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Introduction à l'hydraulique pour ingénieurs

Le document est un manuel sur la mécanique des fluides et l'hydraulique destiné aux ingénieurs civils, écrit par Christophe Ancey. Il couvre divers sujets tels que les propriétés des fluides, la statique des fluides, les équations de bilan, et l'écoulement à surface libre. Le contenu est structuré en chapitres détaillant les concepts fondamentaux et les applications pratiques en hydraulique.

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Introduction à l'hydraulique pour ingénieurs

Le document est un manuel sur la mécanique des fluides et l'hydraulique destiné aux ingénieurs civils, écrit par Christophe Ancey. Il couvre divers sujets tels que les propriétés des fluides, la statique des fluides, les équations de bilan, et l'écoulement à surface libre. Le contenu est structuré en chapitres détaillant les concepts fondamentaux et les applications pratiques en hydraulique.

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Mécanique des fluides

Introduction à l’hydraulique pour les ingénieurs civils

Christophe Ancey
ii

C. Ancey,
EPFL, ENAC/IIC/LHE,
Ecublens, CH-1015 Lausanne, Suisse
[Link]@[Link], [Link]

Hydraulique à surface libre / C. Ancey par version 22.4 du 16 janvier 2025, Lausanne

Attribution : pas d’utilisation commerciale, pas de modification, 3.0. Licence


Creative Common 3.0. Ce travail est soumis aux droits d’auteurs. Tous les droits sont réser-
vés ; toute copie, partielle ou complète, doit faire l’objet d’une autorisation de l’auteur. La
gestion typographique a été réalisée à l’aide du package efrench de Bernard Gaulle (mis
à jour par Raymond Juillierat). Tous les clichés sont de Christophe Ancey sauf mention
contraire.
Crédit des illustrations. Première de couverture : barrage de Mauvoisin (VS). Robert
Belz, la nef des fous. Illustrations par Pieter Bruegel dit Bruegel l’Ancien. Table des ma-
tières : les sept pêchés mortel (gravure). La parabole des aveugles (musée Capodimonte,
Naples). Conseils aux étudiants : Rogier van der Weyden, polyptique du jugement der-
nier, hospice de Beaune (Côte d’Or, France). Histoire de l’hydraulique : Hubert Robert,
le pont du Gard (musée du Louvre, Paris). Chapitre 1 : Alexandre Calame, torrent de mon-
tagne par orage (collection privée). Chapitre 2 : la Tour de Babel (Kunsthistorisches Museum,
Vienne). Chapitre 3 : le triomphe de la mort (museo del Prado, Madrid). Chapitre 4 : le
grand poisson mangeant les petits poissons (gravure). Chapitre 5 : les chasseurs dans la
neige (Kunsthistorisches Museum, Vienne). Chapitre 6 : la rentrée des troupeaux (Kunst-
historisches Museum, Vienne). Chapitre 7 : les mendiants (musée du Louvre, Paris). Biblio-
graphie : le combat de carnaval et carême (musée du Louvre, Paris). Index : les sept pêchés
mortel (gravure).
Table des matières

Table des matières iii

1 Propriétés des fluides 1


1.1 Définition physique d’un fluide . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1
1.1.1 États de la matière . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1
1.1.2 Matière divisée : dispersions, suspensions, émulsions . . . . . . . 5
1.2 Définition rhéologique d’un fluide . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 6
1.3 Viscosité des fluides . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 10
1.3.1 Manifestation à l’échelle macroscopique . . . . . . . . . . . . . . 10
1.3.2 Origine physique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 11
1.3.3 Fluides newtoniens et non newtoniens . . . . . . . . . . . . . . . 12
1.4 Tension de surface . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 16
1.4.1 Mise en évidence et définition . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 16
1.4.2 Mesure de la tension de surface . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 19
1.4.3 Loi de Laplace . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 20
1.4.4 Loi de Laplace-Young . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 22
1.4.5 Remontée capillaire et loi de Jurin . . . . . . . . . . . . . . . . . . 24

2 Similitude 29
2.1 Théorie de la similitude . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 29
2.1.1 Objet de la théorie de la similitude . . . . . . . . . . . . . . . . . 29
2.1.2 Invariance d’échelle . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 30
2.2 Unités de mesure . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 33
2.3 Principaux nombres adimensionnels . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 35
2.4 Théorème de Vaschy–Buckingham . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 38
2.4.1 Méthode de Rayleigh . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 38
2.4.2 Théorème de Vaschy–Buckingham . . . . . . . . . . . . . . . . . 40
2.4.3 Application no 1 du théorème Π : force de traînée . . . . . . . . . 42
2.4.4 Application no 2 du théorème Π : puissance d’une explosion nu-
cléaire . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 46
2.4.5 Application no 3 du théorème Π : loi de Manning-Strickler . . . . 47
2.5 Analyse dimensionnelle et équations du mouvement . . . . . . . . . . . . 48
2.6 Similitude en ingénierie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 51
2.6.1 Généralités . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 51
2.6.2 Similitude en hydraulique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 52

iii
iv Table des matières

2.6.3 Courbe maîtresse . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 53

3 Statique des fluides 55


3.1 Origine physique de la pression dans les fluides . . . . . . . . . . . . . . . 55
3.2 Loi de l’hydrostatique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 57
3.2.1 Loi de Pascal . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 57
3.2.2 Principe d’Archimède . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 59
3.2.3 Calcul des forces de pression en pratique . . . . . . . . . . . . . . 59
3.3 Mesure de la pression . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 61

4 Équations de bilan 63
4.1 Théorèmes de transport . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 63
4.1.1 Vue générale . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 63
4.1.2 Théorème de transport en dimension 1 . . . . . . . . . . . . . . . 65
4.1.3 Généralisation et théorème de Reynolds . . . . . . . . . . . . . . 71
4.1.4 Volume de contrôle fixe, matériel et arbitraire . . . . . . . . . . . 72
4.1.5 Conservation de la masse . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 73
4.1.6 Conservation de la quantité de mouvement . . . . . . . . . . . . 75
4.1.7 Conservation de l’énergie, théorème de Bernoulli . . . . . . . . . 81
4.2 Quelques applications du théorème de Bernoulli . . . . . . . . . . . . . . 86
4.2.1 Formule de Torricelli . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 86
4.2.2 Intrusion d’un courant de gravité . . . . . . . . . . . . . . . . . . 87
4.2.3 Tube de Pitot . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 88

5 Écoulement à surface libre 91


5.1 Introduction . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 91
5.1.1 Généralités . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 91
5.1.2 Un peu de vocabulaire et des notations . . . . . . . . . . . . . . . 92
5.1.3 Terminologie dans d’autres langues . . . . . . . . . . . . . . . . . 100
5.1.4 Morphologie du lit . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 103
5.2 Hydraulique des canaux . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 113
5.2.1 Charge totale et charge spécifique . . . . . . . . . . . . . . . . . . 113
5.2.2 Courbes de remous obtenues par l’équation de Bernoulli . . . . . 118
5.3 Régime permanent uniforme . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 120
5.3.1 Relation d’équilibre pour un régime permanent uniforme . . . . 120
5.3.2 Loi de frottement . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 121
5.3.3 Justification physique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 126
5.4 Hauteur normale selon la section d’écoulement . . . . . . . . . . . . . . . 129
5.4.1 Hauteur normale et courbe de tarage . . . . . . . . . . . . . . . . 129
5.4.2 Granulométrie et résistance à l’écoulement . . . . . . . . . . . . 131
5.4.3 Limites des relations ū(h, θ) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 132
5.4.4 Structure morphologique : le cas des dunes . . . . . . . . . . . . . 133
5.5 Régime permanent non-uniforme . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 136
5.5.1 Canal large . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 136
5.5.2 Canal quelconque . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 137
5.5.3 Courbes de remous : forme générale . . . . . . . . . . . . . . . . . 138
5.5.4 Résolution numérique de l’équation de la courbe de remous . . . 139
5.5.5 Classification des régimes d’écoulement . . . . . . . . . . . . . . 139
5.5.6 Conditions aux limites . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 143
5.6 Courbes de remous et écoulement critique . . . . . . . . . . . . . . . . . . 146
Table des matières v

5.6.1 Hauteur critique et régimes associés . . . . . . . . . . . . . . . . 146


5.6.2 Ressaut hydraulique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 147
5.6.3 Conjugaison d’une courbe de remous . . . . . . . . . . . . . . . . 152
5.6.4 Effet d’un obstacle . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 157

6 Écoulements laminaires et turbulents 167


6.1 Équations de Navier–Stokes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 167
6.1.1 Bases théoriques . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 167
6.1.2 Équations de Navier–Stokes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 168
6.1.3 Conditions aux limites . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 170
6.2 Base phénoménologique du modèle newtonien . . . . . . . . . . . . . . . 172
6.3 Méthodes de résolution des équations de Navier–Stokes . . . . . . . . . . 174
6.3.1 Expérience de Newton . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 174
6.3.2 Expérience de Trouton . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 177
6.4 Adimensionalisation des équations . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 182
6.4.1 Choix des échelles . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 182
6.4.2 Régimes d’écoulement . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 183
6.5 Écoulements dominés par la viscosité . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 184
6.5.1 Sédimentation . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 184
6.5.2 Écoulement dans les milieux poreux . . . . . . . . . . . . . . . . 186
6.5.3 Effet coin d’huile . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 188
6.6 Couche limite . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 192
6.6.1 Définition . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 192
6.6.2 Estimation de l’épaisseur de la couche limite . . . . . . . . . . . . 193
6.6.3 Équation de la couche-limite . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 194
6.6.4 Équation de Blasius . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 195
6.7 La turbulence ou les limites du modèle newtonien . . . . . . . . . . . . . 197
6.8 Quelques illustrations de la turbulence à grande échelle . . . . . . . . . . 199
6.9 Moyenne des équations de Navier–Stokes . . . . . . . . . . . . . . . . . . 204
6.10 Problème de fermeture . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 206
6.11 Exemple d’application : écoulement sur un plan incliné . . . . . . . . . . . 207

7 Écoulements turbulents en charge 213


7.1 Introduction . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 213
7.2 Écoulement permanent uniforme lisse . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 214
7.2.1 Équations du mouvement . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 214
7.2.2 Phénoménologie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 215
7.2.3 Zone logarithmique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 216
7.2.4 Zone centrale . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 218
7.2.5 Synthèse . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 218
7.3 Écoulement permanent uniforme rugueux . . . . . . . . . . . . . . . . . . 219
7.3.1 Équations du mouvement ; effet de la rugosité . . . . . . . . . . . 219
7.3.2 Calcul du débit pour des canalisations rugueuses . . . . . . . . . 219
7.4 Dissipation d’énergie dans les conduites en régime établi . . . . . . . . . . 220
7.4.1 Bilan d’énergie en régime laminaire . . . . . . . . . . . . . . . . . 220
7.4.2 Bilan d’énergie en régime turbulent . . . . . . . . . . . . . . . . . 224
7.5 Pertes de charge singulières . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 230
7.5.1 Problématique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 230
7.5.2 Principales formules de perte de charge singulière . . . . . . . . . 230
7.6 Pompage . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 233
vi Table des matières

7.6.1 Propriétés d’une pompe . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 233


7.6.2 Calcul du point de fonctionnement d’une pompe . . . . . . . . . 234
7.7 Application . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 235
7.7.1 Vidange d’un réservoir . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 235
7.7.2 Remplissage d’un réservoir . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 236

Bibliographie 239

Bibliographie 239
Table des matières vii

Der Studenten ich auch nicht schone:


Sie haben die Kappe voraus zum Lohne,
Und wenn sie die nur streifen an,
Foigt schon der Zipfel hintendran,
Denn wenn sie sollten fest studieren,
So gehn sie lieber bubelieren.
Die Jugend schätzt die Kunst gar klein;
Sie lernt jetzt lieber ganz allein,
Was unnütz und nicht fruchtbar ist.
Denn dies den Meistern auch gebrist,
Daß sie der rechten Kunst nicht achten,
Unnütz Geschwätz allein betrachten.

Sebastian BRant (1458–1521) – Das Narrenschiff, 27. Von unnützem


Studieren

Je ne veux pas ménager les étudiants,


le bonnet leur revient de droit,
et, s’ils le touchent seulement du bout des doigts,
la pointe leur tombe aussitôt dans le dos.
Car, au lieu d’étudier sérieusement,
ils recherchent plutôt leur amusement.
La jeunesse méprise les sciences.
Elle préfère s’instruire au hasard
de choses inutiles et stériles.
Aussi faut-il en faire le reproche aux Maîtres
qui ne savent plus enseigner la vraie culture
et qui se perdent en polémiques stériles.

Sebastian BRant (1458–1521) – La nef des fous, 27. Des études


vaines
Conseils aux étudiants

Ever tried. Ever failed. No matter. Try again. Fail again. Fail better.

Samuel BecKett (1906–1989) – Worstward Ho

J’ai essayé. J’ai échoué. Peu importe. Essayer encore. Échouer encore. Échouer
mieux.

Samuel BecKett (1906–1989) – Cap au pire

L
a mécanique des fluides est une discipline scientifique dont les racines descendent
jusqu’à la plus haute antiquité grecque. À travers ses applications en hydrau-
lique, en génie mécanique, ou en aérodynamique (pour ne citer que quelques-
unes de ses branches), la mécanique des fluides a été au cœur des développements tech-
niques des sociétés modernes. On peut même dire qu’elle constitue, avec la dynamique
des corps célestes, l’impulsion qui a permis la révolution scientifique au xviie siècle. On
verra dans ce cours quelques noms des savants illustres qui ont conçu les outils de la
science moderne : Isaac Newton, Blaise Pascal, Leonhard EuleR, et Daniel BeRnoulli
(voir historique pp. xvii–xxvii). Dès cette époque, la mécanique des fluides s’est appuyée
sur une solide base expérimentale et a été intimement liée au développement de l’analyse
différentielle. Avec la Révolution industrielle du xixe siècle, la mécanique des fluides s’est
enrichie de nombreux outils théoriques, dont les équations de conservation, les équations
de Navier–Stokes, et les lois de frottement que l’on verra au fil des chapitres 3 à 5.
Pour l’étudiant en génie civil, certaines notions sont déjà connues car elles ont été
abordées dans d’autres cours. Nous les reverrons ici afin de donner une perspective com-
plète de la discipline. D’autres notions – comme les équations de conservation, la dérivée
matérielle ou les bilans sur des volumes de contrôle – seront nouvelles et paraîtront éso-
tériques. Cela constituera le cœur du chapitre 4. Il est certain qu’il y a dans le formalisme
mathématique une difficulté considérable qui peut rebuter. On conviendra aisément qu’il
x Table des matières

est difficile d’apprendre une langue étrangère (ou sa langue maternelle) sans aborder les
notions de grammaire à un moment ou un autre car ce sont ces règles qui permettent de
structurer l’ensemble des mécanismes linguistiques que l’on mobilise quand on parle ou
quand on écrit. Il en est de même des principes fondamentaux de la mécanique des fluides.
Aborder correctement ces concepts nécessite un travail itératif où l’on voit la théorie,
on tente de résoudre les exercices, souvent on échoue, on revoit la théorie, on tente de
s’éclairer à la lumière du corrigé, on essaie de nouveau de résoudre l’exercice, et ainsi de
suite. J’encourage donc les étudiants à ne pas voir ce cours comme un livre de recettes
dans lequel on cherche la « bonne formule » qui permette de résoudre un exercice. Il s’agit
plutôt d’une grammaire qui permet de donner une vision structurée de la mécanique des
fluides.
Comme beaucoup de disciplines exigeantes – qu’elles soient sportives ou intellec-
tuelles –, la mécanique des fluides nécessite un travail quotidien régulier avant qu’on
puisse espérer la maîtriser. Cette maîtrise requiert souvent plusieurs années de pratique.
Aussi, il ne faut pas désespérer devant les difficultés.
Ne noircissons toutefois pas exagérément le tableau. Certaines parties sont bien plus
faciles sur le plan conceptuel. Cela sera le cas des outils de l’hydraulique des rivières et
canaux que l’on abordera au chapitre 5. Le parti pris dans ce cours est de présenter l’hy-
draulique des rivières à l’aide de quelques concepts importants (telle la charge hydrau-
lique), d’applications du théorème de Bernoulli et d’équations empiriques (telle la loi de
Manning–Strickler). Il faudra se reporter à mon cours de master pour voir comment l’ana-
lyse différentielle permet d’aller plus loin dans l’analyse des cours d’eau et des construc-
tions hydrauliques. Si je mets l’accent sur une formulation simple des concepts fondamen-
taux de l’hydraulique à surface libre, il ne faut pas oublier que ces concepts s’appuient
sur un ensemble de règles empiriques (c’est-à-dire tirées de l’expérience) plus ou moins
implicites, qu’il faut bien appréhender pour pouvoir appliquer sereinement ces concepts à
des cas pratiques. « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » écrivait Rabelais 1 ,
un dicton qu’il faudra faire sien.

1. La citation est tirée du second livre « Pantagruel, roi des Dipsodes » de François Rabelais,
chapitre 8. Gargantua est parti étudier à Paris, et son père Pantagruel lui prodigue d’utiles conseils
pour qu’il apprenne utilement. Le danger est, selon Pantagruel, d’ingurgiter la connaissance sans
la comprendre. La citation « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » peut se traduire en
français moderne par « la connaissance sans la compréhension n’entraîne que la ruine de l’intel-
ligence ». Elle est souvent reprise, mais parfois avec un sens fort différent de son sens en moyen
français.
Avant-propos

I
l s’agit d’un recueil de notes contenant les principales notions du cours ainsi
que les formules à connaître. Il ne s’agit pas d’un cours complet de mécanique
des fluides. Le support complet de mon cours peut être trouvé à travers :
– les deux ouvrages « Hydrodynamique » et « Hydraulique » de Graf & Altinakar ;
– le manuel de cours « Mécanique des fluides » de Rhyming ;
– le cours « mécanique des fluides : une introduction » par Botsis & Deville ;
– l’ouvrage « Constructions hydrauliques » de Sinniger & Hager. mis à jour par Hager
& Schleiss.
tous publiés aux PPUR (collection Traités de Génie Civil pour les ouvrages de
Graf & Altinakar et Sinniger & Hager). Un grand nombre des données biogra-
phiques données à travers les différents chapitres sont issues du livre du prof.
Willi Hager de l’ETHZ « Hydraulicians in Europe 1800–2000 » publié par l’International
Association of Hydraulic Engineering and Research (Delft, 2003).
J’emploie les notations usuelles modernes :
– les exemples sont le plus souvent introduits à l’aide de « ♣ Exemple. – » et on
indique la fin d’un exemple par le symbole « qed » ⊓ ⊔;
– les parties qui peuvent poser des problèmes d’interprétation sont indiquées par le
symbole  dans la marge ;
– les démonstrations un peu techniques (qui peuvent être sautées en première lecture)
sont signalées par le symbole h ;
– les vecteurs, matrices, et tenseurs sont en gras ;
– les variables scalaires sont en italique ;
– les fonctions, opérateurs, et nombres sans dimension sont en roman ;
– le symbole O (O majuscule) signifie « est de l’ordre de » ;
– le symbole o (o minuscule) signifie « est négligeable devant » ;
– je n’emploie pas la notation D/Dt pour désigner la dérivée particulaire, mais d/dt
(qu’il ne faudra donc pas confondre avec la différentielle ordinaire selon t). Je consi-
dère que le contexte est suffisant pour renseigner sur le sens de la différentielle et
préfère garder le symbole D/Dt pour d’autres opérations différentielles plus com-
plexes ;
– le symbole ∝ veut dire « proportionnel à » ;
– le symbole ∼ ou ≈ veut dire « à peu près égal à » ;
xii Table des matières

– les unités employées sont celles du système international : mètre [m] pour les lon-
gueurs, seconde [s] pour le temps, et kilogramme [kg] pour la masse. Les unités
sont précisées entre crochets ;
– pour la transposée d’une matrice ou d’un vecteur, j’emploie le symbole † en expo-
sant : A† veut dire « transposée de A ».
Remerciements pour les relecteurs suivants : Damien Bouffard, Steve Cochard,
Nicolas Andreini, Sébastien Wiederseiner, Martin Rentschler, Maxime Trolliet, Madeleine
Bouchez, Jonas Haller, Scott Favre, François Gallaire, Roberto Siccardi, Arnaud Eggimann,
Clemente Gotelli.

Ce travail est soumis aux droits d’auteurs. Tous les droits sont réservés ; toute copie,
partielle ou complète, doit faire l’objet d’une autorisation de l’auteur.
La gestion typographique du français a été réalisée avec LATEXà l’aide du package french
de Bernard Gaulle, mis à jour par Raymond Juillerat.
Github : les scripts python (sous forme de cahier Jupyter) montrés au chapitre 5 (ré-
solution de la courbe de remous) sont disponibles depuis [Link]/cancey/introduction-
hydraulique.
Table des matières xiii

Nomenclature

Variable Signification
a rayon d’une particule
B largeur au miroir
C coefficient de Chézy
Cf coefficient de frottement
c célérité des ondes
D tenseur des taux de déformation
D diamètre d’une conduite
e énergie interne massique
ex vecteur unitaire selon la direction x
ey vecteur unitaire selon la direction y
ez vecteur unitaire selon la direction z
f coefficient de frottement (Darcy-Weisbach)
g accélération de la gravité
h hauteur d’écoulement
hc hauteur critique
hn hauteur normale
H charge de l’écoulement
Hs charge spécifique
i pente d’un bief
j vecteur courant (p. ex. flux de chaleur)
jf pente de frottement
k vecteur normal unitaire
k énergie cinétique massique
k conductivité hydraulique
ks rugosité
K coefficient de Manning-Strickler
ℓ échelle de longueur
ℓ largeur
ℓm longueur de mélange
L∗ longueur caractéristique
mp masse d’une particule
n vecteur normal unitaire
p pression
p hauteur de pelle (pour un seuil)
P∗ échelle de pression
Q débit
Q chaleur
q débit par unité de largeur
R rayon de courbure
R constante des gaz parfaits
RH rayon hydraulique
Re nombre de Reynolds
S section d’écoulement
S entropie
xiv Table des matières

Variable Signification
T tenseur des extra-contraintes (appelé encore
partie déviatorique)
t temps
T température
u vitesse, composante de la vitesse dans la di-
rection x
u∗ vitesse de glissement, vitesse de cisaillement
ū vitesse moyennée selon la hauteur d’écoule-
ment
⟨u⟩ vitesse moyennée dans le temps
u vitesse
u′ fluctuation de vitesse
U∗ échelle de vitesse
us vitesse de sédimentation
v vitesse, composante de la vitesse dans la di-
rection y
v vitesse quadratique moyenne
v vitesse
V volume de contrôle
W tenseur des taux de rotation

Symboles grecs et autres

Variable Signification
α diffusion thermique
χ périmètre mouillé
δ fonction de Dirac
δ petite variation
γ déformation
γ tension de surface
γ̇ taux de cisaillement
ϵ rapport d’aspect
κ conductivité thermique
κ constante de von Kármán
µ viscosité dynamique
ϕ potentiel de vitesse
Φ fonction de dissipation
ψ fonction de vitesse
ψ potentiel gravitaire
Ψ énergie totale
Π nombre sans dimension
ϱ masse volumique
σ contrainte
σ contrainte normale
θ angle de pente
τ contrainte de cisaillement
τp contrainte de cisaillement à la paroi
ξ variable de similitude
Table des matières xv

Variable Signification
1 tenseur identité
∇ opérateur nabla
Un rapide historique de
l’hydraulique

Les premiers développements

Antiquité et Moyen Âge

O
n peut dire que la civilisation est née avec la maîtrise de l’eau (Viollet, 2005;
Mays, 2010; Zhuang, 2017). Ce qu’on désigne sous le nom de révolution néoli-
thique correspond à une mutation importante des sociétés humaines amorcée il
y a dix mille ans avec l’apparition de l’agriculture, la domestication et l’élevage d’animaux,
la sédentarisation et la création de communautés urbaines permanentes, la mise en place
de structures hiérarchiques (proto-État), etc. (Scott, 2017). Les fouilles archéologiques au
Proche- et Moyen-Orient montrent que très tôt, les hommes se sont intéressés à maîtriser
la ressource en eau pour l’irrigation des champs, le stockage d’eau potable pour la période
sèche, et la prévision des crues. Sans doute est-ce l’Empire romain avec ses aqueducs, ses
établissements thermaux, et les structures d’adduction et d’évacuation des eaux usées qui
reflète le mieux le lien entre civilisation et maîtrise de l’eau.
En Europe, le Moyen Âge est souvent vu comme la longue période de transition entre
l’Antiquité et la Renaissance, une période qui n’aurait pas connu d’évolutions technolo-
giques significatives. Rien n’est plus faux. La principale innovation dans le domaine hy-
draulique a concerné le développement des moulins au fil de l’eau. Si l’utilisation de la
force motrice de l’eau pour moudre du grain, fouler la laine, scier le bois ou presser des
olives a été connue dès l’Antiquité en Europe et en Chine, elle est restée confidentielle 2
(Brun & Leguilloux, 2014).
Le moulin à eau connaît une explosion en Europe occidentale dès le xe siècle au
point de devenir la principale source d’énergie (Braudel, 1979; Mokyr, 1990; Gimpel, 2002).
Des moulins exploitant la force des marées apparaissent à la même époque en France et
Angleterre. La première société par actions naît à Toulouse au xiie siècle pour gérer les
moulins construits le long du Bazacle (Société du Bazacle). La régulation des débits de cette

2. Les historiens évoquent la disponibilité en main d’œuvre servile pour expliquer le peu d’in-
térêt des Romains pour les machines hydrauliques.
xviii Table des matières

Figure 1 – Thermes de Caracalla à Rome. Construits au début du iiie siècle, les thermes
fonctionnèrent jusqu’au vie siècle. Lors du siège de Rome de 537, les Ostrogoths détrui-
sirent l’aqueduc (Aqua Antoniniana) qui acheminait l’eau jusqu’aux établissements ther-
maux. Les thermes ont longtemps symbolisé le raffinement de la civilisation romaine en
offrant des lieux de convivialité, d’hygiène, et de loisir à la population. Du fait de la prolifé-
ration bactérienne, ils furent aussi un vecteur important de contamination (Harper, 2017).

rivière amène aussi à la construction d’un des premiers barrages modernes 3 . La Société du
Bazacle marque non seulement le début d’une exploitation que l’on peut qualifier de capi-
taliste de l’eau, mais également les premiers différends entre actionnaires et travailleurs,
et les premiers conflits d’usage de l’eau (Gimpel, 2002). Mutualisation des efforts, capitali-
sation et investissement, mais aussi grèves, flambée et effondrement des cours des actions,
tout ce qui caractérise le capitalisme industriel du xixe siècle apparaît dès le xiie siècle.
En Italie, la maîtrise de l’eau passe par la construction des canaux pour l’irrigation
et le transport de marchandise (Squatriti, 1998). Le système de canaux de Venise est sans
doute l’exemple le plus connu d’aménagement hydraulique fondé sur l’utilisation massive
de canaux. Venise dut sa puissance à sa maîtrise de l’eau, et sa puissance ne sera contestée
qu’au xviie siècle lorsque le centre de gravité se déplace de la Méditerranée à l’Atlantique
et que États centralisés (Portugal, Angleterre, Espagne) sont mieux à même d’investir dans
des flottes commerciale et militaire. Avant l’invention du chemin de fer au xixe siècle, il
était beaucoup plus rapide et économique de transporter les marchandises sur l’eau 4 ; le
commerce était donc d’autant plus intense que les marchands disposaient de voies d’eau
(rivières, canaux, mers) pour le transport de marchandises.
Sur le territoire actuel des Pays-Bas, les paysans exploitent la tourbe dès le haut Moyen
Âge, et tentent de drainer les marécages pour accroître la superficie agricole. Les tempêtes
3. On trouve de nombreuses traces de barrage romain, notamment en Espagne, mais principa-
lement pour le stockage d’eau (del Mar Castro García, 2018).
4. Un bœuf tractait un chariot à une vitesse moyenne de 3 à 4 km/h et portait une cargaison
d’environ une tonne (Schied, 2014).
Table des matières xix

Figure 2 – Paysage avec moulin. François Boucher, 1755. National Gallery of London. Les
scènes pastorales sont en vogue au xviiie siècle. Boucher est un maître du genre. En dehors
des scènes mythologiques et des portraits, il affectionne les paysages avec des éléments
architecturaux (ponts, moulins, etc.).

de la mer du Nord entraînant des inondations dévastatrices en 1287 et 1421, les paysans
érigent des digues, qu’ils complètent par des systèmes 5 de pompes hydrauliques mues par
des moulins à vent à partir du xvie siècle (Van Koningsveld et al., 2008).
Les textes anciens voient apparaître la référence aux « ingeniators », c.-à-d. les pre-
miers ingénieurs, qui étaient tout autant architectes, ingénieurs civils que maîtres d’œuvre.
Un ingénieur comme Villard de Honnecourt (au début du xiiie siècle) nous a laissé un car-
net avec les premiers schémas de principe de vérin et de scie hydrauliques.

Prémices de la révolution industrielle


En Europe, un changement d’échelle dans la construction des infrastructures est no-
table dès la fin du xviie siècle (Bordes, 2005). À travers toute l’Europe occidentale se multi-
plient les travaux pour construire des canaux, améliorer l’irrigation des champs ou drainer
les terres, approvisionner en eau des centres urbains, concevoir des protections contre les
inondations, et aménager les ports. Bien que ces travaux aient été principalement réalisés
dans le cadre d’investissements privés, leurs objectifs vont au-delà des intérêts personnels
des acteurs économiques : ils traduisent un lien social fort entre les autorités du royaume
et les autorités locales, les associations d’habitants, les chambres de commerce, les banques
d’investissement et les industriels (mines, chemins de fer, électrochimie, etc.).
Dans le même temps, l’Europe d’après la Renaissance connaît une importante efferves-
cence intellectuelle. Une première phase entre les années 1500 et 1650 voit principalement

5. L’ensemble de digues et pompes est connu sous le nom de polder.


xx Table des matières

Figure 3 – Bassin de Saint Marc à Venise. Giovanni Antonio Canal dit Canaletto, vers 1730.
Städel Museum, Francfort-sur-le-Main. Même si elle était devenue une cité de second plan
au xviiie siècle, elle continuait d’être un centre actif des arts avec des peintres connus à
travers toute l’Europe (Canaletto, Tiepolo, Guardi, etc.) et des musiciens très recherchés
(Vivaldi est le plus connu).

des savants à l’esprit universel tel Léonard de Vinci (Marusic & Broomhall, 2021) qui dé-
crivent les écoulements d’eau et imaginent moult dispositifs et machines hydrauliques (qui
ne dépassent que rarement l’étape conceptuelle ou du prototype).
La seconde phase marque une rupture nette en se centrant sur la mise en évidence de
phénomènes physiques et leur quantification. Ainsi, Torricelli (1644) tente de généraliser
les principes du mouvement avancés par Galilée ; Pascal (1663) met en évidence la pression
atmosphérique et son lien avec l’altitude, jetant les pierres de l’hydrostatique ; Newton
introduit la notion d’inertie et de viscosité, ce qui constitue la première quantification de
fluides réels ; Gugliemini (1697) propose les premiers principes de calcul des écoulements
dans les canaux, ce qui est souvent considéré comme les tout premiers pas de l’hydraulique
fluviale (Rouse & Ince, 1963).
L’introduction du calcul différentiel par Leibniz (1692) permet d’entrer dans la troi-
sième phase, qui marque les débuts des premiers calculs en hydrodynamique. En Suisse,
Bernoulli et Euler proposent les premières équations (qui permettent d’exprimer la conser-
vation de la quantité de mouvement et de l’énergie), et posent ainsi la pierre de fondation
de la mécanique des fluides. Leurs travaux sont complétés au cours du xviiie siècle par les
Français Clairaut, d’Alembert, Lagrange, et Laplace. En parallèle, l’école française donne
vigueur à l’ingénierie hydraulique avec Chézy et à la mécanique des fluides expérimen-
tale avec les travaux de Borda, Bossut, du Buat. En Angleterre, des inventeurs talentueux
comme Savery, Newcomen et Watt perfectionnent la machine à vapeur. Il reste à établir
le lien entre force, chaleur, et énergie. Cela sera le grand chantier du xixe siècle avec la
thermodynamique.
Table des matières xxi

Figure 4 – Port de mer au soleil couchant. Claude Gellée dit Le Lorrain, 1639. Musée du
Louvre, Paris. Peintre fameux au xviie siècle, Claude Gellée a prisé les vues de port où
il mêlait des éléments architecturaux fictifs (des monuments antiques), des personnages
s’adonnant à diverses activités, des bateaux, et le soleil se couchant dans la mer. William
Turner verra en lui un grand précurseur des vues marines, où la lumière chaleureuse et
généreuse contraste avec le bleu de la mer.

Révolution industrielle

La Révolution industrielle marque une accélération nette des sciences et techniques.


On peut dire qu’avant le xixe siècle, sciences et développement technologique n’étaient
pas liés. En effet, bien des machines (machines à vapeur, métiers à tisser, procédés métal-
lurgiques, etc., dans le domaine industriel mais également canaux en hydraulique) étaient
essentiellement le produit d’efforts empiriques où des inventeurs sans formation technique
tâtonnaient jusqu’à aboutir à une version satisfaisante de leur prototype. Leur but était
d’obtenir un avantage concurrentiel en remplaçant la main d’œuvre humaine par des ma-
chines ; le but n’était pas de faire avancer la science qui était encore balbutiante. Au cours
du xixe siècle, la science prend une part bien plus active dans le développement tech-
nologique, notamment pour faire sauter certains verrous technologiques (efficience des
machines à vapeur, chimie de synthèse, etc.).
Dans le même temps, la révolution industrielle marque un décloisonnement des champs
d’application (ainsi la machine à vapeur révolutionne le transport maritime, ce qui à son
tour permet une intensification de l’exploration du monde, avec ses travers telle la coloni-
sation ou l’exploitation intensive des ressources naturelles). C’est au cours du xixe siècle
que l’université – créée en Europe au xie siècle – change de visage pour accueillir des labo-
ratoires de recherche et s’ouvrir à l’ingénierie (Charle & Verger, 2007). En Suisse, L’École
polytechnique fédérale de Zurich est créée en 1855. C’est ce qu’on appelle parfois le modèle
de Humboldt (du nom du grand savant prussien Alexander von Humboldt) où recherche
et enseignement sont combinés au sein des mêmes lieux.
xxii Table des matières

Figure 5 – Étude par Léonard de Vinci d’un écoulement d’eau au passage d’obstacles (vers
1508). « Observe le mouvement de l’eau à sa surface, combien il ressemble à celui de la cheve-
lure, laquelle en a deux, l’un suivant l’ondulation de la surface, l’autre les lignes des courbures ;
ainsi, l’eau forme des tourbillons qui suivent en partie l’impulsion du courant principal, et en
partie les mouvements ascendants et incidents. » (Carnets, chap. XXI, de la nature de l’eau).

Durant toute la période proto-industrielle (grosso modo le xviiie siècle) et la révolution


industrielle, il n’y a presque pas de recherche académique en hydraulique : la recherche est
menée par des entreprises privées et au sein de corps étatiques spécialisés (comme le Corps
des Ponts et Chaussées en France). Les pionniers des sciences de l’eau tels que Darcy et
Saint-Venant sont des ingénieurs.
En Suisse, la création de grandes entreprises comme Brown-Boveri (aujourd’hui ABB)
et de grandes banques comme la Société de Banque Suisse (aujourd’hui UBS) est étroite-
ment liée au développement de l’électrification et de l’hydroélectricité. Des sociétés trans-
frontalières sont aussi créées. En 1895, la société allemande AEG crée à Zurich Elektrobank,
qui devient un acteur majeur en Allemagne, en Suisse, en Italie et en France ; rebaptisée
Elektrowatt, la société a finalement été rachetée par le groupe finlandais Jaakko Pöyry à
la fin du xxe siècle. après le retrait du Crédit Suisse de sa participation.
En France, des entreprises telles que Veolia et Suez, aujourd’hui leaders mondiaux
des services de l’eau, sont également créées par des banques d’investissement (au milieu
du xixe siècle) lorsque de grandes villes comme Paris et Lyon connaissent une période
d’intense renouvellement urbain.
Si les investissements dans les infrastructures hydrauliques sont le fait d’organismes
privés, les autorités nationales et locales ne restent pas inactives. Agissant comme arbitres
dans les conflits d’usage de l’eau, elles s’intéressent à l’expansion et à la modernisation
du pays. En Suisse, le xixe siècle marque le début de grands travaux d’ingénierie pour
Table des matières xxiii

Figure 6 – Forges de Buffon construites par le grand naturaliste français Buffon au


xviiie siècle. Comme beaucoup d’aristocrates de son époque, Georges-Louis Leclerc, comte
de Buffon, s’est intéressé aux sciences et aux techniques, notamment à la sidérurgie. La
forge qu’il construisit non loin de son domicile de Montbard dans les Côtes-d’Or était
constituée d’un haut fourneau et d’un système hydraulique (roue à aube) servant à mou-
voir le soufflet et le marteau pilon. Les forges de Buffon sont un des premiers exemples
d’usine sidérurgique réunissant ateliers et lieux de vie des ouvriers.

la gestion fluviale, notamment pour la prévention des crues et l’assèchement des terres
(Vischer, 2003) : la Linth (1807–1816), le Rhin alpin (1862–1900), le Rhône (1863–1894), les
eaux du Jura (1868–1891).

L’âge d’or
Le xxe siècle a été le siècle des grands barrages, l’un des principaux moteurs d’un
boom économique sans précédent. Bien que la plus grande partie de la recherche sur les
barrages ait été menée par ou avec des entreprises privées, les universités ont commencé à
être plus étroitement associées. Dans les régions sous influence française, des scientifiques
tels que le mathématicien français Joseph Boussinesq et le géologue suisse Maurice Lugeon
s’intéressent à des questions spécifiques liées aux ouvrages hydrauliques.
Le principal changement de paradigme vient de l’Allemagne, qui va servir de modèle
pour la mise en place des universités modernes : le premier laboratoire d’hydraulique est
créé par Hubert Engels à l’Université de Dresde en 1898, un modèle suivi par la plupart
des pays. En Suisse, le premier laboratoire hydraulique est créé par Alfred Stucky en
1928 à l’École d’Ingénieurs de l’Université de Lausanne 6 , suivi en 1930 par la création de

6. Cette école est rebaptisée École Polytechnique de l’Université de Lausanne en 1944, avant d’ac-
quérir le statut d’université fédérale en 1969 et devenir l’École Polytechnique Fédérale de Lausanne
xxiv Table des matières

la Versuchsanstalt für Wasserbau (VAW) par Eugen Meyer-Peter à l’ETHZ. Le laboratoire


hydraulique de l’EPUL est étroitement lié à la création de deux grandes entreprises suisses :
Stucky (créée en 1926, rachetée par Gruner en 2013) et Bonnard & Gardel (créée en 1954).
Le prestige des entreprises d’ingénierie hydraulique est suffisamment élevé pour attirer
des scientifiques talentueux. Par exemple, Alexandre Preissmann quitte l’ETHZ pour une
entreprise française (Sogreah), où il a développé le premier code d’hydraulique numérique
dans les années 1960 (Cunge & Hager, 2015).

Figure 7 – Barrage-poids de la Grande Dixence. C’est le plus grand ouvrage de sa catégorie


à travers le monde. Sa production annuelle est voisine de 2 TWh, soit 3 % de la production
électrique suisse (sa puissance maximale est de 2 GW répartie sur les quatre centrales de
Bieudron, Fionnay, Chandoline et La Nendaz).

Le déclin ?
À la fin des années 1980, un certain nombre de changements majeurs ont un impact
sur le marché de l’hydroélectricité. La financiarisation croissante de l’économie a poussé
les banques d’investissement à réviser leurs stratégies, avec pour conséquence qu’elles ont
cessé d’intervenir sur le marché de l’énergie et de l’ingénierie en tant que propriétaires et
actionnaires d’entreprises. En 1987, par le biais de l’Acte unique européen, l’Union euro-
péenne déclare son intention de créer un marché unique de l’énergie, ce qui va impliquer
la déréglementation des marchés nationaux de l’énergie, l’harmonisation des politiques
énergétiques et la résolution de problèmes techniques (par exemple, la synchronisation et
l’interconnexion des réseaux à travers l’Europe). L’ouverture des frontières a entraîné une
baisse du prix de gros de l’électricité, et donc aujourd’hui, les pays à coûts de production
élevés comme la Suisse font face à une concurrence accrue. Cette baisse s’est brutalement
(EPFL).
Table des matières xxv

arrêtée après que les armées russes ont attaqué l’Ukraine en février 2022. En représailles,
l’Union Européenne déclare un embargo sur le gaz russe, ce qui affecte directement le prix
de l’électricité (les industriels allemands avaient obtenu de l’UE que les prix de l’électricité
soient indexés sur ceux du gaz).
L’industrie électrique suisse connaît d’importantes difficultés financières et ne montre
aucun signe de reprise. Pour les sociétés de conseil en ingénierie, les perspectives sont par-
fois sombres en Suisse. Pour les grands barrages, le marché intérieur de la construction s’est
progressivement rétréci et le marché de la rénovation souffre du manque d’investissement
de la filière électrique. Dans les années 2010, deux barrages ont été érigés (surélévation
du Vieux-Émosson, VS, et nouveau barrage-poids à Muttsee, GL). Le barrage de Serra (VS)
vient d’être remplacé, et le remplacement du barrage de Spitalamm (BE) est en cours. Il
est prévu de construire un barrage-réservoir en aval du glacier du Trift (BE). Il existe un
potentiel de plusieurs nouveaux réservoirs dans les Alpes suisses, mais l’opposition à la
construction doit encore être surmontée.

Figure 8 – Travaux d’élévation du barrage du Vieux-Émosson (Finhaut, VS) en 2010. En


surélevant de 20 mètres, les ingénieurs ont pu doubler la capacité de la retenue d’eau et
la porter à 25 millions de m3 . Le barrage est relié à la centrale du Nant de Drance, qui
permet de turbiner (pour répondre à une demande d’énergie) ou de pomper (lorsque le
prix de l’électricité est bas et qu’il y a plus d’offres que de demandes) l’eau entre les lacs
d’Emosson et du Vieux-Émosson. La puissance maximale est de 900 MW.

Selon l’Office fédéral de l’énergie, la Suisse dispose d’un potentiel de développement


hydroélectrique allant de −60 à 1560 GWh (par an) d’ici 2050, mais compte tenu du ré-
chauffement climatique, ce potentiel pourrait chuter à 0 ± 600 GWh (voir tableau 3) , alors
que le Conseil fédéral table sur une augmentation de 4 TWh. À ce résultat décevant il faut
ajouter les fortes incertitudes quant à l’impact du changement climatique sur l’approvi-
sionnement en hydroélectricité (Schewe et al., 2019). Le recul des glaciers dans les zones
de haute altitude offrira de nouvelles opportunités pour les grands réservoirs, dont la ca-
pacité hydroélectrique n’a pas encore été évaluée. Dans un premier temps (jusque vers
xxvi Table des matières

2100), le recul des glaciaires sera favorable au remplissage des grandes retenues et devrait
permettre de construire de nouveaux barrages dans les zones délaissées par les glaciers 7
(Haeberli et al., 2016; Farinotti et al., 2016; Ehrbar et al., 2018; Farinotti et al., 2019).

Tableau 3 – Production annuelle hydroélectrique en 2020 et gain potentiel à l’horizon


2050. La petite hydroélectricité regroupe toutes les sources de production électrique dont
la puissance nette ne dépasse pas 10 MW. La loi sur l’eau impose des contraintes sur les
débits turbinés. Sources : (Tonka, 2015; OFEN, 2019; Schaefli et al., 2019).
Production Gain de production
en 2020 (GWh) en 2050 (GWh)
Grands barrages 32 700 2500 ± 400
Petite hydroélectricité 3700 300 ± 200
Loi sur l’Eau −1900
Changement climatique −900
Total 36 400 0 ± 600

Le marché suisse du traitement et de la protection de l’eau est stable. Certes, avec près
de 800 stations d’épuration et de 40 000 à 50 000 km de canalisation (égouts publics, ad-
duction d’eau), l’infrastructure suisse des eaux usées est quasiment complète. Au total, 40
à 50 milliards de francs ont été nécessaires pour financer cette infrastructure (la valeur
de remplacement est estimée à 80 à 100 milliards), et son entretien nécessite des investis-
sements conséquents. La restauration des rivières a commencé au début des années 1990
en Suisse, où 4000 km de rivières dégradées doivent être restaurées. Aujourd’hui, environ
10 % du travail a été fait, ce qui implique qu’il reste encore beaucoup de travail à faire pour
les prochaines décennies (Kurth & Schirmer, 2014; Gregor & Renner, 2021).
A l’étranger, la concurrence est féroce dans le secteur des grandes infrastructures, où
la Chine et le Brésil sont désormais des concurrents sérieux. La capacité hydroélectrique
totale installée en Europe était de 251 GW en 2019. La rénovation et les nouvelles centrales
ont augmenté cette capacité de 682 MW (+0,27 %) en 2018. Cela doit être comparé aux capa-
cités totales et ajoutées en Chine (356 GW, +1,27 %) et le Brésil (109 GW, +4,5 %). La capacité
mondiale totale était de 1308 GW en 2019, et elle avait augmenté de 1,2 % en 2018. L’Europe
représentait 3,1 % de la nouvelle capacité ajoutée en 2018 (Asie de l’Est : 30 %, Amérique
du Sud : 24 %, Afrique : 4 %) selon à l’Association internationale de l’hydroélectricité 8 .
Malgré une concurrence accrue, les entreprises suisses (par exemple Afry, Lombardi,
Gruner) continuent de jouer un rôle important sur la scène internationale, avec plusieurs
nouvelles constructions et projets de réhabilitation. Les grands projets de réhabilitation et
les nouvelles constructions (en cours ou récemment achevées) ont impliqué des entreprises
suisses dans le monde entier, signe fort de la reconnaissance des capacités d’ingénierie
suisses. Beaucoup de ces projets sont financés par des institutions internationales telles que
la Banque mondiale, la Banque européenne pour la reconstruction et le développement, la
Banque asiatique de développement et la Banque africaine de développement.
La mondialisation a également touché les universités. À l’ère du numérique, l’hydrau-
lique numérique a pu sembler être l’approche la plus prometteuse pour résoudre une mul-
titude de problèmes d’ingénierie hydraulique. C’est ainsi que de nombreux laboratoires

7. Le Conseil a ainsi donné son feu vert en décembre 2021 à la construction d’un barrage-voûte
à l’aval du glacier du Gorner à Zermatt.
8. Voir le site de l’AIH : [Link]
Table des matières xxvii

ont été fermés dans les années 1990 et 2000 (Hager & Boes, 2014). La tendance n’était
cependant pas systématique. Aux États-Unis, en Europe et en Suisse, certaines universi-
tés ont opté pour le renforcement de leurs installations. C’est le cas de l’ETHZ avec le
VAW, ou récemment en France avec la création d’un nouveau laboratoire d’essais à Lyon
(INRAE) ou le renforcement du centre de recherche EDF de Chatou. HR Wallingford (ex.
Hydraulics Research Station avant sa privatisation) a construit en 2014 le Fast Flow Facility
(dédié aux essais marins). Aux USA, les universités ont également renforcé leurs infrastruc-
tures : laboratoire de Saint Anthony Falls à Minneapolis, laboratoire d’hydraulique de la
Colorado State University, le laboratoire d’hydraulique et de sédimentation de l’Université
du Tennessee. Au Japon, le simulateur physique de tsunamis à grande échelle a été conçu
pour des expériences à grande échelle sur les tsunamis après la catastrophe de Fukushima
en 2011. Aux Pays-Bas, le TU Delft, une université de premier plan, a réussi à capitaliser
sur les possibilités offertes par l’hydraulique numérique, tout en maintenant son expertise
dans l’étude d’infrastructures hydrauliques à partir de modèles réduits.
CHAPITRE 1
Propriétés des fluides

L
’objet de ce chapitre est de définir ce qu’est un fluide. On verra deux propriétés
importantes : la viscosité et la tension de surface. Ce cours concerne principa-
lement les fluides à viscosité constante, appelés fluides newtoniens.

1.1 Définition physique d’un fluide

1.1.1 États de la matière


Il y a trois états de la matière (voir figure 1.1) pour un corps simple :
– solide : matériau à faible température ;
– liquide : matériau à température moyenne et pression suffisamment élevée ;
– gaz : matériau à température suffisamment élevée et à faible pression.

(a) (b) (c)

Figure 1.1 – Représentation idéalisée des trois états de la matière : (a) solide (réseau or-
donné de molécules/atomes), (b) fluide (collection dense et désordonnée de molécules), (c)
gaz (collection diluée et très agitée de molécules).

Les différents états occupés par un corps simple peuvent être représentés dans un
diagramme p, T , V comme le montre la figure 1.2. Les surfaces grisées représentent des
états purs où un seul état subsiste, alors que la surface blanche représente l’ensemble des
états où deux phases peuvent co-exister. Le point C est appelé point critique.
L’état solide est un état organisé de la matière : les arrangements entre molécules pré-
sentent un ordre relativement stable dans le temps. Les états gazeux et liquide représentent
la matière en désordre : il n’existe pas d’ordre privilégié dans l’agencement des molécules

1
2 Chapitre 1 Propriétés des fluides

S S/L L
Fluide
C

L/G

S/G
T
G

Figure 1.2 – Diagramme schématique des phases d’un corps simple dans un espace pres-
sion (p), température (T ), et volume (V ).

car celles-ci sont perpétuellement en mouvement. Un fluide au repos à l’échelle humaine


est en fait, à l’échelle moléculaire, en perpétuelle agitation.
Les états gazeux et liquide présentent des similarités : ce sont des fluides. Un fluide n’a
pas de forme propre : placé dans un récipient, il adopte les formes du récipient. Il existe
également des différences notables : un liquide a une surface libre ; si l’on place un liquide
dans un bol, on observe une interface nette, appelée surface libre, entre ce liquide et le gaz
environnant. Un gaz a tendance à occuper tout le volume qui s’offre à lui. Un gaz n’a donc
pas de surface libre.
À l’échelle atomique, ces différences peuvent s’expliquer assez simplement : un gaz est
une collection très diluée de molécules ou d’atomes. Si d représente la taille d’une molé-
cule, alors la distance entre deux molécules est de l’ordre de 10d. Dans le cas d’un liquide,
cette distance intermoléculaire est beaucoup plus faible, de l’ordre de d en général. Cela
a des répercussions considérables sur les interactions entre molécules : pour un gaz, les
molécules se rencontrent rarement et interagissent principalement au moment des colli-
sions par des échanges de quantité de mouvement. Pour un liquide, les interactions sont
bien plus fréquentes et sont d’une nature différente : il s’agit le plus souvent d’interaction
électrostatique d’attraction ou de répulsion. La figure 1.3 montre le potentiel d’interaction
V (r), dit de Lennard-Jones 1 , et la force d’interaction qui en découle
 12  6 !
d d
V (r) = 4ϵ − ,
r r

où r est la distance depuis le centre de la molécule et ϵ est le potentiel d’adhésion de


deux molécules (ϵ ∼ kT pour du méthane ou de l’argon). Aux faibles distances r/d < 1,
l’interaction est une très forte répulsion qui s’oppose à l’interpénétration des atomes, puis
vers r ≈ d la force devient négative : deux molécules voisines se sentent attirées, mais
1. Edward Lennard-Jones (1894–1954) était un mathématicien anglais, considéré comme un
des pionniers de la chimie moléculaire. Ses travaux ont porté sur les forces intermoléculaires, la
valence, la catalyse de surface, et la structure moléculaire.
1.1 Définition physique d’un fluide 3

cette force d’attraction diminue très rapidement avec r. Il s’agit des forces de Van der
Waals 2 . Les molécules polyatomiques simples (comme l’eau) peuvent également porter
des charges électriques, qui donnent naissance à des forces électrostatiques d’attraction
ou de répulsion sensiblement plus fortes que les forces de Van der Waals dues aux atomes
qui les composent.

-1

-2

1.2 1.4 1.6 1.8 2.0 2.2 2.4

Figure 1.3 – Potentiel de Lennard-Jones (trait continu) et force dérivée f = −dV /dr
(courbe en tireté) en fonction de la distance r du centre de la molécule. Pour un corps
simple comme l’argon (Ar), on a d = 0,34 nm et ϵ = 120kB K2 , avec kB = 1,380 10−23
J/K, kB la constante de Boltzmann.

Notre connaissance des propriétés d’un gaz est bien plus avancée que celle des liquides.
Dès la fin du xixe siècle, reprenant des idées formulées par de nombreux physiciens de
Bernoulli à Clausius, les physiciens Maxwell et Boltzmann 3 ont élaboré les bases de la
théorie dite « théorie cinétique des gaz », qui permet d’expliquer les propriétés macrosco-
piques des gaz (notamment la relation entre pression et température) en se fondant sur
une description simplifiée des interactions moléculaires (mouvements aléatoires avec des
échanges de quantité de mouvement lors des collisions). Cette théorie a également mar-
qué le fondement de la mécanique statistique, branche de la physique qui vise à établir les
propriétés macroscopiques de la matière à partir du comportement élémentaire des molé-
cules. À ce jour, aucune théorie cinétique des liquides aussi simple et performante que la
2. Johannes Diderik van der Waals (1837–1923) était un physicien hollandais. Instituteur, il s’est
passionné pour la physique et a consacré son temps libre à ses recherches. Son mémoire de thèse
présentait une théorie importante sur les gaz ; il fut honoré par le prix Nobel en 1910.
3. Les physiciens anglais et autrichien James Clerk Maxwell (1831–1879) et Ludwig Eduard
Boltzmann (1844–1906) sont deux monuments de la physique. Ils sont les auteurs de véritables
tours de force. Maxwell est surtout connu pour ses travaux sur le magnétisme ; les quatre équa-
tions connues aujourd’hui sous le nom d’équations de Maxwell sont la formalisation (par un ma-
thématicien anglais, Oliver Heaviside) de ses travaux. Maxwell a fait aussi des avancées majeures
en thermodynamique. Boltzmann est considéré comme le père de la mécanique statistique puisqu’il
a créé la plupart des outils encore utilisés aujourd’hui. Même si l’idée des atomes est très vieille
(Démocrite en parlait déjà cinq siècles avant notre ère), c’est bien Boltzmann qui a fourni une théo-
rie complète et rigoureuse. Très critiqué par ses confrères (la théorie de l’éther prévalait à la fin
du xixe siècle), Boltzmann s’en trouva très affecté et se suicida. Il fallut attendre les expériences
de Planck sur le corps noir et d’Einstein sur l’effet photoélectrique pour qu’on rende justice à ses
travaux.
4 Chapitre 1 Propriétés des fluides

théorie cinétique des gaz n’existe. Cette difficulté à caractériser le comportement liquide
se retrouve en thermodynamique lorsqu’on cherche à établir une équation d’état, c’est-à-
dire une relation entre pression p, température T , et volume V (ou masse volumique) :
f (V, p, T ) = 0. La loi de Boyle-Mariotte 4 est l’équation d’état la plus simple qu’on puisse
imaginer
pV = xRT,

avec p la pression, V le volume du gaz, x le nombre de moles, T la température, et R


la constante des gaz parfaits (R = 8,31 = kB NA J/K/mol, avec NA le nombre d’Avoga-
dro). Elle a été établie à la fin du xviie siècle indépendamment par les physiciens Boyle
et Mariotte à partir d’expériences de laboratoire. De nos jours, on utilise une variante de
cette loi, connue sous le nom de loi de Van der Waals, qui est plus précise
 a 
p+ (V − b) = xRT,
V2
avec a et b deux constantes, qui dépendent du gaz. Il n’existe pas d’équation pour un liquide
car on ne peut pas relier simplement la pression et la température.
La manipulation des concepts de base de la théorie cinétique et de lois empiriques
comme la loi des gaz parfaits permet d’aboutir à des ordres de grandeur très bons pour des
gaz simples (gaz monoatomique comme l’argon) et relativement corrects pour des gaz plus
complexes. Même si la théorie cinétique ne permet pas de prédire le comportement de tous
les gaz, les explications qu’elles donnent sont qualitativement correctes et s’appliquent à
la plupart des fluides. L’idée de base est que les particules sont sans cesse agitées. Ainsi,
pour un gaz au repos, si la vitesse moyenne est nulle, la vitesse instantanée des particules
ne l’est pas. On peut faire une décomposition de la vitesse instantanée u en une vitesse
moyenne ū (nulle quand le gaz est au repos) et une vitesse fluctuante u′ : u = ū + u′ ,
avec ū = ⟨u⟩ (moyenne dans le temps de la vitesse) et ⟨u′ ⟩ = 0. Si on calcule la vitesse
quadratique
u2 = u · u = (ū + u′ )2 = ū2 + 2ū · u′ + u′2 ,

et qu’on prend la valeur moyenne

⟨u2 ⟩ = ū2 + 2ū · ⟨u′ ⟩ +⟨u′2 ⟩,


| {z }
0
p
on peut définir la quantité v = ⟨u′2 ⟩ comme étant la vitesse quadratique moyenne ;
pour un fluide au repos, cette vitesse donne une échelle de variation des fluctuations de
vitesse et on l’appelle vitesse thermique ou vitesse d’agitation thermique. Pour un gaz dilué,
les agitations des particules créent des fluctuations de quantité de mouvement, qui on le
verra par la suite, peuvent être interprétées à l’échelle macroscopique comme une force.
La force par unité de surface d’un gaz au repos s’appelle la pression et la théorie cinétique
montre que s’il y a n atomes de masse m par unité de volume, alors la pression se définit
à partir de la vitesse quadratique
1
p = nmv 2 ,
3
4. Robert Boyle (1626–1691) était un aristocrate anglais passionné par la physique. Il est à
l’origine de la Royal Society of London (l’équivalent de l’Académie des Sciences en France) et a
fortement plaidé en faveur des sciences expérimentales. Edme Mariotte (1620–1684) était un ecclé-
siastique, physicien et botaniste français. La loi des gaz parfaits fut déterminée indépendamment
par Boyle (1662) et Mariotte (1676).
1.1 Définition physique d’un fluide 5

or d’après la loi de Boyle-Mariotte, la pression à l’échelle macroscopique est p = nkT


(puisque le nombre de moles x renferment xNA molécules dans un volume V ), d’où l’on
déduit immédiatement r
3kB T
v= ,
m
ce qui montre que l’agitation thermique ne dépend que de la température et de la masse
des atomes.

♣ Exemple. – Considérons un gaz de masse atomique 14 g/mol (azote) à la pression


atmosphérique et à température ordinaire (T = 20 ℃= 293 K). On tire que la densité
particulaire n vaut n = p/kB /T = 105 /293/(1,38 × 10−23 ) = 2,47 × 1025 atomes/m3 .
La vitesse d’agitation est donc

r
3 · 1,38 · 293 · 6,02
v= ≈ 720 m/s !
14 × 10−3

1.1.2 Matière divisée : dispersions, suspensions, émulsions


Tous les fluides ne sont pas de purs liquides ou gaz. On rencontre des fluides où deux
phases en équilibre thermodynamique coexistent. Par rapport aux liquides purs, la pré-
sence de « particules » (bulles de gaz, particules solides, gouttelettes) induit la présence
d’une multitude d’interfaces entre le liquide (phase continue) et les particules (phase dis-
persée), qui peuvent radicalement changer la nature du mélange. On distingue :
– les dispersions : ce sont des mélanges de particules très fines (taille inférieure à 1
µm). Ce sont souvent des particules colloïdales telles que des argiles. Les disper-
sions ne sédimentent pas spontanément et il est donc très difficile de filtrer une eau
contenant des particules argileuses fines. En revanche, ce sont des mélanges très
sensibles chimiquement à tout ce qui peut modifier la nature des interactions entre
particules. La simple modification du pH d’une solution affecte considérablement le
comportement des interfaces des particules, ce qui produit des variations brutales
de comportement mécanique à l’échelle macroscopique. Par exemple, en ajoutant
du sel de cuisine sur un gel pour cheveux, on peut liquéfier le gel (constitué de
chaînes polymériques) ;
– les suspensions : ce sont des mélanges de particules fines ou grossières (taille supé-
rieure à 1 µm), en général sans interaction colloïdale entre elles. Contrairement aux
dispersions, les suspensions sédimentent (plus ou moins rapidement selon la taille
des particules et les conditions de sédimentation) et peuvent être filtrées mécani-
quement. En général, les suspensions sont peu sensibles aux variations chimiques
du liquide. Du sable fin (sable, limon, silt) peut être transporté en suspension dans
un cours d’eau ;
– les émulsions : ce sont des mélanges de fines gouttelettes d’un liquide dans un autre.
Les émulsions en gel sont des émulsions très concentrées où les gouttelettes ne
peuvent quasiment plus se déplacer les unes par rapport aux autres. La plupart des
liquides étant non miscibles, les émulsions sont très courantes. Le lait ou bien la
mayonnaise sont des exemples d’émulsion de globules de graisse dans une phase
aqueuse. Comme pour les dispersions colloïdales, la physique de ces mélanges est
6 Chapitre 1 Propriétés des fluides

dictée par le comportement des interfaces. Un problème important est la stabilité


des émulsions (coalescence des gouttelettes, séparation des phases). Les mousses
sont des cas particuliers d’émulsion où les gouttelettes sont des bulles de gaz (voir
figure 1.4). L’eau blanche qui se forme dans les cours d’eau à très forte pente ou
bien l’écume des vagues sont des émulsions d’air dans de l’eau ; la cavitation dans
les conduites peut amener à la formation d’émulsions.

Figure 1.4 – La mousse d’un café est un mélange de bulles de gaz dans un liquide.

1.2 Définition rhéologique d’un fluide


Un fluide est le plus souvent décrit comme un milieu continu, déformable, et s’écou-
lant. Ainsi, quoique discret à l’échelle moléculaire, un gaz comme l’air peut être décrit
comme un milieu continu à notre échelle d’observation, c’est-à-dire que l’on peut négli-
ger le comportement individuel des molécules (un cube de 1 µm de côté contient 3 × 107
molécules !) et décrire le comportement local à l’aide de champs vectoriels continus. Ainsi
le champ vitesse u(x,t) signifie la vitesse du fluide à la position x et au temps t (ce que
l’on mesure avec un appareil comme un tube de Pitot) et correspond physiquement à la vi-
tesse moyenne des molécules contenues dans un voisinage infinitésimal autour de x. Cette
approximation de milieu continu est très utile car elle permet d’étudier le comportement
mécanique des fluides à l’aide d’une relation liant contraintes et vitesses (taux) de défor-
mation et qu’on appelle « loi de comportement ». La loi de comportement la plus simple
est la loi newtonienne, selon laquelle les tenseurs des contraintes et des taux de déforma-
tion sont reliés linéairement par l’intermédiaire d’un paramètre appelé viscosité ; c’est ce
que l’on va voir dans la section suivante. L’écoulement d’un fluide dépend foncièrement
de la loi de comportement. Comme le montre la figure 1.5, les lignes de courant varient
fortement selon que le fluide s’écoule comme un fluide newtonien en régime laminaire (à
droite) ou que son écoulement prend la forme d’un écoulement potentiel (à gauche).
Tous les matériaux sont déformables et peuvent être considérés comme fluide si l’on
attend suffisamment longtemps. C’est donc l’échelle de temps qui est importante. On in-
troduit à cet effet un nombre sans dimension dit de Déborah 5 :
tr
De = ,
te
5. Ce nombre a été appelé ainsi en référence à un passage dans la Bible, où la prophétesse
Déborah déclara « les montagnes s’écouleront avant le Seigneur », ce qui fut interprété par les
rhéologues modernes comme la première affirmation que tout s’écoule si on attend suffisamment
longtemps.
1.2 Définition rhéologique d’un fluide 7

Figure 1.5 – Écoulement permanent d’un fluide visqueux autour d’un solide de section
rectangulaire, avec à gauche (a) un écoulement potentiel dans une cellule de Hele-Shaw
(fluide : eau) et à droite (b) un écoulement de Stokes tridimensionnel (Re = 0,02 ; dans
ce dernier cas, on note l’apparition de zones mortes, sièges de vortex – fluide : glycérine).
Source : S. Taneda et D.H. Peregrine in (Van Dyke, 1982, voir figures 5 et 11). Pour l’image
(b) on visualise l’écoulement dans une cellule de Hele-Shaw, qui est un dispositif expéri-
mental composé de deux plaques parallèles, très rapprochées, ce qui permet de créer des
écoulements bidimensionnels. Quoi que dans un régime laminaire (écoulement de Stokes),
de tels écoulements présentent un champ cinématique similaire à celui d’un écoulement
potentiel. Un écoulement est dit potentiel lorsque le champ de vitesse est le gradient d’une
fonction scalaire appelée « potentiel » ϕ. Ce type d’écoulement est très important sur le
plan théorique car il sert à décrire des écoulements de fluide parfait (ou fluide d’Euler),
c’est-à-dire des fluides pour lesquels il n’y a aucune dissipation d’énergie (par frottement
visqueux). En pratique, un écoulement potentiel sert à décrire des écoulements en régime
turbulent loin de toute paroi. Dans le cas présent, l’écoulement potentiel autour d’un obs-
tacle rectangulaire est donc une idéalisation d’un écoulement turbulent autour d’un obs-
tacle sans effet de couche limite et de sillage (c’est-à-dire précisément deux effets dus au
frottement du fluide sur les parois de l’obstacle), des effets qui seront étudiés au chapitre 6 ;
l’écoulement est alors gouverné par un équilibre entre gradient de pression et termes iner-
tiels (accélération). Pour l’image(b), on visualise un écoulement laminaire dit de Stokes.
C’est écoulement purement visqueux, sans effet inertiel. La dynamique de l’écoulement
est alors entièrement commandée par l’équilibre entre termes de frottement visqueux et
gradient de pression. On étudiera ces écoulements au chapitre 6.

avec tr temps de relaxation du matériau et te le temps de l’expérience (ou de l’observation).


Si De ≪ 1, le matériau se comporte comme un fluide et inversement si De ≫ 1, il se
comporte comme un solide. Par exemple, un glacier est fluide à l’échelle géologique (voir
figure 1.6) !
Un fluide peut être compressible, c’est-à-dire le volume qu’il occupe change avec la
pression appliquée. Ainsi, les gaz peuvent facilement changer de volume, mais les liquides
sont caractérisés par une très faible compressibilité. Un fluide compressible peut s’écouler à
volume constant. On dit alors que l’écoulement est isochore. À faible vitesse, un écoulement
d’air est isochore : on peut négliger toute variation de volume du gaz. En revanche, à très
grande vitesse, le gaz va se comprimer et on ne peut plus négliger la compressibilité de l’air ;
un phénomène caractéristique est l’onde de choc (une saute brutale de la masse volumique
du gaz) lors du passage du mur du son par un avion supersonique. En aéronautique, on se
sert ainsi du nombre de Mach, rapport de la vitesse de l’objet sur la vitesse du son, comme
8 Chapitre 1 Propriétés des fluides

Figure 1.6 – Tout s’écoule, même les montagnes ! Vue du glacier rocheux de Lona qui
s’alimente à partir des éboulis rocheux du mont Sasseneire (commune d’Anniviers, VS).
C’est un reliquat de glacier qui est couvert de rochers, et qui s’écoule lentement dans le
lac de Lona.

indice servant à caractériser l’importante de la compressibilité dans la dynamique du gaz.


1.2 Définition rhéologique d’un fluide 9

Figure 1.7 – (a) Passage du mur du son par un McDonnell Douglas F/A-18 Hornet [crédit :
Timothy O’Leary]. L’onde de choc induit un changement brutal de pression, qui provoque
la condensation de la vapeur d’eau et la formation de micro-gouttelettes qui matérialise
l’onde de choc aux abords de l’avion. (b) Interactions d’ondes de choc créées par deux
avions militaires T-38 volant en formation [crédit : NASA]. L’image a été obtenue à l’aide
d’une technique appelée strioscopie (le terme anglais schlieren est également souvent em-
ployé), qui consiste à filtrer la lumière en séparant les parties déviées ou non déviées par le
fluide. Il est ainsi de visualiser les fines zones où le fluide subit des variations significatives
d’indice de réfraction, ce qui est le cas lors du passage du mur du son (compression de
l’air). Les couleurs ont été modifiées numériquement.
10 Chapitre 1 Propriétés des fluides

1.3 Viscosité des fluides

1.3.1 Manifestation à l’échelle macroscopique


Beaucoup de fluides de l’environnement courant sont des fluides newtoniens. Ces fluides
se caractérisent notamment par une dépendance linéaire des contraintes et des vitesses de
déformation. Ainsi, Newton montra que lorsqu’on cisaille un fluide (voir figure 1.8)
– il se produit une force de résistance du fluide contre cette action de cisaillement ;
– cette force est proportionnelle au taux de cisaillement, ici U /h [s−1 ].

Figure 1.8 – Cisaillement d’un fluide entre deux plaques parallèles espacées d’une distance
h ; la plaque supérieure se déplace à la vitesse U .

Si on définit la contrainte de cisaillement τ comme la force par unité de surface [Pa=N/m2 ],


alors on a la relation :
U
τ =µ ,
h
où µ est le coefficient de viscosité dynamique [en Pa·s]. On introduit aussi une viscosité ciné-
matique ν = µ/ϱ [en m2 /s] (cette relation sert par exemple dans la définition du nombre
de Reynolds). L’unité de mesure de la contrainte est le Pascal [Pa], c’est-à-dire 1 Pa = 1
N/m2 . On verra plus loin au chapitre 6 que cette loi empirique s’écrira

τ = µγ̇, (1.1)

avec γ̇ le taux de cisaillement ou gradient de vitesse, qui dans le cas particulier examiné
ici prend la valeur U /h.
La viscosité dépend foncièrement de la température du liquide : en général, elle di-
minue avec la température (plus la température est élevée, plus l’agitation moléculaire
est grande, moins le fluide oppose de résistance). Ainsi, la viscosité de l’eau liquide vaut
1,8 × 10−3 Pa·s pour T = 0 ℃, 1,0 × 10−3 Pa·s pour T = 20 ℃, 0,35 × 10−3 Pa·s pour
T = 80 ℃, et 0,28 × 10−3 Pa·s pour T = 100 ℃. Pour un gaz, c’est l’inverse : on observe
une augmentation de la viscosité avec la température. Le tableau 1.1 donne les valeurs
des viscosités pour l’eau et l’air à température ambiante ainsi que la masse volumique. Le
tableau 1.2 donne la viscosité dynamique pour des produits courants.
À retenir que l’unité de la viscosité dynamique est le Pa·s (unité du système interna-
tional ou USI). Auparavant on employait le poiseuille (1 Po = 1 Pa·s) ou le poise (le plus
souvent le centipoise) : 1 Pa·s = 10 Po = 100 cPo. Pour la viscosité cinématique, on emploie
le m2 /s ; certains ont recours au stokes (St) 1 St = 1 cm2 /s = 10−4 m2 /s et 1 cSt = 1 mm2 /s
= 10−6 m2 /s.
1.3 Viscosité des fluides 11

Tableau 1.1 – Quelques valeurs de viscosité à T = 20 − 30 ℃.


ϱ µ ν
kg/m3 Pa·s m2 /s
eau 1000 10−3 10−6
air 1,17 2×10−5 1,6 × 10−5

Tableau 1.2 – Quelques valeurs de viscosité de matériaux familiers à température ordi-


naire.
µ (Pa·s)
air 2 × 10−5
eau 10−3
huile d’olive 0,1
miel 1 − 10
sirop d’érable 100
bitume 108

1.3.2 Origine physique


La viscosité des gaz monoatomiques dilués peut s’expliquer assez simplement à l’aide
de la théorie cinétique. Pour des gaz polyatomiques ou concentrés, les prédictions de cette
théorie sont un peu moins bonnes. Pour les liquides, le sujet a été abordé depuis longtemps,
mais reste encore très débattu.
Considérons l’expérience de Newton, où le gaz est cisaillé entre deux plaques. À l’échelle
atomique, les molécules vont en moyenne dans la direction x, mais sont également en per-
pétuelle agitation. Considérons deux couches voisines et parallèles de molécules, dont le
mouvement moyen est un glissement relatif selon x. Si le libre parcours moyen 6 des molé-
cules est ℓ, alors l’ordre de grandeur de la séparation entre deux couches dans la direction y
est 2ℓ. Une molécule est animée d’une vitesse fluctuante
√ due à l’agitation thermique, qui est
isotrope et qui prend donc une valeur v(T ) ∝ T dans toutes les directions v = (v, v), et
d’une vitesse moyenne u(y) selon la direction x. La vitesse instantanée est donc la somme
de ces deux vitesses u = (u + v, v).
Considérons un petit volume de contrôle entre deux couches, long de δx, comme le
montre la figure 1.9. Du fait de l’agitation thermique, à chaque instant, à peu près n/6 mo-
lécules passent de l’altitude y + ℓ à y (les autres vont dans les autres directions de l’espace),
où n désigne le nombre moyen de molécules par unité de volume (à ne pas confondre avec
la normale n). Le flux élémentaire de quantité de mouvement pour une particule entrant
dans le volume s’écrit sur la face supérieure (à l’altitude y + ℓ)
 
v(T )u(y + ℓ)
δϕ(y + ℓ) = m(u · n)uδx = m δx,
v(T )2

avec n la normale à la facette. Comme il y a en n/6 particules entrant dans le volume par
unité de temps, on déduit que le flux tangentiel (dans la direction x) s’écrit donc δϕx (y +
ℓ) = nmvu(y + ℓ)δx/6. On fait de même avec la facette intérieure sachant que les flux
latéraux ne comptent pas (flux nul car le volume est pris entre deux couches adjacentes) et

6. Le libre parcours moyen est la distance moyenne parcourue par une molécule entre deux
collisions.
12 Chapitre 1 Propriétés des fluides

Figure 1.9 – Théorie cinétique très simplifiée. On considère un volume de contrôle compris
entre deux couches de glissement à l’échelle moléculaire. On reporte deux trajectoires aux
cotes y − ℓ et y + ℓ. Le volume de contrôle est calé entre les deux couches, et n représente
un vecteur normal orienté de l’intérieur vers l’extérieur de la surface de contrôle.

on tire que le flux est δϕx (y − ℓ) = −nmvu(y − ℓ)δx/6. Le flux total tangentiel par unité
de longueur est donc

δϕx (y + ℓ) + δϕx (y − ℓ) nmv nmv du


ϕt = = (u(y + ℓ) − u(y − ℓ)) ≈ ℓ + O(ℓ),
δx 6 3 dy
quand on fait un développement limité au premier ordre. On peut faire de même avec le
flux normal, mais comme la vitesse fluctuante ne dépend que de la température, on trouve
que les deux composantes élémentaires du flux sont de signe opposé et il n’y a donc pas
de flux de quantité de mouvement dans la direction y. Comme on peut interpréter un flux
de quantité comme une contrainte, on en déduit que ce flux tangentiel équivaut à une
contrainte de frottement tangentiel
du
τ =µ ,
dy
avec
1
µ = nmvℓ
3
le coefficient de viscosité. Grâce à la théorie cinétique, on peut expliquer le comporte-
ment newtonien des gaz, mais également calculer le coefficient de viscosité dynamique,
notamment prévoir sa variation avec la température : µ ∝ T , ce qui est bien vérifié expé-
rimentalement.

1.3.3 Fluides newtoniens et non newtoniens


Dans ce cours, on s’intéresse essentiellement à des fluides newtoniens. Pour un fluide
newtonien à température constante et placé dans un écoulement dit en cisaillement simple,
la contrainte de cisaillement est reliée au taux de cisaillement (gradient de vitesse) par la
relation linéaire (1.1). Autrement dit, si l’on trace le rapport µ = τ /γ̇ en fonction du taux
de cisaillement, on obtient une droite horizontale, comme le montre la figure 1.10.
Tous les fluides ne vérifient pas cette relation ou bien la vérifient partiellement. Par
exemple, l’huile de cuisine est newtonienne, mais la mayonnaise ne l’est pas : si on place
de la mayonnaise sur une assiette et qu’on incline légèrement cette assiette, rien ne se passe.
En fait, il faut exercer une contrainte minimale pour que la mayonnaise s’écoule. On dit
que la mayonnaise possède un seuil de contrainte. On peut faire une expérience en plaçant
1.3 Viscosité des fluides 13

102

rhéoépaississant

newtonien

rhéofluidiant
101
10-1 100 101 102 103

Figure 1.10 – Loi de viscosité pour différents types de fluide. Les fluides newtoniens sont
des fluides pour lesquels la viscosité dynamique µ reste constante indépendamment du
taux de cisaillement γ̇ appliqué au fluide. Les fluides rhéoépaississants (resp. rhéoflui-
diants) sont des fluides non newtoniens pour lesquels la viscosité µ croît (resp. décroît)
avec le taux de cisaillement.

un objet à la surface de la mayonnaise : un cornichon a toutes les chances de rester à la


surface tandis qu’on peut facilement y enfoncer une cuillère. Le seuil de contrainte peut
empêcher la sédimentation d’un corps si la pression exercée par ce corps est inférieure à
ce seuil. Si l’on trace la relation τ = f (γ̇) pour un tel fluide, on obtient une courbe comme
celle reportée sur la figure 1.11, avec une valeur non nulle de la contrainte de cisaillement
quand le taux de cisaillement γ̇ tend vers 0. Un exemple de fluide à seuil est le béton frais :
la mise en place du béton dans des coffrages nécessite que le béton soit suffisamment fluide.
Des tests comme le cône d’Abrams permettent d’évaluer le seuil de contrainte (voir figure
1.12).
Les fluides non newtoniens possèdent des propriétés parfois stupéfiantes qui les dis-
tinguent des fluides newtoniens. Par exemple, l’effet Weissenberg sert à caractériser de
façon simple un comportement non newtonien : un fluide newtonien mis en rotation a ten-
dance à se creuser sous l’effet des forces centrifuges, mais un liquide polymérique (consti-
tué de longues chaînes de macromolécules) s’enroule autour du cylindre (voir figure 1.13)
comme s’il était aspiré.
D’autres fluides n’ont pas de seuil de contrainte, mais une viscosité qui dépend du taux
de cisaillement. On distingue ainsi deux classes de comportement (voir figure 1.10) :

– comportement rhéo-épaississant : plus le taux de cisaillement est important, plus


la résistance du fluide est grande. Cela se traduit souvent par des comportements
expérimentaux de la forme τ ∝ γ̇ n , avec n > 1. Dans les produits alimentaires,
les produits à base d’amidon sont le plus souvent rhéoépaississants (c’est aussi en
partie pour cette raison qu’on les utilise pour « épaissir » une sauce) ;
– comportement rhéofluidifiant : plus le taux de cisaillement est important, plus la
résistance du fluide est faible. Expérimentalement, on observe des variations de la
14 Chapitre 1 Propriétés des fluides

102

101

100
10-3 10-2 10-1 100 101 102

Figure 1.11 – Loi d’écoulement τ = f (γ̇) pour un fluide à seuil. Pour un fluide à seuil,
la contrainte de cisaillement τ tend vers une valeur-seuil τc aux très faibles vitesses de
déformation (γ̇ → 0), alors que pour les fluides newtoniens, la contrainte de cisaillement
τ tend vers 0 quand γ̇ → 0.

Figure 1.12 – Exemples de test de fluidité d’un béton à l’aide d’un cône d’Abrams. Ce test
très simple à mettre en œuvre consiste à remplir de béton un récipient en forme de cône,
à retourner le cône tout en obstruant son ouverture, puis à poser le cône sur un support
horizontal. On soulève alors le cône, le fluide s’affaisse plus ou moins selon la composition
du béton. L’affaissement (hauteur du cône - hauteur du tas) fournit une estimation du seuil
de contrainte (Barnes, 2000).

forme τ ∝ γ̇ n , avec n < 1. Le ketchup est un produit rhéofluidifiant. Certaines


peintures possèdent cette propriété pour faciliter leur application ; elles peuvent
également être thixotropes : l’application d’une contrainte provoque une déstructu-
ration du matériau, entraînant une chute de viscosité, qui varie au cours du temps (si
le matériau est laissé au repos, il retrouve sa structure originale et donc sa viscosité
originale).
1.3 Viscosité des fluides 15

Figure 1.13 – Effet Weissenberg. C’est la remontée d’un liquide polymérique le long d’un
cylindre plongé dans un bain et mis en rotation.

À noter que la plupart des matériaux un tant soit peu complexes sont non newtoniens,
mais on emploie fréquemment l’approximation de fluide newtonien car assez souvent on
travaille sur une gamme restreinte de taux de cisaillement et que dans ce cas-là, l’approxi-
mation peut être correcte. Par exemple, on parle de viscosité d’un glacier lorsqu’on fait des
calculs de fluage approximatifs sur de très grandes échelles de temps.
16 Chapitre 1 Propriétés des fluides

1.4 Tension de surface

1.4.1 Mise en évidence et définition


La tension de surface est une propriété des fluides, qui sont attirés ou repoussés lors-
qu’ils sont en contact avec un solide, un liquide, ou un gaz. Cette propriété est importante
puisqu’elle explique la stabilité des gouttes de pluie dans l’atmosphère, les larmes du vin,
le déplacement des insectes à la surface de l’eau, les propriétés anti-adhérence de certains
ustensiles de cuisine, les émulsions en cuisine, l’effet du savon, les remontées capillaires
dans les solides poreux, etc. La séquence de photographies 1.14 montre comment sous
l’effet de la tension de surface, un jet liquide se scinde et forme une goutte. La tension de
surface est un phénomène général que l’on rencontre pour tous les fluides ; toutefois, selon
la nature du fluide, l’effet de la tension de surface peut amener à des phénomènes d’allure
différente comme l’illustre la figure 1.15 dans le cas de ressauts capillaires avec des fluides
newtonien et non newtonien.

Figure 1.14 – Formation d’une goutte. Les ondes de surface ainsi que la rupture de la
goutte sont commandées par les effets de tension de surface. Source : Andrew Davidhazy.

À l’interface entre deux fluides, il existe des interactions moléculaires en général de


répulsion : les milieux n’étant pas miscibles, il existe une force à la surface de contact qui
permet de séparer les deux fluides et éviter leur imbrication ou leur mélange. On appelle
tension de surface ou tension capillaire cette force surfacique permettant de maintenir deux
1.4 Tension de surface 17

Figure 1.15 – (a) Effet de la tension de surface provoquant une rupture de symétrie dans
le ressaut circulaire dans le cas d’une fluide non newtonien. (b) Formation d’un ressaut
capillaire avec de l’eau dans un évier. Crédit : John W. M. Bush.

fluides en contact le long d’une interface commune. On la note ici γ [Pa·m]. On l’exprime
parfois aussi comme une énergie par unité de surface [J/m2 ]. La tension de surface de l’eau
en contact avec l’air est γ = 70 × 10−3 Pa·m ; le tableau 1.3 fournit quelques valeurs de
tension de surface.

Tableau 1.3 – Tension de surface γ de quelques liquides à température ambiante ou à celle


indiquée entre parenthèses

Fluide γ [Pa·m]
huile silicone 20 × 10−3
eau 70 × 10−3
éthanol 23 × 10−3
glycérol 63 × 10−3
mercure 0,485
hélium (à 4 K) 10−4
verre fondu (1500 K) 0,3

Si l’on considère maintenant un liquide le long d’une paroi solide, on observe l’effet
inverse : il existe des forces d’adhésion. On dira le plus souvent que le fluide est mouillant
s’il est attiré par le solide : une goutte d’eau a ainsi le plus souvent le caractère d’un fluide
mouillant. On dit qu’il est non mouillant lorsqu’il est repoussé par la surface solide ; c’est
par exemple ce qu’on cherche à produire en fabriquant des ustensiles de cuisine avec des
revêtements en téflon pour éviter l’adhésion des graisses ou bien quand on farte les skis
avec des farts fluorés. La figure 1.16 montre un exemple d’application en le génie civil avec
la couverture du stade de la Maracaña à Rio-de-Janeiro (Brésil). La figure 1.17 montre la
forme d’une goutte sur un support plan en fonction de son caractère mouillant. L’angle
que forme la goutte avec le support solide est appelé angle de contact. Pour un fluide en
équilibre statique, c’est une grandeur constante, qui ne dépend que des propriétés (énergies
18 Chapitre 1 Propriétés des fluides

de surface) du solide, du liquide, et du gaz. Si le fluide n’est plus au repos, la valeur de l’angle
varie avec la vitesse et la direction de l’écoulement.

Figure 1.16 – Pour le projet de réhabilitation du stade Maracanã de Rio de Janeiro pour la
Coupe du monde de football 2014 et les Jeux olympiques de 2016, les concepteurs ont prévu
de couvrir les gradins à l’aide d’une enveloppe comportant un film plastique couvert de
téflon pour éviter l’imprégnation (qui serait préjudiciable au poids que doivent supporter
les poutres de la structures) et faciliter le drainage (dans un climat subtropical, les pluies
peuvent être très intenses). Source : [Link]

Figure 1.17 – Goutte sur une surface solide dans le cas d’un fluide au repos qui (a)
mouillant (θ < π/2) ou (b) non mouillant (θ > π/2). L’angle de contact est noté θ.

Considérons un cadre métallique surmonté d’une barre mobile. On plonge l’ensemble


dans de l’eau savonneuse (la même solution qui sert à faire des bulles de savon), puis on
le retire. On constate que la barre roule immédiatement vers la gauche. Il faut exercer une
force
F = 2γℓ,
 pour immobiliser la barre. Le facteur 2 correspond aux deux interfaces liquide/air de part
et d’autre du film (voir figure 1.18(c)).
Cette expérience montre donc que la force de tension agit comme une force normale
(à la barre) proportionnelle à la longueur de film (en contact avec la barre). De manière
1.4 Tension de surface 19

Figure 1.18 – Quand on immerge un profilé métallique avec une barre mobile dans de
l’eau savonneuse, la tension de surface entre le film de savon (en hachures bleues) crée
une force normale à la barre. (a) Vue du dessus. (b) Vue de profil. (c) Agrandissement et
bilan des forces au niveau du film de savon.

générale, la force résultant de la tension de surface sur tout élément de longueur dℓ de la


surface libre orientée par la normale n est pour un fluide au repos près d’une paroi solide :

dF = γn × dℓ. (1.2)

C’est la force élémentaire exercée par le fluide sur la paroi solide.


Si on prend par une surface solide en contact statique avec un liquide (voir figure 1.19),
on trouve  
sin θ
F = ℓγt = ℓγ  − cos θ  (1.3)
0
avec ℓ le périmètre de l’objet en contact avec l’interface et θ l’angle de l’interface que l’on
appelle angle contact. On note ainsi que la composante verticale de la force est maximale
à l’arrachage, c’est-à-dire lorsqu’on retire l’objet du liquide et que la force de tension est
orientée verticalement (θ → 0 dans l’équation ci-dessus et pour une paroi verticale).
Cette force (1.2) représente la force exercée par le fluide sur une paroi solide. Inversement
la force exercée par la paroi sur le fluide est −F compte du principe d’action et de réaction
(appelé encore 3e principe de Newton). Par la suite, on gardera en tête cette convention se-
lon que l’on est amené à établir un bilan de forces sur un fluide ou calculer la force exercée
par le fluide sur un solide.

1.4.2 Mesure de la tension de surface


C’est ce principe qui est exploité dans un appareil appelé « tensiomètre » (de Lecomte
du Noüy) qui sert à mesurer la tension de surface : il s’agit de placer un petit anneau à la
surface du liquide dont on veut mesurer la tension, puis de mesurer la force nécessaire à son
soulèvement. Si le rayon intérieur est R1 , le rayon extérieur R2 , l’épaisseur de l’anneau
20 Chapitre 1 Propriétés des fluides

Figure 1.19 – La tension de surface crée une force normale au plan (dℓ, n) exercée par le
fluide sur la paroi solide. La direction de cette force est donc donnée par t.

e, la force due à la tension de surface du fluide a deux contributions correspondant aux


actions sur les périmètres interne et externe

F1 = tension de surface × longueur × angle de contact = γ × 2πR1 × cos θ,

où, comme le fluide s’accroche à la face inférieure de l’anneau, il faut considérer qu’au
moment où l’anneau est arraché du fluide, l’angle de contact θ vaut π/2. De même, on a

F2 = γ × 2πR2 × cos θ.

Ces deux forces sont orientées vers le bas tout comme le poids de l’anneau (qui vaut P =
ρgeπ(R22 − R12 )). La somme des forces orientées vers le bas s’écrit donc

F = F1 + F2 + P = 2πγ(R1 + R2 ) + ρgeπ(R22 − R12 ).

Si on suppose l’équilibre des forces, alors la force que doit appliquer l’opérateur est de
direction opposée et de même norme. En général, le poids de l’anneau est très faible. De
plus, l’anneau a de grands rayons R1 et R2 et une petite largeur (R2 − R1 ≪ R̄ = 12 (R2 +
R1 )). En conséquence, si on néglige le poids et on approche les rayons R1 et R2 par le
rayon moyen R̄, on déduit l’approximation :

F ≈ 4π R̄γ.

Si on peut mesurer de façon précise la tension de surface avec ce simple appareil, on


préfère souvent aujourd’hui des méthodes optiques comme la déformation d’une goutte
sur un substrat (ce qui permet d’accéder à l’angle de contact et à la tension de surface) ou
sortant d’une pipette (Hansen & Rødsrud, 1991).

1.4.3 Loi de Laplace


Quand on place une petite entité de fluide dans un autre fluide, cette entité isolée
prend la forme d’une goutte sphérique si rien ne vient (comme un mouvement du fluide
1.4 Tension de surface 21

Figure 1.20 – Tensiomètre de Noüy.

environnant) s’opposer à cette forme. En effet, la forme sphérique est la forme qui minimise
l’énergie de surface, c’est-à-dire l’énergie que doit dépenser la particule pour éviter que du
fluide environnant ne pénètre dans la goutte 7 .
Considérons une goutte de rayon R d’un fluide au repos immergée dans un autre
fluide au repos. La pression dans la goutte est pi ; celle dans le fluide extérieur est pe ; voir
figure 1.21. La goutte est à l’équilibre si le travail des forces de surface est contrebalancé
par le travail des forces de pression (on suppose qu’on augmente virtuellement le rayon
d’un incrément dR et on impose que la goutte retrouve sa position d’équilibre, donc tous
les travaux des différentes forces doivent se compenser) :

 pression (force de volume) : pression × incré-


– travail élémentaire des forces δWp de
ment de volume = −∆p × d 43 πR3 , avec ∆p = pi − pe ;

 t de tension (force de surface) : tension γ × incré-


– travail élémentaire des forces W
ment de surface = γ × d 4πR2 .

Figure 1.21 – Goutte en équilibre.

7. Ce résultat peut se montrer à l’aide du théorème isopérimétrique en dimension 3.


22 Chapitre 1 Propriétés des fluides

On doit avoir δWp + δWt = 0. En différentiant, puis en simplifiant, on trouve :


∆p = pi − pe = . (1.4)
R

C’est la loi de Laplace 8 . À travers toute interface entre deux fluides, il existe une saute de
pression égale à 2γ/R.

1.4.4 Loi de Laplace-Young


Cette loi peut se généraliser à des surfaces libres non sphériques. Ainsi, à travers une
surface séparant deux fluides, on a une variation brutale de pression à travers l’interface
 
1 1
∆p = pi − pe = γ + , (1.5)
Rx Ry

avec Rx et Ry les rayons de courbure dans les directions x et y. C’est la loi de Laplace-
Young.
Attention, courbure et rayon de courbure sont des quantités algébriques. En mathé-
matiques, on montre qu’en dimension 2 (voir figure 1.22), la courbure C et le rayon de
courbure R = 1/C d’une courbe d’équation y = f (x) dans un système cartésien de
coordonnées sont définis de la façon suivante

f ′′ 1 (1 + f 2 )3/2
C= et R = = . (1.6)
(1 + f ′ 2 )3/2 C f ′′

Figure 1.22 – Rayon de courbure d’une fonction en dimension 2.

En dimension 3 (voir figure 1.23), ce résultat se généralise en considérant que toute


surface z = f (x, y) (dans un système de coordonnées cartésiennes) peut être caractérisée
par l’intersection avec des plans x = cste et y = cst. On peut donc définir un rayon de

8. Pierre-Simon Laplace (1749–1827) a été un mécanicien et mathématicien français à la fin du


xviiie siècle et début du xixe siècle. Ses travaux ont porté sur des problèmes de mécanique céleste,
où il analysa l’interaction à l’aide d’équations différentielles, de mathématiques (loi de probabilité,
transformée de Laplace), et de la thermomécanique des fluides (changement d’état des corps).
1.4 Tension de surface 23

courbure Rx (rayon de courbure de la courbe fx résultant de l’intersection de la surface


z = f (x, y) et du plan x = cste)

(1 + (∂x f )2 )3/2
Rx = .
∂xx f

Figure 1.23 – Rayon de courbure d’une fonction en dimension 3.

Attention à quelques subtilités : 


– Si on considère une bulle sphérique au lieu d’une goutte, l’intérieur et l’extérieur de
la bulle sont composés de gaz et ils sont séparés par un film avec deux interfaces,
donc la loi de Laplace est dans ce cas particulier
γ
∆p = pi − pe = 4 . (1.7)
R
Il en est de même pour la loi de Laplace-Young appliquée à un film liquide entouré
d’un fluide de part et d’autre de ses interfaces.
– Il faut donc garder en mémoire que le rayon de courbure est algébrique : en mathé-
matiques, la convention est R > 0 pour une surface convexe (f ′′ > 0) et R < 0
pour une surface concave (f ′′ < 0). Mais on emploie une convention différente : la
convexité (concavité) se définit par rapport à la forme de l’interface enveloppant le
volume de fluide. Ainsi lorsqu’on emploie la loi de Laplace avec une surface libre
concave (comme dans le cas de la remontée capillaire d’un fluide mouillant, voir
l’exemple de la loi de Jurin plus bas) : la pression du fluide au sein de la goutte est
24 Chapitre 1 Propriétés des fluides

alors plus petite qu’à l’extérieur (voir figure 1.24). Dans ce cas précis, le fluide étant
placé sous la surface du ménisque, la surface est convexe du point de vue mathéma-
tique, mais concave du point de vue du fluide.

Figure 1.24 – Ménisque dans un tube avec (a) fluide non mouillant (interface convexe
donc R > 0 et pi > pe ) et (b) fluide mouillant (interface concave donc R < 0 et pi < pe ).

1.4.5 Remontée capillaire et loi de Jurin

Remontée capillaire

La tension de surface permet d’expliquer la remontée capillaire le long d’une paroi so-
lide. En effet, expérimentalement on observe que la surface libre d’un liquide ne forme pas
un angle droit avec une paroi, mais est légèrement incurvée vers le haut (liquide mouillant)
ou vers le bas (liquide non mouillant). L’ordre de grandeur de la remontée capillaire est ob-
tenu en égalant la pression (supposée hydrostatique) due à la gravité et la saute de pression
due aux forces capillaires, ce qui donne d’après l’équation (1.5)
γ
ϱgh ≈ , (1.8)
|R|

avec Rx = R le rayon de courbure (dans le plan Oxz) et h la remontée capillaire, Ry → ∞


et où l’on a négligé la pression atmosphérique (voir figure 1.25). En faisant l’approximation
R ∼ h, on déduit l’ordre de grandeur suivant
 
2 γ
h =O .
ϱg

Ce calcul peut se faire plus rigoureusement en intégrant l’équation (1.8) et en se servant


de la définition (1.6) du rayon de courbure

(1 + zs′2 )3/2
R(x) = − ,
zs′′
1.4 Tension de surface 25

Figure 1.25 – Remontée capillaire le long d’une paroi solide dans le cas d’un fluide
mouillant.

où zs (x) est l’équation de la surface libre et le signe négatif est justifié par le fait que le
rayon de courbure est négatif pour une surface concave (avec toujours la convexité/con-
cavité définie du point de vue du liquide). Anticipant le principe de l’hydrostatique (voir
chap. 3) selon lequel la variation de pression hydrostatique est proportionnelle à la diffé-
rence d’altitude pondérée du poids volumique ϱg, on peut écrire que la pression p en tout
point au sein du fluide situé à l’altitude z est
γ
p(z) = ϱg(zs − z) + pa + ,
R
avec pa la pression atmosphérique et zs − z la différence d’altitude. Le long du plan hori-
zontal z = 0, la pression vaut la pression atmosphérique (voir chap. 3), et donc l’équation
différentielle de la surface libre s’écrit :
zs′′
ϱgzs = γ . (1.9)
(1 + zs′2 )3/2
Pour résoudre cette équation, on a besoin d’une condition aux limites. Celle-ci est donnée
expérimentalement par l’angle que forme le liquide avec la paroi solide (l’angle de contact).
En partant de l’équation différentielle (1.9) sujette à la condition aux limites zs′ (0) =
cotanθ, en la multipliant par zs′ , on trouve que l’équation différentielle (1.9) est équivalente
à la différentielle exacte !
1 2 γ 1
d z + p = 0,
2 s ϱg 1 + zs′2
p
ce qui veut dire que la constante d’intégration ψ = zs2 + 2γ/(ϱg 1 + zs′2 ) se conserve le
long de zs . Comme la surface libre doit devenir horizontale quand x est loin de la paroi,
on trouve que cette fonction ψ doit être égale à γ/(ϱg) le long de zs (car zs′ → 0 et zs → 0
quand x → −∞).
L’équation différentielle non linéaire du premier ordre qui en résulte est assez com-
pliquée, mais on peut obtenir la remontée capillaire sans la résoudre. En se servant de la
condition aux limites zs′ (0) = cotanθ et en posant h = zs (0), on trouve finalement
1 2 γ 1 γ γ
zs + p = ⇒ h2 = 2 (1 − sin θ).
2 ϱg 1 + zs′2 ϱg ϱg
26 Chapitre 1 Propriétés des fluides

Loi de Jurin

Une manifestation des effets de tension de surface est la remontée capillaire due à la
dépression locale causée par la courbure de la surface libre. Considérons un tube de petites
dimensions (diamètre 2r petit devant la hauteur du tube) plongé dans un liquide de masse
volumique ϱ. La pression juste sous l’interface (point A sur la figure 1.26) est
γ
PA = pa + 2 ,
R
où R désigne le rayon de courbure (R < 0 compte tenu de la forme du ménisque) de
la surface libre supposée de forme hémisphérique et où la pression extérieure pa est la
pression atmosphérique.

Figure 1.26 – Remontée capillaire le long d’un tube cylindrique. L’insert montre le détail
du ménisque et la relation entre rayon de courbure R, rayon du capillaire r et angle de
contact θ.

Ce rayon de courbure peut être relié au diamètre du tube et à l’angle de contact de la


façon suivante : r = R cos θ. Au point B, la loi de l’hydrostatique montre que la pression
est liée à la différence d’altitudes entre les points A et B (voir chapitre 3) :

PB = PA + ϱgh,

or le point B étant à la même altitude que la surface libre non perturbée du liquide, la
pression doit être égale à la pression atmosphérique pa . On en déduit donc la remontée
capillaire
2γ cos θ
h= . (1.10)
ϱgr
1.4 Tension de surface 27

C’est la loi de Jurin 9 .


On peut démontrer la loi de Jurin en considérant non pas l’égalité des pressions, mais
en faisant un bilan des forces sur le volume de contrôle V représentant le volume de fluide
qui a été aspiré dans le tube (voir figure 1.27). En se servant du principe d’action et de
réaction, on peut calculer la composante verticale de la force capillaire élémentaire exercée
par un élément dℓ de la paroi du tube sur le fluide :

dFc = γ cos θdℓ.

Compte tenu de la symétrie radiale du problème, le calcul de la composante horizontale


n’est pas ici utile. L’intégration donne F = 2πr cos θ. Le volume de contrôle est soumis à
l’action de la pesanteur. Le poids est

Fp = ϱgV = ϱgπr2 h.

Au repos, il y a équilibre des forces Fc = Fp , et on en déduit immédiatement la loi de Jurin


(1.10).

Figure 1.27 – Équilibre des forces de tension de surface et de pesanteur pour un volume
de contrôle V (en hachures bleues) compris entre les points A et B. On néglige le volume
de volume contenu dans le ménisque (au-dessus du point A).

9. James Jurin (1684-1750) était un médecin anglais, également versé dans la mécanique. On
lui doit notamment les premières études épidémiologiques sur la variole et les moyens de s’en
prémunir par la « variolisation » (inoculation de substance suppurant des plaies d’un malade peu
atteint chez un patient sain), une technique venue d’Asie et qui est l’ancêtre de la vaccination.
Fervent défenseur de Newton, il s’est beaucoup intéressé à la mécanique, et en particulier à la
remontée des liquides dans les tubes capillaires. La loi expérimentale porte son nom.
CHAPITRE 2
Similitude

2.1 Théorie de la similitude

2.1.1 Objet de la théorie de la similitude

P
aR thÉoRie de la similitude, on entend aussi bien l’analyse des dimensions (uni-
tés physiques) des paramètres d’un problème, l’usage de nombres sans dimen-
sion que le support théorique permettant d’interpréter les expériences réalisées
à petite échelle et visant à reproduire des phénomènes complexes (à grande échelle). La
« théorie de la similitude » est donc un ensemble de règles qui vise à :
– proposer des nombres sans dimension 1 tels que le nombre de Reynolds ou le nombre
de Froude ;
– simplifier les équations de base en supprimant les termes négligeables ;
– diminuer le nombre de paramètres pertinents nécessaires à l’étude expérimentale
(mais également numérique ou théorique) des phénomènes ;
– établir les critères à respecter pour qu’une expérience à échelle réduite soit repré-
sentative d’un phénomène en grandeur réelle (on dit alors que l’expérience est en
similitude avec le phénomène) ;
– fournir les relations de changement d’échelle entre expériences.

♣ Exemple. – Il est souvent très difficile de calculer numériquement ou théorique-


ment le fonctionnement d’un ouvrage hydraulique ou le comportement d’un écoulement.
Si cela est possible, il peut être très coûteux (en temps, en argent) de faire une étude com-
plète. Il peut alors être intéressant de procéder à des essais à échelle réduite en laboratoire
sur des maquettes. La question est comment utiliser les données obtenues à échelle réduite
pour déduire les caractéristiques du phénomène en grandeur réelle. ⊓ ⊔
Par exemple, une avalanche de neige ou de rochers peut provoquer, en cas d’impact
avec une étendue d’eau, une vague dite d’impulsion. Le phénomène est difficile à étudier,
notamment à cause du couplage complexe entre l’écoulement gravitaire et l’eau. Si dans
le cadre d’une étude d’ingénierie, par exemple pour dimensionner une hauteur de barrage
suffisante, on souhaite calculer les caractéristiques de la vague, une façon de procéder
est de réaliser un modèle réduit (voir figure 2.1). Ainsi, pour évaluer la vitesse v et la
hauteur η d’une vague d’impulsion créée par une avalanche entrant avec une vitesse u
1. c’est-à-dire qui n’ont pas de dimension (unité) physique.

29
30 Chapitre 2 Similitude

Figure 2.1 – (a) Vague d’impulsion créée par un éboulement rocheux de 300 000 m3 dans
un lac morainique sous le glacier de Grindelwald (BE) le 22 mai 2009. (b) Vue du lac d’ac-
cumulation du barrage du Vajont en Italie ; le 9 octobre 1963, peu de temps après la mise
en eau du barrage, une masse d’environ 300 Mm3 de terre glissa dans le lac, provoquant
une vague d’impulsion qui passa par-dessus le barrage et s’engouffra dans défilé. Cette
vague dévasta plusieurs villages, dont le gros bourg de Longarane, et fit environ 2000 morts.
C’est la plus grosse catastrophe récente impliquant un barrage en Europe. Sources : Tages
Anzeiger et (Paronuzzi et al., 2021).

dans un lac d’altitude et impliquant une masse m de neige, on peut être amené à réaliser des
expériences à petite échelle qui permettent de mesurer vitesse v et hauteur η en fonction
des caractéristiques de l’avalanche (u, m, etc.) et des conditions hydrauliques (θ, h0 , etc.)
(voir figure 2.2). L’expérience est d’autant plus longue à réaliser qu’il existe de variables
dont dépendent les caractéristiques de la vague d’impulsion. Deux questions se posent
alors :

– Comment passer des mesures en laboratoire aux valeurs représentant ce qui passe
en grandeur un ?
– Si on tient compte de toutes les variables du problème, il faudrait réaliser un grand
nombre d’expériences. Existe-t-il un moyen de déterminer le degré de liberté du
problème en connaissant le nombre total de variables du problème ?

2.1.2 Invariance d’échelle


En filigrane, il existe une notion essentielle en physique : la notion d’invariance. C’est
parce que les lois de la physique sont invariantes par rapport à tout changement d’unité
qu’elles peuvent se mettre sous des formes sans dimension ou bien qu’elles peuvent être
valables pour une large plage d’échelles de temps et d’espace. Cette notion d’invariance
permet de déboucher sur l’auto-similarité de certains phénomènes physiques. Un phéno-
mène qui varie au cours du temps est dit auto-similaire si les variations spatiales de ses
propriétés à différents moments se déduisent les unes des autres par une simple transfor-
2.1 Théorie de la similitude 31

(a)

(b)
Figure 2.2 – (a) Vague d’impulsion créée dans le laboratoire du LHE en laissant glisser
une masse granulaire composée de billes en argile expansée. Avec une caméra à grande
cadence de prise d’images, on peut suivre le mouvement des particules et la formation de
la vague d’impulsion. (b) Schéma de principe.

mation similaire. En bref, si par simple translation, rotation, et étirement, toutes les courbes
peuvent être ramenées à une seule courbe maîtresse, alors le phénomène est auto-similaire.

Les solutions auto-similaires sont intéressantes à plus d’un titre :

– l’existence d’une solution auto-similaire permet de comprendre analytiquement un


processus physique complexe, notamment le comportement à court/long terme d’une
solution ;
– la mise en évidence de l’auto-similarité fournit un moyen pratique de représenter
une fonctions à plusieurs variables d’une façon simple et riche en interprétation
physique ;
– expérimentalement, les données issues de conditions expérimentales différentes
tombent sur une courbe unique si on choisit de les représenter à l’aide des variables
auto-similaires ;
– il est possible de réduire une équation aux dérivées partielles en différentielle or-
dinaire et/ou de réduire l’ordre de l’équation différentielle, ce qui permet parfois
d’arriver à des solutions analytiques.

Pour bien comprendre cette notion d’invariance, on peut se servir des connaissances
acquises en géométrie. Par exemple, des triangles sont dits similaires géométriquement si
32 Chapitre 2 Similitude

le rapport de leurs longueurs reste identique (voir figure 2.3)

a′ b′ c′
λ= = = ,
a b c
avec λ le rapport de similitude, le facteur d’échelle, ou l’échelle. On parle de transformation
isomorphe quand on transforme un triangle en un autre par élongation de ses côtés d’un
facteur identique λ.
Il est possible de généraliser cette notion en considérant des rapports de longueur
différents selon les axes du plan. Ainsi, une transformation affine conserve les rapports de
longueur, avec des rapports différents selon les axes (voir figure 2.3)

a′ b′
λx = et λy = ,
a b
avec λx et λy les rapports selon l’horizontale et la verticale. Lors d’une transformation
affine, on note que
– certaines quantités sont conservées. On parle d’invariant. Par exemple le rapport
de la surface S et du produit des demis axes :

S S′
s= = ′ ′ = π.
ab ab
– d’autres quantités ne le sont pas. Par exemple le périmètre n’est pas invariant
Z π/2 p
P =4 a2 cos2 θ + b2 sin2 θdθ
0

Figure 2.3 – (a) Transformation isomorphe de triangles. (b) transformation affine d’une
ellipse.

Pourquoi certaines quantités se conservent et d’autres non ? On parle de loi d’échelle


pour définir la relation de proportionnalité entre une certaine grandeur et l’échelle (ici
géométrique) du problème :
– le périmètre P ∝ ℓ,
– la surface S ∝ ℓ2 ,
– le volume V ∝ ℓ3 ,
avec ℓ une échelle caractéristique de l’objet (voir figure 2.4). Selon la dimension de la gran-
deur et le degré de liberté de la transformation, il est possible d’obtenir plus ou moins
2.2 Unités de mesure 33

simplement la relation qui lie cette grandeur à l’échelle ou bien aux rapports de change-
ment d’échelle. Par exemple, dans le cas de la transformation cercle (rayon a = b) en ellipse
(de demis grand et petit axes a et b) par une transformation affine (avec deux degrés de
liberté λx et λy ), on trouve que le périmètre de l’ellipse vaut
Z π/2 p Z π/2 q
P′ = 4 a′2 cos2 θ + b′2 sin2 θdθ = 4 a2 λ2x cos2 θ + a2 λ2y sin2 θdθ.
0 0

En introduisant r = λy /λx et P = 2πa, on peut écrire ce périmètre sous la forme d’un


rapport :
Z π/2 p
P′ 2λx 2λx
= f (λx ,λy ) = cos2 θ + r2 sin2 θdθ = E(1 − r2 ),
P π 0 π

avec E une fonction spéciale dite intégrale elliptique complète. Le périmètre P ′ est donc
proportionnel à P via un coefficient f qui dépend des deux paramètres d’échelle λx et λy .
Dans ce cas-ci, il n’est pas possible de relier simplement par un simple argument dimen-
sionnel la grandeur (périmètre) aux échelles de transformation.

⇝ La théorie de la similitude cherche à prédéterminer la structure des dépendances


entre variables et paramètre(s) d’échelle du problème.

Figure 2.4 – Longueur caractéristique d’un objet.

2.2 Unités de mesure


Dans ce cours, on utilise les unités du système international ou système métrique dé-
cimal 2 . Ce système repose sur 7 unités fondamentales :
– longueur : le mètre [m] ;
– masse : le kilogramme [kg] ;
– temps : la seconde [s]
2. Le système métrique fut instauré sous la Révolution française pour remplacer les unités
employées sous l’Ancien Régime (poise, pied, etc.). La définition et l’usage des mesures ont été
fixés à la fin du xixe siècle et au xxe siècle par la Conférence générale des poids et mesures. Seuls
quelques pays, dont le Royaume-Uni et les États-Unis, n’ont pas encore adopté le système métrique.
34 Chapitre 2 Similitude

– intensité électrique : l’ampère [A] ;


– température : le kelvin [K] ;
– intensité lumineuse : le candela [cd] ;
– quantité de matière : la mole [mol].
Chaque mesure est associée à un symbole, dont la typographie a été fixée. On se sert soit
de noms propres (le symbole commence alors par une majuscule), soit des unités de base.
Par exemple :
– force : le newton [N] (1 N = 1 kg·m/s2 ) ;
– pression : le pascal [Pa] (1 Pa = 1 kg·m−1 ·s−2 ) ;
– vitesse : [m/s] ;
– masse volumique : [kg/m3 ] ;
– accélération : [m/s2 ] ;
– surface : [m2 ] ;
– débit : [m3 /s] ;
– énergie : le joule (1 J = 1 kg·m2 /s2 ) ;
– puissance : le watt (1 W = 1 kg·m2 /s3 ).
On introduit des puissances de 10 pour pondérer l’unité. Les plus usuelles en mécanique
sont données dans le tableau 2.1.

Tableau 2.1 – Nom des puissances de 10 et symbole associé.


Nom Puissance de 10 symbole
micro 10−6 µ
milli 10−3 m
centi 10−2 c
déci 10−1 d
déca 101 da
hecto 102 h
kilo 103 k
mega 106 M

Quelques rappels :
– les unités sont en caractère roman et non en italique : 12 m et non 12m ;
– les unités sont séparées par un espace du nombre qui les précède : 12 m et non 12m ;
– les noms propres qui ont servi à fabriquer des unités deviennent des noms ordinaires
et s’accordent en conséquence. Il faut ainsi noter qu’il n’y a pas de majuscule pour
la première lettre du nom. La seule exception concerne les degrés : on écrit « degré
Celsius » et « degré Fahrenheit » ;
– on écrit 0 ℃ (0 degrés Celsius 3 ) et 273 K (273 kelvins) ;
3. Anders Celsius (1701–1744) est un savant suédois, professeur d’astronomie à l’université
d’Uppsala. Il est à l’origine d’une échelle relative des températures dont l’unité, le degré Celsius
(ºC), honore son nom. Il participa également à une expédition dirigée par l’astronome français
Pierre Louis Maupertuis dans la vallée de la Torne, dans le nord de la Suède (Laponie). L’objectif
était de mesurer la longueur d’un arc de méridien de 1º afin de savoir si la terre était aplatie ou
non au niveau des pôles ; il fut montré que, conformément aux prédictions de Newton, la terre était
bien un sphéroïde aplati.
2.3 Principaux nombres adimensionnels 35

– certains noms d’unité coïncident avec leur symbole ; c’est le cas du bar par exemple.
Dans ce cas-là, il est possible d’écrire 10 bar ou bien 10 bars selon que bar est pris
comme un symbole (invariable) ou un nom (à accorder en conséquence).
Dans la vie courante, on emploie souvent des unités différentes : le litre [ℓ, l, ou L] pour
les volumes, le bar [bar] pour la pression atmosphérique, etc. À noter que pour le litre
admet plusieurs symboles. Initialement, le symbole était la lettre « l » minuscule, mais
pour la plupart des polices de caractères, elle se distingue mal du chiffre 1. Aussi, on lui
substitue souvent la lettre L majuscule ou la lettre ℓ rond. Certaines unités qui n’appartient
pas au système international restent d’un emploi courant. Par exemple, pour la quantité
d’énergie absorbée ou dépensée par des êtres vivants, on parle plus souvent en calories
(symbole cal) qu’en joules. Initialement, la calorie a été introduite comme la quantité de
chaleur qu’il faut apporter pour élever de 1 ℃ la température d’un gramme d’eau. Toutefois,
cette définition est peu rigoureuse car la quantité de chaleur nécessaire dépend en fait de
la pression et de la température initiale de l’eau. Aujourd’hui, il est courant d’employer la
définition suivante
1 cal = 4,184 joules.
On considère que la ration alimentaire d’un homme sédentaire de 70 kg est voisine de 2800
kcal (11,7 kJ) s’il veut couvrir ses besoins journaliers. Pour les unités de puissance, prin-
cipalement des véhicules automobiles, on parle souvent en chevaux-vapeur (CV) 4 , dont
l’origine remonte au xixe siècle quand les machines à vapeur ont commencé à être substi-
tuées aux chevaux pour la traction des véhicules. Le taux de conversion est :

1 CV = 736 W.

On peut utiliser un petit moyen mnémotechnique pour décomposer une unité phy-
sique quelconque en unités fondamentales. Prenons l’exemple du joule ; le joule sert comme
unité pour l’énergie et le travail. Le travail d’une force, c’est une force multipliée par une
distance, donc on a :

travail = force × longueur = N · m = kg · m2 /s2 .

2.3 Principaux nombres adimensionnels


En mécanique des fluides, on est souvent amené à manipuler des groupes de variables
sans dimension, appelés « nombre adimensionnel » ou « rapport de similitude ». Ces
groupes sont construits en faisant des rapports entre des termes apparaissant dans les
équations du mouvement, ce qui permet de les interpréter physiquement. On distingue
ainsi
– le nombre de Reynolds
ϱuℓ
Re = , (2.1)
µ
avec ℓ une échelle de longueur, u une échelle de vitesse, µ la viscosité du fluide, et ϱ
sa masse volumique. Le nombre de Reynolds est le plus souvent interprété comme
4. En France et en Belgique, il existe un cheval-vapeur fiscal, qui sert à établir une grille de
taxation en fonction de la puissance et du rejet en CO2 des véhicules. Les Anglais emploient le
« horse power » (hp), avec 1 hp = 746 W.
36 Chapitre 2 Similitude

le rapport des forces d’inertie sur les forces de viscosité. Il sert notamment à classer
le régime d’écoulement en distinguant les écoulements laminaires (Re ≪ 1) et les
écoulements turbulents (Re ≫ 1). Si on introduit ν la viscosité cinématique du
fluide (ν = µ/ϱf avec ϱf la masse volumique du fluide), alors on a aussi : Re =
uℓ/ν ;
– le nombre de Stokes
tp
St = ,
tf
avec tp le temps de relaxation de la particule (le temps typique de variation de la vi-
tesse quand on perturbe l’état d’équilibre de la particule) et le temps caractéristique
du fluide (l’échelle de temps sur laquelle le fluide s’ajuste à tout changement de la
particule). Ce nombre sert dans l’étude des écoulements biphasiques (par exemple,
une suspension de particules) à quantifier les effets biphasiques, c’est-à-dire le cou-
plage entre phases. Lorsque St ≪ 1, la phase solide est entièrement gouvernée par
la phase fluide tandis que pour St ≫ 1, les deux phases sont découplées. Notons
que dans bien des problèmes d’intérêt pratique (sédimentation de particules par
exemple), le nombre de Stokes est trouvé être proportionnel au nombre de Reynolds.
Par exemple, pour une particule de rayon a, de masse m et de masse volumique ϱp ,
sédimentant à la vitesse us dans un fluide newtonien au repos, on a tf = a/us et
tp = mus /Fv , où Fv = 6πaµus est la force de frottement visqueux. On aboutit
alors à :
2 ϱp us a 2 ϱp
St = = Re ;
9 ϱf ν 9 ϱf
– le nombre de Froude
u
Fr = √ , (2.2)
gh
avec h une échelle de hauteur, u une échelle de vitesse, g l’accélération de la gravité.
Le nombre de Froude est le plus souvent interprété comme le rapport de l’énergie
cinétique sur l’énergie potentielle. Il sert notamment en hydraulique à classer le
régime d’écoulement en distinguant les écoulements supercritiques (Fr > 1) et les
écoulements subcritiques (Fr < 1) ;
– le nombre de Mach
u
M= ,
c
p
avec u une échelle de vitesse et c = dp/dϱ la célérité du son (ou célérité des ondes
dans l’air). Le nombre de Mach sert en aérodynamique à évaluer la compressibilité
de l’air. On distingue ainsi les écoulements supersoniques (M > 1) et subsoniques
(M < 1) ;
– le nombre de Péclet
uℓ
Pe = ,
D
où ℓ est une échelle caractéristique du système étudié (taille de la particule ou
libre parcours moyen), u une échelle de vitesse, et D un coefficient de diffusion.
Le nombre de Péclet sert en rhéologie et dans l’étude de la diffusion à évaluer l’ef-
fet respectif de la convection et de la diffusion. Lorsque Pe ≫ 1, la convection
l’emporte sur la diffusion. Les particules sont donc transportées (advectées) par le
fluide. Dans le cas contraire, lorsque Pe ≪ 1, la diffusion l’emporte sur la convec-
tion. En diffusion turbulente ou bien thermique, on emploie le nombre de Schmidt
et le nombre de Prandtl ;
2.3 Principaux nombres adimensionnels 37

– le nombre de capillarité ou nombre capillaire


µu
Ca = ,
γ
avec u une échelle de vitesse, µ la viscosité du fluide, et γ la tension de surface. Ce
nombre sert à évaluer les effets de tension de surface, par exemple lorsqu’on étale
un fluide ou bien dans un milieu poreux. Lorsque Ca ≪ 1, les effets de tension
l’emportent sur les forces visqueuses et réciproquement quand Ca ≫ 1, la viscosité
est tellement grande que les effets de tension de surface à la surface libre sont négli-
geables. Le nombre de Bond, de Weber, et de Kapitza sont également des variantes
courantes du nombre de capillarité.
Dans ces différentes expressions, les échelles sont en général des grandeurs macro-
scopiques caractérisant le système étudié. Par exemple, le nombre de Reynolds d’un écou-
lement d’eau dans une rivière est Re = ūh/ν, avec ū la vitesse moyenne de l’eau, h la
profondeur d’eau, et ν la viscosité cinématique. On parle de « nombre de Reynolds ma-
croscopique » ou bien de « nombre de Reynolds de l’écoulement ». Si maintenant dans
cette rivière, on étudie la sédimentation de particules fines de rayon moyen a, on intro-
duit un « nombre de Reynolds local » appelé encore « nombre de Reynolds particulaire » :
Re = us a/ν, avec us la vitesse de sédimentation. Notons que le nombre de Reynolds de
l’écoulement peut être très grand (écoulement turbulent) alors que le nombre de Reynolds
particulaire peut être petit (écoulement localement laminaire dans le proche voisinage de
la particule).
Les échelles sont généralement des grandeurs constantes, c’est-à-dire des grandeurs
qui ne varient pas significativement au cours du temps ou dans l’espace. On peut parfois
être amené à introduire des nombres adimensionnels dont les échelles varient. Par exemple,
dans l’étude de la couche limite le long d’une paroi, on introduit un nombre de Reynolds
Re = uy/ν, avec y la distance par rapport à la paroi, qui varie avec la distance.
Généralement tout nombre sans dimension peut être interprété comme un rapport soit
de longueurs, soit de forces (contraintes), soit de temps. Un même nombre peut souvent
s’interpréter de différentes façons. Par exemple le nombre de Reynolds est :

ϱuℓ ϱu2 inertie


Re = = u ∝ ,
µ µℓ contrainte de cisaillement
on peut donc définir le nombre de Reynolds comme le rapport des forces d’inertie sur
les forces visqueuses. On peut également, dans le cas particulier du nombre de Reynolds,
interpréter le nombre sans dimension comme un rapport de temps caractéristiques :

ϱuℓ u ℓ2 tturb.
Re = = = ,
µ ℓ ν tec.
avec tec. = ℓ/u le temps de relaxation de la particule ou de la structure turbulente (temps
représentatif mis par la particule pour parcourir une distance égale à son diamètre) et
tturb. = ℓ2 /ν un temps caractéristique de diffusion de la turbulence. Toujours avec le
nombre de Reynolds, on peut montrer qu’il s’agit aussi d’un rapport de longueurs caracté-
ristiques :
ϱuℓ u ℓpart.
Re = =ℓ = ,
µ ν ℓturb.
avec ℓpart. = ℓ la longueur caractéristique de la particule et ℓturb. = ν/u la taille caracté-
ristique des tourbillons de la turbulence.
38 Chapitre 2 Similitude

2.4 Théorème de Vaschy–Buckingham


Le théorème de Vaschy–Buckingham (appelé aussi théorème Π) est fondamental dans
la théorie de la similitude. Il permet de dire combien de nombres sans dimension indépen-
dants peuvent être construits dans un problème physique qui implique n variables. Son
énoncé est un peu technique et sa mise en œuvre laisse croire qu’il s’agit d’une procédure
mathématique qu’il suffit d’appliquer méthodiquement. En fait, son utilisation à l’aveugle
peut conduire à de graves erreurs et il faut de la pratique pour éviter les nombreux pièges.
Son application est relativement aisée quand on a déjà une idée du résultat, c’est-à-dire de
la nature des nombres adimensionnels qui peuvent jouer un rôle dans le problème étudié.
Avant d’aborder ce théorème, on présente la méthode de Rayleigh qui permet d’obtenir la
structure (dimensionnelle) du résultat recherché dans un grand nombre de cas simples.

2.4.1 Méthode de Rayleigh


Lord Rayleigh 5 a proposé une variante plus simple d’emploi. Supposons qu’on sou-
haite exprimer une variable x en fonction de n paramètres yi . On écrit que dimensionnel-
lement on a :
[x] = [y1 ]a [y2 ]b · · · [yn ]s ,
où a, b, …, s sont des coefficients à déterminer de telle sorte que le produit des unités des
ai soit cohérent avec l’unité de x.

♣ Exemple. – Un exemple commun est le calcul de la période des oscillations d’un


pendule de longueur ℓ et de masse m dans un champ de gravité g (voir figure 2.5). On pose

T ∝ ℓa mb g c ,

soit en termes de dimensions :


c
[T ] = [ℓ]a [m]b [g]c ⇒ s = ma kgb m/s2 .

On déduit pour chaque unité fondamentale :


– masse (kg) : 0 = b ;
– longueur (m) : 0 = a + c ;
– temps (s) : 1 = −2c.
Soit c = − 12 , a = 21 , et b = 0. Donc :
s

T ∝ .
g
5. John William Strutt, plus connu sous son titre de Lord Rayleigh, était un physicien anglais
(1842–1919). Il a étudié plusieurs branches de la physique et la mécanique (acoustique, optique, élec-
trodynamique, électromagnétisme, viscosité des fluides, photographie). On lui doit notamment la
découverte d’un gaz rare, l’argon, pour laquelle le prix Nobel lui a été décerné en 1904. La méthode
dimensionnelle qui porte aujourd’hui son nom a été élaborée dans son livre « Theory of Sound »
publié en 1878 où il note que la solution à l’équation du ressort (une masse reliée à un ressort en
oscillation libre) peut être déterminée à une constante multiplicative près en regardant simplement
les dimensions physiques. On reprend ici son exemple, mais avec un pendule.
2.4 Théorème de Vaschy–Buckingham 39

Figure 2.5 – Pendule en oscillation.

p
Si l’on résout l’équation du mouvement pour un pendule, on trouve T = 2π ℓ/g, ce qui
est cohérent avec le résultat trouvé ci-dessus. En effet, l’équation du mouvement s’obtient
à partir de la conservation de l’énergie
1
mu2 + mgz = cste,
2
avec u = ℓθ̇, et z = ℓ(1 − cos θ), θ̇ = dθ/dt. En différentiant par rapport au temps et
simplifiant par m et θ̇, on trouve :
d2 θ g
= − sin θ.
dt 2 ℓ
L’adimensionalisation de l’équation du mouvement permet de passer d’une équation di-
mensionnelle
d2 θ g
= − sin θ
dt 2 ℓ
à une équation sans dimension physique et donc invariante :
d2 θ gT 2
= −Π sin θ avec θ(0) = θ 0 , θ̇(0) = 0, et Π = ,
dt̂2 ℓ
et où l’on a introduit le temps adimensionnel : t̂ = t/T . Le paramètre Π est une constante
qui ne peut dépendre ici que de θ0 . Posons Π = f 2 (θ0 ), ce qui montre que :
s

T = f (θ0 ).
g

Dans la limite θ ≪ 1, on peut trouver une solution approchée en posant sin θ ∼ θ, soit
d2 θ
= −Πθ avec θ(0) = θ0 , et θ̇(0) = 0,
dt̂2
soit encore :
√     
√ t t
θ = θ0 cos Πt̂ = θ0 cos Π = θ0 cos f (θ0 ) ,
T T
40 Chapitre 2 Similitude

or par définition de la période θ = θ0 cos(2πt/T ), on trouve que :

f (θ0 ) = 2π quand θ → 0,

et s

T0 = lim T = 2π .
θ0 →0 g
L’expression analytique exacte de la période d’oscillation est trouvée être
  s
T 2 θ0 ℓ
= K sin avec T0 = 2π ,
T0 π 2 g

avec K une fonction spéciale dite intégrale elliptique complète de première espèce. On re-
trouve que lorsque θ0 → 0, alors la période T tend vers T0 (voir figure 2.6).

1.12

1.10

1.08

1.06

1.04

1.02

1.00

0.0 0.2 0.4 0.6 0.8

Figure 2.6 – Période d’oscillation d’un pendule en fonction de l’angle initial θ0 .

2.4.2 Théorème de Vaschy–Buckingham


Nous cherchons à calculer une variable a1 dépendant de n − 1 autres variables indé-
pendantes ak . On doit résoudre un problème implicite

Φ(a1 , a2 , . . . , an ) = 0,

ou bien explicite
a1 = ϕ(a2 , a3 , · · · , an ),
ces variables sont définies dans un système de m mesures faisant appel à p unités fonda-
mentales Di (en général, p = 3 avec comme unités fondamentales : le mètre, la seconde,
le kilogramme). Chaque variable aj est dimensionnellement homogène à un produit de
monômes des unités de base
α β γ
[aj ] = D1 j D2 j . . . Dp j .
2.4 Théorème de Vaschy–Buckingham 41

Par exemple, lorsque p = 3, on a en général une longueur D1 = L, une masse D2 = M ,


et un temps D3 = T comme unités de base [a] = M α Lβ T γ , ce qui donne pour les n
variables

[a1 ] = M α1 Lβ1 T γ1 ,
[a2 ] = M α2 Lβ2 T γ2 ,
.. ..
.=.
[an ] = M αn Lβn T γn ,

avec αj , βj , et γj des coefficients déterminés à l’avance en examinant la dimension des


variables. Il est possible de former des nombres sans dimension en faisant des produits de
monômes
ki ki i
Πi = a11 a22 . . . aknn .

La question qui se pose est : si ces nombres sans dimension existent, de combien en a-t-on
besoin pour représenter la solution du problème ?

Énoncé

Le théorème de Vaschy-Buckingam 6 ou théorème Π répond à cette question en affir-


mant que k = n−r nombres sans dimension indépendants sont nécessaires, avec r le rang
de la matrice dimensionnelle associée au problème 7 . Au lieu d’étudier un problème de di-
mension n : a1 = ϕ(a1 , a2 , · · · , ak−1 ), on peut se ramener à un problème de dimension
k < n exprimé en termes de nombres sans dimension :

Π1 = ψ(Π2 , Π3 , · · · , Πk ).

h Démonstration. La dimension de Πj est

 k1j  k2j  knj


[Πj ] = D1α1 D2β1 . . . Dpγ1 D1α2 D2β2 . . . Dpγ2 . . . D1αn D2βn . . . Dpγn .

Or on veut que [Πj ] = 0. On est donc amené à résoudre le système

Pour D1 : 0 = α1 k1j + α2 k2j + . . . αn knj ,


Pour D2 : 0 = β1 k1j + α2 k2j + . . . βn knj ,
.. ..
.=.
Pour Dm : 0 = γ1 k1j + γ2 k2j + . . . γn knj .

6. Aimé Vaschy (1857–1899) naquit à Thônes, juste en face de Lausanne. Ingénieur polytechni-
cien, il s’intéressa principalement à la transmission télégraphique. Il avait d’autres marottes telles
que la physique ou l’histoire de la Savoie. Il publia son article sur la similitude en physique en
1892. L’article resta inaperçu pendant presque 20 ans. Les physiciens russe et américain Dimitri
Riabouchinsky et Edgar Buckingham redécouvrirent les résultats au début des années 1910 (Vaschy,
1892; Buckingham, 1914; Macagno, 1971).
7. Rappel : en algèbre linéaire, le rang d’une matrice est le nombre maximal de vecteurs lignes
(ou colonnes) linéairement indépendants ; c’est aussi la dimension du sous-espace vectoriel engen-
dré par les vecteurs lignes (ou colonnes).
42 Chapitre 2 Similitude

Ces équations définissent un système d’équations linéaires de p équations et n inconnues


kij (1 ≤ i ≤ m). Si le déterminant
 
α1 α2 . . . α n
 β1 β2 . . . β n 
 
det  .. 
 . 
γ1 γ2 . . . γ n

est différent de 0 et le rang de cette matrice est r, alors il existe n−r solutions linéairement
indépendantes. ⊓ ⊔

Mise en œuvre

En pratique, on procède ainsi :


1. isoler les quantités physiques du problème donné et leur nombre n ;
2. écrire les dimensions de chaque variable dans le système de base (en général, p = 3
unités de base sont nécessaires en mécanique) ;
3. déterminer le rang r de la matrice dimensionnelle associée (on a souvent r = 2 ou
r = 3) ;
4. rechercher les n − r nombres sans dimension.
 On prendra soin de définir des nombres sans dimension ayant une signification physique.
À noter que ces nombres sans dimension peuvent être obtenus sans passer par le théorème
Π en examinant les équations du mouvement et en les rendant sans dimension, c’est typi-
quement ce qui sera fait au § 6.4.1 pour les équations de Navier–Stokes. C’est très souvent
préférable car cela permet d’identifier et définir proprement les nombres sans dimension
pertinents.

2.4.3 Application no 1 du théorème Π : force de traînée


On veut calculer la force dite de traînée exercée par un fluide newtonien (incompres-
sible) sur une particule sphérique de diamètre 2r et de masse volumique ϱp ; voir figure 2.7.
La force se calcule comme : Z
F = Σ · ndS,
S
avec n la normale à la surface S de la particule et Σ le tenseur des contraintes du fluide,
c’est-à-dire Σ = −p1 + 2µD, avec p la pression, D le tenseur des taux de déformation, µ
la viscosité dynamique. C’est un problème complexe à résoudre puisqu’il faudrait résoudre
en même temps les équations de Navier–Stokes pour décrire la phase fluide animée d’une
vitesse uf :  
∂uf
ϱ + uf ∇uf = ϱg − ∇p + 2µ∇ · D,
∂t
∇ · u = 0,
et l’équation de la quantité de mouvement pour la particule :

dup
mp = mp g + F ,
dt
2.4 Théorème de Vaschy–Buckingham 43

avec mp la masse la particule et up sa vitesse. Les conditions aux limites sont de plus :
uf = up + ω × r sur la surface S de la particule, avec ω la vitesse de rotation de la
particule donnée par l’équation de conservation du moment cinétique :
Z

Jp = r × (Σn)dS.
dt S

avec Jp = 2mr2 /5 le moment d’inertie.

Figure 2.7 – Écoulement d’un fluide autour d’une sphère.

On a 5 variables : la force F que l’on cherche à calculer, la viscosité dynamique µ, la


masse volumique ϱ de l’eau, le rayon de la particule r, et sa vitesse relative par rapport au
fluide u = |up − uf |. On ne prend pas en compte la masse volumique de la particule car
la force exercée par le fluide ne peut pas être influencée par cette variable, mais elle l’est
par les dimensions géométriques de la sphère (d’où le fait que l’on retienne r et non ϱp ).
La première chose à faire est de déterminer les unités de ces grandeurs physiques dans
le système international en ne faisant appel qu’aux grandeurs fondamentales, à savoir :
– unité de distance : le mètre [m],
– unité de temps : la seconde [s],
– unité de masse : la masse [kg].
Les unités ou dimensions physiques sont reportées dans le tableau suivant.

Tableau 2.2 – Tableau des unités.

variable F u ϱ µ r
unité (SI) kg m s−2 m s−1 kg m−3 kg m−1 s−1 m
exposant a b c d e

On recherche la force F en fonction de r, µ, u, et ϱ : F = ϕ(u, ϱ, µ, r) s’il existe une


relation univoque ou bien, de façon plus générale, ψ(F, u, ϱ, µ, r) = 0. Il semble évident,
sans même faire de physique, qu’on ne peut pas prendre n’importe quelle fonction ϕ pour
des raisons d’homogénéité des dimensions physiques. Par exemple :
F = uϱµr,
n’est pas possible car cela n’est pas homogène : [kg m s−2 ] ̸= [kg2 m−2 s−2 ] ! Il faut donc
que la combinaison des différentes unités donne un résultat cohérent du point de vue di-
mensionnel. L’analyse dimensionnelle n’est, d’une certaine façon, que la recherche des com-
binaisons possibles entre variables physiques respectant les contraintes d’homogénéité di-
mensionnelle.
44 Chapitre 2 Similitude

Quelles sont les possibilités ? Pour cela, recherchons les paramètres a, b, c, d, et e


permettant de former des combinaisons homogènes du point des dimensions physiques.
Si on a une relation générale de la forme ψ(F, u, ϱ, µ, r) = 0, cela veut dire que les
combinaisons des unités doivent vérifier :

[F ]a [u]b [ϱ]c [µ]d [r]e = 0,

soit encore en se servant des unités des variables (voir tableau ci-dessus) :

a + c + d = 0,

a + b − 3c − d + e = 0,
−2a − b − d = 0.
On a 3 équations pour 5 inconnues ; on ne peut donc en déterminer que 3 et les 2 inconnues
restantes doivent être considérées comme des variables libres (ou ajustables). Prenons par
exemple a et d comme variables libres 8 et déterminons les autres paramètres b, c, et e. On
trouve :
b = −(2a + d), c = −(a + d), e = b = −(2a + d).
Une implication de cette analyse est également que la relation générale ψ(F, u, ϱ, µ, r) = 0
de dimension 5 peut en fait se réduire à une relation de dimension 2 (puisqu’on n’a que
2 variables libres a et d) que l’on note génériquement sous la forme ψ(Π1 , Π2 ) = 0. Les
nombres Π1 et Π2 sont des nombres sans dimension ; on a une infinité de choix selon la
valeur de a et d, mais deux critères doivent nous aider dans ce choix :
– trouver des nombres avec une signification physique ;
– trouver des nombres indépendants 9 .
Pour Π1 , considérons par exemple a = 1 et d = 0, on a alors b = −2, c = −1, e = −2,
soit :
F
Π1 = 2 2 .
ϱr u
Pour Π2 , considérons par exemple a = 0 et d = 1 (on est sûr que les nombres sont
indépendants), on a alors b = −1, c = −1, e = −1, soit :
µ 1
Π2 = =2 .
ϱru Re
On a reconnu le nombre de Reynolds particulaire Re = (2r)u/ν avec ν = µ/ϱ la viscosité
cinématique.
Toute fonction de Π1 et/ou Π2 peut être utilisée pour définir des nombres sans dimen-
sion. Ainsi, arbitrairement du point de vue mathématique (mais cela a un sens physique),
on définit les nombres sans dimension utiles pour notre problème :
F 2ϱru
Π1 = 2 2
et Π2 = Re = .
πϱr u µ
 Attention, la forme exacte de toute formule liant Π1 et Π2 dépend de la définition précise de
8. Ce choix n’est justifié ici que par notre désir de disposer de deux nombres sans dimension,
l’un relatif à la force de traînée, l’autre à la viscosité.
9. Si (a, d) représente les coordonnées d’un vecteur de dimension 2, alors on doit choisir des
vecteurs non colinéaires. Par exemple le choix (a, d)=(0, 1) et (a, d)=(1, 0) est correct ; le choix (a,
d)=(0, 1) et (a, d)=(0, 2) est incorrect.
2.4 Théorème de Vaschy–Buckingham 45

ces nombres ; il convient tout de vérifier à chaque fois comment ils sont définis (il n’est pas
ainsi rare que l’on définisse Cd comme Cd = F /(ϱr2 u2 ) sans facteur 12 au dénominateur).
La relation recherchée doit nécessairement s’écrire sous la forme :
ψ(Π1 , Π2 ) = 0,
ou encore
F
1 2 2
= ϕ(Re).
2 πϱr u
On appelle ϕ le coefficient de traînée et on le note le plus souvent Cd ; F est la force de
traînée 10 . On montre théoriquement en résolvant les équations de Navier–Stokes dans le
cas Re ≪ 1 (c’est-à-dire lorsque les termes inertiels sont négligeables 11 ) :
F 24
= ϕ(Re) = quand Re → 0.
1 2 2
2 πϱr u
Re
Cette relation est appelée loi de Stokes et elle est utile par exemple pour calculer une vitesse
de sédimentation de particules fines (il faut que Re ≪ 1). Mise sous forme dimensionnelle,
on tire :
F = 6πµru.
À grand nombre de Reynolds (Re ≫ 1), les expériences montrent que :
F
Cd = 1 2 2
= ϕ(Re) ≈ 0,4 − 0,5 quand Re → ∞.
2 πϱr u

La figure 2.8 montre la variation du coefficient de traînée en fonction du nombre de


Reynolds particulaire.

loi de Stokes
24
Cd =
Re

Cd

Re

Figure 2.8 – Variation du coefficient de traînée avec le nombre de Reynolds particulaire


F 2ϱru
avec Cd = 1 πϱr 2 u2 et Re = µ .
2

Ces résultats ne sont valables que pour des particules sphériques. Dès que la forme
change, le coefficient de traînée change. Il faut souvent plus de paramètres pour décrire ce
coefficient. La figure 2.9 montre le fort sillage créé par une plaque et un prisme. Ce sillage
augmente notablement la force de traînée.
10. Il existe d’autres types de forme d’interactions entre un fluide et une particule.
11. On verra que les équations de Navier–Stokes s’appellent « équations de Stokes » dans ce
cas-là.
46 Chapitre 2 Similitude

Figure 2.9 – Visualisation d’un écoulement d’air autour d’un obstacle par le photographe
Étienne Jules Marey (1902).

2.4.4 Application no 2 du théorème Π : puissance d’une explo-


sion nucléaire
Il s’agit d’un exemple célèbre d’application de l’analyse dimensionnelle réalisée par
Taylor en 1950. Après la seconde guerre mondiale, les autorités américaines ont levé le
« secret défense » concernant des séries de clichés d’une explosion atomique car elles
les jugeaient inexploitables par des puissances étrangères. Pourtant, Taylor par un simple
raisonnement dimensionnel parvint à calculer la puissance de l’explosion (donnée qui, elle,
était restée confidentielle) !

Figure 2.10 – Extrait des séries de photographies d’une explosion atomique par Mack.

D’après Taylor, l’effet premier d’une explosion atomique est l’onde de pression précé-
dant la boule de feu (voir figure 2.10) et dont l’ordre de grandeur est de plusieurs centaines
2.4 Théorème de Vaschy–Buckingham 47

d’atmosphères. Trois paramètres gouvernent ce processus : la quantité d’énergie injectée


(la puissance) E [kg·m2 ·s−2 ], la masse volumique de l’air ϱ [kg·m−3 ], le rayon rf de la
boule [m], et le temps t depuis l’explosion [s].
On a 4 variables et 3 unités fondamentales. On peut donc former un nombre adimen-
sionnel :
rf
Π = 1/5 2/5 −1/5 .
E t ϱ
Pour une explosion donnée, ce nombre doit être constant, ce qui implique que : rf ∝
E 1/5 t2/5 au cours du temps. La connaissance expérimentale (voir figure 2.11) de la relation
rf (t) a permis à Taylor de calculer l’énergie libérée par l’explosion atomique.

rf

150

100
70
50

30

20
15

t
0.0001 0.00050.001 0.005 0.01 0.05

Figure 2.11 – Comparaison entre la loi de similitude de Taylor et le rayon rf calculé à


partir des séries de photographies d’une explosion atomique prises par Mack.

2.4.5 Application no 3 du théorème Π : loi de Manning-Strickler


Essayons de voir si on est capable de retrouver à l’aide de l’analyse dimensionnelle la
loi empirique de Manning-Strickler, qui relie la vitesse moyenne dans un canal d’eau à la
profondeur h d’eau dans ce canal :

ū = K sin θh2/3 , (2.3)

avec K le coefficient de Manning-Strickler (que l’on verra au chap. 5) et θ l’angle d’incli-


naison du canal.
Initialement quand on s’intéresse à décrire un écoulement d’eau dans une rivière, on
part avec quatre paramètres, dont un est sans dimension : ū [m/s], h [m], g [m/s2 ], et
θ [–]. Pour simplifier on met g et θ ensemble (car on sait que c’est le produit ρg sin θ qui
intervient dans le mouvement), ce qui fait qu’en pratique on ne dispose que n = 3 variables
physiques. Il y a r = 2 unités fondamentales : m et s. On peut former n−r = 1 groupe
√ sans
dimension. On trouve immédiatement qu’il s’agit du nombre de Froude Fr = ū/ gh sin θ.
La relation serait donc p
Fr = cst ⇒ ū ∝ gh sin θ.
48 Chapitre 2 Similitude


On aboutit donc à la loi de Chézy (avec ici un coefficient de Chézy C ∝ g) et non celle
de Manning-Strickler. Quel(s) paramètre(s) manquerai(en)t pour que l’on retombe sur la
loi de Manning-Strickler ? La masse volumique ? La rugosité du lit ?
Il semble naturel de considérer que la rugosité du lit est un paramètre clé du problème
car plus le lit est lisse, plus l’écoulement va vite. Introduisons donc ks [m] l’échelle de
rugosité. En refaisant l’analyse dimensionnelle du problème, on a maintenant n = 4 et
toujours r = √ 2 unités. On peut donc former 2 nombres sans dimension, par exemple :
Π1 = Fr = ū/ gh sin θ et Π2 = ks /h. Il existe une relation entre ces deux nombres de la
forme : p
Π1 = f (Π2 ) ⇒ ū = f (ks /h) gh sin θ.
Dans la plupart des cas, la hauteur d’eau est grande par rapport à la taille des rugosités du
lit, donc ks /h → 0 et on s’attend à ce que la fonction f (ks /h) tende vers une constante
(un peu comme pour l’exemple d’application no 1, où le coefficient de traînée tend vers
une constante quand Re → ∞). Ce type de comportement asymptotique est très classique
et s’appelle une similitude complète (Barenblatt, 1996).√Malheureusement ici on voit que
ce comportement nous ramène à la loi de Chézy : ū ∝ gh sin θ. Une autre possibilité est
que la fonction f se comporte comme une loi puissance

f (ζ) = αζ n ,

avec ζ = ks /h, α un nombre sans dimension, et n un exposant. Ce comportement est


une similitude incomplète 12 car f varie de façon quelque peu arbitraire sans que l’analyse
dimensionnelle ne permette de préciser a priori la valeur de n. Avec cette hypothèse, on
aboutit à p
Π1 = αΠn2 ⇒ ū = αksn h1/2−n g sin θ.
Dans ce cas-là, on note qu’en prenant n = −1/6, on retombe sur l’équation de Manning-
Strickler (2.3). Il s’ensuit que le coefficient de Strickler K est relié à la rugosité par

K = α gks−1/6 .

L’hypothèse de similitude incomplète est cohérente avec les données expérimentales (no-
−1/6
tamment K ∝ ks ) et une analyse phénoménologique de la dissipation turbulente dans
un canal rugueux (Gioia & Bombardelli, 2002).

2.5 Analyse dimensionnelle et équations du mou-


vement
L’analyse dimensionnelle offre des techniques efficaces pour obtenir une idée géné-
rale de la solution d’un problème même dans des cas complexes. L’idée est de chercher les
termes prédominants dans les équations du mouvement ; en négligeant les autres termes
et en écrivant des ordres de grandeur pour estimer les termes différentiels, on peut géné-
ralement aboutir à des estimations du comportement de la solution.
Prenons un exemple concret : vous devez optimiser la carrosserie d’un véhicule en tra-
vaillant sa forme pour diminuer sa résistance à l’air, donc sa consommation. Pour cela vous
12. Attention, cette notion de similitude incomplète a un sens différent en ingénierie (quand on
ne peut pas vérifier tous les critères de similitude).
2.5 Analyse dimensionnelle et équations du mouvement 49

souhaitez étudier la résultante des forces de frottement exercées par l’air sur la carrosserie
à l’aide des équations de Navier–Stokes. Pour simplifier le problème, vous devez introduire
les ordres de grandeur des variables du problème (vitesse, longueur de la voiture, etc.). Ces
ordres de grandeur s’appellent des échelles ou facteurs d’échelle. Par exemple, pour un

Figure 2.12 – Échelles de longueur et de vitesse pour le mouvement d’une voiture.

véhicule, l’ordre de grandeur de la longueur est L∗ ∼ 4 m tandis que celui de la vitesse


est V∗ ∼ 100 km/h, soit encore V∗ ∼ 30 m/s. On emploie ici l’indice ∗ pour désigner une
échelle de grandeur. Le symbole ∼ veut dire « à peu près égal à ». Il n’est en effet pas très
différent de considérer que la voiture mesure 4 ou 5 m en longueur ; ce qui est important,
c’est que l’ordre de grandeur est de quelques mètres.
Une fois les échelles introduites pour chaque type de variable, on va pouvoir introduire
des variables sans dimension. Par exemple, on écrit

x
|{z} = L∗ × X
|{z} ,
|{z}
variable dimensionnelle facteur d’échelle variable sans dimension

où le caractère majuscule X désigne une variable sans dimension d’espace (X n’a pas de
dimension physique) et si l’ordre de grandeur a été correctement fixé pour L∗ , alors on a
X qui doit être compris entre 0 et 1 ou bien proche de 1. On écrit que X = O(1), ce qui
veut dire que X est de l’ordre de 1. Grâce à ce changement de variable, l’unité physique et
l’ordre de grandeur sont portés par l’échelle L∗ tandis que X ne représente que la variation
relative de x. Si l’on fait cela avec les autres variables, on peut alors comparer membre à
membre les termes des équations même si ceux-ci sont relatifs à des processus physiques
différents.

♣ Exemple. – Pour illustrer la procédure, prenons l’exemple d’une masse m frottant


sur un sol horizontal (frottement visqueux) et reliée à un ressort de raideur k. L’équation
du mouvement est donc :
mẍ = −kx − 2f mẋ, (2.4)

avec x la position de la masse. On a adjoint une condition initiale de la forme x(0) = ℓ et


ẋ(0) = 0. Cette équation se résout à la main. Pour f > ω, on a :
  p 
 p  sinh 1
f 2 − ω2t
1 2
x(t) = e−f t ℓ cosh f 2 − ω2t + f p ,
2 f 2 − ω2
50 Chapitre 2 Similitude

p
avec ω = k/m. Pour f < ω, on obtient
  p 
 p  sin 1
f 2 − ω2t
1 2
x(t) = e−f t ℓ cos f 2 − ω2t + f p ,
2 f 2 − ω2

Étudions l’équation (2.4) en l’adimensionnalisant et en faisant comme si nous ne connais-


sions pas la solution au problème posé.pIl est naturel de prendre L∗ = ℓ comme échelle d’es-
pace. La période d’un ressort libre est m/k = 1/ω, ce qui nous incite à poser T∗ = 1/ω.
On continue en introduisant les variables sans dimension X et T suivantes :
x = ℓX et t = T /ω,
L’équation (2.4) sous une forme adimensionnelle est
mℓ d2 X ℓ dX
= −kℓX − 2f m ,
(1/ω)2 dT 2 1/ω dT
soit encore
d2 X 2f dX
= −X − .
dT 2 ω dT
On voit donc que l’on fait apparaître un nombre sans dimension
2f
Π= ,
ω
qui permet de simplifier le problème pour les cas limites Π ≪ 1 et Π ≫ 1. Le cas Π ≫
1 correspondant à un amortissement visqueux très fort ; on peut négliger la tension du
ressort. L’équation du mouvement est alors :
Ẍ = −ΠẊ,
avec Ẋ(0) = 0 et X(0) = 1. La solution est X(T ) = 1 : la masse ne bouge pas tellement
l’amortissement est grand. Le cas Π ≪ 1 correspondant à un amortissement visqueux très
faible ; on peut négliger la force de frottement visqueuse. L’équation du mouvement est
alors :
Ẍ = −Ẋ,
avec Ẋ(0) = 0 et X(0) = 1. La solution est X(T ) = cos T : il s’agit d’une oscillation
sans amortissement. Dans le cas général où Π = O(1), on ne peut négliger aucune des
composantes et il faut résoudre l’équation du mouvement complète :
Ẍ = −X − ΠẊ,
avec Ẋ(0) = 0 et X(0) = 1. Cette équation peut se résoudre simplement à la main ou
numériquement. On reporte sur la figure 2.13 la solution au problème pour Π = 12 , Π = 2,
et Π = 10, ainsi que les solutions asymptotiques correspondant à Π → 0 et Π → ∞.
Comme on le voit la mise sous forme adimensionnelle d’un problème (ici à trois para-
mètres m, k, f ) peut se simplifier grandement car :
– on peut explorer la forme de la solution à l’aide d’un seul paramètre adimensionnel
Π (au lieu des trois paramètres physiques m, k, f ) ;
– on peut obtenir des solutions analytiques ou numériques plus facilement en omet-
tant les termes négligeables dans les équations ;
– on peut comparer facilement les solutions sous forme graphique puisque toutes les
solutions X(T ) sont à la même échelle.
2.6 Similitude en ingénierie 51

1.0

0.5

0.0

-0.5

-1.0
0 5 10 15 20

Figure 2.13 – Oscillation d’un ressort amorti. Les solutions au problème correspondant à
Π = 12 , Π = 2, et Π = 10 sont reportées. Les traits discontinus représentent les solutions
asymptotiques X = 1 pour Π → ∞ et X = cos t pour Π → 0.

2.6 Similitude en ingénierie

2.6.1 Généralités
En ingénierie on utilise souvent des modèles réduits présentant la même forme que
le modèle en grandeur réelle (similitude géométrique) et on recherche des matériaux et
des conditions d’écoulement en laboratoire pour créer des écoulement en similitude (dy-
namique). La figure 2.14 montre l’exemple d’une étude menée par le bureau de consultants
Sogreah (devenu Artelia) pour établir l’impact des ouvrages et des travaux de correction
dans la gestion des sédiments de la baie du mont Saint-Michel en France.
La similitude du modèle réduit avec le phénomène à étudier est assurée quand tous
les paramètres de similitude (c’est-à-dire les nombres sans dimension introduits lors de
l’analyse dimensionnelle, par exemple en utilisant le théorème Π) sont identiques aux deux
échelles.
Il n’est pas toujours possible de respecter strictement les critères de similitude. Cela
n’a pas les mêmes conséquences selon le problème en question :
– par exemple en aérodynamique, la similitude se fonde sur le nombre de Reynolds.
On observe que le coefficient de traînée Cd (Re) tend vers une constante quand
Re ≫ 1 (voir figure 2.8). La valeur exacte de Re n’est donc pas très importante ;
– dans d’autre cas, cela a des répercussions. En sédimentologie, la force de traînée est
en Re−1 , donc la vitesse peut être très sensible au nombre de Reynolds !
Dans certains cas, il est possible de contourner la difficulté en modifiant le rapport de simi-
litude géométrique. On parle de distorsion géométrique par exemple quand, pour modéliser
une rivière, on emploie une échelle de largeur différente de l’échelle de longueur. On parle
de similitude incomplète quand seuls quelques-uns des critères sont satisfaits. C’est souvent
le cas en transport solide où il est difficile de satisfaire la similitude dynamique (nombre
52 Chapitre 2 Similitude

Figure 2.14 – Étude sédimentologique du bassin du mont Saint-Michel (France) à l’aide


d’un modèle réduit. Source : Sogreah (Grenoble).

de Froude) de la phase liquide et celle de la phase solide.


Enfin il faut prendre garde au fait que la diminution d’échelle peut donner lieu à de
nouveaux phénomènes comme la capillarité : par exemple dans le cas de la simulation
d’une rivière, si l’on diminue trop l’échelle d’observation au laboratoire, il y a de fortes
chances qu’un écoulement d’eau soit influencé par les tensions de surface à la surface libre,
qui modifient la forme des vagues, des ressauts, les vitesses d’écoulement, etc. (Malverti
et al., 2008; Heller, 2011).

2.6.2 Similitude en hydraulique


En hydraulique à surface libre, les modèles réduits sont construits sur la base d’une
similitude dynamique fondée sur le nombre de Froude. Pour que des écoulements à des
échelles différentes soient dynamiquement similaires, il faut que les nombres de Froude
soient égaux  2  2
ū ū
= ,
gh 1 gh 2
où les indices 1 et 2 désignent les échelles. Quand cela est possible, il est également sou-
haitable que les nombres de Reynolds soient également égaux
   
ūh ūh
= .
ν 1 ν 2

Une fois connu le rapport de réduction, c’est-à-dire le rapport (h2 /h1 ) entre le modèle
réduit et la réalité, on peut en principe déterminer les relations existant entre paramètres
du problème. Cela n’est pas sans poser des problèmes pratiques.
Par exemple, considérons que pour modéliser un écoulement d’eau dans un canal, on
réalise des essais sur un canal à échelle réduite (facteur 1/10) ; on souhaite employer de
l’eau comme fluide pour le modèle réduit, comme c’est le cas dans la réalité (donc ν1 = ν2 ).
2.6 Similitude en ingénierie 53

L’égalité des nombres de Reynolds entraîne

ū2 h1
= ,
ū1 h2
tandis que l’égalité des nombres de Froude nécessite de prendre
r
ū2 h2
= .
ū1 h1
On voit immédiatement qu’il n’est possible de vérifier simultanément les deux égalités ci-
dessus… Il conviendrait donc de prendre un fluide avec une viscosité différente pour le
modèle réduit. On tire alors de l’égalité des nombres de Froude et de Reynolds la relation
entre les viscosités :  3/2
h1
ν1 = ν2 ,
h2
Donc avec un rapport de réduction h1 /h2 = 1/10, on devrait prendre une viscosité ci-
nématique 1000 fois inférieure à celle de l’eau, soit 10−6 m2 /s… ce qui est très difficile
à faire ! En pratique, on s’en tire en ne se fondant que sur une similitude dynamique ba-
sée sur le nombre de Froude et on tolère le non-respect du nombre de Reynolds ; en effet,
pour certains problèmes de turbulence, les processus (le coefficient de traînée par exemple)
tendent vers une limite aux très grands nombres de Reynolds, ce qui fait que le non-respect
du nombre de Reynolds n’entraîne pas d’erreur significative. Il convient toutefois d’être
toujours prudent avec ce type d’argument.

2.6.3 Courbe maîtresse


En ingénierie, quand on fait des essais en laboratoire ou bien des simulations, il est
fréquent de tracer la variation d’un paramètre du problème en fonction d’un autre ou de
plusieurs autres. On obtient alors des réseaux de courbes qu’il est plus ou moins difficile
d’interpréter ou de synthétiser. Lorsque les courbes expérimentales présentent la même
allure, il est possible de jouer sur cette « similitude d’apparence » pour synthétiser l’in-
formation sous la forme d’une courbe maîtresse. Cela a pour avantage de faciliter la ma-
nipulation des résultats expérimentaux et, éventuellement, d’ouvrir la voie à une analyse
physique des phénomènes observés.

♣ Exemple. – Par exemple, supposons que l’on mesure dans un canal incliné à une
pente tan θ la vitesse moyenne d’écoulement ū en fonction de sa hauteur en régime perma-
nent uniforme. On obtient alors des courbes comme celles montrées sur la figure 2.15(a).
On note que toutes ces courbes ont sensiblement la même allure quelle que soit la pente
du canal. On se demande alors comment transformer les variables pour que les courbes se
superposent sur une courbe maîtresse. L’idée est :
– de rechercher des corrélations de la forme ū = K sinn θhp (avec n et p des exposants
à déterminer et K un facteur de proportionnalité). Cela se fait assez simplement
avec des programmes comme Mathematica ou Matlab ;
– si l’on reporte sur un graphique K = ū sin−n θh−p , tous les points expérimentaux
doivent (si la corrélation est bonne) tomber sur une même courbe ;
– en général, pour ce type de problèmes expérimentaux, ce qu’on cherche à détermi-
ner si une loi de frottement de la forme τb = f (ū, h), où τb est la contrainte au fond
54 Chapitre 2 Similitude

du canal. On sait que la contrainte au fond est définie par τb = ρgh sin θ ; on déduit
donc la relation entre τb et le couple (ū, h) en notant que d’après la corrélation
établie ci-dessus : sin θ = (ū/K/hp )1/n , donc

τb = ρgh sin θ = ρgh1−p/n ū1/n K −1/n .

Donc si l’on trace J = h1−p/n ū1/n en fonction de τb , on doit observer que tous les
points de mesure tombent sur une courbe maîtresse.
Dans l’exemple de la figure 2.15, on trouve que p = 1,427 et n = 5,789 ; on pose donc
(pour simplifier) n = 6 et p = 3/2. Comme le montre la figure 2.15(b) où l’on a tracé
J = h1−p/n ū1/n = h3/4 ū1/6 , les points expérimentaux sont bien sur une même courbe.


0.30
(a) ○○ △
○ □□ △△ ◇
♡× × ×
0.25 △◇ ◇ ○
○ □ ♡ ♡♡♡ ×


○ □ ♡♡ ×
× + ++
+
0.20 △
△ ◇ ○ □ ♡ × × +
+
△ ◇ □ ♡ ×
♡ × + +
◇ ×
0.15 △ ○ □□ ♡× × +
+
△ ◇○ □ ♡ ++
0.10 △ ◇ □ ♡ × ++
○ ××♡ ♡ × +
△ ◇ □♡□♡ +
0.05 ◇□□ × +
×× +
0.00
0.002 0.004 0.006 0.008 0.010 0.012

0.030

(b) +
+ ++
0.025 × ×++
×♡+
× ♡♡♡
□+

×
♡+




0.020
○+

□○
+♡○□
×
+


△○◇♡
××
+ △
0.015 ×

□+♡△◇
♡×□
+□ ◇○△
×△



□♡ ♡

0.010 ×
+×△♡○
□○


+

♡♡×
○△◇

×

△□× ◇△
0.005

0.000
0.02 0.03 0.04 0.05 0.06

Figure 2.15 – (a) Vitesse d’un écoulement granulaire en fonction de la hauteur dans un
canal incliné de θ. (b) courbe maîtresse J = J(τp ). Données tirées de mesures en canal
granulaire (Pouliquen, 1999).
CHAPITRE 3
Statique des fluides

3.1 Origine physique de la pression dans les fluides

A
l’Échelle moléculaire, on a vu qu’un fluide au repos est composé de molécules
qui, si leur vitesse moyenne ū est nulle, sont quand même animées d’une vitesse
aléatoire v résultant des interactions entre elles (collisions, répulsions de Van
der Waals, etc.). Pour comprendre la notion de pression au sein d’un fluide au repos, il faut
examiner de plus près le comportement des molécules qui composent ce fluide (voir 3.1).

Figure 3.1 – La pression contre une paroi reflète à l’échelle macroscopique la multitude
de chocs entre molécules et paroi à l’échelle microscopique.

La vitesse des particules est fluctuante au gré des interactions et elle est d’autant plus
grande que la température est grande. En fait, du point de vue thermodynamique, la tem-
pérature n’est qu’une mesure de cette agitation moléculaire. Lorsqu’on place une paroi
solide (voir figure 3.2), les molécules vont entrer en collision avec cette paroi et donc, si on
moyenne au cours du temps ces différentes impulsions, il en résulte une force moyenne
dite force de pression.
Ainsi, on montre que pour un gaz dilué la pression est définie comme :

1
p = nmv 2 ,
3

55
56 Chapitre 3 Statique des fluides

Figure 3.2 – Pression contre une paroi. Pour mesurer la force de pression exercée par un
fluide sur une paroi S (de surface S), il faut utiliser la normale n orientée de l’intérieur
vers l’extérieur (donc en direction du fluide) : F = −p Sn.

avec n le nombre de molécules par unité de volume, v la vitesse d’agitation thermique, et


m la masse d’une molécule. La force exercée sur la paroi est donc

F = p Sn, (3.1)

avec n la normale à la surface solide, orientée vers l’intérieur du volume fluide (voir figure
3.2) et S la surface de la paroi. Le principe d’action et de réaction impose que la force
exercée par la surface sur le fluide est (attention au signe selon la convention employée) :

F = −p Sn. (3.2)

 L’unité de pression est le pascal [Pa]. Attention : par la suite, on introduira des « facettes »
c’est-à-dire des surfaces infinitésimales réelles ou virtuelles. Pour ces facettes, la normale
sera, par convention en mécanique, orientée de l’intérieur (de la facette) vers l’extérieur
(en direction du fluide), donc le contraire de ce qui est indiqué ici à la figure 3.2. Il s’agit
juste d’une convention ; l’important est de se souvenir que l’action de la pression est de
pousser (comprimer), pas de tracter.

Figure 3.3 – Pression au sein d’un fluide. Pour mesurer la force de pression exercée au sein
d’un fluide, il faut imaginer une surface virtuelle S (d’aire S), dont la normale n est orientée
de l’intérieur vers l’extérieur (donc en une direction ou l’autre du fluide) : F = −p Sn.

On peut généraliser cette notion en remplaçant la paroi solide par une surface virtuelle
(voir figure 3.3). La pression est alors le flux de quantité de mouvement fluctuante transpor-
tée par les molécules franchissant la surface S. Lorsqu’un fluide est au repos sous l’action
3.2 Loi de l’hydrostatique 57

de la gravité, les molécules situées à une tranche d’altitude z doivent supporter le poids de
la colonne au-dessus pour maintenir l’équilibre. La pression est donc d’autant plus forte
qu’on a beaucoup de fluide au-dessus de soi. Une propriété remarquable de la pression est
qu’elle est nécessairement isotrope, c’est-à-dire quelle que soit la facette considérée d’un
volume de contrôle infinitésimal, la pression est la même. En effet, compte tenu de l’ori-
gine de la pression à l’échelle moléculaire, l’isotropie des fluctuations de vitesses entraîne
l’isotropie de la force résultante de pression.

3.2 Loi de l’hydrostatique

3.2.1 Loi de Pascal


Considérons maintenant l’équilibre mécanique d’une tranche de fluide de surface S et
d’épaisseur dz, située entre les altitudes z et z + dz (voir figure 3.4).

Figure 3.4 – Équilibre d’une colonne de fluide.

Il y a équilibre si la somme des forces projetées sur l’axe z est nulle. La différence
de pression doit donc contrebalancer exactement l’action de la pesanteur (la somme des
forces appliquées au volume de contrôle doit être nulle) :

(−p(z + dz) + p(z))S − ϱgSdz = 0,

soit encore dp = −ϱgdz ou bien :


dp
= −ϱg. (3.3)
dz
58 Chapitre 3 Statique des fluides

C’est la loi de Pascal 1 ou loi de statique des fluides. Cette loi se généralise à des repères
quelconques :
−∇p + ϱg = 0. (3.4)
Dans un fluide au repos, le gradient de pression contrebalance l’effet de la pesanteur.
Lorsque la masse volumique du fluide est constante, on peut intégrer très simplement
l’équation de Pascal. Ainsi la différence de pression ∆p entre deux points distants vertica-
lement d’une distance h est
∆p = ϱgh.
Cette relation n’est évidemment pas valable si le fluide est compressible. La pression dans
un fluide homogène ne dépend donc que de la différence de hauteur et de la masse volu-
mique ; elle est notamment indépendante de la taille ou de la forme du récipient recueillant
le fluide. Cela a des conséquences importantes :
– pour une altitude donnée la pression est la même ;
– la surface libre d’un fluide est plane (sauf si la tension de surface joue un rôle).

Figure 3.5 – La pression au sein d’un fluide est indépendante de la forme du récipient. La
pression en tout point situé à une distance h de la surface libre est p = ϱgh.

♣ Exemple. – Une application directe de ce résultat est la pression dans l’atmosphère


supposée à température T constante (champ isotherme). L’équilibre des pressions doit vé-
rifier d’après la loi de gaz parfaits : p = ϱR′ T (où R′ = R/M avec R = 8,31 J·K−1 ·mol−1 )
la constante des gaz parfaits et M = 0,02896 kg·mol−1 la masse molaire de l’air), donc en
couplant avec la loi de Pascal, on tire :
dp p
=− g,
dz RT
dont l’intégration donne
gz
ln p = − + constante.
RT
1. Blaise Pascal (1623–1662) a été un scientifique majeur et universel du xviie siècle. En mé-
canique des fluides, il reprit les travaux de Torricelli et réalisa un certain nombre d’expériences
d’hydrostatique et de pompage, qui lui permirent d’établir sa loi. En mathématiques, il travailla sur
les probabilités. On lui doit un certain nombre d’inventions comme la calculatrice mécanique, la
seringue, et la presse hydraulique. Il s’est également intéressé à différents aspects de la littérature,
de la méthodologie scientifique, et de la théologie.
3.2 Loi de l’hydrostatique 59

En appelant Pa la pression atmosphérique au niveau de la mer, on obtient finalement :


 gz 
p = Pa exp − .
RT
Cette équation s’appelle équation du nivellement barométrique. ⊓

3.2.2 Principe d’Archimède


Le principe d’Archimède 2 s’énonce ainsi. Tout corps immergé dans un fluide au repos
est soumis de la part du fluide à une poussée verticale, opposée à la force de gravité, égale
au poids du volume de fluide déplacé et appliquée au centre de masse de ce fluide (centre
appelé centre de carène pour les bateaux ; voir figure 3.6).
Ce principe se déduit assez aisément de l’équation de Pascal. Considérons le volume
V occupé par le corps immergé et intégrons l’équation de Pascal
Z Z
− ∇pdV + ϱgdV = 0,
V V

d’où l’on déduit par utilisation du théorème de Green-Ostrogradski


Z Z
− pndS + ϱgdV = 0.
S V
| {z } | {z }
résultante des forces de pression poids propre

Figure 3.6 – La résultante des forces de pression s’appelle force d’Archimède.

3.2.3 Calcul des forces de pression en pratique


La force de pression exercée sur une paroi de surface S est :
Z
F = (−pn)dS (3.5)
S

avec n normale à la surface élémentaire dS, orientée de l’intérieur vers l’extérieur (ici
l’intérieur signifie l’intérieur de la paroi ; l’extérieur indique le fluide). Le calcul de la force
se fait en plusieurs étapes :
1. calculer la pression ;
2. Archimède de Syracuse (287–212 avant Jésus-Christ) est l’archétype du grand savant de l’An-
tiquité, à la fois physicien, mathématicien, et ingénieur. Il vécut en Sicile à l’époque où Rome com-
mençait à prendre une place croissante en Méditerranée. On lui doit de nombreuses avancées en
géométrie, en mécanique (principe d’Archimède, bras de levier), et en ingénierie (vis sans fin).
60 Chapitre 3 Statique des fluides

2. identifier les surfaces où la pression p est constante (en général, surface à altitude
constante) ;
3. déterminer la surface infinitésimale dS compte tenu de la géométrie de la surface
S (voir complément de cours) ;
4. calculer les composantes de n (on vérifie s’il n’y a pas un axe privilégié de projection
de la résultante des forces) ;
R
5. on intègre F = S (−pn)dS.

Il y a des astuces de calcul (utilisation du théorème d’Archimède), mais il vaut mieux


maîtriser la démarche du calcul intégral.

♣ Exemple. – Considérons un barrage rempli d’eau, avec une hauteur h et une largeur
ℓ (voir figure 3.7). On veut calculer la force totale de pression F (par unité de largeur) qui
s’exerce sur le mur du barrage.

Figure 3.7 – Barrage de hauteur h retenant un volume d’eau.

L’équation de Pascal s’intègre facilement p′ (z) = −ρg ⇒ p(z) = pa + ρg(h − z).


La distribution est linéaire avec la profondeur : on parle de distribution hydrostatique. Pour
simplifier on pose pa = 0. La surface infinitésimale est dS = ℓdz. La normale à cette
surface est n = (1,0) (voir figure 3.8). La force de pression est donc :
Z Z h
h2
F = (−pn)dS = −ℓn ρg(h − z)dz = −ρgℓ n.
S 0 2

Le moment de force en O est


Z Z h
h3
M= (−pr × n)dS = −ℓez ρgz(h − z)dz = −ρgℓ ez
S 0 6

avec r = zez En résumé, on trouve que la distribution de pression est linéaire (distribution
hydrostatique). Comme M = F h/3, le point d’application de la force est situé au tiers de
la hauteur du barrage (depuis O).
3.3 Mesure de la pression 61

Figure 3.8 – Surface infinitésimale pour le calcul de la résultante des forces de pression.

3.3 Mesure de la pression


Il existe plusieurs appareils pour mesurer la pression.
– Baromètre : il s’agit d’un tube contenant un fluide lourd (en général du mercure) dont
le niveau varie en fonction de la pression atmosphérique (voir fig. 3.9). Le premier
baromètre à mercure date de 1644 (c’est une invention de Torricelli 3 ). Le baromètre
ne sert qu’à mesurer une pression atmosphérique.
– Manomètre à liquide : c’est un appareil qui mesure la pression statique au sein d’un
fluide (donc le baromètre est une variété de manomètre). On distingue le tube pie-
zométrique au fonctionnement similaire au baromètre, les tubes en U droits ou in-
clinés, etc.
– Manomètre mécanique ou électronique : une structure élastique se déforme linéai-
rement avec la pression. Donc si l’on est capable de mesurer la déformation, on
dispose d’un moyen de mesurer la pression. Les tube de Bourdon sont des exemples
historiques (1848) de manomètre mécanique : un tube fin élastique est enroulé sur
lui-même et contenu dans une boîte rigide hermétique. L’intérieur du tube est relié à
l’extérieur (pression du fluide ambiant) ; sous l’effet de la pression extérieure, le tube
va se recroqueviller ou bien se raidir. La faible déformation qui en résulte met en
mouvement une aiguille qui permet d’indiquer la déformation. Il existe de nos jours
des appareils électroniques qui estime la pression en mesurant le courant électrique
qui est généré par une substance cristalline déformée sous l’effet de la pression du
fluide ambiant (jauge piezoélectrique). Un manomètre nécessite un étalonnage.

3. Evangelista Torricelli (1608–1647) était un physicien et mathématicien italien, contempo-


rain de Galilée. Il est principalement connu pour l’invention du baromètre et la formule qui porte
aujourd’hui son nom. Il a également travaillé sur des problèmes de géométrie et d’optique.
62 Chapitre 3 Statique des fluides

Figure 3.9 – Principe d’un baromètre. Un tube trempe dans un bain de mercure de masse
volumique ϱm = 13 546 kg/m3 . Si la pression atmosphérique augmente, le mercure re-
monte dans le tube (ce dernier ne contient que du mercure liquide et un gaz constitué
de vapeur de mercure dont la pression est négligeable). La pression atmosphérique est
obtenue en mesurant la hauteur de la colonne de mercure : Patm = ϱm gh. La pression at-
mosphérique standard (au niveau de la mer) est 1 atm, soit très précisément 1,0133 × 105
Pa ou bien 1,0133 bar, soit 762 mm de mercure (760 mm à 0℃).
CHAPITRE 4
Équations de bilan

4.1 Théorèmes de transport

O
n va chercher à exprimer les principes de conservation (masse, quantité de mou-
vement, énergie) pour des systèmes fluides. On va voir qu’il existe une multi-
tude de représentations possibles du même principe :

– formulation sur un volume de contrôle (formulation dite globale ou intégrale) ou


bien pour un volume infinitésimal (équation dite locale) ;
– formulation sur des volumes de contrôle ouverts ou fermés.

Cette multitude est au début perçue par l’étudiant comme une complexité supplé-
mentaire de la mécanique des fluides, mais à l’usage, elle s’avère fort pratique
car cela permet une meilleure compréhension physique et une résolution plus
simple des problèmes.

4.1.1 Vue générale


Les lois de la mécanique s’écrivent différemment selon le type de description choisie,
mais elles expriment les mêmes principes. Ces principes sont au nombre de trois :

– la masse se conserve ;
– la variation de quantité de mouvement (masse × vitesse) est égale à la somme des
forces appliquées 1 ;
– l’énergie totale se conserve : c’est le premier principe de la thermodynamique.

1. Il existe des formulations alternatives qui expriment la conservation de l’énergie cinétique.


Rappelons que la variation d’énergie cinétique (masse × carré de la vitesse) est égale à la différence
entre la puissance fournie et la puissance dissipée. Rappelons que l’on peut travailler aussi bien
en termes de puissance (force × vitesse) ou de travail (force × déplacement), ce sont les mêmes
concepts ; la seule différence est que la puissance représente la variation du travail par unité de
temps. Dans la majorité des cas, cette équation de conservation de l’énergie cinétique est équiva-
lente à l’équation de la quantité de mouvement et, dans la résolution des problèmes, il faut choisir
l’une ou l’autre des formulations. Dans certains cas, il n’y a pas une équivalence directe ; on en verra
un exemple avec le ressaut hydraulique. Enfin il y a des quantités déduites de l’énergie cinétique
(l’énergie cinétique fluctuante par exemple en turbulence), qui sont gouvernées par des équations
spécifiques.

63
64 Chapitre 4 Équations de bilan

En mécanique des fluides, on se sert le plus souvent d’une description eulérienne du


mouvement, c’est-à-dire qu’on ne suit pas les particules dans leur mouvement individuel,
mais on se examine le mouvement du fluide à un endroit donné. Le mécanicien des fluides
est comme un passant accoudé au garde-fou d’un pont et regardant les mouvements du
fluide en contrebas. La description eulérienne introduit deux notions-clés, souvent diffi-
ciles à appréhender :

– la notion de volume ouvert, volume matériel et de volume de contrôle ;


– la notion de dérivée matérielle ou particulaire.

Les volumes ouverts sont des ensembles de points contenus dans une enveloppe (la
surface de contrôle S) à travers laquelle ils peuvent échanger avec l’extérieur (le fluide
environnant ou bien une paroi) de l’énergie, de la matière, etc. Cette surface de contrôle
peut être fixée (c’est-à-dire elle ne varie pas au cours du temps) ou bien bouger à une vitesse
différente ou égale à celle du fluide ; sa forme peut également être constante (c’est-à-dire
indéformable) ou bien varier.

♣ Exemple. – Pour reprendre l’exemple précédent, on peut se placer à un nœud auto-


routier, créer une surface de contrôle fictive, et compter les véhicules qui entrent dans le
système, ceux qui en sortent, et ceux qui s’arrêtent sur le bas-côté ou une aire d’autoroute.
L’évaluation du trafic se fait en faisant un décompte de ces différentes catégories au cours
du temps. ⊓ ⊔

♣ Exemple. – Une fusée est un système ouvert puisqu’elle émet des gaz afin de se
propulser dans l’espace. ⊓

Par opposition, un volume matériel est un volume fermé qui n’échange pas avec l’exté-
rieur et qui contient le même ensemble fini de parcelles de fluide au cours du mouvement.
Il est donc astreint à épouser fidèlement le mouvement du fluide.

♣ Exemple. – Un ballon de baudruche matérialise l’enveloppe imperméable (cela sera


la surface de contrôle) qui comprend le même volume de gaz. On peut déformer le ballon,
le comprimer ou le détendre, mais dans tous les cas de figure, le volume contenu dans
le ballon est le même. En théorie, on peut créer des ballons virtuels qui contiennent un
volume de fluide. ⊓ ⊔

♣ Exemple. – Il et possible de considérer le volume de gaz dans le turboréacteur d’un


avion comme un volume matériel lorsque ce volume englobe les gaz rejetés par le réacteur,
mais en pratique, cela ne serait pas très utile puisque ce qui nous intéresse c’est l’avion
et non le centre de masse du système avion + gaz. Le plus souvent, pour modéliser ce qui
se passe dans un réacteur, on considère un volume de contrôle ouvert et fixé aux parois
intérieures du réacteur. ⊓⊔
Afin de faciliter la compréhension des équations de transport, on va tout d’abord exa-
miner ce qui se passe pour un milieu idéal, qui serait unidimensionnel 2 au § 4.1.2. Pour ce
cas idéal, on va tout d’abord faire un rappel de calcul intégral pour comprendre comment
les équations sont obtenues. On va voir trois équations de transport : conservation de la
masse, de la quantité de mouvement, et de l’énergie. Au § 4.1.3, on va s’intéresser à des

2. Cette idéalisation peut servir à étudier des problèmes réels, par exemple des pipelines,
lorsque la longueur est bien supérieure à la largeur d’écoulement.
4.1 Théorèmes de transport 65

Figure 4.1 – Volume de contrôle (en aplat bleu) dans une tuyère d’un réacteur. Le symbole
∂V est parfois employé pour désigner la surface de contrôle, c’est-à-dire l’enveloppe du
volume de contrôle V ; cette enveloppe comprend ici une paroi solide (trait noir) et une
surface fluide arbitraire (en hachuré). Le fluide entre avec une certaine vitesse ue et une
masse volumique ϱe . Il sort de la tuyère avec une vitesse us et une masse volumique ϱs .

problèmes quelconques en dimension 2 ou 3 ; tout ce qui a été dit pour la dimension 1 sera
extrapolé pour la dimension 2 ou 3.

4.1.2 Théorème de transport en dimension 1

Bases mathématiques

Rappelons quelques formules classiques d’analyse :


– dérivée d’une primitive (définition d’une primitive) :
Z t
d
f (ξ)dξ = f (t).
dt 0

– dérivée d’une primitive avec borne variable :


Z a(t)
d
f (ξ)dξ = f (a(t))ȧ(t).
dt 0

– dérivée d’une fonction composée :


Z b Z b
d ∂f (x, t)
f (x, t)dx = dx.
dt a a ∂t

– formule de Leibniz :
Z Z b(t)
d b(t) ∂f (x, t) db da
f (x, t)dx = dx + f (b(t)) − f (a(t)) . (4.1)
dt a(t) a(t) ∂t dt dt
R
h Démonstration. Ce résultat se démontre simplement en introduisant F = f (x, t)dx
la primitive de f par intégration par rapport à x. On a ainsi :
Z b(t)
f (x, t)dx = F (b(t), t) − F (a(t), t).
a(t)
66 Chapitre 4 Équations de bilan

En différentiant par rapport à t et en se servant de la relation des dérivées composées


((f ◦ g)′ = g ′ × f ′ ◦ g), on déduit la relation de Leibniz 3 . Notons que l’on peut transformer
cette équation de telle sorte que tout le membre de droite soit placé sous le même signe
intégral. Pour cela il suffit de remarquer que
Z b(t)
db da ∂
f (b(t)) − f (a(t)) = (f (ξ, t)u(ξ, t))dξ,
dt dt a(t) ∂x

avec u la vitesse.

Figure 4.2 – Interpretation de la variation de f (x,t) sur un intervalle [a(t), b(t)] entre les
temps t et t + ∆t.

On peut interpréter la formule de Leibniz (4.1) à l’aide du schéma de la figure 4.2 :

intégrale de
taux deRvariation de ∂f (x, t)
b = sur + flux de f en b − flux de f en a
M = a f (x, t)dx ∂t
[a, b]

Les frontières du domaine a(t) et b(t) bougent au cours du temps, et donc l’intégrale
de f perd le « volume 4 » incrémental

(a(t + ∆t) − a(t)) × f (a, t) ≈ a′ (t)∆t.

C’est le volume hachuré en bleu qui est compris entre a(t) et a(t + ∆t) = a(t) + a′ (t)∆t
sur la figure 4.2. L’intégrale M gagne le volume hachuré f (b, t)b′ (t)∆t en rouge (entre

3. Gottfried Wilhelm von Leibniz (1646–1716) était un philosophe, scientifique, mathématicien,


diplomate, et juriste allemand. Il a jeté les bases du calcul intégral et différentiel. Il a également eu
un rôle important en mécanique en énonçant le principe de l’action et de la réaction et celui des
forces vives (énergie cinétique).
4. Par abus de langage, on parle ici de volume car on va juste après cela généraliser l’expression
aux trois dimensions de l’espace, mais naturellement en dimension 1, il s’agit ici d’une surface.
4.1 Théorèmes de transport 67

b(t) et b(t + ∆t)). Dans le même temps, sur la partie de l’intervalle initial [a, b] qui n’a pas
bougé, la fonction f a évolué en sorte que l’intégrale de f a également varié de la quantité

∂f
(f (x, t + ∆t) − f (x, t)) × (b − a) ≈ × ∆t × (b − a).
∂t

Conservation de la masse

Considérons un volume de contrôle matériel V entre les points A et B, dont la position


peut varier en fonction du temps : xA = a(t) et xB = b(t). La masse M de ce « volume » est
constante, donc si ϱ désigne la masse par unité de volume (ici une masse linéaire puisqu’on
est en dimension 1), le principe de conservation de la masse impose :

dM
= 0,
dt
or par définition on a :
Z Z b(t)
M= ϱ(x, t)dx = ϱ(x, t)dx
V a(t)

ce qui donne d’après la formule de Leibniz :


Z b(t)
dM ∂
= ϱ(x, t)dx + ϱB ḃ − ϱA ȧ = 0.
dt a(t) ∂t

On a introduit ϱA et uA = ȧ la masse volumique et la vitesse au point A (on fait de même


Rb
avec le point B). En se servant de l’identité a ∂f /∂xdx = f (b)−b(a), on peut transformer
cette égalité en
Z b(t)  
dM ∂ ∂
= ϱ(x, t) + (ϱu) dx = 0,
dt a(t) ∂t ∂x
ce qui permet de tout passer sous le signe intégral. L’intégrale est nulle si l’intégrand est
nul, soit :
∂ ∂
ϱ+ (ϱu) = 0. (4.2)
∂t ∂x
Cette équation est appelée forme locale de la conservation de la masse ou équation de conti-
nuité. Un cas particulier important est le cas du fluide incompressible pour lequel on a
ϱ = cste, soit
∂ ∂u
(ϱu) = 0 ⇒ = 0.
∂x ∂x

Théorème de Reynolds

De cette équation, on peut également montrer un théorème dit de Reynolds, qui per-
met d’intervertir les opérateurs intégration et dérivation temporelle lorsque l’intégrand
s’écrit sous la forme ϱf , avec f une fonction quelconque. Considérons en effet une quan-
tité macroscopique (c’est-à-dire définie sur le volume de contrôle) :
Z Z b
I(t) = ϱf (x, t)dx = ϱf (x, t)dx,
V a
68 Chapitre 4 Équations de bilan

avec a et b des bornes pouvant prendre des valeurs quelconques, et différentions la par
rapport à t :
Z Z b
dI d b ∂ϱf
= ϱ(x, t)f (x, t)dx = dx + ϱB f (b, t)uB − ϱA f (a, t)uA ,
dt dt a a ∂t
Z b 
∂ϱf ∂ϱf u
= + dx,
a ∂t ∂x
Z b 
∂ϱ ∂f ∂ϱu ∂f
= f +ϱ +f + ϱu dx.
a ∂t ∂t ∂x ∂x
En regroupant les termes en ϱ, puis en se servant de l’équation de continuité (4.2), on
transforme cette dernière équation :
Z b 
dI ∂ϱu ∂f ∂ϱu ∂f
= −f +ϱ +f + ϱu dx,
dt a ∂x ∂t ∂x ∂x
Z b 
∂f ∂f
= ϱ + ϱu dx,
a ∂t ∂x
Z b
df
= ϱ dx,
a dt
avec df /dt = ∂f /∂t + u∂f /∂x la dérivée matérielle (puisque f est une fonction de x et
t), ce qui permet d’aboutir à l’égalité suivante, appelée théorème de Reynolds :
Z Z b
d b d
ϱ(x, t)f (x, t)dx = ϱ(x, t) f (x, t)dx. (4.3)
dt a a dt
 On prendra garde ici que le terme d/dt dans le membre de gauche porte sur une fonction
qui ne dépend que du temps t – c’est donc une dérivée classique 5 – alors que dans le
second membre, il porte sur une fonction à deux variables f (x, t), donc il signifie une
dérivée matérielle : df /dt = ∂f /∂t + u∂f /∂x.

Conservation de la quantité de mouvement ; équation d’Euler

L’application de ce théorème de Reynolds nous permet d’établir la conservation de la


quantité de mouvement et de l’énergie cinétique, dont une forme parmi les plus intéres-
santes est le théorème de Bernoulli. Par définition, la quantité de mouvement d’un volume
de contrôle (unidimensionnel) est
Z Z b
Q= ϱ(x, t)u(x, t)dx = ϱudx,
V a

et le principe de Newton ou principe fondamental de la mécanique (ou bien en-


core principe de conservation de la quantité de mouvement) nous enseigne que
la variation de quantité de mouvement résulte des forces appliquées au volume,
soit :
dQ
= forces appliquées.
dt
Admettons ici que les seules forces appliquées au système soient la force de gravité (et
supposons que le sens de la gravité soit dans le sens des x) et la force de pression sur le
5. On a notamment df /dt = ∂f /∂t.
4.1 Théorèmes de transport 69

pourtour du domaine (ici en dimension 1, ce pourtour se résume aux points A et B), alors
on a :
dQ
= ϱ̄gV + pA − pB ,
dt
avec pA et pB la pression exercée sur le volume de contrôle par le fluide environnant
R points A et B), V = b − a le volume de V, et ϱ̄ la masse volumique moyenne
(sur les
(ϱ̄ = V ϱdx/V ). On a donc d’après le théorème de Reynolds :
 
Z b Z b
dQ du  ∂u ∂u 
= ϱ dx =  ϱ + ϱu  = ϱ̄gV +pA −pB .
dt dt  ∂t 
a a |{z} | {z∂x}
accélération locale accélération convective
On peut transformer le membre de droite de telle sorte qu’il puisse être interprété comme
une intégrale :
Z b 
∂p
ϱ̄gV + pA − pB = ϱg − dx,
a ∂x
d’où Z Z b 
b
du ∂p
ϱ dx = ϱg − dx,
a dt a ∂x
ce qui impose que localement, on doive avoir :

du ∂u ∂u ∂p
ϱ =ϱ + ϱu = ϱg − . (4.4)
dt ∂t ∂x ∂x

Rappelons que cette formule n’est valable qu’en dimension 1 et en l’absence de frotte-
ment visqueux. Une telle équation de conservation de la quantité de mouvement couplée à
l’équation de continuité est appelée équation d’Euler ou bien équation du mouvement pour
les fluides parfaits (appelés encore fluides non visqueux). C’est la relation de la quantité de
mouvement la plus simple que l’on puisse imaginer et malgré sa simplicité, elle permet de
résoudre un grand nombre de cas concrets.

Conservation de l’énergie cinétique ; équation de Bernoulli

Toujours par application du théorème de Reynolds, on peut déduire le théorème de


conservation de l’énergie cinétique et sa forme dérivée dite théorème/équation de Bernoulli
Appelons k = ϱu2 /2 l’énergie cinétique locale et K l’énergie cinétique macroscopique.
D’après le théorème de Reynolds, on a :
Z Z b
1 2
K= ϱ(x, t)u (x, t)dx = k(x, t)dx.
V 2 a

Le principe de conservation de l’énergie cinétique s’énonce :


Z b
dK 1 d 2
= ϱ u (x, t)dx = puissance des forces appliquées,
dt a 2 dt
= ϱ̄gV uG + pA uA − uB pB ,

car la puissance des forces appliquées est égale au produit des forces et des
R vitesses au
point d’application. Ici, uG désigne la vitesse au centre de gravité (ϱ̄uG = V ϱudx/V ou
70 Chapitre 4 Équations de bilan

moyenne massique de la vitesse). Comme précédemment, on peut transformer le membre


de droite en un terme intégral :
Z  
∂pu
ϱ̄gV uG + pA uA − uB pB = ϱgu − dx,
V ∂x
Z  
∂ψ ∂pu
= −u − dx,
∂x ∂x
ZV  
∂ ∂u
= −u (ψ + p) − p dx,
V ∂x ∂x
où ψ désigne le potentiel gravitaire, c’est-à-dire l’énergie potentielle dont dérive la force
de gravité : ϱg = −∂ψ/∂x, avec ici ψ = −ϱgx. On arrive à
Z b
dK 1 d 2
= ϱ u (x, t)dx
dt a 2 dt
Z  
∂ ∂u
= −u (ψ + p) − p dx,
V ∂x ∂x

puis après quelques manipulations algébriques et en utilisant l’équation de continuité (4.2),


on montre que les deux formes suivantes sont équivalentes
Z b 
dK ∂u2 /2 ∂u2 /2
= ϱ + ϱu dx,
dt a ∂t ∂x
Z b 
∂k ∂uk
= + dx,
a ∂t ∂x
ce qui aurait pu être obtenu également en appliquant directement la formule de Leibniz.
On en déduit la formule macroscopique de conservation de l’énergie cinétique
Z b  Z  
∂k ∂uk ∂ ∂u
+ dx = −u (ψ + p) − p dx,
a ∂t ∂x V ∂x ∂x
ainsi que la forme locale
∂k ∂ ∂u
+ u (k + ψ + p) + (k + p) = 0. (4.5)
∂t ∂x ∂x

Cette formule peut considérablement se simplifier quand


– l’écoulement est incompressible ϱ = cste ⇒ ∂u/∂x = 0 d’après l’équation de
continuité (4.2) ;
– l’écoulement est permanent : les dérivées temporelles disparaissent. On a ainsi ∂k/∂t =
0.
On aboutit alors à

(k + ψ + p) = 0,
∂x
soit
k + ψ + p = cste. (4.6)
La somme de l’énergie cinétique k, du potentiel gravitaire (ou énergie potentielle) ψ, et
de la pression p doit rester constante. Cette relation est appelée équation de Bernoulli. Elle
est remarquable car il s’agit d’une relation purement scalaire, sans opérateur intégral ou
différentiel, ce qui la rend très facile d’emploi.
4.1 Théorèmes de transport 71

4.1.3 Généralisation et théorème de Reynolds


La formule de Leibniz (4.1) se généralise à des intégrales multiples (c’est-à-dire in-
tégrales sur des volumes au lieu d’intégrales sur des intervalles). On obtient la relation
suivante appelée « théorème de transport » :
Z Z Z
d ∂f
f dV = dV + f u · ndS, (4.7)
dt V V ∂t S

où V est un volume de contrôle quelconque contenant une certaine masse de fluide, S


est la surface de contrôle enveloppant ce volume, et n est la normale à la surface S ; la
normale n est unitaire (|n| = 1) et orientée vers l’extérieur. Cette relation écrite ici pour
une fonction scalaire f s’étend sans problème à des vecteurs f quelconques. Ce théorème
est vrai quel que soit le volume de contrôle. Si ce volume est matériel, alors la vitesse u de
la frontière du domaine S coïncide avec la vitesse du fluide sur cette frontière. Si le volume
de contrôle est arbitraire, alors u désigne la vitesse de la surface contrôle et peut différer
notablement de la vitesse du fluide sur cette frontière.
La relation (4.7) est fondamentale car elle permet d’obtenir toutes les équations fonda-
mentales de la mécanique. Elle peut s’interpréter de la façon suivante :

La variation temporelle d’une quantité f définie sur un volume de contrôle V est


égale à la somme de :
– la variation de f au cours du temps au sein du volume de contrôle (varia-
tion dite locale) ;
– le flux de f à travers la surface S enveloppant le volume de contrôle. Quand
u · n > 0, le flux est entrant, et inversement quand u · n < 0, le flux est
sortant. On pourrait généraliser dans l’espace le cas des fonctions f (x, t)
illustré par la figure 4.2.

Lorsque que le volume de contrôle est matériel, on peut relier la vitesse de la surface
de contrôle à celle au sein du volume de contrôle en se servant du théorème de Green-
Ostrogradski. Dans ce cas, le théorème de transport peut également s’écrire sous la va-
riante suivante :
Z Z  
d ∂f
f dV = + ∇ · (f u) dV. (4.8)
dt Vm Vm ∂t
Ce résultat est très important puisqu’il permet d’inclure tous les contributions sous la
même intégrale de volume. Ce théorème n’est pas vrai pour un volume de contrôle arbi-
traire.
Un corollaire important du théorème de transport est le « théorème de Reynolds » 6
qui s’applique à des fonctions f massiques, c’est-à-dire que l’on peut écrire sous la forme
ϱf , avec ϱ la masse volumique du fluide :
Z Z
d d
ϱf dV = ϱ f dV. (4.9)
dt V V dt
6. Osborne Reynolds (1842–1912) était un mécanicien britannique, dont le nom est asso-
cié au nombre sans dimension qui sert à départager les écoulements laminaires et turbulents.
Expérimentateur et théoricien, Reynolds a étudié les équations de Navier–Stokes et a proposé de
nombreux développements théoriques (théorie de la lubrification, décomposition des vitesses, et
moyenne des équations de Navier–Stokes).
72 Chapitre 4 Équations de bilan

h Démonstration. La démonstration est relativement simple :


Z Z   Z  
d ∂ϱf ∂f ∂ϱ
ϱf dV = + ∇ · (ϱf u) dV = ϱ + ϱu∇f + f + f ∇ · (ϱu) dV
dt V V ∂t V ∂t ∂t

Compte tenu de l’équation de continuité [voir éq. (4.16) ci-dessous] et en identifiant la


forme df /dt = ∂f /∂t + u · ∇f , on tire le théorème de Reynolds. ⊓⊔
Ce résultat est utile en ce qu’il permet d’aller un peu plus rapidement dans l’énoncé
des principes de conservation.

4.1.4 Volume de contrôle fixe, matériel et arbitraire


On a vu précédemment au § 4.1.3 que si le volume de contrôle est matériel (notons le
Vm , et sa surface de contrôle Sm ), c’est-à-dire qu’il est composé du même volume de fluide
et se déplace à la même vitesse que le fluide alors :
Z Z Z
d ∂f
f dV = dV + f u · ndS, (4.10)
dt Vm Vm ∂t Sm

avec u la vitesse du fluide. Il en est de même si le volume de contrôle Va est arbitraire,


mais il faut alors prendre en compte que ses frontières se déplacent à une vitesse w qui
est différente de celle du fluide :
Z Z Z
d ∂f
f dV = dV + f w · ndS. (4.11)
dt Va Va ∂t Sa

Le problème est que cette expression est peu pratique puisqu’il n’existe aucun principe de
conservation qui s’applique à des volumes arbitraires. Pour contourner cela on considère
un volume matériel Vm qui coïncide avec le volume arbitraire au temps t : on a Sa = Sm
au temps t. Les relations (4.10) et (4.11) sont donc vraies à ce temps. Donc en retranchant
ces équations, on obtient :
Z Z Z
d d
f dV − f dV = f (u − w) · ndS. (4.12)
dt Vm dt Va Sa

Un cas particulier important concerne les volumes de contrôle fixes (stationnaires). Si


le volume de contrôle Va est fixe, alors w = 0 le long de Sa et donc l’équation (4.11) donne
Z Z
d ∂f
f dV = dV, (4.13)
dt Va Va ∂t

tandis que l’équation (4.12) dit que pour le volume matériel Vm coïncidant avec Va au
temps t, on a Z Z Z
d ∂f
f dV = dV + f u · ndS, (4.14)
dt Vm Va ∂t Sa
qui ne difère pas de l’équation (4.10) dans la structure générale de l’équation, mais en
difère quant à sa dérivation et signification.
Soulignons une fois encore que le problème principal est que les principes de conser-
vation de la masse et de la quantité de mouvement ne sont valables que pour des volumes
matériels. L’application à des volumes de contrôle arbitraires en dehors des volumes fixes
demande de la vigilance.
4.1 Théorèmes de transport 73

4.1.5 Conservation de la masse


On applique le théorème de transport (4.7) à la fonction scalaire f = ϱ. On déduit :
Z Z Z
d ∂ϱ(x, t)
ϱdV = dV + ϱu · ndS, (4.15)
dt V V ∂t S

avec V un volume matériel et S la surface enveloppant ce volume. En utilisant le théorème


de la divergence (ou Green-Ostrogradski), on tire :
Z Z  
d ∂ϱ(x, t)
ϱdV = + ∇ · (ϱu). dV
dt V V ∂t
On a égalé la dérivée de la masse avec 0 car dans la plupart des cas, la masse se conserve
au cours du temps s’il n’y a pas de création de masse ou de perte au sein d’un volume
matériel. De plus, si ϱ est continue (pas « d’onde de choc » par exemple), alors on peut
écrire :
∂ϱ(x, t)
+ ∇ · (ϱu) = 0. (4.16)
∂t
Cette équation s’appelle l’équation de conservation locale de la masse ou bien encore
équation de continuité. On peut encore l’écrire :
1 dϱ
= −∇ · u.
ϱ dt

Si le fluide est incompressible ou l’écoulement isochore : ϱ = constante, donc l’équa-


tion de continuité devient :
∇ · u = 0.
C’est l’équation dont on se servira le plus dans la suite de ce cours. Écrite sous forme
algébrique, cette équation s’écrit en dimension 2 :

∂u ∂v
∇·u= + = 0,
∂x ∂y

et en dimension 3
∂u ∂v ∂w
∇·u= + + = 0,
∂x ∂y ∂z
avec u = (u, v, w) le champ de vitesse.

♣ Exemple. – Considérons comme exemple d’application l’écoulement d’un fluide


dans une tuyère qui subit un rétrécissement de sa section (voir figure 4.3). On prend un
volume de contrôle fixe V (donc arbitraire) qui se situe de part et d’autre de la constriction
(reporté en bleu sur la figure 4.3). La surface de contrôle comprend la section d’entrée Ae ,
la paroi latérale Al et la section de sortie As .
Le bilan de masse pour ce volume de contrôle sous forme intégrale est décrit par l’équa-
tion (4.15). En décomposant la surface de contrôle S = Ae + Al + As et en considérant
que la paroi latérale est imperméable (et donc que la vitesse u vérifie u · n = 0) et qu’elle
n’est donc associée à aucun flux, on obtient en servant de l’identité (4.14) entre volumes
de contrôle matériel et fixe (Vm et V , respectivement) qui permet d’écrire le principe de
conservation sur le volume de contrôle Vm qui coïncide avec le volume fixe V au temps t :
Z Z Z
d ∂ϱ(x, t)
ϱdV = dV + ϱu · ndS = 0.
dt Vm V ∂t Ae +As
74 Chapitre 4 Équations de bilan

Figure 4.3 – Tuyère avec rétrécissement de section avec passage d’un diamètre De à un
diamètre Ds . (a) Schéma de principe et notation. Le fluide entre dans le volume de contrôle
(en bleu) par la section d’entrée Ae et en sort par la section de sortie As . Les vitesses
d’entrée et de sortie sont notées ue et us , respectivement, et sont supposées uniformément
constantes pour chacune des deux sections. Les masses volumiques du fluide à l’entrée et
à la sortie sont notées ϱe et ϱs . (b) Volume de contrôle V avec normale n orientée de
l’intérieur vers l’extérieur. La surface de contrôle S enveloppant le volume V peut être
décomposée en trois surfaces : surface d’entrée Ae , surface latérale Al , et surface de sortie
As (S = Ae + Al + As ).

Comme par ailleurs, on a la relation (4.13) pour un volume fixe, on peut aussi écrire :
Z Z
d
ϱdV + ϱu · ndS = 0,
dt V Ae +As

et donc la variation de masse au sein du volume de contrôle fixe V est


Z Z
dM d
= ϱdV = − ϱu · ndS.
dt dt V Ae +As

(Contrairement au volume matériel pour lequel la masse se conserve, la masse d’un vo-
lume arbitraire peut varier au cours du temps). Compte tenu du sens de l’écoulement et
de l’orientation de la normale n, on peut aussi écrire :
dM
= ϱe Ae ue − ϱs As us .
dt
La variation de masse M reflète la différence entre flux massique entrant ϱe Ae ue et sortant
ϱs As us .
Un cas particulier important est le cas où l’écoulement est permanent. Il n’y alors
aucune variation de masse dans le volume fixe V :
ϱe Ae ue = ϱs As us .
4.1 Théorèmes de transport 75

Si l’écoulement est isochore (ϱe = ϱs ), alors on a :


Ae u e = As u s .
L’action du fluide sur la conduite se calcule donc assez simplement : c’est la différence
d’énergie totale entre l’entrée et la sortie. ⊓

4.1.6 Conservation de la quantité de mouvement

Formulation (macroscopique) sur un volume de contrôle

On applique le théorème de transport (4.7) à la fonction vectorielle représentant la


quantité de mouvement locale f = ϱu pour un volume de contrôle matériel Vm (et sa
surface de contrôle Sm ) :
Z Z Z
d ∂ϱu
ϱudV = dV + ϱu(u · n)dS .
dt Vm Vm ∂t Sm
| {z } | {z }
accélération locale accélération convective

Il existe d’autres variantes permettant d’exprimer la dérivée matérielle de ϱu. Ainsi, en


utilisant le théorème de la divergence, on tire une variante où toutes les contributions se
retrouvent sous l’intégrale de volume :
Z Z  
d ∂ϱu
ϱudV = + ∇ · ϱuu dV,
dt Vm Vm ∂t
ou bien en servant en plus de l’équation de continuité
Z Z  
d ∂u
ϱudV = ϱ + ∇ · uu dV.
dt Vm Vm ∂t

Attention dans ces deux équations, le terme uu représente un tenseur d’ordre 2 (voir 
complément de cours, § 1.1). Cette formulation a l’avantage de présenter le terme d’ad-
vection convective comme étant similaire au divergence d’un champ de contraintes, ce
qui sera utile au chap. 6 pour expliquer pourquoi les fluctuations turbulentes de vitesse
impliquent une plus grande dissipation d’énergie.

Le principe fondamental de la dynamique veut que toute variation (temporelle) de


quantité de mouvement résulte de l’application de forces. Donc, on peut écrire une relation
générale de la forme
Z
d
ϱudV = forces appliquées au volume V. (4.17)
dt Vm

Les forces appliquées comprennent les forces de volume (poids) et les forces de sur-
face agissant à la surface du volume. Il s’ensuit que la forme macroscopique complète des
équations de conservation de la quantité de mouvement s’écrit :
Z Z
d
ϱudV = mg + σdS , (4.18)
dt Vm |{z} Sm
poids | {z }
Z force Zde surface
= ϱgdV + Σ · ndS (4.19)
Vm Sm
76 Chapitre 4 Équations de bilan

où σ = Σ · n désigne la contrainte, Σ le tenseur des contraintes. On rappelle que le


tenseur des contraintes se décompose en tenseur des pressions −p1 et un tenseur des
extra-contraintes 7 T :
Σ = −p1 + T . (4.20)
Le tenseur T dépend de la nature du fluide étudié ou du niveau d’approximation :
– T = 0 correspond au cas des fluides parfaits (ou non visqueux) et les équations du
mouvement qui en résultent sont appelées équations d’Euler ;
– T = 2µD correspond au cas des fluides newtoniens et les équations du mouvement
qui en résultent sont appelées équations de Navier–Stokes. Elles sont examinées en
détail au chapitre 6 ;
– T = F(D) correspond au cas des fluides non newtoniens, avec F la loi de compor-
tement du fluide. Les équations du mouvement résultantes sont appelées équations
de Cauchy 8 .

♣ Exemple. – Reprenons l’exemple de la tuyère vu au § 4.1.5 (voir figure 4.4).

Figure 4.4 – Tuyère avec rétrécissement de section avec passage d’un diamètre De à un
diamètre Ds . Reprise de la figure 4.3(b).

De même que pour la conservation de la masse, on considère un volume fixe V et on


fait coïncider un volume matériel Vm au temps t pour pouvoir appliquer le principe (4.17)
de conservation de la quantité de mouvement. On va poser quatre hypothèses supplémen-
taires :
– Le fluide se comporte comme un fluide parfait et le tenseur des contraintes se réduit
à un tenseur isotrope de pression

Σ = −p1.

– Pour simplifier la notation et sans restreindre la généralité du résultat, on va intro-


duire une pression généralisée p∗ qui comprend la pression p au sein du fluide et le
7. Le tenseur des extra-contraintes est également « déviateur des contraintes » ou partie dévia-
torique des contraintes car il représente l’écart – la déviation – à l’état d’équilibre au repos où les
contraintes sont isotropes.
8. Il n’y a pas de consensus sur l’appellation de cette équation dans la littérature technique.
4.1 Théorèmes de transport 77

potentiel gravitaire ψ tel que ϱg = −∇ψ :

p∗ = p + ψ.

Le théorème de Green-Ostrogradski permet en effet d’écrire que


Z Z Z
ϱgdV = − ∇ψdV = − ψndS,
Vm Vm Sm

ce qui permet de traiter le poids comme une force surfacique et de regrouper la


résultante des forces sous une unique intégrale de surface.
– On note R l’action du fluide sur la paroi Al de la tuyère :
Z
R=+ p∗ ndS.
Al

On fera attention ici au changement de signe qui résulte R de l’application du prin-


cipe d’action et de réaction de Newton. L’intégrale − Al p∗ ndS avec la normale n
orientée telle qu’elle est représentée sur la figure 4.4 représente l’action de la paroi
solide sur le fluide.
– Le champ de pression totale p∗ est constant sur toute section A en travers de la
conduite. Cette hypothèse peut se démontrer en développant par la suite les calculs,
mais on admettra ici l’hypothèse. Cette pression totale vaut p∗e sur la section Ae , et
ps sur la section As .
On note ex le vecteur unitaire dans la direction x. On a donc n = −ex sur Ae , et n = ex
sur As (voir figure 4.2).
Avec ces hypothèses, le principe (4.18) de conservation de la quantité de mouvement
sur Vm s’écrit :
Z Z Z Z
d ∂ϱu
ϱudV = dV + ϱu(u · n)dS = −R − p∗ ndS.
dt Vm V ∂t Ae +As Ae +As

Comme par ailleurs, on a la relation (4.13) pour un volume fixe et la paroi latérale est
imperméable (u · n = 0), on peut aussi écrire
Z Z
d
ϱudV + ϱu(u · n)dS = −R + (p∗e Ae − p∗s As )ex ,
dt V Ae +As

et donc la variation de quantité de mouvement Q au sein du volume de contrôle fixe Vm


est Z Z
dQ d
= ϱudV = − ϱu(u · n)dS − R + (p∗e Ae − p∗s As )ex .
dt dt V Ae +As
On peut simplifier le terme de flux de quantité de mouvement
dQ (p∗e Ae − p∗s As )
= (ϱe Ae u2e − ϱs As u2s )ex + + −R
|{z} .
dt | {z } ex
différence des flux entrant et sortant | {z } résultante des efforts sur la paroi
différence des forces de pression

Un cas particulier important est le cas où l’écoulement est permanent. Il n’y alors
aucune variation de quantité de mouvement dans le volume fixe V . Dans la direction ex
de l’écoulement, on a

ϱe Ae u2e + p∗e Ae = ϱs As u2s + p∗s As + ex · R.


78 Chapitre 4 Équations de bilan

Si l’écoulement est isochore (ϱe = ϱs = ϱ), alors on peut déduire que la force de pression
exercée sur la conduite représente la différence de ce qu’on va interpréter plus loin comme
l’énergie totale Ψ = ϱu2 /2 + p + ψ (voir le théorème de Bernoulli au § 4.1.7)

R = Ae Ψ e − As Ψ s .

avec R = ex · R la composante de la résultante des forces de pression sur la paroi selon


la direction x. Le débit (volumique) est constant à travers toute section de la conduite. ⊓

Formulation locale

Une application du théorème de Green-Ostrogradski permet d’aboutir à la formulation


locale des équations de la quantité de mouvement :

 
du ∂u
ϱ =ϱ + u · ∇u = ϱg + ∇ · Σ = ϱg − ∇p + ∇ · T , (4.21)
dt ∂t
car ∇·(p1) = p∇·(1)+1·∇p = ∇p. Comme précédemment on a supposé pour passer de
la formulation macroscopique à la forme locale que les différents champs (vitesse et masse
volumique) étaient continus. L’équation locale n’est pas valable pour une onde de choc ou
bien un ressaut hydraulique ; dans un tel cas, il faut appliquer
– soit les formulations intégrales de la conservation de quantité de mouvement pour
éviter d’avoir à traiter la discontinuité ;
– soit ajouter des conditions supplémentaires qui viennent compléter les équations
locales qui restent valables de part et d’autre de la discontinuité. De telles relations
sont appelées relations de Rankine-Hugoniot ou bien conditions de choc.
On verra un exemple de traitement au chap. 5 avec le ressaut hydraulique qui est une
discontinuité de la vitesse et de la hauteur dans un écoulement d’eau.
On peut encore écrire cette équation sous une forme condensée :
du
ϱ = −∇p∗ + ∇ · T ,
dt
où comme dans l’exemple précédent, on associe le terme gravitaire ϱg au terme du gradient
de pression et, ce faisant, on a introduit la pression généralisée p∗ = p + ψ et ψ le potentiel
gravitaire tel que ϱg = −∇ψ. Cette formulation est par exemple utilisée en hydraulique en
charge pour traiter les effets de la gravité en termes de pression généralisée, ce qui permet
d’inclure l’effet dans la gravité dans le terme de pression et de simplifier les équations.
Si on développe le terme d’accélération, on peut écrire les équations locales de diffé-
rentes façons :
– une façon de faire est d’écrire l’accélération convective sous la forme d’un diver-
gence de champ de contrainte ϱuu, ce qui sera utilisé au chap. 6 pour modéliser
l’effet de la turbulence sur l’écoulement
∂ϱu
+ ∇ · (ϱuu) = ϱg − ∇p + ∇ · T . (4.22)
∂t
– Une autre formulation vectorielle de l’équation de conservation de quantité de mou-
vement est obtenue en faisant remarquer que ∇u · ∇u peut s’écrire u · ∇u =
4.1 Théorèmes de transport 79

∇|u|2 /2 + (∇ × u) × u. On a alors :

∂u 1
ϱ + ϱ∇|u|2 + ϱ(∇ × u) × u = ϱg − ∇p + ∇ · T ,
∂t 2
∂u 1
ϱ + ϱ∇|u|2 + ϱω × u = ϱg − ∇p + ∇ · T ,
∂t 2
avec ω = ∇ × u la vorticité. Cette équation est parfois appelée équation de Gromeka-
Lamb. Elle est utile quand on veut étudier la vorticité du fluide, c’est-à-dire les tour-
billons et structures similaires qui se créent dans un fluide. L’équation de Gromeka-
Lamb nous sera utile dans le chapitre sur l’hydraulique à surface libre quand on
calculera des écoulements d’eau sur une protubérance du lit.
– une façon plus commune est d’écrire l’accélération convective sous la forme ϱu ·
∇u :
∂u
ϱ + ϱu · ∇u = ϱg − ∇p + ∇ · T , (4.23)
∂t
où l’on prendra bien garde à la position de la masse volumique ϱ dans les termes
différentiels.
Attention à la notation u · ∇u. Cela ne signifie pas qu’il s’agit du produit entre le 
vecteur u et le tenseur (matrice) ∇u. En fait, en toute rigueur, il faudrait écrire : (u · ∇)u,
les parenthèses servant à indiquer que l’opérateur différentiel u·∇ est appliqué au vecteur
u. Il s’agit d’une commodité d’écriture qui n’est pas sans ambiguïté de sens.
La dernière équation (4.23) sera la plus employée dans ce cours (et ailleurs). La princi-
pale différence entre les équations (4.23) et (4.22) est liée à la place de la masse volumique
ϱ. Si l’écoulement est isochore ou le matériau incompressible, ces deux équations sont tri-
vialement obtenues puisque ϱ est constante. L’équation (4.23) et ses variantes s’appellent
équations de conservation de la quantité de mouvement ou bien équations de Newton ou
bien encore équation fondamentales de la dynamique.

Projection de l’équation locale

En dimension 2, l’équation de conservation (4.23) peut être projetée de la façon sui-


vante dans un système de coordonnées cartésiennes (x, y).

∂u ∂u ∂u ∂p ∂Txx ∂Txy
ϱ + ϱu + ϱv = ϱgx − + + ,
∂t ∂x ∂y ∂x ∂x ∂y
∂v ∂v ∂v ∂p ∂Txy ∂Tyy
ϱ + ϱu + ϱv = ϱgy − + + ,
∂t ∂x ∂y ∂y ∂x ∂y

avec u = (u, v) les composantes du vecteur vitesse, (gx , gy ) les composantes du vecteur
gravité. On se reportera au Complément du cours pour la formulation dans d’autres sys-
tèmes de coordonnées.

Cas particulier du fluide parfait (Euler)

Le cas particulier où T = 0 correspond aux équations d’Euler, qui comme on l’a pré-
cisé plus haut, constituent le jeu d’équations du mouvement le plus simple qu’on puisse
80 Chapitre 4 Équations de bilan

imaginer et qui permettent de résoudre un grand nombre de problèmes pratiques en in-


génierie (dynamique des gaz, écoulements à grande vitesse, etc.) lorsque le fluide est sans
viscosité (on parle de fluide non visqueux, de fluide d’Euler, ou de fluide parfait) :
∂u
ϱ + ϱu · ∇u = ϱg − ∇p, (4.24)
∂t
Ce sont les équations d’Euler 9 .

Interprétation du terme de divergence des contraintes

On peut interpréter le termes −∇p + ∇ · T qui apparaît dans l’équation de conser-


vation de la quantité de mouvement (4.23) en considérant un « volume » infinitésimal, ce
qui permet notamment d’expliquer pourquoi les contraintes apparaissent sous la forme
d’une divergence. Le raisonnement est classique et a déjà été appliqué dans le chapitre
du complément du cours pour expliquer le sens physique de l’opérateur divergence. Tout
d’abord, il faut se demander quelles sont les forces appliquées à un volume de contrôle
infinitésimal, dont le « volume 10 » par unité de largeur est dxdy (voir figure 4.5).
– force de volume : action de la pesanteur ϱg ;
– forces à la surface du volume de contrôle : elles sont calculées à l’aide de Σ.
Considérons un repère cartésien en dimension 2. La représentation de Σ dans ce repère
est donnée par la matrice symétrique :
 
Σxx Σxy
Σ= .
Σxy Σyy
Les contraintes sur la face orientée par la normale n = (−1, 0) sont :
 
−Σxx
σ1 = Σ · n = .
−Σxy
tandis que sur la facette opposée orientée par la normale n = (1, 0)
" #
Σxx + ∂Σ xx
dx
σ1 = Σ · n = ∂x
∂Σ .
Σxy + ∂xxy dx
On fait de même pour les normales orientées par n = (0, 1) et n = (0, − 1). La projection
des efforts sur l’axe x s’écrit donc (contrainte × surface par unité de largeur) :
     
∂Σxx ∂Σxy ∂Σxx ∂Σxy
−Σxx + Σxx + dx dy+ −Σxy + Σxy + dy dx = + dxdy.
∂x ∂y ∂x ∂y
De même, sur l’axe y, on trouve que la projection des efforts s’exprime comme :
 
∂Σxy ∂Σyy
+ dxdy.
∂x ∂y
Ces petits calculs montrent que les efforts exercés sur la surface de contrôle d’un volume
infinitésimal peuvent se calculer de façon générique à l’aide de l’expression ∇ · Σ.
9. Leonhard Euler (1707-1783) a été l’un des plus grands mathématiciens et mécaniciens suisses.
On lui doit de nombreuses avancées en mathématiques, optique, mécanique des fluides, et en astro-
nomie. Il passe l’essentiel de sa vie hors de Suisse, principalement en Prusse et en Russie. Ses apports
à la dynamique des fluides sont considérables. On lui doit notamment le premier jeu d’équations
différentielles décrivant le mouvement d’un fluide.
10. On a vu précédemment qu’il s’agit abus de langage, on parle ici de volume pour désigner
une surface, mais notre propos est généralisable aux trois dimensions de l’espace.
4.1 Théorèmes de transport 81

Figure 4.5 – Projection de la relation d’équilibre des contraintes sur un volume élémen-
taire. La normale n de la surface contrôle est orientée de l’intérieur du volume de contrôle
vers l’extérieur.

4.1.7 Conservation de l’énergie, théorème de Bernoulli

Premier principe de la thermodynamique

Rappelons que le premier principe de la thermodynamique énonce que l’énergie totale


E, varie à cause du travail des forces extérieures et du flux de chaleur

δE = δW + δQ,

avec δE la variation d’énergie totale, c’est-à-dire l’intégrale sur le volume de contrôle de


l’énergie cinétique k et l’énergie interne ϱe (e étant l’énergie interne massique), δW le
travail des forces extérieures au sein du volume de contrôle, δQ le flux de chaleur à travers
la surface de contrôle S. Au lieu de parler en termes de travail, on peut parler en termes
de puissance puisque si l’on divise l’équation précédente par un petit incrément de temps
δt
δE δW δQ
= + ,
δt δt δt
et en faisant tendre δt vers 0, on obtient
Z Z Z Z
d
(k + ϱe)dV = ϱg · udV + σ · udS − j Q · ndS ,
dt
| V {z } |V {z S } | S {z }
taux de variation de l’énergie totale E Ẇ Q̇

avec j Q le flux de chaleur (voir complément de cours, chap. 1), Ẇ le taux de variation du
travail (ou puissance) des forces extérieures, Q̇ le flux de chaleur qui passe par unité de
temps à travers la surface S, et σ la contrainte exercée par le milieu extérieur sur le volume
de contrôle sur une facette dS orientée par n.
82 Chapitre 4 Équations de bilan

Examinons maintenant de plus près la puissance des forces extérieures. Cette puis-
sance comprend des termes positifs (puissance fournie au volume de contrôle) et négatifs
(puissance dissipée au sein du volume ou aux frontières). La puissance fournie au volume
comprend généralement la puissance apportée par la force de gravité et les forces de pres-
sion (ce n’est pas une règle absolue) tandis que la dissipation d’énergie résulte généra-
lement des extra-contraintes (dissipation visqueuse dans le cas d’un fluide newtonien).
Comme précédemment pour les contraintes, il est plus sage de faire une décomposition
entre puissances dues à des forces de volumes et puissances dues à des forces de surface
sans se soucier du signe de ces contributions :

Ẇ = puissance fournie au volume V + puissance dissipée aux frontières et dans V,


Z Z
= ϱg · udV + σ · udS,
V S

Par définition de la contrainte via le tenseur des contraintes Σ (voir complément de cours,
chap. 2), on a
σ = Σ · n = (−p1 + T ) · n = −pn + T · n,
ce qui permet d’écrire
Z Z
Ẇ = ϱg · udV + u · (−pn + T · n) dS,
ZV ZS
= ϱg · udV + (−pu + T · u) · ndS, (4.25)
V S

car T est symétrique. La formulation macroscopique du premier principe de la thermody-


namique est donc le suivant
Z Z Z
d 
(k + ϱe)dV = ϱg · udV + −pu + T · u − j Q · ndS. (4.26)
dt V V S

On souhaite disposer d’une formulation locale de ce principe. L’étape suivante consiste


donc à écrire les intégrale de surface apparaissant dans le membre de droite de l’équation
(4.26) sous forme d’intégrales de volumes.
L’application du théorème de Green-Ostrogradski fournit immédiatement
Z Z
 
−pu + T · u − j Q · ndS = ∇ · −pu + T · u − j Q dV.
S V

En substituant cette dernière relation dans l’équation (4.26), on arrive finalement à l’équa-
tion locale de conservation de l’énergie totale

d 
(k + ϱe) = ϱg · u + ∇ · −pu + T · u − j Q . (4.27)
dt

Conservation de l’énergie cinétique

Il est possible d’obtenir une relation locale pour le taux de variation de l’énergie ciné-
tique en multipliant l’équation de conservation de la quantité de mouvement (4.23) par la
vitesse u
∂u
ϱu · + u · (ϱu · ∇u) = ϱu · g − u · ∇p + u · ∇ · T ,
∂t
4.1 Théorèmes de transport 83

et de là, en remplaçant les termes de la forme u∂u par ∂|u|2 /2, on arrive à
1 ∂|u|2 ϱ
ϱ + u · ∇(|u|2 ) = ϱu · g − u · ∇p + u · ∇ · T .
2 ∂t 2
En se servant de l’équation de continuité (4.16) et de l’identité 2∇ · (ku) = |u|2 ∇ · (ϱu) +
ϱu·∇|u|2 , on peut transformer cette équation et obtenir une dérivée matérielle de l’énergie
cinétique locale
dk ∂k
= + ∇ · (ku) = ϱu · g − u · ∇p + u · ∇ · T . (4.28)
dt ∂t
Cette équation est appelée équation de conservation de l’énergie cinétique. Dans cette équa-
tion, le terme ϱu · g représente la puissance de la force de gravité, −u · ∇p la puissance des
forces de pression, et u · ∇ · T la puissance des extra-contraintes (dissipation d’énergie).

Fonction de dissipation

En comparant les équations (4.28) et (4.27), on note certaines similitudes dans les
termes apparaissant dans le membre de droite, similitudes que l’on va exploiter pour four-
nir différentes expressions des énergies cinétique et interne. Pour cela, on va se livrer à
quelques manipulations algébriques. Tout d’abord, en servant des propriétés de composi-
tion de l’opérateur divergence, on peut écrire :
∇ · (T · u) = u · ∇ · T + T : ∇u.
Compte tenu de la symétrie de T , on a la relation T : ∇u = D : T 11 . En effet (voir
complément de cours, chap. 2), le tenseur « gradient de vitesse » se décompose en une
partie symétrique (le tenseur des taux de déformation D) et une partie antisymétrique (le
tenseur des taux de rotation W )
∇u = D + W .
On peut montrer (voir complément de cours, chap. 1) que la trace du produit de tout tenseur
symétrique S et de tout tenseur antisymétrique A est nulle. On en déduit donc que
T : ∇u = T : (D + W ) = T : D.
La quantité Φ = tr(T · D) = T : D s’appelle la fonction de dissipation et représente la
puissance dissipée par les extra-contraintes T .
On écrit finalement
∇ · (T · u) = u · ∇ · T + Φ.

Avec cette relation en main et en retranchant membre à membre les équations (4.28)
et (4.27), on déduit
d
ϱe = −p∇ · u + Φ − ∇ · j Q . (4.29)
dt
Cela montre que dans le cas général, l’énergie interne du volume de contrôle varie au cours
du temps sous l’effet
– de la puissance dissipée par les extra-contraintes (visqueuses dans le cas newtonien)
Φ;
11. Rappelons la signification du symbole « : ». Il s’agit de la notation abrégée de l’opérateur
trace : tr(A · S) = A : S. On l’appelle également produit doublement contracté (voir complément
de cours, chap. 1).
84 Chapitre 4 Équations de bilan

– de la puissance dissipée ou fournie par la dilatation/compression du matériau −p∇·


u = p(dϱ/dt)/ϱ [d’après l’équation de continuité (4.16)] ;
– de la puissance calorifique −∇ · j Q .
On appelle cette équation l’équation de conservation de l’énergie interne.
Un cas particulier important est celui des fluides incompressibles (ϱ = cte) dans un
écoulement isotherme (j Q = 0). Dans ce cas précis, l’équation de l’énergie interne se
simplifie grandement
d
ϱe = Φ.
dt
Cela montre que l’énergie interne est dissipée via les extra-contraintes. Ce cas particulier
se rencontre très fréquemment en pratique puisque la plupart des écoulements d’intérêt
pratique sont isochores et isothermes. La fonction de dissipation Φ = T : D nous ren-
seigne alors complètement sur la façon dont le système dissipe son énergie.

Équation générale de Bernoulli

Une autre formulation intéressante est obtenue par manipulation de l’équation de


conservation de l’énergie cinétique (4.28) dans le cas où on peut considérer le fluide comme
incompressible : ϱ est une constante. On note ψ = ϱgz le potentiel gravitaire (ϱg = −∇ψ)
et p∗ = p + ψ la pression généralisée. On tire donc que : ϱg − ∇p = −∇p∗ . On peut donc
écrire du fait de l’incompressibilité
dk ∂k
= + ∇ · (ku)
dt ∂t
∂k |u|2
= + ϱu · ∇ .
∂t 2
De même, on peut écrire
ϱu · g − u · ∇p + u · ∇ · T = −u · ∇p∗ − Φ + ∇ · (u · T ).
Avec ces relations en main, on écrit l’équation de conservation de l’énergie cinétique (4.28)
sous la forme
∂k |u|2
Φ + ∇ · (u · T ) = + ϱu · ∇ + u · ∇p∗ ,
∂t 2
∂k
= + u · ∇ (k + ψ + p) . (4.30)
∂t
Cette équation s’interprète ainsi :
– Φ représente la puissance dissipée par unité de volume ;
– ∇ · (u · T ) représente l’énergie dissipée ou produite aux frontières du domaine.
Pour s’en convaincre, il suffit d’intégrer ce terme sur V, puis d’utiliser le théorème
de Green-Ostrogradski ;
– ∂k/∂t est la variation locale d’énergie cinétique ;
– u·∇ (k + ψ + p) représente le transport ou advection d’une quantité Ψ = k +ψ +p
qui est la somme de l’énergie cinétique k, de l’énergie potentielle ψ, et de la pres-
sion p. Cette quantité est l’énergie totale en un point. C’est le pendant de l’énergie
mécanique pour la mécanique du point (qui est la somme de l’énergie cinétique et
de l’énergie potentielle). Pour un fluide, il existe donc un terme supplémentaire qui
est le terme de pression.
4.1 Théorèmes de transport 85

Rappelons que, comme en mécanique du point ou du solide, le théorème de l’énergie


cinétique est une représentation alternative de la relation fondamentale de la dynamique. 
Pour un problème régulier, on peut employer l’une ou l’autre, c’est-à-dire les relations
(4.23) ou (4.28) ; le choix de l’une ou de l’autre tient le plus souvent à la rapidité du calcul
ou bien à la commodité du raisonnement, mais quel que soit le choix opéré, le résultat fi-
nal est identique. Dans certains problèmes plus complexes, on ne peut en pratique utiliser
qu’une ou l’autre des formes. Par exemple, dans l’étude des chocs ou des ressauts hydrau-
liques, il faut travailler avec des équations macroscopiques (sur des volumes de contrôle)
car les champs peuvent être localement discontinus ; en outre, on ne peut pas utiliser fa-
cilement l’équation de l’énergie à cause de dissipation localisée de l’énergie au niveau de
la discontinuité. Dans ce cas-là, seule l’équation de la quantité de mouvement doit être
utilisée.

Théorème de Bernoulli

Un cas particulier important est le cas d’un écoulement permanent d’un fluide non
visqueux. Dans ce cas-là, on a
– écoulement permanent ⇒ ∂k/∂t = 0 ;
– viscosité nulle ⇒ T = 0 et Φ = 0.
Sous ces conditions, l’équation (4.30) devient

u · ∇ (k + ψ + p) = 0,

ce qui veut dire que u est normal au vecteur ∇Ψ en tout point, or d’après l’interpréta-
tion géométrique de l’opérateur gradient (voir complément de cours, chap. 1), ∇Ψ est un
vecteur normal aux surfaces isopotentielles Ψ = cte, donc u doit être tangent à ces sur-
faces isopotentielles. On peut montrer (voir complément de cours, chap. 2) que le lieu des
points où le vecteur vitesse est tangent est appelé une ligne (resp. une surface) de courant.
Il s’ensuit que le long d’une ligne de courant, la quantité Ψ est constante.
En résumé, le théorème de Bernoulli 12 énonce que si
– l’écoulement est permanent ;
– l’écoulement est isochore ou bien le matériau incompressible ;
– les dissipations d’énergie sont négligeables ;
alors le long de toute ligne de courant, la quantité Ψ = k + ψ + p se conserve. Dans le cas
fréquent où l’énergie potentielle s’écrit ψ = ϱgz, alors on a :

u2
Ψ = ϱgz + ϱ + p = cte, (4.31)
2
avec u = |u|.
12. Daniel Bernoulli (1700–1782) est l’un des plus éminents scientifiques suisses du xviiie siècle
avec Euler. Il fait partie d’une illustre famille qui a donné de grands scientifiques en médecine,
mathématiques, et physique. Son oncle Jacques (1654–1705) a eu d’importantes contributions en
mathématiques (équations différentielles, séries, probabilité, géométrie, etc.). Après des études de
médecine à Bâle, il est obligé de quitter la Suisse faute de poste. Sa contribution principale est
contenue dans l’ouvrage «Hydrodynamica » publié en 1738. Il y développe le principe qui porte
son nom ainsi que les premières explications du comportement des gaz en tenant de raisonner à
l’échelle moléculaire (un concept alors inconnu).
86 Chapitre 4 Équations de bilan

Ce théorème est remarquable car il s’agit d’une relation purement algébrique (pas de
différentielle ou d’intégration) qui permet de relier vitesse, pression, et position du fluide.
Ce théorème a de nombreuses applications. Il est très apprécié des ingénieurs (et des étu-
diants) pour résoudre rapidement des problèmes pratiques. Toutefois, dans bien des cas
pratiques, on ne peut pas négliger la dissipation d’énergie et il faut alors utiliser des for-
mules plus complexes que l’équation de Bernoulli (4.31).

4.2 Quelques applications du théorème de Bernoulli

4.2.1 Formule de Torricelli


La formule de Torricelli permet de calculer la vitesse de vidange d’un récipient conte-
nant une hauteur h d’un liquide (de masse volumique ϱ). Cette formule s’établit facilement
à l’aide de l’équation de Bernoulli.

Figure 4.6 – Vidange d’un réservoir.

Considérons une ligne de courant entre un point A à la surface libre du liquide dans le
récipient et un point B au niveau de l’orifice. On suppose que la pression atmosphérique
pa s’applique à ces deux points (le gaz contenu dans le réservoir n’est pas sous pression).
D’après l’équation (4.31), on a

2
vA v2
ϱgzA + ϱ + pA = ϱgzB + ϱ B + pA ,
2 2

avec zA et zB la position de A et B, vA et vB les vitesses en A et B, et pA et pB la pression aux


points A et B. Si le diamètre du réservoir est suffisamment grand par rapport au diamètre de
l’orifice, la vidange est lente et, dans un premier temps, on peut supposer que l’écoulement
est permanent ; de plus, la vitesse en A doit alors être très faible, donc on pose vA ≈ 0. De
plus on a pA = pB = pa et zA = zB + h, ce qui permet de simplifier l’équation ci-dessus

2
vB p
ϱgh = ϱ ⇒ vB = 2gh.
2
4.2 Quelques applications du théorème de Bernoulli 87

4.2.2 Intrusion d’un courant de gravité


La formule de von Kármán 13 permet de calculer la vitesse du front d’un fluide lourd
dans un fluide plus léger. Ce problème a été résolu par von Kármán au moment de la
seconde guerre mondiale, quand les Alliés lui demandaient de calculer la vitesse de propa-
gation d’un gaz toxique dans l’atmosphère. Cette formule a de nombreuses applications en
météorologie (avancement d’un front froid), en océanographie (propagation d’un courant
de turbidité), et dans les problèmes de mélange.
On considère l’intrusion d’un fluide lourd de masse volumique ϱ dans un fluide am-
biant, plus léger (ϱa < ϱ), au repos, et faiblement visqueux de telle sorte qu’on néglige la
dissipation d’énergie. On souhaite calculer la vitesse du front (u) en fonction de sa hauteur
et des masses volumiques.

Figure 4.7 – Propagation d’un front à vitesse constante.

Pour cela, von Kármán admet que la vitesse du front est constante. Il se place dans le
repère attaché au front. Dans ce repère, le front est fixe et c’est le fluide ambiant qui en
mouvement avec une vitesse −u. Comme l’écoulement est permanent, la ligne de la surface
libre est également une ligne de courant et on peut appliquer le théorème de Bernoulli entre
un point B situé à l’interface entre fluides lourd et léger (B est dans le fluide ambiant) et le
point O situé au front (point fixe situé à la fois dans le fluide lourd et dans le fluide ambiant)
1
PB + ϱa (−u)2 + ϱa gh = P0 + 0 + 0.
2
Il considère aussi un point A situé juste sous l’interface (A est dans le fluide lourd). Puisque
dans le repère attaché au front, le fluide lourd est au repos, la loi de l’hydrostatique s’ap-
plique et on a notamment P0 = PA + ϱgh. Si on prend maintenant A et B infiniment
voisins, la différence de pression (en l’absence d’effet de tension de surface) doit être nulle :
PA = PB , d’où r
ϱ − ϱa
u= 2 gh,
ϱa
ou encore √
u
√ ′ = 2,
gh
avec g ′ = √
(ϱ − ϱa )/ϱa la gravité réduite. La dernière équation montre que le nombre de
Froude u/ g ′ h est constant au front. Expérimentalement, cette formule donne de bons
13. Theodore von Kármán (1881–1963) a été l’un des plus grands mécaniciens des fluides du
xxe siècle. Né en Hongrie (alors province de l’Empire Austro-Hongrois), il émigra par la suite en
Allemagne, puis aux États-Unis. Ses travaux portèrent essentiellement sur la couche limite logarith-
mique, les instabilités derrière les obstacles (les fameuses allées de von Kármán), les écoulements
supersoniques, etc. Comme Thomson et Reynolds avant lui, il a été aussi un exemple de mécani-
cien, avec des intérêts tout à la fois sur les points fondamentaux de la mécanique et les applications
(principalement militaires).
88 Chapitre 4 Équations de bilan

résultats, mais il faut souvent ajouter un facteur correctif car on travaille avec des fluides
ambiants qui ne sont pas infiniment épais. La démonstration apportée par von Kármán
est considérée de nos jours comme fausse. Notamment, Benjamin (1968) a montré qu’on
ne pouvait pas utiliser l’équation de Bernoulli le long d’une interface et que la résolution
correcte du problème nécessitait d’employer des volumes de contrôle et de faire des bilans
de quantité de mouvement sur ces volumes. Toutefois, le résultat final reste inchangé (mais
pourrait-il en être autrement d’un point de vue dimensionnel ?).

Figure 4.8 – Courant de densité en laboratoire. Le courant intrusif a été produit en em-
ployant un fluide lourd (eau salée et colorée) dans un fluide plus léger (eau).

4.2.3 Tube de Pitot

Le tube Pitot 14 sert à mesurer la vitesse locale d’un fluide en le reliant à la différence
de pression d’un manomètre à liquide.

Figure 4.9 – Tube de Pitot.

L’idée est la suivante : on considère un écoulement et on plonge un tube de Pitot de telle


sorte qu’il soit parallèle aux lignes de courant. À son embouchure, le fluide peut pénétrer.
Une fois qu’il a occupé tout l’espace disponible au sein du tube, il n’y a plus de fluide qui
entre et la vitesse au point B, embouchure du tube, est donc nulle. On l’appelle un point
d’arrêt de la ligne de courant.

14. Henri Pitot (1695–1771) était un hydraulicien français. Il fut nommé surintendant du Canal
du Midi et construisit un aqueduc pour l’alimentation en eau de Montpellier. Afin de pouvoir me-
surer les vitesses de l’eau dans les rivières et canaux, il inventa un appareil qui porte aujourd’hui
son nom.
4.2 Quelques applications du théorème de Bernoulli 89

Considérons une ligne de courant A–B. En A, on a p = PA (par exemple une pression


hydrostatique), v = vA = v∞ , et z = zA . En B, on a p = pB , uB = 0, et z = zA = zB . Le
théorème de Bernoulli donne donc
1 2 1 2
pA + ϱvA + ϱgzA = pB + ϱvB + ϱgzB
2 2
= pB + ϱgzA ,

d’où r
2
v∞ = (pB − pA ).
ϱ
Comme la différence de pression pB − pA peut être déterminée si on utilise un manomètre
(tube en U), on peut déduire la vitesse v∞ .
CHAPITRE 5
Écoulement à surface libre

5.1 Introduction

5.1.1 Généralités

L
’hydRaulie à surface libre se distingue de l’hydraulique en charge par l’exis-
tence d’une surface libre, c’est-à-dire d’une surface où l’écoulement est en contact
direct avec l’atmosphère 1 : le gradient de pression ne peut plus être le moteur
de l’écoulement, c’est la gravité qui devient l’agent moteur. Le domaine d’application est
large :

– cours d’eau naturels : rivières, fleuves, etc. ;


– canaux de navigation, d’irrigation, etc. ;
– systèmes d’évacuation : réseaux d’assainissement pluvial ;
– aménagements : retenues d’eau, usines de production d’électricité, ports, etc.

Dans ce chapitre, on va voir comment le théorème de Bernoulli généralisé nous permet


de calculer les caractéristiques d’un écoulement d’eau sur une pente en régime permanent.
La figure 5.1 montre une simulation numérique qui correspond au cas traité au § 5.6.3
(voir figure 5.55) : on ouvre une vanne, et un débit constant q = 10 m2 ·s−1 (par unité de
largeur) est établi à l’entrée d’un coursier raide. L’eau suit ce coursier et arrive dans un
long canal à faible pente (i = 0,2 %), qui s’achève sur un muret (seuil) haut de 50 cm.
L’eau remplit tout le canal jusqu’à ce que la hauteur dépasse le muret, puis une fois que
le débordement a commencé, le muret se comporte comme un simple obstacle. Notons les
ondes qui remontent le courant et une variation brutale (qui apparaît comme un mur d’eau)
tout à l’entrée du canal, variation qu’on appellera ressaut hydraulique. Au bout de plusieurs
centaines de secondes, la hauteur d’eau h(x, t) n’évolue plus ; elle s’est stabilisée autour
d’un profil asymptotique h(x). Dans ce chapitre, on va voir comment on peut calculer ce
profil asymptotique en fonction des caractéristiques du canal et du débit. Dans le cours de
master, on verra comment on peut calculer la variation temporelle de h(x, t) à l’aide d’un
jeu d’équations appelées « équations de Saint-Venant ».

1. La pression du fluide à cette interface est égale à celle de l’atmosphère.

91
92 Chapitre 5 Écoulement à surface libre

Figure 5.1 – Simulation numérique montrant l’évolution de la hauteur d’eau h(x, t) . Les
simulation se fondent sur la résolution des équations de Saint-Venant à l’aide de la méthode
numérique des volumes finis (solveur geoclaw étendu à l’ordre 2, limiteur du flux de type
superbee) (George, 2008) ; le code est disponible ici : //[Link]/cancey/hydraulics. La
géométrie étudiée est celle montrée à la figure 5.55, avec un lit dont la pente est i = 0,2 % ;
le frottement de type Chézy avec C = 50 m1/2 ·s−1 . On ouvre une vanne (de hauteur
h = 2 m), et un débit constant q = 10 m2 /s est établi. L’eau s’écoule sur un coursier
à forte pente (i = 5 %), puis sur un radier à pente douce (i = 0,2 %), qui se termine
par un seuil haut de 50 cm. Notons la formation d’un ressaut hydraulique à l’amont du
radier. La hauteur d’eau tend vers un profil constant, dont une portion correspond à la
hauteur normale hn = 2,71 m. Une durée de 900 s a été simulée. On pourra comparer cette
simulation avec la figure 5.56, qui montre le calcul du profil asymptotique h(x) (c’est-à-dire
à des temps suffisamment grands pour que l’écoulement atteigne un régime stationnaire)
pour le cas étudié. Dans le cadre de ce cours, on va voir comment on peut calculer cette
hauteur h(x) du régime stationnaire une fois que la dépendance vis-à-vis du temps est
devenue négligeable.

5.1.2 Un peu de vocabulaire et des notations


– bief : tronçon homogène en termes de pente moyenne et de section d’écoulement
(on emploie parfois aussi le mot bisse, notamment dans le Valais, mais le contexte
est un peu différent) ;
– type de cours d’eau : il existe plusieurs classifications. Selon Bernard (1927), une
distinction des cours d’eau peut se faire en fonction de la pente i :
– i < 3 % on parle de rivière,
– 3 < i < 6 %, on parle de rivière torrentielle ,
5.1 Introduction 93

– i > 6 %, on parle de torrent.


On distingue également les rivières naturelles (sans intervention humaine ou avec
peu de modifications), les canaux (cours d’eau artificiels), et les rivières aménagées.
Voir figures 5.2 et 5.3.

Figure 5.2 – Typologie simplifiée des cours d’eau : (a) torrent (ici la Navisence à Zinal, VS) ;
(b) rivière torrentielle (ici le Doubs à Saint-Ursanne, JU) ; (c) fleuve (la Loire à Langeais,
France) ; (d) canal (canal de Bourgogne à Vandenesse, France).

– largeur au miroir B : largeur de la section d’écoulement au niveau de la surface


libre ;
– périmètre mouillé χ : longueur de la surface d’écoulement en contact avec le lit (fond
+ berges), c’est-à-dire le périmètre de la section d’écoulement auquel on retranche
la largeur au miroir B. La figure 5.4 montre une coupe typique d’un cours d’eau et
la notation employée.
– section d’écoulement (ou section mouillée) S : partie de la section du canal limitée
par les parois et la surface libre ;
94 Chapitre 5 Écoulement à surface libre

Figure 5.3 – Beaucoup de cours d’eau de plaine ont été aménagés pour limiter leur expan-
sion, lutter contre les crues, et assurer un certain débit dans la rivière. Ici le Rhône à l’aval
de Saint-Maurice (VS) depuis la cabane de la Tourche.

Figure 5.4 – Coupe d’une rivière avec définition des grandeurs caractéristiques : χ péri-
mètre mouillé, S section mouillée, h profondeur ou tirant d’eau, et B largeur au miroir.

– hauteur d’écoulement. On distingue la hauteur moyenne d’eau et la profondeur maxi-


male. Par définition, la hauteur moyenne est

S
h= .
B

La désignation peut varier selon les auteurs : h = S/B peut être appelée la hauteur
hydraulique ou la profondeur hydraulique. La hauteur d’écoulement peut désigner la
profondeur maximale (appelée aussi le tirant d’eau). Ces définitions ne posent pas
de problème pour des canaux rectangulaires, mais elles peuvent en poser pour des
canaux de section quelconque (attention donc aux définitions et conventions) ;
– hauteur normale hn : c’est la hauteur atteinte asymptotiquement par un écoulement
en régime permanent uniforme dans un bief. Ici, « asymptotiquement » signifie que
5.1 Introduction 95

cette hauteur est atteinte uniquement si le bief est de longueur suffisante. La hauteur
normale est fonction du débit Q, de la rugosité, et de la pente moyenne i ;
– hauteur critique hc : c’est la hauteur associée à la valeur critique du nombre de
Froude Fr = 1 ;
– rayon hydraulique : c’est une longueur caractéristique définie par

S
RH = .
χ

Pour un écoulement dans un canal rectangulaire infiniment large (B ≫ h), le rayon


hydraulique correspond à la hauteur d’écoulement h ;
– courbe de remous : la courbe de remous est la courbe décrivant la variation de la
hauteur d’eau dans un bief. Pour un écoulement graduellement varié, l’équation de
cette courbe est appelée équation de la courbe de remous [voir équation (5.2] ;
– régime : il s’agit d’une caractérisation de l’écoulement en fonction de la variabilité
spatiale ou temporelle de la hauteur d’écoulement. On distingue :
– régime uniforme : régime d’écoulement le long d’un bief où les caractéris-
tiques d’écoulement (hauteur et vitesse) sont constantes quelle que soit la
position le long de la direction d’écoulement. On a ainsi ∂h/∂x = 0 ;
– régime permanent : régime où l’écoulement ne dépend pas du temps. On a
ainsi ∂h/∂t = 0 ;
– régime graduellement varié : régime d’écoulement où la variation de hauteur
dans la direction d’écoulement est très faible, typiquement si L désigne une
longueur d’écoulement et ∆h une variation de hauteur, on a ∆h/L ≪ 1.
Le théorème de Bernoulli, qui nous sert à obtenir l’équation (différen- 
tielle) de la courbe de remous 2 n’est valable que pour ce régime ;
– régime rapidement varié : régime d’écoulement où la variation de hauteur
dans la direction d’écoulement est très importante, typiquement si L désigne
une longueur d’écoulement et ∆h une variation de hauteur, on a ∆h/L =
O(1). À l’approche d’une singularité ou bien en cas de ressaut hydraulique,
l’écoulement peut entrer dans un régime rapidement varié ;
– régime supercritique (ou torrentiel) : régime pour lequel Fr > 1, qui se carac-
térise par de fortes vitesses et de faibles hauteurs ;
– régime subcritique (ou fluvial) : régime pour lequel Fr < 1, qui se caractérise
par des vitesses faibles et de grandes hauteurs ;
– ressaut hydraulique : variation brutale de hauteur d’eau (passage d’un régime tor-
rentiel à un régime fluvial) ;
– pente moyenne : pente moyenne longitudinale i = tan θ d’un bief exprimé en % ou
en ‰ ;
– débit Q : flux d’eau par unité de temps à travers la surface d’écoulement ;
– vitesse moyenne ū (appelée parfois aussi vitesse débitante) : c’est la vitesse moyenne
au sein de la section d’écoulement :
Q
ū = ;
S

2. Cela est vrai aussi pour les équations de Saint-Venant que l’on utilisera dans le cours de
master « ondes de crue et rupture de barrage ».
96 Chapitre 5 Écoulement à surface libre

– coefficient de rugosité : coefficient traduisant la rugosité des parois (coefficient de


Chézy noté C ou de Manning–Strickler noté K). La rugosité reflète en premier
lieu la granulométrie du lit. Par exemple, un lit torrentiel est composé d’éléments
grossiers couvrant une large plage granulométrique allant de la taille millimétrique
à métrique (voir figure 5.5), alors que les rivières de plaine s’écoulent sur un lit
alluvial composé de gravier fin à granulométrie resserrée ou bien de sable (voir
figure 5.6). La granulométrie est décrite à l’aide de courbes granulométriques, qui
fournit la proportion en masse ou en volume de grains selon la taille des grains. On
introduit des quantiles de taille : le diamètre médian d50 est la taille pour laquelle
50 % des grains ont une taille supérieure ou égale à d50 , et 50 % ont une taille plus
petite. De même, d84 correspond au quantile de 84 % : 84 % des grains ont une taille
plus grande que d84 ;

Figure 5.5 – Dans les rivières torrentielles (ici la Navisence, val d’Anniviers, VS), le lit est
composé de matériaux grossiers allant des éléments fins aux blocs de taille métrique.

– rivière alluviale : c’est un cours d’eau dont le lit est creusé dans des dépôts de sédi-
ments qui ont été transportés et déposés antérieurement par cette même rivière. La
section du lit est donc le fruit d’un ajustement entre le transport de sédiment et le
débit. La plupart des rivières sont alluviales, mais certains cours d’eau comme les
torrents de montagne dans des gorges sur des lits rocheux (bedrock) ou coulant sur
des dépôts morainiques ne font pas partie des écoulements alluviaux (voir figure
5.7).
– lit mineur : lit occupé ordinairement par un cours d’eau par opposition au lit majeur
qui correspond à l’emprise maximale historique d’un cours d’eau ou à la plaine
inondable (voir figure 5.8). On parle aussi de niveau des plus hautes eaux (PHE) pour
désigner la cote maximale atteinte par la surface libre d’un cours d’eau ;
– berge ou rive : c’est le talus qui sépare le lit mineur du lit majeur. Lorsque la berge
est couverte par la végétation, on parle de ripisylve ;
– étiage : ce terme fait référence aux plus basses eaux d’un cours d’eau, généralement
durant l’été (voir figure 5.10). Le débit d’étiage est donc le débit minimal d’un cours
d’eau
5.1 Introduction 97

Figure 5.6 – Dans les rivières de plaine, le lit est composé d’éléments plus fins et avec une
granulométrie plus resserrée. (a) La Loire à Amboise (Indre-et-Loire) s’écoulant sur un lit
de gravier. (b) Lac Tahoe (Nevada, États-Unis).

– débit de plein bord : c’est le débit atteint lorsque la rivière sort de son lit mineur et
inonde son lit majeur. Durant une crue, on parle de débit de pointe pour désigner le
débit maximal atteint. Pour les crues, on peut relier le débit de pointe à la période de
retour T 3 . Le débit dominant est le débit de la crue ordinaire qui permet de façonner
un cours d’eau. Pour les rivières à sable, le débit dominant correspond au débit de
pointe d’une crue de période 1–2 ans alors que pour un lit à gravier, il correspond
à crue de période de retour de quelques dizaines d’années.

3. La période de retour T est définie par rapport à la probabilité d’observer la crue (ou une crue
supérieure) P : T = 1/P ; c’est aussi l’intervalle de temps moyen entre deux crues ayant dépassant
un certain seuil.
98 Chapitre 5 Écoulement à surface libre

Figure 5.7 – Différents types de lit. (a) Lit rocheux (bedrock) de l’Orbe au-dessus de la ville
éponyme (VD). (b) Lit morainique sur lequel le torrent de la Reuse de l’A Neuve s’est frayé
un chemin (La Fouly, VS). (c) L’Arc à Bessans (vallée de la Maurienne, Savoie, France)
s’écoulant sur un lit alluvial. (d) Le Rhône à Fully (VS) canalisé de Sierre au Léman, et
s’écoulant dans la plaine alluviale qu’il a façonnée.
5.1 Introduction 99

Figure 5.8 – Schéma des lits mineur et majeur. Source : OiEau.

Figure 5.9 – Exemples d’inondation et crue. (a) Inondations de Berne en août 2005. (b)
Crue de l’Ouvèze à Vaison-la-Romaine (Vaucluse, France) en septembre 1992 à la suite
d’abondantes précipitations, qui dit 47 victimes. Source : Reuters et M. J. Tricart
.
100 Chapitre 5 Écoulement à surface libre

Figure 5.10 – Exemples d’étiage. (a) La Loire en août 2022 (France). (b) lac de Klontal,
canton de Glarus en avril 2023. Source : Stéphane Mahé, Reuters, cité par Le Monde et
Gian Ehrenzeller, Keystone, cité par Tages Anzeiger
.
5.1 Introduction 101

5.1.3 Terminologie dans d’autres langues


Le tableau 5.1 fournit une correspondance entre termes en français, anglais, allemand,
italien, et espagnol.
102
Tableau 5.1 – Terminologie française, allemande, anglaise et es-
pagnole.

Chapitre 5
français allemand anglais italien espagnol
bief Gewässerabschnitt reach tronco tramo
rivière Fluss, Bach river fiume río
rivière torrentielle Gebirgsfluss torrential river torrente torrente

Écoulement à surface libre


torrent Wildbach torrent torrente torrente
périmètre mouillé benetzter Umfang wetted perimeter perimetro bagnato perímetro mojado
lit majeur Hochwasservorland flood plain letto maggiore llanura de inundación
lit mineur Niederwassergerinne low water channel letto minore lecho menor
ripisylve Ufervegetation riparian vegetation vegetazione fluviale vegetación fluvial
géométrie du lit Gerinnegeometrie bed geometry geometria del letto geometría del lecho
rugosité Rauighkeit, Rauheit roughness scabrezza rugosidad
section d’écoulement Abflussquerschnitt flow section sezione sección transversal
section mouillée benetzter Querschnitt wetted section sezione idrica sección mojada
rayon hydraulique hydraulischer Radius hydraulic radius raggio idraulico radio hidráulico
largeur au miroir Gerinnebreite flow width larghezza del pelo libero ancho de flujo
pente du lit Gerinnegefälle bed gradient pendenza del letto pendiente del lecho
hauteur d’eau mittlere Wassertiefe mean flow depth altezza media d’acqua (tirante tirante promedio, altura pro-
moyenne idrico medio) medio
hauteur critique kritische Tiefe critical flow depth altezza critica (tirante critico) tirante crítico, altura crítica
étiage Niederwasser low water profilo estivo estiaje
niveau des plus hautes höchster Hochwasserstand maximum flood stage altezza massimale altura máxima
eaux
crue Hochwasser flood piena crecida, avenida
régime uniforme gleichförmige Strömung uniform flow regime uniforme flujo uniforme, régimen uni-
forme
Tableau 5.1 – Terminologie française, allemande, anglaise et es-
pagnole.
français allemand anglais italien espagnol
régime (graduelle- ungleichförmige Strömung (gradually) varied flow regime gradualmente variato flujo (gradualmente) variado
ment) varié
régime sous-critique (strömender (fluvial) subcritical flow regime subcritio (fluviale) flujo fluvial o subcrítico
(fluvial) Strömungszustand) sub-
kritische Strömung
régime supercritique (schießender) superkritische (torrential) supercritical flow regime supercritico (torrenti- flujo torrencial o supercrítico
(torrentiel) Strömung zio)
nombre de Froude Froude-Zahl Froude number numero di Froude número de Froude
débit Durchfluss flow rate, discharge portata gasto volumétrico, caudal
vitesse moyenne (débi- mittlere Geschwindigkeit mean flow velocita media velocidad media
tante)
ressaut hydraulique Wechselsprung hydraulic jump salto idraulico resalto hidráulico

5.1
Introduction
103
104 Chapitre 5 Écoulement à surface libre

5.1.4 Morphologie du lit

Équilibre du lit

Pour un cours d’eau naturel, la géométrie du lit n’est pas quelconque, mais semble obéir
à certaines règles. Un cours d’eau doit laisser transiter un débit, qui varie en fonction du
temps. En général, il existe des cycles annuels, mais au gré des précipitations et de la fonte
des neiges, le débit peut évoluer d’une année sur l’autre d’une façon extrêmement variable
(voir Fig. 5.11). Le cours d’eau transporte également du sédiment soit en le charriant le
long du lit (on parle alors de transport par charriage) ou en le maintenant en suspension
dans l’eau (on parle de transport par suspension).

60

50

40

30

20

10

0
2005 2010 2015 2020

Figure 5.11 – Variation du débit de pointe journalier sur l’Arve à Chamonix (Haute-
Savoie, France) sur la période 2002–2022. Chaque point représente le débit moyen jour-
nalier. Source : [Link].

Les débits ordinairement rencontrés façonnent le cours d’eau : la géométrie du lit (sec-
tion en travers, granulométrie, etc.) est calibrée par le cours d’eau de telle sorte qu’elle soit
compatible avec le débit moyen transitant par ce cours d’eau. Pour cette raison, on trouve
qu’il existe des corrélations fortes entre débit et dimensions de la section du cours d’eau.
Ainsi, Lacey (1930) observa que pour les cours d’eau formés d’un seul chenal à travers un
lit alluvial, le périmètre mouillé χ variait comme la racine du débit Q quelles que soient la
pente du lit et la rugosité (dans les unités du système métrique) :

χ = 4,83Q1/2 .

On considère que cette loi empirique est largement confirmée – même si l’exposant de
la loi puissance peut s’éloigner un peu de la valeur 1/2 – et qu’elle s’applique à une large
gamme d’écoulements allant des expériences de laboratoire aux grands fleuves (Leopold &
Maddock, 1953; Richards, 1977; Ferguson, 1986; Li et al., 2015; Métivier et al., 2017; Phillips
et al., 2022). La figure 5.12 montre que la largeur au miroir B (employé ici comme substitut
du périmètre mouillé, une approximation correcte pour les rivières larges) varie en loi
puissance avec le débit pour les rivières naturelles à gravier : B ∝ Q0,65 .
Une autre loi, plus qualitative 4 , a été proposée par Lane (1955) pour relier rugosité du
lit, pente, débits solide et liquide :
Qs d ∝ Qi,
4. Il existe des formulations plus quantitatives comme celle proposée par Julien (2002) :
Qs d0,28 = 9,1Q1,11 i1,44 .
5.1 Introduction 105


◆◆▼

106 ◆
◆ ◆◆◆
□ Alberta ◆
▲ Grande-Bretagne
▼◆
○ Idaho ▼
105 ▼
◆ lit multiple en sable ◆
▼ lit unique en sable +▼ +
▶ Argentine
104 ▮ Italie
+ USA + + ++
▮++□+++ □+ □
▶ ▶▮ ▶▶ ▶ ▮□ +

1000 + □□+□□ +
▶▶
□▮
▮○+

○▮▲□○□
+
▲ ▲ ▲ +
+ ▲□□○○
+
++ ▲▲▲ ▲▲ +
++ □
+++○ ▲▲ ▲ +
▲+ ▲▲▲
▶ ○ □ ○
○ +
○○
▲+▲○ ○+○+○

100 ○ ▲
○ +○+
○○

+
○ +
+
100 104 106 108

Figure 5.12 – Relation entre largeur miroir et débit de plein bord pour des rivières à travers
le monde. Données collectées par Williams (1978), Parker et al. (2007) et Kaless et al. (2014).
Le débit et la largeur au miroir ont été écrits sous forme adimensionnelle : B̂ = B/d50 et
5/2 √
Q̂ = Q/(d50 g), avec d50 le diamètre médian des grains composant le lit. La courbe
continue représente la tendance calée sur les données B̂ = 4,9Q̂0,65 .

avec Qs le débit solide, d le diamètre médian des alluvions composant le lit, i la pente du lit,
et Q le débit liquide. Cette relation, parfois appelée « balance de Lane », est censée refléter
sous une forme mathématique l’équilibre entre débits solide et liquide en fonction des
caractéristiques morphologiques du lit, ce que Mackin (1948) disait plus prosaïquement :

« Une rivière gradée est un cours d’eau dans lequel, sur une période de plu-
sieurs années, la pente est délicatement ajustée pour fournir, en fonction du
débit disponible et des caractéristiques prépondérantes du cheval, la vitesse
nécessaire au transport des sédiments fournis par le bassin-versant. Une ri-
vière gradée est un système en équilibre ; sa caractéristique principale est que
toute changement dans l’un des facteurs-clés entraînera un déplacement de
l’équilibre dans une direction qui tendra à absorber l’effet du changement. »

La loi de Lane est utile à prévoir la réponse de la rivière quand on modifie un des para-
mètres d’écoulement ; par exemple, si le diamètre d diminue, alors cette diminution doit
être accompagnée d’une augmentation du débit solide si le débit liquide est constant, ou
bien d’une diminution de pente si les débits demeurent inchangés. Elle permet aussi d’ap-
préhender la façon dont la morphologie d’une rivière s’adapte pour permettre le transit
de l’eau et de la charge sédimentaire. Ainsi, on peut interpréter le méandrement d’une
rivière comme un moyen adopté par la rivière pour diminuer sa pente en allongeant le
cheminement de l’eau (voir figure 5.1.4).
La loi de Lacey ou de Lane est un exemple de loi d’échelle, c’est-à-dire une loi qui
est valable quelle que soit l’échelle d’observation ou quel que soit le débit. L’existence de
telles lois a excité la curiosité des chercheurs (Ferguson, 1986; Singh & Nott, 2003; Gleason,
2015). Ainsi, certains chercheurs ont considéré que cette loi reflétait l’existence d’un état
106 Chapitre 5 Écoulement à surface libre

Figure 5.13 – Dans les rivières de plaine, le lit naturel est rarement droit, mais au contraire
développe de nombreux méandres. (a) Image en fausses couleurs de la rivière Tana près
de Nyeri, Kenya : les zones végétalisées apparaissent en rouge. (b) Image infrarouge de la
rivière Amazone au Brésil près de la rivière Juruá ; les méandres morts sont encore visibles.
(c). Image radar du Mississippi près du lac Catahoula. (d) Plaine du Pô en crue en novembre
2019. Source : European Space Agency.

d’équilibre de la rivière, qui pourrait être décrit à l’aide de principes généraux de minimi-
sation de l’énergie. Pour d’autres chercheurs, il n’est pas besoin de recourir à des principes
énergétiques, dont le fondement est incertain, car d’une part, la rivière n’est pas une entité
qui cherche à optimiser son fonctionnement, mais c’est un système complexe dans lequel
interviennent de multiples agents et processus (Phillips, 2010) et, d’autre part, les proces-
sus géomorphologiques globaux peuvent s’expliquer en prenant en compte l’ensemble des
processus physiques (résistance à l’écoulement, transport de sédiment, etc.) agissant loca-
lement dans un cours d’eau (Parker, 1978a,b). Ainsi, le méandrement est décrit comme un
processus d’instabilité lorsque des courants secondaires et des différences de vitesse au
sein d’une même section conduisent à un accroissement de la sinuosité du lit Seminara
(2006, 2010).
5.1 Introduction 107

Quoique ces débats autour des lois d’échelle n’aient abouti à aucun consensus autour
de leur signification, elles ont joué un rôle important en ingénierie hydraulique :
– au cours du xxe siècle, les ingénieurs ont aménagé les rivières et construit des ca-
naux. Ils ont cherché à définir des lits stables (section et profil), c’est-à-dire des lits
à l’équilibre qui optimisent le transit des débits liquides et des sédiments sans subir
d’érosion ou de déposition au fil du temps ;
– à la fin du xxe siècle, il y a un changement de paradigme : la rivière n’est plus vue
comme un corridor, mais comme un écosystème complexe. Désormais, on entend
redonner à la rivière un aspect naturel (on parle de renaturation des cours d’eau)
et à promouvoir un équilibre dynamique entre écoulements d’eau (de surface et
souterrains), le sédiment, et le milieu vivant.

Structures morphologiques

Compte tenu de la variation de la pente du cours d’eau et de la taille des sédiments, la


géométrie du cours d’eau varie de façon très significative entre la source et le débouché
(voir figure 5.14) :
– Dans la partie amont, où le sédiment est fourni à la rivière, la pente est générale-
ment forte et le lit est droit (quand il est vu en plan). Le lit peut être incisé dans
un matériau différent des sédiments qu’il transporte ou bien prendre place dans ses
dépôts alluvionnaires.
– Au contraire, dans les zones de plaine, le cours d’eau coule exclusivement sur son
propre alluvion généralement composé de matériaux fins (limons, sables, matériaux
organiques). La sinuosité du lit croît le plus souvent de façon inverse à la pente du
lit ; inversement, plus la pente est faible, plus le cours d’eau a tendance une section
d’écoulement unique et bien calibrée (section homogène). La figure 5.14 montre
de façon plus précise la forme prise par un cours d’eau et le rôle des dépôts de
sédiments.
Le profil longitudinal d’une rivière montre également une très grande variabilité. En
général, même à faible débit liquide (et transport solide), un lit initialement plan ne le
reste jamais bien longtemps. Comme le schématise la figure 5.15, si l’on part d’un lit plan
(régime hydraulique dit inférieur, « lower regime » en anglais) et que le débit liquide est
faible, mais suffisant à transporter un peu de sédiment, on observe la formation d’ondula-
tions (des ridules « ripples » en anglais), qui croissent, migrent, coalescent avec d’autres
structures. Finalement, leur stade mature est une structure morphologique appelée dune
quand celle-ci se déplace dans le sens du courant et antidune quand elle remonte le cou-
rant. Les antidunes s’observent principalement dans les écoulements supercritiques avec
un seul chenal d’écoulement (Recking et al., 2009; Kennedy, 1969). Ces structures mor-
phologiques sont souvent interprétées comme une instabilité du lit quand la contrainte de
cisaillement exercée par l’écoulement sur le lit excède un certain niveau (Seminara, 2010;
Andreotti et al., 2012; Charru et al., 2013; Bohorquez et al., 2019; Ali & Dey, 2021).
La figure 5.16 montre comment évolue le fond quand on augmente le nombre de
Froude :
– (a) typiquement partant d’un état où le lit est plan, de petites ondulations appa-
raissent rapidement ;
– (b), (c) puis si le courant augmente, des structures telles que des dunes se forment.
108 Chapitre 5 Écoulement à surface libre

pente

Profil en long

lit divaguant lit à méandres


lit rectiligne lit en tresses

torrent rivière

rivière torrentielle

5-6 % 2-3 %

Figure 5.14 – Vue en plan du lit d’une rivière.

– (d), (e) Au cours d’une crue, ces structures peuvent être détruites, le lit redevenant
plan, mais l’écoulement d’eau est fortement chargé en sédiment.
– (f), (g) Si le débit augmente encore, le lit développe de nouveau des structures, qui
peuvent migrer à contre courant.
– (h) Pour les rivières torrentielles caractérisées par une valeur élevée du nombre de
Froude, le lit présente souvent une alternance de rapides et de mouilles.
La figure 5.17 présente une classification des structures morphologiques du lit en fonc-
tion des nombres de Froude et de Reynolds. On voit ainsi que la limite entre régimes d’écou-
lement inférieur et supérieur varie fortement entre le domaine des rivières (faible nombre
de Reynolds particulaire car le lit est composé de sédiment fin) et celui des rivières torren-
tielles (valeur élevé de Re car le diamètre d50 des grains du lit est grand).
Ces structures morphologiques évoluent en permanence. Elles n’adoptent pas néces-
sairement une taille identique et ne sont pas régulièrement espacées (comme peut le laisser
croire la figure 5.15), mais au contraire montrent une très grande variété de formes, de gran-
deurs, et de disposition. La figure 5.18 montre des alternances de seuils et mouilles dans
des rivières aménagées ou naturelles. Ces structures – fréquentes pour les rivières torren-
tielles de pente supérieure à 3 % – permettent une dissipation d’énergie significative qui est
généralement à la simple dissipation d’énergie sur la rugosité du lit. La figure 5.19 montre
un écoulement tumultueux à travers un chaos de gros blocs pour le torrent de l’Avançon
5.1 Introduction 109

Figure 5.15 – Au cours du temps, des structures morphologiques se développent dans les
lits de sable (ou de gravier) : même soumis à faible débit liquide, un lit plan (a) forme au
cours du temps des ridules (ripples en anglais), c’est-à-dire de petites intumescences du lit
(b). Celles-ci croissent lorsque le débit augmente, se déplacent et coalescent avec d’autres
ridules pour former des dunes (c). Ces dunes dissipent une part plus ou moins importance
d’énergie. Les dunes atteignent une taille stable. Elles se déplacent dans le sens du courant.
Si on augmente encore le débit, les dunes sont détruites par la force du courant (voir figure
5.16).

et des « rapides »,c’est-à-dire des zones relativement planes, où l’écoulement est à peine
plus épais sur les éléments grossiers du lit (souvent caractérisés par le diamètre d90 ). Une
des grandes difficultés dans l’étude hydraulique des rivières naturelles (sans canalisation
marquée) est l’existence d’une multitude de processus tels que la formation de bancs de gra-
vier ou le développement d’une végétation dans le lit qui modifient de façon appréciable la
dynamique des écoulements (voir figure 5.20). À plus faible pente, d’autres structures mor-
phologies (lit en tresse, méandrement, delta) sont associées à une importante dissipation
d’énergie (voir figures 5.1.4 et 5.21).

Singularités hydrauliques

On appelle singularité hydraulique un lieu où il se produit une modification impor-


tante de l’écoulement (hauteur, largeur, vitesse, etc.) sur une courte distance. L’écoulement
est généralement en régime rapidement varié. Très souvent, les singularités sont des ou-
vrages de génie civil (aménagement hydraulique, pont, etc.) ; la figure 5.22 montre quelques
exemples. Il existe aussi des singularités naturelles (cascade, changement de pente ou varia-
tion brutale de la largeur d’écoulement). Les singularités hydrauliques modifient l’écoule-
ment en amont et/ou en aval. Elles sont aussi souvent associées à des dissipations d’énergie
110 Chapitre 5 Écoulement à surface libre

Figure 5.16 – Évolution des structures morphologiques du lit en fonction du régime.


D’après Simons & Richardson (1966).

10
ridule
d une
transition
antid une
Régime supérieur
chute-mouille

Fr 1 Transition

Régime inférieur
–1
10 2 3 4
10
10 10 10
R h /d50

Figure 5.17 – Classification des structures en fonction du nombre de Froude et du nombre


de Reynolds particulaire. D’après (Julien, 1994).

et des relations hauteur-débit spécifiques. Aussi sont-elles étudiées à part.


5.1 Introduction 111

Figure 5.18 – L’alternance de seuils et de mouilles existe même pour les tout petits cours
d’eau. (a) Sur la Saufla (val d’Illiez, VS), des seuils artificiels ont été construits pour stabiliser
le lit et dissiper l’énergie. (b) Alternance de seuils et mouilles sur un bras de la Navisence
à Zinal (VS).

Figure 5.19 – Turbulence dans des rivières à gravier. (a) L’Avançon au-dessus des Plans-
sur-Bex (VD). (b) La Navisence à Zinal (VS).
112 Chapitre 5 Écoulement à surface libre

Figure 5.20 – Le Doubs à Saint-Ursanne (JU). (a) Les bancs de gravier servent à la fois de
zone tampon dans laquelle la rivière peut stocker ou mobiliser du sédiment, mais égale-
ment contribuent à dissiper l’énergie de l’écoulement en scindant le chenal principal en
deux bras et en augmentant la sinuosité de la rivière. (b) Comme l’écoulement est peu
profond, le lit est partie envahie par une végétation aquatique (algues) qui modifie la ré-
sistance à l’écoulement.

Figure 5.21 – (a) Delta de la rivière Léna (Sibérie, Russie). (b) Lit en tresse (Tagliamento,
Italie). Source European Space Agency et Wilderness Society.
5.1 Introduction 113

Figure 5.22 – Exemples de singularité hydraulique. (a) Les barrages (ici le Vieux-Émosson
au-dessus de Finhaut, VS) barrent le cours des rivières. Ils modifient les débits liquide
et solide. (b) Les déversoirs et seuils latéraux (ici le Doubs à Besançon, France) sont des
dispositifs permettant d’imposer une certaine cote d’eau et de dériver les eaux vers un
canal ou une usine. (c) Les seuils (ici sur la Reuss à Lucerne) sont des ouvrages obstruant
le cours de la rivière, ce qui permet de ralentir la vitesse et d’imposer un certain niveau
d’eau. (d) Ponts et dalots (ici dalot de l’autoroute A43 en Maurienne enjambant le torrent
du Claret) peuvent fortement modifier l’écoulement en limitant sa hauteur et sa largeur.
114 Chapitre 5 Écoulement à surface libre

5.2 Hydraulique des canaux


Le théorème de Bernoulli offre une application intéressante pour étudier des écou-
lements permanents dans des canaux. Rappelons que ce théorème énonce que l’énergie
Ψ + p + k se conserve le long d’une ligne de courant pour un fluide non visqueux (avec p
la pression, Ψ le potentiel gravitaire, et k = 21 ϱū2 l’énergie cinétique). Pour les fluides vis-
queux ou turbulents (ce qui est le cas en hydraulique), il faut tenir compte de la dissipation
d’énergie, que l’on appelle perte de charge. Pour comprendre cette notion de dissipation,
on peut faire une analogie utile avec le mouvement d’une bille le long d’un profil en forme
de montagnes russes. Si la bille est non frottante (pas de dissipation d’énergie) et qu’on la
lâche d’un point A, elle va rejoindre un point C à la même altitude que le point A. Tout
le long du trajet, l’énergie totale Et , c’est-à-dire la somme de l’énergie cinétique Ec et de
l’énergie potentielle Ep se conserve : toute augmentation d’énergie cinétique se traduit par
une diminution d’énergie potentielle et vice-versa. Dans le cas réel, le mouvement dissipe
de l’énergie (sous forme de chaleur) et il s’ensuit que la bille remonte jusqu’à un point C
dont l’altitude est inférieure à l’altitude initiale. La différence d’altitude traduit la perte
d’énergie (perte de charge) subie par la bille. On a donc écrit

∆Ec + ∆Ep = ∆Et ,

où ∆ représente la différence d’énergie entre l’instant final (lorsque la bille est en C) et


l’instant initial (bille en A). Cette relation trouve son pendant en hydraulique (où l’où
convertit les énergies et potentiels en équivalent d’hauteur en eau en divisant par ϱg) :

1
∆(Ψ + p + k) = ∆H,
ϱg

avec ∆H la perte de charge.


On va commencer par définir la notion de charge.

5.2.1 Charge totale et charge spécifique


Considérons dans tout ce qui suit un canal ou une rivière de section rectangulaire de
largeur B. Le débit total est noté Q ; le débit par unité de largeur est donc q = Q/B. La
charge totale hydraulique s’écrit :

ū2
H = yℓ + h + ,
2g
| {z }
Hs

avec yℓ la cote du fond, h la hauteur d’eau, et ū la vitesse moyenne de l’eau (ū = q/h).
La charge totale représente l’énergie totale Ψ (énergie potentielle + énergie piézométrique
+ énergie cinétique) traduite en termes de hauteur (c’est-à-dire en divisant l’énergie par
ϱg). Comme le montre la figure 5.24, si on place un tube piézométrique (vertical) dans un
écoulement permanent à surface libre, on n’observe aucune remontée (hormis capillaire)
car la pression est hydrostatique au sein de l’écoulement ; en revanche, si l’on place un
tube de Pitot, on observe une remontée de fluide, qui (en moyenne) est ū2 /(2g). La charge
spécifique Hs calculée en termes de hauteur est la somme de la hauteur d’écoulement h et
de la hauteur ū2 /(2g).
5.2 Hydraulique des canaux 115

Figure 5.23 – Mouvement d’une bille sur un profil curviligne sous l’effet de la pesanteur.
(a) Cas idéal où la bille est non frottante. La bille part de A (sans vitesse) et rejoint le point
C, qui a la même altitude que A. (b) Cas réel, où le mouvement de la bille s’accompagne
d’une dissipation d’énergie. Le point C a désormais une altitude moins élevée que A. La
différence d’altitude entre A et C représente la dissipation d’énergie traduite en équivalent
de hauteur. La ligne en tireté représente la variation de l’énergie totale Et , la courbe bleue
décrit la variation de l’énergie cinétique Ec au cours du mouvement de la bille, tandis que
celle en rouge décrit la variation de l’énergie potentielle.

Pour simplifier, on a négligé le terme cos θ devant h dans le terme de pression car le
plus souvent on applique les calculs pour des canaux et rivière à faible pente ; il faut penser
à réintégrer ce terme pour des calculs à forte pente. La quantité
ū2
Hs = h +
2g
s’appelle l’énergie spécifique et représente l’énergie du fluide à une cote donnée (pression
+ énergie cinétique) ; la charge totale est donc la somme de la charge spécifique Hs et de
l’énergie potentielle yℓ . Pour une pente donnée, l’énergie spécifique est une fonction de la
hauteur ou bien du débit.

Débit à charge spécifique constante

Si on écrit la charge spécifique comme une fonction de la hauteur, on a :


q̄ 2
Hs (h) = h + ,
2gh2
d’où l’on tire que le débit par unité de largeur q = ūh vaut
p
q(h) = 2gh2 (Hs − h).

ou sous forme adimensionnelle


q(h) p
q∗ = p = 2ξ 2 (1 − ξ), (5.1)
gHs3
116 Chapitre 5 Écoulement à surface libre

Figure 5.24 – Charge hydraulique dans un écoulement à surface libre. Si on place un tube
verticalement dans l’écoulement, la surface du ménisque est à la même altitude ys = yℓ +h
que la surface libre, avec yℓ la cote du lit et h la hauteur d’eau. Si on place un tube Pitot,
le niveau d’eau augmente dans le tube. La différence de hauteur rapport à la surface libre
est égale à l’équivalent en hauteur d’eau de l’énergie cinétique ū2 /(2g). On peut montrer
cela en appliquant le théorème de Bernoulli entre les points A et B : en A d’altitude ya
par rapport à un niveau de référence, la charge totale définie comme altitude + pression
+ énergie cinétique (en équivalent hauteur d’eau) est Ha = ya + (ys − ya ) + ū2 /(2g) =
yℓ + h + ū2 /(2g). En B d’altitude zb , la charge est Hb = zb + 0 + 0. La conservation de la
charge montre que la différente de hauteur ys − ys vaut bien ū2 /(2g).

Figure 5.25 – Ligne d’eau dans un canal. La courbe de remous est la courbe h(x) que forme
la surface libre. La ligne d’énergie H(x) est une courbe fictive qui représente l’énergie
totale de l’écoulement d’eau. Sa pente j = −H ′ est appelée pente de frottement.

avec ξ = h/Hs . Il s’agit d’une courbe en cloche asymétrique prenant sa valeur maximale
en ξ = 2/3 (h = 2Hs /3) puisque
dq∗ 2 − 3ξ 2
=√ = 0 pour ξ = .
dξ 2 − 2ξ 3
5.2 Hydraulique des canaux 117

0.5

0.4

0.3

0.2

0.1

0.0

0.0 0.2 0.4 0.6 0.8 1.0

Figure 5.26 – Variation du débit (adimensionnel) q∗ avec la hauteur d’écoulement (adi-


mensionnelle) ξ pour une énergie spécifique Hs constante.

Il s’ensuit
p que le débit
p ne peut pas prendre n’importe quelle valeur, mais varie entre 0
et qmax √ = gh = 8gHs3 /27. On note que pour ce débit maximal, on a Fr = 1 avec
3

Fr = ū/ gh. Dans un cours d’eau, le débit maximal qui peut être atteint pour une charge
spécifique donnée dans une section s’appelle le débit critique car il est associé à la condition
Fr = 1, qui marque la transition entre deux régimes avec des comportements très distincts :
les régimes supercritique et subcritique. La hauteur associée à ce débit s’appelle la hauteur
critique hc .
En résumé, il existe deux régimes possibles :

– un régime supercritique (régime appelé aussi torrentiel) : h < hc ;


– un régime subcritique (régime appelé fluvial) : h > hc .

Hauteur à débit constant

Si l’on considère un canal rectangulaire avec un débit donné 0 < q < qmax , l’énergie
spécifique est une fonction de la hauteur :

q̄ 2
Hs (h) = h + ,
2gh2

que l’on peut écrire également sous forme adimensionnelle en divisant par la hauteur
critique
p
hc = 3 q 2 /g

(rappelons que c’est la hauteur pour laquelle le nombre de Froude vaut 1)

Hs 1 1
Hs∗ = =ξ+ ,
hc 2 ξ2
118 Chapitre 5 Écoulement à surface libre

avec ξ = h/hc . La courbe correspondante est reportée à la figure 5.27 ; le comportement


de cette courbe est le suivant :

– quand h → 0, Hs ∝ q 2 h−2 → ∞ : la charge diverge aux faibles profondeurs. On


est dans le régime supercritique ;
– quand h → ∞, Hs ∝ h : la charge spécifique tend asymptotique vers la droite
Hs = h ; on est dans le régime subcritique.

0
0 2 4 6 8

Figure 5.27 – Variation de l’énergie spécifique Hs∗ avec la hauteur d’écoulement adimen-
sionnelle ξ.

Le minimum de Hs est atteint pour la hauteur critique puisque

dHs∗ 2 1
=1− = 0 pour ξ = 1.
dξ 2 ξ3

Le diagramme Hs = Hs (ξ) (voir figure 5.27) permet de raisonner qualitativement sur


la forme des courbes de remous pour un tronçon de canal dont la pente moyenne est
notée i = tan θ. Il faut pour cela bien distinguer le cas supercritique du cas subcritique.
Considérons un régime subcritique sur une marche d’escalier de hauteur p = zb − za .

Figure 5.28 – Courbe de remous sur une marche d’escalier en régime subcritique.
5.2 Hydraulique des canaux 119

La charge totale se conservant 5 , on doit avoir une diminution de la charge spécifique


d’une valeur égale à p

ū2
H A = HB = z + h + ⇒ Hs (B) = Hs (A) − p.
2g

A' A
6

B' B
4

0 2 4 6 8

Figure 5.29 – Variation de l’énergie spécifique avec la hauteur d’écoulement. Au passage


de la marche, l’altitude du lit diminue de p. La charge totale diminue d’autant. La charge
spécifique Hs en B est donc : Hs (B) = Hs (A) − p. La hauteur en B peut être déterminée
en lisant la courbe Hs∗ : pour la branche supercritique, la hauteur croît très légèrement ;
pour la branche subcritique, il y a une franche diminution de hauteur.

Sur la figure 5.29, on a représenté les états (ξ = h/hc , Hs∗ ) correspondants aux points
A et B. Le point B est obtenu en opérant une translation verticale −p/hc . On note que la
hauteur hb en B est nécessairement plus faible qu’en A. On peut reproduire le raisonnement
dans le cas d’un régime supercritique et on trouve un résultat opposé : au passage d’une
marche ascendante, la courbe de remous est croissante (augmentation de la hauteur entre
les points A’ et B’ sur la figure 5.29).

5.2.2 Courbes de remous obtenues par l’équation de Bernoulli


L’équation de Bernoulli permet également de trouver la variation de la cote de la sur-
face libre pour une régiment graduellement varié permanent. Cette équation s’appelle
équation de remous. En différentiant la charge totale H par rapport à x et en introduisant
la pente de frottement : j = −dH/dx, on a :

dh d q2
−j = −i + + ,
dx dx 2gh2
5. Sur de courtes distances, les pertes de charge sont négligeables.
120 Chapitre 5 Écoulement à surface libre

soit encore :
dh j−i
= 2 . (5.2)
dx Fr − 1
On prendra garde qu’on a supposé ici qu’on avait un canal descendant dans la direction
des x croissant : on a posé i = −dz/dx > 0. Si on change les axes ou les orientations du
canal, il faut penser à veiller à ce que l’équation soit consistante avec ces changements.
La perte de charge j représente la dissipation d’énergie par la turbulence. On verra
plus loin dans ce chapitre (voir § 5.3) qu’il existe plusieurs lois empiriques pour estimer j :
– loi de Chézy 6 :
ū2
j= ,
C 2h
avec C le coefficient de Chézy. Le plus souvent, on a C dans la fourchette 30 − 90
m1/2 s−1 ;
– loi de Manning 7 -Strickler 8 :
ū2
j = 2 4/3 ,
K h
avec K le coefficient de Manning–Strickler. En pratique, K varie le plus souvent
dans la gamme 10 − 100 m1/3 s−1 . Il existe aussi des formules qui lient la valeur
de K au diamètre des grains composant le lit. Par exemple, la formule de Jäggi
1/6
donne K = 23,2/d90 avec d90 le diamètre tel que 90 % des grains ont un diamètre
inférieur.
On se référera au § 5.3.2 pour plus de détails.

6. Antoine de Chézy (1718–1798) était un ingénieur civil français. On lui doit la conception
du canal de l’Yvette, qui alimentait Paris en eau potable. C’est à cette occasion que fut proposée
la première formule connue reliant la pente d’un canal, la géométrie de la section en travers, et le
débit. Il introduit également la notion de rayon hydraulique.
7. Robert Manning (1816–1897) était un ingénieur irlandais, travaillant tout d’abord dans l’ad-
ministration irlandaise (drainage) avant de fonder sa propre société (travaux portuaires). Il est sur-
tout connu pour la formule qu’il proposa en 1895 et qui synthétisait les données obtenues pré-
cédemment par le français Henry Bazin. La formule dite de Manning avait été obtenue en 1867
par Philippe Gauckler (1826–1905), un ingénieur français des Ponts et Chaussées, qui a notam-
ment travaillé sur l’aménagement du Rhin en Alsace (Gauckler, 1867), puis en 1881 par Gotthilf
Hagen (1797–1884), ingénieur hydraulicien prussien (Hagen, 1881). La postérité a retenu le nom de
Manning pour des raisons obscures (Powell, 1962; Williams, 1970; Dooge, 1992) puisque la formule
proposée par Manning est celle de Gauckler et si Manning cita la formule éponyme et montre son
bon accord avec les données de Bazin, il l’écarta.
8. Albert Strickler (1887–1963) était un hydraulicien suisse. La première partie de sa carrière fut
consacrée au développement de micro-centrales électriques ; il dirigea notamment la Société suisse
de transmission électrique jusqu’à sa dissolution en 1939. Après 1939, il travailla comme consul-
tant indépendant, principalement en Suisse alémanique. Le nom de Strickler est surtout connu
grâce à l’important travail expérimental, qui permis d’établir la formule qui porte son nom et qui
reprend la lois précédemment développée par Philippe Gauckler et Gotthilf Hagen, et citée par
Robert Manning.
5.3 Régime permanent uniforme 121

5.3 Régime permanent uniforme

5.3.1 Relation d’équilibre pour un régime permanent uniforme


Considérons un bief uniforme (section en travers uniforme, rugosité uniforme) de
pente i = tan θ > 0 et un débit constant. Dans ces conditions, on peut observer un ré-
gime permanent uniforme où il y a équilibre parfait entre frottement aux parois et force
motrice (gravité). La hauteur est appelée hauteur normale. Considérons une tranche de
fluide le long du lit (sur un petit morceau de bief AB) et écrivons que toute la force de
pesanteur du volume de fluide soit être entièrement repris par le frottement aux parois
(voir figure 5.30).

Figure 5.30 – Équilibre d’une tranche de fluide sur le tronçon AB. La hauteur h correspond
à la hauteur maximale d’eau dans le cours d’eau. Le volume de fluide est soumis à une forme
motrice (la composante motrice du poids P sin θ et à une force de frottement τp Lχ.

Pour un canal infiniment large, la contrainte à la paroi s’obtient à partir des équations
de la conservation (locale) de la quantité de mouvement en régime permanent uniforme.
On peut aussi l’obtenir en écrivant que le frottement au fond soit reprendre exactement le
poids de la colonne d’eau au-dessus pour qu’il y ait équilibre, soit :

τp = ϱgh sin θ,

De façon plus générale, pour un canal de section quelconque, le frottement le long du


périmètre mouillé doit compenser la composante motrice du poids, soit

χτp = Sϱg sin θ,

avec χ le périmètre mouillé, ce qui donne :

τp = ϱg sin θRH ≈ ϱgiRH , (5.3)

(canal de section quelconque). Pour des pentes faibles, on a sin θ ≈ tan θ = i.


122 Chapitre 5 Écoulement à surface libre

Relation avec le théorème de Bernoulli :


Le théorème de Bernoulli s’écrit sur une petite tranche du bief de longueur δL = dx
(voir figure 5.31)

ū2 (A) ū2 (B)


yℓ (A) + h(A) + = yℓ (B) + h(B) + + ∆H,
2g 2g

avec yℓ la côte du fond. Comme le régime est supposé permanent et uniforme (ū(A) =
ū(B) et h(A) = h(B)), on déduit que

yℓ (A) = yℓ (B) + ∆H.

En introduit la pente yℓ (A) − yℓ (B) = idx et la perte de charge ∆H ≈ dH, on tire


idx = dH. On introduit la pente de la perte de charge appelée pente de frottement (voir ci-
dessous l’utilisation du théorème de Bernoulli) : j = dH/dx, avec H la charge hydraulique.
La condition d’écoulement permanent uniforme s’écrit alors :

i = j.

Figure 5.31 – Équilibre d’un volume de fluide de longueur L = dx et de hauteur uniforme


h.

5.3.2 Loi de frottement


Plusieurs lois empiriques ont été proposées pour établir la relation entre τp et les va-
riables d’écoulement ū et h. Ces lois expriment les pertes de charge régulières dues aux
frottements le long du lit (dissipation dans la couche limite) et par dissipation d’énergie
turbulente.
5.3 Régime permanent uniforme 123

Il existe également des pertes de charges singulières dues, par exemple, à la sinuo-
sité du lit (provoquant des courants secondaires), à des obstacles (ponts, rochers, épis), à
des changements de section. Il est possible de tenir compte de ces dissipations d’énergie
localisées, mais c’est un exercice assez fastidieux et complexe qui est rarement entrepris
en ingénierie. Assez souvent, ces pertes de charge singulières sont prises en compte en
augmentant artificiellement les pertes de charge régulières.

Loi de Manning–Strickler

Certains proposent d’appeler la loi de Manning–Strickler loi de Gauckler-Manning–


Strickler pour rétablir le rôle de Philippe Gauckler dans l’établissement de la formule
(Powell, 1962; Dooge, 1992; Hager, 2001; Vischer, 1987), mais on conservera ici la désigna-
tion habituelle. C’est la loi la plus employée car valable pour une large gamme de débits
et de rugosité ; la contrainte pariétale s’écrit

ϱg ū2
τp = , (5.4)
K 2 R1/3
H

avec K le coefficient de Manning–Strickler souvent relié à la rugosité du lit. Originellement,


Strickler (1924) a relié ce coefficient à un diamètre typique de la rugosité du lit (sans le pré-
ciser, et par défaut on considère que ce diamètre est d50 :
21,1
K= 1/6
. (5.5)
d50

Meyer-Peter 9 & Müller 10 a considéré qu’il valait mieux prendre le diamètre d90 corres-
pondant aux plus gros blocs (90 % des blocs ont un diamètre plus petit que d90 ) :
26
K= 1/6
,
d90

ou bien sa variante actuelle proposée par Jäggi (1984) :


26 21,1
K= 1/6
= 1/6
.
ks d90

C’est presque la même formule que celle de Strickler, mais l’échelle de rugosité est d90 au
lieu de d50 ; cette échelle implique que la taille caractéristique de la rugosité est ks = 3,5d90
en accord avec certaines données de terrain (Hey, 1979). D’autres auteurs comme Wong &
9. Eugen Meyer-Peter (1883–1969) commença sa carrière comme ingénieur pour la société
Zschokke à Zürich. En 1920, il fut nommé professeur d’hydraulique de l’ETHZ et créa un labo-
ratoire d’hydraulique pour étudier expérimentalement des écoulements graduellement variés, du
transport solide, de l’affouillement de fondations, etc. Les travaux les plus connus de Meyer-Peter
sont ceux relatifs au transport de sédiment dans les rivières alpines, notamment la formule dite
Meyer-Peter-Müller (1948) obtenue par la compilation de données expérimentales obtenues pen-
dant 16 années à l’ETHZ.
10. Robert Müller (1908–1987) était un ingénieur hydraulicien suisse spécialisé dans le transport
de sédiment et les problèmes d’érosion. Il fit l’essentiel de sa carrière au VAW de l’ETH, où il travailla
notamment avec Hans Einstein et Eugen Meyer-Peter. En 1957, il démissionna et exerça une activité
de conseil en hydraulique. Il s’intéressa plus particulièrement à la correction des eaux dans le canton
du Jura et à la liaison des lacs de Murten, Bienne, et Neuchâtel.
124 Chapitre 5 Écoulement à surface libre

Parker (2006) recommandent de prendre plutôt ks = 2d90 , ce qui est utilisée notamment
dans la formule de Keulegan, et est cohérent avec des données de laboratoire (Kamphuis,
1974) ; dans ce cas, K est donné par
26 23,1
K= 1/6
= 1/6
.
ks d90
Les valeurs de K sont aussi tabulées en fonction du type de cours d’eau :
– canal en béton lisse : K = 55 − 80 m1/3 s−1 ;
– canal en terre : K = 40 − 60 m1/3 s−1 ;
– rivière à galet, rectiligne, section uniforme : K = 30 − 40 m1/3 s−1 ;
– rivière avec méandre, sinuosité, etc. : K = 20 − 30 m1/3 s−1 ;
– rivière végétalisée ou torrent : K = 10 m1/3 s−1 .
Principalement dans les pays anglo-saxons, on écrit aussi K en fonction du coefficient de
Manning n
1
K= .
n
Notons que la formule de Manning–Strickler ne s’applique pas sur des fonds très lisses 
(béton lissé par exemple). On pose parfois la relation suivante
K < 78ū1/6 ,
qui fournit la borne supérieure du coefficient K en fonction de la vitesse moyenne ū. En
pratique, cette borne supérieure se situe entre 80 et 100 m1/3 s−1 .
↬ On se reportera à la publication « Rauheiten in ausgesuchten schweizerischen
Fliessgewässern » (en allemand) du Bundesamt für Wasser und Geologie (maintenant rat-
taché à l’Office fédéral de l’énergie) pour une analyse de 12 cours d’eau en Suisse pour
différents débits. Cet ouvrage fournit une estimation du paramètre de Manning–Strickler
K en fonction des conditions hydrologiques, morphologiques, granulométriques, et hy-
drauliques.
On pourra aussi se référer au site de l’USGS pour un catalogue de valeurs de n = 1/K
pour différentes rivières (américaines) ; le tableau fournit à la fois des photographies de
biefs et les caractéristiques des sections mouillées.

Loi de Darcy–Weisbach

Pour les écoulements en charge, on employe le plus souvent la formule de Darcy–


Weisbach. Cette formule et ses variantes peuvent également s’appliquer à l’hydraulique à
surface libre, surtout dans le cas de fond relativement lisse
f
τp = ϱ ū2 , (5.6)
8
avec :  
1 ks 2,51
√ = −2 log10 + √ ,
f 14,8RH Re f
(formule de Colebrook-White où l’on remplace le diamètre hydraulique par 4RH ). Cette
équation non linéaire est complexe à résoudre et on lui préfère une forme approchée :
r
8 RH
= 3,38 + 5,75 log10 . (5.7)
f d84
5.3 Régime permanent uniforme 125

On prendra garde que dans un certain nombre de formules de résistance (dont la loi de
Darcy–Weisbach), le nombre de Reynolds est défini à partir du rayon hydraulique

4RH ū
Re = ,
ν
car en hydraulique en charge, le nombre de Reynolds est défini à partir du diamètre hy-
draulique DH et qu’on a DH = 4RH .

Loi de Chézy

La loi de Chézy est la formule historique, peu utilisée aujourd’hui si ce n’est pour
obtenir des ordres de grandeur
ϱg
τp = 2 ū2 , (5.8)
C
avec C le coefficient de Chézy variant dans la fourchette 30–90 m1/2 s−1 (du plus rugueux
au plus lisse).

Loi de Keulegan

Pendant longtemps, on a utilisé le profil de vitesse logarithmique (en principe valable


uniquement près du fond) pour décrire tout le profil de vitesse d’un écoulement hydrauli-
quement turbulent dans un canal. Fondée sur cette approximation, la loi de Keulegan 11 est
une formule bien adaptée pour les écoulements sur des lits à gravier. Elle revient à suppo-
ser que la contrainte à la paroi serait similaire à celle donnée par la formule de Chézy, mais

avec un coefficient C = gκ−1 ln(11h/ks ) fonction de la hauteur d’eau et de la rugosité,
soit encore :
κ2
τp = 2 ϱū2 , (5.9)
ln (11h/ks )
avec κ la constance de von Kármán et ks une taille caractéristique des rugosités du lit
(ks ≈ 2d90 ) (Keulegan, 1938). La formule est valable tant que le fond est suffisamment
rugueux, c’est-à-dire h/ks < 10. Cette formule peut se généraliser à des géométries plus
complexes en substituant la hauteur h par le rayon hydraulique RH .
Notons que de nos jours, on préfère employer une loi puissance de type Manning–
Strickler plutôt qu’une loi logarithmique pour relier le coefficient de Chézy aux paramètres
hydrauliques. Par exemple, pour des lits à gravier (fond mobile), la formule de Parker donne
 1/6
√ h
C = 8,10 g ,
ks

qui fournit des résultats bien meilleurs que la formule de Keulegan pour des lits très ru-
gueux (h/ks < 5).

11. Garbis Hvannes Keulegan (1890–1989) était un mécanicien américain d’origine arménienne.
Il commença ses études en Turquie, puis émigra aux États-Unis pour les achever. Il fit l’essentiel de
sa carrière dans le National Bureau of Standards (NBS), où il participa à la création du NBS National
Hydraulic Laboratory. Ingénieur de recherche, il travailla principalement sur les écoulements tur-
bulents stratifiés. La loi qui porte son nom date de 1938 et résultait d’une étude expérimentale des
profils de vitesse pour des écoulements à surface libre dans des canaux rugueux.
126 Chapitre 5 Écoulement à surface libre

Synthèse

On en déduit facilement les différentes formules du régime permanent uniforme ; elle


sont recensées dans le tableau 5.2. La relation q = f (h) (ou bien ū = f (h)) est appelée
courbe de tarage ou bien loi d’écoulement ou bien encore débitance du canal.

Tableau 5.2 – Vitesse moyenne, hauteur normale, et pente de frottement selon la loi de
frottement utilisée.
loi de frottement ū hn a j
 3/5
√ 2/3 q ū2
Manning-Strikler ū = K iRH hn = √ j= 4/3
K i K 2 RH
r s !2/3
8g √ 1/2 f ū2 f (RH )
Darcy–Weisbach ū = iRH hn = q j=
f 8gi 2g 4RH
 2/3
√ 1/2 q ū2
Chézy ū = C iRH hn = √ j=
C i C 2 RH
a
uniquement pour un canal infiniment large
5.3 Régime permanent uniforme 127

5.3.3 Justification physique


Dans la majorité des cas, le régime d’écoulement est turbulent. On pourra consulter
le chapitre 6, et plus particulièrement § 6.10, pour mieux comprendre la turbulence et la
façon de la modéliser à l’aide de lois simples. On offre ici une première approche pour
expliciter d’où viennent les résultats obtenus par Keulegan (Keulegan, 1938). Lorsqu’on
écrit le tenseur des contraintes moyennées, :

Σ = −p1 + 2µD + ϱu′ u′

où u′ est la fluctuation de vitesse, ⟨⟩ désigne un opérateur moyenne. Dans cette expression,


le premier terme représente les effets de pression du fluide (à cause de l’incompressibilité
c’est un terme indéterminé qui doit être trouvé en résolvant les équations du mouvement).
Le second terme (loi de Newton) représente les termes de viscosité. Le troisième terme,
appelé tenseur de Reynolds, représente les effets des fluctuations de vitesse liées à la turbu-
lence.
Une pratique courante consiste à négliger la contribution visqueuse (compte tenu du
nombre de Reynolds) et à supposer que les fluctuations de vitesse u′ sont du même ordre
de grandeur que la vitesse moyenne ⟨u⟩. Si U désigne une échelle de vitesse et L une
échelle d’écoulement, alors on peut adimensionnaliser de la façon suivante le tenseur des
contraintes
 
U 2
Σ = −p1 + 2µ D̃ + ϱU 2 ũ′ ũ′ = −p1 + ϱU 2 D̃ + ũ′ ũ′ ,
L Re

où Re = ϱU L/µ est le nombre de Reynolds, D̃ est le tenseur des taux de déforma-


tion adimensionnelle et ũ′ la fluctuation de vitesse adimensionnelle. À grand nombre de
Reynolds, les contraintes visqueuses deviennent négligeables par rapport aux contraintes
turbulentes.
On ne sait pas calculer de façon simple les contraintes turbulentes, mais on peut utiliser
des lois empiriques qui permettent de les relier à la vitesse moyenne du fluide. Par exemple,
une loi empirique pour décrire la turbulence près d’une paroi énonce que la fluctuation de
vitesse est isotrope (ux′ ≈ u′y ) et qu’elle varie de la façon suivante avec le gradient de
vitesse moyen :
d⟨u⟩
u′ = ℓ m (5.10)
dy
Cette hypothèse, due à Prandtl, tire son origine d’une analogie avec le libre parcours moyen
d’une particule dans la théorie cinétique des gaz de Boltzmann. Le coefficient de propor-
tionnalité ℓm introduit dans l’équation est appelé longueur de mélange. La valeur de la
longueur de mélange a été déduite expérimentalement. Une difficulté dans la détermina-
tion de ℓm est qu’elle n’a pas en général de caractère intrinsèque excepté dans des régions
sous influence de parois (écoulements dits pariétaux).
Ainsi, pour des écoulements suffisamment épais (h > 10ks avec ks l’échelle de rugo-
sité), à surface libre et dans des canaux droits inclinés, il est possible de distinguer grosso
modo trois zones turbulentes (voir figure 5.32) :
– près de la paroi, la turbulence est générée par la rugosité. On parle de couche de
rugosité. Cette couche n’est pas totalement turbulente car très près de la paroi, là
où la vitesse tend vers zéro, il existe une sous-couche visqueuse où l’écoulement
est laminaire. Cette sous-couche étant de faible épaisseur, on la néglige, mais elle
128 Chapitre 5 Écoulement à surface libre

Figure 5.32 – Délimitation et typologie des zones turbulentes dans un écoulement à sur-
face libre.

a son importance pour fixer la condition à la limite pour la vitesse. Une hypothèse
usuelle tirée d’arguments dimensionnels est de relier la longueur de mélange à la
profondeur de la manière suivante :

ℓm = κy

avec κ la constante de von Kármán (κ = 0,41). Dans cette zone qui s’étend sur
environ 20 % de la hauteur d’écoulement, le profil de vitesse est logarithmique pour
les raisons indiquées ci-après. On parle donc aussi de couche logarithmique ;
– près de la surface libre, la turbulence est fortement influencée par la surface libre.
On parle de couche de surface ;
– entre les deux couches, se trouve une région dite intermédiaire où la turbulence
résulte d’échanges entre les deux zones précédentes. La valeur de la longueur de
mélange dans les deux couches supérieures peut être estimée de la manière sui-
vante :
ℓm ≈ βh
avec β un paramètre empirique de valeur proche de 0,12.
Examinons ce qui se passe pour l’écoulement près de la paroi. En régime permanent
uniforme, l’équation de conservation de la quantité de mouvement implique que la distri-
bution de contrainte de cisaillement est linéaire avec la profondeur,

τ (y) = ϱg sin θ(h − y).

On retrouve qu’au niveau du lit (y = 0), la contrainte à la paroi vaut τp = τ (0) = ϱgh sin θ
(voir la condition d’équilibre au § 5.3). En égalant cette distribution avec la loi de Prandtl
(5.10), on déduit une équation différentielle pour la vitesse moyenne ⟨u⟩
 
d⟨u⟩ 2
τ (y) = ϱg sin θ(h − y) = ϱ κy .
dy
En définissant la vitesse de frottement
r
τp p
u∗ = = gh sin θ,
ϱ
5.3 Régime permanent uniforme 129

on obtient : r
d⟨u⟩ 1 u∗ y
= 1− .
dy κ y h

En se limitant aux termes du premier ordre en y/h, puis par intégration, on obtient le
profil de vitesse à proximité de la paroi :

⟨u⟩ 1 y
= ln ,
u∗ κ y0

où y0 est une profondeur à laquelle on admet que la vitesse s’annule (au niveau de la sous-
couche visqueuse). On trouve donc que le profil des vitesses moyennes est logarithmique
comme cela a été indiqué plus haut. Naturellement, cette expression, valable pour des pa-
rois lisses, doit être corrigée si l’on veut prendre en compte une rugosité du fond. Pour des
surfaces rugueuses, deux types de condition aux limites sont mis en évidence en fonction
de la taille typique des grains composant la rugosité (ks ) et de l’épaisseur de la sous-couche
visqueuse (δ) :
– les surfaces dites lisses (ks ≪ δ) ;
– celles dites rugueuses (ks ≫ δ).
Pour une surface rugueuse, les expériences en conduite indiquent que la distance y0
vérifie : y0 = ks /30 (Keulegan, 1938). Dans ce cas, par intégration du profil des vitesses
moyennes et en supposant que la hauteur d’écoulement h est bien plus grande que la
distance y0 , on déduit que la vitesse moyenne de l’écoulement est :
Z h  
1 u∗ 30h 11h
ū = ⟨ū⟩dy = ln − 1 ≈ 2,5u∗ ln .
h 0 κ ks ks

Pour une surface plane (en pratique pour des rugosités de surface inférieures à 250
mm), les expériences montrent que la distance y0 vérifie : y0 ≈ ν/9u∗ . On en déduit que
le profil de vitesse près d’une paroi lisse :

ū 1 9u∗ y
= ln ,
u∗ κ eν

avec e = 2,718.
Jusqu’à une époque récente, une pratique courante consistait à extrapoler à tout l’écou-
lement l’expression de la longueur de mélange valable à la paroi. À partir des années 1960,
des termes de correction ont été rajoutés pour tenir compte de la modification de la turbu-
lence loin des parois. Parmi les plus connues, la loi (empirique) de sillage de Coles donne
de bons résultats pour de nombreuses classes d’écoulement. La méthode consiste à ajouter
à la loi logarithmique un terme correctif de la forme suivante :

u 1 y Π πz
= ln + sin ,
u∗ κ y0 κ 2h

avec Π un paramètre d’intensité, comprise entre −0,1 et 0,2 lorsque le nombre de Reynolds
Re = ūh/ν est supérieur à 2000, et proche de zéro lorsque le nombre de Reynolds est
inférieur à 500 (pour un canal à surface libre). En pratique, la loi de Coles est peu utilisée
en hydraulique car elle amène une correction de faible ampleur pour le profil de vitesse.
130 Chapitre 5 Écoulement à surface libre

5.4 Hauteur normale selon la section d’écoulement

5.4.1 Hauteur normale et courbe de tarage


Lorsqu’on s’intéresse à un bief en particulier, on peut tracer le profil en travers et
déduire les relations qui existent entre la hauteur h (profondeur maximale), la section
mouillée S, le périmètre mouillé χ, le rayon hydraulique Rh = A/χ, la largeur au miroir
B, et la hauteur moyenne h̄ = S/B. La figure 5.33 montre un exemple de profil en travers,
et la figure 5.34 montre les relations entre variables hydrauliques.

20 (a)
15

10

0
0 50 100 150

(b)
4

0
0 200 400 600 800

Figure 5.33 – (a) Section en travers de la rivière Boise dans l’Idaho (États Unis). (b) Courbe
de tarage ; le débit de plein bord est Qpb = 585 m3 /s ; les points rouges représentent
les mesures alors que la courbe continue fournit la prédiction du modèle de Manning–
1/6
Strickler avec K = 23/d90 = 31 m1/3 /s où d90 = 174 cm. Données obtenues par Boise
Adjudication Team (King, 2004; Whiting et al., 1999)

Hauteur normale

La hauteur normale est la profondeur d’eau en régime permanent uniforme. Elle se


calcule en égalant contrainte pariétale et contrainte motrice. Par exemple, si l’on applique
une loi de type Manning–Strickler, on obtient une équation implicite pour hn
2/3 √
Q = h̄B ū = KRH iS,
5.4 Hauteur normale selon la section d’écoulement 131

350
(a) ( b) 120 (c)
2.5
300
100

250 2.0

80
200
1.5
60
150
1.0
40
100

0.5 20
50

0 0.0 0
0 1 2 3 4 5 0 1 2 3 4 5 0 1 2 3 4 5

Figure 5.34 – (a) Section mouillée en fonction de la hauteur S(h). (b) Rayon hydraulique
Rh (h) et hauteur moyenne h̄(h). (c) Périmètre mouillé χ(h) et largeur au miroir B(h).
Données obtenues pour la rivière Boise dans l’Idaho (États Unis) par Boise Adjudication
Team (King, 2004; Whiting et al., 1999)

avec S = h̄B = f (hn ) la section d’écoulement, B la largeur au miroir, Q le débit total, h̄


la hauteur moyenne d’eau. Pour des canaux et rivières de section quelconque, cette équa-
tion est non linéaire, et nécessite des méthodes de résolution telles que la méthode de la
dichotomie ou de Newton.
Dans le cas d’un canal infiniment large (B ≫ h, soit RH ≈ h) ou bien rectangulaire,
on peut trouver une expression explicite de la hauteur normale :
 3/5
q
hn = √ ,
K i

avec q = Q/B le débit par unité de largeur. La hauteur normale est une fonction du débit
et de la pente.
Si pour un canal rectangulaire ou un rivière de grande largeur (par rapport à la hauteur
d’écoulement), profondeur et hauteur moyenne sont égales, cela n’est pas le cas dans le
cas général, et il faut donc faire attention à quelle grandeur on calcule.

Caractéristiques hydrauliques en fonction de la section

Les géométries de canaux les plus courantes sont la section trapézoïdale (en terre pour
la navigation et l’irrigation), rectangulaire (béton ou maçonnerie pour les aménagements
hydrauliques), ou circulaire (en béton pour l’assainissement pluvial).

Tableau 5.3 – Hauteur, section, périmètre mouillé pour trois géométries usuelles. Voir
figure 5.4.1 pour la notation.
type circulaire rectangulaire trapézoïdal
h R(1 − cos δ) h h
S R2 (δ − sin δ cos δ) Bh (B + b)h/2
χ 2Rδ B + 2h 2h/ cos ϕ + b
132 Chapitre 5 Écoulement à surface libre

Figure 5.35 – Sections usuelles pour des canaux. (a) Buse circulaire. (b) Canal à section
rectangulaire. (c) Canal à section trapézoïdale.

Courbe de tarage

À pente constante, la relation h = f (q) est appelée courbe de tarage ou de débitance.


Sa représentation graphique se présente souvent sous la forme d’une courbe avec deux
branches :
– pour les petits débits, une augmentation rapide de la hauteur avec le débit ;
– quand le débit dépasse le débit de plein bord, le cours d’eau quitte son lit mineur, ce
qui peut se traduire par une plus faible augmentation de la hauteur quand le débit
croît.

Calcul numérique de la hauteur normale

De nos jours, la plupart des langages de programmation permettent de résoudre faci-


lement des équations non linéaires simples. Par exemple, avec Mathematica on se sert de
la fonction FindRoot et avec Python, on peut utiliser la librairie fsolve.
Voir un exemple traité sur la page :
[Link]/cancey/introduction-hydraulique/blob/main/[Link]

5.4.2 Granulométrie et résistance à l’écoulement


La résistance à l’écoulement est en grande partie liée à la taille des grains. Par exemple,
il existe des formules empiriques donnant le coefficient de Manning–Strickler en fonction
de la granulométrie telle que la formule de Meyer-Peter & Müller (1948)
26
K= 1/6
,
d90
ou bien la formule plus de récente de Jäggi (Smart & Jaeggi, 1983; Jäggi, 1984)
23,2
K= 1/6
,
d90
ou encore celle de Raudkivi (1990)
24
K= 1/6
,
d65
5.4 Hauteur normale selon la section d’écoulement 133

avec d65 le diamètre des particules tel que 65 % (en poids) des grains du lit aient un diamètre
inférieur.
La morphologie d’un chenal varie en fonction de la pente de telle sorte qu’il y ait un cer-
tain équilibre entre la pente (terme gravitaire moteur dans les équations du mouvement),
le débit liquide, et le débit solide :
– Pour les rivières (naturelles) de plaine, la sinuosité du lit, la possibilité de migration
des méandres, et le développement de structures morphologiques (dunes, bancs de
sable) permettent d’obtenir cet équilibre moyen.
– Pour les rivières torrentielles et les torrents, cet équilibre se manifeste principale-
ment à travers un équilibre de la section en travers et il existe une relation entre
granulométrie du lit, capacité de transport, et débit dominant ; la dissipation d’éner-
gie est variable en fonction de la composition granulométrique du lit (plus le lit
est grossier, plus la dissipation d’énergie est importante) et des structures morpho-
logiques (distribution régulière de seuils et de mouilles, antidune). En général, les
lits composés d’éléments granulométriques variés sont pavés (armoring en anglais),
c’est-à-dire qu’il se forme une couche à la surface du lit, composée d’éléments gros-
siers, offrant une bonne résistance à l’érosion et permettant de dissiper suffisam-
ment d’énergie. Le pavage est généralement stable (c’est-à-dire il n’est pas « af-
fouillé » par les petites crues), mais il peut être détruit lors de grosses crues. Pavage
et structures morphologiques évoluent sans cesse soit par ajustement local (petite
crue), soit par déstabilisation massive, puis restructuration ; les échelles de temps
associées varient fortement :

5.4.3 Limites des relations ū(h, θ)


La résistance à l’écoulement traduit la résistance qu’exerce le fond (lit fixe ou mobile)
sur l’écoulement d’eau. On considère qu’il existe principalement deux processus de résis-
tance :
– une résistance à l’échelle des particules, dite « frottement de peau », c’est-à-dire le
frottement exercé par les grains composant le lit, ce qui explique pourquoi beau-
coup de formules empiriques font appel au diamètre des grains comme paramètre
d’influence (voir § 5.4.2) ;
– une résistance à plus grande échelle, dite « frottement de forme », liée aux struc-
tures morphologiques (dunes, alternance de seuils et mouilles) qui accroissent la
dissipation d’énergie au sein de l’écoulement.
La dissipation d’énergie due aux structures morphologiques est variable. Dans certaines
configurations (écoulement sur des dunes, écoulement tumultueux dans des chaos de blocs),
cette dissipation constitue l’essentiel de la dissipation d’énergie. Elle est difficile à évaluer
en règle générale. Il existe quelques formules empiriques pour les géométries simples telles
que les dunes (voir § 5.4.4), mais dans les autres cas, l’estimation des pertes de charge est
très imprécise.
L’existence d’un frottement de forme a pour conséquence que le coefficient de rugo-
sité du lit (C, f ou K selon la loi employée) peut varier avec le tirant d’eau de façon
significative, non linéaire et hystérétique. En effet, les structures morphologiques du lit in-
teragissent avec les grandes structures turbulentes de l’écoulement. Au cours d’une crue,
ces structures morphologiques peuvent évoluer fortement, ce qui dans certains cas peut
134 Chapitre 5 Écoulement à surface libre

aller jusqu’à leur destruction (voir figure 5.16). Dans ce cas-là, on assiste à une variation
très importante de la résistance à l’écoulement ; cela se manifeste par exemple par une
modification significative de la valeur de K au cours de la crue. La figure 5.36 montre un
exemple de modification de la valeur du coefficient de Manning n = 1/K durant une forte
crue. Pour les torrents (voir figure 5.37), la dissipation d’énergie est souvent due aux struc-
tures morphologiques tels que les seuils ; lors des crues, ces seuils peuvent être détruits ou
bien submergés, et dans les deux cas, il y a forte diminution de la rugosité.

30

25

20

15

10

0
0.0 0.5 1.0 1.5 2.0 2.5 3.0 3.5

Figure 5.36 – Variation du coefficient de Manning–Strickler pour la rivière Lochsa près de


Lowell (États-Unis, Idaho). Les valeurs de K ont été obtenues à partir des mesures de débit
2/3 √
Q, de surface mouillée A, et de rayon hydraulique Rh : K = Q/(ARh i). La courbe
en tireté rouge est une régression calée sur la valeur médiane de K. Source : Sediment
Transport in Idaho & Nevada (Boise Adjudication Team) ; pente i = 0,23 %, d50 = 126
mm, et d90 = 338 mm.

À la dissipation due aux structures morphologiques du lit s’ajoutent d’autres méca-


nismes de dissipation :
– la rugosité du fond et des berges ne sont pas identiques (par exemple à cause de
la végétation). Il faut alors employer des méthodes spécifiques pour calculer une
rugosité équivalente. Il existe plusieurs de ces méthodes : méthode d’Einstein, des
parallèles confondues, etc. (voir le cours de master) ;
– si le cours d’eau déborde de son lit mineur, il va rencontrer une rugosité très diffé-
rente (terrains agricoles, routes, obstacles, etc.).

5.4.4 Structure morphologique : le cas des dunes


Toutes les relations vues précédemment ne sont valables que pour des cours d’eau à
fond fixe et droit. Lorsque le lit présente des structures morphologiques (comme des dunes),
une sinuosité (méandres), et un fond mobile, la résistance à l’écoulement peut croître
de façon notable. 
5.4 Hauteur normale selon la section d’écoulement 135

Figure 5.37 – Dans les torrents, il y a peu d’eau, mais la vitesse est élevée et la dissipation
d’énergie est grande. (a) L’Avançon au-dessus des Plans-sur-Bex (VD). (b) Le Nozon au-
dessus de Pompaples.

Ainsi lorsqu’il y a des structures morphologiques de type dune, il faut tenir compte
des dissipations supplémentaires induites. La dissipation d’énergie due à la présence de
ces structures peut être importante. Elle est due :

– à la création de tourbillons à grande échelle au sein du fluide (processus prédomi-


nant pour les dunes) ;
– au remous de la surface libre, avec parfois apparition de ressauts hydrauliques (pro-
cessus prédominant pour les anti-dunes).

Le transport solide peut également induire de la dissipation d’énergie.

Figure 5.38 – Géométrie simplifiée d’une séquence de dunes.

Pour quantifier ces effets, considérons une alternance de dunes le long du lit, de hau-
teur caractéristique a et de longueur L. En première approximation, on peut admettre que
l’on peut assimiler la dissipation d’énergie induite par les dunes à une perte de charge sin-
gulière : la dune se comporte comme un rétrécissement de la section d’écoulement, suivi
d’un élargissement brusque. À l’aide d’une formule de perte de charge pour écoulements
136 Chapitre 5 Écoulement à surface libre

divergents de type Borda, appliquée entre les points 1 et 2, on trouve :

(ū1 − ū2 )2 ū2  a 2


∆H1 = α ≈α ,
2g 2g h
où α est un coefficient de perte de charge. La profondeur d’eau h est calculée par rapport
à une ligne fictive, qui représente l’altitude moyenne du fond (représentée par une ligne
fine à la figure 5.38). La vitesse au point 1 est donc : ū1 = q/(h − a/2) tandis qu’en 2, on
a ū2 = q/(h + a/2).
Cette perte de charge singulière s’ajoute à la dissipation d’énergie par frottement sur
le fond
Cf ū2 Cf ū2
∆H2 = L ≈L ,
RH 2g h 2g
avec Cf = f /4 le coefficient de frottement qui peut être relié, par exemple, au coefficient
de Strickler
1 ϱg ū2 2g
τp = Cf ϱū2 = 2 1/3 ⇒ Cf = 1/3
,
2 K R K 2R
H H
ou bien au coefficient de Chézy
1 ϱg 2g
τp = Cf ϱū2 = 2 ū2 ⇒ Cf = 2 .
2 C C
La perte de charge totale est donc

ū2  a 2 Cf ū2
∆H = ∆H1 + ∆H2 = α +L ,
2g h RH 2g
On peut calculer un coefficient de frottement équivalent Cf∗ comme étant la somme des
pertes de charge locale dues à la dune :

L ū2
∆H = Cf∗ ,
h 2g
soit encore
a2
Cf∗ = Cf + α .
Lh
q
On peut également en déduire un coefficient de Chézy equivalent : Ceq. = 2g/Cf∗ . On
en déduit une nouvelle loi d’écoulement similaire à l’équation (voir tableau 5.2) obtenue
pour un régime uniforme sur fond plat :
s
Lh √ √
ū = C 2 2
sin θ h.
Lh + αa C /(2g)

Ce petit calcul simple permet de montrer que, plus la taille de la dune augmente, plus
la vitesse moyenne d’écoulement diminue. Il existe des formules empiriques comme celle
de Sugio pour des cours d’eau naturels (0,1 < d50 < 130 mm) et des canaux (0,2 < ks < 7
mm) :
0,54 0,27
ū = KRH i ,
avec K = 54 − 80 pour des dunes, K = 43 pour une rivière à méandre. D’autres formules
ont été développées, mais elles présentent à peu près toutes l’inconvénient de ne fournir
que des tendances car les données expérimentales sont très dispersées.
5.5 Régime permanent non-uniforme 137

5.5 Régime permanent non-uniforme

5.5.1 Canal large


On a vu au § 5.2.2 que pour un canal rectangulaire, l’équation de remous prenait la
forme suivante :
dh j−i
= 2 , (5.11)
dx Fr − 1
où l’on a introduit i = tan θ et la pente de frottement
τp
j= ,
ϱgRh cos θ

et le nombre de Froude pour un canal rectangulaire



Fr = √ .
gh cos θ

Comme précédemment au § 5.2.2, on rappelle qu’on a supposé ici qu’on avait un canal
descendant dans la direction des x croissants : on a posé i = −dz/dx > 0. Si on change les
axes ou les orientations du canal, il faut penser à veiller à ce que l’équation soit consistante
avec ces changements.
Dans le cas d’un canal infiniment large sur faible pente (Rh ∼ h et cos θ ∼ 1) et d’une
rugosité de type Chézy, on peut également la mettre sous la forme suivante dite équation
de Bresse :
dh 1 − (hn /h)3
=i , (5.12)
dx 1 − (hc /h)3

où l’on a posé :
– la hauteur normale hn , qui est solution de l’équation τp = ϱghn sin θ (solution :
hn = (q 2 /(C 2 i))1/3 pour un canal infiniment large) ;
– la hauteur critique hc = (q 2 /g)1/3 .
Si on choisit une loi de Manning–Strickler, l’équation de Bresse s’écrit alors

dh 1 − (hn /h)10/3
=i , (5.13)
dx 1 − (hc /h)3

avec cette fois-ci hn = (q/(K i))3/5 .
Cette forme de Bresse est pratique car elle permet de rapidement déterminer le signe
du numérateur N et dénominateur N . Par exemple, si h > hn et h > hc , alors N > 0 et
D > 0. Par ailleurs, on peut facilement déterminer le régime d’écoulement :
– si hn > hc , l’écoulement est subcritique (Fr < 1) ;
– si hn < hc , l’écoulement est supercritique (Fr > 1).
Pour s’en convaincre, il suffit de noter que si hn > hc , alors

q2 q2
h3n > h3c ⇒ h3n > ⇒ 1 > 3 1 > Fr.
g ghn
138 Chapitre 5 Écoulement à surface libre

5.5.2 Canal quelconque


Relation avec la hauteur moyenne d’eau. Pour des canaux quelconques, on peut
montrer que la définition du nombre de Froude est identique (si on prend comme définition
de la hauteur la hauteur moyenne h = S/B). En revanche, l’équation de remous est plus
complexe car (i) la définition de la charge hydraulique est plus malaisée, et (ii) il faut tenir
compte des éventuelles variations de la largeur au miroir B dans la direction d’écoulement ;
on montre qu’on aboutit à :

dh 1 χτp − ϱgS sin θ − ϱhū2 B ′ (x) j − i − Fr2 B ′ h/B


= = , (5.14)
dx ϱgS cos θ Fr2 − 1 Fr2 − 1
√ √ p
avec Fr = ū/ gh = Q B/ gS 3 et h = S/B. Notons que la formule du régime perma-
nent se déduit de ces équations en prenant h′ (x) = 0.
h Démonstration. La relation de Bernoulli donne
 
d ū2
+ h + z = −j,
dx 2g

avec j la pente de frottement. Comme ū = Q/S et S = Bh, on en déduit :

d ū2 dh
+ = i − j,
dx 2g dx
or
d ū2 Q2 S ′ Q 2 B ′ h + h′ B ′ ′
2B h + h B
= −2 = − = −Fr .
dx 2g 2g S 3 g S3 B
On tire après réarrangement

j − i − Fr2 B ′ h/B
h′ (x) =
Fr2 − 1

Relation avec le tirant d’eau. On touche ici une limite de la courbe de remous dé-
duite de l’application du théorème de Bernoulli. Pour un canal quelconque, il faut savoir
comment définir la charge hydraulique et la relier à des variables de l’écoulement. Plutôt
que la hauteur moyenne h = S/B, on peut préférer utiliser la profondeur maximale (ti-
rant d’eau) dans la définition de la charge (Graf & Altinakar, 1993; Hager & Schleiss, 2009).
Pour un canal quelconque, la surface S est alors une fonction de h et x. On pose
∂S
= B.
∂h
La courbe de remous est alors

Q2 ∂S
j−i−
gS 3 ∂x
h′ (x) = (5.15)
Fr − 1
2

avec la définition suivante du nombre de Froude


Q2 ∂S Q2 B
Fr2 = = . (5.16)
gS 3 ∂h gS 3
5.5 Régime permanent non-uniforme 139

h Démonstration. La relation de Bernoulli donne


 2 
d Q
+ h + z = −j,
dx 2gS 2
or Q est constant et on peut décomposer S(h, x)
∂S ∂S d ∂S dh ∂S dh ∂S
dS(h, x) = dh + dx ⇒ S= + =B + .
∂h ∂x dx ∂h dx ∂x dx ∂x
En substituant dans la relation de Bernoulli, on a
 
Q2 ′ ∂S
− 3 Bh + + h′ − i = −j,
gS ∂x
et après réarrangement des termes et en servant de la définition du nombre de Froude
(5.16), on trouve l’équation de la courbe de remous (5.15).

Cas particulier des canaux prismatiques. Un cas particulier important est le canal
prismatique, c.-à-d. un canal dont le profil en travers reste identique à lui-même le long de
l’axe x. La section d’écoulement S ne dépend que de la profondeur h et donc ∂x S = 0,
l’équation (5.15) devient alors
j−i
h′ (x) = 2 . (5.17)
Fr − 1
tandis que l’équation (5.14)

dh 1 χτp − ϱgS sin θ − ϱhū2 B ′ (x) j−i


= = 2 . (5.18)
dx ϱgS cos θ Fr − 1
2 Fr − 1
La structure des équations est similaire, mais la définition de h (et du nombre de Froude)
difère.
Pour des canaux de forme plus complexe, il vaut mieux utiliser les équations de Saint-
Venant (voir cours de master).

5.5.3 Courbes de remous : forme générale


En pratique, on cherche à résoudre l’équation de la courbe de remous sur un certain
intervalle [0,L] pour un canal rectangulaire :
dh j−i
= 2 .
dx Fr − 1
avec,
p par exemple ici dans
√ le 3/5
cas la loi de Manning–Strickler, j = ū2 /(K 2 h4/3 ) , hc =
3
q 2 /g, et hn = (q/(K i)) . Comme indiqué plus haut (voir § 5.5.1), il est souvent
préférable d’employer l’équation de Bresse :

dh j−i N (h) (hn /h)10/3 − 1


= 2 = =i
dx Fr − 1 D(h) (hc /h)3 − 1
afin de déterminer rapidement la nature du régime d’écoulement et les signes du numéra-
teur N et dénominateur D.
140 Chapitre 5 Écoulement à surface libre

C’est une équation différentielle non linéaire du premier ordre. Pour résoudre cette
équation différentielle, il faut une seule condition aux limites (voir § 5.5.6). À noter en
premier lieu le comportement quand le numérateur ou le dénominateur s’annule :
– quand N = 0 c’est le régime permanent uniforme ;
– quand D = 0 la tangente de la courbe h(x) est verticale : variation brutale de hau-
teur d’eau. On est alors en dehors du cadre de nos hypothèses… Lorsque Fr = 1,
l’écoulement ne peut être décrit par l’équation de la courbe de remous.
De ce fait, quand on veut tracer la courbe de remous, on a intérêt à calculer tout d’abord
les hauteurs normale et critique, puis à les tracer. Cela permet de déterminer le régime
d’écoulement (on rappelle si hn > hc , alors le régime est subcritique, et inversement), et
donc de placer (voir § 5.5.6). Une fois que la condition aux limites est placée par rapport
aux hauteurs normale et critique, la forme l’équation de Bresse permet de déterminer le
signes du numérateur N et dénominateur D. Par exemple, si h > hn , alors N > 0. On
peut donc facilement savoir si la hauteur est croissante ou décroissante.
Asymptotiquement pour x suffisamment grand, on a h(x) → hn . Si la longueur de
l’intervalle est suffisamment grande, on doit donc trouver que la hauteur tend vers la hau-
teur normale. Comme le montre la figure 5.39, la forme de la solution dépend du signe de
N et D ainsi que de la position de la condition aux limites (placée à l’aval ou à l’amont)
vis-à-vis des hauteurs normale et critique hn et hc .
À noter enfin que la courbe h(x) tend toujours vers hn (mais pas nécessairement dans
le domaine d’intégration !), mais si elle rencontre h = hc , un ressaut hydraulique (ou bien
une chute) se produit. Le passage transcritique produit une discontinuité de la solution.
Il faut alors recourir à une résolution de l’équation de part et d’autre de la discontinuité
(ressaut ou chute), et relier les deux arcs de solution par une relation de conjugaison (voir
§ 5.6.2) ou un calcul de charge hydraulique au voisinage de la singularité (voir § 5.6.4).
Pour les solutions continues, on peut proposer une classification de la forme des courbes
de remous (voir § 5.5.5).

5.5.4 Résolution numérique de l’équation de la courbe de re-


mous
La plupart des langages actuels possèdent des solveurs d’équation différentielle ordi-
naire.
Voir un exemple traité sur la page :
[Link]/cancey/introduction-hydraulique/blob/main/[Link]

5.5.5 Classification des régimes d’écoulement


Auparavant on opérait une classification des courbes de remous en fonction des va-
leurs respectives de h, hn , et hc . Quand la pente est positive (i > 0), on a :
– profil de type M (« mild ») pour pente douce quand hn > hc ;
– profil de type S (« steep ») pour pente forte quand hn < hc .
Il faut ajouter les profils critiques C quand h = hc . Lorsque la pente est nulle, la hauteur
normale devient infinie, la courbe de remous devient horizontale ; on parle de profil H.
5.5 Régime permanent non-uniforme 141

Figure 5.39 – Comportement de la solution de l’équation de la courbe de remous en fonc-


tion de la position de la condition aux limites vis-à-vis de hn et hc . Le point rouge montre
la position de la condition aux limites qui est placée en fonction du régime d’écoulement.

Lorsque la pente est négative, on parle de profil adverse A. Notons qu’il n’y a pas de hauteur
normale dans ce cas-là.

Canaux à faible pente : courbes M1–M3

Ce sont les courbes observées pour un canal descendant (i > 0) à pente faible (hn >
hc ). On distingue trois branches :
– h > hn > hc : la courbe est tangente à hn à l’amont et sa tangente devient horizon-
tale à l’aval. On rencontre ce type de courbe à l’amont d’un barrage, d’un lac, ou
d’un obstacle. Le profil est croissant (h′ > 0).
– hn > h > hc : la courbe est tangente à hn à l’amont. Le profil est décroissant
(h′ < 0). Sa tangente aurait tendance à devenir verticale à l’aval car la courbe de
remous croise la hauteur critique. On rencontre ce type de courbe à l’amont d’une
chute ou de toute variation brutale de la pente, où il y a passage d’un écoulement
fluvial à torrentiel.
– hn > hc > h : la courbe est tangente à hn à l’amont. Le profil est croissant (h′ > 0).
À l’aval il se forme un ressaut. On rencontre ce type de profil à la sortie d’une vanne
142 Chapitre 5 Écoulement à surface libre

lorsque la pente du radier à l’aval est faible.

M1
hn
hc

M2
hn
hc

M3
hn
hc

Figure 5.40 – Allure des courbes.


5.5 Régime permanent non-uniforme 143

Canaux à forte pente : courbes S1–S3

Ce sont les courbes observées pour un canal descendant (i > 0) à pente forte (hn < hc ).
On distingue là encore trois branches :
– h > hc > hn : la courbe est tangente à hn à l’aval et sa tangente tendrait à devenir
verticale à l’amont car la courbe de remous croise la hauteur critique. On rencontre
ce type de courbe à l’amont d’un barrage ou d’un changement de pente. Le profil
est croissant (h′ > 0).
– hc > h > hn : la courbe est tangente à hn à l’aval. Le profil est décroissant (h′ < 0).
Sa tangente aurait tendance à devenir verticale à l’amont. On rencontre ce type
de courbe à l’aval d’une augmentation brutale de la pente, où il y a passage d’un
écoulement fluvial à torrentiel, ou bien lors d’un élargissement brutal de la section
d’écoulement.
– hc > hn > h : la courbe est tangente à hn à l’aval. Le profil est croissant (h′ > 0). À
l’aval il se forme un ressaut. On rencontre ce type de profil à la sortie d’une vanne
dénoyée lorsque la pente du radier à l’aval est forte.

S 1
hc
hn

S 2
hc
hn

S 3
hc
hn

Figure 5.41 – Allure des courbes.


144 Chapitre 5 Écoulement à surface libre

5.5.6 Conditions aux limites


De nos jours, on résout numériquement l’équation de remous. Comme il s’agit d’une
équation différentielle du premier ordre, il suffit de connaître une seule condition aux li-
mites. En pratique, on ne peut pas choisir n’importe comment la position amont/aval de
cette condition. Elle est fixée par la possibilité qu’a « l’information » de se propager. Par
information, il faut comprendre le déplacement d’une perturbation de l’écoulement, qui se
présente sous la forme d’une petite variation locale de hauteur (intumescence
√ ; voir figure
5.42). Cette perturbation se propage à la vitesse u′ = u ± c avec c = gh la vitesse de
propagation des ondes en eau peu profonde. Cette vitesse peut s’écrire aussi en fonction
du nombre de Froude p p
u′ = u ± gh = gh(Fr ± 1),
ce qui montre que pour un régime supercritique (Fr > 1), les deux vitesses de propagation
sont positives et donc l’information ne se propage que de l’amont vers l’aval alors qu’en
régime subcritique (Fr < 1), elle se propage dans les deux sens. Cela veut aussi dire qu’une
modification d’un écoulement en un endroit donné produit une perturbation qui remonte
le cours d’eau et peut donc modifier ce que se passe à l’amont.


Figure 5.42 – Propagation d’une petite intumescence à la vitesse c = gh le long de la
surface libre d’un écoulement de vitesse moyenne u.

En conséquence, on retient que :


– pour un régime subcritique (fluvial), la condition aux limites pourrait en principe
être choisi à l’amont ou à l’aval, mais en pratique comme ce qui se passe à l’aval
se propage vers l’amont et modifie ce qui s’y passe, c’est une condition aux limites
placée à l’aval que l’on considère ;
– pour un régime supercritique (torrentiel), il faut placer la condition aux limites à
l’amont.
L’imposition d’une condition aux limites dans un cours d’eau peut se faire à l’aide de
singularités où le débit et/ou la hauteur sont imposés (vanne, seuil, chute).
En pratique, les écoulements fluviaux sont calculés dans la direction inverse de celle
de l’écoulement (condition à la limite à l’aval) tandis qu’en régime torrentiel, la condition
à la limite est placée à l’amont.
5.5 Régime permanent non-uniforme 145

Figure 5.43 – Tableau récapitulatif des courbes.


146 Chapitre 5 Écoulement à surface libre

Figure 5.44 – Quelques exemples des courbes de remous en fonction des aménagements.
5.6 Courbes de remous et écoulement critique 147

5.6 Courbes de remous et écoulement critique

5.6.1 Hauteur critique et régimes associés


La hauteur croît ou décroît selon le signe respectif du numérateur et du dénominateur
dans l’équation différentielle (5.11), ce qui donne différentes formes de courbes de remous
(voir figure 5.43). Notons ce point important : lorsque le nombre de Froude prend la valeur
1, le dénominateur est nul et en ce point la dérivée devient infinie, ce qui est physiquement
impossible. En fait au voisinage de ce point, il se forme
– soit une discontinuité de la surface libre appelée ressaut qu’il faut étudier avec des
outils spécifiques (cf. § 5.6.2) lorsqu’on passe d’un régime super- à subcritique ;
– soit une « chute » d’eau, c’est-à-dire une accélération brutale et un raidissement de
la surface libre (passage d’un seuil par exemple, avec transition d’un régime sub- à
supercritique).
La pente du canal et/ou la hauteur pour lesquelles on a Fr = 1 s’appelle la pente critique
et la hauteur critique hc . On distingue deux régimes selon la valeur du nombre de Froude :
– Fr < 1, régime sub-critique plus couramment appelé régime fluvial pour lequel on
a h > hc ;
– Fr > 1, régime super-critique plus couramment appelé régime torrentiel pour lequel
on a h < hc .
La hauteur critique étant définie comme étant Fr(hc ) = 1, on tire que pour un canal
rectangulaire :
 1/3
1 Q2
hc = ,
g cos θ B 2
avec Q le débit total et B la largeur au miroir. Dans le cas d’un canal rectangulaire, en
introduisant le débit par unité de largeur q = Q/B, on tire :
 1/3
q2
hc = . (5.19)
g cos θ

Dans la plupart des ouvrages, le terme cos θ est omis car la pente est faible et donc cos θ ≈ 1.
Le débit critique ne dépend pas (fortement) de la pente, mais uniquement du débit liquide.
Pour un canal de section quelconque, on prendra garde que le nombre de Froude se définit
comme
Q2 ∂S
Fr2 = ,
gS 3 ∂h
et si le canal est prismatique (c.-à.d. il garde la même section), alors on simplifie cette
expression :
Q
Fr = r , (5.20)
S
S g
B
avec S la section mouillée et B = ∂h S la largeur au miroir. La hauteur critique est celle
qui vérifie Fr = 1, donc la solution de l’équation non linéaire
S 3 (hc )
g = Q2 . (5.21)
B(hc )
148 Chapitre 5 Écoulement à surface libre

5.6.2 Ressaut hydraulique

Définition

Un ressaut hydraulique est une variation rapide du niveau d’eau lors du passage d’un
écoulement supercritique à subcritique.
Le ressaut stationnaire est le cas le plus fréquent : il correspond à une vague station-
naire au sein de laquelle le régime d’écoulement passe de supercritique à subcritique. Les
ressauts hydrauliques stationnaires sont souvent observés au pied d’aménagements hy-
drauliques tels que les évacuateurs de crue des barrages ou les seuils. La photographie 5.45
montre un ressaut au pied du seuil, qui sert à alimenter le laboratoire d’hydraulique Saint-
Anthony Falls (SAFL) à Minneapolis. La photographie 5.46 montre le ressaut formé au pied
du barrage de Grangent (sur la Loire, France) lors du passage d’une crue.

Figure 5.45 – Ressaut hydraulique stationnaire sur le Mississippi au pied du seuil du Saint-
Falls Laboratory de Minneapolis (États-Unis). Source : Wikimedia.

Il existe aussi des ressauts mobiles. C’est le cas par exemple lors du déferlement de
vagues sur une plage ou bien lorsque le front d’une onde de crue devient très raide et prend
l’apparence d’un mur d’eau (voir photographie 5.47). Pour les fleuves qui n’ont pas été trop
perturbés par l’homme, les grandes marées peuvent provoquer une augmentation rapide
du niveau des eaux au niveau de l’embouchure ou du delta. Comme le fleuve est en régime
subcritique, cette montée des eaux provoque la formation d’une vague qui se remonte le
courant : on l’appelle mascaret. Le front du mascaret peut se déformer et déferler, ce qui
donne naissance à un ressaut mobile. La photographie 5.48 montre un mascaret, avec son
front déferlant, dans la Nith en Écosse.

Équation du ressaut stationnaire

Dans un ressaut, il y a une variation brutale du champ de vitesse sur une courte dis-
tance. La figure 5.49 montre la coupe d’un ressaut ; on note la forte vorticité dans les
couches supérieures du ressaut qui accompagne l’augmentation de hauteur. Au niveau
d’un ressaut, la courbure de la ligne d’eau est trop importante, et la dissipation d’énergie
devient significative. Il s’ensuit que les conditions d’application du théorème de Bernoulli
et l’équation (5.11) de la courbe de remous cessent d’être valables.
On utilise alors le théorème de quantité de mouvement de part et d’autre du ressaut
(sur un volume de contrôle V , dont la surface est S) pour simplifier le problème et déduire
5.6 Courbes de remous et écoulement critique 149

Figure 5.46 – Crue de la Loire de novembre 2008 et passage de la crue au niveau de l’éva-
cuateur de crue du barrage de Grangent. Source : DIREN.

Figure 5.47 – Arrivée du front (ressaut mobile) d’une crue sur la rivière Zavragia (Tessin)
en juillet 1987 ; les deux clichés sont pris à 15 mn d’intervalle. Source : Toni Venzin.

les caractéristiques du ressaut. Pour cela on considère un volume de contrôle (par unité
de largeur) de part et d’autre du ressaut (voir figure 5.50). Notons que l’écoulement va de
la gauche vers la droite et il faut se souvenir que dans ce sens d’écoulement, un ressaut
provoque une augmentation de hauteur, jamais une diminution (en effet le ressaut est
associé à une dissipation d’énergie, donc à un ralentissement de l’écoulement). La tranche
amont (resp. aval) est référencée par l’indice 1 (resp. 2). La longueur du volume de contrôle
est L.
150 Chapitre 5 Écoulement à surface libre

Figure 5.48 – Mascaret (ressaut mobile) la Nith, un fleuve écossais qui connaît des masca-
rets lors des grandes marées. Source : The Caerlaverock Community.

Figure 5.49 – Ressaut hydraulique (Fr1 ≈ 6). L’écoulement va de la gauche vers la droite.
En haut : vue de côté d’un canal expérimental ; en bas : simulation numérique. (Viti et al.,
2018).

On fait les hypothèses de calcul suivantes :


(H1) l’écoulement est permanent. Le débit par unité de largeur se conserve donc, et il
vaut q ;
(H2) l’écoulement est unidirectionnel ;
(H3) le ressaut est immobile (sa vitesse de déplacement est nulle) ;
(H4) la distribution de pression est hydrostatique loin du ressaut : p = ϱg(h − y) ;
(H5) le profil de vitesse est uniforme loin du ressaut ;
(H6) le fond est peu rugueux, et donc en première approximation on peut négliger le frot-
tement sur le fond par rapport aux pertes de charge singulières (dues à la vorticité) ;
(H7) la pente du lit est faible.
5.6 Courbes de remous et écoulement critique 151

(b)
Figure 5.50 – Schématisation d’un ressaut. (a) Pour étudier le ressaut hydraulique, on
considère un volume de contrôle (cadre tireté de couleur cyan). (b) Sur ce volume de
contrôle, on fait un bilan de quantité de mouvement et de forces. Le profil de pression
est linéaire (distribution hydrostatique des pressions reportée en orange), et le profil de
vitesse est uniforme à travers la hauteur d’écoulement. Sur la face amont À, la force de
pression pousse le fluide, alors que pour la face aval Á, la force de pression retient le fluide.
(c) La variation brutale du niveau d’eau sur une courte est remplacée par une discontinuité
de la hauteur d’eau (et de la vitesse). Le traitement permet de simplifier grandement la va-
riation du profil de hauteur en le remplaçant par un profil discontinu.

On considère un volume de contrôle arbitraire fixe dont les frontières englobent le


ressaut. L’équation de continuité donne :

q = ū1 h1 = ū2 h2 .

L’équation de quantité de mouvement est obtenue en prenant l’équation (4.14) avec f = u :


Z Z Z
d ∂u
udV = dV + u(u · n)dS = somme des forces appliquées,
dt V V ∂t S

ce qui donne l’équation suivante compte tenu de l’hypothèse de régime permanent


Z Z Z Z
ϱu(u · n)dS = ϱgdV − pndS + T · ndS,
S V S ∂V
152 Chapitre 5 Écoulement à surface libre

dont la projection le long de la direction d’écoulement donne :


Z h1 Z h2 Z h1 Z h2
− 2
ϱu1 dS + 2
ϱu2 dS = pdy − pdy
0 0 0 0
puisque la pente est négligeable (H7), le frottement négligeable (H6), la vitesse orientée
positivement (ūi > 0), n = (−1, 0) sur la face amont À et n = (1, 0) sur la face aval Á.
En réarrangeant les termes, on obtient :
1
ϱq(ū2 − ū1 ) = ϱg(h21 − h22 ). (5.22)
2
On suppose que l’on connaît les conditions à l’amont et on veut déduire ce qui se passe
à l’aval. On déduit la relation donnant le rapport h2 /h1 :
q 
h2 1
= 1 + 8Fr1 − 1 .
2
(5.23)
h1 2

1 2 3 4 5

Figure 5.51 – Variation du rapport h2 /h1 en fonction du nombre de Froude√ amont (trait
continu). La courbe en tireté montre l’approximation linéaire h2 /h1 = Fr 2 − 1/2.

La figure 5.51 montre que le rapport h2 /h1 varie de façon à peu près linéaire avec le
nombre de Froude amont Fr1 .
L’équation (5.23) s’appelle équation de conjugaison et les hauteurs h1 et h2 sont dites
conjuguées. La perte de charge associée se calcule en calculant la différence de charge entre
les points 1 et 2, et en éliminant le débit q à l’aide de la relation (5.22) :
p 3
u2 − u21 (h2 − h1 )3 1 + 8Fr1 − 3
2
∆H = H2 − H1 = h2 − h1 + 2 =− = −h1 p .
2g 4h1 h2 16 1 + 8Fr21 − 1
(5.24)
La longueur du ressaut n’est en général pas très élevée, ce qui permet de justifier notre
approximation H6. Expérimentalement, Hager et al. (1990) ont trouvé par exemple que
l’on peut relier la longueur du ressaut et le nombre de Froude à l’amont :
L Fr1
= 160 tanh − 12, (5.25)
h1 20
5.6 Courbes de remous et écoulement critique 153

pour 2 < Fr1 < 16. Il existe une grande variété de formes des ressauts hydrauliques (voir
figure 5.52).

(a) Fr = 1 à 1,7 : ressaut ondulé


(b) Fr = 1,7 à 2,5 : ressaut faible
(c) Fr = 2,5 à 4,5 : ressaut oscillant
(d) Fr = 4,5 à 9 : ressaut stationnaire
(e) Fr > 9 : ressaut fort

Figure 5.52 – Classification des ressauts hydrauliques en fonction du nombre de Froude


(Chow, 1959).

Application en ingénierie

Parmi les applications importantes des formules du ressaut, on peut par exemple citer
le dimensionnement des bassins d’amortissement placés au pied des évacuateurs de crue.
Il est important de bien dimensionner le bassin pour dissiper le plus possible d’énergie. La
perte de charge (dissipation locale due à la turbulence très importante au sein du ressaut)
peut être estimée à l’aide de la formule (5.24). Si l’énergie n’est pas correctement dissipée,
les ressauts hydrauliques ont une action érosive très importante. La figure 5.53 montre
l’évacuateur de crue du barrage d’Oroville dans son fonctionnement normal (noter les
blocs au pied de l’évacuateur de crue qui servent à briser l’énergie de l’eau) et après la
rupture du coursier en février 2017, qui a laissé redouter une rupture du barrage en remblai.
On notera l’action érosive de l’eau sur le cliché (b).

5.6.3 Conjugaison d’une courbe de remous

Principe

Un ressaut stationnaire se caractérise par le passage d’un régime supercritique à un


régime subcritique sur une courte distance. En pratique, on remplace une surface libre
de forme complexe par un profil de hauteur idéalisé qui se présente sous la forme d’une
discontinuité – voir figure 5.50(c). Comment positionner ce ressaut le long du bief ? Deux
réponses auxquelles on pourrait songer sont des impasses.

– La position du ressaut n’est en général pas fixée par une singularité (p. ex. un chan-
gement de section), donc rien dans la géométrie du bief ne peut a priori nous aider
à fixer la position du ressaut.
154 Chapitre 5 Écoulement à surface libre

Figure 5.53 – Évacuateur de crue du barrage d’Oroville (Californie) avant (a) et après (b)
la crue de février 2017. Source : California Department of Water Resources.

– On pourrait penser que la position du ressaut est fournie par l’équation de la courbe
de remous (5.11), à l’endroit où le dénominateur s’annule (h → hc ou bien Fr → 1).
Mais singularités mathématique et hydraulique ne coïncident pas (l’équation de la
courbe de remous se fonde sur l’hypothèse d’écoulement avec de faibles gradients
de la surface libre, elle n’est donc pas valide lorsque le gradient de hauteur varie
fortement).

Pour déterminer la position du ressaut, il faut appliquer la méthode dite de « conjugai-


son ». Cette méthode repose sur l’équation de conjugaison (5.23). Cette équation fournit
les hauteurs de part et d’autre du ressaut, h2 (x) (branche aval du profil de hauteur) et
h1 (x) (branche amont). Chacune de ces hauteurs doit également se trouver sur la courbe
de remous : comme le montre la figure 5.54(a), les points B (hauteur h1 ) et C (hauteur
h2 ) localisent le ressaut hydraulique, qui apparaît comme discontinuité. La branche AB
est la courbe de remous du régime supercritique (elle se calcule en résolvant (5.11) avec
une condition à la limite en A) ; la branche CD est la courbe de remous du régime subcri-
tique (elle se calcule en résolvant (5.11), qui se résout avec une condition à la limite en
D). Positionner le ressaut c’est donc positionner le segment vertical BC de telle sorte que
la hauteur hD vérifie la courbe de remous de la branche subcritique et que la hauteur hC
fasse de même pour la branche supercritique.
Ce problème peut se résoudre simplement en traçant la conjuguée d’une des branches
et en cherchant son intersection avec l’autre branche. Par exemple, comme le montre la
figure 5.54(b), admettons que l’on ait calculé la courbe de remous subcritique h = h2 (x)
partant du point D en résolvant (5.11) ; on peut calculer la courbe conjuguée D’E’ h = h′1 (x)
5.6 Courbes de remous et écoulement critique 155

(a) C D

A
B

(b) C D

A
B
(a)
Figure 5.54 – (a) Ressaut stationnaire entre deux courbes de remous, l’une en régime
subcritique à l’aval, l’autre en régime supercritique à l’amont. (b) Forme de la surface libre.

(le prime désignant la hauteur conjuguée) en se servant de (5.23) :


q 
h2 1
= 1 + 8Fr1 − 1
2
(5.26)
h′1 2
q

avec Fr1 = q/ gh13 . L’intersection de la courbe conjuguée h = h′1 (x) avec la branche
supercritique h = h1 (x) se fait au point B. Comme ce point appartient à la courbe de
remous supercritique et qu’il vérifie la relation de conjugaison (5.23), il nous fournit la
position du ressaut.
On aurait pu procéder avec l’autre branche, ce qui conduit strictement au même ré-
sultat. Il faut noter au passage que c’est même une stratégie plus efficace car on note que
dans la précédente méthode, l’inconnue h′1 (x) apparaît à la fois dans le dénominateur du
membre de gauche et dans la définition du nombre de Froude, ce qui demande un peu plus
de travail numérique pour trouver la solution.

Exemple de conjugaison d’une courbe de remous

On considère un aménagement composé (voir figure 5.55) :


– d’un réservoir avec une vanne de h0 = 2 m de hauteur laissant passer un débit
q = 10 m2 /s en O ;
– d’un coursier en pente raide (i1 = 5 %) et moyennement rugueux (coefficient de
Chézy C = 50 m1/2 s−1 ), d’une longueur de 10 m entre O et A ;
– d’un canal de pente douce (i1 = 0,2 %) et de même rugosité rugueux que le coursier
C = 50 m1/2 s−1 , d’une longueur de 1000 m entre A et B ;
– d’un seuil d’une pelle p = 0,5 m en B.
Le coursier et le canal sont très larges.
La page suivante
[Link]
156 Chapitre 5 Écoulement à surface libre

fournit les méthodes de calcul numérique avec python pour résoudre l’exemple présenté
ici.

Figure 5.55 – Aménagement étudié (échelle de longueur non respectée).

On souhaite calculer la courbe de remous et notamment la position et les caractéris-


tiques du ressaut. Pour cela on calcule les caractéristiques de l’écoulement :
– pour le coursier, on est en régime supercritique (torrentiel) : hn = 0,92 m, Fr0 =
1,12, Frn = 3,6 ;
– pour le canal, on est en régime subcritique (fluvial) : hn = 2,71 m, Frn = 0,71.
Pour l’ensemble de l’aménagement, la hauteur critique est la même et vaut :
s
q2
hc = 3 = 2,17 [m],
g

Connaissant la hauteur d’écoulement à l’amont du coursier (h = 2 m), on peut calculer la


courbe de remous en résolvant l’équation (5.27) numériquement :

dh 1 − (hn /h)3
=i , (5.27)
dx 1 − (hc /h)3

On trouve qu’en A, la hauteur vaut hA = 1,54 m. On peut ensuite commencer à intégrer


l’équation (5.27) pour le canal. Sans surprise, on trouve qu’il y a une transition critique au
point C. On trouve numériquement xC = 90 m. Pour calculer la position du ressaut, on
commence par calculer l’autre branche reliant le point C à l’exutoire B. Au niveau du seuil
le débit est « contrôlé » par la hauteur de p :
 3/2
√ 2
q= g (H − p) [m2 /s],
3
ce qui implique que la charge totale H doit s’adapter à l’amont du seuil pour laisser tran-
siter le débit q. On trouve qu’au voisinage de B, la charge H doit valoir H = 3,73 m,
d’où l’on déduit que la hauteur avant le seuil doit être de hB = 3,25 m. On calcule alors
la courbe de remous entre A et B en résolvant l’équation (5.27) avec la condition à l’aval
h = hB en B.
5.6 Courbes de remous et écoulement critique 157

La position du front est trouvée en recherchant l’intersection de la courbe conjuguée


(tracée en tireté sur la figure) de la courbe de remous AC avec la courbe de remous émanant
de D. On trouve que l’intersection se fait en D’ de coordonnée : xD = 24 m. On relie
les deux courbes de remous émanant de A et celle venant de B en considérant qu’elle se
rejoignent au point D et qu’en ce point elles subissent un saut représenté par le segment
DD’ sur la figure 5.56. ⊓ ⊔

3.25

3
D’
2.75

2.5
h

2.25
C
O
2

1.75 D
A
1.5
0 50 100 150 200
x

Figure 5.56 – Courbes de remous : solution donnée par l’équation (5.12) (courbe continue),
courbe conjuguée (trait discontinue), et position du ressaut (courbe en gras).
158 Chapitre 5 Écoulement à surface libre

5.6.4 Effet d’un obstacle

Écoulement sur une topographie

Considérons un écoulement permanent de profondeur h0 et de vitesse ū0 à la√cote


de référence z0 = 0. Le nombre de Froude associé à cet écoulement est F0 = u0 / gh0 .
Sur le fond, il existe une protubérance de hauteur zm ; la cote du fond est donnée par une
équation de la forme y = z(x).

Figure 5.57 – Variation d’une ligne d’eau le long d’une protubérance du lit.

La conservation de la charge implique d’après le théorème de Bernoulli :


 
d ū2
+ h + z = 0,
dx 2g
tandis que la conservation du débit entraîne
d
(hū) = 0 ⇒ ūh = u0 h0 . (5.28)
dx
En tout point x, on a donc :

ū2 ū2
+ h + z = 0 + h 0 + z0 ,
2g 2g
qui peut se transformer en divisant par h0 (et puisque z0 = 0 et ū = ū0 h0 /h) :
 
1 h0 2 h z 1
F0 + + = F02 + 1. (5.29)
2 h h0 h0 2
Il existe certaines contraintes quant à l’utilisation de cette équation pour déterminer la
ligne d’eau dans des cas concrets. En effet si on différentie (5.29) par x, on obtient
 2 
ū dh dz
−1 = ,
gh dx dx

ce qui montre que sur la crête de l’obstacle (z = zm , z ′ = 0) on doit avoir Fr = ū/ gh = 1
(écoulement critique) ou bien h′ = 0. Notons aussi que si localement le nombre de Froude
vaut 1, alors z ′ = 0, ce qui veut dire que le nombre de Froude ne peut pas dépasser la
valeur critique 1 (ou bien passer au-dessous de 1 si F0 > 1) quand F0 < 1. Un écoulement
subcritique reste subcritique (et inversement pour un écoulement supercritique). En effet,
si F0 < 1, alors h décroît au fur et à mesure que l’on s’approche de l’obstacle et Fr augmente
en conséquence. Quand on est au somment de la bosse, z est maximal (z ′ = 0) et F peut
5.6 Courbes de remous et écoulement critique 159

éventuellement prendre la valeur critique (si ce n’est pas le cas Fr < 1 et h′ = 0 au


sommet de la bosse). Ensuite quand on s’éloigne de l’obstacle, h augmente et Fr diminue.
Cette condition implique également qu’il existe une hauteur maximale d’obstacle associée
à un nombre de Froude Fr = 1 ; de l’équation (5.29) et de l’équation (5.28), on tire en posant
Fr = 1 que
zmax 3 2/3 1
= 1 − F0 + F02 . (5.30)
h0 2 2
Lorsque zm > zmax , on ne peut appliquer aussi simplement le théorème de Bernoulli et
l’écoulement prend une forme beaucoup plus complexe, notamment avec la formation de
ressaut et d’onde de part et d’autre de l’obstacle.

Dune

À partir de l’équation de conservation de la quantité de mouvement


∂u ∂u 1
+ u∇ · u = + ∇ |u|2 + (∇ × u) × u = ϱg − ∇p + ∇ · T ,
∂t ∂t 2
on déduit qu’en régime permanent (∂t u = 0) et pour un écoulement irrotationnel (ce qui
implique que (∇ × u) × u = 0), la contrainte de cisaillement au fond (en y = 0) vérifie
l’équation de bilan suivante
1 ∂τ ∂Hs
g sin θ + =g , (5.31)
ϱ ∂y ∂x
où on a introduit l’énergie spécifique :

ū2
Hs = h cos θ + ,
2g
et on a supposé que la pression était hydrostatique (ce qui se montre en considérant la
projection selon y de la quantité de mouvement et en supposant que les variations de
hauteur sont faibles) : p = ϱgh cos θ.
En régime permanent et uniforme, l’énergie spécifique est constante et on retrouve que
la contrainte de cisaillement varie selon l’expression déjà vue dans le chapitre consacré au
régime permanent uniforme  y
τ = τp 1 − ,
h
avec la contrainte au fond τp = ϱgh sin θ. On a reporté sur la figure 5.59 la variation de
l’énergie spécifique en fonction de la hauteur d’écoulement à débit constant. L’effet d’une
protubérance sur la contrainte de cisaillement dépend du régime d’écoulement. La protubé-
rance du fond a modifié la surface libre de l’eau (voir fig. 5.58). Elle induit donc le passage à
un régime non uniforme. Recherchons comment varie la contrainte de cisaillement de part
et d’autre de la protubérance. On se placera dans le cas d’un régime fluvial (le traitement
du régime torrentiel est similaire).
En régime fluvial, en admettant que l’énergie totale (Hs + yℓ , avec yℓ la cote du fond)
se conserve, l’énergie spécifique au droit de la protubérance (point 3) doit être plus faible
que l’énergie spécifique du régime uniforme (point 1). La différence entre les deux énergies
vaut a. Comme l’indique la figure 5.59, cela conduit aux deux observations suivantes :
– sur la face amont de la protubérance, la contrainte de cisaillement près du fond est
plus forte qu’en régime uniforme ;
160 Chapitre 5 Écoulement à surface libre

Figure 5.58 – Variation d’une ligne d’eau le long d’une protubérance. On a également
reporté les variations de la contrainte de cisaillement selon que l’on est à l’amont ou à l’aval
de la protubérance. La variation de la contrainte de cisaillement en régime non uniforme
est calculée à partir de l’équation (5.31).

– sur la face aval, la contrainte de cisaillement est plus faible près du fond que celle
déterminée en régime uniforme.
Lorsqu’on est près des conditions critiques d’érosion pour le régime uniforme, on en
déduit que la face amont sera le lieu d’une érosion plus importante et qu’inversement, la
face aval sera le siège d’un dépôt (si la contrainte pariétale est suffisamment faible). Lorsque
le processus d’érosion et dépôt de part et d’autre de la protubérance est opérant, on assiste
au déplacement de la structure ainsi créée. On désigne en général par dune le nom de telles
structures morphologiques, qui se déplace de l’amont vers l’aval.

Passage d’un seuil ou d’un déversoir

Les déversoirs sont des ouvrages aux formes variées : déversoir à paroi mince pour
mesure un débit (plaque mince verticale), barrage-déversoir (barrage au fil de l’eau avec
évacuation du trop plein), déversoir mobile (vanne à clapet, vanne à batardeaux, etc.) qui
permet d’ajuster la pelle, et déversoir à seuil épais (ouvrage souvent profilé). Un seuil per-
met de « contrôler » un débit (voir figure 5.60), par exemple pour créer un plan d’eau, pour
augmenter les hauteurs d’eau à l’étiage, ou alimenter des prises d’eau. Les seuils peuvent
aussi avoir une fonction de protection contre les crues, par exemple avec un évacuateur
de crue sur les barrages de production hydroélectrique et un écrêteur de crue sur les cours
d’eau (voir figure 5.61).
5.6 Courbes de remous et écoulement critique 161

3 2
6

1
4

0 2 4 6 8

Figure 5.59 – Variation de la charge totale en fonction de la hauteur (à débit constant) pour
le régime permanent uniforme établi loin de la protubérance. La courbe en pointillé cor-
respond à la charge totale au droit de la protubérance (déduite d’une translation verticale
de a de la courbe précédente). Les points 1, 2, 3 renvoient aux indices des hauteurs d’écou-
lement sur la figure 5.58. Dans le diagramme H(h), les courbes sont toutes parallèles et la
distance entre deux courbes correspond à la différence d’énergie potentielle (la cote du lit
yℓ ). On a supposé ici qu’il n’y avait pas de changement de régime (on reste en subcritique),
donc sur la mêmes branche. Le passage d’une courbe de charge H à une autre se produit
continûment (sans ressaut hydraulique ou chute). S’il y a changement de régime – par
exemple si, lors du passage de l’obstacle, l’écoulement initialement subcritique accélère et
subit une transition supercritique – alors on passe d’une branche subcritique (ξ > 1) à
une branche supercritique (ξ < 1), et le passage d’une courbe à l’autre se fait de façon
discontinue (ressaut).
162 Chapitre 5 Écoulement à surface libre

Figure 5.60 – (a) Seuil droit sur la Garonne à Toulouse (France). (b) Déversoir latéral sur
l’Aar à Berne. (c) Seuil sur le Doubs à Besançon (France).
5.6 Courbes de remous et écoulement critique 163

Figure 5.61 – Barrage de la Rouvière (Gard, France). Ce barrage est un barrage écrêteur
de crue de type « pertuis vanné », qui sert à contrôler le débit sur le Crieulon. (a) vue
sur le barrage à l’étiage (cliché J. Fontanelli). (b) et (c) vues de l’ouvrage lors de la crue
exceptionnelle de septembre 2002 (source : Conseil Général du Gard)
164 Chapitre 5 Écoulement à surface libre

Figure 5.62 – Passage d’un seuil. Trait continu : seuil dénoyé ; trait pointillé : seuil noyé.
Attention les échelles de longueur ne sont pas respectées.

Si le seuil est suffisamment épais 12 , on a vu précédemment que la hauteur d’écoule-


ment au niveau de la crête du seuil est nécessairement égale à la hauteur critique (voir
figure 5.62), c’est-à-dire
 2 1/3 p
q
hc = ⇔ q = gh3c , (5.32)
g
avec q le débit par unité de largeur à l’amont du seuil. La charge totale au niveau du seuil
vaut donc :
q2 3
H = hc + 2
+ p = hc + p, (5.33)
2ghc 2
avec p la « pelle » (hauteur de seuil). Dans le cas d’un fluide parfait, la charge au niveau
du seuil est égale à la charge calculée à l’amont H = ū2 /(2g) + h, avec ū = q/h la
vitesse moyenne (sur de courtes distances, la charge totale H se conserve). En égalant les
deux charges totales, on déduit la hauteur d’eau juste à l’amont du seuil, ce qui permet
de résoudre l’équation de la courbe de la courbe de remous (5.2) sans avoir la singularité
h = hc au niveau du seuil ; en effet, on ne peut pas intégrer cette équation en prenant
comme condition limite aval h = hc puisque le dénominateur du terme de droite dans
(5.2) serait nul. En se servant des équations (5.32) et (5.33), on déduit que le débit par unité
de largeur est en fonction de la charge totale H :
 3/2
√ 2
q= g (H − p) . (5.34)
3

Cette formule permet en pratique de :


– déterminer le débit si l’on connaît la charge totale H par application directe de la
formule (5.34). Cette formule est par exemple utile pour évaluer le débit transitant
par un déversoir d’évacuateur de crue d’un barrage. ;
– calculer la charge totale H connaissant le débit q par inverse de la formule (5.34) :
 1/3
3 3 q2
H = hc + p = +p (5.35)
2 2 g

– estimer la hauteur d’eau équivalente juste à l’amont du seuil soit en résolvant (5.35)
avec H = q̄ 2 /(2gh2 ) + h (il faut donc résoudre une équation de degré 3) soit en
12. Un seuil épais a une épaisseur de crête ℓ telle que ℓ > 3(H − p).
5.6 Courbes de remous et écoulement critique 165

supposant que la vitesse de l’eau est faible à l’amont du déversoir u2 /(2g) ≪ h et


donc  1/3
3 q2
h≈ + p.
2 g
Cette façon de procéder est utile quand on doit résoudre une équation de courbe de
remous (5.11) en présence d’une chute d’eau (au passage du seuil). Si l’écoulement
est subcritique à l’aval de l’ouvrage hydraulique, il faut résoudre (5.11) d’aval vers
l’amont en partant du seuil. Or, la seule condition à la limite que l’on ait au niveau du
seuil est h = hc et cette relation est incompatible avec (5.11) (dénominateur infini).
On fixe alors une nouvelle condition aux limites juste à l’amont du seuil. Comme la
distance est faible entre ce point et le seuil, on peut négliger la perte de charge. La
charge hydraulique (5.33) est calculée au niveau du seuil. Puis, de cette valeur, on
déduit quelle doit être la hauteur d’eau juste à l’aval du seuil.
En pratique, l’approximation de fluide parfait n’est pas très bonne et on emploie à la
place la formule empirique pour un seuil dénoyé 13 :
 3/2
√ 2
q = CD g (H − p) , (5.36)
3

avec CD le coefficient de débit. Ce coefficient dépend de la géométrie du seuil (épais, à


paroi mince), de sa largeur, et de la géométrie d’écoulement (contraction ou non de la
lame). Attention, il existe d’autres approches pour aboutir à la formule du seuil dénoyé,
qui aboutissent à des équations structurellement identiques, mais avec des facteurs de
proportionnalité différents.
Dans le cas où le seuil est noyé (voir figure 5.64), on peut se servir de la loi de Bernoulli
pour évaluer la vitesse u0 au-dessus du seuil :
s  
u20 u21 u21
+ p + h0 = + h1 ⇒ u0 = 2g + h1 − p − h0 ,
2g 2g 2g

avec h1 et u1 la hauteur et la vitesse à l’amont du seuil. On considère que la vitesse u1


est faible à l’approche du seuil et que la hauteur varie peu à l’aval, donc h2 = p + h0 . On
déduit alors : p
u0 ≈ 2g (h1 − h2 ).
Le débit théorique est
p
q = h0 u0 = (h2 − p) 2g (h1 − h2 ).

Le régime reste noyé tant que l’écoulement ne change pas de régime au passage du
seuil. Il faut donc une hauteur minimale h2 , qui peut s’estimer en considérant que le régime
est critique au passage du seuil pour cette hauteur minimale de h2 , et donc on a :
u0 p
Fr = √ = 1 ⇒ u0 = gh0 ,
gh0
13. Un seuil est dit dénoyé lorsque l’écoulement à l’aval du seuil n’influe pas sur l’écoulement à
l’amont, ce qui implique que la hauteur critique est bien atteinte au droit du seuil et/ou qu’un régime
supercritique s’établisse au pied du seuil. La photographie 5.63 montre par exemple l’existence d’un
ressaut à l’aval immédiat du seuil non visible sur le Tibre : le seuil est dénoyé. Voir la condition (5.37)
qui établit quand un seuil est noyé ou dénoyé.
166 Chapitre 5 Écoulement à surface libre

p
et si on considère que u0 = 2g (h1 − h2 ), alors la hauteur minimale vérifie h2 − p =
2(h1 − p)/3. Le critère pour observer un seuil noyé est donc
2
h2 − p ≥ (h1 − p). (5.37)
3
Pour prendre en compte le caractère approximatif, on introduit un coefficient de débit CD
et on écrit que le débit est alors une relation liant le débit et la différence de hauteur de
part et d’autre du seuil noyé :
p
q = CD 2g (h1 − h2 )1/2 (h2 − p). (5.38)

On note la continuité des relations de débit (5.36) et (5.38) lorsqu’on est à la transition entre
régimes noyé et dénoyé pour h2 − p = 2(h1 − p)/3. ⊓ ⊔

Figure 5.63 – Seuil dénoyé sur le Tibre au niveau de l’île Tibérine à Rome. L’apparition
d’eau blanche trahit la formation d’un petit ressaut à l’aval du seuil.

Figure 5.64 – Schéma de principe du seuil noyé.


CHAPITRE 6
Écoulements laminaires et
turbulents

6.1 Équations de Navier–Stokes

L
a plupaRt des fluides de notre environnement (eau, air, huile, etc.) sont dits
newtoniens car leur loi de comportement suit la loi de Newton. D’autres fluides
ne suivent pas cette loi et on les dit non newtoniens. La boue ou la peinture par
exemple sont des fluides non newtoniens.

6.1.1 Bases théoriques


Au repos, un fluide ne subit que l’action de la gravité et les seules contraintes en son
sein sont les pressions. On a vu précédemment la loi de la statique :

−∇p + ϱg = 0,

montrant que le gradient de pression p doit contrebalancer exactement le champ de pesan-


teur pour qu’il y ait équilibre (u = 0). Que se passe-t-il maintenant si le fluide n’est plus
au repos ?
On a vu au chapitre précédent que les équations du mouvement sont composées de
l’équation de conservation de la masse (4.16) et de l’équation de conservation de la quan-
tité de mouvement (4.21). Dans cette dernière apparaît un terme ∇ · T , qui représente
les extra-contraintes, c’est-à-dire les contraintes supplémentaires dues au mouvement du
fluide (voir complément de cours, chap. 2). Pour fermer les équations du mouvement (c’est-
à-dire pour qu’il y ait autant d’équations que de variables), il faut disposer d’une équation
supplémentaire, appelée équation ou loi de comportement, qui décrit les relations entre
contraintes et vitesses de déformation au sein du fluide.

Loi de comportement newtonienne

La relation la plus simple que l’on puisse imaginer entre Σ et D est une relation li-
néaire. La loi expérimentale de Newton invite à écrire :

Σ = −p1 + 2µD ou bien T = 2µD , (6.1)

167
168 Chapitre 6 Écoulements laminaires et turbulents

où µ est la viscosité dynamique [Pa·s] et 1 le tenseur identité. On appelle cette relation


la loi de comportement newtonienne. Lorsqu’on injecte cette forme de loi de comportement
dans les équations de conservation de la quantité de mouvement, on obtient les équations
dites de Navier–Stokes (voir infra).

6.1.2 Équations de Navier–Stokes

Forme générique

Les équations de Navier–Stokes sous forme tensorielle s’écrivent :


 
∂u
ϱ + (u · ∇)u = ϱg − ∇p + 2µ∇ · D, (6.2)
∂t

avec D le tenseur des taux de déformation (partie symétrique du gradient de vitesse ∇u). Il
faut compléter ce système par l’équation de continuité qui, pour un fluide incompressible,
prend la forme :
∇ · u = 0, (6.3)
pour aboutir aux équations complètes du mouvement. Il existe plusieurs façons d’écrire
l’équation de conservation de la quantité de mouvement (6.2). Par exemple, en utilisant
l’égalité (obtenue en se servant du théorème de Green-Ostrogradski) :

(u · ∇)u = ∇ · (uu),

où uu est un tenseur d’ordre 2 (produit tensoriel de u par lui-même), on obtient la forme


suivante équivalente à (6.2)
 
∂u
ϱ + ∇ · uu = ϱg − ∇p + 2µ∇ · D (6.4)
∂t

Les équations de Navier–Stokes forment un jeu d’équations dites « fermées » car il y a


autant de variables (ou d’inconnues) que d’équations. Pour utiliser ces équations pour ré-
soudre un problème pratique, il faut des équations supplémentaires, qui fournissent les
conditions initiales et aux limites.
Rappelons que les mécaniciens des fluides optent souvent pour la notation suivante
qui n’est pas sans ambiguïté (voir p. 79) : u · ∇u au lieu de (u · ∇)u.

Exemple : système cartésien en dimension 2

En dimension 2 et dans un système de coordonnées cartésiennes (x, y), les équations


de Navier–Stokes pour un fluide incompressible s’écrivent :
– Conservation de la masse (équation de continuité)

∂u ∂v
+ = 0, (6.5)
∂x ∂y

avec u = (u, v) les composantes de la vitesse


6.1 Équations de Navier–Stokes 169

– Conservation de la quantité de mouvement


 
∂u ∂u ∂u ∂p ∂Txx ∂Txy
ϱ +u + v + = ϱgx − + + , (6.6)
∂t ∂x ∂y ∂x ∂x ∂y
 
∂v ∂v ∂v ∂p ∂Txy ∂Tyy
ϱ +u +v = ϱgy − + + (6.7)
∂t ∂x ∂y ∂y ∂x ∂y
avec g = (gx ,gy ) la projection du vecteur g (accélération de la gravitation) sur les
axes principaux du repère cartésien, et où les composantes du tenseur des extra-
contraintes T sont facilement établies à partir de sa définition pour un fluide new-
tonien : T = 2µD avec D = 21 (∇u + ∇u† ) :
   
∂u 1 ∂u ∂v
+
T = 2µ    2 ∂y ∂x  .
∂x
(6.8)
1 ∂u ∂v ∂v
2 ∂y + ∂x ∂y

Rappelons que Txy s’appelle la contrainte de cisaillement, Txx s’appelle la contrainte


normale dans la direction x, et Tyy s’appelle la contrainte normale dans la direction
y.
En substituant les composantes des extra-contraintes (6.8) dans les équations de Navier–
Stokes, on obtient :
   
∂u ∂u ∂u ∂p ∂2u ∂ ∂u ∂v
ϱ +u +v = ϱgx − + 2µ 2 + µ + , (6.9)
∂t ∂x ∂y ∂x ∂x ∂y ∂y ∂x

   
∂v ∂v ∂v ∂p ∂ ∂u ∂v ∂2v
ϱ +u +v = ϱgy − +µ + + 2µ . (6.10)
∂t ∂x ∂y ∂y ∂x ∂y ∂x ∂y 2

On se reportera au complément de cours (chap. 2) pour voir comment s’écrivent ces


équations quand elles sont projetées dans un repère cartésien de dimension 3 ou bien
écrites en coordonnées cylindriques.

Forme alternative

En servant de l’équation de continuité pour un fluide incompressible , on peut écrire


différemment les équations de Navier–Stokes (6.9)–(6.10). En effet, si on différentie l’équa-
tion de continuité 6.5 par rapport à x, on tire la relation :
∂2u ∂2v
+ = 0. (6.11)
∂x2 ∂x∂y
En se servant de la relation (6.11) dans l’équation de Navier–Stokes (6.9) projetée selon x,
on peut supprimer le terme de dérivée croisée ∂xy 2 v:

 
∂u ∂u ∂u ∂p ∂2u ∂2u
ϱ +u +v = ϱgx − +µ 2 +µ 2. (6.12)
∂t ∂x ∂y ∂x ∂x ∂y
On fait de même pour l’équation de Navier–Stokes (6.10) projetée selon y en différentiant
l’équation de continuité 6.5 par rapport à y, puis en substituant le terme de dérivée croisée
2 u:
∂xy
 
∂v ∂v ∂v ∂p ∂2v ∂2v
ϱ +u +v = ϱgy − + µ 2 + µ 2. (6.13)
∂t ∂x ∂y ∂y ∂x ∂y
170 Chapitre 6 Écoulements laminaires et turbulents

D’une façon générale, ce résultat peut se généraliser à des espaces de dimensions 3.


L’expression tensorielle des équations de Navier–Stokes est alors :
 
∂u
ϱ + (u · ∇)u = ϱg − ∇p + µ∆u. (6.14)
∂t

On a ainsi montré que terme de divergence des extra-contraintes ∇ · T dans l’équation


(6.2) est équivalent au laplacien du champ de vitesse ∆u.

6.1.3 Conditions aux limites


Pour résoudre un problème (différentiel) d’écoulement, il faut connaître :
– les conditions initiales : initialement à t = 0, quelle était la configuration de l’écou-
lement ?
– les conditions aux limites : aux frontières du domaine de calcul, qu’impose-t-on à
l’écoulement ?
On va s’intéresser ici aux conditions aux limites. Comme il y a deux types de variables dans
les équations du mouvement (variables cinématiques liées au champ de vitesse et variables
dynamiques reliées au champ de contraintes), on considère :
– les conditions aux limites cinématiques : ce sont les conditions que doivent vérifier
le champ de vitesse ;
– les conditions aux limites dynamiques : ce sont les conditions que doivent vérifier
les champs de contrainte et de vitesse aux frontières du domaine.
En général, on considère également deux types de frontières :
– les frontières solides sont des parois, qui ne se déforment pas (ou très peu) ;
– les frontières matérielles sont des interfaces entre deux liquides ou un liquide et
un gaz (la surface libre est une frontière matérielle). Dans ce cas, la frontière a une
forme qui peut varier au cours du temps et il faut donc une équation qui décrit
comment sa forme et sa position varient avec le temps.

Frontière solide

Pour une paroi solide (par exemple, sur une facette orientée par n), on considère que
la vitesse vérifie les deux conditions suivantes
– condition de non-pénétration : le fluide ne peut pas entrer dans le solide (qui est im-
perméable), donc la composante normale de la vitesse est nulle : un = u · n = 0 ;
– condition d’adhérence (ou de non-glissement) : le fluide adhère à la paroi solide, donc
la composante tangentielle doit également être nulle : ut = u · t = 0, avec t un
vecteur tangent à la paroi.
Il s’ensuit que la vitesse u est nulle le long d’une paroi solide. C’est la condition aux limites
cinématique.
Pour la condition aux limites dynamiques, on écrit qu’il y a équilibre de l’interface (si
celle-ci est fixe), donc d’après le principe d’action et de réaction, on a :
Σf luide · n + Σsolide · n = 0, (6.15)
6.1 Équations de Navier–Stokes 171

avec Σf luide le tenseur des contraintes fluides, Σsolide le tenseur des contraintes du so-
lide, puisque la contrainte au sein du fluide doit coïncider avec celle du solide le long de
l’interface.

Frontière matérielle

En général, une frontière matérielle est une interface mouvante entre deux fluides ;
dans quelques cas, par exemple pour la surface libre d’un écoulement permanent, cette
surface peut occuper un lieu fixe de l’espace.
On écrit F (x, t) = 0 l’équation (implicite) de la frontière. Par exemple, pour une
surface libre d’un écoulement d’eau le long d’une rivière, on écrit F = y − h(x, t) = 0,
avec h la hauteur d’eau par rapport au fond. La normale en tout point est donnée par
∇F /|∇F |. Une surface matérielle vérifie :

dF
= 0,
dt
car un point de la surface matérielle à un instant donné reste toujours sur cette surface
à n’importe quel autre instant (ses coordonnées peuvent changer au cours du temps si la
surface se déforme, mais il appartient toujours à l’interface). Par exemple, dans le cas de
la surface libre d’une rivière, on a :
dF d dy dh ∂h ∂h
= (y − h(x,t)) = 0 =⇒ v(u, h, t) = = = + (u, h, t) , (6.16)
dt dt dt dt ∂t ∂x
où v est ici la vitesse verticale (dans la direction y) de la surface libre.
Comme pour la paroi solide, la condition dynamique implique l’égalité des contraintes
entre les fluides des deux milieux au niveau de l’interface. S’il y a des effets de tension de
surface, il convient de rajouter un terme supplémentaire traduisant cette tension pour la
composante normale des efforts. Très souvent, dans le cas d’une surface libre d’un écoule-
ment d’eau, il est possible de négliger l’action du fluide ambiant (l’air) et dans ce cas, on
a:
Σf luide · n = (−p1 + T ) · n = 0, (6.17)
le long de la surface libre.

Figure 6.1 – Contrainte à la surface libre d’un fluide.


172 Chapitre 6 Écoulements laminaires et turbulents

6.2 Base phénoménologique du modèle newtonien


La loi de Newton T = 2µD tire son nom de l’expérience de Newton, qui est le pre-
mier à avoir mis en évidence et proposer une relation décrivant la résistance d’un fluide
visqueux. En 1687, Isaac Newton écrivait « the resistance which arises from the lack of
slipperiness of the parts of the liquid, other things being equal, is proportional to the velo-
city with which the parts of the liquid are separated from one another ». Cette observation
est à la base de la théorie newtonienne des fluides. Traduit sous une forme moderne, cette
phrase signifie que la résistance à l’écoulement (par unité de surface) (autrement dit la
contrainte τ ) est proportionnelle au gradient de vitesse U /h:
U
τ =µ (6.18)
h
où U est la vitesse relative à laquelle se déplace la plaque supérieure et h est l’épaisseur
de fluide cisaillé (voir figure 6.2). µ est un coefficient intrinsèque au fluide, appelé viscosité.
Cette relation est d’un grand intérêt pratique :
– c’est la façon la plus simple d’exprimer une loi rhéologique (loi linéaire) ;
– elle fournit un moyen de mesurer la viscosité µ.

Figure 6.2 – Expérience de Newton. Cette expérience consiste à cisailler une couche de
fluide entre deux plaques (écoulement de Couette).

En 1904, Trouton 1 réalisa des expériences sur une barre de section carrée composée
d’un fluide très visqueux (bitume), qui consistait à étirer le fluide à une vitesse constante.
La figure 6.3 montre le principe de l’expérience. Le fluide subit une élongation axiale à la
vitesse constante α̇, définie comme étant : α̇ = ℓ̇/ℓ, où ℓ est la longueur de l’échantillon de
fluide. Pour ses expériences, Trouton trouva une relation linéaire entre la force normale
par unité de surface (contrainte normale) σ et la vitesse d’élongation :
1 dℓ
σ = µe α̇ = µe (6.19)
ℓ dt
Cette relation est structurellement très similaire à celle proposée par Newton, mais elle
introduit un nouveau coefficient, qu’on appelle de nos jours la viscosité de Trouton ou vis-
cosité élongationnelle. On trouve qu’on a la relation suivante entre viscosités µe = 3µ.
Cela peut sembler un peu gênant que deux expériences similaires (à première vue) ne
fournissent pas le même résultat. En fait ces deux expériences sont cohérentes si on se
1. Frederick Thomas Trouton (1863–1922) était un physicien anglais. On lui doit notamment la
loi de Trouton, qui énonce que le changement molaire d’enthalpie (ou de l’entropie) est constant
au point d’ébullition.
6.2 Base phénoménologique du modèle newtonien 173

Figure 6.3 – Expérience de Trouton. Il s’agit de l’élongation axiale d’un barreau de fluide
soumis à une contrainte normale σ.

sert des équations de Navier–Stokes, c’est-à-dire des équations du mouvement sous forme
tensorielle et non pas simplement de lois empiriques.
Dans le cas de l’expérience de Newton, on montre facilement que le champ de vitesse
est linéaire : u = U ex y/h. Le gradient de vitesse ou taux de cisaillement est γ̇ = ∂u/∂y =
U /h et on trouve que τ = µγ̇.
Dans le cas de l’expérience de Trouton, on peut facilement résoudre les équations de
Navier–Stokes si l’on néglige les termes inertiels (c’est-à-dire le terme ϱdu/dt), ce qui
est plausible car, pour pouvoir faire une expérience d’élongation, il faut choisir un fluide
très visqueux et le solliciter lentement (expérience à très faible nombre de Reynolds). Les
composantes du tenseur des taux de déformation sont :
 
−α̇/2 0 0
D= 0 α̇ 0  (6.20)
0 0 −α̇/2
Le tenseur des contraintes peut être écrit :
 
0 0 0
Σ= 0 σ 0  (6.21)
0 0 0
174 Chapitre 6 Écoulements laminaires et turbulents

Une simple comparaison des équations (6.21) et Σ = −p1 + 2µD – avec D donné par
l’équation (6.20) – nous conduit à poser :
p = −µα̇,
et donc σ = 3µα̇, c’est-à-dire : µe = 3µ.
On va démontrer ces résultats plus rigoureusement ci-dessous (voir § 6.3.1 et § 6.3.2
pour les expériences de Newton et Trouton, respectivement).

6.3 Méthodes de résolution des équations de Navier–


Stokes
Nous allons ici montrer comment les équations de Navier–Stokes permettent de re-
trouver les observations expérimentales de Newton et Trouton décrites précédemment.

6.3.1 Expérience de Newton

Étape 1 : recherche des symétries

On réalise une expérience de cisaillement en régime permanent. A priori, les com-


posantes de la vitesse sont des fonctions des variables x, y, et t. On va simplifier cette
dépendance à l’aide des considérations suivantes :
– le régime est permanent, donc on peut écrire que ∂t (·) = 0 pour chacune des com-
posantes ;
– l’écoulement est unidirectionnel dans la direction x. La vitesse ne peut pas dépendre
 de x. Attention cela n’est pas nécessairement vrai pour la pression car certains écou-
lements unidirectionnels sont dus à un gradient de pression (écoulement en charge).
Nous verrons ici que la pression est effectivement indépendante de x, mais cela n’est
pas vrai pour tous les écoulements dans des conduits.
Au final, cela veut dire que l’on a les dépendances suivantes : p(x, y), u(y), et v(y).

Figure 6.4 – Expérience de Newton.

Étape 2 : équations du mouvement

Les équations de Navier–Stokes pour un matériau incompressible s’écrivent :


∇ · u = 0,
6.3 Méthodes de résolution des équations de Navier–Stokes 175

du
ϱ = ϱg − ∇p + ∇ · T .
dt
On considère deux sortes de conditions aux limites :
– cinématique : que valent les vitesses aux limites du domaine fluide ?
– dynamique : quelles sont les forces sur ces limites du domaine ?
Pour les vitesses :
– le long des plaques (en y = 0 et y = h), la condition de non-pénétration implique

v=0 (6.22)

– le long des plaques, la condition d’adhérence donne :

u = U en y = h, (6.23)
u = 0 en y = 0. (6.24)

Pour les forces :


– pas de condition imposée sur la plaque inférieure ;
– en revanche, pour la plaque supérieure en mouvement, la force sur la facette supé-
rieure doit correspondre à celle imposée par la mise en mouvement de la plaque.
L’équation du mouvement pour la plaque de masse M et de vitesse v est :
dv
M = Mg + R + F ,
dt
F = F ex la force appliquée par l’opérateur pour mettre la plaque en mouvement
et R = (Rx , Ry ) étant la force exercée par le fluide sur la plaque, qui par définition
s’écrit Z
R= Σ · ndS.
S
avec Σ = −p1 + T le tenseur des contraintes totales et n = −ey la normale
orientée de l’intérieur (de la plaque) vers l’extérieur. Comme la vitesse de la plaque
est supposée constante, on tire de l’équation du mouvement de cette plaque que :

F + Rx = 0.

−M g + Ry = 0.
soit Rx = −F et Ry = M g.
Cela donne donc : Z
Σ · ey dS = F ex − M gey ,
S
soit encore en y = h :
Mg
p − Tyy = , (6.25)
S
F
Txy =τ = , (6.26)
S
avec S la surface de la plaque ;
– sur la facette du fond, on pourrait écrire que la force exercée par le fluide doit cor-
respondre à la force de réaction du support, mais on n’a pas besoin de conditions
aux limites à cet endroit. On ne détaille donc pas cette condition.
176 Chapitre 6 Écoulements laminaires et turbulents

Étape 3 : résolution des équations

On commence à résoudre l’équation de conservation de la masse :


∂u ∂v
+ = 0,
∂x ∂y
soit
∂v
= 0.
∂y
Il s’ensuit que v est constant, or la condition de non-pénétration (6.22) impose v = 0.
Examinons le tenseur des taux de déformation :
 
1 0 u′ (y)
D= ,
2 u′ (y) 0
où l’on note que les termes normaux (Dxx = (∂x u) et Dyy = (∂y v)) sont nuls compte
tenu de la dépendance des composantes de la vitesse vis-à-vis des variables d’espace et de
la nullité de v. Le tenseur des extra-contraintes s’écrit donc :
 
0 µu′ (y)
T = 2µD = .
µu′ (y) 0
La projection selon x de ces équations donne :
∂p ∂τ ∂p d2 u
0=− + =− +µ 2, (6.27)
∂x ∂y ∂x dy
où τ = Txy = µu′ (y) est la contrainte de cisaillement. On fait de même pour la direction
y
∂p
−ϱg − = 0, (6.28)
∂y
d’où l’on déduit que la pression est de forme hydrostatique
p = −ϱgy + a,
avec a une constante d’intégration. La condition aux limites (6.25) donne
Mg
p= en y = h,
S
car Txx = 0. Donc on déduit que a = M g/S + ϱgh. L’intégration de l’équation (6.27)
donne :
u = by + c,
avec b et c deux constantes d’intégration. Les conditions aux limites (6.23–6.24) imposent
c = 0 et b = U /h. Les profils de vitesse et de pression s’écrivent donc
y Mg
u=U et p = + ϱg(h − y).
h S
La force de frottement correspond à la force appliquée par l’opérateur
du U
F = Sτ = Sµ = Sµ .
dy h
On vérifie donc la relation trouvée expérimentalement par Newton, qui affirme que la force
de frottement est une fonction linéaire de la vitesse U de la plaque et varie inversement
proportionnelle à l’espacement h entre les deux plaques.
6.3 Méthodes de résolution des équations de Navier–Stokes 177

6.3.2 Expérience de Trouton

Étape 1 : recherche des symétries

On réalise une expérience d’élongation en régime permanent d’un barreau de section


carrée (de côté a) de longueur ℓ(t). A priori, les composantes de la vitesse sont des fonctions
des variables x, y, z, et t. On va simplifier cette dépendance à l’aide des considérations
suivantes :
– Le régime est permanent, donc on peut écrire que ∂t (·) = 0 pour chacune des
composantes.
– L’écoulement est unidirectionnel dans la direction y. Comme il s’agit d’un mouve-
ment d’élongation, cela veut dire que deux particules initialement contenues dans
le même plan horizontal restent au même niveau, donc v ne peut pas dépendre de
x ou z (sinon la barre serait en torsion).
– Le problème est invariant par rotation de π/2, donc x et z jouent le même rôle (on
doit donc avoir des équations identiques) et les vitesses selon x et z sont identiques.
– Même raisonnement pour la dépendance de u et w en y : ces deux composantes ne
peuvent pas dépendre de y car sinon à la surface libre (côté BC ou DA), il y aurait
des déformations non homogènes. Par ailleurs, on doit avoir une contraction dans
la direction x et z à cause de la conservation du volume (matériau incompressible) :
on gagne en longueur, donc on perd en largeur.
– La symétrie fait que u ne peut pas dépendre de z et vice versa, w ne peut pas dé-
pendre de x.
Au final, cela veut que l’on a les dépendances suivantes : u(x), w(z), et v(y).

Étape 2 : simplification des équations

Dans le cas de l’expérience de Trouton, l’élongation n’est possible que si le matériau


est très visqueux et de poids négligeable devant les contraintes de traction (sinon la barre
s’effondrerait sous l’effet de la gravité) et si les vitesses d’élongation sont assez faibles.
Typiquement avec : µ ∼ 105 Pa·s, ϱ ∼ 2000 kg/m3 , U∗ = 1 mm/s, et L∗ = 1 cm, le
nombre de Reynolds est de l’ordre de
2 × 103 × 10−3 × 10−2
Re = = 2 × 10−7 ,
105
ce qui implique que Re est très petit et qu’on peut négliger les termes inertiels.
Notons par ailleurs que l’ordre de grandeur de la pression hydrostatique est ϱgL∗ ≈
2 × 103 × 10 × 10−2 = 200 Pa tandis que l’ordre de grandeur des contraintes visqueuses
est µU∗ /L∗ = 105 × 10−3 /10−2 = 104 Pa. La pression hydrostatique est négligeable
par rapport à la contrainte visqueuse. Cela justifiera plus loin (voir § 6.4.1 où l’on va adi-
mensionnaliser les équations de Navier–Stokes) que l’on ne pose pas P∗ ∼ ϱgL∗ comme
échelle de pression, mais P∗ ∼ µU∗ /L∗ . On se servira de ce choix d’échelle de pression
pour montrer qu’aux petits nombres de Reynolds, les équations de Navier–Stokes peuvent
être simplifiées en équations de Stokes, c’est-à-dire les équations de Navier–Stokes sans
terme inertiel.
On va commencer à résoudre le problème en déterminant les champ des taux de dé-
formation et de contraintes à partir des considérations physiques sur la géométrie du pro-
178 Chapitre 6 Écoulements laminaires et turbulents

Figure 6.5 – Expérience de Trouton. Il s’agit de l’élongation axiale d’un barreau de fluide
soumis à une contrainte normale σ = F /S (voir aussi figure 6.5).

blème énumérées précédemment. Examinons le tenseur des taux de déformation :


 ′ 
u (x) 0 0
D= 0 v ′ (y) 0 ,
0 0 ′
w (z)

où l’on note que les termes de cisaillement comme Dxy = (∂y u+∂x v)/2 sont nuls compte
tenu de la dépendance des composantes de la vitesse vis-à-vis des variables d’espace. Le
tenseur des extra-contraintes s’écrit donc :
 
2µu′ (x) 0 0
T = 2µD =  0 2µv ′ (y) 0 . (6.29)
0 0 ′
2µw (z)

Les équations de Stokes – c’est-à-dire les équations de Navier–Stokes sans terme iner-
tiel – pour un matériau incompressible s’écrivent :

∇ · u = 0,

−∇p + ∇ · T = 0.
6.3 Méthodes de résolution des équations de Navier–Stokes 179

La projection selon x de ces équations donne :

∂p ∂Txx ∂p ∂2u ∂p
− + =− + 2µ 2 = − + 2µu′′ (x), (6.30)
∂x ∂x ∂x ∂x ∂x
où Txx = 2µu′ (x) est la contrainte normale dans la direction x. On fait de même pour les
autres directions :
∂p ∂Tyy ∂p ∂2v ∂p
−ϱg − + = −ϱg − + 2µ 2 = −ϱg − + 2µv ′′ (y), (6.31)
∂y ∂y ∂y ∂y ∂y

∂p ∂Tzz ∂p ∂2w ∂p
− + =− + 2µ 2 = − + 2µw′′ (z). (6.32)
∂z ∂z ∂z ∂z ∂z
L’équation de conservation de la masse donne :

∂u ∂u ∂w
+ + = 0. (6.33)
∂x ∂y ∂z

Étape 3 : conditions aux limites

On considère deux sortes de conditions aux limites :


– cinématique : que valent les vitesses aux limites du domaine fluide ?
– dynamique : et quelles sont les forces ?
Pour les vitesses :
– sur la facette du fond CD, on a
v=0 (6.34)
(barre fixée sur le fond) ;
– sur la facette supérieure AB, on a
v = ℓ̇ (6.35)
où ℓ̇ = dℓ(t)/dt (la vitesse du fluide correspondant à la vitesse imposée par l’opéra-
teur. Cette vitesse est la dérivée par rapport au temps de la distance ℓ = DA ;
– sur les facettes latérales BC et DA, on ne peut rien dire pour u et w. On note toutefois
qu’il s’agit d’un mouvement de contraction, donc la vitesse

u s’annule en x = 0 et w en z = 0. (6.36)

Les composantes des vitesses u et w doivent être des fonctions impaires.


Pour les forces :
– pas de force sur les facettes latérales BC et DA. Si on se sert de la relation (6.17), on :

Σf luide · n = (−p1 + T ) · n = 0,

avec n = ex ou bien n = −ex . Prenons l’exemple de la contrainte sur la facette


normale BC normale à ex en x = a/2 :

Σxx = Σf luide · ex = −p + Txx = 0,


180 Chapitre 6 Écoulements laminaires et turbulents

or d’après l’équation (6.29), on a :


∂u
Txx = 2µ = 2µu′ (a/2).
∂x
Et donc la pression en x = a/2 vaut :

p = 2µu′ (a/2). (6.37)

On peut raisonner de même pour les autres facettes verticales.


– la force sur la facette supérieure doit correspondre à celle imposée par l’opérateur.
Cela donne donc : Z
Σ · ey dS = F ey ,
S
avec Σ = −p1 + T le tenseur des contraintes totales. Soit encore :
F
σ= = Tyy − p = 2µv ′ − p en y = ℓ, (6.38)
S
avec S = a2 la section de la barre (en toute rigueur il faudrait tenir compte de
la contraction de la barre, mais on note que si la largeur diminue de ε, on a S =
(a − ε)2 = a2 + 2aε + ε2 ≈ a2 au premier ordre) ;
– sur la facette du fond, on pourrait écrire que la force exercée par le fluide doit cor-
respondre à la force de réaction du support, mais on n’a pas besoin de conditions
aux limites à cet endroit. On ne détaille donc pas cette condition.

Étape 4 : résolution des équations

Détermination du champ de vitesse.


On commence à résoudre l’équation de conservation de la masse. On note que cette
équation doit être valable pour tout x, y, z. L’équation de conservation de la masse (6.33)
n’est vérifiée que si u′ , v ′ , et w′ sont des constantes et que la somme de ces constantes est
nulle. De plus, on doit avoir w′ (z) = u′ (x) = cte. On pose donc :
β
β = v ′ (y) et u′ (x) = w′ (z) = − ,
2
où β est une constante à déterminer. L’intégration de la première équation donne :

v(y) = βy + γ,

avec γ une constante d’intégration. On se sert des conditions aux limites (6.34)–(6.35) pour
trouver :
ℓ̇
β = et γ = 0.


On fait de même pour u = −β/2, dont l’intégration fournit :
β
u(x) = − x + η,
2
avec η une constante d’intégration. On se sert de la condition aux limites (6.36) pour trou-
ver :
η = 0.
6.3 Méthodes de résolution des équations de Navier–Stokes 181

Le champ de vitesse w est également :

β
w(z) = − z.
2

Détermination du champ de pression.


Reste maintenant à trouver la pression. Compte tenu du champ linéaire de vitesse v(y),
l’équation (6.31) de conservation de la quantité de mouvement selon y donne :

∂p
0 = −ϱg − , (6.39)
∂y

dont l’intégration nous donne l’habituel profil de pression hydrostatique :

p = ϱg(h − y) + c(x, z), (6.40)

avec c une constante d’intégration qui dépend a priori de x et z. Pour déterminer cette
constante d’intégration, on substitue la forme (6.40) dans l’équation (6.30) de conservation
de la quantité de mouvement selon x :

∂c
0= . (6.41)
∂x
On en déduit que c est une constante indépendante de x (mais peut-être dépendante de z).
La condition à la limite (6.37) nous fournit la valeur de cette constante :

p = 2µu′ (a/2) = −µβ. (6.42)

On note que la distribution de pression ainsi obtenue p = −µβ − ϱgy vérifie aussi l’équa-
tion (6.32) de conservation de la quantité de mouvement selon z. La pression s’écrit donc :

p= −µβ + ϱg(h − y) . (6.43)


|{z} | {z }
effet visqueux effet hydrostatique

Contrairement à l’expérience de Newton où la pression était identique à la pression hydro-


statique (même si le fluide n’est pas au repos), la pression est ici la somme de deux contri-
butions : une première contribution représente la pression nécessaire pour lutter contre la
compression du fluide induite par la traction tandis que le second terme résulte du poids
propre du fluide. On vérifie que l’ordre de grandeur de cette dernière est faible devant la
première (ce qui est important pour justifier l’utilisation des équations de Stokes).
Calcul de la force.
Maintenant que nous avons le champ de pression avec l’équation (6.43), on peut cal-
culer la contrainte en y = ℓ à partir de la condition à la limite (6.38) :

σ = Tyy − p = 2µv ′ − p = 2µβ + µβ = 3µβ,

ou en d’autres termes :
1 dℓ
σ = 3µ (6.44)
ℓ dt
qui est bien la loi expérimentalement obtenue par Trouton.
182 Chapitre 6 Écoulements laminaires et turbulents

6.4 Adimensionalisation des équations

6.4.1 Choix des échelles


L’adimensionalisation des équations du mouvement est une étape importante :
– elle peut permettre de simplifier les équations en supprimant les termes « petits »
par rapport à d’autres ;
– elle permet de trouver les nombres sans dimension qui sont utiles pour proposer
des critères de similitude. Ces critères servent en ingénierie à faire le lien entre des
expériences à échelle réduite sur des maquettes et des écoulements en grandeur
réelle. Par exemple, pour optimiser la forme d’une coque de bateau, on réalise des
essais à échelle réduite dans des bassins.
Le second point a été abordé dans l’introduction de ce cours (§ 2.5). Le premier point va
nous permettre de simplifier les équations du mouvement. On constate en général que
les équations de type Navier–Stokes sont très compliquées à résoudre, mais qu’il est pos-
sible de trouver des approximations qui fournissent une solution satisfaisante en pratique.
L’adimensionnalisation des équations fournit un outil très pratique pour supprimer des
termes négligeables. Pour les équations de Navier–Stokes, on introduit un jeu de variables
sans dimension :

u → U∗ U et x → L∗ X
U∗ U∗ U∗
Tx → µ SX , Ty → µ SY , et Txy → µ SXY ,
L∗ L∗ L∗
L∗
t→ τ,
U∗
p → P∗ P
 avec p qui désigne ici la la pression généralisée (pression + potentiel de gravité) et T (ou
S) le tenseur des extra-contraintes. Quelques remarques :
– les échelles ne sont pas indépendantes. Par exemple, si on fixe une échelle de vitesse
et une échelle de longueur, on se donne nécessairement une échelle de temps ;
– pour les variables d’espace, il peut y avoir plusieurs échelles. Par exemple, pour une
rivière, la longueur de la rivière est bien supérieure à sa largeur ou à sa hauteur ; il
faut donc introduire au moins deux échelles : une pour la longueur, l’autre pour la
hauteur d’eau ;
– plusieurs échelles possibles pour la pression selon le type d’écoulement. En général
on pose :
– P∗ = ϱgH∗ (écoulement à surface libre) ;
– P∗ = ϱU∗2 (écoulement en charge) ;
– P∗ = µU∗ /L∗ (écoulement très lent).
Rappelons que le nombre de Reynolds se définit comme le rapport de forces d’inertie
sur des forces de viscosité :
ϱU∗ H∗ U ∗ H∗
Re = = , (6.45)
µ ν
avec ν = µ/ϱ la viscosité cinématique. Notons que le nombre de Reynolds fait appel à une
vitesse caractéristique U∗ et une longueur caractéristique H∗ . Cette dernière pourrait être
6.4 Adimensionalisation des équations 183

également L∗ . Le choix est souvent une affaire de convention ; le résultat final ne dépend
pas du choix particulier des échelles, mais attention toutefois 
– le nombre de Reynolds sert :
– dans des formules comme la formule de Darcy–Weisbach (5.7) pour le frotte-
ment hydraulique,
– dans des classifications de régime d’écoulement comme la transition laminai-
re/turbulente (voir § 6.4.2).
Il est essentiel de vérifier que le choix des échelles et la définition du nombre de
Reynolds sont cohérents avec les formules employées. Par exemple, dans la for-
mule de Darcy–Weisbach (5.7) employée pour un canal ou une rivière, la longueur
caractéristique est le rayon hydraulique pondéré d’un facteur 4 ;
– la longueur caractéristique à utiliser dans la définition du nombre de Reynolds est
généralement une taille caractéristique de l’écoulement et des grandes structures
turbulentes. Pour une rivière ou une conduite, cette longueur caractéristique est
donc la hauteur d’écoulement ou le diamètre de la conduite car ce sont elles qui
conditionnent la taille des plus grandes structures turbulentes ; on ne prend pas la
longueur de la rivière ou de la conduite car elle ne renseigne en rien sur les struc-
tures turbulentes. Pour une aile d’avion ou un obstacle de taille finie dans un écou-
lement, la longueur caractéristique est généralement la longueur car c’est elle qui
fournit l’ordre de grandeur des grandes structures turbulentes qui peuvent affecter
l’aile ou l’obstacle.

6.4.2 Régimes d’écoulement


En substituant les variables dimensionnelles par des variables sans dimension, on tire
les équations de Navier–Stokes sous forme adimensionnelle :

dU P∗ 1
= − 2 ∇P + ∇ · S
dτ ϱU∗ Re

On déduit trois comportements possibles selon la valeur du nombre de Reynolds :


– Quand Re → ∞ :
dU P∗
= − 2 ∇P,
dτ ϱU∗
ou si l’on revient aux variables dimensionnelles :
du
ϱ = −∇p, (6.46)
dt
Ce sont les équations d’Euler sous forme adimensionnelle (pour le fluide dit parfait
ou fluide non visqueux). Les frottements visqueux peuvent être négligés ; l’écoule-
ment est donc contrôlé par un équilibre entre forces de pression et d’inertie. Les
équations d’Euler fournissent alors une bonne approximation du mouvement. Le
mouvement d’un avion en vol sub- ou supersonique peut donc être étudié à l’aide
de ces équations. Le théorème de Bernoulli fournit des approximations utiles quand
la géométrie du problème s’y prête. Pour des applications, voir § 4.2.
– Quand Re → 0 :
0 = −∇P + ∇ · S
184 Chapitre 6 Écoulements laminaires et turbulents

Ce sont les équations de Stokes sous forme adimensionnelle (pour le fluide sans
inertie). L’écoulement est entièrement commandé par l’équilibre entre gradient de
pression et force visqueuse. Ce type d’écoulement s’observe très fréquemment dans
des écoulements à travers des matériaux poreux, des écoulements près d’obstacles
(couches limites laminaires), des problèmes de sédimentation de particules fines, etc.
Pour des applications, voir § 6.5.
– Quand Re = O(1 − 100), inertie, gradient de pression, et viscosité sont trois pro-
cessus de même importance. Il faut résoudre l’équation de Navier–Stokes complè-
tement. Notons que pour Re > 2000, l’écoulement devient turbulent. Pour des ap-
plications, voir § 6.7.

6.5 Écoulements dominés par la viscosité


Pour des écoulements à très faible nombre de Reynolds, les termes inertiels dans les
équations de Navier–Stokes sont négligeables et l’écoulement est contrôlé par un équilibre
entre pression et contrainte visqueuse. L’approximation des équations de Navier–Stokes
quand Re → 0 est appelée équation de Stokes. Sous forme adimensionnelle (avec P∗ =
µU∗ /L), on a pour un fluide incompressible :

∇P = △U
(6.47)
∇ · U = 0,

car ∇ · D = △U par définition du laplacien et de D. Sous forme dimensionnelle, (6.47)


s’écrit ∇p = 2µ△u et ∇ · u = 0. On peut transformer ce jeu d’équations en découplant
le champ de pression et celui de vitesse en prenant le divergence de l’équation de conser-
vation de la quantité de mouvement. On obtient alors un jeu d’équations indépendantes
pour chaque variable. On montre alors que la pression est une fonction harmonique alors
que la vitesse est une fonction dite biharmonique :

△P = 0,
∇4 U = 0,

avec ∇4 f = △△f l’opérateur biharmonique (on applique deux fois de suite l’opérateur
de Laplace).
On va voir des applications assez diverses et plus ou moins directes de ces équations
dans des problèmes d’ingénierie :
– sédimentation de particles (cf. § 6.5.1) : calcul de la vitesse de sédimentation en fonc-
tion du diamètre ;
– écoulement dans un massif poreux (cf. § 6.5.2) : calcul du débit d’infiltration à travers
un sol ;
– lubrification d’un palier (cf. § 6.5.3) : force supportée par le palier d’un moteur.

6.5.1 Sédimentation
On souhaite calculer la vitesse u de sédimentation d’une particule sphérique de dia-
mètre 2r et de masse volumique ϱp dans un fluide newtonien au repos (viscosité µ, masse
6.5 Écoulements dominés par la viscosité 185

volumique ϱf ). On considère tout d’abord le problème analogue où c’est la particule qui


est immobile et le fluide en mouvement avec une vitesse loin de la particule égale à −u.
À l’aide des fonctions de Green, on peut montrer que la force exercée par le fluide sur la
particule est alors :
F = 6πµru.

Figure 6.6 – Mouvement d’une sphère dans un fluide newtonien.

Maintenant si on revient au problème originel, on peut déduire la vitesse de la particule


lorsqu’elle sédimente. En régime permanent, la force de résistance du fluide contrebalance
exactement le poids « déjaugé » 2 de la particule ; on a donc :

F = 6πµru = m′ g,

avec m′ = 4(ϱp − ϱf )πa3 /3. Cette relation est souvent appelée loi de Stokes. On déduit
immédiatement :
m′ g 2 r2 g
u= = (ϱp − ϱf ) .
6πµr 9 µ

Notons au passage que la force de frottement exercée par le fluide se met le plus sou-
vent sous la forme :
1
F = Cd (Rep )ϱf πr2 u2p ,
2
avec Cd le coefficient dit de traînée, qui est écrit comme une fonction du nombre de Reynolds
particulaire Rep = ϱf up 2r/µ 3 , πr2 est la section efficace de la sphère vue par le fluide. On
se reportera au chapitre 2 pour comprendre l’origine de cette formulation. Par comparaison
avec les deux équations, on déduit immédiatement que :

24
Cd = .
Rep

L’avantage de cette formulation est qu’on peut la généraliser pour des écoulements à
nombre de Reynolds grand ou intermédiaire (voir figure 2.8).
Application numérique. – Calculer la vitesse de sédimentation d’une argile avec
r = 1 µm et ϱp = 2650 kg/m3 dans de l’eau (ϱf = 1000 kg/m3 et µ = 10−3 Pa·s) :

2 10−12 × 9,81
up = (2650 − 1000) = 3,6 µm/s.
9 10−3
2. Le poids « déjaugé » est le poids moins la force d’Archimède.
3. Attention la définition du nombre de Reynolds particulaire varie d’un auteur à l’autre.
186 Chapitre 6 Écoulements laminaires et turbulents

Le nombre de Reynolds particulaire associé est


2ϱf ur 2 × 1000 × 3,6 × 10−6 × 10−6
Rep = = = 37,2 × 10−6 ≪ 1,
µ 10−3
donc l’hypothèse de nombre de Reynolds faible est bien vérifiée.

6.5.2 Écoulement dans les milieux poreux


Un milieu poreux est un matériau au sein duquel existe un réseau de pores ou de ca-
naux reliés entre eux. Un sol, la plupart des matériaux de construction, certains alliages
métalliques (obtenus par frittage d’une poudre) offrent des exemples de milieux poreux.
Lorsque les pores sont de petite taille, l’écoulement d’un liquide newtonien (eau, air, huile,
etc.) se fait à toute petite vitesse et l’approximation de Stokes est généralement valable.
Pour que le fluide s’écoule à travers un milieu poreux, il faut exercer un gradient de pres-
sion pour vaincre les forces de frottement au sein du réseau interne. Le problème qui se
pose en ingénierie est de calculer le débit qui transite à travers un massif poreux connais-
sant le gradient de pression.

Figure 6.7 – (a) Écoulement à travers une conduite cylindrique sous l’effet d’une différence
de pression ∆P = P2 − P1 . (b) Dans un milieu poreux, l’eau percole en suivant des
cheminements tortueux. Chacun des chemins suivi par l’eau peut être vu comme un micro-
tube.

Si on considère un cas idéal tel que l’écoulement d’un fluide entre deux plans parallèles
de longueur L et espacés d’une distance d (écoulement Poiseuille plan, voir chap. 7), on
montre que la vitesse moyenne u (ou vitesse débitante) est reliée au gradient de pression
par la relation :
∆pg dp µ
=− = u, (6.48)
L dx k0
avec k0 = d2 /12 un coefficient de perméabilité de la structure poreuse (appelé perméa-
bilité intrinsèque) et pg la pression généralisée. Pour une conduite cylindrique de rayon
R (voir figure 6.7(a) montrant un écoulement de Poiseuille cylindrique), on a la même dé-
pendance (linéaire) de pression (6.48) avec la vitesse, mais la perméabilité intrinsèque vaut
k0 = R2 /8.
6.5 Écoulements dominés par la viscosité 187

Ce résultat se généralise empiriquement quand on considère un matériau poreux quel-


conque comme un réseau de tubes comme le montre la figure 6.7(b). La loi qui lie vitesse
débitante et gradient de pression est connue sous le nom de loi de Darcy 4 :
k
u=− ∇p, (6.49)
ϱg
avec k le coefficient de perméabilité ou de filtrage, appelée conductivité hydraulique ; on
a k = ϱgk0 /µ. Le terme ϱg sert à transformer le terme de pression en équivalent « hau-
teur d’eau » (équivalent souvent utilisé en ingénierie). On passe parfois le terme ϱg sous
l’opérateur ∇ ; la quantité p/(ϱg) est dimensionnellement équivalente à une hauteur et on
l’appelle la charge hydraulique H. L’équation de Darcy (6.49) s’écrit donc également :

u = −k∇H.

On note la ressemblance entre cette équation et les lois de Fick et de Fourier utilisées
respectivement pour le calcul des gradients de concentration et de température. Avec les
notations employées ici, k est homogène à une vitesse [m/s], alors que k0 est homogène à
une surface [m2 ]. Seul k0 est intrinsèque au matériau (k dépend du fluide interstitiel). Le
tableau 6.1 fournit quelques ordres de grandeur pour k0 .

Tableau 6.1 – Ordres de grandeur de la perméabilité de quelques milieux poreux.


k0 (en µm2 )
sol 0,1–10
roche dure (grès) 5 × 10−4
roche sédimentaire (calcaire) 2 × 10−3 − 0,05
sable 20–200

Avec la loi de Darcy, on peut par exemple calculer le débit d’infiltration q (par unité
de largeur) à travers un massif poreux (voir figure 6.8) qui sépare deux retenues d’eau (au
repos) à des niveaux différents et constants h1 et h2 . On suppose que la ligne d’eau est à
faible courbure de telle sorte que l’écoulement est à peu près unidirectionnel ; cela implique
que dans la formule de Darcy (6.49), on a ∇p ≈ (∂p/∂x, 0). On suppose également que
l’écoulement d’eau est très lent et qu’il n’y a pas d’effet de tension de surface, donc la
pression reste hydrostatique aussi bien dans les retenues d’eau que dans le massif : p =
ϱgh(x) en tout point du massif. Le débit est ici défini comme le produit de la hauteur
d’eau h(x) et de la vitesse débitante u :
 
∂h
q = uh(x) = −k h(x).
∂x

Par ailleurs, en régime permanent, le débit est constant, donc l’intégration de l’équation
ci-dessus donne :
1
qx = − kh2 + a,
2
4. Henry Darcy (1803–1858) était un hydraulicien français. Ingénieur des Ponts et Chaussées,
il a été l’auteur de plusieurs contributions majeures en hydraulique en puisant dans les problèmes
qui se posaient à l’ingénieur de l’époque. On lui doit ainsi les premières notions sur la couche limite
dans l’écoulement d’un fluide, le développement de l’équation de Darcy–Weisbach (résistance de
l’écoulement dans un conduit), la loi de Darcy de l’écoulement en milieux poreux, qui a été la pierre
fondatrice de l’hydraulique souterraine, ainsi que des améliorations notables du tube de Pitot pour
mesurer les vitesses au sein d’un fluide.
188 Chapitre 6 Écoulements laminaires et turbulents

Figure 6.8 – Écoulement à travers un massif poreux. Sous l’effet de la pression, l’eau per-
cole à travers le massif poreux. La chute de pression est linéaire avec la distance.

avec a une constante d’intégration. Compte tenu des conditions aux limites (en x = 0,
h = h1 ), on en déduit que a = kh21 /2, soit finalement en x = L :
1
q= k(h21 − h22 ).
2L
D’autres applications importantes de la formule de Darcy sont données par le pompage
d’une nappe (rabattement de nappe) à travers un puits et l’écoulement sous un barrage
(stabilité de barrage).

6.5.3 Effet coin d’huile


Considérons une couche d’huile (supposée incompressible) entre deux plans métal-
liques mobiles (par exemple, huile de lubrification dans un palier de moteur) espacés d’une
hauteur variable h(x) et de longueur ℓ. L’espacement h reste très petit devant ℓ : h(x) ≪ ℓ.
La vitesse de déplacement du plan inférieur est constante et égale à ud ; celle du plan supé-
rieur est nulle. Les échelles typiques du problème sont les suivantes : U∗ = 1 cm/s (vitesse
des plans), H∗ = 1 mm (espacement des plans), L∗ = ℓ = 10 cm. La viscosité µ d’une huile
de type silicone est de l’ordre de 1 Pa·s ; sa masse volumique est de l’ordre 1100 kg/m3 . Le
rapport d’aspect ϵ et le nombre de Reynolds sont petits :
H∗ ϱU∗ H∗ 1,1 × 103 × 10−2 × 10−3
ϵ= = 10−2 et Re = = ≈ 10−2 .
L∗ µ 1

Nous introduisons les variables sans dimensions suivantes :


u → U∗ U et v → V∗ V,
x → L∗ X et y → H∗ Y.
6.5 Écoulements dominés par la viscosité 189

Figure 6.9 – Couche de lubrifiant entre deux parois formant un coin. Les échelles de lon-
gueur et l’angle du coin ne sont pas respectés.

Notons que l’équation de continuité (6.50) implique que V∗ = U∗ H∗ /L∗ = ϵU∗ . Pour la
pression, on introduit l’échelle P∗ = µU∗ /(ϵL∗ ) (voir infra ; il faut que le gradient de pres-
sion équilibre le gradient de cisaillement) ; on introduit une pression généralisée (pression
du fluide + potentiel gravitaire) sans dimension : p → P P∗ . La projection des équations
de Navier–Stokes dans le repère attaché à la partie fixe du palier (quoique l’origine soit
attenante à la plaque inférieure qui est mobile) donne pour la conservation de la masse :
∂u ∂v
+ = 0, (6.50)
∂x ∂y
et des équations de quantité de mouvement :
   2 
∂u ∂u ∂u ∂p ∂ u ∂2u
ϱ +u +v =− +µ + , (6.51)
∂t ∂x ∂y ∂x ∂x2 ∂y 2
   2 
∂v ∂v ∂v ∂p ∂ v ∂2v
ϱ +u +v =− +µ + , (6.52)
∂t ∂x ∂y ∂y ∂x2 ∂y 2
avec p la pression généralisée. On substitue les variables dimensionnelles par les variables
sans dimension, ce qui fait apparaître les rapports sans dimension Re et ϵ. Les équations
du mouvement sans dimension s’écrivent alors :
∂U ∂V
+ = 0, (6.53)
∂X ∂Y
dU ∂P ∂2U ∂2U
ϵRe =− + ϵ2 + , (6.54)
dt ∂X ∂X 2 ∂Y 2

dV ∂P ∂2V ∂2V
ϵRe =− + ϵ2 + . (6.55)
dt ∂Y ∂X 2 ∂Y 2
On néglige les termes qui sont petits devant 1, c’est-à-dire ici tous les termes où ϵ et/ou
Re apparaissent. La projection sur l’axe x de l’équation (6.54) donne ainsi :
∂P ∂2U
− + = 0,
∂X ∂Y 2
190 Chapitre 6 Écoulements laminaires et turbulents

ce qui peut s’intégrer facilement :

U = −ΓY 2 + aY + b,

avec Γ = −∂P /∂X le gradient de pression motrice sous forme adimensionnelle, a et b


deux constantes d’intégration. En repassant sous forme dimensionnelle, nous obtenons :

u = −Gy 2 + ay + b,

où a et b sont deux constantes d’intégration (mais dimensionnelles) et G(x) = −∂p/∂x


est le gradient de pression motrice sous forme dimensionnelle. On suppose que G est une
fonction de x uniquement. Les conditions aux limites sont :

y = 0, u = 0,
y = h(x), u = ud

On obtient finalement :
Gh2 (x) y  y  y
u(x, y) = 1− + ud 1 − .
2µ h h h
La conservation du débit entraîne que :
Z h(x)
Gh3 (x) ud h(x)
q= udy = + = cste
0 12µ 2
ce qui impose que le gradient de pression est :
 
12µ ud h(x)
G(x) = 3 q− .
h (x) 2
Une nouvelle intégration donne le profil de pression motrice :
 Z x Z x 
ud dξ dξ
p(x) − p1 = 12µ −q .
2 0 h2 (ξ) 3
0 h (ξ)

Si l’on suppose que le palier baigne dans un bac d’huile, on a p1 = p2 = p0 , avec p0 une
pression au sein du bac (la pression à droite et à gauche du palier est donc constante et
égale à p0 ). Donc, si l’on considère le palier sur toute sa longueur, le gradient de pression
est nul, ce qui implique que le débit vérifie finalement :
R ℓ dξ
ud 0 h2 (ξ)
q= .
2 R ℓ dξ
0 h3 (ξ)

Pour un profil linéaire de palier :


 
h2 − h1 1−λ
h(x) = h1 + x = h2 λ + x ,
ℓ ℓ
avec λ = h1 /h2 > 1 le rapport de hauteur, on obtient par intégration :
λ
q = u d h2 .
1+λ

Application numérique. – Considérons que le palier soit en forme de coin avec un


angle petit (ℓ = 10 cm, µ = 1 Pa·s, ud = 1 cm/s, h2 = 0,1 mm). On a donc tan |α| =
6.5 Écoulements dominés par la viscosité 191

(h1 − h2 )/ℓ = h2 (λ − 1)/ℓ qui doit être petit ; par exemple, on prend α = 0,11° (soit
λ = 3). On note pref la pression de référence pref = µud L/h22 = 100 kPa. La répartition
de pression au sein du coin est donc :
  
p(x) − p0 6 h h
= 2 λ− −1 ,
pref λ −1 h2 h2

ce qui donne une surpression maximale de :

pmax − p0 3 λ−1
= = 0,25.
pref 2 λ(λ + 1)

L’ordre de grandeur de la pression de référence est de 100 kPa, la pression maximale de


l’ordre de 25 kPa, ce qui autorise le déplacement de pièces dont le poids peut atteindre des
valeurs importantes : un palier de 0,1 × 0,1 m2 peut ainsi supporter des masses d’environ
250 kg.
192 Chapitre 6 Écoulements laminaires et turbulents

6.6 Couche limite

6.6.1 Définition

Dans les écoulements à grande vitesse autour d’obstacle ou près d’une paroi, le nombre
de Reynolds de l’écoulement est le plus souvent très grand, ce qui fait que l’écoulement
peut être considéré à l’échelle macroscopique comme étant dans un régime turbulent et
les effets de la viscosité sont négligeables. Toutefois, près d’une paroi solide, la condition
d’adhérence implique que la vitesse doit tendre rapidement vers 0. Si on définit un nombre
de Reynolds local à l’aide de la vitesse réelle (et non d’une échelle de vitesse), celui-ci tend
également vers 0, ce qui veut dire que très localement, dans le voisinage de la paroi, l’écou-
lement est dans un régime laminaire et les effets de viscosité deviennent prédominants.
Cette zone de faible épaisseur accolée à la paroi s’appelle une couche limite. Cette notion
a été proposée par Prandtl en 1905 :

– près d’une paroi solide, il existe une couche de très faible épaisseur dans laquelle
les forces de viscosité sont prédominantes ;
– loin des parois, l’écoulement peut être considéré comme turbulent ou non visqueux.

Cette décomposition permet de traiter un grand nombre de problème en découplant les


effets à grande échelle (liés à la turbulence) et ceux intervenant à petite échelle près d’une
paroi (et faisant jouer un rôle crucial à la viscosité du fluide).

Figure 6.10 – Tourbillons générés par des ailes d’avion. (a) Avion en soufflerie ; source :
Wikimedia. (b) Lignes de courant autour d’une aile de profil Eppler E374. Les lignes sont
obtenues en résolvant l’équation de Laplace pour le potentiel de vitesse.

Prendre en compte la couche-limite est de prime importance pour comprendre un


grand nombre de processus physiques. Ainsi, si on examine l’écoulement d’air autour
d’une aile d’avion pour déterminer la force de portance, on note expérimentalement que
près de la paroi, il y a une couche laminaire (la couche-limite) et des zones de forte vorticité
comme le montre la figure 6.10(a). Si on faisait un calcul des lignes de courant autour de
l’air en résolvant les équations d’Euler (6.46), on obtiendrait des lignes de courant variant
régulièrement autour de l’aile comme le montre la figure 6.10(b) et si on intégrait les forces
exercées par le fluide sur l’aile, on trouverait que la force de portance est nulle : c’est le pa-
6.6 Couche limite 193

radoxe de D’Alembert 5 . Il est donc essentiel de prendre en compte les effets visqueux près
de la paroi pour expliquer la portance et estimer la force correspondante.

6.6.2 Estimation de l’épaisseur de la couche limite


L’épaisseur δ de la couche limite peut être estimée à l’aide de l’analyse dimensionnelle.
Considérons une plaque placée dans un fluide newtonien de masse volumique ϱ et viscosité
dynamique µ soumis à un champ de vitesse uniforme U loin de la paroi. Près de la paroi
se développe une couche d’épaisseur δ(x), qui varie avec la distance x depuis le bord
d’attaque de la plaque ; x et δ sont les deux échelles de longueur du problème et on va
supposer que ϵ = δ/x ≪ 1 (la couche est très peu épaisse). L’échelle de vitesse dans ce
problème est U . L’échelle de vitesse est U∗ = U et l’échelle de temps est T∗ = x/U∗ .

Figure 6.11 – Couche-limite le long d’une plaque placée dans un champ de vitesse uni-
forme U .

Dans l’équation de Navier–Stokes, le terme d’inertie est d’ordre :

∂u ∂u U2
ϱ ∼ ϱu ∼ϱ .
∂t ∂x x

Les termes de viscosité ont les ordres de grandeur suivants :

∂2u U 2U ∂2u U
µ ∼ µ = µϵ et µ ∼ µ 2.
∂x2 x2 δ2 ∂y 2 δ
Comme ϵ ≪ 1, on en déduit que uxx ≪ uyy : les variations normales à la paroi sont
prépondérantes par rapport aux variations longitudinales. L’équilibre dynamique implique
que les forces de viscosité contrebalancent localement l’inertie du fluide :
r
∂u ∂2u µ
ϱu ∼µ 2 ⇒δ=x ,
∂x ∂y ϱU x
donc si on définit un nombre de Reynolds local sous la forme :
ϱU x
Rex = ,
µ
5. Jean Le Rond D’Alembert (ou d’Alembert) (1717–1783) était un mathématicien, physicien,
philosophe et encyclopédiste français. On lui doit notamment la solution générale à l’équation des
ondes et la mise en évidence de l’insuffisance des équations d’Euler à expliquer la portance.
194 Chapitre 6 Écoulements laminaires et turbulents

alors on a : r
δ 1
= .
x Rex
L’épaisseur de la couche limite varie comme l’inverse de la racine carrée du nombre de
Reynolds local. En réarrangeant les termes, on a aussi :
r
µ
δ∼ x,
ϱU

donc δ ∝ x : la forme de la couche limite est parabolique.

6.6.3 Équation de la couche-limite


Nous reprenons le problème de la couche-limite le long d’une plaque horizontale semi-
infinie (voir figure 6.11). L’écoulement est permanent et bidimensionnel au voisinage de la
plaque : u = (u, v). Le fluide est incompressible, de masse volumique ϱ et de viscosité µ.
Loin de la paroi le champ de vitesse est uniforme, mais peut éventuellement dépendre de x :
u = ue (x). Les équations du mouvement sont données par les équations de Navier–Stokes,
qui compte tenu de nos hypothèses prennent ici la forme suivante :
∂u ∂v
+ = 0, (6.56)
∂x ∂y
   2 
∂u ∂u ∂p∗ ∂ u ∂2u
ϱ u +v =− +µ + 2 , (6.57)
∂x ∂y ∂x ∂x2 ∂y
   2 
∂v ∂v ∂p∗ ∂ v ∂2v
ϱ u +v =− +µ + . (6.58)
∂x ∂y ∂y ∂x2 ∂y 2
Les conditions aux limites sont les suivantes :
u(x, 0) = 0, v(x, 0) = 0, et lim u(x, y) = ue (x). (6.59)
y→∞

On introduit, comme précédemment, les échelles et variables adimensionnelles sui-


vantes :
u → U∗ U v → V∗ V x → L∗ X, et y → H∗ Y
L∗
t→ τ, et p → ϱU∗2 P
U∗
avec U∗ , V∗ , L∗ , et H∗ des échelles de vitesse, de longueur, et de hauteur de la couche
limite, respectivement. On pose :
ϱU∗ L∗ H∗
Re = et ϵ =
µ L∗
L’équation (6.56) conduit à choisir V∗ tel que V∗ = ϵU∗ . De plus, la discussion menée au
§ 6.6.1 conduit à prendre H∗ = L∗ Re−1/2 . Avec ces nouvelles variables, les équations de
la couche limite (6.56–6.58) deviennent :
∂U ∂V
+ = 0,
∂X ∂Y
∂U ∂U ∂P ∂2U ∂2U
U +V =− + Re−1 + ,
 ∂X ∂Y ∂X ∂X 2 ∂Y 2
∂V ∂V ∂P ∂2V 2
2∂ V
ϵ2 U +V =− + Re−2 + ϵ .
∂X ∂Y ∂Y ∂X 2 ∂Y 2
6.6 Couche limite 195

On déduit qu’au premier ordre en ϵ, on a :

∂U ∂V
+ = 0,
∂X ∂Y
∂U ∂U ∂P ∂2U
U +V =− + ,
∂X ∂Y ∂X ∂Y 2
∂P
0=− .
∂Y
La dernière équation montre que dans une couche limite, il n’y a pas de gradient de pres-
sion dans la direction y : la pression ne varie pas dans la direction normale à la paroi, ce qui
veut dire encore que la pression est gouvernée par l’écoulement externe (loin des parois).
L’équation de Bernoulli impose que Ψ = 12 ϱu2e + p soit constant, donc :

dp due
= −ϱue .
dx dx
Si le champ de vitesse loin de la paroi est totalement uniforme (c’est-à-dire , indépendant
de x), alors dp/dx = 0. Sous forme dimensionnelle, les équations de la couche-limite pour
une plaque sont donc :

∂u ∂v
+ = 0,
∂x ∂y
∂u ∂u dp ∂2u
u +v =− +ν 2.
∂x ∂y dx ∂y

6.6.4 Équation de Blasius


Considérons le cas où effectivement ue est constant (indépendant de x), les équations
de la couche-limite sous forme dimensionnelle sont donc :
∂u ∂x
+ = 0, (6.60)
∂x ∂y
∂u ∂u ∂2u
u +v = ν 2, (6.61)
∂x ∂y ∂y

avec pour conditions aux limites : u(x, 0) = 0, v(x, 0) = 0, et limy→∞ u(x, y) = ue . Cette
équation peut se résoudre à l’aide de la fonction de courant ψ définie telle que u = ψy
et v = −ψx . L’équation de continuité (6.60) est automatiquement satisfaite tandis que
l’équation de quantité de mouvement donne :

∂ψ ∂ 2 ψ ∂ψ ∂ 2 ψ ∂3ψ
− = ν (6.62)
∂y ∂y∂x ∂x ∂y 2 ∂y 3

alors que les conditions aux limites imposent : ψy (x, 0) = 0, ψx (x, 0) = 0, et limy→∞ ψy (x, y) =
ue . C’est une équation aux dérivées partielles du troisième ordre, qui peut être simplifiée
en recherchant des solutions auto-similaires de la forme :
r
√ ue
ψ = ue xνf (η), avec η = y
νx
196 Chapitre 6 Écoulements laminaires et turbulents

Quand on substitue cette forme dans l’équation (6.62), on obtient l’équation de Blasius 6 :

2f ′′′ + f f ′′ = 0, (6.63)

avec pour conditions aux limites f (0) = f ′ (0) = 0 et f ′ (∞) = 1. Il n’existe pas de
solution analytique à cette équation, mais comme il s’agit d’une équation différentielle or-
dinaire, elle est bien plus simple à résoudre numériquement que l’équation originale (6.62) ;
entre autres, une méthode numérique de tir permet de la résoudre. Une fois f déterminé
numériquement, on déduit le profil de vitesse (voir figure 6.12) :

∂ψ
u= = ue f ′ (η),
∂y
r
∂ψ 1 ν
v=− = ue (ηf ′ − f ).
∂x 2 ue x

10

0
0.0 0.2 0.4 0.6 0.8 1.0

Figure 6.12 – Profil de vitesse u(η), solution de l’équation de Blasius (6.63).

Un problème associé à la détermination du profil de vitesse est la détermination de la


contrainte à la paroi et du coefficient de frottement. La contrainte de cisaillement vaut :

∂u µue √
τp = µ = Rex f ′′ (0),
∂y y=0 x

avec Rex = ue x/ν. Le coefficient de frottement pariétal est donc :

τp 2f ′′ (0) 0,664
Cf = = √ ≈√ .
1
2 ϱue
2 Rex Rex

6. Heinrich Blasius (1883–1970) était un mécanicien des fluides allemand, élève de Ludwig
Prandtl. Il est l’un des créateurs du laboratoire de Göttingen en Allemagne, où des percées sub-
stantielles en mécanique des fluides furent réalisées entre les deux guerres mondiales. Son nom
est principalement lié à l’équation de la couche limite pour une plaque finie et à son coefficient de
frottement. Toute sa vie, il travailla sur les problèmes de couche limite, les lois de similitude, les
pertes de charge dans les conduites, et le transfert de chaleur.
6.7 La turbulence ou les limites du modèle newtonien 197

6.7 La turbulence ou les limites du modèle newto-


nien
Reynolds a mis en évidence simplement la turbulence en réalisant l’expérience repor-
tée sur la figure 6.13 : il s’agit d’injecter dans un écoulement le long d’un tube cylindrique
un filet d’encre colorée. Si l’écoulement est laminaire, la trajectoire des particules est pa-
rallèle à la génératrice du tube ; le filet d’encre reste donc un mince filet, qui peut éventuel-
lement se diluer sous l’effet de la diffusion moléculaire. Dans un écoulement turbulent, en
revanche, les trajectoires sont erratiques, ce qui conduit à une dispersion rapide de l’encre
et la formation de structures sous forme de volutes, appelées tourbillons.

Figure 6.13 – Mise en évidence de la turbulence (l’expérience de Reynolds). Visualisations


de l’écoulement de divers états turbulents pour des nombres de Reynolds compris entre
2000 et 20 000. Chaque image montre approximativement une longueur d’écoulement qui
représente environ 6,5 diamètres du tuyau. D’après Mullin (2011).

Quand l’inertie augmente, les petites fluctuations de vitesses peuvent être amplifiées
à cause de la non-linéarité du terme convectif u∇u dans la dérivée particulaire, ce qui
conduit à une perte de stabilité de l’écoulement. On dit que l’écoulement devient turbulent.

Pour mettre cela en évidence dans les équations de Navier–Stokes (6.4), on introduit
la décomposition de Reynolds de la vitesse en une valeur moyenne et une fluctuation : u =
⟨u⟩ + u′ . Quand on moyenne cette décomposition, les fluctuations disparaissent ⟨u′ ⟩ = 0,
où le symbole ⟨·⟩ désigne l’opérateur moyenne. Dans les équations de Navier–Stokes, on
remplace u par la décomposition de Reynolds, puis on moyenne les équations ; on part de
l’équation (6.4) :  
∂u
ϱ + ∇ · uu = −∇p∗ + ∇ · T ,
∂t
(p∗ est la pression généralisée) pour aboutir à :
 
∂⟨u⟩
ϱ + ∇ · ⟨u⟩⟨u⟩ = −∇⟨p∗ ⟩ + ∇ · T̄ − ϱ∇ · ⟨u′ u′ ⟩,
∂t
car ⟨u′ u′ ⟩ ̸= 0 a priori. Cette dernière équation appelée équation de Reynolds est très
semblable à la première (Navier–Stokes) si ce n’est qu’un nouveau terme est apparu :
Σt = −ϱ⟨u′ u′ ⟩.
198 Chapitre 6 Écoulements laminaires et turbulents

C’est le tenseur de Reynolds (qui représente la turbulence). Ce nouveau tenseur (symé-


trique) introduit de nouvelles inconnues et il faut donc fournir des relations supplémen-
taires pour résoudre le système d’équations. On parle de fermeture des équations du mou-
vement.
Le régime d’écoulement est caractérisé selon la valeur du nombre de Reynolds :
– Re → 0 : écoulement laminaire ;
– Re = O(100 − 1000) : écoulement transitionnel ;
– Re > Rec = O(2000) : écoulement turbulent, turbulence développée ;
Les valeurs exactes des seuils de transition dépendent de la géométrie de l’écoulement.
Comme le montre la série de clichés des figures 6.14 et 6.15, la transition vers la turbulence
se fait assez lentement quand on augmente le nombre de Reynolds. Pour un cylindre les
premiers effets se font sentir pour des nombres de Reynolds proches de 1 ; jusqu’à des
nombres de Reynolds de quelques centaines, l’écoulement présente des structures bien
organisées (allée de von Kármán) dans le sillage du cylindre. Si l’on prenait une sphère au
lieu d’un cylindre, les valeurs des seuils seraient différentes.
La turbulence traduit une perte de stabilité du régime laminaire ; elle introduit donc
du désordre dans la distribution des vitesses. Une des principales difficultés de l’étude de
la turbulence est que, malgré le désordre induit, de nouvelles structures apparaissent. Les
écoulements atmosphériques présentent de nombreux exemples de structures turbulentes :
forme en spirale des dépressions et ouragans, forme des nuages, etc. L’existence de ces
structures explique le caractère non local de la turbulence : ce qui se passe à un endroit
donné peut dépendre très fortement de ce qui passe dans un voisinage plus ou moins
éloigné. Cela implique que, pour le traitement statistique de la turbulence, il est nécessaire
d’introduire des échelles de longueur caractéristiques.
6.8 Quelques illustrations de la turbulence à grande échelle 199

6.8 Quelques illustrations de la turbulence à grande


échelle
Si la turbulence implique un comportement chaotique sur de courtes distances, elle
peut aussi être à l’origine de la création de structures à grande échelle. D’une certaine
façon, le désordre à petite échelle crée de l’ordre à grande échelle. Une observation qui
intrigue le physicien et passionne le philosophe !
Ainsi, quand on examine l’effet d’un obstacle tel qu’un barreau cylindrique, on ob-
serve que la structure de l’écoulement derrière l’obstacle varie fortement en fonction du
nombre de Reynolds (voir figures 6.14 et 6.15). À tout petit nombre de Reynolds Re, les
lignes de courant sont quasiment symétriques autour du cylindre. Lorsqu’on augmente
le nombre de Reynolds, des tourbillons se forment dans le sillage de l’écoulement. Aux
faibles nombres de Reynolds, ceux-ci se maintiennent stationnaires près du cylindre, mais
au fur et à mesure que Re est augmenté, les tourbillons s’écartent et se mettent à osciller.
Pour Re ∼ 2000, on observe des allées de von Kármán, c’est-à-dire des émissions de vortex
depuis le cylindre.

Figure 6.14 – Écoulement permanent d’un fluide visqueux (eau) autour d’un cylindre (de
section circulaire) pour différentes valeurs du nombre de Reynolds : (a) Re = 1,54 ; (b)
Re = 9,6 ; (c) Re = 13,1 : (d) Re = 26. Les lignes de courant sont rendues visibles en
ensemençant de la poudre d’aluminium. Au fur et à mesure que le nombre de Reynolds
est augmenté, deux vortex se forment à l’arrière du cylindre. Clichés Sadatoshi Taneda
(Taneda, 1956; Van Dyke, 1982).

Les vues satellitaires montrent également dans l’atmosphère des vortex à grande échelle
(voir figure 6.16). Les zones de dépression et les ouragans offrent des exemples typiques
de structures turbulentes sur des échelles de plusieurs centaines de kilomètres. La surface
200 Chapitre 6 Écoulements laminaires et turbulents

Figure 6.15 – Écoulement permanent d’un fluide visqueux (eau) autour d’un cylindre (de
section circulaire) pour différentes valeurs du nombre de Reynolds. (a) Re = 140 ; les
lignes d’émission sont rendues visibles en émettant une fumée d’un colloïde blanc et en
éclairant par un tranche de lumière. C’est un phénomène appelé « allée de von Kármán »,
qui correspond à la formation de paires de vortex. (b) Re = 2000 ; la visualisation des
lignes de courant se fait à l’aide bulles d’air piégées dans l’écoulement. Clichés Sadatoshi
Taneda (a) (Taneda, 1956; Van Dyke, 1982) ; Henri Werlé et Marc Gallon (Werlé & Gallon,
1973; Van Dyke, 1982).

des océans peut aussi montrer des structures tourbillonnaires impliquant des sédiments
marins ou bien des blocs de glace.
Il existe également des instabilités de cisaillement dites de Kelvin–Helmholtz lorsque
deux couches bien distinctes glissent l’une sur l’autre à grande vitesse comme le montre la
figure 6.17(a). Le relief peut agir comme un obstacle aux couches basses de l’atmosphère.
Les vues aériennes peuvent alors révéler des allées de von Kármán dans le sillage des
écoulements.
Les tornades sont des structures turbulentes à plus petite échelle spatiale (et tempo-
relle). La figure 6.18 montre deux exemples de tornade sur terre et sur un lac.
6.8 Quelques illustrations de la turbulence à grande échelle 201

Figure 6.16 – (a) Ouragan Aletta sur le Pacifique oriental en juin 2018 ; source : NASA.
(b) Zone dépressionnaire sur le golfe d’Alaska : source : NASA. (c) Tourbillon au large
des Bahamas mobilisant des sédiments fins mis en suspension lors du passage de la tem-
pête Nicole en 2022 ; NASA. (d) tourbillon mobilisant des blocs de glace sur côte est du
Groenland ; source : NASA.
202 Chapitre 6 Écoulements laminaires et turbulents

Figure 6.17 – (a) Nuages en forme de vagues dans le Wyoming. Le phénomène est dû à
une instabilité de Kelvin–Helmholtz. Ce type d’instabilité se produit lorsque deux couches
atmosphériques avec des températures différentes glissent l’une sur l’autre. L’interface
n’est pas stable et forme des oscillations qui sont bien visibles lorsque des nuages sont
présents ; source : Rachel Gordon. (b) Allée de von Kármán dans le sillage de l’île Alexander
Selkirk dans le Pacifique sud ; source : NASA.
6.8 Quelques illustrations de la turbulence à grande échelle 203

Figure 6.18 – (a) Tornade sur le Montana en 2012 Sean R. Heavey. (b) Tornade sur le
Léman ; source : Nicolas Gascard.
204 Chapitre 6 Écoulements laminaires et turbulents

6.9 Moyenne des équations de Navier–Stokes


La clé pour comprendre (un peu) et modéliser la turbulence est liée à la notion de fluc-
tuations de vitesse et de pression : les écoulements turbulents présentent des fluctuations
aléatoires des vitesses. En pratique, cela veut dire que si l’on met un tube de Pitot dans une
rivière pour mesurer la vitesse locale, on observe que la vitesse fluctue au cours du temps
(voir figure 6.19). On décompose alors la vitesse instantanée u(t) en une vitesse moyenne
(vitesse moyennée dans le temps) et une fluctuation de vitesse notée u′ :

u(t) = ⟨u⟩ + u′ (t),

avec Z T
1
⟨u⟩ = u(t)dt,
T 0
la moyenne temporelle de la vitesse ; expérimentalement, la moyenne se calcule en inté-
grant le signal sur un temps arbitraire T (en général, T doit être choisi suffisamment grand
pour que la moyenne soit stationnaire). On a vu que cette décomposition s’appelle décom-
position de Reynolds.

2
0 50 100 150 200

Figure 6.19 – Fluctuation de la vitesse instantanée.

RT
Sur le plan théorique, l’opérateur u(x, t) → T1 0 u(x, t)dt s’appelle l’opérateur moyenne
temporelle ; il permet de passer d’une vitesse instantanée u(x, t) à une vitesse moyenne ⟨u⟩
(qui ne dépend plus de la position x ). On peut construire d’autres opérateurs de moyenne :
par exemple une moyenne dans l’espace (dite moyenne spatiale) ou une moyenne d’en-
semble, où l’on suppose que l’on réalise la même expérience un très grand nombre de fois
et qu’on moyenne sur ces « réalisations ». On admet le plus souvent que ces moyennes sont
équivalentes entre elles (on parle d’ergodicité du système) et qu’on peut les interchanger
sans problème. L’opérateur moyenne a plusieurs propriétés intéressantes :
– la moyenne d’une somme est égale à la somme des moyennes : ⟨f + g⟩ = ⟨f ⟩ + ⟨g⟩ ;
– la moyenne d’un produit d’une fonction f par une constante α est : ⟨αf ⟩ = α⟨f ⟩.
Attention cela ne marche pas pour deux fonctions non constantes ⟨f g⟩ ̸= ⟨f ⟩⟨g⟩ ;
– la moyenne est invariante par elle-même : ⟨⟨f ⟩⟩ = ⟨f ⟩. On tire de cette relation et
de la précédente que ⟨f ⟨g⟩⟩ = ⟨f ⟩⟨g⟩ ;
6.9 Moyenne des équations de Navier–Stokes 205

– la moyenne d’une fluctuation est nulle ⟨u′ ⟩ = 0 ;


– mais la moyenne du carré d’une fluctuation n’est pas nulle : ⟨u′2 ⟩ > 0 (sauf si u′ =
0) ;
– on peut intervertir les opérations de moyenne et de différentiation (grâce à l’ergo-
dicité du système) :

∂f ∂⟨f ⟩
⟨ ⟩= ,
∂x ∂x
∂f ∂⟨f ⟩
⟨ ⟩= ;
∂t ∂t
– mais attention cela ne marche pas avec la dérivée matérielle à cause du terme 
convectif (non linéaire) :
df d⟨f ⟩
⟨ ⟩ ̸= .
dt dt
Examinons en effet ce que vaut la moyenne d’une dérivée matérielle. On utilise la
décomposition de Reynolds : f = ⟨f ⟩ + f ′ et u = ⟨u⟩ + u′ . Examinons le terme
convectif de la dérivée matérielle :

u · ∇f = (⟨u⟩ + u′ ) · ∇(⟨f ⟩ + f ),
= ⟨u⟩ · ∇⟨f ⟩ + ⟨u⟩ · ∇f ′ + u′ · ∇⟨f ⟩ + u′ · ∇f ′ .

Moyennons maintenant cette équation à l’aide de l’opérateur moyenne spatiale :

⟨u · ∇f ⟩ = ⟨⟨u⟩ · ∇⟨f ⟩⟩ + ⟨⟨u⟩ · ∇f ′ ⟩ + ⟨u′ · ∇⟨f ⟩⟩ + ⟨u′ · ∇f ′ ⟩,


= ⟨u⟩ · ∇⟨f ⟩ + ⟨u′ · ∇f ′ ⟩,

où l’on s’est servi des relations vues plus haut. On trouve que la moyenne de la
dérivée matérielle vaut donc :
df ∂f
⟨ ⟩ = ⟨ ⟩ + ⟨u · ∇f ⟩,
dt ∂t
∂f
= ⟨ ⟩ + ⟨u⟩ · ∇⟨f ⟩ + ⟨u′ · ∇f ′ ⟩,
∂t
d⟨f ⟩
= + ⟨u′ · ∇f ′ ⟩.
dt
À cause du caractère non linéaire de la convection, il apparaît donc un produit ⟨u′ ·
∇f ′ ⟩ supplémentaire.
Avec ces outils en main, on va donc pouvoir moyenner maintenant les équations de
Navier–Stokes. L’objectif est de fournir une équation du mouvement moyen, c’est-à-dire
une équation pour les champs moyens ⟨u⟩ et ⟨p⟩. On part de la formulation suivante des
équations de Navier–Stokes pour un fluide newtonien incompressible :

∇ · u = 0,
 
∂u
ϱ + ∇ · uu = ϱg − ∇p + 2µ△u,
∂t

où l’on rappelle que l’on a u∇u = ∇ · uu, où uu désigne le produit tensoriel de u par u.
On introduit ensuite la décomposition de Reynolds pour la vitesse et la pression :

p = ⟨p⟩ + p′ et u = ⟨u⟩ + u′ .
206 Chapitre 6 Écoulements laminaires et turbulents

On substitue ces relations dans les équations de Navier–Stokes :


∇ · ⟨u⟩ + ∇ · u′ = 0,
 
∂u′ ∂⟨u⟩ ′ ′ ′ ′
 
ϱ + + ∇ · ⟨u⟩⟨u⟩ + u u + u ⟨u⟩ + ⟨u⟩u = ϱg − ∇⟨p⟩ − ∇p′ + 2µ △⟨u⟩ + △u′ .
∂t ∂t
L’étape suivante est de prendre la moyenne temporelle, ce qui permet d’aboutir à la forme
suivante :
∇ · ⟨u⟩ = 0,
 
∂⟨u⟩ ′ ′

ϱ + ∇ · ⟨u⟩⟨u⟩ + u u ) = ϱg − ∇⟨p⟩ + 2µ△⟨u⟩.
∂t
On note que les équations moyennées de Navier–Stokes, appelées encore équations de
Reynolds, sont très proches des équations originelles si ce n’est qu’un nouveau terme ap-
paraît dans les équations au niveau de l’accélération convective : ϱ∇ · u′ u′ . Comme ce
terme se présente sous la forme d’une divergence (comme le tenseur des contraintes), il
peut s’interpréter comme une contrainte. On introduit donc un nouveau tenseur, appelé
tenseur de Reynolds : Σt = −ϱ⟨u′ u′ ⟩. Si on écrit ce tenseur dans une base cartésienne, on
a une matrice symétrique
 ′ ′ 
′ ′ ⟨u u ⟩ ⟨u′ v ′ ⟩
Σt = −ϱ⟨u u ⟩ = −ϱ .
⟨u′ v ′ ⟩ ⟨v ′ v ′ ⟩
Ce tenseur de Reynolds représente les contraintes effectives générées par la turbulence du
fluide ; pour cette raison, on l’appelle aussi tenseur des contraintes turbulentes. En effet,
pour l’écoulement moyen, le mouvement erratique des particules de fluide génère une
dissipation supplémentaire par rapport à un écoulement purement laminaire qui aurait le
même champ de vitesse et de pression. Le premier effet de la turbulence est donc d’induire
une dissipation d’énergie supplémentaire.
La principale difficulté réside dans le calcul du tenseur de Reynolds Σt . On peut se
dire que puisqu’on vient d’obtenir un jeu d’équations pour le mouvement moyen, on peut
faire de même et dériver un jeu d’équations pour u′ et p′ . On peut en effet obtenir un
jeu d’équations gouvernant les fluctuations simplement en soustrayant aux équations de
Navier–Stokes les équations de Reynolds. Toutefois, ce nouveau jeu d’équations n’est pas
fermé. Tous les modèles théoriques de calcul de Σt ont été à ce jour voués à l’échec et
en pratique, il faut recourir à des équations de fermeture empiriques, c’est-à-dire des rela-
tions qui permettent de calculer de façon plus ou moins implicite Σt en fonction des ca-
ractéristiques de l’écoulement. Il n’existe malheureusement pas d’équation de fermeture
universelle. À chaque type de problème, il existe en général une équation de fermeture
plus ou moins complexe, dont l’expérience a montré qu’elle pouvait fournir une approxi-
mation correcte. On va ici présenter la plus simple d’entre elle (le modèle dit de longueur
de mélange), qui fournit une bonne approximation de ce qui se passe pour des écoulements
près d’une paroi solide. C’est cette géométrie que l’on va rencontrer le plus souvent dans
les applications en hydraulique.

6.10 Problème de fermeture


Les équations de fermeture sont plus ou moins empiriques et plus ou moins complexes.
Les plus simples sont des fermetures algébriques où l’on écrit directement une relation
6.11 Exemple d’application : écoulement sur un plan incliné 207

entre grandeur fluctuante et grandeur moyenne, par exemple en cisaillement simple (écou-
lement près d’une paroi) :
d⟨u⟩
τ = µt ,
dy
avec µt la viscosité turbulente. Les fermeture algébriques dépendent du problème traité.
Ainsi :
– loi de paroi νt = µt /ϱ = ℓ2m d⟨u⟩
dy , ℓm = κy est la longueur de mélange introduite par
7
Prandtl et qui représente la taille caractéristique des structures turbulentes près de
la paroi, et où κ ≈ 0,4 est la constante de von Kármán. La contrainte de cisaillement
s’exprime alors comme :
 2
2 2 d⟨u⟩
τ = ϱκ y ,
dy
où l’on notera par rapport à la loi en régime laminaire : une dépendance quadratique
vis-à-vis de la vitesse et une dépendance vis-à-vis de la profondeur y ;
– pour un jet νt = ℓū.
On remarque ainsi que pour une paroi, le modèle de la longueur de mélange prévoit
que la contrainte de cisaillement dépend du carré du taux de cisaillement d⟨u(y)⟩/dy et
n’est donc plus une fonction linéaire de d⟨u(y)⟩/dy comme pour le régime laminaire, ce
qui montre que la dissipation d’énergie (rappelons que la puissance dissipée s’écrit Φ =
τ d⟨u(y)⟩/dy) croît très rapidement avec la vitesse moyenne. Comme on le montre au § 6.11,
cette dépendance a également une profonde influence sur le profil de vitesse, puisque celui-
ci devient logarithmique à proximité de la paroi.

Figure 6.20 – Turbulence près d’une paroi.

6.11 Exemple d’application : écoulement sur un plan


incliné
On considère un écoulement permanent uniforme d’un fluide newtonien incompres-
sible le long d’un plan infini. La hauteur d’écoulement est h.
7. Ludwig Prandtl (1875–1953) est un mécanicien allemand. Chercheur et enseignant à la ré-
putation internationale bien établie, Prandtl est l’instigateur de l’école de Göttingen en mécanique
des fluides, qui attira parmi les meilleurs scientifiques de l’époque. Les fondements de la théorie de
la couche limite y furent établis. La théorique de la longueur de mélange fut développée par Prandtl
sur la base d’une analogie entre le mouvement turbulent et la cinétique des gaz.
208 Chapitre 6 Écoulements laminaires et turbulents

Figure 6.21 – Écoulement en régime permanent le long d’une plaque infinie inclinée d’un
angle θ.

Étape 1 : recherche des symétries

L’écoulement est bidimensionnel. Il y a invariance par translation selon x et invariance


par t (écoulement permanent). On en déduit que la vitesse selon x s’écrit donc u(y). Il n’y
a pas de vitesse selon y : v = 0.

Étape 2 : équations du mouvement

Les équations de Navier–Stokes s’écrivent :


∂u ∂v
+ = 0,
∂x ∂y
qui est systématiquement vérifiée. La projection selon x des équations de conservation de
la quantité de mouvement donne :
   2 
∂u ∂u ∂u ∂p ∂ u ∂2u
ϱ +u +v = ϱg sin θ − +µ + 2 ,
∂t ∂x ∂y ∂x ∂x2 ∂y
soit après simplification :
∂p d2 u
0 = ϱg sin θ − +µ 2. (6.64)
∂x dy
On fait de même pour la projetée selon y :
   2 
∂v ∂v ∂v ∂p ∂ v ∂2v
ϱ +u +v = −ϱg cos θ − +µ + ,
∂t ∂x ∂y ∂y ∂x2 ∂y 2
soit après simplification :
∂p
0 = −ϱg cos θ − . (6.65)
∂y
Les conditions aux limites ;
– cinématique : condition d’adhérence au fond :
u=0; (6.66)
– dynamique : contrainte nulle à la surface libre Σ · ey = 0 (pression atmosphérique
négligée) :
du
p = 0 et σy = 2µ = 0 en y = h. (6.67)
dy
6.11 Exemple d’application : écoulement sur un plan incliné 209

Étape 3 : résolution des équations en régime laminaire

En régime laminaire, la viscosité est constante. L’équation (6.65) montre que la pres-
sion est hydrostatique :
p = ϱg cos θ(h − y).
On déduit donc l’équation (6.64) de la quantité de mouvement selon (x) que :

d2 u
ϱg sin θ = −µ ,
dy 2

qui s’intègre facilement :

ϱg sin θ 2
u(y) = − y + αy + β,

avec α et β des constantes d’intégration. La condition aux limites (6.66) au fond implique
que :
β = 0,
tandis que la condition aux limites (6.67) à la surface libre :

ϱg sin θ
u′ (h) = − h + α = 0.
µ

Le champ de vitesse s’écrit donc :

ϱg sin θ 
u(y) = 2hy − y 2 .

Le profil de vitesse est donc parabolique.

Étape 4 : résolution des équations en régime turbulent

Si on fait l’expérience avec du miel de masse volumique 1100 kg/m3 , de viscosité µ =


10 Pa·s, sur un plan incliné de 30 ̊ et pour une hauteur h de 5 cm, on trouve que la vitesse
moyenne vaut :
Z
1 h 1 ϱg sin θ 2
ū = u(y)dy = h ≈ 45 cm/s
h 0 3 µ
et donc le nombre de Reynolds vaut à peu près

1100 × 5 × 10−2 × 0,45


Re = = 2,47.
10
L’écoulement est donc laminaire et on peut appliquer les équations de Navier–Stokes. Que
se passe-t-il si on prenait de l’eau (ϱ = 1000 kg/m3 et µ = 10−3 Pa·s) à la place du miel ?
Pour les mêmes conditions expérimentales, la vitesse de l’écoulement serait en théorie de :

ū = 4087 m/s,

soit un nombre de Reynolds de

1000 × 5 × 10−2 × 4087


Re = = 2,4 × 108 .
10−3
210 Chapitre 6 Écoulements laminaires et turbulents

L’écoulement est donc turbulent et on ne peut plus appliquer les équations de Navier–
Stokes.
On va donc écrire les équations de la turbulence dans le cas du modèle très simple de la
longueur de mélange de Prandtl. La contrainte de cisaillement dans un régime permanent
uniforme s’écrit d’après l’équation (6.6) :
∂τ
0 = ϱg sin θ − , (6.68)
∂y
(où la contrainte de cisaillement est notée τ = Txy ) car la contrainte normale selon x est
nulle (Txx = 0) et le gradient longitudinal de pression est nul car h ne dépend pas de x
(soit ∂x p = 0). En intégrant cette équation avec pour condition aux limites à la surface
libre τ = 0 en y = h (l’air n’exerce pas de frottement sur la surface libre de l’écoulement),
on déduit la relation :
τ = ϱg sin θ(h − y).
Remarquons au passage que cette relation est générale et valable pour tout écoulement
permanent uniforme ; elle est indépendante de la loi de comportement utilisée pour décrire
la rhéologie du fluide. Le modèle de Prandtl donne par ailleurs la relation :
dū
τ = µt ,
dy
avec µt la viscosité turbulente
d⟨u⟩
µt = ϱ(κy)2 ,
dy
où κ ≈ 0,41 est la constante de von Kármán et ⟨u(y)⟩ est la vitesse moyenne (dans le
temps). L’équation du mouvement est donc :
 2
2 d⟨u⟩
ϱg sin θ(h − y) = ϱ(κy) , (6.69)
dy
soit s

d⟨u⟩ g sin θ h 1
= − ,
dy κ y 2 y
dont l’intégration donne :

g sin θ p √ h y i
⟨u⟩ = 2 h − y − h arctanh 1 − + c,
κ h
avec c une constante d’intégration. On note que le profil de vitesse n’est plus parabolique
(voir figure 6.22) et diverge vers −∞ quand y → 0. Pour éviter cela, on impose une condi-
tion d’adhérence à une hauteur y = y0 . Notons que malgré cela, l’intégrale du champ de
vitesse existe et vaut : Z h p
2 gh3 sin θ
d⟨u(y)⟩dy = .
0 3 κ
La vitesse moyenne est alors :
Z h √
1 2 gh sin θ
ū = d⟨u(y)⟩dy = .
h 0 3 κ
Une application numérique pour l’eau nous donne une vitesse moyenne de 80 cm/s à com-
parer avec les 4087 m/s obtenus précédemment.
6.11 Exemple d’application : écoulement sur un plan incliné 211

1.0

0.8

0.6

0.4

0.2

0.0
0.0 0.2 0.4 0.6 0.8 1.0

Figure 6.22 – Profils de vitesse sous forme adimensionnelle pour un écoulement en régime
permanent le long d’une plaque infinie inclinée d’un angle θ : écoulement turbulent (ligne
continue) avec y0 = 10−4 m et c = 4,29 ; écoulement laminaire (ligne discontinue). umax
est la vitesse à la surface libre.

Remarque 1. On réalise souvent l’intégration du profil de vitesse (6.69) en supposant 


que dans la contrainte de cisaillement, si on est suffisamment près du fond, alors y ≪ h
(ce qui revient à supposer que la contrainte est constante et égale à la contrainte pariétale
τp = ϱgh sin θ). Ce faisant, on simplifie l’intégration puisque :

d⟨u⟩ gh sin θ 1
≈ ,
dy κ y
soit : r
1 τp
⟨u⟩ = ln y + C,
κ ϱ
avec C une constante d’intégration. C’est pour cette raison que l’on parle de profil de vitesse
logarithmique pour décrire un écoulement turbulent près d’une paroi. À noter qu’avec cette
loi, la vitesse serait infinie en y = 0. Le modèle cesse d’être valide en fait très près de la
paroi, où il existe une couche dite très fine « sous-couche visqueuse », qui fait la jonction
entre l’écoulement turbulent (zone logarithmique) et paroi solide.
Remarque 2. On a vu au chapitre 4 que la dissipation d’énergie au sein d’un fluide
s’écrit :
Φ = tr(D · T ),
ce qui donne ici pour une expérience en cisaillement simple :

Φ = τ γ̇,

avec τ = ϱg(h − y) sin θ la contrainte de cisaillement et γ̇ = du/dy le taux de cisaillement


(gradient de vitesse). Pour un fluide newtonien en régime laminaire on a donc :

ϱg sin θ (ϱg sin θ)2


Φ = ϱg(h − y) sin θ (h − y) = (h − y)2 ,
µ µ
ce qui montre que la dissipation se produit partout dans l’écoulement, avec une valeur
maximale au fond puis une diminution régulière jusqu’à la surface libre.
212 Chapitre 6 Écoulements laminaires et turbulents

Pour le régime turbulent, la dissipation d’énergie s’écrit :


√ s
g sin θ h 1 (g sin θ)3/2 (h − y)3/2
Φ = ϱg(h − y) sin θ − = ϱ ,
κ y2 y µ y

qui montre que Φ est très grand (Φ → ∞ quand y → 0) dans la couche logarithmique,
puis tend rapidement vers 0 au-dessus de la couche logarithmique. Comme le montre la
figure 6.23, quasiment toute l’énergie se dissipe dans la couche pariétale au fond.

1.0

0.8

0.6

0.4

0.2

0.0
0.0 0.2 0.4 0.6 0.8 1.0

Figure 6.23 – Profils de dissipation sous forme adimensionnelle pour un écoulement en


régime permanent le long d’une plaque infinie inclinée d’un angle θ : écoulement turbulent
(ligne continue) avec y0 = 10−4 m et c = 4,29 ; écoulement laminaire (ligne discontinue).
Φmax est la valeur maximale prise par la dissipation d’énergie.
CHAPITRE 7
Écoulements turbulents en charge

7.1 Introduction

O
n a vu au chapitre 4 le théorème de Bernoulli, qui énonce que l’énergie

u2
E = ϱgz + ϱ +p
2
se conserve le long d’une ligne de courant lorsque l’écoulement est permanent et non
visqueux (c’est-à-dire sans dissipation d’énergie). Au chapitre 5, nous avons généralisé ce
résultat en introduisant la charge, c’est-à-dire la traduction de l’énergie en équivalent de
hauteur d’eau
E
H= .
ϱg
Dans les écoulements réels, l’énergie (ou la charge) ne se conserve pas à cause des dissipa-
tions d’énergie. En hydraulique à surface libre, on a ainsi montré que la variation linéaire
de charge
dH
jf = −
dx
traduit la dissipation d’énergie et qu’on peut la relier aux variables d’écoulement ū et h à
l’aide de lois empiriques telles que la loi de Manning-Strickler.
On va ici suivre un raisonnement similaire pour les écoulements en charge, c’est-à-dire
les écoulements dans des conduites où le fluide est mis en mouvement en appliquant une
différence de pression (ou bien une différence de charge). Contrairement à l’hydraulique
des rivières où le moteur de l’écoulement est la force de gravité, c’est ici le gradient de
pression (de part et d’autre des extrémités de la conduite) qui commande le mouvement ;
cette différence de pression peut être causée par des moteurs (pompes) ou bien par la
pression hydrostatique. L’équation de perte de charge va s’écrire dans ce contexte :

L ū2
∆H = H1 − H2 = f ,
Dh 2g

où H2 est la charge à la sortie de la conduite, H1 celle à l’entrée de la conduite, L la lon-


gueur de la conduite, Dh son diamètre hydraulique, ū la vitesse débitante, f le coefficient
de frottement qui est une fonction du nombre de Reynolds de l’écoulement Re = Dh ū/ν.
Contrairement au cas des rivières, il est ici possible de calculer la dissipation d’énergie de
façon relativement fine et donc f (Re) pour un certain nombre de régimes d’écoulement

213
214 Chapitre 7 Écoulements turbulents en charge

dans des conduites de géométrie simple. On va commencer ce chapitre en examinant com-


ment l’énergie est dissipée pour des conduites simples. On abordera ensuite le calcul pra-
tique des pertes de charge. Enfin, on verra que des pertes de charge supplémentaires dites
« pertes de charges singulières » sont à prendre en compte lorsque la conduite présente
des changements de caractéristiques importants (direction, section d’écoulement, etc.).

7.2 Écoulement permanent uniforme lisse


On considère un écoulement de Poiseuille plan (appelé aussi écoulement parallèle) entre
deux plans parallèles et immobiles, dont l’entrefer est 2b (voir figure 7.1). Le fluide est mu
par un gradient de pression ∂x p.

7.2.1 Équations du mouvement


On rappelle qu’en turbulence, on peut obtenir un jeu d’équations dites moyennées en
faisant la décomposition de Reynolds : u = ⟨u⟩ + u′ , avec u′ la fluctuation de vitesse et ⟨u⟩
la vitesse moyennée (dans le temps).
Le jeu d’équations (outre l’équation de continuité) à résoudre est :
 
∂⟨u⟩
ϱ + ⟨u⟩∇⟨u⟩ = −∇⟨p∗ ⟩ + ∇ · ⟨T ⟩ − ϱ∇ · ⟨u′ u′ ⟩, (7.1)
∂t

avec u le champ de vitesse instantanée (u, v, w les composantes dans un repère cartésien),
⟨T ⟩ le tenseur des contraintes visqueuses : ⟨T ⟩ = 2µ⟨D⟩ avec ⟨D⟩ le tenseur des taux
moyens de déformation ⟨D⟩ = (∇⟨u⟩ + ∇⟨u⟩† )/2.
Simplifications pour la suite du calcul :
– Le tenseur de Reynolds Σt = −ϱ⟨u′ u′ ⟩ est remplacé par une équation de fermeture
algébrique de type longueur de mélange proposée par Prandtl (voir § 6.10) avec

Σt = −ϱ⟨u′ u′ ⟩ = 2µt ⟨D⟩, (7.2)

 avec µt la viscosité turbulente (ce n’est pas une constante, mais une fonction de
du/dy ou de u) et D le tenseur des taux moyens de déformation. Ce modèle est
parfois dit pseudo-laminaire car il est très proche structurellement du modèle new-
tonien.
– Le tenseur des contraintes visqueuses est toujours :

⟨T ⟩ = 2µ⟨D⟩.

Notons qu’il existe des modèles de turbulence qui sont bien moins rudimentaires que le
modèle empirique de longueur de mélange. Une meilleure précision et une plus grande
généralité peuvent être obtenues en considérant des équations différentielles supplémen-
taires. Un modèle énergétique comme le modèle k − ℓ revient à faire l’hypothèse d’une
viscosité turbulente définie comme
µt √
νt = = ℓ k,
ϱ
7.2 Écoulement permanent uniforme lisse 215

avec k l’énergie cinétique turbulente 1


1 
k= ⟨u′2 ⟩ + ⟨v ′2 ⟩ + ⟨w′2 ⟩ ,
2
qui représente l’énergie cinétique de la turbulence. Pour s’en convaincre, il suffit de calculer
la moyenne de l’énergie cinétique instantanée :
1 1 2 1
ρ⟨u2 ⟩ = ρ⟨ ⟨u⟩ + u′ ⟩ = ρ⟨u⟩2 + ρk.
2 2 2
k est déterminé en résolvant une équation supplémentaire dite de conservation de l’énergie
cinétique turbulente (non reportée dans ce cours), qui s’obtient à partir de l’équation quan-
tité de mouvement de Navier–Stokes en la multipliant par u′ , puis en la moyennant. Cette
équation n’est pas « fermée », c’est-à-dire il faut encore des hypothèses supplémentaires
pour la résoudre. Un autre modèle populaire est le modèle k − ϵ, selon lequel νt = Cµ k 2 /ϵ
avec ϵ = ν⟨∇u′ : ∇u′ ⟩ la dissipation turbulente et Cµ une constante. Ces modèles de tur-
bulence sont couramment implémentés dans les codes de calcul industriel de type FLUENT
ou OpenFoam.

7.2.2 Phénoménologie
Il faut distinguer les parois lisses et les parois rugueuses. En effet, la présence de rugo-
sité :
– modifie fortement la turbulence près de la paroi ;
– pose le problème de la définition de la localisation du point origine y = 0.
On montre que la solution comporte trois parties différentes traduisant un effet spécifique
de la turbulence :
– Très près de la paroi, la vitesse est très faible, donc le nombre de Reynolds local
Re = uy/ν est petit : Re → 0 ; l’écoulement est localement laminaire. On parle de
sous-couche visqueuse. Le jeu d’équations à résoudre est le même que précédemment.
Au premier ordre, on peut mettre la solution sous la forme :

u = u∗ ξ ,

avec u∗ la vitesse de frottement, appelée encore vitesse de cisaillement :


r
τp u∗
u∗ = , et ξ = y
ϱ ν

La vitesse de frottement est la traduction de la contrainte pariétale en termes de


vitesse alors que ξ est une ordonnée « sans dimension ». Expérimentalement on
observe que la sous-couche visqueuse s’étend sur 0 < ξ < 3.
Preuve. Par intégration des équations de Navier–Stokes (voir exercices), on peut
montrer que la vitesse s’écrit :
 
1 ∂p
u= y(y − 2b),
2µ ∂x
1. Notons que l’appellation est un peu trompeuse car il s’agit d’une énergie cinétique par unité
de masse, ρ n’intervenant pas dans la définition de k.
216 Chapitre 7 Écoulements turbulents en charge

donc au premier ordre en y, on a :


 
1 ∂p 1
u≈ y(−2b) = τp y.
2µ ∂x µ

On pose u2∗ = τp /ϱ et y = µξ/(ϱu∗ ) et on retrouve la formulation précédente. ⊓ ⊔


– Au fur et à mesure qu’on s’éloigne, Re croît, l’écoulement devient turbulent. La
turbulence est influencée fortement par la paroi (fort cisaillement de vitesse). On va
montrer que le profil de vitesse est logarithmique. On parle de zone logarithmique.
Cette loi est valable pour 25 < ξ < 500 avec la contrainte supplémentaire y/b < 0,2
(il n’y a pas un strict recouvrement avec la zone visqueuse). Note : Pour 3 < ξ <
25, il s’agit d’une zone de transition, la vitesse se calcule de façon numérique (pas
d’approximation analytique).
– Loin des parois, l’influence des parois est moindre. La turbulence est à peu près
homogène. On parle de zone centrale. Cette zone s’étend à partir de y/b > 0,2.
Les deux premières sous-couches forment la couche interne, entièrement dominée par
la paroi, de la couche-limite. Le reste s’appelle la couche externe ; cette notion n’a ici pas
beaucoup de sens car la zone centrale correspond à la rencontre des deux couches limites.

Figure 7.1 – Structuration de l’écoulement en sous-couches.

7.2.3 Zone logarithmique


On intègre l’équation (7.1) en ne considérant que la projection de Navier–Stokes sur
x. En régime pleinement établi (les termes inertiels sont donc nuls) et en négligeant les
contraintes visqueuses par rapport aux contraintes turbulentes, l’équation résultante tra-
duit l’équilibre entre le terme de divergence des contraintes ϱ∇ · ⟨u′ u′ ⟩ (dissipation vis-
queux) et le gradient de pression motrice :
 
∂ ∂⟨u⟩ ∂⟨p∗ ⟩
µt = ,
∂y ∂y ∂x
où l’on a employé un modèle de fermeture de type longueur de mélange (7.2). On tire
∂⟨u⟩ ∂⟨p∗ ⟩
µt = y + c,
∂y ∂x
7.2 Écoulement permanent uniforme lisse 217

Figure 7.2 – Profil de vitesse à la paroi. Données expérimentales.

où c est une constante. En négligeant la sous-couche visqueuse, on peut relier le taux de


cisaillement moyen et la contrainte pariétale : en y = 0, νt ∂⟨u⟩
∂y = τp /ϱ (définition de la
contrainte de cisaillement), avec νt = µt /ρ la viscosité cinématique turbulente. On déduit :

∂⟨u⟩ 1 ∂⟨p∗ ⟩ τp
νt = y+ ,
∂y ϱ ∂x ϱ
1 ∂p
Très près de la paroi, on peut négliger le terme linéaire ϱ ∂x y devant le terme de frottement
qui est très grand, soit au premier ordre :

∂⟨u⟩ τp
νt ≈ .
∂y ϱ

La loi de fermeture est ici : νt = (κy)2 d⟨u⟩/dy, soit


r
d⟨u⟩ τp 1
= .
dy ϱ κy

Soit r
τp 1 u∗
⟨u⟩ = ln y + c = ln y + c.
ϱκ κ
La constante d’intégration c est calculée de telle sorte qu’il y ait un bon raccordement avec
la couche laminaire.
⟨u⟩
= 2,5 ln ξ + 5,5,
u∗
car 1/κ ≈ 2,5. C’est le profil de vitesse logarithmique (valable pour 25 < ξ < 500),
que l’on retrouve assez fréquemment en régime turbulent près d’une paroi.
218 Chapitre 7 Écoulements turbulents en charge

7.2.4 Zone centrale


Dans la zone centrale, il y a moins de cisaillement. La loi ad hoc de fermeture employée
pour la paroi n’est plus valable, on emploie :

νt = 0,080bu∗

(saturation de la viscosité turbulente). Il faut intégrer les équations de Navier–Stokes turbu-


lentes (en remplaçant ν par νt ) pour la zone centrale et ajuster la constante d’intégration
pour qu’il y ait continuité avec la zone logarithmique. On note um la vitesse maximale
atteinte en y = b (symétrie du problème). On montre que :
um
= 2,5 ln ξr + 5,5,
u∗
avec ξr = 0,2bu∗ /ν l’ordonnée de la transition zone centrale/logarithmique. Le profil de
vitesse s’écrit finalement dans la zone centrale
um − ⟨u⟩(y)  y 2
= 6,3 1 − ,
u∗ b
pour 0,2b < y < 1,8b.

7.2.5 Synthèse
On peut sommer les différentes contributions. La contribution de la sous-couche vis-
queuse est négligeable. Finalement le débit s’écrit :
 
bu∗
q = 2ℓbu∗ 2,5 ln + 3,21 ,
ν

et la vitesse de frottement
r  1/2
τp b ∂p
u∗ = = − .
ϱ ϱ ∂x

Comme pour l’écoulement laminaire, la contrainte pariétale s’écrit :


∂p
τp = −b .
∂x
Cette propriété importante interviendra dans le calcul des pertes de charge. En effet, la
dissipation s’écrit :  
∂p bu∗
Φ = τp ū = b u∗ 2,5 ln + 3,21
∂x ν
soit encore en remplaçant le gradient de pression
 
3 bu∗
Φ = ϱu∗ 2,5 ln + 3,21 .
ν
Si l’on compare au régime laminaire, la dissipation d’énergie ne dépend plus de la viscosité
et devient une fonction assez complexe de la vitesse de cisaillement u∗ (ou bien de la vitesse
moyenne ū, calcul que nous ne reportons pas ici).
7.3 Écoulement permanent uniforme rugueux 219

Remarque : écoulement de Poiseuille cylindrique

Pour un écoulement de Poiseuille, le raisonnement est identique et on aboutit à la


formule du débit :  
2 Ru∗
q = πR u∗ 2,5 ln + 2,04 ,
ν
et à la vitesse de frottement
r  −1/2
τp R ∂p
u∗ = = − .
ϱ 2ϱ ∂z

7.3 Écoulement permanent uniforme rugueux

7.3.1 Équations du mouvement ; effet de la rugosité


Les équations sont les mêmes que précédemment, mais il se pose le problème de définir
où se situe y = 0. Expérimentalement cela correspond à l’ordonnée où u = 0. Il existe une
relation empirique entre la taille caractéristique des rugosités ks et l’incrément δ de la
longueur de mélange dans la loi de fermeture : ℓm = κ(y + δ) (rappelons νt = ℓ2m du/dy) :

0,036ks pour ks > 3,1ν/u∗ → rugueux
δ=
0 pour ks < 3,1ν/u∗ → lisse
On introduit également une sorte de nombre de Reynolds lié à la rugosité
ks u∗
ks+ =
ν
pour séparer le régime turbulent rugueux du régime turbulent lisse.
La taille caractéristique
q de la rugosité peut également être définie comme la moyenne
quadratique ks = ys (x)2 où ys (x) est le profil de la surface par rapport au plan moyen 2 .
En pratique, comme un état de surface reste difficile à réaliser simplement, on introduit la
notion de « rugosité équivalente de sable », c’est-à-dire le diamètre de grains de sable (de
même taille) uniformément répartis sur une surface parfaitement lisse et qui produiraient
une perte de charge équivalente à celle causée par la rugosité d’une conduite industrielle.
Le problème de l’échelle rugosité est surtout délicat dans le domaine de transition 3 <
ks+ < 70 car il est alors vraisemblable qu’il faille plusieurs échelles de longueur pour
décrire l’état de surface de la conduite ; les formules empiriques peuvent être imprécises
dans ce domaine de transition.

7.3.2 Calcul du débit pour des canalisations rugueuses


La présence d’une rugosité a pour effet d’augmenter la turbulence de paroi (d’où l’effet
sur la longueur de mélange). La conséquence directe est une modification de la vitesse dans
la zone logarithmique :
⟨u⟩ y
= 2,5 ln + 8,34.
u∗ ks
2. On a donc ys (x) = 0
220 Chapitre 7 Écoulements turbulents en charge

y=0
ks

y=0

Figure 7.3 – Micro-rugosité des parois.

En revanche, il n’y a pas de modification du profil de vitesse dans la zone centrale. Le débit
s’écrit alors pour une canalisation plane rectangulaire (Poiseuille plan) :
 
b
q = 2ℓbu∗ 2,5 ln + 6,04 ,
ks

et pour un écoulement dans un conduit circulaire (Poiseuille circulaire) :


 
2 R
q = πR u∗ 2,5 ln + 4,87 .
ks

7.4 Dissipation d’énergie dans les conduites en ré-


gime établi
Jusqu’à présent, on a supposé qu’on appliquait un gradient de pression et on calculait
le débit résultant à travers une section de géométrie connue. En pratique, on a rarement be-
soin d’un tel niveau de calcul et on se contente de formules approchées. Ces formules sont
fondées sur l’utilisation du théorème de Bernoulli et la notion de coefficient de frottement.

7.4.1 Bilan d’énergie en régime laminaire

Bilan d’énergie dans une conduite longue

On a vu que l’équation de Bernoulli généralisée


S en régime permanent et appliquée sur
un volume de contrôle V (de frontière C S) s’écrit 3 :
Z   Z Z
ϱ|u|2
u·n + p dS = n · (u · T )dS − T : DdV,
2
| S
{z } | S
{z } | V
{z }
flux d’énergie puissance dissipée à la frontière Φ, puissance dissipée dans le volume

3. Cette équation est la formulation intégrale – sur un volume de contrôle fixe – de l’équation
de conservation de l’énergie cinétique (4.30) vue au chap. 4. Outre l’intégration sur le volume de
contrôle, on fait l’hypothèse de régime permanent, donc ∂t k = 0. À noter que la pression est une
pression généralisée, incluant donc le potentiel gravitaire.
7.4 Dissipation d’énergie dans les conduites en régime établi 221

où nous rappelons que p est ici la pression généralisée. La condition d’adhérence à la paroi
fait que le membre de gauche et le premier terme du membre de droite sont nuls le long
de la surface C composant la conduite.

n V
S

Figure 7.4 – Volume de contrôle pour une conduite.

On s’intéresse à des écoulements établis dans des conduits assez longs, ce qui implique :

– la longueur de la canalisation (cylindrique) L est bien plus grande que la longueur


d’établissement

Le 0,06Re pour un régime laminaire,
=
D 0,63Re1/4 pour un régime turbulent ,

avec Re = ūD/ν le nombre de Reynolds de l’écoulement, D le diamètre de la


conduite, ū la vitesse débitante (ou vitesse moyenne).
– la section ne change pas avec x ;
– l’écoulement est établi : ∂u/∂x = 0 ;
– la composante selon y (r en coordonnées cylindriques) de la vitesse est nulle : u =
(u, 0, 0). La pression généralisée est considérée comme constante dans une section
droite.

Si S1 et S2 sont l’entrée et la sortie de la conduite, alors on peut simplifier l’équation


Z   Z  2  Z
ϱu2 ϱu
− + p udS + + p udS = − ΦdV,
S1 2 S2 2 V

R
avec Φ = T : D la fonction de dissipation interne. En effet, la puissance dissipée S n ·
(uT )dS aux frontières S est globalement nulle si le débit est constant. La constance de
la pression sur une section et l’invariance du débit q (volumique) amènent – après avoir
divisé par q – à l’équation de conservation de la charge :

Z Z  Z
ϱ 1
p1 − p 2 = u3 dS − u3 dS + ΦdV.
2q q V
| S2 {z S1
}
0

Dans une conduite en régime établi, la différence de pression motrice équivaut


à la dissipation d’énergie (aux pertes de charge).
222 Chapitre 7 Écoulements turbulents en charge

Les pertes de charge

Les termes sont homogènes à des pressions. On peut les rendre aussi homogènes à
des hauteurs en divisant par ϱg : c’est la pratique courante en hydraulique. On introduit
quelques grandeurs :
R
– puissance totale dissipée par frottement (visqueux) : Pµ = V ΦdV [W] (Watt) ;
– charge hydraulique en [Pa] (1 Pa=1 N/m2 = 1 J/m3 ) :
Z
ϱ
X =p+ u3 dS,
2q S

ou bien en [m] (usage en hydraulique)


Z
p 1
H= + u3 dS,
ϱg 2qg S

L’équation de conservation de la charge s’écrit (alors avec ces notations) sous la forme
abrégée :
1 Pµ
H1 = H2 + .
ϱg q
La quantité
1 Pµ
∆H =
ϱg q
s’appelle la perte de charge. Elle est exprimée ici en [m] ou parfois en [mCE] « mètres de
colonne d’eau ». Pour retrouver l’énergie totale dissipée, il suffit de calculer : Pµ = ϱg∆Hq.
On introduit aussi la perte de charge unitaire [m/ml], c’est-à-dire la variation de perte de
charge par longueur de canalisation L. On écrit ainsi :

dH ∆H p1 − p2 ∂p
= = =− . (7.3)
dx L L ∂x

Pertes de charge et coefficient de frottement

Il faut maintenant relier la pression aux frottements aux parois. Si le régime est établi,
on montre simplement à partir de l’équation de conservation de la quantité de mouve-
ment 4 : Z Z Z
ϱ (u · n)udS = − pndS + T · ndS,
S S A
que l’on a : Z
∂p p 2 − p1 1 A 1
− =− = τp dS = τ̄p = τ̄p , (7.4)
∂x L V A V L
avec V = S × L le volume de fluide compris entre les sections S1 et S2 (entrée et sortie
de la conduite) ; A est la surface du tube C entre les sections S1 et S2 . τ̄p est la valeur
moyenne de la pression sur cette surface. La longueur L vérifie

V section × L Dh
L= = =
A périmètre × L 4
4. C’est la formulation intégrale de l’équation de conservation de la quantité de mouvement
(4.23), où l’on suppose que le R régime est permanent,
R donc ∂t u = 0. Le théorème de Green-
Ostrogradski permet d’écrire V ϱu∇udV = ϱ S (u · n)udS.
7.4 Dissipation d’énergie dans les conduites en régime établi 223

et sera le plus souvent introduite sous la forme d’un diamètre hydraulique Dh . Il s’agit de
la dimension caractéristique de la canalisation. Pour :
– une conduite circulaire :
Dh = 2R,
– une conduite rectangulaire :
ℓb ℓb
Dh = 4 =2 .
2ℓ + 2b ℓ+b
À noter quand b ≪ ℓ, Dh ≈ 2b.
Attention le nombre de Reynolds de l’écoulement (à ne pas confondre avec un nombre 
de Reynolds local) est défini avec le diamètre hydraulique :

ūDh
Re = ,
ν
avec ū la vitesse débitante.
Enfin, il reste à relier la contrainte à la paroi à une vitesse ; par convention et usage,
c’est la vitesse débitante ū qui sert de vitesse caractéristique. Pour cela on introduit un
coefficient de frottement Cf – dit coefficient de Fanning – sous la forme :
1
τ̄ = Cf ϱū2 .
2

♣ Exemple. – Par exemple en combinant l’équation du débit pour une conduite rec-
tangulaire  
2 ℓb3 ∂p
q=− ,
3 µ ∂x
avec la relation donnant la contrainte pariétale :
∂p
τ = −b ,
∂x
on tire : τp = 3µū/b, soit :
24
Cf = .
Re
Pour une conduite circulaire, on a :
16
Cf = .
Re

Calcul en pratique des pertes en ligne en régime laminaire

Un problème courant est : connaissant les caractéristiques de la canalisation et le débit,


quelle est la perte de charge en ligne (ou unitaire) ?
Dans le cas général, pour une canalisation de longueur L, on obtient en combinant les
équations (7.3)–(7.4) :
dH ∆H τp 4Cf ū2
− =− = = [m/m],
dx L ϱgL Dh 2g
224 Chapitre 7 Écoulements turbulents en charge

L ū2
∆H = f [m], (7.5)
Dh 2g

avec f = 4Cf le coefficient de perte de charge en ligne 5 (coefficient de Darcy–Weisbach).


Ainsi on pose pour une conduite circulaire :

64
f= ,
Re

qui donne la droite à gauche dans le diagramme de Moody (voir figure 7.5). Notez que
dH/dx est homogène à une pente et pour cette raison, est parfois pente d’énergie.
Notons qu’en général, on considère que la rugosité de la conduite ne joue pas de rôle
pour les écoulements laminaires : en régime laminaire, la perte de charge est indé-
 pendante de la rugosité. Cela n’est toutefois vrai que pour des conduites industrielles
classiques où les aspérités sont aléatoirement réparties et de petite taille. Il est possible pour
certaines conduites spécialement usinées d’obtenir une diminution des pertes de charge
en régime laminaire. On parle d’effet de peau de requin (shark skin effect) de façon gé-
nérale pour décrire ce type de phénomène que le régime soit turbulent ou laminaire ; les
mécanismes sont néanmoins différents car dans le cas laminaire, la réduction de perte de
charge est obtenue en créant des zones de recirculation entre les aspérités de telle sorte
que le fluide a tendance à glisser le long des parois. En régime laminaire, cette diminution
de frottement obtenue par usinage des parois est relativement faible (de l’ordre de 1 %),
alors qu’en régime turbulent, des diminutions de plus de 10 % peuvent être réalisées par
usinage (ou par l’ajout de polymères).

7.4.2 Bilan d’énergie en régime turbulent

Perte de charge en régime turbulent

On peut établir une équation de Bernoulli valable pour le régime turbulent ; la princi-
pale différence avec le régime laminaire est que l’équation n’est valable que pour les va-
leurs moyennes de vitesse et que la fonction de dissipation Φ est nettement plus complexe
car il faut tenir compte des fluctuations de vitesse comme mécanisme supplémentaire de
dissipation d’énergie.
En multipliant par la vitesse moyenne ⟨u⟩ l’équation de conservation de la quantité
de mouvement
 
∂⟨u⟩
ϱ + ⟨u⟩∇⟨u⟩ = −∇⟨p∗ ⟩ + ∇ · ⟨T ⟩ − ϱ∇ · ⟨u′ u′ ⟩,
∂t

avec p∗ la pression généralisée, on tire l’équation généralisée de Bernoulli. En régime per-


manent, cette équation s’écrit :
Z   Z Z
ϱ|⟨u⟩|2 ′ ′
⟨u⟩ · n + ⟨p∗ ⟩ dS = ⟨u⟩ · ([2µ⟨D⟩ − ϱ⟨u u ⟩] · n)dS − ΦdV,
S 2 S V

5. On trouve aussi la notation Λ = 4Cf = f dans certains ouvrages.


7.4 Dissipation d’énergie dans les conduites en régime établi 225

avec Φ = [2µ⟨D⟩ − ϱ⟨u′ u′ ⟩] : ⟨D⟩ la fonction de dissipation interne. Il y a peu de


différences, du point de vue de la structure de l’équation, avec l’équation de Bernoulli pour
le cas laminaire. Comme précédemment, on utilise les mêmes hypothèses et on introduit :
– la charge hydraulique :
Z   Z  
1 ϱ|⟨u⟩|2 1 ϱ|⟨ū⟩|2
H= ⟨u⟩ · n + ⟨p∗ ⟩ dS = ū + ⟨p∗ ⟩ dS
ϱgq S 2 ϱgq S 2

– la puissance dissipée :
Z Z
Pµ = ⟨u⟩ · ([2µ⟨D⟩ − ϱ⟨u′ u′ ⟩] · n)dS − ΦdV.
S V

L’équation de Bernoulli s’écrit alors sous la forme simple :


1
∆H = H1 − H2 = Pµ ∝ q n ,
ϱgq
avec n ≈ 1,75 pour une conduite lisse et n = 2 pour une conduite rugueuse (corrélation
expérimentale). La relation de conservation de la quantité de mouvement donne :
dH 1 ∂⟨p∗ ⟩ 1 dPµ
− =− = cte = .
dx ϱg ∂x ϱgq dx
Comme pour le cas laminaire, on introduit une contrainte pariétale sous la forme :
∂⟨p∗ ⟩ dH
τ̄p = −L = −ϱgL ,
∂x dx
avec L = Dh /R la longueur caractéristique de la conduite (introduite pour le cas lami-
naire). La relation entre perte de charge et coefficient de frottement s’écrit comme pour
le cas laminaire [voir équation (7.5)] :

L ū2 L ū2
∆H = 4Cf =f ,
Dh 2g Dh 2g

avec ū la vitesse débitante et


4Cf = f,
le coefficient de frottement. Notons qu’en régime turbulent, on préfère relier le débit à la 
vitesse de frottement u∗ (plutôt qu’au gradient de vitesse comme en laminaire). Notons
qu’on a :
1 τp  u 2

Cf = 2 = ,
2 ϱū ū
ou souvent (par usage)
1 1 ū
p =p = .
Cf /2 f /8 u∗

Calcul pratique de f en régime turbulent

Expérimentalement, on observe que pour les écoulements turbulents, f dépend 


– uniquement du nombre de Reynolds Re si la conduite est lisse (ou hydrauliquement
lisse) ;
226 Chapitre 7 Écoulements turbulents en charge

– uniquement de la rugosité relative ks /R ou ks /b si la conduite est rugueuse (ou


hydrauliquement rugueuse) ;
– à la fois de Re et ks dans le régime de transition lisse/rugueux.
La séparation entre régime lisse et rugueux se fait à l’aide du nombre sans dimension ks+ =
ks u∗ /ν (voir § 7.3.1). Pour les conduites circulaires industrielles, on introduit souvent la
distinction suivante :
– si ks+ < 5, le régime est lisse ;
– si ks+ > 70, il est (pleinement) rugueux. La viscosité n’est alors plus importante, ce
qui explique que f devienne indépendant du nombre de Reynolds ;
– lorsque 5 ≤ ks+ ≤ 70 on parle de régime rugueux transitionnel.
Il existe trois stratégies classiques pour calculer f :
– on utilise une formule de type Nikuradse en supposant que le régime est turbulent
lisse ou turbulent rugueux, puis on vérifie l’hypothèse de départ ;
– on utilise une formule de type Colebrook, qui est valable pour une large gamme
d’écoulements (lisses et rugueux) ;
– on se sert de l’abaque de Moody.
Méthode 1 : formulation à la Nikuradse
Le tableau 7.1 récapitule les formules de Nikuradse 6 . Ce sont des équations implicites
en Cf ou f , qui dépendent du régime turbulent (lisse ou rugueux) et de la géométrie de
la conduite. Ces formules ne sont pas démontrées ici, mais peuvent être obtenues à partir
des équations vues précédemment.

Tableau 7.1 – Coefficient de frottement selon le régime turbulent et la géométrie de la


conduite.

rectangulaire
 q  circulaire
 q 
1 1
lisse p = 2,5 ln Re Cf /2 − 0,25 p = 2,5 ln Re Cf /2 + 0,31
Cf /2 Cf /2
1 b 1 R
rugueux p = 2,5 ln + 6,04 p = 2,5 ln + 4,87
Cf /2 ks Cf /2 ks

En pratique :
– on fait l’hypothèse que l’écoulement est hydrauliquement lisse ou rugueux ;
– on calcule f en fonction du type de régime (lisse ou rugueux) et des données du
problèmes (nombre de Reynolds, caractéristiques géométriques de la conduite, ru-
gosité) ;
p
– on calcule la vitesse de frottement u∗ = ū f /8, puis le nombre de Reynolds associé
à la rugosité ks+ = u∗ ks /ν, et enfin on vérifie la pertinence de l’hypothèse initiale.
6. Johann Nikuradse (1894–1979) était un mécanicien des fluides allemand. Il était originaire de
Géorgie (Russie), mais fit son doctorat en Allemagne sous la direction de Prandtl au Kaiser-Wilhelm
Institut à Göttingen. On lui doit principalement les formules qui portent son nom et qui décrivent
les écoulements turbulents rugueux/lisses dans une conduite. Il introduit aussi la notion de rugosité
effective ks . À cause de ses acquaintances avec le régime nazi, sa réputation a été fortement ternie
après la seconde guerre mondiale.
7.4 Dissipation d’énergie dans les conduites en régime établi 227

Notons que les formules telles que celles de Nikuradse ne sont valables que pour les ré-
gimes asymptotiques : turbulence lisse ks+ < 3 − 5 et turbulence rugueuse ks+ > 70.
Notons qu’aujourd’hui, il existe des formules plus précises que les formules établies
par Nikuradse. Ainsi, la formule de McKeon (2005) permet de calculer le coefficient de frot-
tement avec une précision inférieure à 1,25 %
1 p
√ = 0,83 ln(Re f ) − 0,537,
f

qui valable pour 31 × 103 ≤ Re ≤ 35 × 106 .


228 Chapitre 7 Écoulements turbulents en charge

Méthode 2 : formulation à la Colebrook


Pour les conduites circulaires, on peut utiliser la formule de Colebrook 7 (1939) valable
quelle que soit la rugosité (pour Re > 2300) :
!
1 ks 0,887
p = −2,56 ln 0,27 + p ,
Cf /2 2R Re Cf /2

ou encore  
1 ks 2,51
√ = −0,91 ln 0,27 +√ .
f 2R f Re
Cette formule a l’avantage de donner un résultat relativement précis sans se soucier de
la nature du régime turbulent (lisse/rugueux), mais la précision peut être faible pour le
régime transitionnel 5 < ks+ < 70.
Méthode 3 : abaque de Moody–Stanton
On peut également utiliser les données expérimentales synthétisées dans le diagramme
de Moody-Stanton (1944) valable pour les conduites industrielles.

7. Cyril Colebrook (1910–1997) était un ingénieur hydraulicien anglais. Il fit toute sa carrière
dans le cabinet Binnie and Partners à Londres. Son nom est associé à la formule de Colebrook ou
Colebrook-White pour calculer le coefficient de frottement pour un écoulement turbulent dans une
conduite rugueuse.
7.4 Dissipation d’énergie dans les conduites en régime établi 229
Figure 7.5 – Diagramme de Moody–Stanton.
230 Chapitre 7 Écoulements turbulents en charge

7.5 Pertes de charge singulières

7.5.1 Problématique
Les pertes de charge singulières traduisent les pertes d’énergie au niveau d’un chan-
gement rapide dans une conduite (changement de section, arrivée dans un réservoir, etc.).
Une singularité induit à la fois une dissipation locale d’énergie, mais également une modi-
fication de l’écoulement à l’amont et à l’aval de la singularité (modification des lignes de
courant). Les résultats suivant ne sont pertinents que pour des singularités suivies et/ou
précédées de canalisations suffisamment longues (40–50 diamètres de conduite) ou bien
d’un réservoir de grandes dimensions.
Les pertes de charge singulières sont introduites sous la forme :

ū2
∆Hs = ζ [m],
2g

avec ζ le coefficient de perte de charge singulière. Le problème est de savoir dans quelle
section il faut prendre la vitesse débitante. On se souviendra qu’une perte de charge est
une perte d’énergie.

Figure 7.6 – Exemple de perte de charge singulière : élargissement brutal.

7.5.2 Principales formules de perte de charge singulière


On ne donne ici que les formules pour des conduites cylindriques. Toutes ces formules
sont empiriques et à considérer avec prudence car, selon les formules et les auteurs, des
variations significatives sont possibles. On prendra garde également que la formule de
pertes de charge peut s’exprimer en fonction de la vitesse à l’aval ou à l’amont selon la
géométrie considérée.
– Élargissement brutal d’une section S1 (section amont) à une section S2 (à l’aval) :

ū21
∆Hs = ζ [m],
2g
avec :
– si l’écoulement est laminaire

8 S1 2 S12
ζ =2− + ,
3 S2 3 S22
7.5 Pertes de charge singulières 231

– pour un écoulement turbulent (profil de vitesse uniforme), on suivra la for-


mule de Borda-Carnot :  
S1 2
ζ = 1− . (7.6)
S2
– Entrée dans un réservoir. Le coefficient de perte de charge se déduit en prenant S2 →
∞:
ζ = 1. (7.7)
– Rétrécissement brutal (contraction) d’une section S1 (section amont, diamètre d1 ) à
une section S2 (à l’aval, diamètre d2 ) (Padet, 1991) :

ū22
∆Hs = ζ [m],
2g
avec  2
1
ζ= 1− (7.8)
0,59 + 0,41(S2 /S1 )3
pour un écoulement turbulent. Des auteurs ont toutefois reporté des valeurs ζ > 0,5
quand β = d2 /d1 → 0, et en théorie selon Kirchoff, le coefficient ζ = π/(π + 2) =
0,611 quand β → 0. La formule de Benedict et al. (1966) est censée être plus précise
pour les petites valeurs de rapport β (voir aussi la comparaison des deux équations
à la figure 7.7) (Rennels & Hudson, 2012) :

ζ = 0,0696(1 − β 5 )λ2 + (λ − 1)2 (7.9)

avec λ = 1 + 0,622(1 − 0,215β 2 − 0,785β 5 ).

0.6

0.5

0.4

0.3

0.2

0.1

0.0
0.0 0.2 0.4 0.6 0.8 1.0

Figure 7.7 – Coefficient de perte de charge pour une contraction selon l’équation (7.8)
(trait continu) ou l’équation (7.9) de Benedict et al. (1966) (trait discontinu).

– Entrée dans une canalisation (contraction) : c’est un cas particulier de contraction où


l’on considère que l’eau entre dans une canalisation depuis un réservoir (où l’eau
est immobile). On pourra prendre

ζ = 0,5 (7.10)
232 Chapitre 7 Écoulements turbulents en charge

pour des bords droits et un réservoir de grande taille par rapport à la conduite. C’est
la formule de Borda 8 pour une canalisation à bord vif. Toutefois, de nos jours, pour
rester consistant avec les contractions classiques, on préfère opter pour l’équation
(7.9), qui donne ζ = 0,57 pour un réservoir infini.
– Changement de direction : au niveau du coude (changement de direction θ exprimé
en degrés, avec un rayon de courbure Rc ), il y a une perte de charge donnée par la
formule de Weisbach 9
 7/2 !
θ R
ζ= 0,13 + 1,85 ,
180 Rc

avec R le rayon de la conduite. Pour un coude sans rayon de courbure, on peut


employer la variante suivante :

θ θ
ζ = sin2 + 2 sin4 .
2 2
Pour un coude à angle vif (Rc → 0) d’angle 90°, on peut prendre ζ = 1,3.

8. Jean-Charles de Borda (1733–1799) aurait pu être un héros de roman. Tour à tour, magistrat,
officier dans l’armée française, puis la marine royale, il devint directeur de l’École Navale. Il s’inté-
ressa à divers problèmes de mécanique des fluides ayant trait aux applications militaires : résistance
de l’air sur un projectile, résistance de l’eau sur une coque, écoulement à travers des orifices, la roue
à aube, etc.
9. Julius Weisbach (1806–1871) était un professeur allemand de mathématiques appliquées et
de mécanique à l’université de Freiberg. Il a également mené un grand nombre d’expériences pour
déterminer les pertes de charge singulières pour diverses configurations. Son nom est également
associé à la formule de Darcy–Weisbach pour les pertes de charge régulières.
7.6 Pompage 233

7.6 Pompage

7.6.1 Propriétés d’une pompe


Les pompes sont des organes mécaniques permettant d’injecter de l’énergie (sous la
forme de pression) à un écoulement en charge. Il existe d’autres appareils avec une fonction
similaire (extracteur, ventilateur, accélérateur), mais le plus souvent avec des surpressions
faibles (moins de 0,1 bar). La plupart des pompes sont constituées d’un arbre tournant à la
vitesse nominative ω, et elles ne sont conçues que pour tourner à cette vitesse ou pour une
plage de vitesses fixée. Il existe plusieurs fonctions caractérisant le fonctionnement d’une
pompe :

– la courbe caractéristique est la relation entre la charge H fournie par la pompe (expri-
mée ici en m, souvent en Pa en génie industriel) et le débit Q. Cette courbe est une
fonction décroissante de Q à cause de la dissipation d’énergie dans la pompe (voir
figure 7.8). La charge à débit nul s’appelle la hauteur de fermeture : elle correspond
à la hauteur d’eau que la pompe est capable de supporter à débit nul. Au-delà d’un
certain débit Qmax , toute l’énergie de la pompe est dissipée sous forme de chaleur
et la pompe ne fournit plus de pression. En pratique, les pompes fonctionnent de
façon optimale tant que Q ≤ 0,7Qmax ;
– la courbe de puissance utile est la relation entre la puissance fournie au fluide Pu =
ϱgQH et le débit ;
– la courbe de rendement (global) η fait appel au rapport entre la puissance utile Pu
et la puissance électrique ou thermique fournie à la pompe. On définit aussi un
rendement hydraulique ηb comme le rapport entre la charge H(Q) fournie par la
pompe et celle qu’elle fournirait en l’absence de dissipation interne.

50

40

30

20

10

0
0 2 4 6 8 10

Figure 7.8 – Courbe caractéristique d’une pompe.


234 Chapitre 7 Écoulements turbulents en charge

7.6.2 Calcul du point de fonctionnement d’une pompe


Considérons une pompe montée sur une canalisation (avec éventuellement plusieurs
dispositifs montés en série). Cette canalisation va être caractérisée par des pertes de charge
régulières Hr et singulières Hs qui sont des fonctions du débit transitant dans cette conduite.
Les pertes de charge singulières inclut notamment les dissipations internes dans la pompe
(ζ ∼ 0,3). Si la canalisation comporte I tronçons de longueur Li et diamètre Di ainsi que
J pertes de charge singulières, alors on a :

Li ū2i ū2j
Hr,i =f et Hs,j = ζj , (7.11)
Di 2g 2g

(avec ūi = 4Q/(πD2 ) et la perte de charge totale est

X
I X
J
∆H = Hr,i + Hs,j . (7.12)
i=1 j=1

Le point d’intersection de la courbe H(Q) avec la courbe de perte de charge ∆H(Q)

50

40

30

20

10

0
0 2 4 6 8 10

Figure 7.9 – Point de fonctionnement d’une pompe. C’est le point d’intersection de la


courbe caractéristique H(Q) (courbe continue) et de la perte de charge ∆H (courbe dis-
continue).
7.7 Application 235

7.7 Application

7.7.1 Vidange d’un réservoir


On considère une conduite de vidange d’un réservoir de hauteur (d’eau) h0 . La conduite
est lisse et de diamètre D. Sa longueur totale est L. La chute de dénivellation est notée h1 .
On cherche à calculer le débit à la sortie de la conduite.

Figure 7.10 – Écoulement en charge dans un conduit de vidange d’une retenue.

Pour cela on applique le théorème de Bernoulli entre la surface libre et la sortie de la


conduite au point B :
H0 = HB + ∆H,
où la perte de charge ∆H comprend à la fois :
– les pertes de charge réparties
ū2 f
∆Hr = L,
2g D
– les pertes de charge singulières dues à l’entrée dans la canalisation en O et le coude
en A :
ū2
∆Hs = (ζA + ζO ) .
2g
En détaillant, on a à la surface libre (point O’) :
ū2 p0
H O = zO + + = h1 + h0 ,
2g ρg
tandis qu’à la sortie (point B) on a :
ū2 pB ū2
H B = zB + + = .
2g ρg 2g
236 Chapitre 7 Écoulements turbulents en charge

On en déduit que la vitesse moyenne est solution de l’équation :


 
ū2 ū2 f
h1 + h0 = + L + ζA + ζO .
2g 2g D
On déduit facilement que :
!1/2
2g(h0 + h1 )
ū = f
.
1+ DL + ζA + ζO

Le débit est simplement Q = S ū, avec S = πD2 /4. Si les coefficients de perte de charge
sont des constantes, cette équation se calcule très simplement. Si le coefficient de frotte-
ment f est fonction du nombre de Reynolds, il faut résoudre une équation non linéaire ou
bien procéder par tâtonnement.

Application numérique

On prend D = 1 m, L = 1000 m, ks /D = 10−5 , h0 = 10 m, et h1 = 10 m. On


emploie la formule de Colebrook
 
1 ks 2,51
√ = −0,91 ln 0,27 +√ .
f 2R f Re
On a vu par ailleurs : ζO = 0,5 et ζA = 1,3. En programmant avec Mathematica, on trouve
que la vitesse vaut 5,85 m/s, soit un débit de 4,6 m3 /s.
d 1;

Q 10 ^ + 6/;
L 1000;

ks d s 10 ^ 5;
g 9.81;
h0 h1 10; vit Sqrt#+h0  h1/ 2 g'

u ++2 g +h0  h1// s +1  +f s d/ L  0.5  1.3// ^ +1 s 2/,


FindRoot#

1 s Sqrt#f'  0.91 Log#0.27 +ks s d/  2.51 s +Sqrt#f' Rey/', u +d s Q/,


u, vit, f, 0.01, Rey, vit +d s Q/'
Rey

Out[12]= 19.8091

Out[13]= u ‘ 5.85811, f ‘ 0.0086344, Rey ‘ 5.85811 — 106

Figure 7.11 – Exemple de résolution de calcul de f et de ū avec un logiciel de calcul.

7.7.2 Remplissage d’un réservoir


Supposons maintenant que l’on veuille pomper de l’eau dans le réservoir. En B, on
place une pompe qui aspire l’eau et la remonte dans le réservoir. Quelle est la puissance
fournie par la pompe et quel est le débit si sa courbe caractéristique est Hp = 70 − Q2 /2 ?
Si on néglige la perte de charge singulière de la pompe, alors la perte de charge de la
conduite que doit compenser la pompe est
 
f 4Q2
∆H(Q) = L + ζA + ζO .
D 2gπD 2
7.7 Application 237

Dans le cas présent, elle est la même que l’écoulement aille de O vers A (turbinage) ou de A
vers O (pompage). Cela n’est pas toujours le cas car certaines singularités se comportement
différemment selon le sens de l’écoulement.
Le théorème de Bernoulli entre les points A et O donne :

HO + ∆H(Q) = HA + Hp .

La perte de charge se place maintenant dans le membre de gauche de l’équation de Bernoulli


car l’écoulement se fait de A vers O. Détaillons les charges en O et A pour l’exemple traité
ici :
– en O : HO = h0 + h1 + ū2 /(2g) (altitude h1 , pression h0 , vitesse dans la conduite
ū = 4Q/(πD2 )) ;
– en A : HO = ū2 /(2g) (altitude 0, pression 0, vitesse dans la conduite ū).
La seule difficulté ici est que le coefficient de frottement f est une fonction implicite
de Q. Le point de fonctionnement est obtenu en recherchant le point d’intersection :

Hp (Q) = ∆H(Q) + h0 + h1 .

On trouve : Qf onc = 6,6 m3 /s et Hp (Qf onc ) = 28,4 m. La puissance fournie par la pompe
est Pu = ϱQf onc gHp (Qf onc ) = 1,83 MW.

50

40

30

20

10

0
0 2 4 6 8 10

Figure 7.12 – Point de fonctionnement de la pompe. La différence d’altitude ∆h = h1 +h0


entre O et A a été retirée à la courbe caractéristique de la pompe.
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Index des mots-clés et des noms

Index

adimensionalisation, 182 charge hydraulique, 114, 122, 186, 222


adimensionnalisation, 38, 50, 127 charriage, 104
allée cheval-vapeur, 35
de von Kármán, 199, 200 chute, 141, 147
analyse coefficient
dimensionnelle, 43, 192 de Darcy–Weisbach, 124, 223
angle de Fanning, 223
de contact, 17–19, 24 de frottement, 122, 196, 223, 225
antidune, 107 de Manning, 133
aqueduc, xvii de perméabilité, 186
auto-similarité, 29 de traînée, 45, 184
coefficient de frottement, 222
baromètre, 61
barrage, xvii, xxv, 109, 141, 143, 235 compressible, 6
berge, 96 concavité, 22
bief, 92 condition
adhérence, 170
calorie, 34 aux limites, 170
canal d’adhérence, 192
prismatique, 139 non-pénétration, 170

245
246 Bibliographie

conductivité hydraulique, 186 déjaugé, 185


conjugaison, 153 dérivée
conservation matérielle, 64
de l’énergie cinétique, 69 déversoir, 109, 164
de la masse, 67 déviateur, 75
de la quantité de mouvement, 69
constante échelle, 48, 182
de Boltzmann, 3 écoulement
de von Kármán, 206 de Couette, 172
des gaz parfaits, 4 de Hele-Shaw, 6
contraction, 230 de Stokes, 6
contrainte, 78 laminaire, 220
de cisaillement, 10, 169, 210 Poiseuille cylindrique, 186, 219
normale, 169 Poiseuille plan, 186, 214, 219
convexité, 22 potentiel, 6
couche turbulent, 215, 220
de rugosité, 127 effet
externe, 216 peau de requin, 224
interne, 216 Weissenberg, 12
limite, 6, 37, 184, 192, 216 élargissement, 143, 230
logarithmique, 127, 211 émulsion, 5
visqueuse, 211 énergie
courbe interne, 81
caractéristique, 233 interne massique, 81
de débitance, 130 mécanique, 84
de puissance, 233 piézométrique, 114
de remous, 92, 114, 119, 137, 139, 153 spécifique, 114
de rendement, 233 totale, 84
de tarage, 130 énergie cinétique turbulente, 214
maîtresse, 53 entrée, 231
courbure, 22 équation
d’Euler, 69, 75, 79, 183, 192
diagramme d’état, 3
de Moody–Stanton, 228 de Bernoulli, 69, 84, 114, 119, 224
diamètre, 95 de Blasius, 195
hydraulique, 223 de Bresse, 137, 139
discontinuité, 78 de Cauchy, 75
dispersion, 5 de Colebrook, 227
dissipation de conjugaison, 152
d’énergie, 211 de continuité, 73
turbulente, 214 de Gromeka-Lamb, 78
divergence, 80 de l’énergie cinétique, 82
dune, 107, 134, 159, 160 de l’énergie interne, 83
débit, 75, 78, 95 de la charge, 222
d’étiage, 96 de la couche-limite, 194
de plein bord, 96, 130 de McKeon, 227
dominant, 96 de Navier–Stokes, 75, 78, 167, 168
plein bord, 104 de Navier–Stokes moyennée, 205
débitance, 126, 130 de Newton, 78
décomposition de Reynolds, 197, 204 de Prandtl, 210
Bibliographie 247

de Rankine-Hugoniot, 78 gel, 5
de Reynolds, 197, 198, 205 glissement, 170
de Stokes, 183, 184 goutte, 19
du mouvement, 168 granulométrie, 95
du ressaut, 148
équilibre, 104 hauteur
ergodicité, 204 critique, 117, 118, 137, 139, 147
étiage, 96 d’écoulement, 93
expérience de fermeture, 233
de Couette, 172 moyenne, 138
de Newton, 10, 174 normale, 93, 121, 130, 137, 139
de Reynolds, 197
incompressible, 6
de Trouton, 173, 177
inertie, 35
fermeture, 167, 168, 198, 206, 214 instabilité, 107
fluide invariance, 29, 31
d’Euler, 79 isochore, 6
newtonien, 10, 12, 75
Jupyter, xii
non newtonien, 10, 75
non visqueux, 69 Kelvin–Helmholtz
parfait, 6, 69, 75, 79, 183 instabilité, 200
rhéofluidifiant, 12
rhéoépaississant, 12 laplacien, 170
à seuil, 12 libre parcours moyen, 11
flux de chaleur, 81 ligne
fonction d’énergie, 114
de dissipation, 83, 211 de courant, 85
de courant, 195 liquide, 2
force lisse, 225
de portance, 192 lit, 107
de traînée, 45 alluvial, 96
de Van der Waals, 2 fixe, 133
de viscosité, 35 majeur, 96
formule mineur, 96
de Borda, 136, 231 mobile, 133
de Borda–Carnot, 230 rocheux, 96
de Colebrook, 124 stable, 106
de Jäggi, 120, 123, 132 loi
de Leibniz, 65 d’échelle, 31
de Meyer-Peter, 123, 132 d’écoulement, 122
de Parker, 125 de Boyle-Mariotte, 3
de Raudkivi, 132 de Chézy, 119, 123, 125
de Sugio, 136 de Coles, 129
de Torricelli, 86 de comportement, 6, 75, 167
de Weisbach, 231, 232 de Darcy, 186
frottement, 222 de Darcy–Weisbach, 123, 124, 126
de forme, 133 de Fick, 186
de peau, 133 de frottement, 122
de Gauckler–Manning–Strickler,
gaz, 2 123
248 Bibliographie

de Jurin, 26 de Reynolds, 35, 44, 127, 182, 192,


de Keulegan, 125 215, 223
de Lacey, 104 de Reynolds particulaire, 184
de Lane, 104 de Schmidt, 35
de Laplace, 21 de similitude, 35
de Laplace–Young, 22 de Stokes, 35
de Manning–Strickler, 119, 126 sans dimension, 29, 44
de Pascal, 57 non-glissement, 170
de Prandtl, 127 non-pénétration, 170
de sillage, 129
de Stokes, 45, 184 obstacle, 158
de tarage, 122 opérateur
de Van der Waals, 3 biharmonique, 184
des gaz parfaits, 3 différentiel, 79
longueur ouragan, 200
d’établissement, 221
de dune, 135 paradoxe
de mélange, 127, 206, 210, 214, 219 de D’Alembert, 192
de ressaut, 152 paroi
lisse, 215, 219, 225
machine, xx rugueuse, 215, 219, 225
Manning, 119 pascal, 10
manomètre, 61 pavage, 132
mascaret, 148 pente, 95
modèle critique, 147
de Prandtl, 214 d’énergie, 223
de Prandtl–Kolmogorov, 214 de frottement, 114, 122, 137
de turbulence k − ℓ, 214 perméabilité, 186
de turbulence k − ϵ, 214 perte de charge, 114, 136, 222
mouillant, 16 d’un ressaut, 152
mouille, 107, 108, 133 régulière, 122
moulin, xvii singulière, 230
moyenne poids
d’ensemble, 204 déjaugé, 185
temporelle, 204 point
méandre, 104 critique, 1
ménisque, 26 poiseuille, 10
méthode polder, xvii
de la dichotomie, 130 pompe, 233
de Newton, 130 pont, 109
poreux, 186
nombre potentiel
adimensionnel, 35 de Lennard-Jones, 2
capillaire, 35 gravitaire, 69, 76, 78, 84
de capillarité, 35 pression, 1, 55
de Déborah, 6 généralisée, 78, 84
de Froude, 35, 92, 117, 137, 139 principe
de Mach, 35 d’action et réaction, 65, 76
de Prandtl, 35 de la thermodynamique, 81
de Péclet, 35 prismatique, 139
Bibliographie 249

produit section
tensoriel, 75 d’écoulement, 93
puissance seuil, 107–109, 133, 153, 155, 164
dissipée, 83, 84, 222, 224 dénoyé, 165
utile, 233 noyé, 165
Python, xii seuil de contrainte, 12
périmètre mouillé, 93 sillage, 45, 200
période similitude, 29, 182
de retour, 96 complète, 47
incomplète, 47
rapide, 108 singularité, 109, 139, 153, 164
rayon auto-similaire, 195
de courbure, 22 sous-couche
remontée visqueuse, 211, 216
capillaire, 24 stokes, 10
renaturalisation, 106 structure, 134
rendement, 233 surface libre, 2
ressaut, 64, 78, 92, 95, 139, 147, 153, 155, suspension, 5, 104
159 sédimentation, 184
hydraulique, 148
mobile, 148 température, 1
stationnaire, 148 tenseur
rhéofluidifiant, 13 de Reynolds, 127, 198, 205
rhéoépaississant, 13 des contraintes, 78
ridule, 107 des extra-contraintes, 78
ripisylve, 96 tensiomètre, 19
rive, 96 tension
rivière, 92, 104 capillaire, 16
alluviale, 96, 104 de surface, 16
torrentielle, 92 thermes, xvii
rugosité, 95, 127, 133 théorie
rugueux, 225 cinétique, 3, 11
régime de la couche limite, 192
critique, 117 de la similitude, 29
de transition, 198 théorème
fluvial, 95, 117, 147 de Bernoulli, 69, 114, 119, 158, 183
graduellement varié, 95 de Green-Ostrogradski, 71, 73, 76,
inférieur, 107 78, 82, 84
laminaire, 35, 192, 198 de l’énergie cinétique, 81
permanent, 95 de Reynolds, 68, 71
rapidement varié, 95, 109 de transport, 71
subcritique, 35, 95, 117 de Vaschy–Buckingham, 40
subsonique, 35 tirant
supercritique, 35, 95, 117 d’eau, 93, 138
supersonique, 35 torrent, 92
torrentiel, 95, 117, 147 transformation
turbulent, 35, 192, 198 affine, 31
uniforme, 95 isomorphe, 31
réservoir, 230 transport
rétrécissement, 230 solide, 104
tube de Pitot, 88 débitante, 95, 186
turbulence, 197, 219 moyenne, 95
volume
vague, 29 de contrôle, 64, 71
d’impulsion, 29 de contrôle arbitraire, 72
vanne, 143, 155 de contrôle fixe, 72
viscosité, 10 de contrôle matériel, 71, 72
cinématique, 10, 35 fermé, 64
dynamique, 10 matériel, 64, 71
turbulente, 218 ouvert, 64
élongationnelle, 172 vorticité, 78
vitesse
agitation thermique, 4 zone
de cisaillement, 215 centrale, 216, 218
de frottement, 128, 215, 225 logarithmique, 128, 216, 219

Index des noms propres

ABB, xxii Kármán, Theodore von, 87, 199


Archimède, 59 Keulegan, Garbis H., 125

Bernoulli, Daniel, xx, 85 Lagrange, Joseph-Louis, xx


Blasius, Heinrich, 195 Laplace, Pierre Simon, xx, 21
Boltzmann, Ludwig, 3 Leibniz, Gottfried Wilhelm von, 65
Bonnard, Daniel, xxiii Lennard-Jones, Edward, 2
Borda, Jean-Charles de, xx, 232 Lugeon, Maurice, xxiii
Bossut, Charles, xx Manning, Robert, 120
Boussinesq, Joseph, xxiii Mariotte, Edme, 3
Buffon, comte de, xxi Maxwell, James C., 3
Meyer-Peter, Eugen, xxiii, 123
Celsius, Anders, 34 Müller, Robert, 123
Chézy, Antoine de, xx
Crédit Suisse, xxii Newcomen, Thomas, xx
Nikuradse, Johann, 226
D’Alembert, Jean Le Rond, xx, 192
Pascal, Blaise, xx, 58
Darcy, Henry, xxi, 186
Pitot, Henri, 88
du Buat, Pierre, xx
Preissmann, Alexandre, xxiii
Démocrite, 3
Rayleigh, John William Strutt, Lord, 38
Euler, Leonhard, xx, 80 Reynolds, Osborne, 71

Galilei, Gagileo, xx Saint-Venant, Adhémar Barré de, xxi


Gauckler, Philippe, 120, 123 Savery, Thomas, xx
Gugliemini, Domenico, xx Sogreah, xxiii, 51
Strickler, Albert, 119, 120
Hagen, Gotthilf, 120 Stucky, André, xxiii
Humboldt, Alexander von, xxi Torricelli, Evangelista, xx, 61
Jurin, James, 27 UBS, xxii

250
Bibliographie 251

van der Waals, Johannes D., 2 Vinci, Leonardo da, xix


Vaschy, Aimé, 41 Watt, James, xx
Villard de Honnecourt, Aimé, xix Weisbach, Julius, 232

Index des lieux

Aar, 160 de Lona, 7


Alaska, 200 Tahoe, 96
Amazone, 105 Lochsa, 134
Arc, 96 Loire, 93, 96, 97, 148
Arve, 104 Léna, 109
Avançon, 108, 134
Mississippi, 105, 148
barrage
d’Oroville, 153 Navisence, 93, 96, 108
d’Émosson, xxv Nith, 148
de Gorner, xxv Nozon, 134
de Grangent, 148
de la Grande Dixence, xxiv Orbe, 96
de Mauvoisin, ii Ouvèze, 97
de Muttsee, xxv
Pacifique
de Rouvière, 160
océan, 200
de Serra, xxv
de Trift, xxv Reuse de l’A Neuve, 96
du Vajont, 29 Reuss, 110
du Vieux-Émosson, xxv Rhin, xxii
Bazacle, xvii Rhône, xxii, 93, 96
Berne, 97 Rio de Janeiro, 18
Boise, 130 Rome, xvii
Crieulon, 160 Saint-Michel, 51
Doubs, 93, 109, 110, 160 Saufla, 108

Garonne, 160 Tagliamento, 109


Grindelwald, 29 Tana, 105
Tibre, 166
Jura, xxii
Juruá, 105 Venise, xviii
Vieux-Émosson, 110
lac
de Klontal, 97 Zavragia, 148

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