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Impact des filtres sur l'image corporelle

Cette étude examine l'impact des pratiques numériques de modification d'image sur l'insatisfaction corporelle et faciale, l'estime de soi corporelle et l'acceptation de la chirurgie esthétique dans un contexte tunisien. Les résultats montrent que l'utilisation fréquente de filtres de beauté est associée à une insatisfaction faciale accrue, mais paradoxalement à une amélioration de l'estime de soi corporelle, avec des différences notables entre les sexes concernant l'acceptation de la chirurgie esthétique. Ces conclusions soulignent la nécessité d'approfondir la recherche sur les effets psychologiques des pratiques de retouche photo, en particulier chez les hommes.

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Impact des filtres sur l'image corporelle

Cette étude examine l'impact des pratiques numériques de modification d'image sur l'insatisfaction corporelle et faciale, l'estime de soi corporelle et l'acceptation de la chirurgie esthétique dans un contexte tunisien. Les résultats montrent que l'utilisation fréquente de filtres de beauté est associée à une insatisfaction faciale accrue, mais paradoxalement à une amélioration de l'estime de soi corporelle, avec des différences notables entre les sexes concernant l'acceptation de la chirurgie esthétique. Ces conclusions soulignent la nécessité d'approfondir la recherche sur les effets psychologiques des pratiques de retouche photo, en particulier chez les hommes.

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UNIVERSITÉ DE TUNIS FACULTÉ DES SCIENCES HUMAINES ET SOCIALES

DÉPARTEMENT DE PSYCHOLOGIE

3 -ème année Licence Fondamentale en Psychologie

Travail d’Etude et de Recherche

L'IMPACT DES PRATIQUES NUMERIQUES DE MODIFICATION D'IMAGE SUR


L'INSATISFACTION CORPORELLE ET FACIALE, L'ESTIME DE SOI CORPOREL ET
L'ACCEPTATION DE LA CHIRURGIE ESTHETIQUE

Réalisé par : Haddad Emna et Talhaoui Rim


Encadré par : Mr. BEJAOUI Moez
Présidente du jury : Mme. SMIDA Samia

Année universitaire : 2024– 2025


Remerciements
Avant tout, nous souhaitons exprimer notre profonde gratitude à notre encadrant,
Monsieur Bejaoui Moez, pour son accompagnement attentif, ses observations
constructives et ses réflexions enrichissantes. Son ouverture d’esprit et sa confiance ont
grandement contribué à la richesse de ce travail. Nous tenons à souligner sa réceptivité et
son encouragement à explorer un sujet à la fois récent, complexe et peu abordé, ce qui a
été pour nous une véritable source de motivation et de dépassement.

Nos sincères remerciements vont également à Monsieur Fathi Ghariani, dont l’aide
précieuse, le professionnalisme et la bienveillance nous ont profondément marqués. Merci
pour le temps généreusement accordé, votre soutien moral constant, et vos conseils
éclairés qui ont su nous guider dans cette étape décisive de notre parcours académique.

Nous adressons aussi toute notre reconnaissance aux participants de cette étude, sans
qui la réalisation de cette recherche n’aurait pas été possible. Leur contribution a été
essentielle et précieuse.

Enfin, nous exprimons toute notre reconnaissance et notre gratitude à nos familles et amis,
pour leur soutien moral et intellectuel inconditionnel, qui a été une véritable source de
force tout au long de cette année universitaire.
Résumé
La culture des réseaux sociaux a favorisé l’émergence de nouvelles formes d’attention

portée à l’apparence physique, notamment à travers la retouche photographique et

l’utilisation fréquente de filtres de beauté. Par ailleurs, la popularité croissante de ces

pratiques soulève des inquiétudes quant à leurs effets négatifs sur les préoccupations

corporelles et sur le recours à la chirurgie esthétique. Cette étude vise à examiner les liens

entre ces comportements de retouche et les préoccupations corporelles, incluant

l’insatisfaction faciale et corporelle, l’estime de soi, ainsi que l’acceptation de la chirurgie

esthétique dans un contexte tunisien. La recherche a porté sur un échantillon de 108

participants, hommes et femmes, âgés de 18 à 35 ans.

Les résultats indiquent une distinction significative dans l’impact des filtres : l’utilisation

fréquente de filtres de beauté est associée à une augmentation de l’insatisfaction faciale,

sans lien notable avec l’insatisfaction corporelle. Par ailleurs, l’usage de ces filtres semble
lié à une amélioration de l’estime de soi corporelle, en contradiction avec nos prédictions.

Enfin, l’acceptation de la chirurgie esthétique est corrélée à l’usage des filtres uniquement

chez les hommes, suggérant des différences genrées dans la perception et la motivation

vis-à-vis des modifications esthétiques numériques, ce qui invite à approfondir les


recherches sur ce groupe souvent négligé et ouvre la voie à l’exploration d’un aspect
encore peu étudié de l’image corporelle masculine.

Mots clés : Retouche photo, filtres de beauté, insatisfaction faciale,


insatisfaction corporelle, estime de soi corporelle, chirurgie
esthétique, réseaux sociaux.
Table de matières
Remerciements ..........................................................................................................................1
Résumé ......................................................................................................................................2
Liste des figures .........................................................................................................................4
Liste des tableaux ......................................................................................................................4
Introduction ...............................................................................................................................5
Partie théorique..........................................................................................................................7
Chapitre I. Eléments théoriques .............................................................................................8
1. Technologies de l'Apparence et Beauté Filtrée sur les Réseaux Sociaux ........................8
2. De l'Image Corporelle à l'Insatisfaction Corporelle....................................................... 14
3. Estime de soi ................................................................................................................. 24
4. Chirurgie esthétique ...................................................................................................... 28
Chapitre II. Inventaire des travaux ........................................................................................ 33
1. Retouche Photo et Insatisfaction Corporelle/Faciale ................................................... 33
[Link] Photo et Estime de Soi / Estime de Soi Corporelle ......................................... 35
3. Retouche Photo et Acceptation/Considération de la Chirurgie Esthétique ................... 36
Chapitre III. Problématique et hypothèses ........................................................................... 39
Chapitre IV. Méthodologie .................................................................................................... 43
1- Devis de la recherche et objectif ................................................................................... 43
2. Population d’étude et échantillonnage ......................................................................... 43
3. Outils d’évaluation ............................................................................................................ 44
4. Procédure ...................................................................................................................... 46
5. La fiabilité du questionnaire .......................................................................................... 46
Chapitre V. Résultats ............................................................................................................ 47
1. Analyses statistiques des données ............................................................................... 48
2. Statistiques Descriptives .............................................................................................. 49
3. Analyse descriptive des résultats.................................................................................. 51
4. Analyse statistique corrélationnelle : ............................................................................ 54
5. Analyses comparatives ................................................................................................. 55
Chapitre VI. Discussion ........................................................................................................ 58
Limites de notre étude ...................................................................................................... 62
Perspectives...................................................................................................................... 64
Références et bibliographies ................................................................................................ 65
Liste des figures
Figure 1:Distribution des participants selon le sexe ....................................................... 49
Figure 2:Distribution des participants selon l'âge .......................................................... 50
Figure 3: Photo Manipulation Scale .............................................................................. 51
Figure 4: Body Dissatisfaction Scale ............................................................................. 52
Figure 5: Facial Appearance Concern ........................................................................... 52
Figure 6: Body Esteem Scale ........................................................................................ 53
Figure 7: Acceptance of Cosmetic Surgery Scale ........................................................... 53

Liste des tableaux


Tableau 1: Statistiques Descriptives ............................................................................. 48
Tableau 2:Répartition des participants par sexe ............................................................ 49
Tableau 3:Répartition des participants par âge .............................................................. 50
Tableau 4:Corrélation entre la manipulation de photos et l'insatisfaction corporelle ........ 54
Tableau 5: Corrélation entre la manipulation de photos et l’insatisfaction faciale ............ 54
Tableau 6:Corrélation entre la manipulation de photos et l’estime corporelle .................. 54
Tableau 7:Corrélation entre la manipulation de photos et l’acceptation de la chirurgie
esthétique .................................................................................................................. 55
Tableau 8:ANOVA de l'Acceptance of Cosmetic Surgery Scale ........................................ 55
Tableau 9: Independent Samples Test ........................................................................... 56
Tableau 10:Matrice des corrélations de Pearson entre retouche photo et l’instisfaction
corporelle chez les participantes de sexe féminin .......................................................... 56
Tableau 11:Matrice des corrélations de Pearson entre retouche photo et l'insatisfaction
corporelle chez les participantes de sexe masculin ....................................................... 56
Tableau 12:Matrice des corrélations de Pearson entre retouche photo et l'insatisfaction
faciale chez les femmes .............................................................................................. 57
Tableau 13:Matrice des corrélations de Pearson entre retouche photo et l'insatisfaction
faciale chez les hommes ............................................................................................. 57
Introduction
Les réseaux sociaux, longtemps perçus avant tout comme des outils de communication
pour entretenir nos liens avec des amis et des proches, vont aujourd’hui bien au-delà de
cette fonction. Ils dictent, inondent et imposent des standards de beauté inatteignables.
Les utilisateurs de ces plateformes se focalisent davantage sur leur apparence : ils
publient des photos, cherchent à se conformer à une norme idéale et attendent des
«J’aime » et, plus généralement, des retours sur leur apparence, comme on attendrait une
approbation.

Pour répondre à cette pression et tenter d'atteindre ces standards, l'édition de photos s'est
imposée comme un outil essentiel. Dans le domaine des médias sociaux, l’édition de
photos représente un processus permettant d’opérer des ajustements par manipulation
d’image afin de mieux correspondre à cet idéal perçu de beauté (Grogan et al., 2018).
Initialement, l'édition d'images était le domaine d'experts équipés de logiciels
sophistiqués. Cependant, l'avènement des smartphones équipés de caméras frontales
(comme l'iPhone 4 en 2010) et, surtout, l'émergence des réseaux sociaux ont révolutionné
cet accès, rendant l’amélioration photo conviviale et instantanément accessible à un
public de masse. Ainsi, ce qui était autrefois une compétence spécialisée et un outil
coûteux est devenu, grâce aux avancées technologiques et à la prolifération des réseaux
sociaux, une capacité courante et omniprésente dans la vie quotidienne.

Ces évolutions ne sont pas sans conséquences. Au-delà des conséquences négatives
liées au fait de voir quelqu’un présenter une version retouchée de lui-même, qui passe
pour authentique, il peut également y avoir des répercussions psychologiques à
s’impliquer activement dans ce type d’édition. En altérant manuellement leurs photos, les
participants ne font pas que transformer leur apparence : ils manipulent aussi leur propre
identité, comme s’il s’agissait d’un objet à corriger, à affiner, à rallonger ou à lisser d’un
simple clic.

Les individus peuvent désormais retoucher leurs photos en temps réel et en


postproduction. Une recherche récente (Agrawal et Agrawal, 2021) rapporte qu’au moins
25 % des utilisateurs d’Instagram modifient plus de 40 % du contenu qu’ils partagent.
Toutefois, ce chiffre pourrait être sous-estimé en raison d’une éventuelle réticence à
reconnaître un tel comportement.

Cette facilité d'accès s'accompagne d'une exposition constante : plus on scrolle sans fin
les plateformes de réseaux sociaux, plus on est exposé à des photos retouchées, ce qui
contribue à ancrer et à normaliser ce comportement. En effet, il n’est pas surprenant que
l’exposition aux profils Instagram de célébrités et de non-célébrités jugées attrayantes
induise une humeur plus négative et une plus grande insatisfaction corporelle que
l’exposition à des images de voyage (Brown & Tiggemann, 2016).

Malgré cette popularité et ces implications, très peu de recherches ont examiné les effets
psychologiques de la retouche de ses propres photos. Bien qu’un lien ait été établi entre la
manipulation de selfies et l’insatisfaction corporelle (McLean et al., 2015), ainsi qu’entre
l’activité photo sur Facebook et l’insatisfaction vis-à-vis du poids, la recherche de minceur,
l’intériorisation de l’idéal de minceur et l’auto-objectification (Meier et Gray, 2014), ces
travaux restent corrélationnels et n’élaborent pas les mécanismes liant la manipulation de
photos à ces conséquences négatives.

La recherche la plus pertinente pour la présente étude suggère qu’un niveau élevé de
surveillance corporelle est associé à une manipulation de selfies plus fréquente, ce qui
engendre des sentiments de fausseté et, par conséquent, des symptômes dépressifs
(Lamp, Cugle, Silverman, Thomas, Liss et Erchull, 2019). De plus, un nombre croissant de
chirurgiens esthétiques rapportent une augmentation du nombre de patients souhaitant
des interventions pour améliorer leur apparence sur les selfies (Rajanala et al., 2018).

En approfondissant ce constat, les individus utilisant fréquemment des filtres sont plus
susceptibles d'envisager des améliorations cosmétiques. Ils utilisent souvent les filtres
pour "prévisualiser les résultats de la chirurgie esthétique", ce qui peut créer des "attentes
irréalistes quant à ce que la chirurgie esthétique peut accomplir", entraînant une déception
lorsque les résultats réels ne correspondent pas à l'idéal filtré. Dans ce contexte, cette
étude vise à explorer les liens entre ces comportements de retouche et les préoccupations
corporelles, incluant l’insatisfaction faciale et corporelle, l’estime de soi, ainsi que
l’acceptation de la chirurgie esthétique dans un contexte tunisien.
Partie théorique
Chapitre I. Eléments théoriques
1. Technologies de l'Apparence et Beauté Filtrée sur les Réseaux Sociaux
1.1 Réseaux sociaux
D'un point de vue psychosocial, les réseaux sociaux peuvent être appréhendés comme des
« espaces numériques » offrant aux utilisateurs la possibilité de gérer à la fois leur réseau
de relations sociales (organisation, extension, exploration, comparaison) et leur identité
sociale (description et définition).

Dans une perspective complémentaire, Kaplan proposent une définition largement reprise
des médias sociaux comme « un groupe d’applications internet fondées sur les principes
de l’idéologie et de la technologie du Web 2.0, qui permettent la création et l’échange de
contenu généré par les utilisateurs » (Kaplan & Haenlein, 2010). Cette définition met en
avant leur dimension interactive et collaborative, soulignant des fonctions telles que la
curation et le partage de contenu.

Contrairement à la croyance populaire, l’histoire des médias sociaux remonte en effet à


des innovations bien antérieures à l’ère numérique. Des chercheurs comme Tom Standage
ont comparé le télégraphe de Morse (1844) à une « première forme de réseau social » en
raison de son rôle dans la transmission rapide d’informations(Standage, 1998).
L’émergence d’ARPANET à la fin des années 1960, ancêtre technique d’internet, a
également jeté les bases des interactions en réseau. La première plateforme de réseau
social au sens moderne, Six Degrees (1997), a effectivement inspiré des géants ultérieurs
comme Friendster (2002) et MySpace (2003), comme le documente Boyd et Ellison (2007)
dans leur analyse historique des réseaux sociaux numériques.

L'ère suivante a été marquée par l'essor de plateformes mettant l'accent sur la
communication rapide, le contenu visuel et les fonctions de géolocalisation, qui ont
redéfini le paysage avec des acteurs majeurs tels que X (anciennement Twitter), Weibo,
Instagram et Pinterest, ces dernières plateformes mettant fortement l'accent sur le partage
d'images et de vidéos (Pinterest boards ; l'essor d'Instagram est dû à la capacité de
l'utilisateur à partager des photos n'importe quand et n'importe où avec n'importe qui).
Avec l'évolution des technologies numériques, le partage de photos (et par conséquent la
manipulation de photos) a pris un essor considérable.
1.2 Retouche photo
Bien que l'on puisse penser que la manipulation des photos est un phénomène purement
numérique, ses racines remontent en fait aux premiers jours de la photographie
argentique. À l'époque, les modifications étaient effectuées dans la chambre noire à l'aide
d'astuces telles que le dodging and burning, l'empilage de négatifs ou même la peinture à
la main directement sur le film ou les tirages à l'aide de pigments et d'aérographes. Ces
techniques analogiques nécessitaient de grandes compétences, étaient extrêmement
lentes et limitaient considérablement la quantité - ou la précision - des modifications que
vous pouviez apporter à une image.

On observe que le basculement décisif s'opère véritablement avec l'arrivée - quelque peu
tardive si l'on considère l'histoire des technologies numériques - des logiciels spécialisés
dans le traitement de l'image, au premier rang desquels Photoshop (dont la version 1.0,
rappelons-le, date de 1990). Curieusement, ce qui n'était au départ qu'un outil parmi
d'autres allait profondément bouleverser les pratiques.

Trois aspects méritent d'être soulignés :

• La précision désormais microscopique (au pixel près, comme on aime à le répéter)

• La possibilité (ô combien précieuse) de revenir en arrière, grâce aux calques

• Ces combinaisons d'opérations qui, progressivement, ont permis ce qu'aucun


photographe en chambre noire n'aurait osé imaginer

Il faut dire que les professionnels s'en sont emparés avec une rapidité déconcertante.
Dans les rédactions, les studios, les agences, on assiste à une adoption quasi-unanime,
parfois même avant que les formations adéquates ne soient mises en place. Le résultat ?
Une reconfiguration complète du rapport à l'image fixe, où la frontière entre ce qui a été
capturé et ce qui a été... disons « amélioré », devient progressivement poreuse.

L'évolution de la retouche numérique suit une trajectoire révélatrice : après sa


professionnalisation dans les années 1990 (période marquée par l'adoption généralisée de
Photoshop dans les milieux créatifs), le phénomène connaît une démocratisation radicale
avec l'avènement des smartphones. Les spécialistes s'accordent à situer ce tournant entre
2007 (lancement de l'iPhone) et 2012 (quand les appareils Android équipent 75% du
marché selon les données Gartner). Ce qui frappe l'observateur, c'est la vitesse à laquelle
des compétences jadis spécialisées se sont transformées en pratiques banales. L’analyse
des mécanismes de cette mutation révèle deux dynamiques interdépendantes qu'il
convient d'examiner avec attention. La massification de la retouche s’explique par deux
facteurs principaux ; D’une part, la transposition d’outils professionnels (comme
Lightroom, dont la version mobile reprend des fonctions autrefois réservées aux experts)
vers des interfaces simplifiées. D’autre part, une normalisation sociale du post-traitement,
particulièrement visible sur Instagram.

Ces plateformes sont devenues un aspect de plus en plus omniprésent de la vie


quotidienne. Loin d'être considérés comme distincts de la réalité physique, les médias
sociaux s'intègrent désormais pleinement dans un paysage social entrelacé. Leur
prévalence influence et est influencée par de nombreux domaines de la vie personnelle et
publique, y compris les processus liés à l'identité, les relations interpersonnelles et
l'économie politique.

Cette intégration profonde des plateformes reflète ce que José van Dijck (2013) appelle la
« plateformisation de la socialité » dans The Culture of Connectivity ; la chercheuse
néerlandaise décrypte ce qu'elle nomme la « plateformisation du social », un processus qui
dépasse la simple numérisation des interactions. Trois mécanismes clés, selon son
analyse, structurent cette transformation :

• L'uniformisation des modalités d'échange (les like, commentaires et autres


réactions standardisées)

• La marchandisation des traces numériques (ces données personnelles devenues


monnaie d'échange)

• La régulation algorithmique de ce qui est visible (et par extension, de ce qui compte
socialement)

Le plus troublant dans son approche - et c'est là que réside son actualité - concerne ce
concept d' « ingénierie techno-sociale ». Les plateformes ne se bornent pas à accueillir nos
pratiques : elles les formatent en profondeur. Prenez l'exemple des filtres de beauté :
présentés comme de simples outils ludiques, ils instaurent en réalité de nouvelles normes
corporelles. Van Dijck l'avait pressenti dès 2013 : « L'interface n'est jamais neutre » (p.21),
affirmait-elle, anticipant les débats actuels sur l'impact psychosocial de ces technologies.

Un exemple particulièrement marquant est la prolifération des images altérées


numériquement, qui est désormais si courante qu'il est devenu standard de retoucher les
images imprimées ou en ligne. Ces modifications vont de retouches relativement mineures
(blanchir les dents, lisser les rides) à des modifications plus spectaculaires (allonger les
membres, affiner la taille). Plus inquiétant encore, cette pratique crée un « double bind »
(double-contrainte) contemporain : d'un côté, les images altérées sont immédiatement
reconnues comme artificielles (« personne n'a vraiment cette peau-là »), mais de l'autre,
elles finissent par servir de référence inconsciente. Les travaux de Tiggemann et Slater
(2013) dans « Body Image » montrent que 80% des étudiantes connaissant parfaitement
l'usage de Photoshop dans les magazines admettent néanmoins comparer leur apparence
à ces images. On a donc un paradoxe cruel : plus la retouche se banalise (via des
applications comme FaceApp ou les filtres Snapchat), plus ses effets se normalisent.

1.3 Filtres
Le comportement de retouche photo fait référence à l'utilisation de filtres ainsi qu'à
diverses applications de retouche photo. Tandis que les options de filtrage au sein
d'Instagram modifient le visage à l'aide d'un modèle avec des caractéristiques telles que le
maquillage, des yeux agrandis, des lèvres plus pulpeuses et des nez plus étroits, les
applications de retouche photo offrent des options plus spécifiques. Ainsi, les utilisateurs
peuvent sélectionner spécifiquement les parties de leur visage et de leur corps qu'ils
souhaitent modifier. Les fonctions vont du changement des tons de peau, à la suppression
des imperfections, à l'amincissement des visages, à l'amincissement de parties du corps,
à l'agrandissement de parties du corps, au changement de la forme des nez, des lèvres,
des joues, des mentons et des yeux, et à diverses options de maquillage.

L'arrivée des applis de retouche photo à base d'IA, c'est vraiment un truc qui change la
donne. On est passé d'un monde où il fallait maîtriser Photoshop à une époque où ton
téléphone te propose tout seul de « t'améliorer ». Prenez FaceApp ou Perfect365 - ces
applis ne se contentent pas d'attendre vos instructions, elles vous soufflent ce qu'il
faudrait changer. Comme si elles connaissaient mieux que vous ce qui est censé plaire...

Erving Goffman, dans sa théorie de la présentation de soi (1959), n'avait pas anticipé cette
automatisation du regard. Aujourd’hui, comme le raconte le sociologue Antoine Hennion
(2021) dans ses observations, c'est comme si les algorithmes étaient devenus nos
nouveaux stylistes personnels, mais avec un pouvoir démesuré. Dans les écoles
d'esthétique qu'il a étudiées, les pros en sont même à intégrer ces normes technos dans
leurs conseils - comme si les filtres étaient devenus la nouvelle référence.

Les outils numériques actuels offrent des possibilités de retouche qui vont bien au-delà du
simple traitement photo d'autrefois. On peut distinguer deux grandes catégories de
modifications :

• Les réglages techniques de base : ceux qu'on pourrait comparer au travail en


chambre noire argentique, telles que : Ajustement de la lumière (exposition,
contraste), correction des couleurs (balance des blancs, saturation), et recadrage
et redressement d'image.

• Les transformations profondes : là où le numérique change vraiment la donne


comme l'ajout/suppression d'éléments dans la scène, la modification des corps
(taille affinée, jambes allongées), retouche des traits du visage (yeux agrandis, peau
lissée), et l'application de filtres transformant complètement l'ambiance

Ce qui frappe aujourd'hui, c'est comment l'IA a simplifié des tâches autrefois complexes.
Ce qui aurait demandé à un graphiste professionnel une demi-journée de travail
méticuleux sur Photoshop (supprimer un arrière-plan ou gommer les imperfections de
peau) se résume aujourd'hui à un simple geste du doigt sur son téléphone.

« Tout le monde utilise un filtre, pour être plus beau, ou essayer de créer quelque chose de
plus artistique1… »

Ces filtres ne retouchent pas – ils réinterprètent le visage. Leur IA détecte d’abord les traits
(comme le ferait un logiciel de reconnaissance faciale), puis les ajuste selon des normes
esthétiques pré-entraînées. Certains filtres peuvent être fantaisistes, par exemple, ils
peuvent ajouter des traits félins à un visage humain, même lors d'appels vidéo en ligne.
D'autres transforment des traits spécifiques du visage en agrandissant les yeux et les cils,
en réduisant la taille du nez, en repulpant les lèvres, et, dans une tendance raciste, en
éclaircissant le teint et en lissant les rides, les taches et les variations de ton.

Il existe également des filtres d'analyse faciale récents, tels que le filtre Beauty Scanner,
qui prétend « mesurer » votre beauté en utilisant la symétrie faciale, la structure du visage
et la technique dite du nombre d'or utilisée en science cosmétique. Ces filtres donnent aux
utilisateurs un score de beauté et suggèrent un rapport facial idéal.

Prenons l'exemple d'applications comme Facetune, qui transforment radicalement les


selfies en quelques gestes. Ces outils ne se contentent pas d'appliquer des filtres
standards, mais ils permettent de redessiner littéralement le visage : changer sa coupe de
cheveux, ajouter du maquillage virtuel, ou même modifier la structure osseuse de sa
mâchoire etc.

Le processus repose sur trois étapes : La détection faciale : l'algorithme repère d'abord les
éléments clés du visage (yeux, nez, bouche) en analysant les contrastes et les formes.
C'est un peu comme si le logiciel dessinait mentalement un quadrillage sur votre portrait.
Le maillage des points-clés : une fois le visage repéré, le système identifie 68 points de
repère (les coins des lèvres, le contour des sourcils...). Ces marqueurs servent d'ancrage
pour toutes les modifications. L'application des effets : ici, la magie opère. Le logiciel peut :
lisser la peau en estompant les ombres, agrandir les yeux en déformant localement
l'image, et ajouter des éléments 3D qui suivent les mouvements en temps réel

1
Eglem, E. (2017). Représentations du corps et réseaux sociaux : réflexion sur l’expérience esthétique
contemporaine. Sociétés, 138(4), 99-110.
Ce qui est fascinant, c'est que ces transformations paraissent naturelles parce qu'elles
épousent parfaitement les expressions du visage.

1.4 Théorie de la normalisation visuelle


La théorie de la normalisation visuelle, formulée par Robinson (2017), explique que
l’exposition répétée à des corps plus grands (obèse) dans l’environnement recalibre les
perceptions de ce qui constitue un poids « normal », entraînant une sous-estimation
généralisée du surpoids et de l’obésité. Ce phénomène repose sur l’adaptation visuelle et
les comparaisons sociales, où les normes internes évoluent avec la prévalence croissante
de l’obésité, rendant les tailles corporelles plus importantes moins remarquables. Par
exemple, les parents vivant dans des régions à forte prévalence d’obésité perçoivent
souvent le poids de leur enfant comme « sain » même s’il est objectivement élevé
(Robinson, 2017).

Ce principe s’étend aux filtres numériques et aux normes de beauté artificielles. Une
exposition fréquente à des visages retouchés (peau lissée, yeux agrandis, mâchoires
affinées ) recalibre les attentes esthétiques, normalisant des traits irréalistes. Les études
montrent que l’utilisation régulière de filtres réduit la capacité à détecter les retouches et
renforce l’acceptation de ces modifications comme référence naturelle (Tiggemann et
Anderberg, 2020). Parallèlement, les algorithmes des réseaux sociaux, souvent biaisés
vers des canons de beauté eurocentrés, amplifient cette dynamique en homogénéisant les
standards . Ainsi, tout comme la normalisation visuelle des corps plus grands masque les
risques sanitaires liés à l’obésité, la banalisation des filtres numériques alimente une
insatisfaction corporelle croissante. Les utilisateurs internalisent ces idéaux inaccessibles,
parfois au point de chercher à modifier leur apparence réelle pour s’y conformer, créant un
cycle où l’artificiel devient la norme et le naturel, un écart à corriger (Perloff, 2014).

1.5 Le Modèle Hyperpersonnel de la Communication Médiatisée par Ordinateur (CMO)


Le Modèle Hyperpersonnel de la Communication Médiatisée par Ordinateur (CMO),
développé par Walther (1996), explique comment les interactions numériques permettent
une amplification contrôlée des comportements relationnels et identitaires. Ce modèle
repose sur quatre mécanismes : la capacité des individus à sélectionner minutieusement
les informations qu’ils partagent en ligne (autoprésentation sélective), la tendance à
idéaliser les interlocuteurs en l’absence de signaux non verbaux, la possibilité de
retravailler les messages grâce aux délais de réponse (gestion du canal), et les effets
cumulatifs des retours sociaux (feedback), qui renforcent les représentations initiales. Ces
mécanismes interagissent pour créer des relations perçues comme plus intimes ou
idéalisées que celles développées hors ligne, un phénomène observé dans des contextes
variés, des forums aux réseaux sociaux (Walther et al.).
Appliqué à l’usage des filtres de beauté et à la modification d’images, le modèle révèle un
cycle d’auto-renforcement. Les utilisateurs optimisent leur apparence via des outils de
retouche (autoprésentation sélective), s’alignant sur des normes esthétiques souvent
irréalistes. Cette pratique est motivée par l’anticipation de retours positifs (likes,
commentaires), lesquels valident et amplifient l’image projetée, conformément au rôle du
feedback dans le modèle. Par exemple, une étude de Tiggemann et al. (2020) montre que
l’utilisation fréquente de filtres est associée à une insatisfaction corporelle accrue, les
individus internalisant progressivement ces standards inaccessibles. De même, Chua et
Chang (2016) soulignent que les retours sociaux sur des photos modifiées renforcent les
comportements de retouche, créant une dépendance à l’approbation externe.

2. De l'Image Corporelle à l'Insatisfaction Corporelle


2.1 Définitions de l’image corporelle et notions associées
L’image corporelle est généralement définie comme la représentation mentale qu’un
individu a de son corps (Schilder, 1950 ; Altabe et Thompson, 1996 ; Thompson et al.,
1999). Si le corps est le lieu et le contenant de l’expérience affective, l’image corporelle
constitue plutôt une projection de fantasmes et de significations diverses attribuées au
corps (Krueger, 2004).

D’un point de vue historique, Schilder (1950) fut l’un des premiers chercheurs à avoir
introduit une dimension psychologique au domaine de l’image corporelle, qui était d’abord
étudiée selon une perspective neurologique (Thompson et al., 1999).
Il est également responsable de l’élaboration de l’une des premières définitions
multidimensionnelles de l’image corporelle (Thompson et al., 1999).
Dans sa conception de l’image du corps, Schilder s’intéressait particulièrement à l’image
corporelle en tant que conscience psychologique de son corps dans l’espace, ainsi qu’aux
processus conscients et inconscients qui contribuent à la formation de l’image du corps
(Thompson et al., 1999).

Selon Schilder, l’image corporelle comprend trois dimensions : physiologique, libidinale et


sociologique.

La dimension physiologique fait référence à la conception selon laquelle l’image du


corps s’appuie sur des bases organiques. Les sens, plus particulièrement la vue et la
perception kinesthésique, sont donc sollicités pour la création de l’image corporelle. Par
conséquent, l’image du corps est dynamique, car elle se remanie au gré des changements
de perception et intègre de nouvelles données sensorielles pour se reconstruire.

La dimension libidinale de l’image corporelle renvoie à la manière dont l’individu investit


son image corporelle. En effet, l’individu peut choisir d’investir différemment les parties de
son corps en accordant plus ou moins de valeur à certaines d’entre elles. L’image du corps
peut être modifiée par les soins qui lui sont portés, comme l’hygiène, les soins esthétiques
(maquillage, coiffure) et la tenue vestimentaire. La tenue vestimentaire peut non
seulement modifier l’image du corps, mais aussi remplir plusieurs fonctions telles que
protéger ou valoriser.

La dimension sociologique fait référence à l’influence des relations sociales sur l’image
corporelle. À cet effet, les attitudes des membres de l’entourage sont liées à l’image du
corps, puisque la manière dont l’individu investit son corps est influencée par la manière
dont les membres de son entourage le perçoivent.
Dans la continuité des travaux de Schilder, une conceptualisation plus récente et détaillée
s’est imposée dans la littérature scientifique, mettant en lumière quatre composantes
majeures de l’image corporelle.

L’image corporelle est ainsi aujourd’hui définie comme un construit multidimensionnel


comprenant quatre composantes : cognitive, affective, perceptuelle et comportementale
(Smolak et Thompson, 2009 ; Thompson et al., 1999).

La composante cognitive renvoie aux pensées et aux croyances que la personne élabore
et entretient à propos de son image corporelle, ainsi qu’à l’importance qu’elle y accorde
(Thompson et van den Berg, 2004).

La composante affective comprend les émotions et l’expérience affective liées à l’image


corporelle (Thompson et van den Berg, 2004).

La composante perceptuelle fait référence à l’interprétation que le cerveau fait d’un


stimulus visuel dans ce cas, l’apparence physique, cette perception pouvant être exacte
ou distordue (Thompson et Gardner, 2004).

Enfin, la composante comportementale concerne les comportements adoptés par


l’individu qui sont associés à son image corporelle (Thompson et al., 1999).
Cette conceptualisation multidimensionnelle est privilégiée dans plusieurs écrits
théoriques et scientifiques consacrés à l’image corporelle (Cash et Smolak, 2011 ; Smolak
et Levine, 2001 ; Smolak et Thompson, 2009). De plus, plusieurs instruments de mesure
évaluant l’image corporelle sont élaborés à partir de cette conceptualisation (Cash et
Smolak, 2011).

Plusieurs notions (idéal corporel, corps perçu, satisfaction et insatisfaction corporelle) se


trouvent au cœur de ce concept et de son évaluation.

L’idéal corporel constitue l’image du corps vers laquelle l’individu tend. Cet idéal est
intimement lié au contexte socioculturel et aux idéaux corporels présents au sein de nos
sociétés. On peut mentionner, par exemple, la promotion de la minceur chez les femmes
et celle de la musculature chez les hommes.
Cette « pression corporelle » s’exerce par les médias, les pairs, la famille, et conduit à
l’intériorisation des normes par les individus (Heinberg, 2000).

Le corps perçu est la manière dont les individus se classent et évaluent leur poids (maigre,
normal, trop gros…).

La différence entre le corps perçu et le corps désiré permet d’évaluer l’insatisfaction


corporelle.

2.2 L’insatisfaction corporelle


L’insatisfaction à l’égard de l’image corporelle réfère à une évaluation négative que la
personne fait de son apparence physique (Presnell et al., 2004 ; Stice et Shaw, 2002). Cette
insatisfaction est opérationnalisée de deux manières, soit en considérant l’écart existant
entre le corps idéal et le corps réel, soit en relevant les pensées et les émotions négatives
qu’entretient l’individu à propos de son image du corps (Ogden, 2011).

2.2.1 L’insatisfaction faciale


Malgré une littérature abondante sur la manière dont les individus perçoivent et traitent les
visages, il existe étonnamment peu de recherches portant sur la façon dont les personnes
évaluent leur propre visage. La recherche sur l’image corporelle est un domaine très actif
et en plein essor, pourtant les études sur la satisfaction liée à l’image du visage restent
rares dans les revues spécialisées en psychologie du genre, psychologie sociale et image
corporelle. Par exemple, une recherche dans la revue de référence dédiée à l’étude de
l’image corporelle (Body Image : An International Journal of Research) révèle seulement un
petit nombre d’articles principalement ou notablement centrés sur la satisfaction liée à
l’image du visage (par exemple, Crerand et al., 2020 ; Frederick, Kelly, Latner, Sandhu, et
Tsong, 2016 ; Mellor et al., 2013 ; Politte-Corn et Fardouly, 2020 ; Williams, Grogan,
Buckley, et Clark-Carter, 2013).

L’insatisfaction faciale peut être définie comme une forme spécifique d’insatisfaction
corporelle, centrée sur le visage et ses traits. Frederick et al. (2016) proposent une
conceptualisation précise du face image, qu’ils définissent comme la perception et les
attitudes qu’un individu entretient à l’égard de son propre visage, en particulier de son
apparence. Cette notion inclut à la fois une dimension évaluative et affective (les
jugements portés sur son visage, le degré de satisfaction, ainsi que les émotions
éprouvées à son égard) et une dimension d’investissement dans l’apparence faciale (le
degré d’importance, de centralité ou d’attention cognitive et comportementale accordée à
l’apparence de son visage, également appelée « schématicité de l’apparence faciale »).
Dans une autre étude, Frederick, Reynolds, Barrera et Murray (2022) ont exploré les
prédicteurs démographiques et socioculturels de la satisfaction faciale à partir d’un large
échantillon d’adultes. Les résultats révèlent que la satisfaction ou l’insatisfaction à l’égard
de son visage varie selon le sexe, l’âge, l’IMC, le statut relationnel, l’orientation sexuelle et
les pressions socioculturelles liées à l’apparence. Ces travaux soulignent également
l’interconnexion entre satisfaction faciale et insatisfaction corporelle globale.

Plusieurs facteurs sont identifiés comme jouant un rôle crucial dans le développement de
cette insatisfaction, notamment dans le contexte numérique actuel. Yang et al. (2020) ont
mis en évidence le lien entre la visualisation fréquente de selfies sur les réseaux sociaux et
l’insatisfaction faciale chez les jeunes adultes. Leur étude a montré que cette relation était
médiée par les comparaisons d’apparence, c’est-à-dire la tendance à se comparer aux
autres en termes de beauté faciale. De plus, la tendance à s’auto-objectiver – se percevoir
principalement à travers le prisme de l’apparence physique – aggravait cette association,
rendant certains individus plus vulnérables à l’impact négatif des contenus visuels. Ce
phénomène est particulièrement préoccupant dans un contexte où les selfies sont perçus
comme des représentations authentiques, alors qu’ils sont souvent modifiés ou filtrés.

Beos, Kemps et Prichard (2021) ont, quant à eux, examiné le rôle de la manipulation de
photos sur les réseaux sociaux. Ils ont observé que le fait d’éditer fréquemment ses
propres photos pouvait intensifier les préoccupations liées à l’apparence, et notamment la
dissociation entre le soi réel et le soi idéalisé (self-discrepancy), ce qui accroît le risque
d’insatisfaction faciale. Leur étude a également révélé que cette insatisfaction pouvait
favoriser des attitudes plus favorables aux procédures esthétiques, et renforcer l’intention
de recourir à la chirurgie cosmétique.

Enfin, une faible estime de soi préexistante, des antécédents de moqueries ou de critiques
sur l’apparence, certains traits de personnalité comme le perfectionnisme, ainsi qu’une
propension à l’auto-objectivation, rendent les individus plus sensibles à l’insatisfaction
faciale (Fredrickson et Roberts, 1997 ; Cash, 2011). Cette dernière peut contribuer au
développement de troubles psychologiques tels que l’anxiété ou la dépression (Cash,
2011), et dans les cas les plus sévères, elle peut constituer un symptôme central du
trouble dysmorphique corporel (APA, 2013). Au quotidien, elle se manifeste souvent par
une détresse importante dans les interactions sociales, une gêne persistante, un
évitement du regard des autres, et une utilisation compulsive des filtres ou des outils de
retouche numérique (Wang et al., 2020).
2.3 Facteurs d’insatisfaction corporelle chez l’adulte
2.3.1 Facteurs socioculturels
Le contexte social et culturel joue un rôle déterminant dans le développement de l’image
corporelle. Les facteurs de risque d’ordre socioculturel font référence aux standards de
beauté prônés par la société, lesquels peuvent influencer les préoccupations liées au
corps (Dittmar, 2005). Ces standards varient selon les cultures et les époques (Cash,
2008).

L’intériorisation de ces idéaux de beauté issus de la mode, des pairs, des médias ou de la
publicité constitue un prédicteur majeur de l’insatisfaction corporelle. L’étude menée par
Izydorczyk et Sitnik-Warchulska a montré que l’intériorisation des normes médiatiques,
telles que les messages valorisant la minceur et la forme physique, explique une part
significative de la quête de minceur, indépendamment de l’âge ou du poids (Izydorczyk et
Sitnik-Warchulska, 2018).

Rachel Rogers et ses collaborateurs ont également mis en lumière le rôle des
interactions familiales : un taquinement familial lié au poids à l’adolescence (remarques
sur le corps) prédit une insatisfaction corporelle plus marquée à l’âge adulte, notamment
chez les filles (Rodgers et al., 2021). Autrement dit, les messages familiaux valorisant la
minceur ou stigmatisant le surpoids augmentent le risque d’une image corporelle négative
ultérieure. Le renforcement social c’est-à-dire les commentaires et actions de l’entourage
qui valorisent certains idéaux physiques contribue aussi à cette dynamique (Stice, 2002),
en renforçant l’idée que la réussite passe souvent par l’apparence.

La famille et les pairs jouent un rôle central dans la construction des représentations du
« corps parfait » (Stice, 1994 ; Green et Pritchard, 2003 ; van den Berg et al., 2007). Des
pressions exercées pour suivre un régime ou perdre du poids sont associées à une
augmentation de l’insatisfaction corporelle et à un risque accru de troubles alimentaires
(Midlarsky et Nitzburg, 2008). Ces pressions sociales incluent aussi les comparaisons
corporelles fréquentes avec les pairs et les modèles culturels dominants.

Par ailleurs, les moqueries, les taquineries liées au poids, ainsi qu’un passé d’abus sexuels
ou physiques ont également été associés à l’insatisfaction corporelle chez les femmes
(Wardle et al., 2006 ; Slevec et Tiggemann, 2011). Enfin, d’autres éléments psychologiques
comme une faible estime de soi ou la présence d’affects négatifs semblent entretenir cette
insatisfaction (Slevec et Tiggemann, 2011).
2.3.2 Facteurs psychologiques
Les traits et états psychologiques personnels modulent fortement l’image corporelle. Par
exemple, Allen et Robson (2020) ont montré à travers une méta-analyse que le trait de
névrosisme (tendance à l'anxiété et l’instabilité émotionnelle) est positivement associé à
l’insatisfaction corporelle, tandis que l’extraversion et la conscience (conscienciosité)
présentent des corrélations négatives (Allen et Robson, 2020).

Autrement dit, des personnes plus anxieuses/dépressives ont davantage tendance à


ressentir de l’insatisfaction vis-à-vis de leur corps. De plus, Hicks (2022) a mis en évidence
le rôle du perfectionnisme mal adaptatif : chez les adultes, le perfectionnisme lié au corps
(idéal irréaliste) prédit une plus grande insatisfaction corporelle, notamment quand il
s’accompagne d’un faible bien-être psychologique. (Hicks et al., 2022) En pratique, un
individu perfectionniste et insatisfait de son apparence, avec peu de ressources
émotionnelles, présente un risque élevé d’insatisfaction corporelle. D’autres facteurs
psychologiques reconnus incluent une faible estime de soi, un mal-être dépressif ou des
processus de comparaison sociale interne fréquents, qui augmentent la probabilité de
juger négativement son corps (plusieurs études corrélatives le confirment). Ainsi,
personnalité et vécu psychique (perfectionnisme, neuroticisme, estime de soi) sont des
facteurs psychologiques importants dans l’insatisfaction corporelle.

2.3.3 Facteurs liés au genre


Le genre biologique et la socialisation sexuée modulent l’insatisfaction corporelle. Les
études convergent pour dire que les femmes rapportent en moyenne plus d’insatisfaction
corporelle que les hommes. Quittkat et al., (2019) ont confirmé que l’insatisfaction
corporelle globale est significativement plus élevée chez les femmes que chez les
hommes.

Cette différence peut s’expliquer en partie par la nature différente des idéaux de beauté :
l’idéal féminin est traditionnellement centré sur la minceur, tandis que l’idéal masculin
valorise la musculature. Dans cette perspective, Ralph-Nearman et Filik (2018) précisent
que, chez les hommes, l’insatisfaction corporelle peut se focaliser sur deux dimensions
distinctes : un désir excessif de minceur conduit à des scores plus élevés de troubles
alimentaires (thin-ideal), tandis qu’un désir de « prendre du muscle » (muscularité-idéal)
est associé à un fort besoin de musculature (Ralph-Nearman et Filik, 2018).
Des différences de préoccupations sont également observées entre les sexes. Par
exemple, les femmes se déclarent prêtes à investir plus de temps et d’efforts pour
atteindre leur corps idéal.
2.3.4 Influence des médias
L’exposition aux médias joue un rôle aggravant : les images corporelles idéalisées diffusées
par la télévision, la publicité ou les réseaux sociaux renforcent l’insatisfaction corporelle.
Des études expérimentales et observationnelles le confirment. Castellanos Silva (2023)
ont par exemple exposé de jeunes adultes à des images Instagram conformes aux idéaux
de beauté dominants (corps très mince ou très musclé) et ont observé que cette exposition
accrue augmentait significativement l’insatisfaction corporelle, surtout chez les femmes.
Inversement, exposer à des images valorisant la diversité corporelle réduisait cette
insatisfaction (Silva et Steins, 2023). De même, Alfonso-Fuertes (2023) rapportent que,
parmi les 18 à 40 ans, les participants passant davantage de temps sur Instagram
déclarent une insatisfaction corporelle plus prononcée, corrélée à une moindre estime de
soi (Alfonso-Fuertes et al., 2022). Ces travaux illustrent l’effet pernicieux des médias
sociaux, en facilitant les comparaisons et la pression des idéaux, sur l’image du corps. Les
médias traditionnels (magazines, TV) ont également été liés à l’insatisfaction corporelle
dans la littérature, notamment dans certaines méta-analyses comme celle de Grabe et al.,
(2008), bien qu’elle ne soit pas citée ici. Au total, l’influence des médias apparaît comme
un vecteur majeur d’idéalisation du corps et d’augmentation de l’insatisfaction corporelle.

2.4 Les Théories Psychologiques de l'Insatisfaction Corporelle


2.4.1 Théorie de la comparaison sociale (Festinger, 1954)
Élaborée par Festinger en 1954, la théorie de la comparaison sociale soutient que
chaque individu ressent un besoin inhérent d'évaluer ses propres aptitudes, ses
convictions et sa place dans la vie. Pour satisfaire ce besoin, nous nous tournons
souvent vers des points de repère. c’est-à-dire d’autres individus ou des standards
auxquels ils peuvent se comparer.
Festinger distingue deux types de comparaisons sociales. Les comparaisons sociales
ascendantes se produisent lorsque les individus se comparent à des personnes qu’ils
perçoivent comme étant « meilleures » qu’eux, que ce soit en termes de compétences, de
possessions, de statut ou d’apparence. Selon Festinger, ces comparaisons sont
susceptibles d’engendrer des conséquences négatives, notamment une diminution de
l’estime de soi. En revanche, les comparaisons sociales descendantes surviennent lorsque
les individus se comparent à des personnes qu’ils estiment être « moins bien loties »
qu’eux, et seraient associées à des effets positifs, tels qu’une amélioration de l’estime de
soi.

Depuis les travaux fondateurs de Festinger, de nombreuses recherches empiriques ont


approfondi cette théorie, en mettant en évidence ses liens étroits avec l’insatisfaction
corporelle. Une méta-analyse d’envergure, menée par Myers et Crowther (2009) et
englobant 156 études, a mis en lumière une corrélation constante : plus les individus ont
tendance à se comparer socialement, plus leur insatisfaction corporelle est élevée. Cet
effet est particulièrement marqué chez les femmes et les jeunes, et il est amplifié lorsque
la comparaison sociale est mesurée de manière directe.

Contrairement à ce que Festinger avait initialement supposé, à savoir que les


comparaisons ascendantes préjudiciables seraient généralement évitées, de nombreuses
études (notamment celles citées par Myers et Crowther) démontrent que les femmes
s’engagent fréquemment dans des comparaisons ascendantes axées sur l’apparence,
même face à des images médiatiques irréalistes. Cela se produit malgré les conséquences
souvent négatives sur leur estime de soi. Ce constat est renforcé par des recherches
utilisant des méthodes innovantes comme l’évaluation écologique momentanée (Myers et
al., 2012) ou des études expérimentales menées sur des plateformes de médias sociaux
telles qu’Instagram (Tiggemann et al., 2018).

2.4.2 Modèle des influences tripartites (Thompson et coll., 1999)


Le modèle tripartite d'influence socioculturelle (Thompson et al., 1999) est un cadre
théorique prédominant qui explique la formation de l'image corporelle en postulant
l'existence de trois sources d'influence majeures : les parents, les pairs et les médias. Ces
entités agissent comme des vecteurs de transmission des normes relatives au corps
« idéal ». Par exemple, les commentaires familiaux sur le poids, les pressions des groupes
d'amis concernant l'apparence physique, et la diffusion omniprésente d'images de corps
stéréotypés et « parfaits » par les médias (femmes minces, hommes musclés) sont autant
de manifestations de ces influences.

L'impact de ces sources sur l'individu n'est pas direct, mais médiatisé par deux processus
psychologiques clés : l'intériorisation des idéaux et la comparaison d'apparence.
L'intériorisation renvoie à l'adoption personnelle de ces normes socioculturelles comme
étant des standards désirables, voire obligatoires, pour son propre corps. La comparaison
d'apparence, quant à elle, implique l'évaluation de sa propre apparence physique par
rapport à celle des autres, souvent perçus comme incarnant ces idéaux. Ainsi, l'intégration
de ces normes et l'engagement dans des comparaisons sociales contribuent de manière
significative à la construction de l'image corporelle de l'individu.

La validité du modèle tripartite a été largement confirmée par des recherches empiriques.
Une étude de Tylka (2011) a affiné ce modèle pour les hommes, reconnaissant la
complexité de leur image corporelle, qui englobe à la fois le désir de musculature et la
préoccupation concernant la graisse corporelle. Elle a proposé un « modèle quadripartite »
incluant les partenaires amoureux comme source d'influence additionnelle. Cette
recherche a démontré que l'insatisfaction musculaire et l’insatisfaction liée à la graisse
corporelle agissaient comme des voies distinctes menant respectivement aux
comportements d'amélioration musculaire et aux comportements alimentaires
désordonnés. Les pressions exercées par les amis, la famille, les médias et les partenaires,
ainsi que l'intériorisation de l'idéal mésomorphe, ont toutes contribué de manière
significative à ce modèle.

De même, Hardit et Hannum (2012) ont examiné le modèle tripartite chez des femmes
universitaires, en distinguant notamment l'influence des critiques maternelles et
paternelles et en explorant le rôle modérateur de l'attachement parental. Bien que les
influences socioculturelles (médias) se soient avérées être des prédicteurs significatifs de
l'insatisfaction corporelle, l'étude a fourni un soutien partiel au modèle tripartite tel quel,
suggérant que des facteurs comme l'attachement anxieux peuvent modérer l'impact des
attitudes socioculturelles sur l'insatisfaction corporelle.

2.4.5 Théorie de l’objectivation (Fredrickson et Roberts, 1997)


La théorie de l'objectivation sexuelle, développée par Fredrickson et Roberts (1997), offre
un cadre conceptuel essentiel pour comprendre l'impact des pressions socioculturelles
sexualisées sur la perception corporelle, particulièrement chez les femmes.

Cette théorie postule que les expériences récurrentes d'objectivation sexuelle ,définies
comme la réduction d'une personne à ses parties corporelles ou à ses fonctions sexuelles,
traitées comme des instruments ou des représentations complètes de son être (Bartky,
1990) , induisent une intériorisation d'une perspective d'observateur externe. Par exemple,
l'omniprésence du regard objectivant dans les interactions interpersonnelles et les
représentations médiatiques du corps féminin pousse les individus à s'auto-objectiver.

L'auto-objectivation désigne ce processus par lequel l'individu adopte une perspective


externe sur son propre corps, le considérant et l'évaluant principalement en termes
d'apparence physique, comme s'il était observé par autrui (« Comment est-ce que je parais
? »). Cette intériorisation se manifeste comportementalement par une autosurveillance
corporelle persistante, caractérisée par un monitoring habituel et conscient de l'apparence
physique (par exemple, la vérification fréquente dans un miroir, le contrôle du poids).

Selon Fredrickson et Roberts (1997), l'auto-objectivation et l'autosurveillance sont des


médiateurs clés qui conduisent à des conséquences psychologiques négatives,
notamment la honte corporelle et l'anxiété liée à l'apparence. La honte corporelle est
définie comme l'émotion aversive résultant de la perception d'un écart entre son propre
corps et les standards de beauté intériorisés ou culturellement valorisés. Lorsqu'une
femme s'engage dans l'auto-objectivation, elle évalue son corps à l'aune de ces idéaux
sociétaux (souvent associés à la minceur ou à des canons de beauté stéréotypés). Un
jugement négatif résultant de cette comparaison (« mon corps est imparfait » ou « trop
gros ») engendre alors un sentiment de honte ou d'anxiété. Selon ce modèle, cette
séquence constitue un processus qui accroît la vulnérabilité à l’insatisfaction corporelle,
ainsi qu’à d’autres troubles de santé mentale tels que la dépression et les troubles du
comportement alimentaire.

De nombreuses études empiriques soutiennent la validité de la théorie de l'objectivation


en démontrant son lien direct avec l'insatisfaction corporelle chez les femmes et les
hommes. Chez les femmes, des recherches comme celles de Tiggemann et Lynch (2001)
ont montré que l'auto-objectivation et la surveillance corporelle sont des prédicteurs
significatifs de l'insatisfaction corporelle, et ce, même avec l'avancée en âge. L'étude
expérimentale de Fredrickson et al. (1998) a en outre prouvé qu'une situation objectivante
pouvait augmenter l'auto-objectivation et l'insatisfaction. Pour les hommes, bien que la
théorie ait d'abord été axée sur les femmes, des travaux comme ceux de Daniel et Bridges
(2010) ont adapté le cadre, révélant que l'auto-objectivation et la surveillance corporelle
sont également associées à l'insatisfaction corporelle masculine, notamment en ce qui
concerne l'idéal de musculature. Ces recherches confirment collectivement que
l'internalisation d'une perspective externe sur son propre corps est un facteur clé de
l'insatisfaction corporelle, transcendant les genres.

2.4.6 Théorie des auto-discrépances (Higgins, 1987)


La théorie des auto-discrépances postule que notre bien-être émotionnel est
directement lié aux écarts que nous percevons entre différentes représentations de nous-
mêmes. Plus précisément, elle distingue trois types de soi : le soi actuel (la perception
que nous avons de qui nous sommes réellement), le soi idéal (la personne que nous
aspirons à être, avec nos espoirs et nos désirs), et le soi « devrait » (celui que nous
pensons devoir être, en fonction des attentes sociales ou de nos obligations morales).
Selon cette théorie, ce sont les discrépances – ou les incohérences – entre ces différentes
facettes du soi qui engendrent des émotions distinctes.
Appliquée à l'image corporelle, la théorie des auto-discrépances suggère que l'écart entre
la perception de son corps actuel et son corps idéal est une source majeure
d'insatisfaction. Par exemple, si une personne perçoit son corps comme étant « plus gros
qu'elle ne le voudrait », cela peut engendrer des sentiments de tristesse et de frustration.
De même, un décalage entre le corps actuel et le corps que l'on « devrait » avoir (par
exemple, le devoir d'être mince selon les normes sociales) peut provoquer de l'anxiété. Ces
principes sont étayés par des recherches solides. Une étude fondamentale menée par
Strauman, Vookles, Berenstein, Chaiken et Higgins a examiné cette relation en profondeur.
Leurs travaux ont démontré que chez les femmes universitaires, les discrépances entre le
soi réel et le soi idéal ,c'est-à-dire la différence entre la perception de leur corps actuel et
leur corps idéal, étaient directement corrélées à une insatisfaction marquée vis-à-vis de la
forme corporelle, et ce, indépendamment de leur indice de masse corporelle.

3. Estime de soi
3.1 Concept de soi et estime de soi
Le concept de soi représente l’ensemble des connaissances que possède une personne à
propos d’elle-même dans les différents domaines tel que le soi social, scolaire,
émotionnel et physique (Marsh, 1989). Le concept de soi résulte des perceptions et
actions de l’individu constituées à partir d’une activité réflexive de la personne sur elle-
même. Pour chacun de ces domaines, le soi apparaît de plus en plus complexe et
différencié (Harter, 1990).

Le concept de soi présente des caractéristiques propres à identifier (Shavelson, Hubner et


Stanton 1976) :

• Il est descriptif et évaluatif : Il reflète l’ensemble des représentations dont l’individu


dispose à propos de lui-même.

• Il est multidimensionnel : de multiples recherches (Fox et Corbin, 1989 ; Harter, 1982 ;


Marsh et Shavelson, 1985) ont apporté des modèles théoriques présentant le concept de
soi selon différents domaines (social, physique, moral…)

• Il revêt un caractère de hiérarchisation : la base est définie par les perceptions du


comportement personnel que les sujets ont dans des situations spécifiques. Le niveau
intermédiaire est spécifié par le comportement que le système adopte suivant la situation
dans laquelle il se trouve. Il reflète l'importance subjective accordée à certains domaines
qui l'amène à se positionner, plus ou moins en termes de stabilité Le sommet est
représenté par le concept de soi général. De manière plus précise, le sentiment que
chacun a vis-à-vis de sa propre personne et les évaluations qu’il fait de lui-même en
termes de compétences sont des entités qui sont hiérarchisées dans la structure du
concept de soi ; l’estime de soi est alors représentative du niveau supérieur (Rosenberg,
1979).

• Le sommet, c'est-à-dire le concept de soi global, est relativement stable. La structure


apporte la dimension de spécificité et de faiblesse en termes de stabilité aux échelons
inférieurs (De L'estime et Soi, 1999).

• Il est organisé ou structuré. Le concept de soi est défini à travers des domaines et sous-
domaines qui sont organisés de manière hiérarchique ou non selon le modèle théorique
explicité. Si l’on se réfère à l’un des derniers apports survenus dans le domaine corporel, le
concept de soi est défini selon un domaine, la valeur physique perçue et des sous-
domaines, endurance, force, compétence sportive, apparence (Fox et corbin, 1989). Le
concept de soi devient de plus en plus stable avec l'âge.

• Il peut être différencié d'autres constructions : il ne revêt pas les mêmes caractéristiques,
ni la même forme structurelle que le concept de l’identité culturelle (De L'estime et Soi,
1999).

Comme cela a été cité précédemment, la notion de concept de soi a été le sujet de
nombreuses recherches qui ont amené à s'intéresser au concept d'estime de soi afin d'en
apporter des supports représentatifs et explicatifs par la suite.

L'estime de soi est considérée comme une vision positive du concept de soi. Il consiste en
un ensemble de perceptions (corps, identifications, rôles…) auxquelles le sujet peut se
référer comme faisant partie de lui-même (L’Ecuyer, 1978).

3.2 l'estime de soi : De la conception globale à la structure multidimensionnelle


Elle est généralement définie comme un trait de personnalité qui reflète la valeur qu’un
individu attribue à sa propre personne (Rime et Leyens, 1974).

L’estime de soi peut être simplement définie comme le « jugement personnel de valeur qui
s'exprime dans les attitudes que l'individu a à l'égard de lui-même « (Coopersmith, 1967),
ou comme la manière dont chacun s'aime, s'accepte, et se respecte en tant que
personne » (Harter, 1990), et se manifeste par le fait d' « être plus ou moins fier de soi et
de son comportement, avoir une image générale de soi-même plus ou moins positive »
(Famose, Guérin, Sarrazin, 2005).

Longtemps négligé dans la littérature psychologique au profit de sa dimension globale,


indifférenciée et unidimensionnelle (Coopersmith, 1967 ; Rosenberg, 1979), le caractère
multidimensionnel et/ou hiérarchique de l’estime de soi s’est progressivement imposé.
Cela a amené des chercheurs à analyser la relation entre les dimensions spécifiques du
soi et le soi global (Harter, 1998 ; Oubrayrie, Lescarret et de Léonardis, 1996).

Pour Harter (1999) et Seidah, A. et al. (2004), deux orientations théoriques et


méthodologiques sont le plus souvent envisagées dans ces recherches : D’une part, une
visée globale et unidimensionnelle de l’estime de soi, correspondant à une appréciation
générale que l’individu porte sur lui-même, telle qu’elle est envisagée par Rosenberg
(1965). D’autre part, une évaluation multidimensionnelle par domaines de vie relatifs au
soi physique, au soi social, au soi cognitif ou au soi relationnel, évoquée par Harter (1998).

Si Rosenberg (1965) considère que ces deux visées sont à explorer et que chacune peut
être étudiée pour elle-même, Harter (1999) reconnaît qu’il est nécessaire de retenir la
notion d’estime de soi globale dans les échelles de mesure, et d’y inclure cette dimension
globale du soi. Pour ces auteurs, l’estime de soi globale s’alimente de divers domaines
spécifiques liés à des situations de vie, mais elle ne s’y réduit pas. Sans doute a-t-elle une
signification plus existentielle qu’il convient de prendre en considération. Aujourd’hui,
l’estime de soi est envisagée selon un modèle multidimensionnel et hiérarchiquement
organisé, au sommet duquel se trouve le concept de soi global, et aux niveaux inférieurs,
des constructions plus spécifiques liées aux compétences, telles que le soi social,
scolaire ou corporel.

3.2.1 L’estime de soi corporelle


L’estime de soi corporelle fait référence à l’évaluation, qu’elle soit positive ou négative,
qu’une personne fait de son corps et de son apparence en particulier (Mendelson et al.,
2001). Elle comprend les émotions, les attitudes et les sentiments qu’une personne
ressent à l’égard de son propre corps (Mendelson et al., 2001). Ces ressentis sont très
subjectifs et peuvent donc correspondre à la réalité objective ou s’en éloigner (Davis,
1997).

3.3 Evolution des modèles de l'estime de soi :


3.3.1 Modèles unidimensionnels
L’approche unidimensionnelle repose sur l'hypothétique existence d’un seul facteur
général : l’estime de soi globale. Les modèles apportés par Coopersmith (1967), Piers
(1969) puis Marx et Winne (1978) présentent un support à deux niveaux uniquement, en
raison de la complexification et de l'enchevêtrement des différentes composantes du
concept de soi (ou de l'incapacité à les différencier). Ces modèles furent critiqués tant au
niveau de la conception théorique (Rosenberg, 1979 ; Wylie, 1979), que du point de vue
expérimental (Hattie, 1992 ; Marsh et Shavelson, 1997) pour des raisons de mesures et
d'analyses statistiques non fiables.

3.3.2 Modèles Multidimensionnelle et Hiérarchique


La notion de multidimensionnalité du concept est apparue dans les années quatre-vingt,
apportée par Byrne (1984) puis Marsh et Shavelson (1985). Les travaux portant sur ce
concept s'intéressaient alors à son développement (Rosenberg, 1986) ou à sa structure
cognitive (Marsh et Shavelson, 1985).

La multidimensionnalité oblige à considérer l’estime de soi non plus comme une entité
globale dénuée de la prise en compte du contexte mais plutôt comme une auto-
perception en plusieurs domaines de compétence, tels que l’école, les relations sociales,
le sport, l’apparence physique et la conduite. Plus qu’une image globale, le soi se
caractérise par des représentations à travers différents domaines dans lesquels le sujet
s’évalue. Il est une construction cognitive en continuel changement. Il n’existerait pas
d’image généralisée, mais autant d’image de soi-même, que de domaines dans lesquels
l’individu est amené à se constituer des sentiments de satisfaction de soi (Harter, 1983).

Le modèle multidimensionnel a été repris et modifié (Marsh et Shavelson, 1985)

permettant de montrer une relation entre la perception de soi dans différents domaines
(ex. : académique, social, émotionnel et physique) et la perception globale de soi (Ninot,
Delignières et Fortes, 2000). Le concept de soi général correspond à la résultante des
différents domaines qui le constituent. Plus précisément, plus on descend dans le modèle,
plus les perceptions du soi sont spécifiques et instables. Ce modèle propose l’existence
de relations ascendantes dites bottom-up, de relations descendantes dites top-down et de
relations réciproques dites bidirectionnelles. Les relations ascendantes impliquent que les
changements relatifs dans un des domaines (ex. : académique, social, émotionnel,
physique) affectent les construits supérieurs considérés comme plus stables (Fox, 1990 ;
Sonstroem, Harlow et Josephs, 1994 ; Byrne et Gavin, 1996). Par exemple, la manière dont
un individu s’estime physiquement (i.e. soi physique) dépend de la perception qu’il a de
son apparence et/ou de ses habiletés physiques. Des changements dans ces domaines
spécifiques peuvent affecter le soi physique, influençant à son tour l’estime de soi globale
(Fox, 1997). À l’inverse, d’autres auteurs appuient l’existence de relations descendantes,
où l’estime de soi globale influencerait notre capacité de jugement dans les différents
domaines du soi (Brown et al., 2001). Des ressentis négatifs à un haut niveau du modèle
affecteraient les sous-domaines qui le composent.

3.3.3 Le Modèle de l'Estime de Soi dans le Domaine Corporel (Fox et Corbin, 1989)
Depuis le développement des modèles multidimensionnels et l'apport de la
conceptualisation hiérarchique, les recherches ont confirmé l'importance du concept de
soi dans le domaine corporel. Ce dernier est désormais entendu comme faisant partie
intégrante du concept de soi global (Fox, 1992 ; Marsh et redmayne, 1994). Des recherches
plus approfondies au niveau du « soi physique » (physical self) ont permis à Fox et Corbin
(1989) de mettre en place une nouvelle modélisation théorique.

Cette nouvelle conceptualisation permet d'établir un lien concret avec le domaine


corporel, il permet de comprendre les relations qui existent entre l'estime de soi et la
pratique physique.

Dans ce modèle, la valeur physique perçue constitue un domaine de l'estime de soi


globale et se compose de quatre sous-dimensions :

• la condition physique : perception du niveau d'endurance et de la capacité à


maintenir un effort.
• la compétence sportive : perception de ses aptitudes sportives.

• la force physique : perception de la puissance musculaire et de la capacité


physique.

• l'apparence physique : auto-évaluation de l'attrait du physique et de la capacité à


maintenir un corps séduisant.

Dans cette modélisation, les quatre sous-domaines, la valeur physique perçue et l'estime
de soi globale interagissent selon une approche réciproque où les relations entre
domaines et sous-domaines peuvent être à la fois ascendantes et descendantes. Par
ailleurs, il apparaît que la valeur physique perçue constitue une dimension centrale dans le
concept de soi (Cash et Pruzinsky, 2002) et influence fortement l'estime globale de soi
(Marsh, 1997 ; Fox, 2000).

4. Chirurgie esthétique
4.1 Définitions
La chirurgie plastique, en tant que spécialité médicale, puise ses racines dans les
pratiques anciennes de réparation tissulaire, comme en témoignent les descriptions de
greffes cutanées et de rhinoplasties dans le Sushruta Samhita (texte médical indien datant
de 600 av. J.-C.) (Santoni-Rugiu et Sykes, 2017). Le terme « plastique » provient
effectivement du grec plastikos (« modeler »), reflétant sa double mission : restaurer la
fonction et la forme anatomique, comme le soulignent Neligan et al. (2012).

La Chirurgie Reconstructrice ou Réparatrice vise à corriger les défauts anatomiques et


fonctionnels causés par des maladies (ex. cancer), des traumatismes (blessures, brûlures)
ou des malformations congénitales (comme le bec-de-lièvre). Son objectif principal est de
restaurer à la fois la fonctionnalité et l’apparence des tissus affectés, comme le soulignent
Neligan et al. (2012) dans leur traité de référence en chirurgie plastique. Par exemple, la
reconstruction mammaire post-mastectomie ou la réparation des fentes labiales illustrent
cette approche médicale essentielle Neligan et al. (2017).

Historiquement, cette spécialité s’est développée en réponse aux besoins de réparation


des blessures de guerre, notamment lors des Première et Seconde Guerres mondiales, où
les techniques de greffe cutanée et de reconstruction faciale ont connu des avancées
majeures (Gillies et Millard, 1957 ; Gifford, 1972).

La Chirurgie Esthétique se distingue de la chirurgie reconstructrice par son objectif


principal : modifier l’apparence d’un organe sain pour répondre à des aspirations
esthétiques individuelles ou socioculturelles.

Au niveau facial, les interventions incluent :


• Rhinoplastie (redéfinition nasale) et blépharoplastie (rajeunissement périorbital),
parmi les procédures les plus demandées (ISAPS, 2022).

• Génioplastie (modification du menton) et otoplastie (correction des oreilles


décollées), avec des techniques mini-invasives privilégiées (Furnas, 2019).

• Greffes capillaires (FUE, FUT) pour la calvitie, popularisées par des normes de
masculinité contemporaines (Cotofana et al., 2019).

• Chirurgie maxillo-faciale (mâchoires carrées, pommettes saillantes), reflétant une


quête de traits « hypermasculins » inspirés des médias (Alfertshofer et al., 2021).

Pour la silhouette, les tendances incluent :

• Liposuccion abdominale ou des « poignées d’amour », dominante chez les hommes


(ASAPS, 2023).

• Gynécomastie (réduction mammaire masculine) et abdominoplastie

• Lipofilling fessier ou pectoral, combiné à des implants synthétiques pour un torse


athlétique.

• Liftings corporels (bras, cuisses) et dermabrasion (atténuation cicatricielle),


associés à des attentes professionnelles .

Ces pratiques émergent dans un climat socioculturel où les normes esthétiques


internalisées augmentent les préoccupations liées à l’apparence corporelle. Les réseaux
sociaux en particulier jouent un rôle amplificateur en facilitant les comparaisons
physiques constantes, encourageant une attention disproportionnée portée à des
imperfections perçues comme déviantes au regard de ces idéaux de beauté dominants. Ce
processus reflète une quête d’alignement entre l’image réelle et des standards souvent
inaccessibles, générant une tension entre l’acceptation de soi et les attentes socialement
construites. Les réseaux sociaux, en diffusant massivement des images retouchées ou
filtrées (ex. Instagram, TikTok) et en intégrant des publicités ciblées pour des cliniques
esthétiques ou des promotions chirurgicales ((De Veirman et al., 2017)), alimentent ces
comparaisons en normalisant des idéaux de beauté inaccessibles. Ces campagnes
publicitaires, souvent associées à des témoignages d’influenceurs, créent un
environnement où la modification corporelle apparaît comme une étape banale vers
l’épanouissement.

Les influenceurs promeuvent la chirurgie plastique de deux manières principales :


subtilement, en révélant qu'ils la promeuvent (ou même sans la promouvoir
intentionnellement, en partageant une vidéo d'eux recevant une injection de Botox ou des
« Fillers », etc.), par exemple, des études montrent que les témoignages individualisés,
comme le partage d’expériences postopératoires, renforcent la normalisation de ces
interventions en réduisant l’anxiété perçue ((Walker et al., 2019)). Ces récits, associés à
des images avant-après soigneusement retouchées, créent un idéal esthétique accessible,
alimentant le désir d’émulation chez les followers (Perloff, 2014). Ou plus directement, par
le biais de partenariats avec des centres de chirurgie plastique, pour promouvoir des offres
exclusives, mêlant conseils médicaux et publicité déguisée. Cette pratique, documentée
par De Veirman et al.(2017), soulève des questions éthiques, car elle brouille la frontière
entre information objective et incitation commerciale. En parallèle, ils cultivent un
sentiment de communauté en interagissant avec leur audience via des questions-
réponses ou des lives, renforçant ainsi les normes sociales favorables à la chirurgie
(Ramasubramanian et Kornfield, 2022). L’impact émotionnel est amplifié par des
techniques de storytelling mettant en avant une « transformation libératrice », associant
l’acte chirurgical à l’épanouissement personnel.

L’acceptation de la chirurgie esthétique renvoie à la disposition d’un individu à modifier


son apparence via des procédures médicales, oscillant entre un rejet total et une adhésion
active selon une évaluation subjective des bénéfices perçus face aux risques (coûts,
complications) et aux normes socioculturelles. Cette disposition est souvent motivée par
une insatisfaction corporelle marquée, particulièrement envers des traits faciaux ou
morphologiques, associée à une faible estime de soi ou à une quête de conformité à des
idéaux esthétiques irréalistes diffusés par les médias et les réseaux sociaux (
et al., 2005 ; Wang et al., 2020). Les filtres de beauté numériques, en présentant des
versions « améliorées » du visage, exacerbent cette insatisfaction en normalisant des
standards inaccessibles, créant un cycle de comparaisons sociales et de désirs
chirurgicaux (Tiggemann et Anderberg, 2020). Cependant, cette dynamique peut glisser
vers des troubles pathologiques comme le trouble dysmorphique corporel (TDC), où la
préoccupation pour des imperfections perçues devient obsessionnelle (A. Phillips, 2005;
DSM-5, 2013).

Dans des contextes comme la Tunisie, l’acceptation est modulée par des facteurs religieux
et culturels : l’interprétation islamique, via des avis juridiques (fatwas), assimile souvent
les modifications non réparatrices à une altération de la création divine (taghyīr khalq
Allah), renforçant une stigmatisation sociale envers la vanité perçue. Parallèlement, des
réticences pragmatiques, craintes des risques chirurgicaux, préférence pour une
apparence « naturelle », coexistent, notamment dans les régions rurales où les normes
traditionnelles résistent à l’influence mondialisée des canons de beauté (Holliday &
Elfving-Hwang, 2012 ; Edmonds, 2010).

4.2 Théories et modèles


4.2.1 La Théorie du Comportement Planifié (Theory of Planned Behavior - TPB) (Ajzen,
1991) :
La Théorie du Comportement Planifié (TCP), proposée par (Ajzen, 1991), constitue un
cadre théorique central en psychologie sociale pour prédire les comportements humains.
Elle postule que l’intention d’adopter un comportement spécifique est le prédicteur le plus
direct de son exécution. Cette intention est elle-même déterminée par trois dimensions
interdépendantes : l’attitude envers le comportement, la norme subjective et le contrôle
comportemental perçu. L’attitude reflète l’évaluation positive ou négative des
conséquences anticipées du comportement, intégrant à la fois des croyances sur ses
résultats (« Cette action améliorera mon bien-être ») et la valeur accordée à ces résultats
(« Le bien-être est important pour moi »). La norme subjective englobe la perception des
attentes sociales (famille, pairs, société) et la motivation à s’y conformer, combinant des
croyances normatives (« Mon entourage approuve ce comportement ») et la volonté de
répondre à ces attentes. Enfin, le contrôle comportemental perçu représente la conviction
de posséder les ressources et capacités nécessaires pour réaliser le comportement,
incluant la confiance en soi et l’accès à des moyens concrets (financiers, logistiques). La
TCP souligne toutefois que l’intention ne se traduit en action que si le contrôle
comportemental réel (opportunités, compétences) est suffisant, un aspect souvent
modulé par des contraintes contextuelles (Ajzen, 2011).
Selon la TCP, l'acceptation de la chirurgie esthétique dépend des croyances internalisées
sur ses bénéfices perçus (ex : amélioration de l'estime de soi, attractivité sociale), souvent
renforcées par les normes culturelles de jeunesse et de perfection physique (Henderson-
King et Brooks, 2009).
Une étude menée par Mohsenipouya et al. (2022) analyse les déterminants de la tendance
aux chirurgies esthétiques chez les femmes iraniennes en s’appuyant sur la théorie du
comportement planifié (TCP). Les résultats montrent qu’une augmentation d’une unité
dans les attitudes (croyances comportementales) élève de 13 % la probabilité de recourir à
une intervention, contre 3 % pour les normes subjectives et 2 % pour le contrôle perçu.
Cette hiérarchie souligne le rôle central des attitudes dans les décisions, surpassant
l’influence des pressions sociales ou de la confiance en soi. Les auteurs concluent que les
interventions éducatives visant à promouvoir des comportements sains gagneraient à
cibler prioritairement les représentations mentales associées à l’image corporelle, plutôt
que les normes externes.

4.2.2 Le Modèle Conceptuel de la Relation entre l'Image Corporelle et la Chirurgie


Esthétique
Le modèle conceptuel de la relation entre l'image corporelle et la chirurgie esthétique
(Sarwer et al., 1998) établit que la « réalité physique de l'apparence » constitue le
fondement de l'image corporelle d'un individu, cette apparence physique étant un
déterminant puissant de la perception sociale et influençant les interactions. La
malléabilité de l'apparence physique, soumise à des facteurs internes et externes, prépare
le terrain aux influences psychologiques. Parmi ces influences psychologiques, Sarwer et
al. (1998) identifient plusieurs catégories. Les « influences perceptuelles » suggèrent que
des distorsions dans la perception de la taille ou de la forme corporelle, bien que
manquant de support empirique solide et initialement appliquées aux troubles
alimentaires ,pourraient être pertinentes chez les patients en chirurgie esthétique qui
rapportent souvent des décalages entre la réalité objective d'une caractéristique et leur
perception. Les influences développementales soulignent l’impact des expériences de
l'enfance et de l'adolescence, telles que la puberté précoce ou les moqueries, sur l'image
corporelle adulte (Fabian et Thompson, 1989 ; Cash et al., 1986, cité dans Sarwer et al.,
1998). Les auteurs notent que les messages reçus durant ces périodes formatrices, qu'ils
soient positifs ou négatifs, façonnent la satisfaction ou l'insatisfaction envers des
caractéristiques spécifiques. Les « influences socioculturelles » mettent en exergue le rôle
des normes sociales et des idéaux de beauté véhiculés par les médias, qui peuvent
engendrer une insatisfaction par comparaison sociale (Festinger, 1954 ; Thompson, 1992,
cités dans Sarwer et al., 1998) et sont considérées comme particulièrement pertinentes
pour comprendre la demande croissante en chirurgie esthétique (Pruzinsky, 1993, cité
dans Sarwer et al., 1998).
Enfin, « l’estime de soi » est présentée comme intrinsèquement liée à l'image corporelle, le
corps physique étant une représentation du soi (Fisher, 1986, 1990, cité dans Sarwer et al.,
1998), et une corrélation modeste entre la satisfaction corporelle et la satisfaction de soi
ayant été établie (Jourard et Secord, 1955, cité dans Sarwer et al., 1998). Ces diverses
influences psychosociales convergent pour former une « valence de l'image corporelle »,
positive ou négative. Selon le modèle, c'est cette valence qui détermine si l'individu
éprouve une « satisfaction de l'image corporelle » ou une « insatisfaction de l'image
corporelle » . L'insatisfaction corporelle, qu'elle émane d'une valence positive (par
exemple, vouloir améliorer une caractéristique déjà perçue positivement) ou négative, est
identifiée comme un facteur déterminant dans la décision d'envisager la chirurgie
esthétique. Inversement, une satisfaction corporelle tend à écarter cette option (Sarwer et
al., 1998).

Chapitre II. Inventaire des travaux


1. Retouche Photo et Insatisfaction Corporelle/Faciale
De nombreuses études ont exploré l'impact de la retouche photo, particulièrement sur les
réseaux sociaux, sur la perception corporelle et la satisfaction faciale des jeunes femmes.
Les trois études examinées ici contribuent à cette compréhension en adoptant des
approches différentes : une étude expérimentale sur l'édition de selfies, une étude
expérimentale sur l'exposition à des images non retouchées, et une étude quantitative sur
l'utilisation de filtres Instagram.

L'étude de Tiggemann, Anderberg, et Brown (2020), intitulée « Uploading your best self :
Selfie editing and body dissatisfaction », a spécifiquement mené une investigation
expérimentale sur la relation entre l'édition de selfies et l'insatisfaction corporelle. L'étude
a impliqué 130 femmes âgées de 18 à 30 ans. Pour induire potentiellement une
insatisfaction corporelle, une partie des participantes a été exposée à des images
Instagram de femmes minces, tandis que l'autre groupe a visionné des images de femmes
de taille moyenne. Par la suite, toutes les participantes ont été invitées à prendre un selfie
et disposaient de 10 minutes pour le retoucher. Les niveaux d'humeur, d'insatisfaction
corporelle et d'insatisfaction faciale ont été mesurés à trois moments clés : initialement
(baseline), après avoir visionné les images, et après avoir édité leur selfie.

Les résultats indiquent que si l'exposition aux images de femmes minces a bel et bien
accru l'humeur négative ainsi que l'insatisfaction corporelle et faciale, la condition
expérimentale (type d'images vues) n'a pas influencé le temps passé ou l'ampleur de
l'édition du selfie. Crucialement, le simple fait de prendre et de retoucher le selfie a
entraîné une augmentation de l'humeur négative et de l'insatisfaction faciale dans les deux
groupes (celles ayant vu des images minces et celles ayant vu des images de taille
moyenne). De plus, l'étude a révélé que l'ampleur de la retouche effectuée sur le selfie
prédisait le degré d'augmentation de l'insatisfaction faciale. Les auteurs concluent que
l'investissement important et la retouche de l'autoprésentation sur les médias sociaux
constituent une activité préjudiciable pour les jeunes femmes, particulièrement en ce qui
concerne leur satisfaction faciale.

Abordant le sujet sous un autre angle, Tiggemann et Zinoviev (2019), dans leur article « The
effect of #enhancement-free Instagram images and hashtags on women’s body image »,
ont expérimentalement étudié l'impact de l'exposition à des images Instagram « sans
amélioration » (c'est-à-dire, sans maquillage ni altération numérique) et à leurs hashtags
associés sur l'image corporelle des femmes. Cette étude a recruté 204 étudiantes de
premier cycle qui ont été réparties aléatoirement dans l'une des trois conditions
expérimentales : visualiser des images Instagram standard (idéalisées), visualiser des
images sans amélioration, ou visualiser les mêmes images sans amélioration
accompagnées de hashtags indiquant leur nature non retouchée. Conformément aux
prédictions, l'exposition aux images sans amélioration a entraîné une insatisfaction faciale
significativement plus faible par rapport à l'exposition aux images standard. Cependant,
l'ajout des hashtags a paradoxalement résulté en une insatisfaction faciale
significativement plus élevée que la visualisation des images sans amélioration sans ces
hashtags. Il n'y a eu aucun effet significatif de ces expositions sur l'insatisfaction
corporelle. Un résultat notable est que l'effet sur l'insatisfaction faciale était modéré par la
manipulation des propres photos des participantes, suggérant que les femmes qui
retouchent elles-mêmes leurs photos étaient plus sensibles à la différence entre les
images standard et les images sans amélioration. Dans l'ensemble, les conclusions de
cette étude suggèrent que, sous certaines conditions, les images non retouchées ont le
potentiel de protéger les utilisatrices d'Instagram contre les préoccupations liées à leur
apparence, mais que la manière dont ces images sont présentées (par exemple, avec ou
sans hashtags spécifiques) est un facteur important.

Enfin, l'étude quantitative de Wang, intitulée « The Influence of Instagram Filters on Body
Image Dissatisfaction among UK and Chinese Female Aged 18-23 Years », a analysé
l'influence des filtres Instagram sur la manière dont les utilisatrices gèrent l'insatisfaction à
l'égard de leur image corporelle sur les médias sociaux. L'étude s'est concentrée sur 120
utilisatrices féminines d'Instagram âgées de 18 à 23 ans au Royaume-Uni et en Chine. En
utilisant une approche quantitative basée sur une enquête, l'objectif était de comprendre
les points de vue de ces utilisatrices et l'efficacité avec laquelle elles utilisent les filtres
Instagram pour « façonner » leur image corporelle. Les données recueillies révèlent que les
participantes éprouvent une certaine satisfaction lorsqu'elles utilisent les filtres Instagram
selon leurs besoins d'édition. Cette utilisation des filtres semble renforcer leur confiance à
participer activement aux médias sociaux. Ce constat suggère que, pour certaines
utilisatrices, l'application de filtres peut être perçue comme un outil positif pour améliorer
leur satisfaction et leur confiance en ligne, offrant ainsi une perspective potentiellement
différente ou complémentaire par rapport aux effets négatifs observés lors de l'édition plus
poussée

[Link] Photo et Estime de Soi / Estime de Soi Corporelle


Au-delà de l'insatisfaction corporelle et faciale, les études ont également exploré les
répercussions de la retouche photo et des pratiques qui y sont liées sur l'estime de soi en
général, ou plus précisément sur l'estime de soi corporelle. L'étude de Chang, Li, Loh, et
Chua (2019), intitulée « A study of Singapore adolescent girls’ selfie practices, peer
appearance comparisons, and body esteem on Instagram », a examiné les liens entre les
différentes pratiques liées aux selfies sur Instagram (consultation de photos, publication et
retouche) et l'estime de soi corporelle chez des adolescentes singapouriennes. Menée
auprès de 303 adolescentes par le biais d'une enquête, cette recherche visait également à
explorer le rôle médiateur des comparaisons d'apparence avec les pairs.

Les résultats de cette étude quantitative ont révélé des associations importantes. Il a été
constaté que les comportements de consultation de photos et de retouche photo (édition)
étaient associés négativement à l'estime de soi corporelle des participantes. Fait crucial,
cette association négative entre la consultation/retouche et l'estime de soi corporelle était
entièrement médiatisée par les comparaisons d'apparence avec les pairs. Cela signifie que
la retouche (et la consultation) de photos sur Instagram étaient liées à une augmentation
des comparaisons avec l'apparence des pairs, et que ce sont ces comparaisons qui, à leur
tour, conduisaient à une estime de soi corporelle plus faible. Contrairement à la retouche,
la publication de selfies seule était directement et positivement associée à l'estime de soi
corporelle.

Cette étude souligne ainsi que la retouche photo, dans le contexte des pratiques de selfies
sur Instagram chez les adolescentes, est associée négativement à l'estime de soi
corporelle, et que ce lien semble s'expliquer par une augmentation des comparaisons
d'apparence avec les pairs. Elle met en évidence le rôle potentiellement préjudiciable des
comparaisons sociales stimulées par certaines activités sur les médias sociaux, y compris
la retouche.

3. Retouche Photo et Acceptation/Considération de la Chirurgie


Esthétique
Un domaine de recherche connexe et particulièrement préoccupant examine si la pratique
de la retouche photo et l'exposition à des images manipulées sont associées à une plus
grande acceptation ou une plus forte intention de recourir à la chirurgie esthétique.
Plusieurs travaux récents explorent cette corrélation, laissant entrevoir un lien significatif
entre la modification numérique de l'apparence et le souhait de transformer son physique
dans la réalité.

En 2020, Sun a publié 'Selfie Editing and Consideration of Cosmetic Surgery Among Young
Chinese Women : The Role of Self-Objectification and Facial Dissatisfaction', une étude qui
a examiné en profondeur la relation entre la retouche de selfies et l'idée de chirurgie
esthétique chez de jeunes Chinoises, tout en explorant les mécanismes psychologiques
sous-jacents. Réalisée à l'aide d'un questionnaire auprès de 589 étudiantes chinoises,
cette recherche a mis en évidence une corrélation positive notable entre la retouche de
selfies et la tendance à envisager des interventions de chirurgie esthétique.

Plus important encore, les résultats ont montré que cette association était médiatisée par
l'auto-objectification et l'insatisfaction faciale. Cela suggère que le fait de retoucher ses
selfies pourrait accroître l'auto-objectification (se percevoir principalement comme un
objet à évaluer sur son apparence), ce qui, à son tour, peut mener à une plus grande
insatisfaction faciale et, ultimement, à envisager la chirurgie esthétique. Les auteurs
concluent que l'utilisation d'applications de retouche photo représente un facteur de
risque pour les préoccupations liées à l'image corporelle et la considération de la chirurgie
esthétique chez les jeunes femmes.

Dans un esprit similaire, l'article de Beos, Kemps et Prichard (2021), « Photo manipulation
as a predictor of facial dissatisfaction and cosmetic procedure attitudes », s'est employé à
déterminer si l'altération photographique sur les plateformes numériques permettait
de prédire le degré d'insatisfaction faciale ainsi que les dispositions et aspirations
concernant les interventions cosmétiques chez de jeunes femmes australiennes. Au
moyen d'un questionnaire en ligne administré à 227 femmes âgées de 17 à 25 ans, ils ont
constaté que la manipulation de photos sur les médias sociaux était associée à une plus
grande insatisfaction faciale, à des attitudes plus favorables envers les procédures
cosmétiques et à des intentions plus fortes d'y recourir. L'étude a spécifiquement montré
que la manipulation de photos était un prédicteur significatif des attitudes et des
intentions envers la chirurgie esthétique. Bien que la manipulation de photos n'ait pas
directement prédit l'insatisfaction faciale dans ce modèle particulier, les deux étaient
associées, et la discrepancy entre le soi réel et le soi idéal basé sur l'apparence modérait la
relation entre la manipulation de photos et l'insatisfaction faciale. Ces résultats mettent en
lumière le rôle central de la manipulation photo et de la discrepancy basée sur l'apparence
comme prédicteurs des attitudes et intentions envers la chirurgie esthétique.

Une étude prospective de cohorte menée par Parsa et collègues (2021), « Digital
Appearance Manipulation Increases Consideration of Cosmetic Surgery : A Prospective
Cohort Study », a directement évalué si l'utilisation d'une application de manipulation
numérique de l'apparence (Digital Appearance Manipulation - DAM), en l'occurrence
Facetune2, entraînait une augmentation de l'acceptation de la chirurgie esthétique. Vingt
participants (hommes et femmes) ont utilisé l'application pendant une semaine et ont
rempli des questionnaires avant et après. Les résultats ont indiqué une augmentation
globale significative de la considération de la chirurgie esthétique après l'utilisation de
l'application de DAM. Il est intéressant de noter que cette augmentation a été observée
chez les hommes et les femmes (avec des nuances spécifiques quant aux motivations), et
qu'aucun changement significatif n'a été constaté dans les scores d'estime de soi globale
(mesurée par l'échelle de Rosenberg). Cette étude suggère donc un lien corrélationnel
entre la manipulation numérique de l'apparence et une plus grande ouverture à la chirurgie
esthétique, potentiellement indépendamment de l'estime de soi générale.

Ces résultats empiriques trouvent un écho dans les observations cliniques et les
discussions théoriques concernant le phénomène de la « Snapchat Dysmorphia ».
Rajanala et al. (2018), dans leur article « Is "Snapchat Dysmorphia" a Real Issue? », ont
rapporté que des chirurgiens plasticiens ont observé une tendance croissante de patients
cherchant des interventions chirurgicales pour ressembler à leurs selfies filtrés sur des
applications comme Snapchat ou Instagram. Ce phénomène décrit des individus qui,
après avoir utilisé des filtres modifiant leur apparence de manière significative,
développent une insatisfaction marquée à l'égard de leur apparence « naturelle » et
cherchent à atteindre chirurgicalement cet idéal numérique souvent irréaliste.
Le concept de « Snapchat Dysmorphia » est approfondi par Marek (2023) dans « Selfhood
and Simulacra : On the Phenomenon of Snapchat Dysmorphia », qui analyse ce
phénomène à travers le prisme conceptuel de l'hyperréalité et du simulacre. L'auteur
suggère que l'utilisation habituelle de filtres crée une « seconde nature » ou un simulacre
de soi, où l'image filtrée devient la référence, menant à une dissonance avec l'apparence
physique réelle et alimentant le désir de la modifier pour qu'elle corresponde à cette
version numérique idéalisée.

En somme, un corpus croissant de recherches, comprenant des études corrélationnelles,


prospectives et des analyses cliniques/théoriques, indique un lien préoccupant entre la
pratique de la retouche photo numérique, l'exposition à des images manipulées et une
plus grande considération ou acceptation de la chirurgie esthétique. Ce lien semble
médiatisé par des facteurs tels que l'auto-objectification et l'insatisfaction faciale, et
pourrait même être un effet direct de la manipulation de l'image, contribuant à définir de
nouveaux idéaux de beauté souvent inatteignables sans intervention. Le phénomène de la
« Snapchat Dysmorphia » illustre l'une des manifestations les plus extrêmes de cette
dynamique.

En synthèse des travaux examinés, il ressort que l'impact de la retouche photo et de la


manipulation numérique de l'apparence sur les médias sociaux est un sujet de recherche
important, particulièrement en ce qui concerne ses liens avec l'image corporelle et faciale,
l'estime de soi et l'intérêt pour la chirurgie esthétique. Les études présentées révèlent des
associations complexes et souvent négatives, suggérant que l'engagement dans ces
pratiques ou l'exposition à des images manipulées peut exacerber l'insatisfaction ou
influencer les attitudes envers les procédures cosmétiques, en partie via des mécanismes
comme les comparaisons sociales.

Cependant, une observation majeure se dégage de l'analyse de cette littérature : la


recherche incluse s'est très largement concentrée sur les populations féminines. Bien que
certaines investigations aient pu intégrer des participants masculins pour des aspects
précis, la plupart des études abordant directement la relation entre la retouche photo et
ses répercussions psychologiques ou comportementales semblent s'être concentrées
exclusivement sur les femmes ou les adolescentes.

Ce focus restreint la portée des conclusions aux hommes et risquent d'ignorer les
expériences, les pressions et les effets particuliers que la retouche photo et l'écosystème
des réseaux sociaux peuvent avoir sur l'image de soi masculine, à une époque où les
hommes sont également des utilisateurs assidus et font face à leurs propres idéaux
esthétiques diffusés. Le manque d'études spécifiquement dédiées aux hommes ou les
incluant de manière systématique dans cet aperçu met en lumière une lacune significative
dans notre compréhension globale du phénomène. Cela appelle à une exploration plus
exhaustive de ces dynamiques, transversalement aux genres, afin d'obtenir une vision
complète et nuancée de l'influence de la retouche photo numérique.

Chapitre III. Problématique et hypothèses


Dans notre monde de plus en plus saturé d'images, les préoccupations liées au corps sont
reconnues comme des déterminants essentiels de notre bien-être social.

Cette saturation visuelle est intensifiée par l’omniprésence des médias sociaux et la
popularisation des technologies de modification d'image numérique, qui ont transformé
la manière dont les individus, particulièrement les jeunes, perçoivent et interagissent avec
leur propre image corporelle et celle des autres (Perloff, 2014).

Ainsi, malgré les diversités culturelles et esthétiques, les réseaux sociaux imposent
aujourd’hui une norme de beauté inventée, irréaliste et inatteignable et surtout peu
diversifiée. Ce phénomène d’uniformisation efface peu à peu les repères culturels propres
à chaque société pour les remplacer par un idéal globalisé, dicté par des algorithmes, des
influenceurs rémunérés et des visages filtrés.

En effet, les filtres de beauté, qui permettent d'altérer instantanément les traits du visage
et la texture de la peau pour correspondre à des idéaux esthétiques souvent irréalistes,
sont devenus une pratique courante. Des recherches antérieures suggèrent un lien entre
l'utilisation des médias sociaux et l'insatisfaction corporelle, souvent médiatisé par la
comparaison sociale ascendante (comparaison avec des personnes perçues comme
supérieures) et l'internalisation des idéaux de beauté (Tiggemann et Slater, 2013 ; Fardouly
et al., 2015).

En outre, contrairement à leurs prédécesseurs, les logiciels et applications de retouche


sont désormais faciles d'accès et d'usage (ou à maîtriser avec le temps et la pratique).
Ceci a considérablement augmenté leur fréquence d'utilisation, contribuant ainsi aux taux
élevés d'insatisfaction corporelle, d'insatisfaction faciale et de baisse de l'estime de soi
évoqués précédemment. Tous les filtres de beauté ou toutes les pratiques de retouche
photo ne créent pas nécessairement ces effets négatifs ou n'y contribuent pas. Toutefois,
l'utilisation spécifique de certains filtres et outils peut exacerber ce phénomène, en
générant un décalage marqué entre l'apparence réelle et l'image numérique désirée. Ceci
nourrit potentiellement l'insatisfaction non seulement vis-à-vis du corps en général, mais
aussi spécifiquement du visage (« Snapchat dysmorphia » ; Ramphul et Mejias, 2018). De
fait, l'usage de ces filtres de beauté en Réalité Augmentée (RA) a déjà attiré l'attention des
professionnels de la santé mentale et des médecins esthétiques (Habib, Nazir et Mahfooz
2022). Par ailleurs, un nombre croissant de professionnels de la chirurgie esthétique
signalent une augmentation du nombre de patients sollicitant des interventions pour
améliorer leur apparence dans les selfies (Rajanala et al., 2018). Plus précisément, ces
interventions visent généralement à obtenir des caractéristiques faciales qui s'apparentent
à celles qui ont été améliorées et modifiées par des filtres faciaux automatisés (Rajanala et
al., 2018 ; Tremblay, Tremblay et Poirier 2020).

Face à l'essor des technologies de modification d'image et à leurs usages sur les réseaux
sociaux, il devient crucial d'étudier spécifiquement leurs effets dans le contexte socio-
culturel tunisien, notamment auprès de la jeunesse. L'objectif principal de cette étude est
d'analyser l'impact des pratiques numériques de modification d'image, en particulier
l'utilisation des filtres de beauté, sur l'insatisfaction corporelle et faciale, l'estime de soi
corporel et l'acceptation de la chirurgie esthétique, au sein d'une population tunisienne de
jeunes adultes (hommes et femmes, âgés de 18 à 35 ans).

C'est pourquoi nous devons nous poser les questions suivantes :

• Comment les caractéristiques d'utilisation (fréquence, plateformes, types de


filtres), les profils démographiques des utilisateurs, et leurs motivations sous-
jacentes interagissent-ils pour définir les pratiques de modification numérique
de l'image au sein de la population tunisienne (principalement les jeunes
adultes) ?

• Dans quelle mesure et comment l'utilisation des filtres de beauté contribue-t-


elle à l'insatisfaction corporelle et faciale et influence-t-elle l'estime de soi
corporelle, notamment via l'écart perçu entre l'apparence réelle et l'image
filtrée ?

• Existe-t-il une association significative entre l'utilisation régulière des filtres de


beauté et une normalisation, une acceptation et une considération accrue de la
chirurgie esthétique, potentiellement en alignant les procédures désirées sur
les modifications esthétiques spécifiques promues par les filtres populaires ?

Pour répondre à cette problématique, nous avons établi les hypothèses suivantes :

• Hypothèse H1 :
H1a : Une fréquence accrue d’utilisation de filtres de beauté et de techniques de retouche
photo est positivement corrélée à une augmentation de l’insatisfaction corporelle.

H1b : Une fréquence accrue d’utilisation de filtres de beauté et de techniques de retouche


photo est positivement corrélée à une augmentation de l’insatisfaction faciale.

• Hypothèse H2 : Une utilisation fréquente de filtres de beauté et de techniques de


retouche photo est négativement corrélée à l’estime de soi corporelle.

• Hypothèse H3 : Une augmentation de l'utilisation de la retouche photo et des filtres


de beauté est associée à une plus grande probabilité d'accepter la chirurgie
esthétique.

• Hypothèse H4 : L’augmentation de l’acceptation de la chirurgie esthétique est plus


marquée chez les utilisateurs de filtres de beauté que chez ceux qui ne les utilisent
pas.

• Hypothèse H5 : L’utilisation de filtres de beauté et de techniques de retouche photo


augmente l'insatisfaction corporelle et faciale de manière significativement plus
importante chez les femmes que chez les hommes.
Des Filtres de Beauté à la Chirurgie
Esthétique : L'Impact des Pratiques
Numériques de Modification d'Image sur
l'Insatisfaction Corporelle et Faciale,
l'Estime de Soi corporel et l'Acceptation
de la Chirurgie Esthétique

Chapitre IV. Méthodologie


1- Devis de la recherche et objectif
Notre étude a pour objectif principal d'examiner l'impact des pratiques numériques de
retouche photo sur l'insatisfaction corporelle et faciale, l'estime de soi corporelle et
l'acceptation de la chirurgie esthétique au sein d'une population tunisienne. Pour ce faire,
une approche méthodologique quantitative a été privilégiée. Ce choix repose sur la
nécessité de collecter des données standardisées auprès d'un échantillon représentatif
afin de mesurer les variables étudiées de manière objective et d'analyser statistiquement
les liens entre elles. Conformément à ces objectifs d'évaluation des relations entre
variables et de description des caractéristiques de la population étudiée concernant ces
pratiques et leurs impacts psychologiques, cette étude est de type descriptif et
corrélationnel. Elle vise à décrire la prévalence et la nature des pratiques de modification
d'image et à établir les corrélations existantes entre ces pratiques et les construits
psychologiques que sont l'insatisfaction corporelle/faciale, l'estime de soi corporel et
l'acceptation de la chirurgie esthétique. La collecte des données a été réalisée
exclusivement par le biais d'un questionnaire administré en ligne.

2. Population d’étude et échantillonnage


La population de cette étude se compose de 108 participants tunisiens, âgés de 18 à 35
ans, tous usagers hebdomadaires des réseaux sociaux, recrutés de manière aléatoire via
un lien Google Forms diffusé du 25/03/2025 au 05/04/2025. Les données sont recueillies à
l’aide d’un questionnaire en ligne, publié sur les réseaux sociaux Facebook, Instagram,
LinkedIn, Reddit et Discord.

Les critères d’inclusion sont : (1) être âgé de 18 à 35 ans, (2) utiliser les réseaux
sociaux de manière régulière, et (3) avoir donné un consentement éclairé.
3. Outils d’évaluation
Pour mesurer nos variables, nous avons d’abord recueilli des données
sociodémographiques (âge, genre) ainsi que des informations sur les pratiques
numériques des participants, notamment la fréquence de publication de photos
personnelles et l’usage d’outils de retouche ou de filtres sur une échelle à cinq points
(jamais, rarement, parfois, souvent, toujours), permettant de distinguer « utilisateurs
faibles » et « utilisateurs fréquents « et leurs motivations « mieux correspondre aux
standards de beauté ; corriger des imperfections perçues ; s’amuser et expérimenter.. »

Dans un second temps, cinq instruments standardisés ont été administrés : Photo
Manipulation Scale, Body Dissatisfaction Scale (BDS), sous-échelle Facial Appearance
Concern (FAC) de la Negative Physical Self Scale (NPSS), la Body-Esteem Scale for
Adolescents and Adults et l’Acceptance of Cosmetic Surgery Scale. Trois de ces échelles
ont fait l’objet d’une traduction rigoureuse de l’anglais vers le français, complétée par une
retro-traduction pour assurer leur équivalence conceptuelle.

3.1 Photo Manipulation Scale (Pelosi, A., Zorzi, G., et Corsano, P. (2014) :
Cette échelle comprend 11 items évalués sur une échelle de Likert en 5 points (1 = " jamais
" à 5 = " toujours "). Elle mesure la fréquence à laquelle les participants retouchent leurs
photos avant publication sur les réseaux sociaux.
Exemples d'items : « À quelle fréquence mets-tu en valeur les traits de ton visage (par
exemple, les pommettes ou la couleur/l'éclat des yeux) ? », « À quelle fréquence te fais-tu
paraître plus mince ? », « À quelle fréquence masques-tu des imperfections telles que des
boutons ? . »

3.2 Body Dissatisfaction Scale (Gabriella J. Mutale, James Stiller, Andrew Dunn,
Rebecca Larkin (2016)) :
L'échelle d'insatisfaction corporelle a été construite à partir d'un modèle corporel de taille
moyenne généré avec le logiciel DAZ Studio 4 ([Link]). Ce corps a été modifié
pour produire 4 versions plus minces et 4 plus larges, générant ainsi 9 corps au total, allant
de très mince à obèse. Deux versions de l'échelle ont été créées : une pour les corps
féminins et une pour les corps masculins. Les IMC des corps varient du sous-poids à
l'obésité : corps 1 à 3 = sous-poids, 4 à 6 = poids normal, 7 à 9 = surpoids/obésité. Chaque
corps est présenté sous un angle de 25°, offrant une visualisation plus réaliste. Gardner et
al. (2009) ont recommandé de ne pas afficher de traits ethniques prononcés. Pour cela, les
corps sont en niveaux de gris, sans cheveux, afin de minimiser les biais ethniques. Ils
portent tous un short noir et un t-shirt, laissant visible la forme et la taille. Les participants
sélectionnent un corps qu'ils considèrent comme idéal et un autre qui représente leur
corps perçu. L'écart entre les deux correspond au score d'insatisfaction corporelle (ex :
corps réel = 5, idéal = 2 → score = 3). Le score va de 0 (aucune insatisfaction) à 8 (écart
maximal entre corps 1 et 9).

3.3. The Facial Appearance Concern (FAC) subscale of the Negative Physical Self
Scale (NPSS) (Lieuwen, S., Misener, K., Wood, L., Fraser, E., et Libben, M. (2021)) :
Cette échelle mesure l'insatisfaction liée à l'apparence faciale et comprend 11 items.
Exemples : « Je me soucie de l'apparence de mon visage », « Je n'aime pas ce que je vois
quand je regarde dans le miroir », « Tant qu'il y aura moyen de modifier l'apparence de mon
visage, je continuerai à le faire ». Les réponses sont données sur une échelle de Likert de 0
(jamais) à 4 (toujours). Les scores sont obtenus par la moyenne des réponses, des scores
plus élevés indiquant une plus grande insatisfaction faciale

3.4 Body Esteem Scale for Adolescents and Adults (BESAA) (Mendelson, B. K., White,
D. R., et Mendelson, M. J. (2001)) :
Cette échelle comporte 23 items organisés en trois sous-échelles : Apparence (évaluant
les sentiments et la satisfaction relatifs à l'apparence globale), Poids (mesurant les
sentiments et la satisfaction concernant le poids) et Attribution (évaluant les perceptions
attribuées aux autres quant à son apparence). La force de cet instrument réside dans sa
conception multidimensionnelle de l'apparence et sa capacité à évaluer simultanément
les composantes cognitive et affective de l'image corporelle (Mendelson et al., 2001). Les
réponses sont données sur une échelle de Likert de 0 (jamais) à 4 (toujours). Exemples
d'items : « J'aime ce que je représente en photo », « Je suis préoccupé par l'envie de
modifier ma masse corporelle », « Les personnes de mon âge apprécient mon apparence

3.5 The Acceptance of Cosmetic Surgery Scale (Henderson-King et Henderson-King,


2005) :
L'échelle ACSS a été développée pour évaluer l'acceptation de la chirurgie esthétique
comme moyen d'amélioration de l'apparence physique, et explorer l'évolution de cette
attitude dans la population générale. Quinze items ont été retenus et regroupés en trois
dimensions : Intrapersonnelle (motivations internes, ex. : se sentir mieux dans son corps),
Sociale (pressions sociales et regards extérieurs) et Considération (probabilité de recourir
à la chirurgie dans diverses situations). Exemples d'items : « Il est logique d'avoir recours à
une chirurgie esthétique mineure plutôt que de passer des années à se sentir mal dans sa
peau », « Si j'étais sûr qu'il n'y aurait aucun effet secondaire négatif ou douleur, j'essayerais
la chirurgie esthétique », « La chirurgie esthétique peut être d'un grand bénéfice sur l'image
que les gens ont d'eux-mêmes ». Les réponses sont recueillies sur une échelle de Likert en
7 points : 1 = Pas du tout d'accord, 2 = Plutôt pas d'accord, 3 = Légèrement pas d'accord, 4
= Neutre, 5 = Légèrement d'accord, 6 = Plutôt d'accord, 7 = Tout à fait d'accord.

4. Procédure
Le questionnaire était disponible, en ligne, en versions française et anglaise, au libre choix
des participants (51,4 % ont opté pour la version française, 48,6 % pour l’anglais). Pour
garantir l’équivalence sémantique et conceptuelle, nous avons suivi la méthode « aller–
retour » de Van de Vijver et Poortinga (2004) :

1. Traduction initiale des échelles de l’anglais vers le français.

2. Relecture et ajustement par un locuteur natif francophone.

3. Retro-traduction du français vers l’anglais.

4. Comparaison des versions et modifications finales.

5. La fiabilité du questionnaire
L’indice Alpha de Cronbach de notre questionnaire s'élève à 0.771, ce qui est considéré comme
acceptable.
Reliability Statistics

Cronbach’s Alpha N of Items


.771 10
Chapitre V. Résultats
1. Analyses statistiques des données
Pour analyser nos données, nous avons utilisé le logiciel IBM SPSS Statistics version 23.
Nous avons commencé par calculer les statistiques descriptives (moyennes, écarts types,
skewness, aplatissement) pour toutes les variables continues afin de caractériser notre
échantillon.
Tableau 1: Statistiques Descriptives

Photo Body Facial Body Acceptance of


Manipulation Dissatisfaction Appearance Esteem Cosmetic
Scale Scale Concern Scale Surgery Scale
N Valid 108 108 108 108 108
Missing 1 1 1 1 1
Mean 1.9194 1.4722 .7332 2.0539 3.4932
Std. Deviation .60980 .093187 .69959 .35849 1.34709
Skewness .900 .259 1.573 .237 .709
Std. Error of Skewness .233 .233 .233 .233 .233
Kurtosis .855 -.179 2.694 .388 -.223
Std. Error of Kurtosis .461 .461 .461 .461 .461
Minimum 1.00 .00 .00 1.09 1.33
Maximum 4.00 4.00 3.09 3.04 7.00

Ensuite, pour examiner les relations linéaires entre les échelles continues (H1a, H1b, H2 et
H3), nous avons calculé les coefficients de corrélation de Pearson, y compris des analyses
séparées pour les participants féminins et masculins, en gérant les données manquantes
par suppression par paire (N=107 pour certaines corrélations).

Afin de comparer les scores moyens de l'échelle de manipulation des photos, de l'échelle
d'insatisfaction corporelle et de la préoccupation concernant l'apparence faciale entre les
femmes et les hommes, nous avons réalisé t-tests pour groupes indépendants, après avoir
vérifié l'égalité des variances avec le test de Levene.

Enfin, une analyse de variance à sens unique (ANOVA) a été conduite pour comparer les
scores moyens d'acceptation de la chirurgie esthétique entre quatre groupes définis par
les modes d'utilisation combinés des filtres de beauté et de la manipulation des photos
(pas de filtres/pas de manipulation, filtres uniquement, manipulation uniquement, les
deux), ce qui permet de tester l'hypothèse H4 (df=3 dans le tableau de l'ANOVA).
2. Statistiques Descriptives
2.1 Distribution des participants selon le sexe
Tableau 2:Répartition des participants par sexe

Frequency Percent Valid Percent Cumulative Percent


Valid Femme 90 83.3 83.3 83.3
Homme 18 16.7 16.7 100.0
Total 108 100.0 100.0

L'échantillon de l'étude comprenait un total de 108 participants. La distribution selon le


sexe était la suivante : 90 femmes (83,3%) et 18 hommes (16,7%).

Figure 1:Distribution des participants selon le sexe

La figure montre une prédominance significative de participantes de sexe féminin.


2.2 Distribution des participants selon l’âge
Tableau 3:Répartition des participants par âge

Frequency Percent Valid Percent Cumulative Percent


Valid 18-24 ans 81 75.0 75.9 75.0
25-29 ans 18 16.7 16.7 91.7
30-35 ans 9 8.3 8.3 100.0
Total 108 100.0 100.0

Le tableau présente la répartition par âge des 108 participants à l'étude. La majorité des
participants se situent dans la tranche d'âge la plus jeune, avec 81 individus âgés de 18 à
24 ans, représentant ainsi 75% de l'échantillon total. La tranche d'âge suivante, 25-29 ans,
regroupe 18 participants, soit 16,7%. Enfin, la catégorie d'âge 30-35 ans est la moins
représentée avec seulement 9 participants, correspondant à 8,3% de l'échantillon.

Figure 2:Distribution des participants selon l'âge

La majorité des participants sont jeunes, principalement âgés de 18 à 24 ans.


3. Analyse descriptive des résultats
3.1 Résultats de la Photo Manipulation Scale :
Les résultats de l'échelle de manipulation des photos (N=108) révèlent une moyenne de
1.92 (SD=0.61), indiquant une tendance des scores à se concentrer autour de cette valeur
avec une dispersion modérée. La fréquence la plus élevée des scores se situe aux
alentours de 1.8.

Figure 3: Photo Manipulation Scale


3.2 Résultats de la Body Dissatisfaction Scale :
Les résultats de l'échelle d'insatisfaction corporelle (N=108) montrent une moyenne de
1.47 (SD=0.932), indiquant une concentration des scores autour de cette valeur, avec une
dispersion modérée.

Figure 4: Body Dissatisfaction Scale

3.3 Résultats de Facial Appearance Scale :


Les résultats de l'échelle de préoccupation concernant l'apparence faciale (N=108)
indiquent une moyenne de 0.73 et un écart-type de 0.70, ce qui suggère un faible niveau
général de préoccupation au sein de l'échantillon, avec une variabilité limitée des
réponses autour de cette moyenne.
Figure 5: Facial Appearance Concern
3.4 Résultats de Body Esteem Scale :
Les résultats de l'échelle d'estime corporelle (N=108) montrent une moyenne de 2.05 et un
écart-type de 0.368, suggérant que les scores d'estime corporelle tendent à se situer
autour de cette valeur avec une dispersion relativement faible.

Figure 6: Body Esteem Scale

3.5 Résultats de l’Acceptance of cosmetic surgery scale :


Les résultats de l'échelle d'acceptation de la chirurgie esthétique (N=108) montrent une
moyenne de 3.49 et un écart-type de 1.347, indiquant une tendance centrale vers un
niveau modéré d'acceptation au sein de l'échantillon, avec une dispersion notable des
opinions autour de cette moyenne.
Figure 7: Acceptance of Cosmetic Surgery Scale
4. Analyse statistique corrélationnelle :
4.1Corrélation entre la fréquence d’utilisation de filtres de beauté et de techniques de
retouche photo et l’insatisfaction corporelle.
Tableau 4:Corrélation entre la manipulation de photos et l'insatisfaction corporelle

Body Dissatisfaction Scale


Photo Manipulation Scale Pearson Correlation -.133
Sig. (2-tailed) .171
N 107
Les résultats de corrélation affichent un coefficient de corrélation de Pearson (r)=-0.133
entre la "Photo Manipulation Scale" et la "Body Dissatisfaction Scale". Ce coefficient
indique une corrélation négative, bien que faible. La significativité associée (Sig. 2-tailed) =
0.171. / P= 0.171 >0.05

Cela signifie que la corrélation observée n'est pas statistiquement significative. Nous ne
pouvons donc pas conclure qu'il existe une relation linéaire significative entre ces deux
variables dans la population dont est issu notre échantillon.

4 .2 Corrélation entre la fréquence d’utilisation de filtres de beauté et de techniques


de retouche photo et l’insatisfaction faciale.
Tableau 5: Corrélation entre la manipulation de photos et l’insatisfaction faciale

Facial Appearance Concern


Photo Manipulation Scale Pearson Correlation .257**
Sig. (2-tailed) .008
N 107
Un coefficient de corrélation de Pearson de r=0,257 a été obtenu, et s'est avéré
statistiquement significatif (p=0,008). Nous pouvons donc conclure qu'il existe une
relation linéaire positive significative entre la manipulation de photos et la préoccupation
pour l'apparence faciale dans la population dont est issu notre échantillon.

4.3 Corrélation entre la fréquence d’utilisation de filtres de beauté et de techniques de


retouche photo et l’estime de soi corporelle
Tableau 6:Corrélation entre la manipulation de photos et l’estime corporelle

Body Esteem Scale


Photo Manipulation Scale Pearson Correlation .313**
Sig. (2-tailed) .001
N 107
Une corrélation positive statistiquement significative est observée avec l'échelle d'estime
corporelle (r=.313, p=.001 < 0.05). La corrélation observée est statistiquement très
significative (p=0.001<0.05). Nous pouvons donc conclure qu'il existe une relation linéaire
positive significative entre la manipulation de photos et l'estime corporelle dans la
population dont est issu notre échantillon.

4.4 Corrélation entre la fréquence d’utilisation de filtres de beauté et de techniques de


retouche photo et l’acceptation de la chirurgie esthétique.
Tableau 7:Corrélation entre la manipulation de photos et l’acceptation de la chirurgie esthétique

Acceptance of Cosmetic Surgery Scale


Photo Manipulation Scale Pearson Correlation .184
Sig. (2-tailed) .058
N 107
La corrélation est positive (.184), dans la direction prédite, mais elle n'atteint pas le seuil
de significativité statistique conventionnel de p < 0.05 (p = .058). Elle est très proche de la
significativité, ce qui pourrait être interprété comme une tendance.

5. Analyses comparatives
5.1Analyse comparative de l'acceptation de la chirurgie esthétique en fonction des
modalités d'utilisation des filtres et de la retouche photo
Tableau 8:ANOVA de l'Acceptance of Cosmetic Surgery Scale

Sum of Squares df Mean Square F Sig.


Between Groups 3.791 3 1.264 .690 .560
Within Groups 188.511 103 1.830
Total 192.302 106

Le test ANOVA n'est pas statistiquement significatif (p = .560 > 0.05). Cela signifie qu'il n'y a
pas de différence statistiquement significative dans les scores moyens d'acceptation de la
chirurgie esthétique entre les quatre groupes définis par l'utilisation de filtres et de
retouche photo.
5.2 Analyse comparative des corrélations entre l'utilisation de filtres et retouche et
l'insatisfaction corporelle et faciale selon le sexe
Levene's Test for
Equality of Variances t-test for Equality of Means
95% Confidence Interval
of the Difference
F Sig. t df Sig. (2-tailed) Mean Difference Std. Error Difference Lower Upper
Photo Manipulation Scale Equal variances assumed .059 .809 1.382 106 .170 .21667 .15679 -.09418 .52751
Equal variances not assumed 1.202 21.705 .242 .21667 .18024 -.15741 .59075
Body Desatisfaction Scale Equal variances assumed 1.815 .181 1.696 105 .093 .41569 .24506 -.07022 .90159
Equal variances not assumed 1.939 25.835 .063 .41569 .21433 -.02501 .85638
Facial Appearance Cocern Equal variances assumed .395 .531 1.177 105 .242 .21759 .18480 -.14884 .58401
Equal variances not assumed 1.151 22.033 .262 .21759 .18907 -.17448 .60966

Tableau 9: Independent Samples Test


On observe que pour aucune des variables, la différence moyenne n'est statistiquement
significative au seuil de α=0.05, car les valeurs de « Sig. (2-tailed) » sont toutes supérieures
à 0.05. De plus, les intervalles de confiance à 95% pour la différence contiennent tous
zéro, ce qui confirme l'absence de différence significative entre les moyennes des groupes
comparés (Tableau 9)

Pour l'insatisfaction corporelle (Body Dissatisfaction Scale) :

• Femmes : r = -.109, p = .308 (non significatif)


Tableau 10:Matrice des corrélations de Pearson entre retouche photo et l’instisfaction corporelle chez les participantes de sexe féminin

Body Dissatisfaction Scale


Photo Manipulation Scale Pearson Correlation - .109
Sig. (2-tailed) .123
N 90
• Hommes : r = -.409, p = .103 (non significatif, mais tendance négative plus forte
numériquement)
Tableau 11:Matrice des corrélations de Pearson entre retouche photo et l'insatisfaction corporelle chez les participantes
de sexe masculin

Body Dissatisfaction Scale


Photo Manipulation Scale Pearson Correlation - .409
Sig. (2-tailed) .103
N 17

Il n'y a pas de corrélation significative dans les deux groupes, et la tendance (bien que non
significative) semble être une relation négative pour les hommes, pas une augmentation de
l'insatisfaction.
Pour l'insatisfaction faciale (Facial Appearance Concern) :

• Femmes : r = .135, p = .205 (non significatif= faible)


Tableau 12:Matrice des corrélations de Pearson entre retouche photo et l'insatisfaction faciale chez les femmes

Facial Appearance Concern


Photo Manipulation Scale Pearson Correlation .135
Sig. (2-tailed) .205
N 90

• Hommes : r = .747, p = .001 (très fortement significatif et positif)


Tableau 13:Matrice des corrélations de Pearson entre retouche photo et l'insatisfaction faciale chez les hommes

Facial Appearance Concern


Photo Manipulation Scale Pearson Correlation .747**
Sig. (2-tailed) .001
N 17
Chapitre VI. Discussion
La présente section procède à l'analyse et à l'interprétation des résultats de notre étude,
évaluant le soutien empirique apporté à nos hypothèses initiales.

Tout d'abord, l’hypothèse 1a, qui postulait qu'une fréquence accrue d’utilisation de filtres
de beauté et de techniques de retouche photo est positivement corrélée à une
augmentation de l’insatisfaction corporelle, n'est pas confirmée. Nos données indiquent
une faible tendance à une diminution de l'insatisfaction corporelle, qui n'est pourtant pas
significative. En revanche, l’hypothèse 1b est confirmée : une corrélation positive a été
observée entre la fréquence d’usage des filtres et l’insatisfaction faciale. Ces résultats
mettent en lumière une sensibilité particulière de l’image du visage par rapport à celle du
corps lorsqu’il est question d’auto-modification numérique.

Ces constats s’inscrivent dans la continuité des travaux de Tiggemann, Anderberg et Brown
(2020), qui ont observé qu’une simple prise de selfie suivie d’une retouche augmente
l’insatisfaction faciale, et que plus la modification est importante, plus cette insatisfaction
est élevée. Toutefois, contrairement à notre étude, cette recherche a aussi trouvé une
élévation de l’insatisfaction corporelle, induite notamment par l’exposition à des images
idéalisées, ce qui suggère que des variables contextuelles comme le type d’images vues
avant l’auto-modification peuvent jouer un rôle modérateur.

Par ailleurs, l’étude de Tiggemann et Zinoviev (2019) apporte un éclairage complémentaire.


Elle montre que l’exposition à des images non retouchées réduit l’insatisfaction faciale,
mais que l’ajout de hashtags valorisant cette authenticité peut paradoxalement
l’augmenter. Cette ambivalence souligne la complexité du rapport au visage sur les
réseaux sociaux. De plus, cette étude n’a trouvé aucun effet significatif sur l’insatisfaction
corporelle, ce qui est en accord avec nos propres résultats concernant l’hypothèse 1a.

En ce qui concerne l’absence de corrélation positive significative dans notre étude pour
l’insatisfaction corporelle, contrastant avec celle observée pour l’insatisfaction faciale, ce
point mérite une attention particulière. Cela pourrait s'expliquer par la nature même des
filtres et techniques de retouche les plus couramment utilisés. Beaucoup de filtres sont
spécifiquement conçus pour des améliorations faciales (lissage de la peau, modification
des traits, ajout de maquillage virtuel, etc.). Les utilisateurs pourraient se concentrer
davantage sur l'édition de leur visage que de leur corps entier, ou les modifications faciales
pourraient être plus drastiques et plus facilement comparables à leur apparence réelle.
L'exposition répétée à une version "idéalisée" de son propre visage via des filtres pourrait
ainsi créer un écart plus direct et plus saillant entre le "soi réel" et le "soi virtuel" au niveau
facial, alimentant l'insatisfaction faciale. Cette divergence entre corps et visage est
d’ailleurs parfois rapportée dans la littérature, où les effets de l’utilisation peuvent
apparaître plus marqués pour le visage que pour le corps. Par exemple, Caravelli,
Henriksen et Blashill (2023) ont étudié les associations entre l’utilisation de filtres faciaux
sur TikTok et les préoccupations liées à l’image corporelle chez 397 étudiants. Ils ont
montré que l’usage de filtres visant à améliorer l’apparence faciale est positivement lié à
une insatisfaction faciale accrue, tandis que les filtres humoristiques (« goofy filters ») n’ont
pas cet effet. Cette distinction souligne que l’impact des filtres varie selon leur type et
cible principalement l’apparence faciale, ce qui confirme que les préoccupations liées au
visage sont parfois plus sensibles aux modifications numériques que celles liées au corps.

Passons à présent à la deuxième hypothèse, qui stipulait qu'une utilisation fréquente de


filtres de beauté et de techniques de retouche photo est négativement corrélée à l’estime
de soi corporelle. Cette hypothèse est contredite par nos résultats. Nous observons au
contraire une augmentation significative de l'estime de soi corporelle avec l'utilisation de
filtres de beauté et de techniques de retouche photo dans notre échantillon global.

Cette divergence peut être discutée en référence à l’étude de Chang, Li, Loh et Chua
(2019), qui a examiné les pratiques de selfie, la retouche photo, les comparaisons sociales
et l’estime de soi corporelle chez un échantillon d’adolescentes singapouriennes. Les
auteurs ont mis en évidence une relation négative entre la consultation et la retouche de
photos et l’estime de soi corporelle, médiatisée par les comparaisons d’apparence avec
les pairs. Ils ont également souligné que la publication de selfies sans retouche était
positivement associée à l’estime de soi corporelle.

Il convient également de noter que la population étudiée dans notre recherche (jeunes
adultes âgés de 18 à 35 ans) diffère sensiblement de celle de Chang et al., qui portait sur
des adolescentes. Cette différence d’âge est un facteur important, car les processus
psychosociaux liés à l’image corporelle et à l’usage des réseaux sociaux évoluent avec le
développement. Les jeunes adultes peuvent adopter une posture plus réflexive et
maîtrisée vis-à-vis des filtres et de la retouche, les utilisant potentiellement comme un
outil d’expression de soi ou d’amélioration esthétique, sans que cela ne génère
systématiquement une diminution de l’estime de soi. À l’inverse, les adolescentes sont
souvent plus vulnérables aux pressions sociales et aux mécanismes de comparaison, ce
qui peut renforcer l’impact négatif des pratiques de retouche sur leur estime corporelle.

Par ailleurs, les résultats obtenus dans le cadre de cette recherche offrent aussi un
éclairage original sur la relation entre la retouche photo numérique et l’acceptation de la
chirurgie esthétique.

Premièrement, bien que la troisième hypothèse (H3), selon laquelle une utilisation
accrue de la retouche photo et des filtres serait associée à une acceptation plus élevée de
la chirurgie esthétique, n’ait été confirmée que partiellement à l’échelle globale, une
corrélation forte et significative a été observée spécifiquement chez les hommes.

Par ailleurs, les résultats obtenus dans le cadre de cette recherche offrent également un
éclairage original sur la relation entre la retouche photo numérique et l’acceptation de la
chirurgie esthétique. Premièrement, bien que la troisième hypothèse (H3), selon laquelle
une utilisation accrue de la retouche photo et des filtres serait associée à une acceptation
plus élevée de la chirurgie esthétique, n’ait été confirmée que partiellement à l’échelle
globale, une corrélation forte et significative a été observée spécifiquement chez les
hommes. En revanche, lorsqu’il s’agit de comparer directement les utilisateurs et les non-
utilisateurs de filtres, comme formulé dans la quatrième hypothèse (H4), aucune
différence significative d’acceptation de la chirurgie esthétique n’a été observée entre ces
deux groupes.

Cette divergence entre nos résultats et ceux rapportés dans certaines recherches
antérieures peut s’expliquer par des différences culturelles et contextuelles notables.

Par exemple, Sun (2020) en Chine ainsi que Beos, Kemps et Prichard (2021) en Australie
ont montré que l’édition de photos et l’exposition aux normes esthétiques favorisent
l’insatisfaction faciale et la considération de la chirurgie esthétique chez les jeunes
femmes. De même, les travaux de Parsa et al. (2021) aux États-Unis, ainsi que ceux de
Ramphul et Mejias (2018), mettent en évidence l’impact des manipulations digitales sur
l’augmentation de la demande en chirurgie esthétique.

En comparaison, dans le contexte tunisien, bien que l’influence des normes esthétiques
mondialisées soit croissante, divers facteurs culturels, religieux et socio-économiques
agissent comme des modérateurs, limitant l’adoption systématique des pratiques
esthétiques invasives. Par ailleurs, la valorisation dominante de la beauté naturelle dans la
société tunisienne tend à renforcer une perception négative des modifications perçues
comme « non naturelles », ce qui contribue à freiner l’acceptation de telles interventions.

Il est également possible que les participants de notre étude perçoivent l'utilisation de
filtres et de retouches comme un acte temporaire et virtuel, destiné à modifier leur
apparence spécifiquement pour une représentation en ligne ou des photos partagées.
Cette démarche se distingue fondamentalement de la chirurgie esthétique, qui représente
une intervention physique, permanente, coûteuse, et comportant des risques.

Les utilisateurs pourraient ainsi établir une distinction nette entre l’amélioration
numérique à visée sociale et la modification corporelle ou faciale réelle.

Enfin, les motivations sous-jacentes à l’usage des filtres peuvent aussi différer. Si cet
usage est principalement motivé par le jeu, l’expérimentation ou le désir de se conformer
aux normes visuelles éphémères des plateformes, plutôt que par une profonde
insatisfaction corporelle ou une dysmorphophobie clinique, il est moins probable qu’il soit
associé à une intention de recourir à des modifications physiques permanentes.

Par ailleurs, le fait qu’une corrélation forte et significative ait été observée spécifiquement
chez les hommes constitue un apport novateur, dans la mesure où la majorité des
recherches antérieures (Sun, 2020 ; Beos, Kemps et Prichard, 2021) se sont quasi
exclusivement focalisées sur des échantillons féminins, souvent justifiés par leur
exposition présumée plus marquée aux normes esthétiques véhiculées par les médias.

Or, la présente étude montre que les hommes ne sont pas épargnés par ces dynamiques et
pourraient même y être particulièrement sensibles dans certaines conditions. Ce constat
fait écho, de manière indirecte, aux résultats de Parsa et al. (2021), qui, bien que fondés sur
un échantillon mixte de taille réduite, avaient déjà observé une augmentation significative
de la considération de la chirurgie esthétique après manipulation numérique de
l’apparence, indépendamment du genre.

Nous n'avons pas non plus constaté que la fréquence d’utilisation des filtres de beauté et
des techniques de retouche photo soit directement liée à une augmentation
significativement plus marquée de l’insatisfaction corporelle et faciale chez les femmes
par rapport aux hommes, contrairement à ce que postulait l’hypothèse H5.

Limites de notre étude


Malgré les contributions que cette étude apporte à notre compréhension des liens entre
l'utilisation de la retouche photo/filtres et l'image de soi/acceptation de la chirurgie
esthétique, elle présente certaines limitations qui doivent être prises en compte lors de
l'interprétation des résultats.

Premièrement, parmi les limites de notre recherche, il convient de souligner la traduction


de certaines échelles de mesure de l'anglais vers le français. Afin de garantir une fidélité
linguistique optimale, nous avons sollicité l'expertise d'un locuteur natif francophone ayant
une formation académique et mis en œuvre une procédure de traduction-retraduction.
Cependant, il est important de considérer qu’en dépit de ces précautions
méthodologiques, l'adaptation d'instruments psychométriques à un nouveau contexte
culturel et linguistique, tel que celui de la Tunisie, peut soulever des questions concernant
la validité de construit. Des différences subtiles dans l'interprétation des termes ou des
concepts pourraient influencer la manière dont les participants tunisiens perçoivent et
répondent à ces échelles, affectant potentiellement la généralisabilité de nos résultats.

Deuxièmement, et de manière cruciale, la majorité de nos analyses sont basées sur un


design corrélationnel. Bien que nous ayons pu identifier des associations significatives
entre certaines variables (notamment entre la manipulation photo et l'insatisfaction
faciale, la corrélation positive avec l'estime de soi corporelle, et le lien avec l'acceptation
de la chirurgie esthétique chez les hommes), il est impossible d'établir des relations de
cause à effet à partir de ces données. Ainsi, nous ne pouvons pas déterminer si l'utilisation
accrue de la retouche photo cause une augmentation de l'insatisfaction ou de
l'acceptation de la chirurgie esthétique, si une insatisfaction ou une prédisposition
préexistante motive une utilisation plus fréquente ou intensive des outils de manipulation,
ou si des variables tierces non mesurées influencent simultanément l'utilisation et les
résultats psychologiques. Des études expérimentales, où l'utilisation de la retouche photo
est manipulée de manière contrôlée (comme dans Parsa et al., 2021, cité dans l'inventaire
des travaux), ou des études longitudinales qui suivent les participants sur une période
prolongée pour observer les changements au fil du temps, seraient nécessaires pour
explorer la direction de ces relations et évaluer la causalité.

Troisièmement, la taille et les caractéristiques spécifiques de notre échantillon limitent la


généralisabilité des résultats. Bien que nous ayons inclus des hommes, ce qui constitue un
point fort par rapport à une grande partie de la littérature existante, la taille globale de
l'échantillon reste modeste, et les tailles de sous-groupes (hommes vs femmes) peuvent
manquer de puissance statistique suffisante pour détecter des effets plus faibles ou des
différences subtiles. L'échantillon est également composé de jeunes adultes
(vraisemblablement étudiants), un groupe démographique particulièrement actif sur les
médias sociaux. Les pressions sociales, les motivations d'utilisation et les impacts
psychologiques de la retouche photo pourraient être différents chez les adolescents plus
jeunes, les adultes plus âgés, ou des populations non étudiantes. Par conséquent,
l'application de nos conclusions à d'autres tranches d'âge, contextes sociaux ou
populations plus hétérogènes doit se faire avec prudence.

En outre, notre étude s'est exclusivement appuyée sur des mesures auto-rapportées. Si
ces mesures sont essentielles pour évaluer les expériences subjectives comme
l'insatisfaction ou l'estime de soi, elles sont potentiellement sujettes à divers biais, tels
que le biais de désirabilité sociale (les participants pourraient sous-estimer leur utilisation
de la retouche ou sur-rapporter des sentiments "socialement acceptables") ou les biais de
mémoire (les participants pourraient avoir du mal à évaluer avec précision la fréquence de
leur utilisation ou leurs sentiments passés). L'utilisation de méthodes alternatives ou
complémentaires, comme l'observation directe du comportement en ligne (avec le
consentement approprié) ou l'analyse des métadonnées d'utilisation d'applications (si
techniquement et éthiquement réalisables), pourrait fournir des données plus objectives.
Enfin, le contexte culturel spécifique de notre échantillon, bien que recruté en ligne à
travers l'ensemble de la Tunisie et pouvant ainsi refléter une certaine diversité interne au
pays, demeure exclusivement tunisien Cette spécificité nationale est un facteur important
à considérer car les normes de beauté, la prévalence de l'utilisation des médias sociaux,
l'acceptation de la chirurgie esthétique et les attitudes à l'égard de l'image de soi peuvent
varier considérablement d'une culture nationale à une autre. Par exemple, certaines
cultures, ou sous-cultures, peuvent mettre davantage l'accent sur l'apparence ou avoir des
standards de beauté plus rigides, possiblement influencés par des traditions locales ou
des interprétations spécifiques de la modernité, ce qui pourrait modérer la relation entre la
manipulation photo et les résultats psychologiques. Nos résultats pourraient donc ne pas
être directement généralisables à des populations issues de cultures nationales
différentes de celles de la Tunisie.

Bien que nos découvertes soient informatives et soulignent des pistes importantes
(notamment concernant les effets sur les hommes et l'insatisfaction faciale), elles doivent
être interprétées à la lumière de ces limitations méthodologiques et liées à l'échantillon.
Elles appellent à des recherches futures utilisant des designs plus robustes, des
échantillons plus diversifiés et des mesures plus détaillées de l'utilisation de la retouche
photo pour obtenir une compréhension plus complète et généralisable du phénomène.

Perspectives
Nos résultats soulèvent des questions clés pour comprendre l’impact des retouches photo
et filtres de beauté sur l’image de soi et le recours à la chirurgie esthétique.

Premièrement, étant donné la focalisation historique de la recherche sur les femmes, il est
impératif de mener des études futures avec des échantillons plus larges et surtout plus
équilibrés entre les sexe, incluant un nombre substantiel d'hommes.

Ces recherches devraient spécifiquement explorer les normes esthétiques masculines


véhiculées sur les médias sociaux, les types de retouches que les hommes sont enclins à
avoir recours (ex : musculature, mâchoire, cheveux), et les pressions sociales qu'ils
peuvent subir.

Deuxièmement, pour dépasser les limites corrélationnelles, des études longitudinales et


expérimentales sont nécessaires. Les designs longitudinaux permettraient d'observer
l'évolution de l'image de soi et des attitudes envers la chirurgie esthétique en fonction de
l'exposition ou de l'utilisation de la retouche photo au fil du temps. Les études
expérimentales, manipulant l'utilisation de filtres/retouches ou l'exposition à différents
types d'images, sont essentielles pour établir des relations de causalité, notamment pour
confirmer si la retouche photo cause une augmentation de l'insatisfaction faciale et de
l'acceptation de la chirurgie esthétique, ou si notre résultat surprenant d'une corrélation
positive avec l'estime de soi corporelle est reproductible et, si oui, quels en sont les
mécanismes causaux, justifiant ainsi le recours aux analyses de régression.

Troisièmement, l’usage compulsif de retouche photo nécessite une étude approfondie de


son lien avec les troubles psychiatriques graves, notamment Trouble Dysmorphique
Corporel (TDC) et TCA (Troubles du Comportement Alimentaire).

L'usage répétitif d'outils permettant de corriger numériquement des défauts perçus peut
potentiellement renforcer l’autosurveillance et focaliser l'attention sur des détails qui
passeraient inaperçus autrement, alimentant ainsi une préoccupation obsessionnelle
similaire à celle observée dans le Trouble Dysmorphique Corporel (TDC).

Les outils de retouche photo permettant de modifier la forme corporelle (amincissement,


augmentation musculaire) créent et renforcent des idéaux corporels inatteignables dans la
réalité. L'exposition constante à ces corps numériquement "parfaits", combinée à la
capacité de créer une version "parfaite" de son propre corps en ligne, pourrait alimenter la
pulsion à la minceur ou à la muscularité excessive, et contribuer au développement ou au
maintien de pensées et de comportements caractéristiques des TCA (anorexie, boulimie,
hyperphagie, etc.).

Quatrièmement, l'IA dans la retouche et les filtres marque une mutation profonde de la
manipulation numérique, aux répercussions psychologiques potentiellement plus intenses
et subtiles. Les filtres et outils basés sur l'IA ne se contentent plus d'appliquer des
superpositions ou des ajustements basiques ; ils sont capables d'analyser une image, de
comprendre ses caractéristiques (structure faciale, texture de la peau, éclairage,
proportions corporelles) et de générer des altérations d'apparence d'un réalisme troublant.
Ils peuvent lisser la peau de manière hyperréaliste, remodeler les traits du visage
(mâchoire, nez, yeux) ou les proportions corporelles de façon fluide et quasi indétectable,
voire créer des expressions ou des caractéristiques qui n'existaient pas dans l'image
originale. Contrairement aux retouches plus grossières, le réalisme de ces altérations
basées sur l'IA les rend plus persuasives et peut rendre la distinction entre le "vrai" et le
"numériquement augmenté" de plus en plus difficile, non seulement pour les observateurs
mais aussi pour l'utilisateur lui-même. L'exposition constante et l'interaction avec une
version de soi si parfaitement altérée par l'IA peuvent exacerber le fossé perçu entre le soi
réel et le soi numérique idéal, rendant le premier d'autant plus "imparfait" par
comparaison.

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Annexes

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