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Criminalité des affaires et peines morales

L'article de Marc Brissette explore la responsabilité pénale des personnes morales en matière de criminalité des affaires, soulignant son évolution et son importance dans le contexte juridique canadien. Il examine les peines et mesures applicables aux entreprises, en mettant l'accent sur l'amende comme sanction prédominante, tout en notant la nécessité d'une approche plus robuste face à la criminalité organisée. Le document souligne également les lacunes du droit pénal actuel face à la réalité des crimes commis par des groupes organisés.

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Criminalité des affaires et peines morales

L'article de Marc Brissette explore la responsabilité pénale des personnes morales en matière de criminalité des affaires, soulignant son évolution et son importance dans le contexte juridique canadien. Il examine les peines et mesures applicables aux entreprises, en mettant l'accent sur l'amende comme sanction prédominante, tout en notant la nécessité d'une approche plus robuste face à la criminalité organisée. Le document souligne également les lacunes du droit pénal actuel face à la réalité des crimes commis par des groupes organisés.

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Criminologie

La criminalité des affaires et les sentences applicables aux


personnes morales
Marc Brissette

Volume 15, numéro 1, 1982

Droit et justice

URI : [Link]
DOI : [Link]

Aller au sommaire du numéro

Éditeur(s)
Les Presses de l'Université de Montréal

ISSN
0316-0041 (imprimé)
1492-1367 (numérique)

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Citer cet article


Brissette, M. (1982). La criminalité des affaires et les sentences applicables aux
personnes morales. Criminologie, 15(1), 77–104.
[Link]

Tous droits réservés © Les Presses de l'Université de Montréal, 1982 Ce document est protégé par la loi sur le droit d’auteur. L’utilisation des
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LA CRIMINALITÉ DES AFFAIRES ET
LES SENTENCES APPLICABLES AUX
PERSONNES MORALES
Marc Brissette*

Depuis très longtemps, la civilisation occidentale connaît le


phénomène de la responsabilité pénale des personnes physiques.
Surtout à l'époque où morale et droit se confondaient pratiquement,
tout comportement individuel dérivant de la norme collective était
sévèrement réprimé.
Cette sorte de responsabilité pénale reste encore très impor-
tante car même aujourd'hui l'individu, le simple citoyen, à la men-
tion du mot loi, ne pense ni aux contrats, ni aux testaments, ni aux
autres questions dont parlent les avocats. Il y a dix chances contre
une qu'il pense à la police, car pour lui, la loi veut dire d'abord et
avant tout le droit pénal '.
Mais parallèlement à cette importance constante à travers les
siècles de la responsabilité pénale des personnes physiques, se déve-
loppa dans l'évolution de notre civilisation, et plus particulièrement
dans l'histoire des droits criminels britannique et canadien, une for-
me de responsabilité pénale qui s'attache à la répression des actes
dérogatoires commis par des personnes morales. En effet, l'omni-
présence de la personne morale dans la plupart des activités impor-
tantes de nos sociétés contemporaines, et la croissance notable du
nombre des crimes qui sont le fait de groupes organisés, rendaient
nécessaire la création de cette responsabilité pénale des personnes
morales. Cette forme de responsabilité pénale fut reçue en droit ca-
nadien au début du siècle, mais ne fut utilisée vraiment couramment
devant les tribunaux canadiens que dans la seconde moitié du xxe
siècle2.
Strictement parlant cette forme de responsabilité pénale re-
connaît que des actes illégaux peuvent être posés, qui ne sont pas
considérés juridiquement comme étant seulement des actes d'indivi-

* Procureur de la Couronne, Cour municipale de Montréal.


1. La responsabilité stricte, document de travail no 2 de la Commission de ré-
forme du droit du Canada, p.l
2. Pour un historique plus complet de l'avènement de la responsabilité pénale
des personnes morales en droit anglais, référer à Deigh, L.H., The Criminal Liability
of Corporations in English Law, L.S.E. Research monographs, 2, London, 1969;
Brissette, Marc, Les sanctions pénales et les personnes morales, 1978, mémoire de
maîtrise en droit, Université de Montréal, p. 18 à 61 pour l'historique en droit an-
glais, et p. 61 à 6 If pour l'historique en droit canadien.
78 CRIMINOLOGIE

dus, mais comme étant d'abord le fait d'un groupe ayant une per-
sonnalité morale dans la poursuite d'une intention commune de ses
membres ou d'une fin attribuée à la personne morale lors de sa créa-
tion, c'est-à-dire comme étant le fait d'une personne morale distinc-
te des personnes qui la composent3.
Un juriste, philosophe américain, M. H.N. Seney, dans un sa-
vant article sur la désuétude du droit criminel actuel, montre jus-
qu'à quel point celui-ci n'a pas suivi la réalité changeante de notre
époque, et s'en est tenu prudemment à la répression de la criminali-
té individuelle; on a trop négligé, selon lui, de rechercher les
moyens, les concepts et les mécanismes nécessaires à la répression
de la criminalité des corps organisés qui est devenue aujourd'hui
d'une part la plus importante tant par la quantité de dommages
causés à la société en conséquence des infractions que par la quanti-
té d'infractions commises, et qui est devenue d'autre part la plus
dangereuse à cause de leurs moyens d'actions décuplés par les puis-
santes structures de leurs organisations. La position de ces corps or-
ganisés est telle qu'elle permet de mettre le simple citoyen en état
évident d'infériorité, et d'exercer un pouvoir souvent corrosif sur les
institutions politiques et judiciaires dont le rôle fondamental serait
pourtant d'assurer cet équilibre des forces par l'égalité devant la loi.
Nous arrivons au résultat d'une civilisation qui omet de policer suf-
fisamment les plus importantes de ses forces agissantes4.
Si, en effet, avant les lois anglaises sur les Compagnies de 1855
et de 1862, les activités des corporations se limitaient en général aux
entreprises de banque, d'assurances, de chemins de fer, de services
municipaux, de mines et de manufactures, elles envahirent après ces
dates la plupart des autres secteurs de l'économie contemporaine5.
Tant et si bien que dès 1893, M. W.S. Gilbert affirmait que l'Angle-
terre était en voie d'être gouvernée selon le « Joint stock
principle »6.
Au Canada, il en est de même en cette deuxième moitié du xxe
siècle. Selon M. Raynauld, les compagnies ou sociétés par actions
produisaient en 1959, 95,2% de la valeur totale des expéditions dans
3. Pour une étude des mécanismes d'imputation de la responsabilité pénale à
des personnes morales, référer aux mêmes sources que celles citées dans la référence
précédente.
4. H.W. Seney, Our Criminal Law's Moral Obsolescence (1971), 17 Wayne
L.R. 777.
5. Hunt, The Development of the Business Corporation in England ( 1936), p.
145-159, cité par Leigh, The Criminal Liability of Corporations in English Law,
L.S.W. Research Monographs 2, London 1969, p. 211.
6. Gilbert, Utopia Ltd., cité par Hunt, o.p. cit., p. 159.
LA CRIMINALITÉ DES AFFAIRES 79

l'industrie manufacturière et étaient à l'origine de 92,6% de l'emploi


dans ce secteur, malgré qu'elles n'y représentaient que 48,2% des en-
treprises7. Et à l'intérieur même de ces compagnies, il y a une telle
concentration de la production aux mains d'un nombre restreint
d'entre elles qu'en 1959, moins de 10% des établissements (9,2%) fa-
briquaient des produits pour une valeur dépassant 1 million de dol-
lars, et ces 10% des établissements fabriquaient ensemble 81% de la
production manufacturière au Canada8.
Aussi dans ce contexte, devient-il particulièrement pertinent
de faire l'inventaire et la description des peines et mesures prévues
dans l'ensemble des lois canadiennes et québécoises pour permettre
l'application de cette responsabilité pénale à des personnes morales,
en d'autres mots de circonscrire le régime des sentences applicables
à des personnes morales.
Pour ce faire nous procéderons en deux grandes étapes. Pre-
mièrement, il sera nécessaire de faire un inventaire général des sor-
tes de peines et de mesures qui peuvent être utilisées contre les per-
sonnes morales pour réagir à la commission d'infractions par celles-
ci. En effet, nous n'avons pas voulu limiter cet inventaire aux seules
sanctions pénales traditionnelles, mais y inclure toutes les mesures
que la loi prévoit à la suite de la commission d'infractions. En ce
sens, ces mesures méritent aussi le qualificatif de pénales car le pre-
mier but de leur emploi évoqué en cette première section est tou-
jours de contrecarrer le crime ou les effets de celui-ci.
Puis dans une seconde section, nous traiterons essentiellement
du registre de gradation de l'amende selon qu'il s'agisse de l'une ou
l'autre sorte d'infractions. Le législateur a décidé comme règle géné-
rale d'imposer la peine d'amende aux personnes morales, et pour
bien la décrire il est essentiel de circonscrire les diverses limites du
pouvoir discrétionnaire conféré aux tribunaux par la loi pour en dé-
terminer le montant dans chaque cas.
Mais l'ensemble de ces peines aujourd'hui applicables aux cor-
porations, n'ont pas été créées ex nihilo spécialement pour les cor-
porations. Au contraire, le législateur n'a fait en général qu'un strict
minimum de modifications législatives pour rendre les lois applica-
bles aux corporations, et dans cette optique il n'a que transposé les
peines existantes aux corporations à la seule condition que ce soit

7. André Raynauld, Institutions Économiques Canadiennes, Ed. Beauchemin,


Montréal 1964, p. 130.
8. Id., p. 135.
80 CRIMINOLOGIE

physiquement possible9.
C'est donc ce simple cheminement d'adaptation des peines
existantes aux corporations, qui explique l'omniprésence actuelle de
l'amende pour les corporations.
Section 1 : Nomenclature des peines et des mesures inscrites
dans les lois
Notions générales
On peut décrire globalement l'état actuel du régime des peines
prévues pour les personnes morales, tant au Canada qu'au Royau-
me-Uni, en disant :
... and to this day, the fine remains the only mode of punish-
ment applicable to a corporation (apart of course, from any
statutory disqualification or forfeiture)1 °.
En effet, déjà l'article 646 (1) du Code criminel canadien1 \
permettait de remplacer par une peine d'amende toute peine d'em-
prisonnement dont le maximum prévu est de moins de cinq ans sauf
si la loi prévoit un minimum d'emprisonnement, et ce pour toute
personne physique ou morale.
Mais l'article 647 vient véritablement préciser le régime géné-
ral des peines applicables à une corporation, et ce à la fois en ce qui
a trait aux actes criminels et aux infractions punissables sur déclara-
tion sommaire de culpabilité.
Art. 647 Nonobstant le paragraphe 646 (2), une corporation
déclarée coupable d'une infraction est passible au lieu de toute
période d'emprisonnement prescrite comme peine pour cette
infraction,
a) d'une amende dont le montant est à la discrétion de la cour,
si l'infraction est un acte criminel, ou
b) d'une amende dont le montant ne doit pas excéder $1,000,
s'il s'agit d'une infraction punissable sur déclaration sommaire
de culpabilité.
Il ressort entre autres choses de ce texte, que si l'amende peut
remplacer l'emprisonnement lorsqu'il est prévu, elle ne dispense
nullement la corporation de se soumettre à l'imposition d'autres
9. Pour un historique de ces modifications législatives, on peut se référer à
l'article suivant : Lagarde, Irénée. Assignation et procès des corporations en matière
pénale (\%4), 24 R. du B. 61.
10. G. Williams, Criminal Law, The General Part, 2nd éd., London 1961, 864.
11. Art. 646 (1) Un accusé déclaré coupable d'un acte criminel punissable
d'un emprisonnement de cinq ans ou moins peut être condamné à une amende en sus
ou au lieu de toute autre punition autorisée, mais un accusé ne doit pas être condam-
né à une amende au lieu d'un emprisonnement lorsque l'infraction dont il est déclaré
coupable est punissable d'une période minimum d'emprisonnement.
LA CRIMINALITÉ DES AFFAIRES 81

sortes de peines lorsqu'elles lui sont applicables. Cela est de la plus


haute importance, puisque l'efficacité de la sanction pénale à l'égard
des corporations repose pour une large part dans la possibilité d'im-
poser des peines variées et adaptées à chaque cas, et puisqu'on peut
s'interroger sur l'utilité actuelle de la peine d'amende à l'égard des
corporations.
Aussi des dispositions particulières, éparses à travers les lois,
pourront imposer spécifiquement pour certaines infractions, diffé-
rentes sortes de peines autres que l'amende et l'emprisonnement,
comme nous les énumérerons plus loin. Ainsi dans le Code criminel
même, on peut donner l'exemple d'une ordonnance spéciale d'inter-
diction de possession d'arme à feu à l'article 98 (1), [Link]. ou l'exem-
ple d'une peine de révocation d'un certificat ou d'un permis à l'arti-
cle 106.4(1) [Link].
Des dispositions générales s'ajoutent aux dispositions particu-
lières pour faire appliquer à des corporations des peines autres que
l'amende ou l'emprisonnement. Ainsi, spécialement les articles 653
(1) et 655 (1) du Code criminel permettent respectivement que des
ordonnances soit de dédommagement d'une victime requérante
pour perte de biens, ou soit de restitution de biens mal acquis soient
émises contre les personnes déclarées coupables d'un acte criminel.
Enfin les articles 115 (l) 1 2 et 116 (1) [Link].13 disposent des cas
de contravention à une loi du Parlement du Canada ou à un ordre
légal donné par une cour de justice lorsque aucune peine n'est pré-
vue. Les articles 115 (1) et 116 (1) prévoient une peine d'emprison-
nement de deux ans à cet égard, ce qui est convertissable en peine
d'amende pour les corporations en vertu de l'article 647.
Les peines et mesures visant la réparation
Traditionnellement en droit criminel britannique, l'obligation
de réparer les dommages causés n'entre pas dans les'sanctions pro-
noncées à l'issue d'un procès criminel, parce que essentiellement ce-
la fait l'objet d'un recours civil distinct de la poursuite pénale, re-
12. Art. 115 (1) À moins qu'une peine ou un châtiment ne soit expressément
prévu par la loi, quiconque, sans excuse légitime, contrevient à une loi du Parlement
du Canada en accomplissant volontairement une chose qu'elle prétend ou en omet-
tant volontairement de faire une chose qu'elle prescrit, est coupable d'un acte crimi-
nel et passible d'un emprisonnement de deux ans.
13. Art. 116 (1) Quiconque, sans excuse légitime, désobéit à un ordre légal
donné par une cour de justice ou par une personne ou un corps de personnes autorisé
par une loi à donner ou décerner l'ordre, autre qu'un ordre visant le paiement d'ar-
gent, est, à moins que la loi ne prévoie expressément quelque peine ou châtiment ou
autre mode de procédure, coupable d'un acte criminel et passible d'un emprisonne-
ment de deux ans.
82 CRIMINOLOGIE

cours centré en bonne partie sur la preuve de la valeur des domma-


ges. M. Leigh exprime d'ailleurs l'avis qu'une cour criminelle n'est
pas compétente pour bien évaluer les dommages ' 4 . On peut raison-
nablement partager son opinion quant à la difficulté de bien évaluer
les dommages au cours d'un procès criminel. Et c'est sans doute
pour cette raison que même s'il existe à l'article 653 [Link]. une or-
donnance de dédommagement que peut émettre une cour criminelle
en condamnant un accusé, cette ordonnance se limite aux cas de
perte de biens ou de dommage à des biens; car leur valeur peut gé-
néralement être déterminée sans trop de problèmes.
Mais ce n'est pas là la seule restriction au champ d'application
de cet article 653 [Link]. En effet, en lisant attentivement le texte de
cet article15, on s'aperçoit qu'il ne peut s'appliquer qu'à la demande
de la personne lésée, que si cette demande est faite exactement au
moment de l'imposition de la sentence, que si la perte de biens ou
les dommages aux biens sont directement causés par la commission
de l'infraction et que si cette infraction est un acte criminel. Toutes
ces restrictions sont un peu exagérées. M. McLean commente ainsi
la restriction selon laquelle la demande de cette ordonnance doit
être faite au moment de la sentence :
The application had to be made immediately after conviction,
and while this was, no doubt a sensible qualification, it wor-
ked considerable injustice in practice. The court might know
that the person aggrieved was anxious to apply for compensa-
tion and yet, because he was ill, or on holiday, or had not been
warned by the police to attend, or had lost his way 16 to the
court, the tribunal was precluded from making an order .
Il est à remarquer que le Parlement de Grande-Bretagne a
aboli en 1972 la plupart de ces restrictions'7. Mais ce ne sont là que
les restrictions formellement prévues par le texte de loi. S'y ajoutent
les restrictions survenant dans la pratique, que la Cour d'appel an-

14. H. Leigh, op. cit., supra note 2, p. 160. With rare exceptions, the quantum
of benefit can only be determined by using a complex costing analysis. Inquiries as to
the amount of benefit obtained are not really suited to the summary procedure of a
criminal trial. Furthermore the end of criminal punishment is not monetary compen-
sation and there is no reason to permit an exception in the field of corporate crime.
15. Art. 653 (1) [Link]. Une cour qui condamne un individu acusé d'un acte cri-
minel peut, sur la demande d'une personne lésée, lors de l'imposition de la sentence,
ordonner que l'accusé paie à ladite personne un montant comme réparation ou dé-
dommagement pour la perte de biens ou le dommage à des biens qu'a subi le requé-
rant par suite de la perpétration de l'infraction dont l'accusé est déclaré coupable.
16. McLean, Ian, Compensation and Restitution Orders, (1973) Crim. L.R.,
p.4.
17. Criminal Justice Act, (1972) s.l.; cf.I. McLean, loc. cit., 4,
LA CRIMINALITÉ DES AFFAIRES 83

glaise énonce comme suit et dont nous ne retiendrons pour nos be-
soins canadiens que les deux dernières :
Only... b) if the victim is prepared to adduce evidence of the
loss and c) a determination would not involve investigation of
conflicting and perhaps complex stories, should a court consi-
der making an order. If all those criteria cannot be satisfied
then the victim should be left to obtain a remedy in ther civil
courts ' 8 .
En fait, l'esprit des articles de loi permettant une ordonnance
de dédommagement est assez bien rendu par cette simple phrase de
M. Brazier:
Time and again the Court of Appeal (of England) has stressed
that the availability of civil law remedies to the victim should
not influence the criminal courts. Compensation orders provi-
de quick and19 simple machinery to be used in straightforward
cases : Daly 20 .
Il semble que ce soit le fait de devoir s'en tenir à ces
« straightforward cases » qui entraîne les restrictions ci-haut énon-
cées dans R.V. Kneeshaw, dont, entre autres, l'exigence que le mon-
tant du quantum demandé soit clair et non litigieux. On a enfin dé-
veloppé la règle selon laquelle on doit tenir compte des moyens fi-
nanciers de l'accusé, c'est-à-dire de sa capacité à assumer ce dédom-
magement ou cette réparation du préjudice causé21. On a élaboré
cette règle en pensant aux personnes physiques. Devrait-on l'appli-
quer aux personnes morales afin, par exemple, d'éviter une faillite
ou une fermeture de leur entreprise? Si oui, c'est une autre restric-
tion à l'application d'ordonnances de dédommagement qui peut
survenir souvent, car dans plusieurs cas, des corporations ne
commettent des infractions que pour pouvoir survivre, relancer
leurs affaires en mauvais état ou traverser une période creuse.
Et si l'on fait la somme de toutes ces restrictions du texte de
l'article 653 et de toutes ces restrictions de fait se dégageant de l'es-
prit de cette procédure, on peut conclure que dans la grande majori-
té des causes pénales, notre droit actuel ne permet pas l'obtention
d'une telle ordonnance de dédommagement. Mais il faut noter que
l'article 655 [Link]. impose à la cour l'obligation de restituer à la per-
sonne qui y a droit, les biens obtenus par la perpétration d'un acte

18. Brazier. Rodney, Appellate Attitudes towards Compensation Orders,


(1977) Crim. L.R., 712; citant R.V. Kneeshaw (1975) Q.B. 57 (C.A.).
19. R.V. Daly, (1974) 1 W.L.R. 133 (C.A.).
20. R. Brazier, toc. cit. supra note 17,711.
21. R.V. Oddy, (1974) 2 AH E.R. 666 (C.A.); R.V. McKinley (1975) Crim.
L.R. 294 (C.A.)
84 CRIMINOLOGIE

criminel, mais encore une fois que si cela est possible et facile2 2.
D'autre part, comme nous le verrons plus loin, l'ensemble des
autres peines appliquées actuellement aux corporations n'affichent
généralement aucun caractère réparateur pour les victimes. Mais, il
existe, par exemple dans les lois provinciales du Québec que nous
avons spécialement étudiées, des peines d'ordonnances qui sont de
nature mi-reparatrice, mi-répressive. Il y a 84 cas d'ordonnances qui
furent recensés dans les lois du Québec en vigueur en 1975, ce qui
représente 5,3% des unités d'infractions. Sur ce nombre, on compte
34 ordonnances mandatoires, c'est-à-dire ordonnant de faire quel-
que chose, 20 ordonnances de démolition, 11 ordonnances de faire
exécuter des travaux aux frais du contrevenant, et 5 ordonnances de
paiement de dommages-intérêts punitifs. Ces ordonnances sont
dans une faible majorité cumulatives avec d'autres peines. Elles ne
sont que les seules peines prévues pour une infraction que dans un
tiers des cas. Elles visent donc le plus souvent à compléter d'autres
peines, et dans un tiers des cas à apporter une solution bien spécifi-
que à une situation donnée23.
On peut aussi utiliser le recours extraordinaire qu'est l'injonc-
tion, si on en remplit les strictes conditions, et obtenir qu'on ordon-
ne de remettre les choses dans leur état primitif, si cela est possible.
Mais ce n'est pas vraiment une sanction pénale.
Voilà donc un arsenal de peines bien pauvres pour remplir
cette fonction de réparation, arsenal qui mériterait d'être complété.
Les peines et mesures visant la neutralisation
Essentiellement on peut utiliser théoriquement dans ce but,
soit des peines affectant la personne de la corporation condamnée,

22. Art. 655 (1) [Link].: Lorsqu'un accusé est déclaré coupable d'un acte crimi-
nel, la cour doit ordonner que tous biens obtenus par suite de la perpétration de l'in-
fraction soient rendus à la personne qui y a droit, si lors du procès, les biens se trou-
vent devant la cour ou ont été détenus de façon à pouvoir être immédiatement ren-
dus à cette personne aux termes de l'ordonnance.
23. Ces statistiques sont tirées d'une recherche sur les infractions dans les lois
du Québec que j'ai eu l'occasion de faire de 1975 à 1977 en collaboration avec Me
Pierre Robert au Centre international de criminlogie comparée de l'Université de
Montréal. Cette recherche consiste essentiellement en un recensement et en une ana-
lyse des textes législatifs créant des infractions dans les lois du Québec en vigueur en
septembre 1975. Les principales données résultant de cette recherche se retrouvent
dans un rapport en deux volumes que j'ai rédigé et qui est disponible au Centre de
documentation de l'École de criminologie de l'Université de Montréal, ainsi qu'au
Service de la recherche du ministère de la Justice du Québec qui dispose en plus d'un
jeu de cartes de consultation des données pouvant être mises dans un ordinateur.
Dans les références ultérieures, je le citerai comme suit : Rapport final de la recher-
che sur l'infraction dans le droit pénal du Québec, C.I.C.C., Montréal 1977, p. 444
(pour les statistiques sur les ordonnances).
LA CRIMINALITÉ DES AFFAIRES 85

soit des peines affectant les droits de cette corporation, soit des pei-
nes affectant le patrimoine du condamné.
La principale peine neutralisante affectant la personne de la
corporation est la dissolution de la corporation. On peut aussi affec-
ter les droits de la corporation pour neutraliser sa possibilité de
commettre des infractions en suspendant ou en révoquant ses per-
mis d'opération, dans l'une ou l'autre activité où elle s'est mal
conduite, ou toute autre licence, certificat ou droit dont elle a fait
un mauvais usage. Et enfin, une peine affectant son patrimoine peut
aussi neutraliser les infractions éventuelles d'une corporation, au
moyen de la confiscation spéciale ou de la fermeture d'établisse-
ment. Ainsi par exemple, le Code criminel prévoit la confiscation
des armes à feu dans les cas d'infractions concernant les armes à
feu24, et à la Loi des poids et mesures prévoit la confiscation de ba-
lances, de poids et mesures n'indiquant pas le bon poids25.
Mais voyons d'abord la peine de neutralisation générale par
excellence, soit la dissolution de la corporation.
La neutralisation générale
II n'existe pas de pouvoir général des juges de juridiction pé-
nale au Canada d'imposer comme peine la dissolution de la corpo-
ration à l'issue de procédures pénales. Un tel pouvoir existe peut-
être dans quelques dispositions précises de lois statutaires, mais
nous n'en avons pas fait l'inventaire. Mentionnons seulement l'arti-
cle 230 de la Loi des compagnies du Québec qui permet à un juge de
la Cour supérieure d'annuler, sur requête du ministre, les lettres pa-
tentes d'une compagnie sans but lucratif pour des motifs d'intérêt
public, sans plus de précisions, et les lois des sociétés d'agriculture
et des cercles agricoles qui permettent la confiscation de tous les ac-
tifs d'une compagnie agissant dans ces domaines d'activité26.
Mais il existe plusieurs cas où on peut obtenir au moyen d'un
recours civil la dissolution d'une corporation, pour différentes rai-
sons plus souvent d'ordre civil que criminel. La dissolution se fait
dans la province de Québec par la révocation des lettres patentes
des corporations2 7.

24. Art. 106(l)[Link].


25. S.R.C. (1970), W-7 Art. 45 (4) - 54 (3).
26. Loi des sociétés d'agriculture, (1964) S.R.Q. Ch. 112, art. 69. Loi des cer-
cles agricoles, (1964) S.R.Q. Ch. 113, art. 44.
27. Voir particulièrement les articles 828 à 833 du Code de procédure civile du
Québec qui permettraient peut-être de révoquer les lettres d'une corporation utilisée
essentiellement pour commettre des infractions.
86 CRIMINOLOGIE

Les neutralisations particulières


Parmi les autres peines pouvant servir les fins de neutralisa-
tion du délinquant corporatif, dont nous avons fait mention au dé-
but de cette section, il y a les peines d'annulation ou de suspension
de permis, licence, etc. Ces peines existent dans plusieurs lois tant
fédérales que provinciales et elles peuvent être, selon le cas, appli-
quées aux détenteurs de permis, soit au moyen de procédures judi-
ciaires pénales, soit par l'exercice du pouvoir discrétionnaire d'un
fonctionnaire ou d'un ministre désigné dans la loi. Ainsi dans les
lois de la province de Québec, en vigueur en 1975, ces peines affec-
tant un droit ou un privilège autre qu'un emploi ou une fonction,
sont utilisées par 12,8% de tous les textes d'infractions, soit à 205
occasions28. Il est possible que tous ces textes d'infractions compor-
tant cette peine ne s'appliquent pas formellement aux corporations,
mais souvent ces dernières peuvent être touchées indirectement par
ces peines. Si, par exemple, les chauffeurs d'une compagnie de
transport perdent leur permis de conduire pour avoir contrevenu
aux lois de la circulation en voulant répondre aux exigences de rapi-
dité ou de rentabilité de la compagnie, cette dernière devra rempla-
cer ces chauffeurs en ne pouvant pas nécessairement les renvoyer.
La confiscation de biens généralement meubles, est une peine
moins souvent prévue dans les lois et dont on peut penser qu'elle
exerce un effet de neutralisation moindre que lorsqu'on interdit un
champ d'activité à une corporation en lui enlevant son permis d'o-
pération. Dans les lois de la province de Québec, cette peine de
confiscation ne se retrouve que dans 67 textes d'infraction, soit dans
4,2% d'entre eux29.
On peut résumer cette nomenclature des peines en distinguant
tout d'abord entre les peines qui peuvent être imposées pour punir
toute commission d'une sorte d'infraction ou d'une majorité des in-
fractions par une corporation, et les peines qui ne sont prévues que
dans un texte précis pour punir une infraction à ce texte. Ainsi les
articles 647a-653-655-115 (1) et 116 (1) du Code criminel sont des
dispositions d'application générale déterminant que certaines peines
peuvent être imposées pour l'ensemble des actes criminels; l'article
647b fait de même à l'égard des- infractions punissables sur déclara-
tion sommaire de culpabilité des lois fédérales. Quant aux infrac-
tions aux lois provinciales du Québec et aux règlements municipaux
28. Rapport final de la recherche sur l'infraction dans le droit pénal du Qué-
bec, op. cit., supra note 22, 426.
29. Id, 441.
LA CRIMINALITÉ DES AFFAIRES 87

de cette province, le régime des peines applicables aux corporations


est celui que prévoient les dispositions de chacune de ces lois ou rè-
glements.
Ainsi, les peines d'application générale sont l'amende et l'or-
donnance de dédommagement ou de restriction tandis que les pei-
nes spécifiques à chaque texte d'infraction peuvent être une amende
dont le montant peut varier avec chaque texte, une suspension ou
un retrait de permis quelconque, une confiscation de biens ou une
ordonnance particulière. Quant aux moyens d'obtenir la dissolution
d'une corporation, il s'agit là de mesures spéciales n'ayant pas à
proprement parler la nature d'une sanction pénale.
Section 2: Le registre de la gradation des peines dans les lois
Dans l'appréciation de la gradation des peines prévues pour
les corporations, nous nous en tiendrons presque uniquement au cas
de l'amende, car c'est surtout elle qui fait l'objet d'une gradation.
Nous scruterons d'abord les limites de la gradation des mon-
tants d'amende pour chacune des sortes d'infractions dans les textes
directement relatifs aux infractions. Puis, nous nous pencherons sur
l'existence d'une atténuation générale apportée à l'ensemble du re-
gistre de gradation des montants d'amende par une disposition de la
Loi de l'impôt sur le revenu du Canada.
L'amende pour un acte criminel
L'examen de l'article 647 [Link].30 permet de constater qu'un
juge jouit d'un pouvoir discrétionnaire absolu et illimité quant à la
fixation du montant de l'amende tant dans le sens de la sévérité que
de la légèreté de l'amende, quand il s'agit d'un acte criminel.
Ce pouvoir discrétionnaire, on ne peut plus large du juge, sur
la fixation du montant de l'amende sanctionnant un acte criminel se
révèle dans nos annales législatives un exemple rare de confiance
presque sans bornes du législateur dans le pouvoir judiciaire. Nous
sommes là à la limite du principe de la légalité des peines, si ce n'est
au-delà. Car même si le délinquant connaît la nature de la peine qui
le menace, il peut difficilement prévoir d'avance s'il subira une pei-
ne relativement légère ou une peine très forte. Or n'est-ce pas l'es-
prit même du principe de la légalité des peines que de permettre de
savoir à l'avance si la peine attachée à une infraction sera lourde ou
légère? Les effets de cette incertitude sur la dissuasion collective et
l'intimidation individuelle des corporations sont probables, sinon
presque certains.
30. Voir supra, p. 91.
88 CRIMINOLOGIE

Aussi n'est-il pas étonnant de voir aujourd'hui certaines initia-


tives législatives ou même réglementaires réagir fortement à cela.
Par exemple, dans une loi du Parlement fédéral, les entreprises re-
connues coupables d'avoir exploité les consommateurs seront passi-
bles d'amendes pouvant aller jusqu'à un million de dollars, en vertu
d'amendements à la Loi sur les coalitions qui ont reçu l'approbation
de principe aux Communes. Le député néo-démocrate, John Rodri-
guez a déclaré à ce sujet que les amendements envisagés étaient né-
cessaires, car les sanctions actuelles ne constituaient rien moins
qu'un encouragement aux compagnies de poursuivre des tactiques
malhonnêtes telles que l'entente sur les prix. Actuellement, la peine
de prison maximale est de deux ans et l'amende est laissée à la dis-
crétion des tribunaux.
En effet, contrairement à ce que l'on peut croire au premier
abord, le fait de laisser le montant de l'amende à la discrétion des
tribunaux ne semble pas les inciter à donner de très fortes amendes,
mais les porterait plutôt à se méfier et à chercher à se défendre
contre leur propre pouvoir discrétionnaire en le limitant dans les
faits. Tandis que le fait de fixer un maximum d'amende élevé dans
la loi les légitimera davantage d'imposer des amendes plus élevées
puisqu'ils seront plus sûrs ainsi d'agir conformément à l'intention
du législateur. En d'autres termes, même si ce projet d'amendement
législatif paraît théoriquement passer d'un montant d'amende illi-
mité à un montant d'amende limité à un maximum de un million de
dollars, en fait on passe d'une amende moins sévère à une amende
plus sévère, ce que tend à indiquer le propos du député néo-démo-
crate.
D'autre part, il résulte inévitablement de ce pouvoir discré-
tionnaire illimité une très grande disparité dans le degré de sévérité
des sentences à l'égard des corporations, ce qui n'est pas pour favo-
riser le sentiment quejustice a été rendue. Cela discrédite le système
d'administration de la justice criminelle à la fois aux yeux des cor-
porations, et aux yeux de ceux qu'on veut protéger des activités dé-
lictueuses des corporations.
Cependant ce pouvoir discrétionnaire ne peut aller jusqu'au
point de n'infliger aucune peine. En effet, le législateur à l'article
662.1 [Link] exclut expressément la corporation de la possibilité de
bénéficier d'une libération conditionnelle ou inconditionnelle. Ce
qui entraîne qu'une fois déclarée coupable, la corporation doit être
condamnée à une peine quelque faible qu'elle soit. Mais il faut noter
que théoriquement le tribunal ne peut condamner une corporation à
LA CRIMINALITÉ DES AFFAIRES 89

une peine d'amende trop faible puisque l'amende dont il s'agit à


l'article 647 [Link]. n'est pas une simple amende ordinaire mais une
peine devant tenir lieu d'emprisonnement, lequel est une des peines
les plus sévères dans la hiérarchie habituelle du législateur.
Enfin, les tribunaux tiennent compte des condamnations anté-
rieures d'une corporation dans la détermination du montant de l'a-
mende, et ce en l'en avisant lorsqu'elle a comparu, et sans avoir be-
soin de l'en aviser lorsqu'elle n'a pas comparu3 '.
Il ressort donc essentiellement des précédentes considérations
que le pouvoir discrétionnaire sur le montant de l'amende sanction-
nant l'acte criminel d'une corporation, conféré aux juges par l'arti-
cle 647 du Code criminel, est trop grand du fait qu'il n'y ait de limi-
te ni maximale, ni minimale et que cela diminue en fin de compte la
sévérité et l'efficacité des peines d'amende alors imposées.
L'amende pour une infraction punissable sur déclaration som-
maire de culpabilité
Nous étudierons successivement ici, la peine d'amende prévue
par l'article 647b [Link]. en remplacement de la période d'emprison-
nement prescrite comme peine dans les textes d'infractions et la sé-
vérité de l'ensemble des peines d'amende dans les lois statutaires.
L'article 647b du Code criminel — Après avoir considéré
l'ampleur du pouvoir discrétionnaire sur la sévérité des sanctions
des actes criminels des corporations, à quel contraste frappant ne
sommes-nous pas exposés quand on regarde le maximum de mille
dollars prévu en remplacement de l'emprisonnement pour les in-
fractions sommaires de ces mêmes corporations, ce qui représente
seulement le double de ce qui est prévu à l'article 722 (1) [Link]. pour
punir les infractions sommaires commises par des personnes physi-
ques? Car on peut penser que les actifs des corporations comparati-
vement aux actifs des particuliers peuvent en moyenne ne pas repré-
senter cette proportion.
Mais on peut se demander à la lecture de l'article 647 et sur-
tout des mots « au lieu de toute période d'emprisonnement prescri-
te comme peine pour cette infraction » , s'il serait permis au tribu-
nal de donner à une corporation pour une infraction punissable sur
déclaration sommaire de culpabilité, en plus du montant maximal
31. Art. 592 (2) : Lorsque, en conformité de l'article 551, la cour procède au
procès d'une corporation accusée qui n'a pas comparu, ni plaidé à l'égard d'un acte
d'accusation, la cour peut, si l'accusée est déclarée coupable, s'enquérir des condam-
nations antérieures, que l'accusée ait été avisée ou non qu'une plus forte peine serait
demandée de ce fait.
90 CRIMINOLOGIE

de 1 000$ d'amende prévue par l'article 647 au lieu de la peine


d'emprisonnement, la peine d'amende qui est déjà nommément pré-
vue au texte de l'infraction dont elle est inculpée. En d'autres ter-
mes, si une infraction est poursuivable comme infraction punissable
sur déclaration sommaire de culpabilité et a comme peines l'amende
et l'emprisonnement, le montant maximal d'amende qu'un tribunal
puisse imposer à une corporation pour cette infraction, est-il la
somme de 1 000$ et du montant maximal de l'amende prévue pour
cette infraction, ou est-il de 1 000$? Il faudrait que les tribunaux
tranchent cette question, mais il semble qu'une interprétation litté-
rale du texte de l'article 647 [Link]. permette d'ajouter l'amende pré-
vue à un texte d'infraction, au maximum de 1 000$ qui est une pei-
ne qui ne fait que remplacer l'emprisonnement et non l'amende cu-
mulative, ni les autres peies d'un texte d'infraction.
Ainsi l'on admet l'interprétation littérale, on peut dire que
l'article 647 [Link]. ne fait que disposer de la façon de remplacer la
peine d'emprisonnement par une autre peine applicable à une cor-
poration, et ne régit pas le montant de l'amende qui peut être pré-
vue dans le texte même de l'infraction cumulativement ou alternati-
vement avec l'amende tenant lieu de l'emprisonnement. De telle
sorte qu'on puisse soutenir qu'aucune disposition générale au Code
criminel empêche, pour sanctionner une infraction punissable sur
déclaration sommaire de culpabilité commise par une corporation,
ni d'imposer la peine d'amende prévue au texte de l'infraction mê-
me si elle est supérieure à 1 000$, ni d'avoir une somme de l'amen-
de prévue au texte et de l'amende remplaçant l'emprisonnement qui
dépasse 1 000$.
Mais même si à l'occasion, on peut ajouter la peine d'amende
prévue au texte, au 1 000$ de l'article 647b [Link]., cette peine d'a-
mende risque d'être bien légère par rapport aux actifs et aux profits
d'un grand nombre de corporations.
Les amendes dans les lois statutaires — Avant de s'interroger
sur la sévérité des peines d'amende en tant que telles, il importe de
se donner une idée de l'importance quantitative de ces peines. La
peine d'amende est utilisée à l'intérieur des lois du Québec, dans
76% de tous les textes d'infractions qui sont plus de 1 560. Elle est
donc la sanction pénale par excellence dont on fait un usage pres-
que constant dans les lois pénales du Québec. Les autres peines ne
semblent survenir que dans les cas où vraiment la seule peine d'à-
LA CRIMINALITÉ DES AFFAIRES 91

mende ne suffirait pas à faire appliquer la loi3 2.


Mais on peut aussi se demander quelle proportion des textes
d'infractions des lois québécoises est applicable à des corporations.
À la lecture des lois on découvre qu'environ 65% des infractions
peuvent vraisemblablement être commises par des personnes mora-
les, tandis que 32% des infractions ne peuvent être commises que
par des personnes physiques. Cela arrive presque à la proportion de
23, 1/3, ce qui signifie qu'environ 1 millier de textes d'infractions
peuvent s'appliquer à des corporations. Mais si 32% des unités d'in-
fractions sont réservées exclusivement aux personnes physiques, on
constate que seules 10,2% des unités d'infractions sont réservées ex-
clusivement aux personnes morales. Il y aurait donc 54,6% des uni-
tés d'infractions qui peuvent être commises soit par des personnes
physiques, soit par des personnes morales indifféremment. Parmi
ces dernières, 1% de toutes les unités d'infractions prévoient expres-
sément pouvoir s'appliquer à des personnes morales33. Donc, les
cas d'infractions où rien n'empêche qu'elles soient perpétrées par
une personne morale représentent 47,7% des unités d'infractions.
Cela ne signifie nullement que l'on doive considérer le reste
des infractions comme ne pouvant pas être commises par les per-
sonnes morales. Il n'est nul besoin que le législateur s'exprime ex-
pressément à ce sujet dans chaque texte d'infractions. Une abon-
dante jurisprudence confirme cette proposition. Des corporations
ont multes fois été condamnées selon des textes qui ne prévoyaient
que l'objet de l'infraction et la sanction pénale.
Et parmi les 10,2% des textes d'infractions ne s'appliquant
qu'à des personnes morales, on remarque les proportions suivantes.
Il n'y a aucune infraction consacrée aux corporations profes-
sionnelles prises collectivement ou individuellement. Par contre 19
infractions ne s'appliquent qu'à une corporation municipale et 57
infractions ne s'appliquent qu'à une personne morale en particulier
ou qu'à des personnes morales ayant une activité particulière. Il y a
donc 4,8% des unités d'infractions ne régissant qu'une personne mo-
rale en particulier ou à un genre de personnes morales en particu-
lier, tandis que 5,4% des infractions expriment clairement ne s'ap-
pliquer qu'aux personnes morales en général34.
Ainsi, la personne morale est un sujet de droit pénal non né-

32. Rapport final de la recherche sur l'infraction dans le droit pénal du Qué-
bec, op. cit., supra note 22, 383.
33. Rapport final de la recherche sur l'infraction dans le droit pénal du Qué-
bec, op. cit., 199-200.
92 CRIMINOLOGIE

gligeable vis-à-vis les lois provinciales du Québec, et on peut main-


tenant avoir la certitude qu'il vaut la peine de tenir compte de la sé-
vérité des peines de ces lois.
Les montants des amendes dans les lois du Québec s'échelon-
nent de 1$ à plus de 50 000$. Il existe plusieurs formes d'expression
des montants d'amende dans les lois : des montants fixes, des mon-
tants maximaux, des montants à la fois minimal et maximal et de
façon rarissime quelques montants minimaux seulement.
Dans l'ensemble des données recueillies sur la gradation des
montants d'amendes35, on constate que les montants d'amende fixe
et les montants d'amende minimale sont en très grande majorité de
moins de 500$.
On peut cependant remarquer que plus de la moitié des maxi-
mums d'amende sont de 500$ et plus, que 157 d'entre eux sont de
5 000$ et plus et que quatre d'entre eux sont de 50 000$ et plus.
Mais ces maximums élevés sont sans doute la conséquence obliga-
toire de l'existence de 122 cas de minimums d'amende de 500$ et
plus.
Ainsi, contrairement aux infractions punissables sur déclara-
tion sommaire de culpabilité des lois fédérales, les montants d'a-
mende des lois du Québec comportent des maximums assez souvent
supérieurs à 1 000$, même s'il s'agit d'infractions poursuivables se-
lon la Loi des poursuites sommaires du Québec36.
Tableau de regroupement des montants d'amende

Amende fixe Amende minimale Amende maximale


1$ à 50$ 83 205 130
50$ à 100$ 16 57 51
100$à 200$ 28 93 111
200$ à 500$ 23 113 149
500$ à 1 000$ 12 91 125
1 000$ à 5 000$ 11 24 182
Plus de 5 000$ 1 7 157

De même façon dans la réglementation municipale, on trouve


plusieurs exemples d'accroissement notable de la sévérité des pei-
nes. Ainsi un simple règlement municipal de la Communauté urbai-
ne de Montréal sur l'assainissement de l'air3 6 créant des infractions
qui devraient être théoriquement hiérarchiquement bien inférieures
34. Id., 199-200.
35. Rapport final de la recherche sur l'infraction dans le droit pénal du Qué-
bec, op. cit., supra note 22, 400.
36.(1964)S.R.Q. Ch. 35.
LA CRIMINALITÉ DES AFFAIRES 93

à des infractions sommaires du Code criminel, comporte des amen-


des qui ont été ainsi haussées par rapport à l'ancien règlement : l'a-
mende maximale pour une première infraction passe de 500$ à
10 000$. Pour une infraction subséquente, l'amende minimale est
de 500$ et l'amende maximale est de 20 000$.
C'est donc que dans la détermination de la sanction pénale,
on ne s'est pas d'abord attaché à la qualification formelle de l'in-
fraction qui n'est qu'une simple contravention à un règlement muni-
cipal, mais bien plutôt à l'efficacité de la peine eu égard à l'impor-
tance du sujet qu'elle cherche à sanctionner aux yeux des citoyens et
à la grosseur des corporations qui devront s'y soumettre. Pour un
simple règlement municipal, on est déjà bien loin du montant maxi-
mal de 1 000$ d'amende prévu pour les infractions sommaires à
l'article 647 [Link].
Enfin, dans les lois tant fédérales que provinciales, il arrive
que pour une même infraction l'on prévoie un montant d'amende
plus élevé, et parfois beaucoup plus élevé, pour une corporation que
pour une personne physique. Ainsi, dans l'ensemble des lois de la
Législature du Québec en vigueur en 1975, on retrouve 108 infrac-
tions38 réparties dans 34 lois qui varient la peine selon qu'elle s'ap-
plique à une corporation ou à une personne physique. Une loi pro-
vinciale comme la Loi sur les valeurs mobilières39 comporte des
maximums d'amende pour les corporations qui sont de plus de
50 000$.
De même façon, beaucoup de textes d'infractions varient la
peine selon qu'il s'agit d'une première infraction ou d'une infraction
subséquente. Ainsi dans les lois du Québec, 20% des textes d'infrac-
tions prévoient une peine plus sévère dans les cas de récidive40.
Mais il n'en reste pas moins que la grande majorité des montants fi-
xes ou maximaux d'amende ne dépassent pas 1 000$.
Donc la sévérité de ces peines d'amende est, presque dans la
totalité des cas, limitée par un montant maximal d'amende inscrit
soit dans une disposition d'application générale comme l'article
647b [Link]., soit dans chaque disposition d'une loi statutaire provin-
ciale ou fédérale, créant une infraction. Or, dans l'un ou l'autre cas,
les montants maximaux ou fixes de ces amendes s'avèrent générale-
37. Règlement no 44 de la C.U.M.
38. Id., 547. Rapport final de la recherche sur l'infraction dans le droit pénal
du Québec, op. cit. supra note 22,547.
39. S.R.Q. (1964) Ch. 274.
40. Rapport final de la recherche sur l'infraction dans le droit pénal du Qué-
bec, op. cit., supra note 22, 453 à 478.
94 CRIMINOLOGIE

ment assez faibles, comme nous l'avons constaté.


Car comme l'évolution de la vie commerciale et industrielle de
l'Amérique du Nord s'est faite rapidement et même de façon accélé-
rée, il est naturel que les montants d'amende inscrits dans une loi, le
fussent selon les standards économiques de l'année pendant laquelle
cette loi fut adoptée, et selon les besoins de répression de ce temps à
l'égard de l'objet de la loi. Or, un grand nombre de lois n'ont pas vu
leurs montants d'amende modifiés, bien qu'elle datent de plusieurs
décennies, ou même du début du siècle. C'est un peu ce que consta-
te, M. Dershowitz aux États-Unis.
The criminal fine as presently administered against the endo-
cratic corporation guilty of acquisitive crime is totally ineffec-
tive as a profit diminishing sanction. Its ineffectiveness is pri-
marily attributable to the exceedingly low quantitative maxi-
mum penalties permitted by governing statutes. These statutes
were generally enacted at about the turn of the twentieth cen-
tury and the maximum fines then established have, in many
cases, remained unchanged despite an enormous growth in
corporate earnings4 '.
Il n'hésite pas même à qualifier de cause la plus importante de
l'inefficacité de la peine d'amende, la faiblesse des montants d'a-
mende prévus dans les lois. Aussi ne faut-il pas s'étonner qu'un pro-
jet de loi sur la réforme du droit criminel qui sera soumis au
Congrès des États-Unis propose que le montant d'amende maximal
imposable à une corporation pour un acte criminel relevant du gou-
vernement fédéral, passe de 50 000$à 500 000$42.
Évidemment, quand on parle ici de la légèreté des peines d'a-
mende prévues dans les lois à l'égard des corporations, il s'agit d'u-
ne légèreté de la peine comparativement d'abord à l'ampleur des
fruits du crime quand il y a lieu, et ensuite comparativement au
chiffre d'affaires et aux profits de la corporation. L'importance de
la peine d'amende appliquée à une corporation ne dépend pas du
montant nominal de cette amende, mais du taux de la fraction que
représente l'amende par rapport aux éléments ci-haut mentionnés.
C'est en ce sens d'ailleurs, que la Commission de réforme du droit
du Canada suggère de repenser la formule de fixation du montant

41. Dershowitz, A.M. Some Observations on the Meaning of Corporate Cri-


minal Liability, excerpts from a paper submitted by the author during his third term
as a student in the Yale Law School, 1961.
42. « A Bill would overhaul U.S. laws », The Montreal Star, 27 janvier 1978,
A13.
LA CRIMINALITÉ DES AFFAIRES 95

de l'amende imposée à une corporation43.


Car il devient évident que si un montant donné d'amende peut
avoir un certain effet sur une petite compagnie, il risque de repré-
senter moins que rien aux yeux des grosses corporations. M. Ders-
howitz affirme ainsi que l'effet d'un montant qui paraît assez élevé,
soit 50 000$ et qui est le montant maximal prévu dans la loi améri-
caine Sherman sur les coalitions, est à peu près nul à cause de sa dis-
proportion par rapport aux profits illégalement touchés par les per-
pétrations d'infractions à cette loi44.
This figure, however is also less than adequate when one
realizes that the justice department seeks criminal remedies
only in « flagrant » cases where the amount of profits invol-
ved is frequently a substantial multiple of the $50 000 maxi-
mum or the $ 13 000 average fine imposed under the amended
statute. The General Electric case provides a vivid example.
Although the government called this « the largest of all crimi-
nal antitrust cases » and the indictment covered almost $7 bil-
lion of fixed prices, the average fine imposed upon the corpo-
rate defendants on each count mounted to $16,550 and the
maximum fine of $50,000 was imposed but once out of the
159 sentences.
Ainsi, si on jette un coup d'oeil sur l'ampleur des actifs de
quelques-unes des plus grosses corporations américaines, il devient
évident que le montant actuel des amendes ne peut guère les tou-
cher.45
Pourtant, une très grande part des poursuites intentées contre
des corporations visent à sanctionner la commission d'infractions
punissables sur déclaration sommaire de culpabilité. C'est en effet,
aux infractions réglementaires qui régissent leurs activités particu-
lières, souvent techniques et spécialisées, que les corporations
contreviennent le plus souvent et non pas aux infractions plus géné-
rales. En fait, c'est aussi un choix du législateur de régir les corpora-
tions au moyen de lois et surtout de règlements très élaborés sur
chaque aspect de la vie commerciale et industrielle plutôt qu'au
moyen des quelques grandes normes du Code criminel. M. Leigh

43. « Responsabilité pénale et conduite collective », Document de travail no


16 de la Commission de réforme du droit du Canada, Information Canada, Ottawa,
1976, p.43: « ...nous pourrions trouver à l'égard de la Compagnie une formule qui
égaliserait la marge de perte subie par celle-ci au moyen d'une amende qui tiendrait
compte de facteurs tels que les profits, l'ensemble des actifs et la faculté de faire por-
ter par d'autres le poids de l'amende. »
44. Dershowitz, A.M., [Link]., supra note 38.
45. Davids, loc. cit. supra note, 525. Considérons les chiffres du bilan de 4
grosses compagnies américaines.
96 CRIMINOLOGIE

Données représentatives de grandeur de quatre corporations américaines


(telqu'au 31 déc. 1965)
Amer. Tel. & Tel. Con. Edison Gen. Motors Gulf Oil Corp.

Unités 75,866,254 4,367,020 7,278,131 2,082,121


en service téléphones compteurs véhicules compte
en service en service vendus en 1965 journalier
Employés 795,294 23,863 734,600 55,200
Total des
dépenses $32,818,689,000 $3,387,006,500 $11,478,546,590 $5,210,833,000
Revenu
brut
en 1965 $11,061,783,000 $840,240,274 $20,733,982,295 $4,185,253,000
Pourcentage 40% 28% 63% 32*
d'augmenta
tion ($7,920,454,000) ($655.812,826) ($12,735,999,681) ($3,212,205,000)
du revenu
brut depuis
1960
Source Rapport annuel Rapport annuel Rapport annuel Rapport annuel
daté du 16 fév. '66 daté du 23 fév. '66 daté du 14 fév. '66 daté du 16 mars'66
p. 25-28 p. 26-31 p. 28-36-7 p. 2.34-35

constate cette grande incidence d'infractions réglementaires.


One of the striking features disclosed by an examination of
the cases has been the low incidence of decisions relating to
what might be called traditional crimes. No English case has
yet imposed liability for crimes of violence or for crimes
against the state. In practice liability generally relates to cer-
tain types46 of commercial fraud or violations of regulatory le-
gislation .
Et la commission de ces infractions sommaires par les corpo-
rations n'entraînent pas nécessairement moins de dommages so-
ciaux que la commission des actes criminels moins nombreux et qui
ne diffèrent souvent des infractions sommaires que par leur caractè-
re plus normatif4 7.
Malgré cela, l'on doit se contenter d'un registre restreint de
montants d'amende pour tenter de sanctionner les infractions som-
maires de la plus grande corporation avec la même sévérité que cel-

46. L.H. Leigh, op. cit., supra note 2, 52.


47. H.W. Seney, Harm, Danger and Dangerousness in Our Criminal Law
(1971) 17 Wayne L.R.. 1111-1112.
LA CRIMINALITÉ DES AFFAIRES 97

les de la plus petite corporation. De plus, dans la réalité, on doit


constater qu'en dépit du fait que les montants maximaux d'amende
soient peu élevés, la moyenne des montants d'amende imposés est
bien inférieure à ces montants maximaux. On peut en donner quel-
ques exemples en considérant successivement des cas d'application
pendant une période donnée du règlement 44 de la Communauté
urbaine de Montréal sur l'assainissement de l'air et des lois cana-
diennes sur les aliments et drogues sur les poids et mesures sur l'em-
ballage et l'étiquetage des produits de consommation et sur les pê-
cheries.
En vertu du règlement sur l'assainissement de l'air, MM. Hétu
et Duplessis nous donnent les statistiques suivantes pour la période
s'étendant du 1er avril 1970 au 1er juin 1976.
Sur 833 condamnations faisant abstraction qu'il s'agisse d'une
première infraction ou non, nous pouvons voir que les juges
ont eu tendance à imposer des amendes se situant entre $25 et
$49 et plus près de $25 que de $49; ceci correspond au mini-
mum fixé par la loi pour une première infraction. À 109 repri-
ses l'amende se chiffra entre $100 et $199, 30 fois entre $200,
et $299, 10 fois entre $300 et $399, 2 fois entre $400 et $499,
14 fois entre $500 et $999, et 12 fois les amendes imposées par
les Cours municipales dépassèrent le $1 000.
La moyenne des amendes imposées par les juges municipaux
du territoire de la C.U.M. pour les 833 chefs d'accusation avec
plaidoyer ou verdict de culpabilité s'élève à $9.45 pour l'en-
semble de la période de 1970 à 1976. À Montréal, la moyenne
de l'amende par chef d'accusation se chiffre à $68.81 alors que
dans les villes de banlieue, les juges municipaux se sont mon-
trées plus sévères puisque la moyenne par chef d'accusation
estde$154.9348.
Mais ce n'est là qu'une moyenne générale des montants d'amende
imposés. Car en regardant la liste des corporations condamnées
plus d'une fois en vertu de ce règlement, on remarque que si un cer-
tain nombre d'entre elles ont pu recevoir comme peine, une amende
de plus de 100$, la majorité des corporations ainsi condamnées ne
se voient imposer qu'une amende de 50$ et moins, et le plus souvent
de 25$. Et même les corporations recevant comme peine une amen-
de de 1 000$ ou un peu plus, sont d'une taille telle et ont un tel vo-
lume d'affaires et de profits, que cette amende risque d'être encore

48. Hétu, J. et Duplessis, Y. La pollution de l'air et les cours municipales du


territoire de la Communauté urbaine de Montréal, 1975, R.J.T. 328.
98 CRIMINOLOGIE

plus imperceptible pour ces corporations.49


Nous pouvons examiner, le rapport du ministère fédéral des
Consommateurs, sur les condamnations obtenues pendant une pé-
riode de trois mois se situant bien en dehors de la période de vacan-
ces judiciaires, soit entre le premier janvier et le 31 mars 1977, en
vertu des dispositions des trois lois suivantes, parmi les plus impor-
tantes dans la régie de la vie commerciale : la Loi sur les aliments et
drogues50, la Loi sur les poids et mesures5 ' et la Loi sur l'emballage
et l'étiquetage des produits de consommation5 2.
Pour ces trois lois, pendant trois mois, quarante-quatre entre-
prises ont été reconnues coupables à travers tout le Canada, dont
huit corporations au Québec. Sur les 44 condamnations représen-
tant 109 chefs d'accusations et un total de 38 250$ d'amende, 10
ont été prononcées en vertu de la Loi des aliments et drogues, 28 en
vertu de la Loi sur les poids et mesures, et six en vertu de la Loi sur
l'emballage et l'étiquetage des produits de consommation.
Sur les huit corporations condamnées au Québec, deux le fu-
rent en vertu de la Loi des aliments et drogues, trois en vertu de la
Loi sur l'emballage et l'étiquetage et deux en vertu de la Loi sur les
poids et mesures. Trois de ces corporations eurent une peine d'a-
mende de 3 000$, deux d'entre elles une peine de 500$ à 800$, et les

49. Ibid. Font partie du club du 1 000$ d'amende et plus :


- Budget Fuels Inc., CM. Montréal, no 34-2347, 17 juillet 1975 (J. Stalker), 1 500$
(Art. 14).
- Budget Fuels Inc., CM. Montréal, no 34-2348, 17 juillet 1975 (J. Stalker), 1 500$
(Art. 14).
- Budget Fuels Inc., CM. Montréal, no 34-2349, 17 juillet 1975 (J. Stalker), 1 500$
(Art. 14).
- Budget Fuels Inc., CM. Montréal, no 34-2350, 17 juillet 1975 (J. Stalker), 1 500$
(Art. 14).
- Budget Fuels Inc., CM. Montréal, no 34-2351, 17 juillet 1975 (J. Stalker), 1 500$
(Art. 14).
- Longueuil Meat Exporting Co. Ltd., C M . Montréal, no 36-0079 1976
(J. Quinlan), 1 000$ (Art.5).
- Petrofina Canada Ltd., CM. Pointe-aux-Trembles, no 74-1278, 9 décembre 1974
(J. Dansereau), 1 000$ (Art.4).
- Compagnie Internationale de Papier du Canada, CM. Pointe-aux-Trembles, no
74-1386, 11 décembre 1974 (J. Dansereau), 1 000$ (Art.4).
- Petrofina Canada Ltée, CM. Pointe-aux-Trembles, no 75-0059, 13 mars 1975 (J.
Dansereau), 1 500$ (Art.4).
- Petrofina Canada Ltée, CM. Pointe-aux-Trembles, no 76-760, (J. Tessier), 1 000$
(Art.4).
50. S.C.R., (1970) Ch. F-27.
51.S.R.C (1970) Ch. W-7.
52. S.C, (1970-71-72) Ch. 41.
LA CRIMINALITÉ DES AFFAIRES 99

trois autres une peine de 200$ et moins5 3.


D'autre part, dans la liste des condamnations obtenues contre
des corporations au Canada pour des infractions aux dispositions
sur la publicité trompeuse54, on remarquera que dans cinq cas sur
six, l'amende est de 500$ peu importe qu'il s'agisse du Restaurant
chez Bou Bou à Jonquière ou de Simpsons-Sears Ltd. de Toronto,
même si l'infraction a pu de beaucoup profiter davantage au second

53. « Infractions sur des produits de consommation, 44 entreprises condam-


nées », La Presse, mercredi le 8 juin 1977, P. E14.
1) en vertu de la loi des aliments et drogues :
• Produits Blanchet Inc., 468, rue Saint-Roch, à Roch Forest : composition de
la margarine, amende : 3 000$;
• Ferme Trudel Inc., 555 boul. Laflèche à Hauterive, lait, quantité insuffisante,
amende : 200$;
2) en vertu de la loi sur l'emballage et l'étiquetage :
• Le Rhéaume, 286, 1ère Avenue au Lac Saint-Charles, substitution de poisson,
amende : 500$;
3) en vertu de la loi sur les poids et mesures :
• La Boustifaille (Claude Lapointe), 690, rue Laure à Sept-Iles, viande, poids in-
suffisant, amende 150$;
• Sobey's Stores Lts., 190 ouest, rue Principale à Chandler, viande, poids insuffi-
sant, amende : 100$;
• Garage Belisle et Fils, auto Ltée., Mont-Joli, falsification d'odomètre,
amende : 3 000$;
• Christin Automobile Inc., Montréal, falsification d'odomètre, amende : 800$;
• Pasquale de Filipes Auto Inc., Montréal, falsification d'odomètre, amende :
3 200$.
54. Liste donnée par un rapport du ministère fédéral de la Consomma-
tion rendu public en janvier 1978; ce qui fait présumer qu'il s'agit des
condamnations prononcées lors du ou des mois précédents.
• « Firms Ads Draw Fines », The Montreal Star, Janvier 1978.
• Pour publicité erronée, une amende de 500$ a été imposée à Jay Norris Corpo-
ration de Montréal. Jean-Claude Héroux a reçu une sentence suspendue pour
avoir annoncé un Jardin Japonais de huit variétés d'arbustes rabougris quand
il a été démontré qu'au lieu de vendre des arbustes qui grandissent, ils ven-
daient huit graines plantées individuellement.
• Simpsons-Sears Ltd. de Toronto a reçu une amende de 500$ pour avoir annon-
cé des jouets dans un catalogue de soldes en indiquant qu'ils sont fabriqués par
une compagnie bien spécifique. L'enquête démontra qu'ils avaient inclus des
jouets fabriqués par d'autres compagnies que celle désignée dans leur catalo-
gue et que cesjouets étaient de qualité inférieure que ceux annoncés.
• Le Royaume du Silencieux du Saguenay Inc. de Jonquière, Que., reçut une
amende de 500$ pour avoir annoncé des silencieux avec une garantie à vie,
quand il a été démontré que la garantie n'était pas valable pour les silencieux
posés sur les voitures de marque étrangère.
• Une amende de 500$ a été imposée au Restaurant chez Bou Bou Inc., de Jon-
quière, Que. pour avoir annoncé des livraisons gratuites, quand en réalité on
percevait des frais de livraison.
• Deux compagnies de Winnipeg ont annoncé un dispositif de haute fréquence
connu sous le nom de « Buzz-Off » pour tenir à distance les moustiques. Ce
dispositif ne fonctionnant pas ils reçurent une amende de 500$.
• Dockside Marine Ltd. de Kelowna, en Colombie Britannique reçut une amen-
de de 125$ pour avoir annoncé le plus gros choix de bateaux ainsi que la plus
grande exposition intérieure de Okanagan, quand il a été démontré que cette
publicité était mensongère.
100 CRIMINOLOGIE

qu'au premier.
Enfin, Mlle Hélène Dumont nous donne relativement à l'ap-
plication de la loi sur les pêcheurs, les chiffres suivants :
Encore plus saisissantes sont les statistiques indiquant la
moyenne de l'amende imposée pour une violation quotidienne
de la loi des pêcheries. L'introduction de substances délétères
dans les eaux poissonneuses entraînent en vertu de cette loi
une amende de 5 000$, par jour de violation; or en 1969, l'a-
mende moyenne est de 10$ par jour; en 1971, elle se situe
autour de 14$55.
La possibilité de récupération fiscale de l'amende
Les limites que la loi donne au degré de sévérité de la peine
d'amende applicable à une corporation ne se retrouvent pas toutes
dans le texte même qui crée l'infraction. Ainsi, de même que la loi
de libération conditionnelle des détenus56 atténue statutairement le
degré de sévérité des peines d'emprisonnement de plus de deux ans
imposées aux personnes physiques, tel qu'il fut interprété par la
Cour fédérale du Canada57, vient atténuer l'importance des amen-
des imposées aux entreprises pour certaines sortes d'infractions.
En effet, aussi surprenant que cela puisse paraître, le juge Du-
bé de la division de première instance de la Cour fédérale du Cana-
da, a rendu le 27 octobre 1976 dans la cause Day and Ross Ltd vs
The Queen58 un jugement permettant à une compagnie de déduire
des amendes encourues, aux fins de l'impôt, comme étant des dé-
penses faites pour produire un revenu.
Voici le résumé des faits de la cause donné dans le jugement :
The plaintiff company engaged in trucking business, had to
pay fines for the violation of the provincial highway weight
restriction laws. In computing its income, the company deduc-
ted the fines. The Minister disallowed the fines contending
that their deduction was contrary to public policy. The
company appealed contending that the deductions were ex-
penses incurred for the purpose of producing income and were
deductible pursuant to 121 (1) a of the former Act (Income
TaxActR.S.C. 1952)59.

55. Dumont, H. « La protection juridique du voisinage et de l'environnement


à travers le droit pénal canadien » , Rapport québécois aux journées de l'Association
Henri Capitant, Paris-Bordeaux 28 mai au 2 juin 1976, p.7, citant D. Trezise, «
Alternative Approaches to Legal Control of Environmental Quality in Canada »
1975 Me Gill L.J. 407.
56S.R.C. (1970) Ch. P-2.
57 S.C. 19-20-21 [Link].63.
58(1976), D.T.C. 6433.
59. (1976), D.T.C. 6433.
LA CRIMINALITÉ DES AFFAIRES 101

Et voici l'essentiel de la décision de M. le juge Dubé :


In my view, the fines paid by the plaintiff in the case before
me resulted from the day to day operation of its transport bu-
siness and were paid as a necessary expense.
In the absence of constant control by the plaintiff over the
exact cargo weight carried in its trailers, and the uncontradic-
ted evidence would suggest that such a tight control would be
impractical if not impossible in a very highly competitive road
transport industry, then unintentional violations of weight
restrictions would seem to be inevitable. Plaintiff's method of
book-keeping, with fines paid entered as expense and fines re-
covered from customers booked as revenue, would also indica-
te that the payment of fines was very much a current item in
the operation of plaintiff's business. The ready availability of
advance over-weight permits at the request of a shipper would
also tend to show that weight restrictions can be easily overco-
me and that violations thereof60are obviously not outrageous
transgressions of public policy .
M. le juge Dubé semble donc vouloir s'opposer essentielle-
ment aux deux arguments du Ministre du Revenu, à savoir que ces
amendes ne sont pas des dépenses faites pour produire un revenu et
qu'une telle déduction serait contraire à l'ordre public, en disant
que l'amende résulte de l'opération quotidienne de l'entreprise de
transport du contribuable et était une dépense nécessaire et que ces
déductions ne sont pas contraires à l'ordre public, car les amendes
ne furent pas imposées pour punir des transgressions odieuses de
l'ordre public. Point n'est besoin d'imaginer la consternation des
autorités gouvernementales devant un pareil jugement. On peut y
apporter avec M. Neil Brooks, l'objection incluse dans le principe
d'interprétation des lois, selon lequel autant que possible une loi ne
doit pas être interprétée de manière à empêcher l'application des
autres lois.
In the same way, if the courts and the legislatures are viewed
as being engaged in a cooperative venture of law-making, a
specific statute should be construed, if possible, so as not to
frustrate the objectives of other statutes. This is a well recogni-
zed canon of statutory interpretation. There would appear to
be no reason why this canon should be invoked only when
construing specific words 6 '.
Il découle de ce principe que ces déductions d'amendes ne de-
vraient pas être admises dans la mesure où elles constituent une en-
60. Id., p. 6440.
61. Neil Brooks, Commentaire de l'arrêt Day and Ross V.R., (1977), 25 Can.
TaxJ., p. 18.
102 CRIMINOLOGIE

trave à l'application d'autres lois et à l'obéissance spontanée aux


dispositions de ces dernières. M. Brooks analyse ainsi cette entrave :
What are the policy reasons for prohibiting the deductions of
fines and penalties ? The reasoning supporting such a prohibi-
tion must be that the deduction fo fines, in computing taxable
income, would reduce the impact of the penalty and thus frus-
trate the intented deterrent effect of the fine. This reason for
non-deductibility rests on at least two assumptions. First, if
the deduction were allowed, the taxpayer would consider the
tax savings as a factor in deciding whether the risk of non-
compliance with the law outweighed the gains. Second, the le-
gislative body which prescribed the fine did not consider that
the sting would be reduced in some cases where it could be
converted into a tax deduction. As empirical judgments, both
assumptions are probably correct. Also, in the interests of
law-making comity, the courts should no question at least the
first assumption 62 .
Mais il se pourrait que la décision du juge Dubé soit véritable-
ment fondée sur le fait qu'il n'ait pas considéré l'amende imposée
pour l'infraction à cette loi provinciale comme une vraie peine, de
telle sorte que la question au centre de ce jugement serait de savoir :
If the purpose of a fine for violation of weight restrictions on
highways intended to deter drivers from overloading trucks,
or is it simply a tariff or toll that the driver must pay, perhaps
to cover additional wear and tear to the highways, for driving
an overloaded truck ? 63
Mais cela n'est pas apparent à la lecture du jugement. Comme
cette décision n'a pas fait l'objet d'un appel, ce jugement est devenu
final, donnant ainsi un dur coup à toute velléité d'efficacité de la
peine d'amende à l'égard des corporations et devenant une invita-
tion à peine voilée à commettre des infractions pour produire du re-
venu. Car le juge Dubé va aussi loin que de dire qu'il est inévitable
que la compagnie commette ces infractions à la loi pour pouvoir
soutenir la concurrence commerciale.
... the uncontradicted evidence would suggest that such a tight
control would be impractical if not impossible in a very highly
competive road transport industry, then unintentional viola-
tions of weight restrictions would seem to be inevitable.
C'est là affirmer clairement la primauté de la réussite commer-
ciale sur le respect de la loi.
Ainsi, à l'issue de cette partie consacrée à la gradation des
62. Neil Brooks, Commentaire de l'arrêt Day and Ross V.R., (1977). 25 Can.
Tax J., p. 18.
63. Id. p. 19.
LA CRIMINALITÉ DES AFFAIRES 103

montants d'amende on constate que cette gradation varie selon qu'il


s'agit d'un acte criminel, d'une infraction punissable sur déclaration
sommaire de culpabilité à une loi fédérale ou d'une infraction à une
loi provinciale ou à un règlement municipal. Car s'il existe des rè-
gles générales pour régir l'importance des montants d'amende im-
posés aux corporations pour des infractions aux lois fédérales, il
n'en existe pas pour les infractions aux lois du Québec. En effet, les
peines applicables aux corporations peuvent varier selon les pres-
criptions spécifiques de chaque texte d'infraction dans les lois pro-
vinciales du Québec et dans les règlements des corporations munici-
pales de cette province. Les peines prévues y sont alors générale-
ment les mêmes pour les personnes physiques et pour les personnes
morales.
Et si les peines d'amende pour un acte criminel peuvent at-
teindre virtuellement un degré très élevé de sévérité, la majorité des
peines d'amende prévues pour une infraction punissable sur décla-
ration sommaire de culpabilité ne peuvent dépasser le montant de
1 000$. De plus ces dernières peuvent être atténuées par une récu-
pération fiscale de l'amende, si celle-ci est encourue comme une dé-
pense nécessaire pour produire un revenu.

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