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Pratiques documentaires des scientifiques

Cette étude examine les relations complexes entre les scientifiques des disciplines dures et les bibliothèques, en se basant sur des entretiens avec quinze chercheurs. Les résultats montrent que les scientifiques ont des représentations variées de la bibliothèque, oscillant entre un lieu de ressources essentielles et une institution perçue comme limitée. Les attentes vis-à-vis de la bibliothèque idéale révèlent également des divergences, certains valorisant le contenu et d'autres l'environnement physique.

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Pratiques documentaires des scientifiques

Cette étude examine les relations complexes entre les scientifiques des disciplines dures et les bibliothèques, en se basant sur des entretiens avec quinze chercheurs. Les résultats montrent que les scientifiques ont des représentations variées de la bibliothèque, oscillant entre un lieu de ressources essentielles et une institution perçue comme limitée. Les attentes vis-à-vis de la bibliothèque idéale révèlent également des divergences, certains valorisant le contenu et d'autres l'environnement physique.

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Introduction

A l’heure des technologies de l’information et de la communication, les


pratiques documentaires des scientifiques ont été largement transformées. Mais
jusqu’à quel point ? Sommes-nous passés définitivement à l’ère du tout
informatique ou bien des pratiques plus complexes sont-elles plutôt en vigueur ? Il
convient en tous cas de souligner l’acuité et l’actualité de la question du rapport
des scientifiques aux bibliothèques. C’est sur ce point que porte notre travail,
commandité par Michel Melot dans le cadre d’un programme d’études portant sur
la bibliothèque des scientifiques, menée par le GDRI1 « Les mondes lettrés ». Il ne
s’agit en aucun cas d’un travail sociologique visant à l’exhaustivité, mais d’une
enquête de terrain, présentant en une quinzaine d’instantanés divers aspects des
relations souvent complexes que les scientifiques – on ne parle ici que de sciences
dites dures – entretiennent avec les bibliothèques.
Les contraintes matérielles et temporelles imposées par l’exercice nous ont
obligés à limiter notre panel de chercheurs. Celui-ci a été constitué à partir d’un
réseau de connaissances, avec toutefois une volonté d’offrir un échantillon
représentatif du plus grand nombre de disciplines possible. Quinze chercheurs ont
ainsi accepté de nous recevoir et ont été interviewés entre le 4 mars et le 18 avril
2005. Ces chercheurs appartiennent tous à des établissements publics : universités,
centres de recherches, unités CNRS, etc.

Il s’agit de :

Stéphane Berry, 30 ans (physique)


Michel Luong, 40 ans (physique)
Olivier Piquet, 38 ans (physique)
Jean-Jacques Benayoun, 60 ans (astrophysique)
Catherine Nozières, 60 ans (histoire de l’astronomie antique)

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GDRI : Groupement de recherche internationale

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Laurent Manivel, 35 ans (mathématiques)
Yves Colin de Verdière, 59 ans (mathématiques)
Jean-Michel Bertrand, 65 ans (géologie)
Serge Fudral, 60 ans (géologie)
Bruno Miroux, 36 ans (biologie cellulaire)
Gérard G. Aymonin, 70 ans (systématique végétale)
Marc Pignal, 40 ans (systématique végétale)
Bernard Chevassus-au-Louis, 59 ans (systématique animale)
Olivier Brosseau, 28 ans (systématique animale)
Sylvie Haxaire, 50 ans (chimie).

Les entretiens, d’une durée de trois quarts d’heure à deux heures, ont été
menés sur le lieu de travail des personnes interrogées, par deux enquêteurs, à partir
d’une grille de questions ouvertes. Les retranscriptions figurant en annexe de notre
étude rendent compte de la spontanéité des réponses de chacun. Il faut souligner
que tous les scientifiques interrogés nous ont reçu avec gentillesse et intérêt, nous
consacrant du temps. Certains nous ont fait visiter leur bibliothèque, prolongeant
ainsi l’entretien.

A l’issue de ces entretiens, nous avons organisé nos réflexions autour de


quatre axes : la représentation que les scientifiques se font de la bibliothèque ;
leurs pratiques en tant qu’usagers d’une part, et en tant que producteurs de
documentation d’autre part. Enfin, nous nous sommes intéressés aux rapports
particuliers qui lient la bibliothèque, les chercheurs et le temps.

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La représentation de la bibliothèque

1. Le vocabulaire

Le langage traduisant toujours une représentation du monde, il nous a paru


intéressant d’étudier le vocabulaire employé par les chercheurs pour désigner
l’univers de la bibliothèque.
Nous avons ainsi remarqué que le terme « bibliothèque » apparaît dans
toutes ses déclinaisons pour définir les différents types de bibliothèques, au point
que lorsqu’aucun qualificatif ne lui est associé, elle laisse l’interlocuteur perplexe.
Ce fut le cas des questions telles que Quelle image avez-vous de la bibliothèque ?
Ou encore : Quelle serait pour vous la bibliothèque idéale ? M. Pignal précise
qu’il parlera de la bibliothèque en général. La bibliothèque dans l’absolu
n’existant pas, chacun la qualifie comme il l’entend. Certains s’interrogent même
quant à la terminologie : Je ne sais si dans bibliothèque on englobe aussi l’aspect
médiathèque, comme l’aspect musique (O. Brosseau) ou encore il y a un centre
qu’ils appellent médiathèque (Y. Colin de Verdière). Pour la plupart, le mot
« bibliothèque » évoque avant tout des collections, avant même l’idée de lieu. Un
chercheur cependant l’associe immédiatement à l’électronique, B. Miroux.

Pour désigner chaque type de bibliothèque, les termes sont également


variés. Ainsi le SCD est appelé par son nom par un chercheur (J.-J. Benayoun),
mais la bibliothèque est aussi tour à tour appelée BU (Y. Colin de Verdière),
bibliothèque centrale (M ; Pignal, G. G. Aymonin), bibliothèque centrale
multilocalisée ou BC (B. Chevassus-au-Louis) ou encore la grande bibliothèque
(B. Miroux). Les bibliothèques spécialisées sont des petites bibliothèques (J.-J.
Benayoun), des bibliothèques d’ UFR, des bibliothèques d’ institut. Les
bibliothèques de laboratoire sont, elles, encore appelées bibliothèques de labo, ou
bibliothèques de proximité (S. Berry), comme pour mieux signifier l’importance de

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cet avantage pour les chercheurs pour qui la Centrale paraît toujours éloignée et
anonyme.
Certains utilisent du vocabulaire bibliothéconomique comme, par exemple,
CADIST (J.-J. Benayoun, J.-M. Bertrand, C. Nozières). Y. Colin de Verdière
évoque également la politique d’acquisitions de la bibliothèque.

Les livres sont indifféremment qualifiés de bouquins ou d’ouvrages, mais il


convient toutefois de noter que ce dernier terme est particulièrement employé par
les biologistes. Il est toujours associé à l’adjectif ancien dès lors que les
chercheurs évoquent des livres qui pour eux ne sont plus d’actualité.
Certains possèdent un lexique de bibliophile : J.-J. Benayoun parle
d’incunables, L. Manivel de têtes de collections, C. Nozières des éditions brochées
ainsi que d’un fonds d’ouvrages anciens. Les e-books sont évoqués seulement par
B. Chevassus-au-Louis.

Quant à la bibliothèque virtuelle, sa représentation est plus floue. Tous


évoquent les périodiques électroniques ou périodiques en ligne, même si la source
de financement des abonnements reste des plus vagues : oui, quand je dis labo, ça
peut être un abonnement de l’université (J.-J. Benayoun). Les limites entre les
différents types de documents électroniques ne sont pas toujours claires, certains
parlant même de manuscrit PDF pour désigner le plein texte.
La représentation de l’édition électronique est instructive : certains parlent
des éditeurs de périodiques électroniques et citent les noms d’Elzevier tantôt
qualifié de grand éditeur et de grandes holdings de revues scientifiques (B.
Chevassus-au-Louis), tantôt d’éditeur commercial (L. Manivel) en situation de
monopole. L. Manivel évoque aussi les archives ouvertes et les logiciels libres
sans doute parce qu’il est actuellement responsable scientifique de la bibliothèque
de laboratoire, de même que J.-M. Bertrand, qui nous a montré quelques-unes de
ces archives ouvertes.
Par ailleurs il ressort de nos entretiens que le lexique utilisé pour parler de
la bibliothèque virtuelle est largement emprunté à l’anglais, et paraît plus flou que
le vocabulaire très précis qui désigne la bibliothèque traditionnelle.

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Concernant la veille documentaire, les termes varient : certains parlent de
veille technologique : dans ce cas, j’ai un rabatteur d’informations (S. Berry).
D’autres parlent de pool pour organiser la veille. M. Luong et O. Piquet parlent de
bookmarks pour les sites ; Y. Colin de Verdière, S. Berry et B. Miroux des alertes.

Les emprunts sont inscrits sur des (petits) fantômes (G. G. Aymonin, B.
Chevassus-au-Louis, S. Berry), quand ceux-ci existent.

Peu de chercheurs ont parlé du catalogue, l’un d’entre eux suggère même
comme amélioration à apporter à sa bibliothèque de laboratoire d’en créer un (S.
Berry). O. Brosseau, cherchant le terme d’OPAC, décrit celui-ci comme la base de
données de la bibliothèque centrale, […] on y a accès via l’interface dont je ne me
souviens jamais du nom.

Nous avons été surpris par la connaissance parfois pointue des termes de
bibliothéconomie de ces scientifiques, tous intéressés par le sujet de la
documentation puisque la bibliothèque fait partie de ça, de la vie au sein de
l’université (J.-J. Benayoun).

2. L’image de la bibliothèque vs la bibliothèque


idéale.

Lors de nos entretiens, afin de définir le cadre de notre enquête, nous avons
souvent amorcé le dialogue en questionnant les scientifiques sur l’image qu’ils se
faisaient de la bibliothèque. Il paraissait pertinent de leur demander dans un
deuxième temps (soit immédiatement après, soit en fin d’entretien) quelle serait
pour eux la bibliothèque idéale. Ces questions volontairement vagues ont parfois
nécessité chez nos interlocuteurs une reformulation. Il s’agissait de laisser libre
cours à leur perception de la bibliothèque ainsi qu’à leur imagination. La mise en

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perspective de ces deux questions permet de mesurer le décalage entre l’image que
les scientifiques ont de la bibliothèque réelle et leur vision de la bibliothèque
idéale. Mais elle permet aussi d’appréhender les différences de représentations de
la bibliothèque : lieu, collections ou service.

La bibliothèque est un lieu. Pourtant, si pour certains, ce lieu est convivial


avec des tables où on peut travailler et consulter des ouvrages (J.-J. Benayoun) ou
encore un endroit calme où on est bien pour travailler (O. Piquet), d’autres ont
de ce lieu une image plus contrastée : c’est à la fois un lieu fermé et un lieu ouvert
(S. Fudral) ; plus un lieu de départ qu’un lieu d’arrivée (L. Manivel). Reste que les
bibliothèques sont encore selon la plupart des endroits indispensables pour les
étudiants et les chercheurs (M. Luong). La bibliothèque est un endroit où l’on peut
se cacher (S. Fudral) pour travailler au calme, où l’on peut s’asseoir pour
consulter tranquillement des documents, y compris par terre quand c’est plus
commode (C. Nozières).
Lorsqu’on évoque la bibliothèque idéale, peu de scientifiques parlent du
lieu. Pourtant pour certains celui-ci fait entièrement partie de l’idéal. Ainsi, pour
J.-M. Bertrand, la bibliothèque idéale est celle de l’institut de mathématiques qui
existait à Montpellier dans les années 70 : Il n’y avait pas beaucoup de bouquins,
mais il y avait surtout des fauteuils profonds, un bar, tous les journaux etc. Et
c’était vraiment le centre vital […]. Pour moi une bibliothèque idéale, c’est celle
qui arrive à s’imposer, dans un bâtiment ou un petit groupe de bâtiments, comme
un lieu de rencontre. De même pour Y. Colin de Verdière, la bibliothèque idéale –
si on peut rêver un petit peu – serait au milieu d’un parc, parce que j’aime bien
marcher, écouter les petits oiseaux. Donc j’aime bien m’asseoir sur un banc
dehors pour lire. La bibliothèque est ainsi à la fois un lieu de rencontre et un lieu
d’isolement.

Pour tous, une bibliothèque est un fonds, mais les opinions divergent sur
cette notion. Certains ont de la bibliothèque l’image d’un endroit où l’on peut
trouver ce que l’on cherche. Ainsi, pour G. G. Aymonin, elle est la référence quasi
permanente, dix fois dans la journée de [ses] recherches. Quel que soit le domaine

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de recherche, pour S. Berry, elle est une source d’information. Pour C. Nozières,
la bibliothèque, du fait de son offre documentaire, est même à la limite de
provoquer un phénomène dépressif car c’est tout ce qu’[elle] ne sait pas. D’autres
en revanche considèrent que la bibliothèque est une toute petite partie de la
documentation possible (L. Manivel), si on la considère en tant que lieu. Elle est
au contraire vaste et gratuite (B. Miroux), quand elle est synonyme de bibliothèque
électronique.
Pour tous, la bibliothèque idéale ne peut s’envisager sans parler de son
contenu. Là encore, les représentations sont contrastées. En effet, certains
n’évoquent dans cette bibliothèque idéale que ce qui pourrait servir à enrichir et
faciliter leur travail. Ainsi, O. Piquet explique qu’il attend d’y trouver toutes les
informations qu’[il] cherche, d’avoir accès à toutes les sources d’informations
possibles. De même, L. Manivel évoque ses attentes déçues en matière de
collections, en soulignant que la bibliothèque idéale serait celle où je trouverais
tout ce que je voudrais y trouver.
D’autres, en revanche, parlent du contenu d’une bibliothèque idéale
indépendamment de leur champ de recherche. Ainsi, pour J.-J. Benayoun, ce serait
avoir des ouvrages comme des incunables, ça fait appel à d’autres sentiments.
C’est peut-être celle qu’on a, qu’on a achetée ; des ouvrages qu’on a aimés ou pas
aimés, ceux qu’on a relus plusieurs fois. Ça évoque des choses, ça vit, le parcours
qu’on a eu. Selon S. Fudral, pour faire une bibliothèque idéale, il faudrait choisir
des auteurs qui ont vécu dans des cultures différentes. […] Si vous avez ça, vous
commencez à avoir une bibliothèque qui vous dit comment fonctionne ce foutu
monde ! Le contenu précis de cette bibliothèque idéale n’a pratiquement jamais été
cité. Peu de chercheurs ont tenté d’en donner les contours sans toutefois évoquer
d’ouvrages précis. Ainsi, C. Nozières explique : Ce serait de l’histoire, des
ouvrages d’art de toute sorte, un peu de philosophie, un peu de psycho, et puis…
la bibliothèque de quelqu’un d’autre à côté. […] La bibliothèque ne peut pas être
uniquement ce qui m’intéresse. La bibliothèque apparaît ainsi comme un lieu de
conservation à long terme, patrimonial aussi bien qu’un lieu d’incitation aux autres
disciplines et aux autres types de savoirs.

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Lorsque les scientifiques ont une image négative de la bibliothèque, celle-ci
porte généralement sur l’accès aux documents. On peut dès lors opposer
l’inaccessibilité des bibliothèques aux attentes qu’évoquaient précédemment les
chercheurs. C. Nozières parle des bibliothèques françaises avec leur inaccessibilité
relative. S. Fudral dit que c’est un lieu fermé, parce que quand on veut consulter
des ouvrages anciens, délicats à trouver, c’est toute une procédure. On dirait que
– c’est peut-être une caricature – on arrache quelque chose. Les exemples de
bibliothèques accessibles sont souvent nord-américains et viennent en creux
expliquer ce que serait une bibliothèque idéale, à savoir une bibliothèque où tout
serait en libre accès. O. Brosseau explique que la bibliothèque idéale pourrait
s’inspirer du modèle Internet : partant d’une référence qu’on souhaite obtenir,
arriver à d’autres choses via le surf qui permet d’étendre son champ de recherche,
puis ensuite pouvoir accéder aux ouvrages.
Les trop longs délais de communication des documents, forme amoindrie de
l’inaccessibilité, sont évoqués lorsque l’image de la bibliothèque est négative. B.
Chevassus-au-Louis décrit ainsi la bibliothèque idéale, qui permettrait une
communication immédiate au sens propre du terme : Si on rêve beaucoup, ce serait
une bibliothèque dans laquelle derrière un désordre apparent qui fait son charme,
on trouverait de manière intuitive ce que l’on cherche […]. Ce serait un peu un
système dans lequel un système d’imagerie cérébrale interprèterait nos souhaits
plus ou moins flous et nous emmènerait par un système tactile, odorant, que sais-
je, vers le lieu de tous les plaisirs.

La représentation de la bibliothèque chez les scientifiques se révèle variée :


à chacun sa vision suivant ce qu’il vit et ce qu’il a vécu. Il est toutefois intéressant
de souligner que la bibliothèque idéale a toujours pour point de départ la
bibliothèque telle qu’on se la représente, soit parce qu’on la veut opposée à ce que
l’on connaît, soit parce qu’elle n’est pas très différente d’une bibliothèque connue.

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3. La bibliothèque personnelle

Lorsque nous avons pris rendez-vous avec les différents chercheurs, nous
leur avons envoyé une lettre précisant le but de nos entretiens ainsi que la manière
dont ceux-ci allaient se dérouler. Nous leur avions ainsi signalé que l’entretien
porterait sur tous les types de bibliothèques, y compris leur bibliothèque
personnelle. Malgré cela, nous avons constaté une rupture très nette dans le ton de
la conversation lorsque nous avons abordé ce sujet. Nous pouvons proposer deux
explications : tout d’abord, nous étions sur leur lieu de travail et cela pouvait
sembler incongru de parler d’un sujet qui relève de la sphère privée ; ensuite, de
même que nous avions des présupposés concernant les scientifiques, ceux-ci en
avaient vis-à-vis des bibliothécaires, qui représentent une certaine légitimité en
matière de livres.
Plusieurs ont ainsi pris des précautions avant de nous parler de leur
bibliothèque personnelle : J’ai beaucoup de bouquins. C’est n’importe quoi :
beaucoup de livres de photos de montagne, des choses comme ça (J.-M. Bertrand).
Certains s’étonnent de notre curiosité :
- Nous allons passer à la bibliothèque personnelle.
- Ça vous intéresse aussi ? Ma bibliothèque personnelle scientifique est assez
limitée, je n’achète pas beaucoup de livres et elle est ici, pas chez moi. (L.
Manivel).
D’autres ont comme stratégie d’évitement la réponse laconique :
- Achetez-vous des livres pour constituer votre bibliothèque personnelle ?
- Oui. (O. Piquet)
- Moi aussi, un peu de tout, pas seulement pour le boulot. (M. Luong)
Et comme pour minimiser l’importance de cette question, certains tiennent à
préciser ce qu’ils entendent, eux, par bibliothèque personnelle : J’ai des meubles
dans lesquels il y a des bouquins. (B. Chevassus-au-Louis)
Cette gêne s’est traduite en particulier par de longs silences avant de
répondre, ou au contraire par une subite accélération du débit de parole, ou encore
par des regards inquiets : tous se demandaient sans doute quel intérêt pouvait bien
avoir pour nous leur bibliothèque personnelle.

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Beaucoup ont une bibliothèque personnelle assez éclectique. J.-J. Benayoun
dit ainsi : Il y a de tout, l’Encyclopedia Britannica par exemple, mais c’est vrai
que je suis attiré par le livre. Il y en a dans chaque pièce de la maison. De même
S. Fudral, quand on lui demande s’il a une bibliothèque personnelle, répond : Ah
oui, bien sûr, c’est assez éclectique. Normalement, nous sommes des
universitaires, donc c’est assez universel et je lis beaucoup de choses, ça me paraît
normal.
Ceux qui précisent davantage le contenu de leur bibliothèque ont des
centres d’intérêts variés. Ainsi B. Miroux énumère : des romans, un peu de
philosophie, de l’histoire des sciences, des romans historiques… L. Manivel
explique que sa bibliothèque personnelle n’est pas une bibliothèque de travail :
Oui, j’ai quelques bouquins, mais pas de maths. De la littérature, des livres d’art.
Certains ont des passions. Ainsi O. Brosseau qui conserve toutes ses revues de
photographie et qui s’intéresse aussi à l’éthnobotanique et la géopolitique des
drogues : j’ai acheté des ouvrages là-dessus depuis 5-6 ans. Cela constitue un
étage de la bibliothèque. Pour ce thème, il y a aussi des coupures de journaux, des
journaux entiers comme des journaux gratuits s’il y a un article intéressant.
C. Nozières possède aussi une bibliothèque reflet de ses centres d’intérêt,
qu’elle distingue d’ailleurs de celle de son mari : J’achète énormément de romans.
J’ai découvert tardivement le roman policier et maintenant je fais dans le roman
policier historique. […] Moi j’ai acheté beaucoup de choses sur Freud, mais j’ai
un peu baissé les bras. Et des ouvrages historiques sur l’Arménie et des choses qui
correspondent à la génération de 68 : Bourdieu, sur l’école, sur la guerre, sur le
génocide arménien, sur la diaspora juive, arménienne. Sa bibliothèque est
composée d’une juxtaposition de bibliothèques : la sienne, celle de son mari, celle
qu’ils se sont constituée en commun, celle de sa mère et enfin celle de son beau-
père. Et c’est en experte qu’elle évalue ses collections, précisant ainsi : on a les 71
volumes de Voltaire dans une édition moche comme tout. […] Elle [sa mère] avait
une très belle édition de Balzac. […] Puis on a un fonds de beaux livres sur l’art.
Presque tous sont capables de quantifier leurs collections : de deux cents
(Y. Colin de Verdière) à plusieurs milliers de livres (quelques bouquins dit même

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L. Manivel qui dit en possèder deux mille) pour certains. Leur nombre est donné
en chiffres ou en mètres linéaires : Une quarantaine de mètres (B. Chevassus-au-
Louis) ; avec mon amie nous avons une dizaine de mètres linéaires. (O. Brosseau).
Ces bibliothèques servent parfois aussi de bibliothèques de travail pour J.-
M. Bertrand ou pour J.-J. Benayoun par exemple. Mais la plupart d’entre elles, ce
sont des bibliothèques de détente : C’est plus pour le loisir (O. Piquet) ; ma
bibliothèque personnelle a rarement à voir avec la physique… sauf exceptions, il
n’y a pas de relations entre les deux (S. Berry).

Ces bibliothèques sont parfois rangées, voire très précisément classées : Ils
[les vinyles qu’il inclut dans sa bibliothèque] sont triés éventuellement par
chanteur, par groupe, mais surtout par thème. Puis à l’intérieur de chaque
catégorie, il y a un double classement par année et par ordre alphabétique avec
des étiquettes qui permettent de repérer les années (O. Brosseau) ; On peut dire
que c’est moi qui range la bibliothèque. Je n’en suis pas à avoir une base de
données, mais je me suis posé la question il y a peu de temps (S. Berry) ; C’est à
peu près classé (J.-M. Bertrand).
Beaucoup parlent d’un classement plus ou moins strict et personnel : J’ai un
vague classement par préférence. Ce qui m’intéresse peu est en hauteur, ce que
j’aime à hauteur de main. Mais ce n’est même pas un classement, cela vient
comme ça ! (M. Pignal). Je dirais presque par ordre chronologique, c'est-à-dire
par ordre d’achat. A part quelques ouvrages qui sont très particuliers, très
spécialisés, qui sont à part, les autres non. Ils ne sont pas classés par thème. […]
En fait, c’est plus la taille qui importe, il y a un classement par format, mais je
n’appelle pas ça un classement. Il y a quelques regroupements (J.-J. Benayoun).
Certains ont un regard plein d’humour sur leur méthode de classement.
Ainsi, B. Chevassus-au-Louis explique : On a plusieurs classements avec mon
épouse. Comme chacun classe de temps en temps, cela génère au total un foutoir
absolu. On a deux logiques de classement, ce qui en fait le charme. De même, S.
Fudral raconte : Non, ce n’est pas rangé. Non, c’est lisible par n’importe qui
n’importe quand. Et puis il y a une autre étagère où c’est difficilement lisible, pas

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