La cloche sonne. AJ ne s’éloigne pas de moi. On est tout seuls mais je baisse quand même la voix.
– J’ai tout raconté aux Huit. Je crois que c’était ce qu’elle voulait. C’est elle qui m’a dit que j’avais besoin de «
nouveaux amis » et qui m’a présentée à vous tous. C’est elle qui m’a montré l’escalier menant au Coin des Poètes.
Je pense à tous les instants où elle m’a écoutée lire mes poèmes en me donnant tous les conseils possibles pour
qu’AJ me voie sous un éclairage différent, tel mon Cyrano de Bergerac personnel.
– Sam ?
– Oui ?
– Qui est Caroline ?
– Caroline.
Je me mets à rire, mais il reste sérieux.
– Caroline… Caroline…
Il me faut quelques secondes pour retrouver son nom de famille. Je n’y avais plus pensé depuis la rentrée.
– Caroline Madsen.
Il écarquille les yeux, blêmit.
– Qu’est-ce que tu as dit ?
Je le sens se détacher de moi, alors je lâche sa ceinture, laisse mes bras retomber le long du corps.
– J’ai dit « Caroline Madsen ». En l’occurrence notre amie Caroline. AJ, qu’est-ce qu’il y a ?
– Attends. Tu as bien dit que c’est Caroline qui t’a montré l’escalier ?
Il a parlé sans bafouiller mais d’une voix tremblante, et ça me fait peur.
– Bien sûr. Elle était avec moi le premier jour, tu te rappelles ?
J’y ai repensé un million de fois. Je revois la scène comme si ça s’était passé hier.
– Tu ne voulais pas me laisser entrer, mais Caroline m’a pris le bras, alors tu as changé d’avis.
Il me dévisage longuement.
– C’est grâce à elle que tu m’as laissée entrer.
On dirait que je me trompe sur toute la ligne, alors j’ajoute :
– C’est bien ça ?
– Non.
Il a parlé très bas et recule d’un pas.
Là, j’ai vraiment peur et je ne sais pas pourquoi. Mon cœur se met à battre, j’ai envie de m’en aller d’ici, de me
réfugier dans une pièce obscure et paisible où je pourrais reprendre mon souffle et réfléchir, mais je ne peux partir
sans entendre ce qu’AJ veut me dire.
Il ôte son bonnet, se passe la main dans les cheveux.
– Sam, ce n’est pas à cause d’elle que je t’ai laissée entrer dans le Coin des Poètes, ce jour-là.
Bien sûr que si.
– La première fois que tu es descendue, tu étais seule. Je t’ai permis de rester parce que tu as dit que cet endroit
pourrait bouleverser ta vie, et ça m’a plu.
Je veux lui avouer que ce n’est pas moi qui ai choisi ces mots, mais Caroline. Pourtant je me tais parce que j’ai
l’impression que ce serait une grave erreur. Je ferme les paupières, me cache le visage dans les mains.
– Non, dis-je en secouant la tête. C’est elle qui m’a amenée là.
Je rouvre les yeux, le regarde fixement.
– Sinon, comment j’aurais trouvé cette pièce ?
Il serre les lèvres et finit par laisser tomber :
– Aucune idée.
– Je te dis que c’est elle qui me l’a montrée, voilà tout.
J’ai crié ça plus fort que je n’aurais voulu.
Il contemple longuement le sol et finit par relever la tête.
– Tu sais qui est Caroline Madsen ?
– Évidemment.
C’est mon amie. Peut-être ma meilleure amie.
– Sam, reprend-il d’une voix cassée. Caroline Madsen s’est suicidée en 2007.
Je me mets à rire.
– N’importe quoi !
Pourtant, il n’a pas l’air de plaisanter.
– Quoi ? D’après toi, je parle aux fantômes ?
Dès que ces paroles ont franchi mes lèvres, je sens au fond de moi que je me trompe.
Le voilà qui recule de plus en plus, et ses doigts qui pincent la couture de son jean.
– Je devrais… il faut… que j’aille au cours, marmonne-t-il.
Et il s’en va sans me laisser le temps de lui dire qu’il a tort. Forcément.
Elle était encore là il y a dix minutes.
N’est-ce pas ?
J’étais devant elle, je lui parlais.
N’est-ce pas ?
Je claque la porte de mon casier et file vers le parking. J’ai besoin de mes deux mains pour démarrer. Une pour
tourner la clé sur le contact, l’autre pour l’empêcher de trembler. Le moteur rugit et je jaillis dans la rue, en direction