Lareolle : entre sourires et solitude
Lareolle : entre sourires et solitude
Le portail noir de l’université privée s’ouvrait chaque matin sur un monde de façades :
sourires lisses, ambitions pressées, et regards calculés. Mais au milieu de ce théâtre
quotidien, il y avait une silhouette qui ne passait jamais inaperçue.
Lareolle.
Elle avait 21 ans, et chaque pas qu’elle faisait dans les couloirs du campus attirait l’attention
comme un projecteur sur une scène. Elle n’avait rien demandé, mais elle brillait. Une beauté
calme, naturelle, presque troublante. Ses yeux ne cherchaient pas à séduire — ils voyaient. Et
c’était peut-être ça, le problème.
Mais ce que peu savaient, c’est que Lareolle ne se sentait pas spéciale. Elle se sentait seule.
Trop sociable pour dire non, trop intelligente pour ne pas comprendre quand on l’utilisait,
elle naviguait dans un monde où l’on souriait pour mieux obtenir. Mais elle gardait son
calme, comme si elle avait appris à lire les gens bien avant d’apprendre à s’aimer elle-même.
Une lumière au milieu du brouillard. Leur amitié n’était pas née d’un besoin, mais d’une
rencontre sincère. Au détour d’un atelier de groupe, une remarque partagée sur la stupidité
des mises en scène sociales, et ça avait suffi. Depuis ce jour, elles étaient devenues
inséparables. Elles se comprenaient sans se juger. Elles riaient, se racontaient leurs peurs,
leurs rêves, et surtout, elles se protégeaient.
Mais même cette bulle avait des failles.
Fernanda par exemple. Toujours là quand il fallait prendre une photo, sortir en soirée, être
vue. Toujours souriante, mais jamais vraiment présente. Elle offrait une amitié en vitrine :
jolie, mais vide.
Et Ariel, la fille issue d’une famille stricte et bourgeoise, utilisait Lareolle pour s’échapper.
Quand elle voulait sortir sans que ses parents le sachent, c’était “je suis chez Lareolle”.
Quand elle voulait disparaître, elle se couvrait de son nom.
Lareolle savait tout ça. Elle le voyait. Mais elle ne disait rien. Pas encore.
Parce qu’au fond, elle espérait. Espérait qu’un jour, quelqu’un la verrait autrement. Pas
comme une image, pas comme une solution, pas comme une façade à utiliser… Mais comme
elle.
Et ce jour-là approchait.
Ce serait un regard. Un regard d’homme, pas comme les autres. Un regard qui ne chercherait
pas à posséder, mais à comprendre.
Un regard d’artiste.
Dans le tumulte des bavardages de couloirs, des rires artificiels, des groupes qui se forment
et se brisent selon les intérêts du jour, Lareolle n’avait qu’un seul repère inaltérable : Élisa.
Élisa, c’était la fille qu’on remarquait peu, mais qui voyait tout. Pas de maquillage
extravagant, pas de cris inutiles, pas de besoin d’exister à travers les autres. Elle observait,
analysait, et aimait en silence. Sa présence était douce, posée, sincère — comme un matin
calme après une nuit d’orage.
Leur amitié était née d’un rien. Un projet de fin de semestre où elles avaient été mises
ensemble par hasard. Lareolle s’attendait à devoir porter tout le travail seule, comme
d’habitude. Mais Élisa l’avait surprise. Elle écoutait. Elle proposait. Elle comprenait. Et
surtout, elle ne parlait jamais pour impressionner.
Ce jour-là, une étincelle avait jailli. Pas un feu d’artifice, non. Juste une lumière douce, stable.
Une promesse de sécurité.
Depuis, elles étaient devenues presque des sœurs. Elles se racontaient tout. Les histoires de
garçons, les trahisons discrètes, les rêves trop grands pour leur réalité actuelle. Elles avaient
même leur petit rituel : tous les vendredis après les cours, elles se retrouvaient dans un café
discret à deux rues du campus. Toujours à la même table. Toujours avec deux cappuccinos,
même si Lareolle n’aimait pas vraiment le sien.
— Tu sais que Fernanda a encore essayé de m’impliquer dans son histoire avec le prof de
psycho ? soupira Lareolle en jouant avec sa cuillère.
— Elle est obsédée par l’attention. C’est pathologique à ce stade, répondit Élisa, le ton calme,
mais tranchant.
Élisa la fixa avec ce regard à la fois tendre et lucide qu’elle était la seule à avoir :
— Parce que tu veux croire qu’elle peut changer. Mais certaines personnes ne changent que
lorsqu’elles perdent ce qu’elles utilisent.
Lareolle ne répondit pas tout de suite. Elle regardait par la vitre. Les gens passaient, pressés,
bavards, perdus.
— Non, dit Élisa. Je crois que tu espères encore qu’on t’aime comme toi tu aimes.
Profondément. Sans agenda.
Lareolle sentit une petite boule se former dans sa gorge. Elle détourna les yeux.
— Oui. Et quand ça arrivera, tu le sauras tout de suite. Parce que ce ne sera pas un regard de
conquête. Ce sera un regard qui t’écoute.
À cet instant précis, derrière la vitre du café, un garçon passait. Il n’avait rien d’exceptionnel
au premier regard : jean foncé, sac en bandoulière, écouteurs dans les oreilles, et un carnet à
la main. Mais quand il tourna brièvement la tête vers la table où elles étaient assises, son
regard croisa celui de Lareolle. Pas longtemps. Une seconde peut-être.
Ce silence lourd, ce vertige intérieur, cette sensation qu’on ne ressent qu’une fois.
Il la regarda comme on lit un poème qu’on ne comprend pas encore, mais qu’on sent déjà.
Elle ne le savait pas encore, mais elle venait de croiser son parolier.
Le campus avait une étrange manière de mettre les gens en scène. Chacun jouait un rôle,
bien souvent sans s’en rendre compte. Et Lareolle, malgré sa lucidité, s’était laissée entraîner
dans certaines pièces qu’elle n’aurait jamais voulu jouer.
Fernanda était une actrice de haut niveau. Elle riait toujours trop fort quand quelqu’un
passait, ajustait ses poses sur les bancs comme si une caméra invisible filmait sa vie. Avec
Lareolle, elle avait su se montrer flatteuse, disponible, “gentille”. Toujours présente quand il
fallait faire une story Instagram, quand il fallait briller en public.
Mais quand Lareolle se sentait mal, ou quand elle tentait de parler de choses plus profondes,
Fernanda disparaissait.
Elle avait une manière bien à elle de détourner les conversations, de faire croire qu’elle
s’intéressait, pour mieux ramener le sujet à elle-même.
Un jour, dans les toilettes du bâtiment administratif, Lareolle avait surpris une conversation
entre Fernanda et deux autres filles de leur classe.
— Elle se croit spéciale parce que tout le monde la regarde. Mais au fond, elle est seule. Et
elle s’accroche à moi comme si j’étais sa bouée…
Mais Lareolle, encore une fois, n’avait rien dit. Elle était sortie des toilettes comme si elle
n’avait rien entendu. Elle avait souri à Fernanda, comme si le masque n’avait pas glissé.
— Tu peux juste leur dire que t’étais avec moi, ils me font confiance, tu sais bien…
Lareolle acceptait. Elle ne voulait pas créer de problèmes, ni passer pour celle qui ne rend
pas service. Mais au fond d’elle, chaque mensonge d’Ariel sonnait comme une trahison
silencieuse.
Une nuit, Ariel était sortie à une fête dans une villa privée. Trop d’alcool, trop de monde, trop
de risques. Lareolle avait attendu, inquiète. À 3h du matin, un appel.
— Tu peux m’envoyer un message vocal où tu dis que j’étais avec toi toute la soirée ? Ils vont
me tuer sinon…
Ce jour-là, Élisa lui avait dit quelque chose qu’elle n’oublia jamais :
— Tu ne peux pas sauver des gens qui se servent de toi pour se noyer plus vite.
Et pourtant, malgré tout ça, malgré les masques et les blessures qu’elle sentait sous la peau,
Lareolle continuait à tendre la main.
Parce qu’au fond, elle ne voulait pas ressembler aux autres.
Elle voulait croire qu’un peu de vérité pouvait survivre dans ce théâtre d’ombres.
Mais depuis ce regard échangé au café, quelque chose avait changé en elle.
Mais pour la première fois depuis longtemps, elle avait envie de chercher.
Et dans les jours qui suivirent, elle allait comprendre que parfois, l’amour ne vient pas
frapper à la porte — il glisse doucement dans les interstices d’un quotidien fatigué.
Et change tout.
Chapitre 5 : La veille
C’était un soir calme, un peu trop calme pour un cœur agité. Le ciel tirait vers le mauve, et le
campus baignait dans cette lumière dorée que seuls les crépuscules de mi-saison savent
offrir.
Lareolle avait passé la journée à repousser l’envie d’aller lui parler. Elle l’avait aperçu à
plusieurs reprises, toujours assis dans un coin, carnet à la main, casque autour du cou.
Silencieux, détaché, mais curieusement présent.
— Salut…
Il releva la tête, légèrement surpris, mais sans cette gêne qu’ont souvent les gens dérangés
dans leur monde. Il la reconnut tout de suite. Son regard resta posé sur elle quelques
secondes de plus que nécessaire. Le genre de regard qui n’observe pas pour juger, mais pour
comprendre.
— Salut.
Elle chercha ses mots, maladroitement, mais elle ne voulait pas rater cette occasion.
— Demain… c’est mon anniversaire. Et je me suis dit que… j’aimerais bien te parler un peu
avant.
Un silence doux s’installa. Il la fixa, l’air intrigué, puis sourit, de ce sourire discret mais
honnête.
Elle rit doucement, soulagée. Il posa son carnet sur le banc à côté de lui.
— Tu veux t’asseoir ?
Elle s’installa, un peu nerveuse, mais curieuse. Ils échangèrent quelques phrases simples.
Rien de profond encore, mais déjà, il y avait quelque chose qui passait.
Une manière de parler qui n’avait rien à prouver. Une fluidité nouvelle. Lareolle se sentait
étonnamment à l’aise. Elle ne cherchait pas à séduire, ni à impressionner. Elle voulait juste
partager l’instant.
Elle partit le sourire au coin des lèvres, l’esprit flottant entre les nuages et les lignes invisibles
qu’il venait d’écrire sans toucher de stylo.
Le soleil perçait à peine à travers les rideaux de sa chambre. Le silence ambiant, à peine brisé
par le chant d’un oiseau curieux, donnait à ce matin une texture étrange. C’était le jour. Le
22.
Pas de cris de surprise, pas de gâteau, pas de guirlandes. Juste elle, son souffle, et ce léger
pincement au cœur qu’elle ressentait chaque année à la même heure. Cette impression de
solitude, même au milieu des “joyeux anniversaire” programmés.
Des messages, oui. Beaucoup. Certains attendus, d’autres automatiques. Elisa lui avait
envoyé une vidéo mignonne la veille à minuit. Fernanda avait posté une story la
mentionnant, comme pour valider son statut d’“amie”. Ariel avait simplement écrit “HB
Lare”, suivi de cœurs.
Un nouveau contact.
T’es pas juste une silhouette sur un campus, ni une muse qu’on regarde de loin.
Et si un jour t’as besoin d’un texte, d’un silence ou juste d’une présence,
– Parolier.”
Elle relut le message plusieurs fois, comme si chaque mot avait une chaleur propre, une
intention sincère. Il n’y avait ni flatterie, ni masque. Juste une vérité simple, posée là, dans
son téléphone, comme un sourire déposé au creux de son matin.
Elle resta allongée quelques minutes, téléphone contre sa poitrine, les yeux ouverts vers le
plafond.
Pour une fois, elle ne se sentait pas obligée de répondre à tous les autres.
Elle existait déjà dans les mots de quelqu’un qui l’avait vraiment vue.
Elle se leva, mit de la musique douce, se servit un café. Ce matin-là, elle prit le temps. Elle
n’était pas pressée de sortir, de jouer un rôle, de sourire pour les photos.
Lareolle avait reçu des messages, des appels, des gestes d’attention plus ou moins sincères.
Elisa l’avait invitée à dîner en petit comité, mais elle avait décliné gentiment. Elle voulait
garder ce moment pour elle. Ou plutôt, pour lui.
Le message du matin ne quittait pas son esprit. Elle l’avait relu au moins dix fois, le cœur
battant. Elle ne savait pas si elle devait répondre. Si elle devait attendre. Mais le destin — ou
la volonté discrète de Parolier — fit le premier pas.
— Allô ?
Un léger silence suivit. Mais ce n’était pas un silence gênant. C’était un silence habité.
— J’ai pas seulement aimé. Je l’ai senti. J’ai eu l’impression qu’on m’écrivait pour la première
fois sans essayer de m’impressionner.
— C’est drôle que tu dises ça. J’ai pas écrit pour te séduire. J’ai écrit parce que j’avais rien
d’autre à offrir que la vérité.
Elle resta silencieuse un instant. Ce genre de phrases, on n’en entendait pas tous les jours.
— Tu fais souvent ça ?
— Non. Je le fais pas souvent. Peut-être parce que j’attendais quelqu’un capable d’entendre.
Ils parlèrent longtemps. De choses simples : la pluie fine de ce soir-là, les vieux films qu’ils
aimaient, les silences qui font du bien. Elle apprit qu’il vivait avec sa grand-mère depuis qu’il
était petit. Qu’il écrivait toujours la nuit, parce que le jour le fatiguait. Qu’il écoutait les gens
plus qu’il ne parlait.
Elle lui raconta un peu d’elle, aussi. Pas trop. Juste assez pour qu’il comprenne qu’elle n’était
pas qu’un visage joli dans un couloir d’université. Qu’il y avait des failles, des fatigues, des
rêves pas encore osés.
Leurs voix s’échangeaient comme des confidences, sans pression, sans but précis. Juste pour
le plaisir de se trouver, de se reconnaître.
La conversation dura une heure. Peut-être deux. Elle ne savait plus. Mais lorsqu’elle
raccrocha enfin, un peu avant minuit, elle se sentit légère.
Comme si, pour la première fois, on lui parlait à elle. Pas à ce qu’elle représentait.
Elle avait déjà entendu quelque chose de plus précieux que tous les rêves : une voix sincère,
au bout du fil, qui ne cherchait rien d’autre que d’exister avec la sienne.
— Ouais, je t’ai dit, elle parle à un gars chelou là. Un artiste ou je sais pas quoi… Il est chelou,
genre silencieux, tu vois ?
Lareolle n’eut pas besoin d’entendre le reste. Elle connaissait Ariel par cœur. Le genre de fille
qui aimait les secrets pour mieux les retourner. Qui souriait en façade, mais notait tout dans
un carnet invisible, prêt à servir.
Un peu plus loin, c’est Fernanda qui s’approcha, son air habituellement mielleux sur le visage.
— Hey Laree ! J’ai entendu dire que t’avais passé ton anniversaire au téléphone toute la
soirée ?! C’est qui le chanceux ?
Elle jouait la curieuse bienveillante, mais Lareolle sentit l’aiguille cachée dans la douceur. Elle
sourit à peine, répondit sans répondre :
Fernanda força un rire gêné, avant de changer de sujet. Mais le poison avait été distillé :
Lareolle n’était plus “disponible”. Et ça, pour certaines filles du campus, c’était une alerte
rouge.
Et puis il y avait les garçons. Ceux qui avaient toujours vu en elle une distraction, un défi, une
rumeur qui circule. Les regards avaient changé. Moins confiants, plus interrogateurs. On
murmurait des choses sur son passage, des choses vagues, fausses, mais insistantes.
— Elle traîne avec ce type bizarre qui écrit tout le temps, là.
Mais elle, elle marchait, droite, silencieuse. Elle ne répondait pas. Pas cette fois.
À midi, alors qu’elle était assise seule sur un banc derrière le bâtiment principal, elle reçut un
message.
Parolier :
Mais tant que t’es droite, les rumeurs finiront par tomber.
Parolier lui avait proposé un lieu. Pas un café bondé, pas un centre commercial bruyant. Juste
un petit parc caché derrière la vieille bibliothèque municipale, là où presque personne ne
venait. Un banc en bois, un sentier de gravier, quelques arbres fatigués. Le genre d’endroit
qu’on trouve quand on cherche un peu plus loin que tout le monde.
Lareolle était arrivée la première. C’était rare. D’habitude, elle se faisait attendre. Mais
aujourd’hui, elle n’avait pas envie de le faire patienter. Pas lui.
Il arriva dix minutes plus tard, une feuille dans la main, une écharpe autour du cou, le regard
un peu fatigué mais toujours aussi net.
Il sourit.
Elle s’installa sur le banc à ses côtés, sans qu’aucun mot ne soit nécessaire. Le silence entre
eux n’avait rien de vide. C’était un espace doux, comme un souffle partagé.
— Tu sais que depuis que tu m’as écrit, j’entends les autres parler de toi tout le temps ? dit-
elle.
— Pas détaché. Sélectif. Je préfère donner mon attention à ce qui compte. À ce qui me fait du
bien.
Il lui tendit la feuille.
— Tiens.
Elle la prit. Dessus, quelques lignes, écrites à la main. Un poème. Un peu de lui, posé sur le
papier.
Elle relut, puis relut encore. Les mots étaient simples. Mais ils portaient quelque chose.
Quelque chose qu’aucun compliment ne lui avait jamais donné : la sensation d’être vraiment
vue.
— Je t’ai ressentie.
Le vent se leva doucement. Une feuille tomba entre eux. Elle la ramassa et la posa sur ses
genoux.
Ils parlèrent un peu, de livres, de souvenirs d’enfance, de moments où ils s’étaient sentis
seuls au milieu des autres. Mais le plus marquant, ce fut la façon dont leurs regards se
croisaient entre les phrases.
Juste deux âmes qui avaient trouvé un endroit tranquille pour respirer ensemble.
Quand le ciel commença à rosir, elle se leva doucement.
— On se reverra ?
Et pour la première fois depuis longtemps, elle ne regarda pas derrière elle.
Elle savait qu’il était encore là. Pas seulement assis sur le banc. Mais là, en elle. Dans un
recoin qu’aucun autre n’avait su atteindre.
Lareolle le sentait. Quelque chose avait changé dans l’air du campus. Ce n’était pas juste les
regards — c’était les non-dits, les soupirs étouffés quand elle passait, les chuchotements trop
coordonnés. Quelqu’un avait lancé quelque chose. Et ça prenait.
Elle croisa Fernanda en sortant de son cours de gestion. Comme d’habitude, elle arborait son
grand sourire impeccable, celui qu’elle sortait dans les moments stratégiques.
— Non, dis-moi.
Fernanda sortit son téléphone, ouvrit une note audio qui tournait sur un groupe privé… et
appuya sur lecture. Une voix masculine, méprisante :
“Franchement, vous croyez vraiment qu’une fille comme Lareolle peut se contenter d’un mec
comme lui ? C’est juste une phase. Elle joue à la fille sensible. Bientôt elle reviendra vers ceux
qui la traitent comme elle aime.”
Puis une autre voix, féminine cette fois, plus douce mais encore plus pernicieuse :
“Elle se fait passer pour une fille différente. Mais c’est qu’une façade. Elle s’en sert du garçon,
c’est tout. Elle va l’écraser.”
Lareolle sentit une chaleur froide l’envahir. Une sorte de dégoût, mêlé à une pointe de
tristesse. La violence n’était pas dans les mots seuls, mais dans leur intention. C’était
personnel. Viscéral.
— Et tu sais quoi ? ajouta Fernanda. Ça vient du cercle du garçon, là… ton parolier.
Apparemment certains de ses potes veulent te tester.
Ce soir-là, elle ne rentra pas chez elle tout de suite. Elle s’assit seule sous un arbre du
campus, son téléphone en main. Elle hésitait. Devait-elle lui en parler ? Devait-elle fuir avant
d’être blessée pour de bon ?
— Lareolle ?
Elle ne parla pas tout de suite. Sa voix à lui suffisait à calmer un peu la tempête.
— Il faut que je te demande quelque chose. Et sois honnête.
— Toujours.
— Tes amis… certains d’entre eux parlent dans mon dos. De toi. De moi. Ils cherchent à me
piéger ? À salir ce qu’on essaie de construire ?
— Je m’en doutais. Ils comprennent pas ce que je ressens. Et parfois, quand les gens ont peur
de perdre le contrôle, ils salissent ce qu’ils ne comprennent pas.
Elle soupira.
— Ils ont dit que j’étais un rôle. Que je te manipulais. Que j’allais te détruire.
— Je sais que t’es pas ça. Je sais ce que je vois en toi. Et je suis pas aveugle aux manigances.
Mais tu dois me promettre une chose.
— Laquelle ?
— De ne pas les laisser te définir. C’est toi qui décides ce que tu vaux. Pas eux.
Elle sentit les larmes monter. Pas de tristesse. De soulagement. Il ne doutait pas. Pas une
seconde.
Et dans ce chaos de langues sales, de jeux malsains, une chose brillait plus fort que le reste :
Parolier marchait seul dans l’allée qui menait à l’amphithéâtre. Il avait sa casquette enfoncée
bas sur le front, ses écouteurs dans les oreilles, mais il n’écoutait pas de musique. Pas
aujourd’hui.
Il réfléchissait.
À elle. À eux.
Alors qu’il allait franchir les portes, il vit Caleb et Zayn, deux de ses plus anciens potes du
campus, l’attendre adossés contre le mur. Leurs regards étaient fermés, leurs bras croisés. Ils
ne souriaient pas.
— On essaie justement de te protéger. Elle attire les regards, les profs, les mecs du campus.
Tu crois qu’elle est sincère ? C’est une joueuse, Parolier. Une fille comme ça ne reste pas avec
un gars comme toi.
La phrase claqua comme une gifle. Mais Parolier ne broncha pas. Il fixa Zayn sans ciller.
Caleb renchérit :
— On t’a vu tomber pour moins que ça. Mais cette fois, on te le dit avant : elle va te faire
perdre ce que t’es. Ton art. Ta vision. Ton calme.
Parolier se tut un instant. Il regarda ses deux amis, ceux avec qui il avait ri, partagé des
débuts de texte, rêvé de scènes et de micros ouverts.
— Je n’ai jamais été aussi proche de moi-même que depuis qu’elle est entrée dans ma vie.
Elle ne me détourne pas. Elle m’ancre. Elle me pousse à écrire vrai. À ressentir plus fort.
Un silence s’abattit. Ni Caleb ni Zayn ne répondirent.
— Je sais que vous croyez me protéger. Mais ce que vous faites, c’est saboter un truc qui
vous dépasse. Elle vous fait peur parce qu’elle me fait changer. Mais c’est mon choix. Ma
lumière. Pas la vôtre.
Il remit son écouteur. Fit un pas en arrière. Et conclut sans les regarder :
— Si vous tenez vraiment à moi, vous respecterez ce que je ressens. Sinon… alors peut-être
qu’on a jamais été aussi proches que je le croyais.
Deux jours de silence, après des semaines de conversations constantes. C’était inhabituel.
Inquiétant.
Mais elle s’était retenue d’envoyer un message. Par pudeur. Ou par peur d’en recevoir un qui
ferait mal.
Ce fut Élisa qui, comme souvent, vint jeter une lumière sur les ombres.
— Tu sais que ton Parolier a confronté ses amis à cause de toi ? lui glissa-t-elle au détour d’un
couloir.
Lareolle se figea.
Élisa, toujours au courant de ce qui se dit mais jamais de celles qui colportent, regarda
autour, s’approcha.
— Il s’est embrouillé avec Caleb et Zayn. Ils voulaient qu’il coupe les ponts avec toi. Il a
refusé. Et pas juste un “non merci” poli. Il leur a dit qu’il choisissait de rester avec toi. Même
si ça voulait dire les perdre.
Elle ne s’était pas attendue à ça. Elle savait que certains autour de Parolier murmuraient.
Mais jamais elle n’aurait imaginé qu’il ait dû faire un choix aussi frontal. Et qu’il l’ait fait…
pour elle.
En sortant du bâtiment, elle marcha sans réfléchir, comme tirée par une force douce mais
urgente. Elle traversa le campus, ses pas la guidant jusqu’au petit amphithéâtre extérieur où
il venait souvent écrire seul. Et il était là. Assis sur les marches. Un carnet sur les genoux. Un
stylo entre les doigts.
Il leva les yeux. Il la vit. Et il sourit, sans chercher à cacher ce qu’il ressentait.
Elle s’assit à côté de lui, en silence. Puis elle posa sa tête sur son épaule.
— T’as pas idée de ce que ça me fait. On dirait que t’as protégé quelque chose en moi que
j’avais presque oublié d’aimer.
— Ton cœur ?
Il ne répondit pas. Il l’entoura simplement de son bras, et ensemble, ils restèrent là. Pas
besoin de mots. Tout avait déjà été dit.
Dans le bruit des feuilles et le calme du soir, Lareolle comprit qu’elle n’était plus seule.
Et que parfois, l’amour vrai, ce n’est pas celui qui promet, mais celui qui choisit. Même quand
c’est compliqué.
Le soleil tombait doucement sur les toits du campus quand Fernanda s’invita dans la
chambre de Lareolle, sans prévenir.
Comme d’habitude.
— Coucou ma beauté, j’passais juste dire bonsoir, dit-elle, en forçant un sourire qu’elle
croyait sincère.
— Oh non merci, j’fais que passer. J’ai entendu des trucs et je voulais pas que ça te tombe
dessus brutalement.
— Je t’écoute.
Une série de captures d’écran. Des messages d’un ancien flirt de Lareolle, tordus, recollés
dans un ordre précis pour insinuer. Elle montrait, pointait, souriait. L’air de rien.
— Tu sais, les garçons sont tous les mêmes… Et les artistes encore plus. Parolier, il est peut-
être gentil maintenant, mais attends un peu qu’il t’ait dans la paume. Tu crois qu’il t’a dit
toute la vérité ?
— Par exemple, qu’avant toi, il parlait à une autre fille ? Une fille de ton programme ? Et qu’il
écrivait pour elle aussi ?
Elle laissa la bombe tomber. Elle attendait une fissure. Une colère. Une peur.
Mais Lareolle ne broncha pas.
— Même s’il y a eu une autre avant moi, je préfère quelqu’un qui a vécu, aimé, et choisi de
recommencer… que quelqu’un qui prétend être pure alors qu’elle poignarde dans le dos.
— Tu changes, Lareolle. Tu deviens distante. Moins disponible. Tu crois que c’est ça l’amour ?
T’éloigner de celles qui t’entouraient avant ?
— J’ai juste arrêté de croire qu’on me voulait du bien juste parce qu’on me souriait.
Elle était prête à se tenir debout. Même seule. Mais elle savait qu’elle ne l’était plus
vraiment.
Chapitre 14 : Celle qui utilisait
« Hey ma belle, t’es libre ce soir ? J’ai besoin que tu me rendes un petit service, encore. »
Encore.
Toujours ce mot.
Lareolle soupira. Elle était assise dans sa chambre, un livre sur les genoux, une playlist douce
en fond. Son téléphone vibrait encore, mais cette fois… elle hésita à répondre.
Depuis quelque temps, Ariel ne l’appelait plus pour parler, pour rire ou partager un vrai
moment. Seulement pour couvrir, masquer, détourner. Lareolle était devenue une alibi. Une
protection.
— Aaaah enfin ! dit-elle. Dis, j’ai dit à ma mère que j’étais chez toi. Si elle appelle, tu peux
assurer ? Juste pour ce soir. J’suis chez Daryl, tu sais bien…
— Lareolle ?
— Tu sais que je t’aime bien Ariel. Mais j’suis pas ton masque. Ni ta solution rapide. Ça m’a
déjà mise mal à l’aise plusieurs fois, et tu n’as jamais vraiment demandé si j’étais d’accord. Tu
m’as imposé des rôles comme si c’était normal.
— Oh mais c’est pas si grave, tu l’as toujours fait. Pourquoi tu changes d’un coup ? C’est à
cause de ce gars, hein ? Ce Parolier qui te monte la tête ?
— Non. C’est à cause de moi. Parce que je mérite mieux que d’être un plan B dans la vie des
gens. Parce que je veux qu’on m’aime pour ce que je suis, pas pour ce que je peux camoufler.
T’as pas besoin de moi pour mentir à ta mère. Assume, Ariel. Comme moi j’assume de ne
plus vouloir jouer ton rôle.
— Peut-être. Mais je vais enfin me retrouver moi-même. Et ceux qui restent, ce seront les
vrais.
Elle se leva, ouvrit la fenêtre. L’air frais entra dans la pièce, comme une autre façon de
respirer.
Elle réalisa qu’en coupant les fils qui l’attachaient aux autres, elle ne tombait pas.
Elle s’élevait.
Ce genre de soirée où le ciel se pare de rose et de bleu pâle, où les lampadaires s’allument
avant que l’obscurité ne s’impose vraiment.
De voir Parolier.
Pas pour lui raconter. Pas pour demander. Juste pour être avec lui.
Elle l’y trouva, dos contre le mur, casque sur les oreilles, regard perdu dans un carnet. Il
écrivait. Ou il pensait. Ou il se taisait.
Elle le regarda.
— Je suis différente. J’ai enfin compris que ceux qui t’entourent ne sont pas toujours ceux qui
te portent. J’ai dû trier. Et ça fait mal, mais c’est nécessaire.
Il la fixa. Intensément.
— Tu rayonnes autrement aujourd’hui. C’est pas ton visage. C’est ton âme.
Elle sourit.
— Et toi, t’as tenu tête pour moi. T’as perdu des gens que t’appelais “frères”.
— Oui. Et tu sais quoi ? Je ne regrette rien. Parce que maintenant, quand je t’écris, j’sais que
c’est vrai. J’sais que c’est solide. On peut bâtir là-dessus.
Elle hocha la tête. Puis s’approcha, posa sa tête contre son épaule. Comme si c’était sa place.
Sa maison.
Et dans ce coin reculé, loin des regards, loin des mensonges et des chaînes invisibles, ils se
retrouvèrent.
Respecté sur le campus, craint même par certains, il enseignait la stratégie d’organisation et
dirigeait plusieurs projets d’entrepreneuriat avec les meilleurs étudiants de l’université.
Elle lut entre les lignes. Ce n’était pas juste une offre. C’était une invitation à entrer dans son
orbite.
— Je préférerais une réponse rapide. D’ici demain. Et… un conseil : ce genre d’occasion ne se
partage pas avec n’importe qui. Il y a des gens qui pourraient freiner votre ascension. Des
distractions. Des fréquentations peu stratégiques.
Parolier.
“Il y a un truc que je dois te dire. Un professeur m’a proposé un programme important… mais
il te vise, sans te nommer. Il veut que je choisisse entre cette opportunité et… toi.”
Pas de tristesse.
D’admiration.
L’endroit était à son image : froid, impeccable, trop bien rangé pour être sincère. Il lui fit
signe de s’asseoir, un sourire presque satisfait au coin des lèvres.
— Oui. J’accepte.
Il acquiesça, l’air de triompher déjà. Mais elle ajouta, posant les mots comme des pierres sur
une route qu’elle dessinait elle-même :
— Mais je viens en tant que Lareolle. Pas en tant que pion. Je veux apprendre, comprendre,
et contribuer. Si je sens que ma présence n’a pas cette valeur, je saurai partir.
Donnavan fut surpris. Il n’avait pas l’habitude qu’on lui pose des limites. Mais quelque chose
dans le regard de la jeune femme lui fit comprendre : ce n’était plus la jolie étudiante qu’on
manipule. C’était une femme en formation, et elle ne jouait pas.
— Très bien, répondit-il, légèrement raide. Vous commencez lundi. On verra si vos
convictions tiennent dans le monde réel.
Une fois dans le couloir, son cœur accéléra un instant. Elle venait de signer pour un test
d’endurance, pas seulement intellectuel, mais moral.
“Alors je t’attends à la sortie, toujours. Ta lumière, c’est toi qui la portes. Moi je suis juste
celui qui t’admire.”
Et d’amour.
Elle rentra dans sa chambre, s’installa devant son miroir. Et pour la première fois depuis
longtemps, elle se regarda sans chercher un défaut.
Elle était prête.
Réunions privées. Projets confidentiels. Accès à des fichiers que les autres étudiants ne
voyaient jamais.
Ensuite, Donnavan l’appelait de plus en plus souvent “en dehors des heures” — pour des
réunions imprévues, des corrections de dossiers qui n’avaient rien d’urgent, des cafés
“informels” dans son bureau, toujours après 18 heures.
Un soir, elle arriva plus tôt que prévu. En entrant dans son bureau, elle le trouva au
téléphone. Il parlait à voix basse, mais distinctement.
— Oui, je suis sur elle. Très brillante. Belle aussi. Ce genre de fille qui attire les fonds quand
elle présente un projet. Non, elle n’est pas encore au courant… mais je vais l’emmener à
l’événement de la fondation, elle fera bonne figure.
Elle s’arrêta net.
Il parlait d’elle.
Tout s’éclairait.
Ce programme, ce choix, cette pression. Ce n’était pas qu’un mentorat. C’était une mise en
scène. Une exploitation maquillée en opportunité.
— Il m’utilise, souffla-t-elle. Pas pour mes idées. Pas pour mon potentiel. Mais comme une
image. Un visage à placer dans ses projets pour séduire les investisseurs. Et peut-être pire
encore.
Un silence.
Chapitre 19 : Le piège
Le lendemain, Lareolle se maquilla légèrement, se coiffa avec soin, et enfila une tenue sobre
mais élégante.
Lorsqu’elle entra dans le bureau de Donnavan pour leur “réunion informelle”, elle avait dans
son sac un dictaphone discret, glissé dans un carnet à spirale.
Donnavan était déjà là, détendu, cravate desserrée. Il lui proposa un café, comme
d’habitude.
— Alors, Lareolle, tu avances sur le dossier des sponsors ? demanda-t-il, s’approchant un peu
trop près en lui tendant une feuille.
— Parce que tu as ce qu’on appelle du “potentiel représentatif”. Tu sais, dans notre monde,
les compétences ne suffisent pas. Il faut une image. Une aura. Et toi, tu as ça. Tu plais. Tu
rassures. Tu attires. C’est un talent, même si tu ne l’as pas choisi.
— Et entre nous, tu pourrais aller très loin, Lareolle. Mais faut savoir être… souple. S’adapter
à ceux qui t’ouvrent les bonnes portes. Tu comprends ce que je veux dire ?
Elle enregistrait.
Elle fit mine d’acquiescer, doucement, changea de sujet, nota deux ou trois choses, et quitta
le bureau une heure plus tard, un sourire poli sur le visage.
Le soir venu, elle retrouva Parolier dans leur coin secret du campus. Elle s’assit près de lui,
sans un mot.
Puis elle sortit son carnet, ouvrit discrètement le dictaphone, et lui fit écouter.
Elle sourit.
Et sous les étoiles, ce soir-là, Lareolle ne semblait plus seulement être une étudiante.
Elle savait qu’un coup porté seul risquait de se retourner contre elle.
Elle connaissait le pouvoir que Donnavan détenait : les réseaux, les faveurs, la réputation.
Mais dès qu’elle entra dans son bureau, elle parla franchement :
— Monsieur… j’ai des preuves que Donnavan se sert de son programme pour manipuler les
étudiantes. Et pour impressionner ses partenaires en se servant d’elles comme vitrine. J’ai
enregistré une conversation. J’ai besoin de votre aide. Pas pour me venger. Mais pour
empêcher qu’il recommence.
— Il y a déjà eu des rumeurs. Des murmures. Mais rien de concret. Si ce que vous dites est
vrai, on peut l’arrêter. Il faut faire ça proprement.
Elle lui confia l’enregistrement. Il l’écouta, sans un mot, les mains croisées devant son
menton.
— Je vais convoquer le conseil disciplinaire. Mais il nous faut plus qu’un seul fichier audio. Il
nous faut un témoignage public. Il nous faut… un affrontement.
Parolier, de son côté, écrivit un texte — un slam féroce, poétique, puissant — que Lareolle
pourrait réciter si jamais elle perdait ses mots.
Et Lareolle, chaque soir, relisait son discours. Le peaufinait.
Et surtout, elle voulait que d’autres filles sachent qu’elles pouvaient se défendre.
6h12 du matin.
Par instinct.
Elle se leva lentement, ouvrit les volets. Le ciel était encore gris, tendu comme sa respiration.
Elle s’assit sur son lit, saisit son carnet. Celui où elle notait tout ce qu’elle ne disait à
personne.
Et elle écrivit :
“Aujourd’hui, je parle. Pas pour me sauver. Pour rappeler à ceux qui regardent en silence
qu’ils peuvent aussi se lever.”
Elle passa la matinée seule. Pas par isolement, mais par nécessité.
Même Elisa, pourtant son miroir intime, n’avait pas été appelée.
“Si t’as le vertige, regarde en bas. Y’a moi. Et je te rattrape si tu tombes. Mais j’ai foi en ton
envol.”
Elle sourit. Il avait cette façon de parler qui faisait du courage une poésie.
L’événement aurait lieu là, transformé pour l’occasion en grand salon élégant : tapis rouge,
guirlandes sobres, podium décoré.
Elle visualisa l’endroit, comme une actrice qui se prépare à monter sur scène.
Dans l’après-midi, elle alla voir le professeur Nelemba. Il la reçut en silence, lui offrit un thé,
et lui tendit un dossier :
— Le conseil sera présent ce soir. Ils t’écouteront. Et quoi qu’il arrive, tu ne seras pas seule.
Elle hocha la tête, mais une peur froide la traversa malgré tout.
Et si on ne la croyait pas ?
Donnavan avait enfilé son costume trois pièces bleu nuit, celui qu’il ne sortait que pour les
grands soirs.
Sa montre suisse brillait à son poignet gauche, et son parfum – boisé, discret, affirmé –
enveloppait chacun de ses mouvements.
“L’université n’est pas simplement un lieu d’apprentissage. C’est un vivier de talents à polir, à
guider, à propulser. Ce soir, je vous présente l’un des joyaux de ce vivier…”
Il avait prévu de la faire monter sur scène, de la faire parler brièvement, puis de reprendre la
parole pour la glorifier.
L’illusion parfaite.
“Tu vas encore nous sortir ton ‘talent féminin exceptionnel’ ? T’as le chic pour les trouver,
hein ?”
Donnavan sourit, ironique. Il savait que tout le monde devinait ses préférences. Mais tant
que personne n’avait de preuve…
Puis il descendit dans la salle, saluant déjà les convives, serrant les mains comme un
ministre.
Mais il se détendit aussitôt. Elle viendra. Elle sait ce qu’elle doit faire.
Mais dans les couloirs de la salle, pendant qu’il souriait aux notables et que les projecteurs
s’allumaient doucement…
19h12.
Professeurs, partenaires financiers, étudiants triés sur le volet — tout le gratin du campus s’y
trouvait.
— Je vais vous présenter une étudiante brillante. Une étudiante qui incarne tout ce que ce
programme veut révéler. Intelligence. Présence. Leadership. Je vous demande d’accueillir…
Lareolle Doyen.
Légers applaudissements.
Silence.
— Bonsoir à tous.
Donnavan, à quelques mètres d’elle, fronça légèrement les sourcils. Mais resta stoïque.
— Quand j’ai été choisie pour ce programme, j’étais honorée. Je croyais qu’on voyait mon
potentiel. Mais très vite, j’ai compris qu’on ne m’avait pas choisie pour mon intelligence. On
m’avait choisie… pour mon image. Ma docilité. Ma jeunesse. Et pour d’autres raisons que je
n’ai pas besoin de nommer — vous les entendrez vous-mêmes.
Elle sortit de sa poche un petit enregistreur. Le même que celui utilisé dans le bureau de
Donnavan.
“Il faut savoir être… souple. S’adapter à ceux qui t’ouvrent les bonnes portes.”
— Ce soir, je ne viens pas chercher la vengeance. Je viens réclamer le respect. Pour moi, pour
Anaïs, pour toutes celles qu’on a placées comme des vitrines. Pour toutes celles qu’on a
tenté d’acheter avec des “faveurs”, des notes, des stages. Je vous rends ce programme. Mais
moi, je reprends ma voix.
Silence total.
Et pendant que l’ombre descendait sur l’homme qui croyait tout contrôler…
Elle retrouva Parolier dans le couloir. Il ne dit rien. Il ouvrit les bras.
Un de ces soleils calmes, sans urgence, sans promesse. Juste la lumière douce du réel.
Trois mois s’étaient écoulés depuis cette soirée où tout avait éclaté.
Donnavan avait été suspendu. Une enquête disciplinaire était en cours, et plusieurs anciens
témoignages avaient refait surface.
Le programme avait été gelé temporairement. Un audit avait été lancé sur toutes les
pratiques du département.
Elle avait demandé une mobilité vers une autre école partenaire, dans une autre ville, plus
petite, moins bruyante.
Un endroit où elle pourrait recommencer — non pas à zéro, mais à partir d’elle-même.
Ce matin-là, elle était assise à une terrasse, un carnet sur les genoux.
Elle écrivait.
Depuis quelques semaines, elle avait retrouvé cette flamme qu’elle croyait éteinte : celle de
raconter. De bâtir des mots. D’habiter des phrases.
Elle écrivait l’histoire d’une fille… pas elle, mais presque.
— “Parfois, l’amour véritable commence quand c’est le cœur qui choisit. Pas le besoin. Pas la
peur. Pas l’habitude. Mais ce battement là, ce frisson qui dit : ‘c’est lui.’”
Elle sourit.
Parolier.
Ils ne se voyaient pas chaque jour. Il était resté sur le campus, travaillait sur un projet
d’album. Mais leurs voix, leurs silences, leurs mots, n’avaient jamais cessé de voyager.
— “Tu me manques dans les bruits comme dans les silences,” avait-il écrit hier.
“Ce n’est pas l’histoire d’une chute. C’est celle d’un envol.”
“Nous vous invitons à récupérer vos documents académiques sur place, en main propre.”
Mais elle avait accepté. Parce qu’au fond, elle sentait qu’il restait un dernier chapitre à écrire.
Comme si elle entrait dans une version d’elle-même qu’elle avait quitté.
Assise seule.
Toujours avec ce carnet orange qu’elle utilisait pour tout noter — des pensées volées à ses
rêves secrets.
Silence d’abord.
Elisa avait été absente parfois, oui. Silencieuse quand Lareolle aurait voulu du soutien.
— Tu sais, reprit Elisa, je n’ai pas toujours su comment t’aider. Tu brillais si fort… j’avais peur
de ne pas savoir exister à côté.
Mais la paix ne dure jamais longtemps dans les couloirs d’un passé qu’on revisite.
Elle s’approcha.
— Lareolle… tiens donc. On parle de toi ici depuis que t’as joué la star en dénonçant
Donnavan comme dans un film.
Lareolle ne répondit pas tout de suite.
Pas de haine.
— Non, répondit Lareolle, calme. Je suis juste plus honnête. Avec les autres. Et surtout avec
moi-même.
— Tu sais, Fernanda… tu peux mépriser les autres tant que tu veux. Mais il viendra un jour où
tu croiseras quelqu’un qui te tendra un miroir. Et ce jour-là, tu ne pourras plus détourner le
regard.
Sans crier.
Sans humilier.
Juste… clore.
Parolier.
Il portait une chemise froissée, ses écouteurs autour du cou, un carnet à moitié ouvert dans
la main.
Comme s’il l’avait toujours attendue, même sans être sûr qu’elle reviendrait.
Il ne dit rien.
Elle aussi.
— Je t’ai laissée partir parce que tu en avais besoin, répondit-il. Mais je n’ai jamais fermé la
porte. Jamais.
— Je suis revenue… pour t’aimer. Mais à ma manière. Sans me perdre. Sans m’éteindre.
— Et moi, je t’aimerai sans te retenir. Sans t’éteindre. Juste… t’écouter. Te lire. Te regarder
grandir.
Loin du bruit.
Parolier écrivait plus que jamais. Lareolle, elle, se plongeait dans ses projets de
communication — elle voulait créer un espace en ligne, un média où des voix féminines
pourraient raconter, dénoncer, inspirer.
Lareolle se retourna.
Soline.
— Tu ne me présentes pas ? demanda Soline, ses yeux plantés dans ceux de Parolier.
Un silence.
Il hésita.
— Charmant. Eh bien, bonne chance à vous deux. Mais… fais attention, Lareolle. Quand on
tombe amoureuse d’un poète, on n’est jamais sûre d’être la seule héroïne de son histoire.
Celle de l’inconnu.
Mais vers le vieux parc, celui où Parolier l’avait autrefois emmenée écouter les étoiles.
Elle s’assit sur un banc. Le même.
Sauf elle.
“La fille… Lareolle. Belle. Présente. Mais je me demande si elle saura tenir debout dans le
feu.”
Trois mois plus tôt, elle avait reçu un message de Parolier, bref, laconique, perdu entre deux
vers envoyés par erreur.
Rien d’amoureux.
Et puis elle avait appris, par des connaissances, qu’il n’était plus seul.
Pas de jalousie, se répétait-elle. Juste une envie de comprendre s’il l’a vraiment oubliée.
Mais au fond, Soline ne savait pas si elle voulait qu’il l’ait oubliée… ou qu’il pense encore à
elle sans jamais l’avouer.
Un cliché d’eux deux, flou, au bord d’un lac. Il riait. Elle, elle le regardait.
Tu m’as écrit comme une chanson, mais tu m’as laissée comme un silence.
Un message.
“Je l’ai sentie vaciller. Elle va douter. Tu veux que je continue à lui parler ?”
Puis tapa :
Envoyé.
Et repartit.
Et dedans, Lareolle tournait lentement dans son salon, sans trouver d’ancrage.
“Quand on tombe amoureuse d’un poète, on n’est jamais sûre d’être la seule héroïne de son
histoire.”
Elle y lut :
“Si je t’ai choisie, c’est parce que tu ne cherchais pas à me posséder. Juste à m’accompagner.”
Tapa un message.
Puis l’effaça.
Un message inconnu.
“Lareolle, tu ne me connais pas, mais je pense que tu devrais te méfier. Parolier a l’art
d’aimer sans oublier.”
Pas faible.
Pas brisée.
Mais humaine.
Perdue, peut-être.
Qui êtes-vous ?
Il l’observe.
Elles s’écoutent.
Mais ce soir-là, alors qu’elle sort de la salle de bains, cheveux encore humides, il la fixe.
— Tu vas bien ? demande-t-il simplement.
— Tu veux qu’on s’évade ce week-end ? Mer, montagnes, peu importe. Juste… nous deux.
Elle hésite.
— Je te dis demain ?
Il hoche la tête.
Là où tu ne te montres plus.”
Il ne lit pas à voix haute.
Il ferme le carnet.
Il comprend alors.
Un doute.
Et le doute, chez une fille comme Lareolle, c’est plus dangereux qu’une trahison.
Pas de titre.
Juste des mots, comme des pétales déposés sur un banc vide.
Puis s’éloigna doucement, comme on s’éloigne d’un feu sans vouloir l’éteindre.
Et lut :
même en silence.
Alors si tu me quittes,
Et si tu restes,
Je saurai te tenir,
Le souffle court.
Message envoyé.
“Ce n’est pas une porte. C’est un souvenir. Et je ne suis pas là pour l’effacer. Je suis là pour
écrire maintenant.”
Un long silence.
Puis enfin :
Elle comprit.
Une intuition.
Un prénom.
Le ton passif-agressif.
Le vocabulaire voilé.
— J’ai besoin de te parler, répondit Lareolle, droite, les yeux dans les siens.
Un silence.
— J’ai reçu un message anonyme. Quelqu’un veut me faire douter de Parolier. Me faire croire
qu’il n’est pas sincère. Et…
Elle hésita.
— Je sais pas. Peut-être parce que t’étais distante depuis quelques jours. Peut-être parce que
tu connais Parolier depuis plus longtemps que moi. Et je… j’ai paniqué.
Et dit :
— Lareolle, je t’aime. Pas comme lui t’aime. Mais comme une sœur choisie. J’aurais jamais,
jamais voulu te blesser. Je t’ai évitée parce que… j’avais peur que tu changes. Que l’amour
t’éloigne. Pas que tu doutes de moi.
Un silence.
Et Elisa y courut.
Les deux filles restèrent là, au milieu du campus, enlacées.
Il la sentait s’éloigner.
Puis revenir.
Puis hésiter.
Un détail infime.
Elle avait répondu à son message du matin avec un “merci pour hier.”
Trois mots. Mais pour lui, c’était une brèche ouverte dans la distance.
“Je ne vais pas la forcer. Je vais l’aimer au rythme qu’elle choisit. Même si c’est lent. Même si
c’est fragile.”
“Si elle revient, ce ne sera pas parce que j’ai crié plus fort que le doute.
Et dans ce moment de calme, Parolier fit quelque chose qu’il ne faisait presque jamais.
Et elle aussi.
Elle n’avait rien dit à Elisa du poème. Ni du message qu’elle avait reçu juste avant.
Le téléphone vibra.
Et lut :
Il n’exigeait rien.
Il l’attendait.
Et pour la première fois depuis cette spirale de doutes, de non-dits et d’anxiété douce,
Lareolle sourit.
Là où elle lisait parfois ses livres de communication, sans vraiment les lire.
“Tu crois toujours en moi, même quand j’y arrive pas. Merci de me laisser respirer sans me
laisser tomber.”
Elle hésita.
Puis ajouta :
“On pourrait se voir ce soir ? Juste marcher. Sans se parler, s’il faut. Mais marcher.”
Envoyé.
Et pour la première fois depuis longtemps, ce n’était pas le silence qui l’envahissait.
Mais la paix.
Lareolle, les mains dans les poches, le pas léger, mais l’esprit encore fragile.
Il ne la pressait pas.
Ils continuèrent.
Il s’arrêta aussi.
Il attendit.
— J’ai reçu des messages, des mots qui voulaient me faire croire que tu étais ailleurs, que tu
regardais derrière, que je n’étais qu’un passage.
Il hocha la tête.
— Je n’ai pas répondu tout de suite parce que… j’avais besoin de voir par moi-même. De
sentir si tu mentais quand tu me regardes. Et je n’ai rien vu d’autre que… toi.
— Tu peux douter du monde entier, dit-il enfin, mais si tu doutes de moi, fais-le à voix haute.
Que je puisse te dire que je suis resté. Que je reste.
Un silence.
Parce que parfois, l’amour n’a besoin de rien d’autre que deux cœurs qui marchent
ensemble.
Ce soir-là, après avoir quitté Parolier, Lareolle s’était sentie plus légère.
Pas euphorique. Pas surexcitée.
Mais… apaisée.
Elle rentra chez elle, se fit un thé, s’installa sur son lit.
Elle cliqua.
Un accès étrange.
Un identifiant inconnu, connecté à son compte depuis un ancien appareil, jamais vu.
Et surtout :
L’heure exacte où elle avait reçu le message anonyme qui avait failli briser son lien avec
Parolier.
“Fernanda-iPhone”.
Elle se redressa, le souffle coupé.
Et se dit :
Savoir pourquoi.
“Quand la vérité ne frappe pas à la porte, parfois il faut l’attirer avec le silence.”
Puis, tranquillement, elle alla s’asseoir sur les marches du bâtiment administratif.
Trop douce.
— Pas vraiment. J’ai réfléchi à plein de choses. J’ai même fouillé dans mes vieux réglages de
téléphone…
Un silence.
Fernanda baissa les yeux une seconde. Puis les releva, souriante, mais moins naturelle.
Lareolle pencha légèrement la tête, ses yeux plantés dans ceux de son “amie”.
— Parce qu’il paraît que les vieilles trahisons laissent des traces numériques. Et je suis
tombée sur une empreinte… qui porte ton nom.
Fernanda se figea.
— Je vais pas crier. Je vais pas pleurer. Mais je veux savoir. Pourquoi ? Qu’est-ce que tu
gagnes à essayer de me faire tomber ?
Rien ne sortit.
Mais en clarté.
Et Fernanda le sentit.
— Tu sais… parfois, on supporte pas que certaines personnes brillent autant sans faire
d’effort.
Lareolle haussa légèrement les sourcils.
Un silence glacial.
Et partit.
C’était cette étrange sensation qu’on ressent quand tout ce qu’on a tissé tombe en poussière.
Toutes les fois où elle avait fait semblant d’être là pour Lareolle.
Tous les petits regards, les conversations volées, les messages anonymes envoyés depuis ce
vieux compte…
Pourquoi Lareolle ?
Pourquoi elle brillait, elle attirait, elle captivait… sans jamais forcer ?
Tous ces “tu peux compter sur moi”, ces “je suis là”, ces “tu es comme une sœur”.
Et elle les relut comme si c’était quelqu’un d’autre qui les avait écrits.
Tu m’as juste regardée. Et dans ton silence, j’ai compris ce que je suis devenue.
Pas encore.
Parolier, assis sur le banc, carnet ouvert, regard perdu dans les arbres.
— Tu sais, dit-elle d’une voix basse, il y a eu un moment où j’ai cru que tout allait s’effondrer.
Il l’écoutait.
Il ne l’interrompait pas.
Parce qu’il savait que ces mots-là, il fallait les laisser naître à leur rythme.
— J’ai cru que t’étais un mensonge de plus. Un de ces jolis contes dont on se réveille seule.
Elle inspira.
— Mais je me suis trompée. Pas sur toi. Sur moi. Sur ma peur. Sur ce besoin d’être aimée
sans jamais oser croire que je le mérite.
— Je veux pas qu’on rejoue ce qu’on a failli perdre. Je veux qu’on invente ce qu’on n’a pas
encore osé vivre.
Et dit :
— Moi j’ai jamais su écrire ce que je ressens pour toi. J’ai cherché des rimes, des vers, des
métaphores… mais rien n’était assez juste.
— Alors je vais faire simple : je suis resté. Je reste. Et si tu veux, on peut marcher ensemble
sans avoir besoin d’expliquer chaque pas.
Elle sourit.
— Tu sais, dit-elle, je n’ai jamais vraiment aimé les fins heureuses. Elles me paraissaient
irréelles.
— Maintenant je comprends qu’une fin heureuse, c’est juste une suite où on choisit encore…
malgré les écorchures.
Il la regarda longuement.
Ils étaient assis sur le toit du vieux bâtiment administratif, là où presque personne n’allait.
Le soleil tirait sa révérence, lentement, en déposant ses couleurs d’or et de cendres sur la
ville.
Lareolle, les jambes croisées, regardait l’horizon comme si elle attendait un signal du ciel.
Parolier, couché sur le dos, écrivait des mots invisibles avec ses doigts contre l’air.
Le vent soulevait doucement ses cheveux, comme s’il essayait de lui parler.
— Tu crois qu’on saura se retrouver encore, même si la vie nous sépare un peu ? demanda-t-
elle, le regard toujours fixé vers l’ouest.
— Je crois qu’on est faits pour se perdre juste assez… pour mieux se retrouver, répondit-il en
fermant les yeux.
Un avion traça une ligne blanche dans le ciel.
Peut-être rien.
— Je ne veux pas te promettre des éternités. Mais je veux vivre chaque maintenant avec toi
comme si c’était un miracle.
Parolier sourit.
Il la rejoignit.
En silence.
⸻
FIN