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Indétermination et lecture littéraire

L'Appel du texte de Wolfgang Iser explore l'indétermination comme condition essentielle de l'effet esthétique dans la prose littéraire. Iser critique l'interprétation qui cherche des significations cachées dans les textes, arguant que la signification émerge plutôt de l'interaction entre le texte et le lecteur. Il soutient que cette indétermination permet une multiplicité d'interprétations, enrichissant ainsi l'expérience de lecture.

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Indétermination et lecture littéraire

L'Appel du texte de Wolfgang Iser explore l'indétermination comme condition essentielle de l'effet esthétique dans la prose littéraire. Iser critique l'interprétation qui cherche des significations cachées dans les textes, arguant que la signification émerge plutôt de l'interaction entre le texte et le lecteur. Il soutient que cette indétermination permet une multiplicité d'interprétations, enrichissant ainsi l'expérience de lecture.

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L’Appel du texte

wolfgang iser

L’Appel du texte
l’indtermination
comme condition d ’effet esthtique
de la p ros e lit traire

Traduit de l’allemand par


vincent p latini

ditions allia
16 , ru e c h a r l e m a g n e , pa r is iv e
2012
tit r e o r i g i n a l
Die Appellstruktur der Texte “nous n’avons pas, en art, besoin d’une
herméneutique, mais d’un éveil des sens” .
La fameuse récrimination lancée par Susan
Sontag dans Contre l’interprétation vise, avec
une ironie mordante, une certaine forme
d’exégèse : celle qui, depuis toujours, s’efforce
de découvrir les significations tapies dans les
textes littéraires. Cette démarche, permettant
de lire à nouveau des textes altérés, était judi-
cieuse à l’origine. Toutefois – comme le pense
Sontag –, elle s’est peu à peu transformée en
une défiance quant à la forme sensible du
texte, forme dont le sens sous-jacent ne peut
apparemment être révélé que par cette inter-
prétation . Jusqu’à l’arrivée de l’art moderne,
on pouvait difficilement contester que les
textes eussent des contenus et que ces contenus
fussent eux-mêmes porteurs de significations
– et c’est d’ailleurs pourquoi l’interprétation se
Ce texte constitue le discours inaugural de Wolfgang Iser
à l’université de Constance, en 1969. Il a été publié pour la
première fois dans les Konstanzer Universitätsreden, n° 28,
Constance, Universitätsverlag, 1970. Dans la présente . Susan Sontag, Contre l’interprétation, in L’Œuvre parle,
traduction, nous avons donné les références bibliogra­ traduit de l’américain par Guy Durand, Paris, Christian
phiques en français quand elles existaient. Bourgois, 2010, p. 30. (Sauf mention contraire, toutes les
© Estate of Wolfgang Iser, 2012. notes sont de l’auteur.)
© Éditions Allia, Paris, 2012, pour la traduction française. . Voir ibid., pp. 13 sq.
 l ’a ppe l d u t e x t e l’ap pel du tex te 

trouvait légitimée quand elle réduisait les textes quoi que ce soit sur les interactions extrême-
à des significations. Celles-ci étaient toutefois ment diverses qui surviennent entre le texte et
porteuses de conventions bien établies et, avec son lecteur sans sombrer dans la spéculation.
elles, un certain nombre de choses déjà vues, Mais, en même temps, il faut bien dire qu’un
considérées comme acquises ou, du moins, texte ne commence à vivre réellement que
comme compréhensibles. En règle générale, lorsqu’il est lu. Il est par conséquent néces-
le zèle classificateur de ce genre d’interpré­ saire d’examiner comment le texte se déploie
tation ne s’apaisait que lorsque la signification à travers la lecture.
du contenu était révélée, validée et ratifiée Comment cependant définir le processus de
par des éléments déjà connus. Que les textes lecture ? Il se compose d’une part, des données
fussent finalement récupérés par un cadre de formelles d’une construction textuelle qui,
référence préexistant constituait une visée non d’autre part, ne devient effective que par les
négligeable de ce mode d’interprétation qui, réactions qu’elle provoque chez le lecteur. Si
de ce fait, les affadissait forcément. Mais com- l’on définit le processus de lecture comme
ment alors décrire ce qui, à la lecture, nous l’actualisation d’un texte, il faut se demander
fait vibrer ? Les textes ont, sans contredit, si l’on peut décrire une telle actualisation sans
des passages qui nous stimulent, nous trou- se réfugier aussitôt derrière la psychologie du
blent et provoquent même une fébrilité que lecteur. En effet, que l’on distingue un texte
Susan Sontag appellerait l’érotisme de l’art. des formes potentielles de son actualisation,
Si vraiment les textes ne disposaient que des et l’on s’expose à la critique d’avoir nié son
significations produites par l’interprétation, le identité, de l’avoir dissous dans l’arbitraire
lecteur n’aurait plus grand-chose à faire. Il ne d’une appréhension subjective. C’est qu’un
pourrait qu’accepter ou refuser ces signifi­ texte, nous dit-on, représente quelque chose
cations. Pourtant, ce qui se joue entre le texte et la signification du représenté existe indé-
et le lecteur dépasse largement une simple pendamment de ces réactions, fort disparates,
sommation à répondre par oui ou non. Il est qui risquent de la désagréger. Il nous faut
certes difficile de percer ce processus ; on peut d’emblée émettre un doute à ce propos : cette
se demander s’il est même possible d’avancer signification, en apparence si indépendante de
 l ’a ppe l d u t e x t e l’ap pel du tex te 

toute actualisation, n’est peut-être rien d’autre aux textes lumière et clarté ? L’interprétation
qu’une réalisation donnée du texte, à laquelle ne serait-elle, finalement, rien de plus qu’une
celui-ci serait désormais complètement iden- expérience érudite de lecture et, partant, l’une
tifié. L’interprétation qui vise à établir une des actualisations possibles du texte ? S’il en
signification a perpétué cette tendance qui est ainsi, cela suppose que les significations des
appauvrissait les textes en conséquence. Dieu textes littéraires sont avant tout engendrées
merci, ces significations furent périodiquement dans le processus de lecture. Loin d’être des
remises en cause ; mais la plupart du temps, ce gabarits calibrés, dissimulés dans le texte et
fut pour en imposer une autre, finalement aussi qu’il revient à la seule interprétation de débus-
étriquée que celle qui venait d’être battue en quer, les significations sont le produit d’une
brèche. L’histoire de la réception des œuvres interaction entre le texte et le lecteur. Et si le
littéraires peut en témoigner. lecteur engendre la signification du texte, alors
Si, comme “l’art de l’interprétation”  aime- celle-ci prend forcément et pour chacun une
rait nous le faire croire, la signification était forme individuelle.
vraiment dissimulée dans le texte même, on La liste des questions concernant “l’art de
pourrait se demander pourquoi les textes jouent l’interprétation” pourrait s’allonger. Toutefois,
ainsi à cache-cache avec leurs exégètes. Qui le problème qu’elle soulève peut d’ores et déjà
plus est, pourquoi les significations, une fois s’énoncer ainsi : si un texte littéraire était réduc-
trouvées, se transforment à nouveau alors que tible à une signification déterminée, il serait alors
les lettres, les mots et les phrases ne changent l’expression d’autre chose – plus précisément,
pas ? Ce mode d’interprétation, qui cherche le l’expression de cette signification qui existe
sens sous-jacent des textes, n’est-il pas en train indépendamment du texte. Dit de manière
de les rendre sibyllins ? Et ne résilie-t-il donc péremptoire : le texte littéraire serait l’illustration
pas lui-même son but avoué, à savoir apporter d’une signification prédéterminée. Il serait ainsi
lu tantôt comme un témoignage de l’esprit du
temps, tantôt comme l’expression des névroses
. Iser se réfère ici, implicitement, au recueil d’Emil
Staiger, Die Kunst der Interpretation, paru en 1955 chez de son auteur, tantôt comme le reflet d’une
Atlantis à Zurich. (n.d.t.) situation sociale, et bien d’autres choses encore.
 l ’a ppe l d u t e x t e l’ap pel du tex te 

Il ne s’agit pas ici de nier que les textes littéraires le distinguant des autres types de textes. Dans
possèdent un substrat his­torique. Cependant, ne un deuxième temps, il conviendra de mention-
serait-ce que la manière dont ils restituent ce ner et d’analyser les conditions élémentaires
substrat et le rendent communicable ne nous des effets produits par les textes littéraires.
semble pas être exclusivement déterminée par Nous accorderons là une attention particulière
l’histoire. C’est pourquoi, souvent, lorsque aux différents degrés d’indétermination ainsi
nous lisons les œuvres d’époques révolues, qu’à leurs divers modes de réalisation. Enfin,
nous pouvons avoir l’impression de nous couler nous chercherons à expliquer l’accroissement
dans le contexte historique comme si nous en du degré d’indétermination observé depuis le
faisions partie ou comme si le passé était res- xviii e siècle dans les textes littéraires. À sup-
suscité. Ce qui condi­tionne cette impression poser que cette indétermination constitue une
se trouve sans aucun doute dans le texte, mais condition élémentaire d’effets textuels, on peut
nous-mêmes, les lecteurs, ne sommes pas non se demander ce que signifie son essor, notam-
plus étrangers à sa réalisation. Nous actualisons ment dans la littérature de l’époque moderne.
le texte par la lecture. Celui-ci paraît toutefois Cette expansion modifie sans nul doute les
conserver une marge d’actualisations possibles. rapports entre texte et lecteur. Plus les textes
En effet, sa compréhension varie toujours un gagnent en indétermination et plus le lecteur
peu pour chaque lecteur et selon les époques, intervient dans la réalisation de leur intention
même si, quand il est actualisé, le texte donne potentielle. Si l’indétermination franchit un
l’impression générale d’ouvrir un monde qui certain seuil de tolérance, le lecteur se sentira
– aussi historique soit-il – peut sans cesse rede- mis à rude épreuve – comme jamais aupara-
venir présent. vant. Il peut alors manifester des réactions qui,
Nous pouvons désormais formuler la ques- involontairement, fournissent un diagnostic
tion qui va nous occuper : comment peut-on quant à sa disposition d’esprit. Par consé-
décrire la relation qui lie texte et lecteur ? quent, se pose désormais la question de ce que
On tentera de résoudre ce problème en trois la littérature permet de découvrir sur l’homme
étapes. Dans un premier temps, il s’agit en situation (menschliche Situation). En même
d’esquis­ser la particularité du texte littéraire en temps, poser cette question signifie que l’on
 l ’a ppe l d u t e x t e

comprend les rapports ici débattus entre texte 1


et lecteur comme un possible préambule à ce
problème de la condition humaine.
passons au premier point. Comment se carac­
térise un texte littéraire ? Disons pour l’instant
qu’il se distingue de tous les types de textes qui
présentent ou rendent communicable un objet
existant indépendamment d’eux. Si l’objet
existe en dehors du texte et avec la même
détermination (Bestimmtheit) que dans le texte,
alors celui-ci ne fait que nous exposer un objet.
Pour reprendre les termes d’Austin, il est un
“énoncé constatif ”, contrairement aux textes
qui sont un “énoncé performatif ” , c’est-à-
dire qui engendrent leur objet. On comprend
aisément que les textes littéraires relèvent du
second groupe. Ils ne correspondent à aucun
objet précis dans le cadre de la vie quotidienne
mais constituent leurs objets à partir d’élé-
ments déjà disponibles dans ce “monde vécu”
(Lebenswelt). Cette distinction entre les textes
qui exposent ou qui engendrent leur objet est
pour le moment assez grossière. Il nous faut
encore l’affiner pour saisir la spécificité du
texte littéraire. En effet, il peut parfaitement

. Voir J.L. Austin, Quand dire c’est faire, traduit de l’anglais


par Gilles Lane, Paris, éditions du Seuil, 1970.

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