Chapitre 1
stephan
Il fait encore nuit. Les premiers rayons de la lumière
n’ont pas encore percé l’horizon, et le ciel est d’un
bleu si profond qu’il semble presque irréel. L’air est
frais, piquant, comme une morsure sur la peau.
L’odeur de la glace, froide et métallique, envahit mes
narines alors que je m’avance vers la patinoire
déserte. J’aime cet instant, cette solitude qui précède
le chaos du monde extérieur. La ville dort encore, tout
est calme, tout est à moi, à cet instant précis. C’est là,
dans ce silence parfait, que je trouve ma paix.
Mes patins glissent silencieusement sur la glace,
chaque mouvement est calculé, précis, maîtrisé. Je
n’ai pas besoin de réfléchir, c’est devenu instinctif. Je
me sens comme une ombre, un fantôme sur cette
surface lisse, mon corps se fondant avec
l’environnement, avec la glace elle-même. Le bruit des
lames tranchant la surface est le seul son que
j’entends, rythmé, méthodique. Je suis rapide,
presque inhumain dans ma fluidité. Les autres
n’auraient aucune chance de me suivre. Les autres…
Je n’ai pas besoin d’eux, pas ce matin.
Je passe en revue les mouvements, répète les figures.
Tout est question de timing, de précision. C’est
comme si chaque seconde comptait, comme si ma vie
dépendait de chaque glisse, de chaque pivot. Il y a
une sorte d’urgence, mais pas de panique. Non. Juste
cette nécessité de maîtriser, de ne laisser place à
aucune erreur. C’est là, dans cette rigueur, que je
trouve un semblant de contrôle.
Je m’élance dans un saut, tourne dans les airs,
atterrissant parfaitement sur la pointe des patins. Le
cœur battant un peu plus fort, je repousse
immédiatement vers l’autre côté de la patinoire, mon
souffle léger malgré l’effort. Un autre tour. Cette fois-
ci, je vais un peu plus vite, encore plus fluide. Le vent
me frappe le visage, mais je ne le sens pas vraiment.
Ce n’est que le mouvement qui compte. La pureté du
geste.
Tout est parfait, jusqu’à ce que je le voie.
Je me fige un instant, sans même en être conscient. À
l’autre bout de la patinoire, il est là. Une silhouette. Il
a l’air… perdu, maladroit, presque comique dans sa
manière de patiner. Ses mouvements sont
désordonnés, hésitants, comme s’il découvrait la glace
pour la première fois. Il tombe, se relève, rit de lui-
même. C’est étrange, cette énergie qu’il dégage,
différente de tout ce que je connais. Il se débrouille
mal, mais il y a quelque chose de… captivant dans sa
façon de s'y investir. Cette détermination maladroite
me perturbe. Je le fixe un instant, me demandant
pourquoi il est là, à cette heure. Pourquoi il est venu
ici, dans cet espace réservé aux ombres, aux
solitaires, aux déterminés ?
Je n'ai pas l'habitude de le voir, de croiser quelqu’un à
cette heure. La patinoire est censée être mienne, juste
pour moi. Mais lui… Il est là, et tout en lui détonne
avec ma propre manière d’être. Il n’a pas ce contrôle,
cette précision, cette discipline. Il est bruyant, sa
présence envahit l’espace, contrairement à moi qui
cherche à me fondre dans l’invisible.
Je me force à me concentrer à nouveau sur mes
mouvements, mais je ne peux pas m’empêcher de
l’observer du coin de l’œil. Il tombe à nouveau. Mais
au lieu de se laisser abattre, il éclate de rire, un rire
sincère, lumineux, comme si cela ne l’affectait pas. Un
rire pur, dénué de toute honte. Il n’est pas là pour
impressionner, pour être parfait. Il est là parce qu’il
aime ça, il aime la glace, même s’il ne sait pas encore
comment la maîtriser.
Je sens un étrange mélange d’irritation et
d’amusement en moi. Pourquoi ça m’agace-t-il ? Peut-
être parce qu’il est tout ce que je ne suis pas.
Spontané. Exubérant. Peut-être aussi parce qu’il me
rappelle à quel point je me suis enfermé dans ma
propre rigueur, dans ma propre solitude.
Finalement, je ne peux pas m’empêcher de m’arrêter
un instant, observant ses tentatives, sa persévérance.
Il tombe encore, mais se relève aussi tôt, son énergie
inépuisable contrastant avec ma propre discipline
silencieuse. Quelque chose en moi se brise un peu.
Pas un bruit, juste un léger frémissement. Je n’aime
pas l’idée de partager cet espace, cette patinoire,
mais… il y a quelque chose dans son attitude qui me
touche. Ce n’est pas de la faiblesse, ni de la folie, c’est
juste… de la vie. Une forme d’énergie brute qui ne
cherche pas à se cacher, à se camoufler, mais qui
s’exprime sans retenue. Quelque chose que je n’ai
plus laissé sortir depuis longtemps.
Il croise enfin mon regard. Un instant, tout semble se
figer. Nos yeux se rencontrent, et j’ai l’impression que
le temps se suspend. Je vois dans son regard cette
lueur d’excitation, de défi. Il me cherche peut-être, ou
il m’ignore totalement. Je ne sais pas. Mais ça
m’intrigue, d’une manière que je ne comprends pas
bien. Je suis encore là, debout, sur la glace, comme un
spectateur d’un film que je n’ai pas prévu de regarder.
Il tombe encore, mais cette fois-ci, il ne rit pas. Il se
relève plus lentement, une lueur de frustration
traversant son regard. Je peux presque sentir la
chaleur de son souffle, même à distance, alors qu’il
fait un pas de plus, m’approchant lentement, mais
sans certitude.
Je suis toujours là, immobile, mon regard croisé avec
le sien. Ce moment est fragile. Et même si je ne dis
rien, même si je reste parfaitement silencieux,
quelque chose se passe. Un contact, furtif, mais réel.
Un écart dans l’air entre deux mondes. Le mien, celui
de la rigueur et de la discipline, et le sien, celui du
lâcher-prise et de l’énergie brute.
Je n’ai pas envie de bouger. Je n’ai pas envie de briser
ce silence. Mais je sais que je vais devoir le faire.
Parce que dans cette patinoire, à cet instant, il n’est
plus question de moi, de lui, mais de nous. Quelque
chose qui se crée sans effort, sans volonté. Un lien
fragile, un point d’interrogation suspendu dans l’air
glacé.
Chapitre 2
stephan
Je suis sur la glace, comme toujours à cette heure-là,
quand je le vois pour la première fois. Un bruit de
lames qui crissent sur la surface lisse, puis des voix,
une voix… forte. Trop forte. Je m’arrête un instant,
sans bouger, mes patins ancrés dans la glace, mon
regard glissant lentement vers la source de ce
dérangement. Une silhouette approche. Un garçon,
jeune, beaucoup plus jeune que moi. Il n’a pas l’air
d’être là pour s’entraîner, ni même pour patiner avec
une quelconque maîtrise. Il glisse, trébuche, rigole à
chaque faux mouvement. Je le sens avant même de le
voir complètement. Il dégage une énergie folle,
bruyante, comme si le monde autour de lui devait
bouger au même rythme effervescent que lui. Il est
comme un soleil dans un ciel trop gris, presque trop
lumineux. Il n’y a rien de discret dans sa manière
d'être. Rien de calculé, de retenu. Il est là, présent,
tout entier.
Il s'approche de moi à une vitesse trop rapide. Un pas
de plus, et il m’effleure, me bouscule sans même s'en
rendre compte. C’est léger, mais il y a un choc. Un
mouvement désordonné. Une collision fugace,
presque ridicule. C’est tout. Mais il m’a effleuré, m’a
déstabilisé. Ce n’était pas violent, pas brusque, mais
suffisant pour me sortir de ma concentration. Il
s’excuse immédiatement, bien trop fort, comme s’il
voulait que tout le monde l’entende, même si
personne n’est là. Il rit de lui-même, de sa
maladresse, de son absence totale de maîtrise.
Je ne dis rien. Je ne bouge pas. Je le fixe, sans un mot,
mon regard posé sur lui comme une pression, presque
froide. Il attend peut-être une réaction de ma part, je
ne sais pas. Mais je n’en ai pas. Le silence entre nous
est presque lourd, mais je suis toujours là, immobile.
Il n'y a pas de place pour le bruit, pour les mots, pas
là où je suis. Il n'y a que la glace, le silence, et moi.
Il s’éloigne rapidement, presque gêné, mais il
continue à parler tout seul. Il rigole encore, comme si
sa propre folie était un mécanisme de défense. Un
éclat de voix, des paroles dans le vent, des éclats de
rires qui se mêlent à l’air froid. C’est comme si le
bruit ne le quittait jamais, qu’il en avait besoin pour
exister, pour se sentir vivant.
Je ne le regarde plus. Je glisse lentement sur la glace,
reprenant mon rythme, mes mouvements nets, précis,
tout le contraire de l’agitation qu’il porte avec lui. Je
n’ai pas besoin de lui, ni de son énergie. Je préfère la
tranquillité, la solitude. Je suis un fantôme, un spectre
qui ne cherche rien, qui ne veut rien. Seulement
l’instant, la perfection dans l’effort, dans le
mouvement. Mais une partie de moi, un petit coin
caché au fond de ma tête, reste fixé sur lui. Pas pour
l’énerver, ni pour le juger. Juste… pour le voir. Parce
qu’il est tout ce que je ne suis pas. Et que, d’une
manière étrange, cela me perturbe. C’est comme un
bruit que je ne peux pas ignorer, une couleur trop vive
dans un monde trop pâle.
Je continue à patiner, seul. La glace sous mes pieds,
lisse et froide, me garde dans une bulle. Le temps
passe, mais je n’y prête pas attention. L’espace autour
de moi s’étend, mais je ne le sens pas. J’ai oublié tout
ce qui m’entoure. Et puis, tout à coup, un bruit, un
mouvement. Je me tourne à peine, mais je le vois de
nouveau. Il s’est arrêté près des bords de la patinoire,
son regard posé sur moi. Une seconde, un simple
croisement de regards. Je ne le vois plus comme
avant, comme le bruit et la lumière qui m’avaient
dérangé tout à l’heure. Non, maintenant c’est
différent. Maintenant, c’est comme s’il attendait
quelque chose, comme s’il cherchait à comprendre. Je
ne sais pas quoi, ni pourquoi. Mais quelque chose
dans son regard change. Il ne rit plus. Il ne parle plus.
Et c’est là, dans ce silence partagé, que je le
remarque réellement. Il me scrute. Il doit se
demander pourquoi je suis là, pourquoi je suis si
silencieux. Il doit se demander pourquoi je ne lui ai
rien dit, pourquoi je n’ai pas réagi à sa maladresse. Il
doit se demander qui je suis. Il me regarde comme on
observe un mystère non résolu, un puzzle sans
solution évidente. Il n’y a rien de méchant dans son
regard. Non. Juste une curiosité enfantine, presque
naïve. Peut-être veut-il comprendre pourquoi
quelqu’un comme moi, quelqu’un d’aussi… silencieux,
peut exister dans un monde qui semble se nourrir de
bruits et de bavardages.
Et c’est là que je me rends compte, avec un léger
frisson, que ce garçon, ce Noé, m’intrigue d’une
manière que je ne peux pas expliquer. C’est un regard
léger, mais il y a une sorte d’insistance dans la
manière dont il me fixe, comme s’il était venu
chercher quelque chose en moi que même moi je ne
sais pas encore. Pourquoi ? Pourquoi ce regard ? Je ne
sais pas. Mais ça me perturbe. Parce que je ne suis
pas habitué à ce genre d'attention. Parce que je ne
cherche pas à être vu. Je cherche à disparaître dans la
glace, dans le silence. Mais lui, il me voit. Et il semble
que cela l’intéresse. C’est un défi silencieux qu’il
m’adresse, sans le savoir. Et peut-être, à cet instant
précis, je sais que cela m’effraie.