Dissertation
SUJET : Dans son « Avis de l’auteur des Mémoires d’un homme de qualité », qui sert de
préface à son roman, Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut, paru en 1731,
Prévost affirme qu’« on y trouvera peu d’événements qui ne puissent servir à l’instruction
des mœurs » et il précise : « c’est rendre, à mon avis, un service considérable au public que
de l’instruire en l’amusant. »
Ce double objectif vous paraît-il atteint ?
Vous répondrez à cette question dans un développement organisé, en vous appuyant sur
le roman de Prévost, sur les textes que vous avez étudiés dans le cadre du parcours associé
et sur votre culture personnelle.
Problématique : Le roman de l’abbé Prévost atteint-il son objectif d’édifier (ou d’instruire
moralement) en amusant ?
(édifier = porter à la vertu par l’exemple)
I- Manon Lescaut, un roman au service de l’instruction des mœurs ?
A) Des Grieux, un personnage qui bascule vite dans l’immoralité
B) Manon, une courtisane sans scrupule
C) Le tableau d’une société corrompue
Les abus et l’immoralité règnent dans le roman, pour le plus grand plaisir du lecteur
qui se divertit des nombreuses péripéties.
II- Cependant, en regardant de plus près, on peut tirer une enseignement moral de
la lecture de Manon Lescaut
A) Le choix du récit enchâssé (qui fait découvrir l’histoire sous le prisme du
jugement bienveillant de Renoncour et influence le lecteur, l’invitant à
prendre en pitié les deux héros) et du récit rétrospectif (qui permet à DG
d’avouer sa culpabilité et donc de souligner son évolution).
B) Le rythme du récit : enchainement des péripéties tient en haleine le lecteur
tout en suivant la même structure : faute / punition. Et Manon meurt à la fin.
Condamner ou excuser est un choix qui revient finalement au lecteur :
l’enseignement est moins moralisateur que pédagogique.
C) La variété des registres est au service du movere : alternance de scènes
comiques (qui instruisent : castigat ridendo mores) et de scènes pathétiques
voire tragiques qui permettent la catharsis (se purger des passions).
Conclusion : la force de l’écriture, soutenue par le plaisir qu’elle suscite, amène le
lecteur à réfléchir et à apprendre à juger par lui-même.
Autre plan possible :
Problématique : le plaisir de la lecture s’accommode-t-il toujours de la morale dans Manon
Lescaut ?
I- Des personnages et des aventures qui soulèvent des questions morales
A) L’auteur, observateur de son temps, dresse un tableau réaliste des vices de
son époque, qu’il met en valeur tel un moraliste (cf la ville corrompue, les
maisons de jeu, les riches libidineux légitimés par le pouvoir en raison de leur
fortune)
B) Certains personnages incarnent une réelle sagesse et délivrent une leçon
morale (cf Tiberge juge les aventures de son ami DG).
C) Toute entrave à la loi et tout manquement à la morale sont sévèrement
condamnés, si bien que les aventures des protagonistes suscitent la crainte et
la pitié du lecteur.
II- Les limites d’une lecture morale et didactique du récit
A) La voix de la sagesse est rarement écoutée, tant la passion l’emporte sur la
raison, au point que la notion même de libre arbitre est parfois remise en
cause (cf opposition de Des Grieux aux discours de l’autorité du père, de la
religion, de son ami Tiberge et de la voix intérieure de sa raison).
B) Comme toute grande œuvre littéraire, Manon Lescaut laisse le lecteur juge
sans imposer une leçon de morale catégorique. (cf le lecteur éprouve de
réelles difficultés à juger Manon vue par son seul amant).
C) Le lecteur éprouve de la sympathie pour les marginaux bien plus qu’il ne les
condamne. Le récit, pris en charge par Des Grieux est partial. Cet habile
orateur crée une réelle connivence avec le lecteur qui comprend ses folies et
ne les condamne pas.
III- Le plaisir du romanesque semble primer sur la perspective morale du récit
A) Certaines aventures sont dénuées de toute préoccupation morale (cf les
peintures de l’amour séduisent le lecteur)
B) Le lecteur éprouve du plaisir pour les aventures racontées, peut-être aussi
parce qu’elles sont scandaleuses (cf Manon est devenue un mythe qui fascine
toujours pour sa sensualité aussi bien que son ambiguïté).
Intro
Accrocher et présenter Dès sa parution, le roman Manon Lescaut, jugé immoral, fut condamné à être
l’œuvre (auteur, siècle, brûlé. Par la voix de Renoncour, Prévost s’en défend pourtant dans l’ »Avis de
mouvement littéraire, l’auteur « en ces termes :
genre…)
Recopier le sujet « Outre le plaisir d’une lecture agréable, on y trouvera peu d’éléments qui ne
puissent servir à l’instruction des mœurs ; et c’est rendre, à mon avis, un service
considérable au public, que de l’instruire en l’amusant. »
Analyser le sujet (définir Le plaisir de la lecture s’accommode-t-il toujours de la morale dans Manon
les mots clés, souligner Lescaut ?
le paradoxe éventuel) et
formuler la
problématique
Annoncer le plan Nous verrons d’abord que les personnages et aventures dans Manon Lescaut
soulèvent en effet des questions morales. Nous nous intéresserons toutefois
ensuite aux limites d’une lecture absolument didactique du texte. Enfin nous
nous interrogerons sur le primat du plaisir romanesque sur toute perspective
morale dans le récit.
Conclusion
Bilan : commencer par un Ainsi, si l’auteur défend logiquement son roman contre toute
connecteur (Ainsi, pour conclure accusation d’immoralité, en expliquant que le plaisir que l’on peut
…) et résumez en quelques éprouver à la lecture des aventures de marginaux a pour principal objet
phrases synthétiques les deux ou d’instruire, la réalité du texte invite à plus de nuances.
trois grandes parties de votre
devoir (en soulignant les étapes
de votre raisonnement) pour
répondre à votre problématique
Ouverture : mettez en lien le Le célèbre jugement de Montesquieu montrait déjà comment la
sujet avec une autre œuvre, un€ peinture de la marginalité dans Manon Lescaut allait de pair avec le
autre auteur (autrice), etc. plaisir de la lecture : « Je ne suis pas étonné, expliquait-il, que ce
Appuyez-vous sur les œuvres roman, dont le héros est un fripon et l’héroïne une catin qui est menée
étudiées dans le cadre du à la Salpêtrière, plaisir, parce que toutes les mauvaises actions du
parcours associé. héros, le chevalier Des grieux, ont pour motif l’amour, qui est toujours
un motif noble, quoique la conduite soit basse. »
CORRIGÉ DE LA DISSERTATION SUR MANON LESCAUT DE PRÉVOST
C’est la traduction latine de la Poétique du philosophe grec Aristote qui résume l’objectif des
œuvres littéraires par la formule « docere, movere, placere », « instruire, émouvoir, plaire », ordre
qui met en valeur l’importance de l’instruction morale. Reprise par les humanistes du XVI e siècle, elle
devient un principe essentiel chez les auteurs classiques du XVII e siècle, et Prévost, dont le roman
Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut, a fait scandale lors de sa parution en 1731 alors
même qu’il séduisait un large public, l’utilise encore pour se justifier. Ainsi, dans l’« Avis au lecteur »,
qui sert de préface à son roman, il affirme : « on y trouvera peu d’événements qui ne puissent servir
à l’instruction des mœurs. », et il insiste en précisant : « c’est rendre, à mon avis, un service
considérable au public que de l’instruire en l’amusant. » Il met donc l’accent sur sa volonté morale,
mais son roman atteint-il ce double objectif ? Pour en juger, nous nous interrogerons d’abord sur la
place réellement occupée par l’« instruction des mœurs » pour chercher, dans un second temps,
comment elle participe à l’amusement du lecteur.
Si nous nous souvenons de la façon dont Montesquieu dépeint les deux héros de Prévost, « un
fripon » pour des Grieux, « une catin » pour Manon, évoquer un objectif moral paraît plutôt paradoxal,
d’autant qu’ils s’inscrivent dans une société elle-même corrompue.
Si, au début du roman, des Grieux se prépare à des études de théologie, donc a reçu une
instruction religieuse stricte, ses valeurs morales sont vite oubliées. Dès sa première rencontre avec
Manon, en effet, sa fuite avec elle à Paris ne respecte pas l’obéissance due à son père, et il n’écoute
pas les sages conseils de son ami Tiberge. Très rapidement, il cède au goût du plaisir de celle qu’il
aime, et, alors qu’il a été envoyé au séminaire, il suffit d’une seule visite pour qu’il retombe dans
l’immoralité. Feintes, mensonges, tricherie au jeu, escroqueries, les exemples d’actions immorales
sont nombreux. Ainsi, pour s’échapper de la prison de Saint-Lazare, il n’hésite pas à tromper le Père
supérieur, qui a pourtant fait preuve de bienveillance envers lui, et va jusqu’au meurtre puisqu’il tire
sur le domestique qui intervient. Il tente, certes, à plusieurs reprises, de se trouver des excuses, et
s’indigne quand le frère de Manon lui suggère de tirer profit des charmes de celle-ci pour s’assurer
une vie luxueuse. Mais, en fait, il participe activement aux projets de celle-ci, comme lorsque, pour
obtenir les bijoux et la pension promis par le vieux M. de G… M…, il accepte de se faire passer pour le
jeune frère de Manon, en jouant ce jeu avec brio. Enfin, son premier mouvement pour éviter l’envoi
de Manon à la Nouvelle-Orléans est le recours à la violence : il paie des gardes pour attaquer le
convoi sur la route. De même, c’est par un duel qu’il entend empêcher que Synneret, le neveu du
gouverneur, ne l’épouse. Pourtant, combien de fois Tiberge a-t-il essayé de le ramener à un
comportement plus respectueux des valeurs morales ? À chaque fois, en vain. Des Grieux a donc,
tout au long du roman, fait passer son amour avant la morale, ce qui n’offre guère un bon modèle
au lecteur.
Il est possible d’être encore plus sévère envers Manon : le lecteur voit bien que c’est elle
qui mène le jeu grâce à ses « charmes », sans se soucier de la morale. C’est d’ailleurs ce qui explique
l’évolution du titre, d’Histoire du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut, qui accorde la première
place au héros, ensuite réduit à Manon Lescaut. Le lecteur peut, en effet, constater son refus de la
morale dès sa première rencontre avec des Grieux, car son envoi au couvent est déjà le signe que sa
famille tente de la corriger, et ses réponses au jeune homme révèlent déjà son peu de souci des
bienséances et toute son habileté pour obtenir son aide, comme aussi la façon dont elle se
débarrasse de son « vieil Argus », le domestique qui l’escorte. Il lui faut très peu de temps également
pour tromper le jeune garçon avec M. de B., le riche fermier général, et une seule visite au parloir du
séminaire de Saint-Sulpice lui suffit, à grand renfort de larmes, de protestations d’amour et de
« caresses », pour reconquérir des Grieux. Son emprisonnement à l’Hôpital ne la corrige même pas,
puisque, à peine sortie, elle récidive en tentant seule d’escroquer le fils de M. de G… M… Prise sur le
fait par des Grieux, qui lui reproche violemment sa « perfidie », son aptitude à le manipuler est telle
qu’elle inverse la situation : c’est finalement lui qui implore son pardon ! Manon est donc bien une
libertine, voire une courtisane, prête à se vendre pour vivre dans le luxe, en se servant de son
amant.
Ajoutons à cette peinture des héros, la description que Prévost fait de la société de la
Régence, dans laquelle la morale n’est certainement pas la valeur essentielle. Comme les
personnages de Choderlos de Laclos dans Les Liaisons dangereuses, notamment la marquise de
Merteuil ou Valmont, Prévost nous montre, en effet, une société qui ne respecte guère les droits de
la personne, où, par exemple, un père peut faire obéir de force un fils pour éviter une mésalliance, et
le contraindre à se séparer de sa bien-aimée pour se retrouver dans un séminaire, qui ressemble
beaucoup à une prison. De même, un homme puissant, comme le vieux M. de G… M…, peut, sur une
simple lettre de cachet, faire emprisonner sans procès les deux jeunes escrocs ; et, si l’intervention
de son père permet à des Grieux de retrouver la liberté, Manon, elle, sans appui ni privilège, ne peut
échapper à la déportation en Louisiane. Pourtant, comme le souligne dès Grieux face à son père,
qu’ont-ils fait de si terrible ? Il multiplie alors les exemples de tous ceux qui se livrent à la débauche,
au vu et au su de tous, sans que personne ne s’en indigne. Ainsi, depuis les domestiques qui volent
leurs maîtres, jusqu’au plus haut de l’échelle, quand le neveu du gouverneur veut profiter du pouvoir
de son oncle pour épouser Manon, les abus et l’immoralité règnent dans ce roman.
Il est donc difficile d’admettre l’affirmation de Prévost et de considérer qu’il ait mis son roman au
service de « l’instruction des mœurs », car le lecteur tire plutôt son plaisir des péripéties vécues par des
personnages dont le caractère peut paraître exceptionnel.
Cependant, en approfondissant cette première observation, nous constatons que Prévost réussit
tout de même à lier étroitement le fait d’« instruire » à l’amusement qu’il entend bien procurer au
lecteur. C’est ce qui explique son choix de récit, le rôle du rebondissement des péripéties et l’alternance
des tonalités.
Prévost a choisi la technique du « récit enchâssé », hérité des romans de la Renaissance, tels
Le Decameron de l’Italien Boccace ou L’Heptameron de Marguerite de Navarre. Ce roman, Histoire
du chevalier des Grieux et de Manon Lescaut, forme, en effet, le dernier volume d’un récit bien plus
vaste, Les Mémoires d’un homme de qualité. Or, cette stratégie lui offre un double avantage. D’une
part, le récit a un destinataire, dont le jugement va pouvoir influencer le lecteur. Toutes ses
interventions atténuent, en fait, le blâme éventuel des héros. Sa première rencontre du couple dans
la cour de l’auberge, par exemple, marque bien la différence entre Manon et ses compagnes, des
« filles publiques », notamment en soulignant son air modeste, et l’impression qu’elle a honte de se
trouver ainsi l’objet de tous les regards. De même, il se montre touché par la douleur sincère du
jeune homme, qu’il va aider financièrement, douleur encore amplifiée quand il le revoit, bien plus
tard, et écoute son récit. Comment le lecteur pourrait-il alors ne pas suivre avec intérêt toute
l’évolution des sentiments amoureux entre les deux jeunes gens, source première du plaisir qu’il
peut prendre à sa lecture ? D’autre part, ce récit est rétrospectif : des Grieux a déjà vécu toutes les
péripéties, jusqu’à la mort de Manon. Il peut donc introduire dans un récit qui se veut chronologique,
des prolepses, qui ont pour fonction, à la fois, de soutenir l’attention du lecteur en créant un horizon
d’attente, et de l’émouvoir par l’expression des regrets et de la douleur de son narrateur :
« Permettez si j’achève en peu de mots un récit qui me tue », déclare-t-il avant de raconter la mort
de sa bien-aimée. Prévost réussit ainsi à nous attendrir sans pour autant renoncer à nous faire
mesurer les torts de ses héros, car son narrateur reste conscient de ses fautes.
Le plaisir de la lecture d’un roman vient également de son intrigue, et celle que nous
propose Prévost est rythmée par d’incessantes péripéties. À peine la situation du couple semble-t-
elle leur promettre le bonheur de vivre en paix leur amour, qu’un événement intervient, en effet,
pour tout remettre en cause. Mais, tout en permettant au lecteur de tirer une « instruction » de
chaque échec, le romancier prend soin de ne pas ralentir le rythme de l’action par un long
développement moralisateur. Ainsi, en accordant à Tiberge le rôle du sage, qui, tel Mentor pour
Télémaque chez Fénelon, roman cher à Prévost, est censé ramener son ami des Grieux dans la voie
du respect des valeurs morales, son indulgence peut aussi influencer le lecteur, donc atténuer le
blâme. D’ailleurs, jusqu’au dénouement, Tiberge est au côté du héros, qu’il est venu retrouver
jusqu’en Louisiane. De plus, des Grieux ne reste pas muet face à lui. Il lui oppose des arguments qui,
en mettant l’amour au premier plan, conduisent le lecteur à réfléchir sur la valeur de l’hédonisme
face aux croyances religieuses : faut-il vivre pour s’assurer le salut dans l’au-delà, ou bien pour
profiter de l’existence « hic et nunc », malgré les risques encourus ? En outre, plusieurs de ces
péripéties ne relèvent pas réellement de la seule responsabilité du couple : les deux amants ne sont
pas responsables du vol commis par leurs domestiques, ni de l’incendie, encore moins d’une société
où les puissants ont tout pouvoir et se livrent sans scrupules à la débauche, à leur désir de profiter de
leur fortune pour séduire une jeune fille… Prévost n’impose donc rien à son lecteur, qu’il laisse juge
des deux héros : sont-ils coupables ou innocents peut-il se demander à chaque fois qu’ils portent
atteinte à la morale ?
Enfin, le plaisir du lecteur vient aussi de la variété des tonalités, car, au cœur de la formule
d’Aristote, le verbe « movere » unit « docere » et « placere » : l’œuvre littéraire doit susciter des
émotions, et tel est bien ce qu’a cherché à faire Prévost. Mais il a su ne pas lasser par un discours
moralisateur, et s’est employé à surprendre par l’alternance, en particulier, des scènes pathétiques
et des scènes cocasses, en jouant sur les décalages. Par exemple, alors même qu’il s’agit de tromper
le vieux M. de G… M…, le repas où Lescaut introduit des Grieux dans le rôle du jeune frère de Manon
est une véritable scène de comédie, où les gestes, poussés jusqu’à la caricature, et le discours,
ponctué d’équivoques, soutiennent le ridicule du barbon. Ainsi, comme dans les comédies de
Molière, le rire permet d’instruire le lecteur, et son jugement sera sans doute plus sévère envers ce
barbon, qui abuse de sa richesse, qu’envers le couple, que sa jeunesse peut excuser. De même, on en
arrive à sourire des jeux de Manon, comme quand elle s’amuse à retourner la jalousie de des Grieux
face au prince Italien qu’elle ridiculise en l’invitant à contempler sa laideur dans un miroir. En
revanche, Prévost sait aussi accentuer les scènes pathétiques, telles celles des retrouvailles entre des
Grieux et Manon, notamment à l’Hôpital, ou bien quand il l’accompagne dans sa route vers la
Louisiane, et surtout à la Nouvelle-Orléans, avec, au moment même où le couple décide de suivre le
code moral et de se marier, l’intervention d’un nouvel obstacle, le gouverneur puissant pouvant
imposer à Manon son propre neveu. Le tableau terrible de la fuite du couple dans le désert ne peut
qu’émouvoir le lecteur, en allant même du pathétique de leurs derniers échanges jusqu’au tragique
en soutenant l’idée, présente dès le début du roman, que des Grieux subirait le poids d’une fatalité
tragique. La morale n’est donc pas imposée, il appartient au lecteur de la dégager.
Ainsi, Prévost a pu maintenir l’intérêt du lecteur car il est parfaitement conscient de la force de
l’écriture pour l’amener à une réflexion morale.
Cette réflexion nous conduit à mesurer comment Prévost, malgré le comportement de ses
héros, a priori peu respectueux des normes sociales et morales, a réussi, par la construction de son
roman, par l’enchaînement des péripéties et par ses choix d’écriture, à amener son lecteur à
réfléchir et à juger par lui-même. Tout en maintenant l’intérêt d’un récit qui permet d’approfondit
l’analyse psychologique, notamment celle du sentiment amoureux, ce romancier laisse donc libre son
lecteur : face à leurs échecs, et surtout au tragique dénouement, il peut choisir de penser que cela
est un juste châtiment de leurs fautes, ou bien de les plaindre, comme le marquis de Renoncour.
Mais, dans les deux cas, la morale reste présente, car s’il les plaint, s’il fait preuve d’indulgence et
leur fournit des excuses, alors le blâme retombe sur une société corrompue. Finalement, leur
« marginalité » est-elle vraiment leur choix, ou bien est-ce la société qui les y contraint ? Cet
argument n’est-il pas celui invoqué par les avocats, encore aujourd’hui, quand il faut juger au
tribunal un délinquant ? Est-il toujours possible de considérer nos marginaux actuels, comme
pleinement responsables des actes immoraux qu’ils peuvent commettre ?