to nil IMvmM Liuai
JULES SUPERV1ELLE
LE VOLEUR
D’ENFANTS
roman
nrf
GALL1MARD
NUNC COCNOSCO EX PARTE
TRENT UNIVERSITY
LIBRARY
Digitized by the Internet Archive
in 2019 with funding from
Kahle/Austin Foundation
[Link]
LE VOLEUE D’ENFANTS
GEUVRES
nrf
DE JULES SUPERVIELLE
Podsie
Gravitations.
Le Format innocent.
Les Amis inconnus.
La Fable du Monde.
I939'I945-
Choix de Poemes.
OUBLIEUSE MEMOIRE.
Naissances, suivi de : En songeant a un art poetique.
L’Escalier, suivi de : A la nuit, D£barcadiiRES,
Les Poemes de l ’humour triste, Militaires
MfiLANCOLIES.
Romans et Contes
L’ Homme de la Pampa.
Le Voleur d’enfants.
Le Survivant.
L’ Enfant de la haute mer.
L’Arche de No£.
Premiers pas de l'Univers.
Le jeune Homme du dimanche et des autres jours.
Souvenirs
Boire a la Source (Confidences sur la memoire et
le paysage).
Thedtre
Comme il vous plaira, adapte de Shakespeare.
Bolivar, suivi de : La premiere Famille.
Sh&herazade.
Le Voleur d'enfants.
La Belle au bois (version de 1953), suivie de Robin¬
son ou l'Amour vient de loin.
JULES SUPERVIELLE
LE VOLEl ll
D’ENFANTS
roman
GALLIMARD
5, rrue Sebastien-Bottin, Paris VIIe
Vingt-troisi&me Edition
/ C ip (/4 /7U&,
L’ Edition originale de cet ouvrage a ete twee a MULE
huit exemplaires et comprend : cent qualorze exemplaires
reimposes dans le format in-quarto telliere, sur papier
verge Lafuma-Navarre au filigrane nrf, donl neuf hors
commerce marques de a a i, et cent cinq destines aux
Bibliophiles de la Nouvelle Revue Fran^aise, nume¬
rates de id. cv, huit cent quatre-vingt-quatorze exem¬
plaires in-octavo couronne sur papier velin pur fil
Lafuma-JS avarre donl qualorze hors commerce mar¬
ques de a 4 n, huit cent cinquante destines aux Amis
de PEdition originale numerotes de 4 a 850, et trente
exemplaires d’ auteur,85 hors commerce , numerates
i i 880, de
Toils droits de traduction, de reproduction et d’adaptation
Hservis pour tous les pays y compri ? la Russie.
© 1926, Librairie Gallimard.
PREMIERE P ARTIE
133309
*
/
Antoine a sept ans, peut-etre Kuit. II sort
d’un grand magasin, enticement habille de
neuf, comme pour affronter une vie nouvelle.
Mais pour 1’ instant, il est encore un enfant qui
donne la main a sa bonne, boulevard Hauss-
mann.
II n’est pas grand et ne voit devant lui que
des jambes d’hommes et des jupes tr&s affai¬
res. Sur la chaussee, des centaines de roues
qui tournent ou s’arrCent aux pieds d’un
agent apre comme un rocher.
Avant de traverser la rue du Havre, l’enfant
remarque, & un kiosque de journaux, un
6norme pied de footballeur qui lance le bal-
10
LE VOLEUR D’ENFANTS
Ion dans des « buts » inconnus. Pendant qu’il
regarde fixement la page de l’illustr6 Antoine
a 1 ’impression qu’on le s^pare violemment de
sa bonne. Cette grosse main a bague noire et
or qui lui frola l’oreille P
L 'enfant est entrain^ dans un remous de
passants. Une jupe violette, un pantalon a
raies, une soutane, des jambes crott£es de ter-
rassier, et par terre une boue d^chiree par des
milliers de pieds. C’est tout ce qu’il voifc.
Amput6 de sa bonne, il se sent rougir. Col&re
d ’avoir a reconnaitre son impuissance dans la
foule, fiert6 refoul^e d 'habitude et qui lui saute
au visage P II 15ve la tete. Des visages indiff6-
rents ou tragiques. De rares paroles entendues
n’ayant aucun rapport avec celles des passants
qui suivent : voilk d’ou vient la nostalgie de
la rue. Au milieu du bruit, l’enfant croit en¬
tendre le lugubre appel de sa bonne : « An¬
toine ! » La voix lui arrive d6chiquet6e comme
par d 'invisibles ronces. Elle semble venir de
derri&re lui. II rebrousse chemin mais ne r4-
pond pas. Et toujours le bruit confus de la rue,
11
LE VOLEUR D’ENFANTS
ce bruit qui cherche en vain son unit6 parmi
des milliers d ’aspirations diff^rentes. Antoine
trouve humiliant d ’avoir perdu sa bonne et ne
veut pas que les passants sen apergoivent. II
saura bien la retrouver tout seul. II marche
maintenant du cot6 de la rue de Provence, gar-
dant dans sa paume le souvenir de la pression
d’une main ch&re et rugueuse dont les asperity
semblaient faites pour mieux tenir les doigts
lagers d’un enfant.
II y a bien deja cinq minutes qu’il est seul
avec une esp&ce de honte ou d’angoisse, il ne
saurait le dire. La nuit vient. Paris com¬
mence & se refermer sur Antoine. A sa droite
ii y a une horloge pneumatique. Si en¬
core il avait pu y reconnaitre l’heure, il se
serait senti un peu moins seul. Cette face
blanche h deux aiguilles s’obstine k lui rester
meconnaissable, a poursuivre une id6e a la-
quelle l’enfant doit demeurer Stranger. Nul ne
semble s’interesser k son sort et il commence a
y prendre gout. Il attend avec calme le moment
ou un monsieur, ou une dame, ou un terras-
12
LE VO LEU R D’ENFANTS
sier, un factour, un agent, on un £tre encore
nial dofini qui tiendra de tout eela, et peut-fitre
aussi un peu des autos et des pneumatiques et
des ehevaux qui passent, s’arrCtera devan t lui
pour dire :
— Quo faites-vous 1;\ dans la rue, tout seul,
avec ce costume neuf ?
Mais rien. Les passants le croisent avec une
indifference telle qu’il a envie de leur crever
les yeux.
So retournant, il voit derri&re lui un mon¬
sieur grand et doux dans sa gravity et qui le
regard© avec une extraordinaire bont£. An¬
toine n'est pas du tout surpris de le voir. De-
puis un moment, il croit bien 1’avoir aper^u
deux on trois fois qui le regardait avidement
mais ii la dtfrobtJe, comine si cet inconnu etait
sur le point d’accomplir un act© qu’il jugeait
ttiV important, de Her sa vie il cello de l'enfant
de quelque obscure fapon.
I ne lamp© arc eclaire maintenant l’homme
en plein visage. Nous voyons qu’il porte une
moustache mince, tr&s noire et tombante, ct
13
LE VOLEUR D’ENFANTS
quelque chose comme un regard en 6ventail
de pere de famille nombreuse.
Qu’est-ce que c’est que ga dans Fame d’An-
toine ?
C’est le souvenir de sa bonne qui se prepare
k quitter l’enfant et s’echappe. Antoine est
harponne, attire par une aventure a laquelle il
lui parait impossible de se soustraire et il n’est
nullement surpris quand 1’homme a mous¬
tache se plie en deux pour se mettre a son ni¬
veau :
— Antoine Charnelet, mon petit, dit l’e-
tranger avec beaucoup d emotion dans la voix,
tu as done perdu ta bonne ? N’aie pas peur, je
suis deja ton ami et tu vas voir que tu me
connais.
Ce grand monsieur a un 16ger accent.
— Yeux-tu monter dans ma voiture ?
C’est une magnifique limousine, si neuve
qu’elle semble se trouver encore a la devanture
d’un magasin des Champs-Elysees.
— Veux-tu venir chez moi en attendant
qu’on retrouve ta bonne? Et il regarde l’en-
14
LE VOLEUR D’ENFANTS
fant avec un natural et une simplicity si in-
tenses qu ’Antoine n’est pas ytonne de sauter
dans la voiture sans donner d ’autre reponse.
L’homme dit quelques mots d’une langue
6trang5re a son mycanicien, un nkgre fort
dyfdrent.
A peine assis, Antoine songe aux jouets
qu’un inconnu lui envoie rygulierement de-
puis un certain temps. II s’agit de pieces vyri-
tablement magnifiques adressees sans la
moindre indication d’expediteur.
C’est, dans une boite immense, une ferme
de l’Amyrique du Sud, un troupeau de vaches
dyambulant dans la campagne. Elies hument
un air qui n’est pas d’ici et se trouvent a Paris
comme par mygarde. Ces eucalyptus, si vous
les dressez sur le tapis, voila qu’ils dyveloppent
des distances autour d’eux.
Des gauchos galopent dans ces dyserts ima-
ginaires et lancent le lasso. Un cheval tombe,
les pattes ensorcelyes.
Une autre boite contient des plantations de
cafy. On voit passer des colons la pipe & la
16
LE VOLEUR D’ENFANTS
bouche parmi la grande chaleur du jour. El
dans leurs yeux se reflate la for&t vierge.
Certains s’arrStent un instant cornrne s’ils
avaient oubli6 quelque chose. Justement un
chien s’61ance vers eux, un paquet a la
bouche.
Mais nous approchons des caf&ers. Les voici
en lignes droites et profondes a l’infini. Com¬
ment penStrer la dedans ? Faites comme ces
colons.
II y a aussi une boite de cigares. Sur une
bague vous lisez : Rio. II vous suffit d’appro-
cher une allumette de la pointe pour que bien-
tot apparaissent la baie dans toute sa splen-
deur, des navires a l’ancre, les montagnes des
environs et au-dessus de la ville, le ciel impec¬
cable.
Antoine qui, jusque-la, n’avait re<?u que de
pauvres cadeaux de sa bonne, fut boulevers^
par Farriv6e de ces presents.
Chez lui, on 6mettait derri^re son dos, a
voix haute et a voix basse, toutes sortes do
suppositions. Qui les avait envoy^s ?
16
LE VOLEUR D’ENFANTS
Au moment ou il pense aux cigarcs encore
intacts, Antoine reconnait au doigt de son voi-
sin la bague noire et or de l’homme qui lui a
paru le separer de Rose. Va-t-il crier par la
portiere ?
— Continuons ainsi, continuons, c’est tou-
jours tout droit !
Antoine se trouve pr&s de cet etranger dans
une telle zone de s6renite qu’il n eprouve nul
effroi. Mais pourquoi l’a-t-on arrach6 a la
main de Rose ?
Antoine reste confiant. Ce Monsieur sent
bon. (Une discrete odeur de proprete a laquelle
se mele un parfum d’eau de Cologne.) Et il
parait digne, digne, infmiment etoile de di-
gnite, comme la nuit descendant sur la terre.
Antoine sent qu’il va vers un seuil de tenebres
au dela duquel il fait clair.
— Tu te trouves bien ici, mon petit ? Je
veux que tu sois heureux, dit 1’homme en
proie a un trouble immense et g&n6 comme
s’il venait de reveler un secret.
Antoine tilte les boutons de sa vareuse, met
17
LE VOLEUR D’ENFANTS
les mains dans les poches r&ches de son cos¬
tume neuf.
L’auto s’arrete devant un immeuble du
square Laborde. II y a un ascenseur comme
chez Antoine. L’6tranger le fait entrer avec
precaution et entre deux Stages lui demande
s’il va bien. Ils 6taient au palier du troisikme
lorsqu’ Antoine lui dit qu’il allait tres bien.
Au bout d’un etage et demi de reflexion,
l’etranger ajoute :
— Tu ne t’ennuieras pas chez moi, il y a
d’autres enfants, ils t'attendent.
Au bruit de l’ascenseur, plusieurs enfants
ouvrent la porte et sortent a la rencontre du
colonel Philemon Bigua. Elies n’ont pas Pair
malheureuses ces t&tes a des hauteurs di£f6-
rentes. Le plus grand tient a la main un ballon
de football. Tous regardent le nouveau venu
avec une extreme curiosite, comme s’ils avaient
bien des choses a lui apprendre. La memoire
d ’Antoine fonctionne a plein rendement. II
croit l’entendre dans sa tSte. L’oubli s’enfuit
en tous sens comme pour ne plus revenir.
2
18 LE VOLEUR D’ENFANTS
— Void votre nouveau petit camarade, dit
I ’Stranger.
On lui tend une main de quinze ans et deux
autres qui sont plus peliles que les siennes.
II
Le colonel Philemon Bigua pr^sente Antoine
a sa femme le plus modestement du monde.
— Void le petit Charnelet.
Desposoria est grasse et belle avec des yeux
toujours splendidement tourn^s vers son mari.
Les 6poux 6changent un regard lourd d’hon-
netet6 satisfaite.
Une nurse lave les mains et le visage de l’en-
fant devant ses nouveaux camarades qui ne
le quittent pas et le considkrent avec passion.
Ils ont compris d’ou il venait et quel devait
£tre son trouble.
Cependant le colonel et sa femme se sont di-
rig6s en chuchotant vers une chambre gu’Am
20 D’ENFANTS
LE VOLEUR
toine ne connait pas encore. La toilette de
1’enfant est achevee. Un de ses camarades lui
pince le bras, un autre lui donne un charmant
coup de pied du bout de sa pantoufle rouge.
Bientot on se met a table pour le diner. An¬
toine trouve admirable d ’avoir en face de lui,
k sa hauteur, des yeux qui ont a peu pres l’Sge
des siens. II n'avait jamais mange qu’en com-
pagnie de sa bonne, tendre mais g6neralement
de proFil et qu’il voyait toujours comme au
fond d'une boule de verre avec son nom de
fleur, Rose. Dans la meme boule, mais de dos,
il voit d’abord sa mkre, un chapeau sur la tete,
lui disant au revoir sans le regarder, alors
qu’elle tient d6ja le loquet de la porte. Puis,
faisant de braves apparitions : des amis
de sa mere, une vieille dame, une jeune dame,
un jeune homme rose et rase, d’une politesse
angelique et dont il ne saurait dire s’il porte
une moustache. Et, depuis un mois, tous les
huit jours, ces jouets qu’en voyait un inconnu.
Chez le colonel, Antoine trouve chaque objet
surprenant. La nappe, les verres, les regards
21
LE VOLEUR D’ENFANTS
aeufs et propres qui brillent. Les plats sont
beaux, les assieltes aussi sous la lumi&re
douce. L’heure est importante, la table grande
et toutes ces tetes vivantes disposees alentour !
Antoine observe ces bouchees qui penetrent
entre les levres et disparaissent d6finilivement.
Sur la table, le pain, m&me les miettes, l’eton-
nent, et l’eau dans les grands verres corame
une eau enchantee.
II est assis a la droite du colonel qui lui d<§-
coupe sa viande et la lui explique ainsi que la
jus, la graisse, le pain, tout ce qui est la et n’a
pas besoin d ’explication. Le colonel fait dis-
cretement son eloge en refusant du vin, man-
geant peu, offrant les meilleurs morceaux,
beurrant des tartines, se privant de dessert.
Mais apr&s le repas, quelle est cette enorme
tasse de cafe, trois fois plus grande que les
autres et qu’il prend sans sucre en regardant
Antoine fixement ?
Bigua mene l’enfant au salon, fait signe 2i
sa femme de se retirer, et apr&s une petite
pause (on a l’impression que son coeur, op-
22 LE VOLEUft D’ENFANTS
press6 d’un grand trouble, pailit dans sa poi-
trine) :
— Si vous voulez, Antoine, je vous ramk-
nerai cliez vous immediatement.
L ’enfant ne dit rien, sentant que cette ques¬
tion ne le regarde pas, que c’est la affaire de
grandes personnes.
— Preferez-vous rester chez nous ?
Antoine souligne d’un nouveau silence le
silence de tout a l’heure.
— C’est bien, va t’amuser, et si jamais tu
as envie de retourner chez toi, tu me le diras,
je te ramenerai immediatement.
L ’enfant rejoint ses camarades dans la cham-
bre de jeux. On le pousse vers le fond de la
pi&ce.
— Ou as-tu 6t6 vole ? lui demande-t-on.
Antoine repond le plus simplement du
monde :
— Devant les Galeries Lafayette.
— Ici nous avons tous 4t<$ voles.
Le mot vole donne a Antoine envie de se
facher, mais les autres enfants ne 1’emploienl
23
LE VOLEUR D’ENFANTS
qu’avec une nuance de respect comme on d it
noblesse chez les nobles, ou mes confreres de
V Academie chez un acad^micien.
— Moi, dit Fred, j’ai 6t6 vol6 a Londres,
un jour de brouillard.
— Moi aussi, dit son frere, nous nous don-
nions la main.
Antoine s’apergoit alors qu’ils sont jumeaux
et s’expriment avec un leger accent anglais.
— Et moi dans mon lit, dit le plus age des
enfants.
— Ne restez pas la k ne rien faire, ordonne
Desposoria entrant dans la pikce. Courez, amu-
sez-vous un instant, puis vous irez vous cou-
cher.
— Oui, maman, disent trois voix au son
etrange de mensonge.
Les enfants se mettent a courir sans but de-
vant Desposoria, et Antoine n’obtient pas
d’autres renseignements sur ses camarades.
II est couche par les soins du colonel et de
sa femme qui ne veulent pas le oonfier ce soir«
24
LE VOLEER D’ENFANTS
la a la nurse. L’homme sort de sa poche un
centimetre et prend scrupuleusement les me-
sures d ’Antoine qu’il dicte a Desposoria.
Le colonel palpe legerement mais avec un
peu d ’inquietude le corps de l’enfant comme
pour s ’assurer qu’aucune hernie, que nulle
grosseur suspecte ne l’afflige. II lui retourne
doucement une des paupieres, elle est bien
rouge en dedans, l’enfant parait vigoureux. Le
colonel fait a sa femme un signe a peine per¬
ceptible de contentement. Antoine est couche,
les deux tetes tres etrang&res se pencbent sur
son lit, le colonel lui tend la main, Desposoria
I’embrasse avec tendresse et lui dit des choses
douces dans une langue qu’il ne connait
pas.
Le colonel sort suivi de sa femme, curieuse,
mais il l’arrete d’un geste et, avec beaucoup
de mystfere autour des l&vres :
— Non, mon amie, ce soir tu ne sauras
rien, j’ai besoin d'etre seul.
Puis :
— Tu ne men veux pas, dit-il en Baisant sa
LE VOLEUR D’ENFANTS 25
emme au front comme il eut fait d’une fiile
ainee.
Desposoria se retire, paisible, avec son beau
visage nu.
Le colonel fait chambre a part. II a besoin
d’etendue pour ses jambes et ses bras longs et
pour ses idees qui ne tiennent pas en place.
II s’assied profondement dans un fauteuil
et se met a mediter :
— C’4tait un enfant abandonn6 dans un
appartement chauff6 et orne de glaces...
II semble a Antoine que ces tetes, nouvelles
dans sa vie, soient s6parees de lui par un tr&s
long tunnel. II s’endort dans des draps frais,
mais son ame refuse encore de se coucher. Elle
reste en marge du lit. Une heure apres, elle le
reveille, elle a peur d’etre toute seule. Mais
Antoine ne sait pas qui l’a tire de son sommeil,
ni meme exactement ou il est. II allonge le
bras, croyant trouver le mur de chez lui, le
grain du papier de sa chambre, et manque de
tomber de son lit, c’est le vide devant lui.
26 LE VOLEUR D’ENFANTS
Alors il entend distinctement la voix de son
ame :
— Pourquoi as-tu accepte de suivre cet
homme dans la rue ? Que fais-tu tout seul dans
cet appartement habite par des gens que tu ne
connaissais pas ce matin ? Crois-tu avoir bien
fait, Antoine Charnelet ?
Antoine voit entrer sa m&re dans la cham-
bre. Elle le consid&re corame eile n’a jamais
fait jusqu ’alors, avec une attention fidivreuse,
celle qu’on reserve aux victimes d’un accident
et dont le visage saigne encore. Elle s’assied
sur le bord du lit, ses yeux 6merveill6s se tour-
nent vers lui. Elle garde le silence comme si
elle avait completement d^sappris de parler.
Ses yeux sont si profondement bleus qu’on
n’en imagine pas de semblables k une vivante
et il semble que seules des mortes tr&s pures
puissent en montrer de pareils. Pour donner
toute son importance a la douceur de son vi¬
sage, elle regarde son fils ou ne lui livre
que ses paupieres. C’est une mkre nouvelle,
27
LE VOLEUR D’ENFANTS
model^e par des mains tr&s savantes et
attentives a qui rien de maternel ne manque.
Elle est habill^e d’un kimono gris enchants ou
se reflete parfois une 4toile filante.
Elle croise les mains sur ses genoux comme
quand on n’a plus rien a se dire dans la
chambre d’un malade et qu’il faut laisser faire
la veilleuse.
La mere d ’Antoine ne marque aucune sur¬
prise de le voir dans ce lieu inconnu. Elle a
abandonne a son visage, a ses mains, a ses
joues sensibles, a sa robe, au nceud de ses
charmants souliers le soin de tout dire et de
tout expliquer. Son chapeau qu’elle porte,
malgre le kimono avec un naturel miraculeux,
est muni d’un ornement, un voile sombre qui
tombe sur les 6paules. Mais voici qu’elle
change de place, ouvre un panier qu’elle a
cache jusque-la, en retire divers objets luisants
et sans utilite apparente, avec lesquels elle se
met h jouer. Elle le fait trks s^rieusement pen¬
dant de longues secondes, en frongant les sour¬
ces, comme si c’etait la son gagne-pain. Puis
28
LE VOLEUR D’ENFANTS
elle tourne vers Antoine son visage on brillent
six larmes immobiles, de cristal. Que lui veut
cette m&re dont la puissance de seduction
semble se renouveler presque invisiblement
sous ses propres yeux comme l’eau des cas¬
cades sur le fond sombre des forets ?
Antoine n’ose ouvrir la bouche. Les mots
montent de son coeur a sa gorge et rebroussent
chemin aussitot.
La vision disparait.
II n’y a plus devant 1’enfant que Fair de la
nuit, Fair du square Laborde, prisonnier dans
la pi&ce. Par la fenStre ouverte on voit les
etoiles du quartier. Le coeur battant, Antoine
veut s’habiller, aller vers sa mere pour savoir
si elle pense autant a lui qu’elle le pretend.
Des secondes passent, Fenfant imagine
maintenant que sa m5re et Rose Fattendent a
la porte de chez lui. L’une regarde d’un cote
de la rue, F autre pleure, et quand passe un
taxi, longuement elles le suivent des yeux jus-
qu’a ce qu’on n’en distingue plus le num6ro,
ni la lanterne.
LE VOLEUR D’ENFANTS 29
Avec quelle hate l’enfant se met & s’habiller
pour retourner chez lui ! II lui semblait bien
que la personne du colonel, sa haute stature,
n’etaient que de passage dans la vie d ’Antoine
Charnelet. Les souliers entrent difficilement
et les chaussettes forment un bourrelet au ta¬
lon. Mais comment lacer les souliers ? Antoine
reste en suspens, il revoit la t6te du colonel.
Pourquoi l’avait-on choisi, lui, dans la rue et
que se proposait de faire cet intrus ?
Antoine boutonne son pardessus avec soin
sur des v&temenls qui ferment mal. Ou est son
chapeau P Accroche a cette patfcre. C’est trop
haul pour lui. Poussera-t-il un fauteuil pour
monter dessus ? II a peur de faire du bruit ;
il n’a pas besoin de chapeau. II se dirige vers
la porte de sa chambre, puis il lui faut passer
par celle de la nurse. Un leger grognement
de l’Anglaise entre deux sommeils et Antoine
se trouve au vestibule. Dans le noir, il lui
semble qu’il marche sur ses lacets.
Le voici dans l’escalier, s’asseyant tour &
tour sur chacune des marches, il se laisse glis-
30 LE VOLEUR D’ENFANTS
ser peu a peu vers le bas dans les t6n5bres. La
joie se debat dans son ooeur. Le void, avec ses
sept ans et son pantalon, qn’il est oblige de
maintenir, devant la grande porte vitree don-
nant sur le square. Elle a des barreaux noirs, a
peu pr&s comme chez la mere d ’Antoine.
1’enfant voit la lumiere grave de la rue, la lu-
mid’e des rAverbfcres avec laquelle on ne badine
pas.
— La porte, s’il vous plait.
II sort. II lui faut rentrer chez lui. Antoine
dit confusement ses intentions a ses jambes en
leur demandant le secret. Comment aller du
cot6 du Parc Monceau ? II interroge un homme
qui pousse sa canne avec precaution.
— Vous tombez mal, mon enfant, je suis
aveugle.
II s’adresse a un marchand de journaux qui
le met sur la voie. 11 court de toutes ses forces,
comme s’il n’avait plus que cent metres ^
faire. Mais presque aussitAt, il lui semble que
sa course va durer jusqu’a son extreme vieil-
lesse.
LE VOLEUR D’ENFANTS 31
11 croit entendre sur son passage le chu-
chotis des immeubles. Ceux-ci, voyant un en¬
fant seul a cette heure dans la rue, commentent
ce passage insolite.
Le voici enlin devant chez lui. La maison
dresse ses cinq 6tages. Ancune lumiere ne
filtre du troisikme. Sa mkre dort-elle done? An¬
toine est stupefait de ne pas la voir au balcon
ni en bas. Rose non plus n’est pas la. On l’a
done completement oublie, une nuit pareille !
La porte cochere, renfrognee dans son mu-
tisme, ne fait aucune allusion a ce qui s’est
passk. Elle examine Antoine sans le recon-
naitre, comme s’il avait enormkment change.
L ’enfant regarde a terre, peut-etre pour y
chercher une decision. Et soudain, il dkcouvre
sur le trottoir sa tortue, une petite torlue qu’il
klevait. Morte ? II la prend dans ses bras, elle
vit ; sa petite tkte, ses pattes bougent. Tombee
du balcon ou il lui avait confecticnnk une
niche P Partie a sa recherche P Elle n’a aucun
mal.
Antoine est lk, sa tortue k la main. 11 la
32 LE VOLEUR D’ENFANTS
montrera a ses nouveaux camarades. II s en
retourne a petits pas, puis, de plus en plus
vite, au Square Laborde. II ne rencontre sur
sa route que les arbres des rues qui sont jusque
dans les villes les signes et les jalons de la
resignation universelle.
A travers un grand sommeil qui commence
a rouler sourdement dans tout son corps, An¬
toine se demande comment il va rentrer sans
clef chez son ravisseur. Le voici qui monte
enfin l’escalier de tout a l’heure, aprbs avoir
appuy6 sur Ie timbre de la minuterie. En atten¬
dant une heure plus favorable, il decide de
s’asseoir sur le palier, le dos appuye a la
porte. Mais celle-ci s’entr’ouvre derriere lui
au moment ou s’^teint la lumibre de l’esca-
lier.
Non, ce n’est pas, derriere la porte, la haute
stature du colonel, ni sa femme, ni personne.
Par une inconsciente precaution de l’enfant, la
porte etait restee entre-baillee.
Voici Antoine et son sommeil chez le voleur.
Ils traversent tous deux la chambre de miss qui
LE VOLEUR D’ENFANTS 33
dit d’une voix obscure venant de dessous les
draps :
— II faudra changer vos heures, mon petit.
II n’est pas naturel d ’avoir ainsi a se lever au
milieu de la nuit.
— Oh, c’etait exceptionnel, repond l’en-
fant qui employait ce mot-la pour la premiere
fois de sa vie.
Et il serra sa tortue sous son manteau qui
lui paraissait cacher vraiment tout ce qu’il y
avait d ’exceptionnel au monde.
3
Ill
Cependant le colonel, dans la chambre voi-
sine, ne dormait pas. Mais sa reverie 6tait trop
aigue pour qu’il put entendre les bruits du
dehors.
II se revoyait rodant un jour dans le Zoo de
Londres. II aimait les fauves et les elephants
qui sont d’enormes enfants revetus de peaux
tr&s solides.
C’etait un jour d’hiver, il venait de lire une
pancarte qui l’avait laisse etrangement rgveur.
Lost children should be
applied for at the
Ladies Waiting room
by the Eastern Aviary
near the Clock Tower1.
t. Pour les enfants perdus s’adresser & la Salle d’at-
tente des Dames, chemin de la Volifcre (c6te Est), pr6s
de la Tour de l’Horloge.
36
LE VOLEUR D’ENFANTS
— II y a done des gens qui ont tant d’enfants
qu’ils les parent et il existe tout un service
pour les recueillir et les leur rendre !
Soudain, il vit un couple de misereux
s’approcher d’un banc dans le brouillard. Ils
regardaient de tous c6t6s. L’homme et la
femme tenaient chacun un enfant par la main.
On eiH dit des jumeaux et qui pouvaient avoir
quatre ans. Alors que les parents semblaient
v6tus de loques et de trous, les petits 6taient
attif^s avec une espece d ’elegance pathetique.
Le couple les assit sur un banc. La mere
sortit dune espece de poche, qu’elle devait
avoir sous sa jupe couleur de terre non labou-
rable, deux bouch£es de chocolat envelopp§es
de papier d ’argent. Elle en donna une a chacun
des enfants dans un geste si grave et passionn6
qu’on eut dit que ces bouchees devaient les
nourrir toute leur vie.
— Eat this and be quiet 1.
Et les parents s’enfuirent d’un pas rapid©
dans le brouillard.
i. Mangez ceci et soyez sages.
LE VOLEUR D’ENFANTS 37
Bigua rdda longtemps alentour. II lui sem-
bla qu’il avail charge de ces enfants. II etait la
seule personne qui eut vu ces mis6reux aban-
donner les petits sur le banc. Mais comptaient-
ils vraiment les abandonner ?,
II se rappelait la pancarte.
Lost children should be...
— Ce serai t affreusement cruel, de rendre
ces enfants a ces deux etres. Et les retrouve-
rait-on jamais P N’ont-ils pas et6 se jeter dans
la Tamise P
Bigua tournait encore autour du banc. Le
brouillard s’intensifia. Un des petits s’endor-
mit. Alors le colonel n’hesita plus et les en-
traina vers la sortie, laissant a gauche la Clock
Tower. Sa haute pelisse et son grand air ecar-
taient 16g£rement le brouillard a droite et a
gauche. A l’hotel, il d6couvrit dans la poche
des enfants un papier portant les mots :
Be good to us. We are twin brothers and or¬
phans, four years old, born in Staffordshire1.
i. Soyez bons pour nous. Nous sommas jumeaux et
orphelins, quatre ans, nds dans le Comte de Stafford.
38
LE VOLEUR D’ENFANTS
My name is Fred , disait un papier.
My name is Jack , disait 1’autre.
Le soir m£me, Bigua rentrait a Paris avec
sa femme et les jumeaux.
Le colonel se mit alors & penser ^ Joseph,
le grand gargon de quinze ans que nous
avons vu tout a l’heure dans le hall, un ballon
de football a la main. II avait ete vole a Paris...
Mais ce n’est pas encore le moment de parler
de lui.
— Et de quatre ! disait le colonel aux na-
rines trbs apparentes. Lorsque je regarde ce
bras nu (il etait en train de se d^shabiller), je
suis bien oblige de reconnaitre que e’est celui
d’un voleur d’enfants !
Une loupe se trouvait sur son bureau.
— Si j’examine ce bras a la loupe, ne voill-
t-il pas aussi la peau et les poils d’un voleur
d’enfants, et un nez de voleur grossi douze
fois, dit-il en s’approchant de la glace qui sur-
montait la cheminee. Allons ! bonsoir, cou-
LE YOLEUR D’ENFANTS 39
chons-nous ! Mais, tout d’abord, je vais m ’as¬
surer que le nouveau venu n’a besoin de rien,
qu’il respire !
11 tourna le commutateur de la cbambre voi-
sine. Antoine venait de rentrer et feignait de
dormir. Son souffle a peine perceptible soule-
vait delicatement les draps. Mais c’£tait assez
pour rassurer un homme baletant, k 7.000
milles marins de sa patrie, les pieds nus sur
un lourd tapis.
Avant de regagner sa chambre, le colonel
plia machinalement les effets de l'enfant que
celui-ci, au retour de sa fugue, avait jetes ?a
et la sur des meubles. Philemon Bigua ne
s’etonna pas de ce desordre ; il pensait a autre
chose. II ne vit pas que les souliers d ’Antoine
etaient couverts d’une boue toute fraiche et
que son pardessus en etait marqu6, sur pres-
que toute sa longueur.
Le jour suivant, Bigua se promenant au
salon remarque quelque chose sur le tapis.
C ’est une tortue ? Nul ne sait lui dire comment
elle est la. Tortues, comment faites-vous pour
40
LE VOLEUR D’ENFANTS
pen^trer dans la demeure des hommes ?
Antoine insiste pour qu’on lui donne la bSte
et l’obtient.
Longtemps le colonel se demande d’ou vient
ce reptile ch61onien. II sent que quelque chose
d’etrange s ’attache a son arriv6e chez lui et
qu’il y a la un mystkre a favoriser et non «'i
eclaircir. Plusieurs fois par jour il va vers la
bete dans le plus grand secret, la prend dans
ses mains, la tourne et la retourne, examinant
de tout pres les pattes, la petite tSte, la ru-
gueuse carapace. II veut la placer sur le balcon
mais Antoine le supplie si violemment qu’il la
laisse dans la chambre de 1’enfant.
Le soir, Antoine met la tortue dans son lit.
II ne parvient pas a s’endormir. Dans la
chambre voisine il entend les pas de l’austere et
vigoureux (Stranger qui s’est avance vers lui
dans la rue, les oreilles dressdes, pour le ravir.
En ce moment, Bigua tousse, non qu’il soifc
enrhurn^, mais pour faire savoir une fois de
plus a 1’enfant qu’il est toujours la prks de lui,
avec sa gorge et son arriere-gorge v^ritables.
LE VOLEUR D’ENFANTS 41
Peniblement Antoine s’endorfc. II se reveille
bientot en proie a un mauvais rSve : il a vu sa
m&re lui tendre ses bras purs, mais ses mains,
sa bague etaient celles de Philemon Bigua.
Antoine saute hors de son cauchemar. 11 va
se r6fugier en chemise dans les bras de la
reality, au fond de la chambre du colonel.
Celui-ci l’embrasse, le calme, le couche, le
fait boire. Antoine regarde les mains de son
ravisseur, ces mains de famille diff6rente nees
sous des cieux tres eloignes et longtemps
nourries par des vaches sauvages.
— Yeux-tu que je te ram&ne chez toi tout de
suite ?
— Non.
— Demain matin P
— Jamais.
Bigua 6treint Antoine dans ses liras, avec
une vigueur et une gratitude qui repugnenl a
1’enfant.
IV
Une jeune femme dans une chambre. Elle
vient de rentrer. 11 est huit heures k sa petite
montre-bracelet en 6mail bleu fonc6. A son air
on voit qu’elle ne sait rien encore. Elle enlkve
son chapeau. Nous nous demandons qui elle
est et d’ou elle vient. Elle est la comme sur
un 6cran quand le film est a moiti6 tourne et
qu’on vient seulement de pen^trer dans la
salle ou il fait si noir. Mais l’image, devanb
nous, est deja au present de l’indicatif.
Que nous veut cette femme ? Une seule
chose est sure : elle est belle et inqui&te, dans
cette chambre 6clair6e d’une lumi&re assez
dure. Petite, plulftt blonde, avec de longs
yeux luisants et distraits qui voudraient so
44
LE VOLEUR D’ENFANTS
poser sur plusieurs objets a la fois. Elle se
diri^e vers son secretaire et 6crit a la hate sur
des cartes de visite.
Elle pense tout d’un coup a quelque chose
et s’arrete. II s’agit de son enfant. Cette pen-
see est venue la visiter du dehors. (Elle n’est
pas amenee par le flux des idees precedentes. )
Tandis quelle ouvre et ferme nerveusement
son buvard nous lisons dans un coin : Helene ,
en petites capitales d ’argent.
Une longue reverie 1’entraine, a toutes les
brises de sa pensee. Pourtant, elle r6ussit a
ecrire rapidement sur les enveloppes les noms
de trois invites, deux dames et un monsieur.
II y a deux lettres pour le seizieme arrondis-
sement, une pour le quatrieme, voila qui est
clair, pense-t-elle avec une lucidite de com-
mande. Derrikre elle, sur la chemin6e, une
photographie de son mari. C’est le portrait
d’un mort : sourire qui n’est pas dupe, yeux
soupgonneux, front fige. Partout ou va la
veuve dans la pi£ce, le defunt la suit de son
froid regard de papier. Ce menton 6nergique
45
LE VOLEUR D’ENFANTS
n’a pas du se s6parer de la vie sans quelques
difficulty. C’est le pkre de 1 ’enfant, encadr6
dans son role d’observateur inutile, il Emerge
au-dessus de la terre des morts comme l’oeil
d’un periscope qui tient absolument a voir ce
qui se passe & la surface.
II tend, aux caresses et aux coups d’un
monde quitt6, ses joues collies sur carton, et
qui sont toujours a la temperature de la
chambre. II est mort en pleine sante d’un acci¬
dent de chemin de fer et semble objecter jour
et nuit que c’est injuste, qu’il n’a pas son
content de vie, que, nagu&re, il etait autori-
taire et jaloux. Pr£s de la photographie un
bouquet de violettes artificielles dans un joli
vase funeraire semble charge de subvenir aux
menus besoins du mort. Ce bouquet a pleins
pouvoirs et s’occupe jour et nuit a un
sourd travail d’enveloppement, d’apaisements,
d’anesth4sie.
H61kne s’est lev£e, donnant de nouveaux
signes de nervosity. Elle va et vient dans la
charnbre. On l’entend dire & haute voix :
46
LE VOLEUR D’ENFANTS
— Ces invitations ! je n’en sortirai pas.
Qu’ai-je done aujourd’hui ? II est pourtant
simple d’6crire six enveloppes et six cartes de
visite. C’est une petite chose dans la vie.
Void Rose qui entre. Elle l£ve les bras, se
jette aux genoux de sa maitresse.
— Mais parlez done !
— Je le tenais par la main et fort. Madame
peut me croire. C’etait au sortir des Galeries.
Tout d’un coup quelqu’un ou quelque chose
passe dans la foule. Antoine veut voir. Et
voila qu’il est separe de moi ! D’abord, je
pensais le retrouver tout de suite. Je criais son
nom dans la foule. Des gens se retourn&rent :
j’eus si honte du son horrible de ma voix que
je me tus. Et il me sembla que je le retrou-
verais plus facilement toute seule.
II y eut un instant de silence ou les mots
qu’elle venait de prononcer repasserent de-
vant les deux femmes lentement, a une allure
de corbillard.
— Rose, Rose, Rose, dit Hdene dont la voix
sans appuis changea trois fois de timbre.
47
LE VOLEUR D’ENFANTS
— Je ne l’ai pas 6gar6, Madame. C’est plu-
tot comrae si on me l’avait vole. Pourtant.
j’aurais du l’entendre crier. Comment ne
m’a-t-il pas appel6e ?
Rose parut se calmer . elle venait de penser
aux jouets merveilleux qu ’Antoine avait regus
recemment d’une personne inconnue et se di-
sait :
— Ces jouets sont certainement dans le se¬
cret. Pourquoi n’y ai-je pas pense jusqu’ici ?
Ils connaissent toute l’histoire, du commen¬
cement a la fin.
Les regards de Rose et d Helene se ren-
contrent et se separent. Helene a pense aussi
a ces jouets. Rose se dit qu’ils ont ete donnas
a 1 ’enfant par ce Danois qui doit etre 1 ami de
Madame ou le sera un jour prochain. Celui-ci
estimait sans doute profitable a ses projets de
faire au fils d’H<§lfcne des cadeaux, anonymes
par dSlicatesse, mais dont chacun s’imaginait
qu’il 6tait le donateur.
La bonne reprochait cet bomme a sa mai-
tresse. II lui apparaissait, au bout d’un an de
48
LE VOLEUR D’ENFANTS
veuvage seulement, comme un luxe inutile,
alors qu’il y a tant de pauvres et de mutil^s
dans la rue ! Elle se rappelait les Stranges
conditions ou ces jouets avaient 6te regus. Au-
cune carte. Nul nom d’exp6diteur. Ces simples
mots d ’une ecriture deguisee :
« Pour le petit Antoinne » (sic).
Helene avait fait une tr&s legere allusion aus
jouets devant son ami qni avait rongi. Parce
qu’il y etait pour quelque chose. Ou au con-
traire...
Helene et Rose sont la, l’une en face de
Pantre, se cachant visiblement leurs pensees,
les mains derrikre le dos et les yeux baisses,
avec leur corps de femme si inquiet et si nn
sous les vetements comme s’il etait entibre-
ment expose a la froidure de l’univers.
— Laissez-moi seule, dit H61£ne.
Dans un tiroir de son bureau qui fermait
mal et dont elle oubliait souvent d’emporter la
cle se trouvaient les lettres de Cristiansen, cet
homme long et rose et mSlancolique, quelle
LE VOLEER D’ENFANTS 49
avait fini par prendre pour amant parce qu’il
avait toujours Fair, quand il se penchait sur sa
danseuse, dune p’.ante qui reclame un tuteur.
Que Iui importait maintenant cette aven-
ture ou ede s etait laiss<§e aller et ce nordique
dont elle avait failii faire son mari par inadver-
tance ? Elle ddchirait des lettres et les jetait
dans la corbeille. Cette expression de lettres
d' amour lui paraissait en ce moment si sotte,
si vide, qu'elle ne put s’empecher de sourire,
mais elle se ressaisit et pronon^a a mi-voix le
nom de son fils : Antoine ! Antoine !
Cet enfant qu’elle connaissait si mal et qui
lui ressemblait extraordinairement (elle y pen-
sait maintenant et si elle ne 1 ’avait pas aim6
davantage, peut-etre etait-ce en raison de cette
ressemblance m&me), cet enfant, si inquiet
de tout ce qui se passait et qui semblait tou¬
jours attendre un changement dans sa vie,
« ah! c’est un peu de moi en vacances et qui
s’en est alle courir le monde. Mais le temps
passe et je ne fais rien. Je me suis content6e
d ’avertir la Prefecture ! Je ne me rends done
4
50 LE VOLEUR D’ENFANTS
pas compte de ce qui est arriv<§ ! Mon enfant
a disparu ! Antoine a disparu I Faut-il qne je
le crie a tue-tete pour en £tre persuadee ! •>
II lui semble qu’une autre mere t^lephone-
rait en ce moment a tout Paris, susciterait
dans tous les arrondissements, au bout du fil,
des spectres de l’esperance. Mais elle ne pou-
vait se decider a t£lephoner. Elle 6tait en¬
trance au fond de son ame par un Ctement de
plomb et ne restait en communication avec la
surface que par un etroit cordon d’angoisse.
Pourquoi Rose, ah ! pourquoi a-t-elle dit
tout a l’heure que quelqu’un ou quelque chose
1’avait s&paree de 1’enfant ? Que signifie ce
neutre ? II y a dans cette disparition de bien
Stranges circonstances. Antoine n’a pas crie,
la bonne n’a pu le retrouver ! Pourquoi n’est-
il pas rentr6 a la maison ? 11 est trop intelli¬
gent pour ne pas avoir eu 1 ’idee de donner son
nom a un agent et se faire ramener chez lui.
Elle se sent li6vreuse et presque insensible
sous 1’horreur de l’6venement. Soudain, elle
pense a son mari d^funt avec effroi. Parmi tous
LE VOLEUR D’ENFANTS 51
les passants de la rue, combien de morts cir-
culent que nul ne reconnait et qui ne saluent
personne ? Mais que ferait un fan tome d’un
vivant qu’il cherit, d’un enfant de sept ans ?
L’hypothkse est absurde. Helene r6p£te menta-
lement : absurde, absurde, comme si elle
esperait ainsi la rendre plus absurde encore.
Cependant, Rose, dans la chambre d’An-
toine, se penche sur les merveilleux jouets.
Elle pense : il serait bon de les envoy er a la
police, on decouvrirait peut-etre une piste.
Mais pourquoi Madame ne m’en parle-t-elle
pas ?
Helene entre a 1’improviste. Comme prise
en faute aupr&s des jouets, Rose se dresse.
Helene pense a bien autre chose. Et voila
qu’elle prend les mains de la bonne, ce qu’elle
n’avait jamais fait jusque-lA.
— Croyez-vous aux fantomes, Rose, ma
pauvre Rose ?
— Madame devrait prendre un peu de tilleul
et aller se coucher.
— Croyez-vous aux fantomes, Rose ?
52
LE VOLEUR D’ENFANTS
— Oh ! oui, Madame.
_Est-ce pour cela que vous avez dit tout
cliose
a l’heure que quelqu’un ou quelque
vous avait arrache 1 ’enfant ?
_ I] se peut, Madame, que ce soit pour cela.
H61&ne se dit qu’on ne comprend souvent
et pro-
que quelque temps apres le sens exact
fond de ce qu’on a dit.
la
Un grand silence se fait. Rose sort de
nt
piece pour aller k l’office. En passant deva
la chambre vide de sa mait ress e elle voit de la
lumi^re et tourne le commutateur.
Quelques secondes aprks, Antoine se pr6-
sente devant chez lui et leve en vain les yeux
vers la fenStre obscure de la chambre mater-
nelle.
A onze Heures du soir, on t&lephone de la
Prefecture que <c l’hypothese d un accident
semble devoir §tre ecartee. On n’en a pas si-
gnal6 depuis six heures ».
Toute la nuit, dans un cauchemar 6perdu,
LE VOLEUR D’ENFANTS 53
Rose voit Antoine errer sur les toits de Paris.
II les explore avec le plus grand soin, & la main
une lanterne gSmissante. II marche sur les
goutti&res. Maintenant il est poursuivi par un
animal gris dont la bonne ne parvient pas &
pr6ciser la forme. Meme si elle s’en approche
de tout pr&s, elle ignore ou il commence, ou
il finit et si elle a affaire a son museau ou a sa
queue. Il a le poil h6riss6 et dur, c’est tout ce
qu’elle sait. Quand il faut traverser une rue,
elle se demande comment l’enfant va s'y
prendre. Et elle crie : « Reste sur les toits !
Antoine, je ten supplie, ne traverse pas sans
moi, j'arrive tout de suite! »
Mais toujours 1’enfant s’61ance. Et toujours
il est sur le point de tomber sur le pa\6
lorsque, a un metre du sol, il repart en Pair et
gagne la maison d’en face. Il vole ? Ce sont
plutot les gestes du nageur 6cartant bras et
jambes et l’enfant ruisselant de nuit monte sur
le toit, au moyen d’une simple traction, comme
dans une barque soulev^e par la vague.
La b£te aux griffes innombrables 1’atteint
54 LE VOLEUR D’ENFANTS
d’un bond an moment o& Rose crie : « Ne 1am-
hino pas, Antoine, ne lambine pas ainsi, tu ne
\ois pas quo c'est tr&s grave ! »
Rose effnrfo so reveille ot s’assiod sur son
lit justpi 'h co quo laubo tfttonnante refasse pcu
pou la lumi&re du jour.
Cependnnt H<$lfcne ne dort pas. rourquoi
l’onfant n'ost-il pas rentr6 ? 11 n’est peut-6tre
pas content, do la fafon dont on le traite. A
quoi so n'duisenl los rapports do sa entire avec
lui ? Un baisor lo matin dans sa chambre elle
ot un nutro lo soir dans sa chambre ii lui. N’en
<'s til pas ainsi <lo bion des m&res dans les
quartiers do la Porte Dauphine et de la Plaine
Moneeau ? Rose adorait l’eufant, ll£l&ne ne
pouvoit lo condor it quolqu’un de plus silr.
Ah 1 qu’il rovienne ! qu’il so hfite !
Tout on disoutant, on se d6battant avec
olio nuhne, olio feint do dormir. Mais son ante
coutinuo ii gostioulor dans la torpeur du corps.
lino tr5s vivo douleur cardiaque la tire de
son demi-sonimcih 11 lui semble quelle va
55
LE VOLEUR D'ENFANTS
mourir si elle bouge. Le docteur lui a recom-
mande de beaucoup se manager.
— Me menager ?
Ces mots out une strange couleur au milieu
de la nuit.
Le lendemain matin, a huit heures, on ap-
portait & H61£ne un pneu, £crit a la machine :
— Que nul ne s’inqui&te ! J’ai recueilli An-
toinne (sic). II est parfaitement heureux et en-
tour6 de toutes sortes de commoditds. Si jamais
il manifeste le desir de rentrer chez sa mere,
je le ramfcnerai moi-meme.
Les deux demiers mots soulign6s. Pas de
signature.
— L’enfant vit ! l’enfant vit ! dit H61£ne et
peut-gtre sera-t-il de retour d’un moment a
1’autre.
Mais son coeur n’est-il done pas averti qu’il
bat encore si douloureusement. Que les nou-
velles sont longues a pen^trer dans l’opacittS
de notre chair !
A la vue de la carte pneumatique, la crainte
du fantftme de son mari s’est evanouie chez
56
LE VOLEUR D’ENFANTS
H61£ne. Elle se retourne vers le portrait du
d£funt et le trouve « tout ce qu’il y a de plus
normal pour un portrait de mort ».
Helene, faiblissante, s’allonge toute habiilee
sur son lit et s’adresse a I 'enfant, comme si
entre elle et lui il n’y avait pas de murs, de
visages, des espaces inconnus. Comme si elle
n’etait s£par£e de lui que par quelques centi¬
metres d’air familier et familial. Elle se met k
lui poser des questions qu’elle a entendu faire
a Rose. Pour la circonstance, elle prend mgme
sans le savoir l’accent de sa bonne.
— As-tu fait tes dents hier avant de t’en-
dormir ? Et tes jambes ?
Elle est d£cidee & ce que son fils b£n£ficie
d’un amour constant et unique, elle ne veut
plus penser a autre chose. Elle ne sortira plus
jamais sans Antoine, ne le couchera pas sans le
border soigneusement, le fera manger elle-
mSme (alors que 1’enfant se servait d£ja fort
bien du couteau et de la fourchette, depuis
longtemps). Elle aurait voulu lui apprendre a
lire tout de suite, a distance. Le matin, quancl
LE VOLEUR D’ENFANTS 57
elle fait sa toilette, elle lui reserve un peu d’eau
chaude, le savonne, le frotte avec soin. puis
tout d’un coup, sa chemise ouverte laissant
voir un sein tres attriste, elle se met a pleurer
a chaudes larmes. Et tout de suite, elle s’en
veut. L ’enfant vit ! L ’enfant vit ! et elle repart
avec Rose a la recherche de son fils.
Doit-elle montrer le pneu a la Prefecture de
Police ? Et les jouets mysterieux, faut-il en
parler P Pauvre mere, il vous faut pourtant
prendre une decision 1 Elle prefkre s’abstenir,
craignant que les policiers ne se mettent a
chercher Antoine avec leurs grosses mains
sales et leurs yeux habitues aux plus grossiers
spectacles. Elle remet sa decision au lende-
main, esperant tou jours que son fils lui re-
viendra de lui-mSme, une petite canne a la
main parce qu’il rentre d’une fugue.
Elle ne pent regarder la photographie d ’An¬
toine tant elle est pleine de remords de 1 ’avoir
laisse si longtemps sans le mener chez le pho*
tographe. C’est la un enfant de quatre ans ne
ressemblant plus gubre & l’actuel, a celui
58 D’ENFANTS
LE VOLEUR
qu’elle desire par-dessus tout puisqu’il est
vivant, quelque part dans Paris, avec ce visage,
ce front et ces mains et ces petits genoux un
peu carres, visibles au-dessus des chaussettes
de laine. Ah ! c’est encore une id6e de mort
qui s ’attache a un tel amour d’une photogra¬
phic ! Remettons la photo & sa place. Elle va
vers l’armoire et la referme avec horreur. Que
de choses lui sont prohibees ! A chaque instant
surgissent de nouvelles interdictions. Des pan-
cartes avec : Defense de..., il est absolument
interdit de..., on est expressement prie de...,
de ne jamais, jamais...!
Entre les mains de qui est Antoine ? Quel
etait l’etranger qui avait appuye sa paume sur
la carte pneumatique et s’accoudait a 1’instant
a sa table pour mieux regarder manger l’en-
fant ? Manger ! Mais lui donnait-on a manger ?
Helene se refuse de plus en plus a se nourrir
comme si l’enfant allait &tre priv6 de ce qu’elle
prendrait. Et pour qu’il dorme, il faut abso¬
lument qu’elle veille, qu’elle veille, qu’elle
veille !
V
— Autour de moi, dans des chambres diffe-
rentes, l’avenir couche dans de petits lits, se
disait Bigua qui s’£tait couche de bonne heure,
le lendemain du rapt. Les enfants grandissent
dans leur sommeil. Savez-vous ce que cela veut
dire P Les enfants de Londres grandissent et
celui du Parc Monceau, et 1 ’enfant du quartier
Mouffetard. Ces os qui ne se trouvaient pas
assez longs pour le monde et qui s’allongent
dans le sommeil ! Ces cellules qui se multi-
plient ! Et si je les prends paternellement dans
mes bras, les voila qui continuent a grandir
sous mon etreinte! Ph6nomenes de croissance,
que vous etes troublants ! Des enfants que j’ai
arr§t6s dans la rue pour en faire mes enfants 1
60 LE VOLEUR D’ENFANTS
Ah ! vons aviez Fair d’oublier 1 ’existence du
colonel Philemon Bigua et gue parmi beau-
coup d ’indiff<5rents il y a dans la rue des pas-
sants importants qui peuvent tout d’un coup
sauter a pieds joints dans votre vie ! Vous alliez
dans cette direction, mes petits amis, c’6tait
fort bien, c’^tait votre droit jusqu’a ce que,
jusqu’au moment oil... Par ici les petits !
C'est au Square Laborde, nous y voila, atten¬
tion, fermez soigneusement la porte de l’as-
censeur ! II ne s’agit pas de changerles do¬
minos de boite, mais de s’introduire comme
Dieu dans une destin^e 1
Le colonel se leva h cinq heures et, le poncho
sur le pyjama, se fit bouillir un peu d’eau
sur une lampe a alcool. Des qu’il eut absorb^
quelques mates, il se dirigea vers un paravent
en peau de cheval qui dissimulait sa machine a
coudre et sa guitare.
Il plaga la machine au milieu de la chambre
et se mit a coudre une pikce d’etoffe bleue qui
devait devenir peu a peu le costume du petit
Antoine.
LE VOLEUR D’ENFANTS
61
Ainsi avait-il fait pour ses autres enfants
Dans le fond de son coeur il regrettait qne le
dernier venu lui fut arriv6 avec un costume
travai.
neuf, ce qui diminuait l’importance du
qu’il accomplissait avec tant d’amour.
Nul ne cousait mieux que le colonel, & 1 ai¬
s’il se
guille ou a la machine, trop heureux
service
piquait le doigt jusqu’au sang en
enfants.
commande, pour le bien de ses
cou-
Quel plaisir n’<§prouvait-il pas a loger,
de la
vrir, nourrir ces §tres pris au brouhaha
rue !
La st<§rilite volontaire de tant de manages
enfants,
franca is le revoltait. Ce Paris sans
impur.
songeait-il, tout en cousant, a le visage
grandes
On trouve dans les rues tant et tant de
qu’on serait de moins en moins
personnes
de 1 ’avenue
surpris de voir dans les berceaux
l’ceil vilain et
du Bois des quinquagSnaires,
faites rides.
soucieux, leurs idees habituelles
rue, douze
Rencontrez-vous un enfant dans la
est vi-
I s
vant onne
pers sont autour pour savoir s’il
62
LE VOLEUR D’ENFANTS
II trouvait mortifiant qu’un homme comme
lui n’eut pas d ’enfant.
— Nous sommes pourtant jeunes I
— Essayons autrement, mon ami, disait
Desposoria rgsignee.
Honteuse de sa sterility, elle se confinait
dans une humilite silencieuse.
II ne venait pas & l’esprit de Bigua qu’elle
put regarder un autre homme avec plaisir.
— Quand elle dit de quelqu’un : II est beau,
ou il a des yeux superbes, cela ne l’gmeut pas
du tout. Elle sait seulement que si les veux
sont ainsi faits il faut bien qu’ils soient su¬
perbes!
Longtemps le colonel, fort intimide par les
femmes, n avait osg en demander aucune en
mariage ni autrement. Mais que de fois n’avait-
il pas imaging lui, le timide, qu’il se rendait
chez une mgre de famille et lui disait avec
naturel :
— Madame, ma demarche vous semblera
peut-etre un peu osee, mais je voudrais avoir
des enfants et c’est ma grande excuse. J’avais
63
LE VOLEUR D’ENFANTS
pens6 a votre fille, sans que cela tire a conse¬
quence, bien entendu. Comprenons-nous
bien : Ce que je veux, ce n’est pas du tout
deshonorer (ce qui serait infSme) votre fille
qui est charmante, bien £levee et qui pourra
epouser un jour un parfait galant homme. Je
tiens simplement a avoir un enfant, il ne s agit
que de cela.
Depuis trois h'eures qu’il y travaillait, le cos¬
tume d’ Antoine etait singulierement avancfi.
Le colonel en faisait la constatation quand il
entendit l’agreable gazouillis de ses enfants
derriere la porte de sa chambre. La nurse les
groupait et leur faisait mille recommandations
comme s’ils allaient lui souhaiter la bonne
annee.
— Allons, dit Philemon, chassons tous ces
souvenirs ! De l’ordre sur ce visage ! Ma lo-
gique, ma raison, ma douceur, ma sincerite,
rassemblement ! Rassurons d’un regard le
dernier venu de ces petits et le plus extraor¬
dinaire. Et que tout lui semble naturel, plus
64 LE VOLEUR D’ENFANTS
splendidement naturel que s’il etait chez lui !
Et que je sois normal comme le p&re-type
quand il prend dans ses bras veridiques celui
ie ses enfants qui lui ressemble le plus J
VI
Le colonel ne se croyalt pas autorise & inter-
dire sa porte a Antoine, Fred et Jack. La nuit,
il ne dormait cpie la t£te tournee du cote de
leurs chambres et disposee a tous les sacrifices.
Les enfants aimaient a surgir & l’improviste
pour surprendre un de ses gestes, voir com¬
ment il prenait 1 ’argent dans son portefeuille
et le posait sur une facture, comment il r£fle-
chissait, travaillait, ou ne faisait rien.
— Tiens ! il va fumer un cigare, pensaient-
ils. Le voila qui se lbve. Non, ce sera une ci¬
garette.
Us allaient lui offrir des cendriers, cfiacun
d’eux exigeant que le sien fut choisi.
s
66 LE VOLEUR D’ENFANTS
— Tu ne fais presque pas de fumee aujour-
d’hui.
Cornme pris en d^faut, Bigua 6mettait alors
une fum6e beaucoup plus abondante.
Parfois, qnand il lisait, les enfants, caches
dans un coin, l’6piaienb dans le plus grand
silence :
— Que va faire de nous cet homme qui
est a deux metres de notre cachette et qui
feint de lire la meme page depuis une demi-
heureP
Un jour, Antoine epela les titres de quelques
dossiers sur sa table : « Enfants Martyrs, En¬
fants Trks Malheureux », et aussi d Etudes
sociologiques, livres de medecine ou de guerre.
Pourquoi Bigua ne riait-il jamais P M§me
quand les enfants lui demandaient de le faire,
son effort ne se traduisait que par une grimace
desesperee ou par un petit rale funkbre. Savait-
il meme sourire P On ne remarquait aucune
lumi&re sur ses livres, pas m&me une faible
lueur, rien qu’une belle tendresse 6tonnee du
regard.
67
LE VOLEUR D’ENFANTS
Bigua pouvait rester des heures a fumer, a
prendre du matd, le chalumeau d ’argent k ses
lkvres et sans se retourner une seule fois. 11
ne lisait gukre, ayant toujours une question a
r6gler au fond de sa memoire. Lui, un horame
d ’action autrefois, dtait devenu une dtonnante
machine a r§ve comme ceux qui ont longtemps
habite la mer ou les pampas : toujours l’hori-
zon ou le mur de leur chambre a quelque
confuse nouvelle a leur annoncer. Pleuvait-il,
un jour qu’il meditait sur les raisons qui
avaient pousse le president San Juan a le
trabir, le mecontentement du colonel devenait
une pluie interminable et tous ses souvenirs
s’ecoulaient pluvieusement autour de lui. Nul
ne savait mieux que lui m£ler son present aux
conditions atmosph6riques, a la couleur du
ciel, aux bruits de la rue, k ceux de son appar-
tement.
Que pensait Antoine de cet homme qui,
ayant pris un enfant par la main parmi les pas-
sants du boulevard Haussmann, avait efface en
lui peu a peu le visage de sa mere, altere les
68
LE VOLEUR D’ENFAISTS
traits de sa bonne, sous les rdcits de voyages en
mer et dans les plaines qui somnolent de
1’autre cote de la mer ? Antoine eprouvait de
la sympathie pour son ravisseur, a cause de la
tendresse et des mysterieux egards que le co¬
lonel t^moignait k l’enfant et a ses camarades.
Gomme il aimait aussi ces objets exotiques qui
les entouraient et dont chacun 6tait un regard,
un encouragement au caprice, un tournant de
la g^ographie.
Et il parlait toujours d’un merveilleux
voyage.
— Pour quand ?
— Pour bientot.
— Pour tout de suite, peut-etre.
— Nous aliens caresser le monde dans touie
sa longueur.
Il les attirait et les tenait, meme h distance,
sous son charme et sa sorcellerie. Et il les
effrayait un peu parfois quand on servait du
gruykre et qu’il le mangeait avec la croute.
Pourquoi s’en prenait-il ainsi aux choses non
comestibles et dures ?
LE VOLEUIt D’ENFANTS
63
Bigua disait & sa femme, en parlant des
enfants : « Notre aine, notre cadet. » Un jour,
d’une pi6ce voisine, ils entendirent le beau
songeur :
— Te rappelles-tu, Desposoria, tes affreuses
douleurs quand tu accouchas des jumeaux P Et
cette garde qui n’arrivait pas ! Et moi occupy
& deballer le panier d ’accouchement ! Heureu-
sement que tout s’est bien passe !
Desposoria souriait avec quelque inqui6tude
a la tranquille imposture de son mari.
— Oui, grace a Dieu, pour les autres en¬
fants cela se passa beaucoup mieux et au bout
de dix jours tu <5tais lev£e et vaillante 1
Bigua dit un jour a sa femme :
— Nous allons recevoir nos amis pour leur
montrer Antoine.
— Mais, moil ch<§ri, 1’insouciance ou tu
vis de certains de tes actes, que j'admire mais
qui sont punis par la loi, me paralt parfois
effrayante. Tu vas et viens tranquillement, tu
manges,
O 7bois,1 avec des enfants voles. Qae ca-
70 LE VOLEUR D’ENFANTS
recevoir
chazn ! Qae pachorra1 1 Et tu paries de
nos amis et de leur presenter les enfants que
x
nous avons adoptis. Ne vaudrait-il pas mieu
. Et
quitter Paris ? On te cherche certainement
est
si les petits te denongaient ! Le danger
install^ dans nos meubles.
— Oui, je mange, je dors a cote du danger
et la nuit il me souffle dans le nez pour s as¬
surer de ma presence. Mais il ne m effiaie pas,
c’est un enfant de plus dans la maison.
j. Quelle insouciance !
VII
Le colonel venait de recevoir des nouvelles
de son pays. Le m4contentement grandissait
contre le President de la Republique. Des amis
politiques 4crivaient a Bigua qu’i’ls auraient
peut-6tre besoin de sa presence mais qu’il fal-
Iait attendre le resultat des elections legisla¬
tives. Celles-ci devaient avoir lieu quatre mois
plus tard.
— Je ne partirai pas sans emmener une
jeune fille de Paris. Entre toutes les filles de
Paris me choisir ma fille ! pensait-il. Que tous
les p4res et m4res de Paris tremblent, si tant
est qu’ils ont une fille de cet Sge!
Et il allait seul, flairant a droite et h gauche,
it
dans les vingt arrondissements. II lui arriva
porte
de se placer h quatre heures devant la
72 LE VOLEUR D’ENFANTS
d’un grand cours de jeunes filles, et de re¬
garded
— Ce sera la quatri&me qui sorlira.
Mais elles sortaient en larges grcmpes et il
6tait difficile de savoir quelle 6tait la quatrieme.
Parfois, il suivait un pensionnat dans la rue,
se disant :
— Ce sera celle-ci que je ne vois encore que
de dos.
Et il hatait le pas pour la d£passer, C’6tait
une affreuse fillette ou une grosse petite
bonne femme, ou bien un visage qui le laissait
tout a fait indifferent.
Au music-hall, quand on annongait une fa¬
llible de trap£zistes, Bigua pensait :
— C est peut-6tre nia fille qui va entrer sur
la scfcne.
Un jour, comme il partait en chasse, il Iui
sembla qu’il 6tait suivi. Depuis quelques ins¬
tants d£ja il entendait des pas derri5re lui. Il
s’arr^ta devant un magasin et le pas s’arrela
k quelques metres. Il sentait qu’une aventure
singuliere se preparait irr<§m<§diablement, a
73
LE VOLEUR D’ENFANTS
quelques pas. Sa nuque, qui en savait plus que
son visage, s’inquietaife beaucoup.
— Je suis pris, pensa le colonel sans se re-
tourner, Scotland-Yard ou Stirete Generate P
Ou tout autre chose de bien plus important P
— Monsieur, dit une voix derribre le colo¬
nel, une voix qui sentait le vin rouge dans un
fut humain.
Le colonel ne se retourna pas tout d’abord.
II savait que sa vie entiere pouvait $tre a la
merci d’un seul mot prononc6 par un inconnu.
— Monsieur, monsieur le colonel, dit la
voix qui se rapprochait, implorait.
Le colonel se retourna completement et fixa
les yeux sur un homme grand, Fair un peu
ivre, d6gingande. Des yeux bleus ou verts, on
n’aurait su le dire (1 ’homme semblant trop
pauvre pour pouvoir se permettre d ’avoir les
yeux d’une couleur bien d&finie), le visage
rouge et comme frotte par le malheur. 11 por-
tait un pardessus ravage par d’enormes bou¬
tonnieres.
— Eh bien, dit le colonel d’une voix plutofc
74 LE VOLEUR D’ENFANTS
aimable. Qu’avez-vous h m’interpeller ainsi ?
Savez-vous a qui vous vous adressez ?
— Excusez-moi, monsieur, mais c’est ur¬
gent. J’aurais besoin de vous parler tout de
suite.
La miskre ne laissait jamais le colonel indif¬
ferent.
— Si les pauvres savaient a quel point je
suis sensible, ils pourraient me tirer jusqu’a
ma derni&re piastre.
L’individu s’approcha de Bigua, et subite-
ment confidentiel :
— Ma femme est peu serieuse, mon g6n6-
ral. Mais moi, je ne suis pas un vagabond
comme il y en a tant. Je m’appelle Herbin.
J’ai un metier. Je suis prote.
— Qu’est-ce que c’est que <?a ?
— Correcteur d’imprimerie. Monsieur, je
veux sauver ma fdle, aidez-moi, je vous en
supplie. Je n’ai pas toujours et6 alcoolique. Je
faisais naguere encore mon travail reguliere-
ment dans une grande imprimerie de la rive
gauche.
75
LE VOLEUR D’ENFANTS
— Mais, mon pauvre
ami, que voulez-vous
que je fasse pour vousP dit le colonel en ht§lant
un taxi qui venait de passer juste a sa hauteur
et semblait vouloir se m&ler & cette histoire.
— Je vous sais bon, dit l’homme se rap-
prochant autant que le lui permettait son
haleine qu’il savait avinee. Venez voir ma fdle,
emmenez-la, gardez-la. Vous avez deja adopte
des enfants.
— Comment savez-vous ga ? dit Philemon,
l’oeil extremement Fixe, les oreilles tendues, les
narines dilates.
— Je suis le cousin de M. Albert, votre
concierge. On dit m§me que le jeune Antoine,
votre dernier, vous ne l’avez pas tout & fait
adopts.
— Qu’est-ce que cela veut dire ? Que je ne
l’ai pas tout a fait adopts ! cria le colonel, si
fort que des passants se retourn^rent. Je ne
renierai jamais aucun de mes actes et je n’ai
peur de personne, tenez-vous-le pour dit !
— Oh ! monsieur, reprit Ilerbin de sa voix
plus sourde que jamais. Je ne suis pas venu
76
LE VOLEUR D’ENFANTS
vous faire de reproches. Bien au contraire, je
voudrais vous confier ma fille, je ne peux pas
mieux dire, il me semble. Sauvez-la, mon co¬
lonel, sauvez-moi cette adorable enfant ! Oh !
venez avec moi, tout de suite, ajouta-t-il dans
son insistance d’ivrogne. Vous etes riche,
vous ! Toutes les heures de la journ6e vous
appartiennent. Venez chez moi ! Ma femme est
sortie justement, Dieu sait ou elle est allee I
— Mais, mon pauvre ami, j’ai d6ja trop
d'enfants a la maison, dit le colonel feignant
comme un maquignon de ne pas tenir du tout
a l’offre qu’on lui faisait, tant l’homme, quel
qu’il soit, use toujours plus ou moins des
monies subterfuges.
— Venez voir ma fille, mon colonel. J’ai
confiance en vous, vous me repondrez apres,
cela ne vous engage a rien.
Le chauffeur du taxi regardait les deux
hommes, comme s’il eut voulu deviner le sujet
de leur conversation par quelques bribes de
phrases ou par des lueurs sur les visages. Sou-
dain il arr&ta son moteur. Ceci attira ratten-
77
LE VOLEUR D’ENFANTS
tion de Philemon Bigua dont la decision 6tait
deja prise. II prit la poign6e de la portiere.
— Monsieur, allons voir Mademoiselle votro
fille.
— Une honnete fille, dit le prote en mon-
tant derriere le colonel. Mais si elle reste en¬
core quelques jours chez moi elle est perdue.
Comme Herbin disait ces mots une grande
partie de sa semelle abandonna son soulier que
Bigua regardait a ce moment precis. D’un
coup sec, le prote chassa l’objet sous la ban¬
quette.
— Je ne sais pourquoi, pensait l’Americain,
j’ai pleine confiance dans cet alcoob’que.
— Je savais, mon colonel, dit le prote met-
tant sa main pale et enfl6e sur le genou de
son voisin, je savais que vous ne refuseriez
pas de m’accompagner. C’est qu’il s’agit ici
de quelque chose de si important ! Urt pere qui
veut sauver sa fille et lui choisit un second
p£re !
Le colonel commengait & ressentir un
etrange bonheur. Quelle impression de deja
78
LE VOLEUR D’ENFAMS
vu il eprouvait ou tout au moins de complkte-
mont pressenti, consenti. Tous ces mots que
disait le prote, il pensait les lui souffler.
—Je sens que quelle que soit cette fille
m£me si elle est couverte de croutes et de pus¬
tules, je la ramknerai solennellement a la
maison dans ce meme taxi qui va nous atten-
dre. Rien ne saurait m’arrfeter maintenant. Get
homme, ce pere n’est-il pas sorti d’une de mes
cotes, tout habille et puant le gros vin, pour
me suivre dans la rue et me proposer de garder
sa fille.
Bigua se tourna vers Herbin :
— Mais pourquoi dites-vous, mon ami, que
mon intervention dans votre vie priv6e doit se
faire immMiatement et que dans une heure il
serait trop tard peut-Stre ?
— Ah ! monsieur, que vous dire ? Com¬
ment vous expliquer ? dit l’homme rouge, rou-
gissant encore davantage. Ma femme sait que
ma fille n’est plus une enfant !
— Mon cher ami, j’ai l’honneur de vous
annoncer qu’avant meme d’avoir vu votre
79
LE VOLEUR D’ENFANTS
fill©, je l’adopte et vous fais majordome d’une
de mes estancias !
— Mon colonel ! mon cher colonel ! dit
1’homme aux yeux plus brillanis que jamais (ils
semblaient venir du fond de la mer).
Le prote tendit ses deux mains vers Bigua,
lequel n’en prit qiTune mais la serra sans
restriction.
Le taxi roulait maintenant boulevard Saint-
Germain. La situation de ces deux hommes
dans la voiture devenait intol6rable. Ils avaient
montre trop de bons sentiments. Une telle g6-
nerosite devient vite un sujet de gene : cette
lourde franchise les incommodait. Ils avaient
besoin de descendre, de marcher, de refaire k
leurs visages le masque mil!6naire de la dissi¬
mulation, ou du moins d’une certaine dissi¬
mulation, sans quoi on ne peut se regarder
longtemps sans rougir l’un de l’autre. (Le vi¬
sage, quand il est vraiment & nu, ne devient-i!
pas facilement obscene ?)
Le colonel suivit Herbin dans l’escalier large
et couvert d’un beau tapis qui 6tonna l’6tran-
80 LE VOLEUR D’ENFANTS
ger : il avait cru se rendre dans un taudis. Le
prole bavardait tout le temps d’une voix assez
forte. II y avait la un danger. II faudrait tacher
de gucrir ce pere ivrogne ou tout au moins
l’habiller propremenfc, le faire manger de gre
ou de force pour combattre I’effet de tout cet
alcool, durant des anntes. Mais c’ttait peut-
Atre seulement 1’ttat delabre de ses effets qui
rendait cet homme bavard. Ses secrets sem-
blaient s’tchapper par ces immenses bouton¬
nieres, ces souliers qui fermaient mal.
Le prole sonna.
— Je n’habite pas ici, dit-il, et comment
voudriez-vous que j’y habile !
La bonne les fit entrer dans un salon discret,
arrange avec gout et dont rien n’indiquait que
ce fut le salon d’une prostitute. Le colonel, un
peu de$u malgre lui, cherchait-il un detail sca-
breux ou meme Itger ? Tout ebait gravemenfe
en ordre et semblait attendre qu’on ouvrlt la
porte toute grande a l’honnStete.
Bigua vit entrer une toute jeune fille p51e et
sensible, et tremblante, dont les yeux rappe-
81
LE VOLEUR D'ENFANTS
laient ceux de son p&re mais transposes dans
un domaine de purete, de douceur, de sur¬
prise.
— Marcelle, dit le pere. Yoici le colonel Bi-
gua dont je t’ai souvent parle et qui veut bien
t ’adopter.
Le colonel s’inclina comme il eut fait devan t
la femme d’un general.
— Prepare-toi vite avant que ta mere soil
rentree.
— Oh ! que j’aime Qa ! songeait le colonel.
Tout ca, le pere ivrogne, l’enfant, la mere,
moi, si utile ! La mere qui pourrait entrer
un revolver a la main. Et moi qui serais encore
Ik ! Et ce petit salon si discret. Et le tout, bou¬
levard Saint-Germain, a cinquante metres de
la Seine, fleuve illustre ! Est-il rien de plus
beau au monde ?
Us descendirent sur le boulevard et l’Am6-
ricain fit signe a l’enfant de monter dans lo
taxi. II prit le prote k part :
— Mon ami, il faut vous laisser faire et
m’obeir aveuglement.
6
82 D’ENFANTS
LE VOLEUR
— Oui, mon colonel.
_ Vous allez me suivre, venez.
Le colonel donna & voix basse une adresse
ii Mar-
au chauffeur. Le p&re voulut faire asseo
gna a
celle a cote de Bigua, mais celui-ci desi
in de s’as-
V enfant le strapontin et pria Herb
nel mar-
rfeoir pres de lui. Le visage du colo
it6 de
quait : gravity absolue, aucune probabil
changement pour l’instant.
ool
Un sourire tres fin qui trempait dans l’alc
errait sur les levres du prote .
L ’enfant regardait par les vitres, se deman¬
dant ce qu’elle [Link] pour cet etranger si
bien habille.
Le taxi roulait depuis un bon quart d heure
parmi les grises maisons de Paris. II avait tra¬
verse les Champs-Elys6es, la place et le pont
de l’Alma, le boulevard de Grenelle. Soudain,
alors que la voiture etait encore en pleine vi-
tesse, le colonel frappa a la vitre et fit signe
au chauffeur d’arr^ter immediatement.
II descendit et pria le prote de le suivre.
— Dites au revoir a voire fiile. Vous ne
LE VOLEUR D’ENFANTS 83
la reverrez pas d’ici quelques semaines au
moins.
— Je vous demande la permission de l’em-
brasser, dit le prote.
— Mais, naturellement !
Le pere baisa le front de sa fille, mais celle-
ci, lui jetant les bras autour du cou, le saisit
violemment.
— Je veux aller avec toi, lui dit-elle a
l’oreille.
— Mon petit, sois raisonnable, supplia le
prote a voix basse.
— Ne me quitte pas, je veux aller avec toi,
repeta Marcelle dans ses larmes.
Le prote continuait de sourire Si l’enfant.
— Non, reste, reste ici, ma mignonne, dit-il
en lui pingant fortement le bras.
Marcelle poussa un cri et se tut, le visage
immobile, les larmes figees.
Le colonel se deman da pourquoi l’enfant
avait cri6.
— Allons, au revoir, mon enfant, dit le pkre
d’une voix caressante. Sois sage, tu as main-
84 LE VOLEUR D’ENFANTS
tenant un nouveau pbre, celui que j’aurais
voulu etre.
Mais il se h3ta, sentant derrikre lui, debout,
l’&iorme impatience du colonel.
— Puis-je savoir ou vous me menez ?
— Monsieur, je veux faire pour vous tout
autant que pour votre fille, vous rendre par-
faitement digne d’elle. Nous allons dans un
sanatorium d’alcooliques. En quelques se-
maines vous guerirez. Commencez done, mon¬
sieur, je vous en prie, par vous debarrasser de
tout l’alcool que vous pourriez avoir dans vos
poches et jetez-le-moi dans le ruisseau.
— Mais je n’ai absolument rien.
Et au bout d’un instant, l’homme poursuivif
ci voix tres basse :
— Pensez-vous qu’il soit vraiment indis¬
pensable de m’enfermer ainsi ?
— Je pense, monsieur le prote, qu’il faut
vous guerir a jamais, dit le colonel en poussant
legerement llerbin vers la porte de l’etablisse-
menfc.
VIII
Quand le colonel, apr^s avoir recommande
Herbin au Directeur du sanatorium, revint
vers le taxi, l’enfant ne s’y trouvait plus.
Le chauffeur, interroge avec quelque viva-
cite, dit qu’il n’etait pas charge de veiller sur
ses clients et qu’il laisserait echapper de sa
voiture toutes les fillettes de Paris, les unes
apres les autres, si tel etait leur plaisir.
Bigua eprouvait trop d ’inquietude pour
montrer son humeur. II r£prima sa forte envie
de gifler le chauffeur et adoucit par degr6s son
regard. II arrive toujours un moment ou les
officiers de tous les pays savent §tre les plus
moderes des hommes.
— Dans quelle direction est-elle allee ? dit-
il poliment.
86 LE VOLEUR D’ENFAIS'TS
— Montez toujours, nous allons tScher de
la retrouver, dit le chauffeur rass<§ren6.
Marcelle, deux cents metres derriere le taxi,
regardait une vitrine de marchand de bois,
coke, charbons, briquets et allume-feux.
— Mademoiselle, dit le colonel, son cha¬
peau a la main et en inclinant 16g£rement la
tete, Stes-vous d£j& fatigu£e de ma presence ?
Ou voulez-vous aller P Donnez vous-meme
l’adresse au chauffeur,
— Oh ! monsieur, r£pondit Marcelle fort
g£nee, je regardais seulement ce magasin en
vous attendant.
Et elle monta dans la voiture.
Bigua fut sur le point de dire : « Mais j’au-
rais pu ne pas vous voir, m’en aller a votre
recherche dans 1’autre sens et vous egarer
peut-6tre a jamais. »
II se tut, n’osant pas en ce moment inter-
roger de front le destin. L’age, la beauts, la
paleur, la nationality de cette enfant, l’impres-
sionnaient beaucoup. Et la teinte de la robe
jaune, si decolor^e par de frequents lavages, et
LE YOLEUR D’ENFANTS 87
cette mauvaise reprise cles bas et les talons
6cules des chaussures et cet air de souffrance
retroactive ! « Ai-je vraiment m6rit6 tout
cel a ! » se disait-il. Et cette ame encore toute
petite, mal formee et qui cherchait ses v6ri-
tables dimensions et sa qualite dans ce taxi
traversant le quinzieme arrondissement a belle
allure.
— Jamais je n’oserai lui imaginer une robe,
ni mSme lui prendre ses mesures. Et que dira
ma femme! pensait Bigua qui avait laisse
dans la voiture le plus d’espace possible entre
lui et 1 ’enfant assise & son c6t6.
De retour chez lui, le colonel eprouva que
sa joie s’accroissait encore de ce que sa femme
et toute la famille venaient de sortir. L’etran-
ger etait singulierement emu a la pens6e de
se trouver seul dans l appartement, aupres
de cette enfant au teint delicat, aux levres
gercees.
— Aimeriez-vous k avoir une chambre sur
rue ou sur cour ?
— Oh 1 je n’ai pas besoin de beaucoup de
88 LE VOLEUR D’ENFANTS
place, dit Marcelle avec un accent ou le colonel
crut remarquer une nnance de coquetterie.
Ce fut tout. Mais la phrase fut suivie d’un
silence tr&s important durant lequel Marcelle
ne cessa de regarder candidement le colonel
avec ses beaux yeux ou revenaient battre de
l’aile et expirer les moments principaux de
cette grave journee.
Bigua fit passer sur son visage un sourire
limpide, parfaitement filtre. C’6tait la pre¬
miere fois de sa vie qu’il souriait. Mais, tout
de suite apres, il constata malgre lui que Mar¬
celle avait les attaches trks fines et, dans le
regard, une douceur qui debordait l’enfance.
Dehors il commengait a pleuvoir.
Le colonel pensa que sa femme n’allait pas
tarder a rentrer. D’une minute a 1’autre on
pourrait sonner, et quelques instants apres sa
chambre serait envahie par des enfants et une
femme excellente, placide, a qui il repro-
chait seulement d’etre la sienne depuis quinze
ans.
— N’§tes-vous pas Stonnee, petite demoi-
LE VOLEUR D’ENFANTS 89
selle, de vous trouver ici chez un colonel do
l’Amerique du Sud ? Saviez-vous ou je vous
menais ?
— Je savais que vous etiez bon et d’un pays
stranger.
— Pourquoi vous (ites-vous 61oign<5e du taxi
tout a l’heure ?
Marcelle ne r^pondit pas.
Elle pensait : J’ai peur des hommes... Ils
ont de grosses voix, ils sont infiniment plus
forts que moi. J’en ai vu tant qui entraient
chez ma m£re corame de grands chiens cher-
chant leur nourriture, la tete basse 1 Ils s’en-
fermaient dans sa chambre. Parfois, dehors,
il pleuvaif comme en ce moment, je m’amusais
a regarder leur pardessus encore tout chaud
au porte-manteau et quelques papiers depas-
saient des poches. Des que j’entendais du bruit
je me sauvais dans la cuisine ou j’aidais la
bonne dans son travail.
— Et votre mere ne vous disait rien ? dib
miraculeusement Bigua, comme s’il avait pu
suivre la pens6e de Penfant derri^re son front.
90 LE VOLEUR D’ENFANTS
Celle-ci sursauta lygbrement. Bigua l’avait-il
vraiment entendu penser ?
— Et moi, je ne vous fais pas peur, reprit
le colonel avec toute la simplicity dont il etait
capable en cet instant si complexe et si lourd.
Depuis an instant il se demandait s’il etait
convenable qu’il posat cette question, si ce
n’6tait pas le diable qui s’ytait d4rang<5 pour la
mettre lui-m£me sur ses levres.
Marcelle ne dit mot. Elle baissa les yeux
et comme elle ytait a contre-jour, on n’aurait
su dire si elle avait rougi ou pali.
Le silence entre ces deux etres qui se con-
naissaient k peine cherchait son volume, ses
possibility et s’inquiytait de celles-ci au fur et
& mesure qu’il en prenait connaissance.
Bigua, se ressaisissant complktement, reprit
d’une voix haute et claire de chef de famille :
— Allons, amuse-toi, mon petit. La bonne
va te conduire dans l’antichambre. Saute sur
les canapes, fais ce que tu voudras en atten¬
dant le retour de ma femme.
JEntrainy par ses sentiments, il craignait tou-
LE VOLEUR D’ENFANTS
91
jours de ne pas les exprimer avec assez de
force, alors que trop souvent ses paroles les
depassaient.
Marcelle n’avait plus peur. Elle regardait les
meubles de l’antichambre avec une extreme cu¬
riosity. Ces tableaux si lumineux, accroch6s
aux murs, mais c’etaient des gauchos qui dan-
saient comine dans un r£ve. En s’approchant,
elle lut la signature : Fegari, ou plutot : Figari.
Elle ne pouvait s’emp<3cher de penser : Que
fera ma mere quand elle rentrera P Et mon
pere ou l’a-t-il cache, ce colonel P Qu etait
celte grande batisse triste ou on l’a conduit ?
Elle voulait le demander au marchand de bois
devant le magasin duquel Philemon l’avait
retrouvye. C’4tait un peu pour cela qu’elle etait
allee dans ce sens, un peu par crain te aussi, un
peu par esprit d’aventure et d’independance,
pour montrer qu’elle n’ytait plus tout & fait
une enfant qu’on pince durement pour lui
imposer silence.
Une helle n£gresse avec un madras traversa
Fantichambre, souriant et lui i'aisant uno
92
LE VOLEUR D’ENFANTS
esp&ce de petite reverence fort encourageante.
A quoi l’encourageait-on ? Y avait-il d’autres
enfants a la maison ? Plus grandes qu’elles P Et
des gallons ? Comment serait la femme du
colonel P La prochaine arrivee de cette femme
la rassurait. Une porte etait entr’ouverte. Elle
la poussa et entra. Qu ’etait cette pi5ce avec
cette 6norme chemin£eP Une grosse bouilloire
toute noire se pavanait sur un feu de bois. Et
ces sieges en cuir de vache nature et la-bas,
dans ce coin, mais c’6tait horrible ! des sque-
lettes, deux tfetes de boeufs avec leurs cornes
et qui semblaient la tout a fait a 1’aise. Et
?a et la, dans des pots dissimules, d’admi-
rables chardons bleus constituant tout un
paysage. Au mur, deux guitares accrochees,
deux belles guitares aux formes pacifiantes.
Un portrait du colonel a cheval, commandant
a des centaines de betes a cornes, et, comme
pendant, un autre portrait de Bigua, toujours
en civil, mais entoure de toute une arm6e
de lanciers, Pair cruel. Ou gtait-elle done
et fallait-il avoir peur ? Fallait-il s’4ton-
93
LE VOLEUR D’ENFANTS
ner, fallait-il s’6chapper pour tout de bon de
chez ces sauvages si polls et bien 61ev6s P Mar-
celle entr'ouvrife une autre porte. Ah ! elle don-
nait dans l'antichambre. L’enfant commengait
k se rendre compte de la disposition de l’ap-
partement. Jamais elle n’avait pense qu’il put
y en avoir de si grands, de si myst6rieux en
plein Paris, dans un quartier qu’elle connais-
sait bien. Parmi l’ombre de l’antichambre
qu’elle croyait vide, elle vifc soudain un §tre
vivant. Un autre negre ! Lui aussi, se mit a
sourire doucement. Tout le monde semblait
avoir pour mission de la rassurer. Mais pour-
quoi ce noir 6tait-il pr£s de la porte du palier P
Avait-il regn l’ordre d’empecher une tentative
de fuite ? Se serait-il mis a brandir un grand
couteau ? Ou l’aurait-il laissee partir avec ce
mSme sourire P
Marcelle referma doucement la porte du ves¬
tibule sur le visage du negre qui continuait a
la regarder de loin avec la mSme tendresse.
Elle se dirigea vers une fenStre donnant sur la
rue. Elle vit la bonne pluie de Paris et sa bonne
94 LE VOLEUR D’ENFANTS
boue, les familiers immeubles gris et deux
tours d’4glise et une crkmerie, un restaurant,
et les taxis de Paris, les tri-porteurs, les autos
de maitre, tons les passants, les camelots, les
parapluies de Paris. Elle n ’avail qu’a faire un
petit signe dans la pluie pour que montat un
agent suivi de beaucoup d’autres et des com-
mergants du quartier et de la Justice. Elle
n’avait rien a craindre. Toute la France veillait
sur elle et la prot£gerait si besoin 6tait chez ces
etrangers dont le gouvernement frangais auto-
risait la presence an Square Laborde. Ce colo¬
nel 6tait bien bon de prendre soin d’elle, de
l’61oigner de sa mere et d ’avoir accompagne
son p&re dans un endroit ou il avait paru assez
tier de se rendre.
Cependant Bigua, reste seul dans sa cham-
bre, tournait et retournait longuement dans
sa t&te scs impressions de la journ6e. II son-
geait :
— Pourquoi ai-je pris les choses, tout &
l’heure, de cette fagon trouble ? Est-ce done
ce que j ’appelle une bonne action ?
LE VOLEUR D’ENFANTS 95
Desposoria rentrant avec Antoine, Jack et
Fred, ne put s’empecher de marquer sa sur¬
prise en voyant chez elle cette nouvelle acqui¬
sition de son mari.
— Tu aurais bien pu me prevenir, mon
ami.
C’etait la premiere fois, depuis leur ma¬
nage, que Desposoria semblait le desapprou-
ver, encore que 16g£rement.
— Pouvais-je savoir ? dit le colonel. II lui
raconta tout au long l’a venture en gardant
toutefois le silence sur ce qu’il savait de la
m&re de Marcelle.
— Je vais faire prendre un bain k cette en¬
fant, dit madame Bigua en mani&re de conci¬
liation.
Et elle pria la nurse de savonner « cette
petite ».
Quelques instants apr&s, l’Anglaise se pen-
chait sur le corps blond et un peu grele de
Marcelle, dans la baignoire aux armes du co¬
lonel. Mais, ramenant soudain & soi son regard
qui venait d’aller des jambes au visage, elle lui
96 LE VOLEUR D’ENFANTS
dit, d’une voix ou pergait une legkre irrita¬
tion :
— Vous etes bien assez grande pour vous
savonner vous-m§me.
Elle s’assit dans un coin de la salle, le dos
14g^rement tourn6 a la jeune fdle.
L’arriv6e de Marcelle aupres des autres en-
fants causa quelque jalousie h Joseph, ce grand
gargon fort pale, haul sur jambes, qui avait
tant pique sa curiosity quand elle le vit entrer,
jeter ses Iivres sur un fauteuil de l’antichambre
et donner de grands coups de pied dans un
ballon, au risque de casser le lustre et la vitre
des tableaux.
Marcelle ignorait qu’il y eut chez le colonel
un garfon de cet age. Joseph, par sa brusque-
rie et l’ignorance ou il semblait vouloir rester
de la presence de la jeune fille, suscita son an-
tipathie.
Le colonel et sa femme ne presentment pas
Marcelle aux autres enfants, non qu’ils vou-
lussent marquer quelque rdserve Si son ggard,
mais par simple laisser-aller cr6ole. La nurse
97
LE VOLEEit D’ENFANTS
se contenta de leur dire qu’ils pouvaient
s amuser ensemble efe ferraa les six portes de
l'antichambre pour faciliter l’intimit4.
Marcelle ne parlait gu&re et restait assise
dans un coin. Comme il n’y avait pas encore
de robe pour elle a la rnaison, on l’avait enve-
loppee dans un kimono cerise de Desposoria,
ce qui accrut encore le trouble du colonel. II
n ’avail pas voulu parler a sa femme de la deli¬
cate question de l’habillemenfe de la fillette et,
Iraversant le couloir, il fit mine de ne pas
s'apercevoir de sa tenue. Mais il ne put penser
a autre chose jusqu’au diner : cette petite que
deux heures anparavant il ne connaissait pas,
voila qu’elle etait nich£e maintenant dans un
vetement de sa femme 1 Ce kimono qui lui avait
paru jusque-la sans avenir sentimental s’asso-
ciait maintenant, et de tout pr&s, h. l'aventure
la plus extraordinaire de sa vie !
Le colonel traversa de nouveau le couloir,
passa par un petit r^duit donnant dans sa
chambre et se dit devan t un miroir : « Qa va »,
en faisant une affreuse grimace de contente*
7
98
LE VOLEUR D’ENFANTS
ment. !! retrouva Desposoria dans sa chambre
a lui, et sans autre motif, l’embrassa. Sa
femme le regarda avec quelque etonnement : le
colonel ne se montrait tendre qu’avant de pra-
tiquer l’amour. Kile se demandait s’il n'allait
pas tout d’un coup fermer toutes les portes a
clef pour s’unir a elle, a six heures de l’apres-
midi, dans une chambre entouree par tous ces
enfants qu’ils n’avaient pas reussi a mettre au
monde.
Mais Philemon se contenta de prendre un
livre de puericulture dans sa bibliotheque. Le
sevrage l’interessait beaucoup depuis quelque
temps et bien qu’il ne songeat pas a s’emparer
d’un nourrisson, il etait fort emu par la ques¬
tion de savoir s’il faut separer un enfant de
son biberon £i Page de quinze ou de dix-huit
mois. Aujourd’hui il ne parvenait pas a lire
trois lignes de suite. Il pensait :
— Ou Desposoria a-t-elle installe Ma^celle ?
Pourquoi ne pas le lui demander ? J aurais
vraiment Fair de m’interesser trop a cette en¬
fant. Pourvu que ce ne soit pas dans la cliam-
99
LE VOLEUR D’ENEANTS
bre de Joseph ! Supposition ridicule ! II ne
viendra pas a 1’esprit de ma femme de la
mettre dans la chambre d un gar^on de quinze
ans. Qui sait P Les femmes oublient parfois les
chosoa essentielles. Et Desposoria, si froide,
est bien capable de les avoir fourres tous deux
ensemble, sous pretexte que ce sont les ain6s
ou pour quelque raison aussi saugrenue ! Mais
non, il est absolument impossible que ma
femme ait place Marcelle justement dans la
chambre de celui des gar^ons qui n’est pas
loin d etre un homme — a moins qu’il ne le
soit d6ja. Ces passages de l’adolescence a l’age
d adulte se font toujours dans le plus grand
silence, et Ton en est la plupart du temps
averti quand c’est deja fait depuis longtemps.
Et pourtant, rien ne serait plus naturel que
ma question : Desposoria, quelle chambre as-
tu donnee a Marcelle P
Mon devoir m ’oblige a m’interesser Si celte
enfant. Mais pourquoi ma femme ne me ren-
seigne-t-elle pas spontan6mentP ce serait tout
aussi naturel.
100 LE VOLEUR D’ENFANTS
Le colonel se leva sans mot dire, traversa le
hall et visita les chambres les unes aprks les
autres. Ah, voilk 1 ’humble petite valise. La
chambre donnait sur la cour. C’6tait, sur le
plan de l’immeuble, la chambre de Joseph
el !
exceptee, la plus eioignee de celle du colon
Cette chambre etait k c6te de celle de Joseph.
Philemon se di-sposa a fermer k cie la porte
de separation. C ’etait dejk fait ; Desposoria y
avait pense avant lui, l’excellente femme ! Le
colonel jugeant la precaution insuffisante prit
la cie et la jeta dans les cabinets avant de re*
gagner sa chambre. Mais il revint bientot avec
un tampon d’ouate pour boucher le trou de
la serrure. II regagna sa chambre, traversant
le hall, la mine tr£s affair 6e de quelqu’un qui
fait des efforts pour avoir 1’air de ne penser a
rien, et reprit auprks de Desposoria sa place
et son livre reste ouvert sur la table au cha-
pitre :
« Du Danger d’un Sevrage Premature. »
II se mit k lire k haute voix et en separant les
syllabes pour faire penetrer les mots dans son
101
LE VOLEUR D’ENFANTS
intelligence, laquelle restait obstinement close
a toute lecture en ce moment. 11 r6peta :
— Du Dan-ger d’un Se-vra-ge Prt$-ma.
tu-r<§.
Mais il pensait :
— Cette fois une profonde raison de vivre
est entree dans la maison.
C’6tait done cela une famille a table, pensait
Marcelle. Et une soupi&re qu’on apporte dans
une tres serieuse salle k manger et dont on
soul&ve le convercle fumant devant des con¬
vives heureux d’etre ensemble ! C’6taient done
la les verres, les assiettes, les couverts de la
prosperite. Et voila exactement comme on de-
vait se tenir dans un tel milieu et exactement
comme on devait parler, se taire, porter la
cuiller a ses l&vres et les essuyer.
Marcelle avait ete placee k la droite du colo¬
nel, la place habituelle d’Antoine.
La nouvelle venue etait un peu pale dans son
kimono. Les enfants et les domestiques ne la
quittaient pas des yeux. Seul le colonel sem-
102
LE VOLEUR D’ENFANTS
blait trouver la chose naturelle, naturelle
comrne si, dks les origines du monde, Dieu
l’avait d£cidee dans un petit moment de repit.
Apr&s le diner on passa dans la grande pi£ce
qui avait tant 6tonne et seduit Marcelle. Dans
l’immense chemin^e, Philemon Bigua avait fait
installer un fogon rappelant la vie des ranchos.
On y faisait un grand feu de la pampa avec du
sapin des Ardennes. Ce n’etait pas un fogon
purement decoratif : le matin de bonne heure,
le colonel y grillait lui m&me son churrasco 1
de la boucherie Gambetta et toute la journ^e
la pava 2 y etait suspendue, a la disposition des
buveurs de mat6. Le sergent-valet de chambre
Atonilo en prenait soin qui 6tait petit-fils
d’esclaves et dont le regard, captif encore, ne
se posait silt les blancs qu’avec timidite. Gu-
mersindo, le chauffeur noir, admirable me-
canicien, Felizota, la cuisiniere, et la servante
Narcisa venaient aussi, leur travail terminc, se
1. Morceau de viande rouge.
2. Grosse bouilloire qui tire son nom da ce qu’elle a
la silhouette d’une dilute accroupie.
f.E VOLEUR D’ENFANTS 103
glisser silencieusement autour du feu avec
l’ancien peon Teofilo qui accompagnait tou-
jours les enfants, meme quand le colonel et sa
femme sortaient avec eux. Ces gens prenaient
part a la conversation, comme on fait dans
les estancias, d’une voix lente, sans inflexions,
et espacee, qui eut r6v616 meme a des aveugles
les immenses plaines de l’Amerique. Nulle
odeur de graillon ni d ’office. Tous etaient par-
faitement propres et partageaient avec la fa-
mille l’usage des salles de bains et de l’eau
courante.
Comme il arrive dans la campagne sud-am£-
ricaine, on trouvait ce soir-la, autour du foyer,
des Europeens a cotA de creoles authentiques.
Rien de tel que le fogon pour acclimater
l’etranger et harmoniser une compagnie hete-
ro elite.
Le colonel prit sa guitare, et tournant leg5-
rement le dos a la fdle du prote, parce qu’il ne
pensait qu’ci elle et pour elle seule jouait. se
mit a chanter des vidalitas on sombraient des
desirs confus.
104 LE VOLEUR D’ENFANTS
Du chant de la guitare, de ces sombres et
souriants visages, de cette ambiance patriar-
cale oil serviteurs et maitres se trouvaient reu¬
nis, de ces silences pleins de souvenirs
s’Mevaient peu a peu, comme du fond des
mers a l’approche d’un navire, les pays loin-
tains. Beaux noms d ’Argentine, de Br4sil,
d ’Uruguay, vous reveniez sur les lkvres avec
les noms des escales et des ports ou d^barquent
les coeurs vacants et les hautes caisses bourrees
de marchandises.
Comme on s’6tait s6pare pour aller se cou-
cher, le colonel pengtra un instant dans la
chambre de sa femme et, d’une voix qui ne
visait pas an mystere mais y baignait profon-
dement :
— Et que penses-tu faire des effets person¬
nels de cette petite P
(P ourquoi ai-je dit : personnels ? pensait-il.
Ah, ce doit etre pour les rapprocher da vantage
de ce charmant petit corps.)
— C’est a peine bon a jeter.
— Mais non, mon amie, mais non, il faut
105
LE VOLEUR D’ENFANTS
les garder et en faire un paquet quelle con-
servera dans son armoire. Songe done que
c est la ce qu’il y a de plus & elle au monde,
et que, dans aucun des cinq continents, on ne
trouverait rien, absolument rien, qui lui appar-
tienne davantage... Me me en Chine... ou pour-
tant !...
II s arrSta, renongant & exprimer une pen-
s4e qui 6tait restee dans les liinbes.
Vingt jours s ecoul&rent. Marcelle ne pou-
vait songer au colonel Bigua sans se troubler.
Le myst&re ou vivait ce r^veur forcen<§, capable
de rester plusieurs heures de suite sans rien
faire d ’apparent, retenait singulikrement Fat¬
ten tion de la jeune Fille et l’obligeait souvent &
rSvasser parallMement dans sa chambre au lieu
de faire les devoirs que lui donnait son institu-
trice.
Marcelle faisait son Education h la maison ;
le colonel, le prote, consults par pneumatique,
et Desposoria ayant jugS que la fr£quentation
de quelques mauvaises camarades pouvaifc
108 LE VOLEUR D’ENFANTS
compromettre I’oeuvre de purification a la-
quelle on l’avait soumise.
Bigua pensait-il encore a elleP Certaines
attitudes contraintes du colonel semblaient le
lui faire croire et son regard qui s’attardait
souvent sur les mains de la jeune fille, la
boucle de ses souliers ou le haut de son cha¬
peau. Elle n’etait sure que de l’envie qu’elle
eprouvait depuis longtemps de baiser les
lourdes paupibres derriere lesquelles se ca-
chaient les yeux les plus noirs et les plus char¬
ges qu’elle eht jamais vus.
II reprfeentait pour Marcelle tout ce qui lui
avait manque cbez sa mere : le luxe, la bien-
veillance et les pays strangers. Elle contem-
plait cet homme, toujours au milieu de sa soli¬
tude comme 1 'Homme des Bois, cache par
douze lieues de feuillage.
Elle le trouvait beau avec son visage sans
transitions, sa peau trfes blanche et ses cheveux
tres noirs, beaucoup plus beau et plus viril
que tous les hommes qu’elle avait vu entrer
chez sa mere, essouf!I6s par une joie touts
LE VOLEUR D’ENFANTS 107
pioche, et avec cette 11 a te dans le regard.
11 lui arrivait parfois, durant que les gar^ons
s amusaient, de se glisser clandestinement
dans un petit salon dont la porte, en g^ndral
ouverte, donnait dans la chambre du colonel.
Elle aimait a rester la, dans l’ombre des C*
volets clos, meme en plein jour, pour ecouter
le froissement d’une feuille par Bigua, le bruit
de sa toux puissante, le petit choc de la bouil-
loire a mate sur une assiette, ou sentir la fumee
du cigare de l’^tranger, laquelle pen^trait dans
le petit salon a la recherche d’on ne savait
quoi. Grave circulation du bruit, de la fumee,
de la lumi^re, de la pensee, d’une pi&ce a
I* autre ! Confluent de deux silences et de deux
ames dont l’une, aveugle, ignorait que l’autre
etait la. Et tout ce que la presence d’un homme
degage de grand et de fort quand il est epie
par une petite fille, loin de chez elle.
Tapie dans une bergkre verte, Marcelle ne
bougeait pas. Elle aimait a penser que cet
homme etrange, si bon pour son pere et pour
elle-meme, n’aurait eu que trois pas h faire
108 LE VOLEUR D’ENFANTS
pour se trouver au salon et la ddicouvrir tout
entifcre. Mais un jour ce fut la femme du colo¬
nel qui entra et la trouva faussement endormie
dans l’obscurit6.
Le lendemain, Marcelle revint a la m^me
place pour ecouter et se souvenir. Dans sea
bras, une poup6e que Desposoria lui avail don-
nee.
Bigua 6tait encore seul dans sa chambre.
Soudain, aprfes un bruit pr¶toire de l’ar-
riere-gorge, des mots s’echappkrent de ses
levres :
— Si j’ai quitte mon pays c’est uniquement
en raison de la jalousie du President de la
R&publique qui m’en voulait.
— II parle peut-6tre de moi, songeait Mar¬
celle au fond de sa berg&re.
Philemon Bigua pensait tout haut, et en
espagnol, ce que sa pudeur l'aurait empSche
de dire autour de lui.
— J’ai 6t6 le vainqueur moral de la bataille
de Piedritas. On a jet6 des fleurs sur mon pas¬
sage.
LE VOLEUR D’ENFANTS 109
Puis au bout dun instant :
Une femme, une vraie, c’est-ii-dire une
Frangaise 1
Bien stir ou plut6t pourquoi pas? Bien
stir !
Dans ce grand appartement de [Link] francs
pas un cheval, ni une vache, ni une au-
truche, ni un teru-tero, ni une cloture en fil
de fer ! Mais j’ai un fogon.
Apr&s chaque reflexion du colonel se refor¬
mat peu a peu et difficilement le silence tout a
fait sensible de Paris.
— Mais si j’ai absolument besoin dune
Frangaise, dit Bigua, en frangais cette fois, et
*
sur un ton de f6rocit§, allons au bordel !
Et il se mit & marcher a grands pas dans sa
chambre.
Deja, Marcelle prise de peur avait quitt6 la
piece.
Sach'ant qu’il arrivait parfois & son mari de
penser tout haut, Desposoria, dans l’attente
de quelque r6v61ation, alia le lendemain pren¬
dre la place de Marcelle dans la bergere verte,
110 LE VOLEUR D’ENFANTS
et altendit. Mais le colonel ne lui iivra rien ce
jour-la on, du moins, elle pensait qu’il en se-
rait ainsi et se rejouissait de ce qu’il fut capable
de retenir ses pensees durant plus d’une heure
quand une phrase tomba, a peine murmuree.
La femme de Bigua n’en comprit pas le sens
mais 1 ’accent en dtait profondement triste.
Et au milieu de la phrase, Desposoria
avait entendu son propre nom, si denue, si
malheureux. parmi ces syllabes incompr6ben-
sibles, que laissant tomber sa broderie, elle
elouffa des sanglots. Cependant, Marcelle qui
s’avangait pour reprendre sa place de la veille,
s’arrSta net dans l’obscurite a deux pas de
Desposoria, puis se retira sur la pointe des
pieds sans qu’on eut remarque sa presence.
Ayant vu sangloter la femme du colonel.,
Marcelle s’imagina que celui-ci avait du laisser
echapper qu’il l’aimait.
IX
Quelques jours plus tnrd, Philomon se pro-
mene au Bois avec Desposoria, Antoine, Jack
et Fred. L’auto les suit.
Mais qu’est-ce done ? Voila qu’a vingfc
metres d’ici (ici e’est la portion de l’immense
Terre occupee par les semelles du colonel), a
vingt-cinq metres tout au plus, Bigua vient de
voir un evenement se former, puis se derouler,
tres vite, le temps de respirer quatre fois. Une
femme est tombee sur le c6t6 comme abattue
par un coup de mer invisible. Une autre
femme, Fair d’une bonne d’enfants, pousse
un grand cri. Sur toute Bailee, les arbres fre-
missent jusqu’a ne plus sembler que des spec¬
tres de marronniers.
112
LE VOLEUR D’ENFANTS
Et Antoine, la-bas, fait signe d’approcher
au colonel et a tous ceux qui ont un cceur sur
la terre. II venait de voir passer sa mkre et sa
bonne et avait couni vers elles.
Bien qu’il n’eut jamais envisage la possibi¬
lity d’une telle rencontre, Bigua ne s’4tonnait
pas. Comme un criminel de droit commun il
se felicitait que Bailee fut deserte. II y avait
bien un garde dont l’attention semblait avoir
6ty attir6e et qui s’avangait k une centaine de
metres. Mais Bigua pensait avoir le temps de
tout arranger avant l’arrivee de cet homme
« sur les lieux ».
Antoine avait du faire quelques recomman-
dations k sa bonne. Celle-ci, calm£e, accueillait
le colonel avec un visage cloture mais sans
haine.
Et deja, Bigua, qui portait toujours sur lui
un flacon de sels, en cas de blessure dun des
enfants, se penchait sur Helene et faisait peu k
peu revenir des lointains ou il s’£tait perdu le
beau visage maternel bouleversy. Pour la
deuxikme fois de sa vie, Bigua sourit. Et d’une
LE VOLEUR D’ENFANTS 113
fagon que ses Emotions diverses et contradic-
toires rendaient plus qu’ambigue.
— Ce ne sera rien, dit-il avec amabilit<5
en
revissant le couvercle d argent de son
flacon.
Rose allait donner des daircissements
au
garde, mais sa maitresse l’arrfita d un geste
pale. L’homme s’<§loigna, le dos
mSfiant,
son pas faisait des reserves de toute sorte. et
— Je suis enticement a vos ordres, Ma¬
dame, dit Bigua qui donnait deja sa carte a
Helene.
Celle-ci, encore mal revenue a soi, ne pre-
nait des choses qu’une connaissance impa
r-
faite, mais elle serrait son enfant contre elle.
Antoine qui ne lachait pas la main droite du
colonel, le regardait avec fierte et gratitud
e.
Sa paleur etait telle qu’il ressemblait a sa mCe
de fagon pathdtique.
Helbne se sentait trop faible pour hair
1 homme qui lui avait ravi son enfant.
II y eut un long silence.
Que vais-je dire a cette femme P songeait
Bigua. Je n’ai absolument rien a lui dire. Dans
8
114 LE VOLEUR D’ENFANTS
toutes les circonvolutions de mon cerveau, on
ne trouverait pas une seule reponse !
Helene parla soudain, et tres vite. Ses mots
jaillissaient comrae des larmes.
— Mais pourquoi, pourquoi avez-vous fait
cel a ?
Desposoria en pleurs se penche sur la mere
d ’Antoine et lui parle quelques instants a
1’oreille. Que lui dit-elle ? Comment excuse-
t-elle son mari ? On voit les deux visages, l’un
contre l’autre, parler et 6couter avec passion.
— Vous n’avez qu’un mot a dire, Madame,
dit Bigua. J’appelle le garde et me constitue
prisonnier.
Un long silence.
— Je vous en prie, dit-elle. Ne m&lez pas
la police a... a tout ceci. J’ai besoin d’etre
seule pour prendre une decision.
Hdilkne se leva, cherchant des yeux une voi-
ture.
Desposoria lui offrit la sienne.
— Ah non merci ! dit la mere avec vivacity.
— Si, si, maman, insista Antoine.
LE VOLEUR D’ENFANTS 115
Helene regarda Rose et tous trois finir
enl
par monter dans 1 auto que conduisait Gume
r-
sindo.
Rentree chez elle, Helene ferma a c!6 la
porte
de son appartement, tourna le verrou de sir
rete. Elle prit Antoine dans ses bras et le pres
sa
contre sa poitrine. Elle allait lui dire : « Ra-
conte-moi tout, dis-moi ce qui s’est pass<§.
^ite, vite. » Mais son ooeur, son coeur
physique
protestait lugubrement dans les tenebres de
la chair. La joie le torturait comme la douleur,
il les confondait et les melangeait dans une
meme souffrance.
Elle entra dans sa chambre, en ferma la
porte, fit asseoir son fils.
Je suis un peu souffrante, mais reste pres
de moi, mon enfant. Amuse-toi avec... avec
ma boite a gants. Te rappelles-tu que tu vou-
lais les essayer l’autre jour et que je t’en ai
empeche ?
Elle s’allongea sur son lit. Antoine regardait
les gants qui sentaient bon, mais il n’osait les
toucher.
j.16 LE VOLEUR D’ENFANTS
Comme Helene souffrait d’un fort mal de
electricite.
ItHe, elle pria 1 enfant d’Ateindre 1
La chambre n’etait plus eclair6e que par une
faible lueur venant du vestibule.
— Cela ne t’ennuie pas trop que je te
laisse un instant dans le noir ? Je suis si
fatigu£e !
Au bout d’un instant :
— Tu es 1 k, mon petit, dit-elle. Oh, cela ne
va pas durer longtemps. Dans un moment
j’allumerai et ce sera trfcs drole de se retrouver.
En attendant, il n’est pas gai comme je l’au-
rais voulu ce retour a la maison ! Mais tu as
vraiment retrouv£ une maman toute neuve
quoiqu’ un peu fragile. (Pourquoi ai-je dit
quoique ? pensait-elle. Ab que les mots me
laissent tranquille quand je suis si pr&s d ’autre
chose ou ils periront tous d’un seul coup !)
Elle reprit, avec l’impression trbs desagr^able
qu’elle ne savait pas parler aux enfants :
— C’est une si merveilleuse joie pour moi
que tu sois venu tout a 1’heure alors que ja
ne t’avais pas aper^u. J’allais prendre par
LE VOLEUR D’ENFANTS 117
1’avenue Henri-Martin. Je ne te remercie
mais assez. rai ja¬
Elle etait £tonnee de l’accent c^remonieux
de ses paroles.
Je suis bien egoTste de te garder lii
dans l’obscurit^. Ya t’amuser, mais ne t’6-
loigne pas. Reste dans le hall et monte sur ton
tricycle qni fait un si joli bruit quand tu
passes.
Angoissee de ne pas entendre son enfant lui
rdipondre, elle se leva pour tourner le commu-
tateur.
La tete appuy£e sur l’avant-bras, les levres
au tapis ou il s ’etait laiss6 glisser, Antoine dor-
mait parmi une vingtaine de paires de gants
noirs, blancs, gris, autour de lui repandus.
Plusieurs portaient de courtes nervures.
Desposoria fit prendre des nouvelles d ’He¬
lene le lendemain matin et lui envoya une cor-
beille d’orchid^es.
Quelques jours apres, Antoine demandait a
sa mere de le laisser aller jouer avec les ju-
meaux chez le colonel.
118 LE VOLEUR D’ENFAJNTS
Hel&ne sursauta et cacha silencieusement son
visage derriere ses mains fines.
Apres en avoir confer^ avec Rose, elle ac-
corda 1’autorisation avec une facilite qui la
Jeconcerta. (Elle avait obtenu d’excellents ren-
seignements sur le colonel et sa femme.) Mais
il fut convenu que la bonne ne quitterait pas
1 ’enfant un seul instant. Elle en profiterait
pour voir dans quel milieu il venait de passer
ces trois semaines.
Rose revint si bien impressionnee de sa vi¬
sile que, le soir meme, on telephona simple-
ment a la Prefecture de Police que 1 ’enfant
etait retrouve.
— Chez qui ? demanda avec s^verite une
lourde voix au bout du fil.
Mais, soudain tremblante, Rose raccrocha,
sans trop comprendre pourquoi. Et sa mai-
tresse 1’approuvait.
Au bout d’un instant on entendit de nou¬
veau la sonnerie du telephone.
— Chez qui, Madame, chez qui a-t-on re¬
trouve 1 ’enfant ? On ne lance pas ainsi la police
LE VOLEUR D’ENFANTS 119
dans une affaire pour se refuser ensuite a toute
precision.
— Chez un parent de province, dit Rose,
catggorique.
— Fort bien, dit la voix ironique, fort bien !
Et on raccrocha.
Durant les mois qui suivirent, II61ene se
consaora uniquement a son fils. Elle palissait
de plus en plus au milieu de ses souvenirs. An¬
toine retrouv^, elle continuait a le chercher
sans espoir. Son coeur, d^shabitue du caline
et de la paix, semblait ne pouvoir plus battre
que d’angoisse.
Quand elle se levait pour se rendre d’une
chambre a 1 ’autre, elle le faisait avec une
espece de timidite de tout son corps : voulant
se faire oublier de son coeur atteint d’une le¬
sion grave, elle 6vitait les gestes et d’elever
la voix. Elle pensait :
— Les morts sont jaloux et n’ont de cesse
qu’ils ne nous aient tires a eux. L’un d’eux
m’a saisi le coeur et si bien qu’il me l’arra-
cbera un de ces jours. Ah! je sens que je ne
120
LE VOLEUR D’ENFANTS
serai plus bientAt sur cette cheminee ou sur
une autre qu’un portrait de morte.
Elle n’osait gukre interroger son fils sur son
s6jour chez les Bigua. La maladie la mainte-
nait dans une opacite dont elle ne pouvait sor-
tir. II ne lui restait au loin qu’une frele lu-
mikre : celle-ci se d^battait au bout d’un
immense cierge.
Un jour (douze mois s’6taient ecoules depuis
la disparition d ’Antoine), elle voulut a tout
prix recevoir Bigua et sa femme, chez qui elle
envoyait trbs souvent son fds avec Rose.
H61kne, assise au salon, attendait depuis
quelques instants les etrangers, mais ce n’est
que lorsqu’ils se furent trouves tous deux dans
l’encadrement de la porte que son cceur com-
prit tout a coup, et dans un m6me temps,
qu’ils allaient venir et qn’ils etaient lk.
Sous le choc elle pencha la t6te et tomba
morte.
Helene s etait attendue a la mort mais plus
encore a quelque miracle qui 1’eut fait vivre
longtemps. Elle n’avait pas fait de testament.
LE VOLEUR D’ENFANTS 121
Le jour des obseques, Antoine alia d£s le
matin chez le colonel ou on le garda & dejeu¬
ner, a diner, « et pour toujours » dit Bigua.
Celui-ci s’engagea devant notaire, avec le
consentement de la famille d ’H61£ne (laquelle
habitait en province), a subvenir aux besoins
de 1 enfant jusqu’a sa majority. Les parents
de la morte s’imaginaient que ce riche stran¬
ger Stait 1’amant d’HSlene et peut-etre meme
le pSre d 'Antoine. Longtemps, ils en chucho-
tSrent a quatre cents kilometres de Paris et
dSciderent de ne faire proceder a aucune en-
quete de peur que le resultat n’en fut defavo-
rable pour Bigua et qu’ils n’eussent & s’oc-
cuper de 1 ’education dun enfant qu’ils ne
connaissaient pas et dont la fortune Stait bien
moindre que la leur.
Toute la famille du colonel, mSme les petits
Jack et Fred, voles a Londres, prirent le deuil
« par decence », dit Bigua. Et le prote voyant
sa fille en noir, acheta un crepe pour son cha¬
peau.
Longtemps Bigua fut attristS par ce malheur
122 LE VOLEUR D’ENFANTS
et taraude de scrupules. N’6tait-il pas le meur-
trier d’H61bne ? En vain se r^petait-il : « Une
vie humaine, cela devrait-il compter pour un
officier de carriere ? » 11 etait triste, serieux
et triste. Craignant tons les malheurs qui
naissent spontanement de l’amour, il ne regar-
dait plus Marcelle qu’avec une indifference trSs
volontaire.
Et c’est ainsi que, peu a peu, difficilement,
deux annees passerent au Square Laborde et
tout autour.
DEUXIEME PARTIS
I
Le prote, qui avait divorce, retardait tou-
jours le moment de partir pour une des estan-
cias du colonel. Bigua le rencontrait souvent
le matin, vers la fin du mois, qui faisait les
cent pas au Square Laborde. De loin, le colonel
lui tendait la main et se croyait dans l’obliga-
tion de l’in viter solennellement a dejeuner.
II se rejouissait de recevoir a sa table un pere
authentique et de lui montrer sa die dans une
robe de chez Lanvin. Le d6jeuner causait tou-
jours quelque inquietude au colonel. Depuis
qu’il avait vu Herbin perdre la semelle de son
soulier dans le taxi Bigua s’imaginait, bien
que le prote fut maintenant habill6 avec soin,
qu’il pourrait laisser tomber a table une man-
126 LE VQLEUR D’ENFANTS
chette, sa cravate, ou 1’une de ses trois rides
frontales.
Herbin s’exprimait avec une correction par-
faite, n'omettait aucun accord. On eut dit que,
tout en parlant, il barrait exactement les t,
plagait les accents sans en omettre un seul,
mettait le point sur les i, n’oubliait aucune
c^dille, et exposait en italique les mots impor-
tants. Dans ce milieu d’etrangers il triomphait
modestement et rougissait un peu, pour mar-
quer le coup, quand Desposoria faisait une
faute de frangais.
Les enfants se taisaient et le regardaient se
nourrir. Marcelle assise entre lui et le colonel
s arretait parfois de manger pour examiner
son pere a la derobee, avec douceur. Elle ai-
mait cet homme maigre, faible et rouge — qui
se disaifc son pere (et qui letait) — elle 1’aimait
pour ses malbeurs et pour le bonheur qu’il
avait su lui procurer loin de chez lui.
Au moment ou Herbin se disposait a partir,
le colonel le prenant a part, avec grav
ite, le
poussait manifestement dans un coin pour lui
LE VOLEUR D’ENFANTS 127
glisser une enveloppe « chargee » dans la poche
de son pardessus. Puis il lui serrait les deux
mains avec si peu de nature!, dans un geste si
horriblement mecanique, que Pair meme de
l’antichambre en etait empoisonne.
Tout de suite apres le depart du prote, le
colonel, pour calmer ses nerfs excites par son
geste genereux, se refugiait dans sa chambre
et se mettait a coudre n ’import© quoi, a la
machine, avec fureur, faisant un travail parfai-
tement inutile et m&me nuisible puisqu’il lui
arrivait d abimer a jamais un beau morceau
d’6toffe bleue ou blanche.
Marcelle s’elevait dans le calme et Phonne-
tet6. Le luxe s6rieux et discret oil elle vivait, la
vie exemplaire de Desposoria, qu’on rencon-
trait parfois agenouillee et priant dans n’im-
porte quelle pi^ce de Pappartement, a toute
heure du jour, P attitude reservde de Bigua,
tout semblait diriger la jeune fille vers un ma¬
nage qu’on verrait venir de tr^s loin, comma
dans les immenses plaines de la Pampa.
Si Desposoria tombait fr6quemment en
128
LE VOLEUR D’ENFANTS
prieres, c’est qu’elle craignait pour la sant6 de
son man. Elle se doutait bien que le sejour de
Marcelle chez eux ne pourrait qu’aggraver la
bizarrerie de Bigua.
Que se passait-il derri&re ce grand front sou-
cieux et sur ce visage que venaient battre visi-
blement, et avec precision, les ev&iements du
cceur, alors que Bigua pensait ne rien livrer
de soi, car tel 6tait son desir p
Ou en etait au juste le colonel, qu’on voyait
errer, coiffe d’un melon, dans l’appartement,
sans qu’il eut la moindre intention de sortir ?
Parfois Desposoria essayait de lui oter dou-
cement son chapeau, mais Bigua sursautait,
comme si on avait voulu lui enlever une
tranche vive de son cerveau.
Et Desposoria s eloignait pour prier encore.
II
Un jour, com me Marcelle se dSshabillaifi
dans sa chambre, au retour du cirque Me¬
drano, ou elle s’^tait rendue avec toute la
famille, et memo le prote, elle vit nettemeni
tourner avec un faible bruit la poign^e de sa
porte ferm§e a clef et donnant sur le couloir,
Qui ? Madame Bigua peut-Stre qui entrait
toujours dans la chambre d’Hel£ne sans frap-
per ? Ou Antoine ? Une des negresses ? un
des domestiques P ou le colonel lui-mSme ?
Ou Joseph P Oui, Joseph, son voisin de cham¬
bre, ce grand garpon eig^ maintenant de dix-
sept ans et que nous connaissons encore si
mal. Mais quel est, quel est done ce Joseph
qui emplissait Marcelle d’un sourd effroi P
La jeune fille s’etait toujours mefiee de ceS
9
130 LE VOLEUR D’ENFANTS
Etre positif et volontaire, aux poings solides et
dont il fallait Eviter les bourrades Equivoques
dans l’obscurite du couloir. Sa grosse voix,
encore mal sortie de l’enfance et pleine de
vagues reproches (dont le destinataire n’etait
pas precise) regnait dans cette aile de l’ap-
partement.
Travaillant, il tenait a ce que tous peinassent
avec lui et on entendait parfois, de sa chambre,
ou du couloir ou il se promenait, des mots
d ’argot ou des injures furieusement attaches a
des vers d’Homere, de Yirgile, de Racine. Ou-
vrait-il une porte, c'Etait avec brusquerie et
presque toujours jusqu’a la faire battre contre
le mur. Sa politesse aupres du colonel et de sa
femme suffisait a peine a ce qu’il ne s’attirat
pas de reproches. Quand il se servait, de la
cuiller ou de la fourchette, il semblait, dans
un petit geste preliminaire, devoir faire une
saisie gEnerale de tout ce qui se trouvait sur
le plat. Il mangeait avec bruit, les Epaules
effondrEes, empoignant le couteau et la four¬
chette comme des armes de combat.
LE VOLEUR D’ENFANTS 131
Un jour d’6t6, au risque de se tuer, il 6tait
eutr4 par la fenetre entr’ouverte dans la
chambre de Marcelle, mais s’6tait contents de
pouffer de rire en la voyant avec un seul has
et dans un peignoir oil la soie cachait mal de
timides nudites.
Quand il rencontrait Antoine dans la cham¬
bre de la jeune fille il ordonnait a l’enfant d’al-
ler immediatement travailler. Et alors quel va-
carme de jaloux !
— Il n’y a que moi qui travaille k la mai-
son, disail-il.
Que de fois ne se divertissait-il pas a faire
peur aux jumeaux en se cachant derrifere les
portes ou dans les armoires du couloir ou on
le trouva un jour a demi asphyxie ! Ou bien il
organisait des battues dans tout l’appartement.
pour voir s’il ne decouvrait pas dans un coin
Marcelle racontant a Antoine les belles histoires
qu’elle venait de lire.
— Mais d’oii vient ce Joseph ? D6p£chez-
vous done de nous le dire !
Bigua se promen ait un jour dans le quartier
132 LE VOLEUR D’ENFANTS
Mouffetard, k la recherche d’un enfant martyr.
II allait, aux aguets d’un cri insolite ou d’un
sanglofc, pret a monter d’immondes escaliers,
tout en serrant dans une poche un browning
de fort calibre ainsi qu’une lampe electrique
qui projetait une lumiere violente et glac^e. Et
voilk que, justement, comme il descendait la
rue Censier, il avail entendu un petit sanglot
regulier qui venait d’une fenetre ouverte. En
6tudiant la nature du bruit, il comprit que la
plainte emanait d’une chambre du quatrikme.
Montant a pas de loup, il avait trouve entr ’ou¬
verte la porte d’un appartement a un Stage
dont il n’Stait meme pas sur, dans son Emo¬
tion, que ce fut le quatrieme.
L’Americain du Sud entendit un gkmisse-
ment et penktra dans une chambre ou un en¬
fant Stait liS a sa couche par une horrible
fikvre. Le lit, la paillasse et les couvertures
semblaient ne faire qu’un. Au-dessus de la
tete du malade et tout autour, pendaient du
plafond une douzaine, peut-etre une quin-
zaine, de jambons avariSs.
133
LE VOLEUR D’ENFANTS
Bigua, se faisant passer auprks de l’enfanl
pour un medecin de 1’ Assistance Publique, lui
parla quelques secondes avec une grande bien-
veillance. Soudain, il sentit des parcelles
froides d'une substance inconn ue qui lui tom-
baient sur la t£te : il remit son chapeau melon
et constata que son pardessus portait de nom-
breux vers qui s’^taient d6tach6s des jambons.
Comme il en d^couvrait aussi qui grouillaient
sur le lit de l’enfant, d’un geste il emporta
celui-ci dans ses tragiques couvertures. Au
moment de quitter la chambre avec son lourd
paquet fi^vreux, il se cogna violemment le
front contre un jambon descendant plus bas
que les autres.
Son auto l’attendait non loin de 1&, dans un
coin tres obscur.
Le medecin du colonel diagnostiqua une
fikvre typhoide. Voigt jours, Desposoria et son
mari soign&rent l’enfant avec le plus grand
d^vouement, sans rien savoir de ce gar$on ni
de sa famille.
Joseph ne parlait jamais de son pass6 comme
134 LE VOLEUR D’ENFANTS
si cetle longue fi^vre en avait us6 ou efface le
souvenir. Parfois, au milieu d’une conversation,
Bigua cessait d’6couler pour se demander en le
regardant : Enfant naturel ou legitime P Fils de
voleur ou d ’assassin ? h6redit6 syphilitique P
Etait-il chez ses parents quand je l’ai pris dans
mes bras P S’agissait-il vraiment d’un enfant
martyr comme je l’avais esper6 tout d’abord
ou d’un 6tre mis ci l’ecart comme contagieux,
d’un gargon relativernent airne par ses pa¬
rents, puisqu’ils le soignaient chez eux au lieu
de 1’envoyer a l’hopital ?
II connaissait bien la chambre ou il l’avait
pris. Mais qu’est-ce qu’il y avait derri5re cette
chambre ?
Joseph avait-il vraiment perdu la m6moire
de son passe ? Bigua le pensait, sans en 6tre
siir.
Au bout d’un an de soins et de lemons par-
ticulieres, l’enfant, ag6 de quatorze ans, pale
mais vigoureux, avait pu entrer au lycee Con-
dorcet. Pour lui faire oublier le quartier Mouf-
fetard et ce qu’on appelait autrefois a une
135
LE VOLEUR D’ENFANTS
basse extraction », le colonel avait d£cid<§ qu’il
ferait des etudes classiques.
Irois ans apr&s Joseph restait encore inas-
simi!6 dans ce milieu cornme un petit bloc
d aspirine qui ne veut pas fondre au fond
d un verre. Le colonel, qui le regardait
rarement en face, n’aurait pas su dire exacte-
ment quelle 6tait la forme de son nez ni la cou-
leur de ses yeux. II croyait ses 16vres droites
alors qu’elles 6taient recourb£es. Quand il pre-
nait furtivement connaissance de son visage, il
se hatait d’oublier cette figure encombrante. Si
leurs regards se rencontraient, Bigua se trou-
vait en presence de deux yeux narquois qui
semblaient lui reprocber d ’avoir voulu mettre
a profit les malheurs d’un enfant pour se faire
une parure de heros. Joseph estimait qu’il
n'^tait pour Bigua qu’un sujet de distraction
comme en recherchent les oisifs, un prgtexte
a faire une bonne petite action ! Ah, surtout
pas de gratitude! semblait dire le regard du
gargon, ne me parlez pas de 5a, monsieur Bi¬
gua, ou je vous mepriserai a un tel point que
136 LE VOLEUR D’ENFANTS
la vie sous le mSme toil deviendra impossible.
II lui arrivait de laisser trainer des journaux
rdvolutionnaires dans l’antichambre et jusque
sur le bureau du colonel. Ses gestes, ses pa¬
roles, ses regards baignaient dans une atmos¬
phere indefinie de chantage. Et un jour, a une
petite phrase qu’il laissa tomber nonchalam-
ment dans la conversation, le colonel vit bien
que Joseph 6tait capable de le denoncer k la
police.
Un autre jour, Bigua le surprit & table
regardant tout a coup sa femme et Marcelle
d’un strange et insistant regard, comme s’il
ne s’dtait agi pour lui que de comparer et
de choisir.
— J’ai certainement du mal interpreter sa
pensee, se dit l’Americain. Ce gargon n’aurait
tout de meme pas le front de penser a ?a de-
vant moi !
II feignait de ne pas remarquer les insinua¬
tions ni les insolences de Joseph, mais soudain
lorsque dans un silence de la salle a manger, le
garcon se mettait a tambouriner sur la table
137
LE VOLEUR D’ENFANTS
»u a faire un innocent petit bruit de la four-
chette sur son verre, voila que, tout k coup,
Bigua eclatait en grands cris — et Joseph se
taisait. Mais au bout d’un instant il semblait
bien a Bigua que son fils adoptif ricanait der-
ri&re sa serviette.
Le dimanche et le jeudi, Joseph s’attardait
dans son lit a £pier les menus bruits de la
toilette de sa voisine : heurts legers du peigne,
des brosses et des epingles contre la glace de
sa coiffeuse. II cherchait a la deviner dans les
differentes stapes de son habillement. II bru-
lait de la situer avec exactitude. Un matin il
ne put s'emp&cher de lui demander a travers
la cloison :
— As-tu pass6 ton jupon P
Elle ne r^pondit pas.
Et il 1’attendit dans le couloir, Stonne de la
voir tout d’un coup completement habill^e ;
les boutons-pressions, les agTafes, tout cela
fermait parfaitement. Le mystfere 4tait sous
cle. Un visage, des cheveux, des mains avaient
138
LE VOLEUR D’ENFANTS
seuls conserve leur nudite de derri£re la porte.
Une espbce de regret demeurait a la pointe des
seins recouverts par le corsage et des linges
plus secrets.
Pour montrer qu’il n’6tait point dupe de la
dignity que semblait vouloir conferer a Mar-
celle une toilette nombreusement boutonn£e,
Joseph lui prit brusquement la taille et chercha
ses l&vres. Mais la jeune fille s’enfuit.
Marcelle l’avait toujours traits comme un
gallon vulgaire avec lequel il vaut mieux ne
pas avoir de rapports. Alors qu’il lui faisait
toujours compliment de ses nouvelles robes,
elle feignait d’ignorer les cravates de Joseph,
1’audace de ses faux-cols et le triangle bigarre
de ses mouchoirs de poche. L ’obscurity ou la
jeune fille semblait vouloir le maintenir lui
devenait intolerable.
— Elle aura beau faire sa dame, je la verrai
un jour froncer les sourcils sous le plaisir
qu’elle me devra.
Mais le moment est venu depuis long-
temps ! se dit-il, un jour que Marcelle avail
139
LE VOLEUR D’ENFANTS
change de robe. Aurais-je done peur de cette
gosse, qu’une simple porte sSpare, la nuit, du
plus grand el&ve de ma classe ! Et de cet air
d’honn&tete avec lequel el le croit se protiSger
quand elle pense Si sa m&re. Et si on venait h
la changer de chambre ! Si on mettait le vieux
a sa place !
Le plus grand de sa classe, il l’etait sans
contredit. On le voyait dans la cour, quand
tous les eleves s’alignaient, depasser de toute
la hauteur du buste et de la t£te ses camarades
de trois a quatre ans plus jeunes. Et parfoi?
il faisait circuler parmi eux des publications
pornographiques dont il etait le seul a con-
naitre l’interet et les vertus.
On frappa Si la porte tres legerement.
— Marcelle, Marcelle, ouvre-moi, disait une
voix enrouee par 1’ Emotion et 1 ’imminence du
plaisir imaging.
Elle avail allum6.
La voix de Joseph ! Cette fois elle la re-
connut.
140 LE VOLEUR D’ENFANTS
— Ouvre, rep6tait une voix brfilante.
Marcelle pensa trfes vite :
Comment ne pas ouvrir la porte a un gar-
gon beaucoup plus grand que soi, courant plus
vite, sautant plus haut, jurant avec violence
s’il lui en prenait fantaisie
— Ouvre done !
et qu’on retrouverait le lendemain en face
de soi !
La sonnette luisait tout pr&s de sa main.
D6ja elle passait son peignoir, mettait les
pieds dans ses mules et se disposait a ouvrir
de la main gauche alors qu’elle tenait dans sa
droite la sonnette comme un revolver. Mais elle
crut entendre :
— On se retrouvera !
Dans son trouble ses sens doutaient. II lui
semblait qu’on venait de couper le fil reliant
ses oreilles a sa pens6e.
Lorsqu’avec de silencieuses precautions, elle
eut ouvert la porte, le couloir 6tait vide.
Elle entendait maintenant Joseph se d6sha-
biller avec violence dans la piece voisine, ren-
LE VOLEUR D’ENFANTS 141
versant une chaise, poussant son lit contre le
mur, et se mettant enfin k sauter k la cordo
durant un temps interminable.
Marcell e suivait le bruit des pieds sur le tapis
et le sifflement de la corde. Enfin, voyant
disparaitre la rainure de lumikre qui s6pa-
rait leurs deux chambres, elle reussib k s’en-
dormir.
La nuit suivante, comme elle se disposait a
boucler sa porte, elle s’apergut que la elk man-
quait. Elle pensa a faire part k Rose de ses
inquiktudes, mais craignit que celle-ci ne gar-
dkt pas la confidence pour soi. Ne penserait-on
pas aussi que Marcelle avait encourage Joseph?
II lui suffirait de pousser la lourde table de nuit
contre la porte pour qu’il fut impossible d’en-
trer. Le bon exemple de Desposoria avait deve-
loppe en elle le desir de l’honnktetk. Mais par-
fois elle doutait, en songeant k sa mkre. Quoi
qu’elle fit, ou qu’elle se cachat, elle craignait
que son corps ne demeurat en secrkte dispo-
nibilitk.
Longtemps elle hesita k se dkshabiller, mais
142
LE VOLEUR D’ENFANTS
fiuit par s’y decider, les yeux fixes sur la ser-
rure, quand on frappa l^gbrement. Elle allait
pousser le lit pour renforcer 1 ’obstacle de la
table de nuit lorsque Joseph, entrant brusque-
mcnt, fit tomber avec fracas le petit meuble
et ce qui 6tait dessus : la photographie de Phi¬
lemon et de Desposoria se donnant le bras, un
reveil, un en crier qui se brisa sur le parquet.
Dans un pyjama de soie d’un fort mauvais
gout, Joseph souriait parmi sa paleur habi-
tuelle et sentait le cosmetique qu’il employait
pour la premiere fois.
Marcelle tremblait. Tout geste Iul paraissait
inutile apres l’appel brutal du meuble. Ils at-
tendirent quelques secondes, immobiles, a
1’affut du moindre bruit dans l’appartement.
Mais deja Joseph eteignait la lumibre apres
avoir ferme la porte avec la cie derobee.
Rose entendit le bruit. Assise dans son lit.
elle avait tendu l'oreille un moment, puis
s’etait decidee a se rendre dans le couloir me-
nant ci la chambre de Marcelle. Ayant constate
du dehors 1 ’absence de lumikre dans cette
143
LE VOLEUR D’ENFANTS
pibce elle avait regagnd son lit en se faisant le
reproche de ne pas insister. Elle se sentait
vieille, et fatigu§e, irresolue aussi depuis la
mort d’H61£ne. Elle s’6tonnait obscurement
d’etre encore en vie et chez le ravisseur d ’An¬
toine.
Mais le lendemain, la voil& qui se dirige a
nouveau vers la chambre de Marcelle. Elle va
reprendre, au point ou elle l’avait laiss^e la
reille, la demarche interrompue. Elle frappe &
la porte, se demandant si c’est la douleur, la
fievre ou la joie qui va ouvrir.
— On ne peut pas entrer, dit la voix de
Marcelle.
— C’est Rose.
Et sur du linge qui sechait devant un feu de
bois la porte s’entr’ouvrit, juste assez pour
permettre a Rose d ’entrer. Marcelle avait les
mains rouges de quelqu’un qui vient de faire
la lessive.
Sur le tapis clair quelques taches d’encre et
aussi sur la porte.
Mais deja Marcelle, sans que son visage eut
144 LE VOLEUR D’ENFANTS
accuse une emotion piAliminaire, etouffait son
chagrin dans les bras de Rose.
Et celle-ci pench6e sur la jeune fille la con-
solait de son mieux cependant que, du coin de
l’oeil et malgre elle, avec un trouble profond,
elle regardait ce linge ou la flamme allongeait
des reflets insistants.
Rose qui avait vu parfois Bigua sortir de la
chambre de Marcelle durant l’absence de la
jeune fille, imagina que c’etait lui le coupable.
Marcelle se sentant plainte et pardonnee par
une femme qu’elle estimait, garda le silence et
attendit le soir avec une tristesse ou se melaifc
une volupte etouff6e.
Ce matin-l&, elle sortit comme d 'habitude
avec Antoine, Jack et Fred. Rose marchait de-
vant avec les jumeaux. Marcelle tenait la main
d 'Antoine. C’etait son plus sur ami ; elle re-
grettait qu’il ne fut pas plus age et de ne rien
pouvoir lui dire de ce qui la troublait si fort..
— Tu aimerais avoir dix ans de plus ?
— Je t’epouserais.
Marcelle savait quelle serait la reponse d’An-
145
LE VOLEUR D’ENFANTS
toine, mais elle voulait la lui entendre dire ce
jour-la. Dans certains moments de grand
trouble, rien ne nous rassure tant qu’un
peu
de prdvu, de tout ce qui nous rattache h ce que
nous savons deici de la vie, avec certitude.
HI
Chaque jour, Bigua profitait de la sortie
matinale de Marcelle pour passer quelques ins¬
tants dans la chambre de celle-ci. II regardait
la coiffeuse qu’elle venait de quitter, les objets
de toilette, se d^fiait du lit qu’il n’osait jamais
contempler en face et s’approchait de la com¬
mode, non pour decouvrir des secrets, mais
pour regarder au jour la physionomie des ti~
roirs qu’il ouvrait et voir, en quelque sorte,
comment ils se portaient.
II s'enfermait a cle pour frotter clandesti-
nement les meubles et les menus objets avec
une peau de chamois qu’il sortait de sa poche.
— Oh, cette encre sur le tapis ! Et sur la
porte ! Et cette cle qui manquait d6ja hier !
X48 LE VOLEUR D’ENFANTS
Pourquoi n’en ai-je pas parle ! Pourquoi n’ai-
je rien fait ! Et le bruit sinistre de cette nuit !
Pourquoi ne suis-je pas venu voir ce qu’on
cassait dans ce coin de 1’appartement !
— A table ! A table ! dit Rose aux enfants
dans le couloir, d’une voix qui s’efforcait
d’etre celle de tous les jours et y parvenait
assez bien.
Philemon s’6tait attarde dans la chambre de
Marcelle ; il se glissa comme un criminel, le
dos voule, le long du mur du couloir, la poche
droite de son veston gonfiee par la peau de
chamois. II avait la comme une tumeur mal
dissimulee et qui le gtmait beaucoup. Nul ne
le vit sortir.
C’etait done le moment ou les visages de-
vaient venir, de tous les coins de la demeure,
s ’affronter autour de la table de la salle &
manger.
Durant le repas, le colonel ne dit mot, le
visage comme un torrent a sec. II 6piait Joseph
qui mangeait effroyablement, comme d ’habi¬
tude, et avec un si grand naturel que Bigua
LE VOLEUR D’ENFANTS 149
commen^ait a se demander si la disparition
de la cl £ et ce bruit de la nuit pr£c£dente
avaient vraiment quelque importance.
II se decida k regarder du c6t£ de Marcelle.
Aussit6t, chez la jeune fdle, un petit tremble-
ment nerveux de la joue ou de l’oeil (mais
vraiment il allait de la joue ik l’oeil, en zig-
zaguant comme un 4clair) avertit le colonel
qu’il s’6tait bien pass£ quelque chose de grave.
Jamais il n’avait rien vu de pared sur cette
peau si delicate. Il brulait d’envie de deman¬
der devant tous a Marcelle si elle n’etait pas
malade, mais il chassait la question comme
impudique.
Pour prendre une decision dans le calme,
Bigua decoupa longuement la viande d ’An¬
toine et cede de Fred tout en pensant :
— Est-il vraiment possible que cette enfant
que je vis souvent lever sur moi un si candide
regard, consente a recevoir ce garcon dans sa
chambre ? Ce bruit de meuble dans la nuit
n ’est-il pas le signe d’une resistance desesp£-
r£e ? Ou tombait-il de joie, plutot, dans la
150 LE VOLEUR D'ENFANTS
bousculade voluptueuse ? Et cette fille ne res-
semble-t-elle pas tout bonnement a sa mkre ?
Assez de questions ! Assez ! Le moment n’est
pas venu de donner & manger & ces chiennes
affam^es. Finissons done de d^couper cette
viande. Les enfants attendent.
Desposoria semblait ne se douter de rien. On
remarquait sur son visage un grand nature!,
ce parti-pris de naturel si frequent chez les
epouses de nerveux qui semblent toujours vou-
loir faire croire autour d’elles que tout va
pour le mieux dans le plus sedatif des mondes.
— Je ne puis tout de m£me pas condamner
ce gargon sur ce simple tic facial de Marcelle,
pensait Bigua.
Mais aprks dejeuner, comme il rencontrait
Joseph dans le couloir, il ne put s’empScher
de lui marcher cruellement sur le pied. Jo¬
seph le repoussa avec violence. Trouble par
cette bousculade, le colonel se demands si
vraiment il avait fait expr&s de maltraiter ainsi
ce gargon. Il passa une heure entiere a se
promener dans le hall, allant dune piece a
LE VOLEUR D’ENFANTS 151
1’autre, dans un silence fortifie, par les cr6-
neaux duquel il langait parfois un regard
6perdu, ne voulant, ne pouvant rien dire a
personne. Antoine vint lui tendre la main
avant de partir pour la promenade. Cet enfant
qu’il avait tant aime, il le considerait mainle-
nant, en face de lui, comme un mannequin de
bois k cbaussettes et mollets peints. Ce n’etait
pas la premiere fois qu’il voyait une affection
rasee en lui sans la moindre raison apparente,
comme a la suite de quelque secousse sismique
de 1’arne. De grands pans d ’amour disparais-
saient a son insu. Et longtemps apres, il s’eton-
nait de voii' que lk oil s’elevait beaucoup de
tendresse, il ne restait plus que de la mort.
Ah, il se moquait bien maintenant aussi de sa
machine a coudre, a laquelle il devait tant et
tant de petites joies chaque fois qu’il poussait
la p£dale avec son pied ! Mais pourquoi y pen-
sait-il ? Il 6tait vraiment ridicule d’aller de
l’image de cet enfant a celle de la Singer.
Reste seul dans l’appartement, apres avoir
par son insistance force Desposoria a sortir, il
152 LE VOLEUR D’ENFANTS
rfoolut au bout de quelques instants de se
rendre chez un serrurier et de lui expliquer
« l’id^e de la chalne retenant la cle de la
chambre de Marcelle ». II ne pensait qu’a ga
depuis la veille.
II r^clama une cU forte et une chame tr&s
solide, double de preference. Rien ne lui pa-
raissait assez gros.
II faut que cette enfant ait, le soir en ren-
trant, les yeux attires sur cette chame. Quel
conseil muet ! quel reproche ! quelle me¬
nace 1
— Vous comprenez, disait-il au serrurier,
c’est pour une chambre de jeune fille : ces
<§cervelees dgarent la cl<§ et il faut pour la rete-
nir quelque chose de solide, une grosse chaine
persuasive, assez gracieuse pourtant, n’est-ce
pas ?
Le vieux serrurier ne put s’empgcber de sou-
rire dans son epaisse moustache.
Le colonel s etait mordu les levres ; quelle
idee de dire a cet homme qu’il s’agissa
it de
la chambre dune jeune fill©! Pou
rquoi
LE VQLEUR D’ENFANTS 153
n’avait-il pas ajoutd son nom, dit que c’etait
la fille d’un prote ? etc...
Le colonel eut grand ’peur qn’on n’entrat
dans la piece pendant qu’il s’y trouvait avec
le serrurier et qu’il hii passait le marteau, les
clous et les vis pour hater le travail.
Mais nul ne vint. Des qne la serrure, la cle
et la chaine furent a leur place, le colonel
pensa :
— Mais toute la maison va en parler ! Ou ce
qu’il y a de plus grave, c’est que personne ne
m’en parlera, m6me ma femme qui fait chaque
matin un tour dans les chambres des enfants.
Pourquoi ce silence ? On commence peut-Stre
dejSi a me traiter comme un malade a qui on
ne dit que certaines choses, soigneusement
tribes parmi une infinite d’autres.
Pourquoi ne pas la changer de chambre P
II faudrait en parler a Desposoria et ce serait
reconnaitre aux yeux de tous que je suis au
courant. Cette cle et la serrure qui la main-
tient n’en disent-elles pas tout autant ? C’est
possible, mais je ne veux en parler a personne.
154
LE VOLEUR D'ENFANTS
Oui, parler, voil& justement ce que je ne puis
faire. Mais cette chaine ne parle-t-elle pas toule
seule ! Ne se livre-t-elle pas toute la journee
a un monologue effroyable dont je fais les frais
et qui va finir par ameuter tout le quartier r
C’est bien possible. Mais je ne saurais rien dire
avec cette bouche que voila.
Desposoria, qui de sa chamibre, assez dloi-
gnee, n’avait pu entendre du bruit, com-
prenait bien que quelque chose d ’important
et qui pouvait avoir des suites, s’etait passe
dans la nuit du mardi au mercredi. Bigua,
Rose, Marcelle, Joseph lui avaient paru ce
jour-la diversement etranges. Rose l’evitait.
Marcelle et Bigua ne dirent mot au dejeuner.
Joseph bavarda entre les plats bien que nul ne
1’ecoutat. Tous quatre semblaient ne pas avoir
dormi de la nuit. Quels etaient les coupables ?
Desposoria n’osait interroger les regards. Elle
s’occupait a table des jumeaux et d ’Antoine.
Dans la journee, l’attitude du colonel accrut
encore l’effroi de sa femme sans la renseigner.
La fierte de Desposoria l’emp£chait d ’inter-
LE VOLEUR D'ENFANTS 155
roger qui que ce fut. Elle pref^rait attendre
des jours qui allaient suivre les aveux qu’elle
ne voulait pas demander.
Et longtemps elle pria sous l’i voire tortur<5
d’un cruoifix espagnol.
Vers la fin de l’apr&s-midi, r6dant nerveu-
sement dans l’appartement, en robe de cham-
bre et avec son melon sur la tete, le colonel
trouva sa femme qui priait encore avec fer-
veur. Sur une commode, devant la statue de
la Vierge, il vit quatre bougies allumees.
— Qui est malade ici pour que tu allumes
ces cierges ? dit-il avec un accent si tragique
qu’il fut le premier a s’en emouvoir cepen-
dant que sa femme l’ayant entendu approcher,
eteignait pr^cipitamment les bougies. II n’en
fallait pas davantage pour attirer l’attention
de Bigua qu’elle eut voulu endormir.
— Personne n’est malade, Philemon. Tu le
sais bien. Nul n’est malade, grace a Dieu. Voila
un an deja que le m^decin n’est pas venu h la
maison.
Mais le colonel avait deja quitte la pi^ce.
156 LE VOLEUR D’ENFANTS
Le soir, Marcelle, avant de se coucher, re-
marque a sa porte une cl6 neuve maintenue
par une double chalne. Elle reconnut la l’oeuvre
de Philemon Bigua. Elle portait sa signature !
Nul homme au monde que Philemon Bigua ne
pouvait mettre & execution cette idee et de
cette fafon et dans le plus grand silence. II
savait done, lui qui la baisait au front tous
les soirs avec tant de timidite et touchait a
peine le bout de ses doigts quand elle lui ten-
dait la main. En y refl^chissant elle pensait
qu’il avait bien Pair de tout savoir. Cette belle
tete, si contrariee, durant tous les instants de
la journ^e ! Mais pourquoi n’avait-il pas mis
Joseph a la porte, lui si vaillant, si noble !
Marcelle etait bien decides, cette nuit-la, &
ne pas laisser entrer son mauvais voisin. Entre
eux il y avait maintenant 1 ’expression drama-
tique du visage de Bigua. Ce fut avec
joie
quelle se verrouilla avant de se deshabiller.
Mais Joseph ne tenta rien et se contenta de
dire, aprls avoir frappe doucement a la ports
de communication :
157
LE VOLEUR D’ENFANTS
— Ne va pas croire que cette installation
homerique m’empficherait d’entrer si j’en
avais envie. Ce soir, j’ai sommeil.
Le lendemain, aprks dejeuner, comme Bi-
gua se dirigeait vers la chambre de Marcello
(sans la peau de chamois, il <§tait trop 6mu
pour y penser), il fut fort surpris d’y rencon-
trer Rose qui voulut sortir aussitot. Mais le
Colonel vit son propre bras qui s’allongesdi
pour retenir la bonne par la manche. Et il eut
le temps de penser : Je vais done parler ! Le
moment est-il venu sans que je l’aie senti ap-
urocher ?
— Rose, n’auriez-vous pas entendu avant-
bier un bruit etrange dans l’appartement ?
(J’ai commence a parler, maintenant nul ns
sait ou je m’arrSterai.)
— Moi, monsieur, je n’ai rien entendu.
— Ah, tant pis, mais ne vous en allez pas,
Rose. Que pensez-vous de cette chaine que
vous voyez Ik, k cette porte ?
-— La cle a 6t6 ^gar^e, dit Rose interlo-
quee (mais elle ne perdait pas ses esprits), on
158
LE VOLEUR D’ENFANTS
a peut-&tre bien fait de retenir la nouvelle avec
une chaine.
— Evidemment, Rose. Je vous remercie. Je
n’ai plus besoin de vous. Vous pouvez vous
retirer, ma bonne Rose.
— A quoi servent ces demi-interrogatoires?
pensa le colonel, jamais je n’en sortirai...
Et il vit ses grandes jambes qui se mettaient
a chercher Rose dans l’appartement. II la
trouva cousant. dans la chambre d ’Antoine.
— Voyons, Rose, vous ne m’avez pas tout
dit. II s’agit de me renseigner pleinement.
Vous vous trouvez ici en face dun personnage
considerable, un officier vainqueur qui fut can-
didat h la Prgsidence de la Republique, et qui
n’admettrait pas une de ces verity tronquees,
un de ces demi-mensonges, enfm je ne sais
quelle affreuse potion fadasse et calmante &
1’usage des faibles. Je suis le chef et le juge
d’une famille que je me suis choisie (il insista
sur ce mot) et que je veux saine moralement et
physiquement. Mademoiselle Marcelle ne vous
a-t-elle pas fait quelque confidence ? Quelaue
LE VOLEUR D’ENFANTS 159
confidence sentimentale ? Ne s’est-elle jamais
plainte b vous des agissements de quelqu’un ?
"m, si vous pr<M6rez cette question : que pensez-
vous de M. Joseph ?
— M. Joseph a dix-sept ans, c’est un age
difficile.
— Dix-huit m6me et il est fort capable de
renverser un meuble an milieu de la nuit sans
s ’inquirer des consequences.
— Ah, Monsieur croit ?
— Je commence a en &tre sur.
— Mais alors, c’est un sc&erat ! eclata
Rose.
— Rose, vous avez dit une grande verity !
C’est bon, laissez-moi, je n’ai plus besoin de
vous.
Quatre heures moins le quart. C’est Bigua
qui vient de regarder sa montre. Dans une
demi-heure, Joseph sera de retour. Le colonel
a pris une decision.
— Que faut-il enfermer dans la valise d’un
gallon que l’on met a la porte ? Un gilet, une
1G0
LE VOLEUR D’ENFANTS
chemise, un calegon, deux paires de chaus-
settes. Une image de la Yierge. Faut-il mettre
son Gillette P Oui, il le faut. Des pantoufles ?
Non, c’est du supeiflu. Pas de papier a lettres,
ni de timbres-poste. Rien que l’indispensable.
Faut-il ajouter un peu d 'argent P Ah ! voila ou
je m’attendais ! Qu’est-ce que j’entends par
un peu d 'argent P
Et il 6pingla un billet de mille francs a un
gilet de flanelle.
Le colonel attendait Joseph dans le hall ou
il marchait de long en large, une petite valise
& la main. Des que le gargon eut sonne, Bigua
entr’ouvrit la porte, passa la valise et dit :
— Va-t’en, je te chasse !
— Tu aurais voulu etre a ma place, dit sour-
dement Joseph qui ne l’avait jamais tutoye
jusqu’alors.
Le colonel leva le bras pour frapper, mais
Joseph, la valise a la main, descendait deja
Fescalier sans trop de hate et en se retournant,
moqueur.
La r<§ponse du gargon avait stupefie le co*
LE VOLEUR D’ENFANTS 161
ionel. On voyait done ses regards. On recon-
naissait sa pens£e sur sa figure et qu’il 6tait
toujours occupe de Marcelle. Mais c elait peut-
etre 1 expression mSme de son visage qui avail
pr£cipit6 Joseph et la jeune fille dans les bras
1’un de l’autre !
— A tous les diables l’^ducateur ! s’^cria-
t-il tout haut dans sa chambre. Mon sacrifice
n a servi qu a Joseph. Et si je ne me g§nais
plus ! Ma situation, vis-a-vis de moi-m&me,
de\ient de plus en plus ridicule. Si j ’6tais le
pere de cette enfant outrag^e j’aurais du
moins le droit et le devoir d’etre furieux de
ce qui arrive ! Les p&res de mon age vien-
draient du bout du monde former le cercle au-
tour de ma col&re et la partager. Mais s’ils
apprenaient, au dernier moment que, loin
d’etre le pkre de cette enfant, je ne suis qu'un
tuteur jaloux savourant le moindre de ses re¬
gards et de ses gestes comme une friandise
sexuelle !
Toute la journee du lendemain, le colonel
s’attendit a etre arrete sur une d^nonciation
11
162 LE VOLEUR D’ENFANTS
cle Joseph. II ne fit point part de ses craintes a
sa femme, mais elle les avait devin^es et, a
chaque coup de sonnelte, se cachait pour palir.
Le soir, Desposoria, seule dans sa chambre,
ne put conlenir ses sanglots.
Quelle vie 6tait la sienne ! Chez elle, un
scandale auquel elle pensait que son mari se
trouvait m§le et la crainte d’une descente de
police ! Voila ou elle en etait au bout de quinze
ans de manage cruellement monotones, du-
rant lesquels elle n ’avait jamais eu de re-
proches a s’adresser. Ne poussait-elle pas la
pudeur ou les precautions jusqu’a se faire
accompagner par le petit Fred ou son frere
quand elle allait chez le coiffeur, le dentiste ou
le pedicure : toutes les fois qu’elle devait se
trouver dans une pi&ce avec un homme autre
que son mari. S’astreignant a s’occuper ma¬
tin et soir de ces enfants auxquels elle ne par-
venait pas a s’attacher, elle ne recevait, ne
voyait personne, depuis la mort de la mere
d’ Antoine (ainsi le voulait Bigua), et sentait
presque toujours dans l’appartement la lourde
LE VOLEUR D’ENFANTS 163
presence de son mari. Celui-ci ne s’occupait
vraiment d’elle que cinq minutes par semaine
comme s’il 6prouvait periodiquement le besoin
de s ’assurer de l’existence de Desposoria : on
eut dit une simple verification hebdomadairo
plutot qu’un signe de tendresse ou meme de
sympathie. Le reste du temps, il le passait seul
dans sa chambre ou rodait de piece en piece,
examinant l’6tat des commutateurs, ampoules,
robinets, filtres, sonnettes, serrares, peignes
et brosses a dents, et, depuis le bruit epouvan-
table de l’autre nuit, faisant jeter dans la boite
a ordures les assiettes et les plats portant la
plus leg&re ebrechure.
Aux repas, Bigua evitait maintenant de re-
garder Marcelle qui se trouvait de l’autre cole
de la table, legerement a gauche.
— Zone interdite, pensait-il.
Desposoria offrait a son mari deux yeux
noirs d’une purete absolue. Lui, la regardait
de temps en temps, afin de puiser dans le licite
l’assurance dont il avait besoin pour affronter
la dangereuse jeune fille.
164
LE VOLEUR D’ENFANTS
Et pourtant, que signifiaient ces cravates
trop claires pour son Sge et de la soie la plus
vive, que Bigua mettait dans la premeditation
du matin ?
Un jour, Marcelle lui hala si bellement le
regard que le colonel se dit : Ah 1 que me
veut-on encore?
— Oui, j’aime Marcelle. Elle va et \ient
d’une piece a 1 ’autre. Elle so coiffe, lit, leve
un bras, elle avance un pied, elle tourne la
tete. Je l’aime. Elle chemine dans l’apparte-
ment, elle se regarde dans une glace, elle
mange a ma table, elle dort dans une chambre
bleue et grise. C’est sa vie. J’aime Marcelle.
Qu’y puis-je P Elle me regarde et je la regarde
vivre etmeregarder. Sa petite blouse est legere.
Mon avenir y est contenu qui sommeille et
parfois ouvre un ceil pour savoir ou j’en suis
et se refermer.
Quels avaient ete les rapports de la jeune
fille avec Joseph ? Des caresses de pure curio-
site ? L ’attitude et la reponse de Joseph au
moment ou Bigua l’avait chass6 ne semblaient
LE VQLEUR D’ENFANTS 1G5
pas laisser de doute sur la nature de leurs re¬
lations. Mais n’4tait-ce pas vantardise du gar-
con ?
Ce matin meme, pourtant, elle avait eu une
Strange fagon de passer sur ses 15vres une
langue effiloe, affi!6e m$me, alors que ses yeux
allaient legerement d’un objet a 1’autre.
IV
Cependant on mourait beaucoup & Paris
dopuis un inois. Dans les vingt arrondisse-
ments on rencontrait des convois fun&bres qui
semblaient ne sortir de terre que pour y re-
tourner au pas lustre de hauls chevaux dress6s
pour la circonstance.
Et ce fut le tour de Desposoria d’etre
atteinte de la grippe. Bigua se laissait aller a
la pensee qu’elle pouvait mourir. Mais parfois,
comrne pris en faute, il ss secouait :
— Elle ne mourra pas. D’ailleurs, je l’aime
de tout mon coeur. Qu’ai-je a lui reprocher P
Qu’elle respire !
Desposoria sentait du fond de son lit quel-
que chose de trSs douloureux s’ajouter a sa
168 LE VOLEUR D’ENFANTS
rnaladie : la presence de son rnari et de la jeune
fille dans le petit salon donnant sur sa chambre
et dont la porte restait ouverte. Souvent elle
les entendait se taire pour mieux se regarder.
Quand ils parlaient, leur voix ytait trouble et
fausse, cherchait son veritable timbre et ne le
trouvait pas. Alors, de sa chambre, elle d£pe-
chait sa propre angoisse qui se tenait debout
dans 1 ’embrasure de la porte co-mme si elle
avail pu voir.
Le colonel se disait que sa femme etait gra-
vement malade et un jour il prit un petit mo¬
ment, entre les siennes, la main droite de Mar-
celle qui le regarda avec une extreme curio¬
sity.
II pensait : Peut-Stre ma femme va-t-elle
mourir, puisque je me laisse aller a prendre
ces mains si blanches entre les miennes,
brunes.
Un matin, Antoine et Fred durent s’aliter,
eux aussi, avec une forte fievre.
— Je ne sais comment faire, dit Rose h Bi-
gua, il faudra separer les jumeaux pour eviter
LE VOLEUR D’ENFANTS 169
la contagion. Monsieur pourrait peut-£tre
pi entire la chambre du fond (elle ddsignait
ainsi celle de Joseph dont le nom n’etait plus
prononc6 dans l’appartement).
— Puisqu’il n’y en a pas d ’autre ! se con-
tenta de dire le colonel accable.
Et il pensa : Ce serait un indigne manque
de courage de ne pas aller dans la chambre de
Joseph.
II avail appr6hend6 ce changement avant
meme que les enfants fussent tombSs ma¬
laxes, des le jour ou Desposoria s’4tait alitee.
Devenu le voisin de Marcelle, n’allait-il pas
suivre, la nuit, le chemin invisible mais bru-
lant que Joseph avait trac6 d’une chambre h
l’autre ?
Tout de suite apr&s le demenagement de ses
effets il rencontra Marcelle dans le couloir et
lui dit, d’une voix boulevers6e, comme s’il lui
eut juste demands le contraire :
— Fermez a c!6 votre porte cette nuit, Mar¬
celle. Il faut qu’une jeune Fille ferme toujours
sa porte a cle la nuit, n’est-ce pas ?,
170 LE VOLEUR D’ENFANTS
— Je le fais quand j’y songe, dit-elle avec
un rire qui, dans un d<§grad6 des plus jolis,
devint peu h peu un sourire luisant de plaisir.
— Songez-y, Marcelle, songez-y, dit le co¬
lonel fort 6branle et du ton le plus s6vbre.
D’ailleurs, c’est un ordre. Je veux dire que
c’est une habitude indispensable. II s’agit
d’etre raisonnable et croyante. Le reste vient
tout seul. II n’y a plus qu’une seule bonne
chose a faire et on la fait. Alions, serrons-nous
la main comme de vieux camarades.
Le soir, le colonel se retira dans sa nouvelle
chambre. Longtemps, il attendit pour savoir
si la jeune fille allait bien fermer sa porte a cle.
Mais Marcelle devait lambiner merveilleuse-
ment et ne se defaire que peu a peu de ce
pr£cieux linge qui touch ait son corps. Eile
etait dans sa chambre depuis une demi-heure
et n’arait pas encore mis ses souliers & la
porte.
Voila qu’elle s’y d^cidait enfin.
Et qu’elle rentrait dans sa chambre, fermait
sa porte.
LE VOLEUR D’ENFANTS 171
Sans qu’il y ait eu le moindre bruit de ciy
tournant dans la serrure.
Que faisait-elle ? Que faisait-elle toute seule ?
Mais, au fait, connaissait-elle le maniement de
la serrure ? Ne fallait-il pas aller le lui expli-
quer tout de suite ? Idee absurde ! Marcelle
n’etait pas stupide ! Au surplus, elle ytait sans
doute ik moitiy d^sbabillee et c ’ytait bien le mo¬
ment de lui faire une demonstration de cloture
de porte !
Tout espoir n’etait pas encore perdu. Peut-
£tre comptait-elle sortir dans un instant de
sa chambre pour aller chercher un livre dans
la bibliotheque du petit salon, cornme cela
lui arrivait parfois. Elle ne refermerait la porte
qu’a son retour.
Mais voila que Bigua, dont les oreilles ytaient
visiblement tendues vers toute possibility de
bruit venant de la piece voisine, entendit
la jeune fille tourner le commutateur. Elle
allait done s’endormir (ou penser h lui dans
le ncir) avec sa porte non fermee a ciy. 11 pour-
vai t pen^trer dans la piece sans que Marcelle
172 LE VOLEUR D’ENFANTS
opposat la moindre resistance. Certaine-
ment ell© Valtendait. Avez-vous compris ce que
cela veut dire ?
Bigua commence de so d^shabiller lugu-
brement, comme un bomme dont on a refus6
la grace et qu’on va fusilier : et il sait dAj&
exactement ou le frapperont les douze balles.
II passa une robe de cbambre et s’allongea
sur son lit sans se resoudre a se dev^tir com-
pletement. La piece, habituee depuis le depart
de Joseph b des nuits inhabitees, sentait en soi
la presence d’un bomme venu de loin pour y
souffrir.
La jeune fill© bougeait parfois dans son lit.
Bigua qui I’entendait, songeait h se lier les
jambes avec des lassos appendus au mur. Mais
il chassa cette id6e comme avilissante. Les
15vres sur l’oreiller, il se plaignait faiblement.
Fallait-il etre arriv6 a son age pour avoir ainsi
horreur de lui-m^me, et de sa virilite !
Il alluma. L’obscurite lui etaii devenue in¬
supportable.
Gependant Marcelle. dans une line chemise
173
LE VOLEUR D’ENFANTS
qui sentait encore l’armoire et d6jt\ le plaisir,
s’etait assise sur son lit. La blancheur du lingo
et des draps ne pouvant rien contre l’obscurite
profonde de la chambre, parfois, pour avoir
1’impression d’y voir tin peu clair, elle tous-
so tail avec coquetterie.
Le bruit que faisait le colonel la portait &
croire qu’il preparait une entree diabolique.
Elle le supposait brulant des herbes myst£-
rieuses on se retournant brusquement pour
regarder l’avenir dans du marc de cafe. Cet
homme devait se droguer, pensait-elle. Elle
l’imaginait s’injectant un liquide qui 1’en-
flammait et se jetant sur son lit corame une
torche desesper<§e.
Bigua s’etait recouche. Bien qu’aucun
bruit ne parvint maintenant de la piece voi-
sine, il se bouchait les oreilles ou s’enfon§ait
les ongles dans les cuisses ou ils penetraienb
miserablement. Le silence tombait du haut du
ciel comme une cascade vertigineuse, traver-
sant de part en part la Terre, sans rencontrer
la plus 16g£re resistance.
174
LE VOLEUR D’ENFANTS
Bigua eprouvait qu’il perdait le sentiment de
la responsabi!it6, comme par une large bles-
sure.
II mordait et remordait son oreiller depois
un long moment quand, tout d’un coup,
terrifie, il se precipita, pieds nus, dans le
couloir, vers le logon oil couchait Narciso. Le
nkgre, sur son lit de sangle, dormait, la tSte
posee stir son bras nu. Philemon le reveilla.
— Viens dans ma chambre, dit-il, je ne vais
pas tres bien. Je prefbre ne pas Stre seul. Nous
porterons ensemble ton matelas.
Le negre remarqua que son maitre avait,
parmi la touffe de ses cheveux tres noirs, de
grandes fleches de givre.
Depuis une heure, ses cheveux s’etaient mis
k blanchir avec une incroyable rapidity. En
passant devant la glace murale de sa chambre,
le colonel avait bien cru remarquer que sa
chevelure etincelait, mais il n ’avait pas dis-
cerne qu’elle etait en train de devenir blanche.
Voila le matelas de Narciso, le matelas gris
et blanc, ahannant et faisant le gros dos dans
175
LE VOLEUR D’ENFANTS
le long couloir. Toute cette laine emprisonnec
ne voulait pas avancer, se faisait lourdement
prier. Narciso avait voulu la charger sur ses
6paules, mais Bigua tint a l’aider et chacun
la prit fraternellement par un bout. Cela glis-
sait dans les mains et faisait mal aux doigts.
Les deux hommes eprouvaient a la naissance
des ongles une menace d’arrachement.
Le colonel, par signes, suppliait le negre de
ne faire aucun bruit. II fallait passer devant le
radiateur qui g&nait l’avance, puis, tout contre
la chambre de la jeune fille. Celle-ci entendit
le matelas qui frottait du museau contre sa
porte.
— Y a-t-il quelqu’un de souffrant P dit-elle
d’une voix inquiete.
Narciso regard a le colonel, qui, d’un geste,
lui demanda de ne pas ouvrir la bouche.
Le silence se relit, mal a l’aise, sur cette
interrogation demeuree sans reponse. Marcelle
se leva et devina par le trou de la serrure, les
deux hommes et le matelas. Puis elle s’enfon^a
profonddment dans son lit et Unit par s’endor-
176
LE VOLEUR D’ENFANTS
mir d’un sommeil d£courag6. Jamais elle ne
parviendrait a tx>mprendre cet homme.
Le colonel fit coucher Narciso dans sa cham-
bre, en travers de la porte. 11 1’aida h preparer
la couche, s’inquieta s’il avait assez de couver-
tures et l’obligea a placer son propre poncho
sur le lit improvise.
Le lendemain, de bonne heure, il disait k
Narciso :
— Mes instructions sont les meraes pour ce
soir. Ton matelas centre ma porte, je puis
avoir besoin de tes services.
Rassure d ’avoir pris cette resolution, le co¬
lonel alia faire sa toilette et s’apergut que ses
cheveux ^talent devenus blancs durant la nuit.
Comment se pr^senterait-il devant les siens
avec cet aveu eclatant sur la t£te P Quel besoin
a vait-il eu de se fabriquer tous ces cheveux
blancs, de faire etalage d’une douleur qu’il
aurait du laisser au plus obscur de lui-meme P
Toute la matinee, il resta dans sa chambre,
puis s assit & table, muni et comme prot6g6
de son chapeau melon. Nul ne s’inquieta de
LE VOLEUR D’ENFANTS 177
iLii. On etait habitue a Ie voir errer
ainsi dans
1 appartement. Puis, soudain, agace de
man¬
ger avec cette g£ne sur la t&te, Bigua,
dans un
geste dune effrayante simplicity, posa
silen-
cieusement son chapeau sur le tapi
s et garda
les yeux baiss£s durant le reste du repas.
II y avait une telle grandeur, une telle souf-
franee sur ce visage que les enfants,
effarSs,
n’oserent rien dire.
Bigua trouvait une espbee d’apaisement
dans son visible martyre. Mais il lui restait
en¬
core a montrer ses nouveaux cheveux dans
les
autres pieces de P appartement. II lui fallait les
produire dans le hall, le salon, et jusque dans
la chambre de sa femme.
Comme Desposoria, malgry son immense
surprise, feignait de ne voir en lui rien d’anor-
mal, Bigua se pencha sur sa couche et 1’em-
brassa a travers des larmes brulantes dont il
n’aurait su dire si elles venaient de lui, d’elle,
ou de la Destines*
12
V
Cependant, Marcelle se d6tournait de Bigua
pour passer la journee avec Antoine, alors age
de onze ans. Ses devoirs termines, l’enfant
allait la retrouver au petit salon et ils jouaient
ensemble jusqu’au diner.
Antoine prenait plaisir a se vieillir en collant
sur son visage une petite barbiche frisee.
Marcelle adorait l’6tranget£ de ce nouveau
visage, le contraste des yeux enfantins cher-
chant a suivre le menton dans son aventure
virile. Mille contradictions charmantes sous
le signe du mensonge. Ces poils qui s’avancent
sur les joues veulent en avoir raison malgre
une peau toujours color^e par l’enfance. Ils
voudraient gagner lame meme du garfon. Ils
180 LE VOLEUR D’ENFANTS
en prennent le chemin, et qui les arrSterait ?
Marcelle voyait devant soi ce visage incom¬
prehensible comme une phrase dont on aurait
melange tous les mots dans un chapeau. Elle
admirait l’ahurissement de ces levres envahies,
faisant poil de toutes parts. Mais les yeux en-
fantins n’ont jamais paru plus clairs ! Les pau-
pi&res aussi, quand il les abaisse, temoignent
d’une virginite aussi brillante, r£veuse et ca-
dencee que les iris qu’elles cachent. Et ce nez
encore incertain, va-t-il tarder a choisir sa
carri&re ?
Lorsqu 'Antoine apparaissait au salon, Mar¬
celle se tournait vers lui. Bigua ne pouvait se
montrer jaloux de cet enfant et le laissait pene-
trer dans l'intimite de son existence, avec sa
fausse barbe frisee. Amour fraternel, amour
filial, amour paternel, amour amoureux, on
vous trouvait tous dans ce grand salon sud-
americain, aux portes ouvertes, aux volets
clos. Et voila qu’un jour, Antoine, qui a long-
temps jou6 aux barres au Bois, le matin, s’as-
soupit avec sa barbiche dans la bergere du sa-
LE VOLEUR D’ENFANTS 181
Ion. Marcelle est pr&s de lui dans la m&me
bergbre. Le colonel aux cheveux hlancs voit
que 1 enfant tient dans son sommeil la main
de Marcelle. II les s6pare dans le plus s&ieux
silence, ce qui lui vaut., de la jeune fille, un
regard strange et ces paroles murmur^es :
— Pourquoi faites-vous $a ?
— Farce que je vous aime tous les deux,
dit Bigua, qui n’<§tait pas trbs sur de la pens6e
qu’il avait voulu exprimer. Mais au bout
dun instant, il songea : « Je pensais & Jo¬
seph. »
Ce geste, machinal, surprit le colonel lui-
m§me. II ne se croyait pas jaloux d ’Antoine-
Bigua, assis au salon en face de Marcelle,
suit du regard les formes dedicates de la jeune
fille.
— Mais est-ce la, a la ceinture, un d^faut de
la robe ? Non, ce n’est pas un d^faut de la
robe ! C’est Joseph qui est encore la I Mais
Marcelle est presque une enfant, elle n’a mSme
pas r&ge ! Et Joseph l’avait-il seulement P
182 LE VOLEUR D’ENFANTS
Mais c’est une horreur horrible ! M6decins de
l’Etat civil, approchez-vous ! Prenez votre
temps. N’est-ce pas ainsi que sont les jeunes
lilies qui n’en sont plus ? Faites le n§cessaire
avec calme. Je m ’engage a me detourner du-
rant l’examen.
II se l&ve, en proie a une grande agitation,
va fermer la porte de la chambre de sa femme
puis se tait : il se tait activement, en ddvoranb
une foule de paroles, les unes chevauchant les
autres. II quitte la piece non sans avoir regards
encore du cote de cette ceinture inquire.
Marcelle l’a vu qui l’examinait et c’est dans
les bras d ’Antoine qu’elle s’est mise a san-
gloter.
— Done, Marcelle est enceinte, se dit le
colonel qui vient de se retirer dans sa chambre.
Et moi qui h^sitais a la regarder trop long- j
temps comme si j avais eu peur de la feconder
a distance ! Et la voila, maintenant, qui pro-
mene une nouvelle vie dune pikee a l’autre et
va dans les rues de Paris et s’arrSte aux devan-
tures des magasins et reprend sa route !
LE VQLEUR D’ENFANTS 183
Un enfant va naltre dans la maison. Vous
voyez bien que le bonheur n’est pas fait pour
Philemon Bisma.
Ou va-t-il le colonel p Voil& qu’il retourne au
salon, ouvre la porte, et, regardant Marcelle
avec une piti4, une terreur, un sentiment pa-
ternel qui le disputent & l’amour, se plante la,
tout droit et tout pr&s devant elle, sans un
mouvement, avec le silence des grandes Pyra-
mides. Marcelle se dresse et veut s’41oigner.
Le colonel la prend dans ses bras et l’6treint.
Sa haute t&te d4passe en entier celle de la jeune
fille et retombe sur la nuque de celle-ci.
Etrange ! Marcelle ne sait plus, tout d’un
coup, si c’est pour la consoler que le colonel la
serre ainsi dans ses bras. L ’enfant, entre eux,
semble tressaillir. Peut-etre tressaille-t-il vrai-
ment. Alors le colonel donne h la jeune fille
un long, farouche, puis infiniment tendre bai-
ser sur sa bouche humide et salee de larmes
aveugles. Mais il recule. Lui avait-il fallu
attendre pour donner ce baiser que cette cein-
lure tremblat du fait d’autrui ?
184 LE VOLEUR D’ENFANTS
Le lendemain, au salon, Bigua songeait ;
« Sotte petite fllle ! Mais c’est ainsi que je
Faime. Presente et s6par6e. Je vais pouvoir la
regarder sans crainte. »
On frappaife a la porte. C’^tait la negresse
Narcisa, qui, afin d’6viter les courants d’air,
passait par le salon pour se rendre dans la
chambre de sa maitresse. Elle cachait quelque
chose dans un foulard de soie : un peu d’herbe
du Square Laborde, destinee a remplacer des
plantes de son pays et dont 1’application, au-
tour du cou de Desposoria, devait, pensait-
elle, amener sa gu^rison.
Comme la femme de Bigua allait un peu
mieux, Philemon pensa qu’il fallait lui faire
part de la naissance prochaine de lenfant.
D un coup d’oeil il avait jauge sa capacite
de
souffrance, et conclu quelle etait assez forte
pour supporter le choc.
Au moment ou il va commencer & parler,
Bigua se dit que sa femme va peut-£tre s’ima-
giner que c’est lui le pere de l’enfant a nait
re.
Alors, il se trouble, reste bouche
b£e, comma
185
LE VOLEUR D’ENFANTS
pour faire respirer encore une fois l’homme
qu’il va cesser d’etre des qu’il aura parl6. Des-
posoria le regarde avec la douceur que sait
mettre dans son regard une compagne de
longue date. Le colonel a compris qu’elle n’6-
prouve aucune inquietude. Alors il commence
sa phrase avec naturel et la poursuit presque
triomphalement.
— Tu ne m’apprends rien, mon ami. II y a
plus de quinze jours que je m’en suis apergue.
Et elle ajoute :
— Je suis un peu coupable. Je n’aurais ja¬
mais du Iaisser ces enfants dans des pieces
contigues.
— Et moi ! moi ! dit le colonel, moi qui ai
6te la chercher chez sa m&re pour que cela se
passe sous mon toit 1
— Chut.
— Oui, cKut. Chut, jusqu’& la fin des &ge s !
Et au bout d’un instant, Bigua reprend avec
une expression d’affreuse joie qui fait peur a
sa femme :
— C’est un £venement dont nous devons
186
LE VOLEUR D’ENFANTS
tous ici nous rdjouir et toi la premiere ! mon
epouse chdrie, car je t’aime de tout mon coeur.
Desposoria, g&nde par la transparence de
1’aveu et la fixitd du regard de Bigua, parla
vite d ’autre chose.
Quelques instants aprds, le colonel disait a
Narciso :
— Ce soir, tu ne coucheras pas dans ma
chambre. Je n’ai plus besoin de toi, mon ami.
Sais-tu qu’un enfant va naitre a la maison ?
Je ne puis encore t’en dire davantage, mon
fiddle Narciso, mais sache que le nouveau venu
doit dtre infiniment honord 1
Un enfant va naitre chez moil songeait Phi-
Idmon, revenu dans sa chambre. Cet appar-
tement, dont je croyais la stdrilitd a toute
dpreuve, va donner le jour a un dtre vivant !
Et Bigua s’obligeait & envisager la naissance
de cet dtre comme la rdcompense dune longue
attente.
— Sans que j’aie eu de fils ni de fille, j’ai
1’impression qu’on est en train de me
prdparer
quelque chose comme un petit-fils et que ce
LE VOLEUR D’ENFANTS 187
travail on ne me le montrera qu’acheve, a son
point de perfection.
L incomprehensible colonel commengait &
agacer Marcelle. Ne se rejouissait-il pas ouver-
tement de la voir dans cet 6tat. II disait :
— Je n’ai plus besoin de retourner en Am6-
rique. On peut trouver le bonheur au Square
Laborde. "
VI
Un jour, comme il prenait le male au salon
en face d ’Antoine et de Marcelle, celle-ci fut
prise d’un tel fou rire quelle ne parvenait
mSme pas a se cacher le visage dans ses mains.
— Va boire deux gorgees d’eau sans res-
pirer, lui dit Bigua qui croyait qu’on pouvait
arrfiter cet acc&s par les moyens employes
pour le hoquet.
Le fou rire redoubla de violence.
Bigua eut alors l’impression tr£s cruelle
qu’il y avait quelque chose d’insolite dans sa
tenue. Aussit&t, il pensa k ce qui pouvait, en
ce moment mSme, lui donner le maximum de
ridicule & ses propres yeux et a ceux de Mar¬
celle, et k ceux de 1’Univers, toujours present
quoi qu'on dise.
190 LE VOLEUR D’ENEANTS
Et c’^tait justement cela qui venait de se
produire.
Jetant un regard sur sa personne, Bigua vit
qu’un peu de peau apparaissait, disablement
mais sans contestation possible, entre deux
boutons de son pan talon.
II se leva et s enfuit beaucoup plus roug
e
que le fer rouge. Ce ne fut que derri&re la
porte du salon qu'il mit ordre a sa toilette.
Presque aussilot, il entendit claquer la grande
porte du palier.
II s’enfuyait precipitamment, comme pour-
suivi.
II h(§la un taxi. Au froid du soir, il s’aper-
put qu il ne portait pas de chapeau.
Chauffeur, chez un chapelier.
Dans le taxi il s’injuriait.
Au sortir de chez le chapelier, le
colonel
Sprouva que la rougeur de tout h l’heure de-
meurait entiere sur son visage : le miroir
6troib
de la voiture semblait n etre \k que
pour reve¬
ler a Bigua la permanence, la p<§renni
te peut-
§tre de cette honte.
191
LE VOLEUR D’ENFANTS
— Traversez Paris a vive allure, dit-il au
chauffeur. Ne vous arrStez que quand je vous
le dirai.
Je ne rentre plus chez moi. II y a du gro-,
tesque sur moi pour plusieurs generations. Je
n’ai pas d’enfants, me direz-vous. Tant pis,
arrangez cel a com me vous voudrez. La colere
supplante en moi la logique aujourd’hui. II y a
temps pour tout ! Je ne me pr^senterai plus
jamais devant Marcelle, ni devant Antoine, ni
devant moi-meme. Tant que le taxi roulera,
il y aura, du moins, uno bonne moiti6 de moi
qui sera tranquille.
II parlait a haute voix, gesticulait, ne se
genait plus. Devant l’octroi de Vincennes, Bi-
gua dit au chauffeur :
— A la porte Maillot, et plus vite que ?a !
Puis il se rendit aux Buttes-Chaumont, a
Montrouge, aux Batignolles.
Il se crut oblige de confier au chauffeur, en
cours de route, par la portiere :
— Je suis stranger et desire connaitre
Paris.
192 LE VOLEUK D'ENFANTS
Ft il pensa tout de suite ; Quel besom tou
jours de me justifier 1
Cette traversee de la ville en tous sens dans
l’espoir de depasser sa pensee, de la doubler,
finit par donner a Bigua un peu de calme.
Au bout d’une heure de fuites dans I’en-
ceinte fortifiee, il teldiphona chez lui qu’il ne
rentrerait pas diner, qu’une affaire tr&s impor-
tante le retenait. Affaire tres importante ! Mais
ma tenue est en ordre maintenant, je pourra
is
aller n’importe oil, et meme a 1’Elysee ! Tant
pis, je ne rentre pas ! Quand on a verifie cette
chose trente fois de suite et qu’on n’est pas
tranquille, il y a des chances pour qu’on ne
le soit plus jamais, mSme nu dans sa baignoire,
et la porte soigneusement verxouillee I
Enfin il decida d aller diner et passer
la soi¬
ree avec le p&re de Marcelle.
La concierge du prote dit a Bigua qu’il venai
t
de sortir et devait se trouver au petit
restau¬
rant qu’elle lui d^signa, au coin de la
et de la rue des Abbesses. rue Lepic
LE VOLEUR D’ENFANTS 193
Pourvu qu il n ails pas commence a man¬
ger et que je puisse l’emmener faire un repas
considerable !
Le prote prenait le potage. Le colonel lo
voyait de dos, a un bout de la salle.
— N’est-il pas trop tard pour intervenir ?
Un homme qui a dejci mange son potage
montre par cela meme qu’il a bien l’intention
de ne pas diner ailleurs ce soir-la. Ne vaudrait-
il pas mieux attendre a demain pour l’inviter ?
Attendre a demain ? Est-ce que mes pens6es
sont capables d attendre ! D’ici la, elles me
mangeront cru ! Puisque je n’oserai plus, de
toute la soiree, et peut-etre de toute ma vie,
me presenter devant Marcelle, permettez-moi
du moins d’offrir a diner k son pde, lequel ne
sail rien de ma deplorable aventure. Appeler
cela une aventure, cette misere ! Et comment
voulez-vous que je l’appelle ? Je prends le mot
qui se presente a moi.
Mais la bonne etait la qui demandait a Bigua
s’il allait diner.
— Non, je ne vais pas diner. J’ai besoin
43 d@
194
LE VOLEUR D’ENFANTS
parler a Monsieur, dit-il a voix extremement
basse, puis, a pas de loup, il s’approcha du
prote et le toucha a 1’epaule, mais si legkre-
ment que celui-ci ne s’aperyut de rien.
Bigua resta lk cinq secondes, son index
tendu touchant presque l’epaule d’Herbin. II
se demandait encore ce qu il allait faire
lorsque, se voyant observe par la bonne, le
colonel dit a haute voix :
— Bonjour, cher ami.
Le prote sursauta.
— Oh, je vous en prie, dit Bigua en l’obli-
geant a se rasseoir. J’etais venu vous chercher
pour diner avec vous. Mais je vois qu’il est
trop tard, vous avez deja mange votre po-
tage.
— ' Oh, j’ai mang6 mon potage, j’ai mang6
mon potage, dit le prote sur un ton qui deve-
nait peu k peu profondement dubitatif, comme
si ce n’6tait pas lk du tout quelque chose de
sur. Comme si le potage lui-meme ou ce qui
en restait dans l’assiette devait aussi douter de
sa propre existence et se croire hors-d’oeuvre
LE VOLEUR D’ENFANTS 195
ou entree ou desserts varies. Ou in&me rien
1 !u tout : un polage chez les morts.
— C’est a peine si j’ai commence 5 diner
et je suis tout a votre disposition. Je viens ici
tous les jours et les patrons de 1’etablissement
ne se froisseront pas si je termine mon repas
ailleurs.
— Non, mais vous ?
— Voyons ! mon colonel, pas le moins du
monde. Que sont six cuiller^es de potage qui
ont glisse dans mon estomac par le conduit de
mon oesophage P Je pretends qu’elles ne sont
rien du tout, dit le prote, riant. Je n’ai pas
fait de pacte avec les plats a venir. Je suis un
homme libre et grace a vous, ajouta-t-il avec
quelque bassesse.
Peu d ’instants apres, ils se trouvaient dans
un grand restaurant.
Au moment de commencer a diner, le prote,
qui cherchait visiblement a dire quelque chose
de tr&s aimable :
— Vous ne vous imaginez pas le soulage-
ment que c’est pour moi de savoir ma fille chez
196 LE VOLEUR D’ENFANTS
vous en lieu sur. Je n’ai plus qu’elle au monde.
— II n’y a pas de lieu v6ritablement sur,
meme sous terre ou l’on viole des sepultures.
Le colonel ne se sentait plus aucune pitie
pour cet homme qui allaife commencer un
excellent diner et il le devisageait avec cruaute.
Son malheur, son decouragement r6clamaient
autour de lui une veritable zone de souffrance.
— Voila done en face de moi, pensait-il, le
pere de Marcelle que j’aime plus que tout au
monde et qui m’echappe de jour en jour puis-
que tout mechappe et que je me verrais con-
damne a une solitude infernale, meme si je
volais les uns apres les autres tous les enfants
de la terre.
Yoilii done un prote que j’ai gu^ri de l’al-
coolisme et a qui je fais boire ce soir des vins
^tonnants en attendant les liqueurs. G’est ainsi
qu’il est fait ce prote ; et il ne pouvait etre au-
trement ! Col en celluloid, cravate marron,
Fair infiniment prote, et ces rides fron tales qui
voudraient en dire plus long qu’elles n’en
disent, en v6rite.
197
LE VOLEUR D’ENFANTS
— Savez-vous pourquoi nous sommes la,
tous deux, mon cher ami ? C’est parce que la
vie en France devient impossible. II arrive un
moment oil il faut changer de plafond, mSme
celeste. Je vais reparlir pour l’Amerique.
J ’avals besoin de vous le dire.
En realite, l’idee du voyage s’£tait presentee
a Fesprit de Bigua au fur et a mesure qu’il
parlait, comme une terre lointaine a un navire
qui avance. Et le colonel eprouvait, tandis que
les mots sortaient de ses levres, qu’il mentait
de moins en moins, ou si l’on prefere, que ce
qui etait mensonge durant les premiers mots
6tait en train de devenir verity pure, sans au-
cun alliage suspect.
Durant le silence qui suivit ses paroles,
1 ’Am6ricain pensait : Marcelle s ’imagine
qu’elle va pouvoir rire tranquillement de
ma stupide distraction de cet apres-midi. Eh
bien, il va lui falloir faire ses malles ! Et An¬
toine aussi, et tout le monde, m§me les servi-
teurs noirs ou blancs. Peu importe leur cou-
leur ! Que tout le monde plonge dans les malles
198
LE VOLEUR D’ENFANTS
et les armoires ! Qu’on ne pense plus Si autre
chose. C’est d6cid6. Toutes les chemises vont
changer de place. Et il en sera de mSme pour
les pantalons et pour mon frac. Et nous sui-
vrons silencieusement nos bagages dans un
grand port de France !
Le prote crut devoir faire poliment quelques
difficultes. Sa fille etait de sante un peu deli¬
cate. Le climat de l’Amerique etait-il suffisam-
ment sain pour elle ?
— Mais la ville de l’Am^rique du Sud ou
nous irons est, avec le Cap et Wellington en
Nouvelle-Zelande, la plus saine de Eh&misphere
austral. D’ailleurs vous pourrez venir, ajouta
Bigua, qui, au son insolite de ce d’ailleurs,
comprit qu’il etait de trop et qu’il repondait
seulement a la pensee devinee du prote et non
a ce que celui-ci venait de dire.
— Oh moi, fit modestement Herbin, pourvu
que j’aie l’impression de ne pas Stre tout a fait
inutile.
— Vous ferez ce que vous voudrez, cela va
de soi. II ne m’est jamais venu a Eesprit de
LE VOLEUR D’ENFANTS 199
vous faire agir le moins du monde selon mes
desirs ou contrairement aux votres, si vous
pr6ferez.
II pensait : Drole d’idee de vouloir emmener
aussi le pere avec nous, de lui fourrer le nez
dans cette histoire, quand ce serait si simple
de ne pas l’inviter et qu’il n’apprit la nouvelle
que longtemps apr&s, refroidie par vingt jours
de voyage. Pourquoi annexer a notre exode
ce pere, ce champignon non v6neneux ? Est-ce
parce que j’estime que 1’accident de sa fille
ayant eu lieu dans un milieu foncikrement hon-
nSte, cela n’a plus aucune importance ? Mais
au fait, songea Bigua, avec une glaciale net-
tete, l’homme qui mange en face de moi et
dont je touche le pied veritable des que j’avance
un peu le mien, cet homme ne sait absolu-
ment rien de l’4venement qui me tourmente
de ce cot6 de cette sole Mornay que je suis
en train de lui servir. Le moment n’est-il pas
venu de le renseigner ?... Mais il y a une autre
question : Ne serait-il pas indigne de ma part
de d^barquer avec cette fausse jeune fille chez
200 LE VOLEUR D’ENFANTS
ma m£re a Las Delicias P Quel cadeau a faire
a toute ma famille !
Mais l’id£e du voyage etait deja lanc6e, elle
avail one vie ind£pendante de la volontd de
Bigua, il se proposait de la laisser faire, recon-
naissant sa vieille tyrannie tandis que le prote
continuait a parler et que Bigua ne 1’ecoutait
pas, tout en le regardant dans le fond des
yeux.
Le prote se tut pour hoire.
Vous etes un homme admirable, reprit
Bigua, et c’est tr£s bien a vous de vous £tre
demande tout a l’heure si le climat de Las Deli¬
cias conviendrait a votre Rile.
Bigua oubliait que c ’etait la une question
regime et qui ne demandait plus de commen¬
tates.
Mais Herbin avail repris la parole et disait
n importe quoi tandis que le colonel rSvait pa¬
rallel ernent :
J’estime qu’il y a urgence a s’en alien.
Grace aux robes des couturieres parisienne
s on
ne s’apercevra de rieri la-bas h notre
arrives.
201
LE VOLEUR D’ENFANTS
Line fois & Las Delicias il sera toujours temps
de pourvoir. Je l’enverrai dans une estancia
an moment opportun.
— Oui, mon cher ami, dit chaleureuse-
ment le colonel en prenant la main du prote
par-dessus la table. (II <§tait tout a fait ravi a
1’id^e d’envoyer Marcelle accoucher dans une
estancia.) Nous partirons tous ensemble. Vous
venez avec nous. II le faut. Vous verrez quel
pays la-bas, quel ciel, quelles plaines, et cette
grandeur dans le pay sage ! J’ai honte d ’insis¬
ter. C’est dans toutes les geographies. Mais je
suis, aujourd’hui, singulierement repris par
tout ce qu’il y a d’am^ricain en moi.
Bigua redemanda du Pomard. C’4tait leur
troisieme bouteille.
— Parfois, en plein Paris, au milieu d’une
conversation fraternelle comme celle d ’au¬
jourd’hui, ne vous etonnez pas, mon cher
ami, si, entre mes paupieres, apparait un re¬
gard surprenant qui vient de faire 12.000 kilo¬
metres. II accourt avec une vitesse prodigieuse
du fond de l’Amerique du Sud.
202
LE VOLEUR D’ENFANTS
Bigua pensa : C'est l’Americain qui a vo!6
les enfants. Cela ne fait aucun doute.
II continua :
— Plus grand et plus large d’dpaules que
mon moi europ^en, l’Am&icain p&se 6 kilos
de plus, vit au grand air, ne craignant pas
l’alcool et plein d’immodestie. Habitue aux
immenses 6tendues, il consid&re les passants
du Square Laborde et des rues de Paris, en
vous exceptant, bien entendu, comme un
troupeau de buffles disperses qu’il pousse droit
devant lui. Tandis que mon moi frangais, ce-
lui qui s’est forme peu a peu de ce cote de
l’Oc&m, se confond en excuses, assurances et
protestations de toute sorte.
Longtemps le colonel parla.
Le prote riait, et se taisait, riait de nouveau
se demandait vraiment quelle attitude il lui fal-
lait prendre.
Ils avaient fini de diner. L ’addition etaifc
payee depuis un moment et Bigua ne se levait
pas. Il n avait toujours pas fait connaitre a
Ilerbin l’4tat de Marcelle.
203
LE VOLEUR D’ENFANTS
— Votre fille est bien charmante, dit-il tout
d’un coup aprks un silence. Ah 1 A propos,
savez-vous que j’ai mis Joseph a la porte ?
Vous n’imaginez pas la grossterete de ce
gar$on !
— Vraiment, dit Herbin sans aucune in¬
quietude.
— J’aurais bien des choses a dire a ce sujet.
Et il allait parler quand le prote se mit a le
regarder lixement et, pour se donner une con-
tenance, se moucha. C’etait un mouchoir
d’une £blouissante proprete. Et si blanc que
l’aveu de Bigua s’arreta au bord de ses Ifevres.
Le colonel se leva et les deux hommes sor-
tirent .sans dire un mot. 11s se separerent de-
vant la porte de l’6tablissement en dchangeant
du feu pour une dernikre cigarette. Comme
ils tenaient encore leur chapeau & la main, leurs
fronts congestionnes se toucherent et le colonel
recula subitement comme s’il eut craint de
reveler, par ce contact, le secret qu’abritait son
os frontal.
204
LE VOLEUR D’ENFANTS
Rentrerait-il chez lui P Directement, on
aprks etre a!16 voir des femmes ? Que la rue
6tait grande et affamee ce soir !
— Entrons ici, pensaBigua, en passant
dans une rue obscure, devant une maison trop
6clair6e, k la porte entr'ouverte. Au moins la,
je suis sur d ’avoir raison.
Bigua est de retour chez lui, vers deux
heures du matin.
— Void les murs de chez moi, le plafond de
chez moi, le parquet de chez moi. On ne pense
pas assez a ces choses qui nous protegent si
humblement mais si surement de l’infini qui
nous entoure. Des enfants dorment ici. Et celui
qui n’est encore qu’un embryon dort aussi.
Mais peut-Stre reveille-t-il sa mkre tout dun
coup pour savoir s il n ’y a rien de nouveau
de par le monde des hommes.
II entendit quQj,^ue chose qui ressemblait a
une voix de femme. Desposoria, du fond de sa
chambre, venait de l’appeler pour la troisikme
fois. Elle avait epi<5 son retour, dans l’angoisse.
— Mais d’ou viens-tu si tard P.
LE VOLEUR D’ENFANTS 205
— Je suis alle acheter un chapeau.
Puis, au bout d’un silence :
— J’ai rencontr<§ le prote et nous avons dine
ensemble. Et toi, que deviens-tu, demanda-t-il
a sa femme, du ton dont il se serait adress6 a
un camarade retrouve au bout de plusieurs
anndies.
— Mais je suis alit6e depuis trois semaines,
dit-elle avec un calme ou tremblait un leger
reproche.
— Ah, je suis bien coupable !
Bigua se jeta au pied du lit de sa femme.
II laissait entre les siennes sa main droite qu’il
lui avait confiee en entrant dans la pibce et qui
sentait encore la maison close.
Et tandis qu’elle lui caressait ses cheveux
blancs, extenue et rassure, trop rassure, il
s’endormit sur la descente de lit, et, un bon
moment, alors qu’elle le croyait encore 6veille
elle ne caressa plus que son sommeil.
Quelques secondes apres, il se r^veilla juste
pour dire, sans lever la tete, mais fort distinc-
tement :
206
LE VOLEUR D’ENFANTS
— D&s que tu seras entierement retablie,
nous partirons pour l’Amerique.
Et il se rendormit, profondement, cette fois.
La semaine suivante, comme Bigua venait
de prendre les billets pour Las Delicias, il
trouva sur le palier sa femme qui guettait son
entree dans 1’appartement.
Elle portait sur son visage amaigri, mais
toujours beau, l’annonce dune nouvelle dont
Ie colonel n’aurait su dire si elle £tait bonne
ou mauvaise.
— Marcelle a 6td souffrante tout k l’heure,
dit-elle, pendant qu’elle preparait sa malle.
Mais rien de grave pr^cisement. Toutefois...
— Toutefois ?
— • Il ne naitra pas d ’enfant a la maison.
Dieu l’a voulu et je n’ai pas attendu ton re-
tour pour Ten remercier de tout mon coeur.
Bigua ne dit mot et s’enferma dans sa
chambre pour savoir ce qu’il fallait vraiment
penser de cette nouvelle.
Le colonel, surexcil6 par l’air marin, aurait
voulu que ses enfants manifestassent davan-
tage leur joie de se trouver sur un transatlan-
tique.
— Etes-vous contents, etes-vous assez con¬
tents P
II ne savait s’il fallait donner a ces phrases
un air interrogatif ou exclamatif, tant le vi¬
sage des enfants temoignait d ’indifference.
— On n’est jamais autour de nous si heu-
reux ni si malheureux que nous le voudrions.
Et pourtant, comme la mer puerile, riche
en jeux, en 6tourderies, lui paraissait bien ser-
vir de cadre a des enfants ! II ne devrait y
avoir que de jeunes yeux pour la regarder, son-
geait-il. Comme doit souffrir toute cette 6cume
208
LE YOLEUK D’ENFANTS
dans son extreme fragility, quand ce sont des
liommes fails et de vraies femmes qui la
d&visagent. Et si ce bateau 6tait uniquement
peuple d’enfants que j’aurais arraches a la
stupidite de leurs parents ! D’un bout a 1 ’autre
des cordages, un grand pavois de petits Stres
vo!6s, baignant dans un bonheur purement
maritime ! Mais il etait justement une fois un
bateau de ce genre et j’en 6tais le capitaine...
A ce moment, Marcelle passa devant Bigua
sans le voir. Elle regardait au loin et portait
une robe blanche. Jamais elle ne lui avait paru
plus jeune, plus delicate.
— Entr’acte, entr’acte, je vous en prie
!
Respectons la treve de 1 Ocean 1 Je ne veux
plus gtre qu’un liomme de haute mer ayant
completement perdu la memoire de l’amour!
Et il se leva pour aller regarder les vagues
se former et se dechirer sous ses yeux.
Un long moment, le mouvement des flots
lui tint lieu de pens^e. Il avait 1 impression de
ne reflechir que par vagues, ecume, eclabous-
sures et marsouins surgis de l’eau et irreme-
LE VOLEUR D’ENFANTS 209
diablement disparus. II songeait a tous les
voyageurs appuy^s oomme lui a la lisse. a
leurs milliers de desirs confus, filches ingrates
lanc6es jour et nuit et qui tombent les unes
apr&s les autres, & des distances in6gales, dans
beau saiee, sans atteindre l’horizon.
Au sortir de cette rSverie sur la mer, ou le
regard glissait sans rencontrer de butoir, Bi-
gua retourna dans sa cabine (sa cellule, pen-
sait-il), et s’allongea sur sa couchette.
II regardait la glace carr^e au-dessus du Ia-
vabo. Elle lui sembla extraordinairement car-
ree. La poignee de la porte offrait un ovale
parfait, absolu. La carafe apparaissait avec
impetuosity. Le flacon de dentifrice, le blai-
reau, la brosse h dents semblaient s’eiancer,
sauter hors d’eux-m&mes. Leur volume triom-
phait. La peinture blanche de la cabine, sous
la trepidation de l’heiice et la lumiere du large,
possedait une importance et une blancheur in-
croyables, & quoi elle n’aurait jamais pu
pretendre sur terre. Tous les objets avaient la
210 LE VOLEUR D’ENFANTS
force et la volonte de s’affirmer qu’on re-
marque dans le trompe-1 ’oeil de certaines chro-
mos. Us disaient a la mer : Nous existons. Je
ne suis qu’une carafe de serie, semblable &
tant d’autres, mais, mSme au milieu de la mer,
au-dessus du gouffre de Romanche, j’existe,
j’existe, j’existe.
- — Et toi ?
— Moi P Je suis un Homme qui va en Am 6-
rique, qui va de plus en plus en Amerique !
II prit machinalement son portefeuille et
l’ouvrit, comme il faisait parfois par desoeu-
vrement ou pour changer le cours de ses id6es.
11 examina des papiers.
— Voici le passage et le billet de chemin de
fer du prote que nous avons en vain attendu
a la gare d’Orsay. J’aurais voulu lui faire les
honneurs de l’oc^an, il n’a pas su quitter Paris!
Bigua se voyait arrivant chez sa m^re a Los
Delicias, avec ses enfants adoptifs.
— Mon p£re spirituel, diraient-ils de lui.
comme on le leur avail enseigne.
Se retrouver 1 Au bout de trois semaines, re-
LE VOLEUR D’ENFANTS 211
trouver sa mere, sa vraie mhre, de vrais freres
et soeurs au sortir du voyage! A Paris, il n’avait
que la mere, les fr&res, les soeurs de son ima¬
gination, tous sans corps, sans haleine, et ta¬
pis derriere l’Ocean. La maison coloniale l’at-
tendait la-bas avec ses vieilles habitudes sous
le del si bleu, sans une felure. Ah ! entendre 5
Las Delicias, comme dix ans auparavant, pas
ser trois fois par semaine devant sa chambre
les poulets vivants que le marchand serrait
trop fort sous son bras, en les emportant a la
cuisine !
Bigua se rejouissait de se trouver un mo¬
ment seul dans sa cabine. Sur le pont, il sem
ble que, de tous c6tes, on vous £pie. Si vou?
vous arretez un instant pour lever les yeux
vous voyez qua trente metres de vous une
dnigrante, tenant un enfant dans ses bras,
vous regarde d’un air de reproche, de l’entre
pont, entre les barreaux de la lisse. Ou bien
c’est un marin qui essuie les sabords du salon
avec le faubert et, rencontrant votre regard,
il reprend aussitot son travail d’un air attentif.
212 LE VOLEUR D’ENFANTS
Un bateau passait dans le cercle du hublot et
Bigua monta sur le pont superieur pour mieux
le voir. Longuement il l’examina et, avant de
rentrer la jumelle dans l’etui, il la dirigea non-
chalamment vers un mat ou grimpait an ma-
rin avec une 6tonnante agility. Comme un
dieu regagnant le ciel. Voici la t£te du matelot
prise vivante dans le fond de la jumelle.
L’homme se retourne et le colonel remarque
qu’il ressemble a Joseph, mais il chasse cette
impertinence de son imagination et regarde a
nouveau le bateau s ’eloigner, souvenir envahi
peu a peu par l’oubli.
Cependant Marcelle rodait dans les blancs
couloirs, largement Eclair 6s, des premieres, et
qui ne connaissent jamais la nuit ni le jour.
Devant ces cabines aux portes ferm6es et pa-
reilles, elle pensait a toutes les differences, a
toutes les possibility qui se cachent derrikre.
Au sortir de Lisbonne, comme il commen-
?ait a faire chaud et qu’elle se deshabillait der-
ri^re son rideau avec la porte entr’ouverte
retenue par un simple crochet, elle vit sou-
213
LE VOLEUR D’ENFANTS
clain entrer Joseph, comme un embrun. C’6tait
lui. C’etait bien lui dans un costume de marin.
C’6tait sa merveilleuse brusquerie. Us ne
dirent mot mais longuement se saisirent dans
un silence de fer, superpose a tous les bruits
du bord.
Puis, k mesure qu’elle reprenait conscience,
elle songeait : Ah ! chic type, mon disparu,
mon entier, mon matelot, mon enfin revenu.
— Je ne t’ai pas ecrit parce que j’etais sur
de te revoir.
— Tu sens le cordage et le goudron et le
grand air !
Joseph pensait a la fagon dont il 6tait entre
a Paris dans la chambre de Marcelle, en bous-
culant la table de nuit. Que de fois n’avait-il
pas songe que ce serait la premiere chose qu’il
trouverait au fond de la mer s’il se noyait, un
jour ! Cette table et tout ce bruit de degringo-
lade ! Mais il n’y a pas de bruit au fond de la
mer ! Qu’importe, qu’importe la sotte realite!
Il avait chang6. On voyait une sorte de
tendre ser^nite dans son regard.
214
LE VOLEUR D’ENFANTS
Ils ne parl&rent pas de Bigua ni des enfants
mais seulement, entre deux confidences, du
tonnage du navire, de son tirant d’eau, de la
vitesse et de la consommation de charbon. Et
du travail de Joseph, matelot de pont.
— Si tu savais comme mes camarades ont
et6 bons pour moi. Je voulais vendre ma
montre. Ils m’en ont empSche et m’ont prSte
cent francs de force. Je leur ai parle de toi. Ils
le meritaient bien.
Desposoria apprit par Rose la presence de
Joseph k bord. Sans savoir pourquoi elle en
fut heureuse. Puis apres avoir pri6 elle trouva
que c’etait un veritable malheur et qu’il fallait
a tout prix cacher la nouvelle k son mari.
— Mademoiselle Marcelle le sait ft
— Si elle le sait 1
— Ah 1 mon Dieu !
Les deux femmes se turent, ab'andonnant au
silence le soin de faire pour le mieux.
Le lendemain matin, Bigua qui dormait tr£s
mal a bord, regardait, a son hublot, le soleil
LE VO LEER LVEN PANTS 215
se lever sur la mer. Pour mieux voir, il s’eiait
agenouill6 sur sa couchette.
II 6tait quatre heures. Joseph, pieds nus, v£tu
d’un bleu, langait des seaux d’eau sur le pout
a trois metres de lui.
— C’est Joseph qui gagne sa vie, se dit
Bigua comme dans un r6ve.
Puis, brusquement et en pleine r6alit6, ca-
chant son visage derribre le rideau, il pensa :
— Mais c’est lui ! c’est lui 1
Et au bout d’un instant :
— Que vais-je devenir p
La pens6e de tout a l’heure, celle de 1’elafc
second, reprit en Bigua avec douceur :
— C’est Joseph qui s’est engage a bord
d’un bateau de la Sud-Atlantique. Savait-il que
nous nous embarquions P Laissons cela, c’est
son affaire. Le voila dans la marine marchande.
11 mange dans une gamelle et couche dans un
hamac. Et cependant, tout autour de nous,
c’est l’Ocean qui ne s’arrStera qu’a Rio de
Janeiro.
Dans l’ombre de sa cabine, Marcelle regar*
216
LE VOLEUR D’ENFANTS
dait aussi. Joseph venait de la quitter et il
6tait la tout prbs d'elle, plus pale que jamais,
a laver le pout. Elle l’6piait, l’examinait lon-
guement sans Stre vue.
L’aurore se levait, l’aurore instable d’un na-
vire en marche, nee 16gerement sur le dos
d’une vague sans nom.
Tous les matins, de sa cabine, Bigua re-
gardait passer le visage maigre de Joseph et il
voyait ses pieds nus, ses mains. Il songeait que
ce grand garcon avait vecu plusieurs annees
sous son toit. Joseph continuait de lancer de
l’eau sur le pont. Et les aurores se suivaient &
la surface du globe.
— Ce visage passant et repassant devant
mon hublot, ce front, ce nez, ces levres, ces
yeux, cette peau pale finiront par avoir raison.
Un soir, vers dix heures, comme on avait
deja traverse l’^quateur, le colonel vit une
ombre de marin, celle de Joseph, p^n^trer
dans la cabine de Marcelle.
— Ah ! mon Dieu ! Cela va done recom-
mencer.
217
LE VOLEUR D’ENFANTS
Puis :
— Et si un officier surgit h la recherche de
Joseph ? Ils ont raison de ne pas se g&ner. Les
autres ont toujours raison. A moi les reproches
dont je suis affame. Je resterai la pour que per-
sonne ne les derange. Oui, pour que personne
ne les derange ! Qu’on s ’amuse autour de moi,
qu’on s 'amuse dans ce bateau ou tout est poli,
propre et astiqu<§.
Des estancieros, vendeurs de cuir et de laine,
allaient de long en large dans le couloir ou
donnait la cabine de Marcelle. Parfois, l’un
d’eux s’arr£tait pour marquer toute l’impor-
tance d'un geste, d’une inflexion de voix.
Bigua songeait :
— Par le grillage au-dessus de la porte,
Marcelle et Joseph entendent certainement
ces gens aussi bien que moi. Cette conversa¬
tion nous rapproche tous les trois, 6trange-
ment.
C'6taient de grosses voix, fortes, malgre le
vent et la presence de la mer, mangeuse de
bruits.
218 LE VOLE UR D’ENFANTS
— Je ne voudrais pas mourir avant d’avoir
vu le ouir de bccuf a trois piastres, disait l'une
d elles. Et je le verrai ! Songez done que
je
1 ai connu a soixante centimes. Et si je vous
disais que je trouve ?a pallielique 1
— - C’est le mot.
Les deux hommes avaient les yeux hors de ia
tete. Les larmes n’etaient pas loin. Us conti
-
nuaient de passer et de repasser devant
la
cabine de Marcello. Enfin Bigua les
vit qui se
airigeaient vers le furnoir.
Quelques instants apres Marcelle parut,
seule, tout pr&s du colonel, et s’&oigna
.
Ne se sachant pas regardee, elle ne fit
rien pour
refouler 1 assaut de volupte qui boul
eversait
encore son visage. Bigua qui sonda
toute cette
joie en fut consterne tout le long de
ses diffi-
ciles vert^bres. Comme si, jusqu’£i
ce moment
precis et sans se l’avouer, il esp^
rait encore
et se r<§servait Marcelle pour un bonh
eur futur.
D un air distrait, la fille du pro
te revint et
s accouda au bastingage, pr^s
du colonel, mais
ne sachant vraiment que dire
a ce profd fait de
LE VOLEUR D’ENFANTS L>19
torture et de glafons, elle s’<§loigna de nouveau.
Le colonel s’enferma h double tour dans sa
cabine, et, un bon moment, il eerivit.
Joseph tenait absolument a montrer son
amie a ses camarades, et il fut convenu qu’ils
se retrouveraient tous dans la soute aux ba¬
dges, loin du regard des officiers, le lende-
main h onze heures du soir.
On accedait a la soute par un escalier de
fer qu’il fallait descendre a reculons. Quand
Joseph et Marcelle s’y engagbrent, les marins
etaient deja assis autour d’une grande table
improvisee. Marcelle leur tendit la joue avec
grace et sans aucune coquetterie. Cette idee
lui 4tait venue au moment oil Joseph avait fait
les presentations : mes copains... ma femme.
Alors ce fut un hourra chaleureux mais tres
sourd dans la demi-lumifere, comme un hourra
du subconscient.
Que Marcelle 6tait heureuse de voir ces
jeunes visages, ces corps athl6tiques ! Elle les
regardait tour a tour avec un souriant naturel.
220
LE VOLEUR D’ENFANTS
11 y avail en 1’air, avec beaucoup de douceur,
une gravity qui venait de l 'ambiance, de la g£ne
de ces homines qu’on cherchait peut-etre en
ce moment-meme la-haut, du risque qu’ils cou-
raient, el de la constante presence de la mer.
On servit une soupe a l’oignon et au fro-
mage, merveilleuse soupe comme on n’en
mange qu’a bord.
Malgre l’assurance des visages, chacun sa-
vait que, d’un moment a l’autre, pouvait en-
trer un officier et qu’on eteindrait la lumikre
pour faciliter la fuite de tous.
Parfois une caisse craquait dans le noir. On
ne respirait pas tres bien au sein de ce bon-
beur claquemure. Et pourtant quel rayonne-
ment chez ces hommes de grand air !
Bigua qui, de loin, avail suivi Marcelle, sa-
vait qu elle se trouvait dans la soute avec
Joseph et plusieurs marins. Au moment ou
elle y p^netrait, le colonel pensa que son re¬
gard avail rencontre celui de la jeune fille.
Mais Marcelle ne l’avait pas vu.
Cache par 1’ombre d’un etroit couloir, Bigua
LE VOLEUR D'ENFANTS 221
attendait, il ne savait quoi, h quelques pas do
la porte. Ayant vu passer des plats dissimuldis
sous des serviettes et quelques bouteilles, il
en avait d6duit que c’^tait 12l sans doute le
souper de fiangailles de Marcelle et de Joseph.
Soudain, il fut pris d’un vehement d6sir de
se trouver dans cette soute, de dire qu’on pou-
vait le considerer comme le parrain de cette
union. Il fit quelques pas vers la porte, frappa
deux fois, tenta en vain de l’ouvrir et par la
rainure, cria, d’une voix de plus en plus trem-
blante : « Marcelle 1 Marcelle ! Marcelle ! »
Mais 18 bruit des machines empgcha d ’en¬
tendre la voix et les coups.
Froisse profond^ment de ne pas recevoir de
reponse, le colonel se dirigea vers le coin le
plus obscur du navire, sur le pont superieur,
derriere un canot de sauvetage, et la, a l’abri
de tout regard, s’assit a la dure.
Plus rien ne le separait de l’eau, ni barre de
fer ni desir de vivre encore.
— Debout et le corps droit pour plonger
dans la mer !
222
LE VOLEUR D’ENFANTS
Mais que signifiaient ces mouvements que
Bigua faisait malgr6 lui dans l’eau des tro-
piques P Ces bras et ces jambes qui se met-
taient a nager dans ces vfitements lourds de
condamne a mort, alors que passait tout pres,
comme une enorme masse de desespoir, la
coque boulonnee du navire ?
Et quelle 6tait au bras droit cette gSne qui
l’emp&chait d’avancer ? Dans la pocbe int6-
rieure du veston, son gros portefeuille, bourre
de papiers. L ’imbecile ! il ensevelissait avec lui
son testament, 4crit la veille, et les clauses en
faveur de ses enfants.
II Ianga le portefeuille dans la direction du
navire d6ja hors de portee, et le suivit dune
nage derisoire, a une distance qui grandissait
avec brusquerie.
.Qu’il en est loin, maintenant l
Paris, Ocean Atlantique, Uruguay (1924-1926).
I M PRIM ERIE DE LA GIN T
Emmanuel grevin et fils
. 10-1957 .
Depdt Ugal : 1926.
N° d'Ed. 6970. — N- d'Imp. 3161.
lmprime en France.
- 3 o m
Date Due
set
CAT. NO. 23 233 PRINTED IN U.S.A.
PQ 2637 U6 V6 1926
SSMfflSan. - 010101 000
0 1 163 COAOmn
PQ2637 .U6V6 1926
Supervielle, Jules
Le voleur d'enfants,
DATE ISSUE 133309
133309
<8>
JULES SUPERVIELLE
POESI
Gravitations La Fable du Monde
Le Format innocent 1939-1945
Les Amis inconnus Choix de Poemes
Oublieuse Memoire
Naissances, suivi de En songeant 4 un Art poetique
L’Escalier
ROMANS el CONTES
L’Homme de la Pampa L’Enfant de la Haute Mer
L’Arche de Noe
Le Voleur d’Enfants
Le Survivant
Premiers Pas de l’Univers
Le Jeune Homme du Dimanche et des autres Jours
O
Le Jeune Homme du Dimanche
(cinq illustrations d’Elie Lascauxj
O
Boire 4 la Source
(Confidences sur la Memoire et le Pay sage )
THEATRE
Com me il vous plaira Sheherazade
adapte de Shakespeare Le Voleur d’Enfants
Bolivar, suivi de La Premiere Famille
La Belle au Bois (version de 19531
suivie de Robinson ou l’Amour vient de loin
F 5 . 50
t-T.L.
£T$. [Link] IMP BAQNfcUX [Link])
r. l.