À l’orée de la révolution numérique, nous avons franchi un seuil discret mais irréversible :
celui où nos artefacts ne se contentent plus d’obéir, mais prennent des décisions. Jadis
auxiliaires, les machines deviennent désormais protagonistes. Ainsi en est-il de l’intelligence
artificielle, qui par un glissement progressif s’est immiscée dans les rouages les plus fins de
nos sociétés non plus comme simple outil, mais comme agent d’action, de recommandation,
de jugement. Elle filtre l’information, pilote des véhicules, analyse des données médicales,
prévoit des comportements. Elle classe, décide, apprend, crée. Et lorsqu’elle agit, ses effets se
déploient dans le réel, des vies sont impactées, des choix orientés, des droits parfois lésés.
Ce constat pourrait prêter à fascination s’il ne suscitait dans le même mouvement, une
inquiétude structurante. Car si l’intelligence artificielle agit, elle ne répond pas ; si elle cause
un dommage, elle ne l’assume pas ; si elle commet une erreur, elle ne se corrige pas de
manière responsable. Elle agit sans être sujet. Produit des conséquences sans être auteur,
modifie des chaînes causales sans intention. Ce hiatus entre action technique et responsabilité
juridique est au cœur du désarroi du droit contemporain. Il ne s’agit pas d’un problème
passager, ni d’une maladresse réglementaire. Il s’agit d’un déséquilibre fondamental dans
lequel une technologie est capable d’impacter juridiquement des tiers sans que l’on puisse
aisément lui imputer une responsabilité, ni à elle, ni à ses concepteurs, ni à ses utilisateurs du
moins selon les cadres traditionnels.
Ce flou n’est pas sans précédent dans l’histoire juridique. L’avènement de la machine
industrielle, au XIXe siècle, avait déjà contraint le droit à repenser certains fondements. Mais
l’intelligence artificielle va plus loin. Elle est capable d’auto-apprentissage, d’évolution
autonome, de traitement massif et dynamique de données. Elle fonctionne en réseau, avec des
niveaux d’opacité algorithmique que même ses concepteurs ne maîtrisent pas toujours. Il
devient dès lors difficile d’en déterminer le fonctionnement exact, la chaîne de causalité
précise, ou le degré d’intervention humaine dans le résultat final. Dans cet entre-deux, entre
l’action humaine et l’indétermination technique, le droit peine à désigner un responsable.
Or, en matière civile, la désignation d’un responsable est plus qu’une exigence. Elle est la
condition même de la justice réparatrice. Car derrière l’intelligence artificielle, il y a des
victimes réelles. Un piéton renversé par une voiture autonome, un patient mal diagnostiqué
par une IA médicale, un consommateur discriminé par un algorithme de crédit, une entreprise
évincée par un logiciel d’appels d’offres biaisé. Chaque cas, en apparence singulier, illustre
une problématique systémique : l’incertitude de la responsabilité en présence d’agents
techniques agissant de manière autonome ou semi-autonome.
Dans ce contexte, le choix du sujet « la responsabilité civile du fait de l’intelligence
artificielle » s’impose non seulement comme une réflexion d’actualité, mais comme une
exigence structurelle du droit contemporain. Il ne s’agit pas ici de spéculer sur des scénarios
de science-fiction, mais d’analyser des situations réelles, concrètes, vécues, où la technologie,
en s’émancipant partiellement du contrôle humain, vient perturber les équilibres du droit civil
traditionnel, et notamment ses fondements en matière de responsabilité. Faut-il dès lors,
imputer le dommage à l’utilisateur, au fabricant, au programmateur ? Peut-on encore
appliquer le régime du fait des choses ? Faut-il concevoir une nouvelle catégorie juridique
pour désigner ces agents techniques ? Ou le droit doit-il évoluer vers une logique de
responsabilité sans faute fondée sur le risque technologique ?
Ces interrogations loin d’être purement doctrinales, engagent la crédibilité du droit face aux
transformations technologiques. Le droit civil en tant que langage normatif structurant les
rapports entre les personnes, doit-il s’adapter à cette mutation, ou peut-il l’intégrer sans
rompre ses équilibres internes ? Peut-il encore garantir aux victimes une voie de réparation
lisible, prévisible, équitable ? C’est précisément à cette tension entre innovation technique et
stabilité juridique que se heurte la problématique suivante : Peut-on engager la responsabilité
civile du fait de l’intelligence artificielle pour les dommages causés aux tiers ?
Cette problématique, en apparence simple, contient en réalité une série de tensions
conceptuelles majeures. Elle met en lumière les insuffisances d’un droit civil bâti sur des
dichotomies classiques (sujet/objet, fait/fait générateur, causalité/lien de causalité,
faute/risque) désormais mises à l’épreuve par les comportements non anthropomorphes de
l’intelligence artificielle. Car si l’IA peut être analysée comme une chose au sens de l’article
1384 du code civil de 1804, il devient difficile d’identifier dans certains cas, un gardien au
sens classique du terme. Si l’on tente de retenir une responsabilité pour faute, encore faut-il
identifier une faute humaine déterminable dans un système apprenant qui ajuste lui-même ses
paramètres. Même l’imputation d’un dommage sur la base d’un lien de causalité direct
devient délicate lorsque l’on est face à des réseaux neuronaux profonds, dont les logiques de
fonctionnement échappent à l’entendement humain.
Ainsi, le droit des obligations est confronté à l’un de ses défis les plus fondamentaux :
l’indétermination du sujet responsable dans un monde d’actions distribuées. En d’autres
termes, nous ne sommes plus face à des actes humains isolés, mais à des processus techniques
intégrés, dans lesquels la décision résulte de boucles de rétroactions complexes entre données,
modèles statistiques, et objectifs d’optimisation. Comment dans ce cas désigner un
responsable sans tomber dans l’arbitraire ? Peut-on continuer à raisonner en termes
d’imputabilité, ou faut-il basculer dans une logique d’assignation fonctionnelle de la
responsabilité détachée de toute notion de faute ou de garde ?
Ce sont ces tensions que nous nous proposons d’examiner tout au long de ce travail, en
partant d’une hypothèse de recherche nuancée. Il est possible dans de nombreux cas,
d’engager la responsabilité civile du fait de l’intelligence artificielle en adaptant les régimes
existants (responsabilité du fait des choses, pour faute, du fait d’autrui), mais dans les cas
d’autonomie technique élevée, un régime autonome, fondé sur une logique de précaution et de
risque, semble s’imposer.
Cette hypothèse ne repose pas sur une intuition spéculative, mais sur l’observation croisée de
plusieurs champs à savoir la doctrine juridique contemporaine, la jurisprudence émergente
dans les pays confrontés à ces questions, les textes européens en cours d’élaboration 1, et
surtout, l’évolution même des technologies dites « intelligentes ». Dans de nombreux cas,
l’imputation à une personne physique ou morale demeure possible, soit parce que le système
n’est pas totalement autonome, soit parce que l’intervention humaine est encore présente
(même indirectement) dans le paramétrage ou l’utilisation. Mais à mesure que certaines
formes d’intelligence artificielle se généralisent, dotées de mécanismes décisionnels en «
boîte noire2», l’imputabilité classique devient une fiction fragile.
Dans cette optique, l’objectif de notre recherche est double. D’une part mettre en lumière les
failles des régimes actuels de responsabilité, à travers une analyse précise des critères
classiques (faute, causalité, garde, prévisibilité). D’autre part, explorer des pistes d’évolution
du droit positif, en s’appuyant sur des propositions doctrinales et sur des réflexions issues du
droit comparé, du droit prospectif et du droit de la régulation numérique. Il ne s’agit pas ici de
proposer une refonte totale du droit civil, mais bien d’identifier les points d’adaptation
nécessaires pour que la justice civile reste accessible aux victimes, sans pour autant
déséquilibrer la charge des responsabilités dans un contexte d’innovation technologique
continue.
L’intérêt de cette recherche à la croisée du droit civil, du droit du numérique et de la théorie
générale de la responsabilité, est à la fois pratique et théorique.
Sur le plan pratique, elle répond à une nécessité immédiate qui est de sécuriser juridiquement
les usages de l’intelligence artificielle. Dans un contexte où les entreprises, les collectivités
publiques, les assureurs, les développeurs et les utilisateurs s’approprient des outils de plus en
plus autonomes, l’indétermination du régime de responsabilité fragilise non seulement les
victimes, mais aussi l’ensemble des acteurs économiques. L’absence de règles claires entraîne
un risque systémique, la paralysie de l’innovation par la peur du contentieux ou à l’inverse, la
dilution des responsabilités sous couvert de progrès technologique. Ainsi, déterminer les
contours d’un régime de responsabilité adapté est un enjeu de justice autant que de
développement économique. Il s’agit de garantir une réparation effective des dommages tout
en permettant aux acteurs de continuer à innover dans un cadre juridiquement lisible et
prévisible.
Sur le plan théorique, ce mémoire ambitionne d’enrichir la réflexion sur la plasticité du droit
civil face aux mutations techniques. Depuis l’Antiquité, le droit civil repose sur la
présupposition d’un acteur rationnel, humain, agissant librement et assumant les
conséquences de ses choix. Or l’intelligence artificielle met en crise cette anthropologie
implicite. Elle n’est ni sujet de droit, ni machine purement passive. Elle est une entité hybride,
1
Parlement européen et Conseil de l’Union européenne, Proposition de directive sur la responsabilité en
matière d’intelligence artificielle, COM(2022) 496 final, 28 septembre 2022.
2
La notion de “boîte noire” désigne, de façon générale, un système dont on observe les entrées et les sorties
sans avoir accès ou compréhension claire de son fonctionnement interne.
En intelligence artificielle, elle renvoie à ces algorithmes, notamment ceux fondés sur l’apprentissage
automatique, dont les décisions sont inaccessibles à l’analyse humaine, bien que les données d’entrée et les
résultats soient connus.
parfois imprévisible, parfois créative, qui appelle une reconfiguration subtile des catégories
juridiques. En ce sens, travailler sur la responsabilité du fait de l’IA, c’est aussi interroger le
rapport du droit à l’action, à la causalité, à la maîtrise. C’est contribuer à un débat plus large
sur la capacité du droit à penser le non-humain sans renoncer à ses exigences fondamentales
de justice, de sécurité et de prévisibilité.
Pour répondre à cette ambition, notre développement s’articulera en deux grandes parties,
chacune construite autour d’un couple dialectique : constats et perspectives.
Dans un premier temps, il conviendra d’analyser les limites des régimes actuels de
responsabilité civile face aux spécificités de l’intelligence artificielle. Il s’agira d’examiner
dans quelle mesure les mécanismes traditionnels (responsabilité pour faute, responsabilité du
fait des choses, responsabilité du fait d’autrui) peuvent être mobilisés, et où ils échouent.
Cette première partie permettra ainsi d’identifier les zones d’ombre, les incertitudes
doctrinales, les tensions entre causalité juridique et complexité technique, tout en mettant en
lumière les efforts jurisprudentiels et législatifs existants.
Dans un second temps, nous proposerons une réflexion orientée vers l’avenir, en nous
interrogeant sur les perspectives d’adaptation, de réaménagement ou de refondation des
régimes de responsabilité face à l’autonomie croissante des systèmes intelligents. Cette
démarche prendra en compte les propositions doctrinales contemporaines, les tendances du
droit comparé, les innovations normatives européennes, ainsi que les pistes ouvertes par la
soft law et les initiatives sectorielles. L’objectif sera de proposer des solutions équilibrées,
tenant compte à la fois des exigences de justice pour les victimes, des impératifs de sécurité
juridique pour les acteurs économiques, et de la dynamique d’innovation technologique
propre à la société contemporaine.
Ainsi nous analyserons L’inadéquation partielle des régimes classiques de responsabilité face
aux dommages causés par l’intelligence artificielle en première partie, et nous verrons une
transition Vers une évolution nécessaire du droit de la responsabilité civile à l’épreuve de
l’intelligence artificielle autonome en deuxième partie.