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Logique et théorie des ensembles

Le document présente un cours sur la logique mathématique et la théorie des ensembles, écrit par Antoine Chambert-Loir. Il aborde des concepts fondamentaux tels que les ensembles, les classes, et les paradoxes associés, notamment le paradoxe de Russell, tout en introduisant des formalismes comme l'axiomatique de Zermelo-Fraenkel. Le texte est structuré en plusieurs chapitres, chacun explorant des aspects différents de la logique et des mathématiques.

Transféré par

David AGONGNIDJESSOU
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Logique et théorie des ensembles

Le document présente un cours sur la logique mathématique et la théorie des ensembles, écrit par Antoine Chambert-Loir. Il aborde des concepts fondamentaux tels que les ensembles, les classes, et les paradoxes associés, notamment le paradoxe de Russell, tout en introduisant des formalismes comme l'axiomatique de Zermelo-Fraenkel. Le texte est structuré en plusieurs chapitres, chacun explorant des aspects différents de la logique et des mathématiques.

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LOGIQUE ET THÉORIE DES

ENSEMBLES

Antoine Chambert-Loir
Antoine Chambert-Loir
Université Paris-Diderot.
E-mail : [Link]-Loir@[Link]

Version du 22 octobre 2024, 19h51


La version la plus récente de ce texte devrait être accessible en ligne, à l’adresse
[Link]
logique/[Link]
©2024, Antoine Chambert-Loir [Link]-loir@[Link]
TABLE DES MATIÈRES

1. Ensembles et nombres entiers — Compter . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1


1.1. Ensembles et classes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1
1.2. Graphes et fonctions . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 8
1.3. Axiome de l’infini. Nombres entiers ensembles finis. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11
1.4. Axiome du choix . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 19
1.5. Ensembles dénombrables . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 22
2. Arithmétiques transfinies — Ordonner . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 25
2.1. Ensembles ordonnés . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 25
2.2. Ensembles bien ordonnés . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 27
2.3. Ordinaux . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 36
2.4. Arithmétique des ordinaux . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 41
2.5. Cardinaux infinis . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 47
2.6. Arithmétique des cardinaux . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 48
2.7. Cofinalité . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 54
2.8. Axiome de fondation . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 60
3. Langages du premier ordre — Parler . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 61
3.1. Alphabets, mots, langages . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 61
3.2. Termes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 63
3.3. Formules . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 69
3.4. Variables libres, variables liées, substitution . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 74
4. Réalisations, modèles — Interpréter . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 77
4.1. Structures . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 77
4.2. Équivalence sémantique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 84
4.3. Morphismes de structures . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 86
4.4. Extension de langages . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 88
4.5. Théories, modèles . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 90
4.6. Extensions élémentaires, théorème de Löwenheim–Skolem . . . . . . . . . . . . . . . . . 91
4.7. Filtres et ultrafiltres . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 94
iv TABLE DES MATIÈRES

4.8. Ultraproduits, théorème de Łos . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 98


4.9. Théorème de compacité et théorème de Tarski . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 101
5. Théorie de la démonstration — Raisonner . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 105
5.1. Démonstrations formelles . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 106
5.2. Démonstration et satisfaction . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 110
5.3. Théories cohérentes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 113
5.4. Théories henkiniennes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 117
5.5. Le théorème de complétude de Gödel . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 122
Bibliographie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 127
Index . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 129
CHAPITRE 1

ENSEMBLES ET NOMBRES ENTIERS —


COMPTER
« Oui ; cela n’est pas mal ; mais ce compte-là n’est rien de réel. »
— Molière, L’Avare, acte ii, scène 5

La logique mathématique est la branche des mathématiques dont l’objet


d’étude est l’ensemble des théories mathématiques elles-mêmes. Cette mise
en abîme en inquiète certains, en indiffère beaucoup, et attise la curiosité
d’autres. Si ce cours s’adresse par nature à ces derniers, j’espère qu’il rassu-
rera les premiers et suscitera quelque intérêt chez les seconds.
Comme l’expliquent Cori et Lascar dans l’introduction de leur ou-
vrage (Cori et Lascar, 2003a ; Cori et Lascar, 2003b), la logique mathé-
matique utilise non seulement le raisonnement mathématique, mais aussi
tout l’attirail développé au cours des siècles, tant en algèbre qu’en topo-
logie. La théorie des ensembles y joue un rôle particulier en ce qu’elle a
posé un certain nombre de questions emblématiques (pour ne citer qu’elles,
l’indépendance de l’axiome du choix et l’hypothèse du continu) qui ont
motivé le développement de la logique mathématique au 20e siècle. Mais
elle offre également des outils fondamentaux pour le développement des
mathématiques, par exemple le « lemme de Zorn ».
Ce premier chapitre développe quelques aspects de théorie des ensembles
que nous utiliserons par la suite.

1.1. Ensembles et classes


1.1.1. — La notion naïve d’ensemble semble claire, et semblait claire aux
mathématiciens de la fin du 19e siècle qui ont contribué à son développement.
Un ensemble possède des éléments, qui peuvent d’ailleurs eux-mêmes
être des ensembles ; on écrit x ∈ A pour dire qu’un élément x appartient
2 CHAPITRE 1. ENSEMBLES ET NOMBRES ENTIERS — COMPTER

à l’ensemble A, et x ∈/ A pour dire qu’il n’y appartient pas. La théorie des


ensembles est guidée par deux principes :
a) Deux ensembles qui ont les mêmes éléments sont égaux (extension) ;
b) Si P(x) est une propriété d’un objet, on peut former l’ensemble
{x ; P(x)} des objets qui la vérifient (compréhension).
Comme l’a observé B. Russell, les choses ne peuvent pas être aussi simples.

Théorème (1.1.2) (Paradoxe de Russell). — Il n’existe pas d’ensemble dont les


éléments soient les ensembles vérifiant la propriété x ∈/ x.

Je renvoie à l’excellent (Doxiadis et Papadimitriou, 2009) (pages 162 et


suivantes) pour un récit savoureux de la découverte de ce paradoxe.
Démonstration. — Raisonnons par l’absurde en supposant qu’un tel en-
semble existe et notons-le R. La contradiction apparaît lorsqu’on cherche à
savoir si R appartient à R ou pas.
Si R appartient à R, on a R ∈ R, donc R ∈/ R par définition de l’ensemble R ;
c’est une contradiction. Donc R n’appartient pas à R, c’est-à-dire que R ∈/ R,
donc R ∈ R par définition de R ; apparaît de nouveau une contradiction.

1.1.3. — Ce paradoxe indique qu’une formalisation précise de la théorie des


ensembles est nécessaire. Parmi les formalisations possibles, l’axiomatique
(zf) de E. Zermelo et A.-Fraenkel complémentée (zfc) par l’axiome du
choix, est la plus couramment utilisée. Elle possède un défaut de ne pouvoir
mentionner certaines « collections » d’ensembles. L’axiomatique (nbg) de
J. von Neumann, P. Bernays et K. Gödel introduit la notion de classe qui
sont de sortes de « gros »ensembles et nous allons commencer ce cours par
présenter cette théorie..
Une fois ce développement mis en place, nous nous contenterons en fait
d’une compréhension intuitive de la théorie des ensembles, telle qu’elle est
développée en licence. En particulier, nous utiliserons librement l’axiome
du choix ; il sera parfois invoqué sous la forme du théorème de Zorn (théo-
rème 2.2.17), mais parfois aussi dans des raisonnements d’apparence anodine
dont la formalisation le nécessite.
1.1. ENSEMBLES ET CLASSES 3

1.1.4. Extensionalité. — La théorie des classes a pour objets qu’elle nomme


classes, reliées par un symbole ∈ qui se prononce « appartient ». Si X ∈ C, on
dit que X est un élément de C. L’axiome d’extensionalité postule que deux
classes qui ont les mêmes éléments sont égales.
On ajoute aussi le symbole d’inclusion ⊆ : si C1 et C2 sont des classes,
C1 ⊆ C2 signifie que que pour toute classe X telle que X ∈ C1 , on a X ∈ C2 .
L’égalité des deux classes C1 et C2 est équivalente à la double inclusion
C1 ⊆ C2 et C2 ⊆ C1 .
On dit qu’une classe A est un ensemble s’il existe une classe C tel que
A ∈ C ; on note cette propriété M (A). On peut alors retraduire le principe
d’extension : deux classes C1 et C2 sont égales si et seulement si pour tout
ensemble x, on a x ∈ C1 si et seulement si x ∈ C2 .
Trois axiomes supplémentaires permettent de construire l’intersection,
la réunion et le complémentaire de classes. Si C1 et C2 sont deux classes, la
classe C1 ∪ C2 a pour éléments les X qui appartiennent à C1 ou à C2 , tandis
que la classe C1 ∩ C2 a pour éléments les X qui appartiennent à C1 et à C2 .
Enfin, si C est une classe, la clase Cc a pour éléments les X tels que X ∉ C. (Par
l’axiome d’extensionalité, ces classes C1 ∪ C2 , C1 ∩ C2 et Cc sont uniquement
déterminées par ces propriétés.)
L’axiome de l’intersection postule que si x est un ensemble et C est une
classe, alors x∩C est un ensemble. Une conséquence est que si une classe C est
contenue dans un ensemble A, alors C est un ensemble. (En effet, l’inclusion
C ⊆ A entraîne que C = C ∩ A.)

1.1.5. Parité. — L’axiome de la paire postule que si x et y sont des en-


sembles, il existe un ensemble dont les seuls éléments sont x et y. En vertu de
l’axiome d’extensionalité, il existe un seul tel ensemble ; on le note ensemble
{x, y}.
Lorsque x = y, cet ensemble est noté plus simplement {x} ; c’est le single-
ton {x}. Observons que si {x, y} = {z}, alors x = y = z.
Une foix que l’on dispose de paires, une technique due à C. Kuratowski
permet de construire des couples : si x et y sont des ensembles, posons
(x, y) = {{x}, {x, y}}.
4 CHAPITRE 1. ENSEMBLES ET NOMBRES ENTIERS — COMPTER

Proposition (1.1.6). — Soit x, y, x ′ , y ′ des ensembles. Les couples (x, y) et


(x ′ , y ′ ) sont égaux si et seulement si x = x ′ et y = y′ .

Démonstration. — Supposons x = x ′ et y = y′ . Les ensembles {x, y} et


{x ′ , y ′ } ont les mêmes éléments, donc sont égaux. De même, les ensembles
{x} et {x ′ } sont égaux. Alors, les couples (x, y) et (x ′ , y ′ ) ont les mêmes
éléments ; ils sont donc égaux.
Inversement, supposons (x, y) = (x ′ , y′ ). Les ensembles {x} et {x ′ , y ′ }
appartiennent au couple (x, y) ; ils appartiennent donc au couple (x ′ , y′ ),
c’est-à-dire qu’ils sont égaux à {x ′ } ou à {x ′ , y′ }. Il y a donc quatre cas à
distinguer :
a) On a {x} = {x ′ } et {x, y} = {x ′ } ; démontrons que x = y = x ′ = y ′ .
Dans ce cas, on a x = x ′ et x = y = x ′ ; le couple (x, y) est donc l’ensemble
{{x}}. Comme l’ensemble {x ′ , y ′ } appartient au couple (x ′ , y ′ ), il appartient
au couple (x, y), donc est égal à {x}. Alors x est le seul élément de {x ′ , y ′ },
d’où x = x ′ = y′ .
b) On a {x} = {x ′ } et {x, y} = {x ′ , y ′ }. Alors x = x ′ . Comme y est
un élément de {x, y}, c’est un élément de {x ′ , y′ }, et on a donc y = x ′
ou y = y ′ . Dans le second cas, on a fini ; supposons donc y = x ′ . Alors
(x, y) = (x ′ , x ′ ) = {{x ′ }} et (x, y) = (x ′ , y′ ) = {{x ′ }, {x ′ , y′ }}. Par suite,
{x ′ } = {x ′ , y′ } ce qui entraîne x ′ = y ′ . On a donc y = x ′ = y ′ , comme il
fallait démontrer.
c) On a {x} = {x ′ , y′ } et {x, y} = {x ′ }. Dans ce cas, on a x = x ′ = y ′ et
x ′ = x = y, d’où x = y = x ′ = y ′ .
d) On a {x} = {x ′ , y′ } et {x, y} = {x ′ , y′ }. Alors on a x = x ′ = y ′ , d’où
{x, y} = {x ′ } si bien que x = y = x ′ . On a donc x = y = x ′ = y′ .
Cela conclut la démonstration.

1.1.7. — Une fois que l’on dispose de couples, on peut construire des
trouples, quadruples. . . en posant (x, y, z) = ((x, y), z), (x, y, z, y) =
(((x, y, z), t), etc.
1.1. ENSEMBLES ET CLASSES 5

Proposition (1.1.8). — Soit m et n des entiers naturels ⩾ 1 et x1 , . . . , x m , y1 , . . . , y n


des ensembles. Pour que (x1 , . . . , x m ) = (y1 , . . . , y n ), il faut et il suffit que
m = n et x1 = y1 ,. . ., x m = y m .

Démonstration. — Récurrence.

1.1.9. — Les axiomes suivants permettent de construire de nouvelles classes


faisant intervenir des couples :
a) Il existe une classe E tels que pour tous ensembles x, y, on a (x, y) ∈ E
si et seulement si x ∈ y. C’est le « graphe » de la relation d’appartenance.
b) Si C est une classe, il existe une classe C′ telle que pour tout ensemble x,
x ∈ C′ si et seulement si il existe un ensemble y tel que (x, y) ∈ C ; une telle
classe est le « domaine » de la classe C. De même, il existe une classe C′′ telle
que pour tout ensemble y, y ∈ C′′ si et seulement si il existe un ensemble x
tel que (x, y) ∈ C ; c’est le « codomaine » de la classe C.
c) Si C est une classe, il existe une classe C′ telle que pour tout ensemble
y, (x, y) ∈ C′ si et seulement si x ∈ C ; c’est une classe dont C est le domaine.
De même, il existe une classe C′′ telle que pour tout ensemble x, (x, y) ∈ C′′
si et seulement si y ∈ C ; c’est une classe donc C est le codomaine.
Il nous faut également un axiomes sur les trouples.
a) Si C est une classe, il existe une classe D telle que pour tous ensembles
x, y, z, on a (x, y, z) ∈ D si et seulement si (y, x, z) ∈ C. De même, il existe
une classe D′ telle que pour tous ensembles x, y, z, on a (x, y, z) ∈ D′ si et
seulement si (x, z, y) ∈ C.
Ces classes ne sont pas uniquement déterminées par l’axiome d’extensionalité
car leurs « définitions » prescrivent uniquement leurs couples ou les trouples.

Proposition (1.1.10) (La classe vide). — Il existe une classe et une seule qui
n’a aucun élément.

On dit que c’est la classe vide et on la note ∅.


Un axiome de la théorie nbg postule que la classe vide est un ensemble.
Sans cet axiome, rien ne garantit l’existence d’ensembles.
6 CHAPITRE 1. ENSEMBLES ET NOMBRES ENTIERS — COMPTER

La classe U = ∅c est appelée univers ; par définition, x ∈ U pour tout


ensemble x. Pour toute classe C, on a C ⊆ U.
La démonstration du théorème 1.1.2 démontre que la la classe R dont les
éléments sont les ensembles x tels que x ∉ x n’est pas un ensemble. (Si R ∈ R,
alors R est un ensemble et R ∉ R, une contradiction. Par suite, R ∉ R. Si R est
un ensemble, cela entraîne que R ∈ R, une contradiction, d’où l’assertion.)
Comme toute sous-classe d’un ensemble est un ensemble, cela entraîne que
U n’est pas non plus un ensemble. entraîne que U n’est pas un ensemble.
Démonstration. — L’axiome sur le graphe de la relation d’appartenance
fournit une classe M. On peut alors former la classe M∩Mc . Par construction,
elle n’a aucun élément. D’après l’axiome d’extensionalité, c’est la seule telle
classe.

Proposition (1.1.11). — a) Soit A et B des classes. Il existe une classe et une


seule dont les éléments sont les couples (x, y), pour x ∈ A et y ∈ B.
b) Plus généralement, soit n un entier ⩾ 1 et soit A1 , . . . , An des classes. Il
existe une classe et une seule dont les éléments sont les suites (x1 , . . . , x n ) où
x1 , . . . , x n sont des ensembles tels que x1 ∈ A1 , . . ., x n ∈ An .

On note ces classes A × B et A1 × ⋅ ⋅ ⋅ × An . Lorsque toutes les


classes A1 , . . . , An sont une même classe A, on note An la classe pro-
duit A1 × ⋅ ⋅ ⋅ × An .
Démonstration. — L’axiome d’extensionalité affirme qu’il existe au plus
une telle classe. Il existe une classe A′ telle que pour tout ensemble x, on
a x ∈ A′ si et seulement s’il existe un ensemble y tel que (x, y) ∈ A. De
même, il existe une classe B′ telle que pour tout ensemble y, on a y ∈ B′ si et
seulement s’il existe un ensemble x tel que (x, y) ∈ B. La clase intersection
C = A′ ∩ B′ convient.

Exercice (1.1.12). — a) Soit A et B des classes. Démontrer que A × B est vide


si et seulement si A est vide ou B est vide.
b) Soit A, B des classes non vides et soit A′ , B′ des classes. Démontrer que
A′ × B′ ⊆ A × B si et seulement si A′ ⊆ A et B′ ⊆ B.
1.1. ENSEMBLES ET CLASSES 7

Exercice (1.1.13). — Construire une classe D dont les éléments sont les
couples (x, y) d’ensembles tels que x = y.
Proposition (1.1.14) (Réunion). — Pour toute classe C, il existe une classe, et
une seule, dont les éléments sont les éléments des éléments de C.
On dit que c’est la réunion de C et on la note ⋃ C.
La théorie nbg ajoute l’axiome de la réunion : si C est un ensemble, alors
⋃ C est un ensemble.
Démonstration. — Soit C une classe. Soit E une classe telle pour tous en-
sembles x, on a (x, y) ∈ E si et seulement si x ∈ y. Soit C′ une classe telle que
pour tout ensemble y, on a y ∈ C si et seulement s’il existe un ensemble x tel
que (x, y) ∈ C. L’intersection E ∩ C′ des classes E et C′ a pour éléments les
couples (x, y) tels que x ∈ y et y ∈ C′ . Soit D un domaine de E. Si x est un
ensemble, on a x ∈ D si et seulement s’il existe un ensemble y tel que x ∈ y
et y ∈ C′ .

Exercice (1.1.15). — Soit x et y des ensembles. Démontrer que x ∪ y =


⋃{x, y}.
Proposition (1.1.16). — Pour toute classe C, il existe une classe, et une seule,
dont les éléments sont les sous-ensembles de C.
On dit que c’est la classe des parties de C et on la note P(C). La théo-
rie nbg ajoute l’axiome des parties : si C est un ensemble, alors P(C) est un
ensemble.
Démonstration. — Soit C une classe. L’axiome d’extensionalité garantit
qu’il existe au plus une classe vérifiant la condition de l’énoncé. Pour la
construire, on commence par construire une classe T telle qu’un trouple
(x, y, z) d’ensembles appartient à T si et seulement si x ∈ y entraîne x ∈ z.
Pour cela, on part d’une classe E telle qu’un couple (x, y) appartient à E si
et seulement si x ∈ y et on construit deux classes E1 et E2 telles qu’un trouple
(x, y, z) appartient à E1 (resp. E2 ) si et seulement si x ∈ y (resp. y ∈ z). On
pose alors T = Ec1 ∪ E2 . On construit alors une classe C′ telle qu’un trouple
(x, y, z) d’ensembles appartient à C′ si et seulement si z ∈ C. L’intersection
T ∩ C′ convient.
8 CHAPITRE 1. ENSEMBLES ET NOMBRES ENTIERS — COMPTER

Proposition (1.1.17). — a) Pour toute classe C, il existe une classe, et une


seule, dont les éléments sont les ensembles qui sont éléments de tous les éléments
de C.
b) Si C est la classe vide, cette classe est l’univers.
c) Si C est un ensemble non vide, cette classe est un ensemble.

On dit que c’est la intersection de C et on la note ⋂ C.


Démonstration. — a) La démonstration est semblable aux précédentes.
On considère une classe E telle qu’un couple (x, y) appartient à E si et
seulement si x ∈ y, et une classe C′ telle qu’un couple (x, y) appartient
à C′ si et seulement si y ∈ C. Un couple (x, y) appartient à Ec ∩ C′ si et
seulement si y ∈ C et x ∉ y. Soit D le domaine de cette classe Ec ∩ C′ ; un
ensemble x appartient à D si et seulement s’il existe y ∈ C tel que x ∉ y. Le
complémentaire de D convient.
b) Il suffit de démontrer que tout ensemble appartient à ⋂ ∅. Si x est un
ensemble, alors x ∈ ⋂ ∅ signifie que pour tout ensemble y ∈ ∅, on a x ∈ y.
La condition est vide, donc vérifiée.
c) Supposons que C soit un ensemble non vide. Il existe alors un en-
semble A tel que A ∈ C. Par définition de la classe ⋂ C, elle est contenue
dans A. Par conséquent, ⋂ C est un ensemble.

1.2. Graphes et fonctions


1.2.1. — On dit qu’une classe G est un graphe si tous ses éléments sont des
couples.
Soit G un graphe. Le domaine dom(G) de G est la classe dont les éléments
sont les ensembles x tels qu’il existe un ensemble y tel que (x, y) ∈ G. Le co-
domaine codom(G) de G est la classe dont les éléments sont les ensembles y
tels qu’il existe un ensemble x tel que (x, y) ∈ G.
Le symétrique G−1 d’un graphe G est le graphe dont les éléments sont les
couples (x, y) tels que (y, x) ∈ G. Son domaine est le codomaine de G, son
codomaine est le domaine de G, son symétrique est G.
1.2. GRAPHES ET FONCTIONS 9

Proposition (1.2.2). — Soit G un graphe et soit C une classe. Il existe une


classe, et une seule, dont les éléments sont les ensembles y tels qu’il existe x ∈ C
vérifiant (x, y) ∈ G.

On note cette classe G⟨C⟩. Elle est contenue dans le codomaine de G, et


est vide si et seulement si C ∩ dom(G) est vide.
Démonstration. — La classe G ∩ (C × U) a pour éléments les couples
(x, y) tels que x ∈ C et (x, y) ∈ G. Son codomaine convient, et l’axiome
d’extensionalité garantit qu’il existe au plus une telle classe.

Exercice (1.2.3). — Soit G un graphe et soit C, D des classes telles que C ⊆ D.


Démontrer que G⟨C⟩ ⊆ G⟨D⟩.

1.2.4. — Une classe F est dite fonctionnelle si pour tous ensembles x, y, z tels
que (x, y) ∈ F et (x, z) ∈ F, on a y = z. Autrement dit, pour tout ensemble x,
il existe au plus un ensemble y tel que (x, y) ∈ F. Ou encore : la classe F⟨x⟩
possède au plus un élément.
L’axiome de remplacement postule que si F est une classe fonctionnelle et
x un ensemble, alors F⟨x⟩ est un ensemble.
Si F est une classe fonctionnelle et x est un ensemble appartenant au
domaine de F, la réunion de la classe F⟨{x}⟩ est un ensemble y tel que
F⟨{x}⟩ = {y} ; cet ensemble est noté F(x).
Ainsi, on peut ainsi considérer une classe fonctionnelle F comme une
fonction définie sur le domaine de F. Pour tout x ∈ dom(F), on a F(x) ∈
codom(F).
Si A et B sont des classes, on notera f ∶ A → B pour dire que f est une
classe fonctionnelle dont le domaine est A et dont le codomaine est contenu
dans B. On dira que f est une fonction, ou une application.

Exercice (1.2.5). — Soit F une classe fonctionnelle, soit x et y des ensembles


appartenant au domaine de F. Démontrer que F⟨{x, y}⟩ = {F(x), F(y)}.

1.2.6. — Soit F et G des graphes. On définit un graphe G○F dont les éléments
sont des couples (x, z) tels qu’il existe un ensemble y de sorte que (x, y) ∈ F
10 CHAPITRE 1. ENSEMBLES ET NOMBRES ENTIERS — COMPTER

et (y, z) ∈ G. Son domaine est égal à dom(F)∩F−1 ⟨dom(G)⟩, son codomaine


est égal à G⟨codom(F)⟩, son symétrique est égal à F−1 ○ G−1 .
Si F et G sont des graphes fonctionnels, c’est un graphe fonctionnel. Si f
et g sont les fonctions correspondantes, on note g ○ f la fonction de graphe
F ○ G.

1.2.7. — Soit f ∶ A → B une application. On dit que f est injective (resp.


surjective, resp. bijective) si tout élément de B a au plus (resp. au moins, resp.
exactement un) antécédent par f .

Lemme (1.2.8). — Soit f ∶ A → B et g ∶ B → C des applications.


a) Si f et g sont injectives, alors g ○ f est injective ;
b) Si f et g sont surjectives, alors g ○ f est surjective ;
c) Si g ○ f est injective, alors f est injective ;
d) Si g ○ f est surjective, alors g est surjective.
e) En particulier, si f et g sont bijectives, alors g ○ f est bijective.

1.2.9. — Soit f ∶ A → B une application et soit F son graphe. Que f soit


injective signifie que F−1 est un graphe fonctionnel. Que f soit surjective
signifie que le codomaine de F est égal à B. Par suite, f est bijective si et
seulement si le graphe F−1 est le graphe d’une fonction f −1 ∶ B → A qui est la
bijection réciproque de f .

Proposition (1.2.10). — Soit f ∶ A → B une application.


a) Si f est injective et A n’est pas vide, il existe une application g ∶ B → A
telle que g ○ f = IdA (rétraction).
b) Si f est surjective, il existe une application g ∶ B → A telle que f ○ g = IdB
(section).

Démonstration. — a) Choisissons un élément a ∈ A et définissons g


comme suit : si b ∈ B appartient à l’image de f , on note g(b) son unique
antécédent ; sinon, on pose g(b) = a. Par construction, on a a g( f (x)) = x
pour tout x ∈ A.
b) Cela se déduit de l’« axiome du choix » en choisissant, pour tout b ∈ B,
un antécédent g(b) de b par f .
1.3. AXIOME DE L’INFINI. NOMBRES ENTIERS ENSEMBLES FINIS. 11

1.3. Axiome de l’infini. Nombres entiers ensembles finis.


1.3.1. — Si x est un ensemble, on note x + l’ensemble x ∪ {x}. Notons que
l’on a x ∈ x + et x ⊆ x + .
On dit qu’une classe C est inductive si elle contient l’ensemble vide et si
pour tout x ∈ C, on a x + ∈ C.
L’univers est évidement une classe inductive.
Proposition (1.3.2). — Soit C une classe non vide dont tous les éléments sont
des ensembles inductifs. Alors ⋂ C est un ensemble inductif.
Démonstration. — Comme ⋂ C est l’intersection d’une classe non vide,
c’est un ensemble. Démontrons que cet ensemble est inductif. Pour tout
A ∈ C, on a ∅ ∈ A ; par suite, ∅ ∈ ⋂ C. Soit x ∈ ⋂ C ; pour tout A ∈ C,
on a x ∈ A, donc x + ∈ A puisque A est un ensemble inductif ; par suite,
x ∈ ⋂ C.

1.3.3. — L’axiome de l’infini de la théorie nbg postule l’existence d’un


ensemble inductif.
Cette formulation un peu mystérieuse est due à J. von Neumann.
La classe des ensembles inductifs n’est donc pas vide, et son intersection ω
est un ensemble inductif contenu dans tout ensemble inductif.
Proposition (1.3.4) (Principe de récurrence). — Soit S une partie de ω. Si
0 ∈ S et si pour tout x ∈ ω, on a x + ∈ S, alors S = ω.
Démonstration. — En effet, l’hypothèse affirme que S est inductif. Par défi-
nition de ω, on a donc ω ⊆ S, d’où S = ω puisque S ⊆ ω.

Proposition (1.3.5). — Soit x, y ∈ ω.


a) On a x ⊆ ω.
b) Si y ∈ x, on a y ⊆ x.
c) On a x ≠ x + .
12 CHAPITRE 1. ENSEMBLES ET NOMBRES ENTIERS — COMPTER

d) Si x ≠ 0, il existe un unique élément y ∈ ω tel que x = y+ .


e) Exactement l’une des trois propriétés suivantes est vérifiée : (i) x ∈ y ; (ii)
x = y ; (iii) y ∈ x.

Démonstration. — La démonstration requiert plusieurs étapes. Disons


qu’un ensemble A est transitif si pour tout élément x ∈ A, on a x ⊆ A.
a) L’ensemble ω est transitif. Soit x ∈ ω ; démontrons que x ⊆ ω. On
raisonne par récurrence.
Si x = 0, on a x ⊆ ω puisque x = ∅.
Supposons l’assertion vérifiée pour x et démontrons-la pour x + . Par défi-
nition, on a x + = x ∪ {x}. Par hypothèse, on a x ⊆ ω. Comme x ∈ ω, on a
aussi {x} ⊆ ω. Par conséquent, x + ⊆ ω.
b) Pour tout x ∈ ω, l’ensemble x est transitif.
Soit y ∈ x ; démontrons que y ⊆ x. On raisonne par récurrence sur y.
Si y = 0, on a y = ∅, donc l’hypothèse x ∈ y n’est jamais vérifiée.
Supposons l’assertion vérifiée pour y et démontrons-la pour y + . Supposons
donc x ∈ y+ ; par définition, on a x ∈ y ou x = y. Si x ∈ y, il vient x ⊆ y par
récurrence, d’où x ⊆ y+ puisque y ⊆ y + . Si x = y, on a alors x = y ⊆ y + .
c) Pour tout x ∈ ω, on a x ∉ x.
On raisonne par récurrence.
L’assertion est évidente pour x = 0 puisque x ∉ ∅.
Supposons donc que x ∉ x et démontrons que x + ∉ x + . Supposons donc
que x + ∈ x + . Puisque x + = x ∪ {x}, cela entraîne x + ∈ x ou x + = x. Dans le
premier cas, on en déduit que x + ⊆ x, car x est transitif, et de même dans le
second cas puisque x ⊆ x + . Comme x ∈ x + , on a donc x ∈ x, ce qui contredit
l’hypothèse de récurrence.
d) Pour tous x, y ∈ ω, les assertions x ∈ y et x + ∈ y + sont équivalentes.
⇒. Supposons x ∈ y et démontrons que x + ∈ y+ . On raisonne par récur-
rence sur y. Il n’y a rien à démontrer si y = ∅. Supposons donc que pour
tout x ∈ y, on ait x + ∈ y + et démontrons que x ∈ y+ entraîne x + ∈ y++ .
Soit x ∈ y + . Puisque y + = y ∪ {y}, on a x ∈ y ou x = y. Dans le premier
cas, l’hypothèse de récurrence entraîne que l’on a x + ∈ y+ , donc x + ∈ y++
puisque y+ ⊆ y++ . Dans le second cas, on a x + = y + ∈ y ++ .
1.3. AXIOME DE L’INFINI. NOMBRES ENTIERS ENSEMBLES FINIS. 13

⇐. Supposons que x + ∈ y+ et démontrons que x ∈ y. Comme y+ = y ∪ {y},


on a donc x + ∈ y ou x + = y. Dans le second cas, l’assertion à démontrer
découle de ce que x ∈ x + . Dans le premier cas, il vient x + ⊆ y, car y est un
ensemble transitif, d’où x ∈ y car x ∈ x + .
e) Pour tout x ∈ ω tel que x ≠ 0, il existe y ∈ ω tel que x = y+ .
On raisonne par récurrence sur x. L’assertion est vide si x = 0. Supposons-
la vraie pour x et démontrons-la pour x + . Il existe alors y ∈ ω tel que x = y+ ,
à savoir y = x !
f) Pour tout x ∈ ω tel que x ≠ ∅, on a ∅ ∈ x.
On raisonne par récurrence. L’assertion est vide si x = ∅. Si ∅ ∈ x, alors
∅ ∈ x + , car x ⊆ x + .
g) Pour tous x, y ∈ ω, exactement l’une des trois assertions suivantes est
vérifiée : (1) x ∈ y ; (2) x = y ; (3) y ∈ x.
Démontrons qu’au plus une de ces trois assertions est vérifiée. Si x ∈ y
et x = y, alors x ∈ x, ce qui contredit un résultat antérieur ; on raisonne de
même si y ∈ x et x = y. Enfin, si x ∈ y et y ∈ x, on a x ⊆ y et y ⊆ x, donc
x = y, donc x ∈ x et on retrouve une contradiction.
Raisonnons alors par récurrence sur x.
Supposons x = 0, c’est-à-dire x = ∅. Si y = ∅, alors x = y. Sinon, on a
∅ ∈ y, c’est-à-dire x ∈ y.
Supposons que pour tout y, l’une des trois assertions x ∈ y, x = y et y ∈ x
est vérifiée, et prouvons que pour tout y, l’une des trois assertions x + ∈ y,
x + = y et y ∈ x + est vérifiée.
Si y ∈ x ou si y = x, alors y ∈ x + . Supposons donc que x ∈ y. D’après un
résultat antérieur, on a donc x + ∈ y + , d’où x + ∈ y ou x + = y, compte tenu de
la définition de y+ .
h) Pour tous x, y ∈ ω tels que x + = y + , on a x = y.
D’après le résultat précédent, on a x ∈ y ou x = y ou y ∈ x ; par symétrie,
il suffit de déduire une contradiction de l’hypothèse x ∈ y. Alors, x + ∈ y + ,
donc x + ∈ x + , ce qui est impossible.
14 CHAPITRE 1. ENSEMBLES ET NOMBRES ENTIERS — COMPTER

Proposition (1.3.6) (Construction par récurrence). — Soit A un ensemble,


soit F ∶ ω×A → A une application et soit a ∈ A. Il existe une unique application
u ∶ ω → A telle que u(∅) = a et u(x + ) = F(x, u(x)) pour tout x ∈ ω.

Démonstration. — Démontrons d’abord l’unicité d’une telle application u.


Soit u, v des applications vérifiant ces propriétés. Si x = ∅, on a u(∅) =
v(∅) = a. Si u(x) = v(x), alors u(x + ) = F(x, u(x)) = F(x, v(x)) = v(x + ).
Par récurrence, il s’ensuite que u(x) = v(x) pour tout x ∈ ω.
Démontrons maintenant l’existence d’une telle application. On dit qu’une
partie G de ω × A est F-admissible si elle contient (∅, a) et si pour tout
(x, y) ∈ G, on a (x + , F(x, y)) ∈ G. Il existe des parties F-admissibles, par
exemple ω × A. Soit G l’intersection de toutes les parties F-admissibles
de ω × A. Il est immédiat que c’est une partie F-admissible.
Démontrons que G est le graphe d’une application ω → A. Il s’agit de
prouver que pour tout x ∈ ω, il existe exactement un élément y ∈ A tel que
(x, y) ∈ G. Raisonnons par récurrence sur x.
Supposons x = ∅. Si b ≠ a, alors G {(∅, b)} est encore F-admissible.
Par suite, y = a est le seul élément de A tel que (∅, y) ∈ G.
Supposons maintenant qu’il existe exactement un élément y ∈ A tel que
(x, y) ∈ G et démontrons qu’il existe exactement un élément z ∈ A tel que
(x + , z) ∈ G. Par définition d’une partie F-admissible, z = F(x, y) convient.
Soit z ′ un élément de A distinct de z. Alors G {(x + , z ′ )} est encore une
partie F-admissible. Par conséquent, elle contient G, ce qui prouve que
(x, z ′ ) ∉ G. Ainsi, z est le seul élément de A tel que (x + , z) ∈ G.

1.3.7. Relation d’ordre. — Considérons a relation d’appartenance « x ∈ y »


dans ω. Si x ∈ y et y ∈ z, alors y ⊆ z, donc x ∈ z : cette relation est transitive.
Pour tout x, on n’a pas x ∈ x : cette relation est irréflexive. C’est donc une
relation d’ordre strict dans ω.
La dernière propriété de la proposition signifie que la relation d’ordre
large associée, « x ∈ y ou x = y », est totale. En fait, cette relation large
équivaut à « x ⊆ y » : Si x ∈ y ou x = y, on a x ⊆ y. Inversement, si x ⊆ y, il
s’agit de prouver que l’on n’a pas y ∈ x. Or, si y ∈ x et x ⊆ y, on en déduit
y ∈ y, ce qui est absurde.
1.3. AXIOME DE L’INFINI. NOMBRES ENTIERS ENSEMBLES FINIS. 15

1.3.8. — À ce point, l’ensemble ω, muni de l’opération x ↦ x + , vérifie


précisément les propriétés postulées par R. Dedekind et G. Peano pour
l’ensemble des nombres entiers.
L’opération x ↦ x + est appelée successeur.
L’ensemble vide appartient à ω ; on le note 0 ; l’ensemble 0+ = ∅ ∪ {∅} =
{∅} = {0} est noté 1 ; l’ensemble 1+ = 1 ∪ {1} = {∅, {∅}} = {0, 1} est noté 2,
etc. Plus généralement, l’ensemble n est l’ensemble {0, 1, . . . , n − 1} des
entiers m tels que m < n (ou m ∈ n).
Une construction assez fastidieuse permet de définir les opérations arith-
métiques sur l’ensemble des nombres entiers, que l’on note plutôt N.

1.3.9. Addition. — On démontre qu’il existe une unique application


a ∶ N × N → N vérifiant les deux propriétés
a) Pour tout x ∈ N, on a a(x, 0) = x ;
b) Pour tous x, y ∈ N, on a a(x, y+ ) = a(x, y)+ .
On établit en outre que a est associative, commutative et que 0 est un
élément neutre. C’est l’addition des entiers naturels. On note bien sûr x + y =
a(x, y). On a x + 1 = x + .
L’addition est simplifiable : si x + y = x + z, alors y = z.
On démontre que x ⩽ y si et seulement s’il existe z tel que x + z = y. Il
existe au plus un tel entier, et on le note y − x.

1.3.10. Multiplication. — On démontre qu’il existe une unique application


m ∶ N × N → N vérifiant les deux propriétés
a) Pour tout x ∈ N, on a m(x, 0) = 0 ;
b) Pour tous x, y ∈ N, on a m(x, y + ) = m(x, y) + x.
On établit que m est associative, commutative, que 1 est un élément neutre,
et que m est distributive par rapport à l’addition. C’est la multiplication des
entiers naturels et l’on note x ⋅ y = m(x, y).
Lemme (1.3.11). — Soit m et n des entiers naturels.
a) Pour qu’il existe une surjection f ∶ m → n, il faut et il suffit que m ⩾ n.
b) Pour qu’il existe une injection f ∶ m → n, il faut et il suffit que m ⩽ n.
c) Pour qu’il existe une bijection f ∶ m → n, il faut et il suffit que m = n.
16 CHAPITRE 1. ENSEMBLES ET NOMBRES ENTIERS — COMPTER

Démonstration. — a) Supposons m ⩾ n. Si n = 0, c’est-à-dire n = ∅, il


ne peut exister d’application f ∶ m → n que si m = 0 ; l’application identique
convient. On suppose donc n ≠ 0. Alors 0 ∈ n et n ⊆ m ; l’application qui
coïncide avec l’application identique sur n et applique tout autre élément
sur 0 convient.
Supposons maintenant qu’il existe une surjection f ∶ m → n et démontrons
que m ⩾ n. Il n’y a rien a démontrer si n = 0, car l’ensemble n est alors
vide. Supposons l’assertion vérifiée pour n et démontrons-la pour n+ . Soit
f ∶ m → n+ = n ∪ {n} une application surjective. Nécessairement, on a
m ≠ ∅, de sorte que m s’écrit p+ . Si n = 0, on a n ⩽ p, donc n+ ⩽ p+ . Si n ≠ 0
et f (m) = n, on définit une application g ∶ m → n en posant g(a) = f (a) si
f (a) ≠ n et g(a) = 0 sinon. Elle est surjective ; par récurrence, on a donc
m ⩾ n, d’où m+ ⩾ n+ .
Si f (m) ≠ n, on choisit un antécédent b de n par f et on compose f avec
la transposition qui échange b et n ; la nouvelle application f ′ ∶ m → n est
surjective et applique m sur n ; on est ainsi ramené au cas précédent.
b) Si m ⩽ n, on a m ⊆ n et l’application d’inclusion est injective.
Soit f ∶ m → n une application injective et démontrons que m ⩽ n. On rai-
sonne par récurrence sur m. Si m = 0, l’assertion est évidente. Supposons-la
pour un entier m et démontrons-la pour m+ ; soit f ∶ m+ → n une application
injective. Comme m+ ≠ ∅, on a n ≠ ∅ ; par suite, il existe un entier p tel
que n = p+ . Soit a ∈ m ; si f (a) ∉ p, on a f (a) = p ; comme f est injective
et a ≠ m, on a f (m) ≠ p, donc f (m) ∈ p. On définit ainsi une application
g ∶ m → p en posant g(a) = f (a) si f (a) ∈ p, et g(a) = f (m) sinon. Cette
application est injective. Par récurrence, on a m ⩽ p ; par suite, m+ ⩽ p+ = n.
c) Cela résulte des deux points précédents.

Définition (1.3.12). — On dit qu’un ensemble A est fini s’il existe un entier
naturel n et une bijection f ∶ {0, 1, . . . , n − 1} → A. Il existe alors un seul tel
entier ; on dit que c’est le cardinal de l’ensemble A et on le note Card(A), ou
∣A∣.

L’ensemble vide est le seul ensemble fini de cardinal 0.


1.3. AXIOME DE L’INFINI. NOMBRES ENTIERS ENSEMBLES FINIS. 17

Les ensembles finis de cardinal 1 sont les singletons {x} est fini.
Les ensembles finis de cardinal 2 sont les paires {x, y}, pour x ≠ y.

Lemme (1.3.13). — Soit n un entier et soit A une partie de n. Il existe une


bijection f ∶ n → n et un entier m ⩽ n tels que f ⟨m⟩ = A.

Démonstration. — On raisonne par récurrence sur n.


Si n = 0, alors A et n sont vides et on pose m = 0 et f = Id.
Soit alors A une partie de n+ . Si A = n+ , on pose m = n+ et f = Id.
Sinon, il existe un élément a ∈ n+ tel que a ∉ A. Soit g la transposition
qui échange les éléments a et n de n+ . L’ensemble B = g⟨A⟩ est une partie
de n+ qui ne contient pas n ; on la considère comme une partie de n ; par
récurrence, il existe une bijection f ∶ n → n et un entier m ⩽ n tels que
f ⟨m⟩ = B. Prolongeons f en une bijection f ′ ∶ n+ → n+ en posant f ′ (n) = n.
La bijection g −1 ○ f ′ convient.

Proposition (1.3.14). — Soit A un ensemble fini. Pour toute partie B de A,


l’ensemble B est fini et l’on a Card(B) ⩽ Card(A). Plus précisément, A B
est également fini et l’on a Card(A) = Card(B) + Card(A B).

Démonstration. — Soit n = Card(A) et soit f ∶ n → A une bijection.


Si n = 0, alors n est vide, donc A et B aussi et l’on a le résultat voulu. On
suppose maintenant que n ≠ 0.
Soit g ∶ n → n une bijection et soit m un entier tels que g⟨m⟩ = f −1 ⟨B⟩.
alors f ○ g est une bijection de n sur A telle que f ○ g⟨m⟩ = B. Cela démontre
que B est fini, de cardinal m. En particulier, Card(B) ⩽ Card(A).
Par le même argument, A B est fini et son cardinal est le même que
celui de la partie {m, . . . , n − 1} de n. Il reste à observer l’application p ↦
p + m est une bijection de (n − m) sur cette partie, si bien qu’elle est de
cardinal n − m,

Corollaire (1.3.15). — Soit A et B des ensembles finis tels que Card(A) =


Card(B) et soit f ∶ A → B une application. Les conditions suivantes sont
équivalentes :
a) f est injective ;
18 CHAPITRE 1. ENSEMBLES ET NOMBRES ENTIERS — COMPTER

b) f est surjective ;
c) f est bijective.

Démonstration. — Supposons que f est injective. Elle induit une bijection


de A sur son image ; on a alors Card( f ⟨A⟩) = Card(A) = Card(B), donc
Card(B f ⟨A⟩) = 0 et B f ⟨A⟩ = ∅, c’est-à-dire f (A) = B. Par suite, f est
surjective.
Supposons que f est surjective et soit g ∶ B → A une section de f . Comme
g est injective, le cas déjà traité entraîne que g est surjective, donc bijective.
Puisque f ○ g = IdB , l’application f = g −1 est bijective.
Enfin, si f est bijective, elle est également injective.

Corollaire (1.3.16). — L’ensemble N n’est pas fini.

Démonstration. — Supposons que N soit fini et soit p son cardinal. Puisquei


l’inclusion de p+ dans N est une application injective, on a donc p+ ⩽ p, ce
qui contredit un résultat antérieur.

Corollaire (1.3.17). — Soit A un ensemble fini et soit (A1 , . . . , A p ) une parti-


tion finie de A. Pour tout entier i ∈ {1, . . . , p}, l’ensemble Ai est fini et l’on a
p
Card(A) = ∑i=1 Card(Ai ).

Démonstration. — Cela se déduit de la proposition par récurrence sur p.

Corollaire (1.3.18). — Soit f ∶ A → B une application. On suppose que B est


fini et que pour tout b ∈ B, l’ensemble f −1 (b) est fini ; alors A est fini et l’on a
Card(A) = ∑b∈B Card( f −1 (b)).

Démonstration. — Soit g ∶ p → B une bijection ; pour tout i ∈ p, on pose


Ai = f −1 (g(i)). La suite (A0 , . . . , A p−1 ) est une partition de A. Par suite,
p−1
Card(A) = ∑i=0 Card(Ai ) = ∑b∈B Card( f −1 (b)).

Corollaire (1.3.19). — Soit A et B des ensembles finis. L’ensemble A × B est


fini, de cardinal Card(A) Card(B).
1.4. AXIOME DU CHOIX 19

Démonstration. — Considérons la seconde projection p ∶ (a, b) ↦ b de


A × B dans B. Pour tout b ∈ B, l’application a ↦ (a, b) est une bijection de A
sur l’ensemble p−1 (b). Le corollaire résulte donc du corollaire précédent,
appliqué à l’application p.

Proposition (1.3.20). — Soit A et B des ensembles finis. L’ensemble F (A; B)


des applications de A dans B est fini, de cardinal Card(B)Card(A) .
Démonstration. — Soit n un entier et soit f ∶ {0, . . . , n − 1} → A une bi-
jection. On démontre la proposition par récurrence sur n. Si n = 0, alors
A = ∅ et il n’y a qu’une application de A dans B (dont le graphe est vide).
Alors, Card(F (A; B)) = 1 = Card(B)0 . Posons sinon a = f (n − 1) et
A′ = A {a}. L’application u ↦ (u∣A′ , u(a)) est une bijection de F (A; B)
sur F (A′ ; B) × B. Par récurrence, l’ensemble F (A′ ; B) est fini, de cardinal
Card(B)Card(A ) . Ainsi, l’ensemble F (A; B) est fini et son cardinal est égal à


Card(F (A′ ; B)) Card(B) = Card(B)Card(A ) Card(B)

= Card(B)Card(A )+1
= Card(B)Card(A) .

Corollaire (1.3.21). — Pour tout ensemble fini A, l’ensemble P(A) des parties
de A est fini, de cardinal 2Card(A) .
Démonstration. — Pour toute partie B de A, notons χB sa fonction indica-
trice, définie par χB (a) = 1 si a ∈ B et χB (a) = 0 sinon. L’application B ↦ χB
est une bijection de P(A) dans F (A; {0, 1}). D’après la proposition précé-
dente, l’ensemble F (A; {0, 1}) est fini, de cardinal 2Card(A) . Le corollaire en
résulte.

1.4. Axiome du choix


1.4.1. — L’axiome du choix global postule qu’il existe une classe fonction-
nelle C tel que tout ensemble non vide x appartient au domaine de C et C(x)
appartient à x.
20 CHAPITRE 1. ENSEMBLES ET NOMBRES ENTIERS — COMPTER

Une telle classe C est appelée « classe de choix globale ». C’est un axiome
assez fort, indépendant des axiomes antérieurs. On l’utilisera dans une
variante restreinte aux ensembles.

Proposition (1.4.2) (Axiome du choix). — Soit A un ensemble. Il existe une


graphe fonctionnel CA contenu dans P(A) × A tel que si x est une partie non
vide de A, l’ensemble c appartient au domaine de CA et CA (x) ∈ x.

Démonstration. — Soit C une classe de choix globale et soit CA = C ∩


(P(A) × A). C’est une partie d’un graphe fonctionnel donc est un graphe
fonctionnel. Soit x une partie non vide de A. Alors x appartient au domaine
de C, donc il existe un ensemble y tel que (x, y) ∈ C. De plus, x ∈ P(A).
Par définition de C, on a y ∈ x ; par conséquent, y ∈ A, ce qui prouve que
(x, y) ∈ CA . Ainsi, x appartient au domaine de CA . De plus, on a C(x) = y,
si bien que CA vérifie la propriété voulue.

Corollaire (1.4.3). — Soit I un ensemble et soit (Ai )i∈I une famille d’ensembles
non vides. L’ensemble produit ∏i∈I Ai n’est pas vide.

Démonstration. — Soit A la réunion de la famille (Ai ). Soit CA une fonction


de choix sur A : aour toute partie non vide x de A, CA (x) est un élément
de x. L’application i ↦ CA (Ai ) est donc un élément de ∏i Ai .

Remarque (1.4.4). — Il est important d’observer que l’axiome du choix


concerne les ensembles infinis. En effet, si I est un ensemble fini et (Ai ) une
famille d’ensembles non vides, on n’a pas besoin de l’axiome du choix pour
démontrer que ∏i∈I Ai n’est pas vide, on peut raisonner par récurrence sur
Card(I).

Proposition (1.4.5) (Axiome du choix dépendant dénombrable)


Soit A un ensemble et soit (Rn ) une suite de parties de A×A. On suppose que
pour tout n ∈ ω et tout a ∈ A, il existe b ∈ A tel que (a, b) ∈ Rn . Pour tout a ∈ A,
il existe une application f ∶ ω → A telle que f (0) = a et ( f (n), f (n+ )) ∈ Rn
pour tout n ∈ ω.
1.4. AXIOME DU CHOIX 21

Démonstration. — On fixe une fonction de choix global C. Pour tout n ∈ ω


et tout x ∈ A, notons A(n, x) l’ensemble des y ∈ A tels que (x, y) ∈ Rn . Par
hypothèse, c’est un ensemble non vide. Soit alors F ∶ n × A → A l’application
(n, x) ↦ C(A(n, x)). Il existe une unique application f ∶ ω → A telle que
f (0) = a et f (n+ ) = F(n, f (n)) pour tout n ∈ ω. Par construction, on
a ( f (n), f (n+ )) ∈ Rn pour tout n. Comme f (0) = a, cela montre que la
fonction f convient.

Proposition (1.4.6). — Soit A un ensemble qui n’est pas fini. Il existe une
application injective f ∶ ω → A.
Démonstration. — Pour tout n ∈ ω, soit Rn l’ensemble des couples ( f , g),
où f ∶ n → A et g ∶ n+ → A sont des applications injectives telles que f (x) =
g(x) pour tout x ∈ n.
Soit n ∈ ω et soit f ∶ n → A une application injective. toute application
injective. Elle n’est pas bijective, car A n’est pas fini. Par suite, elle n’est pas
surjective et il existe un élément a ∈ A tel que a ∉ f ⟨n⟩. Soit g ∶ n+ → A
l’application prolongeant f telle que g(n) = a. Elle est injective et l’on a
( f , g) ∈ Rn .
D’après le principe du choix dépendant, il existe une suite ( f n ) où pour
tout n, f n ∶ n → A est une application injective et ( f n , f n+ ) ∈ Rn .
Soit h ∶ ω → A l’application donnée par h(n) = f n+ (n) pour tout n ∈ ω.
Par construction, on a h(n) = f m (n) pour tout m > n. On en déduit que h
est injective.

Corollaire (1.4.7). — Soit A un ensemble qui n’est pas fini. Il existe une appli-
cation injective f ∶ A → A qui n’est pas surjective.
C’est Dedekind qui a mis en évidence ce critère qui explique, enfin, le
nom donné à l’axiome de l’infini.
Démonstration. — Soit h ∶ ω → A une application injective. On définit une
application f ∶ A → A de la façon suivante : si a ∈ A appartient à h⟨ω⟩, on
pose f (a) = h(n+ ), où n est l’unique entier tel que a = h(n) ; sinon, on pose
f (a) = a. Cette application est injective et n’est pas surjective puisque h(0)
n’appartient pas à son image.
22 CHAPITRE 1. ENSEMBLES ET NOMBRES ENTIERS — COMPTER

1.5. Ensembles dénombrables


Définition (1.5.1). — Soit A un ensemble. On dit que A est dénombrable s’il
existe une application injective de A dans ω.

Un ensemble fini est dénombrable.


Une partie d’un ensemble dénombrable est dénombrable.

Lemme (1.5.2). — Soit f ∶ A → B une application surjective. Si A est dénom-


brable, alors B est dénombrable.

Démonstration. — Soit g ∶ B → A une section de l’application f . C’est une


bijection de B sur une partie de A. Par suite, B est dénombrable.

Proposition (1.5.3). — Soit A une partie de N. Si A n’est pas finie, il existe une
unique bijection croissante f ∶ N → A.

Démonstration. — Pour tout entier m ∈ N et toute application f ∶ {0, . . . , m−


1} → A, l’ensemble A { f (0), . . . , f (m − 1)} n’est pas fini, donc n’est
pas vide ; il possède donc un plus petit élément. On définit alors une
application f ∶ N → A par récurrence de la façon suivante : pour tout
entier m, f (m) est le plus petit élément de A { f (0), . . . , f (m − 1)}.
L’application f ainsi définie est strictement croissante. Soit en effet un
élément m ∈ N tel que m ⩾ 1 ; par hypothèse, f (m − 1) est le plus petit
élément de A { f (0), . . . , f (m − 2)} et f (m) est le plus petit élément de
A { f (0), . . . , f (m − 1)}. Cela entraîne f (m) ≠ f (m − 1) ; si l’on avait
f (m) ⩽ f (m −1), on aurait f (m) < f (m −1) ce qui contredirait la définition
de f (m − 1). En particulier, l’application f est injective. Démontrons qu’elle
est surjective. Raisonnons par l’absurde et supposons qu’un élément a ∈ A
n’appartient pas à l’image de f . Comme f est injective, on a f (m) ⩾ m pour
tout entier m ; en particulier, f (a) ⩾ a, donc f (a) > a. Par suite, a est un
élément de A { f (0), . . . , f (a − 1)} strictement inférieur à f (a), ce qui
contredit la définition de f (a). Ainsi, f ∶ N → A est une bijection croissante.
Soit g ∶ N → A une bijection croissante et posons h = g −1 ○ f .
L’application h est une bijection croissante de N dans N ; démontrons
par récurrence sur n que h(n) = n pour tout n ∈ N. Soit a l’antécédent
1.5. ENSEMBLES DÉNOMBRABLES 23

de 0 par h. Comme a ⩾ 0, on a 0 = h(a) ⩾ h(0) ⩾ 0, d’où h(0) = 0.


Supposons que h(m) = m pour tout entier m tel que m < n et démontrons
que h(n) = n ; soit a l’antécédent de n par h. Comme h(m) < n pour m < n,
on a a ⩾ n. Par suite, n = h(a) ⩾ h(n) > h(n − 1) = n − 1, donc n = h(n).
On a donc h = Id, d’où f = g.

Corollaire (1.5.4). — Soit A un ensemble dénombrable. Si A n’est pas fini, il


existe une bijection de N dans A.

Démonstration. — Soit f ∶ A → N une application injective et soit


f ′ ∶ f (A) → A l’application qui associe à un élément de f (A) son unique
antécédent par f . Alors f (A) est une partie de N qui n’est pas finie. Il existe
donc une bijection g ∶ N → f (A) et l’application f ′ ○ g est une bijection
de N sur A.

Proposition (1.5.5). — L’ensemble N × N est dénombrable.

Démonstration. — Voici deux preuves.


a) Soit f ∶ N × N → N l’application définie par f (m, n) = 2m 3n ; elle est
injective, en vertu de l’unicité de la décomposition en facteurs premiers.
Cela démontre que N × N est dénombrable.
b) On construit une application de N × N dans N en parcourant le qua-
drant N2 diagonale descendante par diagonale descendante, par la formule
suivante :
m+n−1
1
f (m, n) = ∑ (p + 1) + m = (m + n)(m + n + 1) + m.
p=0 2
On vérifie que f est bijective, d’où la proposition.

Corollaire (1.5.6). — Soit f ∶ A → B une application. On suppose que


l’ensemble B est dénombrable et que, pour tout élément b ∈ B, l’ensemble
f −1 (b) est dénombrable. Alors l’ensemble A est dénombrable.
24 CHAPITRE 1. ENSEMBLES ET NOMBRES ENTIERS — COMPTER

Démonstration. — Soit g ∶ B → N une application injective. Pour tout b ∈ B,


soit hb ∶ f −1 (b) → N une application injective. Soit alors h ∶ A → N × N
l’application définie par h(a) = (g( f (a)), h f (a) (a)). Démontrons que h
est injective. Soit a, a′ ∈ A tels que h(a) = h(a′ ) et démontrons que a = a′ .
On a d’abord g( f (a)) = g( f (a ′ )) ; comme g est injective, cela entraîne
f (a) = f (a′ ). Comme h f (a) est injective, on a donc a = a′ . Par suite, h est
injective, donc A est dénombrable.

Corollaire (1.5.7). — La réunion ⋃n∈N An d’une suite (An )n∈N d’ensembles


dénombrables est dénombrable.
Démonstration. — Soit A = ⋃n∈N An la réunion de la suite (An ) et soit A′
sa somme ; rappelons que A′ est la partie de N × A formée des couples
(n, a) tels que a ∈ An . Soit f ∶ A′ → N et g ∶ A′ → A les deux projections.
D’après le corollaire précédent appliqué à l’application f , l’ensemble A′ est
dénombrable. Comme g est surjective, l’ensemble A est dénombrable.

Corollaire (1.5.8). — Soit n un entier et soit A1 , . . . , An des ensembles dénom-


brables ; l’ensemble A1 × ⋅ ⋅ ⋅ × An est dénombrable.
Démonstration. — Le résultat est évident si n = 1. Démontrons le cas général
par récurrence sur n. Posons B = A1 × ⋅ ⋅ ⋅ × An−1 et soit f ∶ A1 × ⋅ ⋅ ⋅ × An →
B l’application définie par f (a1 , . . . , a n ) = (a1 , . . . , a n−1 ). Par hypothèse
de récurrence, B est dénombrable ; de plus, pour tout b = (a1 , . . . , a n−1 ),
l’application a ↦ (a1 , . . . , a n−1 , a) induit une bijection de An sur f −1 (b), si
bien que f −1 (b) est dénombrable. Par suite, A1 ×⋅ ⋅ ⋅×An est dénombrable.
CHAPITRE 2

ARITHMÉTIQUES TRANSFINIES —
ORDONNER
« Mais suis-je pas bien fat de vouloir raisonner
Où de droit absolu j’ai pouvoir d’ordonner ? »
— Molière, Sganarelle ou Le cocu imaginaire, acte i, scène 1

2.1. Ensembles ordonnés


2.1.1. — Une relation d’ordre dans une classe C est une relation binaire qui
est réflexive, transitive et antisymmétrique. Si cette relation est notée ⩽, cela
signifie les trois conditions :
(i) Pour tous x ∈ C, on a x ⩽ y ;
(ii) Pour tous x, y, z ∈ C tels que x ⩽ y et y ⩽ z, on a x ⩽ z ;
(iii) Pour tous x, y ∈ C tels que x ⩽ y et y ⩽ x, on a x = y.

2.1.2. — Alternativement, on peut considérer des relations d’ordre strict qui


sont des relations irréflexives et transitives. Si une telle relation est notée <,
cela signifie les deux conditions :
(i) Pour tout x ∈ C, on n’a pas x < x ;
(ii) Pour tous x, y, z ∈ C tels que x < y et y < z, on a x < z.
On passe d’une relation d’ordre à une relation d’ordre strict en définissant
« x < y » par « x ⩽ y et x ≠ y » ; on passe d’une relation d’ordre strict à une
relation d’ordre en définissant « x ⩽ y » par « x < y ou x = y ».

2.1.3. — Une relation d’ordre dans une classe C est dite relation d’ordre
total si pour tous x, y ∈ C, l’une des deux inégalités x ⩽ y ou y ⩽ x est
vérifiée.
26 CHAPITRE 2. ARITHMÉTIQUES TRANSFINIES — ORDONNER

Du point de vue des relations d’ordre strict, cela se traduit en la condition


de trichotomie : pour tous x, y ∈ C, l’une des trois propriétés suivantes est
satisfaite : x < y, x = y, y < x.
Dans le contexte d’une relation d’ordre total, la négation de l’inégalité
x ⩽ y est l’inégalité stricte y < x.

2.1.4. — Soit C une classe munie d’une relation d’ordre, soit A une partie
de C et soit a ∈ A.

2.1.5. — On dit que a ∈ C majore A si l’on a x ⩽ a pour tout x ∈ C ; on dit


qu’il minore A si l’on a a ⩽ x pour tout x ∈ C. Si l’on a de plus a ∈ C, on dit
que a est le plus grand élément (resp. le plus petit élément) de C.
Une partie qui possède un majorant est dite majorée ; une partie qui
possède un minorant est dite minorée.

2.1.6. — On dit que a est une borne supérieure de A si c’est le plus petit
des majorants de A : cela signifie que a est un majorant de A (x ⩽ a pour
tout x ∈ A) et que pour tout majorant b de A, on a a ⩽ b. Dans le cas d’une
relation d’ordre total, cette dernière propriété peut être reformulée : pour
tout b ∈ C tel que b < a, b n’est pas un majorant de A, c’est-à-dire qu’il
existe x ∈ A tel que b < x.
De même, on dit que a est une borne inférieure de A si c’est le plus grand
des minorants de A : cela signifie que a est un minorant de A (a ⩽ x pour
tout x ∈ A) et que pour tout minorant b de A, on a b ⩽ a. Dans le cas
d’une relation d’ordre total, cette dernière propriété peut également être
reformulée : pour tout b ∈ C tel que a < b, b n’est pas un minorant de A,
c’est-à-dire qu’il existe x ∈ A tel que x < b.

2.1.7. — On dit que a est un élément maximal de A si a ∈ A et si x = a est


le seul élément de A tel que a ⩽ x. On dit que c’est un élément minimal si
x = a est le seul élément de A tel que x ⩽ a.
Dans une relation d’ordre total, un élément maximal est un plus grand
élément, un élément minimal est le plus petit élément, mais ce n’est pas le
cas en général. Par exemple, si l’on considère les entiers ⩾ 2 munis de la
relation de divisibilité, les éléments minimaux sont les nombres premiers.
2.2. ENSEMBLES BIEN ORDONNÉS 27

Proposition (2.1.8). — Soit C une classe ordonnée telle que toute suite crois-
sante dans C soit stationnaire. Alors, pour toute partie A de C et tout x ∈ A, il
existe un élément maximal a ∈ A tel que x ⩽ a.
Par symétrie, si toute suite décroissante dans C est stationnaire, alors pour
toute partie A de C et tout x ∈ A, il existe un élément minimal a ∈ C tel que
a ⩽ x.

Démonstration. — Raisonnons par l’absurde. Soit A une partie de C et x


un élément de A tels qu’il n’existe pas d’élément maximal a ∈ A tel que
x ⩽ a. Cela signifie que pour tout y ∈ A tel que x ⩽ y, y n’est pas maximal,
autrement dit, il existe z ∈ A tel que y < z.
Soit A′ l’ensemble des éléments a ∈ A tels que x ⩽ a, et soit R l’ensemble
des couples (a, b) d’éléments de A′ tels que a < b. Soit a ∈ A′ ; on a x ⩽ a,
donc par hypothèse, a n’est pas un élément maximal de A ; il existe donc
un élément b ∈ A tel que a < b ; on a alors b ∈ A′ , d’où (a, b) ∈ R. Par le
principe du choix dépendant, il existe une application f ∶ ω → A′ telle que
f (n) < f (n+ ) pour tout n ∈ ω. C’est une suite strictement croissante dans A′ ,
donc dans A, et elle n’est pas stationnaire.

2.2. Ensembles bien ordonnés


Définition (2.2.1). — On dit qu’une classe ordonnée est bien ordonnée si toute
partie non vide possède un plus petit élément.

Toute partie d’une classe bien ordonnée est bien ordonnée. Si une classe
bien ordonnée n’est pas vide, elle possède un plus petit élément.
Une classe bien ordonnée est totalement ordonnée. En effet, pour x, y ∈
C, on considère la paire {x, y}, qui, par hypothèse, possède un plus petit
élément. Si cet élément est x, on a x ⩽ y ; si cet élément est y, on a y ⩽ x.

2.2.2. — Si C une classe ordonnée et soit a ∈ C, une classe du type Ca = {x ∈


C ; x < a} est appelé section commençante de C. La partie Ca est majorée
(par a). Pour qu’elle admette un plus grand élément, il faut et il suffit que a
soit successeur ; dans le cas contraire, sa borne supérieure est a.
28 CHAPITRE 2. ARITHMÉTIQUES TRANSFINIES — ORDONNER

2.2.3. — Par exemple, ω est un ensemble bien ordonné.


En revanche, l’ensemble des nombres réels n’est pas bien ordonné :
l’ensemble des nombres réels strictement positifs n’a pas de plus petit
élément. Il a une borne inférieure (0), mais ce n’est pas un plus petit élément.

Exemple (2.2.4). — a) Soit C et D des classes ordonnées. Leur somme


C⊔D est une partie de la classe (C∪D)×{0, 1} formée des couples (x, n) tels
que soit n = 0 et x ∈ C, soit n = 1 et y ∈ D. Munissons-la de la relation telle
que (x, 0) ⩽ (x ′ , 0) si et seulement si x ⩽ x ′ , (y, 1) ⩽ (y′ , 1) si et seulement
si y ⩽ y′ , et (x, 0) ⩽ (y, 1) pour tous x ∈ C et tous y ∈ D. C’est une relation
d’ordre.
Si C et D sont bien ordonnées, alors C ⊔ D est bien ordonnée. Considérons
en effet une partie non vide S de C ⊔ D. Soit A la classe des x ∈ C tels que
(x, 0) ∈ S. Supposons-la non vide. Soit alors a son plus petit élément ; le
couple (a, 0) est le plus petit élément de S. Inversement, si A est vide, la
classe B des y ∈ C tels que (y, 1) ∈ S n’est pas vide, car S n’est pas vide ; soit
b son plus petit élément ; alors le couple (b, 1) est le plus petit élément de S.
b) Soit C et D des classes ordonnées. Leur produit C × D est la classe dont
les éléments sont les couples (x, y) avec x ∈ C et y ∈ D. On munit ce produit
de la relation donnée par (x, y) ⩽ (x ′ , y ′ ) si, soit y < y ′ , soit y = y′ et x ⩽ x ′ .
C’est une relation d’ordre, qu’on appelle ordre lexicographique inverse car
on commence par comparer les deuxièmes « lettres ».
Supposons que C et D soient bien ordonnées ; alors il en est de même de
C × D. Considérons en effet une partie non vide S de C × D. Soit B le classe
des y ∈ D tels qu’il existe x ∈ C avec (x, y) ∈ S ; elle n’est pas vide ; soit b
son plus petit élément. Soit alors A la classe des x ∈ C tels que (x, b) ∈ S ;
elle n’est pas vide ; soit a son plus petit élément. Alors (a, b) est le plus petit
élément de S.
c) Soit (Ai )i∈I une famille d’ensembles ordonnés indexée par un ensemble
totalement ordonné I. On considère l’ensemble Φ des fonctions f de I
dans ⋃ Ai telles que f (i) ∈ Ai pour tout i et on le munit de l’ordre lexi-
cographique inverse : f < g s’il existe i tel que f (i) < g(i) et f (x) = g(x)
pour tout x > i. Elle est manifestement irréflexive, et transitive : si f < g et
g < h, on considère i tel que f (i) < g(i) et f (x) = g(x) pour tout x > i,
2.2. ENSEMBLES BIEN ORDONNÉS 29

et j tel que g( j) < h( j) et g(x) = h(x) pour tout x > j. Si i = j, alors


f (i) < g(i) < h(i) et f (x) = g(x) = h(x) pour tout x > j ; si i < j, alors
f ( j) = g( j) < h( j) et f (x) = g(x) = h(x) pour tout x > j ; enfin, si j < i,
on a f (i) < g(i) = h(i) et f (x) = g(x) = h(x) pour tout x > i. Dans les
trois cas, on a f < h.
Supposons de plus que les Ai soient totalement ordonnés et possèdent un
plus petit élément. On appelle support d’une fonction f ∈ Φ l’ensemble ∣ f ∣
des i ∈ I tels que f (i) ≠ min(Ai ). Soit alors Φ0 l’ensemble des fonctions
f ∈ Φ dont le support est fini.
Démontrons que l’ordre précédent fait de Φ0 un ensemble totalement
ordonné. Soit f , g ∈ Φ0 ; supposons f ≠ g. L’ensemble des i ∈ I tels que
f (i) ≠ g(i) est contenu dans ∣ f ∣ ∪ ∣g∣ ; il est donc fini. S’il est vide, on a f = g.
Sinon, soit i son plus grand élément ; si l’on a f (i) < g(i), on a f < g ; sinon,
on a g(i) < f (i) et g < f .
Supposons maintenant que I soit bien ordonné, de même que les Ai , et
démontrons que Φ0 est bien ordonné. On adjoint un plus grand élément ∗ à I,
avec A∗ = {0}, et on démontre par récurrence transfinie que pour tout i ∈ I∗ ,
l’ensemble des fonctions à support fini f sur ]←; i[ telles que f (x) ∈ Ax pour
tout x, est bien ordonné. L’assertion voulue est le cas i = ∗.
Supposons donc l’assertion vraie pour i et démontrons-la pour i + . No-
tons Φ′0 l’ensemble des fonctions de support fini sur ]←; i + [ telles que f (x) ∈
Ax pour tout x, et Φ0 l’ensemble analogue avec i. On a ]←; i + [ = ]←; i[∪{i} ;
en associant à toute fonction f ′ sur ]←; i + [ le couple ( f , f ′ (i)), où f est la res-
triction de f ′ à ]←; i[, on définit une bijection de Φ′0 sur Φ0 ×Ai . On constate
que cette bijection est un isomorphisme d’ensembles ordonnés lorsqu’on
munit Φ0 × Ai de l’ordre lexicographique inverse déduit des ordres sur Φ0
et Ai . Par hypothèse de récurrence, Φ0 est bien ordonné ; par hypothèse,
Ai est bien ordonné ; il résulte alors de l’assertion b) que Φ0 × Ai est bien
ordonné, et donc Φ′0 aussi.

2.2.5. — Soit C une classe bien ordonnée.


Soit x ∈ C. Si x n’est pas le plus grand élément de C, l’ensemble {y ∈
C ; x < y} n’est pas vide ; on note x + son plus petit élément et on dit que
c’est le successeur de x.
30 CHAPITRE 2. ARITHMÉTIQUES TRANSFINIES — ORDONNER

Par définition, on a x < x + et on a x + ⩽ y pour tout y tel que x < y.


Si x et y sont deux éléments de C tels que x < y, on a x + ⩽ y, donc x + < y + .
Un élément de C de la forme x + est dit successeur ; sinon, on dit que x est
limite.
Lemme (2.2.6). — Soit C une classe bien ordonnée et soit x un élément de C.
Pour que x soit successeur, il faut et il suffit que la classe des y ∈ C tels que
y < x ait un plus grand élément.
Démonstration. — Supposons que x = y + . Alors, y < x. Si z est un élément
de C tel que z < x, vérifions que z ⩽ y. Sinon, on a y < z ; par suite, x = y + ⩽ z,
ce qui est absurde.
L’intérêt de la notion de classe bien ordonnée est de permettre un raisonne-
ment par récurrence que l’histoire conduit à qualifier de transfini (« au-delà
du fini »).
Proposition (2.2.7) (Récurrence transfinie). — Soit C une classe bien ordon-
née et soit A une partie de C.
On suppose que A vérifie la propriété suivante : pour tout x ∈ C, si la classe
Cx = {y ∈ C ; y < x} est contenue dans A, alors x ∈ A.
Alors A = C.
Démonstration. — Raisonnons par l’absurde et supposons A ≠ C. Son com-
plémentaire Ac n’est donc pas vide ; puisque C est bien ordonnée, Ac possède
un plus petit élément ; notons-le a. Par définition d’un plus petit élément,
on a x ∈ A pour tout x ∈ C tel que x < a. L’hypothèse sur A entraîne alors
que a ∈ A, ce qui est absurde.

Proposition (2.2.8). — Soit C une classe bien ordonnée et soit f ∶ C → C une


application strictement croissante. Pour tout x ∈ S, on a x ⩽ f (x).
Démonstration. — Démontrons ce résultat par récurrence transfinie. Soit
a un élément de C. Supposons que pour tout x ∈ C tel que x < a, on
a x ⩽ f (x), et démontrons a ⩽ f (a). Sinon, on a f (a) < a. Comme f
est strictement croissante, on a donc f ( f (a)) < f (a), ce qui contredit
l’hypothèse de récurrence que f (a) ⩽ f ( f (a)).
2.2. ENSEMBLES BIEN ORDONNÉS 31

Corollaire (2.2.9). — Soit C une classe bien ordonnée et soit f ∶ C → C une


application strictement croissante bijective. Alors f = IdC .

Démonstration. — D’après la proposition, on a x ⩽ f (x) pour tout x ∈


C. Soit g la bijection réciproque de f ; elle est strictement croissante et la
proposition affirme que y ⩽ g(y) pour tout y ∈ C. En prenant y = f (x), on
obtient f (x) ⩽ g( f (x)) = x pour tout x ∈ C. Par suite, x = f (x) pour tout
x ∈ C.

Corollaire (2.2.10). — Soit C une classe bien ordonnée. Alors C n’est iso-
morphe, en tant qu’ensemble ordonné, à aucune des ses sections commen-
çantes.

Démonstration. — Soit a ∈ C et soit φ ∶ C → Ca une application croissante


bijective de C sur la section commençante Ca . D’après la proposition appli-
quée à la composition j ○ φ, où j est l’inclusion de Ca dans C, on a x ⩽ φ(x)
pour tout x ∈ C. En particulier, a ⩽ φ(a), ce qui contredit l’hypothèse que
l’image de φ est contenue dans Ca .

Proposition (2.2.11) (Principe de construction transfinie)


Soit D une classe et soit S une classe bien ordonnée. Soit CS la classe des
couples (a, f ), où a ∈ S et f ∶ Sa → D est une application, et soit Φ ∶ CS → D
une application. Il existe une unique application F ∶ S → D telle que F(a) =
Φ(a, F∣Sa ) pour tout a ∈ A.

Démonstration. — On démontre d’abord que pour tout a ∈ S, il existe une


unique application F ∶ Sa → D qui vérifie la relation F(x) = Φ(x, F∣Sx ) pour
tout x ∈ Sa . On raisonne par récurrence transfinie. Soit a ∈ S ; supposons
qu’il existe une unique application F ∶ Sa → D qui vérifie la relation F(x) =
Φ(x, F∣Sx ) pour tout x ∈ Sa . Soit alors F′ ∶ Sa+ → D la fonction qui prolonge F
et telle que F′ (a) = Φ(a, F) ; elle vérifie la relation de récurrence souhaitée,
et c’est la seule.
Soit a et b des éléments de S et soit Fa ∶ Sa → D et Fb ∶ Sb → D des appli-
cations vérifiant la relation de récurrence demandée. Si a < b, la restriction
de Fb à Sa vérifie ladite relation de récurrence, donc est égale à Fa . Cela
32 CHAPITRE 2. ARITHMÉTIQUES TRANSFINIES — ORDONNER

prouve qu’il existe une unique application F ∶ S → D qui, pour tout a, coïn-
cide avec Fa sur Sa . Cette application vérifie la relation de récurrence voulue
et c’est la seule.

Proposition (2.2.12). — Soit S et T des ensembles bien ordonnés. L’une et l’une


seule des assertions suivantes est vérifiée :
(i) Il existe une bijection croissante de S sur T ;
(ii) Il existe une bijection croissante de S sur une section commençante de T ;
(iii) Il existe une bijection croissante d’une section commençante de S sur T.
En outre, dans chacun des cas, la section commençante et la bijection sont
uniquement déterminées.
Démonstration. — Le fait que ces trois cas s’excluent mutuellement est une
conséquence du corollaire précédent. Par exemple, la conjonction de (i)
et (ii) fournirait une bijection croissante de T sur une section commençante
de T.
Vérifions l’unicité dans le cas (i). Si f et g sont des bijections croissantes
de S sur T, alors g ○ f −1 est une bijection croissante de T sur lui-même ; on a
donc g ○ f −1 = idT , d’où g = f .
L’argument est analogue dans le cas (ii). Soit f ∶ S → Ta et g ∶ S → Tb des
bijections croissantes de S sur des sections commençantes de T. Si a < b,
alors f ○ g −1 ∶ Tb → Ta est une bijection croissante de Tb sur une section
commençante de Tb , ce qui est absurde. De même, l’hypothèse b < a est
absurde. On a donc a = b, et f , g sont deux bijections croissantes de S sur Ta ;
d’après l’argument fait dans le cas (i), on a f = g.
L’argument dans le cas (iii) est symétrique.
Il reste à déterminer dans lequel des trois cas on se trouve et construire la
bijection correspondante. La construction procède par récurrence transfinie.
Adjoignons à T un élément ∞ tel que t < ∞ pour tout t ∈ T. L’ensemble T∗
ainsi défini est encore bien ordonné et ∞ est son plus grand élément. Si
f ∶ Sa → T∗ est une application d’une section commençante de S dans T∗ , on
prolonge f à Sa+ = Sa ∪ {a} en définissant f (a) comme le plus petit élément
de l’ensemble non vide ( f ⟨Sa ⟩)c ∪ {∞}.
Par récurrence transfinie, on démontre les propriétés suivantes :
2.2. ENSEMBLES BIEN ORDONNÉS 33

a) L’application f est croissante. Soit en effet a, b ∈ S tels que a ⩽ b ; par


définition, f (b) est le plus petit élément de f (Sb )c ∪ {∞} alors que f (a) est
le plus petit élément de f (Sa )c ∪ ∞. Puisque Sa ⊆ Sb , on a f (Sa ) ⊆ f (Sb )
puis f (Sb )c ∪ {∞} ⊆ f (Sa )c ∪ {∞}. En particulier, on a f (b) ⩾ f (a), ce
qu’il fallait démontrer.
b) Si f (a) = ∞, alors f (b) = ∞ pour tout b > a. Par définition, f (a) est
le plus petit élément de f (Sa )c ∪ {∞} ; cela entraîne que f (Sa ) contient T.
En particulier, f (Sb ) contient T et f (b) = ∞.
c) Si a < b et f (a) = f (b), alors f (a) = ∞. Supposons a < b, f (a) = f (b)
et f (b) ≠ ∞. Par définition, f (b) est le plus petit élément de f (Sb )c ∪ {∞}.
Comme f (a) = f (b) ∞, / il vient f (a) ∈ f (Sb )c , ce qui contredit le fait que
a ∈ Sb .
d) Si y ⩽ f (a), il existe x ⩽ a tel que f (x) = y. Comme y < f (a) et
que f (a) est le plus petit élément de f (Sa )c ∪ {∞}, on a y ∈/ f (Sa )c ∪ {∞},
c’est-à-dire y ∈ f (Sa ). Il existe donc x < a tel que f (x) = y.

Supposons maintenant que f ne prenne pas la valeur ∞ ; son image est


donc contenue dans T. D’après ce qui précède, elle est injective et croissante ;
c’est donc une bijection croissante de S sur f (S). Si f est surjective, c’est
ainsi une bijection croissante de S sur T et on est dans le cas (i).
Sinon, soit b le plus petit élément de f (S)c et vérifions que f (S) = Tb .
Soit a ∈ S et démontrons f (a) < b ; sinon, on a b ⩽ f (a) et ce qui précède
démontre qu’il existe x tel que f (x) = b, ce qui contredit le fait que b ∉ f (S).
Inversement, soit y ∈ T tel que y < b ; l’hypothèse y ∈ f (S)c , contredit le fait
que b soit le plus petit élément de f (S)c , on a donc y ∈ f (S). On est ainsi
dans le cas (ii).
Supposons maintenant que f prenne la valeur ∞ et soit a le plus petit
élément de S tel que f (a) = ∞. Alors f définit par restriction une application
de Sa dans T qui est injective est croissante. Par définition, f (a) = ∞ est
le plus petit élément de f (Sa )c ∪ {∞} ; nécessairement f (Sa ) = T et f est
surjective. C’est une bijection croissante de Sa sur T et on est dans le cas (iii).
34 CHAPITRE 2. ARITHMÉTIQUES TRANSFINIES — ORDONNER

Lemme (2.2.13) (Hartogs). — Soit X un ensemble. Il existe un ensemble bien


ordonné S tel qu’aucune application f ∶ S → X soit injective.
Démonstration. — Soit C l’ensemble des couples (A, ⪯A ), où A est une
partie de X et ⪯A est une relation de bon ordre sur X. On munit C de la
relation pour laquelle (A, ⪯A ) ⪯ (B, ⪯B ) si et seulement si A ⊆ B et ⪯B
coïncide avec ⪯A sur A ; c’est une relation d’ordre. Soit C ′ l’ensemble des
classes d’équivalence d’ordre dans C . Pour (A, ⪯A ) ∈ C , on note (A, ⪯A )′
cette classe d’équivalence, c’est l’ensemble des (B, ⪯B ) ∈ C pour lesquels il
existe une application bijective croissante j ∶ B → A.
Alors C ′ est un ensemble ordonné. C’est même un ensemble bien or-
donné. Considérons un élément α ∈ C ′ et soit (A, ⪯A ) ∈ C un élément de
classe α. Pour tout (B, ⪯B ) ∈ C tel que (B, ⪯B )′ ≺ α, il existe une application
injective croissante, et une seule, de B dans A, dont l’image est une section
commençante de A ; notons f (B) l’unique élément de A tel que cette section
soit {x ∈ A ; x < f (B)}. L’application f induit une bijection d’ensembles
ordonnés de {β ∈ C ; β < α} sur A. Il en résulte que C est bien ordonné.
Démontrons que C ′ convient. Soit f ∶ C ′ → X une application injective
et soit A son image. Par f , on peut transférer le bon ordre de C ′ à A, ce qui
fournit un bon ordre ⪯A sur A. Soit α sa classe dans C ′ .
Pour tout x ∈ C ′ , {a ∈ A ; a < f (x)} est une partie bien ordonnée
de A ; sa classe g(x) dans C ′ vérifie g(x) ≺ α. Par définition de l’ordre
sur A, l’application f est strictement croissante ; par suite, l’application
g ∶ C ′ → C ′ est également strictement croissante. On a donc x ⪯ g(x) pour
tout x ∈ C ′ . Par suite, x ≺ α pour tout x ∈ C ′ . En particulier, α ≺ α, ce qui
est absurde.

Corollaire (2.2.14). — La classe des ensembles bien ordonnés n’est pas un


ensemble.
Démonstration. — Soit C cette classe et supposons que ce soit un ensemble.
Munissons-le de la relation de « préordre » pour laquelle S ≺ T s’il existe
une injection croissante de S sur une section commençante de T. Sur
l’ensemble C′ des classes d’équivalences, cette relation de préordre définit
un ordre strict. Pour cette relation d’ordre, C′ est bien ordonné.
2.2. ENSEMBLES BIEN ORDONNÉS 35

Soit S un ensemble bien ordonné. Pour tout a ∈ S, soit f (a) ∈ C′ la classe


d’équivalence de Sa . Cela fournit une injection de S dans C′ qui contredit le
lemme de Hartogs.

Théorème (2.2.15) (Zermelo). — Sur tout ensemble, on peut définir un bon


ordre.
Démonstration. — Soit X un ensemble, soit ∞ un ensemble qui n’appartient
pas à X et posons X∗ = X ∪ {∞}. Soit S un ensemble bien ordonné tel qu’il
n’existe pas d’application injective de S dans X∗ . À l’aide d’une fonction de
choix, on se donne, pour toute partie T de X ∪ {∞} un élément φ(T) tel
que φ(T) ∈ X T si cet ensemble n’est pas vide, c’est-à-dire si T ne contient
pas X, et φ(T) = ∞ sinon. Par construction transfinie, il existe une unique
application F ∶ S → X∗ telle que F(a) = φ(F⟨Sa ⟩) pour tout a ∈ S.
Par définition de X∗ , l’application F n’est pas injective ; soit donc a le plus
petit élément de S tel que F(a) ∈ F⟨Sa ⟩ ou F(a) = ∞.
Par définition de φ, on a X ⊆ F⟨Sa ⟩ et F⟨Sa ⟩ ⊆ X ; par suite, F⟨Sa ⟩ = X.
De plus, F∣Sa est injective. Sinon, il existerait x et y dans S tels que x < y < a
et F(x) = F(y). On aurait donc F(y) = φ(F⟨S y ⟩) ∈ F⟨S y ⟩, ce qui contredit la
minimalité de a.
Ainsi, l’application F est une bijection de l’ensemble bien ordonné Sa
sur X. Par son truchement, on peut donc transférer le bon ordre de Sa à X,
ce qui prouve que X possède un bon ordre.

2.2.16. — Soit S un ensemble ordonné.


On dit que S est inductif si toute partie totalement ordonnée de S est
majorée.
On dit que S est faiblement inductif si toute partie bien ordonnée de S est
majorée.
Théorème (2.2.17) (Zorn). — Soit X un ensemble muni d’une relation
d’ordre ⩽. On suppose que X est faiblement inductif. Alors, X possède un
élément maximal.
Plus généralement, pour tout élément x de X, il existe un élément maximal m
tel que x ⩽ m.
36 CHAPITRE 2. ARITHMÉTIQUES TRANSFINIES — ORDONNER

Démonstration. — On raisonne par l’absurde en considérant un élément x ∈


X pour lequel il n’existe pas d’élément maximal m tel que x ⩽ m.
Soit S un ensemble bien ordonné tel qu’il n’existe pas d’application injec-
tive de S dans X. Alors S n’est pas vide ; notons 0 son plus petit élément.
Soit s ∈ S et soit f ∶ Ss → X une application strictement croissante telle que
x ⩽ f (t) pour tout t ∈ Ss .
Supposons que s soit successeur, s = t + ; alors x ⩽ f (t) et f (t) n’est pas
un élément maximal de X, par hypothèse. On choisit un élément f ′ (s) ∈ X
tel que x ⩽ f (t) < f ′ (s).
Sinon, f ⟨Ss ⟩ est bien ordonné ; on en choisit un majorant f ′ (s), choisi de
sorte que x = f ′ (s) si s = 0 et Ss = ∅.
Par construction transfinie, il existe une application strictement croissante
F ∶ S → X telle que f (s) soit un majorant strict de f ⟨Ss ⟩ pour tout s ∈ S.
Cela contredit le choix de S.

2.3. Ordinaux
2.3.1. — On doit à von Neumann une définition concrète d’ensembles
bien ordonnés, appelés ordinaux, qui fournit des représentants privilégiés
de chaque classe d’ensemble bien ordonnés. Cette construction repose sur
deux idées, déjà explorées lors de l’étude des nombres entiers : d’une part
que la relation d’ordre naturelle sur les ordinaux soit induite par la relation
d’appartenance ; d’autre part, qu’un ordinal soit l’ensemble des ordinaux
strictement inférieurs.

Définition (2.3.2). — On dit qu’une classe C est transitive si pour tout x ∈ C,


on a x ⊆ C.

Définition (2.3.3). — On dit qu’un ensemble S est un ordinal s’il est transitif
si la relation « x ∈ y » dans S est une relation de bon ordre strict.

Les ordinaux forment une classe Ord . De manière générale, ils sont notés
à l’aide de lettres grecques.
2.3. ORDINAUX 37

Si α est un ordinal, la définition d’une relation d’ordre strict entraîne que


x ∉ x pour tout x ∈ α. Cela entraîne que α ∉ α ; en effet, si l’on avait α ∈ α,
alors x = α serait un élément de α qui contredit l’assertion x ∉ x.

Exemple (2.3.4). — L’ensemble vide est un ordinal. Plus généralement, tout


entier est un ordinal. En fait, dans la construction des nombres entiers que
nous avons menée, on a m ∈ n si et seulement si m < n.

Exemple (2.3.5). — L’ensemble ω est un ordinal.

Exemple (2.3.6). — Si α est un ordinal, l’ensemble α + = α ∪ {α} est un


ordinal.
Vérifions d’abord que cet ensemble est transitif. Soit x ∈ α + ; démontrons
que x ⊆ α + . Si x ∈ α, on a x ⊆ α, car α est transitif, donc x ⊆ α + . Sinon, on a
x = α, d’où x ⊆ α + .
La relation d’appartenance dans α + est une relation d’ordre strict. Elle
coïncide avec la même relation dans α ; Comme α est le plus grand élément
de α + , c’est une relation de bon ordre.

Lemme (2.3.7). — Soit α un ordinal et soit β un élément de α. On a les


propriétés suivantes :
a) On a β ⊆ α ;
b) On a β = {x ∈ α ; x ∈ β}.
c) L’ensemble β est un ordinal.

Démonstration. — a) En effet, α est un ensemble transitif.


b) On vient de voir l’inclusion β ⊆ α ; la propriété résulte donc de l’axiome
d’extensionalité.
c) Vérifions que β est un ensemble transitif. Soit x ∈ β et soit y ∈ x ;
démontrons que y ∈ β. Comme β ⊆ α, on a x ∈ α ; par suite, y ∈ α. Par
transitivité de la relation d’appartenance dans α entraîne donc que y ∈ β.
La relation « x ∈ y » dans β est ainsi la restriction de la même relation
dans α ; c’est donc également une relation de bon ordre strict. Cela prouve
que β est un ordinal.
38 CHAPITRE 2. ARITHMÉTIQUES TRANSFINIES — ORDONNER

Proposition (2.3.8). — Soit α et β des ordinaux tels que β ⊆ α. Si β ≠ α, alors


β ∈ α.

Démonstration. — Supposons β ≠ α et soit γ le plus petit élément de α β.


Comme α est transitif, on a γ ⊆ α.
Démontrons que γ = β.
Soit x ∈ α.
Si x ∉ β, c’est-à-dire α β, la définition d’un plus petit élément entraîne
que γ ⪯ x, c’est-à-dire la négation de x < γ, par définition de la relation
d’ordre dans α. D’après le lemme précédent, on n’a pas x ∈ γ.
Inversement, supposons x ∈ β et démontrons x ∈ γ. Sinon, par définition
de la relation d’ordre dans α, il vient γ = x ou γ ∈ x. Dans les deux cas,
on en déduit γ ∈ β, soit directement, soit par transitivité de la relation
d’appartenance des ordinaux, ce qui est asburde.

Corollaire (2.3.9). — Soit α et β des ordinaux. Une et une seule des trois
assertions suivantes est vérifiée :
(i) On a α ∈ β ;
(ii) On a α = β ;
(iii) On a β ∈ α.
Ainsi, la relation d’appartenance dans la classe Ord est une relation d’ordre
strict. Pour cette raison, on la notera désormais <.

Observons que les deux premiers cas entraînent α ⊆ β, car β est un


ensemble transitif ; dans les deux derniers, on a β ⊆ α. Par suite, la relation
d’ordre large dans les ordinaux correspond à l’inclusion.
Démonstration. — Comme α ∉ α, les deux premiers cas s’excluent mutuel-
lement ; de même, les deux derniers cas s’excluent mutuellement. Si l’on
avait simultanément α ∈ β et β ∈ α, il viendrait α ∈ α, par transitivité, ce qui
est absurde.
Posons γ = α ∩ β ; c’est un ensemble transitif et la relation d’appartenance
est une relation de bon ordre dans γ, si bien que γ est un ordinal. On a γ ⊆ α.
D’après la proposition précédente, soit γ = α, soit γ ∈ α ; de même, soit γ = β,
soit γ ∈ β.
2.3. ORDINAUX 39

Si γ = α et γ ∈ β, on en déduit α ⊆ β.
Si γ = α et γ = β, on en déduit α = β.
Si γ ∈ α et γ = β, on en déduit β ∈ α.
Supposons enfin γ ∈ α et γ ∈ β. Alors, γ ∈ α ∩ β = γ, ce qui est absurde.

Corollaire (2.3.10). — a) Soit C une classe non vide d’ordinaux ; alors ⋂ C


est un ordinal, et c’est la borne inférieure de C.
b) Soit S un ensemble d’ordinaux ; alors ⋃ S est un ordinal et c’est la borne
supérieure de S.

Démonstration. — a) Soit α un élément de C. On a ⋂ C ⊆ α, de sorte que


⋂ C est un ensemble. C’est un ensemble transitif : soit y ∈ ⋂ C ; pour tout
β ∈ C, on a y ∈ β, donc y ⊆ β ; par suite, y ⊆ ⋂ C. La relation d’appartenance
dans ⋂ C coïncide avec la même relation dans α ; c’est donc une relation de
bon ordre strict.
On a ⋂ C ⊆ α pour tout α ∈ C ; autrement dit, ⋂ C minore C. Inversement,
si β est un minorant de C, on a β ⊆ α pour tout β ∈ C, donc β ⊆ ⋂ C. Ainsi,
⋂ C est le plus grand minorant de C, c’est donc sa borne inférieure.
b) Par l’axiome de la réunion, ⋃ S est un ensemble. Vérifions qu’il est
transitif : soit y ∈ ⋃ S ; il existe donc un ordinal α tel que α ∈ S et y ∈ α.
Alors y ⊆ α, donc y ⊆ ⋃ S. La relation d’appartenance dans ⋃ S est une
relation d’ordre strict. Soit A une partie non vide de ⋃ S ; soit x un élément
de A et soit α ∈ S un ordinal tel que x ∈ α. Soit m le plus petit élément de
A ∩ α ; démontrons que c’est le plus petit élément de ⋃ S. Soit donc y ∈ A ;
démontrons que m ⩽ y. Soit β ∈ S un ordinal tel que y ∈ β ; si y ∈ α, on a
y ∈ A ∩ α et m ⩽ y ; sinon, α est un segment initial de β et cela entraîne x ⩽ y,
d’où m ⩽ y.
Pour tout α ∈ S, on a α ⊆ ⋃ S, si bien que ⋃ S majore S. Inversement, si un
ordinal β majore S, on a α ⊆ β pour tout α ∈ S, donc ⋃ S ⊆ β. Cela démontre
que ⋃ S est la borne supérieure de S.

Théorème (2.3.11). — La classe Ord des ordinaux est bien ordonnée.


40 CHAPITRE 2. ARITHMÉTIQUES TRANSFINIES — ORDONNER

Démonstration. — Soit C une partie non vide de Ord et soit α un élément


de C. Si α est le plus petit élément de C, on a terminé. Sinon, la classe Cα des
β ∈ C tels que β < α n’est pas vide, et c’est une partie de α. Comme α est
bien ordonné, Cα admet un plus petit élément, qui est le plus petit élément
de C.

Corollaire (2.3.12). — Tout ensemble bien ordonné S est isomorphe à un


ordinal et un seul.

Cet ordinal est appelé type d’ordre de S, ou ordinal de S, et est noté Ord(S).
Démonstration. — On construit une application f ∶ S → Ord par récur-
rence transfinie de sorte que pour tout x ∈ S, l’ensemble bien ordonné x
soit isomorphe à f (x) : si x est successeur, x = y+ , on pose f (x) = f (y)+ ;
si x est limite, on pose f (x) = sup y<x f (y). L’ensemble f ⟨S⟩ est la borne
supérieure des f (x), pour x ∈ S.

Corollaire (2.3.13). — La classe Ord des ordinaux n’est pas un ensemble.

Démonstration. — Supposons que Ord soit un ensemble ; il existe alors


un ordinal α tel que Ord soit égal à l’ensemble des x tels que x < α. Alors
α ∉ Ord , ce qui est absurde.

Corollaire (2.3.14). — Soit α et β deux ordinaux. Pour que l’on ait α ⩽ β, il


faut et il suffit qu’il existe une injection croissante de α dans β.

Démonstration. — Si α ⩽ β, c’est-à-dire si α ⊆ β, l’application identique est


une injection croissante de α dans β. Supposons inversement qu’il existe
une telle injection, f , et démontrons que α ⩽ β, c’est-à-dire α ⊆ β. Pour tout
x ∈ α, on a x ⩽ f (x), d’après la proposition 2.2.8. Si x = f (x), il en découle
x ∈ β ; sinon, x ∈ f (x), et l’inclusion f (x) ⊆ β entraîne x ∈ β.
2.4. ARITHMÉTIQUE DES ORDINAUX 41

2.4. Arithmétique des ordinaux


2.4.1. Addition. — Si α et β sont des ordinaux, on définit l’ordinal α + β
comme l’unique ordinal isomorphe (comme ensemble bien ordonné) à
l’ensemble bien ordonné somme de α et β.
Proposition (2.4.2). — Soit α, β, γ des ordinaux.
a) On a α + 0 = 0 + α = α ;
b) On a α + 1 = α + ;
c) On a α + β+ = (α + β)+ ;
d) On a (α + β) + γ = α + (β + γ).
Démonstration. — a) Soit A un ensemble bien ordonné. L’application
évidente de A vers l’ensemble somme de A et ∅ est bijective et croissante ; si
le premier correspond à l’ordinal α, le second correspond à l’ordinal α + 0.
On a donc l’égalité α = α + 0. De même, l’application évidente de A vers
l’ensemble somme de ∅ et A est bijective et croissante ; d’où l’on déduit que
α = 0 + α.
b) L’ordinal α + 1 est celui associé à l’ensemble bien ordonné donc α
est une section commençante, auquel on adjoint un plus grand élément,
supérieur à tous ceux de α. On constate que α + est exactement de cette
forme, l’élément α en étant le plus grand élément.
c) C’est une variante : L’ordinal α + β+ est constitué d’une section com-
mençante isomorphe à α, continuée de l’ordinal β + , lequel est constitué
des éléments de l’ordinal β puis d’un plus grand élément (donné par β).
L’ordinal (α + β)+ est exactement de le même forme.
d) C’en est également une variante : En tant qu’ensemble ordonné,
l’ordinal α + (β + γ) est constitué d’une section commençante isomorphe
à α, continuée de l’ordinal β + γ, lequel est constitué des éléments de
l’ordinal β continué par l’ordinal γ. L’ordinal (α + β) + γ est exactement de
le même forme.

Proposition (2.4.3). — Soit α, β des ordinaux.


a) Pour que α ⩽ β, il faut et il suffit qu’il existe un ordinal γ tel que β = α +γ.
Il existe alors un seul tel ordinal ;
42 CHAPITRE 2. ARITHMÉTIQUES TRANSFINIES — ORDONNER

b) Si α ⩽ β, alors α + γ ⩽ β + γ et γ + α ⩽ γ + β pour tout ordinal γ ;


c) Si α < β, alors γ + α < γ + β pour tout ordinal γ ;
d) Si β est un ordinal limite, alors α + β = supx<β (α + x) = limx→β (α + x).

Démonstration. — a) Supposons α ⩽ β, c’est-à-dire α ⊆ β, et soit γ


l’ordinal associé à l’ensemble bien ordonné β α. Par construction, on
a β = α + γ. Inversement, si β = α + γ, l’application identique de α dans lui-
même s’interprète une application croissante injective de α dans l’ensemble
bien ordonné somme de α et γ ; ainsi, α ⩽ α + γ, d’où α ⩽ β.
b) Supposons α ⩽ β. Par définition, l’ordinal α+γ correspond à l’ensemble
ordonné somme de α et γ ; on construit une application strictement crois-
sante de ce dernier ensemble dans l’ensemble ordonné somme de β et γ en
prenant l’application identique de α dans β, et l’application identique de γ
dans lui-même. On a donc α + γ ⩽ β + γ.
De même, considérons l’application de α + γ dans β + γ qui est déduite
de l’application identique de α dans β et l’identité de γ dans γ ; elle est
strictement croissante ; on a donc γ + α ⩽ γ + β.
c) Si α < β, c’est-à-dire α ∈ β, on a α + ⩽ β. D’après ce qui précède, on
a donc γ + α + ⩽ γ + β. Puisque que γ + α + = (γ + α)+ , on en déduit que
γ + α ∈ γ + β, c’est-à-dire γ + α < γ + β.
d) Pour tout x < β, on a α + x < α + β. Par suite, supx<β (α + x) ⩽ α + β.
Inversement, soit y < α + β et démontrons que y < supx<β (α + x). C’est
évident si y < α ; supposons donc α ⩽ y et soit γ l’ordinal (correspondant à
l’ensemble bien ordonné y α) tel que on a y = α + γ. Pour tout ordinal x
tel que γ < x < β, on a y = α + γ < α + x < α + β. Puisque β est un ordinal
limite, il existe de tels ordinaux x, d’où l’assertion.

Remarque (2.4.4). — L’addition ordinale n’est pas commutative : On a


1 + ω = ω ≠ ω + 1.
De même, on a 0 < 1 mais 0 + ω = 1 + ω. On ne peut donc pas simplifier à
droite.
En revanche, il résulte de la propriété c) que l’on peut simplifier à gauche :
si γ + α = γ + β, alors α = β.
2.4. ARITHMÉTIQUE DES ORDINAUX 43

2.4.5. Produit. — Soit α et β des ordinaux. On définit leur produit α ⋅ β


comme l’ordinal associé à l’ensemble bien ordonné α × β muni de l’ordre
lexicographique inverse.

Proposition (2.4.6). — Soit α, β, γ des ordinaux.


a) On a α ⋅ 0 = 0 ⋅ α = 0 ;
b) On a α ⋅ 1 = 1 ⋅ α = α ;
c) On a (α ⋅ β) ⋅ γ = α ⋅ (β ⋅ γ) ;
d) On a α ⋅ β+ = (α ⋅ β) + α ;
e) On a α ⋅ (β + γ) = α ⋅ β + α ⋅ γ.

Démonstration. — a) L’ordinal 0 est l’ensemble vide, ainsi l’ordinal α ⋅ 0


est associé à l’ensemble bien ordonné α × ∅ qui est vide, si bien que α ⋅ 0 = 0.
On démontre de même que 0 ⋅ α = 0.
b) L’ordinal 1 est réduit à un élément. Ainsi, la première projection est
une bijection croissante de l’ensemble bien ordonné α × 1 sur α ; on en déduit
que α ⋅ 1 = α. On démontre de même que 1 ⋅ α = α.
c) Les deux ordinaux (α ⋅ β) ⋅ γ et α ⋅ (β ⋅ γ) correspondent tous deux à
l’ensemble α × β × γ muni de l’ordre lexicographique inverse. Ils sont donc
égaux.
d) L’ensemble bien ordonné β + est l’ensemble somme des ensembles bien
ordonnés β et 1. Cette décomposition induit une bijection de α × β+ sur
l’ensemble somme de α × β et α × 1 ; cette bijection est croissante. On a donc
α ⋅ β+ = α ⋅ β + α ⋅ 1, d’où l’assertion.
e) C’en est une variante : l’ordinal β + γ est celui associé à l’ensemble bien
ordonné somme des ensembles β et γ. Cette bijection induit une bijection
de l’ensemble bien ordonné α × (β + γ) sur l’ensemble bien ordonné somme
des ensembles bien ordonnés α × β et α × γ. L’assertion en résulte.

Proposition (2.4.7). — Soit α, β, γ des ordinaux.


a) Si α ⩽ β, alors α ⋅ γ ⩽ β ⋅ γ et γ ⋅ α ⩽ γ ⋅ β ;
b) Si α < β et 0 < γ, alors γ ⋅ α < γ ⋅ β ;
c) Si β est un ordinal limite, alors α ⋅ β = supx<β α ⋅ x = limx→β α ⋅ x.
44 CHAPITRE 2. ARITHMÉTIQUES TRANSFINIES — ORDONNER

Démonstration. — a) Par hypothèse, α ⊆ β. L’application identique de α


dans β et l’application identique de γ dans lui-même fournissent des appli-
cations injectives croissantes de α × γ dans β × γ et de γ × α dans γ × β. On
en déduit donc les deux inégalités annoncées.
b) Par hypothèse, α + ⩽ β. On a donc γ ⋅α ⩽ γ ⋅α + ⩽ γ ⋅ β. Or, γ ⋅α + = γ ⋅α +γ.
Puisque 0 < γ, on a donc γ ⋅ α < γ ⋅ α + , si bien que γ ⋅ α < γ ⋅ β.
c) Si x < β, alors α ⋅ x ⩽ α ⋅ β, donc supx<β α ⋅ x ⩽ α ⋅ β. Inversement,
supposons y < α ⋅ β et démontrons qu’il existe un ordinal x < β tel que
y < α ⋅ x. Par définition de l’ordinal α ⋅ β, y correspond à un couple (a, b),
où a ∈ α et b ∈ β. En particulier, on a b ∈ β+ , et b + < β car β est un ordinal
limite. Alors, y ∈ α × b + ce qui entraîne que l’on a y < α ⋅ b + ; l’ordinal b +
convient. De plus, pour tout ordinal x tel que b + ⩽ x < b, on a y < α ⋅ x < α ⋅ β.
Cela entraîne l’assertion voulue.

Remarque (2.4.8). — La multiplication ordinale n’est pas commutative : on


a par exemple 2 ⋅ ω = ω ≠ ω + ω. Ce même exemple montre qu’elle n’est pas
non plus distributive à gauche : 2 ⋅ ω = (1 + 1) ⋅ ω n’est pas égal à ω + ω.

2.4.9. Exponentiation. — Si A et B sont des ensembles bien ordonnés,


l’ensemble des fonctions de B dans A est noté AB ; le support d’une fonction
f ∈ AB est l’ensemble des b ∈ B tels que f (b) ne soit pas le plus petit élément
de A. Notons A(B) le sous-ensemble de AB formé des fonctions de support fini,
muni de l’ordre lexicographique inverse. C’est un ensemble bien ordonné
(exemple 2.2.4).
Soit α et β des ordinaux. On définit l’ordinal α β comme celui associé à
l’ensemble bien ordonné α (β) .

Proposition (2.4.10). — Soit α, β, γ des ordinaux.


a) On a α 0 = 1 et α 1 = α ;
b) Si β ≠ 0, alors 0β = 0 ;
c) On a α β+γ = α β ⋅ α γ ;
+
d) On a α β = α β ⋅ α ;
e) On a (α β )γ = α β⋅γ .
2.4. ARITHMÉTIQUE DES ORDINAUX 45

Démonstration. — a) L’ensemble α 0 est réduit à un élément ; l’ordinal


correspondant est donc égal à 1. L’application f ↦ f (0) qui à une fonction
de 1 dans α associe sa valeur en 0 est bijective et strictement croissante.
Comme l’ordinal 1 est fini, la condition de support est automatique. Par suite,
α 1 = α.
b) Puisque l’ensemble β n’est pas vide, il n’y a pas de fonction de β dans
l’ensemble vide, l’ordinal correspondant à 0β est donc égal à 0.
c) À une fonction f de l’ensemble somme de β et γ dans l’ensemble α,
associons le couple ( f ∣β , f ∣γ ) de ses deux restrictions. Pour que f soit à
support fini, il faut et il suffit que ses deux restrictions le soient. Ainsi, cette
application définit une bijection de l’ensemble des fonctions de support
fini de β + γ dans α, dans l’ensemble somme des ensembles de fonctions
à support fini de β dans α, et de γ dans α. Cette bijection est strictement
croissante, d’où l’égalité d’ordinaux α β+γ = α β + α γ .
+
d) D’après l’assertion précédente, on a α β = α β+1 = α β ⋅α 1 , d’où la relation
voulue en utilisant a).
e) L’égalité à démontrer provient de l’existence de l’existence d’une bijec-
tion croissante de A(B×C) sur (A(B) )(C) , lorsque A, B, C sont des ensembles
bien ordonnés. En effet, si f ∶ B × C → A est une application, on note f˜
l’application qui, à c ∈ C, associe l’application b ↦ f (b, c) ; autrement dit,
f˜(c)(b) = f (b, c). L’application f ↦ f˜ est bijective. Si le support de f
est fini, alors l’ensemble des couples (b, c) tels que f (b, c) ne soit pas le
plus petit élément de A est fini ; a fortiori, l’ensemble des c tels que f˜(c)
ne soit pas la fonction constante de valeur ce plus petit élément est fini,
donc le support de f˜ est fini. Inversement, si le support de f˜ est fini, la
réunion, lorsque c parcourt ce support, des ensembles finis supp( f˜(c))×{c},
est le support de f ; il est donc fini. Ainsi, f ↦ f˜ réalise une bijection de
A(B×C) sur (A(B) )(C) . Cette bijection est croissante : supposons f < g et
soit (b, c) le couple tel que f (b, c) < g(b, c) et f (z) = g(z) pour (b, c) <
z. Si y > c, on a f˜(y) = g̃(y), car (b, c) < (x, y) pour tout x ∈ B, et
f˜(y)(x) = f (x, y) = g(x, y) = g̃(y)(x). D’autre part, on a f˜(c) < g̃(c),
car f˜(c)(b) = f (b, c) < g(b, c) = g̃(c)(b), tandis que pour tout x ∈ B tel
46 CHAPITRE 2. ARITHMÉTIQUES TRANSFINIES — ORDONNER

que b < x, on a (b, c) < (x, c) donc f˜(c)(x) = f (x, c) = g(x, c) = g̃(c)(x).
Ainsi, f˜ < g̃.

Proposition (2.4.11). — Soit α, β, γ des ordinaux.


a) Si α ⩽ β, alors α γ ⩽ β γ ;
b) Si α ≠ 0 et β ⩽ γ, alors α β ⩽ α γ ;
c) Si 1 < α et β < γ, alors α β < α γ .
d) Si β est un ordinal limite, alors α β = limx→β α x = supx<β α x .

Démonstration. — a) L’injection de α dans β induit une application in-


jective et croissante de l’ensemble des fonctions à support fini de γ dans α
dans celui des fonctions à support fini de γ dans β. On en déduit l’inégalité
voulue.
b) Comme α ≠ 0, on a 0 ∈ α. Si f est une fonction à support fini de β
dans α, son « prolongement par zéro »est encore une fonction à support
fini de γ dans α. Cela définit une injection croissante et entraîne l’inégalité
voulue.
c) Supposons de plus que β < γ. On a alors β+ ⩽ γ. D’après ce qui précède,
+ +
on a α β ⩽ α β ⩽ α γ . Or, on a α β = α β ⋅ α. Comme 1 < α, on a 1 ⩽ α β , puis
+
α β < α β ⋅ α. Par conséquent, α β < α β ⩽ α γ , d’où l’assertion.
d) Lorsque α = 0, on a α x = 0 sauf pour x = 0 ; la relation est alors vérifiée.
Supposons désormais que α ≠ 0.
Pour x < β, on a α x ⩽ α β . Inversement, soit γ < α β et démontrons qu’il
existe δ < β tel que γ < α x pour tout ordinal x tel que x > δ. Cela entraînera
l’égalité α β = limx→β α x ; comme β est un ordinal limite, il existe un ordinal x
tel que δ < x < β, si bien que l’égalité α β = supx<β α x s’ensuit également.
Par définition, γ correspond à une fonction g ∶ β → α de support fini. Soit
b ∈ β tel que g(x) = 0 pour tout ordinal x ∈ β tel que b ⩽ x (si s est la borne
supérieure du support de g, on peut prendre b = s+ ). L’ordinal b correspond
à la section commençante de β délimitée par b et la fonction g∣b définit un
élément de α (b) dont le prolongement par zéro est g ; ainsi, γ ∈ α b , c’est-à-
dire γ < α b . Alors, pour tout ordinal x tel que b ⩽ x < β, on a γ < α b ⩽ α x .
Cela conclut la démonstration.
2.5. CARDINAUX INFINIS 47

2.5. Cardinaux infinis


Définition (2.5.1). — On dit que deux ensembles A et B sont équipotents s’il
existe une bijection f ∶ A → B.
C’est une relation d’équivalence. Le but de ce paragraphe est d’associer à
tout ensemble A un ensemble particulier Card(A) qui lui est équipotent, de
sorte que Card(A) = Card(B) si et seulement si A et B sont équipotents.

2.5.2. — Si A et B sont des ensembles, notons A ⪯ B s’il existe une injection


de A dans B, et A ≡ B s’il existe une bijection de A sur B.
S’il existe une application surjective f de A dans B, toute section g de f
est une application injective de B dans B, de sorte que B ⪯ A.
Théorème (2.5.3). — Soit A et B des ensembles.
a) Ou bien A ⪯ B, ou bien B ⪯ A (Théorème de Cantor) ;
b) Si A ⪯ B et B ⪯ A, alors A ≡ B (Théorème de Cantor-Bernstein).
Démonstration. — a) Munissons A et B d’un bon ordre ; il existe alors un
isomorphisme d’ensembles ordonnés de A sur B ou un segment initial de B,
ou un isomorphisme d’ensembles ordonnés de B sur un segement initial
de A. Dans le premier cas, cela fournit une injection de A dans B, de sorte
que A ⪯ B ; dans le second une injection de B dans A de sorte que B ⪯ A.
b) Soit f ∶ A → B et g ∶ B → A des applications injectives et construisons
une application bijective h de A dans B. On définit des ensembles (An )
et (Bn ) par récurrence sur n en posant A0 = A, B0 = B, et, pour n ⩾ 0,
An+1 = g(Bn ) et Bn+1 = f (An ) ; on pose aussi A∗n = An An+1 et B∗n = Bn Bn+1 ;
soit enfin A∞ = ⋂n∈N An et B∞ = ⋂n∈N Bn .
Par construction, la suite (A∗0 , A∗1 , . . . , A∞ ) est une partition de A, et la
suite (B∗0 , B∗1 , . . . , B∞ ) est une partition de B. Par restriction, l’application f
induit une bijection de A∗n sur B∗n+1 , pour tout n ∈ N, et une bijection de A∞
sur B∞ ; de même, l’application g induit une bijection de B∗n sur A∗n+1 , pour
tout entier n.
48 CHAPITRE 2. ARITHMÉTIQUES TRANSFINIES — ORDONNER

On définit une application h ∶ A → B de la façon suivante. Soit a ∈ A.


Si a ∈ A∞ , on pose h(a) = f (a). Sinon, soit n l’unique entier tel que a ∈
A∗n ; si n est pair, on pose h(a) = f (a) ; si n est impair, alors a appartient
à A1 = g(B), donc il possède un unique antécédent par g que l’on note h(a).
L’application h est bijective.

2.5.4. — D’après le théorème précédent, la relation A ⪯ B sur les ensembles


induit par restriction une relation d’ordre total sur les cardinaux, notée ⪯ ou,
plus simplement, ⩽.
On note ℵ0 le cardinal de l’ensemble N ; c’est le plus petit cardinal infini.(1)

2.6. Arithmétique des cardinaux


2.6.1. — Soit α, β des cardinaux. On note respectivement α + β, αβ et α β les
cardinaux des ensembles somme des ensembles α et β, produit des ensembles
α et β, et de l’ensemble F (β, α) des fonctions de β dans α.

Lemme (2.6.2). — Soit A, A′ , B, B′ des ensembles tels que A′ ⪯ A et B′ ⪯ B.


On a les relations A′ + B′ ⪯ A + B et A′ × B′ ⪯ A × B. Sauf si A = B′ = ∅ et
B ≠ ∅, on a de plus F (B′ , A′ ) ⪯ F (B, A).
En particulier, Card(A + B) = Card(A) + Card(B), Card(A × B) =
Card(A) Card(B) et Card(F (B, A)) = Card(AB ) = Card(A)Card(B) .

Démonstration. — Choisissons des injections f ∶ A′ → A et g ∶ B′ → B ;


pour traiter la deuxième assertion, on suppose que f et g sont bijectives et
que A′ = Card(A) et B′ = Card(B).
L’unique application h de A′ + B′ dans A + B dont la restriction à A′ est
égale à f et la restriction à B′ est égale à g est injective ; elle est bijective
lorsque f et g sont bijectives. Cela prouve la première inégalité, ainsi que
l’égalité Card(A + B) = Card(A) + Card(B).

(1)
Le symbole ℵ, aleph, est la première lettre de l’alphabet hébreu. Elle a été introduite vers 1893 par
Georg Cantor pour noter les cardinaux infinis, parce que « les autres alphabets étaient déjà trop
largement utilisés. » La notation a été conservée depuis.
2.6. ARITHMÉTIQUE DES CARDINAUX 49

De même, l’application de A′ × B′ dans A × B définie par (a, b) ↦


( f (a), g(b)) est injective, et bijective si f et g sont bijectives. Par suite, on a
A′ × B′ ⪯ A × B, ainsi que Card(A × B) = Card(A) Card(B).
Pour démontrer la dernière inégalité, supposons d’abord que l’injection g
possède une rétraction g ′ ∶ B → B′ ; c’est par exemple le cas lorsque B′ ≠ ∅ ou
lorsque g est bijective. L’application k de F (B′ , A′ ) dans F (B, A) donnée
par u ↦ f ○ u ○ g ′ est alors injective ; on a donc F (B′ , A′ )) ⪯ F (B, A). Si f
et g sont bijectives, l’application k est bijective, d’où l’égalité Card(AB ) =
Card(F (B, A)) = Card(A)Card(B) . Enfin, dans le cas où B′ = ∅, l’ensemble
des fonctions de B′ dans A est réduit à un élément ; comme A ≠ ∅, l’ensemble
F (B; A) n’est pas vide, d’où l’inégalité F (B′ ; A′ ) ⪯ F (B; A).

Théorème (2.6.3) (Hessenberg). — Soit A un ensemble infini. L’ensemble


A × A est équipotent à A.

Démonstration. — Soit I l’ensemble des couples (V, f ), où V est une partie


de A et f ∶ V → V × V est bijective ; on note aussi (Vi , f i ) l’élement i de I.
Munissons I de la relation définie par (V, f ) ⪯ (W, g) si V ⊆ W et si g∣V = f ;
démontrons que c’est une relation d’ordre. Pour tout (V, f ) ∈ I, on a (V, f ) ⪯
(W, f ). Soit (V, f ) et (W, g) des éléments de I tels que (V, f ) ⩽ (W, g) et
(W, g) ⩽ (V, f ) ; alors V ⊆ W ⊆ V, de sorte que V = W ; puis f = g∣V = g,
donc (V, f ) = (W, g). Soit enfin (V, f ), (W, g) et (X, h) des élements de I
tels que (V, f ) ⩽ (W, g) et (W, g) ⩽ (X, h) ; on a V ⊆ W ⊆ X, donc V ⊆ X ;
de plus, f = g∣V = h∣W ∣V = h∣V , ce qui prouve que (V, f ) ⩽ (X, h).
Démontrons que l’ensemble ordonné (I, ⩽) est inductif. Soit J une partie
totalement ordonnée de I ; posons V = ⋃ j∈J V j . Pour tout a ∈ V, l’ensemble
des éléments j ∈ J tels que a ∈ V j n’est pas vide. soit a ∈ V et soit j, k ∈ J
tels que a ∈ V j ∩ Vk . Si j ⩽ k, alors V j ⊆ Vk et f k ∣V j = f j , de sorte que
f j (a) = f k (a) ; par symétrie, cette égalité vaut aussi lorsque k ⩽ j. Il existe
alors une unique application f ∶ V → A × A telle que f (a) = f j (a) pour
tout j ∈ J tel que a ∈ V j . Démontrons que f est injective et que son image
est égale à V × V. Soit a, b ∈ V tels que f (a) = f (b). Soit j, k ∈ J tels que
a ∈ V j et b ∈ Vk ; si j ⩽ k, alors V j ⊆ Vk , de sorte que f k (a) = f (a) = f (b) =
f k (b), d’où a = b car f k est injective ; on raisonne de même si k ⩽ j. Cela
50 CHAPITRE 2. ARITHMÉTIQUES TRANSFINIES — ORDONNER

démontre que f est injective. Soit a ∈ V et soit j ∈ J tel que a ∈ V j ; alors,


f (a) = f j (a) ∈ V j × V j ⊆ V × V. L’image de f est donc contenue dans V × V.
Soit enfin (a, b) ∈ V ; soit j, k ∈ J tels que a ∈ V j et b ∈ Vk . Si j ⩽ k, alors
a, b ∈ Vk ; puisque l’image de f k est égale à Vk × Vk , il existe c ∈ Vk tel que
f k (c) = (a, b) ; on a alors c ∈ V et f (c) = f k (c) = (a, b). On raisonne de
même si k ⩽ j. Par suite, le couple (V, f ) est un élément de I ; il majore J par
construction. Cela prouve que l’ensemble I est inductif.
Comme A est infini, il contient une partie B0 équipotente à N, laquelle
est équipotente à N × N ; soit f0 ∶ B0 → B0 × B0 une bijection. Soit (B, f ) un
élément de I qui est maximal et majore (B0 , f0 ) (il en existe, en vertu du
théorème de Zorn) ; posons C = A B. Par construction, l’ensemble B est
infini. Par suite, on a les inégalités
Card(B) ⩽ 2 Card(B) ⩽ 3 Card(B) ⩽ Card(B)2 = Card(B),
d’où les égalités
Card(B)2 = 3 Card(B) = 2 Card(B) = Card(B).
Pour démontrer que B est équipotent à A, nous allons prouver que
Card(C) < Card(B). Raisonnons par l’absurde et supposons que
Card(C) ⩾ Card(B). Soit alors B1 une partie de C qui est équipotente
à B. Posons B′ = B ∪ B1 et définissons une application f ′ ∶ B′ → B′ × B′
qui prolonge f . L’ensemble B′ × B′ est la réunion des parties B × B, B1 × B,
B × B1 et B1 × B1 , deux à deux disjointes et toutes équipotentes à B × B,
donc à B. Comme Card(B) = 3 Card(B), il existe une bijection f1 de B1 sur
(B1 × B) ∪ (B × B1 ) ∪ (B1 × B1 ). L’application f ′ ∶ B′ → B′ × B′ définie par
f ′ (a) = f (a) pour a ∈ B et par f ′ (a) = f1 (a) pour a ∈ B1 est bijective. Le
couple (B′ , f ′ ) appartient à I, majore (B, f ) et est distinct de (B, f ), ce qui
contredit l’hypothèse que (B, f ) est un élément maximal de I.
Par conséquent, Card(C) < Card(B), d’où Card(A) = Card(B) +
Card(C) = Card(B) puisque B est infini. Ainsi, Card(A×A) = Card(B×B) =
Card(B) = Card(A), ce qu’il fallait démontrer.

Corollaire (2.6.4). — Soit α et β des cardinaux tels que 1 ⩽ β ⩽ α ; Supposons


que α est infini. On a alors α + β = α et αβ = α. En particulier, α 2 = 2α = α.
2.6. ARITHMÉTIQUE DES CARDINAUX 51

Démonstration. — Comme α est infini, le théorème précédent implique


l’égalité αα = α. Puisque 2 ⩽ α, on a l’inégalité α ⩽ α + β ⩽ α + α ⩽ 2α ⩽
αα = α, si bien que α + β = α. Comme β ≠ 0, on a aussi α ⩽ αβ ⩽ αα = α,
d’où l’égalité αβ = α.

Corollaire (2.6.5). — Soit A, B des ensembles et soit f ∶ A → B une application.


Soit α un cardinal infini tel que Card(B) ⩽ α et Card( f −1 (b)) ⩽ α pour tout
b ∈ B ; alors, Card(A) ⩽ α.
Démonstration. — Pour tout b ∈ B, soit gb ∶ f −1 (b) → α une application
injective. L’application g ∶ A → B × α définie par g(a) = ( f (a), g f (a) (b))
est injective. On a donc Card(A) ⩽ Card(B × α) ⩽ αα = α.

Corollaire (2.6.6). — Soit α un cardinal infini. Soit I un ensemble et soit


(Ai )i∈I une famille d’ensembles ; on note A = ⋃i∈I Ai . Si Card(I) ⩽ α et
Card(Ai ) ⩽ α pour tout i ∈ I, alors Card(A) ⩽ α.
Démonstration. — Soit A′ la somme de la famille Ai ; c’est l’ensemble des
couples (i, a) ∈ I × A tels que a ∈ Ai . Soit f ∶ A′ → I et g ∶ A′ → A les deux
projections. Pour tout i ∈ I, l’application de Ai dans f −1 (i) définie par a ↦
(i, a) est bijective, donc Card( f −1 (i)) ⩽ α ; d’après le corollaire précédent,
on a donc Card(A′ ) ⩽ α. L’application g est surjective, par hypothèse, donc
Card(A) ⩽ Card(A′ ) ⩽ α.

Théorème (2.6.7) (Cantor). — Soit A un ensemble. Il n’existe pas d’application


surjective de A dans P(A).
Démonstration. — Raisonnons par l’absurde et considérons une application
surjective f ∶ A → P(A). Soit B l’ensemble des éléments a ∈ A tels que
a ∈/ f (a). Par hypothèse, il existe un élément b ∈ A tel que B = f (b). Si b ∈ B,
alors b ∈/ f (b) = B, par définition de B ; donc b ∈/ B, c’est-à-dire b ∈ f (b) = B,
contradiction.

Corollaire (2.6.8). — Pour tout cardinal α, on a 2α > α.


Proposition (2.6.9). — Les ensembles P(N) et R sont équipotents.
52 CHAPITRE 2. ARITHMÉTIQUES TRANSFINIES — ORDONNER

On dit qu’ils ont la puissance du continu.


Démonstration. — En identifiant une partie A de N à sa fonction caracté-
ristique χA ∶ N → {0, 1}, on remplace P(N) par l’ensemble {0, 1}N des
fonctions de N dans {0, 1}. L’idée de la construction est de représenter un
nombre réel par son développement en base 2. Cependant, certains nombres
réels ont plusieurs développements, par exemple 1,000 ⋅ ⋅ ⋅ = 0,1111 . . . , ce qui
nous oblige à quelque précaution. Pour a ∈ A, on pose

f (a) = 0,a0 a1 a2 ⋅ ⋅ ⋅ = ∑ a n 2−n−1 .
n=0

L’image de f est l’intervalle [0, 1], d’où l’inégalité


Card([0, 1]) ⩽ Card(F (N, {0, 1})).
Soit a, b ∈ A tels que f (a) = f (b) et a ≠ b ; soit m le plus petit entier tel
que a m ≠ b m ; quitte à échanger a et b, on suppose que a m = 0 et b m = 1. Dé-
montrons que a = (a0 , . . . , a m−1 , 0, 1, 1, . . . ) et b = (a0 , . . . , a m−1 , 1, 0, 0, . . . ).
Posons a′ = (a m , a m+1 , . . . ) et b′ = (b m , b m+1 , . . . ) ; on a donc
m−1 m−1
′ m+1 −n−1 m+1
f (a ) = 2 ( f (a) − ∑ a n 2 )=2 ( f (b) − ∑ b n 2−n−1 ) = f (b′ ),
n=0 n=0

ce qui permet de supposer que m = 0 et ramène à prouver a = (0, 1, 1, . . . ) et


b = (1, 0, 0, . . . ). On déduit de la définition de f que f (a) ⩽ 1 ⩽ f (b), donc
f (a) = f (b) = 1. Supposons qu’il existe un entier m ⩾ 1 tel que a m ≠ 1, on a

f (a) = ∑ a n 2−n−1 ⩽ ∑ a n 2−n−1 ⩽ ∑ 2−n−1 = 1 − 2−m−1 < 1.
n=0 n=0 n=0
n≠m n≠m

Cette contradiction prouve que a = (0, 1, 1, . . . ). De même, s’il existe un


entier m ⩾ 1 tel que b m ≠ 0, on a

f (b) = ∑ b n 2−n−1 ⩾ 1 + 2−m−1 > 1,
n=0

si bien que b = (1, 0, 0, . . . ). Par conséquent, chaque élément de [0, 1] a au


plus deux antécédents. Appliquons le corollaire 2.6.5 à l’application f et au
cardinal Card([0, 1]) ; on en déduit
Card(F (N, {0, 1})) ⩽ 2 ⋅ Card([0, 1]) = Card([0, 1]).
2.6. ARITHMÉTIQUE DES CARDINAUX 53

On a donc l’égalité Card([0, 1]) = Card(P(N)).


Pour conclure la démonstration de la proposition, il reste à vérifier que
Card([0, 1]) = Card(R). L’application t ↦ cot(πt) définit une bijection de
]0, 1[ sur R ; on a donc
Card([0, 1]) ⩽ Card(R) = Card(]0, 1[ ⩽ Card([0, 1]),
d’où l’égalité voulue.

Théorème (2.6.10) (König). — Soit (κ i )i∈I et (λ i )i∈I des familles de cardinaux


tels que κ i < λ i pour tout i. On a ∑i∈I κ i < ∏i∈I λ i .
Démonstration. — Soit (Bi )i∈I une famille d’ensembles tels que λ i =
Card(Bi ) pour tout i ; posons B = ∏ Bi . pour tout i, soit Ai une partie de Bi
telle que Card(Ai ) = κ i . Le cardinal ∑i∈I κ i est le cardinal de la partie A
de ⋃ Bi × I formée des couples (a, i) tels que a ∈ Ai . Pour i ∈ I et a ∈ Ai ,
on définit un élément φ(a, i) de B par φ(a, i) j = 0 si j ≠ i, et φ(a, i)i = a.
L’application φ ∶ A → B ainsi définie est injective, donc Card(A) ⩽ Card(B).
Pour tout i, soit Ci une partie de B de cardinal Card(Ai ) ; démontrons
que ⋃i∈I Ci ≠ B. Il en résultera qu’il n’existe pas d’application surjective
de A dans B, et en particulier Card(A) < Card(B). Pour tout i, notons
p i ∶ B → Bi la projection d’indice i. On a Card(p i (Ci )) ⩽ Card(Ci ) =
Card(Ai ) < Card(Bi ) ; il existe donc un élément b i ∈ Bi p i (Ci ). Posons
b = (b i ) ∈ B. Pour tout i, on a p i (b) = b i ∉ p i (Ci ), donc b ∉ Ci ; par
conséquent, b ∉ ⋃ Ci .

Exercice (2.6.11). — Déduire le théorème de Cantor du théorème de König.


Remarque (2.6.12). — L’hypothèse du continu, proposée par G. Cantor
en 1878, postule qu’il n’existe aucun cardinal α tel que ℵ0 < α < 2ℵ0 ; autre-
ment dit, si une partie de R n’est pas dénombrable, son cardinal est la puis-
sance du continu. C’était le premier des problèmes suggérés par D. Hilbert
en 1900 lors de son exposé au Congrès international des mathématiciens
de Paris. D’après des théorèmes remarquables de Gödel (1938) et Cohen
(1963), elle ne peut en fait ni être infirmée, ni démontrée, à partir des simples
axiomes de la théorie des ensembles (zfc, ou nbg).
54 CHAPITRE 2. ARITHMÉTIQUES TRANSFINIES — ORDONNER

Cela ne signifie pas que cette hypothèse aurait un statut de vérité indé-
terminé, quelque part entre vrai et faux, mais simplement que les axiomes
de la théorie des ensembles ne sont pas assez riches pour rendre compte
de toutes leurs propriétés escomptées. Le théorème d’incomplétude de Gö-
del (1931) affirme que tout système d’axiomes assez riche, et énonçable de
façon raisonnable, fourmille d’énoncés indécidables. C’est cependant un
sujet de recherches actuels que de déterminer des axiomes supplémentaires
« raisonnables » qui permettraient de résoudre cette question.

2.7. Cofinalité
Définition (2.7.1). — Soit X un ensemble ordonné. On dit qu’une partie A
de X est cofinale dans X si pour tout x ∈ X, il existe a ∈ A tel que x ⩽ a.

Lemme (2.7.2). — Soit X un ensemble ordonné et soit A une partie de X.


a) Si A est cofinale, alors A contient tout élément maximal de X.
b) On suppose que X est totalement ordonné et possède un plus grand élé-
ment a. Alors A est cofinale si et seulement si a ∈ A.
c) On suppose que X est totalement ordonné et ne possède pas de plus grand
élément. Alors A est cofinale si et seulement si A n’est pas majorée dans X.

Démonstration. — a) Supposons que A soit cofinale et soit x un élément


maximal de X. Soit a ∈ A tel que x ⩽ a. Comme x est maximal, on a x = a,
et donc x ∈ A.
b) D’après ce qui précède, si A est cofinale, on a a ∈ A. Supposons in-
versement que a ∈ A et prouvons que A est cofinale. Soit x ∈ X. Comme X
est totalement ordonné, on a x ⩽ a ; puisque a ∈ A, cela prouve que A est
cofinale.
c) Supposons que A soit majorée et soit x ∈ X un majorant de A. Comme
X n’a pas de plus grand élément, il existe y ∈ X tel que x < y. Par hypothèse,
on a a ⩽ x < y pour tout a ∈ A ; cela entraîne que A n’est pas cofinale.
Supposons inversement que A ne soit pas majorée et démontrons que A est
cofinale. Soit x ∈ X ; puisque A n’est pas majorée, l’élément x ne majore
2.7. COFINALITÉ 55

pas x, donc il existe a ∈ A tel que x < a ; en particulier x ⩽ a, si bien que A


est cofinale dans X.

Définition (2.7.3). — Soit X un ensemble bien ordonné. On appelle cofinalité


de X, et on note cof(X), la borne inférieure des ordinaux qui sont types d’ordre
d’une partie cofinale de X.

La cofinalité d’un ensemble bien ordonné est donc un ordinal.

Remarque (2.7.4). — On remarque que X est une partie cofinale d’elle-même,


donc la borne inférieure qui apparaît dans la définition est en fait un plus
petit élément. Il existe en particulier une partie cofinale A de X dont le type
d’ordre est égal à cof(X). Par définition du type d’ordre d’une partie bien
ordonnée, il existe une bijection de cof(X) sur A. L’application correspon-
dante f ∶ cof(X) → X, d’image A, est injective, croissante, et son image est
cofinale.

Exemple (2.7.5). — Soit X un ensemble bien ordonné.


a) Si X est vide, on a cof(∅) = 0. En effet, ∅ est la seule partie de X, et elle
est cofinale.
b) Si X est successeur, on a cof(X) = 1. En effet, X possède un plus grand
élément, disons x, et une partie A de X est cofinale si et seulement si elle
contient cet élément x, et son type d’ordre est au moins égal à l’ordinal 1.
Comme la partie {x} est cofinale et de type d’ordre égal à 1, il vient cof(X) =
1.
c) Si X est limite, alors cof(X) est infini. En effet, une partie A est cofinale
si et seulement si elle n’est pas bornée ; elle est nécessairement infinie, d’où
cof(X) ⩾ ω.

Proposition (2.7.6). — Soit f ∶ X → Y une application croissante entre en-


sembles bien ordonnés dont l’image est cofinale.
a) On a cof(Y) ⩽ cof(X).
b) Si Y n’a pas de plus grand élément, on a cof(X) = cof(Y).
56 CHAPITRE 2. ARITHMÉTIQUES TRANSFINIES — ORDONNER

Démonstration. — a) Soit A une partie de X de type d’ordre cof(X). La


partie f (A) de Y est cofinale : soit y ∈ Y ; comme f (X) est cofinale dans Y,
il existe x ∈ X tel que y ⩽ f (x) ; comme A est cofinale dans X, il existe a ∈ A
tel que x ⩽ a ; alors, y ⩽ f (x) ⩽ f (a), car f est croissante. Ainsi, la cofinalité
de Y est au plus égale au type d’ordre de f (A).
Si f ∣A est injective, le type d’ordre de f (A) est égal à celui de A, et on en
déduit cof(Y) ⩽ Ord( f (A)) = Ord(A) = cof(X).
Dans le cas général, on introduit la partie A′ de A formée des éléments
a ∈ A tels que pour tout x ∈ A tel que f (a) = f (x), on ait a ⩽ x. Elle vérifie
f (A′ ) = f (A) : en effet, pour tout x ∈ A, il existe un plus petit élément
a ∈ A tel que f (a) = f (x), et cet élément appartient à A′ . Le type d’ordre
de f (A′ ) est égal à celui de A′ , qui est au plus celui de A. Par conséquent,
cof(Y) ⩽ cof(X).
b) Comme f (X) est cofinale, pour tout y ∈ Y, il existe un élément x ∈ X
tel que f (x) ⩾ y ; on définit une application g ∶ Y → X en posant pour g(y)
le plus petit élément x ∈ X tel que f (x) ⩾ y.
La définition d’un plus petit élément entraîne que f (g(y)) ⩾ y, pour tout
y ∈ Y.
Soit x ∈ X et y ∈ Y. Si x < g(y), la définition de g entraîne que f (x) < y.
Inversement, si x ⩾ g(y), on a f (x) ⩾ f (g(y)), car f est croissante, donc
f (x) ⩾ f (y). Cela prouve que les propriétés f (x) ⩾ y et x ⩾ g(y) sont
équivalentes.
Démontrons ensuite que l’application g est croissante. Soit y, y ′ ∈ Y
tels que y ⩽ y ′ et démontrons que g(y) ⩽ g(y′ ) ; d’après ce qui précède,
cette inégalité équivaut à l’inégalité f (g(y ′ )) ⩾ y, laquelle est vraie puisque
f (g(y ′ )) ⩾ y′ ⩾ y.
Prouvons enfin que g(Y) est cofinale dans X. Soit x ∈ X. Puisque Y n’a pas
de plus grand élément, l’élément f (x) ne majore pas Y et il existe y ∈ Y tel
que f (x) < y. Alors x < g(y), car on aurait, sinon, x ⩾ g(y), d’où f (x) ⩾ y.
En appliquant la première partie de la proposition à l’application g, on en
déduit l’inégalité cof(X) ⩽ cof(Y), ce qui conclut la démonstration.
2.7. COFINALITÉ 57

Proposition (2.7.7). — Pour tout ensemble bien ordonné X, la cofinalité de X


est un cardinal et vérifie cof(cof(X)) = cof(X).
Démonstration. — L’assertion est évidente lorsque X = ∅ ou lorsque X
possède un plus grand élément, puisqu’on a respectivement cof(X) = 0
et cof(X) = 1, et que ces ordinaux sont respectivement vide et successeur.
Supposons maintenant que X n’est pas vide et n’a pas de plus grand élément.
Soit A une partie cofinale de X de type d’ordre cof(X) et soit f ∶ cof(X) →
A l’unique bijection croissante de cof(X) sur A. L’application composée
cof(X) → A → X est croissante, son image est A, donc est cofinale ; la
proposition précédente entraîne que l’on a cof(cof(X)) = cof(X).
Démontrons que cof(X) est un cardinal. Sinon, il existe un ordinal β <
cof(X) qui est équipotent à cof(X). Soit A une partie cofinale de X de type
d’ordre cof(X). et soit f ∶ β → A une bijection. Soit A∗ l’ensemble bien
ordonné déduit de A par adjonction d’un plus grand élément ∗. on définit
alors une application f ′ ∶ β → A∗ . par f ′ (b) = supx⩽b f (x) pour b ∈ β.
Elle est croissante ; soit α l’ensemble des b ∈ β tels que f ′ (b) < ∗ ; c’est un
ordinal ; démontrons que l’application f ′ ∣α ∶ α → A est d’image cofinale
dans X. Supposons d’abord que α = β. Soit alors x ∈ X ; par hypothèse, il
existe a ∈ A tel que x ⩽ a, donc il existe b ∈ β tel que x ⩽ f (b). En particulier,
f ′ (b) ⩾ f (b) ⩾ x. Supposons maintenant que α < β et soit b le plus petit
élément de β tel que f (b) = ∗. Comme f (b) = supa∈α f (a), on voit que
f (α) n’est pas majoré dans A, donc est cofinale dans A, si bien que f (α) est
cofinale dans X.
On a donc cof(X) = cof(α) ⩽ α ⩽ β < cof(X), une contradiction.

Corollaire (2.7.8). — Pour tout ensemble bien ordonné X, on a cof(X) ⩽


Card(X).
Corollaire (2.7.9). — Soit κ un cardinal infini. Toute partie de κ de cardinal <
cof(κ) est majorée.
Démonstration. — On raisonne par contraposition. Soit A une partie non
majorée de κ ; elle est donc cofinale dans κ, si bien que cof(κ) ⩽ Ord(A).
Puisque cof(κ) est un cardinal, on a donc cof(κ) ⩽ Card(A).
58 CHAPITRE 2. ARITHMÉTIQUES TRANSFINIES — ORDONNER

Corollaire (2.7.10). — La cofinalité d’un cardinal infini κ est le plus petit


cardinal λ tel qu’il existe une famille (κ i )i∈λ de cardinaux vérifiant κ i < κ pour
tout i et ∑i κ i = κ.

Démonstration. — Soit A une partie cofinale de κ de type d’ordre cof(κ)


et soit j ∶ cof(κ) → A une bijection croissante ; pour i ∈ cof(κ), posons
Si = {x ∈ κ ; x ⩽ j(i)} et κ i = Card(Si ). On a κ i < κ pour tout i, car κ est un
cardinal. Comme A est cofinale dans κ, on a ⋃i∈cof(κ) Si = κ. Ainsi,
κ ⩽ ∑ κ i ⩽ cof(κ) ⋅ sup κ i = sup(cof(κ), sup κ i ),
i∈cof(κ) i∈cof(κ) i∈cof(κ)

d’après le corollaire 2.6.4. Par suite,


κ ⩽ ∑ κ i ⩽ κ,
i∈cof(κ)

d’où l’égalité.
Considérons maintenant un cardinal λ et une famille (κ i )i∈λ de cardinaux
tels que κ i < κ pour tout i vérifiant ∑i∈λ κ i = κ. Il s’agit de démontrer que
λ ⩾ cof(κ).
On a κ ⩽ λ ⋅ supi κ i = sup(λ, supi κ i ).
Supposons d’abord λ ⩾ supi κ i , de sorte que sup(λ, supi κ i ) = λ. D’après
ce qui précède, on a donc κ ⩽ λ ; a fortiori, cof(κ) ⩽ λ.
Supposons maintenant que λ ⩽ supi κ i , de sorte que que sup(λ, supi κ i ) =
supi κ i . D’après ce qui précède, on a donc κ ⩽ supi κ i ; comme κ i ⩽ κ pour
tout i, il vient supi κ i ⩽ κ ; on en déduit que κ = supi κ i , c’est-à-dire que
la famille {κ i ; i < λ} de κ est cofinale. Comme elle est de cardinal λ, cela
prouve l’inégalité cof(κ) ⩽ λ.

Exemple (2.7.11). — Par construction, le cardinal ℵω est la borne supérieure


des cardinaux ℵn , pour n ∈ ω. Il en résulte que cof(ℵω ) ⩽ ω. Comme cette
cofinalité est infinie, on a donc cof(ℵω ) = ω.

Corollaire (2.7.12). — Pour tout cardinal λ ⩾ 2, on a cof(λκ ) > κ.

Démonstration. — Pour tout i < κ, soit κ i un cardinal tel que κ i < λκ .


D’après le théorème de König (théorème 2.6.10), on a ∑ κ i < ∏i λκ = λκ⋅κ .
2.7. COFINALITÉ 59

D’après le théorème d’Hessenberg (corollaire 2.6.4), on a κ ⋅ κ = κ. Par suite,


∑ κ i < λκ . Comme λκ est infini, il s’ensuit que cof(λκ ) > κ.

Exemple (2.7.13). — En particulier, on a cof(2ℵ0 ) > ℵ0 . Comme cof(ℵω ) =


ℵ0 , cela démontre que 2ℵ0 ≠ ℵω .

Corollaire (2.7.14). — Pour tout cardinal infini κ, on a κ cof(κ) > κ.

Démonstration. — Par définition de cof(κ), il existe une famille (κ i )i<κ de


cardinaux tels que κ i < κ est ∑i κ i = κ. D’après le théorème de König, on a
alors κ = ∑i κ i < ∏i κ = κ cof(κ) , comme il fallait démontrer.

Définition (2.7.15). — On dit qu’un cardinal κ est régulier s’il est égal à sa
cofinalité : cof(κ) = κ ; sinon, on dit que κ est singulier.

Les cardinaux 0 et 1 sont réguliers ; les autres cardinaux finis sont singuliers.
On a ω ⩽ cof(ℵ0 ) ⩽ ℵ0 , donc cof(ℵ0 ) = ℵ0 . Ainsi, ℵ0 est un cardinal régulier.
En revanche, ℵω est un cardinal singulier, puisque sa cofinalité est égale à ω.

Exemple (2.7.16). — Si X est un ensemble bien ordonné, on a cof(cof(X)) =


cof(X). Ainsi, la cofinalité d’un ensemble bien ordonné est un cardinal régulier.

Exemple (2.7.17). — Un cardinal successeur est régulier. Soit λ un cardinal


infini et soit κ = λ+ le plus petit cardinal tel que κ > λ ; démontrons que κ
est de cofinalité κ. Considérons une famille (λ i )i<λ d’éléments de κ Pour
tout i, on a λ i < κ, donc λ i ⩽ λ. Alors, sup(λ i ) ⩽ ∑i λ i ⩽ λ ⋅ λ = λ < κ.
Autrement dit, la famille (λ i )i<λ est majorée. Par conséquent, cof(κ) > λ,
d’où cof(κ) ⩾ κ.

2.7.18. — La question de la régularité des cardinaux limite est plus subtile.


On a vu que ℵ0 en fait partie ; les autres, c’est-à-dire les cardinaux non
dénombrables, limite et réguliers, sont appelés faiblement inacessibles. Soit κ
un cardinal (non dénombrable) limite et soit λ l’ordinal tel que κ = ℵλ . On
a λ > 0, et λ est un ordinal limite. Si κ est régulier, on a ℵλ = κ = cof(κ) =
cof(ℵλ ) = cof(λ) ⩽ λ, donc ℵλ = λ puisque λ ⩽ ℵλ . Par conséquent, on a
κ = ℵκ : le cardinal κ est un point fixe de la fonction λ ↦ ℵλ .
60 CHAPITRE 2. ARITHMÉTIQUES TRANSFINIES — ORDONNER

La réciproque est loin d’être vraie. Considérons par exemple la suite (λ n )


définie par λ n+1 = ℵλ n . Sa borne supérieure est un cardinal λ tel que λ = ℵλ ,
mais, par construction, ce cardinal est de cofinalité ω.
En fait, les axiomes zfc ne permettent pas de démontrer l’existence d’un
cardinal faiblement inaccessible.

2.8. Axiome de fondation


2.8.1. — L’axiome de fondation de la théorie nbg postule que tout ensemble
non vide x possède un élément y tel que x ∩ y = ∅.
Exercice (2.8.2). — Soit x un ensemble. Démontrer que x ∉ x.
Exercice (2.8.3). — Soit x un ensemble. Démontrer qu’il n’existe pas de
suite (x n ) telle que x0 = x et x n+1 ∈ x n pour tout n.
CHAPITRE 3

LANGAGES DU PREMIER ORDRE — PARLER


« (...) J’enrage
Lorsque j’entends tenir ces sortes de langage. »
— Molière, Le Tartuffe, acte ii, scène 3

3.1. Alphabets, mots, langages


3.1.1. — Soit A un ensemble non vide. On note A∗ l’ensemble des suites
finies d’éléments de A, c’est-à-dire la réunion des ensembles An , lorsque n
parcourt N. L’ensemble A est appelé alphabet ; un élément de A∗ est appelé
mot sur l’alphabet A. Si m = (a0 , . . . , a n−1 ) est un élément de A∗ , l’entier n
est appelé longueurdu mot m et noté ℓ(m). La suite de longueur 0 est le mot
vide ; on la notera ε. On identifiera aussi l’alphabet A à la partie de A∗ des
mots de longueur 1.
Lemme (3.1.2). — Soit A un alphabet. L’ensemble A∗ des mots sur l’alphabet A
est équipotent à N si A est dénombrable, et à A sinon.
Démonstration. — Supposons d’abord que A est fini. Pour tout entier n,
l’ensemble An est fini. Comme une réunion dénombrable d’ensembles fi-
nis est dénombrable, l’ensemble A∗ est dénombrable. Par ailleurs, comme
l’alphabet A n’est pas vide, A∗ contient des mots de toute longueur. Par suite,
A∗ est infini. On a donc A∗ ≡ N.
Supposons maintenant que A est infini. Pour tout entier n ⩾ 1, on a
donc Card(An ) = Card(A). Puisque ℵ0 ⩽ Card(A), on en déduit que
Card(A∗ ) ⩽ Card(A). D’autre part, l’ensemble des mots de longueur 1 est
une partie de A∗ équipotente à A, donc Card(A) ⩽ Card(A∗ ). Il en résulte
que Card(A∗ ) = Card(A).
62 CHAPITRE 3. LANGAGES DU PREMIER ORDRE — PARLER

3.1.3. — Soit A un alphabet. Soit m = (a0 , . . . , a n−1 ) et m′ = (a0′ , . . . , a′n′ −1 )


des mots dans l’alphabet A. On note mm′ = (a0 , . . . , a n−1 , a0′ , . . . , a′n′ −1 ) le
mot obtenu par concaténation de m et m′ . On a ℓ(mm′ ) = ℓ(m + m′ ).
L’opération (m, m′ ) ↦ mm′ dans A∗ est associative, le mot vide est un
élément neutre. Par ailleurs, tout mot est simplifiable à droite et à gauche.
Compte tenu de l’identification des éléments de A avec les mots de lon-
gueur 1, on a m = a0 . . . a n−1 .

Définition (3.1.4). — Soit A un alphabet et soit m = (a0 , . . . , a n−1 ) un mot


sur A.
a) Soit a ∈ A. On dit que a apparaît dans m s’il existe un entier k tel que
0 ⩽ k ⩽ n − 1 et a = a k ; un tel entier est appelé occurrence de la lettre a.
b) On dit qu’un mot m′ est un segment initial (resp. terminal) de m s’il
existe un mot m′′ tel que m = m′ m′′ (resp. m = m′′ m′ ) ; cela revient à dire
qu’il existe un entier k tel que 0 ⩽ k ⩽ n et m′ = (a0 , . . . , a k−1 ) (resp. m′ =
(a k , . . . , a n−1 )).

3.1.5. — Soit V un ensemble. Ses éléments sont appelés symboles de va-


riables. Conformément aux usages, nous supposons que V est infini et dé-
nombrable et notons x0 , x1 , x2 , . . . ses éléments. Cependant, d’autres nota-
tions (x, y, y0 , y1 , . . . ) sont possibles, et parfois plus pratiques. Cet ensemble
sera supposé fixé dans toute la suite.

3.1.6. — Un langage du premier ordre est la donnée de deux suites (Rn )n⩾0
et (Fn )n⩾0 d’ensembles, deux à deux disjoints, et disjoints de l’ensemble V
et de l’ensemble formé des symboles ), (, ∨, ∧, ¬, ⇒, ⇔, ∀, ∃.
Les éléments de Rn sont appelés symboles de relations n-aires, ceux de Fn
symboles de fonctions n-aires, ou constantes lorsque n = 0. On suppose aussi
que l’ensemble R0 contient deux éléments ⊺ (« vrai ») et – (« faux ») et que
l’ensemble R2 contient le symbole = (« égalité »).
Si ces symboles n’ont aucune signification à ce stade de la théorie, le rôle
ultime d’un langage est d’exprimer les propriétés utilisées dans une théorie
3.2. TERMES 63

mathématique donnée, données par des mots de l’alphabet


∞ ∞
V ∪ ⋃ Rn ∪ ⋃ Fn ∪ {¬, ∧, ∨, ⇒, ⇔, (, )}.
n=0 n=0

Exemple (3.1.7). — Voici ainsi quelques exemples de langages.


a) Ensembles. L’ensemble F0 possède un élément ∅ ; l’ensemble R2 possède
deux éléments, ∈ et = ; les autres ensembles de relations et de fonctions sont
vides. Dans ce langage, on peut écrire les axiomes de la théorie des ensembles
et développer cette théorie, les relations et fonctions supplémentaires sont
codées via leur graphe.
b) Groupes. L’ensemble F0 possède un unique élément e ; l’ensemble F1
possède un unique élément i ; l’ensemble F2 possède un unique éléments ⋅ ;
l’ensemble R2 possède un unique élément = ; les autres ensembles de rela-
tions et de fonctions sont vides. Dans ce langage, on peut en effet écrire les
axiomes de la théorie des groupes et la développer ; le symbole de constante e
correspond à l’élément neutre, le symbole i à la fonction inverse et le sym-
bole ⋅ à la loi de groupe. La propriété, pour un groupe, d’être commutatif
s’écrit, par exemple, ∀x∀y x ⋅ y = y ⋅ x.
c) Anneaux. L’ensemble F0 possède deux éléments 0 et 1 ; l’ensemble R2
possède quatre éléments +, −, ⋅ et =.
d) Géométrie plane. L’ensemble R1 possède deux éléments D et P, corres-
pondant respectivement à la propriété d’être une droite et à la propriété
d’être un point ; l’ensemble R2 possède un élément ∈, correspondant à la
relation d’incidence, c’est-à-dire, pour un point d’appartenir à une droite.
L’axiome des parallèles s’énonce par exemple
∀x∀y(P(x) ∧ D(y) ∧ ¬x ∈ y) ⇒ (∃z(D(z) ∧ ∀t(P(t) ∧ t ∈ z ⇒ ¬t ∈ y)),
c’est-à-dire pour tout point x et toute droite y ne contenant pas x, il existe
une droite z passant par x et ne contenant aucun point de y.

3.2. Termes
3.2.1. — On fixe un langage du premier ordre L, d’ensemble de symboles de
variables V, de symboles de relations (Rn ), de symboles de fonctions (Fn ).
64 CHAPITRE 3. LANGAGES DU PREMIER ORDRE — PARLER

On notera AL l’alphabet correspondant, réunion de V, des Rn , des Fn , et de


l’ensemble des symboles logiques ¬, ∧, ∨, ⇒, ⇔, (, ).

Définition (3.2.2). — On note TL l’intersection de toutes les parties T de A∗L


qui vérifient les propriétés suivantes :
– T contient les symboles de variables V ;
– Pour tout entier n ∈ N, tout symbole f ∈ Fn de fonction n-aire et toute
suite (t1 , . . . , t n ) d’éléments de T, le mot f t1 . . . t n appartient à T.

On voit immédiatement que TL vérifie les deux propriétés précédentes ;


c’est donc la plus petite partie de A∗L qui les vérifie. Un élément de TL est
appelé un terme dans le langage L.
Soit T une partie de A∗L . Pour prouver que T contient TL , il suffit d’établir
les propriétés de la définition pour l’ensemble T. Cela donne lieu à une
méthode de « raisonnement par récurrence sur la définition d’un terme ».
Par exemple, vérifions ainsi que les seuls symboles apparaissant dans un
terme sont les symboles de fonctions et de variables. Soit donc T l’ensemble
des termes dans le langage L qui ne contiennent que des symboles de fonc-
tions et de variables ; démontrons que T = TL . L’inclusion T ⊆ TL étant
évidente, il suffit de démontrer que TL ⊆ T et, pour cela, que T vérifie les
deux propriétés de la définition 3.2.2. Or, si x ∈ V est un symbole de variable,
le terme x est ne contient que des symboles de fonctions et de variables, donc
appartient à T. De même, si n est un entier naturel, f ∈ Fn est un symbole
de fonction n-aire et t1 , . . . , t n ∈ T sont des termes qui ne contiennent que
des symboles de fonctions et de variables, alors f t1 . . . t n est un terme qui ne
contient que des symboles de fonctions et de variables, donc appartient à T.
De même, l’ensemble T = TL {ε} vérifie les propriétés de la défini-
tion 3.2.2, donc contient TL . Par conséquent, le mot vide n’est pas un terme.

3.2.3. — On définit par récurrence une suite croissante (TL ) de mots de la


(h)

façon suivante : on pose TL = V∪F0 et, si TL est défini, on définit TL


(0) (h) (h+1)

comme la réunion de TL et de l’ensemble des mots de la forme f t1 . . . t n ,


(h)

où n ∈ N∗ , f ∈ Fn et t1 , . . . , t n ∈ TL . Par récurrence, on a TL ⊆ TL pour


(h) (h)

tout entier h. On vérifie immédiatement que l’ensemble ⋃h∈N TL vérifie


(h)
3.2. TERMES 65

les propriétés de la définition de TL . Par suite, TL = ⋃h∈N TL . La hauteur


(h)

d’un terme t est le plus petit entier h tel que t ∈ TL .


(h)

Remarque (3.2.4). — La définition des termes n’est pas tout à fait conforme
à l’habitude mathématique. Par exemple, si f est un symbole de fonction
binaire et x, y sont des variables, on écrit f x y au lieu de f (x, y). De même,
on écrit = x y au lieu de x = y. Cette définition formelle s’avère très pra-
tique, parce qu’elle est concise et inambigüe. Le plus souvent, nous écrirons
cependant les termes sous leur forme classique.

3.2.5. — Pour v ∈ V, on dit qu’un terme t fait intervenir le symbole v


s’il existe une occurrence de ce symbole dans v. Si W est une partie de
l’ensemble V des symboles de variables, on note TL,W l’ensemble des termes
qui ne font intervenir que les symboles de variables appartenant à W. On
vérifie immédiatement que l’ensemble TL,W est l’intersection des parties
de A∗L qui vérifient la définition 3.2.2 où l’on remplace V par W dans la
première propriété.

3.2.6. — On définit le poids p(x) d’un symbole x de AL de la façon suivante :


si x ∈ V, on pose p(x) = −1 ; si x ∈ Fn , on pose p(x) = n − 1 ; sinon, on pose
p(x) = 0.
Soit m ∈ A∗L ; on appelle poids du mot m la somme des poids des symboles
qui le constituent : si m = x1 . . . x n , alors p(m) = p(x1 ) + ⋅ ⋅ ⋅ + p(x n ).

Proposition (3.2.7). — Soit t ∈ A∗L un mot ne faisant intervenir que des sym-
boles de variables et de fonctions. Pour que t soit un terme il faut et il suffit
que les deux propriétés suivantes soient satisfaites :
(i) On a p(t) = −1 ;
(ii) Pour tout segment initial t ′ de t tel que t ′ ≠ t, on a p(t ′ ) ⩾ 0.

Démonstration. — Démontrons d’abord que tout terme vérifie ces deux


propriétés. On raisonne par récurrence sur la définition d’un terme. Il y
a deux cas. Supposons d’abord que t soit un symbole de variable. Alors
p(t) = −1 ; de plus, le mot vide est le seul segment initial de t qui soit distinct
de t, et son poids est nul. Supposons alors que t soit de la forme f t1 . . . t n ,
66 CHAPITRE 3. LANGAGES DU PREMIER ORDRE — PARLER

où f est un symbole de fonction n-aire et t1 , . . . , t n des termes vérifiant les


propriétés de la proposition. On a
n
p(t) = p( f ) + ∑ p(t i ) = n − 1 + n ⋅ (−1) = −1.
i=1

Soit t ′ un segment initial de t distinct de t. Si t ′ = ε, alors p(t ′ ) = 0. Sinon, t ′


est de la forme f t1 . . . t m−1 t m
′ , où m ∈ {1, . . . , n} et t ′ est un segment initial
m
de t m ; on a donc
p(t ′ ) = n − 1 + (m − 1) ⋅ (−1) + p(t m
′ ′
) = n − m + p(t m ).
Si m = n, alors t n′ est distinct de t n , donc p(t n′ ) ⩾ 0 par récurrence, d’où
p(t ′ ) ⩾ 0. Sinon, on a p(t m ′ ) ⩾ 0 si t ′ est distinct de t et p(t ′ ) = −1 si t ′
m m m m
sinon, donc p(t m ) ⩾ −1 ; alors p(t ) ⩾ 0.
′ ′

Inversement, soit t un mot vérifiant ces propriétés et démontrons par


récurrence sur la longueur de t que t est un terme. Comme p(ε) = 0 et
p(t) = −1, on a ℓ(t) > 0 ; soit donc f le premier symbole de t ; par hypothèse,
c’est un symbole de variable ou un symbole de fonction. Par définition, le
mot f (de longueur 1) est un segment initial de t.
Si f est un symbole de variable, on a p( f ) = −1 ; par suite, le mot f n’est
pas un segment initial strict de t, donc t = f et t est un terme.
Sinon, f est un symbole de fonction ; soit n son arité, c’est-à-dire que
f ∈ Rn ; on a donc p( f ) = n − 1. Si t = f , alors n = 0 et t est un terme ; sinon,
le mot f est un segment initial strict de t, la longueur de f est au moins égale
à 2 et n − 1 = p( f ) ⩾ 0. Posons m = ℓ(t) − 1 et écrivons t = f x1 . . . x m ; pour
i ∈ {0, . . . , m}, posons p i = n+ p(x1 . . . x i ), de sorte que p( f x1 . . . x i ) = p i −1.
Par hypothèse, on a p0 = n, p i ⩾ 1 pour i ∈ {1, . . . , m − 1}, et p m = 0. Comme
p i − p i−1 = p(x i ) ⩾ −1 pour tout i, p i atteint au moins une fois chaque
valeur entre 0 et n. Pour k ∈ {0, . . . , n}, soit j k le plus petit entier j ⩾ 0
tel que p j = n − k. Par le même argument, p i atteint n − k avant d’avoir
atteint n − k − 1, de sorte que l’on a 0 = j0 < j1 < ⋅ ⋅ ⋅ < j n ⩽ m. Posons alors
t1 = x1 . . . x j1 , t2 = x j1 +1 . . . x j2 ,..., t n = x j n−1 +1 . . . x j n . Alors, f t1 . . . t n est un
segment initial de t tel que p( f t1 . . . t n ) = p( f x1 . . . x j n ) = p j n − 1 = −1. Par
hypothèse, f t1 . . . t n n’est pas un segment initial strict de t, donc t = f t1 . . . t n
et j n = m.
3.2. TERMES 67

Démontrons que les mots t1 , . . . , t n sont des termes. Soit k ∈ {1, . . . , n}.
On a p(t k ) = p j k − p j k−1 = −1 par construction des entiers j k . Soit t ′ un
segment initial de t k distinct de t k , et soit j ∈ { j k−1 , . . . , j k − 1} l’unique
entier tel que t ′ = x j k−1 +1 . . . x j ; par définition de l’entier j k , on a p(t ′ ) =
p j − p j k−1 > p j k − p j k−1 = −1, de sorte que p(t ′ ) ⩾ 0. Comme la longueur de t k
est strictement inférieure à m + 1 = ℓ(t), l’hypothèse de récurrence entraîne
que t k est un terme.
Comme f est un symbole de fonction d’arité n, il en résulte que t =
f t1 . . . t n est un terme, ce qu’il fallait démontrer.

Corollaire (3.2.8). — Soit t ∈ TL . Aucun segment initial de t, distinct de t,


n’est un terme.

Démonstration. — Considérons en effet un segment initial t ′ de t tel que


t ′ ≠ t. D’après la proposition, on a p(t ′ ) ⩾ 0. Comme le poids d’un terme
est égal à −1, donc t ′ n’est pas un terme.

Théorème (3.2.9). — Soit t ∈ TL un terme. Alors une, et une seule, des asser-
tions suivantes est vérifiée :
i) t est un symbole de variable de L ;
ii) Il existe un unique entier n ⩾ 0, un unique symbole de fonction n-aire f ,
et une unique suite (t1 , . . . , t n ) de termes tels que t = f t1 . . . t n .

Démonstration. — Le fait qu’une des deux assertions soit vraie se vérifie


immédiatement par récurrence sur la définition d’un terme. D’autre part,
ces deux cas s’excluent mutuellement puisque dans le second, le premier
symbole de t est un élément de Fn , donc n’appartient pas à V.
Supposons donc que l’on ait t = f t1 . . . t n = gu1 . . . u m , pour des symboles
de fonction f ∈ Fn , g ∈ Fm , et des termes t1 , . . . , t n , u1 , . . . , u m . Démontrons
que f = g, n = m, et que t i = u i pour tout i. En considérant la première lettre
de t, on voit que f = g ; en particulier, n = m. Démontrons par récurrence
que t i = u i pour tout i. Raisonnons par l’aburde : supposons t1 = u1 ,. . .,
t i−1 = u i−1 et t i ≠ u i . Puisque f t1 . . . t i−1 = gu1 . . . u i−1 et f t1 . . . t n = gu1 . . . u n ,
on a donc t i . . . t n = u i . . . u n . Supposons que la longueur de t i est inférieure
68 CHAPITRE 3. LANGAGES DU PREMIER ORDRE — PARLER

ou égale à celle de u i ; alors t i est un segment initial de u i ; comme t i est un


terme, on a p(t i ) = −1 ; cela entraîne que t i = u i .

Corollaire (3.2.10). — Soit s ∶ V → TL une application. Il existe une unique


application σ ∶ TL → TL vérifiant les propriétés suivantes :
a) Si t est un symbole de variable, alors σ(t) = s(t) ;
b) Si f ∈ Fn , t1 , . . . , t n ∈ TL , alors σ( f t1 . . . t n ) = f σ(t1 ) . . . σ(t n ).

Le terme σ(t) est appelé terme déduit de t par substitution des termes s(x)
aux variables x.
En pratique, on dispose d’une partie finie {x1 , . . . , x k } de variables (deux
à deux distinctes) et de termes u1 , . . . , u k , l’application s étant définie par
s(x i ) = u i pour tout i, et s(x) = x pour x ∈ V {x1 , . . . , x k }. Dans ce cas, le
terme σ(t) est parfois noté tu1 /x1 ,...,u k /x k . Il arrive aussi que le terme t soit noté
t(x1 , . . . , x k ) pour mettre en valeur les variables ; dans ce cas, le terme σ(t)
peut être noté t(u1 , . . . , u k ).
Démonstration. — Il découle du théorème précédent que ces conditions
définissent une unique application σ ∶ TL → A∗L . On démontre alors par
récurrence sur la définition d’un terme que σ(t) est un terme, pour tout
terme t.

3.2.11. Sous-termes. — Soit t un terme dans le langage L. On définit par


récurrence l’ensemble st(t) des sous-termes de L :
– Si t est un symbole de variable v, alors st(t) = {t} ;
– Si t = f t1 . . . t n , où f ∈ Fn et t1 , . . . , t n ∈ TL , alors st(t) est la réunion
de {t} et de l’ensemble somme des ensembles st(t i ), pour i ∈ {1, . . . , n}.
Cet ensemble est naturellement muni d’une relation d’ordre, elle-même
définie par récurrence : si t ′ et t ′′ sont des sous-termes de t, t ′ ⪯ t ′′ si t ′
est un sous-terme de t ′′ . On voit que st(t) s’organise en un arbre (inversé)
qu’on appelle l’arbre d’évaluation du terme t : Le plus grand élément t est
au sommet ; si t = f t1 . . . t n , les fils de t sont les termes t1 , . . . , t n , et ainsi de
suite par récurrence.
3.3. FORMULES 69

Donnons l’exemple du terme t = −+⋅xx y1 du langage des anneaux, où 1


est un symbole de constante et x, y des symboles de variables. correspondant
au polynôme x 2 + y − 1. Appliquons la définition :

st(t) = {t} ∪ st(+⋅xx y) ∪ st(1)


= {−+⋅xx y1, +⋅xx y, 1} ∪ st(⋅xx) ∪ st(y)
= {−+⋅xx y1, +⋅xx y, 1, ⋅xx, y, x, x}.

Prendre garde que les deux éléments x figurant dans la formule précédente
sont distincts : ils correspondent aux deux arguments du symbole de fonc-
tion ⋅. La représentation en arbre est indiquée dans la figure 1 ; on a écrit
dans chaque nœud un symbole de variable ou de fonction, le sous-terme
correspondant s’en déduit en lisant le sous-arbre qui en est issu.

x x
⋅ y

+ 1

Figure 1. Arbre d’évaluation du terme −+⋅xx y1

3.3. Formules
On fixe un langage L.

Définition (3.3.1). — Un mot m dans l’alphabet AL est appelé formule ato-


mique s’il existe un entier naturel n, un symbole de relation r ∈ Rn et une suite
(t1 , . . . , t n ) de termes du langage L tels que m = rt1 . . . t n .

Proposition (3.3.2). — Soit m une formule atomique dans le langage L. Il


existe un unique entier n, un unique symbole de relation r ∈ Rn et une unique
suite (t1 , . . . , t n ) de termes du langage L tels que m = rt1 . . . t n .
70 CHAPITRE 3. LANGAGES DU PREMIER ORDRE — PARLER

Démonstration. — Soit k un entier, s ∈ Rk un symbole de relation k-aire


et (u1 , . . . , u k ) une suite de termes dans le langage L tels que m = su1 . . . u k .
Démontrons que k = n, s = r et (u1 , . . . , u k ) = (t1 , . . . , t n ). Considérons la
variante L′ du langage L dont l’ensemble de symboles de fonctions la réunion
des ensembles de symboles de fonctions et de symboles de relations de L. Si
t est un terme dans le langage L, c’est encore un terme dans le langage L′ ;
comme r est symbole de fonction du langage L, le mot m est un terme du
langage L′ . D’après le théorème de lecture unique des termes, il existe on a
k = n, s = r et (u1 , . . . , u k ) = (t1 , . . . , t n ), ce qu’il fallait démontrer.

Définition (3.3.3). — On note FL l’intersection de toutes les parties F de A∗L


vérifiant les propriétés suivantes :
– F contient toutes les formules atomiques ;
– Pour tout mot m ∈ F, le mot ¬m appartient à F ;
– Pour tous mots m, m′ ∈ F, les mots (m ∨ m′ ), (m ∧ m′ ), (m ⇒ m′ ) et
(m ⇔ m′ ) appartiennent à F ;
– Pour tout mot m ∈ F et tout symbole de variable v ∈ V, les mots ∃vm et
∀vm appartiennent à F.

On voit immédiatement que FL vérifie les quatre propriétés précédentes ;


c’est donc la plus petite partie de A∗L qui les vérifie. On dit qu’un élément
de FL est une formule dans le langage L. Si m et m′ sont des formules, on
dit que ¬m est la négation de la formule m, que (m ∨ m′ ) et (m ∧ m′ ) sont
la disjonction et la conjonction des formules m et m′ . Soit F une partie
de A∗L . Pour prouver que F contient FL , il suffit d’établir les propriétés de la
définition. Cela donne lieu à une méthode de « raisonnement par récurrence
sur la définition d’un terme ». On vérifie par exmple ainsi que le mot vide
n’est pas une formule.

3.3.4. — On définit par récurrence une suite croissante (FL ) d’ensembles


(h)

de mots de la façon suivante : on note FL l’ensemble des formules ato-


(0)

miques et, si FL est défini, on note FL la réunion de FL et de


(h) (h+1) (h)

l’ensemble des mots de la forme ¬m, (m ∨ m′ ), (m ∧ m′ ), (m ⇒ m′ ),


(m ⇔ m′ ), ∃vm ou ∀vm, où m, m′ sont des éléments de FL et v ∈ V est
(h)
3.3. FORMULES 71

un symbole de variable. On voit par récurrence que pour tout entier h, FL


(h)

est contenu dans FL . De plus, la réunion ⋃h∈N FL vérifie les propriétés de la


(h)

définition de l’ensemble des termes ; cela entraîne l’égalité FL = ⋃h∈N FL .


(h)

La hauteurd’une formule m est le plus petit entier h tel que m ∈ FL .


(h)

3.3.5. — Si m est un mot, on note p′ (m) la différence du nombre de paren-


thèses ouvrantes et du nombre de parenthèses fermantes qui apparaissent
dans m.

Proposition (3.3.6). — Soit m ∈ FL une formule dans le langage L.


a) On a p′ (m) = 0 ;
b) Pour tout segment initial m′ de m, on a p′ (m′ ) ⩾ 0 ;
c) Si le premier symbole de m est (, alors p′ (m′ ) ⩾ 1 pour tout segment
initial m′ de m qui est distinct de ε et de m.

Démonstration. — a) Raisonnons par récurrence sur la définition d’une


formule. Si m est une formule atomique, alors m n’a pas de parenthèse,
donc p′ (m) = 0 ; si m est de la forme ¬m1 , où m1 est une formule, alors
p′ (m) = p′ (m1 ) = 0 ; si m est de la forme (m1 ●m2 ), alors p′ (m) = 1+p′ (m1 )+
p′ (m2 )−1 = 0 ; si m est de la forme ∃vm1 ou ∀vm1 , alors p′ (m) = p′ (m1 ) = 0.
L’assertion en résulte.
b) et c) Raisonnons encore par récurrence sur la définition d’une formule.
Soit m′ un segment initial de m, que l’on peut supposer distinct de m. Si
m est une formule atomique, alors m n’a pas de parenthèses, donc m′ non
plus et p′ (m′ ) = 0. Supposons m de la forme ¬m1 ; alors il existe un segment
initial m1′ de m tel que m′ = ¬m1′ ; on a donc p′ (m′ ) = p′ (m1′ ) ⩾ 0. Supposons
m de la forme (m1 ● m2 ), où m1 et m2 sont des formules. Si ℓ(m′ ) = 0, alors
p′ (m′ ) = 0 ; si 1 ⩽ ℓ(m′ ) ⩽ 1+ℓ(m1 ), alors il existe un segment initial m1′ de m1
tel que m′ = (m1′ , donc p′ (m′ ) = 1 + p′ (m1′ ) ⩾ 1. Si 2 + ℓ(m1 ) ⩽ ℓ(m′ ) < ℓ(m),
il existe un segment initial m2′ de m2 tel que m′ = (m1 ● m2′ ; on a donc
p′ (m′ ) = 1 + p′ (m1 ) + p′ (m2′ ) ⩾ 1. Les deux assertions b) et c) en résultent.
72 CHAPITRE 3. LANGAGES DU PREMIER ORDRE — PARLER

Corollaire (3.3.7). — Soit m une formule et soit m′ un segment initial de m,


distinct de m. Alors, m′ n’est pas une formule.

Démonstration. — Raisonnons par récurrence sur la définition d’une for-


mule. Le mot vide n’est pas une formule ; on suppose dans la suite que m′ ≠ ε.
On raisonne par l’absurde. Il y alors quatre cas à traiter :
a) Supposons que m soit une formule atomique. Alors, m′ commence par
le premier symbole de m qui n’est ni une parenthèse, ni le symbole ¬, ni un
symbole de quantificateur. Si m′ est une formule, c’est donc une formule
atomique. Mais un segment initial strict d’une formule atomique n’est pas
une formule atomique, contradiction.
b) Supposons que m commence par le symbole ¬. Il en est de même de m′ ;
puisque m′ est une formule, il existe une formule m1′ telle que m′ = ¬m1′ ;
alors, m1′ est un segment initial de m1 , distinct de m1 ; contradiction.
c) Supposons que m commence par une parenthèse ouvrante. D’après le
lemme précédent, on a alors p′ (m′ ) ⩾ 1, ce qui contredit l’hypothèse que m′
est une formule.
d) Supposons que le premier symbole de m soit un quantificateur, disons
∃ pour fixer les idées. Il en est de même du premier symbole de m′ ; par suite,
ℓ(m′ ) ⩾ 2 et il existe une formule m1′ telle que m′ = ∃vm1′ , où v est le second
symbole de m. On observe que m1′ est un segment initial de la formule m1 ,
distinct de m1 , ce qui est absurde.

Théorème (3.3.8). — Soit m ∈ FL une formule dans le langage L. Alors, une,


et une seule, des propositions suivantes est satisfaite :
a) m est une formule atomique ;
b) Il existe une unique formule m′ telle que m = ¬m′ ;
c) Il existe un unique couple (m′ , m′′ ) de formules et un unique élément
● ∈ {∧, ∨, ⇒, ⇔} tel que m = (m′ ● m′′ ) ;
d) Il existe un unique élément v ∈ V et une unique formule m′ tels que
m = ∃vm′ ;
3.3. FORMULES 73

e) Il existe un unique élément v ∈ V et une unique formule m′ tels que


m = ∀vm′ .

Démonstration. — Le mot vide n’est pas une formule ; par suite, les cinq cas
cités s’excluent mutuellement par la nature du premier symbole : de relation
dans le cas a), ¬ dans le cas b), ( dans le cas c), ∃ dans le cas d), ∀ dans le cas
e). Il résulte aussi de la définition d’une formule que l’assertion d’existence
d’un des cinq cas cités est vérifiée, il s’agit donc d’établir l’assertion d’unicité
dans chacun des cas.
a) L’assertion est vide dans ce cas.
b) Supposons qu’il existe deux formules m′ et m′′ telles que m = ¬m′ =
¬m′′ . Alors, m′ = m′′ .
c) Supposons que l’on ait m = (m′ ● m′′ ) = (m1′ ◻ m1′′ ), et prouvons que
● = ◻, m′ = m1′ et m′′ = m1′′ . Supposons, pour fixer les idées, que la longueur
de m1′ soit inférieure ou égale à celle de m′ . Alors, m1′ est un segment initial
de m′ et est une formule ; on a donc m1′ = m′ . Considérant le symbole suivant,
on a donc ● = ◻, puis m′′ ) = m1′′ ), d’où m′′ = m1′′ en simplifiant le dernier
symbole.
d) Supposons que l’on ait m′ = ∃vm′ = ∃v1 m1′ . En comparant les
deuxièmes symboles, on a v = v1 . En simplifiant les deux premiers symboles,
il vient alors m′ = m1′ .
e) Ce cas est analogue au précédent.

3.3.9. — Soit m une formule dans le langage L. On définit l’ensemble sf(m)


des sous-formules de m par récurrence sur la définition de m :
– Si m est une formule atomique, alors sf(m) = {m} ;
– Si m = ¬m′ , alors sf(m) = sf(m′ ) ∪ {m} ;
– Si m = (m′ ● m′′ ), alors sf(m) = sf(m′ ) ∪ sf(m′′ ) ∪ {m} ;
– Si m = ∀vm′ ou m = ∃vm′ , alors sf(m) = sf(m′ ) ∪ {m}.
L’ensemble sf(m) est fini ; ses éléments de sf(m) sont des formules et
sont aussi des sous-mots du mot m.
74 CHAPITRE 3. LANGAGES DU PREMIER ORDRE — PARLER

3.4. Variables libres, variables liées, substitution


3.4.1. — Soit m une formule dans le langage L et soit v ∈ V un symbole
de variable. Les occurrences de v dans le mot m vont être de nature très
différentes suivant qu’elles sont liées par un symbole de quantificateur ou
libres. La définition procède par récurrence sur la définition d’une formule :
– Si m est une formule atomique, toutes les occurrences de v sont libres ;
– Si m = ¬m′ , les occurrences libres de v dans m sont celles qui sont libres
dans m′ ;
– Si m = (m′ ●m′′ ), les occurrences libres de v dans m sont les occurrences
libres de v dans m′ et les occurrences libres de v dans m′′ ;
– Si m = ∃wm′ ou m = ∀wm′ , où w ∈ V est un symbole de variable
distinct de v, les occurrences libres de v dans m sont les occurrences libres
de v dans m′ ;
– Si m = ∃vm′ , aucune occurrence de v dans m n’est libre ; les occur-
rences de v qui sont libres dans m′ , ainsi que celle en seconde position de m,
sont dites liées par le quantificateur existentiel ∃, ou dans le champ de ce
quantificateur ;
– Si m = ∀vm′ , aucune occurrence de v dans m n’est libre ; les occur-
rences de v qui sont libres dans m′ , ainsi que celle en seconde position de m,
sont dites liées par le quantificateur universel ∀, ou dans le champ de ce
quantificateur.
On vérifie par récurrence que toute occurrence d’un symbole de variable est
soit libre, soit liée par une, et une seule, occurrence de quantificateur.

Définition (3.4.2). — Soit m une formule dans le langage L et soit v ∈ V un


symbole de variable. On dit que v est libre dans m si ce symbole admet au
moins une occurrence libre.

Soit W une partie de V ; on note FL,W l’ensemble des formules dans le


langage L dont les symboles de variables libres sont contenus dans W.

Remarque (3.4.3). — Soit m = m1 . . . m n un mot et soit v ∈ V un symbole de


variable. La définition formelle d’une occurrence de v dans m est un indice i
tel que v = m i . Si l’on se tient à cette définition, par exemple si l’on veut
3.4. VARIABLES LIBRES, VARIABLES LIÉES, SUBSTITUTION 75

programmer il est nécessaire de bien interpréter la définition précédente.


Expliquons par exemple le second cas, lorsque m = ¬m′ . On a m1 = ¬ et
m′ = m2 . . . m n = m1′ . . . m′n−1 . Soit j une occurrence de v dans m′ ; on a donc
v = m′j = m j+1 . Ainsi, c’est l’entier j + 1 qui est une occurrence de v dans m,
et non j.
Définition (3.4.4). — On dit qu’une formule est close si aucune variable n’y
est libre.
Proposition (3.4.5). — Soit s ∶ V → TL une application. Pour tout symbole de
variable v ∈ V, on note sv l’application de V dans TL qui coïncide avec s hors
de v et telle que sv (v) = v.
Il existe une unique application σ ∶ FL → FL vérifiant les propriétés sui-
vantes :
– L’application σ coïncide avec celle déjà définie sur les formules atomiques ;
– Si m = ¬m′ , alors σ(m) = ¬σ(m′ ) ;
– Si m = (m′ ● m′′ ), alors σ(m) = (σ(m′ ) ● σ(m′′ ) ;
– Si m = ∃vm′ , alors σ(m) = ∃vσv (m′ ), où σv ∶ FL → FL est l’application
définie à partir de l’application sv ;
– Si m = ∀vm′ , alors σ(m) = ∀vσv (m′ ), où σv ∶ FL → FL est l’application
définie à partir de l’application sv
On l’appelle l’application de substitution des occurrences libres des sym-
boles de variables v par les termes s(v). En effet, si une occurrence de va-
riable v se trouve dans le champ d’un quantificateur, elle figure dans une
sous-formule de la forme ∃vm′ , ou ∀vm′ , qui est transformée en ∃vσv (m′ )
ou ∀vσv (m′ ). Cependant, comme sv (v) = v, σv ne modifie jamais le symbole
de variable v.
Démonstration. — Il résulte de la définition des formules par récurrence et
du théorème de lecture unique, qu’il existe une unique application σ ∶ FL →
A∗L vérifiant ces propriétés. On vérifie ensuite par récurrence que σ(m) est
une formule, pour toute formule m.
CHAPITRE 4

RÉALISATIONS, MODÈLES — INTERPRÉTER


« D’un fort beau caractère on voit là le modèle, Madame (...) »
— Molière, Le Misanthrope, acte v, scène 4

4.1. Structures
Soit L = ((Rn ), (Fn )) un langage du premier ordre.

Définition (4.1.1). — On appelle réalisation du langage L, ou L-structure, un


ensemble A muni des données suivantes :
– Pour tout entier n et tout symbole de relation r ∈ Rn , une relation n-aire
rA dans le produit cartésien An ;
– Pour tout entier n et tout symbole de fonction f ∈ Fn , une fonction
f A ∶ An → A.
On exige aussi que les graphes des relations ⊺A et –A dans A0 soient respective-
ment A0 et ∅, et que le graphe de la relation =A dans A2 soit la diagonale.

On dit que A est l’univers de la réalisation ; pour tout symbole de relation r


on dit que la relation r A est l’interprétation du symbole r dans A ; pour
tout symbole de fonction f , on dit que la fonction f A est l’interprétation
du symbole f dans A. On dira souvent « soit A une réalisation... » en sous-
entendant les interprétations.

Remarque (4.1.2). — Rappelons que A0 désigne l’ensemble des applications


de l’ensemble à 0 éléments, l’ensemble vide, dans A. Il y a donc exactement
un élément dans l’ensemble A0 ; notons-le ε.
Puisque se donner une relation dans A0 revient à se donner une partie
de l’ensemble {ε}, il y a deux telles relations : {ε}, et ∅. La première est
78 CHAPITRE 4. RÉALISATIONS, MODÈLES — INTERPRÉTER

toujours vérifiée et possède la valeur de vérité vrai, ou ⊺ ; la seconde n’est


jamais vérifiée et possède la valeur de vérité faux, ou –.
De même, les symboles de constantes sont les éléments de F0 . Se don-
ner une application de A0 dans A revient à se donner l’image dans A de
l’élément ε, autrement dit, à choisir, pour tout symbole de constante c ∈ F0 ,
un élément c A ∈ A.

4.1.3. — Supposons que le langage L soit celui des anneaux, les symboles
de variables étant représentés par des lettres de l’alphabet. Une réalisation
de ce langage est un ensemble, disons A, muni de deux lois binaires + et ⋅,
A × A → A, et de deux éléments 0 et 1. En revanche, on ne fait encore aucune
hypothèse sur les relations entre ces lois et les deux éléments 0, 1. En effet,
si les axiomes des anneaux s’expriment comme des formules du langage L,
l’associativité de l’addition s’écrit ∀x∀y∀z = + + x yz + x + yz, ou, avec
une notation plus courante, ∀x∀y∀z ((x + y) + z = x + (y + z)). Mais pour
pouvoir dire si l’addition de A est associative, il faut pouvoir interpréter les
formules et les termes dans A.

4.1.4. — Les deux propositions ci-dessous affirment qu’il y a une unique


façon raisonnable d’interpréter termes et formules dans une réalisation don-
née A du langage L. Elles sont énoncées de façon un peu exotique. En effet,
l’interprétation d’un terme sera une application du produit cartésien AV
de la structure dans la structure. Rappelons que AV est l’ensemble des fa-
milles (av )v∈V d’éléments de A, indexées par l’ensemble V des symboles
de variables ; comme on l’imagine, seuls les indices v apparaissant dans
un terme seront pris en compte dans l’interprétation de ce terme. Il est ce-
pendant plus simple L’interprétation d’une formule est une application du
produit cartésien AV dans l’ensemble {–, ⊺} des valeurs de vérité, même si
seuls les indices v correspondant aux variables libres d’une formule donnée
interviendront pour l’interprétation de cette formule.
Les symboles logiques ¬, ∨, ∧, ⇒, ⇔ vont avoir l’interprétation usuelle,
donnée par les tables de vérité bien connues suivantes :
4.1. STRUCTURES 79

∧ ⊺ – ∨ ⊺ – ⇒ ⊺ – ⇔ ⊺ –
¬ ⊺ –
⊺ ⊺ – ⊺ ⊺ ⊺ ⊺ ⊺ – ⊺ ⊺ –
– ⊺
– – – – ⊺ – – ⊺ ⊺ – – ⊺
De même, le quantificateur existentiel ∃v va être interprété comme
l’existence d’un élément dans A, et le quantificateur universel ∀v va être
interprété comme une propriété pour tout élément de A.

Proposition (4.1.5). — Soit W une partie de V. Il existe une unique applica-


tion τW ∶ TL,W → F (AW , A) de l’ensemble TL,W des termes dont les symboles
de variables appartiennent à W dans l’ensemble des fonctions de AW dans A
vérifiant les propriétés suivantes :
– Pour v ∈ W, τW (v) est l’application de AW dans A donnée par (av )v∈W ↦
aw ;
– Pour n ∈ N, f ∈ Fn et (t1 , . . . , t n ) ∈ TL,W , τW ( f t1 . . . t n ) est l’application
a ↦ f A (τW (t1 )(a), . . . , τW (t n )(a)).

En pratique, l’application τW (t) ∶ AW → A est notée t A . La formule de


récurrence se récrit ainsi t A (a) = f A (t1A (a), . . . , t nA (a)), ou encore t A =
f A ○ (t1A , . . . , t nA ). L’ensemble des variables apparaissant dans le terme t est
donc implicite et on verra ci-dessous que les ambiguités permises par cet
abus de langage sons sans danger.
Démonstration. — Cela découle du théorème de lecture unique des termes.

Lemme (4.1.6). — Soit W une partie de V.


a) Soit W′ une partie de W. Pour tout terme t ∈ TL,W′ et tout a ∈ AW , on
a τW (t)(a) = τW′ (t)(a′ ), où a′ = (aw )w∈W′ . Autrement dit, l’interprétation
d’un terme ne dépend que des variables qui y apparaissent effectivement.
b) Soit W′ une partie de V, soit s ∶ W → TL,W′ une application et soit
σ ∶ TL,W → TL,W′ l’application de substitution correspondante. Pour tout

terme t et tout a ∈ AW , on a σ(t)A (a) = t A ((s(w)A (a))w∈W ).

Démonstration. — Cela se prouve par récurrence sur la définition d’un


terme.
80 CHAPITRE 4. RÉALISATIONS, MODÈLES — INTERPRÉTER

Proposition (4.1.7). — Il existe une unique famille (φW )W∈P(V) où, pour toute
partie W de V, φW ∶ FL,W → R(AW ) est une application de l’ensemble FL,W
des formules du langage L à variables libres dans W dans l’ensemble R(AW )
des relations sur AW , vérifiant les propriétés suivantes :

a) Si m = rt1 . . . t n , où r ∈ Rn et t1 , . . . , t n ∈ TL,W , alors φW (m)(a) =


r A (t1A (a), . . . , t nA (a)) pour tout a ∈ AW ;
b) Si m = ¬m′ , où m′ ∈ FL,W , alors φW (m)(a) = ¬φW (m′ )(a) pour tout
a ∈ AW ;
c) Si m = (m′ ● m′′ ), où m′ , m′′ ∈ FL,W et ● ∈ {∨, ∧, ⇒, ⇔}, alors
φW (m)(a) = φW (m′ )(a) ● φW (m′′ )(a) pour tout a ∈ AL,W ;
d) Si m = ∃vm′ , avec v ∈ V et m′ ∈ FL,W′ , où W′ = W ∪ {v}, alors on a

φW (m)(a) si et seulement s’il existe un élément a′ ∈ AW tel que aw′ = aw pour
w ≠ v tel que φW′ (m′ )(a′ ) ;
e) Supposons m = ∀vm′ , avec v ∈ V et m′ ∈ FL,W′ , où W′ = W ∪ {v}, alors

φW (m)(a) si et seulement si, pour tout élément a′ ∈ AW tel que aw′ = aw pour
w ≠ v, on a φ(m′ )(a′ ).

En pratique, la relation φW (m) dans AW est notée mA , l’ensemble W de


variables libres étant sous-entendu. On verra plus loin que cela ne crée pas
d’ambiguité.
Démonstration. — Cela se démontre par récurrence sur la définition d’une
formule. D’après le théorème de lecture unique, un et un seul des cinq cas
indiqué se produit, mais il faut vérifier que les ensembles de variables libres
qui apparaissent sont bien comme indiqué, ce qui résulte de la définition par
récurrence de l’ensemble des occurrences libres d’un symbole de variables.
Supposons m ∈ FL,W .

a) Si m = rt1 . . . , t n est une formule atomique, ses variables libres sont


les symboles variables libres apparaissant dans t1 , . . . , t n ; par suite, alors
t1 , . . . , t n ∈ TL,W ;
b) Si m = ¬m′ , les variables libres de m sont celles de m′ ;
c) Si m = (m′ ● m′′ ), les variables libres de m sont celles de m′ et de m′′ .
Dans ces deux derniers cas, on a donc m′ , m′′ ∈ FL,W ;
4.1. STRUCTURES 81

d) Si m = ∃vm′ ou m = ∀vm′ , les variables libres de m sont celles de m′ ,


privées de v ; alors, m′ ∈ FL,W′ , où W′ = W ∪ {v}.

Lemme (4.1.8). — Soit W, W′ des parties de V telles que W′ ⊆ W et soit m ∈


FL,W′ , de sorte que m ∈ FL,W . Pour tout a ∈ AW , on a φW (m)(a) = φW′ (a′ ),
où a′ = (aw )w∈W′ . Autrement dit, la relation mA dans AW ne dépend pas des
composantes dont l’indice n’a pas d’occurrence libre dans W.

Démonstration. — Cela se prouve par récurrence sur la définition d’une


formule.

[Link]. — La substitution d’une variable libre par un terme n’est pas tou-
jours compatible à l’interprétation d’une formule. Prenons pour exemple la
formule ∃x(x 2 = y). Substituons d’abord à y le terme t = y + z ; on obtient
la formule ∃x(x 2 = y + z) dont l’interprétation en un couple (b, c) coïncide
avec l’interprétation de la formule initiale en b + c. Substituons maintenant
à y le terme u = x + y + z ; on obtient la formule ∃x(x 2 = x + y + z) dont
l’interprétation en un couple (b, c) est vraie si et seulement si l’équation
x 2 − x = b + c a une solution, et non l’équation x 2 = b + c.
On dira qu’une formule m est admissible pour une substitution s ∶ W → TL
si pour toute sous-formule de m de la forme Qvm′ où Q ∈ {∀, ∃} et tout
symbole de variable w ∈ W {v} qui a une occurrence libre dans m′ , le
terme s(w) ne fait pas intervenir le symbole v.

Lemme (4.1.9). — Soit W une partie de V. Soit s ∶ W → TL,W′ une application


et soit σ ∶ FL,W → FL,W′ l’application de substitution correspondante. Pour
′ ′
tout a ∈ AW , notons sA (a) = (s(w)A (a))w∈W ; pour tout a ∈ AW et toute
formule m ∈ FL,W qui est admissible pour la substitution s, on a σ(m)A (a) =
mA (sA (a))).

Démonstration. — Raisonnons par récurrence sur la définition d’une for-


mule. Pour simplifier, nous poserons b = sA (a).
a) Supposons que m soit une formule atomique, m = rt1 . . . , t n . Alors
σ(m) = ru1 . . . u n , où u i = σ(t i ) ∈ TL,W pour tout i. On a donc σ(m)A (a) =
82 CHAPITRE 4. RÉALISATIONS, MODÈLES — INTERPRÉTER

r A (u1A (a), . . . , u An (a)). Pour tout i ∈ {1, . . . , n}, on a u Ai (a) = σ(t i )A (a) =
t Ai (sA (a)) = t Ai (b), d’après le lemme 4.1.6. Par suite, on a

σ(m)A (a) = r A (t1A (b), . . . , t nA (b)) = mA (b) = mA (sA (a)),

ce qu’il fallait démontrer.


b) Supposons que m = ¬m′ , où m′ ∈ FL,W . Alors, σ(m) = ¬σ(m′ ), donc
σ(m)A (a) = ¬σ(m′ )A (a). Par récurrence, σ(m′ )A (a) = (m′ )A (b), d’où
σ(m)A (a) = ¬(m′ )A (b) = mA (b).
c) On raisonne de façon analogue lorsque m est de la forme (m′ ● m′′ ),
avec ● ∈ {∨, ∧, ⇒, ⇔}.
d) Supposons que m = ∃vm′ ; posons W0 = W {v}, W1 = W ∪ {v} =
W0 ∪ {v}, de sorte que m′ ∈ FL,W1 et m ∈ FL,W0 .
Posons W′1 = W′ ∪ {v} et soit s1 ∶ W1 → TL,W′1 l’application qui coïncide
avec s sur W0 {v} et telle que s1 (v) = v ; soit σ1 l’application de substitution
correspondante. Par définition, on a σ(m) = ∃vσ1 (m′ ),
Considérons une sous-formule de m′ de la forme Qx p, où Q ∈ {∀, ∃}.
Comme c’est une sous-formule de m, pour tout symbole de variable w ∈ W
qui a une occurrence libre dans p, le terme s(w) ne fait pas intervenir le
symbole x. Soit w ∈ W1 un symbole de variable qui a une occurrence libre
dans p et tel que w ≠ x ; on a s1 (w) = s(w), donc s1 (w) ne fait pas intervenir x.
Cela prouve que la formule m′ est admissible pour la substitution s1 .

L’interprétation σ1 (m′ )A est une relation dans AW1 ; l’interprétation (m′ )A
est une relation dans AW1 . Par récurrence, on a donc σ1 (m′ )A (a1 ) =

(m′ )A ((s1 (w)A (a1 ))w∈W1 ) pour tout a1 ∈ AW1 .

Soit a ∈ AW . Puisque σ(m) = ∃vσ(m′ ), on a σ(m)A (a) = ⊺ si et seule-

ment s’il existe a1 ∈ AW1 tel que σ(m′ )A (a1 ) = ⊺ et tel que toutes les compo-
santes de a1 autres que celle d’indice v coïncident avec celles de a. (On dira
qu’un tel a1 est v-proche de a.)
Soit w ∈ W1 un symbole de variable qui a une occurrence libre dans m′ ;
par hypothèse, le symbole de variable v n’apparaît pas dans le terme s1 (w) =
s(w) ; on a donc s1 (w)A (a1 ) = bw pour tout élément convenable a1 . D’autre
part, s1 (v) = v, donc s1 (v)A (a1 ) est la composante d’indice v de a1 . Ainsi,
l’application a1 ↦ (s1 (w)A (a1 ))w∈W1 induit une bijection de l’ensemble des
4.1. STRUCTURES 83


éléments a1 ∈ AW1 qui sont v-proches de a sur l’ensemble des éléments
b1 ∈ AW1 qui sont v-proches de b.
Cela démontre que σ(m)A (a) = ⊺ si et seulement s’il existe un élément b1
qui est v-proche de b tel que (m′ )A (b) = ⊺, ce qui signifie exactement
mA (b) = ⊺.
e) Le cas du quantificateur ∀ est analogue.

4.1.10. — On a l’habitude, lorsque P est un polynôme à coefficients


dans un anneau commutatif A en des indéterminées T1 , . . . , Tn , de noter
P(T1 , . . . , Tn ) le polynôme P. On note aussi couramment P(a1 , . . . , a n )
l’évaluation du polynôme P en un n-uplet (a1 , . . . , a n ) ∈ An .
Nous allons mettre en place cette notation dans le contexte de l’évaluation
des termes et des formules dans un langage L. Soit A une réalisation de L,
soit t ∈ TL un terme et soit m ∈ TL une formule dans le langage L.
Par analogie avec les polynômes, on notera aussi t(x1 , . . . , x n ) le terme t
lorsque (x1 , . . . , x n ) une suite de symboles de variables deux à deux distincts
contenant les symboles de variables qui apparaissent dans t. Si (a1 , . . . , a n ) ∈
An , on notera t A (a1 , . . . , a n ) l’évaluation du terme t en remplaçant x i par a i .
De même, si m est une formule dans le langage L, on écrira m(x1 , . . . , x n )
lorsque (x1 , . . . , x n ) est une suite de symboles de variables deux à deux
distincts contenant les symboles de variables libres qui apparaissent dans t.
Si (a1 , . . . , a n ) ∈ An , on notera mA (a1 , . . . , a n ) l’évaluation de la formule m
en remplaçant x i par a i .
On notera enfin A ⊧ m(a1 , . . . , a n ) au lieu de mA (a1 , . . . , a n ) = ⊺.
En particulier, lorsque m est une formule close, son interprétation mA
est une relation dans l’ensemble à un élément A∅ , c’est-à-dire tout ou rien.
Lorsque mA = ⊺, on dira que m est satisfaite dans A et on écrira A ⊧ m.
84 CHAPITRE 4. RÉALISATIONS, MODÈLES — INTERPRÉTER

4.2. Équivalence sémantique


Définition (4.2.1). — Soit L un langage. On dit que deux formules dans le
langage L sont sémantiquement équivalentes si leurs interprétations sont
égales dans toute réalisation du langage L.
Plus explicitement, deux formules m et m′ dans le langage L sont équi-
valentes si pour toute réalisation A de L, les fonctions mA et (m′ )A de AV
dans {–, ⊺} sont égales. C’est bien sûr une relation d’équivalence.
On définit aussi la relation de quasi-équivalence en n’exigeant l’égalité
des interprétations que dans toute réalisation non vide.
Exemple (4.2.2). — Soit m, m′ , m′′ des formules et soit x, y des symboles
de variables. Les formules suivantes sont sémantiquement équivalentes :
a) m et ¬¬m ;
b) ¬(m ∨ m′ ) et (¬m ∧ ¬m′ ) ;
c) (m ∨ (m′ ∨ m′′ )) et ((m ∨ m′ ) ∨ m′′ ) ;
d) (m ∧ (m′ ∧ m′′ )) et ((m ∧ m′ ) ∧ m′′ ) ;
e) m et (m ∧ m) ;
f) m et (m ∨ m) ;
g) m ⇒ m′ et (¬m ∨ m′ ) ;
h) (m ∨ ¬m) et ⊺ ;
i) ¬∃xm et ∀x¬m ;
j) ∀x(m ∧ m′ ) et (∀xm ∧ ∀xm′ ).
Lemme (4.2.3). — Soit m, m′ , p, p′ des formules ; soit x un symbole de variable.
On suppose que m et m′ d’une part, p et p′ d’autre part, sont sémantiquement
équivalentes. Alors les formules suivantes sont sémantiquement équivalentes :
a) ¬m et ¬m′ ;
b) (m ● p) et (m′ ● p′ ), pour tout symbole ● ∈ {∧, ∨, ⇒, ⇔} ;
c) ∃xm et ∃xm′ ;
d) ∀xm et ∀xm′ .
Exemple (4.2.4). — Soit ● un élément de {∨, ∧}, soit Q un élément de {∀, ∃}.
Toute formule est sémantiquement équivalente à une formule où les seuls
symboles logiques apparaissant sont ¬, ●, Q.
4.2. ÉQUIVALENCE SÉMANTIQUE 85

Cela se démontre par récurrence sur la définition d’une formule. Traitons


par exemple le cas où ● = ∨ et Q = ∃. On remplace alors (m ∧ m′ ) par
¬(¬m ∨ ¬m′ ), (m ⇒ m′ ) par (¬m ∨ m′ ), (m ⇔ m′ ) par ¬(¬(¬m ∨ m′ ) ∨
¬(¬m′ ∨ m)), et ∀xm par ¬∃x¬m.

4.2.5. — On dit qu’une formule m est sans quantificateurs si elle n’admet


aucune occurrence de quantificateur. On dit qu’elle est en forme prenex
s’il existe une formule sans quantificateurs m′ , un entier n, des sym-
boles de variables v1 , . . . , v n et des quantificateurs Q1 , . . . , Qn tels que
m = Q1v1 . . . Qn v n m′ . Une formule prenex est dite universelle si elle n’admet
pas d’occurrence de quantificateur existentiel (∃) ; elle est dite existentielle
si elle n’admet pas d’occurrence de quantificateur universel (∀).
Proposition (4.2.6). — Toute formule m est quasi-équivalente à une formule
prenex.
Démonstration. — On commence par se ramener au cas où les seuls sym-
boles logiques qu’elle contient sont ¬ et ∨.
On suppose aussi que chaque symbole de variable liée n’est lié que par
un seul symbole quantificateur, et qu’aucun symbole de variable liée n’a
d’occurrence libre. Que cela soit possible se vérifie par récurrence. Par
exemple, si m = Qx p, où Q est un symbole de quantificateur et p une for-
mule dans laquelle x possède une occurence liée, on substitue les occurences
libres de x dans m par un symbole de variable y qui n’apparaît pas dans p.
De même, si m = (p ● q), on s’est assuré par récurrence que les symboles de
variables qui sont liés dans p n’apparaissent pas dans q, et inversement.
La démonstration procède ensuite par récurrence sur la définition d’une
formule.
Si Q est un symbole de quantificateur, on notera Q∗ le quantificateur dual,
de sorte que ∀∗ = ∃ et ∃∗ = ∀.
– Si m = ¬p, où p est une formule prenex, on écrit p = Q1v1 . . . Qn v n p′ , où
p′ est sans quantificateur ; alors, ¬p est équivalente à Q∗1 v1 . . . Qn p ∗ v n ¬p′ .
– Supposons m = (p ∨ q), où p et q sont des formules prenex ; on écrit
alors p = Q1v1 . . . Qn v n p′ et q = R1w1 . . . Rk w k q′ , où p′ et q′ sont sans
quantificateurs ; en outre, v1 , . . . , v n n’apparaissent pas dans q, et w1 , . . . , w k
86 CHAPITRE 4. RÉALISATIONS, MODÈLES — INTERPRÉTER

n’apparaissent pas dans p. Alors, m = (p ∨ q) est quasi-équivalente à


Q1v1 . . . Qn v n R1w1 . . . Rk w k (p′ ∨ q′ ). Cela se démontre par récurrence sur n +
k, variable après variable, grâce aux deux remarques :
a) Les formules (∀x p1 ∨ q1 ) et ∀x(p1 ∨ q1 ) sont sémantiquement
équivalentes ;
b) Les formules (∃x p1 ∨ q1 ) et ∃x(p1 ∨ q1 ) sont quasi-équivalentes.
Elles ne sont par contre pas forcément équivalentes : dans la structure
vide, l’interprétation de ∃x(p1 ∨ q1 ) ne prend que la valeur –, tandis que
celle de (∃x p1 ∨ q1 ) coïncide avec celle de q1 .

4.3. Morphismes de structures


Définition (4.3.1). — Soit L un langage, soit A et A′ des réalisations de L et
soit φ ∶ A′ → A une application.
On dit que φ est un morphisme de structures si les conditions suivantes sont
satisfaites :
(i) Pour tout symbole f ∈ Fn de fonction n-aire et tout élément (a1 , . . . , a n ) ∈
(A′ )n , on a

φ( f A (a1 , . . . , a n )) = f A (φ(a1 ), . . . , φ(a n ));

(ii) Pour tout symbole r ∈ Rn de relation n-aire et tout élément (a1 , . . . , a n ) ∈



(A′ )n tel que r A (a1 , . . . , a n ), on a r A (φ(a1 ), . . . , φ(a n )).
On dit que φ est un monomorphisme de structures, ou un plongement, si
l’on a de plus
(ii′ ) Pour tout symbole r ∈ Rn de relation n-aire et tout élément
(a1 , . . . , a n ) ∈ (A′ )n , alors

r A (a1 , . . . , a n ) ⇔ r A (φ(a1 ), . . . , φ(a n )).

Comme le langage L comporte un symbole de relation binaire qui est


interprété comme l’égalité dans A, un monomorphisme de structures est
injectif.
4.3. MORPHISMES DE STRUCTURES 87

Exemple (4.3.2). — Le langage des groupes possède deux symboles de fonc-


tions, e ∈ F0 représente l’élément neutre, et ⋅ ∈ F2 la loi de composition,
et n’a comme symbole de relation que l’égalité. Une réalisation de ce lan-
gage est un magma « pointé », c’est-à-dire muni d’un élément privilégié. Un
homomorphisme de structures est un morphisme de magmas pointés ; un
monomomorphisme est un morphisme injectif.

4.3.3. — Le composé de deux morphismes (resp. monomorphismes) est


un morphisme (resp. un monomorphisme) ; l’identité IdA est un monomor-
phisme.
On dit qu’un morphisme φ ∶ A′ → A est un isomorphisme s’il existe un
morphisme ψ ∶ A → A′ tel que ψ ○ φ = IdA′ et φ ○ ψ = IdA . Cela revient à dire
que φ est un monomorphisme bijectif.

4.3.4. — Soit A et A′ des réalisations du langage L. Lorsque A′ est une partie


de A et que l’inclusion de A′ dans A est un monomorphisme de structures,
on dit que A′ est une sous-structure de A.
Inversement, soit A une réalisation du langage L et soit A′ une partie
de A vérifiant la propriété suivante : Pour tout symbole f ∈ Fn et tout
(a1 , . . . , a n ) ∈ (A′ )n , on a f A (a1 , . . . , a n ) ∈ A′ . Alors, il existe une inter-
prétation du langage L dans A′ de sorte que l’inclusion de A′ dans A soit un
plongement de structures.
′ ′
En effet, il suffit de poser f A (a1 , . . . , a n ) = f A (a1 , . . . , a n ) et r A (a1 , . . . , a n ) =
r A (a1 , . . . , a n ) pour tout f ∈ Fn , tout r ∈ Rn et tout (a1 , . . . , a n ) ∈ (A′ )n .

4.3.5. — Soit A une réalisation du langage L. L’intersection d’une fa-


mille (Ai ) de sous-structures de A est une sous-structure de A.
Pour toute partie S de A, il existe donc une plus petite sous-structure de A
qui contient S, à savoir l’intersection de toutes d’entre elles ; on dit que c’est
la sous-structure engendrée par A.
Lemme (4.3.6). — Soit L un langage et soit A une réalisation de L. Soit S une
partie de A. La sous-structure de A engendrée par S est l’ensemble des éléments
de A de la forme t A (a1 , . . . , a n ), où n ∈ N, t ∈ TL est un terme en les symboles
de variables x1 , . . . , x n , et (a1 , . . . , a n ) ∈ Sn .
88 CHAPITRE 4. RÉALISATIONS, MODÈLES — INTERPRÉTER

Démonstration. — Soit A′ l’ensemble des éléments indiqués et soit B la sous-


structure de A engendrée par S. Pour tout n ∈ N, tout terme t(x1 , . . . , x n )
et tout (a1 , . . . , a n ) ∈ Sn , on a donc t A (a1 , . . . , a n ) = t B (a1 , . . . , a n ) ∈ B. Cela
prouve que A′ ⊆ B. Inversement, nous allons démontrer que A′ est une
sous-structure de A qui contient S. Soit x un symbole de variable et soit t
le terme x ; on a t A (a) = a pour tout a ∈ S, donc A′ contient S. Soit n ∈ N,
soit f ∈ Fn un symbole de fonction n-aire et soit a1 , . . . , a n des éléments
de A′ ; démontrons que f A (a1 , . . . , a n ) appartient à A′ . Pour i ∈ {1, . . . , n},
soit t i un terme en des symboles de variables x i, j (pour 1 ⩽ j ⩽ m i ) et
soit (a i, j )1⩽ j⩽m i un élément de Am i tel que a i = t Ai (a i,1 , . . . , a i,m i ). Comme
l’ensemble de symboles de variables est infini, on se ramène d’abord au cas
où les symboles x i, j sont deux à deux distincts : choisir une famille (y i, j )
de symboles deux à deux distincts, puis, pour tout i, et substituer y i, j à x i, j
dans t i . Soit aussi x1 , . . . , x n des symboles de variables deux à deux distincts
et soit t le terme obtenu en substituant dans le terme f x1 . . . x n le symbole
de variable x i par le terme t i . On a
f A (a1 , . . . , a n ) = f A (t1A (a1,1 , . . . , a1,m1 ), . . . , t nA (a n,1 , . . . )) = t A ((a i, j )),
ce qui prouve que f A (a1 , . . . , a n ) appartient à A′ . Cela conclut la démons-
tration du lemme.

4.4. Extension de langages


4.4.1. — Soit L = ((Rn ), (Fn )) et L′ = ((R′n ), (F′n )) des langages. On dit
que le langage L′ étend le langage L, ou que le langage L réduit le langage L′
si pour tout entier n, on a Rn ⊆ R′n et Fn ⊆ F′n .
Dans ce cas, toute réalisation A′ du langage L′ donne lieu à une réalisa-
tion A du langage L : on conserve l’univers en posant A = A′ , et on choisit
pour interprétations f A et r A des symboles de fonctions f ∈ Fn et de relations
r ∈ Rn les interprétations de ces symboles dans la réalisation A′ .
Exemple (4.4.2). — Soit L un langage, soit A une réalisation de L. Soit S une
partie de A. On définit un langage LS en ajoutant aux symboles de constantes
de L un symbole cs pour chaque élément s ∈ S. Un terme ou une formule
4.4. EXTENSION DE LANGAGES 89

du langage LS est aussi appelé un terme ou une formule du langage L à


paramètres dans S.
Le langage LS possède une réalisation naturelle dans l’univers A, où, pour
tout s ∈ S, l’interprétation csA du symbole de constante cs est prise égale à s.
Soit m(x1 , . . . , x n ) ∈ FL une formule dans le langage L en des va-
riables libres x1 , . . . , x n . Supposons qu’il existe (a1 , . . . , a n ) ∈ Sn tel que
A ⊧ m(a1 , . . . , a n ), c’est-à-dire mA (a1 , . . . , a n ) = ⊺. Dans la formule m,
substituons simultanément le symbole de variable libre x i par le symbole de
constante c a i , considéré comme un terme du langage LS ; la formule obtenue,
naturellement notée m(c a1 , . . . , c a n ), est une formule close de LS . Elle est
satisfaite dans la réalisation A.

Exemple (4.4.3). — Soit L un langage et soit A une réalisation de L. Soit


x, y deux symboles de variables (distincts) et soit m une formule dont les
symboles de variables libres appartiennent à {x, y}. Soit aussi L′ le langage
obtenu en adjoignant à L un (nouveau) symbole de fonction 1-aire que l’on
note f m .
Supposons que la formule close ∀x∃ym(x, y) soit satisfaite dans A. Cela
signifie que pour tout a ∈ A, il existe un élément b ∈ A tel que mA (a, b).
Pour tout a ∈ A, choisissons un tel élément et notons-le f mA (a).
On a ainsi promu l’ensemble A de réalisation de L en une réalisation
de L′ . Pour tout ensemble de symboles de variables W, les formules de L
ne changent pas d’interprétation en tant que formule de L′ . De plus, le mot
∀xm(x, f m (x)) est une formule close du langage L′ qui est satisfaite dans A.
Inversement, soit A′ une réalisation de L′ dans laquelle la formule
∀xm(x, f m (x)) est satisfaite. En oubliant l’interprétation du symbole de
fonction f m , l’ensemble A est une réalisation de L dans laquelle la formule
close ∀x∃ym(x, y) est satisfaite.
Ce procédé est appelé skolemisation. Il se généralise évidemment d’une
formule à un ensemble arbitraire de formules.
90 CHAPITRE 4. RÉALISATIONS, MODÈLES — INTERPRÉTER

4.5. Théories, modèles


4.5.1. — Soit L un langage. On appelle théorie un ensemble de formules
closes dans le langage L.
Soit T une théorie dans le langage L. On dit qu’une réalisation A du
langage L est un modèle de la théorie T si toute formule appartenant à T est
satisfaite dans A. On dit que la théorie T est consistante si elle possède un
modèle.

Exemple (4.5.2). — Soit L un langage et soit A une réalisation de L. La


théorie de A dans le langage L, notée ThL (A), est l’ensemble de toutes les
formules closes de L qui sont réalisées dans L. Une théorie de cette forme est
consistante ; on dit qu’elle est complète.
Si A est un modèle d’une théorie T, on a T ⊆ ThL (A). Toute théorie
consistante T est donc contenue dans une théorie complète.

Remarque (4.5.3). — Pour qu’une théorie consistante T soit complète, il faut


et il suffit qu’elle soit maximale.
Supposons d’abord que T est complète et soit A un modèle de T telle que
T = ThL (A). Soit m une formule de L qui n’appartient pas à T, c’est-à-dire
mA = – ; alors, (¬m)A = ⊺, donc ¬m ∈ T. Si B est un modèle de T, on a
(¬m)B = ⊺, donc mB = –, d’où m ∈/ ThL (B). Cela prouve que T ∪ {m} n’est
pas consistant, si bien que T est une théorie maximale.
Soit T une théorie consistante maximale et soit A un modèle de T. On
a T ⊆ ThL (A). Puisque T est maximale, on a T = ThL (A) : la théorie T est
complète.

4.5.4. — Soit T une théorie dans le langage L. On dit qu’une formule close m
est conséquence sémantique de T si m satsisfaite dans tout modèle de T. On
dit qu’une théorie T′ est conséquence sémantique de T si tout modèle de T
est modèle de T′ .
On dit qu’une théorie est finiment axiomatisable si elle est conséquence
sémantique d’un ensemble fini de formules closes.
4.6. EXTENSIONS ÉLÉMENTAIRES, THÉORÈME DE LÖWENHEIM–SKOLEM 91

4.6. Extensions élémentaires, théorème de Löwenheim–Skolem


Définition (4.6.1). — Soit L un langage, soit A une réalisation de L et soit
B une sous-structure de A. On dit que B est une sous-structure élémentaire
de A, ou que A est une extension élémentaire de B, si pour tout entier n, toute
formule m(x1 , . . . , x n ) dans le langage L et tout élément (b1 , . . . , b n ) ∈ Bn , on
a mA (b1 , . . . , b n ) = mB (b1 , . . . , b n ).

On note B ≺ A.

Remarque (4.6.2). — En appliquant la définition à une formule close, on


observe que ThL (A) = ThL (B) si B est une sous-structure élémentaire de A.
Plus généralement, soit LB le langage du premier ordre obtenu en adjoi-
gnant à L un symbole de constante cb pour chaque élément b de B. Consi-
dérons A comme une réalisation de LB , chaque symbole cb étant interprété
comme l’élément b de B, de sorte que B est une sous-structure. Les for-
mules closes de LB sont de la forme m(cb1 , . . . , cb n ), où m(x1 , . . . , x n ) est
une formule de L en les variables libres x1 , . . . , x n .
Cela montre que A est extension élémentaire de B si et seulement si
ThLB (A) = ThLB (B).

Théorème (4.6.3) (Test de Tarski-Vaught). — Soit A une réalisation de L,


soit B une partie de A. On suppose que pour tout entier n, toute for-
mule m(x1 , . . . , x n , y) de L et tout élément (a1 , . . . , a n ) ∈ Bn tel que A ⊧
∃ym(a1 , . . . , a n , y), il existe un élément b ∈ B tel que A ⊧ m(a1 , . . . , a n , b).
Alors, B est une sous-structure élémentaire de A.

Le point important de l’énoncé est de ne faire intervenir la satisfaction


que dans la structure A.
Démonstration. — Démontrons que B est une sous-structure de A. Soit
n ∈ N et soit f ∈ Fn un symbole de fonction n-aire, soit (b1 , . . . , b n ) ∈ Bn . En
appliquant la définition à la formule ∃y(y = f (x1 , . . . , x n )), on constate que
f A (b1 , . . . , b n ) ∈ B. Cela prouve que B est une sous-structure de A.
Prouvons que c’est une sous-structure élémentaire. Il s’agit de démontrer
que pour toute formule m(x1 , . . . , x n ) et tout élément (a1 , . . . , a n ) ∈ Bn , alors
A ⊧ m(a1 , . . . , a n ) si et seulement si B ⊧ m(a1 , . . . , a n ).
92 CHAPITRE 4. RÉALISATIONS, MODÈLES — INTERPRÉTER

Si un symbole de variable x i n’a pas d’occurrence libre dans m, les fonc-


tions mA ∶ An → {⊺, –} et mB ∶ Bn → {⊺, –} ne dépendent pas de la coordon-
née a i ; en raisonnant par récurrence sur n, on suppose que tous les symboles
de variables x1 , . . . , x n ont une occurrence libre dans m.
On raisonne alors par récurrence sur la définition d’une formule :
a) Si m est une formule atomique, cela résulte de la définition d’une sous-
structure ;
b) Supposons qu’il existe une formule m′ telle que m = ¬m′ . Par récur-
rence, on a (m′ )B (a1 , . . . , a n ) = (m′ )A (a1 , . . . , a n ) ; par suite,
mB (a1 , . . . , a n ) = ¬(m′ )B (a1 , . . . , a n ) = ¬(m′ )A (a1 , . . . , a n ) = mA (a1 , . . . , a n ).
c) Supposons qu’il existe des formules m′ et m′′ et un élément ● ∈ {∨, ∧, ⇒
, ⇔} tels que m = (m′ ● m′′ ). Par récurrence, on a (m′ )B (a1 , . . . , a n ) =
(m′ )A (a1 , . . . , a n ) et (m′′ )B (a1 , . . . , a n ) = (m′′ )A (a1 , . . . , a n ) ; par suite,
mB (a1 , . . . , a n ) = ((m′ )B (a1 , . . . , a n ) ● (m′′ )B (a1 , . . . , a n ))
= ((m′ )A (a1 , . . . , a n ) ● (m′′ )A (a1 , . . . , a n ))
= mA (a1 , . . . , a n ).
d) Supposons qu’il existe une formule m′ et un symbole de variable y
tel que m = ∃ym′ . Par définition d’une occurrence libre, y n’est pas une
variable libre de m, si bien que y ∈/ {x1 , . . . , x n }, de sorte que m′ est une
formule en les variables libres x1 , . . . , x n , y.
Supposons mA (a1 , . . . , a n ) = ⊺. Par définition, il existe b ∈ A tel
que (m′ )A (a1 , . . . , a n , b). Par hypothèse, il existe alors un tel élément b
qui appartient à B. Par récurrence, on a alors (m′ )B (a1 , . . . , a n , b) =
(m′ )A (a1 , . . . , a n , b) = ⊺. Il en résulte que mB (a1 , . . . , a n ) = ⊺.
Supposons inversement que mB (a1 , . . . , a n ) = ⊺. Il existe donc b ∈ B tel que
(m′ )B (a1 , . . . , a n , b) = ⊺. Par récurrence, on a donc (m′ )A (a1 , . . . , a n , b) =
⊺, ce qui entraîne que mA (a1 , . . . , a n ) = ⊺.
e) Supposons enfin qu’il existe une formule m′ et un symbole de variable y
tel que m = ∀ym′ . Par définition d’une occurrence libre, y n’est pas une
variable libre de m, si bien que y ∈/ {x1 , . . . , x n }, de sorte que m′ est une
formule en les variables libres x1 , . . . , x n , y.
4.6. EXTENSIONS ÉLÉMENTAIRES, THÉORÈME DE LÖWENHEIM–SKOLEM 93

Supposons mA (a1 , . . . , a n ) = ⊺. Par définition, pour tout b ∈ A,


on a (m′ )A (a1 , . . . , a n , b) = ⊺. Pour tout b ∈ B, on a on a alors
(m′ )B (a1 , . . . , a n , b) = (m′ )A (a1 , . . . , a n , b) = ⊺, par récurrence. Il en
résulte que mB (a1 , . . . , a n ) = ⊺.
Supposons que mA (a1 , . . . , a n ) = –. Par définition, il existe b ∈ A tel que
(m′ )A (a1 , . . . , a n , b) = ⊺. L’hypothèse du théorème, appliquée à la formule
¬m′ entraîne qu’il existe un élément b ∈ B tel que (m′ )A (a1 , . . . , a n , b) = –.
Par récurrence, on a alors (m′ )B (a1 , . . . , a n , b) = –, ce qui entraîne que
mB (a1 , . . . , a n ) = –.

4.6.4. — Soit T une théorie (consistante) dans un langage L, soit A un


modèle de T et soit S une partie de A.
Nous allons construire par récurrence une suite croissante (B p ) de sous-
structures de A contenant S dont la réunion B = ⋃ p B p sera un modèle
de T.
On définit B0 comme la sous-structure de A engendrée par S. Suppo-
sons B p définie.
Pour tout entier n, toute formule m(x1 , . . . , x n , y) et tout élément
(a1 , . . . , a n ) ∈ (B p )n tel que ∃ymA (a1 , . . . , a n , y), choisissons un élé-
ment b ∈ A tel que mA (a1 , . . . , a n , b). Soit B p+1 la sous-structure de A
engendrée par B p et tous ces éléments b.
Soit B = ⋃ p∈N B p . C’est une sous-structure de A. Soit en effet n ∈ N,
f ∈ Fn et (a1 , . . . , a n ) ∈ Bn ; soit p ∈ N tel que a1 , . . . , a n appartiennent à B p ;
par définition d’une sous-structure, alors f A (a1 , . . . , a n ) ∈ B p , si bien que
f A (a1 , . . . , a n ) ∈ B.
Démontrons alors que B est un modèle de T en appliquant le test
de Tarski–Vaught (théorème 4.6.3). Soit m une formule en les variables
libres x1 , . . . , x n , y et soit (a1 , . . . , a n ) ∈ Bn ; supposons qu’il existe a ∈ A tel
que A ⊧ m(a1 , . . . , a n , a). Soit p ∈ N tel que a1 , . . . , a n ∈ B p . Par construc-
tion de B p+1 , il existe donc un élément b ∈ B p+1 tel que m(a1 , . . . , a n , b) ; en
particulier, b ∈ B. Cela prouve que B est un modèle de T.
Proposition (4.6.5). — Si Card(S) ⩾ Card(L), alors Card(B) = Card(S).
94 CHAPITRE 4. RÉALISATIONS, MODÈLES — INTERPRÉTER

Démonstration. — Posons α = Card(S) ; par hypothèse, α est un cardinal


infini. On peut supposer que l’ensemble V des symboles de variables est égal
à {y, x1 , x2 , . . . , }, en particulier, dénombrable.
L’ensemble des termes de L est alors de cardinal Card(L) ; pour tout
entier n, on a Card(Sn ) = Card(S) = α ; le cardinal de la sous-structure B0
engendrée par S est alors égal à α.
Supposons par récurrence que Card(B p ) = α. L’ensemble des formules
en les variables libres x1 , . . . , x n , y est de cardinal Card(L), et Card(Bnp ) = α.
Par construction, B p+1 est la sous-structure engendrée par B p et un ensemble
d’éléments b en cardinal au plus ℵ0 α = α. On a donc Card(B p+1 ) = α.
Par récurrence, Card(B p ) = α pour tout entier p ; par suite, Card(B) =
α.

Théorème (4.6.6) (Löwenheim–Skolem). — Soit A une réalisation de L telle


que Card(A) ⩾ Card(L). Pour toute partie S de A, il existe une sous-structure
élémentaire B de A telle que Card(B) = sup(Card(L), Card(S)).

En particulier, si une théorie possède un modèle de cardinal α ⩾ Card(L),


elle possède un modèle de tout cardinal β tel que Card(L) ⩽ β ⩽ α.
Démonstration. — Quitte à agrandir l’ensemble S, on suppose que
Card(S) ⩾ Card(L). D’après la proposition précédente, la sous-structure B
construite est de cardinal Card(S).

4.7. Filtres et ultrafiltres


Définition (4.7.1). — Soit X un ensemble et soit F un ensemble de parties
de X. On dit que F est un filtre si les propriétés suivantes sont satisfaites :
(i) L’ensemble F ne contient pas la partie vide ;
(ii) L’ensemble X appartient à F ;
(iii) Si A et B sont des parties de X appartenant à F , alors A ∩ B appartient
àF;
(iv) Si A est une partie de X appartenant à F , alors toute partie de X
contenant A appartient à F .
4.7. FILTRES ET ULTRAFILTRES 95

On dit qu’un filtre F est un ultrafiltre si tout filtre F ′ contenant F est égal
à F.

Autrement dit, un ultrafiltre est un filtre maximal pour la relation d’ordre


définie par l’inclusion.
Il résulte des propriétés (i) et (iii) que si A et B sont deux parties de X
appartenant à un filtre, alors A ∩ B n’est pas vide.

Exemple (4.7.2). — Soit X un ensemble infini. L’ensemble F des parties A


de X telles que X A est fini est un filtre sur X ; on l’appelle le filtre de Fréchet.

Exemple (4.7.3). — La topologie générale fournit de nombreux exemples de


filtres.
a) Soit X un espace topologique et soit A une partie non vide de X.
L’ensemble des voisinages de A est un filtre sur X.
b) Supposons X = R et soit a ∈ X. Une partie de R est un « voisinage
à droite » de a si elle contient un intervalle de la forme ]a, b[, où b > a.
L’ensemble des voisinages à droite de a est un filtre sur X
c) Supposons encore X = R et prenons a = +∞. Une partie de R est
un « voisinage de +∞ » si elle contient un intervalle de la forme ]a, +∞[.
L’ensemble des voisinages de +∞ est un filtre sur X.

Exemple (4.7.4). — Soit X un ensemble ordonné. On suppose que X est


filtrant, c’est-à-dire que toute partie finie de X est majorée ; autrement dit, X
n’est pas vide et pour tout couple (x, y) d’éléments de X, il existe z ∈ X tel
que x ⪯ z et y ⪯ z. Pour tout x ∈ X, on note Ax l’ensemble des y ∈ X tels que
x ⪯ y. Soit F l’ensemble des parties A de X contenant un ensemble de la
forme Ax .
Comme x ∈ Ax , aucun élément de F n’est vide. Soit x ∈ X ; alors X
contient Ax , donc X ∈ F . Soit A et B deux éléments de F ; soit x, y ∈ X tels
que A ⊃ Ax et B ⊃ A y ; soit z ∈ X un majorant de x et y ; alors, Az ⊆ Ax ∩ A y ⊆
A ∩ B, donc A ∩ B appartient à F . Enfin, toute partie contenant une partie
de F appartient à F , par construction. Cela prouve que F est un filtre
sur X.
Lorsque X = R, on retrouve le filtre des voisinages de +∞.
96 CHAPITRE 4. RÉALISATIONS, MODÈLES — INTERPRÉTER

Nous utiliserons cette construction lorsque X est l’ensemble des parties


finies d’un ensemble T, muni de la relation d’inclusion. Il est bien filtrant
puique si x et y sont deux parties finies de T, x ∪ y est une partie finie de T
contenant à la fois x et y.

Théorème (4.7.5). — Soit X un ensemble. Tout filtre sur X est contenu dans un
ultrafiltre.

Démonstration. — On munit l’ensemble des filtres sur X de la relation


d’ordre définie par l’inclusion. Démontrons que cet ensemble ordonné est
inductif. Soit Φ une partie totalement ordonnée de l’ensemble des filtres
sur X ; soit F la réunion de {X} et des éléments de Φ. Démontrons que F
est un filtre sur X.
L’ensemble vide n’appartenant à aucun filtre, il n’appartient pas à F ;
l’ensemble X appartient à F par construction. Soit A et B des éléments
de F ; soit F ′ et F ′′ des filtres appartenant à Φ tels que A ∈ F ′ et B ∈ F ′′ .
Puisque Φ est totalement ordonné, on a F ′ ⊆ F ′′ , ou F ′′ ⊆ F ′ . Supposons,
pour fixer les idées, que F ′ ⊆ F ′′ ; alors, A, B ∈ F ′′ , donc A ∩ B ∈ F ′′
puisque F ′′ est un filtre ; ainsi, A ∩ B ∈ F . Soit A un élément de F et soit
B une partie de X qui contient A ; soit F ′ un filtre appartenant à Φ tel que
A ∈ F ′ ; alors B ∈ F ′ , car F ′ est un filtre, donc B ∈ F .
D’après le théorème de Zorn, tout filtre est contenu dans un filtre maximal,
c’est-à-dire dans un ultrafiltre.

Lemme (4.7.6). — Soit X un ensemble et soit F un filtre sur X. Pour que le


filtre F soit un ultrafiltre, il faut et il suffit que pour toute partie A de X, soit
A ∈ F , soit X A ∈ F .

On remarque que les conditions A ∈ F et X A ∈ F s’excluent, car


A ∩ (X A) = ∅ n’appartient pas à F .
Démonstration. — a) Supposons que F est un ultrafiltre sur X. Soit A une
partie de X ; supposons que X A n’appartient pas à F .
Soit B une partie de X appartenant à F . Supposons que A ∩ B = ∅ ; alors,
B ⊆ X A, donc X A ∈ F , contradiction.
4.7. FILTRES ET ULTRAFILTRES 97

Soit alors F ′ l’ensemble des parties de X qui contiennent une partie de X


de la forme A ∩ F, où F ∈ F . D’après ce qui précède, ∅ ∈/ F ′ . Soit B, B′ des
parties de X appartenant à F ′ . Il existe donc des ensembles F, F′ ∈ F tels
que B = A ∩ F et B′ = A ∩ F′ ; alors, F ∩ F′ ∈ F et B ∩ B′ = A ∩ (F ∩ F′ ) ∈ F ′ .
Enfin, soit B une partie de X appartenant à F ′ et soit B′ une partie de X
contenant B ; soit F une partie appartenant à F tel que B = A ∩ F ; on a alors
F ∪ B′ ∈ F et B′ = A ∩ (F ∪ B′ ), donc B′ ∈ F ′ .
Cela démontre que F ′ est un filtre sur X. Par construction, F ′ contient F .
Puisque F est un ultrafiltre, on a F ′ = F . Comme A ∈ F ′ , on a A ∈ F , ce
qu’il fallait démontrer.
b) Supposons maintenant que pour toute partie A de X, le filtre F contient
A ou X A. Soit F ′ un filtre contenant F . Soit A une partie de X appartenant
à F ′ . Si A n’appartient pas à F , alors X A ∈ F , donc X A ∈ F ′ ; alors,
∅ = A ∩ (X A) ∈ F ′ , contradiction. Cela prouve que A ∈ F , d’où F = F ′ .
Ainsi, F est un ultrafiltre.

Remarque (4.7.7). — Le langage des filtres est très utile en topologie générale.
Soit X un espace topologique. On dit qu’un filtre F sur X converge vers
un point x ∈ X, ou que x est point limite de F , si F contient le filtre des
voisinages de x.
Supposons X séparé. Alors, deux points distincts possèdent des voisinages
disjoints, si bien qu’un filtre ne peut avoir qu’au plus un point limite.
Supposons que X est compact et démontrons que tout ultrafiltre sur X
converge. Raisonnons par l’absurde et considérons un ultrafiltre F qui n’a
pas de point limite. Soit x ∈ X ; puisque x n’est pas point limite de F , il existe
un voisinage ouvert Vx de x qui n’appartient pas à F ; son complémentaire
appartient donc à F , car F est un ultrafiltre. Puisque X est compact, il existe
une partie finie S de X telle que X = ⋃x∈S Vx ; alors, ∅ = ⋂x∈S (X Vx ), ce
qui contredit la définition d’un filtre.
Inversement, supposons que tout ultrafiltre sur X converge et démontrons
que X est compact. Considérons une famille (Fi ) de parties fermées de X
dont aucune intersection finie n’est vide ; démontrons que l’intersection
des Fi n’est pas vide. L’ensemble F des parties de X qui contiennent une
98 CHAPITRE 4. RÉALISATIONS, MODÈLES — INTERPRÉTER

intersection finie Fi1 ∩ ⋅ ⋅ ⋅ ∩ Fi n est un filtre sur X. En effet, on a ∅ ∈/ F ,


X ∈ F ; si A et B sont deux ensembles de F , contenant respectivement des
intersections finies ⋂i∈J Fi et ⋂i∈K Fi , alors A ∩ B contient l’intersection finie
⋂i∈J∪K Fi , donc appartient à F ; enfin, toute partie contenant un élément
de F appartient à F , par construction de F .
Soit U un ultrafiltre contenant F et soit x Un point limite de U . Soit i ∈ I.
Soit V un voisinage ouvert de x ; l’ensemble V appartient à U , de même que
Fi , puisque Fi ∈ F , de sorte que V ∩ Fi appartient à U ; en particulier, V ∩ Fi
n’est pas vide. Cela prouve que x est adhérent à Fi , donc x ∈ Fi puisque Fi est
fermé. Par suite, x appartient à tous les Vi , ce qui prouve que l’intersection
des Fi n’est pas vide.

4.8. Ultraproduits, théorème de Łos


4.8.1. — Soit I un ensemble et soit (Ai )i∈I une famille d’ensembles indexée
par I. Soit F un ultrafiltre sur I ; nous allons définir l’ultraproduit ∏F i∈I A i
des ensembles Ai le long de F .
Soit J l’ensemble des i ∈ I tels que Ai ≠ ∅. Si J ∈/ F , on pose ∏F i∈I A i = ∅.
Supposons maintenant que J ∈ F . Soit A = ∏i∈J Ai . Soit ∼ la relation
dans A définie par (a i )i∈J ∼ (a′i )i∈J si l’ensemble des i ∈ J tels que a i = a′i
appartient à F . Démontrons que c’est une relation d’équivalence. Pour tout
(a i )i∈J ∈ A, on a (a i ) ∼ (a i ) car l’ensemble J appartient à F ; cela démontre
que la relation est réflexive. Elle est évidemment symétrique. Démontrons
enfin qu’elle est transitive ; soit (a i ), (a′i ) et (a′′i ) des éléments de A tels que
(a i ) ∼ (a′i ) et (a′i ) ∼ (a′′i ). Soit J′ l’ensemble des i ∈ J tels que a i = a′i ; soit J′′
l’ensemble des i ∈ J tels que a′i = a′′i ; pour tout i ∈ J′ ∩ J′′ , on a a i = a′i = a′′i ;
de plus, J′ , J′′ ∈ F , donc J′ ∩ J′′ ∈ F ; par suite, (a i ) ∼ (a′′i ).
On définit alors ∏F i∈I A i comme l’ensemble quotient A/∼.

4.8.2. — Soit I un ensemble, soit F un ultrafiltre sur I. Soit (Ai )i∈I , (Bi )i∈I
des familles d’ensembles indexées par I ; soit AF , BF leurs ultraproduits le
long de l’ultrafiltre F . Pour tout i, posons Ci = Ai ×Bi . Nous allons identifier
l’ultraproduit CF de la famille (Pi ) avec le produit AF × BF .
4.8. ULTRAPRODUITS, THÉORÈME DE ŁOS 99

Soit J, resp. K l’ensemble des i ∈ I tels que Ai ≠ ∅, resp. B j ≠ ∅. Posons


A = ∏i∈J Ai et B = ∏i∈K Bi .
Supposons AF = ∅, de sorte que J ∈/ F . Alors Ci = Ai × Bi = ∅ pour tout
i ∈/ J, donc CF = ∅.
On prouve de même que CF = ∅ si AF = ∅.
Supposons maintenant que AF et BF ne sont pas vides, de sorte que J et L
appartiennent à F . Soit L l’ensemble des i ∈ I tels que Ci ≠ ∅ ; on a L = J ∩ K,
donc L ∈ F . Soit C = ∏i∈L Pi et soit f ∶ A × B → C l’application donnée par

f ((a i )i∈J , (b i )i∈K ) = ((a i , b i ))i∈L .

Soit (a i , b i )i∈L un élément de C. Pour tout i ∈ J L, choisissons un élé-


ment a i arbitraire de Ai ; pour tout i ∈ K L, choisissons un élément b i
arbitraire de Bi . Alors, f ((a i )i∈J , (b i )i∈K ) = (a i , b i )i∈L . Cela démontre que
l’application f est surjective.
Soit (a i ), (a′i ) ∈ A, (b i ), (b ′i ) ∈ B tels que (a i ) ∼ (a′i ) et (b i ) ∼ (b ′i ). Soit
J′ l’ensemble des i ∈ J tels que a i = a′i , soit K′ l’ensemble des i ∈ K tels que
b i = b ′i ; ce sont des éléments de F par hypothèse. Comme l’ensemble des
i ∈ L tels que (a i , b i ) = (a′i , b ′i ) contient J′ ∩ K′ , on a (a i , b i )i∈L ∼ (a′i , b ′i )i∈L .
Cela démontre que l’application f est compatible aux relations d’équivalence
définies par l’ultrafiltre F dans les ensembles A, B, C. Elle induit donc, par
passage aux quotients, une application φ de AF × AF sur CF .
Comme l’application f est surjective, il en est de même de l’application φ.
Soit (a i ), (a′i ) ∈ A, (b i ), (b ′i ) ∈ B tels que f ((a i ), (b i )) ∼ f ((a′i ), (b ′i )).
Soit J′ l’ensemble des i ∈ J tels que a i = a′i , soit K′ l’ensemble des i ∈ K tels
que b i = b ′i . Alors, J′ ∩ K′ est l’ensemble des i ∈ L tels que (a i , b i ) = (a′i , b′i ),
donc J′ ∩ K′ appartient à F . Par suite, J′ ∈ F et K′ ∈ F , ce qui entraîne que
(a i ) ∼ (a′i ) et (b i ) ∼ (b ′i ). Cela prouve que l’application φ est injective.

4.8.3. — Soit I un ensemble, soit F un ultrafiltre sur I. Soit (Ai )i∈I , (Bi )i∈I
des familles d’ensembles indexées par I ; soit AF , BF leurs ultraproduits le
long de l’ultrafiltre F . Pour tout i ∈ I, soit f i une application de Ai dans Bi .
On déduit de la famille ( f i ) une application f F de AF dans BF . Elle
associe à la classe d’une famille (a i ) la classe de la famille ( f i (a i )).
100 CHAPITRE 4. RÉALISATIONS, MODÈLES — INTERPRÉTER

4.8.4. — Soit L un langage, soit (Ai )i∈I une famille de réalisations de L


indexée par un ensemble I et soit F un ultrafiltre sur I. Soit AF l’ultraproduit
de la famille (Ai )i∈I le long de l’ultrafiltre F .
Soit n un entier et soit f ∈ Fn un symbole de fonction n-aire. Par un
raisonnement similaire à celui du paragraphe précédent, on déduit de la
F
famille ( f Ai ) une fonction f A . de (AF )n dans AF .
Soit n un entier et soit r ∈ Rn un symbole de relation n-aire. On déduit
F
de la famille (r Ai ) une relation n-aire r A dans l’ensemble AF : la classe
d’une famille (a i )i∈J ∈ ∏i∈J Ani appartient au graphe de cette relation si et
seulement si l’ensemble des i ∈ J tels que r i (a i ) = ⊺ appartient à F .
Ainsi, l’ultraproduit AF est naturellement muni d’une structure de réali-
sation du langage L.

4.8.5. — Soit t ∈ TL un terme et soit V l’ensemble des symboles de variables


qui apparaissent dans t. On démontre par récurrence sur la définition d’un
F
terme que l’interprétation t A de t dans la structure AF est l’application
de (AF )V dans AF déduite des applications t Ai ∶ AVi → Ai .
Soit m ∈ FL une formule et soit V l’ensemble des symboles de variables
libres de m. On démontre par récurrence sur la définition d’un terme que
F
l’interprétation mA de m dans la structure AF est l’application de (AF )V
dans {–, ⊺} déduite des applications mAi ∶ AVi → {–, ⊺}.

Théorème (4.8.6) (Łos). — Soit L un langage, soit (Ai )i∈I une famille de
réalisations de L et soit F un ultrafiltre sur l’ensemble I. Soit AF = ∏F i∈I A i
l’ultraproduit de la famille (Ai ) selon l’ultrafiltre F .
Soit m ∈ FL une formule close dans le langage L. Pour que la formule m
soit réalisée dans l’ultraproduit AF , il faut et il suffit que l’ensemble des i ∈ I
tels que m est réalisée dans Ai appartienne à F .

Démonstration. — C’est exactement la définition de l’interprétation de la


formule m dans la réalisation AF .
4.9. THÉORÈME DE COMPACITÉ ET THÉORÈME DE TARSKI 101

4.9. Théorème de compacité et théorème de Tarski


Théorème (4.9.1) (Théorème de compacité, Gödel). — Soit L un langage et
soit T une théorie. Pour que T soit consistante, il faut et il suffit que toute partie
finie de T soit consistante.

Démonstration. — Toute partie d’une théorie consistante est consistante ;


il faut donc démontrer que si toute partie finie de T est consistante, alors T
est consistant. L’assertion est évidente si T est finie ; supposons donc que T
soit infinie. Soit I l’ensemble (infini) des parties finies de T ; pour i ∈ I, on
notera Ti la théorie i. D’après l’exemple 4.7.4, il existe un filtre F sur I tel
que pour tout i ∈ I, l’ensemble des parties finies de T contenant i appartient
à F . D’après le théorème 4.7.5, il existe un tel filtre qui est un ultrafiltre.
Pour tout i ∈ I, soit Ai un modèle de la théorie Ti . Soit A = ∏F i∈I A i
l’ultraproduit de la famille (Ai ) le long de l’ultrafiltre F . C’est une réalisation
du langage L. Démontrons que c’est un modèle de T.
Soit m ∈ T. Démontrons que m est réalisée dans A. Par définition des struc-
tures Ai , la formule m est réalisée dans Ai dès que m ∈ Ti . Par construction
de l’ultrafiltre F , l’ensemble des parties finies de T contenant m appartient
à F . D’après le théorème de Łos, la formule m est donc réalisée dans A.

4.9.2. — Soit TL l’ensemble des théories complètes dans le langage L ; c’est


une partie de P(FL,∅ ).
Pour tout formule close m, notons Vm l’ensemble des théories complètes
qui contiennent m. Pour toute ensemble S de formules closes, notons VS =
⋂m∈S Vm ; c’est l’ensemble des théories complètes qui contiennent S.
On a V⊺ = TL et V– = ∅.
Si m et n sont des formules closes, alors Vm ∩ Vn = V(m∧n) ; en effet, si
m, n appartiennent à une théorie complète T et si A est un modèle de T,
alors mA = nA = ⊺, donc (m ∧ n)A = ⊺, ce qui prouve que (m ∧ n) appartient
à ThL (A) = T.
Par suite, les ensembles de la forme Vm forment une base d’ouverts d’une
unique topologie sur TL : une partie de TL est ouverte si et seulement si c’est
une réunion de parties de la forme Vm .
102 CHAPITRE 4. RÉALISATIONS, MODÈLES — INTERPRÉTER

Observons que Vm ∩ V¬m = ∅ et que Vm ∪ V¬m = TL , pour toute formule


close m. En effet, si A est une réalisation de L, alors soit m est satisfaite dans A,
soit ¬m est satisfaite dans A, mais pas les deux. Par suite, les ensembles Vm
sont ouverts et fermés dans TL .
Comme une intersection de parties fermées est fermée, VS est fermé, pour
tout ensemble S de formules closes. Inversement, soit F une partie fermée
de TL ; soit U son complémentaire et soit S un ensemble de formules closes
tel que U = ⋃m∈S Vm ; alors,
F = ⋂ (TL Vm ) = ⋂ V¬m = VS′ ,
m∈S m∈S

où S′ = {¬m ; m ∈ S}.

Corollaire (4.9.3). — L’espace topologique TL est compact et totalement dis-


continu.

Démonstration. — Considérons enfin une famille (Fi )i∈I de parties fermées


de TL dont l’intersection est vide et démontrons qu’il existe une sous-famille
finie d’intersection vide. Pour tout i, soit Si un ensemble de formules closes
tel que Fi = VSi ; posons S = ⋃i Si . On a VS = ⋂i VSi = ⋂i Fi = ∅, ce
qui signifie que l’ensemble S n’est pas consistant. D’après le théorème de
compacité, il existe une partie finie S′ de S qui est inconsistante. Pour toute
formule m ∈ S′ , choisissons un élément i m tel que m ∈ Si ; soit I′ l’ensemble,
fini, de ces i m . Si une théorie consistante T appartient à ⋂i∈I′ Fi , alors T
appartient à Fi pour tout i, donc T contient S′ , ce qui contredit la définition
pour une théorie d’être consistante. Par suite, ⋂i∈I′ Fi = ∅.
Soit T et T′ des théories complètes telles que T ≠ T′ . Il existe donc m ∈ T
tel que m ∈/ T′ ; on a donc ¬m ∈ T′ . Alors, Vm et V¬m sont des voisinages
ouverts de T et T′ respectivement, disjoints. Cela entraîne que TL est séparé.
L’espace topologique TL vérifie l’axiome de Borel–Lebesgue et est séparé ;
il est donc compact.
Démontrons enfin que TL est totalement discontinu, c’est-à-dire que
ses composantes connexes sont réduites à des points. Soit T une théorie
complète soit U sa composante connexe dans TL ; démontrons que U =
{T}. Pour toute formule close m appartenant à T, l’ensemble U ∩ Vm est
4.9. THÉORÈME DE COMPACITÉ ET THÉORÈME DE TARSKI 103

ouvert et fermé dans U, et contient T, donc est égal à U ; on a donc U ⊆ Vm .


L’intersection, pour m ∈ T, des ensembles Vm est l’ensemble des théories
complètes contenant T, donc est égale à {T}. Cela prouve que U ⊆ {T}.

Théorème (4.9.4) (Tarski). — Soit A une réalisation infinie de L. Pour tout


cardinal α ⩾ sup(Card(A), Card(L)), il existe une extension élémentaire B
de A de cardinal α.
Démonstration. — Soit L′ le langage obtenu en adjoignant à L une famille
de symboles de constantes (c i ) indexée par un ensemble I de cardinal α.
Soit T′ l’ensemble de formules closes du langage L′ obtenu en adjoignant
à T les formules c i ≠ c j pour tout couple (i, j) d’éléments de I tels que i ≠ j.
Démontrons que T′ est consistant. D’après le théorème de compacité, il
suffit de prouver que toute partie finie de T′ est consistante ; une telle partie
finie est contenue dans la réunion T′J de T et de l’ensemble de formules
c i ≠ c j , pour i ≠ j dans un ensemble fini J. Comme A est infini, il existe une
famille (a i )i∈J telle que a i ≠ a j pour i ≠ j. On observe alors que A, muni
des interprétations c Ai = a i , pour i ∈ J, est un modèle de T′J . Par suite, T′ est
consistant, donc possède un modèle.
Soit B un modèle de T′ . C’est une réalisation B de L munie d’une famille
(b i )i∈I dans laquelle les formules de T d’une part, les formules b i ≠ b j
pour i ≠ j d’autre part, sont satisfaites. Par suite, B est un modèle de T et
Card(B) ⩾ Card(I) = α.
En choisissant une partie S de B de cardinal α, on déduit du théorème de
Löwenheim–Skolem qu’il existe un modèle B′ de B contenant S et dont le
cardinal est égal à α.
CHAPITRE 5

THÉORIE DE LA DÉMONSTRATION —
RAISONNER
« Pour de l’esprit, j’en ai, sans doute ; et du bon goût,
À juger sans étude et raisonner de tout. »
— Molière, Le Misanthrope, acte iii, scène 1

Ce chapitre est consacré aux aspects syntaxiques de la logique du premier


ordre, c’est-à-dire à la définition d’une démonstration formelle et à l’étude
des formules qui en possèdent une.
Soit L un langage du premier ordre et soit T une théorie de L. Par définition,
on dira qu’une formule close m se déduit de T s’il existe une suite finie
(m1 , . . . , m n ) de formules closes telles que pour tout i, soit m i ∈ T, soit m i
se déduit de (m1 , . . . , m i−1 ) par application d’une règle de déduction, et si
m n = m. Une telle suite est appelée démonstration de m dans T. Ces règles
de déduction sont soumises à deux tensions opposées :
– Être « raisonnables », au sens où une démonstration formelle doit
conduire, une fois convenablement interprétée, à un énoncé vrai ;
– Être « complètes », c’est-à-dire prouver tout ce qui peut l’être.
La première contrainte sera vérifiée dans le paragraphe 5.2 : on démontre que
si une formule m possède une démonstration formelle dans une théorie T,
alors m est vraie dans tout modèle de T. La seconde contrainte est Le théo-
rème de complétude de Gödel (théorème 5.5.3). vérifie la seconde contrainte :
si m est vraie dans tout modèle de T, alors m possède une démonstration
dans T.
Les règles de déduction sont de deux types : deux d’entre elles, modus
ponens et généralisation, disent comment écrire de nouvelles formules à
partir de précédentes ; les autres sont des axiomes, parfois appelés axiomes
logiques : tautologies, syntaxe des quantificateurs, égalité. Comme nous avons
autorisé la réalisation vide, les règles que nous donnons ci-dessous diffèrent
106 CHAPITRE 5. THÉORIE DE LA DÉMONSTRATION — RAISONNER

légèrement de celles proposées dans la plupart des ouvrages, notamment


par Cori et Lascar (2003a). Ces auteurs introduisent par exemple la règle
de particularisation ([Link]) (∀vm ⇒ m(t), où m est une formule et t un
terme) même lorsque le symbole de variable v n’a pas d’occurrence libre
dans m. L’exemple de la formule ϕ = ∀x–, qui est satisfaite uniquement
dans la structure vide, nous force à quelques précautions supplémentaires.

5.1. Démonstrations formelles


5.1.1. Modus ponens. — Soit m, n deux formules. On fait l’hypothèse que
toute variable libre de m admet au moins une occurrence libre dans n. Alors,
la règle modus ponens(1) déduit n des deux formules m et (m ⇒ n).

5.1.2. Règle de généralisation. — Soit m une formule et v un symbole de


variable. La règle de généralisation permet de déduire ∀vm de m.

5.1.3. Tautologies. — Soit t(q1 , . . . , q n ) un terme du calcul des prédicats


en n variables x1 , . . . , x n . Supposons que t soit une tautologie, c’est-à-dire
que l’on a t(a1 , . . . , a n ) = ⊺ pour tout (a1 , . . . , a n ) ∈ {–, ⊺}n .
Alors, pour toute suite (m1 , . . . , m n ) de formules de L, la règle
([Link]) t(m1 , . . . , m n )
affirme la formule (tautologique) déduire de t dans laquelle la formule m i
est substituée à la variable x i .

5.1.4. Axiomes des quantificateurs. — Soit v un symbole de variable et


soit m, n des formules. On dispose des trois règles de déduction suivantes,
aussi appelées axiomes des quantificateurs.
La règle
([Link]) (∃vm ⇔ ¬∀v¬m)
exprime la relation entre quantificateur existentiel et quantificateur universel.
(1)
Dérivée de l’expression latin modus ponendo ponens qui signifie « manière d’affirmer en affirmant ».
5.1. DÉMONSTRATIONS FORMELLES 107

La règle suivante
([Link]) (∀v(m ⇒ n) ⇒ (∀vm ⇒ ∀vn))
permet de distribuer le quantificateur universel dans une implication.
Soit t(x1 , . . . , x n ) est un terme en les variables libres x1 , . . . , x n et soit
τ ∶ FL,{v} → FL l’application de substitution correspondante. Supposons
que le symbole v possède une occurrence libre dans m et que m soit admis-
sible pour la substitution {v} → TL d’image t. Alors, la règle de particulari-
sation
([Link]) (∀vm ⇒ τ(m))
permet de déduire de ∀vm la formule τ(m) dans laquelle les occurrences
libres de la variable v ont été remplacées par le terme t.

5.1.5. Axiomes de l’égalité. — Enfin, on ajoute les axiomes suivants qui


régissent l’égalité :
([Link]) x=x
([Link]) ((x = y) ⇒ (y = x))
([Link]) ((x = y) ∧ (y = z)) ⇒ (x = z)
([Link]) (( ⋀ x i = y i ) ⇒ ( f x1 . . . x n = f y1 . . . y n ))
1⩽i⩽n
([Link]) (( ⋀ x i = y i ) ⇒ (rx1 . . . x n ⇒ r y1 . . . y n )),
1⩽i⩽n

où x, y, z, x1 , . . . , x n , y1 , . . . , y n sont des symboles de variables deux à deux


distincts, f un symbole de fonction n-aire et r un symbole de relation n-aire.
Définition (5.1.6). — Soit T une théorie et soit m une formule de L. Une
démonstration formelle de m dans T est une suite finie (m1 , . . . , m n ) de
formules de L telle que m n = m et telle que pour tout i ∈ {1, . . . , n}, l’une des
propriétés suivantes soit satisfaite :
a) On a m i ∈ T ;
b) Il existe un symbole de variable v et un entier j tel que 1 ⩽ j < i de sorte
que m i = ∀vm j ;
c) La formule m i est une tautologie ou un axiome de quantificateur ;
108 CHAPITRE 5. THÉORIE DE LA DÉMONSTRATION — RAISONNER

d) Il existe deux entiers j, k tels que 1 ⩽ j, k < i et m k = (m j ⇒ m i ), où


toute variable libre dans m j est libre dans m i , de sorte que la formule m i se
déduise des formules m j et m k par application de modus ponens.

Si m possède une démonstration formelle dans T, on dit aussi qu’elle est


démontrable dans T, qu’elle est conséquence syntaxique de T, ou que c’est
un théorème de T ; on écrit T ⊢ m. Lorsque T est vide, on dit que m est
démontrable et l’on écrit ⊢ m.

Exemple (5.1.7). — Soit m, n deux formules closes et soit T = {m, n}. La


suite de formules suivante constitue une démonstration formelle de m ∧ n
dans T :
(1) m — on a m ∈ T ;
(2) n — on a n ∈ T ;
(3) (m ⇒ (n ⇒ (m ∧ n))) — c’est une tautologie ;
(4) (n ⇒ (m ∧ n)) — modus ponens, (1) et (3) ;
(5) (m ∧ n) — modus ponens, (2) et (4).

Exemple (5.1.8). — Soit T, T′ des théories et soit m une formule telle que
T ∪ T′ ⊢ m. Supposons que T ⊢ n pour toute formule n ∈ T′ ; alors, T ⊢ m.
En effet, considérons une démonstration (m1 , . . . , m k ) de m dans T ∪ T′ .
Pour tout i ∈ {1, . . . , k} tel que m i ∈ T′ , on remplace m i par une démonstra-
tion (m1i , . . . , m ki i ) de m i dans T. On obtient ainsi une démonstration de m
dans T.

Exemple (5.1.9). — Soit m et n deux formules. Supposons que le symbole


de variable v n’ait pas d’occurence libre dans m et démontrons la variante
suivante de l’axiome de quantificateur ([Link]) :
([Link]) (∀v(m ⇒ n) ⇒ (m ⇒ ∀vn)).
En voici une démonstration formelle :
(1) (m ⇒ ∀vm) — règle de généralisation
(2) (∀v(m ⇒ n) ⇒ (∀vm ⇒ ∀vn)) — axiome ([Link]) ;
(3) ((a ⇒ (b ⇒ c)) ⇒ ((b′ ⇒ b) ⇒ (a ⇒ (b ′ ⇒ c)))) — tautologie,
appliquée avec a = ∀v(m ⇒ n), b′ = m, b = ∀vm, c = (m ⇒ ∀vn) ;
5.1. DÉMONSTRATIONS FORMELLES 109

(4) ((m ⇒ ∀vm) ⇒ (∀v(m ⇒ n) ⇒ (m ⇒ ∀vn))) — modus ponens,


(2) et (3) toute variable libre de (3) ayant au moins une occcurence libre
dans (4) ;
(5) (∀v(m ⇒ n) ⇒ (m ⇒ ∀vn))) — modus ponens, (1) et (4), toute
variable libre de (1) a bien une occurrence libre dans (5).

Exemple (5.1.10). — Soit m, n, p des formules telles que (m ⇒ n) et (n ⇒


p) soient démontrables dans une théorie T. Prouvons que si toute variable
libre de n possède au moins une occurrence libre dans m ou dans p, alors
(m ⇒ p) est démontrable dans T. En effet, on concatène des démonstrations
formelles de (m ⇒ n) et de (n ⇒ p) et on ajoute les formules suivantes :
(1) (m ⇒ n) ;
(2) (n ⇒ p) ;
(3) ((m ⇒ n) ⇒ ((n ⇒ p) ⇒ (m ⇒ p))) — tautologie ;
(4) ((n ⇒ p) ⇒ (m ⇒ p)) — modus ponens à partir de (3), toute variable
libre de (1) ayant une occurence libre dans (4) ;
(5) (m ⇒ p) — modus ponens à partir de (4), toute variable libre de (2)
ayant au moins une occurrence libre dans (5), par hypothèse.

Remarque (5.1.11). — Soit m une formule, soit v un symbole de variable et


soit t un terme. La règle de particularisation ([Link]), (∀vm ⇒ m(t)), n’est
admise que lorsque v admit une occurrence libre dans m. Lorsque v n’a pas
d’occurrence libre dans m, m(t) = m et cette règle s’écrirait (∀vm ⇒ m).
Alors, la formule ϕ = ∀x–, vraie dans la réalisation vide, et fausse sinon,
nous permettrait de déduire – de ϕ, ce qui est déraisonnable : si l’ensemble
vide est d’un intérêt limité en mathématiques, il ne s’agit tout de même pas
qu’il conduise à des contradictions !
Bien sûr, un langage qui possède des symboles de constantes n’a pas de
réalisation vide. Démontrons ainsi que si le langage contient une symbole
de constante c, alors la formule (∀vm ⇒ m) est démontrable pour toute for-
mule m où le symbole de variable v n’a pas d’occurrence libre. Les formules
suivantes sont en effet démontrables :
(1) (v = v) ⇔ ⊺ — aviome de l’égalité ;
110 CHAPITRE 5. THÉORIE DE LA DÉMONSTRATION — RAISONNER

(2) ((p ⇔ ⊺) ⇒ (m ⇒ (m ∧ p))) — tautologie, qu’on va appliquer avec


p = (v = v) ;
(3) (m ⇒ (m ∧ (v = v)), modus ponens, car v est la seule varible libre
de (1) et a une occurrence libre dans (3) ;
(4) ∀v(m ⇒ (m ∧ (v = v))) — généralisation de (3) ;
(5) (∀v(m ⇒ (m ∧ (v = v))) ⇒ (∀vm ⇒ ∀v(m ∧ (v = v))) — aviome
logique ([Link]) ;
(6) (∀vm ⇒ ∀v(m ∧ (v = v))) ;
(7) (∀v(m ∧ (v = v)) ⇒ (m ∧ (c = c))) — particularisation ;
(8) ((m ∧ (c = c)) ⇒ m) — tautologie.
On est dans la situation p ⇒ q, q ⇒ r, r ⇒ s, où les variables libres de p =
∀vm, q = ∀v(m ∧ (v = v)), r = (m ∧ (c = c)), s = m, sont celles de m.
D’après l’exemple 5.1.10, la formule (∀vm ⇒ m) est donc démontrable
dans T.

5.2. Démonstration et satisfaction


Définition (5.2.1). — Soit m une formule d’un langage L. Une quantification
universelle de m est une formule close de la forme ∀x1 . . . ∀x n m, où x1 , . . . , x n
sont des symboles de variables.

La condition que m est une formule close revient à dire que l’ensemble
des variables libres de m est contenu dans l’ensemble {x1 , . . . , x n }. En effet,
si un symbole de variable ayant une occurrence libre dans m n’appartenait
pas à {x1 , . . . , x n }, il serait encore libre dans la formule ∀x1 . . . ∀x n m.
Soit W un ensemble de symboles de variables. On dira qu’une formule m ∈
FL,W est satisfaite dans une structure A si la fonction mA ∶ AW → {⊺, –} ne
prend que la valeur ⊺. Cela revient à dire que toute quantification universelle
de m est satisfaite dans A. On notera cela par abus mA = ⊺.
C’est un abus à cause des possibles structures vides. En effet, si A est vide
et que W n’est pas vide, l’ensemble AW est vide, donc il est vrai qu’une
fonction de AW dans {⊺, –} ne prend que la valeur ⊺ — mais il est aussi vrai
qu’elle ne prend que la valeur –.
5.2. DÉMONSTRATION ET SATISFACTION 111

D’autre part, soit m une formule close telle que mA = – dans la structure
vide A. Pour tout symbole de variable x, m′ = ∀xm est une formule close,
mais on a (m′ )A = ⊺.

Théorème (5.2.2). — Soit L un langage, soit T une théorie et soit m une formule
de L qui est démontrable dans T. Alors m est satisfaite dans tout modèle de T.

Ce théorème garantit donc que la définition d’une démonstration formelle


est « saine » : dans un modèle donné, à partir d’énoncés vrais, elle ne peut pas
conduire à des énoncés faux. Modulo un argument de récurrence élémentaire,
la preuve se déduit des lemmes suivants.

Lemme (5.2.3). — Soit A une réalisation de L et soit m, n des formules dans le


langage L telle que toute variable libre de m possède au moins une occurrence
libre dans n. Si mA = ⊺ et (m ⇒ n)A = ⊺, alors nA = ⊺.

Démonstration. — Soit W un ensemble de symboles de variables contenant


les variables libres de n. Démontrons que la fonction nA ∶ AW → {⊺, –} ne
prend que la valeur ⊺.
Soit a ∈ AW . Par hypothèse, tout symbole de variable qui a une occurrence
libre dans m a aussi une occurrence libre dans n. La formule m appartient
ainsi à FL,W , et les variables libres de la formule (m ⇒ n) sont aussi conte-
nues dans W. Par hypothèse, on a mA (a) = ⊺ et (m ⇒ n)A (a) = ⊺. Par
définition de l’évaluation des formules, on a donc nA (a) = ⊺.

Lemme (5.2.4). — Les tautologies (formules ([Link])) et les axiomes logiques


(formules ([Link]), ([Link]) et ([Link])) sont satisfaites dans toute réalisation.

Démonstration. — Il s’agit de démontrer que l’évaluation de ces formules


dans toute réalisation de L ne prend que la valeur ⊺. Soit donc A une réalisa-
tion de L.
Traitons d’abord le cas des tautologies. Posons p = t(m1 , . . . , m n ) et
soit W un ensemble de symboles de variables contenant les variables
libres de p. Alors, W contient les variables libres de m i , pour tout i.
L’évaluation des formules étant compatible aux règles logiques, on a
112 CHAPITRE 5. THÉORIE DE LA DÉMONSTRATION — RAISONNER

pA (a) = t A (m1A (a), . . . , mAn (a)) = ⊺ pour tout a ∈ AW , ce qu’il fallait


démontrer.
Traitons maintenant les axiomes logiques.
Commençons par la règle ([Link]) : (∃vm ⇔ ¬∀v¬m). Notons p1 cette
formule, soit W un ensemble de symboles de variables contenant ses variables
libres et posons W′ = W ∪ {v}. Soit a ∈ AW . Par définition de l’évaluation,
on a pA1 (a) = ⊺ si et seulement si (∃vm)A (a) = (¬∀v¬m)A (a), c’est-à-dire
si et seulement si (∃vm)A (a) ≠ (∀v¬m)A (a), La première formule vaut ⊺ si

et seulement s’il existe a′ ∈ AW ne différant de a qu’en v tel que mA (a′ ) = ⊺ ;

la seconde vaut ⊺ si et seulement si pour tout a′ ∈ AW ne différant de a
qu’en v, on a ¬mA (a′ ) = ⊺, c’est-à-dire mA (a′ ) = –. On a donc pA1 (a) = ⊺,
comme il fallait démontrer.
Posons p2 = (∀v(m ⇒ n)) ⇒ (∀vm ⇒ ∀vn)) (formule ([Link])). Soit
W un ensemble de symboles de variables contenant les variables libres de p2
et soit W′ = W ∪ {v}. Soit a ∈ AW . On a (p2 )A (a) = ⊺ si et seulement
si (∀v(m ⇒ n))A (a) = – ou (∀vm ⇒ ∀vn)A (a) = ⊺, c’est-à-dire si et
seulement si (∀v(m ⇒ n))A (a) = –, (∀vm)A (a) = – ou (∀vn)A (a) = ⊺.
SUpposons donc que (∀v(m ⇒ n))A (a) = (∀vm)A (a) = ⊺ et prouvons

que (∀vn)A (a) = ⊺. Soit a′ ∈ AW ne différant de a qu’en v ; nous devons
démontrer que nA (a′ ) = ⊺. Par hypothèse, on a (m ⇒ n)A (a′ ) = mA (a′ ) =
⊺, d’où nA (a′ ) = ⊺, comme il fallait démontrer.
Reprenons les notations de la formule ([Link]), posons p3 = (∀vm ⇒
τ(m)). Les variables libres de p3 sont celles de m privées de v, ainsi que
celles apparaissant dans le terme t, car v a une occurrence libre dans m. Soit
W un ensemble de symboles de variables contenant les variables libres de p3 .

Posons aussi W′ = W ∪ {v} et notons φ ∶ AW → AW l’application telle que
φv (a) = t A (a), et φw (a) = aw pour w ∈ W {v} et tout a ∈ AW .
Soit a ∈ AW et démontrons que pA3 (a) = ⊺. Par définition, on peut
supposer que (∀vm)A (a) = ⊺ et il s’agit de prouver que (τ(m))A (a) =
⊺. Puisque φ(a) ne diffère de a qu’en v, la formule (∀vm)A (a) = ⊺ en-
traîne que mA (φ(a)) = ⊺. Par compatibilité de l’évaluation à la substitution
(lemme 4.1.9), on a donc (τ(m))A (a) = (mA )(φ(a)) = ⊺, comme il fallait
démontrer.
5.3. THÉORIES COHÉRENTES 113

Démonstration du théorème 5.2.2. — Soit A un modèle de T. Soit m une


formule dans le langage L qui est démontrable dans T. Soit (m1 , . . . , m n ) une
démonstration formelle de m. Prouvons par récurrence sur i que mAi = ⊺,
c’est-à-dire que pour tout ensemble de symboles de variables Wi contenant
les variables libres de m i , on a mAi (a) = ⊺ pour tout a ∈ AWi . Il y a quatre
cas :
a) Si m i ∈ T, alors mAi = ⊺, par définition d’un modèle ;
b) Supposons que m i se déduise d’une formule m j (où j < i) par la règle de
généralisation, c’est-à-dire que m i = ∀vm j , où v est un symbole de variable.
Soit Wi un ensemble de symboles de variables contenant les variables libres
de m i et soit a ∈ AWi ; posons W′i = Wi ∪ {v}. Par définition, mAi (a) = ⊺

si et seulement si pour tout élément a′ ∈ AWi qui ne diffère de a qu’en v,
mAj (a′ ) = ⊺. Puisque W′i contient les symboles de variables qui sont libres
dans m j , cela résuite de l’hypothèse de récurrence mAj = ⊺ ;
c) Si m i est une tautologie ou un axiome de quantificateur, alors mAi = ⊺
en vertu du lemme 5.2.4 ;
d) Si m i se déduit de formules m j et m k (où 1 ⩽ j, k < i) par la règle modus
ponens, on a mAi = ⊺ d’après le lemme 5.2.3.
Par récurrence, on a donc mA = mAn = ⊺, ainsi qu’il fallait démontrer.

5.3. Théories cohérentes


Définition (5.3.1). — On dit qu’une théorie T est cohérente si la formule
close – n’est pas un théorème de T.

Toute partie d’une théorie cohérente est cohérente.


D’après le théorème 5.2.2, toute théorie consistante est cohérente. Le
théorème de complétude affirmera la réciproque.

Remarque (5.3.2). — Soit T une théorie. Supposons qu’il existe une formule
close m telle que T ⊢ m et T ⊢ ¬m ; alors, T n’est pas cohérente.
En effet, puisque T prouve m et ¬m, la tautologie
(m ⇒ (¬m ⇒ –))
114 CHAPITRE 5. THÉORIE DE LA DÉMONSTRATION — RAISONNER

et la règle modus ponens entraînent (m est close) qu’elle démontre (¬m ⇒ –),
puis –.
Inversement, supposons que T ne soit pas cohérente et soit m une formule
close de L. Comme (– ⇒ m) est une tautologie, la théorie T démontre m.
En revanche, si m n’est pas close, il est possible qu’une théorie cohérente T
prouve m et ¬m. Ce n’est pas absurde car la satisfaction de m signifie la
satisfaction de ses quantifications universelles. Supposant par exemple que
m possède un seul symbole de variable libre, x, la satisfaction de m équivaut
à celle de ∀xm, et la satisfaction de ¬m équivaut à celle de ∀x¬m. Ces deux
formules ∀xm et ∀x¬m ne sont pas contradictoires, mais elles impliquent
la formule ϕ = ∀x–. En particulier, la théorie T n’a pas de modèle non vide.

Exemple (5.3.3). — La théorie vide est consistante, donc cohérente.

Proposition (5.3.4) (Finitude). — Soit T une théorie. Pour toute formule m


telle que T ⊢ m, il existe une partie finie T0 de T telle que T0 ⊢ m.

Démonstration. — Soit (m1 , . . . , m n ) une démonstration formelle de m


dans T. Soit T0 l’ensemble des formules closes de T qui sont égales à l’une
des m i . Alors, (m1 , . . . , m n ) est une démonstration formelle de m dans T0 ,
ce qui prouve que T0 ⊢ m.

Corollaire (5.3.5). — Soit T une théorie. Pour que T soit cohérente, il faut et il
suffit que toute partie finie de T soit cohérente.

Corollaire (5.3.6). — Soit (Ti )i∈I une famille de théories cohérentes, filtrante
pour l’inclusion. Alors, T = ⋃i∈I Ti est une théorie cohérente.

Démonstration. — L’assertion est évidente si I = ∅, car la théorie vide est


cohérente. Supposons donc I ≠ ∅ et considérons une partie finie S de T.
Il existe un élément i ∈ I tel que S ⊆ Ti . Comme Ti est cohérente, il en
est de même de S. D’après la proposition 5.3.4, cela démontre que T est
cohérente.

Corollaire (5.3.7). — Pour toute théorie cohérente T, il existe une théorie


cohérente maximale T′ telle que T ⊆ T′ .
5.3. THÉORIES COHÉRENTES 115

Démonstration. — Soit C l’ensemble des théories cohérentes, ordonné par


l’inclusion. Démontrons que C est inductif. Soit (Ti )i∈I une famille tota-
lement ordonnée de théories cohérentes ; d’après le corollaire précédent,
T = ⋃i∈I Ti est une théorie cohérente qui contient chaque Ti . Cela prouve que
toute partie totalement ordonnée de C est majorée ; l’ensemble ordonné C
est donc ordonné. Le corollaire résulte ainsi du théorème de Zorn (théo-
rème 2.2.17).

Proposition (5.3.8) (Déduction). — Soit T une théorie, soit m une formule


close et soit n une formule close. Les deux assertions suivantes sont équivalentes :
(i) La formule n possède une démonstration formelle dans T ∪ {m} ;
(ii) La formule (m ⇒ n) possède une démonstration formelle dans T.

En particulier, pour démontrer la formule (m ⇒ n), on peut démontrer n


en supposant m.
Démonstration. — L’implication (ii)⇒(i) est banale. Considérons une dé-
monstration formelle (m1 , . . . , ms ) de (m ⇒ n) dans T et adjoignons-lui les
deux formules m et n. La suite (m1 , . . . , ms , m, n) de formules de T ∪ {m}
est bien une démonstration formelle de n dans T ∪ {n} puisque m ∈ T ∪ {m}
et que n se déduit de (m ⇒ n) et m par modus ponens.
Supposons maintenant que T∪{m} ⊢ n et considérons une démonstration
formelle (m1 , . . . , ms ) de n dans T ∪ {m}. Démontrons que T ⊢ (m ⇒ n).
Soit i ∈ {1, . . . , s} et analysons les divers cas possibles.
a) Supposons que m i ∈ T ∪ {m}. Si m i = m, la formule (m ⇒ m) est une
tautologie, Sinon, on a m i ∈ T et on insère avant (m ⇒ m i ) la formule m i
de T et la tautologie (m i ⇒ (m ⇒ m i )), dont la formule (m ⇒ m i ) se
déduit par modus ponens ;
b) Supposons que m i soit un axiome logique du langage L. On insère alors
avant (m ⇒ m i ) l’axiome logique m i et la tautologie (m i ⇒ (m ⇒ m i )),
de sorte que (m ⇒ m i ) est démontré par modus ponens.
c) Supposons enfin que m i se déduise par modus ponens des formules m j
et m k , où 1 ⩽ j, k < i. Quitte à échanger j et k, on a donc m k = (m j ⇒ m i ) ;
116 CHAPITRE 5. THÉORIE DE LA DÉMONSTRATION — RAISONNER

on insère alors avant la formule (m ⇒ m i ) la tautologie


((m ⇒ m j ) ⇒ ((m ⇒ (m j ⇒ m i )) ⇒ (m ⇒ m i ))),
la formule ((m ⇒ (m j ⇒ m i )) ⇒ (m ⇒ m i )) qui s’en déduit par modus
ponens avec (m ⇒ m j ), de sorte que la formule (m ⇒ m i ) se déduit par
modus ponens de la précédente et de (m ⇒ (m j ⇒ m i )) = (m ⇒ m k ).
La suite de formules ainsi obtenue est une démonstration formelle de (m ⇒
ms ) = (m ⇒ n), d’où la proposition.

Corollaire (5.3.9). — Soit T une théorie et soit m une formule close de T. Pour
que m soit un théorème de T, il faut et il suffit que la théorie T ∪ {¬m} ne soit
pas cohérente.

Ce corollaire justifie le principe du raisonnement par l’absurde : pour


démontrer m, on suppose ¬m et on obtient une contradiction.
Démonstration. — Supposons que m est un théorème de T. Alors, m est
un théorème de T ∪ {¬m}, de même que ¬m. Cela prouve que m n’est pas
cohérente.
Supposons maintenant que T ∪ {¬m} ne soit pas cohérente, de sorte que
– est un théorème de T ∪ {¬m}. D’après la proposition 5.3.8, (¬m ⇒ –)
est un théorème de T. En appliquant la règle modus ponens à ce théorème
et à la tautologie ((¬m ⇒ –) ⇒ m), on en déduit que m est un théorème
de T.

Exemple (5.3.10). — Soit x un symbole de variable, soit p une formule


n’ayant que x comme variable libre et soit q une formule close. Démontrons
que si T ⊢ ∃x p et T ⊢ ∀x(p ⇒ q), alors T ⊢ q. La suite de formules ci-
dessous démontre que les formules closes ∀x¬p et sa négation sont toutes
deux démontrables dans la théorie
T′ = T ∪ {∃x p, ∀x(p ⇒ q), ¬q} ∶
(1) ∀x(p ⇒ q) ;
(2) ¬q ;
(3) (p ⇒ q) ⇒ (¬q ⇒ ¬p) — tautologie ;
5.4. THÉORIES HENKINIENNES 117

(4) ∀x(p ⇒ q) ⇒ ∀x(¬q ⇒ ¬p) — application de l’axiome de quantifi-


cateur ([Link]) ;
(5) ∀x(¬q ⇒ ¬p) ;
(6) ¬q ⇒ ∀x¬p — application de la variante ([Link]) de l’axiome de
quantificateur ([Link]) ;
(7) ∀x¬p — application de modus ponens ;
(8) ¬∀x¬p — équivalent de ∃x p.
Si une théorie démontre une formule close et sa négation, elle n’est pas
cohérente, donc la théorie T′ n’est pas cohérente, ce qu’il fallait démontrer.

5.4. Théories henkiniennes


Définition (5.4.1). — On dit qu’une théorie T est syntaxiquement complète
si elle est cohérente et si pour toute formule close m, on a ou bien T ⊢ m, ou
bien T ⊢ ¬m.

Une théorie complète est syntaxiquement complète.


Une théorie cohérente maximale est syntaxiquement complète. En effet,
si T est cohérente et maximale, et si m est une formule close telle que m ∈/ T,
alors T ∪ {m} n’est pas cohérente, donc T ⊢ ¬m. Par conséquent, il découle
du corollaire 5.3.7 que toute théorie cohérente est contenue dans une théorie
syntaxiquement complète.

Définition (5.4.2). — Soit T une théorie dans un langage L. On dit que T est
henkinienne si les deux propriétés suivantes sont satisfaites :
a) La théorie T est syntaxiquement complète.
b) Pour toute formule m(x) en une seule variable libre x telle que T ⊢ ∃xm,
il existe un terme clos t dans L tel que T ⊢ m(t).

En pratique, l’existence de tels termes clos sera garantie par l’existence,


pour toute formule m telle que T ⊢ ∃xm, d’un symbole de constante c tel
que m(c) appartienne à T.
118 CHAPITRE 5. THÉORIE DE LA DÉMONSTRATION — RAISONNER

5.4.3. — Soit T une théorie henkinienne. On considère la relation suivante


dans l’ensemble TL,∅ des termes clos dans L : pour a, b ∈ TL,∅ , on pose a ≡ b
si et seulement si T ⊢ (a = b). Les axiomes de l’égalité entraînent que c’est
une relation d’équivalence. On pose alors A = TL,∅ / ≡ ; on note [a] la classe
dans A d’un élément a ∈ TL,∅ .

Lemme (5.4.4). — a) Soit n un entier, soit f un symbole de fonction n-aire,


soit t1 , . . . , t n , u1 , . . . , u n des termes clos. Supposons que T ⊢ t i = u i pour
tout i ∈ {1, . . . , n} ; alors T ⊢ f t1 . . . t n = f u1 . . . u n .
b) Soit n un entier, soit r un symbole de relation n-aire, soit t1 , . . . , t n , u1 , . . . , u n
des termes clos. Supposons que T ⊢ t i = u i pour tout i ∈ {1, . . . , n}. Alors
T ⊢ (rt1 . . . t n ⇔ ru1 . . . u n ).

Démonstration. — Cela découle des axiomes de l’égalité. Traitons par


exemple le cas des fonctions unaire. Soit t, u des termes clos. Remarquons
que la suite de formules suivante est une démonstration de f t = f u dans la
théorie T ∪ {t = u} :
a) t = u;
b) (x = y) ⇒ ( f x = f y) — axiome de l’égalité ;
c) (t = y) ⇒ ( f t = f y) — substitution de x par t dans (2) ;
d) (t = u) ⇒ ( f t = f u) — substitution de y par u dans (3) ;
e) f t = f u — modus ponens, (1) et (4).
D’après le théorème de déduction si l’on a T ⊢ t = u, alors on a T ⊢ f t = f u.
Les autres cas sont analogues.

[Link]. — Soit n un entier et soit f un symbole de fonction n-aire. D’après


le lemme précédent, il existe une unique application f A ∶ An → A telle que
f A ([t1 ], . . . , [t n ]) = [ f t1 . . . t n ]A
pour tous t1 , . . . , t n ∈ TL,∅ .
De même, soit n un entier et soit r un symbole de relation n-aire. D’après
le lemme précédent, il existe une unique relation n-aire r A ∶ An → {⊺, –}
dans An telle que
r A ([t1 ], . . . , [t n ]) = ⊺ si et seulement siT ⊢ rt1 . . . t n .
5.4. THÉORIES HENKINIENNES 119

Nous avons ainsi fait l’ensemble A une réalisation du langage L. On dit


que c’est la réalisation canonique associée à la théorie henkinienne T.

Lemme (5.4.5). — Pour tout terme t ∈ TL,∅ , on a t A = [t].

Démonstration. — On raisonne par récurrence sur la définition d’un terme.


Puisque t est clos, il existe un entier n ⩾ 0, un symbole de fonction n-aire, f ,
et des termes t1 , . . . , t n tels que t = f t1 . . . t n . Comme t est clos, les termes t i
sont clos. Par définition de l’évaluation, on a t A = f A (t1A , . . . , t nA ). Par récur-
rence, on a t Ai = [t i ] pour tout i. Par suite, on a t A = f A ([t1 ], . . . , [t n ]) =
[ f t1 . . . t n ] = [t], ce qu’il fallait démontrer.

Théorème (5.4.6) (Henkin). — La réalisation canonique associée à une théorie


henkinienne est un modèle de cette théorie.

Démonstration. — Soit T une théorie henkinienne et soit A la réalisation ca-


nonique qui lui est associée. Soit m ∈ FL une formule close de L ; démontrons
que l’on a T ⊢ m si et seulement si A ⊧ m.
On raisonne par récurrence sur la définition de m. Précisément, on sup-
pose que la propriété est vraie pour toute formule close qui, soit possède
strictement moins de quantificateurs que m, soit soit strictement plus courte
que m.
a) Supposons d’abord que m soit une formule atomique. Il existe donc
un entier n, un symbole de relation n-aire, r, et des termes t1 , . . . , t n tels que
m = rt1 . . . t n . Puisque m est une formule close, les termes t i sont clos. Par
définition de l’évaluation de m dans la structure A, on a mA = r A (t1A , . . . , t nA ).
D’après le lemme précédent, on a t Ai = [t i ] pour tout i ; par suite, mA =
r A ([t1 ], . . . , [t n ]). Cela prouve que mA = ⊺ si et seulement si T ⊢ rt1 . . . t n ,
c’est-à-dire si et seulement si T ⊢ m.
b) Supposons maintenant que m soit de la forme ¬m′ , où m′ est une
formule. Puisque T est cohérente, T ⊢ m équivaut à T ⊬ m′ . Par récurrence,
T ⊢ m′ si et seulement si (m′ )A = ⊺, donc T ⊬ m′ équivaut à (m′ )A = –,
donc à mA = ⊺ par définition de l’évaluation. ce que m = ¬m′ ne soit pas
démontrable
120 CHAPITRE 5. THÉORIE DE LA DÉMONSTRATION — RAISONNER

c) Supposons maintenant que m soit de la forme (m′ ∧ m′′ ), où m′ et m′′


sont des formules ; comme m est une formule close, m′ et m′′ sont closes. Par
définition de l’évaluation, mA = ⊺ si et seulement si (m′ )A = (m′′ )A = ⊺ ; par
récurrence, mA = ⊺ équivaut donc à ce que m′ et m′′ soient démontrables
dans T.
Pour conclure, on observe que (m′ ∧ m′′ ) est démontrable dans T si et
seulement si m′ et m′′ le sont. En effet, la suite
(1) (m′ ∧ m′′ ) ;
(2) ((m′ ∧ m′′ ) ⇒ m′ ) — tautologie ;
(3) m′ — modus ponens
est une démonstration de m′ dans la théorie T ∪ {(m′ ∧ m′′ )}. D’après
l’exemple 5.1.8, m′ est un théorème de T si (m′ ∧ m′′ ) l’est ; on raisonne de
même pour m′′ . Inversement, la suite
(1) m′ ;
(2) m′′ ;
(3) (m′ ⇒ (m′′ ⇒ (m′ ∧ m′′ ))) — tautologie ;
(4) (m′′ ⇒ (m′ ∧ m′′ )) — modus ponens (1) et (3) ;
(5) (m′ ∧ m′′ ) — modus ponens (2) et (4)
est une démonstration de (m′ ∧ m′′ ) dans T ∪ {m′ , m′′ }. Ainsi, (m′ ∧ m′′ )
est démontrable dans T si m′ et m′′ le sont.
d) Supposons que m = (m′ ∨ m′′ ), où m′ et m′′ sont des formules ; elles
sont closes, car m est une formule close. Par définition de l’évaluation et par
récurrence, mA = ⊺ si et seulement si au moins une des deux formules m′
et m′′ est démontrable dans T.
Pour conclure, on observe que m est démontrable dans T si et seulement
si au moins l’une des deux formules m′ et m′′ l’est. La suite
(1) m′ ;
(2) (m′ ⇒ (m′ ∨ m′′ )) — tautologie ;
(3) (m′ ∨ m′′ ) — modus ponens (1) et (2)
est une démonstration de m dans T ∪ {m′ }, si bien que T ⊢ m si T ⊢ m′ . On
démontre de même que T ⊢ m si T ⊢ m′′ .
5.4. THÉORIES HENKINIENNES 121

Supposons inversement que ni m′ , ni m′′ ne soient démontrables dans T.


Comme T est syntaxiquement complète, les formules ¬m′ et ¬m′′ sont des
théorèmes de T. Comme la suite
(1) ¬m′ ;
(2) ¬m′′ ;
(3) (¬m′ ⇒ (¬m′′ ⇒ ¬(m′ ∨ m′′ ))) — tautologie ;
(4) (¬m′′ ⇒ ¬(m′ ∨ m′′ )) — modus ponens (1) et (3) ;
(5) ¬(m′ ∨ m′′ ) — modus ponens (2) et (4)
est une démonstration de ¬m dans T ∪ {¬m′ , ¬m′′ }, la formule ¬m est un
théorème de T.
e) Les deux cas m = (m′ ⇒ m′′ ) et m = (m′ ⇔ m′′ ) sont laissés au
lecteur.
f) Supposons maintenant qu’il existe une formule m′ et un symbole de
variable x tels que m = ∃xm′ . Comme m est une formule close, l’ensemble
des variables libres de m′ est contenu dans {x}.
Supposons que T ⊢ m. Par définition d’une théorie henkinienne, il existe
un terme clos t ∈ TL,∅ tel que T ⊢ m′ (t). La formule m′ (t) ayant un quanti-
ficateur de moins que la formule m, l’hypothèse de récurrence affirme que
(m′ (t))A = ⊺. Puisque le terme t est clos, la substitution de x par t est admis-
sible dans m′ , et l’on a (m′ )A (t A ) = ⊺. Cela prouve que mA = (∃xm)A = ⊺.
Supposons inversement que T ⊬ m. Puisque T est syntaxiquement com-
plète, la formule ¬m = ¬∃xm′ est un théorème de T. La suite
(1) (∃xm′ ⇔ ¬∀x¬m′ ) — axiome de quantificateur ([Link]) ;
(2) (¬∃xm′ ) ;
(3) (¬p ⇒ ((p ⇔ ¬q) ⇒ q)) — tautologie, appliquée avec p = ∃xm′
et q = ∀x¬m′ ;
(4) ((p ⇔ ¬q) ⇒ q), où p = ∃xm′ et q = ∀x¬m′ — modus ponens,
(2) et (3) ;
(5) ∀x¬m′ — modus ponens, (1) et (4)
est une démonstration formelle de ∀x¬m′ dans T ∪ {¬m}, ce qui démontre
que ∀x¬m′ est un théorème de T. Démontrons maintenant que mA = – ; il
s’agit de prouver que (m′ )A (a) = – pour tout a ∈ A. Soit donc a ∈ A ; par
122 CHAPITRE 5. THÉORIE DE LA DÉMONSTRATION — RAISONNER

définition de A, il existe un terme clos t tel que a = [t] = t A . Par applica-


tion de l’axiome de quantificateur ([Link]), la formule ¬m′ (t) est encore un
théorème de T, donc (¬m′ (t))A = ⊺ par récurrence, et donc (m′ (t))A = –.
Par suite, (m′ )A (a) = (m′ )A (t A ) = (m′ (t))A = ¬(¬m′ (t))A = –, comme il
fallait démontrer.
g) Supposons enfin qu’il existe une formule m′ et un symbole de variable x
tels que m = ∀xm′ . Comme m est une formule close, l’ensemble des variables
libres de m′ est contenu dans {x}.
Supposons que m est un théorème de T. Pour tout terme clos t, la formule
m′ (t) déduite de m′ par substitution de x par t est donc un théorème de T ;
par récurrence, (m′ (t))A = ⊺. Puisque le terme t est clos, la formule m′ est
admissible pour la substitution qui applique x sur t et l’on a (m′ )A (t A ) =
(m′ (t))A = ⊺. Comme tout élément de A est la classe d’un tel terme, on a
(m′ )A (a) = ⊺ pour tout a ∈ A, ce qui prouve que mA = ⊺.
Supposons inversement que m = ∀xm′ n’est pas un théorème de T.
Puisque (¬¬m′ ⇒ m′ ) est une tautologie et que T est cohérente, la for-
mule ∀x¬¬m′ n’est pas un théorème de T (axiome ([Link])). Puisque T
est cohérente, la formule ¬∀x¬¬m′ est donc un théorème de T. Par ap-
plication de l’axiome de quantificateur ([Link]), il en est de même de la
formule ∃x¬m′ . On applique alors à la formule ¬m′ l’argument développé
ci-dessus. Comme T est henkinienne, il existe un terme clos t tel que ¬m′ (t)
soit un théorème de T. Par récurrence, on a donc (¬m′ (t))A = ⊺, d’où
(m′ )A (t A ) = (m′ (t))A = ¬(¬m′ (t))2 = –. L’élément a = t A de A vérifie
donc (m′ )A (a) = –, si bien que mA = (∀xm′ )A = –.

Corollaire (5.4.7). — Toute théorie henkinienne a un modèle.

5.5. Le théorème de complétude de Gödel


Lemme (5.5.1). — Soit T une théorie dans un langage L, soit x un symbole de
variable, soit m une formule de L dont la seule variable libre est x. Soit c un
symbole de constante n’appartenant pas à L. On suppose que T ⊢ m(c) dans
le langage L ∪ {c}. Alors, T ⊢ ∀xm dans le langage L.
5.5. LE THÉORÈME DE COMPLÉTUDE DE GÖDEL 123

Autrement dit, si l’on sait prouver m(c) sans rien savoir de c, c’est qu’on
sait prouver m(x) pour tout x, sans faire intervenir c.
Démonstration. — Prouvons T ⊢ ∀xm. Soit (m1 , . . . , m n ) une démonstra-
tion formelle de m. Choisissons un symbole de variable auxiliaire z qui
n’apparaît dans aucune des formules m1 , . . . , m n . Quitte à changer les va-
riables, on se ramène au cas où z = x.
Si p est une formule de L, on notera p′ la formule déduite de p en rempla-
çant chaque occurrence du symbole de constante c par x.
Si p est un axiome de quantificateur, une tautologie, ou un des axiomes de
l’égalité, il en est de même de p′ . Par généralisation, ∀x p′ est démontrable
dans T.
Si p est un axiome de généralisation m ⇒ ∀vm, alors p′ = (m′ ⇒ ∀vm′ )
en est un également.
Supposons que p se déduise par modus ponens de formules q et (q ⇒ p)
telles que ∀xq′ et ∀x(q ⇒ p)′ = ∀x(q′ ⇒ p′ ) soient démontrables dans T.
Alors ∀xq′ ⇒ ∀x p′ est démontrable dans T. Par hypothèse, toute variable
libre de q a au moins une occurrence libre dans p. Les variables libres de p′
sont celles de p, ainsi que x si c apparaît dans p, donc celles de ∀x p′ sont
celles de p ; de même pour ∀xq′ . On peut donc appliquer la règle modus
ponens et on en déduit que ∀x p′ est démontrable dans T.
En appliquant le raisonnement précédent par récurrence à m1 , . . . , m n ,
on en déduit que ∀xm′i est démontrable dans T, pour tout T. Par suite,
T ⊢ ∀xm.

Proposition (5.5.2). — Soit T une théorie dans un langage L. Soit x un symbole


de variable et soit E un ensemble de formules de m n’ayant que x comme
variable libre ; supposons que pour tout p ∈ E, la formule close ∃x p soit un
théorème de T.
Soit L′ le langage obtenu en adjoignant à L, pour toute formule p ∈ E,
un symbole de constante c p . Soit T′ la théorie dans le langage L′ obtenue en
adjoignant à T les formules p(c p ), pour p parcourant E.
La théorie T est cohérente si et seulement si la théorie T′ est cohérente.
124 CHAPITRE 5. THÉORIE DE LA DÉMONSTRATION — RAISONNER

Démonstration. — Si la théorie T′ est cohérente, alors la théorie T l’est éga-


lement puisque T ⊆ T′ . Supposons donc que T soit cohérente et que T′ soit
incohérente. Il existe donc une démonstration formelle de – dans T′ . Comme
une démonstration formelle de T′ ne fait intervenir qu’un nombre fini de
formules, on peut supposer que l’ensemble E est fini, puis raisonner par
récurrence sur Card(E). On est ainsi ramené au cas où E = {p}. Par hypo-
thèse, T ∪ {p(c)} ⊢ – (dans le langage L′ ). D’après le théorème de déduction,
T ⊢ (p(c) ⇒ –). D’après le lemme 5.5.1, il existe une démonstration formelle
de ∀x(p ⇒ –) dans la théorie T et le langage L.
Il reste à observer que si T ⊢ ∃x p et T ⊢ ∀x(p ⇒ –), alors T ⊢ –, ce qui
est un cas particulier de l’exemple 5.3.10.

Théorème (5.5.3) (Gödel). — Toute théorie cohérente possède un modèle.

C’est le théorème de complétude de Gödel (1930). Il signifie en effet que les


règles de déduction qui interviennent dans une démonstration formelle sont
complètes, au sens où elles permettent de déduire tout ce qui peut l’être.
Démonstration. — Soit T une théorie cohérente. On définit de la façon sui-
vante une suite (Ln ) de langages et une suite (Tn ) de théories syntaxiquement
complètes où, pour tout n ⩾ 1, Ln+1 est une extension du langage Ln et Tn+1
est une théorie dans le langage Ln+1 qui contient Tn . On choisit pour T0
une complétion syntaxique de T. Supposons Tn définie. Notons alors En
l’ensemble des formules p de Ln en une seule variable libre x telles que
Tn ⊢ ∃x p. Soit Ln+1 le langage obtenu en adjoignant à Ln des symboles de
constantes c p , pour p ∈ En . Soit T′n+1 la théorie obtenue en adjoignant à Tn
les formules p(c p ), pour p ∈ En . D’après la proposition 5.5.2, la théorie T′n+1
est cohérente. Soit Tn+1 une complétion syntaxique de T′n+1 .
Soit L′ le langage réunion des langages Ln et soit T′ la théorie réunion
des théories T dans le langage L′ . Démontrons que T′ est une théorie henki-
nienne :
– C’est une réunion croissante de théories cohérentes, donc elle est cohé-
rente.
– Prouvons qu’elle est syntaxiquement complète. Soit m une formule
close dans le langage L′ . Il existe un entier n tel que m soit une formule du
5.5. LE THÉORÈME DE COMPLÉTUDE DE GÖDEL 125

langage Ln . Puisque Tn est syntaxiquement clos, on a Tn ⊢ m ou Tn ⊢ ¬m.


Par suite, T′ ⊢ m ou T′ ⊢ ¬m.
– Démontrons enfin que pour toute formule p du langage L′ en une seule
variable libre x telle que T′ ⊢ ∃x p, il existe un terme clos t de L′ tel que p(t).
Il existe un entier n tel que p soit une formule du langage Ln . Alors, c p est
un symbole de constante de Ln+1 et la formule close p(c p ) appartient à T′n+1 ,
donc à Tn+1 , donc à T′ .
D’après le théorème de Henkin (théorème 5.4.6), la théorie T′ possède un
modèle.
Soit A un modèle de T′ . Comme le langage L′ contient L, on déduit de A
une réalisation du langage L en oubliant les symboles de constantes ajoutés.
Soit m une formule close du langage L qui appartient à T. C’est une formule
close de L′ appartenant à T′ , donc elle est satisfaite dans A. Par suite, A est
un modèle de T.

Corollaire (5.5.4). — Soit T une théorie et soit m une formule close. Si m est
satisfaite dans tout modèle de T, alors m est démontrable dans T.
Démonstration. — Supposons que m ne soit pas démontrable dans T.
D’après le corollaire 5.3.9, la théorie T ∪ {¬m} est cohérente. D’après le
théorème de complétude, elle possède un modèle. Dans ce modèle, la
formule m n’est pas satisfaite.

Corollaire (5.5.5) (Compacité). — Soit T une théorie. Pour que T soit consis-
tante, il faut et il suffit que toute partie finie de T soit consistante.
Démonstration. — En effet, consistance et cohérence coïncident, en vertu
du théorème de complétude. Le corollaire découle donc du théorème de
finitude.
BIBLIOGRAPHIE

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cul propositionnel, algèbre de Boole, calcul des prédicats. Dunod. isbn :
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Doxiadis, Apostolos et Christos H. Papadimitriou (2009). Logicomix—
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INDEX

A Cohen, Paul (1934–2007), 53


axiome
— de fondation, 60 D
— de la classe vide, 5 Dedekind, Richard (), 15
— de la paire, 3 démonstration formelle, 107
— de la réunion, 7
— de l’infini, 11 E
— de l’intersection, 3 ensemble, 3
— de remplacement, 9 ensemble bien ordonné, 27
— des parties, 7 ensemble inductif, 35
— d’extensionalité, 3
— du choix global, 19 F
de l’égalité, 107 fonction, 9
axiome du choix, 20 formule
axiome logique, 105 démontrable, 108
axiomes des quantificateurs, 106 Fraenkel, Abraham (1891–1965), 2

B G
Bernays, Paul (1888–1977), 2 généralisation, 106
Gödel, Kurt (1906–1978), 2, 53, 54
C graphe, 8
Cantor, Georg (1845–1918), 53
classe, 3 H
— fonctionnelle, 9 Hilbert, David (1862–1943), 53
classe inductive, 11 hypothèse du continu, 53

129
130 INDEX

K récurrence transfinie, 30
Kuratowski, Kazimierz rétraction, 10
(1896–1980), 3 Russell, Bertrand (1872–1970), 2

M S
modus ponens, 106 section, 10
monomorphisme singleton, 3
de structures, 86
morphisme T
de structures, 86 tautologie, 106
théorie cohérente, 113
N théorie henkinienne, 117
von Neumann, John (1905–1957), 2, théorie syntaxiquement complète,
11 117
théorème
O
de Zorn, 35
ordinal, 36
d’une théorie, 108
P théorème de compacité, 125
paire, 3 théorème de complétude, 124
particularisation, 107 théorème de déduction, 115
Peano, Giuseppe (), 15 théorème de finitude, 114
plongement, 86 théorème de Henkin, 119

Q V
quantification universelle, 110 variable, 62

R Z
réalisation canonique associée à Zermelo, Ernst (1871–1953), 2
une théorie henkinienne, 119 Zorn, Max (1906–1993), 2

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