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Actes et inhibitions : pulsions et psychanalyse

Colette Soler explore les concepts d'inhibition et de passage à l'acte dans le contexte de la psychanalyse, mettant en lumière leur lien avec les pulsions et le désir. Elle souligne que l'inhibition représente un excès de contention des pulsions, tandis que le passage à l'acte en est un défaut, et que ces notions doivent être repensées à la lumière de la découverte de l'inconscient. L'auteur appelle à une réévaluation de ces phénomènes cliniques en évitant les illusions de la volonté et en tenant compte de la structure de la division du sujet.

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Actes et inhibitions : pulsions et psychanalyse

Colette Soler explore les concepts d'inhibition et de passage à l'acte dans le contexte de la psychanalyse, mettant en lumière leur lien avec les pulsions et le désir. Elle souligne que l'inhibition représente un excès de contention des pulsions, tandis que le passage à l'acte en est un défaut, et que ces notions doivent être repensées à la lumière de la découverte de l'inconscient. L'auteur appelle à une réévaluation de ces phénomènes cliniques en évitant les illusions de la volonté et en tenant compte de la structure de la division du sujet.

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Mensuel 103

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Colette Soler

Le titre secret *

Dans le discours commun autant que dans celui de la psychopathologie,


nos deux termes ont une connotation sémantique immédiatement négative.
Pour l’inhibition que l’on ne prend pas dans sa définition stricte, biologique
ou neurobiologique, l’inhibé est celui qui est retenu sur la voie de ses
propres réalisations. Et c’est le cas quasi général de ceux qui arrivent chez
l’analyste, même lorsqu’ils souffrent par ailleurs d’addictions diverses : tous
sont empêchés, c’est le terme dont Lacan éclaire celui d’inhibition 1. Quant
à l’acte, il comporte une nuance de menace pour le sujet ou pour les autres,
et le thème est tout à fait d’actualité. Pourtant l’acte lui-même, que l’on
confond d’ailleurs souvent avec l’activité, a une connotation plutôt posi-
tive, certes vague mais qui présente en général, surtout dans le monde, la
compétition capitaliste. D’ailleurs Freud lui-même ne confondait-il pas un
peu activité et virilité ? Cette valorisation est même plus accentuée dans le
milieu analytique depuis que Lacan l’a élevé au concept, faisant une année
de séminaire sur l’acte analytique 2 et pour dire que c’était le plus éminent
et d’où se jugent tous les autres.
Rien de mieux pour rompre avec ces préconceptions et inverser la
perspective que de convoquer Freud qui applique le terme, non à l’individu,

Actes et inhibitions
mais à ses pulsions, et qui fait des pulsions « inhibées quant au but » les
seules qui contribuent à la civilisation, qu’il s’agisse selon lui des pulsions
sexuelles ou des pulsions d’agression. N’empêche que Freud avec son titre
Inhibition, symptôme et angoisse 3 met l’inhibition en série avec ce que l’on
vise à soigner dans la psychanalyse, en tout cas à modifier. Corrélativement,
pour la psychanalyse, dès ses débuts, le passage à l’acte est un problème
intrinsèque en raison du procédé analytique. En effet, la règle d’association
libre qui pour Freud doit faire associer ce qu’il appelait des pensées, et pour
nous des signifiants, eh bien, cette règle pare à l’acte qui ne pense pas, d’où
la perplexité de Freud quand il découvre ce qu’il ne peut nommer autrement
que l’agieren, la mise en acte transférentielle.

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Mensuel 103

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De là on saisit qu’entre les deux termes de notre titre, il en est un


troisième, celui disons de… pulsion, ou aussi bien celui de désir, en tant
qu’il va vers un bénéfice de jouissance. Ainsi, le titre choisi en implique
un autre, secret, latent, et qui dans le cas présent concerne la domestica-
tion des pulsions, plus généralement des forces vitales, disons le « destin
des pulsions » dans le discours, pour reprendre le terme freudien, je pour-
rais dire aussi la régulation des pulsions, finalement je retiens le « sort
des pulsions 4 ». Pour chaque individu d’ailleurs la question est de savoir
comment s’équilibrent d’un côté ce qui empêche, contient, fait obstacle au
dynamisme vital, de l’autre ce qui l’oriente et le fait passer à la réalisation.
Or la découverte de la psychanalyse c’est que cette régulation passe par
l’inconscient. Du coup notre thème qui paraît d’abord clinique a une portée
politique essentielle – c’est d’ailleurs toujours le cas.
Les deux termes, inhibition et passage à l’acte, sont communs, ils ne
viennent pas de la psychanalyse et concernent une chose fort précise : la
contention des pulsions – c’est le juste terme. Chacun désigne un désordre
à ce niveau, excès de contention dans l’inhibition, défaut de contention
dans le passage à l’acte. L’idée de contention ou de maîtrise repose sur un
postulat implicite mais bien ancré dans notre culture et véhiculé depuis
des siècles par toute une tradition philosophique, celle qui postule que la
volonté est un pouvoir de maîtrise du pulsionnel, un pouvoir autonome de
cet autre pouvoir que sont les désirs et les passions, autonome donc de la
libido. De fait, cette conception correspond à une expérience vécue com-
munément, chaque fois par exemple que l’on « se retient », comme on dit,
de faire ou de dire, ou chaque fois que l’on ne « parvient pas à se retenir »,
quand on dit : c’est plus fort que moi. Cette expérience, ceux qui traitent
les addictions la rencontrent tous les jours et peut-être entretient-elle les
illusions de la volonté.
Ce postulat s’est répercuté jusque dans la psychanalyse avec la
théorie du moi comme principe de défense, dans laquelle Freud lui-même
Actes et inhibitions
est tombé. Chez Freud, il est vrai, elle est subtile, complexe, et évolutive,
mais elle est devenue simpliste chez Anna Freud et toute l’ego-psychology,
et élémentaire aujourd’hui chez les cognitivo-comportementalistes. Nous
qui, grâce à Lacan, ne nous référons plus au moi comme lieu d’une volonté
autonome capable de maîtrise des pulsions, devons mesurer combien la
découverte de l’inconscient nous oblige à repenser ces deux notions autre-
ment que comme un échec d’un principe de contrôle. C’est d’ailleurs ce que
Lacan a tenté de faire par exemple quand il conçoit l’inhibition comme la
résultante d’un conflit entre deux désirs, ou plus tard quand il dit qu’elle
est liée à l’imaginaire. Que devient en effet cette notion de contention dans

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notre conception de la division du sujet autant que dans celle du parlant


borroméen ?
Je l’ai dit, inhibition et acte réfèrent au champ des pulsions, l’une
comme excès de contention, l’autre comme limite de la contention, mais le
problème posé à la psychanalyse est que ni l’une ni l’autre ne passent par les
mécanismes de l’inconscient, ces mécanismes que Freud nommait « proces-
sus secondaires » et dans lesquels Lacan a reconnu la structure d’un langage.
Du coup pourquoi ne pas les éclairer latéralement par les autres traitements
des pulsions, ceux qui passent par l’inconscient. Freud les a nommés pour
l’essentiel refoulement et sublimation. Je m’y arrête un moment.
Ils ne sont pas de même plan, et n’intéressent pas la psychanalyse de
la même façon, l’un joue de la dérive du vecteur pulsionnel, l’autre opère
au niveau de son objet. Le refoulement des représentants de la pulsion,
selon Freud, fait retour en symptômes névrotiques, déchiffrables et analy-
sables, tandis que la sublimation offre des objets nouveaux à la pulsion,
et Freud pensait qu’elle n’avait pas à être analysée parce qu’elle ne passait
pas par le refoulement, et qu’elle était en outre la ressource majeure des
sujets, comme de la civilisation. Lacan a repensé et le refoulement et la
sublimation. Le premier opère par la substitution signifiante, par la dérive
des pulsions dans la métonymie, par leur fixation dans le symptôme, les
mécanismes langagiers y règnent et il est donc passible d’interprétation. La
seconde, la sublimation dont Lacan a fait grand cas dans L’Éthique de la psy-
chanalyse, nous intéresse ici car, elle non plus, ne passe pas par le refoule-
ment. Lacan l’a repensée à partir de cet effet de langage qu’est la « Chose »,
das Ding, ce lieu des pulsions disait-il alors, indicible. Il en a donné une
formule ramassée : la sublimation élève un objet, qu’il soit quelconque ou
produit de la création culturelle, « à la dignité de la Chose ». Elle obture

Actes et inhibitions
donc l’opacité de cette « chose freudienne » par des objets représentables
imaginaires ou symboliques, communs ou rares, et qui ne sont pas passibles
de l’interprétation, car ce sont des plus-de-jouir à ciel ouvert. Puis Lacan
a cessé de s’y référer, mais c’est parce qu’il l’avait retraduite en d’autres
termes, et finalement en celui de symptôme. On sait qu’il lui prête une
fonction d’« escabeau ». L’escabeau, c’est la sublimation plus le narcissisme
de la promotion individuelle, toute la question étant de savoir si, jusqu’où
et à quelle condition elle peut servir aussi à la civilisation. Dans les deux
cas cependant, refoulement et sublimation, malgré les différences que je
viens de condenser, ce sont des formations qui supposent l’inconscient,
lalangue en est donc le matériau ou le vecteur, et avec ça on est loin de nos
deux notions.

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Je n’ai pas encore parlé de l’acte. Je le mets au singulier, bien qu’il


y ait des déclinaisons diverses de l’acte, différentes manières de mettre la
pulsion en acte, mais toutes ont en commun qu’aucune ne pense – pour
l’inhibition ça reste une question. C’est leur trait de différence avec l’action
et l’activité et il revient à Lacan de l’avoir mis en évidence. Une palette des
mises en actes qui ne pensent pas se dessine selon qu’elle est, premier cas,
incoercible et imprévisible, dans ce que l’on appelle les passages à l’acte,
si préoccupants dans notre actualité sociale. Et évidemment le thérapeute
voudrait les arrêter tout comme il voudrait mettre l’inhibé en mouvement.
On comprend le sans issue du passage à l’acte, il tient à la double portée de
l’activité pulsionnelle : d’un côté elle apporte un gain de jouissance, mais ce
n’est qu’un « bonus », qui n’étanche pas la quête et qui ne fait pas plus que
« restaurer 5 » la « perte originelle », perte d’où la quête se réengendre telle
le phénix, et se fait inexorable. Du coup, un passage à l’acte en annonce
bien souvent d’autres. Deuxième cas, la mise en acte peut être démons-
trative dans ce que la psychanalyse situe comme « acting out », c’est de
l’actuation qui montre, pour l’Autre, fût-ce à la cantonade, la question étant
de savoir si cette monstration est une adresse, car montrer ce n’est pas dire.
Problème pour l’analyse. Enfin, troisièmement, dans ses formes les plus
éminentes, et spécifiquement dans l’acte analytique, l’acte ne réalise rien
de moins que la division du sujet. Dans l’acte, c’est « l’objet qui est actif »
et le sujet « subverti ». Entendez le sujet supposé à la pensée. Il la réalise
sur son versant productif, positif, comme issue justement à la réitération
pulsionnelle des passages à l’acte, car il instaure, on l’a largement souligné,
la coupure temporelle d’un avant et d’un après. De là pourrait être interrogé
et précisé ce que l’acte « veut dire », entre guillemets. Lacan a formulé que
le passage à l’acte 6 « ne veut pas dire 7 ». Cela sous-entend que l’acte, lui,
« veut dire ». Mais que veut-il dire demandera-t-on puisqu’il ne le dit pas,
lui qui ne pense pas. L’expression est ambiguë, elle peut être équivalente à
« signifier », mais elle peut aussi indiquer, au-delà du signifié de l’acte, une Actes et inhibitions
visée de l’acte allant vers un dire, et dire ce n’est pas penser. Qu’il ne pense
pas ne l’empêche pas de viser à la production d’un dire. Point à examiner.
Une question a été posée sur l’acte manqué 8. Elle est bienvenue, et il
y aurait sans doute tout un chapitre à faire sur « acte et acte manqué ». Je
ne l’ai pas évoqué cependant, et cette omission n’est pas un acte manqué,
je l’ai fait sciemment parce que l’acte manqué, tout comme le rêve, est une
formation de l’inconscient. Descriptivement, c’est d’ailleurs un raté non de
l’acte mais de l’action, ou plutôt des actions prévues par le sujet, qui par
exemple oublie ses clés, confond l’heure de son rendez-vous, etc. Rien à
voir avec ce qu’est un acte tel que Lacan nous a appris à le reconnaître. De

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l’action à l’acte il y a un gap. L’acte manqué, formation de l’inconscient,


suppose, représente un sujet dit de l’inconscient. Il signe un désir ou chiffre
de la jouissance, et sous transfert, il aurait plutôt affinité avec l’acting
out, quoique, à sa différence, il s’interprète et même ne demande qu’à être
interprété. Ce n’est pas le cas de l’acte au sens de Lacan, il ne représente
pas le sujet, il ne s’interprète pas, en forçant on pourrait même dire plutôt
que c’est lui qui interprète, puisqu’en lui c’est l’objet qui est actif. Dans
l’analyse d’ailleurs il est patent que l’acte manqué est du côté du sujet qui
s’adonne à sa tâche d’association, du côté donc de la « voie analysante »,
tandis que l’acte analytique est du côté de l’analyste, et qu’entre les deux
voies il y a alternative 9.
Vous percevez que ce sont des questions analytiques autant que civi-
lisationnelles, et qu’un programme se dessine pour nous qui est de conce-
voir, et sans recours aux illusions de la volonté, je veux dire sans appel au
contrôle du moi, comment ces deux phénomènes cliniques inhibition et
acte, si liés à l’idée de contrôle et d’efficacité, doivent être repensés dans
la structure de la division du sujet, ou dans la structure nodale du parlant.

Mots-clés : « sort des pulsions », moi autonome, formations de l’inconscient,


contention, « vouloir dire ».
<

* Texte prononcé lors de la présentation du thème des journées EPFCL des 26 et 27 novembre

Actes et inhibitions
2016 « Actes et inhibition », le dimanche 29 novembre 2015.
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1. J. Lacan, Le Séminaire, Livre X, L’Angoisse, Paris, Seuil, 2004, leçon du 14 novembre 1962.
2. J. Lacan, L’Acte analytique, séminaire inédit.
3. S. Freud, Inhibition, symptôme et angoisse, Paris, PUF, 1988.
4. Lacan emploie l’expression dans sa lettre du 18 mars 1980.
5. J. Lacan, « Position de l’inconscient », dans Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 849.
6. J. Lacan, « L’acte analytique, Compte rendu du Séminaire 1967-1968 », dans Autres écrits,
Paris, Seuil, 2001.
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7. Ibid.
8. Paragraphe ajouté à la suite de la discussion.
9. J. Lacan, « Discours à l’EFP », Scilicet, n° 2-3, Paris, Seuil, 1970, p. 23.

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