Vincent Delerm, histoires
parallèles
Vincent Delerm, à Paris le 27 octobre. (Martin Colombet/Libération)
Chantre des petits riens significatifs, amoureux tendre et
loufoque, le chanteur qui sort «Comme une histoire» se
retourne sur une vie d’artiste au long cours.
Et si le parcours de Vincent Delerm, qui célèbre ses vingt
ans de carrière en s’affichant des ballons à la main, le
regard dubitatif et la mine papier mâché noces oubliées,
n’était qu’une histoire joliment bancale, faite de petits
ajustements pour que ça tienne debout, pour que ça
tienne la route ? Si cet amoureux des imperfections
sonores et des bouts de ficelle avait compris très tôt que
les désaccords mineurs et les phrasés une note en
dessous étaient simplement l’essence même du désir ?
Eminemment calé
Françoise Hardy lui a un jour envoyé une lettre furibarde.
Déchirée par le fan répudié, puis re-scotchée, et
finalement utilisée pour caler une table au restaurant, la
missive a fini dans un camion poubelle. En marchant vers
notre rendez-vous, on se dit qu’imprimée en regard des
bafouilles élogieuses de Trintignant ou Modiano, elle
aurait pu être l’alibi moqueur de notre interlocuteur, le
salto rigolo du clown au regard triste. L’idée en tête, on
pénètre dans les locaux de Tôt ou tard, label de l’artiste où
s’entassent souvenirs professionnels et affectifs, sa
femme Virginie y étant productrice. Ironie du sort, le
bureau sur lequel on s’installe tangue et il faut que notre
hôte glisse un CD sous le pied fautif pour remettre
d’aplomb cette entrée en matière vacillante.
Fanny Ardant et lui
En 2002, l’idylle que le délicat ténébreux imagine avec la
photo de l’actrice le propulse vers les cimaises de la
célébrité. Deux décennies plus tard, c’est une bande-son,
sur laquelle le timbre adoré de FA déroule librement, qui
lui souffle l’intitulé de Comme une histoire, méli-mélo
rétrospectif où s’entrelacent titres inédits et archives. On y
entend le rire légendaire de Rochefort, un Souchon surpris
d’avoir, à Radio France, tenu les portes au Delerm
stagiaire, les voix flûtées de ses fils désormais
adolescents. Et même une inflexion rescapée de la Shoah,
celle de Marceline Loridan-Ivens questionnant les
passants dans un micro-trottoir : «Etes-vous heureux ?»
Le ciné et l’image sont l’univers de Delerm. Auteur d’un
mémoire sur Truffaut à la fac de Rouen, il dit l’influence de
Varda, Rohmer, de Broca. Ses chansons ont le scintillant
du Super 8, l’élan d’un travelling de nuit ou le détaillé d’un
panoramique à l’horizontal. Le magazine Elle l’a envoyé, il
y a peu, chez des connus qui font l’actu, pour qu’il les
croque à domicile en texte photos. Evidemment, il a songé
à Ardant, mais la comédienne ne recevait qu’en extérieur,
dans les arènes de Lutèce…
Normand plus que Kenyan
Hypermnésique, ce fils unique revient sans peine sur ses
étés dans le Tarn-et-Garonne. Son vélo enfourché, il
moulinait sur les traces invisibles de ses devanciers, avant
une pause Orangina au bistrot du coin. «Typiquement des
moments où il n’y a rien de concret, où tu ne sais pas qui
tu es, ni ce que tu vas faire», analyse-t-il. Le reste du
temps, c’était Beaumont-le-Roger en Normandie, les
parents profs de français, les concerts gratuits à Louviers
et les tournois de ping-pong, où il oscillait entre piètre
régional et meilleur départemental. Il se souvient ainsi du
tac-tac métronome des échanges et de l’odeur si
particulière des gymnases. Quant à la phrase «J’ai couru
comme un Kenyan» qui en 2006 n’avait pas surpris, elle
lui a récemment valu quelques remarques, l’époque
n’étant pas avare en supputations délirantes. Pince-sans-
rire, il signale que «j’ai couru comme un Normand»
n’aurait pas forcément convaincu.
Les soirs de concert
Pour capter son potentiel comique, il faut aller voir sur
scène ce discret un peu schizo. Dans les salles, les rires
fusent dès qu’il remue le substrat collectif par des noms
propres en pagaille et des détails ciblés, les collèges
Pierre-Brossolette ou Pablo-Neruda, les filles qui font des
ronds sur les «i» à l’encre turquoise. Aujourd’hui, il avoue
qu’être à côté de la plaque, vocalement aussi, reste son
argument permanent. Sinon, il adore la décontraction de
l’avant-spectacle, le piano qu’on accorde et les gens qui
vont chercher des bières, ceux qui débarquent grâce à la
gastro d’une voisine.
Nostalgie vs mélancolie
Les médias lui collent une étiquette nostalgique. Avec en
filigrane, l’idée du «C’était mieux avant». Moulé dans un
pull marin malgré la plume de chaleur qui chatouille la
France, la houppe brossée haut, l’homme a le poil blanchi
de ceux qui ne trichent pas. Myope astigmate, il
revendique une certaine mélancolie aquarellée, à la
manière des illustrations du dessinateur Jean-Michel
Folon ou de Martine, sa mère. S’il n’a pas détesté la
latence adolescente, jalonnée de plaisirs minuscules
comme dans les écrits de son père, il n’est pas dans le
regret d’un passé idéalisé. Il déteste les chouineurs, ceux
qui disent «c’est dommage», voudrait citer Prévert
comme Trintignant à Cannes : «Et si on essayait d’être
heureux, ne serait-ce que pour donner l’exemple ?» Avant
les lunettes, il évoluait dans un flou relatif, persuadé que
tout était affaire d’adaptation. Monture sur le nez, il voit
net, s’autorise des coups d’œil dans le rétro même s’il n’a
pas de voiture, avance sur des routes saugrenues, sans
thématiques établies.
Bazarder les mythes
A détailler ses carnets, couverts d’une écriture raturée,
hérissée comme un encéphalogramme épileptique, on
pensait que son œuvre naissait dans l’urgence. Or le
chanteur se méfie de l’ivresse du génie nocturne et de la
magie du jet instinctif. Lui s’efforce surtout de ne pas
«rage quitter», terme de jeux vidéo qu’il a sans doute
hérité de ses enfants et qui signifie abandonner la partie à
cause d’un trop-plein de frustrations. En politique non
plus, il ne déclare pas forfait. Sa sensibilité de gauche
s’est accompagnée d’un refus du vote blanc au second
tour de la présidentielle 2022.
L’attrape-cœurs
«La première pelle, c’était en 5e, avec une fille de 3e.
Avant, je me déclarais, mais ce n’était jamais réciproque.
C’étaient plutôt les Cléret, les fils de celui qui tenait le
garage Citroën, qui chopaient. Moi, j’étais sans doute un
peu pâle», dit-il en souriant en replongeant avec humour
dans le ressac des premières amours. Yves Simon,
Souchon, Voulzy l’ont bercé de leurs houles
sentimentales. En couple depuis vingt ans, propriétaire
d’un appartement à Belleville avec vue sur le romantisme
gris-bleu des toits parisiens, le quadra préserve son
intimité en renvoyant à ses textes. Pour dresser sa carte
du tendre, prière d’écouter les Amants parallèles.
Sortie de scène sans queue ni tête
A ses débuts, il a refusé l’Olympia et la couv de Télérama.
Il écoute Metronomy plus que Mon enfance de Barbara ou
l’Amour en fuite de Souchon, constitutifs mais «trop
impactants». Regrette de ne pas avoir racheté le tabouret
du piano blanc de l’émission de Drucker, assise sur
laquelle Nina Simone aurait fait pipi. Autrement, il préfère
toujours les préparatifs à la fête, accrocher les guirlandes,
gonfler les ballons. Même si, actuellement, il bombe le
torse, promo oblige…
31 août 1976 Naissance à Evreux.
1999 Maîtrise de lettres.
2002 Premier album.
2003 Révélation de l’année aux victoires de la musique.
28 octobre 2022 Comme une histoire (8e album).