ZONE
A la fin tu es las de ce monde ancien
Bergere 6 tour Eiffel le troupeau des ponts bele ce matin
Tu en as assez de vivre dans 1'antiquite grecque et romaine
Ici meme les automobiles ont 1'air d'etre anciennes 4
La religion seule est restee toute neuve la religion
Est restee simple comme les hangars de Port-Aviation
Seul en Europe tu n'es pas antique 6 Christianisme
L'Europeen le plus moderne c'est vous Pape Pie X 8
Et toi que les fenetres observent la honte te retient
D'entrer dans une eglise et de t'y confesser ce matin
Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent
tout haut
Voila la poesie ce matin et pour la prose il y a les journaux 12
II y a les livraisons a 25 centimes pleines d'aventures
policieres
Portraits des grands hommes et mille titres divers
J'ai vu ce matin une jolie rue dont j'ai oublie le nom
Neuve et propre du soleil elle etait le clairon 16
Les directeurs les ouvriers et les belles steno-dactylographes
Du lundi matin au samedi soir quatre fois par jour y passent
Le matin par trois fois la sirene y gemit
Une cloche rageuse y aboie vers midi 20
Les inscriptions des enseignes et des murailles
Les plaques les avis a la fagon des perroquets criaillent
J'aime la grace de cette rue industrielle
Situee a Paris entre la rue Aumont-Thieville et 1'avenue
des Ternes 24
4O %one
Voila la jeune rue et tu n'es encore qu'un petit enfant
Ta mere ne t'habille que de bleu et de blanc
Tu es tres pieux et avec le plus ancien de tes camarades
Rene Dalize
Vous n'aimez rien tant que les pompes de l'£glise 28
II est neuf heures le gaz est baisse tout bleu vous sortez du
dortoir en cachette
Vous priez toute la nuit dans la chapelle du college
Tandis qu'eternelle et adorable profondeur amethyste
Tourne a jamais la flamboyante gloire du Christ 32
C'est le beau lys que tous nous cultivons
C'est la torche aux cheveux roux que n'eteint pas le vent
C'est le fils pale et vermeil de la douloureuse mere
C'est 1'arbre toujours touffu de toutes les prieres 36
C'est la double potence de 1'honneur et de 1'eternite
C'est 1'etoile a six branches
C'est Dieu qui meurt le vendredi et ressuscite le dimanche
C'est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateurs 40
II detient le record du monde pour la hauteur
Pupille Christ de 1'ceil
Vingtieme pupille des siecles il sait y faire
Et change^ en oiseau ce siecle comme Jesus monte dans 1'air 44
Les diables dans les abimes levent la tete pour le regarder
Us disent qu'il imite Simon Mage en Judee
Us crient s'il sait voler qu'on Pappelle voleur
Les anges voltigent autour du joli voltigeur 48
I care finoch filie Apollonius de Thyane
Flottent autour du premier aeroplane
Us s'ecartent parfois pour laisser passer ceux que transporte
la Sainte-Eucharistie
Ces pretres qui montent e'ternellement elevant 1'hostie 52
L'avion se pose enfin sans refermer les ailes
Le ciel s'emplit alors de millions d'hirondelles
A tire d'aile viennent les corbeaux les faucons les hiboux
D'Afrique arrivent les ibis les flamants les marabouts 56
L'oiseau Roc celebre par les conteurs et les poetes
Plane tenant dans les serres le crane d'Adam la premiere
tete
Zjone 41
L'aigle fond de 1'horizon en poussant un grand cri
Et d'Amerique vient le petit colibri 60
De Chine sont venus les pihis longs et souples
Qui n'ont qu'une seule aile et qui volent par couples
Puis voici la colombe esprit immacule
Qu'escortent 1'oiseau-lyre et le paon ocelle 64
Le phenix ce bucher qui soi-meme s'engendre
Un instant voile tout de son ardente cendre
Les sirenes laissant les perilleux detroits
Arrivent en chantant bellement toutes trois 68
Et tous aigle phenix et pihis de la Chine
Fraternisent avec la volante machine
Maintenant tu marches dans Paris tout seul parmi la foule
Des troupeaux d'autobus mugissants pres de toi roulent 72
L'angoisse de 1'amour te serre le gosier
Comme si tu ne devais jamais plus etre aime
Si tu vivais dans 1'ancien temps tu entrerais dans un
monastere
Vous avez honte quand vous vous surprenez a dire une priere 76
Tu te moques de toi et comme le feu de 1'Enfer ton rire petille
Les etincelles de ton rire dorent le fond de ta vie
C'est un tableau pendu dans un sombre musee
Et quelquefois tu vas le regarder de pres 80
Aujourd'hui tu marches dans Paris les femmes sont
ensanglantees
C'etait et je voudrais ne pas m'en souvenir c'etait au declin
de la beaute
Entouree de flammes ferventes Notre-Dame m'a regarde a
Chartres
Le sang de votre Sacre-Coeur m'a inonde a Montmartre 84
Je suis malade d'ouir les paroles bienheureuses
L'amour dont je souffre est une maladie honteuse
Et 1'image qui te possede te fait survivre dans 1'insomnie et
dans 1'angoisse
C'est toujours pres de toi cette image qui passe 88
42 %one
Maintenant tu es au bord de la Mediterranee
Sous les citronniers qui sont en fleur toute 1'annee
Avec tes amis tu te promenes en barque
L'un est Nissard il y a un Mentonasque et deux Turbiasques 92
Nous regardons avec effroi les poulpes des profondeurs
Et parmi les algues nagent les poissons images du Sauveur
Tu es dans le jardin d'une auberge aux environs de Prague
Tu te sens tout heureux une rose est sur la table 96
Et tu observes au lieu d'ecrire ton conte en prose
La cetoine qui dort dans le cosur de la rose
fipouvante tu te vois dessine dans les agates de Saint-Vit
Tu etais triste a mourir le jour ou tu t'y vis i oo
Tu ressembles au Lazare affole par le jour
Les aiguilles de 1'horloge du quartier juif vont a rebours
Et tu recules aussi dans ta vie lentement
En montant au Hradchin et le soir en ecoutant 104
Dans les tavernes chanter des chansons tcheques
Te voici a Marseille au milieu des pasteques
Te voici a Coblence a 1'hotel du Geant
Te voici a Rome assis sous un neflier du Japon 108
Te voici a Amsterdam avec une jeune fille que tu trouves
belle et qui est laide
Elle doit se marier avec un etudiant de Leyde
On y loue des chambres en latin Cubicula locanda
Je m'en souviens j'y ai passe trois jours et autant a Gouda 112
Tu es a Paris chez le juge d'instruction
Comme un criminel on te met en etat d'arrestation
Tu as fait de douloureux et de joyeux voyages
Avant de t'apercevoir du mensonge et de 1'age 116
Tu as souffert de 1'amour a vingt et a trente ans
J'ai vecu comme un fou et j'ai perdu mon temps
Zone 43
Tu n'oses plus regarder tes mains et a tous moments je
voudrais sangloter
Sur toi sur celle que j'aime sur tout ce qui t'a epouvante 120
Tu regardes les yeux pleins de larmes ces pauvres emigrants
Us croient en Dieu ils prient les femmes allaitent des enfants
Us emplissent de leur odeur le hall de la gare Saint-Lazare
Ils ont foi dans leur etoile comme les rois-mages 124
Ils esperent gagner de 1'argent dans 1'Argentine
Et revenir dans leur pays apres avoir fait fortune
Une famille transporte un edredon rouge comme vous
transportez votre coeur
Get edredon et nos reves sont aussi irreels 128
Quelques-uns de ces emigrants restent ici et se logent
Rue des Rosiers ou rue des ficouffes dans des bouges
Je les ai vus souvent le soir ils prennent 1'air dans la rue
Et se deplacent rarement comme les pieces aux echecs 132
II y a surtout des Juifs leurs femmes portent perruque
Elles restent assises exsangues au fond des boutiques
Tu es debout devant le zinc d'un bar crapuleux
Tu prends un cafe a deux sous parmi les malheureux 136
Tu es la nuit dans un grand restaurant
Ces femmes ne sont pas mechantes elles ont des soucis
cependant
Toutes meme la plus laide a fait souffrir son amant
Elle est la fille d'un sergent de ville de Jersey 140
Ses mains que je n'avais pas vues sont dures et gercees
J'ai une pitie immense pour les coutures de son ventre
J'humilie maintenant a une pauvre fille au rire horrible ma
bouche
44 &ne
Tu es seul le matin va venir 144
Les laitiers font tinter leurs bidons dans les rues
La nuit s'eloigne ainsi qu'une belle Metive
C'est Ferdine la fausse ou Lea 1'attentive
Et tu bois cet alcool brulant comme ta vie 148
Ta vie que tu bois comme une eau-de-vie
Tu marches vers Auteuil tu veux aller chez toi a pied
Dormir parmi tes fetiches d'Oceanic et de Guinee
Us sont des Christ d'une autre forme et d'une autre croyance 15 2
Ce sont les Christ inferieurs des obscures esperances
Adieu Adieu
Soleil cou coupe
86 UErmite
L'ERMITE
A Felix Feneon
Un ermite dechaux pres d'un crane blanchi
Cria Je vous maudis martyres et depresses
Trop de tentations malgre moi me caressent
Tentations de lune et de logomachies 4
Trop d'etoiles s'enfuient quand je dis mes prieres
O chef de morte O vieil ivoire Orbites Trous
Des narines rongees J'ai faim Mes cris s'enrouent
Voici done pour mon jeune un morceau de gruyere 8
O Seigneur flagellez les nuees du coucher
Qui vous tendent au ciel de si jolis culs roses
Et c'est le soir les fleurs de jour deja se closent
Et les souris dans 1'ombre incantent le plancher 12
Les humains savent tant de jeux 1'amour la mourre
L'amour jeu des nombrils ou jeu de la grande oie
La mourre jeu du nombre illusoire des doigts
Seigneur faites Seigneur qu'un jour je m'enamoure 16
J'attends celle qui me tendra ses doigts menus
Combien de signes blancs aux ongles les paresses
Les mensonges pourtantj'attends qu'elle les dresse
Ses mains enamourees devant moi 1'Inconnue 20
Seigneur que t'ai-je fait Vois Je suis unicorne
Pourtant malgre son bel effroi concupiscent
Comme un poupon cheri mon sexe est innocent
D'etre anxieux seul et debout comme une borne 24
Seigneur le Christ est nu jetez jetez sur lui
La robe sans couture eteignez les ardeurs
Au puits vont se noyer tant de tintements d'heures
Quand isochrones choient des gouttes d'eau de pluie 28
L'Ermite 87
J'ai veille trente nuits sous les lauriers-roses
As-tu sue du sang Christ dans Gethsemani
Crucifie reponds Dis non Moi je le nie
Car j'ai trop espere en vain 1'hematidrose 32
J'ecoutais a genoux toquer les battements
Du cceur le sang roulait toujours en ses arteres
Qui sont de vieux coraux ou qui sont des clavaires
Et mon aorte etait avare eperdument 36
Une goutte tombe Sueur Et sa couleur
Lueur Le sang si rouge et j'ai ri des damnes
Puis enfin j'ai compris que je saignais du nez
A cause des parfums violents de mes fleurs 40
Et j'ai ri du vieil ange qui n'est point venu
De vol tres indolent me tendre un beau calice
J'ai ri de Paile grise etj'ote mon cilice
Tisse de crins soyeux par de cruels canuts 44
Vertuchou Riotant des vulves des papesses
De saintes sans tetons j'irai vers les cites
Et peut-etre y mourir pour ma virginite
Parmi les mains les peaux les mots et les promesses 48
Malgre les autans bleus je me dresse divin
Comme un rayon de lune adore par la mer
En vain j'ai supplie tous les saints aemeres
Aucun n'a consacre mes doux pains sans levain 52
Et je marche Je fuis 6 nuit Lilith ulule
Et clame vainement et je vois de grands yeux
S'ouvrir tragiquement O nuit je vois tes cieux
S'etoiler calmement de splendides pilules 56
Un squelette de reine innocente est pendu
A un long fil d'etoile en desespoir severe
La nuit les bois sont noirs et se meurt 1'espoir vert
Quand meurt le jour avec un rale inattendu 60
4—A *
88 UErmite
Et je marche je fuis 6 jour Pemoi de 1'aube
Ferma le regard fixe et doux de vieux rubis
Des hiboux et voici le regard des brebis
Et des truies aux tetins roses comme des lobes 64
Des corbeaux eployes comme des tildes font
Une ombre vaine aux pauvres champs de seigle mur
Non loin des bourgs ou des chaumieres sont impures
D'avoir des hiboux morts cloues a leur plafond 68
Mes kilometres longs Mes tristesses plenieres
Les squelettes de doigts terminant les sapins
Ont egare ma route et mes reves poupins
Souvent et j'ai dormi au sol des sapinieres 72
Enfin O soir pame Au bout de mes chemins
La ville m'apparut tres grave au son des cloches
Et ma luxure meurt a present que j'approche
En entrant j'ai beni les foules des deux mains 76
Cite j'ai ri de tes palais tels que des truffes
Blanches au sol fouille de clairieres bleues
Or mes desirs s'en vont tous a la queue leu leu
Ma migraine pieuse a coiffe sa cucuphe 80
Car toutes sont venues m'avouer leurs peches
Et Seigneur je suis saint par le vceu des amantes
Zelotide et Lorie Louise et Diamante
Ont dit Tu peux savoir 6 toi 1'effarouche 84
Ermite absous nos fautes jamais venielles
O toi le pur et le contrit que nous aimons
Sache nos cceurs sache les jeux que nous aimons
Et nos baisers quintessences comme du miel 88
Et j'absous les aveux pourpres comme leur sang
Des poetesses nues des fees des fornarines
Automne 89
Aucun pauvre desir ne gonfle ma poitrine
Lorsque je vois le soir les couples s'enlasant 92
Car je ne veux plus rien sinon laisser se clore
Mes yeux couple lasse au verger pantelant
Plein du rale pompeux des groseilliers sanglants
Et de la sainte cruaute des passiflores 96
LES F I A N G A I L L E S
A Picasso
Le printemps laisse errer les fiances parjures
Et laisse feuilloler longtemps les plumes bleues
Que secoue le cypres ou niche 1'oiseau bleu
Une Madone a 1'aube a pris les eglantines 4
Elle viendra demain cueillir les giroflees
Pour mettre aux nids des colombes qu'elle destine
Au pigeon qui ce soir semblait le Paraclet
Au petit bois de citronniers s'enamourerent 8
D'amour que nous aimons les dernieres venues
Les villages lointains sont comme leurs paupieres
Et parmi les citrons leurs coeurs sont suspendus
Mes amis m'ont enfin avoue leur mepris 12
Je buvais & pleins verres les etoiles
Un ange a extermine pendant que je dormais
106 Les Fiangailles
Les agneaux les pasteurs des tristes bergeries
De faux centurions emportaient le vinaigre 16
Et les gueux mal blesses par Pepurge dansaient
fitoiles de 1'eveil je n'en connais aucune
Les bees de gaz pissaient leur flamme au clair de lune
Des croque-morts avec des bocks tintaient des glas 20
A la clarte des bougies tombaient vaille que vaille
Des faux cols sur des flots de jupes mal brossees
Des accouchees masquees fetaient leurs relevailles
La ville cette nuit semblait un archipel 24
Des femmes demandaient 1'amour et la dulie
Et sombre sombre fleuve je me rappelle
Les ombres qui passaient n'etaient jamais jolies
Je n'ai plus meme pitie de moi 28
Et ne puis exprimer mon tourment de silence
Tous les mots que j'avais a dire se sont changes en etoiles
Un Icare tente de s'elever jusqu'a chacun de mes yeux
Et porteur de soleils je brule au centre de deux nebuleuses 32
Qu'ai-je fait aux betes theologales de 1'intelligence
Jadis les morts sont revenus pour m'adorer
Et j'esperais la fin du monde
Mais la mienne arrive en sifflant comme un ouragan 36
J'ai eu le courage de regarder en arriere
Les cadavres de mes jours
Marquent ma route et je les pleure
Les uns pourrissent dans les eglises italiennes 40
Ou bien dans de petits bois de citronniers
Qui fleurissent et fructifient
En meme temps et en toute saison
D'autres jours ont pleure avant de mourir dans des tavernes 44
Ou d'ardents bouquets rouaient
Aux yeux d'une mulatresse qui inventait la poesie
Et les roses de 1'electricite s'ouvrent encore
Dans le jardin de ma memoire 48
Les Fiangailles 107
Pardonnez-moi mon ignorance
Pardonnez-moi de ne plus connaitre 1'ancien jeu des vers
Je ne sais plus rien et j'aime uniquement
Les fleurs a mes yeux redeviennent des flammes 52
Je medite divinement
Et je souris des etres que je n'ai pas crees
Mais si le temps venait ou 1'ombre enfin solide
Se multipliait en realisant la diversite formelle de mon amour 56
J'admirerais mon ouvrage
J'observe le repos du dimanche
Et je loue la paresse
Comment comment reduire 60
L'infiniment petite science
Que m'imposent mes sens
L'un est pareil aux montagnes au ciel
Aux villes a mon amour 64
II ressemble aux saisons
II vit decapite sa tete est le soleil
Et la lune son cou tranche
Je voudrais eprouver une ardeur infinie 68
Monstre de mon ou'ie tu rugis et tu pleures
Le tonnerre te sert de chevelure
Et tes griffes repetent le chant des oiseaux
Le toucher monstrueux m'a peneire m'empoisonne 72
Mes yeux nagent loin de moi
Et les astres intacts sont mes maitres sans epreuve
La bete des fum^es a la tete fleurie
Et le monstre le plus beau 76
Ayant la saveur du laurier se desole
A la fin les mensonges ne me font plus peur
C'est la lune qui cuit comme un oeuf sur le plat
Ce collier de gouttes d'eau va parer la noyee 80
Voici mon bouquet de fleurs de la Passion
Qui offrent tendrement deux couronnes d'epines
Les rues sont mouillees de la pluie de naguere
io8 Les Fianfallies
Des anges diligents travaillent pour moi a la maison 84
La lune et la tristesse disparaitront pendant
Toute la sainte journee
Toute la sainte journee j'ai marche en chantant
Une dame penchee a sa fenetre m'a regarde longtemps 88
M'eloigner en chantant
Au tournant d'une rue je vis des matelots
Qui dansaient le cou nu au son d'un accordeon
J'ai tout donne au soleil 92
Tout sauf mon ombre
Les dragues les ballots les sirenes mi-mortes
A 1'horizon brumeux s'[Link] les trois-mats
Les vents ont expire couronnes d'anemones 96
O Vierge signe pur du troisieme mois
Templiers flamboyants je brule parmi vous
Prophetisons ensemble 6 grand maitre je suis
Le desirable feu qui pour vous se devoue 100
Et la girande tourne 6 belle 6 belle nuit
Liens delies par une libre flamme Ardeur
Que mon souffle eteindra O Morts a quarantaine
Je mire de ma mort la gloire et le malheur 104
Comme si je visais 1'oiseau de la quintaine
Incertitude oiseau feint peint quand vous tombiez
Le soleil et 1'amour dansaient dans le village
Et tes enfants galants bien ou mal habilles 108
Ont bad ce bucher le nid de mon courage
Clair de Lune 109
GLAIR DE LUNE
Lune mellifluente aux levres des dements
Les vergers et les bourgs cette nuit sont gourmands
Les astres assez bien figurent les abeilles
De ce miel lumineux qui degoutte des treilles
Car void que tout doux et leur tombant du ciel 5
Ghaque rayon de lune est un rayon de miel
Or cache je concois la tres douce aventure
J'ai peur du dard de feu de cette abeille Arcture
Qui posa dans mes mains des rayons decevants
Et prit son miel lunaire a la rose des vents 10
1909
La dame avait une robe
En ottoman violine
Et sa tunique brodee d'or
fitait composee de deux panneaux
S'attachant sur Pepaule 5
Les yeux dansants comme des anges
Elle riait elle riait
Elle avait un visage aux couleurs de France
Les yeux bleus les dents blanches et les levres tres rouges
Elle avait un visage aux couleurs de France 10
Elle etait decolletee en rond
Et coiffee a la Recamier
Avec de beaux bras nus
N'entendra-t-on jamais sonner minuit
La dame en robe d'ottoman violine 15
Et en tunique brodee d'or
Decolletee en rond
no 1909
Promenait ses boucles
Son bandeau d'or
Et trainait ses petit souliers a boucles 20
Elle etait si belle
Que tu n'aurais pas ose 1'aimer
J'aimais les femmes atroces dans les quartiers enormes
Ou naissaient chaque jour quelques etres nouveaux
Le fer etait leur sang le flamme leur cerveau 25
J'aimais J'aimais le peuple habile des machines
Le luxe et la beaute ne sont que son ecume
Cette femme etait si belle
Qu'elle me faisait peur
A LA SANTfi
I
Avant d'entrer dans ma cellule
II a fallu me mettre nu
Et quelle voix sinistre ulule
Guillaume qu'es-tu devenu 4
Le Lazare entrant dans la tombe
Au lieu d'en sortir comme il fit
Adieu adieu chantante ronde
O mes annees 6 jeunes filles 8
II
Non je ne me sens plus la
Moi-meme
Je suis le quinze de la
Onzieme 12
A la Sante in
Le soleil filtre a travers
Les vitres
Ses rayons font sur mes vers
Les pitres 16
Et dansent sur le papier
J'ecoute
Quelqu'un qui frappe du pied
La voute 20
III
Dans une fosse comme un ours
Chaque matin je me promene
Tournons tournons tournons toujours
Le del est bleu comme une chaine 24
Dans une fosse comme un ours
Chaque matin je me promene
Dans la cellule d'a cote
On y fait couler la fontaine 28
Avec les clefs qu'il fait tinter
Que le geolier aille et revienne
Dans la cellule d'a cote
On y fait couler la fontaine 32
IV
Que je m'ennuie entre ces murs tout nus
Et peints de couleurs pales
Une mouche sur le papier a pas menus
Parcourt mes lignes inegales 36
Que deviendrai-je 6 Dieu qui connais ma douleur
Toi qui me 1'as donnee
Prends en pitie mes yeux sans larmes ma paleur
Le bruit de ma chaise enchainee 40
H2 A la Sante
Et tous ces pauvres coeurs battant dans la prison
L'Amour qui m'accompagne
Prends en pitie surtout ma debile raison
Et ce desespoir qui la gagne 44
Que lentement passent les heures
Comme passe un enterrement
Tu pleureras 1'heure ou tu pleures
Qui passera trop vitement 48
Comme passent toutes les heures
VI
J'ecoute les bruits de la ville
Et prisonnier sans horizon
Je ne vois rien qu'un ciel hostile 52
Et les murs nus de ma prison
Le jour s'en va voici que brule
Une lampe dans la prison
Nous sommes seuls dans ma cellule 56
Belle clarte Chere raison
Septembre 1911
AUTOMNE MALADE
Automne malade et adore"
Tu mourras quand I'ouragan soufflera dans les roseraies
Quand il aura neige
Dans les vergers 4
Automne Malade 113
Pauvre automne
Meurs en blancheur et en richesse
De neige et de fruits murs
Au fond du ciel 8
Des eperviers planent
Sur les nixes nicettes aux cheveux verts et naines
Qui n'ont jamais aime
Aux lisieres lointaines i2
Les cerfs ont brame
Et que j'aime 6 saison que j'aime tes rumeurs
Les fruits tombant sans qu'on les cueille
Le vent et la foret qui pleurent 16
Toutes leurs larmes en automne feuille a feuille
Les feuilles
Qu'on foule
Un train 20
Qui roule
La vie
S'ecoule
HOTELS
La chambre est veuve
Chacun pour soi
Presence neuve
On paye au mois 4
Le patron doute
Payera-t-on
Je tourne en route
Comme un toton 8
Le bruit des fiacres
Mon voisin laid
Qui fume un acre
Tabac anglais 12
H4 Hdtels
O La Valliere
Qui boite et rit
De mes prieres
Table de nuit 16
Et tous ensemble
Dans cet hotel
Savons la langue
Comme a Babel 20
Fermons nos portes
A double tour
Chacun apporte
Son seul amour 24
GORS DE CHASSE
Notre histoire est noble et tragique
Comme le masque d'un tyran
Nul drame hasardeux ou magique
Aucun detail indifferent
Ne rend notre amour pathetique 5
Et Thomas de Quincey buvant
L'opium poison doux et chaste
A sa pauvre Anne allait revant
Passons passons puisque tout passe
Je me retournerai souvent IO
Les souvenirs sont cors de chasse
Dont meurt le bruit parmi le vent
Vendemiaire 115
VENDfiMIAIRE
Hommes de 1'avenir souvenez-vous de moi
Je vivais a 1'epoque ou finissaient les rois
Tour a tour ils mouraient silencieux et tristes
Et trois fois courageux devenaient trismegistes 4
Que Paris etait beau a la fin de septembre
Chaque nuit devenait une vigne ou les pampres
Repandaient leur clarte sur la ville et la-haut
Astres murs becquetes par les ivres oiseaux 8
De ma gloire attendaient la vendange de 1'aube
Un soir passant le long des quais deserts et sombres
En rentrant a Auteuil j'entendis une voix
Qui chantait gravement se taisant quelquefois 12
Pour que parvint aussi sur les bords de la Seine
Le plainte d'autres voix limpides et lointaines
Et j'ecoutai longtemps tous ces chants et ces cris
Qu'eveillait dans la nuit la chanson de Paris 16
J'ai soif villes de France et d'Europe et du monde
Venez toutes couler dans ma gorge profonde
Je vis alors que deja ivre dans la vigne Paris
Vendangeait le raisin le plus doux de la terre 20
Ces grains miraculeux qui aux treilles chanterent
Et Rennes repondit avec Quimper et Vannes
Nous voici 6 Paris Nos maisons nos habitants
Ces grappes de nos sens qu'enfanta le soleil 24
Se sacrifient pour te desalterer trop avide merveille
Nous t'apportons tous les cerveaux les cimetieres les
murailles
Ces berceaux pleins de cris que tu n'entendras pas
Et d'amont en aval nos pensees 6 rivieres 28
Les oreilles des ecoles et nos mains rapprochees
u6 Vendemiaire
Aux doigts allonges nos mains les clochers
Et nous t'apportons aussi cette souple raison
Que le mystere clot comme une porte la maison 32
Ce mystere courtois de la galanterie
Ce mystere fatal fatal d'une autre vie
Double raison qui est au dela de la beaute
Et que la Grece n'a pas connue ni 1'Orient 36
Double raison de la Bretagne ou lame a lame
L'ocean chatre peu a peu 1'ancien continent
Et les villes du Nord repondirent gaiment
O Paris nous voici boissons vivantes 40
Les viriles cites ou degoisent et chantent
Les metalliques saints de nos saintes usines
Nos cheminees a ciel ouvert engrossent les nuees
Comme fit autrefois 1'Ixion mecanique 44
Et nos mains innombrables
Usines manufactures fabriques mains
Ou les ouvriers nus semblables a nos doigts
Fabriquent du reel a tant par heure 48
Nous te donnons tout cela
Et Lyon repondit tandis que les anges de Fourvieres
Tissaient un ciel nouveau avec la soie des prieres
Desaltere-toi Paris avec les divines paroles 52
Que mes levres le Rhone et la Saone murmurent
Toujours le meme culte de sa mort renaissant
Divise ici les saints et fait pleuvoir le sang
Heureuse pluie 6 gouttes tiedes 6 douleur 56
Un enfant regarde les fenetres s'ouvrir
Et des grappes de tetes a d'ivres oiseaux s'offrir
Les villes du Midi repondirent alors
Noble Paris seule raison qui vis encore 60
Qui fixes notre humeur selon ta destinee
Et toi qui te retires Mediterranee
Vendemiaire 117
Partagez-vous nos corps comme on rompt des hosties
Ces tres hautes amours et leur danse orpheline 64
Deviendront 6 Paris le vin pur que tu aimes
Et un rale infini qui venait de Sicile
Signifiait en battement d'ailes ces paroles
Les raisins de nos vignes on les a vendanges 68
Et ces grappes de morts dont les grains allonges
Ont la saveur du sang de la terre et du sel
Les voici pour ta soif 6 Paris sous le ciel
Obscurci de nue"es fameliques 72
Que caresse Ixion le createur oblique
Et ou naissent sur la mer tous les corbeaux d'Afrique
O raisins Et ces yeux ternes et en famille
L'avenir et la vie dans ces treilles s'ennuyent 76
Mais ou est le regard lumineux des sirenes
II trompa les marins qu'aimaient ces oiseaux-la
II ne tournera plus sur 1'ecueil de Scylla
Ou chantaient les trois voix suaves et sereines 80
Le detroit tout a coup avait change de face
Visages de la chair de I'onde de tout
Ce que Ton peut imaginer
Vous n'etes que des masques sur des faces masquees 84
II souriait jeune nageur entre les rives
Et les noyes flottant sur son onde nouvelle
Fuyaient en le suivant les chanteuses plaintives
Elles dirent adieu au gouffre et a 1'ecueil 88
A leurs pales epoux couches sur les terrasses
Puis ayant pris leur vol vers le brulant soleil
Les suivirent dans I'onde ou s'enfoncent les astres
Lorsque la nuit revint couverte d'yeux ouverts 92
Errer au site ou 1'hydre a siffle cet hiver
118 Vendemiaire
Et j'entendis soudain ta voix imperieuse
O Rome
Maudire d'un seul coup mes anciennes pensees 96
Et le ciel ou 1'amour guide les destinees
Les feuillards repousses sur 1'arbre de la croix
Et meme la fleur de lys qui meurt au Vatican
Macerent dans le vin que je t'offre et qui a 100
La saveur du sang pur de celui qui connait
Une autre liberte vegetale dont tu
Ne sais pas que c'est elle la supreme vertu
Une couronne du triregne est tombee sur les dalles 104
Les hierarques la foulent sous leurs sandales
O splendeur democratique qui palit
Vienne la nuit royale ou Ton tuera les betes
La louve avec 1'agneau 1'aigle avec la colombe 108
Une foule de rois ennemis et cruels
Ayant soif comme toi dans la vigne eternelle
Sortiront de la terre et viendront dans les airs
Pour boire de mon vin par deux fois millenaire 112
La Moselle et le Rhin se joignent en silence
C'est 1'Europe qui prie nuit et jour a Coblence
Et moi qui m'attardais sur le quai a Auteuil
Quand les heures tombaient parfois comme les feuilles 116
Du cep lorsqu'il est temps j'entendis la priere
Qui joignait la limpidite de ces rivieres
O Paris le vin de ton pays est meilleur que celui
Qui pousse sur nos bords mais aux pampres du nord 120
Tous les grains ont muri pour cette soif terrible
Mes grappes d'hommes forts saignent dans le pressoir
Tu boiras a longs traits tout le sang de 1'Europe
Parce que tu es beau et que seul tu es noble 124
Parce que c'est dans toi que Dieu peut devenir
Et tous mes vignerons dans ces belles maisons
Qui refletent le soir leurs feux dans nos deux eaux
Dans ces belles maisons nettement blanches et noires 128
Vendemiaire 119
Sans savoir que tu es la realite chantent ta gloire
Mais nous liquides mains jointes pour la priere
Nous menons vers le sel les eaux aventurieres
Et la ville entre nous comme entre des ciseaux 13 2
Ne reflete en dormant nul feu dans ses deux eaux
Dont quelque sifflement lointain parfois s'elance
Troublant dans leur sommeil les filles de Coblence
Les villes repondaient maintenant par centaines 136
Je ne distinguais plus leurs paroles lointaines
Et Treves la ville ancienne
A leur voix melait la sienne
L'univers tout entier concentre dans ce vin 140
Qui contenait les mers les animaux les plantes
Les cites les destins et les astres qui chantent
Les hommes a genoux sur la rive du ciel
Et le docile fer notre bon compagnon 144
Le feu qu'il faut aimer comme on s'aime soi-meme
Tous les fiers trepasses qui sont un sous mon front
L'eclair qui luit ainsi qu'une pensee naissante
Tous les noms six par six les nombres un a un 148
Des kilos de papier tordus comme des flammes
Et ceux-la qui sauront blanchir nos ossements
Les bons vers immortels qui s'ennuient patiemment
Des armees rangees en bataille 15 2
Des forets de crucifix et mes demeures lacustres
Au bord des yeux de celle que j'aime tant
Les fleurs qui s'ecrient hors de bouches
Et tout ce que je ne sais pas dire 156
Tout ce que je ne connaitrai jamais
Tout cela tout cela change en ce vin pur
Dont Paris avait soif
Me fut alors presente 160
Actions belles journees sommeils terribles
Vegetation Accouplements musiques eternelles
Mouvements Adorations douleur divine
Mondes qui vous ressemblez et qui nous ressemblez 164
Je vous ai bus et ne fus pas desaltere
5—A * *
120 Vendemiaire
Mais je connus des lors quelle saveur a 1'univers
Je suis ivre d'avoir bu tout 1'univers
Sur le quai d'ou je voyais I'onde couler et dormir les
belandres 168
ficoutez-rnoi je suis le gosier de Paris
Et je boirai encore s'il me plait 1'univers
ficoutez mes chants d'universelle ivrognerie
Et la nuit de septembre s'achevait lentement 172
Les feux rouges des ponts s'eteignaient dans la Seine
Les etoiles mouraient le jour naissait a peine