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Renseignement aérien et spatial en France

Le numéro 4 de Vortex explore le thème du renseignement aérien et spatial, mettant en lumière son importance dans la puissance aérienne. Plusieurs articles analysent l'évolution du renseignement aérien en France, les défis actuels liés aux nouvelles technologies, et le rôle des Forces Spéciales Air. Le dossier souligne également la nécessité d'adapter les stratégies de renseignement face aux évolutions géopolitiques et technologiques.

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Renseignement aérien et spatial en France

Le numéro 4 de Vortex explore le thème du renseignement aérien et spatial, mettant en lumière son importance dans la puissance aérienne. Plusieurs articles analysent l'évolution du renseignement aérien en France, les défis actuels liés aux nouvelles technologies, et le rôle des Forces Spéciales Air. Le dossier souligne également la nécessité d'adapter les stratégies de renseignement face aux évolutions géopolitiques et technologiques.

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N° 4 Renseignement aérien et spatial

RTEX
Études sur la puissance aérienne et spatiale

N°4 - DÉCEMBRE 2022


Renseignement aérien et spatial
Directeur de la publication : Relecture :
GDA Stéphane Dupont, directeur du CESA Elie François Kerner
Quitterie Holsteyn
Directeur de la publication adjoint : Camille Touron
Col Julien Resplandy
Traduction :
Rédacteur en chef : Joaquim Gaignard
Jean-Christophe Noël Jere Hamilton
Jules Mallard
Rédacteurs en chef adjoint: Amy Yanan Zhang
Cne Ivan Sand
Ltt Anne Maurin Maquettage :
Ltt Pierre Vallée Emmanuel Batisse
Philippe Bucher
Comité de rédaction : Sgt Nadir Bouras
Patrick Bouhet
Lcl Raphaël Briant Diffusion :
Lcl Romain Desjars de Keranroue Claude Donavin
Col Pierre Gaudillière Clc Mathieu Cornu
Philippe Gros
Cne Béatrice Hainaut Correspondance :
Laurent Henninger CESA
Thomas Hippler 1 place Joffre – 75700 Paris SP 07 – BP 43
Col Jean-Patrice Le Saint Tél. : 01 44 42 44 27
Col David Pappalardo
Stephen Rookes Photogravure et impression :
Olivier Schmitt
Imprimerie EDIACA
GCA Philippe Steininger
Établissement d’impression, de diffusion et
Elie Tenenbaum
d’archivage du commissariat des armées
Olivier Zajec
Contact :
vortexlarevue@[Link]

Tirage : 900 exemplaires

ISSN 2803-855X
SOMMAIRE

Survol
Jean-Christophe Noël...............................................................................3

Renseignement aérien et spatial


Regarder derrière la colline : le véritable ADN de l’armée de l’Air et de
l’Espace
Patrick Bouhet..........................................................................................9
Le renseignement aérien stratégique en France (1946-2003)
Baptiste Colom-y-Canals........................................................................21
Bilan et perspectives de deux décennies d’adaptation du renseignement
air à l’évolution de la conflictualité dans la 3e dimension
Sylvain Polizzi –Thierry Maurin..............................................................33
L’apport des Forces Spéciales Air (FSA) à la manœuvre Renseignement
Julie Bruscoli, Matthieu Lourenco...........................................................47
Les nouvelles perspectives du recueil spatial
Xavier Gallais.........................................................................................61
ROEM et opérations électromagnétiques, les grands oubliés des futures
opérations M2MC
Nicolas Dion..........................................................................................73

VARIA
L’aviation à long rayon d’action (ALRA) russe : l’enfant gâté de parents
pauvres
Malcolm Pinel........................................................................................87
La sélection des pilotes de l’armée de l’Air et de l’Espace
Frédéric Choisay...................................................................................111
Le spatial : la continuité d’une guerre économique,
technologique et financière
Rachel Vijayapandian...........................................................................127
L’avenir des missions aériennes dans un monde neutre en carbone
Nicolas Leprince, Thibault Ricci, Xavier Rival.......................................143
The Eagles are coming! Tolkien, théoricien de la puissance aérienne ?
Adrien Gorremans................................................................................155

HISTOIRE
La Première Guerre mondiale et la naissance du renseignement aérien
stratégique
Baptiste Colom-y-Canals......................................................................173

INTERVIEW
Entretien avec le colonel (ret.) John A. Warden III
Jean-Christophe Noël...........................................................................189

RECENSIONS
Allies in Air Power. A History of Multinational Air Operations
Lu par Pierre Vallée..............................................................................203
Airpower in the war against ISIS
Lu par Élie Tenenbaum.........................................................................213
Les transformations du commandement
Lecture croisée par Olivier Schmitt.......................................................219

Les articles proposés dans ce numéro ne reflètent que la vue des auteurs.
Ils n’engagent en aucun cas le ministère des Armées
ou le Department of Defense.

2
Survol

Survol
Jean-Christophe Noël

Chers lecteurs,

Prenons trois avions emblématiques de leur époque, comme le Breguet XIV,


le Spitfire ou le F-4 Phantom II. Qu’ils aient été conçus comme bombardier,
chasseur ou même chasseur bombardier, ils ont cependant au moins tous un point
commun : ils ont été déclinés en une version de reconnaissance. Français, Bri-
tanniques ou Américains ont tous développé une version chargée de recueillir
du renseignement depuis les cieux à partir de leur avion le plus performant du
moment, conçu pour d’autres missions.
Si un tel effort a été consenti, c’est que cette mission de reconnaissance a
toujours revêtu une place importante dans l’exercice de la puissance aérienne.
Malgré les satellites, les avions et maintenant les drones continuent de survoler
le champ de bataille ou le territoire de l’adversaire pour en offrir une image ver-
ticale. C’est le thème du dossier ce quatrième numéro de Vortex : renseignement
aérien et spatial.
Six articles explorent ce sujet, consacrés principalement à la manière dont l’ar-
mée de l’Air et de l’Espace l’aborde. P. Bouhet montre d’abord que l’usage de la troi-
sième dimension, aérienne et spatiale, est intimement lié à l’observation. L’aventure
débute toujours avec la même ambition. Il s’agit de profiter des ressources qu’offre
ce point haut et d’empêcher l’adversaire d’en bénéficier. La reconnaissance serait
en quelque sorte l’ADN de la puissance aérienne, d’où tout découle.
Pourtant, ce qui semble naturel pour les aviateurs n’est pas toujours partagé
par d’autres acteurs. B. Colom-y-Canals nous raconte la lente réémergence de la
reconnaissance stratégique dans l’armée de l’Air après 1945. Deux événements
vont accélérer le processus. La mise en place de la composante aéroportée de la
dissuasion nucléaire et le manque d’informations disponibles pour nourrir le pro-
cessus de décision politique au moment de la Guerre du Golfe. Cette frustration
entraîne une refonte de la chaîne de renseignement en France, avec notamment la
création de la Direction du renseignement militaire qui a fêté en 2022 ses 30 ans.

3
L’armée de l’Air et de l’Espace doit s’adapter à cette nouvelle donne et tire dé-
finitivement un trait sur l’héritage de la Guerre froide avec la création du Centre
de renseignement air (CRA) qui émerge alors que la lutte contre le terrorisme
devient la norme. S. Polizzi et T. Maurin nous racontent cette histoire, scandée
par des participations remarquées aux principales opérations de l’armée de l’Air
dans les années 2010. Les auteurs évoquent aussi les difficultés et les défis qui at-
tendent le CRA, notamment avec l’intégration de nouvelles technologies comme
l’intelligente artificielle qui accélèrera le traitement de l’information.
À la fois capteuses et pourvoyeuses de renseignement, les Forces spéciales
air (FSA) sont désormais un élément incontournable du Commandement des
opérations spéciales qui s'appuie sur l’usage de la troisième dimension pour la
réussite des opérations. J. Bruscoli et M. Lourenco nous montre les capacités
d’adaptation et d’innovation de FSA depuis les années 90 dans des théâtres di-
vers avec des moyens toujours renouvelés. Cet apprentissage et cette culture
particulière des FS pourraient être très appréciables alors que les FSA semblent
décidées à valoriser leur vocation originale d’aide à la frappe ou à la projection
en profondeur des aéronefs de l’AAE dans un contexte géopolitique renouvelé.
La manière dont le renseignement est recueilli et exploité depuis l’espace
a aussi beaucoup évolué depuis la fin de la Guerre froide avec l’apparition
de nouvelles architectures favorisant la quantité par rapport à la qualité. À ce
titre, le New Space est à peine apparu qu’il semble déjà dépassé par le Next
Space. Autant de défis pour le nouveau Commandement de l’Espace (CDE) que
X. Gallais nous conte dans un article évoquant l’existence de certaines menaces
sur nos moyens spatiaux et la nécessité de connaître ce qui se passe dans l’espace
pour mieux agir.
Enfin, N. Dion termine ce dossier en nous alertant sur le déficit des armées
françaises dans le domaine du recueil de renseignement électro-magnétique et
des moyens d’action associés. Cette situation est d’autant plus préjudiciable
que ce domaine est essentiel pour la mise en œuvre des opérations multi-mi-
lieux, multi-champs qui devraient devenir la norme dans le futur. Les arbitrages
dans un contexte financier contraint ont toujours été défavorables. En prendre
conscience serait déjà un premier pas pour tenter de trouver un remède.
La rubrique varia n’a pour sa part probablement jamais autant mérité son
nom. Le thème de la puissance aérienne y est décliné selon plusieurs catégories
différentes pour, nous l’espérons, votre plus grand plaisir et étonnement.
Cette rubrique débute par un article de M. Pinel sur le rôle de l’Aviation à long
rayon d’action (ALRA) russe dans le conflit ukrainien. Peut-être la composante
la moins visible des VKS et de l’armée russe en général, l’ALRA est pourtant
mobilisée depuis les premières heures du conflit. Bien qu’elle ait une vocation
stratégique, voire nucléaire, l’auteur montre que l’Aviation à long rayon d’action
a été employée également à des fins tactiques et opératives. Les frappes straté-
giques de ces bombardiers sur le complexe de production d’énergie ukrainien

4
Survol

doivent néanmoins être complétées par les attaques des drones suicides iraniens
coûtant 20 000 dollars pièce. Symptôme des difficultés des VKS ? Tournant ré-
volutionnaire dans la forme de la guerre aérienne? L’avenir le dira.
Dans un autre registre, F. Choisay explique comment la sélection des futurs pi-
lotes se fait dans l’armée de l’Air et de l’Espace. Les processus et les critères sont
disséqués, offrant l’opportunité de mieux comprendre ce qui est attendu dans les
unités opérationnelles. Cet article rappelle qu’au-delà des débats sur les capacités
à acquérir, ce sont d’abord les hommes qui constituent les armées de l’Air. Les
performances de ces derniers ne sont que le reflet des qualités des aviateurs.
Vortex aborde aussi les sciences de gestion grâce à R. Vijayapandian qui
explore en détail les avantages du Partenariat-public-privé pour le dévelop-
pement de l’industrie spatiale en France et du CDE. Son article fait écho aux
évolutions notées par X. Gallais dans le dossier de ce numéro. Elle met en
avant des exemples réussis à l’étranger, n’ignore pas certains risques qui sont
associés à ce choix de financement mais considère finalement que cette option
devrait être mieux considérée.
N. Leprince, T. Ricci et X. Rival traitent pour la première fois en France d’un
sujet qui risque malheureusement de devenir très banal. Comment la puissance
aérienne peut-elle contribuer à la lutte contre le réchauffement climatique ? Les
auteurs montrent bien que si la part des avions militaires dans ce phénomène est
très faible, les aviateurs ne peuvent rester les bras croisés face à ce défi mondial.
Des premières pistes intéressantes sont proposées. Nul doute que d’autres initia-
tives suivront dans l’avenir.
Enfin, les amateurs de Fantasy et de puissance aérienne sont particulière-
ment choyés avec le dernier article de la rubrique varia écrit par A. Gorremans.
L’auteur a la particularité de parler l’elfique – même s’il nous a avoué avoir un
peu perdu en aisance, nos maigres connaissances en la matière ne nous ont pas
permis de le vérifier ! Pilote de chasse et fin connaisseur de l’œuvre de Tolkien,
A. Gorremans était incontestablement le mieux placé pour nous décrire la place
de la puissance aérienne dans l’œuvre de Tolkien. Et même si celle-ci est finale-
ment maigre ou mal assumée, cet article offre l’opportunité de s’évader un ins-
tant et de se remémorer les scènes épiques de combat du Seigneur des Anneaux,
avec notamment des dragons ou des Nazgûls.
Nos fidèles lecteurs découvriront ensuite nos rubriques traditionnelles. L’article
historique fait écho au dossier de ce numéro et traite de la naissance de la recon-
naissance stratégique dans l’Aéronautique militaire pendant la Première Guerre
mondiale. B. Colom-y-Canals montre que celle-ci s’impose progressivement dans
tous les esprits à mesure que la guerre avance, que les technologies évoluent et
que le besoin d’observer le dispositif ennemi en profondeur devient indispensable.
L’interview recueille les propos d’un des plus grands stratèges aériens. J. A.
Warden III a bien voulu se confier à nous, évoquer sa carrière ou développer

5
ses différentes idées. Nous espérons que cette interview donnera à nos lecteurs
l’envie d’aller plus loin et de mieux connaître ses thèses. Comme de nombreux
penseurs militaires, Warden est souvent réduit à une formule, une expression.
Dans son cas, c’est plutôt une image, celle des cinq cercles. Mais à l’heure où la
puissance aérienne doit à nouveau démontrer tout son potentiel dans un contexte
de confrontation étatique plutôt que de contre-insurrection, la relecture (ou
tout simplement la découverte) de J. A. Warden III est impérative. A ce titre, la
consultation des ouvrages de J. A. Olsen intitulés John Warden and the Renais-
sance of American Air Power ou Airpower Reborn : The Strategic Concepts of
John Warden and John Boyd offrent d’excellentes clés de lecture. Nous souhai-
tons en tout cas que le lecteur aura autant de plaisir à savourer cette interview que
nous en avons eu en échangeant avec J. A. Warden III.
Ce numéro se termine par la rubrique recension, avec trois longues critiques
d’ouvrage. P. Vallée rend d’abord compte de Allies in Air Power: A History of
Multinational Air Operations dirigé par S. Paget. L’auteur insiste sur l’approche
historique adoptée dans cet ouvrage qui se termine par l’étude du cas de la cam-
pagne de 2003 en Irak. La profondeur historique de l’ouvrage semble se faire au
détriment de la mise en lumière des problématiques actuelles.
É. Tenenbaum nous livre ensuite ses impressions sur le livre de B. S. Lambeth
intitulé Airpower in the war against ISIS et consacré aux opérations aériennes
menées contre Daech pendant les années 2010. Fin connaisseur de la période
(voir son livre La guerre de vingt ans coécrit avec M. Hecker), É. Tenenbaum re-
lève l’importance de cet ouvrage qui narre pour la première fois les événements
de la guerre au Levant vus du ciel. Il semble cependant parfois regretter les partis
pris de l’auteur.
Enfin, O. Schmitt clôt ce numéro par une revue croisée que les lecteurs
du numéro 3 ont appris à apprécier. Il compare cette fois la vision d’A. King,
L. Freedman et J. Storr sur le thème du commandement. Si deux de ces livres ont
sa préférence, il les mobilise cependant tous pour faire ressortir des idéaux-types
qui devraient stimuler la réflexion. À l’heure où le commandement s’exerce de
plus en plus à travers le biais de nouvelles technologies, les apports de grands
auteurs sont particulièrement les bienvenus.

Si vous souhaitez réagir au contenu de ce numéro, ou pour toute demande de


renseignement, toute proposition, nous demeurons à votre écoute sur l’adresse
vortexlarevue@[Link].

Nous vous souhaitons une excellente lecture.

6
DOSSIER

Renseignement aérien et spatial

7
8
Renseignement aérien et spatial

Regarder derrière la colline :


le véritable ADN de l’armée de l’Air et
de l’Espace

Patrick Bouhet

Historien et stratégiste, Patrick Bouhet est attaché d’administration hors


classe de l’État et adjoint au chef de la division stratégie de l’état-major de
l’armée de l’Air et de l’Espace.

« Toute l’affaire à la guerre, et en fait toute l’affaire dans la vie, est de s’effor-
cer de découvrir ce que vous ne savez pas grâce à vos actions ; c’est ce que j’ai
appelé “deviner ce qu’il y avait de l’autre côté de la colline.” »1

Cette citation prêtée à Arthur Wellesley, duc de Wellington, correspond à une


préoccupation partagée par tous les chefs de guerre depuis la plus Haute Anti-
quité. La recherche de l’information, du renseignement, et bien sûr de l’ennemi
lui-même, est au centre de la conception, de la planification et de la conduite des
opérations militaires à tous les niveaux, tactique, opératif et stratégique2.
Cet aspect est souvent peu traité voire sous-estimé dans les études histo-
riques. Pourtant, il est central pour expliquer les succès des grands capitaines et

1. « All the business of war, and indeed all the business of life, is to endeavour to find out what you
don’t know by what you do; that’s what I called “guessing what was at the other side of the hill.” »,
cité dans J. Croker, L. J. Jennings (eds.), The Croker Papers: The Correspondence and Diaries of
the Late Right Honourable John Wilson Croker, Secretary of the Admiralty from 1809 to 1830, Vol.
III, Ulan Press, 2012 [1885], pp. 276-277.
2. « La base de toute opération militaire est, d’abord, la connaissance du terrain sous son double
aspect défensif et offensif ; puis, celle de la position, de la force, et si l’on peut, de la pensée de
l’ennemi », dans F. Brack, Avant-postes de cavalerie légère, Paris, Anselin, 1831, p. 188.

9
Regarder derrière la colline : le véritable ADN…

aussi leurs défaites. Jules César ou Napoléon apportaient un soin méticuleux à la


collection et au traitement de l’information, en fonction des moyens disponibles
à leur époque3.
L’image de Wellington, qui illustre la nécessité de découvrir ce qu’il y a der-
rière la colline, est significative de l’avantage fourni par le point haut, d’ori-
gine naturelle jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, puis artificielle avec l’apparition
des ballons et des aéroplanes. Le point haut, c’est cette élévation qui permet de
dénombrer les effectifs de l’adversaire et d’en saisir les manœuvres. Pour voir
derrière la colline, le mieux est d’en prendre le contrôle, ou à défaut, de trouver
une position plus élevée. Le ballon ou l’aéroplane offrent l’opportunité de ne
plus être dépendant de la géographie physique et de disposer d’un point haut
artificiel potentiellement permanent.
Pour obtenir les renseignements sur l’ensemble du dispositif adverse au ni-
veau stratégique, une action dans la profondeur est nécessaire. Ce sont les troupes
légères, la cavalerie notamment, qui tiennent ce rôle jusqu’à la Première Guerre
mondiale. Les hussards et chasseurs français de la Grande Armée font des recon-
naissances éloignées parfois de cent kilomètres en avant des forces principales
tout comme leurs adversaires prussiens, autrichiens ou russes. Cela n’est pos-
sible que parce que les fronts ne sont pas continus, que des lacunes permettent
d’éviter les forces ennemies et de s’introduire dans son dispositif et, qu’enfin,
les armes ne peuvent pas interdire efficacement l’accès au terrain sauf à courte
portée. Dans les années 1860, les cavaleries confédérées puis fédérées excellent
dans des raids alliant renseignement et attaque dans la profondeur. L’immensité
du théâtre des opérations, un front très lacunaire et l’impossibilité d’affecter des
moyens suffisants à un rideau défensif assez dense et étendu ainsi que de dispo-
ser de réserves mobiles rendent toutes tentatives d’empêcher ce type d’action
extrêmement difficiles.
Deux constantes semblent à ce stade être constitutives de la reconnaissance,
de la découverte et de la recherche d’informations dans le domaine des opéra-
tions militaires : hauteur et vitesse. Hauteur pour étendre son champ d’observa-
tion et surmonter au sens strict les obstacles qui pourraient le limiter. Un simple
clocher peut, par exemple, suffire sur un terrain dégagé et plat. Vitesse pour
échapper à l’ennemi, pour agir plus vite que le gros des troupes, le précéder dans
son action. Les informations peuvent être transmises et traitées à un rythme plus
rapide que les opérations elles-mêmes afin que le renseignement puisse servir
à l’évaluation de la situation et à la prise de décision dans les délais opportuns.
La hauteur est dès le début l’apanage des premiers aérostats utilisés par l’ar-
mée française dès 1793, mais pas la vitesse. Les ballons du commandant Cou-

3. Pour le renseignement dans la Rome antique, voir M. R. Sheldon, Renseignement et espionnage


dans la Rome antique, Paris, Les Belles Lettres, 2005, 519 p. Pour le Premier Empire, G. Arboit,
Napoléon et le renseignement, Paris, Perrin, 2022, 542 p.

10
Renseignement aérien et spatial

telle4 ne conviennent pas à la guerre de mouvement menée par les armées fran-
çaises. En effet, la préparation du matériel dure a minima 36 heures et ne répond
pas aux conditions des opérations. En conséquence, par décret du 18 février 1799
du Directoire, les compagnies d’aérostiers sont dissoutes.
Il faut attendre la fin du XIXe siècle et l’apparition du moteur à vapeur puis
à explosion, pour qu’on envisage à nouveau d’employer tant les plus légers que
l’air (ballons et dirigeables) que les plus lourds que l’air (aéroplanes puis avions)
dans des missions militaires. Et ce sont naturellement les missions de découverte
et de reconnaissance qui sont à l’honneur et conduisent au développement de
contre-mesures, chasse et défense anti-aérienne, et de nouveaux moyens d’action,
bombardement, qui forment l’ossature de l’action militaire dans les airs. La même
évolution semble marquer les opérations dans l’espace exo-atmosphérique, ce qui
fait des missions Intelligence, Surveillance, Reconnaissance (ISR) le fondement,
souvent sous-évalué, de l’essor des puissances aériennes et spatiales militaires.

Avant la Première Guerre mondiale : hypothèses et balbutiements


Avant 1914, deux armes de l’armée de Terre sont particulièrement intéressées
par le développement de capacités aéronautiques : l’artillerie et le génie. Elles
posent les fondements de ce qui deviendra l’armée de l’Air à partir de 19335.
S’agissant de l’artillerie, jusqu’à la fin du XIXe siècle, la méthode de tir adop-
tée est celle du tir direct, à vue. La mise en batterie s’effectue devant les lignes
adverses, parfois même sous le feu de l’infanterie. Ces procédures peuvent s’ex-
pliquer par la portée limitée des armes, l’inexistence de systèmes de visée per-
fectionnés et surtout de moyens d’observations de l’effet des tirs. L’obscurcisse-
ment du champ de bataille par les fumées opaques générées par les tirs de fusils
et de canons bloque la vue très rapidement et conforte ces pratiques.
La tactique d’ensemble des armées est à l’image de l’utilisation de l’artille-
rie : manœuvre en rangs plus ou moins serrés et profonds, fronts peu étendus,
puissance de feu souvent insuffisante pour arrêter tout mouvement ou avoir un
effet décisif dans un court laps de temps.
Cependant, les guerres de Crimée, de Sécession ou de 1870-1871 prouvent
que la puissance de feu de l’artillerie et de l’infanterie s’est largement accrue,
notamment grâce au rayage des tubes (précision et portée) ou au chargement par
la culasse (cadence de tir et possibilité de tirer en restant à couvert). En outre,
l’ingénieur français Paul Vieille met au point en 1881 la poudre sans fumée, le
coton-poudre gélatinisé.

4. Coutelle, Jean-Marie-Joseph (1748 – 1835). Ingénieur, il est nommé officier, en 1794, pour fa-
briquer des ballons pour les armées françaises. Il participe à l’expédition d’Égypte, mais les ballons
sont perdus lors de la bataille navale d’Aboukir. Il concourt alors aux travaux de l’Institut d’Égypte.
5. La loi n°1934-07-02 du 2 juillet 1934 fixe en effet l’organisation générale de l’armée de l’Air
publiée au journal officiel du 19 juillet 1934 mais la possibilité de la création d’une armée de l’Air
indépendante a été reconnue officiellement par un décret interministériel daté du 1er avril 1933.

11
Regarder derrière la colline : le véritable ADN…

La conséquence directe de ces progrès est une évolution très nette de la tac-
tique. Plus question de se mettre en batterie sous le regard de l’ennemi, alors
que les fusils ont acquis une précision et une rapidité auxquelles il faut ajouter
dès la fin du XIXe siècle la densité du tir des mitrailleuses. Tout mouvement ou
déploiement à découvert peut se traduire par une destruction immédiate et totale.
La puissance de l’artillerie oblige les batteries adverses à se couvrir sous
peine d’être rapidement contrebattues et détruites. Les tirs d’écharpes, de flan-
quement, à contre-pente, c’est-à-dire le tir indirect sont étudiés et deviennent la
norme. Le problème qui se pose alors est celui de la reconnaissance des cibles
et surtout celui du contrôle des effets du tir. L’« échelle d’artillerie », simple
dispositif qui ne permet de s’élever que d’une vingtaine de mètres au maximum,
devient vite insuffisante pour des tirs visant la profondeur du dispositif ennemi
qui deviennent techniquement possibles.
La pièce de 12 du Second Empire a ainsi une portée maximale d’environ
3 000 m, le 75 mm modèle 1897 porte à 6 500 m et le 105 mm adopté en 1913 à
plus de 10 000 m. Quant à l’artillerie lourde à grande portée composée de pièces
de 320 ou 400 mm, elle atteint voire dépasse les 20 km.
Pour que de tels systèmes fonctionnent, car le 75 doit être considéré comme
un vrai système d’arme moderne, l’officier d’artillerie doit disposer d’un nou-
veau point d’observation pour tirer le meilleur parti de ses moyens tout en restant
hors de portée des tirs adverses. L’aéroplane, le ballon captif et le dirigeable sont
alors les meilleurs observatoires imaginables que ce soit pour la reconnaissance
ou le réglage du tir des batteries. L’expérience de la guerre des Balkans conduit
le général Herr, un artilleur, à écrire en 1913 : « Le seul moyen de voir, c’est
d’avoir des observateurs en aéroplane. L’artillerie a besoin d’avions dès l’enga-
gement de l’infanterie, et pour remplir les nombreuses missions qui leur seraient
confiées, il faut que ces avions restent à sa disposition exclusive »6.
C’est donc l’évolution du matériel et des tactiques de l’artillerie qui explique
l’intérêt de cette arme pour les aéronefs.
Cependant, l’artillerie n’est pas la seule à s’intéresser à l’aviation. Le génie
expérimente aussi des matériels depuis assez longtemps. Le corps des aérostiers
ou aérostatiers de la Révolution dépendait déjà de cette arme. Ses intentions sont
cependant différentes. Tout d’abord le génie a une bonne expérience des ballons,
mais faible avec les aéroplanes. Ensuite, entre 1909 et 1913, l’aéroplane de-
meure un moyen très perfectible qui n’a pas encore démontré ses véritables capa-
cités alors que le ballon et le dirigeable sont mieux connus et déjà en usage. Pour
le génie, le ballon ou l’aéroplane doivent pouvoir, dans la tradition du corps,
assurer des reconnaissances d’état-major à longue distance. Il s’agit de pénétrer
dans la profondeur du dispositif adverse en vue d’apprécier l’importance des
réserves ennemies par exemple. Ce qui est attendu, c’est un appareil qui puisse
6. F.-G. Herr (général), « Enseignements de la guerre des Balkans », Revue d’artillerie, 01/1913,
pp. 325-332.

12
Renseignement aérien et spatial

parcourir au moins 100 km, à une altitude de vol d’environ 1 000 m sur les deux
tiers du parcours. Or les aéroplanes de 1909 sont encore très loin de répondre à
ces caractéristiques.
Deux écoles s’opposent alors : celle de l’artillerie qui veut utiliser l’aéroplane
tel qu’il existe, dans un rôle tactique, et le génie, qui préfère un outil de recon-
naissance stratégique et privilégie dans un premier temps le ballon, le dirigeable.
Mais dans les deux cas, le bombardement et encore moins la chasse ne sont évo-
qués. Il s’agit bien d’observer, de reconnaître, de cibler, d’évaluer.
Néanmoins, le commandant Estienne, polytechnicien et artilleur, qui dirige
l’établissement ou laboratoire de Vincennes dès 1909, envisage déjà logiquement
un rôle plus étendu pour « les appareils volants plus lourds que l’air dont l’aé-
roplane est le prototype éminemment perfectible [qui] permettent déjà d’entrevoir
des résultats utilisables à la guerre : dans l’exploration, dans la recherche des
objectifs fixes de l’artillerie et dans l’attaque des ballons ennemis »7.
Ainsi, entre 1910 et 1914, sont expérimentés l’armement des avions, le bom-
bardement et aussi la détection d’objectifs, tout d’abord à vue puis à partir de
photographies. Les expériences ont lieu dès le mois d’août 1910 au camp de
Châlons et à Verdun pendant des sessions du cours pratique d’artillerie de siège
et de place. Elles sont poursuivies chaque année jusqu’à la guerre.
L’opposition entre les conceptions de l’artillerie et du génie tend à s’atténuer
au fur et à mesure des progrès techniques qui permettent de remplir l’ensemble
des missions envisagées. Le génie remporte dans une certaine mesure la com-
pétition en se voyant attribuer des responsabilités d’ensemble dans le domaine
aéronautique, mais les travaux de l’artillerie se poursuivent néanmoins.
Lors des grandes manœuvres de Picardie du 9 au 19 septembre 1910, trois
groupes d’aviations sont créés, l’un attaché au quartier général et deux à cha-
cun des corps d’armée engagés. Des réservistes issus de l’industrie aéronautique
naissante forment le contingent de pilotes : Paulhan, Bréguet, Latham… Les
autres pilotes, militaires de carrière, appartiennent pour moitié au génie ou à
l’artillerie. Tous les appareils utilisés sont biplaces sauf un Blériot piloté par
le lieutenant Bellanger. Du 13 au 18, quinze vols de reconnaissance ont lieu :
c’est l’unique mission confiée aux moyens aériens. En septembre 1911, des
manœuvres se déroulent dans les Ardennes et dans l’Est : 22 aéroplanes parti-
cipent aux premières ; 25 aux secondes.
Cette même année, c’est l’artillerie du 6e corps d’armée, commandée par le
général Herr qui met en pratique ces nouveaux moyens de reconnaissance et
d’exploration. Une section d’aéroplanes transportables en roulottes accompagne

7. Lettre du commandant Estienne à M. Waddington, rapporteur du budget de la Guerre au Sénat, le


19 janvier 1910, Service historique de la défense (SHD), fonds privés, carton 1K193.

13
Regarder derrière la colline : le véritable ADN…

même le 49e régiment d’artillerie de campagne. Des techniques de réglage de tir


par l’intermédiaire d’un observateur aérien sont alors mises au point8,9.
Les éléments sont en place pour une mise en œuvre pratique de la reconnais-
sance aérienne dès les premiers combats de la Première Guerre mondiale.

L’épreuve du feu
Les nouveaux moyens aériens, employés par les principaux belligérants, dé-
montrent leur efficacité dès les premières semaines du conflit. Le rôle principal
reste néanmoins attribué à la cavalerie, avant que la portée et la cadence des tirs
de l’artillerie et de l’infanterie la menace et ne lui permette plus de remplir ses
missions de découvertes, de reconnaissance et de couverture.
Dans le domaine de la reconnaissance, deux batailles cruciales sont engagées
grâce à l’appui des aéroplanes : Tannenberg, du 26 au 30 août 1914 puis La
Marne du 5 au 12 septembre. Elles renversent des situations compromises du fait
de la retraite de deux armées pressées par l’offensive ennemie et devant éviter
l’encerclement.
À Tannenberg, les Allemands, en nette infériorité numérique (200 000
hommes contre le double environ), réussissent à bloquer l’offensive russe après
avoir abandonné une partie significative de la Prusse orientale. La manœuvre
envisagée par les généraux Hindenburg et Ludendorff fraîchement nommés chef
et chef d’état-major de la 8e armée ainsi que par le lieutenant-colonel Hoffmann10
consiste à battre séparément les deux armées russes qui leur sont opposées, la
1re et 2e armée des généraux Rennenkampf et Samsonov, en concentrant leurs
efforts contre l’une puis contre l’autre. Les reconnaissances aériennes effectuées
par les Allemands à bord d’avions Etrich Taube leur permettent de connaître
précisément les positions des deux armées et surtout les distances qui les sé-
parent. Ils peuvent ainsi effectuer leur manœuvre avec un certain niveau de sû-
reté et adapter très rapidement leur dispositif à la situation réelle. Du côté russe
en revanche, la manœuvre s’exécute sans connaissance précise de la position des

8. Les différences de conception ayant abouti à la création de facto de deux services aéronautiques,
l’un du génie, l’autre de l’artillerie, une partie de l’état-major mais aussi des politiques s’inquiète
de la dispersion des moyens induite. En conséquence, le Service de l’aéronautique est placé sous
l’autorité directe du chef d’état-major général de l’armée de Terre en février 1910 tandis que dès
le mois de juin suivant cette responsabilité est confiée à la direction du génie. En octobre, enfin
est créée une inspection permanente de l’aéronautique militaire, première institutionnalisation de
l’arme aérienne en France. Sans remettre en cause l’existence d’une lutte et d’une concurrence
entre le génie et l’artillerie à cette période, il serait peut-être utile de la ramener à de plus justes
proportions que celles présentées dans l’historiographie telle qu’elle s’est développée dans l’armée
de l’Air depuis des décennies.
9. À ce titre par exemple, voir la note du capitaine Bellanger du 24 janvier 1912 et la note sur une
manière d’observer les salves de contrôle en aéroplane du lieutenant Marzac, SHD.
10. Un acteur souvent oublié de cette manœuvre est le lieutenant-colonel Hoffmann qui appartient
aussi à l’état-major de la 8e armée et surtout connait les personnalités et les dissensions des chefs
russes. Il a été en poste à St-Pétersbourg, s’est spécialisé dans l’étude de l’armée russe et a été
désigné comme observateur pendant la guerre russo-japonaise de 1905.

14
Renseignement aérien et spatial

forces allemandes ce qui amène une des armées russes à poursuivre une chimère,
c’est-à-dire des forces allemandes qui ne sont déjà plus là, tandis que l’autre se
fait écraser.
La bataille de la Marne est en grande partie décidée sur la base d’une re-
connaissance aérienne qui détecte le changement de direction de la 1re armée
allemande. En évitant Paris, elle donne la possibilité de contre-attaquer son aile
gauche et surtout d’arrêter la retraite de l’armée française et de rétablir la si-
tuation. Joffre indique ainsi que c’est « le faisceau de renseignements partiels
rapportés par l’ensemble des reconnaissances aériennes et par les patrouilles
de cavalerie qui a permis à l’état-major de connaître la situation dans son en-
semble. Mais il est certain que l’aviation, et spécialement celle de la 6e armée
et du camp retranché de Paris, a joué un rôle prépondérant en cette occasion ».
La bataille de la Marne est aussi l’occasion de démontrer l’efficacité des
conceptions développées par l’établissement de Vincennes quant au réglage du tir
de l’artillerie. Estienne qui a été nommé au commandement du 22e régiment d’ar-
tillerie de campagne, emporte avec lui une section légère d’aviation d’observation
composée de deux avions démontables et transportés en roulottes automobiles. Le
régiment compose l’artillerie de la 6e division d’infanterie dirigée par le général
Pétain. Elle participe à la bataille des Frontières, aux batailles de Charleroi et de
Guise et suit la retraite du 3e corps d’armée en direction de la Marne. Le 6 sep-
tembre 1914, la division reçoit l’ordre d’attaquer Montceaux-les-Provins, confor-
mément aux instructions données par le général Joffre ordonnant l’arrêt de la re-
traite. Le colonel Estienne envoie le maréchal des logis Damberville reconnaître
le secteur de Montceaux-les-Provins vers huit heures. Il apporte au PC du général
Pétain un croquis indiquant l’emplacement par rapport aux routes et aux clochers
de six ou sept batteries allemandes et d’une nombreuse infanterie. Des copies du
plan sont établies puis adressées à tous les groupes de 75 et même à un groupe de
120 C en batterie à sa gauche. Sur chaque copie, la tranche de terrain affectée au
destinataire est indiquée. Le résultat de cette opération est un succès incontestable
qui provoque la destruction des batteries ennemies et la conquête du village sans
grande difficulté pour l’infanterie. Une première application empirique, en quelque
sorte, du principe : « L’artillerie conquiert, l’infanterie occupe ».
Seulement pour que l’artillerie conquiert, il faut que l’aviation reconnaisse le
terrain et les positions de l’ennemi puis règle le tir de l’artillerie… Et pour que
l’infanterie continue à occuper le terrain et ne soit pas chassée par l’artillerie
ennemie, il faut interdire l’usage du ciel à l’adversaire.
C’est ce qu’ont bien assimilé les Allemands lorsqu’ils lancent l’offensive
contre le secteur de Verdun en février 1916. Ils concentrent près de 300 appa-
reils pour empêcher les moyens d’observation français, y compris les ballons,
d’assurer leur mission de reconnaissance et de réglage du tir de l’artillerie.
Face à eux, les Français alignent moins de 100 appareils qui ne peuvent conte-
nir l’offensive aérienne adverse. Les Allemands réussissent à s’assurer la maî-

15
Regarder derrière la colline : le véritable ADN…

trise de l’air et à acquérir la supériorité aérienne non pas sur l’ensemble du


front occidental mais au-dessus d’un secteur choisi. Les Français organisent
alors un groupement de combat autonome auquel on donne pour instruction de
rechercher l’ennemi et de le détruire systématiquement. S’engage alors dans
le ciel de Verdun la première vraie bataille aérienne, tant en termes d’effectifs
engagés que de durée11.
La raison première de cette montée en puissance est soit de permettre, soit
d’empêcher l’exécution des missions de reconnaissance et de réglage de tir de
l’artillerie. La chasse n’existe que pour acquérir la supériorité qui permet de
réaliser ces missions.
Dès lors, tous les éléments sont en place. Une majorité des flottes est compo-
sée d’unités de reconnaissance, d’observation ou de coopération avec les forces
terrestres. La chasse en est le complément indispensable, le bombardement le
prolongement logique. Ce modèle perdure jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale
en France. Ainsi, en 1920, l’ensemble des forces aéronautiques, hors aéronau-
tique navale, comprend 199 escadrilles dont 27 de chasse, 32 de bombardement,
57 d’observation et 3 coloniales12. En 1939, l’organisation de l’armée de l'Air
comprend 115 groupes et 17 escadrilles répartis de la façon suivante : 23 groupes
et 9 escadrilles « régionales » pour la chasse ; 33 groupes de bombardement, 14
groupes de reconnaissance, 47 groupes d’observation auxquels s’ajoutent 8 es-
cadrilles spécifiques aux colonies13.

L’évolution des forces aériennes et spatiales : des caractéristiques partagées


La maîtrise de la hauteur et de la vitesse s’inscrit dès lors dans la tradition-
nelle lutte de l’épée et du bouclier et ce jusqu’à nos jours. Les progrès techniques
des plates-formes, mais aussi des outils de reconnaissance (photographie, ra-
dar, champ électromagnétique, etc.), favorisent la couverture d’espaces de plus
en plus importants tout en étant plus précis. Ils donnent aussi la possibilité de
se garantir des défenses adverses. La hauteur, l’altitude et la vitesse permettent
d’échapper aux défenses anti-aériennes, artillerie puis missiles et à l’interception
des chasseurs. Le SR-71 Blackbird avec sa vitesse connue de Mach 3,32 et son
plafond de 26 000 mètres peut être considéré comme l’aboutissement de cette
conception tout comme le MiG-25 dans sa version de reconnaissance.

11. Sur l’ensemble de la période, des ouvrages de synthèse permettent de juger de l’évolution
historiographique du sujet : P. Facon, Histoire de l’armée de l'Air, Paris, Documentation française,
2009, 558 p. ; J.-M. Olivier (dir.), Histoire de l’armée de l'Air et des forces aériennes françaises
du XVIIIème siècle à nos jours, Paris, Privat, 2014, 547 p. ; J. de Lespinois (dir.), Nouvelle histoire
de l’armée de l'Air et de l'Espace, Paris, Pierre de Taillac, 2022, 479 p. Pour une vision allemande
voir H. Ritter, La guerre aérienne, Paris, Documentation française, 2013, 279 p. [traduction de
l’ouvrage Der Luftkrieg paru en 1926].
12. C. Christienne (général), P. Lissarrague (général) et alii, Histoire de l’aviation militaire fran-
çaise, Paris, Charles-Lavauzelle, 1980, p. 219.
13. Idem, p. 345.

16
Renseignement aérien et spatial

Seulement, les défenses surface-air sont devenues de plus en plus efficaces :


les caractéristiques prêtées au missile russe 9M96 qui compose le système d’arme
S-300 affichent une vitesse de Mach 6,5 pour une altitude de 27 000 mètres. Puis,
les satellites s’avèrent à l’usage moins coûteux, souvent plus précis, permettent
de transmettre en temps réels14 et surtout d’agir sans entrer dans l’espace aérien
adverse. Mais toujours par le haut.
Le mouvement est mis en œuvre dès les années 60 pour les États-Unis et
l’URSS. Une dizaine d’années plus tard, c’est la Chine qui entre dans le club
des puissances spatiales. Il faut attendre une nouvelle dizaine d’années pour
que la France commence à développer une famille de satellites de reconnais-
sance, suivie notamment par le Japon et Israël en 2003, par l’Allemagne en
2006, l’Italie en 2007. Les facteurs qui provoquent le développement de ces
programmes sont le plus souvent la recherche de l’obtention d’un renseigne-
ment souverain répondant à des impératifs opérationnels, stratégiques et po-
litiques. Ce qui est néanmoins remarquable, c’est la dualité des capacités. On
estime ainsi que 75% des satellites actuellement en activité répondent, peu ou
prou, à des besoins militaires tandis que seuls 20% de ces derniers sont entiè-
rement dédiés à ces missions15.
Le club des pays ayant développé des instruments de lutte antisatellites est
beaucoup plus restreint : seuls quatre pays ont effectué des tirs de missiles dé-
diés à cette mission. Dès 1959 pour les États-Unis suivis par l’URSS en 1961
puis par la Chine en 2007 et l’Inde en 2019. D’autres systèmes de défense ou
de combat ont aussi été développés comme l’armement de stations de type Sa-
liout ou l’Initiative de défense stratégique voulue par Ronald Reagan en 1983.
La création de l’US Space Force (USSF) ainsi que celle du Commandement de
l’espace (CdE) en France en 2019 expriment la prise en compte de la possibilité
de véritables opérations militaires dans, depuis et vers l’espace. Soit 60 ans après
les premières mises en orbites de satellites d’observation.
On constate alors une logique comparable à celle qui a été détaillée s’agissant
de l’aéronautique : la capacité à voir derrière la colline entraîne une réponse de
l’adversaire, potentiel ou déclaré. La capacité d’emploi implique, de facto, la
nécessité d’accéder, de maîtriser voire de rechercher la supériorité dans le mi-
lieu tant aérien qu’exo-atmosphérique. Celle-ci est d’autant plus sensible dans
l’espace qu’il ne s’agit plus simplement d’observation ou de reconnaissance
mais aussi de communication et de positionnement, navigation et synchronisa-
tion (PNT). Ces ressources sont aussi indispensables aux opérations contempo-
raines que l’observation depuis le ciel l’a été pour l’artillerie pendant la Première
Guerre mondiale. La réponse peut s’exprimer par la destruction du satellite,

14. Transmission absente sur le SR-71 – mise en œuvre sur des versions ultérieures du Lockheed U-2
qui, subsonique, a néanmoins été intercepté plusieurs fois notamment par des missiles russes SA-2
Guideline.
15. Sur ce sujet voir J. Arnould, La guerre de l’espace aura-t-elle lieu ?, Paris, L’Harmattan, 2022,
100 p.

17
Regarder derrière la colline : le véritable ADN…

abstraction faite du syndrome de Kessler16, son aveuglement, son déplacement


forcé, l’attaque cyber de ses logiciels ou de ceux des stations sols. Le développe-
ment de systèmes complets de lutte dans, depuis et vers l’espace se dessine. Ils
rendent potentiellement envisageable le combat pour la maîtrise et la supériorité
dans l’espace et dans les couches de hautes altitudes, proportionnellement peu
utilisées actuellement, comprises entre 20 km et 100 km d’altitude, les séparant
de l’espace aérien.
Parallèlement, l’évolution constatée de l’emploi des drones tactiques dans
les conflits les plus récents, notamment lors des opérations actuelles en Ukraine,
rappelle les concepts développés dans le cadre de l’aviation d’artillerie. Agissant
à faible altitude, à faible vitesse en présentant des cibles de taille limitée, les
drones d’observation ou les drones suicides s’avèrent être des cibles difficiles à
détecter et à détruire avec les moyens développés pour lutter contre des capacités
aériennes plus classiques. La lutte dans ce segment du ciel entraîne encore une
fois le développement de moyens pour empêcher l’exploitation de cette frange
de l’espace aérien par l’adversaire. Et il est très probable que certains de ces
moyens, quand ils seront arrivés à maturité soient menacés par des capacités du
même ordre pour détenir la maîtrise puis la supériorité aérienne.

On le voit : la fonction ISR est centrale dans l’histoire de l’armée de l’Air


et de l’Espace. Centrale parce que les caractéristiques des deux milieux prédis-
posent à l’exécution des missions de ce type. Centrale parce que l’exploitation
des deux milieux résout des blocages tactiques grâce aux capacités d’effectuer
des missions de reconnaissance opérative et stratégique, puis de préparer et ac-
compagner la manœuvre tactique terrestre et navale.
Ces moyens n’ont pas, pour autant, remplacé des sources plus traditionnelles
ou ralenti le développement d’autres types de recueil complémentaires (rensei-
gnement électromagnétique, par exemple). Ils ont remplacé ceux qui n’étaient
plus adaptés aux nouvelles conditions du combat, en particulier la cavalerie, et
répondu aux nouvelles dimensions du champ de bataille tant dans son dévelop-
pement linéaire, lignes de front de centaines de kilomètres, que dans l’accroisse-
ment de sa profondeur y compris logistique.
Cependant, même les nouvelles possibilités offertes par le milieu aérien sont
limitées par les défenses aériennes et anti-aériennes adverses dont l’une des

16. Le syndrome de Kessler désigne l’effet qu’un volume de débris spatiaux en orbite basse pour-
rait provoquer à partir d’un seuil au-dessus duquel les objets en orbite sont fréquemment heurtés
par des débris et sont détruits à leur tour augmentant de façon exponentielle le nombre des débris
et la probabilité des impacts. À partir d’un certain volume, un tel scénario rendrait quasiment
impossible l’utilisation des satellites artificiels. Dans le cas d’une attaque préméditée, l’auteur se
trouverait dans la même situation que son adversaire et se verrait interdire par sa propre action
l’accès aux services spatiaux.

18
Renseignement aérien et spatial

formes les plus abouties actuellement est fournie par les systèmes Integrated Air
Defense System (IADS) ou Anti-Access / Area Denial (A2/AD) qui rendent toute
mission aérienne dans la profondeur, en dehors d’un raid massif, potentiellement
plus complexe et plus risquée.
La réponse apportée a été l’extension de la dimension verticale rendue en-
visageable par l’accès à l’espace. Dès lors, nous avons assisté à une évolution
semblable à celle constatée pour la puissance aérienne militaire. La capacité de
reconnaissance conduit au développement de contre-mesures dont les concepts
sont apparentés : satellites tueurs de satellites pour la chasse, missiles antisatel-
lites ou armements à effets dirigés pour la défense sol-air.
C’est donc bien la fonction ISR qui a conduit au développement des princi-
pales fonctions combattantes des forces aériennes et maintenant spatiales. C’est
le besoin d’informations, de renseignements, de voir derrière et par-delà la col-
line, qui a conduit à conquérir, maîtriser et contrôler militairement ces deux mi-
lieux, nouveaux pour l’humanité. Au point de passer peut-être au second rang,
alors qu’en réalité, si ce n’est par le nombre relatif de missions, cette fonction
continue à représenter une bonne part de son ADN. Au point que ce sont les
mêmes éléments, ISR et communication, qui rendent envisageables les concepts
d’intégration et d’opérations multi-milieux et multi-champs.

19
20
Renseignement aérien et spatial

Le renseignement aérien stratégique


en France (1946-2003)
Baptiste Colom-y-Canals

Ancien officier de l'armée de l'Air et de l'Espace, Baptiste Colom-y-Canals


est docteur en histoire. Son travail de thèse sur le renseignement aérien a obtenu
le grand prix de l'Académie du renseignement en 2019. Il est actuellement pro-
fesseur d'histoire-géographie.

La Seconde Guerre mondiale a démontré l’importance de l’utilisation du ren-


seignement aérien dans la conduite stratégique de la guerre. La campagne de
bombardement stratégique menée par les Anglo-américains sur l’Allemagne re-
pose sur des choix de ciblage notamment soutenus par un emploi intense du ren-
seignement aérien1. Celui-ci devient même une des principales sources d’infor-
mation du haut commandement allié pour élaborer sa planification stratégique2.
Si l’armée de l’Air a participé aux opérations de collecte à la mesure de ses
faibles moyens, elle n’a pas été associée aux opérations de planification straté-
gique, que ce soit au sein du comité interallié des services de ciblage ou de l’Al-
lied Central Interpretation Unit (ACIU)3. Elle n’a pas pu bénéficier pleinement
de l’expérience anglo-américaine acquise avec l’emploi stratégique du rensei-
gnement aérien. De la même façon, le haut commandement français n’a pas été
sensibilisé à l’emploi du renseignement aérien dans la planification stratégique.
Les dirigeants militaires et politiques ont l’habitude de recourir au renseigne-
ment d’origine humaine pour alimenter les processus décisionnels stratégiques
et préfèrent naturellement s’appuyer sur de telles sources.
En 1945, la principale problématique de l’armée de l’Air est d’assurer ses
missions avec les faibles moyens dont elle dispose, tout en essayant de moder-
niser ses unités4. Le développement d’une composante de renseignement straté-
gique n’est donc pas une priorité. Le jugement de l’inspecteur de l’aviation de
reconnaissance, le commandant Battle, est particulièrement sévère à ce sujet. Il
constate qu’« il n’y a pas de doctrine officielle du renseignement. Il n’existe pas

1. R. Overy, The Bombing War: Europe 1939-1945, London, Allen Lane, 2013, p. 308.
2. C. Babington-Smith, Evidence in Camera, Stroud, Sutton Limited, 2004, p. 47.
3. G. Krugler, « « Strike Hard, Strike Sure » Reconnaissance stratégique et ciblage : les méthodes
scientifiques du bombardement aérien allié durant la seconde guerre mondiale », Revue Historique
des Armées, n°261 4/2010, pp. 14-34.
4. P. Facon, « Le réarmement de l’armée de l’Air » dans M. Vaïsse, (dir.), La IVe République face
aux problèmes d’armement, Actes du colloque du 29 et 30 septembre 1997 à l’école militaire,
Paris, ADDIM, 1998, pp. 107-128.

21
Le renseignement aérien stratégique en France (1946-2003)

non plus de politique du renseignement et les conséquences de cet état de fait


sont très graves »5.
Dès lors, comment la France a-t-elle intégré le renseignement aérien dans
sa culture stratégique ? Comment le renseignement aérien stratégique s’est-il
développé pour devenir une des principales sources décisionnelles d’ordre stra-
tégique mais aussi politique ?
Le début de la Guerre froide, avec les conflits de décolonisation en Indochine
et en Algérie, puis l’émergence de la force de frappe nucléaire, constituent le
catalyseur qui dynamise la demande en France d’un renseignement stratégique
toujours plus perfectionné et complet. La confrontation continue avec le bloc de
l’Est et les multiples interventions militaires en Afrique contribuent à la prise
de conscience de l’intérêt de ce renseignement par le décideur politique. Le lan-
cement d’un programme de satellite d’observation militaire marque finalement
la pleine intégration de l’emploi du renseignement aérien stratégique dans la
culture décisionnelle française.

L’émergence progressive d’un besoin d’ordre stratégique


À partir de 1949, le basculement de la Chine dans le camp communiste fait
peser la menace d’une possible intervention des forces chinoises contre le corps
expéditionnaire français en Indochine, notamment dans les airs. Le général Har-
temann, commandant les forces aériennes en Extrême-Orient ordonne donc la
conduite de missions de reconnaissance afin de collecter des renseignements
pour lever le doute sur cette menace potentielle6. Ces missions, effectuées par
des avions de chasse P-63 à l’aide d’un « pod » photographique improvisé,
montrent que les Chinois n’ont pas positionné d’unités de Mig-15 à proximité de
l’Indochine, rassurant le commandement français.
Cette expérience souligne l’importance de la dimension stratégique du ren-
seignement aérien. C’est un atout indéniable qui offre une source « objective »
dans le processus de recoupement des renseignements divers. L’image est une
transcription fidèle de la réalité qui peut être analysée au moyen de processus
scientifiques comme la photogrammétrie et d’outils de mesure. Cette démarche
montre également que le commandement français a conscience du potentiel du
renseignement aérien dans le domaine stratégique mais tend à ne l’utiliser que
lorsque le besoin s’en fait ressentir. Le manque de moyens adaptés à ce type de
collecte en rend l’emploi exceptionnel.
La crainte de l’aviation chinoise favorise également un rapprochement avec
les Américains, dont l’intérêt pour la région est devenu sensible depuis le dé-

5. SHD, DAA, 60 E 1095, Commandant Batlle, Nécessité d’établir et de mener une politique du
renseignement, 17 février 1949.
6. SHD, DAA, 4C 926, Note sur les missions de reconnaissance sur l’île d’Hainan pour le général
commandant les FAEO, 5 mai 1950 et SHD, DAA, 4C 926, Lettre du GCA Carpentier sur les
reconnaissances photographiques, 2 septembre 1950.

22
Renseignement aérien et spatial

but de la guerre de Corée à l’été 1950. Ces derniers demandent à l’armée de


l’Air des renseignements aériens portant sur la situation à la frontière chinoise.
Des échanges portant sur le renseignement aérien stratégique se mettent ainsi
en place dans le but d’estimer le plus précisément possible la menace chinoise7.
Par ce biais-là, le renseignement aérien permet d’asseoir le poids des demandes
françaises sur les moyens militaires chinois auprès des Américains. Ces derniers
sont en effet les seuls capables de fournir ces informations. Le renseignement
aérien devient ainsi une monnaie d’échange pour obtenir les informations que le
renseignement français ne parvient pas à avoir en Indochine.
Bien que l’aspect stratégique ne représente pas une part importante dans le
renseignement aérien en Indochine, il constitue pourtant un premier essai mar-
quant. Pour la première fois, le renseignement aérien est employé sur un théâtre
d’opération pour évaluer, avec succès, une menace d’ordre stratégique. Cette
expérimentation retient l’intérêt du commandement quant à l’utilisation du ren-
seignement aérien stratégique dans les guerres de décolonisation.
Lors de la guerre d’Algérie, de la même façon, le besoin de connaître le
potentiel militaire de l’Armée de Libération Nationale algérienne (ALN) de
l’autre côté des frontières du Maroc et de la Tunisie motive la mise en œuvre
de missions de reconnaissance d’ordre stratégique8. À partir de 1956, l’armée
de l’Air déploie périodiquement des avions de reconnaissance à réaction RT-
33 puis RF-84F en Algérie pour épauler les RB-26C afin d’exécuter des mis-
sions de reconnaissance sur les aérodromes et les bases pouvant être utilisés
par l’ALN au Maroc et en Tunisie9. Ces missions permettent d’obtenir chaque
mois un panorama de l’activité de l’ALN à l’extérieur de l’Algérie tout en
analysant ses effets potentiels sur l’intérieur du théâtre algérien. Le renseigne-
ment aérien devient ainsi le principal moyen d’information sur la logistique de
l’ALN10. Il offre l’avantage d’obtenir rapidement et de façon précise des élé-
ments de réponse face à des problèmes d’ordre stratégique. Il s’avère pratique
et sûr pour recouper des informations.
Si cet emploi demeurait très empirique en Indochine, il s’organise progres-
sivement en Algérie pour gagner en efficacité. Un plan de recherche du rensei-
gnement est cette fois-ci spécifiquement défini dès 1959 pour le suivi de cette
menace et assurer une couverture hebdomadaire des objectifs. Des détachements
de la 33e escadre de reconnaissance se relaient pour apporter un renfort aux
moyens stationnés en Algérie11. En 1961, des missions sont exécutées quatre fois
par semaine pour surveiller les terrains d’aviation en Tunisie12. Se pose alors la
7. SHD, DAA, 4C 826, Dossier conférence tripartite sur le renseignement, octobre 1952 : CINPAC,
Intelligence division, Special information Report n°2 : Wei-Chou Island, China.
8. SHD, DAT, 1 H 2084, Fiche : Missions photographiques sur les territoires limitrophes, 5 février
1960.
9. SHD, DAA, I 145, Fiche relative à la surveillance des terrains tunisiens et libyens, 1er juin 1959.
10. SHD, DAA, I 145, Fiche : Dérogation de survol de la Tunisie, 28 juin 1960.
11. SHD, DAA, I 145, Fiche surveillance des territoires tunisiens et libyens, 23 avril 1959.
12. SHD, DAA, I 145, Surveillance au-delà des frontières, 9 septembre 1961.

23
Le renseignement aérien stratégique en France (1946-2003)

question de l’intégration de ces expériences dans un système plus global et gé-


néralisé, que ce soit au niveau de l’armée de l’Air, de l’état-major des Armées
ou du décideur politique.
D’un point de vue capacitaire, le besoin de doter l’armée de l’Air d’une plate-
forme de collecte stratégique s’affirme peu à peu à partir de la fin des années
cinquante. Cependant, l’industrie aéronautique française n’est pas en mesure de
proposer une solution fonctionnelle, aucun crédit n’est débloqué à cette fin. Par
ailleurs, l’autorité politique n’a pas encore conscience de l’intérêt de cette source
de renseignement, contrairement aux militaires. Elle n’appuie pas son dévelop-
pement, contrairement aux États-Unis où les programmes d’avions de reconnais-
sance stratégique, comme le U-2 puis le SR-71, sont lancés aux sur l’initiative du
président américain lui-même.
Pour autant, le pouvoir politique français sait s’appuyer sur ce type de sources
quand cela devient nécessaire. Bien qu’il n’existe pas d’archives confirmant cette
hypothèse, la crise de Cuba pourrait avoir été un événement décisif pour modi-
fier la perception du pouvoir politique envers le renseignement aérien. Alors que
le général de Gaulle proclamait son soutien au président Kennedy, l’attaché mi-
litaire de l’ambassade américaine s’est déplacé à l’Élysée en octobre 1962 pour
montrer les photographies des U-2 au président de la République13. Celui-ci a-t-il
été impressionné par ces photographies aériennes ? Rien ne permet, à ce jour,
de l’affirmer. Mais cet épisode montre que le pouvoir politique connait dès lors
l’intérêt du renseignement aérien d’ordre stratégique et de son usage à des fins
de decision et d’influence.
Au même moment, l’acquisition de l’arme nucléaire par la France transforme
sa perception de l’outil militaire. Pour l’armée de l’Air, il s’agit d’une véritable
révolution. Pour la première fois de son histoire, la défense de la France re-
pose principalement sur sa composante stratégique, les Forces Aériennes Straté-
giques. Cette mission exige également de nouvelles capacités en matière de ren-
seignement comme l’a prouvé l’exemple américain14. Un renseignement aérien
stratégique efficient renforcerait la crédibilité de la force de frappe.
Dans les conflits de décolonisation, en Indochine puis en Algérie, le rensei-
gnement aérien d’ordre stratégique était alors orienté selon un besoin strictement
militaire dans le contexte de contre-guérilla propre à ces guerres. Il s’agissait
de détecter des concentrations de troupes, des matériels, des installations pour
estimer le potentiel et l’ordre de bataille militaire des pays voisins et évaluer
précisément la menace… La constitution de la force de frappe fait évoluer la
perception qu’ont les commandeurs de l’emploi du renseignement aérien, héritée
des expériences passées. Le 2e bureau des Forces Aériennes Stratégiques a pour
mission d’assurer le suivi de la situation militaire, mais aussi politique en Union

13. SHD, DEX, GR 3K 11, interview du général Compagnon, bande n°21.


14. J.T. Farquhar, A Need to Know : The role of Air Force Reconnaissance in War Planning, 1945-
1953, Maxwell AFB, Air University Press, 2004.

24
Renseignement aérien et spatial

des Républiques Socialistes Soviétiques. Il devait préparer les dossiers d’objec-


tifs et le suivi des défenses anti-aériennes des forces du pacte de Varsovie afin
de faciliter la conduite des missions de pénétration vers les objectifs15. Il assurait
donc une veille stratégique des moyens de défense soviétiques et des cibles afin
d’alimenter un processus décisionnel d’ordre stratégique mais également poli-
tique dans le cadre de la dissuasion nucléaire.
Alors que le Mirage IVA, futur vecteur de la force de frappe, est mis au point,
l’état-major de l'armée de l'Air (EMAA) imagine dès 1961 développer une plate-
forme issue de ce programme pour mener des missions de reconnaissance straté-
gique16. Dans un souci d’économie, le souhait affiché est de capitaliser sur l’effort
de recherche et de développement pour enfin se doter d’un avion de reconnais-
sance possédant une allonge stratégique. L’EMAA poursuit de la sorte une poli-
tique d’adaptation de plateformes conçues pour des programmes de chasseurs ou
de bombardiers afin d’en extrapoler un système de collecte, sans lancer un pro-
gramme spécifique bien trop couteux.
Le conseil de défense de 1964, présidé par le général de Gaulle, entérine
l’acquisition d’un système de collecte stratégique sous la forme du couple
Mirage IVA et d’une nacelle photographique. Cette décision se matérialise par
la commande de douze appareils supplémentaires pouvant emporter une nacelle
photographique en 1965. Cette décision semble enfin sanctionner l’accord du
pouvoir politique pour se doter d’une capacité de collecte stratégique. Pour au-
tant, cette analyse peut être nuancée. Si le pouvoir politique donne son accord,
aucune source ne permette encore d’affirmer qu’il y a une réelle volonté d’utili-
ser le renseignement aérien dans son processus décisionnel.
Si l’EMAA parvient à faire ratifier la décision d’acquisition de ce nouveau
système de collecte, son ambition semble être d’abord capacitaire17. Il semble
que l’EMAA cherche d’abord à étendre sa sphère de moyens de recueil du ren-
seignement aérien plutôt que de développer un véritable outil de collecte stra-
tégique. Le programme est tout d’abord pensé et développé dans le cadre de la
montée en puissance de la force de frappe, en vue de renforcer la crédibilité de
la dissuasion. Pour l’EMAA, c’est également l’occasion unique d’acquérir enfin
un système de collecte stratégique moderne aux capacités et à l’allonge bien
supérieures aux plateformes dont il dispose.
Suivant cette intention, un programme de plateforme pour collecter du SIGnal
INTelligence (SIGINT) d’ordre stratégique est lancé à la fin des années soixante.
Le but est d’assurer le recueil des données électroniques qui alimenteront les bases
de données dédiées à la protection électronique des Mirage IVA18. Il s’agit égale-
15. SHD, DEX , Ai-8Z, Interview n°563, général Manguy, bande 1..
16. SHD, DAA, 4 E 26745, Fiche au sujet du Mirage IV « Reconnaissance », 8 octobre 1963.
17. SHD, DAA, 4 E 26745, Fiche relative à l’expérimentation du container photographique CT-
52, 13 juin 1969.
18. M. Gambs, « Sarigue : les missions de l’EE 00/51 « Aubrac » », in GUERRELEC, Les avions
de renseignement électronique : 50 ans d’activités secrètes racontée par les acteurs, Paris, Lavau-

25
Le renseignement aérien stratégique en France (1946-2003)

ment d’acquérir une capacité d’écoute des communications adverses (COMINT)


pour augmenter, compléter et élargir celles des Nord « Gabriel » qui sont limi-
tées19. Ce sera le DC-8 Sarigue, avion de conception civile, plateforme de collecte
SIGINT avec une petite capacité OPTINT. La traversée des défenses aériennes so-
viétiques par les Mirage IV et la crédibilité de la force de frappe sont le catalyseur
du développement des capacités stratégiques du renseignement aérien français.

Des expériences déterminantes


Dans le milieu des années soixante-dix, la France possède donc une compo-
sante de reconnaissance stratégique, mais réduite à une douzaine de Mirage IVA
« photo » dédiés à la mission nucléaire et à un seul DC-8 Sarigue. Ce volume
réduit de moyens empêche toute permanence ou satisfaction de tous les besoins
mais dote la France d’une capacité réelle de collecte stratégique.
Si ces vecteurs ont pour mission principale de contribuer à crédibiliser la
force de frappe grâce à la collecte de renseignement, ils suscitent rapidement
d’autres intérêts et d’autres demandes chez les décideurs militaires et politiques.
L’allonge du Mirage IVA permet d’abord de suivre « une évolution rapide de
la menace en provenance de pays tels que ceux d’Afrique du Nord et du Moyen-
Orient par exemple »20. La Marine désire par ailleurs recueillir des informations
précises sur les bâtiments de la flotte soviétique transitant dans la mer du Nord ou
en Méditerranée. Les Mirage IV du Centre d'Instruction des FAS (CIFAS) sont alors
mobilisés pour photographier les navires soviétiques au large de la Crête et de la côte
africaine21. Ces missions se répètent de façon régulière, suivant un plan de recherche
défini, ce qui constitue la première utilisation française rationalisée d’un système de
collecte stratégique. Elles donnent aussi l’opportunité au 2e bureau des FAS d’en-
richir ses bases de données électroniques sur les systèmes de défense soviétiques.
Mais c’est surtout à partir des années soixante-dix, avec la nouvelle politique
d’intervention militaire française en Afrique, que de nouveaux besoins apparaissent.
Les premières missions opérationnelles de collecte photographique sont déclen-
chées rapidement, avec l’affaire Claustre. L’anthropologue et archéologue Françoise
Claustre est enlevée et prise en otage par les rebelles tchadiens en avril 1974 au
Tibesti. Un Mirage IVA « photo » est envoyé pour recueillir des données cartogra-
phiques sur cette région, au Nord du Tchad, afin de préparer une opération pour la
libérer, qui se soldera par un échec. 22. En cette occasion les capacités de collecte
photographique du Mirage IVA en font un outil flexible, discret et rapide pour four-
nir en renseignement photographique le Centre des opérations des armées (COA).

zelle, 2009, pp.309 – 319.


19. M. Adam, « Des oreilles et des ailes ou quatre ans à l’escadrille électronique EE 54 « Dunkerque »,
1968-1972 », dans GUERRELEC, Les avions de renseignement électronique, op. cit., pp. 105-114.
20. SHD, DEX , Ai-8Z, Interview n°563, général Manguy, bande 1.
21. Témoignage du colonel (cr) M. Larrayadieu, « L’épreuve photographique » dans S. Gadal,
Forces Aériennes Stratégiques, Paris, Economica, 2009, pp. 337-341.
22. H. Beaumont, op. cit., p. 221.

26
Renseignement aérien et spatial

À partir de l’opération Lamantin commencée en 1977 en Mauritanie, les Mi-


rage IVA « photo » sont utilisés pour la collecte de renseignements stratégiques
en Afrique à la demande du COA et de l’état-major particulier du président de
la République et au profit du CEMA et du président de la République, les plus
hautes instances décisionnelles23. Cette implication directe du décideur politique,
tout comme la portée stratégique des actions françaises dans ces opérations mi-
litaires, font émerger des besoins spécifiques en matière de renseignement aé-
rien. Ces interventions extérieures reposent principalement sur l’aviation, et sur
l’action des avions de combat Jaguar, d’où le nom de « diplomatie du Jaguar »
pour caractériser cet emploi de l’arme aérienne par le décideur politique afin
d’appuyer la politique française en Afrique. De ce fait, le renseignement aérien
est omniprésent et indispensable aux opérations. L’interprétation et l’analyse du
renseignement aérien prend une importance nouvelle. Des images collectées au
niveau tactique peuvent donner des informations stratégiques et inversement :
les données recueillies au niveau stratégique sont indispensables au commande-
ment local. Pouvant contrôler étroitement ces opérations, le décideur politique
souhaite disposer d’une vision la plus complète de la situation sur le terrain.
Au moment du retour des forces françaises au Tchad dans le cadre de l’opé-
ration Épervier, le Mirage IVA « photo » est par exemple employé à deux fins
différentes lors des frappes sur l’aérodrome de Ouadi-Doum, dans le Nord du
Tchad, en 1986 et en 1987. L’avion peut déjouer la menace des défenses anti-
aériennes du site24, mais il est aussi susceptible de fournir précisément les don-
nées réclamées. Il est impératif dans ce cadre que ses photographies pré-strike
et post-strike soient analysées par l’EMA et l’Élysée, échelons qui coordonnent
la manœuvre stratégique conçue pour envoyer un message politique clair aux
Libyens ayant investi le Nord du pays25.
Le renseignement aérien stratégique s’impose au travers des opérations exté-
rieures comme un renseignement de gestion de crise, très apprécié par les déci-
deurs politiques par l’impression de preuve qu’il offre26. Non seulement l’image
aérienne est une retranscription de la réalité à un instant précis mais la photo-
graphie permet d’en faire un support utilisable aux yeux de tout le monde. En
1962, lors de la crise des missiles de Cuba, le président Kennedy utilise les pho-
tographies aériennes recueillies par les U-2 comme des preuves pour appuyer sa
position politique. Pour autant, le renseignement aérien ne résume pas le système
de renseignement sur lequel repose la décision stratégique. Il n’en est qu’une des
composantes. La crise de Kolwezi, en 1978, montre les limites des moyens de
23. SHD, DEX, GR 3K4, interview du général Méry, bande 5.
24. J. Mérouze, « Opération Tobus ; une mission de reconnaissance stratégique » in Comité Histo-
rique de l’Association GUERRELEC, La guerre électronique sur Mirage IV : 40 années de guerre
secrète racontée par ses acteurs, Paris, Lavauzelle, pp. 155-159.
25. J. de Lespinois, « L’emploi de la force aérienne au Tchad (1969-1987) » Air & Space Power
Journal, automne 2009 ; M. Forget, Nos forces aériennes en OPEX, Paris, Economica, p.36. ;
SHD, DEX, AI-8Z, Interview n°539 du Général Hector Pissochet, bande 10.
26. M. Handel, « Leaders and Intelligence » dans M. Handel (ed), Leaders and Intelligence, Oxon,
Frank Cass, 1989, pp. 3-39 (p. 4).

27
Le renseignement aérien stratégique en France (1946-2003)

l’armée de l’Air dans ce domaine qui ne peuvent assurer une veille stratégique
susceptible d’alimenter les besoins grandissants des décideurs militaires et poli-
tiques. Seul le DC-8 Sarigue peut intervenir, la région se trouvant hors du rayon
d’action des Mirage IVA « photo ».

Un moyen de puissance
L’opération Épervier, déclenchée au Tchad en 1986, pour contenir les inter-
ventions libyennes dans ce pays, avec des intérêts américains qui sont de plus en
plus marqués27, montre les besoins d’un renseignement aérien stratégique d’ori-
gine nationale28. Cette crise met également en lumière les retards français par
rapport aux moyens américains qui sont composés de satellites d’observation
militaire capables de fournir des photographies très précises. Les Américains
utilisent ainsi les renseignements recueillis par ce biais pour appuyer leur poli-
tique en Afrique. S’ils aident la France en fournissant via l’attaché militaire en
poste à Paris des images satellites pour améliorer la planification stratégique29,
les Américains peuvent également utiliser ces images pour influencer la diplo-
matie française comme lors du retrait de l’opération Manta du Tchad en 1984.
Le départ des troupes françaises avait été négocié sur la base d’un retrait com-
mun avec les troupes libyennes. Si la France respecte bien sa part des accords,
la Libye maintient ses troupes sur place. La diplomatie française présente ce
retrait comme un succès malgré les renseignements indiquant le contraire. Les
Américains fournissent aux Tchadiens les images satellites sur la réalité des po-
sitions libyennes, qui utilisent ces renseignements, démontrant ainsi l’échec de
l’opération française30. La problématique de l’autonomie décisionnelle se pose
alors pour le président François Mitterrand. Sans moyens de collecte d’ordre
stratégique pouvant rivaliser avec les capacités américaines, l’autonomie déci-
sionnelle française est amoindrie, remettant en question la crédibilité de l’action
diplomatique et militaire française31.
Si la France s’est intéressée aux satellites d’observation militaire dès 196332,
le manque de moyens financiers et techniques a empêché leur développement ra-
pide. Le lancement de Spot, satellite d’observation civil en 1986, offre à l’EMAA
et au décideur politique un premier accès à l’imagerie spatiale malgré des capaci-
tés limitées en termes de résolution. Les renseignements américains peuvent être
corroborés, même si c’est parfois de façon très partielle. Dans le même temps,
l’EMAA se familiarise et acquiert des savoir-faire dans l’exploitation de l’ima-
gerie satellitaire.

27. V. Nouzille, Dans le secret des présidents : CIA, Maison Blanche, Elysée : les dossiers confi-
dentiels 1981-2010, Paris, Fayard, 2010, p. 102.
28. SHD, DEX, AI-8Z, Interview n°539 du Général Hector Pissochet, bande 7.
29. SHD, DEX, AI-8Z, Interview n°539 du Général Hector Pissochet, bande 6.
30. J. Cécile, Le renseignement français à l’aube du XXIe siècle, Paris, Lavauzelle, 1998, p.149.
31. H. Védrine, Les mondes de François Mitterrand : À l’Elysée 1981-1995, Paris, Fayard, 1996, p.339.
32. SHD, DEM, 6 R 35, PV du comité des chefs d’état-major, 19 novembre 1963.

28
Renseignement aérien et spatial

Dépendre des renseignements satellitaires américains lors des opérations


Manta et Épervier fut vécu comme une humiliation par le président François
Mitterrand. Pour garantir l’autonomie décisionnelle de la France, et en s’ap-
puyant sur les expériences des opérations françaises en Afrique depuis 1978, il
lance en 1986 le programme de satellite d’observation militaire qui débouchera
sur le système Hélios33. En effet, la capacité de projection de forces ne peut se
dissocier d’une manœuvre préalable au niveau du renseignement stratégique.
Ces opérations ne sont pas conçues comme de simple intervention militaire lo-
cale mais comme le volet armé de la diplomatie française en Afrique. Le dimen-
sionnement précis de l’action militaire dans ces crises vient appuyer le poids de
la diplomatie française. Ces interventions se produisent dans un contexte régio-
nal où interfère des puissances locales comme la Libye et des grandes puissances
comme les États-Unis ou l’URSS. Dans ce cadre, le renseignement satellitaire
apparaît indispensable pour la crédibilité de la politique française. De la même
façon, pour mener une politique étrangère crédible aux yeux de ses partenaires,
la France doit se doter des moyens de renseignement stratégique adaptés à ses
ambitions. Comme l’explique le général Patrick de Rousier, « l’accès à l’infor-
mation confère à celui qui en dispose un levier de puissance considérable, dont
il use à l’égard de ceux qui en sont démunis »34. Plus qu’aucun autre système de
collecte, le satellite d’observation réaffirme l’adage : « Savoir, c’est pouvoir ».
La guerre du Golfe confirme les leçons apprises depuis 1945 et l’importance
du satellite d’observation dans l’emploi du renseignement aérien stratégique,
tout comme dans sa dimension d’outil de puissance au service du décideur poli-
tique. Les Américains dominent alors le champ de l’observation spatiale et im-
pressionnent leurs alliés35. Si Spot, avec ses capacités cartographiques pouvant
fournir une image d’ensemble du théâtre, permet à la France de tirer son épingle
du jeu36, il est largement dépassé par les satellites Key-Holes américains. Il ne
peut empêcher les États-Unis d’affirmer leur leadership durant toute la cam-
pagne. Le ministre de la Défense Pierre Joxe fait ainsi part de sa frustration
quand les généraux américains lui montrent les images satellites sans les lui lais-
ser37. Il constate la nécessité de maîtriser le renseignement aérien stratégique et
de posséder des satellites d’observation militaire pour assurer la souveraineté
décisionnelle de la France38.

33. F. Mitterrand, Réflexions sur la politique extérieure de la France, Paris, Fayard, 1986, p. 17.
34. P. de Rousier « L’importance du renseignement aérien et spatial dans le processus décision-
nel » dans J. de Lespinois (dir), Politique, défense, puissance : 30 ans d’opérations aériennes :
Actes de colloque, Paris, La Documentation Française, 2011, pp. 39-47.
35. M. Forget, Nos forces aériennes en OPEX, op. cit., p.60.
36. P. de Rousier, op. cit., pp. 39-47.
37. L. Gautier, « Les conséquences de la guerre du Golfe sur la politique française de défense »,
dans CEHD, Cahier du CEHD : La participation militaire française à la guerre du Golfe,
Vincennes, CEHD, 2004, pp. 110-115.
38. P. Joxe, « Défense et renseignement : discours devant les auditeurs de l’IHEDN le 6 mai
1991 », Revue de Défense Nationale, juillet 1991, pp. 9-21.

29
Le renseignement aérien stratégique en France (1946-2003)

Placé en orbite en 1994, Hélios est le premier satellite d’observation militaire


français. Bien qu’ayant des capteurs limités au spectre visible, il possède une ré-
solution suffisante pour alimenter les dossiers de ciblages. Il contribue à assurer
une permanence de l’observation dans l’espace et le temps, « condition indispen-
sable à une approche comparative et raisonnée des situations »39.
Le satellite Hélios donne la possibilité au président Jacques Chirac de suivre
précisément la crise américano-irakienne en 1996, tout en préservant l’autono-
mie décisionnelle de la France40. Lors de la crise irakienne de 1998, l’ONU
sollicite l’aide de la France pour obtenir une évaluation fiable et impartiale
de la situation. Les missions conduites par les Mirage IVP pour recueillir ces
renseignements appuyèrent la posture de la France comme un acteur de mé-
diation reconnu sur le plan international. Les Mirages IVP vinrent en soutien
de la diplomatie française41. Depuis, l’imagerie spatiale est utilisée pour suivre
le déroulement de toutes les crises autour du globe. En 2003, c’est le rensei-
gnement aérien stratégique, dont l’imagerie spatiale, qui contribue à donner
les informations nécessaires sur la situation en Irak au président J. Chirac pour
décider sans être influencé par les Américains. Ces capacités de collecte et
d’analyse du renseignement aérien stratégique renforcèrent la crédibilité de la
position diplomatique de la France. À ce moment-là, ce n’est pas seulement
une capacité de collecte, c’est-à-dire la simple capacité de recueillir un rensei-
gnement grâce à un aéronef. C’est la totalité des moyens de collecte, du Mi-
rage IV « photo » au satellite Hélios en passant par le DC-8 Sarigue qui offre
un ensemble constitué de systèmes de collecte aux capacités variées avec un
spectre de recueil globale. Cet ensemble est couplé à une organisation traitant
l’analyse sous la direction de la Direction du renseignement militaire (DRM).
Le décideur politique dispose ainsi d’un outil parfaitement capable d’appuyer
son action politique et diplomatique lors d’une crise.
La guerre en Afghanistan montrera encore l’importance d’un renseignement
aérien stratégique reposant sur un ensemble de vecteurs de collecte et de capteurs
multispectraux pour accroître le poids de la France dans les coalitions interna-
tionales. De la fin de la Guerre froide à la guerre en Afghanistan, les évolutions
technologiques en termes de vecteurs comme de capteurs ont permis de dévelop-
per une réelle capacité de veille stratégique à la disposition des décideurs mili-
taires et politiques. Dans le même temps, les contraintes de contrôle politique pe-
sant sur la conduite des opérations et imposant une extrême précision des frappes

39. J. Boucheron, Rapport d’information sur le renseignement par l’image, Paris, Assemblée
nationale, 2001, p. 34.
40. X. de Villepin, Les premiers enseignements de l’opération « force alliée » en Yougoslavie :
quels enjeux diplomatiques et militaires ?, Rapport d’information n°464 de la commission des
affaires étrangère du Sénat [en ligne], Sénat, Paris, 1999, [consulté le 11/04/2014]. Disponible à
l’adresse [Link]
41. F. Mermet, « Introduction : Information, Renseignement et Commandement » dans P. Pascal-
lon (dir.), Les armées françaises à l’aube du XXIe siècle, T2 L’armée de l’Air, Paris, L’Harmattan,
2003, pp. 261-265.

30
Renseignement aérien et spatial

aériennes renforcèrent l’importance du renseignement aérien dans le processus


de ciblage. L’importance donnée au fait aérien et aux « frappes chirurgicales »
accroissait les besoins en renseignement aérien pour identifier les cibles, rele-
ver avec précision leurs coordonnées géographiques et déterminer les risques
de dommages collatéraux. Par ailleurs, la nécessité de produire rapidement un
résultat militaire acceptable sur le plan politique, c’est-à-dire en évitant les pertes
civiles, tout en préservant la vie des soldats français, en ciblant précisément des
objectifs militaires importants produisant un effet mesurable, accentua plus en-
core les besoins en renseignement aérien stratégique pour le décideur politique42.
Le renseignement aérien stratégique apparait dans les crises de ces dernières
années comme un outil militaire et politique indispensable. De la même façon, la
complexification des crises au niveau des acteurs locaux et internationaux comme
de l’accélération de la temporalité informationnelle accroit encore les besoins tant
en données qu’en termes de fluidité et d’instantanéité de communication.
La Guerre froide fut le catalyseur du développement du renseignement aérien
stratégique français. Partie de peu en 1945, la France se dota progressivement de
capacités de collecte stratégique via des plateformes spécialisées dont l’acqui-
sition et la maîtrise opérationnelle se fit très progressivement. Cette dynamique
permit à la France de s’équiper d’un premier satellite d’observation militaire à la
fin de la Guerre froide puis de constituer les capacités qui donnèrent au rensei-
gnement aérien stratégique son efficience actuelle. Il est intéressant de mesurer
le temps qui fut nécessaire pour forger cet instrument décisionnel et pour que
le décideur politique se l’approprie. Cette lente mise au point d’un renseigne-
ment aérien de dimension stratégique montre également le temps d’adaptation
nécessaire pour intégrer ce mode de renseignement à notre culture stratégique.
Le renseignement aérien fut d’abord utilisé comme une source d’ordre stra-
tégique lors des conflits de décolonisation pour évaluer les menaces au-delà du
théâtre des opérations. Bien que ponctuelle, cette utilisation amorça le dévelop-
pement d’un premier noyau de compétences tout en démontrant son utilité et ses
qualités auprès du haut commandement. Mais ce fut surtout la constitution de la
force de frappe nucléaire et la création des FAS qui poussèrent à l’acquisition de
plateformes de recueil spécifiquement dédiées à la collecte stratégique dans les
domaines de l’IMINT et de l’ELINT. Ces moyens favorisèrent l’élargissement du
champ de collecte du renseignement aérien stratégique ce qui entraîna l’élabora-
tion d’une production de dimension stratégique. Dans ce cas, c’est l’acquisition
préalable de la capacité de collecte stratégique qui permit de répondre aux besoins
stratégiques liés à la conduite des opérations extérieures à partir des années 1970.
Le mode de conception français en matière de reconnaissance stratégique se ca-
ractérisait alors par un recours pragmatique aux plateformes de collecte existantes.

42. A. Cordesman, The lessons and Non lessons of the Air and Missile Campaign in Kosovo,
Westport, Praeger Publishers, 2001, p. 123.

31
Le renseignement aérien stratégique en France (1946-2003)

Les opérations extérieures en Afrique, au travers notamment de « la diploma-


tie du Jaguar » avec le contrôle politique qu’elles demandent, favorisent natu-
rellement l’emploi des moyens de collecte existants pour satisfaire les nouveaux
besoins stratégiques émanant du COA et du décideur politique. Elles sont un
catalyseur dans l’appropriation de ce renseignement par le décideur politique.
Le lancement du programme qui aboutit au satellite Hélios en est la preuve.
En même temps, le décideur réalise que la maîtrise du renseignement aérien
stratégique, et plus particulièrement de capacités de collecte satellitaire, est un
outil pour crédibiliser son action politique dans les domaines diplomatique et
militaire. La veille stratégique assurée par le renseignement aérien est devenue
une capacité incontournable pour la prise de décision politique.
Cette dynamique d’évolution s’est poursuivie après la fin de la Guerre froide,
et chaque crise a démontré la nécessité de posséder en propre une capacité de
collecte et d’analyse du renseignement aérien au niveau stratégique pour assurer
l’indépendance et l’autonomie décisionnelle de la France. Le lancement des sa-
tellites CSO et Ceres, ces dernières années, témoigne de l’intérêt de la possession
de ces capacités de collecte.

32
Renseignement aérien et spatial

Bilan et perspectives de deux


décennies d’adaptation
du renseignement air à l’évolution de la
conflictualité dans la 3e dimension
Sylvain Polizzi –Thierry Maurin

Le Lieutenant-colonel Sylvain Polizzi est officier renseignement interprète


analyste (ORIA promotion 2005). Breveté de l’École de guerre, il a servi au sein
de l’escadron de drones 1/33 « Belfort » en qualité de commandant d’escadrille
et chef de mission. Il commande le Centre de Renseignement Air depuis sep-
tembre 2021.
Le Lieutenant-colonel Thierry Maurin est officier renseignement interprète
analyste (ORIA promotion 1994). Ancien chef des opérations du Centre de Ren-
seignement Air, il est depuis 2020 le chef de la division capacitaire de l’état-ma-
jor de la Brigade Aérienne Connaissance Anticipation.

« Il n’y a pas de devoir plus important pour un officier que celui de collecter
et de mettre en forme les informations sur lesquelles tant leur général que les
opérations quotidiennes d’une campagne doivent s’appuyer »1.

Le 1er septembre 2023, le Centre de renseignement air fêtera son vingtième


anniversaire. Ce Centre d’armée dédié au renseignement d’intérêt air2 a connu
tout au long des deux dernières décennies de nombreuses réorganisations et res-
tructurations pour garder une cohérence et une efficacité reconnues au cours des
multiples opérations aériennes auxquelles son personnel a pris part.

1. C’est ce que D. H Mahan, père du célèbre amiral Alfred Mahan et professeur à l’Académie
militaire de West Point de 1824 à 1871, expliquait à ses étudiants, futurs officiers généraux de la
guerre de Sécession. Son enseignement était fondé sur le principal exégète et abréviateur de la
pensée militaire napoléonienne, Antoine Jomini, lequel professait simplement : « Comment un
homme peut dire ce qu’il devrait faire lui-même s’il est ignorant de ce que fait son adversaire ? »
2. « Le RIA comprend à la fois les besoins propres en renseignement de l’arme aérienne mais aussi
les renseignements recueillis par les capteurs de l’armée de l'Air. ». Le Renseignement d’intérêt
Air (RIA) É. Champeaux –Général (2S), ancien commandant la Brigade aérienne « connaissance
et anticipation » du Commandement de la défense aérienne et des opérations aériennes (CDAOA).
RDN-Les cahiers du Bourget 2017

33
Bilan et perspectives de deux décennies d’adaptation…

Confronté aux mutations permanentes de la conflictualité dans la troisième


dimension, le CRA poursuit son évolution pour mieux appréhender la menace
et contribuer à relever les défis de la puissance aérienne française. Le CRA est
ainsi, depuis son origine, une unité spécialisée dans l’élaboration du renseigne-
ment d’intérêt air au profit de l’armée de l’Air et de l'Espace et de la Direction
du renseignement militaire mais aussi de tous les utilisateurs du milieu aérien
engagés dans les missions opérationnelles. Son champ d’action s’étend du ni-
veau tactique au niveau stratégique, déployé ou en mode reachback3, partout où
la puissance aérienne est susceptible d’être utilisée, pour soutenir les utilisateurs
de la troisième dimension, qu’ils soient décideurs, planificateurs ou exécutants.
Le CRA a dû faire face à l’accélération de la boucle Observation/Orientation/
Décision/Action (OODA) conceptualisée par John Boyd dans le cadre de la lutte
contre le terrorisme et à l’indispensable synchronisation du cycle de renseigne-
ment avec d’autres acteurs. Si d’indéniables succès ont confirmé la pertinence
globale du CRA ces 20 dernières années, ils ne sauraient faire oublier certaines
limites rencontrées dans la maîtrise des délais inhérents aux processus d’analyse
et de diffusion du renseignement, ni les effets néfastes de la dilution des ex-
pertises ou l’érosion du socle de connaissances sur les puissances étatiques. Le
conflit en Ukraine et le retour de la haute intensité mettent en lumière certaines
limites doctrinales et organisationnelles de l’outil de renseignement de l’AAE,
qui suscitent de nouveaux axes d’effort.

Le contexte de la création du Centre de renseignement air


La première série de révision de la doctrine militaire du renseignement date
principalement des années 2003-2004. Elle témoigne des évolutions prises par
la communauté du renseignement après les attentats du 11 septembre et tourne
définitivement la page de la Guerre froide en dessinant les contours des problé-
matiques liées aux « nouvelles menaces ».
Le Centre de renseignement air est né dans ce contexte d’une volonté claire
de rationalisation et d’optimisation des moyens de renseignement de l’AAE. Il
voit le jour le 1er septembre 2003 sur la base aérienne 921 de Taverny. Stationnée
sur la base aérienne 128 de Metz, une antenne subordonnée au CRA 15.542 est
créée le 1er septembre 2004 sur les fondements de la division recueil (DIVREC)
de la 54e ERA4 et de l’ESERA5 12.054.
Le CRA de Taverny et son antenne installée à Metz remplacent les struc-
tures de commandement de la 54e escadre de Renseignement Air et du Bureau
Air pour le Renseignement Opérationnel. Jusqu’alors prioritairement focalisé
sur la surveillance du bloc de l’Est, l’outil de renseignement de l’armée de
l’Air doit réarticuler son personnel et ses capteurs pour faire face aux nouvelles

3. Appui renseignement aux opérations mené depuis la métropole.


4. Escadre de Renseignement Air
5. Escadron de Soutien et d’Entrainement au Renseignement Air

34
Renseignement aérien et spatial

menaces « irrégulières » selon les ordres des responsables de la chaîne du


renseignement militaire.
Alors que la tâche principale consistait précédemment à déterminer les axes
de progression probables des forces du pacte de Varsovie sur une carte de l’Eu-
rope, l’objectif est désormais d’anticiper les actions futures d’un ennemi insai-
sissable, voire indéterminé, sur une multitude de théâtres possédant chacun leurs
spécificités sociopolitiques et militaires6.
Les conséquences qui en découlent pour l’emploi des forces aériennes né-
cessitent la mise en place de nouvelles structures de renseignement adaptées à
la gestion de ces nouvelles menaces. Le CRA s’inscrit ainsi en appui et monte
en puissance en même temps que le Centre de Planification et de Conduite des
Opérations (CPCO) et l’État-Major Opérationnel (EMO) air dans un monde post
11 septembre 2001 profondément bouleversé.

Regrouper les expertises du renseignement air et les capteurs au plus près


des opérationnels
En 2004, l’armée de l’Air procède à un regroupement des expertises de ren-
seignement air au plus près des opérations. Reprenant les attributions de l’Esca-
dron de soutien et d’entraînement au renseignement air et celles de la Division
Recueil de la 54e ERA, l’Antenne CRA naît sur le site de Metz.
Le Commandement de la défense aérienne et des opérations aériennes se
concentre en même temps sur les sites de Paris, Lyon et Metz suite aux réorga-
nisations majeures des structures de l’armée de l’Air. Le regroupement en un
même lieu du CRA et de son antenne va dans cette logique. Cet effort organisa-
tionnel favorise l’émergence de nouvelles coopérations entre spécialistes du ren-
seignement et accélère le processus de corrélation et de fusion du renseignement
vers les unités de combat. La proximité recherchée entre le centre et les unités
opérationnelles stimule également l’émergence de synergies avec les unités de
combat et l’état-major des forces aériennes de combat. Le CRA doit devenir un
outil œuvrant « par et pour les opérations aériennes ».
L’outil de renseignement de l’armée de l’Air prend sa forme définitive après
l’annonce officielle du 24 juillet 2008 portant sur la fermeture de la base aérienne
128 de Metz-Frescaty. À l’été 2012, dans le cadre du Plan de modernisation de la
défense, le CRA rejoint la base aérienne 942 de Lyon-Mont-Verdun.
La concentration de toutes ces compétences en un lieu unique amène cette
unité à devenir un réservoir de spécialistes, capable de fournir une expertise Air
aux structures interarmées, interalliées (PCIAT Serval, Sangaris, Daman, HQ
ISAF, CPCO et DRM) ou interministérielles. Le CRA s’impose comme un pilier
renseignement complet et interopérable, indispensable à une structure de com-

6. J. Henrotin- les mutations du renseignement militaire-Dissiper le brouillard de la guerre ?,


01/ 2017

35
Bilan et perspectives de deux décennies d’adaptation…

mandement et de contrôle de type Joint Force Air Component (JFAC) lors d’une
opération aérienne d’opportunité.

DAIC et échelons déployés d’analyse approfondie (N2) : les appuis avancés


du renseignement air pour les opérations aériennes
Les attributs de la menace terroriste comme la mobilité ou l’imbrication
imposent une agilité et une réactivité accrues lors de l’acquisition du ren-
seignement, son fusionnement et sa diffusion vers les planificateurs comme
les unités de combat. Il s’agit de déployer de manière réactive des dispo-
sitifs d’analyse renseignement au plus près les opérations afin de mieux
les servir. La proximité entre les équipages et les analystes renseignement
permet de remettre rapidement en perspective les résultats de la mission de
recueil, d’identifier les points les plus intéressants ainsi que les éléments
d’appréciation manquants qui feront l’objet d’orientations prioritaires. Le
dynamisme de ce processus d’analyse et de réorientation des capteurs a
permis de stimuler le cycle de ciblage et de garder l’initiative pour prendre
de vitesse l’ennemi. Par ailleurs, la mise à disposition d’équipes rensei-
gnement modulables en appui direct de la force aérienne déployée offre
une capacité d’analyse précieuse innervant les processus de planification
et de préparation des missions aériennes, tout en animant la manœuvre de
recherche. Composées d’analystes et d’experts de l’image et du signal, les
structures Deployed Air Intelligence Centre (DAIC) se sont imposées ces
deux dernières décennies comme des outils flexibles dont le fonctionne-
ment et la structure interopérable facilitent grandement la circulation du
renseignement vers les unités aériennes pour en optimiser le rendement et
la visibilité au niveau interallié et interarmées.
Le DAIC est aussi connecté avec d’autres acteurs. L’interface entre le
DAIC et les chaînes renseignement interalliés permet de capitaliser le rensei-
gnement d’intérêt air, d’en assurer la fusion avec le renseignement national
pour alimenter le cycle du renseignement et appuyer le processus décision-
nel. La modularité des structures déployées est assurée grâce à la mobilisa-
tion d’experts du ROIM, du ROEM et du ROHUM ainsi que des analystes
en fonction des flux disponibles et des exigences opérationnelles liées aux
délais d’exploitation et de diffusion vers les échelons décisionnaires et les
unités de combat.

36
Renseignement aérien et spatial

Figure 1 : Le cycle du renseignement

L’apport concret des experts renseignement du CRA aux opérations aériennes

L’appui renseignement à la Posture permanente de sûreté aérienne (PPSA)


Les attentats du 11 septembre 2001 marquent une profonde rupture dans
la perception de la menace aérienne à l’échelle planétaire. Le détournement
d’avions civils, utilisés comme des armes de destruction de grande ampleur, est
fortement pris en compte par le dispositif de sûreté aérienne, dont le but est
de réagir à tout événement pouvant porter atteinte à la sécurité de l’espace aé-
rien, de ses utilisateurs et plus généralement menacer le territoire national et nos
concitoyens. Tout en s’adaptant à la menace terroriste, en approfondissant ses
tactiques et ses techniques et procédures, les opérateurs de la PPSA ont dû faire
face aux menaces russes. Le CRA et la division renseignement du CNOA7, en
lien avec les autres services de renseignement, ont continué de suivre l’activité
aérienne russe, d’analyser leurs pratiques pour mieux anticiper leurs actions. Les
analyses mises à disposition des autorités ont ainsi facilité la prise en compte de
la menace et appuyé efficacement le Centre national des opérations aériennes
dans son processus décisionnel.
Cette efficacité s’est notamment illustrée en 2016 lorsque l’armée de l’Air
a détecté une hausse des manœuvres menées par des aéronefs russes dans les
eaux internationales, à proximité de l’espace aérien français. Le 17 février et
le 22 septembre 2016, des avions de chasse français, en étroite collaboration
avec les deux centres d’opération de l’OTAN du Nord et du Sud et le CNOA,
ont intercepté et escorté plusieurs bombardiers russes de type Tu-160 Blackjack,
capables de mettre en œuvre des armes stratégiques8.

7. Centre National des Opérations Aériennes.


8. B. Foussard, T. Garreta, Quelle action de l’armée de l'Air face aux menaces au-dessus de nos
villes ? Dans Revue Défense Nationale 2017/1 (N° 796), pages 63 à 67

37
Bilan et perspectives de deux décennies d’adaptation…

Libye, la plus-value apportée lors de l’opération Harmattan


Le personnel du CRA a contribué de manière également décisive à l’appui
renseignement de la manœuvre aérienne en Libye. Il s’est distingué en jouant
un rôle prépondérant dans la mise en place des structures de commandement de
théâtre tout en assurant le soutien au profit des organes décisionnels en métro-
pole. Le Centre s’est ainsi astreint à la diffusion quotidienne d’analyses appro-
fondies susceptibles d’apporter une plus-value substantielle aux productions des
capteurs aéroportés de premier niveau. Par exemple, dans le domaine du ROEM,
les orientations et synthèses d’activité radar et communication ennemie ont ser-
vi à optimiser les missions de recueil des C-160G et F1-CR et à alimenter le
cycle de ciblage. Ces productions ont permis d’appréhender finement le niveau
de menace et irrigué les travaux de l’état-major en charge de la planification des
missions. Enfin, la mise en place d’une chaîne de traitement image déployée
à Solenzara a alimenté une boucle ISR ultra courte, essentielle à la campagne
aérienne. Ainsi, de multiples objectifs militaires fugaces, comme des pickups
armés et des véhicules blindés ennemis ont pu être neutralisés par l’aviation de
chasse grâce à ces orientations précises et réactives.

Un appui décisif dans le cadre de l’opération Serval au Mali


À partir de janvier 2013, le CRA a accompagné la mise en place d’une struc-
ture de coordination de l’activité de recueil air dans le cadre d’une structure C2
Air JFAC à Lyon. Cette capacité de planification des missions ISR constitue une
première en opération pour l’AAE qui met ainsi en œuvre un spectre complet de
capteurs aéroportés nationaux et alliés. Cette initiative inspire le niveau interar-
mées dans l’attente de la mise en place d’une structure de théâtre. La qualité des
productions du DAIC de N’Djaména, analysant la menace sur les plateformes aé-
ronautiques et le suivi de l’évolution des tactiques, techniques et procédures des
groupes armés terroristes est saluée par l’ensemble des unités opérationnelles
interarmées. Le personnel du CRA a su s’adapter aux conditions les plus exi-
geantes et les plus imprévisibles : en renfort au CPCO à Paris, au JFAC de Lyon,
le CAOC9 de N’Djaména ou l’AOCC de Gao, il a irrigué de ses productions tous
les niveaux hiérarchiques.

Un rôle déterminant dans le cadre de l’opération Chammal


Le 8 septembre 2014, les éléments précurseurs sont projetés aux émirats
arabes unis sur la base aérienne d’Al Dhafra, assurant l’exploitation des pre-
mières missions de recueil de renseignement et l’évaluation des dommages oc-
casionnés par les frappes aériennes. Acteur incontournable du ROEM, de l’ex-
ploitation de l’image, de la fusion multi-capteurs et de l’appui aux forces comme
des planificateurs, le CRA assure une présence permanente auprès du comman-
dement des opérations aériennes de la coalition d’Al Udeid au Qatar. Travail-

9. Combined Air Operations Center

38
Renseignement aérien et spatial

lant à la fois en Jordanie en appui du C-160G et au Qatar en appui des forces


aériennes, le CRA apporte une contribution directe et indispensable à la conduite
de l’opération Chammal. Dans le cadre de l’opération Inherent Resolve, l’apport
des analystes de niveau 2, en appui direct des capteurs, s’est avéré déterminant.
Au cours du mois de mars 2019, alors que les combats de Baghuz Faqwani fai-
saient encore rage et que le Califat territorial vivait ses derniers instants, les
spécialistes renseignement du CRA ont par exemple fourni des informations par-
ticulièrement fiables sur le moral, les capacités et les intentions de l’ennemi. Les
renseignements distillés ont contribué de façon décisive à définir la menace que
représentaient les dernières positions de Daesh.

Limites actuelles du CRA

Contraction temporelle et étirement constant du champ d’action


La puissance aérienne française est susceptible de s’exprimer en tout point
du globe dans des délais particulièrement restreints. « Rapidité, allonge,
souplesse d’emploi, gages de la capacité à réagir, à surprendre et à frapper
l’adversaire où qu’il soit, sont devenues les caractéristiques principales de
la puissance aérienne militaire qui a étendu, selon des logiques proches, les
mêmes principes à l’espace »10.
De cette spécificité aérienne découlent des besoins en renseignement per-
manents et une capacité de réaction accrue. Pour maîtriser les effets liés à la
puissance aérienne, sa structure de commandement doit répondre aux exigences
d’agilité, de réactivité et d’efficience. Son outil de renseignement doit inévita-
blement repousser ses limites, s’adapter aux évolutions technologiques et capa-
citaires pour alimenter les processus de préparation et de planification de plus
en plus contraints par le temps. L’effort d’anticipation que nécessite le RIA11
est d’autant plus prégnant que les performances des nouveaux vecteurs comme
l’A400 M ou le MRTT offrent de nouvelles perspectives en termes de projection
de puissance.
Ainsi, s’il faut une semaine à un groupe maritime pour rejoindre la zone Pa-
cifique, la puissance aérienne peut s’y projeter en moins de 40h. Ces différences
marquées entre les deux milieux montrent les contraintes et l’ampleur de la tâche
qui incombent aux spécialistes du RIA dont le champ d’investigation est vaste et
la réactivité dans la mise à disposition du renseignement un facteur clé.
10. « Le combat aérien à l’horizon 2035 » F. Parisot-Général de division aérienne. Sous-chef
« Préparation- Les cahiers de la Revue de la Défense Nationale de l’avenir » à l’état-major de
l’armée de l'Air.
11. Renseignement d’intérêt Air : « Le RIA comprend à la fois les besoins propres en renseignement
de l’arme aérienne mais aussi les renseignements recueillis par les capteurs de l’armée de l'Air. ».
Le Renseignement d’intérêt Air (RIA) É. Champeaux –Général (2S), ancien commandant la Bri-
gade aérienne « connaissance et anticipation » du Commandement de la défense aérienne et des
opérations aériennes (CDAOA). RDN-Les cahiers du Bourget 2017

39
Bilan et perspectives de deux décennies d’adaptation…

Cette rapidité et cette précision requièrent de fortes capacités d’anticipation,


l’élargissement permanent et la diversification d’un réseau de sources comme un
dialogue nourri entre le renseignement et les opérations.
En parallèle de l’effort principal de lutte contre le terrorisme, le centre de ren-
seignement air s’est astreint à maintenir un équilibre entre l’effort de veille stra-
tégique et l’appui renseignement à la posture permanente de sûreté aérienne. Ce
grand écart permanent est à l’origine d’une dilution globale de la ressource ren-
seignement, aggravée par les restrictions budgétaires, provoquant un appauvris-
sement inévitable du socle de connaissances de puissances étatiques. L’évolution
de la conflictualité dans la troisième dimension s’est accompagnée d’un élargisse-
ment permanent du domaine d’emploi du CRA. L’instabilité sécuritaire croissante
d’un monde multipolaire n’a fait qu’accentuer les besoins en renseignement d’in-
térêt air exprimés par un réseau d’utilisateurs de la troisième dimension toujours
plus important. Le CRA a ainsi considérablement étendu ses zones d’intérêt pour
être en mesure d’assurer une veille sur les zones potentielles de crise, de déceler les
nouvelles menaces et d’appréhender les intentions des compétiteurs stratégiques
les plus complexes. Le triptyque compétition-contestation-affrontement a égale-
ment modifié l’approche du renseignement. La nécessité d’apprécier les capacités
et les intentions de chaque compétiteur est désormais indispensable
Enfin, le retour des conflits de haute intensité aux portes de l’Europe vient
modifier considérablement l’écosystème renseignement de l’AAE et le confron-
ter à ses limites. Le conflit en Ukraine est générateur d’un besoin de rensei-
gnement d’intérêt air exponentiel qui s’étend du niveau stratégique au niveau
tactique pour irriguer toujours plus vite une communauté élargie du RIA qui
s’inscrit naturellement dans le « temps court »12.

Figure 2 : Synchronisation boucle OODA et cycle du renseignement

12. Lors d’une audition parlementaire en octobre 2015, le général A. Lanata, chef d’état-major de
l’armée de l’Air, affirmait ainsi : « l’armée de l'Air est l’armée du temps court »

40
Renseignement aérien et spatial

Analyse temps court et temps long, un équilibre à trouver


Les multiples opérations de contre-insurrection menées ces vingt dernières
années ont fait la part belle à l’utilisation des moyens ISR aéroportés. En outre,
les formats resserrés des armées intervenant sur d’immenses étendues géogra-
phiques est logiquement entraîné une dépendance aux plateformes ISR dont le
rayon d’action, la profondeur de champ et la persistance compensent un manque
d’effectifs et d’une manière générale, une incapacité à occuper durablement le
terrain ou à sonder l’ennemi dans la profondeur.
Les opérations menées en Afghanistan, en Libye puis au Sahel ont mis sur le
devant de la scène une nuée de capteurs capables de détecter, localiser et carac-
tériser la nature de l’ennemi pour alimenter un cycle de ciblage dynamique. Les
thèses de la Revolution in Military Affairs (RMA) et les affrontements de la der-
nière décennie de lutte antiterroriste au Sahel ont nourri l’émergence des drones
de surveillance et d’attaque, le développement des pods de désignation ou des
systèmes de recueil SIGINT13. Une manœuvre de ciblage dynamique servie par
un ensemble de capteurs performants mis en réseau dans une logique « sensor
to shooter »14 a augmenté très sensiblement l’intérêt des autorités militaires sur
le recueil et la corrélation en temps contraint, souvent au détriment de l’analyse
multi-domaines menée sur le temps long. Cette approche centrée sur les senseurs
a pu nourrir insidieusement une confusion entre information et renseignement15.
Elle a pu générer des déséquilibres dans le cycle du renseignement tradition-
nel. Pour Joseph Henrotin, « la fascination pour le capteur tend à renforcer la
fonction recueil par rapport à celle d’analyse et, par extension, à ce que l’in-
formation prenne le pas sur l’analyse ». De fait, les opérations de contre-terro-
risme nécessitent une approche globale bâtie sur une connaissance éprouvée des
facteurs sociaux, politiques et économiques pour contextualiser les informations
remontées par les capteurs et déterminer plus finement les intentions des diffé-
rents acteurs. Si un équipage de drone peut observer une ambulance en déplace-
ment, il lui sera impossible de déterminer l’utilisation réelle qui en est faite sans
la mise à disposition d’autres sources de renseignement corrélées et fusionnées
(ROHUM-OSINT-SIGINT-CYBER) qui nécessitent un temps de traitement plus
long. Une complémentarité indéniable et indispensable existe entre les diffé-
rentes sources et domaines du renseignement dont l’exploitation obéit pourtant à
des temporalités différentes.
La pertinence et la cohérence d’une manœuvre renseignement reposent ainsi
sur l’équilibre subtil entre renseignement élaboré, qui demande du temps, et la

13. Signal Intelligence


14. Lt Col C. R. Davis, USAF -Airborne Reconnaissance: The Leveraging Tool For Our Future
Strategy Chapter 3 Sensor-to-Shooter Capability. La logique « sensor to shooter » vise à mettre
à disposition d’un aéronef armé la localisation d’un objectif militaire identifié pour lui permettre
d’engager rapidement une cible fugace. [Link]
15. J. Henrotin ; « Les mutations du Renseignement militaire. Dissiper le brouillard de la
guerre ? »Focus Stratégique n°71,Ifri, janvier 2017

41
Bilan et perspectives de deux décennies d’adaptation…

remontée d’informations corrélées en boucle courte par les équipages et analystes


mettant en œuvre les capteurs. La supériorité informationnelle entendue comme
la capacité à localiser des unités ennemies apparait insuffisante.
Il appartient ainsi au CRA de trouver cet équilibre afin de développer un
socle de connaissances sur les compétiteurs et adversaires pour déterminer pré-
cisément leurs intentions et faciliter sa diffusion vers les échelons tactiques pour
construire une véritable supériorité informationnelle.

Les perspectives d’évolutions

Élargir le socle de connaissances sur nos adversaires


L’évolution de la nature de la conflictualité dans la 3e dimension et la com-
plexité des nouvelles menaces nécessitent une approche globale axée sur une
connaissance fine de la psychologie et de la culture de l’ennemi. Les analystes
du CRA doivent faire des efforts pour se départir de leurs propres biais cognitifs
afin de mieux appréhender l’approche particulière de la guerre aérienne de l’ad-
versaire. Le risque d’une mauvaise compréhension des valeurs ou des intentions
de l’adversaire sera évitée16. Il est ainsi plus aisé de déterminer l’intention la plus
probable ou la plus dangereuse de l’ennemi.
Cette dynamique pourrait émerger via l’exploitation de produits adaptés mis
à disposition par le CIAE17 et les sphères universitaires dédiées à la recherche.

Développer les savoir-faire acquis dans le domaine de l’appui renseignement


à la lutte contre le terrorisme
Le recul stratégique français en Afrique n’altère en rien l’intérêt porté à la
lutte contre le terrorisme, qui demeure une priorité pour les services de ren-
seignement militaire. Ainsi, le premier axe d’effort à consentir concerne le
renforcement de nos capacités d’analyse post-mission18 des flux vidéos issus
des capteurs drones19. Plus généralement, il appartiendra au CRA de favori-
ser la valorisation du renseignement d’origine air. La création prochaine d’un
centre à Cognac dédié à l’analyse à temps des flux ISR assurera notamment
le suivi des techniques et procédures mises en œuvre par les groupes terro-
ristes. Les enseignements seront diffusés vers la communauté des opérations
militaires. La corrélation et la fusion avec les autres sources disponibles per-

16. J. Robert, Perception et mauvaise perception en politique internationale (Princeton, NJ : Prin-


ceton University Press, 1976, 2d ed 2017)
17. Centre interarmées des actions sur l’environnement
18. Au-delà de l’analyse temps réel assurée par les équipages, il s’agit d’analyser en profondeur
les missions de surveillance pour identifier les évolutions des tactiques et techniques de combat
utilisées par les groupes armés terroristes
19. Plan Stratégique AAE 2022- [Link]
mee-lair-lespace-En lien avec la DRM, créer un pôle d’analyse et d’exploitation à froid des mis-
sions d’ISR Ops, sous tutelle fonctionnelle du CRA

42
Renseignement aérien et spatial

mettront de remettre en perspective les manœuvres observées par les équi-


pages de MQ-9 Reaper et d’ALSR20 et de bâtir une connaissance approfondie
des groupes terroristes.
Cette initiative doit s’accompagner d’une consolidation des processus d’ap-
pui renseignement au ciblage dynamique et du développement de la fonction
Joint ISR21.

Saisir les opportunités offertes par la révolution OSINT


Selon Joseph Henrotin, si « le milieu aérien devrait demeurer le principal
fournisseur du RIM22, en revanche c’est le champ du cyber qui enregistre au-
jourd’hui la plus forte progression ».
La diffusion massive d’informations et d’images géolocalisées par des
sources ouvertes sur des sites, spécialisés ou non, donne une nouvelle dimension
à l’Open source intelligence (OSINT). Le conflit en Ukraine offre une illustra-
tion très concrète de l’implication potentielle de chacun dans le combat. Chaque
porteur de smartphone peut en effet participer au recueil « de première main ».
Autrefois réduit à l’exploitation de la presse et des grands événements (défilés
militaires et salons spécialisés), l’OSINT s’est étendue à l’exploitation de la
couche sociétale de l’Internet. Les organes d’information (presse écrite, radios
et télévisions) ont investi le monde numérique tandis que le développement des
réseaux sociaux a transformé chaque individu en une source potentielle d’infor-
mations. Initialement considérée comme une source d’appoint, la recherche sur
Internet est devenue une discipline à part entière, régie par les mêmes règles que
l’IMINT23 ou l’ELINT. Orientée de la même manière, cette source donne la pos-
sibilité de trouver des informations qui seront corrélées par les autres disciplines,
ou l’inverse.
Ces dernières années, le CRA s’est adapté pour exploiter au mieux cette partie
du renseignement originaire du cyber espace et va développer ses compétences
dans ce domaine.

Réussir la transformation numérique.


À l’image du monde civil, le milieu militaire se numérise. Non seulement
l’OSINT est générateur de quantités massives de données, mais la documenta-
tion produite par la DRM et nos partenaires est désormais numérique. Les cap-
teurs sont également devenus numériques au cours des deux dernières décennies.
Les disciplines IMINT, SIGINT et RADINT24 produisent d’abord des fichiers

20. Avion Léger de Surveillance et de Reconnaissance


21. NATO has established a permanent JISR system providing information and intelligence to key
decision-makers, helping them make well-informed, timely and accurate decisions.
22. Renseignement d’intérêt militaire
23. Imagery Intelligence
24. Radar Intelligence

43
Bilan et perspectives de deux décennies d’adaptation…

informatiques qu’il s’agit de rendre intelligibles.

Cette tendance représente une extraordinaire opportunité en terme d’exploita-


tion grâce à des outils de GEOINT25 (le GEOINT étant d’ailleurs un corolaire de
la transformation numérique du renseignement), mais nécessite de surmonter un
certain nombre d’obstacles parmi lesquels il faut:
• Disposer des infrastructures informatiques,
• Disposer des outils d’exploitation,
• Disposer des spécialistes de la donnée,
• Faire évoluer les méthodes de travail.

Les limitations financières et en ressources humaines accentuent la nécessité


de la transformation numérique pour réussir des gains d’échelle. Le premier en-
jeu demeure l’acquisition des compétences nécessaires pour exploiter le digital.
Il conviendra de recruter et fidéliser des experts de la donnée, des architectes
réseaux ou encore des experts de la géomatique pour imaginer les infrastructures
nécessaires à la structuration pertinente de la donnée et sa mise à disposition
des usagers ayant le besoin d’en connaitre. La donnée est plus que jamais l’or
du ministère des Armées et plus particulièrement de la Fonction interarmées du
renseignement (FIR). La capitalisation des données dans des bases correctement
structurées pouvant être exploitées par des algorithmes performants est un défi
majeur que le CRA devra relever sous l’égide de la DRM. Ces bases de données
devront aussi être bâties avec la mémoire et les connaissances capitalisées pen-
dant des années sur nos compétiteurs ou adversaires. Cette mémoire collective,
correctement structurée et disponible en permanence, sera une source d’anticipa-
tion des actions de nos adversaires.

Dompter la donnée pour la rendre interopérable et disponible au plus


grand nombre
La transformation numérique se caractérise en outre par une quantité de don-
nées à exploiter jusque-là inégalée et en croissance constante. Les algorithmes
doivent aider à traiter ce volume en expansion de données. Il ne s’agit pas tant
de remplacer l’homme, mais plutôt de confier à la machine ce qui demande peu
de ressources cognitives, ce qui est répétitif et qui se révèle dans le temps très
peu motivant. Il s’agit plutôt de réserver à l’homme les taches les plus nobles, les
plus complexes, à savoir celles de l’analyse et de la réflexion.
Pour l’heure, des taches d’automatisation du traitement des données brutes
sont en train d’être développées au bénéfice des disciplines de la recherche tech-
nique. Les premières solutions d’intelligence artificielle seront déployées en
25. Geospatial Intelligence

44
Renseignement aérien et spatial

2023 pour faciliter le traitement en masse de l’imagerie.

Ces solutions d’intelligence artificielle traiteront une masse de données à


des vitesses que l’homme ne pourrait assurer, en écartant les risques d’erreur. Il
convient cependant de mieux former rapidement les exploitants renseignement
qui se concentreront sur les taches les plus complexes.
La dernière mutation sensible de la fonction renseignement portera sans au-
cun doute sur la prévision. Le CRA devra peut-être moins se concentrer sur les
événements passés mais il devra pouvoir présenter les situations potentielles les
plus dangereuses et les plus probables.
Or, comme ses partenaires de la FIR, le CRA se heurte à la problématique
de l’interopérabilité des systèmes et des données. La plupart des données sont
inexploitables faute de pouvoir les faire circuler dans l’architecture actuelle ou
du fait de leur format inadapté26. Le renseignement d’intérêt air n’est viable que
s’il est partagé par l’intégralité des acteurs qui en ont besoin dans les délais
nécessaires. Des outils de structuration, de capitalisation et de visualisation de
la donnée sont indispensables. La construction d’une mémoire RIA passe dans
l’AAE par l’utilisation de la solution Fusion opérationnelle du renseignement et
guerre electronique (FORGe) dont les bases de données seraient interfacées à
une palette d’outils IA destinée à les valoriser.
En interface du système FORGe, les outils d’intelligence artificielle offrent
de belles perspectives d’évolution déjà perceptibles au sein de multiples projets
portés par le CRA et la Brigade aérienne de connaissance anticipation (BACA).
Les algorithmes utilisés permettent déjà d’automatiser de multiples taches an-
cillaires et de gagner un temps précieux réutilisable sur les analyses les plus
approfondies que seul l’humain peut réaliser à ce stade. Ainsi, dans une logique
de partage rapide du renseignement vers les unités de combat, les phases d’auto-
matisation et d’intégration des flux mettront à jour instantanément les bases de
données et s’assureront que les combattants puissent prendre connaissance des
derniers événements survenus sur leur zone d’opération.
À terme, des bases de données correctement structurées et suffisamment
étoffées donneront toute l’efficacité escomptée aux algorithmes de traitement
de masse. La gestion massive de flux IMINT, SIGINT ou RADINT discrimine-
ra des comportements ou cinématiques d’aéronefs jugés anormaux ou suspects.
L’attention de l’analyste sera attirée sur des évènements pouvant avoir valeur
d’indice d’alerte. Cette démarche prévisionniste implique de mettre en place un
certains nombres d’indicateurs tout en surveillant leur occurrence pour confir-
mer l’émergence d’une situation.

26. Intelligence artificielle et armées françaises : une technologie du présent à mettre en oeuvre
immédiatement, A. Gary, Comité d’études de Défense Nationale, « Revue Défense Nationale ».

45
Bilan et perspectives de deux décennies d’adaptation…

Conclusion
Au cours des deux dernières décennies, le CRA a maintenu un effort perma-
nent de restructuration pour répondre avec succès aux évolutions de la conflic-
tualité dans la 3e dimension. Dans un contexte de réforme globale, un recentrage
des compétences clés au plus près de l’état-major du CDAOA opéré en 2008 a
facilité l’appréhension des besoins renseignement en appui à la décision. Par ail-
leurs, les structures ad hoc, DAIC et échelons d’analyse de niveau 2 du CRA, ont
offert aux unités comme aux structures de commandement alliées et nationales
des capacités précieuses d’appréciation de la menace dans les délais qu’exigent
les opérations aériennes modernes.
Les multiples opérations de contre-terrorisme menées ces vingt dernières an-
nées ont souligné les limites inhérentes aux déséquilibres générés entre analyse
et recueil ou encore la confusion entre information et renseignement. La perti-
nence des analyses des intentions et la cohérence d’une manœuvre renseigne-
ment reposent de fait sur l’équilibre entre renseignement élaboré, qui réclame du
temps pour être produit, et la remontée d’informations corrélées en boucle courte
par les équipages et analystes mettant en œuvre les capteurs.
La dernière Revue Nationale Stratégique identifie un objectif clair pour les
services de renseignement, dont le CRA et la DRM : « L’un des enjeux décisifs
est d’articuler la poursuite de leur action en matière de lutte contre le terrorisme
et en soutien des opérations militaires, avec le réinvestissement dans les zones de
rivalités stratégiques en particulier l’Europe continentale et l’Indopacifique »27.
En matière de lutte contre le terrorisme, le CRA, via son centre délégué, four-
nira un effort plus spécifique sur la capitalisation, l’exploitation et l’analyse à
froid des flux vidéos issus des moyens ISR opérant en Afrique. La corrélation et
la fusion avec les autres sources disponibles permettront par ailleurs de contex-
tualiser les manœuvres observées par les équipages et de bâtir une connaissance
approfondie des capacités et des intentions des groupes terroristes.
Dans un contexte de conflit de haute intensité, le CRA, pour ce qui relève de
ses responsabilités, devra faire l’effort sur le développement du socle de connais-
sances des compétiteurs et adversaires pour déterminer le plus précisément pos-
sible leurs intentions. Ces connaissances devront être diffusées vers les échelons
tactiques pour stimuler l’émergence d’une véritable supériorité informationnelle.
Cette supériorité informationnelle passera notamment par la prise en compte
d’un socle de connaissance plus large comme les facteurs sociaux, psycholo-
giques, politiques ou économiques.
Enfin, pour tenter d’atteindre ces objectifs, le CRA devra s’appuyer sur des
bases de données structurées valorisées par des outils IA, servis par des réseaux
interopérables. Cet écosystème résilient, maîtrisé par les analystes, alimentera de
manière fluide et permanente les unités tactiques comme les états-majors.
27. Revue nationale stratégique 2022- [Link]
[Link]

46
Renseignement aérien et spatial

L’apport des Forces Spéciales Air (FSA)


à la manœuvre Renseignement

Julie Bruscoli, Matthieu Lourenco

La commandant Julie Bruscoli intègre l’EH 1/67 « Pyrénées ». En 2014, elle


a été engagée en opérations au sein de COS ou lors de déploiements convention-
nels au Sahel et au Levant de nombreuses fois en tant qu’officier renseignement.
Après un passage de trois ans au Bureau Emploi du CFA, elle est désormais
affectée au CEMS Air en scolarité à l’INALCO (Institut National des Langues et
Civilisations Orientales).

Le commandant Matthieu Lourenco est un pilote d'hélicoptère H225M Ca-


racal depuis 2014. Il a été projeté en opérations à de nombreuses reprises avec
l’escadron 1/67 « Pyrénées » aussi bien au Sahel et au Levant. Il est actuellement
en poste à l’EMAAE au Bureau Emploi.

Défini dans le Livre Blanc sur la Défense et la Sécurité Nationale dès 2013
puis repris dans la Revue stratégique de 2017, le couple « connaissance et antici-
pation » représente l’une des cinq fonctions stratégiques permettant notamment
de garantir la liberté d’appréciation et de décision de la France. Cette capacité
est cruciale pour la réalisation des opérations à portée stratégique menées par le
Commandement des opérations spéciales (COS), et impose à la France de mettre
en œuvre une capacité d’évaluation autonome pour obtenir par elle-même des
effets militaires. Possédant des atouts indéniables et singuliers, l’armée de l’Air
et de l’Espace (AAE) met dans ce cadre à disposition du COS quatre unités avec
des compétences spécifiques, bien que non spécialisées dans le domaine du ren-
seignement.
Dès 1993, les Forces Spéciales Air (FSA) sont pleinement intégrées à la
manœuvre du COS. Elles représentent, comme les autres unités du COS, des
échelons tactiques aptes à recueillir des informations, à les analyser et à les dif-

47
L’apport des Forces Spéciales Air (FSA)…

fuser pour alimenter la chaîne nationale de renseignement. Spécialisées dans les


actions en profondeur et à la pointe de l’innovation, les unités du FSA occupent
une place particulière. L’intégration récente du Commando Parachutiste de l’Air
30 (CPA 30) dans le COS, qui est spécialisé dans le renseignement en plus de
l’appui aérien et de la récupération de personnel isolé, confirme cette tendance.
Véritable creuset de l’évolution des capacités du renseignement français, ces
diverses unités préfigurent la manœuvre du renseignement de l’AAE pour les
années à venir.
Toutefois avec l’apparition de nouveaux outils (drones) ou l’affirmation ré-
cente de champs de confrontation (cyberespace, sphère informationnelle), les
opportunités offertes par les nouvelles technologies sont si importantes que les
FSA doivent établir des priorités, comme les autres armées et unités Comman-
dement Forces Spéciales Terre – CFST, Commandement des fusiliers-marins
et commandos – ALFUSCO qui s’investissent dans ces nouveaux domaines de
conflictualité. En cette période cruciale, quelles doivent être les orientations pour
les FSA dans le domaine du renseignement pour assurer leur efficience et four-
nir les meilleures capacités en termes de recueil d’informations pour la chaîne
nationale ?
Depuis leur intégration au COS, les FSA sont progressivement montées en
puissance avec des matériels et des concepts d’emploi novateurs pour contribuer
à la manœuvre renseignement. Disposant désormais de capacités sur l’ensemble
du spectre renseignement, les FSA développent également des capacités pour
des emplois connexes (influence, ciblage…). Les aviateurs de ces unités pour-
suivent enfin leurs investissements dans la recherche de capacités innovantes
pour s’adapter à l’évolution dans les différents champs de confrontation (M2MC)
et répondre aux hypothèses d’engagement des armées françaises.

De l’intégration des unités aériennes d’élites dans le COS à la naissance de


l’appui renseignement…
En 1993, un an seulement après sa création, une première unité d’aviateurs
rejoint le COS. De fait, c’est au lendemain de la guerre du Golfe que naissent les
premières réflexions françaises sur l’apport d’unités de haut niveau d’expertise
pour réaliser des modes d’action disruptifs.
À cette époque, l’armée de l'Air met à disposition du COS trois unités d’élites:
• le CPA 10 est la première unité air commando à intégrer le COS dans le
but de faciliter l’engagement des aéronefs dans la profondeur. Dotée de
matériels spécifiques de recueil et de transmission de renseignement, les
capacités de cette unité se sont considérablement étoffées au cours de ces
trente dernières années.
• L’Escadron de Transport 3/61 « Poitou » met à ses débuts en 1993 une
escadrille à disposition du COS : le Groupe opérations spéciales trans-

48
Renseignement aérien et spatial

port (GOST). Avec ses C-160 Transall, DHC-6 Twin Otter et C-130H
Hercules, l’escadron fournit au COS une capacité autonome de projection
et d’insertion aéroportées pour soutenir les groupes une fois au sol. L’in-
tégration régulière de nouvelles technologies sur les différents aéronefs
élargit les compétences de l’escadron notamment en termes d’appui ren-
seignement.
• Enfin, l’Escadrille spécialisée hélicoptères (ESH) – également créée en
1993 – apporte aux commandos une capacité d’héliportage et notamment
d’insertion de nuit. Initialement dotée de Super Puma AS332, l’ESH est
passée sur Puma à la fin des années 90 puis sur H225M Caracal en 2006,
permettant de développer le recueil d’opportunité. D’abord installée sur la
BA 114 d’Aix-Les-Milles, l’unité est ensuite transférée sur la BA 120 de
Cazaux en 1998. En 2011, suite à la participation de quelques aviateurs
au sein du 4e Régiment d'hélicoptères des forces spéciales (RHFS) à Pau,
l’ESH sera dissoute et ses capacités seront transférées à l’escadron 1/67
« Pyrénées » intégré au sein du COS et déclaré en pleine capacité opéra-
tionnelle en 2018.
La projection régulière sur des théâtres d’opération de ces trois unités comme
échelon avancé fait prendre conscience que les opérateurs peuvent également
jouer le rôle de capteurs. L’ensemble des unités des FSA – équipages et comman-
dos – valorise leur présence dans les zones d’intérêts par le recueil des données
utiles à la production de renseignement.
Grâce aux retours d’expérience, à l’intégration de nouvelles technologies et
à la volonté de mettre à profit des opportunités offertes par l’arme aérienne (sur-
vol de point d’intérêt, transmission de flux vidéo), la palette des outils de la
manœuvre renseignement proposée par les FSA s’enrichit considérablement.

S’adapter sur le terrain


Contrairement aux Anglo-saxons, la pratique du renseignement en France n’est
pas une tradition ancrée dans tous les milieux. Un changement d’état d’esprit au
sein des FSA en termes d’approches et de formations a été nécessaire pour exploi-
ter ce que les combattants ou les capteurs des aéronefs pouvaient apporter dans des
environnements exigeants. La vision selon laquelle « tout individu sur le terrain est
un capteur » a dû mûrir et a été initialement mise en œuvre de manière empirique.
C’est le CPA 10 qui a ouvert la voie aux unités aériennes en collectant de la
« matière d’intérêt » pour la manœuvre renseignement du COS. Les premiers
engagements des FSA en Bosnie (1993-1995) ou au Rwanda pendant l’opération
Turquoise (1994) ont marqué le point de départ de cette nouvelle contribution
des unités FSA au renseignement.
Les rencontres avec les autorités locales ou les contacts réguliers avec la po-
pulation sont autant d’occasions de faire remonter des informations pertinentes.
L’observation, l’orientation et la transmission des informations recueillies dans

49
L’apport des Forces Spéciales Air (FSA)…

ce cadre se sont faites initialement de manière non formalisée. Mais rapidement,


grâce à de nombreux stages dispensés au sein des unités du COS ou par la Direc-
tion du Renseignement Militaire (DRM), le renseignement humain (ROHUM)
a fait l’objet de formations dédiées pour optimiser le recueil du renseignement.

Des évolutions sensibles à partir de l’engagement en Afghanistan des FSA


(Opérations Héraclès, Arès).
L’engagement en Afghanistan a marqué un tournant majeur dans le rôle tenu
par le CPA 10 sur le terrain au profit de la manœuvre renseignement. Le travail
d’observation, de recueil de renseignement était primordial pour détecter les po-
sitions des Taliban, qui profitaient des cavités que pouvaient offrir les reliefs
du pays. Les avions d’attaque au sol de la coalition étaient capables de frapper
rapidement tout objectif désigné par les commandos sur le terrain. Âge d’or de
la compétence JTAC (Joint Terminal Air Controler), ces missions Strike Coordi-
nation And Recce (SCAR) imposaient de travailler en boucle courte et de façon
efficace via les systèmes Rover ou Scarabée (transmission vidéo de l’objectif
entre le JTAC et le pilote de l’aéronef).
D’autres capacités de reconnaissance plus classiques étaient évidemment uti-
lisées, comme la reconnaissance de terrain sommaire pour faire poser les avions
du « Poitou » ou les hélicoptères de l’ESH. À la fois intégrateur et coordinateur
de l’emploi de l’arme aérienne, le CPA 10 a joué un rôle déterminant dans l’ali-
mentation de la chaîne renseignement du théâtre.
Les opérations menées en Afghanistan marquent aussi l’avènement de l’uti-
lisation massive du drone notamment dans le cadre de missions de reconnais-
sance. L’intégration de systèmes Moyenne Altitude Longue Endurance (MALE)
et Haute Altitude Longue Endurance (HALE) a considérablement amélioré la
réactivité et la façon dont les forces sur le terrain étaient engagées. Néanmoins,
l’observation depuis le sol, en discrétion, pendant un temps long, dans un en-
vironnement particulièrement complexe à la géographie exigeante, a offert une
perspective indispensable et complémentaire au renseignement image acquis par
l’ensemble de ces vecteurs aériens.
C’est dans ce contexte que les FSA – avec le « Poitou » et l’ESH – ont mis à
profit l’ensemble de leurs capacités en effectuant des reconnaissances de zones et
d’ouvertures d’itinéraires afin de parer aux risques d’IED (Improvised Explosive
Device). L’utilisation de la caméra thermique embarquée sur Caracal permettait
de reconnaître un tronçon de route grâce à la recherche d’indices laissés lors de
la pose d’un de ces engins explosifs (terre retournée, humain pattern inhabituel
à proximité d’un point de passage).
La lutte contre les groupes armés terroristes dans le cadre des opérations
Barkhane et Chammal accélère cette tendance en permettant aux unités FSA
d’élargir notablement le spectre des compétences. Fruits de la volonté d’innover,
les capacités de Non Traditional Intelligence Surveillance and Recce (NTISR) et de

50
Renseignement aérien et spatial

Command, Control, Communication, Intelligence, Surveillance,Target Acquisition


and Reconnaissance (C3ISTAR) émergent et se développent avec des matériels de
plus en plus performants. Les évolutions aériennes limitées et les profils de vols
utilisés dans ces environnements semi-permissifs favorisent l’emport par avions
ou hélicoptères de matériels dédiés à la mission d’appui au renseignement. Boule
optronique, appareils photos, capteurs électromagnétiques ou jumelles infrarouges
sont autant d’outils utilisés en complément des moyens de bord. L’utilisation de
ces capacités variées en termes de détection, de reconnaissance aérienne ou d’éva-
luation après action (Battle Damage Assessment – BDA) contribue désormais effi-
cacement à la manœuvre globale du renseignement. Les FSA sont ainsi devenues
des acteurs complémentaires, formés et employés par la chaîne J21.
Si les actions précédemment décrites s’effectuent le plus souvent en boucle
courte et au profit des échelons tactiques, les FSA ont également veillé à s’inté-
grer aux niveaux opératif et stratégique pour servir dans la manœuvre globale du
renseignement militaire pilotée par la DRM.

Optimisation et intégration dans la chaîne du renseignement militaire


Le succès de la chaîne renseignement repose sur la rapidité et l’efficacité de la
boucle réflexive OODA (Observation-Orientation-Décision-Action)2. La remon-
tée des informations alimente cette boucle et assure son bon fonctionnement, que
ce soit en temps « réel » ou en temps réfléchi a posteriori. La chaîne renseigne-
ment (J2), depuis le théâtre jusqu’en métropole (DRM), est en permanence liée
avec les unités des FSA sur le terrain pour optimiser les échanges entre la chaîne
opérative et stratégique.
Les unités sont toutes dotées à cet effet d’un bureau renseignement permet-
tant de disposer d’un échelon local pour centraliser tous les produits renseigne-
ment qui y entrent et en sortent. Ces bureaux travaillent pour la réalisation des
productions renseignement de leurs unités et contribuent aussi aux réflexions
sur leur utilisation dans le cadre de la fonction renseignement. Le personnel est
formé, quel que soit son grade, au sein de l’École de formation renseignement
de l’AAE stationnée à Creil depuis 2021. Ce sont des spécialistes de la menace
aérienne ou surface-air.
En plus de servir leurs unités dans la préparation de leurs missions, le person-
nel renseignement des FSA peut également s’insérer dans les centres d’opération
des « Task Forces » du COS. Grâce à leurs connaissances spécifiques sur l’utili-
sation des vecteurs aériens, ils savent conseiller leurs chefs et valoriser l’emploi
de l’aviation en interarmées.
Rattaché organiquement à la Brigade Aérienne Connaissance et Anticipation
(BACA), ce personnel entretient les liens indispensables entre le niveau tactique

1. Division renseignement insérée au sein d’une structure de commandement interarmées (Joint)


2. Théorisé par John Boyd dans les années 70.

51
L’apport des Forces Spéciales Air (FSA)…

(unités FSA) et le niveau opératif du renseignement de l’armée de l'Air et de l'Es-


pace (CRA ou Deployed Air Intelligence Center – DAIC – en opération). Afin de
renforcer les liens entre les niveaux tactique, opératif ou stratégique, ou assurer
une cohérence de développement des projets entre les unités, la BFSA pourrait em-
ployer à terme du personnel chargé d’assurer l’animation, la mise en cohérence et
le pilotage des projets capacitaires du domaine renseignement au titre de la brigade.

Les domaines de contribution des FSA au renseignement


Aujourd’hui le domaine de l’appui renseignement s’est considérablement
étendu avec l’apparition de nouveaux milieux et champs d’évolution, comme
le cyber, l’espace extra-atmosphérique, l’électromagnétique. Ils offrent aussi de
nouvelles opportunités pour le renseignement, avec des possibilités de recueil
de données particulièrement élargies. Toutefois, les catégories traditionnelles
demeurent (renseignement d’origine humaine – ROHUM, électromagnétique –
ROEM, image – ROIM), notamment avec le renseignement d’origine sources
ouvertes (ROSO) qui a pris un essor important ces dernières années avec l’aug-
mentation des différents canaux de communication et de diffusion sur Internet.
Bien que ces domaines classiques du renseignement soient adossés à une doc-
trine et des pratiques bien définis et parfois séparés, les FSA s’illustrent par leur
capacité à s’approprier chacun d’entre eux sans pour autant se spécialiser. Un des
choix adoptés pour les unités embarquées est de pouvoir agréger sur un même
vecteur une somme de capteurs différents. De même, le personnel renseignement
présent dans les unités, grâce à sa formation complète et sa polyvalence, est aussi
amené à parcourir au fil des mutations les différents domaines du renseignement.
L’officier renseignement des FSA, par exemple, sélectionné et formé spécifique-
ment aux missions de son unité, se caractérise par son adaptabilité lui permettant
de planifier des opérations au sein de centres opérationnels tout en fournissant un
appui renseignement direct aux équipages, commandos et décideurs.

Capacités actuelles des FSA au profit de la chaîne renseignement française


Héritières de trois décennies au sein du COS, les unités FSA touchent donc
à l’ensemble du domaine renseignement. Les synergies qu’offrent les aviateurs
des FSA se cultivent quotidiennement en opération mais également au sein des
exercices organisés par la BFSA tel qu’Athena. Le volet renseignement y occupe
une partie majeure.

Les FSA, un apport spécifique pour la chaîne renseignement au profit direct


des opérations
Appui renseignement :
Les capacités principales actuelles servent à soutenir la manœuvre renseigne-
ment à des fins d’action. Une des clés de l’appui renseignement pratiqué dans
les FSA est de parvenir à anticiper les besoins des opérateurs, ce qui nécessite la

52
Renseignement aérien et spatial

mise sur pied de procédures communes mais aussi un entraînement permanent.


Les articulations entre l’appui ISR et l’appui feu doivent être maitrisées – les in-
tentions des différents acteurs rendues intelligibles afin d’anticiper leurs besoins
et prendre des initiatives pertinentes. L’objectif est de délivrer la bonne analyse
ou information à la bonne personne.
Un exemple est la reconnaissance d’aire de « poser aéronef », savoir-faire
spécifique au CPA 10. Cette mission conduit, après les vérifications d’usage, à
dresser un dossier complet pour l’utilisation d’une piste ou d’une zone de po-
ser. La capacité ODESSAA (Observation, DEStruction de Sites par l’Arme Aé-
rienne), permettant à la puissance aérienne dans son spectre le plus large (avia-
tion de combat, forces au sol) de réaliser des frappes de précision, illustre les
compétences développées par le CPA 10 pour l’emploi de la puissance aérienne
sur des objectifs à haute valeur ajoutée.
Les FSA peuvent aussi mettre à profit leurs équipements – telles que les boules
optroniques des aéronefs avec capteurs TV/FLIR – pour alimenter la chaîne J2.
L’aéronef n’étant pas identifié comme participant à la manœuvre renseignement
par l’ennemi, des vols de liaison peuvent être mis à profit sans alerter l’adver-
saire des intentions réelles.
Enfin la mission de BDA effectuée après une frappe aérienne pour comparer
le résultat obtenu par rapport à l’état final recherché, a également été adoptée par
les opérateurs sur la zone d’action. Elle est désormais fréquemment menée pour
profiter de façon méticuleuse et efficace de tout ce que l’adversaire aurait pu lais-
ser derrière lui après avoir été attaqué. L’analyse, la récupération de documents,
de matériels, de prises d’empreintes et la prise de photos se sont réellement pro-
fessionnalisées. Les commandos du CPA 10 et CPA 30 sont notamment formés à
ces procédures, nommées SSE (Site Sensitive Evaluation).
C’est pour servir ce renseignement à fin d’action qu’ont été développés et
intégrés au sein des FSA des outils et moyens majeurs qui illustrent la capacité
de l’AAE à fonctionner de manière agile.

Développement de capacités d’appui renseignement innovantes des FSA


Le C3ISTAR, fer de lance des FSA dans la lutte contre le terrorisme :
L’ambition initiale était de pouvoir offrir au COS un système de comman-
dement et d’appui renseignement autonome intégré sur un avion de transport et
d’assaut (ATA). De cette volonté est née le concept C3ISTAR, véritable plate-
forme polyvalente à disposition du COS pour appuyer directement ses opéra-
tions. Il est conçu pour combiner au cours d’une seule opération l’appui mobilité,
l’appui renseignement et l’appui au commandement selon une large palette de
modes d’actions pouvant être mise en œuvre successivement ou simultanément.
Concrètement, le C3ISTAR repose sur l’intégration d’un capteur ROIM (une
boule optronique MX-20/15) sur un ATA. Cet avion dispose aussi de capacités

53
L’apport des Forces Spéciales Air (FSA)…

de communications robustes et diversifiées qui donnent l'opportunité à l’équi-


page de remplir le rôle de relais de commandement (C2 air) sur une zone d’ac-
tion. Cette délégation du commandement peut s’exercer dans plusieurs champs :
capacité à commander un module ISR sur une zone d’action (Sensor Warden) ,
capacité à relayer ou exercer une fonction de commandement tactico-opératif
direct via l’embarquement d’un J3, d’un Chef de mission (MC) en soute ou d’un
appui JTAC embarqué. Ces possibilités se combinent aux capacités standards des
ATA et démultiplient les modes d’action possibles. Le personnel renseignement
y arme la fonction clé de coordination tactique et de la gestion des autres plate-
formes ISR.
Développement « empirique » initial de l’ALSR locatif au profit du COS :
Le COS a fait part de son intérêt pour la capacité offerte par les avions légers
de surveillance et de reconnaissance (ALSR) qui est née d’une nécessité opéra-
tionnelle s'inspirant des Américains. Uniquement employés par la DRM jusqu’en
2018 au titre de contrat locatif, le COS a souhaité intégrer ces avions de type
Beechcraft selon une approche progressive, compte tenu de leur apport décisif
dans la guerre asymétrique en environnement permissif. C’est naturellement au
sein des FSA qu’ont émergé les premiers équipages en charge de conduire en
temps réel la collecte du renseignement à bord de ces aéronefs. Moins d’un an
après l’utilisation des premiers appareils locatifs, l’AAE a pu mettre en œuvre
au profit du COS le premier ALSR. Ce dernier bénéficie de l’ensemble des sys-
tèmes de conduite des opérations du COS. Les FSA ont transféré la capacité aux
équipages de l’Escadron électronique aéroporté (EEA) « Dunkerque », tout en
assurant la formation du personnel de cette unité aux systèmes d’information et
de communication spécifiques employés par le COS.
Le Caracal, une approche in situ d’intégration de matériel :
À l’origine, le « Pyrénées » se démarque dans le domaine renseignement
pour sa capacité NTISR. Le vecteur héliporté demeurant une ressource rare et
contrainte, la priorité n’était donc pas au développement d’une fonction d’appui
renseignement. Cependant l’unité a fait un bond capacitaire (mission long rayon
d’action, canon de 20mm…) avec l’emport de matériels multiples appuyant la
manœuvre renseignement. Même si l’hélicoptère reste une machine avec des
spécificités techniques contraignantes (à cause des vibrations et du rotor princi-
palement), il reste une plateforme d’intérêt pour développer une capacité d’appui
électronique par le biais de matériels mis en œuvre par les unités commandos du
COS (13e Régiment Dragon Parachutiste – RDP, Commando Kieffer, 54e Régi-
ment de Transmission, CPA 30).
L’espace, un milieu qui offre de nouvelles possibilités pour les FSA :
L’espace exo-atmosphérique, nouveau milieu de conflictualité, fait l’objet de
toutes les attentions en représentant un vrai enjeu pour garantir la sécurité des
communications, la liberté de mouvement (GPS) mais également l’appréciation

54
Renseignement aérien et spatial

autonome de situation du pays. Disposant de moyens satellitaires, mêlant capa-


cités ROIM et ROEM, l’AAE, ayant ajouté le terme « Espace » dans son ap-
pellation depuis 2021. Dans ce contexte, le CPA 10, fait figure de précurseur en
disposant d’un accès et des compétences de traitement des images spatiales via la
DRM. Grâce à ces compétences spécifiques, le personnel du CPA 10 est à même
d’utiliser ce renseignement image et de le mettre à profit dans la conception du
plan d’action d’une opération.
Inscription du « Poitou » et du CPA 30 à la Fonction Interarmées du Renseigne-
ment (FIR) ou le défi d’une intégration plus poussée avec la DRM :
En 2020, les unités ET 3.61 « Poitou » et CPA 30 ont intégré la Fonction
interarmées du renseignement. Cette intégration, au sein de cette communauté
de partage du renseignement militaire, organisée par la BFSA et soutenue par
la BACA, valorise des capacités profitant aussi bien au COS qu’à l’AAE. La
DRM peut suivre l’innovation dans ces unités et assurer les formations exis-
tantes dans les domaines d’acquisition de compétences des FSA. Cette intégra-
tion est gage pour l’AAE (via les unités FSA) de bénéficier de formations spé-
cifiques au sein de la DRM. Pour cette dernière, elle représente la possibilité
d’exploiter directement le recueil et la production renseignement des unités du
« Poitou » et du CPA 30. Cette intégration sera encore plus appréciée dans le
cadre d’un conflit de haute intensité où les moyens seront rares et précieux. Les
actions des unités FSA dans la profondeur (A400M Atlas, KC-130J, H225M
Caracal, Forces commandos air) pourront être valorisées grâce au volet ren-
seignement et plus seulement opérationnel.

Les unités de l’AAE spécialisées : un appui décisif pour le COS et la manœuvre


renseignement
Les opérations spéciales peuvent s’appuyer sur les unités FS et sur les MAOS
(Modules d’actions opérations spéciales – unités en appui direct des FS). On
peut citer le Groupement aérien d’appui aux opérations (GAAO), et l’Escadre
aérienne commandement et de contrôle projetable (EAC2P) mettant en œuvre
des compétences spécifiques nécessaires aux opérations du COS. Les opérations
aériennes pour les opérations spéciales ne sont pas uniquement contributrices,
elles sont également multiplicatrices de forces. Dans le domaine du renseigne-
ment, l’acquisition du drone Reaper, mis en œuvre par le 1/33 « Belfort », unité
référente FS – par l’étendue de ses capacités renseignement et cinétiques, mal-
gré l’absence actuelle de charge ROEM – a contribué de manière décisive à
montrer la nécessité de tels moyens dans la troisième dimension au profit des
opérations spéciales. La permanence sur zone rendue possible par les drones
MALE et HALE avec une endurance de 12 à 24 heures de vol pour la mission
de surveillance a été l’une des avancées la plus déterminante pour l’emploi des
forces. L’intégration de ces unités dans la communauté des unités Air en appui au
COS est une évidence. Si son placement parmi les membres des unités du COS
serait délétère du fait des moyens (déjà) rares de l’armée de l’Air et de l’Espace,

55
L’apport des Forces Spéciales Air (FSA)…

le développement des synergies et le croisement des cultures avec les autres uni-
tés FSA et du COS sont valorisés lors d’exercices en métropole ou pendant les
missions effectuées conjointement sur les différents théâtres d’opérations.
Ces synergies sont pérennes lorsqu’elles sont animées par la BFSA au profit
de toute la communauté des unités AAE contribuant aux opérations du COS. Ce-
pendant les FSA, conscientes que la manœuvre renseignement se joue également
dans d’autres unités que celles de l’AAE, sauront mettre à profit leur réseau pour
développer leurs projets d’acquisition de capacités nouvelles de renseignement –
notamment au sein du CPA 30. L’ambition des FSA est grande à ce niveau. Cette
culture interarmes sera gage de réussite. Les enjeux sont nombreux. Les effectifs
dans chaque domaine de compétences (personnel navigant, commandos, rensei-
gnement, état-major) sont restreints. Il est nécessaire de prioriser les besoins et
d’engager une réflexion globale de long terme sur les effets recherchés par les
FSA pour répondre aux enjeux de demain.

Perspectives

Développer les synergies


Avec l’intégration au sein de la FIR du CPA 30 et du « Poitou », les FSA ont
saisi l’opportunité de développer des synergies entre unités et avec la Direction
centrale du renseignement français. Cette intégration ouvre des perspectives nou-
velles que l’état-major des FSA doit saisir. À cet effet, il faudra renforcer au niveau
organique de l’AAE la fonction renseignement afin de pouvoir organiser sur le
long terme la cohérence de cette fonction dans les FSA. Ces synergies doivent
d’abord être développées entre les unités FSA, en cultivant leurs particularités et
leurs compétences propres, tout en veillant au développement des savoir-faire déli-
vrés par le COS pour les officiers renseignement (stages et formations spécifiques).
Cette approche assure la constitution d’un vivier robuste de personnel Air prêt à
occuper des postes au sein des J2 des différentes Task Force du COS.
Par ailleurs, ces synergies doivent également être développées au sein de
l'AAE avec les unités en appui des opérations spéciales (MAOS ou unités réfé-
rentes). Elles peuvent être vertueuses à plusieurs titres.
Les FSA demeurent d’abord un fabuleux laboratoire d’innovation et de tests
dans le domaine capacitaire. L’AAE peut bénéficier directement d’un retour
d’expérience fructueux sur certains matériels. C’est d’ailleurs ce qui s’est passé
avec les ALSR locatifs mis en service par l’AAE au sein du COS, qui ont montré
un besoin crucial de développer ces plateformes aériennes.
Les autres unités de l’AAE – notamment les unités référentes pour le COS
comme le 1/33 « Belfort » en termes d’expertise ISR – fournissent également aux
FSA un retour précieux afin d’améliorer le domaine Air Land Integration (ALI)
pour coordonner la puissance aérienne avec les actions terrestres, partager les

56
Renseignement aérien et spatial

procédures ou des capacités renseignement absentes dans les FSA mais qui pour-
raient les aider à ouvrir d’autres champs des possibles. Par exemple, l’intégration
de drones tactiques ou MAME au sein des FSA doit s’appuyer sur les savoir-faire
développés de manière conventionnelle par l’AAE, tant en termes d’acquisition
et de traitement du renseignement que dans le volet emploi opérationnel. Il en
est de même pour certains segments du ROEM où les unités conventionnelles
de l’AAE ont développé leurs propres compétences (Escadron électronique aé-
roporté, Escadron électronique sol, ALSR) que les FSA ont intérêt à mieux maî-
triser pour asseoir et penser de nouvelles capacités (Appui électronique forces
spéciales, drones tactiques, emport de pods ROEM…).
Enfin, les synergies avec la chaîne du renseignement Air sont également à
renouveler. Pour affiner leur appréciation de situation, les FSA doivent utiliser
le ROA (Renseignement d’origine air) et le RIA (Renseignement d’intérêt air)
développés au sein de l’AAE et représentant une réelle spécificité. Que ce soit
dans l’élaboration de la situation des plateformes aéroportuaires ou l’évaluation
de la menace aérienne et sol-air, les FSA restent des unités de l’AAE et doivent
cultiver les fondements des cycles renseignement de leur corps d’appartenance
pour transférer la Situation Air vers la DRM et le Centre de planification et de
conduite des opérations. Participant directement à l’évaluation de la menace, les
échanges de RIA vers l’AAE se doivent d’être plus dynamiques et décomplexés
par rapport aux notions de propriétés des commandements.
Les FSA doivent aussi veiller à développer des capacités de renseignement
bien identifiées et adaptées aux spécificités du milieu aérien, sans chercher à
s’uniformiser avec les autres capacités du COS. Une acculturation trop poussée
ou un alignement sur l’existant mettraient en péril l’aptitude de chaque unité
FSA à assurer ses missions propres et appauvriraient de facto leur apport à la
manœuvre renseignement.
Enfin, l’exploitation de l’intelligence artificielle, de l’influence (PSYOPS) ou
du cyber est à étudier finement tant le manque de personnel dédié à ces tâches
est criant. Les FSA doivent encore développer leurs apports au domaine rensei-
gnement, en croisant les cultures et les domaines, en maîtrisant les enjeux et les
interactions, sans pour autant se disperser dans le spectre du multi-domaines.

L’innovation est une priorité pour pouvoir fournir des solutions novatrices et
adaptées au contexte stratégique actuel
Le contexte géopolitique actuel en Europe mais également les enseignements
des opérations de l’AAE au Levant (opérations Chammal et Hamilton) et l’évolu-
tion des menaces « large spectre » (cyber, espace, armes de destruction massive)
imposent de s’entraîner différemment à faire la guerre. Les unités FSA devront
s’intégrer dans des hypothèses d’engagement majeur (HEM) et seront peut-être
commandées selon des arrangements hybrides entre commandements d’opéra-
tions (Special Operations Center, Joint Force Air Component Command). Dans

57
L’apport des Forces Spéciales Air (FSA)…

ce contexte et au regard des entraînements aux guerres de haute intensité, les


FSA doivent partager leurs solutions novatrices au sein de leur propre armée lors
d’exercices majeurs comme au sein du COS.
Dans le cadre du déni d’accès et d’interdiction de zone (A2/AD) et des HEM,
les FSA rencontrent les mêmes défis que les autres unités pour innover dans les
phases de recherche et de traitement du renseignement. Les outils numériques
du futur devront être interopérables avec ceux développés au sein de l’AAE. En
matière d’entraînement, la mise en place et le test de certaines capacités tech-
niques pourront s’adosser à des exercices proposés au sein de l’AAE. Si les FSA
ont pu apparaître d’une certaine manière comme un laboratoire pour l’AAE –
notamment en termes d’ALI – et ont pu cultiver leur différence dans la guerre de
contre-insurrection ou la lutte contre le terrorisme, la guerre de demain nécessi-
tera certainement qu'elles se rapprochent de leur armée pour s’entraîner dans un
contexte d’engagement majeur.
Pour répondre à ces enjeux, les FSA devront continuer à exploiter les op-
portunités technologiques et la vélocité des processus d’innovation développés
dans le COS pour entretenir une innovation volontaire dans le domaine du ren-
seignement. La guerre de demain se fera en coalition et les FSA doivent se doter
d’outils interopérables entre alliés.
Enfin, depuis leur naissance, les FSA ont eu à cœur d’intégrer le COS, de
mettre leurs compétences au profit des opérations en cultivant la spécificité de
leur milieu et en promouvant l’intégration de l’arme aérospatiale au service des
FS. Ayant cultivées pendant près de 30 ans leur différence et leur spécificité au
sein de leur propre armée, les compétences spécifiques dans le domaine de l’ap-
pui aérien des FSA auraient intérêt à investir dans des processus jusqu’à présent
écartés. Ayant des compétences dans le domaine du ciblage, de l’Air Surface In-
tegration, du renseignement – à l’aide d’un drone ou d’un avion de chasse –, les
FSA semblent les mieux placées pour tester et développer les capacités de Strike
Cells bien connues dans les structures de commandement américaines et mises
en place au sein du COS. Cette Strike Cell est une cellule dédiée travaillant en
boucle courte – avec la célèbre « Find, Fix, Finish and Evaluate » – en centrali-
sant l’ensemble des informations nécessaires au montage d’une frappe aérienne
sur des objectifs et mise en œuvre par du personnel spécialiste et interarmées
pour rechercher toujours plus d’efficacité. Le domaine aérien impose par la rapi-
dité de ces vecteurs d’avoir des outils de renseignement et de target development
associés. Ici, les FSA sont à la manœuvre de l’innovation et de l’intégration de
l’arme aérienne dans un environnement interarmées tel que celui des opérations
spéciales. Le personnel renseignement des FSA, déjà formé aux techniques de
ciblage, devrait capitaliser sur les synergies entre les domaines du renseignement
et du ciblage au sein du COS pour développer leurs compétences et servir à la
fois les FS, le renseignement et l’AAE.
En moins de 30 ans, le domaine capacitaire des unités FSA en appui de la
manœuvre renseignement s’est sans cesse étoffé. Le développement de concepts

58
Renseignement aérien et spatial

clés et adaptés aux décennies de lutte contre le terrorisme n’a fait que renforcer
l’esprit d’innovation et le particularisme de ces unités au sein de l’AAE, sanc-
tionnés par la naissance d’une brigade dédiée pour soutenir ces unités.
Disposant de combattants sélectionnés, qualifiés et motivés, les FSA ont su
irriguer avec leurs forces vives le domaine du renseignement tant en apportant
des solutions techniques novatrices embarquées qu’en s’appuyant sur une res-
source humaine spécialisée et qualifiée.
Si les FSA mettent leurs compétences exceptionnelles au profit du COS, elles
ne sauraient se dispenser de la nécessaire interaction avec leur armée d’apparte-
nance. Que ce soit dans les études doctrinales, pour la gestion des compétences
particulières du renseignement, l’intégration des moyens renseignement Air hors
FSA (tels que les drones ou les ALSR), l’entraînement aux conflits de haute in-
tensité, les liens organisationnels avec la chaîne du renseignement national via
celle du renseignement Air ; l’avenir ne fera que resserrer les liens entre les FSA
et sa tutelle organique.

59
60
Renseignement aérien et spatial

Les nouvelles perspectives du recueil


spatial
Xavier Gallais1

Officier renseignement, le colonel Gallais a occupé des postes en unités opé-


rationnelles et en état-major au sein de l’armée de l’Air et de l’Espace et en
interarmées. Il est actuellement le chef du bureau stratégie-politique spatiale du
Commandement de l’espace (CDE).

« L’intérêt stratégique pour l’espace est né d’une double rencontre : celle


des deux blocs et celle du missile et de la bombe »2. Fin 1945, à l’aune de la
Guerre froide, Occidentaux et Soviétiques « recrutent » les cerveaux allemands
ayant participé à la conception des V1 et V2 pour combiner la puissance de
l’arme nucléaire avec la portée du missile balistique. Les Soviétiques sont les
premiers à investir l’espace avec le lancement de Spoutnik en octobre 1957. La
sidération du peuple américain prend de court l’administration Eisenhower qui
cherche à sous-estimer la portée de cet événement mais sans succès3. Les Amé-
ricains sont saisis par une anxiété nouvelle : contrairement aux deux guerres
mondiales, le continent nord-américain est à portée de l’adversaire et peut de-
venir un champ de bataille.

Des deux côtés du rideau de fer, la dissuasion nucléaire induit des besoins
conséquents en renseignement. Il faut jauger l’adversaire, dimensionner ses forces,
préparer une éventuelle riposte, être capable de donner l’alerte à temps et détecter
les signaux faibles d’une montée en puissance, voire d’un lancement de missile
balistique. L’avion de reconnaissance américain U-2 fait alors partie des nouveaux
moyens de recueil développés pour fournir les informations nécessaires en réali-
sant des missions à très haute altitude. Le camp adverse ne tarde pas à réagir à cette
initiative et le 1er mai 1960, tandis qu’il survole l’Union soviétique avec son U-2,
le pilote américain Gary Powers est abattu par un missile sol-air.

1. Je suis profondément reconnaissant à tous ceux qui ont contribué à cet article soit en prenant le
temps de m’expliquer le domaine spatial lors de discussions riches et pédagogiques, soit par une
relecture rigoureuse et éclairante.
2. X. Pasco. Le nouvel âge spatial : de la guerre froide au New Space. Paris : CNRS Editions,
2017, p. 22.
3. Matthew Brzezinski. Red Moon Rising: Sputnik and the Hidden Rivalries that Ignited the Space
Age, 2007, pp. 44-59.

61
Les nouvelles perspectives du recueil spatial

Cet événement marque un changement stratégique dans le domaine du rensei-


gnement militaire en promouvant le recueil d’informations depuis l’espace, hors
de portée des systèmes sol-air soviétiques et bénéficiant d’un cadre juridique
permissif, voire inexistant à l’époque. Ce type de recueil est réalisé grâce à des
capteurs de télédétection (interception électromagnétique et senseurs optiques,
par exemple) embarqués dans des satellites placés, dans leur grande majorité, en
orbites basses.
La France, qui a débuté la mise au point de ses premières fusées dès 1948 sur
la base aérienne 145 de Colomb-Bechar à Hammaguir dans le désert algérien4,
devient une puissance nucléaire et spatiale dans les années 60. En matière de
recueil de renseignement, l’essor des capacités militaires françaises d’observa-
tion de la Terre se concrétise en 1986 avec le lancement du programme Hé-
lios I. La première guerre du Golfe, où la quasi-totalité des images disponibles
est d’origine américaine, met en évidence le manque d’autonomie de la France
en matière de renseignement et confirme la pertinence de cette décision5. Le
premier satellite Hélios 1A est finalement mis en orbite en 1995. Hélios I vient
non seulement renforcer l’autonomie d’appréciation française mais également
accompagner la transformation des forces armées occidentales vers des forces
professionnelles expéditionnaires6.
La militarisation de l’espace ne s’est pas limitée au recueil spatial. Brique
par brique, les architectures spatiales militaires se sont traditionnellement dé-
veloppées autour de capacités d’observation de la Terre et d’écoute en orbite
basse (inférieure à 2 000 km), de capacités de navigation, positionnement et
synchronisation du temps (PNT) en orbite moyenne (20 000 km) et de capacités
de télécommunications en orbite géostationnaire (36 000 km). Ces architectures
ont permis d’augmenter significativement la puissance des effets portés à l’ad-
versaire grâce à une collecte d’informations, une précision de ciblage et une
connectivité devenues essentielles aux opérations militaires contemporaines.
Si l’espace est aujourd’hui un milieu d’importance stratégique pour nos opé-
rations militaires, il l’est également pour nos sociétés. L’exploration spatiale
s’est progressivement transformée en exploitation double intensive du milieu.
Les services commerciaux fournis depuis l’espace sont devenus indispensables
au fonctionnement de nos sociétés modernes. L’observation de la Terre et l’in-
terception de signaux électromagnétiques apportent des sources d’informations
incontournables pour la météorologie, le suivi du trafic maritime, l’agriculture,
les flux financiers, etc.

4. Philippe Varnoteaux. « Il y a 50 ans, la France quittait la base d’Hammaguir, en Algérie ». Air


& Cosmos. 03 juillet 2017.
5. « Déclaration de M. Jean-Yves Le Drian, ministre de la défense, sur le programme “Helios”
d’observation spatiale à des fins militaires et sur l’industrie spatiale, à Toulouse » Vie Publique,
09/07/2015.
6. Olivier Schmitt, « La préparation de la prochaine loi de programmation militaire confond vi-
tesse et précipitation », Le Rubicon, 19/08/2022,

62
Renseignement aérien et spatial

L’intérêt stratégique, aussi bien civil que militaire, pour l’espace n’a donc ja-
mais été aussi important. Cette situation favorise une nouvelle forme de compé-
tition entre États qui transforme l’espace en un domaine de plus en plus contesté.
Depuis 2019, la création aux États-Unis et en Europe de commandements dédiés
à la maîtrise de ce milieu illustre un constat partagé : l’espace est devenu un
nouveau domaine de conflictualités.
Dans ce contexte en pleine mutation, de nouvelles perspectives émergent
pour gagner ou maintenir une supériorité informationnelle sur l’adversaire.
Les architectures qui se développent, notamment sous la forme de plateformes
multi-missions et interconnectées, contribueront à recueillir des informations
plus nombreuses, plus accessibles et obtenues avec un meilleur taux de rafraî-
chissement.
Cet article propose d’exposer les caractéristiques de la transformation du mi-
lieu spatial (I), puis son impact sur la collecte d’informations en appui des opéra-
tions menées sur la Terre (II) et pour la maîtrise de l’espace (III).

Du Old Space au Power Space, une brève histoire du temps spatial


Initialement réservée au cercle fermé des puissances nucléaires, seules ca-
pables de mettre en œuvre les technologies pour lancer des engins vers l’es-
pace, l’exploitation du domaine spatial se démocratise pour offrir de nouveaux
services en termes de recueil grâce à des architectures plus abordables, mieux
connectées et plus performantes.

L’éclosion du New Space


L’évolution des dix dernières années en matière d’architecture spatiale est
souvent associée au terme New Space. Cette appellation sibylline est utilisée
pour mettre en exergue la transformation profonde vécue par l’écosystème spa-
tial au XXIe siècle. Le New Space est associé à la réduction des coûts d’accès
à l’espace et de fabrication des satellites. Cependant, sans contredire la validité
de cette assertion, le New Space est d’abord et avant tout un terme exprimant la
suprématie industrielle américaine, renouvelée au travers d’un équilibre entre
fortunes privées et dépenses publiques. Pour les États-Unis, ce nouvel équilibre
constitue un atout stratégique et un instrument de puissance7.
Le New Space est ainsi né d’une volonté politique initiée outre-Atlantique
à l’issue de la Guerre froide. Au début des années 90, lorsque l’administration
Clinton prend les rênes de la Maison-Blanche, les États-Unis, seule superpuis-
sance après la chute de l’Union soviétique, exercent une domination économique
et militaire incontestée à l’échelle mondiale. Plusieurs initiatives visant à mieux
intégrer la stratégie spatiale américaine aux objectifs politiques et stratégiques
américains sont alors lancées. Les plus marquantes concernent l’ouverture à la

7. X. Pasco. Le nouvel âge spatial…, op. cit., pp. 144-145 & 162-163.

63
Les nouvelles perspectives du recueil spatial

commercialisation de l’imagerie spatiale et l’engagement de disponibilité per-


manente du signal public du Global Positioning System (GPS)8.
À l’instar de Google Map qui tire profit du GPS, les applications commer-
ciales découlant de ces décisions politiques sont nombreuses et de nouvelles
entreprises voient alors le jour. C’est le cas de WorldView Imaging Corporation9
qui met en orbite son premier satellite à haute résolution (80 cm) en 1999. En
règle générale, l’entrée sur le marché des services de télédétection s’effectue
grâce à une combinaison de fonds privés et publics. Le satellite WorldView-1
lancé en 2007 est par exemple cofinancé par DigitalGlobe et la National Geos-
patial-Intelligence Agency (NGA).
Grâce à leur démarche politique libérale, les États-Unis ont profondément
transformé leur tissu industriel spatial. La dualité des systèmes et une nouvelle
dynamique industrielle complètent leurs capacités étatiques de télédétection par
des moyens privés et, in fine, augmentent la résilience de leur architecture spa-
tiale. La multiplication et la dispersion de capteurs commerciaux aux missions
duales augmentent « l’épaisseur » organique globale des moyens américains de
télédétection.
En 2011, une autre décision politique contribue à modifier la chaîne de valeur
relative à l’accès à l’espace. Le coût d’accès pour les vols habités est jugé exorbi-
tant par les autorités politiques américaines qui décident d’arrêter le programme
de la navette spatiale. Les conséquences sont lourdes à court terme. Les États-
Unis perdent pendant dix ans leur capacité souveraine dans le domaine des vols
habités en acceptant une dépendance vis-à-vis de la Russie qui fournit ses fusées
Soyouz et des moteurs10. L’aura et le leadership de la NASA sont émoussés et les
rapports de force dans l’industrie spatiale américaine sont progressivement mo-
difiés. L’objectif est de diminuer les coûts en faisant porter le poids du risque in-
dustriel sur de nouveaux acteurs qui renversent les codes de l’écosystème spatial.
Après avoir vendu ses parts dans PayPal, Elon Musk crée ainsi SpaceX, société
emblématique du New Space11. Ce changement de portage s’avère gagnant : le
lanceur européen Ariane qui dominait jusque-là le marché non-étatique est pro-
gressivement supplanté par les fusées Falcon 9 développées par SpaceX (une
partie du lanceur est récupérée après chaque lancement, diminuant ainsi leurs
coûts grâce à une meilleure rentabilité). Les États-Unis dominent à nouveau l’ac-
cès à l’espace, notamment en orbites basses.
Poursuivant cette stratégie libérale, l’administration Obama fait adopter le
Space Act en 2015 qui renforce particulièrement les possibilités d’utilisation
d’orbites basses par des sociétés privées. Encouragés par cette décision et par

8. Scoot Pace. « The Regulation of Commercial Remote Sensing System », RAND Testimony,
1994.
9. WorldView Imaging Corporation deviendra DigitalGlobe en septembre 2001 puis Maxar en 2017.
10. Au-delà du vol habité, les moteurs de certaines fusées américaines sont également russes.
11. A. Vance, J. Carrette, Elon Musk. Tesla, Paypal, SpaceX – L’entrepreneur qui va changer le
monde, Livre audio, 10h 52min, 14/07/2017.

64
Renseignement aérien et spatial

des coûts d’accès plus abordables, les industriels américains développent alors
des projets de constellations offrant de nouveaux services d’observation de la
Terre et de connectivité en orbite basse. Ces constellations utilisent des satellites
plus petits12 (qui disposent de charges utiles miniaturisées) et plus nombreux.
Né outre-Atlantique de la volonté du politique américain de modifier le pi-
lotage et le financement de leur industrie spatiale, le New Space a donc accéléré
l’évolution des architectures spatiales. Cette dynamique a favorisé l’émergence
de nouveaux acteurs privés débouchant sur des partenariats inédits. En 2010,
la NGA passe un contrat auprès de fournisseurs commerciaux (Capella Space,
Hawkeye 360, Planet Labs, Maxar, etc.). Ce contrat permet au département de
la Défense américain (DoD) de compléter ses moyens patrimoniaux de télédé-
tection avec des équipements privés, offrant certes une résolution limitée, mais
disposant d’une plus grande réactivité, une meilleure couverture, un recueil mul-
ticapteurs et une résilience renforcée.

Le New Space est déjà derrière nous


La disruption dans le domaine spatial symbolisée par le New Space s’accé-
lère. Le nombre de lancements augmente de manière significative : 79 en 2012,
114 en 2020 et 148 en 2021. L’année 2021 bat ainsi le record de lancements
effectués en une année datant de 196713. L’augmentation du nombre de satellites
placés en orbites est quant à elle exponentielle avec 1 800 satellites opération-
nels recensés en 2018 et près de 5 000 en 2021. Si les prévisions des opérateurs
spatiaux sont respectées, plusieurs dizaines de milliers de satellites devraient être
placées en orbites basses, déjà encombrées, d’ici 2031.
L’accélération de cette évolution ne concerne pas uniquement le nombre de
satellites. L’écosystème du domaine spatial développe de nouvelles solutions
pour franchir un nouveau palier en termes d’architecture. Si le New Space faci-
lite l’accès à l’espace et l’amélioration de la connectivité, le Next Space a pour
ambition de passer une étape supplémentaire en améliorant le traitement et la
circulation de l’information. Le terme Next Space est un néologisme utilisé dans
les échanges au sein de la communauté technico-industrielle spatiale à compter
de 2015, pour anticiper les caractéristiques de l’évolution du New Space. Au-
jourd’hui, il est employé pour désigner une architecture capitalisant les avancées
du New Space offrant des services plus performants.
Dans le domaine du traitement de l’information, les projets de développe-
ment attribués au Next Space misent sur une plus grande autonomie des seg-
ments spatiaux obtenue grâce à des logiciels embarqués plus performants. Cette
autonomisation a pour but l’amélioration du taux de rafraîchissement et de la
pertinence de l’information transmise vers l’utilisateur.

12. On parle ici de microsatellite voire de nanosatellite dont le poids varie d’une centaine à une
dizaine de Kg.
13. V. Cimino, « La Chine est en tête des lancements spatiaux en 2021 », Siècle Digital, 05/01/2022.

65
Les nouvelles perspectives du recueil spatial

En matière de circulation d’information, deux solutions peuvent être adoptées


(non exclusive l’une de l’autre). La première consiste à multiplier le nombre de
stations sols autour du globe pour augmenter les possibilités de téléchargement
vers l’utilisateur. La seconde vise à faire transiter l’information entre satellites
d’une même constellation, voire entre différentes constellations, pour que le sa-
tellite le plus proche d’une station sol puisse effectuer le téléchargement.
L’optimisation du traitement et de la circulation de l’information offre des
perspectives opérationnelles inédites en matière de recueil d’origine spatiale. La
combinaison d’une exploitation réalisée, au moins partiellement, par les seg-
ments spatiaux et d’une interconnexion entre capteurs permettra, à terme, d’au-
tomatiser la recherche d’une information.
On pourrait ainsi imaginer un satellite qui détecte (avec de l’imagerie radar
par exemple) ce qui pourrait être un char, sans pouvoir confirmer l’information
avec ses capacités propres. La position de cet objet d’intérêt serait alors trans-
mise immédiatement avec une demande de prise de vue à un autre capteur spatial
capable de survoler l’objectif quelques minutes plus tard. L’imagerie complé-
mentaire ainsi recueillie permettrait de confirmer la présence du char (grâce à
une résolution, une longueur d’onde, un angle différent). Cette information serait
alors transmise par bonds successifs entre satellites, avant son téléchargement
vers les utilisateurs ayant besoin d’en connaître.
Objet de nombreux développements, le Next Space est déjà en cours de dé-
ploiement. Le DoD mettra en orbite fin 2022 la première phase du projet Natio-
nal Defense Space Architecture (NDSA) composé de sept couches fonctionnelles
dont une dite Transport Layer. Ces sept couches mettent en œuvre des capteurs
interconnectés recueillant des informations qui sont ensuite transmises de ma-
nière fluide, sécurisée, résiliente et avec une latence inférieure ou égale à la fibre
optique « terrestre »14. Le projet de constellation de connectivité sécurisée porté
par la Commission pourrait constituer, à l’horizon 2030, une brique souveraine
d’un Next Space européen.

Le Power Space : une solution aux limites du Next Space


Générateur d’une consommation d’énergie plus importante, le Next Space
conduit naturellement les industriels à se pencher sur les questions de puissance
énergétique et d’endurance des futurs satellites. En outre, l’exploitation minière
des corps célestes promue par les États-Unis15 amène les puissances spatiales à
envisager la conquête de nouvelles orbites. Plusieurs projets sont ainsi développés,
comme la construction de stations de ravitaillement placées en orbite cis-lunaire
qui augmenteraient l’élongation des véhicules spatiaux. D’autres études envi-
sagent la possibilité de doter les satellites d’une propulsion nucléaire16. Ces projets

14. D. Vergun, « Space Development Agency Transitioning to U.S. Space Force », U.S. Depart-
ment of Defense, 26/04/2021.
15. « Principles for a Safe, Peaceful, and Prosperous Future », NASA.
16. L. David, « Military interest in the moon is ramping up », [Link], 06/12/2021.

66
Renseignement aérien et spatial

s’inscrivent dans ce que l’on appelle aujourd’hui le Power Space17. Ce dernier per-
mettra d’envisager des services spatiaux de télédétection et de télécommunications
orientés non seulement au profit de la Terre mais également vers la surveillance des
corps célestes et des orbites permettant d’y accéder. La connectivité établie entre
des constellations et des station relais autorisera la transmission de l’information
du capteur vers l’utilisateur final, qu’il se situe sur Terre ou non.
La transition du New Space au Power Space s’accompagne donc d’une évo-
lution des architectures spatiales multi-missions, multi-orbites et connectées qui
offre des perspectives inédites en matière de recueil d’information spatiale.

L’apport des futures architectures spatiales aux opérations « terrestres »


Les architectures spatiales futures ouvrent la porte à de nouvelles opportu-
nités en matière d’appui aux opérations. Il est de fait possible d’envisager un
recueil multispectral18 réalisé de manière quasi permanente sur des zones d’in-
térêts et diffusé rapidement aux plus hautes autorités politico-militaires et aux
éléments tactiques projetés sur un théâtre.

L’architecture spatiale française


Pour mieux comprendre les futures architectures spatiales, un rappel sur l’état
de l’art des capacités françaises actuelles est pertinent.
L’architecture spatiale française est bâtie autour de trois cercles concentriques :
(i) un noyau « souverain » rassemblant les capacités les plus essentielles aux
opérations militaires, (ii) un cercle « étendu » renforçant les moyens souverains
au travers de partenariats internationaux et (iii) un « complément capacitaire »,
contractualisé auprès d’acteurs commerciaux.
Ces moyens ont été développés grâce à un écosystème créé après la Seconde
Guerre mondiale et entretenu depuis. Ce dernier (incluant le Centre National
d’Études Spatiales – CNES, la Direction Générale de l’Armement – DGA, les ar-
mées et le secteur industriel national) s’est progressivement forgé une expertise
duale, indispensable pour le développement de capacités militaires de télédétec-
tion. Ainsi, Hélios I a été conçu à partir du satellite civil Spot et la France peut
aujourd’hui avoir accès à des images de très haute résolution avec la Composante
Spatiale Optique (CSO)19 grâce aux avancées technologiques développées pour le
système Pléiades20.
La France dispose d’un panel de systèmes performants portés par une archi-
tecture comprenant des systèmes de télécommunications en orbites géostation-

17. E. Howell, « US military wants to demonstrate new nuclear power systems in space by 2027 »,
[Link], 29/05/2022.
18. Infrarouge, électro-optique, radar, interceptions électromagnétiques, etc.
19. Satellite militaire français embarquant des capteurs optique d’observation de la Terre.
20. Philippe Steininger. « Le Cnes, acteur historique du spatial militaire », Revue Défense Natio-
nale, 12/2020.

67
Les nouvelles perspectives du recueil spatial

naires et des capteurs en orbites basses. Grâce à des partenariats internationaux,


cette architecture est complétée par un accès aux capacités essentielles de PNT
fournies par GALILEO et le GPS. Cette description de l’état de l’art des capa-
cités spatiales militaires françaises permet d’envisager ce que pourrait être leur
emploi opérationnel au travers d’un exemple d’actualité : le conflit ukrainien.

L’appui spatial aux opérations sur le théâtre ukrainien21


Le 26 février 2022, 48 heures après le début de l’invasion russe, le vice-Pre-
mier ministre et ministre de la Transformation numérique ukrainien, Mykhailo
Fedorov, interpelle Elon Musk sur Twitter22. Son appel à l’aide vise à bénéfi-
cier du service d’accès à Internet commercialisé par SpaceX via sa constellation
Starlink23. Les autorités gouvernementales ukrainiennes venaient d’être privées
d’une partie de leurs moyens satellitaires et terrestres de communication, ciblés
par les forces russes. Une dizaine d’heures plus tard, Starlink était accessible en
Ukraine et des stations de réception étaient envoyées par SpaceX.
Le 1er mars 2022, le même Mykhailo Fedorov formule une nouvelle de-
mande à huit sociétés24 américaines de télédétection. Avec l’accord des autori-
tés politiques américaines, ces sociétés répondent à sa requête et livrent quo-
tidiennement à l’Ukraine des informations d’origine spatiale ciblant l’activité
des forces russes.
En s’appuyant sur une architecture spatiale duale bâtie depuis les années 90,
les États-Unis fournissent ainsi un appui aux autorités ukrainiennes qui constitue
un facteur de supériorité opérationnelle dans un conflit de haute intensité face au
compétiteur russe.
Bien que la commercialisation d’images d’origine spatiale ne soit pas un fait
nouveau, le volume d’images produites et les performances atteintes en matière
de couverture et de taux de rafraîchissement des informations constituent une
évolution importante25. Le gouvernement et les forces armées ukrainiennes bé-
néficient d’un soutien en matière de télédétection multi-sources qui est notam-
ment utilisée par les unités employant des drones ou encore par l’application
Kropyva permettant aux unités tactiques de demander un soutien d’artillerie à
l’aide d’un smartphone26.
En outre, des dizaines d’images issues de ces services commerciaux sont pu-
bliées quotidiennement sur les réseaux sociaux. Ces photographies ou vidéos
présentent des phases de combat choisies et contribuent directement ou indirec-
tement aux opérations d’influence. Le New York Times a par exemple publié une

21. [Link]
22. [Link]
23. L. Minisini, « Mykhaïlo Fedorov, chef de guerre numérique en Ukraine », Le Monde,
09/03/2022.
24. Planet, Maxar, Airbus, SI Imaging Services, Capella Space, Blacksky Global, Iceye et SpaceView.
25. « Ukraine: The New Satellite War », Digital Eye, 18/06/2022.
26. L. « Guerre en Ukraine : Kropyva, l’application Android utilisée par les artilleurs ukrainiens »,
Futura Sciences, 15/06/2022.
68
Renseignement aérien et spatial

enquête réalisée grâce à la combinaison de vidéos extraites des réseaux sociaux


et d’imagerie satellitaire pour dénoncer de possibles exactions de l’armée russe
dans la ville ukrainienne de Boutcha27.
Bien que le contexte stratégique soit spécifique, le conflit ukrainien marque
une étape significative en termes de soutien apporté par des architectures spa-
tiales en pleine évolution et d’utilisation d’outils commerciaux dans un conflit
où l’État de tutelle n’est pas engagé.

De nouvelles opportunités pour appuyer les opérations


Les résolutions atteintes par les services spatiaux commerciaux restent, à ce
jour, inférieures à celles obtenues par les matériels du noyau souverain mais
elles offrent d’autres avantages. Dans le cas de l’Ukraine par exemple, certaines
constellations peuvent effectuer jusqu’à 15 passages quotidiens au-dessus d’un
même point du théâtre et offrir un suivi régulier de l’activité adverse. Le dé-
lai d’obtention des informations collectées par ces services est réduit grâce au
nombre élevé de stations sols pouvant télécharger les données. Cette combinai-
son de recueil multi-sources fournit des informations détaillées, consolidées, in-
dépendantes des conditions météorologiques et régulièrement actualisées.
L’écart de performances entre les moyens patrimoniaux et privés pourrait se
réduire à moyen terme. La société Maxar annonce ainsi être en mesure d’aug-
menter d’un facteur deux la résolution de sa prochaine génération de satellites et
propose une nouvelle station sol tactique28 capable d’obtenir les images deman-
dées en moins de 15 minutes. À l’horizon 2030, ces futures constellations de
télédétection pourraient réaliser une observation quasi permanente d’une zone
d’un théâtre depuis l’espace et la transmission des informations recueillies dans
un délai inférieur à l’heure.
Cette évolution n’a pas échappé au compétiteur chinois et suscite des ri-
postes. Constatant les avantages opérationnels offerts par Starlink sur le théâtre
ukrainien, un récent article chinois s’interroge sur les options existantes ou à
développer pour neutraliser une telle capacité29.

Collecter des informations pour mieux maîtriser l’espace


Si l’importance prise par l’espace dans nos sociétés et nos opérations mili-
taires est de plus en plus significative, il est de plus en plus complexe de maîtri-
ser ce nouveau domaine de conflictualités qui génère des besoins spécifiques en
matière de recueil d’informations.

27. M. Browne, D. Botti, H. Willis, « Satellite images show bodies lay in Bucha for weeks, despite
Russian claims », New York Times, 04/04/2022.
28. TANGO (Tactial Architecture for Near-Real-Time Global Operations).
29. D. de Schaepmeester, « La Chine menace de détruire des satellites Starlink », Air&Cosmos,
01/06/2022.

69
Les nouvelles perspectives du recueil spatial

Risques et menaces
L’augmentation spectaculaire du nombre de satellites, notamment en orbites
basses, produit mécaniquement des débris qui font peser un risque de plus en
plus grand sur nos architectures spatiales. De multiples causes peuvent être à
l’origine de la création de ces débris : fragmentation d’un satellite, étage d’une
fusée restant en orbite après un lancement, collision, destruction volontaire par
un système anti-satellite (ASAT30), etc. Les tirs Direct-Ascent (DA-ASAT) de
démonstration chinois (2007) et russes (2021) ont respectivement créé plus
de 2 000 et 1 500 débris, « polluant » de nombreuses orbites. Aujourd’hui, le
nombre de débris dans l’espace est estimé à plus de 36 500 pour ceux d’une taille
supérieure à 10 cm et plus d’un million pour ceux avoisinant le cm31.
Certaines nations ont en outre décidé de renforcer leur maîtrise de ce milieu,
voire d’en contester l’usage en envisageant un affrontement si nécessaire. En
France, ce constat a été inscrit dans le document de la Stratégie spatiale de dé-
fense de 201932 suite à l’émergence de nouvelles menaces observées sur les trois
types d’orbite. Ces menaces sont cataloguées selon leurs modes d’action, plus
ou moins réversibles : cyber, espionnage, brouillage, armes à énergie dirigée,
satellite saboteur et/ou désorbiteur, satellite équipé de bras armé et la menace
la plus médiatisée, ASAT. Quatre pays ont détruit à ce jour un satellite à l’aide
d’un missile. Ce sont la Chine (2007), les États-Unis (2008), l’Inde (2019) et la
Russie (2021)33.
Dans le domaine spatial, une menace peut être caractérisée par trois critères
complémentaires : l’acquisition d’une capacité, la démonstration de la maîtrise
de cette capacité et l’intention de la mettre en œuvre. Avec la mise en orbite du
Luch Olymp en 2014, les forces russes ont déployé une capacité d’espionnage en
orbite géostationnaire, dont elles ont ensuite prouvé la maîtrise en s’approchant
à proximité de satellites non-coopérants34.
Dans la même logique, après sa mise en orbite en novembre 2019, le satellite
russe Kosmos 2542 s’est révélé étrangement menaçant en libérant un autre satel-
lite baptisé Kosmos 2543. Ce dernier objet, qualifié par les États-Unis de « sa-
tellite inspecteur », s’est approché d’un satellite américain35 qui a dû manœuvrer
pour éloigner la menace potentielle posée par ce voisin indésirable. Plus tard, en
juillet 2020, Kosmos 2543 a libéré à son tour un nouvel objet qualifié de « Space

30. Anti SATellite.


31. « Space debris by the numbers », The European Space Agency, 11/08/2022.
32. Les États-Unis ont annoncé en avril 2022 leur décision ne plus réaliser de test ASAT pour
notamment freiner une course à l’armement ; W. J. Hennigan, « To Slow an Anti-Satellite Arms
Race, White House Bans U.S. Tests of Space Weapons », Time, 18/04/2022.
33. Les États-Unis ont annoncé en avril 2022 leur décision ne plus réaliser de test ASAT pour
notamment freiner une course à l’armement. [Link]
34. « La France accuse la Russie de tentative d’espionnage par satellite », Le Monde, 08/09/2018.
35. Satellite d’observation de la Terre opéré par la NRO (National Reconnaissance Office).

70
Renseignement aérien et spatial

Shotgun » pouvant s’apparenter à une arme antisatellite36. Cette démonstration


prouve que les Russes maîtrisent les manœuvres de rapprochement non seule-
ment en orbite géostationnaire mais également en orbite basse. Elle questionne
également les intentions potentiellement malveillantes qu’offrent les capacités
de libération de satellites filles depuis un satellite mère (aussi surnommé oppor-
tunément « Poupées Russes »). Enfin, elle met en évidence de façon tangible la
crédibilité de la menace ASAT depuis l’espace avec le tir d’objets.
Face à ces menaces, il sera nécessaire de développer des tactiques avec des
moyens pouvant répondre aux particularités de l’environnement spatial.

Comprendre pour agir


Pour protéger nos intérêts, la Stratégie spatiale de défense française fixe
comme objectif l’acquisition d’une capacité d’action dans l’espace à l’horizon
2030. Cette capacité permettra, dans le respect du droit international et des prin-
cipes de légitime défense, de faire face aux menaces orbitales. Mettre en œuvre
cette stratégie dans l’espace nécessite un niveau de connaissance et de maîtrise
de l’environnement spatial que les armées françaises peuvent acquérir grâce au
renseignement d’intérêt spatial.
Le renseignement d’intérêt spatial concourt notamment à établir une situation
de référence (Recognized Space Picture – RSP) maîtrisée et entretenue dynami-
quement. Cette RSP est la synthèse d’une vaste quantité d’informations de types
et de sources divers qui peuvent provenir de capteurs patrimoniaux (noyau sou-
verain), d’accords internationaux (cercle étendu) et de services spatiaux (com-
plément capacitaire).
À l’image de la surveillance aérienne, l’objectif de la surveillance spatiale
est de détecter, pister, identifier puis caractériser les objets d’intérêts militaires
parmi ceux évoluant de manière pacifique avec un comportement « prévisible ».
Pour réaliser cette mission, il est indispensable de s’appuyer sur une compréhen-
sion solide de l’environnement spatial.

Répondre à la complexité du domaine spatial


L’environnement spatial est de plus en plus complexe à appréhender du fait
de la multiplication des objets à recenser, des risques inhérents et des menaces
émergentes. Les enjeux sont donc nombreux et les futures architectures spatiales
devront y faire face en étant orientées non plus seulement vers la Terre mais aussi
vers l’espace.
En matière de surveillance spatiale, les projets actuellement développés
visent à améliorer les performances des capteurs traditionnellement basés sur
Terre et à mettre en place de nouvelles capacités dans l’espace. Ces capteurs

36. M. Evans, L. Fisher, « Russia tests secret ‘space shotgun’ that can target satellites », The Times,
25/07/2020.

71
Les nouvelles perspectives du recueil spatial

spatiaux pourront collecter les informations à partir de constellations dédiées37


et non-dédiées. Dans ce dernier cas, le recueil s’effectuerait à partir de charges
utiles additionnelles conférant un rôle multi-missions aux constellations hôtes.
L’objectif est à terme de connecter les capteurs de surveillance spatiale (ter-
restres et spatiaux, commerciaux et patrimoniaux) entre eux, avec un centre
de commandement de contrôle au sol (C2). Ce recueil distribué permettrait de
suivre en temps quasi réel un objet d’intérêt préalablement détecté et, in fine, de
pouvoir opérer dans l’espace en ciblant un potentiel agresseur38.
Outre l’amélioration de la réactivité dans les opérations spatiales militaires, la
collecte d’informations dans, depuis et vers l’espace devra être partiellement au-
tonome pour répondre à la complexité grandissante de ce milieu. En plus d’être
distribué, le recueil devra également être agnostique en adaptant avec un certain
degré d’autonomie la collecte d’informations aux circonstances. Pour ce faire, il
est nécessaire de développer une capacité dynamique de fusion de l’information
afin d’analyser les comportements observés et extraire ceux jugés « anormaux ».
Là-encore, ces traitements pourront être réalisés directement au niveau des cap-
teurs et sur Terre, au sein du C2.

Né dans le contexte de la Guerre froide, le recueil d’informations depuis l’es-


pace a constitué un des facteurs de militarisation de ce milieu. Dès lors, l’impor-
tance stratégique de ce type de recueil n’a cessé d’augmenter, en parallèle de la
transformation des armées, devenant l’un des piliers de l’autonomie stratégique
des puissances spatiales.
Les architectures de mise en œuvre des capteurs ont évolué à un rythme qui
s’est accéléré ces dix dernières années. Cette évolution offre des perspectives
inédites avec des segments spatiaux à même d’assurer plusieurs missions grâce à
des capteurs recueillant des informations dans, depuis et vers l’espace. Demain,
les architectures spatiales reposeront sur des constellations duales de petits sa-
tellites, interconnectés, fonctionnant de manière distribuée et agnostique. Ces
perspectives se traduiront par une collecte d’information quasi permanente sur
une zone déterminée et une meilleure compréhension de l’environnement pour
opérer dans l’espace afin de défendre nos intérêts

37. T. Hitchens, « North Star plans blanket coverage of near Earth orbits with up to 30 satellites »,
Breaking Defense, 15/08/2022.
38. L. Rigal, N. Sauvage, « Donnée et temporalité : facteur clé de succès », Revue Défense Natio-
nale, 12/2020..

72
Renseignement aérien et spatial

ROEM et opérations électromagnétiques,


les grands oubliés des futures
opérations M2MC

Nicolas Dion

Le lieutenant-colonel Nicolas Dion est ancien pilote de chasse et officier de


renseignement dans l’armée de l’Air et de l’Espace. Il a commandé l’Escadron
électronique aéroporté « Dunkerque » et a volé sur Rafale, C-160 Gabriel et
Avion léger de surveillance et de reconnaissance (ALSR) en Europe, en Afrique
et au Moyen-Orient. Il est diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris.

Érigée comme clef de voûte de la supériorité opérationnelle des guerres de


demain, la capacité d’engagement multimilieux multichamps (M2MC) nécessite
par essence une approche holistique. Si des efforts peuvent être plus importants
dans un milieu ou champ que dans un autre, aucun ne saurait être négligé. À ce
titre, la guerre en Ukraine rappelle avec insistance la nécessité d’exploiter tous
ces domaines pour gagner la guerre. Les livraisons d’armes terrestres, aériennes
ou maritimes, les tentatives pour empêcher l’utilisation des ressources spatiales
confirment l’importance bien avérée des milieux physiques traditionnels1. La
sphère informationnelle et le cyberespace émergent aussi comme des champs de
bataille quotidiens.
Pour autant, le champ électromagnétique (CEM) semble retenir peu l’atten-
tion et cette négligence interroge sur l’intérêt qui lui est accordé comme es-
pace de conflictualité. Peu mises en valeur, mal appréhendées et trop souvent
réservées à un aréopage limité, les opérations électromagnétiques dépendent de
structures lourdes et de processus complexes qui nuisent à l’exploitation de son
potentiel et à la compréhension de son importance dans les opérations militaires.
Il est donc légitime de se demander si le CEM et ses opérations ne sont pas les
grands orphelins des futures opérations M2MC ?

1. M. Untersinger, « Guerre en Ukraine : les utilisateurs du réseau satellitaire VIASAT victiment


d’une cyberattaque », Le Monde, 08/03/2022.

73
ROEM et opérations électromagnétiques…

Alors que l’importance du champ électromagnétique est croissante dans les


sociétés et armées modernes (1), choisir entre l’exploitation, le renseignement et
l’action dans ce champ semble impossible (2) et invite à changer de modèle (3)
pour une meilleure crédibilité opérationnelle M2MC.

1) Vers une contestation débridée de l’environnement électromagnétique


L’analyse de l’environnement électromagnétique suscite un paradoxe. C’est
un bien commun dont les sociétés comme les armées sont de plus en plus dépen-
dantes mais son arsenalisation croissante par nos compétiteurs n’entraîne pour
l’instant que des réactions modérées pour le défendre.

Le spectre électromagnétique, un bien commun d’hyper-dépendance des so-


ciétés numériques modernes… et des armées
Rappelons pour débuter ce truisme : si 99% des données de l’internet mondial
naviguent par les câbles sous-marins2, 100% des données des objets connectés
non reliés à un système filaire – qu’il s’agisse d’un téléphone, d’un capteur, d’un
soldat, ou d’un système d’arme – transitent par l’espace électromagnétique. La
révolution du numérique bouleverse nos sociétés et, associée aux besoins de mo-
bilité et de communication, érige en bien commun le spectre électromagnétique.
Ce dernier est l’oxygène de nos téléphones – qu’il s’agisse de Wifi, de 4G, 5G
et bientôt 6G, la boussole de nos futures voitures autonomes, la scène des rela-
tions sociales numériques. Cette hyper-dépendance doit interroger. Elle rappelle
à bien des égards celle du commerce mondial vis-à-vis du transport maritime
qui représente l’épine dorsale des chaînes d’approvisionnement avec 90% du
volume des échanges et 80% de la valeur en 20213. Cependant, entre hyper-dé-
pendance et contestation, la colonne vertébrale de nos vies quotidiennes peut
rapidement se transformer en talon d’Achille.
Le champ électromagnétique est par essence transversal, au carrefour de
toutes les activités militaires. Selon la définition du corpus doctrinal français, le
CEM est un champ opérationnel immatériel « dénué de frontières, qui transcende
et interagit avec tous les milieux, ainsi qu’avec le champ informationnel […] où
la liberté d’action est essentielle pour la tenue des opérations dans les autres
milieux même si elle ne peut être que locale et temporaire »4. Si les interac-
tions sont évidentes dans les domaines matériels, elles sont aussi présentes dans
le domaine immatériel (cyberespace et informationnel). D’ailleurs, Jean-Bap-
tiste Florant, chercheur associé à l’IFRI, rappelle que le prélude au déploie-
ment de cyberarmes demeure la supériorité informationnelle. Or, précise-t-il,
« il n’y a pas de supériorité informationnelle sans maîtrise préalable du champ

2. « Pourquoi le spectre d’une attaque sous-marine contre internet inquiète », Le Point, 30/09/2022.
3. « Transport maritime », World Trade Organization.
4. CIA 0.1.1 « Multimilieux et multichamps (M2MC), la vision française interarmées », Centre
interarmées de concepts, de doctrines et d’expérimentations, 06/09/2021.

74
Renseignement aérien et spatial

électromagnétique, c’est-à-dire sans guerre électronique »5, rappelant une fois


encore le continuum électromagnétique et celui existant entre champs et mi-
lieux. La doctrine américaine ne dément pas cette place singulière du champ
électromagnétique, allant même par inférer que les domaines maritime, aérien
et spatial sont des biens communs dont la caractéristique première est d’être
connectés par le champ électromagnétique, qui sert en quelque sorte de colle à
l’ensemble6. Une compétition et une contestation active y seront menées où les
adversaires chercheront à maintenir leur supériorité dans le spectre électroma-
gnétique (SEM) tout en déniant son usage aux autres7. Cette prise en compte du
champ électromagnétique comme espace de conflictualité à part entière interroge
le cadre d’engagement M2MC. Une supériorité opérationnelle M2MC est-elle
véritablement atteignable si l’un de ces milieux ou champ est négligé ?

L’opérationnalisation du champ électromagnétique dépasse le monopole régalien


Ce questionnement est encore plus légitime à l’heure où s’opère une démocra-
tisation du ROEM en particulier et des activités électromagnétiques en général.
À l’instar de l’espace et du cyberespace et contrairement aux milieux terrestre,
maritime et aérien, l’opérationnalisation potentielle du champ électromagné-
tique échappe au monopole régalien. Aujourd’hui, de nombreuses capacités de
renseignement d’origine électromagnétique (ROEM) sont aisément disponibles
pour tout individu sans qu’il soit soumis à un contrôle gouvernemental8. Des
informations en sources ouvertes sont accessibles notamment sur la situation
maritime, la cartographie du spectre de radiofréquence, les systèmes de démodu-
lation, les écoutes illicites, le brouillage, le piratage des télécommunications par
satellite et la surveillance cybernétique.
Trois différentes catégories de capacités cohabitent :
• Souveraines : capacité produite et opérée par un gouvernement ou produite
et/ou opérée par un prestataire commercial, mais accessible uniquement par
un gouvernement.
• Commerciales : capacité disponible à l’achat sur un marché légal
• Démocratisées : capacité disponible légalement ou illégalement, à l’achat ou
gratuitement pour quiconque le souhaite, pouvant être construite de manière
artisanale à partir de pièces détachées.
La deuxième catégorie est en plein essor à l’instar du New Space. Elle repré-
sente une opportunité que les armées opérant dans le champ électromagnétique

5. J-B. Florant (Capitaine de Frégate), « Cyberarmes : la lutte informatique offensive dans la


manœuvre future », Focus stratégique, n° 100, IFRI, 01/2021.
6. Joint Chiefs of Staff, « Joint Operating Environment 2035, the Joint Force in a Contested and
Disordered World », Department of Defense, 14 /07/2016, p32.
7. Ibidem, p32.
8. C. Weinbaum, S. Berner, B. McClintock, « SIGINT for Anyone. The Growing Availability of
Signals Intelligence in the Public Domain. », Report, RAND Corporation, 2017.

75
ROEM et opérations électromagnétiques…

ne saisissent pas toujours (achats sur étagères, diminution des coûts, diversifi-
cation des capacités). À l’échelle mondiale, le marché commercial légal de la
guerre électronique devrait connaître une croissance annuelle de 5% pour at-
teindre près de 30 milliards de dollars en 20309. La troisième catégorie est en
pleine expansion mais alimente significativement la prolifération et le niveau
de menaces. Longtemps demeurées l’apanage des gouvernements, les écoutes
de signaux satellites peuvent être assurées par des individus isolés pour un in-
vestissement modique. En 2009, des insurgés en Irak ont intercepté le flux vidéo
des drones Predator américains grâce au programme russe SkyGrabber, qui ne
coûte que 26$ à l’unité. Plus tard, en 2015, un chercheur américain a démontré
qu’avec seulement 1 000$, il était possible de construire un équipement diffusant
des données usurpées à un satellite GlobalStar10.
L’élargissement des zones grises et des modes d’action hybride dans le champ
électromagnétique pourrait provoquer localement la paralysie de nos sociétés et
de nos forces armées. Plusieurs exemples peuvent être présentés, comme celui
du trafic aérien arrêté par le brouillage des signaux GPS, de mise hors service
d’un réseau de téléphonie mobile11, d’opérations co-orbitales de brouillage de
satellites militaires, d’indisponibilité de Blue Force Tracking, d’harcèlement de
pilotes et leurs familles par téléphone12, d’infections des réseaux Wifi de bases
aériennes, d’épuisement des batteries de PR4G par harcèlement électronique13,
de ciblage des AWACS, des E2C ou des frégates rendus aveugles par des Kra-
sukha-2 ou un Su-24 équipé d’un pod Khibiny14. Si tous ces événements n’ad-
viendront sûrement pas en même temps, chacun s’est déjà réalisé une ou plu-
sieurs fois. Ce type de scénario démontre le caractère insidieux et hybride des
opérations électromagnétiques, mais également nos difficultés pour nous en pré-
munir. Un scénario crédible de pandémie électromagnétique pourrait poindre,
affectant tous les pans de la société, forces armées comprises. Face à une telle
éventualité, dont la probabilité est faible et la gravité un peu exagérée, le relatif
désintérêt dont le champ électromagnétique fait l’objet en France pose question.

Le champ électromagnétique reste dans l’angle mort des priorités des forces
armées françaises
Pourtant, à l’aune des (ré)investissements massifs de la Russie et de la Chine
dans ce domaine, l’importance des effets dans ce champ est vouée à augmenter.

9. « Marché mondial de la guerre électronique et prévisions technologiques de 278 milliards de


dollars jusqu’en 2030 », The Free Press, 12/08/2022.
10. Ibid, p5, 6.
11. P. Justel (colonel), « Regards croisés sur la guerre électronique », Focus stratégique, n°90,
IFRI, 07/2019, p. 22.
12. L. Lagneau, « Des proches d’aviateurs néerlandais déployés dans les baltes ont été harcelés par
téléphones », Opex360, 04/09/2019.
13. P. Gros, « Les opérations en environnement électromagnétique dégradé », Observatoire des
conflits futurs, 05/2018, p23, 24 et 25.
14. P. Justel (colonel), op. cit.

76
Renseignement aérien et spatial

L’être humain a une propension naturelle à se saisir du tangible, à s’investir dans


ce qu’il connaît et délaisse plus facilement l’invisible, l’indécelable. L’électro-
magnétique relève de ces deux derniers qualificatifs. Il est partout et nulle part
à la fois. Pour les profanes, son langage est abscons et technique, et son champ
d’application a des frontières illimitées ou presque. L’explication des enjeux des
opérations électromagnétiques est un parcours semé d’obstacles.
Bien qu’en partie immatériel, le cyberespace ne rencontre pas la même dé-
saffection. Sans que l’individu moyen en maîtrise les subtilités logiques et phy-
siques, le cyberespace fait partie de son quotidien. Mais si tout le monde dispose
d’un ordinateur, rares sont ceux qui possèdent un analyseur de spectre ou un
brouilleur GPS. Même en reprenant le vocable militaire du cadre d’engagement
M2MC, les discours politiques de prospective stratégique évoquent peu ou pas le
champ électromagnétique comme un espace de conflictualité à investir. Dans la
dernière Revue Nationale Stratégique15, « l’électromagnétique » et ses dérivés ne
sont, par exemple, cités qu’une seule fois alors que le « cyber » est cité 48 fois.
Malgré son importance civile et militaire croissante, le champ électromagné-
tique porte le paradoxe qu’il demeure un domaine peu fréquenté alors que nos
compétiteurs russes et chinois l’érigent en priorité stratégique. Par nature diffi-
cilement perceptible et faisant les frais d’arbitrages budgétaires inéluctables, il
est relégué au second plan sur le spectre de la conflictualité. Pourtant, tout ce qui
n’est pas défendu sera contesté16.

2) L’inanité du dilemme entre le glaive, la cuirasse, et l’ouïe


Si elle manque de visibilité, la lutte dans l’environnement électromagné-
tique est néanmoins bien conceptualisée en France. Les textes doctrinaux
français17 définissent les opérations électromagnétiques en trois catégories
d’activités. La première a trait au renseignement d’origine électromagné-
tique (ROEM), qui exploite l’activité dans le SEM pour élaborer du ren-
seignement en temps immédiat ou plus réfléchi. La deuxième relève de
l’exploitation du spectre électromagnétique regroupant les capacités de
télécommunications, de télédétection actives ou passives (optique, infra-
rouge, radar permettant notamment aussi bien la désignation d’objectifs
que le guidage de système d’arme) et de positionnement, navigation et la
synchronisation temporelle (PNT18). Enfin, la dernière correspond au com-
bat électromagnétique, mieux connu sous le vocable de guerre électronique
(GE). Elle est définie comme « une activité militaire qui exploite l’énergie

15. « Revue Nationale Stratégique », Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale,


09/11/2022.
16. Audition du général F. Parisot, major général de l’armée de l'Air et de l’espace auprès de la
commission de la défense nationale et des forces armées, Assemblée nationale, 20/07/2022.
17. PIA 3.6.1 « Maîtrise de l’environnement électromagnétique », Centre interarmées de concepts, de doc-
trines et d’expérimentations, 06/04/2016.
18. Positioning, Navigation, Timing

77
ROEM et opérations électromagnétiques…

électromagnétique pour assurer la connaissance de la situation et obtenir


des effets offensifs et défensifs »19.
Cette catégorisation regroupe finalement trois finalités opérationnelles clas-
siques : se renseigner, exploiter l’environnement et combattre en attaquant ou
se défendant. Le ROEM est un sous-segment de l’environnement opérationnel
qu’il structure.

Respecter le continuum
Mais les traductions organisationnelle et opérationnelle de ces textes par les
armées françaises tendent à éroder le continuum originel entre ces activités d’ex-
ploitation, de renseignement et de guerre électronique. Ce continuum tient à la
dépendance de ces activités les unes par rapport aux autres. À titre d’exemple,
aucune contre-mesure électronique ne produirait l’effet escompté sans maîtriser
au préalable l’exploitation du SEM et la capitalisation du ROEM.
L’approche historique souligne également l’importance de ce continuum dès
l’émergence de la guerre électronique. Après l’opérationnalisation des télégraphies
sans fil (TSF) militaires, les premiers succès sont remportés lors du conflit rus-
so-japonais en 1904-1905. Les Russes brouillent par exemple les communications
de la marine nippone20. Une décennie plus tard, les généraux allemands Hinden-
burg et Ludendorff disposent de la retranscription des intentions russes grâce à
l’interception des messages de TSF et emportent la victoire à Tannenberg en août
1914 sur la 2e armée impériale russe de Samsonov21. Quant aux Français, l’exploi-
tation du ROEM et de la GE permet au Grand Quartier Général français de briser
les codes des TSF et d’anticiper l’offensive sur Verdun en février 191622. Dès l’ori-
gine et jusqu’à la fin de la Guerre froide, les progrès dans une catégorie d’activité
ont alimenté les recherches dans une autre, instaurant progressivement un cercle
vertueux combinant l’exploitation, le renseignement et le combat dans le SEM.
Ce continuum renforce par ailleurs les enjeux de coordination. L’ensemble
des actions de guerre électronique doit en particulier être connu des opérateurs
du ROEM et des exploitants du SEM. Plus que dans les autres milieux et champs,
l’attrition endogène dans le champ électromagnétique est symptomatique d’une
exigence accrue de coordination. Sur la seule année 2015, alors qu’il comman-
dait le futur US Space Force, le général Hyten concédait l’existence de 261 cas
de brouillage de télécommunications via des satellites militaires américains. Il
estimait que tous relevaient de « l’autobrouillage » par accident, reconnaissant
explicitement les difficultés de connaître et coordonner les actions des forces

19. PIA 3.6.1 « Maîtrise de l’environnement électromagnétique », 06/04/2016, p. 20.


20. P. Smith, « Russian Electronic Warfare: A Growing Threat to U.S. Battlefield Supremacy »,
American Security Project, 04/2020.
21. [Link], « Tannenberg 26-29 août 1914 », Ysec, 2007.
22. J-M. Degoulange (général 2S), Les Écoutes de la Victoire. L’histoire secrète des services
d’écoute français (1914-1918), Paris, Éditions Pierre de Taillac, 2019.

78
Renseignement aérien et spatial

américaines dans le champ électromagnétique23. Enfin, au-delà des enjeux d’effi-


cacité opérationnelle, ce besoin de coordination sous-tend la crédibilité militaire
d’une nation notamment dans un cadre interallié.
Afin d’entretenir un cercle vertueux et coordonné entre toutes les activités
dans le SEM, leur structuration autour d’une logique de champ ou milieu doit
prévaloir sur toute autre logique organisationnelle pour trois raisons principales.
D’abord, cette approche constitue la colonne vertébrale doctrinale des armées
françaises avec la publication du concept interarmées de la vision française
de l’engagement multimilieux et multi champs (M2MC) en septembre 2021 :
« Le M2MC apparaît désormais comme le nouveau cadre général structurant
l’emploi des forces »24. En outre, une telle approche est censée prémunir l’insti-
tution d’une approche purement organisationnelle. L’appropriation des milieux
et champs définit l’organisation et non l’inverse. Enfin, à ce jour, cette approche
reste la seule identifiée et reconnue pour intégrer la notion de conflictualité dans
toutes ses dimensions. Hier, la guerre était un état de fait défini par un cadre
juridique clair. Elle évoquait une situation appréhendable par tous. Aujourd’hui,
l’usage du terme « conflictualité » traduit la transformation des formes et des es-
paces conflictuels dans lesquels la violence – matérielle ou immatérielle, au-des-
sus ou en-deçà du seuil armé – se répand et se normalise25.
L’exploitation du spectre, le ROEM, et la GE forment donc dans le champ
électromagnétique un ensemble vaste et cohérent mais intriqué par nature. Pour
autant, ses acteurs sont répartis dans des directions, services, armées, unités dis-
parates, une situation qui pousse à développer une véritable gouvernance. Les
exploitants, les analystes, les défenseurs et les combattants du spectre électroma-
gnétique s’ignorent bien souvent, sauf dans certains échelons tactiques et locaux.
Si comparaison n’est pas raison, la transposition de cette anomalie dans le milieu
aérien conduirait à une situation ubuesque. Il faudrait saupoudrer les responsa-
bilités parmi des organisations différentes, depuis le contrôleur de circulation
aérienne (l’exploitant ou le garant de la saine exploitation du milieu), le pilote de
chasse de défense aérienne (le défenseur), le pilote de chasse effectuant des mis-
sions d’interdiction (l’attaquant) jusqu’à l’officier renseignement (l’analyste).
La cohérence de milieu, garante d’efficience opérationnelle, volerait en éclat.

« La pensée spécialisée, lorsqu’elle occupe trop de place dans la conscience


individuelle, semble induire une perte de la vision du global »26.
Le manque de gouvernance structurée n’est pas la seule cause qui fragilise
ce continuum entre les activités électromagnétiques. Par nature exigeant dans
23. « US Jammed Own Satellites 261 Times in 2015 What if an Enemy Tried », Breaking Defense,
12/12/2015.
24. CIA 0.1.1 « Multimilieux et multichamps (M2MC), la vision française interarmées », Centre
interarmées de concepts, de doctrines et d’expérimentations, 06/09/2021.
25. C-P. David, A. Rapin, « Quantifier l’inquantifiable : de la mesure de la guerre », dans B. Pelopi-
das, F. Ramel (dir.), Guerres et conflits armés au XXIe siècle, Presses de Sciences Po, 2018.
26. H. Amir, « L’écologie philosophique : un remède aux effets pervers de l’hyperspécialisation
contemporaine », Université de Nouvelle Calédonie, 10/2015.
79
ROEM et opérations électromagnétiques…

le domaine du savoir-faire, de la technicité et de la discrétion, l’écosystème de


l’électromagnétique subit les effets pervers de l’hyperspécialisation27 de ses ac-
teurs avec le développement d’organisations fragmentaires et peu intégrées. La
littérature philosophique et sociologique française donne des clés pour mieux
appréhender les risques de l’hyperspécialisation. Selon Edgar Morin, « chez
l’expert, l’aveuglement général enveloppe la lucidité spécialisée »28. Ce socio-
logue dénonce les effets pervers multiples de l’hyperspécialisation contempo-
raine. L’idée n’est évidemment pas de fustiger les analystes du signal, experts
en télécommunications et autres opérateurs de guerre électronique de nos ar-
mées. Bien au contraire. L’objectif est plutôt de mettre en garde contre l’inca-
pacité récurrente des esprits trop spécialisés à raisonner sur le global29, à saisir
les enjeux qui englobent les frontières ténues d’une activité à l’autre. Dans
notre cas, le global, c’est le champ électromagnétique et ses interactions avec
les autres champs et milieux. Le repli sur soi est notamment alimenté par l’hy-
perspécialisation qui est entretenue par des règles de confidentialité rigides,
une absence de convergence des systèmes d’information et de communication
particulièrement cloisonnés, défaillants et surannés. Ils isolent les acteurs et
leurs activités, gagent toute forme de synergie de ressources, de connaissance
et de compréhension mutuelle.
Ce constat de cloisonnement n’est pourtant pas une fatalité et la structuration
du milieu cyber incite à l’optimisme. Si le poids de l’histoire est certes moins
pesant dans le cyberespace, ses opérateurs ont su par exemple ne pas ségréguer
les activités de renseignement et de combat en les associant dans une structure de
gouvernance unique, le COMCYBER. La doctrine associée au Renseignement
d’origine cyber (ROC) détaille que la lutte informatique offensive à des fins de
renseignement (LIR) constitue bien l’une de ses composantes30, officialisant les
liens étroits entre ces deux activités.
Enfin, les renoncements capacitaires successifs en matière de ROEM et de
GE au sein des armées françaises ont indubitablement affecté le continuum des
activités électromagnétiques. L’armée de l’Air et de l’Espace illustre plus qu’une
autre cette tendance au cours des 60 dernières années. L’histoire militaire de
l’arme aérienne est en effet têtue, où le bien-fondé du développement des capa-
cités de GE sur la base d’une analyse ROEM robuste relève d’une constante opé-
rationnelle. De 1964, avec la naissance de la composante nucléaire française des
FAS31 à l’actuelle guerre en Ukraine en passant par les guerres du Vietnam32, du

27. Ibidem.
28. E. Morin, « Sortir du XXe siècle », Fernand Nathan, 1981, p337.
29. Ibidem,
30. DIA 2.20, « Renseignement d’Origine Cyber », Centre interarmées de concepts, de doctrines
et d’expérimentations, 11/05/2022..
31. Le besoin en renseignement électronique poussa l’EMA à acquérir un avion de renseignement
capable de satisfaire le besoin des FAS donnant naissance au DC-8 Sarigue puis aux premiers
systèmes de contre-mesures électroniques sur Mirage IV.
32. En 1967, les États-Unis ont perdu 326 appareils dont 85% du fait des systèmes sol-air. 5 ans

80
Renseignement aérien et spatial

Golfe33 ou du Kosovo34, un des enseignements majeurs a été de toujours disposer


de capacités combinées ROEM-GE pour gagner la supériorité aérienne en parti-
culier et opérationnelle en général35.
Pourtant l’AAE ne dispose plus de moyens SEAD depuis 1999 avec le
retrait de service de l’AS-37 Martel, ni de capacité ROEM aéroporté straté-
gique avec le retrait du C-160 Gabriel en 2022. L’abandon d’un segment des
activités électromagnétiques militaires n’est pas un phénomène nouveau, ni
en Europe, ni aux États-Unis. Dès 1969, Richard C. Raymond, membre du
comité scientifique de la NSA, rappelait la nécessité d’investir dans le ROEM
au travers du titre sans équivoque de son rapport classifié « Défi pour le
ROEM : changer ou mourir »36. Quarante-cinq années plus tard, et après plus
d’une décennie de guerre contre-insurrectionnelle, Alan Shaffer, secrétaire
adjoint à la Défense pour la recherche et l’ingénierie, faisait état en 2014
de sa préoccupation face à la montée en puissance des capacités militaires
russes et chinoises dans le SEM en employant une autre formule : « Nous
avons perdu la domination du spectre électromagnétique »37. De fait, le dé-
veloppement des systèmes de défense sol-air par nos compétiteurs est pro-
portionnel aux désinvestissements et donc au déclassement chronique des ar-
mées occidentales dans les capacités de neutralisation des défenses aériennes
ennemies (SEAD/DEAD).
Cette partie (re)démontre s’il en est besoin le continuum des activités élec-
tromagnétiques et leur intrication malgré une gouvernance perfectible. Elle met
par ailleurs en exergue le non-sens opérationnel du choix entre le glaive (GE
offensive), la cuirasse (GE défensive, l’exploitation et la protection des trans-
missions), et l’ouïe (ROEM) pour une armée qui nourrit des ambitions mon-
diales face à des compétiteurs décomplexés. Si les renoncements, explicables
d’un point de vue budgétaire, le sont moins sur le plan de la cohérence opéra-
tionnelle, il convient de rappeler que les avancées dans un domaine profitent
à l’autre. Inversement, tout renoncement ou méconnaissance dans l’un obèrera
automatiquement l’efficience de l’autre en érodant ce continuum. La structura-
tion du champ électromagnétique s’avère alors le principal défi pour affronter un
environnement de conflictualité de plus en plus débridé.

plus tard, ces pertes sont dix fois inférieures après la mise en place notamment d’escadrons spécia-
lisés dans l’attaque des radars Wild Weasel équipés de missiles anti-radar Shrike.
33. Le taux d’attrition des Jaguar français aurait été plus élevé sans l’appui crucial de la GE of-
fensive américaine
34. Le général Short de l’USAF, commandant des éléments américains dans la crise du Kosovo,
déclarait que l’armée de l’air française était une armée cohérente et efficace, mais qui manquait
de capacités SEAD.
35. M. Gorget (général), « Colloque sur la GE en France au XXe siècle », IRSEM, 20/04/2000.
36. R. C. Raymond, « Challenge to Sigint: Change or Die », Cryptologic Spectrum, vol. 1, n°13,
1969, For Official Use Only, NSA FOIA, déclassifié le 05/05/2007.
37. S. J. Freedberg Jr., « US Has Lost ‘Dominance In Electromagnetic Spectrum’: Shaffer »,
Breaking Defense, 03/09/2014.

81
ROEM et opérations électromagnétiques…

3) Malgré son caractère inexorable, une convergence cyber-électromagné-


tique encore timorée

Le combat cyber-électronique : une arlésienne à portée de main


La parcellisation des opérations électromagnétiques conjuguée au faible poids
du champ électromagnétique dans le débat M2MC invitent à changer d’approche
pour explorer des voies de progrès. Certains prônent un rapprochement avec le
milieu cyber. Le vocable évolue progressivement dans les armées et le terme de
« combat cyber-électronique » prend peu à peu ses quartiers. Mais son avène-
ment est encore loin de revêtir une réalité opérationnelle et organisationnelle.
Pourtant, la numérisation des sociétés (administrations, finances, entre-
prises, loisirs) et le renouvellement perpétuel des techniques et infrastruc-
tures de télécommunications (Internet des objets, 4G-5G-6G, constellations
spatiales) rapprochent inexorablement l’électromagnétique du cyberespace.
Le premier est bien souvent le véhicule d’entrée et/ou de sortie d’un signal
traité par le second. Chaque notification de notre smartphone nous le rappelle.
Associé aux capteurs et effecteurs électromagnétiques habités, le développe-
ment des véhicules autonomes – qu’ils soient civils ou militaires – démultiplie
le besoin d’interconnexion via le spectre électromagnétique entre deux relais
filaires. Aussi, la transmission de données de tout objet connecté représente
une voie d’accès électromagnétique à son système d’information, donc à ses
couches logicielles et physiques. La multiplication « des liaisons de données
nomades et aéroportées accélère la convergence entre le monde cyber et celui
de la guerre électronique »38.

Le ROEM caractérise les brèches, la GE les ouvre, le cyber les exploite


Le diptyque EM-Cyber élargit les modes d’action et démontre à la fois une
complémentarité et une substituabilité à explorer davantage. La fonction princi-
pale du ROEM est d’interroger le signal qu’il intercepte pour décrypter si pos-
sible son auteur, son contenu, sa fonction et sa localisation. Après analyse, des
failles peuvent parfois être identifiées. ROEM, GE et Cyber interagissent dans
un schéma d’action incrémental et complémentaire. Le ROEM caractérise les
brèches du signal, là où la GE les ouvre pour laisser enfin le cyber les exploiter.
Au-delà des gains tactiques immédiats, il convient d’interroger l’impact de cette
association au niveau opératif en fonction de sa cible et son ampleur. Si elle
« vise à altérer directement les mécanismes de compréhension du monde réel
et de prise de décision pour déstabiliser ou paralyser un adversaire »39, alors
la guerre cognitive peut raisonnablement trouver dans le diptyque EM-Cyber
un vecteur efficace.

38. J-B. Florant (capitaine de frégate), art. cit, p. 32.


39. D. Pappalardo (colonel), « La guerre cognitive : agir sur le cerveau de l’adversaire », Le Ru-
bicon, 09/12/2021.

82
Renseignement aérien et spatial

Pour illustrer la substituabilité potentielle entre cyber et GE, Jean-Baptiste


Florant analyse l’opération Orchard menée par l’armée de l'Air israélienne
contre un site nucléaire syrien et discute de la neutralisation préalable des dé-
fenses aériennes. Trois hypothèses peuvent expliquer comment le système de dé-
fense aérienne a été infecté pour masquer la pénétration des chasseurs israéliens :
grâce à un code malveillant injecté par une source humaine, par des forces spé-
ciales qui se sont connectées au système d’information ou, enfin, par un signal
aéroporté (radar, radio ou autre) transmettant un paquet d’ondes avec un code
pouvant s’introduire dans le système d’information.

Vers une 4e armée de l’immatériel ?


Si la synergie s’illustre sur le volet opérationnel, elle n’est pas une fin en
soi mais le résultat d’un processus d’optimisation des ressources et des effets.
Autrement dit, le résultat d’une synergie est meilleur que la somme attendue des
résultats individuels des parties. Il convient d’abord de prendre en compte les
limites en ressources humaines et budgétaires. Il serait ensuite souhaitable d’uni-
fier et de fondre les chaînes de commandement et de gouvernance. Aujourd’hui,
le cyber, le renseignement et la GE sont traités à des niveaux de responsabilité
différents, dans des structures différentes, avec des responsables séparés. Enfin,
il faut lutter contre toute forme d’obésité organisationnelle et d’extension inutile.
La convergence EM-CYBER doit clarifier l’organisation, non la complexi-
fier ou la densifier. Agir par mimétisme sur le modèle américain avec de nou-
velles agences ou services serait contreproductif et épuiserait nos ressources.
L’inspiration peut plutôt venir de l’étude de nos compétiteurs. L’idée ne serait
pas de suivre le modèle russe avec la création d’un commandement fonctionnel
unique de GE40, mais plutôt celui des Chinois où l’intégration M2MC semble
en apparence plus poussée, du moins sur le plan organisationnel. Leur concept
d’Integrated Network Electronic Warfare cherche l’obtention d’une domination
informationnelle fondée sur l’emploi combiné d’attaques informatiques, élec-
troniques et cinétiques contre les nœuds C4ISR ennemis41. Plus proche de nous,
Israël met en œuvre une structure séduisante. Il s’agit du Joint Cyberdefense Di-
rectorate intégrant toutes les composantes du cyber, de la GE, du ROEM et de la
gestion des fréquences. Cette organisation garantit non seulement le continuum
au sein des activités électromagnétiques mais également les synergies EM-Cy-
ber. En suivant ces exemples, la question de la création d’une quatrième armée
de l’immatériel mérite d’être posée. Elle regrouperait le cyber, l’ensemble des
activités électromagnétiques et l’influence autour de la colonne vertébrale que
constitue le COMCYBER, dont il faudrait actualiser le nom.

40. R. N. Mc Dermott, « Russian’s Electronic Warfare Capabilities to 2022. Challenging NATO in


the Electromagnetic Spectrum », ICDS, 09/2017
41. D. Sharma, « Integrated Network Electronic Warfare: China›s New Concept of Information
Warfare », Indian Journal of Defence Studies, 04/2010.

83
ROEM et opérations électromagnétiques…

Quels enjeux pour l’AAE ?


Le milieu aérospatial est par nature celui qui se rapproche probablement le
plus des milieux et champs immatériels car il peut aisément interagir avec les
autres. Dans le CEM, l’action de l’AAE est limitée aujourd’hui à ce qui pour-
rait être qualifié de « légitime défense » électromagnétique. Aussi efficaces
soient-elles, les capacités de GE défensives comme le brouillage et le leurrage
déjouent seulement une menace imminente, mais ne peuvent neutraliser une
menace potentielle.
L’AAE doit donc saisir deux opportunités. La première réside dans la compo-
sante nucléaire aéroportée (CNA). Si le maintien de sa crédibilité est évidemment
axé autour du renouvellement du triptyque missile-vecteur-transmissions, il se-
rait aussi pertinent de mieux appréhender les nouvelles menaces dans les champs
immatériels. Comme évoqué supra, le besoin des FAS a irrigué depuis sa création
les avancées technologiques et opérationnelles dans les forces aériennes conven-
tionnelles. À ce titre, recouvrer une capacité de neutralisation des défenses aé-
riennes (SEAD/DEAD) sera un des enjeux cruciaux sur la prochaine décennie
alors que les systèmes A2AD prolifèrent. La seconde est l’expérience accumulée
depuis des décennies dans le ROEM aéroporté et plus récemment dans des opé-
rations électromagnétiques plus intrusives permettant de prolonger l’action dans
le cyberespace. Ces arguments doivent naturellement inciter à l’élargissement du
champ d’action de l’arme aérospatiale, y compris comme fournisseur de mode
d’action au profit d’autres commanditaires.

Aujourd’hui, les opérations électromagnétiques ne disposent que de pers-


pectives limitées. Malgré son importance dans les opérations militaires, l’ex-
ploitation du champ électromagnétique semble trop étriquée et inaudible pour
peser seul dans le débat M2MC. Une double dynamique mérite d’être engagée.
Un rapprochement interne des activités d’exploitation, de renseignement et de
combat est d’abord nécessaire pour restaurer le continuum électromagnétique.
Il convient également d’élargir son périmètre en recherchant une convergence
EM-Cyber dans laquelle la fonction influence trouverait aussi sa place et regrou-
perait les effets immatériels au sein d’une gouvernance cohérente. Sans que cela
se transforme en dogme, une telle évolution améliorerait notre crédibilité face
aux engagements M2MC auxquels nos armées sont promises.

84
VARIA

85
86
Varia

L’aviation à long rayon d’action


(ALRA) russe : l’enfant gâté de parents
pauvres

Malcolm Pinel

Malcolm Pinel est doctorant au sein du laboratoire LIMEEP à Paris-Saclay


et associé à l’IRSEM. Sa thèse porte sur la stratégie aérienne russe au Moyen-
Orient depuis les années 2000. Il est diplômé de l’École de l’air et est titulaire
d’un master en science politique (Université Jean Moulin – Lyon 3).

Les bombardiers de la Dalnyaya Aviatsiya (DA) sont engagés depuis le 24


février 2022 dans le conflit avec l’Ukraine avec une ampleur inédite. La plu-
part des frappes aériennes ciblant les infrastructures ukrainiennes a été lancée
à longue distance depuis le territoire biélorusse, le Sud-Ouest de la Russie, la
mer Noire et la mer Caspienne. Près d’un quart des frappes dans la profondeur
du territoire ukrainien serait imputable aux bombardiers à long rayon d’action
équipés de missiles de croisière. Simultanément, le déploiement ostensible de
plusieurs bombardiers stratégiques hors de leurs bases aériennes d’affectation a
accompagné les stratégies déclaratoires du Président Vladimir Poutine.
Depuis sa création, la DA est à la fois le fer de lance et un des symboles de
la puissance aérienne russe. Bien qu’elle ait traversé une période critique (1991-
2010), elle demeure une force aérienne opérationnelle incarnant l’intégration des
moyens conventionnels et nucléaires dans la stratégie de défense russe. L’objet
de cet article, au-delà d’une brève présentation de cette composante incontour-
nable des Vozdushno-kosmicheskiye sily (VKS), est de mettre en lumière la varié-
té de l’utilisation des bombardiers stratégiques aux niveaux tactique, opératif et
stratégique. Après avoir frappé des objectifs sur le front, l’emploi des bombar-
diers est concentré pour obtenir progressivement la recherche d’effets à l’échelle
du théâtre d’opération et finalement aboutir à des frappes de niveau stratégique.
L’activité observée de la DA durant le conflit en Ukraine témoigne de la singu-

87
L’aviation à long rayon d’action (ALRA) russe…

larité de cette composante des VKS qui semble contrainte de produire des ef-
fets militaires sur le champ de bataille avec des cibles imposées par l’échelon
politique. La DA, symbole singulier de la puissance aérienne russe, illustre au
travers de cette dualité d’emploi tactique et stratégique l’articulation de capacités
conventionnelle et de dissuasion s’intégrant dans la posture globale de signale-
ment stratégique russe.

Depuis 1914 jusqu’à l’intervention en Syrie, la DA incarne la puissance aé-


rienne stratégique russe
Vecteurs de la diplomatie aérienne russe en temps de paix, les bombardiers
stratégiques sont les héritiers de l’aviation « de bombardement » tsariste, de-
venue « à long rayon d’action » soviétique puis russe. L’origine de l’ALRA re-
monte de fait au 23 décembre 19141 quand le tsar Nicolas II approuve la création
du premier escadron de bombardiers lourds Ilya Mouromets. Cet avion était ini-
tialement conçu par Igor Sikorsky pour le transport civil2. Dès son origine, cette
force aérienne est rattachée au plus haut niveau de commandement3.
L’histoire moderne de l’aviation à long rayon d’action soviétique4 prend vrai-
ment son envol avec le bombardier à longue portée Tu-4 Bull équipé de turbo-
propulseurs à hélices. Inspiré par le bombardier B-29 américain, dont 4 exem-
plaires s’étaient déroutés dans la partie extrême-orientale de l’URSS en 1944,
le Tu-4 entre en service entre 1946 et 1951. Sa mission principale est d’abord le
bombardement stratégique conventionnel, avant de pouvoir emporter à partir de
1952, la bombe nucléaire RDS-3. Plusieurs versions sont développées pour as-
surer les missions de reconnaissance, de guerre électronique, de frappe nucléaire
ou conventionnelle (Tu-4R, Tu-4REP, Tu-4A5 et Tu-4K).
Durant la Guerre froide, les bombardiers assurent la mission de dissuasion
nucléaire tout en faisant peser une menace sur les flottes occidentales et sur
les opérations de renforcement de l’OTAN. Les Tu-22 et les Tu-16 en version
anti-navire représentent une menace sérieuse pour les groupes aéronavals de
l’OTAN. Durant la guerre d’Afghanistan, des bombardiers de la DA (Tu-16 et
Tu-22M2/M3) contribuent, aux côtés de l’aviation tactique et de l’aviation d’ar-
mée (hélicoptères) de la 40e Armée, à frapper les mudjahidine. Les Tu-16 et Tu-
22M2/M3 des 30e et 46e armées aériennes réalisent plus de 1 150 sorties sur le
théâtre afghan. Affectés pour l’essentiel sur la base aérienne de Belaya (oblast
d’Amour), ils se déploient depuis les terrains d’Asie centrale comme Mary au
Turkménistan ou Karchi en Ouzbékistan. La dernière mission en Afghanistan a

1. [Link]
2. « Дальней авиации России – 105 лет », [Link], 23/12/2019.
3. Stavka ou SVG (Stavka Verkhovnogo Glavnokomandouiochtshego) hier, aujourd’hui VGK
(Verkhovnoye glavnokomandovanyi).
4. Les TB-3, Pe-4 et Il-8 sont des bombardiers « lourds » entrés en service à partir des années 30 et 40.
5. Entré en service en 1949, le Tu-4A pour « athtomnyy », à l’instar de ses successeurs Tu-16 et Tu-
95, contribua aux essais du programme atomique soviétique jusqu’à devenir un vecteur nucléaire.

88
Varia

lieu en janvier 1989. Durant tout le conflit, les bombardiers de la DA opèrent à


haute altitude à l’abri de toute menace sol-air6.
Si la DA n’a fourni qu’un seul chef d’état-major7 aux forces aériennes russes
– les Voyenno-vozdushnye sily (VVS) –, elle représente une branche prestigieuse
au sein des VKS8. Les bombardiers « lourds » ont été un des symboles de la
confrontation militaire et technologique avec le monde occidental pendant la
Guerre froide. De nombreux programmes de bombardiers stratégiques9 ont été
développés pour faire face aux initiatives américaines et obtenir la parité. Mais
la période qui suit la chute de l’Union soviétique engendre une large déflation ou
démantèlement des moyens. Même si la DA est relativement épargnée car elle
concourt à la dissuasion nucléaire, elle tient un rôle international discret durant
les décennies 1990 et 2000.
Aujourd’hui, la DA est une composante à part entière des VVS au sein des
VKS, mais elle reste toujours directement subordonnée au commandement su-
prême (VGK10), structure responsable de la préparation et de la conduite des
campagnes militaires et des opérations stratégiques11. La DA regroupe l’en-
semble des bombardiers lourds, à longue portée, en service au sein des VVS.
Elle est en charge des missions de bombardement sur des cibles stratégiques
avec des missiles de croisière ou des bombes, conventionnelles ou nucléaires.
La nomenclature russe introduit une distinction entre d’un côté les bombardiers
stratégiques12 Tu-95MS et Tu-160 et de l’autre les bombardiers à longue por-
tée13 Tu-22M3. Alors que les Tu-22M3 sont désormais uniquement employés
pour réaliser des missions de bombardement tactique au sol comme en mer, les
bombardiers stratégiques concourent à la dissuasion nucléaire tout en pouvant
assurer des missions conventionnelles. Les bombardiers stratégiques de la DA
représentent la composante aéroportée de la dissuasion nucléaire.
Ainsi la majorité de la flotte de bombardiers répartie entre Engels et Ukraïnka
est disposée face aux frontières Sud de la Fédération de Russie. Des aérodromes
de desserrement sont également prévus dans le grand Nord russe. Ces aérodromes
accueillent de manière permanente des postes de commandement aérien (AvK14)
subordonnés au commandement de la DA15. Les postes situées dans l’Arctique

6. Les moudjahidine étaient équipés de systèmes sol-air très courte portée Stinger. On notera que
la 326e division de bombardiers lourds engagée dans ces opérations est encore opérationnelle.
7. Le général d’armée Piotr Deinekin fut successivement chef d’état-major de l’armée de l'Air de
l’URSS, de la Communauté des États Indépendants (CEI) et de la Fédération de Russie.
8. Pour rappel, plusieurs bombardiers stratégiques (Tu-16, Tu-22) ont également été en service
dans l’aéronavale russe.
9. Tu-16 Badger, M-4 Bison, 3M Bison B, Tu-22 Blinder.
10. Verkhovnoye glavnokomandovanyi.
11. Le président de la Fédération de Russie en est le suprême commandeur en chef.
12. Strategicheskiy bombardirovshchik-raketonosets.
13. Dalniy raketonosets-bombardirovshchik.
14. Aviatsyonnaya kommendatura.
15. Aerodrom podskoka.

89
L’aviation à long rayon d’action (ALRA) russe…

sont Tiksi (200 Avk), Vorkuta (40 AvK) et Anadir (182 AvK). Kamensk Uralsky
(oblast de Sverdlovsk) abrite le 199 AvK qui sert d’escale aux aéronefs naviguant
d’une extrémité à l’autre de la Russie. La base aérienne de Soltsy (52 AvK),
les aérodromes de Rogachevo16 situé sur l’île de la Nouvelle-Zemble (oblast
d’Arkhangelsk) et de Temp situé sur l’île de Kotelny (république de Sakha) com-
plètent ce maillage territorial de la DA. Ces postes de commandement aérien
disposent de réserves en carburant et entretiennent les pistes afin d’accueillir des
bombardiers en transit.
Les VKS mettent en œuvre une vingtaine d’Il-78/M Midas qui dépendent or-
ganiquement de la DA. Ils assurent des missions de ravitaillement en vol au
profit des bombardiers stratégiques de la DA et des aéronefs des VKS et de la
MA-VMF17. Ils sont également employés pour soutenir la flotte de transport tac-
tique très sollicitée. Le 203e régiment de ravitailleurs (OAP SZ18) stationné à
Dyagilevo regroupe l’ensemble de la flotte d’avions ravitailleurs des VKS. Une
première série de modernisation devrait amener l’ensemble des Il-78 et Il-78M
au standard Il-78-2 prolongeant la durée de vie de l’avion en attendant la li-
vraison progressive des 10 Il-78M-90A déjà commandés. Cette variante de l’Il-
76MD-90A, version modernisée de l’Il-76MD Candid converti en ravitailleur,
est produite à Oulianovsk par l’usine Aviastar-SP et offre des capacités significa-
tivement accrues19. À ce jour, seul un prototype d’Il-78M-90A aurait été produit.
La reprise des patrouilles lointaines par les bombardiers stratégiques et la mise
en service prochaine du Tu-22M3M ravitaillable en vol ont sans doute accéléré
ce programme.
De fait, la DA a renoué avec les patrouilles longues en zone arctique ou le
long des côtes européennes, américaines ou nippones à partir de 2007 et s’est
déployé parfois en Indonésie en 2017 et au Venezuela en 201820. C’est toutefois
dans le voisinage de la Russie que les bombardiers impriment le plus leur em-
preinte. Les Tu-22M3 sont employés à partir de 1995 en Tchétchénie, en 2008
en Géorgie et en Syrie après 2015. Au plus fort de l’engagement en Syrie, 25
Tu-22M3 sont mobilisés, soit environ un tiers de la flotte. Six exemplaires sont
notamment déployés sur la base aérienne de Nojeh en Iran à partir d’août 2016.

16. Dénommé également Amderma-2.


17. Morskaya aviatsiya voenno-morskogo flota » : Aviation navale de la marine militaire russe.
18. Otdelnyi aviatsionnyi pol samalotov zapravshchikov.
19. « L’Ilyushin IL-78 Midas », Redsamovar, 18/06/2019.
20. « Командующий Дальней авиацией доложил главкому ВКС о выполнении полетов Ту-
160 в Карибском море », [Link], 14/12/2018.

90
Varia

(DR) Un Tu-22M3 décollant de la base aérienne de Mozdok en vue d’effectuer un bombardement


dans le Nord-Est syrien, février 2016.

Les Tu-95MS sont aussi utilisés pour la première fois en Syrie de novembre
2015 à novembre 2016, 59 ans après leur entrée en service. Des missiles de croi-
sière Kh-555 montés par paire sur 4 pylônes sous les ailes sont lancés21. Les Tu-
160, en provenance d’Engels, participent également à leurs premières opérations
en tirant des missiles de croisière Kh-101 et Kh-555, escortés par des Su-30SM.
Les effets militaires obtenus par ces frappes restent difficiles à évaluer d’autant
plus que la liste des objectifs présentée ne coïncide pas avec celle des objectifs
réellement frappés, notamment à l’Est de la Syrie. La communication officielle
a été prompte à mettre en avant la lutte contre le terrorisme alors que ces frappes
ciblaient souvent les opposants au régime syrien dans l’Ouest du pays. L’impact
médiatique semble donc avoir été plus fort que les gains opérationnels.
L’intervention en Syrie a donné lieu à une compétition entre les différentes
branches des VSRF22, notamment la Voyenno-Morskoy Flot (VMF, marine mi-
litaire russe) et les VKS, pour s’affirmer auprès du politique et de l’état-major
comme l’outil incontournable et principal de projection de puissance. Les relatifs
succès opérationnels des aviateurs russes en Syrie23 auront probablement suscité
l’allocation des ressources supplémentaires car l’ensemble de la flotte de bom-
bardiers de la DA a bénéficié de programmes de modernisation. La production
en série du Tu-160M a été relancée tout comme l’amélioration des standards du
Tu-95MSM et du Tu-22M3M24. Néanmoins, des arbitrages seront probablement

21. T. Cooper, Moscow’s Game Of Power – Russian Military Intervention In Syria, 2015-2017,
Carwick (R.-U.), Helion & Company Ltd., 2018.
22. Vooroujionnye sily Rossiïskoï Federatsii.
23. X. Rival, M. Pinel, « Aspects qualitatifs de l’intervention aérienne russe en Syrie », Vortex
n°2, 12/2021, pp. 135-151.
24. A. Lavrov, « Russian Aerial Operation », in « Russia’s War in Syria : Assessing Russian Mili-
tary Capabilities and Lessons Learned », Foreign Policy Research Institute, 09/2020.

91
L’aviation à long rayon d’action (ALRA) russe…

effectués pour tenir compte des retards systémiques de l’industrie aéronautique


russe et des conséquénces du conflit en Ukraine sur les chaînes de production et
de maintenance25.
Notons enfin que les Mig-31I26, emportant le missile Kh-47M2 Kinzhal, sont
désormais rattachés à la DA27. Ces MiG-31I sont affectés sur la base aérienne
n°3958 Savasleika (oblast de Nijni Novgorod) pour former le noyau du premier
régiment de chasseurs indépendants (OIAP28) à intégrer la DA, jusque-là exclu-
sivement composée de bombardiers lourds29.

La DA dans le conflit ukrainien : de tactique au stratégique, entre effet mi-


litaire et décision politique

(DR) Présence des aéronefs russes aux frontières de l’Ukraine le 18 février 202230 ©[Link]

Les bombardiers de la DA n’ont pas fait l’objet de signalements particuliers


avant l’invasion. Alors que les VKS concentrent une part importante de moyens
aériens aux frontières de l’Ukraine, ces bombardiers demeurent sur leurs bases
respectives. Ils tiennent pourtant un rôle majeur dès le commencement du conflit.
Le 24 février à 5h du matin, juste après le discours de lancement de l’ « opération

25. P. Luzin, « Russia’s Defense Industry Growing Increasingly Turbulent », Eurasia Daily Mon-
itor, vol. 19, 17/11/2022.
26. Parfois dénommé Mig-31K.
27. « Полет «Кинжала»: гиперзвуковые ракеты пополнили дальнюю авиацию », Izves-
tia, 17/02/2022. [Link]
kovye-rakety-popolnili-dalniuiu-aviatciiu?ysclid=l92er2ti7579103635
28. Otdelnyi istebitelnyi aviatsionnyi polk.
29. « Первый авиаполк с гиперзвуковым комплексом «Кинжал» вошёл в состав Дальней
авиации ВКС РФ », Voennoie Obozrenie, 17/02/2022.
30. « ROCHAN CONSULTING показала российскую военную авиацию у границ Украины /
Фото, карта », Black Sea News, 20/02/2022.

92
Varia

militaire spéciale »31, une première salve de missiles de croisière lancée depuis
les airs, le sol et la mer, frappe des centres C2, des sites de défense aérienne, des
bases aériennes, des infrastructures portuaires et d’autres points d’importance
dans le but de dégrader les capacités des forces armées ukrainiennes (FAU). Les
frappes aériennes auraient été menées par environ 75 bombardiers32. Dans les
jours qui suivent, d’autres frappes de missiles de croisière sont menées par la
DA33. Cet emploi à la fois opératif et stratégique durant la première partie de la
campagne semble avoir suscité la reconnaissance des autorités puisque le 7 avril,
le 121e régiment « Sevastopolskiy » de bombardiers lourds sur Tu-160 est décoré
du titre honorifique de la Garde par décret présidentiel.
Toutefois, du fait du relatif silence des autorités russes et des modes de tir
des missiles, peu propices à la diffusion de films spectaculaires sur les réseaux,
les preuves des bombardements résident souvent dans les destructions et l’iden-
tification du type de munition employé (Kh-101, Kh-555 et Kh-22). La média-
tisation autour des frappes de la DA est donc limitée initialement. Mais à partir
du 12 mars 2022, une image satellite fournie par la société israélienne ImageSat
International (ISI) met en évidence la présence de Tu-160 et Tu-95MS sur la base
aérienne d’Engels et relance l’intérêt des médias pour les frappes stratégiques.
Un suivi précis de leur activité montre que l’emploi des bombardiers de la DA
change progressivement de nature entre avril et novembre 2022.

(DR) Image satellite illustrant la présence de Tu-160 et Tu-95MS sur les aires de stationnement
de la base aérienne d’Engels. ©ISI

31. Première occurrence de l’expression « Spetsialnoy voyennoy operatsii – SVO », dans le discours
du président de la Fédération de Russie : « Обращение Президента Российской Федерации »,
[Link], 24/02/2022.
32. T. Newdick, « We May Have Our First Sight Of A Russian Bomber Launching Missiles At
Ukraine », TheWARZone, 11/05/2022.
33. T. Newdick, « These Are The Standoff Missiles Russia Used To Open Its War Against
Ukraine », TheWARZone, 24/02/2022.

93
L’aviation à long rayon d’action (ALRA) russe…

Un premier emploi tactique d’abord cantonné sur le front...


À l’issue de la campagne initiale de frappes opératives qui mobilise les Tu-
95MS et Tu-160 jusqu’à la mi-mars, les Tu-22M3 entrent en scène et effectuent
des bombardements tactiques avec des bombes lisses. Une image prise sur la
base aérienne de Shaykovka le 4 avril montre un Tu-22M3 sur le point d’être
équipé d’une bombe FAB-3000M-4634. Conçue en 1946 et dotée d’une paroi rela-
tivement fine adaptée à des bombardiers volant à vitesse subsonique, cette bombe
larguée depuis un Tu-22M3 peut provoquer une puissante détonation au sol et un
important effet de souffle mais seulement contre une structure faiblement enter-
rée. Le dernier emploi de bombe lisse par des Tu-22M3 remonte à 2016 lors de
raids réalisés depuis la base aérienne de Mozdok jusque dans le Nord-Est syrien.

(DR) Sur une aire de stationnement de la base aérienne de Shaykovka, une bombe FAB-3000 qui
a pu être emportée par le Tu-22M3 en arrière-plan, 4 avril 2022.

À partir du 14 avril, les forces armées russes (FAR) encerclent Marioupol. Les
Tu-22M3 réalisent des tirs de barrage en moyenne altitude35 au-dessus de la ville
privée de défense sol-air36. Les Tu-22M3 lancent des bombes lisses sur l’usine

34. Développée en 1946, elle contient 1 400 kg de charge explosive.


35. J. Bronk, N. Reynold, J. Watling, « The Russian Air War and Ukrainian Requirement for Air
Defence », RUSI, 7/11/2022.
36. M. Evans, « Supersonic Russian jets drop dumb bombs on Mariupol steel plant », The Times,
18/04/2022.

94
Varia

Azovstal de Marioupol pour la première fois dans le conflit37. Alors que les FAR
se heurtent depuis plusieurs jours à une opposition retranchée, la ville devient
un symbole international de la résistance ukrainienne. La reddition des FAU doit
advenir rapidement. L’utilisation de ces bombardiers à long rayon d’action en
très basse altitude est probablement privilégiée du fait de la situation tactique
favorable et de leur large emport38. Les Tu-22M3 poursuivent leurs frappes de
l’usine jusqu’à la mi-mai.

(DR) Un Tu-22M3 décollant pour bombarder Marioupol, 14 avril 2022.

… qui bascule progressivement au niveau opératif


Les Russes débutent dans le même temps une campagne d’interdiction pour
enrayer les flux logistiques qui montent vers le front, alors que des offensives
terrestres sont initiées dans le Donbass. Le 25 avril 2022, des Tu-160 et Tu-95MS
lancent 12 missiles de croisière Kh-101 ou Kh-555 depuis la mer Caspienne sur
des infrastructures du réseau ferré dans le Centre et l’Ouest de l’Ukraine. Ces
frappes auraient entraîné une interruption temporaire du trafic ferroviaire se-
lon le gouvernement ukrainien. Le 21 mai 2022, des Tu-22M3 procèdent à des
frappes sur un pont sur le Dniepr aux alentours de Zaporizha et sur une gare
ferroviaire à Vilnyansk. Les deux missiles auraient manqué leur cible. Les Tu-
22M3 semblent aussi mobilisés pour une campagne de frappe contre les voies de
communications et notamment le réseau ferré ukrainien. Ce type de frappes est
réalisé initialement au moyen de Kh-101, de Kh-555 et de Kalibr39.

37. [Link]
38. Sol-air très courte portée.
39. T. Cooper, « Ukraine War, 12 May 2022 », Medium, 12/05/2022.

95
L’aviation à long rayon d’action (ALRA) russe…

(DR) Un Tu-160 délivrant un Kh-101.

(DR) Chargement d’un Kh-101 dans la soute à munition ventrale.

Mais cette campagne va se heurter, semble-t-il, au manque de munitions pour


produire les effets souhaités. L’emploi de Kh-22 produit dans les années 7040, de-
puis des Tu-22M3 est révélé le 11 mai et interroge sur l’état des stocks de missiles
de croisière russe. Si plusieurs études font état de la dépendance en composants
importés de nombreux systèmes d’armes41, dont certains missiles de croisière,
une étude du Conflict Armament Research (CAR) révèle grâce à l’exploitation
de munitions partiellement endommagées ou non explosées, l’utilisation pour le
système de guidage par satellite équipant les missiles Kh-59 et Kh-101 du même
composant électronique42.

40. [Link]
41. J. Watling, N. Reynolds, « Ukraine at War – Paving the Road from Survival to Victory », RUSI,
4/07/2022.
42. « Component commonalities in advanced Rusisan weapon systems », Ukraine Field Dispatch,
Conflict Armament Research, 09/2022.

96
Varia

(DR) Débris de Kh-101 et tête militaire 9E-2648 retrouvés dans un champ ukrainien, mars 2022
© Ministère de la défense ukrainien.

(DR) Infographie représentant la consommation du stock de missiles de précision russes du 23


février au 12 octobre 2022 © Ministère de la défense ukrainien.

À raison de 4 à 8 missiles Kh-101 assemblés par mois, la Russie peinerait à


reconstituer le stock d’armes guidées de précision43. Les VKS seraient contraintes
d’employer des munitions plus anciennes comme le Kh-22M ou le Kh-59M. À
terme, le recomplètement des stocks pourrait être sensiblement entravé par les
sanctions économiques44. Toutefois, la Russie semble contourner ces difficultés45

43. T. Cooper, « Ukraine War, early August 2022, Part 1 », Medium, 10/08/2022.
44. « Dating newly produced Russian missiles used in Kyiv attacks », Conflict Armament Re-
search (CAR), 12/2022.
45. D. Ivanov, « В Китае заговорили о разгроме гегемонии США », Voennoie Dela, 6/12/2022.

97
L’aviation à long rayon d’action (ALRA) russe…

en s’approvisionnant auprès d’autres partenaires46. Néanmoins, les capacités de


production de l’industrie de défense russe devraient rester limitées du fait du
déficit chronique en travailleurs qualifiés.47

…et qui s’étend au niveau stratégique


Ce manque de missiles de nouvelle génération ne va cependant pas empêcher
le glissement progressif des frappes vers des objectifs stratégiques ciblant des
infrastructures dimensionnantes pour l’effort de guerre ukrainien. Plusieurs raids
stratégiques de grande ampleur sont par exemple réalisés le 25 juin 2022 depuis
le territoire biélorusse48. Douze bombardiers répartis en 4 groupements distincts
dont trois composés d’appareils de la DA, tirent au moins 15 missiles de croisière
en trois vagues49. La première vague est composée de Tu-22M3 ayant décollé de-
puis la base aérienne de Shaykovka, où est stationné le 52 TBAP50. La deuxième
vague s’élance depuis Shesha, lieu de déploiement temporaire de Su-34. Les
tirs de missiles de croisière auraient eu lieu dans l’espace aérien russe au-dessus
de Mazyr (oblast de Gomel). La troisième vague est formée par des Tu-22M3
arrivant probablement d’un autre axe. Elle frappe des bâtiments industriels à
Konstantinovka dans la région de Donetsk51.
Des tirs de missiles balistiques Iskander et Onyx depuis le territoire biélo-
russe auraient été menés en même temps que ces frappes52. Ils auraient atteint
leurs cibles dans la région de Zhytomir et à Yaroviv, aux frontières de la Pologne,
où un centre d’entraînement de volontaires étrangers est installé. Enfin, des mis-
siles de croisière Kalibr auraient aussi été lancés depuis la mer53.
Des incidents techniques ont été enregistrés. Durant la première phase, un
Tu-22M3 (indicatif O1) n’aurait pas pu lancer son deuxième missile. Durant la
troisième phase, deux Tu-22M3 (3e et 4e) sur les quatre n’auraient pas pu lancer
leurs Kh-22. Mais même s’ils sont parfois trahis par le fonctionnement de leurs
missiles, les VKS montrent leur capacité à planifier et mener plusieurs raids en
une journée selon des axes d’attaque différents depuis le Nord. Les Russes es-
pèrent prendre à revers les systèmes de défense sol-air ukrainiens positionnés
principalement pour intercepter les missiles provenant de l’Est et du Sud et pro-
fiter des difficultés de recomplètement des batteries. La défense sol-air (DSA)
ukrainienne aurait néanmoins intercepté une dizaine de ces missiles.

46. [Link]
47. « Комитет по обороне обсудил поправки к проекту бюджета на 2023–2025 годы », Duma.
[Link], 10/11/2022.
48. T. Cooper « Ukraine War, 25-26-26 and 28 June », Medium, 29/06/2022.
49. « Перехват переговоров: Массированный ракетный удар по территории Украины 25
июня 2022 года », [Link], 28/06/2022.
50. Tyazholyi bombardirovochnyi aviatsionnyi polk.
51. [Link]
52. « Russia resumed launches of “Iskanders” from territory of Belarus and for first time used
long-range Tu-22M3 bombers from airspace of Belarus, - Air Force », [Link], 26/06/2022.
53. T. Cooper, « Supplement : Of Backfires and Kitchens », Medium, 26/06/2022.

98
Varia

L’enchaînement des raids aurait été le suivant :

Cinématique des frappes réalisées par les VKS le 25 juin 2022


Commentaires,
Heure Aéronefs Actions
annonce radio
Phase 1 : 2 groupes de 3 Tu-22M3
Groupe 1 : Indicatifs :
03h31m21 Décollage de Shaykovka AB
3 Tu-22M3 O1, O2, O3
Groupe 2 :
Indéterminée Décollage de Shaykovka AB Indicatifs : 21, 22, 23
3 Tu-22M3
03h46m34s O1 1 tir « O1, prêt avec un »
03h46m52s O2 2 tirs « O2, prêt avec deux »
03h47m01s O3 2 tirs « O3, prêt avec deux »
03h56m53 O1 1 tir « O1, un en travail
03h56m59s O3 « O3, accepté »
03h58m49s O3 1 tir « O3, un en travail »
« O1, 620 km/h, prêt » ;
04h07m15s O1
« je ne peux plus »
04h07m15s 22 1 tir « 22 a travaillé »
04h09m07s 21 et 23 2 tirs
04h19m52s Groupe 1 Transit retour Shaykovka AB
« Échelon : 230, 235,
04h19m57s Groupe 1 Transit retour Shaykovka AB
240 »
04h30m51s Groupe 2 Transit retour Shaykovka AB
04h34m52s Groupe 2 Approche Shaykovka AB
Phase 2 : 2 chasseurs-bombardiers des VKS
Probable
05h15m42s Décollage de Shesha AB Indicatif : 53482
Su-34
Probable
05h23m04s Décollage de Shesha AB Indicatif : 53422
Su-34
05h34m13s 482 1 tir
05h42m21s 422 Rejointe de la zone de lancement
05h42m25s 482 1 tir
05h46m28s 422 1 tir
05h48m18s 482 Transit retour Shesha AB
05h55m38s 422 1 tir

99
L’aviation à long rayon d’action (ALRA) russe…

Phase 3 : 1 groupe de 4 Tu-22M3


Groupe 3 :
18h49m49s Décollage de Shaykovka AB 1er, 2e, 3e, 4e54
4 Tu-22M3
« 8100, 8250, 8400,
19h08m26s Groupe 3 Rejointe de la zone de lancement
8550 »
« augmenter la vitesse
19h20m40s Groupe 3
à 650 km/h »
19h21m00s 1er et 2e 2 tirs « 1er et 2e a travaillé »
« travail en groupe
19h26m10s Groupe 3 Transit retour Shaykovka AB terminé, fin du
travail »
« approche du
tournant, quitter
République de
19h48m26s Groupe 3 Approche Shaykovka AB
Belarus, virage à la
droite sur le parcours
à 85 °»
Le lendemain, un groupe de six Tu-22M3 suivi d’un second groupe de deux
Tu-22M3 se seraient rapprochés de la frontière ukrainienne depuis la Biélorussie
pour lancer des Kh-22 sur Kiev engendrant de nombreuses pertes humaines55.
Ces bombardements pourraient avoir été planifiés en réaction aux frappes ukrai-
niennes du 24 juin et 25 juin par des M142 HIMARS56 sur le quartier général de
campagne de la 20e armée (20 Gv OA57) et sur le dépôt de munition de Svatovo
(oblast de Lougansk). Ils prouvent aussi la détermination de Moscou alors que
les annonces de soutien de l’Ukraine par les dirigeants européens se multiplient
et que la possibilité d’établir des liens très étroits entre l’UE et l’Ukraine est
évoquée. Ils alimentent dans tous les cas l’escalade du conflit.
Les usines d’armement ukrainiennes sont ciblées, comme la société Artem58
à Kiev spécialisée dans la production de pièces et d’équipements aéronau-
tiques pour l’industrie de défense59. Le 27 juin 2022, le gouvernement ukrainien
condamne la frappe aérienne meurtrière du centre commercial de Krementchouk,
atteint par deux Kh-22 lancés par un Tu-22M3 en provenance de Shaykovka, qui
manquent probablement leur cible.

54. Indicatifs réels indéterminés, appelés ici 1er, 2e, 3e et 4e.


55. T. Cooper, « Supplement: Russian Missile Strike, 25 June 2022 », Medium, 25/06/2022.
56. Le M142 HIMARS (High Mobility Artillery Rocket System) est un système lance-roquette
multiple (LRM).
57. Gvardeyskaya Krasnoznamonnaya Obshchevoyskovaya Armiya. Le quartier général de la 20e
armée combinée est implanté à Voronej (oblast de Voronej).
58. « Zavod Artem Artyom Rocket-Building Corporation Artem Holding », [Link],
27/06/2022.
59. [Link]

100
Varia

(DR) Kh-22 en phase terminale sur Krementchouk, 27 juin 2022 ©Ministère de la défense ukrainien.

Dans le domaine du signalement, l’agence israélienne ImageSat Internatio-


nal (ISI) rend public des images satellites60 montrant le déploiement le 21 août
2022 de 4 Tu-160 et le 25 septembre 2022 de 3 Tu-95MS sur la base aérienne
d’Olenogorsk qui héberge usuellement un escadron de Tu-22M361. Ces bombar-
diers sembleraient provenir de la base d’Engels. Ce déploiement survient juste
après le 21 septembre, où la mobilisation partielle a été déclarée en Russie et des
menaces voilées de recours à l’arme nucléaire proférées62.

(DR) Infographie délivrée par l’agence ISI illustrant la présence des bombardiers stratégiques à Olenogorsk.

60. [Link]
61. A. Ahronheim, « Russian bombers capable of carrying nukes detected near Finland », The
Jerusalem Post, 30/09/2022.
62. « Обращение Президента Российской Федерации », [Link], 21/09/2022.

101
L’aviation à long rayon d’action (ALRA) russe…

Après une pause dans les bombardements stratégiques, peut-être due au


manque de missiles ou à la recomposition en cours du commandement russe
avec l’arrivée du général Surovikine, plusieurs Tu-22M3 frappent la région ukrai-
nienne de Khmelnitski depuis l’espace aérien biélorusse le 6 octobre 202263.
On note qu’une première tentative ukrainienne d’attaque sur la base aé-
rienne de Shaykovka, accueillant des bombardiers Tu-22M3 du 52e régiment
de bombardiers lourds (152 TBAP), est réalisée avec une munition téléopérée64.
L’attaque est alors la plus lointaine qui soit menée sur le territoire de la Fédéra-
tion de Russie65. Il semblerait qu’elle n’ait pas causé de dégâts66. L’utilisation de
munitions téléopérées par les FAU avait déjà été observée lors de frappes sur une
raffinerie à Novochakhtinsk (oblast de Rostov) en juin67 et sur le quartier général
de la Flotte de la mer Noire68 situé à Sébastopol en août69.

(DR) Comparaison des images satellitaires de la base aérienne de Shaykovka du 7 et 8 octobre


2022 ©TheWARZone.

63. [Link]
64. « В Калужскую область залетели беспилотники », Kommersant, 13/10/2022.
65. D’autres frappes lointaines ont eu lieu à Belgorod en avril et en août ainsi qu’en Crimée sur la
base aérienne de Saki située à Novofedorivka et sur un dépôt de munition à Djankoï. H. Altman,
« Russia Increasingly Feeling Sting Of War Behind The Lines », TheWARZone, 18/08/2022.
66. T. Rogoway, « Ukrainian Kamikaze Drone Attacks Bomber Base Deep In Russia (Updated) »,
TheWARZone, 7/10/2022.
67. T. Newdick, « ‘Kamikaze’ Drones Strike Russian Oil Refinery, Looks Like Model Sold On
Alibaba », TheWARZone, 22/06/2022.
68. Tchernomorski flot - Voyienno-morskoy flot (TchF-VMF).
69. T. Rogoway, « Ukraine Situation Report: Shadowy Long-Range Kamikaze Drone Strikes
Again », TheWARZone, 20/08/2022.

102
Varia

Les Russes complètent également leurs frappes stratégiques avec l’emploi


de drones d’origine iranienne en ce début octobre. Au cours de la matinée du 10
octobre 2022, des missiles de croisière, dont des Kh-101 et Kh-555, des missiles
balistiques et des drones Shahed-13670, frappent de nombreuses villes ukrai-
niennes en réponse à la destruction d’une partie du pont de Kertch survenue le
8 octobre 2002 selon les autorités russes71. Ce point est d’ailleurs contesté par
les Ukrainiens qui affirment que la planification de ces frappes est antérieure à
la destruction du pont. Ces frappes auraient ciblé des centres de commandement
ukrainiens, des infrastructures énergétiques critiques, des usines et des zones
urbaines densément peuplées.
Alors que les missiles les plus modernes Kh-101 sont jusqu’alors employés
avec mesure, dans le but probable de conserver le stock estimé à une centaine
d’exemplaires72, leur emploi en nombre lors de ces frappes relève autant des
contraintes opérationnelles avec le besoin d’allonge pour toucher la profondeur
du territoire ukrainien que du domaine symbolique. Dès les 11 et 12 octobre,
l’intensité de nouvelles frappes diminue sensiblement. Majoritairement réalisées
avec des munitions téléopérées de conception iranienne, elles font l’objet de
nombreuses interceptions par les moyens de la défense sol-air ukrainienne.
En novembre, de nombreuses frappes continuent néanmoins de cibler les infrastruc-
tures énergétiques ukrainiennes. Le 15 novembre73, la DSA ukrainienne annonce avoir
intercepté 7074 missiles de croisière75 Kalibr76, Kh-10177 et Kh-555, laissant penser
que les Russes entretiennent un régime léger de frappe interrompu régulièrement par
une journée très intensive. Des Tu-95MS du 121e et 182e TBAP et des Tu-160 du 121e
TBAP auraient tiré leurs missiles de croisière depuis la mer Caspienne. Les routes sui-
vies par ces missiles, notamment le long de la frontière polonaise et moldave, seraient
préparées pour contourner la DSA ukrainienne78 et améliorer les effets de destruction
sur les infrastructures énergétiques ukrainiennes79. Pendant ces tirs, les VKS engagent
simultanément des MiG-31BM stationnés en Biélorussie et des Su-35S emportant des
missiles air-air longue portée80 R-37M en vue de neutraliser d’éventuels avions de
chasse ukrainiens décollant pour abattre ces missiles.

70. Dénomination russe Geran-2.


71. « Путин сообщил о нанесении ударов по объектам украинской инфраструктуры », Izves-
tia, 10/10/2022.
72. P. Butkowski, « Russia’s Secretive Long-Range Bomber Operations Against Ukraine »,
TheWARZone, 14/09/2022.
73. M. Santora, T. Gibbons-Nef, « Russian Missile Barrage Cuts Power and Water Across Ukraine »,
The New York Times, 23/11/2022.
74. [Link]
75. « NASAMS air defense system have 100% success rate in Ukraine- Pentagon chief », Reuters,
16/11/2022.
76. [Link]
77. [Link]
78. « Ukraine war: What happened in Poland missile blast? », BBC, 17/11/2022.
79. T. Cooper, « Ukraine War, 17 November 2022: Surovikin’s Billion-Dollar Strikes », 17/11/2022.
80. Portée annoncée par le constructeur de 390km délivrée en haute altitude.

103
L’aviation à long rayon d’action (ALRA) russe…

(DR) Infographie représentant les aéronefs détruits par la PSU le 15 novembre octobre 2022
entre 14h30 et 18h00 © Ministère de la défense ukrainien.

Les Ukrainiens décident début décembre de quitter leur simple posture dé-
fensive pour frapper une deuxième fois les bases de bombardiers russes. Pen-
dant la nuit du 4 au 5 décembre, des drones Tu-141 dotés de charges explosives
s’écrasent sur les bases aériennes d’Engels et de Ryazan81. Deux impacts sont
visibles sur les images diffusées en sources ouvertes en Russie82. Les sources
ukrainiennes indiquent que deux Tu-95MS sont touchés à Engels83 et qu’un Tu-
22M3 a été endommagé à Ryazan. Alors que les attaques ukrainiennes avec des
munitions téléopérées sont régulières vers la Crimée ou Taganrog, les frappes en
partie réussies sur des objectifs aussi éloignés hébergeant l’état-major de la 22e
TBAD84 (Tu-160 et Tu-95MS85) et les ravitailleurs Il-78 sont une première. Dans
les heures suivantes, la DSA ukrainienne sera confrontée à une nouvelle vague
de frappes réalisée par les bombardiers de la DA tirant 70 missiles de croisière86.

81. « Russia-Ukraine WarUkrainian Drones Hit 2 Bases Deep in Russia », The New York Times,
6/12/2022.
82. D. Mosolkina, I. Lakstigal, E. Dubronia, « ЧП на аэродромах в Саратовской и Рязанской
областях. Что о них известно », Vedamosti, 5/12/2022.
83. « Спутники зафиксировали на авиабазе ВКС России в Саратове стратегический
бомбардировщик Ту-95 без части крыльев », [Link], 7/12/2022.
84. Tyazholaya bombardirovochnaya aviatsionnaya diviziya.
85. « Airbase attacks ‘some of most strategically significant failures’ since Russian invasion »,
[Link], 6/12/2022.
86. « Russia-Ukraine WarUkrainian Drones Hit 2 Bases Deep in Russia », The New York Times,
6/12/2022.

104
Varia

(DR) Vue satellite d’un T-95MS sur le parking avion de la base d’Engels prise le 5 décembre
2022 © SarahHa42, CNES 2022, Distribution AIRBUS DS87

(DR) Vue satellite de Tu-22M3 sur le parking avion de la base de Ryazan prise le 5 décembre
2022 à 11H31 (UTC) ©ISI88

La DA, outil de signalement stratégique russe et bras armé de la cam-


pagne aérienne russe
« La situation de guerre est extrêmement difficile à prévoir. Pour chaque
guerre, il est nécessaire de développer une ligne spéciale de comportement
stratégique, chaque guerre est un cas particulier qui nécessite l’établissement
de sa propre logique spéciale, et non l’application d’un modèle ».
Alexandre Svechin89

87. [Link]
88. [Link]
89. Cité par V. Guérasimov, « Ценность науки в предвидении [La valeur de la science dans la
prospective] », Voenno-Promyshlennyi Kurier (VPK), 26/02/2013.

105
L’aviation à long rayon d’action (ALRA) russe…

Depuis le premier jour de l’intervention russe en Ukraine, tous les types de


bombardiers (Tu-160, Tu-95MS, Tu-22M3, Mig-31I) en service dans la DA ont
été employés pour frapper des infrastructures dans les parties centrales et occi-
dentales de l’Ukraine90. Alors que dans les premiers jours du conflit, les frappes
de la DA ont cherché à détruire les infrastructures critiques des forces armées
ukrainiennes, notamment les dispositifs de défense aérienne (plateformes aé-
ronautiques, aéronefs, systèmes sol-air, radars), la supériorité aérienne n’a pu
être acquise faute d’une véritable campagne SEAD91. À ce titre, le conflit nous
montre que la recherche de la supériorité aérienne doit être poursuivie, non pas
parce que ce serait un dogme de la puissance aérienne, mais pour son effet mul-
tiplicateur de force.
Les missiles de croisière ne sont employés que contre des cibles fixes dont les
coordonnées sont connues lors de la préparation de la mission au sol, excluant
de facto les cibles mobiles comme les convois de matériels. Contrairement à
ce qui a pu être avancé au début du conflit, ces missiles de croisière se seraient
montrés assez précis92. La campagne de frappe menée pendant les premiers jours
du conflit se concentre sur des sites sol-air fixes (SA-3), des systèmes sol-air
S-300, des centres de commandement, des bases aériennes et des sites de stoc-
kage. Le ciblage a pu être effectué à partir de renseignement humain, soit acquis
par des opérateurs au sol, soit par les services russes en charge de la collecte
du renseignement extérieur (SVR93, FSB94, GRU95)96. La très forte réactivité des
forces ukrainiennes et un préavis d’alerte suffisant limitent considérablement
l’efficacité de cette première salve sur l’architecture Integrated Air Defense Sys-
tem (IADS) ukrainienne.
À mesure que le conflit se prolonge, que les opérations russes se recentrent
sur le Donbass, que l’aide matérielle à destination des FAU s’organise, les
frappes de la DA sont réorientées pour entraver le transfert d’équipement ma-
tériel. Elles cherchent à détériorer les voies de communication. Les cibles sont
alors majoritairement des usines de production d’armement ou de maintenance,
des dépôts d’essence, des routes ou des voies de chemins de fer. À partir du 10
octobre, le ciblage russe se concentre sur les infrastructures énergétiques. Les
frappes, qu’elles soient menées par missiles de croisière (Kh-101 ou Kh-555 et
Kalibr), balistiques (Iskander) ou par des munitions téléopérées (Shaheed-136 et
Shaheed-131), touchent aussi bien les bâtiments de production d’énergie, comme

90. G. Coulombel, M. Pinel, X. Rival, « Premiers enseignements sur l’utilisation de la puissance


aérienne russe en Ukraine après un mois de conflit (24 février – 24 mars 2022) », Vortex n°3,
07/2022, pp. 131-146,.
91. Supression of Ennemy Air Defense.
92. Entre 3 et 10 mètres.
93. Sluzhba Vneshnei razvedki.
94. Federalnaya sluzhba bezopasnosti.
95. Glavnoe Razvedyvatelnoe Upravlenie.
96. J. Bronk, N. Reynolds, J. Watling, « The Russian Air War and Ukrainian Requirements for Air
Defence », art. cit.

106
Varia

les centrales thermiques à charbon ou à gaz et les centrales hydroélectriques, que


le réseau d’acheminement électrique avec les transformateurs et les sous-sta-
tions de répartition. Ce récent regain d’activité intervient en même temps que
la nomination du général d’armée Sergeï Surovikin, jusqu’ici commandant des
VKS et en charge de la partie Sud des opérations en Ukraine, comme nouveau
commandant de l’« opération militaire spéciale » le 8 octobre 2022. Ces frappes
qui tentent de réduire, à défaut d’enrayer l’effort de guerre ukrainien, n’ont pour
l’instant pas entamé les forces morales (soutien de la population et capacité à
fédérer à l’international) ou l’efficacité des forces ukrainiennes.
Néanmoins, ces frappes mobilisent pleinement les moyens de la défense
aérienne ukrainienne. Avions de chasse (MiG-29 et Su-27) et systèmes sol-air
semblent intercepter une part importante des missiles97 si l’on croit les commu-
niqués du ministère de la Défense ukrainien. Mais au cours de ces missions, les
avions ukrainiens de la PSU98 se seraient retrouvés dans le domaine de tir de
la défense sol-air et des intercepteurs russes (MiG-31 ou Su-35S) équipés du
dernier missile air-air longue portée R-37M, ce qui aurait suscité des pertes99.
Les capacités ISR100 russes insuffisantes comme la rigidité de la planification
compliquent le ciblage dynamique101 sur des systèmes ukrainiens dispersés et
changeant rapidement de position après le tir (« shoot and scoot »)102. Le proces-
sus aboutissant à la désignation de la cible peut prendre plus de 48 heures. Il est
donc probable que les bombardiers stratégiques russes tirent très précisémment
leurs missiles de croisière sur des emplacements vides103.
Finalement, plusieurs bombardiers de la DA effectuent des redéploiements
ponctuels sur le territoire russe et à l’étranger, qui ne peuvent être simplement
expliqués par les contraintes de leur engagement en Ukraine. Les MiG-31I ob-
servés en Syrie sur la base aérienne de Hmeimim et sur la base aérienne de
Chkalovsk à Kaliningrad104 depuis février 2022, contribuent à entretenir une pos-
ture stratégique dissuasive. Le 18 août, l’état-major russe affirmait à propos du
déploiement des MiG-31I à Kaliningrad qu’il s’effectuait « dans le cadre de la
mise en œuvre de mesures de dissuasion stratégiques supplémentaires »105. Cette
« dissuasion stratégique supplémentaire » est confirmée avec le récent signale-
ment de plusieurs MiG-31I qui se sont posés le 16 octobre 2022 à Machulishchi

97. [Link]
98. Povitryani Syly Ukrayiny.
99. T. Cooper, « Ukraine War, 22 October 2022 », Medium, 22/10/2022.
100. Intelligence, Surveillance, Reconnaissance.
101. T. Martin, « Russia’s air campaign hampered by poor ISR based strikes and target processing:
NATO official », Breaking Defense, 4/11/2022.
102. J. Bronk, N. Reynolds, J. Watling, « The Russian Air War and Ukrainian Requirements for
Air Defence », art. cit.
103. Ibid.
104. T. Newdick, « Russian MiG-31s Armed With Air-Launched Ballistic Missiles Have Arrived
In Kaliningrad », TheWARZone, 8/02/2022.
105. « Три истребителя с гиперзвуковыми “Кинжалами” перебазировали под Калининград »,
Tass, 18/08/2022.
107
L’aviation à long rayon d’action (ALRA) russe…

en Biélorussie.
Ces mouvements coïncident avec les
annonces du déploiement de 4 Tu-160
sur la base aérienne d’Olenogorsk le 21
août 2022 à la frontière biélorusse106, de
la publicité faite à la patrouille de deux
Tu-95MS au-dessus du Pacifique, de la
mer de Béring et de la mer d’Okhotsk le
18 octobre107.
Si les bombardiers stratégiques de la
DA sont aujourd’hui mobilisés dans la
guerre contre l’Ukraine108 et constituent
le bras armé des VKS, leur mission ini-
tiale se poursuit avec différents déploie-
ments qui rappellent que la Russie est
bien une force nucléaire avec laquelle il
faut compter.

106. « Под Минском приземлились


истребители МиГ-31 », [Link], 16/10/2022.
107. « Два стратегических ракетоносца Ту-
95МС ВКС России выполнили плановый
полет над нейтральными водами Тихого
океана, Берингова и Охотского морей », Mil.
ru, 18/10/2022.
108. J. Trevithick, S. Tack, « Surge In Russian
Bombers At Air Base Not As Unusual As Reports
Claim », TheWARZone, 1/12/2022.

108
Varia

109
110
Varia

La sélection des pilotes de l’armée de


l’Air et de l’Espace
Frédéric Choisay

Frédéric Choisay est lieutenant-colonel dans l’armée de l’Air et de l’Espace.


Issu de la promotion 1993 de l’École de l’air, il a été pilote commandant de bord
en escadron de transport tactique puis instructeur pilote dans différentes écoles
de formation du personnel navigant. Titulaire d’un doctorat en psychologie du
travail, il est actuellement commandant du Centre d’études et de recherches psy-
chologiques air.

Dotée de plus de 40 000 aviateurs employés dans une quarantaine de métiers,


l’armée de l’Air et de l’Espace (AAE) a pour vocation de « Vaincre par la 3D »
en s’attelant à Décourager, Défendre et Défaire1. La raison d’être de l’AAE est
donc d’agir dans les airs et repose en très grande partie sur les opérations aé-
riennes dont les figures les plus visibles sont les pilotes, qu’ils soient chasseurs,
transporteurs, hélicoptéristes ou encore pilotes à distance sur drone. La réussite
de la formation de ces pilotes et l’obtention des compétences requises pour assu-
rer la diversité des missions de l’AAE requierent un très fort investissement ins-
titutionnel et individuel. En effet, l’AAE engage environ 400 000 euros pour bre-
veter un pilote de chasse2 auxquels il faut bien évidemment ajouter la formation
et l’entraînement sur les avions d’armes, beaucoup plus onéreux. Par ailleurs,
les pilotes de l’AAE sont formés majoritairement avec des ressources internes
en employant des instructeurs prélevés dans les unités de combat qui doivent par
conséquent suivre une formation spécifique. Ce modèle ne correspond nullement
aux pratiques de l’aéronautique civile où la plupart des compagnies embauchent
des pilotes qualifiés formés en grande partie dans des écoles privées. Ainsi, la
ressource en pilotes étant essentielle pour la bonne réalisation du contrat opé-
rationnel de l’AAE, leur recrutement revêt un caractère stratégique. Il s’agit de
choisir les candidats qui auront le plus de chance de réussir.
Pour bien illustrer cette problématique, on verra que l’évaluation des can-
didats souhaitant devenir pilote date de plus d’un siècle. Aujourd’hui, les en-
jeux de la sélection des pilotes sont définis précisément. Ils seront décrits, tout
comme les qualités recherchées et les méthodes utilisées lors de la sélection.
Les enjeux des aspects réglementaires et éthiques seront également évoqués
avant que des perspectives sur l’évolution des procédures de sélection ne
soient finalement présentées.

1. Vision stratégique de l’AAE 2022 par le Général Stéphane Mille, Chef d’État-Major de l’AAE
2. Rapport pour avis sur les crédits de l’AAE pour 2020 du député Jean-Jacques Ferrara

111
La sélection des pilotes de l’armée de l’Air et de l’Espace

Historique de la sélection des pilotes


Dès les débuts de l’aviation militaire, durant la Première Guerre mondiale,
différents pays mettent au point des tests de sélection pour leurs pilotes. Des
premières normes médicales apparaissent et les candidats « ayant une très bonne
vue et une constitution robuste », mais également de bonnes aptitudes senso-
rielles (e.g., tests avec les yeux bandés), sont recherchés3. Progressivement, l’ac-
cent est mis sur de nouvelles aptitudes psychologiques. Ainsi les Italiens déve-
loppent une première batterie de tests mesurant la vitesse perceptive, l’attention
et la coordination psychomotrice.
Néanmoins, c’est au tournant de la Seconde Guerre mondiale que de nombreux
travaux fleurissent et viennent enrichir les pratiques de sélection des pilotes. Les
responsables militaires prennent conscience des enjeux opérationnels nécessitant
des pilotes performants et du fort coût de la formation. Les progrès technologiques
réalisés dans les années 40 encouragent la mise au point de dispositifs de me-
sure des aptitudes de plus en plus précis et sophistiqués, qui complètent les tests
« papier-crayon ». Les premiers outils électro-mécaniques de mesure d’aptitudes
psychomotrices (e.g., précision, temps de réaction) apparaissent. Par ailleurs, les
avancées scientifiques en psychologie favorisent l’évaluation d’aptitudes multi-
ples, étoffant considérablement les procédures de sélection.
En France, les premiers travaux de psychologie font leur apparition dans l’ar-
mée de l’Air en 1939 mais sont interrompus par la guerre. Ils ne reprennent à
Alger qu’en 1943, lorsque se pose le problème de la sélection et du recrutement
des élèves-pilotes destinés à être formés aux États-Unis. Le Service de sélection
et d’orientation du personnel de l’armée de l’Air (SSOPAA) est créé en 1946.
Devenu le Centre d’études et d’instruction psychologique de l’armée de l’Air
(CEIPAA) en 1953, il est scindé en deux services distincts en 1966.
• Le Service de sélection du personnel de l’armée de l’Air (SSPAA), chargé
de l’application des méthodes de sélection psychotechniques. Depuis 2008,
il a pris l’appellation de Centre de sélection spécifique Air (CSSA) et dé-
pend du Bureau recrutement de la Direction des ressources humaines de
l’AAE (DRHAAE).
• Le Centre d’études et de recherches
psychologiques Air (CERP’Air) qui
élabore les tests et procédures de sé-
lection mises en œuvre au CSSA. Il
est rattaché comme centre expert de la
DRHAAE en 2008 et déménage sur la
Base aérienne 705 de Tours en 2012,
tout comme le CSSA avec qui il tra-
vaille toujours en complémentarité. Le bâtiment du CERP'Air

3. À ce sujet, voir l’article très complet de S. Champonnois, « Voler pour la patrie. Recrutement et
formation des pilotes français entre 1914 et 1918 », Nacelles. Passé et présent de l’aéronautique
et du spatial, n°3, 2017.
112
Varia

Les enjeux de la sélection des pilotes militaires


Les problématiques rencontrées par l’aviation militaire sont complexes et
évolutives. Le recrutement, la sélection, la formation et la fidélisation des pi-
lotes sont un véritable défi pour plusieurs raisons. D’abord, les besoins en pilotes
de l’AAE sont importants avec des projections annonçant des sous-effectifs en
escadron opérationnel dans quelques années. Pour mémoire, l’AAE recrute en
moyenne chaque année 70 à 80 élèves-officiers du personnel navigant (EOPN)
de spécialité pilote ainsi qu’une cinquantaine d’officiers de l’air recrutés par le
biais du concours de l’École de l’air et de l’espace (EAE). Par ailleurs, la plupart
des pilotes militaires sont des hommes. L’attrait pour la spécialité reste faible
auprès des femmes qui ne sont que 2 % à présenter la sélection EOPN. Le vi-
vier de candidats est mécaniquement réduit de 50 %. Cette spécificité n’est pas
cependant propre à l’AAE, le secteur civil ne comprenant que 5 % de femmes
pilotes professionnels à travers le monde.
La pratique du métier a aussi considérablement évolué. L’automatisation s’est
invitée dans les Glass Cockpits, en référence au remplacement des cadrans ana-
logiques par des affichages numériques. La navigation et la gestion des pannes
principales sont prises en charge par des Flight Management Systems toujours
plus élaborés, laissant une part plus importante aux compétences non techniques,
sans rapport direct avec le pilotage et à la résilience, qualité centrale pour un pi-
lote militaire. Cette résilience est caractérisée par des schémas d’adaptation po-
sitive à l’occasion ou à l’issue d’une confrontation significative avec l’adversité
ou le risque. Elle inclut également la capacité à aller au-delà de son état d’origine
ou de son état d’équilibre.
De fait, les récents bouleversements géopolitiques ont rappelé que les armées
devaient se préparer à des conflits de haute intensité, impliquant que le métier
de pilote s’exerce dans des environnements plus contraignants et plus risqués.
Le commandement, dont l’attention est de plus en plus attirée sur ce point, a de
plus grandes exigences pour la santé psychologique de ses pilotes. Le travail de
sélection doit être adapté à travers une évaluation psychologique des candidats
pour vérifier, d’une part, ses capacités de résilience et, d’autre part, la motiva-
tion militaire. Les pilotes de l’AAE ne sont donc pas seulement sélectionnés
pour leurs aptitudes à piloter. Ils sont aussi jugés sur leur capacité à s’intégrer à
l’institution militaire.
Enfin, une sélection (et une formation) efficiente joue un rôle fondamental
dans la sécurité aérienne, dans l’efficacité opérationnelle, dans les coûts de for-
mation et plus généralement dans l’entretien de la bonne image de l’AAE fondée
sur les valeurs de respect, d’intégrité, de sens du service et d’excellence.

Les qualités attendues chez le futur pilote militaire


L’évocation des principaux enjeux de la sélection des pilotes militaires montre
la diversité des domaines requérant des aptitudes ou des qualités spécifiques. De
très nombreuses études scientifiques ont été publiées sur la sélection des pilotes

113
La sélection des pilotes de l’armée de l’Air et de l’Espace

en général et des pilotes militaires en particulier4. Toutes les grandes armées de


l’Air disposent de procédures de sélection complètes où les candidats sont éva-
lués dans ces nombreux domaines, souvent à l’aide d’un processus en plusieurs
étapes dont la plupart sont éliminatoires. Certaines institutions font appel à des
prestataires (e.g., Royal Air Force [RAF] avec Babcock) tandis que d’autres dis-
posent d’experts militaires développant les tests et les procédures de sélection
(e.g., AAE, US Air Force [USAF], Luftwaffe). La comparaison des pratiques de
sélection des différentes armées de l’Air met en exergue une forte similarité
quant aux aptitudes cognitives mesurées.

Le SECPIL

Néanmoins, il peut subsister des différences dans les méthodes employées ou


dans les qualités personnelles investiguées lors des épreuves de groupe ou d’en-
tretiens individuels. Ainsi, l’USAF et la RAF ont un système fixe d’évaluation
des aptitudes psychomotrices basé sur un ordinateur équipé d’un clavier, d’une
souris, d’un joystick et de palonniers. En revanche, l’AAE dispose du Système
d’évaluation des candidats pilotes (SECPIL) qui est un dispositif d’évaluation
mobile sur deux axes (tangage, roulis). Que ce soit le système français, anglais
ou américain, il ne s’agit pas de simuler un vol mais de mesurer certaines apti-
tudes du candidat en lui faisant suivre des consignes précises à travers plusieurs
séquences de stimulus visuels ou sonores. Les qualités recherchées sont réparties
en deux grands domaines (i.e., sphère cognitive et psychomotrice, sphère des
soft skills et de la motivation). La procédure de sélection des EOPN, qui a fait
4. M. Martinussen, « Psychological measures as predictors of pilot performance: A meta-ana-
lysis », The International Journal of Aviation Psychology, 6(1),1996, pp. 1-20 ; J. S. Campbell,
M. Castaneda & S. Pulos, « Meta-analysis of personality assessments as predictors of military
aviation training success », The International Journal of Aviation Psychology, 20(1), 2009, pp.
92-109 ; D. L. Damos, K. L. Schwartz & J. J. Weissmuller, « Knowledge, skills, abilities, and
other characteristics for military pilot selection: a review of the literature », Technical report AF-
CAPS-FR-2011-0003, Air Force Research Center, Randolph AFB, TX, 2011.

114
Varia

l’objet d’une refonte en mai 2018 à la suite d’une vaste étude mêlant l’avis des
experts métier (i.e., les pilotes qualifiés) et les analyses statistiques mettant en
relation les résultats de la sélection EOPN avec les notes obtenues en formation,
cherche à mettre en exergue ces qualités.

La procédure de sélection : sphère cognitive et psychomotrice


Comme évoqué dans l’historique, l’étude des aptitudes cognitives et psychomo-
trices est un pilier de la sélection des pilotes depuis la Seconde Guerre mondiale.
La relation entre ces aptitudes et les performances des pilotes a été vérifiée dans
le cadre de nombreuses recherches. Une méta-analyse5 réalisée en 2011 a mis en
évidence les aptitudes jugées comme les plus importantes chez les pilotes. Il s’agit
de l’orientation spatiale, la vitesse perceptive, le raisonnement mathématique, la
répartition de l’attention, l’attention sélective, le contrôle précis des mouvements
et la coordination des mouvements des membres (voir définitions en Tableau).
En marge de ces principales aptitudes, les experts métier évoquent de manière
unanime d’autres processus mentaux nécessaires à la réussite telles que la prise de
décision (rapidité, pertinence) et la conscience de la situation. Ces processus sont
des enchaînements d’opérations faisant appel à un ensemble d’aptitudes trans-
verses au vu de la littérature scientifique. En outre, aux dires des pilotes, ces quali-
tés sont considérées comme moins importantes en tant que critères de sélection du
fait qu’elles peuvent être développées lors de la formation, ce qui est confirmé par
la littérature scientifique (e.g., étude réalisée avec des pilotes de F-15)6. Il semble
de toute façon assez illusoire de vouloir mesurer les capacités de conscience de
la situation ou de prise de décision chez de jeunes candidats sortant souvent tout
juste du système scolaire dans lequel ces compétences ne sont pas travaillées.
En complément de ces éléments reflétant l’état de l’art, d’autres aptitudes
supplémentaires propres aux pilotes de l’AAE peuvent être évoquées. Une étude
du CERP’Air de 2017 portant sur plus de 500 membres du personnel navigant
a permis d’identifier l’importance d’aptitudes telles que la rapidité de structura-
tion, la priorisation et la flexibilité cognitive (voir définitions en Tableau). Sans
entrer dans le détail, ces principales aptitudes cognitives sont ou seront bientôt
mesurées lors des deux premières étapes de la sélection EOPN (voir infogra-
phie), sachant que des tests expérimentaux sont en cours de validation (i.e., test
d’attention ; test de rapidité de structuration – aptitude à organiser rapidement
des informations ou objets qui n’ont pas d’ordre apparent ; test de priorisa-
tion-flexibilité mentale).
Dans le cas des candidats accédant à la spécialité pilote par le biais du
concours de l’EAE, il n’y a pas de sélection comme pour les EOPN. Néanmoins,

5. La méta-analyse est une compilation et une synthèse d’études variées déjà existantes sur un
sujet donné. Elle consolide et clarifie les conclusions tirées des différentes études.
6. T. S. Carretta, D. C. Perry Jr. & M. J. Ree, « Prediction of situational awareness in F-15 pilots
», The International Journal of Aviation Psychology, 6(1), 1996, pp. 21-41.

115
La sélection des pilotes de l’armée de l’Air et de l’Espace

en début de première année de l’EAE, ces derniers passent la batterie de tests des
étapes 1 et 2 de la sélection EOPN. Les résultats sont analysés de manière quali-
tative par le CERP’Air et sont étudiés lors de la commission de pré-orientation7
qui se tient en troisième année de l’EAE. Les élèves peuvent être alors réorientés
dans d’autres corps (i.e., mécanicien, base) en cas de résultats laissant apparaître
de trop fortes probabilités d’échec en formation.

La procédure de sélection : les soft skills et la motivation


Comme évoqué précédemment, le caractère très technique du métier de pilote
amène les processus de sélection à mettre aussi l’accent sur les aptitudes cogni-
tives et psychomotrices. Les tests sur ces qualités ont prouvé leur très bonne
validité prédictive, ce qui explique la confiance qu’on leur accorde. Le pilote
évolue dans un monde social et travaille toujours en équipe. L’élève-pilote doit
aussi affronter une formation longue et complexe tout en subissant nombre de
contraintes stressantes. De récentes études ont mis en évidence l’apport non né-
gligeable des qualités non cognitives dans les performances des pilotes, les soft
skills. Des caractéristiques individuelles tels que la personnalité, les compétences
sociales ou encore les valeurs et intérêts pour le métier ont été identifiées comme
utiles lors de la sélection des candidats. Une fois les compétences de pilotage
maîtrisées, les différences de performances entre les individus s’expliquent par
les compétences non-techniques dont l’influence est grande pour garantir des
opérations aériennes sûres et efficaces.
Les soft skills sont sous-tendus par la personnalité, c’est-à-dire les compor-
tements et attitudes habituels chez une personne. Nombre d’études confirment
l’importance de leur prise en compte dans la sélection des pilotes et des militaires
(e.g., communication, gestion du stress, confiance en soi)8. Une méta-analyse
très complète des mesures de la personnalité comme prédicteurs de la réussite
dans la formation aéronautique militaire a révélé que les individus extravertis
et émotionnellement stables résistent mieux au stress de la formation aéronau-
tique militaire. Ils sont plus énergiques, ressentent des émotions positives et ont
tendance à chercher la stimulation et la compagnie des autres. En revanche, une
faible stabilité émotionnelle reflète une tendance à éprouver facilement des émo-
tions désagréables comme la colère, l’inquiétude ou la dépression associée à
une faible estime de soi et à une attitude pessimiste. Nous pouvons compléter
ce tableau avec des traits de personnalité plus spécifiques tels que l’accomplis-
sement de soi, la « niaque » (grit en anglais) ou le capital psychologique. L’ac-
complissement de soi – soit l’engagement, le sentiment de contrôle et le sens du
défi – permet d’apprendre des événements stressants en se fixant de nouveaux

7. La commission de pré-orientation est présidée par le commandant des Écoles de Formation du


Personnel Navigant ; elle fonde ses décisions sur les aptitudes (tests CERP’Air), le comportement
de l’élève à l’EAE ainsi que ses performances en stage planeur.
8. F. Choisay, Le capital psychologique des militaires, une ressource personnelle majeure dans le
contexte de l’armée de l’Air et de l’Espace. Thèse de doctorat en psychologie, sous la direction de
E. Fouquereau. Soutenue le 14/12/2020 à l’Université de Tours ; K. J. Reivich, M. E. Seligman & S.
McBride, « Master resilience training in the US Army », American psychologist, 66(1), 2011, p. 25.

116
Varia

objectifs et en cherchant à relever les défis. La « niaque » implique de travailler


intensément sur le long terme pour réussir en dépit des échecs, de l’adversité et
de la stagnation dans les progrès. Le capital psychologique correspond à l’état
positif de développement d’un individu caractérisé par de hauts niveaux d’opti-
misme, de résilience, d’espoir et d’auto-efficacité.
Des travaux conjoints AAE-Marine nationale sont actuellement menés afin
d’étendre le spectre de mesure de l’actuel inventaire de personnalité utilisé par
ces armées. Par ailleurs, lors de l’étude CERP’Air de 2017 précédemment ci-
tée, les experts métier avaient distingué les qualités nécessaires immédiatement
chez le candidat et celles qui seront développées plus tard à force d’expérience,
comme le sens de l’organisation, le leadership ou l’autonomie. La maîtrise de
ces deux dernières qualités n’est pas nécessaire par exemple lors de la formation,
mais elle doit se révéler par la suite en escadron. Ces critères ne sont donc pas
prioritaires pour la sélection des candidats qui ont une moyenne d’âge de 22 ans
actuellement et dont la plupart n’a pas connu de réelle opportunité pour dévelop-
per ces qualités.
La personnalité du candidat EOPN est explorée lors de deux entretiens indi-
viduels au cours de l’étape 3 qui évaluent également le projet professionnel et
la motivation du candidat. Chaque candidat est reçu successivement par un pre-
mier jury composé de deux pilotes, puis par un autre formé par un psychologue
du CERP’Air. L’actualité de la dernière décennie (e.g., interventions en Afgha-
nistan, au Mali et en Irak/Syrie, conflit Russo-ukrainien) a conduit les experts
métier à ne pas faire de différence entre motivation aéronautique et motivation
militaire. Pour ces pilotes qualifiés, les candidats doivent montrer qu’ils ont bien
saisi la spécificité du pilote militaire, qui peut donner la mort ou la recevoir.
Quant aux compétences sociales, elles sont communément divisées en deux
composantes. La composante cognitive réfère à l’analyse et à la compréhen-
sion des situations sociales et des relations interpersonnelles. La composante
comportementale désigne plutôt les schémas comportementaux qui permettent la
gestion appropriée des situations sociales et une influence efficace des réponses
des autres sur soi. Les pilotes ont besoin de compétences en communication, en
coopération et en leadership. Les analyses d’incidents/accidents et les enquêtes
de sécurité aérienne ont souvent révélé que des missions aériennes pouvaient
avoir été compromises par des membres d’équipage manquant d’assertivité ou
ayant mal communiqué. Or, la formation initiale et l’accumulation d’expérience
en vol ne suffisent pas toujours à développer ces bonnes compétences sociales.
Bien que la mise en place de la CRM (Cockpit Resource Management)9 dans les
années 1990 ait pallié en partie cette lacune, il est nécessaire de s’assurer dès la
sélection que les candidats disposent de qualités satisfaisantes dans ce domaine
ou, a minima, n’ont aucun problème rédhibitoire.

9. La formation aux facteurs humains (CRM en anglais) est un ensemble de procédures de forma-
tion du personnel navigant pour les préparer à affronter des environnements où l’erreur humaine
peut avoir des effets dévastateurs.

117
La sélection des pilotes de l’armée de l’Air et de l’Espace

Dans le cadre de la sélection EOPN, ces qualités se mesurent également


lors de l’étape 3 (voir infographie) à l’aide d’une épreuve de groupe où diffé-
rents observateurs analysent les comportements de 4 à 8 candidats résolvant un
problème complexe (e.g., avec des données nombreuses et plusieurs solutions
possibles). Néanmoins, le fonctionnement du groupe résulte de l’interaction de
l’ensemble de ses membres dans un environnement donné et un individu pourra
se comporter différemment suivant la composition du groupe ou le type de sujet
(e.g., membre « toxique », mauvaise assimilation des données). Cette épreuve
de groupe n’est donc pas sélective en tant que telle mais apporte un éclairage au
psychologue qui abordera d’éventuelles difficultés lors de l’entretien individuel.
Pour finir sur les qualités attendues du pilote militaire, il pourrait être perti-
nent d’identifier dès la sélection les futurs chasseurs ou les futurs transporteurs.
Cependant, l’analyse de poste réalisée en 2017 par le CERP’Air a mis en évi-
dence qu’il existait un fort consensus entre chasseurs et transporteurs sur les dix
qualités les plus exigées par les pilotes. Il n’y aurait pas de vrai gain en efficience
à être trop restrictif dès le recrutement. Par ailleurs, l’intégration dans l’AAE,
la formation initiale et la participation à des stages de motivation peuvent faire
évoluer certaines qualités des élèves telles que la motivation pour telle ou telle
spécialité, l’esprit d’équipe ou encore les capacités de gestion du stress.
Concernant l’évaluation des soft skills et de la motivation des élèves de l’EAE,
ils sont appréciés lors du concours de l’EAE (jury présidé par un officier général as-
sisté par un officier supérieur et un psychologue du CERP’Air). Puis, les élèves font
l’objet d’une évaluation de leur comportement durant toute la scolarité à l’EAE.
Ces données sont finalement utilisées lors de la commission de pré-orientation.

Focus sur les tests psychotechniques


La procédure de sélection des EOPN est composée de nombreux tests cogni-
tifs et psychomoteurs destinés à évaluer les aptitudes requises chez les candidats.
Si une aptitude spécifique est mesurée, c’est que l’analyse du métier a mis en
évidence qu’elle était critique pour la réussite professionnelle, ce qui signifie
par exemple qu’un panel de pilotes expérimentés s’accorde sur le sujet ou que la
littérature scientifique est unanime. Il faut ensuite trouver un moyen de mesurer
correctement cette aptitude, soit en utilisant un test existant « sur étagère » et en
l’achetant, soit en le créant. Le CERP’Air crée ses propres tests, ce qui a l’avan-
tage de disposer d’évaluations adaptées à la population cible. Par ailleurs, le coût
(souvent 10 à 30 euros la passation) de ces tests peut être économisé.
Différentes règles régissent la création d’un test, qui se décline en plusieurs
étapes pouvant s’étaler sur 2 à 3 années10. De manière plus détaillée, nous pou-
vons retenir que seules les questions ni trop difficiles (moins de 20 % de réus-
site), ni trop faciles (moins de 20 % d’échec) sont retenues pour la version finale
d’un test, afin de maximiser son pouvoir discriminant : on ne pourrait classer des

10. L’infographie à la fin de l’article en décrit les grandes lignes.

118
Varia

candidats ayant quasiment le même score à un test donné. En outre, l’utilisation


de norme ou étalonnage permet de situer le résultat d’un individu par rapport à
une population de référence. Nous pourrons dire, par exemple, que la perfor-
mance de tel candidat se situe dans les 40 % des meilleures performances à un
test donné. Les normes mettent donc en place des seuils fiables et équitables dans
une procédure de sélection.
Enfin, l’étape ultime de validation d’un test est la vérification de sa capacité à
prédire la réussite professionnelle mesurée à l’aide de critères pertinents (e.g., notes
obtenues en vol). Plus fort sera le lien de corrélation entre le score au test et le critère
de performance, meilleure sera la validité prédictive. La procédure de sélection des
EOPN mettant en œuvre plusieurs tests ayant tous une bonne validité prédictive,
les scores de ces différents tests ont fait l’objet d’une analyse supplémentaire pour
combiner les scores avec des pondérations issues de calculs statistiques. Le pouvoir
prédictif de la procédure de sélection est alors maximisé. À titre d’exemple, les
tests psychotechniques de la sélection EOPN rendent compte de 26 % de la réussite
au tronc commun des élèves-pilotes, le reste étant expliqué par d’autres qualités
individuelles (e.g., soft skills, motivation, intégration sociale) ou par les facteurs
organisationnels (e.g., qualité de l’instruction). On notera que les sélections de la
RAF et de l’USAF ont une validité prédictive similaire à celle de l’AAE.

Procédure de sélection
Les différentes qualités devant être évaluées chez les candidats ont donc été
décrites, tout comme la procédure de sélection qui est organisée en trois étapes
dont les deux premières ont des seuils éliminatoires (voir infographie). Le be-
soin de faire passer un grand nombre de tests à un flux conséquent de candidats
a donné le jour au principe de l’Assessment Center. Dans le cas de la sélection
EOPN, toutes les ressources humaines et techniques nécessaires à l’évaluation
des candidats sont concentrées sur la Base aérienne 705 de Tours dans deux uni-
tés. Le CERP’Air développe les procédures, les tests et prépare les commissions
de recrutement en étant le garant de la fiabilité et de l’équité des évaluations. Le
CSSA gère les prises de rendez-vous, convoque les candidats et assure le bon
déroulement de la procédure (e.g., passation des épreuves informatisées, gestion
des candidats sur le site, information aux candidats).
Les dossiers des candidats qui complètent la troisième et dernière étape sont
étudiés lors d’une commission du Bureau recrutement (4 à 5 sessions par an).
Cette dernière peut autoriser, suivant des critères précis, le repassage de certaines
épreuves (e.g., connaissances aéronautiques), voire de toute l’étape 3 (e.g., cas
d’un candidat avec de bons résultats psychotechniques mais se montrant imma-
ture lors de l’entretien, forte différence d’appréciation entre le psychologue et le
jury de professionnels). À l’inverse, les tests psychotechniques (i.e., aptitudes
cognitives et psychomotrices) ne peuvent être repassés car la seconde mesure
serait biaisée (e.g., mémorisation de questions lors du premier passage, adoption
d’une meilleure stratégie).

119
La sélection des pilotes de l’armée de l’Air et de l’Espace

Le contrôle palonniers

Tout système de sélection a vocation à retenir les meilleurs candidats. Néan-


moins, cette finalité ne doit pas constituer un absolu mais être relativisée par
rapport à un principe de réalité. De fait, une sélection trop élitiste peut aboutir
à un déficit de candidats retenus par rapport à la cible fixée par les ressources
humaines, entraînant à terme une pénurie de pilotes en escadron et empêchant
l’AAE de remplir son contrat opérationnel. À l’inverse, une sélection trop per-
missive avec des seuils trop bas générerait plus de difficultés en formation ou en
entrainement, nécessitant une augmentation des heures de vol supplémentaires,
mobilisant des instructeurs et mettant à mal le système de formation. Il faut donc
trouver des seuils éliminatoires adéquats pour alimenter les forces en quantité
(i.e., cibles) et en qualité (i.e., réussite). À tout moment, ce subtil équilibre peut
être rompu par l’environnement (e.g., fort besoin RH en escadron, durcissement
de la formation). Un système de sélection flexible et réactif est donc nécessaire
pour faire face rapidement à toute éventualité, la fonction recrutement étant stra-
tégique et se devant d’être résiliente.
À ce titre, le cadre réglementaire des sessions de sélection a évolué de ma-
nière contraignante. Il repose désormais sur deux documents principaux venant
encadrer les pratiques de recrutement, nommément le règlement général sur la
protection des données (RGPD) et le code du travail. Le RGPD s’applique d’abord
à tout organisation traitant des données à caractère personnel (DCP), c’est-à-dire
des informations se rapportant à une personne physique qui peut être identifiée,
directement (e.g., nom) ou indirectement (e.g., NID). En somme, le RGPD a pour
objet de faire respecter plusieurs grands principes destinés à protéger les indi-
vidus de l’utilisation de leurs données (e.g., pas de pratiques discriminatoires,
pas de collecte d’informations sans rapport avec l’emploi). Le RGPD impose au
recruteur un certain nombre de formalités administratives et la mise en place de
procédures documentées et mises à jour régulièrement (e.g., tenue d’un registre
des activités de traitement, analyse d’impact relative à la protection des données).

120
Varia

Le code du travail fixe pour sa part le cadre juridique dans lequel doit se dé-
rouler tout recrutement. Il impose notamment trois grands principes : 1) spécia-
lité des informations collectées (e.g., lien direct et nécessaire emploi-aptitudes
évaluées) ; 2) transparence (e.g., information du candidat sur les techniques utili-
sées) ; et 3) pertinence des méthodes au regard de la finalité poursuivie. Les deux
premiers principes appellent à une approche scientifique de la sélection et donc
à la mise en œuvre d’une méthodologie telle que celle présentée précédemment.
Le recruteur doit pouvoir prouver qu’il est en droit de faire passer à un candi-
dat une procédure d’évaluation donnée pour un candidat à un poste spécifique.
Par exemple, les candidats doivent maintenant être informés quand ils passent
des tests expérimentaux, entraînant une moins grande implication dans l’épreuve
que s’ils pensaient que ces tests sont sélectifs. Cela nuit à la qualité des données
recueillies et allonge les délais de création des tests.

Perspectives d’évolution
L’aviation a connu un essor technologique fulgurant et bien que les aptitudes
de base du pilote n’aient évolué qu’à la marge, les techniques de recrutement
sont actuellement en pleine mutation avec l’arrivée du big data et de la digitali-
sation. Cependant, la prise en compte de l’humain et le respect de la réglemen-
tation doivent venir pondérer une tendance à la disruption parfois délétère et
souvent sans retour. L’objectif d’une sélection de pilotes militaires est de rester
efficace et résilient tout en tirant le meilleur parti de tous les outils et méthodes
existants ou à venir.

Apports et limites de l’intelligence artificielle


L’intelligence artificielle (IA) apporte la double promesse d’aider à filtrer de
manière plus efficace les candidatures à l’aide d’applications et de permettre aux
recruteurs de se concentrer sur des tâches à plus grande valeur ajoutée. Dans le
cadre de l’évaluation psychologique, l’IA permettrait un recrutement prédictif en
donnant la possibilité d’anticiper et de prédire les comportements d’un potentiel
candidat pour un poste précis (tri automatique de CV). Techniquement, des al-
gorithmes traiteraient les informations présentes sur Internet, sur les réseaux so-
ciaux ou sur un CV afin de réaliser une synthèse et de structurer les informations
sous forme de compte-rendu amélioré. Par ailleurs, des start-ups développent
déjà des outils d’analyse d’entretiens de recrutement vidéo en se fondant sur des
mots clés et sur le langage corporel. Le but est de fournir une liste de candidats
pertinents aux recruteurs.
Derrière ces apports séduisants et potentiellement utiles au recruteur dans le
cadre d’une utilisation raisonnable, le risque de déshumanisation et de discrimina-
tion est prégnant. Pour les armées, il reste primordial de recruter les futurs soldats
de la façon la plus humaine possible, d’autant plus que la cohésion, l’entraide et
le sens de l’humain font partie des valeurs cardinales des institutions militaires.
Une étude de Robert Walters de 2019 (« Recrutement et intégration des talents :

121
La sélection des pilotes de l’armée de l’Air et de l’Espace

Quelle place pour l’innovation ? ») évaluait à 62 % le volume de candidats esti-


mant que l’usage de l’IA dans le recrutement présentait un risque de déshumani-
sation ou de manque de personnalisation. Les principales craintes des candidats
sont qu’une technologie puisse prendre une décision sans supervision humaine
ou qu’ils soient éliminés à la suite d’une mauvaise note lors d’un entretien vi-
déo. Par ailleurs, l’IA présente le risque de sélectionner des profils similaires et
donc de recruter des « clones ». Les algorithmes peuvent parfois faire preuve de
discrimination à l’égard des candidats comme ce fut le cas avec un logiciel de re-
crutement d’Amazon qui excluait les femmes. De manière plus technique, la mise
au point d’un algorithme fiable nécessite un très grand nombre de données chez
les candidats mais aussi chez les employés, soit les pilotes dans le cas présent.
Or, le flux annuel de formation des pilotes de l’AAE est trop faible au regard des
besoins statistiques de l’IA, ce qui nécessite d’intégrer les données d’années de
formation avec le risque d’avoir une population hétérogène (e.g., changement des
programmes de formation, réduction des heures de vol) conduisant à des conclu-
sions biaisées. Enfin, le RGPD exige qu’une décision entièrement automatisée
utilisant des traitements algorithmiques fasse l’objet d’une analyse d’impact en
raison de risques identifiés par l’autorité légale telles que la privation d’un droit à
une personne ou sa discrimination. L’IA doit donc être considérée comme un outil
complémentaire aux actuelles méthodes de sélection qui sont éprouvées et fiables.

Vers une capacité de sélection des pilotes améliorée et flexible


D’autres questions se posent sur l’évolution du SECPIL qui joue un rôle cen-
tral dans la sélection EOPN en permettant la mesure des capacités attentionnelles,
de la finesse psychomotrice ainsi que des capacités d’apprentissage. Âgé d’une
quarantaine d’années, sa mesure reste valide et montre un lien statistique fort
avec les résultats en formation. Néanmoins, ce système possède des faiblesses
nécessitant son remplacement à court terme. La technologie date et nécessite
parfois de la rétro-ingénierie pour les pièces de remplacement. Des compétences
spécifiques d’entretien sont détenues seulement par des techniciens proches de
la retraite. Par ailleurs, avec seulement deux cabines, le SECPIL ne peut pas être
passé par tous les candidats dès le premier jour de sélection, ce qui explique qu’il
ne soit pas positionné en étape 1. Plus embarrassant, le nombre réduit de cabines
ne permettrait pas de faire face à la sélection d’un flux important de candidats
à la suite d’un événement géopolitique majeur contraignant l’AAE à augmenter
sa flotte et le nombre de pilotes rapidement. L’actuelle guerre entre la Russie et
l’Ukraine démontre que ce scénario de la haute intensité est bien envisageable.
Au-delà du remplacement du SECPIL en tant qu’outil de sélection, le
CERP’Air s’est inscrit dans un projet plus global visant à acquérir une capacité
de sélection des pilotes de l’AAE augmentée tant en qualité qu’en quantité. En
parallèle des travaux de recherche destinés au remplacement du SECPIL (e.g.,
expérimentations avec oculométrie11, comparaisons cabine mobile vs. cabine

11. L’oculométrie (en anglais eye-tracking) regroupe un ensemble de techniques permettant d’en-
registrer les mouvements oculaires.
122
Varia

statique), le CERP’Air a prévu de modifier l’infrastructure de son bâtiment de


manière à doubler la capacité d’accueil pour les tests informatisés (i.e., passage
de 24 à 50 postes), de passer de 2 à 12 cabines « SECPIL NG » et d’avoir deux
salles d’entretien supplémentaires. Cette montée en gamme permettra de rece-
voir plus de candidats par session tout en réduisant d’une journée leur période
d’évaluation (gain quantitatif), améliorant ainsi l’expérience candidat. Tous les
candidats passeront dorénavant le « SECPIL NG » contre 40 % actuellement qui
ne sont pas encore éliminés.
Par ailleurs, la perte du SECPIL sans solution de rechange aboutirait à une
situation où les Écoles de formation du personnel navigant devraient réinstaurer
une sélection en vol, impliquant l’acquisition d’appareils dédiés (estimation d’un
potentiel de 700 heures de vol par an) et requérant des instructeurs, ressource
rare et prisée actuellement. Sans SECPIL et sans sélection en vol, une hausse des
difficultés en formation, des retards dans les sorties d’école et in fine une détério-
ration de la capacité opérationnelle de l’AAE seraient à craindre.

Conclusion
La sélection des pilotes militaires prend ses racines dans la Première Guerre
mondiale avec la naissance de l’aviation militaire et ses enjeux sont toujours
d’actualité : recruter des candidats ayant les qualités pour réussir la formation
longue et couteuse menant à ce métier exigeant. Nous avons vu que la procédure
de sélection repose sur une méthodologie scientifique puisant ses informations
sur le terrain (i.e., les experts métier), dans la littérature scientifique ainsi que sur
les données capitalisées depuis des années par le CERP’Air (e.g., résultats aux
tests, notes aux différentes étapes de la formation). Cette exigence scientifique
est un gage d’efficacité. Au-delà de cet aspect, l’AAE a le devoir de soumettre ses
candidats à une sélection équitable, efficiente et adaptée aux exigences du métier,
les entreprises étant de plus en plus évaluées sur l’« expérience candidat ». En-
fin, la présentation des perspectives d’évolution de la sélection a mis en exergue
le besoin d’amélioration continue mais aussi de résilience en allant vers une
capacité d’évaluation augmentée en quantité et en qualité. Notons que très peu
d’institutions ont l’expérience de l’évaluation psychologique de candidats dans
un aussi vaste panel de qualités tels que les aptitudes cognitives, la personnalité,
la santé psychologique, le travail en équipe ou encore la prise de décision. Ainsi
cette procédure de sélection complexe est nécessaire à l’AAE pour fournir les
forces aériennes en personnel fiable et compétent mais elle permet également
de réduire drastiquement les lourdes déconvenues personnelles générées par un
arrêt de progression en vol, événement souvent traumatisant pour l’apprenti pi-
lote qui voit ses ailes brisées.
Pour en savoir plus sur les épreuves de sélection des pilotes de l’AAE, vous
pouvez vous connecter sur [Link] et suivre les liens vers les diffé-
rentes vidéos de présentation12.
12. « Les tests d’évaluation pour les pilotes et les navigateurs officiers systèmes d’armes », Deve-
nir Aviateur, consulté le 04/10/2022.

123
La sélection des pilotes de l’armée de l’Air et de l’Espace

Tableau : définitions des aptitudes des pilotes


Aptitudes Définitions
Aptitude à savoir où l’on est par rapport à la position d'un objet ou à savoir où se
trouve l'objet par rapport à soi. Elle implique le maintien d'une direction comme
Orientation spatiale lorsqu’on utilise une boussole. Cette aptitude permet de garder notre orientation
dans un véhicule en mouvement malgré ses déplacements. Elle nous aide à ne
pas être désorienté ou perdu dans un environnement nouveau.
Aptitude à comparer des lettres, des objets, des images ou des formes, rapidement
et avec précision. Les objets à comparer peuvent être tous présentés en même
temps ou l’un après l’autre. Cette aptitude concerne aussi la comparaison entre
Vitesse perceptive un objet présenté et un autre objet dont on doit se souvenir. Lire rapidement et
précisément une information sur un tableau de bord nécessite une bonne vitesse
perceptive.
Aptitude à comprendre et à organiser un problème, puis à sélectionner une mé-
Raisonnement ma- thode ou une formule mathématique pour le résoudre. Elle recouvre le pro-
cessus de réflexion qui permet de déterminer les opérations pour résoudre les
thématique problèmes. Elle comprend également la compréhension ou la structuration de
problèmes mathématiques.
Aptitude à passer d'une source d'information à d'autres. L'information peut se
présenter sous la forme de paroles, signaux, sons, objets à toucher ou autres.
Répartition de l’at- Cette aptitude implique de recueillir des informations provenant de plus d’une
source, plutôt que de se concentrer sur une seule tâche en éliminant les distrac-
tention teurs. Piloter un avion en réalisant un calcul mental tout en inhibant une conver-
sation entre deux autres membres d’équipage requiert une bonne capacité de
répartition de l’attention.
Aptitude à se concentrer sur une tâche sans se laisser distraire. Cette aptitu-
de implique aussi de pouvoir se concentrer sur une tâche ennuyeuse sans être
Attention sélective distrait par des stimuli extérieurs. Elle implique de se concentrer sur une tâche
et d’éliminer les distracteurs, plutôt que d’utiliser l’information provenant de
plusieurs sources.

Contrôle précis des Aptitude à pouvoir faire des mouvements précis pour contrôler une machine ou
un véhicule, incluant la rapidité et la reproductibilité des gestes. Elle implique
mouvements des ajustements rapides ou continus.
Coordination des Aptitude à coordonner les mouvements simultanés de deux membres (ou plus)
mouvements des de son corps, comme pour conduire une machine. Cette aptitude n’implique pas
membres que le corps se déplace.

124
Varia

Figure 1 : synoptique de la sélection EOP

125
La sélection des pilotes de l’armée de l’Air et de l’Espace

Figure 2 : création d’un test

126
Varia

Le spatial : la continuité d’une guerre


économique, technologique
et financière
Rachel Vijayapandian

Rachel Vijayapandian est doctorante en sciences de gestion à l’Université de


Nantes. Possédant six ans d’expérience dans le secteur des Achats Internatio-
naux, elle est actuellement consultante Achats au sein d’une société canadienne.
Elle a travaillé au sein du Commandement de l’espace pendant un an et demi
en qualité de Commissaire des armées de troisième classe au Bureau pilotage
et performance et entamé une recherche sur la gouvernance du partenariat pu-
blic-privé du domaine spatial.

Depuis leur essor au début des années 1960, les moyens spatiaux sont connus
pour leur fonction stabilisante au profit de la prévention des conflits, en particu-
lier pour contrôler le risque de conflit nucléaire entre les deux grandes puissances
de la Guerre froide. Une des premières fonctions des satellites était d’observer
et mesurer l’arsenal de l’adversaire pour évaluer son degré de préparation. Puis,
la guerre du Golfe a mis en évidence le large spectre des missions que les sys-
tèmes spatiaux pouvaient remplir dans un conflit ou dans une crise. Parmi ces
systèmes, ceux qui permettent de voir, d’écouter, de communiquer, de naviguer
et d’alerter sont considérés comme les plus critiques pour la défense et la sécu-
rité des intérêts nationaux. Selon une étude réalisée par le Centre d’études de
recherche internationale de Paris, de tels « programmes complexes et techniques
ont été essentiellement développés sur les fonds publics, sous maîtrise d’ouvrage
militaire ou assimilé, plus largement par les États-Unis et l’URSS »1.
Aujourd’hui, comme l’indique une des études de la Commission européenne
publiée en 20212, les activités spatiales sont devenues l’un des objets principaux
de préoccupation dans la compétition qui oppose les superpuissances mondiales
et concerne l’Union européenne. Nous assistons çà et là aux efforts laborieux des
États qui cherchent les uns après les autres à se doter de capacités souveraines
afin de renforcer leur autonomie stratégique tout en soutenant la compétitivité
de leur industrie spatiale nationale. Dans cette course où elle est confrontée aux
défis du numérique et, plus largement, des nouvelles technologies, l’industrie
spatiale a changé de visage avec l’arrivée de nombreux acteurs commerciaux et

1. B. de Montluc, « Les enjeux de l’espace après la guerre froide », Études, CERI, n°44, p. 9.
2. « Europe’s space industry – competing globally in a complex sector », European Commission,
20/10/2022.

127
Le spatial : la continuité d’une guerre économique…

l’essor de ce que l’on appelle communément le New Space3. Pourtant, les activi-
tés commerciales ont commencé bien avant que le terme New Space n’entre dans
le lexique. Ce concept est maintenant dépassé par l’évolution fulgurante et ra-
pide du nombre d’attribution des contrats commerciaux entre les gouvernements
et le secteur privé du domaine spatial. De nombreuses alliances se créent souvent
à l’échelle internationale pour répondre aux besoins et impliquent de plus en plus
de partenariats avec des entreprises privés.
Cet article développe un modèle conceptuel en étudiant l’évolution des
« alliances technologiques stratégiques » entre les institutions privées et pu-
bliques du domaine spatial. Il expose les grands enjeux et les limites du « par-
tenariat public-privé » (PPP) en France et examine plusieurs modèles de gou-
vernances PPP du secteur spatial existant hors de l’UE, dont la France pourrait
s’inspirer. Cette mise en perspective permettra en particulier de situer la question
de la coopération technologique entre l’armée de l’Air et de l’Espace et les en-
treprises privés, au plan domestique comme international et d’en dresser un bilan
provisoire. Les conclusions de cet article suggèrent que la performance de l’éco-
système spatial français peut être liée à la définition d’une nouvelle stratégie col-
lective d’alliance technologique avec des partenaires identifiés et bien choisis.

Le New Space et ses défis :

Le New Space : définition d’un écosystème en constante évolution


Les systèmes de télécommunication par satellites, de navigation type GPS et
de très nombreuses technologies développées dans le secteur spatial contribuent
au fonctionnement des objets qui nous entourent au quotidien. À l’origine de
ces progrès, on retrouve les compétences remarquables d’entreprises, de start-
ups, d’organismes publics comme les agences spatiales ou d’organisations en
recherche et développement rattachées à la défense (e.g. DARPA : Defense Ad-
vanced Research Projects Agency)4. En phase avec les besoins croissants des
sociétés, l’écosystème spatial s’est adapté en changeant de modèle de gouver-
nance. Il est passé d’un modèle traditionnel, où les innovations spatiales nais-
saient de coopérations entre l’État et les grandes sociétés privées, vers un mo-
dèle de gouvernance multi-niveaux et intégratif caractérisé par l’apparition de ce
qu’on appelle le New Space.
Bien qu’il n’y ait pas de consensus général sur la définition du New Space,
ce terme est largement utilisé par les différents maillons de la chaîne de valeur
du secteur spatial. Il marque indubitablement la distinction entre « l’ancien » et

3. New Space : Les entreprises privées, qui agissent indépendamment des pouvoirs publics poli-
tiques et financements spatiaux pour le développement des nouvelles applications spatiales (Au-
teur : Walter Peeters, 2018, International Space University)
4. DARPA : « Agence pour les projets de recherche avancées de défense » est une agence du dé-
partement de la défense aux États-Unis.

128
Varia

le « nouvel » espace. Dans cet article, nous définirons avec Laurence Nardon5 le
New Space comme « une mutation profonde des méthodes d’alliances techno-
logiques stratégiques entre les entités privées et les organisations publiques ».

Les défis du New Space


L’avènement du New Space modifie le rôle traditionnel des acteurs étatiques
du domaine. Historiquement, le financement de projets d’innovation spatiale
provient des fonds de l’État qui soutient les entreprises. Dans l’approche contem-
poraine du New Space, les financements proviennent de sources multiples. La
Commission européenne, en étroite collaboration avec la Banque européenne,
soutient par exemple financièrement les start-ups, quel que soit leur statut. Les
organisations telles que le Fonds européen de défense prévoient l’accompagne-
ment de plus de 340 start-ups dans les années à venir6.
Cependant, en raison de la concurrence mondiale, ces initiatives, qui res-
semblent à une démarche palliative, ne garantissent pas le succès et ne four-
nissent pas a priori un nouveau modèle de gouvernance étatique adapté au New
Space. Les acteurs du New Space ont un fort pouvoir d’influence sur la stratégie
spatiale d’un pays ou même plus largement de l’Union européenne. Les alliances
entre les différents acteurs soulèvent de nouveaux défis au niveau de la prise de
décision dans l’entreprise.
Dans un ouvrage portant sur l’innovation et les alliances, David Teece appro-
fondit cette notion et précise que les alliances technologiques sont aussi exposées
à plusieurs risques en matière de propriété intellectuelle, des inventions techno-
logiques ou encore les intentions véritables des partenaires. Plusieurs auteurs7
ont défini la notion d’alliance stratégique de manière distincte. Nous reprendrons
ici l’interprétation de David Teece, qui définit « les alliances technologiques
stratégiques » comme « toutes les concertations à long terme entre deux ou
plusieurs entreprises indépendantes, dans le but de réaliser de la recherche-dé-
veloppement de façon coopérative et/ou de s’échanger systématiquement les ré-
sultats de cette R&D ». Il ajoute que ces ententes à long terme peuvent avoir lieu
entre sociétés du même pays ou des pays différents et se concrétiser ou non par
des accords formels8. Grâce à cette définition, une matrice avec de nombreux cri-
5. L. Nardon, « New space : L’impact de la révolution numérique sur les acteurs et les politiques
spatiales en Europe », Notes, IFRI, 01/2017.
6. Selon le cadre financier pluriannuel 2021-2027 délivré par le Parlement européen et l’analyse
approfondie exécutée par le service de recherche du Parlement Européen
7. F. Chesnais, Les accords de coopération technologique et les choix des entreprises européennes :
le cas des industries de haute technologie dans un contexte mondial de turbulence économique.
Paris, OCDE, 1987 ; H. Fusfeld, C. Haklisch. « Coopérative R et D for Competitors », Harvard
Business Review, 11-12/1985, pp. 60-86 ; P. Mariti et R. H. Smiley, « Coopérative Agreements and
the Organisation of Industry ». The Journal of lndustrial Economies, vol. xxxi 06/1983, pp.437-
451 ; L. Mytelka, L’économie politique du regroupement stratégique d’entreprises. Ottawa, Inves-
tissement Canada, 1987.
8. David Teece : Researcher in the fields of corporate strategy and innovation who in 2002 as
listed among top 50 Business Intellectuals” by Accenture.

129
Le spatial : la continuité d’une guerre économique…

tères non exhaustifs a été développée pour étudier et analyser les caractéristiques
et le positionnement des acteurs de l’écosystème du New Space (cf. figure 1).

Figure 1 : Caractéristiques permettant de définir les alliances stratégiques9

Dans le contexte d’effervescence technologique autour des acteurs du New


Space, l’incertitude et les risques sont néanmoins de plus en plus élevés. Le rat-
trapage industriel, voire un meilleur capital-connaissance des entreprises privés
et start-ups dans le spatial, représentent un véritable défi pour la France comme
pour les pays membres de l’UE. Selon David Teece, ce rattrapage industriel a
pour conséquence de multiplier le nombre de concurrents à l’échelle interna-
tionale. Il met également en évidence que les entreprises innovatrices peuvent
être chassées du marché en peu de temps en raison de l’émergence de nouveaux
concurrents ou suite à des innovations technologiques, dans le cas de ce qu’il
définit comme le dépassement de connaissances. Cet article doit donc répondre
à la problématique suivante : en quoi la pérennité et le succès du New Space
dépend-il de la stratégie de gouvernance du partenariat public-privé entre les
acteurs du secteur spatial ? La suite de cet article aborde cette question en deux
étapes : d’abord, par l’étude de l’écosystème spatial français et de sa gouver-
nance, puis par l’analyse de quelques pratiques PPP10 hors UE qui mettra en
évidence la priorité du spatiale pour la France. L’article démontrera l’importance
du choix du type d’alliance technologique entre les partenaires publics et privés
dans le cas de l’armée de l'Air et de l'Espace.

La France : Un écosystème spatial de gouvernance à domination publique ?

L’alignement stratégique de la gouvernance spatiale : une priorité pour la France


Comme rappelé en introduction, les progrès technologiques et la numérisa-
tion de nos économies au cours des deux dernières décennies encouragent le
9. Figure 1 : Caractéristiques permettant de définir les alliances stratégiques, inspiré de la revue :
K. L. Jones, « Pubic-private partnerships stimulating innovation in the space sector », Center for
Space Policy and Strategy, 2018.
10. Partenariat Public-privé

130
Varia

développement des politiques spatiales. Avec l’affluence des nouveaux acteurs


dans le secteur spatial, la quasi-totalité des pays possèdent aujourd’hui au moins
un satellite à vocation militaire, gouvernementale ou civile (ou une combinaison
des trois). Selon Statista11, en juillet 2022, on compte environ 4 852 satellites
actifs en orbite autour de la Terre. Une partie de ces moyens sont des facilitateurs
ou des multiplicateurs d’effets pour les forces armées. Ce chapitre rappelle – sans
la prétention d’être exhaustif – les besoins et moyens civils et militaires existant
par domaine d’emploi, puis examine les principaux facteurs qui régissent les
notions de dualité civile et militaire, retenant le spatial comme un axe prioritaire
pour la France.
L’importance de l’espace ne se restreint évidemment pas au domaine mili-
taire. Il touche l’économie et la vie quotidienne au sens large. Entre dix à qua-
rante satellites ont une influence quotidienne sur la vie des Français12. Si le sec-
teur spatial français était menacé, tout un pan de l’économie française, voire
européenne, serait en danger. Fort de ce constat, le ministère des Armées s’est
saisi de cet enjeu de sécurité pour élaborer conjointement avec le Centre national
des études spatiales (CNES) une Stratégie spatiale de défense publiée en 2019.
Son but est de protéger les intérêts de la France et de ses citoyens tout en garan-
tissant un accès libre et autonome à l’espace.
En termes de systèmes spatiaux d’intérêt militaire, la France concentre son at-
tention sur trois domaines principaux. Il s’agit des satellites d’observation (Compo-
sante Spatiale Optique – CSO), des satellites d’écoute pour le recueil de renseigne-
ment d’origine électromagnétique (Capacité de Renseignement Électromagnétique
Spatial – CERES) et des systèmes de télécommunications satellitaires sécurisés
(SYRACUSE 4). Devant le congrès international d’astronautique (tenu à Paris du
18 au 22 septembre 2022), la Première ministre Élisabeth Borne a annoncé l’in-
vestissement de 9 milliards d’euros pour le secteur spatial dans les trois prochaines
années. De plus, la Loi de programmation militaire (LPM) prévoit de moderniser
toutes les composantes satellitaires étatiques existantes afin de conserver un avan-
tage stratégique et technologique dans chacun de ces domaines tout en soutenant
davantage les technologies de rupture13. De tels choix bénéficient directement ou
indirectement à l’industrie du spatial française qui est sollicitée pour produire des
systèmes nouveaux, précurseurs et innovants. Le spatial est donc une priorité clai-
rement affichée pour les armées françaises.
Par ailleurs, l’élaboration d’une stratégie pour la gestion des partenaires spa-
tiaux est devenue un véritable enjeu pour tous les industriels du secteur se posi-
tionnant sur le marché de la défense nationale. De façon générale, il existe trois

11. Satista : Portail allemand spécialisé en statistiques et veille marché


12. Selon une émission proposée par le CNES avec le ministère des Armées, animée par Stefan
Barensky.
13. Dans un discours du 16 février 2022, le président de la République, Emmanuel Macron, rap-
pelle les enjeux de la souveraineté spatiale européenne et française. Il détermine les quatre piliers
d’une action spatiale.

131
Le spatial : la continuité d’une guerre économique…

types de stratégies caractéristiques de l’approche suivie par les différents acteurs


du secteur spatial (historiques et nouveaux entrants) qui ont un impact sur la
bonne conduite de la stratégie spatiale de défense française et de sa future feuille
de route. Elles sont présentées dans ce tableau :

Positionnement stratégique Quoi ? Comment ?

L’industriel cherche à se développer


Satisfaire les demandes d’un ancien à partir de la synergie des compé-
client avec de nouveaux produits plus tences clés, savoir-faire et proces-
Stratégie de spécialisation
ou moins proches de ceux que l’entre- sus organisationnels déjà maîtrisés.
prise sait déjà fournir. L’industriel puise dans ses savoirs
et compétences existants.
L’industriel cherche à déployer
Satisfaire les demandes d’un nouveau des méthodes, compétences et sa-
Stratégie de diversification client avec des biens ou services que voir-faire techniques maîtrisés,
l’entreprise sait déjà fournir. mais doit néanmoins acquérir des
connaissances nouvelles.
L’industriel cherche à satisfaire les
nouvelles demandes de ce nouveau
Satisfaire de nouvelles demandes avec
marché par l’acquisition d’une
Stratégie duale (historique et de nouvelles technologies, nouveaux
variété de nouveaux savoir-faire
nouvel entrant) procédés, de nouveaux savoir-faire ci-
(technologique, commercial, juri-
vilo-militaires.
dique) et installe de nouveaux pro-
cessus organisationnels.

Figure 2 : Comparaison des stratégies de développement et/ou diversification des industriels14

Le positionnement stratégique des acteurs commerciaux, duaux ou non, a


un impact direct sur la politique industrielle de l’État qui s’attache à la fois à
préserver les technologies critiques pour les intérêts de la nation (avec les pro-
blématiques de contrôle des exportations de matériel sensible ou de guerre) et à
promouvoir une constante dynamique en faveur de l’innovation. Afin d’accroître
la performance instantanée du secteur spatial français, il est indispensable de
savoir bien positionner les acteurs industriels selon leurs ambitions stratégiques
et le type de partenariat qu’ils recherchent pour élaborer au mieux des stratégies
d’alliances technologiques efficientes à l’échelle du pays.

Le partenariat public-privé – une solution tangible pour les armées françaises ?

Le gouvernement et les organismes publics reconnaissent le rôle important que


le secteur privé peut jouer en fournissant des capacités à un coût et à risque ré-
duits grâce au modèle contractuel du partenariat public-privé (PPP). Ce chapitre
présente justement une définition du partenariat public-privé puis explore les
différents types de gouvernances qui existent. Des pistes de réflexions sont en-
fin suggérées pour améliorer la capacité d’adaptation du marché français face à
l’évolution fulgurante du spatial.

14. Figure 1 : Caractéristiques permettant de définir les alliances stratégiques, inspiré de la revue :
K. L. Jones, « Pubic-private partnerships… », art. cit.

132
Varia

Les prérequis pour un PPP efficient :


Selon la définition de la Banque mondiale15, le partenariat public-privé est
un contrat à long terme entre une partie publique et une partie privée pour le dé-
veloppement, la mise à niveau, ou la rénovation significative de la gestion d’un
bien ou service public. La partie privée assume généralement le risque principal
et une responsabilité de gestion tout au long de la durée de vie du contrat. Le
secteur privé fournit une partie importante du financement et sa rémunération
est significativement liée à la performance, à l’évolution de la demande ou à
l’utilisation de l’actif ou du service de manière à ce que les intérêts des deux
parties convergent. Comme le souligne Karen L. Jones16, les PPP sont poursuivis
par les gouvernements pour des raisons de réduction et de partage des coûts, la
recherche de solutions les plus économiques ou encore le transfert des risques.
Karen L. Jones, précise par ailleurs qu’en plus de ces trois objectifs, les en-
treprises privées doivent respecter certains prérequis (adaptés au cas français) :
• Le recours à l’innovation et aux nouvelles technologies : le modèle PPP est
structuré de manière à favoriser l’innovation chez les nouveaux entrants ou
les acteurs traditionnels du secteur spatial.
• L’alignement des objectifs : la politique spatiale française de 2019 encou-
rage l’utilisation du modèle de partenariat public-privé pour rendre l’indus-
trie spatiale plus agile et robuste. 17
• Le retour sur investissement (ROI) : en contrepartie du transfert de risque
assumé par l’acteur privé au profit du secteur public, l’acteur privé espère
un retour sur investissement, notamment en termes d’exportation. Plus le
risque est élevé, plus l’attente est forte dans ce domaine.
• Gain d’un avantage compétitif : obtenir un avantage concurrentiel est une
des priorités essentielles pour une organisation, qu’elle soit publique ou
privée18.
• Le modèle PPP peut se révéler être un levier technologique et commercial
utile pour gagner des parts de marché public, sur le territoire européen par
exemple.
• Revenus supplémentaires : selon les cas, une convergence fortuite entre la
volonté de mettre à profit des produits ou services disponibles dans le sec-
teur privé et les besoins des missions du secteur public peut exister.
La terminologie du partenariat public-privé est souvent mal employée ou mal
comprise19. Les éléments clés pour la bonne application du modèle PPP sont
15. PPP definition Banque mondiale
16. K. L. Jones, « Pubic-private partnerships… », art. cit.
17. Ibidem.
18. M. E. Porter, Competitive Advantage: Creating and Sustaining Superior Performance, New
York, The Free Press, 1985.
19. G. Denisa, D. Alarya , X. Pasco, N. Pisota , D. Texiera , S. Toulza, « From new space to big space:
How commercial space dream is becoming a reality », Acta Astronautica, n°166, 2020, pp. 431-443.
133
Le spatial : la continuité d’une guerre économique…

en priorité l’élaboration d’un modèle de financement adéquat, la détermination


d’une durée et des conditions du contrat d’exploitation et de maintenance fu-
ture, et enfin les conditions et exigences de performances qui doivent peser sur
le produit ou service final. Ils seront intégrés dans la conception de la solution
proposée. Le tableau ci-dessous explique le modèle de prestation en PPP du sec-
teur spatial. Supposant que le secteur privé obtienne un financement de l’État
pour la recherche et le développement sous forme d’un accord coopératif, ce
dernier risque de revendiquer la prestation intellectuelle liée à la R&D. L’État
assume alors tous les risques et conserve généralement le droit aux brevets et les
inventions. L’exploration d’un contrat de partenariat public-privé devient alors
pertinent.

Figure 3 : Modèle de prestation en PPP du secteur spatial 20

Karen L. Jones explique que les droits sur la propriété industrielle et les ré-
sultats d’une recherche effectuée dans le cadre d’un modèle PPP dépendent de
la nature des missions et des opérations. Le succès du programme Commercial
Orbital Transportation Service (COTS) – programme orbitale de transport com-
mercial, développé par la NASA – provient de l’utilisation de l’accord Space
Act Agreement (SAA) et de la capacité des entreprises privés à trouver un retour
sur investissement dans ce cadre. En France, le Very High Throughput Satel-
lite-Ground Optical Link (VERTIGO) désigne un projet collaboratif 2020 de 3
ans, lancé le 1er juin 2019 pour valoriser des concepts augmentant la capacité des
liaisons de connexions par l’utilisation de technologies optiques de pointe. VER-
TIGO mobilise les technologies clés (génération de puissance optique élevée,
formes d’onde à haut rendement, atténuation des altérations atmosphériques)
nécessaires pour la mise en œuvre des liaisons optiques à haut débit. Les tests
sont effectués lors de démonstrations au sol en intérieur et en extérieur grâce à

20. Modèles de prestation PPP du secteur spatial : Le secteur spatial est axé sur le partage de l’in-
novation et des risques avec le secteur privé

134
Varia

un consortium composé de CREONIC GmbH, ETH Zürich, Fraunhofer HHI,


G&H, LEO Space Photonics R&D, ONERA, Thales Alenia Space en France et
en Suisse et Thales Research & Technology. Ce projet a été financé par le pro-
gramme de recherche et d’innovation Horizon 2020 de l’Union européenne dans
le cadre de la convention de subvention n° 822030, ce qui n’est pas considéré
comme un partenariat public-privé mais plutôt un programme de recherche. Il
serait donc sans doute intéressant pour les organismes français de reconsidérer
le cadrage du modèle PPP afin de placer ce dernier dans une zone du graphique
où le degré d’implication des partenaires privés susciterait plus de performance,
à l’instar de ce qu’a réalisé la NASA.
Le modèle de partenariat public-privé peut également susciter un intérêt par-
ticulier chez les décideurs car il offre une solution à moyen terme pour éviter ou
limiter les risques liés au rattrapage industriel. Comme indiqué au chapitre pré-
cédent, le rattrapage industriel a pour conséquence la multiplication du nombre
de concurrents à l’échelle internationale. Pour s’établir selon une stratégie cohé-
rente et efficace, Karen L. Jones indique que le modèle PPP doit se dérouler en
huit étapes21:

Les huit étapes du PPP pour une gouvernance performante :


1. Évaluation du marché et prévisions
Selon les études de cas menées par Karen L. Jones, avant de s’engager dans
un projet à long terme, le gouvernement devrait procéder à un examen complet
du modèle économique avec les prévisions d’évolution du marché, les risques
associés, et les coûts supplémentaires possibles. En parallèle, les entreprises pri-
vées jouent un rôle important dans cette première phase. Elles doivent calibrer
leurs attentes en fonction de la réalité budgétaire annoncée par l’État, e.g. en
France, la LPM. Afin de ne pas perdre en agilité, nous recommandons à l’armée
de l’Air et de l’Espace, la création d’une équipe projet en amont dont le rôle
principal serait d’étudier en avance de phase chaque engagement lié à un ou
plusieurs projets à long terme avec le secteur privé.
2. Établir les contingences
Pour illustrer cette deuxième étape, il suffit de s’intéresser au cas de Galileo,
constellation de satellites de navigation, dont le contrat de partenariat public-pri-
vé a été signé en 2007 après quelques déboires et des ruptures de calendrier
suite aux retards du projet. Le changement de certaines clauses contractuelles,
comme le délai de retard, démontre que les industriels doivent prendre des enga-
gements atteignables pour éviter des conflits autour de l’atteinte des objectifs22.
En d’autres termes, il s’agit ici d’établir une liste de facteurs de risques que
l’équipe projet citée devrait prendre en compte. Au-delà de l’identification des

21. K. L. Jones, « Pubic-private partnerships… », art. cit.


22. Ibidem.

135
Le spatial : la continuité d’une guerre économique…

risques, nous recommanderons à l’armée de l’Air et de l’Espace d’étudier les


clauses de responsabilité juridique liées aux retards de livraisons des étapes d’un
ou plusieurs projets à long terme avec les acteurs commerciaux.
3. Lancement des plans et moyens d’investissement
Cette étape prend en considération le fait que l’État n’est pas le seul investis-
seur mais qu’il est considéré comme une source de financement solide et comme
partenaire de confiance pour les entreprises privées. Dans l’exemple du modèle
de contrat PPP de la NASA appliqué au projet de services de transport orbital,
un contrat tri partite a été signé avec SpaceX, Orbital ATK, et Sierra Nevada
Corporation. Le partenariat est construit sur la base d’un partage des coûts et
des risques. Ce modèle est considéré comme un levier adapté pour générer la
levée des fonds d’investissement nécessaires aux différentes étapes du projet par
les parties prenantes. L’intérêt de la NASA à renforcer la concurrence entre les
partenaires commerciaux existants réside dans les avantages concrets qui en ré-
sultent : des tarifs plus compétitifs, une base d’innovation plus large et un risque
réduit pour le marché.
4. Inciter les entreprises à répondre aux besoins du gouvernement
Dans certains cas, le partenariat public-privé est conçu pour demander à l’in-
dustrie de répondre aux exigences les plus strictes d’un partenaire gouvernemen-
tal et réduire la dépendance vers l’étranger sur des capacités stratégiques qu’on
veut souveraines et autonomes. Par exemple, l’US Air Force a choisi d’adop-
ter une politique achats qui repose sur le système de l’OTA (Other Transaction
Authority). L’OTA est un instrument juridique mis en place par le gouverne-
ment fédéral qui permet de ne pas réaliser un contrat mais d’établir un accord de
coopération ou de mettre en place une subvention en contrepartie de l’objectif
demandé. L’OTA a été notamment utilisé par les Américains pour l’étude de cas
sur le renforcement des capacités stratégiques avec le système Rocket Propulsion
System (RPS). Ce choix de modèle PPP avec les industriels s’est avéré probant
puisque qu’il est considéré comme un élément clé de la stratégie d’acquisition
pour garantir l’accès à l’espace et répondre au besoin urgent de réduire la dépen-
dance étrangère 23.
5. Périmètre contractuel
Le modèle du partenariat public-privé exige d’adapter les contrats à la durée
de la mission et de fournir des éléments incitatifs suffisants au secteur commer-
cial pour garantir son soutien total sur toute la durée de la gestion du projet.
Selon Karen L. Jones, il faut éviter les engagements trop longs qui ne permettent
pas de suivre les cycles de rafraîchissement technologique. La détermination du
périmètre contractuel est donc une étape importante pour définir les responsabili-
tés des partenaires, leurs limites et attribuer nommément les rôles que les acteurs
devront assumer.

23. US Space Force, By Space and Missile System Center, PAO, 2016.

136
Varia

6. Utiliser le succès pour alimenter la croissance


L’ISS (la station spatiale internationale) est un exemple pertinent de l’évolu-
tion des collaborations technologiques stratégiques entre les puissances indus-
trielles et gouvernementales. Ce laboratoire de recherche et d’innovation spa-
tiale est caractéristique du succès du modèle PPP. Le partenariat élaboré avec
la société Nano Racks en est l’illustration. Cette société fournit aujourd’hui du
matériel et des services pour le laboratoire de la station spatiale internationale.
Nano Racks offre des capacités d’observation de la Terre et de l’espace loin-
tain, de développement de capteurs, de test électroniques et matériaux avancés.
L’entreprise propose un modèle précis de décomposition des coûts des services
proposés, commençant à $100 et atteignant jusqu'à $1 000 000, voire plus selon
les besoins des utilisateurs. L’exemple de la réussite de certains projets fondés
sur le modèle PPP, permet à une nation de mettre en valeur et de promouvoir le
savoir-faire de ses industriels.
7. Ajuster ses dépenses en fonction de la projection financière
Cette étape structure les jalons techniques et financiers du projet et élabore des
critères de réussite de performance. Par exemple, la NASA actualise cette étape
régulièrement pour respecter les dates de livraisons attendues par les partenaires
gouvernementaux tels qu’exigées au travers du National Defense Authorization
Act (NDAA). Tous les retards ne sont cependant pas éliminés comme le prouve le
cas du programme ARTEMIS. Ce programme est une série de missions spatiales
en cours, menées par la NASA. Trois missions sont actuellement programmées :
Artemis 1, un vol d’essai sans équipage qui tournera autour de la Lune et la
survolera (le lancement a été réussi le 16 novembre 2022) ; Artemis 2, un vol
avec équipage au-delà de la Lune ; Artemis 3 qui fera atterrir la première femme
astronaute et le premier astronaute de couleur sur la Lune et consistera à passer
une semaine à réaliser des études scientifiques sur la surface lunaire. Ces diffé-
rentes phases impliqueront un suivi des jalons projets grâce au NDAA qui est un
outil d’évaluation de performance. Des projets d’une telle envergure impliquent
l’ajustement des dépenses en fonction de la réalisation de chaque jalons projets.
8. Optimisation de la chaîne de valeur grâce aux échanges de données
La propriété des données (et leur commercialisation) peut être partagée entre
le secteur public et privé en fonction de leur application. En revanche, les parties
doivent s’entendre sur les standards, les moyens de diffusion et l’usage des don-
nées de manière à ce que chacun puisse bénéficier de l’avantage « concurrentiel »
qu’elles procurent éventuellement, sans empiéter sur leur productivité respective.
L’évaluation du marché selon ces principes permet aux acteurs de l’écosys-
tème spatial de mettre à jour les plans et moyens d’investissement tout en s’assu-
rant que les entreprises répondront aux besoins gouvernementaux. Le périmètre
contractuel choisi offre l’opportunité d’ajuster les dépenses en fonction de la
projection financière de l’État. Dans certains cas, le succès est un outil de crois-

137
Le spatial : la continuité d’une guerre économique…

sance fondé sur des contingences bien établies. Si ces étapes doivent optimiser
la chaîne de valeur du secteur spatial français, elles ne sont pas en revanche suf-
fisantes pour garantir la mise en place d’un modèle de partenariat public-privé
optimisé.
Le modèle PPP s’impose naturellement comme l’art d’élaborer la bonne straté-
gie de développement car il offre la possibilité d’atteindre une performance et une
efficacité accrues tout en utilisant un cadre juridique transparent et responsable.

Le modèle de « partenariat public-privé », un échelon de consortium mondial ?


Le modèle PPP est un concept qui évolue constamment au sein des forces ar-
mées. La France ayant une position stratégique visible dans l’écosystème spatial,
elle peut devenir un exemple de gestion partenariale et collaborative des parties
prenantes externes. D’autres acteurs l’ont déjà adopté avec succès.
Le Royaume-Uni24 ou l’Australie25 par exemple, ont fait les mêmes constats
et s’appuient sur un cadre similaire. Il débute par l’établissement d’une po-
litique nationale qui présente les grands objectifs fondés sur la défense des
intérêts nationaux, le positionnement à l’avant-garde du secteur spatial privé
national, le progrès grâce aux partenariats, l’excellence dans les capacités clés
et la promotion du spatial comme modèle d’inspiration pour les autres secteurs
et la nation.
Le Canada a pour sa part choisi d’ajouter les activités de fabrication de pointe
aux priorités de sciences, technologie et innovation (STI) et a intégré l’automati-
sation à la robotique, à l’aérospatiale et à la nanotechnologie, trois des sept sec-
teurs phares et stratégiques pour la fabrication de pointe au Canada26. L’exemple
de la start-up canadienne North Star Earth and Space est révélateur d’une per-
formance collective technologique et duale. Cette start-up prévoit de lancer
jusqu’à 30 satellites de surveillance de l’espace. La société canadienne s’inté-
resse aussi aux clients militaires américains ou autres. Même si elles ne seront
probablement pas toutes partagées publiquement, North Star espère rendre ces
données recueillies par les satellites largement disponibles pour les utilisateurs
commerciaux Américains et Européens27. « Nous essayons d’aller au-delà des
frontières, et nous souhaitons maximiser notre collaboration technologique avec
différents acteurs clés du spatial comme la France ou l’Inde » déclare le PDG
de la société, Stewart Bain28. Ces exemples démontrent l’intérêt des entreprises
à développer une collaboration duale avec les besoins de l’armée de l’Air et de

24. National UK Space Strategy, UK Gov., 09/2021.


25. Advancing space Australian strategy, 2019-2028, 2019.
26. « Évaluation détaillée des répercussions socioéconomiques du secteur spatial canadien », Rap-
port final, Euroconsult, 2015.
27. T. Hitchens, « North Star plans blanket coverage of near Earth orbits with up to 30 satellites »,
Breaking Defense, 15/08/2022.
28. Entretien de thèse sur la gouvernance du partenariat public-privé de North Star, Montréal, 08/2022.

138
Varia

l’Espace. Selon la définition d'Anna Wetter29, la dualité peut être définie comme
des biens ou services pouvant être utilisés à la fois pour des applications non
militaires et militaires. La technologie à double usage est considérée comme
l’information spécifique et les connaissances associées requises pour le dévelop-
pement, la production ou l’utilisation d’un bien ou service.
L’article tente de démontrer que la performance de l’écosystème spatial fran-
çais peut être liée à la définition d’une stratégie collective d’alliance technolo-
gique avec des partenaires identifiés et bien choisis, qui tiennent compte des
différents risques pouvant être rencontrés dans la construction de ces alliances
technologiques stratégiques. Les alliances conçues à des fins technologiques
n’offrent pas systématiquement des avantages au niveau de la réduction des
coûts, des risques et des incertitudes sur l’aboutissement des développements et
sur l’exploitation des complémentarités technologiques.
Elles comportent aussi certains risques que les armées doivent prendre en consi-
dération lorsqu’elles s’engagent sur cette voie. Il existe d’abord une possibilité ac-
crue de collusion entre les entreprises coopérantes qui ont appris, grâce à l’alliance,
à s’échanger de l’information technologique et à se concentrer en matière de R&D.
Elles peuvent être prompts à vouloir vendre leur expertise et commercialiser des
produits bien au-delà des frontières. Cet aspect doit être géré intelligemment par
des mécanismes de contrôle d’export national, sans aller nécessairement jusqu’à
suivre le modèle International Traffic Arms Regulation américain (ITAR), réputé
trop restrictif et parfois contre-productif pour l’industrie américaine. Nous avons
également le danger de pillage technologique des petites et moyennes entreprises
par les plus grandes firmes. Enfin, un dernier risque possible est l’augmentation
de certains coûts liés aux transactions créées par la coopération : gestion de la
concentration, de la propriété intellectuelle, des risques, de l’information30. Cette
liste de risques est bien entendue non-exhaustive.

Les types de consortiums proposés


Fort de cette prise de conscience des risques et des avantages du PPP, il
convient maintenant d’identifier quelques-unes des préconisations qui peuvent
être faites pour favoriser la réussite de ce modèle au profit des armées françaises.
Les activités industrielles conduites par les entreprises sont souvent orien-
tées vers la réduction des coûts et des incertitudes au niveau de la fabrication et
l’amélioration des procédés technologiques. Les alliances stratégiques, en re-
vanche, peuvent avoir pour but de faire de la recherche ou du développement
très spécifique sur un sujet particulier qui sort un peu de ce spectre et soit plus
prospectif, plus anticipatif. Selon David Teece, il existe trois formes d’alliances
29. A. Wetter, Enforcing Europeqn Union Law on Export of Dual-Use goods, Oxford, Oxford Uni-
versity Press, 2009. Voir également John Heinz, U.S Strategic Trade: An export Control Systems
for the 1990s, Colorado (États-Unis), Westview Press, 1991.
30. D. Teece, The Multinational Corporation and the Resource Cost of International Technology
Transfer, Cambridge, Ballinger, 1976.

139
Le spatial : la continuité d’une guerre économique…

stratégiques. Nous estimons qu’elles méritent un examen attentif par les forces
armées françaises :
• Le consortium de recherche et développement pré-concurrentiel. Cette al-
liance se concentre essentiellement sur la recherche fondamentale et tend à
produire des résultats à long terme. Très souvent ce type d’alliance intègre
les universités, en considérant que ces institutions sont des lieux essentiels
d’accumulation du savoir scientifique. En outre, les risques de fuites de la
propriété intellectuelle y sont moindres, puisque que les produits ou ser-
vices développés ne sont pas commercialisables. Dans ce type d’alliances,
il faut anticiper la possibilité de travailler avec de futurs concurrents, parte-
naires, clients, fournisseurs, usagers.
• Le consortium dit « horizontal » de recherche appliquée et de développe-
ment entre les concurrents. Les membres sont uniquement des entreprises
désirant résoudre de manière pratique un problème précis. La plupart des
objectifs à moyen terme des armées françaises se situe dans ce cas. C’est
l’exemple du consortium créé pour l’exercice AsterX31. Dans ce cas précis,
les partenaires commerciaux sont également concurrents et tendent à se ré-
partir le projet global en sous-projets, à décomposer le problème à résoudre
ou cherchent à explorer indépendamment les diverses solutions possibles.
Les risques de fuites de la propriété intellectuelle et les problèmes de me-
sure des coûts et des apports technologiques nécessaires sont plus grands.
• Le consortium dit « vertical » de recherche et développement entre les four-
nisseurs et usagers. On retrouve ce modèle dans les industries bien établies,
autrement dit le modèle traditionnel, où chaque coopérant est protégé par
des barrières importantes à l’entrée (comme dans le cas de la France où le
code des marchés publics régule les différentes entrées des entreprises pe-
tites, moyennes ou grandes). La participation des entités publiques est plus
souvent présente dans ce type d’alliances et cette occurrence est souvent
utilisée par les armées.

Selon les différentes recherches menées et une observation terrain au sein du


Commandement de l’espace, l’application du consortium dit horizontal peut être
davantage pratiqué par nos acteurs internes au sein de la défense française. Cette
démarche devra comporter la cartographie des segments de projets prévus au
sein du Commandement de l’espace en collaboration avec les autres organismes
rattachés au ministère des Armées et directement liées à la prise de décision stra-
tégique comme la DGA, DGRIS, DGSE etc…

31. AsterX : L’objectif de cet exercice, dont la 1re édition a eu lieu en mars 2021 au CNES : définir
et éprouver certains processus opérationnels dans le domaine de la Surveillance de l’espace (Space
Situational Awareness) et tester nos capacités de réaction en situations d’alerte. Une opération
unique en Europe.
140
Varia

Conclusion : perspectives et travaux futurs


À l’heure où les puissances spatiales cherchent à sélectionner les meilleures
orientations technologiques et à renforcer leurs capacités d’innovation de dé-
fense spatiale, les acteurs nationaux devraient revoir leurs approches en la ma-
tière. Une analyse globale du marché national et international pour appréhender
l’environnement comme les bonnes pratiques existantes sont une source d’inspi-
ration. La mise à jour du positionnement du marché spatial français au sein des
acteurs mondiaux et du New Space est une étape critique qui doit être renouvelée
de façon annuelle au sein des armées françaises. Cette étape permettrait d’établir
une cartographie détaillée des alliances technologiques stratégiques existantes,
traditionnelles et nouvelles.
Le New Space modifie l’écosystème traditionnel spatial avec l’arrivée mas-
sive des start-ups sur le marché. Avec l’augmentation des demandes duales, les
nouvelles entreprises privées françaises ont une occasion unique de se positionner
parmi les acteurs traditionnels ayant un contrat de défense. Dans cette perspec-
tive, trouver les dispositifs et moyens organisationnels adaptés pour augmenter
les synergies civiles et militaires constitue encore à l’heure actuelle un véritable
défi, facteur majeur de la compétitivité des entreprises et de leur capacité à réa-
liser les bons choix d’alliances technologiques stratégiques. Cet article a exposé
le caractère de la gouvernance spatiale française, aujourd’hui à dominance pu-
blique. Pour suivre les évolutions technologiques, le pouvoir public doit réviser
ses organes de décision afin d’être en phase avec la stratégie spatiale du pays et
adapté aux trois consortiums (pré-concurrentiel, vertical et horizontal) présentés
dans le modèle de gouvernance du partenariat public-privé.
Le modèle de partenariat public-privé est un outil stratégique à appliquer en
cas de saturation du marché, comme c’est le cas aujourd’hui. La méthode de
gouvernance des partenariats public-privé n’est pas seulement la représentation
d’un outil de gestion de partage des coûts et des risques. Il est considéré comme
un processus stratégique permettant au pouvoir public d’apporter une cohérence
lors de la création ou renouvellement d’un contrat avec des partenaires identifiés
et bien choisis. Cela implique naturellement de traiter la question des critères
de choix de ces partenaires et de la reconnaissance de leur statut à travers un
système de labellisation des acteurs de confiance du type military grade ou com-
bat-proven. Cet article souligne l’importance de l’analyse qui doit être faite et
qui doit conduire aux décisions structurelles et organisationnelles qui permet-
tront aux acteurs étatiques du domaine spatial militaire en France d’éviter de se
retrouver en situation de rattrapage industriel vis-à-vis de nos adversaires.
Selon les auteurs ayant travaillé sur la transition du New Space vers le Next
Space voire le Big Space32, il s’avère qu’une nouvelle course à l’espace a com-
mencé entre les deux nations dominantes que sont la Chine et les États-Unis.

32. G. Denisa, D. Alarya , X. Pasco, N. Pisota, D. Texiera, S. Toulza, « From new space to big
space… », art. cit.

141
Le spatial : la continuité d’une guerre économique…

Le prestige, la domination, la compétitivité économique et financière sont en


jeu. Le moment est donc propice pour étudier l’impact d’une nouvelle stratégie
collective d’alliance technologique pour l’élaboration et l’exécution de la vision
spatiale française et plus largement européenne pour les années à venir.

142
Varia

L’avenir des missions aériennes dans un


monde neutre en carbone
Nicolas Leprince, Thibault Ricci, Xavier Rival

Le Colonel Xavier Rival, le Colonel Nicolas Leprince et le Lieutenant-Colo-


nel Thibault Ricci sont tous diplômés de l’École de l’air. Pilotes de chasse, ils
ont pris le commandement d’escadron de combat ou d’écoles de pilotage au sein
de l’armée de l’Air et de l’Espace.
Le Colonel Xavier Rival a étudié au Royaume-Uni (ACSC1 et RCDS2) où il
s’est notamment intéressé aux projets de transition énergétique portés par le mi-
nistère de la Défense britannique. Il est aujourd’hui attaché de l’Air à la mission
de défense à Londres.
Alors qu’il était à l’École de guerre, le Colonel Nicolas Leprince a rédigé
un mémoire sur l’impact sécuritaire lié au changement climatique, et la relation
paradoxale entre la finitude des sources d’énergie et la croissance économique.
Il a commandé l’École de pilotage de l’armée de l’Air. Il est aujourd’hui officier
rédacteur au sein du bureau Plan Programmation et Évaluation de l’EMA.
Le Lieutenant-Colonel Thibault Ricci a proposé une analyse critique du plan
stratégique «Royal Air Force Net Zéro 2040 » au cours de sa scolarité EMS2 au
Royaume-Uni en 2022. Il commande aujourd’hui l’Ecole de l’aviation de chasse
qui met en œuvre l’avion PC-21 en remplacement de l’Alphajet.

La puissance aérienne confère aux responsables politiques et militaires la ré-


activité et l’allonge nécessaires pour collecter du renseignement, venir en aide
aux populations en difficulté et si nécessaire utiliser la force, alliant alors puis-
sance et précision de feu. Il n’est jamais acquis de gagner la guerre. Mais comme
le maréchal Bernard Montgomery le déclarait, « si nous perdons la guerre dans
les airs, nous perdons la guerre et nous la perdons rapidement »3.
Ces missions aériennes sont réalisées grâce à des vecteurs utilisant quasi-ex-
clusivement des moteurs thermiques et des carburants fossiles, d’une densité
énergétique inégalable. L’utilisation de moteurs électriques ou à vapeur est res-
tée l’exception4. Qui se souvient en effet que l’Éole de Clément Ader, qui quitta
1. Advanced Command and Staff Course, équivalent de l’Ecole de guerre (scolarité EMS2)
2. Royal College of Defence Studies, équivalent du Centre des hautes études militaires (scolarité EMS3)
3. Cité par le colonel P. S. Meilinger « Dix propositions sur l'arme aérienne », Stratégique n°64,
4/96, Paris, pp. 19-52.
4. En 1883, les frères Gaston et Albert Tissandier ont construit et piloté « le premier ballon vrai-
ment dirigeable, mû par une hélice actionnée par un moteur électrique, » R. Chambe, Histoire de
l’aviation, Paris, Flammarion, 1958, p.50.
143
L’avenir des missions aériennes dans un monde neutre en carbone

le sol en 1890, était propulsé par un moteur à vapeur de 20ch ?5 Or la France,


au travers de l’Union européenne (UE), a formulé des objectifs ambitieux pour
limiter les émissions de gaz à effet de serre (GES) et notamment de dioxyde de
carbone dans les trente prochaines années. Le Parlement européen et le Conseil
de l’Union européenne ont approuvé en juin 2021 le règlement (UE) 2021/1119
« établissant le cadre requis pour parvenir à la neutralité climatique ». Cette loi
européenne sur le climat fixe un objectif contraignant afin de faire de l’UE la pre-
mière structure d’intégration régionale climatiquement neutre. Les Européens
devront réduire leurs émissions de GES autant que possible et compenser les
émissions restantes par des dispositifs de capture et de séquestration de carbone.
Les armées des pays membres de l’UE ne sont pas, à ce jour, affectées par ce
règlement et le coût carbone des missions aériennes est aujourd’hui ‘toléré’ par
les responsables politiques. Alors qu’en Europe la Russie a envahi une partie de
l’Ukraine, que la tension monte en Asie entre les États-Unis et la Chine, et que la
menace terroriste ne peut être ignorée, la France doit continuer d’être en mesure
de se protéger et de défendre ses intérêts, en utilisant la force si besoin depuis
les airs. Il est cependant légitime de se demander si les gouvernements conti-
nueront d’accepter ce coût carbone alors que la pression pour atteindre les ob-
jectifs de neutralité carbone à l’horizon 2050 est amenée à croître. La transition
énergétique étant largement portée par l’innovation technologique, de nouvelles
opportunités pourraient se présenter et stimuler un tel changement. La relation
entre progrès technologique et puissance aérienne, constitutive de l’identité des
aviateurs depuis plus de cent ans, représente à ce titre un enjeu stratégique pour
l’armée de l’Air et de l'Espace (AAE) et plus généralement pour les armées.
La puissance aérienne ne repose pas seulement sur la mise en œuvre de vec-
teurs aériens. L’énergie, qui devra demain être largement décarbonnée, est né-
cessaire pour assurer le fonctionnement des bases aériennes et de ses véhicules
terrestres par exemple, pour alimenter les systèmes d’information de commande-
ment et de contrôle des opérations qui traitent le renseignement collecté depuis
les airs. Ces enjeux plus génériques, liés à l’approche énergétique et environne-
mentale des armées dans leur ensemble, sortent néanmoins du périmètre de cet
article centré sur les spécificités de la puissance aérienne. Ils ne seront pas traités.
Notre propos se concentrera bien sur les vecteurs aériens, afin de démon-
trer que le pilotage de cette transition énergétique et opérationnelle devient un
impératif pour les armées (I), qu’elle nécessitera des réajustements réguliers
pour que l’AAE en particulier reste au rendez-vous des opérations (II), défi qui
appelle l’introduction du principe de sobriété énergétique et d’investir dans
la recherche sur les carburants alternatifs (III). Tous ces enjeux plaident pour
un renforcement de la coopération interalliées, notamment sur la question de
l’énergie opérationnelle.
5. Moteur à deux cylindres qui pèse 90kg, y compris 30kg d’eau et 10 kg d’alcool destiné à fournir
la vapeur, R. Chambe, Histoire de l’aviation, art. cit. p.41. En 1933, les frères Besler installent un
moteur à vapeur de 150ch sur un biplan et volent pendant 5 minutes sans encombre.

144
Varia

Armées et transition énergétique : vers la fin d’une relative exemption.


L’argument de la relativisation a longtemps été utilisé pour minimiser le coût
carbone de l’aviation. L’aviation dans son ensemble ne pèse « que » 3% des
émissions mondiales de GES annuelles, et la part relative de l’aviation militaire
est donc plus réduite encore. Néanmoins, les externalités négatives de l’avia-
tion et notamment ses émissions seront à l’avenir plus difficilement acceptées,
accroissant la pression politique pour les réduire. L’été 2022 en a apporté la
preuve : les vols en jet privés ont fait l’objet de vives critiques alors que le pays
a particulièrement souffert des canicules et de leurs conséquences. L’écologie
n’est plus l’apanage de quelques « originaux» : la cabane d’Arne Naess6 ou les
espaces sauvages de John Muir7 ont en leur temps ému les opinions, suscité une
forme d’introspection et de remise en cause de la modernité, sans toutefois pro-
voquer de changements de paradigme.
C’est le rapport Meadows8 qui a marqué une rupture dans la pensée écolo-
gique en l’introduisant dans la sphère politique. Il y a 50 ans, alors que les Trente
Glorieuses connaissaient leur apogée, cinq scientifiques du Massachusetts Ins-
titute of Technology posaient la question de la soutenabilité de notre système et
affirmaient qu’une société moderne durable n’était possible qu’à condition de
changer radicalement et rapidement de politique. Ce rapport sera sévèrement cri-
tiqué par les économistes jugeant les hypothèses présentées comme insuffisantes.
L’absence de la prise en compte du progrès technologique était notamment stig-
matisée. Graham Turner9 a cependant pu vérifier en 2012 que notre planète sui-
vait scrupuleusement la trajectoire « Business as usual » du rapport Meadows10.
Kenneth Boulding11 résume ce débat désormais dépassé en affirmant que « celui
qui pense qu’une croissance exponentielle peut continuer indéfiniment dans un
monde fini est soit un fou, soit un économiste ».
Or aujourd’hui le rang de l’écologie augmente sensiblement parmi les pré-
occupations publiques en France et en Europe notamment. En France, 47% des
Français considèrent le dérèglement climatique comme un enjeu prioritaire12.
Les lanceurs d’alertes multiplient les tribunes médiatiques et les sociologues,
philosophes, anthropologues et climatologues sont quotidiennement mobilisés
pour questionner notre avenir. Un fossé semble se creuser entre les générations,
avec d’une part des décideurs devant faire face à de fortes contraintes de court

6. Philosophe norvégien (1912-2009), fondateur du courant de l’écologie profonde.


7. Ecrivain américain (1838-1914), auteurs de nombreux essais et livres racontant ses aventures
dans la nature et la vie sauvage.
8. Publié par Dennis Meadows en 1972 sous le titre ‘Limits to growth’.
9. Docteur en physique appliquée, dont les travaux portent sur la durabilité physique de l’environ-
nement et de l’économie.
10. T. Graham M. “On the cusp of global collapse? Updated Comparison of the Limits to Growth
with Historical Data,” GAIA Ecological Perspectives for Sciences and Society, 2012, 21, 2, p.
116-124.
11. Economiste et philosophe américain (1910-1993), théoricien des systèmes.
12. Sondage IPSOS du 5 février 2022.

145
L’avenir des missions aériennes dans un monde neutre en carbone

terme, et d’autre part des jeunes diplômés rejoignant le marché du travail, et dont
les préoccupations vont croissantes quant aux perspectives présentées par les
rapports du Groupe d’experts Intergouvernementaux sur l’Évolution du Climat.
Une lame de fond déferle jusque dans les plus grandes écoles françaises : les
diplômés d’AgrolarisTech enjoignent leurs camarades à « déserter », les nor-
maliens se mobilisent pour que la science soit à la hauteur des enjeux environ-
nementaux, les polytechniciens appellent à rompre avec « l’immobilisme clima-
tique » et les diplômés de Sciences Po à « sortir du déni ».
La transition énergétique s’impose aux armées, qui ne peuvent se tenir à
l’écart des engagements pris ni de l’objectif de neutralité carbone à l’horizon
2050 issu de l’accord de Paris sur le climat. La pression politique en ce sens
s’accentue et la tendance est ainsi au rehaussement des objectifs de réduction
de GES. Le rapport annuel 2022 du Haut conseil pour le climat constate que les
émissions de GES ont débuté leur lente décroissance en France dans tous les
grands secteurs (bâtiment, industrie et énergie). La baisse reste toutefois à confir-
mer dans les domaines du transport et de l’agriculture. Par ailleurs, les objectifs
de réduction de GES issus de la feuille de route « Fit for 55 »13 ont été modifiés
à la hausse de -40% actuellement à -55% en 2030 par rapport au volume brute
d’émissions de 1990.
Dans ce cadre, il parait évident que les postes les plus émetteurs de GES
feront l’objet d’une surveillance accrue. L’utilisation des énergies fossiles pré-
sentera de plus en plus d’inconvénients. Le poids relatif des émissions de GES
par les armées augmentera puisque les émissions totales diminueront. Dans le
secteur de l’aviation militaire, la prise en compte des émissions évolue déjà et
l’exemption historique dont les militaires ont joui vis-à-vis des questions envi-
ronnementales commence à se craqueler : le 7 juin 2022, le Parlement européen
a validé la « Feuille de route sur le changement climatique et la Défense ». La
résolution rappelle que le taux de dépendance énergétique de l’Union est passé
de 56% à 61% entre 2000 et 2019 et que « l’empreinte carbone du secteur mili-
taire relevée en 2019 dans les États membres, y compris celles des activités des
forces armées nationales et des industries de technologie militaire basées dans
l’Union, a été estimée à environ 24,8 millions de tonnes équivalent CO2 ».
L’aviation militaire étant l’un des principaux émetteurs au sein du ministère,
l’AAE doit rechercher dès à présent les moyens de réduire ses émissions sans
toutefois compromettre ses capacités opérationnelles. Certaines personnalités y
contribuent déjà. Le groupe d’experts du réseau International Military Council
on Climate and Security (IMCCS), dirigé par l’ancien CEMA néerlandais Tom
Middendorp, et auquel participe notamment l’Institut des relations internationales
et stratégiques (IRIS), a publié une nouvelle étude intitulée Decarbonized Defense
– The Need for Clean Military Power in the Age of Climate Change14. Cette étude

13. « Fit for 55 » est un paquet de 12 propositions législatives publié par la Commission Européenne en
juillet 2021. Ce paquet n’a pour le moment pas été approuvé par le Parlement et le Conseil Européen.
14. [Link]

146
Varia

soutient que les militaires doivent accélérer leur politique de transition énergé-
tique afin de répondre à trois défis : réduire les vulnérabilités opérationnelles liées
aux carburants fossiles sans en créer toutefois de nouvelles (avec par exemple les
métaux rares), diminuer notre dépendance envers les pétro-dictatures comme la
Russie, et lutter contre le changement climatique.

La capacité d’adaptation, atout maître des aviateurs face aux incertitudes


de la transition énergétique.
Du point de vue des armées, la poursuite de l’objectif de neutralité carbone
à l’horizon 2050 constitue un pari fondamentalement incertain. Le pilotage de
cette transition énergétique sera délicat et nécessitera des réajustements régu-
liers, notamment en fonction des futurs progrès technologiques.
D’abord, cette transition sera menée vraisemblablement sous fortes contraintes
opérationnelles et budgétaires. Le contexte est au réarmement à l’échelle mondiale
avec l’accroissement des tensions internationales, à la raréfaction des ressources
et aux épisodes météorologiques extrêmes de plus en plus intenses et fréquents.
La multiplication de ces crises rend plus probable un usage plus important de la
puissance aérienne. La capacité à agir vite et loin, depuis le territoire national ou
à partir de points d’appui à l’étranger, restera précieuse pour éviter que les crises
ne dégénèrent en guerres et nécessitent des engagements beaucoup plus consé-
quents. Alors que les interventions se multiplieront, la compétition pour l’accès
aux ressources primaires indispensables pour mener ces opérations, comme les
énergies fossiles, engendrera à son tour de nouvelles tensions. L’Agence inter-
nationale de l’énergie a acté dans son rapport annuel de 2018 le dépassement du
pic de production pour les pétroles conventionnels15, et mis en évidence dans ce
même document le risque de défaillance structurelle dans les chaînes d’appro-
visionnement en pétrole induit par l’incapacité des producteurs de pétroles non
conventionnels à compenser cette contrainte16. Plus récemment et en cohérence
avec ces mises en garde, la Direction générale des relations internationales et de la
stratégie (DGRIS) a commandé une étude auprès du think tank The Shift Project
qui a conclu à un risque de contraction de l’approvisionnement en pétrole pour
l’UE au cours des années 202017.
Pour faire face à ces tensions, l’AAE aura certainement besoin de plus d’avions
et d’équipages alors que les budgets pourraient être de plus en plus contraints.
Entre autres défis, la formation de ces équipages devra passer par un entraînement
optimisé. Le rôle des outils de simulation aérienne suscite un intérêt particulier

15. c’est à dire qu’à cette date le niveau d’extraction est passé par une valeur maximale et n’a fait
que décroître depuis
16. International Energy Agency, World Energy Outlook 2018, IEA, Paris [Link]
17. The Shift Project, Approvisionnement pétrolier futur de l’Union européenne : état des réserves
et perspectives de production des principaux pays fournisseurs, Rapport du Shift Project, pour la
Direction Générale des Relations Internationales et de la Stratégie (DGRIS), Ministère des Ar-
mées, mai 2021.

147
L’avenir des missions aériennes dans un monde neutre en carbone

dans ce cadre et l’expertise de l’AAE ne cesse de s’accroître au travers de multi-


ples projets innovants (simulation massive en réseau, simulation à bas coût). Le
juste équilibre entre atouts et limites de l’entraînement virtuel doit néanmoins
être trouvé. La simulation permet la mécanisation indispensable pour réagir aux
situations particulièrement stressantes (panne d’un système critique), pour répéter
les tactiques employées sans contraintes règlementaires (pratique du vol super-
sonique par exemple). La simulation contribue également à la protection du se-
cret, car les moyens d’observation dont disposent nos compétiteurs compliquent
l’emploi, en vol d’entraînement, des pleines capacités offertes par les systèmes
de dernière génération. Mais le vol réel forge l’expérience d’une manière irrem-
plaçable, l’équipage devant s’adapter sans cesse à des circonstances imprévues.
Les conditions météorologiques, la multitude des acteurs concourant à la réus-
site d’une mission (mécaniciens, contrôleurs aériens, équipages de ravitaillement
en vol) contribuent à créer cette ‘friction’ dont l’expérience est nécessaire afin
d’aguerrir les équipages de combat. L’essence de leur expertise tactique tient en
effet à la capacité à trouver une solution, sinon la meilleure des solutions, dans un
environnement de contraintes temporelles et physiologiques que la simulation ne
reproduit qu’imparfaitement. Piloter au juste niveau ce ratio entraînement simu-
lé / entrainement réel est donc d’une importance cruciale. Il s’agit de maintenir
au plus haut niveau l’expertise tactique et la sécurité des vols. L’évolution ne
peut être que progressive dans ce domaine, exigeant une politique de maîtrise des
risques pragmatiques tenant compte de l’expérience des équipages, du volume
d’heures alloué individuellement et de la qualité de l’activité aérienne.
Il est par ailleurs probable que l’AAE adopte une posture de suivi proactif
(concept de fast follower) plutôt qu’un rôle réellement moteur face aux innova-
tions technologiques liées à la transition énergétique. L’émergence de ces inno-
vations, notamment dans le domaine aérien, est marquée par l’incertitude. En
termes de propulsion des aéronefs notamment, il semble peu probable qu’une
solution unique prévale. Le développement d’appareils équipés de moteurs élec-
trique, de moteurs à hydrogène, ou de réacteurs fonctionnant avec des carburants
non fossiles présentent chacun leurs intérêts et leurs limites. Chacune de ces
options pourraient apporter des solutions spécifiques, à même de répondre aux
exigences de missions particulières (drones, avions de transport, hélicoptères,
avions de combat). Mais au vu des investissements requis, ces innovations se-
ront majoritairement conduites par le secteur aéronautique civil. L’AAE devra
s’assurer que les solutions technologiques développées par les entreprises civiles
soient aussi compatibles ou adaptables pour de futurs emplois opérationnels.
La nécessité de demeurer « interopérables », c’est-à-dire en mesure de com-
battre avec nos partenaires, apparait également cruciale alors que les solutions
retenues sont amenées à se diversifier. Les aviateurs devront suivre les diffé-
rentes évolutions, qui pourraient être extrêmement dynamiques lorsqu’elles
s’appuieront sur des technologies de rupture. Ils devront échanger très régulière-
ment avec leurs homologues des autres forces aériennes, alliances et structures

148
Varia

de coopération investies dans la question de la transition énergétique (États-


Unis, Royaume-Uni, Canada, Pays-Bas, Suède, UE, OTAN). L’exemple du ra-
vitaillement en vol est emblématique de ce besoin impérieux de coordination
interalliée. Mais celle-ci repose sur l’emploi de carburants aux compositions
chimiques standardisées (Single Fuel Policy de l’OTAN). Alors que la transition
énergétique passera par le développement de carburants nouveaux et alternatifs,
la coopération entre états-majors alliés sera essentielle pour s’assurer de leur
compatibilité pour tous les types d’aéronefs
Enfin, cette transition sera vraisemblablement progressive et longue. Les so-
lutions technologiques qui pourraient être spécifiques à chaque vecteur n’appa-
raîtront pas toujours au même moment et pourraient mettre du temps avant d’être
effectivement transposables dans des environnements opérationnels exigeants.
La fin de l’âge du pétrole impliquera pour « les plus lourds que l’air » une plus
grande diversité énergétique et une complexification des enjeux logistiques. La
transition concernera les drones d’abord (à horizon 20-30 ans), l’aviation de
transport ensuite (à horizon 30-50 ans), et l’aviation de chasse enfin, à très long
terme (peut-être avant la fin du siècle). La mise en œuvre des différentes inno-
vations technologiques (électrique, hydrogène, carburants non fossiles) permet-
tra peut-être des ruptures opérationnelles, comme des gains en autonomie. Les
conséquences seront significatives sur les matériels déjà en service, modernisés
ou retirés du service actif de manière précoce, ainsi que sur les programmes en
cours en bouleversant les plans établis. Face à l’incertitude, des redondances opé-
rationnelles devront être aménagées pour se prévenir des mauvaises surprises.
De la conception au retrait du service, un cycle programmatique des matériels
réduit et agile assurera le meilleur pilotage de cette phase de transition cruciale.
Les conséquences seront également immédiates sur la formation du personnel.
Les aviateurs devront rapidement maîtriser de nouveaux domaines énergétiques,
en lien avec les experts du Service de l’énergie opérationnelle (anciennement
Service des essences des armées).
Pour autant, certains systèmes d’arme majeurs actuellement développés par
les puissances occidentales pour l’horizon 2050 continueront à utiliser, au moins
en partie, les carburants fossiles. C’est le cas des programmes européens Système
de combat aérien du futur (SCAF) et Tempest, ou encore du projet américain
Next Generation Air Dominance (NGAD). Le rôle d’un aéronef supersonique,
d’une masse avoisinant les vingt tonnes et capable de croiser dans la stratosphère
demeure central dans chacun de ces programmes. Plus que la question du carac-
tère habité ou non de l’avion de combat de demain qui tend à occuper le premier
rang des débats, ce sont ces simples ordres de grandeur physique qui importent
d’un point de vue énergétique. Il est donc raisonnable de considérer qu’à l’ho-
rizon 2050, la mise en œuvre de ces flottes d’avions supposera des niveaux de
consommation énergétique importants, voisins des ordres de grandeurs actuels.
Le SCAF ne sera vraisemblablement pas électrique, mais ni ce programme
d’armement ni aucun autre dans le futur (drones, avions de transport, hélicop-

149
L’avenir des missions aériennes dans un monde neutre en carbone

tères) ne peuvent se tenir à l’écart des innovations technologiques qui ne man-


queront pas d’émerger et sur lesquelles le secteur civil et d’autres armées de
l’air (USAF, RAF) travaillent déjà. Ces tendances lourdes invitent par ailleurs
à redoubler d’efforts et d’attention pour recruter, former et fidéliser les jeunes
générations d’aviateurs à même d’embrasser le contexte de transformation qui
se dessine pour les prochaines décennies.

S’inscrire dans la transition énergétique pour durer sur le front des opérations.
Le contexte stratégique est un autre élément essentiel à prendre en compte
pour gérer la transition énergétique. Les puissances occidentales doivent au-
jourd’hui pouvoir décourager, et combattre le cas échéant, des adversaires qui
recourent à la force sans s’imposer aucune contrainte environnementale dans
l’emploi de leurs capacités militaires. L’enjeu n’est donc pas seulement moral,
éthique ou social pour les armées. Elles doivent d’abord dominer militairement
un adversaire dans la durée, même dans un contexte de crise environnementale
(compétition pour l’accès aux ressources, multiplication des épisodes météoro-
logiques extrêmes, dégradation des conditions d’intervention)18.
La stratégie énergétique de défense française publiée en 2020 définit trois
axes pour tenir compte de ces fortes contraintes : consommer moins, consommer
mieux, consommer sûr19. Le premier axe consiste à explorer toutes les voies pour
réduire la consommation d’énergie de manière immédiate et durable. Cette dé-
marche volontariste porte le nom de « sobriété énergétique »20. Trois lignes d’ef-
fort sont envisageables : progrès technologiques, optimisation opérationnelle,
et promotion d’une culture de sobriété énergétique au sein des armées. Cepen-
dant, les perspectives offertes en la matière sont aussi nécessaires qu’insuffi-
santes, en ce sens qu’elles ne permettront pas à elles seules de résoudre le défi
qui s’impose aux armées. Les perspectives technologiques d’amélioration des
rendements des moteurs aéronautiques à l’horizon 2040/2050 sont limitées à des
gains de quelques pourcents, ou de 10 % dans les scénarios les plus optimistes21.
De même, des progrès, nécessaires et marginaux tout à la fois, sont possibles à
travers l’optimisation de la planification et la conduite des opérations aériennes.
L’USAF a réalisé des économies de l’ordre de 10% d’efficacité énergétique en
réorganisant l’emploi de ses flottes de ravitailleurs.22 Le développement d’une
culture, d’un éthos de sobriété énergétique doit s’imposer en fait à tous les ni-
veaux de responsabilité dans les armées, « from cadet to Air Marshal » comme
l’affirme l’Air Chief Marshal Sir Mike Wigston, chef d’état-major de la Royal

18. N. Regaud, B. Alex, F. Gemenne, « Dérèglement climatique : quelles conséquences sur les
engagements opérationnels », La guerre chaude, Paris, Les Presses Science Po, 2022, p.35.
19. Ministère des Armées, Stratégie énergétique de défense (2020).
20. J-M Jancovici, Éléments de base sur l’énergie au xxie siècle - part 5, [Link]
(consulté le 10 juillet 2022).
21. M. Dixon, en charge du programme ASTRA sustainability au sein de la Royal Air Force, in-
terviewé le 22 mars 2022.
22. US Air Force Operational Energy, Annual report (2020).

150
Varia

Air Force23 et également lorsque l’on conçoit les équipements militaires de de-
main24. Cet impératif vient à rebours d’une culture de l’abondance en carburant
aujourd’hui parfois encore prégnante. Cette rupture est donc un défi qui suppose
de redoubler d’efforts pédagogiques, en insistant aussi sur les avantages opéra-
tionnels d’une telle posture.
En complément de ces progrès indispensables mais limités, les efforts entre-
pris dans le secteur des carburants aéronautiques non fossiles constituent le seul
moyen d’atteindre les objectifs de neutralité carbone, tout en maintenant l’emploi
d’aéronefs à la pointe du progrès. De multiples solutions sont explorées dans le
domaine des carburants de synthèses appelés Sustainable Aviation Fuels (SAF)
en anglais. Il faut d’abord rappeler que ces carburants non fossiles émettent au-
tant de CO2 que le kérosène. C’est donc en considérant la chaîne dans son en-
semble, des lignes de production jusqu’à leur expulsion par la tuyère, qu’on peut
espérer obtenir un cycle neutre en CO2. Les gains se feront donc en amont, pas
lors de la combustion du carburant. Alors que la production de la plupart des
biocarburants se heurte à la problématique de concurrence dans l’utilisation des
surfaces de terres arables ou aux limites des stocks de biomasse, les carburants
de synthèse pourraient offrir l’opportunité de dépasser ces contraintes. La filière
issue du procédé Fischer Tropsch – Power to Liquid (FT-PTL), véritable alchi-
mie moderne synthétisant du carburant à partir de l’hydrogène présent dans l’eau
et du carbone présent dans le CO2, semble la plus prometteuse d’un point de vue
environnemental25. La RAF a atteint récemment des résultat spectaculaire, fruit
de son partenariat avec la société Zero Petroleum, en réussissant le premier vol
de l’histoire entièrement effectué au moyen de carburant de synthèse FT-PTL.
L’avantage décisif du procédé mis au point par cette entreprise britannique est
qu’il ne repose ni sur la biomasse, ni sur les carburants fossiles, mais sur des res-
sources accessibles partout et en quantité pour ainsi dire illimitées, rompant ainsi
le cycle de la dépendance aux carburants importés26. Cependant, le rendement
énergétique de ce procédé se situe aux alentours de 20 %. Pour disposer d’une
certaine quantité d’énergie en sortie de réacteur, il faut donc en injecter cinq fois
l’équivalent, dans la chaîne de production pour synthétiser ce carburant27, sous
forme d’électricité. Les coûts environnementaux et économiques d’une filière
de production de carburants de synthèse FT-PTL sont donc nécessairement im-
portants. Pour autant, en termes environnementaux, la capacité de production
d’électricité bas carbone offerte par le parc nucléaire français constitue un atout

23. M. Wigston, “Global Air Chiefs Conference 2021”, [Link] (consulté le 10


juillet 2022).
24. C. Maisonneuve, « Opérations d’armement : De l’éco-conception à l’adaptation au change-
ment climatique », La guerre chaude, Paris, Les Presses Science Po, 2022, p.207.
25. R. Thomson, Sustainable Aviation Fuels, The Best Solution to Large Sustainable Aircraft?,
Roland Berger, Londres, 2020.
26. P. Lowe, Petrosynthesis: the completion of the industrial revolution, 2021, [Link]
[Link]/wp-content/uploads/2021/11/[Link]
27. J-M Jancovici, Éléments de base sur l’énergie au xxie siècle - part 5, art. cit.

151
L’avenir des missions aériennes dans un monde neutre en carbone

certain. D’un point de vue économique, les surcoûts inhérents à la production de


carburants alternatifs empêchent pour l’heure leur montée en puissance signi-
ficative dans l’industrie aéronautique. Néanmoins, l’idée d’une filière de pro-
duction de carburants de synthèse étatique voire européenne, non assujettie aux
enjeux de rentabilité du marché, dessine une piste étroite à terme pour garantir la
pérennité des missions aériennes critiques tout en se conformant à l’impératif de
réduction des émissions de CO2.
Enfin, des expérimentations sont actuellement conduites pour identifier les
difficultés techniques liées à la généralisation de l’emploi de carburants de syn-
thèse sur les aéronefs actuellement en service (A330 MRTT Voyager britannique,
Gripen suédois). Ces exemples techniques illustrent la nécessité de développer
les partenariats avec les nations alliées sur le sujet de l’énergie opérationnelle, en
renforçant par exemple la participation de l’AAE au comité de réflexion sur les
questions environnementales présidé par le Chief of Air Staff britannique (initia-
tive Global Air Chiefs Climate Change Collaboration).
Pour des raisons financières, politiques, écologiques mais également opéra-
tionnelles, la dépendance aux énergies fossiles est de moins en moins souhai-
table. Plus généralement, quel que soit le type d’énergie envisagé, la sujétion des
armées à des niveaux de consommation importants inscrit leur action dans un
cercle vicieux. Cette dépendance contribue en effet à souffler sur les braises de
tensions géopolitiques et environnementales à l’origine d’incendies sécuritaires
que les armées sont dans le même temps appelées à combattre, limitant d’autant
les perspectives de réduction de leur empreinte énergétique. Les armées ne sont
pas les premières responsables de cette situation. Elles n’y contribuent bien sûr
que faiblement à l’échelle nationale aujourd’hui. Mais cette contribution croîtra
inexorablement à mesure que le reste de la société s’approchera de la neutralité
carbone. La finitude des ressources en pétrole illustre de façon marquante la fa-
çon dont les armées, et la puissance aérienne de façon singulière, se trouveront
de plus en plus prisonnières d’une boucle liant consommation énergétique, crises
sécuritaires, interventions militaires, et in fine accroissement de la dépendance
énergétique.
Loin de conduire à une impasse pour l’AAE, les évolutions liées à la tran-
sition énergétique laissent au contraire entrevoir des opportunités. L’histoire
récente de l’AAE le démontre. L’AAE s’est réinventée en optimisant des res-
sources comptées (ressources humaines, équipements, carburant). Ainsi, l’Ecole
de l’aviation de chasse n’est plus équipée du biréacteur d’entraînement Alphajet.
Il a été remplacé par le PC-21, équipé d’un turbopropulseur, moins énergivore
que son prédécesseur mais surtout davantage adapté à la formation des jeunes
pilotes grâce à son système moderne. La formation sur PC-21 consomme 70%
de carburant de moins que celle qui était effectuée avant sur Alphajet. L’his-
toire de l’aviation est directement liée aux innovations technologiques, dans les
domaines de l’aérodynamique et de la propulsion. L’énergie permettant cette
propulsion ainsi que la question corollaire de l’accès aux ressources nécessaires

152
Varia

à la génération de cette énergie sont appelées à occuper une place de plus en plus
importante. Il sera donc nécessaire de déployer une vision stratégique, c’est-à-
dire une capacité à penser le futur alors que l’environnement est incertain. Des
impératifs se dessinent en ce sens, de la promotion d’une culture de sobriété
énergétique dans les armées, au développement de partenariats avec l’industrie
aéronautique civile et les partenaires internationaux, en passant par l’investisse-
ment dans les carburants de synthèse et par l’étude de la question d’une filière
étatique voire européenne dédiée.

153
154
Varia

The Eagles are coming!


Tolkien, théoricien
de la puissance aérienne ?
Adrien Gorremans

Pilote de chasse, le lieutenant-colonel Adrien Gorremans a commandé un


escadron de Mirage 2000. Il a servi à la fois dans le cadre de la défense aérienne
du territoire national, en opération extérieure, essentiellement en Afrique et en
tant qu’instructeur sur Mirage 2000. Il est actuellement stagiaire au sein de la
30e promotion de l’École de guerre.

« Mais depuis le début, une de mes passions tout aussi fondamentale concer-
nait les mythes (pas les allégories !) et les contes de fées, et par-dessus tout les
légendes héroïques à la frontière entre les contes de fées et l’histoire.1 »

John Ronald Ruel Tolkien trouvait que l’Angleterre manquait de mythes. La


geste arthurienne ne lui semblait pas assez spécifiquement anglaise et surtout
trop connotée religieusement par le christianisme pour être un mythe aussi im-
posant que l’Edda, la saga cosmogonique islandaise du Moyen-Âge, ou que les
épopées finlandaises, germaniques et celtes. Passionné depuis l’enfance par la
linguistique, s’appuyant sur une rare et précoce érudition littéraire, il avait créé,
en suivant ses goûts philologiques et esthétiques, plusieurs langues imaginaires
(les langues « elfiques », en particulier le Quenya et le Sindarin), auxquelles il
rêvait de donner une fausse historicité. Il avait écrit dans ce but, par simple plai-
sir personnel, un ensemble de légendes et de contes entrelacés qu’il n’osait rêver
de publier un jour.
Un jour de 1937, Tolkien, professeur d’anglais ancien du prestigieux Pem-
broke College de l’université d’Oxford, sentait monter l’ennui alors qu’il cor-
rigeait des copies, pour des raisons bassement pécuniaires. Il prit une feuille
blanche et y écrivit : In a hole in the ground there lived a Hobbit. Quinze années

1. « But an equally basic passion of mine ab initio was for myth (not allegory !) and for fairy-story,
and above all for heroic legend on the brink of Fairy tale and history », J. R. R. Tolkien, Lettre 131,
datée de fin 1951, adressée à Milton Waldman, dans The Letters of J.R.R Tolkien, Londre, Harper
Collins Publishers, 1995, 502 p.

155
The Eagles are coming!…

plus tard, l’auteur de Bilbo le Hobbit2 et du Seigneur des Anneaux3 avait donné au
genre littéraire de la Fantasy des lettres de noblesse mondiales et intemporelles.
Hormis ses deux œuvres majeures, publiées de son vivant, Tolkien a laissé
un commentaire de référence4 et une traduction posthume en prose5 du clas-
sique de la littérature médiévale anglo-saxonne Beowulf. Il a aussi et surtout écrit
une œuvre de fiction héroïque et légendaire de plusieurs dizaines de milliers de
pages, rédigées pour les premières sur les lits d’hôpitaux de la guerre de 1914-
1918, qui forment une histoire mythologique alternative, cohérente, poétique et
brillante, en chantier permanent jusqu’à sa mort en 1973. Son troisième enfant
Christopher consacra sa vie entière à la mettre en forme et à la publier au nom
de son père : Le Silmarillion6 (1977), Les Contes et Légendes inachevés7 (1980),
Les Enfants de Húrin8 (2007), Beren et Lúthien9 (2017), La Chute de Gondolin10
(2018), et Le Livre des Contes perdus, un recueil immense de douze volumes,
publiés entre 1983 et 1996.
L’élément aérien apparait tout au long de ces récits héroïques, parmi les in-
nombrables péripéties guerrières qui voient s’étriper elfes, humains, nains, orcs,
gobelins, wargs, et autres démons. Des aigles sauvent des héros désespérés d’une
mort certaine, des dragons ailés brûlent tout sur leur passage, des spectres mon-
tés sur des créatures volantes distillent la peur chez les défenseurs d’une ville
assiégée… L’écriture du Seigneur des Anneaux au cours de la Deuxième Guerre
mondiale, qui voit la guerre aérienne passer à l’échelle industrielle et au cours de
laquelle se construit la doctrine moderne des opérations aériennes, mais aussi la
faible récurrence de ces développements narratifs, parfois indispensables à l’in-
trigue, posent question : que signifiait l’aviation militaire pour Tolkien ? Peut-on
lire dans son œuvre des éléments de tactique ou de stratégie aérienne ?
Face à cette question, l’auteur de cet article, dont l’adolescence a été bercée
par les récits de la Terre du Milieu11, doit se livrer à un aveu personnel d’hu-
milité, sentiment bien peu répandu chez les pilotes de chasse et que nous vous
invitons, cher lecteur, à savourer à la mesure de sa rareté. Avant de commencer
ce travail, il était évident que Tolkien, dont l’expérience de la guerre fut parti-
culièrement traumatisante, n’avait jamais été particulièrement enthousiaste au
sujet de l’aviation en général et particulièrement hostile à l’aviation militaire.

2. J. R. R. Tolkien, The Hobbit, Londre, Harper Collins Publishers, 1997, 291 p.


3. J. R. R. Tolkien, The Lord of the Rings, Londre, Harper Collins Publishers, 2004, 1157 p.
4. J. R. R. Tolkien, Beowulf, The Monsters and Critics and other Essays, Londre, Harper Collins
Publishers, 2007, 256 p.
5. J. R. R. Tolkien, Beowulf, A Translation and Commentary, together with Sellic Spell, Londre,
Harper Collins Publishers, 2016, 448 p.
6. J. R. R. Tolkien, The Silmarillion, Londre, Harper Collins Publishers, 1999, 370 p.
7. J. R. R. Tolkien, Unfinished Tales, Londre, Harper Collins Publishers, 2006, 452 p.
8. J. R. R. Tolkien, The Children of Hùrin, Londre, Harper Collins Publishers, 2007, 315 p.
9. J. R. R. Tolkien, Beren and Lùthien, Londre, Harper Collins Publishers, 2017, 288 p.
10. J. R. R. Tolkien, The Fall of Gondolin, Londre, Harper Collins Publishers, 2018, 304 p.
11. Parfois jusqu’à l’obsession, et au point de me voir attribuer un indicatif personnel assez peu flat-
teur, en référence à un personnage particulièrement répugnant du Hobbit et du Seigneur des Anneaux.

156
Varia

Répondre à cette problématique à travers le paradigme moderne des opérations


aériennes allait donc s’avérer pratiquement impossible.
Le Dr. Kenneth Payne s’est livré à l’exercice brillant, impertinent et érudit
de corréler les péripéties du Seigneur des Anneaux qui impliquent des acteurs
aériens à la typologie moderne des opérations aériennes12. Cependant, il est dif-
ficile d’imaginer Tolkien réfléchir à la stratégie aérienne pour la construction
narrative de ses récits. La guerre aérienne était tellement contraire à ses valeurs
intellectuelles que nous éviterons donc cette approche, pour autant qu’il soit
possible de le faire. Nous évoquerons les profondes convictions morales qui ont
structuré son œuvre, puis le contexte narratif dans lequel le fait aérien apparait
sur la Terre du Milieu. Enfin, nous verrons, avec prudence, s’il est possible de
mettre en évidence une compréhension intuitive des fondamentaux de la guerre
aérienne qui transparaitrait dans le récit malgré l’auteur lui-même.

Valeurs et thèmes fondamentaux de l’œuvre de Tolkien


« Je pense que la préoccupation fondamentale est le problème de la relation
entre l’Art (et la sous-création) et la réalité primaire13. »
L’expérience de la Première Guerre mondiale façonne les thèmes fon-
damentaux de l’œuvre de Tolkien, qui sert comme sous-lieutenant des
transmissions lors des absurdes offensives anglaises de la Somme en 1916,
au cours desquelles son bataillon est presque entièrement anéanti. Parmi
ses trois amis intimes du Tea Club Barrovian Societ, club étudiant des
après-midi potaches d’Oxford, Rob Gilson et Geoffrey Smith trouvent la
mort au cours de la même année (Christopher Wiseman, engagé dans la
Royal Navy, a survécu). Évacué malade de l’enfer des tranchées, Tolkien
passe la suite du conflit en convalescence dans divers hôpitaux militaires
et écrit alors les mythes fondateurs de son monde imaginaire, ceux qui
structureront la toile de fond légendaire de ses romans. Le thème de la
mort et du traumatisme irrémédiable de ceux qui se sont sacrifiés pour le
bien collectif, commencent alors à infuser l’intégralité de ses écrits à tra-
vers l’obsession de la perte, du retour impossible à la vie normale, et de
l’artificialité de la gloire des armes. Ainsi de cette réflexion initiatique sur
la guerre vécue à hauteur d’homme, transposée sur la Terre du Milieu mais
sans aucun doute vécue dans les tranchées par l’auteur lui-même : « C’était
la première fois que Sam voyait une bataille entre humains et il n’aima pas
beaucoup ce qu’il vit. Il était content de ne pas voir le visage de l’homme
qui était mort. Il se demanda quel était son nom et d’où il venait ; et si
son cœur était vraiment mauvais, ou quels mensonges et quelles menaces
12. K. Payne, « Eagles and Air Power: The Lord of the Ring as Doctrine », Air Power Review,
vol.17 n°1. 2014.
13. « It is, I suppose, fundamentally concerned with the problem of the relation of Art (and Sub-cre-
ation) and Primary Reality », J. R. R. Tolkien, Lettre 131, non-datée mais de fin 1951, adressée à
Milton Waldman, dans The Letters of J.R.R Tolkien,… op. cit.

157
The Eagles are coming!…

l’avaient conduit sur ce long chemin loin de chez lui ; et s’il n’aurait pas
préféré y rester en paix14».
Dans le vaste monde imaginaire de Tolkien, la mortalité des humains, par oppo-
sition aux elfes dont la vie est aussi longue que celle du monde, est une des ques-
tions centrales, sans réponse, d’une partie du Silmarillion. L’Akallabêth, qui le suit
immédiatement dans la chronologie des récits et qui raconte la chute de Númenor
en pastichant le mythe de l’Atlantide, a pour thème principal le refus des hommes
de mourir et leur vain et blasphématoire combat pour l’immortalité. Le personnage
de Frodo ne peut plus vivre dans le monde qu’il a sauvé et quitte volontairement la
Terre du Milieu pour alléger sa souffrance. « De toute façon tout ceci dérive de la
préoccupation de la chute, de la mortalité et des machines15».
Homme de la campagne anglaise, à laquelle il témoigne une affection pleine
d’humour et de finesse, qu’on retrouve dans ses descriptions du monde des Hob-
bits (la Comté), Tolkien éprouvait une sincère détestation envers la technologie
et les machines. Toute son œuvre oppose, de manière claire et manichéenne,
l’art et la mécanisation. Un état de nature idéal, ordonné, symbiotique, presque
écologique au sens moderne (et totalement anachronique) du terme, résiste aux
assauts d’une civilisation du mal tyrannique, industrielle, stérile et obsédée par
la domination du monde. Dans cet univers merveilleux, les pouvoirs elfiques,
assimilables à un artisanat subtil, poussé à la plus extrême compétence et sans
autre recherche qu’une pure esthétique, contrastent avec une sorcellerie dont les
caractéristiques évoquent une caricature de science immorale et de mécanisation
cauchemardesque : « Le désir de pouvoir, de rendre la volonté plus rapidement
efficace et ainsi vers la Machine (ou la Magie). Par ce dernier mot j’entends
toute utilisation de stratagème ou de mécanisme par opposition au développe-
ment de pouvoir ou talents internes et innées – ou même l’utilisation de ces
talents dans un but corrompu et dominateur : mettre un coup de bulldozer au
monde réel, ou faire plier d’autre volontés16».
Plus fondamentalement, cette opposition est celle de la création artistique et
de la volonté de puissance : « Leur Magie est de l’Art […] son objet et l’Art et non
le Pouvoir, la sous-création et non la domination ou une reprise tyrannique de

14. « It was Sam's first view of a battle of Men against Men and he did not like it much. He was glad
he could not see the dead face. He wondered what the man's name was and where he came from;
and if he was really evil of heart, or what lies and threats had led him on the long march from his
home; and if he would not rather have stayed there in peace », J. R. R. Tolkien, Livre IV, Chapitre
4 (« Of Herbs and Stewed Rabbit »), dans J. R. R.; The Lord of the Rings…, op. cit.
15. « Anyway all this stuff is mainly concerned with Fall, Mortality, and the Machine », J. R. R.
Tolkien, Lettre 131, non-datée mais de fin 1951, adressée à Milton Waldman, dans The Letters of
J.R.R Tolkien,… op. cit.
16. « … the desire for power, for making the will more quickly effective, - and so to the Machine (or
Magic). By the last I intend all use of external plans or devices (apparatus) instead of development
of the inherent inner powers or talents – or even the use of these talents with the corrupted motive
of dominating: bulldozing the real world, or coercing other wills », dans Ibid.

158
Varia

la Création17». Le mal utilise ses pouvoirs dans un but purement pra-


tique, pour obtenir un avantage ou une maîtrise sur les autres formes
de vie : « L’Ennemi dans ses apparitions successives est toujours ‘na-
turellement’ inquiet de domination pure, et donc est le Seigneur de la
magie et des machines18».
En ce qui concerne plus spécifiquement la guerre aérienne, les
commentaires de Tolkien qui nous sont parvenus ne souffrent ni
ambiguïté ni concession. Ils datent presque tous de la Seconde
Guerre mondiale, au cours de laquelle il servit comme observateur
bénévole pour la Royal Air Force pour détecter les raids aériens
allemands du Blitz. Il envoyait sous forme de lettre des morceaux
entiers du Seigneur des Anneaux, alors en cours de rédaction, à son
fils Christopher, élève-pilote de chasse dans la RAF en Afrique du
Sud. Ces lettres portent le déchirement d’un père admiratif et ter-
riblement inquiet pour son fils et en même temps particulièrement
désespéré de le voir servir dans une arme qu’il abhorre : « Mais
je crains qu’une armée de l’Air soit une chose irrationnelle en
tant que telle. Je voudrais sincèrement que tu n’aies rien à voir
avec une chose aussi monstrueuse. En vérité, c’est une épreuve
très dure pour moi de voir un de mes fils servir ce Moloch du
monde moderne19». L’amour paternel et la proximité intellectuelle
entre Tolkien et Christopher, qui rappelons-le assura l’essentiel de
la postérité littéraire de son père, contrastent avec une détestation
sans ambiguïté pour l’aviation de combat : « Il serait compliqué
pour moi d’exprimer l’étendue de ma détestation pour la troisième
armée [la Royal Air Force], ce qui peut cependant être, et l’est
pour moi, combinée avec de l’admiration, de la gratitude, et avant
tout de la pitié pour les jeunes gens qui s’y trouvent piégés. […] Et
rien ne pourra adoucir la peine que j’ai de te savoir, toi mon bien
aimé parmi tous, en faire partie20» .

17. « Their ‘Magic’ is Art […] its object is Art not Power, sub-creation not domina-
tion and tyrannous re-forming of Creation », dans Ibid.
18. « The Enemy in successive forms is always ‘naturally’ concerned with sheer domina-
tion, and, so the Lord of magic and machines… », dans Ibid.
19. « But I fear an Air Force is a fundamentally irrational thing per se. I could wish
dearly that you had nothing to do with anything so monstruous. It is in fact a sore trial
to me that any son of mine should serve this modern Moloch », J. R. R. Tolkien, Lettre
92, datée du 18 décembre 1944, adressée à Christopher Tolkien, dans The Letters of
J.R.R Tolkien,… op. cit.
20. « It would not be easy for me to express to you the measure of my loathing for
the Third Service [la RAF] – which can be nonetheless, and is for me, combined with
admiration, gratitude, and above all pity, for the young men caught in it. […] And
nothing can really amend my grief that you, my best beloved, have had any connexion
with it », J. R. R. Tolkien, Lettre 100, datée du 29 mai 1945, adressée à Christopher
Tolkien, dans The Letters of J.R.R Tolkien,… op. cit.

159
The Eagles are coming!…

Un Nazgûl vole vers Barad-Dûr (Le Seigneur des Anneaux). ©John Howe ([Link])

La fascination de Tolkien pour la culture germanique, dont les mythes et la


linguistique ont alimenté son univers de fiction, ajoute à ce dégout de l’aviation
militaire. Les campagnes de bombardement massif de nuit de la RAF sur les
villes allemandes entre 1943 et 1945 sont l’objet de remarques particulièrement
désespérées : « La destruction de l’Allemagne, fût-elle 100 fois méritées, est une
des pires catastrophes mondiales21». La victoire alliée de 1945 est vécue par
Tolkien comme entachée par la violence déployée pour l’obtenir et en premier
lieu par les ravages de l’arme aérienne, qui inspirent une des principales thé-
matiques morales du Seigneur des Anneaux : la quasi-impossibilité de vaincre
le mal sans succomber à la tentation de se servir de ses propres armes contre
lui, et d’en être corrompu sans espoir de retour. « Un travail fondamentalement
maléfique. Car nous essayons de conquérir Sauron en utilisant l’Anneau22». Ce

21. « The destruction of Germany, be it 100 times merited, is one of the most appalling world-ca-
tastrophes », J. R. R. Tolkien, Lettre 96, datée du 30 janvier 1945, adressée à Christopher Tolkien,
dans The Letters of J.R.R Tolkien,… op. cit.
22. « An ultimately evil job. For we are attempting to conquer Sauron with the Ring », J. R. R.
Tolkien, Lettre 66, datée du 6 mai 1944, adressée à Christopher Tolkien, dans The Letters of J.R.R
Tolkien,… op. cit.

160
Varia

thème, puisé (avec beaucoup d’autres) avant 1914 dans la Tétralogie de Wagner,
dont l’intrigue inspire évidemment celle du Seigneur des Anneaux, est nourri par
l’observation de la Seconde Guerre mondiale : « Et bien la première guerre des
Machines semble arriver à un chapitre final peu concluant – laissant derrière
elle, hélas, tout le monde plus pauvre, de nombreux traumatisés et amputés et des
millions de morts et une seule chose triomphante : les Machines23».

Eowyn défie le roi-sorcier d’Angmar (Le Seigneur des Anneaux).


©John Howe ([Link])

Ce sentiment s’exprime plus explicitement envers la guerre dans les airs,


par allusion à l’histoire du Seigneur des Anneaux alors en cours de rédaction :
« Mes sentiments sont plus ou moins ce que Frodo éprouverait s’il découvrait
des Hobbits en train d’apprendre à voler sur des Nazgûls ailés, ‘pour la libé-
ration de la Comté’24». Et parfois beaucoup plus explicitement : « Tant que
la guerre est conduite avec de telles armes, et qu’on en accepte les bénéfices,
[…] considérer avec horreur les avions de guerre n’est qu’une réduction du
problème. Ce qui ne m’empêche pas de le faire25». Enfin, le bombardement ato-
mique d’Hiroshima donne lieu à une exclamation d’horreur qui n’appelle pas de

23. « Well the first War of the Machines seems to be drawing to its final inconclusive chapter –
leaving, alas, everyone the poorer, many bereaved or maimed and millions dead, and only one thing
triumphant : the Machines » J. R. R. Tolkien, Lettre 96, op. cit.
24. « My sentiments are more or less those that Frodo would have had if he discovered some
Hobbits learning to ride Nazgûl-birds, ‘for the liberation of the Shire’ », J. R. R. Tolkien, Lettre
100, op. cit.
25. « As long as war is fought with such weapons, and one accepts any profits that may accrue
[…] it is merely shrinking the issue to hold war-aircraft in special horror. I do so all the same… »,
J. R. R. Tolkien, Lettre 92, op. cit.

161
The Eagles are coming!…

commentaire : « Les actualités d’aujourd’hui à propos des ‘bombes atomiques’


sont tellement horribles que je suis sans voix. La folie furieuse des scientifiques
lunatiques qui ont consenti à produire de tels instruments de guerre : prévoir
calmement la destruction du monde !26 ».
Dans l’une de ses longues lettres, écrite en juillet 1944, Tolkien synthétise en
quelques lignes ce qui précède : « Alors la tragédie et le désespoir de toute machine
sont mis à nu. Contrairement à l’art, qui se contente de créer un nouveau monde
secondaire dans l’esprit, elle essaie de donner réalité au désir, et ainsi de créer de
la puissance dans notre monde ; ce qui ne peut donner lieu à une réelle satisfaction.
[…] Nos procédés non seulement échouent dans leurs objectifs mais se transfor-
ment en un mal nouveau et horrible. Et ainsi nous allons inévitablement de Dédale
et Icare au bombardier géant. Ce n’est pas un progrès dans la sagesse ! 27 » .

La puissance aérienne dans l’œuvre de Tolkien, vraiment ?


Tolkien insistait beaucoup sur le fait que ses légendes n’étaient pas des allé-
gories (genre littéraire pour lequel il avait d’ailleurs autant d’aversion que pour
l’œuvre de Shakespeare). En particulier, il se défend avec constance et véhé-
mence, à la fois dans la préface de la seconde édition du Seigneur des Anneaux
et dans sa pléthorique correspondance avec ses amis et ses admirateurs, d’y avoir
écrit une évocation de la Seconde Guerre mondiale. À ce titre, il parait donc
vain de chercher à voir dans les événements aériens de l’histoire de la Terre du
Milieu (d’ailleurs très peu nombreux dans la masse immense des péripéties ima-
ginées par Tolkien) des évocations ou des influences directes d’événement réels.
Si malgré tout l’on tente de se livrer à ce genre d’exercice, la distinction entre
les actions aériennes des forces du bien et du mal révèle un clivage net dans la
typologie de ces ressorts narratifs.
Les forces du mal qui utilisent le milieu aérien (dragons et Nazgûl, essentielle-
ment) le font dans un contexte de recherche d’un avantage tactique ou stratégique
direct et pragmatique. C’est l’application de la puissance aérienne dans son accep-
tation moderne (celle des armées de l’air du XXe siècle). Alors que le seigneur du
mal, Morgoth, est en train de perdre la bataille de la colère (livrée par les dieux
du bien pour sauver la Terre du Milieu à la fin du Silmarillion), il déclenche par
surprise la charge désespérée des dragons ailés28, assimilables à une Wunderwaffe.

26. « The news today about ‘Atomic bombs’ is so horrifying one is stunned. The utter folly of these
lunatic physicists to consent to do such works of war-purposes: calmly plotting the destruction of
the world! » J. R. R. Tolkien, Lettre 102, datée du 9 aout 1945, adressée à Christopher Tolkien,
dans The Letters of J.R.R Tolkien,… op. cit.
27. « There is the tragedy and despair of all machinery laid bare. Unlike art which is content to
create a new secondary world in the mind, it attempts to actualize desire, and so to create power
in this World ; that cannot be done with any real satisfaction. (…) our devices not only fail in their
desires but turn to new and horrible evil. So we come inevitably from Daedalus and Icarus to the
Giant Bomber. It is not an advance in wisdom! », J. R. R. Tolkien, Lettre 75, datée du 7 juillet 1944,
adressée à Christopher Tolkienn, dans The Letters of J.R.R Tolkien,… op. cit.
28. J. R. R. Tolkien, Chapitre 24 (« Of the Voyage of Eärendil and the War of Wrath »), dans The

162
Varia

Le prétexte à la narration de l’aventure de Bilbo est l’attaque et la destruction de la


forteresse des nains sous la montagne d’Erebor et du village humain de Dale par
le dragon Smaug, attiré à cet endroit par la richesse légendaire du roi des Nains29.
Les mouvements de la communauté de l’anneau sont espionnés par des corbeaux
maléfiques, les Crebain30. Les spectres esclaves de l’anneau, les Nazgûls, utilisent
leurs monstrueuses montures ailées pour influer directement sur les combats (ainsi
de l’attaque qui blesse Faramir lors de la bataille d’Osgiliath31, ou de la bataille des
champs du Pelennor contre la charge de cavalerie de Théoden et des Rohirrims32),
et pour briser la volonté de résistance des défenseurs de Minas Tirith assiégée33.
Ces actions sont variées et peuvent facilement être mises en parallèle avec un do-
maine d’application moderne de la puissance aérienne : bombardement stratégique
à des fins de terreur, appui aérien direct sur le champ de bataille, ou comme nous
dirions aujourd’hui Close Air Support, reconnaissance… Les instruments en sont
des créatures qui font partie du bestiaire « ordinaire » de l’imaginaire tolkienien.
Elles utilisent parfois la magie, ou sont créées par elle, mais toujours incarnées
dans la Terre du Milieu et renvoient à la création issue de la volonté de puissance
du mal (les dragons sont inventés par Morgoth, les montures des Nazgûl par Sau-
ron). La diabolisation de la mécanisation et de l’arme aérienne tourne à plein. Elle
est parfaitement cohérente avec les sentiments de Tolkien sur le sujet.

Le dragon Smaug détruit le village d’Escargoth (Le Hobbit). ©John Howe ([Link])

Silmarillion, op. cit.


29. J. R. R. Tolkien, The Hobbit, op. cit.
30. J. R. R. Tolkien, Livre II, Chapitre 3 (« The Ring goes South »), dans The Lord of the Rings,
op. cit.
31. J. R. R. Tolkien, Livre V, Chapitre 4 (« The Siege of Gondor »), Ibid.
32. J. R. R. Tolkien, Livre V, Chapitre 6 (« The Battle of the Pelennor Fields »), Ibid.
33. J. R. R. Tolkien, Livre V, Chapitre 4 (« The Ring goes South »), Ibid.

163
The Eagles are coming!…

À l’inverse, les manifestations du bien venant des airs sont d’un tout autre
registre. Il n’est question que d’une unique espèce de créature (les aigles et
leurs deux chefs successifs, Thorondor et Gwaihir), dont l’intervention est
presque systématiquement un ressort narratif miraculeux. Thorondor griffe
le visage de Morgoth et récupère in extremis le corps de Fingolfin, roi des
elfes Noldor, après son duel désespéré contre le seigneur du mal34. Il sauve
Húrin et Huor encerclés par les orcs durant la défaite de Dagor Bragollach, au
cours de laquelle Morgoth détruit par surprise les royaumes des elfes et des
humains alliés contre lui35, et les amène à la cité cachée de Gondolin, dernier
refuge encore sauf. Il sauve ensuite Beren et Lúthien, un humain et une elfe
destinés à travers leur union à précipiter la chute de Morgoth, à la sortie de
la forteresse infernale d’Angband après la prise du Silmaril36. Il sauve enfin
Glorfindel, Tuor et Idril (un autre couple mixte humain-elfe dont viendra le
salut) durant la fuite du Gondolin, dernier royaume elfique à tomber37. Gwai-
hir et ses frères permettent aux nains, à Bilbo et à Gandalf de s’échapper de la
clairière en flammes encerclée par les wargs et les orcs puis les déposent sur
le territoire de Beorn38. Ils retournent ensuite le cours désespéré de la bataille
des Cinq Armées39, permettent à Gandalf de s’évader de la Tour d’Orthanc
où Saruman le retient prisonnier40, le sauvent à nouveau des montagnes de
brume après son duel avec le Balrog41, interviennent dans la bataille sans es-
poir de la Porte Noire42 et finalement sauvent Frodo et Sam de l’éruption de
la Montagne du destin43.

34. J. R. R. Tolkien, Chapitre 18 (« Of the Ruin of Beleriand and the Fall of Fingolfin ») dans, The
Silmarillion, op. cit.
35. Ibid.
36. J. R. R. Tolkien, Chapitre 19 (« Of Beren and Lúthien »), Ibid.
37. J. R. R. Tolkien, Chapitre 23 (« Of Tuor and the Fall of Gondolin »), Ibid.
38. J. R. R. Tolkien, Chapitre 6 (« Out of the Frying-Pan into the Fire »), dans The Hobbit, op. cit.
39. J. R. R. Tolkien, Chapitre 17 (« The Cloud Burst »), Ibid.
40. J. R. R. Tolkien, Livre II, Chapitre 2 (« The Council of Elrond »), dans The Lord of the Rings,
op. cit.
41. J. R. R. Tolkien, Livre III, Chapitre 5 (« The White Rider »), Ibid.
42. J. R. R. Tolkien, Livre IV, Chapitre 4 (« The Field of Cormallen »), Ibid.
43. J. R. R. Tolkien, Livre IV, Chapitre 3 (« Mount Doom »), Ibid.

164
Varia

Gwaihir sauve Gandalf d’Isengard (Le Seigneur des Anneaux). ©John Howe ([Link])

On le voit, ce catalogue assez répétitif concentre les interventions miracu-


leuses qui retournent les situations narratives désespérées dans lesquelles Tolk-
ien aimait à placer ses malheureux héros. N’allons donc pas y chercher une allé-
gorie des Lysander de la RAF allant mener des missions spéciales d’infiltration
et d’exfiltration au cœur de l’Europe occupée par les Nazis… D’autant qu’histo-
riquement la rédaction de la plupart de ces développements date de bien avant le
déclenchement de la Seconde Guerre mondiale : l’ensemble hétéroclite de textes
qui deviendra en 1977 le Silmarillion a été rédigé dans leur première forme,
entre 1917 et 1937.
Plus qu’une évocation de l’arme aérienne au service du bien, il faut y lire une
manière de faire intervenir le divin, curieusement assez peu actif, directement
dans les intrigues. En effet, malgré une cosmogonie très développée, en parti-
culier dans le Silmarillion, avec un dieu unique (Eru-Ilúvatar), des puissances
angéliques majeures (les Valar) comparables au panthéon gréco-romain et leurs
serviteurs (les Maiar), l’œuvre de Tolkien ne fait que très rarement intervenir ces
divinités dans les affaires des elfes et des humains. Ces interventions n’arrivent
que lorsque le mal a triomphé et que la victoire devient hors de portée des héros.
Le reste du temps, dans les péripéties à hauteur d’elfe, les dieux n’interviennent
qu’indirectement, à travers des médiateurs dont le lien avec le divin est plus
esquissé que direct.

165
The Eagles are coming!…

La race des aigles, qui apparaissent assez souvent, comme on l’a vu, dans les
cas désespérés, est associée au Vala Manwë, dieu terrestre du vent et des airs, le
plus puissant des Valar et le plus proche de la volonté d’Eru. Dans le Seigneur
des Anneaux, une complicité manifeste existe entre Gandalf (dont la dernière an-
nexe du Seigneur des Anneaux insinue qu’il est un Maiar, nommé Olorin, affilié
à Manwë) et Gwaihir, le seigneur des aigles de la Terre du Milieu, descendant de
Thorondor. Il est d’ailleurs notable que dans le lai le plus long écrit par Tolkien,
la geste des enfants de Húrin, le bien est singulièrement absent du ciel au-dessus
du héros Túrin. Il est maudit par le seigneur du mal et de fait abandonné à son
sort par les divinités du bien, qui n’ont pas le pouvoir de défaire la malédiction…
Pour Tolkien, il ne fait donc aucun doute que ces interventions venant des
airs sont des manifestations de l’aide divine apportée aux héros et non une
forme imagée de puissance aérienne. Une anecdote illustre à merveille le ca-
ractère non utilitaire de l’action des aigles dans la narration tolkienienne : à un
admirateur qui lui demandait par écrit pourquoi donc les Hobbits n’avaient pas
fait le voyage aller vers la Montagne du Destin à dos d’aigle, s’épargnant ainsi
des milliers de kilomètres à pied et des dangers sans nombre, le flegmatique
professeur de lettres anciennes répondit au journaliste par un malicieux et dis-
tingué « Shut up !44 ».

Tolkien, connaisseur du fait aérien ?


Tolkien, nous l’avons vu, refusait catégoriquement qu’on cherche dans le
Hobbit ou le Seigneur des Anneaux une évocation allégorique des deux Guerres
mondiales. Il est cependant évident, avec le recul de plusieurs décennies, qu’il
avait compris, avec beaucoup de profondeur et avec un dégoût manifeste, la
révolution militaire due au formidable développement de la puissance aérienne
entre 1914 et 1945. Force est de constater que Tolkien démontrait, dans les
quelques péripéties assimilables à des emplois de la puissance aérienne (souvent
maléfiques, nous l’avons vu) développées dans son œuvre, une profondeur de
vue tactique et stratégique bien plus riche que dans son évocation des batailles
terrestres, qui relève presque exclusivement de considérations esthétiques et phi-
losophiques et sont parfaitement absurdes du point de vue de l’art opératif.

44. La conversation, courte et savoureuse pour qui apprécie l’humour anglais tout en nuance, est
disponible à « Tolkien explains why the Fellowship didn't fly the Eagles to Mordor », YouTube, mis
en ligne le 15/02/21 [Durée : 00:00:41].

166
Varia

Le siège de Gondor (Le Seigneur des Anneaux). ©John Howe ([Link])

En particulier, bien qu’il soit absolument certain qu’il n’avait pas lu les
théoriciens aériens de l’entre-deux-guerres, l’influence de leurs idées dans l’in-
conscient collectif des années 1930 et 1940 a certainement joué dans les thèmes
développés par Tolkien, en particulier l’impact psychologique des bombarde-
ments stratégiques prônés par Douhet45. Il est difficile de ne pas penser à l’an-
goisse latente et la terreur décrites par les victimes des bombardements des villes
anglaises par la Luftwaffe en 1940-1941 à la lecture des lignes qui décrivent le
siège de Minas Tirith et la peur qu’inspirent aux défenseurs les Nazgûls, par leur
simple présence au-dessus des murs : « Ils tournaient en permanence au-dessus
de la ville, comme des vautours en attente de leur part de chair humaine. Ils
volaient hors de portée de vue ou de tir et pourtant ils étaient toujours présents
et leurs voix funestes déchiraient l’air. Ils devinrent de plus en plus intolérables
à chaque cri. À la longue même les cœurs les plus vaillants se jetaient à terre
lorsque la menace invisible passait au-dessus d’eux, ou ils restaient debout,
laissant leurs armes tomber de leurs mains amorphes tandis que l’obscurité en-
vahissait leur esprit et ils ne pensaient plus à combattre ; mais seulement à se
cacher, à ramper et à mourir46».
De manière plus générale, et avec les précautions que nous avons dévelop-
pées plus haut, quelques grandes caractéristiques de la guerre aérienne ressortent
de l’œuvre :

45. G. Douet, La maîtrise de l’air, Paris, Economica, 2007, 438 p.


46. « Ever they circled above the City, like vultures that expect their fill of doomed men's flesh.
Out of sight and shot they flew, and yet were ever present, and their deadly voices rent the air.
More unbearable they became, not less, at each new cry. At length even the stout-hearted would
fling themselves to the ground as the hidden menace passed over them, or they would stand,
letting their weapons fall from nerveless hands while into their minds a blackness came, and
they thought no more of war; but only of hiding and of crawling, and of death », J. R. R. Tolkien,
Livre V, Chapitre 4, op. cit.
167
The Eagles are coming!…

• La capacité à retourner en peu de temps les rapports de force sur le champ


de bataille par une intervention tactique violente et soudaine. Morgoth acculé
par l’assaut des Valar renverse temporairement la tendance de la guerre de
la colère en lâchant les Uruloki, les dragons ailés. Les aigles, par deux fois
(lors de la bataille des Cinq Armées dans le Hobbit et lors de la bataille de la
Porte Noire dans le Seigneur des Anneaux) changent le cours désespéré de la
bataille par leur intervention (miraculeuse, au risque de nous répéter) ;
• La compression des distances et de la temporalité, notamment à travers
ce que nous appelons aujourd’hui la capacité de projection et ses compo-
santes de transport aérien stratégique ou tactique. Tolkien attachait une
importance toute particulière à la cohérence temporelle des multiples
trajectoires individuelles des personnages du Seigneur des Anneaux, au
point d’utiliser un véritable calendrier, celui de 1942, comme référence
pour la datation des événements (seuls les noms des mois ont été changés
pour des considérations philologiques, une fois encore). Cette mise en
cohérence lui prit plusieurs années après la fin de la rédaction, autour de
1948 et retarda la publication jusqu’en 1952. Elle lui imposa quelques
déplacements rapides de personnages qui ne purent se faire qu’à dos
d’aigle : Gandalf d’Orthanc à Rivendell et du sommet du Zirak-Zigil vers
la Lothlorien, Frodo et Sam de la Montagne du destin jusqu’au champ de
Cormallen. Ces pirouettes narratives créent l’opportunité philosophique
d’insérer aux moments clés de l’intrigue des interventions d’origine di-
vine. Elles montrent aussi combien le plus farouche adversaire de l’idée
même d’une force aérienne dut se rendre au principe du transport par les
airs comme seul moyen de s’affranchir de la tyrannie des distances, ren-
due encore plus contraignante par la lenteur des modes de déplacement
terrestres (souvent à pied, parfois à cheval) disponibles dans le contexte
pseudo-médiéval de l’imaginaire tolkienien ;
• La corrélation intuitive, quasiment systématique, entre la maîtrise du ciel
et la victoire militaire, qui se dégage sur les champs de bataille de la Terre
du Milieu. Les Valar n’obtiennent la victoire lors de la guerre de la colère
(la première à figurer un élément aérien) que lorsqu’Eärendil descend du
ciel avec un Silmaril, affronte les dragons ailés avec l’aide de tous les
oiseaux du ciel et précipite Ancalagon, le plus puissant des Uruloki, sur
la montagne maudite qui surplombe la forteresse de Morgoth. La bataille
des Cinq Armées et la bataille de la Porte Noire ne trouvent pas de dé-
nouement tant que les aigles ne sont pas intervenus dans le combat. La
victoire des champs du Pelennor, qui brise le siège de Minas Tirith, ne
devient possible qu’à partir du moment où les Nazgûls sont neutralisés,
dans une scène héroïque et féministe particulièrement en avance sur son
temps. Cette corrélation, assez peu évidente pour le fantassin des tran-
chées de la Première Guerre mondiale, devient un fait indiscutable même
pour le contempteur de la Royal Air Force lors de la Seconde : la supério-

168
Varia

rité aérienne conditionne alors, de manière extrêmement visible, le succès


offensif des armées terrestres et des forces navales, en particulier sur les
théâtres d’opération dont les actualités sont immédiatement accessibles
pour le public anglais.

En tout état de cause, il est évident que Tolkien n’avait pas réfléchi en pro-
fondeur à la question. S’il est possible de dégager de la trame narrative de son
œuvre des concepts de stratégie aérienne, c’est de toute façon envers et contre
ses profondes convictions morales. Les intuitions développées ci-dessus doivent
être lues comme des témoignages de la rapide pénétration du fait aérien dans la
culture occidentale au cours de l’entre-deux-guerres.
Tolkien, apôtre de la puissance aérienne ? Un non-sens car Tolkien voyait
dans les avions de guerre l’aboutissement ultime de la mécanisation du monde,
un outil par nature maléfique à la fois dans l’intention et dans sa concrétisation :
« Mais c’est l’avion de guerre qui est le vrai méchant47 ». Tolkien, marqué dans
sa chair par les combats, privé définitivement de ses amis lors de la terrible an-
née 1916, détestait la guerre et ne s’est jamais vraiment préoccupé de question
de doctrine militaire et encore moins de l’emploi de l’arme aérienne. Il refusait
catégoriquement toute interprétation de son œuvre comme allégorie du monde
réel, et souhaitait un legendarium héroïque et fantastique, certes nourri des va-
leurs et des mythes grecs, scandinaves et germaniques, mais totalement décorré-
lé de l’histoire réelle de l’humanité. Les personnages aériens de l’œuvre de Tolk-
ien sont sans doute les moins développés de tous, sans personnalité, sans voix,
sans dilemmes intérieurs. Réduits à une animalité silencieuse, ils frisent tantôt
avec une divinité stoïque, tantôt avec une pure bestialité, brutale et maléfique.
Tolkien n’avait pas lu les théoriciens de l’aviation militaire de son temps :
Douhet et Mitchell lui étaient probablement inconnus. La démonstration écla-
tante de l’efficacité de l’arme aérienne au cours de la Deuxième Guerre mon-
diale était évidente pour tout citoyen d’Europe, a fortiori britannique. Il est donc
parfaitement normal que la rédaction d’une œuvre qui laisse une belle part aux
affrontements armés ait été influencée par la guerre la plus meurtrière de l’his-
toire et que le martyr de Londres, Dresde ou Tokyo trouve un écho lointain dans
le désespoir des défenseurs de Minas Tirith.

47. But it is the aeroplane of war that is the real villain. Ibid. Lettre 100, datée du 29 mai 1945,
adressée à Christopher Tolkien

169
170
HISTOIRE

171
172
Histoire

La Première Guerre mondiale


et la naissance du renseignement
aérien stratégique
Baptiste Colom-y-Canals

Ancien officier de l'armée de l'Air et de l'Espace, Baptiste Colom-y-Canals


est docteur en histoire. Son travail de thèse sur le renseignement aérien a obtenu
le grand prix de l'Académie du renseignement en 2019. Il est actuellement pro-
fesseur d'histoire-géographie.
Dès la première utilisation d’un ballon pour observer les mouvements de
l’ennemi lors de la bataille de Fleurus en 1794, l’emploi de la troisième dimen-
sion démontra tout son intérêt pour renseigner le commandement. Tout au long
du XIXe siècle, les armées des différentes puissances militaires s’intéressèrent
progressivement à ce nouveau mode de collecte pour développer son utilisation
sur le champ de bataille. À la fin du XIXe siècle, le ballon d’observation était
employé avec succès dans tous les conflits y compris pendant les campagnes
de conquêtes coloniales1. Il permettait d’assurer la surveillance du champ de
bataille, l’observation des lignes adverses, la reconnaissance topographique et le
réglage d’artillerie. Mais cette utilisation cantonnée au domaine tactique et les
difficultés de mobilité des ballons d’observation restreignaient autant son champ
de collecte que son emploi.
Le développement des premiers avions au tout début du XXe siècle impres-
sionna beaucoup de militaires de tous les pays qui en acquirent très rapidement
pour exploiter leurs capacités. Dès les débuts de l’utilisation de l’aéronautique
militaire en France, un débat émerge qui oppose l’artillerie au génie2. La première
promeut l’utilisation des aéronefs pour la conduite des missions d’observation
dans le but de détecter l’artillerie adverse et d’aider au réglage des tirs. Le second
estime que l’aéronef est l’instrument parfait pour éclairer l’avance des troupes en
assurant des missions de reconnaissance à longue portée. Dans cette lutte pour
le contrôle de la toute jeune aéronautique militaire, une querelle oppose ceux qui
favorisent l’emploi tactique contre ceux qui préfèrent l’exploitation stratégique
de la reconnaissance aérienne. Cette question montre également les enjeux de la
mission de collecte pour chaque arme. Dès cette époque, les attentes des bénéfi-
ciaires de la reconnaissance aérienne modèlent le cadre d’emploi de l’instrument
de collecte.

1. L. Kennett, La première guerre aérienne 1914-1918, Paris, Economica, 2005, p. 3.


2. P. Vennesson, Les chevaliers de l’air : aviation et conflits au XXe siècle, Paris, Presses de
Science-Po & Fondation pour les études de défense, 1997, p. 53.

173
La Première Guerre mondiale et la naissance du renseignement…

La constitution de l’Aéronautique militaire en 1912 puis les grandes


manœuvres de l’année suivante, mettent en lumière l’intérêt que porte l’état-ma-
jor, et plus particulièrement le général Joffre, sur l’observation aérienne dans
la conduite des opérations malgré les piètres qualités des premiers avions3. Les
militaires reconnaissent la valeur de l’observation aérienne bien avant la Pre-
mière Guerre mondiale. Son emploi est bien identifié pour assurer les missions
d’éclairage des troupes, et pour aider l’artillerie à régler ses tirs. Pour autant, son
emploi généralisé fait débat. L. Kenneth explique même que cette source, dépen-
dante du regard du pilote et de son interprétation immédiate, n’est pas toujours
considérée comme fiable par le commandement, qui, bien qu’intéressé par ses
résultats, la considère avec une certaine défiance4. La Première Guerre mondiale
apparait à cet égard comme un immense laboratoire d’essai du renseignement
aérien. P. Facon qualifie avec raison cette période d’« expérience décisive »5,
puisque la guerre met à l’épreuve les idées élaborées avant 1914, tout en servant
d’incubateur pour d’anciens emplois revisités ou pour l’émergence de nouvelles
utilisations. Pour l’aviation française comme pour le renseignement aérien, il
s’agit surtout d’une expérience fondatrice qui va imprégner durablement la per-
ception d’emploi du renseignement aérien. Plus encore, c’est durant ce conflit
que le renseignement aérien stratégique émerge dans sa définition moderne. Il
s’agit donc d’identifier les facteurs entrant en jeu dans l’élaboration des concepts
d’emploi qui ont transformé le renseignement aérien en un outil décisionnel
d’ordre stratégique. Bref, comment le renseignement aérien s’est imposé au ni-
veau stratégique ?

Le développement du renseignement aérien tactique : une base indispensable


Dès les premières opérations, en août 1914, les aéroplanes intégrés dans les
armées françaises conduisent des reconnaissances pour localiser les positions
adverses et identifier leurs axes de progression6. Cet emploi des reconnaissances
aériennes est très similaire à celui des reconnaissances de cavalerie : il s’agit de
découvrir l’adversaire et de pouvoir anticiper ses mouvements pour préparer la
bataille. « Dans l’hypothèse où, à ce moment-là des renseignements suffisants
n’auraient pas été recueillis sur la réunion du gros des forces adverses, on dis-
pose de quatre divisions de cavalerie, […] qui fourniront toutes les indications
nécessaires »7. La reconnaissance aérienne n’est donc qu’un des moyens dont
dispose le commandement pour assurer la sûreté de sa manœuvre. Elle est utili-

3. P. Facon, Histoire de l’armée de l'Air, Paris, La Documentation Française, 2009, p. 25 et M. C.


Villatoux, « Joffre : père méconnu de l’aviation militaire ? », Revue Historique des Armées n°206,
Mars 1997, pp. 3-16.
4. L. Kennett, op. cit., p. 33.
5. P. Facon, op. cit., p. 39.
6. J.-C. Delhez, La bataille des frontières : Joffre attaque au centre 22-26 aout 1914, Paris, Econo-
mica, 2013, p. 46 ; SHD, DEX, AI Z 35 435, Cahiers du colonel Bellenger, notes sur les opérations
d’aout 1914, sans date.
7. F. Foch, De la conduite de la guerre, Paris, Economica, 2000, p. 61.

174
Histoire

sée de façon similaire à la cavalerie, celle-ci possédant aux yeux du commande-


ment l’intérêt supplémentaire d’avoir un potentiel offensif 8.
La bataille de la Marne en septembre 1914 est le premier fait d’arme impor-
tant de la reconnaissance aérienne au niveau stratégique. En signalant l’inflexion
des troupes de Von Kluck au général Gallieni, l’aéronautique contribue à éclairer
la perception de la manœuvre allemande aux yeux du commandement français,
permettant au général Joffre de remporter cette bataille9. Inversement, c’est du
fait des lacunes de leur aviation que les Allemands sont incapables de situer
les mouvements de la VIe armée de Maunoury10. Le renseignement aérien dé-
montre ainsi sa capacité à fournir des renseignements d’ordre stratégique. Autre
fait d’arme remarqué, lors de cette bataille, la direction du réglage d’artillerie
par un avion d’observation offre l’opportunité d’anéantir la moitié de l’artille-
rie du XVIe corps d’armée allemand, démontrant le potentiel et l’efficience des
missions d’observation pour le réglage d’artillerie11. Ces succès ont pour effet
d’améliorer la crédibilité du renseignement aérien auprès du général Joffre et
d’appuyer les demandes du commandant Barès, chef du Service de l’aéronau-
tique militaire, pour augmenter le nombre d’escadrilles en service.
La stabilisation du front à l’automne 1914 modifie l’emploi de l’observa-
tion aérienne. Avec la guerre de position, le rôle de l’artillerie devient majeur et
l’avion comme le ballon sont indispensables pour assurer le réglage des tirs avec
efficacité. Les besoins sont si importants qu’ils obligent l’armée française à re-
lancer un programme de ballons d’observation alors qu’elle avait abandonné ce
moyen de collecte en 1911. Le ballon assure également une veille d’observation
au-dessus de la ligne de front tout en conduisant le réglage des batteries d’artil-
lerie pendant des périodes prolongées12.
Mais ces nouveaux usages posent des problèmes de communication entre les
batteries d’artillerie et les ballons d’observation ou les avions. Les aviateurs uti-
lisent des fusées éclairantes ou des messages lestés, suscitant des problèmes de
compréhension et des retards dans le dialogue avec les artilleurs13. L’introduction
des premiers postes radio dans les avions, au début de l’année 1915, améliore
la communication avec les batteries d’artillerie14. C’est la première innovation
qui conduit à la constitution d’un « système de collecte » intégrant le vecteur, le
capteur et les moyens de transmissions. L’emploi généralisé de la radio, au fur
et à mesure de l’allègement des émetteurs et des récepteurs, amène à partir de
1916 les premières liaisons fonctionnelles, renforçant l’efficacité des missions
de réglage d’artillerie.

8. Ibidem, p. 63.
9. SHD, DEX, AI Z 35 435, Cahiers du colonel Bellenger, Comment fut découvert l’inflexion de
la Ière armée allemande, sans date.
10. L. Kennett, op. cit., p. 35.
11. T. Finnegan, Shooting the Front: Allied Aerial Reconnaissance in the First World War,
Gloucestershire, Spellmount, 2011, p. 43.
12. J. de Cagny, « Aérostiers de 1914-1918 », Revue Historique des armées, n°123, 2/1976, pp.69-90.
13. SHD, DEX, AI Z 35 435, Cahiers du colonel Bellenger.
14. J. Finnegan, op. cit., p. 50.
175
La Première Guerre mondiale et la naissance du renseignement…

La guerre des tranchées, avec l’instauration d’un front continu, l’emploi gé-
néralisé de l’artillerie et les bouleversements causés par les destructions, obligent
l’état-major à lancer un vaste programme cartographique pour mettre à jour les
fonds topographiques et surtout dresser des cartes à des échelles plus précises,
mieux adaptées aux besoins de la guerre de position15. La production de ces cartes
pour alimenter les plans directeurs d’artillerie devient une priorité. La photogra-
phie aérienne s’avère, dès l’automne 1914, le moyen incontournable d’obtenir
les données techniques suffisamment précises pour dresser ces précieuses cartes.
Pourtant, il faut la persévérance et la ténacité de trois officiers pour que l’état-ma-
jor reconnaisse l’intérêt de cette photographie aérienne.
Le premier, le capitaine Bellenger, a l’idée d’expérimenter des appareils de
prises de vue qui relèvent le tracé exact du dispositif défensif ennemi16. La photo-
graphie aérienne souligne de fait bien plus de détails que l’œil de l’observateur, tout
en rendant possible un travail d’analyse détaillé du cliché. Le capitaine Bellenger
se heurte néanmoins à la problématique des calculs de transposition d’échelle pour
obtenir un rendu fidèle et précis de la réalité du terrain sur la carte topographique.
Ce sont les travaux du lieutenant Grout, officier d’artillerie, qui permettent
d’élaborer un procédé fiable de photogrammétrie, produisant des cartes topo-
graphiques suffisamment précises pour être utilisées dans le réglage d’artillerie.
Cet officier met également sur pied, à la fin de l’année 1914, la première section
photographique rattachée à une escadrille de reconnaissance, étape initiale de
l’organisation d’une structure d’interprétation photographique. Ce travail d’ana-
lyse doit non seulement pouvoir traduire les photographies aériennes en données
topographiques, mais également y ajouter les renseignements recueillis par ce
même mode sur l’adversaire17.
Le sous-lieutenant Louis Weiller travaille enfin sur les procédés de photo-
grammétrie pour mettre à jour les fonds cartographiques de l’armée et en amé-
liorer la méthodologie. Des cartes d’état-major précises et restituant avec le plus
de rigueur possible la réalité du terrain peuvent ainsi être élaborées18.
DR

Paul Louis Weiller, BNF, Gallica.

15. Ibidem, p. 131.


16. SHD, DEX, AI Z 35 435, Cahiers du colonel Bellenger.
17. J. Finnegan, op. cit., p. 49.
18. J. Mousseau, Le siècle de Paul-Louis Weiller 1893-1993, Paris, Stock, 1998, p. 133.
176
Histoire

Les travaux de ces trois officiers aboutissent à la normalisation de l’utilisa-


tion de la photographie aérienne dans l’établissement des cartes et à sa prise en
compte comme source de renseignement fiable et appréciée. Le plan directeur,
production cartographique très précise et détaillée à grandes échelles du front
spécifiquement élaborée pour une finalité opérationnelle, est ainsi dépendant de
la production du renseignement aérien. Les autres sources de renseignement y
sont fusionnées. Il devient, à partir de 1915, le document de travail de l’artillerie
mais également des états-majors19.
L’importance des préparations d’artillerie dans la planification et la conduite des
opérations accentue encore les besoins en renseignement aérien tactique. Le rôle
essentiel tenu par les moyens de collecte comme l’entretien de leurs capacités sont
au cœur des préoccupations du Grand Quartier Général (GQG) lors de la bataille de
Verdun. Chaque camp tente alors de neutraliser l’aviation d’observation de l’ennemi
afin d’assurer le réglage de son artillerie et de conserver l’initiative. La bataille de
Verdun en 1916 montre l’achèvement d’une première étape dans la structuration
de l’aviation comme système de renseignement. L’organisation de la collecte tac-
tique autour de l’aviation d’observation de corps d’armée permet de développer à
l’échelle tactique le plan directeur, système de renseignement structurant la collecte,
l’interprétation photographique avec la section photographique, puis la synthèse des
renseignements sur un document utilisable par l’artillerie. Néanmoins cette avia-
tion de collecte tactique qui opère aux alentours immédiats de la ligne de front ne
peut pas explorer les arrières adverses20. Les états-majors constatent alors l’intérêt de
posséder une capacité de collecte plus lointaine pour recueillir des informations de
portée stratégique pouvant suggérer la préparation d’une action ennemie.
DR

Croquis et photographies extraits de l’album de Georges Sirot (1898-1977), Campagne 1914-1918,


Photo d’avion : Vues aériennes du front de l’Artois à la Lorraine (1915-1918), BNF, Gallica.

19. P.-L., Weiller, « L’aviation française de reconnaissance », in L’aéronautique pendant la guerre,


Paris, Maurice de Brunoff Éditions, 1919, pp. 63-94
20. Ibidem.
177
La Première Guerre mondiale et la naissance du renseignement…

L’émergence de nouveaux besoins d’ordre stratégique


La bataille de Verdun met également en évidence le rôle de la photographie
aérienne pour évaluer les destructions causées par l’artillerie lourde à longue
portée et souligne l’intérêt de disposer de renseignements à jour pour adapter sa
planification au dernier moment21. Même si cette utilisation concerne le domaine
tactique, elle dénote une évolution de l’emploi du renseignement aérien. Le gé-
néral Pétain, intéressé par ces perspectives, favorise la création d’une cellule
dédiée à l’interprétation photographique au sein de son état-major du Groupe
d’Armée Centre22. La préparation des offensives dans ce contexte de guerre de
position avec une préparation d’artillerie planifiée au niveau opérationnel, l’uti-
lisation de plus en plus importante de l’artillerie lourde à longue portée, puis un
déroulé précisément planifié de l’avancée de l’infanterie contribuent à faire du
renseignement aérien un outil de planification d’autant plus précieux qu’il peut,
grâce aux missions de reconnaissance, être mis à jour dans des délais assez brefs.
Cette utilisation débouche rapidement sur l’étude systématique des photogra-
phies aériennes au niveau des groupes d’armées, pour contrôler l’efficacité de la
préparation d’artillerie sur le dispositif adverse.
La bataille de la Somme à l’été 1916 confirme l’intérêt de ces usages. Un
témoignage de pilote de reconnaissance explique cette prise de conscience : « Le
général Foch, alors commandant le GAN après l’échec sanglant du 2e CAC, je
crois sur Bouchavesnes, avait dans un ordre, resté célèbre, dit textuellement :
« Désormais, nulle attaque d’infanterie ne devra être déclenchée sans qu’on ait
acquis la certitude par l’étude approfondie des photographies aériennes que la
position à enlever est mûre pour l’assaut »23. L’échec de cette offensive montre
l’intérêt de travailler à une échelle plus large, englobant l’ensemble de la pro-
fondeur des défenses allemandes jusqu’à ses lignes arrières. Pour répondre à ce
besoin, le GQG décide de créer des escadrilles de reconnaissance d’armée pour
obtenir cette image de la profondeur du dispositif adverse. Ces escadrilles sont
chargées de la collecte du renseignement aérien jusqu’à 25 kilomètres derrière la
ligne de front24. Cette mission plutôt opérative a également un intérêt stratégique.
Il s’agit d’assurer la sureté de l’armée en prévenant les préparatifs adverses et
d’organiser, grâce au renseignement aérien et à la collecte minutieuse et régu-
lière de photographies aériennes, une surveillance qui constitue les prémisses
d’une veille d’ordre stratégique. Le succès de cette mission est possible grâce au
travail d’analyse des sections photographiques qui exploitent le renseignement
recueilli, interprété puis compilé dans des dossiers d’objectifs très régulièrement
mis à jour25. Cette organisation alimente directement les états-majors d’armées
et de groupe d’armées en renseignements de qualité et en quantité suffisante pour
les exploiter à ces échelons.

21. Ibidem.
22. J. Finnegan, op. cit., p. 71.
23. AN 313, AP 122, Lettre anonyme d’un officier observateur, 2 mai 1917.
24. J. Finnegan, op. cit., p. 66.
25. P.-L., Weiller, op. cit.

178
Histoire

Cette organisation dépend pourtant de la capacité de collecte des escadrilles


de reconnaissance. Lorsque l’aviation française perd la maîtrise de l’air, comme
au printemps 1917, les capacités de collecte s’amenuisent, diminuant d’autant
l’efficacité du renseignement aérien. Or, le besoin en ce domaine s’accroît avec
les préparatifs de l’offensive prévue sur le secteur du Chemin des Dames. La
préparation d’artillerie est la clé de la réussite dans la planification de l’opération
conçue par le général Nivelle26. L’ensemble de la collecte est orienté vers des
objectifs tactiques et opératifs, dont la synthèse doit fournir une représentation la
plus fidèle possible de la réalité de la préparation du terrain au haut commande-
ment. Mais la supériorité de la chasse allemande entrave la réussite des missions
de collecte27. Pire, les conditions météorologiques du mois d’avril 1917 sont
marquées par un mauvais temps récurent, des vents violents, une couverture nua-
geuse persistante, et même des chutes de neige28, compliquant encore la bonne
collecte du renseignement aérien. Si au niveau des armées et des groupes d’ar-
mées, les généraux prennent conscience des lacunes de cette collecte29, le général
Nivelle, obsédé par sa planification opérationnelle, ne prend pas en compte ces
problématiques. Deux jours avant le début de l’offensive, les quelques photo-
graphies aériennes qui ont pu être prises montrent l’inefficacité de la préparation
d’artillerie30.
L’échec de l’offensive sur le Chemin des Dames au printemps 1917 confirme
les leçons déjà acquises lors des précédentes opérations. La collecte du rensei-
gnement aérien derrière les lignes, en profondeur, est indispensable autant à la
planification opérationnelle comme au bon déroulement des opérations. Les biais
de perception du GQG, l’absence d’une collecte d’ordre stratégique à sa destina-
tion directe empêchent l’élaboration d’une vision réaliste de la situation. Ayant
pris conscience de l’intérêt d’un renseignement aérien d’ordre stratégique, le
général Nivelle recommande peu après la fin de l’offensive la mise en place d’un
système capable de lui faire remonter ce type de renseignement et de l’exploiter.
Les photographies aériennes, « renseignent [le haut commandement] avec pré-
cision sur la puissance des organisations défensives, l’état d’avancement des
destructions par l’artillerie […]. Ces documents sont d’ailleurs d’autant plus
intéressants qu’ils sont rapidement communiqués »31. Il définit de la sorte un
système de renseignement aérien reposant sur l’interprétation des photographies
aériennes devenant les yeux du haut commandement et appuyant ses décisions
stratégiques.

26. AFGG, t.V annexe 2e vol., document n°796, Note pour les armées au sujet de la préparation
d’artillerie, GAR, 7 mars 1917.
27. SHD, GR 18 N 406, Lettre du commandant la VIe armée au commandant le GAR, 6 avril 1917.
28. SHD, GR 16 N 1093, Bulletins quotidiens de l’activité aérienne, avril 1917.
29. SHD, GR 18 N 406, op. cit.
30. SHD, GR 18 N 398, Bulletins de renseignements de la Ve armée, 14 avril 1917.
31. SHD, GR 16 N 1762, Note du général Nivelle pour les groupes d’armées et les armées, 24
avril 1917.

179
La Première Guerre mondiale et la naissance du renseignement…

1918 : la naissance du renseignement aérien stratégique


Conscient de l’importance du renseignement aérien pour le haut commande-
ment et intimement convaincu de son potentiel stratégique, le lieutenant Weiller
pilote d’observation, héros de l’aviation de reconnaissance, et alors commandant
de l’escadrille de reconnaissance Br 224, propose de constituer une escadrille
uniquement dédiée à la reconnaissance lointaine pour collecter des renseigne-
ments jusqu’à 40 kilomètres de profondeur derrière la ligne de front. Son idée est
bien d’utiliser les données collectées pour fournir au haut commandement une
vision d’ensemble du front et des arrières adverses32.
L’offensive allemande du printemps 1918 déjoue la surveillance assurée par
la reconnaissance alliée, montrant le besoin d’étendre le champ de collecte aus-
si bien en terme de portée qu’en termes d’objectifs. Elle modifie également la
forme des opérations, marquant un retour à la guerre de mouvement qui suscite
d’autres besoins en renseignement aérien. Il est nécessaire d’obtenir des rensei-
gnements sur les intentions ennemies et de les transmettre le plus rapidement
possible au GQG. Devant la qualité du renseignement recueilli par l’aviation de
reconnaissance d’armées et les résultats de l’escadrille du lieutenant Weiller, le
GQG décide de créer des escadrilles de reconnaissance de groupe d’armées.
L’entrée en service des nouveaux Breguet XIV dote l’aviation de reconnais-
sance d’un avion possédant un rayon d’action plus important et une charge
d’emport plus conséquente pour conduire des missions de collecte en profon-
deur. La modernisation de la plateforme de collecte et des appareils photogra-
phiques accroît les capacités de recueil, contribuant à couvrir plus rapidement
des surfaces plus étendues. De la même façon, l’arrivée des premières pellicules
photographiques souples et des premiers appareils automatiques adaptés à un
usage aéronautique favorisent l’automatisation du processus de prises de vue33.
La conjonction de ces innovations technologiques révolutionne la mission de
collecte, accroissant les capacités de couverture des espaces et le potentiel du
renseignement aérien.
En juillet 1918, le général Foch veut posséder à son tour une capacité de ren-
seignement aérien stratégique pour préparer ses prochaines offensives et surtout
déjouer une potentielle contre-offensive allemande. Il charge alors le capitaine
Weiller de constituer un groupe d’escadrilles uniquement dédié à cette grande
reconnaissance, pour recueillir un renseignement aérien stratégique à destination
des groupes d’armées et du GQG. Directement placé sous les ordres du général
Foch, Weiller a toute latitude pour conduire ses missions de collecte et également
organiser l’interprétation photographique.

32. J. Mousseau, op. cit., p.153.


33. P. Ehrhardt, Les chevaliers de l’ombre : la 33e escadre de reconnaissance, Paris, Édipol, 1996,
p. 1723.

180
Histoire

© SHD

Bréguet XIV prêt au décollage.


DR

Appareils de prises de vue aérienne, focales de 120 mm, 50 mm et 26 mm,


fond photographique SHD, DAA.

181
La Première Guerre mondiale et la naissance du renseignement…

Il commence par innover en conduisant des missions sur des monoplaces


de chasse modifiés, volant à haute altitude et équipés d’appareil photo34. Cette
tactique novatrice donne des résultats spectaculaires et pose les fondements de
la mission de reconnaissance stratégique moderne. Son groupement est capable
d’assurer une couverture photographique de 1 500 km2 par jour. L’interpréta-
tion photographique atteint un rythme industriel pour pouvoir analyser toutes
les prises de vue. L’examen quotidien des évolutions des travaux sur les arrières
allemands, la surveillance des infrastructures ou du trafic ferroviaires fournissent
des informations sur les prochaines manœuvres adverses35. Le travail à partir de
la constitution de dossiers d’objectifs se généralise et se normalise. Une véritable
organisation est mise en place pour élaborer ces documents de synthèse utili-
sables à l’échelon stratégique à partir des photographies aériennes. La recon-
naissance stratégique surveille également les dépôts de l’ennemi et les nœuds
logistiques pour anticiper ses prochaines actions. L’état-major du général Foch
peut ainsi deviner les axes des futures offensives ennemies et possède une vision
précise et très réaliste de l’évolution de la situation.
En 1918, le renseignement aérien constitue donc un système efficient capable
de satisfaire qualitativement et quantitativement les besoins en renseignement
stratégique du GQG. Le capitaine Weiller a participé activement à l’élaboration
et à la structuration d’un renseignement aérien stratégique moderne qui constitue
une base pour le développement de ce renseignement.
Cette reconnaissance en profondeur sur les arrières de l’ennemi, à caractère
stratégique, est baptisée « grande reconnaissance ». Les caractéristiques de la
Première Guerre mondiale, conflit marqué par l’importance des lignes de front
terrestres, influent sur la nature de la reconnaissance stratégique qui se définit
alors en fonction de sa capacité à explorer en profondeur les arrières ennemis. La
mission de collecte stratégique se distingue donc de celle à l’échelle tactique par
la notion de distance de la ligne de front.
La reconnaissance stratégique porte bientôt son effort sur les régions
industrielles allemandes qui participent directement l’effort de guerre. Les avia-
tions alliées lancent une campagne de collecte coordonnée pour photographier les
complexes industriels de Lorraine et de la Ruhr. Des dossiers d’objectifs peuvent
être constitués pour préparer une campagne de bombardement stratégique36. La fin
de la guerre met un terme à ce projet qui participe à la naissance du bombardement
stratégique et alimente les débats sur la puissance aérienne durant l’après-guerre37.
Cette campagne de collecte marque une montée en puissance dans la recherche
d’informations. Elle démontre l’intérêt du renseignement aérien stratégique pour
la planification des opérations de bombardement stratégique. Elle pose également

34. J. Mousseau, op. cit., p. 161.


35. M.-C. Villatoux « Le renseignement photographique dans la manœuvre : l’exemple de la
Grande Guerre », Revue Historique des armées, n°261, 4/2010, p. 13 et J. Finnegan, op. cit., p. 200.
36. J. Finnegan., op. cit., p. 208.
37. P. Facon, Le bombardement stratégique, Monaco, Éditions du Rocher, 1996, p. 48.

182
Histoire

la question de la définition du renseignement aérien stratégique par rapport à sa


perception d’emploi. Lors des derniers mois du conflit, le renseignement aérien
stratégique couvre un champ très large, englobant le renseignement sur les arrières
de l’ennemi et le renseignement sur ses capacités industrielles pour frapper son
potentiel économique et couper l’approvisionnement de ses forces. Le champ du
renseignement aérien s’étend désormais de la sphère opérative à la sphère de la
grande stratégie. Le domaine du renseignement aérien stratégique n’est donc pas
précisément défini après 1918. Il dépend essentiellement des objectifs stratégiques
et des demandes du haut commandement. La question de la détermination de son
champ d’action reste ouverte et laisse entier le problème de sa perception straté-
gique, comme de ses modalités de collecte.
Si le haut commandement perçoit, dès les origines de l’aviation, le potentiel
de la reconnaissance d’ordre stratégique pour la sûreté du mouvement des ar-
mées, c’est néanmoins pendant la Première Guerre mondiale qu’émergent ses
conceptions modernes.
Ce développement se fait progressivement durant les quatre années de guerre.
L’influence des besoins croissants de l’artillerie avec la guerre de position favorise
la mise en place d’une organisation d’exploitation tactique du renseignement aérien
pour optimiser les réglages d’artillerie. Cette exploitation généralise et normalise
l’emploi de la photographie aérienne comme principale source de renseignement.
Dédiée en premier lieu au relevé topographique, la technologie évolue rapidement
pour fournir des informations sur les positions adverses. Le plan directeur qui fu-
sionne les différentes données sur un support cartographié apparaît.
Le contexte opérationnel propre à la guerre des tranchées entraîne le déve-
loppement de l’artillerie à longue portée dont il faut contrôler les effets par l’ob-
servation et la photographie aérienne. L’usage du renseignement aérien dans la
préparation et la planification des offensives du haut commandement s’impose.
La dimension stratégique du renseignement aérien naît alors de la volonté du
haut commandement de connaître de la façon la plus précise et la plus rapide la
situation aux abords immédiats de la ligne de front, puis sur les arrières de l’en-
nemi. Le renseignement aérien, avec l’exploitation méthodique et scientifique
des photographies aériennes, s’avère être le seul moyen d’y parvenir.
Les opérations des années 1916 à 1918 montrent bien la dynamique qui
s’ébauche entre les techniques de collecte en constants progrès et les attentes
du haut commandement. Cette dynamique ne s’épanouit pas naturellement. En
1915, les limites techniques de la reconnaissance aérienne pour fournir un ren-
seignement de dimension stratégique provoquent un désintérêt du haut comman-
dement. L’insertion du renseignement aérien dans la planification opérationnelle
d’ordre stratégique, bien qu’elle commence à partir de 1916, ne devient effi-
ciente et systématique qu’en 1918. Le capitaine Weiller capitalise à partir de
l’été de cette année sur les innovations techniques et les savoir-faire pour bâtir
un service fonctionnel et opérationnel capable de produire en quantité des ren-
seignements de qualité.

183
La Première Guerre mondiale et la naissance du renseignement…

Né avec les besoins de la guerre de positions où il peut offrir une vision des
intentions de l’adversaire en étudiant ses dispositifs défensifs et logistiques, le
renseignement aérien stratégique acquiert finalement ses lettres de noblesse avec
la reprise de la guerre de mouvement en 1918. Lui seul permet de scruter les
mouvements ennemis et de constituer des dossiers d’objectifs servant l’artillerie
et l’aviation de bombardement naissante. Le renseignement aérien stratégique
contribue efficacement à appuyer la prise de décision et à alimenter la planifica-
tion des opérations terrestres et aériennes.
Comme le reconnaît T. Finnegan, les Français se sont révélés être les plus
dynamiques dans le domaine de la reconnaissance stratégique au cours de la Pre-
mière Guerre mondiale. Ils ont formé la jeune aviation américaine au renseigne-
ment aérien38. Pourtant, après la guerre, cette dynamique semble s’estomper. Si
les généraux français sont unanimement convaincus de l’intérêt de l’utilisation
du renseignement aérien dans les opérations, ils se limitent à l’employer au profit
de la bataille terrestre, privilégiant les champs tactiques et opératifs de la recon-
naissance aérienne. Or la perception d’emploi de l’arme aérienne conditionne
l’orientation et la mise en œuvre de la collecte du renseignement aérien, et plus
particulièrement de sa dimension stratégique.
Il est déroutant de constater que les débats d’après-guerre sur l’emploi de
l’arme aérienne confortent cette utilisation restreinte du renseignement aérien
alors que la France inventa la reconnaissance stratégique moderne. D’autres ar-
mées de l’air poursuivirent cette expérience. Au début de la Seconde Guerre
mondiale, les besoins en renseignement stratégique du Bomber Command en-
traînèrent la constitution d’un véritable service d’exploitation des photographies
aériennes dans un but stratégique. Ce service devint l’une des principales et des
plus importantes sources de renseignement stratégique du haut commandement
allié durant ce conflit.

Letord 12 avec un appareil de prises de vues verticales à grande focale, SHD.

38. J. Finnegan, op. cit., p. 50, 80 et 148.


184
Histoire
© SHD

Bréguet XIV en vol.


© SHD

Salmson 2A2 au dessus des nuages.

185
186
INTERVIEW

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188
Interview

Entretien avec
le colonel (ret.) John A. Warden III
Jean-Christophe Noël

DR

1) Pouvez-vous nous décrire brièvement vos origines familiales? Où avez-


vous grandi aux États-Unis ? Avez-vous certains membres de votre famille
qui étaient militaires ?
Mon père travaillait pour une grande entreprise, c’est pourquoi nous déména-
gions souvent. J’ai grandi au Texas, en Pennsylvanie et dans le Maryland. Mon
père était auparavant un officier du corps du génie de l’Army qui a servi dans le
Pacifique, y compris pendant la première année de l’occupation du Japon. Mon
grand-père était un général 2 étoiles qui a commandé des opérations logistiques
notables en Inde pendant la guerre. Mon oncle était un pilote de chasse et de
bombardier qui fut l’un des derniers à quitter les Philippines avant la reddition en
1941 et qui joua plus tard un rôle majeur dans le développement du B-52.
2) Pourquoi avoir choisi l’aéronautique militaire pour exercer votre métier ?
Les batailles et les guerres m’ont toujours intéressé depuis mon plus jeune
âge. Mon oncle, Henry Edward (Pete) Warden, s’était particulièrement distingué
dans l’Air Force. Il m’expliquait la manière dont l’Air Force avait contribué à
la victoire et m’a recommandé de m’engager dans l’aviation plutôt que l’Army
ou la Navy.

189
John A. Warden III

3) Il semble que vous ayez été initialement déçu par l’Air Force Academy
et que vous avez hésité à intégrer West Point au début de votre deuxième
année. Est-ce vrai ?
Je ne me souviens pas qu’il y ait eu d’opportunités sérieuses pour être trans-
féré vers West Point. Mon inquiétude pendant et un peu après la première année
était que la puissance aérienne semblait tenir moins d’importance dans le cadre
des guerres américaines de l’époque que l’Army. De manière assez étrange, les
instructeurs de l’Air Force Academy étaient rarement de réels adeptes de la puis-
sance aérienne mais soutenaient plutôt fortement nos méthodes de guérilla et
les considéraient comme la solution au Vietnam. Cependant, pendant les trois
années suivantes passées en tant que cadet, j’ai vu ce qui se passait au Vietnam
et avais lu assez de livres d’histoire pour changer d’avis.
4) Vous avez été breveté de l’Academy en juin 1965 puis muté au 334th Tac-
tical Fighter Squadron (TFS) sur F-4 Phantom, sur la base aérienne de Sey-
mour-Johnson en Caroline du Nord après votre formation initiale de pilote.
Avez-vous apprécié le F-4 ? Aviez-vous l’impression que les tactiques que
vous adoptiez à l’époque étaient celles qui convenaient pour la guerre au
Vietnam, qui était sur le point d’éclater ?
Je me suis présenté au 334th Tactical Fighter Squadron (TFS) au printemps
1967, alors que la guerre faisait rage au Vietnam depuis l’incident du Golfe du
Tonkin. Le F-4 était un très bon avion pour son époque et semblait convenir
pour la guerre autant que n’importe quel autre avion alors en service. Le souci
principal concernant le F-4 dans l’escadron tournait autour du fait qu’il n’avait
pas de canons en interne et n’était équipé d’aucune sorte de pod de brouillage.
Le manque de capacité de brouillage avait pour conséquence que nous nous en-
traînions au vol en formation de 4 appareils étalés sur peut-être 1 500 ft. Les
avions évoluaient à des altitudes variables pour interférer avec la phase de pour-
suite des SAM. Ça marchait jusqu’à un certain point, mais c’était risqué et il était
difficile de voler précisément.
5) Vous vouliez servir au Vietnam mais vous l’avez finalement fait sur
OV-10 Bronco, qui est un bimoteur à basse vitesse, dont les qualités de
reconnaissance et d’appui feu pour le combat terrestre étaient très appré-
ciées. Pourquoi avez-vous fait ce choix ?
Le 4th Tactical Fighter Wing s’était déployée de Seymour Johnson vers la
Corée à la fin du mois de janvier 1968, comme réponse à la capture de l’USS
Pueblo par la Corée du Nord. Pendant la période où j’étais en Corée, j’ai eu peur
que la guerre du Vietnam se termine avant que je puisse y participer en F-4. C’est
pourquoi j’ai prévenu l’Air Force Personnel Center que j’étais prêt à voler sur un
autre type d’avion si je pouvais aller au Vietnam rapidement. Ils m’ont proposé
le OV-10, avec le rôle de contrôleur aérien avancé et un stage d’entraînement à
la fin de l’été 1968.

190
Interview

6) Quelle était l’atmosphère dans les unités de Bronco par rapport à celles de F-4 ?
Quand je suis arrivé au Vietnam au début de janvier 1969, j’étais affecté dans
une petite équipe de contrôleurs aériens avancés à Tay Ninh. Il y avait environ une
demie douzaine d’officiers et plusieurs engagés dans le groupe. La plupart des vols
s’effectuait en solo, ce qui différait complètement des vols en escadron de chasse.
Le moral dans le groupe était bon comme il l’était dans la First Air Cavalry Bri-
gade qui était l’unité principale que nous soutenions. Cependant, après plusieurs
mois à Tay Ninh dans le Vietnam du Sud, j’ai eu l’opportunité d’être transféré à
Nakhon Phanom (NKP) en Thaïlande où je volais au-dessus du Laos et de la piste
Hô Chi Minh. J’ai ainsi eu l’occasion de voir deux des principaux aspects de la
guerre : les opérations terrestres au Vietnam et les opération d’interdiction au-des-
sus du Laos. Le moral et l’esprit étaient également bons à NKP.
7) Vous avez participé à 266 missions de combat au Vietnam. Est-ce que
l’une d’entre elles vous a plus marqué que les autres ?
Il y a eu plusieurs missions qui étaient assez excitantes d’un point de vue
personnel. Nous avons largué plein de bombes pour aider évidemment nos
troupes quand elles étaient au contact avec l’ennemi et nous avons détruit plein
d’équipements de l’armée nord-vietnamienne sur la piste Hô Chi Minh, mais
nous n’avons pas vu grand-chose s’améliorer d’un point de vue stratégique. Le
problème principal, c’était que nous étions en train de bombarder le cinquième
cercle, celui des forces sur le terrain et de leur équipement qui étaient remplacés
plus vite qu’on ne pouvait l’attaquer. Il était clair que le problème n’allait pas
être réglé en s’en prenant aux troupes nord-vietnamiennes au Sud-Vietnam ou
aux camions nord-vietnamiens alors qu’ils se répendaient au Laos et au Cam-
bodge. La solution stratégique était clairement au Nord.
8) On aurait pu penser que votre expérience sur Bronco aurait stimulé votre
croyance/intérêt dans l’appui aérien. Mais c’est plutôt l’opposé, n’est-ce pas ?
Je n’ai jamais eu aucun doute sur l’efficacité tactique de l’appui aérien. Un
nombre incalculable de soldats américains ont été sauvés en combat rapproché
par la puissance aérienne. Mon problème avec l’appui aérien est que d’un point
de vue comparatif, ce n’est pas le meilleur moyen pour utiliser une ressource
limitée et chère. Néanmoins, le fait que cette possibilité d’appui existe amène
les chefs à se mettre avec leurs troupes dans des positions où il devient indispen-
sable. Il n’est de ce fait plus disponible pour frapper des objectifs avec un impact
stratégique et opérationnel bien plus important.
9) Votre dernière affectation en escadre a été sur F-15 à Bitburg. Vous vous
prépariez à faire face au pacte de Varsovie. Vous pensiez que la meilleure fa-
çon d’affronter cette menace dans les airs était d’adopter la formation “Big
Wing”, c’est-à-dire faire voler le plus d’intercepteurs possibles en même
temps pour vous opposer aux raids ennemis, plutôt que de faire décoller

191
John A. Warden III

des formations de seulement 2 ou 4 avions pour les intercepter. Quelles sont


les raisons qui vous ont fait choisir cette tactique, qui avait par exemple été
rejetée par le général Park pendant la Bataille d’Angleterre ?
Nous pensions alors, et apparemment de manière correcte, que les Sovié-
tiques attaqueraient en grand nombre. Opposer un ou deux intercepteurs à ce
grand nombre d’avions semblait particulièrement inefficace et dangereux pour
résoudre le problème. Si nous voulions l’emporter, il était nécessaire d’abattre
un grand nombre d’avions soviétiques, ce qui impliquait de concentrer assez de
puissance de feu pour détruire, désorganiser et décourager les attaques aériennes
ennemies. Ma lecture de l’histoire militaire suggère que les pertes d’un certain
nombre de combattants étalées sur une longue période sont relativement faciles à
appréhender dans une unité alors que des pertes importantes pendant une période
de temps compressée créent bien plus de problème. Si le taux de perte dépasse
un niveau proche de 25%, les unités deviennent impuissantes d’un point de vue
opérationnel. À Bitburg en décembre 1987, nous avons déployé un escadron
augmenté à Incirlik, en Turquie, pour nous entraîner à ces grandes formations.
Nous les avons trouvés être particulièrement efficaces et offrant des enseigne-
ments très précieux.

Dernier vol sur F-15 à Bitburg

192
Interview

10) En ce qui concerne vos travaux intellectuels, il semble que vous avez
été particulièrement influencé par deux auteurs britanniques. D’un côté,
Fuller, l’auteur de The Generalship of Alexander the Great, qui a souli-
gné l’avantage offert par l’attaque directe des chefs ennemis, comme
Darius III aux batailles d’Issus et de Gaugamèles. Et de l’autre côté, Lid-
dell Hart, qui préférait l’approche indirecte aux chocs frontaux. Nous
sommes éloignés de la culture américaine incarnée par des chefs comme
Grant et Patton, n’est-ce pas ?
À mon avis, Alexandre est le chef de guerre le plus éminent de tous les temps.
Il a été exceptionnel en développant la stratégie pour défaire et s’emparer de l’Em-
pire perse, malgré sa grande infériorité numérique. En tant que stratège, il savait
quand attaquer directement l’adversaire et quand mener des attaques indirectes
telle que la prise des ports de Méditerranée pour gagner le contrôle de cette mer
comme prélude de sa marche vers la Perse. D’un autre côté, une fois en Perse, son
but était de défaire Darius directement car il avait compris qu’il était nécessaire de
rallier les nombreux satrapes perses. Je ne vois guère de contradiction entre Liddell
Hart et Alexandre et j’ai un très grand respect pour les deux ainsi que pour J.F.C.
Fuller. En ce qui concerne Grant et Patton, le premier avait des responsabilités
stratégiques importantes, tandis que le second avait une autorité et des respon-
sabilités opérationnelle et tactique. Grant a certainement eu recours aux attaques
directes à un niveau tactique lors des batailles. Mais il a aussi employé l’attaque
indirecte à des niveaux stratégiques comme en témoigne l’opération March to the
Sea dans le Sud menée par Sherman ou ses campagnes dans le Mississippi pour
isoler les territoires de l’Ouest de la Confédération. Patton, d’un autre côté, s’est vu
confier la tâche de foncer vers l’Est, ce qu’il a largement réussi.
11) Vous avez écrit une thèse intitulée The Grand Alliance: Strategy and De-
cision, qui analysait et critiquait la grande stratégie anglo-saxonne pendant
le Deuxième Guerre mondiale. Quelles leçons avez-vous retenu de ce travail
et vous ont-elles guidé pendant votre carrière ?
Écrire cette thèse m’a offert une grande compréhension dans la planification
et la conduite des guerres majeures et de manière plus spécifique sur : l’impor-
tance de comprendre la paix qui adviendra après la guerre avant d’entreprendre
des opérations militaires ; l’importance d’un travail d’état-major minutieux ; les
difficultés de la guerre en coalition ; l’avantage de la perspective de la planifi-
cation quand on est responsable ; la tendance de la plupart des grands comman-
dants à vouloir refaire la dernière guerre ; et l’insouciance des grands chefs à
ignorer les objectifs politiques.
12) À la fin des années 70, vous êtes affecté à la division Moyen-Orient et
Afrique à la Direction de la planification où vous concevez de nombreux
plans. Un de ces plans est de repousser les Soviétiques dans le cas d’une
invasion de l’Iran grâce à la puissance aérienne. Dès cette période, pen-

193
John A. Warden III

siez-vous déjà que la puissance aérienne pouvait défaire toute seule une
grande puissance ?
Durant cette période (1975-1980), pratiquement tout le monde s’attendait à
ce qu’en cas de guerre contre les Soviétiques, elle se concrétise par une attaque
frontale à travers la trouée de Fulda, où nous et le reste de l’OTAN aurions
résisté. J’avais l’impression que les Soviétiques pouvaient imaginer qu’un meil-
leur plan soit de descendre et d’attaquer l’Iran afin de se saisir du pétrole du
Golfe persique. Je savais qu’il serait incroyablement difficile de déployer des
forces terrestres suffisantes pour arrêter une telle attaque mais j’étais convaincu
qu’on pourrait projeter suffisamment de puissance aérienne pour y arriver avec
une grande probabilité de succès. À l’époque, j’essayais de résoudre un pro-
blème opératif plutôt que de bâtir un plan pour défaire stratégiquement l’Union
soviétique. Cependant, les idées qui découlèrent de cette réflexion me furent
fortes utiles à la fois pour la campagne stratégique contre l’Irak et pour la cam-
pagne opérationnelle contre l’armée irakienne au Koweït qui l’accompagna.
13) La publication de The Air Campaign: Planning for Combat annonce une
nouvelle ère dans la réflexion de l’utilisation de la puissance aérienne au ni-
veau opératif. Elle contrastait avec les orientations d’Airland Battle. Si on de-
vait conserver un seul principe de ce livre, serait-ce que le devoir du comman-
dant opératif est de s’assurer qu’il masse des forces supérieures à un endroit
et à un moment particulier ? Et qu’est-ce que cela veut dire pour l’aviateur ?
N’est-ce pas contre-intuitif avec le Paralell Warfare que vous valorisez ?
Quand j’ai écrit The Air Campaign, la meilleure manière de produire la bonne
force au bon moment et au bon endroit l’était en assemblant suffisamment de
masse pour que le travail soit fait. La pensée opérative est « assez pour que le
travail soit fait » – c’est-à-dire produire l’effet désiré sur l’ennemi. Au moment
de la première guerre du Golfe, cependant, deux nouvelles technologies étaient
suffisamment avancées pour permettre d’obtenir le bon niveau de force au bon
endroit au bon moment : détection faible et largage de munitions de précision.
Cela signifiait qu’une seule plateforme pouvait apporter le volume demandé de
force, volume qui n’aurait pu être produit encore quelques années auparavant
que par la mobilisation de centaines d’aéronefs. Ce saut technologique rendait
aussi possible le concept « d’attaques parallèles ». Ce concept évoque simple-
ment le fait que s’il y a de nombreux objectifs (centres de gravité) qui nécessitent
d’être attaqués, et si plusieurs peuvent être attaqués simultanément grâce à la
furtivité et à la précision en concentrant les effets (à l’opposé du nombre), il est
bien plus intéressant de procéder de la sorte que de les attaquer en série comme
l’imposaient les technologies précédentes. Les attaques en série permettent et
stimulent la réponse de l’ennemi alors que des attaques appropriées en parallèle
rendent la réponse de l’ennemi difficile, sinon impossible.
14) Vous sembliez penser alors que la menace sol-air ne pourrait pas arrêter
significativement les raids aériens. Cependant, de nos jours, les experts in-

194
Interview

sistent sur la difficulté de faire éclater les bulles A2/AD, en particulier celles
défendues par des moyens sol-air ? Est-ce que vous tempéreriez aujourd’hui
vos idées d’alors ?
Mon sentiment est que nous avons assisté à une augmentation significative
des capacités des menaces surface-air pendant que nous avons enregistré des
changements marginaux dans nos plateformes d’attaque et dans nos moyens.
Pour prendre juste un exemple, si nous avions poursuivi avec succès le dévelop-
pement des moyens de pénétration hypersonique, nous aurions significativement
dépassé les systèmes de défense. Malgré ce défi, je crois que l’offensive dans les
airs demeure plus forte que la défense de manière substantielle.
15) De nos jours, l’importance des Air Operational Reserve et des Composite
Wings que vous mettez en évidence dans The Air Campaign n’est pas très
discutée. Pourriez-vous développer ces points ?
Un général de l’USAF très intelligent et très gradé m’a dit il y a quelques an-
nées qu’il comparait la puissance aérienne à un tuyau de pompier qui était pointé
là où l’on en avait besoin. À cette époque et même aujourd’hui, je crois que c’est
une idée erronée et dangereuse. Entre autres choses, c’est supposer que la guerre
est une expérience stable, se déroulant de manière continue, alors qu’elle connaît
de larges fluctuations (même si elles n’ont qu’une fréquence de quelques heures).
Rien de ce qui est instable peut être prédit avec un degré de certitude et disposer de
réserves est la meilleure assurance possible pour éviter un désastre ou exploiter une
opportunité. Je regrette de ne pas avoir eu plus de succès en présentant le concept
de réserve aérienne. Nous avons appelé initialement les Composite Wings « les
légions de l’air » avec l’idée que si elles étaient formées, équipées et commandées
comme il le fallait, elles pourraient jouer un rôle clé au niveau opératif. Malheureu-
sement, la doctrine et le commandement étaient à la traîne. Et le chef d’état-major
de l’Air Force suivant n’a pas accordé beaucoup de soutien à cette idée.
16) Un des reproches fait à votre théorie stratégique concerne la définition
du centre de gravité qui est « un point sur lequel un niveau donné d’effort
obtiendrait un résultat supérieur que s’il était appliqué ailleurs ». Vous iden-
tifiez aussi plusieurs centres de gravité, ceux relatifs au commandement et
au contrôle étant les plus critiques. Pourtant, dans l’esprit de nombreux
experts, le centre de gravité doit être unique. Qu’en pensez-vous ? Est-ce
juste un problème de désignation ?
Je pense que l’idée qu’il ne puisse y avoir qu’un centre de gravité est pu-
rement du non-sens et qu’elle défie même toute pensée causale. Les systèmes
complexes (comme les pays, les marchés, les entreprises et les armées) ont clai-
rement plusieurs centres de gravité – dont l’action sur leur combinaison peut
forcer le changement demandé. Essayer de désigner un centre de gravité unique
pour une organisation complexe signifie les agréger à un niveau d’abstraction
impossible.

195
John A. Warden III

17) Le but de votre théorie est de créer le chaos, la confusion et la paralysie


chez l’ennemi. Comment expliquez-vous le passage de la paralysie de cer-
taines de ses fonctions à un effondrement moral et psychique qui affaiblirait
de manière décisive sa volonté de combattre ?
L’effondrement moral et psychique peut amener un combattant à se rendre
et même à s’enfuir, mais dans un nombre écrasant de cas (voir tous), c’est le
résultat d’événements physiques – telles que la destruction de capacités essen-
tielles ou la mort des ennemis. Je peux faire des estimations raisonnables sur
ce qui est nécessaire pour parvenir à une paralysie stratégique, quels que soient
le moral ou la volonté de l’adversaire, mais le dossier pour prédire le niveau
de volonté de l’ennemi est au mieux très mince. Même au niveau individuel,
des hommes mourront avec un moral et une volonté intacts tandis que d’autres
détaleront à la première sensation de danger. La volonté et le moral sont des
chimères et ne devraient pas être les fondements sur lesquels nous devons pla-
nifier ou conduire la guerre.
18) Vous êtes parfois décrit comme un « Jominien » car vous proposez une
méthode pour vaincre, comme un « Clausewitzien » car vous faîtes référence
aux centres de gravité et aussi un « Douhetien » du fait de l’importance que
vous accordez aux attaques stratégiques. Quant à vous, vous sentez-vous
proches d’une école stratégique particulière ?
J’ai employé le même terme, centre de gravité, que Clausewitz et regrette de
ne pas avoir choisi un meilleur mot. Je pense que Jomini était sur la bonne voie
car son approche de la guerre se faisait selon une méthode rationnelle. Nous
devons beaucoup à Douhet car il a correctement envisagé la puissance offensive
de l’arme aérienne bien avant que la technologie ne soit là pour le faire effica-
cement. En outre, Douhet a beaucoup trop insisté sur le fait de briser la volonté
d’un adversaire. J’ai trouvé beaucoup de bonnes idées chez Jomini et Douhet sur
lesquelles de nouveaux concepts pourraient être bâtis et beaucoup d’idées pas si
bonnes que cela chez Clausewitz qu’il faudrait éviter.
19) Vous êtes connu pour le plan Instant Thunder que vous avez inspiré et qui
a scellé l’issue de la guerre du Golfe. Cependant, Instant Thunder a rencontré
une opposition importante de la part de la communauté tactique de l’Air Force.
Comment expliquez-vous cela ? L’attribuez-vous à des aspects humains, à de
l’hostilité envers quelqu’un qui marche soudainement sur vos plates-bandes, à
un manque d’esprit d’ouverture ou à de vraies oppositions théoriques ?
Je suppose que c’est un mélange de tous ces facteurs, renforcé par la tendance
des chefs à mener la dernière guerre qu’ils ont connu avant d’accéder à des posi-
tions de commandement. Beaucoup des opposants d’Instant Thunder pensaient
que l’approche stratégique d’escalade graduelle retenue au Vietnam, avec des
pauses régulières pour que l’ennemi puisse réfléchir, était la bonne et que nous
devions l’appliquer dans la guerre du Golfe. J’y étais opposé de manière véhé-
mente, comme l’était le général Schwarzkopf.

196
Interview

20) 45 secondes après que la guerre débute le 16 janvier 1991, vous auriez
dit « la guerre est finie, nous avons gagné ». Pourquoi étiez-vous si confiant?
La guerre vous semblait écrite ?
C’était une heure après, pas 45 secondes. J’étais assis dans Checkmate, dans
le sous-sol du Pentagone avec le Secretary of the Air Force, plusieurs autres of-
ficiers supérieurs et avec mes compagnons de planification. L’heure H était 19h,
heure de Washington, le 16 janvier. Nous étions tous en train de regarder CNN.
Alors qu’il était juste 20h, j’ai dit que je commençais à être un peu inquiet alors
que Bagdad aurait dû se retrouver sans électricité. J’avais à peine fait ce com-
mentaire que les présentateurs de CNN ont annoncé que Bagdad se retrouvait
dans le noir et que, peut-être, les Irakiens avaient coupé le courant. C’est alors
que tout le monde dans la pièce s’est mis à hurler « non, ils ne l’ont pas fait !
C’est nous qui l’avons fait ! » À ce moment, j’ai poussé ma chaise vers l’arrière
et dit quelque chose du genre « la guerre est terminée, nous l’avons gagnée ».
Il n’y avait rien que les Irakiens pouvaient faire pour nous empêcher d’agir et
atteindre nos objectifs. J’étais très confiant car la guerre était planifiée en consi-
dérant l’Irak comme un système. Et le fait que l’électricité s’arrête comme prévu
m’a fait réaliser qu’un effondrement irréversible avait commencé et que le plan
d’attaque fonctionnait comme planifié.

Le colonel Warden entouré par des collaborateurs ayant pris part à la planification de la guerre du Golfe

197
John A. Warden III

21) Vous n’êtes pas convaincu par l’intérêt du lancement final de l’offensive
terrestre. Pensez-vous que la coalition aurait pu l’emporter par la simple
utilisation de la puissance aérienne ?
Oui.
22) En ce qui concerne l’évolution de la guerre aérienne depuis 1991, les
drones constituent peut-être l’élément le plus innovant. Les assassinats ci-
blés par drones semblent s’accorder avec votre théorie. Comment les éva-
luez-vous aujourd’hui ? Pensez-vous qu’ils sont en train de révolutionner
l’art de la guerre ?
Les drones ont des usages multiples et sont très impressionnants, mais il n’est
pas encore certain qu’on puisse annoncer qu’ils ont révolutionné la guerre aé-
rienne comme l’ont fait la furtivité et la précision.
23) Au milieu des années 90, vous avez engagé une controverse avec Robert
Pape, qui favorisait plutôt les attaques sur les forces armées adverses pour
l’emporter. Est-ce que les conflits du XXIe siècle vous ont fait changer d’avis ?
Je ne pense pas que Bob Pape avait une compréhension très claire du type
de guerre stratégique que nous avions mené dans le Golfe. Il ne comprenait pas
combien il est difficile et coûteux de détruire des forces armées ; et il ne réalisait
pas combien il est facile de remplacer des forces terrestres détruites. Nous avons
suivi ce concept au Vietnam, dans la seconde guerre d’Irak et en Afghanistan,
avec des résultats qui ne furent pas ceux escomptés.
24) Pensez-vous que la puissance aérienne puisse avoir des effets décisifs
dans les conflits de contre-insurrection ?
Si un conflit de contre-insurrection peut être résolu par des moyens militaires,
alors oui, la puissance aérienne peut être décisive.
25) Comment avez-vous réagi en 2006 quand la théorie des « Opérations
basées sur les effets » a été pointée du doigt pour expliquer les difficultés
israéliennes contre le Hezbollah ?
Je n’ai pas une connaissance assez précise des détails pour commenter cette
question, mais je sais que l’essentiel de l’opposition aux États-Unis venait de
personnes qui ne les comprenaient pas et restaient attachées aux vieux concepts
de combat « force contre force ».
26) Êtes-vous surpris par la manière dont la Russie utilise sa puissance aé-
rienne au-dessus de l’Ukraine ?
Mon interprétation est que les Russes ont étudié attentivement la première
guerre du Golfe et je présume qu’ils ont adopté beaucoup de ces préceptes. Ce-
pendant, ils sont en train de rejouer la manière dont ils ont employé la puissance
aérienne pendant la Seconde Guerre mondiale, mais avec un nombre de plate-

198
Interview

formes plus réduit et avec la même incompréhension qu’ils avaient montrée pen-
dant la Seconde Guerre mondiale de ce que sont les attaques stratégiques.
27. Vous incarnez l’esprit offensif de la puissance aérienne. Cependant, dans
votre dernier article publié dans Aether n°1, vous avez écrit sur la notion
de Strategic Defense. Est-ce un signe des temps? Comment la puissance aé-
rienne pourrait y participer ?
Dans mon article pour Aether, je discutais sur ce que je crois nécessaire pour
défaire un vrai peer-competitor qui, par définition, a la capacité (et certainement
la volonté) d’attaquer nos centres de gravité stratégiques et a le désir de frapper
en premier. Si un peer-competitor conduit en premier une attaque en parallèle,
les chances de survie sont très faibles – à moins que vous puissiez émousser
suffisamment son attaque pour vous offrir l’opportunité de lancer à votre tour des
attaques parallèles tout en protégeant votre peuple, vos infrastructures critiques
et vos capacités d’attaque à long rayon d’action. Une grande partie de la dé-
fense stratégique doit reposer sur les forces aérospatiales et certainement sur une
version mise à jour de l’Initiative de défense stratégique du Président Reagan
(connue aussi familièrement sous le nom de « guerre des étoiles »).
28) L’idée que la technologie pourrait résoudre de nombreux problèmes est
développée dans nombre de vos écrits. Comment l’intelligence artificielle
(IA) pourrait transformer la puissance aérienne selon vous ?
Les capteurs technologiques modernes recueillent une quantité extraordinaire
de données dont la majorité n’est pas utile mais il est très difficile pour un être
humain de trouver du blé parmi tant de paille. En conséquence, l’IA pourrait être
extrêmement précieuse pour trouver et présenter les informations clés quand cela
est nécessaire.
29) Vous avez une personnalité unique. Vous avez conquis mais aussi irrité
plusieurs de vos supérieurs dans l’USAF. Comment pensez-vous qu’une or-
ganisation militaire, nécessairement hiérarchique, puisse mieux s’appuyer
sur des personnes ayant des qualités semblables aux vôtres ?
L’armée prussienne du XIXe siècle possédait apparemment un système de
décision à trois niveaux où un commandeur rassemblait des représentants de ces
trois niveaux inférieurs de commandement pour avoir une discussion ouverte –
et même des disputes – avant de produire des ordres pour une opération à venir.
De cette manière, le chef avait de fortes chances d’entendre des idées nouvelles
tout en s’assurant que les personnes présentes auraient une très bonne compré-
hension du plan et s’investiraient également vraiment, puisqu’elles avaient par-
ticipé à sa création. Ce processus s’appelle la « planification ouverte » selon ma
pratique de la stratégie et cela fonctionne vraiment.
30) Une dernière question : il semblerait que vous auriez confié à un de
vos subordonnés en état-major à Washington la tâche d’étudier ce que l’Air
Force pourrait devenir dans 500 ans. Est-ce vrai ? Quel est d’ailleurs votre

199
avis sur cette question, comment imaginez-vous ce que l’Air Force pourrait
être dans un demi-millénaire ?
C’est vrai. L’idée n’était pas de prédire dans le détail quelque chose qui se
passera dans 500 ans, mais plutôt de penser de manière complètement libre ce qui
pourrait éventuellement arriver. Donc, en partant d’une série d’idées proposées
sans contrainte, remonter en arrière pour voir s’il était possible de commencer
à développer des idées ici et maintenant. À cet effet : participation dans le dé-
veloppement et la protection de ceintures astéroïdales ; défense efficace contre
des astéroïdes capricieux ; des armes et des véhicules anti-gravité pratiques ;
des communications – et peut-être des transports – quantiques ; des voyages à
des vitesses proches de la lumière pour des missions intra-galactique ; des bases
sur la Lune pour la défense et l’attaque de la Terre ; détection et interception
de n’importe quel véhicule aérien ou spatial offensif avant qu’il ne puisse cau-
ser des dommages ; véhicules qui opèrent librement dans l’atmosphère et dans
l’espace ; capacité de larguer des bombes, des hommes ou de la logistique sur
n’importe quel point de la Terre en moins de 30 minutes ; et des armes laser/à
faisceau pour le combat terrestre et spatial.
Merci beaucoup pour cette interview.

200
RECENSIONS
202
Recensions

Allies in Air Power


A History of Multinational Air Operations
Steven Paget (eds.)

Lu par Pierre Vallée

Rédigé sous la direction de Steven Paget1, Allies in Air Power2 regroupe


les contributions d’une dizaine de spécialistes de l’histoire contemporaine
des opérations aériennes. Sur les onze articles que compte cet ouvrage, les
neuf premiers abordent les principales séquences opérationnelles réalisées
en coalition au XXe siècle – de la Première Guerre mondiale à la Bataille de
France, en passant par la guerre du Vietnam et l’opération de l’OTAN Allied
Force au Kosovo. Un seul récit se déroule au XXIe siècle, avec l’intervention
des États-Unis, du Royaume-Uni et de l’Australie contre l’Irak et le régime
baasiste de Saddam Hussein en 2003.
Le dernier chapitre présente une réflexion d’ordre plus généraliste et se dé-
tache de l’angle d’analyse descriptif adopté jusqu’alors. Cette contribution, ré-
digée par A. Walter Don – professeure au Royal Military College canadien –,
porte sur l’emploi et l’apport de « quatre facettes (capacités socles) de la puis-
sance aérienne »3 (le transport, l’observation, la communication et le feu air-
sol/air-air) dans le cadre des opérations réalisées par l’Organisation des Nations
unies (ONU). Pour ce faire, elle s’appuie sur une série d’exemples, à commencer
par l’intervention de Turtle Bay au Congo au début des années 1960, puis le
déploiement du Service aérien d’aide humanitaire des Nations unies après les

1. Professeur à la Portsmouth University et membre du Royal Air Force College Cranwell.


2. S. Paget (eds.), Allies in Air Power. A History of Multinational Air Operation, Lexington, The
University Press of Kentucky, 2020, p. 286.
3. Ibidem, p. 251.

203
Allies in Air Power…

tremblements de terre à Haïti en 2011 pour terminer par la Mission multidimen-


sionnelle intégrée pour la stabilisation en Centrafrique à compter de 2014.
Le passage en revue des différents exemples de coalitions retenus dans Allies
in Air Power met en évidence plusieurs tendances et problématiques partagées
par les différents dispositifs multinationaux.

L’efficacité des opérations multinationale est proportionnelle au degré


d’échanges interpersonnels
Tout d’abord, le bon déroulement de ces engagements repose sur des facteurs
davantage humains que matériels. Si la fluidité de la manœuvre coalisée est lo-
giquement facilitée et bonifiée par l’existence de points de convergence capaci-
taire, il ne suffit pas d’additionner le potentiel de plusieurs forces aériennes de
nationalités différentes pour obtenir un niveau d’efficacité militaire acceptable.
Les coalitions sont avant tout une histoire d’homme(s).
La compréhension et le respect mutuel, l’amitié et la fraternité d’arme entre
aviateurs d’origines géographiques différentes4 mais aussi une forte « complicité »
entre responsables politiques et chefs militaires sont des chaînons indispensables
au bon fonctionnement des opérations multinationales. Au niveau des décideurs
militaires, cette connivence fait d’ailleurs émerger des « couples » dont la nature
des relations influe sur le niveau d’efficacité de la manœuvre coalisée.
Le livre en recense plusieurs. Pendant la Première Guerre mondiale, l’en-
tente chaleureuse entre le brigadier general américain (et francophone) William
Billy Mitchell, chef d’état-major de l’Air Service of the American Expeditionary
Force et le général français Paul Armengaud (officier de liaison auprès de l’Air
Service) améliore le rendement de la formation, facilite l’insertion des pilotes
américains sur les terrains d’aviation français mais donne également la possibi-
lité de régler rapidement et efficacement les divergences éventuelles entre leurs
intérêts nationaux propres ou leurs règles d’engagement respectives.
Un autre duo emblématique émerge durant la campagne d’Afrique du Nord
(1940-1943). Les accointances entre les généraux Lewis H. Brereton (United
States Army Air Force – USAAF) et Arthur Tedder (Royal Air Force – RAF)
accélèrent les procédures de commandes et de livraisons de matériels venus
d’outre-Atlantique, l’intégration tactique des unités américaines et le soutien
logistique des escadrilles binationales sur les aérodromes de la Western Desert
Air Force alliée au Maghreb5. Cette symbiose atteint son paroxysme à la veille
du second affrontement d’El Alamein en octobre-novembre 1942. La retrans-
cription des télégrammes envoyés à leurs états-majors juste avant le déclen-

4. Perceptible notamment chez les communautés de pilotes anglo-saxons.


5. La WDAF est chargée de fournir un soutien aérien à la VIIIe armée britannique dans son combat
contre l’Afrikakorps du Generalfeldmarschall Rommel lors de la campagne d’Afrique.

204
Recensions

chement de la bataille témoigne d’une véritable symbiose opérationnelle entre


les deux forces aériennes alliées6.
Enfin, la concorde entre les trois principaux responsables aériens engagés
dans l’intervention en Irak de 2003 – l’Américain T. Michael Moseley (USAF),
le Britannique Glenn Torpy (RAF) et l’Australien Geoff Brown (Royal Austra-
lian Air Force – RAAF) – permet leur alignement rapide sur l’état final recherché
et sur le partage de leurs moyens aériens lors d’Iraqi Freedom. Washington put
non seulement s’appuyer sur la mise à disposition des capacités de ses alliés
(sans se heurter à des obstructions ou des restrictions de nature politique de la
part de Canberra ou de Londres) mais, de surcroît, ces deux partenaires se sont
vus progressivement accorder un rôle significatif dans l’accomplissement de cer-
taines missions offensives ordonnées par l’Air Tasking Order émanant du Com-
bined Air Operations Centre 7.
À l’inverse, durant la Guerre du pacifique (1941-1945), l’approche brutale du
général commandant le Southwest Pacific Area, l’américain Douglas MacArthur
– attitude qualifiée en substance de « diviseur » par l’auteur (p. 85) – s’avère
contre-productive et génère des tensions qui se répercutent sur la relation entre
Washington et Wellington. Par ailleurs, pour les responsables de la Royal New
Zealand Air Force, le sous-emploi des moyens militaires néo-zélandais par le
haut commandement américain leur donne le sentiment de ne pas être considérés
à leur juste valeur. Ils estiment être volontairement tenus à l’écart des renseigne-
ments d’intérêt militaire relatifs aux avancées japonaises et aux mouvements
américains dans l’espace Pacifique. Il faudra toute l’intelligence et l’habileté di-
plomatique de l’amiral William Hasley Jr., nommé Southern Pacific Commander
(SOPAC) fin octobre 1942, pour que les relations américano-néo-zélandaises se
réchauffent. Dès le 8 novembre suivant, l’amiral Aubrey Wray Fitch comman-
dant le COMAIRSOPAC transmet un câble au chef d’état-major de la RNZAF,
l’Air Commodore Victor Goddard, lui assurant que « ses moyens allaient très
prochainement être sollicités » pour participer aux combats. L’amiral américain
associa étroitement le group captain Sidney Wallingford – RNZAF, détaché au

6. « Les [aviateurs] américains travaillent très bien avec nos squadrons… Ils apprennent de nous
et nous apprenons d’eux – Je suis content de constater que cette analyse est partagée [par nos ho-
mologues américains] » rend compte le général Tedder à sa hiérarchie. « Nous sommes prêts à tous
[…]. Le renseignement [britannique] nous a été totalement partagé » relève pour sa part le général
Brereton à la veille de l’offensive ; dans S. Paget (eds.), Allies in Air Power…, op. cit., p. 70-71.
7. Par exemple, les GR4 britanniques disposaient d’un rayon d’action supérieur à celui des F-15E
américains (1 400 contre 1 200 km). Le Tornado s’est même révélé être « le seul appareil à
offrir une allonge suffisante pour atteindre Kirkouk au début de l’opération », se souvient un
planificateur au CAOC. De plus, la RAF disposait dans son arsenal de frappe du seul armement de
précision air-sol à capacité stand off efficace : le Storm Shadow. Mises à part les GBU-37 larguées
depuis les bombardiers B-2 Spirit de l’USAF, aucun équivalent n’existait côté américain, ce qui
obligera le général Mosley à recourir régulièrement au missile britannique fraîchement sorti des
lignes de production. Pour sa part, le savoir-faire australien – combat proven aux côtés des forces
américaines depuis le Vietnam ; confer « Magpies and Eagles » (pp. 142-167) – fit rapidement
évoluer le périmètre des missions attribuées à la Royal Australian Air Force d’objectifs strictement
défensifs à des sorties offensives de frappes air-sol contre les centres de gravité adverses.

205
Allies in Air Power…

COMAIRSOPAC – aux préparatifs en vue de la prise du point décisifs japonais


de Rabaul en Papouasie-Nouvelle-Guinée (opération Cartwheel). Les fondations
d’un commandement binational unifié au sein du COMAIRSOPAC étaient jetées.
Au final, comme le résume l’un des contributeurs, un des « ingrédients »
pour bien huiler et réussir les actions coalisées est d’associer des chefs aptes à
faire preuve de « tact et à réaliser des compromis » ; trait de personnalité qui
implique, parfois, d’être suffisamment à l’aise pour pouvoir « se parler franche-
ment » afin d’évacuer toutes tensions et d’éviter les mésententes ou incompré-
hensions réciproques8.

Le poids croissant du facteur matériel dans les dispositifs coalisés


Le paramètre capacitaire représente l’autre facteur essentiel pour obtenir une
coalition efficace. La façon d’aborder cette problématique au fil de l’ouvrage
évolue à mesure que les exemples se succèdent. Si la plupart des articles por-
tant sur la période avant 1939 souligne l’importance de tous les acteurs en pré-
sence dans un partage équitable des ressources, l’entrée dans la Guerre froide
et la consécration du rôle des États-Unis comme « nation-cadre » naturelle des
dispositifs coalisés transforment l’analyse. L’enjeu principal devient la manière
dont les pays se placeront sous le lead/direction des Américains. En somme, si
les chapitres « pré-1939 » dépeignent comment deux pays parviennent à mettre
leurs forces en commun, ceux qui suivent portent davantage sur les efforts des
États partenaires pour insérer au mieux leurs moyens au pot commun sous com-
mandement américain.
Dans ce cadre spécifique où l’action coalisée est orientée par la « nation-cadre »
américaine9, le paramètre capacitaire soulève deux sous-questions indisso-
ciables : il se comprend à la fois comme l’aptitude à pouvoir mettre à disposition
du leader certains moyens indispensables (chasse), cruciaux (tanker) ou de
haute-valeur (missiles), mais aussi comme la capacité des structures aériennes
de nationalités différentes – d’origine industrielle parfois commune – à pouvoir
travailler entre-elles. En d’autres termes, quels moyens aériens mettre à dispo-
sition de la coalition pour s’y voir attribuer un rôle politique ? ; puis comment
s’assurer que ces mêmes moyens, une fois insérés dans le dispositif multinatio-
nal, jouent de façon harmonieuse la partition de l’orchestre coalisé ?
Si, la première question peut être par exemple illustrée par la plus-value des
Canberra australiens dans le ciel vietnamien ou des GR4 britanniques au-des-
sus du désert irakien10, la seconde interrogation est régulièrement assimilée
8. Ibidem, p. 71.
9. Dans le cadre des hypothèses d’engagement majeur, la Revue Stratégique Nationale française
(2022) prévoit aux forces armées nationales un rôle de « soutien en coalition » au profit d’une
nation leader – probablement américaine.
10. La possession de capacités dites « enablers » (drones, tanker, moyens de production de ren-
seignement…) ou d’un savoir-faire spécifique permet à des puissances moyennes ou régionales
de peser sur la dynamique des opérations. À titre d’illustration, durant la guerre du Vietnam, l’ap-

206
Recensions

aux problématiques concernant l’interopérabilité des systèmes aériens. In fine,


c’est bien cette dernière qui conditionne le rendement, la fluidité et l’effica-
cité d’un manœuvre coalisé : un fort degré d’interopérabilité permet, selon
l’expression aristotélicienne consacrée, au « tout d’être plus important que la
somme des partis ».
Pour des forces aériennes de différentes nationalités, un des moyens les plus
évidents d’obtenir un niveau satisfaisant d’interopérabilité est d’avoir en com-
mun des appareils de fabrication identique. Par exemple, durant la Première
Guerre mondiale, un des facteurs favorisant l’acculturation des pilotes améri-
cains aux procédures françaises est la mise en dotation au sein de l’Air Service
d’avions d’origine française, facilitant l’instruction – réalisée parfois en tandem
franco-américain sur les biplaces11. Aujourd’hui, la prééminence des États-Unis
dans le domaine de l’industrie aéronautique matérialisée par l’exportation d’ap-
pareils américains dans de nombreux pays offre à Washington l’opportunité
de pouvoir échanger plus facilement avec ses alliés ou partenaires de circons-
tance. Ce tropisme atlantiste induit un langage capacitaire « made in America »
commun qui favorise les échanges multinationaux.
Néanmoins, cette offre américaine n’est pas sans conséquences pour les
puissances qui choisissent d’y répondre. Par-delà les conséquences d’ordre juri-
diques induites par la présence de composants américains dans une architecture
de combat – résumées par la problématique d’extra-territorialité de certaines lois
américaines (dont ITAR) –, ce choix contraint ces pays à devoir constamment
s’assurer de la bonne interopérabilité entre leurs systèmes et ceux des armées
américaines au risque de subir un déclassement technologique qui pâtirait sur le
« degré d’interopérabilité » final et d’apparaître comme un boulet dans le dispo-
sitif coalisé12. Le risque de « fuite en avant » technologique et financière afin de
suivre les nouveaux standards imposés par les États-Unis est réel.
La résistance aux changements capacitaires américains ou sa prise en compte
trop tardive peut d’ailleurs mener à des externalités négatives, parfois funestes.
C’est notamment le cas lors qu’un dispositif coalisé met en œuvre des systèmes
d’identification ami-ennemi de versions différentes. Durant la guerre de Corée,
la mise en œuvre d’un nouveau système Friend and Foe au sein de l’architecture
aérienne américaine engendre plusieurs tirs fratricides entre des B-29 américains
titude des pilotes australiens à réaliser des bombardements à un plafond compris entre 300 et 900
m par tous temps (notamment sous la couverture nuageuse en période de mousson) depuis leurs
Canberra – là où la majorité des bombardiers américains conserve une altitude de vol minimum
aux alentours de 3 000 m – et leur capacité d’emport en bombe supérieure aux B-57 de l’USAF re-
présentent une plus-value opérationnelle en termes de précision et de puissance de feu sur laquelle
l’état-major américain va grandement s’appuyer.
11. Sur les 6 624 appareils au sein de l’AEF tout au long du conflit, 4 879 sont d’origine française
(principalement des Nieuport 28, SPAD XIII, Breguet 14 et Salmson 2A2), soit près de 80%. Cet
équipement prend place dans le cadre du contrat Booling chargé d’équiper les forces américaines
envoyées sur le théâtre européen.
12. Cette idée a notamment présidé les programmes de retrofit des capacités aériennes françaises
initiés au début des années 2000 pour les rendre compatibles avec la liaison 16 américaine (Link 16).

207
Allies in Air Power…

et des appareils de la Royal Navy. Cette angle mort en termes de classification


des menaces obligera les appareils britanniques, sur demande du haut comman-
dement américain, à rester « hors de portée de canon des B-29 ».
Cette incompatibilité capacitaire est également constatée dans le domaine
des systèmes de communication et sera également nettement visible dans les
échanges entre la force française Daguet et le reste des forces coalisées lors du
déploiement militaire de la Première guerre du Golfe ; mais aussi entre les prin-
cipaux pays contributeurs d’Allied Force – États-Unis, Royaume-Uni, France,
Pays-Bas, Italie et Allemagne – au Kosovo. Pour M. E Burczynska, ce dernier
conflit fut perçu comme un traumatisme pour l’Organisation du traité de l’Atlan-
tique Nord qui constate plusieurs failles en termes d’interopérabilité et décide de
lancer une série d’efforts afin de combler ces déficits. Cette volonté se concré-
tisera par la fameuse Defense Capabilities Initiative initiée lors du sommet du
cinquantenaire de l’OTAN en 199913.

Les opérations multinationales et le défis du melting-pot linguistique


Enfin, plusieurs contributions mettent en avant la « simple » barrière que peut
constituer la pratique de plusieurs langages différentes au sein d’une même coa-
lition. Si l’emploi d’une langue commune ne permet pas de lever l’intégralité des
obstacles en termes de compréhension, c’est un facilitateur considérable pour
intégrer et éviter certains points d’achoppement.
Par exemple, durant la Première Guerre mondiale, l’acculturation des pilotes
américains de l’AEF sur le théâtre métropolitain est réalisée par des instructeurs
français qui ne parlent pas – ou peu – l’anglais. Si cette barrière ne semble pas
avoir influé sur la dynamique des opérations et est surmontée par l’ingéniosité
des instructeurs (les entraînements reposent sur l’usage de maquette en bois afin
de faciliter la compréhension des tactiques et formations de vol), elle a consti-
tué un frein supplémentaire à la bonne coopération entre l’armée de l'Air et de
la Royal Air Force durant la Bataille de France en mai-juin 1940 ; où lors de la
guerre du Vietnam, entre pilotes australiens du 2nd Squadron et les JTAC locaux
lors des désignations et des frappes d'objectifs.
De surcroît, les variations d’accents au sein même de la communauté des
pilotes anglophones ont parfois représenté un obstacle à la bonne compréhen-
sion mutuelle, à l’instar des échanges radios entre aviateurs américains et bri-
tanniques – mais aussi entre membres d’équipage britanniques des différentes
nations constitutives du Royaume-Uni lors de la guerre de Corée. Au Vietnam,
la rapide rotation du personnel et la récurrence des problèmes de compréhension

13. D’après la Fact Sheet publiée à l’issu du sommet de 1999, cinq domaines sont fléchés par
la Defense Capabilities Initiative : la capacité à engager des forces, à les déployer sur un théâtre
d’opération, à assurer le soutien logistique de la force projetée, d’en garantir la survivabilité dans
des environnements dégradés et d’assurer un C3 (Command, Control and Communication) effi-
cace et interopérable.

208
Recensions

entre Australiens et Américains engendreront plusieurs frictions notables au ni-


veau de la coordination air-sol et de la fluidité de transmission des ordres14.
D’autres problématiques sont abordées à la marge dans les différents cha-
pitres : le poids des règles d’engagement (Rules of Engagement, notamment au
Vietnam), du droit international humanitaire, le rôle des red card holders, l’im-
pératif de conjuguer les différents intérêt nationaux (les « national caveats »,
essentiels à la compréhension d’Allied Force au Kosovo), la problématique de
la logistique en coalition (notamment au sujet des systèmes embarqués dans le
domaine du ravitaillement air-air15), etc. Le lecteur peut s’étonner de la faible
place accordée à ces enjeux tant ils sont aujourd’hui des paramètres structu-
rants pour toute opérations aériennes et se révèlent de vrai défis dans le cadre
de dispositifs coalisés.

Tous ces articles ont en commun de mettre sur le devant de la scène les inte-
ractions culturelles, doctrinales, techniques dans les domaines opératif (planifi-
cation et agencement des forces) et tactique (interopérabilité capacitaire et ac-
culturation des aviateurs de nationalités différentes). Si l’analyse des tractations
au niveau politico-stratégiques n’est pas absente du propos – elle occupe une
place croissante à mesure que l’on se rapproche de la fin de la Guerre froide –, la
grande majorité des articles évoque (parfois trop) rapidement les frictions entre
les différents décideurs politiques ce qui tend à occulter le facteur relationnel
entre hommes d’États sur le déroulé des opérations multinationales.
Ensuite, cet ouvrage s’inscrit résolument dans une perspective historique des-
criptive qui induit deux limites dans la lecture. Tout d’abord, si le choix de traiter une
série de cas d’études offre au lecteur une diversité d’exemples inédite en un seul ou-
vrage, cette multiplicité n’est pas structurée autour d’un ou plusieurs fil(s) conduc-
teur(s). Le récit s’assimile donc davantage à une addition d’exemples – parfois mé-
connus, à l’instar des échanges entre la Luftwaffe et les forces aériennes hongroises
pendant la Seconde Guerre mondiale – plutôt qu’à une étude historique portant sur
le « phénomène coalition » en tant que tel. Ce choix méthodologique mériterait
d’être complété par une analyse portant sur les évolutions de ce concept au XX-XXIe

14. Plusieurs pilotes américains n’arriveront pas à comprendre l’indicatif d’appel du 2nd Squadron
australien « Magpie » (« pie »). Lors d’un vol de Canberra du 2nd Sqd, un contrôleur aérien améri-
cain ne parvient pas à identifier son interlocuteur. Il doit attendre qu’un pilote de F-100 américain,
déployé depuis plusieurs mois et rodé à l’accent australien, lui explique à son tour par radio « [qu’]
ils disent « Magpie » – comme pour l’oiseau – Tweet Tweet ! » (p. 152).
15. En termes de ravitaillement air-air, il existe principalement deux systèmes en vigueur :
« probe-and-drogue » (perche souple déployée à l’arrière de l’appareil, dotée à son extrémité d’un
panier-parachute) et « flying boom » (perche télescopique qui se connecte à un réceptacle situé sur
le dos de l’appareil). L’un ou l’autre système ne sont compatibles qu’avec certains appareils ce qui
tend à limiter l’interopérabilité des tankers. Sur ce sujet, voir « The refueling challenge » (pp. 188-
189) lors de la première guerre du Golfe. Cette problématique est également sujet à débat dans les
chapitres sur Allied Force (pp. 210-211) et Iraqi Freedom (p. 238).

209
Allies in Air Power…

siècle ainsi que par une mise en perspective pour mettre en résonance les différents
exemples retenus avec les engagements actuels en coalition.
Sur ce dernier point, les contributions ne formulent pas de « recommanda-
tions » pour l’analyste et le décideur d’aujourd’hui. Sans tomber dans les erre-
ments des « leçons d’histoire » – autrement dit d’un biais déterministe à défaut
d’un juste conditionnement –, l’ouvrage manque de mise en perspective ou ne
parvient pas à clairement montrer certains écueils à éviter. Une double exception
est toutefois à noter, qu’on trouve dans la conclusion du livre rédigée par le coor-
dinateur de l’ouvrage Steven Paget (une dizaine de page seulement sur près de
trois cents) et dans la contribution de A. Walter Dorn sur les opérations aériennes
liées aux différentes missions de l’ONU, dans laquelle l’auteur soumet une série
d’hypothèses et de recommandations pour favoriser l’émergence d’une « force
aérienne onusienne » (pp. 271-274).
Par ailleurs, l’étude du bon fonctionnement (ou non) des actions en coalition
s’inscrit ici dans le cadre d’un affrontement armé. Ce choix, somme toute lo-
gique, vient néanmoins occulter les rapprochements effectués par les acteurs en
présence durant le « temps de paix »16. Si certaines coalitions peuvent apparaître
ex nihilo et regrouper des protagonistes n’ayant pas l’habitude de combattre côte
à côte, la majorité d’entre elles se composent néanmoins de pays partageant une
histoire commune ou des échanges étroits antérieurs aux affrontements. Autre-
ment dit, l’étude des déterminants de l’efficacité militaire d’une coalition doit
prendre également en compte les exercices et échanges entre les acteurs avant
l’affrontement. On ne peut comprendre, par exemple, les difficultés rencontrées
dans les airs entre Londres et Paris sans aborder les différentes cultures opéra-
tionnelles entre la Royal Air Force britannique et la jeune armée de l'Air fran-
çaise ou sans prendre en compte la méfiance mutuelle entre les deux capitales
dans les années 1920-30. Le même constat peut être fait à la lecture de l’article
sur la coopération australo-américaine lors de la Guerre du Vietnam. Lle lecteur
peut être décontenancé par la facilité avec laquelle le 2nd Squadron de la Royal
Australian Air Force s’insère dans les différents dispositifs aériens américains
s’il ne connaît pas la densité des échanges entre l’US State Army Air Force et la
Royal Australian air Force lors de la Seconde Guerre mondiale, amplifiée avec
les débuts de la Guerre froide.
Enfin, l’adéquation entre les moyens américains et britanniques repose certes
sur une culture et des valeurs communes, mais aussi et surtout par une longue
histoire d’échanges lors d’exercices militaires binationaux ou multinationaux
(notamment les Red Flag) entre l’US Air Force et la Royal Air Force. Lors du dé-
clenchement d’Iraqi Freedom en 2003, ces deux pays partagent plusieurs décen-
nies d’exercices menés ensemble mais aussi un certain nombre de déploiements
opérationnels conjoints récents – Desert Storm, Desert Fox, Northern Watch,
16. Ces exercices peuvent aussi se dérouler concomitamment aux opérations, comme en témoigne
l’exemple de la FAC University de l’USAF, située à Phan Rang (Vietnam) et chargée d’améliorer
les échanges entre les partenaires engagés dans la guerre.

210
Recensions

Southern Watch – qui permettent à Londres et Washington de limiter certaines


tensions lors de leurs interventions communes en 2003.
À l’inverse, la difficulté d’insertion du dispositif français au sein de la
coalition dirigée par les Américains lors de Desert Storm s’explique d’abord
par des divergences de niveau politique, mais aussi par le manque d’échanges
préalables au niveau stratégique entre les principaux contributeurs et l’armée
de l’Air française. En se retirant du commandement intégré de l’Alliance dès le
milieu des années 1960, Paris a pris ses distances d’un tropisme atlantiste qui se
répercute dans l’interopérabilité entre matériels français et américains.
Enfin, le lecteur pourra également questionner le bornage temporel retenu
par l’ouvrage. Sa quatrième de couverture met pourtant en avant un livre « re-
groupant plusieurs experts retraçant un ensemble d’opération en coalition de
la naissance de l’aviation à nos jours ». Cependant, si elles sont évoquées ra-
pidement dans les derniers chapitres, on peut regretter l’absence d’analyse des
engagements aériens multinationaux comme ceux en Afghanistan (Enduring
Freedom puis ISAF), en Libye (Harmattan) ou en Syrie (que ce soit dans le
cadre d’Inherent Resolve ou de l’opération trilatérale Hamilton). Si les auteurs
évoquent en substance les défis posés par la nécessité de suivre le tempo tech-
nologique américain en termes capacitaires ou la faiblesse française en termes
d’interopérabilité en 1991 et au Kosovo, l’analyse de cas d’études plus récents
aurait permis de confirmer ou d’infirmer certaines tendances mises en avant par
les contributeurs.
Au final, Allies in Air Power réussit le tour de force de proposer une série de
panorama – parfois originaux – livrant un aperçu détaillé des principaux moments
de l’histoire des coalitions au XXe et du début du XXIe siècle. Cet ouvrage vient
ainsi alimenter un corpus et une réflexion riches sur le sujet des coalitions, mais
qui restent dominés par les productions des chercheurs anglo-saxons et qui méri-
teraient d’apparaître avec plus de vigueur dans l’Hexagone à l’heure où ce type
engagements, « l’un des moyens d’expression de la puissance aérienne depuis la
naissance de l’aviation […] va devenir de plus en plus sollicité »17.

17. S. Paget (eds.), Allies in Air Power..., op. cit. p. 286.

211
212
Recensions

Airpower in the war against ISIS


Benjamin Lambeth

Lu par Elie Tenenbaum

Détermination absolue ? La campagne aérienne contre l’État Islamique en


question
L’histoire de la guerre menée depuis 2014 contre le groupe État islamique
(EI ou Daech dans son acronyme arabe) en Irak et en Syrie par plus de 80
pays en est encore à ses balbutiements. Multidimensionnelle comme tous les
conflits modernes, elle comporte, dans sa dimension militaire, un volet essen-
tiel sur l’usage de l’arme aérienne. De fait, la puissance aérienne a été l’ins-
trument principal du succès de l’opération Inherent Resolve (« détermination
absolue ») conduite par les États-Unis face au proto-État djihadiste. Cet emploi
de l’arme aérienne contre Daech est d’autant plus marquant qu’il incarne un
entre-deux, après une longue décennie de contre-insurrection où l’aviation a
été réduite à la fonction d’appui des forces terrestres et avant le retour à une ère
de compétition entre puissances où elle renoue avec sa vocation de conquête
d’une supériorité opérationnelle de milieu.
Diplômé de Harvard, devenu analyste à la CIA puis chercheur au Project
Air Force de la RAND Corporation, Benjamin Lambeth s’est imposé au cours
des trois dernières décennies comme l’un des experts les plus reconnus de la
puissance aérienne, notamment américaine, par le biais d’ouvrages de référence
comme Transformation of American Air Power (2000) et d’une série de mono-
graphies détaillées des campagnes aériennes du Kosovo (1999), de l’Afghanis-
tan (2001) d’Irak ou encore du Liban (2006)1. Il était donc naturel, sinon attendu,

1. B. S. Lambeth, Transformation of American Air Power, Ithaca (NY), Cornell University Press,
2000, 352 p. Du même auteur : « NATO’s Air War for Kosovo: A Strategic and Operational As-

213
Airpower in the war against ISIS

que cette figure tutélaire s’attelât à ce qui est la dernière campagne aérienne
occidentale de grande ampleur à ce jour.
Suivant une posture plus politique que celle à laquelle on avait pu être habi-
tué, Lambeth présente clairement sa thèse générale dès l’introduction de l’ou-
vrage. L’arme aérienne selon l’auteur, a été mal comprise et mal employée par
une administration Obama pusillanime, qui s’est trompée sur la nature de l’ad-
versaire – perçu comme un groupe terroriste ou une guérilla et non comme le
proto-État qu’il était2. Conditionnées par une décennie de contre-insurrection
en Irak et en Afghanistan où l’aviation avait été assujettie aux forces terrestres
et obsédées par le risque d’un nouvel enlisement moyen-oriental, les autorités
politiques américaines ont imposé au début de la campagne des contraintes dé-
bilitantes sur l’arme aérienne, l’empêchant de déployer tout son potentiel (in-
terdiction, frappes stratégiques) par des règles d’engagement excessives et un
commandement opératif confié indûment à des officiers de l’US Army. Inverse-
ment, l’administration Trump est présentée comme un contre-modèle salvateur.
Elle fixe d’emblée un objectif clair (la destruction complète de l’EI) et en accepte
les implications militaires (des équipes de contrôleurs aériens déployés sur le
terrain, levée des restrictions les plus contraignantes).
Une fois l’introduction passée, le chapitre 2 offre un survol extrêmement ré-
vélateur du « narratif », c’est-à-dire de la mise en récit, des trente dernières an-
nées selon la perspective de l’US Air Force (USAF). Triomphante après la guerre
froide et surtout la guerre du Golfe, l’USAF est employée au cours de la première
décennie 1990-2000 comme le couteau-suisse des interventions militaires, par-
fois dévoyée par les contraintes politiques (comme au Kosovo selon la thèse de
Lambeth lui-même3) mais toujours victorieuse, avec une portion congrue dé-
volue aux forces de surface destinées à récolter les fruits de l’Airpower ou à en
stabiliser les stigmates.
L’arrivée au pouvoir de Donald Rumsfeld et la politique de Transformation
qu’il met en œuvre pour disposer de forces armées plus agiles et réactives capables
de frapper avec précision en n’importe quel point du globe semblent taillées sur
mesure pour l’USAF, tandis que l’Army subit des coupes sombres dans ses bud-
gets. Après les attentats du 11 septembre, l’opération Enduring Freedom au-des-
sus de l’Afghanistan relève encore de cette logique tandis que les débuts d’Iraqi
Freedom, quoique plus équilibrés sur le plan des composantes, laissent s’exprimer
tout le potentiel des frappes stratégiques de précision et de l’interdiction poussé
à son paroxysme avec le concept « Shock and Awe » déployé au début du conflit.

sessment », Report, RAND Corporation 2001 ; « Air Power Against Terror: America’s Conduct
of Operation Enduring Freedom », Report, RAND Corporation, 2005, 456 p. ; « Air Operations
in Israel’s War Against Hezbollah Learning from Lebanon and Getting It Right in Gaza », Report,
RAND Corporation, 2011, 442 p. ; « The Unseen War: Allied Air Power and the Takedown of
Saddam Hussein », Report, RAND Corporation, 2013, 480 p.
2. Sur ce point lire par exemple S. Walt, « ISIS as Revolutionary State: New Twist on an Old
Story », Foreign Affairs, vol. 94, n°6, 11-12/2015, pp. 42-51.
3. B. S. Lambeth, « NATO’s Air War for Kosovo… », art. cit.

214
Recensions

Mais bien vite l’enlisement sur ces deux derniers théâtres dans une guerre ir-
régulière asymétrique va précipiter l’Airpower américain de la roche tarpéienne.
Sa némésis s’appelle Robert Gates, secrétaire à la Défense sous les présidences
Bush et Obama (2006-2011), qui se donne pour mission de répondre d’abord
à l’urgence des théâtres afghano-irakiens, au sacrifice selon Lambeth des pro-
jets d’avenir. La réduction drastique des cibles de F-22 Raptor en est l’un des
exemples, expliquant notamment la démission du chef d’état-major de l’USAF,
le général Moseley et du Secrétaire à l’Air Force, Michael Wynne en 2008.
Une fois ce cadre politico-militaire posé, Lambeth tourne finalement son re-
gard vers « l’Orient compliqué » avec un rapide résumé du conflit irakien (cha-
pitre 3). Il reprend sans nuance particulière la thèse des conservateurs modérés
tels que John McCain en fustigeant le choix d’Obama d’un « retrait prématuré »
(p. 44) ayant permis la remontée en puissance du phénomène djihadiste à partir
de 2011. De fait, la démise de ce dernier dépendait largement du fragile équilibre
politique imposé par les États-Unis au Premier ministre d’alors, Nouri al-Maliki,
le forçant à renoncer à sa politique sectaire avec laquelle il s’est empressé de re-
nouer aussitôt le facteur américain retiré de l’équation. Redynamisé par la guerre
civile dans la Syrie voisine, le groupe État islamique en Irak (et désormais au
Levant) a en effet été notoirement sous-estimé par Barack Obama qui les a com-
parés, après leur prise de Falloujah en 2014, à une équipe de basket amateur4.
L’ouvrage entre enfin dans le vif du sujet avec le chapitre 4 consacré au « dé-
but laborieux de la campagne aérienne » à l’été 2014. Avec la prise de Mossoul
et l’offensive de l’EI vers le Kurdistan irakien, Washington finit par autoriser
l’emploi de l’arme aérienne sous le commandement de CENTCOM. Lambeth re-
vient en détail sur l’absence de stratégie claire et la formule jugée trop prudente
d’Obama qui fixe pour objectif d’ « affaiblir, et à terme, de détruire » (degrade
and ultimately destroy) l’EI. Mais l’intérêt repose surtout dans les nombreux
témoignages de pilotes et d’officiers de l’état-major d’Inherent Resolve, rappor-
tant leur frustration grandissante devant le refus des autorités politiques de leur
donner des autorisations de tir alors que le théâtre regorgeait de cibles – et de
partenaires en déroute. Il en résulte un début laborieux avec seulement 7 « strikes
sorties » par jour dont 70% sont annulées. L’auteur a beau jeu de les comparer
au millier de sorties par jour effectuées lors de l’opération Desert Storm – et ce
même si le contexte est bien sûr fondamentalement différent.
Si ce taux augmente progressivement (20 sorties jour à l’automne 2014), il
est contraint par les règles d’engagement qui cherchent à empêcher à tout prix
les dommages collatéraux tout en interdisant le déploiement de contrôleurs aé-
riens avancés pouvant mieux maîtriser les risques. Dans l’ensemble, Ben Lam-
beth porte un regard très sévère sur ce début de campagne, manquant parfois de
prendre en compte les contraintes politiques ayant conduit aux choix de l’admi-

4. Sur ces points, lire la synthèse qu’en font M. Hecker et E. Tenenbaum, La guerre de vingt ans :
djihadisme et contre-terrorisme au XXIe siècle, Paris, Robert Laffont, 2021.

215
Airpower in the war against ISIS

nistration Obama, ainsi que le contexte international – la contribution des pays


alliés telles que la France ou la Grande-Bretagne n’est évoquée que très incidem-
ment et sans donner lieu à une analyse. Par ailleurs, on aurait aimé que l’auteur
explique la part de ces premières frappes dans le sauvetage in extrémis d’Erbil,
des Yézidis du Sinjar puis de la ville kurde syrienne de Kobané en septembre,
succès pourtant notables de l’Airpower même appliqué avec parcimonie.
À partir de l’année 2016 l’exercice de la puissance aérienne devient progres-
sivement « plus efficace » : c’est la thèse du cinquième chapitre du livre qui
évoque l’augmentation du volume de frappes (avec une centaine de sorties par
jour à partir de l’été 2015) et la diversification des cibles. Alors que les pilotes de
l’USAF étaient cantonnés début 2015 à « faire des cratères dans des routes » au
titre de « terrain denial » (leur « période renouvellement urbain » (p.73) comme
le raconte avec ironie un pilote interrogé), ils se voient par la suite autorisés à
frapper des sites de production pétrolière ou des dépôts numéraires de Daech.
La bataille interne du CFACC pour accroître la part dédiée à l’ISR par rapport à
celle du CAS est un point majeur à cet égard. On regrette en revanche l’absence
de réflexion sur le déploiement à partir de 2016 de contingents d’artillerie (amé-
ricaine, française, britannique) à des fins d’appui-feu et de son éventuel impact
sur la libération de l’aviation pour des tâches de frappes dans une plus grande
profondeur.
Tant bien que mal et en dépit de toute les limites avancées par Lambeth, la
campagne aérienne a finalement porté les forces de la coalition aux portes des
deux capitales de l’État islamique, Mossoul en Irak et Raqqa en Syrie dont les
batailles sont lancées en 2016 pour la première et 2017 pour la seconde. C’est le
sujet du chapitre 6 qui en retrace les étapes essentielles du point de vue aérien.
Une partie de l’analyse est cependant accaparée par le débat autour du tracé de la
FSCL (fire support coordination line) que l’auteur considère comme outrageu-
sement avantageuse pour la composante terrestre qui renforçait ainsi sa préémi-
nence sur la conduite tactique de la campagne.
L’arrivée au pouvoir de l’administration Trump en janvier 2017, en pleine
bataille de Mossoul est présentée ici comme l’inflexion décisive qui permet la
victoire, cette dernière assumant pour la première fois l’objectif « d’annihila-
tion » de l’adversaire et la levée des restrictions les plus dirimantes sur les auto-
risations de tir. Si cette chronologie mériterait d’être discutée, il est surprenant
que l’auteur ne lie pas l’évolution des ROE à la situation de blocage tactique sur
le terrain – les unités combattantes irakiennes accusant des taux de perte specta-
culaires conduisant en retour à une demande d’appui-feu moins parcimonieuse
– et surtout à ses conséquences humanitaires sur les populations civiles alors
que plusieurs dizaines de milliers de personnes sont prisonniers dans la capitale
assiégée.
En effet, si on en croit les décomptes d’ONG indépendantes comme Airwars
ou Amnesty International, le nombre de victimes civiles liées aux frappes de

216
Recensions

la coalition serait passé de quelques centaines lors des premiers mois à plus de
6 000 dans la phase finale de la bataille, du fait notamment de changements dans
les procédures d’autorisation de tir – s’ils peuvent être critiqués, ces chiffres
auraient à tout le moins mérités d’être discutés par l’auteur5. Sans pour autant
porter un jugement moral sur ces décisions, il eût été pertinent, d’en discuter
les conséquences. Rien n’est dit d’ailleurs tout au long de l’ouvrage sur l’ex-
ploitation par Daech de la technique des boucliers humains – en ville ou sur
des sites stratégiques comme le barrage de Taqba – et sur les dilemmes qu’elle
suscite pour la strike cell du CFACC. La même critique pourrait être faite du
récit de la bataille de Raqqa, menée dans des conditions plus précaires encore
que Mossoul avec peu de contrôleurs avancés sur le terrain, alors qu’une étude
récente de la RAND Corporation a démontré qu’en dépit des efforts réels de
la coalition pour limiter les dommages collatéraux, une « marge d’améliora-
tion6 » existait bien en la matière.
La phase finale de la campagne contre le « califat territorial » de Daech s’étend
de la chute de Raqqa fin 2017 à la prise de Baghouz sur l’Euphrate au printemps
2019 et à la mort du « pseudo-calife », Abou Bakr al-Bagdadi en octobre de la
même année. Cette période est décrite comme une « fin de partie victorieuse »
conduisant le Président Trump à annoncer le retrait des troupes américaines à la
fin 2018, puis après s’être dédit entre temps, une seconde fois en octobre 2019,
alors que la Turquie lançait une offensive contre les positions de ses alliés kurdes
du PKK/YPG dans le Nord-Est syrien. L’auteur qui s’était montré si critique du
manque de stratégie cohérente de l’administration démocrate, valide en revanche
pleinement la trajectoire, pourtant erratique, de la présidence Trump.
Les derniers chapitres de l’ouvrage sont plus thématiques : dans le chapitre 8,
l’auteur revient sur les quelques innovations techniques et tactiques de la cam-
pagne. Celles-ci sont en réalité limitées, l’emploi systématique de munitions gui-
dées et d’un ISR généralisé étant désormais un acquis (pour l’heure) non remis
en cause. Citons néanmoins le rôle accru de la guerre électronique et des mé-
thodes innovantes de renseignement technique à des fins de ciblage – exploita-
tion par exemple des réseaux sociaux et des sources ouvertes plus généralement,
annonçant en cela des pratiques qui seront confirmées en Ukraine. Le premier
déploiement pour des opérations de combat du F-22 Raptor fait aussi l’objet
d’un développement intéressant quant à son rôle dans des environnements élec-
tromagnétiques dégradés du fait notamment de la défense anti-aérienne russe.
Et pour cause, une analyse de la puissance aérienne russe en Syrie, contem-
poraine de la campagne américaine, était un point attendu, d’autant plus que
l’auteur a commencé sa carrière par une série de monographie sur les forces

5. « At Any Cost: The Civilian Catastrophe In West Mosul, Iraq », Amnesty International, 2017;
« Iraq: Airstrike Vetting Changes Raise Concerns », Human Rights Watch, 28/03/2017.
6. M. J. McNerney and al., « Understanding Civilian Harm in Raqqa and Its Implications for Fu-
ture Conflicts », Report, RAND Corporation, 2022, 138 p.

217
Airpower in the war against ISIS

aériennes russes dans les années 19907. Le lecteur ne trouvera cependant pas
dans le chapitre qui lui est consacré l’étude comparative qu’on aurait pu espérer
(y compris en termes de dommages civils par exemple), mais plutôt une relation
assez précise (quoique non dénuée d’oublis) des interactions entre les aviations
américaines et russes dans le ciel syrien. On lira ainsi avec intérêt les récits des
pilotes américains face aux appareils russes et les mécanismes de déconfliction
aérienne adoptés. Différents « incidents » sont relatés dont la réaction russe aux
frappes de missiles sur Khan Shaykhun en avril 2017, au bombardement des
positions du groupe Wagner à Deir ez-Zor en février 2018 ou à la destruction en
vol d’un Su-22 syrien par un F/A-18 de l’US Navy en juin 2018. En revanche, on
ne trouvera étonnamment pas un mot sur le raid aérien d’avril 2018 (connu en
France sous le nom d’opération Hamilton), ni d’éléments prégnant sur la guerre
électronique face à brouillage ou au système de défense aérienne intégrée.
Pour conclure, Benjamin Lambeth revient une ultime fois dans son dernier cha-
pitre sur ce qu’il retient comme les principaux enseignements politico-militaires
de la campagne. Viennent en tête ce qu’il considère comme des ROE trop contrai-
gnantes – 75% des frappes annulées lors des premiers mois de la campagne par
crainte de dommages collatéraux – mais encore une fois sans réel effort de compré-
hension des raisons politiques d’une telle retenue et des conséquences réelles de la
« libération » du potentiel de l’Airpower. Il pointe ensuite une mauvaise lecture de
la nature de l’adversaire : l’État islamique n’était pas une guérilla mais bel et bien
un État en puissance qui s’exposait donc à une campagne de frappes stratégiques
– ce qui semble avoir effectivement été le cas à l’apogée du groupe entre 2014 et
2017. Enfin, l’auteur revient une ultime fois sur les choix en termes de commande-
ment, et l’erreur fondamentale – prenant parfois des allures de blessure narcissique
– pour l’USAF de ne pas s’être vue confier la place prééminente qui lui revenait de
l’opération. En bref, si cet ouvrage met à l’index l’irrésolution d’Inherent Resolve,
se veut (et réussi parfois à être) un vibrant plaidoyer pour la puissance aérienne
avec des sources inédites et des arguments percutants, il pêche parfois par excès de
zèle ou défaut de concession.

7. Sur le sujet on lira notamment M. Simpson and al., « Road to Damascus: The Russian Air
Campaign in Syria, 2015 to 2018 », Report, RAND Corporation, 2022, 104 p. ainsi que P. Grasser,
« Conquérir et sanctuariser le ciel syrien », VORTEX, n°2, 2022, pp. 153-182.

218
Recensions

Les transformations du commandement


Lecture croisée par Olivier Schmitt

Command Command:
The 21 Century
st
The Politics of Military
General Operations from Korea to
Ukraine
Anthony King Lawrence Freedman

Something Rotten
Land Command
in the 21st Century
Jim Storr

219
Les transformations du commandement

La question du commandement est évidemment centrale dans la conduite des


opérations militaires, qu’il s’agisse d’admirer les « grands capitaines » ou de
blâmer les incompétents pour leurs échecs stratégiques. Pourtant, en dépit de
son importance, l’étude du commandement reste assez rare et se divise en deux
grands genres : d’un côté, la biographie (versant souvent dans l’hagiographie)
des chefs de guerre censés avoir valeur d’exemple et d’inspiration1, et de l’autre,
venant souvent de militaires, une réflexion ancrée dans l’éthique afin de réfléchir
aux responsabilités du chef.
Du côté des études stratégiques, on trouve quelques références portant sur
l’évolution de la pratique du commandement2, et sur l’avantage comparatif de cer-
tains types d’organisation du commandement par rapport à d’autres3, mais le livre
déjà daté de Martin van Creveld sur le sujet n’a pas de réel successeur4. Enfin, les
échecs militaires occidentaux en Irak et en Afghanistan ont suscité une littérature,
en immense majorité anglophone, questionnant la direction stratégique de ces opé-
rations et leur conduite opérative5 (ce qui ne peut manquer de faire ressortir le fait
qu’aucune production critique équivalente n’existe en France).
La publication récente de trois livres sur le sujet est donc la bienvenue,
d’autant que leurs auteurs approchent tous le commandement comme un type
particulier de relation de pouvoir, qui peut donc être analysée avec les outils
classiques des sciences sociales plutôt que comme une forme quasi-mystique
de relation hiérarchique qui serait insaisissable aux non-militaires. Nous avons
donc un ouvrage d’historien (Freedman), de sociologue (King) et de stratégiste
(Storr), chacun éclairant d’une lumière différente, mais complémentaire, les en-
jeux du commandement au XXIe siècle.
Les trois livres ne sont toutefois pas d’une importance égale. Lawrence Free-
dman est évidemment une sommité des études stratégiques, tandis q­ u’Anthony­­
King est un sociologue militaire mondialement reconnu. Leurs ouvrages té-
moignent de leurs qualités analytiques : ils sont détaillés, réfléchis, et ambitieux.
La prose est lucide et mesurée, les arguments démontrés par des preuves (issues
d’archives ou d’entretiens) référencées et transparentes.

1. J. Keegan, L’art du Commandement, Paris, Perrin, 2010.


2. E. Shamir, Transforming Command. The Pursuit of Mission Command in the U.S., British, and
Israeli Armies, Palo Alto, Stanford University Press, 2011.
3. R. Grauer, Commanding Military Power, Cambridge, Cambridge University Press, 2016.
4. M. van Creveld, Command in War, Cambridge, Harvard University Press, 1985.
5. Par exemple, voir Dan Bolger, Why We Lost: A General’s Inside Account of Irak and Afgha-
nistan, New York, First Mariner Books, 2015 ; Tim Bird et Alex Marshall, Afghanistan: How the
West Lost its Way, New Haven, Yale University Press, 2011 ; Theo Farrell, Unwinnable, London,
Vintage 2018 ; Thomas Ricks, Fiasco: The American Adventure in Irak, London, Penguin 2006 ;
Frank Ledwidge, Losing Small Wars: British Military Failure in Irak and Afghanistan, Yale, Yale
University Press 2011 ; Christopher L. Elliott, High Command. British Military Leadership in
the Irak and Afghanistan Wars, Londres, Hurst, 2014. Voir également notre recension croisée de
deux ouvrages dans les pages de cette revue : O. Schmitt, « Une Impasse Stratégique ? L’Armée
Britannique en Irak et en Afghanistan », Vortex, N. 3, Juin 2022, pp. 225-230.

220
Recensions

Rien de tout cela dans l’ouvrage de Storr, qui souffre de nombreux défauts. Il
est d’abord victime du style déplorable de l’auteur (un problème déjà rencontré
dans ses précédents travaux6), qui rend la lecture fastidieuse. En outre, l’admi-
nistration de la preuve des arguments avancés pose problème. Afin de générer
le matériel sur lequel il fonde son argumentation, Storr « s’est entretenu avec 21
officiers en activité ou à la retraite » (p. xi), du lieutenant-colonel au général,
de cinq pays différents. Tous sont totalement anonymes. Si la protection de ces
identités est louable, elle devient gênante quand Storr refuse de fournir toute in-
formation sur le grade, l’expérience, le rôle ou la nationalité de ses informateurs.
Le statut d’une grande partie de leur témoignage devient difficile à appréhender :
il serait par exemple utile de savoir quel officier a fait quelle déclaration afin
de juger de sa représentativité. Par ailleurs, son argumentation se fonde sur des
expériences personnelles non corroborées, consignées dans des « notes » que
Storr a prises « dans les années 1980 ». Résultat : il se dégage de l’ouvrage une
impression d’analyse peu rigoureuse, inspirée par les préconceptions de l’auteur.
Autre problème, Storr explique lui-même qu’une analyse indépendante du com-
mandement est indispensable, car les militaires ne seraient pas capables du recul
nécessaire sur leur propre métier. Or, il fonde sa légitimité à critiquer le comman-
dement sur son expérience militaire, surtout acquise entre les années 80 et 90 :
on est en droit de se demander ce qui rend Storr bien plus réflexif et prescient
que ses collègues, si ce n’est l’opinion qu’il se fait de lui-même. Enfin, l’auteur
semble guidé par une obsession maladive à critiquer Anthony King, quitte à ré-
gulièrement déformer les arguments de ce dernier pour mieux le réfuter : il se
dégage du livre un ton alternant entre l’acrimonie et la jalousie qui se rajoute
aux problèmes stylistiques déjà évoqués. Et pourtant, en dépit de ces défauts,
des idées intéressantes émergent de l’ouvrage, qui relèvent plus de l’intuition
qu’autre chose, mais méritent réflexion.
Ainsi, malgré les différences radicales entre les trois livres en termes de ton,
de méthodes, et d’objectifs, il est possible de leur trouver un thème commun et
d’identifier leurs contributions aux débats sur le commandement.

Lawrence Freedman, Command: The Politics of Military Operations from


Korea to Ukraine
L’ouvrage de Freedman est une contribution importante, qui devrait être lue
par tout officier ayant à s’intéresser aux questions politico-militaires. Au début
de son livre, Freedman définit le commandement comme le fait de disposer de
« l’autorité de donner des ordres » (p.1). Il admet toutefois que le comman-
dement n’est pas simple et qu’il ne se limite pas à la rédaction d’ordres. Il im-
plique aussi leadership et coup d’œil. Cette définition de Freedman est militaire :
elle fait spécifiquement référence aux généraux et à leur autorité de commander
telle que conférée par la loi et les règlements. Cependant, reflétant l’intérêt de

6. Notamment J. Storr, The Human Face of War, Londres, Bloomsbury, 2009.

221
Les transformations du commandement

longue date de l’auteur pour la stratégie, sa préoccupation n’est pas le comman-


dement militaire en lui-même. Il s’intéresse peu aux opérations militaires et à
leur orchestration, mais se concentre sur la politique du commandement militaire
(comme le sous-titre l’indique). Plus précisément, Freedman analyse la relation
entre les dirigeants politiques, en tant que commandants en chef, et leurs chefs
militaires. Cette charnière civilo-militaire est la question centrale du livre. Ses
préoccupations sont essentiellement d’ordre stratégique, même s’il explore la
manière dont les relations politico-militaires influencent les décisions opération-
nelles. Le fait que les décisions opérationnelles soient inévitablement de nature
politique est le thème central de cet ouvrage.
Freedman tente d’identifier comment cette relation entre les dirigeants poli-
tiques et les commandants militaires fonctionne, et quand elle s’effondre. À cette
fin, il documente quinze études de cas allant de la guerre de Corée en 1950 à l’ac-
tuelle guerre russo-ukrainienne. Il se penche sur des exemples célèbres : ­MacArthur
en Corée, les Français en Indochine et en Algérie, Kennedy et la crise des missiles
de Cuba, la guerre du Kippour, la guerre des Malouines, Saddam Hussein. Il traite
aussi d’événements moins discutés, comme la reddition du Pakistan oriental en
1971, ainsi que des épisodes récents en Irak, en Afghanistan et en Ukraine. Dans
chaque exemple, les discussions sont lucides et vivantes, disséquant la dynamique
complexe des situations difficiles auxquelles les commandants politiques et mili-
taires ont été confrontés. Le livre ressemble à Supreme Command d’Eliot Cohen
par son sujet et sa méthodologie7. Il fait également écho à l’ouvrage de John Kee-
gan, L’Art du Commandement, qui identifie trois « idéaux-types » de comman-
dants: l’héroïque, l’anti-héroïque et le faux héroïque. Si Freedman ne définit pas
ses cas de manière aussi formelle, ses chapitres pourraient être lus comme une
typologie des relations civilo-militaires – les bonnes, les mauvaises et les brutales
– au cours des soixante-dix dernières années.
Sur le plan conceptuel et empirique, il s’agit d’un ouvrage ambitieux, riche et
de grande envergure. Bien entendu, l’ampleur même de l’ouvrage constitue éga-
lement un défi pour Freedman. Avec autant de cas et de matériel tirés de situa-
tions radicalement différentes, il n’est pas toujours facile de faire tenir ensemble
le fil conducteur de l’ouvrage, à savoir l’effet sur les décisions opérationnelles
de la relation entre les dirigeants politiques et les commandants militaires. La
dispersion peut menacer à certains moments.
Pourtant, la richesse des études de cas vaut le détour. Freedman rappelle
périodiquement son thème clé – les relations politico-militaires – afin de
s'assurer que les lecteurs puissent dessiner un modèle malgré cette diversité ka-
léidoscopique. Dans le dernier chapitre, il rassemble son analyse pour tenter de
définir le commandement stratégique à l’interface politico-militaire. Il constate
une tension persistante : les commandants politiques et militaires sont soumis

7. E. A. Cohen, Supreme Command. Soldiers, Statesmen and Leadership in Wartime, New York,
Free Press, 2002.

222
Recensions

à des pressions différentes. Par conséquent, leurs relations sont presque inévi-
tablement difficiles. Pourtant, la conciliation de ces tensions est cruciale pour
l’exercice du commandement. Bien que la tension soit éternelle, elle peut être
atténuée par deux mesures.
Premièrement, Freedman rejette le « Huntingtonianisme » simpliste8. Les
commandants ne peuvent pas simplement se faire donner des instructions par
leurs maîtres politiques puis décider par eux-mêmes des moyens de les accom-
plir. Le « contrôle objectif » huntingtonien est un mythe. Dans la pratique, les
militaires ne peuvent tout simplement pas être séparés des pouvoirs politiques.
Comme l’écrit Freedman, « la simple division du travail entre le décideur poli-
tique civil et l’exécuteur politique militaire n’a pas fonctionné dans la pratique »
(pp. 512-513). En effet, « les conséquences de la rupture de la séparation institu-
tionnelle tendent à être un mauvais gouvernement et une armée incompétente »
(p. 513). Les dictateurs ont souvent combiné les rôles de dirigeants politiques et
militaires pour éviter précisément ce problème. Freedman démontre à plusieurs
reprises que cet arrangement, qui promet tant en théorie, est, en réalité, profon-
dément défectueux. Toute efficacité de l’exécutif est viciée par le solipsisme, la
flagornerie et l’imprudence, la Wehrmacht durant la Seconde Guerre mondiale9
ou Saddam Hussein en étant des exemples flagrants.
Malgré tous ses défauts évidents, Freedman préfère donc un système démo-
cratique et professionnel : « Les avantages des systèmes démocratiques ne ré-
sident pas dans leur capacité à éviter les mauvaises décisions, que ce soit de la
part du gouvernement ou des commandants […]). Les avantages résident dans
leur capacité à reconnaître leurs erreurs, à apprendre et à s’adapter ». Et l’au-
teur de conclure : « S’il y a une leçon à tirer de ce livre, ce n’est pas que les
civils et les militaires doivent s’en tenir à leurs propres sphères d’influence et ne
pas interférer dans celles des autres, mais qu’ils doivent engager un dialogue
constant les uns avec les autres » (pp. 514-515). Les objectifs opérationnels
doivent être liés aux objectifs politiques par un échange permanent entre les
commandants civils et militaires au niveau stratégique.
Pour Freedman, Dwight Eisenhower, le commandant suprême des forces
alliées en Europe pendant la Seconde Guerre mondiale, représente un idéal.
­Eisenhower avait peu d’expérience opérationnelle et n’a jamais pu être décrit
8. En référence à l’ouvrage majeur de S. Huntington, The Soldier and the State, (Harvard Univer-
sity Press, 1957) dans lequel il avance que le meilleur modèle de relations politico-militaires est
le « contrôle civil objectif » : les responsables politiques doivent donner des objectifs clairs aux
militaires, et laisser ces derniers décider des moyens de les accomplir. En créant une séparation
étanche, les civils n’interfèrent pas dans des décisions opérationnelles, tandis que les militaires
ne définissent pas les objectifs politiques. Cet argument est évidemment souvent apprécié des
militaires, puisqu’il leur donne une sphère d’expertise autonome qu’ils peuvent exclure de tout
contrôle extérieur. Il leur permet aussi de se défausser des conséquences politiques en cas d’échec
des opérations en invoquant le fait que les instructions données par les responsables civils n’étaient
pas assez claires, ou réalistes.
9. J.-L. Leleu, Combattre en Dictature. 1944 – La Wehrmacht face au Débarquement, Paris, Per-
rin, 2022.

223
Les transformations du commandement

comme un grand capitaine ; il s’est fait « un nom en étant astucieux plutôt qu’hé-
roïque » (p. 5). Néanmoins, pris au milieu d’un « cirque de monstres » de nar-
cissisme (Churchill, de Gaulle, Roosevelt) et de divas militaires (Montgomery,
Patton), il a réussi, d’une manière ou d’une autre, à encourager la coopération :
« Il était très professionnel dans sa compréhension de la manière dont la puis-
sance militaire devait être développée et appliquée, mais ce qui a fait la diffé-
rence, c’est qu’il pouvait travailler avec les chefs d’état-major des États-Unis et
du Royaume-Uni, conserver la confiance du président Franklin Roosevelt et du
Premier ministre Winston Churchill, et faire face à des généraux égoïstes » (p.
6). Actuellement, la relation entre le président Volodymyr Zelensky et le général
Zaluzhnyi, mentionnés par Freedman, semble également tout à fait fonctionnelle.
L’ouvrage de Freedman contribue ainsi à une littérature croissante soulignant les
nombreux problèmes du fantasme huntingtonien de « contrôle objectif »10, et
remettant en cause l’idée d’un « niveau opératif » qui serait une sorte de sphère
militaire pure déconnectée de toute considération politico-stratégique11.
Deuxièmement, Freedman promeut un commandement militaire opérationnel
intégré. Une fois que les commandants civils et militaires se sont mis d’accord
sur la stratégie et communiquent entre eux sur les opérations, Freedman expose
­– beaucoup plus brièvement – à quoi pourrait ressembler le commandement mi-
litaire opérationnel lui-même. Selon lui, les commandants opérationnels doivent
s’appuyer sur leur autorité formelle pour donner des ordres, mais ils doivent
maîtriser les « réseaux informels qui garantissent le bon fonctionnement du sys-
tème ». En effet, « le respect de la chaîne de commandement, renforcé par les
impératifs de la discipline militaire, peut ne pas suffire à garantir qu’ils sont
effectivement suivis » (p. 515). Selon Freedman, les relations informelles sont
cruciales pour garantir le respect des ordres. Par conséquent, lors des opérations,
les commandants doivent établir des relations avec leurs supérieurs, leurs pairs
et leurs subordonnés. Freedman affirme que l’introduction des communications
numériques a notamment facilité l’interaction entre les échelons et les comman-
dants individuels à chaque niveau : « Avec leurs communications en réseau, les
officiers subalternes pouvaient vérifier les orientations auprès de leurs supé-
rieurs avant d’agir et leurs supérieurs pouvaient s’attendre à être impliqués »
(p. 496). Il décrit un système de commandement par objectif ; les commandants
subordonnés ne font pas simplement ce qu’ils veulent face à l’incertitude, mais
ils sont toujours intégrés à leurs supérieurs dans un dialogue constant, en élabo-
rant ensemble des plans d’action.
Freedman présente son modèle de commandement comme étant individualiste.
Il est centré sur le commandant dont l’autorité à donner des ordres et les pouvoirs
personnels d’intuition et d’expérience sont déterminants. Pour Freedman, seuls

10. R. Brooks, « Paradoxes of Professionalism: Rethinking Civil-Military Relations in the United


States », International Security, 44/4, 2020, pp. 7-44.
11. B. A. Friedman, On Operations. Operational Art and Military Disciplines, Newport, Naval
Institute Press, 2021.

224
Recensions

les commandants habilités et autorisés à le faire peuvent réagir assez rapidement


aux situations changeantes et aux crises – et peuvent donner des ordres assez ra-
pidement pour les résoudre. Toutefois, comme nous le verrons ci-dessous, l’indi-
vidualisme que revendique formellement Freedman est en pratique atténué par les
pratiques collectives, qu’il décrit lui-même dans son ouvrage.

Jim Storr, Something Rotten. Land Command in the 21st Century


Something Rotten est une critique brutale du commandement occidental au
cours des deux dernières décennies. Storr prétend évaluer le commandement ter-
restre occidental, mais en fait, la grande majorité de ses exemples proviennent
du Royaume-Uni. Il s’agit principalement d’un exposé sur l’échec du comman-
dement de l’armée britannique en Irak et en Afghanistan et sur les exercices de
poste de commandement qui ont suivi. Storr a une réponse simple à tout ce qui
s’est mal passé : l’armée britannique a oublié comment commander. Les états-
majors sont devenus trop importants, et de ce fait trop intrusifs et axés sur les
processus ; les plans et les ordres sont beaucoup trop longs. Par conséquent,
ils prennent beaucoup trop de temps à essayer de générer des ordres, puisque
l’inflation des grades a conduit à dépeupler les unités de terrain au profit des
états-majors. Les commandants ne peuvent pas prendre de décisions. Storr est à
son meilleur lorsqu’il illustre par des chiffres la situation qu’il dénonce, non sans
un certain talent rhétorique cette fois. À titre d’exemple, l’armée de Terre britan-
nique de 2020 comptait presque autant de lieutenants-colonels que celle de 1980
(1 731 en 2020 et 1 824 en 1980), alors que son volume total avait entretemps
été réduit de moitié.
Selon Storr, la croissance des processus et l’expansion du personnel sont
donc purement motivées par des exigences bureaucratiques arbitraires, et non
par des besoins militaires. Il soutient que cette situation peut être facilement
corrigée. Les quartiers généraux devraient être radicalement réduits ; des pans
entiers d’officiers d’état-major devraient être mis à la retraite, les quartiers géné-
raux retrouvant leur taille supposée optimale de la Seconde Guerre mondiale ou
de la fin de la Guerre froide. Les plans et les ordres devraient être simplifiés en
se concentrant sur la prochaine action tactique, plutôt que de planifier des cam-
pagnes plus longues : « Si la planification est courte et rapide, la planification
d’urgence n’est généralement pas nécessaire ». La guerre peut être chaotique,
mais à tout moment, il n’y a que quelques plans d’action possibles. Pour un bon
commandant, la marche à suivre devrait être évidente. Les questions de coor-
dination et d’enchaînement sont apparemment assez simples. Par conséquent,
Storr préconise un système de « prise de décision naturaliste », basé sur « l’ex-
périence et l’intuition » (p. 90). Comme déjà mentionné, le jugement de l’auteur
est parfois inspirant, mais il limite trop souvent ses arguments à « tout fout le
camp » ou « tous les autres sont des idiots », ce qui réduit sa portée.
Les approches de Freedman et de Storr diffèrent à bien des égards. Pour-
tant, Freedman et Storr convergent vers une position largement commune. Ils

225
Les transformations du commandement

cherchent à situer le commandement dans la liberté d’action du commandant ;


ils considèrent l’intelligence et l’imagination individuelles, ainsi que les réseaux
informels comme décisifs. L’accent qu’ils mettent sur la personnalité et les choix
du commandant semble découler d’une compréhension commune du caractère
de la guerre. Storr affirme que « la guerre est depuis longtemps d’une complexité
extrême » (p. 35) ; c’est le chaos. De même, sur un ton plus mesuré, Freedman
affirme que le hasard, la chance, l’incertitude et l’aléatoire font irrémédiable-
ment partie de la guerre. Puisque la contingence domine dans la guerre, elle ne
peut être atténuée que par les agents individuels, qui ont l’autorité et la liberté de
réagir et d’innover à volonté. Freedman et Storr recommandent des systèmes de
commandement ouverts et flexibles, organisés autour de commandants indivi-
duels habilités à prendre et à appliquer des décisions rapidement et à donner des
ordres immédiatement.

Anthony King, Command. The 21st Century General


Parce que Freedman et Storr promeuvent une vision individualisée du com-
mandement, le livre d’Anthony King, Command, est une cible évidente pour
eux. De fait, King décrit l’émergence de ce qu’il nomme un « commandement
collectif », qui tranche avec l’image d’Épinal du chef militaire seul avec ses
ordres face à son destin. L’ouvrage adopte à la fois une perspective historique
en montrant l’évolution des types de commandements opératifs depuis la Pre-
mière Guerre mondiale et une perspective sociologique à partir des enquêtes et
observations menées par King auprès de l’armée britannique. Cet ouvrage sur le
commandement est également la conclusion d’une trilogie sur la transformation
des forces armées entamée par l’auteur avec The Combat Soldier (portant sur la
cohésion au sein des unités d’infanterie) et poursuivie par The Transformation
of Europe’s Armed Forces, décrivant la consolidation des forces armées euro-
péennes autour de brigades projetables.
Pour King, le commandant se trouve au centre dans un système de comman-
dement collectif. Il souscrit ainsi à la description de David Petraeus : « Les opé-
rations contemporaines sont centrées sur le commandant et rendues possibles
par le réseau. Le réseau n’est pas le centre. Le commandant l’est » (p. 247).
Le système de commandement « collectif » qu’il décrit n’affaiblit en rien les
pouvoirs, les responsabilités et les devoirs du commandant. Le commandement
collectif n’est pas un commandement par comité. Cependant, précisément parce
que la portée du commandement s’est élargie de telle sorte que même une ac-
tion tactique terrestre implique désormais des dimensions aériennes, maritimes,
cybernétiques, spatiales, informationnelles et politiques, la gestion des opéra-
tions est devenue plus difficile. Il faut prendre plus de décisions sur un spectre
plus large, souvent plus rapidement. En réponse à cette pression fonctionnelle,
les armées occidentales, les États-Unis en tête, ont agrandi leurs quartiers géné-
raux, nommé des adjoints, habilité des officiers d’état-major et des subordonnés
à partager une partie de la pression décisionnelle avec leurs commandants. Dans

226
Recensions

un tel environnement, les commandants qui ont réussi ont cherché à créer des
équipes de commandement cohésives, unifiées autour d’une mission unique, in-
tégrées entre les échelons, les formations et les services. Le résultat est une pra-
tique de commandement historiquement distincte : ni meilleure, ni pire que les
systèmes de commandement plus individualisés du XXe siècle, mais différente,
avec ses propres forces et faiblesses – y compris un glissement potentiel vers la
fascination pour le processus, observée par Storr. Autre apport du livre, l’auteur
observe un mouvement de recomposition autour des divisions comme unités co-
hérentes élémentaires après la « brigadisation » des forces armées occidentales
au summum de l’ère des interventions.

Convergence
Il semble que Freedman et Storr aient mal interprété le concept de comman-
dement collectif de King, qu’ils semblent associer à une déresponsabilisation
du commandant. Cependant, de manière ironique, Freedman est beaucoup plus
proche du concept de commandement collectif qu’il ne semble le penser. Son
travail est une dissection subtile de la relation entre le leader politique et le com-
mandant militaire. Il démontre catégoriquement que le succès des opérations mi-
litaires repose sur une intégration étroite entre ces deux acteurs. Les ordres que
les commandants militaires finissent par donner trouvent en fait leur origine dans
les interactions avec leurs maîtres politiques. Selon Freedman, un ordre efficace
n’est donc pas simplement une manifestation de l’autorité individuelle des com-
mandants militaires – bien qu’il doive être empreint de leur autorité légale – mais
est aussi le produit d’un partenariat entre les commandants civils et militaires.
Même si seul un commandant peut émettre un ordre, il s’agit d’une décision
collective, produite non pas par un comité ou un consensus nébuleux, mais par
une collaboration, une négociation et une discussion intenses entre deux respon-
sables puissants. Si l’on compare les descriptions faites par Freedman du limo-
geage de MacArthur en 1951 et de McChrystal en 2010, on pourrait conclure que
ce dialogue politico-militaire s’est renforcé et intensifié. Pourrait-on dire qu’il
est devenu plus collectif ?
En effet, il est particulièrement intéressant de constater à quel point la des-
cription que fait Freedman du commandement opérationnel contemporain, faci-
lité par les communications numériques, converge avec la description que fait
King du commandement divisionnaire. Freedman pense que le commandement
opérationnel devrait être construit autour de commandants individuels intégrés
étroitement avec leurs subordonnés pour qu’ils puissent répondre rapidement et
de manière cohérente à l’imprévu. Il considère que ces relations, facilitées par
les communications numériques, sont essentiellement informelles – les ordres ne
servant que de colonne vertébrale formelle.
Les relations informelles peuvent être importantes mais, selon King, le succès
du commandement d’une division dépend de bien d’autres paramètres. L’exécu-

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Les transformations du commandement

tion du commandement va également bien au-delà des ordres, aussi essentiels


soient-ils. Les équipes de commandement professionnelles sont forgées par une
doctrine partagée, des structures hiérarchiques formelles, une division précise
du travail, des rôles autorisés, un travail routinier d’état-major, une formation
intense, une communication horizontale et verticale systématique et des répéti-
tions minutieuses. Reste que les visions du commandement de King et Freedman
possèdent de nombreux points communs.
Il reste une dernière question inévitable. Que nous apprennent ces livres sur
l’actuelle guerre russo-ukrainienne ? Le 24 février 2022, la Russie a envahi
l’Ukraine. Contre toutes les prédictions, l’invasion russe n’a pas atteint son ob-
jectif stratégique de détruire le gouvernement Zelensky et n’a pas permis d’an-
nexer durablement les parties orientale et méridionale du pays. La guerre a une
fois de plus mis au premier plan la question du commandement. Il sera fascinant
de comparer les systèmes de commandement russes et ukrainiens lorsque davan-
tage de sources seront déclassifiées. Cependant, certaines observations initiales
sont évidentes. Le commandement russe a échoué de manière flagrante. L’opéra-
tion a été coordonnée par une chaîne de commandement très verticale mais dé-
sagrégée. Les commandants sur le théâtre d’opérations, qui ne sont responsables
que de secteurs limités, étaient sous le contrôle direct de Poutine. Peu d’intégra-
tion a été relevée entre les échelons et entre les services et les formations. Les
Russes n’ont pas réussi à mener une campagne intégrée et conjointe, ils n’ont
livré qu’une série de batailles tactiques locales. Le diagnostic de Freedman sur
les échecs de la dictature semble aini tout à fait exact. La fusion du leadership
politique et militaire, comme le montre l’autocratie de Poutine, suscite rarement
de bons résultats.
Ensemble, ces trois livres démontrent l’intérêt de considérer le commande-
ment comme une relation de pouvoir, et de l’analyser avec les outils des sciences
sociales afin de sortir d’une analyse « éthique » qui verse parfois dans le nar-
cissisme un peu complaisant. Ils démontrent que le commandement des forces
armées occidentales, en tant que mode de production d’un effet stratégique, s’est
transformé depuis la Seconde Guerre mondiale. Que cette évolution soit un bien
ou un mal, le diagnostic est en tous cas posé et les outils conceptuels présents
dans ces ouvrages devraient donner du grain à moudre au moment où les forces
armées occidentales sortent de leur fonction de police internationale pour redé-
couvrir la compétition stratégique. Ces livres peuvent aider à s’y préparer, en
réfléchissant au rôle des chefs et aux structures qui les servent.

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Directeur de la publication : Relecture :
GDA Stéphane Dupont, directeur du CESA Elie François Kerner
Quitterie Holsteyn
Directeur de la publication adjoint : Camille Touron
Col Julien Resplandy
Traduction :
Rédacteur en chef : Joaquim Gaignard
Jean-Christophe Noël Jere Hamilton
Jules Mallard
Rédacteurs en chef adjoint: Amy Yanan Zhang
Cne Ivan Sand
Ltt Anne Maurin Maquettage :
Ltt Pierre Vallée Emmanuel Batisse
Philippe Bucher
Comité de rédaction : Sgt Nadir Bouras
Patrick Bouhet
Lcl Raphaël Briant Diffusion :
Lcl Romain Desjars de Keranroue Claude Donavin
Col Pierre Gaudillière Clc Mathieu Cornu
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Cne Béatrice Hainaut Correspondance :
Laurent Henninger CESA
Thomas Hippler 1 place Joffre – 75700 Paris SP 07 – BP 43
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Imprimerie EDIACA
GCA Philippe Steininger
Établissement d’impression, de diffusion et
Elie Tenenbaum
d’archivage du commissariat des armées
Olivier Zajec
Contact :
vortexlarevue@[Link]

Tirage : 900 exemplaires

ISSN 2803-855X
N° 4 Renseignement aérien et spatial
RTEX
Études sur la puissance aérienne et spatiale

N°4 - DÉCEMBRE 2022


Renseignement aérien et spatial

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