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Mathématiques et percussion chez Galilée

L'article de Sophie Roux examine l'importance des théories mathématiques dans l'étude de la percussion, en se concentrant sur les perspectives de Galilée et de Descartes. Il met en lumière les contraintes imposées par la théorie classique des proportions sur la compréhension des phénomènes de mouvement, notamment la percussion, et souligne les différences fondamentales entre les approches de Galilée, qui se concentre sur le poids et la chute des corps, et celle de Descartes, axée sur la conservation du mouvement. Roux conclut que les théories mathématiques de l'époque n'ont pas permis de redéfinir le problème de la percussion de manière significative par rapport aux travaux antérieurs.

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Mathématiques et percussion chez Galilée

L'article de Sophie Roux examine l'importance des théories mathématiques dans l'étude de la percussion, en se concentrant sur les perspectives de Galilée et de Descartes. Il met en lumière les contraintes imposées par la théorie classique des proportions sur la compréhension des phénomènes de mouvement, notamment la percussion, et souligne les différences fondamentales entre les approches de Galilée, qui se concentre sur le poids et la chute des corps, et celle de Descartes, axée sur la conservation du mouvement. Roux conclut que les théories mathématiques de l'époque n'ont pas permis de redéfinir le problème de la percussion de manière significative par rapport aux travaux antérieurs.

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Quelles mathématiques pour la force de percussion1 ?

Sophie Roux

Introduction
Par-delà les variations de ce qu’on entend par « mécanique », l’usage des
mathématiques y est constant : l’ancienne science mixte recourait aux mathématiques, ainsi le
principe du levier s’exprime comme proportionnalité inverse des poids et des distances ; la
science du mouvement de la fin du XVIIe siècle exploitera les ressources du nouveau calcul
infinitésimal, voire aura contribué à son émergence. En mécanique, la question pertinente
n’est donc pas de déterminer s’il est légitime de recourir aux mathématiques, cela va de soi ;
elle est de déterminer quelles espèces de contraintes une théorie mathématique donnée a
imposé dans le traitement ou dans la constitution d’une classe de phénomènes physiques. Un
cas exemplaire, et à ce titre bien étudié, est celui des contraintes qu’imposa à la nouvelle
science du mouvement la théorie classique des proportions. Deux des piliers de cette dernière
sont, en premier lieu, l’exigence que les grandeurs mises en rapport soient homogènes et, en
second lieu, l’exigence que formule l’axiome d’Archimède : pour deux grandeurs a et b,
supposons que a>b, alors il existe un entier naturel n tel que a<n.b. La première exigence
interdit de définir la vitesse moyenne comme rapport d’un espace à un temps ; la seconde
exigence proscrit la considération de grandeurs infiniment petites, par exemple d’un instant
ou d’une vitesse instantanée. Sans la tension entre les exigences de la théorie des proportions
d’une part et les réquisits physiques de l’analyse du mouvement d’autre part, on ne comprend
ni les méandres de la science galiléenne, ni certains développements du calcul infinitésimal2.
Dans l’article qui suit, il s’agira un peu dans le même esprit d’évaluer l’importance des
théories mathématiques dans l’étude du phénomène physique de la percussion, considéré dans
une perspective galiléenne3. Pour entrer dans le vif du sujet : comment se fait-il que la

1
Cet article n’aurait pas vu le jour sans un travail, entrepris en étroite collaboration avec Egidio Festa, d’édition
critique, de traduction et de commentaire des écrits Le Mecaniche de Galilée, à paraître aux Belles-Lettres ; nous
avons tant discuté ces questions qu’adresser des remerciements à Egidio me paraîtrait quasiment aussi incongru
que me remercier moi-même : je dirai seulement que les maladresses restantes sont les miennes. Carla-Rita
Palmerino ayant relu cet article et lui ayant donné son imprimatur, il ne peut être totalement mauvais.
2
Les travaux fondamentaux sur les contraintes que représentait la théorie des proportions pour la science
galiléenne du mouvement sont ceux d’Enrico Giusti ; voir en particulier Giusti 1990 et Giusti 1994. Sur
l’adaptation du calcul différentiel au traitement de la vitesse par Varignon, voir Blay 1992.
3
Dans ce qui suit, je prends « percussion (percossa, percussio) » comme terme générique. Il ne semble pas que,
d’un auteur à l’autre, il y ait une différence sémantique constante entre ce terme et les termes « choc (urto,

1
conservation de la quantité de mouvement d’un système de deux corps qui se percutent soit
l’objet d’une loi de la nature chez Descartes, mais non pas chez Galilée ? La première réponse
à cette question est d’ordre physique : le fait physique fondamental est selon Galilée la chute
des corps, selon Descartes, la conservation du mouvement. La physique de Galilée est en effet
une physique de corps singuliers, qui ont pour principale propriété d’être graves : le poids
gouverne les machines simples, le poids explique le fait que les corps flottent ou ne flottent
pas dans un liquide, le poids provoque la chute des corps et crée du mouvement. Dans une
physique de ce genre, le principal problème est d’exprimer les différentes forces en fonction
du poids. En revanche, les recherches de Descartes sur le mouvement sont liées à une
perspective cosmologique globale : le monde est conçu comme une sorte de dispositif de
mouvement perpétuel, dans lequel le mouvement se transmet sans se perdre au sein d’une
matière en elle-même homogène. Dans une physique de ce genre, le principal problème est de
découvrir les lois selon lesquels les échanges de mouvement se font.
La seconde réponse est d’ordre mathématique : les lois de conservation du mouvement
ne peuvent pas s’exprimer dans la théorie classique des proportions. Illustrons l’idée
simplement en supposant deux corps qui se meuvent dans la même direction, m1 poursuivant
m2 avec v1 > v2 et constitués de sorte que, après que m1 a rattrapé m2, ils vont de concert ; la
conservation de la quantité de mouvement donne la vitesse v qu’ont les deux corps après le
choc par l’équation : v.(m1+m2) = v1.m1+v2.m2. Cette équation, aussi élémentaire qu’elle soit,
ne peut être exprimée en respectant les exigences de la théorie des proportions rappelées à
l’instant, et c’est plus généralement le cas de toute équation qui exprime une loi de
conservation comprenant des termes additifs. Cette impossibilité est facile à signaler, mais il
est difficile de broder à l’infini sur une impossibilité ; aussi cet article sera-t-il plus
positivement consacré à montrer que les théories mathématiques mobilisées par Galilée et par
Torricelli, respectivement la théorie des proportions et la nouvelle géométrie des indivisibles,
ne les conduisirent pas à poser le problème de la percussion autrement que ne le firent leurs
prédécesseurs.
Je procéderai plus précisément de la manière suivante. Dans un premier temps,
j’analyserai la manière dont Galilée et ses prédécesseurs immédiats ont posé le problème de la
percussion, en signalant l’importance de la théorie des proportions pour la science des
machines simples. J’examinerai ensuite les raisonnements expérimentaux qui marquèrent un
épisode singulier dans l’appréhension qu’avait Galilée de la percussion : ils le conduisirent à

occursus) » ou « coup (colpo, ictus) ». Je conserve cependant une différence entre ces termes dans les
traductions.

2
douter, au moins ponctuellement, de l’idée que la force de percussion est, comme le poids,
une force interne au corps, ainsi que de l’existence d’un rapport fini et déterminé entre poids
et percussion. J’évaluerai enfin la manière dont Torricelli, poursuivant certaines suggestions
de Galilée, pensa trouver dans la théorie des indivisibles une clef pour comprendre la
percussion.

1. Le problème de la percussion et la théorie des proportions


Comme bien des problèmes au XVIe siècle, le problème de la percussion se trouve au
carrefour d’intérêts pratiques et d’une tradition textuelle, en l’occurrence la postérité des
Questions mécaniques du pseudo-Aristote, que connaissent tous les auteurs qu’on va évoquer,
à l’exception de Léonard de Vinci4. D’emblée, il convient de remarquer que le problème de la
percussion ne correspond pas exactement à ce que nous appellerions le choc en général,
lorsque deux corps caractérisés par leur masse et par leur vitesse se heurtent dans un espace
isotrope où les directions ne jouent aucun rôle. D’une part en effet, dans le sillage de la dix-
septième et de la dix-neuvième des Questions mécaniques, la percussion est considérée
comme un adjuvant des instruments particuliers que sont le coin et la hache, par ailleurs
réduits à deux leviers opposés5. D’autre part, dans des textes marqués par la conceptualisation
aristotélicienne, deux espèces de percussion sont distinguées : la percussion naturelle est celle
qui vient mettre un terme à la chute d’un corps grave, par exemple lorsqu’on fait tomber une
masse pour enfoncer un pieu dans le sol ; la percussion artificielle est celle où une autre
puissance intervient, par exemple un homme qui meut un marteau horizontalement6. Comme
on va le voir, la percussion artificielle est toujours pensée par dérivation à partir de la
percussion naturelle, qui constitue le cas exemplaire et paradigmatique. Cette remarque
générale étant faite, on peut distinguer une tendance plus empirique et une tendance plus
conceptuelle.
Léonard de Vinci peut illustrer la tendance empirique des recherches pré-galiléennes sur
la percussion. Son objectif était de déterminer de quelles grandeurs dépend la puissance

4
Je me restreins ici à quelques indications sur la problématique dont Galilée hérite sans analyser le contexte
pratique dans lequel elle a été élaborée : l’étude pionnière est sur ce point celle de Laird 1991.
5
Questions mécaniques, 853a21-23 et 853b23-24. La combinaison de deux leviers opposés l’un à l’autre explique
également le fonctionnement de la pince du dentiste (854a16-31) et du casse-noix (854a32-854b15).
6
Voir par ex. Guidobaldo 1577, f. 118v : « […] quod quidem, vel ex se ipso, vel a regente, atque ipsum movente
potentia, percutit atque movet (et il percute et meut soit de lui-même, soit par une puissance qui dirige et qui le
meut ». Monantheuil 1599, Quaest. 19, p. 128 : « Percussio autem duobus fit modis, vel ex eo ipso solo quod
percutit tanquam gravi e loco superiori deorsum incidente […], vel ex eo quidem quod percutit, sed recto atque
modo, ab aliqua potentia percutiente (Mais la percussion se fait de deux manières, soit seulement par le corps
qui percute, dans la mesure où il est lourd et tombe d’un lieu plus élevé vers le bas […], soit bien sûr par le corps
qui percute, mais aussi, de manière rectiligne, par quelque puissance percutante) ».

3
fondamentale de la nature qu’est selon lui le « coup (colpo) »7. Il note ainsi que les effets du
coup sont fonction de la grandeur du corps qui est frappé, mais aussi des matériaux
considérés8. La plupart des expériences, réelles ou fictives, qui sont mentionnées dans ses
carnets cherchent à comparer les effets produits lorsqu’on fait varier soit le poids d’un corps,
soit la hauteur dont il tombe, soit le nombre de chutes, tout en gardant constant le produit de
ces trois grandeurs. Quel rapport y a-t-il par exemple entre l’effet produit quand on fait
tomber cent fois un poids d’une livre et l’effet produit quand on fait tomber une seule fois un
poids de cent livres ? Ou bien entre l’effet produit par un corps qui tombe de quatre brasses et
l’effet produit par un corps qui tombe de huit brasses ? Ou bien encore par un corps de quatre
livres et de huit livres9 ? Dans tout ceci, il n’y a pas de théorie de la percussion à proprement
parler, mais la tentative d’évaluer les effets de la percussion selon différents paramètres, qu’il
convient donc de faire varier séparément les uns des autres pour trouver, dans chaque cas, des
règles numériques simples. Comme on l’avait annoncé, on voit aussi que la percussion
privilégiée est celle qui se produit à l’issue d’une chute.
Les textes inspirés par les Questions mécaniques sont par définition liés à la
conceptualisation aristotélicienne. Un schème général joue dans cette conceptualisation, et
d’ailleurs dans la physique naïve : tout corps causant un effet sensible a en lui de quoi le
causer — une force, une puissance. En l’occurrence, si les effets d’un corps percutant
(l’impact laissé sur le sol, l’enfoncement d’un pieu ou d’un clou, le débitage d’une bûche)
sont plus importants que ceux que causerait ce corps par son simple poids, c’est qu’il y a une
force qui s’ajoute au poids du corps percutant10. C’est cette force que ces textes cernent dans
le phénomène de la percussion sans en faire, avant Guidobaldo dal Monte, une entité
autonome qui serait appelée « force de percussion ». Son origine est cherchée, là encore selon
une idée du sens commun, dans le mouvement : le poids d’un corps étant donné, la plus ou
moins grande force qui s’ajoute à lui vient de son plus ou moins grand mouvement11. Une

7
Outre les textes indiqués dans les notes suivantes, sur le coup, voir Vinci 1881-1891, Ms A, f. 27v, 35v, 44r-v.
8
Id., A f. 1v, 8r, 26r.
9
Id., A f. 4r. Voir également A f. 23 r, f. 31v-32r, f. 47r. La brasse florentine valait environ 0,58 mètre.
10
Büttner 2006 examine les Questions mécaniques et les textes de Galilée à la lumière de ce schème général.
11
Cette idée du sens commun est exprimée dans les Questions mécaniques, 853b22-27 et 853b18-22. Chez les
commentateurs du XVIe siècle, voir par ex. Piccolomini 1547, Quaest. 19, f. 43r : « […] grave ipsum majorem ex
ponderositate assumit motum, dum movetur, quam dum ex quiete moveri incipit (le grave lui-même reçoit un
plus grand mouvement de sa pesanteur, lorsqu’il se meut que lorsqu’il commence à se mouvoir à partir du
repos) ». Baldi 1621, Quaest. 19, p. 128 : « Cur motus ponderi addat pondus et efficacius ex motu quam ex
immoto pondere mota res operetur (Pourquoi le mouvement ajoute du poids au poids et une chose est plus
efficacement mue à partir d’un mouvement qu’à partir d’un poids immobile) ». Buonamici 1591, 506g, cité in
Helbing 1989, p. 411 : « Exploratum sane est vim affere pondus, et exinde celeritatem ; quare ex motu major
ictus vi pondus afferente. Quocirca etiam magis incidit securis, quam si pondere proprio ferretur (On a
suffisamment établi que la force augmente le poids, et donc la vitesse : c’est pourquoi du mouvement, il résulte

4
conséquence de cette proto-théorie est que, dans la mesure où la percussion s’ajoute au poids,
elle lui est homogène. D’où vient que les expériences qui sont envisagées pour mesurer la
percussion visent à déterminer le rapport entre pression et percussion, c’est-à-dire encore à
déterminer quel serait le poids au repos capable de produire les mêmes effets qu’une
percussion donnée. Ainsi Bernardino Baldi propose-t-il de placer un poids au repos sur le
plateau d’une balance et de faire tomber sur l’autre un poids égal d’une hauteur variable : on
déterminerait, pour chaque hauteur de chute, quel poids supplémentaire ajouter au poids sur la
balance pour obtenir l’équilibre12. Ce poids supplémentaire, supposé mesurer la force de
percussion, Baldi le distingue verbalement du « poids naturel (pondus naturale) » en
l’appelant « poids acquis (pondus acquisitum) »13. Une fois encore, on est dans une physique
déterminée par l’existence de corps graves, où la percussion naturelle est privilégiée.

En récapitulant, les traits saillants du traitement pré-galiléen de la percussion sont les


suivants : la percussion par excellence est celle qui a lieu après la chute d’un corps grave ;
cette percussion est supposée gouvernée par des règles élémentaires ; l’idée est avancée en
particulier qu’il doit y avoir un rapport entre les deux forces que sont le poids et la percussion.
Le premier texte que Galilée consacre à la percussion est manifestement écrit dans ce
contexte. Il s’agit d’un chapitre des écrits connus sous le nom de Le Mecaniche14, ce qui est
pour nous surprenant : nous ne consacrerions pas un développement à la percussion dans un
traité de statique consacré aux machines simples. Sans doute cela vient-il de ce que le
phénomène de la percussion apparaissait dans les Questions mécaniques et de ce qu’il est
conforme à la caractérisation des machines proposée par des auteurs comme Héron et
Pappus : grâce à la percussion, on peut produire de grands effets avec une petite force15.
Il y a cependant une différence d’emblée notable entre Galilée et les commentateurs des
Questions mécaniques. Poursuivant un mouvement perceptible chez Guidobaldo qui parlait de
la percussion comme d’une force, Galilée ne la considère plus comme un adjuvant de la hache

un plus grand coup, la force ajoutant du poids. C’est pour cette raison aussi qu’une hache frappe plus fort que si
elle était emportée [seulement] par son propre poids) ». Monantheuil 1599, Quaest. 19, p. 128-129 : « […] iam
motum autem movendum vehementius movet. […] Grave enim unumquodque dum movetur gravitatis magis
assumit motum : quam quiescens (ce qui est déjà mû meut plus violemment ce qui doit être mû. (…) En effet un
grave reçoit plus le mouvement de la gravité lorsqu’il est mû qu’au repos) ».
12
Baldi 1621, Quaest. 19, p. 129. Baldi n’a vraisemblablement pas fait cette expérience. Laird 1991, note 19,
signale des passages où Léonard de Vinci propose des expériences similaires ; Büttner 2006, p. 18-24, analyse
une expérience similaire de Thomas Harriot.
13
Baldi 1621, Quaest. 19, p. 129.
14
Il existe deux versions de ce traité sur lequel je travaille avec Egidio Festa, la version longue, usuellement
datée d’environ 1600, que je désigne par « v.l. », et la version brève, usuellement datée de 1593, que je désigne
par « v.b. ».
15
Sur la notion de machine de l’Antiquité au XVIe siècle, voir la synthèse proposée par Micheli 1995.

5
ou du coin, mais bien comme une machine à part entière16. Cela est perceptible dans le détail
des textes. Dans les premières lignes de trois des manuscrits de la version brève, il mentionne
le coin parmi d’autres machines simples, mais, déjà, dans ces manuscrits, le chapitre final est
consacré non pas au coin, mais à la force de percussion17. Dans la version longue, il n’est
absolument plus question du coin, mais seulement de la force de percussion. Dans la première
édition des Œuvres de Galilée que Carlo Manolessi fit paraître à Bologne en 1655-1656, la
force de percussion sera à l’honneur : elle sera mentionnée dans le titre du frontispice18.
Il n’est pas indifférent de traiter la percussion comme une entité physique à part entière,
et plus précisément comme une machine. Dans son traité, Galilée montre que les machines
simples comme le levier, la poulie ou le plan incliné, obéissent à un principe de
compensation : ce qui est gagné en force est perdu en temps, en espace ou en vitesse19. C’est
pourquo il n’y a pas de merveille dans les machines : elles ne permettent pas de gagner sans
perte, mais d’utiliser au mieux la force dont on dispose en jouant sur les autres paramètres,
temps, espace ou vitesse. Inclure la force de percussion parmi les machines, c’est donc se
proposer de montrer qu’elle n’a rien d’extraordinaire et qu’elle obéit au principe de
compensation. Dans les deux versions du Mecaniche, la structure du chapitre sur la force de
percussion est de fait la suivante :
1. La multiplication de la force opérée par la percussion est admirable, bien plus
merveilleuse encore que les effets produits par les autres instruments mécaniques20.

16
Guidobaldo del Monte 1577, ff. 118v-119r : « Percussio enim vis est validissima, ut ex decimanona
quaestionis Mechanicarum Aristotelis patet. […] Cum autem sola percussio tantam vim habeat, si ei aliquod
adiiciamus instrumentum ad movendum, sciendendumque, accomodatum, admiranda profecto videbimus.
Instrumentum hujus modi cuneus est […]. Cuneus ergo cum percussione ipsius efficit, ut in movendis,
sciendendisque, ponderibus fere miracula cernamus (La percussion est une force très puissante, comme c’est
clair d’après la dix-neuvième question des Mécaniques d’Aristote […]. Puisque la percussion a en elle-même
tant de force, si nous lui ajoutons un instrument apte à mouvoir et à séparer, nous verrons des choses
merveilleuses assurément. Le coin est un instrument de ce genre […]. Lorsque le coin agit avec sa percussion,
par exemple pour mouvoir et diviser des poids, nous apercevons pour ainsi dire des miracles) ».
17
Parmi les quatre manuscrits de la v.b., seul le manuscrit Delle Meccaniche lette in Padova dal Signor Galileo
Galilei l’anno 1594 (Fürst Thurn und Taxis Zentralarchiv-Hofbibliothek, Ratisbonne, Haus- und
Familiensachen, mss. 1344), mentionne dans cette énumération la force de percussion : « conio o la forza della
percossa », in Mécaniques, v.b., p. 1.
18
Ce titre est : « Della scienza mecanica e delle utilità che si traggono dagl’instromenti di quella. Opera del
Signor Galileo Galilei con un fragmento sopra la forza della percossa », je souligne. D’après la lettre de
Manolessi à Viviani, 8 mai 1655, in Galluzzi et Torrini, 1984, vol. II, p. 216, c’est Viviani qui avait attiré
l’attention de Manolessi sur la percussion. Les éditeurs postérieurs, à l’exception d’Antonio Favaro, se
conformeront au titre de Manolessi.
19
L’expression « principe de compensation » est justifiée in Camerota et Helbing 2000, p. 171-201.
20
Mécaniques, v.b., p. 25 : « cosa admirabile » ; v.l., p. 68 : « in essa apparisce assai più del maraviglioso di
quello, che in qualunque altro stromento meccanico si scorga » et « effetto veramente marviglioso ». On trouve
un écho de cette admiration pour la force de percussion dans la Sixième journée, in EN, vol. VIII, p. 328-329.

6
2. Ceux qui ont prétendu expliquer la force de percussion seulement par la longueur du
manche de l’instrument percutant (autrement dit en l’assimilant à un levier) se sont trompés,
puisque cette force se manifeste même lorsqu’il n’y a pas de manche21.
3. Mais la percussion n’en fonctionne pas moins comme les autres machines, et il doit
donc y avoir, pour elle également, proportion inverse entre les forces et les espaces.
4. Un exemple numérique est supposé permettre de préciser ce qu’il en est.

Rentrons maintenant un peu plus dans le détail de l’argument. Galilée entend comme on
l’a dit montrer que le fonctionnement de la percussion est identique à celui des autres
machines ; aussi commence-t-il par rappeler la manière dont, selon lui, ces autres machines
fonctionnent :

Le principe et l’origine de cet effet [la percussion] ne proviennent pas d’une autre source que celle d’où
jaillissent les raisons d’autres effets mécaniques. Et ce sera clair en nous mettant devant les yeux ce qui,
nous l’avons vu, arrive dans toute autre opération mécanique […]. On a vu dans tous les autres
instruments qu’une grande résistance, quelle qu’elle soit, peut être mue par une petite force donnée
quelconque, pourvu que l’espace parcouru par cette force dans son mouvement soit avec l’espace que
parcourra la résistance dans le même rapport que la grande résistance avec la petite force, et que cela est
conforme à la constitution nécessaire de la nature22.

Il s’agit de faire jouer le principe de compensation identifié dans le fonctionnement des


autres machines. Mais, dans le cas des autres machines, ce principe n’intervenait pas dès le
début. C’était seulement une fois le fonctionnement de la machine élucidé et les relations
entre les grandeurs la caractérisant établies qu’on montrait que la compensation entre la force
et l’espace ou la vitesse était respectée. Dans l’analyse de la percussion, le principe de
compensation constitue au contraire l’hypothèse initiale, qui doit expliquer le fonctionnement
de la machine et indiquer quelle espèce de relation elle obéit. Supposant que la percussion est

21
Dans la version longue, cette explication est attribuée à Aristote (Mécaniques, v.l., p. 68) ; dans la version
brève, elle est signalée sans que son auteur soit identifié (id., v.b., p. 27). On ne la trouve pas littéralement dans
les Questions mécaniques, mais bien, par ex., chez Maurolico 1613, Quaest. 19, p. 19 ; Guidobaldo dal Monte
1577, f. 118v ; Monantheuil 1599, Quaest. 19, p. 129. Comme le souligne cependant Laird 1991, p. 57, elle n’en
n’est pas moins conforme conforme au principe central des Questions mécaniques, selon lequel plus une
puissance agit loin de son centre, plus elle se meut vite et donc plus elle a d’effet. On notera cependant que,
contrairement à ce qu’écrit Galilée, aucun des textes indiqués ne prétend expliquer la force de percussion
seulement par la longueur du manche ; au contraire, ils soulignent comme Galilée l’aspect exceptionnel de la
percussion.
22
Mécaniques, v.l., p. 69.

7
une machine, on doit pouvoir trouver, comme dans le cas des autres machines, des forces
inversement proportionnelles à des espaces.
C’est, me semble-t-il, ce changement de perspective que Galilée appelle « renverser le
raisonnement et raisonner par la converse » ou encore « réfléchir par la méthode converse »23.
Convertir une proposition signifie en général en inverser les termes pour former une nouvelle
proposition ; ici, la conversion consiste plutôt en ceci que le principe de compensation est pris
comme un point de départ plutôt que comme une conclusion. C’est comme si une structure
mathématique encore vide (des proportions inverses) déterminait la recherche des grandeurs
physiques qui s’y coulent. Autrement dit, pour que l’opération de conversion soit justifiée,
encore faut-il trouver les espaces, les vitesses, les forces et les résistances adéquates. C’est sur
un exemple que Galilée tente de préciser ce qu’il en est24.
On suppose un marteau d’une résistance de quatre, mû par une force qui lui permettrait,
s’il ne trouvait pas d’obstacle, de parcourir dix pas25. Toutefois, s’il rencontre une poutre
d’une résistance de quatre mille, autrement dit mille fois plus grande que la sienne, il la
poussera de la millième partie des dix pas dont il se serait déplacé s’il ne l’avait pas rencontré,
autrement dit d’un centième de pas. L’exemple paraît concret parce qu’il se présente
numériquement. Il détonne cependant au point d’être incompréhensible dans le contexte d’une
physique où l’espace n’est pas isotrope : se déplacer horizontalement, vers le haut, vers le bas,
ce devraient être trois choses distinctes pour un marteau galiléen26. Le principal problème est
cependant que Galilée ne réussit pas à spécifier de manière opérative les grandeurs qui entrent
en jeu ; et, sans cela, l’analogie entre la percussion et les autres machines simples ne peut être
établie :
1. La notion de résistance est trop indéterminée pour entrer dans une relation
quantitative : on n’a pas de moyen de mesurer la résistance d’un corps autrement que par son
poids, mais le poids est insuffisant dans le cas de la percussion — un marteau produit des
effets différents sur un poids donné selon qu’il est de pierre, de bois ou d’argile et selon la
direction dans laquelle il se meut.
2. La notion de distance est évidemment plus déterminée, mais elle intervient ici de
manière ambivalente : on a affaire tantôt à une distance réelle (la distance que parcourt la
23
Id., v.l. : « rivolgendo il discorso ed argumentando per lo converso » ; p. 71 : « riflettendo con metodo
converso ».
24
Mécaniques, v.l., p. 69-71.
25
Si, en l’absence d’obstacle, le marteau s’arrête après avoir parcouru dix pas, c’est que le mouvement s’épuise
de lui-même : on est clairement dans une physique de l’impetus.
26
La version longue distingue bien, mais sans aller plus loin, deux cas de percussion : celle qui se produit
lorsque les corps tombent et celle qui se produit lorsqu’ils sont poussés transversalement (Mécaniques, v.l.,
p. 68).

8
poutre après le choc), tantôt à une distance potentielle et pour tout dire contrefactuelle (la
distance que parcourrait le marteau s’il ne rencontrait pas la poutre).
3. Le temps n’intervient pas et il est question de distances, et non de vitesses. Galilée
reprend dans ce chapitre la formule du principe de compensation qu’il avait employée pour
les autres machines et, pas plus qu’alors, il ne spécifie sa condition temporelle : force et
résistance sont inversement proportionnelles aux distances parcourues, lorsque ces distances
sont parcourues dans le même temps. Mais, dans le cas du levier et des machines que Galilée
a étudiées jusqu’ici, il était indifférent de parler de distances ou de vitesses, les mouvements
de la force et de la résistance étant synchrones. Ce n’est évidemment pas le cas pour la
percussion : les mouvements de la force (le marteau) et de la résistance (la poutre) ne sont pas
synchrones.

La spécificité de Galilée par rapport aux auteurs qui le précèdent est donc de déclarer
que la force de percussion est une machine, et que, conséquemment, on devrait pouvoir faire
jouer dans son cas le même principe que pour les autres machines. Mais, comme on l’a
montré, il ne réussit pas à aller au-delà de cette déclaration. Dans ces conditions, on comprend
que la version longue s’achève sur la promesse d’en dire plus ultérieurement, dans des
Problèmes mécaniques qui auraient dû la compléter27. Galilée reviendra à plusieurs reprises
sur le projet d’écrire ces Problèmes, sans doute sur le modèle pseudo-aristotélicien, mais
ceux-ci ne verront jamais le jour28. Il n’en aura pas moins, selon son propre témoignage,
consacré des milliers d’heures à percer les ténèbres de la percussion29.
Avant d’examiner certaines de ses recherches, on peut prendre un peu de recul et
examiner la manière dont les mathématiques interviennent dans ces premiers travaux. Notons
tout d’abord que, chez aucun des auteurs évoqués, il n’y a de mesure à proprement parler :
tout au plus rencontre-t-on des exemples numériques qui illustrent les règles qui gouvernent

27
Mécaniques, v.l., p. 70 : « So che qui nasceranno ad alcuni delle difficoltà ed istanze, le quali però con poca
fatica si torranno di mezzo; e noi le rimetteremo volontariamente tra i problemi meccanici, che in fine di questo
discorso si aggiungeranno ».
28
Dans la lettre à Vinta du 7 mai 1610, Galilée évoque un traité de mécanique qui aurait compris deux livres en
exposant les principes et les fondements, et un livre de problèmes (EN, vol. X, p. 352). Dans une série de lettres
à Diodati des années 1637-1638, il fait par ailleurs allusion à une série de problèmes en partie physiques et en
partie mathématiques (24 avr. 1637, 7 nov. 1637, 23 janv. 1638, resp. in EN, vol. XVII, p. 63, p. 213, p. 262).
Les fragments qui restent de ce projet, in EN, vol. VIII, p. 571-642, ne traitent pas spécifiquement de la force de
percussion.
29
Dans les Discorsi, in EN, vol. VIII, p. 293, tr. fr. in Discours 1995, p. 226, il est dit que l’Académicien avait
« consacré des milliers d’heures à réfléchir et à philosopher sur ce sujet ». C’est conforme à ce qu’écrit Galilée à
Baliani, 1er août 1639, in EN, vol. XVIII, p. 78 : « […] la forza della percossa, nell’investigatione della quale ho
consumate molte centinaia e migliaia di hore (la force de percussion, à l’étude de laquelle j’ai dépensé plusieurs
centaines et milliers d’heures) ».

9
selon eux les phénomènes. Les règles que cherche Léonard de Vinci sont des règles d’homme
de l’art, des recettes pour ainsi dire, qui permettraient par exemple de savoir avec quel grand
poids on peut produire un effet équivalent à celui qu’on obtiendrait avec un petit poids utilisé
plusieurs fois. Cette dimension n’est pas absente du traité sur les machines simples de
Galilée ; ce qui le caractérise néanmoins, c’est sa volonté de montrer que la percussion
n’échappe pas au principe de compensation. Ce principe est structuré mathématiquement par
la théorie des proportions, et il impose à Galilée de chercher des grandeurs équivalentes aux
poids et aux distances des autres machines, qui pourraient intervenir dans une relation de
proportion inverse dans le cas de la percussion.

2. L’impossible mesure de la force de percussion


On peut reconstituer assez précisément ce qu’ont été les recherches ultérieures de
Galilée sur la percussion, ainsi que les problèmes qu’elles soulevaient, grâce aux témoignages
de ses proches, mais surtout grâce à la Sixième Journée que Galilée avait eu pour projet
d’ajouter aux Discorsi, et qui sera publiée pour la première fois en 171830. D’un point de vue
matériel, cette Journée consiste principalement en un long dialogue, peut-être dicté à Marco
Ambrogetti qui résida aux côtés de Galilée de juin 1637 jusqu’à janvier 1639 ; ce dialogue
s’achève sur une Proposition, d’ailleurs mal raboutée avec ce qui précède31. Lui font suite
deux brefs fragments. Le premier est de la main de Galilée lui-même, et donc
vraisemblablement antérieur à 1639, c’est-à-dire au moment où, devenu aveugle, il dut dicter
ses travaux32. Le second est de la main de son fils Vincenzio, donc, pour la même raison,
vraisemblablement postérieur à 163933. Je n’analyserai pas l’intégralité de cette Journée, mais
seulement certaines des expériences qu’elle rapporte, puis, dans la troisième et dernière partie,
l’ultime fragment dicté à Vincenzio Galilei.

30
Sur l’édition de ce texte, dont le manuscrit n’a pas été retrouvé, voir « Avvertimento », in EN, vol. VIII, p. 27-
31. Il sera publié pour la première fois sous le titre « Giornata sesta del Galileo, Della forza della percossa, Da
aggiungersi a i Discorsi e alle Dimostrazioni mattematiche intorno alle due nuove scienze appartenenti alle
meccaniche ed a i movimenti locali » dans la deuxième édition des Œuvres de Galilée, les Opere di Galileo
Galilei […], 3 vols., Gaetano Tartini e Santi Franchi, Florence, 1718, vol. II, p. 693-710. On le trouve désormais
in EN, vol. VIII, p. 322-346. Il est traduit en français in Moscovici 1963, p. 120-137, mais j’en donne ma propre
traduction. Son contenu est analysé in id., p. 97-119 ; Westfall 1971, p. 37-38 ; Galluzzi 1979, p. 389-408 ;
Büttner 2006 ; Hattleback 2007, p. 4-7.
31
EN, vol. VIII, p. 321-342. C’est une annotation de Viviani sur sa copie de la Sixième Journée, citée in
Galluzzi 1979, p. 391, qui indique que ce passage a peut-être été dicté à Ambrogetti.
32
Id., p. 343-344. C’est une annotation de Viviani, citée in id., p. 344, qui indique que ce fragment était de la
main de Galilée. Sur la cécité de Galilée, voir Galilée à Baliani, 3 déc. 1639, in EN, vol. XVIII, p. 126.
33
Id., p. 344-346. Là encore, nous suivons les indications des éditeurs, p. 344, en ce qui concerne le copiste de
ce manuscrit.

10
Dans le dialogue qui constitue la plus grande partie de la Sixième Journée, Simplicio est
remplacé par Aproino. Ce personnage est introduit comme un ancien étudiant
particulièrement proche de Galilée lorsque celui-ci enseignait à Padoue ; à ce titre, il aurait
assisté à certaines expériences, dont celles sur la force de percussion34. Ainsi, c’est sous le
signe de l’expérimentation que commence le dialogue, et, comme nous allons le voir, c’est
une réflexion sur la possibilité d’expériences permettant de mesurer la force de percussion qui
conduisit Galilée à affirmer que celle-ci est indéterminée et infinie.
La première expérience rapportée par Aproino avait été imaginée pour préciser les rôles
respectifs dans la percussion du poids du marteau et de sa vitesse35. Il s’agit en fait, comme
chez Baldi, de « peser » la force de percussion, c’est-à-dire de trouver à quel poids elle est
équivalente, mais le montage expérimental est plus élaboré. Il comporte une perche d’une
longueur de trois brasses, accrochée à un pivot autour duquel elle peut tourner, comme un
fléau de balance. À ses extrémités sont suspendus deux poids identiques, l’un formé de deux
seaux en cuivre, l’autre d’un contrepoids permettant d’établir l’équilibre. L’un des deux seaux
est rempli d’eau et comporte sur son fond un robinet de la grosseur d’un œuf. Il est accroché à
l’extrémité de la balance ; deux cordes, chacune d’une longueur de deux brasses, sont
attachées à ses anses et soutiennent l’autre seau. Ce dernier se trouve ainsi exactement à la
verticale de l’autre et peut recevoir l’eau qui coule lorsque le robinet au fond du premier seau
est ouvert. Après avoir fait l’équilibre, on ouvre le robinet, et l’eau du premier seau se
précipite dans le deuxième.
Galilée s’attendait à ce que la percussion de l’eau sur le seau inférieur provoque un
déséquilibre, la balance plongeant du côté des deux seaux. On aurait alors compensé ce
déséquilibre en ajoutant du poids sur l’autre bras et ce poids ajouté aurait été équivalent au
moment de la percussion de l’eau. Mais le résultat expérimental fut tout autre. Aussitôt le
robinet ouvert, la balance s’inclina du côté du contrepoids, puis, dès que l’eau atteignit le seau
inférieur, elle commença à se redresser d’un mouvement très lent (con moto placidissimo).
Pendant que l’eau continuait de se précipiter dans le seau inférieur, la balance revint à
l’équilibre pour, finalement, ne plus bouger36. Ce résultat inattendu appelait une

34
Sur Paolo Aproino (1586-1638), voir ce qu’écrit Galilée lui-même in EN, vol. VIII, p. 321-322, mais aussi
Galluzzi 1979, p. 357 et p. 392. Le témoignage de Torricelli, Lezione Terza, in Torricelli 1715, p. 20, tr. fr. in De
Gandt, éd., 1987, p. 218, confirme que ces expériences remontent à la période padouane de Galilée. Settle 1995,
p. 32-35, et Settle 1996, p. 18-20, les datent de 1605-1610 ; Drake 1978, p. 126-127, de 1608.
35
EN, vol. VIII, p. 323.
36
On a ici résumé EN, vol. VIII, p. 324. Cette expérience a donné lieu à deux réplications contemporaines : celle
de Ferdinando Lori à l’Istituto di Fisica Tecnica della Facoltà di Ingegneria de Padoue et celle d’Eric Hatleback
au Center for History and Philosophy of Science de Pittsburgh, voir Lori 1942 et Hattleback 2007 ; il est hors de

11
interprétation. L’idée avancée par Sagredo, puis reprise par Aproino, est que le déséquilibre
initial s’explique du fait que la quantité d’eau qui se trouve en l’air entre les deux seaux ne
pèse pas dans la balance. Mais, si cette explication est juste, elle indique un moyen de
mesurer le moment de la percussion : le retour de la balance à l’équilibre indique que la
percussion de l’eau produit le même effet que le poids de l’eau qui se trouve dans l’air entre
les deux seaux. La mesure du poids de cette eau serait en ce sens une mesure du moment de la
percussion37.
On a là une illustration exemplaire de la démarche expérimentale de Galilée : il part de
certaines suppositions, construit des dispositifs passablement élaborés qui en permettent une
mise à l’épreuve expérimentale, puis réaménage ses suppositions lorsque les résultats obtenus
ne coïncident pas avec les résultats escomptés38. Le lecteur de la Sixième Journée attend dans
ces conditions l’exposition d’un dispositif qui permette de mesurer la quantité d’eau qui se
trouve entre les deux seaux. Mais Salviati, qui va désormais prendre le pas sur Aproino,
l’interrompt à ce point :

Cette invention astucieuse me plaît beaucoup ; il me semble que, sans préjuger de ses développements,
dans lesquels la difficulté à mesurer l’eau est source d’ambiguïté, nous pourrions, par une expérience du
même genre, ouvrir le chemin qui mène à la connaissance complète que nous souhaitons39.

propos ici d’analyser les conclusions de ces réplications. Pour une interprétation algébrique de cette expérience,
voir Mach 1904, p. 297-299.
37
Id., p. 325 : « a noi ancora parve di poter concludere che l’operazione della sola velocità acquistata per la
caduta di quella quantità d’acqua dall’altezza delle due braccia operasse, nell’aggravare, senza il peso
dell’acqua quel medesimo appunto che il peso dell’acqua senza l’impeto della percossa; sicché, quando si
potesse misurare e pesare la quantità dell’acqua compresa in aria tra i vasi, si potesse sicuramente affermare,
la tal percossa esser potente ad operare, gravitando, quello che opera un peso eguale a 10 o 12 libbre
dell’acqua cadente (il nous a semblé pouvoir conclure que l’action de la seule vitesse acquise par la chute de
cette quantité d’eau de la hauteur de deux brasses, faisait, sans le poids de l’eau, la même chose en ce qui
concerne l’alourdissement, que le poids de l’eau sans l’élan de la percussion ; de telle sorte que, si on pouvait
mesurer et peser la quantité d’eau qui se trouve en l’air entre les seaux, on pourrait affirmer avec assurance que
telle percussion est capable de faire en matière d’alourdissement ce que fait un poids égal à dix ou douze livres
de l’eau qui tombe) ».
38
Voir également en ce sens Settle 1995, p. 35, et Settle 1996, p. 20. La précision avec laquelle Galilée décrit
cette expérience, par exemple lorsqu’il évoque le « mouvement très lent » avec laquelle la balance se redresse,
aussi bien que le fait qu’il explique avoir obtenu un résultat qu’il n’attendait pas, excluent d’emblée qu’il
s’agisse d’une expérience imaginaire, que Galilée n’aurait pas réalisée. C’est aussi la conclusion à laquelle
parvient Hatleback 2007, p. 23-25, qui explique la différence entre sa réplication de l’expérience et sa
description dans la Sixième Journée par le temps écoulé entre le moment où Galilée réalisa l’expérience (comme
on l’a dit supra note 34, ca. 1608) et le moment où il rédigea le texte (comme on l’a indiqué supra en
introduction de cette partie, ca. 1638).
39
EN, vol. VIII, p. 325 : « Piacemi molto l’arguta invenzione; e parmi che senza il partirci dal suo progresso,
nel quale ci arreca qualche ambiguità la difficoltà del misurare la quantità dell’acqua cadente, potremmo con
una non dissimile esperienza agevolarci la strada per arrivare all’intera cognizione che desideriamo ».

12
Salviati se détourne donc de la question de savoir comment mesurer l’eau, et affirme
qu’il va substituer à cette expérience difficile une deuxième expérience du même genre, mais
plus facile. En fait, comme on va le voir, la deuxième expérience est bien différente de la
première, aussi bien dans sa réalisation que dans sa conclusion : il ne s’agit pas d’une
expérience réelle, mais plutôt d’une expérience de pensée, plus exactement ici d’un argument
exploitant un savoir expérimental commun ; elle conduit non pas à une mesure de la force de
percussion, mais à la conclusion que celle-ci ne peut pas être mesurée, autrement dit ici
évaluée en fonction du poids du corps40.

Supposons, dit Salviati, qu’on plante un pieu dans un terrain en laissant tomber de la
hauteur de quatre brasses un bélier pesant cent livres : sous l’effet de ce choc le pieu
s’enfonce, disons de quatre doigts ; or ce même résultat peut être obtenu par un « poids
mort », c’est-à-dire un poids posé sur le pieu, disons de mille livres.

Pourrons-nous pour autant affirmer, sans équivoque ni erreur, que la force et l’énergie d’un poids de cent
livres, jointe à la vitesse acquise par la chute de quatre brasses, sont équivalentes à la gravité du poids
mort de mille livres41 ?

Non, assurément. Lorsqu’en effet on recommence l’opération consistant à laisser


tomber le bélier de quatre brasses, le pieu s’enfonce seulement de deux doigts
supplémentaires, la résistance du terrain ayant augmenté. Si la force de percussion de ce poids
tombant de cette hauteur était mesurable par le poids mort de mille livres, ce dernier
produirait de nouveau le même effet. Or il ne le peut, puisqu’il a déjà fait tout ce qu’il pouvait
faire lorsqu’il a enfoncé le pieu de quatre doigts : pour enfoncer le poids de deux doigts
supplémentaires, il faut donc prendre un poids mort de plus de mille livres. Autrement dit,
pour produire des effets équivalents à ceux que produisent des chocs successifs et en
apparence identiques, puisque c’est le même corps qui tombe de la même hauteur, il faut des
poids morts qui ne cessent d’augmenter. Dans ces conditions, demande Sagredo, « lequel de

40
Sur le fait que ce que j’appellerai désormais l’argument du pieu n’ait pas besoin de donner lieu à une
expérience réelle, voir également Hatleback 2007, p. 6-7
41
EN, vol. VIII, p. 325-326 : « Domando se noi potremo senza equivocazione o fallacia affermare, la forza ed
energia di un peso di 100 libbre, congiunto colla velocità acquistata nel cadere dall’altezza di quattro braccia,
essere equivalente al gravitare di un peso morto di mille libre ? »

13
ces poids morts devrons-nous prendre comme mesure définitive et sûre de la force du coup,
qui, en tant que tel, est cependant toujours le même »42 ?
« De cette expérience, répond Salviati, on peut, me semble-t-il, tirer que la force de

percussion est infinie ou plutôt indéterminée ou indéterminable, et qu’elle devient tantôt plus
petite et tantôt plus grande, selon qu’elle est appliquée à une résistance plus ou moins
grande »43. Cette conclusion revient à dénoncer la vanité de toute tentative pour peser la force
de percussion. La percussion est indéterminée : on ne peut pas mesurer intrinsèquement la
force de percussion d’un corps donné tombant d’une hauteur donnée, tout simplement parce
que son effet dépend de la résistance du corps percuté. De là vient également qu’elle est
immense et peut-être même infinie : elle croît avec la résistance du corps percuté ; si grande
soit cette dernière, le corps percutant, aussi petit soit-il, mouvra quelque peu le corps
percuté44. L’affirmation que la percussion est infinie, importante en elle-même, le devient
encore plus lorsqu’elle est liée à la science du mouvement. Les effets sensibles de la
percussion sont dans la nouvelle science de Galilée l’indice de la vitesse du corps45. Dès lors,
l’infinité de la force de percussion est liée à une des affirmations fondamentales de la science
du mouvement, à savoir qu’un corps, pour atteindre un degré de vitesse donnée, passe par
tous les degrés de vitesse intermédiaires. Le fait de la percussion est même avancé comme

42
Id., p. 328 : « Or quale di queste doveremo noi prendere per ferma e certa misura della forza del colpo, che
pur, quanto a sè stesso, è sempre il medesimo ? »
43
Ibid. : « E quanto all’addotta esperienza, pare che da lei ritrar si possa, la forza della percossa essere infinita,
o vogliamo dire indeterminata o indeterminabile, e farsi ora minore ed ora maggiore, secondo che ella viene
applicata ad una maggiore o minore resistanza ». Comme le remarque plus bas Salviati, id., p. 331, de la
variation de la résistance vient que ces percussions ne sont, en fait, pas identiques : « […] voglio scoprirvi un
certo equivoco che sta nascoso e come in aguato, et ci lascia stimare, tutti quei colpi con i quali nel soprapposto
esempio si andava cacciando il palo, esser eguali o vogliamo dire gl’istessi, sendo fatti dalla medesima berta,
elevata sopra il palo sempre alla medesima altezza : il che non è vero […]. Le percosse rimangono disuguali
[…] (je veux vous découvrir une certaine équivoque, qui se tient cachée et comme aux aguets, et vous faire juger
si tous les coups avec lesquels, dans l’exemple ci-dessus, on enfonce le pieu, sont égaux ou plus exactement
identiques, puisqu’ils sont faits avec le même mouton, élevé au-dessus du pieu toujours à la même hauteur. Ce
n’est pas le cas. […] Les percussions seront inégales) ».
44
EN, vol. VIII, p. 328 : « APR. Non potrà dunque essere resistenza alcuna così grande, che resti salda e
contumace contro al potere du alcuna percossa, benchè leggiera ? SALV. Penso di no, se quello in che si
percuote non è del tutto immobile, cioè non è la sua resistenza infinita (APR. Il ne pourra donc y avoir aucune
résistance, si grande soit-elle, qui demeure ferme et immobile sous la puissance d’aucune percussion, aussi
légère qu’elle soit ? SALV. Je pense que non, si ce qui est percuté n’est pas complètement immobile, c’est-à-dire
si sa résistance n’est pas infinie) ». Voir également p. 337 et p. 345.
45
EN, vol. VIII, p. 199, tr. fr. in Discours 1995, p. 132-133 : « L’effet sera d’autant plus fort que la descente
précédant le choc, et donc la vitesse du mobile, sera plus grande. Ainsi, en nous fondant sur la nature et
l’intensité du choc, pourrons-nous déterminer sans erreur la vitesse du corps qui tombe ». Sur le fait que les
effets de la percussion permettent d’évaluer la vitesse, voir encore id. p. 137 et p. 286, tr. fr., p. 220 et p. 76-77.
Le commentaire le plus pertinent de ces passages est celui de Giusti 1990, p. XXIX-XXXII, et de Giusti 1994,
p. 493-495 : Giusti remarque à propos de la vitesse en général, que, dans le cadre de la théorie des proportions,
une nouvelle grandeur ne peut être simplement donnée par une équation mais doit être définie par ailleurs, et, à
propos de la vitesse instantanée en particulier, qu’une grandeur de ce genre doit être repérée par certains des
effets sensibles qu’elle produit.

14
l’expérience qui témoigne en faveur de cette affirmation : aux effets imperceptibles, mais
réels, d’une légère percussion correspondent les degrés minimes de vitesse par lesquels un
corps qui tombe passe successivement46.

Torricelli mentionne une dernière expérience, qui ne figure pas dans la Sixième
Journée, mais que Galilée aurait également faite à Padoue, toujours à dessein de montrer
l’infinité de la force de percussion47. D’après le témoignage de Torricelli, Galilée avait fait
construire des arcs de différentes résistances. Il suspendait au milieu de la corde de l’arc le
moins résistant, par un fil d’une longueur d’une brasse, une boule de plomb pesant environ
deux onces. Il fixait ensuite l’arc grâce à un étau, puis, soulevant la boule, la laissait tomber
en chute libre. Un vase sonore placé en dessous permettait de mesurer de combien l’élan
(impeto) de la boule avait incurvé l’arc48. En remplaçant la boule de plomb par un poids au
repos capable d’incurver pareillement l’arc, il entendait déterminer quel poids mort exerçait
une pression capable de produire les mêmes effets que la force de percussion. En répétant la
même expérience avec des arcs de plus en plus rigides donc de plus en plus résistants, il
trouva que le même poids mort était incapable de produire les effets provoqués par une même
boule tombant toujours de la même hauteur. Pour cela, il fallait un poids mort de plus en plus
grand.
L’intérêt de cette expérience par rapport à l’argument du pieu vient de ce qu’on contrôle
la résistance des arcs, alors qu’on ne contrôle pas la résistance du sol dans lequel on enfonce
un pieu49. Pour ce faire, l’expérience des arcs revient à mettre en place un dispositif
proprement expérimental, alors que l’argument du pieu, comme on l’a dit, n’a pas besoin
d’être prolongé par une confrontation expérimentale effective. Mais, dans les deux cas, le
schéma argumentatif et la conclusion sont identiques : une succession graduée faite avec le

46
EN, vol. VIII, p. 199, tr. fr. in Discours 1995, p. 132-133. Sans ce lien entre les effets de la percussion et
l’existence d’une infinité de degrés intermédiaires de vitesse, on ne comprend pas que Descartes, lorsque
Mersenne l’interroge sur la force de percussion, commence par rappeler longuement que, contrairement à
Galilée, il estime qu’un corps qui tombe acquiert d’emblée une quantité déterminée de vitesse (Descartes à
Mersenne, 25 décembre 1639, in Descartes 1964-1974, vol. II, p. 630).
47
Torricelli 1715, Lezione Terza, p. 21 ; tr. fr. in De Gandt, éd., 1987, p. 218-219.
48
On peut supposer que le bruit provoqué par la boule touchant le vase, permettait, après quelques essais,
d’identifier le lieu où le vase avait été touché et donc de savoir de combien s’était plié l’arc.
49
EN, vol. VIII, p. 338 : « […] bisogna che […] stabilischiamo un ricevitore del colpo, la cui resistenza sia
sempre la medesima […] ; il che non accade nella resistenza del chiodo o del palo, ne’ quali ella va sempre
crescendo nel penetrare, e con proporzione ignotissima per gli accidentio vari che s’interpongono di variate
durezze nel legno e nel terreno, etc., ancor che il chiodo ed il palo sieno sempre i medesimi. (Il faut que […]
nous stabilisions ce qui reçoit le coup, de sorte que la résistance soit toujours la même […]. Cela n’est pas le cas
des résistances du clou ou du pieu, qui vont toujours croissant avec la pénétration, et selon une proportion
totalement inconnue étant donné les divers accidents qui surviennent en raison des duretés variables du bois et
du terrain, etc., alors que le clou et le pieu sont toujours les mêmes) »

15
même poids tombant de la même hauteur conduit à la conclusion que la percussion est
indéterminée ou infinie. Sans doute peut-on à ce point expliquer pourquoi la Sixième Journée
ne mentionne pas l’expérience des arcs : privilégiant l’adéquation des moyens et des fins, et
donc l’économie de moyens lorsque les fins sont identiques, Galilée s’appuie des expériences
effectives seulement lorsqu’elles sont nécessaires, et leur substitue chaque fois que cela est
possible des expériences de pensée exploitant un fonds d’intuitions acquises par des
raisonnements sur des observations communes — en somme, des arguments. Ici, le dispositif
expérimental des arcs n’apporte rien par rapport à l’argument du pieu : il n’avait donc pas à
figurer dans la Sixième Journée.

Comme on l’a signalé au passage, Galilée n’est pas le premier à avoir conçu ou même
réalisé des expériences relatives à la percussion. Ce qui le caractérise, c’est d’avoir intégré ces
expériences à une construction argumentative développée, et d’avoir accepté un résultat qu’il
n’escomptait pas initialement. La percussion est indéterminée, puisqu’elle croît avec la
résistance ; de là, vient qu’elle est infinie. Ce résultat n’empêcha pas Galilée de s’obstiner à
réduire la percussion au fonctionnement des autres machines, et on trouve deux tentatives en
ce sens dans la suite de la partie dialoguée de la Sixième Journée50. Sans entrer dans le détail
de ces tentatives, il est facile d’expliquer pourquoi elles échouent.
D’une part, le problème de spécification de la résistance, qui était présent dans Le
Mecaniche, n’est pas résolu. Dans le cas d’un levier, on peut identifier la résistance
indépendamment de l’effet qu’elle produit dans ce dispositif : la résistance est le poids, qui est
connu avant d’être posé sur le levier. Dans le cas de la percussion, la résistance est connue
seulement a posteriori, par l’effet qu’elle produit : après avoir constaté que le pieu est plus
enfoncé, on affirme que la résistance est plus grande. D’autre part, l’infinité de la percussion
signifie, on l’a dit, que, aussi petit que soit le corps percutant, il a un effet sur le corps qu’il
percute, aussi grand qu’il soit. Mais ce n’est manifestement pas le cas pour un levier : soit une
force donnée, à moins d’un levier infini, on peut toujours trouver un corps assez lourd pour
que cette force ne réussisse pas à le soulever. Pour le dire en termes imagés, la percussion est
comme un joker qui l’emporte sur toutes les autres cartes ; en termes plus géométriques, c’est
une grandeur qui n’est pas du même ordre que la distance et la vitesse. Dans le cas de la
percussion, il y a donc toujours un effet si petit qu’il soit ; dans le cas d’un levier, il y a un
seuil en deçà duquel il n’y a pas d’effet.

50
Id., p. 329-332 et p. 340-341. Laird 2001, p. 65, estime pourtant que Galilée a effectivement réussi dans ce
passage à montrer que la percussion fonctionne comme les autres machines simples.

16
On se demande dans ces conditions pourquoi Galilée s’obstine à réduire la percussion à
une machine, alors même qu’il a montré qu’il est impossible de trouver dans son cas des
grandeurs qui seraient dans la relation de proportion inverse qu’exige le principe de
compensation. Il est vraisemblable qu’il y a là un signe de l’emprise de la science des
machines simples, et, tout aussi bien, de la théorie des proportions. Expliquer la percussion,
c’est pour Galilée trouver les grandeurs susceptibles de s’insérer dans une structure formelle
donnée : il se laisse guider par cette dernière, et faute d’avoir une structure formelle
alternative, ne peut poser correctement le problème de la percussion. Reste à savoir si une
théorie mathématique alternative comme la géométrie des indivisibles pouvait le faire.

3. Les indivisibles comme solution au problème de la percussion ?


L’ultime fragment de la Sixième Journée, comme on l’a signalé postérieur à 1639, est
composé d’un ensemble de notes sans lien, mais néanmoins d’inspiration commune. La
question de la réduction de la percussion à une machine est laissée de côté plus
qu’explicitement abandonnée, et il s’agit cette fois de penser la percussion à partir de la
composition de grandeurs continues qui avait été mise en place dans la science du
mouvement51. La note la plus longue de ce fragment exploite à la fois le privilège de la
percussion naturelle par rapport à la percussion artificielle et le lien entre l’infinité de la
percussion et l’infinité des degrés de vitesse que j’ai déjà eu l’occasion de signaler.

Le moment d’un grave dans l’acte de la percussion n’est rien d’autre qu’un composé et un agrégat d’une
infinité de moments, dont chacun est égal au seul moment, qu’il soit interne et naturel au [grave] lui-
même (qui est celui de la gravité absolue propre, exercée éternellement lorsqu’il repose sur un [corps]
résistant quelconque), ou alors externe et violent, comme celui de la force mouvante. Dans le temps du
mouvement du grave, ces moments s’accumulent d’instant en instant par des ajouts identiques, et se
conservent en lui précisément à la manière dont s’accroît la vitesse d’un grave qui tombe ; car, de même
que, dans l’infinité d’instants que comprend un temps donné, aussi petit qu’il soit, le grave passe par des
nouveaux degrés de vitesse égaux entre eux tout en gardant toujours ceux qu’il a acquis dans le temps
déjà écoulé, de même dans le mobile les moments se conservent d’instant en instant et se composent,
qu’ils soient naturels ou violents, donnés par la nature ou par l’art, etc. (sic)52.

51
Galluzzi 1979, p. 401-408, puis De Gandt 1987a, p. 53-57, ont attiré l’attention sur ce fragment. Selon
Galluzzi, il indiquerait que Galilée a clairement pris conscience de l’impossibilité de traiter mécaniquement la
percussion et donc de fonder la dynamique sur la statique (p. 401-402), voire (p. 407-408) qu’il a entrevu la
possibilité d’une approche inverse, consistant à trouver dans le moment de vitesse (dynamique) un modèle pour
le moment de gravité (statique). C’est selon moi surinterpréter un fragment d’une dizaine de lignes, qui ne prend
pas un phénomène comme modèle d’un autre, mais se contente de poser une analogie formelle entre eux deux.
52
EN, vol. VIII, p. 344 : « Il momento di un grave nell’atto della percossa altro non è che un composto ed
aggregato di infiniti momenti, ciascuno di essi eguale al solo momento, o interno e naturale di se medesimo (che

17
Dans l’étude du mouvement uniformément accéléré et en particulier dans la
démonstration de la loi de la chute des corps, Galilée avait été amené à composer une
grandeur continuellement variable, la vitesse globale, à partir de degrés de vitesse infinis en
nombre53. Étant donné que les effets de la percussion servent selon lui d’indice de la vitesse,
son idée est d’appliquer à l’étude de la force de percussion la technique de composition des
grandeurs continuellement variables mise en place dans l’étude de la vitesse. De même que la
vitesse résulte de l’accumulation, dans les instants infinis en nombre que comprend un
intervalle de temps fini, d’une infinité de degrés de vitesse, de même la force de percussion
résulte de l’accumulation d’une infinité de moments. Il s’agit d’une analogie formelle entre
deux processus d’accumulation de grandeurs mathématiques, et nulle part Galilée ne se
prononce sur les liens d’identité ou de causalité qui pourraient exister entre les entités
physiques auxquelles se rapportent ces grandeurs. D’un point de vue formel, on a ici affaire à
un processus courant dans la mathématisation des phénomènes : une technique mise en place
à l’occasion de l’étude d’un phénomène déterminé est exportée pour étudier un autre
phénomène, et la technique en question gagne ainsi en consistance et en autonomie par
rapport au phénomène initial. D’un point de vue physique, ce processus est problématique :
ou bien ces deux processus se produisent dans les corps indépendamment l’un de l’autre, et on
ne peut se défendre du sentiment que cela revient à multiplier les entités sans nécessité ; ou
bien, comme le fera Torricelli, on établit un lien entre l’un et l’autre, et, comme on le verra,
on entre en contradiction avec les fondements de la science galiléenne54. Avant de développer
ce point, quelques remarques sont nécessaires pour mieux comprendre l’analogie que fait
Galilée entre percussion et vitesse.
L’analogie avec la vitesse atteinte grâce à la chute d’un corps naturellement grave
conduit encore une fois à privilégier la percussion naturelle qui se produit à l’issue d’une

è quello della propria gravità assoluta, che eternamente egli esercita posando sopra qualunque resistente), o
estrinseco e violento, quale è quello della forza movente. Tali momenti nel tempo della mossa del grave si vanno
accumulando di instante in instante con eguale additamento e conservando in esso, nel modo appunto che si va
accrescendo la velocità di un grave cadente; ché siccome negl’infiniti instanti di un tempo, benché minimo, si va
sempre passando da un grave per nuovi ed eguali gradi di velocità, con ritenere sempre gli acquistati nel tempo
precorso, così anche nel mobile si vanno conservando di instante in instante e componendosi quei momenti, o
naturali o violenti, conferitigli o dalla natura o dall’arte, etc. ».
53
Sur cette composition, voir le Dialogo, in EN, vol. VII, p. 255-256, tr. fr. in Dialogue 1992, p. 241-242, et les
Discorsi, in EN, vol. VIII, p. 197-213, tr. fr. in Discours 1995, p. 130-145. Comparer en particulier le passage
cité à la note précédente et les p. 197-198, tr. fr. p. 130-131.
54
Cette différence entre Galilée et Torricelli est signalée in Galluzzi 1979, p. 403-405, qui note de surcroît,
p. 396, que l’affirmation d’EN, vol. VIII, p. 335, selon laquelle la gravité est cause de l’accélération, est
inconciliable avec un des fondements de la science galiléenne, à savoir que la vitesse de chute d’un corps dans le
vide est indépendante de sa gravité.

18
chute. Galilée est toutefois soucieux de montrer que son analyse ne s’applique pas seulement
à la percussion naturelle, mais aussi à la percussion artificielle qui résulte de l’application de
l’extérieur d’une force mouvante. Il affirme que le mécanisme est le même pour ces deux
espèces de percussion : les moments s’accumulent au fur et à mesure que le temps passe.
Qu’est-ce à dire dans le cas de la percussion artificielle ? Ce ne peut être que, par exemple,
une boule qui en choque une autre après s’être mûe horizontalement de vingt pas a accumulé
plus de moments que lorsqu’elle s’est mû de dix pas. En admettant qu’il y ait une certaine
affinité entre le mouvement et la percussion, cela contredirait le principe de conservation du
mouvement, rappelé un peu plus haut dans la Sixième Journée55. Le cas de figure envisagé
par Galilée pour la percussion artificielle est plutôt celui d’un corps auquel on imprime de
l’extérieur une force donnée continûment, c’est-à-dire sur un intervalle de temps fini
rassemblant une infinité d’instants. Il souligne en effet à travers quatre exemples la différence
qui existe entre les mouvements qui résultent d’une simple poussée (semple spinta), pour ainsi
dire instantanée, et ceux qui résultent d’une impression continue (impulso continuato,
continua impressione di forza), lorsque les moments ont le temps de s’accumuler. Les effets
que l’on obtient dans le temps lorsqu’on pousse petit à petit une lourde porte, qu’on tire à
plusieurs reprises sur la corde d’une cloche, qu’on fait partir un bateau par de multiples coups
de rame ou qu’on prend du temps pour tendre un arc ne sont pas les mêmes que si chacune de
ces actions avaient été accomplies en un instant et d’un seul coup56. Les moments
s’accumulent donc dans la percussion artificielle comme dans la percussion naturelle à la
condition que celle-ci se produise à l’issue d’un mouvement qui s’effectue dans un intervalle
de temps fini et non pas en un instant.
La deuxième remarque qui s’impose concernant l’analogie entre la percussion et la
vitesse porte sur l’infinité des grandeurs considérées. Les degrés de vitesse qui sont composés
sont infinis en nombre, mais le degré de vitesse qu’a le corps à un instant donné n’en est pas
moins fini57. De la composition des moments de percussion devrait donc résulter un moment
de percussion lui aussi fini. Mais, comme dans la partie dialoguée, Galilée affirme dans cet

55
EN, vol. VIII, p. 336-337 : « Ma se il piano non sarà inclinato ma orizontale, tal solido rotondo, postovi
sopra, farà quello che piacerà a noi, cioè se ve lo metteremo in quiete, in quiete si conserverà, e dandogli impeto
verso qualche parte, verso quella si moverà, conservando sempre l'istessa velocità che dalla nostra mano avrà
ricevuta (Mais si ce plan n’est pas incliné, mais horizontal, un solide rond qu’on a posé sur lui fera ce qui nous
plaira, c’est-à-dire que, si nous le mettons au repos, il conservera son repos, et que, si nous lui donnons de l’élan
dans une direction quelconque, il conservera toujours la vitesse qu’il a reçue de notre main) ».
56
Id., p. 345-346.
57
Giusti 1990, p. XXXVI, remarque à juste titre que, contrairement à ce qu’un œil d’aujourd’hui pourrait être
tenté de croire, l’aire du fameux triangle des degrés de vitesses n’est pas une représentation des distances
parcourues, mais de la vitesse totale.

19
ensemble de notes que le moindre petit corps qui en percute le plus grand corps a de l’effet
sur lui, autrement dit que la percussion est « de moment infini » pour garder l’expression qu’il
emploie alors58. S’agit-il tout simplement d’une contradiction ? Il y a peut-être moyen
d’expliquer que la percussion puisse être dite de moment infini alors que les moments de
percussion se composent comme des degrés de vitesse. L’idée serait que l’analogie entre la
percussion et la vitesse se rapporte au corps considéré intrinsèquement, lorsqu’il accumule
des moments de vitesse avant la percussion, alors que l’affirmation que la percussion est de
moment infini se rapporte à l’instant où ce corps en percute effectivement un autre. C’est en
effet à cet instant que la percussion peut manifester son infinité, selon la résistance du corps
considéré.
De fait, Galilée a cherché a préciser les raisons pour lesquelles la percussion, tout en
étant de moment infini, n’a pas d’effets infinis. Ses intuitions sur ce point tiennent en trois
propositions :
1. L’effet de la percussion serait infini si l’infinité des moments accumulés se dépensait
en un instant59.
2. L’infinité des moments accumulés se dépenserait en un instant si les corps percutés
ne cédaient en rien, mais résistaient absolument60.
3. Dans notre monde, il n’y a pas de corps capables de résister absolument61.

Les spéculations de Galilée trouvent des prolongements plus ou moins heureux dans les
trois Conférences Académiques (Lezioni Accademiche) sur la force de percussion que

58
EN, vol. VIII, p. 344 et de nouveau p. 345 : « la forza della percossa è di momento infinito (la force de
percussion est de moment infini) ».
59
Id., p. 344 : « La forza della percossa è di infinito momento, tuttavolta che ella si applichi in un momento ed in
un instante dal grave percuziente sopra materia non cedente ; come si dimostrerà (La force de percussion est de
moment infini, pourvu qu’elle soit appliquée en un moment et en un instant par le grave qui percute à une
matière qui ne cède pas, comme on le démontrera) ».
60
Id., p. 345 : « Se dunque si fa in tempo la cedenza nel luogo della percossa, in tempo ancora si farà
l’applicazione di quei momenti acquistati nel moto dal percuziente ; il qual tempo è bastante ad estinguere ed a
smorzare in parte quell'aggregato de' sopradetti momenti, i quali se in uno instante di tempo si esercitassero
contro il resistente (il che seguirebbe quando le materie sì [di] del percosso come del[a] percuziente non
cedessero nè meno un punto) assolutamente farebbero effetto ed operazione assai maggiore […] che applicati in
tempò benchè brevissimo (Si donc l’action de céder à l’endroit de la percussion se fait dans le temps,
l’application des moments que le percutant a acquis dans le mouvement se fera aussi dans le temps ; et ce temps
est suffisant pour éteindre et supprimer en partie l’agrégat des dits moments, qui, s’ils s’exerçaient en un instant
de temps contre le résistant (ce qui se produirait si les matériaux aussi bien du percuté que du percutant ne
cédaient pas même d’un point), feraient décidément un effet et une opération plus grande […] que s’ils étaient
appliqués dans le temps, bien qu’il soit extrêmement bref) ».
61
EN, vol. VIII, p. 291 ; tr. fr. in Discours 1995, p. 225 : l’effet de la percussion est nul sur un corps qui cède
totalement, maximal sur un corps qui ne cède pas du tout, « si toutefois il en peut jamais être ainsi », ajoute
Galilée.

20
Torricelli prononça à l’Accademia della Crusca62. Au début de la première de ces
conférences, Torricelli indique explicitement que son propos est de reconstituer, d’après les
écrits et les entretiens qu’il eut avec Galilée, les pensées de ce dernier sur la percussion, et
particulièrement sur l’infinité de son énergie :

En signe de fidélité et d’obéissance, j’exposerai aujourd’hui d’autant plus volontiers ces opinions au
jugement très pertinent d’une aussi savante Académie, que je reste persuadé que Galilée lui-même se
sentirait récompensé davantage par ce seul auditoire que par la publication des notes qui nous restent de
ses écrits63.

Dans les deuxième et troisième conférences, Torricelli expose la thèse de l’infinité de la


percussion dans le cas de la percussion naturelle, c’est-à-dire celle qui se produit lorsqu’un
corps en chute libre tombe sur un corps à l’arrêt, et répond aux objections que cette thèse
pourrait susciter. Dans la quatrième conférence, il adapte ses conclusions au cas du choc
(urto) ou de la percussion artificielle, qui est celle qui se produit lorsque, indépendamment de
sa gravité, un corps reçoit du mouvement d’une cause extérieure. Je laisserai cette dernière de
côté, et me concentrerai sur la manière dont Torricelli explicite physiquement et
mathématiquement ce qui était simplement suggéré chez Galilée.

Torricelli est en effet plus explicite que ne l’est Galilée quant au mécanisme, pour ainsi
dire, qui en vient à faire de la percussion naturelle quelque chose d’infini. Il part de deux
hypothèses, déjà présentes dans le fragment de la Sixième Journée. D’une part, chaque corps
a un moment interne qui lui est propre, qui est égal à son poids absolu, c’est-à-dire au poids
qu’il pèse sur une balance, et qui est déterminé par sa quantité de matière. D’autre part, la
gravité interne ne cesse d’agir : il la compare à une fontaine, d’où jaillissent continuellement

62
L’Accademia della Crusca avait été fondée à Florence en 1582 avec le but d’éliminer les expressions
impropres de la langue italienne, comme on élimine le son (crusca) de la mouture de blé. Des douze conférences
de Torricelli, trois, tenues entre août 1642 et septembre 1643, sont consacrées à la force de percussion. Les
raisons de ce choix, qui avait de quoi surprendre les académiciens, généralement peu ouverts aux discussions
scientifiques, ne sont pas connues. Les conférences sur la percussion sont traduites par Egidio Festa et François
De Gandt in De Gandt, éd., 1987, p. 207-224. Pour une analyse de leur contenu, voir Moscovici 1967a ; De
Gandt 1987a.
63
Lezione Seconda, in Torricelli 1715, p. 4 ; tr. fr. in De Gandt, éd., 1987, p. 208. Torricelli, ayant été autorisé à
séjourner chez Galilée pendant les tous derniers mois précédant la mort de ce dernier le 9 janvier 1642, avait eu
l’occasion de s’entretenir avec lui. Son allusion à des notes de Galilée susceptibles d’être publiées se rapporte
vraisemblablement à la Sixième Journée, même si, dans la lettre à Mersenne du 1er mai 1644, in Mersenne 1933-
1988, vol. XIII, p. 113, il affirme que Galilée n’a rien laissé après lui, sinon deux expériences (autrement dit,
l’expérience des seaux et l’expérience des arcs).

21
des moments qui, on va le voir, se composent entre eux64. Le moment est donc une poussée
instantanée qui est égale au poids absolu du corps ; les moments ainsi engendrés au cours du
temps s’accumulent pour composer ce que Torricelli appelle, selon les passages, « force »,
« vertu », « cumul de moments », ou, tout simplement « moment », le moment à un instant
étant l’agrégat de tous les moments précédant65.
Deux cas se présentent alors. Lorsque le corps grave, par exemple une boule, repose sur
un plan horizontal, les moments de gravité ne peuvent pas s’accumuler : ils sont
continuellement anéantis par la répugnance du plan placé en dessous. Il en va tout autrement
si le corps est animé d’un mouvement de chute libre : la gravité engendre à chaque instant un
nouveau moment, mais, rien ne s’opposant alors à lui, il se conserve et s’agrège aux moments
précédents66. Or le temps d’une chute, fût-elle très brève, contenant un nombre infini
d’instants, c’est un nombre infini de moments qui s’agrègent ou, comme le dit Torricelli, si le
corps multiplie son moment en se mouvant dans le temps, « il devra forcément le multiplier
un nombre infini de fois »67. Ainsi, la structure du temps et son rôle dans la production des
phénomènes naturels jouent-ils un rôle décisif dans la manière dont Torricelli explique
l’infinité de la force de percussion : la percussion est infinie parce que le temps pendant lequel
le corps tombe contient une infinité d’instants, qu’en chacun de ces instants un nouveau
moment est engendré et que tous ces moments se conservent et s’accumulent au cours du
temps. Torricelli répond alors à trois objections qui pourraient être élevées contre ce qu’il
appelle, sans aucune précaution oratoire, l’infinité de la percussion.

La première objection est que toute percussion devrait produire un effet infini, ce qui ne
semble pas être le cas dans notre monde. Torricelli reprend sur ce point l’explication proposée
par Galilée. L’effet serait effectivement infini, même dans le cas d’une percussion très petite,
si le cumul de moments en nombre infini était appliqué par le percutant en un seul instant68,
autrement dit, si le corps percuté ne cédait pas, tant soit peu, sous l’effet de la percussion :

On peut donc dire que la force de percussion serait capable de produire un effet infini, dès lors que l’on
trouverait deux matières qui ne cèdent pas du tout et pour lesquelles, en fait, l’acte de la percussion se
traduirait par un contact instantané. Or, dans la Nature présente et dans le Monde que Dieu nous a assigné

64
Lezione Terza, in id., p. 13 ; tr. fr., p. 213 : « la gravité est une fontaine continuellement ouverte, qui à chaque
instant du temps […] produit un moment égal au poids absolu de ces corps ».
65
Sur ce point, voir les remarques de De Gandt 1987a, p. 74-75.
66
Lezione Seconda, in id., p. 6-7 ; tr. fr., p. 210.
67
Ibid.
68
Id., p. 9 ; tr. fr., p. 211.

22
pour habitacle, nous n’avons pas (que je sache) des matériaux infiniment durs69.

Et puisque tous les matériaux cèdent, l’un plus l’autre moins, le cumul de moments se
communiquera au corps percuté en un temps fini, composé lui aussi d’un nombre infini
d’instants, dont chacun épuisera, pour ainsi dire, un des moments de gravité accumulés
pendant le temps de la chute70. La réponse à la première objection est strictement conforme à
ce qui avait été noté par Galilée : il n’en est pas de même des objections suivantes.

La deuxième objection que Torricelli formule est qu’un corps de moment infini devrait
avoir une vitesse infinie, alors que ce n’est pas ce qui se produit dans notre monde71. Pour
formuler cette objection, il faut aller plus loin que Galilée, et poser qu’il existe non seulement
une analogie formelle entre la vitesse et la percussion, mais une corrélation forte entre les
variations de ces grandeurs. Pour y répondre, Torricelli souligne la différence qui existe
initialement entre moment et vitesse : la vitesse d’un corps au repos étant nulle, cela n’a pas
de sens de la multiplier un nombre infini de fois, comme on le fait pour le moment. On peut
néanmoins dire (et ici le mathématicien fait de la rhétorique pour académiciens) que la vitesse
connaît un accroissement infini, dans la mesure lorsqu’elle passe de zéro à une valeur finie
quelconque :

Celui qui dirait que, dans tout corps lourd qui tombe, le moment interne est accru un nombre infini de fois
et que de ce fait la vitesse devra l’être aussi, celui-la tiendrait, je crois, des propos tout à fait acceptables.
En effet, si le corps lourd avait comme moment une livre de poids lorsqu’il était au repos, après une chute
quelle qu’elle soit, il le multiplie un nombre infini de fois ; or, il fait la même chose pour la vitesse.
Lorsque, en effet, il avait au repos le moment d’une livre, de vitesse il n’en avait aucune. Ayant acquis de
la vitesse après la chute, on peut dire, me semble-t-il, que l’accroissement est infini, car le passage de ce
qui n’est rien à ce qui est quelque chose est habituellement considéré comme un changement infini72.

Selon Torricelli, bien que la composition de degrés de vitesse engendre, contrairement à


ce qui se produit dans le cas de la percussion, une grandeur finie, on peut néanmoins parler
d’infinité de la vitesse, puisque celle-ci, passant de zéro à une quantité finie, connaît un
accroissement infini. Le raisonnement est non seulement rhétorique, mais en retrait par

69
Id., p. 12 ; tr. fr., p. 213.
70
Ibid.
71
Lezione Terza, in id., p. 13 ; tr. fr., p. 214.
72
Id., p. 13-14 ; tr. fr., p. 214.

23
rapport aux acquis de la science galiléenne concernant la relativité de la vitesse. Il suppose en
effet que le mouvement part de zéro, ce sans quoi on n’aurait pas un accroissement
infini : l’accroissement qui va de zéro degré de vitesse à un est infini, alors que celui qui va
d’un degré de vitesse à deux est fini. Cela revient à faire de la différence entre repos et
mouvement quelque chose d’absolu, non de relatif, puisque le passage du repos au
mouvement n’est pas dans ces conditions du même ordre que le passage d’un mouvement à
un autre.
Dans cet enchevêtrement de rhétorique et de mathématique, un autre acquis important
de la science galiléenne du mouvement aura été écarté : dans le vide, tous les corps ont la
même vitesse après une chute durant un temps déterminé, ou, pour le dire autrement, la
vitesse d’un corps qui tombe dans le vide ne dépend pas de son poids73. Que se passe-t-il en
effet pour Torricelli lorsqu’un corps tombe ? Contrairement à Galilée, il affirme qu’il existe
un lien causal entre le moment d’un corps à un instant donné et sa vitesse, et conséquemment
une corrélation entre les accroissements de ces deux grandeurs :

Quelle est la cause, vous demanderais-je, du mouvement des corps vers le bas ? Il est certain qu’il ne peut
pas y en avoir d’autre que la gravité interne. Or, si celle-ci restait toujours la même sans varier, la vitesse
dans le mouvement devrait être elle aussi toujours égale à elle-même. Mais nous constatons que
l’accroissement de la vitesse est tout à fait considérable. Il faudra admettre, donc, que la cause s’accroît
elle aussi. [...] Dans les corps lourds qui descendent, la vitesse est un je ne sais quoi qui vient après, un
effet dû précisément aux moments intrinsèques du corps qui descend. Or, les moments intrinsèques sont
un quelque chose qui précède, et sont la seule et véritable cause qui fait qu’une vitesse est plus ou moins
grande74.

Or, comme on l’a vu, le moment d’un corps à un instant donné résulte selon Torricelli
de l’accumulation de tous les moments que la gravité a engendrés à tous les instants depuis le
début de la chute. Il va même jusqu’à dire, de manière quantitative, que le moment d’un corps
à un instant donné résulte de la multiplication de son poids absolu par le nombre infini
d’instants qui composent le temps de la chute. Dès lors, si d’une part la variation de la vitesse
d’un corps a pour cause une variation de son moment, et que, d’autre part, ce moment est
proportionnel au temps de la chute et au poids absolu du corps, il est inévitable de conclure
que la vitesse d’un corps qu’on lâche dans le vide dépend de son poids absolu75.

73
EN, vol. VIII, p. 116 ; tr. fr. in Discours 1995, p. 61.
74
Lezione Terza, in Torricelli 1715, p. 19-20 ; tr. fr. in De Gandt, éd., 1987, p. 217-218.
75
Au passage, le poids absolu a été posé comme invariable, voir id., p. 18-19 ; tr. fr., p. 217 : « Il suffit que le
poids absolu des corps naturels soit invariable et que dans les affaires commerciales les marchandises que l’on

24
Torricelli a-t-il réalisé que cette affirmation contredisait le résultat galiléen selon lequel
la vitesse d’un corps en chute libre ne dépend pas de son poids ? Le fait est qu’il rappellera
dans la Quatrième Conférence, soit une année après avoir prononcé la Troisième Conférence
(10 septembre 1642–24 septembre 1643), la manière dont Galilée a corrigé l’erreur des
anciens sur ce point :

Nous savons que ce fut l’erreur des philosophes anciens de considérer que la vitesse suit la proportion de
la matière. Mais le très illustre Galilée nous a montré que dans les chutes naturelles l’accroissement de la
matière n’est pour rien dans l’accroissement de la vitesse76.

Que faire de ce rappel ? Soit Torricelli ne voit pas la contradiction ; soit il la voit, mais
en ce cas, ne devrait-il pas tout aussi bien voir qu’elle mine la corrélation qu’il a posée entre
l’accroissement des moments et l’accroissement des vitesses ?

La troisième et dernière objection porte sur la possibilité de comparer deux infinis77. Si


vitesse et percussion sont infinies, comment sera-t-il possible de comparer deux vitesses ou
deux percussions ? Visiblement, Torricelli ne tient pas à traiter ce problème en profondeur : il
se contente de renvoyer cette controverse devant le « tribunal du merveilleux Frère
Bonaventura [Cavalieri], pour qui non seulement il n’est pas absurde mais nécessaire qu’un
infini soit plus grand qu’un autre »78. L’autorité de Cavalieri lui suffit ici pour affirmer, contre
les adversaires des indivisibles, qu’il est possible d’établir un rapport fini entre les

pèse soient au repos et n’aient pas acquis de la vitesse. Pour ce qui est du reste, il faut admettre, je crois, la
variété des moments dans un même corps conformément à la distance par rapport au centre de la balance, ou par
rapport à l’inclinaison des plans dans lesquels le corps se trouve, ou enfin par rapport au temps que dure la chute
à la verticale ». Comme le remarque De Gandt 1987b, p. 75, Torricelli s’efforce ici d’affirmer l’unité du concept
de moment.
76
Torricelli 1715, Lezione Quarta, p. 24 ; tr. fr. in De Gandt, éd., 1987, p. 221. On remarquera qu’ici Torricelli
parle de « matière » et non de « poids » ou de « moment » : est-ce le signe qu’il a vu la contradiction avec ce
qu’il avait affirmé un an auparavant et qu’il cherche à y échapper ?
77
Dans la Première Journée des Discorsi, in EN, vol. VIII, p. 78, tr. fr. in Discours 1995, p. 30, Galilée refuse de
comparer entre eux des infinis, et estime que des adjectifs comme « plus grand », « plus petit » et « égal » ne
s’appliquent pas aux grandeurs infinies .
78
Torricelli 1715, Lezione Terza, p. 18, tr. fr. in De Gandt, éd., 1987, p. 217 : « Je suis obligé de renvoyer cette
controverse devant le tribunal du merveilleux Frère Bonaventura Cavalieri, pour qui non seulement il n’est pas
absurde, mais nécessaire qu’un infini soit plus grand qu’un autre) ». Bonaventura Cavalieri, de l’ordre des
jésuates (sic), est l’auteur de la Geometria indivisibilibus continuorum nova quadam ratione promota, publiée à
Bologne en 1635 (réimp. 1653), où il expose une méthode géométrique des indivisibles, fondée, justement, sur la
possibilité de comparer les agrégats infinis des lignes ou des surfaces, « contenues » respectivement dans les
figures planes ou solides. Cavalieri lui-même a montré l’influence de la méthode des indivisibles dans la
démonstration de la loi de la chute des corps publiée par Galilée dans le Dialogo (EN, vol. VII, p. 255) ; sur ce
point, voir Giusti 1990, p. XLVII-LIV ; Festa 1992, p. 309-318 ; Blay et Festa 1998, p. 76-77. Contrairement à
Galilée, Torricelli prônait cette méthode ; sur la contribution qu’il apporta, voir De Gandt 1987b.

25
accroissements infinis de deux vitesses79, ou qu’il est possible qu’un nombre infini de
moments soit plus grand qu’un autre80. Aussi rapide qu’elle soit, la mention de Cavalieri n’est
pas indifférente : bien plus que les expériences, qu’il mentionne simplement à la fin de la
Troisième Conférence, ce qui importe à Torricelli, c’est l’aspect mathématique de la
composition du moment de la percussion par la méthode des indivisibles. Il évoque ainsi la
nouvelle géométrie de Cavalieri, ce que Galilée ne faisait pas, ni dans l’étude du mouvement
uniformément accéléré où il se servait de la méthode des indivisibles sans la nommer, ni dans
l’analyse de la force de percussion où il suggérait une analogie entre degrés de vitesse et
moments sans la développer.

Dans la Deuxième et la Troisième Conférences, Torricelli s’est proposé d’exposer aussi


systématiquement que possible les suggestions ultimes de Galilée sur la force de percussion.
Pour ce faire, il donne une interprétation physique à l’analogie formelle entre la vitesse et la
percussion, qui le conduit à des conclusions incompatibles avec certains résultats galiléens : le
mouvement est relatif, tous les corps ont la même vitesse dans le vide. Au passage, il exploite
la référence à la théorie mathématique des indivisibles et joue sur le rapport du fini et de
l’infini. Les mathématiques ont pris le pas sur la physique, et, il faut bien le dire, la rhétorique
sur les mathématiques.

Conclusion
Dans le sillage des Questions mécaniques, et plus généralement dans le contexte de la
conceptualisation aristotélicienne, le phénomène de la percussion a été abordé comme s’il
existait une force inhérente au corps percutant, qu’il aurait fallu identifier et mesurer en la
rapportant au poids. Deux théories mathématiques ont été mobilisées par Galilée puis par
Torricelli : la théorie des proportions, utilisée dans la science des machines simples, et la
géométrie des indivisibles, propre à exprimer l’accroissement de grandeurs continues comme
la vitesse. Aucune de ces deux théories n’a conduit à une modification de la problématique
aristotélicienne ; elles lui étaient parfaitement adéquates. Dans les textes que j’ai examinés, la
seule remise en cause de cette problématique a été le fruit, non pas à proprement parler d’une
expérience, mais d’un argument sur la possibilité de faire des expériences qui mesureraient la
force de percussion, ce que j’ai appelé l’« argument du pieu ». Cet argument n’étant connu
que par un passage de la Sixième Journée, il ne sera pas divulgué avant 1718 : à cette date, la

79
Id., p. 14 ; tr. fr., p. 214.
80
Id., p. 18 ; tr. fr., p. 217.

26
problématique cartésienne de la communication du mouvement l’aura largement emporté sur
la problématique de la force de percussion que les prédécesseurs de Galilée lui avaient laissée
en héritage.

27
Bibliographie
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