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Effets de la puissance aérienne en 2021

Le numéro de décembre 2021 de la revue Vortex explore les effets de la puissance aérienne à travers une série d'articles et d'interviews, mettant en lumière les défis contemporains et les réflexions nécessaires pour optimiser son utilisation. Les contributions abordent des thèmes tels que la généalogie de l'approche systémique, les effets de seuil en stratégie, et l'importance des sciences sociales dans la pensée stratégique aérienne. Ce numéro vise à susciter un débat sur la pertinence et l'efficacité de la puissance aérienne dans un contexte géopolitique en évolution.

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Effets de la puissance aérienne en 2021

Le numéro de décembre 2021 de la revue Vortex explore les effets de la puissance aérienne à travers une série d'articles et d'interviews, mettant en lumière les défis contemporains et les réflexions nécessaires pour optimiser son utilisation. Les contributions abordent des thèmes tels que la généalogie de l'approche systémique, les effets de seuil en stratégie, et l'importance des sciences sociales dans la pensée stratégique aérienne. Ce numéro vise à susciter un débat sur la pertinence et l'efficacité de la puissance aérienne dans un contexte géopolitique en évolution.

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Les effets de la puissance aérienne

RTEX
Études sur la puissance aérienne et spatiale

N°2 - DÉCEMBRE 2021

N° 2
Les effets de la puissance aérienne
Directeur de la publication : Relecture :
GBA Julien Sabéné, directeur du CESA Guillaume Devaure
Jessica Faurite
Directeur de la publication adjoint : Thomas Ferlin
Col Richard Gros Constantin Ghika
Cne Louise Matz
Rédacteur en chef : Ltt Anne Maurin
Thomas Médard
Jean-Christophe Noël
Valentin Nicod
Guénolé Reucheron
Rédacteur en chef adjoint:
Marie Socasau
Cne Yvan Sand Mathilde Toussaint
Asp Pierre Vallée
Assistant de rédaction :
Amy Yanan Zhang Traductions :
Jere Hamilton
Comité de rédaction : Christopher Hyde
Patrick Bouhet Amy Yanan Zhang
Lcl Romain Desjars de Keranroue
Philippe Gros Maquettage :
Laurent Henninger
Emmanuel Batisse
Thomas Hippler
Philippe Bucher
Jean-Baptiste Jeangène-Vilmer
Sgt Nadir Bouras
Col Anne Labadie
Col Jean-Patrice Le Saint
Diffusion :
Col David Pappalardo
Stephen Rookes Claude Donavin
Olivier Schmitt Clc Mathieu Cornu
GCA Philippe Steininger
Elie Tenenbaum Correspondance :
Olivier Zajec CESA
1 place Joffre – 75700 Paris SP 07 – BP 43
Tél. : 01 44 42 83 96

Photogravure et impression :
Imprimerie EDIACA
Établissement d’impression, de diffusion et
d’archivage du commissariat des armées

Contact :
vortexlarevue@[Link]

Tirage : 800 exemplaires

ISSN 2803-855X
SOMMAIRE

Survol.......................................................................................................3

Les effets de la puissance aérienne


Les effets de la puissance aérienne : invitation à une réflexion nationale.....9
Une généalogie de l’approche systémique ............................................21
Les défis contemporains de l’approche systémique.................................31
Effets de seuil en stratégie.......................................................................43
La France et les ponts aériens : rôles et enjeux
d’une « puissance moyenne ».................................................................57
Les effets : entre espoirs et réalités..........................................................73
Opération Effet Durable : pourquoi la manœuvre fonctionne
mieux en théorie qu’en réalité................................................................85
Penser les effets : l’importance des sciences sociales
pour la pensée stratégique aérienne......................................................103

VARIA
Cadrage conceptuel de la puissance aérospatiale.................................119
Aspects qualitatifs de l’intervention russe en Syrie................................135
Conquérir et sanctuariser le ciel syrien.................................................153
Du kaïros aux formes modernes d’opportunité ....................................183

HISTOIRE
Bataille aérienne de France (mai-juin 1940) :
Considérations doctrinales, organisationnelles et stratégiques ..............195
INTERVIEW
Entretien avec le Lieutenant General (ret.) David Deptula......................219

RECENSIONS
Thoughts on War..................................................................................239
Selling Schweinfurt : Targeting Assessment, and Marketing
in the Air Campaign Against German Industry.............................................. 244
Air Power’s Lost Cause :
The American Air Wars of Vietnam.......................................................248
Opération Poker : au cœur de la dissuasion nucléaire française...........253
Understanding Contemporary Air Power...............................................256

Les articles proposés dans ce numéro ne reflètent que la vue des auteurs.
Ils n’engagent en aucun cas le ministère des Armées,
le Department of Defense ou l'US Air Force.

2
Ouverture

Survol
Jean-Christophe Noël

Chers lecteurs,

C’est avec grand plaisir que nous publions ce deuxième numéro de la re-
vue Vortex. Fidèles à notre ligne éditoriale, nous vous proposons 14 articles
et interview pour explorer la nature de la puissance aérienne, commenter son
usage et proposer des pistes pour améliorer ses résultats. Vous pouvez bien
sûr retrouver ce numéro sous forme papier ou sous forme électronique, en
français ou en anglais. La revue est désormais hébergée sur un nouveau site
dont l’adresse est [Link]

Les premiers articles de ce numéro composent le dossier du semestre,


consacré aux effets de la puissance aérienne. Le terme d’effet est étroitement
associé à celui de la puissance aérienne depuis la fin du 20ème siècle et semble
désormais aller de soi. Pour autant, de nombreuses questions demeurent.
Que signifie cette notion exactement ? Comment produit-on des effets sur
le champ de bataille ? Quelles sont les méthodes privilégiées ? Une ving-
taine d’années de pratique n’ont-elles pas fait apparaître des limites ? Et plus
généralement, sur quels fondements repose la pensée de la guerre aérienne
aujourd’hui ?

C’est à ces questions – et bien d’autres – que les huit articles du dossier
sont consacrés.

J. P. Le Saint propose d’abord un texte qui introduit la notion et en dé-


voile plusieurs aspects. Il élargit son propos en amorçant une réflexion sur
la manière dont une puissance moyenne comme la France peut optimiser
les effets produits par son aviation militaire. P. Gros propose en deux ar-
ticles une généalogie du concept et une synthèse technique, précise mais aussi
abordable sur les défis qui demeurent pour bien exploiter l’approche par les
effets dans la planification opérationnelle. R. Gros et E. Nal poursuivent
cette exploration en s’intéressant aux « effets de seuil », autrement dit les
effets que produisent les seuils dans la stratégie. I. Sand clôture ce qu’on peut
considérer être la première partie du dossier par un article qui aurait pu être
intitulé « comment obtenir des effets quand vous ne pouvez pas les produire

3
seuls ? ». Il aborde la problématique des ponts aériens et brosse en même
temps une histoire rapide du transport aérien militaire français.

Les trois derniers articles du dossier poussent la réflexion sur les effets
et la puissance aérienne dans ses retranchements. P. Bouhet dissèque le
terme et son utilisation pour en souligner les manques méthodologiques
et les simplifications regrettables, même s’il est convaincu de son intérêt.
H. Venable s’interroge pour sa part sur la différence entre les raisonne-
ments théoriques et leurs résultats sur le terrain au travers de l’exemple de
l’approche par la manœuvre. Les effets de cette approche semblent enten-
dus et validés par l’histoire. H. Venable modère néanmoins cette affirma-
tion, rappelant incidemment que s’imposer sur le plan tactique ou opératif
ne garantit pas la victoire stratégique. Le dernier article d’O. Schmitt ap-
pelle enfin à une révolution conceptuelle. Se livrant à une critique féroce
des écrits des grands théoriciens de la guerre aérienne, il invite les aviateurs
à repenser les fondements de cette discipline en s’aidant des méthodes et
des acquis des sciences sociales.

Son appel semble être entendu puisque le premier des articles de la ru-
brique varia est consacré à la définition de la puissance aérienne. R. Briant
propose de réfléchir à sa signification en convoquant justement les sciences
politiques et en tentant d’adapter les différentes théories de la puissance à
la troisième dimension. Les deux articles suivants reviennent à des considé-
rations moins abstraites et éclairent l’intervention russe en Syrie. M. Pinel
et X. Rival brossent le contexte et la nature de cette intervention, évaluant
notamment ses conséquences sur l’évolution de la Voïenno-vozdouchnye sily.
P. Grasser décrit avec minutie la manière dont les Russes se sont projetés et
ont protégé leur dispositif au Moyen-Orient. Le spectre des menaces qu’ils
doivent affronter s’étale sur une gamme allant des drones artisanaux aux
missiles de croisière occidentaux. Beaucoup de leçons peuvent être tirées de
l’exemple russe pour les armées de l’air occidentales. Enfin, la rubrique va-
ria se termine par un nouvel article d’E. Nal qui propose une passionnante
réflexion philosophique sur le temps et plus particulièrement le kaïros. À
l’heure où la maitrise de la boucle OODA ou la mise en place d’un tempo
plus rapide que celui de l’adversaire semblent résumer la stratégie aérienne,
E. Nal nous propose un stimulant voyage pour observer comment les Grecs
anciens, les stratégistes asiatiques ou les philosophes contemporains per-
çoivent le temps dans l’action.

L’article historique de J.C. Foucrier est consacré à la campagne aérienne


pendant la bataille de France en 1940. Beaucoup de mythes, de croyances, et
même d’ignorance demeurent dans le grand public autour de cette « étrange
défaite », notamment sur les événements advenus dans la troisième dimen-
sion. Si Vortex peut contribuer à dissiper le brouillard qui entoure cette

4
Ouverture

campagne aérienne si particulière, nous aurons atteint notre but. L’auteur


résume ainsi les dernières recherches sur ce thème dans un article illustré
de photos parfois rares qui seront, nous l’espérons, appréciées par tous les
amateurs d’aviation.

Des débats, des remises en question, des interrogations, des défaites…


Vous vous sentez abattu, plein de doutes sur les capacités de la puissance
aérienne avant de parvenir à la fin de votre lecture ? Rassurez-vous, nous
avons le traitement pour vous remonter. Seize pages d’interview avec l’avia-
teur qui incarne probablement le mieux la puissance aérienne dans ces der-
nières décennies. Ayant tenu des rôles aussi divers que pilote, concepteur,
planificateur, Deputy Chief of Staff, visionnaire, lobbyiste au service de la
puissance aérienne américaine, D. Deptula demeure aussi passionné et fou-
gueux quand il s’exprime sur la guerre dans les airs que lorsqu’il a monté
pour la première fois l’échelle d’un cockpit de F-15C. Sa description des
événements des trois dernières décennies mérite toute notre attention. Pour
employer un euphémisme, il est probable que certains ne partageront pas
tous ses avis. Mais là encore, nous encourageons le débat. Une chose est
cependant certaine. Il ne fait aucun doute que D. Deptula sera considéré
dans le futur comme une des principales figures de l’histoire de l’USAF.
Nous le remercions chaleureusement d’avoir consacré du temps pour ré-
pondre à nos questions.

Ce deuxième numéro se termine par la recension de quatre ouvrages. Les


deux premiers reviennent sur des épisodes historiques, le troisième décrit une
force aérienne « qui se voit », mais qui n’est pas bien connue et le dernier est
un manuel remarquable. Leurs lectures sont très conseillées. Ajoutons pour
l’édition française que nous vous proposons à nouveau la recension effectuée
dans le premier numéro par J.P. Le Saint sur un ouvrage de P. Meilinger, qui
avait été mal imprimée. Nous présentons nos excuses à l’auteur et réparons
donc cette erreur.

Si vous souhaitez réagir au contenu de ce numéro, ou pour toute demande


de renseignement, toute proposition, nous demeurons à votre écoute sur
l’adresse vortexlarevue@[Link].

Nous vous souhaitons une excellente lecture.

5
6
DOSSIER
Les effets de la puissance
aérienne

7
8
Les effets de la puissance aérienne

Les effets de la puissance aérienne :


invitation à une réflexion nationale
Jean-Patrice Le Saint

Navigateur officier systèmes d’armes, le colonel Le Saint a servi sur Mirage


2000. Il a été « plume » du chef d’état-major des armées, officier d’échange au
sein du groupe d’études stratégiques du chef d’état-major de l’USAF, et chef du
bureau « stratégies non conventionnelles » de la DGRIS. Il a commandé la BA
116 et la base de défense d’Epinal-Luxeuil. Il est aujourd’hui chef d’état-major
des Forces aériennes stratégiques.

Le retrait définitif des dernières forces coalisées d’Afghanistan, à l’été


2021, est assez largement considéré comme l’épisode conclusif d’une
parenthèse géostratégique. Inaugurée au lendemain de la guerre froide et
caractérisée par un interventionnisme occidental sans entrave militaire
sérieuse ou presque, les forces aériennes y ont occupé une place majeure.
Souvent utilisées en première ligne au lancement des opérations puis
toujours essentielles à l’appui et au soutien de la force interarmées, elles y ont
considérablement étendu la palette de leurs options politiques et militaires,
avec une réactivité, une allonge et une précision inégalées jusqu’alors. Leur
potentiel a-t-il cependant été toujours bien compris et utilisé ?
La question se repose aujourd’hui. En proie à une forme d’usure
opérationnelle et confrontées à de multiples défis capacitaires, elles pourraient
devoir intervenir dans un environnement nettement moins permissif, plus
complexe et plus confus. L’affirmation agressive de puissances mondiales et
régionales, la relative fragilisation des solidarités internationales traditionnelles
et du multilatéralisme sont autant de facteurs structurants. Face à ces défis
émergents, la pertinence de l’outil militaire en général, et de sa composante
aérienne en particulier, doit être reconsidérée au double prisme de son coût et
de son « rendement ». Elle doit l’être dans ce qu’il permet de manière générique,
mais aussi dans sa déclinaison nationale, au travers des capacités militaires qui
le structurent et des effets que l’on peut en attendre.

9
Invitation à une réflexion nationale

Ce sujet à la fois extrêmement riche et complexe mérite d’être réexaminé,


en particulier parce que son appréhension paraît être encore parfois brouillée
par un vocabulaire imprécis, qui emprunte facilement au registre de la
communication. Nul besoin d’être spécialiste de stratégie opérationnelle ou
des réflexions nationales en la matière, pour suggérer quelques réflexions sur
les effets de la puissance aérienne. Tel est l’objet de cet article, qui propose
une remise à plat de la dialectique des effets de la puissance aérienne, avant
d’esquisser quelques pistes plus directement applicables à notre armée de
l’Air et de l’Espace.

Une réflexion encore légitime ?


Réfléchir aux effets de la puissance aérienne peut sembler incongru et
même relever d’un corporatisme éculé, alors que l’interarmées et bientôt les
opérations « multi-domaines et multi-champs » sont postulés comme le cadre
et l’horizon indépassables des opérations militaires. La juxtaposition plus ou
moins bien coordonnée au cours de l’histoire des différentes composantes
d’une force interarmées, puis leur imbrication croissante depuis une trentaine
d’années n’ont cependant gommé ni les différences physiques entre les milieux
d’application de la force militaire, ni celles entre les capacités qui l’exercent.
Quelles que soient l’étendue et la complexité des combinaisons interarmées
éprouvées et futures, quel que soit le contexte de leur mise en œuvre, l’apparente
dilution des caractéristiques de chaque composante au sein d’un ensemble
toujours plus vaste et plus intégré renforce la nécessité de mesurer leurs atouts
et leurs limites propres. Il s’agit en somme d’évaluer plus finement encore la
contribution spécifique de l’arme aérienne, pour dégager plus précisément les
synergies qu’elle est en mesure de porter et même de générer.
Quel périmètre considérer dès lors, tandis que l’armée de l’Air est
devenue en septembre 2020 armée de l’Air et de l’Espace ? Peut-on encore
dissocier l’action dans l’atmosphère et dans l’espace exo-atmosphérique,
voire les adhérences de ces milieux avec les autres milieux et domaines de
l’action militaire : cyber, information, guerre électronique ? Le stratégiste se
trouve ici face à un dilemme. D’un côté, ces milieux présentent toujours des
caractéristiques intrinsèques qui déterminent des capacités singulièrement
différentes même si elles peuvent se recouper partiellement. De l’autre, ces
capacités interagissent déjà à un niveau si élevé qu’il semble artificiel de
vouloir les appréhender de manière totalement disjointe.
Il reste cependant utile de conduire une analyse et une synthèse dissociées,
du moins dans un premier temps. C’est ensuite, lorsqu’on se positionne au
niveau opératif, celui de la conception et de la conduite d’une manœuvre
plus globale, qu’il devient indispensable d’évaluer en quoi et comment la
combinaison de ces systèmes peut produire des effets d’une autre nature.
Car, et c’est tout l’intérêt des réflexions en cours sur les opérations multi-

10
Les effets de la puissance aérienne

domaines et multi-champs, les composantes traditionnelles d’une force


militaire atteignent aujourd’hui un tel niveau de fongibilité opérationnelle
que leur combinaison pourra bientôt générer des effets nouveaux, autres que
ceux résultant de la simple somme de leurs effets spécifiques.
On considérera donc ici la puissance aérienne1 comme l’élément central de
la réflexion, sans exclure bien sûr ses interactions avec les autres composantes
de la force. L’aviateur est du reste particulièrement légitime pour réfléchir
aux effets de l’action militaire. C’est bien l’avion qui, dès la Première Guerre
mondiale, a accéléré l’inéluctable rapprochement des stratégies terrestre et
navale. Et ce sont les aviateurs qui, dès les premiers théoriciens, ont porté
l’analyse systémique et, plus récemment, élaboré ses derniers raffinements.
Du bombardement douhétien au « combat en mosaïque » en passant par
la guerre parallèle et les opérations basées sur les effets, ils ont toujours été
pionniers en la matière.

Définir les effets


Le concept d’effecteur, une notion commode mais mal assise
Précisons d’abord les termes du débat. En adoptant le point de vue du
planificateur ou de l’exécutant d’une action donnée, on appelle effet le résultat
volontaire ou involontaire de cette action. Et l’on désigne couramment
par « effecteur » l’équipement, armement ou système embarqué, conçu
et employé pour produire cet effet. Dans notre jargon militaire national,
l’effecteur a d’abord été appelé « optionnel » pour signifier qu’il ne faisait
pas partie de la configuration de base du système d’arme prêt au combat
puis, plus heureusement2, par le néologisme « missionnel » pour insister sur
le fait qu’il restait indispensable à l’exécution de la mission.
Aussi séduisante et utile qu’elle puisse paraître3, cette caractérisation
est pour le moins discutable. Peu parlante hors du cercle des initiés, elle est
par ailleurs trop restrictive, au moins pour deux raisons. D’une part, en
cantonnant l’effecteur à un matériel, elle situe la réflexion au niveau de la
« conquête des ressources » (planification capacitaire), et de leur répartition
pour l’entraînement ou leur utilisation en opération. Lorsque le nombre de
ces équipements est très inférieur à celui des vecteurs capables de les mettre en

1. Entendue ici comme l’ensemble des moyens militaires intervenant dans l’atmosphère, dont
l’engagement est de nature à produire des effets politiques, stratégiques, opératifs et tactiques.
Ces moyens regroupent les aéronefs de toute taille, habités ou non, et les missiles de tout type,
tirés par ces aéronefs ou depuis la surface.
2. L’optionnel étant par définition ce dont on peut se passer.
3. L’intérêt pratique d’associer un effet à un effecteur est incontestable en stratégie
opérationnelle comme en stratégie des moyens. Cette association simplifie le raisonnement et
fait gagner un temps précieux.

11
Invitation à une réflexion nationale

œuvre, ce qui est le cas depuis longtemps pour nos armées4, leur inventaire et
leur disponibilité déterminent les options envisageables pour le planificateur
mais ils imposent une logique de moyens (bottom up) au détriment d’une
logique d’effets (top down). Or, si la pratique est toujours inspirée par la
stratégie de ses moyens, c’est bien cette logique d’effets qui doit primer.
D’autre part, un capteur ou un armement embarqué sont certes des
« effecteurs », mais un simple vecteur aérien isolé ou la combinaison de plusieurs
d’entre eux peuvent également produire des effets, par leur déploiement, leur
engagement ou parfois la seule menace qu’ils incarnent. Si, par exemple,
l’effet recherché est la rejointe du domaine de tir d’un missile de croisière à
des fins de coercition, l’avion porteur de l’arme est bien l’effecteur. Ce qui est
vrai pour un aéronef équipé ou une patrouille armée peut l’être aussi quand
ces vecteurs sont dépourvus de « missionnels » guerriers. Songeons aux effets
cognitifs produits sur un large public par les démonstrations de la Patrouille
de France, emblème du prestige technologique et opérationnel national mais
aussi source de fierté, de motivation et de même de recrutement…
Dans un registre plus offensif, le déploiement préventif d’avions d’armes
à proximité d’une zone de conflit à fin d’intimidation voire de coercition
(Bouclier du désert, 1990) peut produire des effets de portée stratégique.
Dans ce cas, c’est donc, bien plus qu’un équipement ou un système d’armes,
le potentiel de nuisance porté par un dispositif, une posture, une stratégie
qui fait la différence. En forçant le trait, c’est la puissance aérienne dans son
ensemble qui est « effectrice ». Et si tout est potentiellement effecteur, rien ne
l’est plus vraiment. C’est pourquoi, malgré son usage courant et son utilité
pour la planification, ce terme sera employé avec parcimonie, et un champ
lexical plus précis et plus concret (vecteurs, armement, systèmes embarqués,
etc.) sera privilégié pour se focaliser davantage sur les effets eux-mêmes.
Quels effets ?
La réflexion sur les effets est indissociable de celle sur le ciblage. Les effets
recherchés doivent en effet s’appliquer sur une cible choisie avec soin, en
fonction des objectifs politiques, stratégiques, opératifs ou tactiques visés
dans l’exécution de la mission.
Ces effets sont extrêmement divers. Ils peuvent être matériels lorsqu’il s’agit
de détruire tout ou la partie d’un équipement, d’une infrastructure, ou létaux
lorsqu’il s’agit d’éliminer du personnel. Ils peuvent être immatériels lorsqu’il
s’agit plutôt de neutraliser de manière plus ou moins durable le fonctionnement

4. Les pods de désignation laser en sont un exemple pour l’aviation de combat. À format
de flotte donné, l’acquisition d’un volant suffisant de pièces de rechange, d’équipements de
mission et de munitions est une manière de renforcer l’« épaisseur organique », c’est-à-dire
la « masse » des capacités disponibles pour la préparation des forces et leur engagement
opérationnel.

12
Les effets de la puissance aérienne

d’un équipement ou d’une infrastructure ou, s’agissant de cibles humaines,


d’altérer leurs perceptions ou leur état d’esprit (moral, combativité). Effets
matériels et immatériels sont d’ailleurs souvent liés, presque mécaniquement.
Au plus bas niveau d’exécution, la destruction de son système d’arme affectera
le moral du soldat, devenu impuissant. Réciproquement, la démoralisation d’un
combattant dégradera sans aucun doute sa capacité à servir efficacement un
système d’arme. Ce fort amalgame entre les effets matériels et psychologiques
d’une action aérienne est d’ailleurs, depuis les origines, l’un des fondements
des théories du bombardement aérien.
S’agissant des effets matériels, il est devenu courant de parler d’effet
« cinétiques » lorsqu’ils impliquent l’emploi d’un armement offensif – à fin de
destruction. Pour pratique qu’il soit, l’usage de cet anglicisme est contestable,
car impropre à caractériser l’action avec clarté et précision. Si l’on s’en
tient au sens de ce terme qui traduit littéralement une idée de fulgurance, le
passage à très basse altitude et très grande vitesse d’un avion d’armes pour
un show of force ne relève-t’-il pas également d’une action « cinétique » ? Et
que dire de l’emploi d’un brouilleur offensif ou d’une arme à énergie dirigée,
dont les ondes se déplacent aussi avec une célérité extrême ? On suggère donc
de parler, plus exactement, d’effets létaux ou matériels, lorsque l’objectif est
de tuer ou de détruire, et d’effets non létaux ou immatériels, quand il s’agit
plutôt d’influencer, de persuader ou de contraindre sans user délibérément
de la force létale.
Qu’ils soient létaux, matériels ou immatériels, les effets peuvent être
dirigés vers l’adversaire, mais aussi vers la force amie déployée, les alliés,
l’opinion, les médias ou les décideurs politiques de tout bord. L’objectif est
d’ailleurs souvent de toucher simultanément plusieurs de ces cibles, selon
des degrés de priorité variables suivant la nature de l’action. Un tir pour
dégager des troupes alliées en mauvaise posture au Sahel s’applique d’abord
sur l’adversaire mais il peut rassurer et galvaniser les frères d’armes membres
de la coalition et, bien relayé, susciter la fierté nationale, redonner des marges
de manœuvre à l’autorité politique. De même, des raids de rétorsion comme
ceux conduits après les attentats de novembre 2015 peuvent d’abord chercher
à réconforter la population nationale et asseoir la crédibilité politique
nationale sur la scène internationale plutôt qu’à infliger des pertes décisives.
Selon la nature de l’impact produit sur l’ensemble des acteurs, les effets
obtenus peuvent être positifs s’ils servent la stratégie en cours, ou négatifs
dans le cas contraire. Ils peuvent être directs lorsque l’action produit
d’emblée le résultat escompté. Ils peuvent aussi être indirects, et de premier,
de deuxième ou de troisième ordre. L’exemple précédent de l’appui feu
illustre cette logique quand la « neutralisation » d’un groupe de combattants
ennemis (effet direct de premier ordre) peut conduire l’adversaire à se retirer
du champ de bataille (effet indirect, de deuxième ordre), incitant les forces

13
Invitation à une réflexion nationale

amies à une contre-attaque (effet de troisième ordre) dont l’issue peut à


l’extrême déterminer le sort de l’opération, voire de la campagne. On mesure
par là-même les différents niveaux d’application des effets – et la difficulté
de leur évaluation. Dans cet exemple, l’effet de premier ordre est tactique, les
effets de deuxième et de troisième ordre sont opératifs.
Un effet opératif ou stratégique peut donc être obtenu par l’enchaînement
ou le cumul d’effets de niveau inférieur. Tout comme un effet stratégique
peut être directement obtenu lorsque l’action entreprise atteint directement
un objectif de ce niveau. Cette situation idéale, car économe de temps et
de ressources, est celle qui a toujours été préférée depuis Douhet par les
théoriciens et les stratèges de la puissance aérienne.
Lors de la planification ou de la conduite d’une action militaire,
l’analyse selon les effets peut donc être déductive (du stratégique vers le
tactique) ou inductive (du tactique vers le stratégique). En raisonnant de
manière déductive, l’atteinte d’un objectif pour un niveau donné5 suppose
la réalisation de certains effets à ce niveau ou à des niveaux inférieurs ; c’est
plutôt l’approche privilégiée en planification. En raisonnant de manière
inductive, c’est l’exploitation opportune d’un effet à un niveau donné qui
peut permettre d’atteindre l’objectif recherché à ce niveau ou à un niveau
supérieur ; cette approche est privilégiée en conduite. En pratique, les deux
approches déductive et inductive sont toujours liées et même difficilement
dissociables. Il convient cependant de garder à l’esprit que l’évaluation d’un
effet et de son caractère potentiellement décisif s’envisage très différemment
selon le niveau auquel il se matérialise.
Mesure de la performance
L’effet produit peut en effet être considéré comme décisif lorsqu’il
satisfait l’objectif recherché, quel que soit le niveau et l’ampleur de l’action
entreprise. Au plus bas niveau d’exécution, l’effet d’un appui feu peut
ainsi être considéré comme décisif s’il permet de désengager en sécurité
un élément pris sous le feu adverse. Au niveau opératif, l’effet d’une
manœuvre est décisif s’il permet de conclure une phase d’opération de
manière avantageuse, et d’amorcer la phase suivante dans des conditions
satisfaisantes. Au niveau stratégique, l’effet d’une opération est décisif s’il
permet d’atteindre l’objectif politique recherché.
L’à-propos de ce qualificatif doit cependant être bien compris et son
adoption précisée, car il peut donner une image biaisée de la réalité. Un
ensemble d’actions tactiques considérées comme décisives ne suffit pas
toujours pour qu’une phase d’opération soit décisive. C’est, comme on l’a
réappris ces vingt dernières années, particulièrement vrai pour les opérations

5. Niveau stratégique, opératif ou tactique.

14
Les effets de la puissance aérienne

de contre-insurrection, caractérisées par une multitude d’engagements limités


dont l’issue positive peut n’être que l’indice d’un progrès local et temporaire.
Le caractère décisif d’une action militaire s’évalue donc différemment,
selon le degré d’urgence de cette action, son échelle tactique, opérative ou
stratégique, et la pérennité de ses effets. Au plus bas niveau d’exécution,
l’action peut être considérée comme décisive si, par exemple, elle conduit
à rétablir avantageusement – et même très temporairement – une situation
critique, voire désespérée. Aux niveaux opératif ou stratégique, on considérera
en revanche comme Phillip S. Meilinger que pour être décisif, un effet doit
être suffisamment ample et durable pour pouvoir capitaliser sur cet effet et
en tirer un bénéfice à plus grande échelle et à plus long terme.
Une opération militaire est ainsi décisive si elle permet d’atteindre l’état
final recherché (EFR) ou d’y concourir directement, et d’aboutir à une
situation suffisamment stable pour autoriser une adaptation de la posture,
un aménagement ou un retrait du dispositif déployé sans risquer d’en ruiner
les acquis à court terme. La définition de l’EFR militaire doit de fait être
suffisamment réaliste et les méthodes d’évaluation des progrès accomplis
pertinentes6, pour qu’il puisse être atteint relativement rapidement. Sinon,
l’évolution du contexte imposera un nouvel EFR plus difficilement
atteignable, augmentant les risques et les coûts de l’engagement, et pouvant
diminuer l’adhésion politique et le soutien des opinions. C’est ce qui a été
observé en Afghanistan depuis 2001 où les forces coalisées n’ont pas mené
une guerre, mais une succession de plusieurs guerres avec des objectifs
différents. Le bilan final est dramatique et laisse penser que l’engagement
occidental se solde par un fiasco, alors qu’il fut décisif à plusieurs reprises,
notamment lors de la campagne initiale de l’hiver 2001-2002.

Les effets et la puissance aérienne


Des atouts spécifiques
Au plus haut niveau, la définition et l’évaluation de l’effet doivent donc se
rapporter à la stratégie, qui peut être d’influence, de présence, d’intimidation,
de dissuasion ou de coercition. L’arme aérienne offre des atouts incomparables
dans chacun de ces registres.
Avant même d’être employée, elle est d’abord l’incarnation d’un statut
et un vecteur d’influence internationale. La possession d’une aviation de
combat, y compris par des États dont les capacités militaires sont modestes,
permet d’asseoir un rang et d’installer un rapport de force. La mise en
œuvre de capacités aériennes plus sélectives, comme le ravitaillement en
6. Toute la difficulté étant d’identifier les « bons » indicateurs, d’être en mesure de les évaluer
et, si besoin, d’en changer. C’est l’une des limites de l’approche basée sur les effets. Malgré
l’utilité des outils de modélisation et de la statistique, la guerre n’est pas une science exacte.

15
Invitation à une réflexion nationale

vol ou le commandement et le contrôle (C2) aéroportés, ouvre l’accès à


un « club » plus restreint. Le développement d’une base industrielle et
technologique trace la voie d’une autonomie stratégique plus ou moins
marquée. Sa diversification et son étendue confèrent à un État la possibilité
de développer son économie et même d’influencer la bataille des normes. Il
en est de même pour certaines capacités terrestres ou navales, conçues pour
mener des opérations spéciales ou pour combattre en haute mer. Mais, sans
esprit polémique, force est de constater que l’arme aérienne offre une rare
diversité de leviers politiques et militaires.
Sur un plan plus opérationnel, ses caractéristiques présentent de multiples
avantages. Elle bénéficie d’une forte attractivité politique, par sa capacité
de réaction immédiate, sa faible empreinte au sol et la réversibilité de ses
modes opératoires, qui permettent d’agir vite en maîtrisant les risques et les
coûts. Elle affiche une très forte cohérence opérationnelle et capacitaire : dès
l’entraînement, l’ensemble des capacités aériennes de combat, d’appui et de
soutien opère de concert. Elle démontre une polyvalence capacitaire sans
cesse élargie. Elle repousse sans cesse ses limites, en matière de réactivité,
d’allonge, de précision des feux. Elle atteste d’une très forte capacité à
s’insérer dans un dispositif interarmées, à tout niveau, et à s’insérer dans
un dispositif multinational, quel qu’en soit le cadre. Elle maîtrise l’ensemble
du spectre d’emploi de la force, y compris en environnement non permissif :
les armées de l’air occidentales n’ont jamais cessé de s’entraîner au combat
de haute intensité. Elle témoigne enfin d’une forte plasticité intellectuelle et
d’une remarquable capacité d’innovation. C’est dans ce cadre que doit se
renouveler la réflexion sur les effets de la puissance aérienne. Notre armée de
l’Air et de l’Espace est particulièrement bien positionnée : malgré un format
resserré, elle a su capitaliser sur l’ensemble des potentialités de la puissance
aérienne. Elle peut cependant davantage cultiver sa singularité.
Quelle singularité nationale ?

Le concept de puissance aérienne, qui précède naturellement celui de


puissance aérospatiale, est classiquement appréhendé de deux manières. La
plus répandue – car la plus ancienne – rappelle les propriétés du milieu aérien
et les caractéristiques des capacités dédiées à son exploitation, leurs atouts
mais aussi leurs limites. L’autre approche s’intéresse davantage aux effets
militaires qu’il est possible d’y produire. L’avantage de ces deux approches,
largement partagées par les aviateurs du monde entier, est qu’elles favorisent
un discours commun et, par là-même, leur interopérabilité.

Mais, de par leur nature générique, elles présentent l’inconvénient majeur


de ne rendre compte ni de la culture stratégique nationale dans laquelle la
puissance aérienne s’insère, ni de la réalité des moyens qui garantissent son
potentiel. Pour l’illustrer de manière triviale, un F-16 américain et un F-16 turc

16
Les effets de la puissance aérienne

de même standard offrent les mêmes capacités, mais, malgré l’appartenance


commune de ces deux pays à l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord
(OTAN), les fondements et l’exercice de la puissance aérienne par les États-Unis
et la Turquie diffèrent sensiblement.

D’un point de vue opérationnel, le type de capacités, le format des flottes,


leurs missions, ainsi que les logiques de déploiement, d’emploi et de soutien
sont des marqueurs identitaires forts. La stratégie des moyens, qui s’appuie
sur la réalité des capacités existantes et disponibles, dépend toujours du
volume d’investissements financiers consentis. Les États-Unis s’imposent
incontestablement comme étalon, étant peut-être la seule nation en mesure
d’assurer l’adéquation entre les caractéristiques théoriques de l’Air Power
et les capacités nécessaires pour en exprimer tout le potentiel. Cependant,
sans perdre de vue l’incontournable exigence d’interopérabilité, la seule
adaptation à notre échelle des concepts d’outre-Atlantique est-elle le meilleur
gage d’efficacité, et même d’efficience ? L’ubiquité de la puissance aérienne,
souvent mise en avant, n’est pas une donnée objective : elle correspond à une
réalité différente selon la superficie de la zone d’intervention et le nombre de
vecteurs qui lui sont assignés.

La dimension opérationnelle est ainsi primordiale, mais insuffisante.


Pour peu qu’elle s’appuie sur nos capacités réelles, cette dimension se réfère
essentiellement à notre force7, et non à notre puissance, entendue comme
l’aptitude à transformer la force en vecteur d’influence (diplomatie) ou de
contrainte (coercition). Et si cette puissance s’exprime en termes absolus, elle
se mesure aussi en termes relatifs : est puissant celui qui sait tirer le meilleur
parti des ressources dont il dispose, pour peser au-delà de son poids objectif.
C’est peut-être l’approche à privilégier pour un pays comme la France.

La dimension opérationnelle doit ainsi être éclairée par d’autres facteurs,


interdépendants, pouvant aussi imprimer une singularité nationale :
l’ambition politique, déterminant nos orientations et ce que nous souhaitons
pour nos alliances ; la culture stratégique, façonnée par la géographie et
l’histoire, qui structure notre manière de voir le monde, de concevoir et de
faire la guerre ; la répartition de la charge opérationnelle en interarmées et
le poids institutionnel de l’armée de l’Air et de l’Espace parmi les autres
armées ; la place de l’aéronautique dans l’imaginaire collectif ; l’existence
et le dynamisme d’une base industrielle et technologique de défense. Sans
oublier les spécificités de l’Aviateur, à la fois semblable, mais aussi si diffèrent
de ses frères d’armes « terriens » et marins, dans sa vision des enjeux de
défense comme dans sa manière d’être...

7. Définie par l’addition des capacités militaires, la force correspond ici à l’ordre de bataille.
La puissance relève d’un autre registre, en s’intéressant à la manière d’en tirer le meilleur
parti. Comme le soulignent les analogies empruntées à la physique, cette articulation entre
force et puissance mérite d’être approfondie.

17
Invitation à une réflexion nationale

La question n’est donc pas celle du potentiel théorique de la puissance


aérienne, mais celle de ce que peut effectivement réaliser notre armée de
l’Air et de l’Espace, pour la conception et le déploiement d’une puissance
aérienne et spatiale nationale. Il s’agit de dégager des perspectives, d’identifier
d’autres manières de générer des marges de manœuvre stratégiques, et
d’optimiser nos moyens, compte tenu de notre culture. Dotée de ressources
certes limitées mais couvrant tout le spectre capacitaire, puissance nucléaire,
spatiale et expéditionnaire, puissance d’équilibre soucieuse de son autonomie
stratégique, dotée par ailleurs d’une expérience opérationnelle rare, la France
est en mesure de valoriser des atouts exceptionnels. L’approfondissement du
champ sémantique stratégique peut nous aider dans cette voie.

La physique propose ainsi des outils pour refondre l’analyse. Considérons


la puissance. La mécanique la définit par le produit de la force par la vitesse.
En l’appliquant à notre sujet, les implications conceptuelles de cette formule
sont multiples. Par exemple, à force donnée, la fulgurance est décisive ; d’où
l’intérêt de disposer de capacités toujours prêtes à l’emploi, sur une vaste
gamme de missions, si besoin en s’appuyant sur des bases avancées ; et donc
d’entretenir des sites prépositionnés et des relations bilatérales.

En électricité, la puissance est le produit de la tension par l’intensité.


C’est autrement dit la capacité à concentrer un effort significatif sur une
période adaptée, brève si possible, plus longue si nécessaire, qui peut faire la
différence. D’où la nécessité de vecteurs en nombre, d’un stock de matériels de
rechanges et de munitions suffisant, et d’un effectif permettant de supporter
les à-coups sans hypothéquer l’avenir de notre capacité d’action...

Sous une contrainte budgétaire difficile à anticiper mais probablement


durable et forte, la recherche du meilleur point d’équilibre entre « qualité8 »
et quantité s’annonce de plus en plus délicate, compte tenu de l’accroissement
constant du coût de possession des systèmes d’armes aériens. Elle nécessitera
sans doute une réflexion sur la nature des missions à accomplir et des
contrats opérationnels qui leur sont associés, contrats pesés à l’aune de
leur sincérité et de leur soutenabilité. Pour une arme intrinsèquement
technologique comme l’arme aérienne, la question centrale est celle du juste
niveau de perfectionnement technique et de ses implications multiples9. Pour
l’armée de l’Air et de l’Espace, qui mise sur une souveraineté technique
(maîtrise nationale des savoir-faire, de la conception à la mise en œuvre) et
opérationnelle (intervention autonome si nécessaire), le choix a souvent été

8. Toute la question étant de définir ce que l’on entend par ce terme. On peut dire en première
approche d’un instrument qu’il est de qualité s’il est adapté au besoin. Au-delà de ce truisme,
l’enjeu actuel est de spécifier un outil pour qu’il puisse répondre à une grande diversité
d’utilisations.
9. Coût d’acquisition du système d’armes et de son environnement technique et opérationnel,
coût de formation et de maintien en condition opérationnelle du personnel.

18
Les effets de la puissance aérienne

celui de capacités « en limite haute du milieu de domaine », censées tirer


avantage des effets d’échelle10 tout en garantissant la plus grande polyvalence
– et donc la meilleure performance. Sans contester le bien-fondé des choix
capacitaires qui se profilent, l’adage « qui peut le plus, peut le moins » ne
mérite-t-il pas d’être questionné, en fonction des risques prévisibles pesant
sur le format futur de notre aviation de combat, en fonction aussi de nos
engagements conventionnels les plus probables ?

« La véritable industrie ne consiste pas à exécuter avec tous les moyens


connus et donnés. L’art, le génie est d’accomplir en dépit des difficultés et de
trouver par-là peu ou point d’impossible », confiait Napoléon à Las Cases.
Il est heureux pour nous que si la possession de moyens pléthoriques et
modernes est signe de force, elle soit insuffisante pour générer de la puissance.
Cela signifie qu’il existe une voie originale pour les aviations militaires
ambitieuses et capables mais contraintes comme la nôtre. Il y a peu de mérite
à obtenir beaucoup avec beaucoup, davantage à obtenir le maximum avec
peu. Le rattachement du commandement de l’Espace à l’armée de l’Air, et
l’entreprise – en cours – de rédaction d’une doctrine nationale des opérations
spatiales nous fournissent l’occasion d’élaborer un concept national de la
puissance aérospatiale, qui fasse écho à ce que nous sommes spécifiquement
et à ce dont nous sommes capables.

10. « Juste niveau » de raffinement technologique permettant de limiter les coûts de possession,
et d’augmenter ainsi la taille des flottes.

19
20
Les effets de la puissance aérienne

Une généalogie
de l’approche systémique
Philippe Gros

M. Philippe Gros est maître de recherche à la Fondation pour la recherche


stratégique (FRS). Ses travaux portent sur les concepts, les capacités mili-
taires et les évolutions technico-opérationnelles ; la politique de défense des
États-Unis, les conceptions opérationnelles et stratégies capacitaires de leurs
armées ; la méthodologie d’analyse stratégique et d’appréciation de situation ;
enfin, les formes de conflits armés et d’interventions militaires. Il enseigne par
ailleurs les affaires militaires et les méthodes d’appréciation de situation dans
le cadre du Master 2 « Géopolitique et sécurité internationale » de l’Institut
Catholique de Paris.

« L’approche systémique » s’est progressivement imposée comme l’une


des principales méthodes contribuant à la compréhension des situations et à
l’appui aux opérations, notamment aériennes. Elle représente l’une des com-
posantes clés de l’approche des opérations par les effets. Cet article évoque
les grandes étapes de cette prise en compte.

La guerre est ainsi une des entreprises humaines les plus complexes à me-
ner. Le stratège doit composer avec un enchevêtrement ambigu et incertain
d’acteurs, de facteurs, de processus hétérogènes et innombrables en interac-
tions dynamiques, « non-linéaires » (une cause peut produire des effets diffé-
rents et variables) et évolutives.

L’approche cartésienne, consistant à analyser ou créer des phénomènes


dont les relations de causalité sont proportionnelles, cumulables, entière-
ment décomposables et pouvant donc être répliquées, s’est imposée comme
substrat de nos développements matériels. Elle s’avère néanmoins inadaptée
pour saisir ces interactions complexes, typiques du « monde du vivant » (de
la cellule aux sociétés humaines). L’approche systémique émerge à partir du
XIXème siècle, parmi les multiples efforts consentis pour rendre intelligible

21
Une généalogie de l’approche systémique

ces phénomènes complexes. Il convient en réalité de parler de plusieurs ap-


proches systémiques tant il n’existe pas de définitions partagées et admises
de la notion de système. La description la plus usitée est celle de Joël de Ros-
nay : « un ensemble d’éléments en interaction dynamique organisés en fonction
d’un but1 » mais le terme d’ « ensemble » est contesté par les systémiciens qui
mettent en avant d’autres principes comme l’organisation hiérarchique d’un
système, la notion d’interaction non-linéaire entre ses éléments et le fait que
le comportement du système diffère de la somme des comportements de ses
éléments constitutifs.

La « systémique » renvoie donc à de multiples conceptions en fonction


des champs de recherche qui s’en emparent. Ainsi, c’est le biologiste L. Von
Bertalanffy, en élaborant la « théorie du système général », qui est considéré
comme le fondateur de la systémique. Cependant, cette dernière est égale-
ment explorée par les théoriciens de l’information : N. Wiener, ingénieur au
MIT, qui crée dès les années 1940, la cybernétique, l’étude des mécanismes
d’information dans les systèmes vivants et les machines ; C. Shannon, qui
élabore la « théorie mathématique de la communication », fondement de la
science de l’information et de sa transmission, au sens technique du terme ;
W. McCulloch, un neuropsychiatre, qui se spécialise dans l’intelligence ar-
tificielle et crée la bionique ; J. W. Forrester, ingénieur en électronique, qui
étend la théorie des systèmes à la dynamique industrielle ; enfin H. Simon,
prix Nobel d’économie en 1978, qui étend le champ de ses travaux à l’infor-
matique, la psychologie et la biologie pour travailler d’une part sur les orga-
nisations économiques et contribuer d’autre part à créer l’un des premiers
systèmes d’intelligence artificielle.

L’essentiel de ces recherches ont lieu aux Etats-Unis, mais la systémique


s’internationalise rapidement à partir de 1960. En France, ses principaux
concepteurs sont J. de Rosnay, qui publie le Macroscope en 1975 (instrument
méthodologique complémentaire du télescope et du microscope), le philo-
sophe et sociologue E. Morin2, l’économiste et prospectiviste J. Lesourne3 ou
encore l’ingénieur J.-L. Le Moigne4.

1. J. de Rosnay, Le macroscope ; vers une vision globale. Paris, Seuil, 1975, p. 91.
2. E. Morin, La Méthode, Seuil. publié en six volumes de 1977 à 2006.
3. J. Lesourne, Les systèmes du destin, Dalloz Economie, 1976, [Link]
[Link]/dyn/francais/memoire/texte_fondamentaux/les-systemes-du-destin-lesourne-
[Link]
4. J. L. Le Moigne, La théorie du système général : Théorie de la modélisation. PUF, Collection «
Systèmes-Décisions », 1977, & La modélisation des systèmes complexes, Dunod, 1990.

22
Les effets de la puissance aérienne

L’application de l’approche systémique dans le domaine militaire, une histoire


bientôt séculaire
L’approche systémique est inséparable de la théorie de l’Airpower qui,
dès sa naissance, a l’ambition de réaliser des effets stratégiques décisifs. Le
terme de systémique n’existe pas encore mais l’approche intellectuelle est
présente. Au contraire des frappes de terreur défendues par Douhet, la pre-
mière doctrine élaborée par l’Air Corps Tactical School (ACTS) de l’Army
dans les années 1930 envisage de défaire l’ennemi grâce à des frappes de
précision sur les centres vitaux et les goulets d’étranglement du réseau in-
dustriel ennemi, suscitant des cascades d’effets disruptifs. Cette Industrial
Web Theory adopte une perspective fonctionnelle du système adverse et
recherche essentiellement son « interdiction » par l’interruption de ses flux
les plus critiques5.

Quelques années plus tard, cette approche est mise en œuvre dans le cadre
de la Combined Bombing Offensive sur l’Allemagne et de la campagne aé-
rienne sur le Japon. Ce sont alors les nouveaux experts de la « recherche
opérationnelle », venant du milieu économique et formés à résoudre les
problèmes opérationnels complexes par les méthodes quantitatives, qui
conçoivent concrètement ce ciblage. Ils traitent également de l’organisation
de la défense antiaérienne alliée ou de la composition des convois transat-
lantiques6. Pendant la guerre froide, ce domaine de la recherche opération-
nelle et de l’analyse des systèmes prend encore plus d’ampleur. Le secrétaire
à la Défense R. McNamara en saisit toute la portée. Avec ses Whiz Kids ,
« les petits prodiges », surnom donné à ses conseillers, il entend appliquer
cette démarche pour parvenir à une stricte gestion du Pentagone mais aussi
à celle du meilleur emploi des forces américaines, en s’appuyant sur l’infor-
matisation naissante7. La théorisation des effets du Bodycount comme pur
indicateur managérial des progrès de l’engagement ou la mise en œuvre de la
fameuse hausse graduelle d’intensité de la coercition, dérivée de la stratégie
de l’escalade conceptualisée par T. Schelling dans The Theory of Conflict,8 en
sont les éléments les plus emblématiques pendant la guerre du Vietnam. Ces
stratégies aboutissent à une impasse retentissante car elles sur-rationalisent
les mécanismes stratégiques et ne prennent pas en compte les ressorts réels
de la complexité façonnant la confrontation.

5. S. Budiansky, Air Power, Penguin Book Ldt., 2004.


6. S. Rosen, « Systems analysis and the quest for rational defense », in America’s Defense
Dilemmas Series, Public Interest, Summer 1984, [Link]
rest/detail/systems-analysis-and-the-quest-for-rational-defense
7. M. Chwastiak, Contradictions Between Representation and Reality: Planning, Program-
ming and Budgeting and the Vietnam War. University of New Mexico, Anderson School of
Management Albuquerque, February 2001, [Link]
oi=[Link].2602&rep=rep1&type=pdf
8. F. Kaplan, « All Pain, No Gain, Nobel laureate Thomas Schelling’s little-known role in
the Vietnam War. », Slate, Oct 11, 2005, [Link]
[Link]
23
Une généalogie de l’approche systémique

L’œuvre fondatrice de l’approche systémique militaire contemporaine


émane cependant de J. Warden. Elle constitue un proto-concept des Ef-
fects-Based Operations (EBO). Le chef d’état-major adjoint de l’Air Force
pour les plans et opérations, le général M. Dugan, place le colonel J. Warden
à la tête du Checkmate en 1988 avec la « mission de contribuer à changer la
mentalité de l’Air Force »9. Il y mûrit ses théories sur la puissance aérienne
stratégique, dont il convient de réinsuffler l’esprit au sein d’une Air Force
alors en plein doute doctrinal10. Renouvelant en quelque sorte la doctrine de
l’ACTS, il développe notamment au printemps 1988 son fameux modèle des
5 cercles concentriques (leadership au centre, éléments organiques essentiels,
infrastructures, population, forces déployées) pour analyser « l’adversaire en
tant que système »11. Selon lui, la puissance aérienne doit être avant tout
utilisée pour paralyser l’ennemi, à des degrés divers en fonction des buts stra-
tégiques, en affectant les centres de gravité situés au sein ou dans des lieux
transverses à ces différents cercles.

Il met en pratique ses théories à l’occasion de la planification de De-


sert Storm en 1990, durant laquelle il propose le plan de frappe stratégique
Instant Thunder sur l’Irak au commandant de la composante aérienne de
CENTCOM, le général Horner. Ce dernier, en dépit d’une forte hostilité
à cette initiative…et à J. Warden, finit par intégrer les éléments d’Instant
Thunder dans le plan de campagne aérienne qui sera exécuté pendant Desert
Storm12. J. Warden déduit de cette campagne tout l’intérêt de l’attaque en
parallèle des centres de gravité (concept de Parallel Warfare) pour saturer
les capacités de réaction et de régénération ennemies, ce que permettent la
frappe de précision et la furtivité13. C’est D. Deptula, alors subordonné de J.
Warden et responsable de cette intégration d’Instant Thunder, qui va ensuite,
au milieu des années 90, faire de ces idées les piliers d’un concept plus large
qu’il nomme les EBO, et devenir un des plus actifs promoteurs de ce concept.
Il reste l’un des avocats les plus engagés de la puissance aérienne à la tête du
Mitchell Institute, comme le montre son interview dans ce numéro de Vortex
(p. 219-235). C’est donc l’USAF qui institutionnalise la première l’approche
systémique, en structurant intellectuellement un ciblage fondé sur les effets
(Effects-Based) renouvelant le principe d’économie des forces. Les éléments

9. J. A. Warden III, cité dans T. Clancy, Fighter Wings, A Guided Tour of an Air Force Combat
Wing. Berkley’s Book, 1994, p. 39.
10. C. H. Builder, The Icarus Syndrome The Role of Air Power Theory in the Evolution and
Fate of the U.S. Air Force. Transaction Publishers, 1994
11. La vision est élaborée en mai 1988 dans Global Strategy Outline, mais publiée sept ans
plus tard : J. A. Warden III, « The Enemy as a System » in Airpower Journal, Spring 1995
– traduit de l’américain par le comité de réflexion et d’études stratégiques aérospatiales de
l’Association des anciens élèves de l’Ecole de l’Air, Stratégique, avril 1996, p. 7-29.
12. Voir F. W. Kagan, Finding the Target, The Transformation of American Military Policy.
NY, Encounter Books, 2006.
13. Lire également, David S. Fadok, John Boyd and John Warden: Air Power’s Quest for Strate-
gic Paralysis, Thesis, School of Advanced Airpower Studies, Air University Press, Feb. 1, 1995.

24
Les effets de la puissance aérienne

aujourd’hui bien connus des officiers d’états-majors se formalisent alors : la


compréhension de l’adversaire en tant que système et l’identification de son
ou de ses centres de gravité, l’analyse des systèmes d’objectifs sélectionnés
(Target System Analysis - TSA) puis l’analyse des entités clés de ces sys-
tèmes, alimentant des listes hiérarchisées d’objectifs et l’élaboration des dos-
siers d’objectifs.

À la fin de la décennie 90, cette approche gagne le niveau interarmées.


L’Atlantic Command puis le Joint Forces Command (USJFCOM) qui le rem-
place pour insuffler plus de Jointness dans la préparation du futur des forces
américaines, reprennent les concepts de Rapid Decisive Operations et d’EBO
de l’USAF. Deux méthodes sont élaborées, dès la phase d’anticipation stra-
tégique, pour mieux connaitre l’adversaire et l’environnement opérationnel.
Ce sont l’Operational Net Assessment (ONA) et la System of Systems Ana-
lysis (SoSA), vaste base de données recensant les nœuds et les liens couvrant
les dimensions politique, militaire, économique, sociale, informationnelle et
infrastructurelle (PMESII) du théâtre d’opération. Si l’ONA connait une
diffusion plutôt confidentielle, le recours au PMESII est plus massif, no-
tamment par les états-majors tactiques engagés dans les grandes campagnes
de contre-insurrection en Irak et en Afghanistan, dans la mesure où cette
approche comble alors un réel vide méthodologique. Elle exploite et com-
plète en effet les productions d’un Military Intelligence demeuré focalisé sur
le volet militaire de la menace. Avec le temps, cette analyse systémique du
théâtre a finalement été prise en compte par la fonction renseignement dans
la méthode de Joint Intelligence Preparation of the Operational Environment
(JIPOE) et les préparations analogues menées par les composantes de force.
La perspective systémique représente en effet l’un des piliers de ces prépa-
rations. Elle est couplée dans ces méthodes avec l’approche géospatiale qui
permet de positionner les éléments du système et les phénomènes d’intérêts.
L’alternative aux EBO
Pour autant, les états-majors centraux de l’Army et des Marines n’incor-
porent que tardivement dans leurs documents de doctrine les éléments de
l’approche par les effets. De fait, beaucoup d’officiers de ces services sont de
virulents contempteurs du concept EBO, à commencer par le général James
Mattis qui en stoppe les travaux au niveau interarmées dès sa prise de com-
mandement d’USJFCOM en 200814. Les critiques sont de différents ordres.
Elles s’enracinent tout d’abord dans la ligne de fracture culturelle entre l’Air
Force et les forces terrestres, notamment les Marines qui associent EBO à
l’Airpower dont l’éternel débat sur l’efficacité est relancé par le semi-échec
israélien face au Hezbollah en 2006. Mais les critiques sont également mé-

14. J. N. Mattis « USJFCOM Commander’s Guidance for Effects-based Operations », Pa-


rameters, Autumn 2008, p 18-25.

25
Une généalogie de l’approche systémique

thodologiques : l’approche EBO est considérée comme trop analytique, pres-


criptive et déterministe. Cette charge est accentuée par les développements
poussés à l’extrême des équipes d’USJFCOM, qui aboutissent à un processus
réellement kafkaïen15. Or, Deptula et plusieurs cadres de l’USAF plaidaient
au contraire pour la mise en œuvre des processus employés au sein des com-
mandements de composante aérienne, dont l’efficacité était éprouvée. ll n’en
reste pas moins que certains, comme le général Fastabend (Army), doutent
plus fondamentalement à leur retour d’Irak du primat accordé à la définition
d’effets, préférant le traditionnel « qui fait quoi et quand ? »16.

Parallèlement, le TRADOC de l’Army travaille sur l’approche alter-


native du Systemic Operational Design (SOD), élaborée initialement par
le général S. Naveh en 1995 au sein de l’Institut de recherche de théorie
opérationnelle des forces israéliennes. Elle est promue au sein de l’Army et
du corps des Marines par nombre des critiques des EBO, dont le général
Mattis et le général en retraite H. Wass de Czege, principal concepteur de
la doctrine AirLand Battle adoptée par l’Army en 198217. Le TRADOC en
adapte la méthode et la terminologie, initialement assez absconses, dans le
corpus conceptuel de la Future Force (série des Pamphlet 525), avec le Com-
mander’s Appreciation and Campaign Design (CACD)18 appelé désormais
l’Army Design Methodology19. L’Operational Design (OD) est incorporé au
début de la décennie 2010 dans les Joint Publications américaines comme
creuset méthodologique de l’art opératif.

L’OD est l’exemple parfait de l’approche constructive selon laquelle le


décideur construit lui-même son modèle rationnel, associée à une démarche
d’apprentissage, en cohérence avec le processus de décision. Bien que nourrie
initialement par les travaux de la recherche opérationnelle militaire déjà évo-
quée, cette approche est largement utilisée dans le monde de l’entreprise20.

15. L’auteur, ayant participé directement à ces travaux, peut témoigner de ce qu’ils ont abouti
à un véritable « mécano bureaucratique », peu en prise avec la réalité de l’environnement opé-
rationnel, renforçant l’effet de silo des structures d’état-major, et au final très contreproductif.
16. C. J. Castelli, « Deptula stands by concept ; Mattis Sparks Vigorous Debate On Future
Of Effects-Based Ops,», Inside the Pentagon, August 28, 2008 & John T. Correl, « The Assault
on EBO : The cardinal sin of Effects-Based Operations was that it threatened the traditional
way of war. », Air Force Magazine, January 2013, p 50-54.
17. Voir par exemple : K. C. Davison, Systemic Operational Design (SOD): Gaining and Main-
taining the Cognitive Initiative, School of Advanced Military Studies, United States Army Com-
mand and General Staff College, Fort Leavenworth, Kansas, mai 2006, V. J. Delacruz (Major),
Systemic Operational Design, Enhancing the Joint Operation Planning Process, School of Ad-
vanced Military Studies, United States Army Command and General Staff College, 20 mai 2007.
18. Capabilities Integration Center, p. 525-5-500 Commander’s Appreciation and Campaign
Design, 28 janvier 2008.
19. Headquarters, Department of the Army ATP 5-0.1, 2 Army Design Methodology, July
2015, [Link]
loads/Army_Design_Methodology_ATP_5-0.1_July_2015.pdf
20. Cf A. Tsoukiàs, « De la théorie de la décision à l’aide à la décision » in D. Bouyssou, D.
Dubois, M. Pirlot, H. Prade, Concepts et méthodes pour l’aide à la décision. Hermès, Paris,
2006, [Link]
26
Les effets de la puissance aérienne

L’OD se présente ainsi comme une méthode de raisonnement, visant avant


et pendant le processus de planification opérationnelle classique à structu-
rer la problématique complexe de l’engagement. L’Army le présente comme
le volet « conceptuel » de la planification par opposition à la planification
« détaillée ».

Il débute ainsi par une représentation de l’environnement opérationnel et


par une définition de l’état final recherché de cet environnement, c’est-à-dire
l’ensemble des conditions auxquelles il convient de parvenir, en suivant une
perspective systémique. Il s’agit ensuite de préciser le problème opérationnel
à résoudre en caractérisant les obstacles à surmonter et les opportunités à
saisir pour atteindre l’EFR, en tenant compte bien sûr de la stratégie adverse.
La troisième étape consiste enfin à déterminer l’approche opérationnelle re-
quise. Le Design, résultat de ces travaux, s’exprime en termes d’objectifs,
d’effets, de centres de gravité à atteindre ou préserver, de cadre espace-temps
de la campagne, de type de stratégie à adopter. Ainsi, il explicite ainsi les
mécanismes à mettre en œuvre (par exemple, le recours à une approche di-
recte ou indirecte) pour défaire l’ennemi ou stabiliser une situation. Dans sa
structure, il peut être assez analogue à un mode d’action classique en ce qu’il
s’articule en lignes d’effort ou d’opération reliant des facteurs intermédiaires
(points décisifs, objectifs intermédiaires, etc.) pour réaliser les conditions dé-
cisives. C’est sur la base de cette armature conceptuelle, mise à jour itérative-
ment avec la planification détaillée (notamment lors de la phase d’analyse de
la mission), que sera élaboré le mode d’action proprement dit.

Aujourd’hui, même si des nuances importantes demeurent selon les ar-


mées, la perspective systémique est solidement ancrée dans les méthodes
américaines, tant dans le renseignement, au sein de la JIPOE, que dans la
planification générale, avec notamment l’Operational Design, et dans la pla-
nification de ciblage, avec les TSA. En pratique, les approches s’affinent,
notamment en conduite. Lors d’Inherent Resolve, opération menée contre
Daech, les unités de l’Air Force et de la communauté du renseignement ont
par exemple élaboré de façon dynamique des Micro-Target System Ana-
lysis alimentant le ciblage et mettant à jour la préparation renseignement.
L’USAF nomme ce procédé l’Activity-Based Intelligence (ABI)21.

21. Le procédé se nomme ABI car ces productions sont élaborées à partir des « points d’in-
térêts » (par exemple une action ou une cible adverse) dévoilés par les opérations ISR et
mis en exergue notamment par les productions de GEOINT qui permettent de visualiser les
dynamiques spatio-temporelles d’une situation. Voir Maj M. P. Kreuzer, USAF, Maj D. A.
Dallaire, USAF, Targeting the Islamic State: Activity-Based Intelligence and Modern Airpo-
wer. Mitchell Institute ,The Mitchell Forum, n° 11, April 2017.

27
Une généalogie de l’approche systémique

L’approche systémique hors des États-Unis


Ces approches se diffusent ensuite logiquement au sein des alliés et par-
tenaires. L’OTAN se les approprie d’abord dans le cadre de ses travaux de
l’Effects-Based Approach to Operations (EBAO) et du processus de Knowleg-
de Development (KD), qui prolongent ceux de JFCOM. L’Alliance formalise
le concept de Comprehensive Preparation of Operational Environnment et la
notion de Design lors de la refonte de son processus de planification, incarné
par la Comprehensive Operations Planning Directive (COPD) au tournant
de la décennie 2010. Dans le cadre de ces multiples expérimentations, les
Allemands prennent la direction des travaux de développement de la SoSA
ou du KD, sans que leurs institutions de renseignement ne les adoptent. De
multiples autres alliés (Royaume-Uni, Canada, etc.) intègrent en revanche
cette approche dans leurs corpus nationaux.

En France, l’approche systémique prend de l’ampleur à la fin des années


90 sous la forme de deux initiatives : la première s’inscrit dans le cadre de la
structuration de la fonction ciblage au sein de l’armée de l’Air puis du Centre
opérationnel interarmées, le futur Centre de planification et de conduite des
opérations (CPCO) pendant Allied Force en 1999. La seconde, réalisée au
même moment par la Direction du renseignement militaire (DRM), consiste
à incorporer cette approche au sein du premier corpus doctrinal du rensei-
gnement d’intérêt militaire. Elle reprend la notion d’entité stratégique de
Warden mais l’étoffe avec un contenu plus générique et holistique (intro-
duisant les notions de « système de pouvoir », de « ressources », de « régu-
lations », de « façonnement des représentations » et bien entendu le système
des capacités d’action de l’entité). Surtout, au-delà de l’appui au ciblage, elle
a pour ambition de structurer l’ensemble de l’analyse de l’adversaire dans la
préparation renseignement de l’espace opérationnel, en appui des planifica-
tions d’anticipation ou de crise.

Ces travaux sont prolongés par un document du Centre interarmées de


concepts, de doctrine et d’expérimentation (CICDE), intitulé réflexion doc-
trinale interarmées (RDIA)-008, au début de la décennie 2010. Dans la pra-
tique, la mise en œuvre de l’approche systémique demeure surtout liée de
manière épisodique aux travaux de ciblage, impliquant notamment la DRM
et le Centre national de ciblage. C’est tout particulièrement le cas en antici-
pation. Les réformes du général Gomart en 2015, commandant la DRM,
amènent sur ce plan la communauté du renseignement à s’emparer progres-
sivement de la plus grosse partie de ces travaux, en appui du ciblage large
spectre (CLS) sur lequel la chaîne opération porte alors ses efforts 22. L’ana-
22. Expérience personnelle de l’auteur.

28
Les effets de la puissance aérienne

lyse systémique est également ponctuellement mise en œuvre en appui de


plusieurs grandes opérations comme Serval ou Chammal23.

Enfin, l’approche systémique n’est pas l’apanage des Occidentaux. Elle


imprègne toute la pensée militaire soviétique : les conceptions de Svetchine et
de Toukatchevsky sur la manœuvre dans la profondeur considèrent l’appa-
reil de force adverse et l’ensemble des opérations pour le détruire comme des
systèmes complexes24. Les Chinois ont fait évoluer au début de la précédente
décennie leur conception de la guerre qu’ils décrivent désormais comme
une opposition entre « systèmes de systèmes » (SoS) de commandement, de
frappe, de renseignement-reconnaissance, de soutien et de confrontation in-
formationnelle. Chaque engagement exige la mise en œuvre d’un SoS opéra-
tionnel spécifique intégrant ces sous-systèmes en fonction des contingences.
La finalité, directement inspirée des concepts américains, est d’opérer dans
la boucle décisionnelle de l’adversaire25.

Bien que cette approche systémique soit largement utilisée, sa mise en


œuvre n’en pose pas moins d’importants défis, pour certains pérennes, pour
d’autres plus nouveaux, liés aux évolutions technologiques et stratégiques.
L’étude de ces défis fera l’objet d’un second article.

23. « Décorations à Paris : les médailles du Mali reconnaissant » L’Essor. Lundi 15 juillet
2013, [Link] & Commission d’enquête relative aux moyens
mis en œuvre par l’État pour lutter contre le terrorisme depuis le 7 janvier 2015, « Audition,
à huis clos, du général C. Gomart, directeur du renseignement militaire (DRM), Mme L.
Tournyol du Clos, adjointe au directeur, chargée de la stratégie, et du colonel N, assistant
militaire », 26 mai 2016, Compte rendu n°31, Présidence de M. G. Fenech, [Link]
[Link]/14/cr-cemoyter/15-16/[Link]
24. Maj. W. Merhi, Through the Lens of Systems Thinking: Operation Bagration and the In-
sights on Contemporary Operational Art, Monograph, School of Advanced Military Studies,
US Army Command and General Staff College, Fort Leavenworth, KS, 2019 [Link]
[Link]/sti/pdfs/[Link]
25. J. Engstrom, Systems Confrontation and System Destruction Warfare, RR1708, Rand Cor-
poration, 2018.

29
30
Les effets de la puissance aérienne

Les défis contemporains de l’approche


systémique
Philippe Gros

M. Philippe Gros est maître de recherche à la Fondation pour la recherche


stratégique (FRS). Ses travaux portent sur les concepts, les capacités mili-
taires et les évolutions technico-opérationnelles ; la politique de défense des
États-Unis, les conceptions opérationnelles et stratégies capacitaires de leurs
armées ; la méthodologie d’analyse stratégique et d’appréciation de situation ;
enfin, les formes de conflits armés et d’interventions militaires. Il enseigne par
ailleurs les affaires militaires et les méthodes d’appréciation de situation dans
le cadre du Master 2 « Géopolitique et sécurité internationale » de l’Institut
Catholique de Paris.

L’approche systémique s’est progressivement imposée – outre-Atlantique


puis dans les armées occidentales à des degrés divers – dans les processus
d’appui renseignement et de planification au travers des pratiques du ciblage,
des opérations fondées sur les effets ou de l’Operational Design1. Pour au-
tant, l’exploitation de son plein potentiel se heurte encore à de multiples dé-
fis. Les biais de mise en œuvre, le déficit méthodologique, l’inadéquation de
certains processus limitent la possibilité de restituer réellement la complexité
des situations et peuvent parfois contribuer à discréditer la démarche. No-
nobstant ces défis « classiques », le contexte actuel, tant technologique que
stratégique, renouvelle enfin la problématique de cette approche systémique.
En effet, le développement des technologies et pratiques de l’info-valorisa-
tion (Big Data », intelligence artificielle, etc.) va avoir un impact sur sa mise
en œuvre, alors même qu’elle doit faire face aux stratégies hybrides des com-
pétiteurs et appuyer des opérations inspirées par le concept « multimilieux/
multichamps » (M2MC).

1. D. Deptula, « Entretien avec LTG (ret.) D. Deptula », Vortex n°2, décembre 2021, p.219-235.

31
Les défis contemporains de l’approche systémique

L’importance exagérée donnée à l’analyse structurelle


Les défis sont d’abord accentués par un recours abusif au terme de « sys-
tème » qui tend à désigner non seulement un phénomène complexe mais
aussi tous les ensembles d’éléments en interaction, y compris les systèmes
simples de type « machine » appréhendables par l’approche cartésienne. Du
fait de cet abus, les auteurs ont multiplié les sous-catégories afin de saisir
plus précisément les phénomènes complexes : « système ouvert », « système
complexe adaptatif », etc. Or, dans un environnement complexe, « modéliser
c’est décider »2. Il n’existe pas de système donné « en soi ». Le périmètre d’un
système dépend de la perspective de l’analyste qui l’étudie, elle-même fondée
sur la problématique qui lui est fixée.

Par ailleurs, un système complexe se caractérise non seulement par une


structure (des individus, des infrastructures, des équipements, etc.), des fonc-
tions (leadership, fonctions opératoires, flux de biens, d’informations, etc.),
mais aussi par son évolution dynamique et par d’autres facteurs influents de
toute nature (physiques, sociaux, cognitifs, etc). La modélisation d’un sys-
tème de transport urbain nécessitera de comprendre le fonctionnement de
son réseau (ses lignes de communication, son personnel, ses équipements,
son management, les capacités de transport de l’ensemble, etc.) mais aussi
de son emploi par les usagers. Cet usage sera lui-même influencé par des
facteurs démographiques, socio-économiques, environnementaux, voire
idéologiques (etc.). La modélisation peut aussi exiger de prendre en compte
les considérations géographiques, politiques, financières, voire syndicales,
l’histoire locale, les autres moyens de transport, etc. Dans une confrontation
stratégique, les réponses des systèmes ami et adverse face aux tensions, leur
fragilité ou leur capacité de résilience doivent enfin être intégrées, comme le
synthétise le Wing Commander australien A. Hoffman dans sa récente thèse
sur la « pensée systémique » et le [Link] ces éléments entretiennent
des relations diverses, hétérogènes, non-linéaires, pouvant changer de nature
et en intensité. Cette complexité rend l’évolution du système et des éléments
qui le composent précisément imprédictible et ne pouvant être répliquée4,
contrairement à un système cartésien.

2. J.-L. Le Moigne, La théorie du système général. Théorie de la modélisation. Paris, PUF,


1994, p.20.
3. A. Hoffmann, « Systems-Based Targeting, A thesis in fulfilment of the requirements for the
degree of Masters of Philosophy », UNSW Canberra School of Business, août 2019, p. 19-20
;[Link]
4. Même si ces phénomènes complexes se caractérisent par des schémas de comportement ou
d’évolution (des patterns) qui agrègent et transcendent ces multiples éléments de façon ana-
logue dans des situations à peu près comparables (les fameux principes de guerre en sont un
bon exemple). Cette propriété est notamment mise en exergue par le concept « d’émergence »
de John Holland, économiste, dans ses travaux sur les « systèmes complexes adaptatifs ».

32
Les effets de la puissance aérienne

Un système complexe est donc arbitrairement délimité et doit être appré-


hendé selon sa structure, ses fonctions, et par les mécanismes et dynamiques
qui le régissent. Ces trois approches se répondent de façon itérative.

D’un point de vue pratique, l’interrogation des militaires est de savoir


si ce type de système peut être réduit de façon analytique. Pour le puis-
sant courant anti-EBO soutenant l’émergence de l’Operational Design, il
s’agissait d’une entreprise vaine, ce que l’expérience irakienne confirmait.
Théoriquement, une approche systémique parfaite ne peut que procéder
de manière holistique. Or, si une méthode purement holistique est envisa-
geable dans le processus du Design5, au moment de caractériser les grandes
lignes de l’approche opérationnelle, elle est difficilement envisageable dans
le cadre du ciblage où il est nécessaire d’aboutir d’un point de vue pratique
à l’identification de cibles précises. La culture de « Finding the Target » des
planificateurs, le besoin de disposer de « renseignement à fins d’action »
et donc de listes et de dossiers d’objectif, poussent invariablement à une
approche analytique classique.
Le déficit méthodologique
Le phénomène est au demeurant amplifié par un déficit méthodologique
criant. L’instruction interarmées américaines sur les Target Development
Standards, document essentiel des procédures occidentales sur l’analyse sys-
témique à fins de ciblage, précise que « there is no prescribed analytic me-
thodology for TSA »6. Elle se contente d’énumérer quelques techniques, re-
commande de fonder le processus sur la Joint Intelligence Preparation of the
Operational Environment (JIPOE)7 et de combiner approches quantitative et
qualitative. La RDIA-008 du CICDE est plus prolixe en termes de méthode
et offre à ce titre une plus-value importante, mais elle agrège les multiples
approches existantes dans un ensemble qui manque parfois de cohérence et
reste trop analytique8. Au niveau du ciblage proprement dit, la typologie des
systèmes est beaucoup trop prescriptive. Les listes des systèmes d’objectifs
(par exemple Integrated Air Defense System (IADS) ; Commandement et
contrôle, etc.) peuvent aider les opérateurs à se repérer, mais pas à délimiter
exactement le système à étudier. À l’inverse, les corpus ne fournissent aucun
modèle, aucun canevas pour ces systèmes d’objectifs dont la méthode d’ana-
lyse reste à l’appréciation des opérateurs. Dans une pratique aussi jurispru-
dentielle, fondée sur l’expérience d’opérations précédentes, on comprend le
« vertige de la page blanche » qui peut s’emparer d’une équipe d’analyse

5. D. Deptula, art cit.


6. « Target Development Standards », Chairman of The Joint Chiefs of Staff Instruction
3370.01B, 6 mai 2016, section C-5 ; [Link]
7. D. Deptula, art. cit.
8. RDIA-008_AS(2012), Éléments d’analyse systémique pour la planification opérationnelle,
n° 148/DEF/CICDE/NP du 28 juin 2012.

33
Les défis contemporains de l’approche systémique

débutante en charge d’un dossier de ce type. La qualité de l’encadrement est


alors ici déterminante.

L’analyse systémique accorde en outre une trop grande importance à


l’analyse structurelle et fonctionnelle. Elle ne prend pas suffisamment en
compte les multiples facteurs d’influence et la dynamique du système, évo-
qués auparavant. Il en découle deux errements. Le premier est d’interpréter
la « systémique » comme un effort de systématisation, de recensement le
plus large et le plus exhaustif possible des éléments constitutifs du système.
C’est un non-sens, compte tenu du caractère aussi vain qu’interminable de
l’entreprise de décomposition des systèmes complexes, comme nous l’avons
déjà précisé. Reprenons l’exemple du transport urbain : où s’arrêter dans la
décomposition technique du réseau ? Aux caractéristiques des rames ou des
bus ? À l’architecture des stations ? Pendant que cette quête détaillée, pointil-
leuse et surtout sans fin du détail est entreprise, il faut traiter en même temps
des facteurs politiques, sociaux, économiques. Typique de cette démarche, la
System-of-Systems Analysis (SoSA)9 américaine invite à se concentrer prin-
cipalement sur l’identification de nœuds dans une pure démarche de ciblage
en omettant les autres dimensions de l’analyse. Qui dit « système » dit rela-
tions entre les éléments, ce que ces méthodes prennent en compte. Cepen-
dant, ce type d’analyse peut susciter un second errement : l’approche systé-
mique se réduit alors à l’analyse des réseaux d’éléments (Network Analysis).
La diffusion d’outils comme Analyst Notebook, conçu dans le domaine sé-
curitaire pour analyser spécifiquement les réseaux criminels et terroristes, est
symptomatique de cette tendance. Cette reconstitution des réseaux est certes
importante mais elle ne doit constituer qu’un des aspects de l’approche sys-
témique. Pour prendre un autre exemple, la simple analyse du squelette et
des systèmes nerveux ou sanguin ne constitue qu’une part de l’analyse qu’on
peut faire d’un corps humain. Ce primat accordé à l’analyse structurelle et
fonctionnelle centrée sur les réseaux, cette aspiration à la systématisation,
ont un effet indirect très pernicieux : ils accentuent la perception courante
que l’approche systémique est un effort de recherche colossal et irréaliste,
devant mobiliser toutes les ressources d’une unité. Beaucoup d’officiers se
détournent dès lors de cette méthodologie et condamnent a priori de multi-
ples travaux par « manque de sources accessibles ».

L’approche la plus logique pour prévenir cette tendance est de promou-


voir deux niveaux d’analyse. Le premier, top down, relève de l’approche ho-
listique. Le but n’est pas de réaliser une analyse structurelle et fonctionnelle
détaillée mais de prendre en compte, dans la mesure du possible, ces autres
axes que sont les dynamiques, les facteurs d’influence, etc. Il aboutit notam-
ment à identifier les centres de gravité (CDG) possibles du système en fonc-

9. D. Deptula, art. cit.

34
Les effets de la puissance aérienne

tion des effets recherchés par les « cibleurs ». Le second, bottom-up, consiste
à se concentrer sur ces CDG et à réaliser leur analyse systémique de manière
plus fouillée en suivant la méthode des capacités, besoins et vulnérabilités
critiques. Prenons l’exemple d’un IADS : l’effet choisi par le « cibleur » est
que le système adverse ne soit plus en mesure d’interdire la pénétration de-
puis une zone particulière. Une approche top down identifie que les CDG
possibles sont le principal radar de veille ou le futur centre de détection et de
contrôle dont la modernisation est en cours. L’analyse bottom-up détaillera
ensuite l’emprise où se situent ces matériels et bâtiments, les réseaux de com-
munication et de soutien qui l’innervent, etc. Mais l’analyse top-down peut
aussi révéler que les officiers des forces de défense aérienne, pour des raisons
socio-politiques, ont toujours été parmi les opposants les plus farouches au
régime. Ils ont à ce titre marginalisé dans l’appareil d’État. Leur manque
probable de combativité en cas de confrontation peut être un nouveau CDG,
sensible à des actions d’influence, à condition de disposer de renseignements
à fin d’action adéquats.

Cette différenciation des niveaux de granularité présente d’autres avan-


tages potentiels. Elle contribue à mieux orienter la manœuvre des capteurs.
L’analyse complète de certains systèmes d’objectifs peut également se révé-
ler d’un intérêt relatif selon les situations. Les analystes de l’Air Force ont
par exemple constaté lors d’Inherent Resolve que si la Target System Analysis
(TSA)10 complète du système pétrolier de Daech faisait sens, il n’en allait pas
nécessairement de même avec son C2, dans la mesure où les ressorts de l’em-
preinte territoriale de cette entité hybride variaient d’une région à l’autre.
Les analystes ont alors mené des Geographic Component Network Analy-
sis (GCNA) concentrées sur une ville donnée, c’est-à-dire des micro-TSA.
Le processus dépasse alors la planification et s’inscrit dans une phase de
conduite. Des GCNA ont pu être réalisés sur 1 mois de la sorte11.

En ce qui concerne l’appréhension des évolutions dynamiques du système,


il faut admettre qu’elle est très difficile d’un point de vue méthodologique.
L’approche classique, largement explorée par les Allemands dans le cadre
des expérimentations multinationales, est d’en décortiquer les plus évidentes
via des diagrammes de causalité. Par exemple, dans un scénario expérimental
sur l’Afghanistan, une équipe allemande a montré que l’accroissement du
soutien humanitaire dans une zone aboutissait mécaniquement à renforcer
le pouvoir du chef de guerre local et sapait l’emprise du gouvernement de
Kaboul, objectif premier de la coalition. Mais là encore, du point de vue de
la méthode, comment éviter une dispersion sur des dynamiques de peu d’in-
térêt ? Comment lier cette analyse à celles de la structure et des fonctions du

10. Ibid.
11. C. A. Smith, S. W. Rust, « Geographic Component Network Analysis: A Methodology for
Deliberately Targeting a Hybrid Adversary », Joint Force Quarterly, n° 88, vol. 1, 2018, p. 70-77.

35
Les défis contemporains de l’approche systémique

système ? Une des meilleures façons de procéder serait de caler cette analyse
en fonction des besoins du ciblage.
Le manque d’itération des processus
Ces contraintes illustrent un autre problème qui porte sur la synchronisa-
tion de la manœuvre des capteurs, l’élaboration de l’analyse et l’exploitation
de cette analyse dans la planification et la conduite. Ces processus ne per-
mettent pas toujours de tirer pleinement partie de l’approche systémique,
principalement en raison de leur mise en séquence et des manques d’itéra-
tion entre ces différents processus, notamment quand les projets s’étirent sur
plusieurs mois. Une analyse, une fois exploitée, est considérée comme « ache-
vée ». Elle n’est pas relancée en fonction des avancées de la planification. De
fait, une TSA est déjà un processus long, pouvant s’étaler sur huit à douze
mois. La planification et l’exécution de la manœuvre capteurs qui four-
nissent les renseignements suscitent un lourd processus de synchronisation
au niveau stratégique qui s’accommode mal de réorientations dynamiques.
Les processus de planification généraux, quant à eux, tiennent certes compte
de l’interaction indispensable entre l’analyse et son exploitation, mais de ma-
nière imparfaite. Les JIPOE, la CPOE, comme les processus de planification
américains et otaniens qu’elles appuient, tentent par exemple de corréler des
modes actions adverses et amis, notamment au cours de séances de warga-
ming. Mais, il ne s’agit finalement que d’une phase d’exploitation de l’ana-
lyse réalisée préalablement.

Pour tirer le meilleur parti de cette approche, ces processus devraient être
repensés pour intégrer des itérations. À la manière d’une investigation crimi-
nelle, une nouvelle phase d’analyse ou des manœuvres complémentaires de
capteurs devraient pouvoir être ordonnée pour explorer de nouvelles pistes
ouvertes par les conclusions de la planification ou, en conduite, après avoir
jugé des premiers effets d’une action. Cette décision serait plus facile à prendre
pour les dossiers s’étalant sur plusieurs années ou dans le cadre de confronta-
tion stratégique durable entraînant plusieurs cycles de planifications de ciblage
à froid. À l’autre extrémité des cycles décisionnels, en conduite, les Américains
semblent être parvenus à améliorer leur flexibilité avec les micro-TSA et les
GCNA, qui pourraient constituer l’un des attributs essentiels de la puissance
aérienne du futur. Les processus formels doivent désormais mieux incorporer
ces différentes pistes et les penser à une échelle globale pour ce qui concernent
les travaux en anticipation / planification / conduite.

Enfin, la mise à jour de la PREO et in fine l’éventuelle correction du De-


sign devraient être des étapes indispensables de l’évaluation d’une campagne
lors d’un engagement durable. Les processus d’évaluation prescrits par des
documents comme la Joint Publication 5-0 américaine ou le NATO Opera-
tions Assessment Handbook envisagent un système « fixe » de référence et

36
Les effets de la puissance aérienne

restent concentrés sur le suivi des effets et l’atteinte des objectifs souvent par
données « métriques », de mesures de performance (mesurant l’accomplis-
sement des actions) ou d’efficacité (mesurant les changements dans l’état du
système). Les avancées de l’exécution du plan d’opération peuvent ainsi être
caractérisées par des agrégats successifs (approche managériale que n’aurait
pas désavoué McNamara). Elle transpose à un théâtre d’opération des mé-
thodes empruntées à la gestion d’entreprises ou d’institutions civiles. Elles
sont souvent critiquées pour les lourdeurs bureaucratiques qu’elles génèrent,
sans qu’elles améliorent nécessairement les décisions des responsables. Le
contrôle d’un théâtre d’opération par une force est incomparable à celui
d’une entreprise par un dirigeant. Les agences de développement – qui em-
ploient depuis longtemps ces techniques – ont ainsi été d’importantes sources
d’inspiration pour les militaires durant les opérations de paix et les guerres
irrégulières de ces 25 dernières années (alors même que leurs experts les plus
chevronnés sont prompts à en souligner les limites méthodologiques). De
fait, cette approche a fait la preuve manifeste de son inefficacité en Afgha-
nistan : l’International Security Assistance Force (ISAF) y entretenait une
base de plus de 600 « métriques » sur laquelle des officiers de recherche opé-
rationnelle américains ont développé des algorithmes de fusion. De toute
évidence, les centaines d’heures de retour d’expérience et de colloques consa-
crés à résoudre ce problème n’ont pas permis de s’extraire de cette ornière
bureaucratique. Là encore, la perspective systémique devrait constituer le
socle de telles évaluations pour mettre en exergue de façon plus holistique les
mécanismes à l’œuvre dans le système12.
Les nouveaux contextes stratégique et opérationnel comme les avancées tech-
nologiques renouvellent la problématique de l’approche systémique
Le facteur technologique est le plus facilement appréhendable. Dans une
certaine mesure, l’abondance des données est susceptible de transformer l’ap-
proche systémique. Un premier élément favorable à une amélioration est la mul-
tiplication des capacités de recueil d’information. L’augmentation de la densité
des capteurs de tout type devrait certainement repousser les limites des analyses
systémiques, mais ne les supprimera pas. Si elle devrait enrichir considérable-
ment la connaissance et le suivi des cibles de renseignement identifiées par les
capteurs techniques (notamment ROIM et ROEM) ou les sources Internet, son
apport restera sans doute limité pour enrichir certaines variables, comme les
intentions protégées des chefs adverses, la nature de leurs relations entre eux,
le fonctionnement réel de certaines chaînes fonctionnelles, les activités clandes-
tines, etc. En outre, la masse croissante de capteurs et de données n’enlève rien
au défi permanent de décider de l’orientation de l’effort de recherche, qui reste
déterminante : que cherche-t-on ? Pour répondre à quel problème ?

12. P. Gros, J.-J. Patry, A. Kovacs, D. Orsini, Critères et indicateurs de succès de gestion de
crises extérieures, CICDE/EMIA-FE, 2010.

37
Les défis contemporains de l’approche systémique

Le développement des clouds de combat devrait entraîner en outre des


améliorations notables dans le référencement des informations et faciliter
les solutions de datamining et de traitement semi-automatisé grâce à l’intelli-
gence artificielle (IA). Ces progrès devraient accélérer la phase de recherche
et d’exploitation des données pertinentes, qu’elles soient préalablement stoc-
kées (renseignement de documentation, de situation ou productions d’appui
préalables) ou obtenues par la manœuvre capteurs. Il reste cependant beau-
coup à faire dans la prise en compte des données et informations non-struc-
turées13 au sein de sources aux formats variés et masqués par le « bruit de
fond », par la masse de données accessibles sur de nombreux thèmes d’inté-
rêts. Le défi sera ainsi d’obtenir des solutions suffisamment fiables, au « rai-
sonnement » et résultats suffisamment explicites, pour déléguer certaines
tâches aux algorithmes en toute confiance.

Cette restriction pose la question de l’impact des techniques d’IA sur


l’analyse proprement dite. À moyen terme, elles pourraient nettement amé-
liorer la rapidité d’analyse structurelle des réseaux bien définis. Pour les pro-
blèmes plus complexes, des solutions de modélisation qualitative existent
théoriquement, plus aisément appréhendables par les experts que les solu-
tions numériques. Des chercheurs de l’Institut national de recherche en in-
formatique et en automatique (INRIA) ont par exemple montré la plus-va-
lue de la modélisation par logiciels automates14 pour mesurer les impacts de
la surpêche sur des écosystèmes marins. Leur modélisation prend en compte
l’incertitude de certaines relations, comme l’hétérogénéité des mécanismes
à œuvre et les dynamiques temporelles dans une problématique aussi com-
plexe que le ciblage15. Pour autant, bien des obstacles continuent de jalonner
ces approches : disposer des bonnes données, définir les bons niveaux d’abs-
traction dans la modélisation du système, ou encore les variables d’état des
composants de ce système dans des analyses dynamiques, pour maîtriser la
complexité de ces modèles et surtout, résoudre le problème de l’interpréta-
tion et l’explication des résultats.

13. Une donnée ou information non-structurée n’a pas été préalablement traitée (réperto-
riée, structurée sur le plan technique et sémantique, classée) et réside dans le format d’ori-
gine de la source d’information quelle que soit sa nature. Elles représentent l’essentiel des
données constituant le champ informationnel. En termes de défi, il convient sans doute de
distinguer les données non structurées textuelles (courriel, message des réseaux sociaux par
exemple), pour lesquelles la « recherche sémantique » d’informations est déjà relativement
maîtrisée, de contenus multimédias, surtout lorsqu’ils ne sont pas numérisés, dans lesquels
l’identification d’informations pertinentes relève d’un tout autre niveau de difficulté.
14. Un automate, appelé également « machine à état », est un petit modèle de système avec
ses entrées, ses règles de fonctionnement, ses sorties. Toutes les machines simples du quotidien
peuvent être modélisées par des automates. Tout le défi ici est de les combiner entre eux et avec
d’autres modèles plus englobants.
15. C. Largouët, « Intelligence Artificielle pour l’aide à la décision des systèmes dynamiques :
Diagnostic, Prévision, Recommandation d’actions ». Intelligence artificielle [[Link]]. Université
de Rennes 1, 2019.

38
Les effets de la puissance aérienne

Le contexte stratégique
Le contexte stratégique est également structurant. Avec le retour de la
compétition stratégique, le ciblage doit également servir à faire face aux stra-
tégies hybrides, qui consistent à exercer des effets perturbateurs ou disruptifs
sur une gamme d’objectifs civils ou militaires, en restant sous le seuil du
conflit armé. Le ciblage doit contribuer à adapter l’emploi de l’instrument
militaire aux modes d’action de la stratégie indirecte. L’approche systémique
au niveau stratégique s’en trouve profondément affectée tant sur la méthode
que sur les informations nécessaires à sa mise en œuvre : de tels projets né-
cessitent d’appréhender les vulnérabilités d’un système dont l’attaque peut
entraîner une cascade d’effets indirects, désirés ou non, de manière plus sen-
sible que dans un affrontement conventionnel. Cette exigence complique
l’approche systémique à tous les niveaux : compréhension du fonctionne-
ment de l’entité ciblée, identification de risques de seuil d’escalade possibles,
sélection d’un axe ou point d’effort que traduit mal la notion classique de
« centre de gravité », affinage de l’analyse détaillée de ces points d’effort sur
de multiples variables (facteurs d’influence, soutiens, etc.) pour appuyer des
chaînes d’effets indirects plus complexes et ambiguës comme la neutralisa-
tion de réseaux électrique ou routier d’une infrastructure.

L’approche systémique en appui des stratégies directes est aussi redéfi-


nie à l’aune du nouveau paradigme des opérations M2MC – Multidomain/
All domain dans la terminologie américaine) qui envisage une intégration
nettement plus poussée des effets et des tâches des différents intervenants
(composantes, commandements divers) quels que soit leur milieu (terre, air,
mer, cyber, extra-atmosphérique) et champs (électromagnétique et informa-
tionnel) au niveau opératif comme tactique voire sub-tactique. Du point de
vue de la systémique, le M2MC est un paradoxe. L’appui de ces opérations
suppose, par essence, une approche systémique transcendant ces différents
milieux. Or, la nature même des effets et des actions, la manière de les conce-
voir et de les exécuter varient largement selon les milieux physiques tradi-
tionnels, le milieu cyber et le champ informationnel. Une telle hétérogénéité
rend déjà l’intégration des processus particulièrement compliquée dans le
cadre du ciblage en anticipation. Il semblerait à cet égard pertinent de com-
biner plusieurs analyses systémiques, élaborées spécifiquement en fonction
de leurs finalités d’appui.

La nature même des opérations M2MC pose d’autres défis. Le M2MC


entend, entre autres choses, améliorer la saisie des opportunités tactiques
par une agilité accrue de la prise de la décision, qui doit entraîner une subsi-
diarité au plus bas niveau tactique, par le transfert ou la délégation d’auto-
rités relevant du commandement de composante. En d’autres termes, l’exer-
cice est de nature à transformer les opérations en un vaste exercice de ciblage

39
Les défis contemporains de l’approche systémique

d’opportunité plus ou moins décentralisé. Tout le défi est alors de conce-


voir un appui renseignement suffisamment robuste pour que l’entreprise ne
s’égare pas en un vain effort d’attrition.

L’élargissement du volume de données ISR disponibles qu’impliquent


potentiellement le développement du combat collaboratif connecté et des
clouds de combat devra alors être exploité selon des procédures et des mé-
thodes correspondantes à l’Activity-Based Intelligence et au développement
de micro-TSA réalisées en quelques heures, pour générer et évaluer des effets
produits de plus en plus rapidement. Unified Protector semble avoir montré,
il y a dix ans, que la mise à jour dynamique d’une préparation de type rensei-
gnement tactique en un temps aussi réduit était réalisable, y compris pour les
forces françaises16. Un processus identique doit pouvoir être appliqué à une
micro-TSA. D’autant que sur le plan technique, les apports des technologies
de l’information déjà évoqués sont de nature à considérablement comprimer
les délais d’analyse des réseaux de force adverse.

Les difficultés semblent être de trois ordres : la première réside dans la


concrétisation d’un meilleur effort de méthodologie. La deuxième a trait au
partage de l’information au sein d’une coalition. Produire des analyses dans
un contexte multinational suppose que les productions déjà élaborées soient
accessibles, mais que les données ISR tactiques soient partagées très rapide-
ment. Or, les pratiques de diffusion actuelles, bornées par des arrangements
de sécurité culturellement et politiquement rigides, ne le permettent pas, a
fortiori si l’opération M2MC déborde dans le milieu cyber particulièrement
sensible. Le dernier type de difficultés à aborder est de l’ordre des ressources
humaines. C’est la question de l’association des opérateurs avec des ana-
lystes compétents, qui constitue une ressource toujours comptée, mais seule
en mesure d’appréhender la complexité de la situation. Le maintien de cette
compétence en termes de ressources humaines et la manière dont l’expertise
est prodiguée en conduite dans un système fortement décentralisé posent un
double défi, présent depuis les premières réflexions sur le Network-Centric
Warfare il y a 20 ans.

Alors que nos opérations font face à une complexité croissante, l’ap-
proche systémique s’impose avec une nécessité toujours plus affirmée pour
bien employer nos instruments de renseignement et de commandement, et in
fine nos capacités. Pour autant, il convient de redoubler d’effort dans l’élabo-
ration de la méthodologie, de se départir d’une culture encore trop présente
de recherche de l’exhaustivité analytique et de la focalisation excessive sur le
détail. Si elle est très utile en fin de processus, elle ne doit pas être entreprise
au détriment de la compréhension du système, qui seule peut appuyer la

16. J.-M. Brenot, « Libya: the French carrier battle group and dynamic targeting », Jane’s
International Defence Review, vol. 45, 2012.

40
Les effets de la puissance aérienne

définition d’une stratégie. Il convient enfin de rendre nos processus et l’in-


teraction entre analyse et planification plus flexibles, pour développer une
approche réellement heuristique, de découverte, de structuration et d’appro-
fondissement itératifs du système en fonction du besoin du commandement.

41
42
Les effets de la puissance aérienne

Effets de seuil en stratégie


Colonel Richard Gros
Emmanuel Nal

Richard Gros est sous-directeur études stratégiques aérospatiales et patri-


moine au Centre d'études stratégiques aérospatiales de l’armée de l’Air et de
l’Espace à Paris. Il mène des recherches sur la grande stratégie. Colonel, pilote
de chasse, il totalise quelque 2 200 heures de vol sur différentes versions du Mi-
rage 2000. Ses déploiements opérationnels comprennent quatre ans à Djibouti
et des missions temporaires au Moyen-Orient, dans la Corne de l'Afrique et en
Afrique centrale.

Emmanuel Nal, docteur en philosophie, est maître de conférences dans


le département des sciences de l’éducation de l’université de Haute-Alsace.
Ses recherches portent sur la perception et les manières de saisir les oc-
casions, sur les espace-temps transformatifs (hétérotopies, seuils, espaces
transitionnels), l’éthique appliquée et les processus d’invention. Il est offi-
cier de réserve au CESA.

Je crois que l’essence de la stratégie gît dans le jeu abstrait qui résulte (…)
de l’opposition de deux volontés1.
Liminaire
En stratégie, écrivait Beaufre, les volontés s’affrontent selon une dialec-
tique et emploient « la force pour résoudre leur conflit »2. Les belligérants
peuvent menacer de recourir à la force ou l’utiliser réellement. Dès lors, une
forme de calcul s’offre aux acteurs, entre les gains escomptés d’une part et
l’investissement ou le sacrifice consentis pour les atteindre d’autre part. Ins-
trument de cette dialectique, la coercition cherche à contraindre un acteur
en l’obligeant à agir d’une certaine manière ou en le faisant renoncer à agir.
C’est ce que Thomas Schelling catégorise par compellence et deterrence3.

1. . A. Beaufre, Introduction à la stratégie. Paris, Hachette, 2008, p. 34.


2. . Ibid.
3. . T. Schelling, Arms and Influence. Yale, Yale University Press, 2008, p. 69.

43
Effets de seuil en stratégie

D’un point de vue philosophique, la coercition vise à influencer le com-


portement d’acteurs au moyen d’une forme de rationalité. Cette dernière se
manifeste de plusieurs manières, en incitant au calcul utilitariste ou en ini-
tiant l’adversaire à des codes spécifiquement créés pour l’occasion. L’opéra-
tion Hamilton illustre le premier cas, avec la destruction des sites chimiques
du régime syrien par des frappes conventionnelles. Le calcul associé traduit
une relation de cause à effet : « l’emploi d’armes chimiques » entraînera « des
représailles directes et leur destruction ». Dans le second cas, cette rationalité
doit intégrer des notions particulières telles que « les intérêts vitaux », fon-
damentaux pour la dissuasion nucléaire française, qui associent une consé-
quence claire à un éventail d’agressions délibérément floues.

Si cette forme de linéarité fonctionne dans le cas général, elle ne per-


met pas de résoudre les équations stratégiques posées aux limites de ces
rationalités et qui nécessitent un recours à la théorie des seuils. Par seuil
s’entend le niveau ou le point à partir duquel un phénomène se détecte, se
produit ou évolue. Le seuil se modélise par une rupture entre deux linéa-
rités qui invalide les calculs possibles à distance de ce point critique. En
stratégie, à l’approche d’un seuil, le coût d’entrée devient disproportionné
au regard des gains escomptés.
Introduction
Les références à la notion de seuil de conflit armé se sont multipliées
ces dernières années après l’utilisation de stratégies dites « hybrides ». La
Russie les met en œuvre par exemple pour l’annexion de la Crimée grâce
à des ressortissants russes installés en Ukraine. La Chine recourt au «
fait accompli » en construisant des îlots artificiels dans les îles Paracels
en Mer de Chine méridionale. Déplorant ces agissements, mais dépour-
vus d’instruments juridiques efficaces pour faire reculer Pékin ou Moscou,
les Occidentaux ont diagnostiqué que la Russie et la Chine avaient trouvé
un espace de manœuvre offensive sous leurs seuils de réaction individuelle
et collective. Dans le cas de la Crimée, la stratégie russe n'était scandée
par aucun marqueur clairement identifiable dans le schéma de pensée oc-
cidental. Cette attaque qui se déroulait sous le seuil de déclenchement des
conflits armés, pouvait être soutenue par la mise en alerte de moyens nu-
cléaires. L’usage d’armements nucléaires est en outre simulé dans des exer-
cices militaires Zapad pour engager la désescalade d’un conflit4. Les seuils
« bas » (seuil des conflits armés) et « haut » (seuil du recours à l'armement
nucléaire stratégique), qui délimitent l'espace d'usage de la force militaire
conventionnelle, semblent s'effacer. Actions hybrides, conventionnelles ou

4. Pour une approche critique du concept d’Escalade to De-escalate, cf E. Maitre, « Escalade


to De-escalate : interrogations sur l’existence du concept dans la doctrine nucléaire russe »,
Observatoire de la Dissuasion, Fondation pour la Recherche Stratégique, n°49, décembre
2017, p. 6-9.

44
Les effets de la puissance aérienne

nucléaires s’entremêlent, pouvant accentuer une mauvaise compréhension


des enjeux et déstabiliser l'ordre international.

Or la biologie, la psychologie et la philosophie nous informent que la no-


tion de seuil, inscrite dans le vivant5, est nécessaire à la perception du chan-
gement. Leur suppression revient à réduire la perception des signaux, des
signalements ou de l’escalade. A contrario, les actions franches marquent,
signalent, et font passer un message plus facilement perceptible et plus clair.
Dès lors, se pose la question de savoir quel pourrait être l'implication de
l'effacement de ces bornages haut et bas au niveau stratégique et au niveau
militaire, pour la puissance aérospatiale ?

L’objet de cet article sera donc double. Il s’agira d’une part de montrer
comment les seuils facilitent la lecture des stratégies et des intentions, et
tendent à les rendre moins « escalatoires »6. Il conviendra d’autre part d’ex-
pliquer en quoi les seuils renforcent la perception des effets de la puissance
aérienne, particulièrement les effets cinétiques de portée stratégique.

Une description biologique de la notion de seuil montrera dans un pre-


mier temps en quoi elle est naturelle et nécessaire à la vie, puis comment elle
se manifeste chez l’espèce humaine, au niveau physiologique et psycholo-
gique. Une approche philosophique illustrera ensuite comment cette réalité
physique s’est insinuée au niveau psychique de l’espèce, tant à l’échelle de
l’individu qu’à l’échelle du groupe. Enfin, le passage du sujet au niveau de la
stratégie permettra de s’attacher aux manifestations des seuils dans les rela-
tions internationales et d’en comprendre leur caractère indispensable, tout
particulièrement dans la maîtrise de l’escalade, la dialectique nucléaire et le
signalement stratégique.
Un ancrage biologique au cœur de la perception
À l’échelle humaine, macroscopique, la nature est tangible et continue.
Cela ne veut pas dire que la nature est linéaire, simplement qu’elle apparaît
ininterrompue ; autrement dit qu’elle n’est pas « discrète », au sens mathé-
matique du terme, c’est-à-dire composée d’éléments discontinus, séparés, dis-
tincts7. Les grandeurs telles que la température et la pression répondent par
exemple physiquement à une évolution continue. Lorsqu’elles sont mesurées,

5. L’obtention du Prix Nobel de médecine 2021 par D. Julius et A. Patapoutian pour leurs décou-
vertes concernant les récepteurs de température et de pression ont mis en lumière cette réalité.
Leurs travaux ont montré que la perception par seuil est inscrite dans le patrimoine génétique des
êtres vivants. Cf la synthèse sur le site des prix Nobel.
[Link]
6. Néologisme employé pour la circonstance dans les armées. Voir par exemple « Méditerranée :
Florence Parly déplore le « comportement escalator » de la Turquie », Le Figaro, 2020.
7. Cf [Link]

45
Effets de seuil en stratégie

leurs variations, même rapides, sont graduelles8. Un thermomètre présente


des valeurs qui évoluent sans sauter de valeur intermédiaire. A contrario, une
observation à l’échelle subatomique montre que la nature est essentiellement
constituée de vide, d’énergie et de particules dont les états sont discrets, c’est-
à-dire qu’ils évoluent d’une valeur à une autre sans passer par des intermé-
diaires. La continuité au niveau macroscopique n’est qu’apparente et ne rend
pas compte de la réalité discontinue du niveau microscopique.

Cette dualité naturelle entre continuité et discontinuité ou, plus exacte-


ment, entre continuité et discrétion, est valable chez les êtres vivants du règne
végétal et du règne animal, y compris chez l’Homme. Les êtres humains
sont ainsi constitués de cellules elles-mêmes composées de molécules, donc
d’atomes, de particules, d’énergie et de vide. Nonobstant leur composition
infinitésimale discrète, leur réalité et leurs grandeurs vitales telles leur tempé-
rature, leur pression artérielle ou autres, sont continues.

La perception qu’ont les êtres vivants de leur environnement se produit à


l’échelle macroscopique. Ils perçoivent les grandeurs et non la matière par-
ticulaire. Si elle apparaît intuitive, cette réalité est néanmoins vérifiée par les
travaux de D. Julius et A. Patapoutian. Leurs découvertes concernant les
récepteurs de température et de pression ont mis en lumière la réalité de la
perception par seuil dès le niveau moléculaire9.

Pour rester sur l’exemple de la température, les êtres vivants perçoivent un


changement lorsque leur température locale évolue sensiblement au contact
direct (par conduction) ou à proximité (par rayonnement infrarouge) d’une
source de chaleur10. La difficulté de cette perception réside dans son carac-
tère relatif. En effet, les êtres vivants, dépourvus d’une référence ou d’une
origine interne, ne ressentent pas une grandeur absolue mais une variation
de la grandeur. La « perception » résulte de la différence entre la grandeur
considérée et celle de leur propre organisme, celle correspondant à une situa-
tion ante ou celle d’un élément de comparaison à proximité.

Cette perception comparative est indispensable à la vie puisqu’elle limite


le stress des êtres vivants en diminuant la quantité de stimuli reçue par filtrage
du « bruit » ambiant (ou clutter), le plus souvent au moyen d’une désensibili-

8. Dans la réalité infinitésimale les seuils discrets d’excitation des particules d’un système se com-
binent et établissent la notion de température du système ; réciproquement, la température ambiante
du système modifie les seuils d’excitation des particules composant le système. Voir par exemple
l’explication présentée à l’entrée « Thermodynamique » de l’encyclopédie Larousse en ligne.
9. Cf [Link]
10. Il est commun d’entendre parler de quatre modes de transmission de la chaleur : la conduction,
le rayonnement, la convection et l’advection. Nous ne retenons ici que conduction et rayonnement
dans la mesure où le changement de température par convection et advection se fait par contact,
donc conduction.

46
Les effets de la puissance aérienne

sation du capteur autour de la valeur moyenne. La valeur de la désensibilisa-


tion représente le seuil de perception en deçà duquel l’information n’est pas
perçue par le capteur et ne donnera pas lieu à la production d’un stimulus.
Cette diminution du stress chez les êtres vivants placés dans des conditions
propices favorise leur adaptation à l’environnement et, par voie de consé-
quence, rend possible leur repos, entretient la sérénité, et assure in fine, une
meilleure identification des alertes. Enfin, la désensibilisation autour de la
valeur moyenne permet de la prendre comme référence en recentrant les ré-
cepteurs sur celle-ci et, ainsi, de mieux déceler toute variation s’en écartant.
Les capteurs ayant souvent une plage de détection réduite, ce recentrage fa-
vorise la lecture de tout changement et alerte le sujet le cas échéant. D’une
bonne alerte peut dépendre un réflexe salutaire tel le mouvement immédiat
de recul au contact d’une source de chaleur trop intense ou une réaction de
préservation face à un prédateur.

L’apparente continuité de la nature et les seuils intrinsèques de leurs


capteurs offrent ainsi aux êtres vivants l’opportunité de percevoir leur envi-
ronnement sans s’épuiser, de détecter les dangers et de leur survivre, le plus
souvent en adaptant leurs « fenêtres de lecture » aux valeurs ambiantes.
Comment ce caractère indispensable des seuils, permettant aux espèces de
la faune et de la flore de percevoir leur environnement, se manifeste-t-il
chez l’Homme ?
Du caractère anatomique au fonctionnement psychique chez l’Homme
Deux champs de la médecine éclairent singulièrement l’analyse des seuils
et de la perception de l’environnement chez l’espèce humaine. Il s’agit d’une
part de l’étude des capteurs sensoriels et de la psychologie d’autre part.
Toutes deux méritent d’être considérées brièvement tour à tour.

En anatomie, le toucher est le sens de l’Homme qui illustre le mieux la


notion de seuil. S’intéressant aux thermorécepteurs, soit les récepteurs sen-
soriels captant les variations de températures, les travaux du neurophysiolo-
giste D. Rose montrent d’une part que les sensibilités au froid et au chaud
sont différenciées – l’être humain se montrant plus sensible au froid qu’au
chaud – et que, d’autre part, la perception de la température est relative11.
D. Rose établit qu’elle dépend principalement de trois facteurs. Le premier
est la température cutanée initiale. Plus la température du corps s’élève, plus
ses seuils de détection et de tolérance s’abaissent. En conséquence, il devient
plus sensible à la chaleur. Par symétrie, plus la température du corps dimi-
nue, plus il sera sensible au froid (en réalité au niveau de chaleur moindre).
Le deuxième facteur est la vitesse de changement de température. Une varia-

11. Voir par exemple l’interview de la neurophysiologiste D. Rose, disponible sur le site de l’ENS :
D. Rose, « Comment le corps humain ressent-il la température », Planet-Vie, 2016.

47
Effets de seuil en stratégie

tion de température lente est moins facilement perceptible qu’une variation


rapide. Vient enfin la grandeur de la surface stimulée, dont l’accroissement
entraîne une augmentation de la sensibilité thermique du sujet. En d’autres
termes, plus le phénomène est étalé, plus sa perception sera aisée.

Tant leur transposition apparaît intuitivement éclairante, il est intéressant


de garder à l’esprit ces propriétés physiologiques lorsqu’on s’interroge sur
l’efficacité de l’usage de la force, de la puissance aérospatiale en particulier.
Un usage ciblé des bombardements est-il par exemple plus propice à préser-
ver la sensibilité de l’adversaire qu’un usage étendu ? Des adversaires sont-ils
plus sensibles à l’escalade (échauffement des esprits) qu’à la désescalade (re-
froidissement) ? Sont-ils également plus prompts à réagir en cas d’agression
soudaine qu’en cas d’évolution lente de la situation ?

L’exemple anatomique de la perception de chaleur pourrait être renfor-


cé par ceux de l’ouïe, de la vue, du goût et de l’odorat, dont les récepteurs
fonctionnent selon le même principe d’envoi d’influx au système nerveux
central uniquement lorsqu’un seuil minimal de stimulus est franchi. Plutôt
que de les examiner tous, il apparaît plus pertinent de souligner que ces pro-
priétés anatomiques se manifestent également au niveau psychologique chez
l’Homme et chez les mammifères en général.

Les travaux empiriques des professeurs de psychologie R. Lubow et A.


Moore de l’université de Cornell montrent ainsi que l’adaptation par seuil
ou par « filtrage du bruit », tel que décrit plus haut, se manifeste au niveau
cognitif chez les mammifères. En 1959, Lubow et Moore isolent pour la pre-
mière fois le comportement sur des ovins et des caprins sans un quelconque
pré-conditionnement (apprentissage par récompense par exemple)12. Autre-
ment dit, le phénomène se manifeste naturellement. Le phénomène prend le
nom d’inhibition latente ou « effet Lubow ». Il désigne la capacité des indivi-
dus de moins prêter attention à un stimulus environnemental – voire de l’oc-
culter complètement – lorsque l’exposition est récurrente. Si un individu est
exposé de manière répétitive à un stimulus, son esprit finira par s’habituer et
ne plus le percevoir, même si le stimulus excite ses récepteurs sensoriels et que
ces derniers génèrent un influx nerveux. Tout se passe donc comme si l’esprit
appliquait un second filtre en sus du filtre physiologique existant au niveau
des récepteurs et ne répondait qu’en cas de dépassement d’un seuil, non plus
uniquement en amplitude, mais également en fréquence. Ainsi la psychologie
comme l’anatomie illustrent que les seuils sont inscrits dans le vivant, tant
au niveau biologique que psychologique, et qu’ils ont un rôle fondamental

12. R. Lubow, « Latent Inhibition », Psychlogical Bulletin, n°79, vol. 6, 1973. Cf également les
travaux de F. Doré qui montrent que l’adaptation n’est pas identique chez tous les individus. F.
Doré, « Préexposition à la réponse, effet Lubow et masquage dans un apprentissage d’évitement
bidirectionnel », L’année psychologique, vol. 84, n°1, 1984.

48
Les effets de la puissance aérienne

dans la perception qu’ont les individus de leur environnement. Les seuils in-
fluencent-ils pour autant le mode de pensée des Hommes ?
Du psychisme à la pensée collective, approche philosophique
Pour tenter de comprendre comment l’existence de seuils physiologiques
et psychologiques permet de définir un cadre de pensée (en l’occurrence
d’anticipation et de calcul) susceptible d’influencer une stratégie, on peut
commencer par rappeler le sens lointain de cette notion.

Une première acception du seuil renvoie d’abord à un espace physique


qui délimite deux réalités hétérogènes. Franchir le seuil d’une maison, c’est
basculer d’un espace public ou extérieur vers un espace privé, singulier, où
le nouvel entrant va devoir se montrer attentif parce qu’il ne sait pas encore
à quoi s’attendre. Il a tout à découvrir de l’organisation qui prévaut à l’in-
térieur de cet espace non-neutre. C’est pourquoi, dès l’Antiquité grecque, le
seuil revêt une importance symbolique forte, et les familles fortunées l’agré-
mentent de statues pour en renforcer la visibilité voire inciter le visiteur à se
tenir prêt à rencontrer l’inattendu. Le caractère physique du seuil permet
d’en faire ressortir la nature transitionnelle. Une fois passé, on entre dans
un nouveau type de relation – particulièrement codifié dans de nombreuses
cultures : la relation d’hospitalité, faite de dons et de contre-dons, mais aussi
d’obligations réciproques, chacun étant attendu dans ses prérogatives. Chez
les Romains, passer le seuil, c’est aussi entrer dans un domaine protégé par
le Lar, une divinité unique et propre à ce lieu, ce qui entoure d’un certain
mystère la nature de son influence. D’une certaine manière, le seuil existe
pour être vu, pour permettre de différencier le lieu d’où l’on vient de celui où
l’on se projette, et de se préparer à adopter d’autres registres de comporte-
ment. Ce principe se vérifie aussi dans des lieux de cultes, par exemple, où le
franchissement du seuil s’accompagne de rites de passage, comme se signer
ou se déchausser, qui marquent un certain changement d’état d’esprit en vue
de s’adapter à la philosophie locale.

Le seuil ne souligne pas seulement l’hétérogénéité des sphères qu’il per-


met de spécifier ; il caractérise aussi un saut qualitatif qui est celui d’une
gradation, qu’on retrouve dans la psychologie humaine, dont le dévelop-
pement s’est opéré progressivement, à travers différentes acquisitions cor-
respondant à des stades. Le psychologue Henri Wallon précise que chacun
de ces stades est marqué par un seuil critique : évoluer d’un état à un autre
dans le développement cognitif est souvent synonyme d’une crise qu’il faut
apprendre à dépasser, depuis l’enfant sevré jusqu’à l’adhésion de l’individu
aux valeurs qui deviendront les siennes et personnaliseront ses choix. Dide-
rot remarque que le schéma émotionnel des individus s’appréhende aussi
selon une succession de stades : « il y a une gradation naturelle plus ou moins
rapide entre les sentiments qui s’élèvent au fond de notre cœur ; (…) si l’on

49
Effets de seuil en stratégie

détruit cette gradation, le calme succède subitement à la fureur et la fureur


au calme, sans qu’il y ait aucun mouvement qui prépare (…) ces dissonances
morales »13. Diderot esquisse de manière pertinente ce qui adviendrait en
l’absence de gradation : on pourrait passer d’une conduite à son extrême
opposé sans qu’il y ait de signe avant-coureur, ni par conséquent de possi-
bilité d’enrayer un développement critique. La gradation offre une meilleure
lisibilité de l’évolution des comportements, car elle fait ressortir un certain
nombre d’états intermédiaires sur lesquels on peut espérer agir pour éviter
la montée aux extrêmes. C’est à la fois l’avantage d’une certaine prévisibilité,
de possibilités d’action et d’un temps pour agir entre les différents stades,
avant d’en arriver à des seuils fatidiques. Or, l’absence d’états intermédiaires
est dangereuse dans le contexte stratégique d’un jeu d’acteurs où ce qui est
potentiellement en balance n’est ni plus ni moins que leur survie. Elle sus-
cite un contexte qui contraint à se montrer plus réactif que l’adversaire et à
employer immédiatement des moyens extrêmes, pour l’empêcher de frapper
lui-même de toute sa force14.

De telles dispositions pourraient en partie expliquer que l’esprit humain


s’attende à rencontrer une progressivité dans les stratégies coercitives et qu’il
possède une certaine notion de ce qui vaut sanction ou pas, et du degré de
gravité auquel s’attendre selon ce qu’on s’apprête à faire. Mais cela ne pré-
sage pas de la manière dont s’interprète l’avertissement qui fait peser la me-
nace d’une réponse coercitive et c’est précisément là que se joue l’efficacité
d’une dissuasion ou celle d’un signalement.

Dans Les Lois, Platon remarque que ce qui inspire notamment la loi, c’est
avant tout le constat de certains mécanismes comportementaux que le législa-
teur n’invente pas mais utilise comme leviers. En extrapolant cette idée, nous
pourrions dire que toute doctrine coercitive est en partie inspirée par des com-
portements-types constatés et répétés dans le temps, qu’il s’agit de dissuader
en s’appuyant sur certaines récurrences constatées dans les motivations hu-
maines – comme par exemple la volonté de survivre. Dans la continuité de ce
raisonnement, Platon pose une question capitale : le législateur doit-il procé-
der comme certains esclaves-médecins qui prescrivent à leurs semblables des
remèdes sans donner aucun éclaircissement ? À quel point est-il décisif qu’un
ordre ou une défense comportent une explicitation pour renforcer la garantie
qu’ils seront suivis ? Platon estime qu’à cet effet, toute loi nécessite un prélude :

« Ce qui la précède [la loi], et qui est destiné à produire la persuasion


dans les esprits, la produit en effet, et fait l’office de prélude ; car tout ce pré-

13. Diderot (1771), s’exprimant à propos de l’ouvrage de Cesare Beccaria, Des délits et des peines
(1764).
14. On peut ainsi penser au contexte stratégique entre l’Inde et le Pakistan, deux États contigus,
sans profondeur stratégique réciproque et chacun dotés d’une dissuasion nucléaire.

50
Les effets de la puissance aérienne

ambule où le législateur essaie de persuader, ne me paraît avoir d’autre but


que de disposer celui auquel la loi s’adresse, à recevoir (…) avec docilité, la
prescription, qui est la loi »15.

L’explication de la prescription « si ce type d’action est commise, alors on


entre dans un répertoire de réponses qui nous fait changer d’échelle » peut
cependant être à double tranchant : elle peut comporter le bénéfice d’une
compréhension de la loi et en renforcer l’acceptation – et peut-être par là son
application. Mais à d’autres égards, elle pourrait aussi en compromettre la
force, le travail pédagogique de son explication pouvant être lu comme une
insuffisance de la loi à s’imposer d’elle-même à tous. Dans la perspective
d’une logique de signalement ou de découragement, il peut y avoir ambiva-
lence en fonction de la représentation que les acteurs se font du seuil : s’il
n’apparaît pas clairement, il peut être inopérant (méconnu, il ne saurait jouer
le rôle de signal), mais s’il est trop explicité, sa force démonstrative peut s’en
trouver entamée (d’abord par la nature même d’une explication qui peut
s’interpréter comme une justification, potentiellement une fragilité dans la
conviction de celui qui pourrait être amené à appliquer ce qu’il énonce en
cas de franchissement du seuil). En quoi la définition de seuils peut-elle fon-
der une stratégie marquée par une gradation de la réponse coercitive ? Nous
avons suggéré une partie de la réponse en soulignant la symbolique immé-
moriale du seuil d’un point de vue anthropologique et en rappelant que le
développement humain se constituait lui-même en passant d’un stade à un
autre par le franchissement de seuils critiques, ce qui disposait le psychisme
humain à adopter des modèles de pensée fondés sur une progressivité des
causes et des effets associés. En ce sens, les raisonnements menés par les utili-
taristes peuvent permettre d’aller un peu plus loin dans cette analyse.
De la réalité à la modélisation utilitariste des comportements
Quand on se donne pour objectif de faire en sorte que des acteurs
renoncent par eux-mêmes à opter pour certains comportements – par
exemple des passages à l’acte tels que l’agression – on peut envisager d’y
parvenir en renvoyant tout potentiel adversaire à un calcul de type utilita-
riste. Un calcul utilitariste repose sur l’évaluation des conséquences d’une
action potentielle, en termes de plaisir ou de souffrance, de manière à les
mettre en balance pour décider ce qu’il vaut la peine de faire ou pas. C’est
pourquoi ces philosophes, en tête desquels on retrouve Jeremy Bentham,
sont souvent convoqués quand il s’agit de décrire les mécanismes de pensée
sur lesquels s’appuient – et parient – les stratégies de signalement, de dé-
couragement et de dissuasion. Bentham mène ainsi une réflexion sur ce qui
peut faire l’efficacité d’un châtiment.

15. Platon, Les Lois, livres I à VI, Paris, GF-Flammarion, 2006, p. 723.

51
Effets de seuil en stratégie

Pour que les peines soient approuvées par l’ensemble des acteurs, elles
doivent leur paraître adaptées, ce qui veut dire qu’il faut faire en sorte de les
penser selon une hiérarchie qui soit en adéquation avec l’échelle de valeurs
communément partagée par l’ensemble des acteurs. Alors, écrit Bentham,
« on sera frappé surtout de leur convenance, de leur analogie avec les délits,
de cette échelle de graduation dans laquelle on verra correspondre à un
délit aggravé une peine aggravée, à un délit exténué une peine exténuée »16.
La gradation des peines a plusieurs vertus pour l’utilitariste : en suivant
une logique de proportionnalité, elle les rend plus acceptables – c’est-à-dire
plus justes – ce qui laisse espérer que ceux à qui elle s’adresse jouent le jeu,
c’est-à-dire deviennent suffisamment prévisibles en se gardant de franchir
les seuils qui marquent des niveaux d’agression les plus graves. La première
influence de la gradation des peines réside dans le signalement. C’est en
effet sur la publicité – au sens étymologique de « rendre public » – que
commence la logique de dissuasion ; dès lors que la force de la réponse est
fonction du niveau de l’inacceptable, elle induit un calcul qui postule que
le désir de survie est la norme absolue des comportements, et qu’on s’abs-
tiendra de sortir du cadre des pratiques admises si notre intégrité est en jeu.
Une bonne compréhension du risque encouru est ici essentielle pour que
chacun fasse ce calcul de la manière espérée pour assurer une stabilité sa-
tisfaisante de la vie sociale. Dans l’optique de la réflexion utilitariste sur les
peines, l’existence d’échelles et la définition de seuils (réclusion à perpétuité
ou peine de mort, par exemple) visent à entretenir un – certain – niveau de
dissuasion et de prévisibilité mutuelle. Si l’on ne parvient pas à décourager
toute entreprise criminelle, cela peut du moins permettre d’en limiter l’am-
pleur en faisant comprendre aux auteurs de certains forfaits qu’ils ont tout
intérêt à ne pas aggraver leur cas, pour ne pas atteindre un seuil qui leur
vaudrait par exemple la peine de mort.

Cependant, une stratégie dissuasive fondée sur une réponse coercitive


résolument graduée, présente des spécificités importantes par rapport au
modèle utilitariste des peines prononcées au nom de l’État contre les in-
dividus qui contreviennent aux règles. Ainsi, dans ce dernier cas, le calcul
moral (celui par lequel l’acteur se demande à quel point il est avantageux
d’agir d’une manière ou d’une autre) est essentiellement unilatéral alors
que, s’agissant de la dissuasion nucléaire17, la puissance publique sait que
l’atteinte du seuil d’emploi de l’arme va, d’un côté, non seulement engager
la crédibilité de sa détermination, mais aussi, d’un autre côté, lui deman-
der d’assumer la rupture du tabou de l’emploi de l’arme, qui, au-delà d’un
conflit interétatique, peut faire entrer le monde dans une ère encore plus
incertaine où le calcul stratégique serait encore plus difficile. Cela induit

16. J. Bentham, Théorie des peines et des récompenses. Paris, Hachette BNF, 2014.
17. Entendu ici de manière générale, sans référence à un modèle national particulier.

52
Les effets de la puissance aérienne

une autre spécificité du niveau de réponse nucléaire : le potentiel adver-


saire peut penser que la définition délibérément floue d’un seuil nucléaire
lui laisse encore une possibilité d’engager un « bluff » à double tranchant,
comme l’explicite Eric Laval : « de 1945 à 1950, l’arme nucléaire est consi-
dérée comme l’outil asymétrique ultime, capable de dénier la guerre. Mais
la république populaire de Chine, lors de la guerre de Corée, prend le parti
d’ignorer la menace atomique américaine. Ce conflit ouvre la porte à un
champ qui sera qualifié par la suite “d’infra nucléaire”, c’est-à-dire que
l’enjeu ne justifie pas la mise en œuvre »18.

Le seuil nucléaire ne marque donc pas seulement l’atteinte d’un stade où


l’emploi de l’arme devient possible ; il figure aussi une limite au-delà de la-
quelle les acteurs basculent dans un univers où les repères disparaissent, ren-
dant tout calcul éminemment dangereux. L’existence de ce seuil permet de
renforcer la perception asymétrique de l’arme nucléaire, donc du caractère
exceptionnellement grave de ce qui en justifie le recours. C’est ce seuil qui
permet de lier le destin des adversaires : une atteinte inacceptable aux intérêts
vitaux de l’un suscitera des dommages inacceptables pour l’autre. Sa dange-
rosité rend dès lors primordiale la compréhension des intentions et la lecture
des messages que s’adressent les adversaires dans leur dialectique. Les seuils
permettant les signalements sont ainsi indubitablement liés au bornage haut
de l’utilisation de l’arme nucléaire, et réciproquement.
Application à la dialectique stratégique
La publication de l’ouvrage d’Herman Kahn en 196619 constitue un exer-
cice de prospective stratégique tout à fait intéressant pour comprendre la
façon dont l’existence de seuils peut influer sur la manière de réfléchir des
acteurs. Résolument opposé à la théorie dite des « représailles massives » qui
dans les années 50 prévoyait une riposte atomique à toute agression sovié-
tique, Kahn considérait que la stratégie du « tout ou rien » n’était finalement
pas si dissuasive puisqu’elle mettait ses promoteurs en situation de devoir
très vite recourir à la frappe nucléaire, faute de quoi ils auraient perdu en cré-
dibilité. Elle les rendait par ailleurs responsables d’une montée aux extrêmes
irrémédiable, quoique pas nécessairement proportionnée à la gravité de l’at-
taque qui l’aurait déclenchée20. Kahn imaginait mettre à profit ses connais-

18. E. Laval, « L’asymétrie, un jeu d’acteurs », Cahier du Cerem, n°5, 2008, p.45-46.
19. H. Kahn, De l’escalade. Métaphores et scénarios, Paris, Calmann-Lévy, 1966.
20. Considéré comme un des plus éminents futurologues américains, Herman Kahn (1922-1983)
fut aussi mathématicien, économiste et stratège. Fondateur de l’Hudson Institute (1961), organisme
spécialisé dans la prospective, il travailla de 1948 à 1960 à la Rand Corporation, un organisme
de recherche privé lié à l’U.S. Air Force. En tant que stratège, il est à l’origine de la doctrine de la
riposte graduée et a imaginé les « quarante-quatre échelons » d’une éventuelle guerre mondiale.
Son ouvrage On Thermonuclear War (1960) développe l’idée selon laquelle la différence entre la
guerre nucléaire et la guerre classique est non pas de nature, mais seulement de degré.» (D’après
l’Encyclopédie Universalis).

53
Effets de seuil en stratégie

sances scientifiques et techniques pour concevoir un système autonome de


réponse graduée à toute forme d’agression soviétique, qui se substituerait aux
représailles massives. Cette potentielle « Doomsday Machine » devait reposer
sur un répertoire de 44 échelons censés rendre compte des différents degrés
d’intensité des crises internationales et des réponses considérées comme pro-
portionnées à chacun de ces stades, depuis celui de la « crise politique d’une
faible intensité » (échelon 1) jusqu’à « la guerre de spasme », ou « insensée »
(échelon 44). Il faut cependant relever que dans cette gradation aux nom-
breux échelons, le recours au nucléaire est situé au premier tiers de l’échelle
(15ème échelon), ce qui souligne que dans la perspective de Kahn, il existe une
montée en puissance au sein même de la guerre devenue nucléaire, de façon à
ce que les belligérants rompent avec l’idée qu’un premier recours à la frappe
nucléaire soit inévitablement synonyme de conflit nucléaire illimité. À chaque
seuil déterminé par Kahn correspondent des propriétés stratégiques précises,
ainsi que plusieurs options de signalement. Ainsi, l’existence de seuils per-
met d’envisager une forme de réversibilité, certes théorique, même une fois
le tabou nucléaire rompu par l’emploi de l’arme. La doctrine MacNamara
illustre cette manière d’utiliser les seuils multiples dans la dissuasion, modèle
qui n’est pas retenu dans l’approche française.

L’intérêt stratégique de l’existence des seuils est, on le voit, multiple. Leur


existence permet de délimiter deux « aires de jeu » différentes, où d’autres
règles et d’autres calculs s’appliquent, soulignant une évolution dans la rela-
tion entre les joueurs : « au-dessous du seuil », écrit André Glucksmann dans
Le discours de la guerre21, se joue « un jeu classique à somme nulle, au-dessus
du seuil un jeu de survie non calculable. Ainsi chaque seuil exprime le maxi-
mum de ‘‘décomposition’’ de l’usage global de la violence » et comporte « le
risque de passer au zéro », donc de se retrouver privé de repères indispen-
sables pour penser son action à l’aune de sa survie. De plus, la transgression
de l’un d’entre eux fournit une base objective pour justifier la perception
d’une agression tout en permettant d’en qualifier le niveau. Même si on peut
redouter que lorsque cette transgression se produit, elle puisse ouvrir la voie
à d’autres, plus graves, le fait que les échelons favorisent la visualisation
d’une escalade laisse espérer qu’on perçoive aussi l’intérêt de s’arrêter (un
conflit de 4ème échelon n’aboutira pas inévitablement au 40ème échelon) – ce
que compromettrait l’absence de seuil ou même l’existence d’un seuil unique,
comme dans les représailles massives où le passage à l’acte déclenche une
inéluctable montée vers les extrêmes. Certes, dans Le discours de la guerre,
Glucksmann interroge encore : « qui imposera l’échelle soviétique aux Amé-
ricains ou l’échelle américaine aux Soviétiques ? ». Personne, au fond, si ce
n’est le jeu international, autrement dit l’échiquier stratégique lui-même. La
métaphore du jeu d’échecs souligne qu’au-delà de la règle partagée, chaque

21. A. Glucksmann, Le discours de la guerre. Paris, Grasset, 2014.

54
Les effets de la puissance aérienne

joueur sait qu’il lui faut reconstituer la stratégie de l’autre, en fonction de


laquelle il pourra adapter ou réévaluer sa propre stratégie. Mais alors qu’il
est de l’intérêt des joueurs d’entretenir le mystère autour de leur stratégie
respective dans le jeu d’échecs, l’existence même de la force de dissuasion et
l’option stratégique qu’elle représente oblige en elle-même à une vigilance de
tout ce qui pourrait la déclencher. C’est pourquoi la question de la doctrine
d’emploi fait l’objet d’analyses si approfondies entre acteurs étatiques ; c’est
aussi ce qui explique l’importance d’une herméneutique des seuils, dans une
relation si particulière qui voit les acteurs à la fois souverains – autonomes
dans la définition de leurs seuils – et solidarisés – engagés dans un système où
toute doctrine s’apprécie à l’aune d’une actualisation permanente, liée aux
agissements de l’autre.
Synthèse
Les examens de la notion de seuil ont montré qu’elle était inscrite dans la
nature, chez les êtres vivants, depuis le niveau cellulaire et, chez l’homme, au
plus profond de son être, aux niveaux anatomiques et psychiques. Nécessaire
à sa perception du monde, à son équilibre et à sa survie, cette notion de seuil
l’irrigue tout entier et se manifeste dans ses modes de pensée individuels et
collectifs. En stratégie, les seuils facilitent le signalement des intentions et
tendent à avoir un effet stabilisant, participant à la maîtrise de l’escalade. Il
apparaît dès lors utile de mieux saisir leurs caractéristiques pour produire sa
propre stratégie.

La puissance aérospatiale déploie une palette d’effets particulièrement


adaptés à cette dialectique stratégique basée sur les seuils. L’anticipation
d’H. G. Wells dans La guerre dans les airs22 s’est concrétisée avec les progrès
réalisés en matière d’armement et ont été illustrés par l’ampleur des destruc-
tions causées par les bombardements conventionnels massifs ou nucléaires
du XXème siècle. La crainte d’être exposé à de tels effets est si vive qu’elle
induit une rupture de la rationalité et favorise ainsi un retour à une réflexion
fondée sur des seuils.

Une telle approche n’est certes pas dénuée de limite. « L’effet Lubow »
offre une grille d’analyse pertinente pour l’opération Rolling Thunder : lors
de la Guerre du Vietnam, l’état-major américain avait opté pour un renforce-
ment graduel et massif des bombardements, espérant que le Nord Vietnam
diminuerait sensiblement son appui aux rebelles communistes dans le Sud
pour faire cesser les attaques aériennes23. Malgré l’accroissement très signifi-
catif de l’intensité des bombardements – 643 000 tonnes de bombes ont été
larguées lors de cette opération, détruisant environ 60% des ressources éner-

22. H. G. Wells, La Guerre dans les Airs. Gallimard, 1984.


23. M. Clodfelter, The Limits of Air Power. Free Press, 1989, p. 143.

55
Effets de seuil en stratégie

gétiques et des infrastructures routières et ferroviaires du Nord Vietnam24


– les États-Unis échouèrent à modifier le comportement de leur adversaire.

Néanmoins, son caractère sidérant permet à l’arme aérienne de produire


des effets non létaux depuis le niveau tactique, comme le prouvent les Shows
of Presence et les Shows of Force utilisés en opération ces dernières années,
jusqu’au niveau politico-stratégique, comme l’attestent les déploiements
Skyros et Heifara conduits par l’armée de l’Air et de l’Espace en 2021. Ces
déploiements sont d’autant plus démonstratifs qu’ils font échos à l’opération
Hamilton menée conjointement avec la Marine nationale et les alliés améri-
cains et britanniques contre les sites d’armes chimiques syriens en 2018. L’in-
tervention avait d’une part mis un terme à l’utilisation d’armements prohi-
bés par le régime d’el-Assad sur les populations civiles ; elle avait d’autre part
réaffirmé la résolution des alliés dans la région et montré que, s’ils ne sou-
haitaient pas entrer en guerre contre le régime syrien, les exactions commises
par ce dernier rendaient cette éventualité possible. Ce marquage du seuil des
conflits armés avait fonctionné.

À l’autre bout du spectre, la composante aéroportée peut marquer la limite


haute de l’engagement conventionnel. Visible à dessein comme le soulignait
le Président de la République François Hollande lors de sa déclaration sur
la dissuasion nucléaire prononcée sur la base d’Istres le 19 février 2015, elle
« donne, en cas de crise majeure, une visibilité à notre détermination à nous
défendre, évitant ainsi un engrenage vers des solutions extrêmes »25. Sa visibili-
té dès le temps de paix assure la crédibilité des forces nucléaires, des processus,
des doctrines et du niveau de préparation opérationnelle du personnel. Ses
manœuvres envoient un signal fort rappelant à qui pourrait l’oublier, que com-
plémentaire de celle « qui se voit », il y en a une autre « qui ne se voit pas »26.

Cette crédibilité renforcée par les excellents résultats obtenus par l’armée
de l’Air et de l’Espace sur les théâtres d’opération signale que la France est
en mesure de protéger ses intérêts, par l’usage de la force si nécessaire. Toute
action mettant en œuvre la puissance aérospatiale française est ainsi suivie et
interprétée tant par les alliés que par les adversaires potentiels de la France.
Elle offre ainsi au chef des armées une palette d’effets cinétiques et non ci-
nétiques lui permettant de faire passer de manière alternative des messages
sur la scène internationale, tout particulièrement lorsque l’expression de la
puissance est nécessaire.

24. Ibid. p. 134.


25. Déclaration disponible à « Déclaration de M. François Hollande, Président de la Répu-
blique, sur la dissuasion nucléaire, à Istres le 19 février 2015 », site officiel de l’Élysée, 2015.
26. Ibid.

56
Les effets de la puissance aérienne

La France et les ponts aériens :


rôles et enjeux d’une « puissance
moyenne »
Ivan Sand

Le capitaine Ivan Sand est chef de la division puissance aérospatiale du


CESA et docteur en géographie de Sorbonne-Université. Ses recherches portent
sur la projection aérienne des armées françaises depuis 1945.

Le récent retrait des troupes occidentales d’Afghanistan est venu rappe-


ler la complexité de la planification et de l’exécution d’un pont aérien. De
la sécurisation de l’aéroport de Kaboul et de ses voies d’accès à la possi-
bilité d’utiliser des bases relais dans des pays voisins en passant bien sûr
par l’utilisation d’une large flotte de transport stratégique, cet exemple il-
lustre les nombreux paramètres qu’un État doit être en mesure de maîtriser
pour réaliser une telle opération. Il pose aussi la question des ambitions que
peuvent nourrir des pays qui ne possèdent pas les moyens américains, que ce
soit dans le cadre d’une participation à un pont aérien mené en coalition ou
d’une opération nationale.
Plus largement, cet épisode met à nouveau en relief certains paradoxes de
l’utilisation du transport aérien militaire. Face à une situation de crise huma-
nitaire, un pont aérien apporte une réponse non létale, dont les dimensions
politique et symbolique ont généralement un fort retentissement. Alors que
ce type d’opérations permet aux armées de mettre en avant un autre volet
de la puissance aérienne – parfois résumée aux seuls avions de combat – la
sécurisation des bases et des espaces aériens pose des défis de taille aux pays
intervenants. Elle peut induire une forme de dépendance vis-à-vis de certains
acteurs de la crise, dont le comportement oscille généralement entre neutra-
lité et hostilité. Dans la plupart des cas, la mise en place d’un pont aérien ne
peut faire l’économie d’un emploi potentiel de la force, ce qui peut sembler
contradictoire avec les objectifs annoncés.

57
La France et les ponts aériens…

Compte tenu de sa riche histoire dans le domaine des interventions mili-


taires, de son engagement au sein des coalitions occidentales mais aussi de
son souci d’être en mesure d’agir de façon autonome – l’expression d’Hubert
Védrine « puissance moyenne d’influence mondiale »1 traduit bien ce paradoxe
– le cas d’étude des ponts aériens auxquels la France a participé semble inté-
ressant à plusieurs titres. Malgré d'éternelles lacunes capacitaires, quels sont
ainsi les effets que la France peut espérer produire grâce à un pont aérien ?
Si la très modeste participation au pont aérien de Berlin en 1948-1949 ne
permet pas à Paris de peser au sein de la coalition occidentale, elle constitue
avant tout une opportunité pour l’armée de l’Air de tirer certaines leçons des
processus mis en place par les aviations américaine et britannique avant de
les appliquer lors du conflit en Indochine où le transport aérien français joue
pour la première fois un rôle déterminant. Puis, les nombreuses opérations
extérieures (OPEX) françaises en Afrique présentent un bilan contrasté :
le transport aérien est presque systématiquement utilisé lors du déclenche-
ment d’une opération de projection mais ses moyens comptés contraignent
la France à recourir à des solutions complémentaires, qu’il s’agisse de l’af-
frètement d’avions civils ou du concours d’un État allié, malgré un cadre
d’intervention présenté comme strictement national. Enfin, les années 1990
semblent ouvrir une ère nouvelle, où la plupart des ponts aériens sont désor-
mais mis en place par des grandes coalitions aériennes au sein desquelles peu
d’États sont en mesure d’exercer une réelle influence.
Compte tenu de son format, cet article n’a pas pour ambition de détailler
de façon exhaustive l’histoire des opérations du transport aérien militaire de
la France2. Il s’attache à présenter les principales continuités et ruptures que
l’usage des ponts aériens a suscitées afin d’en tirer certaines leçons du point
de vue des effets produits.

Le temps de l’apprentissage : d’une participation symbolique au pont aérien


de Berlin à l’émergence de la spécialité du ravitaillement par air en Indochine
Bien que, rétrospectivement, certains analystes considèrent que le premier
pont aérien de l’histoire eut lieu – déjà – à Kaboul en 1928-1929 lorsque la
Royal Air Force organisa l’évacuation de plusieurs centaines de diplomates
vers l’Inde3, ce sont les opérations de la Seconde Guerre mondiale qui posent
véritablement les grands principes stratégiques de ce type d’interventions.
Qu’il s’agisse d’une évacuation comme du ravitaillement d’une force assiégée

1. M. Lefebvre, La politique étrangère de la France. Paris, PUF, 2019, p. 71.


2. Pour une analyse plus complète, se reporter à I. Sand, Géographie politique et militaire
de la projection aérienne des armées françaises depuis 1945. Thèse soutenue à l’université
Lettres-Paris-Sorbonne le 2 juillet 2020.
3. A. Baker et Air Chief Marshal Sir R. Ivelaw-Chapman, Wings over Kabul : the First Airlift.
New York, HarperCollins, 1975, 191 p.

58
Les effets de la puissance aérienne

ou encore de l’acheminement de vivres à une population soumise à un blo-


cus, un pont aérien est une opération où l’aviation de transport est utilisée
de manière continue afin d’atteindre un objectif inaccessible par les voies
terrestres ou maritimes. Sur le plan des effets, le succès d’un pont aérien
doit s’apprécier en tenant compte de deux critères : la capacité quotidienne
à ravitailler la force (ou à évacuer la population selon les cas de figure) et
la durée sur laquelle cette cadence peut être maintenue. Les obstacles dont
le pont aérien doit s’affranchir peuvent être militaires comme lors de la ba-
taille de Stalingrad, politiques avec le cas célèbre du pont aérien de Berlin,
ou encore physiques, comme lors de l’opération The Hump entre avril 1942
et novembre 1945 qui visait à ravitailler, depuis l’Inde, en passant au-dessus
de l’Himalaya, les troupes alliées combattant les forces japonaises en Chine.

Un Junker 52 français à l’aéroport de Tempelhof lors du pont aérien de Berlin


(source : Service Historique de la Défense)

Cette opération constitue un élément fondateur pour la communauté du


transport aérien dans le monde entier et particulièrement en France où son
déroulement est disséqué par l’armée de l’Air, qui s’inspire plus largement de
l’organisation de l’Air Transport Command (ATC), créé en 1942 au sein de
l’United States Army Air Forces afin de centraliser l’ensemble des besoins et
des moyens du transport aérien. L’étude française débouche sur un double
constat, qui peut paraître contradictoire. Une partie des aviateurs français
souligne les possibilités nouvelles qu’offre le développement du transport
aérien et appelle à reconfigurer le format de l’armée de l’Air pour en tirer

59
La France et les ponts aériens…

pleinement partie4. Dans le même temps, de nombreuses voix s’élèvent pour


souligner les moyens gigantesques mis en œuvre par les Américains pour at-
teindre leurs objectifs, impossibles à mobiliser en France alors que les armées
nationales sont en pleine reconstruction.
C’est dans ce contexte que les Soviétiques mettent en place le blocus de
Berlin à partir du 24 juin 1948. Le parc d’avions de transport français est
alors peu fourni et déjà sollicité par l’augmentation des affrontements en
Indochine. Malgré une forte volonté politique, la participation française dé-
marre très modestement avec un C-47 Dakota et quatre Ju 52. Ces derniers
posent de nombreux problèmes à l’ensemble de l’organisation des Alliés.
N’étant pas équipés, par exemple, du même système radio que les autres
avions, leur navigation perturbe la mécanique générale du pont aérien. Par
ailleurs, leur charge utile, c’est-à-dire le tonnage qu’ils sont capables de trans-
porter, est inférieur à 2 tonnes, ce qui est très faible en comparaison des
avions mis en œuvre par la Royal Air Force et l’US Air Force. L’utilisation
des Ju 52 semble dès lors contre-productive5. Au début du mois d’août, les
autorités américaines reconsidèrent la structure du pont aérien pour que les
appareils français n’utilisent plus leur couloir aérien, mais soient intégrés à
celui des Britanniques.
Très rapidement, après de nouveaux incidents, l’armée de l’Air française
est contrainte de retirer ses Ju 52. Le Wing Commander britannique John
White adresse un message très clair au général commandant en chef français
en Allemagne : « Vos appareils du type Junkers 52 sont plus lents que les Sky-
master et les York qui sont employés dans notre opération de transport aérien
et, malgré le vif regret que j’ai à le faire, je vous demande d’interrompre leur
vol »6. L’armée de l’Air parvient à remplacer ces appareils par trois Dako-
ta, que les autorités militaires préféraient jusque-là réserver aux opérations
en Indochine. Grâce à ces avions, les pilotes français peuvent contribuer à
la manœuvre logistique alliée, même s’ils n’emportent qu’une part extrême-
ment faible du tonnage transporté.

4. Ces débats se retrouvent dans la revue Forces aériennes françaises, voir notamment : Com-
mandant Pretta, « « L’organisation des transports aériens militaires vue à la lumière de la
guerre », Forces aériennes françaises, n° 13, octobre 1947, p.92-107 ; Lieutenant P. Lissarrague,
« Que sera l’armée de l’air de 1960 ? », Forces aériennes françaises, vol. 14, décembre 1947 ;
Commandant P.M. Gallois, « Sécurité d’abord », Forces aériennes françaises, n° 7, avril 1947.
5. Parmi certains témoignages oraux de pilotes de l’armée de l’air, il est ainsi frappant de
constater, plus de quarante ans après l’opération, la précision avec laquelle ces derniers se
souviennent des incidents causés par ces avions. Ainsi, le colonel René Dessailly se rappelait,
amusé, que les Américains photographiaient ces appareils et leurs pilotes comme s’il s’agissait
de « bêtes curieuses, comme des gens d’un autre âge ». Service Historique de la Défense (SHD),
Histoire orale de l’armée de l’air, interview n°732, AI 8 Z 732.
6. Lettre du ministère des Affaires étrangères, Commissariat général des affaires autrichiennes
et allemandes à Monsieur le ministre des Forces armées. Secrétariat d’État à l’Air, le 17 août
1948, SHD AI 02 E 2903.

60
Les effets de la puissance aérienne

La participation française au pont aérien de Berlin (1948-1949)7


Accompli par l’armée de
Part du total
l’Air française
Rotations 424 0,15%
Fret (tonnes) 856 0,03%
Passagers 10367 4,50%
La France va néanmoins être associée de manière étroite à l’organisation
de ce pont aérien grâce à un atout d’une autre nature. Très peu de temps
après le début du blocus, les autorités américaines sont à la recherche d’un
troisième aéroport dans Berlin-Ouest pour désengorger ceux de Tempelhof
et de Gatow. Le terrain de Tegel, situé dans la partie française de la ville,
apparaît rapidement comme la meilleure solution : proche du centre-ville, re-
lativement facile à aménager pour l’adapter aux besoins de l’opération et suf-
fisamment éloigné des bases soviétiques. Les autorités politiques et militaires
françaises perçoivent immédiatement les avantages que peuvent susciter des
travaux sur le terrain de Tegel pour leur image. L’urgence dans laquelle les
Alliés doivent opérer conduit les Américains à accepter les conditions fran-
çaises. Le 25 août, une convention, signée par les deux pays, stipule que la
base nouvellement créée est sous commandement français, mais que ce der-
nier délègue la gestion des opérations aériennes à l’US Air Force tant que le
blocus se poursuit.
D’un point de vue opérationnel, les états-majors dressent un bilan de
cette opération inédite pour en retirer le plus d’enseignements possibles.
Alors que la guerre en Indochine s’intensifie, les leçons retenues sont mises à
profit pour améliorer le rendement du « ravitaillement par air » sur ce théâtre
d’opérations, en construisant une série d’indicateurs quantitatifs (calcul du
poids optimum, des dimensions, de l’équilibrage dans l’avion, du personnel
requis pour le chargement et le déchargement etc.)8.
Pour l’armée de l’Air, les dix années de la guerre d’Indochine (1945-1954)
marquent de fait l’essor de la spécialité du transport aérien. Entre les mois
de septembre 1945 et d’avril 1946, les avions du Groupement des moyens
militaires de transport aérien (GMMTA), qui rassemble toutes les unités
susceptibles de participer aux transports par voie aérienne, déplacent 1 100
tonnes de fret et 10 000 passagers sur le théâtre indochinois. Le GMMTA
commence en outre à travailler de manière étroite avec les troupes aéropor-

7. I. Sand, « Rehabilitierung, Selsbstbewusstein und Tradition Die französische Luftwaffe


und die Auswirkungen der Berliner Luftbrücke », in C. Defrance, B. Greiner et U. Pfeil
(dir), Die Berliner Luftbrücke, Erinnerungsort des Kalten Krieges. Berlin, Ch. Links Verlag,
2018, p.106.
8. Étude sur le ravitaillement par moyens aériens des forces terrestres d’Extrême-Orient. 26-27
janvier 1950, SHD, GR 10 H 1658.

61
La France et les ponts aériens…

tées9. En janvier 1947, un bataillon complet de parachutistes est largué en


deux jours par les rotations de dix avions. Il reprend le contrôle de la localité
de Nam Dinh, assiégée par 5 000 Viêt Minh. Si le format de ce parachutage
paraît exceptionnel durant les premières années de conflit, il deviendra pro-
gressivement la norme.
L’emploi des parachutistes, comme toutes les missions du transport, se
heurte au déficit capacitaire de l’armée de l’Air en Indochine. Le transport
d’un bataillon en un seul trajet exige, dans les premières années du conflit,
d’arrêter la quasi-totalité des missions assurées par le GMMTA durant deux
semaines10. Le C-47, compte tenu de son système d’ouverture, a besoin de
faire plus de dix passages au-dessus d’une zone pour larguer la totalité de
sa cargaison11. En outre, cet avion, comme le Junkers 52, n’est pas en me-
sure d’emporter de matériel lourd. À plusieurs reprises, le commandement
français est obligé de faire appel à des avions de compagnies civiles, qui
« pouss[ent] comme des champignons »12 au fur et à mesure du conflit. Elles
compensent les lacunes de l’armée de l’Air, sur les plans qualitatif et quan-
titatif, et réalisent pour certaines des profits substantiels. En 1952, l’aviation
civile confirme son apport indispensable lors du pont aérien de Na San :
entre le 16 octobre et le 1er décembre, les Dakota militaires se posent 805 fois
sur la piste locale tandis que les Dakota et les Bristol civils atterrissent dessus
respectivement 717 et 116 fois.
Parallèlement à l’affrètement de cargos civils, la fin du conflit est marquée
par l’arrivée du C-119 Packet dans les forces françaises, mis à disposition
par l’US Air Force13. À l’inverse du C-47 Dakota, il est capable de larguer la
totalité de sa charge en un seul passage au-dessus d’une drop zone, ou zone
de largage. Pendant la bataille de Diên Biên Phu, l’apport des C-119 Packet
est indispensable pour assurer le ravitaillement de la base aéroterrestre. Alors
que la piste de Diên Biên Phu n’est plus utilisable à partir du 19 mars, les
C-119 effectuent la majorité des largages sur la cuvette – les compagnies ci-
viles cessant toute activité au-dessus de la base le 20 mars. Les C-47 sont

9. Général R. Barthélémy, Histoire du transport aérien militaire français. Paris, Éditions


France Empire, 1981, p.65.
10. Colonel L. de Rancourt, Le transport aérien militaire français. Vincennes, Service histo-
rique de l’armée de l’air, 2003, p.131.
11. L’armée de l’air dans le conflit indochinois de juin 1953 à juin 1954. Commandement de l’Air
en Extrême-Orient, général H. Lauzin, commandant des forces aériennes en Extrême-Orient,
14 juin 1954, SHD AI 4 C 917.
12. Colonel A. de Maricourt, Les opérations aériennes en Indochine. Bibliothèque patrimo-
niale de l’École militaire, conférence au Centre d’Études Asiatiques et Africaines, mai 1952,
A.I.1802.
13. Les C-119 sont pilotés par des équipages américains et français, ainsi que par des pilotes
de la Civil Air Transport (CAT), compagnie américaine mise en place par la CIA. P. Journoud,
« La CAT/Air America dans les guerres d’Indochine, ou le rôle d’une compagnie aérienne
privée secrètement détenue par la CIA (1950-1975) », Guerres mondiales et conflits contempo-
rains, vol. 238, no. 2, 2010.

62
Les effets de la puissance aérienne

dans l’obligation d’ « orbiter »14 pendant 30 minutes à des altitudes com-


prises entre 2 000 et 3 000 mètres pour échapper aux feux de la DCA. La pré-
cision de leurs largages en souffre. Les C-119 sont pour leur part en mesure
de maintenir une altitude d’environ 800 mètres et ne font qu’un passage15.
Plus généralement, les 57 jours de la bataille de Diên Biên Phu résu-
ment les difficultés rencontrées par l’aviation de transport sur le théâtre
indochinois. La cuvette est à plus de 300 km des bases de Hanoï et de
Haiphong, diminuant les capacités d’emport des avions, le relief et les
conditions météorologiques rendent les manœuvres d’accès extrêmement
délicates, la piste présente des caractéristiques restreintes d’accueil avant de
devenir inutilisable du fait du feu ennemi, le parcours est dépourvu d’aide à
la navigation et les équipements radiogoniométriques sur les terrains sont
rudimentaires16. Enfin, les bases de départ et l’espace aérien au-dessus de
Diên Biên Phu sont saturés.
À des échelles différentes, le ravitaillement de Berlin-Ouest et la guerre
en Indochine posent ainsi les grands principes des ponts aériens pour l’ar-
mée de l’Air. Dans le premier cas, si l’effet a été atteint, c’est au prix d’un
effort colossal des Alliés, qui démontre que le ravitaillement d’une grande
ville n’est envisageable que pour un nombre réduit de grandes puissances.
Le conflit indochinois introduit quant à lui un autre usage des ponts aé-
riens mais fait également ressortir un certain nombre de critères qui doivent
être réunis pour obtenir l’effet souhaité : disposer d’une flotte importante
et si, possible, variée (gros porteurs pour le transport stratégique et avions
capables de se poser sur des pistes sommaires), ne pas dépendre d’un seul
aérodrome de départ et d’arrivée pour éviter la saturation ou l’arrêt du pont
aérien en cas de destruction de la piste et, enfin, être en mesure de faire appel
à des moyens civils ou alliés pour tenir dans la durée.
Malgré ces constats, aucun investissement conséquent n’est consenti en
faveur des moyens de transport. En 1956, le général Bailly, chef d’état-major
de l’armée de l’Air, considère ainsi que « le programme d’avion de transport
lourd […] ne mérite pas d’être classé parmi les programmes prioritaires »17.
Confronté à des choix budgétaires délicats, il constate que ces capacités
existent dans le secteur civil et qu’elles « pourraient donc être employé[e]s
en cas d’urgence. Une telle solution serait certainement moins onéreuse que
la création d’une flotte militaire de transport lourd, difficilement utilisable en
temps de paix, et ne possédant pas la souplesse d’emploi indispensable en temps

14. Selon l’expression du colonel H. Ruffat, « Le ravitaillement par air de Dien Bien Phu »,
Revue historique des armées, n° 157, vol.3, 1984.
15. P. Gras, L’armée de l’air en Indochine (1945-1954). L’impossible mission. Paris, L’Harmat-
tan, 2001, p.483.
16. H. Ruffat, « Le ravitaillement par air de Dien Bien Phu », op. cit.
17. Directives générales pour les chefs d’état-major des armées. Ministère de la Défense natio-
nale et des forces armées, 12 juin 1956, SHD, 17 E 19826.

63
La France et les ponts aériens…

de guerre, des appareils de transport moyen (Nord 2501) ou d’assaut (Nord


2506) »18. Cette vision particulière du transport lourd semble se pérenniser
dans les décennies suivantes.

Dépendance ou pragmatisme : la question de la projection aérienne au sein


d’opérations menées dans un cadre national
À la fin des années 1970, alors que les OPEX se multiplient, la plupart
des interventions majeures menées par la France débutent par une phase
de projection interthéâtre, où des forces stationnées en métropole sont dé-
ployées au plus près de la zone de combat, souvent en Afrique sub-saha-
rienne. Si cette manœuvre n’est pas toujours qualifiée de pont aérien, elle
en a souvent les contours : une partie de la flotte de transport française se
consacre durant plusieurs jours exclusivement à la projection continue de la
force d’intervention vers une base de théâtre. Plusieurs exemples démontrent
la forte dépendance française envers des moyens extérieurs mais confirment
en partie l’intuition du général Bailly : malgré certaines situations délicates,
cette contrainte n’empêche pas le succès des opérations.
En 1977 et 1978, la France conduit deux opérations dans la région du
Katanga, dans le Sud du Zaïre, qui sont caractéristiques des rivalités de la
guerre froide. La première, dénommée Verveine, consiste en la projection
aérienne de soldats marocains via des avions français, pour combattre des
rebelles soutenus par l’Angola. Le 7 avril 1977, onze C-160 et deux DC-8
décollent de métropole vers Rabat. Les planificateurs français doivent toute-
fois affréter un Boeing 747 de la compagnie Air France pour accroître les ca-
pacités de transport stratégique et déployer le matériel nécessaire aux forces
marocaines le plus rapidement possible19. Cette opération est singulière à
plusieurs niveaux. L’intervention n’implique que des avions de transport et
permet en quelques semaines – les avions français sont de retour en métro-
pole dès le 19 avril – de clore la crise tout en évitant à Paris de paraître sur le
devant de la scène. Sur le plan de la projection aérienne, Verveine fait à nou-
veau la démonstration des capacités tactiques du C-160 Transall, avec l’utili-
sation de terrains sommaires. Cependant, ses capacités d’allonge et d’emport
sont inadaptées pour réagir rapidement à une crise se déroulant à plus de
7 000 km de la métropole. Cette lacune sera confirmée un an plus tard à plus
grande échelle lors d’une nouvelle opération conduite au Katanga.
Plus connue, l’opération aéroportée sur la ville de Kolwezi en mai 1978
illustre de manière frappante le paradoxe entre les manques dans le domaine
du transport à long rayon d’action et le succès final de l’intervention. En pé-
nétrant au Zaïre depuis la Zambie, les rebelles katangais prennent le contrôle
de cette ville minière le 13 mai 1978 et occupent l’aérodrome. Au sein de
18. Ibid.
19. P. Chaigneau, La politique militaire de la France en Afrique. Paris, CHEAM, 1984, p.83.

64
Les effets de la puissance aérienne

la 11e division parachutiste prévue pour l’intervention extérieure, c’est le 2e


régiment étranger de parachutistes (REP) basé à Calvi, en Corse, qui est
choisi pour intervenir. Les capacités du transport aérien militaire français ne
sont pas suffisantes pour projeter cette unité et son matériel jusqu’à Kolwezi
en des temps très courts. C’est vers Washington que Paris se tourne pour
gagner en réactivité. L’US Air Force met en place un pont aérien entre Calvi
et Kinshasa via ses appareils de transport stratégique C-141 Starlifter et C-5
Galaxy, qui effectuent 30 rotations. Parallèlement, le gouvernement fran-
çais parvient à négocier l’affrètement d’un Boeing 707 d’Air France et de
trois DC-8 d’UTA (Union de transports aériens). La mission de transport
interthéâtre est ainsi accomplie en grande majorité par des moyens qui n’ap-
partiennent pas à l’armée de l’Air, ce qui est immédiatement pointé du doigt
comme un problème majeur pour l’autonomie des armées françaises20.

Un Transall au Tchad lors de l’opération Épervier en 2010


(source : Ministère de la Défense)

De même, alors que les armées françaises s’engagent durablement au


Tchad – trois opérations sont successivement déclenchées en 1978, 1983 et
1986, les phases de projection comme le ravitaillement de la force au sein de
ce pays enclavé posent des difficultés similaires. Ainsi, au printemps 1978,
lors du déclenchement de l’opération Tacaud, ce sont encore des Boeing 747
d’Air France qui sont affrétés pour le transport de matériel lourd depuis la
métropole. Compte tenu des conditions d’engagement des avions civils21, ces
derniers ne peuvent se poser à N’Djamena et utilisent la plupart du temps
l’aéroport de Bangui22. C’est sur cette base, située à 1 100 km de la capitale
tchadienne, qu’est effectuée la rupture de charge : les Transall réalisent alors

20. Général M. Forget, Nos forces aériennes en opex. Un demi-siècle d’interventions exté-
rieures. Paris, Economica, 2013, p.40.
21. Non seulement les normes civiles sont plus restrictives pour la longueur de piste mais
leurs règles leur interdisent de prendre des risques en approchant des zones de combat ou en
traversant des espaces aériens de pays en guerre.
22. J. Marc, « À propos de l’opération Tacaud au Tchad », Le Piège, n°184, mars 2006.

65
La France et les ponts aériens…

un pont aérien pour acheminer le matériel jusqu’à leur destination finale au


Tchad. L’utilisation de moyens civils ne libère donc pas, ou très peu, de po-
tentiel aérien de la flotte de l’armée de l’Air.
Les difficultés sur le plan de la projection aérienne de l’opération Man-
ta, qui s’échelonne sur les années 1983 et 1984, sont encore plus sensibles.
La France fait le choix de déployer un dispositif terrestre plus important,
d’environ 3 000 hommes, en trois semaines. Vingt-six Transall et trois DC-8
du Commandement du transport aérien militaire (COTAM) effectuent en
moyenne 29 rotations par jour pour acheminer les premiers éléments et la
logistique associée23. Mais ces moyens sont insuffisants pour projeter en un
temps court la force prévue pour Manta, voire même pour ravitailler le dis-
positif dans la durée. C’est une des principales lacunes qui sera pointée dans
le livre à charge publié en 1985 par le colonel Gérard Arnaubec, sous le pseu-
donyme de « Spartacus ». Il rappelle que le Transall ne peut transporter un
blindé léger à roue AMX 10 RC que sur 1 200 km et un véhicule de l’avant
blindé (VAB) sur 2 750 km24. Conçu dans les années 1960 pour le combat en
Centre-Europe, le Transall peine à s’adapter à la fois aux élongations entre
la zone d’opération et les bases françaises et à l’augmentation du poids et du
volume des matériels de l’armée de Terre. Le COTAM est également en me-
sure d’utiliser des avions DC-8, achetés à la compagnie civile UTA quelques
années auparavant. Si leur capacité d’emport est nettement supérieure à celle
des C-160 Transall – ils peuvent emporter 30 tonnes sur un trajet entre la
métropole et N’Djamena en ne faisant qu’une escale – ces avions ne sont pas
bien adaptés au transport militaire : les dimensions de leur porte de charge-
ment est réduite et certains matériels sont trop volumineux pour y entrer.
Les contraintes diplomatiques s’ajoutent aux lacunes capacitaires du
transport aérien militaire français. Alors que les avions français ne peuvent
survoler la Libye, acteur hostile dans le conflit au Nord du Tchad, l’Algé-
rie interdit également le survol de son territoire. Dès lors, les avions fran-
çais doivent contourner le bloc saharien. Deux voies sont possibles : pour
un Transall transportant 10 tonnes, la route Ouest le contraint à faire au
moins trois étapes à Casablanca, Dakar puis Abidjan25 tandis que la route
Est l’oblige à se poser à Tunis, Le Caire et Khartoum avant d’arriver à
N’Djamena26. En plus de ralentir la manœuvre globale, ces escales rendent
les opérations françaises dépendantes des fluctuations diplomatiques locales
et mondiales et illustrent l’importance des systèmes d’alliance pour les pays
susceptibles de mettre en place un pont aérien.

23. A. Fourès, Au-delà du sanctuaire. Paris, Economica, 1986, p.216.


24. Colonel Spartacus, Opération Manta : les documents secrets. Paris, Plon, 1985, p.51.
25. Cet itinéraire est possible parce que le Nigéria a accordé l’autorisation de survol de son
territoire. Dans le cas contraire, les avions français doivent faire une étape supplémentaire à
Douala ou à Libreville.
26. Colonel Spartacus, Opération Manta, op. cit., p.51.

66
Les effets de la puissance aérienne

Les contraintes géostratégiques du déploiement de l’opération Manta (1983-1984)27

Réalisation : Ivan Sand d’après la carte conservée au Service Historique de la Défense,


AI 76 E 39473

Sur le plan de la projection, ce type d’opération met en lumière les limites


du déploiement d’une force terrestre importante à plus de 4 000 km de la
métropole, au sein d’une zone enclavée. Les capacités limitées de projection
initiale peuvent mettre en danger les forces françaises lors des premiers af-
frontements. Par ailleurs, les besoins logistiques des forces dans la durée sont
incompatibles avec les capacités de transport des armées. Certes, rares sont
les aviations capables de pallier l’absence de voies de ravitaillement routières
et maritimes. Aussi, pour une puissance moyenne, l’emploi de la projection
aérienne doit se conjuguer avec une rapidité de déploiement à même de sur-
prendre l’adversaire. Autant de leçons que les états-majors français mettront
à profit lors de la nouvelle crise tchadienne qui ne manque pas d’éclater deux
ans plus tard. L’opération Épervier se fonde en effet sur un dispositif léger
de 1 300 hommes commandé par un aviateur28. Néanmoins, lorsque Paris dé-
cide de déployer des moyens de défense sol-air – des Crotale puis des Hawk
– ce sont des Boeing 747 affrétés et des C-5 Galaxy de l’US Air Force qui
assurent leur projection.
27. I. Sand, Géographie politique et militaire de la projection aérienne, op. cit., p.270.
28. En un peu plus d’un an, se succéderont à la tête d’Épervier les colonels de l’armée de l’Air
Pissochet, Gauthier, Joseph, Menu et Pidancet. Voir J. Menu, « Tchad : opération Épervier,
Le Piège, n°207, décembre 2011.

67
La France et les ponts aériens…

Plus récemment, l’opération Serval, déclenchée en janvier 2013 pour


contrer une offensive de groupes djihadistes partis du Nord du Mali, est
venue rappeler l’intérêt des leçons formulées dans les années 1970 et 1980.
Cette intervention, qui est initialement conçue pour stopper l’avancée de
l’ennemi et organiser la reconquête du Nord du pays, s’appuie largement
sur l’aviation de transport. L’utilisation de la troisième dimension s’impose
pour acheminer dans l’urgence une force substantielle dans une zone en-
clavée. Cette opération réclame, pour les moyens français, un « effort tout
à fait exceptionnel avec le transport de 18 000 tonnes de fret en un mois »29,
selon les conclusions d’un rapport de l’Assemblée nationale consacré au
transport stratégique. Ce document insiste surtout sur les lacunes du trans-
port français, qui expliquent le recours majeur à l’affrètement, déjà souli-
gné par un premier rapport parlementaire consacré à l’opération Serval,
relevant que « 75 % du fret projeté par voie aérienne au cours du premier se-
mestre 2013 a ainsi été transporté par des avions affrétés (SALIS et ICS30),
20 % par des vecteurs alliés C17 (États-Unis, du Royaume-Uni et du Ca-
nada) et seulement 5 % par des avions militaires français ou alliés dans le
cadre de l’EATC31 »32. Entre le 11 janvier 2013, jour du déclenchement de
l’opération, et le 28 janvier, 169 vols d’avions privés (115 Antonov 124, 47
Iliouchine 76 et 7 Antonov 225) et 110 vols d’avions gros porteurs affrétés
par des nations alliées, principalement des C-17, ont été nécessaires au dé-
ploiement du contingent français.
Dans l’ensemble, l’état de dépendance de la projection aérienne française
à long rayon d’action demeure, d’autant que le bilan de ce type d’OPEX
purement nationales est jugé positivement. Pour obtenir l’effet recherché, le
commandement consent en quelque sorte à une division du travail : l’armée
de l’Air se spécialise dans la projection intra-théâtre et l’utilisation de ter-
rains sommaires tandis que le transport stratégique est pris en charge par des
compagnies privées et l’allié américain. Cette répartition fonctionne souvent
par séquences, l’affrètement de gros porteurs étant généralement nécessaire
pour la projection initiale, à l’issue duquel l’armée de l’Air est en mesure
d’entretenir les forces déployées.
Parallèlement à cette continuité du modèle de projection aérienne en
Afrique sub-saharienne, la fin de la guerre froide a ouvert une période où le
rythme des interventions extérieures s’accélère mais où elles changent aussi

29. Rapport d’information n°4595 de la commission des finances, de l’économie générale et du


contrôle budgétaire, relatif au transport stratégique, présenté par le député F. Cornut-Gentille,
enregistré à la présidence de l’Assemblée nationale le 28 mars 2017. [Link]
[Link]/14/rap-info/[Link].
30. SALIS et ICS sont deux contrats par lesquels l’état-major des armées peut louer des
avions de transport.
31. European Air Transport Command.
32. Rapport d’information n°4595 de la commission des finances, de l’économie générale et du
contrôle budgétaire, relatif au transport stratégique, op. cit.

68
Les effets de la puissance aérienne

partiellement de nature. Elles sont désormais conduites en coalition, avec des


moyens américains qui dominent dans le domaine du transport aérien.

De Sarajevo à Kaboul : spécificités des ponts aériens à l’ère des coalitions


La guerre du Golfe (1990-1991) est rétrospectivement perçue comme le
conflit qui ouvre cette ère des grandes coalitions occidentales où la puissance
aérienne joue un rôle majeur. Elle est plus spécifiquement considérée comme
la matrice de la projection aérienne moderne alors que les effectifs engagés,
les distances parcourues, la zone concernée et la doctrine employée créent
une véritable rupture par rapport aux modèles d’intervention précédents.
Le déploiement initial représente un profond changement d’échelle pour les
forces aériennes françaises, bien que la majorité du tonnage y soit projetée
par la voie maritime. Quelques années plus tard, les conflits dans les Balkans
donnent l’opportunité aux armées de l’Air occidentales d’engager massive-
ment leur flotte de transport dans des interventions humanitaires dont les ca-
ractéristiques préfigurent deux évolutions majeures des opérations aériennes
d’aujourd’hui : l’influence accrue de l’exposition médiatique et l’importance
de la répartition du pouvoir au sein d’une coalition.
À la suite des déclarations d’indépendance slovène puis croate en 1991,
toutes deux reconnues par la communauté internationale, celle de la Bos-
nie-Herzégovine en 1992 déclenche une guerre qui ne s’achèvera que fin
1995. Le début du conflit, situé au cœur de l’Europe, est marqué par les hé-
sitations des principales puissances politiques. Tandis que la communauté
internationale adopte une posture de neutralité, la puissance aérienne est
d’abord utilisée comme vecteur humanitaire pour ravitailler les populations
isolées. La mise en place du pont aérien de Sarajevo constitue donc la pre-
mière étape de l’engagement extérieur. Dès la création de la Force de protec-
tion des Nations unies (FORPRONU) en février 1992, un premier détache-
ment de transit aérien français est déployé à Belgrade, puis à Zagreb avant
de s’installer à Sarajevo, ville qui deviendra le « poumon »33 de cette force
internationale. En mai 1992, à la demande de l’ONU, les experts du COTAM
étudient les conditions d’une réouverture de l’aéroport. Ils arrivent sur place
le 10 juin, date qui marque symboliquement le début de l’engagement huma-
nitaire français en Bosnie, soit dix-huit jours avant la visite de la ville par le
président F. Mitterrand. Cet événement médiatique du 28 juin, lourd de sens
sur le plan militaire, est le point de départ du pont aérien – le premier avion
de cette opération, un Transall français, y atterrit le 29 juin.
La projection aérienne offre ainsi à la France l’opportunité de marquer
doublement son engagement en soutenant d’abord une action diplomatique
puis en assurant une opération humanitaire. Le pont aérien est une opéra-
33. F. Pons, Les Français à Sarajevo. Les bataillons piégés. 1992-1995. Paris, Presse de la cité,
1995, p.37.

69
La France et les ponts aériens…

tion conjointe – outre la France, l’Allemagne, l’Italie, le Canada, les États-


Unis et le Royaume-Uni y prennent part – dont le Centre de commandement
interallié est situé à Ancône en Italie. Entre l’été 1992 et janvier 1996, le
Haut-commissariat pour les réfugiés estime que 160 000 t de vivres ont été
acheminés en 12 000 vols, avec une participation française représentant 24
000 t de fret pour 1 300 rotations34. Malgré une part du tonnage représentant
15% des capacités globales, la France bénéficie d’un poids important au sein
de cette coalition du fait de son engagement politique et militaire. Une poi-
gnée d’aviateurs français a été projetée dès le mois de juin 1992, notamment
des contrôleurs aériens, des sapeurs du génie de l’Air et des pompiers de
l’Air, pour former un « détachement Air » qui assurera le fonctionnement de
l’aéroport de Sarajevo tout au long de l’opération. Des compétences rares et
une volonté politique marquée, appuyée par une prise de risque supérieure à
celle des autres nations alliées, permettent d’augmenter l’influence d’un État
au sein de ce type de coalition. Le poids de la France s’accroît en effet lorsque
sont déclenchées des missions de largage dans des zones qui demeurent inac-
cessibles par la route depuis Sarajevo, du fait du relief et de l’enchevêtrement
des territoires contrôlés par les différents belligérants. L’armée de l’Air fran-
çaise transportera finalement un quart du fret largué en Bosnie.

Transall français à Sarajevo en 1996 (source : SIRPA Air)

Moins connu du fait de sa durée et de son échelle plus réduite, un pont


aérien humanitaire est également mis en place par la coalition occidentale
lors de la guerre du Kosovo en 1999. Deux jours après le début des frappes,
le Commandement de la force aérienne de projection (CFAP), qui a suc-
cédé au COTAM en 1994, rassemble à Istres une flotte de 14 avions de
transport35. Elle assure un pont aérien à destination de Skopje et de Tira-
na, la Macédoine et l’Albanie étant les deux pays vers lesquels les réfugiés
fuient majoritairement. Si l’opération est effectuée dans le cadre de l’ONU
et sous commandement de l’OTAN, les témoignages des aviateurs qui y ont
participé relèvent le cloisonnement entre le travail des équipages français et
ceux des autres nations au début de l’opération36. Une poignée d’aviateurs

34. Général A. Bévillard, La saga du transport aérien militaire, Tome 1. Paris, L’Esprit du
livre, 2008, p.253.
35. Témoignages oraux du lieutenant-colonel P. Roux et du commandant S. Paccou, archives
orales de l’armée de l’Air, SHD, respectivement AI 8 Z 882 et AI 8 Z 884.
36. Ibid.

70
Les effets de la puissance aérienne

et des spécialistes de la base opérationnelle mobile aéroportée (BOMAP),


unité de l’armée de Terre chargée de préparer les infrastructures pour la
réception du fret, s’installent sur les aéroports de Skopje et de Tirana pour
gérer les flux. Cette action autonome correspond bien à une volonté poli-
tique de positionner Paris comme un acteur de premier plan de la réponse
humanitaire à la crise.
Le 6 avril 1999, le Premier ministre Lionel Jospin souligne devant l’As-
semblée nationale que la France est un des pays les plus dynamiques sur
ce plan. Il précise même que « nos forces armées ont été les premières à
assurer la dépose par hélicoptères, à Kukës, de produits de première ur-
gence »37, Kukës étant la ville albanaise la plus proche de la province you-
goslave du Kosovo. Le lieutenant-colonel Pascal Roux, qui commande
alors l’Escadron de transport « Touraine » et qui assure la mise en place
de cette opération humanitaire, se souvient même de son sentiment de
participer à « une opération médiatique plus qu’un pont aérien »38. Il fait
référence à la réaction des responsables de l’OTAN devant la posture du
dirigeant yougoslave Slobodan Milosevic qui « voulait faire passer l’exode
des réfugiés sur le compte des frappes ». Dans le cadre de cette « guerre
médiatique », toujours selon les termes du commandant de l’Escadron «
Touraine », les équipages accueillent de nombreux journalistes sur la base
d’Istres, point de départ de ce pont aérien.
Plus de 20 ans après ces deux exemples de pont aérien, les récentes éva-
cuations menées depuis l’aéroport de Kaboul semblent confirmer certaines
tendances. Lors d’une opération humanitaire, le temps médiatique influence
fortement le rythme des opérations. Par ailleurs, des objectifs de communica-
tion sont inclus dans l’état final recherché : alors que les opinions publiques
suivent de près l’évolution de la situation, les responsables politiques des
nations engagées entendent démontrer qu’ils sont en mesure d’agir de façon
autonome pour satisfaire les attentes particulières de leurs citoyens envers
leurs ressortissants. Le dénominateur commun des objectifs partagés par les
différentes nations se réduit alors sensiblement. Seule la ou les puissances
majeures sont en mesure de mettre en œuvre leurs priorités.
Plus généralement, la marge de manœuvre d’un État engagé en coalition
dans un pont aérien peut se mesurer selon trois principaux critères : le ton-
nage que sa flotte de d’avions de transport est en mesure d’acheminer dans
le temps ; les bases aériennes qu’il peut utiliser dans la région et les auto-
risations de survol qu’il peut obtenir ; d’éventuelles capacités d’ouverture
de théâtre, de protection d’emprise, de largage ou encore de coordination
37. Déclaration de L. Jospin, Premier ministre, en réponse à une question sur la situation
au Kosovo et sur les frappes aériennes de l’OTAN sur la Serbie, à l’Assemblée nationale le
6 avril 1999.
38. Témoignage oral du lieutenant-colonel P. Roux, chef de l’escadron « Touraine » au mo-
ment de la crise du Kosovo, archives orales de l’armée de l’Air, SHD, AI 8 Z 882.

71
La France et les ponts aériens…

des mouvements aériens. La plupart des puissances moyennes possèdent des


flottes de transport stratégique très réduites, voire inexistantes. Elles doivent
capitaliser sur certaines capacités rares comme une expérience de la gestion
des situations de crise ou un éventuel réseau de bases aériennes à l’étran-
ger. Pour les évacuations menées depuis Kaboul, la base permanente de la
France aux Émirats arabes unis s’est ainsi révélée précieuse. De même, Paris
ferait probablement partie des nations cadres si un pont aérien de ce type
devait avoir lieu en Afrique de l’Ouest, mais serait très dépendant de ses
alliés si une telle opération devait être menée en Asie du Sud-Est. Alors que
la France entend accroître son influence dans la zone Indo-Pacifique, c’est
dès à présent que le réseau de bases relais et des routes aériennes conçu pour
répondre à une éventuelle crise dans la région doit être élaboré.
En reprenant une formule célèbre, on pourrait dire que l’histoire du trans-
port aérien français ne se répète pas mais bégaie. Du pont aérien de Berlin en
1948 au déploiement de l’opération Serval au Mali en 2013, les risques que
font peser les lacunes françaises dans le domaine du transport stratégique
ont souvent été pointés. Néanmoins, si le transport aérien a été identifié
comme le « parent pauvre de l’armée de l’air »39 selon l’expression du général
de Rancourt, il a largement contribué à certains des succès les plus éclatants
des armées françaises depuis 1945. Les ponts aériens auxquels la France a
pris part font partie des exemples les plus marquants. Pour compenser un
manque de moyens, Paris a su mettre à profit son réseau diplomatico-mili-
taire, sa capacité d’engager ses forces rapidement et efficacement ainsi que le
haut niveau de qualification de ses équipages. Les puissances moyennes, sou-
vent dépourvues des capacités nécessaires à l’organisation d’un pont aérien
à grande échelle, peuvent profiter des opérations en coalition pour atteindre
leurs objectifs. Néanmoins, l’exemple de Kaboul démontre, s’il en était be-
soin, que l’urgence d’une situation ne permet pas toujours de conjuguer les
priorités de chaque nation.
L’arrivée progressive des MRTT et les initiatives visant à mutualiser une
partie de l’utilisation des flottes de transport européennes semblent une des
rares voies porteuses d’espoir. Même s’il ne peut compenser les manques capa-
citaires, l’European Air Transport Command40 constitue une avancée majeure,
non seulement pour rationaliser l’utilisation du transport aérien, mais surtout
pour donner un exemple concret de commandement militaire réunissant les
principales puissances de l’Union européenne. C’est en cultivant les spécificités
qui ont fait le succès de son transport aérien militaire que la France pourra
disposer d’un poids conséquent au sein de futures coalitions et plus largement
jouer un rôle moteur au profit de cette intégration européenne.

39. Colonel L. de Rancourt, Le transport aérien militaire français, op. cit., p. 13.
40. Pour les détails du fonctionnement de ce commandement, se reporter à I. Sand, « L’Eu-
ropean Air Transport Command (EATC) : vers une nouvelle géographie du transport aérien
des armées européennes », Stratégique, n°119, vol. 2, 2018.

72
Les effets de la puissance aérienne

Les effets : entre espoirs et réalités


Patrick Bouhet

Historien et stratégiste, Patrick Bouhet est attaché d’administration hors


classe de l’État et adjoint au chef de la division stratégie de l’État-major de
l’armée de l’Air et de l’Espace.

La notion d’effet est au centre des concepts, de la doctrine et de la ré-


flexion actuels sur l’action militaire et même plus généralement, sur le phé-
nomène de guerre.

Néanmoins, le terme n’est apparu que très tardivement dans son acception
contemporaine dans le lexique militaire. En France, cet avènement semble se
produire dans les années 1920. Autant dire hier, au regard de la production
intellectuelle portant sur la conception, la planification et la conduite de la
guerre. Ainsi, le dictionnaire de l’armée de Terre du général Bardin1 paru en
1841, source multiple d’informations mais aussi de définitions circulaires2, ne
retient que le terme de but pour désigner ce que l’on vise, que ce soit dans le
cadre d’un tir ou de l’explication du concept de stratégie3. C’est ce terme qui
est encore utilisé au niveau tactique avant et pendant la Première Guerre mon-
diale pour désigner la liaison des armes puis la coopération interarmes dans la
bataille, y compris après le développement du rôle des forces aériennes4.

1. E. Bardin, Dictionnaire de l’armée de terre. Paris, Corréard, 1841.


2. Correspond à un argument illusoire qui, tournant comme dans un cercle, revient à son
point de départ et prouve la question par la question. Notion utilisée en philosophie du
langage, en rhétorique et en épistémologie.
3. L’idée générale est que la stratégie vise à faire tendre vers un but commun des corps isolés
et en apparence indépendants, de combiner des marches convergentes.
4. Avant la Première Guerre mondiale, on parle beaucoup de liaison des armes mais on la
réalise peu. Cette liaison correspond surtout à l’appui fourni par l’artillerie à l’infanterie.
La coopération consiste, pour deux ou trois armes, à opérer conjointement et à contribuer
chacune au résultat final. Pour ce qui concerne la coordination, il s’agit de l’agencement de
chaque partie d’un tout selon un plan logique en vue d’une fin déterminée. La principale
différence se situe dans le caractère conceptuel, la construction, a priori, de la coordination et

73
Les effets : entre espoirs et réalités

En 1926, la Tactique générale d’après l’expérience de la Grande guerre, qui


est l’un des principaux textes de tactique générale français, n’utilise encore
que les mots « but », « objectif », « résultat » ou « répercussion »5. Qua-
rante ans plus tard, le général Beaufre accole enfin le mot « effet » à d’autres
termes, mais pour un nombre limité de cas. « Effet » est employé dans le
cadre de développements sur le moral, la dissuasion nucléaire, les feux ato-
miques ou les explosions6.

Les raisons qui ont conduit à ajouter un mot au glossaire classique


semblent être les mêmes que celles ayant mené à la conceptualisation de l’art
opératif après la Première Guerre mondiale. Il s’agit de s’adapter aux nou-
velles réalités de la guerre : l’impossibilité d’obtenir la décision à la suite
d’une unique bataille ou d’une série limitée d’engagements. La recherche de
la bataille décisive, qui est censée mettre fin à un conflit en un événement
unique, un coup de théâtre tant l’unité de temps, d’espace et d’action semble
pouvoir le définir, apparaît chimérique après plus de quatre ans de luttes
ininterrompues. La victoire ne peut être obtenue qu’après une série d’opé-
rations, simultanées ou successives, qui permettent d’atteindre des objectifs
intermédiaires concourants à un but final. Dès lors, la notion d’effet devient
pertinente car elle ne fait plus référence à un événement unique circonscrit
dans le temps et dans l’espace. Seulement, cette notion met plus de temps à
s’imposer que les concepts d’art ou de niveau opératif. En première analyse,
on pourrait en conclure que la notion d’effet n’a pu advenir qu’à la suite de
la maturation plus ou moins rapide de celle d’art opératif.

La notion d’effet apparaît, par ailleurs, fondamentale pour les forces aé-
riennes qui prennent leur essor à la même période. Car le résultat de leurs
actions est, relativement, moins observable que celui des actions tactiques de
l’armée de Terre ou de la marine. La distance importante séparant les points
d’envol des objectifs pour une force agissant essentiellement par le feu et
dont le caractère éphémère de la présence physique au-dessus de ses cibles
rendent plus difficiles une évaluation des marqueurs physiques ou psycho-
logiques de la réussite ou de l’échec. Mais au-delà des conditions d’emploi
spécifiques des moyens aériens, la notion d’effet sert à mettre en exergue le
particularisme de la puissance aérienne militaire en termes d’opérations et
de stratégie. C’est ce qu’exprime le LTG Deptula, en 2001, dans un docu-

le caractère « accidentel » de la coopération qui est le fait de la situation qui la rend nécessaire
ou possible. Le combat interarmes qui se développe par la suite se caractérise par l’intégration
d’éléments d’armes différentes confondus en une seule unité qui agit sur une surface unique.
Voir par exemple la conférence sur la sûreté donnée par le colonel de Grandmaison au Centre
des Hautes Études Militaires en 1911.
5. F. Culmann, Tactique générale d’après l’expérience de la Grande guerre. Paris, Charles-
Lavauzelle, Paris (5ème édition), 1926.
6. A. Beaufre, Introduction à la stratégie. Paris, Armand Colin, 1963.

74
Les effets de la puissance aérienne

ment original et novateur qui décrit la campagne aérienne offensive en Irak


comme étant un plan opérationnel basé sur les effets7.

Après avoir développé la notion d’effet, nous essayerons de déterminer


son utilité, puis les limites et enfin les écueils que son utilisation peut pré-
senter. Nous conclurons en soulignant les atouts potentiels du concept pour
mener les opérations futures.
La notion d’effet
Dans la doctrine française actuelle, un effet est défini comme : « une
suite, un résultat ou une conséquence d’une ou plusieurs actions sur l’état
physique ou comportemental d’un système ou d’un élément constitutif d’un
système8 ». Cette description fait aussi référence à la doctrine otanienne qui
définit un effet comme : « un état physique et/ou comportemental d’un sys-
tème qui résulte d’une action, d’un ensemble d’actions, ou d’un autre effet.
Un effet souhaité peut également être considéré comme une condition qui
peut favoriser la réalisation d’un objectif associé, tandis qu’un effet indési-
rable est une condition qui peut entraver la progression vers un objectif9 ».

La notion d’effet s’ajoute donc à celles d’objectif, de but, voire de résultat,


largement utilisées auparavant. Pour certains auteurs, « les termes d’effet
majeur et d’objectif recouvrent des notions identiques. Toutefois, le terme
d’effet majeur, lié à la méthode de raisonnement tactique (MRT), est du do-
maine de la conception tandis que le terme d’objectif est du ressort de l’exé-
cution et est donc employé dans la rédaction des ordres10 ». Pour d’autres
experts, l’effet majeur pourrait n’être considéré que comme une reformula-
tion de la mission.

Ajoutons qu’il ne faut pas sous-estimer, dans le cas de la langue française,


l’effet parfois pervers de la recherche d’un synonyme afin d’éviter une répé-
tition dans un écrit. Une telle démarche peut conduire à l’apparition d’un
concept accessoire soit mal défini, soit même inutile.

7. D. A. Deptula, Effects-based Operations : Change in the Nature of War. Arlington, VA:


Aerospace Education Foundation, 2001.
8. Définition retenue dans la Publication InterArmées PIA-5(B) _PNO(2014) N°152/DEF/
CICDE/NP du 26 juin 2014 – « Planification du niveau opératif : guide méthodologique ».
9. Traduction de l’auteur. Au-delà de l’aspect partiellement circulaire de la première phrase de
la définition, le document supra indique que cette définition figure dans l’AAP-06 – Glossaire
OTAN de termes et définitions (anglais et français). Seulement nous n’avons pas trouvé trace
de cette définition ni dans la version de 2011, ni dans celle de 2020 de ce document. Le texte
original est le suivant : « A physical and/or behavioral state of a system that results from an
action, a set of actions, or another effect. A desired effect can also be thought of as a condition
that can support achieving an associated objective, while an undesired effect is a condition that
can inhibit progress toward an objective ».
10. Documentation de base à l’usage des candidats au concours de l’ESG, édition 1996, Dossier
13, sous-dossier 131, annexe A à la pièce 5.1 – L’idée de manœuvre, note de bas de page.

75
Les effets : entre espoirs et réalités

Si nous en revenons au sens littéral du mot effet, il désigne pour l’Académie


française « tout phénomène conçu comme conséquence d’une cause qui le
produit mais aussi l’impression produite sur les sens, le cœur, l’esprit, et qui
retient ou captive l’attention11 ». L’effet s’inscrit donc dans un lien de causalité
– de la cause à l’effet. Or, cette causalité n’est pas forcément pensée de la même
manière dans un cadre militaire et dans un cadre scientifique. La notion d’effet
employée par les armées est directement nourrie par la seconde partie de la
définition, car il s’agit bien d’impression et d’impact produits sur l’esprit, les
sens et les capacités physiques et matérielles de l’adversaire.

Au fondement de l’effet, quelle que soit sa nature, il y a une cause directe


unique. Cette cause, c’est le fait, le geste tactique qu’il soit cinétique ou non,
létal ou non. En effet, la première étape de l’action militaire consiste en la
mise en œuvre réussie de moyens humains et techniques, condition de l’ac-
complissement de la mission. C’est la définition même de la tactique qui vise
à résoudre les problèmes, en particulier techniques, au niveau de l’engage-
ment, de l’action elle-même12.

Ainsi, le largage de la bombe atomique au-dessus d’Hiroshima le 6 août


1945 par un bombardier B-29 est en premier lieu un acte tactique nonobs-
tant toutes les intentions stratégiques et politiques qui ont conduit à décider
de cette action. Pour l’équipage de l’Enola Gay, les questions immédiates
portent sur la navigation jusqu’à la cible, la prise en compte des conditions
météorologiques, la très faible probabilité de se voir opposer des moyens de
défense japonais, etc. Toutes ces questions sont liées à la mise en œuvre de
moyens techniques dans un environnement qui ne peut être totalement ni
maîtrisé, ni prévisible. Et le premier effet est fondamentalement tactique. Il
passe par l’accomplissement d’un geste technique et la réussite de la mission.
Les effets, expression de la dialectique de la guerre
Réussir un geste tactique n’est donc que la première phase d’une suite
d’interactions qui définit le ou les effets réellement obtenus. Dans une rela-
tion de cause à effet, le geste technique réussi, partiellement réussi ou même
manqué, a des retombées ; par exemple sur l’acteur principal, sur la cible ou
encore sur un spectateur qui observe l’action sans y prendre part. Car, dès
son exécution, le geste technique échappe, peu ou prou, à son concepteur et
son réalisateur Il existe peu de cas où une action militaire n’implique pas
une réaction ou une mesure, même passive, de l’adversaire. Le premier effet
de l’action militaire n’est donc pas à considérer d’une manière unilatérale,
mais bien comme une interaction entre les acteurs. Il y a un effet « espéré »

11. Dictionnaire de l’Académie français, 9e édition, [Link]


12. Voir à ce sujet les propositions de définition dans A. Svechin, Strategy. Minneapolis, East
View Publication, 1992, p. 68-69 (traduction anglaise de l’ouvrage paru en russe en 1927) .

76
Les effets de la puissance aérienne

par l’auteur de l’action, une réaction13 de l’adversaire et un effet « réel » qui


est le résultat de la dialectique entre action et réaction.

La cible ne doit donc pas être considérée comme un élément sans volonté,
ni sans réaction propres sur lequel on appliquerait un geste pour produire avec
certitude des effets prévisibles en vertu de principes physiques, psychologiques
ou mécaniques. L’effet premier d’une action militaire, au-delà du simple geste
tactique, est bien le résultat d’une dialectique des volontés et des moyens.

Ainsi, un bombardement aérien ou terrestre précédant une action of-


fensive doit obtenir des résultats physiques (destruction ou neutralisation
des capacités de combat adverses) ou psychologiques et moraux. Il suffit
que l’adversaire continue de résister ou, au contraire, se débande pour qu’à
partir d’un même acte générateur, le résultat apparaisse complètement op-
posé. D’où ce premier constat : dès le niveau tactique, l’effet est espéré,
mais il n’est ni assuré, ni pleinement prédictible. Un tel constat a une autre
implication : une chaîne d’effets est toujours conditionnée par l’action et
les effets obtenus antérieurement. Dans le cadre d’une planification exten-
sive, c’est un paradoxe qui a été très vite détecté notamment par Moltke
l’ancien : « Aucun plan d’opération ne s’étend avec certitude au-delà de la
première rencontre avec la force principale ennemie14 ». Cette citation réaf-
firme la nécessité de savoir s’adapter aux événements, posture qui tranche
avec la tentation d’une planification « extrême », selon un contrôle très
poussé des opérations militaires, qui est l’expression de la conviction en la
possibilité d’une forte prédictibilité. Le sociologue Edgar Morin l’indique
sous une autre forme : « Sitôt initiée dans un milieu donné, toute action
entre dans un jeu d’interrétroactions qui en modifient, détournent, voire
inversent le cours. Elle échappe à la volonté de l’auteur15».

Donc, à l’origine de l’action, il y a un effet espéré ou escompté d’un ac-


teur qui prend la décision de s’engager en disposant de l’initiative, a minima,
tactique. Maints exemples dans l’histoire démontrent qu’il peut y avoir un
écart entre l’effet espéré et le résultat obtenu Le concept d’Air Control déve-
loppé par la jeune Royal Air Force au sortir de la Première Guerre mondiale
a par exemple suscité un engagement présenté médiatiquement comme de
nature essentiellement aérienne, pendant la troisième guerre Anglo-afghane
de 1919 ou lors des événements d’Irak en 1920. Dans les deux cas, le conflit
s’arrête après des frappes plus ou moins lourdes sur un adversaire incapable
de réagir. L’effet produit semble indiscutable. À l’inverse, la mise en œuvre

13. Dans ce cadre, l’absence de réaction, voulue ou subie, peut être aussi considérée comme
une réaction de la cible.
14. H. Von Moltke, Militärische Werke, Kein Operationsplan reicht mit einiger Sicherheit über
das erste Zusammentreffen mit der feindlichen Hauptmacht hinaus. Berlin, Mittler & Sohn, 1900.
15. E. Morin, Introduction à la pensée complexe. Paris, Seuil, 2005.

77
Les effets : entre espoirs et réalités

du bombardement stratégique pendant la Seconde Guerre mondiale, selon


des conceptions de penseurs comme le britannique Trenchard ou l’italien
Douhet, n’atteint pas réellement les effets escomptés16.
Les effets comme expression de la doctrine
Si les bombardements allemands de Varsovie en 1939 ou de Rotterdam
en 1940, par exemple, semblent précipiter les redditions polonaise et hollan-
daise, ceux effectués par la Luftwaffe de l’automne 1940 au printemps 1941
sur les villes britanniques paraissent plutôt affermir la détermination du
gouvernement et de la population britanniques. Les bombardements alliés
sur l’Allemagne, même s’ils s’inscrivent dans une planification plus systéma-
tique et provoquent des destructions nettement plus étendues, ne conduisent
pas non plus à l’effondrement politique du IIIème Reich. En revanche, ils l’af-
faiblissent indiscutablement dans les secteurs de l’industrie, de l’énergie, du
transport et provoquent un véritable effet moral alternant entre la prise de
conscience d’une défaite inéluctable et la résignation à poursuivre la lutte
malgré les souffrances subies.

Pour le Japon, la question est encore plus épineuse car s’y ajoute le fait
nucléaire. Le débat reste éminemment complexe que ce soit du point de vue
de l’historien ou du stratégiste, car il conduit à interroger le concept de bom-
bardement stratégique mais aussi les principes de la stratégie nucléaire. Les
deux bombardements d’Hiroshima et Nagasaki ont longtemps été considérés
comme étant à l’origine de la capitulation du Japon. Cependant, des études
menées par certains historiens avancent que les bombardements classiques
et atomiques auraient moins pesé dans la décision de capitulation du Japon
que l’entrée en guerre de l’URSS, le 8 août 1945 et l’offensive lancée dès le
lendemain sur la Mandchourie, la Mongolie intérieure, Sakhaline et les îles
Kouriles17. En effet, le gouvernement japonais plaçait ses espoirs sur une
médiation de l’URSS pour discuter de conditions de fins des hostilités mal-
gré la destruction à des degrés divers des 68 principales villes japonaises et

16. Le sujet a fait l’objet de nombreux travaux et débats, parmi le plus récent : P. Payson
O’Brien, How the War was won: Air-Sea Power and Allied victory in World War II. Cambridge,
Cambridge University Press, 2019. ; R. Overy, Sous les bombes : nouvelle histoire de la guerre
aérienne 1939-1945. Paris, Flammarion 2014. ; B.D. Vlaun Selling Schweinfurt – Targeting,
Assessment and Marketing in the Air Campaign against German Industry. Annapolis,
Maryland, Naval Institute Press, 2020.
17. S’agissant des analyses défendant l’idée que les bombardements d’Hiroshima et Nagasaki
ne sont pas les raisons premières de la capitulation japonaise : T. Hasegawa, The End of Pacific
War: Reappraisals. Stanford, Calif, Stanford University Press, 2007. ou encore les travaux de
W.H. Wilson, « The Bomb Didn’t Beat Japan … Stalin Did Have 70 years of nuclear policy
been based on a lie? », Foreign Policy, 2013, [Link]
didnt-beat-japan-stalin-did/. L’engagement antinucléaire de certains auteurs, sans remettre en
cause leurs arguments par principe, doit conduire à les examiner avec tout le recul nécessaire,
comme ceux des défenseurs de l’arme nucléaire. P. Wodka-Gallien, Hiroshima et Nagasaki,
notre héritage nucléaire. Lille, Ouest-France, 2015, tente de poser le débat de manière équilibrée
et en donne les principaux enjeux et arguments.

78
Les effets de la puissance aérienne

d’immenses pertes humaines. Si le bombardement stratégique a lourdement


pesé sur la défaite militaire nippone par ses effets physiques, c’est l’isolement
diplomatique qui, selon un scénario somme toute assez classique, aurait
conduit à la capitulation finale selon ces auteurs.

Cet exemple est fondamental pour illustrer l’emploi du concept d’effet. À


l’issue de la Seconde Guerre mondiale, l’efficacité du bombardement straté-
gique et de l’arme nucléaire ne devaient pas laisser la place au doute, que ce
soit institutionnellement, alors que l’USAF venait d’être créée et fondait sa
crédibilité sur l’efficacité du bombardement stratégique, ou politiquement,
pour justifier l’emploi d’une arme aussi meurtrière sur des populations ci-
viles. L’interprétation immédiate de la réussite des bombardements straté-
giques au-dessus du Japon est en partie à l’origine de diverses stratégies nu-
cléaires, dont les échos continuent de raisonner. Or, une doctrine qui devient
un dogme présente le danger principal d’une rétrospection incomplète de ses
fondements, soit, dans le cas présent, les bénéfices des bombardements stra-
tégiques. La relation de cause à effet, discours à ambition scientifique, s’en
trouve nettement amoindrie du fait de la contestation potentielle des causes.

Une lecture immédiate des événements pouvait, à partir des outils et don-
nées alors disponibles, consolider les espoirs placés dans le bombardement
stratégique et atomique en termes d’effets. À moyen et long termes, l’accès
à des informations et des données supplémentaires, comme l’avancée des sa-
voirs en sciences humaines et sociales, auraient pu conduire à une analyse
rétrospective renouvelée des opérations passées.

Le problème est moins la polémique entre historiens que l’utilité du débat


pour produire une analyse la plus objective possible, le plus possible exempte
de biais institutionnels et politiques. Il s’agit de connaître les effets réelle-
ment produits et qui peuvent être attendus. Un bon usage du concept d’effet
doit être fondé sur une remise en question continuelle et une réévaluation
régulière des liens de causalité entre actions et résultats à l’origine de la doc-
trine. Une telle réévaluation aurait l’avantage de renforcer scientifiquement
les fondements, somme toute assez empiriques, de nombre de concepts en
vogue. À titre d’exemple, les campagnes aériennes conduites par les Occiden-
taux depuis 1991 devraient continuer à faire l’objet d’un réexamen critique,
tant par le monde académique que par les organismes de ciblage, de com-
mandement et d’évaluation des armées en convoquant de nouveaux outils
intellectuels et de nouvelles bases de données disponibles provenant notam-
ment des archives adverses.
L’évaluation des effets est fonction des points de vue subjectifs
Ces développements amènent une autre question fondamentale : la varié-
té des angles d’évaluation et des acteurs. Même en considérant que toute ac-

79
Les effets : entre espoirs et réalités

tion militaire est d’abord d’ordre tactique, ses conséquences, donc ses effets,
peuvent faire l’objet d’évaluations très différentes selon les approches, les
analyses et même les objectifs, aux niveaux opératif, stratégique et politique.
La même pluralité de points de vue existe s’agissant des acteurs, entre amis,
ennemis, neutres ou observateurs.

Il existe de nombreux exemples de renversement d’alliance après une ba-


taille ou une campagne gagnée ou perdue. L’officialisation et l’augmentation
de l’aide aux Insurgents américains par la France après leurs premières vic-
toires, essentiellement tactiques, contre les Britanniques pendant la guerre
d’Indépendance ou encore le système d’alliance créé par Napoléon Ier après
ses victoires des années 1805 à 1807 et abandonné à la suite des défaites de
1813 et 1814, illustrent cette tendance.

Même des résultats militaires considérés comme positifs n’empêchent pas


un changement de sa propre opinion publique. Les États-Unis n’ont presque
pas connu de revers tactique, malgré des pertes élevées, pendant la guerre du
Vietnam. Mais l’incompréhension des objectifs poursuivis et le rejet de la po-
pulation, la propagande adverse, l’action des médias en particulier critique
vis-à-vis d’un emploi assez désinhibé de la force contre les civils et la faiblesse
du moral des troupes engagées ont sûrement autant pesé dans le résultat final
que l’action militaire du Vietnam du Nord.

Un événement a priori tactique peut aussi provoquer des changements


de procédures de commandement, une évolution de la campagne et même
altérer la conduite politique d’un conflit. La frappe du bunker d’Amiriya en
plein cœur de Bagdad, le 13 février 1991, lors de la Première guerre du Golfe,
en est un exemple. Désigné comme une cible militaire, il fut détruit lors d’une
frappe de précision par deux F-117 Nighthawk et provoqua la mort de 200 à
300 civils qui s’y étaient réfugiés. L’information, largement diffusée par les
médias internationaux et surtout irakiens, troubla l’exécutif américain. Les
bombardements de la capitale irakienne furent alors drastiquement contrô-
lés et limités à une liste d’objectifs soumise à l’examen d’échelons supérieurs.
C’est un exemple typique d’action militaire ayant des conséquences poli-
tiques très directes et favorisant un « écrasement des niveaux » stratégique,
opératif et tactique.
De certains écueils liés à l’emploi du concept d’effets
L’ensemble de ces exemples permet d’entrevoir les écueils liés à l’emploi
du concept d’effet. Le premier serait de ne considérer l’adversaire qu’à tra-
vers sa propre perception, c’est-à-dire bâtir son analyse sur une caricature de
l’adversaire et non sur sa réalité sociale, culturelle, économique, etc. C’est ce
que deux officiers français constatent à la suite de l’expérience qu’ils ont tirée
des opérations récentes : « Le risque, lorsque les situations se durcissent et

80
Les effets de la puissance aérienne

se complexifient, est alors de pousser le dogmatisme jusqu’à préférer le plan


à la réalité... (On) s’éloigne alors de la pensée cartésienne qui considère, au
contraire, qu’il est nécessaire de débuter sa réflexion par ce que l’on sait avec
certitude et d’élargir progressivement le champ d’étude. Or, aujourd’hui, on
constate que les effets finaux recherchés (EFR) fixés reposent sur des hypo-
thèses sur lesquelles la force qui intervient n’a que peu ou pas de leviers. Au
lieu de partir du réel, c’est-à-dire de la situation en cours, quelle qu’en soit la
complexité, elle construit sa réflexion à partir de la situation souhaitée en fin
d’intervention18 ».

Le deuxième écueil consiste à calquer un système analogue pour affronter


tous les adversaires potentiels, au détriment des particularités de chacun.
C’est ce qu’une lecture rapide et partielle de l’ouvrage du colonel Warden
sur la campagne aérienne pourrait conduire à faire en utilisant son système
« simplifié » en cinq cercles19. S’il signale certaines limites conceptuelles, War-
den propose néanmoins un modèle qui semble aisément applicable à tous les
conflits. Or, ce modèle est plus qu’une simple représentation de l’adversaire.
Il pourrait en dire plus sur les biais cognitifs du concepteur et de l’utilisateur
que sur l’objet étudié lui-même.

Le troisième écueil est de percevoir chaque acteur ou observateur d’un


conflit comme un ensemble cohérent. Même si la trinité clausewitzienne lui
était appliquée (gouvernement – peuple – armée qui est attachée à une deu-
xième trinité raison – violence, haine, inimitié – probabilité et hasard), elle ne
permet pas de rendre pleinement compte du jeu des factions qui se déroule en
son sein. Une action militaire ou non-militaire, cinétique ou non-cinétique,
peut provoquer, même si elle est considérée comme un succès à plusieurs
niveaux, des effets induits contraires à ceux poursuivis. Le bombardement,
par exemple, des populations civiles n’a pas conduit en Grande-Bretagne,
en Allemagne ou au Japon, à des soulèvements contre les gouvernants. Ils
ont plutôt renforcé la cohésion de la population en raison des souffrances
endurées et des risques encourus par le groupe social. Actuellement, la lutte
dans le champ informationnel pourrait jouer sur des ressorts inverses en
accentuant les oppositions entre les factions d’un même adversaire. Mais
cela n’assure en rien l’obtention de l’effet final recherché car l’incertitude sur
certains facteurs pourrait jouer dans un sens ou un autre, comme pour les
opérations cinétiques.

18. J.G. Le Flem, O. Bertrand, Un sentiment d’inachevé – réflexion sur l’efficacité des
opérations. Paris, Éditions de l’École de Guerre, 2018, p. 128-129.
19. Terme utilisé par Warden lui-même : Pour rendre compréhensible et utile le concept
du « système ennemi », nous devons en donner un modèle simplifié. Nous utilisons
quotidiennement des modèles et chacun comprend qu’ils ne représentent pas la réalité. Ils
donnent cependant un aperçu assez clair d’un phénomène complexe pour que nous puissions
nous en servir. J.A. Warden III, La campagne aérienne : planification en vue du combat. Paris,
Economica, 1998.

81
Les effets : entre espoirs et réalités

C’est donc sur une analyse la plus fine possible des acteurs - amis, ennemis
et neutres - que nous devons fonder notre définition des effets atteignables
et souhaitables à produire. Plutôt que la création d’un modèle « simplifié »,
l’analyse doit être fondée sur une « empathie cognitive20 » – c’est-à-dire une
connaissance la plus intime possible – de l’adversaire. Cette empathie n’est
possible que si l’on considère que l’ennemi d’aujourd’hui peut devenir un
partenaire voire l’allié de demain ou d’après-demain et qu’on ne souhaite ni
son annihilation ni sa capitulation sans conditions dans tous les cas. Si l’on
considère toujours, en un mot, que l’effet final recherché est la paix ou au
moins un retour à des relations de concurrence « inhibée ».
Conclusion
Les faiblesses entrevues dans l’application du concept d’effet ne doivent
pas masquer son utilité. Comme de nombreux concepts avant lui, il a encore
besoin d’être précisé dans sa définition et affiné dans sa compréhension et
son utilisation. La multiplicité des acteurs, des perceptions et leurs évolu-
tions respectives dans le temps induit la nécessité d’une « empathie cogni-
tive » pour mieux appréhender les effets pouvant être obtenus face à une
vision idéologique des effets espérés. Une telle vision porte en son sein la
défaite, non pas au niveau tactique, mais aux niveaux stratégique et politique
qui sont les plus déterminants.

En outre, l’utilisation du concept d’effet plaide pour le maintien de la


distinction entre les différents champs de conception, de planification et de
conduite mais aussi d’analyse que sont la tactique, l’opératique et la straté-
gie. Car, comme nous l’avons vu précédemment, les différences en termes de
perception, d’acteurs et de conséquences jouent un rôle fondamental dans
son application opérationnelle.

Les raisons qui ont été à l’origine du développement de la notion d’effet,


soit l’adaptation aux nouvelles réalités des opérations et de la guerre en gé-
néral, pousseront à l’approfondir dans le cadre de la mise en œuvre de l’inté-
gration multi-milieux et multi-champs.

Tout l’art consistera alors à combiner les effets, dans le temps et l’espace,
dans tous les milieux et champs de confrontation, concomitamment ou suc-
cessivement, afin d’atteindre le but ou les objectifs assignés. Mais une doc-
trine claire, simple à comprendre et pouvant être suivie à tous les niveaux de
conception et d’exécution est nécessaire. L’expression d’intentions précises,
d’objectifs intermédiaires et d’un but sera d’autant plus nécessaire que les
opérations deviendront encore plus complexes. La notion d’effet gardera

20. Terme préféré à celui « d’empathie analytique » développé dans le cadre de travaux de
psychologie sociale.

82
Les effets de la puissance aérienne

pleinement son intérêt dans ce cadre mais devra éviter l’écueil d’une concep-
tion essentiellement mécanique ou technique des opérations.

Car avant d’agir sur des systèmes, l’action militaire produit ses effets sur
des individus puis des groupes sociaux. C’est la caractéristique même de la
guerre en tant que dialectique des volontés. Comme l’indiquait déjà Edward
Luttwak : « Le domaine tout entier de la stratégie est régi par une logique pa-
radoxale qui lui est propre, en contradiction avec la logique linéaire, d’usage
courant, qui guide notre vie dans toutes les autres sphères de l’existence21 ».
Le paradoxe apparaît alors clairement : pour que le concept d’effet soit ef-
ficace, il lui faut s’émanciper de la tentation d’une pensée linéaire qui peut
pourtant paraître naturelle dans le cas d’un raisonnement fondé sur la rela-
tion d’une ou plusieurs causes à un effet. Il s’agit, dans tous les cas, d’éviter
deux erreurs reconnues depuis longtemps en rhétorique : la première est celle
qui consiste à prétendre que si deux événements sont corrélés, alors, il existe
une causalité entre les deux22 ; et la seconde qui consiste à prendre un anté-
cédent pour la cause23…

21. E. Luttwak, Le paradoxe de la stratégie. Paris, Odile Jacob, 1989.


22. Cum hoc ergo propter hoc ou « avec ceci, donc à cause de ceci ».
23. Post hoc, ergo propter hoc ou « à la suite de cela, donc à cause de cela ».

83
84
Les effets de la puissance aérienne

Opération Effet Durable : pourquoi la


manœuvre fonctionne mieux en théorie
qu’en réalité
Heather Venable

Le Dr Heather Venable est une professeure associée d’études militaires et


de sécurité à l’U.S. Air Command and Staff College, où elle est directrice de
cours sur la puissance aérienne. Elle est aussi rédactrice en chef du site The
Strategy Bridge et chercheuse associée au Bruce Kulak Center for Innovation
and Creativity de l’Université du corps des Marines. Elle a écrit How the Few
Became the Proud: Crafting the Marine Corps Mystique, 1874-1918.

Un officier enthousiaste venait d’emménager dans sa nouvelle maison


lorsqu’il remarqua la présence d’une fourmilière sur son terrain. Fier de sa
nouvelle demeure, il chercha à la détruire rapidement. Le lendemain, il re-
marqua qu’une nouvelle fourmilière s’était installée à un emplacement dif-
férent. Il répéta l’action de la veille, anéantissant la fourmilière et ses habi-
tants. Il recommença la même action pendant des jours. Le jeune officier
remportait chaque jour la bataille, mais il ne parvenait pas à obtenir des
effets durables contre les fourmis. Finalement, il se résigna et se rendit dans
une jardinerie, où il se procura un produit anti-fourmis et appris que le pro-
duit n’était en réalité pas destiné à agir contre la fourmilière ou les ouvrières.
Au contraire, il affectait une seule fourmi : la reine. L’officier réalisa ainsi que
la reine représentait le « centre de gravité » des fourmis, soit la plus grande
vulnérabilité de l’adversaire1.

1. R. Leonhard, The Art of Maneuver: Maneuver Warfare Theory and Airland Battle. Novato,
Presidio Press, 1994, p. 21-23. Il utilise les termes comme synonymes à la page 167. Je remer-
cie le Dr Ryan Wadle et Franz Stefan-Gady pour leurs commentaires sur les versions préli-
minaires. Toutes les erreurs potentielles contenues dans cet article sont miennes. Cet article
approfondit une de mes précédentes productions qui s’intitule «Paralysis in Peer Conflict?
The Material versus the Moral in 100 Years of Military Thinking”, War on the Rocks, 2020.

85
Opération Effet Durable…

L’officier de l’US Army Robert R. Leonhard a recours à cette histoire pour


expliquer la manœuvre militaire dans un ouvrage qui s’est imposé comme une
référence sur le sujet2. En substance, on ne cherche pas à détruire un adversaire
mais à le vaincre, le plus souvent en le paralysant pour le mettre en incapacité
de riposter. En ce sens, il faut chercher à « prendre le dessus sur l’ennemi d’une
manière ou d’une autre – sur le plan géographique ou psychologique »3.

Cette métaphore astucieuse soulève toutefois un problème : la mort de la


reine n’offre qu’un répit temporaire4. Avec le temps, les fourmis reviendront.
Comme le souligne Lawrence Freedman à propos des limites des stratèges –
même les plus expérimentés – « un contrôle total de la situation a toujours
été une illusion, tout au plus une sensation temporaire de succès, qui dis-
paraissait dès que la nouvelle situation suscitait ses propres défis »5. Cette
mise en garde concerne également la manœuvre, qui produit généralement
son effet le plus important au niveau opératif de la guerre6. Cette « sensa-
tion temporaire » que procure la manœuvre – qu’on désigne souvent comme
la paralysie – représente la plus grande faiblesse de cette approche. Si l’on
admet que la nature de la guerre est fondamentalement interactive, alors la
manœuvre cherche à renverser cette nature-même en transformant la guerre
et le combat en une activité unilatérale.

Cet essai passe en revue les principales évolutions et courants de la ré-


flexion sur la manœuvre avant de s’intéresser de plus près à ses applications
dans le domaine de la puissance aérienne. Actuellement, certains aspects
de la manœuvre alimentent la pensée sur le multi-domaine7 de manière
problématique, surtout en ce qui concerne la notion des « dilemmes mul-
tiples ». Les praticiens de la puissance aérienne doivent également redé-
couvrir l’importance de la masse, alors que des adversaires équivalents et
potentiels peuvent en partie compenser les progrès de la furtivité, de la
précision et des capteurs. La masse – principe sacré de la guerre – est ainsi
devenue virtuellement un non-problème pour l’Occident depuis l’opération
Tempête du désert. La puissance aérienne a en outre changé et progressé
au niveau tactique de la guerre, mais elle demeure bien plus cohérente aux
niveaux opérationnel et stratégique.

2. Voir, par exemple, la présence de l’ouvrage dans la Liste de lecture de l’Armée canadienne
de 2001, disponible en ligne à l’adresse suivante : [Link]
CARL2. L’ouvrage de Leonhard a été cité plus de 247 fois sur Google Scholar, ce qui permet de
considérer qu’il est à peine moins influent que le Maneuver Warfare Handbook de William Lind.
3. R. Leonhard, op. cit., 18.
4. Ou, comme le soutient un professeur : « Lorsque nous utilisons des métaphores pour dé-
finir une chose, nous ne la comprenons pas vraiment ». Cité dans D. Eikmeier, « Let›s Fix or
Kill the Center of Gravity Concept », Joint Force Quarterly, 83, 4th Quarter, 2016.
5. L. Freedman, Strategy: A History. New York, Oxford University Press, 2013, p. 23.
6. R. Leonhard, op. cit., p. 8.
7. Le terme multi-domaine sera adopté dans ce texte pour désigner l’expression « multi-mi-
lieux, multi-champs » préférée en France.

86
Les effets de la puissance aérienne

Attrition, manœuvre et la nature de la guerre8


D’une certaine manière, l’attrition s’oppose à la manœuvre – puisqu’elle
est axée sur la « destruction de la masse de l’ennemi » – bien que ce clivage
mérite d’être nuancé9. Après tout, on ne peut pas mener une guerre unique-
ment par la manœuvre, tout comme une guerre d’attrition absolue n’est pas
souhaitable10. La métaphore de la fourmi de Leonhard s’inscrit cependant
dans cette logique, en illustrant la manière dont la réflexion de l’officier évo-
lue, passant d’une guerre d’attrition contre ces insectes nuisibles à une guerre
de manœuvre. Ses premières tentatives futiles pour exterminer les fourmis
représentent la manière dont les stratégies d’attrition cherchent à détruire
« la masse de l’ennemi »11. Cette approche suppose que la destruction des
forces armées ennemies sur le champ de bataille offre une voie directe et nette
vers la victoire, ou vers la réalisation d’objectifs politiques, en persuadant
l’adversaire que ses propres forces armées ne peuvent remporter la victoire à
un coût acceptable.

L’attrition a été notoirement assimilée aux pires excès de la guerre des


tranchées lors de la Première Guerre mondiale sur le front occidental. Il se-
rait intellectuellement malhonnête de faire abstraction des limites de l’attri-
tion, bien que l’historiographie actuelle soit plus clémente envers les chefs
militaires, questionnant les affirmations hâtives selon lesquelles ils se conten-
taient d’envoyer les soldats dans des assauts frontaux stériles contre l’enne-
mi12. Reste que l’attrition n’est pas une stratégie idéale. Elle est plutôt lente,
coûteuse, inefficiente et parfois même inefficace. En ce sens, elle s’accorde
mieux avec la passion, le brouillard, la friction et le hasard qui caractérisent
la nature de la guerre13.

La manœuvre, par contraste, renvoie à un esprit de décision séduisant


et souligne une planification brillante dans les rares cas éloignés où elle a
réussi, tels que la bataille de Cannes en 216 avant JC. John Boyd a mis en
évidence la fameuse stratégie d’enveloppement employée dans cette bataille
– qui a pris les Romains au dépourvu en modifiant leur dispositif de manière
inattendue et en aspirant leurs troupes pour les envelopper – comme un cas
exemplaire de manœuvre (voir figure 1)14.

8. Pour la nature de la guerre, voir, par exemple : C. Mewett, « Understanding War’s Endur-
ing Nature Alongside Its Changing Character », War on the Rocks, 2014.
9. R. Leonhard, op. cit., p. 19.
10. M. Van Creveld, Air Power and Maneuver Warfare. Maxwell AFB, Air University Press, 1994, p. 1.
11. R. Leonhard, op. cit., p. 18.
12. H. Jones, « As the Centenary Approaches: The Regeneration of First World War Histo-
riography », The Historical Journal, 56, n°3, 2013, p. 857-878..
13. Voir également J. Brauer, Castles, Battles, and Bombs: How Economics Explains Military
History. Chicago, University of Chicago Press, 2009, p. 126. Je suis reconnaissant à Amos Fox
d’avoir attiré mon attention sur cet ouvrage.
14. J. R. Boyd, A Discourse on Winning and Losing. Maxwell AFB, Air University Press, 2018,
p. 40, 41, 180, 181, 183, 185, 190, 193.
87
Opération Effet Durable…

Figure 115

La bataille de Cannes peut également être considérée comme une bataille


de destruction par attrition, Hannibal ayant « détruit la plus grande armée
en campagne de Rome ». L’étude de la bataille en elle-même, séparée de son
contexte, est cependant problématique. En effet, l’approche centrée unique-
ment sur les manœuvres tactiques de la bataille des disciples de la manœuvre
ne permet pas de concevoir l’ensemble des facteurs sociaux, politiques et
économiques plus larges qui affectent la guerre. Par contraste, les partisans
de l’attrition accordent généralement plus d’importance aux structures éco-
nomiques qui soutiennent la guerre, car ils anticipent des guerres longues et
fastidieuses, même s’ils aimeraient les éviter.

Le cas d’Hannibal illustre parfaitement ce défi. Hannibal n’a pu trans-


former sa victoire tactique décisive en une victoire opérative ou stratégique
parce que Cannes était une aberration au cours d’une année où Hannibal
luttait plus largement pour simplement maintenir son armée sur le terrain16.
La plupart des analyses ignorent cependant ces réalités générales pour sou-
ligner les facultés d’un seul individu face à l’ennemi, comme on le voit dans
le passage suivant :

« La victoire d’Hannibal est le résultat d’un certain nombre de facteurs :


l’élitisme et la prévisibilité romaine, l’agilité de la cavalerie numide, la disci-
pline de l’ensemble de ses forces, qui permirent l’exécution de son plan de
15. Ibid, p. 102.
16. J. F. Shean, « Hannibal’s Mules: The Logistical Limitations of Hannibal’s Army and
the Battle of Cannae, 216 B.C. », Historia: Zeitschrift Für Alte Geschichte, 45, n°2, 1996, p.
159-187. Dans le même ordre d’idées, T. Buell soutient que pendant la guerre de Sécession, le
général R. E. Lee n’a cessé de vouloir mener une guerre de mouvement, mais qu’il n’a jamais
possédé la masse nécessaire pour mener à bien ses ambitions.

88
Les effets de la puissance aérienne

bataille de manière synchronisée, et, surtout de sa propre vision tactique et


stratégique. Sa victoire n’a certainement pas été le fruit du hasard »17.

Cette analyse prend judicieusement en compte une série de facteurs plu-


tôt que de parvenir à une conclusion simpliste. Le problème, c’est que les
auteurs insistent sur le fait que le succès d’Hannibal n’a pas nécessité de
« chance ». Mais, le fait même qu’il ait pu « exécuter son plan de bataille
de manière synchronisée » incarne la chance, qui fait partie intégrante de la
nature de la guerre, comme l’illustre le célèbre dicton militaire : aucun plan
ne survit au premier contact avec l’ennemi.

Pour en revenir à l’astucieuse mais problématique métaphore de Leon-


hard, les êtres humains ne sont pas des fourmis. La guerre entre un offi-
cier déterminé et de nombreuses fourmis largement impuissantes n’a qu’une
pertinence limitée pour envisager un conflit entre des adversaires raison-
nés et déterminés. La nature de la guerre est centrée sur l’interaction, que
Clausewitz décrit de manière connue comme équivalente à celle de deux lut-
teurs18. Un spécialiste de Clausewitz ajoute cette importante clarification :
« Les positions et contorsions qui émergent dans la lutte sont souvent impos-
sibles à réaliser sans l’usage de la propre force et du poids d’un adversaire »19.
Leonhard, en revanche, soutient que la clé de la manœuvre est la cadence, le
tempo, car cela oblige l’adversaire à réagir de manière défensive à une série
d’attaques, de menaces et de feintes, tout en faisant avancer son propre plan.
Il n’a pas tellement besoin de se préoccuper des intentions de l’ennemi, car le
rythme de ses actions lui sert de bouclier contre les attaques ennemies20. La
manœuvre vise à empêcher l’ennemi de réagir, sapant ainsi la nature même
de la guerre. C’est pourquoi elle ne réussit que dans les circonstances les plus
rares, et même dans ce cas, elle peine à transformer un succès tactique ou
opérationnel en un effet stratégique durable.

En réalité, la manœuvre se prête davantage à un monde idéal qu’au monde


réel. Lawrence Freedman affirme dans cette optique que la manœuvre repose
sur une « vision essentiellement romantique et nostalgique de la stratégie »21.
Cathal Nolan fait écho à ces critiques en décrivant comment la guerre de
manœuvre séduit les professionnels militaires en offrant une « solution ra-
pide : la Blitzkrieg soudaine, la guerre de manœuvre rapide, le coup d’éclat

17. Phrase soulignée par l’auteur. Y. D. Mosig and I. Belhassen, « Revision and Reconstruc-
tion of the Battles of Cannae (216 BC) and Zama (202 BC) », University of Nebraska at
Kearney, 2006, p. 103-110.
18. Clausewitz parle de Wechselwirkung, c’est-à-dire d’actions réciproques (NdT).
19. A. Beyerchen, « Clausewitz, Nonlinearity, and the Unpredictability of War », Internation-
al Security, 17, n°3, 1992, p. 59-90.
20. R. Leonhard, op. cit., p. 16.
21. L. Freedman, op. cit., p. 210.

89
Opération Effet Durable…

du chef de guerre »22. Cette description renvoie aux propres propos des dé-
fenseurs de la manœuvre, Robert Leonhard préconisant notamment que les
officiers soient « des chefs de guerre audacieux, bien informés et téméraires,
des chefs sur le champ de bataille capables de penser plus vite que leurs ad-
versaires »23. Si nombre de ces traits sont admirables, l’accent mis sur le terme
« téméraire » contribue à corroborer les critiques de Freedman et Nolan à
l’égard des partisans de la manœuvre.
La bataille de Garigliano (« Operation Diadem ») : une étude de cas de la
manœuvre et de l’attrition
La défense de la guerre par la manœuvre repose le plus souvent sur des
images et anecdotes historiques soigneusement sélectionnées et peu étayées.
Leonhard, par exemple, insiste sur le fait que la stratégie d’interdiction aé-
rienne seule ne fonctionne pas pendant l’opération Diadem – lancée en mai
1944 dans la péninsule italienne, à l’inverse de la manœuvre24.

À la fin de l’année 1943, les Alliés avaient progressé relativement facile-


ment dans la péninsule italienne jusqu’à atteindre la ligne Gustave, le réseau
défensif des Allemands situé au Sud de Rome. Les soldats du Reich ont stop-
pé de manière franche plusieurs offensives terrestres, soutenues notamment
par le bombardement massif allié du monastère de Monte Cassino. Après
cet échec, les commandants des troupes terrestres se sont regroupés tandis
que les commandants aériens ont saisi l’occasion de vaincre les Allemands
de manière indépendante en les privant de ravitaillement et de renforts. Une
fois réalisé que les Allemands ne s’étaient pas volatilisés, les aviateurs se sont
plaints que la composante terrestre ne pouvait pas tout attendre d’eux25. Les
forces terrestres devaient également attaquer. À cet égard, Leonhard sou-
ligne correctement les limites des arguments des aviateurs.

Pour autant, cela ne signifie pas que Diadem soit un cas emblématique
d’une opération de manœuvre réussie. En utilisant une formulation que les
étudiants contemporains des opérations multi-domaines pourraient recon-
naître, Leonhard explique que l’opération Diadem a suscité un changement
vers plus de dynamique interarmées26 :

22. N. Faulkner, « REVIEW – The Allure of Battle: A History of how Wars have been Won
and Lost », Military History Matters, 24 octobre 2019.
23. R. Leonhard, emplacement Kindle 4286.
24. Pour l’argument selon lequel les efforts d’interdiction – connus sous le nom d’Operation
Strangle – ont eu un « effet considérable sur l’approvisionnement allemand », voir E. Mark,
« A New Look at Operation STRANGLE », Military Affairs, vol. 52, n°4, 1988, p. 176-184.
Pour les arguments concernant l’attrition en mer, voir N. Lauterbach, H. Venable, « Why
Attack Weakness », Marine Corps Gazette, 2021, p. 98-101.
25. J. Slessor, The Central Blue: The Autobiography of Sir John Slessor, Marshal of the RAF.
London, Frederick A. Praeger, 1957, p. 571-572.
26. Cette tendance actuelle est abordée plus loin dans l’article.

90
Les effets de la puissance aérienne

« Dans [Diadem], l’ennemi était confronté [au] dilemme de devoir soit se


déplacer rapidement sur les routes pour faire face à la manœuvre terrestre
des Alliés, soit se déplacer lentement et uniquement la nuit pour survivre à
la menace aérienne. Les Allemands n’ont pu résoudre ce dilemme et ont été
contraints de se retirer sous une forte pression »27.

Leonhard affirme à juste titre que l’opération Diadem a établi les condi-
tions de la reconquête de Rome. Mais le fait d’attribuer ce succès par deux
phrases d’analyse à un mouvement de manœuvre est dénué de tout fonde-
ment. En effet, l’auteur passe beaucoup plus de temps à développer sa méta-
phore sur les fourmis qu’à démontrer comment ou pourquoi Diadem équi-
vaut à un modèle de la manœuvre28.

Par ailleurs, les Alliés ont réussi en raison d’un certain nombre de raisons
pratiques sans liens avec la fringance de chefs raisonnant plus vite que leurs
ennemis. En effet, si les Alliés ont réussi à surpasser les Allemands, ils l’ont
fait en grande partie grâce aux renseignements incroyables fournis par Enig-
ma, leur permettant de planifier leurs actions « dans les conditions les plus
favorables »29.

Les Alliés disposaient d’ailleurs en plus d’un avantage significatif en


termes de masse sur leur adversaire. Vingt-cinq divisions se sont lancées à
l’assaut des défenses allemandes pour atteindre l’objectif du général Ha-
rold Alexander – commandant du XVe groupe d’armées – qui souhaitait
disposer d’un avantage de trois contre un en matière d’infanterie30. Dans
ce que certains ont qualifié « d’offensive massive effrénée », les soldats ont
reçu le soutien de 2 000 canons et profité d’une supériorité aérienne large-
ment incontestée31. Disposant désormais de deux fois plus de soldats que
lors des tentatives précédentes, les Alliés se sont à nouveau lancés à l’assaut
des mêmes points fortifiés qu’ils avaient tenté de dépasser dans les mois au-
paravant32. Ces éléments sont les signes distinctifs d’une stratégie d’attrition
davantage que d’une stratégie de manœuvre.

On pourrait toutefois avancer que l’opération Diadem appliquait une mé-


thode « en deux coups de poing » qui incarne la manœuvre, avec les Vème

27. R. Leonhard, op. cit., p. 161.


28. Ibid, p. 21-22.
29. E. F. Fisher, Jr., United States Army in World War II: The Mediterranean Theater of
Operations: Cassino to the Alps. Washington, D.C., Center of Military History, U.S. Army,
1993, p. 20.
30. Ibid.
31. J. S. Brown, Draftee Division: The 88th Infantry Division in World War II. Lexington,
University Press of Kentucky, 2014, p. 106.
32. R. Atkinson, The Day of Battle: The War in Sicily and Italy, 1943-44. New York, Picador,
2007, p. 522.

91
Opération Effet Durable…

et VIIIe armées lançant la première offensive contre la ligne Gustave, tandis


que le VIe corps de la Ve armée française entamait une seconde offensive
en débouchant de la tête de pont d’Anzio33. Une telle explication illustre
l’amalgame courant entre la manœuvre, qui consiste à chercher à vaincre son
adversaire sans combattre, et le mouvement physique réel. Dans son diction-
naire des termes militaires, le département de la Défense (DoD) définit ainsi
la manœuvre comme « un mouvement visant à placer des navires, des avions
ou des forces terrestres en une position avantageuse par rapport à l’enne-
mi »34. Cette définition frise la tautologie, puisque seul l’accent porté sur une
« position avantageuse » distingue la manœuvre du mouvement (comme s’il
était habituel de se mettre délibérément dans une position désavantageuse, à
moins, peut-être, de chercher à tromper un adversaire).

Mais, comme dans toute campagne militaire, des éléments d’attrition et


de manœuvre ont coexisté. Les Alliés cherchaient l’attrition en « [écrasant]
les ressources essentielles de l’ennemi une par une jusqu’à ce qu’il n’en sub-
siste plus ». L’aspect attritionnel de la bataille se retrouve dans la description
que font les forces terrestres de leur progression relativement lente sur le ter-
rain. Comme l’explique un Lance corporal épuisé à sa femme, « nous avons
subi des attaques de Stuka, des tirs de mortier, des bombardements, des mi-
traillages, des tirs de snipers, et bien que nous ayons pris Cassino, le monas-
tère, aucun d’entre nous ne se réjouit. Les pertes nous attristent et nous ef-
fraient ... Quand, quand, quand cette folie va-t-elle s’arrêter ? »35. L’historien
Rick Atkinson renforce le contenu de ce témoignage en décrivant comment
la VIIIème armée « n’a avancé que de six kilomètres » en quatre jours et a payé
cette progression de 4 000 pertes, soit un « homme en moins tous les 1,5m »36.
Pendant ce temps, la puissance aérienne participait à ces efforts d’attrition,
notamment par le biais du soutien aérien rapproché. Elle manœuvrait éga-
lement en tentant de casser les différents liens (flux logistiques, commande-
ment et contrôle) par des missions d’interdiction aérienne37.

On ne peut considérer la manœuvre de Diadem comme un succès qu’en


ignorant la réalité brutale du théâtre montagneux italien. Ironiquement,
l’opération Diadem fut une victoire de courte durée, le temps qu’un nouveau
dilemme à résoudre émerge pour les Alliés. Diadem a chassé les Allemands
de Rome, qui ont rapidement mis en place une autre ligne de défense néces-
sitant de répéter les mêmes actions que les mois précédents, à l’image de la
proverbiale fourmilière de Leonhard.

33. E. F. Fisher, Jr., op. cit., p. 27.


34. U.S. Department of Defense, DOD Dictionary of Military and Associated Terms (dernière
MàJ : 2021), p. 135, [Link]
35. R. Atkinson, op. cit., p. 533.
36. Ibid, p. 525.
37. M. Van Creveld, op. cit., p. 9.

92
Les effets de la puissance aérienne

En outre, comme l’explique Leonhard, si la manœuvre intervient princi-


palement au niveau opératif de la guerre, il peut être difficile d’évaluer quand
et comment elle poussera concrètement ses effets au niveau stratégique38.
Dans cette optique, un des objectifs clés des opérations alliées en Italie faisait
du succès opératif un objectif paradoxalement difficile à atteindre. Les Al-
liés considéraient les opérations en Italie comme partiellement conçues pour
soutenir la prochaine invasion en Normandie. Leur casse-tête était de savoir
comment maintenir les Allemands occupés et embourbés en Italie.
Le manœuvre dans la puissance aérienne ? Pensée et réforme militaires améri-
caines après la guerre du Vietnam
La réflexion sur la manœuvre n’est devenue indissociable de la pensée
militaire américaine qu’après la guerre du Vietnam, en partie en réaction à
la manière dont l’approche attritionnelle avait dominé la stratégie de l’US
Army durant le conflit39. En conséquence, l’US Army cherchait de nouvelles
stratégies et de nouvelles approches de combat, se décidant finalement pour
la manœuvre. Un mouvement similaire s’est produit au sein du Corps des
Marines lorsque l’institution s’est détournée de la contre-insurrection et a
commencé à se concentrer sur la manière dont une organisation militaire ré-
duite pouvait s’avérer utile dans un conflit conventionnel avec l’Union so-
viétique40. Ces développements ont été stimulés par les succès retentissants
enregistrés par les troupes égyptiennes, armées avec des équipements sovié-
tiques, pendant la guerre israélo-arabe de 1973. L’US Army et le Corps des
Marines se sont interrogés pour savoir comment les États-Unis pourraient
combattre en infériorité numérique et l’emporter quand même41. Les ré-
flexions de l’US Army ont abouti à la doctrine AirLand Battle, inspirée par
une approche manœuvrière, même si elle n’avait pas tout à fait accompli le
bond cognitif42. L’association d’« air » et de « terre » incita l’US Air Force à
s’intéresser davantage à la manœuvre.

38. R. Leonhard, op. cit., p. 8-9.


39. J. Prados, « American Strategy in the Vietnam War », p. 248, dans D. L. Anderson, The
Columbia History of the Vietnam War. New York, Columbia University Press, 2010. Pour
une vision contrastée, voir G. Daddis, Westmoreland’s War: Reassessing American Strategy in
Vietnam. New York, Oxford University Press, 2014. Daddis cherche à réhabiliter Westmore-
land pour avoir mené une guerre d’attrition. En revanche, Carter Malkasian cherche à sauver
l’attrition d’une image aussi négative dans « Toward a Better Understanding of Attrition: The
Korean and Vietnam Wars », The Journal of Military History, vol. 68, No. 3, 2004, p. 911-942.
40. I. Brown, A New Conception of War John Boyd, the US Marines, and Maneuver Warfare.
Quantico, Marine Corps University Press, 2018, p. 43-35.
41. R. M. Swain, « Preface », dans A. Von Schlieffen, Cannae. Fort Leavenworth, Command
and General Staff School Press, 1931.
42. M. Van Creveld, op. cit., 8. Leonhard est allé plus loin en affirmant que l’armée ne pouvait
pas mettre de côté sa fixation sur l’attrition durant les années 1990. Voir R. Leonhard, op. cit., 3.

93
Opération Effet Durable…

Une fois cette doctrine en place, les forces armées se sont retrouvées à
combattre non plus les Soviétiques, mais les Irakiens. L’opération Tempête
du désert est devenue le premier test notable de la qualité des réformes
des forces américaines après le Vietnam. Dans une étude sollicitée par
l’état-major de l’US Air Force – à la lumière de l’adoption de l’approche
manœuvrière par l’US Army, Martin Van Creveld a estimé que cette opé-
ration ne constituait pas un test adéquat pour mesurer le succès de la
manœuvre, car il n’y avait pas de véritable « interaction entre les forces
en présence qu’un adversaire aguerri aurait pu générer »43. Même la vaste
manœuvre sur les flancs, menée par l’US Army, peut être considérée comme
un mouvement plutôt simpliste, le principal défi ayant été de coordonner
toutes les unités mobiles nécessaires44.

Écrivant juste après l’opération Tempête du désert, alors que beaucoup


pensaient que la puissance aérienne avait démontré l’étendue de ses capa-
cités décisives dans ce conflit et que ce succès en annonçait d’autres, Van
Creveld a présenté une perspective très différente, notant avec préscience que
les nations avaient « perdu le monopole de l’usage légitime de la violence ».
À ce titre, il estimait que « se préparer à un scénario conventionnel, c’était se
préparer à la dernière guerre, et non à la prochaine »45.

Il a notamment soutenu que les manœuvres seraient difficiles à mettre en


œuvre dans le cadre de conflits non-conventionnels, car il manque des « centres
de gravité clairs »46. Il a également identifié le défi de créer des « flancs » là où
ils n’existaient pas, imposant la création de « flancs artificiels »47. On pourrait
argumenter que le centre de gravité dans de tels conflits est la population elle-
même. Dans de tels cas, la puissance aérienne cinétique peut parfois avoir du
mal à obtenir un effet stratégique alors que d’autres moyens, comme ceux qui
concourent à la mobilité, prennent le dessus48.

On peut également s’interroger sur la manière dont les principes de


manœuvre accompagnent la puissance aérienne dans les conflits convention-
nels. Même Leonhard concède – malgré les nombreuses critiques de la puis-
sance aérienne qu’il formule – que les villes, en tant que « sièges du gouver-
nement, de l’industrie et des transports », peuvent être des centres de gravité
essentiels. Selon lui, la manœuvre permet de « neutraliser » ces zones et de
faire en sorte que la « “masse” de l’ennemi – ses armées, ses marines et ses

43. M. Van Creveld, op. cit., p. 219.


44. Ibid, p. 214.
45. Peter Robinson, « Foreword », dans Ibidem, v.
46. Ibid, xv.
47. M. Van Creveld, op. cit., p. 3.
48. J. S. Corum, W. R. Johnson, Airpower in Small Wars: Fighting Insurgents and Terrorists.
Lauwrence, University Press of Kansas, 2003.

94
Les effets de la puissance aérienne

forces aériennes [...] –, soit menacée de devenir superflue »49. Avec cette af-
firmation, un officier d’infanterie est accidentellement devenu un défenseur
des frappes stratégiques. Mais le bilan historique des attaques stratégiques
est contrasté, ne fonctionnant généralement qu’avec d’autres facteurs favo-
rables, tels qu’une diplomatie efficace. De même, la théorie de la manœuvre
peut fonctionner, mais elle fonctionne rarement aussi souvent que souhaite-
raient ses défenseurs et elle peine souvent à traduire les victoires opératives
sur le champ de bataille en des accomplissements de longue durée, corres-
pondant aux objectifs politiques.

La réflexion de Leonhard sur les villes fait référence à l’un des penseurs
les plus influents de la puissance aérienne moderne, John Warden, qui re-
présente l’approche de la manœuvre dans la pensée sur la guerre aérienne.
Considérant l’ennemi comme un « système », Warden préconise de cibler
spécifiquement les éléments essentiels d’une société pour soigneusement la
paralyser sans causer de destructions majeures ou de morts, en se concen-
trant sur des cibles telles que le commandement, les moyens de communica-
tions et l’infrastructure.

Robert Pape rejette les idées de Warden sur la paralysie stratégique, no-
tamment la « décapitation », en soutenant que ces mesures ont échoué du-
rant Tempête du désert. En revanche, il préconise ce qu’il appelle le « déni »,
c’est-à-dire le fait de concentrer ses efforts sur la destruction des forces en
campagne de l’ennemi, notamment par l’interdiction aérienne du champ de
bataille et l’appui aérien rapproché50. Cette méthode fonctionne le mieux
dans des contextes très spécifiques, surtout quand l’adversaire accepte la
confrontation sur un champ de bataille accessible. Largement influencé par
Tempête du désert, Pape souligne que l’emploi de la puissance aérienne amé-
ricaine sur le théâtre koweïtien représente un temps fort de l’usage de l’avia-
tion selon une dynamique confortant AirLand Battle, laissant entendre que
ce modèle constitue l’archétype du succès militaire dans les conflits à venir51.
Qui a vu juste ? Emploi de la planification de la puissance aérienne dans l’opé-
ration Tempête du désert
La planification initiale de l’opération Tempête du désert était largement
inspirée par une approche de la manœuvre, s’orientant plus par la suite vers
l’attrition. Le plan initial Instant Thunder de J. Warden était un exemple-
type de manœuvre, cherchant à maintenir un tempo rapide grâce aux frappes
en parallèle et à s’attaquer aux liens qui maintenaient le régime de Saddam
Hussein, en particulier le commandement et le contrôle (C2). Cette orienta-

49. R. Leonhard, op. cit., p. 22-23.


50. R. Pape, Bombing to Win: Airpower in Coercion and War. Ithaca, Cornell University
Press, 1996.
51. H. Venable, S. Lukasik, « ‘Bombing to Win’ at 25 », War on the Rocks, 2021.

95
Opération Effet Durable…

tion initiale a ensuite été modifiée pour un plan mélangeant des principes de
manœuvre et d’attrition, comme en atteste l’exigence du général Powell de
parvenir à détruire 50% des chars d’assaut irakiens.

Lors de la mise en œuvre effective du plan, les chefs de l’US Army et


du Corps des Marines ont repoussé de plus en plus l’idée que les missions
aériennes assurent la campagne de paralysie stratégique, au détriment des
attaques de leurs unités terrestres. Ils voulaient que les avions préparent le
champ de bataille, notamment sur le théâtre d’opérations koweïtien.

Les chercheurs débattent toujours pour savoir si la puissance aérienne


a été la plus efficace en menant une campagne stratégique contre le régime
irakien ou en attaquant opérativement les troupes irakiennes présentes sur
le théâtre d’opérations koweïtien52. Le rapport de l’US Air Force sur la puis-
sance aérienne dans la guerre du Golfe propose sans doute l’interprétation
la plus correcte. S’appuyant sur l’expertise et l’objectivité de spécialistes ex-
térieurs, il a conclu que la puissance aérienne a produit ses plus grands effets
face aux troupes irakiennes au Koweït53.
L’attrait persistant pour la manœuvre
La manœuvre alimente désormais la réflexion de l’armée américaine sur
les opérations multi-domaines, qui ont été récemment désignées sous l’ap-
pellation « Joint All Domain Command and Control » (JADC2). Le paradoxe
regrettable des opérations multi-domaines tient au fait qu’elles s’appuient
sur une des plus grandes vulnérabilités occidentales – ses propres réseaux de
commandement et de contrôle – et en amplifient l’importance.

On peut constater que les idées sur la manœuvre continuent d’avan-


cer dans la pensée stratégique américaine, avec la volonté durable d’em-
pêcher l’ennemi d’agir grâce à la célèbre boucle « Observer-Orienter-Dé-
cider-Agir » (OODA) de John Boyd. Concrètement, cette approche vise
à piéger l’ennemi entre les phases « d’observation » et « d’orientation »,
comme l’illustre ce schéma d’une unité de l’US Army sur la façon de « pré-
senter des dilemmes » à l’ennemi54.

52. Certains soutiennent que les campagnes stratégiques et tactiques ont été décisives en-
semble. Voir, par exemple, R. G. Davis, On Target: Organizing and Executing the Strategic Air
Campaign against Iraq. Washington, D.C., Air Force History and Museums Program, 2002. J.
[Link] met l’accent sur la campagne aérienne stratégique. Pour un compte-rendu adoptant
ce que Pape considérerait comme une approche de « déni » plutôt que de « décapitation », voir
P. D. Jamieson, Lucrative Targets: The U.S. Air Force in the Kuwaiti Theater of Operations.
Bolling AFB, Air Force Historical Studies Office, 2001, p. 169.
53. « Foreword », Gulf War Airpower Survey, Vol. 1, V-VII, 1993 et T. A. Keaney, E A. Co-
hen, Gulf War Airpower Survey Summary Report, p. 246-247.
54. C. Taylor, L. Kay, « Putting the Enemy Between a Rock and a Hard Place: Multi-Domain
Operations in Practice », Modern War Institute, 2019.

96
Les effets de la puissance aérienne

De même, un ancien chef d’état-major de l’US Air Force a employé l’ana-


logie historique de la « chevauchée de Paul Revere »55 pour suggérer ceci :

« Et si les Britanniques avaient pu diviser leurs forces et se déployer à la


fois par terre et par mer ? [...] Adaptant le poème à la guerre moderne, il a
expliqué comment cela pourrait fonctionner à l’avenir :
«Un si c’est par la terre, deux si c’est par la mer, trois si c’est par l’air, quatre
si c’est par l’espace, cinq si c’est par le cyber – davantage si nous faisons conver-
ger les effets de domaines multiples pour atteindre les objectifs militaires». »56

Cependant, le défi consistant à faire converger ces capacités tend à re-


mettre en cause des principes de la guerre, tels que la « simplicité ». À l’in-
verse, la Joint Publication 3-0 adopte un point de vue plus conservateur en
avertissant que l’entrée par la force sur un théâtre tend à être « complexe

55. Poème d’H. Longfellow commémorant les actions du patriote américain P. Revere juste
avant la guerre d’indépendance.
56. A. McCollough, « One if by Land, Two if by Sea, Three if by Air, Four if by Space, Five
if by Cyber », Air Force Magazine, 2018.

97
Opération Effet Durable…

et risquée et devrait, par conséquent, tendre vers la simplicité autant que


possible ». Le dessein audacieux des opérations multi-domaines et la vision
plus prudente de la doctrine des opérations interarmées restent donc à ré-
concilier, notamment lorsqu’il s’agit de créer des fenêtres d’opportunité57
synchronisées. En outre, la création de dilemmes multiples va également à
l’encontre du principe de concentration que tant d’experts de la puissance
aérienne préconisent58.

Enfin, Franz-Stefan Gady a récemment remis en question ce qu’il consi-


dère être un postulat non-justifié de la pensée multi-domaine : « que les élé-
ments offensifs domineront naturellement les futurs espaces de combat »59.
En soutenant que la défensive pourrait dominer, il explique plus loin que la
surprise – si essentielle au succès de la manœuvre – sera difficile à obtenir
étant donné la « prolifération » des capacités de renseignement, de surveil-
lance et de reconnaissance (ISR)60. Il suggère même, de manière controver-
sée mais intrigante, que les capacités cybernétiques profiteront davantage à
la défensive qu’à l’offensive61. Pris ensemble, ces aspects de la pensée de la
manœuvre moderne nécessitent d’être minutieusement testés dans des warga-
mes qui ne soient pas soumis à une quelconque dissonance cognitive.
La paralysie dans la doctrine de l’armée de l’air américaine
La doctrine de l’US Air Force affirme que la puissance aérienne possède
les caractéristiques idéales pour provoquer la paralysie de l’ennemi, notam-
ment « la vitesse, la portée et la flexibilité, la précision, le rythme et la lé-
talité ». Cette doctrine enjoint en outre au commandement de chercher à
obtenir des avantages temporels significatifs sur un adversaire, en imposant
notamment un rythme soutenu dans le cadre des opérations, afin que l’ad-
versaire ne puisse pas s’adapter, et de manière à provoquer un choc psycho-
logique et une paralysie62.

Pourtant, d’autres doctrines de l’Air Force peinent à donner des exemples


de réussite, décrivant seulement d’un point de vue théorique comment les
opérations doivent être menées :

57. United States Army Headquarters, « The U.S. Army Concept for Multi-Domain Com-
bined Arms Operations at Echelons Above Brigade 2025-2045 », United States Army Com-
bined Arms Center, 2018.
58. Pour l’affirmation intéressante selon laquelle le « principe de concentration » constitue
un « dogme », voir toutefois T. D. Biddle, Rhetoric and Reality: The Evolution of British and
American Ideas about Strategic Bombing 1914-1945. Princetone, Princeton University Press,
2004, p. 53.
59. F.-S. Gady, « Manoeuvre Versus Attrition in US Military Operations », Survival, 63:4, p.
131-148 (133).
60. Ibid, p. 132.
61. Ibid, p. 133.
62. AFDP 3-0 Operations and Planning, « THE EFFECTS-BASED APPROACH TO OP-
ERATIONS (EBAO) », 2016.

98
Les effets de la puissance aérienne

« Souvent intégrée à la manœuvre terrestre, une attaque aérienne rapide


déclenchant des tirs précis et concentrés contre plusieurs points décisifs peut
induire une paralysie et un choc parmi les troupes et les chefs ennemis. Les
opérations Just Cause, Enduring Freedom, Odyssey Dawn, et Unified Protec-
tor sont des exemples d’opérations non linéaires »63.

Il est intéressant de noter que la doctrine souligne que l’on pourrait être
capable de provoquer une paralysie. Cependant, en donnant des exemples
d’opérations dans une phrase suivante, les auteurs de la doctrine interprètent
simplement ces événements comme étant uniquement des « exemples d’opé-
rations non linéaires ».

Par ailleurs, les doctrines de l’Air Force mélangent des aspects de la


manœuvre et de l’attrition, envisageant un recours simultané aux deux ap-
proches. La puissance aérienne est utilisée pour des attaques ciblant « l’en-
semble du système de l’adversaire, y compris son commandement via ses mé-
canismes C2, [afin de] rendre les adversaires incapables de faire fonctionner
leur société dans son ensemble ou dans des domaines particuliers ». Cette
emphase très « Wardenienne » de la puissance aérienne comme une forme
de la manœuvre introduit aussi la mise en valeur du « déni » par Robert
Pape pour « diminuer la résistance militaire et d’augmenter l’efficacité psy-
chologique de l’attrition et de la destruction ». Cet élément particulier de la
doctrine semble indiquer qu’on espère que la manœuvre aura davantage d’ef-
fet que l’attrition via l’idée que « la puissance aérienne est particulièrement
adaptée pour induire la paralysie parce qu’elle peut frapper le plus grand en-
semble possible de cibles en un minimum de temps, dans toute la profondeur
de l’environnement opérationnel »64. Une fois de plus, cet extrait de la doc-
trine ne fournit aucun exemple historique d’où cela aurait pu advenir. Tem-
pête du désert semble être la meilleure illustration, même si – comme il a déjà
été dit – on ne peut établir de manière définitive si la paralysie stratégique
ou opérationnelle explique le mieux la défaite de l’Irak. En effet, d’autres
documents de doctrine de l’US Air Force admettent plus prudemment que la
« paralysie complète » n’a pas été « atteinte », même dans les opérations les
plus abouties de la puissance aérienne65.

Par ailleurs, si Van Creveld a raison d’affirmer qu’on puisse s’attendre à


ce que la guerre future soit largement non-conventionnelle, il est important
de noter que l’attrition et la manœuvre ont chacune des limitations. Lors-
qu’on les considère dans le contexte du champ de bataille, l’attrition ren-
63. Air Force Doctrine Publication 3-0, Counterland Operations, « Battlespace Geometry »,
2020, p. 74.
64. AFDP 3-0 Operations and Planning, « PRACTICAL DESIGN : THE COERCION
CONTINUUM », 2016, pp. 54-55.
65. Air Force Doctrine Publication 3-70, Strategic Attack, « Elements of Effective Employ-
ment », 2019, p. 43.

99
Opération Effet Durable…

voie davantage à des processus linéaires, tandis que la manœuvre évoque la


poussée66. En cherchant des solutions miracles par la force, l’élan – qu’elles
soient physiques ou cognitives –, la manœuvre peut cependant dépendre trop
fortement du fait que l’ennemi développe des capacités très abondantes ou
lui permettant de se reconstituer de manière créative, notamment en ce qui
concerne le commandement et le contrôle (C2). Les adversaires potentiels
ont d’ailleurs prêté attention à ces assertions, veillant à ce que leurs systèmes
soient redondants et moins susceptibles de présenter des points de faille
uniques67.

Dans une configuration où l’on disposerait d’une masse suffisante pour


mener des opérations parallèles, les planificateurs devraient réfléchir à la ré-
partition de leurs forces entre les objectifs dans le domaine du C2 et ceux
proposés par les forces plus traditionnelles sur le terrain. Cette approche
contraste avec celle de certains spécialistes de la puissance aérienne qui ont
largement rejeté et négligé le concept de masse, le considérant comme im-
pertinent en 202168. S’il est vrai que, dans une certaine mesure, la manière
de constituer de la masse a changé en raison des avancées technologiques
contemporaines – notamment en matière de capteurs et d’armement, il faut
également se demander si le rapport d’équilibre entre l’attaque et la défense
s’est suffisamment déplacé pour justifier le retour de concepts jugés obsolètes
à l’instar de la masse.

Les défenseurs de la manœuvre estiment que « le matériel ne peut ja-


mais être la solution ultime d’une activité avant tout psychologique » – cette
allégation favorisant évidemment l’instauration d’une fausse dichotomie69.
Tout comme les partisans de la manœuvre, ceux qui mettent l’accent sur
des approches plus physiques de la guerre recherchent également un effet
psychologique en détruisant suffisamment de matériel pour convaincre l’ad-
versaire qu’il est sans espoir de continuer à lutter. Comme le souligne un
adepte du courant matérialiste comme John Warden, les effets psycholo-
giques sont difficiles à prévoir70. Du reste, certains exemples, privilégiés par
les « manœuvristes » qui valorisent le choc résultant de l’offensive, suggèrent
que le moral avait déjà été considérablement ébranlé avant les combats, qu’il
s’agisse d’une attaque réussie de Gengis Khan ou de l’intervention améri-
caine au Panama lors de l’opération Just Cause71.

66. M. Van Creveld, op. cit., p. 9.


67. F.-S. Gady, art. cit., p. 140 ; J. Rovner, « Cyberspace and Warfighting », p. 81-96 (86) dans
J. G. Schneider, al., « Implementing Strategic Approaches to Cyberspace », Newport Papers,
45, 2020.
68. A. Stephens, « Fifth-Generation Strategy », p. 128-155 (130-135), dans J. A. Olsen Air-
power Reborn: The Strategic Concepts of John Warden and John Boyd, Annapolis, Naval In-
stitute Press, 2015.
69. R. Leonhard, op. cit., p. 256.
70. J. Warden, III, « Smart Strategy, Smart Airpower », p. 104, dans J. A. Olsen, op. cit.
71. R. Leonhard, op. cit., 217.
100
Les effets de la puissance aérienne

Si le lecteur veut bien me faire l’amabilité d’ajouter un dernier point : Nor-


man Friedman rumine également sur l’usage des armes de précision. Il se de-
mande notamment si l’utilisation de ces armes « laisse [réellement] les adver-
saires «invaincus» sur le plan psychologique, ce qui entraîne une plus grande
résistance et une plus grande souffrance humaine à long terme »72. Ce même
mécanisme – ou son absence – est caractéristique de la manœuvre. La guerre
moderne n’a pas « court-circuité » la capacité de réaction de l’adversaire. Ce
dernier a réagi, mais en choisissant simplement « d’appuyer sur le bouton
pause », parce que les problèmes sociaux, politiques ou économiques qui ont
contribué à déclencher le conflit n’ont tout simplement pas été résolus.
Conclusion
La réflexion et les concepts portant sur la manœuvre ont souvent dominé
la pensée militaire occidentale, notamment depuis que la Première Guerre
mondiale a apparemment révélé la futilité de l’attrition comme usage raison-
nable de la force pour atteindre des objectifs politiques. L’expérience san-
glante des tranchées durant ce conflit a donné un élan supplémentaire aux
penseurs militaires pour éviter de détruire, en privilégiant la paralysie ou le
blocage afin d’obtenir la victoire à un coût humain moindre. Que ce soit en
employant un char ou un avion, l’idée d’une poussée en profondeur suscep-
tible de rompre le commandement et le contrôle (C2) à l’arrière du champ de
bataille s’est avérée séduisante. Cependant, comme la plupart des solutions
miracles dans la guerre, il s’est souvent avéré difficile de traduire les effets
opérationnels ou tactiques significatifs obtenus par la manœuvre en effets
stratégiques durables. De même, les stratégies d’attrition peuvent exiger des
coûts importants, car la nature de la guerre rend l’acte en apparence le plus
simple exigeant et éprouvant.

En se préparant à l’éventualité d’un conflit aérien conventionnel à l’ère


des rivalités entre grandes puissances, il est essentiel d’examiner dans quelle
mesure manœuvre et attrition influencent la doctrine de l’Air Force. Il est éga-
lement essentiel de réfléchir aux idées doctrinales qui peuvent être soutenues
par des faits historiques fondés, surtout depuis que la notion de masse se voit
mise en cause dans la puissance aérienne occidentale pour de nombreuses
raisons. L’idée de surpasser son adversaire en lui posant des dilemmes multi-
ples semble en théorie convaincante. Pourtant, mettre en œuvre ces dilemmes
peut s’avérer complexe, car l’idée repose surtout sur des concepts séduisants
mais détachés de la dure réalité. Plus important encore, de nombreux postu-
lats liés à la manœuvre remettent en cause la nature fondamentalement in-
teractive de la guerre. En conséquence, un effort ne peut que court-circuiter
temporairement la faculté de réaction d’un ennemi.
72. J. Hickey, Precision-Guided Munitions and Human Suffering in War. Burlington, Ashgate,
2012, p. 5 ; faisant référence à N. Friedman, « Is Modern War Too Precise? », Proceedings, vol
130, n°12, 2004, p. 4.

101
102
Les effets de la puissance aérienne

Penser les effets : l’importance des


sciences sociales pour la pensée
stratégique aérienne
Olivier Schmitt

Olivier Schmitt est Professeur de Relations Internationales au Center for


War Studies, University of Southern Denmark, et Directeur des Études et de
la Recherche à l’Institut des Hautes Études de Défense Nationale (IHEDN).
Il a récemment co-dirigé l’ouvrage War Time. Temporality and the Decline
of Western Military Power (Brookings Institution Press, 2021) et co-écrit
French Defence Policy since the End of the Cold War (Routledge 2021).

Introduction
Le lecteur versé dans les débats stratégiques associera spontanément une
discussion sur les « effets » à l’émergence des EBOs (« effects-based opera-
tions ») puis EBAOs (« effects-based approach to operations ») dans la doctrine
interarmées américaine du début des années 2000, avant leur répudiation en
2008 par le Général Mattis, alors à la tête du Joint Forces Command1. Si le
terme a disparu de la doctrine interarmées, il reste néanmoins présent dans
l’U.S. Air Force, qui définit doctrinalement l’EBAO comme « une approche
dans laquelle les opérations sont planifiées, exécutées, évaluées et adaptées
afin d’influencer ou de changer des systèmes ou des capacités pour obtenir
les résultats désirés »2. La doctrine de l’USAF mentionne ainsi explicitement
qu’il s’agit d’une manière de raisonner une campagne, et non pas d’une mé-
thode particulière de planification.
De manière intéressante, la doctrine AFDP 3-0 mentionne également
que si le terme « basé sur les effets » est retenu, il aurait également pu être
remplacé par les termes « basé sur les résultats », « basé sur les objectifs »,
1. T. Sæveraas, « Effects-Based Operations: Origins, Implementation in US Military Doc-
trine, and Practical Usage”, in K. E. Haug et O. J. Maaø (dir.), Conceptualizing Modern
War. Londres, Hurst, 2011, p. 185-204.
2. AFDP 3-0, Operations and Planning, 2016, p. 13.

103
Penser les effets : l’importance des sciences sociales…

« basé sur les impacts », ou « basé sur les conséquences ». Cette précision
est importante car elle illustre l’une des principales difficultés du débat sur
l’importance relative des effets, à savoir la polysémie du terme lui-même. En
anglais comme en français, « effet » peut signifier le résultat d’une action
(comme lorsque l’on parle de « cause à effet »), mais aussi un phénomène
(acoustique, électrique, ou autre) apparaissant dans certaines conditions
précises. En d’autres termes, un « effet » peut être, selon le locuteur, le ré-
sultat final d’une série d’actions, ou alors un état particulier (et transitoire)
généré par une combinaison particulière de facteurs.
Cette ambiguïté est importante pour la théorie stratégique en général et
la théorie stratégique aérienne en particulier. Une théorie stratégique peut
s’exprimer sous la forme d’une relation causale liant des conditions parti-
culières (« si »), des résultats (« alors ») et des mécanismes (« parce que »).
Par exemple, le principe de la dissuasion nucléaire peut être formulé de la
manière suivante : si je dispose d’un armement nucléaire crédible, alors l’ad-
versaire n’osera pas attaquer mes intérêts vitaux parce qu’il serait victime de
dommages inacceptables. Le problème du terme « effets » est qu’il peut dési-
gner, en fonction des locuteurs, aussi bien les conditions particulières que les
résultats ou les mécanismes. La clarté sémantique est donc extrêmement im-
portante lorsque le terme « effets » est employé : il s’agit d’être explicite sur
le maillon de la chaîne causale stratégique qui est désigné. Cette précision ne
relève pas de la pédanterie, mais a des conséquences importantes sur la pen-
sée stratégique, la doctrine et la planification opérationnelle : confondre les
résultats, les mécanismes et les conditions est évidemment problématique3.
Ainsi, la doctrine de l’USAF associe les effets aux résultats, ce qui
contredit la pensée stratégique aérienne classique qui, comme nous le ver-
rons ci-dessous, associe les effets aux mécanismes. Toutefois, les principaux
penseurs aériens le font sans la rigueur empirique et conceptuelle néces-
saire à l’établissement de théories stratégiques solides qui permettraient
d’irriguer utilement la doctrine et la planification. Pour illustrer ce pro-
blème, cet article se concentre sur un aspect spécifique de la théorie straté-
gique aérienne : la frappe stratégique. Il n’aborde donc pas d’autres fonc-
tions majeures de la puissance aérienne, telles que le contrôle de l’espace
aérien (supériorité et suprématie aérienne), les frappes non-stratégiques
(appui aérien rapproché), la maîtrise de l’environnement opérationnel
(ISR et guerre électronique) ou encore la mobilité (transport aérien, ravi-
taillement). Cette focalisation s’explique par l’importance acquise par la
frappe stratégique dans les théories de la puissance aérienne, notamment
car l’argument de l’efficacité de ces frappes a souvent servi de justification
pour créer des armées de l’air indépendantes (et ce, même si le principe
de la frappe stratégique n’était pas forcément transcrit en doctrine et en

3. C. Gray, Airpower for Strategic Effect. Maxwell, Air University Press, 2012.

104
Les effets de la puissance aérienne

organisation)4. Comme l’écrit Viktoriya Fedorchak, « en tant que premier


cadre conceptuel associé à l’indépendance des forces aériennes, la frappe
stratégique est devenue une épée de Damoclès, une ombre perpétuellement
portée sur les tentatives intellectuelles de conceptualiser, employer et ana-
lyser la puissance aérienne dans ses différents aspects opérationnels »5.
Comme nous le verrons ci-dessous, les principaux auteurs identifient en
fait deux types d’effets : des effets moraux (visant la volonté de combattre/
résister des cibles) et des effets cognitifs (visant l’organisation et la capacité
de compréhension des cibles), qui dérivent de modes d’emploi de la force
spécifiques et qui sont censés aboutir à des résultats stratégiques. Or, du
fait de problèmes structurels de ces théories, la place qu’ils accordent aux
« effets » est en fait peu convaincante. Cet article revient donc sur les prin-
cipales théories de la frappe stratégique, avant d’en montrer les failles em-
piriques et conceptuelles, et de proposer des pistes de reconstruction d’une
théorie stratégique aérienne basée sur les acquis conceptuels et méthodo-
logiques des sciences sociales afin d’en assurer la rigueur, et donc la perti-
nence opérationnelle.

La frappe stratégique, pierre angulaire de la théorie stratégique aérienne


Cette section résume les effets des frappes stratégiques tels que théorisés
par cinq penseurs de la puissance aérienne : l’Italien Giulio Douhet, le Bri-
tannique Hugh Trenchard et les Américains William ‘Billy’ Mitchell, John
Boyd et John Warden III. Ensemble, ces auteurs forment une sorte de « ca-
non » de la théorie stratégique aérienne, à en croire les principaux manuels.
Par exemple, l’ambitieuse synthèse de la pensée aérienne de Meilinger, The
Paths of Heaven (conçue pour être un manuel de la School of Advanced
Airpower Studies américaine) comprend des chapitres sur des auteurs va-
riés, mais son introduction s’attarde sur les cinq auteurs mentionnés, ra-
joutant toutefois le Russe De Seversky6. Dans le chapitre sur la puissance
aérienne de la seconde édition de Makers of Modern Strategy, David Ma-
cIsaac s’attarde sur Douhet, Trenchard et Mitchell comme « prophètes »
de la puissance aérienne, avant de discuter de l’impact des armes nucléaires
et d’analyser les campagnes aériennes post-19457. Peter Gray se concentre
sur les cinq stratégistes évoqués, auxquels Viktoriya Fedorchak ajoute des
auteurs plus récents comme Eliot Cohen, David Deptula et Colin Gray8.
4. M. Cooper, The Birth of Independent Air Power. British Air Policy in the First World War.
Abingdon, Routledge, 1986 ; J. de Lespinois, « Douhétisme et antidouhétisme dans l’armée
de l’air française au début des années 1930 », Nacelles, n°9, 2020.
5. V. Fedorchak, Understanding Contemporary Air Power. Abingdon, Routledge, 2020, p. 31.
6. P. Meilinger (dir.), The Paths of Heaven. The Evolution of Airpower Theory. Maxwell, Air
University Press, 1997.
7. D. MacIsaac, « Voices from the Central Blue: The Air Power Theorists », in P. Paret, G. A.
Craig et F. Gilbert (dir.), Makers of Modern Strategy : from Machiavelli to the Nuclear Age.
Princeton, Princeton University Press, 1986, p. 624-647.
8. P. Gray, Air Warfare. History, Theory and Practice. Londres, Bloomsburry, 2016 ; Fe-
dorchak, op. cit.

105
Penser les effets : l’importance des sciences sociales…

Enfin, le seul chapitre sur la stratégie aérienne du récent ouvrage français


« Penseurs de la Stratégie » porte sur Douhet9. Finalement, si le pentacle
Douhet/Trenchard/Mitchell/Boyd/Warden n’épuise pas la pensée straté-
gique aérienne, il est suffisamment représentatif pour fonder l’analyse des
effets des frappes stratégiques sur les travaux de ces auteurs.
La pensée aérienne de Giulio Douhet (1869-1930) est fondée sur deux
prémisses : l’arme aérienne est de nature fondamentalement offensive, et au-
cune défense efficace ne peut l’arrêter. Souvent résumée au bombardement
stratégique, sa pensée s’inscrit dans un cadre intellectuel plus large emprun-
tant initialement à la tradition libérale10. Il développe ses idées dans son
ouvrage majeur, La Maîtrise de l’Air, publié en 1921 puis réédité en 1926.
Selon lui, la valeur ajoutée de l’arme aérienne se situe principalement vers le
bombardement stratégique contre les populations civiles du fait de son ca-
ractère offensif. Douhet identifie cinq cibles principales correspondant aux
centres vitaux d’un pays moderne : l’industrie, l’infrastructure de transports,
les réseaux de communication, les bâtiments gouvernementaux et la volonté
de la population11. Pour le penseur Italien, cette dernière cible est la plus
importante : une fois frappées, les populations en viendraient à contraindre
leur gouvernement à capituler pour ne plus subir les souffrances causées
par les bombardements. Il faut noter que Douhet a évolué sur ce point :
s’il répugnait au bombardement des civils (jugé odieux) en 1910, il publie
en 1919 une sorte de roman d’anticipation dans lequel les villes sont ciblées
dès le début du conflit pour créer une forte impression sur la population12.
Toutefois, le conflit n’est pas résolu par un soulèvement populaire, mais de
manière beaucoup plus classique par une pénurie matérielle (entraînée par
la destruction des infrastructures) qui conduit à une défaite après des opéra-
tions terrestres et navales. L’importance de la dimension morale de la frappe
stratégique chez Douhet se cristallise donc au fil du temps, mais influence
fortement la pensée stratégique aérienne.
Le Britannique Hugh Trenchard (1873-1956) a joué un rôle majeur dans
l’institutionalisation de la Royal Air Force comme armée indépendante en de-
venant notamment son premier Chief of the Air Staff. Trenchard était no-
tamment convaincu de l’importance de développer un « esprit de la force aé-
rienne », passant par des formations spécifiques, devant aboutir à une culture
professionnelle propre . La pensée stratégique de Trenchard s’est formée dans
un contexte particulier, avec la découverte de la vulnérabilité du territoire
britannique face aux attaques aériennes allemandes durant la Première Guerre

9. J. Baechler et J.V. Holeindre (dir.), Penseurs de la Stratégie. Paris, Hermann, 2014.


10. T. Hippler, « La contribution de Douhet à la pensée stratégique. Essais d’interprétation »,
Nacelles, n°9, 2020.
11. P. Haun, « Winged Victory, How the Great War Ended : The Evolution of Giulio Dou-
het’s Theory of Strategic Bombing », War in History, 2021.
12. G. Douhet, Come finì la grande guerra. La vittoria alata. Rome, 1919.

106
Les effets de la puissance aérienne

mondiale, un choc pour un pays dont le territoire était perçu jusque là comme
protégé par son insularité. Trenchard préconise que l’arme aérienne serve de
soutien à l’armée de terre dans le cadre d’une campagne interarmes ou d’outil
d’interdiction en visant des infrastructures critiques. Toutefois, il avance que
l’arme aérienne est la plus efficace dans le champ psychologique : pour lui,
les effets moraux du bombardement surpassent les effets matériels selon un
ratio de 20 contre 113. Contrairement à Douhet, qui imagine le bombardement
comme un moyen conduisant la population à se révolter, Trenchard parie
sur un effondrement psychique suffisant pour supprimer chez la population
comme chez ses dirigeants la volonté de combattre.
L’Américain William « Bill » Mitchell (1879-1936) est connu pour sa cam-
pagne incessante visant à établir une force aérienne américaine indépendante,
sur le modèle de la Royal Air Force et du ministère de l’air britanniques. La
pensée stratégique aérienne de Mitchell est fortement influencée par celle de
Trenchard, qu’il rencontre en 1917 en France, et à qui il emprunte l’idée de
l’importance cruciale de la suprématie aérienne. Pour Mitchell, le fait aérien
a quasiment rendu obsolète les forces terrestres et les marines, ce qui justifie
la création d’une force aérienne indépendante. L’aviation permet d’atteindre
rapidement n’importe quel point du globe, et la supériorité de l’offensive
(idée empruntée à Douhet) garantit le succès de celui qui arrive le plus vite
et avec le plus de puissance de feu sur un théâtre. Mitchell imagine des flottes
composées de trois types d’avions : des avions de défense aérienne détruisant
les appareils adverses (une idée qui le distingue de Douhet et Trenchard),
des avions de bombardement attaquant les infrastructures ennemies, et enfin
des avions d’appui aérien rapproché soutenant les forces terrestres. Comme
Douhet et Trenchard, Mitchell est convaincu de l’importance de la frappe
stratégique, mais le mécanisme par lequel elle conduit à la victoire n’est pas
entièrement clair dans son discours. Contrairement à Douhet dans la Maî-
trise de l’Air, il refuse de faire des populations civiles des cibles légitimes, et
avance que les frappes aériennes stratégiques doivent viser l’infrastructure
critique d’un pays. Toutefois, il identifie la principale vulnérabilité adverse
dans le moral de la population civile, jugée faible et impressionnable14. Le mé-
canisme conduisant à la victoire chez Mitchell est finalement assez étrange :
des populations civiles impressionnées par la menace (ou un début de mise
en œuvre) de bombardements des villes en viendraient à fuir ces dernières,
mais se retrouveraient sans vivres et sans transports du fait de la campagne
de destruction des infrastructures critiques. Mitchell avance que ces popu-
lations déprimées, déplacées et affamées forceraient leurs gouvernements à
capituler, sans que l’on sache pourquoi : il ne mentionne pas de soulèvement

13. A. English, « The RAF Staff College and the Evolution of British Strategic Bombing
Policy, 1922-1929 », Journal of Strategic Studies, 16/3, 1993, p. 408-431.
14. W. Mitchell, « Airplanes in National Defense », Annals of American Academy of Poli-
tical and Social Sciences, 131, 1927, p. 38-42. W. Mitchell, « Has the Airplane made the Batt-
leship Obsolete » ?, World’s Work, 1921, p. 552.

107
Penser les effets : l’importance des sciences sociales…

(comme Douhet) et ne précise pas si ce sont des considérations humanitaires


(mettre fin aux souffrances des populations) ou politiques (changement de
régime) qui conduisent à la capitulation.
L’après-Seconde Guerre mondiale est marquée par l’évolution de la
pensée sur la frappe stratégique aérienne, qui s’attarde moins sur les effets
moraux et explore plus les effets cognitifs, particulièrement sous l’impulsion
de John Boyd et John Warden III.
John Boyd (1927-1997) était un pilote de l’U.S. Air Force ayant acquis
une expérience opérationnelle notamment durant la guerre de Corée15. Il
systématise ses principes tactiques lors de son passage à la US Air Force
Fighter Weapons School, puis au Air Center Proving Ground, en développant
notamment sa théorie de la « manœuvrabilité énergétique »16. Après sa car-
rière en uniforme, Boyd développe une vision stratégique générale qu’il af-
fine dans son célèbre briefing Patterns of Conflict, qui deviendra la première
partie d’un briefing plus large (d’environ quatorze (!) heures), intitulé A
Discourse on Winning and Losing. La théorie de la victoire de Boyd est que
les dimensions morales, mentales et physiques d’un conflit sont interdépen-
dantes, et que le vainqueur est celui qui s’adapte plus vite que son adversaire.
C’est dans ce contexte qu’il développe sa célèbre « boucle OODA » (Ob-
servation-Orientation-Décision-Action), qui formalise le cycle de décision
face à un ennemi. Initialement conçue comme un principe tactique, Boyd
l’étend progressivement à l’intégralité de la conduite d’un conflit (ce qu’il
appelle la « vraie boucle OODA » par rapport à la « boucle OODA rapide »
qui est purement tactique). En effet, influencé par les théories de son temps,
Boyd perçoit l’adversaire comme un « système adaptatif complexe » qu’il
faut dégrader : le belligérant qui s’adapte le plus rapidement et le mieux à la
situation conflictuelle sera plus résilient, pourra (re)prendre l’initiative, déso-
rienter son adversaire, et finira par l’emporter. Bien que pilote, Boyd n’établit
pas une théorie spécifique de la puissance aérienne, mais plutôt une théo-
rie de la victoire dont on peut déduire certaines conséquences pour l’arme
aérienne. Ainsi, contrairement aux auteurs évoqués dans cette section, il
n’aborde pas spécifiquement la question du ciblage nécessaire à l’obtention
d’effets stratégiques : tous les moyens qui permettent de « pénétrer l’orga-
nisme adverse afin de briser ses liens moraux, désorienter ses conceptions
mentales et interrompre ses opérations … dans le but de le paralyser et de
faire s’effondrer sa volonté de résistance »17 sont bons à prendre. Dans ce
contexte, l’arme aérienne serait idéale pour accomplir les effets préconisés

15. F. Osinga, Science, Strategy and War : the Strategic Theory of John Boyd. Abingdon,
Routledge, 2007.
16. M. Hankins, Flying Camelot : the F-15, the F-16, and the Weaponization of Fighter Pilot
Nostalgia. Ithaca, Cornell University Press, 2021.
17. J. Boyd, Patterns of Conflict, planche 174, [Link]
of-conflict?ref=[Link]

108
Les effets de la puissance aérienne

par Boyd, du fait de sa fulgurance et de sa versatilité18. La pensée de Boyd


ne se résume donc pas à la boucle OODA, mais comprend une théorie de
la victoire combinant effets cognitifs (paralyser le système adverse) et effets
moraux (faire s’effondrer sa volonté de combattre), que l’arme aérienne se-
rait particulièrement bien placée pour mettre en œuvre.
Enfin, John A. Warden III, né en 1943, a fourni une contribution im-
portante à la pensée militaire en développant une approche opérative de la
puissance aérienne dans son livre The Air Campaign19 et dans une série d’ar-
ticles développant les éléments du livre. The Air Campaign répond en partie
à la doctrine américaine Airland Battle. Warden pensait en effet que la puis-
sance aérienne pouvait faire bien plus que soutenir une campagne terrestre,
mais que cette optimisation du potentiel de l’arme aérienne nécessitait un
renouveau de la pensée opérative. Warden s’appuie dans cette quête sur le
concept clausewitzien de « centre de gravité », qu’il associe à une faiblesse,
ou une vulnérabilité20. En 1988, il en vient à identifier ses célèbres cinq cercles
concentriques représentant les faiblesses d’un système ennemi. Le cercle cen-
tral, le plus important, est l’élément de commandement politico-militaire :
s’il ne peut pas être visé directement, il doit être significativement affaibli
en visant les autres cercles21. Le deuxième cercle essentiel est la production
indispensable, comprenant, outre l’industrie, les approvisionnements énergé-
tiques ou alimentaires. Le troisième cercle est constitué des systèmes de trans-
ports terrestres, aériens ou maritimes, tandis que le quatrième cercle désigne
la population. Enfin, le dernier cercle (le moins important) est constitué des
forces militaires ennemies. De manière comparable à Douhet, Warden pense
que les forces militaires adverses doivent être contournées afin de frapper
directement les centres de commandement ennemis. En revanche, deux argu-
ments le séparent du penseur italien. En premier lieu, il ne considère pas la
population comme une cible pertinente, du fait de son éloignement du cercle
central (sans compter les crimes contre l’humanité qui sont associés et qu’il
réprouve). Deuxièmement, Warden conceptualise l’adversaire de manière
holistique comme un système politique-social-logistique-industriel-militaire
et non pas seulement comme une entité politique caractérisée par des re-
lations entre citoyens et dirigeants qu’il serait possible de manipuler. War-
den se distingue également sur ce point de Boyd. Si ce dernier pense que le
système adverse est globalement résilient et que le vainqueur de l’affronte-
ment sera celui capable de l’adaptation la plus rapide, Warden présente une
18. F. Osinga, « The Enemy as a Complex Adaptative System. John Boyd and Airpower in
the Postmodern Era », in J. A. Olsen (dir.), Airpower Reborn. The Strategic Concepts of John
Warden and John Boyd. Annapolis, Naval Institute Press, 2015, p. 48-92.
19. Publié aux États-Unis en 1986, le livre a été traduit en français en 1998 : John A. Warden
III, La Campagne Aérienne. Planification en Vue du Combat. Paris, Economica, 1998.
20. Ce qui constitue une mauvaise interprétation de Clausewitz. Voir Antulio J. Echevarria II,
« Clausewitz’s Center of Gravity Legacy », Infinity Journal, 2012, p. 4-7; Lawrence Freedman,
« Stop Looking for Center of Gravity », War on the Rocks, 24 Juin 2014.
21. J. A. Warden III, « The Enemy as a System », Airpower Journal, 9/1, 1995, p. 40-55.

109
Penser les effets : l’importance des sciences sociales…

conceptualisation du système adverse similaire à un château de cartes, où


l’attaque de vulnérabilités bien identifiées permettraient de faire s’effondrer
l’ensemble à la suite d’une paralysie du système.
Comme on le voit, si ces auteurs insistent tous sur l’importance de la
frappe stratégique pour la stratégie aérienne, ils identifient néanmoins des
types d’effets, et donc des mécanismes différents pour conduire au résultat
recherché, en l’occurrence la défaite de l’adversaire.
Tableau 1. Les effets de la frappe stratégique
Auteur Type d’effet Mécanisme
Terrorisation de la population qui
Douhet Moral
se révolte contre ses dirigeants
Effondrement psychique face à la
Trenchard Moral
puissance aérienne
Capitulation politique à la suite
Mitchell Moral
des souffrances de la population
Dégradation suffisante
Boyd Moral et cognitif
du « système complexe ennemi »
Warden Cognitif Paralysie du système ennemi

Les problèmes des théories dominantes de la frappe stratégique


À la suite de cet exposé succinct des principales théories de la frappe
aérienne stratégique, il convient d’en exposer les limites méthodologiques et
épistémologiques.
Pour rendre justice aux auteurs, mais aussi pour comprendre les problèmes
de leurs théories, il convient de rappeler le contexte de leur production. Dou-
het, Trenchard et Mitchell écrivent dans l’entre-deux-guerres, et ont tous
été profondément marqués par l’attrition pendant la Première Guerre mon-
diale22. Leur recherche de la « frappe stratégique » parfaite est fondamenta-
lement guidée par un espoir d’aboutir rapidement à une solution militaire
qui permettrait d’éviter la prolongation des combats. Si cette approche est
compréhensible, la recherche de « l’arme ultime » (ou « silver bullet ») étant
une constante de la pensée stratégique23, elle conduit néanmoins les auteurs
à bâtir leurs théories sur des hypothèses fortes, mais jamais démontrées.

La première de ces hypothèses est la croyance, techno-déterministe,


dans le fait que les progrès technologiques rendraient les avions toujours

22. W. Philpott, War of Attrition. Fighting the First World War. Londres, Overlook, 2014.
23. M. Pietrucha, « The Search for Technological Silver Bullet to Win Wars », War on the
Rocks, 26 Août 2015.

110
Les effets de la puissance aérienne

plus performants, et empêcheraient l’établissement de défenses crédibles.


De même, leur fascination pour la vaste étendue du ciel leur fait croire
que cette caractéristique physique donnerait toujours un avantage à l’atta-
quant. Toute leur théorie est donc fondée sur l’hypothèse d’un monde dans
lequel l’avantage serait perpétuellement à l’offensive, du fait des particu-
larités technologiques et physiques du milieu aérien. Douhet, Trenchard
et Mitchell préfigurent donc, en un sens, un concept qui sera développé
à partir des années 1970 par les réalistes structurels américains, qui est
celui de l’équilibre relatif entre l’offensive et la défensive pour expliquer la
probabilité du déclenchement des guerres24. Toutefois, Douhet, Trenchard
et Mitchell commettent plusieurs erreurs. En premier lieu, ils considèrent
que l’offensive l’emporte toujours sur la défensive alors qu’il s’agit d’une
dynamique : la dialectique de l’épée et du bouclier conduit l’un ou l’autre à
être dominant, mais jamais éternellement. Dès les années 1930, les progrès
de la défense commencent de fait à atténuer les avantages de l’offensive :
les avions de chasse deviennent plus performants, les canons anti-aériens se
développent, les défenses passives (notamment les leurres) également, mais
surtout l’invention du radar change fondamentalement la physionomie de
la campagne aérienne, comme la Royal Air Force le montre durant la ba-
taille d’Angleterre25. L’histoire de la puissance aérienne, comme les autres
domaines de la guerre, montre ainsi depuis un siècle une succession de
phases où l’offensive, puis la défensive dominent26. Deuxième erreur, ils ré-
duisent l’avantage de l’offensive à la possession de technologies spécifiques
(ici aériennes), alors que l’avantage de l’offensive est constitué non seule-
ment par la capacité technologique, mais aussi par la qualité de l’entraîne-
ment des troupes, la qualité de la doctrine, la valeur du commandement,
la cohésion des forces, le moral de la population ou encore la particulari-
té géographique du théâtre d’opérations. Autant de facteurs constitutifs
de l’efficacité militaire27. Enfin, troisième erreur, ils considèrent l’avantage
de l’offensive comme étant structurel pour l’attaquant (un attaquant aura
l’avantage contre tous les défenseurs possibles), alors qu’il faut le considé-
rer comme dyadique (un attaquant pourra avoir l’avantage au sein d’une
dyade spécifique composée d’un attaquant et d’un défenseur particuliers,
mais le même attaquant pourrait ne pas avoir l’avantage au sein d’une autre
dyade en fonction des caractéristiques d’un autre défenseur). Le primat de

24. R. Jervis, « Cooperation under the Security Dilemma », World Politics, Vol. 30, No. 2,
1978, p. 167-214; G. Quester, Offense and Defense in the International System. New York,
Transaction, 1977.
25. T. D. Biddle, Rhetoric and Reality in Air Warfare. The Evolution of British and American
Ideas about Strategic Bombing, 1914-1945. Princeton, Princeton University Press, 2002.
26. C. Brustlein, E. Tenenbaum et E. De Durand, La Suprématie Aérienne en Péril. Menaces
et Contre-Stratégies à l’Horizon 2030. Paris, La Documentation Française, 2014.
27. R. A. Brooks et E. A. Stanley, Creating Military Power. The Sources of Military Effec-
tiveness. Palo Alto, Stanford University Press, 2007; O. Schmitt, « Efficacité Militaire », in B.
Durieux, J-B. Jeangène Vilmer et F. Ramel (dir.), Dictionnaire de la Guerre et de la Paix. Paris,
PUF, 2017, p. 447-454.

111
Penser les effets : l’importance des sciences sociales…

l’offensive est relatif et contextuel, et non pas absolu et structurel28.


Deuxième hypothèse forte sur laquelle les auteurs fondent leurs théories :
la faiblesse du moral des populations civiles, qui seraient impressionnées
par les bombardements. Cette hypothèse dérive de l’observation des mou-
vements de panique ayant suivi les raids aériens allemands en Grande-Bre-
tagne durant la Première Guerre mondiale. Entre 1915 et 1918, une cinquan-
taine de raids a provoqué la mort de 557 civils, constituant un choc pour
un pays qui pensait que sa situation insulaire le protégeait des violences de
guerre29. Là encore, les auteurs dérivent une loi générale d’une observation
particulière même si, à leur décharge, il y avait peu d’éléments empiriques
disponibles pour fonder leurs théories dans les années 1920. Le point intéres-
sant est que leur perception du moral des populations civiles reflète surtout
l’esprit du temps sur la question et leurs propres préférences politiques. Ces
auteurs sont encore marqués par la « science des foules » qui émerge à la fin
du XIXe siècle (et dont le Psychologie des Foules de Gustave Le Bon est l’il-
lustration la plus connue en France). Cette approche tend à percevoir dans
la « foule » un être créé par un phénomène de « contagion » psychologique,
qui conduit à la disparition de la personnalité des individus au profit d’une
sorte de régression vers une personnalité inconsciente et collective (ce que
Le Bon, bien dans le vocabulaire de son temps, nomme « le fonds invariable
de la race » ou « l’âme de la race »)30. Dans cette vision, la foule est impres-
sionnable et manipulable, y compris donc par le bombardement stratégique.
De ce point de vue, Douhet, Trenchard et Mitchell expriment dans leur do-
maine une interrogation caractéristique des élites de l’après-Première Guerre
mondiale, période marquée par la dislocation des empires et les pulsions
démocratiques, nationalistes ou communistes : comment gérer ce « peuple
en fusion »31 issu des recompositions politiques en cours ? Outre l’esprit du
temps, le jugement de ces auteurs sur les foules reflète également en partie
leurs propres convictions politiques. Si Douhet s’est rapproché du fascisme
naissant afin de promouvoir ses idées d’une force aérienne indépendante,
l’objectif n’était pas que bureaucratique. Il reflétait aussi une convergence
intellectuelle et culturelle entre le modernisme proto-fasciste célébrant la ma-
chine qu’on trouve chez des auteurs comme d’Annunzio ou Marinetti, les
idées de Douhet sur la puissance aérienne, et la glorification du combattant
au mépris de la faible foule, caractéristique du fascisme32. De même, Mitchell
était un membre par alliance de la haute bourgeoisie américaine et inquiet
28. C. L. Glaser et C. Kaufmann, « What is the Offense-Defense Balance and Can We Mea-
sure It? », International Security, vol. 22, n° 4, 1998, p. 44-82.
29. N. Hanson, First Blitz, Londres, Doubleday, 2008.
30. V. Rubio, « Le regard sociologique sur la foule au XIXe siècle », Mil Neuf Cent. Revue
d’Histoire Intellectuelle, n° 28, p. 13-33.
31. Titre du chapitre 1 de J-W. Müller, Difficile Démocratie. Les Idées Politiques en Europe au
XXe Siècle, 1918-1989. Paris, Alma Éditeur, 2013.
32. A. Gat, Fascists and Liberal Visions of War: Fuller, Liddell Hart, Douhet and Other Mod-
ernists. Oxford, Oxford University Press, 1998.

112
Les effets de la puissance aérienne

de ce qu’il percevait comme une menace pour l’ordre social. Il écrivait dans
un contexte américain de tensions raciales importantes. L’échec de la Re-
construction post-guerre de Sécession et l’instauration de lois racistes (dites
« Jim Crow ») dans les États du Sud poussaient plusieurs millions de noirs
américains à migrer vers les villes du Nord comme Chicago, Detroit, New
York, Philadelphie ou Washington, DC. Dans le même temps, le Ku Klux
Klan renaissait de ses cendres, notamment à la suite du film raciste Birth of
a Nation (1915), entraînant le massacre de Tulsa (1921), ou encourageant
un défilé de 50.000 membres du Klan à Washington, DC en 192533. Enfin,
la peur du « péril jaune » suscitait des actes de racisme contre les asiatiques.
Reflétant les préjugés de son temps, Mitchell pouvait écrire en 1935 : « Soit
la culture de la race blanche continuera comme la principale force mondiale,
ou soit la culture asiatique dominera. Le résultat sera déterminé depuis le
continent américain, par la puissance aérienne »34. Ses visions de la résilience
des foules sont donc profondément marquées par sa propre perception de ce
que devrait constituer un ordre social et racial hiérarchisé.
Comme on le voit, l’hypothèse de la faiblesse morale des populations par
ces auteurs s’appuie sur un échantillon empirique limité, mais reflète surtout
une perception hiérarchisée des classes sociales de la part de membres de
la bourgeoisie de leurs pays et les convictions politiques de certains d’entre
eux35. Ce faisant, ils négligent le principe d’adaptation et la possibilité de
préparer les populations au risque afin de réduire les effets de panique (et les
débats de l’entre-deux guerre participeront à la résilience de la population
britannique pendant le Blitz). Il est évidemment impossible de savoir com-
ment Douhet et Mitchell, décédés au moment des faits, auraient interprété
les nouveaux éléments empiriques de la guerre d’Espagne, qui ont montré
que le bombardement de la population tend à accroître sa volonté de com-
battre. Mais l’expérience de la Seconde Guerre mondiale, et en particulier
les bombardements en Angleterre, en Allemagne ou au Japon, disqualifiera
l’hypothèse de la faiblesse morale des populations, qui était finalement basée
sur des éléments empiriques très limités et des préjugés de classe et de race36.
Les problèmes liés aux approches de Boyd et Warden sont différents. Le
principal problème de Boyd est d’ordre épistémologique : sans formation
rigoureuse en sciences sociales, il crée un monstre conceptuel qui dessert fi-
nalement ses analyses. De fait, « la méthode de Boyd consistait à extraire des
lois et des principes de divers champs d’études et à tenter de les appliquer, de
manière inappropriée, à d’autres sujets. (…) Boyd s’inspira de plusieurs lois
33. L. Gordon, The Second Coming of the KKK. The Ku Klux Klan of the 1920s and the
American Political Tradition. New York, Liveright Publishing, 2017.
34. Cité dans A. J. Echevarria II, War’s Logic. Strategic Tought and the American Way of
War. Cambridge, Cambridge University Press, 2021, p. 45.
35. T. Hippler, Le Gouvernement du Ciel: Histoire Globale des Bombardements Aériens.
Paris, Les Prairies Ordinaires, 2014.
36. T. D. Biddle, Rhetoric and Reality of Air Warfare, op. cit.

113
Penser les effets : l’importance des sciences sociales…

scientifiques, mais ces lois ne possèdent pas de validité particulière en dehors


de leur contexte original »37. Par exemple, dans son Discourse on Winning and
Losing, Boyd cite le théorème d’incomplétude de Kurt Gödel pour avancer
qu’aucun système ne peut être compris de l’intérieur, alors que Gödel prouve
« seulement » qu’une théorie suffisante pour démontrer les théorèmes de
base de l’arithmétique est nécessairement incomplète, au sens où il existe des
énoncés qui n’y sont ni démontrables, ni réfutables. Boyd cite également le
principe d’incertitude d’Heisenberg pour avancer que l’acte même d’observa-
tion altère forcément le phénomène observé, alors que le théorème démontre
que l’on peut soit déterminer la position d’une particule subatomique, soit
sa vélocité, mais pas les deux en même temps. Il mobilise également le deu-
xième principe de la thermodynamique pour avancer que les points de vue
internes à un phénomène ne sont jamais suffisants pour l’expliquer, alors que
cette seconde loi précise que le phénomène d’entropie augmente au sein des
systèmes fermés. Boyd a ainsi tendance à mobiliser des références qui ne sont
pas à leur place, au service de ses idées : son mode d’argumentation mobilise
le discours au service d’une idée préétablie, contrairement à une démarche
scientifique, qui articule concepts et éléments empiriques pour comprendre
le réel. Cette tendance est renforcée par sa méconnaissance de l’historiogra-
phie et son rapport « naïf » à l’histoire militaire, qui lui fait par exemple
accepter sans la moindre distance critique le discours sur la Blitzkrieg et
l’existence d’un soi-disant art opératif allemand durant la Seconde Guerre
mondiale, plaquer de manière fort peu convaincante sa boucle OODA sur la
bataille de Cannes ou encore interpréter l’art de la guerre mongol comme un
exemple de manœuvre cognitive 38… Le côté autodidacte de Boyd le pousse
à explorer de nombreux champs, mais sa méconnaissance méthodologique
le conduit à bâtir une théorie mono-causale censée expliquer les succès et
défaites militaires en tout temps et en tous lieux, mais qui est l’extrapolation
d’un principe tactique à l’intégralité des domaines de la guerre. Le talent de
Boyd pour construire sa propre légende et pour promouvoir ses idées, no-
tamment au sein du corps des Marines39, ne doit pas faire oublier les fragiles
fondements de sa théorie des effets de la puissance aérienne.
Enfin, la principale contribution de Warden est de tenter de conceptua-
liser une forme d’art opératif aérien. Contrairement à Boyd, il n’existe pas
chez Warden de boursouflure conceptuelle : son modèle est clair, car cir-
conscrit à l’art opératif. Toutefois, sa principale limite vient de sa concep-

37. Echevarria II, War’s Logic, op. cit., p. 178-179.


38. S. Robinson, The Blind Strategist. John Boyd and the American Art of War. Wellington,
Exisle Publishing, 2021. Pour une vision plus positive de la contribution de Boyd à la pensée
stratégique, voir J. Henrotin, « La Pensée Stratégique de John Boyd, une Mise en Perspective
Épistémologique », Note de Recherche, IESD, 2019 ; et F. Osinga, Science, Strategy and War.
The Strategic Theory of John Boyd. Abingdon, Routledge, 2007.
39. I. T. Brown, A New Conception of War. John Boyd, the U.S. Marines, and Maneuver War-
fare. Quantico, Marine Corps University Press, 2018.

114
Les effets de la puissance aérienne

tion sous-jacente de la guerre : contrairement à l’approche clausewitzienne


qui considère que la friction est irréductible, Warden souscrit à une vision
matérialiste selon laquelle la technologie permet de lever le « brouillard de
la guerre » qui est à l’époque partagée par l’amiral William Owens et les
chantres de la « Révolution dans les Affaires Militaires »40. Son modèle sup-
pose un certain degré de prévisibilité linéaire pour être efficace. En l’absence
de ce degré minimum de linéarité, les planificateurs ne peuvent pas établir
des chaînes causales entre les effets désirés, les méthodes et les moyens pour
les atteindre. La conception même de « l’ennemi comme système » reflète
ainsi une vision positiviste de la guerre où des causes conduisent à des effets
prévisibles, là où Clausewitz et ses successeurs mettent au contraire en avant
la non-linéarité et les effets émergeants41. Le fait que la guerre relève des phé-
nomènes non-linéaires ne signifie pas que la planification est inutile : comme
le disait Eisenhower, « les plans ne sont rien, la planification est tout ». Le
processus de planification a des vertus heuristiques en forçant à examiner
différentes hypothèses et plusieurs modes d’action amis et ennemis, tout en
fournissant des guides utiles dans le feu de l’action. Aux niveaux tactiques et
opératifs, la planification réduit les risques et augmente l’efficacité militaire.
L’erreur consiste à imaginer une relation directe et linéaire entre cause opé-
rative et conséquence stratégique comme le fait Warden.
Comme on le voit, les principaux théoriciens de la frappe stratégique
établissent leurs théories sur des fondements fragiles, ce qui les conduit
à surévaluer, ou au moins à déformer, les effets de la puissance aérienne,
créant des espérances forcément déçues auprès des planificateurs et des dé-
cideurs politiques.

Conclusion
En guise de conclusion, nous pouvons proposer quelques pistes permettant
d’éviter les écueils de ces auteurs, et de renforcer la réflexion sur les effets.
En premier lieu, les principales failles des conceptions stratégiques de
ces auteurs viennent d’un manque de rigueur conceptuelle et méthodolo-
gique. Pour ceux écrivant au début du XXe siècle, l’erreur est pardonnable :
la rigueur méthodologique était évidemment bien moins développée qu’au-
jourd’hui. Mais la principale conséquence devrait être de changer la lecture
de ces auteurs. Plutôt que de les considérer comme des « classiques » faisant
partie d’un canon théorique à maîtriser et d’une sorte de panthéon straté-
gique, il faut les considérer comme émettant des hypothèses testables avec
les méthodes des sciences sociales. Là où Clausewitz propose au fond une

40. J. Henrotin, La Technologie Militaire en Question. Le Cas Américain. Paris, Economica,


2008.
41. A. Beyerchen, « Clausewitz, Nonlinearity, and the Unpredictability of War », Internation-
al Security, vol. 17, n° 3, 1992-1993, p. 59-90.

115
Penser les effets : l’importance des sciences sociales…

philosophie de la guerre autour de sa trinité passion-chance-raison (ce qui


est un travail heuristique, non susceptible de validation empirique directe),
ces auteurs émettent des hypothèses sur des phénomènes sociaux en cher-
chant à identifier des mécanismes de causalité. Se comportant comme les
spécialistes actuels de sciences sociales, leurs travaux peuvent être soumis
aux mêmes critiques, y compris pour les disqualifier définitivement.
La deuxième conséquence est qu’il est nécessaire de renforcer autant que
possible les liens entre spécialistes de sciences sociales et stratégistes. La maî-
trise des statistiques de base permet d’identifier des corrélations entre diffé-
rents facteurs, qui sont utiles pour le planificateur ; la connaissance et la mise
en œuvre d’outils méthodologiques comme les études de cas, ou les analyses
contrefactuelles sont utiles pour les centres de doctrine afin de fonder leurs
travaux ; la familiarité avec les principaux paradigmes de sciences sociales
sont nécessaires aux organismes chargés de la prospective militaire, etc. Fon-
damentalement, l’acquisition de bases épistémologiques et méthodologiques
solides permettra d’éviter les impasses observées dans le cas des théories
de la frappe aérienne stratégique, mais qu’on peut trouver dans d’autres
champs de la pensée stratégique. Une telle évolution passe structurellement
par l’Enseignement Militaire Supérieur (EMS) – on voit que les États-Unis
et le Royaume-Uni ont, depuis une dizaine d’années, profondément réformé
leurs EMS avec l'inclusion de cursus avancés en sciences sociales, et la mise
en place d'espaces de rencontre réguliers entre les communautés.
Enfin, la convergence entre communautés pourra aboutir au développe-
ment d’outils méthodologiques spécifiquement utiles aux planificateurs. Par
exemple, les wargames connaissent depuis quelques années un renouveau aux
États-Unis non seulement comme outil de formation, mais surtout comme
outil de test de principes opérationnels. Ils bénéficient de l’appui de spécia-
listes en sciences sociales pour en renforcer la rigueur et la validité42. On peut
espérer que d’autres convergences de ce type émergeront dans le futur.
Au final, l’étude des théories de la frappe stratégique, et de leurs fonde-
ments intellectuels fragiles, permet de poser des questions fondamentales sur
les effets : sont-ils des mécanismes ou des résultats ? Comment les mesurer ?
Quel type de causalité (linéaire ou non-linéaire) retenir ? Dans tous ces do-
maines, la réflexion bénéficiera d’une convergence d’un enrichissement de la
pensée stratégique par les sciences sociales.

42. B. Schechter, J. Schneider et R. Shaffer, « Wargaming as a Methodology: the Interna-


tional Crisis Wargame and Experimental Wargaming », Simulation&Gaming, Vol. 52, No. 4,
2021, p. 513-526.

116
VARIA

117
118
Varia

Cadrage conceptuel de la puissance


aérospatiale
Lieutenant-colonel Raphaël Briant

Raphaël Briant est pilote de chasse, diplômé de l’École de l’air et breveté


de l’École de guerre. Il a commandé l’Escadron de chasse 3/3 « Ardennes »
et a été projeté à plusieurs reprises sur les théâtres d’opérations extérieurs,
en Asie centrale, au Moyen-Orient et en Afrique. Il travaille actuellement au
Centre des études de sécurité (CES) de l’Institut français des relations inter-
nationales (Ifri) et est doctorant au centre Thucydide de l’université Paris II
Panthéon-Assas. Sa thèse porte sur la diffusion de la puissance aérospatiale.

La puissance aérospatiale est souvent perçue comme l’expression pa-


roxystique d’une forme de puissance militaire. Les effets dévastateurs des
bombardements aériens, symbolisés par les campagnes de bombardement
massif sur l’Allemagne et le Japon au cours de la Seconde Guerre mondiale,
ont durablement ancré chez les décideurs politiques et les stratèges militaires
une vision offensive de la puissance aérospatiale. Au fil du temps, la maîtrise
du ciel et de l’espace est devenue une condition sine qua non à toute victoire
militaire. Avec la fin de la guerre froide, la suprématie aérienne et spatiale
occidentale a incontestablement marqué les rapports de forces stratégiques.
Elle trouve chez Barry. Posen une place singulière parmi les instruments de
la puissance américaine voués à garantir l’hégémonie des États-Unis sur la
scène internationale1.

Cependant, cette vision offensive de la puissance aérospatiale, aussi dé-


terminante soit-elle dans l’établissement des rapports de force entre les États,
n’est pas la seule à peser sur leur politique étrangère. Dès l’origine de l’avia-
tion, la capacité à désenclaver les territoires grâce aux liaisons aériennes,

1. B. R. Posen, « Command of the Commons: The Military Foundation of U.S. Hegemony »,


International Security, vol. 28, no 1, 2003, p. 5‑46. Pour Barry Posen, la liberté d’action dans
les airs des États-Unis est garantie au-dessus de 15 000 ft. L’espace en dessous est considéré
comme une zone de friction.

119
Cadrage conceptuel de la puissance aérospatiale

commerciales et militaires, a également contribué à modifier les rapports de


puissance entre les États, notamment en réduisant le rôle des barrières na-
turelles – considérées jusque-là comme des frontières sûres – dans la distri-
bution des richesses ou bien dans les calculs stratégiques. Pierre Renouvin et
Jean-Baptiste Duroselle, deux grands spécialistes de l’histoire des relations
internationales, notaient à ce sujet qu’entre 1919 et 1939 l’aviation « [avait]
diminué grandement les avantages de la position insulaire de certains États,
en même temps qu’elle [avait] conféré un rôle plus important à quelques îles
qui pouvaient devenir des lieux d’escale » 2.

À l’évidence, cette seconde expression – non létale – de la puissance aé-


rospatiale a souvent été éclipsée par la première dans la pensée stratégique
contemporaine. Les définitions communément admises de la puissance aé-
rospatiale, qui n’excluent pas a priori qu’elle puisse obtenir des effets po-
litiques dans d’autres registres que celui de la guerre ou de la diplomatie
coercitive, n’en négligent pas moins la contribution effective des moyens
non-létaux face aux défis de sécurité non-traditionnels ou comme outils de
diplomatie aérienne et d’influence. Les ponts aériens mis en place lors des
opérations d'évacuation de ressortissants ou de catastrophes humanitaires,
ou bien encore le déploiement de moyens de lutte contre les incendies de
forêts en sont quelques exemples.

Parallèlement, l’arrivée de nouveaux acteurs issus de la société civile, no-


tamment dans le domaine spatial – segment jusque-là réservé aux armées ou
aux gouvernements –, tout comme la diffusion rapide de certaines techno-
logies à bas coûts devenues accessibles à une multitude d’individus ou d’or-
ganisations, annoncent de profonds changements dans la manière qu’ont
les États d’appréhender la puissance aérospatiale. En témoignent les succès
récents des entreprises du New Space telles que SpaceX qui proposent dé-
sormais leurs services aux États et l’entrée de nouveaux acteurs civils sur
les marchés de la surveillance ou de l’entraînement. Ces évolutions tendent
à brouiller encore plus les contours de la puissance aérospatiale dans son
acception traditionnelle.

À cette aune, il paraît donc judicieux de remettre en question les cadres qui
façonnent la vision classique de la puissance aérospatiale pour lui permettre
de retrouver une cohérence d’ensemble qui ne la limiterait pas dans certains
aspects et ne la déstabiliserait pas par d’autres. Il est donc question de savoir
ce que recouvre exactement la notion de puissance aérospatiale. Pour cela,
il faut remonter aux origines du débat sur la puissance qui a animé la disci-
pline des sciences politiques américaines à la fin des années 1950. C’est seu-
lement en retournant à ces fondements conceptuels que nous pourrons défi-

2. P. Renouvin, J.-B. Duroselle, Introduction à l’histoire des relations internationales, 4. éd.


Paris, Colin, 1991, p. 28.

120
Varia

nir un cadre cohérent et l’enrichir d’apports complémentaires des différents


courants théoriques des relations internationales. Ce cadre conceptuel de la
puissance, nourri par les approches stratégistes et harmonistes, devrait per-
mettre d’élaborer une vision élargie et cohérente de la puissance aérospatiale
qui contribue à promouvoir les intérêts de l’État sur la scène internationale
ou à maintenir sa légitimité sur le plan de la politique intérieure.

Cet article a donc pour ambition, non pas d’établir une théorie de la puis-
sance aérospatiale, ni d’ailleurs d’imaginer des combinaisons nouvelles ou
de recenser des technologies susceptibles de révolutionner son emploi, mais
interroge plutôt les différents discours sur la puissance et tente de les adapter
aux particularités de la troisième dimension.
La puissance aérienne : des approches historiques en mal de formalisation
« La puissance aérienne est, parmi les instruments militaires, la plus
difficile à mesurer ou même à exprimer en termes précis »3 soulignait Wins-
ton Churchill en 1948. De nombreux théoriciens et stratèges de l’Air Power
ont toutefois essayé, avec plus ou moins de succès, de trouver une définition
de la puissance aérienne qui puisse en saisir la réelle portée. La définition du
général William « Billy » Mitchell, qui a le mérite de la parcimonie, réduisait
la puissance aérienne à « la capacité de faire quelque chose dans les airs » 4.
Selon lui, étant donné que l’air recouvre la totalité de la planète, l’influence
de l’Air Power est nécessairement globale. Cette définition, qui date de l’im-
médiat après-guerre, a évolué et s’est enrichie avec les apports de théoriciens
– majoritairement anglo-saxons – à mesure que les doctrines des forces aé-
riennes s’étoffaient.

Ainsi, pour Henry « Hap » Arnold, la puissance aérienne devient « la


possibilité (qu’a) une nation de transporter du matériel et des hommes et de
projeter des capacités destructrices par les airs à la destination voulue pour
atteindre le but recherché »5. L’Air Power recouvrait, pour celui qui œuvra
en faveur de l’indépendance de l’US Air Force, la totalité des activités liées à
l’aviation : civiles et militaires, commerciales et privées, potentielles ou exis-
tantes. Ses réflexions ont nourri la stratégie aérienne jusque dans les années
1980, au cours desquelles sont apparues de nouvelles visions de la puissance
aérienne avec les apports de John Boyd et John Warden.

3. R. A. Brady, « Transforming Joint Air Power », The Journal of the JAPCC, no 8, 2008, p.3.
4. W. Mitchell, Winged Defense: The Development and Possibilities of Modern Air Power–Eco-
nomic and Military. Tuscaloosa, AL, University of Alabama Press, 2011, p. xii.
5. H. H. Arnold, « Air Power and the Future », dans E. M. Emme (éd), The Impact of Air
Power, Princeton, NJ, Van Nostrand, 1959, p. 305.

121
Cadrage conceptuel de la puissance aérospatiale

Après l’opération Allied Force au Kosovo, P. Vennesson s’appuyant sur les


travaux d’Eliot A. Cohen6, définit la puissance aérospatiale comme « l’utili-
sation de l’air et de l’espace à des fins militaires ». Selon lui, elle exprime un
type particulier de puissance militaire générée par des plates-formes en me-
sure d’effectuer un vol soutenu, manœuvrable et motorisé7. S’il considère que
cette définition est analytiquement la plus utile, il est moins évident qu’elle
soit aussi inclusive que l’auteur ne le laisse entendre, même s’il prend soin de
préciser « qu’aucune armée n’exerce un monopole parfait sur la puissance
aérienne » et « qu’elle ne se résume pas aux avions pilotés […] et n’est pas
exclusivement létale »8.

Une des tentatives les plus récentes de définition de la puissance aérienne


et spatiale est proposée dans la doctrine de la Royal Air Force au Royaume-
Uni à la fin de la première décennie du XXIe siècle. Dans la doctrine britan-
nique, elle devient « l’utilisation des capacités aériennes et spatiales dans le
but d’influencer le comportement des acteurs et le cours des évènements »9,
actant le passage d’une approche technologiste à une approche fondée sur
les effets10. Cette définition éclaire la compréhension du phénomène en la
rapprochant de l’acception originelle de la puissance théorisée par le poli-
tologue R. Dahl à la fin des années 1950 qui y voyait la capacité d’un ac-
teur A d’influencer le comportement d’un acteur B dans le but d’obtenir
de sa part quelque chose qu’il n’aurait pas accompli autrement11. S’agissant
de la puissance aérospatiale, une telle approche soulève plusieurs questions
d’ordre ontologique et épistémologique : quelle est la nature des acteurs qui
l’exerce ? Est-elle limitée à l’État comme détenteur du monopole légitime
de la force ou bien d’autres acteurs sub-étatiques ou trans-étatiques sont-ils
susceptibles de l’exercer ? Comment s’applique-t-elle et comment influence-
t-elle ceux qui la subissent ? Doit-on distinguer la puissance aérienne de la
puissance spatiale ?

Dans leurs différentes tentatives d’élaboration d’une théorie de la puis-


sance aérienne et spatiale, les penseurs de l’Air Power ont souvent ignoré
la démarche scientifique préconisée par les sciences sociales au profit de lo-
giques instrumentales, sous-tendues par des velléités émancipatrices ou des
réflexes corporatistes. Le rôle de la puissance aérienne dans la guerre a évolué
au gré des mutations de son instrument12, donnant ainsi naissance à de nou-
6. E. A. Cohen, « The Meaning and Future of Air Power », Orbis, vol. 39, no 2, 1995, p. 190.
7. P. Vennesson, « Bombarder pour convaincre ? Puissance aérienne, rationalité limitée et
diplomatie coercitive au Kosovo », Cultures & conflits, no 37, 2000, p. 3.
8. Ibid.
9. Air Staff Ministry of Defence, British Air and Space Power Doctrine: AP 3000 Fourth Edi-
tion. Ministry of Defence of the United Kingdom, 2009, p. 14.
10. V. Fedorchak, Understanding Contemporary Air Power. New York, NY, Routledge, 2020, p. 8 .
11. R. A. Dahl, « The concept of power », Behavioral Science, vol. 2, no 3, 2017, p. 204,
[Link]
12. J. de Lespinois, « Les transformations de la guerre aérienne », Stratégique, vol. 102, no 1, 2013, p. 1.

122
Varia

velles doctrines incarnées par des figures tutélaires telles que Giulio Douhet
ou Arthur T. Harris qui voyaient par exemple dans le bombardement stra-
tégique des infrastructures civiles une manière de faire plier l’adversaire à sa
volonté. Ce fut également le cas de ceux qui favorisèrent l’aviation d’escorte
ou de chasse en s’appuyant sur le primat de la supériorité aérienne comme
précondition à toute stratégie militaire victorieuse, ce qui fit d’ailleurs dire
au Field Marshal Bernard L. Montgomery cette phrase restée célèbre : « Si
nous perdons la guerre dans les airs, alors nous perdrons la guerre, et nous
la perdrons vite »13.

Il importe donc de reconnaître que toute définition de la puissance aé-


rienne est nécessairement contingente au contexte d’où elle émerge. Comme
l’a fait remarquer Robert Cox, « toute théorie est forcément pour quelqu’un
ou pour quelque chose ». Il est donc justifié d’aborder la question de la puis-
sance aérospatiale avec une épistémologie nouvelle en reconnaissant d’abord
que son expression dépend du contexte dans lequel elle s’exprime, mais sur-
tout en renonçant à toute approche normative au profit d’une logique com-
préhensive qui a davantage vocation à décrire comment elle s’exerce plutôt
qu’à expliquer ses effets. Nous chercherons donc à développer une vision
contextuelle de la puissance aérospatiale, intégrant l’apport des approches
libérales et constructivistes, sans toutefois renier la dimension réaliste dont
découle la majorité des interprétations actuelles.
Retour aux sources de la puissance
Sans remonter à la doctrine allemande de la Machtpolitik qui a notam-
ment influencé les travaux de Nicholas John Spykman sur l’équilibre des
puissances14, ni à Max Weber qui interprète la puissance comme la capaci-
té d’imposer sa volonté aux autres dans sa typologie des dominations15, les
pionniers de la science politique américaine de la seconde moitié du XXe
siècle l’ont traitée comme une sous-catégorie de l’influence, en y associant
des modalités comme le contrôle, la persuasion, la coercition, la contrainte
ou bien encore la dissuasion16. À la différence de Raymond Aron qui conce-
vait le soldat et le diplomate comme les seuls acteurs de la politique étrangère
des États, Harold D. Lasswell distingue quatre instruments de la politique
extérieure particulièrement propice à l’application de la puissance : la pro-
pagande, la diplomatie, l’économie et bien sûr l’instrument militaire17. Alors
que l’outil militaire s’appuie essentiellement sur la force, les armes et la vio-
13. P. S. Meilinger, 10 Propositions Regarding Air Power. Air Force History and Museums
Program, 1995, p. 3.
14. N. J. Spykman, America’s Strategy in World Politics: The United States and the Balance of
Power. New York, NY, Harcourt Brace, 1942.
15. M. Weber, Économie et société, Paris, Pocket, 1995, p. 290.
16. D. A. Baldwin, Power and International Relations: A Conceptual Approach. Princeton, NJ,
Princeton University Press, 2016, p. 7.
17. H. D. Lasswell, Politics: Who Gets What, When, How. New York, NY, Wittlesey House, 1936.

123
Cadrage conceptuel de la puissance aérospatiale

lence pour influencer le comportement des acteurs au travers de l’interaction


stratégique, la diplomatie privilégie pour sa part la négociation et l’économie
s’appuie quant à elle sur le contrôle des prix et des marchés. Enfin, la pro-
pagande favorise l’action sur les perceptions par la manipulation des sym-
boles18. Une définition de la puissance aérospatiale qui ferait l’impasse sur
ces trois dernières serait donc nécessairement restreinte.

L’attitude agressive de certains États exportateurs d’armements sur le marché


de l’aéronautique et du spatial – l’arrivée de la Chine sur le segment de l’expor-
tation des drones armés a bouleversé le marché et la prolifération de ce type
d’équipements depuis 201019 – constitue une manière d’exercer la puissance aé-
rospatiale. Dans un autre registre, il est possible de songer au rôle des patrouilles
de présentation et des salons aéronautiques dans la construction et la reproduc-
tion d’un imaginaire de la puissance aérospatiale forgé autour de l’esprit pionnier
des aviateurs et de la victoire de la technologie sur les contraintes de la nature. À
cette aune, il devient évident que l’étude du rôle de la puissance aérospatiale dans
l’arsenal des instruments de la puissance des États mérite d’être élargi.

Au terme du débat qui a opposé au début des années 1960 les universi-
taires Robert A. Dahl et Thomas Nagel d’un coté, à Steven M. Lukes de
l’autre, sur la nature du concept de puissance, il résulte qu’elle peut finale-
ment être définie comme « une relation entre acteurs sociaux qui affecte les
actions – ou les prédispositions à agir – d’un ou plusieurs acteurs dans la
direction des besoins, des désirs, de préférences ou des intentions d’un ou
plusieurs autres acteurs »20. C’est donc sous l’angle de la manipulation des
besoins, des désirs, des préférences et des intentions que cet article se pro-
pose d’approcher la puissance aérospatiale. David A. Baldwin apporte une
typologie pertinente pour définir les différentes dimensions de l’exercice de
la puissance sous cette perspective relationnelle. Il s’agit du champ, c’est-à-
dire l’aspect du comportement de B qui est influencé par A, de l’audience
(le nombre ou l’importance des acteurs affectés par la puissance de A), du
niveau d’influence, des ressources, des modalités d’application, des coûts in-
duits, consentis ou subis, et enfin des dimensions géographique et tempo-
relle. Cette typologie aide à définir précisément les contours de la puissance
aérospatiale dans un contexte d’interactions donné. Enfin, rappelons que la
puissance renvoie toujours à une virtualité d’action qui est susceptible de
s’épuiser lorsqu’elle s’actualise. Elle recèle donc une capacité de « résistance
à l’usure » 21 qui constitue une dimension à part entière de la puissance.

18. D. A. Baldwin, E. B. Kapstein, Economic Statecraft: New Edition. Princeton, NJ, Prince-
ton University Press, 2020.
19. M. Horowitz, J. A. Schwartz, M. Fuhrmann, « Who’s prone to drone? A global time-se-
ries analysis of armed uninhabited aerial vehicle proliferation », Conflict Management and
Peace Science, 2020, p. 2, [Link]
20. Baldwin, Power and International Relations, op. cit., p. 28.
21. S. Sur, Relations internationales: 7e édition refondue. Paris, LGDJ Éditions, 2021, p. 289.
124
Varia

Une approche syncrétique de la puissance aérospatiale


Sur cette base, il est désormais possible de proposer une vision élargie de
la puissance aérospatiale au carrefour des deux approches des relations inter-
nationales identifiées par Jean-René Dupuy, à savoir l’approche stratégiste et
l’approche harmoniste22.

Le courant réaliste : une vision instrumentale de la puissance


Selon l’approche stratégiste, la puissance s’apprécie sous l’angle de la
capacité à exercer la force militaire. Michael Howard rappelle d’ailleurs
que « l’utilisation de la violence reste entre États souverains un instrument
accepté, mais rarement employé, pour l’extension ou la protection de leur
puissance »23. Il ajoute que la puissance militaire est justement « la capa-
cité à utiliser la violence pour protéger, renforcer ou étendre l’autorité des
États »24, l’identifiant comme un facteur essentiel de la puissance des États
car « aucun chèque en politique étrangère ne peut être signé sans garantie
militaire en banque » 25.

D’autres universitaires comme Thomas Schelling et Robert Art se sont


attachés à définir les modalités d’utilisation de la puissance militaire sous
l’angle stratégiste, mais dans le contexte particulier de l’interaction stra-
tégique de la guerre froide. Dans Arms and Influence, la dialectique schel-
lingienne de la coercition s’articule entre la contrainte (compellence) et la
dissuasion (deterrence). Elles peuvent s’exprimer toutes deux par le déni
ou les représailles. Robert Art identifie deux modalités supplémentaires :
la défense et l’affichage ostentatoire de la puissance (« swaggering »). Cette
dernière peut par exemple se matérialiser au travers des grandes manœuvres
comme l’exercice Zapad, reconduit à intervalles réguliers par les armées
russes ou par la volonté d’acquisition, en dehors de considérations tactiques
et opérationnelles, d’équipements jugés prestigieux, comme des avions de
chasses de dernière génération, des drones spatiaux ou des missiles balistiques
ou hypersoniques. Ces achats traduisent surtout une volonté affichée de
tenir un rang et d’afficher son statut dans la hiérarchie des puissances.

Contestant pour sa part l’efficacité de la puissance aérienne mais appli-


quant toujours une logique réaliste, Robert Pape identifie quant à lui quatre
catégories de stratégies coercitives26 liées à l’exercice de la puissance aérienne.
Elles diffèrent en fonction de leurs degrés de réussite variés : les stratégies de re-

22. Ibid., p. 47.


23. M. Howard, « Military Power and International Order », International Affairs (Royal
Institute of International Affairs 1944-), vol. 85, no 1, 2009, p. 149.
24. Ibid., p. 149.
25. Ibid., p. 154.
26. Fedorchak, op. cit., p. 36.

125
Cadrage conceptuel de la puissance aérospatiale

présailles massives associées à la Seconde Guerre mondiale ou aux opérations


Linebacker I et II au Vietnam, les stratégies de gestion du risque avec l’appli-
cation graduelle de la force (Rolling Thunder, opérations Allied Force au Koso-
vo), les stratégies de décapitation pour renverser un régime en place (opération
Iraqi Freedom en 2003 contre le régime Saddam Hussein ou bien l’intervention
contre le régime libyen en 2011), et enfin la stratégie de paralysie par déni qui
cible les forces armées et conduit le pouvoir en place à l’impuissance.

L’approche stratégiste de la puissance aérospatiale se résume ainsi sché-


matiquement « à la capacité d’obtenir des effets militaires sur un adversaire à
partir d’une plateforme évoluant dans la troisième dimension au-dessus de la
surface de la terre »27 dans le but de faire plier un adversaire à sa volonté par
la force ou la menace de l’emploi de la force. Il existe toutefois d’autres ma-
nières d’approcher la puissance en insistant sur les aspects coopératifs et sur
l’étude de la construction sociale des identités, des normes, des préférences et
des croyances. Grâce à ces approches de la puissance dites « harmonistes »,
il est possible d’étendre la compréhension de la puissance aérospatiale à
d’autres acteurs que l’État et d’appréhender les relations internationales ou
transnationales non plus sous le prisme de la distribution de puissance mais
également sous celui de la sécurité28.

L’approche transnationaliste
Robert Keohane et Joseph Nye ont étudié la nature de la puissance dans
le contexte particulier de l’interdépendance complexe entre sociétés et États,
en proposant une typologie spécifique de la puissance. Elle se décompose se-
lon eux en deux catégories29 : celle qui agit sur et au travers du comportement
des acteurs et celle qui relève des ressources dont disposent les acteurs.
La première, qui pourrait se traduire maladroitement par « puissance
comportementale », est la capacité à modifier le comportement d’un acteur
dans le sens désiré, alors que la seconde se réfère aux ressources nécessaires
pour mettre en œuvre la première. La puissance « comportementale » se di-
vise entre ce que Nye nomme le Soft Power et le Hard Power.

Le Hard Power est défini comme la capacité à amener d’autres acteurs à


faire ce qu’ils ne projetaient pas de faire, soit par la force – ou la menace de
l’usage de la force, soit par la promesse de récompense. Cette définition se
rapproche de celle proposée par Serge Sur : « La capacité de faire, de faire
faire, d’empêcher de faire ou de refuser de faire »30.

27. Ibid., p. 8.
28. E. Adler, P. Greve, « When Security Community Meets Balance of Power: Overlapping
Regional Mechanisms of Security Governance », Review of International Studies, vol. 35,
no S1, 2009, p. 65, 10.1017/S0260210509008432.
29. R. O. Keohane, J. S. Nye, « Power and Interdependence in the Information Age », Foreign
Affairs, vol. 77, no 5, 1998, p. 86, [Link]
30. S. Sur, op. cit., p. 289.

126
Varia

Le Soft Power est la capacité d’atteindre son but en amenant d’autres


acteurs à désirer ce que l’on veut. Il s’agit donc plus d’influencer le compor-
tement des autres acteurs par l’attraction, la cooptation ou la persuasion
plutôt que par la sanction ou la récompense. Il s’agit par exemple de les ame-
ner à adhérer à des normes ou à des institutions qui les incitent à agir dans
un sens favorable à nos propres intérêts.

Nye note toutefois que le Soft Power, qu’il traduit par le pouvoir de coop-
tation, est rarement suffisant à lui seul pour obtenir les résultats recherchés
mais peut néanmoins créer un contexte favorable ou défavorable à l’exercice
d’une politique ou d’une stratégie particulière31. Il est donc généralement né-
cessaire de le combiner au Hard Power pour atteindre le but voulu. La com-
binaison dynamique des deux formes de puissance, l’une directe et l’autre
plus diffuse, constitue le principe central du Smart Power32.

Dans le domaine de la stratégie aérospatiale, le Soft Power peut prendre


différentes formes. Il s’exprime par exemple au travers de stratégies de « di-
vulgations sélectives »33. Certaines technologies ou informations sont dévoi-
lées volontairement pour créer chez les adversaires potentiels le sentiment
d’un retard capacitaire à combler et pour l’épuiser dans une course à l’arme-
ment. Le Soft Power américain a structuré le débat en imposant la catégori-
sation des générations de chasseurs et l’importance de technologies comme
la furtivité ou la connectivité haut-débit, influençant en retour les stratégies
de moyens de ses compétiteurs comme de ses alliés. Les premières images du
bombardier furtif chinois Xian H20 – qui devrait être l’équivalent du futur
B21 Raider américain – diffusées dans une vidéo des forces aériennes de l’Ar-
mée Populaire de Libération chinoise (FAAPL) au début de l’année 202134 ou
bien encore la présentation du Sukhoï 75 Checkmate au salon aéronautique
de Moscou (MAKS) à l’été 2021, montrent l’influence considérable exercée
par le Soft Power du complexe militaro-industriel américain. En outre, ce
dévoilement volontaire sert aussi à inciter l’adversaire à livrer bataille selon
des modalités attendues pour éviter la surprise stratégique. Les vecteurs du
Soft Power sont listés par Thomas Mahnken : déclarations publiques, pa-
rades militaires, salon d’armements et relais médiatiques35. Une cartographie
de ce que James Der Derian nomme le réseau Military-Industrial-Media-En-

31. J. S. Nye, « Get Smart: Combining Hard and Soft Power », Foreign Affairs, vol. 88, no 4,
2009, p. 161, [Link]
32. Ibid., p. 160.
33. T. G. Mahnken, Selective Disclosure: A Strategic Approach to Long-Term Competition.
Center for Strategic and Budgetary Assessments, 2020.
34. P. Suciu, « What we know about the Xian H-20, China’s new stealth bomber », Business
Insider, 10 juin 2021, [Link]
new-stealth-bomber-2021-6?IR=T.
35. Mahnken, op. cit., p. 10.

127
Cadrage conceptuel de la puissance aérospatiale

tertainment (MIME)36 dans le domaine aéronautique et spatial pourrait of-


frir une analyse encore plus détaillée du Soft Power.

Toutefois, au-delà de l’identification des leviers du Soft Power, la dé-


marche méthodologique est confrontée à la difficulté de mesurer sa portée
réelle. Dans un ouvrage important, Barry Blechman et Stephen Kaplan37
ont tenté d’évaluer l’influence de la puissance aérienne en dehors de l’emploi
direct de la force. Ils ont découvert, en analysant 215 opérations américaines
sous le seuil d’un conflit ouvert entre le 1er janvier 1946 et le 1er janvier 1976,
que l’aviation de combat déployée à terre constitue le moyen militaire le plus
efficace pour obtenir un effet politique par rapport à tout autre emploi de
moyens militaires, maritimes ou terrestres38. Une analyse similaire a été en-
treprise pour les armées françaises en 2004 sous la direction d’Hervé Cou-
tau-Bégarie. Sur les 403 opérations extérieures (interventions humanitaires,
opérations d’évacuation de ressortissants, opérations de maintien de la paix
et opérations coercitives) auxquelles la France a pris part entre 1962 et 2004,
l’armée de l’Air a participé à 243 d’entre elles, dont 109 en étant la seule ar-
mée engagée39. Soixante pour cent des interventions extérieures de la France
se déroulant durant cette période comportent donc une dimension aérienne
ce qui, en retour, contribue à alimenter les imaginaires stratégiques autour de
l’omniprésence de la puissance aérospatiale et de son rôle quasi-incontour-
nable dans les opérations militaires.

Parmi les moyens identifiés pour mesurer la contribution effective de la


puissance aérospatiale au Soft Power, certains indicateurs comme le niveau
de force employé, le nombre et la nationalité de personnes évacuées, ou les
liens politiques qu’elle contribue par exemple à maintenir en soutien de pays
victimes de catastrophes humanitaires ou dans le cadre de la Responsabilité
de protéger (R2P), peuvent d’ores et déjà être identifiés40. Dans un autre re-
gistre, la mesure de la fréquentation et du nombre de salons aéronautiques,
de meetings aériens organisés chaque année, tout comme le nombre d’étu-
diants et de formations spécialisées dispensées dans le domaine aérospatial
permettent de mesurer l’impact du Soft Power aérien sur la société civile.
L’approche constructiviste
Pour le courant constructiviste la puissance devient « la production, dans
et au travers des relations sociales, d’effets qui façonnent la capacité des ac-
36. J. Der Derian, Virtuous War: Mapping the Military-Industrial-Media-Entertainment
Network. New York, NY, Routledge, 2009.
37. D.K. Hall, S. S. Kaplan, B. M. Blechman, Force Without War: U.S. Armed Forces As A
Political Instrument. Washington, D.C., Brookings Institution, 1978, p. 584.
38. Ibid., p. 106.
39. J. de Lespinois, « Qu’est-ce que la diplomatie aérienne? », ASPJ Afrique & Francophonie,
2012, p. 74.
40. Ibid., p. 76.

128
Varia

teurs à déterminer les circonstances et à commander leur destin »41. Il en


résulte pour Michael Barnett et Raymond Duvall une taxonomie de la puis-
sance qui s’articule selon la manière dont s’exercent les interactions sociales
(interactives ou constitutives) et la nature de ces dernières (directes ou dif-
fuses)42. Cette construction qui distingue l’agentivité et les faits de structure
(dualité agent-structure) met en exergue quatre formes de puissance partiel-
lement superposées : comminatoire, institutionnelle, structurelle et produc-
tive (au sens du matérialisme historique de Karl Marx). Alors que les formes
de puissance qui découlent des interactions entre acteurs spécifiques revêtent
une apparence « classique » (coercition et coopération), la puissance exercée
au travers des relations intersubjectives entre les entités constituant les en-
sembles sociaux façonne à l’inverse la perception dont les élites dirigeantes
et les groupes sociaux imaginent « ce à quoi leurs armées doivent ressembler
et à quoi elles doivent servir »43.
Nature relationnelle

Directe Diffuse

Interactions
entre acteurs Comminatoire Institutionnelle
spécifiques
La puissance
s’exprime à
travers
Relations
sociales Structurelle Productive
constitutives

Figure 1 - Taxonomie de la puissance d’après Barnett et Duvall (2005)

Dans le cas de la puissance aérienne et spatiale, on peut très aisément


reprendre cette taxonomie et l’illustrer par des exemples concrets :

La puissance comminatoire peut par exemple prendre l’aspect d’une


campagne aérienne « classique » entre deux entités belligérantes. L’historio-
graphie regorge de récits historiques sur les grandes campagnes aériennes,

41. M. Barnett, R. Duvall, « Power in International Politics », International Organization,


vol. 59, no 01, 2005, p. 42.
42. En première approximation, il est intéressant d’observer que le modèle de la puissance
développé par Barnett et Duvall résonne plus ou moins avec la conception de la stratégie d’A.
Beaufre. Il est par exemple possible de considérer que la nature relationnelle directe ou diffuse
puisse s’apparenter à l’approche directe et indirecte de la stratégie chez Beaufre. Ces notions
peuvent être éclairées sous l’angle de la stratégie militaire.
43. T. Edmunds, « What Are Armed Forces For? The Changing Nature of Military Roles in
Europe », International Affairs (Royal Institute of International Affairs 1944-), vol. 82, no 6,
2006, p. 1059.

129
Cadrage conceptuel de la puissance aérospatiale

depuis le premier bombardement aérien par G. Gavotti en Cyrénaïque le 1er


novembre 1911 jusqu’à nos jours.

La puissance institutionnelle existe par exemple au travers de la règle-


mentation du transport aérien international instaurée par la Convention de
Chicago et ratifiée à ce jour par 192 pays. L’Association du transport aérien
international (IATA) est un autre exemple de la puissance normative impo-
sée aux sociétés commerciales de transport aérien grâce à l’élaboration et la
diffusion de standards et de normes spécifiques.

La puissance structurelle quant à elle se traduit par la manière dont la


structure d’une organisation reproduit les modes de pensée et de fonction-
nement comme les schémas normatifs. Ainsi, les publications doctrinales de
l’Organisation du traité de l’atlantique nord (OTAN) telles que l’AJP 3.3
(Allied Joint Doctrine for Air and Space Operations) entérinent la manière
dont l’Alliance perçoit le rôle de la puissance aérienne et spatiale dans l’en-
vironnement des opérations militaires contemporaines et la manière dont
elle « combine les actions aériennes et les coordonne avec les activités des
autres organisations pour créer les effets létaux et non létaux nécessaires […]
à l’atteinte de l’état final recherché »44. La distinction entre commandement
menant et en appui, également présente dans la doctrine française, traduit
les relations de domination et de subordination au sein de l’organisation des
opérations militaires et donc la place relative de la puissance aérienne à l’in-
térieur de cette structure.

La puissance productive s’illustre enfin au travers des relations de pou-


voir implicites entre les agents sociaux. La place des aviateurs en interarmées
s’inscrit par exemple dans une logique de spécialisation que leur confère leur
singularité et qui explique le plus souvent leur préférence pour les postes
techniques plutôt que le commandement. On retrouve des mécanismes simi-
laires au sein même de l’armée de l’Air et de l’Espace (AAE). L’hégémonie
exercée par les pilotes de chasse sur les autres spécialités, bien qu’elle tende à
évoluer sous la pression du Zeitgeist, c’est-à-dire l’« esprit du temps », enté-
rine un ordre social intériorisé par le personnel de l’AAE.

Ce dernier exemple illustre le chevauchement des différentes formes de


puissances. La position dominante des pilotes de chasse au sein de l’AAE
ne se perpétue pas seulement par la reproduction d’un schéma de domina-
tion établi, mais passe également par des solidarités corporatistes qui s’ex-
priment au travers de mécanismes de promotion et de nomination relevant

44. NATO Standardization Office (NSO), « AJP-3.3: Allied Joint Doctrine for Air and Space
Operations », North Atlantic Treaty Organization Allied Joint Publication, Edition B, Version
1, 2016, p. 17-18, [Link]
and-space-operations-ajp-33b.

130
Varia

de la puissance structurelle. Ils favorisent l’accession de ces derniers à des


postes de direction.

Les développements précédents ont éclairé la notion de puissance sous dif-


férents angles complémentaires. La vision qui en découle trouve naturellement
une application dans les milieux aéronautique et spatial. Mieux, elle éclaire
comment les ressources mobilisées pour exploiter ces deux milieux peuvent être
instrumentalisées par différents groupes sociaux dans leurs interactions stra-
tégiques, aussi bien sur le plan des dynamiques internes que des dynamiques
externes. Il est donc possible d’élaborer une vision globale de la puissance qui
tient compte de l’apport des différentes approches développées précédemment.
Conclusion : vers un modèle élargi de la puissance aérospatiale
Les facettes multiples de la puissance aérospatiale peuvent être recensées
grâce à l’étude des différents courants théoriques du concept de puissance.
On retiendra que la puissance n’est pas l’apanage des seuls États, mais qu’elle
se déploie au travers de l’interaction des groupes sociaux qui les constituent
ou qui sont composés par les États eux-mêmes. Ainsi, elle a deux caractéris-
tiques principales :

La puissance est relationnelle, c’est-à-dire qu’elle s’exerce entre deux ou


plusieurs acteurs en interaction. Elle tire néanmoins sa source du patrimoine
matériel et immatériel des acteurs pris individuellement. Elle peut être régu-
lée ou non, selon que ces acteurs forment des ensembles structurés et par-
tagent des normes, des valeurs et principes qui délimitent le cadre de leurs
interactions.

La puissance est contextuelle. Elle s’exprime différemment en fonction des


préférences des acteurs et du cadre socio-historique. Les armées recourent
naturellement aux bombardements aériens dans le cadre des affrontements
majeurs en raison des effets décisifs que peut produire l’arme aérienne. Pour
autant, ces bombardements peuvent s’avérer contre-productifs. Les autorités
politiques et militaires peuvent se montrer particulièrement rétives à y recou-
rir dans le cas d’insurrections populaires ou de guerres civiles en raison des
pressions exercées par la communauté internationale et des injonctions du
droit international humanitaire (DIH).

L’ensemble de ces principes permet d’élaborer une taxonomie de la puis-


sance dans laquelle l’État tient toujours un rôle central (celui de l’exercice de
la puissance en tant qu’entité détenant le monopole de la violence légitime
sur un territoire) mais où il n’est plus un acteur unitaire. L’État est vu comme
la « courroie de transmission des intérêts de la société civile sur la scène in-

131
Cadrage conceptuel de la puissance aérospatiale

ternationale »45 résultant de « l’expression des identités, des intérêts et des


pouvoirs sous-jacents des individus et des groupes qui – au sein et en dehors
de l’appareil d’État – exercent en permanence des pressions sur les décideurs
en vue de leur faire adopter des politiques conformes à leurs préférences »46.
La puissance se résume alors de manière pragmatique à la combinaison de
quatre modes d’exercice de l’influence : la coercition, la persuasion, la négo-
ciation et enfin la séduction.

Séduction
Relations
Modes d’expression de la puissance

Prestige, discours, compétitions sportives, salons aéronautiques, parades militaires, musées, jeux vidéo, cinéma,
sociales télévision, presse, média sociaux
constitutives
Diffuse
Persuasion
Interactions Partenariats industriels, export d’armement et de technologie,
entre acteurs accords de coopérations, exercices conjoints, action de l’état
dans l’air autre que la police du ciel
spécifiques

Négociation
Relations
Interventions humanitaires, RESEVAC, libération d’otages, éliminations ciblées,
sociales restauration ou maintien de la paix, signalement stratégique, intimidation.
constitutives
Directe
Coercition
Interactions
Dissuasion, contrainte, représailles, rétorsion,
entre acteurs défense aérienne, police du ciel, etc.
spécifiques

coexistence coopération Compétition Contestation Affrontement

Spectre d’utilisation de la puissance

Figure 2 - Taxonomie de la puissance proposée par l’auteur

On retrouve également là les quatre instruments de la politique étrangère


de Lasswell : l’outil militaire, l’économie, la diplomatie et la propagande. Ce
sont les instruments privilégiés qui permettent de la mettre en œuvre, mais
cette fois-ci dans la complexité des interactions multi-agents. La puissance
s’exerce donc aussi bien vers l’extérieur (la politique étrangère ou les rela-
tions inter- ou transnationales) que vers l’intérieur (la politique intérieure et
la cohésion sociétale).

45. D. Battistella, J. Cornut, E. Baranets, Théories des relations internationales. Paris, Presses
de Sciences Po, 2019, p. 192.
46. Ibid.

132
Varia

En conclusion, la puissance aérospatiale est la mobilisation des ressources


matérielles47 et immatérielles48 au travers des interactions entre acteurs so-
ciaux recelant des compétences dans les domaines aéronautique et spatial49
pouvant affecter les actions – ou les prédispositions à agir – des États dans
la direction des besoins, des désirs, des préférences ou des intentions d’un ou
plusieurs autres États50 par la combinaison dynamique de plusieurs modes
d’influence dans le contexte de leurs interactions.

La grille d’analyse en page suivante, tenant compte des catégories de


Baldwin, découle de cette définition et constitue une tentative de mise en
application des développements précédents.

Appliquée à la puissance aérospatiale, elle montre bien l’étendue des


possibilités d’utilisation de cette dernière au profit de la grande stratégie
des États. Elle est un instrument qui permet d’intervenir sur l’ensemble du
spectre des crises et des conflits mais également en temps de paix, dans le
cadre de l’action de l’État dans l’air51. Pour paraphraser Colin Gray, la puis-
sance aérospatiale, parce qu’elle est par essence versatile, constitue un « ins-
trument politique de premier choix ».

47. Technologies, infrastructures terrestres, vecteurs aériens et spatiaux, spectre électroma-


gnétique, fonds documentaires, pilotes d’avions et d’hélicoptères, opérateurs de drones et de
satellites, ingénieurs.
48. Capital intellectuel et culturel, savoir-faire, doctrine, symboles, imaginaires.
49. Armées, industrie aérospatiale, compagnies aériennes civiles, sociétés privées de services,
centres de recherche, médias spécialisés, industrie créative, etc.
50. D. A. Baldwin, Power and International Relations, op. cit., p. 28.
51. J.-J. Ferrara , C. Lejeune, « Rapport d’information déposé en application de l’article 145
du règlement, par la commission de la défense nationale et des forces armées, en conclu-
sion des travaux d’une mission d’information sur l’action aérospatiale de l’État », Assemblée
Nationale, 17 juillet 2019, p. 7, [Link]
l15b2166_rapport-information.

133
Cadrage conceptuel de la puissance aérospatiale

Coercition Négociation Persuasion Séduction


Champ domi- Militaire Diplomatique Économique Information-
nant nel
Audience États, armées États, OI, ONG, Acteurs publics Individus,
armées et privés groupes, États
Niveau d’enga- Important Faible à modéré Modéré à fort Faible à mo-
gement déré
Ressources Budgets, aé- Institutions Industrie et Idéologie,
principales ronefs, satellites, internationales, lobbies de l’aé- culture,
alliances mili- normes et va- rospatiale, coo- religion, re-
taires et poli- leurs, régime pérants, sécurité cherche, édu-
tiques, accords politique civile cation, sports,
de défense, loisirs
Gouvernement
Modalités Dissuasion, Interventions Exportation Compétitions
d’application contrainte, re- humanitaires, d’armement, sportives,
présailles, dé- évacuation de exercices salons aéro-
fense aérienne, ressortissants, conjoints, ac- nautiques,
action de l’État libération cords de coopé- parades mili-
dans l’air d’otages, élimi- rations, action taires, musées,
nations ciblées, de l’État dans jeux vidéo,
restauration ou l’air cinéma, télé-
maintien de la vision, presse,
paix, signale- médias, ré-
ment stratégique, seaux sociaux
intimidation,
rétorsion
Coûts induits Crédibilité, Crédibilité, lé- Crédibilité, en- Crédibilité
légitimité, enga- gitimé, engage- gagement
gement, finan- ment
cement
Facteur Arbitrage entre Contraintes Contraintes Contraintes
temporel réactivité et ca- fortes fortes faibles
pacité à durer,
conséquences à
long termes
Facteur géo- Régional (dé- Régional ou Régional ou Mondial
graphique pend de l’em- Mondial Mondial
preinte logis-
tique)
Régénération Faible Modérée à forte Modérée à Forte Sans objet
Tableau 1 - Grille d’analyse de la puissance aérospatiale

134
Varia

Aspects qualitatifs de l’intervention


russe en Syrie
Colonel Xavier Rival
Lieutenant Malcolm Pinel

Xavier Rival a participé à de nombreuses opérations militaires en Asie cen-


trale, au Moyen-Orient et en Afrique, comme pilote de combat et commandant
d’escadron de chasse. Il est diplômé de l’Ecole de l’air, de l’Advanced Com-
mand and Staff Course (Royaume-Uni) et est titulaire d’un Master of Arts
in Defence Studies (King’s College London). Il suit actuellement une scola-
rité au Royal College of Defence Studies à Londres.

Malcolm Pinel est doctorant au sein du laboratoire LIMEEP à P ­ aris-Saclay


et associé à l’IRSEM. Il travaille sur les questions sécuritaires dans l’es-
pace-post soviétique et sur la puissance aérospatiale russe. Sa thèse porte sur
la stratégie aérienne russe au Moyen-Orient depuis les années 2000. Il a publié
plusieurs articles dans des revues spécialisées, notamment sur la pensée stra-
tégique, la diplomatie et la dissuasion aérienne, l’exportation des matériels de
guerre ou l’intervention russe en Syrie.
DR

Vladimir Poutine s’adressant aux troupes lors d’une visite de la base de la base aérienne
russe de Hmeimin le 11 décembre 2017.

135
Aspects qualitatifs de l’intervention russe en Syrie

Introduction :
« Russia is a riddle wrapped in a mystery inside an enigma »1
Winston Churchill.

L’intervention russe pendant la guerre civile en Syrie a été la première


expédition militaire réalisée par Moscou loin de ses frontières depuis la chute
de l’Union soviétique2. La Russie s’est largement appuyée sur sa puissance
aérienne pour cette opération en la déclinant de différentes façons. Des
avions de combat et des bombardiers ont été utilisés de manière soutenue
depuis le sol syrien pour bombarder régulièrement des objectifs en zone dé-
sertique ou urbaine. Un groupe aéronaval a été déployé au large des côtes sy-
riennes. Enfin, des raids aériens ont été menés par des bombardiers décollant
de Russie, tirant parfois des missiles de croisière après une mission de seize
heures autour de l’Europe. Les Russes ont ainsi pu appuyer avec succès leurs
nombreux partenaires, comme les forces armées syriennes et iraniennes, le
Hezbollah libanais, des milices chiites régionales ou des sociétés militaires
privées. Cet appui aérien s’est exprimé parfois de manière indiscriminée, sans
tenir compte de la présence de populations civiles.

La majorité des responsables occidentaux et même certains experts pro-


russes3 étaient pessimistes sur les chances de succès de l’entreprise russe en
2015. Le Président des États-Unis B. Obama lui-même pensait que Moscou
s’embourberait en Syrie4. Leurs pronostics défavorables peuvent s’expliquer
par les revers subis par les forces aériennes russes en Géorgie en 2008, der-
nière opération d’envergure à laquelle elles avaient participé.

Les aviateurs russes les ont contredits. Intégrés dans une nouvelle institu-
tion appelée « forces aérospatiales » (VKS 5), ils ont contribué au succès de
la Russie, considérée traditionnellement comme une puissance terrestre6. Par
leurs actions, ils ont pesé lourdement sur Daech et les groupes insurgés, pour-
tant considérés par certains analystes comme des ennemis aguerris recourant
à des modes d’action déconcertants7. Officiellement, l’intervention russe en

1. La Russie est une énigme pleine de mystère empreinte de secret.


2. A. Lavrov, « Russia in Syria, a military analysis », European Union Institute for Security
Studies, n° 146, juillet 2018, p. 47.
3. G. Ellis, « Russia’s Military Campaign in Syria, September 2015 to December 2017 – New
Warfare and Lessons Identified ? », Pembroke College, Oxford, mars 2018, p. 2.
4. A. Lavrov, art. cit., p. 52.
5. Les VKS (Vozdouchno-kosmicheskiye sily) regroupent les forces aériennes (VVS), les forces
spatiales (Kosmicheskiye voyska – KV) et les forces de défense aérienne et anti-missile (Voyska
protivovozdushnoy i protivoraketnoy oborony – V PVO PRO)
6. T. Ripley, Operation Aleppo: Russia’s War in Syria - the Inside Story of Putin’s Military
Intervention in the Syrian War. Lancaster, Telic-Herrick Publications, 2018, p. 44.
7. D. Adamsky, « Cross-Domain Coercion: The Current Russian Art of Strategy », Institut
français des relations internationales (IFRI), novembre 2015, p. 9.

136
Varia

Syrie commence en septembre 2015 lorsque les forces syriennes sont sur le
point de perdre le port de Lattaquié et concentrent leurs efforts sur la dé-
fense de Damas8. Moscou envoie entre 3 000 et 5 000 hommes9 et un volume
modeste de plateformes compris entre 22 et 44 avions de de combat10 pour
combattre en Syrie. Il fallut un peu plus d’une année et un millier de sorties
aériennes pour renverser la situation et reprendre l’est d’Alep en décembre
201611. Moscou revendique la victoire en décembre 2017 quand Palmyre, Id-
lib et Deir-ez-Zor sont reprises12.

Alors que l’OTAN considère à nouveau Moscou comme un compétiteur


stratégique redoutable, il apparaît pertinent d’analyser les forces et les fai-
blesses des forces aérospatiales russes. Quels sont les modes d’action privilé-
giés en Syrie ? Quels enseignements ont été tirés des opérations en Géorgie ?
Quelles sont les influences de ces opérations sur les VKS ?

L’intervention russe fut un pari sur le plan militaire, qu’une maîtrise tac-
tique encore perfectible contribua à la victoire, suscitant en retour un dis-
cours élaboré sur le renouveau de la puissance aérienne russe.
Un pari sur le plan militaire
L’intervention russe apparaît comme une opération minutieusement pré-
parée, devant mobiliser un détachement réduit de forces aériennes et décidée
quand le régime syrien est au bord de l’effondrement.

Une intervention surprise ?


Si l’intervention russe est une surprise pour les Occidentaux, elle est pré-
parée depuis mai et fermement actée en juillet 201513. Mettant en œuvre son
procédé de maskirovka14, la Russie envoie en toute discrétion davantage de
conseillers spéciaux en Syrie début 2015 et commence à acheminer du maté-
riel via un pont logistique maritime jusqu’à la base navale de Tartous15. Les
observateurs étrangers interprètent alors ces mouvements comme un simple
accroissement de l’aide de la Russie à la République arabe syrienne (RAS).
L’intervention russe devient pourtant directe le 30 septembre 2015, quand
les premières frappes aériennes se concentrent contre Daech à Palmyre et
8. T. Cooper, op. cit., p. 11.
9. A. Lavrov, art. cit., p. 50.
10. T. Cooper, op. cit., p. 62.
11. S. Kainikura, In the Bear’s shadow, Russian intervention in Syria. Canberra, Air Power
Development Centre, 2018, p. 94.
12. T. Cooper, op. cit., p. 11.
13. T. Cooper, op. cit., p. 2.
14. Maskirovka : procédé mêlant la ruse et la déception pour masquer les préparatifs d’une
opération.
15. I. Delanöe, « Tartous : une future base navale en Méditerranée ? », Moyen-Orient, n°30,
avril-juin 2016.

137
Aspects qualitatifs de l’intervention russe en Syrie

Deir-Ez-Zor et sur les arrières des insurgés à Alep16. Le détachement aérien


russe se compose alors de 32 avions de combat et de 8 hélicoptères17.

Une situation catastrophique


La situation est alors catastrophique pour le camp loyaliste. Le gouver-
nement syrien est sur le point de perdre le port de Lattaquié et concentre
ses efforts pour défendre Damas18. Il a perdu la plupart de ses réserves en
pétrole et les centres du pouvoir sont menacés, notamment après l’offensive
victorieuse des groupes insurgés dans la plaine du Gahb, en plein cœur de
la région historique des Alaouites19. Pour la première fois, Bachar el-Assad
avoue, dans ce qui ressemble à un véritable appel à l’aide, que ses troupes
sont incapables depuis mars 201520 d’endiguer l’avancée de leurs adversaires.
Le régime syrien doit faire face à de trop nombreux ennemis répartis dans ses
différentes factions armées, alors que ses forces sont décimées. La guerre ci-
vile a considérablement affaibli l’armée syrienne, trop divisée politiquement21
pour pouvoir l’emporter sur cette opposition armée protéiforme et souvent
populaire. L’armée de l’air syrienne a subi de nombreuses pertes au combat
tout en souffrant de nombreuses désertions. Durant ces quatre premières an-
nées du conflit, les Syriens ont perdu une centaine d’appareils, au moins 400
aviateurs tandis que plus de 2 000 d’entre eux désertaient ses rangs.

Peu de forces déployées


Moscou projette un volume de forces aériennes relativement faible en
comparaison du déploiement soviétique en Afghanistan de 1979. Le nombre
d’aéronefs russes en Syrie n’excède jamais plus de 44 avions de combat et
20 hélicoptères, transformant une contrainte matérielle en atout stratégique.
Ce dispositif léger peut être rapidement désengagé si la situation vient à se
dégrader ou si Damas n’honore plus ses engagements.

16. J. Cafarella, [Link], « Russia’s Dead-End Diplomacy In Syria », Institut for Study Of
War (ISW), novembre 2019, p. 16.
17. La composition du détachement aérien russe en Syrie dénote la volonté de disposer d’une
force aérienne équilibrée, composée de bombardiers et d’avions spécialisés dans l’appui aé-
rien, résultat d’un mélange d’appareils d’ancienne et de nouvelles générations : 4 bombardiers
tactiques Su-34, 12 bombardiers Su-24M/M2, 12 chasseurs d’attaque au sol Su-25SM, 4 chas-
seurs Su-30SM de défense aérienne, 4 hélicoptères Mi-8 de transport et 4 hélicoptères Mi-24
d’attaque. T. Ripley, op cit., p. 44-45.
18. T. Cooper, op. cit., p. 11.
19. T. Perry, « To Avoid Losses, Syrian Army Retreats in Key Region: Army Source », Reu-
ters, 11 août 2015,.
20. Prise d’Idlib par les rebelles entraînant le retrait iranien et syrien vers l’ouest ainsi
qu’autour de Damas et Alep.
21. S. Heydeman, « Syria and the Future of Authoritarianism », Journal of Democracy 24,
n° 4, 2013, p. 69.

138
Varia

Les forces russes peuvent soutenir logistiquement l’armée syrienne (An-


124, An-12) et fournir un appui aérien rapproché déterminant aux parte-
naires (corps des gardiens de la révolution iraniens, armée arabe syrienne,
proxies…). Elles s’illustrent dans les combats directs face aux insurgés (Mi-
28N, Ka-52, Mi-35M et Mi-24) tout en montrant qu’elles sont capables de
frapper dans la profondeur (Su-34, Su-30SM, Su-24M/M2 et Su-25SM) le
dispositif des insurgés. Leurs dépôts logistiques, d’armes ou de carburants
comme leurs camps d’entraînement sont attaqués. Des frappes de sidération
(Tu-22M3, Tu-95MS, Tu-160) sont aussi réalisées en combinant des tapis de
bombe avec l’envoi de missile de croisières.

Un détachement du Su-25 et Su-24 quittant la base de Hmeimim, en Syrie le 16 mars 2016.


Source : portail du Ministère de la Défense de Russie © Creative Commons Attribution 4.0

Dans les faits, ce volume de forces aériennes correspond probablement à


l’effort maximum que la Russie peut consentir sur la durée pour trois raisons
principales. Premièrement, les capacités d’accueil restent limitées en Syrie.
La base aérienne d’Hmeimim manque de place pour accueillir davantage
d’aéronefs russes et les autres bases syriennes sont trop exposées ou encore
moins bien équipées22. Deuxièmement, les capacités de projection russes sont
limitées en 2015. Moscou est obligé d’acheter dès le début des opérations en
Syrie huit vaisseaux cargos à la Turquie23. Troisièmement, la Russie semble
conserver des forces en réserve au cas où le théâtre ukrainien se détériore et
qu’un appui aérien conséquent soit nécessaire. Elle préfère privilégier ponc-
tuellement, en appui des opérations en Syrie, des missions conduites depuis
le territoire national ou par l’intermédiaire du groupe aérien embarqué sur
le porte-avions Amiral Kuznetsov. En fait, bien que l’intervention s’inscrive
dans le cadre du traité d’amitié et de coopération de 1980 signé entre Mos-
cou et Damas, ni les décideurs occidentaux24, ni même les analystes géopo-
litiques et technico-opérationnels ne conçoivent que cet engagement puisse
s’inscrire dans la durée. Et pourtant, cette intervention « à la hâte » prend
racine territorialement et politiquement.

22. M. Kofman, M. Rojansky, « What Kind of Victory for Russia in Syria? », Military
Review, 2018, p. 9.
23. M. Kofman, M. Rojansky, art. cit., p. 11.
24. M. Kofman, M. Rojansky, art. cit., p. 18.

139
Aspects qualitatifs de l’intervention russe en Syrie

Des troupes inexpérimentées


En 2015, les forces aériennes russes sont encore en pleine modernisa-
tion et largement inexpérimentées. Des réformes profondes ont été initiées
à la suite des opérations menées en Géorgie en 200825. Les forces aériennes
russes (VVS)26 font preuve de beaucoup d’inefficacité pendant cette opéra-
tion et s’imposent finalement grâce à des moyens matériels et humains plus
importants et une puissance de feu supérieure27. La gestion de l’espace aé-
rien a notamment été catastrophique. « L’aviation russe perd sept avions en
quatre jours, quatre autres étant fortement endommagés. La plupart des pertes
(…) [sont dues] à des tirs fratricides »28. À titre d’exemple, le 368e régiment
d’aviation d’assaut perd 3 SU-25 (et deux irréparables) en 86 sorties. Le taux
de perte est d’un appareil pour dix-sept sorties, ce qui correspond aux pires
périodes de la campagne de 194129.

Depuis la disparition de l’Union soviétique, la Russie n’avait pas encore


rééquipé ses forces avec du matériel moderne30. Les forces aériennes russes
se sont donc révélées incapables de recueillir suffisamment de renseignement
sur le champ de bataille en Géorgie : elles n’étaient pas équipées de drones
et leurs capacités d’enregistrement vidéo étaient souvent de piètre qualité.
Les VVS ne disposaient pas de données satellites et elles durent s’appuyer
sur des cartes et des capacités de ciblage complètement dépassées31. En dé-
pit de quelques frappes anti-radar, aucun armement guidé par laser ou par
système de positionnement par satellites32 n’a été utilisé. Les forces armées
russes étaient incapables de mener des opérations modernes, même contre
une puissance militaire plus faible.

Une réforme fut initiée deux mois après la fin du conflit en Géorgie. Les
mesures prises ont abouti à la mise en place des forces professionnelles capables
d’intervenir avec une très grande réactivité, grâce notamment à une très nette
augmentation du budget alloué à l’acquisition de nouveaux matériels. De 2008
à 2015, date à laquelle les forces aériennes russes sont intégrées dans les nou-

25. A. Lavrov, « Timeline Of Russian-Georgian Hostilities in August 2008 », in R. Pukho,


D. Glantz, The Tanks Of August, Centre for Analysis of Strategies and Technologies (CAST),
2010, p. 36-76.
26. Voïenno-vozdouchnye sily.
27. I. Facon, La nouvelle armée russe, Paris, Les carnets de l’observatoire. L’inventaire,
2021, p. 35.
28. Commandant Pierron, « Etude sur l’emploi des hélicoptères par les forces armées russes
en Syrie », Les cahiers du RETEX, Centre de doctrine et d’enseignement du commandement
(CDEC), septembre 2016, p. 11.
29. Ibid.
30. A. Lavrov, Russian Military Reforms from Georgia to Syria, Center for Strategic and
International Studies (CSIS), novembre 2018, p. 15.
31. M. Kofman, « Russian Performance in the Russo-Georgia War Revisited », War on the
Rocks, 4 septembre 2018
32. A. Lavrov, art. cit., p. 15.

140
Varia

velles forces aérospatiales, plus de 350 nouveaux avions de combat, près de 1000
nouveaux hélicoptères et des centaines de système de défense sol-air33 sont livrés.

Quand Moscou décide en 2015 de déployer ses forces armées en Syrie, les
toutes jeunes forces aérospatiales russes n’ont cependant pas de solide expé-
rience de la guerre. Certes, les Russes ont organisé des exercices annuels de
grande ampleur pour s’entraîner aux missions de contre-insurrection dans
le sud du pays34. Vostok 2010, par exemple, prépare les forces à déplacer un
détachement composé de 36 Su-24 et Su-34 et l’équivalent d’une brigade à
travers la Russie35. Moscou s’est également entraîné à projeter un centre C236
dans des manœuvres ressemblant à celles entreprises en 2015 vers la Syrie.
Néanmoins en septembre 2015, les VKS n’ont participé à aucune opération
réelle depuis le début du siècle. Elles n’ont pas été employées en Ukraine en
201437 et les dernières opérations d’ampleur ont été menées en Tchétchénie
dans les années 1990. La chute de Grozny remonte à plus de quinze ans, et
Moscou n’a pas projeté de forces à l’étranger depuis les opérations en Afgha-
nistan 25 ans auparavant.

Quatre ans après, une absence de défaite synonyme de victoire ?


Compte tenu du faible volume de forces projetées et des difficultés à le sou-
tenir dans la durée, l’opération de sauvetage russe du pouvoir syrien à l’agonie
représente une victoire. Les VKS ont cependant réussi ce tour de force sans
démontrer une grande maîtrise tactique dans certains domaines clés.
Une maîtrise tactique encore perfectible dans certains domaines clés de la
guerre moderne
Les moyens aériens russes ont largement appuyé la manœuvre terrestre,
contribuant à prendre l’avantage face aux groupes insurgés. La manœuvre
aérienne a souffert toutefois de certaines lacunes dans l’utilisation du groupe
aérien embarqué, d’armements guidés laser ou la mise en œuvre du complexe
reconnaissance-frappe38.
33. A. Lavrov, art. cit., p. 9.
34. Rassemblant entre 60 000 et 155 000 troupes. D. Palmer, « Theatre Operations, High
Commands and Large Scale Exercises in Soviet and Russian Military Practice: Insights and
Implications », Fellowship Monograph 12, NATO Defence College, mai 2018, p. 2-3. – R. Mc-
Dermott, B. Nygren, C. Vendil Pallin, The Russian Armed Forces in Transition: Economic,
Geopolitical and Institutional Uncertainties. Londres, Routledge, 2013, p. 21.
35. D. Palmer, op. cit., p. 19-24.
36. S. Covington, « The Culture of Strategic Thought Behind Russia’s Modern Approaches
to Warfare », Belfer Center Report, octobre 2016, p. 18.
37. Pour deux raisons principalement : d’une part, les forces armées ukrainiennes étaient bien
équipées en moyens de défense sol-air et dissuadèrent ainsi les forces armées russes d’utiliser
des avions de combat ou des bombardiers ; d’autre part, la Russie n’utilisa qu’avec parcimonie
l’arme aérienne afin de ne pas pouvoir être identifiée comme responsable de la déstabilisation
du Donbass. Commandant Pierron, art. cit., p 11.
38. Razvedyvatel’no-vdarnnyej komplex (RVK).

141
Aspects qualitatifs de l’intervention russe en Syrie

L’échec du groupe aérien embarqué


La coordination entre les forces aérospatiales et la marine russe semble
avoir été satisfaisante, notamment lorsque le groupe aérien embarqué à bord
du porte avion Amiral Kuznetsov fut utilisé pour conduire des frappes au
nord d’Idlib et à l’ouest d’Alep. Ce déploiement dura néanmoins moins de
deux mois du fait des nombreuses difficultés qu’il rencontra39. Même si les
conditions météorologiques furent assez défavorables pendant cette période,
elles ne peuvent expliquer à elles seules les piètres résultats de la chasse em-
barquée russe. Deux chasseurs ont été détruits lors de l’appontage sur le
porte-avion, démontrant l’existence d’un sérieux problème technique sur le
système d’arrêt et d’un manque flagrant de technicité des équipages pour
l’exécution des manœuvres de base. Certains avions de combat ont même dû
être relocalisés sur la base aérienne de Hmeimim. L’activité aérienne générée
depuis le porte-avions était de toute manière très faible comparée à celle pro-
posée par les VKS depuis la base de Hmeimim avant ces accidents40.

Le manque de munitions guidées, le talon d’Achille de Moscou ?


Les différents moyens aériens russes déployés en Syrie concentraient une
puissance de feu indéniable, de par la quantité et la variété des armements
emportés (canon, roquettes, bombes, missiles de croisières, …), qui a contri-
bué au retournement de la situation sur le champ de bataille. Néanmoins,
bien que les Russes aient utilisé en Syrie plus de munitions guidées41 que
lors de leurs opérations en Afghanistan, en Tchétchénie ou en Géorgie42,
moins de cinq pour cent des armements tirés étaient de ce type43. Certes, des
missiles de croisière ont pu être employés44 mais davantage pour affirmer la
crédibilité de la composante aéroportée de la dissuasion nucléaire russe que
par réel intérêt tactique. Ces missiles ne peuvent en effet détruire des cibles
mobiles45 ou appuyer le désengagement de troupes au contact de l’ennemi, à
la différence des bombes guidées par laser ou par système de positionnement
par satellite, en usage dans les forces de l’OTAN depuis des décennies46. Les

39. Du 15 novembre 2016 au 5 janvier 2017.


40. Avec des chasseurs bombardiers, 10 Su-33 et 5 MiG-29, et 1 hélicoptère d’attaque
­Ka-52, voir T. Cooper, op cit, p. 47.
41. Vysokotchnoye oruzhiye (VTO).
42. R. Shield, « Russian Airpower’s Success in Syria: Assessing Evolution in Kinetic Coun-
terinsurgency », The Journal of Slavic Military Studies 31, n° 2, 3 avril 2018, p. 217.
43. M. Kofman, M. Rojansky, art. cit., p. 15.
44. Les bombardiers stratégiques russes ont lancé 97 missiles de croisière en Syrie, voir G.
Persson, Russian Military Capability in a Ten-Year Perspective – 2016, p. 55.
45. L. Nordeen, « Destination Daesh », Air Forces Monthly, mars 2016, p. 40.
46. Avec des bombes GBU-12 ou des missiles AGM-65 Maverick guidés par laser, voir­
L. Nordeen, Op-Cit, p. 41. Pour une comparaison de l’utilisation des munitions de précision
par les forces occidentales pendant les campagnes aériennes de 1991 et 2011, voir K. Mueller,
« Examining the Air Campaign in Libya, Precision and Purpose, Airpower in the Libyan Civil
War », RAND Corporation, 2015, p. 3.

142
Varia

Russes ont par ailleurs fait le choix d’améliorer la précision de navigation


de leurs aéronefs en s’appuyant sur leur système GLONASS. Or, même en
déployant des stations dédiées au sol, au plus près des opérations, la préci-
sion a manqué47. La carence en armements guidés peut vraisemblablement
s’expliquer par le fait que les stocks étaient très limités48. Dans la plupart
des vidéos fournies au début de l’intervention par le ministère russe de la
Défense, les équipages russes emploient des munitions non guidées49, lais-
sant penser que la mise en service de munitions de précision n’ait pas été la
priorité dans la modernisation des VKS depuis 2008. L’industrie russe était
de fait en retard dans les années 1990 dans le développement et la production
de ce type de munitions. La crise économique russe, le manque de finances et
l’amélioration des relations entre la Russie et les puissances occidentales ont
rendu alors ce développement moins prioritaire50.

Mécanicien armement installant sous un Su-24M Fencer une bombe guidée par GLONASS
KAB-500S-E, utilisée pour la première fois en Syrie, octobre 2015.
Source : portail du Ministère de la Défense de Russie © Creative Commons Attribution 4.0

Ainsi, depuis le début de l’intervention, plus de 11 000 civils avaient péri


au cours des bombardements aériens menés par les Russes51 dont plus de
2 000 du fait de l’utilisation de bombes à sous-munitions52. Moscou exprime
désormais son désir de s’équiper avec plus d’armements de ce type53. Dans
la lignée des réflexions du maréchal Nicolaï Ogarkov durant les années 7054,
Sergeï Choïgu, actuel ministre de la Défense russe, laisse entendre que la

47. A. Lavrov, art. cit., p. 54.


48. Ibid, p. 4.
49. Ibid.
50. R. Mcdermott, T. Bukkvoll, «Tools of Future Wars — Russia Is Entering the Preci-
sion-Strike Regime », Journal of Slavic Military Studies, 8 avril 2018, p. 191-213, p. 211.
51. Russian Military in Syria, Airwars, 2021.
52. M. Czuperski, F. Itani, B. Nimmo, E. Higgins, E. Beals, « Breaking Aleppo », Atlantic
Council, février 2017, p. 37.
53. G. Ellis, art. cit., p. 13.
54. N. V. Ogarkov, « A Reliable Bastion of Socialism and Peace », Krasnaya Zvezda, 23
fevrier 1983, p. 2.

143
Aspects qualitatifs de l’intervention russe en Syrie

dotation croissante en armement de précision pourrait suppléer la dissua-


sion nucléaire par une dissuasion conventionnelle de haut du spectre. Mais
l’industrie russe peine à concrétiser cette ambition stratégique, avec des li-
vraisons réduites aux forces aériennes, notamment dans certains domaines
clés comme les autodirecteurs ou les optroniques des pods.

Un complexe reconnaissance-frappe efficace quoi qu’encore rudimentaire


La capacité russe à recueillir du renseignement et à conduire des frappes
en temps réel divise les différents experts. En l’absence d’informations déclas-
sifiées, l’efficacité de ce « complexe » est difficile à évaluer. Les pilotes russes
ont certainement été autorisés à ouvrir le feu dans certaines zones, sans rece-
voir d’autorisations de tir spécifique pour un objectif donné, par exemple le
long de routes empruntées régulièrement par des convois logistiques ou dans
des zones déterminées à l’avance55. Ce type d’opérations assez rudimentaires
a pu donner satisfaction dans des zones où la présence d’objectifs était large-
ment avérée dès la préparation de la mission. Il doit cependant être distingué
du complexe reconnaissance – frappe nécessitant un échange d’informations
avec un centre de commandement, des moyens aériens ou des troupes au sol.

Selon D. Adamsky, ce complexe est relativement efficient, centralisé et mo-


derne. Les Russes semblent désormais disposer des équipements nécessaires
pour échanger les informations dans un laps de temps suffisamment court
et déclencher des frappes56, tel que le système Strelets. Ce délai est proba-
blement raccourci par le manque d’intérêt des Russes pour limiter les dom-
mages collatéraux. Un tel choix les dispense de vérifier plusieurs fois les
informations reçues avant d’ouvrir le feu, comme les procédures occiden-
tales l’imposent57. À cet effet, Moscou a été en mesure de déployer jusqu’à 70
drones de reconnaissance au-dessus de la Syrie58, parfois connectés avec des
centres de commandement. La manœuvre aérienne globale a été planifiée et
conduite depuis un centre unique sur la base d’Hmeimim, gage d’efficacité.
Le déploiement de la très grande majorité des moyens aériens sur des bases
en Syrie, très proches des lieux de combats, a également favorisé une très
grande réactivité, qui a constitué le principal avantage de l’arme aérienne sur
le champ de bataille. Cette proximité a aussi limité l’emploi de ravitailleurs
en vol, trop peu nombreux dans l’ordre de bataille russe. Les forces aériennes
russes constituaient une menace potentielle permanente pour leurs adver-
saires, limitant pleinement leur liberté d’action et leur capacité à se regrou-
per notamment en zone désertique. Enfin, la coordination entre les forces

55. A. Lavrov, op. cit., p. 6.


56. D. Adamsky, « Moscow’s Syria Campaign. Russian Lessons for the Art of Strategy »,
[Link], note de l’Institut français des relations internationales (IFRI), 10 juillet
2018, p. 19-20.
57. A. Lavrov, art. cit., p. 7.
58. D. Adamsky, op. cit., p. 18.

144
Varia

aériennes russes et les forces terrestres a été remarquable. Les contrôleurs


aériens avancés russes ont pu bénéficier des renseignements fournis par le
régime d’Assad pour guider les frappes aériennes. Dans le domaine de la
coopération, le rôle du Centre russe pour la réconciliation des belligérants et
le contrôle du déplacement des réfugiés59 reste flou. S’il a publié de nombreux
communiqués sur l’actualité du conflit, il a probablement joué le rôle d’une
structure C2, intégrant l’ensemble des partenaires pour mieux partager les
informations lors d’opérations coordonnées.

Pour d’autres spécialistes cependant, le complexe reconnaissance – frappe


demeure encore trop rudimentaire. Certaines technologies essentielles
manquent. Certes, une cinquantaine de frappes a bien été menée par les
drones Orion, Lancet, et possiblement par Forpost-R60 mais tous les autres
vecteurs aériens ne possèdent que de faible capacité de renseignement61,
n’emportant pas de pod dédié à cette mission. Malgré l’utilisation limitée
d’un Il-20 et d’un An-30, les forces aérospatiales russes auraient finalement
peiné à recueillir de manière permanente du renseignement. Si l’utilisation
par les forces spéciales russes de nouveaux équipements62 conçus pour assu-
rer une liaison avec les chasseurs-bombardiers en vol a apporté une plus-va-
lue indéniable63, la très grande majorité des missions réalisées par les VKS
serait en fait des missions complètement planifiées. Les équipages ne chan-
geraient pas de missions ou d’objectifs en vol, montrant peu d’adaptabilité64.
En définitive, même si les Russes améliorent leur capacité à faire du ciblage
dynamique et que le centre air des opérations a été modernisé après deux ans
de conflit65, l’intégration de la composante aérienne au sein d’un C2 multimi-
lieux/multichamps (M2MC) est certainement loin d’être accomplie.

Une modernisation toujours en cours


La modernisation entamée en 2008 a suscité des effets très bénéfiques
pour les forces aérospatiales russes même si elles ne peuvent encore exploiter

59. Tsentra po primireniyu vrazhduyushchikh storon i kontrolyu za peremeshcheniyem bezhent-


sev, [Link]
60. Russia-1, « Footage from the use of orion reconnaissance and attack drone in Syria »,
Youtube, 21 février 2021.
61. Les forces américaines et leurs alliés ont déployé dans le cadre de l’opération Inherent Re-
solve (OIR) de nombreux avions et drones (E-8C J STARS, Sentinel R1s, RC-135V/W Rivet
Joint, EP-3E Aries II, RC-12X Guardrails, U-2). En comparaison, deux IL-20 Coot (avec toute-
fois la présence par intermittence d’un Tu-214R ISR encore en expérimentation) ont représentés
les seuls avions dédiés ISR déployés par les forces russes en Syrie, voir S. Shield, art. cit., p. 219.
62. Voir les descriptions et les photographies des jumelles de désignation et de la tablette
connectée présentées par T. Mesaric, « Su-25SM Prepares for Flight », Air Forces Monthly,
no 349, avril 2017, p. 96-97.
63. S. Shield, art. cit., p. 223.
64. S. Shield, art. cit., p. 226.
65. M. Clark, « The Russian Military’s Lessons Learned in Syria », ISW, Military Learn-
ing And The Future Of War Series, janvier 2021, p. 9.

145
Aspects qualitatifs de l’intervention russe en Syrie

certaines capacités clés. L’intervention en Syrie a permis aux VKS de bien


identifier leurs lacunes et de progresser dans leur digitalisation, domaine où
elles accusent quand même un retard important face aux forces américaines.
Enfin, les stratégies aériennes et militaires font désormais l’objet d’intenses
réflexions, ce qui favorise l’innovation au niveau opératif66 tout en orientant
la modernisation des forces67. Les fondamentaux de la guerre aérienne sont
bien pris en compte : centralisation de la planification et de la conduite de la
manœuvre aérienne, réactivité des moyens aériens, coordination interarmées.
En persuadant, à défaut de convaincre
Cette victoire russe s’est traduite par des gains territoriaux substantiels,
pérennisée par le maintien d’un dispositif militaire opérationnel qui offre
l’opportunité de poursuivre les expérimentations de matériels et d’aguerrir
les forces armées.

Revendiquer la victoire
D’un point de vue stratégique, il est pertinent de se demander si Moscou
a rempli ses buts de guerre. Incontestablement, la Russie est redevenue un
acteur incontournable dans la région. L’ensemble des groupes insurgés en
a fait les frais. Mais Moscou est aussi intervenu, selon de nombreux obser-
vateurs, pour lutter contre le terrorisme. Ce motif a été largement exploité
médiatiquement. Ainsi, la Russie a été très marquée par les guerres de Tché-
tchénie et continue de redouter un embrasement du Caucase, alimenté par
les extrémismes religieux68. La porosité de la frontière turque avec la Syrie est
avérée. L’Azerbaïdjan, la Géorgie ou la base aérienne russe 3624 d’Erebouni
en Arménie69, poste le plus avancé des forces armées russes dans la région
avant les opérations en Syrie, ne sont qu’à deux jours de voiture de Damas.
Préoccupée par la menace de l’islamisme radical, par la contagion de cette
idéologie sur son sol ou aux marges de la Fédération de Russie, Moscou était
aussi motivé70 pour empêcher l’émergence d’un califat en Syrie.

66. Général V. Gerasimov, « Vecteurs de développement de la stratégie militaire » (russe),


[Link], 4 mars 2019.
67. « Les organismes de recherche, basés sur l’analyse de l’expérience des opérations militaires,
participent à la formation des besoins en armes et contrôlent leur mise en œuvre à tous les stades
de développement - de la conception préliminaire aux tests d’état. », Ibid.
68. P. Baev, « L’évolution de la politique russe en matière de lutte antiterroriste : de la Tché-
tchénie à la Syrie », [Link], n°107, Institut français des relations internationales
(IFRI), avril 2018.
69. Channel One Russia, « Russian 3624th Air Base, Erebuni, Yerevan, Armenia » (russe),
Youtube, 23 avril 2019.
70. E Rumer, « Russia in the Middle East, Jack of all Trades, Master of None », Carnergie
Endowment For International Peace, The Return of Global Russia, octobre 2019.

146
Varia

Aujourd’hui, toutes les craintes de Moscou n’ont pas disparu : certains


groupes armés sont encore actifs et le territoire syrien n’est pas complète-
ment contrôlé. En revanche, le régime d’Assad est en bien meilleure position.
Il n’est pas tombé face à l’insurrection armée, s’est largement renforcé et
a étendu son emprise sur la plus grande partie de la Syrie71. Au printemps
2018, il contrôlait 57% du territoire du pays, où résidait 73% de la popula-
tion avant la guerre, incluant la plupart des places fortes détenues par les
rebelles – l’est d’Alep et l’est de la Gouta72. Mieux, le rapport de forces est
devenu favorable au régime syrien. Bien que des poches clandestines restent
présentes sur le territoire conquis par les forces pro-gouvernementales, les
forces d’opposition sont divisées et s’affrontent dans les deux enclaves à côté
de la frontière turque et jordanienne73. À grand renfort de cartes, la recon-
quête de la « Syrie utile » a été présentée comme une victoire par la Russie,
afin de convaincre les opinions publiques russe ou occidentales de la légiti-
mité de l’intervention74. Fin 2017, Poutine déclare d’ailleurs que ses troupes
ont gagné la bataille contre le terrorisme en Syrie75. La manœuvre informa-
tionnelle a reposé en grande partie sur les images prises en vol des chasseurs,
bombardiers et hélicoptères opérant dans le ciel syrien. L’image victorieuse
s’est donc construite à la fois par les succès tactiques et par les opérations de
communication sur le volet contre-terrorisme.

Briefing du représentant officiel du Ministère russe de la Défense.


Source : portail du Ministère de la Défense de Russie © Creative Commons Attribution 4.0

Une zone d’expérimentation pour les forces aérospatiales russes


L’intervention en Syrie donna également l’opportunité à Moscou de mon-
trer la qualité des équipements militaires « made in Russia »76 à de potentiels

71. E. Rumer, R. Sokolosky, « Grand Illusions : The Impact of Misperceptions About Rus-
sia On U.S Policy », Carnegie Endowment For International Peace, 2021, p. 26-27.
72. A. Lavrov, art. cit., p. 52.
73. J. Snell,, « Ceasefire Sees Jihadists Cement Grip over Idlib, James Snell », The Arab Weekly,
13 janvier 2019.
74. O. Fridman, « Information War as the Russian Conceptualisation of Strategic Commu-
nications », RUSI Journal, janvier 2020, p. 52.
75. « A Kots, ils ont défendu les leurs, comment la Russie a aidé la Syrie à gagner » (en
russe), [Link], 11 décembre 2017.
76. D. Adamsky, art. cit., p.14.

147
Aspects qualitatifs de l’intervention russe en Syrie

clients régionaux77. Ces équipements étaient déjà appréciés pour leurs prix
plus abordables que ceux fabriqués par les pays occidentaux78. À ce titre, le
théâtre syrien a servi de terrain d’expérimentation79. Les performances des
équipements déjà en dotation au sein des forces aérospatiales russes, comme
les missiles de croisière Kalibr et les missiles air-air de dernière génération à
radar actif et à infrarouge80 ont pu être évaluées et améliorées81. Le rôle de
l’industrie de défense russe fut crucial. Des ingénieurs des bureaux d’études
d’entreprises russes ont été déployés en Syrie82 auprès des unités de com-
bat pour accélérer la boucle de retour d’expérience opérationnelle. Plus de
210 armements ont été testés selon le ministère de la Défense russe. La ré-
alité est certainement différente mais des programmes ont bien été lancés
en urgence pour augmenter les capacités des plateformes. Les Russes ont
rapidement amélioré les capacités d’attaque de nuit du Mi-28N et du Ka-
5283. L’adoption d’une nouvelle loi de programmation militaire fut même
retardée à février 2018 pour prendre en compte les leçons tirées du conflit
en Syrie84. Sergei Smirnov, directeur général adjoint des ateliers Sukhoi ainsi
que certains pilotes d’essais ont été décorés par Vladimir Poutine pour ré-
compenser leurs engagements en soutien des forces en Syrie85. Alors que les
rivalités entre grandes puissances se réaffirment, l’intervention russe en Syrie
a permis à Moscou d’aguerrir ses hommes et ses équipements, tout en les
valorisant à l’exportation86.

Le renouveau de la puissance aérienne russe ?


Les Russes se sont attachés à démontrer leur crédibilité militaire en termes
de dissuasion nucléaire87. À la manière d’une attaque nucléaire, des bombar-
diers ont lancés des missiles de croisière Kh-101 et Kh-555 lors d’un raid
de plusieurs heures autour de l’Europe alors que des missiles Kalibr étaient
tirés simultanément depuis la Méditerranée. À partir d’août 2016, les bom-
77. En 2015, le Moyen-Orient représentait 36% des exportations russes en armement.
L’Irak, la Syrie, l’Egypte et l’Algérie sont les principaux clients de la Russie depuis des
décennies, voir S. Kainikura, op cit., p. 82.
78. P. McLeary, Russian Military Draws Lessons from Ukraine and Syria OPs, décembre 2016.
79. D. Adamsky, art. cit., p. 14.
80. Le missile AA-12B, une amélioration du AA-12 en portée et en contre-contre-mesures
électroniques et le missile AA-11B Archer, Ibid, p. 5.
81. L’amélioration du bombardier Su-24 en Su-24M et M2, du chasseur d’attaque au sol Su-25
en Su-25SM, le premier déploiement opérationnel du bombardier tactique Su-34, la première
participation à des missions de combat du chasseur multi-rôle Su-30SM et Su-35S, des bom-
bardier Tupolev Tu-22M3, Tu-95MS et Tu-160, voir D. Barrie, H. Gethin, « Russian Weapons
in the Syrian Conflict », NATO Defence College Russian Studies Series 02/18, mai 2018, p. 4.
82. D. Adamsky, art. cit., p. 15.
83. A. Lavrov, art. cit., p. 54.
84. Ibid, p. 55.
85. T. Ripley, op. cit., p. 69.
86. M. Bodner, « Sales target : Russia sets its sight on the Middle East », Defense News, 9
novembre 2017.
87. D. Adamsky, art. cit., p. 13.

148
Varia

bardiers ont parfois opéré depuis l’aérodrome d’Hamedan en Iran ou ont été
directement engagés depuis leurs bases aériennes en Russie88. Les aviateurs
russes ont pu accumuler de la sorte beaucoup d’expérience opérationnelle
dans le domaine nucléaire et conventionnel. Si les chiffres fournis par le mi-
nistre de la Défense russe doivent être pris avec beaucoup de précaution, il
semblerait que plus des trois quarts des équipages ayant participé aux opé-
rations en Syrie ont réalisé entre 100 et 120 sorties au-dessus du territoire
syrien89. D’autres sources russes suggèrent qu’après quatre années d’opé-
rations, près de 48 000 militaires russes ont servi en Syrie lors de déploie-
ments de 2 à 3 mois90. Ces derniers ont d’ailleurs bénéficié d’un avancement
plus rapide. Tous les commandants de districts militaires en Russie en 2017
avaient ainsi été projetés dans la région91. Les forces armées russes ont da-
vantage confiance dans leur matériel92. Les modes d’action de la coalition
menée par les Américains en Irak et en Syrie ont en outre été observés et les
performances des matériels russes de dernière génération ont pu être compa-
rées avec celles des belligérants. Les tirs de missiles de croisière occidentaux
ont vraisemblablement été finement analysés93.

Le Kremlin a réussi à soutenir son intervention dans la durée. Les pertes


humaines et matérielles ont été faibles et les coûts financiers des seules forces
armées russes déployées ont été maitrisés. Seulement 52 pertes au combat
ont été officiellement enregistrées94 pour un détachement de 5 000 militaires
environ. Vingt-trois aéronefs ont été perdus en Syrie95, ratio certes infé-
rieur à celui des conflits précédents mais qui reste élevé. Le coût financier
du conflit, de l’ordre de 2,4 milliards de dollars pour les 20 premiers mois
de campagne96, apparaît quant à lui raisonnable. Il a été largement ponc-
tionné sur les budgets militaires d’entraînement97 et doit être comparé au
budget annuel de 50 milliards de dollars du ministère de la Défense russe98.
Ces chiffres doivent néanmoins être nuancés. Les coûts furent limités par le
fait que l’intervention russe s’appuya sur de nombreux partenaires, comme

88. Sputnik France, « Les pilotes des Tu-22M3 filment leur raid en Syrie », Sputnik, 26
novembre 2017..
89. G. Ellis, art. cit., p. 3.
90. M. Kofman, M. Rojansky, art cit., p. 14.
91. H. Gethin, D. Barrie, « Russian Weapons in the Syrian Conflict », International Institute
for Strategic Studies (IISS), 8 mai 2018, p. 10.
92. G. Ellis, art. cit..
93. A. Lavrov, art. cit., p. 56.
94. 123 pertes au total en avril 2020 dont la moitié due aux pertes de l’An-26 et de l’Il-20. Le
nombre serait autour de 269 si l’on comptabilise les pertes subies par Wagner.
95. Ce volume comprend 5 drones Orlan-10. La majorité des pertes tout aéronef confondu
est imputable à des défaillances techniques.
96. A. Lavrov, art. cit., p. 51.
97. Transcription du Kremlin, « Meeting with Russian Armed Forces Service Personnel »,
Présidence de la Fédération de Russie, 17 mars 2016. .
98. A. Lavrov, « Russia in Syria: A Military Analysis », art. cit., p. 52.

149
Aspects qualitatifs de l’intervention russe en Syrie

les forces syriennes et iraniennes, des groupes rebelles et les milices paramili-
taires privées99. Ces différentes forces semblent avoir combattu ensemble de
manière assez efficace. Les forces armées russes ont intégré des officiers de
liaison syriens et iraniens au sein de leur structure de commandement pour
récolter un maximum de renseignement100 mais ont également envoyé des
généraux russes au sein de l’état-major syrien à Damas ou sur le champ de
bataille afin d’acquérir une appréciation autonome et fine de la situation. En
outre, le Kremlin déploya au plus près de ses partenaires des groupes armés
russophones, comme Cossack et les milices Kadyrovtsy101, ou des sociétés mi-
litaires privées (SMP) comme le groupe Wagner. Cette société, qui entretient
des relations privilégiées avec l’appareil étatique russe, notamment en matière
de renseignement, est aussi financée par le régime syrien102. Enfin, la coopé-
ration entre les forces aérospatiales russes et les forces aériennes syriennes fut
réelle. En sus du personnel déployé et des pièces détachées fournies par les
Russes pour augmenter la disponibilité du matériel syrien souvent d’origine
soviétique, l’utilisation de patrouilles mixtes constituées par pilotes russes et
syriens fut remarquable.
Conclusion
« Rien n’énerve autant les esprits que le sentiment d’inutilité. On veut bien se
battre et se battre bien, mais si cela sert à quelque chose. On a trop l’impression
ici de recommencer sans fin la trame de Pénélope. » Joseph Kessel103

Il est nécessaire de prendre du recul par rapport à l’actualité pour ana-


lyser l’intervention aérienne russe, alors que Moscou, au nom de la lutte
contre « la menace grandissante du terrorisme international »104 et des liens
historiques avec la Syrie105, a fait preuve de beaucoup d’audace et semble
avoir traversé comme « un piéton imprudent »106 la guerre civile syrienne.

Préparée dans un premier temps par des manœuvres informationnelles


destinées à légitimer l’intervention armée, la Russie a agi principalement de-
puis les airs pour accompagner ses partenaires dans la conquête du terrain et

99. M. Kofman, M. Rojansky, art. cit., p. 16.


100. S. Shield, art. cit., p. 222.
101. E. Aslan, S. Dzutsasi, V. Dzutsasi, « Russia’s Syria War: A Strategic Trap? », Middle
East Policy Council, vol. 25, no 2, 2018.
102. E. Dreyfus, « Private Military Companies in Russia: Not so Quiet on the Eastern
Front? », Institut de Recherche Stratégique de l’ École Militaire (IRSEM), 2019, p. 8.
103. J. Kessel, En Syrie. Paris, Gallimard, 1927.
104. Ministère des Affaires Étrangères de la Fédération de Russie, « Concept de politique
étrangère de la Fédération de Russie », 30 novembre 2016, [Link], décembre 2016.
105. La Syrie se « bat épaule contre épaule » avec l’URSS durant les années 70, voir Reuters,
« USSR : Syrian President Hafez-El Assad Arrives for Talks With Soviet Leaders », British
Pathé 5 octobre 1978.
106. M. Goya, « Tempête rouge –enseignements opérationnels de deux ans d’engagement
russes en Syrie », version 4, 05 novembre 2020.

150
Varia

le contrôle de la population. Les forces armées russes ont remporté la guerre


et semblent avoir trouvé la martingale pour terminer la tapisserie de Péné-
lope évoquée par Joseph Kessel. Elles ont offert aux pouvoirs politiques russe
et syrien les conditions pour régler le conflit en leur faveur, à défaut d’une
paix durable, en recourant à la force de manière extrêmement brutale. Dans
son discours prononcé à l’Académie des sciences militaires le 4 mars 2017,
Guérassimov déclarait en effet que « l’analyse de la nature des guerres mo-
dernes a montré une augmentation significative de l’importance d’une sphère de
confrontation telle que l’information. La nouvelle réalité des guerres du futur
consistera, entre autres, dans le transfert des hostilités précisément dans cette
sphère. C’est pourquoi l’étude des questions de préparation et de conduite des
actions d’information est la tâche la plus importante de la science militaire. »

Au regard de la politique domestique russe, l’intervention militaire a fo-


calisé l’inconscient collectif sur la restauration de la « grandeur » du pays au
détriment des difficultés économiques qui constituent pourtant le quotidien
du peuple.107 Sur le plan international, elle a « bousculé la stratégie améri-
caine en matière de lutte contre Daech et contre l’Iran, ainsi que d’autres pro-
blématiques majeures »108. Au-delà de la perspective syrienne, avec l’agrandis-
sement des infrastructures sur la base aérienne de Hmeimim109 et sur la base
navale de Tartous, la Russie se positionne désormais de manière permanente
en Méditerranée orientale110, au flanc sud de l’OTAN.

Insigne du Centre russe pour la réconciliation des parties belligérantes en Syrie.


Source : portail du Ministère de la Défense de Russie © Creative Commons Attribution 4.0

107. V. Kara-Murza, art. cit., p. 12.


108. S. Chabot, « Russia’s Strategic Objectives in the Middle East and North Africa », Audi-
tion du comité des affaires étrangères de la chambre des représentants, n°115-41, bureau des
éditions du gouvernement des Etats-Unis, 15 juin 2017, p. 4.
109. [Link]
vant-emporter-le-missile-hypersonique-kinjal/?. V. Venckunas, « Russia deploys hypersonic
missile capable MiG-31s to Syria, aerotime, 25 juin 2021.
110. Ria Novosti, « il est trop tôt pour parler du retrait des forces aérospatiales de Syrie a
déclaré le Conseil de la Fédération » (russe), [Link], 21 novembre 2017.

151
152
Varia

Conquérir et sanctuariser le ciel syrien


Pierre Grasser, docteur en histoire des relations internationales

Remerciements à madame Blanche Lambert (réalisation des cartes). Cet


article a été rédigé à partir de sources ouvertes.

En octobre 2018, Boris Obnosov, PDG du missilier russe KTRV, déclare


dans le journal Kommersant, que :

« Nulle modélisation ne donnera une telle variété de scénarios et de situa-


tions qu’une vraie guerre. La particularité de la Syrie, comme théâtre d’opé-
rations militaires, vient de sa diversité d’environnements et de climats. […]
L’utilisation d’équipements dans des opérations de combat réelles est l’indi-
cateur qui prouve la réussite de tout ce qui a été fait1 ».

La guerre de Syrie a aujourd’hui dix ans. Débutés en 2011, les affronte-


ments partent du sud du pays, dans une région cernée par le Liban, Israël et
la Jordanie. En 2013, le pouvoir perd pied dans la région d’Idlib, au nord-
ouest, près de la Turquie. Au printemps 2015, le dirigeant syrien Bachar al
Assad ne contrôle qu’une poignée de villes, pratiquement toutes menacées.
Seul le littoral reste acquis au régime, avec Lattaquié, qui possède un aéro-
port civil régional, et Tartous, qui abrite une petite base navale russe. Mos-
cou, allié de la Syrie depuis les années 1950, renforce alors son soutien à Da-
mas tandis que la guerre civile s’intensifie. Cet appui se traduit notamment
par le déploiement de moyens russes sur ces deux emprises en septembre
2015. Les forces russes contribuent ensuite à la reconquête et la sanctuarisa-
tion des deux tiers du territoire syrien par le régime de Damas. Ce contingent
se heurte à des menaces nouvelles lors des combats. Il s’agit tour à tour de
missiles balistiques de théâtre, de missiles de croisière2 puis de divers drones

1. R. Pukhov, « Expertise des résultats de l’opération en Syrie », [Link], 28 septembre 2019,


[Link]
ml?fbclid=IwAR2s63epGClEtqJNreWe0B_J0nQwIb4OgTU3K4IeNS0FAsf0r5tVePNTmVc
2. Missile de croisière : munition endoatmosphérique propulsée par réacteur, d’une portée
qui peut atteindre 2000 km. Ces armes évoluent à très basse altitude, ce qui en limite la vul-
nérabilité face aux défenses.

153
Conquérir et sanctuariser le ciel syrien

locaux. Des choix opérationnels et industriels sont adoptés pour les contrer.
Leur agencement dessine progressivement un concept d’emploi. Il semble
possible, avec les sources disponibles3, d’en restituer les grands traits.

Répartition territoriale de la Syrie, septembre 2015

Répartition territoriale de la Syrie, décembre 2017

3. Une sélection de 332 rédactions et 566 vidéos a été réalisée pour en documenter la fortune.
L’origine des données s’étend de la déclaration étatique jusqu’au récit des mercenaires russo-
phones, en passant par les prises de vues insurgées. Chaque source possède ses biais, atténués
par l’analyse et le recoupement.
154
Varia

I – De 2015 à 2017, l’offensive russe en Syrie


L’engagement russe en Syrie a été réel avant le déploiement des troupes.
Il convient de revenir sur ses préparatifs, qui facilitent le retour des forces de
Moscou au Levant. En prenant l’offensive sans être réellement menacées par
des acteurs extérieurs, elles sauvent le régime de Damas en deux ans.

Des silhouettes de drones en prémices de l’engagement russe


Le Kremlin ne s’investit sur la scène syrienne qu’à partir de 2013. Seules
quelques troupes du régime tiennent encore à Deraa, au Sud. Lors d’une
offensive éclair dans l’Est syrien, l’opposition s’est emparée de Raqqa le
6 mars, avant d’encercler Deir-ez-Zor, dernière grande ville orientale du pays
à demeurer loyaliste. De nombreuses poches de résistance parsèment Damas.
Le littoral, normalement calme, connaît des accrochages. Fébrile, le régime
engage son aviation contre les rebelles agissant dans les zones urbaines. C’est
dans ce contexte que le quartier damascène insurgé de la Goutha est bom-
bardé avec des gaz toxiques, le 27 août 2013. Le bilan atteint 1500 morts. En
réaction, François Hollande déclare, le 27 août 2013, être prêt à agir contre le
régime Assad. L’intervention n’a finalement pas lieu, faute du soutien ferme
de Londres et de Washington. À Moscou, le spectre de frappes aériennes
occidentales sur l’allié levantin suscite la réflexion.
DR

Drone russe de reconnaissance 3D, détruit le 21 juin 2015.

Le 3 septembre, Moscou annonce en retour l’envoi en Syrie de son


porte-aéronefs Kuznetsov4. L’âge du bâtiment est raillé en Occident. Après
quelques jours d’escalade verbale, le Kremlin paraît néanmoins se res-
treindre à une posture souple, faute de moyens. Le 9 septembre, Moscou in-
vite la Syrie à abandonner son arsenal chimique. Celui-ci doit être acheminé
en Grande-Bretagne pour être détruit, sous le contrôle de l’ONU. À cette fin,
la Russie demande de pouvoir fournir à Damas les véhicules indispensables
au transport de ces munitions spéciales. Un pont aérien se met en place pour
les emmener de Russie jusqu’à l’aéroport civil de Lattaquié. Les VKS dé-

4. Z. Keck, « Russia’s aircraft carrier to visit Syrian naval base », The Diplomat, 4 septembre
2013, [Link]

155
Conquérir et sanctuariser le ciel syrien

montrent leur aptitude à projeter 75 camions lourds en deux jours5. Enfin,


l’appui matériel aux unités syriennes se renforce6. Pas moins de 55 liaisons de
navires de transport militaires russes sont comptées vers le port de Tartous
en 2014, contre 42 en 20137. Cette capacité de soutien, véritable clef de tout
engagement de corps expéditionnaire, ne suscite cependant guère de spécula-
tion sur un déploiement russe.

Au printemps 2015, le rythme des rotations navales s’accroît et les indices


d’une intervention se précisent. Deux drones russes chutent les 20 et 21 juin
dans les montagnes près de Lattaquié. Le premier, l’Eleron-3SV, est plutôt
voué au combat d’infanterie. Le second est inconnu. Il est manifestement
dérivé du modèle Orlan-10, mais semble dédié à la cartographie 3D pour la
navigation aérienne8. La fourniture de ce type de matériel si sensible et si par-
ticulier à un régime aux abois pose question. Enfin, l’aéroport de Lattaquié
fait l’objet d’un réaménagement accéléré9. Le tarmac est rallongé et renforcé,
et des parkings supplémentaires sont installés. Les doutes sur les desseins
russes s’estompent le 7 septembre, après le poser d’un avion de transport
stratégique An­124 des VKS à Lattaquié 10. Les sorties hors de la Russie de ce
type d’avions sont synonymes d’opérations de grande ampleur.

Automne-hiver 2015 : sauvetage du régime syrien


Lattaquié constitue la première et principale base aérienne russe en Sy-
rie. Les clichés des satellites Pléiades d’Airbus permettent d’assister à l’arri-
vée, le 19 septembre 2015, de quatre chasseurs Su-30SM11. Ils sont rejoints
par 12 bombardiers tactiques Su-24M, quatre Su-34 plus modernes, et
12 bombardiers d’assaut Su-25. Quelques hélicoptères et les commandos du
561e centre de sauvetage d’urgence complètent le dispositif12. Ils ont pour
mission principale de récupérer d’éventuels pilotes russes en zone insurgée.

5. S. Gutterman, « Russia sends armored trucks to Syria », Reuters, 23 décembre 2013,


[Link]
6. J. Saul, « Exclusive : Russia steps up military lifeline to Syria’s Assad », Reuters, 17 janvier
2014, [Link]
7. I. Kramnik, « La guerre logistique : comment agit le Syrian Express », Cezarium, 17 juillet
2016, [Link]
8. « Russian drones Orlan-10 and Eleron 3 in the Syrian sky », [Link], 24 août 2017,
[Link]
[Link]
9. « Russia Building Airstrip At Airport In Syria›s Latakia Province », Defense-aerospace,
14 septembre 2015, [Link]
modele=release&prod=166814&cat=3
10. « Giant Russian aircraft in Syria raise concerns », CBS, 8 septembre 2015, [Link]
[Link]/news/russian-military-buildup-flights-syria-fears/
11. L. Martinez, « Russia Now Has 28 Fighter Aircraft in Syria », ABC News, 21 septembre
2015, [Link]
ry?id=33930851
12. « 561e centre de sauvetage d’urgence Syrie », groupe VK des forces spéciales russes, 27 juin
2020, [Link]

156
Varia

À ce stade, la protection de la piste comprend quatre systèmes modernes à


courte portée SA-22A/Pantsir13. Les équipements de détection reposent sur
des stations P-12 et P-1414, issues des années 1960. Cet arsenal est suffisant
pour une opération d’appui d’actions au sol, dans l’hypothèse d’absence de
menace aérienne.

Les frappes russes débutent le 29 septembre 2015. Elles visent à sécuri-


ser le littoral et le nord de la ville de Hama15. Les missions menées dans les
montagnes proches de Lattaquié bloquent les avancées insurgées. La proxi-
mité avec la frontière turque complique les profils de vol. Après une brève
incursion dans l’espace aérien turc, un bombardier russe Su­-24M est détruit
par un F-16 turc le 24 novembre 2015. L’un des pilotes russes est capturé
puis mis à mort par les rebelles. Une opération d’extraction sauve le second
membre d’équipage. Les VKS redoublent alors d’efforts et font céder les
lignes des insurgés. Le 12 janvier 2016, le régime s’empare du centre régional
de commandement de Salma16. Peu de terrain est récupéré, mais Damas a
renversé la tendance et repris l’initiative.

La destruction du Su-24M par la Turquie prouve brutalement à la Rus-


sie l’existence d’une menace air-air. La défense sol-air de Lattaquié est ra-
pidement équipée d’une batterie longue portée S-400 – allonge maximale
250 km17 – qui arrive le 26 novembre 201518. Quatre chasseurs multirôles Su-
35S rejoignent le dispositif volant en Syrie, le 31 janvier 201619. Ces avions
sont plus modernes que les Su-30SM engagés jusqu’ici. Les évolutions des
bombardiers russes sur la région d’Idlib sont désormais plus assurées. Sept
mois plus tard, le 4 octobre 2016, un système antiaérien S-300VM est installé
à Massyaf, près de la frontière libanaise et du port russo-syrien de Tartous20.
Moscou fait savoir que ces batteries doivent s’opposer le cas échéant à des

13. D. Williams « Russia sending advanced air defenses to Syria », Reuters, 11 septembre 2015,
[Link]
14. « Reporter inside airbase where Russia launches airstrikes », Chaine youtube CCTV,
13 novembre 2015, [Link]
15. « Des Mi-35 attaquent Al Nosra à Hama », Chaine youtube UWA, 2 novembre 2015,
[Link]
16. « Syria pro-government forces seize rebel-held town in Latakia province », Reuters,
2 janvier 2016, [Link]
N0UQ2AJ20160112
17. La portée des S-400 est de 250 km au maximum, avec missiles 48N6DM, et face à des
avions de surface équivalente radar (SER) importante, supérieure à 5 m².
18. D. Cenciotti, « About S-400 deployed in Syria », The Avionist, 13 novembre 2015, https://
[Link]/2015/11/13/s-400-triumf-infographic/
19. « 4 Su-35S arrivent en Syrie », Aviatsiia Rossii, 31 janvier 2016, [Link]
chetyre-istrebitelya-su-35s-perebrosheny-v-siriyu/
20. S. Aminov, « Un S-300V4 en Syrie », [Link], 4 octobre 2016, [Link]
[Link]

157
Conquérir et sanctuariser le ciel syrien

missiles balistiques de théâtre21 22. Le message est notamment destiné aux


Israéliens qui sont les seuls acteurs régionaux à posséder des armes de cette
catégorie avec les Lora. Après un an en Syrie, la Russie a mis en place un dis-
positif multicouche sur le littoral syrien, adapté pour faire face aux menaces
les plus probables.
DR

DR

Système SA-22 Pantsir, à Lattaquié. Batterie de S-400 de Lattaquié, en décembre


Cette variante, dotée du radar de veille 2015, avec quatre lanceurs quadruples
Sots-S, à deux faces, est observée sur la (250 km de portée max).
base en mars 2016 et se généralise depuis.

De 2016 à 2017 : focus contre Daech


D’abord concentrée contre l’insurrection, la Russie reporte son atten-
tion sur l’État islamique. Le groupe ne représente pas une menace immé-
diate contre Damas. Dans l’Est syrien néanmoins, les cités prorégime ou les
bases aériennes font l’objet d’attaques régulières. L’action russe commence
les 4-5 octobre 2015 sur Raqqa, à l’aide de Su-­34 armés de bombes à gui-
dage satellite KAB-­500S23. L’attentat revendiqué par Daech contre un Air-
bus A321 russe en Égypte, le 31 octobre 2015, renforce la volonté de Moscou
de vaincre. Les Su­-34 de Lattaquié mènent des représailles contre des convois
pétroliers de l’organisation terroriste. Les bombardiers stratégiques Tu-160 et
Tu-95MS sont par ailleurs engagés de manière spectaculaire dans cinq raids,
du 17 au 22 novembre. Plus rustiques, les bombardiers substratégiques Tu-
22M3 conduisent 16 attaques depuis une base du Caucase24 25. Leurs cibles
sont des stations de pompage et des raffineries. Les bénéfices de cette opéra-

21. Les 9M82 et 9M83 des S-300V ont une architecture tournée vers les interceptions en
haute couche, face à des cibles rapides et peu manœuvrantes.
22. ARDAYEV Vladimir, « Avec qui et quoi les S-300 en Syrie peuvent interférer », Ria No-
vosti, 4 octobre 2016, [Link]
23. « Direct hit of KAB-500S high-precision bombs », Minarm russe, 9 octobre 2015, https://
[Link]/en/index/syria/news/[Link]?id=12060508@egNews
24. « Comment l’ALRA a détruit l’Etat islamique en Syrie », [Link], 16 août 2016,
[Link]
25. « Les Tu-22M3 re-bombardent en Syrie », BMPD-CAST, 13 juillet 2016, [Link]
[Link]/[Link]

158
Varia

tion sont difficiles à juger, puisque des ressources de Daech sont dégradées,
mais en employant des armes onéreuses, avec un coût final qui irrite jusqu’à
la commission de défense de la Douma26. Plus qu’une réponse à une nécessité
opérationnelle, il s’agit d’une démonstration adressée aux États occidentaux.

Après les frappes stratégiques, les VKS réinvestissent le niveau tactique


début 2016. L’objectif est de reprendre l’Est syrien. Une douzaine d’hélicop-
tères arrivent en renfort de Russie27 28. Ces matériels sont desserrés vers les
bases syriennes de Shayrat puis Tyas, proches des lieux d’opérations dans
le désert. Ils appuient la reprise de Palmyre, carrefour logistique de la Syrie
orientale, le 27 mars. Parquées en plein air, sur une base en plein désert, les
machines sont vulnérables. Quatre hélicoptères Mi-24P sont ainsi détruits
à Tyas le 14 mai 2016, avec une douzaine de camions-citernes29. Pendant
l’hiver, Daech reprend Palmyre en profitant du passage d’une tempête de
sable. Les VKS réagissent difficilement en raison de la météo et d’un manque
d’effectifs30. Confronté en 2016 à un adversaire insaisissable et opportuniste,
le commandement russe comprend qu’il faut sécuriser ce territoire dans la
profondeur pour vaincre.

Cette reprise de Palmyre, le 16 décembre 2016, est cependant une victoire


à la Pyrrhus pour Daech. La capture du site lui cause des pertes lourdes pour
un gain stratégique minime. En face, les forces russes et celles du régime se
rassemblent et préparent une offensive en deux pinces :

Depuis le nord d’abord, une première formation part d’Alep et descend


le long de l’Euphrate. Les groupements de Daech ne s’accrochent qu’aux
cités fluviales. Le 10 août, les forces du régime sont à 40 km au sud de Ra-
qqa, abandonnée aux forces kurdes et à la coalition. Un dernier obstacle se
présente autour du nœud de communication routier d’Al Qom, où Daech
rassemble ses derniers chars. À 50 km, sur le site d’Ar Rusafah31, une piste
pour hélicoptères est construite ex nihilo en quelques jours. Elle sert de base
aux machines russes et syriennes lors du raid qu’elles mènent le 12 août vers

26. I. Safronov,, G. Stepano, M. Osin, STEPANO G., OSIN M., « L’ALRA se rapproche de
Syrie », Kommersant, 17 août 2016, [Link]
27. J. Seidel, « Putin is sneaking attack helicopters in Syria », Couriermail, 19 mars 2016,
[Link]
0f2c49ca5203c69da8de74bb0e51cb 4
28. « Des hélicoptères Ka-52 sur la base de Khmeïmim », BMPD-CAST, 17 mars 2016,
[Link]
29. « Syrian airbase used by Russia damaged in ISIS attack », The Guardian, 24 mai 2016,
[Link]
in-isis-attack-report
30. Une partie des parkings de Lattaquié est alors réservée à des chasseurs Su-33 et MiG-
29K, venus expérimentalement en Syrie et inadaptés à l’appui au sol
31. « Syria›s airbases under control of Russia, Iran, US », [Link], [Link]
[Link]/news/article/31484/

159
Conquérir et sanctuariser le ciel syrien

Al Qom. Des commandos s’emparent de la cité, et quatre Kamov Ka-52


russes détruisent les cinq blindés présents32. L’exercice est ici encore coûteux
puisque la plateforme d’Ar Rusafah n’est a priori plus utilisée par la suite. La
mise en place accélérée d’une bande durcie n’en reste pas moins une première
pour le génie russe et syrien.

Au sud, les forces prorégime sont massées sur la base aérienne fortifiée de
Tyas. Elles s’élancent d’abord vers Palmyre, dont elles s’emparent le 2 mars.
Après plusieurs semaines où elles sécurisent la région, les troupes reprennent
leur marche vers le nord. Les unités russo-syriennes se dirigent vers Deir ez-
Zor, ville encerclée depuis trois ans. Décollant de Lattaquié, les avions russes
bombardent sévèrement le cimetière de la ville, où s’enfouissent les combat-
tants de Daech. Le siège est levé le 5 septembre 2017.

Après la jonction des pinces nord et sud, les forces du régime pourchassent
l’État islamique jusqu’à son réduit d’Abou Kamal, à la frontière irakienne. Sa
reprise, le 5 décembre 2017, provoque l’effondrement de la structure de Daech
de ce côté de l’Euphrate. Le 11 décembre, Vladimir Poutine est à Lattaquié, où
il annonce que les missions fixées à l’armée russe ont été accomplies33. Presque
la moitié des 41 avions d’attaque rentre en Russie le surlendemain34, pendant
que les systèmes sol-air et moyens air-air à vocation défensive restent. Le pré-
sident russe indique en effet que le déploiement des unités russes est maintenu
à Lattaquié et Tartous, à l’heure où d’autres périls aériens se précisent.
DR
DR

Tir de missile de croisière sol-sol 9M728 à (NP) 2016, un Su-30SM croise un F/A-18
Lattaquié, novembre 201535. américain de la VFA-131 dans l’orient syrien.

32. « Russian night operation against ISIS with Ka-52 helicopters », Page youtube Russia
Insight, 12 août 2017, [Link]
33. « Vladimir Poutine sur la base de Khmeïmim », BMPD-CAST, 12 décembre 2017, https://
[Link]/[Link]
34. « Vladimir Poutine : des milliers de soldats vont quitter la Syrie », Kommersant, 28 juin
2018, [Link]
35. « Geolocation of a second Russian Iskander missile strike », Page Twitter Obretix,
25 février 2021, [Link]

160
Varia

DR

Plateforme d’Ar Rusafah, en construction, début août 201731.


Deux Mi-8 (cerclés) sont déjà présents.

En quinze mois, l’aviation russe signe une performance inédite, qui rap-
pelle son engagement pendant la guerre d’Espagne, même s’il avait réclamé
moins d’efforts. Les autres interventions, en Corée du Nord en 1950 ou en
Afghanistan, en 1979, se déroulaient à ses frontières. Le régime est sauvé
et rétabli sur une large partie de la Syrie, de sorte que Moscou est victo-
rieuse. Le coût matériel s’élève à deux avions de combat et neuf hélicoptères
détruits, de septembre 2015 à décembre 201736. Officiellement, 41 militaires
sont tués dans les affrontements37. Mais les deux tiers du territoire syrien ont
été repris. Les pertes sont supportables pour le Kremlin comme pour l’opi-
nion publique russe. Ces victoires ont cependant été obtenues en combats
symétriques. Daech et l’opposition déploient des blindés, de l’artillerie, et
se fixent sur des points d’appui, à la merci des Sukhoï de Lattaquié. Jusqu’à
fin 2017, nul obstacle ne s’est révélé vraiment insurmontable pour les VKS.

II – 2017-2021, le temps des menaces


À la fin d’un discours tenu le 11 décembre 2017, Vladimir Poutine an-
nonce que « si les terroristes relèvent à nouveau la tête, nous leur infligerons
des coups qu’ils n’ont pas encore vus »38. Pourtant la Russie adopte progres-
sivement une posture plus défensive pour couvrir tout le spectre des menaces
produites par des compétiteurs étatiques ou des adversaires non-étatiques.
À partir de 2017-2018, les Russes doivent se protéger contre les attaques de
missiles de croisière, de bombes planantes, ou même de drones en contrepla-
qué et adapter sensiblement leur dispositif de protection.

36. Les pertes atteignent alors deux bombardiers tactiques Su-24M, quatre hélicoptères d’as-
saut Mi-24P, deux Mi-35M3, deux Mi-8AMTCh de transport, et un Mi-28 d’attaque.
37. N Vasiliena, « Thousands of Russian contractors fighting in Syria », ApNews, 12 dé-
cembre 2017, [Link]
38. « Vladimir Putin na aviabaze Khmeïmim », BMPD-CAST, 12 décembre 2017, https://
[Link]/[Link]

161
Conquérir et sanctuariser le ciel syrien

Des frappes d’acteurs régionaux, israéliens et turcs, qui épuisent


L’hostilité entre le régime syrien et ses voisins turc et israélien n’a pas
connu de répit pendant la guerre civile. Les tensions s’aggravent en 2017,
avec une multiplication d’attaques aériennes sophistiquées. Les systèmes sol-
air syriens les plus performants, parfois ciblés, sont généralement dépassés
par ces attaques.

De fait, la défense sol-air syrienne, même renforcée, ne parvient pas à


ébranler la supériorité aérienne israélienne. Acquise en 1982 au-dessus du
Golan, elle n’a jamais été menacée depuis. Israël peut profiter de cet atout
pour bombarder les installations iraniennes en Syrie et perturber les flux
logistiques à destination du Hezbollah. Jusqu’à l’été 2017, l’aviation israé-
lienne mène une frappe tous les deux mois. Une augmentation du tempo
est observée en septembre, avec huit missions menées jusqu’en décembre.
Le rythme se stabilise ensuite à un niveau élevé, avec un total de 23 attaques
en 2018 et de 21 en 2019. La modernité des armements tirés, conjuguée avec
des modes opératoires parfois originaux, marquent les observateurs. L’H’eil
Ha’Avir mène des frappes en stand off durant ses raids en profondeur, en em-
ployant des armes développées par l’industrie nationale39. Trois munitions
sont particulièrement employées : la bombe planante Spice-100040, le missile
de croisière Delilah41 et le missile aérobalistique Rampage42, qui surclassent
technologiquement les armes russes.

En tout, 96 attaques sont recensées de janvier 2017 à août 2021. Les ob-
jectifs sont des baraquements iraniens, situés sur la base aérienne de Tyas
(quatre frappes), sur l’aéroport de Damas (sept frappes) ou autour de sites
aéronautiques proches d’Alep (quatre attaques). Les systèmes sol-air syriens
menaçant les raids – en particulier ceux récents de fabrication russe – sont
pris à partie. Un premier Pantsir/SA-22, nec plus ultra de la défense à courte
portée, est détruit par un missile Delilah, le 9 mai 2018, sur la base aérienne

39. Armement stand off : munition guidée dont l’engagement laisse le tireur à distance
sécurité.
40. La bombe planante Spice-1000. Elle est fréquemment engagée pour les frappes depuis
l’intérieur des terres. Cette munition consiste en un corps de bombe américaine MK-83, sur
lequel se fixe une voilure qui offre une portance. En fonction de l’altitude de largage, l’arme
parcourt de 60 km à 100 km.
41. Missile de croisière Delilah. D’une portée de 250 km, il s’agit de l’une des plus petites
armes de sa catégorie, ce qui facilite son emploi sur chasseur. Il est observé pour des frappes
en secteur non permissif, autorisées par sa trajectoire surbaissée, mais de quantité limitée par
son coût.
42. Missile aérobalistique Rampage. Cet équipement tactique entre en service en 2018, et son
emploi est mentionné l’année suivante. D’une portée de 100 km, il bénéficie d’une trajectoire
balistique, qui frappe sa cible par le haut à grande vitesse. Visés ainsi, les systèmes sol-air sont
vulnérables, puisque ce secteur constitue un « cône mort » pour leurs radars.

162
Varia

de Damas-Mezzeh43. Une autre attaque touche l’aéroport de Damas, le


20 janvier 2019. Le profil de l’attaque est original et joue sur la saturation :
la défense syrienne lutte toute la matinée pour contrer une série de bombes
planantes Spice­1000 lancées sur ses positions. Deux nouvelles vagues de ce
type de bombes surgissent alors que les opérateurs n’ont pu recompléter
leurs munitions44. Au bilan, deux Pantsir, un complexe de Petchora-2M et un
lanceur Buk M2/SA-17 sont neutralisés. Harcelés et fatigués par les attaques
israéliennes, les opérateurs syriens sont nerveux et commettent des erreurs.
Le 17 septembre 2018, un site SA-5 tire sur un avion russe Il-20, dont la
trajectoire est proche de celles de F-16 israéliens, au-dessus de la Méditer-
ranée45 46. Les 15 membres d’équipage sont tués. Cet événement, conjugué à
la destruction de systèmes antiaériens, irritent Moscou. Il souligne bien les
limites de l’IADS syrien, pourtant bâti par la Russie.
DR

DR

PC de tir d’un complexe sol-air longue por- Spice-1000, détruite le 20 janvier 2019 matin.
tée syrien SA-5, détruit à Al-Ramadan le Cercle bleu : marques d’éclats en carreaux
9 mai 2018 (employés par missile 9M317 de Buk-M2)
DR

20 janvier 2019 après-midi, plusieurs systèmes sol-air syriens sont visés par deux nouvelles
attaques, dont ce Pantsir

43. « Attaque en riposte d’une batterie syrienne », Chaine youtube Mefagon-News, 10 mai
2018, [Link]
44. « Minarm russe : Tsahal attaque un aéroport en Syrie », [Link], 20 janvier 2019,
[Link]
45. « The ammunition warehouse striked two day ago in Latakia », ISI, 19 septembre 2018,
[Link]
46. « En trois ans en Syrie, 112 soldats ont été tués », Interfax, 30 septembre 2018, https://
[Link]/world/631218

163
Conquérir et sanctuariser le ciel syrien

Depuis 2011, l’opposition au régime de Damas est ostensiblement sou-


tenue par la Turquie. La situation évolue à partir du 15 juillet 2016, lorsque
le président Erdogan est menacé par un putsch. Le coup d’État échoue et le
dirigeant turc se rapproche de la Russie, qui a montré sa solidarité en cette
occasion. Des tractations entre les deux pays ont lieu et Moscou concède à
Ankara d’intervenir en Syrie, le 24 août 2016. La Turquie en profite pour
jouer localement son propre agenda. L’opération Bouclier de l’Euphrate,
menée contre Daech jusqu’en février 2017, se concentre d’abord au nord-est
d’Alep. Puis, les Turcs se rapprochent de la région insurgée d’Idlib. Moscou
autorise en décembre 2018 le survol de la région par les aéronefs turcs47. Les
drones armés turcs Anka et Bayraktar TB-2 évoluent au-dessus des zones de
combat, mais sont possiblement sous-estimés par les forces prorégime. Peu
de réactions sont observées en tous cas après la frappe de l’une de ces ma-
chines près d’Alep, le 24 novembre 2019, qui tue 6 soldats syriens48.

Le 15 janvier 2020, les forces prorégime lancent une vaste offensive sur
la région d’Idlib. L’aviation russe appuie les troupes au sol, pendant que les
systèmes sol-air syriens Buk-M2 et Pantsir assurent la couverture antiaé-
rienne. La Turquie augmente ses effectifs déjà présents dans la poche. Le 3 fé-
vrier, une frappe d’artillerie atteint une colonne de chars turcs, à Seraqeb49.
Le 13 février, un Su-24M des VKS touche à son tour les forces terrestres
turques. L’armée russe assume ces frappes et transmet les images des at-
taques aux médias du régime50. La riposte d’Ankara est indirecte puisqu’elle
se reporte vers les forces syriennes, qui sont durement touchées51. Les sys-
tèmes sol-air syriens obtiennent bien quelques victoires – les pertes d’Ankara
atteignent trois drones TB-2 et deux Anka le 3 février52 – mais ils sont dans
l’ensemble saturés et décimés. Des vidéos turques montrent les images de
deux Pantsir détruits. Un cessez-le-feu est proclamé le 5 mars. L’affaire est
sérieuse pour Damas et Moscou. Les Pantsir neutralisés ne peuvent être rem-
placés aisément et l’image de ces matériels sort écornée.

47. M. Gurcan., « Ankara seeking Russian permission for use of airspace », Al-Monitor,
31 décembre 2018, [Link]
[Link]
48. « Une frappe de drone turc tue 6 soldats syriens à Tel Barad », forum Otvaga.2004, 24
novembre 2019, [Link]
49. « Turkish armored vehicles destroyed in Idlib are shown », [Link], 11 février 2020,
[Link]
50. « Véhicules turcs détruits près de l’axe de Nayrab », Page youtube de Sana news, 21 février
2020, [Link]
51. Du 27 février au 30 mars, 12 canons automoteurs syriens 2S1, 5 de type 2S3, 10 transpor-
teurs de troupes BMP-1, 4 chars T-62, un T-72, et 8 lance-roquettes multiples BM-21 sont
détruits par frappes aériennes.
52. « Page des matériels détruits en Syrie », [Link], [Link]
consulté le 2 septembre 2021

164
Varia

DR
Site de dronistes en zone prorégime, avant sa destruction par drone turc, février 2020.
Nulle perte russe n’est reconnue à cette période.

Les attaques saturantes de la coalition, de Shayrat à Hamilton


Les puissances de l’OTAN engagées au Levant ne s’engagent pas officiel-
lement contre le régime. À l’exception d’accrochages réduits dans l’est de la
Syrie53, elles se gardent de frapper les forces loyales à Damas. L’arrivée en
force de la Russie pèse dans les rapports de force. Auditionné au Capitole
le 6 octobre 2016, le général Joseph Dunford, chef d’état-major américain,
déclare qu’« à ce jour, pour nous, contrôler la totalité de l’espace aérien sy-
rien amènerait à entrer en guerre contre la Syrie et contre la Russie »54. Les
missions de renseignement se multiplient néanmoins. Les bases chypriotes
ou italiennes sont mises à contribution, pour accueillir des AWACS E-3D
britanniques55, des P8 américains56, ou le bâtiment d’expérimentation fran-
çais Dupuy de Lôme57. Les qualités et les limites des dispositifs syriens et
russes sont progressivement découvertes.

Deux frappes majeures sont finalement menées par les puissances de la


coalition, à l’aide de missiles de croisière. La première est déclenchée après
une suspicion d’attaque chimique survenue le 4 avril 2017 à Khan Sheikhoun,
au sud d’Idlib. En réaction, deux destroyers de l’US Navy lancent 59 missiles
Tomahawk le 7 avril. Leur cible est la base aérienne de Shayrat, plateforme
d’où l’aviation syrienne opère sur Idlib. De source russe, la batterie sol-air
syrienne 2K12 Kub (SA-6) qui défend la base n’a pu détecter à temps les
Tomahawk et a été détruite58. Washington expose la vulnérabilité des im-

53. Les frappes suivantes ont aussi été menées par les États-Unis contre le régime : le 17 sep-
tembre 2016 à Deir ez-Zor (par erreur), le 18 mai 2017 sur une colonne syrienne proche d’At
Tanf, le 7 février 2018 au nord de Deir ez-Zor, et en février et juin 2021 sur Abou Kamal.
54. « NFZ would require war with Syria and Russia », Page youtube de la chaine CSPAN 2,
6 octobre 2016, [Link]
55. « Suivi du vol d’un E3D britannique », page twitter de SAM Syria, 20 juin 2021, https://
[Link]/SAMSyria0/status/1406510323725709320/photo/1
56. « Suivi du vol d’un P8 américain », page twitter Alabbas Ayoub, 22 août 2021, https://
[Link]/Alabbass_ayoub/status/1429529790479020045
57. « A Limassol, visite du Dupuy de Lôme », page twitter de Christian Chambon, 30 juin
2019, [Link]
58. « Le Kvadrat n’a pas vu les Tomahawk américains », [Link], 13 avril 2017, https://

165
Conquérir et sanctuariser le ciel syrien

plantations syriennes. L’attaque de Shayrat constitue ainsi à la fois un aver-


tissement et un test capacitaire pour la coalition. L’essai va être transformé
un an plus tard quand, le 7 avril 2018, une attaque chimique est de nouveau
rapportée dans le quartier insurgé de la Ghouta dans Damas. L’opération
multilatérale « Hamilton » est lancée en riposte par la coalition. Les frappes
sont menées, dans la nuit du 13 au 14 avril, par trois formations : française
au Sud de Chypre59 60, britannique au Nord61 62, et américaine depuis le Golfe
et la Méditerranée63 64.

Les trois sites syriens visés sont touchés. Les munitions occidentales ont
traversé des zones couvertes par la défense syrienne. La bataille médiatique
des chiffres bat son plein : le régime prétend avoir abattu 71 missiles65, pen-
dant que le président américain ne concède que la perte d’un exemplaire.
Les conclusions d’une synthèse du colonel russe Alekseï Lachkov, du comité
d’État pour la défense antiaérienne, donnent des indications intéressantes
dans ce contexte. Les systèmes à courte portée Pantsir/SA-22 sont mis en
avant pour leur « grande efficacité » 66. En revanche, les Kub/SA-6 n’auraient
enregistré que 52 % de coups au but, les S-­125/SA-3 seulement 38 %, tandis
que les S-200/SA-5 n’auraient abattu aucune cible. L’étude rapporte qu’il
a été nécessaire, depuis ces événements, d’accroître « considérablement » la
fiabilité de la défense sol-air syrienne.

[Link]/[Link]
59. A. Djamshidi, « Les coulisses de l’opération Hamilton », Le Parisien, 15 avril
2018, [Link]
[Link]
60. La France, pour Hamilton, déploie une formation de Rafale, armée de missiles de croi-
sière aéroportés Scalp, escortée de Mirage 2000-5. Cette formation tire neuf missiles lors-
qu’elle atteint le sud de Chypre. À ceux-ci s’ajoutent trois MDCN lancés par une frégate. Ces
munitions visent deux sites chimiques syriens, dans la banlieue occidentale de Homs.
61. F. Garnier, « Syria air strikes: UK confident strikes were successful, says PM », BBC,
14 avril 2018, [Link]
62. La Grande-Bretagne engage sa formation au nord de Chypre. Celle-ci se compose de
quatre avions de combat Tornado, chacun armé de deux missiles de croisière Storm Shadow,
et d’une escorte assurée par des chasseurs Eurofighter. Les cibles sont identiques à celles de
la France.
63. B. Werner, S. Lagrone, « U.S., French Warships Launch Attacks », USNI News, 13 avril
2018, [Link]
launch-strikes-syria
64. Les États-Unis ont pour objectif principal un centre de recherche dans la banlieue de
Damas. Celui-ci est visé par 57 Tomahawk lancés par trois destroyers et croiseurs, depuis
le golfe Persique et la mer Rouge. Deux bombardiers stratégiques B1B larguent 17 missiles
furtivisés JASSM, contre le même site. Enfin, le sous-marin John Warner tire 9 Tomahawk
depuis la Méditerranée.
65. « Russia claims Syria air defences shot down 71 of 103 missiles », The Guardian, 14 avril
2018, [Link]
down-majority-missiles
66. A. Lachkov, « La guerre en Syrie, partie 4, année 2018 », Avia Panorama, 23 février 2020,
[Link]

166
Varia

À l’autre bout du spectre, les attaques de drones improvisés


Les attaques évoquées, qu’elles soient occidentales, israéliennes ou
turques, ont affaibli le régime syrien. Néanmoins, les forces russes possèdent
des moyens pour s’en parer. Tous les systèmes sol-air développés depuis les
années 1990 sont conçus pour pouvoir intercepter les missiles de croisière
comme les drones tactiques. L’émergence d’une menace aérienne insurgée,
avec des drones improvisés ultralégers pourvus d’explosifs, prend en re-
vanche le dispositif russe au dépourvu.

Alors encerclée par Daech, la garnison prorégime de Deir Ez-Zor cap-


ture un premier aéronef sans pilote, artisanal, le 9 décembre 201667. L’appa-
reil en plastique présente un vaste fuselage pour loger le réservoir d’essence,
ainsi que deux munitions. Jusque-là, l’État islamique recourait à des drones
commerciaux – quadricoptère Phantom-III et aile volante Skywalker X-8 –
armés de grenades pour initier ce type d’attaque. Les grenades, également
artisanales, pouvaient être de fabrication soignée. Le 24 octobre 2017, Daech
réussit une attaque par quadricoptère contre un dépôt militaire, dans le stade
de Deir ez-Zor. Les explosions en chaîne détruisent une batterie complète de
lance-roquettes BM-21, des stocks d’effets personnels et une réserve régio-
nale d’argent liquide68.

La menace aérienne de Daech diminue début décembre 2017, et l’enga-


gement des drones artisanaux armés passe à l’insurrection, près du littoral.
Dans la nuit au 31 décembre, la base aérienne de Lattaquié est attaquée par
une vague de drones de ce type. Selon les tracés de l’état-major général de
Moscou, un drone est arrivé au-dessus du parking en plein air des avions de
combat, et deux autres sont parvenus jusqu’à l’aire des avions de transport
lourds69. Au bilan, deux militaires russes sont tués70, et un bombardier Su-
24M sévèrement endommagé71. Les attaques se reproduisent, le 6 janvier,
avec l’assaut de 13 objets volants, contre Lattaquié et contre le port de Tar-
tous. Aucun dégât n’est cette fois enregistré, grâce à la défense sol-air et au
brouillage des signaux GPS. Mais il devient manifeste qu’un groupe insurgé

67. S. Mantoux , « Silencieux et meurtriers, les drones piégés », France-Soir, 14 février 2017,
[Link]
velle-arme-psychologique-des-djihadistes-daech-etat-islamique-bataille-mossoul-ninive-deir-
ezzor-kurdes-irak-syrie-
68. « Un drone de 500$ a causé pour 100 000 000 de dégâts », BMPD-CAST, 1er juin 2020,
[Link]
69. « Déclaration du chef de l’état-major général de Moscou sur les drones », Minarm russe,
11 janvier 2018, [Link]
70. « Quatre militaires russes tués le 31 décembre », Ouest France, 6 janvier 2018, [Link]
[Link]/monde/syrie/syrie-quatre-militaires-russes-tues-le-31-decembre-confirme-
moscou-5482956
71. « Photo de Su-24M endommagé », Page VK de Roman Saponkov, 4 janvier 2018, https://
[Link]/wall216034_37473?z=photo216034_456242089%2Fwall216034_37473

167
Conquérir et sanctuariser le ciel syrien

hostile produit en série ces drones. Deux types de drone deviennent particu-
lièrement familiers des opérateurs sol-air russes.

Le premier est surnommé « tortue ». Sa structure en contreplaqué est dé-


coupée à la scie à commande numérique. L’entoilage est composé la plupart
du temps de film plastique. La propulsion repose sur un moteur thermique
d’aéromodélisme, et l’armement comprend six à dix grenades. Le corps
de ces grenades est construit par impression 3D, et les effets de la charge
sont maximisés par des billes d’acier. L’autonomie de ce modèle atteindrait
120 km, de source russe72. Le second type de drone est appelé « tuyau ». Une
première ébauche de cette variante tombe près de Lattaquié le 2 juillet 2018,
pendant que la forme du véhicule se stabilise vers juin 2019. Il s’agit d’un
tuyau de PVC, sur lequel est fixé une voilure en plaque de plastique polycar-
bonate alvéolé. La propulsion est électrique, tandis que la capacité militaire
standard repose sur une charge OG-7 de lance-roquette RPG-7.

D’autres versions ont été observées épisodiquement, avec des construc-


tions parfois hybrides. Les drones « tortues » sont principalement lancés
contre Lattaquié, et les « tuyaux » contre des sites prorégimes ou russes,
proches des lignes du front. En trois ans d’engagement, nul groupe n’a
émis de revendication claire pour ces attaques. En représailles, les VKS
frappent les positions du mouvement djihadiste HTS et celles du Parti
islamique du Turkestan73.
DR

DR

L’intrados d’un drone « tortue », tombé à Un drone « tuyau », tombé le 7 juin 2021 dans
Hama le 23 juin 2019 le secteur d’Alep.

72. « Le Minarm russe revient sur l’attaque des drones à Khmeïmim », Ria Novosti, 27 sep-
tembre 2019, [Link]
73. « Les frappes aériennes russes touchent les militants à Idlib », Reuters, 13 mars 2019,
[Link]
in-syrias-idlib-ria-idUSR4N20O02O

168
Varia

DR
Le Su-24M endommagé, à Lattaquié, dans l’attaque du 31 décembre 2017.

Les chiffres annoncés sont difficiles à certifier, tant ils font l’objet de dé-
clarations contradictoires74 75 76. Seules les indications d’assauts confirmées
par photographies d’épaves de drones sont considérées ici. Dans ce cadre, il
est possible de compter 35 attaques, surtout en 2018-2019. Ces opérations
diminuent en 2020, ce qui s’explique par la présence turque dans la région
insurgée d’Idlib. Les actions ciblées, contre des objectifs non défendus, de-
viennent plus fréquentes. Deux reporters russes sont blessés non loin d’Alep,
dans une telle action menée par un drone « tuyau » le 1er août 202177. Une
autre tendance qui émerge est l’apparition de drones hostiles construits dans
les territoires pro-Damas. Un quadricoptère est ainsi tombé près d’une po-
sition du régime à Deraa le 21 septembre 201978. Cette machine, dotée de
grenades, a nécessairement été produite au sein de la zone prorégime, par des
sympathisants de l’insurrection. La Russie n’a en fait jamais pu venir à bout
de cette menace, notamment contre sa base de Lattaquié qui est l’une des
mieux protégées au monde.

74. Illustration des contradictions dans le décompte russe des attaques de drones : le 27 sep-
tembre 2019, le porte-parole de l’état-major général annonce que 59 drones ont été détruits
par la Russie depuis le début de l’année. Le 24 décembre 2019, le ministre russe de la Défense
déclare que le chiffre pour cette même année, est de 53.
75. « Les militants attaquent l’armée avec des drones », Eurasia Daily, 25 décembre 2019,
[Link]
bolshom-idlibe-sbity-bpla
76. « La défense russe donne les chiffres sur les drones », Ria Novosti, 27 septembre 2019,
[Link]
77. Vladken Tatarskiï, « L’initiative du drone », Analititcheskaya slujba donbassa, 2 août
2021, [Link]
78. « IDF says armed drone captured by Syria was Iranian », The Time of Israel, 21 sep-
tembre 2019, [Link]
golan-was-iranian-not-israeli/
169
Conquérir et sanctuariser le ciel syrien

Comme le relève Ruslan Pukhov, membre du conseil civil du ministère


russe de la Défense, les munitions aériennes adverses sont l’élément qui a le
plus évolué pendant la campagne syrienne79. Fin 2016, la Russie craint parti-
culièrement les roquettes à longue portée israéliennes. Son regard est ensuite
attiré par les missiles de croisière, bombes planantes, et divers drones. Ces
dangers stimulent l’inventivité des échelons militaires, industriels et même
politiques, qui sont parvenus à limiter les dommages subis au Levant.

III – Face aux périls aériens, le concept des 3D


« Savez-vous ce qu’est le bonheur militaire ? C’est lorsque vous êtes dans
l’armée et que tout le monde autour de vous est heureux »80. À Lattaquié, la
journaliste Natalia Gubernatorova dit avoir été ainsi abordée par un officier,
en novembre 2019. Cette sérénité apparente semble indiquer que l’attaque
récente de drones artisanaux n’inquiète pas les Russes81. Elle peut s’expliquer
par le fait qu’un concept de protection en trois volets semble émerger pour
faire face aux différentes menaces.

Décourager : convaincre l’adversaire que son attaque aura un coût élevé


Le spectre des actions pour décourager un rival d’une attaque potentielle
s’étale sur plusieurs domaines. Elles peuvent notamment être diplomatiques
et discursives pour alerter sur ses intentions de riposte. Ainsi, le 13 mars
2018, quelques jours avant l’opération Hamilton, Valeri Guerassimov, chef
d’état-major des armées russes, avertit :

« Des conseillers militaires russes, des membres russes du centre de ré-


conciliation et des policiers militaires russes sont présents dans les locaux du
ministère syrien de la Défense à Damas. S’il y a une menace sur la vie de ces
militaires, les forces armées russes entreprendront des représailles contre les
missiles et contre leurs vecteurs »82.

La parole peut être soutenue par le déploiement de moyens militaires.


Six chasseurs multirôles Su-30SM de l’aéronavale sont amenés à Lattaquié
début avril 201883. À la différence des quatre Su-30SM des VKS déjà pré-

79. R. Pukhov, « Expertise des résultats de l’opération en Syrie », [Link], 28 septembre 2019,
[Link]
ml?fbclid=IwAR2s63epGClEtqJNreWe0B_J0nQwIb4OgTU3K4IeNS0FAsf0r5tVePNTmVc
80. N. Gubernatorova, « Les soldats russes parlent du service en Syrie », [Link], 12 novembre 2019,
[Link]
81. « Photo d’un drone à Lattaquié », forum Otvaga.2004, 1er novembre 2019, [Link]
[Link]/[Link]?id=2198
82. « US planning missile and bombing raid against Damascus », Tass, 13 mars 2018, https://
[Link]/world/993678
83. « Une quantité d’avions russes à Lattaquié », Liveuamap, 15 avril 2018, [Link]
[Link]/world/611089

170
Varia

sents, dédiés à la chasse, ces nouveaux avions sont spécialisés dans la lutte
antinavire. Parqués pour être observés immanquablement par les satellites,
leur livrée grise unie les distingue des autres Su-30SM qui sont bariolés de
bleu. Le message est clair, alors que le régime est notoirement menacé par
des frappes mer-sol. Deux Il­-38 supplémentaires de patrouille maritime
offrent une capacité aérienne anti-sous-marine, jusqu’ici inexistante. Les
Sukhoï sont envoyés rapidement rôder près des bâtiments occidentaux, équi-
pés d’armement antinavire84 85. À terre, des batteries de missiles antinavires
Bastion ou sol-sol Iskander sont mis en place. Repérés une nouvelle fois par
les satellites, ces missiles Iskander font surtout planer un danger sur les bases
occidentales à Chypre ou en Turquie.

Moscou cherche aussi à intimider ses rivaux avec des moyens qui sont mal
connus en Occident. À peine présentés publiquement, des chasseurs furtifs
Sukhoï Su-57 sont déployés à deux reprises86, fin février 2018 puis en 2019.
Au printemps 2021, alors que le porte-aéronefs britannique Queen Elizabeth
croise non loin de la Syrie, le détachement des VKS à Lattaquié est renfor-
cé87 88 89 par deux MiG-31K, armés du missile balistique Kinjal à capacité
antinavire, et trois bombardiers substratégiques Tu-22M3, emportant des
missiles antinavires lourds Kh-22. Ils effectuent des patrouilles au sud de
Chypre90, où navigue le navire amiral britannique. L’ampleur de la menace
est difficile à cerner, le statut opérationnel du Kinjal étant indéterminé. La
communication de Moscou joue sur les incertitudes des matériels nouvelle-
ment engagés en Syrie. Leur nombre est en tout cas régulièrement mis à jour
par le ministère de la Défense91 92.
La Russie n’a pas épargné ses efforts pour décourager les attaques. Le
déploiement des Tu-22M3 à Lattaquié confirme cette impression. Un ren-
forcement préalable des pistes est observé sur des photos satellitaires en août
84. Des Su-34 sont ainsi visibles avec des Kh-35U suspendus de 260 km de portée, pendant
que les Su-30SM de la marine le font avec des missiles Kh-31A capables d’en atteindre 70.
85. « Des Su-34 avec missiles Kh-35 patrouillent en Méditerranée », [Link], 12 avril
2018, [Link]
nu-flota-nato
86. « Les chasseurs Su-57 sont retournés en Syrie », TASS, 17 décembre 2019, [Link]
armiya-i-opk/7367501
87. « Des Tu-22M3 arrivent à Lattaquié », chaine Telegramm Zapiski Okhotnika, 24 mai
2021, [Link]
88. « Répétition de la parade de la victoire à Khmeïmim », chaine youtube du journal Sevo-
dnia, 7 mai 2021, [Link]
89. Les passages des dispositifs aériens antinavires vont du 22 au 28 mai, puis du 22 juin
jusqu’aux environs du 30.
90. « La patrouille des Tu-22M3 en Méditerranée », chaine Telegramm Zapiski Okhotnika,
25 mai 2021, [Link]
91. Y. Gavrilov, « Choïgou : En Syrie, 320 armements ont été testés », VPK, 16 juillet 2021,
[Link]
[Link]
92. Au 14 juillet 2021, le chiffre des équipements nouvellement testés atteindrait 230, tous
systèmes confondus.

171
Conquérir et sanctuariser le ciel syrien

201793, puis des travaux d’allongement sont entrepris après l’autorisation de


Damas le 20 août 202094. Ces investissements comptent néanmoins parmi
les signaux les moins convaincants envoyés à l’Occident. Les Il-38 ou les Tu-
22M3 seraient vulnérables dans des affrontements de haute intensité, sur
un site exposé comme Lattaquié95 96. Par ailleurs, si les moyens navals de
l’OTAN sont inquiétés par ces avions, il n’en va pas de même pour les puis-
sants dispositifs aériens de l’alliance atlantique. Enfin, ces bravades ne sont
pas destinées aux Turcs et Israéliens. Les premiers sont des partenaires pri-
vilégiés sur d’autres dossiers géopolitiques et des acheteurs d’équipements
russes. Les seconds fournissent des technologies à Moscou que l’Europe et
les États-Unis refusent de lui vendre97 98.
DR

DR

Lattaquié, 28 avril 2018, un bombardier tac-


tique Su-34 armé de missiles antinavires Kh-35U Le bâtiment français Dupuy de Lôme, sur-
volé par un Su­30SM de l’aéronavale russe

Normalement basé près du Kazakhstan, ce MiG-31K décolle le 25 juin 2021 de Lattaquié,


avec un missile Kinjal

93. « Khmeimim base activity », ISI, 27 août 2017, [Link]


tus/901746441403629569/photo/3
94. « La Russie et la Syrie s’accordent pour l’agrandir Khmeïmim », Vestnik PVO i VKS,
20 août 2020, [Link]
95. La Russie ne possède qu’une quarantaine de Tu-22M3, en 2018-2021. Son objectif est
d’atteindre 30 appareils, modernisés au standard M3M, d’ici 2027.
96. « Tupolev va faire rouler son bombardier stratégique revalorisé le 16 août », ruaviation,
7 août 2018, [Link]
97. « Un drone russe Forpost-R détruit en Syrie », BMPD-CAST, 4 août 2021, [Link]
[Link]/[Link]
98. Le drone tactique russe de reconnaissance Forpost est équipé d’optiques israéliennes
IAI MOSP-3000.
99. « Marin, Attaquant, Aérien », Chaine youtube fighter-bomber, 20 janvier 2021, https://
[Link]/watch?v=aTTgEi8Byn8&t=1s
172
Varia

Défendre : neutraliser tout ou partiellement les effecteurs d’une frappe


Le déploiement spontané de renforts ne constitue qu’une part de la ri-
poste russe face aux menaces qui guettent son dispositif syrien. Les VKS
engagent de manière permanente des Su­35S depuis fin juin 2018 pour dé-
fendre l’espace aérien100 101. Ce dispositif éloigne les aéronefs indésirables
DR
du littoral. Les Su-35S peuvent par ailleurs faire face aux drones tactiques
et aux missiles de croisière. Ils sont soutenus depuis le 30 avril 2017 – juste
après la frappe américaine contre la base syrienne de Shayrat – par un
avion d’alerte avancée A-50U. Cet avion est optimisé pour diriger des chas-
seurs vers ces cibles difficiles à détecter. Un A-50U est désormais présent à
Lattaquié. En période de crise, comme lors de l’opération Hamilton102, leur
nombre peut doubler. Les avions de chasse sont eux relevés tous les quatre
à six mois103, ce qui garantit un rythme de fonctionnement significatif, sans
épuiser le potentiel des cellules d’environ 6000 heures de vol104. Pour la
Russie, la défense aérienne est un complément permettant d’agir au-delà
de la portée des systèmes sol-air.

La rotation pour durer : part des appareils russes engagés en Syrie, septembre 2015 - août 2021

100. « Vladimir Poutine : des milliers de soldats vont quitter la Syrie », Kommersant, 28 juin
2018, [Link]
101. Présent à Lattaquié depuis septembre 2015 pour assurer la permanence opérationnelle,
le modèle Su-30SM des VKS abandonne cette fonction en juin 2018, à la faveur de l’allège-
ment du dispositif russe.
102. « Quatre chasseurs et un A-50U ont été déployés à Khmeïmim », BMPD-CAST, 22 fé-
vrier 2018, [Link]
103. Estimation : recoupement de clichés diffusés en ligne et suivi des transpondeurs par
chaîne Telegram Zapiski Okhotnika.
104. « Chasseur polyvalent Su-35, histoire et caractéristiques », TASS, 31 juillet 2021, https://
[Link]/info/12032975

173
Conquérir et sanctuariser le ciel syrien

Trois batteries sol-air russes longue portée sont déployées en Syrie, fin
octobre 2021. Leur déploiement a été progressif. L’absence de frappes israé-
liennes avec des missiles balistiques justifie d’abord le retrait en juin 2017 du
S-300VM situé dans les montagnes méridionales, à Massyaf105. Il est rempla-
cé (voir carte) par un S-400, ayant une portée de 250 km contre les avions106,
capable d’intercepter les missiles de croisière. Ce S-400 de Masyaf surplombe
le massif du Jabal al Akrad, et soutient efficacement l’autre batterie S-400,
déjà positionnée à Lattaquié. Un autre systèmes S­-300PMU2, de 200 km
de portée107, est aussi installé à Massyaf au début d’octobre 2018. La faible
altitude de vol des missiles de croisière, leur écho radar discret, conjuguée à
la rotondité de la Terre – un radar conventionnel ne voit pas au-delà de la
courbure du globe – ne permet cependant pas d’exploiter tout le potentiel de
ces équipements.

D’autres couches de défense sol-air sont maillées à celle de ces batteries


longue portée. Des systèmes courte portée Pantsir/SA-22 sont déployés à Lat-
taquié (6 unités en 2021108), Tartous (3 unités109) et Massyaf (3 unités110). Des
systèmes Tor­M2/SA-15, de 12 km de portée111 sont installés à Lattaquié vers
avril 2018, après la première attaque des drones des insurgés112. Certains sys-
tèmes sont placés à l’extérieur du périmètre des bases pour mieux en couvrir
les approches113 114 115. Les frégates de classe Grigorovitch assurent également
une permanence en Méditerranée orientale. Son système surface-air Chtil-1
peut intercepter des missiles de croisière116. S’agissant des engagements réels,
les éléments connus se rapportent surtout à la lutte anti-drones. Les radars

105. « La défense antiaérienne repoussera les armes de précision », Izvestia, 28 décembre 2017,
[Link]
106. « La Russie envoie en Syrie une deuxième division de S-400 », BMPD-CAST, 1er oc-
tobre 2017, [Link]
107. A. Riazanov et al., « Sistema PVO Favorit », VKO, 2009-02, p. 55.
108. « La Russie intensifie son déploiement de Pantsir en Syrie », Liveuamap, 18 avril
2018, [Link]
ment-in-syria
109. Idem
110. « Russia has reinforced a large air-defense base in western Syria », Southfront, 9 octobre
2020, [Link]
tellite-images/
111. V. Osipov, « Short-range system : an umbrella against PGM », Military Parade, 2011-06, p. 27
112. M. Khodarenka, « Les avions abrités à Lattaquié », BMPD-CAST, 27 avril 2018, https://
[Link]/[Link]
113. Des systèmes sol-air à courte portée sont ponctuellement éloignés des bases principales,
afin d’en sécuriser les approches. C’est le cas d’un SA-22, éloigné d’un kilomètre à l’est de
Massyaf en septembre 2018. Deux SA-15 sont aussi visibles sur la base syrienne d’Istamo, à
9 km au nord de Lattaquié.
114. « Position de SA-22 à Massyaf-EST », Wikimapia, consulté le 21 août 2021, [Link]
ly/39NuG1T
115. « Position de SA-15 à Istamo », Wikimapia, consulté le 22 août 2021, [Link]
org/#lang=fr&lat=35.474162&lon=35.922863&z=18
116. Plaquette Almaz Anteï sur les produits offerts au salon MAKS-2013 d’août 2013, p. 20-21

174
Varia

et caméra du SA-22 seraient mal adaptés à ce type de menace117. Les SA-15


seraient mieux en phase avec les besoins, et auraient détruit 45 drones au
15 juin 2020118. Ces résultats sont logiques, un missile de SA-22 étant plus
rapide et moins manœuvrant119 120 que celui d’un SA-15121.

DR

Radar de veille russe 1L122, près de Palmyre, 2018. Il détecte un objet volant
de 1 m² de surface à 40 km

Moscou couvre efficacement le littoral syrien où se concentrent ses bases


et les attaques aériennes. Ses moyens sont moins nombreux dans les terres.
Les chasseurs des VKS compensent en menant des patrouilles de défense
aérienne jusqu’aux frontières à l’Est du pays. Ils manquent cependant de
réactivité puisqu’ils décollent quasi-exclusivement de Lattaquié122. Certains
contingents russes engagés dans les zones désertiques bénéficient d’une pro-
tection sol-air limitée (voir carte). Elle repose sur des engagements ponctuels
de SA-22 russes sur des bases avancées123 124 125. Ces batteries de SA-22 sont
déployées en binôme ou trinôme pour se couvrir mutuellement. Leur vul-
nérabilité est inférieure à celle des mêmes systèmes syriens, déployés isolé-
ment126. Le volume du matériel sol-air russes n’est pas augmenté dans cette
région exposée, du fait des risques associés à des frappes saturantes et à l’ac-
117. A. Detiarev, « Défaillance des derniers systèmes sol-air en Syrie », Vzgliad, 2 novembe
2018, [Link]
118. « Les complexes Tor en Syrie », chaine Telegramm de Vestnik PVO, 15 juin 2020, [Link]
me/vestnikpvo/1354
119. Stepanichev, SLUGIN Valeri, « Pantsir S-1 air-defense missile-gun system », Military
Parade, 2011-06, p.07-11
120. « Sur nos productions : le système antiaérien Pantsir », Vissokotochni Kompleksi, circa
2012, [Link]
121. I. Karpenko, « Le système de défense sol-air Tor M-2 », Bastion-Karpenko, 30 mars 2019,
[Link]
122. Un déploiement de Su-35S a lieu à Qamichli, au nord-est de la Syrie, en octobre 2021.
123. En mai 2019, sur la base de Tyas au centre de la Syrie, deux SA­22 russes sécurisent ainsi
des bombardiers Su-25, déployés sur place pour une opération contre Daech. Fin 2019 à Qa-
michli, au nord-est du pays, ce sont deux SA-22 syriens qui couvrent les hélicoptères russes.
124. S. Jones et J. Bermudez, « Dangerous Liaisons: Russian Coop. with Iran in Syria [Liai-
sons dangereuses : Coop russe. avec l'Iran en Syrie] », CSIS, 16 juillet 2019, [Link]
org/analysis/dangerous-liaisons-russian-cooperation-iran-syria
125. E. ГОЛОВАНОВ [E. Golovanov]. « Российские военные в Сирии взяли под контроль
стратегическую автотрассу [L'armée russe en Syrie a pris le contrôle d'une autoroute straté-
gique] », [Link], 30 décembre 2019, [Link]
126. ВЕСТНИК ПВО И ВКС [Journal d’air et VKS], « Главный редактор журнала "Арсенал

175
Conquérir et sanctuariser le ciel syrien

tivité des combattants de Daech. Ces batteries sont donc surtout efficaces
face à des menaces limitées.

Dégrader : limiter les effets d’une attaque inévitable


Au-delà des annonces, Moscou ne considère pas que ses défenses en Sy-
rie sont infaillibles. Elle prévoit dans son concept opérationnel des mesures
pour diminuer l’efficacité des tirs adverses.
DR

Ce Su-34, engagé au-dessus de Raqqa fin 2015, est équipé d’un récepteur
GPS Garmin Etrex Legend HCX

Deux systèmes capables de brouiller les signaux GPS, le R-330 Jitel et le Kra-
sukha-4, sont employés en Syrie. Les drones des insurgés, dont la naviga-
tion repose exclusivement sur le GPS, sont donc affectés par les moyens de
brouillage russe déployés à Lattaquié, sur le port de Tartous127 et à Alep128.
Les moyens russes de guerre électronique peuvent aussi dégrader les perfor-
mances des missiles de croisière occidentaux. Ces derniers naviguent préci-
sément au moyen d’une centrale inertielle, qui nécessite d’être recalée. Le
recalage de la trajectoire peut se faire grâce à un système de positionnement
satellitaire, qui est cependant sensible au brouillage. Lancés sans correction
GPS, les missiles s’exposent à des accidents de vol. C’est ce qui a été obser-
vé lors de la frappe du 7 avril 2017 contre la base syrienne de Shayrat. Les
images satellitaires privées israéliennes révèlent 44 impacts sur le site129 sur
59 missiles tirés130. Au moins une épave de Tomahawk repose avec charge ex-
plosive intacte, près de Tartous, à 79 km de sa cible131. Le brouillage n’est ce-
pendant pas une solution idéale. Les effets de son usage continu sur la santé
Отечества" Виктор Мураховский высказал свою позицию [Le rédacteur en chef du magazine
"Arsenal de la patrie" Viktor Murakhovsky a exprimé sa position] », Telegram, 1 février 2019,
[Link]
127. « Le travail du 20e groupe de guerre électronique en Syrie », Minarm russe, 17 avril 2021,
[Link]
128. V. Gundarov, « Leçons syriennes de la guerre électronique », VPK, 16 février 2021,
[Link]
129. « Assad allies say U.S. attack on Syria air base crosses ‹red lines› », Reuters, 9 avril 2017,
[Link]
130. E. Rosenfeld, Trump lauches attack on Syria with Tomahawk missiles, CNBC, 7 avril
2017, [Link]
[Link]
131. « Des failles importantes dans les frappes américaines », [Link], 7 avril 2017, https://

176
Varia

des habitants du littoral syrien sont inconnus à ce jour. Par ailleurs, la Russie
a aussi employé des récepteurs GPS sur ses Sukhoï pour améliorer leur na-
vigation132. Ils ont dû sacrifier une partie de leur performance opérationnelle
au profit de la protection du dispositif.

Lors des deux premières années d’engagement russe, les Sukhoï des VKS
sont alignés sur le parking de Lattaquié. Ils ne sont abrités que lorsque les
attaques des drones de l’insurrection surviennent. Des structures grillagées
remplies de gravats, analogues aux bastion-wall occidentaux, sont bâties en
février 2018133. Elles sont disposées entre chaque aéronef, et limitent la dis-
persion d’éclats en cas d’explosion. Dix-huit hangars bétonnés sont rajoutés
entre octobre 2018 et août 2019134. Huit abris d’hélicoptères sont élevés entre
avril et mai 2019135. La vulnérabilité des aéronefs est largement diminuée
grâce à l’emploi de ces moyens simples. Les grenades larguées par des drones
insurgés, pesant moins d’un kilo et sans charge creuse, ne peuvent percer une
soixantaine de centimètres de béton comprimé, feuilleté de plaques d’acier.
D’autres procédés classiques sont mis en œuvre pour limiter le coût de la
protection. Il s’agit d’abord de la mise en place de leurres, dont la présence
va croissant. Une batterie gonflable représentant un S-300PMU2 a ainsi été
brièvement mise en place à Tabqa, au centre de la Syrie, à la mi-novembre
2021136. Des repositionnements de matériels bons de guerre s’observent éga-
lement. Ils sont appliqués au Levant début 2018. Six chasseurs syriens MiG-
29 et quatre bombardiers Su-24MK se réfugient ainsi à Lattaquié au moment
des frappes d’Hamilton137 138. Deux autres MiG se posent sur l’aéroport civil
de Damas139. Pour sa part, la marine russe fait appareiller tous ses navires de
Tartous, le 11 avril 2018, pour les disperser en Méditerranée orientale140. Si
les plateformes disséminées quittent des emplacements protégés, les Russes

[Link]/247711/‫فاگ‬% E2%80%8C‫یاه‬-‫مهم‬-‫شترا‬-‫اکیرمآ‬-‫رد‬-‫هلمح‬-‫هب‬-‫لا‬/
132. « Frappe de Su-34 avec bombes KAB-500Kr », Milinfolive, 30 juillet 2021, [Link]
milinfolive/69789
133. « Des protections sont apparues sur la base de Khmeimim », BMPD – CAST, 24 février
2018, [Link]
134. « Base aérienne de Khmeimim protégée ? – Les photos satellites », [Link], 23 oc-
tobre 2018, [Link]
[Link]
135. « Construction lourde à Khmeimim », ISI Aerospace, 9 mai 2019, [Link]
ImageSatIntl/status/1126359297120665600/photo/1
136. « Le S-300 de Tabqa s’avère être gonflable », Vestnik PVO, 21 novembre 2021, [Link]
me/vestnikpvo/7397
137. « Une quantité d’avions russes à Lattaquié », Liveuamap, 15 avril 2018, [Link]
[Link]/ru/2018/30-april-obretix-lots-of-planes-at-hmeymim-air-base-on-15
138. « Photographies satellites de Lattaquié », forum Otvaga.2004, 26 mai 2018, [Link]
[Link]/[Link]?id=1934&p=27
139. « Photographies satellites de Syrie », forum Otvaga.2004, 28 avril 2018, [Link]
[Link]/[Link]?id=1923
140. « Russia reportedly moves 11 vessels from Syria’s Tartus », Alarabia, 12 avril 2018,
[Link]
sels-from-Syria-s-Tartus-ahead-of-possible-US-strike

177
Conquérir et sanctuariser le ciel syrien

parient que leurs rivaux ne sauront changer à temps la destination de leurs


frappes. Ce procédé pourrait se développer. En 2017, dans un acte fondateur,
l’armée russe construit en quelques jours la piste d’hélicoptères d’Ar Rusa-
fah, au milieu du désert. Depuis, le 1er bataillon russe du génie de l’air a été
créé en août 2020, avec pour mission de dresser des aérodromes de fortune,
pour faciliter la dispersion des moyens en cas de crise141.
DR

DR

Les bastion-wall, mis en place à Lattaquié Su-35S devant les hangars bétonnés de
à partir de février 2018 Lattaquié, 18 août 2019
DR

Les MiG-29 syriens dispersés à Lattaquié. Cliché du 26 mai 2018137

Conclusion :
La façon dont les Russes appréhendent la menace aérienne semble s’ex-
primer dans trois domaines : décourager, défendre et dégrader. Cette ap-
proche conjuguée aux efforts politico-diplomatiques, contribue à limiter les
pertes russes depuis 2015. Plusieurs leçons sont à tirer de cette observation.
La Russie peut d’abord s’engager, car elle est capable d’agir contre tout
le spectre des menaces et possède des moyens d’action variés, du sol-air à
longue portée jusqu’aux brouilleurs GPS, en passant par les systèmes de mis-
siles sol-sol Iskander. Cette profusion permet d’affronter un éventail de si-
141. « Les drones russes s’entrainent sur des pistes improvisées », [Link], 30 août 2021,
[Link]
R05yLifvu6MJlUKjIA03JvgUpF-A

178
Varia

tuations. Deuxième leçon : celle des effectifs. Maintenir les capacités dans la
durée impose des relèves régulières, ce qui la contraint à disposer de réserves.
Moscou attend en outre un retour sur investissement de cette opération. En
plus d’assurer le succès d’une mission, le déploiement de matériels modernes
amène à en corriger les problèmes de jeunesse, ce qui peut attirer des clients
potentiels. Il convient enfin de noter la lente prolifération des drones rudi-
mentaires. Le 11 septembre 2021, à 1 500 kilomètres au nord de la Syrie, des
forces ukrainiennes dans le Donbass sont attaquées par un drone artisanal,
parti des territoires russophones142. Les grenades, fabriquées par impression
3D, sont identiques à celles des drones de l’insurrection syrienne. Sécuriser
le ciel de demain exige de perpétuer l’esprit d’innovation et d’assimiler les
expériences déjà engagées.

142. « Des officiers ukrainiens présentent des grenades aériennes », BMPD-CAST, 11


septembre 2021, [Link]

179
Conquérir et sanctuariser le ciel syrien

ANNEXES : LES DONNÉES DE SIX ANS D’ENGAGEMENT


RUSSE EN SYRIE

143. D. Mikhailova, « Le 555e groupe des VKS de Khmeïmim », BMPD-CAST, 10 mars


2018, [Link]/oELRS
144. Quatre autres Su-25 sont alors déployés dans l’Est syrien, sur la base aérienne de Tyas
– aux côtés de 4 hélicoptères de combat Ka-52 et 4 Mi-35M3, afin de lutter contre les com-
battants de Daech.
180
Varia

3. Carte : l’IADS russe en Syrie, en 2021

181
182
Varia

Du kaïros aux formes modernes


d’opportunité
Emmanuel Nal

Emmanuel Nal, docteur en philosophie, est maître de conférences dans


le département des sciences de l’éducation de l’université de Haute-Alsace.
Ses recherches portent sur la perception et les manières de saisir les oc-
casions, sur les espace-temps transformatifs (hétérotopies, seuils, espaces
transitionnels), l’éthique appliquée et les processus d’invention. Il est offi-
cier de réserve au CESA.

Dans un célèbre passage du Mémorial de Sainte-Hélène, Napoléon dresse


les portraits de Kléber et Desaix, et, plus encore, exprime ce qui fait pour lui
leur opposition de style : « Le génie de Kléber ne jaillissait que par moments,
quand il était réveillé par l’importance de l’occasion, et il se rendormait aussi-
tôt après au sein de la mollesse et des plaisirs. Le talent de Desaix était de tous
les instants ; il ne vivait, ne respirait que l’ambition noble et la véritable gloire :
c’était un caractère tout à fait antique »1. On peut caractériser cette opposition
de style par une différence dans la relation à l’instant : c’est la perception de
l’instant rare qui stimule le génie de l’un, quand l’autre serait au contraire
engagé dans une valorisation de tous les instants. Ces différentes sensibilités
soulignent toute l’hétérogénéité des temporalités : les moments se succèdent et
offrent des configurations qui ne sont pas propices aux mêmes choses. Le génie
de certains grands hommes s’exprime ainsi par leur capacité à comprendre les
potentialités qui s’ouvrent dans le temps et à s’en saisir, c’est-à-dire à les mettre
à profit d’un objectif. Agir à point nommé, découvrir et réaliser à temps exac-
tement « ce qu’il fallait faire », en conciliant une action adaptée à un contexte
avec le moment idoine, peut sembler le propre du génie ou du chanceux. C’est
pourtant devenu une exigence du monde moderne et la marque d’une efficacité
attendue dans tous les domaines, y compris dans le champ opérationnel où
les vitesses, notamment, ouvrent et referment de nouvelles formes d’oppor-
tunités. Or, la culture hellénique a déjà envisagé cet enjeu dans l’Antiquité, et
comme l’écrit Pierre Aubenque, « les Grecs ont un nom pour désigner cette

1. E. de Las Cases, Le Mémorial de Sainte-Hélène. Paris, Flammarion,1951, p.172.

183
Du kaïros aux formes modernes d’opportunité

coïncidence de l’action humaine et du temps, qui fait que le temps est propice
et l’action bonne: c’est le Kaïros, l’occasion favorable, le temps opportun »2.
Cet article tente d’expliquer comment cette notion de kaïros peut nous aider à
comprendre ce qu’est l’occasion, de manière à la reconnaître et à la saisir, en
évoquant ensuite le rôle que joue la perception des temporalités pour agir. Il
introduit aussi une vision complémentaire de celle de tempo, de rythme, qui
domine actuellement la pensée mitliaire occidentale.

Un avertissement qui vient de loin


Dans son poème Le jeu des sept sages, composé vers 390 après J.-C., le
poète latin Ausone évoque les sept sages mythiques de la Grèce du VIe siècle
avant notre ère (dont font partie Thalès et Pythagore) et attribue à chacun une
maxime, qui représente l’essentiel de son enseignement. Celle de Pittacos de
Lesbos ressemble à une préconisation : « Apprenez à connaître kaïros, qui in-
cite à savoir saisir le temps ! Notons que ce kaïros est le moment opportun ».
Toutefois, le terme suggère autant de traductions qu’il offre de nuances au fil
de son histoire : il connote d’abord, chez Homère, « l’endroit décisif », voire la
« faille » et ce n’est que plus tardivement qu’il revêt une valeur temporelle avec
l’acception de « moment favorable », distinct de chronos (la ligne chronolo-
gique) et d’aiôn (le temps long, l’éternité). En prenant le sens d’« occasion », il
opère plus qu’une évolution lexicale puisqu’il intègre l’idée d’une action efficace
(qu’il s’agisse d’un acte technique, rhétorique, artistique, stratégique ou moral),
en l’inscrivant dans un espace-temps (au bon endroit, au bon moment).
Lorsqu’il soigne, Hippocrate sait qu’il doit identifier le bon endroit à soi-
gner, intervenir à temps (trop tôt, la maladie est incertaine car elle n’a pas
déployé tous les symptômes ; trop tard, elle a pris trop d’avance et il est vain
d’intervenir) et agir avec justesse (ni trop faiblement, ni trop fort, la diffé-
rence entre le remède et le poison relevant du bon dosage). Au moment de
la prise de Troie, dans la confusion du feu et du sang, Pâris aperçoit Achille
lui tournant le dos – présentant ainsi son talon. Il lui faut de la lucidité pour
identifier cet adversaire, de la présence d’esprit pour identifier la faille et
l’occasion qu’elle représente de le frapper mortellement. Il a perçu quelque
chose, a compris le parti qu’il pouvait en tirer mais ce n’est pas encore suf-
fisant : l’occasion sera saisie s’il parvient à la mettre à profit par une action
qui pourra donc être décisive – à condition d’être bien menée. Les qualités
techniques et mentales sont donc complémentaires de cette veille attentive
qui décèle une possibilité : il faut savoir tirer à l’arc et il faut être capable de
le faire avec précision dans des circonstances dégradées (confusion, bouscu-
lades, émotion, danger qui peut survenir de tous côtés), dans le bref instant
que dure la vulnérabilité de l’adversaire.

2. P. Aubenque, La prudence chez Aristote. Paris, Presses Universitaires de France, 1963,


p. 96-97.

184
Varia

Dans Qu’est-ce que la philosophie ? , Deleuze remarque que « les concepts


[…] ont besoin de personnages conceptuels qui contribuent à leur défini-
tion »3. Dans une intuition pédagogique fondamentale, les Grecs le comprirent
déjà en leur temps. L’expérience d’une occasion qui se saisit ou se manque est
courante, mais la notion de kaïros qui en décrit le phénomène est, elle, com-
plexe. Pour comprendre et transmettre le sens de l’occasion, il est plus facile
de décrire un personnage et d’en raconter l’histoire que d’exposer une notion ;
l’Antiquité grecque en a donc fait un dieu de sa mythologie, dont la généalogie
et les attributs aident à mieux comprendre ce qu’est l’occasion. Kaïros est le
dernier fils de Zeus. Sa mère pourrait être la Ruse. Le célèbre sculpteur Lysippe
(IVe siècle av. J.-C.) le représente ailé, tenant dans sa main un rasoir sur lequel
repose le fléau d’une balance. Une mèche de cheveux sur le front, au contraire
d’une nuque rasée, viennent compléter le portrait de ce dieu d’allure jeune,
vive et imprévisible. Sa balance rappelle celle du Destin que tenait Zeus dans
l’Iliade, mais alors que ce dernier était impuissant à en contrôler les oscilla-
tions (même les dieux sont impuissants face au Destin), Kaïros peut, de son
doigt, faire pencher l’un ou l’autre plateau.
DR

La symbolique est forte : beaucoup de situations critiques peuvent pen-


cher dans un sens ou dans l’autre : « Notre situation est sur le fil du rasoir,
Ioniens ; serons-nous libres ou esclaves ? », relatait ainsi Hérodote. Saisir
l’occasion, c’est donc se donner la possibilité de faire tourner les choses en sa
faveur, et par là d’influer soi-même sur le cours de sa propre existence, dans
les temps où il existe une possibilité d’action. Car tout est là ; la capillarité
peu commune de Kaïros vient signifier que l’occasion se saisit en attrapant
au vol le dieu dans sa course, par la seule prise qu’il offre, la mèche dépassant
de son front – inspirant l’expression « saisir l’occasion aux cheveux ». Un
défaut de synchronicité compromet le succès, puisque la prise que nous pou-
vons avoir sur les choses, disponible au moment où nous croisons la course
du dieu, disparaît avec lui. C’est pourquoi les Grecs plus fortunés dispo-
saient une statue de Kaïros sur le seuil de leur demeure, à l’instar de celle qui
3. G. Deleuze et F. Guattari, Qu’est-ce que la philosophie ? . Paris, Éditions de Minuit, 2016, p.8.

185
Du kaïros aux formes modernes d’opportunité

gardait l’entrée des athlètes au stade d’Olympie, en binôme avec celle d’Apol-
lon. Soyez attentifs à tout ce qui va (se) passer une fois franchie la porte.
S’entraîner longtemps est important, mais ne prend véritablement sens que
lorsqu’on parvient à mobiliser ce que l’on sait faire quand arrive le moment
de la performance, celui qui met à l’épreuve. Entraînez-vous (importance de
chronos, le temps qui s’écoule) mais soyez prêts quand le moment viendra
(kaïros, « at the nick of the time », disent les anglo-saxons).
La culture hellénique a donc donné le nom de kaïros au phénomène d’une
convergence de circonstances (une certaine disposition des choses, en un lieu
et à un moment) offrant une possibilité d’action qui, si elle est bien menée,
peut conduire à la réalisation d’un objectif et au succès. Dans l’occasion, il
faut donc distinguer cette convergence, qui ne dépend pas (entièrement) de
nous, car elle résulte d’interactions qui nous échappent au moins en partie –
je peux être informé que l’état-major d’un groupe terroriste est exceptionnel-
lement réuni à tel endroit pendant une heure, sans avoir pesé sur ce choix or-
ganisationnel, ou alors par d’habiles manœuvres mais dont l’issue demeure
malgré tout incertaine. Et puis il y a ce qui dépend de nous : en premier lieu,
savoir demeurer attentifs à ce qui se passe dans l’environnement qui nous
intéresse, cet environnement où pourront apparaître ces convergences de cir-
constances, à partir desquelles il sera possible d’envisager une action. C’est
le sens du verbe grec Καιρoφυλακέω, que l’on peut traduire par « veiller en
guettant l’occasion » et qui a donné le mot Καιρoφυλακία (lire « kaïrophu-
lakia »), désignant la veille attentive. Prendre un tour de garde, par exemple,
ce n’est pas seulement rester éveillé. Cela suppose d’être en mesure de cap-
ter des informations en temps réel pour apprécier si elles sont les signes de
quelque chose qui vient, a fortiori menaçant. Tout veilleur est donc exposé à
lui-même : à sa concentration, bien sûr, mais aussi à sa faculté de reconnaître
la nature de ce qui se présente, de l’interpréter pour décider de ce qu’il faut
en faire. La philosophie du kaïros invite ainsi à cultiver une disponibilité
d’esprit, c’est-à-dire à développer un regard d’expert tout en conservant une
lucidité indispensable pour saisir toute l’originalité de chaque situation.
En effet, le problème auquel peut se retrouver confronté l’expert – sans
toujours en être conscient – c’est que sa pratique finit par l’exposer à des pro-
babilités de configurations qui peuvent créer chez lui certains effets d’attente,
susceptibles de biaiser une juste perception de ce qui est en train de se passer.
À force de voir mon adversaire, utiliser toujours les mêmes stratagèmes, pas-
ser toujours par les mêmes endroits ou, à l’inverse ne jamais user de certaines
méthodes, s’instaure parfois une habitude prédictive – le risque étant de ne
plus voir que ce que l’on s’attend à voir. En cas de rupture, la capacité de ré-
action peut être entamée par une forme d’incrédulité : l’adversaire n’a jamais
agi ainsi, il n’est donc « pas possible » qu’il le fasse maintenant. Entretenir un
regard neuf par-delà l’habitude pour ne pas se laisser surprendre par ce qui
survient, et réagir dans les temps – c’est-à-dire avant d’être dépassé : c’est à

186
Varia

cela qu’invite la Καιρoφυλακία. Autour de la notion de kaïros s’organise une


pensée du temps, de l’espace, de l’action et de la relation à l’inattendu car
l’occasion ne survient pas toujours quand on l’attend, ni là où on l’attend.
La richesse de ce terme grec fait qu’il lui arrive aussi de désigner la faille de la
cuirasse, celle qui intervient à la jointure des pièces, là où le métal y est plus
fin : l’efficacité du mouvement se fait parfois au risque d’une vulnérabilité,
qui fait l’efficacité d’une attaque.

L’occasion dans la culture stratégique chinoise : où il est question de « propen-


sion » et du « potentiel de situation »
L’expérience de l’occasion – que ce soit dans sa dimension perçue ou à
saisir – est bien entendu universelle. Mais cette constante anthropologique
s’appréhende d’une manière différente selon les cultures. Dans le Traité
de l’efficacité, le sinologue F. Jullien4 observe que la façon dont la pensée
organise le réel dans les différentes cultures influence notre perception de
l’occasion. Ainsi, explique-t-il, le modèle de pensée chinois n’est pas du
tout fondé sur le rapport entre théorie et pratique, qui est au contraire très
structurant dans le modèle de pensée de type occidental. Pour Jullien, la
theoria a tendance à nous guider vers un certain idéal, c’est-à-dire sur un
certain nombre de paradigmes ou de modèles, que nous essayons ensuite de
transcrire dans le réel à travers l’action. Or, précise-t-il, la pensée chinoise
traditionnelle réfute l’archétype. Pour elle, il n’y a pas d’un côté la pensée et
de l’autre l’action : « tout le réel se présente à elle comme un procès, régulé
et continu, découlant de la seule interaction des facteurs en jeu (à la fois
opposés et complémentaires, les fameux yin et yang) »5. Le réel est caracté-
risé par un jeu de mouvements complexes, ce qui fait que « le sage chinois
est porté à concentrer son attention sur le cours des choses, tel qu’il s’y
trouve engagé, pour en déceler la cohérence et profiter de leur évolution ».
Un proverbe de Mencius (ou Meng Tzeu, vers 380 av. J.-C.) l’illustre avec
pragmatisme : « On a beau avoir en main le sarcloir et la houe, mieux vaut
attendre le moment de la maturation ». Ce n’est pas parce qu’on dispose
des moyens d’intervenir que le temps de l’action est venu. Seul importe le
« moment de la maturation » dans la décision du passage à l’acte, celui où
la configuration des choses est la plus propice. Pour être capable de le per-
cevoir, il faut être attentif à la propension, et regarder comment la disposi-
tion des choses, qu’il s’agisse du relief, de la météo, mais aussi du moral ou
de la culture stratégique adverse est engagée dans un processus (c’est-à-dire
une forme d’évolution), qui atteindra à un moment un certain climax (très
subjectif, qui s’apprécie bien sûr en fonction du but recherché) synonyme
d’un seuil d’efficacité optimale.

4. F. Jullien, Traité de l’efficacité. Paris, Grasset, 1996.


5. Idem.

187
Du kaïros aux formes modernes d’opportunité

En arrivant sur un lieu où va se dérouler une bataille, le stratège chinois dé-


crit par Sun Tzu ne commence pas par se demander comment il va appliquer
un plan défini de manière abstraite. Il commence par s’imprégner de l’envi-
ronnement pour mesurer le potentiel de ce qu’il lui offre : ici un ensemble de
rochers qu’une petite impulsion suffirait à faire dévaler, là un étroit boyau
qui complique la progression de l’adversaire, là encore une falaise qui peut
permettre d’acculer l’ennemi. Exploiter le potentiel de situation marque
aussi une pensée très différente de celle du « tout-agir » ; au contraire, ce que
l’on recherche ici est une intervention minimale : comment les éléments et
les circonstances vont-ils pouvoir « faire système », s’intégrer à un dispositif
efficace, quasi-mécanique, qui mobilisera une énergie minimale ? S’il sait
reconnaître le bon moment pour tirer tout le parti possible du potentiel qu’il
a su exploiter, le stratège chinois peut espérer que son action sera efficace,
et initiera un cercle vertueux. Car il ne croit pas non plus à la stabilité de la
psychologie humaine : il n’y a pas pour lui de « courageux » ou de « lâche »
par nature : le courage ou la peur sont les résultantes de mécanismes, qui
conditionnent ces états. Si, grâce à la capacité du stratège à se saisir du po-
tentiel de situation, l’issue du combat tourne favorablement, ses hommes se
montreront courageux parce que stimulés par leur réussite. À l’inverse, ce
succès peut susciter le découragement de l’adversaire. L’occasion n’est donc
pas créée de toutes pièces puisque le potentiel de situation ne se décèle qu’à
partir de circonstances et d’une configuration globale sur lesquelles nous
n’avons qu’une possibilité d’action limitée. Cependant, comme dans le kaï-
ros de la culture hellénique, il faut se mettre en situation de percevoir les
convergences qui dessinent l’occasion, en particulier en se rendant attentif
aux temporalités propres des êtres et des choses, porteuses d’un sens qui, s’il
ne fait pas l’occasion à lui seul, peut mettre sur sa piste : ces temps propres
constituent ce qu’on appelle des rythmes.
En 1645, dans le Traité des cinq roues, Miyamoto Musashi, philosophe
et guerrier japonais, exprime toute l’importance de la perception de ces
rythmes : « En toute chose il y a rythme. […]. Dans le domaine des arts
militaires, tels que tir à l’arc, tir au fusil, jusqu’à l’équitation, tout obéit au
rythme et à la cadence. […] Plusieurs sortes de rythmes se remarquent dans
la tactique. Il faut d’abord connaître le rythme concordant, puis comprendre
quel est le rythme discordant. Il faut savoir discerner le rythme qui sied bien,
le rythme à saisir selon l’occasion et le rythme contrariant, tous les rythmes
qu’ils soient larges ou étroits, lents ou rapides, sont caractéristiques de la
tactique. […] Dans les combats de la tactique, il faut connaître les rythmes
de chaque adversaire et il faut se mettre au rythme inattendu de l’ennemi.
Alors, on peut vaincre ses adversaires en se mettant sur un rythme ‘‘vide’’ en
partant d’un rythme né de l’intelligence6 ». Reconstituer le rythme propre de

6. Chapitre 2 Terre, « Du rythme et de la tactique » in M. Musashi, Traité des cinq roues.


Paris, Albin Michel, 1983.

188
Varia

l’adversaire suppose d’identifier l’ordre et la périodicité de ses mouvements,


les récurrences dans ses choix et le temps d’exécution qui caractérisent son
style propre, sa culture stratégique et sa manière de combattre. C’est alors
qu’on peut s’en imprégner pour en saisir la cohérence interne, en déceler les
irrégularités qui en esquissent les failles – ce que les Grecs appelaient le topos
kaïros, le point névralgique – et ainsi prendre l’initiative qui va créer une
discordance, c’est-à-dire un vide rythmique qui fige l’adversaire et le rend
vulnérable. Les arts martiaux japonais reposent sur ce principe : intérioriser
les modes d’action de l’adversaire, pour pouvoir les exploiter en les retour-
nant contre lui. C’est là le travail d’une intelligence qui n’a pas pour objectif
d’imposer coûte que coûte ses modèles, mais qui commence par s’initier aux
codes de l’autre pour en faire la base de sa stratégie et tenter de le battre sur
son terrain, en le frappant sur ses failles structurelles et en brisant son orga-
nisation d’ensemble.
Voilà pourquoi, insiste Duso-Bauduin, en Chine, « tout est flux, moment
et occasion (sans chercher à saisir ce moment opportun mais plutôt en l’at-
tendant, en ne le manquant pas et en se laissant porter par lui) »7. Le rythme
amène à l’intervalle, l’intervalle peut faire signe d’un écart dans lequel va
passer ce que les Grecs nomment le kaïros et que la pensée asiatique recon-
naît comme la perception et l’activation des potentiels de situation.
Au point que la sensibilité aux temporalités propres et au potentiel de
situation devient un véritable critère dans la promotion des officiers et dans
le choix de ceux à qui l’on confie les missions capitales. Sun Tzu reconnaît
que le succès repose sur la lucidité des stratèges à se saisir des leviers de
l’occasion, que ce soit pour jauger leur action – « si l’occasion d’aller contre
l’ennemi n’était pas favorable, ils attendaient des temps plus heureux8 » –
mais aussi pour susciter chez l’adversaire l’illusion de l’occasion et ainsi le
piéger : « faites-lui naître l’occasion de faire quelque imprudence dont vous
puissiez tirer du profit »9. C’est pourquoi il importe de prendre note « des
talents et de la capacité de chacun d’eux, afin de pouvoir les employer avec
avantage lorsque l’occasion en sera venue », en se méfiant de cinq types de
tempéraments jugés particulièrement impropres à la disponibilité d’esprit
nécessaire à cette habileté : le naturel téméraire, trop prompt à s’exposer,
le naturel peureux, trop obsédé par sa survie, le colérique aveuglé par ses
humeurs, le perfectionniste qui attend toujours mieux, le paternaliste qui
refuse le risque pour ses hommes. Au-delà de leurs différences, Sun Tzu
estime qu’aucun d’entre eux n’aura le sang-froid et la résolution suffisants
pour déceler les opportunités en germe dans l’environnement stratégique,
ni surtout pour engager les actions qui les mettront à profit. L’auteur de

7. S. Duso-Bauduin, Sociostratégie de la Chine: Dragon, Panda ou Qilin? . Paris, L’Harmat-


tan, 2009, p.49.
8. Sun Tzu, L’art de la guerre, article I.
9. Ibid., article VI.

189
Du kaïros aux formes modernes d’opportunité

L’art de la guerre fait donc grand cas du sens de l’occasion développé par
certains officiers, convaincu qu’« il ne suffit pas d’être instruit des moyens
de la victoire pour la remporter »10.

Jankélévitch et les « ingénieurs de l’occasion »


Au XXe siècle, c’est Vladimir Jankélévitch (1903-1985) qui va raviver la
réflexion sur l’occasion, en s’intéressant à « la fine pointe de l’instant » par
laquelle se produisent les basculements décisifs. Marqué par la lecture de
L’homme de cour, du Jésuite espagnol Balthazar Gracian (1601-1658), il y
a, estime-t-il, deux formes de sagesses du temps : la sagesse prévoyante – où
l’on agit avec précaution et dans un temps long – et la sagesse impromptue,
« toute en vivacité et en diligence »11. Ces deux sagesses se distinguent mais
ne s’opposent pas, elles mettent seulement le temps à profit d’une manière
différente. Pour Gracian, l’homme qui sait attendre peut compter sur « la
béquille du Temps », qui « fait plus de besogne que la masse de fer d’Her-
cule » comme l’ont notamment montré les récentes évolutions du contexte
stratégique en Afghanistan : à l’usure, si on est en mesure de durer plus
que l’adversaire, on peut espérer l’emporter. Mais il est une autre manière
de vaincre, en s’appuyant sur une autre dimension du temps que la durée.
Le temps n’est pas homogène, explique Jankélévitch ; car le temps, c’est
d’abord l’intervalle où les « instants fourmillent » : « la durée se continue
ainsi dans le sillage des événements soudains qui font (…) à tout instant fu-
ser la nouveauté »12. C’est dans le discontinu des instants qui découpent le
temps et se succèdent en amenant avec eux des nouveautés que va pouvoir
se loger l’occasion. L’occasion, explique Jankélévitch, est une occurrence,
une configuration qui se présente « et qui est pour nous une chance plutôt
qu’un message », ce qui veut dire que ce qui surgit à travers elle dans un
intervalle de temps ne vaut que s’il est perçu, interprété, et saisi. Quand
l’occasion nous apparaît, c’est toujours dans le tempo particulier d’un ins-
tant qui est comme une fenêtre, qui ménage une certaine possibilité d’ac-
tion avant de se refermer. Si bien que lorsque nous interceptons ce possible,
« attendre ne suffit plus : il faut maintenant se tenir prêt, faire le guet et
bondir, comme fait le chasseur qui capture une proie agile ou le joueur qui
attrape au vol une balle insaisissable »13.
La question ne manque alors pas de se poser : qu’est-ce qui dépend de
nous pour saisir l’occasion et comment rendre notre action plus efficace en
agissant à partir de ces « occurrences » ? Jankélévitch nous met sur la voie,
dans un passage qui synthétise à la fois le « potentiel de situation » de la

10. Ibid.
11. V. Jankélévitch, Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien. Tome 1, La manière et l’occasion.
Paris, Seuil, 1980, p.114.
12. Ibid., p.116.
13. Ibid., p.122-123.

190
Varia

pensée asiatique et le kaïros grec : « l’homme est l’ingénieur des occasions :


et comme il met à son service, grâce aux ruses de l’ingenium, les marées et les
chutes d’eau en les drainant dans son propre sens, […] de même, et sans ma-
chines, il oblige ingénieusement le Kaïros à travailler pour lui »14. L’expression
d’ingénieur de l’occasion est ici particulièrement intéressante, du fait de la
polysémie du terme et de ses racines étymologiques. Le terme « ingénierie »,
explique Pineau, procède de deux racines : l’une est anglo-saxonne (enginee-
ring), et nous rapporte à « l’art de l’ingénieur » et l’autre française, qui nous
renvoie au « génie » avec connotation militaire, terme apparu « au XVIe
siècle quand la guerre de siège nécessite un corps d’ingénieurs et se fixe en
1776 avec la création en France du corps de génie »15. Pour savoir exploiter
l’occasion, il faudrait donc à la fois pouvoir s’appuyer sur une forme d’art,
qui pourrait en partie faire l’objet d’un enseignement, au titre de tout ce
qu’il faut veiller à prendre en compte pour développer une sensibilité aux
occasions, mais aussi sur une forme de génie, c’est-à-dire une aptitude à voir,
et même à créer des liens de sens pertinents et efficaces, qui inspirent une
action menée à temps, sachant mettre à profit toutes les données disponibles.
Intelligence, talent, génie ; l’ingenium, explique Le Moigne, nous permet de
toucher à « cette étrange faculté de l’esprit humain qui est de relier », « cette
faculté de conjoindre en percevant par la logique, en jugeant par la critique,
en raisonnant par la dialectique »16.
Il faut commencer par aborder l’échiquier stratégique comme « un champ
de forces en devenir où les occasions s’offrent à chaque pas »17 de forcer la
chance, en faisant en sorte que les circonstances servent les objectifs pour-
suivis. C’est ensuite l’ingenium qui doit officier, comme art (sens technique)
de structurer et de coordonner les moyens à une fin dans un laps de temps
court mais aussi comme « finesse d’esprit », dit encore Jankélévitch, c’est-à-
dire comme art (sens créatif) de « s’ajuster au présent immédiat » de façon
pertinente. Mais en la matière, on ne peut prétendre y parvenir à tous les
coups, car, conclue-t-il, « il n’y a pas de règles générales, ou plutôt [il] y en a
un nombre infini ; [tout] est cas d’espèce »18.

Conclusion - perspectives : saisir l’occasion, entre capacité d’initiative et œuvre


collective
Au terme de ces quelques éléments de réflexion, essayons de retirer quelques
enseignements précis. Un premier attirera l’attention sur le lien fondamental

14. Ibid., p.120.


15. Voir J. Morin, L. Bremaud, G. Pineau, Se former à l’ingénierie de formation. Paris, L’Har-
mattan, 2005, p.10.
16. Voir J.-L. Lemoigne, Le constructivisme : modéliser pour comprendre, tome 3. Paris, L’Har-
mattan, 2002.
17. V. Jankélévitch, op. cit., p.120.
18. Ibid., p.121.

191
Du kaïros aux formes modernes d’opportunité

qui relie l’occasion avec le temps : maturation, mais aussi intervalle. Il existe ain-
si l’enjeu permanent d’une articulation des temporalités : « le génie stratégique
suppose de savoir articuler les temps court de la conception et de l’accouche-
ment aux temps longs de la gestation19 ». Plus précisément, il s’agit d’articuler
la patience d’une apparition de circonstances favorables (temps indéfini),
l’identification de l’intervalle du kaïros où une action décisive est possible »
(temps court), le temps nécessaire à la synergie des moyens – évoluant eux-
mêmes dans des temporalités propres, où les temporalités techniques intera-
gissent avec les temporalités humaines. La réactivité indispensable à la mise à
profit de l’occasion exige une décision rapide pour un passage à l’action qui ne
peut lui-même pas être différé, au risque que la faille se referme sans savoir si
et quand il y en aura une semblable.
Par ailleurs, le kaïros s’oppose, ou peut compléter la perception du temps
qui domine dans les armées occidentales20. Influencés par la guerre éclair des
années 1940, par les écrits de stratégistes tels J. Boyd ou par les opportunités
offertes par la maîtrise de l’information, les militaires occidentaux tendent
à chercher dans le contrôle d’un rythme élevé des opérations une des clés de
la victoire. La supériorité informationnelle dévoile le dispositif adverse et
offre la possibilité de prévenir les actions de l’ennemi, voire de détruire ses
forces, en tout cas de paralyser son commandement en agissant toujours plus
rapidement que lui. Comme l’énonçait le général T. Franks en soulignant
l’intérêt de s’introduire dans le cycle de décision de l’adversaire, « la vitesse
… tue l’ennemi »21.
La notion de kaïros questionne cette approche. Le moment n’est pas la
vitesse, le tempo ou le rythme. Le basculement n’est pas l’usure ou la désa-
grégation. Certes, on pourra souligner que la décision militaire de nos jours
n’est plus le fruit d’une bataille courte, comme au temps des Grecs anciens.
Les campagnes militaires sont nécessairement plus longues. Il n’empêche
que le kaïros incite intellectuellement à chercher, à reconnaître, à saisir les
opportunités se présentant lors de ces campagnes pour accélérer leur fin …
sans nécessairement hausser le rythme. En outre, la saisie du moment, le
génie nécessaire pour l’appréhender se dressent contre les cycles froids et sys-
tématiques de planification menées par les états-majors selon des procédures
éprouvées et performantes. Ce que suggère le kaïros, c’est que la technologie
ou l’organisation en œuvre dans les états-majors doivent assister le comman-
dement pour faire ressortir et valoriser ses qualités plutôt que l’enfermer
dans un chemin étroit devant le mener vers la victoire. La guerre ne saurait
être qu’une question de management.

19. Morin et al., op. cit., p.39.


20. S. Rynning, O. Schmitt, A. Theussen, War Time : Temporality and the Decline of Western
Military Power. Washington DC, Brookings Institution, 2021.
21. T. Franks, American Soldier. New-York, Regan Books, 2004, p.466.

192
HISTOIRE

193
© SHD

194
Histoire

Bataille aérienne de France


(septembre 1939-juin 1940) :
considérations doctrinales,
organisationnelles et stratégiques
Jean-Charles Foucrier

Jean-Charles Foucrier est chargé de recherche et d’enseignement au bureau


Armée de l’Air et de l’Espace du Service historique de la Défense. Docteur en
histoire contemporaine de Paris-IV Sorbonne, il est spécialiste de la ­Seconde
Guerre mondiale, et de l’aviation militaire au XXe siècle. Il est l’auteur de deux
ouvrages (La Stratégie de la destruction ; La Guerre des scientifiques) et
d’une édition critique des mémoires du général von Choltitz.

Introduction
L’historien français peut-il être objectif sur la défaite de 1940 ? L’histoire
de la bataille aérienne de France (mai-juin 1940) demeure tributaire d’une
longue historiographie tumultueuse, marquée par une pluralité de séquences
débutées dès l’armistice du 25 juin, et se prolongeant tout au long du XXe
siècle. Le ciel était-il réellement vide d'avions français ? L’armée de l’Air a-t-
elle vraiment abattu un millier d’appareils ennemis ? Ces questions lanci-
nantes ont fini par être largement soldées au tournant du millénaire par des
spécialistes du fait aérien militaire1. Les multiples carences affectant l’avia-
tion militaire et de manière générale l’armée et la nation – institutionnelles,
politiques et industrielles – ont été isolées et analysées. Cette histoire relati-

1. Voir les travaux de P. Facon, L’armée de l’Air dans la tourmente : la bataille de France 1939-
1940. Paris, Economica, 1997 ; P Facon, Histoire de l’armée de l’Air. Paris, La Documentation
française, 2009 ; C. d’Abzac-Epezy, L’Armée de l’Air des années noires : Vichy 1940-1944.
Paris, Economica, 1998; T. Vivier, La Politique aéronautique militaire de la France, janvier
1933-septembre 1939. Paris, L’Harmattan, 1997 ; E. Chadeau,De Blériot à Dassault : l’indus-
trie aéronautique en France, 1900-1950. Fayard, Paris, 1987 ; P. Venesson, Les Chevaliers de
l’air : aviation et conflits au XXe siècle. Paris, Presses de Sciences politiques & Fondation pour
les études de défense, 1997.
195
Bataille aérienne de France…

vement apaisée d’un traumatisme national laisse cependant encore nombre


de champs d’études dans l’ombre, désormais examinés par une nouvelle
génération d’historiens2.

Cet article propose un aperçu des angles morts polymorphes de cette « ba-
taille de France », qui, loin de se résumer à un affrontement franco-allemand,
implique aussi d’autres nations. Il n’est pas question ici d’histoire opération-
nelle, déjà abondamment documentée, en particulier sur la chasse, mais de
sujets d’études transverses bien moins traités. Quelles leçons le Grand Quar-
tier général aérien (GQGA) tire-t-il des premières semaines d’engagement ?
Quels sont les enseignements de la bataille de France, et leur influence sur la
bataille d’Angleterre ? L’article s’attache également à étudier l’organisation
de l’armée de l’Air avant et après la déclaration de guerre et notamment la
doctrine d’emploi de l’aviation de bombardement, et aussi à déconstruire
plusieurs mythes tenaces, notamment sur l’omnipotence fantasmée de la
Luftwaffe. Le lecteur trouvera une grille d’analyses introductives sur ces pro-
blématiques particulières, utile pour une nouvelle compréhension dépassion-
née de ce puissant jalon mémoriel de l’histoire de France.
L’armée de l’Air en 1939, l’ambition face aux défaillances institutionnelles
Organisation et doctrine : l’héritage d’une fracture originelle
Au début de la Seconde Guerre mondiale, l’armée de l’Air n’existe officiel-
lement que depuis cinq ans, après une longue confrontation institutionnelle
pour obtenir son indépendance. Cette dernière s’est toutefois révélée relative,
la loi fondatrice du 2 juillet 1934 établissant une distinction entre les « forces
aériennes réservées » de l’armée de l’Air, et les « forces aériennes de coopéra-
tion » placées à la disposition de l’armée de Terre et de la Marine. Les pre-
mières dépendent de l’armée de l’Air, les secondes sont commandées par des
généraux des autres armées. Cette dichotomie irréductible affecte sérieusement
l’efficacité de l’armée de l’Air, s’opposant au principe d’unité d’action et de
concentration des efforts – mis en œuvre au même moment par la Luftwaffe3.

En septembre 1939, la 1ère Armée aérienne du général Mouchard assure


la couverture du théâtre nord-est avec des commandements spécifiques assi-
gnés aux groupes d’armées, armées, corps d’armées et divisions. Deux autres
armées aériennes moins puissantes sont chargées de la protection des Alpes
et de l’Afrique du Nord. Outre la dualité des forces aériennes réservées et de
coopération, l’organisation de l’armée de l’Air est encore compliquée par
la haute-main du ministère de l’Air sur la zone intérieure, incluant les bases

2. Pour l’ensemble des questions d’historiographie et les travaux les plus récents dont s’inspire
cet article, voir JC. Foucrier & A. Renaudière (dir.), « Bataille de France, 1940. Repenser les
forces aériennes au combat », Nacelles, n°10, printemps 2021.
3. P. Vennesson, op. cit., p. 157-165.

196
Histoire

aériennes et le soutien, avec les écoles et les entrepôts dont dépendent les
armées, créant une séparation préjudiciable avec les unités opérationnelles.
Enfin, les rivalités internes aggravent un peu plus le constat, le général Joseph
Vuillemin, commandant en chef de l’armée de l’Air, n’étant pas dans les
meilleurs termes avec son potentiel rival et successeur, le général Mouchard4.

La doctrine de l’armée de l’Air en 1939 synthétise de manière aussi ambi-


tieuse que théorique ces lignes de fractures exprimées dès son origine. Selon
le règlement de manœuvre officiel, « le rôle essentiel de l’aviation de chasse
est de défendre le territoire, ainsi que les forces terrestres, navales et aériennes
amies ». Elle peut être employée dans la défense aérienne du territoire (« mis-
sions de DAT »), ou en appui des armées terrestres (« missions de chasse aux
armées »)5. La chasse doit ainsi s’assurer de la maîtrise de l’air, tout en proté-
geant les aviations de reconnaissance et de bombardement. Cette dernière a
pour sa part comme mission principale « la destruction ou la neutralisation
des objectifs situés hors de portée des armes terrestres ou navales ». L’avia-
tion de bombardement n’est pas destinée à fournir un appui feu direct (sauf
« exceptionnellement ou à l’aide de ses formations spécialisées »), mais à ré-
aliser des missions d’interdiction derrière les lignes adverses, ou stratégiques
à longue distance sur le territoire ennemi6.

Pour soutenir cette pluralité foisonnante de missions confiées à l’armée de


l’Air, imposant des appareils polyvalents ou tout au moins de vastes effectifs,
celle-ci est censée bénéficier depuis 1938 des nouvelles réformes industrielles
de l’aéronautique, avec le « Plan V ».

Le plan V ou les vicissitudes de l’industrie aéronautique


Les ambitions de la jeune armée de l’Air, alternant entre désir d’autono-
mie réelle et nécessité d’assouvir les exigences des autres armes, ne reposent
ni sur une assise industrielle en mesure de les satisfaire, ni sur des budgets
conséquents. Les infrastructures nationales d’armement ne sont pas suffi-
santes pour répondre aux vastes coûts de développement et de production
d’appareils modernes, en particulier les bombardiers. Les crises politiques
successives et les rivalités intestines, qui resurgiront au procès de Riom7, ne
font qu’aggraver le retard majeur de l’industrie aéronautique française, avec
en 1938 un nouveau « Plan V » conçu pour effacer les échecs de ses prédé-

4. J. de Lespinois, « Unité d’action ou dualité : l’organisation du haut-commandement aérien


pendant la ‘‘drôle de guerre’’ », Nacelles, n°10, printemps 2021.
5. Service Historique de la Défense (SHD - Vincennes), AI 2 B 109, Utilisation et emploi de
forces aériennes - Emploi tactique des grandes unités, Règlement de manœuvre – Livre Pre-
mier : aviation de chasse, 1938.
6. SHD AI K 16071, Documentation technique – Aviation de bombardement, EMAA, Rè-
glement de manœuvre de l’Armée de l’Air, Livre II : aviation de bombardement, 1940.
7. Le procès de Riom est l’occasion pour Vichy de régler ses comptes avec les supposés cou-
pables de la défaite, issus de la IIIe République honnie.

197
Bataille aérienne de France…

cesseurs – et notamment l’aberration du concept « B.C.R. »8. Imaginé par le


ministère de l’Air Guy La Chambre et le commandant en chef Joseph Vuille-
min, ce plan prend acte de la menace de moins en moins masquée se profilant
outre-Rhin, avec le désir de disposer de 4 739 appareils, dont 2 132 chasseurs,
1 490 bombardiers et 1 081 avions de reconnaissance9.

Les réalités économiques rattrapent cependant rapidement La Chambre.


L’industrie française manque de tout : moteurs d’avions, prototypes et in-
frastructures. Le temps et les ressources budgétaires font par ailleurs décisi-
vement défaut pour faire face à la menace. Si les nouveaux modèles semblent
prometteurs (chasseur Dewoitine 520, bombardier Amiot 354, ils demeurent
encore inaboutis. La Chambre est contraint d’imiter ses prédécesseurs et de
s’adapter aux moyens insuffisants de l’industrie, en continuant à produire les
appareils déjà dépassés du programme 1934 (chasseur Morane-Saulnier 406,
bombardier Lioré et Olivier 451). Il pousse en parallèle les achats d’avions et
de moteurs aux États-Unis, dont la proportion dans l’inventaire de l’armée
de l’Air ne cesse de monter jusqu’en juin 1940.

L’entrée des troupes allemandes à Prague au printemps 1939 a finalement


pour conséquence d’augmenter sensiblement le budget des programmes d’ar-
mement de l’armée française, avec 65 milliards de francs alloués sur quatre
ans – soit quatre fois plus que les deux précédents en 1936 et 193810. L’armée
de l’Air amorce enfin une spectaculaire mais trop tardive transition à partir
de l’automne 1939, avec comme résultat une hétérogénéité préjudiciable de
ses matériels, entre avions dépassés et appareils modernes avec leurs défauts
de jeunesse et des équipages insuffisamment formés.

Les premiers enseignements de la drôle de guerre


L’armée française entre officiellement en opérations le 3 septembre
1939, avec la déclaration de guerre. Si l’armée de Terre demeure principa-
lement en position défensive, se contentant de patrouilles, coups de main
et d’une incursion avortée dans la Sarre, l’armée de l’Air affronte réguliè-
rement la Luftwaffe avant même l'offensive du 10 mai 1940, avec près de
9 500 missions effectuées11. Contrairement à l’aviation de bombardement,
uniquement cantonnée à de rares largages de tracts sur le Reich, la recon-
naissance et la chasse passent rapidement au révélateur de leur potentiel.

8. Bombardier – Chasse – Reconnaissance. Un concept audacieux d’appareil polyvalent préfigu-


rant un demi-siècle plus tard le Rafale, mais desservi à l’époque par un manque criant d’investis-
sements. Voir T. Vivier, La politique aéronautique militaire de la France, op cit., p. 53-103.
9. Ibid., p. 444.
10. P. Garraud, « La politique française de réarmement de 1936 à 1940 : priorités et
contraintes », Guerres mondiales et conflits contemporains, n°219, vol.3, 2005, p. 94.
11. P. Garraud, « L’action de l’Armée de l’air en 1939-1945 : facteurs structurels et conjoncturels
d’une défaite », Guerres mondiales et conflits contemporains, n°202-203, vol.2, 2001,p. 13.

198
Histoire

Lioré et Olivier LeO 45 présenté au ministre de


l'Air pendant la drôle de guerre.

Prise d'arme en présence du


général Mouchard (à gauche) et
du général Vuillemin (à droite)

Photos : © SHD

Équipage d'un bombardier Amiot 143 pendant 199


la drôle de guerre.
Bataille aérienne de France…

Cette dernière soutient efficacement la confrontation, certes pour l’heure


limitée, avec son opposante directe, la Jagdwaffe. Si le Morane-Saulnier
406 souffre la comparaison avec le Messerschmitt 109, le Curtiss H.75 im-
pressionne par ses performances, propulsant rapidement ses pilotes au sta-
tut d’As. Au total, les chasseurs français abattent environ 80 adversaires, et
concédent 93 appareils perdus12.

Tout comme la chasse, l’aviation de renseignement subit dès le mois de sep-


tembre le révélateur implacable du feu. Bien qu’en retrait dans l’historiogra-
phie du fait aérien militaire, cette spécialité est pourtant considérée comme
prédominante dans « l’aviation de coopération », avec le souhait affiché de
l’armée de Terre d’exécuter en priorité des missions de renseignement à son
profit, reléguant le bombardement au second plan. Le règlement de manœuvre
de 1939 impose ainsi de « concourir à la recherche des renseignements né-
cessaires au commandement pour conduire sa manœuvre13 », par le biais des
avions, des autogires et des aérostiers. Lancés sans escorte face aux chasseurs
et aux canons de la Flak, les lourds appareils hérités du BCR prouvent immé-
diatement leur inadéquation avec la guerre aérienne moderne. Décimés, les
MB.131 sont interdits de vol de jour, et les pénétrations en territoire ennemi li-
mitées à une dizaine de kilomètres. Les quarante-neuf compagnies d’aérostiers
et les quelques dizaines d’autogires sont en quelques jours cantonnés aux peu
efficaces observations nocturnes afin d’éviter leur anéantissement. Les mis-
sions de renseignement sont divisées par trois, tombant à un total de 204 dès le
mois d’octobre14. Leur utilité se révèle au demeurant limitée, le Grand Quar-
tier général aérien n’accordant que peu d’intérêt aux rapports faute d’opéra-
tions offensives. Son attention se porte davantage sur la réorganisation fébrile
de l’ensemble de son dispositif défensif et à l’arrivée massive de nouveaux
appareils, en attendant la véritable confrontation avec l’adversaire – sans cesse
repoussée par Hitler face aux conditions météorologiques exceptionnellement
difficiles de l’hiver 1940.
Réorganiser l’armée de l’Air pour conjurer l’inéluctable
Vers l’unité d’action ? La création des « zones aériennes »
L’optimisme ne règne guère au sein du haut-commandement de l’ar-
mée de l’Air française, avant même l’offensive adverse. Aussi réaliste que
désabusé, Joseph Vuillemin déclarait quelques mois plus tôt qu’une guerre
contre la Luftwaffe entraînerait « l’anéantissement total de l’armée de l’Air
française au terme du deuxième mois de guerre15 ». À partir du 22 septembre
12. Ibid.
13. SHD AI K 16070, Documentation technique – Aviation de renseignement, EMAA, Rè-
glement de manœuvre de l’Armée de l’Air, Livre III : Forces aériennes de renseignement, 1939.
14. R. Danel, « Drôle de guerre… pas pour l’aviation », Icare, n° 53, printemps-été
1970, p. 77-78.
15. Cité par P. Paquier, L’aviation de bombardement française en 1939-1940, Berger-Levrault,

200
Histoire

1939 intervient une profonde réorganisation du dispositif aérien, pour tenter


d’éviter le pire. Instiguée par Vuillemin et La Chambre, cette réforme voit
la création progressive de quatre « zones aériennes » : ZOA Nord (ZOAN),
ZOA Est (ZOAE), puis la ZOA Sud (ZOAS) et plus tard, la ZOAA (Zone
aérienne des Alpes)16. Sur le papier, ces entités permettent de tendre vers
l’unité d’action en fluidifiant la coopération avec l’armée de Terre, chaque
ZOA représentant une armée aérienne chargée d’appuyer son groupe d’ar-
mée terrestre référent. Vuillemin en profite au passage pour écarter son rival
Mouchard en février 1940, dont la 1ère armée devenue inutile est supprimée
de l’organigramme.

Dans les faits, la création des ZOA ne permet pas de dépasser la dichoto-
mie d’aviations « réservées » et de « coopération » issue de la loi fondatrice
de 1934. Pire, le commandement des ZOA se révèle peu lisible, à commencer
par ses chefs, et plus difficilement applicable. Les commandants de ZOA re-
çoivent leurs ordres de l’armée de l’Air pour l’aviation réservée (bombarde-
ment), mais les prennent en revanche de l’armée de Terre pour l’aviation de
coopération (chasse, observation), qui peut être en mesure de réquisitionner
l’aviation réservée pour l’appui direct si besoin. La chaîne des ordres est en-
core complexifiée par des « commandements de forces aériennes » placés de
manière redondante aux niveaux des corps d’armées et des divisions17. Ce sys-
tème, par trop complexe, repose impérativement sur le bon fonctionnement
des communications, pourtant l’un des talons d’Achille de l’armée française,
dépendante du système filaire. Lorsque la réforme s’achève à la fin du mois de
février 1940, la bicéphalie incompressible de l’armée de l’Air perdure, écartelée
entre ses opérations autonomes et la dépendance aux autres armes. Cet aspect
peu étudié s’ajoute pourtant à la somme des maux irréductibles de l’aviation
militaire française au début de la Seconde Guerre mondiale.

Les forces en présence, données et nationalités


Sur le front intérieur, la mobilisation en faveur de la production militaire
obtient de spectaculaires résultats, sans pour autant combler les années de
retard. Faute d’offensive allemande, le ministre de l’Armement Raoul Dau-
try rappelle des dizaines de milliers d’ouvriers dans les usines, dont les effec-
tifs passent de 171 000 en janvier 1940 à plus de 250 000 en juin suivant18.
Sur les 5 000 avions tardivement commandés, un millier sont effectivement

Paris, 1948, p. 5.
16. Une cinquième, la ZOAC (Zone aérienne Centre), sera créée en juin pour faire
face à l’évolution du front.
17. L. Robineau, « La conduite de la guerre aérienne contre l’Allemagne, de septembre 1939
à juin 1940 », Revue Historique des Armées, n°176, septembre 1989, p. 109-112.
18. C. Carlier, « 1939-1940, l’armée de l’air française dans la tourmente : capitaine Antoine
de Saint-Exupéry, pilote de guerre », Guerres mondiales et conflits contemporains, n°219, vol.1,
2013, p. 133.

201
XXXXXXX

Potez 63-11 du groupe aérien d'observation 501


replié à Moissac en juin 1940. 202
Histoire

© SHD

203
Bataille aérienne de France…

produits, incluant 300 chasseurs et 300 bombardiers modernes, dont seule-


ment la moitié sont effectivement pris en compte par l’armée de l’Air19. Ce
dernier point constitue un vrai gâchis, avec la difficulté d’acheminement des
avions jusqu’au front, faute de pilotes disponibles, ou encore de matériels
adaptés (armements, viseur…) à monter sur les avions. À la fin de la bataille
de France, des centaines de plateformes neuves patientent dans les parcs de
l’armée de l’Air, sans avoir connu le feu20. De manière remarquable, l’armée
de l’Air possède plus d’avions en juin qu’au début de la campagne, même
si plus des deux-tiers sont inutilisables21. Le matériel monte en qualité, avec
notamment l’arrivée du chasseur Dewoitine 520 et du bombardier moyen
Amiot 354 – mais trop peu nombreux pour renverser la balance.

Les forces en présence indiquent un net avantage de la Luftwaffe : 640


chasseurs et 240 bombardiers opérationnels pour l’armée de l’Air22, en ma-
jorité obsolètes, face aux 1 200 chasseurs et 1 700 bombardiers modernes de
l’aviation allemande23. Le récit de la bataille de France de l’après-guerre tend
toutefois à négliger le rôle de la Royal Air Force (RAF) britannique, voire à
la pointer du doigt. La RAF apporte cependant un renfort non négligeable
de 342 chasseurs, bombardiers et appareils de reconnaissance (le quart de
ses forces) basés dans le nord de la France, ajoutés à ses bombardiers lourds
conservés au Royaume-Uni et capables d’opérer sur le Reich. La Luftwaffe
doit également composer avec les 360 appareils des armées belges et hollan-
daises, certes de piètre qualité, mais suffisants pour menacer ses bombardiers
et ses appareils transportant des parachutistes24.

Enfin, outre la Royal Air Force et les aviations belges et hollandaises,


l’historiographie de la bataille de France n’a que peu retenu son caractère
multinational au sein même de l’armée de l’Air. Celle-ci intègre pourtant
un important contingent de combattants étrangers, principalement des avia-
teurs polonais et tchécoslovaques en exil. Les premiers représentent 9 000
hommes expérimentés en France au printemps 1940, affectés à la défense du
territoire et dans les unités au front. L’une d’elle constitue un ensemble allo-
gène, le Groupe de Chasse (GC) polonais I/45 Varsovie, équipé de chasseurs

19. P. Garraud, « L’action de l’Armée de l’Air… », op. cit., p. 13.


20. Voir J. Gisclon, Les mille victoires de la chasse française, Paris, France-Empire, 1990.
21. Au total 2 348 appareils, soit 172 de plus qu’au 10 mai, dont 71% hors service ou en
attente dans les parcs. Service historique de l’Armée de l’Air, Histoire de l’aviation militaire
française, Paris, Lavauzelle, 1980, p. 383.
22. Sur un effectif total de 2 176 appareils présents aux armées, dont 1 368 en première ligne.
Ibid., p. 373.
23. R. Overy, « Chapter 1 : Strategic Bombardment before 1939: Doctrine, Planning and Op-
erations », dans C. R. Hall (dir.), Cases Studies in strategic bombardment. Washington D.C.,
United State Government, 1998, p. 13.
24. H. Raffal, « The Royal Air Force in the Battle of France: A Failure to Commit », Na-
celles, n°10, printemps 2021; R. Overy, Air Power, Armies and the War in the West, 1940.
Boulder, US Air Force Academy, 1990, p. 2.

204
Histoire

Caudron-Renault 714 – jugés peu efficaces par l’armée de l’Air. Les pilotes
tchécoslovaques représentent pour leur part près d’un millier d’aviateurs,
intégrés de manière hétérogène dans les GC français. La majeure partie de
ces aviateurs polonais et tchécoslovaques seront par la suite évacués outre-
Manche pour participer à la bataille d’Angleterre, constituant respective-
ment le premier et le quatrième contingent de combattants étrangers, loin
devant les Français libres (huitième)25.

La stratégie de la Luftwaffe : concentrée pour vaincre


Au printemps 1940, la Luftwaffe représente un adversaire redoutable
pour l’armée de l’Air, sans pour autant être invincible, comme le démontre
dès l’été suivant la bataille d’Angleterre. Officiellement constituée en 1935,
à l’instar de l’aviation militaire française, la Luftwaffe est une arme récente,
servie par des officiers jeunes et ambitieux. Ses missions sont hiérarchisées,
avec dans l’ordre la maîtrise de la supériorité aérienne, l’appui des troupes
au sol, puis l’appui des forces navales. Même si le chef de la Luftwaffe, Her-
mann Göring, et ses jeunes chefs d’état-major (généraux Walther Wever et
Helmut Wilberg) souhaitent dès septembre 1939 lancer une campagne stra-
tégique sur le Royaume-Uni26 , l’aviation allemande ne dispose d’aucun qua-
drimoteur opérationnel, dont les coûts de développement et de production
excèdent de loin le potentiel de l’industrie du Reich, déjà incapable de faire
face aux besoins faramineux de l’armée allemande. Au début de 1940, six
mois après le début de la guerre, et malgré les efforts du Plan de Quatre
ans visant à l’autarcie, l’économie allemande dépend toujours largement de
ses importations, pourtant réduites à 80% à l’issue de l’entrée en guerre27.
Consciente de ses faiblesses endémiques, la Luftwaffe est ainsi destinée –
forcée – à seconder la Heer et la Kriegsmarine, dans des offensives rapides
n’imposant pas de contraintes insurmontables à l’industrie. Ses bombardiers
moyens et légers sont dotés d’un rayon d’action limité, principalement dédié
au bombardement de théâtre (direct et indirect) sur les forces ennemies. Il
est par ailleurs intéressant de noter que le bombardement des villes ne figure
qu’au sixième et dernier rang des missions de la Luftwaffe, le ciblage des ci-
vils étant conditionné, en théorie, aux seuls raids de représailles28.

La Luftwaffe possède plusieurs atouts majeurs face à l’armée de l’Air le 10


mai 1940. Outre la qualité de ses chasseurs et de sa DCA, largement sous-es-
timée par le GQGA, elle bénéficie de l’expérience des campagnes d’Espagne,

25. B. Belcarz & M. Rys, Les héros oubliés – les aviateurs polonais en France en 1940. Var-
sovie, Fundacja Historyczna Lotnictwa Polskiego, 2012 ; P. Lenormand, « Les aviateurs
tchécoslovaques dans la bataille de France : trajectoires et fonctionnement d’un dispositif
interallié », Nacelles, n°10, printemps 2021.
26. D. C. Dildy, « The Air Battle for England », Air Power History, n°2, vol. 63, 2016, p.27-40.
27. A. Tooze, Le Salaire de la destruction. Paris, Les Belles Lettres, 2012, p. 334.
28. J. S. Corum, « The Development of Strategic Air War Concepts in Interwar Germany,
1919-1939 », Air Power History, n°4, vol. 44, 1997, p. 18-35.
205
Bataille aérienne de France…

de Pologne et de Scandinavie. Contrairement aux unités françaises éclatées


dans les zones aériennes et la défense du territoire, l’organisation est cen-
trée sur deux Luftflotten affectées chacune à un groupe d’armées. Celles-ci
sont chargées d’acquérir la maîtrise de l’air au-dessus de l’effort principal
terrestre (Schwerpunkt), et de l’appuyer directement et surtout dans la pro-
fondeur. Au total 1 500 appareils sont concentrés au-dessus du Schwerpunkt
pour la percée du Panzergruppe von Kleist29.

La stratégie de la Luftwaffe consiste ainsi à frapper décisivement sur un


point particulier d’attaque, sans chercher à acquérir la maîtrise de l’air sur
l’ensemble du front – contrairement à l’armée de l’Air, trop éparpillée, et
qui disposera à plusieurs reprises localement du contrôle des cieux, faute
d’adversaire. Elle bénéficie de plus du choix et de la surprise du Schwerpunkt,
tout en étant servie par des transmissions radio bien plus réactives que le
système filaire en vigueur dans l’armée française.
L’aviation de bombardement face aux combats de haute intensité
L’aviation « spécialisée » française, une lacune doctrinale
Les premières campagnes de la Seconde Guerre mondiale, et en particu-
lier la bataille de France, sont toujours soumises dans l’imagerie populaire
au couple blindé/avion, et le soi-disant Blitzkrieg – pourtant largement re-
lativisé au moins depuis les années 198030. Le bombardier en piqué Junker
87 « Stuka », destiné à l’appui des troupes au sol, n’est cependant pas conçu
pour l’appui direct des blindés et de l’infanterie, un exercice complexe en par-
ticulier sur des cibles mobiles. Aucun belligérant ne dispose en 1940 de chas-
seurs-bombardiers, mieux adaptés à ce type d’attaque – sans pour autant
constituer une arme miracle, à rebours d’un autre mythe tenace attachant
des succès écrasants aux appareils alliés quatre ans plus tard31. Les « Stuka »
sont ainsi principalement utilisés en appui indirect derrière les lignes sur des
objectifs fixes, à l’instar des bombardiers moyens Heinkel 111, Dornier 17
et Junker 88. Les unités blindées allemandes sont loin de bénéficier d’une
protection rapprochée constante, le passage sur la Meuse s’effectuant par
exemple sous le feu de l’artillerie lourde française, sans appui instantané32.

29. A. Renaudière, « La bataille aéroterrestre de Sedan (13-14 mai 1940). Généalogie d’une
impossible coopération », Nacelles, n°10, printemps 2021.
30. M. Forget, « La coopération air/terre dans les forces allemandes pendant la guerre
‘‘éclair’’ : apparences et réalités », in Actes du colloque "Adaptation de l’arme aérienne aux
conflits contemporains et processus d’indépendance des armées de l’Air", Vincennes, SHAA, p.
160-161 ; K.-H. Frieser, The Blitzkrieg Legend. Annapolis, Naval Institute Press, 2005.
31. Voir N. Zetterling, Normandy 1944 : German Military Organization, Combat Power and
Organizational Effectiveness. Winnipeg, J.J. Fedorowicz, 2000.
32. [Link], « Partners in name only: the Royal Air Force and Armée de l’Air during the
Battle of France, 1940 », in Steven Paguet (dir.), Allies in Air Power: A History of Multination-
al Air Operations. Lexington, University Press of Kentucky, 2021, p. 31-51.
206
Formation de Morane-Saulnier MS.406
Histoire

Photos : © SHD
Pilote sur son Morane-Saulnier MS.406

Formation d'Amiot 143


© SHD

Breguet 691 du groupe de bombardement d'assaut 207


51 et 54 à l'entraînement au printemps 1940
Bataille aérienne de France…

Sans atteindre le niveau d’efficacité mythique souvent évoqué, l’appui aé-


rien de la Luftwaffe est cependant bien réel, participant efficacement à pertur-
ber l’arrière du front, et à faciliter la progression des troupes au sol. C’est loin
d’être le cas pour l’armée de l’Air française. Le principe de l’appui aérien direct
existe pourtant bien dans sa doctrine officielle, avec une « aviation spécialisée »
regroupant « le bombardement d’assaut » et le « bombardement en piqué33 ».
Dans les faits, l’appui aérien direct étant censé demeurer « exceptionnel » dans
l’optique d’une stratégie défensive de l’armée française, l’armée de l’Air est
à peu près démunie de bombardiers tactiques. Le haut-commandement a
presque ignoré les multiples études alarmantes réalisées dans les années 1930
sur l’intérêt de ce type d’appareil34. L’armée de l’Air ne possède aucun appareil
en piqué opérationnel en mai 1940 – contrairement à la marine, équipée de
quelques Loire-Nieuport 41 et Chance-Vought américains. Son aviation d’as-
saut se résume à deux groupes de chasseurs lourds Breguet 691, détournés au
printemps 1940 de leur rôle initial. Contrairement au bombardier en piqué, ce
type d’appareil est destiné à l’attaque en vol-rasant. Plus que l’effet de surprise,
leur utilisation est subordonnée à la maîtrise du ciel et à l’absence de DCA –
deux paramètres défavorables à l’armée de l’Air.

À l’instar des bombardiers moyens et lourds, les Breguet 691 ne sauraient


remplir efficacement leurs missions dans les conditions d’engagement de mai
1940. Dès leur première mission le 12 mai 1940 près de Tongres contre des forma-
tions blindées, les équipages payent le prix des carences doctrinales de l’armée de
l’Air. Les appareils volant à très basse altitude sont accueillis par le feu serré des
canons-mitrailleurs de la FLAK. Huit Breguet sont abattus et six autres grave-
ment endommagés, sur les dix-huit attaquants35. Les missions s’enchaînent pour-
tant jusqu’à la fin de la campagne, les troupes au sol appelant désespérément
l’aviation d’assaut à leur aide pour contenir la poussée adverse. Fait révélateur,
les deux groupes de Breguet affichent à la fin juin 1940 l’activité la plus intense
de l’aviation de bombardement française, avec près de 500 missions effectuées36.
À l’inverse de la doctrine des années 1930, l’appui au sol direct et indirect n’était
nullement destiné à être « exceptionnel » dans la guerre aérienne moderne ; il
s’agit au contraire de la principale mission des bombardiers au cours de cette
campagne, loin devant les missions à longue distance censées prédominer.

Une guerre de retard ? Les bombardiers moyens et lourds asphyxiés


Lorsque l’offensive allemande se déclenche le 10 mai 1940, l’armée de
l’Air fait immédiatement face à des opérations de haute intensité. Si les chas-

33. SHD AI K 16071, op cit.


34. Voir SHD G/83, Général Hebrard, Étude sur l’aviation d’assaut et le bombardement en
piqué, 1937, reproduit en 1954 ; C. Rougeron, L’aviation de bombardement, Tome 1. Paris,
Lavauzelle, 1936.
35. P. Facon, L’Armée de l’air dans la tourmente, op. cit., p. 182.
36. R. Jackson, Air War Over France. Shepperton, Ian Allan,1974, p. 70.

208
Histoire

seurs belges, hollandais, britanniques et français font chèrement payer ses


premiers succès à la Luftwaffe, l’aviation de bombardement confirme dans le
même temps son inadéquation avec les conditions d’engagement moderne.
Conçus pour réaliser des missions opératives et stratégiques à longue dis-
tance, les bombardiers français doivent faire face principalement à des mis-
sions tactiques de défense sur des objectifs très réduits, sans maîtrise de l’air
et face une DCA largement sous-estimée. Alors que les 41 000 véhicules du
Panzergruppe von Kleist surgissent des Ardennes et traversent la Meuse, les
bombardiers sont chargés de détruire les ponts, une mission difficile sans
rapport avec leurs capacités. Le 13 mai se signale par une première alerte,
avec le massacre des Fairey-Battle de la RAF : la moitié des 71 assaillants
est abattue, entraînant l’effondrement nerveux du chef de l’aviation tactique
britannique37. Les bombardiers français tentent l’impossible le lendemain.
Six LeO 451 relativement modernes et treize Amiot 143 totalement obso-
lètes se présentent lentement sur l’objectif comme à l’entraînement, et se
transforment en cibles faciles pour la chasse allemande ou les canons auto-
matiques de la FLAK. Sept avions s’ajoutent en quelques minutes à la liste
des pertes, au grand désarroi d’un survivant du GB I/38, qui déclare que
« l’énormité de l’idiotie de la chose était évidente pour tout le monde. On
voyait des équipages [survoler l’objectif sur Amiot 143] à 600 mètres (d’alti-
tude) et 180 kmh38 ».

Engagés de manière fractionnée, comme les blindés, subissant la domi-


nation aérienne adverse et la DCA, les bombardiers ne peuvent rien pour
stopper les avancées blindées adverses, ni appuyer les quelques contre-
attaques – des missions tactiques pour lesquelles ils n’ont pas été conçus.
Les rares missions de bombardement effectuées sur l’Allemagne contre des
objectifs militaires n’ont aucun effet sur les opérations. Dès le 16 mai, les
bases aériennes du nord de la France sont contraintes au repli sous pression.
Le relatif répit lié à l’élimination de la poche de Dunkerque à la fin du mois
de mai laisse cependant quelques jours au GQGA de tirer rapidement les
leçons sanglantes des premiers engagements.

L’apprentissage de la guerre aérienne moderne


Profitant du répit accordé par l’adversaire sur la « ligne Weygand » en
attendant l’élimination de la poche de Dunkerque, le GQGA dresse ra-
pidement les conclusions des vingt premiers jours d’engagements : « Les
opérations qui se déroulent depuis le 10 mai ont montré l’efficacité de
l’appui que l’aviation de bombardement moderne peut apporter aux opé-
rations terrestres, qu’elles soient offensives ou défensives39 ». S’inspirant

37. H. Raffal, « The Royal Air Force…», [Link]..


38. SHD/AI, 8Z102-1, 6 mai 1978, interview de S. Fuster.
39. SHD 2D13, Unités et services de l’armée de l’Air - 2ème corps aérien, Commandement des
forces aériennes de coopération du Front du Nord-Est et inspection de l’aviation de renseigne-
ment, Note sur l’appui immédiat des opérations terrestres par les forces aériennes, 31 mai 1940
209
XXXXXXX

Curtiss Hawk Model 75 pendant la bataille de


France
210
Histoire

© SHD

211
Bataille aérienne de France…

visiblement du modèle victorieux de la Luftwaffe, le GQGA oriente ses


opérations vers la centralisation du commandement, notamment dédié
pour l’appui direct aux seules zones aériennes. Il impose une souplesse et
une réactivité jusqu’ici déficientes pour obtenir « une intervention efficace
et rapide de l’aviation de bombardement40 », servie par des liaisons radio
air/sol. Jusqu’ici délaissé, l’appui aux opérations devient judicieusement la
principale mission des bombardiers.

L’occasion de vérifier la validité du réajustement doctrinal s’offre très vite


avec la chute de Dunkerque, le 4 juin. L’offensive allemande finale sur la
Somme et l’Aisne ne bénéficie cette fois pas de l’effet de surprise, et l’avia-
tion française est enfin au rendez-vous. La Wehrmacht est sèchement contrée
dans les premiers jours, canalisée sur des points de passage battus par l’ar-
tillerie lourde et pris d’assaut par les bombardiers. Ceux-ci effectuent 126
sorties le 5 juin, réagissant de manière autrement plus dynamique et efficace
que sur la Meuse41. Loin d’être mobile, la bataille se transforme pour l’as-
saillant en une coûteuse offensive pour le gain de chaque kilomètre. L’écra-
sante suprématie allemande finit cependant par avoir raison des défenseurs
le 10 juin, libérant le flot des corps blindés vers Paris, la Bretagne et la vallée
du Rhône. Les Dewoitine 520, trop tardivement opérationnels, allongent la
liste des pertes de la Luftwaffe jusqu’au dernier jour de la campagne. Faute
d’aviation spécialisée, ces avions sont utilisés de manière désespérée comme
chasseurs-bombardiers improvisés en appui direct pour tenter de stopper les
blindés42. Un effort aussi courageux que dérisoire, symbolisant l’apprentis-
sage trop tardif de la guerre aérienne moderne au contact de l’adversaire.
Six semaines de combats : conséquences et leçons
L’armée de l’Air à l’armistice, battue mais opérationnelle
Le 20 juin 1940, trois jours après la demande d’armistice formulée par
le maréchal Pétain, le général Vuillemin donne « l’ordre de destruction du
matériel en cas de menace par l’ennemi […] jusqu’à l’entrée en vigueur de
la convention d’armistice43 ». Une alternative s’offre aux pilotes depuis plu-
sieurs jours de rallier massivement l’Afrique du Nord, ou dans une moindre
mesure l’Angleterre. Ces initiatives individuelles sont subitement bloquées
le 23 juin par le successeur de Vuillemin au commandement de l’armée de
l’Air, le général Mendigal : « Stoppez tous départs d’avions de guerre et tous
embarquements de personnels et matériels par voie maritime vers l’Afrique
du Nord », puis « Interdiction formelle de rejoindre l’Angleterre44 ». Le fu-
40. SHD 1D1, Grand Quartier Général Aérien – État-major, inspections et services, Cahier
d’ordres généraux et particuliers du GQGA, Instruction particulière n°27, 31 mai 1940.
41. P. Paquier, L’aviation de bombardement française, op cit., p. 143.
42. P. Facon, Histoire de l’armée de l’air, op. cit., p. 160.
43. SHD AI 1D2, Ministère de l’Air et inspections, Télégramme du général Vuillemin, 20 juin 1940
44. SHD AI 1D2, Ministère de l’Air et inspections, Télégrammes du général Mendigal, 23 juin 1940

212
Histoire

tur chef du secrétariat à l’aviation de Vichy, le général Bergeret poussera


quelques semaines plus tard la coercition jusqu’à donner l’ordre de tirer sur
tout appareil s’envolant vers le Royaume-Uni.

Quel est l’état de l’armée de l’Air le jour de l’armistice ? Le constat s’im-


pose : la Luftwaffe ne l’a nullement détruite. Malgré de lourdes pertes (au
moins 1 500 appareils), les deux-tiers des groupes de bombardement (20 GB)
et de reconnaissance (9 GR) ont rejoint l’Afrique du Nord, comme près de la
moitié des groupes de chasse (10 GC)45. Une bonne partie des avions sortent
d’usine, après avoir fait cruellement défaut au front. Si les conditions impo-
sées par l’occupant sont initialement implacables – élimination complète de
l’armée de l’Air, l’attaque britannique à Mers-el-Kébir en juillet puis la ren-
contre de Montoire entre Hitler et Pétain en octobre desserrent l’étau pesant
sur l’aviation militaire. Deux semaines après la défaite, elle reste opération-
nelle avec des raids de représailles sur Gibraltar. Dès la fin de l’année, l’armée
de l’Air de Vichy est autorisée à opérer près de 300 avions en métropole et
plus du double dans son empire, avec un effectif de 42 500 hommes – une
donnée à comparer dans le même temps aux 500 volontaires des Forces Aé-
riennes Françaises Libres46. Bien que fortement diminuée, l’aviation militaire
de l’Armistice constitue un adversaire conséquent pour les Britanniques, les
FAFL puis les Américains jusqu’à son élimination effective en novembre
1942 avec l’invasion de la zone libre.

Victoire et germes de défaite pour la Luftwaffe

Victorieuse, la Luftwaffe termine les combats exsangue. Jusqu’à la fin de


la campagne, elle paye au prix fort l’héroïsme des aviateurs français, pourtant
desservis dès les premiers affrontements par les multiples carences relevées
précédemment. L’aviation allemande perd près de la moitié de ses appareils
en ligne le 10 mai, soit au moins 1 300 avions, avec des aviateurs remarqua-
blement entraînés, qui feront défaut pour les opérations à suivre47. Plusieurs
signaux d’alertes, passés plus ou moins inaperçus dans l’euphorie de la vic-
toire, ont émaillé les six semaines de combats. L’aviation de bombardement
a connu certaines limites. Ses bombardiers moyens ont principalement opé-
ré dans des missions d’appui indirect, en interdiction du champ de bataille,
n’effectuant que de rares opérations à longue distance. Ces dernières, prin-
cipalement sur la région parisienne, la vallée du Rhône et Marseille, n’ont
obtenu aucun résultat, interrogeant le potentiel d’efficacité économique ou
psychologique des capacités stratégiques de la Luftwaffe. Les Stuka, à l’effi-

45. P. Garraud, « L’action de l’Armée de l’air en 1939-1945… », op. cit., p. 18.


46. C. d’Abzac-Epezy, L’Armée de l’Air de Vichy, Vincennes, SHAA, 1997.
47. P. Facon, L’Armée de l’air dans la tourmente, op. cit., p. 256. Les aviateurs allemands pri-
sonniers sont toutefois libérés après l’armistice, contrairement aux demandes insistantes des
Britanniques de les évacuer outre-Manche.

213
Bataille aérienne de France…

cacité tactique déjà éprouvée depuis le début de la guerre, ont opéré le plus
souvent impunément dans le ciel maîtrisé par les allemands, et face à une
DCA trop faible. Les quelques rencontres avec la chasse française se sont
en revanche traduites par des hécatombes localisées, indiquant la très haute
vulnérabilité de ces avions. Leurs faiblesses sont confirmée en août suivant
dès les premiers jours de la bataille d’Angleterre, quand ils sont taillés en
pièces faute de suprématie aérienne, et promptement retirés des combats.
Les bombardiers moyens prouveront, quant à eux, leurs limites avec l’échec
du bombardement stratégique diurne puis nocturne de l’Angleterre.

La chasse allemande n’a pas non plus démontré une quelconque invinci-
bilité. Vingt-six Français sont devenus des As en quelques jours – les deux
meilleurs, les lieutenants Marin La Meslée et Dorance abattent respective-
ment seize et quatorze avions – dont quinze pour le seul GC I/5, équipé, fait
révélateur des faiblesses endémiques de l’armée de l’Air, de Curtiss H-75
américains. Lors de la bataille de Dunkerque, la Luftwaffe s’est révélée inca-
pable d’empêcher le rembarquement des forces alliées, gênée par le mauvais
temps, la fumée des incendies et aussi l’entrée en action d’un opposant de
taille. Le chasseur Spitfire, interdit d’opérations sur le continent pour éviter
sa capture, a montré un aperçu de son potentiel en malmenant l’aviation
allemande au-dessus de Dunkerque, qui perd 118 avions en quatre jours
sous les coups de la RAF 48. Lors de la bataille d’Angleterre, les chasseurs
allemands opéreront face au Spitfire et au Hurricane à l’extrême limite de
leur autonomie, tout en étant en partie contraints sur ordre de Goering
de protéger les bombardiers trop vulnérables, supprimant leurs atouts de
vitesse et de surprise.

La bataille de France porte également en germe d’autres paramètres


moins perceptibles. Les Britanniques possédaient dès le printemps 1940 le
radar, qui, conçu à l’origine pour détecter des appareils sur la Manche mais
opérant mal sur une surface terrestre, n’a quasiment pas été déployé en opé-
rations en France. La chaîne s’étendant sur la côte anglaise est en revanche
opérationnelle pour la bataille d’Angleterre, offrant un avantage largement
sous-estimé par la Luftwaffe. Enfin, les Alliés possédaient en mai 1940 une
arme secrète : ULTRA, le décryptage des chiffres de la machine Enigma
utilisée par la Wehrmacht. Faute d’adaptation à la guerre moderne, le ren-
seignement français n’en a quasiment pas tenu compte. Les renseignements
britanniques, poussés par Churchill disposent à l’inverse d’un centre intégré
de décryptage à Bletchley Park, capable de déchiffrer les messages de la Luf-
twaffe au début de l’été 1940. L’articulation de l’ensemble de ces paramètres,
ajoutés à l’ingérence d’Hitler dans les opérations, vont peser décisivement
dans la bataille d’Angleterre.

48. V. Orange, Park. Londres, Grub Street, 2001, p. 32.

214
Dewoitine D-520 pendant la drôle de guerre
Histoire

Pilotes et As de la 1re escadrille


du GC I/5

Heinkel H-111 abattu par les pilotes du groupe de chasse I/8 le 10 mai 1940

© SHD
Photos : © SHD

215
Messerschmitt Bf 110 abattu en juin 1940
Bataille aérienne de France…

Conclusion : un coupable idéal ? L’historiographie passionnée d’un traumatisme


Chaque défaite possède ses coupables, désignés comme tels. Dans le cas du
traumatisme historique de la bataille de France, ceux-ci sont rapidement dési-
gnés : les aviateurs. La croyance fausse, mais partagée « d’un ciel sans avion »,
se répand sur les blessures à vif de l’armée de l’Air, convoquée dès le mois
d’août pour répondre au jugement de la Cour suprême de Riom. Sans même
attendre la fin de ce procès fleuve qui s’étale jusqu’en 1942, la Cour ne cache
pas son interprétation du drame : « la faiblesse de notre aviation a été l’une
des causes prépondérantes de notre défaite49 ». Cette vaste parodie judiciaire
est surtout l’occasion d’un règlement de compte entre civils et militaires d’une
Troisième République détestée. Maurice Gamelin, Édouard Daladier, Léon
Blum et les ministres de l’Air Pierre Cot et Guy La Chambre sont sommés
d’expliquer l’injustifiable. Ce dernier, rentrant non sans courage de son exil
aux États-Unis pour se défendre, parvient à dépasser les accusations en dé-
montrant indirectement la faillite collective de la nation et de son armée, minée
par les querelles politiques, ses multiples carences institutionnelles et écono-
miques, et une inertie jamais dépassée après la victoire de 1918.

Malgré sa vacuité, le procès de Riom propage néanmoins le mythe durable


et injuste d’une armée de l’Air absente dans l’après-guerre. Une contre-his-
toriographie se développe par la suite, poussant l’exagération dans l’autre
sens, avec le mythe injustifié des « mille victoires », alors que l’armée de
l’Air de Vichy sombre dans un confortable oubli. Le tournant du XXIe siècle
permet l’émergence d’une historiographie académique détachée et objective,
évoquée en introduction, et suivie ces dernières années de travaux apportant
un nouvel éclairage sur les nombreux angles morts de l’une des plus grandes
batailles aériennes de l’histoire.

49. T. Vivier, « L’Armée de l’air et le problème du réarmement aérien au procès de Riom


(1940-1942) », Revue historique des Armées, 1990, n° 2, p. 92.

216
INTERVIEW

217
218
Interview

Entretien avec le Lieutenant General (ret.)


David Deptula
Jean-Christophe Noël

DR

1) Pouvez-vous nous décrire votre enfance et nous dire si vous avez grandi dans
un environnement militaire ou aéronautique ?

Je suis né à Dayton, dans l’Ohio le 11 juin 1952. J’ai grandi dans une
famille de l’Air Force car mon père faisait carrière dans le domaine de la
recherche et du développement. Il était spécialisé dans les tests des effets des
armes nucléaires, et plus tard dans la conception des avions avancés.

2) Quand avez-vous décidé de rejoindre l’Air Force et de devenir un pilote de


chasse?

Mon père a eu une grande influence sur mes aspirations de carrière et


quand j’ai grandi, il m’a amené dans des meetings aéronautiques militaires
et civils, dans des musées d’aviation et à des manifestations à l’American
Institute for Aeronautics and Astronautics. Ça m’a donné envie de voler et j’ai
passé mon brevet civil de pilote privé à 16 ans. J’ai rejoint l’Air Force Reserve
Officers Training Corps (ROTC) quand j’étais à l’université avec le souhait
initial de devenir un astronaute. J’ai été sélectionné pour le programme d’en-
traînement au pilotage de l’Air Force pendant la fac. Lors de ce programme,
dès que j’ai piloté un jet performant, j’ai décidé que je serai pilote de chasse
plutôt qu’astronaute.

219
LTG (Ret.) David Deptula

3) Vous êtes devenu un pilote de F-15. Qu’est-ce que vous aimiez le plus sur cet
avion? Pouvez-vous nous narrer des anecdotes personnelles sur ce qui se serait
passé pendant une mission?

J’ai été un des premiers pilotes brevetés à être muté sur F-15 juste après
ma formation en vol. C’était l’avion de chasse le plus performant au monde
à l’époque (1976-77) et j’aimais le défi consistant à optimiser ses hautes per-
formances lors des phases d’approche avant le combat tournoyant et ses ca-
pacités radar longue portée.

Du point de vue des histoires personnelles, sur les vols en F-15, je suis à ce
jour le seul officier de l’US Air Force à avoir détenu toutes les qualifications
opérationnelles quel que soit le grade, depuis lieutenant jusqu’à général de
corps d’armée sur cet avion, donc oui, j’ai beaucoup d’anecdotes.

Durant ma phase de spécialisation sur F-15, j’effectuais mon deuxième


vol solo. Juste après le décollage, un de mes moteurs a explosé. J’ai immé-
diatement appliqué les procédures d’urgence pour éteindre le feu, mais il ne
s’est pas arrêté. Alors, j’ai effectué un circuit d’atterrissage d’urgence très
serré tout en vidangeant le pétrole, vu que l’avion était plein pour la mission
d’entraînement. En courte finale, j’ai eu un voyant de surchauffe sur l’autre
moteur. J’avais le moteur gauche en feu et une surchauffe sur le droit … J’ai
effectué quelques actions et ai décidé d’atterrir. J’y suis arrivé, mais alors
que je sortais de l’avion, le camion des pompiers a commencé à asperger le
moteur avec de la mousse, mais il a visé trop loin et m’a couvert de mousse en
me projetant en dehors de l’avion. Dans ma chute, je me suis cassé le poignet,
ce qui m’a retardé d’un mois et m’a envoyé dans un autre escadron. J’ai été
plus tard récompensé de l’Air Medal, médaille rarement décernée en temps
de paix, pour mes actions ayant permis de sauver l’avion et moi-même.

4) Même si vous n’êtes pas d’accord, il est difficile de parler du F-15 sans évo-
quer le F-16. Pensez-vous que l’association entre des avions de supériorité aé-
rienne onéreux et des avions manœuvrables meilleur marché dans l’arsenal de
l’Air Force était une bonne idée ?

La réponse courte est que cette association était une bonne idée. Le F-16
est un grand avion pour faire ce pour quoi il a été conçu – polyvalent afin de
remplir une série de tâches. Le F-15 a été initialement conçu comme un avion
spécifiquement destiné pour la supériorité aérienne. Son radar était impres-
sionnant en son temps et combiné avec ses moteurs puissants et ses formes
aérodynamiques, il pouvait surpasser n’importe quel avion à l’époque dans
les affrontements Beyond Visual Range (BVR) ou en contact visuel. Oui, le
F-15 et le F-16 constituaient une grande paire.

220
Interview

5) Le grand public ne sait généralement pas que vous étiez impliqué dans les ré-
flexions sur la puissance aérienne avant Desert Storm. Vous avez écrit le docu-
ment institutionnel Global Reach - Global Power qui fut publié en 1989. L’Air
Force était la première organisation à rentrer dans l’ère de la mondialisation !
Quelles étaient les idées principales?

Oui, j’ai été l’auteur principal de Global Reach - Global Power pour le
compte de mon chef de l’époque, le secrétaire de l’Air Force, Dr Donald B.
Rice. The Air Force and the US National Security : Global Reach – Global
Power devait proposer une vision unissant l’Air Force dans l’ère post guerre
froide. Publié en juin 1990, l’introduction déclarait « Ce document offre une
perspective sur la manière dont les caractéristiques uniques de l’Air Force –
vitesse, portée, flexibilité, précision et létalité - peuvent contribuer à garantir
les besoins de la sécurité nationale américaine dans un ordre mondial en évo-
lution ». Le document présentait aussi un cadre de planification pour l’Air
Force en développant ses futurs projets et ses allocations budgétaires. Voici
un passage qui identifie les idées principales :

« Tandis que les forces complémentaires de toutes les armées sont es-
sentielles, l’Air Force fournit, dans la plupart des cas, la force la plus rapide,
disposant de la plus grande portée et la plus en pointe, à la disposition du
Président. La puissance aérienne conventionnelle offre une flexibilité excep-
tionnelle sur tout le spectre des conflits comme instrument pour montrer
notre détermination nationale. L’Air Force peut décourager, fournir une ré-
ponse sur mesure, ou frapper fort quand nécessaire – sur de grandes dis-
tances – dans des délais brefs. Nous pouvons être présents ou frapper une
cible n’importe où dans le monde en quelques heures. Ces capacités de pro-
jection de puissance de l’Air Force vont devenir encore plus vitales pour pro-
téger les intérêts de la sécurité nationale des États-Unis dans le futur ».

6) Est-ce que cette écriture vous a influencé lors de la planification de Desert Storm ?

Oui, absolument ! J’ai savouré l’opportunité qui m’était offerte en deve-


nant le principal planificateur de la campagne aérienne offensive de Desert
Storm, parce j’avais la chance de prouver la validité des concepts que j’avais
développés dans Global Reach-Global Power.

7) Avez-vous toujours été intéressé par la réflexion militaire ?

Oui. J’ai mentionné plus tôt l’influence de mon père. Il adorait lire et
m’emmenait souvent avec lui à la bibliothèque, et j’étais attiré par l’histoire
militaire, en particulier l’histoire du développement et de l’emploi de la puis-
sance aérienne et spatiale. Très jeune, j’ai créé ma propre société de modèles
de fusée que j’ai nommée la Checkmate Rocket Society.

221
LTG (Ret.) David Deptula

8) Trente années après Desert Storm, certains experts considèrent toujours que
des séquences de la campagne aérienne étaient une variante d’Airland Battle.
D’où vient cette croyance selon vous ?

Le succès de la campagne aérienne de Desert Storm était fondé sur une


philosophie complètement différente de celle de la doctrine de l’US Army des
années 1980, connue comme Airland Battle. Ceux qui la considèrent comme
une simple variante ne sont pas « experts » du tout, car ils n’ont pas effectué
les recherches pour comprendre le socle fondamental de la planification de
la campagne aérienne Desert Storm. Ce socle était la mise en œuvre d’une
approche basée sur les effets afin de planifier et d’exécuter les opérations
aériennes destinées à paralyser la capacité d’action de Saddam Hussein pour
le forcer à se retirer du Koweït. Il y a deux livres écrits à ce sujet, le premier
est Heart of the Storm : The Genesis of the Air Campaign against Iraq, de
Richard Reynolds, et le second est Thunder and Lightning : Desert Storm and
the Airpower Debates, par Edward Mann. Ceux qui pensent qu’Airland Batt-
le a quelque chose à voir avec Desert Storm sont probablement les mêmes qui
sont familiers avec le développement dans les années 1980 de l’approche de
l’Army pour faire face à une invasion soviétique massive en Europe, et pré-
sument simplement que c’était la doctrine en cours qui a dû être appliquée à
Desert Storm. Ils ont tort.

9) Quelle était l’idée de Black Hole à ce moment-là sur les aspects très spéci-
fiques de la campagne sol-air ?

Je présume que vous voulez dire quelle était l’approche choisie pour l’at-
taque des forces terrestres irakiennes qui avaient envahi le Koweït ? Les
premières étapes de cette planification se déroulèrent au Pentagone en août
1990. En explorant les manières de détruire les forces terrestres irakiennes
avec des attaques aériennes, il devint évident que les munitions guidées
de précision modernes pourraient accomplir cela bien plus efficacement
qu’au cours des guerres précédentes. Des analyses ont été conduites pour
déterminer le temps nécessaire afin que des attaques aériennes réduisent à
la fois la Garde Républicaine et les forces irakiennes régulières au Koweït à
50 et 90% de leurs niveaux. Les résultats ont indiqué que ces hauts niveaux
d’attrition n’étaient possibles à atteindre qu’avec des attaques aériennes.
Les conséquences en terme de vies épargnées par l’éviction des combats au
sol vont de soi. Le général Schwarzkopf pensait également cela et a défini
comme objectif au commandant de la composante aérienne de la force com-
binée (le Lt Gen Horner) de réduire les forces irakiennes au Koweït de 50%
avant que des troupes terrestres de la coalition ne soient envoyées au com-
bat. Pour ce faire, nous avons conçu un plan où le Koweït était divisé en kill
boxes, dans lesquelles la puissance aérienne frapperait sans arrêt jusqu’à ce
que l’objectif de réduction de 50% soit atteint.

222
Interview

10) Les experts parlent beaucoup des rôles du général Horner et du colonel
Warden. Mais qu’en est-il du général Glosson ? Jusqu’à quel point fut-il essen-
tiel et influent dans la planification ?

Le Brigadier General Glosson était une personne très énergique que le


Lieutenant General Horner a extirpé d’un boulot obscur à Bahreïn pour le
mettre à la tête de la planification générale de la campagne aérienne. La ré-
ponse complète à cette question remplirait un livre, mais au final, le Brig Gen
Glosson est devenu mon chef direct, et nous avons développé une relation
de travail proche et une grande confiance qui incluait aussi le Lieutenant
General Horner. Après que le colonel Warden ait été renvoyé aux États-Unis
par le général Horner, j’ai présenté le premier briefing d’Instant Thunder au
Brigadier General Glosson et nous avons très bien accroché. Au travers de
Glosson et Horner, j’ai été capable d’agir sur la nature, le lieu, le moment et
la façon dont les cibles étaient attaquées, neutralisées ou détruites. Quand
j’établissais les plans et j’expliquais la logique pour des actions particulières,
ils les approuvaient.

Horner se concentrait plutôt sur la vision globale tandis que Glosson


voulait rentrer davantage dans les détails, mais aucun des deux n’étaient des
micro-managers, et ce fut une bénédiction de mon point de vue. Glosson
était un homme clé pour que les choses avancent dans l’état-major interar-
mées américain ainsi que dans ceux des autres composantes du théâtre. Au
cours de la phase d’exécution, il a aussi été désigné comme le commandant
provisoire de toute l’aviation de chasse américaine.

11) Lorsqu’on se souvient de Desert Storm, les images de troupes irakiennes


agitant des drapeaux blancs en attendant de se rendre viennent à l’esprit de tous.
Vous avez évidemment pris en compte les effets psychologiques de la campagne
aérienne, en ordonnant par exemple que les avions emportent deux bombes
d’une tonne pour frapper les centres opérationnels locaux, plutôt que 4 ou 8
bombes plus légères. Mais avez-vous été stupéfait par les résultats ? Comment
avez-vous essayé d’apprécier les effets psychologiques dans votre planification ?

C’est une excellente question qui, comme les autres, demanderait un cha-
pitre entier pour y répondre complètement. Je n’ai pas été « stupéfait » par
les résultats parce que j’occupais un rôle clé dans la planification des actions
conçues pour obtenir ces résultats. Je vais plutôt vous dire que j’ai été agréa-
blement surpris par le nombre assez réduit de pertes subies par la coalition
au cours de l’exécution de la campagne aérienne.

Au sujet des effets psychologiques de la campagne aérienne, ils étaient


attendus et tout au long de la planification et de l’exécution de la campagne
aérienne, nous avons pris en considérations leurs effets potentiels. En fait,

223
LTG (Ret.) David Deptula

durant la phase préliminaire de la planification, nous avons discuté d’un


large panel d’actions dédié spécifiquement à augmenter les effets des opéra-
tions psychologiques, mais Central Command (CENTCOM) n’était tout sim-
plement pas organisé ou préparé à les intégrer avec le degré de sophistication
que nous avions envisagé.

12) Avec le recul, comment considérez-vous cette première guerre du Golfe ?


Comme un conflit qui annonce la révolution dans les affaires militaires et
l’ère digitale ou juste la victoire facile d’une « super coalition » écrasant une
armée très surestimée, comme certains experts à l’image de M. Van Creveld
tendent à le penser ?

Aujourd’hui, les gens comme Van Creveld oublient juste à quel point
l’Irak était une puissance militaire remarquable à l’époque. À l’été 1990,
l’Irak possédait la quatrième armée la plus grande au monde avec 900 000
hommes. Elle avait aussi la sixième armée de l’air du monde. Elle était montée
en gamme en combattant l’Iran pendant les huit années précédentes. Desert
Storm fut une guerre de 43 jours. L’Irak, avec une force pleinement moder-
nisée, équipée et entrainée, devint inopérant grâce à la puissance aérienne,
et fut chassé complètement désemparé du Koweït – certaines de ses troupes
tentant même de se rendre à des drones – en un peu moins d’un mois et demi.
Le 28 février 1991, c’était fini. L’Irak avait espéré qu’une longue bataille
d’attrition terrestre adviendrait dans laquelle les avantages de la coalition –
la puissance aérienne et la technologie – auraient été annihilés ou minimisés.
Mais nous avons bâti une stratégie spécifiquement dédiée pour éviter cela.

Les opérations de Desert Storm constituent un tournant dans la conduite


des conflits en fondant les conditions de la guerre moderne sur cinq points
essentiels : premièrement, des pertes faibles – des deux côtés des belligérants
– sont désormais attendues ; deuxièmement, elles annoncent le recours à la
précision pour l’usage de la force dans les conflits futurs ; troisièmement,
elles introduisent désormais la poursuite des campagnes aériennes combi-
nées/interarmées, intégrant toutes les opérations aériennes des différentes
armées et membres de la coalition, sous le commandement fonctionnel
d’un aviateur. Quatrièmement, elles consacrent les effets comme la ligne
directrice de la stratégie dans la planification et la conduite des opérations.
Et, finalement, pour la première fois dans l’histoire, la puissance aérienne
a été utilisée comme la force clé – la pierre angulaire – de la stratégie et de
l’exécution dans une guerre.

13) Durant votre carrière remarquable, qui a duré 34 ans dans l’Air Force,
vous avez été le commandant de l’opération Northern Watch à Incirlik en
Turquie en 1998-1999. Quels enseignements avez-vous tiré de la mise en
place des no-fly zones ?

224
Interview

Un terme plus approprié, complet, reflétant les opérations pour les no-fly
zone est celui de Zone d’exclusion aérienne (ZEA). L’utilisation des ZEA,
qui font courir un risque minimal pour le personnel qui participe à leur mise
en œuvre et offre des coûts réduits en termes financiers et humains par rap-
port à une occupation terrestre classique, est devenue une option attractive
pour les décideurs politiques. Au cours de leur existence dans les années 1990
jusqu’au début des années 2000, les ZEA étaient un moyen d’engagement
militaro-politique offrant une grande visibilité. Elles sont devenues une part
intégrale des stratégies de sécurité des coalitions. Elles envoyaient comme si-
gnal que les nations coalisées avaient la volonté de soutenir des objectifs po-
litiques légitimes en engageant des ressources pour modeler les événements
régionaux avec l’objectif de prévenir des conflits majeurs dans la région. Les
ZEA nous ont protégé d’un suremploi de nos moyens, tout en faisant taire
tous ceux qui n’y croyaient pas. Les ZEA ont fait tout cela en tenant de ma-
nière flexible des rôles complémentaires et associés à la diplomatie.

Elles ont aussi montré que les Etats-Unis n’étaient pas intéressés par la
conquête de territoire, en fournissant aux hommes politiques une option di-
plomatique entre ne rien faire, déchaîner des frappes punitives dans la durée
ou s’engager dans une intervention terrestre. Les ZEA représentent une forme
très performante et innovatrice d’engagement et de politique étrangère.

14) Dans le même temps, les forces occidentales étaient aussi engagées au-des-
sus du Kosovo et de la Serbie. Si vous aviez eu une baguette magique, qu’au-
riez-vous changer dans la planification aérienne à l’époque ?

Une compréhension et une appréciation plus précoces des principes géné-


raux qui furent appliqués avec tant de succès durant la campagne aérienne
de Desert Storm.

15) Le 11 septembre 2001, j’ai cru comprendre que vous étiez au Pentagone
quand les terroristes ont écrasé leur Boeing 767 dans le bâtiment et que peu de
temps après, on vous a demandé de retourner au Moyen-Orient pour planifier
la réponse aérienne à l’attaque d’Al Qaïda. Quelles furent les plus grandes
différences en terme de C2 entre les opérations Desert Storm et Enduring Free-
dom ? Comment avez vu les objectifs de la coalition évoluer ?

Oui, j’étais dans mon bureau, éloigné par deux couloirs de l’endroit où
l’avion de ligne détourné par Al Qaïda s’est écrasé. Quelques jours plus tard,
le nouveau chef d’état-major, le général John Jumper, me dit que le Lt Gen
Charles Wald, JFACC de Central Command, avait demandé que je vienne en
Arabie Saoudite pour commander le Combined Air Operations Center (CAOC)
de la base aérienne Prince Sultan. Donc, je suis reparti à nouveau pour le golfe
persique, cette fois pour concevoir les plans de guerre pour les attaques sur les

225
LTG (Ret.) David Deptula

éléments d’Al Qaïda en Afghanistan et sur leurs protecteurs, les Talibans. Il y


avait des différences significatives dans le domaine du C2 entre le CAOC en
2001 et mon expérience dans le Black Hole dix ans auparavant.

Les planificateurs dans le CAOC réfléchissaient maintenant au niveau


opératif au lieu du niveau tactique. Mais à l’état-major de CENTCOM,
des inquiétudes excessives sur les dommages collatéraux eurent pour
conséquence de ne pouvoir éliminer la tête et l’encadrement supérieur des
Talibans quand l’opportunité se présenta la première nuit de la guerre. Lors
des premiers jours du conflit, les capacités supérieures des Etats-Unis ont
été négligées par la décision de ne pas autoriser le tir de munitions par peur
des dommages collatéraux. Chaque tir de bombe devait être approuvé par
l’encadrement supérieur de CENTCOM. Malgré ce micro management
excessif, notre utilisation de la puissance aérienne dans les premiers jours
de l’opération Enduring Freedom a accompli ce que les combattants locaux
n'avaient pu faire en cinq années d'opérations au sol – le retrait du régime
Taliban et l’élimination des camps d’entraînement terroristes d’Al Qaïda en
Afghanistan à la fin de décembre 2001.

La question à un trillion de dollar est de savoir pourquoi les Etats-Unis


et ses partenaires ont alors déversé des centaines de milliers d’hommes au
sol en Afghanistan dans les décennies suivantes après que les objectifs vitaux
de sécurité aient été atteints ? Rendre Al Qaïda impuissante et empêcher que
l’Afghanistan soit un sanctuaire pour l’organisation terroriste étaient des
objectifs essentiels de sécurité ; tenter de faire de l’Afghanistan une démo-
cratie moderne à la Jefferson ne l’était pas. Quand nous avons basculé de la
stratégie de contre-terrorisme à celle de contre-insurrection, nous sommes
passés d’un ensemble d’objectifs stratégiques, qui étaient vitaux pour les
Etats-Unis et la coalition, à un ensemble d’objectifs qui ne l’étaient pas.

Ce basculement a entraîné une sérieuse dérive dans la mission. Nous


sommes partis d’une tâche dont la rationalité sécuritaire était indiscutable
vers une autre qu’il ne nous appartenait pas de résoudre ; plus précisément
la transformation des peuples tribaux d’Afghanistan en des citoyens d’un
état-nation moderne. Cette dérive de la mission ne sera pas facile à admettre,
mais nécessaire à reconnaître pour éviter des destinées similaires dans les
futurs conflits. Cela a aussi mis en lumière l’échec de la stratégie principale-
ment terrestre centrée sur le Nation-Building au travers de l’occupation d’un
territoire, mise en œuvre par Central Command et l’état-major interarmées
américain, dominé par des officiers de l’Army ou des Marines.

16) De décembre 2004 à février 2005, vous étiez Joint Force Air Component
Commander (JFACC) à Hawaï dans le cadre de l’aide d’urgence apportée
après le tsunami au sud de l’Asie. C’était une mission à caractère humani-

226
Interview

taire, interagence et logistique. En quoi ce type d’opérations diffère des autres


missions militaires traditionnelles ? Certaines qualités sont-elles indispensables
pour gérer de telles missions ?

Commander des opérations imprévues à grande échelle – quelle que soit


leur nature – demande essentiellement les mêmes talents : une vision ; la mise
en place de liens et de responsabilités clairs de commandement ; des compé-
tences organisationnelles ; commander et contrôler ; des moyens appropriés
pour l’exécution de la mission ; la capacité de prendre des décisions avec des in-
formations partielles ; parmi plein d’autres choses. Dans l’urgence du combat,
il y a plus d’inconnus et l’adversaire œuvre pour amoindrir vos succès. Mais
dans les deux cas, le temps est une denrée de luxe car plus le temps passe sans
atteindre son objectif et plus le nombre de vies en danger augmente.

L’aide d’urgence pour le tsunami dans le sud asiatique, connue sous le


nom d’Operation Unified Assistance, a mis en lumière plusieurs leçons per-
tinentes à prendre en compte pour l’organisation, l’entraînement, la plani-
fication et l’exécution des futures opérations d’assistance ou humanitaires.
Parmi les plus significatives dans cette opération, il y avait : 1. les liens et les
organisations de commandement ; 2. les opérations de commandement et de
contrôle, et les processus d’acheminement de l’aide d’urgence ; 3. les insuffi-
sances des communications ; et 4. les besoins en effectifs.

Plusieurs bonnes pratiques ont été identifiées comme : 1. l’utilisation d’un


Air Component Coordination Element ; 2. l’intérêt de capacités de comman-
dement fixes comme le Pacific Air Operations Center et le Pacific Air Forces
Air Mobility Operations Control Center qui peuvent permettre de comman-
der et de contrôler immédiatement dans les situations d’urgence ; 3. le dé-
ploiement de Tanker Airlift Control Element/Mission Support Teams. Et 4.
l’importance des programmes de sécurité régionaux et des exercices pour
assurer une coopération rapide entre nations clés.

17) Revenons à vos réflexions sur la puissance aérienne. Vous avez développé
deux idées principales après la guerre du Golfe, qui sont la guerre parallèle
(Parallel Warfare) et les opérations basées sur les effets (Effects-Based-Opera-
tions/EBO). Comment êtes-vous passé d’une idée à l’autre ?

La guerre parallèle est l’application d’une puissance militaire simul-


tanée aux niveaux stratégique, opératif et tactique pour paralyser les
fonctions qui permettent à l’ennemi de fonctionner. Une approche opé-
rationnelle basée sur les effets est une méthode qui implique de définir un
état final désiré dans le cadre d’actions prises contre un adversaire, puis
de déterminer les moyens les plus efficaces à chaque niveau qui peuvent
être employés pour obtenir ces effets désirés. La guerre parallèle est une

227
LTG (Ret.) David Deptula

manière d’obtenir un état final désiré ou un résultat stratégique. Une ap-


proche opérationnelle basée sur les effets est une façon de mener la guerre
parallèle. En conséquence, ils sont interconnectés dans cette formulation
de fins-manières-moyens.

La guerre parallèle peut être pensée comme une philosophie de contrôle


sur l’activité stratégique d’un adversaire, en rompant de manière appropriée
ses processus décisionnels par une influence directe et par des effets sur sa
capacité d’agir. Une approche opérationnelle basée sur les effets est un trem-
plin pour mieux relier les éléments militaire, économique et politique afin de
conduire une stratégie de sécurité nationale complète.

18) Le général Mattis s’est violemment opposé au concept des EBO en 2008,
affirmant que le Joint Force Command (JFC) « n’utiliserait, ne sponsorise-
rait ou n’exporterait » plus les EBO, et que les principes sous-jacents étaient
« fondamentalement bancals ». Cette déclaration arrive juste après la guerre
qu’Israël a menée contre le Hezbollah en 2006 ou pendant les conflits en Irak
et en Afghanistan. Pensez-vous que le concept des EBO est alors mal compris
ou que sa réaction reflète quelque chose de plus structurel dans la manière dont
les soldats font la guerre sur terre ou dans les airs ?

Aux alentours de la période 2002/2003, l’état-major de JFCOM aux mains


des forces terrestres a entrepris de transformer l’approche opérationnelle
centrée sur les effets en tactiques, techniques et procédures qui donnèrent
lieu à une check-list. Cette check-list réclamait 56 étapes pour effectuer une
EBO. Bien sûr, c’était ridicule et ce n’était pas du tout l’intention de cette ap-
proche. Le général Mattis et moi-même étions d’accord sur ce point. Là où
nous divergions, c’était sur la manière de corriger la mentalité que JFCOM
avait façonnée avec la check-list sur les EBO.

Quand le général Mattis est monté à bord en tant que chef du JFCOM
en 2007, il a publié un décret bannissant l’utilisation du terme « opérations
basée sur les effets » ou EBO. Ce qu’a fait le général Mattis rappelait les
autodafés pour endiguer la propagation des idées. Seulement, EBO n’était
pas juste qu’une idée. C’était une démarche éprouvée au fondement de la
campagne aérienne de Desert Storm, qui fut un point de bascule dans la
conduite de la guerre moderne. Quand il s’est exprimé, je n’ai pas vraiment
réagi publiquement car la méthodologie des EBO était déjà bien instillée
dans les cercles de la défense. Vous ne pouvez pas entamer une discussion
sur les opérations aujourd’hui au Pentagone sans que quelqu’un soulève la
question de savoir quels effets on cherche à obtenir.

Nous venons juste de perdre la guerre en Afghanistan car depuis deux


décennies, nous avons employé l’alternative du général Mattis qui est

228
Interview

« plein de bras sur le terrain ». Quelle approche a fonctionné et quelle


approche a échoué ?

19) Vous êtes devenu en 2006 le premier Deputy Chief of Staff for Intelligence,
Surveillance and Reconnaissance (ISR). Depuis, vous vous battez pour vous
assurer que l’USAF et le Department of Defense (DoD) puissent bénéficier des
avantages qu’offre l’ère de l’information. Il semble que beaucoup d’obstacles
demeurent. Sont-il technologiques ? Culturels ? Bureaucratiques ?

Ma vision globale était de transformer l’ISR de l’Air Force, d’un ensemble


de fonctions disparates réparties dans toute l’institution, avec l’héritage de
processus et de procédures remontant au milieu du vingtième siècle, à une
entreprise d’ISR, qui se concentrerait sur la fourniture d’informations et de
connaissances, d’une manière rapide et accessible, pour répondre aux be-
soins de l’âge de l’information. Mes efforts initiaux ont consisté à faire une
nouvelle place pour l’ISR dans trois domaines majeurs : l’organisation, le ca-
pacitaire et le personnel. Je suis même allé jusqu’à recommander la création
d’un commandement majeur séparé qui combinerait les opérations cyber et
l’ISR, mais la direction de l’Air Force à ce moment n’était pas préparée pour
un tel niveau de changement. Mais j’ai réussi à transformer l’Air Intelligence
Agency (AIA) de l’Air Combat Command (ACC) en une nouvelle organisa-
tion, l’Air Force ISR Agency.

J’ai aussi créé un multi-commandement, l’Air Force Distributed Com-


mon Ground System, pour mieux analyser et distribuer l’ISR et j’ai réussi à
transférer les responsabilités politiques et capacitaires des Unmanned Aerial
Vehicles (UAV) ou drones, du Deputy Chief of Staff (DCS) for Operations au
DCS for ISR. Après ce basculement de responsabilités, j’ai créé les premiers
« plans de vol » pour l’ISR et les UAV, afin que l’Air Force dispose d’une vi-
sion d’avenir pour ces deux composantes. Donc, le changement est possible.

Néanmoins, après avoir quitté le poste de Chief of Air Force ISR, la bu-
reaucratie et les cultures traditionnelles des différents clans du renseigne-
ment et des opérations ont œuvré pour revenir sur certains changements et à
la situation initiale. Donc, le changement est possible mais il se déroule très
lentement dans les grandes organisations, car les changements significatifs
sont ralentis par la bureaucratie et les cultures.

20) Vous affirmez que les avions de chasse de 5ème génération ne devraient plus
être appelés F-XX, mais plutôt être désigné sous le vocable de AV, pour Aeros-
pace Vehicle (véhicule aérospatial). Même chose pour le B-21. Ce sont, selon
vous, des aéronefs de type « capteur-tireur », dont l’interdépendance des deux
fonctions permet de bénéficier des ressources du nouvel âge de l’information.
Dérivons-nous doucement mais sûrement vers une USAF 2.0, avec une nouvelle

229
LTG (Ret.) David Deptula

identité, qui ne se définirait plus comme un acteur traditionnel du « Global


Reach, Global Power », mais plutôt comme le service qui mène la course dans
le domaine du C2 et dans celui des processus, avec par exemple le Concept
MDC2 (Multi-Domain Command and Control) ?

Attention à ne pas confondre des principes durables, avec des capacités


et des concepts opérationnels. Global Vigilance, Global Reach, Global Power
sont des principes durables qui décrivent ce que le Département de l’Air
Force apporte à notre nation. Les missions de commandement et de contrôle
(C2) permettent de parvenir à ces principes, et le C2 multi-domaine, mul-
ti-champs (M2MC) est simplement une évolution du C2 dans les opérations
interarmées qui intègrent les fonctions du C2 dans le domaine aérien, spa-
tial, naval, terrestre et dans le spectre électro-magnétique. C’est l’essence du
M2MC ou de ce qui est appelé aujourd’hui Joint All Domain C2 ou JADC2.
Ce n’est pas juste le réseau, c’est tout ce qui contribue à recueillir l’informa-
tion, à faire feu, et à connecter pour former un ensemble cohérent et sou-
dé, qui s’étendra au travers de tous les domaines opérationnels. Dans cette
construction, les véhicules aériens et spatiaux seront les pièces centrales de
cette architecture.

Ceci dit, l’US Air Force poursuit une transformation continue, guidée par
la technologie, pour acquérir rapidement de nouvelles capacités qui, en re-
tour, suscitent de nouveaux concepts d’opération, et qui seront finalement
codifiés par les nouvelles organisations.

21) En même temps, l’interarmées semble être une notion en évolution constante,
au moins d’un point de vue théorique. Les composantes agissaient de manière
plus ou moins séquentielle en 1991. Elles sont supposées intervenir simultané-
ment dans les opérations multi-domaines et être intégrées dans la guerre en
mosaïque (Mosaic Warfare). Que reste-t-il de la puissance aérienne dans un tel
environnement nouveau ? Est-elle en train de se dissoudre ?

La réponse est un NON sans appel – la puissance aérienne n’est pas en


train de se dissoudre. La demande pour la puissante aérienne est croissante.
L’agression en marche de la Chine dans le Pacifique impose d’augmenter
nos capacités pour disposer de plus de rayon d’action, de plus d’emport et
d’encore plus de furtivité pour pénétrer sur un théâtre. Avec le retrait de nos
forces terrestres d’Afghanistan, il y a maintenant une plus grande demande
de moyens aériens pour accomplir des missions ISR ou des frappes de préci-
sion afin de contrôler la hausse probable des menaces terroristes dans cette
région. Par ailleurs, pour combattre efficacement dans des conflits potentiels
majeurs, que ce soit dans des scénarii en Europe ou dans le Pacifique, plus
de 100 000 objectifs devront nécessairement être frappés. Ça ne peut être
accompli que par des capacités aériennes en hausse.

230
Interview

Pendant que certains d’entre nous souhaiteraient voir « l’interarmées »


évoluer, une évaluation honnête de sa pratique pendant les 20 dernières an-
nées révèlerait que « l’interarmées » n’a jamais été complètement adopté par
certaines des composantes. Il y a plusieurs responsables dans la défense par
ici qui ne comprennent pas que pour avoir de « l’interarmées », il est néces-
saire que nos armées soient séparées. Il faut 25 ans pour acquérir l’expertise
d’un grand commandant de division sur terre, d’un commandant d’une Task
Force en mer ou d’un commandant interarmées de composante aérienne
et spatiale. La construction des opérations interarmées nécessite que nous
ayons des armées de Terre, des flottes, des corps de Marines et des forces
aériennes et spatiales fortes et compétentes.

Cependant, pour capitaliser sur le potentiel de la vraie valeur de « l’in-


terarmées », les forces aériennes ont besoin d’être assises à la table où les
options de développement, de planification et d’exécution des opérations
interarmées sont prises et doivent commander les forces et les organisations
quand cela est le plus approprié. Nous avons souffert de l’application de ces
conditions ces 25 dernières années.

Juste pour que vous soyez sûr de comprendre la situation actuelle de ce


point de vue, il y avait un déficit de vraie organisation interarmées en Irak
et en Afghanistan. Plus souvent qu’à son tour, un « J »1 était simplement
posé devant les organigrammes de l’Army et c’était leur réponse pour deve-
nir « interarmées ». La Joint Task Force (JTF) Mountain en Afghanistan ne
comprenait que du personnel de l’Army. Il y avait un Multi-National Corps
Iraq, mais pas de JTF-Iraq. En Afghanistan, il y avait l’International Security
Assistance Force (ISAF) et les US Forces-Afghanistan, mais il n’y a jamais
eu une JTF-Afghanistan, avec les composantes des armées associées. Cette
absence de réelle « interarmisation » dans la première décennie du 21ème siècle
s’est poursuivie dans la seconde et si l’on veut que les M2MC réussissent, ça
doit être corrigé.

22) L’USAF évolue dans un environnement très compétitif à Washington, mais


il est frappant de noter que depuis 1947, les partisans de l’USAF ont toujours
écrit que l’Air Force était à la croisée des chemins, face à un risque de déclin, et
atteignant un point de crise. Vous semblez aussi penser que la période actuelle
est vraiment très difficile. Quelle est votre analyse de l’Air Force d’aujourd’hui
et êtes-vous optimiste pour le futur ?

Alors que l’US Air Force se dirige vers ses 75 ans d’existence en tant
qu’organisation indépendante, elle fait face à des défis colossaux, en se
voyant assignée plus de missions qu’elle n’a de ressources disponibles pour
les accomplir. L’USAF actuelle a la flotte la plus réduite et la plus vieille

1. J pour Joint

231
LTG (Ret.) David Deptula

de son histoire. De fait, elle se retrouve avec un besoin dramatique de mo-


dernisation et de recapitalisation, mais, en même temps, la demande d’uti-
lisation de ses capacités est en train d’exploser. L’âge moyen des avions
de l’USAF est de 30 ans et la plupart ne peuvent pénétrer les défenses
aériennes ennemies modernes.

Plus spécifiquement, 80% de sa flotte d’avions de chasse est composée


de vieux avions de 4e génération – seule 20% de la flotte d’avions de chasse
est furtive. Si nous voulons empêcher un conflit ou gagner si nous sommes
obligés de combattre, ce ratio doit être renversé. Le B-52 le plus récent a 59
ans et la plupart des avions-ravitailleurs ont été achetés il y a presque 60
ans. Durant les 30 dernières années, l’inventaire des avions de chasse de l’Air
Force s’est effondré d’environ 55% (passant de 4 400 à environ 2 000). Les
bombardiers ont été réduits en nombre de 57%, passant de 327 en 1990 à
140 en 2020. L’USAF a absorbé les plus grandes coupes budgétaires parmi
toutes les armées américaines depuis la fin de la guerre froide.

Les financements capacitaires de l’Air Force ont été diminués de moitié,


perdant 52% de son budget d’acquisition. En comparaison, les budgets ca-
pacitaires de l’Army et la Navy ont été réduits d’environ 30%, soit 20% de
moins à la fin. En un mot, notre USAF est actuellement en gériatrie. Elle
doit être modernisée et doit croître pour exploiter les technologies révolu-
tionnaires et les capacités nécessaires pour se battre et gagner contre n’im-
porte quel adversaire. La direction actuelle du Department of the Air Force le
comprend bien et s’engage pour corriger le tir. Le défi est de savoir si le reste
du Department of Defense et du Congrès auront la même implication.

23) Le développement du concept de combat en mosaïque est une de vos prio-


rités aujourd’hui. Si j’essaie de définir brièvement ce concept en disant qu’il
ressemble à une superposition de Kill Chains flexibles et indépendantes, suis-je
dans le vrai ou ai-je manqué quelque chose ? Et selon vous, à quoi aurait res-
semblé l’opération Inherent Resolve si elle avait été menée comme une guerre
en mosaïque ?

Votre description en une phrase est plutôt correcte. Le combat en mo-


saïque est un concept portant sur la constitution d’une future force, qui ex-
ploite la relation dynamique entre la structure de la force et des concepts
opérationnels pour saisir l’initiative offensive contre le système ennemi de
combat, tout en pouvant largement s’adapter au travers de l’ensemble du
spectre des opérations militaires. L’objectif du combat en mosaïque est d’ex-
ploiter les réseaux d’information pour créer une toile de tir (kill web) très
ventilée et décomposée, réduisant ainsi le volume de nœuds américains pou-
vant être ciblés, et qui s’assure que les réseaux militaires américains demeu-
reront efficaces dans des environnements contestés.

232
Interview

En ce qui concerne l’opération Inherent Resolve (OIR), le problème était


celui du commandement. Quand les opérations contre l’état islamique ont
débuté en 2014, le Président des Etats-Unis a clairement déclaré qu’il n’y
aurait pas de troupes américaines au sol participant aux combats en Syrie
ou en Irak. Les seules forces américaines impliquées dans des opérations de
combat pendant l’essentiel d’OIR (à l’exception d’un petit nombre de forces
des opérations spéciales) étaient celles constituant le bras armé de la puis-
sance aérienne – et pour trois quart d’entre elles, étaient installées dans les
avions de l’US Air Force. Cependant, les commandants de la force interar-
mées de l’opération Inherent Resolve furent toujours des officiers de l’Army.

Les chefs de CENTCOM n’auraient pas placé un commandant de divi-


sion de l’Army à la tête d’un Battle Group aéronaval, mais ils n’ont aucun
problème pour donner la direction d’une campagne aérienne à un com-
mandant d’un corps d’infanterie, de parachutistes ou de blindés. Peut-être
que s’il y avait eu un aviateur à la tête, les opérations aériennes contre l’état
islamique auraient été conçues comme une campagne aérienne contre un
état. Peut-être que l’état islamique aurait été réduit à néant en quatre mois
plutôt que quatre années. À la place, les opérations ont été menées comme
la poursuite des campagnes de contre-insurrection en Irak et en Afgha-
nistan, qui correspondaient justement à l’expérience des commandants de
l’Army mis en place.

24) Une évolution est annoncée, d’un modèle de contrôle centralisé et d’exécu-
tion décentralisée vers un autre schéma, celui d’un commandement centralisé,
d’un contrôle distribué et d’une exécution décentralisée. Ce qui signifie, parmi
d’autres choses, qu’un niveau supplémentaire est ajouté dans les procédures du
C2, qui pourraient finalement compliquer les choses et engendrer de nouvelles
vulnérabilités. Quel est l’avantage de ce nouveau niveau ?

Je dirais que le « contrôle distribué » n’ajoute pas un nouveau niveau de


C2, mais que c’est simplement une reconnaissance du fait que la conduite des
opérations de C2 doit être adaptée en fonction de la menace. Nous sommes
maintenant à un carrefour où les menaces, la technologie et la vitesse de l’in-
formation imposent un changement dans les architectures habituelles pour
commander et contrôler les forces aérospatiales. Ce qu’il faut, c’est une nou-
velle architecture pour soutenir un concept opérationnel actualisant le para-
digme du C2 tel qu’il a été récemment inscrit dans la doctrine de comman-
dement centralisé de l’USAF. Aucune percée technologique n’est nécessaire
pour instituer une nouvelle architecture de commandement, sachant que la
technologie existe déjà pour traiter les défis immédiats de la distribution du
C2. Le but est bien que le C2 ne puisse être éliminé par quelques frappes sur
des nœuds critiques.

233
LTG (Ret.) David Deptula

L’USAF est en train de développer un concept en appui des opérations


connu sous le nom d’Agile Combat Employment (ACE). L’ACE est un concept
de dispersion dans un délai court des forces et de nos moyens décisifs vers
plusieurs lieux différents pour augmenter notre capacité de survie, de projec-
tion de puissance et pour compliquer la planification de l’adversaire. Grâce
à un système de C2 adapté, il est possible de menacer les objectifs adverses
depuis plusieurs emplacements qui sont défendables, viables et déplaçables.
Les détails relatifs à l’application de ce concept dépendent uniquement du
terrain d’opération, mais fondamentalement, l’idée reste la même, et un C2
distribué/réparti est essentiel pour la réussite du concept.

25) Quelles seraient les compétences professionnelles des aviateurs pratiquant


le combat en mosaïque ?

Les compétences professionnelles pour transformer le système de guerre


aérienne selon une approche en mosaïque dépendent des logiciels et sont
donc par nature flexibles, adaptatifs et reprogrammables. La planification
d’opérations pouvant être adaptées dans le cadre de l’approche en mosaïque
demandera aux aviateurs de gérer et de coder ces éléments, en tant que pro-
cessus de planification de mission à l’intérieur du cycle opérationnel. Cela
inclut la planification préparée, le cycle entier de l’Air Tasking Order, et la
planification au niveau des escadres et escadrons avant et après que les hos-
tilités aient débuté.

26) Vous êtes le doyen du Mitchell Institute. C’est une institution plutôt unique
dans la communauté de la puissance aérienne. Quelles sont vos ambitions pour
le Mitchell Institute ? Qu’est-ce qu’un aviateur pourrait trouver en explorant
votre site web ?

Le Mitchell Institute for Aerospace Studies assume fièrement sa place de


seul think tank américain spécialisé dans la puissance aérienne et spatiale
au sein de la communauté de défense nationale. Reconnaissant que la com-
munauté de défense fait face à un point d’inflexion au milieu des pressions
fiscales et d’une évolution de l’environnement stratégique, c’est notre but
d’éduquer les auditoires les plus centraux sur les options politiques uniques
que peut fournir la puissance aérienne et spatiale. Au travers du développe-
ment d’un dialogue informé, avec des analyses judicieuses, nous cherchons
à orienter les décisions politiques et budgétaires pour exploiter pleinement
les capacités aérospatiales d’aujourd’hui et de demain. Les succès dans l’ave-
nir dépendront de la manière dont nous pouvons offrir aux dirigeants des
options efficaces pour chercher avec prudence à réaliser les objectifs. Les
aviateurs du monde entier peuvent trouver des études, des commentaires et
des points de vue de politique sur notre site sur Internet: [Link]
[Link]/

234
Interview

27) Y-a-t-il un espoir que vous écriviez un jour ou l’autre vos mémoires ou un
livre de théorie sur la puissance aérienne résumant vos réflexions ?

Oui … c’est quelque chose que j’ai l’intention de faire depuis maintenant
plus de 25 ans…Il semble juste que je n’ai pas réussi à trouver le temps, alors
que j’essaie de faire progresser l’éducation des gens sur la puissance aérospa-
tiale et d’être un avocat de ses vertus et valeurs.

235
236
RECENSIONS
238
Recensions

Thoughts on War
Phillip S. Meilinger

Lu par Jean-Patrice Le Saint

Est-il nécessaire de présenter ici le colonel Phillip S. Meilinger, auteur des


célèbres « Dix propositions sur l’arme aérienne » et coordinateur du monu-
mental The Paths of Heaven : The Evolution of Airpower Theory ?

Diplômé de l’US Air Force Academy (USAFA) en 1970, il est titulaire


d’un master de l’université du Colorado et d’un doctorat en histoire de
l’université du Michigan. Il sert d’abord comme pilote de C-130. À la fin
des années 1980, après une affectation à l’USAFA en tant que professeur, il
rejoint la division doctrine de l’Air Staff au Pentagone, puis intègre la cel-
lule de planification d’Instant Thunder lors de la guerre du Golfe. De 1992
à 1996, il est le doyen de la School of Advanced Airpower Studies (SAAS),
la toute nouvelle et prometteuse école des stratégistes de l’US Air Force. Il
enseigne ensuite la stratégie au Naval War College, avant de rejoindre Nor-
throp Grumman où il achève sa carrière comme analyste.

Auteur de douze livres et d’une centaine d’articles sur l’histoire militaire,


la théorie de la puissance aérienne et les opérations militaires, Meilinger est
une figure incontournable de l’étude de l’histoire et de la stratégie aériennes.
Son expérience de praticien, d’historien, de stratégiste et de pédagogue
confère à son œuvre un caractère unique et presque inclassable. Il est à la

239
Thoughts on War

fois biographe1, historien des organisations2, des idées3, mais aussi théori-
cien. Documentés avec précision, ses écrits contribuent à la redécouverte des
grandes figures, des auteurs majeurs et de l’histoire de l’Airpower, démarche
essentielle pour connaître ses principes, les conditions de ses succès et les
circonstances de ses échecs.

Publié en 2017, son Limiting Risk in America’s Wars adopte déjà un


point de vue différent de ses publications antérieures. C’est un ouvrage
plus politique, plus interarmées, plus prescriptif. Constatant la difficul-
té des États-Unis depuis 1945 à remporter des succès stratégiques malgré
leur puissance militaire, Meilinger observe que les opérations privilégiant
la projection de grands contingents terrestres ont souvent conduit à l’im-
passe, voire à l’échec. À l’inverse, l’emploi combiné de capacités de rensei-
gnement, de capacités aériennes et de forces spéciales, en appui de combat-
tants locaux, a été en mesure de produire des succès rapides. La formule
est d’autant plus pertinente pour les États-Unis que, dans des interventions
où leurs intérêts vitaux sont rarement en jeu, le seul moyen de conserver
un soutien populaire est d’en minimiser le coût. Meilinger plaide dès lors
pour une nouvelle approche de la stratégie militaire, plus indirecte, consis-
tant à déporter le combat là où il est possible d’établir une supériorité locale,
à moindre coût et à moindre risque.

Thoughts on War prolonge et approfondit cette thèse. Il ne s’agit pas d’un


ouvrage totalement inédit mais, comme Airwar : Theory and Practice publié
en 2003, de la publication d’essais révisés, déjà parus dans diverses revues, de
2007 à 2017 : Air and Space Power Journal, Joint Force Quarterly, Parame-
ters, Strategic Studies Quarterly. À la différence d’Airwar, Thoughts on War
offre cependant la primeur de quelques inédits, et l’ensemble est agencé en
trois grandes parties cohérentes.

Une première partie, conceptuelle, porte sur les théories de la guerre. Elle
invite à relativiser les préceptes clausewitziens, jugés excessivement structu-
rants et partiellement inadaptés aux enjeux contemporains. L’affirmation
selon laquelle « la guerre est instrument politique » a conduit à de multiples
interprétations, sans doute bien au-delà de ce que voulait dire Clausewitz.
Elle est du reste peu éclairante pour les autorités politiques et militaires lors-
qu’il s’agit de décider et d’agir, et ne couvre qu’une partie des situations ;
souvent, la guerre s’impose plutôt pour des raisons culturelles, comme la
fierté, l’honneur, la peur, le désir de revanche, l’amour, la haine ou le pres-
1. Biographies des généraux Hubert R. Harmon et Hoyt S. Vandenberg.
2. Bomber : The Formation and Early Years of Strategic Air Command, Maxwell, Air Univer-
sity Press, 2012. [Link]
LINGER_BOMBER.pdf
3. P. S. Meilinger, Airpower and Air Theory, A review of the Sources. Maxwell, Air University
Press, 2001. [Link]

240
Recensions

tige. La nature prétendument immuable de la guerre est elle aussi discutable,


selon Meilinger, comme le montre le développement de nouvelles méthodes
de combat qui conditionnent la guerre elle-même. Après avoir souligné les
mutations récentes de la conflictualité, cette partie se conclut en proposant
des principes de la guerre plus ajustés à l’époque contemporaine.

Une deuxième partie, plus historique, évoque le recours aux fronts


secondaires à travers l’histoire, de l’expédition de Sicile pendant la guerre du
Péloponnèse à l’opération Torch de 1942, et en tire des enseignements. Un
essai souligne l’importance de la maîtrise du temps, dont les effets physiques
et psychologiques peuvent être considérables (surprise, choc) à condition de
parvenir à une bonne synchronisation des opérations, en particulier celles
qui combinent l’engagement de plusieurs composantes. Un autre aborde les
conséquences néfastes et même contre-productives d’une vision par trop seg-
mentée des opérations interarmées, à travers l’analyse de la campagne de
Norvège de 1940.

Une troisième partie se focalise enfin sur les expériences américaines. Elle
souligne la primauté du facteur culturel dans la conception et la conduite
d’une stratégie. Leurs différences de perspective et d’éthos expliquent pour-
quoi les « terriens », les marins et les aviateurs pensent la guerre et s’y pré-
parent différemment. Elles expliquent aussi pourquoi chaque composante a
une lecture propre des combats passés, et des raisons ayant conduit au succès
ou à l’échec. Meilinger illustre cette idée au travers de l’exemple de la guerre
dans le Pacifique entre 1941 et 1945. Pour les marins, c’est l’imposition
d’un embargo sous-marin qui explique la victoire finale des États-Unis. Les
« terriens » mettent plutôt en avant la campagne de Mac Arthur tandis que
les aviateurs retiennent surtout les effets des bombardements stratégiques,
qui culminèrent avec Hiroshima et Nagasaki. Or, souligne Meilinger, c’est
la conjonction de chacun de ces efforts qui fut payante, malgré les frictions
causées par l’organisation complexe du commandement sur le théâtre.

Deux essais dans cette troisième partie traitent plus spécifiquement de


puissance aérienne. Le premier rappelle son rôle primordial dans la mise
au point du processus de ciblage, lors de la seconde guerre mondiale, illus-
trant la singularité avec laquelle les aviateurs considéraient la guerre et la
manière la plus efficace de vaincre. Malheureusement, l’organisation du ren-
seignement, la technique et les méthodes d’analyse permettant d’évaluer les
effets des frappes n’étaient pas en place à l’époque – il faudra attendre les
années 1990. Logiquement, le deuxième essai analyse l’effet des campagnes
anglo-saxonnes de bombardement stratégique, à travers l’enquête ordonnée
en 1944 par le président Roosevelt (USSBS, US Strategic Bombing Survey).
En guise de synthèse, le dernier chapitre revient sur le modèle préconisé dans
Limiting Risks in America’s Wars, supposé capitaliser sur la vitesse et la sur-

241
Thoughts on War

prise, sur les atouts propres de chaque composante, et sur les nouvelles tech-
niques et doctrines : engagement limité, approche indirecte, prépondérance
des capacités aérospatiales.

Une fois la lecture terminée, que retenir de cette profusion de thèmes,


d’analyses, d’exemples et de concepts, sur une période courant de l’Antiquité
aux opérations contemporaines au Levant ? Thoughts on War est en fait un
ouvrage protéiforme, propre à satisfaire le stratégiste aussi bien que l’histo-
rien militaire.

Le premier fera son miel de la remise en cause du paradigme clausewit-


zien, qui conditionne encore fondamentalement l’art occidental de
la guerre, en particulier par la recherche d’une bataille décisive gour-
mande en ressources et qu’il semble de plus en plus difficile de mettre
en scène. Ce paradigme érigé en dogme par les tenants de la confron-
tation directe, l’US Army essentiellement, paraît aujourd’hui d’autant
plus insatisfaisant qu’il fut élaboré par un intellectuel occidental du dé-
but du XIXe siècle, qui s’était concentré sur la guerre « de grand style »
et avait ignoré l’importance du facteur technique, du fait maritime et,
a fortiori, la dimension aérienne puis spatiale, cybernétique et information-
nelle de la guerre moderne.

Dans la même veine, tout aussi stimulante est l’invitation à penser les prin-
cipes de la guerre aérienne, autrement que par la transposition à la troisième
dimension de préceptes élaborés en d’autres temps pour un combat qui ne se
concevait que dans le plan. À cet égard, les dix principes de Meilinger pro-
posent un aggiornamento certes discutable, mais salutaire, car représentatif de
la globalité des engagements contemporains et de leur caractère interarmées :
suprématie aérienne, spatiale, cybernétique et navale ; sécurisation du terri-
toire national ; unité de commandement ; intégration de tous les instruments
de puissance ; approche interarmées ; renseignement ; aptitude à fonctionner
en réseau ; mobilité ; précision ; prise en compte des médias et initiative. Le
stratégiste lira enfin avec profit les réflexions sur la notion de victoire décisive,
devenue tellement galvaudée qu’elle en a perdu toute signification et toute uti-
lité pratique. Pour Meilinger, les victoires décisives sont rares malgré l’éclat de
certains succès tactiques, car c’est d’abord à ses conséquences de long terme
que se mesure le caractère décisif d’une bataille ou d’une campagne.

L’historien appréciera pour sa part l’omniprésence des références au pas-


sé, qui puisent dans le patrimoine occidental mais ne s’y limitent pas. Il ob-
jectera peut-être cependant qu’à l’image de Liddell Hart, auquel Meilinger
voue une admiration, les exemples sont choisis à dessein, pour bâtir et étayer
une thèse esquissée a priori. Objection classique et recevable mais en partie
seulement car l’auteur, dont la rigueur intellectuelle ne saurait être suspecte,

242
Recensions

assume sans doute délibérément son approche utilitariste des enseignements


du passé.

On pourra regretter le prisme essentiellement américain de Thoughts on


War. La relation politico-militaire, le contexte d’élaboration de la décision,
les concepts opérationnels sont d’abord et avant tout ceux en vigueur aux
États-Unis. Appréciant l’aisance avec laquelle il manipule les concepts et ar-
ticule ses idées, on aurait aimé voir Meilinger adopter une perspective plus
large encore, discourir sur l’applicabilité de ses idées à des puissances de
moindre envergure, ou encore sur les enjeux des coalitions contemporaines.
Ce serait oublier la finalité première de l’ouvrage : susciter et nourrir une
réflexion informée chez ses compatriotes. Ayant reçu l’hommage appuyé de
personnalités éminentes, dont le général David D. Deptula et le professeur
Richard P. Hallion, Thoughts on War n’est peut-être pas l’ouvrage le plus
remarquable des vingt dernières années comme le prétend ce dernier. Il n’en
constitue pas moins une contribution précieuse au renouvellement de la pen-
sée aérienne et, pour les amateurs de la ligne claire de Meilinger, un livre à
avoir dans sa bibliothèque. Un livre à lire et à relire. Un livre à méditer.

243
Selling Schweinfurt…

Selling Schweinfurt :
Targeting Assessment, and Marketing in
the Air Campaign Against German Industry
Brian D. Vlaun

Lu par Jean-Charles Foucrier

La conception du bombardement stratégique allié durant la Seconde


Guerre mondiale repose à la fois sur des doctrines issues de l’Entre-deux-
guerres, pour la plupart dénuées de socle opérationnel, et sur les informa-
tions prodiguées de manière continue par les organisations de renseignement
aérien pendant le conflit. Brian D. Vlaun s’intéresse en particulier à ces com-
munautés de services, avec pour problématique leur inaptitude à présenter
un tableau complet et cohérent à destination des généraux conduisant le
bombardement stratégique, du fait de leurs conflits d’intérêts et querelles
internes. Docteur en stratégie militaire de l’USAF’s School of Advanced Air
and Space Studies, colonel à l’état-major général de l’USAF. Vlaun possède
toutes les connaissances et la crédibilité nécessaires pour traiter ce sujet très
spécifique. Il s’inscrit dans une historiographie américaine et anglo-saxonne
historiquement dynamique sur l’Air Power1, et plus précisément dans la thé-

1. Voir notamment S. Cox (intro.), The Strategic Air War Against Germany, 1939-1945 : The
Official Report of the British Bombing Survey Unit. Abingdon-on-Thames, Routledge, 1998; M.
S. Sherry, The Rise of American Air Power : The Creation of Armageddon. New Haven, Yale Uni-
versity Press, 1989 ; et plus récemment P. Haun, C. Jackson & T. Schultz, Air Power in the Age of
Primacy. Cambridge, Cambridge University Press, 2021; V. Fedorchak, Understanding Contem-
porary Air Power. Londres, Routledge, 2020.

244
Recensions

matique à forte charge symbolique des raids désastreux de Schweinfurt et


Regensburg (août – octobre 1943)2.

L’auteur choisit de comparer les services de renseignement alliés avec


des agences commerciales. Les services de renseignement aérien cherchent
à vendre (To sell) leurs solutions de ciblage (Targeting) grâce à des « procédés
de promotion » (Marketing) pour convaincre les décideurs, puis de mettre en
valeur leur performance avec l’évaluation des effets (Battle Damage Assess-
ment). Cette métaphore, inspirée par les trajectoires de certains membres
des services de renseignement, en particulier ceux du Committee of Opera-
tions Analysts (COA) avec ses juristes, économistes, banquiers et hommes
d’affaires, sert de fil rouge à l’ouvrage. « Le comité fonctionnait comme une
société commerciale au sein de l’état-major aérien », écrit Vlaun. « Il reposait
sur un style de direction calqué sur le modèle de l’entreprise, en imaginant
des généraux disposant du pouvoir ». (p. 50).

L’auteur analyse dans un premier temps le décalage existant entre la doc-


trine de bombardement stratégique théorique prêchée par l’ACTS depuis les
années 1920, et l’absence de toute organisation concrète de service de rensei-
gnement aérien dans l’armée américaine en 1939. Celui-ci est pratiquement
créé ex nihilo au début des hostilités, ce qui explique l’inexpérience criante
de ses cadres et d’importantes lacunes. Les écoles de formation sont hâtive-
ment ouvertes, comme la Harrisburg School chargée d’instruire les jeunes
officiers à l’analyse photographique. « Les nouveaux officiers du renseigne-
ment aérien étaient poussés sur le théâtre européen malgré une formation
inefficace » résume Vlaun (p. 94).

L’auteur poursuit par l’édifiante histoire des rivalités entre les nombreux
services de renseignement aériens, à la fois entre les pays alliés, mais aussi
au sein de chaque armée. Il n’existe pas d’armée de l’Air américaine indé-
pendante durant la Seconde Guerre mondiale, mais des Forces aériennes de
l’armée de Terre des États-Unis ; l’US Navy est pour sa part autonome. Cette
quête de l’indépendance des aviateurs, finalement acquise en 1947, guide la
conduite de leur chef, le général Henry H. Arnold. Il s’appuie à Washington
sur le COA, composé d’experts soigneusement sélectionnés. En Angleterre,
le chef des forces aériennes américaines, le général Ira C. Eaker, dispose de
son propre service de renseignement, l’Operational Research Section (ORS)
de la 8th Army Air Force, appuyé par la suite par l’Office of Strategic Services
(OSS). L’homologue britannique de Eaker, le général Arthur Harris, reçoit
les informations de sa propre ORS, et de multiples autres sources tels que le
Ministry of Economic Warfare (MEW). Loin de former un concert harmo-
nisé du renseignement, ces multiples organismes s’affrontent par rapports

2. M. Middlebrook, The Schweinfurt-Regensburg Mission: The American Raids on 17 August


1943. New-York, Scribner Book Company, 1983.

245
Selling Schweinfurt…

interposés pour proposer le ciblage le plus pertinent de l’Allemagne et de


l’Europe occupée, et obtenir les résultats les plus efficaces. Le COA, l’orga-
nisme le plus proche du plus haut décideur, Arnold, manœuvre habilement
pour conserver sa position : « Les membres du COA choisissaient de dire à
Arnold ce qu’il voulait entendre, ou du moins ce qu’ils estimaient comme tel,
afin de renforcer leur ciblage » (p. 144). Chaque entité possède une liste pré-
férentielle de cibles, défendant en particulier le paradigme de la cible idéale,
dont la destruction doit provoquer un « goulot d’étranglement » (Bottle-
neck) dans l’économie nazie et son déclin irrémédiable.

Dans son ouvrage, l’auteur s’intéresse au Bottleneck ultime identifié par


le COA : les usines de production de roulements à billes (Ball Bearing), avec
notamment le vaste centre industriel de Schweinfurt en Bavière. « Les roule-
ments à billes promettaient la rentabilité parfaite dans un système de cibles,
puisque leur baisse de production permettrait d’impacter d’autres indus-
tries et d’atteindre plusieurs objectifs en même temps » (p. 102). Si l’usine de
Schweinfurt semble représenter un bon investissement, le COA et les autres
organisations oublient pourtant les principes fondamentaux de l’usage de la
puissance aérienne : « Les différentes organisations proposaient des perspec-
tives limitées à leurs seuls points de vue, aucune ne se focalisant en premier
lieu sur la supériorité aérienne » (p. 132). Celle-ci est pourtant loin d’être
acquise par les Alliés au cours de l’été 1943, alors même que la capacité du
bombardier lourd B-17 à se défendre seul contre les chasseurs ennemis est
remise cause par ses engagements opérationnels depuis un an. Les deux raids
sur Schweinfurt en août et octobre 1943 se soldent par des pertes catastro-
phiques, avec en particulier le 13 octobre la destruction de 74 bombardiers sur
291 avions engagés. Les effets sur la production allemande, présentés comme
sévères par le COA, se révèlent négligeables du fait des mesures de dispersion
de l’économie et des importations de Suède. Sous couvert du mauvais temps
hivernal, les opérations sur l’Allemagne sont arrêtées jusqu’à l’engagement
des chasseurs d’escorte à longue distance P-51 et P-38, en février 1944. Ea-
ker paie le prix des ambitions infondées de l’aviation stratégique américaine,
en étant remplacé à la tête de la 8th AAF par le général Carl A. Spaatz, en
charge d’assurer la couverture aérienne d’Overlord.

Brian D. Vlaun montre de manière convaincante les faiblesses de la


communauté du renseignement aérien allié, avec un défaut d’articulation
rédhibitoire entre renseignement, ciblage et maîtrise de l’air. Ces problèmes
subsistent jusqu’à la fin de la guerre, toutefois atténués à partir du printemps
1944 par la maîtrise des cieux acquise par les Alliés, synonyme d’une attri-
tion moindre. Les querelles internes n’en restent pas moins virulentes, no-

246
Recensions

tamment dans le cadre des préparatifs de l’opération Overlord – dépassant


le cadre de cet ouvrage, débouchant sur une sérieuse crise politique en avril
1944 quelques semaines avant le débarquement de Normandie3.

Rédigé dans un style alerte et clair, l’ouvrage de Brian D. Vlaun s’inscrit


dans la thématique complexe du bombardement stratégique entre 1942 et
1943, nécessitant des connaissances certaines sur le fait aérien militaire pour
en apprécier toute la richesse. On souhaiterait que d’autres livres soient pu-
bliés avec la même maîtrise sur des objets moins souvent présents dans l’his-
toriographie américaine en lien avec le bombardement stratégique, tels que
les pertes civiles sur l’Allemagne et les pays occupés ou encore les troubles
comportementaux de guerre (Combat Stress Reaction) du personnel navi-
gant, potentiellement interprétés comme un manque de courage4.

Ce livre s’adresse ainsi en premier lieu aux historiens et étudiants de la


puissance aérienne, et de manière plus générale aux chercheurs et passionnés
de la Seconde Guerre mondiale.

3. J. C. Foucrier, La Stratégie de la destruction. Paris, Vendémiaire, 2017.


4. E. Jones, « ‘‘LMF’’: The use of Psychiatric Stigma in the Royal Air Force during the Second
World War », The Journal of Military History, n°70, avril 2006, p. 439-458 ; Mark K. Wells,
Courage and Air Warfare : The Allied Aircrew Experience in the Second World War. Londres,
Routledge, 1995.

247
Air Power’s Lost Cause…

Air Power’s Lost Cause :


The American Air Wars of Vietnam
Brian D. Laslie

Lu par David Pappalardo

La récrimination n’est-elle pas coupable et dangereuse lorsqu’elle consiste


à s’épargner le temps de l’introspection ? Telle est la question que pose l’his-
torien américain Brian D. Laslie aux exégètes de la puissance aérienne dans
Air Power’s Lost Cause : The American Air Wars of Vietnam.

Brian D. Laslie est à la tête du département histoire de l’USAFA1 et signe


avec ce livre incisif et bien documenté un troisième ouvrage sur la puissance aé-
rienne après The Air Force Way of War (2015)2 et Architect of Air Power (2017).

Laslie nous propose une analyse critique des différentes campagnes aériennes
qui ont été menées en Asie du Sud-Est entre 1961 et 1975. Il distingue 6 types de
guerres aériennes, constatant que ces dernières ont été conçues et exécutées bien
souvent indépendamment les unes des autres, polluées par la lutte entre les diffé-
rents services (US Navy – Marine Corps – USAF – Army) ou encore les rivalités
au sein de l’USAF (Strategic Command versus Tactical Command).

1. United State Air Force Academy, l’École de l’Air Américaine .


2. Dans son premier ouvrage, Laslie expliquait en quoi l’entraînement et les tactiques inadaptés
avaient été les principales causes de la forte attrition que l’aviation américaine avait connue au
Vietnam, avant de montrer comment les leçons apprises lors de ce traumatisme avaient finalement
poussé les différents services à se réformer des années plus tard.

248
Recensions

« Le manque de cohésion nationale, mais aussi les rivalités interservices


et les luttes intestines au sein de l’Air Force ont dessiné les lignes de fractures
fragilisant la puissance militaire américaine au Vietnam. Elles ont empêché
la mise en place d’une campagne aérienne unifiée et cohérente pour vaincre
le communisme et protéger le Sud-Vietnam. Au contraire, ce sont plusieurs
guerres aériennes, rarement coordonnées, qui s’y sont déroulées ». 3

Il suit pour cela une approche non pas chronologique, mais thématique,
analysant successivement les 6 guerres aériennes qu’il identifie :

1. Les campagnes aériennes stratégiques conduites au Nord-Vietnam, parmi


lesquelles Rolling Thunder (mars 1965- octobre 1968), Linebacker I (mai à
octobre 1972) et Linebacker II (les 11 jours de Noël 1972) demeurent les
plus emblématiques.
2. Les campagnes d’acquisition de la supériorité aérienne pour protéger
les bombardiers et chasser les MIG-17 et MIG-21 du ciel nord-vietna-
mien.
3. Les missions d’appui aérien menées dans le Sud-Vietnam au profit de la
campagne terrestre.
4. Les guerres secrètes menées au Laos et au Cambodge. Il s’agit principa-
lement de missions d’interdiction contre les flux logistiques venant du
Nord le long de la piste d’Hô Chi Minh. Les frappes ont continué après
les accords de Paris signés en janvier 1973, faisant du Laos et du Cam-
bodge les deux pays les plus bombardés au monde depuis la naissance de
l’aviation militaire4.
5. Les campagnes aériennes de l’US Navy (interdiction et chasse) menées à
la fois au Nord-Vietnam et au Sud-Vietnam.
6. La guerre aéromobile de l’armée de terre américaine, avec notamment
l’emblématique hélicoptère UH-1 « Huey ».

La thèse principale de Brian D. Laslie est centrée sur l’idée de la « cause


perdue », qui donne le titre à son livre, et qui rappelle le narratif brandi par
les Sudistes à l’issue de la Guerre de Sécession. Pour ces derniers, nonobs-
tant le génie de leurs chefs et le sacrifice des soldats, l’issue de la guerre était
scellée dès le début des hostilités. Le potentiel industriel et démographique
du rouleau compresseur Nordiste était trop puissant pour être défait. De

3. “The Vietnam fractured along country, service, and inter-service lines. Rather than one air
portion of an overall campaign to defeat communism and protect South Vietnam, numerous aerial
operations began to occur, and not all of them were cohesively linked together.” (p.24)
4. Le Laos reçut entre 2 et 3 millions de tonnes de munitions sur son territoire, comprenant un
million par habitant. À titre de comparaison, le théâtre européen reçut « seulement » 1,5 million
de tonnes de munitions pendant toute la durée de la Seconde Guerre mondiale.

249
Air Power’s Lost Cause…

même, à la fin de la guerre, les avocats de la puissance aérienne ont cherché


à contrôler rétrospectivement le narratif sur son efficacité au Vietnam. Ils
l’ont détourné à leur avantage, dans une manœuvre contrefactuelle souvent
de mauvaise foi, en s’appuyant sur deux idées. La puissance aérienne aurait
d’abord été bridée et mal employée au Vietnam. Des bombardements plus
massifs dès 1965 auraient pu changer le cours du conflit5. Une opération
de type Instant Thunder (bombardement systémique et brutal) aurait ainsi
été plus efficace que l’opération Rolling Thunder (campagne coercitive gra-
duelle). Par ailleurs, lorsque la puissance aérienne a pu déchaîner tout son
potentiel lors de l’opération Linebacker II, elle aurait rapidement provoqué
la fin au conflit.

Laslie s’attache à démontrer que ces deux assertions sont fausses et que
l’enfermement cognitif des responsables de l’USAF dans un narratif fantas-
mé ex post les a empêchés de réaliser une introspection salvatrice. L’auteur
relève notablement trois points pour illustrer le fait que la puissance aérienne
ne fut pas aussi décisive que ces avocats aiment le penser. D’abord, les bom-
bardements dans le Nord Vietnam n’ont jamais réussi à faire plier la volonté
de l’ennemi. Affirmer que Linebacker II entraîne la fin du conflit relève d’un
paralogisme post hoc ergo propter hoc qui consiste à confondre la cause avec
les événements précédant un fait. Les conditions de la fin du conflit étaient
déjà fixées entre les belligérants lorsque débuta Linebacker II. Dans un autre
domaine, les missions d’appui feu dans le Sud Vietnam – exceptions faites de
l’embuscade de la Drang (novembre 1965) et de la défense du camp fortifié
de Khe Sanh (janvier à avril 1968) – auront finalement eu un effet limité, voire
contreproductif :

« La puissance aérienne américaine s’est avérée être un atout décisif, mais


certainement pas tel qu’imaginé au départ. Alors qu’elle aurait dû incarner
la supériorité technologique et la détermination politique américaines, elle n’a
pas incité le Sud à prendre son destin en main dans un désir de stabilité et d’in-
dépendance. Au contraire, les bombardements aériens ont aliéné une grande
partie de la population contre l’intervention américaine et le gouvernement
sud-vietnamien, les poussant dans les bras du Viet Cong et du front de libéra-
tion nationale. » 6

Enfin, malgré les succès de l’opération Bolo imaginée par le légendaire


Robin Olds, au cours de laquelle 7 MIG-21 sont abattus en une seule mis-

5. Le général Curtis Lemay, alors à la tête du Strategic Air Command, aurait suggéré de « renvoyer
le Vietnam à l’âge de pierre ».
6. “American air power proved be a decisive asset, but certainly not in the way it was intended.
Rather than demonstrating resolve and technological superiority, and reinforcing South s desire
for stability and independence, it did exactly the opposite, much of the populace against the Amer-
ican intervention, the South Vietnamese government, and into the hands of the Viet Cong and the
National Liberation Front.” (p.59).

250
Recensions

sion7, Brian D. Laslie montre que les Américains n’ont jamais réussi à obte-
nir la suprématie aérienne dans le Nord-Vietnam, que ce soit en raison de la
chasse adverse ou des batteries sol-air SA-2.

« Tout au long de la guerre, les systèmes de défense antiaérienne intégrant


les chasseurs MiG, l’artillerie antiaérienne ou les missiles surface-air ont per-
mis de contester significativement la maîtrise du ciel aux Américains. Plus tard,
lors des campagnes Linebacker I et II, cette même architecture fera encore plus
de ravages sur les bombardiers stratégiques américains ».8

Précisément, la perte de 15 B-52 pendant les 11 jours de l’opération Line-


backer II (et la mise au rebut de 9 autres, particulièrement endommagés pen-
dant les raids) fut un traumatisme pour le Strategic Air Command (SAC)9,
qui continuait de penser que « le bombardier passerait toujours ».

En synthèse, Brian D. Laslie démontre que la puissance aérienne n’a pas


été une force décisive dans le conflit vietnamien, mais que les aviateurs pré-
férèrent mettre en avant d’autres aspects qui diminuent leurs responsabilités.

L’analyse de l’auteur est pertinente et s’inscrit dans un courant d’étude


ouvert par Mark Clodfelter qui tend à questionner l’emploi de la puissance
aérienne au Vietnam et à critiquer son interprétation classique10. Par ail-
leurs, les idées défendues par Laslie résonnent avec des problématiques bien
actuelles à de nombreux égards. La première concerne la question de la dif-
férenciation et souligne les limites de la polyvalence. Pour Laslie, l’appareil
de guerre américain était en effet dimensionné pour un affrontement symé-
trique contre l’Union Soviétique, finalement peu adapté au conflit dans le-
quel il a été engagé au Vietnam. Or, une préférence pour une forme de conflit
ne préfigure pas nécessairement la manière dont une armée sera engagée et
ne la prépare que de manière incomplète11.

En outre, Laslie met en avant l’importance capitale d’unifier tous les


moyens aériens sous une seule autorité (hélicoptères compris), à des fins de

7. Robin Olds a initié une mission de chasse libre « en déguisant » la signature radar des F-4
pour les faire passer pour des F-105, cible privilégiée des Mig-21 vietnamiens. Ces derniers sont
tombés dans le piège et ont débuté leur interception sur ce qu’ils pensaient être des cibles faciles.
Leur surprise se mua en effroi lorsqu’ils découvrirent qu’ils avaient à faire à des F-4 équipés de
missiles AIM-9 Sidewinder et d’AIM-7 Sparrow.
8. “However, throughout the war, the combined integrated air defense mechanisms of MiGs, AAA,
and SAM systems hindered American control of the sky. Later the war, this IADS system wreaked
even more havoc on America’s strategic bombers during the Linebacker I and II campaigns”.
(p.93)
9. Commandement stratégique américain responsable de la dissuasion nucléaire.
10. M. Clodfelter, The Limits of Air Power: The American Bombing of North Vietnam. Lincoln,
University of Nebraska Press, 2006.
11. « The US Air Forces learned that the preferred way of war was not the most likely » -p.163

251
Air Power’s Lost Cause…

déconfliction de l’espace aérien, pour être en mesure de basculer les efforts


rapidement au gré des besoins (unité de l’effort), et synchroniser les effets de
manière optimale.

Le troisième point concerne la problématique des postures de déni d’ac-


cès. Malgré leur supériorité technologique, les Américains se sont heurtés
à un système nord-vietnamien de défense aérienne intégré (chasseurs et
moyens sol-air), qui a entravé significativement leurs actions.

Enfin, le conflit vietnamien illustre l’effacement progressif des frontières


entre les niveaux stratégiques et tactiques. Des B-52 furent utilisés pour
des missions d’appui feu pendant la bataille de Khe Sanh ou de Ia Drang
alors que les F-4 Phantom II étaient utilisés pour frapper des cibles straté-
giques dans le Nord. Une force aérienne n’est donc ni stratégique, ni tactique
par construction : sa versatilité lui permet précisément de dépasser le décou-
page traditionnel des niveaux de la guerre en passant de l’un à l’autre selon
la nature de l’objectif et de l’effet recherché.

En conclusion, cet ouvrage est une invitation à ne jamais céder à la ten-


tation victimaire (Lost Cause Mentality) lorsqu’arrive l’heure du bilan et du
retour d’expérience. Ce qui est décrit dans ce livre pour le Vietnam est aussi
valable pour l’Afghanistan : un officier américain interpella un jour un mili-
taire communiste vietnamien en avançant que les Etats-Unis n’avaient fina-
lement jamais été battus sur le terrain. Ce à quoi ce dernier répondit : « c’est
peut-être vrai, mais ce n’est pas pertinent ». Dans une symétrie étonnante, un
officier général britannique a déclaré le 2 octobre 2021 devant la presse qu’il
était trop tôt pour dire si la campagne en Afghanistan était un échec, arguant
à la manière de l’officier américain « qu’aucune bataille n’y avait été perdue ».
Peut-être mon général, mais ce n’est toujours pas pertinent.

252
Recensions

Opération Poker
Au cœur de la dissuasion nucléaire
française
Bruno Maigret

Lu par Philippe Steininger

Parmi les questions de défense, la dissuasion nucléaire tient une place par-
ticulière qu’elle doit à la radicalité de ses effets, l’ampleur des moyens qu’elle
mobilise et sa très forte dimension politique. Elle divise ou séduit, mais inté-
resse toujours ceux qui suivent les affaires militaires avec intérêt. Force est de
constater qu’il n’est pas dans notre pays de programme politique sans réfé-
rence à la dissuasion nucléaire. Il y a là un élément qui devrait inciter le plus
grand nombre à lire « Opération Poker – Au cœur de la dissuasion nucléaire
française ». Cet ouvrage, que propose le général Bruno Maigret assisté du
colonel Amaury Colcombet, offre en effet une excellente perspective sur la
dissuasion nucléaire et permet d’en comprendre les ressorts. La démarche
est d’autant plus bienvenue que, comme l’écrit Hubert Védrine dans sa pré-
face, « la théorie et l’histoire des systèmes de dissuasion nucléaire et les débats
récurrents à leur sujet sont peu, ou mal connus ».

Le débat sur la dissuasion nucléaire présente la singularité d’être à la fois


marqué par la protection du secret, la subtilité des concepts employés et le
très fort intérêt qu’il suscite auprès de non-spécialistes. Sur ce sujet comme
sur beaucoup d’autres mais avec une force particulière, « ceux qui parlent ne

253
Opération Poker…

savent pas et ceux qui savent ne peuvent parler », pour reprendre une for-
mule bien connue. Face à ce dilemme, le livre de Bruno Maigret révèle tout
son intérêt. Ils sont bien peu en effet dans notre pays à connaitre aussi bien
que lui la dissuasion nucléaire dans toute sa plénitude et encore moins à en
maitriser à la fois les volets théoriques comme pratiques.

C’est d’abord en tant qu’acteur de terrain que Bruno Maigret a fait ses
gammes dans le domaine nucléaire militaire. Dans un cockpit de Mirage
2000N, il a pris toute la mesure des exigences opérationnelles très élevées
de la mission de dissuasion. Exécutant, mais aussi commandant d’un esca-
dron nucléaire et responsable devant les autorités de l’entrainement de ses
équipages, il s’est alors forgé une compréhension intime de ce qu’était la
réalité de la dissuasion au sein de sa composante aéroportée. Plus tard, à
la tête d’une base aérienne à vocation nucléaire, il a embrassé plus large-
ment les aspects multiples de la mission de dissuasion, notamment au travers
de la prise en compte des exigences de sûreté nucléaire. À l’état-major des
Forces aériennes stratégiques, mais surtout à la tête de la division « Forces
nucléaires » de l’état-major des armées, il a pu accéder aux rouages confi-
dentiels de la dissuasion nucléaire française, à la charnière du politique et du
militaire. Associé à la préparation et à la tenue des Conseils des armements
nucléaires présidés par le Président de la République, il est entré dans le club
très fermé de « ceux qui savent vraiment… et comprennent ». Son passage
à la tête des Forces aériennes stratégiques, où il a incontestablement impri-
mé sa marque, est venu ensuite parachever un parcours dans les différentes
strates de la dissuasion, qu’il est raisonnable de qualifier d’exceptionnel. On
comprend dès lors que le livre de Bruno Maigret n’est ni celui d’un « témoin
de passage », ni celui d’un as de la rhétorique stratégique nourri à la lecture
d’écrits purement théoriques. Il est celui d’un expert maitrisant toutes les
dimensions de la dissuasion nucléaire, ce qui le rend unique et indispensable
dans toute bibliothèque stratégique de qualité. « Opération Poker – Au cœur
de la dissuasion nucléaire française » offre donc, à l’image de son auteur,
un visage à la Janus. L’ouvrage traite à la fois de la face conceptuelle de la
dissuasion et de sa mise en œuvre. Au moment de refermer le livre, le lecteur
dispose des clefs nécessaires à la compréhension de ce qu’est la dissuasion
nucléaire française aujourd’hui et peut profiter d’un aperçu captivant sur les
missions des Forces aériennes stratégiques. Pour ce faire, l’ouvrage est struc-
turé en deux parties équilibrées et très complémentaires.

La première partie expose et explique au lecteur les ressorts de la dis-


suasion nucléaire en général. Après une mise en perspective historique, sa
« grammaire », si particulière, y est décortiquée en faisant ressortir le ca-
ractère central de la notion de crédibilité. L’évocation des rôles clefs joués
par le Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives et la
Direction générale de l’armement sont aussi mis en lumière avec justesse. La

254
Recensions

question de l’acceptabilité morale de la dissuasion nucléaire est enfin abor-


dée, ce qui est rare dans ce type d’ouvrage.

La seconde partie du livre est consacrée aux Forces aériennes stratégiques


– les FAS - qui incarnent la composante aéroportée permanente de la dissua-
sion. Y sont non seulement présentés leurs spécificités, leurs moyens et leurs
concepts d’emploi, mais aussi comment, avec la composante océanique, elles
représentent ensemble la force et la pertinence de la posture nucléaire fran-
çaise. La complémentarité des deux composantes – « une qui se voit et une
qui ne se voit pas » selon les mots de François Hollande dans son discours
sur la dissuasion de février 2015 - y fait l’objet d’un développement dont les
mots ont été pesés au trébuchet et qui justifie sans ambiguïté leurs deux exis-
tences. Il est d’ailleurs loin d’être anodin que cette partie ait fourni au livre
son titre originel, à savoir « Celle qui se voit », avant que l’éditeur n’en décide
autrement. Une autre forme de complémentarité, celle qui existe entre les
forces aériennes conventionnelles et nucléaires, est aussi abordée utilement.
La dualité nucléaire-conventionnel des FAS est rappelée en soulignant son
caractère spécifique et ses effets bénéfiques, à la fois pour la dissuasion et
l’armée de l’air et de l’espace.

L’ultime chapitre offre enfin un regard sur l’intimité des opérations


conduites par les FAS au travers d’une description précise d’un exercice Po-
ker, tout en restant dans les limites de la protection du secret de la défense
nationale. Cet exercice emblématique des FAS, qui mobilise plusieurs fois
par an d’importants moyens simulant l’exécution d’un raid nucléaire aéro-
porté, est décrit par le menu de manière très vivante au fil d’une quarantaine
de pages. Cette partie du livre emmène le lecteur dans les entrailles du centre
de commandement des FAS à Taverny, sur les bases aériennes où sont dé-
ployés les moyens aériens engagés dans l’exercice et, surtout, au plus près
du personnel qui y participe. Ces pages captiveront à n’en pas douter les
moins portés sur les aspects conceptuels de la dissuasion, mais aussi ceux qui
veulent saisir la tension qui entoure ces exercices Poker. L’éditeur ne s’y est
d’ailleurs pas trompé en choisissant de mettre ce passage du livre en exergue
dans le titre de celui-ci.

Pédagogique, éclairant avec justesse le débat public sur la dissuasion nu-


cléaire tout en apportant un éclairage empreint d’humanité sur les opéra-
tions des Forces aériennes stratégiques, le livre de Bruno Maigret ne manque
pas de qualité et fait œuvre d’utilité. Le fond est traité avec compétence et
clarté, la forme est franche et rend la lecture aisée. « Opération Poker – Au
cœur de la dissuasion nucléaire française » est à lire absolument par tous
ceux, militaires ou civils, qui désirent s’informer aux meilleurs sources sur
la dissuasion nucléaire, pierre angulaire de la posture stratégique française.

255
Understanding Contemporary Air Power

Understanding Contemporary Air Power


Viktoriya Fedorchak

Lu par Jean-Christophe Noël

Les étudiants ou les aviateurs en quête de repères sur la puissance aé-


rienne ont le bonheur de pouvoir profiter de la publication régulière de
synthèses plus ou moins ambitieuses. Leurs auteurs décrivent utilement les
fondements de la discipline, font le point sur l’état de l’art de la réflexion et
proposent parfois d’ouvrir de nouvelles voies de progrès. C’est le cas du très
remarqué Routledge Handbook of Air Power1, publié en 2018 et dirigé par
le colonel J. A. Olsen que nos lecteurs fidèles ont appris à mieux connaître
et apprécier. Dans un autre registre, suivant une approche plus historique
avec un texte plus court, le livre Aerial Warfare : A Very Short Introduc-
tion2 de F. Ledwidge, publié en 2020, pourra séduire le lecteur pressé. En
français, P. Steininger a également édité la même année le remarqué Les
fondamentaux de la puissance aérienne moderne3, livre commenté dans le
premier numéro de Vortex. Enfin, l’ouvrage de V. Fedorchak, intitulé Un-
derstanding Contemporary Air Power4, complète cette liste et mérite qu’on
s’y attarde. C’est l’objet de cette recension.

1. J. A. Olsen (dir.), Routledge Handbook of Air Power. Londres, Routledge, 2018.


2. F. Ledwidge, Aerial Warfare : A Very Short Introduction. Oxford, OUP Oxford, 2020.
3. P. Steininger, Les fondamentaux de la puissance aérienne moderne. Paris, L’Harmattan, 2020.
4. V. Fedorchak, Understanding Contemporary Air Power. Londres, Routledge, 2020.

256
Recensions

V. Fedorchak s’est fait connaître en étudiant l’évolution récente de la doc-


trine de la Royal Air Force. Elle a notamment publié British Air Power: The
Doctrinal Path to Jointery en 20185. Elle avait auparavant enseigné l’histoire
militaire à l’Université de Maynooth en Irlande et intervenait au sein du Mi-
litary College des forces de défense irlandaises. Elle est actuellement Lecturer
in European Studies à l’Université de science et de technologie de Trondheim
en Norvège. Elle reconnaît avoir été influencée par les idées de l’Air Vice-
Marshal Tony Mason, dont les thèses sont peu connues en France, mais au-
quel elle rend un hommage appuyé et très personnel au début de son livre.
Elle fait donc partie de ce groupe de chercheurs britanniques et nordiques
qui réfléchissent sur la puissance aérienne et qui comptent probablement
parmi les experts les plus prolifiques en Europe aujourd’hui.
V. Fedorchak présente dans son introduction les motivations qui l’ont
poussée à écrire son livre, qu’elle qualifie avec justesse de manuel. Il s’agit de
« la nécessité de fournir le contexte pour comprendre la puissance aérienne
contemporaine dans différents environnements opérationnels, en illustrant
les spécificités de la préparation, l’emploi et les conséquences de son utili-
sation »6. Elle veut que ce livre soit un trait d’union entre la pensée sur la
puissance aérienne des dernières décennies et les réflexions à venir7.
Enfin, souhaitant expliquer ce qu’est la puissance aérienne à une large au-
dience, elle désire montrer quand le recours à la puissance aérienne se justifie,
en présentant ses atouts et ses limites dans des situations données8.
Ce manuel, composé de neuf chapitres, peut être lu comme une suite de
neuf cours. Chaque chapitre se termine d’ailleurs par une conclusion rapide,
suivie de quelques questions portant sur son contenu. Ces questions aident
le lecteur à synthétiser les propos de l’autrice et à faire l’effort intellectuel
nécessaire pour bien retenir les points essentiels.
Trois grandes parties rassemblent ces neuf chapitres traitant successive-
ment des notions fondamentales, de l’emploi de la puissance aérienne dans
différents types de conflit et enfin d’aspects plus sociétaux ou politiques et
prospectifs.
La première partie contient elle-même trois chapitres. Le premier présente
des réflexions sur la notion de puissance aérienne. V. Fedorchak en cite plu-
sieurs définitions, énoncées entre 1946 et 2017, montrant que la perception
de cette notion a évolué au cours du temps. Elle introduit ensuite de manière
classique les attributs de la puissance aérienne avant de souligner les quatre

5. V. Fedorchak, British Air Power: The Doctrinal Path to Jointery. Londres, Bloomsbury
Academic, 2018.
6. V. Fedorchak, Understanding Contemporary Air Power, [Link]., p.1.
7. Ibid, p.2.
8. Ibid.

257
Understanding Contemporary Air Power

rôles fondamentaux qu’elle peut remplir selon elle. Il s’agit du contrôle de


l’air, de l’attaque, de l’Intelligence, Surveillance and Reconnaissance (ISR)
et de la mobilité. La puissance spatiale est aussi abordée, l’autrice mettant
l’accent sur l’importance de la Space Situational Awareness, du contrôle de
l’espace et du soutien aux opérations depuis l’espace. On remarquera que
V. Fedorchak n’évoque pas le terme de puissance aérospatiale, expression
pourtant très en vogue encore récemment.
L’évolution de la théorie de la puissance aérienne est le thème du deu-
xième chapitre. On sera gré à V. Fedorchak d’évoquer rapidement les auteurs
classiques de l’entre-deux guerres, déjà bien connus, pour mieux se concen-
trer sur les plus grandes figures contemporaines. Les réflexions de Tony Ma-
son, John Warden, Eliot Cohen, Robert Pape, Richard Hallion, Colin Gray,
Philip Meilinger sont successivement synthétisées. À l’évocation de ces noms
fameux, on mesure la domination de la pensée anglo-saxonne aujourd’hui.
L’autrice dévoile l’importance du contexte dans l’élaboration de ces théories,
soulignant notamment l’influence de campagnes victorieuses ou de techno-
logies innovantes dans les arguments développés.
Cette première partie se termine par un chapitre consacré aux facteurs
essentiels devant être privilégiés pour mettre en œuvre efficacement la puis-
sance aérienne. Selon V. Fedorchak, les hommes, la technologie et la volonté
politique sont des éléments décisifs. Ces trois piliers sont eux-mêmes consti-
tués par de nombreux ingrédients, comme par exemple le commandement et
le contrôle (C2), la possession de plateformes aériennes complémentaires ou
l’éthique. À notre sens, ce chapitre présente l’intérêt de rappeler opportuné-
ment aux aviateurs l’importance d’être soutenus par une volonté politique
durable pour atteindre leurs objectifs.
Dans la deuxième partie, les opérations dans les guerres conventionnelles,
les insurrections ou les missions de soutien de la paix sont abordées successi-
vement. Une analyse des guerres au-dessus de l’Irak en 1991 et 2003 occupe la
plus grande partie du 4ème chapitre, après que quelques pages aient été consa-
crées aux deux conflits mondiaux. V. Fedorchak conclut ce chapitre en esti-
mant que les guerres conventionnelles restent toujours possibles. La puissance
aérienne y tiendra une place privilégiée en continuant d'y remplir ses quatre
rôles fondamentaux. Cependant, à l’avenir, la forme de ces conflits pourrait
être différente du fait des possibilités d’intégration entre les milieux et les
champs existants et des synergies possibles avec les nouvelles technologies.
Le chapitre sur les opérations de contre-insurrection balaie les opérations
en Malaisie, Vietnam, Tchétchénie, Afghanistan, Irak et le dernier conflit
contre Daech. V. Fedorchak insiste sur le rôle à la fois essentiel mais limité
que la puissance aérienne peut tenir. L’aviation apporte certes des capaci-
tés uniques qui constituent un véritable atout pour ceux qui en disposent.
Mais les campagnes dans ce type de conflit doivent être menées sur plusieurs

258
Recensions

lignes d’opération pour remporter le succès. La 3ème dimension n’en constitue


qu’une seule. L'aviation militaire ne saurait être décisive toute seule, même
avec l’apport des drones.
Cette deuxième partie se conclut par l’évocation de la puissance aérienne
en soutien des opérations de paix, des No-Fly zones ou du respect de la res-
ponsabilité de protéger. Le lecteur lira avec profit ce chapitre dont les thèmes
sont souvent moins abordés par la littérature classique de la guerre aérienne,
mais qui fait référence à des missions ayant largement mobilisé les aviateurs
occidentaux lors de ces trois dernières décennies. V. Fedorchak fait valoir la
flexibilité de la puissance aérienne dans ce type d’opérations, mais nuance
aussi ce point en rappelant la complexité de ces conflits, du fait notamment
de la présence d’acteurs militaires et politiques variés.
La troisième et dernière partie comprend trois chapitres traitant des re-
lations civilo-militaires, décrivant les principales armées de l’air et pointant
les défis du futur. À travers les liens civilo-militaires, V. Fedorchak se lance
dans un plaidoyer très utile pour rappeler qu’être efficace militairement sur
le champ de bataille ne suffit pas. L’image que renvoie la puissance aérienne
vers la société civile, notamment à travers les médias en temps de guerre, est
fondamentale en termes d’attente, de perception de ses effets ou de compré-
hension de son fonctionnement. L’élaboration d’un narratif est impératif
pour que les aviateurs convainquent leurs propres citoyens de son utilité et
de ses performances militaires, mais aussi pour déjouer la propagande de
l’adversaire, toujours prompt à exploiter les faiblesses ou erreurs. En bref,
aviateurs et citoyens doivent éviter les incompréhensions.
Le chapitre sur les armées de l’air nationales se concentre sur deux types
d’armées de l’air. Celles dont l’ambition est mondiale sont d’abord présentées.
On retrouve sans surprise dans cette catégorie les aviations militaires des États-
Unis, de la Russie et de la Chine. Puis l’autrice évoque deux armées de l’air à
vocation régionale, au travers du cas de la Grande-Bretagne et de la France.
L’exemple de la Suède est aussi traité, en insistant sur son choix politique de
neutralité. V. Fedorchak montre la difficulté de posséder en nombre des équi-
pements à la pointe de la technologie. Elle remarque dans le cas français com-
bien l’armée de l’air est un outil performant d’influence et de projection de
puissance. Mais elle nuance ce satisfecit en indiquant que le nombre d’avions
risque de limiter la possibilité d’actions unilatérales durables.
Le dernier chapitre est enfin une excellente entrée pour réfléchir à l’avenir.
Les réflexions sur le multi mileux et multi champs (M2MC) avaient peut-être
moins d’ampleur qu’aujourd’hui quand V. Fedorchak a rédigé son manuel.
Elles ne sont pas directement traitées, mais les questions liées à l’espace, à l’in-
tégration des modes d’action des drones ou du cyber sont décrites. Au-delà­
de l’évolution des aspects financiers, industriels ou de la future nature des
conflits, l’autrice rappelle que l’homme continuera de jouer un rôle essentiel.

259
Understanding Contemporary Air Power

Sa conclusion s’ouvre sur cette question : de quoi dépendra le futur suc-


cès de la puissance aérienne ? Citant Tony Mason, elle estime que le renfor-
cement des coopérations et de l’interopérabilité sera décisif.
Le lecteur pourra explorer dans le manuel de V. Fedorchak bien plus de
pistes de réflexion que celles que nous avons relevées. Il pourra cependant
regretter que certains développements soient trop courts, un peu comme si
l’autrice ne disposait pas d’assez d’espace – ou de temps de cours – pour ap-
profondir certains points. La mise en page laisse parfois penser que le conte-
nu de Powerpoint a été plaqué sur les pages, avec des idées qui sont énumé-
rées et introduites par des Bullet Points. Là où l’étudiant appréciera d’aller
à l’essentiel – après tout, c’est un manuel, le lecteur pourra reprocher une
présentation un peu abrupte et le fait que la recension des arguments prime
parfois sur leur discussion.
Sur le fond, on pourra bien sûr être en désaccord ici et là avec certaines
propositions. Pour s’en tenir aux premiers chapitres, on pourra regretter
qu’un manuel qui décrit la puissance aérienne moderne n’en propose pas une
définition originale. On ne suivra non plus complètement l’autrice quand elle
évoque l’impermanence, soit le caractère de ce qui ne dure pas, comme un
attribut de la puissance aérienne9. Il nous semble que ce constat est moins
valable depuis l’apparition des drones. Certes, comme le remarque justement
V. Fedorchak, un Unmanned Aerial Vehicle (UAV) ne peut rester indéfini-
ment dans les airs. Mais des soldats au sol non plus. Ils doivent être rem-
placés régulièrement pour tenir compte de leur lassitude ou de leur fatigue.
Le même processus est à l’œuvre avec les drones. Ils peuvent être facilement
relevés, en tout cas de manière bien plus aisée qu’un avion, pour assurer une
permanence au-dessus d’une zone10. Enfin, l’évocation d’écoles de pensée de
la guerre aérienne autre qu’anglo-saxonne aurait été appréciée pour montrer
leur diversité, leurs intérêts, mais aussi leurs limites.
Au-delà de ces regrets mineurs, il reste que le manuel de V. Fedorchak est
une très belle réussite. C’est un ouvrage utile et adapté pour structurer sa
pensée, piocher des arguments et approfondir ses connaissances. Il est très
précieux pour tous ceux qui découvrent ou travaillent sur la puissance aé-
rienne et mérite d’être lu attentivement.

9. Ibid, p.9.
10. À condition évidemment d’en disposer en nombre.

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Les effets de la puissance aérienne
RTEX
Études sur la puissance aérienne et spatiale

N°2 - DÉCEMBRE 2021

N° 2
Les effets de la puissance aérienne

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