Algèbre et Arithmétique - Relations et Structures VII
08 mars 2021
3 Anneaux
3.1 Définitions et premières propriétés
On reprend et on termine dans ce cours l’étude sur les anneaux.
Pour la fin de ce chapitre, on considère un anneau (A, +, ·) et on suppose A commutatif.
Définition 1. (élément inversible (ou unité) d’un anneau)
Soit (A, +, ·) un anneau commutatif. Un élément x ∈ A est dit inversible (on dit aussi que x est
une unité de A) lorsqu’il existe un élément y ∈ A tel que x · y = 1A .
Remarques :
1. Si x ∈ A est inversible, alors il existe un unique y ∈ A tel que x · y = 1A . On appelle alors
cet élément l’inverse de y et on le note x−1 .
En effet, supposons que y et y 0 vérifient x · y = 1A et x · y 0 = 1A . Alors on a (par associativité
de la multiplication dans A) y 0 · x · y = y 0 · 1A = y 0 et y 0 · x · y = x · y 0 · y = 1A · y = y (en
utilisant la commutativité de A). On en déduit y = y 0 , ce qui prouve l’unicité de l’inverse de
x (lorsque x est inversible).
2. L’élément 1A est inversible d’inverse 1A (on a en effet 1A · 1A = 1A ). De même, l’élément
−1A est inversible d’inverse −1A .
En effet, on a 1A + (−1A ) = 0A , et donc (−1A ) · (1A + (−1A )) = (−1A ) · 0A = 0A car 0A est
absorbant.
Par ailleurs, on a (d’après la distributivité à gauche de la multiplication par rapport à
l’addition) (−1A ) · (1A + (−1A )) = (−1A ) · 1A + (−1A ) · (−1A ) = −1A + (−1A ) · (−1A ).
On en déduit que −1A + (−1A ) · (−1A ) = 0A , ce qui prouve que (−1A ) · (−1A ) est l’opposé
de −1A , donc est égal à 1A .
3. Comme on l’a déjà vu auparavant, l’élément 0A n’est pas inversible dans A (dès que A contient
au moins deux éléments). En effet dans ce cas on a, pour tout y ∈ A, 0A · y = 0A 6= 1A .
Définition 2. (groupe des unités de A)
L’ensemble de tous les éléments inversibles de A est noté U (A) (ou parfois A∗ ) et est appelé le
groupe des unités de A.
1
Attention : Lorsque A est un anneau, la notation A∗ est un peu dangereuse, car le groupe des
unités n’est en général pas égal A \ {0A }. C’est pourquoi dans la suite on essaiera de privilégier la
notation U (A), pour éviter les confusions de notation.
Proposition 3. Soit (A, +, ·) un anneau commutatif. Alors (U (A), ·) est un groupe.
Démonstration (type 1) : Ici, on ne peut pas a priori voir U (A) comme un sous-groupe
d’un groupe connu, il faut donc montrer que (U (A), ·) vérifie les propriétés définissant un groupe.
1. On a U (A) 6= ∅ puisqu’on a vu que 1A ∈ U (A).
2. Montrons que la loi · est une loi de composition interne sur U (A).
Soit (x, y) ∈ U (A)2 . Par définition, il existe x0 ∈ A et y 0 ∈ A tel que x·x0 = y·y 0 = 1A . Comme
la loi · est associative dans A on en déduit que (x·y)·(y 0 ·x0 ) = x·(y·y 0 )·x0 = x·1A ·x0 = x·x0 = 1A
ce qui montre que x · y ∈ U (A) (puisqu’il existe un élément z = y 0 · x0 tel que (x · y) · z = 1A ).
3. La loi · est associative dans A, donc a fortiori elle est associative dans U (A).
4. L’élément 1A ∈ U (A) est un élément neutre pour la loi ·.
5. Soit x ∈ U (A). Par définition, il existe y ∈ A tel que x · y = 1A . Donc y · x = 1A (puisque
A est commutatif par hypothèse) donc y ∈ U (A). Cela montre que x admet un symétrique
dans U (A) pour la loi ·.
Toutes ces propriétés montrent que (U (A), ·) est un groupe.
Exemples :
1. Considérons l’anneau (Z, +, ·). Alors on a U (Z) = {−1; 1}.
En effet, comme on l’a vu dans la remarque précédente, il est clair que {−1; 1} ⊆ U (Z).
Réciproquement, supposons que n ∈ U (Z). Alors n 6= 0, et il existe m ∈ Z tel que nm = 1.
1
On a donc m = ∈ Z, ce qui n’est possible que pour n = ±1. Donc U (Z) ⊆ {−1; 1}.
n
Par double inclusion, on a bien montré U (Z) = {−1; 1}. On voit ici l’ambiguité potentielle
des notations : si on note U (Z) = Z∗ , alors Z∗ = {−1; 1} est très différent de Z \ {0}.
2. Considérons l’anneau (R, +, ·). Alors on a U (R) = R \ {0}.
En effet, il est clair que U (R) ⊆ R \ {0} (on a en effet vu que dans tout anneau A l’élément
1
0A ∈/ U (A)). Réciproquement, si x ∈ R \ {0}, alors il existe y = ∈ R tel que xy = 1, ce
x
qui prouve que x est inversible.
3. Considérons l’anneau (R[X], +, ·). Alors on a U (R[X]) = R∗ (c’est-à-dire l’ensemble des
polynômes constants non nuls).
En effet, raisonnons par double inclusion : on a R∗ ⊆ U (R[X]), car si P = a ∈ R∗ est un
1 1
polynôme constant alors en posant Q = (le polynôme constant égal à ) on a P · Q = 1R[X]
a a
(le polynôme constant égal à 1).
Réciproquement, montrons U (R[X]) ⊆ R∗ . Soit P ∈ U (R[X]). Alors P 6= 0R[X] et il existe
Q ∈ R[X] tel que P · Q = 1R[X] . On a alors deg(P · Q) = deg(P ) + deg(Q) = deg(1R[X] ) = 0.
Or on a deg(P ) ≥ 0 et deg(Q) ≥ 0 (car P et Q sont tous deux des polynômes non nuls)
donc la relation deg(P ) + deg(Q) = 0 implique que deg(P ) = deg(Q) = 0, donc P est un
polynôme non nul de degré 0, autrement dit P ∈ R∗ .
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4. Considérons l’anneau des entiers de Gauss (Z[i], +, ·) précédemment étudié. Alors on a
U (Z[i]) = {1; i; −1; −i}. Rappelons que x ∈ Z[i] s’il existe (a, b) ∈ Z2 tels que x = a + bi.
Montrons l’égalité par double inclusion.
Comme 1, i, −1, −i appartiennent à Z[i] et qu’on a i · (−i) = 1, on en déduit l’inclusion
{1; i; −1; −i} ⊆ U (Z[i]) (rappelons qu’on a déjà vu que dans tout anneau A les éléments 1A
et −1A appartiennent à U (A)).
Réciproquement, soit x = a + bi ∈ U (Z[i]) (où (a, b) ∈ Z2 ). Par définition, il existe y =
c + di ∈ Z[i] tel que x · y = 1. On a alors |x|2 = a2 + b2 ∈ N et |y|2 = c2 + d2 ∈ N. Par
multiplicativité du module, on en déduit que (a2 + b2 )(c2 + d2 ) = |x|2 |y|2 = |x · y|2 = |1|2 = 1.
Or le produit de deux entiers naturels est égal à 1 si et seulement si chacun de ces entiers
est égal à 1. On en déduit que a2 + b2 = 1. Or a2 ∈ N, b2 ∈ N, on doit donc avoir (a2 = 1 et
b2 = 0, c’est-à-dire a = ±1 et b = 0) ou (a2 = 0 et b2 = 1, c’est-à-dire a = 0 et b = ±1).
Au final, on a montré que si x ∈ U (Z[i]), alors x = 1, x = −1, x = i ou x = −i, ce qui
montre que U (Z[i]) ⊆ {1; i; −1; −i}.
Par double inclusion, on en déduit que U (Z[i]) = {1; i; −1; −i}.
Bilan : dans un anneau (A, +, ·) commutatif, on a donc deux groupes bien distincts :
• (A, +)
• (U (A), ·)
On va maintenant, comme pour les groupes, introduire la notion de morphisme d’anneaux et
en étudier quelques propriétés.
On se donne dans la suite deux anneaux commutatifs. ATTENTION : pour alléger les notations,
nous noterons de la même façon les lois dans les deux anneaux (+ et ·).
Définition 4. (morphisme d’anneaux)
Soit (A, +, ·) et (B, +, ·) deux anneaux commutatifs, on note 1A et 1B les éléments neutres
de A et B pour la multiplication. Un morphisme d’anneaux de A dans B est une application
f : A → B vérifiant les conditions suivantes :
1. pour tous x, y dans A, on a f (x + y) = f (x) + f (y) ;
2. pour tous x, y dans A, on a f (x · y) = f (x) · f (y) ;
3. f (1A ) = 1B .
Remarques :
1. La première propriété montre qu’un morphisme d’anneaux de A dans B est en particulier
un morphisme de groupes de (A, +) dans (B, +).
2. On a f (U (A)) ⊆ U (B).
En effet, soit x ∈ U (A). Par définition, il existe y dans A tel que x · y = 1A . D’après les
propriétés 2 et 3, on a donc f (x · y) = f (x) · f (y) = f (1A ) = 1B , donc f (x) ∈ U (B) (puisqu’il
existe z = f (y) ∈ B tel que f (x) · f (y) = 1B ).
3. Notons g la restriction de f à U (A) à valeurs dans U (B) (autrement dit, on note g : U (A) →
U (B) l’application qui à x ∈ U (A) associe g(x) = f (x) ∈ U (B)). Alors g est un morphisme
de groupes de (U (A), ·) dans (U (B), ·).
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Exemples :
1. Considérons l’anneau (C, +, ·). Alors la conjugaison (autrement dit l’application f : C → C
définie par f (z) = z) est un morphisme d’anneaux de C dans C (on dit alors que f est un
endomorphisme d’anneaux de C).
En effet, on a :
(a) pour tous z1 , z2 dans C, f (z1 + z2 ) = z1 + z2 = z1 + z2 = f (z1 ) + f (z2 ) ;
(b) pour tous z1 , z2 dans C, f (z1 · z2 ) = z1 · z2 = z1 · z2 = f (z1 ) · f (z2 ) ;
(c) f (1) = 1 = 1.
2. Soit a ∈ R. Considérons l’application ϕa : R[X] → R définie par ϕa (P ) = P (a). Alors ϕa
est un morphisme d’anneaux de (R[X], +, ·) dans (R, +, ·).
En effet, on a par définition de l’addition et du produit dans R[X] :
(a) pour tous P1 , P2 dans R[X], ϕa (P1 +P2 ) = (P1 +P2 )(a) = P1 (a)+P2 (a) = ϕa (P1 )+ϕa (P2 )
(b) pour tous P1 , P2 dans R[X], ϕa (P1 · P2 ) = (P1 · P2 )(a) = P1 (a) · P2 (a) = ϕa (P1 ) · ϕa (P2 )
(c) ϕa (1R[X] ) = 1R[X] (a) = 1 (puisque 1R[X] est le polynôme constant égal à 1).
Proposition 5. Soit (A, +, ·) et (B, +, ·) deux anneaux commutatifs, et soit f : A → B un
morphisme d’anneaux. On a les résultats suivants :
1. Si A1 ⊆ A est un sous-anneau de A, alors f (A1 ) est un sous-anneau de B.
2. Si B1 ⊆ B est un sous-anneau de B, alors f −1 (B1 ) est un sous-anneau de A.
3. En particulier, Im(f ) = f (A) est un sous-anneau de B.
4. ATTENTION : Ker(f ) = f −1 ({0B }) n’est PAS un sous-anneau de A.
Démonstration (type 1) :
1. Montrons que f (A1 ) est un sous-anneau de B :
(a) On a déjà 1B = f (1A ) ∈ f (A1 ), puisque 1A ∈ A1 (vu que A1 est un sous-anneau de A).
(b) Comme f est un morphisme d’anneaux de (A, +, ·) vers (B, +, ·), c’est en particulier un
morphisme de groupes de (A, +) vers (B, +). De plus, comme A1 est un sous-anneau de
A, on sait qu’en particulier A1 est un sous-groupe de (A, +). Ces deux faits prouvent
(voir cours sur les groupes) que (f (A1 ), +) est un sous-groupe de (B, +).
(c) Soit (y1 , y2 ) ∈ f (A1 )2 . Par définition, il existe (x1 , x2 ) ∈ A21 tels que y1 = f (x1 ) et
y2 = f (x2 ). Comme f est un morphisme d’anneaux, on a alors y1 · y2 = f (x1 ) · f (x2 ) =
f (x1 · x2 ). Comme A1 est un sous-anneau de A, A1 est stable par multiplication, donc
x1 · x2 ∈ A1 ce qui prouve que f (x1 · x2 ) = y1 · y2 ∈ f (A1 ). Ainsi f (A1 ) est stable par
multiplication.
On a ainsi prouvé que f (A1 ) est un sous-anneau de B.
2. De même, montrons que f −1 (B1 ) est un sous-anneau de A :
(a) On a f (1A ) = 1B , et 1B ∈ B1 (vu que B1 est un sous-anneau de B), ce qui montre que
1A ∈ f −1 (B1 ).
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(b) Comme f est un morphisme d’anneaux de (A, +, ·) vers (B, +, ·), c’est en particulier un
morphisme de groupes de (A, +) vers (B, +). De plus, comme B1 est un sous-anneau de
B, on sait qu’en particulier B1 est un sous-groupe de (B, +). Ces deux faits prouvent
(voir cours sur les groupes) que (f −1 (B1 ), +) est un sous-groupe de (A, +).
(c) Soit (x1 , x2 ) ∈ f −1 (B1 )2 . On a alors par définition f (x1 ) ∈ B1 et f (x2 ) ∈ B1 . On en
déduit (f étant un morphisme d’anneaux) que f (x1 · x2 ) = f (x1 ) · f (x2 ) ∈ B1 (puisque
B1 étant un sous-anneau de B il est stable par multiplication), ce qui montre que
x1 · x2 ∈ f −1 (B1 ).
On a ainsi prouvé que f −1 (B1 ) est un sous-anneau de A.
3. En prenant A1 = A dans le premier point, on obtient que Im(f ) est un sous-anneau de B.
4. Le singleton {0B } n’est pas un sous-anneau de B (puisqu’il ne contient pas 1B ), et Ker(f ) ne
contient pas 1A (puisque f (1A ) = 1B 6= 0B ) donc Ker(f ) n’est pas un sous-anneau de A.
4 Corps
On introduit ici la notion de corps, déjà rencontrée dans le chapitre sur les espaces vectoriels (on
définit un espace vectoriel sur un corps).
Définition 6. (corps)
Soit (A, +, ·) un anneau commutatif. On dit que A est un corps lorsque tout élément x non
nul de A est inversible.
Autrement dit, un anneau commutatif (A, +, ·) est un corps si et seulement si U (A) = A\{0A }.
Exemples :
1. C, R et Q sont des corps ;
2. Z n’est pas un corps : en effet, on a vu que U (Z) = {−1; 1} =
6 Z \ {0} ;
3. L’ensemble D des nombres décimaux (rappelons que ce sont les rationnels qui peuvent s’écrire
a
avec a ∈ Z et n ≥ 0) est un anneau commutatif mais n’est pas un corps : par exemple
10n
3 1
3 = 0 ∈ D mais 3 n’a pas d’inverse dans D (car son inverse dans Q est qui n’appartient
10 3
pas à D).
4. Notons Q[i] = {a + bi où (a, b) ∈ Q2 }. Alors Q[i] est un corps.
En effet, on montre d’abord que Q[i] ⊆ C est un sous-anneau :
• 1 = 1 + 0i ∈ Q[i] ;
• Soit (x, y) ∈ (Q[i])2 , notons x = a1 + b1 i et y = a2 + b2 i avec a1 , a2 , b1 , b2 dans Q. Alors,
puisque Q est un anneau, on a
– on a x − y = (a1 − a2 ) + i(b1 − b2 ) ∈ Q[i] ;
– on a x · y = (a1 a2 − b1 b2 ) + i(a1 b2 + a2 b1 ) ∈ Q[i].
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Comme C est commutatif,
on a Q[i] commutatif. Enfin, si z = a + bi ∈ C est non nul,
1 a b a b
on a = 2 + − i. Si a et b appartiennent à Q, alors et −
z a + b2 a2 + b 2 a2 + b 2 a2 + b 2
appartiennent à Q. On en déduit que tout élément non nul de Q[i] a un inverse dans Q[i],
autrement dit U (Q[i]) = Q[i] \ {0}, donc Q[i] est un corps.
Remarque : Lorsque K est un corps, on utilise la notation U (K) = K ∗ = K \ {0}. Cette
notation n’est pas ambigüe dans le cas d’un corps, mais attention si A est un anneau qui n’est pas
un corps il ne faut pas confondre U (A) et A \ {0}, c’est pourquoi on évitera pour des anneaux qui
ne sont pas des corps d’utiliser la notation A∗ .
Proposition 7. Si (K, +, ·) est un corps, alors K est intègre.
Démonstration (type 1) : Soit x et y deux éléments de K, et supposons x · y = 0K .
Supposons x 6= 0K , alors comme K est un corps x est inversible dans K. Donc il existe x−1 ∈ K,
et on a alors y = x−1 · x · y = x−1 · 0K = 0K .
Donc si x · y = 0K , on a soit x = 0K soit (comme on vient de le voir si x 6= 0K ) y = 0K ce qui
prouve que K est intègre.
L’arithmétique dans un corps est très pauvre, car dans un corps pour tout x 6= 0 et tout y 6= 0
x est divisible par y (puisque x = y · (y −1 · x)) et y divisible par x (puisque y = x · (x−1 · y)).
C’est pourquoi, en arithmétique, on s’intéressera surtout aux anneaux qui n’ont pas beaucoup
d’éléments inversibles (donc pour lesquels U (A) est bien plus petit que A \ {0A }). L’anneau Z est
très adapté pour cela (car on a vu que U (Z) = {−1; 1}), l’anneau R[X] aussi (car U (R[X]) = R∗ ).
Dans le prochain cours, nous entamons notre troisième partie sur l’arithmétique dans Z.