Évolution des hommes d'affaires sénégalais
Évolution des hommes d'affaires sénégalais
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La question posée lors des interviews était: "Comment avez-vous démarré dans les affaires, avec
quel capital?". Il s’agit ici de la somme d’argent que l’opérateur économique avait au démarrage
de ses affaires, c’est-à-dire du "capital-départ". Ce capital-départ est souvent dénommé "capital".
Il peut s’agir d’une somme d’argent provenant d’une épargne en argent ou en nature, d’un prêt
familial, du troupeau constitué ou hérité, d’une quelconque valeur investissable, mais également
d’un réseau de relations qui sera désigné comme un "capital social". Cf. entre autres Ellis et Fauré
(1995), Laboratoire Tiers-Monde (1983), Boone (1992) etc...
2
Dans le cadre d’un projet de recherche financé par la Fondation Volkswagen: "Commerce et
commerçants au Sénégal (1930-1996), entre les secteurs formel et informel". Recherche et
conclusions effectuées avec Mariam Sow, économiste à Dakar, et dont la publication suivra d’ici la
fin de l’année 1997.
3
C’est consciemment que nous employons le terme "d’opérateur économique" et non de
"commerçant" ou "d’entrepreneur". Non que le professionnalisme des acteurs soit remis en
question mais il s’agit ici de cerner le phénomène auquel nous sommes confrontés. Le terme de
"commerçant" réduit leur activité et celui d’ "entrepreneur" donne une idée fausse de l’envergure
ou de la nature de ces activités. Celles-ci sont tellement diversifiées, orientées vers l’opportunité à
saisir qu’il est impossible de les tituler "d’entrepreneur" au sens eurocentriste du terme. Ils
n’entrent dans toute leur complexité et leur ambiguité dans aucun schéma prédéfini, c’est
pourquoi le terme d’opérateur, parce qu’il est neutre mais également parce qu’il ne réduit pas le
rôle de ces hommes dans les activités et le développement économiques du Sénégal, nous a
semblé opportun.
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Terme employé pour la 1ère fois par Keith Hart in: Informal Income Opportunities and Urban
Employment in Ghana en 1971. Depuis, la définition du terme proposée par le Bureau
International du Travail (BIT) en 1972 et désignant ”une importante population d’adultes qui
n’occupent pas des emplois recensés mais sont occupés à d’autres activités qui fournissent de
façon rentable, des biens et des services à la population urbaine” s’adapte aux réalités. L’idée de
marge de l’économie coloniale et que l’on pourrait qualifier de traditionnelles ou de
parallèles, bien qu’aucun de ces termes ne nous semble décrire la réalité de
manière satisfaisante.
Le travail sur le terrain a consisté en une centaine d’interviews et
questionnaires auprès d’opérateurs économiques actuellement actifs. Il s’agit de
responsables de groupements professionnels qui souvent sont eux-mêmes des
opérateurs, et de hauts fonctionnaires de l'administration. La population cible est
essentiellement constituée d’opérateurs du secteur dit informel parvenus à un
niveau d'accumulation tel que la diversification, la reconversion voire
l'industrialisation pourraient être envisagées. Pour mieux saisir les spécificités de
ces opérateurs, nous avons tenu à intégrer dans la population cible un groupe
d'opérateurs du secteur dit formel, ce qui permet de mettre en évidence les
spécificités de ceux-là.
Le choix des personnes enquêtées s'est fait sur la base de deux critères: la
taille de l'opérateur - nous nous intéressons essentiellement aux grands, ce qui
exclut les micro-entreprises, les détaillants et ambulants -, et l'ascendance - les
opérateurs économiques dont les parents étaient eux aussi dans les affaires sont
des interlocuteurs privilégiés -.
La méthode d'approche des opérateurs a consisté à nous mettre en rapport
avec la Chambre de Commerce de Dakar, puis avec les organisations et
groupements professionnels.
82 interviews menées auprès d'opérateurs économiques ont débouché sur des
questionnaires. Aujourd’hui5, nous avons dépouillé 60 de ces questionnaires, dont
ceux de 8 femmes (parmi lesquelles figure une Sénégalaise d'origine libanaise), 7
Libanais et 45 Sénégalais. Nous avons également analysé les données de 72
interviews avec ou sans questionnaires. Parmi celles-ci, nous avons 35 opérateurs
issus de parents commerçants et 32 illettrés en français et en arabe6.
Dans une première partie, nous présenterons les modes et conditions de
fonctionnement des opérateurs dans le contexte colonial et postcolonial, la
transition vers la période actuelle ainsi que les contraintes auxquelles les
opérateurs économiques sont confrontés. Nous ébaucherons par-là l’apparition de
ce que l’on appelle aujourd’hui "l’informel", bien que nous soyons conscients du
fait que ce terme est anachronique.
ce ”secteur informel” évolue, mais force est de constater qu’aucune des définitions proposées ne
correspond complètement au phénomène, et les termes alternatifs tels: "subsistance ouverte";
"non structuré" ; "non déclaré"; "économie de place"; "économie de marché"; "commerce
parallèle"; "économie résiduelle"; "secteur informalisé" n’offrent guère de meilleures solutions.
D’une manière générale, on peut voir dans ces définitions l’élaboration d’un système de tiroirs
dans lesquels nos hommes d’affaires doivent être à tout prix classés. Ces termes se définissent
toujours en fonction et par rapport à un secteur dit "formel". Cependant, pour plus de commodité
et devant tant d’artifices et de polémiques, nous continuerons malgré tout à employer le terme
officiel des bailleurs de fonds et des Etats: "l’informel".
5
Fin mars 1997. Les interviews ont été menées d'octobre 1995 à décembre 1996.
6
Illettrés sont également ceux qui sont allés 3 ou 4 années à l’école coranique, l’apprentissage de
la lecture et de l’écriture y étant pratiquement inexistant.
196
Dans une seconde partie, nous traiterons du problème de la pérennité des
activités et de la transmission du savoir-faire, des limites auxquelles elles sont
acculées dans les contextes socio-économiques et politiques au Sénégal.
Lors de la crise économique de 1930, la situation dans les colonies est dramatique
pour la France. La France d'Outre-Mer représente 1/3 des exportations de la
France en 1932, les produits manufacturés représentent 60% des exportations
coloniales (René-Leclerc 1933: 3 et 7). Le marché colonial représente pour
certaines branches de l'industrie un véritable régulateur et, les exportations
françaises vers l'étranger souffrant de la crise mondiale, les colonies représentent
le marché à élargir. Dans ce contexte, les maisons de commerce ont malgré tout
de plus en plus de mal à écouler leurs produits, à entretenir leur personnel expatrié
et leurs filiales à l’intérieur. On pourrait croire qu’elles se rabattraient sur la main
d’oeuvre locale en engageant les commerçants sénégalais ou en travaillant avec
eux. Certes, on en retrouve beaucoup qui seront employés comme traitants,
cependant la tendance est plutôt d’avoir recours aux Libanais, bien que dans les
années 30, les maisons de commerce les accusent de tous les maux et
notamment de devenir leurs principaux concurrents. Le nombre de Libano-Syriens
pour la seule ville de Dakar a augmenté entre 1921 et 1931 de 138%7. Ces
derniers deviennent les seuls intermédiaires entre les maisons de commerce
françaises et les producteurs sénégalais, mais aussi les interlocuteurs privilégiés
des commerçants sénégalais. On assiste à une chute massive du nombre de
commerçants sénégalais déclarés qui payent patente. Ils n’ont plus qu'un espace
économique réduit au minimum pour évoluer. Nombre de ceux-ci abandonnent
leurs propres affaires pour se mettre au service des maisons coloniales. Les
stratégies politico-commerciales des Français entraînent leur éviction
systématique des importations, des centres de décision et du milieu des affaires.
Les années 30 et les années de guerre représentent bien sûr une période de
coupure dans l'évolution des affaires sénégalaises et beaucoup se reconvertissent
définitivement ou sporadiquement dans l'élevage ou l'agriculture ou cumulent
même commerce, agriculture et/ou élevage.
Nous pensons cependant que le commerce sénégalais retranché aux confins
des activités du commerce colonial a trouvé ses propres niches pour continuer à
7
Les archives donnent une idée claire de la situation de l’époque: Problème des évolués avant
1945: Libanais et Syriens en AOF - Etudes diverses, ANSOM/ Agence FOM 395, dos. 8 bis. Cf.
également Thioub 1989 et Boone 1992. Le livre de Jean Paillard 1935 qui est un écrit anti-levantin
de l’époque, mais également celui de Nadra Filfili 1973 qui est la biographie d’un commerçant
libanais arrivé en 1923 au Sénégal, retracent bien l’ambiance qui régnait à Dakar entre les
différents antagonistes dans les années 30-40.
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évoluer en s’adaptant au contexte économique. Beaucoup de commerçants sont
restés très mobiles et très actifs, cherchant les opportunités, les niches, les
régions, désertant les villes pour continuer à travailler. Quantitativement parlant, ce
phénomène est difficile à chiffrer, surtout en consultant les listes de ceux qui
payent les patentes dans les villes puisqu'il semblerait que, par définition, ce
commerce vit "en marge" et à l'intérieur du pays.
A cette époque et dans ces conditions, il est encore difficile de cerner comment
les commerçants sénégalais fonctionnent. Même si l'on ne les trouve pas à tous
les niveaux des affaires, il est admis que des plus petits aux plus grands, on
retrouve des comportements similaires, une attitude de "liberté" vis-à-vis de la
législation coloniale: "Patentes, licences, douanes, frontières sont à leurs yeux des
inventions encombrantes, valables tout au plus pour créer des différences de
cours, mais dont il faut se dégager au maximum par la discussion et la mobilité"
(Charbonneau 1961: 118). Ils font des affaires réglées comptant, sans factures,
sans signatures. Ils sont mobiles en fonction des opportunités. L'installation et le
bénéfice régulier ne sont pas au centre de leurs préoccupations:
"ils agissent sur le plan local comme des hommes d'affaires internationaux [...]. Ils sont à
l'affût des cours, des déséquilibres partiels, des ruptures de stocks [...] Ils achètent la
marchandise pour la transporter là où elle est la plus valable et pour la revendre non pas
directement mais de préférence à des revendeurs. En cas d'échec ils revendent eux-
mêmes, mais ce n'est qu'un pis-aller. Ils ne se soucient pas de procéder à des impor-
tations directes, même les plus importants d'entre eux. Ils sont actifs dans des régions
où le commerce colonial ne pénètre pas: distance, habitat dispersé etc..." (Charbonneau
1961: 126
8
Opposition des secteurs moderne et traditionnel; opposition ville/campagne; pays développés/
pays sous-développés etc.... Conceptualisation dans les années 50, notamment avec A. Lewis
mais également W. Steel. On y ajoute depuis un troisième élément: l’artisanat.
198
"formel" qui sera récupéré par l'Etat après l'Indépendance. L'autre vitesse est
représentée par les Sénégalais, en partie traitants et en partie agissant pour leur
propre compte avec plus ou moins de succès selon les conjonctures, cherchant
les créneaux disponibles et agissant "en parallèle" et plus ou moins en marge de la
légalité. Ces deux structures sont dépendantes l'une de l'autre et
complémentaires: les marchandises et produits circulaient dans des réseaux
différents et pour des clientèles différentes. La question de savoir si les opérateurs
sénégalais agissant ainsi en parallèle à l'époque coloniale se situent déjà dans ce
qu'on appelle aujourd'hui le "secteur informel", se heurte à un problème quantitatif.
Les acteurs agissant dans les villes, ils représentent une infime partie de la
population urbaine. Les structures dans lesquelles évoluent aujourd'hui les acteurs
de l'informel étaient déjà présentes: les relations sociales, les non-déclarations en
tous genres, le niveau d'études occidentales ou l’alphabétisation en arabe peu
élevés9. Tout comme aujourd’hui, nous avons des commerçants également dans
l'un ou l'autre des secteurs, africain/informel, colonial/formel, mais également tirant
les avantages des deux à la fois. Je pense que tenter de dégager les secteurs de
façon autonome les uns des autres, secteur colonial, secteur parallèle ou tradi-
tionnel, ne peut que nous obliger à "tourner en rond". En admettant que nous
puissions effectivement les distinguer, ces secteurs tout en ayant des parties
autonomes sont enchevêtrés les uns aux autres, offrent des points charnières et
l’on passe de l’un à l’autre en fonction de l'opportunité: frais de transport, dé-
claration des produits ou fraude, complémentarité des différents produits à un
endroit donné, réseaux etc... L'on trouve des commerçants africains actifs tant
dans l'un ou l'autre des secteurs, également dans les deux à la fois, commer-
cialisant tant les marchandises et les produits coloniaux avec les produits du crû
africains ou bien spécialisés dans les uns ou les autres des produits et marchan-
dises. Cette situation se retrouve actuellement, où à notre sens on ne peut parler
de secteurs formel et informel mais uniquement de "pratiques informelles".
Les témoignages collectés montrent que bien souvent ces commerçants
n'avaient aucun contact avec les maisons coloniales, leurs seuls intermédiaires,
dans le cas où il y en avait pour les marchandises occidentales, étant presque
exclusivement les Libanais. En général, ils commercialisent ces marchandises aux
confins de la frontière du Sénégal, surtout dans la région du Fleuve où, selon les
personnes interviewées le commerce était lucratif, notamment avec les Maures et
à la frontière gambienne. Pour les autres, ceux qui commercialisent le bétail, les
céréales, les produits du crû, l'or, ils se déplaçaient dans des sphères qui leur
étaient propres, également dans les régions frontalières mais aussi dans des
réseaux à grande échelle, du Soudan à la Guinée, du Mali à la Côte d'Ivoire, sans
aucun contact avec le commerce colonial et les besoins de la colonisation. Les
commerçants utilisent également la situation pour élargir leur champ d'action vers
9
Jusque dans les années 60 les illettrés vont dans le commerce, l'administration est réservée aux
intellectuels. Pour reprendre l'expression d'un opérateur économique: "c'est l'échec à l'école qui
fait ouvrir une boutique".
199
la Guinée Bissau, profitent des pénuries pour établir des contacts directs avec les
représentants des firmes françaises et importent directement de France, même si
dans ce domaine particulier, les Libanais ont été souvent plus rapides et plus
nombreux10.
La Seconde Guerre mondiale, la pénurie de marchandises, de moyens de
locomotion et de main d’oeuvre européenne vont également offrir de bonnes
opportunités à certains, plus à l’aise dans les affaires de troc en pleine reprise,
plus flexibles, plus aptes à improviser que les employés des maisons de
commerce françaises coupées de leurs maisons mères. Dès la fin de la guerre, au
début de l'année 44, les commerçants s'organisent au sein du SYPECO (Syndicat
des Petits Commerçants) pour défendre leurs intérêts contre les lobbies, c'est-à-
dire pour étudier des mesures propres à l'organisation méthodique de leur
commerce, pour fournir aux adhérents la documentation et les moyens
nécessaires à l'exercice de leur activité professionnelle, pour étudier les
possibilités de création d'une coopérative d'achat et de distribution. Tout
commerçant patenté et résidant en AOF peut faire partie du syndicat.
L'interruption de l'économie de guerre en 1950 annonce le retour à la
libéralisation économique. Les opérateurs français se retirent massivement de
l'intérieur pour cause de rationalisation des activités, délaissant un pan important
de leurs activités d'importation générale pour se retrancher dans l'importation de
biens d'équipement lourds et dans l'industrie légère hautement protégée. Pendant
cette même période, la situation évoluera encore en ce sens que la tranche
supérieure des opérateurs économiques libanais commencera à se diversifier vers
l'industrie alimentaire, laissant ainsi des créneaux libres dans le commerce de
détail à l’intérieur aux Sénégalais.
Beaucoup de commerçants sénégalais investissent dans le transport. Ils ont
profité de la carence en véhicules et en main d'oeuvre de la Seconde Guerre
mondiale pour s’y lancer. Les interviews montrent que du premier véhicule acheté
à crédit auprès d'un Libanais nous trouvons plus tard, dès les années 50, des
parcs relativement importants. C’est l’époque où la route commence à
concurrencer sérieusement le rail. Le camion, bien que de coût plus élevé à
première vue, offre de nombreux avantages: il permet d’éviter les ruptures de
charge, il peut pénétrer à l’intérieur du pays jusqu’aux lieux de production et de
distribution les plus reculés (Péhaut 1974: 786). Les transporteurs sénégalais sont
rapidement très actifs et organisés notamment au sein du SETTD (Syndicat des
Entrepreneurs de Transport et Transitaires de Dakar) créé au début de l’année
10
Les archives de la Chambre de Commerce de Dakar montrent cet état de fait (notamment le
procès-verbal de la réunion du SYNDICOA (Syndicat de Défense des Intérêts de la Côte
Occidentale) à Bordeaux du 26 juin 1935, dossier n 658). Les interviews de nombre d’opérateurs
donnent également confirmation d’importations directes de la France déjà dans les années 30 et
après la guerre. Egalement M. Diouf in: Barry et Harding 1992.
200
194411, même si la majorité de ceux-ci reste française et surtout libanaise.
Les femmes ne sont pas non plus absentes de la scène économique. Celles
que nous retrouvons avec une certaine envergure économique, actives dans les
années 60 ont débuté leurs activités dans les années 40, tout en bas de l'échelle
par la vente de beignets ou la teinturerie, et accumulé lentement.
Enfin, la politique de sénégalisation des cadres12 dès 1958 puis l'étatisation
des circuits arachidiers au début des années 60, feront apparaître massivement
sur l'avant-scène économique les opérateurs sénégalais. Les témoignages
collectés et récits de vie montrent que si nombre de ces commerçants vivotent au
jour le jour, faisant vivre tant bien que mal leur nombreuse famille, beaucoup
avaient une possibilité d'accumulation qui, même si elle est difficilement
quantifiable, nous laisse entrevoir une évolution des affaires en hausse constante
en considérant l’investissement social ou celui effectué dans l’immobilier. Cet
essor des opérateurs sénégalais continuera à s'amplifier encore quelque temps
avec l'indépendance et la création du GES au début des années 60. La
"renaissance du grand commerce sénégalais" à partir de 58, admirablement
décrite par Samir Amin (1969: 30), n’est pas uniquement le résultat de la politique
de "sénégalisation", elle est également celui de toutes ces années de "survie".
11
En 1946: sur 32 membres il y a 8 Sénégalais, en 1947, il y en a 9 dont 2 dans le conseil
d'administration; en 1952: il y en a 21. in: ANS, Chambre de Commerce de Dakar, dossier no.
658, 659 et 773.
12
La tension politique déclenchée par la guerre d’Indochine et la défaite de Dien Bien Phu en 1954
ainsi que les premiers "incidents" en Algérie et enfin la Conférence de Bandoeng en 1955, ont
provoqué un tournant dans la politique coloniale de la France. Devant la perte de l’Indochine il
fallait absolument trouver les structures pour conserver l’Afrique. Cette "sénégalisation" des
cadres devait se faire dans le cadre d’une nouvelle loi votée en 1956: la loi-cadre où l’on prévoyait
l’intégration des élites africaines dans l’élaboration de la vie politique et économique. Cf. à ce
sujet notamment Ki-Zerbo 1978: 509.
201
gouvernement ou plutôt des personnalités politiques à leurs affaires13. Cette
première période est aussi caractérisée par l'étatisation des circuits arachidiers, la
création de l’ONCAD (Office National de Coopération et d'Assistance au
Développement)14 et l'instauration d'une politique industrielle basée sur un
système protectionniste intégrant des instruments prohibitifs et restrictifs tels que
les quotas, licences, contingentements, autorisations préalables et autres
tracasseries administratives. Pourtant, les commerçants sénégalais avaient fait
une entrée triomphale au sein des organisations des affaires telle la Chambre de
Commerce de Dakar, sous la pression des revendications de groupes tels que
l’UNIGES (Union des Groupements Economiques du Sénégal). L’UNIGES avait
pour objectifs ”la défense des intérêts moraux, matériels et professionnels de ses
adhérents; la création et le maintien de la solidarité entre les adhérents ainsi que la
coordination des activités professionnelles; la recherche de solutions susceptibles
de promouvoir et de développer les secteurs économiques de la nation et enfin, la
création, l’acquisition, la gestion d'établissements en vue de la promotion des
activités commerciales, industrielles, artisanales”. L’UNIGES dans ses résolutions
dénonce la mainmise française sur l’économie malgré l’indépendance, remet en
question l’assistance technique et la coopération qui doit se borner à ”donner des
conseils et non à prendre des décisions pour éviter les attitudes
néocolonialistes”15. Il n'y a aucune animosité contre le gouvernement et d’une
manière générale, ces résolutions ne sont pas anti-gouvernementales, mais
parlent franc de la situation présente dans les années 60 et tentent de proposer
des solutions ou tout au moins un dialogue pour les trouver. Il semblerait, en
constatant la réaction du Gouvernement qui évince les meneurs ou les force à
revenir à des sentiments moins critiques, que celui-ci n'a pas supporté la critique
et que le parti unique et Senghor entendaient bien ne pas choquer les intérêts
extérieurs16.
13
Les Français ont gardé de facto le monopole de l’importation du riz, celui du sucre, celui de
l’exploitation et de la distribution du sel tout comme celui de la fabrication de l’huile d’arachide.
Nos interviews ont largement confirmé ces dires.
14
La création de l’OCA (Office de Commercialisation Agricole) en 1960 marqua le passage de
l’économie de traite à l’économie dirigée. L’OCA continuera à s’occuper de la gestion des stocks
d’arachide après la création de l’ONCAD en 1966 avec laquelle elle fusionnera en 1968.
L’ONCAD s’occupe à partir de ce moment de toute la chaîne de commercialisation de l’arachide,
de la gestion des stocks et des semences au transport, en passant par l’encadrement des
coopératives chargées de la production et l’assurance de prestations de services auprès des
communautés rurales. De plus, l’ONCAD importe et redistribue le riz. Il sera dissous, sous le
gouvernement d’Abdou Diouf en 1980. A propos de l’ONCAD, lire entre autres: Yves Péhaut
1974; Caswell 1984. Egalement Mohamed Mbodj in: Momar Coumba Diop 1992: 135.
15
Les citations de l’UNIGES sont tirées du discours de Abdoulaye Diop, lors du congrès National
de l’UNIGES, les 22 et 23 juin 1968. (ANS)
16
A ce sujet lire Djim Kébé 1996: Les GES dans les années 1960-1970, à paraître. Egalement le
compte-rendu du Premier Congrès de l’Union des Groupements Economiques du Sénégal
”UNIGES”, Dakar, 1968 (ANS). Le SYPECO, créé en 1944, est à l’origine de la création de la
Fédération des Groupements Economiques du Sénégal. Celle-ci comprenait les transporteurs, les
commerçants, les artisans ainsi que les premiers industriels et à côté de ces derniers, les
202
La création d'entreprises publiques et para-publiques met l'Etat dans
l'obligation de placer à la tête de ces dernières, des cadres fraîchement sortis des
Universités et de l'Ecole Nationale d'Administration mais peu formés à la gestion.
Parallèlement, la politique étatique cherche à promouvoir une couche d'hommes
d'affaires grâce au système de quotas et recrutés sur la base de critères autres
que ceux de la rentabilité économique, en leur octroyant de manière anarchique,
des crédits bancaires. Celle-ci se fait au détriment des acteurs établis depuis
longtemps et dont l'orientation politique n'est pas non plus étrangère à leur éviction
du système.
Il n'y a pas à se poser ici la question du bien-fondé de la politique d'étatisation,
mais force est de constater que l’essor des opérateurs économiques sénégalais
des années 50 sera sapé de façon évidente et durable à partir de la fin des années
60, période à laquelle la politique technocratique dirigiste de Senghor prendra son
plein essor. Les nouvelles structures économiques muselées dans un carcan
législatif provoqueront un retranchement de nombre d'opérateurs économiques
actifs vers l'intérieur voire l'étranger. C'est dans une Afrique de l'Ouest balkanisée,
chacun des pays cherchant à protéger son industrie et son marché, que vont se
développer des activités en marge de la législation ou la fraude sur l’initiative
d'opérateurs économiques habitués à se mouvoir dans un espace géographique
traditionnellement ouvert dans toute la sous-région, leur espace de prédilection
depuis toujours. Les dégâts causés par la sécheresse provoqueront les migrations
rurales et participeront à l'émergence de ce qu'on a appelé officiellement le
"secteur informel": une stratégie de survie économique, avec ses rouages et ses
habitudes tirées tant des structures sociales sénégalaises que des réalités politico-
économiques et religieuses de l'époque, étudiée abondamment depuis par les
chercheurs et bailleurs de fonds de tous horizons. Ce contexte économique mettra
en place une situation hautement complexe où les opérateurs chercheront par tous
les moyens à rentabiliser leurs activités, faisant et défaisant les alliances,
cherchant "l'affaire" plutôt qu'une gestion dans une logique économique à long
terme, dans une situation de toute façon à l'horizon bouché, développant l'univers
de la débrouille. C'est à cette époque qu'émergeront, face à une pléthore de petits
et moyens opérateurs, de façon aussi soudaine que souvent fugace, quelques
"grands" des affaires sur le devant de la scène économique, mettant tout à coup
sur le marché des capitaux sortis de l'ombre, dont il est souvent difficile de
remonter la filière (accumulation grâce au diamant, à la vente de protections
nouveaux cadres rentrés de France qui avaient créé la Chambre Syndicale du Patronat
Sénégalais. Tous ces gens ont exprimé leurs revendications lors du Premier Congrès de
l’UNIGES à Dakar en juin 1968 dans un rapport qui a été remis au Président de la République. La
réaction du Gouvernement a été radicale, celui-ci a oeuvré pour la création d’un groupement
économique parallèle à l’UNIGES: le COFEGES (Confédération des Groupements économiques
du Sénégal), semant des conflits au sein des groupements économiques du Sénégal, puis imposa
plus tard la fusion de ces deux organisations en créant les GES ("enlevez-moi tous ces préfixes"
aurait dit le Président Senghor en bon grammairien!), évinçant ainsi des mouvements les
opérateurs ne voulant pas faire les compromis pour le gouverment.
203
magiques...), brassant des chiffres d'affaires colossaux, cherchant à investir, à
diversifier dans un contexte économique fermé où seul l'immobilier représente une
valeur sûre.
Les commerçants sénégalais ont pu s'immiscer dans un espace d'activités allant
de l'importation de marchandises à l'approvisionnement des populations situées
dans les régions les plus reculées du pays. Nombre d'entre eux reconnaissent
n'avoir eu d'autre choix que de s'adonner largement à la fraude et à l'exécution
d'opérations en marge de la légalité pour pouvoir s'approvisionner en
marchandises à la fois locales et importées. Les détours empruntés dans les
stratégies visant à organiser les circuits d'importation de ce commerce qualifié
d'informel sont complexes et élaborés. Tromper la vigilance des douaniers exige
une bonne dose d'astuce, d'imagination ou plus simplement de complicité. Il est
possible de dire que l'essentiel de l'apprentissage au commerce international au
cours de cette période se résume à apprendre à contourner les lois.
La situation n'est guère plus facile pour les commerçants engagés dans les
circuits du commerce intérieur. Si aujourd'hui, l'approvisionnement direct des
commerçants sénégalais auprès des industriels locaux est une procédure
considérée comme normale, il apparaît sur la base de nos enquêtes que nombre
de commerçants ont eu à se battre pour conquérir ce droit. Les grands
commerçants des années 60-70 ont continué à se heurter à l'intermédiation
obligatoire des Libano-Syriens, ces derniers jouant encore le rôle de grossistes et
donc d'intermédiaires entre les fabricants locaux souvent européens et les
commerçants demi-grossistes et détaillants sénégalais. La discrimination par les
prix est également évoquée par les commerçants sénégalais qui avancent que les
grossistes français et libanais pratiquent des différences de prix entre demi-
grossistes libanais et sénégalais17. Les rentes de monopole et les politiques
restrictives ont au cours de cette période constitué de véritables obstacles au
développement et à la structuration du commerce sénégalais, ainsi qu'à sa
diversification/reconversion.
Un instrument fréquemment utilisé pour faire obstacle aux opérateurs
sénégalais, est le blocage du financement bancaire; à l'instar de l'économie
coloniale, la distribution parcimonieuse et sélective du crédit est la méthode
classique utilisée par les pouvoirs publics ou les groupes d'intérêt étrangers et en
particulier français. Cette situation mènera à un cul-de-sac inextricable. Le départ
de Senghor, l'arrivée d'Abdou Diouf, Premier ministre depuis 1970, à la
présidence, l'ingérence de la Banque Mondiale et du Fonds Monétaire
International dans la politique intérieure sénégalaise ne simplifieront pas vraiment
la situation, mais auront le mérite de faire bouger les choses.
17
C'est ainsi que certains opérateurs ont décidé de se regrouper au sein de la société UNIMES
(Union des Importateurs et Exportateurs Sénégalais), en vue de former un lobby pour la
négociation de l'acquisition directe de marchandises chez les fournisseurs. Ils négocient ainsi
avec les Grands Moulins pour l'approvisionnement en farine de blé, avec Capa pour le sucre,
avec Général Import pour l'alimentation générale, et avec la NSOA pour le savon. Ils finiront par
obtenir gain de cause.
204
1.2.2 L'évolution des opérateurs économiques dans les années 80-9618
Dès la fin des années 70, l’on peut parler de l’échec des politiques économiques
menées dans les secteurs primaire et secondaire. Nous assistons à des faillites en
cascade. La fermeture de l'ONCAD et plus tard d'un nombre important
d'entreprises industrielles a débouché sur un chômage croissant aggravé par
l'exode rural, un niveau insupportable d'endettement et une baisse du taux de
croissance économique. Le diagnostic des institutions internationales sur la faillite
des politiques économiques menées par l'Etat sénégalais met l'accent sur le poids
des contraintes réglementaires auxquelles le secteur privé devait se plier, sur
l'inefficacité de l'appareil judiciaire et l'inadaptation des services financiers - en
termes de coût, d'accès et de disponibilité du crédit -. De nouvelles politiques
économiques sont mises en place. Le désengagement de l'Etat consiste à réduire
les subventions dans l'agriculture tout en y réintroduisant le commerce privé, à
déprotéger l'industrie locale tout en la privatisant.
Par contre, les institutions internationales, puis l'Etat sont revenus sur l'idée
préconçue selon laquelle le secteur informel n'aurait eu qu'une productivité
médiocre et serait donc incapable de trouver une place dans le tissu économique.
Des chiffres sont alors exhibés pour justifier cette révision d'opinion: il semblerait
que le secteur informel a contribué dès 1988, à la formation du PIB à hauteur de
50%, à 90% de la création d'emplois et à 1/5 des investissements19. Les activités
informelles occupent en effet une place prépondérante dans les secteurs primaire
et tertiaire, en particulier dans l'agriculture, les transports et le commerce. Dans la
branche commerce, une part importante du commerce de détail et des
importations de biens de consommation courante est le fait d'entreprises
informelles.
C'est au moment où les restrictions commerciales commencent à être levées
au Sénégal, que le marché européen se ferme aux produits manufacturés en
provenance des pays du Tiers monde quand ils représentent une concurrence
pour les produits européens20. Ainsi, les tentatives d'industrialisation des
opérateurs économiques sénégalais sont encore une fois compromises par la
fermeture des marchés d'exportation. Il y a là tout un historique des politiques
commerciales à mener pour bien comprendre les conditions d'adversité dans
lesquelles évoluent les opérateurs économiques sénégalais.
18
Ce passage a été influencé par la communication de Mariam Sow lors de l’atelier d’échange et
de réflexion des 27 au 29 novembre 1996 au CODESRIA à Dakar, dans le cadre du projet de
recherche: Commerce et commerçants en Sénégambie (1930-à aujourd'hui): entre les secteurs
formel et informel?
19
Evaluation du secteur privé, Etude Banque Mondiale.
20
Comme nous l’a expliqué un homme d’affaires sénégalais, c'est entre autres le cas de la pâte
d'arachide sénégalaise: les producteurs sénégalais qui venaient d'investir dans les machines pour
respecter les normes européennes, ont été brusquement confrontés à l'établissement d'un
nouveau taux acceptable d'aflatoxine que leurs machines ne pouvaient détecter.
205
Entre 86 et 93, une période d'euphorie s'ouvre pour le commerce. La fraude à
l'importation se développe, ainsi que la pratique de la sous-facturation. Les
tâtonnements et les incohérences de la politique gouvernementale ouvrent la voie
à des importations massives. Pratiquement aucune des mesures
d'accompagnement préconisées dans le cadre de la NPI (Nouvelle Politique
Industrielle) n'a été prise. Elle s'est révélée être un échec patent et la crise
budgétaire sans précédent des années 92-93 a à nouveau abouti à l'adoption d'un
certain nombre de mesures restrictives. La décision de suspendre le rachat du
FCFA en dehors de la zone émettrice, la fermeture de la frontière avec les pays
limitrophes, en particulier la Gambie, et enfin la dévaluation du FCFA sont autant
de mesures qui vont particulièrement affecter le commerce informel à limiter ses
marges, jusqu'à l'asphyxie économique. Dans ce cadre, la décision de libéraliser
les importations de denrées de base, dont le riz, constitue une ouverture dont le
commerce informel avait bien besoin pour survivre.
Bien que d'énormes progrès aient été réalisés dans la suppression des
situations de rente, il n'en reste pas moins que quelques bastions auront résisté
aux politiques de libéralisation. Encore dans les années 90 et dans certaines
branches, les opérateurs économiques continuent à subir les effets de ces
blocages. Les différentes politiques économiques mises en place avec plus ou
moins de bonheur pousseront les opérateurs à se regrouper et à s'organiser pour
pouvoir influer sur celles-ci, voire les ignorer21, ou à essayer de mettre en place un
Etat dans l'Etat, comme le montre l’évolution à Touba. Avant les années 80, il n’y
avait pas de syndicat qui revendiquait pour les intérêts de l’économie ou pour
l’entreprise en général: on négociait des intérêts, il ne s’agissait que d’obtenir des
autorisations d’importer, des quotas etc... de la part des cabinets ministériels. Il
s’agissait d’accepter une allégeance inconditionnelle au pouvoir. Aujourd’hui le ton
des revendications a changé et les syndicats revendiquent une place pour
l’entreprise dans un environnement propice aux affaires, notamment en matière
fiscale22. Ces revendications mèneront aussi à l'essai de structuration dont nous
21
C’est ainsi que nous assistons à la création des différents groupements professionnels que nous
avons contactés dans le cadre de nos interviews: Les GES existent toujours, également l'Union
Nationale des Artisans, Commerçants et Industriels du Sénégal (UNACOIS), crée en 1990,
syndicat de l’informel à forte tendance mouride, le Rassemblement des Opérateurs Economiques
du Sénégal ( ROES) a été créé en 1994, sous forte influence de l’Etat sénégalais, pour faire
pendant à la force UNACOIS. Ses membres, contrairement à ceux de l’UNACOIS, sont
majoritairement lettrés. Le Syndicat National des Représentants de Commerce du Sénégal
(SYNARES). Les femmes se sont également organisées, notamment au Réseau Africain de
Soutien à l'Entreprenariat Féminin (RASEF), à l'Association des Femmes d'Affaires et
Commerçantes (AFAC). Il y a aussi une section ”Femmes” aux GES. Les cadres et chefs
d’entreprises se sont réunis au sein du Syndicat des Professionnels de l'Industrie au Sénégal
(SPIDS) et à la Confédération Nationale des Entreprises Sénégalaises (CNES).
22
Discussion menée par Massène Seck, opérateur et conseil économique à Dakar lors de l’atelier
d’échange et de réflexion des 27 au 29 novembre 1996 au CODESRIA à Dakar, dans le cadre du
projet de recherche: Commerce et commerçants en Sénégambie (1930-à aujourd'hui): entre les
secteurs formel et informel?
206
sommes aujourd'hui témoins, et lentement à un changement des mentalités dans
le monde des affaires, pour une meilleure exploitation du potentiel de richesses
tant économiques que sociales et humaines.
2 Reproduction du système
Comme nous l'avons déjà évoqué plus haut, beaucoup d’opérateurs économiques
disent avoir démarré dans les affaires à partir d'un capital nul ou dérisoire (sur 72
interviews, 30 ont débuté sans capital ou avec un capital pratiquement nul, c’est-à-
dire inférieur à 100.000 FCFA24). Pour reprendre les propos de l'un d'entre eux,
"on y apporte [dans les affaires] son travail et on table beaucoup plus sur le capital
confiance et le capital humain, c'est-à-dire relationnel ou social".
Il apparaît que l'accumulation est un processus qui se produit à force
23
A propos de Ndiouga Kébé, cf. l’article d’Abdou Latif Coulibaly qui doit paraître prochainement
dans le cadre des publications liées à ce projet de recherche.
24
100 FCFA = 1 FF = 0,30 DM
207
d'endurance et d'abnégation et n'est pas la motivation première des opérateurs.
Ce qui les anime au départ, c'est la recherche de moyens de survie, en l'absence
de toute alternative. Issus dans leur grande majorité d'une classe paysanne, la
question relative à leurs réelles possibilités d'accumulation au sens capitaliste du
terme demeure entière. Peut-on réellement parler de capital dans une entreprise
informelle ou faut-il se contenter de constater qu'il existe un fonds de roulement
entièrement engagé dans les opérations commerciales et que le moindre incident
remettrait en cause l'existence même de l'entreprise? Peut-on parler d’entreprise
dans la mesure où il n’y a pas de "capital"? Le niveau de risque engagé dans les
entreprises de l'informel semble très élevé pour ce qui est des opérations
commerciales proprement dites. C'est la raison pour laquelle l'on constate un taux
élevé de création et de disparition d’entreprises. Il nous a été donné de constater
au cours de nos enquêtes qu'un même opérateur économique avait recommencé
à zéro jusqu’à 3 fois de suite après avoir perdu la totalité de son "capital". Ce
niveau élevé de risque pouvant parfois engendrer des gains importants, on
comprend que ceux-ci soient rapidement mis à l'abri par le moyen de
l'investissement immobilier.
A l'exception de ceux qui ont profité de la manne financière de l'Etat dans les
années 60 et 70, la majorité des opérateurs ont accumulé progressivement sans
s'endetter (38 sur 72 interviews). L'endurance et l'abnégation semblent être des
qualités indispensables pour percer dans l'informel. Il faut toutefois mentionner
qu’il semblerait que l’on assiste actuellement à un épuisement du modèle
d'accumulation initié dans le secteur informel. Dans les années 50 et 60, la famille
élargie restait au village et l'on venait en ville pour accumuler, tandis que les
membres restés au village, prenaient en charge les frais d'entretien de la famille. A
partir du moment où toute la famille émigre en ville, les frais d'entretien et de
reproduction s'élèvent et représentent une charge importante pour le chef de
famille. Dans le même temps, il y a une saturation de l'emploi au niveau des
premières strates de l'accumulation. L'érosion des marges qui s'ensuit est due à la
fois à la baisse du pouvoir d'achat des populations et à l'entrée permanente de
nouveaux opérateurs dans la branche.
La "baraka" joue un rôle social dans l’accumulation de capital. Un homme
d’affaires qui a du succès attire le succès. Son image sociale l’aide à entretenir
celui-ci en étant particulièrement généreux. Le fait que l’origine de sa richesse soit
souvent mystérieuse joue également un rôle important dans cette réputation: la
"vente de protection magique"25 ou le commerce de l’or et du diamant dans les
années 60 et 70 sont à l’origine de nombreuses richesses au Sénégal.
25
Un marabout ”vend des protections magiques”. Ndiouga Kébé a été le marabout de Mobutu
dans les années 50.
208
capital. Cela ne nous a pas été possible pour 25 personnes en raison du fait ”que
l’on ne décide pas de ce qui se passe après la mort”. 5 seulement pensent qu’il
serait nécessaire de régler leurs affaires, mais ne le font pas (4 informels et 1
formel).
Cependant, il nous est possible de formuler les résultats suivants. Dans le
milieu sénégalais, contrairement au milieu libanais où elle est de règle, on trouve
peu de transmission de capital au sens strict du terme. Parmi les opérateurs
interviewés, seule une minorité dont les pères étaient également commerçants, a
transmis le capital à ses descendants. Même ceux qui reprennent les affaires du
père rachètent en général leurs parts à la famille, pour qu'il ne soit pas dit qu'ils ont
réussi grâce au père - plutôt dans un souci d'équité, puisque les biens du père leur
appartiennent à eux tous. On montre qu'on est un homme, en réussissant tout
seul. Cependant, les parents aident en faisant des prêts sous forme d’argent mais
aussi de bétail. Ces prêts ont tous été remboursés et aux dires des personnes
concernées, "largement". Toutefois, une tendance apparaît actuellement: ils sont
nombreux à déplorer que les capitaux se perdent à la mort du père, de l'homme
d'affaires. Certains groupements professionnels tentent de faire évoluer les lois
successorales de façon à au moins permettre une possibilité de continuation des
affaires, ce qui est encore très difficile même pour ceux organisés en sociétés
anonymes. Cependant, la tendance est encore très forte à voir les affaires gérées
par un seul individu et au seul nom de celui-ci. Les problèmes de succession, du
devenir des capitaux, des affaires après la mort restent un sujet tabou: on ne parle
pas de cela, on n'y pense même pas en ces termes. Cela semble autant avoir trait
à la superstition "africaine": "on n'influence pas le destin", qu'à la mentalité
musulmane: "on accumule pour vivre de son vivant et en faire profiter son
entourage. On n'est pas maître de ses biens et on n'en dispose plus après sa
mort". A cette notion s'ajoute le fait qu'organiser ses biens serait une volonté d'un
homme d'essayer d'influencer sur le destin d'un autre, fût-il son enfant. Tout être
est entre les mains de Dieu. Le mode d'héritage musulman est également à mettre
en cause: le patrimoine est à répartir entre de nombreux intéressés: il s'agit ici
souvent d'un véritable "charcutage" auquel on se livre après la disparition du
commerçant, auquel l'Etat et les banques ne sont pas non plus étrangers. Au total,
nous avons constaté qu'en ce qui concerne la passation de capital en tant que tel
sous forme d'héritage, il y avait rupture d'une génération à l'autre.
La logique de la transmission de capital dans la société sénégalaise, est tout à
fait différente de celle que l'on observe dans la société occidentale, c’est la raison
pour laquelle nous avons longtemps cru qu’il n’y avait pas de transmission, car
effectivement il n’y a pas de transmission des affaires après la mort d’un
propriétaire. Cependant une forme de transmission existe, elle s'effectue en réalité
du vivant de l'opérateur, avec tout un système de parrainage, de "libération" et de
transfert de capital avec participation aux bénéfices. Un descendant qui aura
travaillé une dizaine d’années pour le père, dans la firme du père, s’achète ainsi
"sa liberté" et "l’aide de son père" et ainsi la possibilité de s’installer à son tour.
Ces dix ans représentent également la dette de l’enfant vis-à-vis du père. Une
209
autre possibilité d’accéder à un capital "transmis" est également la participation de
l’enfant aux bénéfices de la firme pendant sa période d’apprentissage, qui
représente environ une dizaine d’années. Cette participation prend la forme de 2
parts de bénéfice pour le père et d’une part pour le fils. Ainsi, le fils peut se mettre
à son compte avec un "capital transmis" ou "racheter" les parts du père le cas
échéant (nous avons 6 opérateurs qui ont ainsi repris la firme du père). Parmi nos
72 interviewés, sur les 36 qui viennent de famille d’opérateurs économiques, 11
seulement ont profité d’une de ces formes de passation de capital. Dans tous les
cas, le fils a travaillé dans la boutique du père, même quand il est allé à l’école. Si
l’on constate qu’il n’y a pas pérennité des affaires, il y a toutefois transmission de
savoir-faire, du sens des affaires ou transmission sous une forme quelconque de
possibilité d’accès à ses propres affaires. La transmission d’un certain "capital
social", c’est-à-dire des relations, de la réputation est également à considérer. Les
comportements économiques sont fortement influencés par les rapports sociaux
que les hommes d’affaires entretiennent avec leurs clients, et je pense que c’est
dans une étude du comportement social qu’il faut replacer "l’informel", dans un
espace urbain global et non en opposition avec le formel (à ce sujet cf. entre
autres Ilori 1970 in: Arditi 1975; 1978; 1979; Meillassoux 1971: 3-48; Grégoire
1991: 509; Martinet in: Coquery/Nedelec 1991: 39 ou Gallissot, ibid: 29).
Aujourd'hui, avec la montée de l'informel, des termes comme "investissement
social" (Barry et Harding 1992) ou "capital social" (Lambert et Egg 1987: 249)
commencent à être communément acceptés pour désigner les fêtes, les dons,
etc... Même s’il arrive encore que le respect envers le professionnalisme des
commerçants africains en pâtisse dans les mentalités occidentales, ainsi que
l’exprimait dernièrement avec étonnement un article de Jeune Afrique traitant
d’une rencontre internationale d’hommes d’affaires africains: "Parce qu’elle
[l’ambiance] ne reflète pas la nonchalance que l’on prête volontiers aux chefs
d’entreprises africains" (Pigasse 1997: 36), les descriptions telles: "les bénéfices
réalisés dans les opérations commerciales peuvent être dilapidés en cadeaux" (N.
Guy et [Link] Arditi 1969: 204) ont fortement tendance à disparaître. Avec la crise
économique qui s'aggrave encore plus depuis la dévaluation, ces relations
sociales sont cependant souvent remises en cause, notamment quand elles
deviennent parasitaires. Pourtant, les interviews ont montré que nombre
d’hommes d’affaires se retrouvent trop souvent tributaires des logiques
communautaires et sociales, mais affirment que celles-ci représentent rarement un
frein à leur développement professionnel.
Nos interviews montrent ici encore que les mentalités changent. Alors qu’avant
un homme d’affaires travaillait plus ou moins systématiquement avec sa famille,
sur 72 interviewés, 47 ont des employés; 15 ne veulent employer aucun membre
de la famille, 14 en emploient moins de 2 (il s’agit ici en général du partenaire, la
femme ou le frère ou encore le père) et enfin 18 seulement emploient
systématiquement la famille. En ce qui concerne la redistribution sociale, certains
estiment ouvertement qu’ils n’ont pas à entretenir des membres de la famille
encore jeunes qui peuvent travailler.
210
Pour en revenir à la transmission de capital, c’est toutefois dans ces formes
spécifiques héritées de la tradition africaine et de la loi islamique, qu'il faut étudier
les mécanismes de la reproduction et leurs limites. Ces dernières résident dans le
fait que l'apprenti libéré se contente souvent de répliquer l'affaire qu'il vient de
quitter, lui faisant ainsi concurrence. Il y a ainsi un manque d'intégration verticale
des activités qui se démultiplient horizontalement sans aucune stratégie
d'intégration et de recherche de nouveaux créneaux. Jusqu’à une période récente,
cette recherche de nouvelles stratégies était effectivement rare. Parmi les
interviewés de la génération des 40/50 ans, on assiste ici aussi à un changement
des mentalités. Il y a beaucoup d’initiatives pour tenter la création de SARL, de
sociétés anonymes et pour tenter le saut dans l’industrie et les activités
génératrices de valeur ajoutée. Parmi nos interviews, sur 72 qui ont tous été
commerçants, 31 ont déjà investi dans l’industrie, 11 aimeraient le faire à court
terme et 31 sont restés dans la distribution. Les enfants sont envoyés dans les
universités étrangères, font de la gestion pour être en mesure de reprendre les
affaires. Bien que ce ne soit pas vraiment de façon explicite, force est de constater
que l’orientation vers les affaires est majoritaire chez les enfants de cette
génération. De la génération des opérateurs issus de familles de commerçants,
aucun père n’avait préparé son héritage. Sur 72 interviewés, 26 admettent avoir
préparé leur héritage (18 formels et 8 informels) bien qu’ils pensent qu’il faut
changer et adapter les lois pour permettre une pérennité des affaires. Un point
important à signaler est que la cantine, la boutique du début n’est jamais
abandonnée sinon vendue. Elle sert de lieu de formation, de passage obligatoire
pour les jeunes, la femme la gère. Elle représente peut-être également le dernier
refuge en cas de faillite...
211
cela: la première est liée à la différence de génération et donc aux conditions
différentes de travail et d'époque entre pères et fils. La seconde résulte du fait que
les pratiques de fraude auxquelles nombre d'opérateurs se sont adonnés, sont
difficiles à intégrer dans un système d'apprentissage qui mêle l'éducation parentale
à la formation professionnelle. L'on cherche à préserver et à transmettre ici tout un
système de valeurs et c'est la raison pour laquelle l'apprentissage de ses propres
enfants s'avère difficile dans un tel contexte.
Dans certains cas, si les capitaux ne se transmettent pas, c'est aussi faute
d'acteurs pour les récupérer et les faire fructifier. Pendant la période coloniale et
au début de l'indépendance, le but d'un homme d'affaires accompli était d'envoyer
sa progéniture à l'école. A l'heure actuelle, un grand nombre d'acteurs de
l'informel, notamment parmi ceux qui ont le mieux réussi, illettrés en français, ne
jurent plus que par l'école coranique et l'apprentissage de la rue. Nous avons
même dans nos 72 interviews, 4 cas de parents illettrés qui ont retiré les enfants
de l’école après les études primaires; ces derniers ont continué à être scolarisés
en français pour les études secondaires à l’aide de cours privés à la maison. Au vu
du taux élevé d'échec scolaire et de chômeurs parmi les diplômés de
l'enseignement supérieur, des réserves sérieuses sont émises vis-à-vis de l'école
occidentale. De plus, elle est considérée comme étant en déphasage total avec les
valeurs de la société sénégalaise, et comme étant la cause de la perversion des
enfants devenus incapables d'évoluer dans les critères définis par leurs parents et
leur société. La tendance va actuellement dans ce groupe d'opérateurs jusqu'à
"protéger" les enfants de l'éducation à l'occidentale. Dans cette réflexion, ils sont
confortés par le fait que beaucoup d’intellectuels et de fils de riches commerçants
réussissent rarement dans le commerce.
Pourtant les mentalités changent. Des 72 interviews traitées, il ressort que 56
considèrent l’école comme primordiale et même 46 que des études supérieures
sont très importantes. Sur 32 analphabètes, 22 ont des enfants qui font des études
supérieures, mais tous estiment que le passage par la boutique est également
obligatoire. A l’époque coloniale, on envoyait les enfants à l’école de façon à ce
qu’ils ne soient pas dans le commerce, aujourd’hui 23 souhaitent que leurs enfants
reprennent leurs affaires et les envoient pour cela à l’école. 36 avaient été envoyés
à l’école pour faire autre chose que du commerce et ont fini par devenir hommes
d’affaires.
Il ressort également des interviews que si les enfants sont peu éduqués par
leurs pères, c’est que ceux-ci sont rarement à la maison de par le système de
polygamie et ensuite de par leur travail. Ceux-ci, partagés entre plusieurs femmes,
sont également tributaires des "jalousies" qui existent entre elles et qui se
reportent sur le traitement des enfants. La tendance évolue vers la réduction du
nombre de femmes, surtout dans la tranche d’âge des 40/50 ans, en général
lettrés. Il semblerait que plus les hommes sont alphabétisés, plus la tendance est à
la réduction du nombre de femmes. Sur 63 hommes interviewés, 18 n’ont qu’une
femme (17 sont lettrés, 1 est analphabète), 17 en ont deux ou trois et seulement 4
en ont plus de 3. 7 sont divorcés ou célibataires.
212
En général, les pères laissent les enfants "libres" de choisir leur voie. Il faut
aussi se demander si la nouvelle génération est suffisamment armée pour évoluer
dans le monde actuel avec les mutations qu'il connaît. Il est certain que
l'endurance et l'abnégation indispensables pour percer dans l'informel, dont nous
avons parlé plus haut, ont de plus en plus tendance à faire défaut. Au total,
actuellement, les frères ont plus bénéficié de l'apprentissage que les enfants: nous
avons là une transmission horizontale plutôt que verticale; après leur "libération",
une aide en capital leur est octroyée selon des modalités spécifiques que nous
venons de présenter.
Conclusion
Il ressort des interviews que les structures de l’informel et les habitudes socio-
culturelles ne permettent que très difficilement une pérennité des affaires. Le cas
des Libanais chez lesquels il y a transmission d’entreprises et de capital sert de
contre-exemple dans un contexte socio-économique similaire. Le grand nombre
des entrepreneurs sénégalais qui se sont installés grâce à des crédits ou d’autres
aides fournis par des membres de la famille montrent que l’on peut s’attendre à
une autre forme de passation des affaires. Le fait que nombre d’opérateurs aient
"hérité" de leurs pères du vivant de ceux-ci, montre également que l’on se
trouverait face à une logique propre de transmission. Cependant, nous avons vu
que ce genre de transmission atteint assez rapidement ses limites.
Il reste que l’informel permet une accumulation de capital sur la base de capital
social, du redéploiement spatial et d’activités en marge de la législation. Son
dynamisme est réel. Cependant, force est de constater que s’il permet assez
rapidement un brassage de liquidité important, la reconversion productive des
capitaux se heurte à des difficultés de gestion et d’analyse de marché à long
terme.
Nous avons également vu qu’un groupe d’hommes d’affaires essaie
actuellement de faire bouger la législation pour permettre à ceux qui le désirent,
dans un contexte moderne et adapté, une pérennité des affaires.
D’une manière générale, le contexte socio-économique et politique du Sénégal
pourrait développer une certaine forme de "formalisation" qui assurerait une
pérennité des affaires, l’intégration des acteurs dans les structures économiques
internationales et permettrait de mettre en place de nouveaux rapports entre les
citoyens et l’Etat. Les conditions seraient ici que les structures sociales auxquelles
s’est adapté l’informel soient conservées et respectées. Seulement dans ce cas
l’informel sénégalais pourrait être intégré dans une perspective et une alternative à
long terme.
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213
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Zusammenfassung
Der vorliegende Beitrag faßt Teilergebnisse einer 18monatigen Feldforschung im Senegal zu-
sammen, die im Rahmen des VW-Projektes "Handel und Händler im Senegal, 1930-1996: zwi-
schen formellem und informellem Sektor?" von der Autorin gemeinsam mit der senegalesischen
Ökonomin Mariam Sow durchgeführt wurde.
Durch die Kolonialwirtschaft wurden die Strukturen der afrikanischen Wirtschaft zutiefst ge-
stört. Dennoch betrieben Afrikaner während der gesamten Kolonialzeit einen eigenen Handel;
Geschäftsleute und Händler suchten und fanden Nischen und Möglichkeiten am Rande der kolo-
nialen Ökonomie bzw. der offiziellen Handelswege. So entstand seit Anfang des Jahrhunderts im
Senegal ein Wirtschaftsdualismus, der sich bis heute fortgesetzt hat. Beide Bereiche - einerseits
der französische und libanesische Handel, d.h. der "formelle" Sektor, der mit der Unabhängigkeit
vom Staat übernommen wurde, andererseits der senegalesische, d.h. der "informelle" Handel -
entwickelten sich mit unterschiedlicher Geschwindigkeit. Beide Teilsysteme sind voneinander ab-
hängig und komplementär und sind zudem mit dem Welthandel verflochten.
Die Autorin versucht zu vermitteln, wie sich im Senegal wirtschaftliche Aktivitäten entfalten
und entwickeln, wie Kapital und Insiderwissen weitergegeben wird und wie wirtschaftliche Akteure
versuchen, Strukturen und Funktionsweisen in ihrem Sinne zu verändern.
Summary
The contribution summarises partial results of 18-months field research in Senegal by the author
herself and the Senegalese economist Mariam Sow, carried out within the context of a research
project (funded by the Volkswagen Foundation) on "Trade and traders in Senegal, 1930-1996:
between the formal and the informal sector?".
The structures of the African economy were thoroughly destroyed during the colonial era.
215
Nevertheless, Africans maintained their own trade systems throughout the entire colonial period;
businessmen and traders searched for and found opportunities in the fringe zones of the colonial
economy and of the official trade routes. This has since the beginning of the century led to the
emergence of an economic dualism that has persisted up to the present moment. Both elements -
the French and Lebanese trade, i.e. the "formal" sector, which was after independence taken over
by the state, and on the other hand the Senegalese, i.e. the "informal" trade - developed with dif-
ferent speed. They are dependent of each other and complementary and they are also an integral
part of the global trade system.
The author shows how economic activities emerge and develop in Senegal, how experience
is shared and capital is passed on and also how economic actors attempt to change structures
and functions for their own benefit.
216