BEAUCOUP, BEAUCOUP TROP
Je ferme mon agenda et, pour la première fois depuis vendredi après-midi, je souris. Ça fait du bien. Tout en
rassemblant mes affaires, je vérifie l’heure sur mon téléphone : seize heures dix-huit. Je suis restée là plus de deux
heures.
Avant de partir, je m’approche du mur tapissé de sachets bruns et d’enveloppes de bonbons, de papiers déchirés
et de Post-it, de serviettes et de reçus, en pensant à tous les gens qui ont passé du temps dans cette pièce. Chacun de
ceux qui ont collé un poème sur ces murs a une histoire à raconter.
Il faut que j’en sache davantage.
Je sens le tourbillon familier rejaillir en moi, ce besoin d’informations, toujours plus d’informations. Mon souffle
s’accélère et mes doigts commencent à fourmiller. J’ai envie de connaître l’histoire de chacun, et je commence à
m’enthousiasmer à l’idée de me lancer dans ces recherches, d’en assembler toutes les pièces. Or voilà que le
tourbillon s’arrête, aussi vite qu’il a surgi.
Pas besoin de connaître des centaines d’histoires. Il m’en faut juste sept.
Je ne leur ai jamais demandé de me raconter comment ils avaient appris l’existence du Coin des Poètes. Pas
même à Caroline. Pas même à AJ.
AJ.
J’éteins la dernière lumière et remonte l’escalier quatre à quatre, me précipite vers le parking des étudiants. J’ai
besoin de musique et je m’apprête à mettre Dans les profondeurs quand je vois Saisir le manche et finis par choisir
cette playlist.
Je repense à ce jour où AJ est entré pour la première fois dans ma voiture, quand je lui ai expliqué comment je
nommais mes playlists. Il s’est intéressé à celle-ci. Je lui ai dit que j’avais parfois envie de « tout balancer dans la mer
», et en prononçant ces mots, je l’ai vu me regarder comme s’il craignait que je ne passe à l’acte. Et si cela lui avait
rappelé Caroline, la fondatrice de son cher club de poésie ? Elle, a saisi le manche.
Mon esprit déborde et mon estomac est retourné quand je passe la marche arrière, sors du parking et prends la
direction de la maison d’AJ. Garée en haut de l’allée qui mène à son garage, je tire sur le frein à main et je me rue hors
de la voiture.
Le vent reprend, soufflant dans les arbres et me giflant les joues ; je resserre ma veste autour de moi en
grimpant vers le perron. Je vais frapper à la porte quand j’entends la guitare d’AJ, trop faiblement pour pouvoir
reconnaître la mélodie, mais je crois le voir, les doigts grattant les cordes. Je me dépêche de frapper avant de me
liquéfier sur place.
La musique s’arrête et, quelques secondes plus tard, il ouvre la porte.
– Salut.
Il paraît surpris de me voir.
– Salut.
Je passe le cordon de la clé au-dessus de ma tête et le lui tends.
– Merci, dis-je.
Il le range dans la poche de son jean, tandis que j’essaie de rassembler le courage de sortir ce que je suis venue
lui dire et que lui cherche sans doute le meilleur moyen de se débarrasser de la fille psychotique qui encombre son
perron.
Je me redresse, me plante sur mes pieds, le regarde droit dans les yeux.
– J’ai trouvé son coin, dis-je en me mordant la lèvre pour empêcher mon menton de trembler. J’aurais voulu que
tu m’en racontes davantage sur elle. Et encore plus sur la pièce, comment tu l’as découverte et comment tu en as
obtenu la clé.
Il m’ouvre grand la porte.
– Entre. Tu dois geler.
Non. Je suis juste morte de peur.