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Condamnation du mensonge dans Le Menteur

Dans l'extrait de 'Le Menteur' de Corneille, Géronte confronte son fils Dorante sur la question de la vertu et du statut de gentilhomme, affirmant que le titre ne se mérite pas seulement par la naissance mais par l'éthique et le comportement. Géronte condamne fermement le mensonge de Dorante, soulignant que le vice entache l'honneur familial et que la noblesse est liée à la vertu. La scène met en lumière le conflit entre l'impertinence de Dorante et l'autorité morale de Géronte, illustrant ainsi la fragilité du statut social face à l'immoralité.

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Condamnation du mensonge dans Le Menteur

Dans l'extrait de 'Le Menteur' de Corneille, Géronte confronte son fils Dorante sur la question de la vertu et du statut de gentilhomme, affirmant que le titre ne se mérite pas seulement par la naissance mais par l'éthique et le comportement. Géronte condamne fermement le mensonge de Dorante, soulignant que le vice entache l'honneur familial et que la noblesse est liée à la vertu. La scène met en lumière le conflit entre l'impertinence de Dorante et l'autorité morale de Géronte, illustrant ainsi la fragilité du statut social face à l'immoralité.

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Extrait 15

Le Menteur, acte V scène 3

Introduction
Dans son épître dédicatoire des éditions avant 1660, Pierre Corneille (1606-1684)
précise la source de sa comédie en cinq actes et en vers Le Menteur : il s’agirait d’une
comédie qu’il attribue à l’auteur espagnol, Lope de Vega, La Verdad sopichiosa, La Vérité
suspecte (1624).

Le thème du mensonge est donc au centre de cette pièce, incarné par le personnage
vantard de Dorante, qui érige le mensonge en véritable art de vivre.

Pourtant, le mensonge est traditionnellement associé au vice et à l‘immoralité.

Le personnage de Géronte incarne la condamnation morale de ce vice, incompatible


selon lui avec le statut de gentilhomme.

Le texte étudié est un extrait de la scène 3 de l’Acte V.

À ce stade de la pièce, le dénouement est proche : Géronte sait que Dorante a menti et
c’est donc une confrontation entre un père et son fils qui se déroule sous les yeux du
spectateur, en présence de Cliton.

Extrait étudié

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Extrait 15

SCÈNE III

GÉRONTE.
Êtes-vous gentilhomme ?

DORANTE.
Ah ! rencontre fâcheuse !
Étant sorti de vous, la chose est peu douteuse.

GÉRONTE.
Croyez-vous qu’il suffit d’être sorti de moi ?

DORANTE.
Avec toute la France aisément je le croiS.

GÉRONTE.
Et ne savez-vous point avec toute la France
D’où ce titre d’honneur a tiré sa naissance,
Et que la vertu seule a mis en ce haut rang
Ceux qui l’ont jusqu’à moi fait passer dans leur sang ?
DORANTE.
J’ignorerais un point que n’ignore personne,
Que la vertu l’acquiert, comme le sang le donne ? *************************************

GÉRONTE.
Où le sang a manqué, si la vertu l’acquiert,
Où le sang l’a donné, le vice aussi le perd.
Ce qui naît d’un moyen périt par son contraire ;
Tout ce que l’un a fait, l’autre peut le défaire ;

Et dans la lâcheté du vice où je te vois,


Tu n’es plus gentilhomme, étant sorti de moi.

DORANTE.
Moi ?

GÉRONTE.
Laisse-moi parler, toi de qui l’imposture
Souille honteusement ce don de la nature :
Qui se dit gentilhomme, et ment comme tu fais,
Il ment quand il le dit, et ne le fut jamais.
Est-il vice plus bas, est-il tache plus noire,
Plus indigne d’un homme élevé pour la gloire ?
Est-il quelque faiblesse, est-il quelque action
Dont un cœur vraiment noble ait plus d’aversion,
Puisqu’un seul démenti lui porte une infamie

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Extrait 15

Qu’il ne peut effacer s’il n’expose sa vie,


Et si dedans le sang il ne lave l’affront
Qu’un si honteux outrage imprime sur son front ?*****************************************

DORANTE.
Qui vous dit que je mens ?

GÉRONTE.
Qui me le dit, infâme ?
Dis-moi, si tu le peux, dis le nom de ta femme.
Le conte qu’hier au soir tu m’en fis publier…

CLITON, à Dorante.
Dites que le sommeil vous l’a fait oublier.

GÉRONTE.
Ajoute, ajoute encore avec effronterie
Le nom de ton beau-père et de sa seigneurie ;
Invente à m’éblouir quelques nouveaux détours.

CLITON, à Dorante.
Appelez la mémoire ou l’esprit au secours.

Le Menteur, Corneille, acte V scène 3

Problématique

Comment, grâce au personnage de Géronte qui retrouve ici toute son autorité, Corneille
parvient-il à faire entendre une condamnation morale du mensonge ?

Plan linéaire

Dans un premier temps, nous verrons que Géronte érige la vertu comme fondement du
statut de gentilhomme.

Dans un deuxième temps, nous analyserons la condamnation morale du mensonge


portée par Géronte.

Enfin, dans un troisième temps, nous étudierons le courroux grandissant de Géronte.

I – La vertu comme fondement du statut de gentilhomme

De « “Êtes-vous gentilhomme ? » à « Que la vertu l’acquiert, comme le


sang le donne ?” »

La scène s’ouvre sur un hémistiche lourd de sens prononcé par Géronte : « “Êtes-vous
gentilhomme ? ”» La question fermée (une interrogation totale) donne le ton sérieux de
la scène : le nœud dramatique se resserre autour de Dorante, pris en étau.

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Extrait 15

Avec une certaine légèreté, ce dernier s’exclame pourtant : « “Ah ! Rencontre fâcheuse
! ”». Même sans didascalie, cette phrase nominale semble lancée comme un aparté, et
s’inscrit dans le registre comique.

Dorante va plus loin dans sa réponse et se rit de son père, en rappelant : « “Étant sorti
de vous, la chose est peu douteuse. ”» (v. 1502) L’expression triviale « “étant sorti de
vous” » souligne ici la légèreté de Dorante.

Le spectateur comprend que Dorante n’a pas perçu la gravité de la question posée par
son père. En effet, le lien de cause à effet entre la proposition participiale et la
proposition principale montre que le fils est convaincu que le statut de gentilhomme tient
à la naissance seule.

Mais Géronte reprend l’expression utilisée par son fils (être sorti de moi), sous forme
d’interrogation fermée : « “Croyez-vous qu’il suffit d’être sorti de moi ?” » afin de la
remettre en cause. Peu à peu, il montre donc à son fils qu’un rang n’est pas qu’une
question de naissance mais de mérite et d’attitude.

Or l’impertinence de Dorante ne se fait pas attendre ; sa vantardise est toujours à


l’œuvre, comme l’indique l’hyperbole suivante : « “Avec toute la France aisément je le
crois. ”» (v. 1504). L’adverbe « aisément » permet de se moquer de la question du père.

Le père raille alors l’éloquence de son fils en reprenant le même complément


circonstanciel en fin de vers (« “avec toute la France ”», v. 1505). La tournure interro-
négative de sa phrase traduit un jugement ironique sur les propos du fils.

À ses yeux, le statut de gentilhomme constitue « “ce titre d’honneur » (v.1506), « ce haut
rang” » (v.1507), autant de groupes nominaux à connotation méliorative.

Par là, le père montre que le statut de gentilhomme est précieux : d’abord, il se mérite par
«“ la vertu seule ”» (v.1507) ; ensuite, il est acquis depuis fort longtemps ; enfin, il se
transmet par la naissance (« “Ceux qui l’ont jusqu’à moi fait passer dans leur sang ?” » v.
1508). Tous ces éléments engagent donc la personne qui porte le nom de gentilhomme.

Les termes à la rime accentuent la noblesse de ce discours : « “France » rime avec


« naissance » et « rang » avec « sang”« .

Mais Dorante se moque de son père. En effet, par l’usage du conditionnel présent
(« j’ignorerais », v. 1509) à valeur d’irréel du présent, il loue son intelligence en
prétendant que son père ne lui apprend rien.

Par le parallélisme de construction du vers 1510 (« “Que la vertu l’acquiert, comme le


sang le donne ?” »), il met sur le même plan la vertu et le sang.

II – Une condamnation morale

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Extrait 15

De « “Où le sang a manqué » à « si honteux outrage imprime sur son front


”? »
Géronte se pose fermement en père dispensateur d’une leçon de vie et de morale.

Ainsi, de façon solennelle grâce aux parallélismes de construction qu’il reprend à


Dorante pour mieux les détourner, Géronte souligne la fragilité de ce statut de
gentilhomme.

Les antithèses – mises en valeur par les parallélismes syntaxiques – s’enchaînent :


“« sang » / « vertu »; « manqué » / »acquiert »; « donné » / « perd »; « naît » / « périt »,
« fait » / défaire » ”. Elles soulignent que le statut de gentilhomme ne relève pas de l’inné
mais de l’acquis.

L’emploi du présent de l’Indicatif à valeur de vérité générale (« “Ce qui naît d’un
moyen périt par son contraire” » v. 1513) confirme que Géronte cherche à convaincre son
fils que le statut de gentilhomme exige une éthique irréprochable. Il dispense une leçon
de vie à portée universelle.

La dernière antithèse « faire » / « défaire » souligne que le statut de gentilhomme est


fragile : « “Tout ce que l’un a fait, l’autre peut le défaire” » (v. 1514).

Après des considérations générales, Géronte accuse désormais ouvertement son fils en
employant le pronom personnel de la deuxième personne du singulier : « “Tu n’es plus
gentilhomme” » . Le passage de la deuxième personne du pluriel (« vous ») à la
deuxième personnage du singulier (« tu ») véhicule le mépris du père pour son fils.

Le rejet interne «“ Et dans la lâcheté / du vice” » (v. 1515) met l’accent sur le terme
« vice », le condamnant d’autant plus fermement.

Le père va plus loin en reniant son fils, comme le suggère la négation totale « “Tu n’es
plus gentilhomme, étant sorti de moi.” » (v. 1516) La condamnation est explicite : la
naissance seule n’autorise pas à porter le titre de gentilhomme quand la vie est dissolue.

Pour la première fois, Dorante n’a plus l’espace pour s’exprimer. Sa stupéfaction
contenue dans l’interrogation « Moi ? » est révélatrice.

Son père reprend sa place et son autorité au point de donner un ordre à l’impératif à
son fils : « Laisse-moi parler ».

Il blâme ouvertement son fils, devant son valet silencieux. Le champ lexical du vice est
omniprésent : «“ imposture » (v. 1517), « souille » (v.1518), « honteusement » (v.1518),
« vice » (v.1521), « tache » (v.1521), « indigne » (v.1522), « affront »(v.1527), « honteux
outrage” » (v.1528).

Dans cette tirade, Géronte montre combien le vice de Dorante rejaillit sur un statut, un
nom, une histoire : par son comportement, il jette donc l’opprobre sur une famille entière.

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Extrait 15

Géronte souligne les faux-semblants de son fils et les condamne fermement, comme en
témoigne la construction en chiasme des vers 1519-1520 : « “Qui se dit gentilhomme
(A), et ment comme tu fais (B), / Il ment quand il le dit (B), et ne le fut jamais. (A)” ». Cette
structure ABBA condamne le mensonge, contenu au centre de la phrase.

Ses interrogations fermées en tête des vers 1521 et 1523 (« Est-il ») ne laissent
aucune chance à Dorante. D’ailleurs, l’éloquence de Géronte va crescendo dans le
rythme (6/6/12):
» “Est-il vice plus bas, / est-il tâche plus noire,
Plus indigne d’un homme élevé pour la gloire ?” »

Dorante est censé réagir s’il a « “un cœur vraiment noble ”». Cette métonymie au vers
1524 rappelle que pour Géronte, le siège de la noblesse est le coeur, c’est à dire la
vertu, et non le sang..

La condamnation morale est sans appel, comme le suggère l’enjambement de la


proposition subordonnée relative («“ une infamie /Qu’il ne peut effacer” », v. 1525-1526).
La colère de Géronte semble intarissable.

Géronte n’aperçoit qu’une solution : offrir sa vie : «“ s’il n’expose sa vie » (v.1526), « Et
si dedans le sang il ne lave l’affront /Qu’un si honteux outrage imprime sur son front ?” »

III – Le courroux grandissant d’un père


Mais face à la rhétorique de son père, Dorante ne cède pas. Au contraire, il continue à se
montrer impertinent et provocateur, comme le spectateur peut le constater lorsqu’il dit :
« “Qui vous dit que je mens ? ”» (v.1529). La question ouverte constitue une stratégie
pour détourner l’attention du père.

Même sans didascalies, la colère de Géronte transparaît dans ses mots, dans son ton et
sa gestuelle que l’on peut imaginer. Il reprend ainsi le verbe « dire » sous forme de
polyptote : « “Qui me le dit, infâme ? /Dis-moi, si tu le peux, dis le nom de ta femme.” »
(v.1529-1530) Géronte cherche donc à pousser son fils dans ses retranchements en lui
montrant qu’il sait « le conte » qu’il a déjà inventé.

Cliton, dans une tentative désespérée, tâche de prêter secours à son maître en lui
suggérant une réplique : « “Dites que le sommeil vous l’a fait oublier. ”» (v.1532). Comme
souvent, la réplique du valet apporte un contrepoint comique à la scène.

Le courroux de Géronte est palpable à travers les répétitions et les impératifs présents
qui ont une portée ironique (« “Ajoute, ajoute encore avec effronterie », v. 1533),
« Invente” » (v. 1535).

Dans ces derniers vers, il utilise l’antiphrase pour mieux se moquer de son fils qui a une
propension à exagérer, comme le sous-entend l’expression « “Le nom de ton beau-père
et de sa seigneurie” » (v. 1534). Il utilise les mêmes armes que son fils. « “Invente à
m’éblouir quelques nouveaux détours.” » (v. 1535)

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Extrait 15

La scène étudiée s’achève sur un aparté de Cliton à son maître, comme une ultime
tentative pour le sauver : « “Appelez la mémoire ou l’esprit au secours. ”» (v. 1536).

Conclusion
Cette scène a un rôle dramatique important. En effet, dans cette confrontation entre
Géronte et Dorante, se jouent plusieurs éléments : un rapport de force et d’autorité
entre un père et son fils, une divergence de caractères – l’un vantard, l’autre droit mais
crédule -, une attitude présente opposée – l’un railleur, l’autre en colère, une conception
du rang de gentilhomme radicalement différente – par la naissance, par le mérite.

Le mensonge comme ligne de conduite apparaît ici comme incompatible avec le statut
de gentilhomme qui n’est pas qu’une affaire de naissance mais de mérite.

Deux siècles plus tard, ces questionnements seront ceux de Beaumarchais grâce à
son personnage de Figaro dans Le Mariage de Figaro (Acte V, scène 3 : « “noblesse,
fortune, un rang, des places, tout cela rend si fier ! Qu’avez-vous fait pour tant de biens ?
vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus ”»).
Bon courage 

7/7

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