Introduction
Le Sommet de la Terre de Rio, officiellement connu sous le nom de Conférence des Nations
Unies sur l’environnement et le développement (CNUED), s’est tenu à Rio de Janeiro du 3 au
14 juin 1992. Il s’agit d’un tournant historique dans la gouvernance environnementale
mondiale. Vingt ans après la Conférence de Stockholm de 1972, le Sommet de Rio a permis
de franchir une nouvelle étape décisive en établissant un lien fondamental entre
environnement et développement, posant ainsi les bases conceptuelles, politiques et juridiques
du développement durable. Ce sommet a réuni 178 États, plus de 100 chefs d’État, des
milliers d’organisations non gouvernementales, de scientifiques, d’acteurs de la société civile,
et des médias du monde entier. La conférence a donné naissance à des textes majeurs, tels que
la Déclaration de Rio, l’Agenda 21, et trois conventions fondamentales, qui allaient structurer
la gouvernance environnementale au XXIe siècle : la Convention-cadre des Nations Unies sur
les changements climatiques (CCNUCC), la Convention sur la diversité biologique (CDB) et
la Convention des Nations Unies sur la lutte contre la désertification (CNULD). L’événement
s’est imposé comme le socle fondateur du concept de développement durable dans les
politiques internationales, en affirmant l’urgence d’une réponse collective face aux pressions
anthropiques croissantes sur les écosystèmes planétaires. Ce document développe, dans une
structure rigoureuse, l’ensemble des dimensions historiques, conceptuelles, politiques,
géopolitiques, économiques et sociales du Sommet de Rio, en analysant les principes adoptés,
les engagements pris, les mécanismes créés, les tensions entre pays industrialisés et pays en
développement, et les prolongements institutionnels de cette rencontre fondatrice.
I. Cadre conceptuel et explicatif
I.1 Présentation du Sommet
La Conférence des Nations Unies sur l’environnement et le développement, tenue à Rio de
Janeiro en 1992, est née d’une prise de conscience planétaire sur la nécessité d’articuler les
impératifs de développement économique avec les exigences écologiques. À la suite des
années 1970 et 1980 marquées par une industrialisation accélérée, une urbanisation massive,
et une consommation croissante des ressources naturelles, l’humanité s’est trouvée confrontée
à une série de crises environnementales aux conséquences potentiellement irréversibles :
pollution atmosphérique, déforestation accélérée, extinction massive des espèces,
appauvrissement des sols, surpêche, épuisement des ressources non renouvelables et
déstabilisation du climat global. Ces problèmes, autrefois considérés comme des externalités
localisées, sont désormais reconnus comme des menaces systémiques, exigeant des réponses
globales coordonnées.
Le Sommet de la Terre de Rio ne s’est donc pas seulement limité à dresser un état des lieux
alarmant. Il a surtout permis de poser les bases d’une gouvernance mondiale de
l’environnement, en définissant les contours d’un nouveau paradigme : le développement
durable. Ce concept, hérité du Rapport Brundtland (1987), a été largement institutionnalisé au
cours du sommet. Il a également permis de réaffirmer un principe fondamental : les êtres
humains sont au centre des préoccupations relatives au développement durable, et ont droit à
une vie saine et productive, en harmonie avec la nature.
Le sommet a donné lieu à des négociations intenses sur des sujets majeurs comme :
la gestion durable des ressources naturelles,
la lutte contre les changements climatiques,
la préservation de la biodiversité,
la lutte contre la désertification,
la réduction des inégalités Nord-Sud dans la gestion des biens environnementaux
mondiaux.
Il a abouti à cinq grands documents, dont trois juridiquement contraignants et deux
déclaratifs, chacun ayant une portée stratégique majeure dans l’architecture future de la
gouvernance environnementale internationale.
I.2 Contexte historique
Le Sommet de Rio s’inscrit dans une trajectoire longue de maturation des préoccupations
environnementales à l’échelle internationale. Pour bien comprendre son importance, il faut
remonter à la Conférence des Nations Unies sur l’environnement humain tenue à Stockholm
en 1972. Cette conférence fut la première à mettre l’environnement au cœur des débats
multilatéraux. Elle donna naissance au Programme des Nations Unies pour l’environnement
(PNUE) et initia une réflexion sur la relation entre développement économique et dégradation
de l’environnement. Toutefois, à Stockholm, les pays du Sud craignaient que les normes
environnementales ne deviennent un frein à leur développement. Cette inquiétude a nourri un
débat constant sur la responsabilité différenciée entre les pays industrialisés, historiquement
responsables des dégradations environnementales, et les pays en développement, qui aspirent
à la croissance.
Les années 1980 ont vu l’émergence de plusieurs signaux d’alerte. Le rapport du Club de
Rome intitulé « Les limites à la croissance » (1972) mettait en lumière les risques d’un
modèle de croissance exponentiel dans un monde fini. En 1987, le rapport « Notre avenir à
tous » (Rapport Brundtland), rédigé par la Commission mondiale sur l’environnement et le
développement présidée par Gro Harlem Brundtland, a été décisif. Ce rapport définit le
développement durable comme « un développement qui répond aux besoins du présent sans
compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs » (Brundtland, 1987).
Cette définition, désormais canonique, intègre trois dimensions : économique, sociale et
environnementale. Elle invite à reconsidérer en profondeur les modèles de croissance et de
consommation en vigueur.
Le Sommet de Rio a été convoqué pour donner une portée opérationnelle à ces réflexions. Il
se déroule dans un contexte géopolitique particulier : la fin de la guerre froide, la montée des
ONG environnementales, la reconnaissance de la crise climatique, et une mobilisation
croissante de la société civile mondiale. Rio devient ainsi le théâtre d’un dialogue planétaire
sur l’avenir de la planète, entre nations du Nord et du Sud, gouvernements et société civile,
institutions internationales et populations locales.
L’enjeu principal du sommet est de concilier des intérêts divergents. Les pays du Nord
plaident pour des normes strictes en matière de protection environnementale, tandis que les
pays du Sud revendiquent leur droit au développement. Ce clivage Nord-Sud est central dans
les négociations. Les pays en développement exigent des mécanismes de compensation, de
financement et de transfert de technologies pour qu’ils puissent s’engager dans des politiques
durables sans sacrifier leur croissance. Cette exigence donnera lieu au principe de
responsabilités communes mais différenciées (principe 7 de la Déclaration de Rio).
II. Objectifs du Sommet
II-1. Développement durable
Le concept de développement durable constitue la pierre angulaire du Sommet de la Terre de
Rio en 1992. Popularisé par le Rapport Brundtland de 1987, rédigé par la Commission
mondiale sur l’environnement et le développement des Nations Unies, le développement
durable y est défini comme « un développement qui répond aux besoins du présent sans
compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs » (Brundtland, 1987).
Ce paradigme marque un tournant décisif dans la pensée environnementale, en intégrant les
dimensions économiques, sociales et environnementales dans une approche holistique.
Lors du Sommet de Rio, les chefs d’État et de gouvernement ont pris acte de la nécessité de
changer profondément les modes de production et de consommation dans le monde. Il ne
s’agissait plus simplement de protéger la nature, mais de redéfinir la manière dont les sociétés
interagissent avec leur environnement pour assurer une prospérité durable. L’objectif
principal était donc de promouvoir un modèle économique qui concilie croissance et équité
sociale tout en respectant les capacités de charge des écosystèmes.
Cet objectif a été décliné dans la Déclaration de Rio, notamment à travers des principes
fondamentaux tels que le principe 3, affirmant que « le droit au développement doit être
réalisé de manière à satisfaire équitablement les besoins en matière de développement et
d’environnement des générations présentes et futures ». Le principe 4 souligne quant à lui que
« pour atteindre un développement durable, la protection de l’environnement doit faire partie
intégrante du processus de développement et ne peut être considérée isolément ».
Le développement durable est ainsi devenu le cadre stratégique qui a orienté les négociations
multilatérales pendant et après le Sommet. Les pays en développement, regroupés dans le
G77, ont insisté pour que la durabilité intègre la justice sociale et la lutte contre la pauvreté. À
ce titre, le développement durable n’a pas été perçu uniquement comme un enjeu
environnemental, mais aussi comme une quête de justice internationale
Des initiatives concrètes ont été lancées dès le Sommet, comme le soutien à la mise en œuvre
de stratégies nationales de développement durable (SNDD), le financement de projets à
travers le Fonds pour l’environnement mondial (FEM), et la promotion des partenariats
public-privé dans des secteurs tels que l’énergie renouvelable, la gestion de l’eau, ou encore
l’agriculture durable.
II-2. Protection de l’environnement
La protection de l’environnement représente un autre objectif central du Sommet de Rio. Elle
est au cœur de la transformation politique enclenchée à l’échelle planétaire dès les années
1970, mais connaît en 1992 un approfondissement conceptuel et institutionnel. Le Sommet a
consacré l’idée que l’environnement est un bien commun mondial, dont la préservation relève
de la responsabilité collective des nations.
Les discussions à Rio ont mis en lumière l’ampleur des menaces pesant sur les écosystèmes
de la planète : déforestation massive, pollution de l’air et de l’eau, perte accélérée de
biodiversité, désertification, surexploitation des ressources naturelles. Face à ce constat, les
États ont reconnu la nécessité de mettre en place des cadres juridiques, institutionnels et
financiers pour renforcer la gouvernance environnementale mondiale.
L’objectif de protection de l’environnement est explicitement énoncé dans plusieurs principes
de la Déclaration de Rio, notamment :
Le principe 7, qui consacre le principe de « responsabilités communes mais
différenciées », selon lequel les pays développés, en raison de leur contribution
historique à la dégradation de l’environnement, doivent assumer une responsabilité
accrue dans les efforts de protection environnementale.
Le principe 15, qui introduit le principe de précaution, affirmant que « lorsqu’il existe
des risques de dommages graves ou irréversibles, l’absence de certitude scientifique
absolue ne doit pas servir de prétexte pour remettre à plus tard l’adoption de mesures
efficaces ».
L’accent a également été mis sur la nécessité d’élaborer des instruments juridiques
contraignants, comme les conventions internationales sur la biodiversité et la lutte contre la
désertification, adoptées lors ou peu après le Sommet. De plus, la Conférence a mis en avant
la nécessité d’internaliser les coûts environnementaux dans les politiques économiques à
travers des outils comme les taxes écologiques, les permis négociables ou encore les
subventions aux technologies vertes.
Sur le plan institutionnel, Rio a été le point de départ d’un renforcement du Programme des
Nations Unies pour l’Environnement (PNUE), appelé à jouer un rôle plus actif dans la
coordination des politiques globales. Il a aussi servi de tremplin à la mise en place de réseaux
de surveillance environnementale, tels que le Système mondial d’observation de la Terre
(SMOT).
Enfin, l’objectif de protection de l’environnement a été décliné dans l’Agenda 21, véritable
plan d’action de 800 pages, dans lequel sont détaillées des mesures concrètes à mettre en
œuvre dans les domaines de la gestion forestière, des ressources marines, de la pollution
atmosphérique, ou encore des substances chimiques dangereuses.
II-3. Lutte contre les changements climatiques
La lutte contre les changements climatiques est devenue l’un des enjeux majeurs reconnus par
le Sommet de Rio, même si à l’époque, la question du réchauffement global en était encore à
ses prémices scientifiques. Dès les années 1980, le Groupe d’experts intergouvernemental sur
l’évolution du climat (GIEC), créé en 1988, avait commencé à alerter sur les conséquences
potentielles de l’augmentation des concentrations de gaz à effet de serre (GES),
principalement liées à la combustion des énergies fossiles, à la déforestation et à l’agriculture
intensive.
Le Sommet de Rio a servi de cadre à l’adoption de la Convention-cadre des Nations Unies sur
les changements climatiques (CCNUCC), signée le 9 mai 1992, qui marque l’engagement des
États à stabiliser les concentrations de GES dans l’atmosphère à un niveau qui empêche toute
perturbation anthropique dangereuse du climat. Cette convention, qui entrera en vigueur en
1994, servira de base à toutes les négociations climatiques futures, y compris le Protocole de
Kyoto (1997) et l’Accord de Paris (2015).
L’un des principes fondamentaux de cette lutte, repris dans le principe 6 de la Déclaration de
Rio, est l’équité intergénérationnelle : les pays doivent prendre des mesures pour garantir un
climat stable non seulement pour les générations actuelles, mais aussi pour les générations
futures. Cela implique de repenser en profondeur les modèles énergétiques, de favoriser les
énergies renouvelables, d’améliorer l’efficacité énergétique et de promouvoir des modes de
transport durables.
La reconnaissance du climat comme enjeu global a également posé les bases d’un partage
différencié des efforts entre pays industrialisés et pays en développement. Ainsi, les pays du
Nord ont accepté de prendre les devants dans la réduction de leurs émissions, tout en
s’engageant à transférer des technologies propres et à fournir un appui financier aux pays du
Sud via des mécanismes comme le Fonds pour l’environnement mondial (FEM).
Des programmes pilotes ont été lancés pour tester des politiques de séquestration du carbone
(reforestation), de développement de filières renouvelables, ou encore de renforcement des
capacités locales d’adaptation aux catastrophes climatiques. Le Sommet a ainsi jeté les bases
d’une gouvernance climatique mondiale, fondée sur des principes de coopération, de
solidarité et de responsabilité différenciée.
III. Principaux Accords et Résultats du Sommet
III-1. La Déclaration de Rio sur l’Environnement et le Développement
Le Sommet de la Terre de Rio de 1992 a été marqué par l’adoption de la Déclaration de Rio
sur l’Environnement et le Développement, un texte fondamental qui a posé les bases du droit
international de l’environnement moderne. Composée de 27 principes, cette déclaration a été
conçue comme une feuille de route morale et politique, offrant des repères clairs à la
communauté internationale sur les rapports entre développement et protection de
l’environnement.
Parmi les principes clés figure le principe 1, qui établit que « les êtres humains sont au centre
des préoccupations relatives au développement durable. Ils ont droit à une vie saine et
productive en harmonie avec la nature ». Cette affirmation fonde l’approche anthropocentrée
du développement durable, tout en reconnaissant les limites écologiques que doit respecter le
développement humain. En affirmant que le développement n’est légitime que s’il ne nuit pas
à la santé et au bien-être des populations et de leur environnement, la Déclaration inaugure
une vision holistique et éthique de la croissance économique.
Le principe 2, quant à lui, consacre le droit souverain des États à exploiter leurs propres
ressources naturelles, mais en les tenant responsables de veiller à ce que leurs activités ne
causent pas de dommages à l’environnement d’autres pays. Cette articulation entre
souveraineté nationale et responsabilité internationale est essentielle : elle pose les fondations
d’une diplomatie environnementale équilibrée. Elle a été, par exemple, invoquée lors des
négociations autour de la gestion des forêts tropicales, notamment en Amazonie, où le Brésil a
défendu ses droits souverains tout en acceptant des engagements multilatéraux de protection.
Parmi les principes les plus influents, le principe 15, qui introduit le principe de précaution,
est l’un des plus cités dans la législation environnementale contemporaine. Il affirme que « en
cas de risque de dommages graves ou irréversibles, l’absence de certitude scientifique absolue
ne doit pas être utilisée comme prétexte pour remettre à plus tard l’adoption de mesures
effectives ». Ce principe a été déterminant, par exemple, dans l’interdiction de substances
chimiques soupçonnées d’être des perturbateurs endocriniens en Europe, ou dans la lutte
contre les OGM dans plusieurs pays africains, malgré le manque de consensus scientifique
total.
De plus, la Déclaration promeut le principe de responsabilité commune mais différenciée
(principe 7), qui reconnaît que tous les États partagent la responsabilité de protéger
l’environnement, mais que les pays développés ont une plus grande responsabilité en raison
de leur contribution historique à la dégradation environnementale et de leurs capacités
techniques et financières. Cette idée a fortement influencé les négociations climatiques
ultérieures, notamment dans le cadre du Protocole de Kyoto et de l’Accord de Paris, où les
efforts d’atténuation ont été modulés selon le niveau de développement des pays.
Enfin, la Déclaration de Rio insiste sur la participation du public (principe 10), l’accès à
l’information environnementale, et la transparence. Elle a servi de référence directe pour
l’élaboration de la Convention d’Aarhus (1998), qui renforce les droits des citoyens dans les
décisions environnementales au sein de l’Union européenne et dans d’autres pays signataires.
III-2. L’Agenda 21
L’Agenda 21 est sans doute l’un des instruments les plus emblématiques issus du Sommet de
la Terre de Rio. Il ne s’agit pas d’un traité contraignant, mais d’un programme d’action global
pour le XXIᵉ siècle, adopté par 178 États, visant à repenser les modes de développement à
l’échelle locale, nationale et internationale en vue d’assurer un avenir durable à la planète. Le
document comprend 40 chapitres, structurés en quatre grandes sections, et couvre l’ensemble
des dimensions du développement durable : sociales, économiques, environnementales et
institutionnelles.
L’une des forces de l’Agenda 21 réside dans sa logique intégrée et transversale : il reconnaît
que la lutte contre la pauvreté, l’amélioration de la santé, la gestion des ressources naturelles,
l’éducation, la participation des populations et la coopération internationale sont des domaines
interdépendants. Cette approche systémique était révolutionnaire pour l’époque, rompant avec
les approches sectorielles cloisonnées du développement.
Par exemple, la section I s’intéresse aux dimensions sociales et économiques du
développement durable. Elle appelle à réduire les inégalités sociales, à promouvoir un
développement économique respectueux de l’environnement, et à favoriser la durabilité des
systèmes de production et de consommation. Elle insiste particulièrement sur la lutte contre la
pauvreté, considérée comme l’un des plus grands défis à relever, tant pour des raisons de
justice sociale que pour préserver l’environnement. Ce lien entre pauvreté et dégradation
environnementale sera repris plus tard par les Objectifs du Développement Durable (ODD) en
2015.
La section II aborde la conservation et la gestion des ressources aux fins du développement.
Elle traite en détail de la gestion durable de l’atmosphère, des forêts, des océans, des eaux
douces, de la biodiversité, des terres agricoles, etc. Ainsi, des mesures spécifiques sont
recommandées pour la protection des écosystèmes sensibles comme les zones humides ou les
forêts tropicales humides. L’Agenda 21 préconise également une gestion intégrée des
ressources en eau, en encourageant la participation des communautés locales et une
coopération transfrontalière entre pays riverains — un principe repris dans la Convention sur
les cours d’eau internationaux de 1997.
La section III s’intéresse au renforcement du rôle des grands groupes sociaux dans le
processus de développement durable. Elle consacre des chapitres distincts aux femmes, aux
enfants et jeunes, aux peuples autochtones, aux collectivités locales, aux travailleurs, aux
ONG, aux entreprises et aux scientifiques. Par cette reconnaissance explicite, l’Agenda 21
consacre un principe fondamental : le développement durable ne peut se faire sans la
participation active de toutes les parties prenantes. Ce volet a notamment inspiré l’approche
participative dans les politiques environnementales locales, en particulier à travers les Agenda
21 locaux, largement développés en Europe, notamment en France à partir de 1997 avec la loi
Voynet.
Enfin, la section IV est consacrée aux moyens de mise en œuvre : financement, transferts de
technologie, renforcement des capacités, coopération scientifique, renforcement des
institutions nationales et internationales. Elle souligne que les pays en développement ne
pourront mettre en œuvre les actions préconisées sans un soutien financier et technologique
substantiel de la part des pays développés. Cette logique a alimenté de nombreuses
discussions dans les décennies suivantes, notamment autour du Fonds vert pour le climat
(Green Climate Fund) ou encore du Mécanisme de développement propre du Protocole de
Kyoto.
L’un des aspects notables de l’Agenda 21 est qu’il a impulsé une dynamique territoriale du
développement durable. Les États signataires ont été invités à élaborer des Agendas 21
locaux, adaptés aux contextes particuliers de chaque territoire. Ce processus a été
particulièrement structurant dans de nombreuses villes européennes, africaines et latino-
américaines, où des collectivités locales ont mis en place des démarches participatives de
planification durable, incluant les citoyens dans les choix d’aménagement, la gestion des
déchets, la mobilité ou la préservation des espaces verts.
Par exemple, la ville de Curitiba au Brésil a été saluée comme un modèle de mise en œuvre
d’un Agenda 21 local, notamment pour sa gestion des transports publics, sa politique de
recyclage et la préservation de la biodiversité urbaine. De même, en France, plus de 1 000
collectivités ont initié des Agendas 21 locaux au début des années 2000, intégrant dans leur
planification les principes du développement durable.
Il faut aussi noter que l’Agenda 21 a été un point de départ pour l’élaboration d’indicateurs de
développement durable, au-delà du seul critère du PIB. Ces indicateurs, comme l’empreinte
écologique, l’indice de développement humain ajusté aux inégalités (IDHI), ou les indicateurs
de bien-être durable, ont été promus pour mieux évaluer la soutenabilité des trajectoires de
développement.
IV. Mise en œuvre et suites du Sommet de Rio
IV-1. Progrès et Défis
La mise en œuvre des engagements pris lors du Sommet de Rio de 1992 a suscité de
nombreux espoirs mais également révélé d’importantes limites structurelles, politiques et
économiques. Vingt ans après le sommet, les progrès sont indéniables à certains niveaux,
mais les défis restent majeurs, voire croissants, face à l’aggravation des crises
environnementales et à la persistance des inégalités mondiales.
L’un des premiers progrès notables est l’intégration croissante des principes du
développement durable dans les politiques publiques nationales et locales. De nombreux pays
ont créé des institutions ou réformé leurs cadres juridiques pour intégrer la durabilité dans la
planification, à l’image de la France avec la loi Barnier de 1995 sur la protection de
l’environnement ou du Brésil qui a renforcé son ministère de l’environnement et développé
des politiques pour l’Amazonie (Viola & Franchini, 2013). Des agences nationales pour le
développement durable ont vu le jour, des stratégies nationales ont été élaborées en
application de l’Agenda 21, notamment en Suède, aux Pays-Bas, au Canada, ou encore au
Japon.
Sur le plan international, la Conférence de Rio a aussi impulsé la création de mécanismes
innovants de financement pour l’environnement, comme le Fonds pour l’Environnement
Mondial (FEM), qui soutient des projets dans les pays en développement. De 1991 à 2021, le
FEM a financé plus de 5 000 projets dans 170 pays, avec un engagement de plus de 22
milliards de dollars (GEF, 2021).
Cependant, ces progrès sont limités par de nombreux défis. Le principal réside dans l’écart
croissant entre les engagements politiques et les actions concrètes. Malgré les discours, peu de
pays respectent les principes fondamentaux de la Déclaration de Rio, comme le principe de
précaution ou le principe pollueur-payeur. L’inaction climatique des grandes puissances,
notamment les États-Unis pendant plusieurs décennies, a freiné les dynamiques de mise en
œuvre. L’absence de sanctions contraignantes pour les États non conformes aux engagements
de Rio affaiblit l’impact réel du sommet (Biermann et al., 2007).
De plus, le développement durable, censé être un pilier de transformation systémique, reste
souvent traité comme un supplément ou une décoration rhétorique des politiques
économiques. Dans de nombreux cas, les plans d’Agenda 21 locaux sont restés symboliques,
faute de moyens, de participation citoyenne ou d’intégration réelle dans les politiques
budgétaires (Lafferty, 2004).
Enfin, l’augmentation des émissions mondiales de gaz à effet de serre depuis 1992 illustre
l’insuffisance des efforts réalisés. Alors qu’en 1992, les émissions mondiales s’élevaient à
environ 22 milliards de tonnes de CO₂, elles ont dépassé les 36 milliards de tonnes en 2020
(Global Carbon Project, 2021). Cela montre que les progrès normatifs n’ont pas encore
entraîné une transformation structurelle suffisante du modèle économique mondial.
IV-2. Rôle des États et de la Société Civile
L’un des apports les plus significatifs du Sommet de Rio réside dans la reconnaissance
explicite du rôle de la société civile et des acteurs non étatiques dans la gouvernance
environnementale mondiale. Le sommet a marqué une rupture avec la tradition diplomatique
strictement intergouvernementale en invitant les ONG, les peuples autochtones, les syndicats,
les femmes, les scientifiques, les jeunes, les agriculteurs, les collectivités locales et les
entreprises à participer activement aux discussions. Ces « neuf groupes majeurs » ont depuis
été intégrés dans toutes les conférences ultérieures sur le développement durable.
Du côté des États, les différences de capacité, de volonté politique et de priorités de
développement ont considérablement influencé la mise en œuvre des résultats du Sommet.
Les pays développés ont généralement mieux intégré l’Agenda 21 dans leurs politiques
nationales grâce à des moyens institutionnels et financiers supérieurs. Toutefois, leur
engagement a parfois été remis en question par des contradictions entre leurs discours et leurs
pratiques, notamment en matière de consommation énergétique, d’exportation de déchets ou
de politiques commerciales.
Pour les pays en développement, le manque de ressources, de capacités institutionnelles et de
transferts technologiques a souvent freiné la mise en œuvre des engagements pris à Rio.
Nombreux sont les États africains ou asiatiques à avoir intégré les principes du
développement durable dans leurs documents de stratégie nationale de lutte contre la
pauvreté, mais sans pouvoir assurer une véritable mise en œuvre faute de financements ou de
coopération équitable (Najam et al., 2006).
La société civile, en revanche, a joué un rôle crucial de veille, de mobilisation et de
proposition. Les ONG environnementales ont largement utilisé la Déclaration de Rio et
l’Agenda 21 comme outils de pression politique et de plaidoyer. Des réseaux mondiaux
comme Friends of the Earth, Greenpeace ou le WWF ont su imposer des thèmes à l’agenda
international, dénoncer les incohérences et encourager des actions concrètes.
IV-3. Évolution de l’Agenda Environnemental
Depuis Rio 1992, l’agenda environnemental mondial a connu une transformation progressive,
tant en termes de thématiques abordées que de mécanismes de gouvernance. Le Sommet de
Rio a introduit un tournant conceptuel majeur en plaçant le développement durable au cœur
des négociations, et en reconnaissant que les enjeux environnementaux, économiques et
sociaux sont inextricablement liés.
L’un des prolongements les plus marquants du Sommet de Rio fut l’organisation de sommets
ultérieurs sur le développement durable, notamment le Sommet de Johannesburg (Rio+10) en
2002, et surtout Rio+20 en 2012. Ces rencontres ont permis de faire un état des lieux critique
de la mise en œuvre des engagements et d’actualiser l’agenda. Rio+20 a par exemple abouti
au document final intitulé « L’avenir que nous voulons », qui a préparé le terrain pour
l’adoption des Objectifs de Développement Durable (ODD) en 2015 par l’Assemblée générale
des Nations Unies.
Les ODD, contenus dans l’Agenda 2030, reprennent l’esprit de Rio, mais vont plus loin en
fixant 17 objectifs et 169 cibles chiffrées, englobant la lutte contre la pauvreté, l’accès à l’eau,
la protection de la biodiversité, le climat, l’égalité des genres ou encore la justice sociale. Ces
ODD constituent aujourd’hui l’évolution la plus structurée de l’agenda environnemental
mondial initié à Rio.
En parallèle, de nouveaux instruments de régulation ont émergé : marchés du carbone,
certifications écologiques, mécanismes de REDD+ pour la forêt, initiatives multipartites
comme le Partenariat pour les Forêts du Bassin du Congo. Ces outils montrent que l’agenda
environnemental n’est plus exclusivement étatique, mais hybride, mêlant public, privé et
société civile.
Cependant, malgré cette richesse normative, les dynamiques actuelles restent marquées par
des contradictions : expansion des énergies fossiles, augmentation de la déforestation,
financiarisation du climat, inégalités d’accès aux ressources naturelles. Ces paradoxes
révèlent que l’agenda environnemental n’a pas encore permis une réorientation systémique du
modèle économique global vers la durabilité (Hickel, 2020).
V. Bilan et Perspectives
V-1. Réalisations et Limites
Le Sommet de la Terre de Rio a marqué un tournant décisif dans la diplomatie
environnementale mondiale. À son actif, on peut souligner plusieurs réalisations majeures :
l’introduction officielle du concept de développement durable dans l’agenda des Nations
Unies, la reconnaissance des responsabilités différenciées entre pays industrialisés et pays en
développement, la création d’instruments multilatéraux juridiquement contraignants (comme
les trois Conventions de Rio), et une ouverture démocratique inédite aux acteurs non-
étatiques.
Il est indéniable que Rio a permis de fédérer les nations autour de principes communs. Des
expressions comme « développement durable », « responsabilité commune mais différenciée
» ou « participation publique » sont devenues des éléments centraux du langage international.
Des milliers de politiques publiques ont été réformées à la lumière de ces principes, et des
institutions ont été créées ou réorientées à tous les niveaux.
Toutefois, ces avancées sont restées très largement normatives, et les limites sont nombreuses.
Premièrement, l’absence de mécanismes contraignants de mise en œuvre et de suivi a affaibli
l’impact concret de la Déclaration de Rio et de l’Agenda 21. Les engagements sont non
contraignants juridiquement, ce qui laisse à chaque État une latitude excessive dans
l’interprétation et la traduction des engagements en politiques effectives (Chasek et Downie,
2020).
Deuxièmement, la tension entre développement économique et protection de l’environnement
a souvent été tranchée en faveur du premier, notamment dans les pays du Nord. Le
productivisme, la financiarisation de l’économie, l’expansion urbaine ou l’industrialisation
non durable ont poursuivi leur cours. À titre d’exemple, entre 1992 et 2020, la superficie
forestière mondiale a diminué de plus de 178 millions d’hectares (FAO, 2020), et les
émissions de gaz à effet de serre ont connu une hausse continue.
Troisièmement, les déséquilibres géopolitiques ont renforcé les inégalités dans l’accès aux
ressources, à la technologie, et au financement du développement durable. Les pays du Sud
ont souvent dénoncé un « double langage » des pays du Nord : des discours généreux mais
peu d’action concrète en matière de transfert de technologie ou d’annulation de la dette. Le
Fonds pour l’Environnement Mondial, bien qu’important, reste limité par rapport aux besoins
exprimés.
Enfin, sur le plan institutionnel, la Commission du développement durable (CDD), créée pour
suivre l’application d’Agenda 21, a souffert d’un manque de pouvoir réel et de coordination
entre agences onusiennes. Cela a nui à la cohérence et à l’efficacité de l’action internationale.
V-2. Importance Historique
Malgré ses limites, le Sommet de la Terre de Rio demeure un événement historique
fondamental pour l’architecture de la gouvernance environnementale mondiale. Il représente
une refondation normative de la relation entre l’humanité et la nature, et la reconnaissance que
les problèmes environnementaux sont systémiques, globaux, et indissociables des logiques de
développement.
Rio a permis une montée en puissance de la gouvernance environnementale à l’échelle
mondiale. Il a introduit une approche intégrée des enjeux, en combinant développement
économique, équité sociale, et viabilité écologique. Cette approche est aujourd’hui au cœur
des stratégies internationales, comme le montrent les Objectifs de Développement Durable
adoptés en 2015, qui prolongent directement les acquis de Rio.
Historiquement, Rio a aussi été un moment d’unité et de mobilisation planétaire : plus de 170
chefs d’État et de gouvernement y ont participé, aux côtés de milliers d’ONG, d’experts et de
citoyens. Il s’agit là d’une démocratisation partielle mais essentielle de la scène diplomatique
environnementale. Les négociations climatiques, de la COP1 à la COP28, s’inscrivent toutes
dans cette trajectoire initiée à Rio.
Par ailleurs, Rio a contribué à l’émergence de nouveaux concepts : services écosystémiques,
justice environnementale, économie verte, empreinte écologique. Il a aussi légitimé la
recherche interdisciplinaire et les savoirs autochtones comme ressources utiles pour penser
l’avenir commun.
À ce titre, la Déclaration de Rio est souvent citée comme une référence fondatrice dans le
droit international de l’environnement. Le principe 10, sur l’accès à l’information, la
participation du public et l’accès à la justice en matière d’environnement, a notamment
influencé la Convention d’Aarhus (1998), qui en est un prolongement direct.
V-3. Nouveaux Enjeux
L’héritage de Rio reste vivant mais doit être réinterrogé à la lumière des défis contemporains.
Trente ans après la Conférence de 1992, le monde est confronté à des crises encore plus
complexes et interconnectées : crise climatique, effondrement de la biodiversité, pandémies,
inégalités sociales, transition énergétique, tensions géopolitiques, migrations
environnementales, etc.
L’un des enjeux majeurs est la transformation effective du modèle économique mondial. Le
développement durable ne peut plus se limiter à une gestion « verte » de la croissance. Il
nécessite une remise en cause des paradigmes dominants : extractivisme, croissance illimitée,
surconsommation, logique de profit à court terme. Des approches alternatives, comme la
décroissance, le bien-vivre (Buen Vivir), ou la justice environnementale, interrogent
aujourd’hui les postulats initiaux de Rio.
De plus, le changement climatique s’est imposé comme l’enjeu global par excellence. Il
oblige à penser l’urgence, la justice intergénérationnelle, la responsabilité historique. Les
jeunes générations, les peuples autochtones et les communautés vulnérables sont au cœur des
luttes contemporaines, et appellent à une accélération des transformations.
L’enjeu de la gouvernance mondiale est également crucial. Comment rendre le système
international plus cohérent, plus équitable, plus démocratique ? Comment faire converger les
efforts des États, des entreprises, de la société civile, des scientifiques ? Comment articuler les
niveaux local, national et global ? Ces questions sont au cœur des réflexions actuelles sur une
« gouvernance polycentrique » (Ostrom, 2010).
Conclusion
Le Sommet de la Terre de Rio de 1992 fut une étape historique qui a posé les bases d’un
nouveau contrat entre l’humanité et la planète. Il a reconnu la nécessité d’un développement
qui respecte les limites écologiques, garantit la justice sociale, et assure la participation de
tous les acteurs. En ce sens, il a marqué une rupture fondatrice dans l’histoire des relations
internationales. Cependant, les promesses de Rio restent en grande partie à concrétiser. Trente
ans après, les crises environnementales s’intensifient, les inégalités persistent, et les
engagements pris n’ont pas été pleinement tenus. Le temps n’est plus aux promesses, mais à
l’action résolue, collective, solidaire et systémique. L’esprit de Rio, c’est celui d’un monde
qui choisit la coopération plutôt que la compétition, la solidarité plutôt que la domination, la
durabilité plutôt que l’épuisement. Ce projet reste plus que jamais d’actualité, et constitue une
boussole essentielle pour les générations présentes et futures.
Références bibliographiques
1. Biermann, F., Pattberg, P., van Asselt, H., & Zelli, F. (2007). Fragmentation of Global
Governance Architectures. Global Governance Working Paper No. 34.
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University Press.
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Organization.
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7. Lafferty, W. M. (2004). Governance for Sustainable Development: The Challenge of
Adapting Form to Function. Edward Elgar.
8. Najam, A., Christopoulou, I., & Moomaw, W. (2006). The Emergent “System” of
Global Environmental Governance. Global Environmental Politics, 6(3), 23–50.
9. Ostrom, E. (2010). Polycentric Systems for Coping with Collective Action and
Global Environmental Change. Global Environmental Change, 20(4), 550–557.
10. Viola, E., & Franchini, M. (2013). Climate Governance in an International System in
Transformation. Climate and Development, 5(3), 212–222.