Abbé Prévost, Manon Lescaut, 1731, première partie :
les retrouvailles au parloir de Saint-Sulpice.
1 Nous nous assîmes l’un près de l’autre. Je pris ses mains dans les
miennes. Ah ! Manon, lui dis-je en la regardant d’un œil triste, je ne m’étais
pas attendu à la noire trahison dont vous avez payé mon amour. Il vous
était bien facile de tromper un cœur dont vous étiez la souveraine absolue,
5 et qui mettait toute sa félicité à vous plaire et à vous obéir. Dites-moi
maintenant si vous en avez trouvé d’aussi tendres et d’aussi soumis. Non,
non, la Nature n’en fait guère de la même trempe que le mien. Dites-moi,
du moins, si l’avez quelquefois regretté. Quel fond dois-je faire sur ce
retour de bonté qui vous ramène aujourd’hui pour le consoler ? Je ne vois
10 que trop que vous êtes plus charmante que jamais ; mais au nom de toutes
les peines que j’ai souffertes pour vous, belle Manon, dites-moi si vous
serez plus fidèle.
Elle me répondit des choses si touchantes sur son repentir, et elle
s’engagea à la fidélité par tant de protestations et de serments, qu’elle
15 m’attendrit à un degré inexprimable. Chère Manon ! lui dis-je, avec un
mélange profane d’expressions amoureuses et théologiques, tu es trop
adorable pour une créature. Je me sens le cœur emporté par une délectation
victorieuse. Tout ce qu’on dit de la liberté à Saint-Sulpice est une chimère.
20 Je vais perdre ma fortune et ma réputation pour toi, je le prévois bien ; je
lis ma destinée dans tes beaux yeux, mais de quelles pertes ne serai-je pas
consolé par ton amour ! Les faveurs de la fortune ne me touchent point ; la
gloire me paraît une fumée ; tous mes projets de vie ecclésiastique étaient
de folles imaginations ; enfin tous les biens différents de ceux que j’espère
25 avec toi sont des biens méprisables, puisqu’ils ne sauraient tenir un
moment, dans mon cœur, contre un seul de tes regards.
Abbé Prévost, Manon Lescaut, 1731, première partie :
l’évasion de Saint-Lazare.
1 J’aperçus les clefs qui étaient sur la table. Je les pris et je le priai de
me suivre, en faisant le moins de bruit qu’il pourrait. Il fut obligé de s’y
résoudre. A mesure que nous avancions et qu’il ouvrait une porte, il me
répétait avec un soupir : Ah ! mon fils, ah ! qui l’aurait cru ? Point de bruit,
5 mon Père, répétais-je de mon côté à tout moment. Enfin nous arrivâmes à
une espère de barrière, qui est avant la grande porte de la rue. Je me croyais
déjà libre, et j’étais derrière le Père, avec ma chandelle dans une main et
mon pistolet dans l’autre. Pendant qu’il s’empressait d’ouvrir, un
domestique, qui couchait dans une chambre voisine, entendant le bruit de
10 quelques verrous, se lève et met la tête à sa porte. Le bon Père le crut
apparemment capable de m’arrêter. Il lui ordonna, avec beaucoup
d’imprudence, de venir à son secours. C’était un puissant coquin, qui
s’élança sur moi sans balancer. Je ne le marchandai point ; je lui lâchai le
coup au milieu de la poitrine. Voilà de quoi vous êtes cause, mon Père, dis-
15 je assez fièrement à mon guide. Mais que cela ne vous empêche point
d’achever, ajoutai-je en le poussant vers la dernière porte. Il n’osa refuser
de l’ouvrir. Je sortis heureusement et je trouvai, à quatre pas, Lescaut qui
m’attendait avec deux amis, suivant sa promesse.
Nous nous éloignâmes. Lescaut me demanda s’il n’avait pas entendu
20 tirer un pistolet. C’est votre faute, lui dis-je ; pourquoi me l’apportiez-vous
chargé ? Cependant, je le remerciai d’avoir eu cette précaution, sans
laquelle j’étais sans doute à Saint-Lazare pour longtemps. Nous allâmes
passer la nuit chez un traiteur, où je me remis un peu de la mauvaise chère
que j’avais faite depuis près de trois mois. Je ne pus néanmoins m’y livrer
25 au plaisir. Je souffrais mortellement dans Manon. Il faut la délivrer, dis-je à
mes trois amis. Je n’ai souhaité la liberté que dans cette vue. Je vous
demande le secours de votre adresse ; pour moi, j’y emploierai jusqu’à ma
vie.
Abbé Prévost, Manon Lescaut, 1731, deuxième partie :
l’enterrement de Manon.
1 Je demeurai plus de vingt-quatre heures la bouche attachée sur le visage et
sur les mains de ma chère Manon. Mon dessein était d’y mourir ; mais je
fis réflexion, au commencement du second jour, que son corps serait
exposé, après mon trépas, à devenir la pâture des bêtes sauvages. Je formai
5 la résolution de l’enterre et d’attendre la mort sur sa fosse. J’étais déjà si
proche de ma fin, par l’affaiblissement que le jeûne et la douleur m’avaient
causé, que j’eus besoin de quantité d’efforts pour me tenir debout. Je fus
obligé de recourir aux liqueurs que j’avais apportées. Elles me rendirent
autant de force qu’il en fallait pour le triste office que j’allais exécuter. Il ne
10 m’était pas difficile d’ouvrir la terre, dans le lieu où je me trouvais. C’était
une campagne couverte de sable. Je rompis mon épée, pour m’en servir à
creuser, mais j’en tirai moins de secours que de mes mains. J’ouvris une
large fosse. J’y plaçai l’idole de mon cœur, après avoir pris soin de
l’envelopper de tous mes habits, pour empêcher le sable de la toucher. Je
15 ne la mis dans cet état qu’après l’avoir embrassée mille fois, avec toute
l’ardeur du plus parfait amour. Je m’assis encore près d’elle. Je la
considérais longtemps. Je ne pouvais me résoudre à fermer la fosse. Enfin,
mes forces recommençant à s’affaiblir, et craignant d’en manquer tout à fait
avant la fin de mon entreprise, j’ensevelis pour toujours dans le sein de la
20 terre ce qu’elle avait porté de plus parfait et de plus aimable. Je me couchai
ensuite sur la fosse, le visage tourné vers le sable, et fermant les yeux avec
le dessein de ne les ouvrir jamais, j’invoquai le secours du Ciel et j’attendis
la mort avec impatience.