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Critique de l'animal-machine de Descartes

Canguilhem critique le modèle mécaniste qui réduit les organismes vivants à des machines, affirmant que la compréhension de la machine doit passer par l'étude de l'organisme. Il souligne que l'organisme, en tant que modèle originel, dépasse la machine par ses capacités d'auto-construction, d'auto-réparation et d'adaptation. En conclusion, il propose que la technique humaine est un prolongement vital de l'organisme, et non une simple application rationnelle.

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Critique de l'animal-machine de Descartes

Canguilhem critique le modèle mécaniste qui réduit les organismes vivants à des machines, affirmant que la compréhension de la machine doit passer par l'étude de l'organisme. Il souligne que l'organisme, en tant que modèle originel, dépasse la machine par ses capacités d'auto-construction, d'auto-réparation et d'adaptation. En conclusion, il propose que la technique humaine est un prolongement vital de l'organisme, et non une simple application rationnelle.

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I.

Introduction : remettre en question le modèle mécaniste de l’organisme

Canguilhem débute par une critique des explications biologiques qui réduisent les
organismes vivants à des machines. La thèse de l’organisme-machine, longtemps
défendue par les matérialistes et notamment par Descartes, est selon lui une perspective
aujourd’hui dépassée par les biologistes eux-mêmes. Ce débat n’est pas seulement
scientifique, mais profondément philosophique. En effet, le problème de la relation entre
machine et organisme est un exemple typique de ces questions où « la science qui se les
approprierait est elle-même encore un problème ». La philosophie ne vient donc pas
combler un vide laissé par la science : elle devance parfois celle-ci en l’aidant à prendre
conscience de ses propres objets et méthodes.

II. L’analogie machine-organisme : fondements et limites

1. Le modèle technique comme inspiration de l’explication biologique

Les philosophes mécanistes, Descartes en tête, ont tenté d’expliquer l’organisme à partir
de la machine. Mais Canguilhem souligne que ces penseurs ont pris la machine comme
un donné, sans interroger sa genèse. Or, expliquer l’organisme à partir de la machine
suppose d’abord comprendre comment la machine elle-même est née. Pour Descartes, la
machine est un produit de la science, un théorème solidifié. Cette vision suppose
l’antériorité logique du savoir sur la technique. Canguilhem renverse cette hiérarchie : la
machine précède historiquement la science qui l’analyse. Autrement dit, l’homme
fabrique d’abord, il rationalise ensuite.

2. L’exemple des automates

Les automates de la Renaissance (horloges, orgues mécaniques, fontaines, etc.) ont


fourni à Descartes les modèles nécessaires à sa théorie de l’animal-machine. Ces
dispositifs mécaniques simulent certains comportements naturels sans intervention
humaine une fois enclenchés. Cela permet d’imaginer un corps sans âme, animé
uniquement par des forces mécaniques. Mais cette théorie suppose l’existence d’un
vivant préalable, et d’un Dieu-artisan qui imite ce vivant. Ce n’est donc pas une réduction
du vivant au mécanique, mais une tentative de reproduction rationnelle d’un modèle
vivant existant.

III. La critique du mécanisme cartésien

1. La dépendance historique du modèle de l’animal-machine


Canguilhem souligne que l’apparition de la théorie de l’animal-machine est liée aux
conditions techniques et sociales de l’époque. Elle n’est pas née dans le vide. Des
auteurs comme Schuhl, Laberthonnière ou Borkenau ont chacun tenté d’en rendre
compte. Schuhl relie l’opposition entre science et technique à la hiérarchie antique entre
libre et servile. Laberthonnière attribue la rupture moderne à une révolution chrétienne
valorisant l’homme comme maître de la nature. Borkenau, marxiste, y voit une
conséquence directe de la révolution manufacturière du XVIIe siècle : la division du travail
mécanisé produit un nouveau regard sur l’organisme.

2. Objection à la réduction idéologique

Canguilhem prend ses distances avec ces lectures qui font de Descartes un simple reflet
des conditions sociales. Il affirme que Descartes a consciemment intégré dans sa
philosophie une réalité humaine — la machine — mais ne l’a pas simplement transposée
de l’infrastructure économique à l’idéologie. La théorie de l’animal-machine n’est donc
pas le reflet passif d’un mode de production, mais une tentative cohérente de
comprendre le vivant à travers les outils intellectuels disponibles à son époque.

IV. Le fondement moral de la théorie cartésienne

Canguilhem met en évidence un aspect souvent négligé : le fondement éthique de la


théorie de l’animal-machine. Descartes refuse à l’animal toute âme et toute raison afin de
permettre à l’homme de s’en servir sans scrupule. Il écrit notamment : « Mon opinion
n’est pas si cruelle à l’égard des bêtes qu’elle n’est pieuse à l’égard des hommes ». Ce
raisonnement est le symétrique de la conception aristotélicienne de l’esclave comme «
instrument animé » : dans les deux cas, une dévalorisation ontologique sert à justifier
une domination pratique.

V. Réversibilité du rapport : l’organisme comme modèle originel


1. L’antériorité biologique de l’organisme sur la machine

La critique majeure de Canguilhem est que l’on ne peut comprendre la machine sans faire
appel au modèle de l’organisme. Ce n’est pas la machine qui explique l’organisme, mais
l’organisme qui permet la construction de la machine. La vie précède le mécanisme, et le
projet technique humain est un prolongement de l’organisme. Ainsi, les outils et les
machines sont les organes artificiels de l’espèce humaine.

2. L’organisme dépasse la machine

Contrairement à une machine, un organisme :

Se construit lui-même (auto-construction),


Se répare (auto-réparation),

Se régule (auto-régulation),

Se reproduit (auto-reproduction),

Peut substituer un organe à un autre (vicariance),

Peut remplir plusieurs fonctions avec un seul organe (polyvalence).

Exemples :

L’intestin d’une lapine peut jouer le rôle d’un utérus pour un placenta greffé ;

L’enfant aphasique peut récupérer le langage grâce à la plasticité cérébrale.

VI. Limites du modèle mécaniste en embryologie

Les expériences d’embryologie expérimentale (Horstadius, Driesch) montrent que l’œuf


n’est pas une machine : il ne contient pas un plan préétabli, mais réagit de manière
souple, adaptative et créative aux perturbations. Les blastomères d’un œuf d’oursin,
séparés, peuvent donner chacun un organisme complet. Cela contredit l’idée d’un
programme mécanique déterminé. L’organisme est donc bien plus qu’un ensemble de
pièces assemblées selon un plan.

VII. Finalité et mécanisme : une opposition illusoire

Canguilhem affirme que le mécanisme n’élimine pas la finalité, mais la reformule. Il


distingue :

La finalité latente (biologique, souple, évolutive) de l’organisme,

La finalité patente (fixe, rigide, déterminée) de la machine.

Exemple : la naissance est possible grâce à l’élargissement du bassin féminin — un acte


manifestement finalisé biologiquement, même s’il peut être décrit mécaniquement.
VIII. Conclusion : comprendre la machine comme fait biologique et culturel

Canguilhem renverse donc l’ordre cartésien : la machine n’est pas le modèle de


l’organisme, c’est l’organisme qui rend possible la machine. La technique humaine est un
prolongement vital, non une simple application rationnelle. C’est pourquoi la philosophie
doit « inscrire l’histoire humaine dans la vie », en reconnaissant l’irréductibilité du vivant
à tout modèle abstrait. Comme l’exprime Valéry cité par Canguilhem : « Si la vie avait un
but, elle ne serait plus la vie ».

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