FAITES-LA PASSER
Je regarde autour de moi, examine ce qui m’entoure, ainsi que je le fais toujours. La première fois que je me
suis retrouvée seule ici, j’ai traversé la pièce, m’arrêtant de temps à autre pour lire un poème, revenant vers ceux que
je préférais. Je me rappelle la sensation de calme qui m’a envahie quand j’ai enfin trouvé les paroles de la chanson
d’AJ, la joie que j’ai ressentie en lisant les emballages des goûters de Sydney. J’ai passé des heures à lire dix ans de
poésie écrite par des gens qui ont terminé depuis longtemps leurs études. Mes yeux brûlaient de fatigue quand je me
suis enfin assise sur un canapé pour me mettre à écrire à mon tour. En partant, ce jour-là, je débordais d’admiration
pour tous ceux qui avaient pu poser le pied dans le Coin des Poètes.
Maintenant, je me dirige lentement vers la bibliothèque basse dans le coin droit, allume la lampe perchée dessus
pour éclairer le mur. Le premier jour, je ne suis pas venue jusqu’ici et, ces derniers mois, je ne me rappelle pas avoir
collé aucun de mes textes dans les parages. Sinon j’aurais remarqué ce qui rendait cet endroit unique.
Au contraire des autres murs du Coin des Poètes, ici tout est rédigé sur le même papier doublé, percé de trois
trous, parcouru de la même écriture aux lettres parfaitement tracées, aux mots parfaitement séparés.
Près de la lampe, j’aperçois un plumier en bois. Je le prends, le retourne dans mes mains, passe le bout des
doigts sur son décor gravé de boucles et d’ondulations. Trois lettres s’alignent sur le couvercle : C.E.M.
Je le repose sur la bibliothèque pour l’ouvrir doucement. La feuille qui se trouve à l’intérieur semble un peu
froissée ; je la sors d’une main tremblante, la déplie avec précaution. Ce n’est pas un poème. C’est une lettre. La
gorge sèche, je m’aperçois que l’écriture en est la même que celle que j’ai vue sur le mur devant moi.
Cher M. B.,
Vous allez vous croire responsable de ce que j’ai fait. Ce n’est pas le cas. Et cette pièce ne contient
rien de négatif. En fait, elle m’a longtemps sauvé la vie.
Vous avez créé cet endroit pour moi et m’avez aidée à le remplir d’œuvres et de gens en qui je
pouvais avoir confiance. Personne n’avait jamais rien fait pour moi de plus gentil ni de plus généreux. Je
me suis toujours sentie heureuse dans cette pièce. Si j’avais pu emporter ce bonheur du lundi et du jeudi
dans ma poche pour le revivre plus tard, je ne m’en serais pas privée. Croyez-moi, j’ai essayé.
Vous ne me devez rien d’autre. Mais j’espère que vous accepterez d’honorer cette dernière demande.
Les mots commencent à se rassembler ici. Songez à ce que ces murs représenteraient si tous ceux
qui avaient besoin d’une telle pièce l’avaient trouvée. Pouvez-vous l’imaginer ? Moi, oui.
Voici ma clé. Faites-la passer.
Bien à vous
C.
Instinctivement, je pose la main sur le cordon de la clé qui me serre le cou et je tire dessus.
Le Coin de Caroline.
Voilà pourquoi M. Bartlett laisse la porte du théâtre ouverte quand AJ le lui demande. Pourquoi il tient secrète
l’existence de cette pièce. Caroline lui a demandé de transmettre la clé et il a honoré sa dernière volonté. Il continue,
depuis sa mort.
Sans lâcher sa lettre, je m’accroche au bord de la bibliothèque de l’autre main, les genoux flageolants.
C’est Caroline Madsen qui a fondé le Coin des Poètes.
Je me rapproche du mur, passe la main sur les pages qui y sont collées, comme si je me présentais à elle.
Ce sont ses poèmes.