Baptême des hérétiques : Cyprien et Optât
Baptême des hérétiques : Cyprien et Optât
1. OPTÂT DE MILÈVE, Traité contre les donatistes, Introduction, texte critique, traduction et
notes, éd. M. LABROUSSE, SC 412 et 413, Paris 1995-1996.
2. Cf. SC 412, Introduction, p. 82-121.
3. Cf. SC 412, Bibliographie, p. 163-169.
224 MIREILLE LABROUSSE
Plus d'un siècle plus tard, Optât de Milève doit reprendre ce débat4. Aux
donatistes, qui refusent de reconnaître la validité du baptême catholique et
rebaptisent les fidèles de l'Église catholique qui viennent à eux, Optât oppose
une conception originale de la validité des sacrements en établissant une
distinction très nette entre hérétiques et schismatiques. S'il reconnaît, comme
Cyprien, que les hérétiques ne peuvent pas posséder les sacrements, il affirme
que les schismatiques, qui se sont séparés de l'Église, peuvent conférer
validement le baptême. Ainsi, les donatistes, qui ne sont que des schismatiques,
partagent avec les catholiques les mêmes sacrements.
Plusieurs décennies après la rédaction de ce traité, saint Augustin s'engage à
son tour dans la controverse donatiste et se trouve confronté à l'obstination des
donatistes qui continuent à administrer le baptême aux catholiques déjà baptisés.
Se séparant de Cyprien et d'Optat, il affirme, dans ses traité anti-donatistes, que
le baptême des hérétiques est valide et qu'il ne faut pas le réitérer.
L'importance que les évêques d'Afrique ont accordée à cette question et
l'insistance avec laquelle ils ont essayé de défendre leur position indiquent
clairement que, durant près de deux siècles, le problème de la validité du
baptême conféré en dehors de l'Église et de la réitération de ce sacrement n'est
pas pour eux une simple question disciplinaire. Si l'on a pu, à ce sujet, évoquer
la "coutume" africaine, pour l'opposer à la "coutume" romaine, nous constatons
que la justification des diverses pratiques dépasse très largement le cadre de la
discipline ecclésiastique. La différence des positions adoptées par Cyprien,
Optât et Augustin, tous trois africains, prouve bien qu'il s'agit de tout autre
chose. En réalité, le problème de la validité du baptême des hérétiques a amené
nos auteurs à une réflexion plus générale sur le sacrement lui-même, sur son
efficacité et sur les conditions du salut à l'intérieur de l'Église.
Nous voudrions compléter notre analyse par une réflexion sur la nature des
relations qui unissent Optât de Milève avec les deux grands évêques dont la
gloire a, de toute évidence, éclipsé sa propre renommée .
Ainsi peut-on se poser un certain nombre de questions. Pourquoi, par
exemple, Optât, qui reste en apparence très proche de la position de Cyprien sur
la question du baptême des hérétiques, ne cite-t-il jamais cette source dans son
argumentation contre le donatiste Parménien et n'invoque-t-il jamais
nommément le témoignage de cet évêque, vénéré de tous ? D'autre part,
pourquoi saint Augustin, qui s'écarte très nettement de la doctrine de Cyprien,
lui a-t-il consacré la plus grande partie de son traité "Sur le baptême 5 ",
revendiquant pour lui l'autorité de cet illustre martyr africain ? Pourquoi enfin,
alors qu'il connaît bien l'œuvre d'Optat, saint Augustin ne fait-il jamais
expressément référence à cet auteur pour étayer son argumentation, alors que
l'essentiel de la doctrine qu'il développe se trouve déjà dans le Traité contre les
donatistes de l'évêque de Milève ?
I. - OPTÂT ET CYPRIEN
On ne trouve dans l'ouvrage d'Optat que deux références à Cyprien. Son nom
apparaît une première fois dans le livre I, dans un passage où Optât, évoquant
les origines du schisme, accuse les donatistes de s'être séparés de l'Église
catholique. S'adressant à Parménien, l'évêque donatiste de Carthage, il affirme :
«Car ce n'est pas Cécilien qui s'est séparé de ton aïeul Majorinus, mais c'est
Majorinus qui s'est séparé de Cécilien. Ce n'est pas Cécilien qui s'est écarté de
la chaire de Pierre ou de Cyprien, mais c'est Majorinus, dont tu occupes la
chaire, une chaire qui n'existait pas avant Majorinus lui-même7».
Cécilien, reconnu évêque légitime de Carthage par le concile de Rome (313),
est resté en communion avec Rome et avec l'Église universelle8 ; il est donc,
pour Optât, le lointain successeur de Cyprien sur le siège de Carthage. Cette
référence, nous le voyons, a pour but de montrer que l'Église à laquelle
appartient l'évêque de Milève et que les donastistes appellent le "parti des
traditeurs", se rattache en réalité, par la succession de ses évêques, à la véritable
Église catholique, dont Cyprien est la figure la plus illustre en Afrique.
L'argument est repris dans le livre II, lorsqu'Optat développe le thème de la
"chaire de Pierre" : la communion de l'Église d'Afrique avec Sirice, successeur
de Pierre sur le siège de Rome, est une garantie d'authenticité. Inversement,
l'évêque donatiste de Rome n'a aucune légitimité parce qu'il ne peut invoquer la
succession apostolique9.
Optât cite une deuxième fois le nom de Cyprien, toujours dans le livre I, dans
un contexte très proche du passage précédent. Il s'agit, encore une fois, de
montrer que les donatistes sont les auteurs du schisme : «A ce moment-là, on
aurait dû chasser le coupable de sa chaire ou bien rester en communion avec
l'innocent. L'église était remplie de monde, la chaire de l'évêque était occupée,
l'autel était à sa place, cet autel où avaient officié les évêques pacifiques de
20. Cf. CYPRIEN, Lettre LXX, 1,2 ; OPTÂT, IV, 9,1 (SC 413, p. 105).
21. Cf. CYPRIEN, Lettre LXX, π, 2 ; OPTÂT, IV, 7,1 (SC 413, p. 101).
22. Cf. CYPRIEN, Lettre LXXIII, xv, 1 ; OPTÂT, IV, 5, 5 (SC 413, p. 93).
23. Cf. CYPRIEN, Lettre LXXIII, xxv, 1 ; OPTÂT, V, 5,1 (SC 413, p. 135).
24.1 Jn 2, 19 ; CYPRIEN, Lettre LXIX, I, 3.
25. OPTÂT, 1,15, 3 (SC 412, p. 207).
228 MIREILLE LABROUSSE
uiuae26. Optât, quant à lui, ne cite jamais le troisième élément (puteus aquae
uiuaé) dans son ouvrage, alors qu'il reprend à plusieurs endroits ce verset. On
constate, de la même façon que la figure de l'arche de Noé est traitée de façon
différente chez nos deux auteurs. Pour Cyprien, «l'arche unique de Noé était la
figure d'une Église unique» (unam arcam Noe typum fuisse unius ecclesiae ) 27 .
Optât préfère évoquer le déluge (diluuium ), symbole de l'unique baptême28 et il
relègue au second plan l'image de l'arche (si ita est, ostende prius duas
arcas)19. De plus, alors qu'il donne à ces textes bibliques une même
interprétation typologique, Optât n'emploie jamais dans son Traité le mot
"typus" utilisé ici par Cyprien.
Les mêmes divergences peuvent être constatées pour toutes les citations ou
allusions communes que nous avons signalées. De toute évidence, Optât
n'utilise pas directement sa source. Tout se passe comme si, imprégné de toutes
ces références cyprianiques, il les citait de mémoire. Ces réminiscences
occupent cependant une place si importante qu'il faut s'interroger sur les raisons
pour lesquelles Optât ne fait jamais expressément référence à Cyprien.
Si l'on reprend l'ensemble des passages où se trouvent ces citations, on
s'aperçoit qu'elles sont presque toujours présentées comme des témoignages
scripturaires déjà avancés par Parménien, l'évêque donatiste dont il réfute les
arguments. Nous ne donnerons que quelques exemples.
Dans la réfutation préliminaire qu'il place au début de son Traité, Optât
s'adresse à Parménien en ces termes : «Tu as eu raison de fermer le jardin aux
hérétiques. Tu as eu raison d'attribuer les clefs à Pierre. Tu as eu raison de
retirer à ces hommes le pouvoir de cultiver de jeunes arbres, eux qui sont, cela
est évident, étrangers au jardin et au paradis de Dieu. Tu as eu raison de leur
enlever l'anneau, car ils n'ont pas le droit d'ouvrir l'accès à la source.» Ainsi
constate-t-on, conformément à ce que nous savons par ailleurs de l'argumen-
tation donatiste3o, que Parménien avait, le premier, repris les témoignages
scripturaires utilisés avant lui par Cyprien. On peut faire la même constatation
au sujet des "citernes lézardées". Optât indique clairement que cette citation se
trouvait chez Parménien : «Tu rappelles aussi ce que tu as lu dans les livres du
prophète Jérémie (...) : 'Ils abandonnaient la source d'eau vive pour se creuser
des citernes lézardées qui ne pouvaient retenir l'eau'. Tu as lu, certes, mais, en
réalité, tu n'as pas voulu comprendre. Dans ton désir de nous incriminer, tu as
tout arrangé dans le dessein d'accuser les catholiques et tu t'es efforcé bien
souvent d'interpréter les textes à ton gré3i».
De même, nous avons vu que Cyprien citait le Psaume 140, 5 : «Que l'huile
du pécheur ne couvre pas ma tête». Mais Optât nous indique que Parménien
32. Cf. OPTÂT, I, 10-12 (SC 412, p. 191-199). Sur la nécessité de l'union du baptême et de
-la foi et sur les décisions conciliaires, cf. SC 412, Introduction, p. 96-97.
230 MIREILLE LABROUSSE
contraire à la doctrine de Cyprien, pour qui baptême, foi et Église sont des
réalités indissociables. En maints endroits de sa correspondance, celui-ci affirme
en effet que le baptême ne peut exister qu'à l'intérieur de l'Église. Et c'est bien
ainsi qu'il faut comprendre la célèbre formule de Cyprien : «Hors de l'Église,
point de salut33». Les donatistes faisaient eux aussi dépendre la validité du
baptême du ministre qui le confère et de son appartenance à l'Église. Optât, le
premier, énonce clairement le principe suivant : le sacrement peut exister en
dehors de l'Église, indépendamment du ministre : «Le Sauveur a indiqué au
nom de qui les nations doivent être baptisées mais il n'a fait aucune réserve sur
celui par qui elles doivent l'être. Quiconque a baptisé au nom du Père et du Fils
et du Saint Esprit a accompli l'oeuvre des Apôtres34».
Si l'on s'en tient à cette affirmation, on voit combien la position d'Optat de
Mile ve est proche de celle de l'Église de Rome : Etienne ne faisait-il pas
dépendre la validité du baptême de l'emploi de la formule trinitaire ? Cyprien
nous donne, sur ce point, un témoignage précieux : «Il est absurde aussi de
penser, comme ils le font35, qu'il n'y a pas à savoir quel est celui qui a baptisé,
parce que celui qui a été baptisé a pu recevoir la grâce par l'invocation de la
Trinité des noms du Père, du Fils et du Saint-Esprit. (...) Mais ils disent que
celui qui est baptisé de quelque manière que ce soit hors de l'Église, peut
obtenir par ses dispositions intérieures et par sa foi la grâce que donne le
baptême, ce qui est encore simplement ridicule36». Or, cette position, jugée
"absurde et ridicule" est précisément celle d'Optat. Dans le livre V de son
Traité, il développe une doctrine du baptême qui fait de la Trinité et de la foi les
deux éléments essentiels du sacrement : «La Trinité occupe la première place, et
sans elle le sacrement lui-même ne peut être célébré. Ensuite vient la foi du
croyant37». Quant au ministre qui administre le baptême, il n'est qu'un ouvrier
de Dieu (operarius ), car le baptême est un don de Dieu, et la validité du
sacrement ne saurait dépendre du ministre qui le confère : «La Trinité est
inébranlable, invincible, immuable, la personne du ministre, au contraire, est
variable38». Cette doctrine représente une rupture avec la position de Cyprien.
S'il est vrai qu'elle se rapproche de celle d'Etienne et de l'Église de Rome, il
faut remarquer cependant qu'Optât est le premier, à notre connaissance, à avoir
tenté d'en donner une justification fondée sur une synthèse cohérente. Cette
justification, personne avant lui n'avait osé l'entreprendre, comme l'indique
saint Augustin lui-même lorsqu'il souligne la faiblesse de l'argumentation
théologique des défenseurs de la tradition romaine qui se sont opposés à
Cyprien : «Mais il ne s'éleva que des hommes qui lui opposèrent simplement la
coutume sans apporter à cette coutume des raisons capables d'émouvoir cette
grande âme ; aussi cet esprit si réfléchi ne voulut-il pas retirer ses raisons je ne
33. Cf., par exemple, Lettre LXXIII, XXI, 2 : salus extra ecclesiam non est.
34. OPTÂT, V, 7, 5 (SC 413, p. 145).
35. Il s'agit d'Etienne et de «ceux qui partagent son sentiment».
36. CYPRIEN, Lettre LXXV, IX, 1.
37. OPTÂT, V, 4, 1 (SC 413, p. 129).
38. OPTÂT, V, 7,13 (SC 413, p. 149).
LE BAPTÊME DES HÉRÉTIQUES 231
dis pas vraies - il ne voyait pas la vérité - mais non vaincues, pour céder à une
coutume vraie certes, mais non encore prouvée39». On n'insistera jamais assez
sur l'importance du Traité d'Optat de Milève dans l'élaboration de la doctrine
catholique de la validité des sacrements et de l'ecclésiologie qui y correspond.
Qu'il nous suffise, pour l'instant, de souligner ce qui sépare Optât de Cyprien :
le premier, il énonce un principe que Cyprien n'aurait pas admis, et qui sera
clairement défini par saint Augustin : «Il peut y avoir dans l'Église catholique ce
qui n'est pas catholique (les pécheurs), comme il peut y avoir hors de l'Eglise
catholique quelque chose de catholique40».
Si l'on se souvient que l'essentiel du dossier scripturaire utilisé par Cyprien
dans sa controverse baptismale avec Etienne se retrouve chez Optât, on ne peut
qu'être admiratif devant l'extrême habileté avec laquelle Optât de Milève a su,
tout en se séparant de Cyprien, ne pas porter atteinte à son autorité. Il est donc
probable qu'Optât n'a pas voulu s'engager dans un débat qui l'aurait obligé à
contester et à réfuter la doctrine baptismale du plus illustre des martyrs africains,
dont la mémoire, plus d'un siècle après sa mort, était vénérée de tous. Mais
l'évêque de Milève a fait plus que passer sous silence le témoignage de Cyprien.
En rejetant la validité du baptême des hérétiques, il a pu donner l'illusion qu'il
restait en accord avec l'un des principes fondamentaux énoncés par l'évêque de
Carthage. L'insistance avec laquelle il accepte l'interprétation de certains textes
bibliques (l'Unique, l'Épouse, le jardin fermé, la source scellée) peut laisser
penser qu'il souhaite se montrer fidèle à la tradition africaine et cyprianiste.
Mais, conscient des divergences profondes qui le séparent de Cyprien, Optât
préfère attribuer ces références à Parménien et aux donatistes. Ainsi peut-il les
commenter plus librement, sans courir le risque de se trouver en contradiction
avec l'illustre évêque. En même temps, son attitude correspond à un désir de
réconciliation avec les donatistes que nous croyons sincère. Qu'Optât ait
réellement souhaité ramener les donatistes à l'unité et à la paix, nous en voyons
la preuve dans les concessions doctrinales qu'il accepte de faire au début de son
traité, et dans le souci qu'il manifeste de mettre l'accent sur tout ce qui unit
donatistes et catholiques (ils partagent la même foi, les mêmes sacrements).
Mais nous savons que cet appel à l'unité n'a pas été entendu. Au début du Ve
siècle, quelques décennies après la rédaction du Traité, le problème de la
validité du baptême des hérétiques est toujours d'actualité. Ce que l'évêque de
Milève n'avait pas osé faire, à cause de la difficulté de la tâche ou par souci
d'apaisement, saint Augustin va l'entreprendre dans son traité De baptismo : le
problème de l'autorité de Cyprien y sera clairement analysé.
sur une argumentation théologique qui a permis "d'établir la vérité" sur cette
question doctrinale. Cette argumentation théologique, nous venons de le voir, a
été développée par Optât dans une synthèse qu'il a tenté, le premier et le seul, à
notre connaissance, avant saint Augustin, d'opposer à Parménien et aux
donatistes. On pourrait légitimement s'attendre à ce que celui-ci se montre
reconnaissant à l'égard de l'évêque de Milève d'avoir ainsi jeté les fondements
d'un doctrine catholique de la validité des sacrements qu'il va à son tour
exposer et préciser.
Or, à aucun moment dans son traité De baptismo, et pas davantage dans le
reste de son oeuvre, saint Augustin ne rend hommage à la contribution qu'Optât
a apportée à l'élaboration de cette théologie. Pourtant, nous savons qu'il
connaissait bien son Traité puisque le premier ouvrage qu'il a composé contre
les donatistes, le Psalmus contra partem Donati, s'en inspire directement46. Les
rapprochements entre le Psaume et le Traité d'Optât sont si nombreux qu'il est
permis de penser que, lorsqu'il s'engage dans cette controverse, en 393, saint
Augustin ne connaît l'histoire du schisme donatiste qu'à travers l'ouvrage de
l'évêque de Milève.
Dans le Contra epistulam Parmeniani, rédigé quelques années plus tard, vers
400, il évoque les origines du schisme et mentionne pour la première fois le nom
d'Optat : «Chacun peut lire le récit et les documents aussi nombreux que
convaincants que donna sur l'affaire un évêque catholique de vénérable
mémoire, Optât de Milève47». C'est encore l'historien des origines du schisme
qu'il cite dans le Breuiculus collationis cum donatistis ; Optât de Milève y est
présenté comme un témoin précieux, dont les donatistes ont eux-mêmes
demandé la lecture d'un passage au cours de la Conférence de Carthage de
411 48 . Si l'on s'en tenait à ces références, on pourrait penser que saint Augustin
n'a connu du Traité d'Optat que la deuxième partie du livre I, dans lequel
l'évêque de Milève fait le récit des origines du schisme. Mais avant de nous
interroger sur les raisons pour lesquelles il passe sous silence l'aspect
théologique de l'œuvre d'Optat, nous voudrions, par quelques exemples
significatifs, montrer combien, en réalité, saint Augustin lui était redevable
d'avoir, le premier, énoncé un certain nombre de principes qu'il a été amené à
préciser.
Nous remarquerons tout d'abord que, pour répondre aux donatistes, qui
revendiquent l'autorité de Cyprien, saint Augustin développe l'argument de
l'unité et de la paix, que Cyprien n'a pas voulu rompre. A cette attitude, il
oppose celle des donatistes qui sont responsables du schisme : «Moins
clairvoyant sur un point, mais demeurant inébranlable dans l'unité, Cyprien n'en
montrait que mieux aux hérétiques quel sacrilège c'est de rompre le lien de la
paix49». Le thème de l'unité et de la paix, lié à une condamnation très sévère du
schisme, qui parcourt comme un leitmotiv tous les traités anti-donatistes de saint
Quare uos separastis ? Quare contra Catholica quae continetur toto orbe
orbem terrarum altare erexistís ? Quare terrarum (II, 13, 1) ; ab ecclesia uestris
non communicatis ecclesiis quibus erroribus esse separates (II, 5, 8) ; apud
epistulas apostólicas missas (....) socios nostros in Asia, ad quorum ecclesias
scribit Iohannus apostolus, cum quibus
ecclesiis nullum communionis probamini
habere consortium (II, 6, 1).
Si ergo qui recessit ab untiate aliquid nee possunt nouum aliquid aut aliud agere
aliud agere uoluerit quam quod in untiate nisi quod iamdudum apud suam didicerant
percepii, in eo recedit adque disiungitur ; matrem.
quod autem ita uult agere sicut in untiate
agitur, ubi hoc accepit et didicit, in eo manet
adque coniungitur60.
Ainsi, pour Optât comme pour Augustin, les schismatiques sont des "fils
impies" qui possèdent, bien qu'ils se soient séparés de l'Unité, les sacrements de
l'Eglise.
La lecture de l'ensemble du livre I du De baptismo fait apparaître que saint
Augustin n'y a traité la question baptismale que sous l'angle donatiste, c'est-à-
dire en analysant le problème de la validité du baptême conféré par les
schismatiques, en dehors de l'Église. Il le confirme d'ailleurs clairement dans la
63. Sur les "artisans de l'unite" et la répression du schisme donatiste, cf. SC 412,
Introduction, p. 72-81.
64. Sur cette question, cf. SC 412, Introduction, p. 97 et n. 2.
238 MIREILLE LABROUSSE
comme nul 65 . C'est sans doute le désir de mettre fin à cette confusion et
d'établir plus solidement la doctrine de la validité des sacrements qui a amené
saint Augustin à affirmer, avec la plus grande fermeté que tout baptême conféré
au nom de la Trinité est valide, indépendamment de la foi du ministre ou du
catéchumène. Cette position a pu paraître excessive66. On peut d'autant plus
s'en étonner qu'Optât avait pris soin de souligner que les donatistes étaient
irréprochables du point de vue de l'orthodoxie de la foi, et qu'il avait énuméré
les hérésies qui, au contraire, pervertissaient la foi trinitaire ou diristologique,
pour montrer qu'elles étaient étrangères à la controverse donatiste : «Tu as
voulu en quelque sorte ressusciter avec leurs erreurs des hérétiques qui étaient
déjà morts et enterrés par l'oubli et dont les fautes et les noms mêmes
paraissaient ignorés dans les provinces d'Afrique. Marcion, Praxéas, Sabellius,
Valentin et les autres, jusqu'aux cataphrygiens, ont été vaincus de leur temps par
Victorin de Poetovio, Zéphyrin de Rome, Tertullien de Carthage et les autres
défenseurs de la foi catholique. Alors pourquoi fais-tu la guerre à des morts qui
n'ont rien à voir avec l'affaire de notre temps67 ?» Face aux mêmes donatistes,
Augustin adopte une argumentation bien différente : «Si donc Marcion
consacrait le baptême par les paroles de l'Évangile au nom du Père et du Fils et
du Saint-Esprit, le sacrement était intègre (...). L'expression au nom du Père et
du Fils et du Saint-Esprit non seulement Marcion ou Valentin ou Arius ou
Eunomius l'entendent mal, mais encore les esprits charnels, ces petits enfants de
l'Eglise auxquels l'Apôtre disait : je n'ai pu vous parler comme à des hommes
spirituels, je l'ai fait comme à des hommes charnels ; si on pouvait les interroger
soigneusement un à un, ils laisseraient voir peut-être autant d'opinions que de
têtes (...). N'en reçoivent-ils pas moins le sacrement intègre ? (...). Les pièges
des hérétiques ou des schismatiques ne laissent pas d'être funestes aux hommes
charnels (...). Quant aux sacrements, s'ils sont les mêmes, ils ont partout leur
intégrité, seraient-ils compris de travers et administrés dans un esprit de
discorde68».
Le souci de saint Augustin était d'insister sur la valeur consécratoire de la
formule trinitaire, indépendamment du ministre qui administre le baptême. Or
cette conception du sacrement se trouvait déjà chez Optât : «Ainsi leur a-t-il
donné mission de transmettre le pouvoir sanctifiant de la Trinité. Il ne leur a pas
demandé de baptiser en leur nom, mais au nom du Père et du Fils et du Saint-
Esprit, c'est donc le nom qui sanctifie, non l'acte 69 ». Augustin a pu également
trouver dans le Traité de l'évêque de Milève l'idée selon laquelle cette
consécration imprime chez le baptisé une marque indélébile comparable à celle
que reçoit le soldat70. Cette doctrine du "caractère', répandue au IVe siècle chez
65. Cf. G. BAREILLE, «Baptême des hérétiques», DTC 2 (1910), col. 232.
66. Cf. G. BAVAUD, BA 29, p. 598, n. 14 : «Aucune erreur dans la foi ne rend nul le
sacrement».
67. OPTÂT, I, 9, 2 (SC 412, p. 191).
68. AUGUSTIN, De baptismo, III, XV, 20 (BA 29, p. 209).
69. OPTÂT, V, 7, 6 (SC 413, p. 145).
70. AUGUSTIN, De baptismo, I, IV, 5 (BA 29, p. 69).
LE BAPTÊME DES HÉRÉTIQUES 239
les Pères de l'Église, surtout en Orient, est présente chez Optât, qui compare le
"sceau" du baptême à la circoncision : «Dieu a choisi cette partie du corps pour
faire de l'excision pratiquée une seule fois sur ces hommes le symbole du salut,
qui ne peut être conféré une seconde fois. En effet, pratiquée une seule fois, elle
assure le salut, si elle est réitérée, elle peut entraîner la mort. De même, le
baptême des chrétiens, conféré au nom de la Trinité, procure la grâce ; s'il est
renouvelé, il provoque la perte de la vie71».
Il faut enfin rappeler combien Optât avait ouvert la voie à saint Augustin en
attribuant au ministre qui administre le sacrement un rôle tout à fait secondaire.
A propos de la dispensation des dons de Dieu, Augustin affirme qu'il faut
examiner a quo datur, cui datur, per quem datur 72. Or, pour Optât, le baptême
est un don du Christ : «Voyez ce que le Christ a prédit pour le salut du genre
humain ; c'est lui qui donne, c'est à lui qu'appartient ce qui est donné {ipse est
ergo qui dat, ipsius est quod datur 73 )». Augustin rappellera souvent ce principe
selon lequel c'est du Christ que le don du baptême est reçu : «Quels que soient
les hommes, c'est du Christ que j'ai reçu le baptême, c'est par le Christ que j'ai
été baptisé74». En ce qui concerne l'orthodoxie de la foi du ministre, la position
d'Optat est également très proche de celle d'Augustin, puisqu'il va jusqu'à
affirmer à propos du baptême : «C'est la foi du croyant qui importe ici, non celle
du ministre75».
Une telle conception du sacrement devait conduire saint Augustin à attribuer
à tous les hérétiques, quelle que soit leur erreur, le pouvoir de conférer le
baptême, que l'évêque de Milève n'avait accordé qu'aux schismatiques. On
pourrait dès lors s'interroger sur les raisons pour lesquelles Optât lui-même, qui
propose une doctrine si proche de celle d'Augustin, n'avait pas admis la validité
du baptême des hérétiques. Nous avons peut-être trouvé une première
explication dans le souci de ne pas paraître s'opposer trop radicalement à
Cyprien et dans le désir de ramener à l'Unité des hommes qui partagent la même
foi. Nous pourrions aussi évoquer la difficulté que pouvait rencontrer l'évêque
de Milève à admettre que le baptême puisse être valide lorsque la foi du baptisé
est pervertie. Optât reste très attaché à une conception traditionnelle du
sacrement, qui lie baptême et foi. A la formule de saint Augustin : a quo datur,
cui datur, per quem datur, qui insiste sur le "don" du baptême reçu du Christ, on
peut opposer celle d'Optat : Cui creditur, ipse dat quod creditur, non per quem
creditur («C'est celui en qui l'on croit qui donne ce en quoi l'on croit, et non
celui par qui l'on croit»)76, qui souligne le rôle de la foi.
Cependant, il est intéressant de noter que, lorsqu'il évoque la foi du croyant,
Optât choisit trois exemples tirés de l'Évangile qui montrent le salut par la foi,
L'obstination dans l'erreur, quel que soit l'objet de ce désaccord, fait du schisme
une hérésie. Ainsi, en s'obstinant dans la pratique du second baptême, les
donatistes, qui persistent dans l'erreur, deviennent-ils hérétiques 83 . Il est
probable, d'autre part, que saint Augustin a voulu, par une simplification qui a
pu paraître abusive, considérer dans son ensemble le problème du baptême
conféré en dehors de l'Église, quelle que soit l'erreur ou les motifs du dissident,
afin de faire une synthèse cohérente de la doctrine du sacrement, sans entrer
dans un débat sur l'orthodoxie de la foi qui n'avait aucun rapport avec la
controverse donatiste, comme Optât l'avait d'ailleurs déjà souligné lui-même.
Il semble enfin que saint Augustin ait souhaité, malgré la difficulté de la
tâche, réfuter de manière définitive l'argumentation des donatistes, qui
s'appuyaient sur l'autorité de Cyprien. En niant la validité du baptême des
hérétiques, Optât avait permis aux donatistes de continuer à invoquer la doctrine
baptismale de Cyprien ainsi que la tradition africaine. Saint Augustin a
certainement voulu rompre de façon radicale avec cette tradition. Il faut lui
reconnaître le mérite d'avoir réussi, malgré l'embarras qu'il laisse parfois
paraître, à opposer aux donatistes une doctrine qui se sépare définitivement de
celle de Cyprien et qui sera en grande partie incorporée au dogme catholique de
l'Église et des sacrements.
Est-il possible, pour terminer, de répondre à la question que nous avons
posée : Pourquoi saint Augustin n'évoque-t-il jamais le rôle d'Ôptat de Milève
dans l'élaboration de cette doctrine ?
L'analyse que nous venons de faire permet de proposer l'explication suivante.
Les arguments qu'Optât avance dans son Traité n'ont pas convaincu les
donatistes. Nous en avons la preuve non seulement dans la survivance du
schisme mais aussi dans la nécessité à laquelle l'évêque de Milève s'est trouvé
contraint de rédiger un septième livre pour répondre aux objections soulevées
par les six premiers livres de son ouvrage. Saint Augustin avait certainement vu
les faiblesses de cette argumentation. La principale résidait sans doute, à ses
yeux, dans la position qu'Optât avait adoptée au sujet du baptême des hérétiques
et de l'autorité de Cyprien. La brèche qu'Optât de Milève avait ouverte dans la
conception monolithique du sacrement, telle qu'elle était exposée par Cyprien et
par les donatistes (baptême, foi, Église), n'avait pas été suffisante, de même que
n'avait pas été suffisamment établie la distinction entre le sacrement et ses
effets. Plutôt que de courir le risque de paraître en contradiction avec l'évêque
catholique de Milève, dont il vénère par ailleurs la mémoire, saint Augustin a
sans doute préféré passer sous silence sa contribution à l'élaboration d'une
théologie des sacrements et de l'Église qui était pourtant très proche de celle
qu'il développe lui-même.
C'est ainsi que le Traité contre les donatistes d'Optat de Milève a pu sombrer
en partie dans l'oubli ; et c'est ainsi, également, qu'on n'a le plus souvent retenu
de lui que ce que saint Augustin avait bien voulu en dire. Pendant de longs
siècles, le vénérable évêque de Milève a été l'historien des origines du schisme
et un témoin précieux pour la connaissance des événements tragiques qui ont
83. Cf. A. C. DE VEER, ΒΑ 31, p. 759, η. 14 : «La définition de l'hérésie et du schisme par
Cresconius et par Augustin».
242 MIREILLE LABROUSSE
agité l'Afrique du IVe siècle. Du théologien, il n'a pas été souvent question.
Voilà une injustice que l'on ne se lassera pas d'essayer de réparer.
Mireille LABROUSSE
Université de Montpellier
RÉSUMÉ : Les liens étroits qui unissent les textes de Cyprien sur le baptême des hérétiques
et ceux d'Optat de Milève d'une part, le Traité contre les donatistes d'Optat et le De
baptismo de saint Augustin d'autre part, indiquent clairement que Févêque de Milève a joué
un rôle essentiel dans l'élaboration de la théologie catholique des sacrements. En rejetant le
baptême des hérétiques, il reste en apparence fidèle à la position de Cyprien. En réalité, en
admettant la validité du baptême des schismatiques, il se sépare très nettement de celui-ci et il
énonce les principes fondamentaux de la doctrine augustinienne. Cette rupture explique le
silence d'Optat, qui prend soin de ne jamais évoquer la doctrine de l'évêque de Carthage,
auquel il ne veut pas s'opposer ouvertement. Mais par cette attitude, il avait permis aux
donatistes de continuer à revendiquer l'autorité de Cyprien. Conscient de cette faiblesse, saint
Augustin adopte à son tour la même attitude à l'égard d'Optat : il préfère passer sous silence
l'aspect théologique de son oeuvre plutôt que de paraître en contradiction avec lui. Ainsi
s'explique que l'intérêt doctrinal du Traité contre les donatistes ait longtemps été méconnu.
ABSTRACT : The close connection that exists between Cyprian's texts on Baptism of
Heretics and Optatus of Milevis's writings on the one hand, the Treatise against the Donatists
of Optatus and the De Baptismo of Augustine in the other hand, gives evidence that the
bishop of Milevis played a main role in the elaboration of Catholic theology of sacraments.
When he turns down the Baptism of Heretics, he seems to stand by Cyprian's position. In
fact, when he admits the validity of the Baptism of Schismatics, he separates most distinctly
from this one and he words the foundations of Augustine's doctrine. This split explains the
silence of Optatus, who takes care never to recall the doctrine of the bishop of Carthage,
whom he does not wish to oppose. But by this attitude he enabled the Donatists to continue to
assert Cyprian's authority. Fully aware of this weakness, St. Augustine in turn chooses the
same attitude towards Optatus : he prefers to omit the theological aspect of his work rather
than appear to be at variance with him. That's why the doctrinal interest of the Treatise
against the Donatists has been unrecognized for a long time.