0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
4 vues8 pages

Chagrin et mémoire : un voyage intérieur

Le texte explore la lutte intérieure de l'auteur face à un chagrin profond, évoquant des souvenirs d'enfance et des liens avec ses racines irakiennes. Elle ressent une transformation de sa perception de la vie et des couleurs, ainsi qu'un sentiment de trahison envers son héritage culturel. Malgré la douleur, elle exprime un attachement à ce chagrin qui lui confère une identité unique et ancrée dans l'Histoire.

Transféré par

pigion555
Copyright
© All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
4 vues8 pages

Chagrin et mémoire : un voyage intérieur

Le texte explore la lutte intérieure de l'auteur face à un chagrin profond, évoquant des souvenirs d'enfance et des liens avec ses racines irakiennes. Elle ressent une transformation de sa perception de la vie et des couleurs, ainsi qu'un sentiment de trahison envers son héritage culturel. Malgré la douleur, elle exprime un attachement à ce chagrin qui lui confère une identité unique et ancrée dans l'Histoire.

Transféré par

pigion555
Copyright
© All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

1

Si le chagrin avait été un homme, je ne l’aurais pas tué.


Au contraire : je lui aurais souhaité longue vie.
Comment cette sensation sournoise a-t-elle pu s’empa-
rer de moi et venir à bout de la fougue inscrite dans ma
nature ?
Pourquoi la vie et le monde m’apparaissent-ils désor-
mais teintés de cette couleur inédite ? Une couleur
étrange, dont je ne saurais dire la tonalité précise; pour
peu que j’essaie de la définir, les mots se bousculent dans
ma tête. Même mes yeux ont peine à l’identifier.
Ai-je passé ma vie frappée de daltonisme ? À moins
que ce soit l’inverse : avant j’y voyais parfaitement clair
mais aujourd’hui, ma vue se joue de moi et fausse les
couleurs…
Même mon rire a changé. Je ne ris plus à m’en décro-
cher la mâchoire comme je le faisais autrefois, sans la
moindre gêne, laissant voir le désordre de ma dentition.
Selon Calvin, celle-ci ressemblait à un café populaire dont
les habitués se seraient disputés en se lançant des chaises.
À l’époque, il cherchait encore à me séduire. Mais la
séduction est un jeu qui ne me convient plus. D’ailleurs

11
qui aurait envie de courtiser une femme qui transporte
dans ses entrailles un tombeau ?
Dieu, quel gâchis ! Je me sens désormais comme un
miroir ébréché. Je ne ris plus qu’en de brèves occasions,
d’un rire superficiel et sans plaisir. Un rire allégé, light,
comme une boisson gazeuse sans saveur. D’ailleurs, est-ce
que je ris vraiment, ou n’est-ce qu’une timide tentative
pour m’arracher à moi-même un sourire ? Comme si je
me tenais délibérément à l’écart de ces plaisirs obligés et
de ces joies fugaces. Je mets la main devant ma bouche
pour l’empêcher de déverser son trop-plein, de trahir le
traumatisme que je ressens depuis que je suis rentrée de
Bagdad, telle une serpillière essorée après usage.
Une serpillière en lambeaux.
J’ai abandonné beaucoup de mes habitudes d’enfance.
J’ai cessé de voir la vie comme des séquences de cinéma à
l’état brut. Chaque scène constituait un film auquel il fal-
lait trouver un titre, même si les moments les plus forts
défilaient devant mes yeux sans que je parvienne à leur en
choisir un.
Je me suis ainsi vue à l’écran comme une sainte trahie
transportant ses effets dans un sac à dos kaki, coiffée d’un
casque et chaussée de rangers poussiéreuses, défilant à la
suite de soldats vaincus qui brandissaient le drapeau de
la victoire. Où donc avais-je déjà vu une telle scène ?
N’était-ce pas dans ce même Irak, en un autre temps, dans
une autre vie ? Les armées défaites se reproduiraient-
elles inexorablement au contact de cette terre fertile de
Mésopotamie – ce « Territoire d’entre-les-deux-fleuves » ?
J’avoue : je suis rentrée brisée, porteuse seulement
d’un chagrin accablant, et de deux noumi, ces citrons
doux d’Irak que j’avais tenu à rapporter à ma mère.

12
Apparemment, celle-ci avait découvert bien avant moi les
bienfaits de la trahison, le jour où elle s’était laissé
conduire à Détroit pour y recevoir en grande pompe la
nationalité américaine.
Ses yeux se sont mouillés de larmes quand je lui ai
tendu les deux fruits jaunes cueillis dans le jardin de la
grande maison de Mossoul où elle avait passé toute sa jeu-
nesse. Elle s’en est saisie à pleines mains, puis les a humés
en inspirant profondément, comme si elle retrouvait
d’une seule inhalation le chapelet de son père, le lait de
sa mère et tous les effluves de son passé.
Un passé trahi entièrement concentré dans deux
fruits.
Au fond je l’aime, ce chagrin qui me transperce, j’ap-
précie la douceur de ses galets quand je plonge de toute
mon âme nue dans son torrent, et pour rien au monde je
ne voudrais libérer mes épaules de ce fardeau. Mon cha-
grin magnifique qui me persuade que je ne suis plus une
Américaine ordinaire, mais une femme aux racines diffé-
rentes, aux origines ancrées profondément dans l’Histoire .
Comme quelqu’un qui tiendrait enfermé dans sa main le
charbon ardent d’une vie à nulle autre pareille.

Da… Da… Didou… Dilani…


À Baachiqa et à Bahzani
Papa est allé au village
Acheter fruits secs et fromage
Mais elle les a mangés, la sorcière,
Son mari n’était qu’un gangster.

13
Ma grand-mère Rahma…
Ma grand-mère Rahma m’avait prise contre elle et me
serrait dans ses bras chauds. Le haut de mon corps frêle
était pressé contre sa poitrine robuste et saine qui débor-
dait de son bustier en coton blanc, celui qu’elle lavait à
l’eau bouillante et au savon râpé chaque fois que la sueur
l’avait jauni.
Fascinée, je gardais les yeux rivés sur son visage clair
aux joues rosées et m’accrochais à ses épaules. Mes jambes
pendaient sur les côtés, ne touchant même pas le lit sur
lequel ma grand-mère était assise, genoux joints, dans
cette posture élégante inspirée des magazines féminins.
Cette femme, qui savait lire et écrire et appréciait la
lecture des journaux, faisait figure de pionnière parmi
celles de sa génération.
Tandis qu’elle me berçait, se penchant avec moi vers
l’avant – là je manquais défaillir –, puis nous faisant bas-
culer ensemble vers l’arrière, elle me chantait cette chan-
son et me répétait de vieilles histoires dont la morale
devait imprégner durablement ma conscience encore
malléable. Des récits hérités de la période qu’elle avait
vécue à Mossoul, dans l’ancienne maison en pierre au
bord de la rivière. La maison appartenait à Jirjis al-Saour
– « le Bedeau» –, mon arrière-grand-père, qui devait son
nom au fait de s’être occupé de l’entretien de l’église al-
Tahira, de ses portraits de saints et de ses chandeliers,
qu’il fallait nettoyer chaque samedi pour débarrasser
leurs branches de la cire accumulée, avant de les astiquer
à l’aide d’une tranche de citron.
Quand j’étais petite, on m’avait emmenée là-bas un
jour d’avril, pendant les vacances de Pâques. Les champs

14
aux abords de la ville étaient couverts de camomille.
J’étais émerveillée par cette vaste plaine tapissée de jaune
et enivrée par les senteurs de la nature. La vue des ané-
mones entre les failles des rochers était un enchante-
ment, elles étaient aussi rouges que les joues de mes
cousines quand elles sortaient de la salle de bains, l’eau
dégouttant de leurs longues tresses soyeuses. Comment
aurais-je pu ne pas adorer Mossoul où tout le monde par-
lait le même dialecte que ma grand-mère ?
Je les aimais bien, mes proches de Mossoul, avec leurs
cheveux brillants coiffés en arrière, leur visage blanc aux
joues rosies. Ils nous rendaient visite pour Noël, et aussi
quand ils venaient régler quelque formalité administra-
tive ou consulter un médecin réputé de Bagdad.
Ils s’asseyaient fébrilement au bord de ces chaises
Thonet en rotin très répandues à l’époque, prêts à se
lever pour aller au-devant de l’hôte qui leur offrait un
verre de thé, saluer chaleureusement un nouvel arrivant
ou encore libérer leur place pour quelqu’un de plus âgé.
La paume droite reposant sur leurs petites bedaines, ils
égrenaient leur chapelet de la main gauche. Quand ils
parlaient, on aurait dit que le placard de la cuisine venait
de s’effondrer, que sa porte s’était disloquée et que les
casseroles et leurs couvercles en étain s’étaient éparpillés
sur le sol dans un énorme fracas. De leur bouche sor-
taient des mots dont les consonnes qâf et ghayn crépitaient
et claquaient, tandis que les alif et autres voyelles s’éti-
raient démesurément comme le finale d’un mawwal 1 :
« mon oooncle », « ma taaante ». On les aurait dits tout

1. Mélopée populaire traditionnelle de la musique arabe. (Toutes


les notes sont des traducteurs.)

15
droit sortis d’un feuilleton historique en arabe littéraire
vantant les exploits de l’émir Sayf al-Dawla.
Si j’ai aimé ces gens passionnément, je ne me suis jamais
sentie en connivence avec cette grande maison humide
aux escaliers débouchant sur d’innombrables terrasses et
au sous-sol aménagé en nombreuses caves. Les marches
étaient trop hautes pour mes jambes menues; quant à la
lumière dispensée seulement par une petite lucarne sur-
élevée, elle ne suffisait pas à en dissiper l’obscurité.
Plus tard, j’ai repensé à la chanson tandis que notre
cortège militaire parcourait la route reliant Mossoul aux
villages environnants. Nous sommes passés par Baachiqa,
où des jeunes filles postées devant les maisons nous regar-
daient en ajustant le voile blanc sur leur tête. J’ai rêvé au
documentaire que je pourrais leur consacrer, sous le titre
Colombes et foulard.
Leur visage restait totalement impassible. Aucune
d’elles ne souriait ni n’agitait son mouchoir, j’essayais en
vain de faire le lien avec les films américains consacrés
à la Seconde Guerre mondiale ou avec les scènes de
P a r i s i ennes ou de Napolitaines venues acclamer les
convois militaires américains, sautant à l’arrière des blin-
dés pour obtenir un baiser d’un beau soldat au visage
buriné par le soleil.
J’ai indiqué à mes camarades que « Baachiqa » était
probablement une déformation vieillie d’un terme signi-
fiant « la maison de l’amante », tandis que le nom de
« Bahzani », le village voisin, devait renvoyer à « la maison
de la femme triste ». Ils ont applaudi à ces précisions, mais
l’inquiétude a rapidement repris possession d’eux quand
nous sommes passés devant des hommes arborant
d’épaisses moustaches, tout de blanc vêtus et coiffés de

16
keffiehs eux aussi très blancs. Ils avaient surgi derrière les
plantations de cyprès et lançaient à notre cortège des
regards mauvais.
J’aurais aimé sauter de la Jeep et leur dire « Que Dieu
vous aide ! », échanger avec eux quelques mots, par
exemple les interroger sur la saison des blés ou sur
l’échoppe la plus proche où acheter un gant de toilette
en luffa, ou encore m’inviter chez l’un d’entre eux pour
boire un verre d’eau fraîche.
J’aurais voulu me présenter fièrement, leur expliquer
que je venais d’ici et parlais le même dialecte qu’eux, que
mon grand-père était le colonel Youssef al-Saour qui
avait, dans les années quarante, commandé le poste de
conscription de Mossoul. Hélas, c’était impossible, car
parler avec eux risquait de mettre ma vie et celle de mes
camarades en péril. Les instructions étaient claires: je
devais rester muette. De ce fait et pour la première fois,
j’ai détesté mon uniforme qui m’isolait d’eux, comme si
nous étions dans deux tranchées différentes. D’ailleurs,
n’était-ce pas là la réalité ? Oui, à la réflexion, j’étais bien
dans une tranchée et eux dans une autre. Cependant,
comme les bons acteurs, j’étais capable d’incarner à la
fois leur fille et leur ennemie, de voir en eux à la fois des
parents et des adversaires.
De ce jour-là, j’ai accepté de vivre avec l’idée que je
souffrais de cette maladie qu’on appelle le chagrin et de
m’en accommoder sans lui chercher de remède.
Du reste, comment pourrais-je
Combattre la maladie
Qui m’a fait renaître,
Qui m’a bercée,
Qui m’a fait grandir,

17
Qui m’a élevée,
Et m’a inculqué, en fait de valeurs,
Les plus belles qu’on puisse imaginer ?

18

Vous aimerez peut-être aussi