La résistance littéraire africaine
EKOME OSSOUMA Bernard*
Résumé
La littérature africaine porte la voix du peuple africain sur la scène littéraire mondiale ;c’est pourquoi
la colonisation achevée les étudiants de cette littérature ont reçu cette voix dans le cadre d’un ensei-
gnement engagé.
Après les indépendances et l’avènement de pouvoirs politiques nègres en Afrique, les écrivains expri-
ment leur déception.
Mots-clés : négritude, Afrique, littérature, Occident, résistance.
African literary resistance
Abstract
African literature should that the african people don’t continue to bee nothing in the world. It’s why
the colonization must finished. During a few years, studen’s African literature have producted this voice.
After independence with a black power in African, writters are telling their deception.
Keywords: negritude, Africa, literature, Occident, resistance.
* Faculté des lettres et sciences humaines, B.P. 17004, Libreville - Gabon.
Vol. 30, n° 2 — Juillet-décembre 2014, Science et technique, Lettres, Sciences sociales et humaines 23
Introduction
Il est généralement établi par la critique littéraire africaine ou africaniste1 que les
littératures d’Afrique écrites en langues européennes (anglais, français, portugais)
peuvent être considérées comme des réactions à la parole première : celle de
l’Européen vainqueur et héritier du positivisme rationaliste du 18e siècle proclamé
Siècle des Lumières. C’est au nom de la nécessité de propager ces lumières que le
sujet européen va avoir quelques difficultés à gérer sereinement la différence (racia-
le, culturelle, religieuse) perçue au mieux comme une marque d’infériorité au pire
comme preuve de non appartenance à la catégorie de l’Humanité réduite à l’occi-
dent en tant que catégorie incarnant la civilisation judéo-chrétienne et la race
blanche. A cet effet, l’Homme noir et les cultures négro-africaines incarnent vérita-
blement la différence aux yeux de l’Européen conquérant qu’ils vont rencontrer au
grand déplaisir d’Aimé CESAIRE :
« Le grand drame historique de l’Afrique a moins été sa mise en contact trop tardi-
ve avec le reste du monde, que la manière dont ce contact a été opéré ; que c’est au
moment où l’Europe est tombée entre les mains des financiers et des capitaines d’in-
dustrie les plus dénués de scrupules que l’Europe s’est propagée ; que notre mal-
heur a voulu que ce soit cette Europe- là que nous ayons rencontrée sur notre
route… »2
Par conséquent, la domination multiforme que cette Europe va exercer sur l’Afrique
va générer un discours littéraire et para –littéraire (presse écrite, cinéma, propagande,
publicité, bande dessinée, manuels scolaires, cartes postales, jouets arts plastiques,
timbres…) ayant pour objet la connaissance du Berceau de l’Humanité. Le savoir
délivré par ce discours dévalorise le négro-africain expulsé dans l’ordre du zoolo-
gique tel qu’illustré dans cet extrait : « un inférieur, un cannibale, un vendeur
d’hommes, un être lubrique et fort laid, ignorant de l’A.B.C. de la civilisation et de
la bonne philosophie.3
La suprématie linguistique et le leadership épistémologique de ses clercs sont les
marques du Pouvoir de l’Europe sur l’Afrique dans le contexte colonial. La pro-
motion intellectuelle des colonisés est contrôlée, bridée, la diffusion générale du
savoir dans la population colonisée tient du service minimum4. Par conséquent, le
surgissement d’une parole littéraire authentiquement nègre se fait attendre.
Quel contenu cognitif les écrivains ont-ils donné à cet impératif de la résistance au
niveau thématique et esthétique ? Le recours à la grille psychanalytique de Sigmund
Freud (Introduction à la psychanalyse, paris, payot, 1961) et à la sociologie de la
1 Voir KESTELOOT,L,.1961. , Les écrivains noirs de langue française : naissance d’une littérature, Bruxelles, U.L.B
Chevrier J., 1984. Littérature nègre, Paris, Armand Colin.
Mouralis B., 1984. Littérature et développement, Paris, Silex.
Mateso L., 1986. La littérature et sa critique, Paris, Karthala.
2 CESAIRE A., 1955. Discours sur le colonialisme, Paris, Présence Africaine, , p.22.
3 HOFFMAN L. F., 1973. Le nègre romantique, personnage littéraire et obsession collective, Paris, Payot, p.97.
4 Premiers chapitres de Mouralis B.,1984. Littérature et développement, Paris, Silex.
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littérature de Mikhail Bakhtine (Esthétique et théorie du roman, paris, Gallimard,
1978) peut être utile. Freud soutient que l’art en général et la littérature en particu-
lier expriment des désirs inconscients souvent censurés par la société régie par des
prescriptions et proscriptions et convergeant majoritairement autour de la répres-
sion de l’inceste et du meurtre. Et Bakhtine soutient que la littérature surgit comme
un discours dissident portant la contradiction au discours officiel dominant émis par
les politiques. Fort de ces savoirs, ne pourrait-on considérer que la négritude se
déploya dès l’origine comme ce discours dissident contredisant le discours officiel
dominant (celui de l’homme blanc vainqueur ) ? Par la suite, la production littéraire
africaine contemporaine en prenant ses distances avec l’hypertrophie de la Négritude
conforte le parti-pris de la résistance de cette parole prompte à s’insurger contre tout
discours revendiquant éternité et infaillibilité.
L’argumentation est construite sur les centres d’intérêts suivants :
- Idéologie prométhéenne de la Négritude ;
- Effondrement de la négritude : mort ou sursis de la résistance ?
- Ecrivains de l’émigration et permanence de l’écriture de la résistance.
L’année 1945 marque la fin de la seconde Guerre Mondiale pendant laquelle les sol-
dats de l’empire colonial français ont contribué à la libération de la Patrie de Voltaire.
C’est aussi la fin du mythe de l’invincibilité de la Grande France (chantée par les
thuriféraires de la 3e République) malmenée par la Wertmarcht et la Luftwafe ; en
outre, il n’est guère plus pensable pour les écrivains coloniaux de continuer à reven-
diquer la suprématie de la civilisation occidentale tandis que l’idéologie du nazisme
vient d’être terrassée. Par conséquent, le contexte est favorable à la Libération poli-
tique des colonies précédée par une reconquête du droit à la parole et à la célébra-
tion de la terre africaine.
C’est l’ambition des poètes réunis dans l’Anthologie de la nouvelle poésie nègre et
malgache de langue française par Léopold Sédard SENGHOR5 (préface « Orphée
noir » de Jean-Paul SARTRE). Cet ouvrage annonce de manière fracassante l’avè-
nement de la Négritude (défense et illustration des valeurs culturelles nègres) et
prescrit à la littérature africaine (de l’époque et pour l’avenir) la résistance comme
paradigme axiologique.
Idéologie prométhéenne de la Négritude
La Négritude (mouvement politique, économique et culturel), a fonctionné autour
d’une démarche intellectuelle binaire : affirmation identitaire noire et contestation
de la colonisation. Elle a une prétention totalisante et fondatrice puisqu’elle a l’ambi-
tion de produire un contre discours global sur le discours global que tient l’occident
sur le monde noir. De ce fait, elle ne saurait se réduire à l’espace africain francophone :
5 SENGHOR L., 1948. Anthologie de la nouvelle poésie et malgache de langue française, Paris PUF.
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elle se déploie également dans les espaces anglophones et caribéen du monde noir.
Parce qu’on retrouve chez tous les Noirs colonisés et leur diaspora une appréciation
similaire des réalités sociales, économiques et culturelles. Mouvement littéraire
fondé sur la singularité de l’expérience historique des peuples noirs (esclavage et
colonisation), la Négritude nourrit et guide sa production fictionnelle par une
réflexion théorique dense issue de tous les espaces habités par les Noirs :
– pour l’espace francophone, Léopold SENGHOR développe dans Liberté :
Négritude et humanisme6 l’aptitude du sujet noir à produire un discours valable ;
– pour l’espace anglophone, Wole SOYINKA propose dans Myth, littérature and
the african world7 des orientations critiques susceptibles de favoriser une meilleure
lecture des œuvres ;
– pour l’espace caribéen, Franz FANON dans Les damnés de la terre8 consacre
la portée prométhéenne de la Négritude : celle-ci annonce à l’Homme blanc et
à la culture occidentale leur défaite prochaine et donc la victoire finale des anciens
vaincus et des humiliés d’hier.
Au niveau littéraire, la Négritude investit les trois principaux genres littéraires (poé-
sie, roman, théâtre) avec toutefois une nette prédilection pour la poésie grâce au trio
magique :
– Léopold SENGHOR, Chants d’ombre, paris, seuil, 1945 Aimé CESAIRE, Cahier
d’un retour au pays natal, Paris, Présence africaine, 1956 ;
– Léon GONTRAN DAMAS, Pigments, paris, puf, 1948.
Au niveau romanesque, l’écriture de la Négritude est réaliste (c’est-à-dire qu’elle
dévoile et valorise la réalité sociale et culturelle africaine) et la thématique oppose
de manière itérative un univers fictionnel noir, jeune, pur et dynamique à un univers
blanc corrompu et négatif. C’est pour cela qu’il y a traitement dichotomique des
lieux narratifs : l’Afrique est l’espace de la sérénité, de l’équilibre, et l’Europe
apparaît comme un lieu chaotique et dangereux pour le sujet africain qui s’y aven-
ture. C’est ce qu’expérimentent à leurs dépens les principaux personnages de
Chemin d’Europe9 de Un nègre à Paris10 et L’aventure ambiguë11. Le message est
clair : c’est de l’Occident et donc de l’altération de l’identité négro-africaine que
vient le mal de l’Afrique, Patrie de tous les Noirs.
C’est précisément pour rechercher et retrouver cette Patrie12 que le théâtre de la
Négritude, bien représenté par Aimé CESAIRE, a pour ambition le redressement de
l’homme noir ; il s’agit clairement d’un théâtre de la résistance mettant aux prises
6 SENGHOR,L.,[Link]é I : Négritude et humanisme, Paris Seuil
7 SOYINKA,W., 1976. Myth, literature and the african world, Cambridge, University Press London,
8 FANON,F., [Link] damnés de la terre , Paris, Maspéro.
9 OYONO,F., [Link] d’Europe, Paris, Julliard.
10 DADIE,B., [Link] nègre à Paris , Paris, Présence africaine.
11 KANE,C.H., 1961..L’aventure ambiguë, Paris, Julliard.
12 NGAL,G.,[Link]é Césaire, un homme à la recherche d’une patrie, Paris, Présence africaine.
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deux valeurs qui se veulent absolues et exclusives : d’un côté la civilisation africai-
ne et de l’autre la civilisation occidentale. Il est essentiel de créer les conditions du
succès de la civilisation africaine et de ses valeurs (solidarité, altruisme, paix et
unité) sur celle de l’Europe dominatrice. C’est le sens du combat mené par
Lumumba dans Une saison au Congo (Paris, Seuil, 1967).
« L’option de la résistance en littérature fonctionne de pair avec l’exigence de vérité.
Est-il vrai par exemple que les maux de l’Afrique proviennent de sa rencontre avec
l’Europe ? Cette interrogation, suscitée par l’évolution de l’Afrique post-indépendante,
va bousculer les certitudes intellectuelles de la Négritude et susciter un mouvement de
résistance contre son omnipotence dans la pensée et dans la littérature africaines. »
L’effondrement de la Négritude : mort ou sursis de la résistance ?
L’essoufflement de l’influence de la Négritude est généralement connecté à la
parution de deux romans dans l’espace francophone : Le devoir de violence13 et les
soleils des indépendances14. C’est le début du désenchantement.
En critique littéraire, il va être reproché ce qui suit à la Négritude :
– surestimation de l’être humain comme sujet souverain donateur d’un sens unique
(à cet effet , il est connu que la critique moderne –à la suite de la Révolution
structurale15 –relativise la volonté consciente du sujet dans le domaine de la
création littéraire ou artistique en raison du savoir nouveau délivré par des
sciences humaines telles que la linguistique et la psychanalyse) ;
– trop grande fidélité au temps chronologique d’inspiration marxiste qui prescrit
une finalité intelligible à l’Histoire (l’exemple le plus éloquent étant Les Bouts
de bois de Dieu de Sembene OUSMANE où le traitement du temps romanesque
reproduit les canons esthétiques du réalisme socialiste en prophétisant la
victoire finale des prolétaires malmenés par les méchants capitalistes) ;
– inadéquation entre l’espérance chantée et la réalité politique accablante des post-
colonies africaines. Celles-ci sont saturées et raturées par la profusion des dic-
tatures démentielles dont les projets politiques sont inconnaissables. Ce qui
crédibilise la définition qu’Achille MBEMBE donne de la post-colonie :
« La post-colonie est une pluralité chaotique, pourvue d’une cohérence interne , de
systèmes de signes, bien à elle, de manières propres de fabriquer des simulacres ou
de reconstruire des stéréotypes, d’un art spécifique de la démesure, de façons parti-
culières d’exproprier le sujet de ses identités (…). Voilà pourquoi la post-colonie
pose de façon aiguë, le problème de l’assujettissement, et de son corollaire,
l’indiscipline ou, pour ainsi dire, de l’émancipation du sujet »16
13OUOLOGUEM Y., 1968. Le devoir de violence, Paris, Seuil.
14KOUROUMA A., 1970. Les soleils des indépendances, Paris, Seuil.
15BENOIST J –M., 1975. La révolution structurale, Paris, Grasset.
16MBEMBE A., décembre 1995 « Notes provisoires sur la post-colonie » in Politique africaine, n° 60, Karthala,
Bordeaux, p. 76-77.
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Voilà la situation tragi-comique qui ébranle l’enthousiasme et l’optimisme de la
première idéologie littéraire africaine que fut la Négritude : plusieurs années après
les indépendances, les sujets actualisés dans les œuvres africaines doivent encore
et toujours lutter pour leur émancipation et- pire- pour leur survie.
Puisque les princes tropicaux font un usage immodéré des vies de leurs sujets mas-
culins et des corps de leurs sujets féminins17. Ceci est aisément vérifiable dans des
textes romanesques tels que :
– Le cercle des tropiques (Paris, Présence africaine, 1972) d’Alioum FANTOURÉ ;
– La vie et demie (Paris, Seuil, 1979,) de Sony Labou TANSI ;
– Le pleurer-rire (Paris, Présence africaine, 1982) d’Henri LOPES.
Le temps narratif de cette littérature où s’exhibe l’afro pessimisme est à la frag-
mentation, à la circularité, d’un univers où le sens a fait faillite. Après avoir fustigé
le pouvoir pâle (celui de l’homme blanc), la littérature de la post-colonie entre en
résistance contre le pouvoir du mâle nègre au moyen de trois stratégies :
– insertion de l’élément comique, de l’humour qui constitue une manifestation de
vie et d’humanité des populations victimes des dictatures.
– rapprochement entre littérature africaine et littérature sud-américaine toutes
les deux ayant connu des situations politiques similaires (avènement de mili-
taires au pouvoir avec le soutien des puissances occidentales) et économiques
comparables (mainmise des sociétés étrangères sur les richesses nationales).
Ce rapprochement s’articule autour du grotesque, de l’exagération, de l’ampli-
fication épique (de ce point de vue , La vie et demie a été comparée à l’œuvre
de l’écrivain colombien Gabriel Garcia MARQUEZ Cent ans de solitudes, Paris,
Seuil, 1968) . IL s’agit pour les écrivains des deux continents de donner congé
à la raison, à la mesure et d’ériger le laid et le monstrueux en catégorie esthé-
tique afin de blâmer des pouvoirs égocratiques assimilables à des monstres ou
à des génies malfaisants des contes africains.
– l’option d’une écriture désidéologisée, plus proche de la vérité scientifique et
donc éloignée des mystifications réalisées par une Négritude coupable d’avoir
inventé et célébré une Afrique paradisiaque. Les chefs politiques sont accusés
d’avoir inventé et manipulé des traditions africaines pour légitimer leur tyrannie.
Ceci est vérifiable dans L’âge d’or n’est pas pour demain18 d’Ayi kwei ARMAH.
(Le principal personnage, l’homme, traîne son malaise dans les rues assombries
d’Accra, capitale du Ghana sous le régime de NKRUMAH ; peu bavard, l’Homme
regarde et juge les corps flasques et adipeux des hommes du pouvoir et surtout met
à jour leurs mensonges récurrents, leurs envies de vivre, de manger, de s’habiller
comme le Blanc. En dépit des discours violemment anti-impérialistes).
17 MALONGA A.N., juin 1995. Le corps de la femme dans le discours romanesque féminin d’Afrique noire
d’expression française thèse de doctorat nouveau régime, de l’Université Paris XII, Créteil
18 KWEI ARMAH A., 1976. Lâge d’or n’est pas pour demain, Paris, Présence africaine.
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Voici donc que la relation à l’Occident (hier dominateur et conquérant, et aujour-
d’hui incarnation du pôle de l’abondance, de la victoire qui séduit face à une
Afrique en voie d’appauvrissement) revient obséder la littérature africaine post-
coloniale. Depuis quelques années, de jeunes écrivains africains, installés durable-
ment ou temporairement en France, mettent à profit cet exil pour développer une
p r o s e
fictionnelle où l’option de la résistance est revisitée, réinterrogée.
Ecrivains de l’émigration et permanence de l’écriture de résistance
Le surgissement des écrivains dits de l’immigration sur la scène littéraire africaine
rend compte d’une rupture avec les esthétiques traditionnelles et annonce ainsi
l’avènement d’une nouvelle génération.19 La démarcation se situe au niveau des
innovations esthétiques, des lieux fictionnels de déploiement des récits, du souci de
produire une pensée littéraire africaine susceptible de brider l’euphorie, l’arrogan-
ce des catégories d’analyse intellectuelle d’un monde occidental ayant terrassé tous
ses adversaires idéologiques (tiers-mondisme20 panafricanisme, négritude, commu-
nisme, et demain l’islamisme). D’où la permanence d’une écriture de la résistance
qui prend pour cible deux types de pouvoirs : le pouvoir mâle et le pouvoir pâle.
Pouvoir africain post-colonial et écriture de la résistance
La dénonciation du Commandement nègre de la post-colonie se décline au moyen
d’une interrogation angoissée et impuissante chez le togolais Kangni ALEM. Dans
sa production théâtrale, il se demande par quelle malédiction les chefs politiques
tropicaux s’abandonneraient-ils à la corruption, à l’égoïsme monstrueux, au culte de
la personnalité et obstrueraient ainsi l’avenir des citoyens aspirant à la démocratie ?
C’est cette question fondamentale qui constitue le fil conducteur de deux de ses
œuvres à savoir : « La saga des rois », Abidjan, NEA, 1992 ; « Chemin de croix »,
Abidjan, NEA, 1991.
Le dramaturge togolais ne fournit point de réponse à son interrogation : il semble-
rait toutefois que selon la romancière sénégalaise Ken BUGUL ce soit la fascina-
tion exercée par la vie matérielle agréable et financièrement opulente de l’homme
blanc qui générerait l’égoïsme sus-mentionné. Or ce modèle d’existence n’est pas
généralisable à l’ensemble de la planète parce qu’il détruit irrémédiablement les
ressources non –renouvelables de la Terre menaçant la pérennité de la vie21. De plus,
ce modèle représente un rêve inaccessible pour les jeunes désespérés de Conakry,
Bamako, Kinshasa et Douala alimentant ainsi leur animosité contre l’Occident tenu
pour responsable de la faillite de l’identité de ces jeunes nègres rêvant de Paris et
19 Notre librairie, octobre-décembre 2001. numéro spcial Nouvelle génération, n° 146.
20 BRUCKNER P., 1983. Le sanglot de l’homme blanc, Paris, Seuil. L’auteur analyse et condamne le tiers-mondisme
avec autorité et compétence.
21 Travaux de DUMONT R., 1986. Pour l’Afrique, J’accuse, Paris, Plon.
22 Thème développé par NGOUPANDE J.P., 2003. L’Afrique face à l’islam, Paris, Albin Michel.
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de ses lumières22.
C’est pour conjurer ce cauchemar que Ken BUGUL procède à une démythification
de la culture occidentale depuis Le baobab fou, Abidjan, NEA, 1982 (histoire auto-
biographique de l’itinéraire d’un sujet féminin qui fait l’expérience de la culture
occidentale et notamment de sa fameuse liberté d’où la fréquentation de l’alcool,
de la prostitution et de la drogue) jusqu’à sa dernière œuvre romanesque intitulée
La folie et la mort, Paris, Présence africaine , 2000.
Le thème de ce roman est la dérive du continent africain sous le règne des dictatures
qui condamnent le peuple au désespoir. Aussi le destin du continent noir se résume
en ces deux mots du titre : La folie dans laquelle se dissolvent les couples Mom
Dioum-yaw et Fatou Ngoye – yaro et la mort qui est la sanction d’une vie invivable
dans les démocraties tropicales. L’incapacité à intégrer et à pratiquer valablement
la démocratie proviendrait selon la romancière franco-camerounaise Calixthe BEYA-
LA de la difficulté chez les sujets de la post-colonie à rejeter la phallocratie. Celle-
ci (ou plutôt sa dénonciation incendiaire et multiforme) paraît constituer une grille
de lecture pertinente de l’œuvre romanesque de BEYALA. Elle comporte deux cycles
:
– Les récits du cycle africain (c’est à dire dont l’action se déroule en Afrique) ;
– C’est le soleil qui m’a brûlée, Paris, Stock, 1987 ;
– Tu t’appelleras Tanga, Paris, Stock, 1988 ;
– Seul le diable le savait, Paris, éd Le pré aux clercs, 1990.
Les héroïnes respectives des trois œuvres sus-mentionnées (Atéba, Tanga, Mégrita)
déclarent la guerre à la phallocratie en vigueur dans les quartiers populaires de
Douala et de Yaoundé et s’emploient par conséquent à libérer la femme africaine en
usant si possible d’audace provocatrice .N’est-ce pas le sens à donner à la polyan-
drie qu’assume avec sérénité l’adolescente Mégrita dans Seul le diable le savait ?
– Les récits du cycle occidental (dont l’action se déroule en Occident) ;
– Le petit prince de Belleville, Paris, Albin Michel, 1992 ;
– Maman a un amant, Paris, Albin Michel, 1993.
Dans Le petit prince de Belleville, l’itinéraire diégétique d’Abdou Traoré, père du
petit Loukoum, est destiné à organiser la déchéance de la phallocratie. N’est-ce
point le sens des déboires qui accablent ce brave travailleur immigré désargenté et
qui redécouvre avec ambiguïté le rôle protecteur de son épouse ?
Les rôles sont ainsi inversés ce qui est une invitation à la redéfinition du sens d’un
couple, de la vie.
D’une écriture anti-occident à la quête du sens
La fin de la Guerre froide et donc la victoire de l’Occident et de ses valeurs
(capitalisme, démocratie, économie de marché) rendent actuelles certains question-
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nements anciens : peut-on vaincre sans avoir raison ? Les prétentions universalistes
des valeurs occidentales sont-elles légitimes ?
Ces interrogations taraudent les écrivains africains de l’immigration. Leur écriture
réinterroge ainsi les valeurs occidentales et y décèlent un mode de communication
comminatoire et impératif à l’égard des anciens colonisés. Ceux-ci sont sommés
d’adopter rapidement (trop rapidement ?) l’itinéraire devant conduire à l’édifica-
tion d’Etats modernes et rationnels. Or cette entreprise s’avère extrêmement difficile
comme le laisse voir l’œuvre littéraire du franco-congolais Alain MABANCKOU.
En effet, le traumatisme du passé (manifesté par l’exploration des avatars de
l’esclavage à travers le lourd passé d’Auguste-Victor dans Et Dieu seul sait comment
je dors, (Paris, Présence africaine, 2001) génère chez les sujets (ou leurs descen-
dants) victimes de ce traumatisme deux attitudes pas très rationnelles :
– soit la fascination qu’exercent Paris et ses lumières sur le psychisme des sapeurs
congolais. Ceux-ci rêvent de quitter la boue de Poto-Poto pour le pays des Droits
de l’Homme tel que cela est visible dans Bleu-blanc-rouge (Paris, Présence afri-
caine, 1998) ;
– soit la répulsion qu’inspirent aux Petits fils nègres de Vercingétorix, (Paris, le
serpent à plumes, 2000) des notions inconnues telles que République, démo-
cratie, intérêt général et qui ont pour funestes conséquences des violences inter-
ethniques. Celles-ci ne traduisent-elles pas le rejet brutal d’une culture imposée ?
C’est ce que paraît soutenir Véronique Tadjo à travers le traitement de la ville habi-
tat consacré par le colonisateur. Dans son œuvre, la ville apparaît comme un lieu de
malheurs, espace d’exhibition des dictatures féroces comme cela est visible dans
Le royaume aveugle (Paris, l’Harmattan, 1991).
Univers anxiogène, la ville est aussi accusée du délit de dépossession de l’identité
de ses habitants. D’où la tentation de reconnexion avec l’univers traditionnel et la
réactualisation des figures mythiques telles que Mamy Watta dans Mamy watta et
le monstre (Abidjan, NEI, Edicef, 1996). L’écriture de Tadjo rejette ainsi l’anéan-
tissement proposé par la ville, symbole d’un monde occidental assimilable à une
jungle. Son œuvre célèbre au contraire des valeurs telles que l’amour et l’espoir,
valeurs susceptibles de rendre la vie agréable.
Le désir de préserver et d’améliorer la vie est également présent dans l’œuvre du
Djiboutien Abdourahman WABERI. A partir d’un fait s’étant déroulé dans sa Patrie
d’origine (épisode de la répression sanglante d’une manifestation en août 1966 à
l’occasion d’une visite du Général DE GAULLE à Djibouti), WABERI instruit le
procès des régimes post-coloniaux successifs de la République de Djibouti prompts
à réprimer les populations. Chez WABERI, la résistance littéraire est ainsi observable
dans l’option d’une écriture poétique proche de l’oralité et donc favorable à la vie
rendue impossible pour une jeunesse désespérée survivant dans des espaces lugubres
comme cela est visible dans Le pays sans ombre (Paris, le serpent à plumes, 1994).
La liaison posture anti-Occident et quête du sens est l’une des clés pour une com-
préhension de l’œuvre du togolais KOSSI EFOUI. L’œuvre de ce dernier met en
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scène (et en crise ) les incidences de la victoire des valeurs et de la vision du monde
occidentales (délaïcisation, désidéologisation, primauté du ludique et des loisirs,
primauté des valeurs du marché) sur tout discours artistique ou intellectuel ayant
une ambition prométhéenne qui est la suivante : la vie humaine a une valeur et
s’inscrit dans une trajectoire qui a sens : la construction d’un avenir meilleur. Or
voici que l’œuvre de Kossi EFOUI constate la défaite de la vie et du sens en
Occident. Ceux-ci cèdent la place à un spectacle alternant Ombre et lumière et
soumis de ce fait à la dictature du temps télévisuel qui privilégie l’instantané
(cf épisodes tragi-comiques de la pièce théâtrale Récupérations, Carrières Morlanwelz,
Lansman, 1992 et le roman La polka23 Paris, Seuil, 1998). La dictature de l’instant
conduit au surgissement d’une agonie perpétuelle des victimes qu’exhibent télévi-
sions et journaux.
La dévaluation (monétaire et télévisuelle) de la vie des autres (surtout celle des
pauvres) peut expliquer le parti-pris pessimiste et parfois caricatural de l’écriture de
Kossi Efoui tel que cela est dévoilé dans son dernier roman intitulé La fabrique des
cérémonies Paris, Seuil, 2001 (les corps des protagonistes sont réduits en atomes
et en grains de poussière). La lourde hypothèque d’un passé traumatisant et d’un
présent désespérant enterrent-ils à jamais l’espérance d’un avenir meilleur pour le
berceau de l’Humanité ? L’œuvre du franco-camerounais Gaston PAUL EFFA
fournit une réponse optimiste. Sa production littéraire débute par une interrogation
centrale pour les sujets immigrés : est-il possible de connaître le bonheur au pays
de l’homme blanc malgré les blessures subies dans le passé, dans l’enfance indivi-
duelle (l’auteur lui-même) et collective (l’Afrique) ?
La réponse est positive ainsi que le laisse percevoir l’itinéraire de Louis, héros de
l’œuvre intitulée Cheval-roi, (Monaco, éd-du rocher, 2001) qui, à travers les femmes
qu’il croisera dans sa vie compensera, sublimera l’amour maternel qu’il n’a pas
connu.
Voici la leçon puissante délivrée par ce jeune écrivain à l’attention de trop nom-
breux Africains ayant une relation psychanalytique (de fascination-répulsion) avec
l’Occident (et surtout avec la France) : il est vain et suicidaire de ruminer des sen-
timents négatifs à cause d’un passé problématique mais il est essentiel de fréquen-
ter l’amour vrai qui renverse les rancœurs, les frustrations et permet seul d’appro-
cher le bonheur. N’est-ce point la finalité de l’art ?
23 Ceci ratifie la défaite de la vie car celle-ci ne saurait se limiter à un instant. Dans l’entendement chrétien, la vie
est un projet et une promesse qui se déroule dans le temps, se déploie dans la durée.
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Conclusion
La présente réflexion permet de dégager les enseignements suivants :
– la littérature africaine, en tant que discipline intellectuelle à objet scientifique,
peut délivrer un discours crédible à vocation universelle et validant la pleine
humanité de l’homme noir ;
– la littérature africaine, à l’instar d’autres productions littéraires émanant des
espaces ayant eu maille à partir avec le politique et la mauvaise gouvernance,
se doit d’interroger sa pratique pédagogique, ses valeurs axiologiques et son
discours critique pour révoquer au sein de l’intelligentsia africaine la tendance
récurrente à recouvrir l’Afrique du manteau confortable de la sainteté et de l’in-
nocence. C’est ce à quoi s’emploient les écrivains dits de l’immigration qui explo-
rent avec autorité et compétence la trajectoire cognitive et initiatique capable de
revivifier l’enseignement de la littérature africaine à l’Université afin de per-
mettre de passer d’une littérature exhibant une manière de négrophobie (haine
du Noir pour lui- même et son frère de la même race) pour une littérature de
l’afropolitanisme (établissement d’un pacte de non agression intellectuelle avec
l’homme blanc et la culture occidentale).
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