de la terre.
La puissance spatiale militaire déterminera selon l’ouvrage « le statut inter-
national et la sécurité d’un pays ». Si pour « gagner la guerre de l’informa-
tion », il est indispensable de « construire une force spatiale militaire forte », le
document admet néanmoins que les capacités chinoises souffrent encore d’un
« écart » avec celles des États-Unis et de la Russie16. Le renforcement des capa-
cités militaires spatiales n’est pas seulement une question politique et stratégique
liée à la stabilité à long terme du pays, mais aussi « une question stratégique
concernant la stratégie du pays à l’ère de l’information et même à l’ère intel-
ligente ». La mise en réseau et l’intégration des systèmes spatiaux militaires
sont inéluctables selon l’ouvrage, les engins spatiaux et les systèmes terrestres
formant un « réseau d’information intégré espace-air-sol » (空天地一体化的信
息化网络). Une fois couplés à d’autres systèmes d’informations, ils forment un
« réseau d’information intégré » (综合信息网络).
Ce chapitre sur l’espace militaire rejoint l’analyse plus large sur l’« infor-
matisation » de la guerre, i.e. l’application de la technologie de l’information
à tous les aspects des opérations militaires, présentée depuis l’édition de 2013
de La science de la stratégie militaire comme l’évolution fondamentale des
guerres contemporaines. Ainsi, nous serions passés d’une « civilisation in-
dustrielle » à une « civilisation de l’information » (工业文明/信息文明) et
de la « guerre mécanisée » à la « guerre informatisée » (机械化战争/信息
化战争). Il convient désormais d’atteindre « la domination dans l’informa-
tion » (信息主导)17.
La conceptualisation de la lutte militaire dans l’espace
L’édition 2020 de La science de la stratégie militaire précise le sens de ce que
les auteurs chinois appellent la « lutte militaire dans l’espace ». Elle doit fournir
un soutien informationnel à des missions diversifiées, à la fois civiles et mili-
taires, assurer la sécurité de l’information et du champ de bataille pour la guerre
16. Cette dernière affirmation semble contestable en ce qui concerne la Russie, compte tenu du
nombre de constellations en orbite, du niveau de rafraîchissement des constellations, du niveau
technologique des capteurs et des systèmes de communication, de l’intégration des opérateurs
civils, etc.
17. « L’objectif est d’atteindre une position dominante dans le domaine de l’information au sens
large ce qui implique de mettre en place des systèmes permettant de mieux utiliser les sources
d’information, d’accroître les capacités de reconnaissance, d’alerte avancée et de contrôle, de
développer des moyens de frappe de précision à moyenne et longue portée, ou encore d’amélio-
rer les systèmes de soutien aux forces armées ». T. M. Cheung et al., Planning for Innovation:
Understanding China’s Plans for Technological, Energy, Industrial, and Defense Development,
U.S.-China Economic and Security Review Commission, 2016, p.18.
296
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
interarmées, éviter la paralysie du système de guerre qui dépend de la sécurité
de l’information spatiale, et fournir les moyens essentiels pour contrôler l’es-
pace. L’interdépendance économique entre adversaires et partenaires qui crée
des « contraintes mutuelles » (相互制约的关系) est également mentionnée, tout
comme la forte intégration civilo-militaire dont dépendent le développement pa-
cifique et les applications militaires.
Selon la version de 2020, l’utilisation stratégique de la puissance spatiale
repose sur l’accès à l’espace, le soutien spatial, la lutte spatiale, et l’attaque spa-
tiale et terrestre (天地攻击). Pour y parvenir, il est fondamental de maîtriser les
dimensions suivantes :
• Le déploiement, la récupération et la reconstruction des forces spatiales
sont évoqués en premier. Les moyens de lancement, de transport spatial
et de systèmes de soutien au sol sont notamment mentionnés. Le fait de
pouvoir déployer de nouvelles installations spatiales, mettre en œuvre des
plates-formes spatiales de rendez-vous et d’approches dans l’espace et re-
configurer des systèmes de forces spatiales est considéré comme essentiel.
• Le soutien des opérations stratégiques, opératives ou tactiques est ensuite
abordé. Dans ce cadre, il est nécessaire d’obtenir le temps de réponse le
plus rapide possible et une efficacité opérationnelle maximale dans de
nombreux domaines. Sont notamment cités pêle-mêle le renseignement,
la reconnaissance et la surveillance, l’alerte précoce face aux missiles, la
surveillance de l’environnement, la communication par satellites, la navi-
gation, le positionnement et la synchronisation depuis l’espace, etc. Les ré-
férences indirectes à des architectures spatiales très robustes, en particulier
en termes de communication, sont régulières dans le document selon une
phraséologie proche de celle utilisée en Occident.
• La dissuasion spatiale est examinée en troisième. Elle est décrite comme un
acte militaire dont le but est de dissuader un adversaire d’entreprendre ou
d’intensifier une action hostile, en démontrant ou en exprimant sa volonté
d’utiliser sa puissance spatiale. La dissuasion spatiale doit contribuer à « la
dissuasion de l’espace vers la terre, la dissuasion de la terre vers l’espace
et la dissuasion de la terre vers la terre » (地天威慑行动、天天威慑行动
和天地威慑行动).
La notion de dissuasion spatiale est centrale dans l’approche chinoise. Elle
est décrite comme le troisième pilier de la dissuasion. Les deux premiers sont
la dissuasion nucléaire et la dissuasion conventionnelle. Les quatrième et cin-
quième correspondent à la dissuasion dans le cyberespace et la dissuasion nu-
cléaire-conventionnelle. Le tout forme une « posture complète de dissuasion mi-
litaire » (整体军事威慑态势).
L’édition de 2013 précisait ces termes en présentant la dissuasion spatiale
comme « un processus (过程), une action (行动) ou un état (种状态和态) ».
297
Le spatial de défense chinois…
On pouvait aussi lire que « la dissuasion spatiale peut être mise en œuvre avant
et même pendant la guerre, et la dissuasion spatiale existe en temps de paix ».
Une interprétation possible serait qu’il existe une similitude conceptuelle entre
dissuasion spatiale et dissuasion nucléaire, dans au moins trois catégories. La
dissuasion serait existentielle : la possession de la capacité nucléaire/spatiale
suffirait à générer un effet dissuasif, assurant un équilibre propice. Elle serait
opérationnelle : elle s’appuierait sur des capacités avérées et reconnues par les
États, qui comprennent que la dissuasion s’inscrit dans une logique de confron-
tation des capacités. Ce serait enfin une dissuasion de facto : elle serait assimilée,
dans le domaine nucléaire, à la possibilité d’une frappe limitée réalisée selon la
logique des Limited nuclear operations américaines ou des frappes de désesca-
lade russes.
L’édition 2020 de La science de la stratégie militaire atténue le lien entre
la dissuasion spatiale et le développement de capacités spatiales offensives qui
transparaissait assez nettement dans l’édition 2013. L’édition de 2013 considé-
rait en effet que le développement de capacités spatiales offensives affecterait
sans aucun doute la prise de décision militaire de l’autre parti. La possibilité que
ce dernier prenne des mesures militaires serait réduite, « de sorte que l’autre par-
ti n’osera pas agir avec témérité » (使对方不敢轻举妄动). Enfin, on ne trouve
pas de réflexion conceptuelle dans l’ouvrage sur la différence entre dissuasion
spatiale et dissuasion dans l’espace.
La science de la stratégie militaire 2020 suggère également qu’il faille dis-
poser d’une double capacité de destruction. La première doit être « douce »
(空间目标软伤能力). Elle inclut des moyens d’interférence électromagnétique
pour la déception des cibles spatiales ou leurs liaisons de communication, et de
destruction par armes à énergie dirigée à basse énergie. La seconde est « dure »
(空间目标硬摧毁能力). Elle renvoie aux moyens de destruction par énergie
cinétique. Pour soutenir ces capacités spatiales offensives et défensives, il est
nécessaire de disposer de capacités stratégiques d’alerte précoce et de surveil-
lance ; de frappe de précision à longue portée des missiles balistiques ; de frappe
de puissance de feu de l’espace vers le sol ; et de combat de défense spatiale.
On notera par ailleurs que la notion de suprématie spatiale est évoquée au
détour d’une phrase comme étant au centre des activités militaires futures dans
l’édition 202018. Les moyens d’assurer cette domination spatiale relèvent des
moyens spatiaux offensifs, mais également d’outils de frappe dans la profondeur
plus traditionnels avec la destruction des infrastructures physiques de l’adver-
saire19. Les auteurs estiment que dans des circonstances « normales », les opé-
18. « Le quatrième point [des directives de l’idéologie stratégique] renvoie à l’importance don-
née à la lutte pour la suprématie spatiale. Cette quête pour la domination de l’espace est au cœur
du conflit militaire extra-atmosphérique. Dans cette confrontation inévitable, nous devons mainte-
nir la stabilité de notre propre système par le biais d’un soutien continu au spatial, mais aussi au
travers d’appuis ou d’opérations de combat ».
298
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
rations spatiales doivent être plutôt défensives et limitées et que le principe de
dissuasion spatiale implique de la modération dans la poursuite des opérations.
Le document ne permet cependant pas de définir si cette modération porte seule-
ment sur les opérations destructives – ce qui est probable – ou si elle inclut aussi
les opérations non destructives.
Enfin, pour garantir ses activités militaires spatiales, la Chine doit posséder
les infrastructures, les moyens techniques et les garanties nécessaires pour les
lancements (y compris en urgence ou à la demande), la mesure et le contrôle des
engins spatiaux, leur utilisation opérationnelle et leur récupération. Pour proté-
ger au mieux les systèmes spatiaux militaires, la Chine doit également mieux
intégrer son industrie spatiale, en la rendant plus autonome et résiliente.
Une très courte référence est faite au secteur commercial, décrit comme un fac-
teur de résilience et de survivabilité. L’intégration des acteurs commerciaux dans
les activités militaires semble de ce point de vue être encore une question délicate.
L’acquisition de capacités militaires spatiales
La Force de soutien stratégique, acteur central du spatial de défense
La prise de conscience de l’importance de l’espace par les décideurs chinois
a également eu pour conséquence une réforme institutionnelle de l’APL en dé-
cembre 2015, avec la création de la Force de soutien stratégique de l’APL (战略
支援部队 – FSSAPL). Créée dans le but d’accompagner le développement de la
guerre informationnelle (信息化战争), cette nouvelle entité centralise la plupart
des capacités de guerre spatiale, cybernétique et électronique, auparavant disper-
sées entre l’armée de l’Air, le Département général de l’Armement, et d’autres
entités20. En son sein, le Département des systèmes spatiaux (航天系统部, DSS)
a la charge de l’ensemble des activités spatiales de l’APL, comme les missions
de lancement spatial, de suivi, d’alerte précoce et de reconnaissance (ISR). Le
segment spatial-sol (stations de TT&C, ASAT sol-air, communication satellitaire,
pas de tir de Taiyuan, de Jiuquan, etc.) serait également géré par la DSS.
19. « Dans une guerre, l’initiative s’obtient souvent d’abord [par la conquête], de zones clés qui
soutiennent le champ de bataille, de sorte à contrôler ou à prendre progressivement l’ascendant
sur d’autres zones du champ de bataille. Le champ de l’information, l’espace et le cyberespace
sont les domaines clés qui soutiennent les guerres locales informatisées. Le droit de s’emparer de
l’information est principalement obtenu en frappant [plusieurs cibles :] la source de détection de
l’information de l’ennemi, le canal d’information, le centre de traitement de l’information, et le
centre de commandement et de décision de l’ennemi, tout en bloquant sa chaîne informationnelle.
La maîtrise de l’espace est principalement assurée par des tirs de précision à longue portée et des
opérations spéciales. La prise de contrôle du réseau est essentiellement réalisée au moyen d’at-
taques et de défenses du réseau, des attaques en tir direct ou grâce à des opérations spéciales ».
20. A. Bondaz, M. Julienne, « Moderniser et discipliner, la réforme de l’armée chinoise sous Xi
Jinping », FRS, 02/2017 ; J. Costello, J. McReynolds, , « China’s strategic support force: A force
for a new era », Institute for National Strategic Studies, U.S. National Defense University, 2018.
299
Le spatial de défense chinois…
La FSSAPL contrôle quatre sites de lancement (Jiuquan, Taiyuan, Xichang
et Wenchang) qui sont utilisés pour des missions civiles (lancement des fusées
Longue Marche, etc.), mais aussi militaires, notamment pour les essais balis-
tiques. Certains tirs ASAT cinétiques auraient par exemple été effectués depuis
des tracteurs-érecteurs-lanceurs postés au centre de tir de Xichang21. Des mis-
siles balistiques seraient régulièrement testés au centre de Taiyuan22. La FSSAPL
contrôle également trois centres de télémétrie, suivi et contrôle (Xi’an, Pékin et
la Base 23). Le centre de Xi’an mentionné au début de cette analyse administre
le réseau terrestre de Telemetry, Tracking and Command (TT&C) de Chine pour
les opérations spatiales avec des stations à Changchun (Jilin), Jiamusi (Heilon-
gjiang), Kashi (Xinjiang), Minxi (Fujian), Nanning (Guangxi), Qingdao (Shan-
dong), Sanya (Hainan) et Weinan (Shaanxi)23.
Parmi les autres acteurs de la FSSAPL, le bureau de Navigation du Départe-
ment d’état-major interarmées de la Commission militaire centrale (联合参谋
部导航局) est responsable de la station de navigation et de positionnement par
satellite (卫星导航定位总站) chargé du système Beidou (北斗). L’Institut de
recherche sur les technologies de suivi et de communication de Pékin (BITTT,
北京跟踪与通信技术研究所) serait également lié à la FSS, et opère les navires
de suivi satellitaire Yuanwang, équivalents chinois du bâtiment d’essais et de
mesures (BEM) Monge. Enfin, notons que la FSS joue un rôle central dans le
programme spatial habité chinois : les taïkonautes chinois présents dans les mis-
sions habitées sont des officiers de la FSS faisant partie du corps des astronautes
de l’APL (中国人民解放军航天员大队)24.
À l’instar des autres armées de l’APL, la FSSAPL joue également le rôle de
centre de recherche. Elle est active dans la R&D et les tests des capacités spa-
tiales. L’université d’ingénierie aérospatiale de la FSSAPL (中国人民解放军
战略支援部队航天工程大学) est responsable d’une partie de la R&D pour le
développement et l’application militaire des systèmes spatiaux chinois. À cette
fin, elle dispose de plusieurs « laboratoires-clés », c’est-à-dire de centres expé-
rimentaux spécialisés dans la recherche fondamentale et appliquée sur des sujets
spécifiques25. Les instituts de recherche de la FSSAPL collaborent régulièrement
avec les universités chinoises, telles que l’université des Sciences Électroniques
21. « Global Counterspace Capabilities 2022 », Secure World Foundation.
22. J. Costello, J. McReynolds, « China’s Strategic Support Force: A Force for a New Era », dans
Chairman Xi Remakes the PLA, National Defense Universities Press, 2019.
23. A. Ni, B. Gill, « The People’s Liberation Army Strategic Support Force: Update 2019 », China
Brief, Vol.19, No. 10, 05/2019.
24. « The Creation of the PLA Strategic Support Force and Its Implications for Chinese Military
Space Operations », RAND Project Air Force for CASI, 2017.
25. Parmi ces laboratoires, on peut citer dont le centre de formation en simulations spatiales (航天
模拟训练中心), le centre aérospatial d’essais et de formation, (航天试验训练中心), la station aé-
rospatiale de mesure et de contrôle (航天测控站), le laboratoire clé d’État de la propulsion laser et
de ses applications, (激光推进及其应用国家重点实验室), et le Laboratoire-clé de recherche sur
les systèmes d’équipement d’information électroniques (电子信息装备体系研究国防科技重点
实验室). Voir la page de l’université disponible sur la China Defence University Tracer de l’ASPI.
300
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
de Xi’An (西安电子科技大学) pour des recherches sur l’application militaire
de technologies satellitaires26.
Outre ces universités, plusieurs unités de la FSSAPL sont impliquées dans la
R&D en matière de spatial militaire. Parmi elles, l’unité 63650 aurait la charge de
l’ancienne base d’essais nucléaires de Malan, l’unité 63655 des systèmes ASAT laser
sol-espace et du site ASAT laser du lac Bosten, l’unité 63921 prendrait en charge une
partie de la R&D sur le spatial, notamment l’ingénierie Beidou, etc27. L’unité 61096
de la FSSAPL aurait mis en place plusieurs centres de simulation spatiale dont le la-
boratoire-clé de la technologie des réseaux à large bande aérospatiaux (空天宽带网
络技术重点实验室)28. L’unité 63820 qui supervise le centre de recherche et de dé-
veloppement aérodynamique de Chine (中国空气动力研究与发展中心, CARDC)
serait chargée d’une partie du programme hypersonique chinois et de recherches sur
l’espace, comme la protection des engins spatiaux face aux collisions29.
Les centres de recherche civils et universitaires
Parallèlement aux acteurs militaires, des administrations étatiques civiles sont
chargées de la gestion de certains aspects duaux du programme spatial chinois.
L’Académie chinoise des sciences (中国科学院, CAS) gère l’Institut d’inno-
vation en information aérospatiales (空天信息创新研究院, AIR), un centre de
recherche qui a développé plusieurs projets d’envergure pour le compte du seg-
ment sol chinois, à l’instar d’un réseau de stations au sol pour satellites de télédé-
tection (中国遥感卫星地面站). En outre, la CAS possède plusieurs stations de
tests de satellites de communication quantique. Les sites dédiés au spatial civil
placés sous l’autorité des différents ministères (Centre national météorologique,
réseau de télémétrie laser, Centre national de service d’application océanique par
satellites…) sont également chargés de gérer des aspects duaux du programme
spatial chinois. Enfin, la CAS compte plusieurs départements de recherche sur les
satellites et développe de nombreux appareils, tels que le satellite de communi-
cation quantique Mencius (墨子号), mis en orbite en 2016.
En ce qui concerne la R&D, de nombreuses universités publiques chinoises
mènent des recherches sur des technologies spatiales duales. Notons ainsi la pré-
sence de certains « Laboratoires-clés pour la technologie de la défense natio-
nale » (国防科技重点实验室) au sein des universités, qui sont les principaux
centres de recherche fondamentale sur les technologies aérospatiales. De tels
laboratoires consacrés au spatial sont présents notamment dans l’Institut de tech-
nologie de Harbin ou encore dans l’Université polytechnique du Nord-Ouest30.
26. Cela est notamment visible dans des brevets joints, tels que le CN-113721276-A.
27. « 战略支援部队63921部队招聘宣讲会 » [Séminaire de recrutement de troupes de la Force
de soutien stratégique 63921], Université Jiaotong de Shanghaï, 2023.
28. « Annonce de recrutement civil de la Force de soutien stratégique D232492 » (战略支援部队
D232492部队2023年文职人员招考公告), notice de recrutement publiée par l’Université de Jilin (2023).
29. Présentation de l’institut sur le site officiel CARDC.
30. M. Xiu, « PRC Defense S&T Key Lab Directory », CASI, 2023.
301
Le spatial de défense chinois…
Une industrie du spatial militaire qui s’ouvre aux entreprises privées
L’industrie spatiale militaire chinoise est quant à elle dominée par deux
acteurs industriels relevant directement du gouvernement chinois via la Com-
mission chinoise d’administration et de supervision des actifs publics (国务
院国有资产监督管理委员会), organisme de gestion des actifs publics : la
China Aerospace Science and Technology Corporation (中国航天科技集团
公司, CASC) et la China Aerospace Science and Industry Corporation (中国
航天科工集团有限公司, CASIC). La CASC développe des véhicules spatiaux
civils, mais est également responsable du programme des missiles balistiques
longue portée chinois : les ICBM31 Dongfeng (东风) seraient ainsi conçus par
la CASC, tout comme les missiles mer-sol de longue portée32 Julang (巨浪).
Outre les missions de support pour plusieurs projets civils, la CASIC est im-
pliquée pour sa part dans l’industrie de défense. Le groupe a principalement la
charge de la conception de missiles conventionnels, tels que des systèmes de
croisière et balistiques tactiques, anti-navires, ou armes cinétiques antisatel-
lites sol-espace. En outre, la China Electronic Technology Group Corporation
(中国电子科技集团公司, CETC), via son 54ème institut, serait l’un des prin-
cipaux fournisseurs de services pour le segment sol, responsable de la plupart
des équipements de communications pour le programme spatial habité chinois,
pour les éléments de TT&C et pour une partie du programme de positionne-
ment par satellites Beidou33.
Outre ces groupes publics, l’industrie du spatial militaire chinois peut éga-
lement compter sur une base d’entreprises privées, qui participent à l’indus-
trie de défense via la politique d’intégration civile-militaire (ICM) impulsée
par la Chine depuis 201534. L’objectif est notamment de « faire de l’intégra-
tion civile-militaire dans le spatial le fer de lance de l’ensemble de la défense
chinoise », comme l’a rappelé Xi Jinping lors de la visite d’une base militaire
dans le Shaanxi en 201735. Pour mettre en place cette politique, plusieurs dispo-
sitifs ont été mis en place : certaines zones de démonstration nationale d’ICM
seraient ainsi spécialisées dans la production d’équipements spatiaux, à l’instar
de la zone du district de Fancheng (湖北襄樊城区), dans le Hubei, animée par
le 4ème institut de la CASC via son Parc des industries des applications de techno-
logie aérospatiale (航天技术应用产业园)36. Un système d’alliances d’ICM, qui
31. Intercontinental Ballistic Missile.
32. Ou SLBM pour Submarine-Launched Ballistic Missile.
33. B. S. Mulvaney, PLA Aerospace Power: A Primer on Trends in China’s Military Air, Space,
and Missile Forces, 2nd ed., CASI, Air University, 2020.
34. A. Bondaz,« Un tournant pour l’intégration civilo-militaire en Chine », FRS, Recherches &
Documents, No. 7, octobre 2017
35. « 努⼒使太空领域的军⺠民融合发展⾛走在全国全军前列列» dans « Xi Jinping : Appor-
ter de nouvelles contributions à la construction d’une puissance spatiale » (习近平:为建设航天
强国再立新功), 2017.
36. « 襄城:军民融合引领工业新动能 » [Xiangcheng : L’intégration militaro-civile donne un
nouvel élan à l’industrie], cnhubei, 2019.
302
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
met en lien industriels, militaires et scientifiques a été constitué. L’Alliance de la
construction aérospatiale (航天产业链党建联盟) a été organisée pour le secteur
aérospatial autour d’une filiale de la CASC37. Certains chercheurs mettent ainsi
en lumière le rôle de start-ups dans la conception de missiles balistiques utili-
sés comme cibles pour des entraînement d’interception, à l’instar des missiles
D140 et D200 de l’entreprise Space Trek38. Le New Space chinois et l’industrie
de défense chinoise semblent particulièrement intégrés, comme en témoignent
notamment l’assistance de la CASC et de la SASTIND (Administration d’État
pour la Science, la Technologie et l’Industrie de la Défense nationale) à certains
programmes de lanceurs privés.
Des capacités techniques et technologiques en progression constante
La Chine dispose aujourd’hui d’une infrastructure sol et espace conséquente
en matière de suivi satellitaire, notamment pour l’Intelligence, Surveillance &
Reconnaissance (ISR), la surveillance de l’environnement spatial, la télémétrie,
la communication satellitaire, et l’alerte précoce antimissile ou encore d’armes
ASAT.
Les satellites
Près de la moitié des satellites chinois placés en orbite, serait utilisée à des
fins strictement militaires39. Même s’il est difficile d’estimer leur nombre exact
au vu du manque d’information publiées, il semblerait que 238 satellites soient
actuellement utilisés par l’APL, comme l’indique le tableau suivant.
Satellites militaires chinois, estimation en mai 202340
Télécommunications 12 NOSS 27
Alerte précoce 3 Reconnaissance optique 45
Météorologie 9 Reconnaissance radar 10
Navigation 62 SIGINT/COMINT/ELINT 36
Inconnu 34 TOTAL 238
37. 四川航天川南⽕火⼯工技术有限公司, sur le site officiel de la CASC.
38. M. Julienne, « China’s Ambitions in Space: The Sky’s the Limit », Études de l’Ifri, 2021.
39. S. Chandrashekhar, « China’s Space Programme: From the Era of Mao Zedong to Xi Jinping »,
Springer, 05/05/2022.
40. G. Krebs, « Military Spacecraft – China », Gunter’s Space Page. NOSS pour Naval Ocean
Surveillance System. SIGINT/COMINT/ELINT pour Signal intelligence, Communication Intelli-
gence, Electronic Intelligence.
303
Le spatial de défense chinois…
L’armée s’est dotée d’un ensemble de capacités réparties en plusieurs séries
de satellites. Les FH et ST seraient par exemple utilisés pour les communications
militaires ; les TJS 2 rempliraient des missions d’alerte précoce ; les différents
types de Yaogan sont a priori utilisés pour des missions de SIGINT, reconnais-
sance (optique et radar), surveillance des océans.
Les missions exactes d’une partie des satellites militaires mis en orbite par
l’APL restent néanmoins à confirmer. C’est par exemple le cas de la série des
satellites expérimentaux Shiyan, qui pourrait remplir des missions d’alerte pré-
coce ou de renseignement électromagnétique au profit de l’APL. La gestion de
ces satellites serait à la charge du Bureau de reconnaissance spatiale (航天侦察
局) de la FSSAPL.
En outre, il est probable que l’APL puisse compter sur un ensemble de
satellites commerciaux déployés dans le cadre de la politique ICM. L’APL
utilise par exemple la technologie de navigation Beidou (北斗), grâce à une
constellation de satellites GNSS dédiés41. Plusieurs publications militaires
chinoises appellent à une plus grande participation des entreprises privées
de satellites commerciaux à l’industrie militaire42. Érigée au rang de stra-
tégie nationale en 2015, l’ICM intègre explicitement le milieu spatial aux
objectifs cités par le Livre blanc sur la défense nationale chinoise de 201543.
Aujourd’hui, via des partenariats entre les universités, les provinces et les
entreprises privées, plus de 350 satellites commerciaux seraient mis en or-
bite, ce qui représente une masse conséquente sur laquelle l’APL peut poten-
tiellement s’appuyer. La création de l’entreprise publique China SatNet en
2021 et son projet de « méga-constellation » Guowang témoignent des efforts
poursuivis par la Chine pour stimuler son industrie spatiale. Ce futur réseau
de télécommunication devrait permettre à Pékin de concurrencer Starlink sur
le plan commercial et à l’APL de tirer profit des applications militaires mises
en œuvre dans la guerre en Ukraine44. Ce double objectif marque l’interdé-
pendance entre la défense et le développement économique entérinée par le
13ème plan quinquennal (2016-2020).
Enfin, nous pouvons mentionner les efforts déployés par la CAS pour mettre
en orbite le premier satellite de communications quantique chinois, le Mencius
(墨子号), avec pour objectif de renforcer notamment la sécurité des commu-
nications nationales. Le satellite est présenté comme un engin expérimental
destiné à fournir un réseau de communication sécurisé entre les administrations
chinoises, voué à terme à être commercialisé, via la ligne de communication
41. S. Chandrashekhar, op. cit..
42. Y. Liu (刘英利), X. Yu (于小红), « Research on Development Countermeasures for Civil-mi-
litary Integration of Space Remote Sensing Information System », (航天遥感信息系统军民融合
发展对策), Presse de l’Académie des Équipements de l’APL, 2017.
43. A. Bondaz, « Un tournant pour l’intégration civilo-militaire en Chine », FRS, 10/2017.
44. M. Julienne, « La Chine dans la course à l’orbite basse : perspectives sur la future constellation
internet Guowang », [Link], IFRI, 04/2023.
304
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
quantique Pékin-Shanghaï. Mais de nombreux projets de recherche témoignent
d’efforts certains pour mettre en place un réseau de communication quantique
à des fins militaires. La participation de l’Académie des Technologies de la Dé-
fense nationale, qui dépend de l’APL, au projet Mencius en témoigne. À ce titre,
certaines recherches menées par la CAS explorent l’utilisation de satellites de
ce type pour générer des communications sécurisées vers les sous-marins/plate-
formes sous-marines sans pilotes45.
Le segment sol
L’ensemble de ces satellites est soutenu par un segment sol conséquent. Ces
dix dernières années, le nombre et la taille des stations existantes sont en aug-
mentation, grâce à des initiatives comme le « Plan de développement à moyen et
long terme des infrastructures spatiales civiles nationales » (国家民用空间基
础设施中长期发展规划), le « Grand projet scientifique et technologique natio-
nal du système de navigation par satellite de deuxième génération de la Chine »
(中国第二代卫星导航系统国家科技重大专项) ou encore le « Projet majeur
de réseau national d’information intégré espace-sol » (国家天地一体化信 息
网络重大工程). L’US Air Force a identifié plus de 60 stations au sol en charge
de différents pans des opérations spatiales sur le sol chinois, et plus de 20 stations
à l’étranger, notamment en Amérique du Sud et en Antarctique46. Ces stations
satellitaires sont directement opérées par des Chinois ou bien cogérées avec des
partenaires locaux. À noter qu’en 2023, une entreprise hongkongaise a signé un
accord avec Djibouti pour la construction du premier site de lancement chinois à
l’étranger, sous la double tutelle de l’entreprise et du gouvernement djiboutien47.
L’antisatellite
La Chine s’est dotée d’un certain nombre de capacités en ce qui concerne
l’attaque et la défense spatiale. En matière d’armes antisatellites cinétiques à as-
cension directe, l’APL a réalisé 10 essais de destruction satellitaires depuis 2005.
Selon un parlementaire chinois, des tests ASAT cinétiques ont été réalisés sur des
satellites-test dédiés en 2007, 2013 et 201748. Cette formulation est intéressante
puisqu’un essai ASAT destructif a eu lieu en 2007, qu’un autre essai non destruc-
tif identifié comme un essai ASAT a été enregistré en 2017 mais que la Chine n’a
jamais reconnu le tir de 2013, qui a pourtant atteint une altitude géostationnaire.
L’existence de satellites cibles est également une information à étudier, plus par-
ticulièrement en relation avec les essais de 2013 et 2017. Il n’est cependant pas à
exclure qu’il y ait eu une incompréhension de la part du parlementaire.
45. « 水下与水上平台间的量子密钥分发系统关键技术研究 » [Recherche sur les technologies clés
du système de distribution de clés quantiques entre les plates-formes sous-marines et hors de l’eau].
46. B. Mulvaney, op. cit.
47. « Djibouti Signs MoU to Develop Commercial Spaceport », Spacewatch Africa, 12/01/2023.
48. J. Zang, « 臧继辉委员:简述“反卫星技术” » [Une brève introduction à la technologie
antisatellite], CPPCC, 2021.
305
Le spatial de défense chinois…
Certaines publications militaires préconisent de recourir à des tirs ASAT ci-
nétiques en cas de guerre autour de Taïwan, montrant que ce mode d’action est
étudié par l’APL49.. Selon certaines sources, la Chine ne disposerait pas encore
de capacités de destruction de satellites en GEO (Geostationary Earth Orbit)
et MEO (Medium Earth Orbit). L’essai de 2013 pourrait cependant suggérer le
contraire50. Les premières unités ASAT à ascension directe auraient été déployées
à partir de 2019, mais les systèmes utilisés (DN-1, DN-3 ?) sont inconnus. Le
développement du Nudol par la Russie, comme la destruction du satellite Tseli-
na en novembre 2021, sont des facteurs susceptibles de faire évoluer la posture
chinoise, plutôt dans le sens du développement de la capacité.
En matière d’ASAT sol-espace à énergie dirigée, plusieurs tests d’éblouis-
sement de satellites ont été menés via une plateforme sol mobile, notamment
contre un satellite américain en 2006. La Chine disposerait vraisemblablement
de stations sol équipées de laser à gaz. Ces stations sont réparties sur trois sites
au minimum : une au moins fonctionnerait depuis Mianyang (Sichuan) tandis
que deux autres stations seraient opérées sur les sites de la CAEP (China En-
gineering Physics Academy) et du CARDC (China Aerodynamics Research and
Development Center). À Hefei (Anhui), un dispositif est géré par l’Académie
chinoise des sciences. Au nord-est de Korla, une station ASAT laser serait opérée
par l’unité 63655 de la FSS51. Cette base serait équipée d’armes antisatellites,
notamment des lasers à énergie dirigée pouvant capter les signaux de transmis-
sion de données, rendre un satellite momentanément inopérant par éblouisse-
ment, voire détruire certains de ses composants. Ce site hébergerait également
un centre d’études sur les dirigeables militaires atmosphériques et les impulsions
électromagnétiques, laissant supposer une finalité commune pour ces trois tech-
nologies52. Outre les capacités laser, la Chine disposerait de capacités de guerre
électronique sol-espace destinées à brouiller les signaux des satellites GNSS, SA-
TCOM et SAR ennemis. En 2018, des dispositifs de ce type, montés sur camions,
ont été observés sur des récifs de la mer de Chine méridionale, dans le but vrai-
semblable de brouiller les signaux des GNSS américains et japonais53.
Capacités offensives dans l’espace
Outre les capacités offensives sol-espace, la Chine s’est dotée de capacités
offensives co-orbitales. Plusieurs tests ont été réalisés à partir de 2010 avec plu-
sieurs satellites en Low Earth Orbit (LEO) redirigés pour s’approcher les uns des
autres (Rendez-vous and Proximity Operations, RPO). Le même processus a été
observé à partir de 2016 en GEO. L’ensemble de ces manœuvres ont été effec-
49. Yu M. (余明), « 地基动能反卫星武器概述 » [Aperçu des armes antisatellites cinétiques
basées au sol], Sichuan Ordnance Magazine, 2012.
50. « Global Counterspace Capabilities 2022 », Secure World Foundation.
51. E. Hayes, « The Bohu Laser facility Part 1 : History and Organisation », Arms Control Wonk, 2022.
52. « Is China’s Korla laser ASAT site hacking Western satellites? », Army Technology, 01/05/2023.
53. M. Gordon, J. Page, « China Installed Military Jamming Equipment on Spratly Islands, U.S.
Says », WSJ, 2018.
306
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
tuées par des satellites de la série Shiyan, dont 29 ont été mis en orbite entre le 18
avril 2004 et le 13 janvier 2023. Même si ces missions sont réalisées sous le cou-
vert d’éliminations des débris spatiaux, d’inspections ou de maintenance, elles
préparent les opérateurs à des interceptions cinétiques co-orbitales, au brouillage
et à la surveillance des satellites ennemis54. Des recherches sont également me-
nées par plusieurs unités de l’APL sur des dispositifs laser montés sur satellites
et sur station spatiale, visant les satellites et appareils spatiaux ennemis, mais qui
sont encore loin d’être opérationnels.
Conclusion
Si les travaux conceptuels comme le développement capacitaire effectués de-
puis une vingtaine d’années sont impressionnants, il reste cependant difficile
d’évaluer les capacités opérationnelles des forces armées chinoises. Un suivi
attentif de ces évolutions doctrinales et capacitaires reste indispensable. Il doit
s’accompagner d’une analyse des signaux politiques et militaires envoyés par
la Chine, notamment dans le cadre des tensions sino-américaines qui se cristal-
lisent autour de Taïwan. Car tout conflit majeur autour de l’île, débouchant ou
non sur une invasion, comporterait une dimension spatiale fondamentale. Ce
conflit pourrait même débuter par une action vers, dans ou depuis l’espace.
54. B. Weeden, « Chinese Military and Intelligence Rendez-vous and Proximity Operations », Safe
World Foundation, 2022.
307
308
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
L’incursion de la Chine dans la zone
d’identification de défense aérienne de
Taïwan et ses implications pour la
sécurité régionale
Lee Jyun-yi, Sheu Jyh-shyang et Shu Hsiao-huang
Lee Jyun-yi est chercheur associé à la Division de la recherche sur la sécurité
nationale de l’Institute for National Defense and Security Research (INDSR) de
Taïwan.
Sheu Jyh-Shyang est assistante de recherche à la Division des politiques
chinoises, des concepts militaires et de combat de l’INDSR.
Shu Hsiao-Huang est chercheur associé à la Division des politiques chinoises,
des concepts militaires et de combat de l’INDSR.
L’armée de l’Air chinoise (AAC) débuta, en mars 2015, ses premières incur-
sions à longue distance dans la zone d’identification de défense aérienne (ADIZ)
de Taïwan. Depuis lors, ces incursions sont progressivement devenues un pro-
blème de sécurité nationale pour Taipei.
Une ADIZ permet à un État d’identifier, de localiser et de contrôler les aé-
ronefs approchant de la zone qu’il définit. Bien que sans fondement juridique au
regard du droit international, la mise en place d’une ADIZ n’est pas interdite lé-
galement1. Taïwan a créé une ADIZ dans les années 1950, en tant que République
de Chine, à une époque où l’île avait l’ascendant militaire sur la République
populaire de Chine (RPC).
Entre-temps, le contexte a changé. L’équilibre des forces penche désormais en
faveur de l’Armée populaire de libération (APL), et l’armée de l’Air taïwanaise
limite ses opérations à l‘est de la « ligne médiane », notamment depuis la troisième
1. H. S. Bakhtiar et al., « Air Defence Identification Zone (ADIZ) in International Law Perspec-
tive », Journal of Law, Policy and Globalization, Vol. 56, 2016.
309
L’incursion de la Chine dans la zone d’identification…
crise du détroit de Taïwan en 1996. L’existence de cette ligne, tracée à l’initiative du
général Benjamin O. Davis lorsqu’il commandait la 13th Air Force basée à Taïwan,
fut formellement déclarée en 19552. Cette démarcation fictive servait initialement
de cadre pour les règles d’engagement des armées américaine et taïwanaise, limi-
tant le champ d’action de leurs avions militaires. Si les deux États bordant le détroit
de Taïwan n’ont jamais admis officiellement l’existence de la ligne médiane, ils
l’ont toutefois de facto reconnue – au moins tacitement – au cours des dernières dé-
cennies. En mai 2004, les coordonnées de la ligne médiane sont rendues publiques
par le ministre taïwanais de la Défense nationale : pour Taipei, cette ligne s’étend
ainsi du 27°N, 122°E (nord) au 23°N, 118°E (sud).
L’ADIZ taïwanaise et ses franchissements par l'AAC
Source : « 2022 in ADIZ Violations: China Dials Up the Pressure on Taiwan | ChinaPower Proj-
ect » ([Link])
2. K. You, « Taiwan Strait Median Line Reflects Shift in Cross-Strait Military Power », Central
News Agency, 02/04/2019.
310
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
Aujourd’hui, lorsqu’il est question d’incursion de l’APL dans l’ADIZ de
Taïwan, il est généralement fait référence aux différents avions et navires de
guerre chinois qui franchissent la ligne médiane du détroit et son prolongement.
Les activités de l’APL effectuées dans l’ADIZ taïwanaise à l’ouest de la ligne
médiane ou de son prolongement sont identifiées et enregistrées, mais pas comp-
tabilisées comme des incursions, bien qu’il y ait parfois une certaine confusion
dans la couverture médiatique qui en est faite.
Les incursions sont vues comme des tentatives de la Chine de modifier le
statu quo. Elles représentent donc des menaces pour la sécurité de Taïwan. Le
schéma qui suit montre la façon dont les intrusions aériennes de la Chine ont été
présentées.
Trajectoires de vol des aéronefs de l’APL
Source : Ministère de la Défense nationale, République de Chine, 3 mai 2023.
Les incursions de l’AAC dans l’ADIZ de Taïwan répondent à trois grands
types d’objectifs. Tout d’abord et dans une logique d’affrontement avec l’île,
elles constituent une tactique dite de « conflit en zone grise ». L’usage de la
force militaire est maintenu sous le seuil de la guerre dans le but de façonner
progressivement un environnement stratégique qui réponde aux intérêts de la
Chine. Les incursions ne constituent pas une menace directe et immédiate pour
la survie de Taïwan. Le gouvernement chinois promeut de fait dans sa pro-
311
L’incursion de la Chine dans la zone d’identification…
pagande l’ambition de l’« unification nationale ». Il entend notamment faire
de la RPC une grande puissance qui reprendrait sa « place légitime dans le
monde ». Dès lors, tout engagement militaire contre l’île n’aboutissant pas à
son occupation complète ne saurait être considéré comme un succès aux yeux
des dirigeants du Parti et du public. Or, sans véhicules de débarquement en
quantité suffisante, sans mobilisation massive de troupes, de l’armement et de
la logistique nécessaires à une guerre amphibie, les incursions de l’AAC (et les
opérations correspondantes de la Marine de l’APL) ont peu de chances de se
transformer en invasion à grande échelle.
On considère donc que la Chine utilise les incursions principalement pour for-
tement restreindre l’espace aérien dédié aux entraînement des pilotes taïwanais,
mesurer et limiter le temps de réponse de la défense aérienne de Taipei. Elle
cherche aussi à épuiser sa force aérienne vieillissante et ses ressources et à
enclencher une modification progressive du statu quo, en érodant, voire en effa-
çant la ligne médiane du détroit de Taïwan.
Par ailleurs, les incursions de l’AAC peuvent être considérées comme une
réponse aux activités aériennes américaines dans le Pacifique occidental. Les
États-Unis ont intensifié leur mise en œuvre de l’« emploi dynamique de la
force » (Dynamic Force Employment) en déployant de manière périodique leurs
bombardiers stratégiques dans divers endroits de la région. Des avions de re-
connaissance électronique de l’US Navy, de l’US Air Force et de l’US Army ont
notamment effectué des patrouilles de reconnaissance soutenues le long de la
côte méridionale chinoise.
En retour, l’AAC peut être amenée à dépêcher des avions à long rayon d’ac-
tion Y-8 ou Y-9 pour pénétrer l’ADIZ taïwanaise par son angle sud-ouest ou peut
survoler la partie nord du détroit de Taïwan. Ces vols sonnent comme des aver-
tissements contre les avions de reconnaissance électronique américains RC-135
et P-8A qui s’approchent de l’espace aérien de la Chine ou qui mènent des exer-
cices militaires en mer de Chine méridionale.
Enfin, les manœuvres entreprises par l’AAC cherchent aussi à développer
ses facultés à contrôler le ciel autour de Taïwan et servent de préparation pour
un éventuel conflit au travers du détroit. Les incursions dans l’ADIZ de Taïwan
permettent d’avoir un aperçu des intentions et des capacités actuelles de l’AAC.
C’est là le sujet principal de cet article.
Un résumé des incursions aériennes de la Chine
Les incursions de la Chine dans l’ADIZ de Taïwan sont devenues une routine
presque quotidienne. D’un point de vue quantitatif, le ministère taïwanais de la
Défense nationale a enregistré l’entrée de 380 avions de guerre dans l’ADIZ de
l’île en 2020. Ces chiffres atteignent 960 pour 2021 et 1 727 pour 20223.
3. M. Tu, « Double! The PLAAF harassed Taiwan 1,727 times last year », Liberty Times Net,
03/01/2023.
312
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
Du fait des périodes d’incursion relevées, on suppose que ces dernières
offrent notamment à la Chine l’opportunité d’exprimer son mécontentement face
au soutien occidental apporté à Taïwan, et en particulier face à celui des États-
Unis. Par exemple, quand le sous-secrétaire d’État américain Kevin Krach se
rend à Taïwan du 17 au 19 septembre 2020, la Chine envoie des aéronefs péné-
trer dans l’ADIZ les 18 et 19 septembre. Le 18 septembre, 18 avions de l’AAC
sont repérés dans les zones d’identification de défense aérienne du sud-ouest, de
l’ouest et du nord-ouest de Taïwan. On compte parmi eux 2 bombardiers H-6
transportant des missiles antinavires supersoniques Eagle Strike 12 (YJ-12) et 8
chasseurs J-16, 4 J-11 et 4 J-10. Plus précisément, 12 chasseurs, dont des J-11,
des J-10 et 4 J-16, franchissent la ligne médiane. Les H-6 et d’autres avions de
chasse volent vers l’ADIZ sud-ouest de Taïwan et le nord des îles Dongsha (aussi
appelées îles Pratas)4.
Plus tard, les 2 et 3 août 2022, la présidente de la Chambre des Représentants
des États-Unis, Nancy Pelosi, entreprend également un voyage dans l’île. En
réponse, 27 avions de l’AAC pénètrent dans l’ADIZ taïwanaise. Parmi eux, 22
avions de chasse franchissent la ligne médiane et 5 autres entrent dans la zone
d’identification par le sud-ouest, durant la seule journée du 3 août.
Ces incursions ont été suivies par des campagnes d’exercices sans précédent
de l’APL dans six zones entourant Taïwan5. Celles-ci étaient si proches de l’île
qu’un expert chinois des affaires maritimes aurait déclaré que ces manœuvres
cherchaient à « détruire trois lignes » : la ligne médiane du détroit de Taïwan, les
lignes de ses eaux territoriales et sa ligne de ravitaillement énergétique. Toujours
selon lui, ces exercices simulent « l’établissement de trois zones », à savoir une
zone de contrôle étanche, une zone d’interdiction de vol et de navigation et une
zone de patrouille pour la préparation au combat6.
Entre les 4 et 8 août, les exercices militaires de l’APL se poursuivent avec
l’objectif d’ « encercler » Taïwan. Les incursions aériennes et maritimes de
l’APL augmentent alors de manière significative. Sur cette période, le ministère
taïwanais de la Défense nationale signale que 134 aéronefs ont franchi la ligne
médiane ou ont pénétré la zone taïwanaise par le sud-ouest.
Enfin, après la rencontre entre la présidente de Taïwan, Tsai Ing-wen, et le
nouveau président de la Chambre des Représentants des États-Unis, Kevin Mc-
Carthy, le 5 avril dernier, l’APL lance trois jours d’exercices autour de l’île. Le
8 avril, 45 avions passent la ligne médiane du détroit ou la partie sud-ouest de
l’ADIZ. Ils sont 35 à franchir ces mêmes zones le 9, et 54 le lendemain7.
4. S. Wu, « PLA aircraft cross into Taiwan’s ADIZ », Taipei Times, 19/09/2020.
5. « Air activities of PLA aircraft around the R.O.C. airspace », Ministère de la Défense nationale
de la République de Chine, 03/08/2022.
6. H. Zhu, L. Kai, « Experts : The PLA establishing normalized combat readiness patrol zone near
Taiwan “The median line of the Taiwan Strait” gone forever », Wenweipo, 07/08/2022.
7. « PLA activities in the waters and airspace around Taiwan April 9, 2023 », Ministère de la Dé-
fense Nationale de la République de Chine, 09/04/2023.
313
L’incursion de la Chine dans la zone d’identification…
Schémas des incursions de l’AAC
Dans son Rapport de 2019 sur la Défense nationale [2019 National Defense
Report], le ministère de la Défense nationale taïwanais présente cinq sché-
mas d’incursions suivis par l’AAC, qu’il appelle des « itinéraires d’entraîne-
ment ». En retraçant la chronologie de chaque parcours, l’étude suggère que les
trajectoires adoptées reflètent la manière dont l’APL se prépare dans l’optique
d’une guerre contre Taïwan8.
Schéma d’incursion de l’APL
Source : Rapport de 2019 sur la défense nationale, ministère de la Défense nationale,
République de Chine
8. R. Yu, « Military Observations on the Frequency Increase and Flight Pattern Changes of PLA
Aircrafts near Taiwan », Prospect & Exploration, 02/2022, pp. 68-70.
314
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
La carte ci-dessus montre que l’AAC a emprunté, dans un premier temps,
le couloir vert. Ce dernier correspond aux itinéraires des vols réalisés en mars
2015 le long du canal de Bashi, une zone qui sépare Taïwan et les Philippines.
Les avions qui suivent cette trajectoire sont généralement des avions de lutte
anti-sous-marine Y-8Q (plus communément appelés KQ-200 ou Gaoxin 6) et des
bombardiers H-6. Ce déploiement a pu laisser penser que les aéronefs chinois
ciblaient des zones d’exercices militaires américaines en mer de Chine méridio-
nale et plus spécifiquement les Carrier Strike Groups9 se dirigeant vers la région.
En mai 2015, pour la toute première fois, des aéronefs militaires chinois ont
été aperçus en train de traverser le détroit de Miyako. Représenté par le chemin
orange dans l’illustration, cet itinéraire correspond à la zone qui sépare les îles
japonaises d’Okinawa et de Miyako. D’après la trajectoire de vol des avions, il
semblerait que l’AAC ait cherché à cibler la région de Hualien, à l’est de l’île.
Accueillant deux bases aériennes et une base navale, elle représente un site es-
sentiel pour la préservation des capacités militaires des forces taïwanaises en cas
de guerre.
En août 2016, des Y-8 et H-6 de l’APL ont traversé le détroit de Tsushima et
se sont dirigés vers la mer du Japon. Ce sont les premiers aéronefs à avoir été
enregistrés sur la trajectoire rouge. Toutefois, depuis 2018, cet itinéraire n’est,
semble-t-il, plus utilisé : selon les données du ministère japonais de la Défense,
les avions de l’AAC ont modifié leur trajectoire depuis août 2018 pour se diriger
davantage vers l’est, rejoignant l’océan Pacifique par l’est plutôt que par l’ouest
du Japon.
Le tracé bleu peut être considéré comme une combinaison des lignes verte et
orange. Entre septembre et décembre 2016, l’APL a procédé à quatre « entraî-
nements à longue distance », dont les deux premiers ont suivi respectivement
les parcours vert et orange. Lors du troisième entraînement, le 25 novembre, six
avions de guerre ont utilisé les parcours vert et orange comme points d’entrée
et de sortie pour contourner entièrement Taïwan. C’est là que s’est concréti-
sé, pour la toute première fois, le parcours bleu. Compte tenu de sa longueur,
les missions de ce type ont surtout été effectuées par des bombardiers H-6, des
avions de reconnaissance électronique Y-8 ou Tu-154 et, occasionnellement, par
des chasseurs Su-30. Pour des raisons inconnues, l’APL semble avoir abandonné
le suivi de cette trajectoire par des avions depuis février 2020. Seuls les drones
l’empruntent désormais.
La trajectoire violette n’est apparue qu’après février 2019. Les enregistre-
ments du ministère taïwanais de la Défense nationale soulignent d’ailleurs sa
9. NdT : Les Carrier Strike Groups (CSG) constituent la forme la plus avancée de déploiement
aéronaval opérationnel. Quel que soit leur pavillon de rattachement, les CSG rassemblent générale-
ment un ou plusieurs porte-avions, opérant aux côtés d’un groupe aéronaval composé de sous-ma-
rins, de frégates, de croiseurs et de destroyers en un même corps. Dans le cas américain, chacun
des CSG est rattaché à l’US Navy et mobilise près de 7 500 marins.
315
L’incursion de la Chine dans la zone d’identification…
récurrence presque quotidienne depuis septembre 2020. Les drones de l’AAC ou
les hélicoptères anti-sous-marin de la Marine chinoise opèrent également régu-
lièrement dans cet espace.
Quelques changements ont néanmoins été observés depuis la publication du
Rapport de 2019 sur la Défense nationale. Pour ce qui est des voies aériennes
empruntées, un sixième tracé est apparu qui renvoie aux avions qui s’approchent
de la ligne médiane ou la franchissent, juste avant de faire demi-tour vers Chine.
C’est ce que montre notamment la deuxième carte. En mars 2019 pour la pre-
mière fois depuis la crise de 1996, deux J-11 ont volé au-delà la ligne médiane du
détroit de Taïwan. En février 2020, un bombardier H-6 de l’AAC et des chasseurs
d’escorte ont pénétré dans le Pacifique occidental par le canal de Bashi (itinéraire
vert) pour un « entraînement longue distance ». À leur retour, les avions d’es-
corte ont brièvement franchi la ligne médiane. Depuis le 17 septembre 2020, le
ministère de la Défense nationale taïwanais répertorie et publie quotidiennement
les incursions de l’AAC dans son ADIZ. Les registres montrent ainsi que les
transgressions de la ligne médiane par l’AAC sont devenues quasi quotidiennes.
Un septième parcours correspond à la route aérienne M503, qui est située à
4 milles nautiques du côté chinois de la ligne médiane. Pékin a annoncé sa mise
en place en 2015 afin de desservir la côte orientale de la Chine dans les deux
sens. Taipei s’est plaint des risques de sûreté aérienne qu’un tel couloir ferait
courir. La Chine a alors accepté de n’opérer que des vols dans la partie sud de
cette route. Cependant, en janvier 2018, la Chine a décidé de manière unilatérale
d’activer la portion nord et d’étendre les routes W121, W122 et W123 qui des-
servent les villes chinoises de Xiamen, Fuzhou et Dongshan. Le lancement du
couloir aérien M503 a suscité de vifs débats, notamment face à la possibilité que
des avions militaires puissent l’emprunter sous couverture civile10. Il est en effet
arrivé que des avions de chasse, des hélicoptères, des drones ou des avions Y-8 et
Y-9 de l’armée chinoise volent le long de la ligne médiane et/ou la franchissent.
10. K. Chang, « M503 Flight Route Disputes », Prospect Foundation, 08/02/2018.
316
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
La route M503
Source : Controversy over flight route M503 – DW
En plus des nouvelles voies mentionnées, l’une d’entre elles a également
été rallongée. Désormais, les avions de l’AAC qui empruntent le tracé violet
peuvent poursuivre jusqu’à l’angle sud-est de l’ADIZ de Taïwan, avant de retour-
ner vers la Chine. Les avions chinois peuvent provenir du commandement du
Théâtre Est ou du commandement du Théâtre Sud. Lorsqu’elles sont effectuées
par des avions de reconnaissance électronique, ces manœuvres peuvent avoir
pour but de détecter les essais de missiles réalisés au sud de Taïwan. Si elles sont
conduites par des Y-8 ou des hélicoptères anti-sous-marins Ka-28, le but peut
être de mener à bien des entraînements conjoints de lutte anti-sous-marine.
En avril 2023, plusieurs chasseurs J-15 pénètrent la partie sud-est de l’ADIZ
de Taïwan à partir du porte-avions Shandong, alors que la flotte revient tout juste
de son premier entraînement dans le Pacifique occidental. C’est la première fois
que des avions de chasse chinois basés sur un porte-avions s’introduisent dans la
317
L’incursion de la Chine dans la zone d’identification…
zone de défense aérienne taïwanaise. La trajectoire empruntée par ces derniers
passe entre Taïwan et les îles Dongsha. Or, en temps de crise, des aéronefs opé-
rant dans cette zone pourraient être mobilisés pour interrompre tout trafic entre
Taïwan et ses îles.
Enfin, l’AAC a tenté de déployer au même moment des avions de ses com-
mandements des Théâtres nord, central et sud, de sorte à maximiser la pression
sur Taïwan. Au départ, cette action conjointe avait lieu en réponse à des événe-
ments majeurs, comme la visite de Nancy Pelosi à Taïwan en août 2022. Dans
la mesure où l’AAC renforce ses capacités de commandement et de contrôle, ce
genre d’opérations va sans doute devenir de plus en plus fréquent.
Types d’aéronefs déployés et missions potentielles
Lorsqu’elle empiète sur l’ADIZ de Taïwan, l’AAC ne se contente pas de dé-
ployer un seul type d’aéronef pour remplir une mission spécifique. Elle envoie
différents types d’appareils, notamment des chasseurs J-10, J-11, J-16 et Su-30,
des bombardiers H-6K, des avions spécialisés Y-8 et Y-9 et de nombreux autres.
Ces aéronefs sont basés essentiellement sur le commandement du Théâtre Est.
Cependant, ils peuvent parfois provenir du commandement du Théâtre Sud ou de
l’aéronavale chinoise. La diversification des types d’aéronefs montre que l’APL
a amélioré sa capacité de commandement et de contrôle, qu’elle est capable de
conduire des missions de nature diverse, sollicitant différentes unités, et qu’elle
peut assurer la coordination entre différentes bases.
Depuis 2022, les incursions de l’AAC se sont diversifiées et complexifiées.
Outre l’utilisation de chasseurs, de bombardiers H-6 et d’avions spécialisés,
des drones ont été aussi repérés lors des incursions. Bien souvent, ces drones
évoluent à haute et moyenne altitude à l’instar des BZK-005 et TB-001. De nou-
veaux modèles comme le Rainbow CH-4 et le WZ-7 Soaring Dragon ont été
aussi engagés. Ces drones sont de type HALE (High Altitude Long Endurance)
et peuvent accomplir des missions de reconnaissance à grande échelle11.
À plusieurs reprises, des hélicoptères ont aussi été détectés. Dans la plu-
part des cas, il s’agissait d’hélicoptères anti-sous-marin, comme le Z-9 ou le
Ka-28, qui accompagnaient des navires spécialisés également dans la lutte an-
ti-sous-marine. L’armée de Terre chinoise a toutefois envoyé des hélicoptères
d’attaque WZ-10 et des hélicoptères de transport Mi-17 depuis des aérodromes
côtiers chinois, qui ont traversé la ligne médiane et se sont approchés de la
côte occidentale de Taïwan, avant de revenir sur leurs bases. Ces manœuvres
simulaient un assaut12. Les différents types d’aéronefs et leurs missions sont
examinés dans la section qui suit.
11. A. Wang, « What mainland China’s spy drone flights around Taiwan could mean for cross-
strait conflict », South China Morning Post, 05/05/2023.
12. K. Everington, « Chinese WZ-10 attack helicopter penetrates Taiwan’s ADIZ », Taiwan News,
26/10/2021.
318
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
Les avions de chasse
Dans le cadre des missions de l’AAC, les chasseurs J-16 se sont progressive-
ment imposés comme la principale force. À terme, ils seront chargés d’établir un
contrôle aérien et maritime et de mener des missions air-sol. Le J-16 est décliné
en une version de guerre électronique, le J-16D, qui participe aux missions de
suppression des défenses aériennes. Ces modèles participent dès à présent aux
incursions de l’AAC dans l’ADIZ taïwanaise13.
Le monoréacteur J-10, à court rayon d’action, prend également part aux
incursions aériennes, bien qu’en plus petit nombre. D’autres avions plus anciens,
comme le J-11 et le Su-30MKK, ont été repérés lors de ces manœuvres. Leur
déploiement peut refléter le besoin de l’AAC de maintenir l’entraînement des
équipages, mais ce peut être aussi le signe que l’AAC rencontre des difficultés
dans la planification de la participation des avions.
Les bombardiers H-6
Les bombardiers H-6 constituent la principale force de frappe à longue portée
de l’AAC et sont les seuls bombardiers en activité à ce jour. La plupart d’entre
eux sont des bombardiers H-6K de dernière génération, dotés de la capacité
d’emport des munitions la plus grande. Quand ils tournent autour de Taïwan, ils
emportent des missiles de croisière CJ-20 ou des missiles antinavires superso-
niques Eagle Strike 12. Les bombardiers H-6 volant dans l’est de l’ADIZ sont
perçus comme une menace sérieuse pour les bases taïwanaises. Par le passé, ils
ont aussi conduit des exercices simulant l’attaque d’un groupe aéronaval améri-
cain naviguant dans le canal de Bashi.
Les avions de combat spécialisés
L’APL a modifié les avions de transport Y-8 et Y-9 pour leur permettre d’ef-
fectuer des missions d’alerte avancée et de contrôle aérien (AEW&C), de re-
connaissance électronique, de guerre électronique (EW), de brouillage et de
lutte anti-sous-marine. Les avions de combat spécialisés sont généralement
accompagnés par des avions de chasse, mais peuvent aussi voler seuls. L’APL
appelle ces avions « Gaoxin » ou des « avions de haute technologie ». L’un
d’entre eux, le KQ-200 est d’ailleurs très particulier : également connu sous le
nom de Gaoxin-6, il peut effectuer des opérations de surveillance océanique ou
de lutte anti-sous-marine. Il peut être déployé dans le canal de Bashi pour dé-
tecter les sous-marins de l’US Navy. Si des intrus sont repérés, l’avion descend
en altitude, survole la zone et suit, surveille ou marque la position des cibles
sous-marines suspectes.
13. « 13 Chinese aircraft enter Taiwan’s ADIZ, J-16D spotted for first time », Taiwan News,
24/01/2022.
319
L’incursion de la Chine dans la zone d’identification…
Les hélicoptères
L’APL a à sa disposition de nombreux types d’hélicoptères, que ce soit pour
le transport, l’assaut, la patrouille, l’attaque, la lutte anti-sous-marine ou de nom-
breux autres usages. Du fait de leur vitesse limitée et de leur faible rayon d’ac-
tion, l’APL a construit ces dernières années plusieurs aéroports côtiers à une
distance de 180 à 250 kilomètres de la côte occidentale de Taïwan. Dans l’hypo-
thèse d’un conflit, les hélicoptères pourront ainsi être déployés pour soutenir les
opérations amphibies.
Par ailleurs, quand les hélicoptères sont repérés au sud de l’ADIZ de Taïwan,
ils peuvent avoir décollé de destroyers ou de navires de débarquement. Par
exemple, le 27 août 2021, deux hélicoptères de transport Z-8 sont apparus dans
l’espace aérien au sud-ouest de Taïwan. On a supposé qu’ils avaient décollé d’un
navire de débarquement pour s’entraîner14. Fin mars et début avril dernier, un
Z-9 et un Ka-28 sont apparus dans l’espace aérien sud-est de Taïwan, pratiquant,
semble-t-il, un entraînement à la lutte anti-sous-marine15. Comme il a été in-
diqué précédemment, les hélicoptères du corps d’aviation de l’armée de Terre
chinoise évoluent parfois dans le détroit de Taïwan. Par exemple, les hélicoptères
d’attaque WZ-10 et les hélicoptères de transport Mi-17 pourraient s’entraîner à
l’assaut direct à travers le détroit de Taïwan.
Les drones
L’APL possède un grand nombre de drones. Récemment, ces derniers ont pris
part aux incursions aériennes en testant le contrôle à longue distance, en effec-
tuant des missions de navigation par satellites, de relais de communication ou de
transmission d’informations. Des MALE BZK-005 et TB-001 ont violé l’espace
aérien au sud du Japon, ont pris la direction du sud, traversé le détroit de Miyako
et fait demi-tour. Ces deux types de drones sont de grande taille et peuvent voler
longtemps. Équipés d’une caméra optique, infrarouge ou radar, ils peuvent effec-
tuer diverses tâches de reconnaissance. Disposant de plusieurs types d’armes, ils
sont employés pour attaquer des cibles terrestres ou maritimes.
Récemment, le drone HALE Rainbow CH-4 a été déployé pour faire le tour
de Taïwan16. Le modèle WZ-7, encore plus grand que les autres, ressemble à s’y
méprendre au drone américain RQ-4 Global Hawk. Propulsé par un réacteur, le
WZ-7 peut voler à plus haute altitude pour effectuer des missions de recherche et
de reconnaissance de cibles à longue durée. Il peut également acquérir des cibles
et participer au ciblage des missiles balistiques anti-navires à longue portée, no-
tamment en mer de Chine méridionale. Il est probable que l’AAC utilise des
14. S. Wu, J. Chung, « PLA helicopters testing Taiwan’s military : experts », Taipei Times,
29/10/2021.
15. G. Waldron, « Chinese aerial incursions show ASW emphasis », Flight Global, 12/04/2023.
16. Y. Lin, « PLA Drones Off Taiwan’s East Coast : The Strategic Implications », The Diplomat,
20/05/2023.
320
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
drones plus fréquemment et plus régulièrement à l’avenir pour violer l’espace
aérien de Taïwan.
Conclusion
L’ADIZ, comme la ligne médiane du détroit de Taïwan, n’ont aucun fonde-
ment dans le droit international. De la sorte, les incursions de l’AAC n’en consti-
tuent pas une violation. Elles incarnent davantage des tactiques de « zone grise »
cherchant à modifier le statu quo dans le détroit de Taïwan et, à terme, éroder
l’ordre international bâti sur le droit. Si certains commentateurs ont suggéré que
Taïwan devrait réduire la portée géographique de son ADIZ, d’autres sont allés
plus loin en demandant à Taïwan de l’abandonner purement et simplement avec
sa définition de la ligne médiane.
Le gouvernement taïwanais ne peut toutefois pas accepter ces propositions.
Sur le plan militaire, réduire l’étendue de l’ADIZ, voire l’abandonner, aurait pour
effet de comprimer davantage la profondeur déjà limitée du dispositif de défense
de l’île. Autrement dit, si la ligne médiane n’est pas maintenue et que les avions
de l’AAC sont autorisés à s’approcher plus près de l’espace aérien de Taïwan,
les capacités d’alerte avancée et de réaction des forces armées de la République
de Chine seront mises à rude épreuve. Sur le plan politique, le fait de céder à la
pression de la Chine saperait non seulement la confiance de l’opinion publique
dans la défense nationale, mais il risquerait également d’inciter la RPC à prendre
de nouvelles mesures plus agressives. Taïwan s’efforce donc de maintenir telles
quelles la ligne médiane et l’ADIZ, même si ces incursions répétées lui coûtent
cher en termes de pièces détachées, d’entretien, de temps et en espace pour l’en-
traînement et de stress psychologique. Sur les neuf premiers mois de l’année
2020, ces pénétrations ont coûté 25,5 milliards de nouveaux dollars taïwanais à
l’île (765 millions de dollars américains), soit plus de 6 % du budget total de la
défense pour l’année entière17.
Pour résoudre ce problème de « guerre d’usure », Taïwan a réajusté ses ré-
ponses. Initialement, en cas de pénétration extérieure, l’armée de l’Air taïwanaise
se précipitait pour intercepter les avions de guerre chinois. Entre octobre 2020
et mars 2021, Taipei a envoyé des avions plus lents pour surveiller les avions
chinois qui circulaient à vitesse réduite. Depuis, l’armée de l’Air taïwanaise réa-
git essentiellement en suivant les avions avec des missiles basés au sol, même si
des chasseurs taïwanais ont pu décoller en urgence de temps à autre18. En outre,
Taïwan a fait le choix de publier de manière proactive les diverses activités de
l’APL dans les espaces environnants de l’île et cherche ainsi à contrer Pékin dans
l’opinion publique internationale.
17. K. Yuo, « PLAAF aircraft infringing on airspace; ROC military sent nearly 3,000 times of
flights to intercept and cost NTD 25.5 billion », The Central News Agency, 07/05/2023.
18. B. Blanchard, « Taiwan says tracks intruding Chinese aircraft with missiles, not always scram-
bling », Reuters, 29/03/2021.
321
L’incursion de la Chine dans la zone d’identification…
Ces mesures ne peuvent toutefois pas résoudre tous les problèmes auxquels
l’île est confrontée. Les incursions aériennes de l’AAC s’apparentent à une
guerre d’usure qui oblige le pays a adapter sa stratégie de défense nationale.
Chercher de l’assistance auprès de partenaires disposant d’un espace suffisant
pour s’entraîner pourrait être, par exemple, une des solutions à envisager.
322
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
Faire face à l’armée de l’Air chinoise :
une perspective australienne
Malcolm Davis
Le Dr. Malcolm Davis a rejoint l’Australian Strategy Policy Institute (ASPI)
en tant que Senior Analyst dans le département Defence Strategy and Capability
en janvier 2016. Il est diplômé (PhD) en études stratégiques de l’université de
Hull et détient deux masters en études stratégiques, dont l’un obtenu à l’Austra-
lian National University’s Strategic and Defence Studies Centre. Ses recherches
principales portent sur la stratégie de défense et le développement des capacités,
la technologie militaire et le futur de la guerre.
L’Australie est confrontée à la situation stratégique la plus exigeante qu’elle
ait connue depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. La montée en puissance
de la Chine et sa posture assertive à l’international ont mené à l’intensification
des rivalités entre grandes puissances dans l’Indopacifique, remettant en cause
un modèle libre et ouvert pour la région. Ces rivalités exacerbées ont en même
temps accru le risque de voir cette compétition se transformer en conflit armé.
Plus précisément, ce sont les desseins de la Chine à l’égard de Taïwan qui sus-
citent de réelles inquiétudes à Canberra, le président Xi Jinping étant clairement
déterminé à forcer l’unification de Taïwan à la Chine continentale, potentielle-
ment dès la seconde moitié de cette décennie.
La perspective d’une guerre entre grandes puissances suite à une invasion
chinoise de Taïwan par le détroit, dans laquelle les États-Unis interviendraient
pour soutenir Taipei, est le scénario le plus crédible aux yeux de l’Australie. Il
lance à court terme un défi à ses stratèges. Dans une telle configuration, Was-
hington demanderait vraisemblablement à l’Australie de lui apporter son soutien
à deux niveaux : à la fois sur le front, en combattant dans tous les domaines
opérationnels d’une force de coalition, et, plus indirectement, en accueillant et en
soutenant les forces américaines et alliées opérant depuis le territoire australien.
Dans tous les cas, ces deux types d’opérations nécessiteraient que les Forces de
323
Faire face à l’armée de l’Air chinoise…
Défense Australiennes (FDA) et en particulier la Force Aérienne Royale Aus-
tralienne (RAAF) défendent activement le pays contre les attaques directes des
armées chinoises, qu’elles viennent des airs, de la mer ou qu’elles prennent la
forme de frappes de missiles, d’opérations contre les moyens spatiaux (Coun-
terspace) ou de cyberattaques.
Dans le cadre d’opérations militaires du haut du spectre, le défi posé par la
montée en puissance de la Chine et la modernisation rapide de l’Armée populaire
de libération (APL) doit être la priorité absolue des planificateurs australiens de
la défense : Taïwan est le point de crise le plus susceptible de provoquer une
guerre entre grandes puissances dans un avenir proche. La Defence Strategic
Update [Actualisation stratégique de la Défense] de 2020 y fait allusion, en sou-
lignant que :
« La concurrence entre grandes puissances, la coercition et la modernisation
militaires augmentent le potentiel et les conséquences d’une erreur de calcul.
Bien que peu probable pour le moment, la perspective d’un conflit militaire de
haute intensité dans la région Indopacifique est moins éloignée qu’à l’époque du
Livre Blanc de la Défense de 2016, y compris celle d’un conflit militaire de haute
intensité entre les États-Unis et la Chine. »1
L’Actualisation a également mis en évidence la réduction du temps d’alerte
en cas de risque stratégique, considérant que :
« Les plans de défense antérieurs reposaient sur l’hypothèse que le délai
d’alerte stratégique pour une attaque conventionnelle majeure contre l’Austra-
lie serait de dix ans. Ce n’est plus une hypothèse pertinente pour la planification
de la défense. » 2
La version récemment déclassifiée de la Defense Strategic Review [Revue
Stratégique de Défense] de 2023 (DSR-23), souligne dans son ouverture la mon-
tée en puissance rapide de l’armée chinoise et sa revendication de souveraineté
sur la mer de Chine méridionale. Elle met l’accent sur le défi que représente
Pékin, bien plus que dans tous les autres documents de politique de défense an-
térieurs3. Elle indique que :
« La montée en puissance militaire de la Chine est aujourd’hui le renforce-
ment militaire le plus imposant et le plus ambitieux entrepris par un pays depuis
la fin de la Seconde Guerre mondiale. Elle advient en même temps que son essor
économique important qui a profité à de nombreux pays de la région de l’Indo-
pacifique, dont l’Australie. Cette montée en puissance se fait désormais sans
transparence, ni assurance sur les intentions stratégiques de la Chine dans la
région Indopacifique. L’affirmation de la souveraineté chinoise sur la mer de
Chine méridionale menace l’ordre mondial fondé sur le droit dans l’Indopaci-
1. Ministère de la Défense australien, « 2020 Defence Strategic Update », p. 14.
2. Ministère de la Défense australien, 1.13, p.14.
3. Ministère de la Défense australien, Defence Strategic Review 2023, 04/2023.
324
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
fique, d’une manière qui porte atteinte aux intérêts nationaux de l’Australie. La
Chine est également engagée dans une compétition stratégique dans le voisinage
immédiat de l’Australie. »
Du point de vue privilégié de Canberra, il est clair que l’Indopacifique consti-
tue un environnement maritime stratégique, dans lequel les forces aériennes et
navales jouent un rôle opérationnel essentiel, en même temps que les capacités
amphibies et les opérations spatiales, cyber et électromagnétiques. Les forces
terrestres occupent indéniablement une place importante et la réflexion concep-
tuelle sur leur rôle dans les situations de crises dans l’Indopacifique tend de plus
en plus à privilégier l’emploi d’unités très mobiles dotées de capacités de tir à
longue distance. Ce rôle a été confirmé dans la DSR-234, avec la réduction sen-
sible des capacités combinées de l’armée de Terre pour le combat rapproché au
profit d’autres capacités de pointe de tir à longue portée. Elles s’appuient sur le
High Mobility Artillery Rocket System (HIMARS), avec à la fois l’Army Tactical
Missile System (ATACMS) et le Precision Strike Missile (Missile d’attaque de
précision) à plus longue portée, de même que des capacités renforcées pour la
guerre sur le littoral.
Pour la Royal Australian Air Force, l’objectif futur est de devenir une puis-
sance aérienne et spatiale. La DSR-23 a transféré la responsabilité de l’espace
au travers du Defence Space Command à l’ADF Joint Capabilities Group. Mais
dans les faits, c’est la RAAF qui mène la réflexion sur l’espace. Le Defence
Strategic Update de 2020 et, plus récemment, la création du Defence Space
Command en mars 2022, ont amené à la reconnaissance de l’espace comme un
domaine opérationnel à part entière plutôt qu’un ensemble auxiliaire en soutien.
Les activités dans le domaine spatial seront de plus en plus affectées par le cyber
et les opérations électromagnétiques. Elles en incorporeront d’ailleurs de nom-
breux aspects. La nature conflictuelle et engorgée de l’espace suscite à présent
une analyse beaucoup plus mature et élaborée sur ce domaine dans les cercles
de défense australiens, en tout cas bien plus que par le passé, comme l’illustre
la Defence Space Strategy [Stratégie spatiale de Défense] de 20225. Dans un
contexte où la Chine et d’autres puissances développent une gamme complète de
capacités pour empêcher l’emploi de l’espace par l’adversaire (counterspace), la
compétition pour l’espace force l’Australie à s’interroger sur la possibilité d’ac-
quérir ses propres capacités « non-cinétiques » (soft kill6) de neutralisation des
moyens ennemis (counterspace) pour défendre ses satellites et ceux de ses alliés
4. Ministère de la Défense australien, op. cit., pp. 58-60. Voir aussi Ministère de la Défense aus-
tralien, Defence Strategic Review handed to government, 14/02/2023.
5. Ministère de la Défense australien, « Defence Space Strategy, 04/2022 ».
6. NdT : Dans la doctrine stratégique américaine, le soft kill est définie comme « l’action ou l’acte
de mettre hors d’état de nuire une cible ennemie sans recourir à la force destructrice, notamment
en perturbant ou en altérant les équipements de communication ou radar et les systèmes de gui-
dage de missiles, fréquemment attributif, désignant une action de ce type ou les systèmes d’armes
utilisés à cette fin. » (Indian Defence Review, 2022).
325
Faire face à l’armée de l’Air chinoise…
contre des attaques7. Ce débat est important car le domaine spatial est crucial
pour soutenir les efforts des FDA dans le développement et l’amélioration des
capacités de projection de puissance à longue distance.
Le ministre de la Défense, Richard Marles, a utilisé l’expression d’ « im-
pactful projection » [projection percutante], pour désigner l’amélioration des
frappes à longue portée. Les capacités spatiales sont essentielles pour la détec-
tion, le ciblage et l’identification des effets à longue portée8. Dans cette optique,
il est pratiquement impossible d’isoler la « puissance aérienne » ou la troisième
dimension des autres domaines opérationnels de la guerre contemporaine. En
cela, la RAAF et, plus largement, les FDA, s’efforcent à présent d’instaurer un
« système de systèmes », interconnecté, mettant l’accent sur les opérations mul-
ti-domaines et les effets, plutôt que de se concentrer sur les plateformes. Dans
cette optique, et d’un point de vue géographique, l’environnement stratégique
de l’Australie a la taille d’un hémisphère terrestre, ce qui implique un besoin
évident de générer rapidement des effets à longue portée. Il est donc compréhen-
sible que le domaine spatial devienne prééminent pour les opérations des FDA,
pour faciliter les frappes à longue distance depuis l’air, la mer ou la terre.
En outre, la course à l’innovation technologique et le défi posé par la mo-
dernisation rapide de l’armée chinoise ont été des facteurs déterminants dans la
signature de l’accord AUKUS de 2021 entre l’Australie, le Royaume-Uni et les
États-Unis9. AUKUS repose sur deux piliers : le « Pilier 1 » porte sur l’acquisi-
tion par l’Australie de sous-marins à propulsion nucléaire (mais n’emportant pas
d’armes nucléaires) ; le « Pilier 2 » est centré sur le développement de technolo-
gies essentielles dans des domaines comme la guerre sous-marine, l’intelligence
artificielle et les systèmes autonomes, la guerre cyber et électronique, l’hyperso-
nique et le contre-hypersonique, ainsi que les technologies quantiques. C’est ce
second pilier qui est le plus pertinent pour la puissance aérienne et spatiale. Il est
le plus susceptible de fournir, dans les dix ans à venir, les capacités nécessaires
au cas où les scénarios sur les ambitions militaires et stratégiques de la Chine les
plus catastrophiques viendraient à se réaliser.
Le présent article débute par une analyse du contexte stratégique et des
risques de guerre entre grandes puissances. Ce prélude est suivi d’une étude sur
la manière dont la puissance aérienne et spatiale de la RAAF, et, plus générale-
ment, les FDA, feront face au défi posé par une Chine qui monte en puissance
dans un contexte opérationnel multi-domaines. Elle entend notamment abor-
der le rôle joué par les domaines aérien et spatial dans la stratégie militaire des
FDA, compte tenu des scénarios opérationnels probables, notamment à Taïwan.
L’article examinera ensuite la nature du défi que poserait l’APL à l’Australie
7. B. Packham, « ADF’s space force aims to kill satellites ‘softly’ », The Australian, 02/03/2023.
8. M. Davis, « The ADF needs to see at long range to strike at long range », The Strategist,
24/01/2023.
9. M. Davis, B. Stevens, A. Bristow, M. Hellyer, « ASPI-AUKUS update 2: September 2022 – The
one-year anniversary », Australia Strategic Policy Institute, Canberra, 16/09/2022.
326
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
dans une telle crise, en mettant l’accent sur l’armée de l’Air chinoise (AAC),
les Forces de soutien stratégique (FSS) et les Forces des lanceurs (FL). Ces ins-
truments sont ceux par lesquels Pékin pourrait le plus facilement projeter des
effets militaires directement contre l’Australie. Enfin, l’article abordera l’impact
probable de la DSR-23 sur les capacités aériennes et spatiales de la RAAF, et la
manière dont le « Pilier 2 » d’AUKUS pourrait permettre la concrétisation future
de l’« impactful projection » des FDA, tout au long d’une prochaine décennie
bien plus complexe et dangereuse.
Le défi venant de la Chine : le sentier de la guerre ?
Les réflexions autour de la potentialité d’un conflit sont, par nature, spécula-
tives, mais il devient clair que Taïwan ressemble de plus en plus à une poudrière
dans le contexte des tensions sino-américaines. Le président Xi Jinping a clai-
rement exprimé à plusieurs reprises son intention de voir Taïwan s’unifier à la
Chine, comme récemment, lors du 14ème Congrès national du peuple :
« Accomplir la réunification complète de la Chine est une aspiration partagée
par tous les fils et filles de la nation chinoise, et elle est l’essence de la renais-
sance nationale. Nous devons mettre en œuvre la politique globale du Parti pour
résoudre la question de Taïwan dans la nouvelle ère, défendre le principe d’une
seule Chine et le consensus de 199210, promouvoir activement le développement
pacifique des relations entre les deux rives du détroit, nous opposer résolument à
l’ingérence étrangère et aux activités séparatistes visant à l’ “ indépendance de
Taïwan ”, et promouvoir sans relâche le progrès vers la réunification nationale. »11
La manière et le calendrier envisagés pour y parvenir restent des questions
cruciales. Les signaux d’alerte sont clairement en train d’apparaître12. Avec des
dépenses militaires chinoises en hausse de 4,2 % depuis 2022 selon l’Institut in-
ternational de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI), Pékin continue d’ac-
croître ses efforts de préparation militaire et de renforcement de la mobilisation.
Un coup d’accélérateur est également donné à la modernisation militaire, pour
ce qui concerne notamment les orientations stratégiques et militaires relatives à
Taïwan13. S’il est probable que la Chine préfère s’emparer de Taïwan pacifique-
ment et que la guerre ne soit, pour le moment, pas inéluctable, les chances que
Taipei accepte les conditions d’unification de la Chine connues sous le nom de
10. NdT : le consensus de 1992 renvoie à l’accord régissant sur le papier les relations entre Taïwan
et la République populaire de Chine. Ce consensus est censé reconnaître l’existence d’une seule
Chine, dirigée par Beijing, en échange du maintien d’un statut semi-autonome pour l’île. Aux
yeux des autorités chinoises, la reconnaissance de ce principe est considérée comme un prérequis
fondamental pour entamer toute négociation.
11. Bureau de l’Information du Conseil des Affaires d’État, « Discours de la première session de
l’Assemblée nationale populaire », République Populaire de Chine, 13/03/2023.
12. J. Pomfret, M. Pottinger, « Xi Jinping Says He Is Preparing China for War – The World Should
Take Him Seriously », Foreign Affairs, Vol. 102, No 2, 29/03/2023.
13. T. Nan et al, « Trends in World Military Expenditure 2022 », SIPRI, 04/2023. Voir également :
D. Uren, « China’s defence spending growth continues apace », The Strategist, 05/05/2023.
327
Faire face à l’armée de l’Air chinoise…
« consensus de 1992 », sont faibles, voire inexistantes. Pourtant, pour le pré-
sident Xi, l’unification de Taïwan avec la Chine est essentielle à l’accomplisse-
ment du « rêve Chinois », sur lequel repose sa crédibilité en tant que dirigeant.
Le soutien des Taïwanais à l’unification avec la Chine est très faible, la plupart
d’entre eux s’opposant à l’avenir offert par le Parti communiste chinois (PCC).
Cependant, la grande majorité ne milite pas non plus pour l’indépendance et
un grand nombre de Taïwanais souhaitent le maintien du statu quo14. Pour Xi
Jinping et le PCC, il est inacceptable de retarder indéfiniment l’unification. L’in-
capacité à contraindre Taïwan à reconnaître le consensus de 1992 poussera pro-
bablement la Chine à choisir l’option militaire. Cette option devient encore plus
crédible si la Chine considère que l’île tente d’établir des relations plus étroites
avec les États-Unis, comme l’ont suggéré la visite en 2022 de la présidente de la
Chambre des Représentants Nancy Pelosi, et plus récemment, la rencontre entre
la Présidente de Taïwan Tsai Ing-wen et le Président républicain de la Chambre
des Représentants Kevin McCarthy. La question qui se pose alors est celle de
l’agenda. Xi Jinping a ordonné à l’APL de se doter des moyens nécessaires pour
unifier Taïwan par la force d’ici 2027, date du centenaire de la fondation de
l’APL et du prochain Congrès national du Parti communiste chinois15.
Il est certain que la Chine peut user de la coercition en jouant sur les zones
grises et en investissant dans l’escalade avant 2027 pour tenter de contraindre
Taipei à un compromis. Des opérations limitées, telles que la saisie de territoires
taïwanais offshore ou des blocus, vont probablement devenir récurrentes dans les
relations entre les deux rives. Mais s’il devient évident que ce type de contraintes
n’est pas suffisante pour faire basculer l’opinion publique taïwanaise en faveur
de Beijing, le Président Xi devra choisir. Il devra lancer une invasion, avec le
risque que ce conflit se transforme rapidement en une guerre entre grandes puis-
sances, qui serait dévastatrice pour tous les belligérants, ou constater l’échec de
l’avènement du « rêve Chinois », qui entraînerait la fin de sa crédibilité en tant
que leader suprême capable de surpasser Mao. Ce constat pourrait aussi poten-
tiellement conduire à l’érosion du pouvoir du PCC.
Si le Président Xi choisit la confrontation, la question qui se pose est celle de
son déroulement. Deux grands concepts d’opérations sont envisageables pour
l’APL. Dans le premier, une attaque et une invasion rapides parviennent à créer
une situation de « fait accompli » tandis que les « capacités d’anti-accès et de déni
de zone » (A2/AD) de l’APL se tiennent prêtes à infliger des coûts inacceptables
aux forces alliées pour dissuader les États-Unis d’intervenir. L’autre scénario
consiste en une campagne A2/AD à la fois offensive et préemptive, comparable
à un Pearl Harbor du 21e siècle, contre les forces américaines déployées dans
14. Centre d’Études sur les Élections, « Taiwan Independence vs Unification with the Mainland
», Université Nationale de Chengchi, 13/01/2023. Voir aussi S. Rigger et al., « Why is unification
so unpopular in Taiwan? It’s the PRC political system, not just culture’ », Brookings, 07/02/2022.
15. J. Culver, « How We Would Know When China Is Preparing to Invade Taiwan », Carnegie
Endowment for International Peace, 03/10/2022.
328
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
l’Indopacifique. Son but est de priver les États-Unis de leur capacité d’intervenir
et d’opérer dans le Pacifique occidental. C’est sur cette seconde option que les
États-Unis et ses alliés se concentrent le plus. Ils se préparent à faire échouer une
telle campagne, mais cherchent aussi, dans le cadre de la dissuasion intégrée, à
empêcher la Chine de lancer une telle attaque. Cela impliquerait des offensives
aériennes, des attaques balistiques, des opérations contre les capacités spatiales
adverses, des campagnes cybers et des opérations contre les réseaux d’informa-
tion et de communication. Ces actions rentrent dans le cadre du « combat pour
la destruction des systèmes », vouée à infliger rapidement des pertes et à frapper
les bases avancées dans la région16.
L’incapacité des États-Unis à intervenir à la suite d’une invasion chinoise
dans le scénario du « fait accompli » porterait un coup terrible à leur crédibilité
dans la région Indopacifique. Il est alors probable que des alliés-clés des États-
Unis, comme le Japon et la Corée du Sud, chercheraient à acquérir en urgence
leurs propres capacités de dissuasion nucléaire17. La Chine en ressortirait enhar-
die, prête à imposer sa propre « sinosphère » dans la région et tenterait probable-
ment d’émuler la stratégie russe d’intimidation nucléaire menée dans le cadre de
la guerre d’Ukraine. Elle pourrait user de la menace nucléaire pour contraindre
le Japon, la Corée du Sud à reconnaître sa sphère d’influence, qui, politiquement
et économiquement au moins, s’étendrait bien au-delà de la seule île de Taïwan.
L’Australie serait également soumise à d’intenses pressions coercitives de la part
de Pékin pour qu’elle accepte la domination chinoise. Elle devrait composer dans
tous les domaines avec les initiatives chinoises, qu’il s’agisse de l’accès et du
contrôle des infrastructures critiques, de l’acceptation de la ligne des neuf traits
en mer de Chine méridionale, et de l’installation de bases militaires chinoises
dans le Sud-Ouest du Pacifique18.
L’intervention des États-Unis mènerait néanmoins à un résultat très différent,
même si la victoire sur la Chine n’est aucunement assurée pour les États-Unis
et leurs alliés. Toute guerre entre la Chine et les États-Unis, soutenus par leurs
partenaires, y compris l’Australie, devrait durer et être particulièrement ruineuse
pour toutes les parties. En 2022, le Center for Strategic and International Studies
(CSIS) a organisé une série de wargames portant sur une éventuelle invasion
chinoise de Taïwan. La simulation a démontré que, si les États-Unis et leurs al-
liés pouvaient empêcher in fine une prise de contrôle de Taïwan par la Chine, le
coût serait immense.
« Les États-Unis et le Japon perdent des dizaines de navires, des centaines
d’avions et des milliers d’hommes. De telles pertes porteraient atteinte à la
16. J. Engstrom, Systems Confrontation and System Destruction Warfare: How the Chinese Peo-
ple’s Liberation Army Seeks to Wage Modern Warfare, RAND, 2018.
17. D. Santoro, R. Cossa, « Issues & Insights Vol. 23, SR2 – The World After Taiwan’s Fall »,
Pacific Forum, Vol. 32, SR2.
18. M. Davis, « Chinese victory over Taiwan – an Australian perspective », in : Santo and Cossa, p.
19.
329
Faire face à l’armée de l’Air chinoise…
position mondiale des États-Unis pendant de nombreuses années. Si l’armée
taïwanaise parvient à rester d’attaque, elle en ressortirait fortement dégradée
et devrait défendre une économie éreintée, sur une île privée d’électricité et de
services de base. La Chine souffre également beaucoup. Sa Marine est en ruine,
le cœur de ses forces amphibies est brisé et des dizaines de milliers de soldats
sont prisonniers de guerre. »19
Pour ce qui est du soutien de l’Australie aux États-Unis dans le cas d’une
crise à Taïwan, l’analyse du CSIS suggère que :
« En raison de ses relations étroites avec les États-Unis et du stationnement
des forces américaines dans le pays en temps de paix, l’Australie offrirait des
points d’accès, des bases et la possibilité de survoler son territoire. Les forces
australiennes participeraient à la lutte en mer de Chine méridionale, mais ne
seraient pas disponibles pour les opérations autour de Taïwan. »20
Il est important de noter que les wargames du CSIS n’envisagent pas la pos-
sibilité qu’une telle guerre se prolonge si les deux parties n’acceptent pas la
défaite. Pour la Chine, forcer l’unification est crucial pour parachever le rêve
chinois, un rêve considéré comme vital pour la crédibilité du PCC et le main-
tien au pouvoir de Xi Jinping. Pour les États-Unis, venir à bout d’une tentative
chinoise pour imposer une sphère d’influence qui entraînerait le repli stratégique
américain est aussi important que de répondre à l’attaque japonaise sur Pearl
Harbor le 7 décembre 1941. Les États-Unis ne peuvent accepter une défaite stra-
tégique provoquée par la Chine et il est peu probable que le Parti communiste
chinois survive à une défaite sur Taïwan. Les deux camps pourraient donc être
contraints de poursuivre le conflit, même si cela implique un risque d’escalade
au-delà du seuil nucléaire, compte tenu des intérêts stratégiques en jeu. La ques-
tion qui se poserait alors serait de savoir où se prolongerait une telle guerre,
quels seraient les risques liés à l’utilisation d’armes nucléaires et comment les
capacités industrielles et technologiques des deux États – et celles des alliés des
États-Unis – influenceraient l’issue d’un tel conflit.
Dans ce scénario hypothétique d’une guerre en Indopacifique, le rôle de
l’Australie se doit maintenant d’être examiné. Il s’agit notamment de réfléchir
à la façon dont Canberra pourrait répondre aux menaces posées par les forces
aériennes, les missiles à longue portée de l’APL et les actions chinoises de lutte
contre les capacités spatiales (counterspace). Dans le cadre de l’ANZUS (Austra-
lia, New Zealand, United States Security Treaty), les États-Unis demanderaient
très probablement le soutien militaire de l’Australie, et le gouvernement austra-
lien aurait alors l’obligation de s’entretenir avec les États-Unis pour définir la
forme de ce soutien21. La politique actuelle de l’Australie concernant l’adhésion
19. M. F. Cancian, M. Cancian, E. Heginbotham, « The First Battle of the Next War: Wargaming
a Chinese Invasion of Taiwan », CSIS, Washington DC, 01/2023.
20. Ibidem, p. 61.
21. P. Jennings, « Reshaping ANZUS for a new strategic age », The Strategist, 01/09/2021.
330
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
à une telle coalition est largement ambiguë sur le plan stratégique, et les consé-
quences comme les risques d’une entrée directe dans le conflit devraient être
évalués. Il en va de même concernant les répercussions d’une absence de soutien
aux États-Unis, dont les appels à l’aide ne seraient jamais aussi insistants dans
ce cas que depuis Pearl Harbor22. Le débat public sur cette question s’intensifie à
mesure que la menace se précise, mais il semble peu probable qu’un gouverne-
ment australien dirigé par l’un des deux grands partis actuels tourne le dos à son
allié le plus important, au moment où il en a le plus besoin. Il s’agit cependant
d’un débat national important à tenir, qui doit prendre en compte le fait que toute
la population ne soutient pas unanimement l’engagement australien. Les discus-
sions houleuses sur les réseaux sociaux ignorent néanmoins les conséquences
stratégiques et géopolitiques d’une rupture de l’alliance australo-américaine au
moment d’une crise.
Faire face aux capacités aériennes, spatiales et balistiques croissantes de la
Chine : un point de vue australien
Quelle que soit la crise future avec la Chine, l’Australie serait tout d’abord
appelée, en tant que nation hôte, à fournir un soutien accru aux forces amé-
ricaines contraintes de s’éloigner des sites exposés en première ligne, comme
Guam ou Okinawa. Deuxièmement, elle devrait défendre de manière adéquate
son territoire, en particulier ses bases avancées dans le Nord contre les attaques
chinoises. Il est en effet très peu probable que l’APL laisse les forces américaines
et alliées opérer à partir de l’Australie sans être inquiétées.
Troisièmement, elle offrirait très probablement sa contribution aux forces de
la coalition déployées sur la ligne de front, opérant dans les Middle Seas, entre
la première et la deuxième chaîne d’îles (voir ci-dessous), pour défaire l’inva-
sion chinoise de Taïwan. Quatrièmement, les FDA seraient chargées de protéger
les voies de communication maritimes (SLOC) contre les menaces aériennes,
navales et balistiques chinoises. Enfin, l’Australie joue un rôle essentiel dans les
domaines de l’espace et du cyber, par le biais des accords conclus entre les Five
Eyes, à l’image de l’initiative CSpO (Combined Space Operations) de 2014 ou
de la coopération en matière de cybersécurité pour défendre les infrastructures
critiques23.
22. H. Brands, « Australia Will Support US in War With China Over Taiwan », Bloomberg,
10/11/2022.
23. Ministère de la Défense australien, « DoD and Partners Release Combined Space Operations
Vision 2031 », 22/02/2022.
331
Faire face à l’armée de l’Air chinoise…
Source : Andrew S. Erickson, Abraham M. Denmark, Gabriel Collins, « Beijing’s ‘starter car-
rier’ and future steps », in U.S. Naval War College Review, Vol. 65, No. 1, Hiver 2012, pp. 22-23.
Si l’on considère dans un premier temps les risques aériens et balistiques
directs qui pèsent sur l’Australie, le pays serait confronté à deux types de me-
naces : celles issues de missiles de croisière hypersoniques à longue portée lan-
cés depuis la terre (LACM) ; et celles issues de missiles balistiques (ALBM), lan-
cés à partir de plateformes aériennes telles que les H-6 de l’AAC et, à l’avenir,
les bombardiers H-20.
Les navires de combat de surface de la Marine chinoise, comme le croiseur de
Type 055 de la classe Renhai, ou les sous-marins (SNA) de Type 093B de la classe
Shang, peuvent également tirer des LACM24. En outre, la possibilité pour la Force
des lanceurs de déployer à l’avant du front des missiles balistiques à portée inter-
médiaire (IRBM), basés au sol, tels que le DF-26, armé très probablement d’ogives
conventionnelles de précision, pourrait également mettre des cibles dans le nord
de l’Australie à leur portée (pour autant, le DF-26 n’est aujourd’hui en place qu’à
l’intérieur des terres en Chine continentale). Enfin, si la Chine devait acquérir des
bases avancées plus proches de l’Australie, l’AAC pourrait déployer des chasseurs
de quatrième et cinquième génération, notamment le J-16, le J-11 et le J-20, ainsi
que des drones armés, ce qui compliquerait sérieusement les efforts des FDA pour
parachever une défense aérienne et antimissile intégrée25.
24. Bureau du Secrétaire de la Défense des États-Unis d’Amérique, Military and Security Devel-
opments Involving the People’s Republic of China – A Report to Congress, 2022, p.54.
25. M. Davis, « Australia must prepare for the possibility of a Chinese base in Solomon Islands »,
The Strategist, 31/03/2022.
332
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
Les capacités de combat aérien de l’AAC continuent d’évoluer avec la mise
en place d’une flotte composée essentiellement d’aéronefs de quatrième géné-
ration. Ces derniers viennent progressivement remplacer les anciens avions.
La flotte est complétée par un nombre croissant de J-20 de cinquième généra-
tion, avec sa variante biplace. Il est important de noter que la Chine poursuit
ses efforts pour développer des moteurs WS-10C et WS-15 fabriqués locale-
ment, pour permettre au J-20 de voler, à terme, à une vitesse supersonique sans
post-combustion, tout en disposant d’un plus grand rayon d’action et d’une
plus grande charge utile26. La Chine possède également un programme actif
de développement des capacités de combat aérien de nouvelle génération, qui
inclura probablement des interfaces associant les équipages de chasseur de si-
xième génération et des Unmanned Combat Aerial System (Système aérien de
combat sans homme à bord)27.
Comme l’a montrée la guerre en Ukraine, le défi posé par les drones armés
et les munitions rôdeuses va très probablement s’intensifier. Les drones armés
à longue portée, peu coûteux et non réutilisables, permettent d’exploiter la
masse lors des opérations aériennes, grâce aux essaims et à l’association entre
équipages humains et systèmes autonomes. Le WZ-8 supersonique chinois et
l’UCAV GJ-11 constituent certainement à ce jour le haut du spectre capacitaire
chinois en matière de drones armés. Pour autant, il est probable que Beijing
ait porté une attention particulière à l’emploi de drones moins coûteux, mais
conservant une portée significative, comme le Baykar Bayraktar TB-2 turc et
le Shahed-129 iranien. Le Chengdu GJ-1 Wing Loong I chinois peut leur être
comparé, avec son rayon d’action de 4 000 km et son autonomie de 20 heures.
S’il opérait par exemple à partir de bases situées en mer de Chine méridionale,
le Chengdu GJ-1 pourrait frapper la plupart des implantations des FDA dans le
nord de l’Australie, de Carnarvon à l’ouest jusqu’à Cape York à l’est. La Chine
progresse rapidement dans le développement de ses drones, complétant ainsi
ses systèmes de missiles à longue portée. L’imposant Wing Loong III, dévoilé
en 2022, aurait une portée de 10 000 km et une autonomie de 40 heures, en plus
d’emporter une charge utile de 2 300 kg28.
Les frappes à longue portée au moyen de drones armés et de missiles de croi-
sière, incluant ici les armes hypersoniques, seront probablement l’une des princi-
pales caractéristiques des guerres futures. La défense aérienne australienne doit
pouvoir contrer non seulement les menaces aériennes traditionnelles, telles que
les chasseurs et les bombardiers de l’AAC, mais aussi les missiles et les drones.
Le risque que les missiles hypersoniques représentent pour les attaques terrestres
et contre-navales devient de plus en plus notable. Le bombardier H-6N de l’AAC
26. Ministère de la Défense australien, 2022, p. 60.
27. T. Rogoway, « Tailless Fighter-Like Airframe Spotted At Chinese Jet Manufacturer’s Test
Airfield », The Warzone, 30/10/2021.
28. C. Chuanren, « China Introduces Large Wing Loong III UCAS », Aviation Week and Space
Technology, 07/11/2022.
333
Faire face à l’armée de l’Air chinoise…
peut emporter des missiles balistiques (ALBM) CH-AS-X-13, dérivés du DF-21D
et conçus pour frapper des cibles terrestres ou navales29. Par ailleurs, une version
aérienne du missile CM-401, missile balistique qui avait été identifié en 2018 et
qui peut attaquer des objectifs terrestres ou des navires, a été vue sous les ailes
d’un H-6K. Ce missile pourrait tenir un rôle semblable à celui du missile aéroba-
listique russe Kinzhal, actuellement utilisé contre l’Ukraine30. La menace posée
par les missiles à longue portée lancés depuis les bombardiers H-6 recouvre donc
non seulement les bases septentrionales des FDA, mais aussi les navires de la
Royal Australian Navy, qui opèrent dans les marches maritimes du pays.
Il est clair que l’Australie est confrontée à une menace croissante de la part
de la Chine en matière d’aviation et de missiles. La capacité de l’AAC à projeter
sa puissance et à entreprendre des opérations à longue portée s’accroît, mais il
n’est pas seulement question de missiles aériens ou terrestres. Les capacités de
la Marine chinoise en matière de porte-aéronefs continuent de se développer.
Elle possède actuellement deux porte-avions en service actif : le Liaoning, le
Shandong (un troisième, le Fujian, est en cours d’armement). Elle cherche à
se doter d’une flotte de six porte-avions d’ici les années 203031. L’IISS Military
Balance de 2023 note que le Fujian « [...] est plus grand que les [porte-aéronefs
chinois] précédents, avec une masse totale estimée à 85 000 tonnes [...] et qu’il
est configuré avec un système d’exploitation Catapult Assisted Take-off But Ar-
rested Recovery (CATOBAR)32 (éventuellement à l’aide d’un système de lan-
cement électromagnétique), ce qui permet d’embarquer un groupe aérien plus
important et plus complet » 33. L’IISS note que ce groupe pourrait comprendre à
la fois l’avion d’alerte avancée et de contrôle aéroporté Xian KJ-600 et un « [...]
un nouvel avion furtif [...] dérivé du Shenyang J-31 et officieusement appelé le
Shenyang J-35, [qui] pourrait à l’avenir compléter l’avion de combat à voilure
fixe Shenyang J-15 basé sur porte-avions [...] »34.
La menace posée par l’accroissement capacitaire continu de l’APL à travers
un spectre complet de systèmes, son désir de mener une « guerre de destruc-
tion des systèmes » contre les réseaux majeurs de commandement, de contrôle,
de communication, ainsi que contre les infrastructures critiques nationales, est
élevée35. La principale incertitude concernant l’Australie reste la manière dont
la Chine appliquerait ces capacités contre le territoire australien et les forces
29. T. Newdick, « This Is Our Best Look Yet At China’s Air-Launched ‘Carrier Killer’ Missile »,
The Warzone, 19/04/2022.
30. T. Newdick, « China’s H-6K Bomber Spotted With New Air-Launched Ballistic Missile », The
Warzone, 03/11/2022.
31. N. Childs, « China Carrier Aviation Development », Military Balance Blog, IISS, 03/06/2022.
32. NdT : l’avion décolle grâce à une catapulte et réduit sa course à l’atterrissage grâce à des brins d’arrêt.
33. IISS, « The Military Balance – The Annual Assessment of Global Military Capabilities and
Defence Economics », 2023, p. 222.
34. Ibidem, p. 222.
35. J. Engstrom, « Systems Confrontation and Systems Destruction Warfare », RAND Corpora-
tion, 2018.
334
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
armées australiennes. En cas de crise dans le détroit de Taïwan, la première prio-
rité de l’APL serait de mener des opérations au-delà du détroit afin d’envahir,
d’occuper, et finalement de pacifier Taïwan. Il s’agirait ensuite de contrer toute
intervention américaine en employant ses capacités A2/AD jusqu’à la deuxième
chaîne d’îles36.
En cas d’opérations militaires chinoises contre l’Australie, celles-ci seront
probablement dirigées en premier lieu contre les bases utilisées par les forces
armées américaines qui se seront redéployées depuis les sites avancés, comme
Guam ou Okinawa. En cas de guerre prolongée, qui pourrait durer des mois,
le risque d’attaques directes contre l’Australie augmenterait d’autant plus si
les États-Unis et leurs alliés entreprenaient des opérations militaires à partir
des bases aériennes et des ports australiens, et que le pays jouait encore une
fois le rôle de centre logistique et de soutien essentiel pour les partenaires de
la coalition.
Comme lors de la Seconde Guerre mondiale, le rôle de l’Australie doit être
celui d’une base-clé, d’où il est possible d’entreprendre et de soutenir des opéra-
tions militaires dans toute la région Indopacifique, en particulier si les opérations
de contre-intervention de l’APL avec l’A2/AD rendent difficiles le maintien de
forces expéditionnaires, telles que les Carrier Strike Groups, sur la première
chaîne d’îles37.
Il est également important d’envisager qu’un tel conflit s’engager au-delà des
domaines traditionnels de l’air, de la mer et de la terre. Les capacités chinoises
de lutte contre les moyens spatiaux ennemis (counterspace) seraient très proba-
blement employées de façon offensive contre les satellites et les installations ter-
restres des États-Unis et de leurs alliés. Il est probable que les attaques contre les
satellites d’alerte avancée, tels que les Space-based Infra-red System (SBIRS),
soient disqualifiées, afin d’éviter un risque d’escalade nucléaire. Mais l’utilisa-
tion des systèmes de neutralisation « soft kill » comme le brouillage, les armes à
énergie dirigée et les capacités cyber pourrait être appliquée à d’autres capacités
spatiales des États-Unis et de leurs alliés telles que les satellites de communica-
tion, les GPS, et l’observation de la Terre. L’objectif serait de rendre les Amé-
ricains et leurs partenaires « sourds, muets et aveugles » sur le plan tactique et
opérationnel. Les attaques seraient en cela discriminées, dirigées et conduites
avec la plus grande attention.
C’est ici qu’intervient la Force de soutien stratégique. Elle est responsable
des capacités spatiales militaires chinoises à deux niveaux : d’une part, c’est elle
qui prend en charge les satellites chinois qui soutiennent les opérations militaires
de l’APL ; d’autre part, elle s’occupe des systèmes chargés de mener la lutte
36. M. Jamison, « Countering China’s Counter-Intervention Strategy », The Strategy Bridge,
11/08/2021.
37. A. Erickson, « Counter-Intervention in Chinese Naval Strategy », Journal of Strategic Studies,
Vol. 44, Issue 2, 27/03/2020, pp. 265-287.
335
Faire face à l’armée de l’Air chinoise…
contre les moyens spatiaux ennemis (counterspace) en menaçant les infrastruc-
tures spatiales américaines et alliées en cas de guerre. Les forces terrestres aus-
traliennes dépendent des infrastructures spatiales pour fonctionner efficacement.
Les FDA ne sont pas en mesure de conduire correctement une guerre interarmées
et intégrée sans l’appui des communications satellitaires à haut débit, des ca-
pacités de renseignement, de surveillance et de reconnaissance, et, surtout, des
services de positionnement, de navigation et d’horloge fournis par les systèmes
mondiaux de navigation par satellites, comme le GPS. La perte d’accès aux in-
frastructures spatiales amènerait à revenir à un mode de la guerre industriel et
attritionnel, avec un risque plus élevé de coût en vies humaines et en capacités,
ainsi que la possibilité d’une défaite stratégique. En d’autres termes, pour pa-
raphraser le maréchal Montgomery, « si nous perdons l’espace, nous perdons la
guerre et nous la perdons rapidement ».
Ce besoin d’assurer l’accès à l’espace est vital si les FDA veulent conserver la
capacité de « projection percutante », aux côtés des partenaires de la coalition38.
Il est également essentiel de veiller à ce que les forces australiennes qui en-
treprennent des opérations multi-domaines, interconnectées grâce aux réseaux,
puissent bénéficier d’une vision opérationnelle commune. C’est là une condition
préalable à une défense aérienne et antimissile pleinement intégrée du territoire
australien. En ce sens, l’Australie doit défendre efficacement ses intérêts dans
les domaines émergents, que ce soit l’espace, le cyberespace et le domaine élec-
tromagnétique. Elle doit pouvoir utiliser à la fois des mesures cinétiques et des
mesures de destruction non-cinétiques contre les attaques de l’APL. Plus glo-
balement, il est capital de protéger les infrastructures-clés australiennes contre
les destructions non-cinétiques qui pourraient être dirigées contre les systèmes
spatiaux vitaux, et les cyberattaques qui pourraient toucher les infrastructures
d’information critiques et les services publics.
Pour l’Australie, le risque de « guerre de destruction de ses systèmes » est
bien réel. Il l’est d’autant plus dans un scénario taïwanais. Bien que les forces
aériennes et navales traditionnelles soient sans doute amenées à faire face à des
menaces directes de la part des forces aériennes, navales et balistiques de l’APL,
la protection des fondements capacitaires opérationnels des FDA est tout aussi
importante que l’accomplissement des missions traditionnelles, qu’il s’agisse du
contrôle de l’espace aérien ou du déni maritime.
La nécessaire mue spatiale de la RAAF
La RAAF doit devenir une force aérienne et spatiale. Qu’est-ce que cela im-
plique pour elle et, plus généralement, pour les FDA ? Cette question dépasse
la simple problématique des matériels à acquérir, qu’il s’agisse du F-35A ou du
F/A-18F. Il faut réfléchir à la façon dont la RAAF peut répondre, au mieux, à la
menace croissante et évolutive que représente l’Armée populaire de libération
38. P. Layton, « Australia’s Quest for an ‘Impactful Projection’ Defence Force », RUSI, 23/11/2022.
336
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
sur terre ou sur mer, mais également dans le domaine balistique, spatial et cyber.
Cette analyse doit également tenir compte de la forte probabilité que les États-
Unis et d’autres alliés établissent des troupes dans le nord de l’Australie. De là
découle la nécessité de défendre ces bases contre des attaques et du besoin pour
les FDA de soutenir directement les opérations militaires de la coalition bien
au-delà du voisinage maritime ou aérien de l’Australie39. La « impactful projec-
tion » de Marles donne le début d’une réponse à cette problématique.
D’importants enseignements peuvent être tirés de la DSR-23 sur cette « pro-
jection percutante », mais aussi sur les capacités interarmées et intégrées dans la
lutte anti-A2/AD. Les capacités de frappe à longue portée de la RAAF donnent
aux FDA une chance d’accroître le coût potentiel de la guerre pour la Chine, si
celle-ci tentait de « frapper l’archer avant qu’il ne décoche sa flèche », c’est-à-
dire en projetant sa puissance contre la marine et l’armée de l’Air australiennes.
Les décisions capacitaires annoncées dans le Force Structure Plan [Plan de
Structuration des Forces Armées] de 2020 ont suscité des avancées capacitaires
dans le domaine des frappes pour les FDA. La décision d’acquérir des missiles
antinavires à longue portée (LRASM) AGM-158C et des missiles JASSM-ER
pour les F/A-18F de la RAAF est notable de ce point de vue. La mise en œuvre
des missiles d’attaque terrestre BGM-109 Block V Tomahawk (TLAM) pour les
destroyers anti-aériens de classe Hobart de la Marine donnerait aussi aux FDA la
capacité de tenir en échec la Marine chinoise et de frapper les futures bases ter-
restres avancées qui pourraient menacer avec des LACM les bases australiennes
les plus éloignées de nos côtes40. Toutefois, l’exploitation de ces capacités exige
que les plateformes qui tirent ces munitions puissent pénétrer profondément dans
les enveloppes A2/AD chinoises. Par ailleurs, elles n’empêchent absolument pas
que les capacités de frappe à bien plus longue portée de l’APL, mentionnées
plus haut, puissent être employées au-delà du champ d’action des F-35A de la
RAAF, même s’ils sont ravitaillés en vol pour assurer des Combat Air Patrols
[Patrouille Aérienne de Combat] plus longtemps. Enfin, l’Australie ne peut pas
non plus assurer la protection d’un pays tiers accueillant des bases alliées en cas
de crise majeure. Il est d’ailleurs probable que les États de l’Association des
Nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN) souhaitent rester neutres dans une telle
configuration.
La version non classifiée de la DSR-23 ne présente cependant pas de nou-
velles capacités pouvant engendrer un véritable impact en termes de projection
qui aillent au-delà des capacités déjà annoncées dans les Livres blancs précé-
dents. Celle-ci met davantage l’accent sur les capacités de tirs à longue portée
de l’armée de Terre – HIMARS, ATACMS et PRsM. Cependant, en matière de
nouvelles capacités de puissance aérienne, outre l’engagement de poursuivre le
39. M. Hellyer, M. Davis, « AUSMIN 2022: defence capability », The Strategist, 25/11/2022.
40. Ministère de la Défense australien, « Force Structure Plan 2020 », 5.8, p. 51. Voir aussi M.
Davis, « Australia is getting the long-range missiles needed for a contested Indo-Pacific », The
Strategist, 02/07/2020.
337
Faire face à l’armée de l’Air chinoise…
développement du MQ-28 Ghost Bat et d’intégrer des armes stand-off telles que
le LRASM et le JSM sur le F-35A, rien ne change41.
Elle rejette particulièrement l’idée d’acquérir une plateforme de combat
aérien à plus longue portée, en l’occurrence le bombardier B-21 Raider, dont
l’achat pour la RAAF avait pourtant fait l’objet de discussions. Elle a également
écarté le développement d’une version plus évoluée du drone MQ-28 Ghost Bat,
qui est « équipier fidèle », avec une portée, une charge utile et des performances
accrues. Or, même si l’on évoque toujours l’ « impactful projection », la capacité
des FDA à effectuer des frappes à très longue portée et à « atteindre l’archer
avant qu’il ne décoche sa flèche » reste limitée en l’absence d’aéronefs dédiés au
combat à grande échelle. Si la Chine a l’intention de frapper les bases septentrio-
nales de l’Australie, le DSR-23 doit prévoir des outils pour faire face à ces tirs
à très longue portée. Outre l’acquisition du B-21 ou d’une version améliorée du
MQ-28 Ghost Bat, le développement de nouvelles capacités de frappe depuis le
sol ou la mer pourrait être envisagé.
Pour autant, la DSR-23 fait allusion à une Stratégie de Défense Nationale
semestrielle, qui doit être publiée d’ici juillet 2024. Elle devrait amener une ré-
flexion plus approfondie sur les dispositifs supplémentaires qui pourraient être
acquis dans le cadre du « Pilier 2 » d’AUKUS. Elle a notamment posé l’idée d’un
« accélérateur de capacités stratégiques avancées », censé conduire l’introduc-
tion rapide de nouvelles technologies offrant un avantage asymétrique, comme
les systèmes autonomes, ce qui contribuerait à combler ce manque capacitaire.
Face à cet avenir remarquablement complexe, l’option la plus souhaitable pour
les FDA reste sans doute la réduction effective des capacités de frappes à longue
portée de l’APL en s’attaquant notamment à sa kill chain42 pour diminuer globale-
ment l’efficacité de ses capacités A2/AD. Pour ce faire, la première étape consiste
à comprendre comment la Force de soutien stratégique utilise ses capacités spa-
tiales, mésospatiales et de guerre électronique. Ces connaissances sont cruciales
pour cerner les forces de l’adversaire et sa mise en œuvre de ses capacités A2/AD
grâce à ses drones de très haute altitude et de longue endurance, comme le HALE
WZ-7 Soaring Dragon de Guizhou. L’identification de la « kill web » [réseau de
systèmes de tir] et des liens capteur-tireur donne l’opportunité de rompre ou de
saper les interactions qu’entretiennent ces différents éléments, rendant plus diffi-
cile l’utilisation de l’A2/AD ou des frappes directes à longue distance par l’APL.
Les FDA doivent donc davantage investir dans leurs capacités d’action spatiales,
cybernétiques et électromagnétiques, de sorte à appréhender le champ de bataille
au-delà des dimensions conventionnelles et de rendre possible de nouvelles op-
tions offensives générant des effets opérationnels et des avantages tactiques.
41. Ministère de la Défense australien, National Defence: Defence Strategic Review 2023, pp. 60-61.
42. NdT : La « kill chain » désigne un ensemble d’étapes suivies tactiquement pour détruire un ob-
jectif. Selon l’ancien Chef des Opérations Navales américaines, l’amiral Jonathan Greenert, la kill
chain est structurée en quatre étapes : (i) l’identification de la cible (ii) le déploiement des forces
vers la cible (iii) le lancement de l’attaque vers la cible (iv) la destruction de la cible.
338
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
Une fois encore, les résultats de la DSR-23 seront importants pour déterminer
comment le ministère de la Défense développera ses forces spatiales et ses opéra-
tions cyber ou électromagnétiques. Ces dernières mettront au défi les FDA dans
leur capacité à produire des effets à long terme par des moyens non traditionnels,
y compris par des cyberattaques ou l’utilisation d’armes à énergie dirigée contre
des cibles spécifiques dans l’espace, opérant dans l’air, en mer ou sur terre. Ces
moyens d’action complèteraient ainsi les capacités de frappe à longue portée de
la RAAF qui pourraient peut-être voir le jour dans les années à venir avec le B-21
ou le MQ-2843. La DSR-23 a certes rejeté l’option du B-21, mais celle-ci ne doit
pas être définitivement mise de côté pour autant.
En ce sens, l’accord AUKUS de 2021 doit d’être considéré comme primor-
dial, notamment par rapport aux technologies qu’il apporte avec le « Pilier 2 ».
Ce dernier intègre des outils essentiels pour l’avenir de la RAAF, comme les
technologies quantiques, l’intelligence artificielle et l’autonomie, le cyber, la
guerre électronique et les armes hypersoniques. Reste que ce pilier comporte
des lacunes : l’espace ou les armes à énergie dirigée doivent absolument être
pris en compte dès maintenant. Cependant, le « Pilier 2 » d’AUKUS ne doit
pas être seulement perçu comme le pendant direct du « Pilier 1 » (c’est-à-
dire l’acquisition de SNA) : il doit aussi être vu sous son angle capacitaire.
En effet, il peut améliorer l’aptitude de la RAAF à faire face aux menaces de
longue portée de l’APL qui pourraient être dirigées contre l’Australie en cas
de crise ou contre une force de coalition déployée en première ligne pour faire
face à des dangers.
Concernant les systèmes et capacités futurs, l’accent doit être mis sur une
approche « système de systèmes », qui tire parti de tous ces domaines d’inno-
vation et qui peut être appliquée directement aux systèmes actuels et à venir.
Un point d’inflexion se profile néanmoins dans le domaine de la puissance aé-
rienne : l’avènement d’une capacité de combat aérien de sixième génération44.
Les projets « Next Generation Air Dominance » (NGAD) de l’US Air Force et le
F/A-XX de l’US Navy se développent en même temps que les initiatives « Global
Combat Air Project » (GCAP), portée par le Royaume-Uni, le Japon et l’Italie,
et « Système de Combat Aérien du Futur » (SCAF) européen. Tous ces projets
mettent l’accent sur les interactions entre des équipages et des engins autonomes.
À ce titre, l’avion MQ-28 Ghost Bat de Boeing Australia peut susciter un intérêt.
La combinaison d’avions de combat de sixième génération et de systèmes auto-
nomes avancés pourrait représenter un bond en avant gigantesque pour la puis-
sance aérienne et les forces aériennes. L’Australie doit saisir cette opportunité en
examinant comment ces capacités pourraient venir en complément des aéronefs
de cinquième génération comme le F-35A Joint Strike Fighter.
43. M. Hellyer, A. Nicholls, « Impactful projection’: long-range strike options for Australia »,
Strategy, ASPI, 12/12/2022.
44. M. Davis, « Towards a sixth-generation air combat capability for the RAAF », The Strategist,
12/01/2023.
339
Faire face à l’armée de l’Air chinoise…
Les plateformes d’appui, à l’instar du E-7A Wedgetail, seront également cru-
ciales dans le cadre de ce « système de systèmes » aérien, aux côtés des capacités
spatiales, pour gérer un espace d’affrontement complexe et en constante évolution.
Cependant, une plateforme seule est limitée. L’étape suivante consisterait à assurer
la connectivité entre des avions comme le Wedgetail et des systèmes autonomes
tels que les drones MQ-28 et MQ-4 Triton, ou des plateformes alliées grâce à des
capacités spatiales résilientes. Il est donc intéressant que le ministère de la Défense
australien ait commencé à promouvoir un nouveau projet spatial baptisé « Réseau
de transport et de relais de données » (Data Transport and Relay Network DTRN)
pour compléter la prochaine génération de satellites de communication du projet
JP-910245. Ce dernier prévoit l’utilisation d’une ceinture de petits satellites dé-
ployés en orbite terrestre basse, capables d’accomplir deux missions : d’une part,
relayer rapidement des données autour de la planète ; d’autre part, assumer une
série de fonctions ISR (Intelligence, Surveillance & Reconnaissance) et PNT (Po-
sitioning, Navigation & Timing) pour soutenir les FDA au niveau tactique. Celles-
ci pourraient voir plus loin et frapper plus en profondeur.
Les avantages promis par ces plateformes novatrices « petites, bon marché
et disponibles en grande quantité », par rapport aux plateformes traditionnelles,
de grande taille, coûteuses et trop techniques, pourraient s’avérer déterminants.
En cela, la RAAF suit le chemin pour devenir une force aérienne et spatiale ca-
pable de tirer parti de la frontière haute pour garantir son efficacité militaire,
même face à une menace comme la Chine. Après des décennies de dépendance
paresseuse à l’égard d’autres pays qui fournissaient des capacités spatiales, le
revirement de l’Australie vers le spatial est particulièrement marquant. Publié en
2021, le document « HACSTRAT » met en lumière ce changement :
« La contribution de l’armée de l’Air à l’échelle interarmées portera moins
sur des « objets avec des ailes » que sur la prise de conscience de l’avantage
inégalé qu’apporte le terrain haut ultime : les domaines aériens et spatiaux. »46
Pour la RAAF, la voie à suivre est claire. Elle consiste à devenir une force
aérienne et spatiale qui « [...] sera définie par des connexions invisibles dans les
domaines aérien, terrestre, maritime, spatial, informationnel et cybernétique ».
La défense du territoire contre toute menace, comme celle posée par l’APL, ne
se résumera pas seulement à une bataille aérienne traditionnelle. Il s’agira d’une
bataille pour la résilience des systèmes et des réseaux concurrents, déterminée
par la vitesse de leurs machines. Exacerbée par l’intelligence artificielle et ren-
forcée par les systèmes autonomes qui essaiment dans de multiples domaines, la
masse redevient un facteur décisif sur le champ de bataille, et elle a maintenant
une grande portée dans des domaines non traditionnels. Face à la menace crois-
sante de l’APL, c’est là la meilleure façon pour les FDA et en particulier pour la
RAAF, de relever ce défi.
45. Austender, « Defence Space Based Data Transport and Relay Network », 10/02/2023.
46. Ministère de la Défense australien, « HACSTRAT – A Strategic Approach for Air and Space
Capability », 2021, p. 8.
340
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
Les Forces aériennes chinoises
sont-elles performantes ?
Un point de vue indien
Anil Chopra
Instructeur de vol qualifié, pilote dʼessai et pionnier de la flotte de Mi-
rage-2000 en Inde, le général de corps aérien Anil Chopra a commandé un esca-
dron de Mirage et dirigé lʼAircraft and Systems Testing Establishment (ASTE)
de l'armée de lʼAir indienne (IAF). Commandant de bases aériennes opération-
nelles, il a également été membre du tribunal militaire aux armées et membre du
conseil exécutif de lʼuniversité Jawaharlal Nehru (JNU) pendant deux ans. Au-
teur de trois ouvrages, Anil Chopra dirige également un site web – « Air Power
Asia » – , principalement axé sur les problématiques de puissance aérienne et de
stratégie. Il a pris la direction du Centre for Air Power Studies (CAPS) en 2021.
« Nous devons faire en sorte que certains de nos concitoyens apprennent
l’aviation, car nous pourrons les solliciter à chaque fois que nous en aurons
besoin ».
Sun Yat-sen (1909)
Dès le lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis et l’Union
soviétique comprennent que celui qui dominera le milieu aérospatial contrôlera
la terre entière. La Chine partage également ce constat mais ne dispose pas, à
ce moment, des ressources économiques suffisantes pour rivaliser avec les deux
superpuissances.
L’Armée populaire de libération (APL) connaît en fait son premier élan de mo-
dernisation et de transformation dans les décennies 1980 et 1990. La croissance
de l’économie chinoise permet l’attribution de fonds conséquents à l’écosystème
de défense. Ce changement se traduit non seulement par des investissements au
profit de nouveaux équipements mais aussi par des évolutions doctrinales et or-
ganisationnelles devant satisfaire les nouvelles ambitions de Pékin.
Une seconde série de réformes majeures commence en 2015, suite aux ini-
tiatives du président Xi Jinping, souhaitant renforcer l’emprise du Parti com-
341
Les Forces aériennes chinoises sont-elles performantes ?
muniste (PCC) sur l’APL et hisser l’outil militaire au même rang que celui de
ses concurrents internationaux1. Cette modernisation entraîne une plus grande
« intégration » et « informatisation » des armées. L’accent est également mis sur
l’usage des technologies modernes et le renforcement de l’interopérabilité, grâce
notamment à la création de « Theatre Commands ».
Dans le cadre de ces réformes, les domaines aérospatial et maritime sont mis
en valeur pour asseoir les capacités d’action chinoises à l’international. Les ef-
fectifs des forces terrestres sont considérablement réduits2 tandis que l’armée
de l’Air (AAC) et la Marine reçoivent davantage de ressources et voient leurs
formats maintenus ou augmentés.
L’AAC, en particulier, voit son rôle évoluer, passant de la « défense aérienne
du territoire » à une posture plus offensive, avec l’ambition de pouvoir mener
des opérations régionales et, à plus long terme, globales3. Nonobstant ces évo-
lutions, l’AAC conserve de solides capacités de défense sol-air4 destinées à pro-
téger l’espace aérien national5. La stratégie chinoise se fixe comme objectif de
créer un modèle de force pleinement « intégré » d’ici 2049, date du centenaire
de la République populaire6.
Malgré la parenthèse qu’a représenté la pandémie de la COVID, l’outil aéros-
patial reste un contributeur majeur dans la mise en œuvre de capacités expédi-
tionnaires et l’acteur le plus influent dans le cadre des opérations d’assistance hu-
manitaire et de secours face aux catastrophes (HADR – Humanitarian Assistance
and Disaster Relief). La détermination pour préparer l’AAC à des opérations
réelles n’a par ailleurs pas faibli.
1. S. Patil, « China’s military modernisation », Gateway House, 2022.
2. K. Bommakanti, A. G. Shivamurthy, « China’s Military Modernisation: Recent Trends », ORF
Occasional Paper, N°314, Observer Research Foundation, 2021.
3. G. G. (Maj. Gen.) Dwivedi (retraité), « PLA overhaul is in line with Chinese ambitions »,
30/07/2022.
4. PLA Aerospace Power: A Primer on Trends in China’s Military Air, Space, and Missile Forces,
3rd Edition, China Aerospace Studies Institute, Air University, Montgomery, 2021.
5. A. Kadidal, « Unfazed: PLAAF continued modernisation during the Covid-19 pandemic »,
Janes, 2022.
6. Military and Security Developments Involving the People’s Republic of China: A Report to
Congress, Département de la Défense des États-Unis d’Amérique, 2021.
342
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
Les cinq Theatre Commands de l’armée chinoise et les principales bases aériennes de l’AAC.
Source : Military and Security Developments Involving the People’s Republic of China – A Re-
port to Congress, Département de la Défense des États-Unis d’Amérique, 2021.
Après l’évocation du renouveau de la puissance aérospatiale, cet article se
propose d’analyser les principales capacités dont dispose l’ACC, mais aussi les
freins qui l’empêchent d’atteindre ses ambitions. Les divers défis stratégiques
qu’elle doit affronter seront enfin évoqués avant de comparer brièvement en
conclusion les potentiels américain et chinois.
La volonté d’une puissance « complète » : le renouveau de l’AAC
Après la proclamation de la République populaire en 1949, l’Armée popu-
laire de libération a longtemps accordé la primauté aux forces terrestres. Si l’on
trouvait des avions militaires dans ses premiers ordres de bataille, ce tropisme
originel a très certainement influencé l’état d’esprit, la pensée et l’entraînement
de la toute jeune AAC.
Cet embryon de force aérienne n’a d’ailleurs pas eu l’occasion de démontrer
aux responsables politiques ses atouts ou son potentiel lors des rares engagements
343
Les Forces aériennes chinoises sont-elles performantes ?
opérationnels de l’APL durant la Guerre froide. Pékin participe aux affrontements
entre les deux Corées au début des années 1950 puis rentre en conflit avec New
Delhi en 1962, mais, dans ces deux cas, les « volontaires chinois » et l’infanterie
occupent le devant de la scène, reléguant les aviateurs au second plan.
Pékin semble néanmoins amorcer un rééquilibrage. Son aspiration à faire de
la Chine une superpuissance mondiale l’oblige à devenir une puissance « com-
plète » et à abandonner son désintérêt initial manifeste à l’égard des moyens
aériens et navals. Depuis, la Marine, l’AAC, mais aussi la Force des lanceurs
sont propulsées au premier rang des priorités et concourent pleinement au ren-
forcement de la puissance et de l’influence des forces armées chinoises. Les
investissements consentis dans le développement et l’acquisition de plateformes
modernes en sont les exemples les plus visibles.
Cette évolution se remarque également sur le plan doctrinal. Mettant un terme
au marasme intellectuel qui avait pu caractériser la période de la Guerre froide,
l’année 2004 voit émerger une réflexion stratégique et doctrinale spécifiquement
chinoise et consacrée aux questions aérospatiales7. Pour la première fois, le Livre
blanc qualifie l’AAC de « force aérienne stratégique », autrement dit un outil
doté de « capacités aériennes et spatiales intégrées et [capable de conduire des]
opérations offensives et défensives coordonnées ».
Depuis, l’AAC a modernisé ses capacités de soutien et logistique et a intégré
de nombreuses technologies de pointe. Plusieurs familles de drones sont en cours
de développement pour des fonctions de combat ou de soutien. L’AAC renforce
également ses capacités de frappes offensives de précision de longue portée,
les mesures de protection des infrastructures stratégiques (défense aérienne), ses
moyens ISR (Intelligence Surveillance and Reconnaissance) et ses outils de sou-
tien intégrés au champ de bataille.
La modernisation des forces chinoises doit également répondre à l’impératif
de remporter les guerres du futur où l’information est appelée à jouer un rôle
décisif. Ce constat se traduit, notamment, par la mise en place de systèmes d’ar-
mement basés sur les réseaux, des capacités de guerre à distance et des outils
pour des opérations psychologiques.
En résumé, six priorités stratégiques ressortent dans la montée en gamme
de l’AAC : la reconnaissance, l’alerte avancée et la surveillance, les opérations
offensives conjointes, la défense aérienne, les opérations informationnelles et le
transport stratégique des forces8.
Ces changements doctrinaux, opérationnels et matériels servent un objectif
idéologique indépassable : faire de l’APL une armée de rang mondial. L’ACC
y concourt par sa technicité, sa mise en œuvre de moyens modernes, sa mise
à l’épreuve lors d’exercices aériens de plus en plus nombreux et réalistes qui
7. M. A. Kuo, « Assessing 70 Years of China’s PLA Air Force », The Diplomat, 25/05/2021.
8. Ibidem.
344
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
doivent compenser – autant que possible – la faible expérience opérationnelle
de ses aviateurs. Si le chemin pour prétendre à la première place reste sinueux et
long, les récents affrontements entre l’Inde et la Chine dans la vallée de Galwan,
en juin 2020, offrent un aperçu des progrès réalisés : durant ce conflit, l’AAC a
su démontrer la maturité de ses capacités d’intégration aérienne et spatiale.
Images satellite d’une escadrille de J-10 et d’un AEW&C KJ-500 déployée sur la base aé-
rienne tibétaine de Xigaze, suite à des affrontements sino-indiens dans la vallée d’Arunachal
Pradesh en 2022.
Source : New Delhi Television
La construction d’une force aérienne de premier rang
Le plan technologique « Made in China 2025 » entend cibler une dizaine
de secteurs industriels à forte valeur ajoutée. Leur priorisation doit permettre à
Pékin d’asseoir sa domination par rapport au reste du monde9. Les activités aé-
riennes et spatiales sont considérées comme les plus rentables dans la chaîne de
valeur. Autrement dit, elles incarnent un levier idéal pour faire de la Chine une
« puissance nationale globale ».
Dans cet optique, la République populaire de Chine souhaite doter ses forces
armées d’équipements militaires « de classe mondiale ». Pour ce qui est du cas
particulier de l’AAC, le régime a identifié trois segments sur lesquels il conve-
nait d’apporter une attention toute particulière : les moyens de chasse, les outils
de projection de puissance et de forces ainsi que les forces multipliers de la puis-
sance aérospatiale.
9. M. Rubio, « US Senate Committee on Small Business and Entrepreneurship, Made in China
2025 and the Future of American Industry », 2019.
345
Les Forces aériennes chinoises sont-elles performantes ?
La chasse chinoise : entre qualité et quantité
Pékin a considérablement augmenté la part d’avions modernes dans son arse-
nal avec l’introduction du chasseur furtif de cinquième génération J-20 ou de son
équivalent de plus petite taille J-3110. L’AAC a même annoncé avoir débuté les
études pour acquérir un avion de sixième génération d’ici 2035.
Pour comprendre les progrès réalisés par l’AAC dans le domaine de la
chasse, il faut d’abord se rendre compte des avancées remarquables de l’indus-
trie chinoise. L’amélioration significative des vecteurs militaires n’aurait pas été
envisageable sans la croissance impressionnante du complexe militaro-indus-
triel aérospatial. L’entreprise publique Aviation Industry Corporation of China
Ltd. (AVIC) est l’un des meilleurs exemples de cette réussite. Elle est classée
au 144ème rang selon le Fortune Global 500 – classement des firmes selon leur
chiffre d’affaires. Elle possède plus de 100 filiales, 27 sociétés cotées en bourse
et près de 500 000 employés dans le monde entier11.
L’une de ses filiales, la Chengdu Aerospace Corporation (CAC), produit plu-
sieurs avions de combat chinois, dont le monoplace multirôle léger J-10 et le
J-20. Véritable fleuron de l’AAC, le J-20 doit être décliné en version biplace et
pourrait servir comme bombardier ou comme vecteur de guerre électronique. La
CAC est également responsable de la production du chasseur multirôle léger JF-
17 Thunder employé par le Pakistan et des nombreux drones de la famille Wing
Loong (dont les modèles furtifs Sky Hawk et CH-7)12.
10. Son moteur, le WS-13 est produit par la Guizhou Aircraft Industry Corporation – filiale de
la CAC. Le J-31 présente une variante destinée à être embarquée sur porte-avions. L’appareil est
présenté comme un rival au F-35 américain.
11. Selon le Top 100 for 2022 de Defense News, AVIC est la sixième entreprise de défense au
monde en termes de chiffre d’affaires. La Chine compte trois entreprises dans le top 10 (China
State Shipbuilding Corporation Ltd. – 8 et China North Industries Group Corporation Ltd. – 9)
et sept dans le top 25 (China Electronics Technology Group – 11, China South Industries Group
Corporation – 13, China Aerospace Science and Industries Corporation – 14, China Aerospace
Science and Technology Corporation – 18).
12. D’après la maison-mère AVIC, l’ambition est de faire sortir des lignes d’assemblage 100
drones haut de gamme chaque année d’ici 2025.
346
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
Prototype du J-20 dans sa version biplace. Source : South China Morning Post
D’un point de vue quantitatif, la Chine disposait en 2022 d’environ 2 800
aéronefs répartis entre l’AAC et la Marine – hors drones et avions d’entraîne-
ment – dont 2 250 plateformes de combat, selon les estimations du Pentagone.
Le nombre d’avions de chasse atteindrait 1 800 exemplaires, dont 800 seraient
de quatrième génération13. Ces chiffres varient selon les sources, en fonction
du décompte éventuel des aéronefs stockés ou en réparation. D’après l’édition
2022 du Military Balance, l’APL compterait plutôt 2 475 avions de combat14.
Ce parc comprendrait 340 J-7 (chasse), 525 J-10 (multirôle), 225 J-11 (mul-
tirôle), 115 Q-5 (attaque), 73 Su-30 MKK (multirôle), 50 J-8 (intercepteur), 69
JH-7/A (chasseur-bombardier), 170 J-16 (frappe), 32 Su-27 (multirôle) et 24 Su-
35 (multirôle). Environ 150 J-20 seraient également en service, d’après certaines
déclarations d’août 202215.
Ce décompte montre que le J-10 constitue la colonne vertébrale de l’AAC. La
plupart de ses variantes sont équipées du moteur AL-31 d’origine russe. Néan-
moins, le premier moteur de conception nationale, le WS-1016, est employé sur
13. B. Brimelow, « Combat Aircraft in China’s Air Force and Navy Are Catching up to West »,
Business Insider, 16/12/2021.
14. D'après : The Military Balance, Routledge Journal, 2022, p. 261. L’objectif est de disposer
d’ici 2027 de 200 J-20 et de 1 200 appareils de quatrième génération.
15. X. Li, « The Dragon’s Wing: The People’s Liberation Army Air Force’s Strategy », Journal of
U.S. Air University, 2022.
16. G. Waldron, « China’s J-10 comes of age with indigenous engines », Flight Global, 2021.
347
Les Forces aériennes chinoises sont-elles performantes ?
la nouvelle version du J-10C . Cette variante offre 11 points d’emport comme
les versions précédentes mais elle dispose pour la première fois d’un radar actif
à balayage électronique.
Tous ces avions sont armés avec une vaste gamme de missiles. Dans le do-
maine air-air, l’AAC met en œuvre des missiles de courte portée (PL-5, PL-8,
R-73, PL-10) et d’autres Beyond Visual Line of Sight de moyenne (R-27, PL-11,
PL-12, PL-1517) et longue portée (R-77 et prochainement le PL-2118). L’AAC
emploie également le missile antiradar russe (Kh-31), son dérivé chinois (YJ-91)
ainsi qu’une vaste gamme de missiles sol-air.
Malgré cet arsenal impressionnant, l’AAC ne reste pas figée dans une
« contemplation suffisante » et continue de poursuivre sa feuille de route pour
créer une puissance aérospatiale robuste et intégrée, dotée d’une réelle force de
frappe et des moyens de se défendre. Il n’en reste pas moins qu’à l’instar des
autres forces occidentales, l’AAC se pose des questions sur l’équilibre qu’elle
doit tenir entre quantité et qualité, entre masse et coûts. L’introduction du J-20,
avion difficile et onéreux à produire à grande échelle, pèse dans ce débat. C’est
pourquoi il est probable que les chasseurs de quatrième génération J-16 et J-10
constituent le socle des aéronefs de l’AAC au cours des prochaines années.
Le J-10, fer de lance de la chasse chinoise actuelle. Source : [Link]
17. Développé par l’entreprise CAMA, le PL-15 aurait une portée de 180 kilomètres.
18. Développé par CAMA, certains le comparent à l’AIM-260 JATM américain, voire au R-37 russe.
348
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
Les capacités de projection de puissance et de forces
La mise en œuvre d’une capacité de projection de puissance et/ou de forces
à l’échelle planétaire représente la deuxième priorité du régime. L’AAC entend
y répondre en s’associant à la Force des lanceurs de l’APL (FLAPL) pour par-
tager leurs moyens en termes de missiles de croisière ou balistiques à courte et
moyenne portée au profit des ambitions politiques.
Dans ce cadre, la flotte de bombardiers de l’AAC repose en majeure partie
sur ses 176 H-6, dont la conception s’inspire du Tupolev Tu-16 (Badger) sovié-
tique19. Ce parc a toujours reçu une attention particulière et est bien entretenu.
Plusieurs variantes du H-6 existent suite à différentes modernisations.
Le H-6K dispose de réacteurs modernes, d’un meilleur rayon d’action et peut
désormais emporter six missiles de croisière. Quatre régiments sont équipés de
cette version. Deux autres régiments de H-6H (capable de transporter deux mis-
siles de croisière sous leurs ailes) et un régiment de H-6M (équipé d’un système
de suivi du terrain et de points d’emport pour quatre missiles de croisière) com-
plètent les capacités de projection de puissance de l’AAC.
Un H-6K déployé aux côtés de deux J-11 près de Taïwan en mai 2018. Source : [Link]
19. K. W. Allen, « PLA Air Force Bomber Force Organization », China Aerospace Studies Insti-
tute, U.S. Air University, 2022.
349
Les Forces aériennes chinoises sont-elles performantes ?
La version la plus moderne du H-6 est le H-6N. Cet avion présente une double
révolution : il peut être ravitaillé en vol et emporte désormais des missiles aéro-
balistiques à charge conventionnelle ou nucléaire. Une brigade est en cours de
constitution. Enfin, à moyen terme, l’AAC recevra le bombardier furtif H-20 de
moyenne/longue portée – les estimations parlent de 8 500 kilomètres – dont la
date d’entrée en service est fixée à 2025.
L’ACC accroît également ses leviers de projection de forces afin de pouvoir,
si besoin, convoyer des troupes sur de longues distances. La Xi’an Aircraft In-
dustrial Corporation (XAIC) développe les avions de ligne à turbopropulseurs
M700, les bimoteurs Y-7 et Y-14 et le quadrimoteur Y-20. À l’instar du J-10, ce
dernier est équipé de moteurs d’origine russe mais devrait – à échéance 2024 –
recevoir une nouvelle motorisation nationale avec l’ajout des WS-20.
Le Y-20 est en train d’être décliné en YY-20, une plateforme de ravitaillement
en vol, tandis qu’une autre initiative doit conduire au développement de l’Y-20
AEW pour l’AEW&C. Le bon déroulement du programme YY-20 sera dimen-
sionnant pour l’avenir de la puissance aérienne chinoise et de sa capacité de
projection : l’AAC ne dispose actuellement que d’un nombre réduit d’avions-ra-
vitailleurs, avec seulement deux régiments d’Il-76MD/TD Candid et quelques
Il-78 Midas.
Un ravitailleur YY-20 exposé lors du Salon de l’Air de Changchun de 2022.
Source : N509FZ – Wikimedia Commons
Dans le domaine du transport, l’ACC met en œuvre deux régiments d’avions
transportant les hautes autorités (A319, Boeing-737, CRJ-200/700 et des va-
riantes des Tu-154), un régiment de Y-7 et deux régiments de Y-9 et de Y-20/Y-
350
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
20U. En tout, le parc des avions de transport est composé d’environ 50 avions
lourds (Il-76 et Y-20) et de 125 appareils moyens ou légers (Y-9, Y-8, Y-7 et Y-5).
Comme pour les avions de combat, les capacités de projection de l’AAC
souffrent de plusieurs limites, surtout quand elles sont comparées avec celles
détenues par les États-Unis. Les structures de commandement de la Chine sont
d’abord conçues pour la défense du territoire et les aviateurs chinois sont encore
loin de pouvoir se projeter à l’image des forces américaines. La portée des Thea-
ter Commands est limitée à la Chine continentale et à ses alentours. Elle n’est
en rien comparables à celle des Unified Combatant Command des États-Unis qui
couvrent l’ensemble du globe.
De ce fait, le champ d’action opérationnel de l’AAC reste, pour le moment,
limité aux première/seconde chaîne d’îles. De surcroît, si la Chine a désormais
accès à plusieurs ports (Djibouti, Gwadar, Hambantota…) et peut également
s’appuyer sur le réseau de bases aériennes construit sur des récifs poldérisés
en mer de Chine méridionale, son accès aux bases aériennes étrangères reste
encore très limité. Elle ne dispose pas d’un réseau aérien international pour sou-
tenir convenablement une action en dehors de ses frontières. Toutes ces raisons
laissent à penser qu’il faudra a minima une décennie avant que la Chine puisse
être en mesure de développer des capacités de projection à longue portée compa-
rables à celles des États-Unis.
L’ambition de projection chinoise reste par ailleurs suspendue aux possibles
retards que les programmes peuvent prendre. C’est notamment le cas avec le
ravitailleur Y-20, toujours dans l’attente d’une production industrielle ou avec le
projet de bombardier furtif H-20, dont les premiers exemplaires n’arriveront pas
dans les forces avant 203020. En attendant, l’AAC n’aura d’autre choix que de
compter sur ses H-6 et son parc réduit de ravitailleurs, qui ne lui permettent pas,
pour l’instant du moins, de pouvoir convenablement renforcer sa présence dans
le Pacifique occidental.
Toutefois, il ne fait aucun doute que les Chinois s’efforceront d’étendre leur
sphère d’engagement jusqu’au Pacifique occidental dans les années à venir –
espace qu’ils considèrent comme appartenant à leur zone d’influence et qu’ils
doivent de facto dominer. Pour ce faire, Pékin pourra compter sur le concours
de la Marine (six porte-avions à propulsion nucléaire à l’horizon 2035), de ses
forces aériennes, de la Force des lanceurs et de la Force de soutien stratégique.
Les multiplicateurs de puissance de l’AAC
Le troisième et dernier domaine qui retient tout particulièrement l’attention
des autorités regroupe les domaines du renseignement, de l’ISR, de l’alerte pré-
coce et du commandement aéroporté (AEW&C) et de la guerre électronique.
L’acquisition de ces nouvelles capacités – perçues comme disruptives par Pé-
kin – constitue une priorité absolue. L’APL considère ainsi l’intelligence artifi-
20. Il marquera un renforcement significatif du versant aérien de la triade nucléaire chinoise.
351
Les Forces aériennes chinoises sont-elles performantes ?
cielle, le cyber, les armes à énergie dirigée ou encore les planeurs hypersoniques
comme des technologies-clés.
En 2022, l’AAC disposait de 19 avions AEW&C répartis entre deux ré-
giments (un composé de KJ-500, l’autre de KJ-200 Moth, KJ-2000 et Y-8T).
L’entrée en service de moyens plus performants est attendue grâce aux études
conduites par l’Institut de recherche en technologie électronique de Nanjing
sur la conception du nouveau KLC-7 Silk Road Eye. Les capacités de guerre
électronique, dont l’importance est reconnue, se répartissent entre quatre régi-
ments (type Y-8 et Y-9 et variantes J-16D) avec un total de 21 aéronefs. Dans
le domaine de l’ISR, l’ACC dispose d’un régiment et d’une brigade de JZ-8F
auxquels s’ajoutent 48 JZ-8. Enfin, elle peut compter sur cinq avions de com-
mandement et de contrôle (C2) à savoir 3 Y-8T et 2 B-737.
Un KJ-2000 et son escadrille de J-10 lors des célébrations du 70ème anniversaire de la révolution
communiste en Chine. Source : Air Data News
Les drones
Si, comme constaté plus haut, la Chine a accompli des progrès considérables
en termes de conception et de design de ses appareils, c’est bien sur le segment
des drones que Pékin a pris l’ascendant. Des centaines de fabricants ont fleuri
dans tout le pays et produisent aujourd’hui plus de la moitié des drones grand
public au niveau mondial.
352
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
Le même succès est enregistré avec les drones militaires. Parmi les modèles
les plus connus figurent les drones MALE de la série Chengdu Pterodactyl (Wing
Loong) capables d’effectuer des missions ISR et de combat. La dernière variante
en date, le Wing Loong III (Turboprop), présente une autonomie de 40 heures,
une charge utile de 2 300 kg, des moyens de défense et aurait même une portée
« officielle » de 10 000 km21. Un seul drone pourrait transporter jusqu’à 12 mis-
siles sol-air.
D’autres modèles séduisent les militaires comme les drones de la série CASC
Rainbow (CH), notamment le CH-4. Son autonomie dépasse les 30 heures avec
une capacité d’emport estimée à 345 kg. Ce modèle a été proposé au Pakistan
et à plusieurs pays du Moyen-Orient. Plus généralement, les drones chinois se
retrouvent désormais dans le parc aérien de nombreux États : Arabie saoudite,
Libye, Nigeria, Émirats arabes unis... En quelques années, ces modèles de sur-
veillance et/ou de combat de conception chinoise sont parvenus à dominer les
marchés asiatiques et africains.
Le conflit en Ukraine a montré à quel point les drones de grande envergure
étaient vulnérables lorsqu’ils étaient employés dans des environnement non-per-
missifs. A contrario, les petits drones kamikazes, moins chers, ont été plus effi-
caces, malgré la prolifération des parades pour s’y prémunir. La Chine emploie
dès à présent cette gamme de mini/petits drones pour des fonctions ISR discrètes,
notamment le long de la frontière dans l’Himalaya mais également au-delà de
la Line of Actual Control (LAC). D’ailleurs, dans ce domaine particulier, l’APL
place de grands espoirs dans les techniques d’essaim de petits drones, bien que
l’employabilité et l’efficacité réelles de ces dispositifs restent encore à mesurer.
L’espace extra-atmosphérique
La Chine se projette également de manière fulgurante dans l’espace extra-at-
mosphérique. Elle est l’un des rares pays à disposer de capacités spatiales of-
fensives. Leur efficacité a été ostensiblement démontrée à l’occasion d’un tir
de neutralisation en 2007 sur l’un de ses anciens satellites météorologiques en
orbite basse, grâce à un missile antisatellite (ASAT – Antisatellite) à ascension
directe.
21. A. Wang, « China unveils Wing Loong-3 intercontinental military drone with self-defence
mechanism at Zhuhai air show », South China Morning Post, 09/11/2022.
353
Les Forces aériennes chinoises sont-elles performantes ?
Lancement de la fusée Longue Marche 2F le 4 août 2022 pour la mise en orbite de l’« avion
spatial d’essai » réutilisable. Source : [Link]
Elle reste pour l’instant le pays ayant effectué le plus grand nombre de lance-
ments en 2023. Dans ce domaine de compétition, elle développe un avion spa-
tial semblable au X-37B de l’US Space Force (mais de plus petite taille), lancé
pour la première fois en septembre 202022. En outre, son système de navigation
par satellites, BeiDou, est totalement fonctionnel, participe à l’efficacité de son
outil militaire et garantit la précision de ses armes. Enfin, elle peut compter sur
plusieurs constellations de satellites d’observation, de renseignement électroma-
gnétique et de communication militaire pour renforcer le potentiel de ses forces.
L’effort de la Chine en la matière est une concrétisation par excellence de sa
volonté d’intégrer pleinement le domaine aérien et spatial dans sa doctrine mi-
litaire23.
22. E. Berger, « China’s secretive space plane flies higher and longer than before », ARS Technica,
10/08/2021.
23. « Challenges to Security In Space: Space Reliance in an Era of Competition and Expansion »,
Defense Intelligence Agency, 2022.
354
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
Le X-37B, le potentiel modèle de référence pour l’avion spatial chinois. Source : US Air Force
L’hypersonique
Avec Moscou et Washington, Pékin semble entamer une course pour le déve-
loppement de vecteurs hypersoniques. La Chine se prépare d’ailleurs à effectuer
des vols commerciaux dans cette gamme de vitesse et construit à cet effet une
soufflerie de 265 mètres de long destinée à tester des modèles réduits d’avions
pouvant voler jusqu’à Mach 2524. Ces essais alimenteront certainement les re-
cherches en cours sur la conception d’un bombardier hypersonique et le déve-
loppement de moteurs à cycle combiné pour les futurs avions à très haute vitesse.
La Chine développe également des missiles avec de nouveaux modes de
propulsion (moteur à détonation rotative) afin de permettre à ses plateformes
d’atteindre les paliers hypersoniques25. Ces progrès en termes de motorisation
pourraient même, à terme, être réutilisés pour d’autres avions afin d’économi-
ser du carburant. Dans le domaine des vecteurs, Pékin aurait mis au point le
planeur hypersonique DF-ZF – opérationnel depuis octobre 2019 – et le missile
hypersonique DF-17. De même, en août 2021, l’APL a défrayé la chronique en
annonçant avoir testé un véhicule hypersonique à capacité nucléaire qui aurait
réalisé une orbite partielle autour du globe avant d’atteindre sa cible au sol. Ce
système fait écho à l’ancien projet de bombardement orbital fractionné (FOBS
24. P. Sillers, « Shanghai to New York in two hours? China joins the hypersonic flight race »,
CNN, 03/10/2022.
25. S. Mani, « All You Need To Know About China’S Hypersonic Missile Technology », CNBC,
17/05/2022.
355
Les Forces aériennes chinoises sont-elles performantes ?
– Fractional Orbital Bombardment System) de l’ère soviétique, qui souhaitait
mettre en orbite un véhicule transportant une ogive nucléaire avant de procéder
à sa désorbitation en vue de la frappe26.
Missiles Dongfeng-17 lors de la parade militaire à Pékin en 2019.
Source : Missile Threat – CSIS
Les avantages que les armes hypersoniques confèrent à Pékin sont divers.
Tout d’abord, le système FOBS pourrait prendre de revers les architectures de dé-
tection et leurs orientations actuelles. Ensuite, Moscou affirme avoir tiré depuis
le début de la guerre en Ukraine plus d’une dizaine d’armes hypersoniques27 sur
des cibles stationnaires – qui auraient certes pu être facilement frappées par des
missiles classiques, de croisière comme balistiques conventionnels. Quoiqu’il en
soit, il ne fait aucun doute que ces vecteurs hypersoniques présentent un intérêt
contre des installations ou plateformes relativement lentes, de grande taille et
de haute importance opérationnelle comme les porte-avions américains. Même
si les États-Unis réfléchissent dès à présent à plusieurs types de contre-mesures
(armes à énergie dirigée, leurres…), il sera difficile de se défendre contre de
telles armes du fait du faible temps de réponse disponible.
26. T. Hitchens, « After China’s ‘Hypersonic’ Test, US Alarm And Many Unanswered Questions
», Breaking Defense, 19/10/2021.
27. H. Astier, « Ukraine war: Russia fires hypersonic missiles in new barrage », BBC News,
10/03/2023.
356
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
L’entraînement des aviateurs chinois
Enfin, au-delà de la seule problématique matérielle, l’AAC décuple au-
jourd’hui sa puissance par le facteur humain et l’entraînement de ses personnels.
D’un point de vue capacitaire, l’ACC dispose aujourd’hui d’un nombre impor-
tant d’avions d’entraînement dont l’ossature est assurée par le Nanchang CJ-6
chinois, semblable au T-6G Texan américain. Elle a sensiblement diversifié et
modernisé son parc d’aéronefs d’école. Désormais, elle dispose d’un avion d’en-
traînement intermédiaire (Hongdu JL-8), avancé (Guizhou JL-9) et supersonique
(Hongdu JL-10). Elle abandonne progressivement ses anciens MiG.
Le projet Hongdu L-15 Falcon incarne cette sinisation des équipements dans
le domaine de l’entraînement. Développé avec le soutien du bureau d’études
russe Yakovlev, ce bimoteur supersonique avancé d’entraînement et de combat
léger présente la plupart des caractéristiques des avions de chasse modernes.
Hongdu Aviation Industry Group, basé à Nanchang, est aussi responsable de la
production des avions d’entraînement chinois JL-8.
Concernant les modalités d’entraînement opérationnel, les pilotes de l’AAC
s’exercent traditionnellement avec des contrôleurs aériens au sol qui ont la maî-
trise de la situation aérienne. Toutefois, ces pilotes disposent de plus de liberté
désormais pour affronter des situations imprévues. L’AAC insiste d’ailleurs sur
son ambition de conduire des opérations à l’extérieur de ses bases. C’est l’objet
d’exercices auxquels elle a récemment participé – Red Sword, censé simuler des
combats aériens, Blue Shield, conçu pour tester les forces de défense aérienne
au sol, Golden Helmet, centré sur la formation en vol lors de combats aériens et
Golden Dart pour les attaques air-sol et les tirs d’artillerie.
En raison du faible engagement des forces aériennes chinoises dans des conflits,
l’entraînement dans des conditions les plus réalistes possibles joue un rôle essen-
tiel pour préparer les armées aux futurs combats potentiels. Les simulations et les
exercices sont les deux outils privilégiés pour perfectionner l’apprentissage, les
compétences et le savoir-faire des pilotes de l’AAC. Des scénarios « Rouge contre
Bleu » pour simuler des situations plus dynamiques sont programmés. Les avia-
teurs effectuent également de nombreux exercices interarmées – de jour comme de
nuit – et s’entraînent à la guerre électronique. Les manœuvres sont aussi l’occasion
de tester de manière plus effective les capacités SEAD/DEAD chinoises (suppres-
sion/destruction des défenses aériennes ennemies).
Des entraînements bilatéraux sont effectués avec l’armée de l’Air pakistanais
(PAF) dans le cadre des exercices Shaheen. La PAF peut y améliorer l’expérience
opérationnelle de ses unités face aux différentes variantes du Su-30, parfois sem-
blables à celles en dotation dans l’armée de l’Air indienne. En outre, les avia-
teurs pakistanais réalisent régulièrement des exercices militaires conjoints avec
les forces aériennes d’Asie occidentale, acquérant des connaissances en matière
d’engagement contre des avions occidentaux – F-16 et Rafale. La PAF a accepté
de partager une part de ces retours d’expérience avec l’ACC.
357
Les Forces aériennes chinoises sont-elles performantes ?
Une manœuvre conjointe de la PAF et l’AAC lors de l’exercice Shaheen-VI.
Source : Pakistan Air Force
Afin d’améliorer l’interopérabilité avec ses alliés contre des adversaires
communs – autrement dit, les États-Unis –, l’AAC a annoncé vouloir mener
davantage d’exercices aériens avec son homologue russe. Le conflit ukrainien
offre à ce titre un contexte propice au rapprochement entre Moscou et Pékin.
Au-delà des entraînements, le rééquilibrage de la politique étrangère russe vers
l’Extrême-Orient pourrait signifier un soutien diplomatique plus important de
Moscou envers les ambitions chinoises dans le Pacifique, voire de nouveaux
transferts de technologies – notamment dans le domaine des missiles ou des mo-
teurs. Malgré leurs différends historiques, ce rapprochement pourrait susciter un
véritable partenariat stratégique dans le domaine aérospatial.
Un bombardier stratégique Tu-95MS russe aux côtés d’un chasseur chinois J-16 lors d’une mis-
sion de patrouille aérienne conjointe en novembre 2022, dans le cadre des campagnes annuelles
de coopération militaire sino-russe en Extrême-Orient. Source : Ministère de la Défense Natio-
nale de la République populaire de Chine
358
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
Dévoilement inattendu de deux planeurs supersoniques WZ-8 lors du défilé du 70e anniversaire
de la révolution communiste en 2019. Source : Air Data News
L’AAC place dans ce cadre de grands espoirs dans les armes et les technolo-
gies de nouvelle génération : informatique quantique, l’IA, systèmes d’armes à
énergie dirigée ou moyens de détection de plateforme furtive28…
Les freins de la montée en puissance de l’AAC
Les défis technologiques
La croissance de l’économie chinoise et l’augmentation des fonds consacrés
à la R&D ont soutenu la modernisation rapide de l’AAC : avions de cinquième
génération, IA, cyberguerre, guerre électronique, espace, hypersonique, arme à
énergie dirigée, missile aérobalistique… Pourtant, plusieurs limites – manque de
maturité technologique de certaines capacités, corruption endémique… – brident
en partie les avancées de la Chine dans le domaine aérospatial. Comme le résume
Ryan Hass, chercheur à la Brookings Institution, « la Chine n’est pas plus haute
que trois pommes » 29.
28. À cet égard, la Chine s’est lancée dans le développement de radar à ondes de surface à haute
fréquence capable de détecter des appareils à basse visibilité, que les missiles antiradiations se-
raient incapables de frapper. Voir ici L. Zhen, « China’s new high-frequency radar system could
spot stealth aircraft from a long distance », South China Morning Post, 2019. La China Electronics
Technology Group Corporation (CETC) a également mis au point un système spécialisé pour la
détection des appareils furtifs.
29. R. Hass, « China Is Not Ten Feet Tall », Foreign Affairs, 03/03/2021.
359
Les Forces aériennes chinoises sont-elles performantes ?
L’exemple le plus connu du retard technologique chinois est celui de la mo-
torisation. L’industrie aérospatiale chinoise n’est toujours pas en mesure de
construire des moteurs fiables. Seule une poignée de pays possèdent l’expertise
de la conception et du développement des réacteurs de pointe, qu’ils gardent
jalousement. Pendant de longues années, la Chine a produit des engins militaires
sous licence soviétique puis russe. La dépendance de l’ACC à l’égard de Mos-
cou reste d’actualité, malgré d’énormes investissements en termes de R&D. Afin
d’atténuer cette dépendance, la Chine a cherché à acquérir, ou au moins, à entrer
dans le capital de plusieurs motoristes du monde entier, notamment le construc-
teur ukrainien Motor Sich.
L’enjeu est d’importance. Le développement d’une solution nationale reste un
défi majeur pour l’industrie chinoise, qui pourrait alors prendre ses distances par
rapport à la Russie dans le domaine militaire et à l’Occident dans celui de l’avia-
tion civile. D’ici 2025, Pékin souhaite que son industrie aéronautique s’accapare
10 % du marché intérieur des avions de ligne, construise plus de 150 chasseurs
J-20 et près de 100 variantes Y-20. Cette ambition ne pourra être satisfaite sans
des avancées dans le domaine des moteurs. La Chine doit être en mesure de dé-
velopper des moteurs à poussée vectorielle qui nécessitent des aubes de turbine
légères et résistantes aux températures élevées et capables de supporter des rota-
tions très importantes pour équiper ses plateformes militaires.
Les premières solutions nationales sont prochainement attendues. Par exemple,
le WS-10 Taihang et le WS-15 volent déjà sur plusieurs avions d’essais30, tandis
que le WS-20, plus puissant, sera prochainement destiné aux avions de transport.
La concrétisation d’avancées est essentielle et déterminante pour atteindre des am-
bitions capacitaires de l’aviation nationale – civile comme militaire.
D’une manière générale, Pékin est encore loin de maîtriser toutes les tech-
nologies-clés. Les ingénieurs chinois ont régulièrement été accusés de faire de
la rétro-ingénierie à partir des plans d’aéronefs occidentaux et russes et de ne
pas respecter les droits de propriété intellectuelle. Les ressemblances frappantes
entre de nombreux avions chinois d’une part et russes et américains d’autre part
l’illustrent de façon notoire31.
De même, la qualité de conception des aéronefs et des matériaux furtifs est
discutable. Les technologies des radars AESA et d’une partie de l’avionique em-
barquée sont également mal maîtrisées. Dans le domaine de la guerre électro-
nique, l’AAC privilégie la puissance brute, car elle ne dispose pas des techniques
et du savoir-faire pour envisager d’autres modes opératoires plus élaborés. Enfin,
elle manque de plateformes de ravitaillement en vol et AEW&C en nombre suf-
fisant, outils pourtant essentiels pour prétendre agir à l’échelle globale et être en
30. B. van Wyk, « China’s real but gradual progress in developing its own jet engines », The China
Project, 17/11/2022.
31. A. Hollings, « Counterfeit Air Power: Meet China’s Copycat Air Force », Popular Mechanics,
19/09/2018.
360
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
mesure de répondre à des situations d’urgence. En somme, la Chine est vouée
à rester dans une phase rattrapage par rapport aux États-Unis pour a minima les
deux prochaines décennies.
Les défis organisationnels
L’influence de l’AAC ne semble par ailleurs pas si étendue au niveau po-
litique, malgré les efforts consentis et la fin du désintérêt des échelons straté-
giques pour la puissance aérospatiale. La composition de la 20ème Commission
militaire centrale (CMC) reste par exemple dominée par les généraux de l’armée
de Terre32 qui occupent trois des six postes qui la composent. Les trois autres
reviennent respectivement à un amiral, un général de la Forces des lanceurs et à
un autre de la Force de soutien stratégique. L’AAC et la Force de soutien logis-
tique ne sont pas représentées, ce qui laisse dubitatif compte tenu des aspirations
mondiales de la Chine. Ce tropisme terrestre pourrait suggérer que l’ancienne
approche privilégiant la « victoire dans les guerres locales » conserve toujours
quelques soutiens.
Le commandement militaire chinois après la réforme de 2016. Source : A. Bondaz, M. Julienne,
Moderniser et discipliner, la réforme de l’armée chinoise sous Xi Jinping, Notes de la FRS, Fon-
dation pour la Recherche Stratégique, N°05, 2017.
32. S. Desai, « The 20th Central Military Commission appointments – What to make of it? »,
ORF, 08/11/2022.
361
Les Forces aériennes chinoises sont-elles performantes ?
De même, le fonctionnement du régime sur le modèle d’une « partocratie
idéocratique », incarnée par le poids du PCC dans les affaires courantes et dans
les affaires militaires, peut donner à la Chine un avantage théorique, en termes
de vitesse de prise de décision. Mais il possède une faiblesse : en créant des
organes centralisés, Pékin maintient son ascendant notable sur les Theatre Com-
mands. Bien que l’AAC privilégie la décentralisation, des problèmes de cohé-
sion demeurent. L’intérêt individuel continue de prédominer. Les cadres issus
des rangs de l’armée de Terre et les membres du PCC occupent de hauts postes
de commandement, ce qui complexifie la chaîne de décision et génère une surpo-
litisation des forces armées au détriment de l’efficacité militaire. Surtout, l’APL
souffre toujours d’un manque endémique de professionnalisation de ses troupes
et les pots-de-vin sont monnaie courante33.
Ainsi, malgré l’importance des réformes impulsées par Xi, l’APL rencontre
de nombreuses difficultés à se transformer en une force cohérente et capable de
satisfaire les ambitions technologiques fixées par ses chefs. Si, dans l’absolu,
l’objectif de faire de l’APL une armée de rang international d’ici 2049 demeure
inchangé et semble réalisable, sa concrétisation nécessitera une meilleure inté-
gration des capacités et une gestion améliorée des ressources humaines de la part
de l’Armée populaire.
Les défis stratégiques de l’AAC
L’AAC dans l’A2/AD
À certains égards, les incursions régulières et croissantes de l’AAC dans les
zones d’identification de la défense aérienne (ADIZ) de Taïwan et du Japon, les
investissements dans les infrastructures, y compris les aérodromes sur les îles
artificielles de la mer de Chine méridionale, sont des indicateurs de la façon dont
l’APL conçoit ses opérations. Prenons ici l’exemple d’une invasion de Taïwan.
Dans un premier temps, la Marine créerait des conditions de semi-blocus
autour de l’île afin de pouvoir conduire dans la foulée des opérations amphi-
bies et aéroportées. L’AAC et la Marine joueraient donc un rôle crucial. En cas
d’occupation forcée de Taïwan, l’AAC disposerait encore d’une capacité impor-
tante de manœuvre grâce à trois divisions aéroportées directement placées sous
le contrôle de son quartier général à Pékin34.
En même temps qu’elle attaquerait Taïwan, la Chine envisagerait sûrement
de prendre pour cible l’île américaine de Guam au cas où les États-Unis déci-
deraient de défendre Taïwan. L’importante flotte de bombardiers de l’AAC et
d’avions de chasse (y compris furtifs) serait utilisée pour nier l’accès à la zone.
Ces opérations de déni seraient potentiellement soutenues par les missiles sol-air
33. S. Sacks, « China’s Military Has a Hidden Weakness », The Diplomat, 21/04/2021.
34. C. L. Garafola, « The PLA Airborne Corps in a Joint Island Landing Campaign », CMSI China
Maritime Reports, Naval War College China Maritime Studies Institute, Newport, 03/2022.
362
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
de la défense anti-aérienne chinoise35. Pékin utiliserait probablement des mis-
siles de croisière et des missiles balistiques contre les aérodromes adverses afin
de réduire le potentiel aérien offensif.
Face à cette stratégie cherchant à priver ses forces de liberté d’action, l’armée
américaine pourrait répondre avec l’emploi de missiles hypersoniques et/ou ba-
listiques de portée moyenne (MRBM) dotés d’ogives multiples pour frapper en
premier les moyens du dispositif A2/AD chinois. Elle disperserait ses moyens
dans les différentes bases militaires de la région pour rendre le plan de frappe
de l’adversaire plus complexe à concevoir et augmenter la survivabilité de leurs
forces.
Le contrôle de l’espace aérien dans l’Himalaya
L’armée de l’Air indienne dispose de près de 25 bases aériennes autour de
l’Himalaya à partir desquelles elle peut lancer ses opérations aériennes. La
grande majorité de ces plateformes (20/25) est située à une altitude d’environ
2 000 pieds au-dessus du niveau de la mer. Pour sa part, la Chine n’en pos-
sède que 11, dont la plupart sont des installations civiles à double usage. Neuf
aérodromes sont situés à une altitude d’environ 10 000 pieds. Ce différentiel
d’altitude donne à New Delhi un avantage certain dans le cadre de missions de
projection de forces et de puissance.
Afin de pouvoir répondre aux besoins logistiques sur zone, la Chine a consi-
dérablement renforcé son réseau routier et ferroviaire au Tibet et au Xinjiang.
De même, en prévision d’une attaque contre ses installations, elle a mené une
politique de construction d’abris renforcés et d’infrastructures de stockage pour
soutenir une montée en puissance du dispositif aérien. L’AAC a intensifié ses
exercices aériens dans la région, en tirant parti de la couverture des systèmes
d’information spatiale. La présence de bombardiers H-6K sur les bases aériennes
proches de la frontière himalayenne laisse imaginer qu’ils joueraient un rôle dé-
terminant dans le cadre d’un conflit entre Pékin et New Delhi.
35. À ce titre, la Chine dispose de 832 SAM, dont des S-400, des variantes HQ-9 et des variantes
S-300PMU. Les SAM à moyenne portée comprennent les variantes HQ-12 et HQ-6 à courte por-
tée.
363
Les Forces aériennes chinoises sont-elles performantes ?
Déploiement des bases aériennes chinoises dans la région himalayenne.
Source : The Eurasian Times
Les leçons de l’Ukraine pour l’AAC
En raison de leur dépendance aux équipements russes, la Chine et l’Inde ob-
servent de près le conflit en Ukraine. Cependant, les leçons tirées de ce conflit
par l’AAC doivent, et vont certainement, tenir compte de la singularité de cette
guerre. L’AAC doit en effet prendre en considération le soutien substantiel de
l’OTAN vis-à-vis de Kiev dans des domaines comme la communication, le ren-
seignement, le C2, la guerre électronique et le soutien cybernétique. L’Ukraine
a également reçu de l’Occident des technologies de pointe, en particulier dans
le domaine de la défense antichar et aérienne. En cela, il est essentiel de faire la
distinction entre, d’une part, l’usage tactique de ces systèmes sur le théâtre ukrai-
nien, qui dépend de la doctrine, de l’organisation des forces russes, et d’autre
part, la performance intrinsèque de ces mêmes armes.
Plusieurs conclusions peuvent être tirées pour le moment : les deux parties
sont parvenues à empêcher leur adversaire d’exploiter l’espace aérien ; les mis-
siles de longue portée ont été largement utilisés ; les moyens ISR et spatiaux ont
joué et joueront sans doute un rôle important dans les conflits à venir ; la guerre
électronique et cybernétique sont vouées à être des leviers discriminants dans la
364
La Chine : aspects aéronautiques et technologiques
victoire ; enfin, la capacité à mener des opérations rapidement sera un prérequis
essentiel.
En outre, il n’y a aucune raison de croire que l’équipement russe n’ait pas été
en mesure de fonctionner. Plus important encore, l’un des principaux enseigne-
ments tirés des précédents conflits au Viêt Nam et en Afghanistan est que ces
guerres sont longues et durent dans le temps. De la sorte, pour gagner militaire-
ment, il est primordial de disposer de stocks d’armes importants et de capacités
de régénération suffisantes. Ainsi, si la Chine envisage un jour d’envahir Taïwan,
elle devra réfléchir attentivement à l’ensemble de ces facteurs.
Conclusion
Une décennie sera peut-être encore nécessaire à la Chine pour être en mesure
de développer ses capacités de projection à longue portée, un savoir-faire que
les États-Unis possèdent déjà. Sur ce point, il est intéressant de s’attarder sur
les chiffres. Le budget de la défense chinoise pour 2022 représente, d’après les
estimations, 1,45 trillion de yuans – soit environ 229 milliards de dollars36. Com-
parativement, la part du budget allouée à la défense américaine pour cette même
année s’élève à 782 milliards37. Le budget chinois est donc nettement inférieur
à celui des Américains, même si Pékin semble obtenir, sur le papier, un meilleur
rendement pour chaque yuan dépensé. Cet argument doit néanmoins être relati-
visé par le manque de transparence des budgets de défense chinois avec de nom-
breux fonds alloués à des institutions civiles qui contribuent in fine à la défense.
Les États-Unis continuent ainsi d’avoir un budget de défense trois fois supé-
rieur à celui de la Chine tandis que leurs investissements dans la R&D en matière
de défense sont colossaux (notamment en ce qui concerne le secteur privé). De
même, tous les alliés des États-Unis sont des pays riches et avancés qui peuvent
contribuer à leurs propres capacités militaires. À l’inverse, les alliés de la Chine –
que ce soit le Pakistan, le Cambodge, la Mongolie ou le Myanmar – connaissent
des situations budgétaires fragiles. Face à eux, dans cette région Indopacifique,
l’Inde, le Japon, la Corée du Sud, Taïwan et l’Australie, autrement dit les parte-
naires et alliés des États-Unis, présentent des économies et des armées solides.
En dépit de ce constat, si les avions de cinquième génération de l’AAC ne
sont peut-être pas aussi sophistiqués que ceux des États-Unis, son arsenal aérien
est de renommée mondiale. Reste à savoir la façon dont la Chine emploiera
l’IA ou l’informatique quantique pour renforcer les capacités de l’AAC. L’avenir
nous le dira. Pour les adversaires de la Chine, il sera plus que nécessaire de trou-
ver les moyens et solutions afin de contrer les technologies critiques que Pékin
est en train de mettre au point mais aussi de trouver des intermédiaires et des
36. A. Jash, « China’s 2022 Defense Budget: Behind the Numbers », The Jamestown Foundation,
29/04/2022.
37. S. Bugos, « Biden Approves $29 Billion Increase in Defense Budget », Arms Control Asso-
ciation, 04/2022.
365
Les Forces aériennes chinoises sont-elles performantes ?
partenaires pour endiguer les velléités expansionnistes chinoises en termes de
sphère d’influence et d’accaparement de territoires. Sur ce point, la force combi-
née de la puissance aérienne du QUAD – l’alliance entre New Delhi, Canberra,
Tokyo et Washington – est un atout notable, comme le fait que l’Inde peut comp-
ter sur de nombreuses autres puissances européennes – à l’instar de la France, du
Royaume-Uni ou de l’Allemagne, qui ont des intérêts dans la région.
366
HISTOIRE
367
368
Histoire
Les penseurs du « Céleste Empire »
Emmanuel Nal
Emmanuel Nal, docteur en philosophie, est maître de conférences dans le
département des sciences de l’éducation de l’université de Mulhouse. Ses re-
cherches portent sur la perception et les manières de saisir les occasions, sur
les espace-temps transformatifs (hétérotopies, seuils, espaces transitionnels),
l’éthique appliquée et les processus d’invention. Il est lieutenant-colonel de ré-
serve au CESA.
Après l’épisode de la révolution culturelle, où Mao avait violemment reje-
té les penseurs traditionnels chinois, certains d’entre eux se voient désormais
réhabilités par le régime communiste dans un double but. D’une part, la Chine
peut montrer au reste du monde – et à l’Occident en particulier – que son héri-
tage culturel n’a rien à envier à celui des autres civilisations. D’autre part, cette
promotion inscrit la politique contemporaine dans une tradition qui réjouit « les
conservateurs qui, en Chine comme en Asie, voient dans [ces références] une
promesse de retour à une société hiérarchisée et ordonnée, débarrassée des in-
fluences culturelles de l’Occident (comprendre, la démocratie) »1.
Dans cette actualisation, les auteurs traditionnels jouent chacun un rôle. Lao-
Tseu recherche une harmonie venue d’en-haut, Confucius est un penseur pour
le quotidien et la concorde sociale, Mencius fait passer le message d’une pro-
bité exigible de tout citoyen, Mozi est l’apôtre du collectivisme, et Shang Yang
garantit le pouvoir de l’État au plus près du peuple, grâce à la toute-puissance
organisatrice de la loi.
Le rejet ou l’instrumentalisation de ces penseurs montrent le peu d’intérêt de
les essentialiser. Dans la même veine, penser que les stratèges chinois raisonnent
comme Sun Tzu depuis des siècles est une grave erreur qu’une étude rapide de la
guerre en Chine permet de souligner. Pour autant, le Taoïsme, le Confucianisme
1. Voir T. Brisson, « Confucius, retour vers le futur. Comment la Chine a ressuscité son Maître »,
Revue du Crieur, 1(1), 2015, pp. 144-159.
369
Les penseurs du « Céleste Empire »
et le Légisme ont indéniablement marqué la culture chinoise de leur empreinte.
Le but de cet article est de décrire ces mouvements de pensée au travers de brefs
portraits intellectuels de leurs membres les plus éminents pour mieux saisir les
fondements de la pensée intellectuelle chinoise.
Lao-Tseu (-571 - ? ), du mythe au développement du Taoïsme
Le mystère qui enveloppe Lao-Tseu (ou Laozi) est comparable à ceux qui en-
tourent les personnages mythiques et que renforce l’œuvre du temps. Il naquit entre
le 6e et le 5e siècle avant notre ère et, si l’on se fie aux Mémoires de Sse-ma-thsien
(ou Sima Qian), historien du premier siècle avant J.-C., Lao-Tseu fut l’un des fonc-
tionnaires conservateurs de la Bibliothèque de l’État de Chu. On lui prête un fils,
Tsong, qui serait devenu général dans l’État de Wei et dont les exploits militaires
lui auraient valu l’octroi d’un fief au pays de Touan. La naissance de Lao-Tseu
suscita en elle-même bien des légendes. On raconte, rapporte Stanislas Julien, que
« sa mère devint enceinte par suite de l’émotion qu’elle éprouva en voyant une
étoile filante » et que sa gestation aurait duré soixante-douze ans – ce qui fait que
le nouveau-né aurait eu les traits d’un vieillard. On raconte qu’« il possédait une
âme pure émanée du ciel »2, voire qu’il faisait partie des dieux… Aussi fantaisiste
qu’elle puisse être, cette mythologie se veut sans doute une anticipation symbolique
des principes du taoïsme, car la science du Tao3 est ancrée dans une métaphysique,
où les contraires sont nés les uns des autres, jusqu’à l’être et au non-être, reconnus
à travers le ying et le yang comme principes dynamiques de l’univers :
Lao-Tseu sur son buffle, suivis par un disciple
2. L. Tseu, Le Livre de la voie et de la vertu, présentation de S. Julien, 1842, p. 10.
3. Tchouang-Tseu « définit » cette notion sans la rendre tellement plus intelligible : « Le Tao ne peut
être entendu : ce qui s’entend n’est pas lui. Le Tao ne peut être perçu : ce qui se voit n’est pas lui.
Le Tao ne peut être énoncé : ce qui s’énonce n’est pas lui. Ce qui donne forme aux formes est sans
forme. Le Tao ne répond à aucun nom ». Pourtant, le Tao est considéré comme ce qui était là avant le
Ciel et la Terre – il les aurait d’ailleurs engendrés – et il incarne le principe d’existence « des démons
et du souverain du ciel », ajoute Tchouang-Tseu, ce qui le place comme à l’origine de toute chose.
370
Histoire
« Par conséquent, qu’il y ait toujours le non-être, afin que nous puissions
voir leur subtilité, et qu’il y ait toujours de l’être, afin que nous puissions voir
leur résultat. Les deux sont pareils, mais après qu’ils soient produits, ils ont des
noms différents ».
Tao Te King, I, 371
Dans la tradition physicienne hellénique – abordée dans L’apologie de So-
crate –, il est fait mention de la recherche d’un « archè stoïcheion », cet élé-
ment-mère qui serait au-dessus des quatre éléments connus que sont la terre, le
feu, l’air et l’eau. Lao-Tseu présente le Tao comme une réponse à cette question,
qui semble transculturelle : « Il est une chose […] silencieuse, paisible, [qui] se
tient seule et inchangée, elle circule sans errements ; on peut l’appeler la Mère
du monde »4. Ce principe premier, ou Tao constant, se décline en Daos circons-
tanciés qui désignent le chemin, la voie qu’il faut suivre comme guide pratique
des comportements, qu’ils soient moraux, politiques ou stratégiques, car il les
inscrit dans une efficacité en les ancrant dans le qi, le souffle originel.
C’est Lao-Tseu qui, le premier, entreprit de disserter sur une sagesse ins-
pirée du Tao, dans le Tao To King, ou Livre de la Voie et de la Vertu. Mais la
quête de Daos se retrouve chez les autres figures de la pensée chinoise clas-
sique car le propre de la voie à suivre, dans les situations rencontrées, est
de n’être point constant. Le Principe (Tao) doit donc inspirer un horizon de
sagesse en quête d’adaptation permanente, préoccupation qui va structurer la
littérature s apientiale chinoise. Le Tao anime les contraires selon un ordre qu’il
faut rechercher et tenter de faire sien pour y enraciner notre être et nos actes,
seule voie pour connaître le bonheur. Lao-Tseu prônait ainsi l’empathie et le
renoncement à l’orgueil comme aux apparences soucieuses de prestige : « Un
habile marchand cache avec soin ses richesses, et semble vide de tout bien ».
Tel doit être le sage, prêt à errer à l’aventure dès lors qu’il n’est pas entendu.
C’est ce que fit Lao-Tseu, peu écouté, en décidant lui-même de son retrait. Sur
le chemin de cet exil, il dut emprunter le passage de Han-Kou (ou Hangu), où
il rencontra le gardien In-Hi (ou Yin Xi) qui, le reconnaissant et comprenant ce
qu’il s’apprêtait à faire, lui aurait dit « puisque vous voulez vous ensevelir dans
la retraite, je vous prie de composer un livre pour mon instruction »5. Ainsi au-
rait été rédigé le Tao To King, son testament spirituel en quelque sorte – même
si, à l’instar d’autres ouvrages classiques attribués à un auteur unique, on lui
prête aujourd’hui plusieurs contributeurs.
On y retrouve une apologie du « non-agir », qui n’est en rien une passivité,
encore moins une fainéantise, mais une invitation à se méfier de l’action comme
seule fin d’elle-même. L’action, remarque Lao-Tseu, nous fait toujours davan-
tage poursuivre nos buts propres, aiguise nos passions, et nous détourne de cet
effort d’alignement sur le Dao qui suppose un repos (accepter de s’abandonner)
4. Lao-Tseu, cité par I. Robinet, Comprendre le Tao, Paris, Albin Michel, 2002, p. 82.
5. Ibidem.
371
Les penseurs du « Céleste Empire »
pour se relier à la source régulatrice de l’univers. L’art de gouverner se fonde
sur cette même philosophie, comme le préconise le chapitre 17 du Tao Te King :
« Le meilleur souverain est celui qui gouverne si facilement qu’il semble ne rien
faire, et pourtant tout est fait » à la façon d’un torrent qui s’écoule et dont le
mouvement suivrait le cours du Dao. Partant d’une conception d’un être humain
naturellement bon mais corrompu par des lois iniques et des opinions fausses,
Lao-Tseu recommande aux princes de promulguer un nombre de lois limité, en
accordance avec les principes du Dao ; pour qu’elles soient en harmonie avec
l’ordre des choses et ne rencontrent pas l’opposition des sujets.
L’éthique de Lao-Tseu privilégie la sobriété du désir – « Quand un peuple suit
le Tao, les chevaux de guerre restent à la ferme et labourent les champs. Quand
un peuple a perdu le Tao, les chevaux de guerre sont aux portes de la ville, prêts
à la bataille et les champs restent incultes. Il n’est pas de plus grave erreur que
d’écouter ses désirs » (chapitre 46) – et la méfiance envers des passions qui
causent souvent la perte de l’homme : « Trois hommes sur dix quittent trop tôt
le sentier de la vie pour celui de la mort. Pourquoi ? Parce qu’ils brûlent leur
vie aux feux de leurs passions. Celui qui garde sa sérénité ne rencontre pas le
rhinocéros ni le tigre. Il traverse sans dommage les rangs d’une armée hostile »
(chapitre 50). Elles invitent à l’humilité : en acceptant de recevoir de l’autre, on
progresse (« céder et vaincre »). Accepter la critique et le compromis permet
de s’entendre avec les autres (« plier et se redresser »). S’ouvrir à de nouveaux
points de vue permet de se rendre disponible à l’inspiration (« se vider et se
remplir »). « Le sage aime l’obscurité », aurait déclaré Lao-Tseu à Confucius.
Il disparut lors de son exil, dans des circonstances inconnues, ce qui ne fit que
renforcer sa légende.
Confucius (-551 – -479), le renouveau par la tradition
La statue de Confucius du Temple confucéen de Pékin
372
Histoire
« Avez-vous trouvé le Tao ? Je l’ai cherché en vain pendant vingt-sept ans ».
Telle fut la question que Khong-Tseu (ou Confucius) posa tout de go à Lao-Tseu
lorsqu’il parvint à le rencontrer. Mais ce dernier l’éconduit : « Celui qui est
possesseur d’un trésor le cache avec soin ». De retour auprès de ses disciples,
Confucius leur avoua : « Je ne suis pas étonné de voir les oiseaux voler, les
poissons nager, les quadrupèdes courir ; quant au dragon, j’ignore comment il
peut être porté, par les vents et par les nuages, à s’élever jusqu’au ciel. J’ai vu
aujourd’hui Lao-Tseu : il ressemble au dragon ».
C’est en -551 que naquit ainsi Confucius, dans un village du Nord-Est de
la Chine, nommé Tseou, après dit-on un pèlerinage accompli par sa mère, âgée
d’une quinzaine d’années, à la colline Ni-Kieou – ce qui lui valut le nom de
Kieou dans son enfance. Il ne connut pour ainsi dire pas son père, qui mourut à
soixante-douze ans, alors qu’il n’était encore qu’un jeune enfant. Son apparition
et sa vie se situent dans une transition entre deux périodes historiques, celle des
Printemps et des Automnes (de -722 à -481, marquée par le développement de
cités-palais et l’apparition d’écoles philosophiques) et celle des Royaumes com-
battants (de -453 à -222, décisive pour la structuration socio-politique l’unifica-
tion des Royaumes et l’avènement de l’Empire). Équitation, tir à l’arc, chasse
et observation de la nature complétèrent son éducation, fondée sur la connais-
sance érudite de la littérature mais plus encore des rituels traditionnels. L’ensei-
gnement de Confucius se retrouve dans les Entretiens, recueil de propos et de
conversations reconstitué par ses disciples (qui sera traduit en latin dès 1687). Il
y réfléchit à la manière de trouver une harmonie dans les relations humaines pour
parvenir à une société unifiée.
C’est pourquoi il se montre particulièrement sensible au culte des ancêtres, à
la piété filiale – fondement de toutes les vertus – et à l’importance de la cellule
familiale comme socle social. Aux yeux de Confucius, elle représente en effet
une microsociété qui initie ses membres à un système de relations codifiées en
fonction des liens de parenté, à des rôles définissant des droits et des devoirs en
fonction de la situation qu’on y occupe et à un amour de la patrie – le prince ap-
paraissant dans cette vision comme figure paternaliste. Cet ordre n’empêche pas
qu’il soit légitime d’attendre que le prince soit à la hauteur et qu’il remplisse ses
obligations envers son peuple.
Un autre pilier essentiel du confucianisme repose sur l’héritage de la tradi-
tion, et plus particulièrement des rites. Confucius, analyse Herbert Fingarette,
« perçut l’humanité à travers l’imagerie de la cérémonie et donc de la tradition.
Il était particulièrement approprié pour lui de se tourner vers le mode narratif
sous sa forme la plus connue : le récit du passé lointain »6. Tout ce qui s’instaure
l’est par la patience et dans le temps, toute nouveauté prenant racine dans « l’hé-
ritage d’un vaste ensemble de langue et de pratiques conventionnelles provenant
de l’époque précédente »7, ce qui justifie la place centrale de la coutume dans
6. H. Fingarette, Confucius : Du profane au sacré, Montréal, PU de Montréal, 2004, p. 136.
7. Ibidem, p. 138.
373
Les penseurs du « Céleste Empire »
l’éducation. C’est là un point de divergence fondamental avec Lao-Tseu, parti-
san d’un corpus de règles minimaliste.
La morale de Confucius trouve ainsi son expression à travers l’idéal du junzi,
qu’il faut interpréter comme un être caractérisé par une grandeur d’âme – que d’au-
cuns ont comparée à celle du gentilhomme. Le junzi est à l’opposé de l’homme de
peu, le xiao ren. Il figure l’incarnation de l’éducation morale et des valeurs tradi-
tionnelles, ce qui lui confère une noblesse d’esprit, des qualités de bienveillance et
de sincérité, mais aussi la capacité de prendre part au gouvernement8.
Confucius s’éteignit à soixante-douze ans – l’âge auquel serait mort son père
– et fut inhumé dans un bois au Nord du village de Qufu, à mi-chemin entre les
villes actuelles de Pékin et Shanghaï. Aujourd’hui, le site est un haut-lieu de pèle-
rinage, classé au patrimoine de l’humanité (UNESCO), devenu un immense cime-
tière pour des milliers de descendants du maître. « La vision de Confucius, conclut
Herbert Fingarette, était, en fait, la véritable vision de l’avenir de la Chine », en
l’occurrence celle « d’une vaste et puissante culture unifiée, enracinée dans une
entité politique centralisée, s’inspirant de la littérature, du langage et des cérémo-
nies rituelles unifiés de la région de Lu et de ses environs »9.
Sun Tzu (-544 -496), le stratèg(ist)e froid
Associé à son ouvrage majeur, L’art de la guerre, Sun Tzu (ou Sun Zi, ou
encore parfois Sun Wu) était sans doute prédestiné à s’intéresser aux choses de
la guerre – Wu signifiant « militaire », voire « martial ». Les dates de vie qui lui
sont attribuées, sans certitude de son existence historique, croisent celles de Lao-
Tseu et de Confucius, mais aucune source ne mentionne de rencontre entre eux.
Originaire de la région de Binzhou, il se dit qu’il fut d’abord un érudit, avant de
se consacrer à la réflexion stratégique, alliant la vision du stratégiste à la mise en
œuvre du stratège.
Une anecdote célèbre vient en témoigner. Dans ses Mémoires, Sima Qian
rapporte que le prince de l’État de Wu fit jadis appel à Sun Tzu pour mettre
en ordre ses troupes. Pour le mettre à l’épreuve, le monarque lui demanda s’il
pourrait d’abord le faire avec ses concubines. Sun Tzu répartit ainsi cent quatre-
vingt des plus belles jeunes femmes du palais en deux groupes avec la consigne
d’effectuer des gestes précis en fonction des directives du tambour. Devant leur
manque de synchronisation et leur hilarité, il convint que le premier fautif était
le général (lui-même, donc) : « Il répéta les signaux trois fois et les expliqua cinq
fois ». Sans résultat probant. Alors, dit-il, « la faute en incombe aux chefs des
deux colonnes », ce qui fait qu’il « ordonna la mise à mort des deux concubines
concernées. Le prince s’y opposa, mais Sun Tzu lui répondit ‘‘Quand je dirige
une armée, il est des ordres auxquels je ne saurais obéir’’ », et il « fit exécuter
les deux favorites en guise d’exemple ». La mesure coupa court aux hilarités et
8. Voir J. Tsai, La Chine et le luxe, Paris, Odile Jacob, 2008, p. 23.
9. H. Fingarette, op. cit,. p. 129.
374
Histoire
suscita une très sérieuse implication. Sun Tzu put alors envoyer un message au
roi : « Vos troupes sont en ordre »10.
Au préalable de tout engagement, Sun Tzu récuse tout effort de planification.
S’il faut bien entendu se donner des objectifs, il n’est pas efficace de scénariser
par avance les chemins qui doivent y mener. Puisque nous ne maîtrisons pas
toutes les circonstances, il convient plutôt d’inventorier les plus significatives.
C’est ce que prône Sun Tzu dans Les Treize Articles : une évaluation par le
stratège des données en présence, selon cinq critères fondamentaux – la terre
(topographie), le ciel (la météo), le moral, le commandement et le système d’or-
ganisation. Ces cinq critères sont déclinés en sept questions : « Quel souverain
fait régner le meilleur moral ? Quel commandement est le plus capable ? Qui
bénéficie des meilleures conditions météorologiques et de terrain ? De quel côté
les ordres sont-ils le mieux suivis ? Quel côté est le mieux armé ? De quel côté
les officiers et les hommes sont-ils le mieux entraînés ? De quel côté la discipline
est-elle la mieux observée ? »11.
Statue de Sun Tzu portant l’épée, dans la ville de Yurihama (Japon)
10. D. Germain, Sun Tzu, de l’art de la guerre à l’art de diriger, Paris, Maxima, 2013.
11. F. Jullien, Traité de l’efficacité, Paris, Grasset, 2004, p. 33.
375
Les penseurs du « Céleste Empire »
Ce diagnostic permet de déceler le potentiel (shi) que recèle toute configura-
tion (xing). Tout l’art du stratège consiste ensuite à identifier des leviers d’action,
de façon à en tirer le meilleur profit et toujours selon l’idée d’optimiser les effets
pour parvenir à ses fins à moindre coût de temps et de ressources. Tout est donc
question de parvenir à discerner et à utiliser les ressources en présence. Autant
dire que la « morale » de Sun Tzu, empreinte de cette exploitation des potentiels
de situation, favorise la ruse comme la manipulation. Tirer le meilleur parti de
ses soldats, c’est parvenir à les mettre dans une situation qui leur inspirera de la
combativité (les priver de la possibilité de faire autrement, par exemple). Affaiblir
l’adversaire, c’est au contraire le faire hésiter entre le combat et la fuite, en lui mé-
nageant toujours une échappatoire. Sun Tzu ne croit donc pas qu’une qualité telle
que le courage puisse constituer un trait de caractère permanent, mais pense plutôt
qu’elle se déclenche ou se neutralise en fonction de l’habileté de celui qui sait jouer
des circonstances. Tout comme la ruse, le renseignement est à cet effet essentiel
puisqu’il permet d’influer sur les comportements adverses, d’en mettre à jour les
rouages pour mieux les entraver, toujours dans l’esprit d’une efficacité maximale
et d’une fin justifiant tous les moyens.
La première traduction française de L’art de la guerre date de 1772 et elle
est le fait du Père Amiot, alors missionnaire à Pékin. Aux États-Unis, Sun Tzu
est associé au général américain Samuel Griffith qui, lorsqu’il prit sa retraite,
se consacra à la rédaction d’une thèse de doctorat sur le stratège chinois. Sa
carrière l’ayant mené à plusieurs reprises en Chine, il fut en mesure de proposer
une traduction en anglais de L’art de la guerre, qu’il publia en 1963, avec rien
moins qu’une introduction par Basil Liddell Hart. Quoique ce dernier « force un
peu l’opposition entre Sun Tzu et Clausewitz […], il est plus proche du premier
au sens où, comme lui, il s’interroge sur les moyens de gagner la guerre ‘‘sans
ensanglanter la lame’’. Son problème est à la fois stratégique et normatif : com-
ment gagner les guerres tout en évitant que ne se reproduisent les ‘‘boucheries’’
de la Grande Guerre ? »12. Bien que les conflits asymétriques aient été l’occasion
d’actualiser les analyses de Sun Tzu – dans les stratégies du faible au fort notam-
ment – sa postérité se vérifie sensiblement dans le domaine de la guerre écono-
mique, où L’art de la guerre s’appréhende comme une initiation à l’intelligence
des moments et des choses, à l’analyse du rôle des passions, joyeuses ou tristes,
comme moteurs des comportements individuels.
12. Voir B. Cabanes (dir.), Une histoire de la guerre, du XIXe siècle à nos jours, Paris, Édition du
Seuil, 2018.
376
Histoire
Couverture de la première traduction de L’Art de la Guerre par le Père Amiot
Mencius (-372 – -289), l’orateur qui voulut moraliser la politique
Orphelin de son père à l’âge de trois ans, Meng-Tseu (ou Meng Zi, ou Men-
cius) s’illustra très tôt par une capacité à prendre la mesure du milieu dans le-
quel il vivait, comme le relate la légende des trois déménagements qui lui est
attachée. Il demeurait avec sa mère aux abords d’un cimetière, il en reproduit
les rituels et les lamentations. Il fit de même avec les boniments des marchands
lorsqu’il séjourna à proximité d’un marché et reproduisit les gestes des écoliers
et les paroles des maîtres après avoir emménagé dans le voisinage d’une école,
ce qui décida sa mère à s’y établir durablement. L’anecdote illustre l’importance
de l’éducation reçue de sa mère, qui fit en sorte de lui inculquer une exigence
personnelle comme lorsqu’elle déchira devant lui une étoffe sur laquelle elle
avait longtemps travaillé en reprochant au jeune Mencius de faire la même chose
en bâclant son travail scolaire. Mencius découvrit l’enseignement de Confucius
auprès de disciples de Zi Si (Kongzi) – qui était l’un de ses anciens disciples. Il
se prétendit être l’un des défenseurs les plus orthodoxes de sa pensée.
377
Les penseurs du « Céleste Empire »
Se fondant sur l’idée d’un sens moral inné (l’humanité, ou ren), qui fait de
nous des êtres bons par nature, disposés à la compassion et à l’altruisme, Men-
cius croyait en la possibilité de chacun de s’engager sur la voie de la vertu, pour-
vu qu’il puisse découvrir comment permettre aux semences morales présentes
en tout être de germer. En pratiquant une introspection, nous verrons que nous
sommes portés à prendre soin des personnes et des choses qui nous entourent,
et c’est de cette vie morale que l’on retirera les plus authentiques et profitables
satisfactions. La pensée politique de Mencius est le reflet de son positionnement
éthique : seules les qualités morales font les princes et nombreux furent les entre-
tiens où il tenta de convaincre des gouverneurs que leur place constituait d’abord
une responsabilité plus qu’une finalité narcissique. Il prônait une administration
vertueuse (dezhi) et un art de gouverner avec humanité (renzheng), et sans aller
jusqu’à promouvoir un choix du souverain par le peuple, il affirmait que ce der-
nier devait servir de boussole au monarque, car il lui garantirait la stabilité du
pouvoir. Aussi recommandait-il de punir le moins possible, de modérer l’impôt,
de veiller à ce que les gens disposent d’une surface suffisante de terres à cultiver,
pour qu’ils puissent se nourrir malgré les aléas des récoltes.
Estampe de Mencius par le peintre japonais Kanō Sansetsu (1632)
Toutefois, dans la continuité de Confucius, Mencius considère que la seule
satisfaction des besoins matériels du peuple ne saurait constituer une poli-
tique. Ce serait là au contraire une forme d’avilissement, alors que l’éducation
constitue une mission beaucoup plus haute car conforme à la dignité humaine.
Ce point de vue fait dire à un certain nombre de commentateurs actuels que
378
Histoire
Mencius contribue à développer la notion de droits humains qui est déjà pré-
sente chez Confucius. C’est que la réflexion sur la justice occupe une place
importante dans le système de pensée de Mencius, comme le relate Joshua
Mark : « Dès l’époque des Printemps et Automnes, Confucius se préoccupa de
policer les rapports sociaux en recommandant de donner ‘‘à chaque chose le
nom qui est le sien’’, à chaque personne ‘‘la place qui est la sienne’’ ». Sous les
Royaumes combattants, Mencius reprit et développa cette conception, et sou-
haita que les éducateurs comprennent et respectent les principes moraux qui
doivent régir les rapports entre le noble et le serf, le riche et le pauvre, l’homme
et la femme, le jeune et le vieux, l’ami et l’enemi au sein de la société féodale.
En d’autres termes, le précepte de Mencius « “accomplir son devoir au risque
de sa vie ” (shesheng quyi) répondait au ‘‘sacrifier sa vie par humanité’’ (sha-
shen chengren) de Confucius »13. La réflexion sur la justice va se prolonger
dans la question de la légitimité de la guerre, conçue comme une calamité qui
ne peut être toujours évitée, et confirme l’intérêt que porte Mencius au sens
du juste et de l’injuste. « Les analyses de Mencius sur la guerre juste jouent
encore de nos jours un rôle central et essentiel dans les conceptions chinoises
sur la guerre et les réponses à la guerre », écrit ainsi Philip J. Ivanhoe14.
Mencius doit aussi sa postérité à son art de la rhétorique – et de la répartie.
« Ses phrases, écrit Jean Lévi, glissent avec l’aisance des anneaux lisses d’un
boa et vous enserrent dans les entrelacs syntaxiques d’une prose aux construc-
tions savantes dont les périodes sont lustrées comme de la moire. Il possède
l’art de détourner l’attention par l’éclat d’une comparaison, il sait divertir par
le recours à une fable agréable afin de masquer ses failles de raisonnement ».
Ainsi, il conclut un débat politique en disant : « Quand un empire se noie, on le
secourt avec le Tao. Quand sa belle-sœur se noie, on la secourt avec la main.
Voudriez-vous que je secours l’empire avec la main ? »15.
Comme Confucius avant lui, Mencius accorde une grande importance au
Ciel spirituel, dont il pense qu’il organise les choses et trace un plan indivi-
duel pour chacun. C’est donc ce Ciel qui nous dispose à rechercher l’harmonie
et le bonheur. Il y a correspondance entre le cœur humain et le cœur du Ciel
(tianxin), écrit-il, et c’est aussi ce Ciel (tian) qui nous a donné des ressources
qu’il nous revient de cultiver. Jean Lévi commentera : « Mencius invente cette
chose extraordinaire, cette chose sublime et grandiose qui allait faire entrer la
Chine avant toute autre civilisation dans le monde moderne : la bigoterie, et
qui plus est, la bigoterie athée »16. Cet ancrage religieux a inspiré à Mencius
le rôle d’éducateur qu’il a cherché à jouer toute sa vie : le souverain vertueux
rend son peuple heureux, un peuple vertueux réduit la criminalité. Pour culti-
13. J. J. Mark, « Mencius [Mencius] », World History Encyclopedia, J. Couturier, Traducteur, 2020
14. P. J. Ivanhoe, « Introduction », dans Mencius, traduit par I. Bloom, New York, Columbia Uni-
versity Press, 2011, p. 16. Nous traduisons.
15. J. Lévi, Confucius, Paris, Albin Michel, 2003.
16. Ibidem.
379
Les penseurs du « Céleste Empire »
ver ce sens vertueux, son enseignement, développé dans les quatre livres du
Mencius, vise à maîtriser ses désirs, apprendre à se repentir et à s’amender, à
retrouver les qualités perdues, à s’aguerrir en développant une force d’âme
pour entretenir la force de la volonté. Progressivement, Mencius abandonna la
vie publique et se consacra exclusivement à l’école qu’il avait créée et à cette
mission éducative, jusqu’à sa mort.
Mozi (-470 – -381), une sagesse pratique annonciatrice d’un matérialisme
collectiviste
Mo Di
C’est dans l’antique État de Lu, actuellement province du Shandong qu’est
né le moïsme. Son fondateur, maître Mo, Mozi ou encore Mo Di n’était vrai-
semblablement pas issu d’une haute lignée, mais plutôt d’une classe sociale
qu’on qualifierait aujourd’hui de moyenne. Anna Ghiglione, qui a traduit Mozi
en français, précise qu’« il faisait partie de la classe des gentilshommes-let-
trés, qui était en plein essor vers la fin de la période des Printemps et Automnes
et au début de l’époque des Royaumes combattants, quand il fut actif »17. Cette
condition permit à Mozi de recevoir une éducation érudite tout en se défi-
nissant comme inspiré d’un pragmatisme populaire, qui lui faisait rejeter la
guerre, le luxe. « Le refus d’une quelconque utilité de la musique ou des rites
et la croyance dans les esprits représentent autant de conceptions qui ancrent
le moïsme dans une strate sociale relativement populaire », note Nicolas Zuf-
ferey18. Mozi considère en effet que la guerre apporte des calamités collec-
tives souvent au nom des avantages qu’en escomptent les élites politiques.
Elle n’est ainsi que trop néfaste à une prospérité qui vient par le travail. Anna
Ghiglione commente : « La vision du travail de Mozi [est] très moderne en ce
sens qu’elle était unifiée. Le travail devait être pratiqué en dehors des murs
17. S. Li (dir.), Mozi [Texte intégral traduit, annoté et commenté par Anna Ghiglione], Québec,
Presses de l’Université Laval, 2018, p. 5.
18. N. Zufferey, La pensée des Chinois, Paris, Marabout, 2014.
380
Histoire
de la maison et par tous les membres de la société, incluant les femmes : au
5e siècle avant notre ère, les femmes étaient nombreuses à travailler dans le
domaine du textile et, en ce sens, ce n’est pas d’hier que les vêtements sont
fabriqués en Chine ! »19. Pour autant, cela ne fait pas de Mozi un pacifiste in-
vétéré. Ses disciples se regroupaient en écoles, où ils apprenaient à développer
des techniques de défense, qui ont sans doute contribué à l’émergence des
arts martiaux chinois. Les moïstes, explique Nicolas Zufferey, « sont souvent
rapprochés des xia, ces chevaliers – qui ne sont pas toujours à cheval – ou ces
spécialistes d’arts martiaux si prisés par la tradition populaire »20, souvent
présentés en héros vengeurs, défenseurs de la veuve et de l’orphelin.
Mozi se veut un apologue du bon sens pratique ; dès lors qu’un conseil est
bon, peu importe s’il provient d’une personne humble. Après tout, les plus
éminentes personnalités ne se soignent-elles pas elles-mêmes avec des racines
quand leur santé le nécessite ? Le moïsme se veut ainsi une sagesse pratique,
particulièrement en réaction à un confucianisme jugé trop loin des réalités par
maître Mo, lequel préconisait les idées de bien commun, de mérite, de travail,
de frugalité et d’ordre social. Fidèle à la tradition des maîtres errants, propre à la
classe des gentilshommes-lettrés, Mozi se déplaçait d’un État à un autre, rencon-
trant monarques, diplomates, conseillers, officiers généraux, mais aussi roturiers.
En référence à son teint noirâtre, un augure lui avait signalé l’interdiction de se
diriger vers le Nord. Cependant, relate Anna Ghiglione, « Mozi, ne se laissant
pas conditionner par les interdits de la géomancie, lui rétorqua : […] ‘‘On fi-
nirait par vider le monde à force d’imposer des barrières mentales. Tes paroles
sont inapplicables !’’ »21. Ses voyages étaient aussi des occasions de dispenser un
message hostile à la guerre offensive, non seulement aux ingénieurs – à l’instar
du renommé Gongshu Pan, également connu sous le nom de Lu Ban, inventeur
de nombreuses machines de guerre –, mais aussi aux princes, comme dans le
dialogue avec le roi de Qi, et reproduit dans le Mozi : « ‘‘Qui subira les dis-
grâces découlant de l’annexion d’un État, dont on aura abattu l’armée, saccagé
et massacré la population ?’’ Sa majesté le roi vacilla, absorbé dans ses pensées,
puis il admit : ‘‘C’est moi qui en subirai les disgrâces’’ »22. Cet ouvrage y est
l’occasion de se démarquer clairement de Confucius, en mettant en évidence un
pragmatisme plaçant la raison d’État au-dessus du dévouement envers la famille.
La doctrine la plus connue du moïsme est ainsi celle de l’amour universel,
non point tant par philanthropie que par pragmatisme, une fois encore, et « par
un calcul logique de l’intérêt faisant ressortir le plus grand avantage pour tous
d’une discipline commune de la recherche du profit »23. Il s’agit d’affirmer la
primauté du bien commun et de saper les bases d’un féodalisme, en abolissant
19. S. Li (dir.), op. cit.
20. N. Zufferey, op. cit.
21. S. Li (dir.), op. cit., p. 9.
22. Ibidem, p. 4.
23. L. Vandermeersch, « Mozi [Mo-Tseu] (env. 479 – env. 390 av. J.-C.) », Encyclopædia Uni-
versalis.
381
Les penseurs du « Céleste Empire »
l’hérédité et les structures familiales dans lesquelles Mozi voit l’origine d’une
corruption qui, en cultivant des inégalités, génère des conflits, des crimes et des
guerres. C’est également ce qui justifie d’exclure le luxe : « Maître Mo pousse sa
condamnation des excès de consommation jusqu’à un véritable malthusianisme
économique, transfigurée en bonheur idyllique par une peinture idéalisée de la
simplicité primitive »24, écrit encore Léon Vandermeersch.
Pour qu’une société fonctionne sur le grand principe d’amour universel que
prône le Mozi, il faut que l’édifice puisse reposer sur une discipline et un esprit
d’obéissance sans faille, de sorte que l’empereur – qui apparaît comme le fils du
Ciel – puisse gouverner en apportant stabilité et justice, bonheur et l’ensemble
des bienfaits que Mozi associe à la paix. Il lui a d’ailleurs été reproché de faire la
promotion d’un mode d’exercice du pouvoir peu goûté des princes eux-mêmes,
mais qui permet selon lui de relier terre et Ciel, ainsi que de justifier un contrôle
particulièrement strict des individus. L’alliance d’un pouvoir temporel (celui du
prince) et d’une puissance métaphysique (le Ciel) permet en effet de concevoir
un contrôle d’autant plus redoutable qu’il peut être présenté comme absolu :
« L’entité céleste, en tant qu’hypostase de l’autorité royale, est perçue comme
la source de toute légitimité. Les humains, du bas peuple jusqu’au roi qui règne
« sous le ciel », ne peuvent que se plier à sa volonté suprême de justice, s’ils
souhaitent recevoir des grâces et échapper à ses châtiments. En effet, même la
pointe d’un cheveu n’échappe pas à l’action du ciel. Les esprits et les dieux pos-
sèdent le don d’ubiquité : ils surveillent les humains en tout temps et tout lieu.
Force dissuasive du sacré au service du contrôle de la criminalité »25. L’antimi-
litarisme du discours de Mozi et le modèle d’amour universel qu’il préconise ne
sauraient donc être identifiés à ce qu’une pensée occidentale pourrait assimiler
à un humanisme. Le soupçon permanent de la corruption et la promesse d’un
contrôle sur terre et au Ciel constituent, si ce n’est une racine, du moins un pré-
cédent intéressant eu égard au contrôle social régulé par la technologie actuelle-
ment intensifié en Chine.
Shang Yang (-390 – -338), ou l’incarnation du Légisme
Le nom de Shang Yang est indissociable de ses réformes qui contribuèrent
de manière décisive à la fondation du premier Empire chinois. Issu d’une noble
lignée du petit État de Wei – sa mère étant concubine d’un membre de la famille
royale – on le retrouve aussi sous le nom Wei Yang, Gongsun Yang ou encore
Kung-sun Yang. Il espère devenir influent dans le gouvernement de Wei, mais
c’est dans l’État de Qin qu’il va pouvoir accéder à une responsabilité de mi-
nistre-conseiller et prendre toute son importance politique en répondant à un
appel lancé par le duc Xiao (Quliang) désireux de s’entourer de personnes talen-
tueuses pour construire un État Qin fort, promettant titres, honneurs et terres à
qui y réussirait. Shang Yang arrive à Qin en -361, amenant avec lui une copie du
24. Ibidem.
25. S. Li (dir.), op. cit., p. 28.
382
Histoire
Livre de la Loi (Fajing), écrit par Li Kui, conseiller et ministre de l’État de Wei.
Il impressionne le duc Xiao en lui exposant la doctrine du légisme, courant de
pensée dont il s’était lui-même nourri, et qui connut un essor entre le 8e siècle et
le 3e siècle avant notre ère.
L’homme est-il bon ou mauvais ? La question est fondamentale, car sa ré-
ponse peut faire envisager des régimes politiques radicalement différents. Le
légisme prend clairement position en la matière : « Le légisme repose sur l’idée
que l’homme est par nature mauvais et indiscipliné »26. Pour le contraindre à se
plier à l’intérêt général, la loi doit s’imposer à tous en définissant des interdits et
des comportements attendus, avec, selon le cas, un système de sanctions ou de
récompenses – ces dernières ayant d’ailleurs pour but d’encourager l’obéissance,
non les mérites. Han Fei Zi, (-280 – -233), un légiste notamment influencé par
Shang Yang, écrira en ce sens :
« Un prince n’a besoin que de deux manipules pour contrôler ses sujets : châ-
timents et récompenses. Les premiers signifient la mort, les secondes honneurs et
richesses. La nation redoutant les châtiments et tirant avantage des largesses du
souverain, il suffit à celui-ci d’en user judicieusement pour que tous craignent sa
rigueur et se tournent vers les profits qu’il veut bien leur octroyer »27.
Statue de Shang Yang
26. B. Brizay, Les trente empereurs qui ont fait la Chine, Paris, Perrin, 2018. En Occident, Thomas
Hobbes se fait une conception identique de l’homme, ce qui inspire son ouvrage Léviathan.
27. H. Fei Zi, Le Tao du Prince : la stratégie de la domination absolue, Paris, Seuil, 1999.
383
Les penseurs du « Céleste Empire »
Shang Yang est donc convaincu que c’est la constitution d’un État fort qui
peut permettre d’envisager sa prospérité et ses succès militaires. Cet État fort ne
saurait reposer que sur un gouvernement par la loi, qui devient référence absolue
et qui suppose une centralisation du pouvoir au service d’un contrôle perma-
nent. C’est exactement ce qu’il entreprend d’exposer au duc Xiao qu’il finit par
convaincre de le laisser mettre en pratique le légisme et ses réformes annoncées.
Dix-huit ans plus tard, la transformation est spectaculaire : considéré comme
arriéré, l’État de Qin devint l’un des plus puissants. Ce n’était plus l’aristocratie
qui était au cœur du pouvoir, mais une administration militaire centralisée, im-
placable sur l’application des lois et qui pouvait s’appuyer sur « une organisa-
tion administrative – c’est-à-dire une bureaucratie d’État – parfaite (collecte de
l’impôt, registres, lois) »28. Shang Yang organise une société du contrôle jusqu’à
un niveau très local : une répartition en villages devait encourager la délation
en rendant « tous les membres collectivement responsables des fautes de cha-
cun ». Tout témoin convaincu de n’avoir pas dénoncé un crime auquel il avait
assisté était lui-même exécuté. « Quiconque livrait un délinquant à la justice
était récompensé comme s’il avait tranché la tête d’un ennemi ; quiconque pro-
tégeait un criminel se voyait infliger le même châtiment que s’il avait fui devant
l’ennemi », résume Albert Galvany29.
Le légisme ne s’est jamais voulu une école, encore moins ce que l’on appelle
une morale, c’est-à-dire un système de comportements régi par les notions de
bien et de mal : seule la loi et son application parfaite comptent, et la condition
sociale n’en exempte pas – l’ancienne aristocratie en pâtissant tout autant. Dans
son Art de gouverner, on retrouvera chez Han Fei Zi la même détermination à
éliminer toute forme de groupe aux intérêts propres, c’est-à-dire privés : ce sont
pour les légistes les grands ennemis de l’État. Malgré l’anachronisme de l’em-
ploi de la notion, il y aurait de quoi estimer que le modèle économique et social
instauré par Shang Yang comporte une large dimension collectiviste : obligation
est faite à tous de participer à des « occupations productives », qui peuvent être
d’ordre agricole ou militaire, « tandis que le commerce, considéré comme nui-
sible et dégradant, est volontairement entravé »30.
L’organisation militaire est également pensée pour faire de l’armée un pilier
essentiel de la puissance, « avec ses fantassins et lanciers armés à la légère, ses
corps d’archers à cheval, ses chars et leurs équipages. Le pantalon du cava-
lier remplace la robe de l’homme de char, la poliorcétique (technique du siège)
apparaît, avec des machines de siège, des tours roulantes, des catapultes, des
béliers et des échelles »31.
28. B. Brizay, op. cit.
29. A. Galvany, « Pouvoir souverain, discipline militaire et stratagèmes dans la Chine des
Royaumes Combattants », in J. Baechler, J.-V. Holeindre, Guerre et Politique, Paris Hermann,
2014, pp. 133-146.
30. Ibidem.
31. Ibidem.
384
Histoire
Le Légisme représente donc une conception du monde irriguant des pratiques
politiques et des formes d’action. Les Légistes actualisent un antagonisme struc-
turant de la pensée chinoise : l’affirmation de la loi (le « Fa ») par rapport au rite
(le « Li »). « Le premier chapitre du premier livre du Livre du Prince Shang le
formule sans ambages : le sage fait la loi, le sot la subit ; le premier modifie les
rites, le second en est l’esclave »32. Le « Fa » est le fait du législateur au service
de la politique du Prince. Il est absolu parce qu’il fait loi et codifie unilatérale-
ment les relations et modes d’action. Le légiste use du Fa d’abord pour détruire,
en l’occurrence la coutume, une certaine diversité de pratiques, afin d’instaurer
un ordre qu’il veut absolu.
L’ironie du sort fit de Shang Yang une victime de son propre système. Les
nombreux ennemis qu’il s’était attiré finirent par tenter de le faire arrêter et dans
ses tentatives de fuite, il se heurta à la dureté de ses propres lois, qui dissua-
dèrent de lui apporter quelque concours. Il périt écartelé mais son système lui
survécut et fut d’un rôle majeur dans l’unification de la Chine. L’art du roi que
préconise Shen Bu Hai, la conception de pouvoir chez Shen Dao et celle de la
loi chez Shang Yang furent les piliers de la politique du premier empereur, Qin
Shi Huangdi (-259 – -210). À sa façon, Mao Zedong entreprit de réhabiliter la
réputation du légisme en 1971, au lendemain de la révolution culturelle.
« Lutter jusqu’au bout pour critiquer Lin et Confucius » (1974). Affiche de propagande de Cheng
Guoying (程国英) dénonçant l’héritage confucéen lors de la révolution culturelle
32. L. De Sutter, Après la loi, Paris, PUF, 2018.
385
Les penseurs du « Céleste Empire »
À l’issue de cette courte galerie de portraits qui rend difficilement compte de
la profondeur et de la subtilité de la pensée de ces auteurs, nous espérons qu’elle
donnera toutefois envie aux lecteurs d’aller plus loin. Nous souhaitons finale-
ment insister sur le fait que pensée occidentale et pensée chinoise ne s’opposent
pas. Entre ceux qui rejettent cette dernière du fait de son manque apparent de
scientificité, de rigueur philosophique ou académique et ceux qui, à la recherche
d’exotisme ou d’un « ailleurs » fantasmé, tendent à la vénérer, il reste une place
pour tout lecteur capable d’apprécier une manière originale d’appréhender le
monde et qui est sensible à la diversité des approches. En restant fidèle à cette
démarche, le lecteur pourra tirer pleinement profit des thèses de ces auteurs tra-
ditionnels.
386
Histoire
L’aéronautique d’Indochine :
une arme au service de la diplomatie
impériale française en Extrême-Orient
durant l’Entre-deux-guerres
Jean-Baptiste Manchon
Docteur en Histoire de l’université Paris-Sorbonne et directeur de mémoires
de Master à l’Institut Catholique de Paris, Jean-Baptiste Manchon est spécia-
liste de l’histoire de l’aéronautique. Il est notamment l’auteur d’une thèse por-
tant sur l’aéronautique militaire française outre-mer, entre 1911 et 1939. Il en-
seigne aujourd’hui au lycée Stanislas, à Paris.
Dès l’apparition des premiers aéroplanes dans les cieux indochinois, l’impact
psychologique de l’aviation sur les populations locales et européennes fut évident.
Ainsi, les exhibitions aériennes de Charles Van Den Born, pilote civil qui effectua
les premiers survols réussis de la Cochinchine au départ de Saïgon en 1910, puis
du Tonkin à partir de Hanoï en 1911 et de Haïphong en 1912, mais aussi du Siam à
Bangkok, de Hong-Kong et de Canton en Chine du Sud à la même époque, furent
très importantes pour le prestige de la France dans l’Extrême-Orient de la fin de la
Belle Époque1. Il en fut de même pour les premiers survols du Cambodge par Marc
Pourpe et Georges Verminck sur deux Blériot XI, en 19132. Pourtant, l’aviation
militaire ne vit le jour en Indochine qu’à l’été 1917, dans des conditions difficiles
1. D. Lagarde (dir.), Aviateurs d’Empire. L’épopée de l’aviation commerciale dans la France
d’Outre-mer, Paris, La Régordane, 1993, p. 12 ; C. Cony, M. Ledet, L’Aviation française en In-
dochine des origines à 1945, Outreau, Éditions Lela Presse, coll. « Histoire de l’Aviation » n° 21,
2012, p. 18 ; Télégramme n° 388 du 18 février 1911 – Archives Nationales d’Outre-Mer (ANOM),
Gouvernement Général de l’Indochine (GGI), Cabinet Militaire (CM), 66243, d. 2 & ANOM,
Fichier Boudet (Indochine), X2 / 23503 – Archives de l’État du Vietnam.
2. R. Chambe, Histoire de l’aviation, Paris, Flammarion, 1980, p. 144 ; C. Cony, M. Ledet,
L’Aviation française en Indochine, op. cit., p. 23.
387
L’aéronautique d’Indochine : une arme au service de la diplomatie…
et ce n’est qu’à partir de 1920 et la création officielle de l’« aviation coloniale » que
l’aéronautique indochinoise put enfin jouer le rôle diplomatique, politique et mi-
litaire qu’en attendaient les autorités coloniales françaises3 ; rôle bien perçu dès la
Belle Époque et résumé dans cette réflexion de janvier 1913 d’Albert Sarraut, alors
gouverneur général de l’Indochine : « À tous points de vue, l’influence politique
et morale d’une part, l’utilité militaire et matérielle d’autre part, l’aéroplane est
appelé à rendre de grands services à la colonie. […] L’aéroplane est une preuve
matérielle de notre force et de notre génie »4.
De fait, durant l’Entre-deux-guerres, l’aviation militaire d’Indochine partici-
pa du prestige de la France en Extrême-Orient. Ses matériels, ses méthodes et son
savoir-faire furent analysés, voire copiés par les aéronautiques étrangères. Elle
représentait, au moins jusque dans la première moitié des années 1930, un des
symboles de la modernité de l’armée française locale, constituant, jusqu’alors,
une force aérienne redoutable. C’est pourquoi, dès le début des années 1920, ses
voisines entrèrent en contact avec elle. Et si les relations entre l’aéronautique
indochinoise et ses homologues des pays limitrophes ne furent pas toujours ex-
cellentes, il reste que l’aviation d’Indochine remplit un certain nombre d’obli-
gations diplomatiques dont elle s’acquitta de bonne grâce. Aussi, comment les
aviateurs militaires d’Indochine participèrent-ils à la politique impériale fran-
çaise et au rayonnement des ailes françaises en Extrême-Orient ?
Cette étude s’appuie sur un carton des archives de l’armée de l’Air, consul-
table à Vincennes au Service Historique de la Défense (SHD-Air), et sur cinq
autres cartons issus des fonds du cabinet militaire du Gouvernement géné-
ral de l’Indochine conservés au Centre des Archives Nationales d’Outre-Mer
(ANOM) situé à Aix-en-Provence5. S’y adjoignent quelques rapports issus du
fonds des archives de l’Assemblée nationale et des documents actuellement
conservés à Hanoï aux Archives de l’État du Vietnam dont la recension fi-
gure dans des registres visibles aux ANOM6. À ces documents archivistiques,
il convient d’ajouter l’ouvrage de Christophe Cony et Michel Ledet paru en
2012 aux Éditions Lela Presse : L’Aviation française en Indochine des ori-
gines à 1945, qui constitue une somme incomparable sur l’aéronautique indo-
chinoise, et ma thèse de doctorat, soutenue en 2008 à la Sorbonne et parue en
2013 aux Presses Universitaires de Paris-Sorbonne sous le titre L’aéronautique
militaire française outre-mer, 1911-1939.
3. J.-B. Manchon, L’Aéronautique française outre-mer, 1911-1939, Paris, PUPS, coll. « Mondes
Contemporains », 2013, pp. 193-203 ; 211-216.
4. Lettre n° 24 BM du 17 janvier 1913 – ANOM, GGI, CM, 66243, d. 11.
5. Il s’agit des cartons 2B33 du SHD-Air émanant de l’état-major de l’armée de l’Air, et 66243,
66492, 66499, 66546 & 66572 des ANOM provenant du Cabinet Militaire (CM) du Gouvernement
général de l’Indochine (GGI).
6. Il s’agit du « fichier Boudet » recensant les archives françaises conservées à Hanoï au Vietnam,
dont certains documents concernent des renseignements politiques sur les aéronautiques militaires
voisines de l’Indochine et des missions auprès de celles-ci.
388
Histoire
Source : Thèse de M. Jean-Baptiste Manchon
L’Aéronautique militaire française outre-mer, 1911-1939, op. cit., p. 723
389
L’aéronautique d’Indochine : une arme au service de la diplomatie…
En soi, il apparaît, sans surprise, que la diplomatie aérienne déployée par l’aé-
ronautique d’Indochine a évolué au gré de la situation géopolitique extrême-orien-
tale de l’Entre-deux-guerres. Elle se caractérisa, tout d’abord, au début des années
1920, par une prise de contact avec les aéronautiques voisines de l’Indochine, fa-
vorisée par l’aura de l’aviation française au sortir de la Première Guerre mondiale.
Par la suite, l’activité diplomatique des aviateurs français connut son apogée au
milieu de l’Entre-deux-guerres avant que la Grande Dépression, l’instabilité poli-
tique au Siam et les débuts de la guerre sino-japonaise ne vinrent remettre en cause,
interrompre, puis changer la nature de cette diplomatie aérienne.
Premières rencontres avec les aviations militaires voisines
Tout d’abord, du fait de la géographie de la péninsule indochinoise, l’aéro-
nautique militaire française déployée en Extrême-Orient eut, très tôt, à effec-
tuer des visites de courtoisie ou à coopérer ponctuellement avec telle ou telle
force aérienne locale. D’une part, d’un point de vue géographique, l’Indochine
se situait entre deux pays indépendants, qui ont chacun cherché à se doter d’une
aviation militaire puissante : le Siam, à l’Ouest et la Chine, au Nord. De plus,
l’Indochine était également relativement proche des possessions britanniques
d’Extrême-Orient et avoisinait l’archipel japonais. D’autre part, auréolée de la
victoire française dans la Première Guerre mondiale, l’aéronautique d’Indochine
bénéficiait d’emblée, auprès de ses voisines, d’un prestige pourtant bien au-des-
sus de ses capacités opérationnelles.
Une coopération manquée avec l’aéronautique impériale japonaise
Au printemps 1920, une collaboration avec l’aviation japonaise faillit se
mettre en place. Le commandant de l’aéronautique d’Indochine, le chef de batail-
lon Glaize, cherchait alors à récupérer les quelques avions (Spad XIII de chasse
et Salmson 2A2 d’observation) et autres équipements aéronautiques de la mission
française de Sibérie qui avaient été rapatriés dans l’archipel nippon à la suite de la
Révolution d’octobre et de la fin de la Grande Guerre. Malheureusement pour lui,
il essuya une fin de non-recevoir de la part du ministère de la Guerre qui coupa
court, pour longtemps, à toute coopération directe avec l’aéronautique japonaise7.
Les premières rencontres aériennes franco-siamoises
Les visites diplomatiques des aviateurs français en Indochine débutèrent acci-
dentellement, au printemps 1920, par deux incidents survenus à quelques mois de
distance, au Cambodge puis au Siam. Début 1920, un avion des forces aériennes
siamoises, probablement égaré et à court de carburant, effectua un cheval de bois en
atterrissant sur un terrain de fortune à Thnot, dans la région de Siem Reap au nord
du Cambodge, brisant son hélice et cassant une de ses ailes. Cette première incur-
sion siamoise dans le ciel indochinois avait fait forte impression localement ; et l’on
7. C. Cony, M. Ledet, L’Aviation française en Indochine, op. cit., p. 40.
390
Histoire
savait, en haut lieu, que les aviateurs siamois préparaient un vol Bangkok-Saïgon.
Aussi, souhaitait-on côté français devancer les aviateurs siamois en allant les saluer
à Bangkok avant qu’ils n’arrivent à Saïgon8. C’est ainsi que, quelques mois plus
tard, le 17 juin 1920, lors d’une reconnaissance de nouveaux terrains d’atterris-
sage dans le nord-ouest du Cambodge, l’équipage composé de l’adjudant Lacoste
comme pilote, et du capitaine Guyomar, commandant la 2e escadrille d’Indochine,
comme chef de bord, tenta de rallier en vol Bangkok à partir de Battambang. Ce raid
avait été minutieusement préparé à Saïgon et les autorisations nécessaires négociées
avec les Siamois. Malheureusement, en raison de circonstances atmosphériques dif-
ficiles et du mauvais fonctionnement de leur Breguet XIV A2, les deux aviateurs
furent contraints d’atterrir dans une rizière à quelques kilomètres de la capitale sia-
moise. L’infortuné adjudant Lacoste décéda quelques heures plus tard d’une rupture
d’anévrisme, si bien que seul l’officier français put rendre la visite attendue par ses
homologues siamois… et dans des conditions pour le moins fâcheuses et inatten-
dues9 ! Ce fut néanmoins l’occasion pour l’aéronautique indochinoise d’établir un
premier contact avec les aviateurs siamois, prélude à des relations plus approfon-
dies entre les deux aviations ; d’autant plus que l’aéronautique siamoise, créée en
1913, alignait alors des avions de conception française : des Spad VII et XIII pour la
chasse, ainsi que des Breguet XIV B2 pour l’observation et le bombardement.
DR
Breguet 14 A2 n° 18215 « commandant Mézergues » de l'escadrille n° 2 de Cochinchine au mi-
lieu des années 1920, décoré de son insigne d’unité sur la dérive : le moustique photographe.
(C. Cony, M. Ledet, L’Aviation française en Indochine, op. cit., p. 173)
8. Ibidem, pp. 42-43.
9. Citation de l’adjudant Émile Lacoste : « Excellent pilote, animé du meilleur esprit militaire.
Très brave et très allant ; a exécuté en Cochinchine et au Cambodge, au cours du premier semestre
1920, 42 heures de vol, dans des circonstances souvent difficiles et périlleuses. Mort en service
commandé le 17 juin 1920 au cours d’un raid aérien », Ibidem, p. 43 & Rapport n° 5408 du 5
juillet 1920, Saïgon – ANOM, GGI, CM, 66492, d. « 1920 ».
391
L’aéronautique d’Indochine : une arme au service de la diplomatie…
De fait, des liens existaient déjà entre les aéronautiques française et siamoise.
Ils remontaient à l’entrée en guerre du Siam aux côtés de l’Entente, en 1917. Les
Siamois avaient, en effet, envoyé en France un corps expéditionnaire de 1 294
hommes, arrivé à Marseille le 30 juillet 1918. Parmi eux, 418 aviateurs siamois,
dont de nombreux officiers, suivirent une formation aérienne de pilote, d’obser-
vateur ou de mécanicien dans les écoles militaires d’aéronautique d’Avord, de
Biscarrosse, d’Istres ou de Pau, pour apprendre les techniques aériennes mo-
dernes et les tactiques du combat aérien. Parmi les 95 élèves-pilotes, les pre-
miers furent brevetés fin septembre 1918. Mais le corps aérien siamois ne fut pas
engagé au combat avant l’armistice, car nombre de ses aviateurs ne purent finir
leur instruction qu’en 1919. Certains d’entre eux participèrent néanmoins à des
missions de surveillance sur la frontière franco-allemande au printemps 1919
avant d’être rapatriés dans leur pays durant l’été. Cela explique la proximité et
les liens existant entre les aviateurs français et siamois au début des années 1920,
et le fait que l’aéronautique siamoise fut, à ce moment-là, rééquipée en matériel
français bien connu de ses aviateurs, qui lui permettait d’apparaître alors comme
une force aérienne moderne, servie par un personnel qualifié10.
Le Siam : une puissance aérienne en devenir au début des années 1920
Néanmoins, le Siam voulait faire partie des puissances aéronautiques mon-
diales et produire ses propres avions de combat. C’est pourquoi, au milieu des
années 1920, il remplaça ses Breguet XIV B2 par un appareil de production locale,
mais dont les différents composants demeuraient européens, en particulier fran-
çais, le Paribatra 2111. Cet avion biplace en tandem était alors constitué d’une
cellule de Breguet XIV modifiée, contenant trois réservoirs totalisant 750 litres
d’essence, sur laquelle avaient été adaptées des ailes d’origine anglaise. Quant
au moteur, il s’agissait, au départ, d’un Bristol Jupiter IV de 420 chevaux de
conception britannique, lui permettant d’atteindre une vitesse de croisière de 160
km/h. Ce moteur fut remplacé par la suite par un BMW VI, plus puissant, de 550
chevaux12. Ainsi, au moins jusqu’au début des années 1930 et le remplacement
de ses appareils par des avions plus modernes de conception américaine, l’avia-
tion siamoise dépendait, en partie, de matériels et d’équipements français, ce qui
la conduisit à entretenir des relations proches avec son homologue indochinoise.
10. T. Mougin, « L’armée siamoise au cœur de la Grande Guerre », Gavroche, n° 289, Novembre
2018, pp. 20-22.
11. Le nom de cet avion dépend des traductions françaises. Dans le catalogue de l’exposition
coloniale internationale de Paris de 1931, il est question de « Paribatva 21 ». Cependant, dans les
publications plus récentes, on parle de « Paribatra 21 », nom retenu dans cet article pour plus de
commodité.
12. « Chapitre XVI : Voyage Bangkok – Hanoï et retour (31 décembre 1930) », Exposition Co-
loniale Internationale [Paris ; 1931], Indochine française (section générale). L’Aéronautique mili-
taire de l’Indochine, Hanoï, Imprimerie d’Extrême-Orient, 1931, p. 57 ; J.-B. Manchon, L’Aéro-
nautique française outre-mer, op. cit., p. 469.
392
Histoire
Du bon usage de l’aviation militaire pour entretenir de bonnes relations di-
plomatiques avec le Siam durant les années 1920
Les autorités françaises d’Indochine approuvaient et encourageaient le rap-
prochement des aéronautiques française et siamoise car elles cherchaient à
contrebalancer l’influence anglaise à Bangkok en resserrant les liens franco-sia-
mois. Ainsi, dès février 1921, le gouverneur général de l’Indochine profita des
moyens offerts par l’aviation indochinoise pour faire voyager rapidement et
confortablement de Kompong Luong à Angkor, puis d’Angkor à Phnom Penh,
le frère du roi du Siam en visite officielle au Cambodge. Le prince Paribatra et
sa suite purent ainsi profiter pendant une semaine, entre le 5 et le 12 février, des
facilités offertes par les hydroglisseurs et les hydravions Breguet XIV de l’esca-
drille n° 2 qui étaient ainsi mobilisés pour raisons diplomatiques13.
De fait, probablement pour rendre la pareille, les aviateurs français furent
officiellement invités à Bangkok par le gouvernement royal pour participer aux
festivités données cette même année, commémorant l’entrée en guerre du Siam
dans la Grande Guerre. Une délégation française, forte de 3 Breguet XIV A2,
conduite par le chef de bataillon Glaize, commandant de l’aéronautique d’In-
dochine, se rendit à cette invitation et fut reçue de façon remarquable14. Arrivés
le 22 juillet 1921 à Bangkok en provenance de Battambang après un vol de
trois heures, les aviateurs français se rendirent immédiatement au monument aux
morts siamois de la Première Guerre mondiale pour y déposer une gerbe, puis
restèrent dans la capitale siamoise jusqu’au 2815. Cette expérience positive an-
nonçait d’autres visites de courtoisie. En 1922, les aviateurs siamois se rendirent
en Indochine à deux reprises. En avril, ils vinrent à Thakhek, au Laos, où les
autorités françaises leur réservèrent un excellent accueil16. Puis, en novembre, ce
fut une escadrille de quatre avions siamois qui se rendit à Hanoï, à l’invitation du
gouvernement général. Ce dernier attendait beaucoup de cette visite dont il espé-
rait qu’elle permettrait de développer l’influence française à Bangkok17. Aussi,
les huit aviateurs siamois – cinq officiers et trois sous-officiers – furent-ils reçus
avec tous les honneurs. Une section de deux appareils de l’escadrille du Tonkin
les accueillit à Vinh pour les accompagner jusqu’à Hanoï. Et l’après-midi de ce
11 novembre, lors du défilé célébrant l’armistice de 1918, deux Breguet XIV A2
siamois survolèrent la capitale vietnamienne et les troupes françaises, en forma-
tion avec leurs homologues de l’aéronautique d’Indochine, au nombre de sept18.
Enfin, les aviateurs siamois suivirent un stage de perfectionnement d’un mois
13. C. Cony, M. Ledet, L’Aviation française en Indochine, op. cit., p. 53.
14. Lettre n° 813 du 2 août 1921, Bangkok – ANOM, GGI, CM, 66499, d. « 1918-1926 », s/d. « 1922 ».
15. C. Cony, M. Ledet, L’Aviation française en Indochine, op. cit., p. 59.
16. Lettre n° 65 du 8 juillet 1922, Bangkok – ANOM, GGI, CM, 66499, d. « 1918-1926 », s/d. « 1922 ».
17. Lettre n° [Link] du 29 juin 1922, Hanoï – ANOM, GGI, CM, 66499, d. « 1918-1926 », s/d. « 1922 ».
18. Télégramme n° ? du 10 novembre 1922, Vinh – ANOM, GGI, CM, 66499, d. « 1918-1926 »,
s/d. « 1922 », C. Cony & M. Ledet, L’Aviation française en Indochine, op. cit., p. 76 & Exposition
Coloniale Internationale [Paris ; 1931], Historique de l’Aéronautique d’Indochine (section géné-
rale). Aéronautique militaire de l’Indochine, Hanoï, Imprimerie d’Extrême-Orient, 1930, p. 37.
393
L’aéronautique d’Indochine : une arme au service de la diplomatie…
organisé par la 1ère escadrille de l’Indochine à Bach Maï, la grande base aérienne
française du Tonkin, située à cinq kilomètres au sud de Hanoï et pourvue de tous
les équipements nécessaires19.
Les rencontres entre aviateurs français et siamois se poursuivirent l’année
suivante. Ainsi, le 10 mars 1923, deux avions de l’escadrille de Cochinchine,
partis de leur base de Bien-Hoa située près de Saïgon, se rendirent à Battam-
bang, au Cambodge, pour rejoindre deux équipages siamois venus quérir Pierre
Valude, député français en mission diplomatique. Les aviateurs français escor-
tèrent les deux Breguet XIV siamois jusqu’à Sisophon, près de la frontière avec
le Siam, avant de revenir à leur point de départ20. Puis en mai, un aviateur sia-
mois, le lieutenant Do Wang effectuait un raid de près de deux mille kilomètres
rejoignant directement, au cours d’un vol de 12 h 40 mn sans escale, Bangkok
à Saïgon. Cet exploit amena les autorités siamoises à inviter le résident supé-
rieur au Laos, Jules Bosc, à venir par avion rencontrer le vice-roi du Siam à
Makheng. Ce qu’il fit le 15 octobre 1923, véhiculé par un Breguet XIV A2 et
une limousine Breguet XIV de l’aviation siamoise avec la délégation française
de Nong-Khay au Laos21.
© SHD - Air
Les Breguet XIV de la force aérienne siamoise en visite à Bach Maï en novembre 1922
19. Bordereau n° 983 AP du 6 novembre 1922, Hanoï - ANOM, GGI, CM, 66499, d. « 1918-
1926 », s/d. « 1922 ».
20. Les aviateurs français de l’escadrille n° 2 qui accomplirent cette mission d’accompagnement
diplomatique étaient le lieutenant Dumas, pilote et le sergent Métairie, mécanicien (premier équi-
page), et l’adjudant pilote Phily et le mécanicien Henri Théodore (second équipage), C. Cony, M.
Ledet, L’Aviation française en Indochine, op. cit., p. 82.
21. C. Cony, M. Ledet, L’Aviation française en Indochine, op. cit., p. 94.
394
Histoire
Premières coopérations avec l’aviation du sud de la Chine
Les succès de ces premières visites amenèrent l’aéronautique militaire de l’Indo-
chine à cultiver des relations proches avec ses voisines jusqu’au début des années
1930, du moins tant que ses matériels restaient compétitifs par rapport à ceux de ses
homologues asiatiques et que les conditions politiques et militaires le permettaient.
Elle noua ainsi très tôt des liens avec l’aviation de la province chinoise du Yunnan, li-
mitrophe de l’Indochine. En février 1921, Tang Jiyao, l’ancien commandant en chef
des troupes du Yunnan, devenu l’un des seigneurs de la guerre chinois à la suite de la
guerre de protection de la nation de 1915-1916 où il soutint la République de Sun Yat-
sen contre la tentative de rétablissement impérial de Yuan Shikai, se rendit à Hanoï22.
Il assista, le 16, sur la base de Bach Maï, à une présentation en vol des Breguet XIV
de l’escadrille du Tonkin. Très impressionné par ces évolutions aériennes, il fit appel,
un an et demi plus tard, aux aviateurs français pour l’aider à mettre sur pied une force
aérienne à Yunnanfou – aujourd’hui Kunming – après avoir commandé en France,
en septembre 1922, six Breguet XIV A223. C’est ainsi que le 9 novembre suivant, le
chef du bureau d’aviation du Yunnan, Lao Pui Chuen, envoya se former au pilotage
à Bach Maï quatre officiers aviateurs chinois. Leur instruction en double-commande,
effectuée par l’adjudant Francès, fut rapide puisque dès le 28 novembre, deux de ces
officiers étaient lâchés sur Breguet XIV A2. D’autres devaient suivre peu de temps
après. Et fin 1922, le Yunnan demanda à l’aéronautique d’Indochine du matériel et
des instructeurs24. Aussi une mission d’aviation française au Yunnan fut-elle orga-
nisée quelques mois plus tard, en 1923. Elle fut confiée au capitaine Arbitre, com-
mandant de l’escadrille n° 1 depuis février 1921. Dans ce cadre, afin de renforcer
les relations aériennes franco-chinoises, celui-ci organisa la visite à Bach Maï, en
décembre 1925, de trois Breguet XIV chinois de la base de Yunnanfou25. Cependant,
les aviateurs français ne purent rendre la politesse à leurs homologues chinois du fait
de la situation politico-militaire compliquée du sud de la Chine à cette époque26. La
diplomatie et la coopération aériennes avaient leurs limites.
L’apogée de l’activité diplomatique de l’aviation d’Indochine au milieu de
l’Entre-deux-guerres
Dès le milieu des années 1920, le Breguet XIV, même dans sa version améliorée
mise en œuvre par l’aéronautique indochinoise, ne soutenait plus la comparaison
par rapport aux appareils plus modernes comme le Paribatra 21, qui commen-
22. Il existe plusieurs transcriptions des noms chinois, j’ai choisi de me servir de celles qui sont com-
munément utilisées aujourd’hui. Auparavant, on écrivait plutôt Yuan Shi-kai, Sun Yat-sen, ou T’ang
Chi-yao. (L. Bianco, Les Origines de la révolution chinoise, 1915-1949, Paris, Gallimard, coll. « Folio
histoire », 1987, p. 52-56 & « Liste des seigneurs de la guerre chinois (1916-1937) », Wikipédia.
23. C. Cony, M. Ledet, L’Aviation française en Indochine, op. cit., p. 53, 76.
24. Ibidem, p. 76 ; Exposition Coloniale Internationale Paris 1931, op. cit., pp. 37-38.
25. Lettre n° 1781-D du 3 décembre 1925, Hanoï – ANOM, GGI, CM, 66499, d. « 1918 à 1926 »,
s/d. « 1925 ».
26. Lettre n° 1072/3.0 du 5 décembre 1925, Hanoï – ANOM, GGI, CM, 66499, d. « 1918 à 1926 »,
s/d. « 1925 ».
395
L’aéronautique d’Indochine : une arme au service de la diplomatie…
çaient à équiper l’aviation siamoise27. Il fallut attendre quatre ans et l’arrivée du
Potez 25 A2 dans les escadrilles d’Indochine pour que les visites aériennes de cour-
toisie reprennent avec les Siamois. Le but explicite de la tournée de novembre
1927 fut, en effet, de présenter à ces derniers ce nouvel appareil et d’en faire la pro-
motion28. Ainsi, le colonel Leblanc, commandant de l’aéronautique d’Indochine,
porteur d’une lettre du gouverneur général de l’Indochine au roi du Siam, se rendit,
en compagnie du lieutenant Discours, à Bangkok à l’occasion des fêtes données
en l’honneur de l’anniversaire du souverain. Partis de Hanoï, les aviateurs français
firent le voyage d’une seule traite à bord d’un des Potez 25 A2 fraîchement arrivés
au Tonkin, ce qui ne manqua pas d’impressionner les aviateurs siamois. Très bien
reçus par ces derniers, ils restèrent à Bangkok une semaine, du 7 au 14 novembre,
semaine durant laquelle ils eurent l’occasion de montrer les qualités de l’avion
français par plusieurs démonstrations en vol devant les autorités compétentes29.
© SHD - Air
Potez 25 A2 n° 1631 du commandant du groupe d’aviation d’Indochine du Tonkin sur le terrain
de Vientiane vers 1930 ; on remarque sur la dérive de l’avion l’insigne personnel du comman-
dant (un lapin marchant) et en dessous, les insignes des 1ère (tête de tigre), 3ème (dragon dans un
triangle vert) et 4ème (éléphant ailé) escadrilles d’Indochine.
27. Le député Ernest Outrey faisait remarquer en décembre 1925, dans une intervention à la
Chambre des Députés : « J’appelle l’attention de Monsieur le ministre des Colonies sur le fonc-
tionnement des services aéronautiques militaires en Indochine. […] Nous faisons trop mauvaise
figure à côté des pays voisins comme le Siam, qui ont fait de gros efforts pour l’aéronautique. »
(Discussion des chapitres 65 et 66 du budget du Ministère des Colonies pour l’exercice 1926 –
A.A.N., A., S.E. t. unique, p. 788 [17 Décembre 1925] – Débats parlementaires n° 144).
28. Lettre n° 1052/3.0. du 26 août 1927, Hanoï – ANOM, GGI, CM, 66546, d. « cessions », s/d.
« relations avec les aéronautiques voisines ».
29. Télégramme n° 1360 du 15 novembre 1927, Hanoï – ANOM, GGI, CM, 66546, d. « ces-
sions », s/d. « relations avec les aéronautiques voisines ».
396
Histoire
Le renforcement des liens avec l’aviation chinoise
Fin 1927, la situation politique semblant se stabiliser dans le sud de la Chine où
l’ère des « seigneurs de la guerre » prenait fin, et le succès de la récente mission
aérienne à Bangkok conduisirent le service des Affaires extérieures du Gouverne-
ment général à développer les relations aériennes, notamment avec les provinces
chinoises voisines de l’Indochine30. Ainsi, en 1928, le déploiement temporaire
d’une section de deux Potez 25 à Tai-Ping, le nouveau terrain d’atterrissage de
Fort-Bayard dans l’enclave de Kouang-Tchéou-Wan, permit de relancer des rela-
tions qui s’étaient passablement distendues avec les aviations chinoises, pourtant
dotées en partie d’avions français31. Par ailleurs, l’achat cette même année, de
vingt-cinq Potez 25 A2/B2 par la province de Mandchourie au nord de la Chine
sembla démontrer la volonté de certaines autorités chinoises de rétablir des liens
avec la France32.
Cependant, pour approfondir concrètement ces dispositions favorables, il fal-
lait organiser de nouvelles visites en Chine. Cela semblait possible depuis la réu-
nification de la Chine sous le gouvernement nationaliste de Tchang Kaï-chek en
1928, qui avait restauré un semblant de paix et d’ordre dans le pays33. Aussi, début
1929, un projet de raid vers Yunnanfou par trois avions de la 1ère escadrille de Bach
Maï fut élaboré 34. Ce voyage, dont on attendait beaucoup, fut finalement accompli
fin décembre par une escadrille de cinq avions, pour lui donner plus de solennité.
Le détachement était mené par le lieutenant-colonel de Prémorel, chef de l’aéro-
nautique d’Indochine depuis quelques mois. Les aviateurs français furent remar-
quablement reçus par leurs homologues chinois35. Le succès de cette visite diplo-
matique constitua le point de départ de toute une série de manifestations aériennes
avec les Chinois et les Siamois qui se déroulèrent au début des années 1930.
30. L’effet favorable des démonstrations aériennes avait beaucoup impressionné dans les chan-
celleries comme l’écrivait alors l’un des ambassadeurs de France en Extrême-Orient : « Des raids
d’avions en Chine servent mieux la France que l’envoi de quelques croiseurs. Nos compatriotes
installés en territoire céleste, ne peuvent qu’en retirer un bénéfice moral certain auprès des gou-
vernements locaux, des indigènes et des colonies étrangères. », « Chapitre V : Voyage aérien
Hanoï-Canton (mai 1930) », L’Aéronautique militaire de l’Indochine, op. cit., p. 22.
31. ANOM, GGI, CM, L89 / 42.256.
32. M. Ledet, « En Extrême-Orient : les Potez chinois et japonais » in Potez 25, Outreau, Lela
Presse, coll. « Histoire de l’Aviation », n° 1, 1996, pp. 152-153.
33. Le général Tchang Kaï-chek (qui s’orthographie également Chiang Kai-shek) était le chef du
parti nationaliste chinois fondé par Sun Yat-sen, le Kuomintang (ou Guomindang). Par « l’Expé-
dition du Nord » de 1926, aussi appelée « Beifa », il mit fin à l’ère des « seigneurs de la guerre »
et imposa le gouvernement du Kuomintang, auquel s’étaient ralliés les seigneurs de la guerre de
Chine du Sud. Deux ans plus tard, écartant tous ses rivaux et se présentant comme l’héritier de Sun
Yat-sen par son mariage avec la belle-sœur de celui-ci, il prenait la présidence de la République
de Chine à la suite de la reconquête de Pékin, le 4 juin 1928, puis de toute la Chine du Nord par
ses troupes, M. Mourre, « Chine » in Le Petit Mourre, Dictionnaire d’Histoire universelle, Paris,
Bordas, 2008, p. 271 & L. Bianco, Les origines de la révolution chinoise, op. cit., pp. 58-60.
34. ANOM, GGI, CM, Q43 / 38.406.
35. L.-M. Chassin (gen. ), « Débuts de l’aviation en Indochine » in Forces Aériennes Françaises,
n° 110, Décembre 1955, p. 1018.
397
L’aéronautique d’Indochine : une arme au service de la diplomatie…
C’est dans ce contexte que le chef de bataillon Mathis, commandant en se-
cond de l’aéronautique de l’Indochine, entreprit en mai 1930 le premier voyage
de l’aviation militaire française vers des territoires contrôlés directement par les
troupes de Tchang Kaï-chek. Ce voyage de propagande, ardemment souhaité
par le ministre de France à Pékin, était attendu depuis plus d’un an et avait été
retardé par la situation politique chinoise. Début 1930, la stabilisation de celle-
ci avait permis de l’organiser pour le printemps36. À bord de trois Potez 25 A2,
les aviateurs français se rendirent à Canton via Fort-Bayard et survolèrent Ma-
cao et Hong-Kong. Ils furent chaleureusement reçus par les plus hautes autorités
chinoises ; d’autant plus que, pour l’époque, ce raid aérien en formation vers
le delta de la rivière des Perles restait très audacieux. Les aviateurs français
profitèrent de leur séjour pour faire une présentation en vol de l’avion d’ob-
servation français au-dessus de Canton, devant un parterre d’officiels chinois
et étrangers très intéressé et acquis par leur exploit. Cette exhibition aérienne
fournit également un bon prétexte aux aviateurs chinois pour faire étalage de
leur virtuosité. Cette visite raffermit les liens franco-chinois et soutint opportu-
nément l’influence du très francophile général Wang au sein du gouvernement
nationaliste37.
Le contexte diplomatique favorable créé par cette visite aérienne rendit pos-
sible la cession à certaines forces aériennes chinoises, moyennant finance, d’une
partie des Breguet XIV A2 usagés de l’aéronautique indochinoise, tout juste rem-
placés par des Potez 25 A2. Le prix demandé pour une cellule usagée était de
15 000 francs et celui d’un moteur révisé, de 10 000 francs. C’est l’aviation du
Yunnan, dont les aviateurs français d’Indochine étaient les plus proches, qui,
visiblement, bénéficia la première de ces cessions avec la fourniture, dès 1930,
de dix appareils. D’autres aéronautiques chinoises dont celles d’Amoy et de
Chongqing profitèrent également de ces achats d’occasion dans les années qui
suivirent38.
Cependant, si le succès diplomatique était évident, cette mission aérienne
laissait à désirer d’un point de vue technique. À l’aller, seuls deux avions sur
trois parvinrent à Canton et, au retour, l’un des deux Potez 25 dut être réparé
à Canton, après avoir cassé du bois lors d’un atterrissage forcé à une centaine
de kilomètres de la ville chinoise. Les nouveaux avions d’armes de l’Indochine
n’étaient donc pas infaillibles. Certes, ces mésaventures avaient amené les avia-
teurs français à rencontrer leurs homologues portugais et à nouer des relations
impromptues avec l’aviation de Macao. Le commandant Cabral et ses hommes,
s’étaient, en effet, montrés efficaces et compétents dans leur aide aux équipages
36. Rapport de Léon Archimbaud sur le projet de budget du Ministère des Colonies pour l’exercice
1930 – A.A.N., I., n° 2262, an 1ère S.E., p. 531 [31 Juillet 1929] – Documents parlementaires n° 124.
37. « Chapitre V : Voyage aérien Hanoï-Canton (Mai 1930) », L’Aéronautique militaire de l’Indo-
chine, op. cit., pp. 17-22.
38. Lettre n° 46-D du 7 janvier 1930, Hanoï ; Lettre n° 560/DA du 20 mars 1930, Hanoï & Télé-
gramme n° 282 du 16 juin 1930, Saïgon – ANOM, GGI, CM, 66546, d. « cessions ».
398
Histoire
français39. Il n’en demeure pas moins que ces incidents soulignaient le danger
que représentait encore de tels raids et ne motivaient pas à les renouveler fré-
quemment.
© SHD - Air
Potez 25 TOE sur le terrain de Son La en Indochine, décembre 1932.
L‘approfondissement éphémère des relations avec l’aviation siamoise
En revanche, les rapports avec le Siam étaient alors bien plus aisés. Le mi-
nistre de l’Air du Siam, le prince Purachatra, en visite à Saïgon, put ainsi béné-
ficier, en septembre 1930, d’un vol de démonstration sur Potez 25 A2 comme
passager, exécuté au-dessus de la Cochinchine par le capitaine Picard, chef de
l’escadrille n° 2. L’excellent accueil reçu alors l’amena à vouloir approfondir les
liens avec l’Indochine en multipliant les échanges aériens franco-siamois. Aussi,
dans ce cadre, le 1er décembre suivant, deux Potez 25 de l’escadrille n° 2 furent
autorisés à accompagner l’appareil civil du gouverneur général de l’Indochine
jusqu’à Bangkok, où il se rendait en visite officielle40. Les aviateurs siamois ré-
pondirent à cette initiative dès la fin du mois, en se rendant en vol à Hanoï, le 31
39. « Chapitre V : Voyage aérien Hanoï-Canton (mai 1930) », L’Aéronautique militaire de l’In-
dochine, op. cit., pp. 17-22.
40. « Chapitre XVI : Voyage Bangkok – Hanoï et retour (31 décembre 1930) », L’Aéronautique
militaire de l’Indochine, op. cit., p. 56.
399
L’aéronautique d’Indochine : une arme au service de la diplomatie…
décembre 1930, avec trois Paribatra 2141. La fraternisation aérienne franco-sia-
moise était à son zénith. Le chef de l’aéronautique siamoise était alors le très
francophile général Phya-Chalemhakas, et c’est lui qui dirigeait la délégation
siamoise qui resta au Tonkin jusqu’au 6 janvier 1931. Il avait, de même qu’un de
ses pilotes, le capitaine Luang-Saine, été breveté pilote en France à la fin de la
Belle Époque. Et l’un comme l’autre avaient servi dans une escadrille française
durant la Grande Guerre où ils avaient gagné plusieurs citations42.
© SHD - Air
Visite d’aviateurs siamois à Bach Maï le 6 janvier 1931.
Alignement de Paribatra type 21 avant le départ : celui du centre est mû par un moteur BMW VI ;
les deux autres ont comme moteur un Bristol Jupiter VI
Cependant, ces manifestations d’amitié allaient bientôt diminuer. Un nouveau
voyage à Bangkok d’une escadrille indochinoise, prévu en 1931, fut probable-
ment réalisé43. Mais la crise des années 1930, qui conduisit de nombreux États
dont le Siam à se refermer sur eux-mêmes et surtout les coups d’État successifs
qui affectèrent ce pays à partir de 1932, limitèrent le maintien de relations cor-
diales entre les aviations d’Indochine et du Siam44.
41. ANOM, GGI, CM, F5 / 39.702.
42. « Chapitre XVI : Voyage Bangkok – Hanoï et retour (31 décembre 1930) », op. cit., pp. 57-59.
43. ANOM, GGI, CM, L89 / 39.703.
44. Le 24 juin 1932, le coup d’État de Pridi Banomyong mit fin à la monarchie absolue au Siam
et instaura un gouvernement moins favorable aux intérêts français. Un peu moins de deux ans plus
tard, le roi Rama VII se voyait contraint d’abdiquer en mars 1935, ajoutant à la confusion. Le ma-
réchal Luang Pibul Songram en profita et fit un nouveau coup d’État en 1937 par lequel il instaura
au Siam sa dictature et un gouvernement ouvertement nationaliste favorisant l’expansionnisme
nippon. Ces différents événements devaient se traduire par l’établissement de tensions croissantes
dans les relations siamo-indochinoises, Frémy Dominique & Michel, « Thaïlande », Quid 2003,
400
Histoire
Des relations aériennes de plus en plus épisodiques au cours des années 1930
Les rapports avec la Chine, un moment resserrés au milieu de l’Entre-deux-
guerres, se relâchèrent rapidement. En effet, les débuts de la guerre sino-japonaise
déclenchée en septembre 1931 par l’incident de Moukden empêchèrent les rela-
tions aéronautiques franco-chinoises d’être approfondies. Plus aucun raid officiel
vers la Chine ne fut plus possible pour les aviateurs militaires français. Et au re-
gard de l'évolution de la situation chinoise, une collaboration aérienne directe ap-
paraissait de plus en plus hasardeuse et donc de moins en moins souhaitable pour
l’aéronautique d’Indochine. Il y eut bien, en juin 1931, le désastreux convoyage
vers le Sichuan de deux Potez 25 A2/B2, remontés à Bach Maï par les mécaniciens
français de la 1re escadrille pour le compte du général Wang, mais ces derniers
ne parvinrent jamais à destination45. Ensuite, on note seulement, au cours des an-
nées 1930, quelques présentations en vol du Potez 25 à des officiels chinois sur
le terrain de Bach Maï, au Tonkin46. Certes, les liens avec l’aéronautique chinoise
n’avaient pas disparu mais ils furent extrêmement réduits.
© SHD - Air
Potez 25 TOE sur un terrain de secours au Tonkin en décembre 1934
Paris, R. Laffont ; J. Decoux, À la barre de l’Indochine, Histoire de mon gouvernement général
(1940-1945), Paris, Plon, 1949, p. 22.
45. Le lieutenant Lauzin, de l’aviation d’Indochine, placé pour l’occasion en disponibilité, partici-
pa à ce convoyage rocambolesque. L’un des deux avions était convoyé par un équipage chinois qui
n’arriva jamais à destination. L’autre, était piloté par un équipage composé de l’officier français,
temporairement mis à la disposition du maréchal chinois Liu Xiang et de Pierre Schertzer, ancien
de l’aviation d’Indochine, qui était le conseiller en aéronautique du seigneur de la guerre. Après un
vol difficile, ces aviateurs durent poser durement leur avion dans la montagne, en raison de condi-
tions météorologiques désastreuses. Ils n’arrivèrent à Chongqing que plusieurs semaines plus tard,
sans avion, après un périple mémorable à travers la montagne puis la campagne chinoise, « Le vol
vers Chung King », Service Historique de l’Armée de l’Air, Souvenirs du Général Lauzin, Paris,
SHAA, 1979, pp. 1-44.
46. Ibidem, p. 41.
401
L’aéronautique d’Indochine : une arme au service de la diplomatie…
L’aviation nationaliste chinoise disposa néanmoins jusqu’en 1939 de cer-
taines facilités auprès de l’aéronautique d’Indochine, comme le remontage à
Bach Maï, Gia Lam ou Tong, puis la livraison des avions de combat qu’elle
avait commandés en France. Ainsi, reçut-elle à Yunnanfou, en 1938, vingt-trois
Dewoitine D.510, la plupart dépourvus de leur canon HS 9, dont certains avaient
été remontés et essayés en vol par les aviateurs de la 1re escadrille d’Indochine
au Tonkin47. De même, durant l’été 1939, trois Potez 63 issus d’une commande
chinoise de huit appareils passée en 1937 (quatre Potez 631 et quatre Potez 633),
parvinrent en caisse à Haïphong. Ceux-ci devaient, comme les D510, être re-
montés au Tonkin puis livrés en vol à Yunnanfou. Mais le déclenchement de
la Seconde Guerre mondiale ajourna ces livraisons et un seul de ces avions, un
Potez 633 de bombardement, fut remonté à Tong avant d’être pris en dotation par
l’escadrille 1/595 de l’Indochine durant l’été 194048.
© SHD - Air
Un Dewoitine D 510 en vol.
En outre, à partir du milieu des années 1930, le rôle diplomatique de l’avia-
tion indochinoise devint de plus en plus ambigu car elle avait perdu son prestige
en Extrême-Orient. Les avions qu’elle alignait paraissaient désormais obsolètes
47. Ces avions faisaient partie d’un contrat passé par la Chine nationaliste de Tchang Kaï-chek en 1937 pour
24 Dewoitine D.510. À la fin de l’été 1938, 12 de ces avions de chasse avaient déjà été livrés à Yunnanfou.
Le treizième avait été accidenté lors d’un essai en vol et était irréparable. Mais les onze derniers, arrivés plus
tard à Haïphong, avaient fait l’objet, en septembre 1938, d’une réquisition du gouverneur général, Jules
Brévié, qui s’inquiétait de la faiblesse des forces aériennes de l’Indochine face à l’aviation japonaise, de plus
en plus menaçante au sud de la Chine. Toutefois, l’intervention énergique du ministère des Affaires étran-
gères en novembre mit fin à cette démarche aventureuse et les avions furent livrés aux forces nationalistes
chinoises avant la fin de l’année, Bordereau n° 1276-I/[Link]/EMAA du 29 septembre 1938, Paris ; Bordereau
n° 1284-I/C-RS/EMAA du 1er octobre 1938, Paris & Lettre n° 1564-I/[Link]/EMAA du 4 novembre 1938,
Paris – SHD-Air, 2B33, d. 2, s/d. 3 & C. Cony, L. Ledet, L’Aviation française en Indochine, op. cit., p. 245).
48. C. Cony, L. Ledet, L’Aviation française en Indochine, op. cit., p. 302.
402
Histoire
par rapport à ceux de ses voisines49. La visite de courtoisie d’aviateurs britan-
niques au Sud-Annam en juin 1935, venus à bord d’hydravions Short Singa-
pore III du Squadron 205 basé à Singapour, montra aux aviateurs français com-
bien leurs hydravions Cams 37, pourtant arrivés assez récemment en Indochine,
étaient démodés50. Cela provoqua l’envoi, l’année suivante, de trois Cams 55 à
la 5ème escadrille d’Indochine basée à Cat Laï, près de Saïgon51. Mais ces hydra-
vions, déjà anciens, n’avaient pas modifié les capacités très limitées de l’aviation
indochinoise. C’est pourquoi il fallut, au milieu des années 1930, interdire à
l’aéronautique indochinoise tout déplacement chez les puissances limitrophes52.
Les tournées de courtoisie et les coopérations aériennes cessèrent donc pour les
aviateurs français ; du moins dans cette partie du monde.
© SHD - Air
Hydravion Short S. 19 Singapore dans la baie de Cam Ranh le 21 juin 1935.
Finalement, l’aéronautique d’Indochine a joué un rôle, certes réduit mais réel,
dans les rapports diplomatiques de la France en Extrême-Orient. S’il est certain
que les aviateurs ne bénéficièrent d’aucune autonomie dans ce rôle, ces missions
49. En 1934, l’aviation du Siam délaissait ses Nieuport 29 pour douze Curtiss Hawk II de construc-
tion métallique. Elle devait par la suite, à partir de 1937, acquérir aux États-Unis une cinquantaine
Curtiss Hawk III de chasse dont une partie devait être produite sous licence localement mais aussi une
cinquantaine de monomoteurs biplans Vought V-93S Watt Corsair d’observation et de bombardement
léger produits également sous licence, 6 bombardiers bimoteurs Martin 139 WS, puis, surtout, à l’orée
de la Seconde Guerre mondiale, des Curtiss Hawk H75N à train fixe, très modernes pour l’époque
dans cette partie du monde, Lettre n° 191-A du 8 avril 1938, Bangkok – SHD-Air, 2B33, d. 2 « Indo-
chine », s/d. 1 & C. Cony, L. Ledet, L’Aviation française en Indochine, op. cit., pp. 330-331.
50. Ibidem, pp. 277-279.
51. Lettre n° 810-1.A.4/RS/EMG du 1er octobre 1935, Paris & Rapport secret n° 178° PF-Aé du
23 novembre 1936, Hanoï – SHD-Air, 2B33, d. 2, s/d. 1.
52. En mars 1938, le gouverneur général faisait remarquer, dans un mémoire à l’attention du mi-
nistre des Colonies que « notre aviation actuelle en Indochine est peu apte aux missions de guerre
et d’un entretien onéreux ; elle ne saurait être non plus une aviation de prestige. D’ailleurs, voici
déjà quelques années que toute visite aux puissances voisines a été interdite. », Lettre n° 456 CCM
du 11 mars 1938, Hanoï – SHD-Air, 2B33, d. 2 « Indochine », s/d. 1.
403
L’aéronautique d’Indochine : une arme au service de la diplomatie…
furent loin d’être anecdotiques ; occupant parfois une place non négligeable dans
l’activité aérienne militaire en Indochine. Toutefois, en bons soldats, les aviateurs
restèrent toujours de simples exécutants du politique : c’est pourquoi l’aviation
militaire indochinoise ne fut qu’un outil à la main du gouverneur général de l’In-
dochine, voire du ministre des Colonies ou des Affaires étrangères, pour asseoir
la position de la France en Extrême-Orient et contrebalancer l’influence de la
Grande-Bretagne, voire, à partir des années 1930, celle du Japon, dans cette partie
du monde. Cependant, les moyens dont disposaient les forces aériennes de l’In-
dochine ont rapidement empêché toute velléité d’action diplomatique aérienne
de puissance dès le milieu des années 1920, malgré quelques coups d’éclats
éphémères au milieu de l’Entre-deux-guerres, permis par la mise en service du
nouveau Potez 25 et le retrait des vieux Breguet XIV ; bientôt remis en cause
par l’évolution de la situation en Extrême-Orient. C’est qu’en effet, les échanges
issus de la diplomatie aérienne étaient largement rythmés, en Indochine comme
ailleurs, par la marche des Relations internationales. Les difficultés créées par
les changements politiques au Siam, devenu Thaïlande en 1938, qui se tourne
de plus en plus vers les États-Unis pour son équipement aérien et le Japon pour
ses relations stratégiques, mais aussi par l’invasion progressive de la Chine par
le Japon, réduisent à la portion congrue les possibilités d’actions diplomatiques
des aviateurs français ; d’autant plus qu’à partir du milieu des années 1930, l’état
de faiblesse chronique de leurs forces aériennes, malgré les faibles appoints de
multimoteurs à partir de 1937, oblige les autorités politiques à suspendre sine die
les visites de courtoisie aux aéronautiques limitrophes53.
Il reste que d’un point de vue humain, cette diplomatie aérienne, ponctuée par
des réceptions réciproques entre les aviations siamoise ou chinoise et française,
fut l’occasion de rencontres fructueuses. Ces tournées ont pu créer ou raffermir
des amitiés et des liens entre aviateurs, favorisant les intérêts de la France en Ex-
trême-Orient, mais aussi certaines visées diplomatiques du gouvernement général
de l’Indochine ou de ses partenaires siamois ou chinois. Et les visites d’aviateurs
anglais, en particulier dans la seconde moitié des années 1930, à un moment où
la sécurité de l’Indochine pouvait paraître compromise, a certainement participé à
l’affirmation de la solidité de l’alliance franco-anglaise et à la solidarité des puis-
sances coloniales dans cette partie du monde. De fait, cette diplomatie aérienne
impériale ne fut pas limitée à l’Extrême-Orient. Elle fut très active au Proche-
Orient où la proximité entre aviateurs français et anglais explique, entre autres,
qu’au moment de la défaite de juin 1940, certains militaires français, certes peu
nombreux, rejoignirent les rangs britanniques en Égypte où furent constituées,
dès le 8 juillet 1940, les trois premières escadrilles françaises libres : les Free
French Flight 1, 2 et 354. Mais ceci est une autre histoire.
53. J.-B. Manchon, L’Aéronautique militaire outre-mer, op. cit., pp. 568-573.
54. J.-B. Manchon, Un exemple d’utilisation de l’aviation militaire sur les Théâtres d’Opérations
Extérieurs – L’Aéronautique Militaire Française au Levant, 1918-1940, Mémoire de Maîtrise,
Jacques Frémeaux (dir.), Université Paris-Sorbonne, juin 1998, dactyl., pp. 155-159.
404
Histoire
La puissance aérienne et le Pacifique :
tirer les leçons du passé
Thomas E. Griffith
Thomas E. Griffith est diplômé de l’US Air Force Academy et a tenu divers
postes opérationnels, de commandement et d’état-major pendant sa carrière. Il
a volé sur F-4 et F-15E, effectué des missions de combat pendant l’opération
Desert Storm. Il a aussi été Commandant de la School of Advanced Air and
Space Studies à l’Air University et Dean du National War College. Après avoir
quitté l’Air Force, il est devenu diplomate au sein de l’U.S. State Department. Il
détient un PhD en histoire de l’University of North Carolina.
La montée en puissance de la Chine et l’affirmation de son influence en Asie
de l’Est ont conduit les États-Unis, leurs alliés et leurs partenaires à renforcer
l’attention qu’ils portent à cette région. Ce regain d’intérêt transparaît notam-
ment dans la Stratégie Indopacifique de l’administration Biden publiée en 2022 :
« [...] l’Indopacifique est confronté à des défis croissants, particulièrement ceux
posés par la RPC (République populaire de Chine). Pékin conjugue ses leviers
économique, diplomatique, militaire et technologique pour affermir sa sphère
d’influence dans cette région et souhaite devenir la puissance la plus influente au
monde… Ce faisant, elle porte atteinte aux droits de l’homme, aux règles interna-
tionales (notamment à la liberté de navigation) mais aussi à d’autres principes qui
garantissaient la stabilité et la prospérité de l’Indopacifique »1.
Pour contenir les velléités chinoises dans cette région, les États-Unis et leurs
alliés approfondissent leurs relations et passent en revue leurs capacités d’action
diplomatiques et militaires. Cette réflexion se traduit également par l’analyse des
1. Indo-Pacific Strategy of the United States, Washington, D.C., février 2022.
405
La puissance aérienne et le Pacifique : tirer les leçons du passé
réseaux diplomatiques, l’examen quantitatif des forces et de leur prépositionne-
ment. Elle porte aussi sur la façon dont ces armées peuvent être employées dans
l’hypothèse d’un affrontement à venir2. Dans ce cadre, les retours d’expérience
des combats qui ont ravagé l’Indopacifique durant la Seconde Guerre mondiale
méritent d’être étudiés.
Méconnues du grand public, les leçons de ces conflits sont peu comprises et
restent trop souvent cantonnées à la simple analyse d’une succession d’événe-
ments : l’attaque japonaise sur Pearl Harbor, les batailles de Midway ou d’Iwo
Jima, les bombardements d’Hiroshima et Nagasaki… Même si elle concerne plu-
sieurs milliers de soldats, marines, aviateurs et marins confrontés aux conditions
extrêmes du théâtre Pacifique – qu’ils soient américains ou d’autres nationalités
–, cette guerre suscite un intérêt limité et reste peu considérée, notamment par
les aviateurs. Les combats à Biak, Buna ou de Port Moresby n’ont pas la même
résonance émotionnelle que ceux des Ardennes, de Normandie ou d’Anzio.
Pourtant, ces opérations combinées dans le Pacifique Sud-Ouest menées sous
la houlette du général Douglas MacArthur regorgent d’enseignements utiles pour
aujourd’hui. La géographie de cet espace a par ailleurs conféré à la troisième
dimension un poids décisif dans l’issue des combats. En cela, le commandant des
moyens aériens de MacArthur – le général George Churchill Kenney – a joué un
rôle essentiel dans la planification et la conduite des opérations.
Malgré les différences entre les technologies et les tactiques d’alors et celles
d’aujourd'hui, les exploits de Kenney sont autant d’exemples qui peuvent stimu-
ler notre réflexion sur les hypothèses d’engagements militaires futurs.
Le contexte stratégique
Le 7 décembre 1941, l’attaque surprise des forces japonaises sur Pearl Har-
bor anéantit la flotte américaine du Pacifique et précipite les États-Unis dans la
guerre. Dans la foulée, Tokyo s’empare des territoires américains de Guam, de
l’île de Wake et des Philippines avant de conquérir les possessions britanniques
de Hong Kong, de la Malaisie et de la Birmanie. Rapidement, le Japon se re-
trouve à la tête d’un vaste empire dont le périmètre défensif s’étend de l’Ouest
de l’Alaska au nord jusqu’aux îles Salomon au sud. Dans la zone sud-ouest du
Pacifique, les chefs militaires japonais portent désormais leur regard vers l’Aus-
tralie : la prise de l’île-continent compliquerait les calculs stratégiques des États-
Unis qui espèrent l’utiliser comme base pour une éventuelle reconquête.
2. Par exemple : M. Lee, « US moves to reopen Solomon Islands embassy to counter China »,
AP News, 05/01/2023 ; K. Lema, « Philippines Grant U.S. Greater Access to Bases Amid China
Concerns », Reuters, 03/02/2023 ; E. Nakashima, C. Shepherd, « Rattled by China, U.S. and allies
are beefing up defenses in the Pacific », Washington Post, 20/02/2023 ; C. Rehbeg, J. Chang, «
Moving Pieces: Near-Term Changes Pacific Air Posture », Center for Strategic and Budgetary
Assessments, 2022.
406
Histoire
Avant le déclenchement des hostilités avec le Japon, la priorité affichée par
les dirigeants américains est la défaite de l’Allemagne nazie. Pour le Pacifique,
leurs plans privilégient une posture défensive – même après l’attaque du 7 dé-
cembre 1941. Au cours d’une conférence avec le Premier ministre britannique
fin décembre 1941, le président Franklin D. Roosevelt réaffirme que la capitula-
tion du Troisième Reich reste l’objectif premier. Si Washington met en ordre de
marche son industrie de guerre, son action militaire dans la zone Pacifique de-
meure limitée et se cantonne à la sécurisation de ses emprises et de ses lignes de
communication maritimes. Ce n’est qu’après la victoire obtenue en Europe que
les armées américaines redirigeraient leurs pleines capacités contre le Japon3.
Au début du conflit, la présence militaire des États-Unis dans l’Ouest du
Pacifique repose sur un contingent de plusieurs milliers d’hommes déployé
aux Philippines – alors sous protectorat américain – sous les ordres du général
MacArthur. Au matin du 8 décembre 1941, dix heures après l’attaque de Pearl
Harbor, la furie japonaise s’abat sur l’île. La moitié des appareils américains
est détruite au sol, dont 18 des 35 nouveaux B-17 Flying Fortress. Les bombes
des avions ennemis font but sur le centre de communication et l’installation
radar situés sur l’aérodrome de Clark, empêchant toute coordination des forces
de MacArthur pour repousser l’assaut. Le manque d’entraînement des pilotes
de l’US Army Air Force par rapport à leurs adversaires est un facteur aggra-
vant. La puissance aérienne américaine ne parvient ni à freiner les attaques, ni
à empêcher l’invasion des Philippines4.
Alors que la victoire japonaise semble inéluctable, le Président Roosevelt
ordonne l’évacuation de MacArthur vers l’Australie. Il le nomme à la tête du
commandement pour la zone du Pacifique Sud-Ouest qui vient juste d’être
créé. La mise en place de cette nouvelle organisation, qui n’avait pas été anti-
cipée avant la guerre, est la conséquence des événements qui suivent l’offen-
sive japonaise. Elle correspond aussi à la décision de Roosevelt et Churchill
de diviser le monde en trois théâtres d’opérations : le Pacifique dépend des
3. M. Matloff, E. M. Snell, Strategic Planning for Coalition Warfare, 1941-1942, Washington,
Office of the Chief of Military History, 1953, pp. 9-31 et pp. 95-119 ; G. P. Hayes, The History
of the Joint Chiefs of Staff in World War II: The War Against Japan, Washington, Naval Institute
Press, 1982, p. 38 et pp. 108-114 ; R. H. Spector, Eagle Against the Sun, New York, Free Press,
1984 [republié : New York, Vintage Books, 1985], pp. 123-124 ; G. Weinberg, A World At Arms,
Cambridge, Cambridge University Press, 1994, pp. 305-306.
4. W. F. Craven, J. L. Cate (eds.), The Army Air Forces in World War II. Vol. 1: Plans and Early
Operations, January 1939 to August 1942, Chicago, The University of Chicago Press, 1948, pp.
175-188 et p. 192 ; L. Morton, The Fall of the Philippines, Washington, D.C., Office of the Chief
of Military History, 1953, pp. 37-42 ; W. D. Edmonds, They Fought With What They Had: The
Story of the Army Air Forces in the Southwest Pacific, 1941-1942, Boston, Little, Brown, 1951 [re-
publié : Washington, DC, Center for Air Force History, 1992], p. 71 ; L. H. Brereton, The Brereton
Diaries, New York, William Morrow and Co., 1946, pp. 5-52 ; D. C. James, The Years of MacAr-
thur, 3 vols., Boston, Houghton Mifflin, 1970-1985, vol. II, pp. 3-6 ; W. H. Bartsch, Doomed at the
Start: American Pursuit Pilots in the Philippines, 1941-1942, College Station (Texas), Texas A&M
University Press, 1992, passim.
407
La puissance aérienne et le Pacifique : tirer les leçons du passé
États-Unis, le Moyen et l’Extrême-Orient reviennent au Royaume-Uni tandis
que l’Europe se retrouve sous leur double responsabilité. Après avoir entériné
cette partition, l’American Joint Chiefs (NdT : comité des chefs d’état-major)
décide de subdiviser le Pacifique en deux grands espaces : l’amiral Chester
Nimitz est nommé à la tête de la zone Pacifique tandis que MacArthur reçoit le
Pacifique Sud-Ouest. Ce dernier prend ses fonctions le 18 avril 1942, peu après
son arrivée en Australie5.
En dépit de sa nomination, MacArthur n’a que peu de moyens à sa dispo-
sition. Le gros de ses troupes est composé de soldats australiens et ses forces
aériennes sont impuissantes. Sa confiance dans ses unités aériennes a été for-
tement ébranlée par la défaite aux Philippines. Les pertes des appareils au sol
et l’incapacité des aviateurs à contenir les assauts japonais ont rendu le géné-
ral furieux : « Il n’y a jamais eu un moment aux Philippines où j’ai donné une
mission à l’armée de l’Air qui a été menée à bien »6. L’échec des armées de
l’Air alliées à empêcher la poursuite des raids aériens japonais sur l’Australie
durant les mois de mai, juin et juillet 1942 illustre les problèmes récurrents
de ces unités7.
La bataille de la mer de Corail en mai 1942 est symptomatique des critiques
formulées à l’encontre des aviateurs. Pour sécuriser les territoires nouvellement
conquis, le commandement japonais prévoit d’étendre son périmètre défensif
vers le sud à partir du port en eau profonde de Rabaul, situé à la pointe nord-est
de la Nouvelle-Bretagne (actuelle Papouasie-Nouvelle-Guinée). S’il y arrive, il
pourra couper les liaisons maritimes entre les États-Unis et l’Australie et com-
promettre la capacité des Alliés à conduire des opérations dans le sud du Paci-
fique. Un des objectifs essentiels des Japonais pour réussir leur poussée est la
prise de la ville de Port Moresby8.
Les attaques aériennes menées pour bloquer l’invasion par la mer de cette
ville ne parviennent pas à empêcher sa conquête. Moins de la moitié des bom-
bardiers alliés survole leurs cibles et ceux qui y parviennent n’infligent que des
dégâts minimes. Certains avions attaqueront même par erreur des croiseurs et
destroyers de la Royal Australian Navy9.
5. M. Matloff, E. M. Snell, op. cit., pp. 165-166 ; G. P. Hayes, op. cit., pp. 88-103.
6. Message de MacArthur à Marshall, 01/05/1941, RG 4, MacArthur Memorial Museum and
Archives (MMMA), Norfolk, Virginia.
7. Ibidem ; et MacArthur à Marshall, 21/03/1942, H. H. Arnold Papers, Library of Congress
(LOC) ; J. H. Moore, Over-Sexed, Over-Paid, and Over-Here: Americans in Australia 1941-1945,
St. Lucia, University of Queensland Press, 1981, pp. 21-38 ; D. Gillson, Royal Australian Air
Force, 1939-1942, Canberra, Australian War Memorial, 1962, pp. 527-530 et 554-564.
8. MacArthur’s General Staff, The Reports of MacArthur, vol. 2, New York, Saint John’s Press,
2016, pp. 124-131 ; G. Weinberg, op. cit., pp. 333-334.
9. W. F. Craven, J. L. Cate (eds.), op. cit., pp. 448-451 ; D. Gillson, op. cit., pp. 513-524 ; D. C.
James, The Years of MacArthur, vol. 2, op. cit., pp. 157-163 ; R. H. Spector, op. cit., pp. 159-161.
408
Histoire
Interrogé sur le faible nombre de B-17 disponibles (seulement 8 % d’entre-
eux) et sur son incapacité à bombarder les aérodromes ennemis, le lieutenant
général Georges Brett, prédécesseur de Kenney, évoque le manque de pièces
de rechange ainsi que les trop grandes distances à parcourir qui usent les avia-
teurs et les machines. Le manque d’efficacité des moyens aériens attire aussi
l’attention de Washington10. Le chef de l’US Army Air Force, le général Henry
H. « Hap » Arnold, estime que « les officiers supérieurs américains qui sont
là-bas [en Australie] n’ont pas essayé ou n’ont pas été capables de corriger
les nombreuses lacunes en termes d’approvisionnement et d’organisation »11.
L’état des unités aériennes consterne MacArthur. Il estime qu’il faudra plu-
sieurs mois et un « effort intensif pour atteindre un état satisfaisant ». Ce bilan
conduit à la nomination du major général Georges C. Kenney en remplacement
du général Brett12.
Kenney prend la relève
Fin juillet 1942, par une froide soirée d’hiver australien, Kenney atterrit sur
un aérodrome situé à 30 km à l’ouest de Brisbane. Il est conscient des épreuves
qu’il doit surmonter avec MacArthur et du niveau de performance des escadres
aériennes sous son contrôle. Il y a peu de temps à perdre. Les pilotes et les mé-
caniciens sont fatigués, découragés et démoralisés. Pendant ce temps, les Japo-
nais poursuivent leurs bombardements sur l’Australie et une prochaine invasion
semble probable13.
10. Lettre, MacArthur à Brett, 01/06/1942 ; Lettre, Sutherland au Commandant des forces aé-
riennes alliées, 03/06/1942, Objet : Operation of B-17E Aircraft ; Lettre, Sutherland au Comman-
dant des forces aériennes alliées, 04/06/1942, Objet : Attacks Against Hostile Bomber Concentra-
tion in New Britain ; Lettre, MacArthur au Commandant des forces aériennes alliées, 10/06/1942,
Objet : Attacks Against Hostile Bomber Concentration in New Britain, Richard K. Sutherland
Papers, RG 200, National Archives, Washington, D.C. ; Message, MacArthur au War Department,
18/06/1942, Arnold Papers, LOC.
11. Message, War Department à U.S. Army Forces in Australia, 23/06/1943, Sutherland Papers,
NA; Memorandum, Arnold à Assistant Chief of Staff, Operational Plans Division, Subject: Oper-
ations in Australia, 22/07/1942, Arnold Papers, LOC.
12. Message, MacArthur à Marshall, 01/05/1942, RG 4, MMMA; MacArthur à Marshall,
21/03/1942, Arnold Papers, LOC.
13. G. C. Kenney, General Kenney Reports, New York, Duell, Sloan and Pearce, 1949 [republié :
Washington, Office of Air Force History, 1987], p. 25, 26 et 39 ; D. Gillson, op. cit., pp. 527-530
et 543-562. En juin, juillet et août 1942, les Japonais utilisaient des sous-marins miniatures pour
attaquer des navires dans le port de Sydney et il y avait régulièrement des raids aériens dans le
nord-ouest de l’Australie.
409
La puissance aérienne et le Pacifique : tirer les leçons du passé
Le général Kenney assis devant une carte du Pacifique. Source : National Archives.
Kenney est confiant en ses facultés à relever ces défis. Il dispose d’une solide
expérience du combat avec ses 75 missions dans le ciel français et deux victoires
aériennes durant la Première Guerre mondiale. Sa bravoure lui vaut d’être décoré
de la Distinguished Service Cross et de la Silver Star. Après la guerre, il reste
dans l’Army, perfectionne ses connaissances et approfondit son expérience de
l’aviation militaire. Sa nouvelle affectation exige de s’appuyer sur son savoir en
matière de guerre aérienne et nécessite une bonne dose d’intelligence humaine
pour bâtir des liens solides avec ses collègues14.
Kenney comprend l’importance d’établir de bonnes relations avec MacAr-
thur. Il sait que s’il n’y parvient pas, « sa vie sera très malheureuse ». Lors de la
première entrevue avec MacArthur, il écoute la litanie de plaintes contre Brett
et les unités aériennes. MacArthur lui rappelle l’inefficacité des campagnes de
bombardements et le manque de discipline de ses hommes. Selon lui, ces dys-
14. Pour un examen détaillé des exploits de guerre de Kenney, voir T. E. Griffith, Jr., MacArthur’s
Airman: General George C. Kenney and the War in the Southwest Pacific, Lawrence, University
Press of Kansas, 1998, passim ; J. G. Cozzens, A Time of War: Air Force Diaries and Pentagon Mem-
os, 1943-1945, édité par M. J. Bruccoli, Columbia (South Carolina), Bruccoli Clark, 1984, p. 257.
410
Histoire
fonctionnements ne « justifient pas toutes les fanfaronnades auxquelles l’armée
de l’air s’est livrée pendant des années ». Il reproche aussi aux aviateurs leur
manque de loyauté, défaut qu’il juge inacceptable tant cette notion pour lui est
cardinale. Selon Kenney, il « ne supportait pas la duplicité. Il exigeait mon dé-
vouement et celui de tous les membres de l’armée de l’air ; sinon il se débarras-
serait d’eux »15.
Après avoir écouté MacArthur exprimer son mécontentement et animé d’une
confiance naturelle en lui-même, Kenney l’interrompt et lui affirme directement
qu’il « sait comment diriger une armée de l’air aussi bien ou mieux que qui-
conque ». Il promet de lui être loyal et d’agir afin « d’obtenir des résultats ».
Kenney comprend ainsi le double enjeu auquel il doit répondre : « Deux aspects
centraux devaient être mis en avant si l’armée de l’air souhaitait remplir le rôle
dont elle était capable. Je devais me vendre au général, mais aussi le vendre à
mes hommes »16.
Durant ses premiers mois, Kenney travaille d’arrache-pied pour « se vendre »
à MacArthur. Il est aidé en cela par la proximité physique de leurs bureaux, tous
deux situés à Brisbane, dans un immeuble à l’intersection de Queen et Edward
Street. MacArthur est au huitième étage, Kenney au cinquième. Il peut aisément
s’y rendre à tout moment. Il prend ainsi l’habitude d’aller voir MacArthur au
moins une fois par jour, de préférence aux horaires du repas pour qu’ils puissent
déjeuner ensemble. Lorsque MacArthur se rend en Nouvelle-Guinée pour su-
perviser les opérations, Kenney décide de l’accompagner. Enfin, comme ils par-
tagent le même hôtel à Brisbane, Kenney lui rend « régulièrement » visite le
soir pour parler de l’armée de l’Air et de la guerre. Une relation personnelle et
particulière s’installe peu à peu entre eux17.
Kenney s’impose également comme l’expert de la troisième dimension au-
près de l’état-major de MacArthur, une reconnaissance qui avait parfois manqué
et frustré certains de ses prédécesseurs. Avant son arrivée, le chef d’état-major
de la zone Pacifique Sud-Ouest, le major général Richard K. Sutherland, interfé-
rait fréquemment dans les opérations aériennes. Mis en garde par Brett, Kenney
refuse de se voir appliquer un tel traitement. Un jour, plutôt que de recevoir une
directive d’orientation générale, une série d’ordres lui est transmise qui détaille
15. G. C. Kenney, op. cit., pp. 28-29 ; Journal de Kenney, 29/07/1942, Kenney Papers, Center for
Air Force History, Washington, D.C. Cette collection de onze classeurs contient des entrées de jour-
nal, des lettres et messages du 08/12/1941 au 03/09/1945. Ci-après, cette source sera abrégée en KP.
16. G. C. Kenney, op. cit., p. 29 ; G. C. Kenney interview par J. C. Hasdorff, du 10 au 21/08/1974,
Bay Harbor Islands, Florida. File K239.0512-806, USAF Historical Research Agency, Maxwell
AFB, Alabama, p. 88.
17. D. Wilson, Wooing Peponi, Monterey (Californie), Angel Press, 1974, pp. 254-260 ; C. Ste-
venson, H. Darling (eds.), The WAAAF Book, Sydney, Hale & Iremonger, 1984, pp. 135-136 et
157-158 ; D. Horner, The RAAF in the Southwest Pacific Area 1942-1945, Canberra, RAAF Air
Power Studies Centre, 1993, p. 58 ; G. C. Kenney, The MacArthur I Know, New York, Duell,
Sloan and Pearce, 1951, p. 57 ; G. C. Kenney, General Kenney Reports, op. cit., p. 91 ; Journal de
Kenney, 28/07/1942, 03/08/1943, KP.
411
La puissance aérienne et le Pacifique : tirer les leçons du passé
les heures de décollage, les armes et les tactiques employées pour une prochaine
mission. Il décide d’aller voir immédiatement Sutherland. Il lui signifie qu’il
est « l’aviateur le plus compétent du Pacifique » et qu’il est responsable de la
manière dont les moyens aériens soutiendront l’opération. Il prend avec lui une
feuille blanche et dessine un point dans un coin. Ce point, dit Kenney à Suther-
land, « représente l’étendue de vos connaissances sur la puissance aérienne ».
Le reste correspond à ce que lui en sait. Alors que Sutherland commence à argu-
menter, il coupe court au débat et suggère qu’ils aillent « dans la pièce voisine,
voir le général MacArthur afin de mettre les choses au clair. Je veux savoir qui
est censé diriger cette armée de l’Air ». Le général Sutherland « s’est immédia-
tement calmé et a annulé les ordres auxquels je m’étais opposé ». Puis, il s’est
excusé et lui explique qu’avant son arrivée, il avait dû écrire ces ordres18.
Les efforts de Kenney finiront par porter leurs fruits. Il rentre dans le cercle
restreint des conseillers de MacArthur. Selon un biographe, leurs relations « ont
introduit dans la vie de [MacArthur] une camaraderie informelle qui lui fai-
sait défaut »19. Rétrospectivement, Kenney estime d’ailleurs que cette entente
personnelle lui a permis de « se tirer d’affaires car [mon chef] me soutenait »,
une observation confirmée par d’autres officiers de l’état-major. Ses nombreux
échanges ont conduit à un haut niveau de confiance entre les deux hommes qui
a autorisé Kenney à employer la puissance aérienne comme il l’entendait, avec
une relative autonomie vis-à-vis de ses supérieurs20.
Construire la puissance aérienne
Toutefois, les efforts pour « se vendre » à MacArthur n’auraient servi à rien
s’il n’était pas parvenu à améliorer l’efficacité de l’arme aérienne. Or, avant
même de prendre ses fonctions, Kenney a une idée claire des changements à
impulser pour obtenir ce résultat. Il commence par son état-major et congé-
die les officiers qui manquent d’énergie ou d’engagement dans leur travail. En
plus des cinq officiers généraux remerciés, Kenney se vantera plus tard d’avoir
également congédié « une quarantaine de colonels, de lieutenants-colonels et un
capitaine »21. Son attitude à l’égard des cadres qui n’atteignent pas les standards
qu’il fixait s’illustre dans la réponse à une suggestion de poste pour un lieute-
nant-colonel et un major renvoyés d’Australie : « Je n’ai pas de recommandation
18. G. C. Kenney, General Kenney Reports, op. cit., pp. 52-53 ; Journal de Kenney, 04/08/1942,
KP ; Kenney, interview avec Hasdorff, p. 62 ; G. C. Kenney, interview avec D. Clayton James.
16/07/1971, New York. File 168.7103-24 HRA, pp. 5-6 et p. 18.
19. D. C. James, A Time for Giants: The Politics of the American High Command in World War II,
New York, Franklin Watts, 1987, p. 199.
20. D. C. James, The Years of MacArthur, vol. 2, op. cit., p. 246 ; P. P. Rogers, The Good Years:
MacArthur and Sutherland, New York, Praeger Publishers, 1990, p. 329 ; Kenney, interview avec
James, p. 17 ; General Clyde D. Eddleman, interview avec D. Clayton James, Washington, D.C.,
29/06/1971, p. 8, RG 49, MMMA ; Lieutenant General Clovis E. Byers, interview avec D. Clayton
James, Washington, D. C., 24/06/1971, p. 6, RG 4, MMMA.
21. G. C. Kenney, General Kenney Reports, op. cit., p. 11, 40, 44, 99, 115, 125.
412
Histoire
d’affectation... à moins que vous n’ayez des postes vacants pour des officiers de
police ou d’administration pénitentiaire »22.
Kenney s’attache également à revoir l’organisation des forces et décide
d’établir un quartier général avancé à Port Moresby pour superviser les activités
quotidiennes. Ce choix – inhabituel et sans précédent dans la doctrine aérienne
américaine – s’explique pour diverses raisons. Si l’absence de leadership est
l’une des raisons de l’inefficacité des opérations aériennes jusqu’alors, Kenney
ne peut personnellement y remédier : ses attributions l’obligent à rester à Bris-
bane pour planifier et coordonner les manœuvres avec MacArthur en lien avec
les commandants des autres composantes armées. Les difficultés de communi-
cation depuis l’Australie nécessitent ainsi la présence d’un chef en qui Kenney
peut avoir confiance pour superviser et contrôler les opérations au plus près des
combats. Le major général Ennis Whitehead est cet homme. Il prend la tête du
quartier général avancé de Port Moresby23.
Cette structure permet à Whitehead de porter toute son attention sur les mis-
sions d’attaque et d’améliorer les défenses aériennes de la Nouvelle-Guinée. Il
a l’autorité pour effectuer les changements qui lui semblent nécessaires en fonc-
tion des impératifs météorologiques, du renseignement disponible ou du nombre
d’appareils présents. Par ailleurs, il travaille directement avec les commandants
terrestres sur place et peut déclencher des missions aériennes d’appui des forces
très rapidement. En somme, le contrôle de Whitehead sur les opérations quo-
tidiennes améliore le degré de réaction nécessaire pour réagir aux évolutions
rapides de la situation. Il permet également de soulager le général Kenney et
l’autorise à se concentrer sur d’autres problèmes, à l’instar de la disponibilité des
aéronefs, du manque d’entraînement et du moral de ses hommes24.
Pour répondre aux exigences des combats dans le Pacifique Sud-Ouest, Ken-
ney consacre beaucoup de temps, d’efforts et de ressources à la mise en place
d’une structure de maintenance efficace. Si le nombre d’avions américains en-
voyés sur ce théâtre en 1942 semble – sur le papier seulement – impressionnant,
les capacités aériennes des Alliés sont en réalité faibles voire, selon les propres
termes de Kenney, « épouvantables »25. À son arrivée, le taux de disponibilité
opérationnelle des avions est inférieur à 50%. La situation est pire encore pour
certains segments, comme pour les chasseurs, avec seulement 70 avions prêts au
combat sur un total de 245.
22. Journal de Kenney, 30/07/1942, 04/09/1942, KP ; G. C. Kenney, General Kenney Reports,
op. cit., p. 56 ; Message, Commanding General 5th Air Force au Commanding General Army Air
Forces, 25/10/1942, KP.
23. Journal de Kenney, 05/08/1942, KP ; G. C. Kenney, General Kenney Reports, op. cit., p. 64 et
pp. 78-79 ; Quartier général des forces aériennes alliées, General Order number 63, 11/11/1942,
file 706.193 HRA.
24. Journal de Kenney, 15/08/1942, KP ; G. C. Kenney, General Kenney Reports, op. cit., pp. 78-79.
25. Journal de Kenney, 28/08/1942, KP ; G. C. Kenney, General Kenney Reports, op. cit., p. 86.
413
La puissance aérienne et le Pacifique : tirer les leçons du passé
Kenney veut pouvoir faire décoller davantage d’appareils. Pour y parvenir, il
rapproche la principale base de soutien logistique de Port Moresby et des terrains
avancés, afin de réduire les distances à parcourir et de pallier le manque d’in-
frastructures du territoire australien. En outre, il crée un quartier général avancé
du soutien à Port Moresby et fixe une rotation des équipes qui travaillent en
permanence, de jour comme de nuit, dans les hangars de maintenance à l’arrière.
Enfin, après avoir renvoyé le chef de l’organisation des services des moyens
aériens, il nomme à sa place une connaissance de longue date qui avait été aupa-
ravant le vice-président de la Douglas Aircraft Company.
Alors que le personnel navigant est mis en avant dans les reportages, Kenney
apporte une attention toute particulière aux mécaniciens et aux armuriers qui
contribuent sans relâche à l’effort de guerre. Pour remonter leur moral, il décide
d’améliorer leurs conditions de vie et de distribuer des décorations… Finale-
ment, si le nombre d’avions disponibles augmente lentement, le rythme total de
sorties croît rapidement, illustrant les efforts acharnés de Kenney pour faire voler
un même avion plus régulièrement26.
Ces différents efforts ne tardent pas à porter leurs fruits. MacArthur déclare
à Kenney début septembre 1942 que « cela fait un peu plus d’un mois que vous
avez pris le commandement de la composante aérienne dans cette zone. L’amé-
lioration de ses performances a été marquée et est directement attribuable à
votre capacité splendide et efficace à commander »27. Le commandant de la zone
Pacifique-Sud est tout aussi élogieux dans un message adressé au chef d’état-ma-
jor de l’US Army une semaine plus tard : « Le général Kenney a dynamisé l’Air
Force avec une efficacité remarquable. D’insatisfaisante, son niveau est déjà
passé à très bon et sera bientôt excellent. Dans quelques semaines, j’ai bon es-
poir qu’elle soit meilleure encore ». Fin septembre, MacArthur appuiera même
l’avancement de Kenney au grade de lieutenant général28.
L’utilisation de la puissance aérienne
Bien que les représentations cartographiques du Pacifique pour l’année 1942
montrent de vastes espaces sous domination japonaise, ceux-ci sont souvent
constitués de vastes zones océaniques. Le contrôle repose sur une série de bases
sécurisées d’où les positions des alliés peuvent être attaquées. Certains sites sont
des îles. Mais la jungle et les terres inaccessibles à l’intérieur de vastes étendues
26. K. Williams, « The AAF in Australia to the Summer of 1942 », Army Air Forces Historical
Studies, n°9, Assistant Chief of Air Staff, Intelligence, Historical Division, July 1944, pp. 97-100 ;
W. F. Craven, J. L. Cate (eds.), The Army Air Forces in World War II. Vol. 4, op. cit., pp. 8-10 ;
Journal de Kenney, 21/08/1942, KP ; G. C. Kenney, General Kenney Reports, op. cit., p. 45, 61,
86, 215 ; Kenney interview with Hasdorff, p. 52 ; Kenney interview with James, p. 44 ; G. C. Ken-
ney Scrapbook, file 168.7103-69 HRA.
27. Letter, MacArthur à Kenney, 06/09/1942, KP.
28. Message, MacArthur à Marshall, 16/09/1942, RG 4, MMMA ; Message brouillon, Chief of
Staff, SWPA au War Department, 30/09/1942, KP ; G. C. Kenney, General Kenney Reports, op.
cit., pp. 112-114.
414
Histoire
terrestres comme en Nouvelle-Guinée transforment également dans les faits des
des points d’appui terrestres en « île ». Kenney estime que la puissance aérienne
est l’outil idéal pour attaquer ces places fortes – mais isolées.
Pour ce faire, il prévoit de prendre le contrôle des airs afin d’imposer aux
forces japonaises un blocus aérien pour empêcher l’arrivée de renforts ou de
soutiens. Après les avoir suffisamment affaiblies, il attaquerait les troupes et le
ravitaillement de ces avant-postes puis couvrirait et appuierait les unités alliées
lors de leur progression. Celles-ci pourront ensuite construire des aérodromes
et débuter l’avancée suivante en répétant la manœuvre. Cette stratégie dite du
« saute-mouton » permet de contourner les garnisons japonaises les plus défen-
dues mais aussi les plus esseulées, tout en continuant la marche vers l’archipel
nippon29.
Dans la vision de l’emploi de l’aviation prônée par Kenney, la première étape
– sa « mission principale » selon ses propres termes – est de réduire la force
aérienne adverse et de prendre le contrôle de la troisième dimension30. Il est
convaincu que « la liberté d’action dans les airs et le déni de celle-ci aux forces
adverses » doit être sa priorité. Pour lui, « le déni à l’ennemi de la liberté d’action
dans les airs [est] un préliminaire essentiel aux opérations terrestres à grande
échelle »31. Toujours d’après Kenney, « la meilleure façon de vaincre l’aviation
ennemie est de la combattre dans les airs et de bombarder ses aérodromes, ses
dépôts aériens et ses usines d’aviation ».
Cependant, le rayon d’action trop court des appareils américains n’offre pas
une allonge suffisante pour atteindre l’archipel national japonais et y cibler des
sites stratégiques. Il décide alors de se concentrer sur la destruction des « avions
ennemis au sol et dans les airs ». Il n’envisage pas une seule bataille aérienne
géante qui déciderait du contrôle des cieux. Au contraire, il comprend que l’ef-
fort à fournir contre les Japonais doit être « continu » étant donné leur faculté à
envoyer de nouveaux avions dans la région32. MacArthur approuve avec enthou-
siasme la solution présentée par Kenney et lui donne carte blanche pour prendre
les mesures qui s’imposent33.
En plus des attaques sur la principale base japonaise de Rabaul, la quête de la
supériorité aérienne passe également par l’amélioration du réseau d’alerte chargé
de prévenir des raids ennemis en Nouvelle-Guinée et en Australie. L’objectif est
de permettre aux chasseurs de mener leurs interceptions le plus loin possible de
toute cible potentielle tout en leur conférant un avantage tactique. Cependant, la
topographie de la région et des limites d’ordre technique entravent la capacité de
29. Notes to discuss with General Arnold, 24/09/1942, KP; Journal de Kenney, 16/12/1942, KP;
Letter, Kenney à Arnold, 01/01/1943, p. 2, KP.
30. G. C. Kenney, General Kenney Reports, op. cit., p. 45.
31. G. C. Kenney, The Proper Composition of the Air Force, Army War College Paper, 29/04/1933,
p. 1, file 248.211-62K HRA.
32. G. C. Kenney, « The Airplane in Modern Warfare », Air Services, Juillet 1938, p. 19 et 22.
33. G. C. Kenney, The MacArthur I Know, op. cit., p. 52.
415
La puissance aérienne et le Pacifique : tirer les leçons du passé
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Carte de la zone d’occupation japonaise le 4 juin 1942. Source : National World War II Museum
Histoire
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La puissance aérienne et le Pacifique : tirer les leçons du passé
détection des radars. Si un réseau d’observateurs au sol répartis entre diverses
îles permet de renforcer cette veille, la source d’informations la plus importante
en la matière est l’interception et le décodage des transmissions radio de l’ad-
versaire. Cette nouvelle méthode – qui ne fait pas l’unanimité chez les militaires
– est totalement endossée et plébiscitée par Kenney34.
Comme Kenney le prévoit, la maîtrise de l’air nécessite des efforts perma-
nents et répétés. En même temps, les avions américains s’efforcent d’isoler les
avant-postes japonais en perturbant leurs liaisons maritimes. Ces missions néces-
sitent au préalable une adaptation des procédures établies pour ces opérations,
notamment pour le cas des raids aériens américains contre les navires japonais.
L’attaque d’unités navales de surface n’a pas été négligée pendant l’entre-
deux-guerres. La défense côtière du territoire national a même été l’une des mis-
sions les plus importantes de l’Army Air Corps avant la Seconde Guerre mondiale.
Durant les années 1920 et 1930, la volonté de l’opinion publique américaine de
se tenir à l’écart des affaires européennes a dicté une politique militaire de nature
défensive. Pour les aviateurs, employer la puissance aérienne pour défendre les
États-Unis contre une invasion par voie maritime semble être l’approche la plus
logique au problème. Adopter une telle mission signifiait aussi que les aviateurs
pourraient employer leurs moyens sans être liés aux commandants terrestres,
facteur important pour une arme qui était à la recherche de son indépendance.
Quelles que soient leurs motivations, les aviateurs de l’US Army Air Force
estiment que la meilleure technique pour couler des bâtiments adverses est de les
bombarder en vol horizontal à haute altitude. Ils pensent qu’avec l’équipement
approprié, ce modus operandi leur permet de se tenir hors de portée des canons
anti-aériens des navires tout en offrant des chances raisonnables de succès35.
Pourtant, avant l’arrivée de Kenney aux affaires, ces bombardements ont peu
de succès. Durant la bataille de la mer de Corail (mai 1942), les avions alliés
infligent des dommages minimes à la flotte impériale. Fin juillet, lors d’un débar-
34. M. Caidin, The Ragged, Rugged, Warriors, New York, E. P. Dutton & Co., Inc., 1966, p. 227
et pp. 286-288 ; J. F. Kreis, Air Warfare and Air Base Air Defense, Washington, D.C., Office of Air
Force History, 1988, pp. 239-242 ; G. C. Kenney, General Kenney Reports, op. cit., p. 38 et 69 ;
Journal de Kenney, 30/07/1942, KP ; G. R. Thompson, D. R. Harris, P. M. Oakes, D. Terrett, The
Signal Corps: The Test, Washington, D.C., Officer of the Chief of Military History, 1957, p. 94, pp.
98-99, 111-112, 211-217 et 326-327 ; É. A. Feldt, The Coastwatchers, New York, Oxford Universi-
ty Press, 1946, pp. 4-7, p. 12 et pp. 168-177 ; A. Ind, Allied Intelligence Bureau, New York, David
McKay Company, Inc., 1958, pp. 17-20 et 67-78 ; C. A. Willoughby, J. Chamberlain, MacArthur,
1941-1951, New York, McGraw-Hill, 1954, pp. 145-150 ; E. J. Drea, MacArthur’s ULTRA: Code-
breaking and the War Against Japan, 1942-1945, Lawrence (Kansas), University Press of Kansas,
1992, p. xi et pp. 8-12 et 20-22 ; J. Bleakley, The Eavesdroppers, Canberra, Australian Government
Publishing Service, 1991, pp. 6-10 ; R. H. Spector, Eagle Against the Sun, op. cit., pp. 447-448.
35. J. F. Shiner, « The Air Corps, the Navy, and Coast Defense, 1919-1941 », Military Affairs,
vol. 45, octobre 1981, pp. 113-120 ; S. L. McFarland, America’s Pursuit of Precision Bombing,
1910-1945, Washington, D. C., Smithsonian Institution Press, 1995. Face à une demande similaire,
l’U.S. Navy adopta le bombardement en piqué.
418
Histoire
quement japonais en Nouvelle-Guinée, les avions décollant depuis des bases ter-
restres ne parviennent pas à stopper l’invasion japonaise, même s’ils détruisent
certains éléments logistiques déposés sur la plage et, en au moins une occasion,
font faire demi-tour à un navire amenant des renforts. Malgré ces succès limités,
Kenney doit trouver d’autres façons d’arrêter la marine impériale36.
La nature impitoyable du conflit dans le Pacifique a mis en évidence cer-
taines carences de la réflexion militaire d’avant-guerre pour repousser un dé-
barquement depuis la mer. L’une d’entre elles porte sur le nombre d’avions né-
cessaires pour couler un navire. On estimait alors qu’une formation d’au moins
neuf bombardiers était nécessaire pour toucher une cible qui manœuvrait37. Or, le
faible nombre d’avions envoyés sur le théâtre du Pacifique Sud-Ouest combiné
au manque de pièces de rechange et de soutiens limitent sévèrement la taille des
formations pouvant décoller. Ce n’est qu’à de rares occasions que Kenney peut
disposer de neuf avions38.
Quand bien même cela aurait été possible, le mode opératoire retenu était que
les avions d’une même formation effectuent une visée indépendante mais larguent
leurs munitions au même moment. Cependant, les conditions météorologiques
du théâtre d’opérations – orages tropicaux et couverture nuageuse entre 1 200 et
2 000 ft. d’altitude – rendent souvent impossible le vol en formation de neuf avions
et compliquent la localisation et le bombardement d’une cible en mouvement39.
De surcroît, la réflexion d’avant-guerre sur les techniques à employer ne
prend pas suffisamment en compte l’incidence des combats sur la précision des
frappes. Les aviateurs fondent alors leurs analyses sur des entraînements contre
de petites cibles fixes. Les résultats obtenus sont ensuite extrapolés pour toucher
une cible en mouvement. Étant donné qu’un capital ship est cinq à six fois plus
grand que les cercles de bombardement de trente mètres de diamètre utilisés lors
des exercices, « les problèmes pour frapper une grande cible mobile de cette
nature n’offrent peu ou pas de difficultés par rapport à l’objectif fixe ». Pour
autant, les retours d’expérience dans le Pacifique balayent cette croyance40. Avec
humour, un aviateur explique la nature d’une partie des problèmes rencontrés :
« Quand je me penche au-dessus du viseur pour essayer de m’aligner sur un de
ces... navires et que les balles commencent à traverser mon pare-brise, cela me
déconcentre dans mon travail »41.
36. Journal de Kenney, 13/08/1942, KP ; Message, MacArthur à Marshall, 16/09/1942, RG 4,
MMMA ; Message Kenney à Arnold, 27/11/1942, KP.
37. Message, Arnold à Kenney, 18/11/1942, KP ; Memorandum to Chief of the Air Corps, From
Commanding General GHQ Air Force, Reference : Methods and results to be expected from an
attack of naval targets at sea by army aircraft, 18/04/1936, Frank M. Andrews Papers, Library of
Congress, (hereafter LOC) ; J. G. Williams, A Bomb Sight View of the Red Navy, Air Corps Tactical
School, Maxwell Field, Alabama, 1937-1938, file 248.222-86, HRA.
38. Message, Kenney à Arnold, 27/11/1942, KP.
39. Ibidem.
40. Methods and results to be expected from an attack of naval targets at sea by army aircraft.
41. G. C. Kenney, General Kenney Reports, op. cit., p. 66.
419
La puissance aérienne et le Pacifique : tirer les leçons du passé
Si l’obtention de la supériorité aérienne pourrait atténuer le risque posé par
la chasse adverse, Kenney décide, en attendant, de prendre ses distances avec la
doctrine alors en vigueur. Il commence par ordonner des bombardements de nuit.
Kenney sait que ce type de bombardement nocturne entraîne des difficultés pour
trouver et frapper la cible, mais elles sont compensées par plusieurs facteurs. Il
rappelle que « la nuit, vous n’avez pas de Zéro qui tirent à travers la fenêtre du
bombardier et lui font perdre la tête ; un navire en mouvement ne voit pas les
bombes quitter l’avion... et n’a pas le temps d’esquiver »42.
Néanmoins, le manque de précision des bombardements nocturnes rend cette
solution insoutenable à long terme. Kenney change d’approche et finit par pla-
nifier des missions de jour à basse altitude, solution qu’il préfère compte tenu
de ses expériences antérieures. Selon lui, cette tactique permet « plus de sur-
prise, moins de problèmes de la part des chasseurs ennemis et plus de cibles tou-
chées »43. Il développe également la technique du « skip bombing » : les pilotes
volent à basse altitude et larguent leurs bombes à 100 ou 60 mètres de la cible.
Elles ricochent sur l’eau comme une pierre jusqu’à frapper le flanc du navire ou
exploser sous sa coque44.
Ce procédé est d’abord testé sur Douglas A-20 Havoc avant d’être amélioré
par le major William Benn, ancien aide de camp de Kenney et commandant du
63rd Squadron équipé de B-17. Il réalise cependant que les gros appareils ne
sont pas assez manœuvrables. Ils sont donc trop vulnérables, sauf pendant les
vols de nuit ou dans le cas où les « circonstances justifiaient un taux de pertes
élevé »45. Le B-25 s’impose finalement comme l’avion le plus adéquat pour
réaliser ces bombardements à basse altitude. Les équipages adaptent leurs pro-
cédures, préférant frapper directement les bâtiments plutôt que de les toucher
par ricochets (ce qu’ils appellent le « bombardement à hauteur de mât »46). Si
les méthodes de visée et de bombardement ont pu varier dans ces deux cas,
leurs approches diffèrent fondamentalement de celles d’avant-guerre car elles
s’effectuent à basse altitude.
42. Letter, Kenney au Major General Muir S. Fairchild, Director of Military Requirements,
08/12/1942, KP.
43. Journal de Kenney, 13/08/1942, KP.
44. Major Frank O. Brown, Report on Skip Bombing, 14/03/1943, Appendix 9 in Richard L.
Watson, Air Action in the Papuan Campaign 21 July 1942 to 23 January 1943, Army Air Forces
Historical Studies, number 17, Assistant Chief of Staff, Intelligence, Historical Division, Août
1944, pp. 170-173.
45. Headquarters Advon 5AF Report, « Skip Bombing », Richard K. Sutherland Papers, National
Archives.
46. T. D. Gann, Fifth Air Force Light and Medium Bomber Operations during 1942 and 1943,
Maxwell AFB (Alabama), Air University Press, 1993, p. 10 ; W. F. Craven, J. L. Cate (eds.), The
Army Air Forces in World War II, Vol. 4, op. cit., p. 141.
420
Histoire
A-20 dégageant après l’attaque d’un navire japonais. Source : National Archives
Ce changement témoigne de la flexibilité intellectuelle du général Kenney,
souvent absente chez ses homologues confrontés à des difficultés similaires.
Par exemple, les opérations dans le Pacifique Sud se heurtent à des problèmes
identiques de manque d’appareils ou de mauvaises conditions météorologiques.
Pourtant, leurs commandants aériens n’ont pas la même capacité pour rompre
avec les préceptes d’avant-guerre. Au moment où Kenney entame les change-
ments, le commandant des moyens aériens du Pacifique Sud continue de blâmer
le manque d’entraînement de ses hommes, les distances à parcourir et le dys-
fonctionnement des mécanismes d’armement des bombes. Plusieurs mois plus
tard, les chefs aériens espèrent toujours pouvoir réunir au moins neuf bombar-
diers par formation afin d’attaquer les navires ennemis à haute altitude47.
Ainsi, l’habileté de Kenney se démarque de la lenteur de ses homologues à faire
évoluer leurs tactiques. Ce constat est d’ailleurs repris par le chef de l’US Army Air
Force, se plaignant de la tendance de ses subordonnés à présenter une « certaine
rigidité d’esprit » qui les empêche d’utiliser leurs avions de la manière la plus ef-
ficace possible. Militant pour plus de souplesse, il les exhorte « [d’]aborder leurs
problèmes avec un esprit ouvert et à recourir aux méthodes qui ont les meilleures
47. Lettre, Harmon à Marshall, 09/09/1942, p. 3, Millard F. Harmon Papers, Military History
Institute, Carlisle, Pennsylvania ; Lettre, Nathan F. Twining, Commanding General 13th Air Force
à Commander Aircraft, South Pacific Area, objet : Tentative Tactical Doctrine, 28/04/1943, file
750.549-1 HRA.
421
La puissance aérienne et le Pacifique : tirer les leçons du passé
chances de succès ». Dans des mots qui résonnent encore, il affirme que pour
gagner la guerre, « nous devons tous rechercher constamment de meilleures mé-
thodes d’opération, être toujours prêts à accepter de nouvelles idées, faire preuve
de souplesse d’esprit en matière de procédures et de techniques dans nos missions
afin d’obtenir le maximum d’efficacité de notre force aérienne »48.
Cette rigidité ne s’explique pas uniquement par un entêtement ou une faiblesse
intellectuelle des cadres de l’arme aérienne américaine. Changer de tactique a des
conséquences sur une multitude d’autres domaines. Or, les chefs doivent équilibrer
l’impact de ces changements avec les exigences de la situation. L’abandon des pra-
tiques d’avant-guerre du bombardement horizontal à haute altitude n’a été possible
qu’au prix de nombreux changements. Un exemple est l’ajout de canons à tir fron-
tal sur les appareils pour détruire les cibles au sol et contrer les tirs des défenses
anti-aériennes ennemies. Ce type d’armement lourd n’était pas nécessaire pour
suivre les tactiques appliquées autrefois et ne figure pas dans les catalogues de
l’industriel. Kenney croit pourtant dans l’augmentation de la puissance de feu de
ses avions du fait de son expérience pendant la Première Guerre mondiale ou de
ses pratiques ultérieures49. L’ajout de quatre canons de calibre 50 dans le nez des
B-25 transforme ces avions en de véritables « commerce destroyers », améliorant
les capacités de bombardement à basse altitude50.
Un B-25 croisant à basse altitude un navire japonais. Source : ©2007 MFA Productions LLC
48. Lettre Arnold, To Each Air Force Commander Throughout the World, Subject: Employment of
Air Forces, 30/10/1942, H. H. Arnold Papers, LOC.
49. Air Evaluation Board, Southwest Pacific Area, The Battle of the Bismarck Sea and Develop-
ment of Masthead Attacks, 01/07/1945, p. 49, file 168.7103-37, HRA ; Letter, Wilson à Whitehead,
05/03/1943, KP.
50. W. F. Craven, J. L. Cate (eds.), The Army Air Forces in World War II. Vol. 4, op. cit., p. 141 et,
154 ; G. C. Kenney, General Kenney Reports, op. cit., p. 182 ; T. D. Gann, Fifth Air Force Light
and Medium Bomber Operations during 1942 and 1943, Maxwell AFB (Alabama), Air University
Press, 1993, p. 8.
422
Histoire
La pratique du bombardement à basse altitude nécessite aussi un changement
des fusées pour amorcer la séquence des charges explosives. Celles utilisées
pour le largage à haute altitude ne peuvent pas être employées pour les attaques à
basse altitude : le percuteur se déforme au moment où la bombe touche l’eau, la
désarmant quand elle rebondit vers les navires. Kenney doit solliciter des experts
en armement pour remédier à ce problème51.
De même, les efforts déployés pour mettre au point un système de visée pour
le bombardement horizontal ont débouché sur la conception du célèbre viseur
Norden. Or, ce mécanisme s’est révélé pratiquement inutile pour le skip bom-
bing. Une nouvelle technique a donc dû être élaborée. Les pilotes qui avaient
été formés pour des missions de bombardement à moyenne altitude ont dû ré-
apprendre à voler et à larguer des bombes au plus près du sol. Tous ces change-
ments ont pris du temps. Si le ralentissement du trafic maritime est d’abord lent
et incrémental, les efforts finissent par payer. Les hommes de Kenney remportent
ainsi des succès spectaculaires et médiatisés en recourant à ces nouvelles tech-
niques en mars 1943 lors de la bataille de la mer de Bismarck au large des côtes
de la Nouvelle-Guinée.
Au début du mois de janvier, les chefs militaires japonais planifient l’envoi en
Nouvelle-Guinée d’un convoi de huit navires transportant plus de 6 000 soldats,
12 canons anti-aériens, 21 pièces d’artillerie ainsi que du carburant et des muni-
tions. Alertés par les vols de reconnaissance rapportant la présence d’un nombre
encore inégalé de navires de transport dans le port de Rabaul – informations re-
coupées par l’interception des communications adverses –, les généraux Kenney
et Whitehead commencent à planifier une opération pour détruire tout convoi
potentiel52. En combinant les renseignements sur les sites de débarquement pro-
bables, les prévisions météorologiques et les résultats des précédentes attaques,
Kenney émet l’hypothèse que les Japonais navigueront le long de la côte septen-
trionale de la Nouvelle-Bretagne pour se tenir le plus longtemps possible hors de
portée des bombardiers des Alliés avant de se précipiter vers leur destination53.
Dans l’après-midi du 1er mars, les aéronefs repérèrent un convoi de huit des-
troyers et de huit navires de commerce japonais en mouvement. Les B-17 réa-
lisent plusieurs tentatives de bombardement de nuit qui s’avèrent infructueuses
en raison de la météo. Pendant les deux jours suivants, la couverture nuageuse
protège les bâtiments ennemis. Aidés par les informations fournies par les inter-
ceptions radio des avions japonais assurant la protection du convoi, les appareils
américains suivent la progression des navires et effectuent plusieurs attaques54.
À l’aube du 3 mars, les principales forces de Kenney se rassemblent sur le
littoral nord de la Nouvelle-Guinée. Par radio, les équipages reçoivent la position
51. Ibidem.
52. Headquarters Allied Air Forces, SWPA, « Intelligence Summary number 80 », February 23,
1943, p. 1, Sutherland Papers ; Letter, Kenney to Whitehead, February 25, 1943, KP.
53. Journal de Kenney, 25-26/02/1943, KP ; W. F. Craven, J. L. Cate (eds.), The Army Air Forces
in World War II. Vol. 4, op. cit., pp. 141-142.
54. Journal de Kenney, 1-2/03/1943, KP ; G. C. Kenney, General Kenney Reports, op. cit., pp.
202-203; « Central Bureau Technical Records ».
423
La puissance aérienne et le Pacifique : tirer les leçons du passé
du convoi communiquée par un avion de reconnaissance de la Royal Australian
Air Force (RAAF)55. Peu avant 10 heures, les B-17 du 43ème Groupe de bom-
bardement lancent leur attaque à 8 000 ft. d’altitude. Les B-25 des 38ème et 3ème
Groupe suivent à 5 000 ft. Treize Beaufighter de la RAAF, 12 B-25 nouvellement
modifiés et 12 A-20 entrent ensuite en action en basse altitude. Les équipages
repèrent le convoi puis se séparent pour mener leurs attaques. Durant la mêlée
violente et tourbillonnante qui s’ensuit, les pilotes doivent éviter les tirs des bat-
teries anti-aériennes adverses et l’abordage avec les autres avions amis56. En peu
de temps, tout est fini. Au moment où les avions se replient, les huit navires de
transport sont en feu et en train de couler tandis que trois destroyers vont par le
fond ou sont sévèrement endommagés. Une seconde vague d’assauts l’après-mi-
di coulent définitivement les navires échoués57.
Si les plans japonais avaient anticipé de lourdes pertes, l’anéantissement
du convoi provoque une onde de choc au sein des élites militaires. Elles com-
prennent qu’elles ne peuvent se permettre de subir des désastres humain et ma-
tériel répétés de cette ampleur. L’échec cuisant de l’opération de transport Lae,
telle qu’elle avait été désignée par le haut-commandement japonais, contraint les
dirigeants à réorganiser leurs avant-postes et met fin à tout espoir de tenir une
posture défensive dans cette partie de la Nouvelle-Guinée. Comme beaucoup de
ses frères d’arme, le vice-amiral Gunichi Mikawa, commandant de la 8ème flotte
impériale à Rabaul, estime que cet engagement « ouvrit la voie » à l’avancée des
Alliés vers les Philippines et « asséna un coup fatal aux opérations [japonaises]
dans le Pacifique Sud »58.
Résumé
La technologie, les tactiques et les réalités politiques d’aujourd’hui sont très
différentes de celles observées pendant la Seconde Guerre mondiale. Dans le
même temps, la géographie du Pacifique reste inchangée, avec de larges pans
d’océan ouverts et une répartition de bases concentrée et relativement petites.
Ces expériences historiques sont une source précieuse d’informations pour
anticiper les problématiques d’un conflit futur.
55. R. W. Reed, 19th Bombardment Squadron, « Tactical Study of Attack on Convoy near Lae,
New Guinea », Mars 1943, in Sutherland Papers, NA.
56. Fifth Bomber Command Orders for Major Assault on Convoy, 0955, 3 March 1943, found in
AEB, p. 61 ; Journal de Kenney, 03/03/1943, KP.
57. L. McAulay, Battle of the Bismarck Sea, New York, St. Martin’s Press, 1991, p. 101 ; T. D.
Gann, Fifth Air Force Light and Medium Bomber Operations during 1942 and 1943, op. cit., pas-
sim ; AEB, pp. 20-22 ; Journal de Kenney, 04-05/03/1943, KP.
58. Réponse à une question écrite de Vice Admiral Gunicki Mikawa, dans « A Japanese Version of
the Battle of the Bismarck Sea », in Special Projects Section, Assistant Chief of Staff, Intelligence,
Advanced Echelon, Headquarters Far East Air Forces ; « A Japanese Version of the Battle of the
Bismarck Sea, 1-4 March 1943 », September 1945, p. 23, 25, 30, 49, republié dans D. S. Detwiler,
C. B. Burdick, War in Asia and the Pacific, 15 vols, New York, Garland Publishing, Inc., 1980.
Voir également MacArthur’s General Staff, The Reports of MacArthur, vol. 2, op. cit., p. 205 ;
Commander Y. Doi, Staff Officer, Southeast Area Fleet, November 20, 1945, in United States
Strategic Bombing Survey, Interrogations of Japanese Officials, 2 vols., Washington, D. C., Gov-
ernment Printing Office, n.d. [1946], p. 398.
424
Histoire
La performance réussie par Kenney comme adjoint de MacArthur repose
sur plusieurs facteurs qui doivent entretenir l’émulation. Son succès s’explique
d’abord par le maintien d’une relation de travail solide et efficace avec MacAr-
thur qui lui a permis d’employer la puissance aérienne le plus efficacement pos-
sible. Le rôle fondamental des interactions personnelles dans la conduite de la
guerre et l’exercice du commandement ne doivent pas être négligés et restent un
paramètre évident de l’action militaire contemporaine.
L’efficacité de sa méthode repose également sur sa capacité d’adaptation.
L’expérience qu’il a accumulée avant-guerre l’a préparé aux défis auxquels il a
été confronté. Dans le même temps, il s’est montré capable d’apporter des so-
lutions novatrices à de nombreux problèmes. Il a reconnu la nécessité d’établir
rapidement un quartier général avancé pour gérer les opérations quotidiennes ou
réorganiser les processus et les sites de maintenance afin d’augmenter la disponi-
bilité des avions. De même, il a saisi l’opportunité qui lui était offerte de produire
du renseignement grâce à l’interception et l’écoute des communications radio.
Enfin, les changements qu’il impulse sur la tactique d’attaque de navires enne-
mis sont déterminants pour faire reculer les Japonais. Comme l’affirmait l’éminent
historien militaire Michael Howard, « je suis tenté de dire, voire de déclarer dog-
matiquement, que quelle que soit la doctrine sur laquelle les forces armées tra-
vaillent actuellement, elles se trompent ». L’objectif, ajoute-t-il, est d’éviter que la
doctrine soit « trop erronée » et d’être flexible pour l’adapter rapidement une fois
la guerre initiée59. Cette capacité d’adaptation est plus compliquée qu’il n’y paraît.
Les efforts de Kenney en la matière constituent un cas d’étude incontestable mon-
trant un chef militaire qui a non seulement reconnu des problèmes de doctrine mais
eu aussi l’intelligence et la volonté de la faire évoluer.
Les campagnes de MacArthur dans le Pacifique Sud-Ouest n’auraient pas
été possibles sans une application pertinente de la puissance aérienne. Le gé-
néral George Kenney, l’aviateur de MacArthur, est donc un acteur essentiel à
cette victoire. Vers la fin de la guerre, MacArthur décrit l’importance du rôle
joué par Kenney dans les combats du Pacifique, illustrant toute son admiration
à son égard : « Je ne crois qu’aucun, je répète, aucun officier proposé pour une
promotion au grade de général n’a rendu des services plus exceptionnels et plus
brillants que Kenney ». Il continue : « Rien de ce qui a été accompli par tout
autre officier de l’air au cours de la guerre n’est comparable à la contribution
de Kenney et aucun, à mon avis, n’est son égal en termes de capacité »60. Un
témoignage à la juste valeur du dévouement de Kenney sur ce théâtre pacifique
comme commandant de la composante aérienne.
59. Michael Howard, « Military Science in the Age of Peace », Journal of the Royal United Ser-
vices Institute for Defence Studies, n°119, mars 1974, p. 7.
60. Message, MacArthur à Marshall, 17/01/1945, RG 4, MMMA; Message, MacArthur à Kenney,
18/01/1945, 29/03/1945, KP.
425
426
Histoire
MiG Alley : les Sabre à la conquête de
la supériorité aérienne
Quentin Coynel
Le lieutenant-colonel Quentin Coynel est pilote de défense aérienne. Affecté à
Cambrai sur Mirage 2000-C, il évolue ensuite sur Mirage 2000-5 puis sur Rafale
au Centre d’Expertises Aériennes Militaires. Aujourd’hui, il sert à l’État-Major
de l’armée de l’Air et de l’Espace en qualité d’officier chargé de la formation et
de la préparation opérationnelle.
Les pilotes de chasse américains empruntaient ce torii avant de rejoindre leur F-86 Sabre.
Source : Fabulous Rocketeers Photo & Historical Collection, 1953
427
MiG Alley, les Sabre à la conquête de la supériorité aérienne
MiG1Alley est le nom donné par les pilotes de chasse américains à l’espace
aérien frontalier jouxtant la Corée du Nord et la Chine entre 1950 et 1953. Ce coin
de ciel devient le théâtre des premiers combats aériens de l’Histoire entre avions
à réaction. MiG Alley incarne le face-à-face entre deux doctrines sur l’utilisation
de la puissance aérienne pour obtenir la maîtrise de l’air. D’un côté, une applica-
tion strictement défensive cantonnée aux frontières et de l’autre, une offensive
aérienne décomplexée et permanente destinée à amener la guerre chez l’ennemi et
à supporter le fantassin. Quels enseignements peut-on tirer de la conquête pour la
suprématie aérienne sur MiG Alley pour atteindre un objectif militaire ?
Après un rappel historique sur le déclenchement de la guerre en Corée, le
combat aérien sera décrit, avec une attention particulière prêtée aux duels entre
F-86 d’un côté et MiG-15 de l’autre. Les hommes, les matériels et les tactiques
seront successivement abordés avant de proposer un bilan de ces affrontements
pour la maîtrise de l’air en Corée.
1. MiG : Artem Mikoyan, Arménien et Mikhaïl Iossifovitch Gurevitch, Russe, furent deux in-
génieurs aéronautiques pionniers de l’aviation militaire soviétique et qui donnèrent leur nom au
célèbre bureau d’études dès 1939.
428
Histoire
Contexte historique
La partition de la péninsule
Lors de la conférence de Potsdam en 1945, Roosevelt et Staline conviennent
d’un accord sur une reconfiguration de la Corée une fois la Seconde Guerre
mondiale terminée : les forces japonaises stationnées au nord du 38ème parallèle
se rendraient aux Soviétiques tandis que la moitié sud du pays serait occupée par
les forces américaines. Cette partition d’une péninsule, longue de 800 km, va
cristalliser les tensions entre les deux nouvelles superpuissances.
Les deux Corées tombent sous la coupe de deux autocrates : Kim Il-sung, au
nord, soutenu par le bloc communiste, et Syngman Rhee, au sud, dont l’armée
est renforcée par les États-Unis. Aucun des deux gouvernements coréens ne re-
connaît l’autre. Lorsque les troupes américaines quittent le sud du pays en 1949,
Kim considère ce retrait comme probablement définitif et estime qu’une offensive
préemptive pourrait réunifier le pays sous la bannière communiste. Staline, qui
partage cette impression, approuve le projet. Kim Il-sung lance alors une grande
offensive vers le sud le dimanche 25 juin 1950. Les 65 000 soldats Sud-Coréens et
leurs conseillers militaires américains doivent faire face à plus de 90 000 Nord-Co-
réens, soutenus par des centaines de chars T-34 et une artillerie dévastatrice2. Rien
ne semble pouvoir les arrêter : Séoul tombe le 28 juin. Mal préparés, sans équipe-
ment lourd et pris par surprise, les Sud-Coréens battent en retraite. Les quelques
forces d’occupation américaines sont impuissantes mais parviennent, avec le reste
des forces sud-coréennes, à stabiliser le front autour de Pusan, à quelques kilo-
mètres de la mer, grâce à l’aviation et à des renforts venus du Japon. « La situation
en Corée est critique »3 écrit le général Douglas MacArthur, qui administre alors
le Japon occupé par les Alliés. Les Nations unies se réunissent rapidement et le
Conseil de sécurité décide de soutenir une opération militaire coercitive en Corée
à la suite des résolutions votées le 27 juin et le 7 juillet4.
La ligne rouge du Yalu
Le général MacArthur5 se voit confier le commandement des forces de seize
États6 ayant répondu à l’appel de l’ONU pour rétablir la paix et la sécurité interna-
tionales en Corée : « Pour la première fois, une organisation internationale prend
2. R. Leckie, La guerre de Corée, Robert Laffont, 1962, p. 44.
3. R. Leckie, [Link]., p. 86.
4. Les États-Unis profitent de l’absence de l’Union soviétique au Conseil de sécurité de l’ONU,
instance que Moscou boycottait pour protester contre la décision de laisser le gouvernement natio-
naliste représenter la Chine plutôt que le régime communiste.
5. Le choix d’un général américain s’explique par le fait que les États-Unis vont supporter la
majeure partie de l’effort de guerre.
6. Afrique du Sud, Australie, Belgique, Canada, Colombie, États-Unis, Éthiopie, France,
Grande-Bretagne, Grèce, Luxembourg, Nouvelle-Zélande, Pays-Bas, Philippines, Thaïlande et
Turquie.
429
MiG Alley, les Sabre à la conquête de la supériorité aérienne
les armes pour s’opposer à une agression et maintenir la paix »7. MacArthur a le
soutien de la classe politique américaine, du président Truman au nouveau secré-
taire d’État à la Défense, George C. Marshall : « Votre objectif militaire, lui confie
ce dernier, est la destruction des forces armées nord-coréennes »8. Les décisions
prises au niveau stratégique plongent alors la Corée dans une guerre meurtrière qui
fera plus de 3 millions de victimes9 – tuées, blessées ou disparues – dont 447 69710
soldats de l’ONU, majoritairement Sud-Coréens.
À la tête des divisions américaines et alliées, MacArthur lance une contre-
offensive fulgurante qui permet de reprendre pratiquement l’intégralité de la
péninsule avant la fin du mois d’octobre 1950. Le 38ème parallèle est franchi avec
l’aval du président Truman qui voit notamment à mi-mandat l’occasion de séduire
l’électorat grandissant du sénateur anti-communiste Joseph McCarthy11. Trois
cent cinquante mille soldats alliés se rapprochent de plus en plus du fleuve
Yalu, qui marque la frontière entre la Chine et la Corée du Nord. L’optimisme
des forces des Nations unies ne connaît plus de limites : la « guerre sera finie
à Noël »12 selon MacArthur. Pourtant les analyses fournies par les rapports
de renseignement font état de prisonniers chinois de plus en plus nombreux.
MacArthur ne croit cependant pas à une intervention de Mao Zedong puisqu’
« aucune armée chinoise ne s’est jamais opposée avec succès à une armée
occidentale »13. Compte tenu du soutien de Truman aux Nationalistes chinois de
Chiang Kai-shek, le président du gouvernement populaire chinois craint en fait
que son pays ne soit étroitement encerclé par les puissances occidentales. En cela,
le dépassement du 38ème parallèle est vu comme le franchissement d’une ligne
rouge. Le 25 novembre 1950, à minuit et par -30°C, les troupes sino-coréennes,
fortes désormais de 500 000 fantassins et comptant près d’un million d’hommes
en réserve, font reculer brutalement et en désordre les forces de MacArthur14.
Pour le New York Herald Tribune, les troupes américaines viennent de se voir
infliger leur plus grande défaite depuis celle de Bataan15.
Les offensives terrestres se succèdent, mais progressivement, le front se
stabilise autour du 38ème parallèle à partir de l’été 1951, alors que les premiers
pourparlers de cessation des hostilités s’engagent.
7. R. Leckie, [Link]., p. 62.
8. T. McKelvey Cleaver, MiG Alley: the US Air Force in Korea 1950 – 1953, Bloomsbury Publi-
shing, Oxford, 2019, p. 110.
9. R. Leckie, [Link]., p. 455.
10. Ibidem, p. 472.
11. T. McKelvey Cleaver, [Link]., p. 117.
12. R. Leckie, [Link]., p. 212.
13. T. McKelvey Cleaver, [Link]., p. 105.
14. R. Leckie, [Link].
15. Province des Philippines qui fut âprement défendue en vain par les soldats américains com-
mandés par le général Douglas MacArthur au début de la guerre du Pacifique. Bataan tomba en
avril 1942 devant les forces nippones marquant ainsi la chute de l’archipel philippin et une victoire
majeure pour le Japon.
430
Histoire
Les états-majors de l’ONU décident d’employer la puissance aérienne pour
porter la guerre dans la profondeur du dispositif nord-coréen. L’effort est subs-
tantiel. En 1 076 jours de guerre, les bombardiers stratégiques B-29 réalisent
21 000 sorties et larguent 167 000 tonnes de bombes16 sur la Corée du Nord, un
volume de bombes bien plus important que celui lancé sur le Japon pendant la
Seconde Guerre mondiale. Les Bomb Groups des Far East Air Forces (FEAF)17
perdent 635 hommes d’équipage, tués ou disparus (14 % des effectifs18). En
moyenne, 20 sorties de B-29 sont réalisées chaque jour19.
D’un point de vue stratégique, le réseau électrique de la Corée du Nord retient
l’attention des planificateurs. Sa destruction doit provoquer l’arrêt des usines d’ar-
mement et démoraliser la population. Environ 90 % des moyens de production
d’énergie de la Corée du Nord sont rapidement mis hors de service. Cependant, les
nombreuses protestations internationales entament la légitimité d’une campagne aux
résultats peu probants. Le pays appartient encore au tiers-monde et dépend peu de
ces ressources modernes pour son fonctionnement quotidien. À la fin de la guerre,
des frappes sont menées contre les barrages contribuant au système d’irrigation des
rizières. Les protestations internationales sont une nouvelle fois vigoureuses tandis
que les résultats de ces frappes restent aujourd’hui encore largement débattus20.
Les missions d’interdiction alliées doivent par ailleurs soutenir la posture
défensive adoptée à partir de 1951 par les commandants des forces des Na-
tions-unies. Afin d’affaiblir la capacité de combat des troupes communistes,
les flux logistiques ou l’arrivée des renforts en provenance de la Mandchourie
doivent être réduits le plus possible. Trois campagnes sont déclenchées à cet ef-
fet. L’opération Strangle, qui débute en mai 1951, tente de couper les routes, puis
les voies ferrées à partir du mois d’août, qui sont empruntées par les Chinois et
les Nord-Coréens. L’opération Saturate commence en mars 1952 et se concentre
cette fois sur de courts segments de voies ferrées qui sont jugés comme essentiels
pour la bonne marche du réseau. Enfin, l’opération Spring Thaw est déclenchée
en mars 1953 avec des bombardements sur les points d’étranglement des voies
de transport. Les résultats de ces opérations sont souvent décevants, du fait no-
tamment de la géographie escarpée favorisant la dissimulation des flux logis-
tiques, des réparations systématiques entreprises par les troupes communistes et
de la rusticité de la vie des soldats sur le front21.
Préalable à la réussite de ces campagnes de bombardements, la maîtrise de
l’air doit néanmoins être conquise par les FEAF.
16. R. Dorr, B-29 Superfortress units of the Korean War, Osprey Publishing, Oxford, 2009, p. 85.
17. Ancêtres des Pacific Air Forces, elles regroupent sous un commandement unique l’ensemble
des forces aériennes de l’USAF d’Extrême Orient (Philippines, Japon et Corée du Sud) et du Pa-
cifique jusqu’à Hawaï.
18. Ibidem.
19. Ibidem.
20. A. Stephens, The Air War in Korea, 1950-1953, pp. 101-102, in J. A. Olsen (dir.) A History of
Air Warfare, Washington D.C., Potomac Books, 2010.
21. Ibidem, p.97.
431
MiG Alley, les Sabre à la conquête de la supériorité aérienne
Major Harry Bailey présentant la cible du jour aux équipages de B-29. Base de Yokota, Japon
(1950). Source : National Museum of the United States Air Force
La bataille pour la supériorité aérienne sur le Yalu
Au cours de la guerre, la région du Yalu est donc largement survolée par des
chasseurs-bombardiers et des bombardiers qui participent à des raids réunissant
plusieurs centaines d’avions. Le ciel au-dessus du Yalu devient ainsi l’un des
espaces aériens les plus contestés de la Guerre froide. Rapidement surnommée
MiG Alley, la zone représente un corridor large de 300 km sur 200 km surplom-
bant la région. C’est le théâtre des premiers combats aériens de l’histoire entre
avions de combat à réaction.
Le réseau de défense nord-coréen dans cette zone est constitué d’une artillerie
anti-aérienne, d’avions de chasse et de stations radars qui assurent le guidage des
intercepteurs. Les terrains d’aviation sont situés autour de Sinuiju ainsi qu’en
Mandchourie, à Antung. La défense contre aéronef (DCA) est cependant limitée
aux basses couches contre les chasseurs-bombardiers et les bombardiers moyens
de type B-26 Invader, qui évoluent à basse et moyenne altitudes.
Contrairement à la FLAK22 allemande, l’artillerie anti-aérienne nord-coréenne
n’est pas équipée en nombre suffisant de canons quadruples de 88mm. Les contrô-
leurs et les pilotes de défense aérienne constituent donc la principale ligne de
défense nord-coréenne contre les bombardiers stratégiques. Alors que les pilotes
sont en scramble, c’est-à-dire prêts à intervenir sous faible préavis, les contrôleurs
22. FLAK : abréviation de l’allemand Flugabwehrkanone, canon de défense anti-aérienne.
432
Histoire
surveillent les approches de la zone et sont responsables de l’alerte avancée. Une
fois les bombardiers détectés, le GCI23 donne les caps et altitudes pour amener la
formation en position favorable d’interception. Les pilotes ne passent à l’attaque
que lorsqu’ils sont certains d’avoir la supériorité numérique et ont donc l’avantage
de l’initiative et de la surprise en choisissant où et quand frapper. Une fois les
chasseurs d’escorte éloignés des bombardiers qu’ils protègent, les avions de chasse
restants concentrent leurs efforts sur les « Big Ones », les B-29. L’attaque terminée,
la formation se replie pour éviter les pertes inutiles et économiser ses moyens. La
défense communiste est donc organisée selon ce que l’on appelle aujourd’hui un
« point défense », sur le Yalu. Pour les pilotes américains, la très forte probabilité
de rencontrer des MiG dans cette zone forge l’expression « MiG Alley ».
Du fait de la proximité avec la Chine, Washington est très ferme avec ses avia-
teurs. Ils ont l’interdiction formelle de bombarder la Mandchourie ou de traverser la
frontière, même pour abattre un MiG. Le président Truman ne veut à aucun prix être
engagé, malgré lui, dans un processus d’escalade avec Pékin ou, pire, avec Moscou.
Cette retenue s’explique en partie suite au lancement de la première bombe nucléaire
soviétique le 29 août 1949. Désormais, l’atome a un pouvoir égalisateur et MiG Alley
ne doit pas être l’étincelle qui ferait basculer le conflit coréen en une guerre totale.
Les hommes
L’aviation de combat nord-coréenne, qui n’existait pas lors de la Seconde
Guerre mondiale, est très mal préparée pour affronter les FEAF.
Mécaniciens soviétiques préparant un MiG-15Bis à Antung en Mandchourie pour une sortie de
nuit, printemps 1952. Source : L. Krylov, Y. Tepsurkaex, Soviet MiG-15 Aces of the Korean
War, Osprey Publishing, Oxford, 2008, p. 69
Les Voyenno-Vozdushnyye Sily (VVS) pourraient s’opposer aux forces de
l’ONU mais Staline est déterminé à ne pas engager de troupes soviétiques, sur-
tout contre les Américains. La stratégie du Kremlin consiste donc à encourager
les Chinois à assumer le fardeau de la Corée.
23. Ground Control Interception.
433
MiG Alley, les Sabre à la conquête de la supériorité aérienne
Dès août 1950, les conseillers militaires soviétiques atterrissent à cet effet en
Mandchourie avec 122 MiG-15, des 303rd et 324th Istrebitelnaya Aviatsionnaya
Diviziya (IAD)24, divisions aériennes de chasse, pour former des mécaniciens et
des pilotes chinois25 et nord-Coréens. La plupart de ces conseillers sont des vété-
rans des forces aériennes soviétiques qui ont combattu les Allemands. D’ailleurs,
le commandant de la 324th IAD, n’est autre que le colonel Ivan Kozhedub, As des
As soviétiques (62 victoires).
Les aviateurs soviétiques prennent part aux combats dès novembre 1950 sous
cocarde nord-coréenne26. Si le « sanctuaire » chinois empêche toute action of-
fensive de l’aviation américaine contre le corps expéditionnaire soviétique, Sta-
line interdit à ses pilotes de s’aventurer trop au sud afin d’éviter toute capture en
cas d’éjection27. Malgré ces précautions, l’USAF intercepte des échanges radios
ennemis en russe.
Sergeï Kramerenko, As soviétique aux 21 victoires ayant participé aux combats sur MiG Alley.
Source : Sergei Kramarenko, Air combat over the Eastern front and Korea, Pen & Sword Milita-
ry, 2008, p. 87
Les Soviétiques participent donc au programme d’entraînement et de forma-
tion des pilotes chinois. Staline et Mao trouvent un accord pour que les Chinois
disposent d’une force aérienne capable d’engager le combat en toute autonomie.
Mais cette jeune aviation n’a que peu d’expérience.
Après la Seconde Guerre mondiale, l’aviation de combat chinoise est très
réduite, tant sur les plans humain et matériel qu’industriel. Ses premiers pilotes
sont recrutés parmi les fantassins et la paysannerie. Le pouvoir politique pense
que leur courage et leur abnégation seront des atouts dans le combat. Quelques
prisonniers de guerre japonais sont contraints de les former.
24. L. Krylov, Y. Tepsurkaex, Soviet MiG-15 Aces of the Korean War, Osprey Publishing, Oxford
2008, p. 7.
25. PLAAF: People’s Liberation Army Air Force.
26. T. McKelvey Cleaver, op. cit., 2019.
27. Z. Xiaoming, Red Wings over the Yalu, Texas A&M University Press, 2003, p. 139.
434
Histoire
L’accord entre Staline et Mao sur la conduite de la guerre en Corée donne une
autre dimension à l’aviation chinoise. Staline fournit quelques pilotes-instructeurs
et s’engage à livrer des chasseurs, même si ce ne sont jamais les plus modernes.
Mao assume l’essentiel de la guerre, déploie ses troupes terrestres en masse, la fa-
meuse « Armée populaire des volontaires », et quelques aviateurs. Le programme
de formation des pilotes prévoit une capacité opérationnelle initiale en 1951, pour
une pleine capacité en 1953, avec le départ progressif des Russes dès 1952.
Des pilotes chinois comme Fan Wanzhang, Wang Hai, Li Han, Zaho Bao-
tong28 connaissent une ascension phénoménale. Ce dernier rejoint par exemple
l’aviation chinoise communiste en 1949 et reçoit ses ailes en octobre 1950.
Après quatre mois d’instruction sur MiG-15 auprès de ses mentors soviétiques,
il intègre la 3rd IAD en juillet 1951. Quelques pilotes américains rapporteront
avoir aperçu des MiG-15 à très haute altitude mais hors de portée et n’engageant
jamais le combat. Ce sont en réalité des missions d’instruction et d’observa-
tion menées par les Soviétiques afin de familiariser leurs élèves, dont Zaho, aux
manœuvres de la chasse américaine29.
Zaho abat son premier F-86 Sabre dès le mois d’octobre 1951. Il remporte par
la suite six autres victoires et survit même à une éjection après un combat mal en-
gagé. Malgré leurs efforts et les succès remportés par quelques as comme Zaho,
les aviateurs chinois ne peuvent toutefois inverser le cours des combats jusqu’à
l’armistice en 1953. Ils sont en effet dominés dans le ciel de Corée par des pi-
lotes américains mieux entraînés et plus qualifiés. Avec sa maigre expérience du
combat, l’aviation chinoise communiste n’est jamais en mesure d’atteindre le
niveau de l’USAF.
Le MiG-15 ou la très mauvaise surprise pour les Occidentaux
Avec l’avènement de l’ère nucléaire, Staline craint particulièrement que les
bombardiers du SAC anéantissent les cités soviétiques. Une des réponses déve-
loppées est la mise en service du chasseur à réaction MiG-15 – produit en série
dès 1949 – capable d’abattre les lourds bombardiers multimoteurs. Les aviateurs
des Nations unies auront le malheur de croiser son chemin au-dessus de la Corée.
Cet avion se révèle d’emblée largement supérieur à tous les autres aéronefs
dont l’Amérique dispose dans la péninsule coréenne ou au Japon. Le 31 octobre
1950, des pilotes de F-51 Mustang aperçoivent des « jets à ailes en flèches et au
métal nu »30. Le lendemain, quatre F-80 Shooting Star sont envoyés en mission
de sweep31 aux alentours du terrain du Sinuiju. À 15h50, trois MiG-15 cachés
dans le soleil les prennent par surprise. Le Senior Lieutenant Semyon Fyodoro-
28. Ibidem, p. 149.
29. T. McKelvey Cleaver, op. cit., p. 211.
30. T. McKelvey Cleaver, op. cit., p. 118.
31. Sweep : coup de balai, mission de chasse offensive au-dessus du territoire contrôlé par l’ennemi.
435
MiG Alley, les Sabre à la conquête de la supériorité aérienne
vich Khomich devient le premier pilote victorieux d’un combat entre jets32. Les
avions à réaction F-80 Shooting Star, F-84 Thunderstreak de l’USAF et F-9F
Panther de l’US Navy ont des ailes droites et sont dépassés par la fulgurance et
la maniabilité du MiG. La supériorité aérienne alliée est menacée.
D’un point de vue technique, le MiG-15 est un avion de chasse rustique,
léger et compact, si bien qu’il est difficile à apercevoir en combat. Comble
de l’ironie, sa motorisation dérive de l’un des premiers moteurs à réaction
britannique, le Néné, dont les plans ont été cédés aux Soviétiques à titre
gracieux par Rolls-Royce après la guerre33. Pour autant, l’avion n’est pas
exempt de défauts. Le cockpit est placé dans une position très basse dans la
cellule, la visibilité du pilote est limitée vers l’arrière et au-dessus du nez de
l’avion et peu d’équipements électroniques sont embarqués (à peine une radio
et aucun instrument de navigation, contrairement à ses homologues américains).
L’absence de pressurisation dans le cockpit entraîne par ailleurs des difficultés
de respiration pour les pilotes lors des combats à haute altitude.
Le MiG-15 va cependant se révéler être un excellent chasseur de défense aé-
rienne. Conçu pour décoller de terrains sommaires afin d’intercepter les bombar-
diers stratégiques américains, il dispose d’une forte vitesse ascensionnelle qui,
associée à sa légèreté, lui donne l’avantage dans le plan vertical34, si précieux en
combat aérien. Son armement est constitué de puissants canons de 37 et 23 mm,
redoutables contre les B-29. À partir du printemps 1951, une version améliorée,
le MiG-15Bis fait son apparition en Corée. Il dispose d’une cadence de tir aug-
mentée de 50 % et d’une meilleure poussée qui améliore encore sa manœuvrabi-
lité dans les combats stratosphériques autour des 40 000 pieds.
Les principes de conception simples du MiG-15 se retrouvent sur tous les chas-
seurs soviétiques construits au 20e siècle jusqu’au MiG-29. Cependant, le chasseur
de Mikoyan & Gurevitch ne bénéficie pas des mêmes niveaux d’innovation et de
traitement des obsolescences que son principal adversaire, le F-86 Sabre.
32. Z. Xiaoming, op. cit., p. 68.
33. T. McKelvey Cleaver, [Link]., p. 72.
34. Ibidem, p. 76.
436
Histoire
La réponse américaine : le F-86 Sabre
Edwin « Buzz » Aldrin au retour d’une mission réussie sur MiG Alley : première victoire aérienne
pour un futur astronaute. Source : United States Department of Defense
La réponse américaine au MiG-15 est le F-86A Sabre, qui est déployé en urgence
sur le théâtre coréen en décembre 1950. Il préfigure l’avion de combat évolutif.
North American Aviation a construit le Sabre en tant que successeur du P-51
Mustang, qui était produit dans les mêmes usines d’Inglewood en Californie. Le
F-86 dispose de qualités que le MiG-15 ne possède pas. Le pilote est perché en
haut du fuselage dans un cockpit pressurisé. Il bénéficie d’une visibilité à 360
degrés grâce à une verrière en forme de goutte d’eau, comme sur la dernière
version du P-51. La conduite de tir est, pour les années 1950, très performante.
Associé à un télémètre, le viseur gyroscopique offre au pilote une solution de tir
qui tient compte de la distance, de la taille et des évolutions de la cible. Simple
à appréhender et associé à des commandes Hands On Throttle And Stick (HO-
TAS)35, ce viseur est une aide précieuse pour toucher sa cible en combat tour-
noyant, surtout pour les pilotes les moins expérimentés.
D’un point de vue mécanique, le F-86A est de conception modulaire, ce qui
facilite les opérations de maintenance sur un théâtre d’opérations très exigeant,
pouvant connaître des températures négatives allant jusqu’à -35 degrés ou des
pluies torrentielles et de la boue. L’avion est fiable, du moment qu’il vole régu-
lièrement, et les pannes majeures sont relativement rares. Les équipes de main-
tenance ne tarissent pas d’éloges à l’égard des ingénieurs de North American qui
ont travaillé en ce sens pour que la disponibilité soit optimale. Quant aux équi-
pements de vol, ils font pâlir d’envie leurs adversaires. Casques de vol antichoc,
pantalons anti-G et combinaisons étanches pour les survols maritimes font partie
35. HOTAS: Hands On Throttle And Stick. Le pilote a ainsi la capacité d’accéder à toutes les
commandes utiles au pilotage et au combat sans que ses mains ne quittent le manche à balai ou la
manette des gaz.
437
MiG Alley, les Sabre à la conquête de la supériorité aérienne
de la panoplie du pilote de chasse américain. Les Soviétiques qualifièrent d’ail-
leurs le F-86A de « voiture de luxe », après avoir inspecté un Sabre qui s’était
posé en catastrophe en Corée36.
Si le Sabre est spacieux, rapide et bien conçu, les combats sur MiG Alley
révèlent néanmoins quelques faiblesses qui finissent, pour certaines, par être
corrigées au fil du temps. L’armement est limité à six mitrailleuses de calibre
12,7 mm ce qui n’est pas suffisant pour infliger des dégâts sérieux à un avion
aussi rustique que le MiG, malgré une cadence de tir élevée. Les caissons de mu-
nitions des Sabre sont souvent épuisés pour n’endommager parfois qu’un seul
MiG. La portée efficace de feu était adaptée aux combats tournoyants des avions
à pistons de la Seconde Guerre mondiale qui évoluaient à 500 km/h. Flirtant
désormais avec le Mach, les F-86A et les MiG-15 ont dorénavant des rayons
de virage et donc des distances d’engagement bien plus importants, réduisant
ainsi la précision des tirs. Aux altitudes élevées où se déroulent les combats sur
MiG Alley, la motorisation du General Electric J-47 est insuffisante pour que le
F-86A fasse jeu égal avec le MiG-15, qui peut profiter de sa légèreté et de sa vi-
tesse ascensionnelle supérieure pour rompre le combat vers le haut. Le F-86A se
révèle cependant plus manœuvrant dans les basses couches que son adversaire,
avec ses becs de bord d’attaque qui retardent la vitesse de décrochage. Hélas, la
météo souvent chargée en nuages en basse altitude en Corée empêchent le Sabre
de tirer profit de cet avantage.
Alors que le MiG-15 ne connaît qu’une seule évolution majeure pendant
le conflit, le F-86 Sabre est constamment amélioré pour tenter de gommer ses
défauts. La première innovation porte sur la transformation de la gouverne de
profondeur en un ensemble monobloc qui contrôle le tangage de l’appareil37.
Désormais, le pilote peut profiter de toute la surface aérodynamique de la gou-
verne pour manœuvrer, contrairement à l’empennage plus classique du MiG-15.
Les efforts sont mieux répartis et l’action musculaire du pilote sur le manche
est moins intense. Cette aérodynamique novatrice permet au F-86 de conserver
sa maniabilité à grande vitesse, dans le domaine où les commandes durcissent
avec la force de l’air. Les commandes de vol sont par ailleurs entièrement as-
sistées hydrauliquement. Ces deux innovations, associées avec l’augmentation
de la puissance du moteur38, donnent naissance au F-86E. La vitesse du Sabre
devient alors un de ses principaux atouts tactiques qui peut désormais lutter à
armes égales avec le MiG-15Bis.
36. T. McKelvey Cleaver, op. cit.
37. Tangage : mouvement ou oscillation d’un appareil selon son axe transversal.
38. W. E. Thompson, F-86 Sabre aces of the 51st Fighter Wing, Osprey Publishing Osprey, 2006,
pp. 7-8.
438
Histoire
À vitesse supersonique, l’écoulement de l’air agit sur la totalité de la gouverne du F-86
En septembre 1952, la version ultime du Sabre opérant sur MiG Alley, le
F-86F, consacre définitivement l’ascendant des FEAF sur les MiG. La version F
est délestée de ses becs de bord d’attaque, qui sont inutiles lors des combats dans
la stratosphère. Le réacteur GE J-47 lui procure par ailleurs un nouveau surcroît
de poussée. Surtout, l’aile a été agrandie pour améliorer la manœuvrabilité à
haute altitude du Sabre, dont le poids a encore été réduit.
Les premiers duels entre MiG-15 et F-86
Dès l’automne 1950, l’USAF déploie au Japon la 4th Tactical Fighter Wing39.
Son chef, le colonel John C. Meyer, un As sur Mustang, a abattu 24 avions alle-
mands entre 1944 et 1945. Les Squadrons qui composent le Wing – à savoir les
334th, 335th et 336th – ont gardé les traditions des premiers Eagles, ces aviateurs
américains partis combattre en Angleterre avant l’entrée en guerre de leur pays.
En 1950, les trois quarts des pilotes de ces unités sont des vétérans de la Seconde
Guerre mondiale, qui ont principalement combattu la Luftwaffe.
Le 15 décembre, sept F-86A du 336th menés par Meyer se posent à Kim-
po après avoir effectué sans encombre un vol de familiarisation sur MiG Alley.
Deux jours plus tard, le chef du 336th, le lieutenant-colonel Bruce N. Hinton abat
un premier MiG-15 après avoir tiré 1 500 cartouches et vidé ses caissons de mu-
nitions40. En l’espace d’une semaine, 25 F-86A supplémentaires appartenant à la
même escadre arrivent avec leurs pilotes à Kimpo. Malgré ce renfort, les pilotes
de Sabre restent en infériorité numérique et rencontrent des difficultés face au
MiG, rapide et bien armé. Les aviateurs américains confessent que la maîtrise
39. Tactical Fighter Wing: escadre de chasse tactique
40. W.E. Thompson, op. cit., 2006.
439
MiG Alley, les Sabre à la conquête de la supériorité aérienne
du ciel pourrait leur échapper, malgré le Sabre. Il faut davantage d’avions et de
pilotes confirmés, capables de manier l’appareil.
En janvier 1951, le 4th TFW n’oppose toujours qu’une trentaine de F-86A Sabre
aux 120 MiG-1541. Les F-80 Shootings Star, déjà obsolètes en 1951, sont canton-
nés aux missions d’escorte et ne s’aventurent guère sur MiG Alley. Pour leur part,
les F-84 Thunderstreak, conçus en tant que chasseurs-bombardiers, effectuent
des missions de bombardement tactique, tout comme les Panther de la Navy. Les
Australiens du 77th Fighter Squadron, également basés à Kimpo, sont les rares à
s’aventurer sur MiG Alley aux commandes de leurs Gloster F.8 Meteor, premier
appareil à réaction britannique, dont les performances étaient déjà dépassées par
le Messerschmitt 262 en 1945. Le 29 juillet 1951, les 22 Meteor du 77th FS sont
placés sous le commandement opérationnel du 4th TFW qu’ils assistent lors de mis-
sions offensives sur MiG Alley. Mais les pertes sont nombreuses et atteignent un
quart de l’effectif de l’unité. Le 77th FS est cantonné aux missions d’assaut au
printemps 195242. Les Sabre restent les derniers rivaux des MiG-15.
Le 1er et le 9 novembre 1951, à peine sortis des lignes d’assemblage, 75 F-86E
Sabre arrivent en Corée en deux lots successifs. Le premier est destiné au 4th
Tactical Fighter Wing dont les F-86A, usés par les combats, sont trop limités face
au MiG-15Bis. Le second lot remplace les F-80 Shooting Star du 51st Tactical
Fighter Wing, basé à Suwon et dont le chef n’est autre que le colonel Francis
« Gabby » Gabreski, As des As américains en Europe sur P-47 Thunderbolt et
vétéran du 4th TFW, avec déjà deux MiG à son actif.
C’est en 1953 que le nombre de Sabre présents en Corée est le plus grand,
avec 297 F-86E/F. Le camp communiste amasse alors 600 MiG, soit deux fois
plus d’avions43. La production des appareils américains n’atteint alors plus les
cadences de la Seconde Guerre mondiale. Le théâtre européen, qu’il faut aussi
équiper en avions modernes, conserve la priorité pour les stratèges à Washington.
Tactiques soviétiques et journées noires pour l’aviation américaine
Les pilotes de chasse soviétiques, puis plus tard chinois, tirent parti des règles
d’engagement imposées par Washington. Les MiG-15 ne passent à l’offensive
que lorsqu’ils sont certains de bénéficier de l’effet de surprise. Une fois leur
attaque terminée, ils se regroupent au nord du Yalu, à l’abri des formations de
chasse américaines. Lors des combats, ils profitent de leur vitesse ascensionnelle
supérieure pour reprendre rapidement l’avantage de l’altitude et attaquer à nou-
veau soleil dans le dos si une première passe s’est montrée décevante. Les pilotes
de Sabre doivent s’adapter à cette manœuvre du « Zoom and Sun » (« je remonte
41. Ibidem, p. 8
42. G. Odgers, « Across the Parallel », Traduit de l’anglais par Jean Gravrand, Paris, Amiot Du-
mont, 1954.
43. T. McKelvey Cleaver, op. cit.
440
Histoire
dans le soleil pour attaquer à nouveau »)44.
La puissance de feu du MiG est dévastatrice, sur les avions de chasse comme
sur les bombardiers, notamment les B-29. Volant à la faible vitesse de 400 km/h
et à une altitude de croisière de 30 000 pieds, le B-29 est une cible particu-
lièrement appréciée par les pilotes de MiG, qui surnomment l’avion la « hutte
volante » du fait de sa propension à s’enflammer au moindre impact d’obus.
Pourtant hérissées de mitrailleuses pour leur protection, les formations de B-29
sont anéanties par les canons du MiG-15.
Après deux journées tragiques où 24 bombardiers sont abattus, les Améri-
cains renoncent à employer les B-29 de jour. Désormais, la surface inférieure des
B-29 est peinte en noir pour déjouer les projecteurs nord-coréens et les bombar-
diers ne s’aventurent sur MiG Alley que sous la protection de la nuit45. Les Sovié-
tiques tentent néanmoins des interceptions à vue grâce à l’excellent guidage de
leur GCI. Dans des conditions difficiles, sans référence visuelle, avec un horizon
artificiel peu élaboré46, ils décrochent quelques victoires47 mais ne parviennent
pas pour autant à perturber les raids nocturnes des B-29.
44. D. C. Cildy, W. E. Thompson, F-86 Sabre vs MiG-15, Korea 1950-1953, Osprey Publishing,
Oxford, 2013, p 47.
45. R. Dorr, op. cit. , p. 60.
46. À l’époque, les horizons artificiels étaient encore entièrement peints en noir, sans bleu pour
représenter le ciel ni marron pour la terre.
47. L. Krylov, Y. Tepsurkaex, op. cit., pp. 68-70.
441
MiG Alley, les Sabre à la conquête de la supériorité aérienne
Cinémitrailleuse de MiG-15 et vue d’un B-29 plongeant vers le sol après sa rencontre avec un MiG.
Source : L. Krylov, Y. Tepsurkaex, Soviet MiG-15 Aces of the Korean War, Osprey
Publishing, Oxford 2008, p. 26
Malgré leur infériorité numérique, les pilotes de F-86 Sabre peuvent compter
sur des techniques et des tactiques de chasse qui privilégient le combat en for-
mation pour renverser la tendance. Ces derniers refusent sciemment le combat
tournoyant ou le duel en un contre un, préférant privilégier la vitesse, point fort
du Sabre, et le support mutuel entre avions. La formation de base comprend
16 chasseurs répartis en 4 patrouilles de 4 avions qui se suivent à un intervalle
de cinq minutes à différentes altitudes48. Grâce à leur extrême discipline pour
tenir ces formations, les pilotes de F-86 prennent généralement en étau les MiG-
15 et les contraignent à fuir quand ils ne sont pas abattus. Chaque patrouille
de 4 F-86 surveille le ciel sur 360 degrés et engage l’ennemi dès sa détection.
Les autres patrouilles, étagées en altitude pour passer inaperçues, prennent alors
par surprise les formations de MiG restant. Les pilotes sont vite surnommés,
comme ceux sur P-51, les « swivel heads » (« têtes pivotantes ») qui scrutent les
moindres recoins de MiG Alley. Mettant plein gaz, larguant leurs réservoirs pen-
dulaires, déclenchant leur chronomètre pour ne pas dépasser les vingt minutes
de combat que leurs réserves d’essence leur permettent, les pilotes de F-86 sont
prêts à croiser le fer avec les MiG.
Comme les silhouettes des Sabre et des MiG se ressemblent, les belligérants
cherchent à éviter les éventuels tirs fratricides. Glenn Eagleston, un des premiers
As sur Mustang en Europe, suggère à son camarade John Meyer de peindre les
48. D. C. Cildy, W. E. Thompson, op. cit., p. 42.
442
Histoire
« D-Day stripes » noires et blanches servant à identifier les avions des Alliés le 6
juin 1944 sur les Sabre49. Des bandes noires et blanches, puis jaunes et des damiers
très visibles sont peints début 1951 sur le fuselage, les ailes, et les dérives des F-86.
Captain C. E. Daly à Kimpo près de Séoul, hiver 1953.
Source : Fabulous Rocketeers Photo/Historical Collection (1953)
La liberté d’action par les airs
Malgré l’effet de surprise et l’initiative dont disposaient Russes et Chinois sur
MiG Alley, l’aviation américaine finit par obtenir la maîtrise du ciel en Corée sur
la ligne de front.
D’un point de vue quantitatif, en réponse aux 63 229 sorties réalisées par
les Communistes50 durant le conflit, les Alliés en ont effectué 1,04 million51.
Staline n’a pu envoyer qu’un contingent limité en Corée, qui fut incapable de
tenir un rôle décisif. Par ailleurs, l’aviation communiste chinoise n’était pas as-
sez développée pour tenir tête à l’USAF. Contraints de combattre des équipages
entraînés et expérimentés, les aviateurs chinois n’avaient d’autre alternative que
de recourir à des tactiques de « guérilla aérienne »52. Confinés sur MiG Alley, ils
ont remporté quelques victoires, amenant leur adversaire à aménager ses opéra-
49. T. McKelvey Cleaver, op. cit., p. 169.
50. Z. Xiaoming, op. cit., p. 202.
51. W. T. Boyd, MiG Alley, the fight for air superiority. Air Force History and Museums program,
2000, p. 44.
52. Credo tactique de Mao Zedong : « l’ennemi avance, nous reculons ; l’ennemi se retranche,
nous le harcelons ; l’ennemi épuisé, nous attaquons ; l’ennemi recule, nous le poursuivons. »
443
MiG Alley, les Sabre à la conquête de la supériorité aérienne
tions, sans pour autant les interrompre. Les pays communistes se sont contentés
d’une guerre aérienne d’attrition. Malgré des pertes considérables, la campagne
aérienne menée quotidiennement par l’USAF sur MiG Alley a eu un effet décisif
sur la manœuvre interarmées. Sans offensive aérienne, il est certain que les fan-
tassins alliés auraient rencontré une opposition plus dense et plus destructrice qui
les aurait probablement forcés à se replier largement au sud du 38ème parallèle.
Les Communistes n’ont ainsi jamais eu les moyens de contester la puissance
aérienne des Nations unies, qui ont eu cependant fort à faire avec une enclave
ardemment défendue.
Quel bilan numérique ?
L’USAF a conservé la méthode d’homologation des avions ennemis abattus
utilisée pendant la Seconde Guerre mondiale en faisant confiance à ses aviateurs.
Au terme du conflit, elle a publiquement revendiqué un rapport de 10/1 en sa fa-
veur (10 MiG abattus pour chaque avion américain perdu)53. Les archives russes
et chinoises sont restées inaccessibles pendant la Guerre froide, rendant difficile
toute confrontation entre les estimations des uns et des autres54.
Captain Joseph McConnell, As des As de l’USAF, Suwon près de Séoul en 1953. Son engage-
ment servit de trame au film Le Tigre du ciel dont la sortie en salles fut repoussée à 1955 après sa
mort tragique lors d’un vol d’essais sur F-86H.
Source : C. I. Coombs, Sabre jet ace, Wheeler Publishing Company, 1959
53. T. McKelvey Cleaver, op. cit., p. 18.
54. Ibidem, p. 20.
444
Histoire
L’ouverture des archives russes en 1991 a néanmoins apporté de nouveaux élé-
ments, remettant en cause les chiffres des Américains et leur supposée domination.
Totales F-86 Sovié- Nord-
Revendications Chinois58
USAF55 Sabre56 tiques57 Coréens
Victoires en 792 1 025 dont 330 dont
976 10
combat aérien MiG-15 574 Sabre 211 Sabre
Pertes en com- 319 231
147 78 26 MiG-15
bat aérien MiG-15 MiG-15
Tableau récapitulatif des revendications en combat aérien uniquement. Sont exclues les pertes
dues à l’artillerie sol-air.
La comparaison des archives américaines avec celles de leurs adversaires
montre que chaque camp a largement surévalué le nombre d’avions ennemis
abattus. Nord-Coréens, Chinois et Russes ont admis la perte de 576 MiG-1559,
ce qui représente environ la moitié du score revendiqué par les Américains. De
leur côté, les Communistes ont affirmé avoir abattu plus de 500 Sabre alors que
l’USAF reconnaît officiellement n’en avoir perdu que 78.
Quelles sont les origines de tels écarts ? Outre le chaos des combats tour-
noyants au milieu de météos souvent capricieuses, plusieurs causes peuvent ex-
pliquer de telles différences. D’une part, chaque camp et, plus particulièrement
l’Amérique a besoin de fabriquer des héros vainqueurs d’étoiles rouges au ta-
bleau de chasse. D’autre part, les notions mêmes de victoires aériennes ou de
pertes au combat pouvaient diverger selon les belligérants. Les Américains ne
comptabilisaient par exemple que les pertes en vol. Un avion certes irrécupé-
rable, mais qui se posait sur une base, n’était pas considéré comme une perte
au combat, à l’inverse des règles du camp adverse. D’une manière générale,
un avion endommagé ou émettant des fumées pendant le combat était souvent
considéré comme abattu par ses assaillants qui confondaient parfois fuite salva-
trice et piqué fatal. Ce fut surtout vrai côté Américain, dont le système d’homo-
logation des victoires aériennes était fondé sur les images parfois trompeuses
filmées par les cinémitrailleuses60 des F-86. Dans la fureur des affrontements, il
était en effet délicat pour les pilotes américains de constater le crash d’un MiG
en territoire communiste. De même, plusieurs pilotes tirant sur un même avion
en difficulté, tel que des bombardiers, pouvaient faire monter artificiellement
le nombre de victoires en clamant chacun leur exploit. La confrontation des ar-
55. T. McKelvey Cleaver, op. cit., pp. 316-317.
56. W. T. Boyd, op. cit., p. 43.
57. L. Krylov, Y. Tepsurkaex, op. cit., p. 86.
58. Z. Xiaoming, op. cit., p. 202.
59. Ibidem, p. 202
60. Caméra déclenchée par le commutateur de tir pour filmer le résultat d’une attaque à la mi-
trailleuse.
445
MiG Alley, les Sabre à la conquête de la supériorité aérienne
chives communistes avec les cahiers de marche des unités américaines détaillant
les pertes en vol mais aussi les avions rayés des cadres a ainsi été capitale pour
les historiens des deux bords qui s’accordent aujourd’hui pour considérer qu’un
ratio de 1,3/1 en faveur des Américains, soit 1,3 MiG abattu pour chaque avion
américain descendu, serait plus juste61. L’USAF a récemment admis qu’en 1951,
les Honchos62 soviétiques avaient remporté autant de victoires que les pilotes
américains63. Pour un pilote de Sabre aux prises avec un aviateur soviétique,
héros de la Grande Guerre patriotique, l’issue d’un combat était en effet plus
incertaine qu’en 1952 ou 1953 face à des pilotes chinois inexpérimentés.
MiG Alley est le symbole de la lutte pour la suprématie aérienne. Malgré la
supériorité numérique des MiG-15 sur les F-86 Sabre et quelques échecs reten-
tissants, l’aviation de chasse alliée et surtout américaine a su innover et adapter
ses tactiques pour repousser ses ennemis dans la durée. À l’image du « hit and
run » des MiG, l’aviation communiste a préféré mener une guerre d’attrition.
Trois ans après le début des combats, MiG Alley restait un espace non permissif
mais les Alliés détenaient l’initiative et la maîtrise de l’air sur la ligne de front, là
où ils en avaient cruellement besoin.
Les armées des Alliés n’ont certes pas remporté la bataille décisive ou anéanti
leurs adversaires. Néanmoins, la puissance aérienne a contribué à ce que l’ar-
mistice du 27 juillet 1953 soit signée sur le 38ème parallèle et non plus au Sud
préservant ainsi la stratégie occidentale face à l’expansionnisme communiste.
61. T. McKelvey Cleaver, op. cit., p. 317.
62. Du japonais « chef de meute » ou « chef d’escouade. », surnom donné aux pilotes soviétiques
par leurs homologues américains.
63. T. McKelvey Cleaver, op. cit., pp. 176-190.
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INTERVIEWS
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Interviews
Entretien avec Pierre Grosser
Jean-Christophe Noël
Pierre Grosser est agrégé et docteur en histoire. Sa thèse porte sur les der-
nières années de la France en Indochine (1953-1956). Il est détaché à Sciences
Po depuis 1989, et fait partie de son Centre d’Histoire. De 2001 à 2009, il a été
directeur des études de l’Institut diplomatique du Ministère des Affaires étran-
gères. Il est notamment l’auteur de L’autre guerre froide ? La confrontation
États-Unis / Chine (2023) et de L’histoire du monde se fait en Asie. Une autre
vision du XXème siècle (2017). Deux de ses ouvrages ont d’ailleurs reçu des dis-
tinctions : Traiter avec le diable ? Les vrais enjeux de la diplomatie au XXIème
siècle (2013) a été récompensé par le « Prix de la Revue des Deux Mondes » en
2014 et 1989, l’année où le monde a basculé (2009) s’est vu octroyer le « Prix
des Ambassadeurs » en 2010. Il dirige en parallèle l’Histoire mondiale des re-
lations internationales depuis 1900, qui paraîtra aux éditions Laffont/Bouquins
en octobre 2023.
Dans votre livre L’Histoire du monde se fait en Asie publié initialement en
2016, vous montrez l’importance qu’a joué le continent asiatique dans la
marche des événements au 20ème siècle, notamment en Occident. J’aimerais
partir d’un peu plus loin si vous le voulez bien avant de discuter de votre
thèse. L’opinion répandue en Europe veut que l’Occident ait imposé sa dy-
namique dans le monde depuis le 16ème siècle. Pourriez-vous décrire la na-
ture de cette dynamique en Asie jusqu’au début du 20ème siècle ?
Les Occidentaux ont pris une place importante dans l’histoire de l’Asie, mais
seulement à partir de la seconde moitié du 19ème siècle. Auparavant, ils s’étaient
449
Entretien avec Pierre Grosser
greffés sur des réseaux commerciaux préexistants, à travers l’Océan Indien et le
Pacifique. Ils n’étaient présents qu’à la périphérie, notamment dans des ports.
Les vraies conquêtes et le contrôle de territoires sont des phénomènes du 19ème et
du début du 20ème siècle. À ce moment, la rivalité a moins pour enjeu l’Asie du
Sud-Est que le cœur de l’Eurasie – de la Méditerranée jusqu’au Pacifique. Elle
met aux prises l’Empire britannique, centré sur les Indes, et l’Empire russe qui
s’étend vers l’est. L’histoire contemporaine est déterminée par ce « Grand Jeu »,
mal connu en France, où l’on est obsédé par la rivalité franco-allemande et, dans
une moindre mesure, par la compétition franco-britannique.
Deuxièmement, le Japon se mêle au jeu des puissances et nourrit aussi des
ambitions asiatiques. Il mène son propre « Grand Jeu » en Asie du Nord-Est en se
heurtant avec l’Empire russe. L’enjeu des rivalités anglo-russe et russo-japonaise
a notamment pour objet les périphéries du grand Empire Qing, notamment le
Tibet, le Xinjiang, la Mongolie et la Mandchourie.
Troisièmement, la Chine devient le terrain des rivalités entre grandes puis-
sances, lesquelles sont – dans le même temps – aussi capables de coopérer pour
faire face à une menace commune (comme lors de la guerre des Boxers). Les
puissances poussent les anciens « vassaux » de la Chine à s’émanciper de l’Em-
pire Qing pour mieux les coloniser (la France au Viêt Nam, le Japon en Corée).
À la fin du 19ème siècle, elles s’efforcent d’obtenir des concessions dans des villes
côtières et le long des chemins de fer.
Quatrièmement, les États-Unis entrent dans le jeu après la prise des Philip-
pines (1898), avec l’envoi des Notes sur la Porte Ouverte en Chine aux Euro-
péens l’année suivante, destinées à y favoriser la libre-compétition économique.
Ces rivalités, qui se transforment parfois en conflits, comme lors de la guerre
russo-japonaise en 1904-1905, ont-elles selon vous des conséquences sur le
déclenchement de la Première Guerre mondiale ?
La guerre russo-japonaise a changé le système international car elle a conduit
à affaiblir la Russie. D’où la conception du plan Schlieffen allemand, qui misait
sur la passivité russe, quand l’Allemagne battait la France à l’ouest dès les pre-
mières semaines d’un conflit européen. Mais la guerre russo-japonaise n’a pas
entraîné de guerre généralisée, alors même que Londres était l’alliée de Tokyo
et la France de la Russie. Au contraire, en 1907, on assiste à des rapproche-
ments franco-japonais, russo-japonais, et anglo-russe (après l’Entente cordiale
franco-britannique de 1904). Aussi, l’Allemagne se sent isolée dans sa politique
mondiale en Asie et la Russie rassurée sur son front est. À partir de là, les rivali-
tés internationales ne se déroulent plus en Extrême-Orient, mais bien en Europe
et à ses bordures (Afrique du Nord, Balkans, Proche-Orient). Paris et Londres
ne veulent plus que la Russie se concentre sur l’Asie : une telle posture profite à
l’Allemagne qui avait misé sur une hostilité anglo-russe durable.
450
Interviews
La rivalité entre Londres et Moscou semble reprendre de plus belle après la
Première Guerre mondiale. Le Japon joue-t-il encore un rôle indirect dans
la constitution des alliances en Europe dans les années 1930 ?
Il faut toujours rappeler que les relations internationales durant l’entre-deux
guerres mettent aux prises des États-Empires. La rivalité anglo-russe se pour-
suit dès la fin de la Première Guerre mondiale, dans un contexte où l’URSS
attise les flammes de l’anti-impérialisme en Asie, de la Turquie à la Chine.
Dans les années 1930, le cauchemar pour les Britanniques serait de mener une
guerre à la fois contre l’Allemagne en Europe, contre l’Italie en Méditerranée
et contre le Japon en Asie. D’où la politique d’appeasement à l’égard de ces
trois puissances. L’URSS craint elle aussi une guerre sur deux fronts, en Europe
(avec l’Allemagne et la Pologne, qui serait encouragée par Londres et Paris),
et en Asie (avec le Japon). Elle bat le Japon dans une petite guerre frontalière
et le pacte germano-soviétique a pour vertu d’obtenir que Berlin modère aussi
Tokyo. En août 1939, Staline obtient ce qu’il veut. L’Allemagne se tourne vers
la Pologne et vers l’ouest, et le Japon vers le sud. Durant l’été 1939 toujours,
les Britanniques craignent d’être entraînés dans une guerre avec le Japon. Au
final, il n’y a pas eu d’accord anglo-soviétique contre l’alignement germano-
japonais.
Vous jugez que la Chine est un acteur décisif de la Seconde Guerre mon-
diale. Pourtant, elle est envahie et subit la guerre sur son territoire ?
J’ai publié en 2017 mon ouvrage sur l’Asie dans l’histoire du 20ème siècle au
moment où des historiens occidentaux, mais aussi le régime chinois, ont com-
mencé à insister sur l’importance de la Chine dans la guerre. La Chine est le
pays qui s’est battu le plus longtemps pendant cette période. Le terme consa-
cré à Pékin pour qualifier désormais la Seconde Guerre mondiale est celui de
la « Guerre de quatorze ans » (1931-1945). La Chine est le pays qui a subi le
plus de pertes après l’URSS. Si, en Occident, on vante Churchill qui a refusé de
négocier avec Berlin en 1940 et le Royaume-Uni qui s’est battu seul durant un
an, la Chine a combattu seule contre le Japon durant dix ans, alors même que
Tokyo a fait des offres de négociations et soutenu des factions ou partis composés
de « collaborateurs ». Surtout, la Chine a refusé de négocier au moment où elle
était envahie et brutalisée. Cette résistance a déterminé l’histoire de la guerre.
Si le Japon ne s’était pas embourbé en Chine, il aurait pu attaquer l’URSS en
même temps que l’Allemagne en 1941 et déplacer davantage de troupes dans
le Pacifique contre les États-Unis. À cet égard, Moscou et Washington ont aidé
les Chinois à la fin des années 1930 à accélérer l’enlisement du Japon en Chine.
Malgré l’hostilité très prononcée de l’un envers l’autre, le Parti communiste a
fini par réhabiliter l’effort de guerre des Nationalistes, récompensés en 1943 –
lors de la conférence du Caire – par un siège permanent au Conseil de Sécurité
de la future Organisation des Nations unies (ONU).
451
Entretien avec Pierre Grosser
La guerre dans le Pacifique ne se déroule-t-elle pas cependant sur un théâtre
secondaire ? Les Anglo-Saxons décident pendant la conférence Arcadia (dé-
cembre 1941 – janvier 1942) que leurs efforts de guerre se concentreront
contre l’Allemagne d’abord avant de s’en prendre au Japon.
L’Europe, et surtout la menace nazie, apparaissent comme une priorité pour
les États-Unis. Churchill met d’ailleurs tout en œuvre pour garantir et renfor-
cer cette primauté. Pourtant, le Japon attaque les États-Unis à Pearl Harbor le
7 décembre 1941. Si l’objectif militaire est avant tout de paralyser les forces
navales, l’objectif politique est la conquête de l’Asie du Sud-Est, d’autant que
les métropoles européennes n’ont plus les moyens de défendre leurs colonies.
Contrairement aux idées reçues, ce ne sont pas les États-Unis qui ont forcé le
Japon à attaquer. Roosevelt n’a pas non plus utilisé la « porte de derrière » du
Pacifique pour justifier la guerre en Europe. C’est l’Allemagne qui déclare la
guerre aux États-Unis, non l’inverse. C’est à ce moment que s’opère la jonction
entre la guerre européenne commencée en 1939 et celle en Asie débutée en
1937, voire 1931. Il est difficile aujourd’hui de savoir si Roosevelt aurait pu
justifier une guerre contre l’Allemagne alors que l’opinion était choquée par
l’agression japonaise. En revanche, Hitler justifie sa déclaration de guerre par
le fait que les États-Unis seraient déjà des belligérants et auraient entamé une
pleine mobilisation militaire pour détruire l’Allemagne. Dans les faits, il faut
attendre la fin de 1943 pour que le théâtre européen soit vraiment privilégié.
À plusieurs reprises, Washington menace Londres de favoriser le Pacifique si
les Britanniques refusent le débarquement en Europe. Toutefois, la Chine reçoit
moins de 2% du mécanisme prêt-bail. Et les États-Unis ne peuvent trop exiger
que l’URSS les soulage contre le Japon.
Les défaites de Singapour (1942) et de Diện Biên Phu (1954) portent des
coups décisifs aux empires coloniaux européens. Que se joue-t-il à ce mo-
ment-là ?
Il est difficile de se rappeler à quel point les dimensions raciales pesaient
dans les visions du monde à cette époque, et à quel point « garder la face »
était une obsession des « Blancs », qui croyaient plutôt que c’était une idée fixe
chez les Asiatiques. Après l’humiliation russe en 1905, les Britanniques et les
Américains se font humilier durant l’hiver 1941/42 (Singapour et Hong Kong
pour les premiers, Philippines pour les seconds). Puis c’est au tour des Français en
Indochine face aux Japonais (le coup du 9 mars 1945), puis face aux Vietnamiens
(Diện Biên Phu en 1954). Après l’humiliation subie face aux Japonais, qui pré-
tendaient libérer l’Asie des Blancs, les puissances occidentales veulent réaffirmer
leur prédominance : Churchill était obsédé par la reprise de Singapour, MacAr-
thur par celle des Philippines, et les Français par celle de l’Indochine en 1945-46.
Diện Biên Phu a eu dans ce cadre un écho mondial, et a été considérée comme un
« Valmy des peuples colonisés », avec un fort retentissement en Afrique du Nord.
Pour de Gaulle par exemple, la lutte communisme/anti-communisme masquait
la lutte des Asiatiques face aux Blancs. L’URSS était accusée d’attiser le racisme
452
Interviews
anti-blancs des Asiatiques en soutenant les communismes asiatiques. La France
vantait la collaboration entre les races au sein de l’Union française, et dénonçait
la Chine rouge, qui, comme le Japon auparavant, prétendait libérer l’Asie de la
domination blanche mais imposait son propre impérialisme.
Selon vous, le tempo de la Guerre froide en Asie structure également celui
en Europe ?
À plusieurs reprises, on voit bien cette logique. En 1945-46, Staline est
intraitable en Europe parce qu’il a l’impression d’avoir perdu en Asie, malgré
sa guerre triomphante contre les Japonais et les gains territoriaux qu’il obtient,
acceptés par les États-Unis au détriment du Japon et de la Chine. Le déclenche-
ment de la guerre de Corée en 1950 est interprété dans ce contexte comme le
début d’une grande offensive soviétique. L’OTAN se structure vraiment à ce mo-
ment-là, l’Allemagne est réarmée et intégrée dans l’organisation en 1955 (après
l’épisode de la Communauté européenne de défense – CED). La Grèce et la
Turquie rejoignent l’OTAN en 1952, la Turquie ayant envoyé un fort contingent
se battre en Corée. La France se bat en Indochine pour montrer aux États-Unis
que l’Europe mérite d’être défendue, et le plus à l’Est possible. Toutefois, il est
difficile pour Paris de poursuivre la guerre tout en mettant en place les divi-
sions indispensables pour faire face à l’URSS (et au réarmement futur de l’Alle-
magne). Dans les années 1960-1970, la détente en Europe s’explique à nouveau
en partie par les tensions sino-soviétiques. La Chine devient le défi principal
pour Moscou. Pékin déplore la dynamique de cette détente dans les années 1970,
et pousse Washington à être plus ferme. Le « rebond » reaganien était encouragé
par les Chinois.
Votre approche d’histoire connectée montre comment les événements à
l’autre bout du monde résonnent dans nos contrées. Est-ce à dire que notre
sécurité dépend fortement de ce qui se passe dans des zones éloignées où
notre influence est réduite ? Cela ne pourrait-il pas alimenter un interven-
tionnisme débridé ?
Les Empires européens ont été mondiaux. Ils devaient penser à l’interdé-
pendance de leurs intérêts stratégiques, et ont été obsédés par leur crédibilité.
Les Français en Indochine après 1945 pensaient qu’une défaite provoquerait un
effet domino en Asie, sur le modèle des conquêtes japonaises de 1941-42, mais
aussi dans l’Empire plus largement, avec d’autres colonies et protectorats qui
réclameraient leur indépendance. Depuis la fin du 19ème siècle, les États-Unis
pensent pour leur part l’interdépendance du monde, et ses conséquences. La le-
çon des années 1930, pour les États-Unis, est qu’une agression lointaine (en
Mandchourie, en Tchécoslovaquie) a des conséquences globales. Cette leçon est
restée, d’autant que la rivalité américano-soviétique était planétaire. Pour les
États-Unis, défendre la Corée du Sud ou le Viêt Nam du Sud était indispensable
pour paraître crédible face aux ennemis et aux protégés. Pourtant, la guerre du
Viêt Nam a été perdue et la crédibilité des États-Unis a été érodée dans le monde.
453
Entretien avec Pierre Grosser
Elle est malgré tout restée vive en Asie, où le Japon, la Corée du Sud, la Thaï-
lande ou Singapour s’inquiétaient des avancées du communisme. Les États-Unis
ont voulu restaurer leur crédibilité en Amérique centrale. Henry Kissinger, en
son temps, a rarement pensé en termes de dynamiques et de contextes locaux,
mais interprétait tout au prisme de la rivalité et des équilibres américano-sovié-
tiques. En outre, en 2001, les événements du 11 septembre ont montré que ce qui
se passe en Afghanistan, délaissée dans les années 1990, pouvait avoir un impact
sur la sécurité des États-Unis. En 2019-2021, nous avons vu les conséquences
de la diffusion d’un virus depuis la Chine (et ce n’était pas le premier). Être une
grande puissance dans un monde interdépendant, ce n’est pas simple. Même si
les « réalistes » depuis 1946 insistent aux États-Unis sur la nécessité de ne se
concentrer que sur les grands équilibres et les espaces importants, que faire face
aux massacres en Bosnie ou au Rwanda ?
Le communisme survit en Asie après la Guerre froide en Chine, au Viêt Nam,
au Laos et en Corée du Nord. Pour reprendre la problématique d’un livre ré-
cent d’Alice Ekman Rouge Vif, ces pays restent-ils fidèles à leurs racines rouges
ou n’est-ce qu’un prétexte pour justifier l’autoritarisme et la dictature ?
C’est une question qui s’est posée dès les années 1990, alors que le commu-
nisme s’effondrait en Europe, et que la démocratisation de l’Asie semblait une
évidence (Philippines, Corée du Sud, Taïwan). Le Parti communiste chinois a
beaucoup réfléchi aux causes de la chute de l’URSS. Il en a tiré comme leçon
qu’il fallait résister aux tentatives insidieuses de l’Occident d’un « changement
pacifique ». Surtout, à la différence du Parti communiste soviétique, il fallait
conserver et renforcer la prépondérance du Parti, veiller à sa combativité, réus-
sir les réformes économiques et ne pas pratiquer de « nihilisme historique »
(en facilitant, comme lors de la glasnost, la critique de l’histoire du Parti). De
son côté, le Parti communiste vietnamien a compris qu’en dépit de ses victoires
sur la France et les États-Unis (voire la Chine en 1979), il fallait engager des
réformes et surtout profiter de la dynamique économique régionale pour ac-
croître le niveau de vie. La relégitimation de ces Partis se fait par la prospérité
et le nationalisme. Plus qu’en Europe, les partis communistes se présentent
comme les défenseurs de la nation. Le Parti communiste chinois répète que
ses actions ont permis à la Chine de devenir une puissance moderne et respec-
tée. Si les États-Unis le critiquent, c’est pour empêcher le développement de
la Chine et la faire retomber dans le « siècle des humiliations » (avant 1949).
La Corée du Nord développe la même rhétorique, en rappelant sans cesse les
dures épreuves du passé (notamment les bombardements massifs des États-
Unis tout comme la colonisation japonaise). Désormais, le régime et sa bombe
protègent le peuple coréen.
454
Interviews
Je vous propose maintenant de faire un tour d’horizon rapide de quelques
puissances régionales. Le Japon après la Seconde Guerre mondiale et la
Russie depuis 1989 semblent jouer un rôle moins décisif dans la région ?
Est-ce un effet d’optique ?
Le Japon a profité de l’implication américaine dans la région (diplomatie,
guerres) pour prendre une place importante. Les États-Unis ont misé sur le Ja-
pon, qui représente le plus grand des dominos en Asie. Washington a œuvré à sa
croissance dans les années 1950-1960, notamment en ouvrant le marché améri-
cain à Tokyo, alors même que le Japon ne pouvait plus guère, malgré les appels
du pied de Pékin, commercer avec la Chine. Les États-Unis ont aussi favorisé
son retour en Asie du Sud-Est, d’un point de vue seulement économique bien
sûr. Le Japon a été l’un des moteurs de la croissance asiatique dans les années
1970-1980, grâce à ses investissements et délocalisations. Rappelons qu’au tour-
nant des années 1980-1990, ce ne sont pas l’URSS ou la Chine qui inquiètent
les États-Unis : c’est le Japon, que l’on juge ingrat et qu’on désigne comme un
rival économique très dangereux. Les termes « géoéconomie », pressions com-
merciales, crainte d’un « bloc yen », voire d’un « bloc asiatique », et d’une
possible guerre américano-japonaise étaient prégnants dans les discours et dans
les articles de la presse. Certes, le Japon a connu une longue stagnation dans les
années 1990. Mais il reste l’investisseur majeur en Asie du Sud-Est. C’est Tokyo
qui a valorisé le terme d’ « Indopacifique », et ses idées ont été reprises aux États-
Unis. Aujourd’hui, le Japon doit faire face à la Chine – dont le PNB a dépassé le
sien en 2010 – et au risque posé par la Corée du Nord.
La Russie a, quant à elle, rêvé depuis Khrouchtchev d’un axe russo-in-
do-chinois face à l’Occident. Cette idée est revenue en force à la fin des an-
nées 1990, avec le développement de la « multipolarité ». La Russie vendait
alors des armes à la Chine, à l’Inde et au Viêt Nam. Mais, économiquement,
elle pesait peu, malgré ses efforts pour attirer les investissements japonais et
sud-coréens. Le « pivot » de la Russie vers l’Asie commence au début des
années 2010, et prend plus d’ampleur en 2014. Mais ce pivot s’opérait plutôt
par défaut : l’Europe a toujours constitué le partenaire commercial principal.
Aujourd’hui, la Russie ne peut guère être considérée comme un acteur écono-
mique, sauf en ce qui concerne ses exportations d’hydrocarbures, qui restent
difficiles faute d’équipements. Elle n’a toujours pas signé de traité de paix
pour terminer la guerre soviéto-japonaise de 1945, malgré les efforts de Shinzō
Abe. Elle fait des manœuvres communes dans la région avec la Chine. Or, à la
différence des années 1950, c’est Pékin qui a l’ascendant dans la relation avec
Moscou.
455
Entretien avec Pierre Grosser
L’Inde semble au contraire émerger, mais très lentement. Comment comp-
ter avec ce pays, dont la politique étrangère privilégie le non-alignement ?
Les pronostics sur l’Inde, devenue le pays le plus peuplé du monde, sont ra-
rement unanimes. On vante son potentiel de croissance mais contrairement à la
Chine, son économie ne repose pas autant sur sa production industrielle. L’état de
la démocratie est préoccupant. Le non-alignement indien est en partie un mythe,
surtout si l’on considère la posture de New Delhi depuis la guerre sino-indienne de
1962 et la mort de Nehru. Il s’est surtout construit contre le tiers-mondisme révo-
lutionnaire chinois. Après le traité avec l’URSS de 1971, on pouvait constater un
quasi-alignement entre Moscou, Delhi et Hanoï, face à celui formé par Washing-
ton, Pékin, Islamabad et Phnom Penh. Depuis la fin des années 2000, les relations
avec la Chine sont redevenues difficiles. Les incidents frontaliers de 2020-2022,
et le resserrement des liens sino-pakistanais n’ont pas arrangé les affaires. La lune
de miel sino-russe est d’ailleurs un problème pour Delhi, qui ne peut jouer Mos-
cou face à Pékin. En termes de stratégie nucléaire, l’Inde doit penser à la Chine et
au Pakistan, ce qui complique les calculs. On notera que depuis la fin des années
1990, la grande nouveauté est le rapprochement avec les États-Unis, poussé en
partie par la riche diaspora indienne aux États-Unis. L’Inde est certes membre du
Quad, mais elle est aussi active dans les BRICS et l’Organisation de Coopération
de Shanghaï. Il s’agit donc moins d’un non-alignement que d’un « multi-aligne-
ment » : politique active en Asie orientale (liens avec le Japon, l’Australie, le Viêt
Nam, rivalités avec la Chine en Birmanie…) où se trouve aussi la croissance ;
liens accrus avec Israël, mais aussi l’Iran (notamment pour éviter une mainmise
pakistanaise sur l’Afghanistan et éviter un cavalier seul de la Chine au Moyen-
Orient) et les Émirats arabes unis : et relation forte avec la France,… L’Inde se
considère comme un État-pivot de la politique mondiale, mais pèse encore peu des
points de vue stratégique et économique.
Quand on observe les dynamiques en Asie, la situation donne l’impression
que la Seconde Guerre mondiale n’a pas encore été réglée ?
La capitulation précipitée du Japon a laissé derrière elle beaucoup de questions
en suspens. Contrairement à l’Allemagne, l’archipel possédait encore au moment
de la défaite une grande partie de son Empire. Le 38ème parallèle est tracé à la
hâte le 12 août 1945 par les États-Unis : les Soviétiques sont censés désarmer les
Japonais postés au Nord, tandis que les Américains doivent s’occuper de ceux en
garnison au Sud. La guerre de Corée est une conséquence de la création de deux
États coréens hostiles l’un à l’autre. L’armistice de juillet 1953 n’a pas été rempla-
cée par un traité de paix. Ce qui fait que depuis 1945, il n’y a pas non plus de traité
de paix russo-japonais, notamment à cause de l’annexion des Kouriles par l’URSS.
Tokyo n’a d’ailleurs jamais déclaré la guerre à Moscou durant la Seconde Guerre
mondiale. La question de Taïwan résulte d’accords (discutés de 1943 à 1945) sur
la restitution de la colonie japonaise à la Chine : mais parle-t-on de la République
populaire Chine, ou bien de la République de Chine, qui s’est réfugiée à Taïwan ?
Pour le Parti communiste chinois, le processus d’unification naturelle n’a pas été
456
Interviews
mené à son terme, car les États-Unis se sont mêlés d’une affaire chinoise interne.
Le Viêt Nam a connu trente ans de guerre (1945-1975) pour savoir qui tiendrait
le pouvoir après la capitulation japonaise et dans quelles frontières. Mais en fait,
nombre de ces problèmes sont nés des rivalités inter-impérialistes à la fin du 19ème
siècle, et de la construction des États-nations à partir du début du 20ème siècle.
L’économie ne compte-t-elle pas plus que les rapports de force depuis 1989,
avec ce désir partagé d’enrichissement commun et de développement d’or-
ganisations régionales ou d’interdépendances ?
Après plus d’un siècle de guerres terribles, l’une des interprétations sur l’ab-
sence de guerres en Asie depuis 1979 consiste à dire qu’il existe désormais des
interdépendances économiques, et que tous ces États – le Japon, les Nouveaux
Pays Industrialisés (NPI), la Chine, le Viêt Nam – ont privilégié le développe-
ment économique. L’Asie des grandes masses humaines semblait menacée par
la famine dans les années 1970 (la famine de 1961 en Chine a d’ailleurs fait
plus de trente millions de morts). À partir des années 1980, l’Asie devient un
modèle de développement, suscitant des comparaisons élogieuses face aux dif-
ficultés de l’Amérique latine et de l’Afrique. La grande pauvreté a presque dis-
paru, les classes moyennes comptent des centaines de millions d’individus dans
leurs rangs, et les Asiatiques extrêmement riches sont de plus en plus nombreux.
Les villes se sont complètement transformées. La croissance asiatique tire même
l’économie mondiale. L’Asie du Sud-Est est donc bien plus importante pour la
prospérité des États-Unis que durant la Guerre froide. Or, les États-Unis sont
accusés par la Chine de détruire cette « pax asiatica » fondée sur les échanges
par leur politique de guerre commerciale et de désimbrication. Les alliés et parte-
naires des États-Unis s’inquiètent car Washington ne veut plus de grands accords
commerciaux de libre-échange, ce qui laisse une place à la Chine. Nombre de
pays de la région s’inquiètent d’ailleurs de leur dépendance à la Chine. Toute-
fois, le Japon, la Corée du Sud, les États-Unis et l’Union européenne bien enten-
du demeurent très actifs pour tirer parti de la croissance asiatique.
Si l’on se concentre sur les deux superpuissances qui s’opposent en Asie, il
semble que les États-Unis soient un acteur dont l’importance n’a jamais fai-
bli depuis le 19ème siècle. Ils ont privilégié la politique de la « porte ouverte »
avec la Chine. Pouvez-vous nous expliquer son principe et nous dire ce qu’il
en reste aujourd’hui ?
Les États-Unis sont persuadés que l’Asie a besoin d’eux. Ils ont facilité son
ouverture, ont tenu un rôle prépondérant dans sa modernisation, et l’ont protégée
face aux ambitions russes (puis soviétiques), japonaises, et chinoises. Leur capa-
cité à se projeter en Asie est donc considérée comme une garantie de paix et de
prospérité. Selon eux, « l’Asie aux Asiatiques », que ce soit le Japon d’hier ou la
Chine d’aujourd’hui, soulève à la fois un problème pour les États-Unis et pour
l’Asie. Pékin aujourd’hui est accusé de perturber la « pax americana » en Asie-
Pacifique du fait de ses ambitions assumées et de son révisionnisme territorial.
457
Entretien avec Pierre Grosser
À l’inverse, que reste-t-il en Chine de la perception du déclin que l’ouverture
imposée par les puissances occidentales auraient suscité ?
La Chine reste obsédée par la volonté de retrouver un statut de grande puis-
sance et d’être reconnue comme telle. Et pour cela, il faut en finir avec le « temps
des humiliations » ; ce qui implique d’assimiler non seulement Hong Kong, mais
aussi de récupérer Taïwan. Et demain, peut-être, de réclamer les centaines de
milliers de km2 annexées par l’Empire russe en Extrême-Orient en 1860 au détri-
ment de l’Empire Qing. La modernisation chinoise a pour objectif de retrouver
cette puissance, d’affirmer sa souveraineté, et ne plus avoir à courber la tête.
Elle implique sans doute aussi d’imposer sa volonté, notamment par rapport à
ses voisins, qui doivent reconnaître son statut supérieur, comme dans le monde
sino-centré qui prospérait avant l’irruption occidentale. Cela revient à profiter
à la fois de l’héritage fantasmé du système tributaire, et des potentialités de la
souveraineté westphalienne. Enfin, il s’agit d’imposer sa marque culturelle et
normative dans le monde, au nom de la grandeur de la civilisation chinoise.
Vous venez de faire paraître un livre intitulé L’autre Guerre froide : la
confrontation États-Unis/Chine. Pouvez-vous nous présenter la thèse de
votre ouvrage ?
L’objectif de l’ouvrage est de décrire la montée des tensions entre les deux
pays, d’expliquer la manière dont ils se perçoivent mutuellement, notamment
du fait de leurs relations passées et de leurs visions du monde concurrentes, et
enfin de tester les causes des guerres du 20ème siècle sur la situation actuelle pour
comprendre si elles peuvent à nouveau émerger et entraîner le monde dans la
guerre. Les comparaisons permettent de mettre en avant des similarités et des
différences. Je pense que les différences l’emportent. Pour simplifier, selon moi,
il y a moins de chances qu’éclate une guerre mondiale similaire à celles du 20ème
siècle, mais davantage de chances que la « Guerre froide » sino-américaine soit
instable et dangereuse.
Justement, en 2014, vous critiquiez les approches qui établissaient un pa-
rallèle assez effrayant entre la situation en Asie à cette époque et celle de
l’Europe en 1914. Vous ne semblez pas convaincu non plus par l’ouvrage
du politologue Graham Allison intitulé Le piège de Thucydide ? Pourquoi ?
Les comparaisons entre la Chine et l’Allemagne impériale ont émergé dès
les années 1990, suite aux premières inquiétudes suscitées par la montée en
puissance de la Chine. Elles sont pertinentes pour essayer de comprendre les
risques systémiques en Asie, et le développement d’un nationalisme de puis-
sance. Celui-ci a deux faces : optimiste grâce à la croissance économique, mais
pessimiste aussi par crainte de voir ce développement contraint par les autres
puissances. Allison s’inscrit dans la lignée de travaux soulignant le déclin de
l’hegemon (le Royaume-Uni au début du 20ème siècle, et les États-Unis au début
du 21ème), confronté à la montée en force soudaine d’une puissance accusée de
révisionnisme. Le principal problème est que ce phénomène n’a pas provoqué
458
Interviews
la Première Guerre mondiale. Les rivalités principales concernaient d’une part
l’Allemagne et la France et d’autre part, l’Allemagne (avec l’Autriche-Hongrie)
et la Russie, dont la trajectoire était ascendante après 1905. Il existait en outre un
concert européen traditionnel entre les puissances, et des liens familiaux étroits
entre monarques, qui n’ont plus cours aujourd’hui.
L’Asie est une zone très sensible quand on parle d’enjeux nucléaires.
D’abord, les seuls bombardements atomiques ont eu lieu au Japon. En-
suite, le développement des arsenaux indiens et pakistanais, d’une part, et
nord-coréen, d’autre part, suscite de nombreuses craintes. Comment voyez-
vous ces questions structurer l’avenir de la sécurité du continent ?
Bien sûr, le Pakistan et la Corée du Nord sont accusés de déstabiliser leurs
voisins à l’abri de leur arme atomique. Mais, depuis les années 1990, la grande
inconnue est de savoir comment fonctionnerait une dissuasion multilatérale.
Nous sommes loin d’un seul face-à-face nucléaire américano-russe, d’autant que
le cycle de l’Arms Control et du désarmement nucléaire post-Guerre froide a pris
fin. Aucun processus de ce type n’existe entre les États-Unis et la Chine, deux
pays qui s’inquiètent pour leur dissuasion. La stratégie minimaliste chinoise
semble évoluer, avec le développement d’une composante océanique. Les États-
Unis viennent de réaffirmer leur stratégie de dissuasion élargie à l’égard de la
Corée du Sud, qui semble tentée par l’arme nucléaire.
D’un point de vue démographique, certains pays de la région vieillissent
plus que d’autres. Cela aura-t-il des conséquences sur leurs politiques
étrangères ?
Le vieillissement est particulièrement marqué au Japon, en Corée du Sud et
à Taïwan, et va s’accélérer en Chine. On peut imaginer une « paix gériatrique »,
autrement dit cette idée que les pays ne voudraient pas sacrifier des jeunes
individus qui sont rares et dont l’éducation coûte cher. C’est pourquoi une guerre
totale, comme les deux Guerres mondiales ou la guerre de Corée, semble difficile
à imaginer. La jeunesse prospère et individualiste aurait sans doute moins envie
de combattre, sauf pour défendre son territoire. Les difficultés de mobilisation en
Russie seraient un signe de ce phénomène. La question est finalement de savoir
si, à Taïwan comme dans l’Allemagne de l’Ouest au début des années 1980, on
préfère être « rouge que mort ». Mais cela peut pousser à privilégier une guerre
plus technologique (notamment avec du cyber ou des drones), sans forcément de
déploiement de grands bataillons.
Quelles sont les conséquences de la guerre en Ukraine que vous pouvez déjà
mesurer en Asie ?
Le Japon et la Corée du Sud soutiennent l’Ukraine. Ils ont resserré leurs liens
entre eux, avec les États-Unis et l’OTAN également, et vont augmenter leurs dé-
penses militaires. Le Japon craint de faire face à des actions conjointes de la part
de la Russie et de la Chine. La Chine accuse les États-Unis d’« otaniser » l’Asie.
459
Entretien avec Pierre Grosser
Quant aux États-Unis, ils envoient un signal à la Chine en soutenant l’Ukraine
et en tentant d’affaiblir la Russie. Mais le débat est vif entre les « européistes »
d’un côté, qui considèrent que la menace immédiate de la Russie en Europe reste
la principale inquiétude ; les « globalistes » de l’autre, qui se projettent dans une
rivalité mondiale contre la Russie et la Chine ; sans oublier les « asianistes », qui
estiment que la Russie est en définitive un pays faible, qu’il faut laisser aux Euro-
péens le soin de l’endiguer, pour faire complètement face au vrai défi, la Chine.
Reste à savoir si la réaction occidentale à l’agression russe va dissuader, dans le
temps, la Chine de s’en prendre à Taïwan, ou si cette dernière tire les leçons des
difficultés russes, notamment face aux sanctions. Va-t-elle se doter des moyens
nécessaires pour prendre Taïwan sans commettre les faux-pas de Moscou ?
Pensez-vous que les pays asiatiques vont s’aligner derrière ces deux grandes
puissances rivales ou que leur soutien sera à géométrie variable ?
Les pays d’Asie du Sud-Est ont des attitudes différentes vis-à-vis de la guerre
russe en Ukraine. Mais la plupart des hommes politiques sont mal à l’aise face à
cette violation claire de la souveraineté et de l’intégrité territoriale d’un État par
une grande puissance voisine. Leur problème, c’est que la Chine est indispen-
sable économiquement, et bien plus puissante qu’eux. Et que le degré d’inves-
tissement des États-Unis dans la région est encore inconnu. Tous ont conscience
que le poids de la Chine dans la région va augmenter. Une partie des élites pro-
fite de cette opportunité, notamment pour les affaires, mais elles craignent que
leur pays ne soit transformé en terrain de jeu pour les entrepreneurs, touristes et
trafiquants chinois. Dans un dilemme classique, elles ne veulent ni être abandon-
nées, ni être entraînées dans un conflit américano-chinois. Il faut éviter d’irriter
la Chine, mais il est difficile de ne pas répondre à ses provocations, notamment
en mer de Chine méridionale. Ces pays multiplient donc les liens entre eux ou
avec des partenaires régionaux (Japon, Australie, Inde…) et internationaux (no-
tamment européens).
Le monde a-t-il vraiment basculé vers l’Asie ?
La croissance mondiale est tirée par l’Asie. La plupart des grands pays ont
désormais des stratégies Indopacifiques. À cause de son importance commer-
ciale et technologique et de ses capacités de production, l’Asie est devenue es-
sentielle. Les stratégies des puissances asiatiques, que ce soit pour la Chine,
l’Inde, le Japon, la Corée du Sud et le Viêt Nam, ou encore l’Indonésie dépassent
désormais largement le cadre régional asiatique. Même si vous n’avez pas de
politique asiatique, l’Asie vient à vous.
460
Interviews
461
Entretien avec le général Ken Wilsbach
Le major Terrance Fregly (US Air Force), pilote de F-22 Raptor, affecté au 525th Fighter Squa-
dron, 3rd Wing, Joint-Base Elmendorf-Richardson, Alaska, à gauche sur la photo, marche à côté
du général Ken Wilsbach, commandant des Pacific Air Forces, sur l’aéroport international Antonio
B. Won Pat à Guam le 29 juillet 2021. Ils viennent d’effectuer un vol dans le cadre de l’exercice
Pacific Iron 2021. Wilsbach a rencontré des aviateurs à Guam et Tinian pour discuter des concepts
de Multi-Capable Airmen et des opérations Agile Combat Employment (ACE) en soutien de l’exer-
cice. Le terme ACE renvoie à l’exécution d’opérations agiles pour bénéficier d’une puissance
aérienne résiliente dans un environnement contesté. Le but est d’organiser, entraîner et équiper
les aviateurs pour qu’ils soient plus agiles dans l’exécution des opérations, obtiennent des effets
stratégiques en décourageant leurs adversaires et s’appuient sur des capacités plus résilientes.
(Photo US Air Force prise par le Senior Airman Justin Wynn).
462
Interviews
Entretien avec le général Ken Wilsbach
David Pappalardo,
Colonel, attaché de l’Air et Espace aux États-Unis, armée de l’Air et de l’Espace
DR
Le général Ken Wilsbach est le commandant des forces aériennes du Paci-
fique (PACAF) – commandant de la composante aérienne du Commandement
Indopacifique des États-Unis (USINDOPACOM) et le Directeur exécutif de
l’État-major des opérations aériennes du Pacifique, sur la base interarmées de
Pearl Harbor-Hickam, à Hawaï. Les PACAF sont responsables des activités de
l’US Air Force (USAF) sur plus de la moitié du globe, dans un commandement
qui soutient plus de 46 000 aviateurs servant principalement au Japon, en Corée
du Sud, à Hawaï, en Alaska et à Guam.
Pour commencer, pouvez-vous nous en dire un peu plus sur votre parcours ?
J’ai commencé ma carrière dans l’US Air Force comme beaucoup de jeunes
gens. Je me suis engagé pour piloter des avions, remplir mon contrat initial,
partir et devenir pilote de ligne. Mais durant mes premières années dans l’Air
Force, je me suis rapidement rendu compte qu’il ne s’agissait pas seulement de
piloter des avions à réaction. J’ai compris que j’adorais les gens avec lesquels je
travaillais et les missions que je devais exécuter. Les coéquipiers et les missions
sont les raisons pour lesquelles je suis resté.
463
Entretien avec le général Ken Wilsbach
J’ai eu le privilège de voler pendant près de quarante ans aujourd’hui. J’ai effec-
tué plus de 5 000 heures de vol, dans de nombreux scénarios de combat, et à bord
de chasseurs parmi les plus prestigieux au monde : le F-15C, le F-16 C et le F-22A.
Au gré des années, comme c’est le cas pour tous ceux qui restent dans des
postes un certain temps, j’ai fini par obtenir de plus en plus de responsabili-
tés, et j’ai beaucoup apprécié l’aspect « commandement » au sein de l’USAF.
On commence par de petites unités, puis ça s’étend à des unités plutôt grandes,
comme les forces aériennes du Pacifique, qui comptent près de 50 000 personnes
et couvrent une zone très étendue, faisant la moitié du globe. J’ai vraiment ap-
précié le fait d’avoir plus de responsabilités dans ces domaines.
Dans l’ensemble, j’ai passé la majeure partie de ma carrière dans la région
Indopacifique : quatre affectations à Hawaï dans différents états-majors, deux
affectations en Alaska, deux au Japon et une en Corée.
La « National Defense Strategy »1 de 2022 identifie la Chine comme le « défi
majeur » pour les États-Unis, tant au niveau régional que mondial. Depuis
que vous avez pris votre commandement en 2020, avez-vous constaté une
évolution de la posture et de l’influence de la Chine dans la région ? Qu’est-
ce qui vous frappe le plus aujourd’hui ?
J’ai beaucoup d’expérience dans la région Indopacifique et j’ai constaté de
nombreux changements au fil des années. J’ai assisté à la transformation de l’Ar-
mée populaire de libération (APL), qui est passée d’un parc d’avions et de navires
relativement désuet à une flotte d’appareils et de bateaux extrêmement moder-
nisée. Ce qui me frappe, c’est le peu de temps qu’elle a mis pour y parvenir et
comment elle a réussi à se remodeler de manière substantielle. J’ai également vu la
Chine étendre son influence militaire, depuis ses frontières vers l’extérieur. D’une
certaine manière, elle est en train de devenir une puissance globale.
À cet égard, l’armée de l’Air et la Marine chinoises sont en passe de
devenir des « Blue Forces », capables de projeter leur puissance au-delà de
la première chaîne d’îles2 et de se battre pour la suprématie aérienne. Com-
ment évaluez-vous leurs compétences et leurs performances en termes de
doctrine, d’entraînement et de matériel ?
Il est très difficile de mesurer leur capacité globale. Tout ce que nous pouvons
vraiment évaluer, c’est ce que nous observons et, pour être honnête, ce que les
1. (NdT) La « 2022 National Defense Strategy », ou NDS, est l’un des trois documents straté-
giques publiés par le Department of Defence qui fixe l’orientation militaire et le cadre stratégique
du gouvernement américain. Au-delà de l’accent mis sur la nécessité de maintenir et de renforcer
la dissuasion des États-Unis face à la Chine, la NDS a également souligné l’importance de la col-
laboration des États-Unis avec un réseau croissant d’alliés et de partenaires sur la base d’objectifs
communs.
2. (NdT) La première chaîne d’îles désigne l’ensemble des îles enserrant l’Asie sur tout son pan
oriental, englobant du Nord au Sud les îles Kouriles et Sakhaline, l’archipel japonais, les îles
Ryuku, Taïwan et le Nord des Philippines.
464
Interviews
Chinois nous permettent d’observer. Ce qui fait qu’il est sans doute assez diffi-
cile de faire une comparaison brute entre les États-Unis et l’APL. Cela dit, et de
façon générale, je dirais que nous avons assisté à une amélioration constante de
l’APL au cours des vingt dernières années, notamment en ce qui concerne les aé-
ronefs, les systèmes d’armes et les missiles surface-air. Elle s’est modernisée très
rapidement. On s’en rend compte en comparant le matériel dont elle disposait
il y a vingt ans et celui qu’elle possède aujourd’hui, comme son chasseur J-20,
que nos forces ont eu l’occasion d’observer et d’évaluer au cours des dernières
années.
…et les voyez-vous capables de mener à bien des opérations intégrées au
niveau interarmées ?
Je ne pense pas qu’ils disposent d’une intégration interarmées comparable
à celle que nous avons aux États-Unis. Chaque jour, tout ce que nous faisons
est intégré d’un point de vue opérationnel et nous disposons de la capacité de
commander et contrôler les opérations à très grande échelle, avec un très grand
volume de forces. Pour le moment, je n’ai pas vu les Chinois être capables de le
faire. Cela ne signifie pas qu’ils ne peuvent pas l’accomplir ; cela signifie sim-
plement que je ne les ai pas vus le faire.
En effet, ce que nous voyons ne reflète pas nécessairement ce que nous ne
voyons pas, ce qui nous incite à être très prudents dans notre évaluation...
... Bien sûr. C’est une chose que j’ai remarqué au cours de ces quelques années
d’observation très attentive de la Chine, et de la Russie également. Dans la mesure
où il s’agit de régimes autoritaires, les militaires ne partagent pas nécessairement
de manière ouverte les informations jusqu’à leur chef, comme nous le faisons dans
nos systèmes. Aux États-Unis ou en France, si vous avez un problème dans votre
escadron, vous le dites à votre chef, et votre chef le dit à son chef, et ainsi de suite.
En fin de compte, le problème est porté à la connaissance du responsable, qui peut
alors décider de consacrer les ressources nécessaires pour résoudre le problème.
Dans les régimes autoritaires, il est fréquent que ces responsables ne soient pas in-
formés des problèmes. C’est l’une des raisons de l’échec russe en Ukraine. Au dé-
part, beaucoup pensaient que la Russie parviendrait à écraser l’Ukraine sans coup
férir. Mais cela n’a pas été le cas. La Russie n’est même pas parvenue à établir
la supériorité aérienne. L’armée de l’Air russe aurait dû être en mesure d’obtenir
cette supériorité aérienne. La question est de savoir pourquoi elle ne l’a pas fait.
L’une de ces raisons, c’est que les exécutants n’ont pas informé leurs supérieurs du
niveau de leurs capacités et de leurs contraintes. Si ces derniers savaient qu’obtenir
la supériorité aérienne leur poserait autant de problèmes, ils auraient peut-être pris
des décisions différentes quant à la potentielle invasion. Selon moi, le fait qu’ils
n’aient pas disposé de la supériorité aérienne est l’une des raisons principales ex-
pliquant les pertes massives subies.
Permettez-moi de replacer cette situation dans le contexte de la Chine et
de Taïwan. Si j’étais Xi Jinping, je voudrais que les commandants de l’APL
465
Entretien avec le général Ken Wilsbach
soient sincères sur leurs capacités effectives. Comme les Chinois l’ont dit, ils
veulent être prêts à prendre Taïwan par la force dans un avenir proche. Si
j’étais un général chinois à qui l’on demandait de se préparer, j’exprimerais
de sérieuses inquiétudes sur ma capacité à mener à bien cette opération, parce
qu’un assaut amphibie est l’une des opérations militaires les plus difficiles à
accomplir. D’autant plus sur une portion de 160 km, en haute mer, dans un en-
droit fortement défendu et sur un terrain peu propice aux opérations amphibies.
Il faut donc être paré à toute éventualité pour y parvenir. Il est certain qu’ils
s’améliorent, mais je ne vois pas cette capacité chez les Chinois à l’heure ac-
tuelle. D’après ce que je constate, si leurs dirigeants ne résolvent pas d’abord
les problèmes dans leur chaîne de commandement et décident de se lancer dans
cette aventure (ce que j’espère ils ne feront jamais), ils en paieront le prix fort,
comme les Russes en Ukraine.
Il est possible d’imaginer un scénario dans lequel la Chine frapperait les
bases aériennes américaines, y compris celles situées sur les îles principales
japonaises. À l’avenir, il sera sans doute plus difficile et plus risqué d’entre-
prendre des sorties militaires depuis les zones offshore entourant le continent
chinois. Le concept d’Agile Combat Employment (ACE) est précisément né
au sein des PACAF et vise à accroître la résilience des forces aériennes, tout
en créant des dilemmes de ciblage pour les missiles chinois. Pourriez-vous
nous en dire plus à ce sujet ?
Dans l’ensemble, vous avez bien résumé le problème. Notre adversaire a la
capacité de lancer un grand nombre de missiles balistiques et de missiles de
croisière sur nos plus grandes bases aériennes – qui contiennent généralement
l’essentiel de nos moyens. Nous nous sommes rendus compte qu’il n’était pas si
difficile pour un adversaire de mettre hors d’usage un aérodrome avec une frappe
importante de missiles, ce qui a pour effet de laisser votre force aérienne au sol
jusqu’à ce que l’aérodrome soit réparé.
L’idée derrière ACE est de disperser ces forces sur un plus grand nombre
d’aérodromes pour se défendre, dissuader et vaincre l’adversaire. D’une part,
vous compliquez l’équation du ciblage des Chinois et, d’autre part, vous main-
tenez la puissance aérienne dans les airs : vous êtes alors en mesure de créer les
effets militaires pour l’emporter.
Comment comptez-vous mettre en pratique ACE au sein des PACAF ?
Nous mettons en œuvre ACE tous les jours au sein des PACAF. Toutes les
bases aériennes de l’Indopacifique pratiquent, au moins partiellement, le concept
ACE au quotidien. Je parlerai d’abord des aviateurs polyvalents (multi-capable
airmen), puis du commandement par l’intention (mission command) et enfin de
l’interopérabilité.
L’un des aspects d’ACE, c’est l’aviateur polyvalent. Par le passé, nos avia-
teurs étaient formés à exécuter des tâches très spécialisées et très spécifiques. Par
466
Interviews
exemple, si vous étiez un mécanicien en escadron dont la spécialité était l’hy-
draulique, vous ne faisiez que de l’hydraulique (même chose pour l’avionique,
les munitions, etc.). Si nous sommes amenés à nous disperser géographiquement,
nous n’aurons pas le luxe d’avoir sous la main un expert de haut niveau sur tous
les points géographiques névralgiques de l’Indopacifique. De la même façon, les
pilotes de l’USAF pouvaient généralement compter sur les « pistards » pour faire
le plein de leurs avions. Aujourd’hui, nous avons formé nos pilotes pour qu’ils
puissent faire par eux-mêmes ce plein en carburant (mais également de simples
tâches de maintenance), de telle sorte qu’ils puissent rapidement redécoller. En
bref, nous demandons aux aviateurs d’être certes formés dans leur spécialité, mais
aussi d’avoir quelques connaissances pratiques pour être capables d’effectuer
d’autres tâches en dehors de leur champ de compétence normal. C’est ce qui se
passe quotidiennement avec les aviateurs des PACAF.
Un autre aspect du concept ACE concerne la capacité de commander ses
forces alors que celles-ci peuvent être dispersées au sein de toute la zone d’opé-
rations. La clé de la réussite passe alors dans le « commandement par l’inten-
tion ». Lorsque vous décollez, que vous effectuez une mission et que vous at-
terrissez sur une autre base, vous pouvez parfois avoir accès à des moyens de
communication, parfois non. Mais vous connaissez votre mission et vous êtes
en mesure d’aller de l’avant. Vous atterrissez sur un aérodrome, vous prenez
du carburant, vous faites effectuer quelques réparations si nécessaires, et vous
décollez dès que possible pour la mission suivante parce que vous connaissez les
intentions de votre commandant. Ma responsabilité en tant que commandant des
PACAF est de fournir l’intention générale, puis de faire confiance aux aviateurs
pour prendre les décisions et exécuter la mission.
Enfin, l’interopérabilité est en train de se développer, que ce soit avec d’autres
services ou avec nos alliés. Par exemple, nous avons récemment effectué un
exercice ACE avec les Japonais et d’autres partenaires.
En évoquant les alliés et les partenaires, comment les États-Unis s’en
sortent-ils face à la Chine pour sécuriser leur accès à certains points dans
les îles du Pacifique ?
Si vous regardez les dernières productions écrites chinoises, vous verrez
qu’elles se concentrent sur les îles du sud-ouest du Pacifique. La Chine a
montré qu’elle était capable de promouvoir son influence dans certaines îles,
comme les îles Salomon par exemple. Nous œuvrons actuellement pour un
Indopacifique libre et ouvert, où toutes les nations peuvent décider de leur
propre destin et choisir si elles souhaitent s’associer à des pays partageant les
mêmes idées.
L’intégration multi-domaines est un facteur essentiel pour assurer la su-
périorité opérationnelle dans un environnement très contesté, mais elle est
complexe à mettre en œuvre sur le champ de bataille. Comment les PACAF
467
Entretien avec le général Ken Wilsbach
collaborent-t-elles avec les autres services américains dans la région pour
atteindre l’ambition américaine du « Joint Warfighting Concept »3 ?
Du fait de la complexité de la région Indopacifique, mener à bien les opéra-
tions de manière fluide est devenu un impératif. Nos systèmes sont redondants
et nous nous remettons constamment en question, lors des exercices et des en-
traînements, pour être sûr de pouvoir continuer à fournir une situation opération-
nelle partagée (Common Operative Picture ou COP) à l’ensemble des éléments
de la composante aérienne, à tous les services et à nos alliés et/ou partenaires.
Un environnement contesté pourrait entraîner des coupures massives dans le flux
d’informations. Toutefois, même si les communications venaient à être dégra-
dées ou interrompues, nous avons construit nos systèmes et nos procédures de
telle sorte que nous ne perdions pas le sens de la mission générale. Vous pouvez
vous en rendre compte non seulement grâce aux systèmes que nous utilisons,
mais aussi dans le schéma de manœuvre que nous continuons de développer,
avec des concepts comme l’Agile Combat Employment.
Plus spécifiquement, la Space Force a récemment ouvert une composante
INDOPACOM. Pouvez-vous nous en dire plus sur les procédures conjointes
à venir entre les PACAF et ce nouveau commandement ?
Je suis heureux qu’un commandant de la Space Force américaine travaille
à nos côtés ici à Hawaï. Les Guardians jouent un rôle essentiel pour le soutien
de nos besoins croissants de la région, non seulement pour les PACAF, mais
aussi pour les autres composantes. Grâce à ces capacités spatiales complètes,
nous sommes mieux connectés, mieux informés, plus rapides, plus précis et plus
létaux. À l’avenir, nous ne ferons que renforcer notre intégration en nous entraî-
nant, en nous exerçant et en apprenant davantage les uns aux côtés des autres,
chaque jour.
Quels sont vos autres défis dans la région, au-delà de la Chine ?
Au-delà de la Chine, la Corée du Nord représente un défi de plus en plus
important et continue de nous réserver des surprises de temps à autre, plutôt tac-
tiques par nature. Certes, elle a maintenu le cap de sa stratégie au fil des ans, mais
elle reste imprévisible. Nous l’avons vu ces deux dernières années avec tous les
lancements de missiles, ou lors du naufrage du Cheonan, qui a certainement été
catastrophique pour nos amis de la République de Corée4. Nous ne devons donc
jamais perdre de vue la Corée du Nord.
3. (NdT) Théorisé par le Department of Defense, le Joint Warfighting Concept vise à fixer et
établir les besoins et les synergies possibles au sein des forces armées américaines, notamment en
matière d’interopérabilité.
4. (NdT) Le Cheonan était une corvette de la Marine de la République de Corée, qui sombra le 26
mars 2010 avec 46 personnes à son bord. Séoul affirme que Pyongyang a torpillé le navire, mais la
Corée du Nord rejette cette accusation, malgré les forts indices qui l’accusent.
468
Interviews
En outre, si la Chine est le défi majeur, la Russie reste une menace sérieuse
car, à l'instar des États-Unis, elle est tout autant une nation du Pacifique que de
l’Arctique. Nous surveillons de très près les opérations qu’elle mène à l’Est de
son territoire, parfois avec la Chine, parfois en s’aventurant dans l’espace aérien
lié à l’Alaska.
À ce propos, pensez-vous que la Russie et la Chine synchronisent leurs
activités militaires pour compliquer votre tâche ?
Je ne suis pas certain qu’elles le fassent mais nous avons constaté, comme
vous, qu’elles travaillent ensemble de plus en plus régulièrement. Leurs mis-
sions les plus emblématiques sont les patrouilles conjointes de bombardiers qui
ont lieu une ou deux fois par an, partant de la Russie ou de la Chine, et qui
contournent ensuite le Japon. Ils emploient des bombardiers, des avions de com-
mandement et de contrôle, et parfois des chasseurs. J’ai observé la complexifi-
cation croissante de ces missions au gré des années. Pourtant, de façon générale,
je pense que la perspective d’un prétendu partenariat entre la Russie et la Chine
présente quelques failles. Tout d’abord, la Russie est occupée par son opération
en Ukraine. Et je pense aussi que les deux nations diffèrent sensiblement d’un
point de vue capacitaire. À mon sens, la Chine dispose sûrement de plus d’apti-
tudes que la Russie, surtout en ce qui concerne les forces aériennes et les forces
navales conventionnelles. Les Chinois sont vraiment montés en gamme par rap-
port aux Russes.
Enfin, de nombreuses simulations de conflit ont été organisées ces derniers
mois. Trop souvent, leurs résultats n’ont pas été correctement exploités
(sic) pour fournir aux décideurs un apprentissage et une expérience
cognitive, certainement pas pour prédire l’avenir. Ceci étant, quelle serait
votre plus grande préoccupation si une guerre éclatait dans la région ?
En supposant que vous parliez d’un conflit où les dirigeants chinois déci-
deraient d’envahir Taïwan, le Parti communiste chinois déstabiliserait à lui
seul l’ensemble de la région ainsi que toute l’économie mondiale. Une telle
décision ne manquerait pas de susciter une réaction rapide de la part des Alliés
et des partenaires, qui agiraient à l’unisson pour lutter contre cette agression et
cette déstabilisation. C’est pourquoi il est aujourd’hui vital de soutenir notre
dissuasion collective, de revitaliser et renforcer notre vaste réseau d’alliés et
de partenaires, et d’accélérer le développement de capacités de pointe et de
nouveaux concepts opérationnels.
La maîtrise du domaine aérien est un prérequis absolu pour notre liberté de
manœuvre face à un adversaire du même rang. Nous devons donc garantir l’inte-
ropérabilité avec les partenaires internationaux et avec nos équipements, tant dans
les airs qu’au sol. C’est pourquoi nous nous entraînons et faisons des exercices en-
semble tous les jours, déterminés à assurer notre défense collective. Nous voulons
continuer à promouvoir une région Indopacifique libre et ouverte. Toutefois, en cas
de conflit, nous sommes et serons prêts à nous battre et à gagner.
469
Entretien avec le général Ken Wilsbach
Pour conclure cette interview, parlons de l’armée de l’Air et de l’Espace
(AAE). Au cours des dernières années, l’AAE s’est projetée dans l’Indopa-
cifique pour soutenir la politique de défense française, dans cette région où
nous avons des territoires, des citoyens et des intérêts. L’AAE a l’intention
de maintenir et d’accroître cet effort. Quelles seraient les meilleures voies
d’approche pour renforcer la collaboration entre l’AAE et PACAF ?
Tout d’abord, je suis très impressionné par la capacité de l’armée de l’Air et
de l’Espace de mener à bien ses missions de projection, comme en 2021, avec
l’opération Heifara-Wakea à Hawaï, puis en Polynésie française. Ce que vous
avez fait l’année dernière en Australie et en Nouvelle-Calédonie était également
remarquable et j’attends avec impatience la prochaine mission Pégase, et votre
participation à l’exercice Northern Edge cette année.
Pour répondre à votre question, sur la façon de mieux faire, j’aurais deux
suggestions. La première serait de s’entraîner ensemble, mais avec un niveau
d’intégration plus élevé que par le passé, à ce que nous ayons un niveau d’inte-
ropérabilité semblable à celui vous avez en Europe au sein de l’OTAN. En soi,
nous n’essayons pas de mettre en place une « OTAN dans l’Indopacifique », mais
il serait certainement très bénéfique pour nous tous d’être mieux intégrés. Bien
sûr, cela peut se faire entre nos forces aériennes, mais ce serait encore mieux à
l’échelle interarmées, dans la mesure où c’est là que réside notre avantage stra-
tégique. Et la France et les États-Unis savent comment coordonner des frappes
interarmées et comment mener à bien des opérations du même type.
Mon second conseil serait de continuer à travailler avec des alliés autres que
les États-Unis lorsque vous vous déployez dans la région. Je pense à des pays
avec lesquels il est relativement facile de travailler, comme le Japon et la Corée,
l’Australie, la Nouvelle-Zélande et les Philippines, mais aussi l’Inde, Singapour,
la Malaisie, la Thaïlande, l’Indonésie et Brunei. Il ressort toujours quelque chose
de positif de ce travail en commun, et c’est là notre avantage compétitif par rap-
port à nos concurrents dans la région.
Vous avez eu l’occasion de voler à bord d’un Rafale français et de faire du
Dissimilar Combat Air Training (DCAT) dans un F-22 aux côtés d’un Rafale
en 2021, lors d’un déploiement de l’armée de l’Air et de l’Espace française
dans le Pacifique. Comment était-ce ?
C’était génial ! J’ai adoré piloter le Rafale et nous avons réalisé de très bonnes
missions. J’ai eu l’occasion de voler sur Rafale, puis sur F-22 contre le Rafale
la même semaine. À la fin de la mission, nous avons fait un combat à vue. Ce
qui m’a le plus marqué, c’est que le Rafale conserve plutôt bien son énergie.
J’ai constaté que lorsque l’avion n’est plus sous facteur de charge, il retrouve
son énergie très rapidement, surtout en dessous de 10 000 pieds. C’était à la fois
amusant et impressionnant.
470
Interviews
471
Entretien avec le général Philippe Moralès
Le général Philippe Moralès pose dans le Centre air de planification et de conduite des opérations
(CAPCO) sur la base aérienne de Lyon-Mont-Verdun quelques mois après son inauguration. Le
CAPCO est le centre de commandement permanent des opérations aériennes conventionnelles,
pour tous les aéronefs de l’armée de l’Air et de l’Espace, quelle que soit leur position dans le
monde, hors posture permanente de sûreté.
472
Interviews
Entretien avec le général Philippe Moralès
Samuel Bourigault,
lieutenant-colonel, assistant militaire du COMDAOA
DR
Le général de corps aérien Philippe Moralès est le commandant de la défense
aérienne et des opérations aériennes. Il est responsable de la protection aé-
rienne du territoire national et des opérations aériennes menées par l’armée de
l’Air et de l’Espace (AAE) dans le monde. Il a également en charge la production
du renseignement Air qui alimente les centres de commandement et les unités
aériennes. Enfin, il est responsable de la formation du personnel travaillant dans
les centres de commandement et les centres de renseignement de l’AAE.
Pourriez-vous nous parler de votre carrière et des événements qui l’ont
marquée ?
Entré dans l’armée de l’Air en 1986, je suis affecté à ma sortie de l’École de
l’Air sur Jaguar, l’avion qui incarnait alors les interventions aériennes extérieures
de la France. Arrivé en escadron, je suis d’emblée plongé dans l’atmosphère de la
Guerre froide. Si le mur de Berlin venait juste de tomber, les procédures pour faire
face au Pacte de Varsovie, dont l’avenir était incertain, existaient toujours.
Je me prépare aux missions que doit alors réaliser mon escadron, dont no-
tamment l’attaque d’objectifs programmés au-delà du rideau de fer en cas de
déclenchement des hostilités. L’escadron sait disperser ses moyens avec des
préavis courts, sait préparer rapidement les missions, et défendre avec une re-
473
Entretien avec le général Philippe Moralès
lative autonomie ses installations – les pilotes prennent les tours de garde dans
les exercices qui simulent des attaques imminentes de la base aérienne par les
forces spéciales adverses. Cette expérience m’est particulièrement précieuse
aujourd’hui. Elle m’aide à lire la situation actuelle et ses conséquences au ni-
veau des unités, avec le retour de la conflictualité de haute intensité et considé-
rer le fait que le territoire national ne constitue pas un sanctuaire inatteignable
pour un ennemi déterminé.
Mais qui dit Jaguar, dit aussi appui feu aux forces terrestres. Cette mission
m’amène à me familiariser avec l’organisation et la manœuvre opérationnelle
du corps d’armée terrestre. Je pratique en quelque sorte le multi-milieux avant
l’heure ! À ce titre, j’apprends très jeune que la première étape pour maîtriser
ce type d’opérations est la connaissance des contraintes et des effets des autres
milieux. Sans cet effort, on risque de commettre de lourdes erreurs.
Enfin le Jaguar, c’est l’avion de projection par excellence. Sa participation
est inscrite dans tous les plans d’opérations. Notre rythme professionnel est très
soutenu. Lors de mes premières années en tant que pilote opérationnel, je cu-
mule une moyenne de six mois d’opérations extérieures par an et tout le reste
de l’année, je suis en astreinte 24h/24. Comme tout le personnel opérationnel de
l’armée de l’Air à cette époque, j’apprends vite à relativiser les contraintes et
les déconvenues et je m’investis complètement dans ces missions souvent très
différentes et formatrices.
Je suis ensuite affecté à la Patrouille de France (PAF), où je découvre un
univers très différent de celui de l’escadron de chasse. Mais nos missions restent
aussi exigeantes sur le plan technique comme sur le plan humain, avec une res-
ponsabilité très importante en tant que leader de la PAF. La moindre erreur sera
immédiatement médiatisée.
Après un passage dans l’état-major de la Force aérienne de combat et la
réussite au concours de l’École de Guerre, je prends le commandement d’un
escadron de Mirage F1CT à Colmar. Les missions de l’unité sont les mêmes
que sur Jaguar mais le système d’armes de l’avion est plus moderne, offrant
plus d’efficacité et de polyvalence. Je commande ensuite la base de défense de
Nancy, qui agrège une base aérienne et deux régiments de l’armée de Terre.
Je poursuis ainsi mon acculturation avec les autres milieux ! Je cumule par la
suite plusieurs affectations en état-major central, dont une comme adjoint au
commandant des opérations spéciales. Cette affectation est très enrichissante
car elle me replonge dans le quotidien des opérations, cette fois interarmées.
Je suis enfin nommé commandant de la défense aérienne et des opérations aé-
riennes le 1er septembre 2021.
Depuis votre prise de fonction en 2021, la situation géopolitique s’est lar-
gement détériorée en Europe. Les contestations de l’ordre mondial sont
désormais récurrentes et l’incertitude quant à l’avenir croît. En tant que
commandant de la défense aérienne et des opérations aériennes, quels sont
474
Interviews
vos points d’attention majeurs en ce moment ?
Mes points de vigilance actuels ont pour origine le déclenchement des hos-
tilités en Ukraine le 24 février 2022. La Russie a bafoué le droit international et
profondément fragilisé le fondement actuel des Relations internationales.
J’y vois deux conséquences importantes à mon niveau, en tant que respon-
sable devant l’autorité politique du respect de la souveraineté de notre espace
aérien. En premier lieu, en temps de paix, je dois assurer la protection aérienne
du territoire national avec la mise en œuvre de la posture permanente de sûreté
air (PPS-Air). La menace est alors principalement civile. La guerre sur le flanc
Est a accéléré la mise à jour de nos procédures pour passer de la mise en œuvre
de la PPS-Air à celle de la défense aérienne, lorsque la menace devient militaire.
Cela ne va pas de soi car répondre à une menace militaire exige évidemment la
mobilisation de bien plus de moyens. Il faut donc que la transition d’un état à
l’autre se fasse sans heurts, même si elle est très brutale en cas d’attaque surprise.
En second lieu, six heures après l’invasion de l’Ukraine, des avions de com-
bat Rafale, des avions ravitailleurs et un AWACS français décollaient vers la
frontière ukraino-polonaise. Il fallait s’assurer que l’espace aérien de l’Alliance
demeurerait inviolé et afficher notre résolution face à cet acte injustifiable. Ces
premières missions, d’abord réalisées sous contrôle national, ont été transférées
à l’OTAN sans aucune difficulté par la suite. Je souligne que la facilité de ce
transfert résulte de nos collaborations quotidiennes avec l’Alliance atlantique
et d’un travail de fond permanent, nourri de nos échanges à tous les niveaux.
Enfin, cette guerre en Ukraine a quelque peu éludé les opérations aériennes que
nous menons quotidiennement au Sahel qui sont directement commandées de-
puis Lyon, et bien sûr, celles au Levant.
La guerre en Ukraine est le signe du retour de la haute intensité. Quelles en
sont les conséquences pour l’AAE ?
Je commencerai par rappeler ce qui est devenu une sorte de routine, mais qui
a en réalité forgé notre performance. Depuis 1983, l’armée de l’Air a presque
constamment été engagée en opération. Les aviateurs partagent donc une culture
opérationnelle profondément ancrée en eux qui s’est construite en Afrique avec
des opérations remarquables comme Manta1 ou plus récemment Serval, dans les
Balkans, en Afghanistan, au Levant… À côté de ça, la composante aéroportée
de la dissuasion aérienne tient la permanence de l’alerte nucléaire depuis 1964,
et nous impose d’être collectivement au plus haut niveau d’exigence depuis près
de soixante ans.
Au-delà de l’aspect purement opérationnel, un des points majeurs que je re-
tiens de cette guerre en Ukraine est la capacité de notre armée de l’Air et de l’Es-
pace à planifier, programmer et conduire des opérations dans tout le continuum
1. Opération militaire aérienne qui s’est déroulée au Tchad d’août 1983 à novembre 1984, et qui a
conduit au repli d’une colonne de 3 000 rebelles qui menaçait la capitale tchadienne.
475
Entretien avec le général Philippe Moralès
compétition – contestation – affrontement, sans aucune discontinuité. Notre
Centre Air de planification et de conduite des opérations (CAPCO) à Lyon a dé-
montré cette capacité de manière exemplaire le 24 février alors qu’il était déjà en
charge des opérations au Sahel. Nous sommes ainsi en mesure de conduire des
opérations aériennes sur le territoire national, comme lors des vols de drone Rea-
per durant les incendies de l’été 2022 qui ont ravagé le sud-ouest de la France,
de mener une opération cinétique au Mali à des milliers de kilomètres de là,
tout en planifiant des opérations dans d’autres parties du monde, comme en Asie
avec Pégase 2022. Cette souplesse d’emploi est permise grâce au fonctionne-
ment permanent de notre centre qui s’adapte en continu à toutes les phases de la
conflictualité.
Par ailleurs, j’observe que l’OTAN redevient de plus en plus prégnant dans le
discours politique français. Il est certain que les futures opérations de haute in-
tensité seront menées en coalition et que l’Alliance atlantique, bien sûr, y tiendra
une place centrale. L’AAE échange particulièrement avec AIRCOM : CAPCO
entretient des interactions quotidiennes avec les CAOC de Uedem et Torréjon,
nous nous entraînons régulièrement avec les autres membres de l’OTAN, de
sorte que nous maitrisons parfaitement les procédures communes et pouvons
combattre de manière interopérable. Dans la même veine, je suis par ailleurs
chargé de piloter le volet opérationnel de la relation trilatérale entre la France, la
Grande-Bretagne et les États-Unis2. C’est un forum d’échanges extraordinaire où
des groupes de travail thématiques développent des relations fructueuses entre
partenaires de premier plan et des idées originales. L’exercice biannuel Atlantic
Trident3 en est l’émanation.
À propos de ces partenariats privilégiés que vous mentionnez, l’armée de
l’Air et de l’Espace dispose de liens étroits avec l’US Air Force (USAF). Pou-
vez-vous développer les différents aspects de cette coopération ?
Nous avons trois grands domaines d’interactions à mon niveau. Le premier
consiste à partager du renseignement. Les analyses américaines apportent à nos
officiers des éléments qui alimentent notre appréciation de situation et je peux
vous dire que, très généralement, nos vues convergent. Ensuite, nous travaillons
régulièrement ensemble pendant les opérations aériennes. Les États-Unis nous
ont beaucoup aidé pendant nos opérations au Sahel, en mettant par exemple à
notre disposition de précieux avions ravitailleurs. Enfin, dans le domaine de la
préparation opérationnelle, nous sommes pleinement interopérables avec l’USAF
grâce aux exercices réguliers que nous effectuons en commun et à la standardi-
sation de nos procédures. Participer ensemble à un Red Flag aux États-Unis, au
Tactical Leadership Program en Espagne ou aux opérations de Forward De-
terrence Option sur le flanc est de l’Europe, cela ne nous pose aucun problème.
2. Déclinaison opérationnelle du Trilateral Strategic Initiative.
3. La dernière édition a eu lieu en mai 2021 à Mont-de-Marsan. Il s’agit d’un exercice qui réunit
les Armées de l’air des 3 pays (France, Grande-Bretagne-Etats-Unis) dont le but est de promouvoir
l’interopérabilité entre les avions de combat de 4ème et de 5ème génération.
476
Interviews
Nous nous comprenons bien et nous pouvons complètement intégrer nos moyens
dans une mission combinée. J’ajoute que nous échangeons aussi des officiers
à différents moments de leur carrière, que ce soit dès l’École de l’Air, pendant
l’École de Guerre, en escadron ou en état-major. Notre connaissance mutuelle et
notre efficacité s’en trouvent renforcées.
Je veux aussi souligner l’important travail doctrinal effectué par l’US Air
Force, qui nous stimule particulièrement. Le concept Multi-Domain Operations
(MDO – M2MC en français) par exemple puise son origine outre-Atlantique et
nous tentons de l’adapter selon notre grille de lecture et avec nos moyens bien
plus modestes, bien sûr. Que ce soit pour les aviateurs français ou américains,
le but reste bien entendu le même ; nous devons pouvoir accélérer la vitesse de
notre boucle OODA (Observe, Orient, Decide and Act) par rapport à celle de
l’ennemi dans un cadre interarmées toujours plus prégnant. Nous devons trouver
le moyen pour franchir certaines barrières qui nous freinent aujourd’hui, comme
le cloisonnement des données ou une coordination incomplète entre nos centres
de commandement d’armée.
Le rôle de l’AAE sur les théâtres d’opérations est bien appréhendé sur les
conflits menés jusqu’à aujourd’hui, face à une menace asymétrique. En re-
vanche, la haute intensité implique une grande variété de menace avec un
rapport de force qui s’équilibre. Comment l’AAE envisage-t-elle en particu-
lier la protection de ses installations et de ses moyens ?
Lorsque nous observons ce qui se passe en Ukraine, aucun camp n’a pu obte-
nir la supériorité aérienne et il est probable que cette situation va perdurer. C’est
l’une des clés qui permet d’expliquer la situation aujourd’hui où deux forces ter-
restres se neutralisent mutuellement, où les hommes sont contraints de s’enterrer
dans des tranchées. Les combats évoquent ceux de la Première Guerre mondiale.
Pour ne pas en arriver à cette situation désastreuse, la place de la défense aé-
rienne reste donc primordiale afin de garantir une liberté d’action suffisante à nos
forces en particulier. Elle constitue l’un des premiers rideaux défensifs face à une
agression armée. Les menaces qu’elle doit affronter se diversifient. Les Russes
envoient des salves de missiles de tout type pour frapper avec plus ou moins de
précision les infrastructures ukrainiennes. Cette tendance redessine la place de
la défense surface-air qui, reconnaissons-le, a été un peu délaissée depuis la fin
de la Guerre froide. Nos territoires ne doivent plus être perçus comme des sanc-
tuaires qui ne peuvent être touchés. Nous devons réinvestir dans cette capacité et
retrouver nos anciens réflexes en dispersant par exemple nos moyens, en inves-
tissant sur la mobilité de nos moyens ou le durcissement de nos infrastructures.
En bref, nous devons être plus résilients.
Nous travaillons à cet effet sur le concept Agile Combat Employment
(ACE). D’origine américaine, le but est de pouvoir déployer et disperser ses
moyens aériens en différents endroits pour qu’ils soient moins vulnérables
aux frappes ennemies. Le ciblage adverse doit devenir plus difficile car nous
477
Entretien avec le général Philippe Moralès
sommes moins prévisibles. Or, dans l’Hexagone par exemple, nous avons
fermé de nombreuses bases et nos moyens sont concentrés sur quelques
plateformes. Si nous devions disperser nos moyens à travers la France ou en
Europe, il nous faudrait pouvoir réduire nos empreintes logistiques au mini-
mum, rendre nos aviateurs plus polyvalents et interopérables, communiquer et
commander avec des moyens qui ne sont pas nécessairement habituels. Nous
tournons notre regard vers différentes plateformes en Europe pour apprécier
leurs capacités d’accueil. Nous avons commencé à échanger avec nos parte-
naires de l’OTAN, avec qui nous sommes interopérables. Nous n’en sommes
qu’aux débuts de la démarche mais il est tout à fait envisageable d’exporter ce
concept à d’autres régions, comme l’Indopacifique.
Justement, sur la région Indopacifique, l’AAE a déployé des Rafale de
l’autre côté de la planète pendant la mission Heifara-Wakea de 2021 et en
2022, elle a réédité cet exploit en un temps remarquable. Qu’est-ce qui mo-
tive l’AAE pour effectuer des missions aussi lointaines ?
Quand l’armée de l’Air et de l’Espace réalise ces missions aux antipodes de
l’Hexagone, elle s’inscrit concrètement dans la stratégie française en Indopaci-
fique, une stratégie qui est celle d’« une puissance d’équilibres » pour reprendre
l’expression du président de la République. Je précise que pour la France, l’In-
dopacifique regroupe toute la zone comprenant l’océan Indien et l’océan Paci-
fique. Elle s’étend donc de la corne de l’Afrique jusqu’aux côtes occidentales de
l’Amérique. Nos objectifs sont multiples : le premier d’entre eux est de défendre
l’intégrité et la souveraineté de la France, la protection de ses ressortissants, de
ses territoires et de sa zone économique exclusive. Nous sommes une nation
présente dans cette région (la Réunion, Mayotte, Nouvelle-Calédonie, Polyné-
sie,…). En deuxième lieu, la France s’inscrit dans la sécurisation des espaces ré-
gionaux dans le monde par la promotion de coopérations militaires et de sécurité,
comme pour l’exercice Garuda en Inde par exemple. Enfin, notre stratégie en In-
dopacifique concerne les missions que vous évoquez comme Pégase : il s’agit de
préserver, avec nos partenaires, l’accès aux espaces communs dans un contexte
de compétition stratégique et de durcissement de l’environnement militaire. La
réalisation d’un tel exercice, le déploiement de nos aéronefs dans plusieurs pays
montrent que nous sommes considérés comme un acteur fiable de la région. En
2022, le dispositif a réalisé plusieurs escales valorisées et médiatisées en Indo-
nésie, à Singapour, en Inde et aux Émirats arabes unis. Ces échanges et ces inte-
ractions de haut niveau constituent des marques fortes de notre intégration dans
le maintien de la stabilité stratégique et des équilibres militaires.
Vous évoquez l’exercice Pégase. L’édition 2022 semble avoir été un franc
succès. Qu’est-ce-qui a contribué à la réussite de cette mission complexe ?
Cet exercice était scindé en trois volets distincts : un déploiement initial avec
l’intégration des moyens aériens à un exercice multi-domaine/multi-milieux,
multi-champs (M2MC) dès leur arrivée, puis la participation à l’exercice austra-
478
Interviews
lien Pitch Black et enfin, le retour par des escales chez nos partenaires.
Le dispositif aérien est parvenu en seulement 72 heures à atteindre l’autre
bout du monde pour y réaliser immédiatement une mission complexe dans un
contexte de conflit de haute intensité. C’est un exploit qu’on doit, à mon sens,
à plusieurs facteurs : une préparation minutieuse, une exécution consciencieuse
et une adaptation permanente aux aléas qui surgissent immanquablement. Mais
je dois dire, qu’au-delà de la qualité reconnue et encore une fois vérifiée de nos
équipages, le trio MRTT-Rafale-A400M permet d’accomplir de grandes choses.
Que ce soit sur notre territoire, à nos frontières ou sur tous les continents.
Ce dont nous avons également été tous fiers, c’est que la réalisation de cette
mission complexe nécessitait autant la mobilisation d’acteurs locaux que d’ac-
teurs qui opéraient depuis l’Hexagone. Les Rafale ont simulé un raid offensif
tout en protégeant un avion de transport tactique des forces armées en Nou-
velle-Calédonie qui s’entraînait à effectuer un largage de parachutistes. En
outre, un navire de la Marine nationale participait à l’exercice et un volet cyber
était également présent. La conduite de la mission était assurée par la chaîne de
commandement nationale depuis Paris et Lyon. Elle a d’ailleurs transmis, pour
l’exercice, un ordre de frappe simulé en temps réel aux équipages.
En Australie, l’exercice s’est très bien déroulé et nos aviateurs ont fait une
forte impression, tant en vol qu’au sol avec un déploiement logistique calibré au
juste besoin. Enfin, j’ai déjà mentionné les pays dans lesquels le dispositif avait
fait escale. Les accueils y furent vraiment excellents.
D’une manière générale, quels sont les supports de la stratégie internatio-
nale de l’AAE ?
L’AAE s’appuie sur plusieurs éléments. Tout d’abord, elle est présente dans
de nombreuses régions du monde avec ses bases aériennes, véritables outils de
combat. Ces bases sont réparties dans tous les océans du monde, dans les dé-
partements-régions d’outre-mer-collectivités d’outre-mer (DROM-COM) mais
aussi sur des territoires avec qui la France entretient de solides relations diplo-
matiques comme Djibouti ou les Émirats arabes unis où des avions français sont
stationnés en permanence.
Par ailleurs, nous l’avons vu, nous avons développé des partenariats fruc-
tueux, qu’ils soient multilatéraux comme le FRUKUS (France, Royaume-Uni,
États-Unis) ou bien bilatéraux comme lorsque nous nous déployons dans
l’Asie-Pacifique. Je souligne que la communauté des pays utilisateurs de Ra-
fale ou d’A400M représente un excellent vecteur pour développer des relations
privilégiées. Elle favorise la tenue de nombreux exercices qui développent les
compétences tactiques de notre personnel, l’interopérabilité et les connais-
sances mutuelles indispensables aux opérations en coalition.
Enfin, nos relations avec l’OTAN, que je considère à titre personnel comme
l’organisation militaire la plus aboutie, en particulier grâce à la standardisation,
sont une formidable matrice pour développer notre stratégie internationale. Des
479
Entretien avec le général Philippe Moralès
aviateurs canadiens, italiens, polonais, turcs, venant des pays nordiques ou de
toute l’Europe parlent le même langage opérationnel et se comprennent parfaite-
ment sur n’importe quel théâtre. Lorsqu’elle se met en marche, l’OTAN devient
une machine formidable et puissante pour planifier et conduire des opérations.
Mais plus largement, je dirais que l’AAE est une armée de l’Air mondiale
grâce à son C2 et sa capacité à se déployer rapidement n’importe où dans le
monde. Elle constitue un véritable outil de diplomatie aérienne et de diplomatie
tout court.
480
RECENSIONS
482
Recensions
Trois livres pour mieux comprendre
la Chine
Lecture croisée par Hippolyte Cailleteau
Hippolyte Cailleteau est diplômé de Sciences Po Paris. Il travaille princi-
palement sur les questions politiques chinoises et taïwanaises ainsi que sur les
relations internationales au sein de la zone indopacifique.
Que veut la Chine ? The Third Revolution:
de Mao au capitalisme Xi Jinping and the New
Chinese State
F. Godement E. Economy
Overreach: How China derailed its Peaceful Rise
S. Shirk
483
Trois livres pour mieux comprendre la Chine
Dans un article de la revue « Le Débat » de 1981, Jean-Luc Domenach – sous
le pseudonyme de Gilbert Padoul – faisait état du relatif « désintérêt » pour la
Chine à l’époque. Alors que le pays se situait dans une période de transition
entre la fin du maoïsme et le début des réformes, Domenach écrivait que « de-
puis qu’on n’espère plus d’elle l’impossible, la Chine tend à passer de mode.1
Force est toutefois de constater que les changements récents connus par la Chine
attirent au contraire une demande croissante d’analyse. Certains événements,
comme la création récente d’un programme d’experts sur la Chine au sein de la
Commission européenne, en sont un témoignage2.
L’inflation du nombre d’interrogations – politiques, économiques et so-
ciales – sur la Chine, va de pair avec le nombre d’ouvrages cherchant à y
répondre. La quantité de littérature disponible aujourd’hui contraste fortement
avec la pauvreté documentaire des années Mao. Les sources anglophones –
poussées par les efforts américains – sont largement majoritaires. Les sources
francophones, bien que plus humbles en quantité, bénéficient aujourd’hui de
l’apport d’experts qui, jusqu’à récemment, disposaient d’un accès au terrain et
aux sources bien plus large que celui de leurs aînés. Cette possibilité de « faire
du terrain » ainsi que la place prise par la Chine dans l’économie mondiale
ont joué un rôle crucial dans la pluralisation des approches disciplinaires vis-
à-vis de la Chine. Le spectre des études s’est élargi, passant de la sinologie «
classique » à l’inclusion d’études sur son système économique, politique ou sa
société contemporaine. De plus, la demande politique accrue a également per-
mis le développement de programmes thématiques au sein des think-tanks en
France, eux-mêmes contribuant à l’essor et à la diffusion du savoir disponible
vis-à-vis des décideurs et de la population.
Aussi serait-il vain de tenter de proposer une bibliographie exhaustive des
meilleurs travaux produits. Tout au mieux pouvons-nous indiquer quelques tra-
vaux de référence3, que ce soit pour en comprendre la société4, la politique5 ou
1. J-L. Domenach (sous le pseudonyme de Gilbert Padoul), « Comment connaissons-nous la
Chine ? », Le Débat, n°9, 1981, pp. 96-105.
2. Commission européenne, « Actualité quotidienne », 25 Janvier 2023 (Daily News 25 / 01 / 2023
([Link]).)
3. Stéphanie Balme propose une bibliographie pluridisciplinaire certes datée mais toujours
convaincante pour qui souhaite avoir une idée de la littérature disponible en langue française. Pour
aller plus loin, voir : S. Balme, La tentation de la Chine : Nouvelles idées reçues sur un pays en
mutation, Paris, Le Cavalier Bleu, 2013, pp. 311-318.
4. On consultera pour cela l’œuvre de : J.-L. Rocca, Sociologie de la Chine, Paris, La Découverte,
2010.
5. Les travaux de Jean-Pierre Cabestan, dont les sommes documentaires sur le système politique ain-
si que sur la politique internationale chinoise sont des références académiques. Ceux qui souhaitent
une entrée en matière plus aisée consulteront : J-P. Cabestan, Demain la Chine : démocratie ou dicta-
ture ?, Paris, Gallimard, 2018 ; J-P. Cabestan, Demain la Chine : guerre ou paix ?, Paris, Gallimard,
2021. Voir également les livres d’A. Ekman, Rouge Vif : L’idéal Communiste Chinois, Paris, Editions
de l’Observatoire, 2020 ; Dernier vol pour Pékin, Paris, Editions de l’Observatoire, 2022.
484
Recensions
l’histoire6. Rien ne remplacera non plus la consultation d’auteurs chinois d’es-
sais ou de romans7, qui donnent une vision personnelle et révélatrice de l’évolu-
tion de leur pays.
Les trois livres choisis ici appartiennent au genre particulier de la sinologie po-
litique, proposant une « photographie » de la Chine au moment de leur rédaction.
Tous s’appuient sur une analyse fouillée de sources écrites chinoises et anglophones,
mais aussi sur des entretiens et des observations, leurs auteurs s’offrant parfois le
luxe de commentaires personnels, liés à leur expérience, au sein de leurs ouvrages.
Les trois auteurs ont également en commun des trajectoires professionnelles
similaires, d’abord académiques puis dans des think-tanks, quand celle-ci n’est
pas complétée par un passage en administration. Elizabeth Economy, après un
doctorat de l’Université du Michigan, s’est illustrée au Council on Foreign Re-
lations et est actuellement conseillère auprès du secrétaire américain au Com-
merce. Susan Shirk, professeure à l’Université de Californie à San Diego, était
Deputy Assistant Secretary of State chargée de la Chine entre 1997 et 2000.
François Godement, professeur à l’Inalco, puis à Sciences Po, fut également
le fondateur du Centre Asie de l’Ifri puis d’Asia Centre, et continue d’analyser
régulièrement la politique chinoise en tant que conseiller spécial de l’Institut
Montaigne. Tous ici réussissent un brillant travail de synthèse, conciliant la ri-
gueur acquise par l’observation académique avec une capacité d’argumentation
destinée à dépasser les frontières du seul cercle universitaire.
La lecture croisée de ces livres est révélatrice, en ceci qu’ils tentent tous les
trois de montrer le décalage entre les objectifs politiques et les réalisations du
pouvoir chinois. Pour Godement, il s’agit « d’éclairer avec un projecteur » la
« boîte noire » du Parti (Godement, p. 12), dans ses luttes intestines comme
dans ce que celui-ci contrôle de l’économie et de la société à sa racine. Pour
E. Economy, l’objectif est de dépeindre l’évolution durant le premier mandat de
Xi Jinping (2012-2017), alors que les effets de la concentration du pouvoir se
font sentir et que des inquiétudes émergent vis-à-vis de secteurs dont l’aspect
stratégique n’est apparu que récemment. Enfin, le livre de Shirk voit une conti-
nuité dans la politique des dirigeants chinois depuis vingt ans et la manière dont
s’est renforcé le contrôle du Parti sur l’économie, la société et la sphère interna-
tionale. Utilisant tous trois des outils d’analyse similaires, ces livres permettent
de comparer les approches des chercheurs, tout en offrant une rétrospective de
l’évolution de la Chine depuis une quinzaine d’années.
6. L’histoire est souvent désignée comme la porte d’entrée indispensable pour mieux comprendre
la Chine. Le lecteur francophone souhaitant en connaître l’histoire longue pourra consulter l’œuvre
de Lucien Bianco, Jacques Gernet, Marie-Claire Bergère ou Yves Chevrier. Notre recommanda-
tion sur la période maoïste est : J-L. Domenach, Mao, sa cour et ses complots. Derrière les murs
rouges, Paris, Fayard, 2012. De très nombreuses références anglophones traduites existent égale-
ment comme l’ouvrage de J. K. Fairbanks & M. Goldman, Histoire de la Chine des origines à nos
jours, Paris, Tallandier, 2010.
7. Voir par exemple : Yu H., La Chine en 10 mots, Paris, Actes Sud, 2010 ou Yan L., Les Chro-
niques de Zhalie, Arles, Editions Philippe Picquier, 2015.
485
Trois livres pour mieux comprendre la Chine
F. Godement, Que veut la Chine ? De Mao au Capitalisme
Bien que publié il y a 10 ans seulement, le livre de François Godement semble
sortir d’une autre époque, tant la Chine a changé depuis son écriture. Contraire-
ment aux autres œuvres proposées ici, il ne s’agit pas pour l’auteur de défendre
un point de vue, mais de faire découvrir au lecteur la complexité des débats au
sein du Parti communiste chinois (PCC) et de la société, particulièrement entre
2009 et 2012.
L’auteur montre avec succès comment les différents défis incombant au pou-
voir de Pékin s’influencent mutuellement et parfois s’entrechoquent. A partir de
l’affaire Bo Xilai – ancien maire de Chongqing dont la chute a été au cœur d’un
scandale politique d’ampleur – l’auteur se penche sur plusieurs aspects. D’abord
sur les questions économiques, avec l’explosion des inégalités et le besoin de
réformes, dans le contexte d’une croissance que l’Etat peine à maîtriser. Ensuite,
sur les relations entre le Parti, l’État et la société. Tandis que se développent
Internet et ses forums de discussion, l’ouverture sur le monde de la population
ainsi que les protestations de plus en plus nombreuses interrogent sur la manière
dont le pouvoir peut résister à ces troubles. Enfin, la relation entre la Chine et
le monde, tandis que les élites politiques nationales poussent le développement
d’un fort nationalisme à l’intérieur du pays et établissent celles qui deviendront
de fermes lignes rouges en politique étrangère.
La force d’une lecture contemporaine de l’ouvrage est qu’il nous rappelle à
quel point la période pré-2012 fut riche en controverses et en échanges d’idées,
inimaginables dans la conjoncture actuelle. Replonger dans les expériences des
modèles économiques de Chongqing et du Guangdong (pp. 108-112) ou se rap-
peler que l’organisation de certains congrès du Parti pouvait avoir plus de can-
didats que de postes disponibles (p. 130) apparaît irréaliste aujourd’hui. C’est
en partant de ces faits apparemment isolés que Godement réussit à déduire et
exposer les questionnements sous-jacents. Par ailleurs, certains éléments ne
manquent pas de faire écho à des faits contemporains. Par exemple, l’annulation
de la première visite d’un haut dignitaire américain après une longue période,
causée par des essais militaires dont Hu Jintao niait avoir été informé (pp. 235-
236), rappelle les tensions sino-américaines ayant suivi le survol d’un ballon
espion en février 2023.
Comme dans ses écrits récents, Godement sait nous pousser à remettre en
question nos idées préconçues. Cela s’illustre par sa capacité à remonter à la
source de citations largement relayées, comme celles de Deng Xiaoping, souvent
sorties de leur contexte pour justifier une politique nouvelle (pp. 85-91). L’œuvre
bénéficie de la polyvalence de son auteur, l’un des rares en France connaissant
à la fois les arcanes de l’économie chinoise ainsi que celles de sa politique, et
capable d’y ajouter une perspective historique. Sans être d’une longueur ency-
clopédique, le lecteur en appréciera la richesse, la complexité, ainsi que le re-
tour en arrière qu’il permet. Certains regretteront l’absence de conclusion ou
486
Recensions
de prédiction. C’est au contraire l’intelligence de ce récit que de se concentrer
sur ce que l’on sait, non pas pour extrapoler un futur possible, mais pour mieux
comprendre le présent.
E. Economy, The Third Revolution: Xi Jinping and the New Chinese State
Le livre d’Elizabeth Economy commence là où celui de Godement se ter-
mine, se concentrant sur la période 2012-2017. Le livre part du postulat que le
mandat de Xi constitue une « troisième révolution » (p. 10), tant du point de vue
des réformes que de l’activité internationale du régime. L’auteure choisit de se
concentrer sur différents enjeux pour illustrer son propos, comme l’utilisation
de la censure et du nationalisme pour renforcer la légitimité du Parti, le contrôle
croissant d’Internet, les changements relatifs à la politique étrangère et les ré-
formes économiques pour croître, innover et réduire la pollution.
L’ouvrage met la Chine face à ses contradictions et à l’image qu’elle ren-
voie d’une puissance émergente menaçante. Bien que le pays se targue d’être
le héraut de la mondialisation, la reprise en main par l’État des secteurs finan-
ciers et la surveillance accrue de ses citoyens l’éloignent des sociétés libérales
occidentales. Ces éléments mettent le pays face aux conséquences de sa réussite
économique et de sa volonté de puissance : les politiques intérieures adoptées
sont scrutées et discutées, même à l’étranger. La composition des chapitres le
montre d’ailleurs très astucieusement. Pour chaque sujet, l’auteure décrit la ma-
nière dont le problème se pose pour le pouvoir politique, effectue une mise en
perspective historique, fait l’inventaire des mesures prises et en dresse le bilan.
Cela permet, comme dans l’étude de cas sur le secteur des véhicules électriques
(pp. 121-134), de montrer que le problème ne se situe pas uniquement au niveau
de la prise de décision centrale, mais que le manque de coordination avec les
pouvoirs locaux nuit souvent à leur mise en pratique.
La description des faits à l’époque de l’écriture est exemplaire et le choix
des études de cas – dont beaucoup restent utiles aujourd’hui pour entrer dans
un sujet – est pertinent. Toutefois, certaines assertions sont symptomatiques de
la difficulté d’anticiper les choix du gouvernement chinois, par exemple dans
ses liens avec les entreprises privées. Quand l’auteure écrit que « si les diri-
geants chinois pouvaient faire des clones de [Jack] Ma, ils le feraient sans aucun
doute » (p. 122), elle ne se doute probablement pas des campagnes politiques et
judiciaires dont Alibaba et son PDG seraient victimes. Toujours dans le cas de
l’innovation, il est intéressant de lire son analyse d’une Chine préférant l’inno-
vation commerciale dirigée directement vers le consommateur, qui aurait fait
le succès d’Alibaba (p. 150). Les récentes réformes semblent toutefois montrer
que, malgré quelques faiblesses, un système de recherche fondamentale se met
progressivement en place8.
8. J. Groenewegen-Lau, M. Laha, Controlling the innovation chain: China’s strategy to become a science
& technology superpower, Mercator Institute for China Studies (MERICS), 2 février 2023.
487
Trois livres pour mieux comprendre la Chine
Le livre se révèle toutefois pertinent sur les questions politiques, les cam-
pagnes de « rectification » contre les dirigeants corrompus, ou le contrôle crois-
sant des médias. Il prend aussi acte des difficultés rencontrées par les chercheurs
étrangers travaillant sur la Chine depuis la fin de la période Hu. La centrali-
sation du pouvoir et le retour de l’idéologie rendent difficile d’évaluer le ni-
veau de consensus au sein des hautes sphères. Face aux désaccords scientifiques
séparant divers courants de pensée intellectuels et politiques sur la Chine,
E. Economy soutient qu’il est nécessaire de prendre également en compte les
déterminants politiques intérieurs dans notre analyse (p. 236). Alors que la poli-
tique étrangère agressive prend souvent une place importante dans notre imagi-
naire collectif, ce rappel reste extrêmement pertinent.
S. Shirk, Overreach: How China derailed its Peaceful Rise
Le livre de Susan Shirk développe l’argument selon lequel la « direction col-
lective », établie par Deng Xiaoping et suivie sous la présidence de Hu Jintao,
a mené à une guerre d’influence au sein des instances dirigeantes. Elle revisite
ainsi l’histoire récente du pays au prisme de cette théorie. Selon elle, prenant
pour prétexte des mesures de politique industrielle, étrangère ou de maintien de
l’ordre, les membres des bureaucraties influentes auraient tenté d’accroître et de
préserver leur influence politique. Ceux-ci ont bénéficié pour cela d’une solidari-
té tacite entre eux dans l’augmentation de leurs prérogatives respectives (logrol-
ling, p. 100). Ainsi, différentes menaces pour la sécurité du Parti – intérieures
comme extérieures – ont été exagérées, menant ainsi à l’incapacité de conduire
des réformes libérales et à une perte de légitimité politique pour un PCC devenu
inefficace. De ce phénomène découle la ferveur populaire en faveur du retour
d’un pouvoir centralisé, dont a bénéficié Xi Jinping au début de son mandat,
tant la corruption était devenue visible et l’impasse politique réelle. Toutefois,
les choix politiques du nouveau leader ont mené à l’excès inverse, perpétuant et
approfondissant les politiques de surveillance sociale, la priorité donnée à l’éco-
nomie étatique sur le secteur privé, et l’affirmation d’une Chine agressive sur la
scène internationale pour en cacher les vulnérabilités intérieures.
L’argument central de Shirk peut être sujet à débat : les sources s’étant consi-
dérablement réduites, il s’agit ici d’une proposition informée pour interpréter les
faits. L’auteure brosse néanmoins un portrait convaincant du climat de paranoïa
qui s’installe et grandit au sein de l’État-parti chinois. Face à des catastrophes
naturelles, mais également à des mouvements sociaux de plus en plus nombreux,
tout devient prétexte à « protéger la stabilité sociale » (p. 29) alors que le fan-
tôme de la chute de l’URSS hante toujours le pouvoir chinois. D’où le souhait
initial de renforcer l’État et les entreprises publiques aux dépens du secteur pri-
vé. En prenant cette perspective sur les quinze dernières années, Shirk met en
avant les raisons du « déraillement » évoqué dans le sous-titre, traduisant éga-
lement un emballement de la machine étatique chinoise. C’est à ces tendances
qu’elle attribue la recherche de l’autosuffisance, élément présent dans le discours
488
Recensions
communiste depuis Mao mais remis au goût du jour par Xi, ayant pour objectif
que la Chine devienne une des nations les plus innovantes du monde (p. 293). En
découvrant la manière dont Xi a accumulé tant de pouvoir, le lecteur comprend
mieux comment Xi peut avoir aujourd’hui assez de latitude pour changer ses
politiques sans remettre en question sa position au sein du système politique,
comme avec la fin de la politique zéro-Covid (p. 294). S’il est nécessaire de
mettre ce livre à l’épreuve d’autres travaux sur la même période, il propose au
lecteur une analyse informée des événements récents, offrant par là-même un
terreau pour une réflexion sur ce qui reste à venir.
Conclusion
Au-delà des spécificités de leur propos respectif, l’intérêt de ces livres réside
dans ce qu’ils nous apprennent sur la manière dont nous regardons la Chine,
grâce aux outils dont nous disposons. Tous trois sont des odes à la sinologie poli-
tique, une discipline difficile car, comme l’archéologie, elle impose « d’extrapo-
ler un monument ou un animal à partir d’une colonne ou d’un os » (Godement,
p. 12). Aussi bien dans les années 2000 qu’aujourd’hui, savoir lire les mots du
Parti ne suffit pas : encore faut-il être capable de lire entre les lignes et d’identi-
fier les actes qui les suivent – ou parfois font défaut. En utilisant abondamment
les sources disponibles, ces trois auteurs montrent comment cette discipline, au-
trefois « si terne que peu sont ceux, parmi nos jeunes générations de chercheurs,
qui scrutent le système politique chinois » (Godement, p. 8) suit les changements
politiques initiés par le pouvoir. Elle n’est certes pas une science exacte : comme
le dit Shirk en s’incluant elle-même (p. 121), la plupart des experts sur la Chine
avaient anticipé que l’approche prudente de Hu continuerait. Mais elle suggère
des signaux qui permettent de mieux comprendre ce qui se passe à Pékin, en
regardant par exemple la manière dont l’image de Deng Xiaoping et de ses ré-
formes est traitée (Shirk, p. 33).
Ces livres offrent également une vue d’ensemble de la Chine, de ses
constantes et de ses changements. Ils permettent de mieux comprendre la ma-
nière dont elle tente de faire face à des problèmes politiques, dont certains au
long cours, en détaillant la particularité du contexte. Par exemple, la corruption
est une toile de fond omniprésente dans les trois œuvres. D’une part, elle nous
sert pour mieux expliquer les dissensions au sein du pouvoir central et les dif-
ficultés de ce dernier à contrôler ses homologues locaux. Mais l’argument va
plus loin, et nous plonge concrètement dans ce que signifient les concepts de
guanxi ( – relations) et xitong ( – système relationnel), souvent évo-
qués dans les discours sur le pays mais rarement explicités dans leurs subtilités
hors de la littérature spécialisée9.
9. Pour plus d’informations sur ces concepts et sur la manière dont ils influencent la politique
chinoise, le lecteur pourra se référer à : M. Pei, China’s Crony Capitalism. The Dynamics of Re-
gime Decay, Harvard University Press, 2016.
489
Trois livres pour mieux comprendre la Chine
En outre, en montrant comment la Chine a évolué sous la présidence de Xi
Jinping, ces travaux nous permettent également d’observer le pays sous un autre
jour, peut-être plus proche de sa société civile, de ses manifestations et de ses
questionnements. Peu se rappellent à quel point la fin de la période Hu Jintao
était chaotique, en particulier au sujet de la place de la démocratie. Ces questions
se posaient aussi bien au niveau local – comme avec l’exemple de la révolte du
village de Wukan (Godement, pp. 143-160 ; Shirk p. 114) que national au travers
des discours prononcés par Wen Jiabao, premier ministre jusqu’en 2012. Une
société civile vivante se laisse entrevoir, capable de se mobiliser sur les réseaux
sociaux et qui même dans les premières années du mandat de Xi Jinping pouvait
les utiliser pour faire remonter des informations, comme dans le domaine de la
protection environnementale (Economy, pp. 174-179). Dans un autre registre,
les trois auteurs éclairent la manière dont le pouvoir a progressivement construit
la notion d’« intérêt vital » avec Taïwan, mais également le Tibet et le Xinjiang,
sans que celle-ci soit initialement une demande populaire.
Enfin, ces livres disent beaucoup de la manière dont nous envisageons notre
relation avec la Chine. Le choix ou non de se livrer à l’exercice des recomman-
dations dirigées vers les décideurs politiques en fin d’ouvrage est révélateur à
ce titre. Les deux auteures s’accordent pour suggérer de conserver la primau-
té de l’approche diplomatique, tout en étant prêts à défendre les positions éta-
suniennes par des sanctions si elles s’imposent. La proposition faite d’impli-
quer et de nourrir un cercle d’alliés dans la région est également pertinente, la
Chine développant elle-même son « cercle d’amis »10. On distingue toutefois une
nuance qui persiste et divise sur la possibilité que la Chine change de nouveau
et sur la question de la coopération avec elle. Par exemple, la tentative de Shirk
de proposer des recommandations politiques à l’égard de Pékin est assez mala-
droite, relevant plus du vœu pieux que de pistes concrètes d’améliorations des
relations. Ces interrogations se retrouvent également auprès des décideurs. En
Europe, le trinôme « partenaire, concurrent économique et rival systémique » a
constitué un tournant11. Tandis que la position actuelle prônée par la Commission
européenne soutient « la réduction des risques [plutôt que] la distanciation »12,
le besoin d’une analyse fiable et indépendante de la Chine s’impose. Ainsi, à
l’heure de réimaginer notre relation avec la Chine, l’expertise à son sujet est
probablement plus nécessaire que jamais.
10. A. Ekman, China and the Battle of Coalitions : The ‘circle of friends’ versus the Indo-Pacific
strategy, European Union Institute for Security Studies (EUISS), avril 2022.
11. E. Wang, EU’s Paradigm Shift towards the Rise of China, Institut de recherche stratégique de
l’Ecole militaire (IRSEM), 4 avril 2022.
12. Discours de la Présidente von der Leyen sur les relations UE - Chine à l’intention du Mercator
Institute for China Studies et du Centre de politique européenne, Représentation en France de la
Commission européenne, 30 mars 2023, Speech by the President on EU-China relations ([Link])
490
Recensions
Chinese Air Power in 20st Century,
Modern Chinese Warplanes
(Air Force/ Naval Aviation/ Army Aviation),
Red Dragon 'Flankers'
Andreas Rupprecht
Chinese Air Power in the 20th Century
CHINESE AIR POWER IN THE 20TH CENTURY • Andreas Rupprecht
Rise of the Red Dragon
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Lus par Jean-Christophe Noël
Andreas Rupprecht est un journaliste aéronautique, spécialisé dans les af-
faires chinoises. Passionné par la culture, l’histoire et l’aviation de la Chine, il
a commencé à écrire sur ce dernier sujet en 2007. Expert reconnu, il a publié
des articles dans Air Forces Monthly, Air International, Combat Aircraft, Flug
Revue, China Brief de la Jamestown Foundation et Jane’s.
C’est cependant sa collaboration avec l’éditeur autrichien Harpia qui a retenu
notre attention. Cet éditeur a le mérite de publier régulièrement des études infor-
mées et illustrées d’avions modernes ou d’armées de l’Air particulières. Des au-
teurs connus comme Piotr Bukowski participent à cette belle collection renommée.
491
Chinese Air Power in 20st Century Modern Chinese Warplanes...
Nous avons retenu cinq ouvrages écrits par Andreas Rupprecht chez Harpia.
Le premier d’entre eux est Chinese Air Power in the 20th Century: Rise of the
Red Dragon. Ce livre de plus de 250 pages raconte l’histoire de l’armée de l’Air
chinoise (AAC) depuis 1911 jusqu'à 2019 – année de parution de l’ouvrage – en
six chapitres. Elle est clôturée par trois appendices décrivant brièvement l’his-
toire des sept régions aériennes militaires (remplacées par les commandements
de Théâtres), des cinquante divisions aériennes et du système d’immatriculation
des aéronefs chinois. Les lecteurs de ce livre retrouveront les événements ou les
affrontements narrés par C. Bailleul ou C. Carafella dans ce numéro de Vortex et
pourront approfondir leurs connaissances, notamment pour la période erratique
allant de 1911 à 1949. Ils mesureront l’importance des évolutions au sein du
Parti communiste chinois ou des fluctuations de l’aide soviétique ou russe sur la
destinée de l’AAC. Les quelques pages traitant de la manière dont les aviateurs
chinois ont cherché à améliorer leur niveau opérationnel depuis les années 80
sont aussi passionnantes (pp.137-142).
L’approche d’A. Rupprecht est également capacitaire, avec une brève pré-
sentation dans chaque chapitre des aéronefs qui équipèrent l’AAC à l’époque
considérée. Aucun ne manque, de l’unique P-47D Thunderbolt à l’inévitable
J-20 Mighty Dragon.
L’évolution organisationnelle de l’AAC est également prise en considération
et permet de bien apprécier la lente quête pour la mise en place de structures plus
modernes. Les développements historiques sont très agréables à lire et agrémen-
tés de nombreuses cartes ou photographies des avions décrits. Le livre contient
des références utiles pour le lecteur cherchant à mieux saisir le fonctionnement
de l’AAC. Il est recommandé pour ceux qui souhaitent mieux apprécier la tra-
jectoire de l’AAC.
Trois autres ouvrages intéresseront sans aucun doute nos lecteurs. Ils consti-
tuent une trilogie qui décrit plus en détail le matériel des forces aériennes
chinoises. Un livre, le plus épais (256 p.), est consacré à l’AAC (Modern Chinese
Warplane: Chinese Air Force – Aircraft and Units), un autre, plus court (80 p.),
s’intéresse aux aéronefs de l’aéronavale (Modern Chinese Warplane : Chinese
Naval Aviation – Aircraft and Units) tandis que le dernier (Modern Chinese War-
plane : Chinese Army Aviation – Aircraft and Units) se concentre cette fois sur
les aéronefs de l’armée de Terre dans un format similaire (96 p.).
La structure de ces trois ouvrages, parus entre 2018 et 2019, est à chaque fois
la même. Un bref historique de la force aérienne est donné avant que le système
d’identification des aéronefs ne soit décrit. Les aéronefs sont bien sûr abordés
dans un troisième chapitre dédié. Les lecteurs peuvent ensuite apprécier dans les
deux chapitres suivants des informations très utiles sur les armements emportés
par ces aéronefs et sur les formations suivies par les pilotes. Un ordre de bataille
par commandement de théâtre est offert dans un sixième chapitre. Le dernier
492
Recensions
chapitre traite des corps spéciaux de chacune de ces forces aériennes (corps aé-
roporté, corps des Marines ou des paramilitaires).
Les deux premiers ouvrages mettent à jour un livre paru en 2012. Certes,
l’auteur le rappelle, le volume d’informations disponibles n’a pas vraiment aug-
menté sous l’ère de Xi. Mais A. Rupprecht a fait un vrai effort de compilation.
Il ne se contente pas d’aligner les performances techniques connues ou les dates
approximatives de mise en service des équipements. Il propose au lecteur des
commentaires sur la qualité de ces aéronefs. Il évalue aussi les processus de
formation qui se sont écourtés tout en s’aguerrissant progressivement. Le but
est que les pilotes deviennent plus autonomes à terme, comme leurs homolo-
gues occidentaux. Il estime notamment que l'apprentissage dans l’aéronavale
doit être révisé si la Chine veut atteindre le standard américain. Enfin, il avoue
son manque d’informations pour estimer la qualité de la formation des pilotes
dans l’armée de Terre, mais rassemble une fois de plus l’ensemble des éléments
disponibles dans cet ouvrage.
Ces livres sont recommandés pour tous ceux qui souhaitent mieux évaluer les
capacités des forces aériennes chinoises.
Le dernier ouvrage est le plus récent. Publié en 2022, Red Dragon ‘Flan-
kers’ : China’s Prolific ‘Flanker’ Family porte, comme son nom l’indique, sur les
Flanker et leurs « descendants » employés dans les forces aériennes chinoises.
Son but est de présenter la genèse de chaque variante, de décrire leurs capaci-
tés et d’observer la manière dont ils sont utilisés dans l’AAC et l’aéronavale.
Comme l’auteur le souligne, ces avions seraient de plus en plus employés sui-
vant des processus « à l’américaine » plutôt qu’« à la russe ».
Le premier chapitre est consacré aux versions monoplaces, du Su-27SK au
J-11D. Les différences entre le J-11A, version du Su-27SK construite sous li-
cence en Chine, et la version améliorée localement par l’industrie chinoise, le
J-11B, sont par exemple parfaitement décrites.
Le deuxième chapitre porte sur les biplaces et évoque les différentes versions
allant du Su-30MKK au J-16D. Le J-16 est entré en service en mai 2015, avec
une avionique très différente de celle du chasseur bombardier russe. L’avion
serait le plus moderne de la flotte chinoise avec le J-20.
Le troisième chapitre est consacré aux avions de l’aéronavale, soit le J-15 et
ses déclinaisons. Si ce dernier a la réputation d’être raté, l’auteur semble avoir un
avis moins définitif. Il note notamment que les J-15 auraient beaucoup volé, ce
qui permettrait aux Chinois de mettre en place et de travailler des tactiques pour
l’avenir. Le J-15, s’il n’est pas le meilleur chasseur embarqué, dispose quand
même, selon l’auteur, de capacités convenables. Sa vie opérationnelle pourrait
par ailleurs se poursuivre, contrairement à celle du Su-33 russe dont il est inspiré,
grâce à l’évolution de son avionique.
493
Chinese Air Power in 20st Century Modern Chinese Warplanes...
L’ouvrage se poursuit par une description exhaustive des armements empor-
tés et un ordre de bataille des différentes unités. Des profils dessinés des diffé-
rentes versions du Flanker clôturent le livre, avec un résumé des principales
caractéristiques de chacune d’entre elles.
Malgré la complexité du sujet, l’ensemble est clairement expliqué. L’amateur
d’aéronefs exotiques suit la saga du Flanker en Chine comme il suivrait une saga
familiale dans un roman historique. Le lecteur est entraîné dans les coulisses des
relations industrielles sino-russes. Des interviews de pilotes chinois sont analy-
sées, comme pour montrer par exemple que le J-10 ou le Grippen thaïlandais
donnaient beaucoup de fil à retordre aux Su-27 SK ou aux premières versions du
J-11 en combat Beyond Visual Range (BVR) il y a quelques années.
D’une manière générale, le degré d’informations fourni dans ce livre de 256
pages est assez impressionnant. On sent que l’auteur s’est particulièrement investi
dans son sujet et qu’il a synthétisé toutes les informations ouvertes qu’il a pu re-
cueillir, dans la presse ou par des échanges informels. C’est notre coup de cœur.
Les lecteurs, selon leurs goûts, préféreront acquérir un ouvrage plutôt qu’un
autre. Les plus riches ou les plus passionnés n’hésiteront probablement pas, avec
raison, à en acheter plusieurs. L’ensemble est, rappelons-le, particulièrement mis
en valeur par de nombreuses photographies et cartes en couleur qui agrémentent
la lecture et donnent envie d’en savoir plus. La collection devrait s’agrandir, avec
la parution début 2024 de Red Dragon Bombers: China’s Long-Range Bomber
Force Since 1956. Les amateurs de bombardiers ou les stratégistes souhaitant en
savoir plus sur les capacités de projection de puissance de la Chine ne devraient
pas manquer cet ouvrage.
Voici en tout cas cinq livres qui complètent avec bonheur les nombreux ar-
ticles de ce numéro de Vortex.
494
Recensions
Chinese Air Power
Yefim Gordon, Dmitriy Komissarov
Lu par Malcolm Pinel
Que ce soient les amateurs éclairés ou les experts en aéronautique, toute per-
sonne s’intéressant à la politique de défense chinoise est confrontée à la même
difficulté : accéder aux sources nécessaires pour améliorer ses connaissances
ou étayer ses travaux sur le sujet1. La politique opaque de l’empire du Milieu
(zhōngguó) achève d’obscurcir ce que les barrières linguistiques et culturelles
rendent souvent inaccessibles. Heureusement, pour ceux qui savent lire l’an-
glais, certains ouvrages aident à mieux apprécier l’état de la puissance aérienne
chinoise.
Le duo Gordon-Komissarov, bien connu des amateurs d’avions russes ou so-
viétiques2, ont ainsi publié en 2021 l’ouvrage Chinese Air Power (400 pages)
1. F. McGerty, « Military expenditure: Transparency, Defence, Inflation and Purchasing Power
Parity », The International Institute for Strategic Studies, 12/2022.
2. Chez le même éditeur : Soviet and Russian Special Mission Aircraft (2022), Sukhoi Su-57
(2021), Mikoyan MiG-31 (2021) Sukhoi Su-25 (2020), Mikoyan MiG-29 & MiG-35 (2019), Sukhoi
Su-27 & 30/33/34/35 (2018), Russian Tactical Aviation since 2001 (2017), Sukhoi Su-24 : Tactical
Bomber (2015), Early Soviet Jet Fighters (2014), Soviet Naval Aviation 1946-1991 (2013), Soviet
and Russian Testbed Aicraft (2011), Russian Strategic Aviation Today (2010), Soviet Strategic
Aviation in the Col War (2009) ; chez Schiffer Publishing Ltd : Myasishchev M-50 and M-52 : The
First Soviet Supersonic Strategic Bomber (2023), Tupolev Tu-22M : Soviet/Russian Swing-Wing
Heavy Bomber (2022), Myasishchev M-4 and 3M : The First Soviet Strategic Jet Bomber (2021),
Antonov’s Heavy Transports : From the An-22 to An-225, 1965 to the Present (2020), Sukhoi In-
terceptors : The Su-9, Su-11 and Su-15 : Unsung Soviet Cold War Heroes (2020), Tupolev Tu-16 :
Versatile Cold War Bomber (2017), Tupolev Tu-160 Soviet Strike Force Spearhead (2016), Tupolev
495
Chinese Air Power
chez l’éditeur Hikoki Publications Ltd. Yefim Gordon, né en Lituanie en 1950,
est diplômé de l’Institut Polytechnique de Kaunas. Passionné par l’aviation,
photographe et écrivain, il est devenu un auteur reconnu d’ouvrages sur l’aéro-
nautique russe. Il vit actuellement à Moscou. Dmitriy Komissarov, né en 1968
à Moscou, est diplômé en langue de l’université linguistique d’état à Moscou
(MGLU3) et spécialiste en traduction. Il travaille dans l’industrie de l’édition et
vit également à Moscou.
L’ouvrage explore de manière exhaustive l’aviation militaire chinoise, mais
exclusivement sous l’angle capacitaire. Débutant par une courte introduction de
4 pages, l’avant-propos précise notamment que l’armée de l’Air chinoise (AAC)
est à ce jour la troisième force aérienne la plus importante en volume4 et qu’elle
pourrait bientôt devenir la deuxième5. Le premier chapitre détaille sur environ
trente pages l’ordre de bataille des unités aériennes des trois armées par comman-
dement de théâtre. On apprend notamment que l’AAC comprend cinq branches
distinctes : l’aviation (Hangkônbing), les troupes d’artillerie anti-aérienne (Gao-
shepaobing), les troupes de missiles surface-air (Dkông daodanbing), les troupes
de radars (Leidabing) et les troupes aéroportées (Kôngjiangbing). Inspirée par le
modèle soviétique, l’AAC est organisée selon un découpage territorial d’abord
fondé sur des régions et des districts militaires. À partir de 2012, de nombreux
régiments aériens sont regroupés au sein de « brigades », elles-mêmes rassem-
blées par base aérienne. Depuis 2017, régions et districts militaires ont disparu
au profit d’une organisation en grands commandements6, à l’instar des OSK7
russes. Ces commandements de théâtre sont organisés en armées aériennes ou
divisions aériennes (feixing shi) qui comprennent des régiments aériens (feixing
tuan) et des escadrons (dadui). En fonction de la mission dévolue et de l’arme-
ment associé, les régiments peuvent être composés de vingt à quarante aéronefs.
Les chapitres se succèdent ensuite en présentant les aéronefs en service
dans chaque composante (armée de l’Air, aéronavale, aviation de l’armée de
Terre) et au sein de la police militaire. Les aéronefs de l’AAC occupent la plus
grande part en étant décrits sur environ 125 pages. Ceux de l’aéronavale sont
évoqués sur environ 75 pages. Les hélicoptères de l’armée de Terre sont enfin
présentés sur une quarantaine de pages, et ceux de la police militaire sur une
vingtaine d’autres.
Tu-4 : The First Soviet Strategic Bomber (2014) ; chez Pen et Sword Aviation : Sukhoi Su-15 : The
Boeing Killer (2015), Ilyushin/Beriyev A-50 : The Soviet Sentry (2014), Soviet Spyplanes of the
Cold War (2013), : Soviet and Russian Military Aicraft in the Americas (2016), Soviet and Russian
Military Aicraft in Asia (2014), Soviet and Russian Military Aicraft in the Middle-East (2013),
Chinese Aicraft, Chinese’s aviation industry since 1951 (2008).
3. Moskovskiy Gosudarstvennyy Lingvisticheskiy Universitet. Accessible sur : Московский
государственный лингвистический университет).
4. Après l’USAF et les VKS.
5. Publié en 2021, l’ouvrage se fonde sur des données majoritairement recueillies avant 2020.
6. 中国人民解放军战区 : commandement de théâtre (Centre, Ouest, Sud, Nord, Est).
7. Commandement stratégique unifié ou Commandement stratégique interarmées.
496
Recensions
La lecture de ces chapitres montre bien qu’à partir des années 2000, profitant
des fruits de son développement économique, la Chine a entrepris de renouveler
sa flotte d’aéronefs. Elle était jusqu’alors composée principalement d’aéronefs
d’origine soviétique puis russe, généralement produits localement (ex : Su-27SK,
Il-76, Il-78, An-26, An-30, Tu-154M/D, Mi-8/17/171/172, Ka-27PS, Ka-28) ou
fabriqués en Chine grâce à des accords commerciaux (avions de chasse : J-6,
J-7, J-8/B, J-11, J-11A, J-L10 ; transport : Y-5, Y-7, Y-8C ; AEW&C : KJ-200,
KJ-2000).
Ce saut capacitaire quantitatif et qualitatif s’est concrétisé par la mise en ser-
vice d’aéronefs conçus par des entreprises nationales (Chengdu Aircraft Corpo-
ration, Shenyang Aircraft Corporation, Xi’an, Shaanxi, Harbin), issus de pro-
grammes plus ou moins modernes (avions de chasse : J-8F/H, J-10/A/B/C, J-16,
J-20/A/B ; transport : Y-8G/T, Y-8J/JB, Y-8Q, Y-9, Y-9H, Y-12, Y-20/B ; AEW&C :
KJ-500/A ; hélicoptères : Z-10/H, Z-19/A, Z-20 ; drones : Wing Loong I et II,
WZ-7, WZ-8). Certains d’entre eux sont le fruit de pratique chinoise de rétro-in-
génierie (J-11B/BH/BHS, J-16, Z-8/K/F, Z-9, Z-11/J/W). Par ailleurs, des avions
étrangers sont acquis en faible nombre pour mieux appréhender les technologies
étrangères à faible coût (Su-30MK2, Su-30MKK, Su-35SK, AS-332L1, AS565-
SA, Mi-17V-7, Mi-171, Mi-8AMTsh).
Le développement du J-15 est emblématique de ce procédé. À la fin des
années 1990, les Chinois souhaitent se doter d’un chasseur embarqué capable
d’opérer depuis le porte-avions de conception russe Varyag, sister-ship du
Kuznetsov. Une commande initiale de cinquante Su-33, alors en service dans
l’aéronavale russe (MA-VMF8), est signée. Cependant, elle est annulée après
que les Chinois l’ont réduite à deux exemplaires, les Russes souhaitant empê-
cher toute tentative de retro-engineering. Pékin achète finalement un unique
exemplaire du Su-27K aux Ukrainiens pour 2,8 millions de dollars. Ils décor-
tiquent l’avion et conçoivent, à partir de 2006, un chasseur embarqué, le « Fei-
sha » (« Dragon Volant »). Le J-15 forme la colonne vertébrale de la chasse
embarquée chinoise.
L’ouvrage offre également l’opportunité de découvrir les différents modèles
de bombardiers stratégiques en service dans les forces aériennes chinoises.
L’AAC reste en effet l’une des trois seules forces aériennes qui conservent une
flotte de bombardiers stratégiques/à long rayon d’action (USAF : B1-B et B2 ;
VKS : Tu-22M3, Tu-95MS et Tu-160/M/M2, AAC : H-6). Alors que les livraisons
de Xian H-6K se poursuivent, le H-6N, qui dispose d’une capacité de ravitaille-
ment en vol, entre progressivement en service.
Après avoir abordé les aéronefs classiques des différentes composantes de
l’APL, les auteurs consacrent un chapitre d’environ trente pages à la quarantaine
de modèles de drones de tout type qui équiperaient les forces chinoises. Enfin,
deux courts chapitres portant respectivement sur les armes emportées par les aé-
8. Aviatsiya Voenno-morskovo Flota Rossii.
497
Chinese Air Power
ronefs chinois (environ vingt pages) et sur les projets en cours de développement
au sein de l’industrie aéronautique chinoise (environ vingt pages également) clô-
turent l’ouvrage.
Certains de ces projets semblent plus avancés (avions de chasse : J-15T,
J-20 EW, JH-20, J-20H, FC-31/J-31, FC-31/J-31B ; transport : Y-20B, Y-20U,
AG600 ; AEW : KJ-600 ; hélicoptères : Z-10ME ; drones : CH-5) que d’autres
(chasse : FC-31/J-35, JH-XX/H-18 ; bombardier stratégique : H-20 ; transport :
Y-30 ; drones : Divine Eagle, GJ-11). On notera que le FC-31 aurait été conçu
sans l’appui du gouvernement, de sorte à offrir une alternative moins coûteuse
que le F-35 dans les différents marchés à l’export. Le futur bombardier straté-
gique H-20, dont seules des vues d’artistes ont été dévoilées, devait effectuer son
premier vol de test en 2021 pour entrer en service en 2025. Aujourd’hui, selon
les sources ouvertes, aucun H-20 n’a jamais été observé au sol ou en vol.
On l’aura compris, cet ouvrage est d’abord un inventaire exhaustif et réussi,
daté de 2020, des aéronefs militaires en service en Chine, classés par arme d’ap-
partenance, puis par type. Tous les chapitres sont agrémentés de photographies et
de profils dessinés des aéronefs, pour le plus grand plaisir du lecteur. Ce dernier
saura vite reconnaître ou identifier les aéronefs chinois.
Néanmoins, la masse colossale d’informations associées à une mise en
page un peu sommaire rend difficile l’identification du renseignement que l’on
cherche. Le travail de recherche impressionnant des auteurs aurait pu mieux être
mis en valeur par l’ajout de cartes synthétiques à l’image des ouvrages d’Andreas
Rupprecht, évoqués dans une autre recension. Par ailleurs, peu de commentaires
sont offerts sur la qualité des matériels présentés. En bref, on consulte plus qu’on
ne lit Chinese Air Power.
En conclusion, ce livre est un ouvrage de référence qui recense quelques 250
aéronefs en service dans l’aviation militaire chinoise. Il ravira tous ceux qui
veulent mieux connaître les caractéristiques techniques de ces machines, ras-
semblant en un volume l’essentiel des connaissances disponibles sur ce thème.
498
U
REÇ Recensions
NS
AVO
US
NO
Space International, n°1
Lu par Anne Maurin
Les événements spatiaux sont traités en France par des revues déjà bien
installées. Cependant, avec ce premier numéro publié par le groupe Areion, la
revue Space International offre une contribution supplémentaire, importante et
bienvenue pour tous ceux qui veulent profiter d’analyses régulières et de qualité
sur le thème de l’espace extra-atmosphérique. C’est, à notre connaissance,
la première fois qu’une revue française de géopolitique de 100 pages est
exclusivement consacrée à ce thème.
Plusieurs rubriques composent ce numéro, selon un arrangement qui rappelle
parfois celui du magazine Guerre et Histoire. Le rédacteur en chef de Space
International, Benoist Bihan, est de fait un fidèle collaborateur de cette revue plus
historique. La première rubrique présente un bref aperçu de l’actualité spatiale
internationale, avec un angle plutôt civil et commercial (pp. 6-13). Une carte
présentée sur une double page (pp. 14-15) offre ensuite l’opportunité d’aborder
de manière synthétique un sujet particulier. La répartition des capacités spatiales
à l’échelle mondiale est ici éclairée, avec la prise en compte de nombreux
paramètres, comme le budget des agences, les sites de lancement, la capacité de
lancement des pays, le nombre de vols habités, de missions d’exploration ou de
lancement de satellites, etc.
Cette ouverture se poursuit avec deux interviews de haut-responsables du
spatial militaire. La stratégie spatiale française de défense est particulièrement mise
à l’honneur dans ce premier numéro. Le chef d’état-major de l’armée de l’Air et de
l’Espace, le général Stéphane Mille, évoque la fusion de ces deux milieux dans une
même armée en 2019 (pp. 18-23) et fait le point sur la poursuite des objectifs fixés
il y a trois ans : nouvelles gammes de satellites, d’infrastructures au sol, d’outils de
499
Space International, n°1
commandement, de capacités propres aux satellites (efficacité, mobilité, résilience,
etc.). Il insiste sur le besoin de lier les espace aérien et spatial avec la très haute
altitude1. Selon lui, la THA, ne doit plus être considéré comme un lieu de transit,
mais comme un théâtre d’opération potentiel. Il souligne également la nécessité de
protéger et de défendre nos objets en orbites – priorité de la prochaine décennie –
ou les risques qu’une trop forte dépendance aux outils satellitaires entraîne pour
nos armées.
Le général de division aérienne Philippe Adam, actuel chef du commandant de
l’Espace, est également interrogé dans un autre entretien (pp. 24-27). Il rappelle
l’importance capitale de ce commandement pour les opérations, décrit la mise en
place des nouvelles capacités spatiales militaire et leur « aguerrissement », avec
des tests de rusticité et de résilience.
Vient alors la partie centrale de ce numéro, avec un dossier complet consacré à
la rivalité spatiale entre la Chine et les États-Unis, alors que Pékin semble vouloir
rejoindre et même dépasser Washington. Cette compétition s’étend évidemment au
domaine militaire. Les capacités antisatellites chinoises seraient particulièrement
développées et les moyens que l’armée populaire de libération déploie dans le
secteur spatial semblent être en mesure de rivaliser avec ceux des Américains (A.
Saint-Étoile, pp. 32-37). La compétition actuelle pourrait se durcir dans les
prochaines années. À ce titre, la comparaison des capacités déployées actuellement
par chacune de ces puissances est bienvenue (Yannick Smaldore, pp. 38-43).
Les narratifs chinois et américains décrivant leurs épopées spatiales dépendent
de leurs participations à la conquête spatiale, mais aussi de leurs récits nationaux,
de leurs visions de la puissance et sont influencés par leur rivalité géopolitique
actuelle. Leur décryptage est utile pour mieux comprendre les ressorts qui animent
la Chine et les États-Unis. (B. Kalafatian et A. Dufay, pp. 44-49).
Le dossier se poursuit par la présentation des deux programmes lunaires,
Change et Artemis. Plus de cinquante ans après la mission Apollo XI, les États-
Unis affrontent cette fois la Chine, dans le but d’exploiter à terme des ressources
de notre satellite (É. Bottlaender, pp. 50-57).
Un article sur la posture de l’Europe conclut ce dossier. L’Union européenne
coopère avec les deux acteurs, en étant lié commercialement avec la Chine, mais
en demeurant un allié très proche des États-Unis. Cette posture semble parfois
manquer d’un peu de clarté (B. Kalafatian, pp. 58-63).
À la suite de ce dossier, le lecteur peut découvrir plusieurs articles de type
varia. La crise de l’entreprise Arianegroup, la dimension maritime des activités
spatiales, ou la place de l’Inde dans la compétition globale sont ainsi abordées.
Nous avons particulièrement apprécié l’article sur le programme titanesque des
lanceurs commerciaux de Blue Origin, l’ancienne start-up de Jeff Bezos, écrit
1. THA, qui commence à 15 km d’altitude au plus bas, et s’étend jusqu’à l’espace extra-atmosphé-
rique, entre 80 et 100 km.
500
Recensions
par É. Bottlaender (pp. 78-83). Cynthia Bouthout (pp. 86-88) évoque aussi de
manière pertinente l’avenir des orbites basses, lieux fortement investis par les
grandes entreprises (Starlink, Oneweb, mais aussi Jilin en Chine) pour soutenir
leurs activités commerciales ou développer leurs constellations satellitaires. La
démocratisation de l’accès à ces orbites les plus proches de la terre encouragera
sans aucun doute un certain nombre d’autres entreprises à tenter d’y positionner
leurs objets dans les prochaines années.
Pour clôturer l’ensemble, la revue propose un dossier historique décrivant
la genèse et le développement du programme Orion (A. Dufay, pp. 90-98),
« interdisciplinaire et multichamps », mené par les États-Unis de 1958 à 1965.
Orion devait être un vaisseau spatial à propulsion atomique développé par la
NASA. L’US Air Force était responsable du versant militaire du projet. Ces
capacités, si elles avaient réellement vu le jour, pourraient rester inégalées à ce jour
dans les domaines de l’exploration de l’univers ou de la mise en orbite d’armes de
destruction massive. Le projet a toutefois été abandonné en pleine Guerre froide,
pour éviter toute escalade et pour contenir l’inquiétude portant sur d’éventuels
risques naturels – radioactivité entre autres – que suscitait sa mise en place.
En conclusion, cette revue traite d’un domaine dont l’accès a été longtemps
réservé aux experts universitaires, militaires ou industriels. Face aux
investissements massifs des États et des sociétés privées, de la rivalité de plus en
plus exacerbée entre des acteurs divers en nombre croissant, à la militarisation
progressive de certains enjeux, cette revue offrira aux experts ou aux lecteurs
simplement intéressés et curieux, des articles de qualité pour mieux saisir les
différentes facettes de l’exploitation de l’espace.
501
502
U
REÇ Recensions
NS
AVO
US
NO
Airpower Pioneers:
From Billy Mitchell to Dave Deptula
John Andreas Olsen
Lu par Jean-Christophe Noël
Si un sondage était effectué parmi les aviateurs du monde entier pour deman-
der quel indicateur rend le mieux compte de la supériorité de l’US Air Force
(USAF) sur les autres armées de l’Air du monde, il est probable que la réponse la
plus commune évoquerait les ressources financières dont elle dispose. Son bud-
get s’élève par exemple à 169,5 milliards de dollars pour 2023 tandis que celui
de la Space Force atteint 24,5 milliards de dollars cette même année.
Le nouveau livre édité par le prolifique et infatigable John Andreas Olsen
nuance largement cette impression. Publié dans l’excellente série The History
of Military Aviation des Naval Institute Press, l’ouvrage Airpower Pioneers :
From Billy Mitchell to Dave Deptula présente le profil d’aviateurs américains
« qui se distinguèrent d’abord et surtout en améliorant les théories, doctrines et
stratégies de la puissance aérienne, et dans certains cas, en mettant en œuvre
des changements d’organisation importants dans la structure de l’USAF »1. La
thèse que défend l’auteur est que l’USAF tient son rang depuis 75 ans car ses
leaders ont régulièrement réfléchi aux principes de la puissance aérienne et à son
usage pour bâtir leurs visions, tout en incorporant les nouvelles technologies et
en s’adaptant aux conditions changeantes de la guerre. Il prouve que disposer de
larges ressources financières n’a que peu d’intérêt si des pionniers ne sont pas
1. J. A. Olsen, Airpower Pioneers : From Billy Mitchell to Dave Deptula, Annapolis, Naval Insti-
tute Press, 2023, p.2
503
Airpower Pioneers: From Billy Mitchell to Dave Deptula
capables de les faire fructifier et d’investir dans des voies originales pour conser-
ver une supériorité intellectuelle ou capacitaire.
À cette fin, J. A. Olsen a réuni douze experts qui ont rédigé une série de
portraits d’une trentaine de pages sur douze figures marquantes de l’histoire de
l’USAF. La structure est à chaque fois la même. La vie et l’ensemble de la car-
rière de ces pionniers sont évoqués, mais certains épisodes sont plus fouillés que
d’autres. La liste des auteurs retenus est impressionnante et ferait pâlir de jalou-
sie n’importe quel rédacteur en chef d’une revue sur la puissance aérienne ! Les
personnalités décrites sont plus ou moins célèbres, mais méritent à chaque fois
largement d’être dépeintes.
Douze portraits embrassant cent ans de puissance aérienne américaine
Richard P. Hallion débute ainsi l’ouvrage avec une étude sur le brigadier ge-
neral William « Billy » Mitchell. Il concentre plutôt sa contribution sur la période
post-Première Guerre mondiale, décrivant la croisade qu’engage W. Mitchell
pour imposer le thème de la puissance aérienne dans les débats de l’entre-deux-
guerres. Martyr pour les uns, officier ayant dépassé les bornes de l’acceptable
dans un combat perdu d’avance pour les autres, Mitchell est présenté comme un
expérimentateur hors-pair qui va inspirer les futurs chefs aériens de la Seconde
Guerre mondiale.
Dik A. Daso évoque justement la carrière de l’un d’entre eux, le General
Henry H. « Hap » Arnold qui commande les Army Air Forces (USAAF) pendant
ce conflit. Son rôle est déterminant pour transformer une petite organisation met-
tant en œuvre un peu plus de 2 000 avions avant-guerre en une force militaire
redoutable de 2 411 000 militaires et 422 000 civils en 1944 qui exploite la plus
grande partie des 283 230 avions produits aux États-Unis entre 1940 et 1945.
L’auteur montre comment H. H. Arnold accède au plus haut niveau malgré une
carrière de pilote contrariée et insiste sur le réseau que ce dernier a su créer avec
le monde industriel et scientifique pour s’assurer du développement de matériels
performants. L’USAF profite toujours de ce legs pour bâtir ses capacités.
Richard R. Muller s’intéresse ensuite au major general Haywood S. « Pos-
sum » Hansell Jr. Évoquant à la fois le brillant stratégiste et le chef de guerre
malheureux, l’auteur rappelle sa contribution à la conception du plan américain
de bombardement sur l’Allemagne (Air War Plans Division-1). H. S. Hansell ap-
partient à cette catégorie rare de penseurs militaires qui mettront en œuvre leurs
idées pendant un conflit. Dans les années trente, il développe avec d’autres à
Maxwell le concept d’« industrial web », selon lequel l’architecture interconnec-
tée des industries modernes rend leur fonctionnement vulnérable aux bombarde-
ments aériens. H. H. Arnold lui confie en octobre 1944 le commandement du XXI
Bomber Command, équipé des nouveaux et très onéreux B-29 qui doivent faire
la différence contre le Japon. Arnold le relèvera brutalement de son commande-
ment trois mois plus tard, mécontent du manque de résultats obtenus dans ce laps
504
Recensions
de temps. On saura gré à l’auteur de peindre un portrait tout en nuance d’Hansell,
qui rend bien compte de l’ambiance qui existait alors dans l’Air Force.
Phillip S. Meilinger décrit la riche carrière du general Hoyt S. « Van »
Vandenberg. Ce dernier a commandé la Ninth Air Force en soutien du 12th
Army Group du général Omar N. Bradley à la fin du deuxième conflit mondial,
force qui demeure à ce jour la plus large unité tactique aérienne de l’histoire.
Après la guerre, il dirige pendant un an le Central Intelligence Group qui va de-
venir la Central Intelligence Agency et est nommé Chief of Staff de l’Air Force
(CSAF) de 1948 à 1953. C’est sur cette période qu’insiste P. S. Meilinger, en
posant comme toile de fond les très fortes craintes des autorités américaines du
déclenchement d’une guerre nucléaire contre l’Union soviétique. Les faibles
performances initiales du Strategic Air Command (SAC), la rivalité avec l’US
Navy dans un contexte de diminution des budgets militaires, la gestion de la
guerre de Corée et des orientations stratégiques du général MacArthur sont
notamment évoquées, avec à chaque fois la description des choix faits par H.
S. Vandenberg pour surmonter ces défis.
Paul J. Springer s’attache ensuite à faire mieux découvrir la personnalité du
General Curtis E. « Curt » LeMay. Ses exploits en tant que combattant, com-
mandant d’unités opérationnelles pendant la Seconde Guerre mondiale ou ses
orientations comme commandant du SAC qu’il incarne de 1948 à 1957 ou Air
Force vice chief of staff puis CSAF de 1957 à 1965 sont bien sûr évoqués. P. J.
Springer rappelle avec justesse que C. E. Lemay a souvent pris la tête d’unités
de bombardement récemment créées ou en difficulté et qu’il est toujours parvenu
à transformer en obtenant des résultats spectaculaires. L’accomplissement de la
mission passait avant tout selon lui. Elle justifiait tous les sacrifices mais aussi
une manière de commander parfois brutale. Le choix de l’approche graduelle
au Vietnam par le Président L. B. Johnson signe la fin définitive de sa carrière
militaire. Il devait d’ailleurs déclarer à ce sujet en 1985, dans un style qui lui est
propre, qu’« au Japon, nous avons largué 502 000 tonnes de bombes et nous
avons gagné […]. Au Vietnam, nous avons largué 6 162 000 tonnes de bombes
et nous avons perdu. La différence est que McNamara a choisi les objectifs au
Vietnam et que j’ai choisi les objectifs au Japon »2.
Avec le general Bernard A. « Bennie » Schriever, l’USAF débute la conquête
de l’espace mais élargit surtout sensiblement son champ de compétence. Karl
P. Mueller décrit son rôle décisif dans la réussite des programmes de missile
nucléaire. D’abord pilote de bombardier, puis responsable de la maintenance
et des services logistiques du général Kenney pendant la guerre du Pacifique,
s’opposant avec plus ou moins de bonheur au général LeMay sur le type de
bombardier que devrait posséder l’USAF, le général Schriver accède à la noto-
riété en rationalisant le programme mal engagé des missiles balistiques inter-
2. Ibid, p.158. cité. in T. M. Coffin, Iron Eagle : The Turbulent Life of General Curtis LeMay, New
York, Crown Publishers, 1986, p.429.
505
Airpower Pioneers: From Billy Mitchell to Dave Deptula
continentaux Atlas. Il assure plus tard le développement des missiles Thor et
Titan et du missile à combustible solide Minuteman. K. P. Mueller nous éclaire
sur ses qualités humaines, indispensables pour mener à bien l’ensemble de ces
programmes que d’aucuns ont comparé au projet Manhattan par leur ampleur.
Il dévoile certains aspects du management du général Schriever, comme l’or-
ganisation mensuelle des Black Saturdays où chaque équipe de projet devait
présenter ce qui ne fonctionnait pas. Il rappelle enfin qu’il a dû sans cesse
composer avec des contraintes ou des difficultés très larges, venant des mondes
militaire, politique ou industriel.
David A. Ochmanek rend hommage au Lieutenant General Glenn A. Kent,
qui est le seul de ces douze pionniers à ne jamais avoir été pilote. Cela ne l’empê-
cha pas de jouer un rôle important dans la formalisation de la stratégie nucléaire
américaine grâce à ses très belles qualités intellectuelles. G. A. Kent s’intéresse
entre autres à l’effet des armes. Il participe activement à la mise en place du
Single Integrated Operational Plan (SIOP), destiné à assurer l’optimisation et la
déconfliction des frappes des différentes composantes nucléaires américaines. Il
introduit plus tard la modélisation informatique au sein de l’USAF pour mieux
évaluer l’effet des armements conventionnels sur les cibles et contribue ainsi au
développement des armes guidées.
Brain D. Laslie évoque la carrière du General David C. « Dave » Jones, qui
termina son parcours au plus haut niveau comme chairman of the Joint Chiefs
of Staff. Abandonnant ses études pour rejoindre l’US Army Air Forces en 1942,
il est le seul chairman à ne pas être diplômé d’une université ou d’une école
militaire. Pilote de bombardier, combattant sur B-29 pendant le conflit en Corée,
il encouragera le développement du F-15, F-16 et A-10 lors de son mandant
comme CSAF de 1974 à 1978, juste après la guerre du Vietnam. L’auteur in-
siste sur ses qualités de réformateur. Il les fera valoir surtout dans le domaine
interarmées en poussant pour une intégration plus forte des services au niveau
politico-militaire et stratégique. Ses efforts seront récompensés en 1986, quatre
ans après son départ à la retraite du poste de chairman of the Joint Chiefs of Staff.
La signature du Goldwater-Nichols Act introduit alors une nouvelle structure de
commandement des opérations militaires qui s’inspire de ses idées.
Benjamin S. Lambeth souligne le rôle décisif joué par le general Wilbur L.
Creech pour reconstruire l’aviation de chasse après le traumatisme du Vietnam.
À la tête du Tactical Air Command (TAC) de 1978 à 1984, il pérennise la mise en
place de l’exercice Red Flag et l’aguerrissement de plusieurs générations de pi-
lotes. Il rompt avec l’approche tactique qui privilégie la pénétration à très basse
altitude et suggère au contraire d’adopter des profils de vol plus élevés pour
échapper à la densité de la défense sol-air soviétique. Il encourage à cet effet
l’expansion de la guerre électronique, des armements anti-radar et des munitions
de précision. Les tactiques employées depuis 1991 par les forces aériennes occi-
dentales trouvent en partie leurs origines dans ses initiatives.
506
Recensions
Il revient bien entendu à J. A. Olsen de retracer la contribution du colo-
nel John A. Warden à la puissance aérienne américaine. Comme les lecteurs
fidèles de cette revue le savent, J. A. Olsen est le spécialiste de la vie et de
l’œuvre du stratège américain. Décrivant le contexte dans lequel les thèses de
J. A. Warden émergent, il rappelle que le TAC considère à la fin des années
1980 que sa mission principale est d’appuyer les forces terrestres selon les
orientations de l’AirLand Battle Doctrine. Un des mérites de J. A. Warden est
de renverser le problème, de proposer que les forces aériennes jouent un rôle
plus ambitieux en se concentrant sur la neutralisation des systèmes politique
et industriel ou des infrastructures de l’adversaire. Ce texte est une excellente
introduction à la carrière et aux thèses de J. A. Warden. L’homme et ses idées
ont suscité de nombreuses controverses au sein de l’USAF que l’auteur rap-
pelle avec justesse.
Heather P. Venable présente un portrait du general Merrill A. « Tony »
McPeak, dont le rôle comme CSAF au début des années 1990 continue d’être
controversé à ce jour. Après une brillante carrière de pilote de chasse qui le mène
au Vietnam (indicatif Misty 94) ou à la tête de la patrouille acrobatique des Thun-
derbirds, il tient divers postes en Europe ou dans le Pacifique avant de se voir
attribuer soudainement les rênes de l’USAF. Le CSAF en titre, le général Mi-
chael J. Dungan, vient juste d’être démis de ses fonctions à l’automne 1990 suite
à des déclarations malheureuses sur la manière de régler la prochaine guerre du
Golfe. H. Venable nous décrit la vision originale de la puissance aérienne portée
par M. A. McPeak, qui s’articule notamment autour d’une nouvelle organisa-
tion. L’USAF bascule alors de la Guerre froide au 21ème siècle. Il fusionne les
différents commandements dans un effort de rationalisation pour n’en retenir
que quatre axés sur le combat (Air Combat Command), la mobilité (Air Mobi-
lity Command), la maintenance (Air Force Material Command) et les commu-
nications (Air Force Communications Agency). Il entreprend d’autres réformes
d’ampleur que narre H. P. Venable, dont les legs seront moins assurés et qui
suscitent encore aujourd’hui le débat.
Christopher J. Bowie clôt cette galerie de portrait avec celui du lieutenant
general David A. « Dave » Deptula. L’auteur rappelle que la guerre du Golfe
ne fut pas le seul moment de gloire du directeur actuel du Mitchell Institute. Il
se fait remarquer à la sortie de la Guerre froide en rédigeant un des documents
essentiels de l’Air Force intitulé « Global Reach – Global Power ». Il défend
ensuite les positions de l’Air Force dans de nombreux comités. Surtout, après
avoir tenu avec succès de nombreux commandements opérationnels, il tente de
transformer l’USAF en une organisation prête à exploiter pleinement les res-
sources qu’offre l’âge de l’information. La fonction Intelligence, Surveillance,
Reconnaissance (ISR) gagne notamment ses lettres de noblesse dans l’institution
grâce à lui. Parmi tous les prophètes présentés, il est l’un des trois à être toujours
vivant. Il demeure le plus actif, notamment par ses activités de lobbying pour la
puissance aérienne en général et pour l’USAF en particulier.
507
Airpower Pioneers: From Billy Mitchell to Dave Deptula
J. A. Olsen rappelle en conclusion que « le principal défi des forces aériennes
du monde entier est d’harmoniser les technologies avancées avec de nouvelles
idées »3. Pour ce faire, elles ont besoin d’hommes dont le caractère et la force de
conviction sont semblables à ceux qui sont décrits dans le livre.
Différentes lectures possibles de l’ouvrage
Avec ce livre, J. A. Olsen poursuit son œuvre féconde sur l’exploration de la
puissance aérienne. Il indique que cet opus complète une anthologie comprenant
déjà deux ouvrages aux NIP4. Le premier est consacré aux concepts de la guerre
aérienne moderne tandis que le deuxième évoque les différentes manières dont
les Occidentaux ont employé la puissance aérienne en fonction du contexte poli-
tique à travers des exemples récents5.
Après la théorie et l’histoire, l’auteur s’intéresse donc aux hommes. Il n’en
est pas à son coup d’essai. J. A. Olsen a dirigé l’ouvrage Air Commanders en
20126, où douze portraits d’aviateurs américains ayant brillé dans la concep-
tion et la conduite de campagne aérienne sont déjà proposés. À ce titre, Airpo-
wer Pioneers peut aussi être considéré comme une suite d’Air Commanders. J.
A. Olsen délaisse cette fois les figures illustres des opérations aériennes pour
traquer les planificateurs, organisateurs, éducateurs ou stratégistes du temps de
paix7. La problématique demeure cependant la même : qui sont ces hommes qui
sont parvenus dans des circonstances particulières à assurer le bon développe-
ment et la juste application de la puissance aérienne ?
En partant de cette question, il est possible d’envisager plusieurs lectures
de l’ouvrage.
La première est de trouver dans le passé une source d’inspiration pour nos
problèmes actuels. Les aviateurs assistent aujourd’hui au développement de
nombreuses technologies disruptives, comme la robotisation, l’intelligence ar-
tificielle, les applications de la physique quantique, voire même les biotechno-
logies. Des armes inédites comme les missiles hypersoniques manœuvrant, les
drones autonomes, les armes à énergie dirigée vont envahir le champ de bataille.
Bien intégrer ces technologies dans nos organisations est complexe tant elles
pourraient modifier nos habitudes et brouiller nos repères. Il est indispensable de
rompre avec la routine et les idées courantes pour imaginer comment ces armes
peuvent altérer nos doctrines ou tactiques.
Le lecteur trouvera dans ces monographies des pistes pour comprendre com-
ment différentes personnalités sont parvenues à déconstruire d’anciens cadres
3. Ibid, p.403.
4. Ibid, p. XV-XVI.
5. Il s’agit respectivement de J.A. Olsen, Airpower Reborn :The Strategic Concepts of John War-
den and John Boyd Annapolis, Naval Institute Press, 2015 et J.A. Olsen, Airpower Applied : US,
NATO and Israeli Combat Experience, Annapolis, Naval Institute Press, 2017.
6. J.A. Olsen (dir.), Air Commanders, Sterling, Potomac Books, 2012.
7. J. A. Olsen, Airpower Pioneers, op. cit, p.2
508
Recensions
intellectuels ou organisationnels dépassés dans un contexte similaire. Les mé-
thodes diffèrent bien sûr selon les époques, le niveau d’autorité dont ils dis-
posent, l’ampleur du projet, les tempéraments des uns et des autres. Cette diver-
sité est source d’intérêt pour les lecteurs confrontés à des défis similaires et à la
recherche d’inspiration.
Une deuxième lecture possible est celle décrivant une histoire institutionnelle
« impressionniste » de l’USAF au 20ème siècle. Impressionniste, car le livre n’est
pas un récit complet et détaillé des différents événements qui ont ponctué l’exis-
tence de l’USAF. Mais en examinant la vie de ces figures marquantes par touches
rapides et successives, les auteurs évoquent avec bonheur des épisodes essentiels
qui forment à la fin un tableau original et séduisant de la plus grande armée de
l’Air du 20ème siècle. Le combat pour sa naissance, son expansion pendant la Se-
conde Guerre mondiale, le passage à l’ère atomique, le développement des mis-
siles balistiques intercontinentaux, l’après-guerre du Vietnam, le triomphe dans
le Golfe puis la bascule vers le 21ème siècle sont rapportés au travers de la vision
des principaux protagonistes de cette histoire. S’il ne manque pas d’ouvrages
pour relater ces périodes ou événements particuliers de l’histoire de l’USAF –
particulièrement pendant les guerres auxquelles elle participe –, il n’existe pas à
notre connaissance d’histoire institutionnelle en un volume résumant cette aven-
ture. J. A. Olsen et les auteurs qu’il a dirigés parviennent à combler en partie ce
manque de manière très appréciable8.
8. Nous insistons sur le terme impressionniste. Certains débats ou évolutions qui animent l’USAF
sont juste évoqués ou suggérés dans le cadre de ces portraits mais peu développés pour des raisons
légitimes de choix éditorial. En avoir connaissance rend cependant la lecture de cet ouvrage encore
plus appréciable. Citons par exemple d’un point de vue capacitaire la mise en place du B-29, premier
bombardier intercontinental qui doit définitivement montrer la nécessité de transformer l’USAAF en
une organisation indépendante. Le développement contrarié de l’avion, son prix astronomique et les
difficultés opérationnelles rencontrées au début de son exploitation mettent une pression énorme sur
les épaules de H. H. Arnold, H. S. Hansell et C. E. LeMay, qui explique certaines décisions décrites
dans le livre. Cf K. P. Werrell, Blankets of Fire : U.S. Bombers over Japan during World War II,
Washington, Smithonian Institution Press, 1996. D’un point de vue sociologique, les portraits des
pilotes de bombardiers disparaissent du livre à partir des années 1980. Le pouvoir au sein de l’USAF
a en effet été pris par les pilotes de chasse, malmenés pendant environ 35 ans par l’importance ac-
cordée à la mission nucléaire au sein de l’institution. Les combats menés en Corée, au Vietnam, les
alertes prises pendant la Guerre froide posent de nouvelles questions sur les défis que l’USAF doit
réussir, pour lesquels ils sont les plus compétents pour répondre. Leur règne commence en 1982 et
s’achève – partiellement – en 2008 avec la nomination du General N. A. Schwartz, transporteur, à
la place du General T. M. Moseley comme CSAF. Cf R. M. Worden, Rise of the Fighter Generals:
The Problem of Air Force Leadership, 1945-1982, Maxwell AFB, Air University Press, 1998. Enfin,
d’un point de vue culturel, ce livre offre l’opportunité de mieux saisir la crise qui touche l’USAF à
la fin des années 1980, tant les personnalités évoquées au milieu du livre travaillent sur des aspects
particuliers de la puissance aérienne plutôt qu’ils ne contribuent à une théorie unificatrice. À la fin
de la guerre froide, des liens trop faibles unissent de fait les aviateurs américains entre eux. D’autres
solidarités se sont imposées, construites à l’intérieur des commandements particuliers. L’ethos des
aviateurs s’attache plus à la mise en œuvre des systèmes d’arme (comme les avions de chasse, les
missiles, les bombardiers), à un métier en quelque sorte, qu’à la compréhension de la mission globale
et de la stratégie suivie. Cf C. H. Builder, The Icarus Syndrome: The Role of Air Power Theory in the
Evolution and Fate of the U.S. Air Force, Washington, Transaction Publishers, 1994.
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Airpower Pioneers: From Billy Mitchell to Dave Deptula
Une troisième lecture envisageable est celle relatant les débats doctrinaux
qui ont agité l’USAF au cours du temps. Le lecteur peut approcher cette histoire
sans se plonger immédiatement dans l’œuvre incomparable mais exigeante – ne
serait-ce que par son ampleur – de R. F. Futrell9. Ce livre montre à l’envie qu’il
n’existe pas UNE manière d’employer la puissance aérienne, mais que son usage
varie fortement en fonction des évolutions technologiques bien sûr, mais aussi
politiques ou stratégiques. Le stratégiste doit être attentif aux conséquences de
ses choix conceptuels ou doctrinaux, correspondant à un environnement particu-
lier, et sans cesse remettre l’ouvrage sur le métier. Diverses questions doctrinales
parsèment ainsi le chemin suivi par l’USAF au cours du 20ème siècle. À ses dé-
buts, quelle est la meilleure manière d’exploiter la troisième dimension pour que
son indépendance soit garantie ? Comment intégrer une technologie disruptive
comme le nucléaire et quelle place lui accorder au sein de l’institution dans le
cadre d’une guerre existentielle contre l’Union soviétique ? Comment repenser
l’usage de la troisième dimension dans un conflit de haute intensité après s’être
parfois égaré au Vietnam ; après la disparition du bloc de l’Est, alors que la
conflictualité se transforme, que les enjeux deviennent globaux et que la digita-
lisation des armées va devenir incontournable ? C’est un des mérites de ce livre
que de nous faire traverser le 20ème siècle en décrivant certains débats doctrinaux
qui ont structuré la guerre aérienne.
La lecture de ces portraits valorise naturellement le poids des aviateurs dé-
crits et donne indirectement l’impression que l’histoire de l’USAF aurait pris un
tout autre chemin s’ils n’avaient pas été présents et n’avaient pu faire valoir leurs
qualités. Il est indéniable qu’ils ont placé l’aviation américaine sur un chemin
vertueux ou qu’ils ont parfois accéléré le cours de l’histoire.
Mais l’histoire de l’USAF ne se résume pas à celle d’une succession de
pionniers valeureux et messianiques. D’autres chefs ont été moins heureux10.
Pourtant, l’US Air Force est toujours présente et domine les cieux. L’organi-
sation dispose donc des ressources particulières, de processus éprouvés et de
réflexes culturels pour se remettre de choix discutables ou mal avisés. Hommes
et structures interagissent dans toute organisation, se renforcent et évoluent l’un
et l’autre avec plus ou moins de bonheur selon les circonstances.
Une quatrième lecture de l’ouvrage est alors possible, qui traque l’articula-
tion entre individu et structure, la manière dont ces hommes exploitent l’autono-
mie dont ils disposent dans le cadre de l’architecture organisationnelle.
9. R. F. Futrell, Ideas, Concepts, Doctrine : Basic Thinking in the United States Air
Force, vol. 1 : 1907–1960, Maxwell Air Force Base, Air University Press, 1989 ; R. Franck Fu-
trell, Ideas, Concepts, Doctrine : Basic Thinking in the United States Air Force, vol. 2 : 1961–
1984, Maxwell Air Force Base, Air University Press, 1989.
10. Il serait d’ailleurs intéressant de publier un livre présentant douze aviateurs dont les actions ont
particulièrement nui aux destinées de l’USAF, même si l’on imagine la difficulté d’une telle entreprise
... Une prochaine tentative de K. W. Werrell pourrait néanmoins approcher l’esprit d’un tel projet, avec
la publication prévue en 2024 d’Air Force : Disappointments, Mistakes, and Failures, 1940-1990,
qui doit traiter de différents échecs subis par cette armée si particulière dans le domaine capacitaire.
510
Recensions
Une limite apparaît alors très vite, qui nuance le caractère omnipotent qu’on
pourrait un peu trop rapidement leur prêter. Ces hommes sont d’autant plus libres
ou appréciés que leurs choix s’accordent avec les orientations politiques domi-
nantes ou à défaut, qu’ils se concentrent uniquement sur la réflexion ou la mise
en œuvre opérationnelles de la guerre aérienne. Beaucoup de ces pionniers tra-
duisent ou concrétisent finalement à leur niveau des ambitions d’ordre politique.
L’influence du général J. C. Marshall est par exemple sensible sur la conduite du
général H. H. Arnold pendant toute la guerre. Le statut du général C. E. LeMay
s’effondre quand il s’oppose à la stratégie conçue par le secrétaire à la Défense
R. McNamara au Vietnam. À l’inverse, le général David C. « Dave » Jones est
promu comme chairman of the Joint Chiefs of Staff en raison de ses grandes
qualités bien sûr, mais aussi parce qu’il soutient la décision du Président Carter
d’annuler le programme du B-1. Soit ces pionniers sont dans l’air du temps po-
litique et parviennent à leurs fins. Soit ils ne font que poser des jalons comme
W. Mitchell, que d’autres pourront peut-être relever. Ce livre confirme que dans
les démocraties, Cedant arma togae, concedat laurea linguae. Le pionnier, pour
génial qu’il soit, est aussi contraint par cette règle.
Enfin, l’orientation éditoriale laisse moins de place pour d’autres lectures. Airpo-
wer Pioneers est d’abord un livre d’histoire et non un manuel appliqué de sciences
du management ou de la sociologie des organisations. Les responsables des res-
sources humaines de nos armées de l’Air trouveront peu d’indices ou de critères
pour sélectionner les hommes de caractère et de conviction indispensables pour ga-
rantir l’évolution de leurs institutions. Après tout, pour quelles raisons ces hommes
émergent et s’imposent au sein de leur institution ? Qu’est ce qui les rend si singu-
liers ? Comment ces hommes parviennent à convaincre leurs chefs, leurs subordon-
nés, les marins, les membres de l’Army de la validité de leurs thèses ? La conviction
et l’autorité sont-elles de meilleures ressources que la patience et le charisme ?
Ces questions sont plus ou moins abordées selon les auteurs mais leurs ré-
ponses ne sont pas résumées par exemple à la fin de l’ouvrage. On notera bien
que les circonstances exceptionnelles, comme une guerre ou de fortes tensions
sécuritaires, peuvent ouvrir plus d’opportunités quand le besoin de disposer de
solutions originales et pertinentes se fait sentir. Servir avec succès sous les ordres
d’un futur grand chef est aussi un facteur de réussite, comme le montre pratique-
ment tous les exemples tirés de ce livre. S’appuyer sur des subordonnés com-
pétents ou trouver des alliés pour faire valoir ses idées, avoir suffisamment de
patience et de motivation pour vaincre ses opposants, en dehors de l’USAF mais
aussi souvent en son sein, s’avère tout autant indispensable.
Le manque d’un portrait-robot du parfait pionnier dans cet ouvrage peut fina-
lement s’expliquer par le fait qu’il n’existe pas. La lecture de l’ouvrage semble
le confirmer tant les personnalités évoquées diffèrent par de nombreux aspects.
Mais une synthèse classant ces hommes selon plusieurs catégories distinctes,
avec des critères rigoureusement définis, aurait pu être utile et donner une encore
plus grande unité à l’ouvrage.
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Airpower Pioneers: From Billy Mitchell to Dave Deptula
En conclusion, J. A. Olsen a une nouvelle fois réussi son coup. Ce livre est
une formidable introduction à l’histoire de ces 12 pionniers dont les initiatives
permettent à l’USAF d’être la première armée de l’Air du monde depuis le milieu
des années 1940. Il traite de manière convaincante de la façon dont les armées de
l’Air évoluent ou se transforment en temps de paix pour mieux vaincre pendant
les guerres. Point d’odeur de poudre qui suinte à travers ces pages, mais plutôt la
description de longs processus indispensables pour voir enfin une idée, un projet
ou une intuition se réaliser. Il est conseillé sans réserve à tous les aviateurs et
aux passionnés d’aviation. Souhaitons que ces portraits limités à une trentaine
de pages leur donnent envie de lire les mémoires ou les biographies plus longues
des personnages qui les auront le plus séduits ou intrigués. Souhaitons aussi que
J. A. Olsen poursuive son œuvre très utile malgré la clôture de cette trilogie.
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Directeur de la publication : Relecture :
GBA Emmanuel Boiteau, directeur du CESA Marion Bazot
Isaac Brévière
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Jeanne El Arafi
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Tirage : 1300 exemplaires
ISSN 2803-855X
N° 5 L’armée de l’Air chinoise
RTEX
Études sur la puissance aérienne et spatiale
N°5 - JUIN 2023
L’armée de l’Air chinoise