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Inherent Vice : Roman de Thomas Pynchon

Le document présente une liste d'œuvres de l'auteur, ainsi que des informations sur la publication et la traduction d'un roman intitulé 'Inherent Vice' de Thomas Pynchon. Il inclut également un extrait narratif où le personnage principal, Doc, interagit avec une femme nommée Shasta, qui sollicite son aide pour une affaire complexe impliquant un homme marié. Le passage met en lumière les thèmes de loyauté, de dépendance et de dilemmes moraux dans un contexte de Los Angeles des années 1970.

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Inherent Vice : Roman de Thomas Pynchon

Le document présente une liste d'œuvres de l'auteur, ainsi que des informations sur la publication et la traduction d'un roman intitulé 'Inherent Vice' de Thomas Pynchon. Il inclut également un extrait narratif où le personnage principal, Doc, interagit avec une femme nommée Shasta, qui sollicite son aide pour une affaire complexe impliquant un homme marié. Le passage met en lumière les thèmes de loyauté, de dépendance et de dilemmes moraux dans un contexte de Los Angeles des années 1970.

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V
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Contre-jour
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et « Points Signatures », n° P2279
COLLECTION
« Fiction & Cie »
fondée par Denis Roche
dirigée par Bernard Comment

Nicolas Richard remercie le Centre national du livre


pour l’aide à la traduction qui lui a été accordée.

Éditeur original : Penguin Press, Penguin Group (USA)


Inc., New York, 2009
Titre original : Inherent Vice
© Thomas Pynchon, 2009
ISBN original : 978-1-59420-224-7

ISBN : 978-2-02-115822-9

© Éditions du Seuil, septembre 2010, pour la traduction française

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Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo

Cet ouvrage a été numérisé en partenariat avec le Centre National du Livre.


Sous les pavés, la plage !
GRAFFITI, PARIS, MAI 1968
Table des matières

Couverture

Du même auteur

Copyright

Un

Deux

Trois

Quatre

Cinq

Six

Sept

Huit

Neuf

Dix

Onze

Douze

Treize

Quatorze

Quinze
Seize

Dix-sept

Dix-huit

Dix-neuf

Vingt

Vingt et un

NdT
Un

Elle arriva par l’allée et monta les marches de derrière comme


elle l’avait toujours fait. Doc ne l’avait pas vue depuis plus d’un an.
Personne ne l’avait revue. À l’époque c’était toujours sandales,
monokini à motifs fleuris, tee-shirt délavé de Country Joe & the
Fish. Ce soir elle était complètement à la mode du plat pays, il ne se
rappelait pas lui avoir déjà vu les cheveux si courts, elle ressemblait
exactement à ce à quoi elle avait juré de ne jamais ressembler.
« C’est toi, Shasta ? »
« Il croit halluciner. »
« Juste le nouvel emballage, j’imagine. »
Ils se tenaient dans la lumière du réverbère qui pénétrait par la
fenêtre de la cuisine, à laquelle il n’avait jamais vraiment vu
l’intérêt d’accrocher des rideaux, et ils écoutaient le grondement
sourd du ressac qui venait du bas de la pente. Certaines nuits, par
bon vent, on entendait le ressac dans toute la ville.
« J’ai b’soin de ton aide, Doc. »
« Tu sais que j’ai un bureau maintenant ? juste comme un boulot
normal et tout ça ? »
« J’ai regardé dans l’annuaire, failli me pointer à l’adresse. Mais
ensuite je me suis dit que c’était mieux pour tout le monde que ça
ressemble à un rendez-vous secret. »
Bon, rien de romantique ce soir. Pas de bol. Mais ça pouvait
encore être un plan rémunéré. « Quelqu’un t’a à l’œil ? »
« Je viens de passer une heure sur les petites routes pour ne pas
me faire repérer. »
« Une bière, ça va ? » Il alla au frigo, prit deux cannettes dans un
carton qu’il gardait au frais, en offrit une à Shasta.
« Il y a ce type, là », était-elle en train de dire.
Évidemment qu’il y en avait un, mais pourquoi s’en émouvoir ?
S’il avait touché une petite pièce à chaque fois qu’il entendait un
client commencer comme ça, il pourrait être à Hawaii à l’heure qu’il
était, défoncé jour et nuit, à profiter des vagues de Waimea ou,
encore mieux, à engager quelqu’un pour en profiter à sa place…
« Un gentleman de mentalité bien-comme-il-faut », fit-il dans un
sourire rayonnant.
« Bon, Doc. Il est marié. »
« Donc un problème… d’argent. »
D’un geste de la tête elle repoussa des cheveux inexistants et
fronça les sourcils, l’air de dire et alors.
Cool pour Doc. « Et l’épouse – elle a entendu parler de toi ? »
Shasta hocha la tête. « Mais elle a aussi quelqu’un. Sauf que ce
n’est pas juste le truc habituel – ils manigancent une sale petite
combine. »
« Pour se tirer avec la fortune du cher mari, ouais, je crois avoir
entendu dire que c’était déjà arrivé une ou deux fois à L.A. Et… tu
veux que je fasse quoi, exactement ? » Il trouva le sac en papier dans
lequel il avait rapporté son dîner à la maison et fit mine de
s’occuper en griffonnant des notes dessus, parce que malgré
l’uniforme de nana bien-comme-il-faut, le maquillage censé donner
l’impression qu’elle n’avait pas de maquillage ou autre, voilà que se
pointait le bon vieux braquemart des familles que Shasta était si
douée pour provoquer à un moment ou à un autre. Est-ce que ça
finira un jour, se demanda-t-il. Bien sûr que oui. C’était fini.
Ils allèrent dans la pièce de devant, Doc s’allongea sur le canapé,
Shasta resta debout et se mit en quelque sorte à dériver dans la
pièce.
« Le truc, c’est qu’ils veulent me faire entrer dans la combine »,
dit-elle. « Ils pensent que c’est moi qui peux l’atteindre quand il est
vulnérable, pour autant qu’il le soit. »
« À poil et endormi. »
« Je savais que tu comprendrais. »
« Tu en es encore à te demander si c’est bien ou mal, Shasta ? »
« Pire que ça. » Elle le transperça de ce regard dont il se
souvenait si bien. Quand il se souvenait. « Jusqu’où faut-il que je lui
sois loyale. »
« J’espère que ce n’est pas à moi que tu poses la question. À part
les banalités qu’on doit à ceux qu’on baise couramment — »
« Merci, ce Cher Abby a dit à peu près la même chose. »
« Sensass. Émotions mises à part, donc, voyons pour l’argent.
Quelle part du loyer paye-t-il ? »
« La totalité. » Un bref instant, il aperçut le sourire rebelle de
naguère, les yeux plissés.
« Ça fait un beau paquet ? »
« De quoi habiter Hancock Park. »
Doc sifflota les premières notes de Can’t Buy Me Love, ignorant
l’expression sur le visage de Shasta. « Tu lui fais des reconnaissances
de dette pour tout, ’videmment. »
« Espèce d’enfoiré, si j’avais su que tu étais encore aussi
aigri — »
« Moi ? J’essaye d’être professionnel, là, c’est tout. Combien la
rombière et son petit copain t’offraient-ils pour ta participation ? »
Shasta annonça une somme. Doc avait dépassé sur Pasadena
Freeway des Rolls au moteur gonflé, pleines de dealers de poudre
indignés, qui roulaient à cent soixante-dix dans le brouillard et
essayaient de négocier tous ces virages grossièrement dessinés, il
avait arpenté les ruelles à l’est de la L.A. River avec, pour toute
protection, un peigne afro d’emprunt dans son pochon plastique, il
était entré et sorti du Palais de Justice en ayant sur lui une petite
fortune en herbe vietnamienne et, ces derniers temps, s’était presque
convaincu que c’en était fini de cette ère d’insouciance, mais là il
commençait à avoir de nouveau salement la trouille. « Ce… »,
prudemment maintenant, « ce n’est pas juste l’affaire d’un ou deux
Polaroid classés X, alors, ou de la came planquée par quelqu’un
d’autre dans la boîte à gants, ou quelque chose dans l’genre… »
À l’époque, elle pouvait passer des semaines sans rien de plus
compliqué qu’une simple moue. Mais là, elle lui servait une
expression présentant toute une combinaison d’ingrédients faciaux
qu’il ne pouvait absolument pas décrypter. Peut-être un truc qu’elle
avait appris en cours de théâtre. « Ce n’est pas ce que tu penses,
Doc. »
« Te bile pas, penser ça vient après. Quoi d’autre ? »
« Je ne suis pas sûre, mais j’ai l’impression qu’ils veulent
l’envoyer chez les fous. »
« Tu veux dire légalement ? ou il y a une entourloupe là-
dessous ? »
« Personne ne me le dit, Doc, je ne suis que l’appât. » En y
pensant, il n’y avait jamais eu autant de peine dans la voix de Shasta
non plus. « J’ai appris que tu voyais quelqu’un en ville… ? »
Voyais. Mouais, « Ah, tu veux dire Penny ? chouette nana du plat
pays, à la recherche du frisson secret de l’amour hippie, au fond — »
« Aussi une sorte de jeune adjointe au procureur dans la
boutique d’Evelle Younger ? »
Doc y réfléchit un instant. « Tu penses que quelqu’un de là-bas
peut empêcher le truc de se produire ? »
« Y a pas trente-six portes où je peux aller frapper avec ma petite
histoire, Doc. »
« D’accord, j’en parlerai à Penny, voir ce qu’on peut voir. Ton
joli couple – ils ont des noms, des adresses ? »
En entendant le nom du monsieur en question, il demanda :
« C’est le Mickey Wolfmann qui est toujours dans les journaux ? Le
gros bonnet de l’immobilier ? »
« Il ne faut pas que tu en parles à qui que ce soit, Doc. »
« Sourd et muet, ça fait partie du boulot. Des numéros de
téléphone que tu souhaiterais communiquer ? »
Elle haussa les épaules, se renfrogna, lui donna un numéro.
« Essaye de ne jamais l’utiliser. »
« Cool, et comment je fais pour te joindre ? »
« Tu ne me joins pas. Je n’habite plus où j’étais avant, je suis
hébergée là où je peux encore, ne demande pas. »
Il faillit dire : « Il y a de la place ici », sauf qu’en fait il n’y en
avait pas, mais il l’avait vue regarder çà et là tout ce qui n’avait pas
changé, l’authentique Cible pour Fléchettes de Pub Anglais sur la
roue de diligence, la lampe de bordel, au bout de sa chaîne, avec
l’ampoule psychédélique mauve à filament oscillant, la collection de
hot-rods miniatures entièrement faits à partir de cannettes de Coors,
le ballon de beach-volley avec l’autographe de Wilt Chamberlain au
feutre fluo, la peinture sur velours et tout le reste, avec une
expression de ce qu’on aurait pu qualifier de dégoût.
Il la raccompagna en bas de la pente, où elle était garée. Les
soirs de semaine par ici n’étaient pas très différents des week-ends,
cette partie de la ville retentissait donc déjà des cris ululés par les
fêtards, les picoleurs et les surfeurs braillant dans les ruelles, les
camés partis acheter à manger, les gars du plat pays venus pour la
soirée lever des hôtesses de l’air, et les nanas du plat pays, aux
boulots bien trop terre à terre, qui espéraient être prises pour des
hôtesses de l’air. En haut de la côte, invisible, la circulation sur le
boulevard entre ici et l’autoroute émettait de mélodieuses phrases
de pots d’échappement dont l’écho allait se perdre au large, où les
équipages des pétroliers qui glissaient au loin, en les entendant,
auraient pu penser qu’il s’agissait d’animaux sauvages vaquant à
leurs occupations nocturnes sur une côte exotique.
Dans la dernière poche d’obscurité avant l’éclat aveuglant de
Beachfront Drive, ils s’immobilisèrent, conformément à la tradition
piétonne du coin, qui annonçait habituellement un baiser ou au
moins une main au cul. Mais elle dit : « Ne va pas plus loin, à partir
de maintenant quelqu’un nous épie peut-être. »
« Appelle-moi, je ne sais pas. »
« Tu ne m’as jamais abandonnée, Doc. »
« Te bile pas. Je — »
« Non, je veux dire absolument jamais. »
« Oh… sûr que si. »
« Tu as toujours été clair. »
Cela faisait déjà des heures que la plage était dans le noir, il
n’avait pas beaucoup fumé, et ce n’étaient pas les phares – mais
avant qu’elle se retourne et s’en aille, il aurait juré avoir vu une
lueur tomber sur son visage, lumière orange qui, juste après le
coucher de soleil, se pose sur un visage tourné vers l’ouest et
scrutant l’océan, dans l’attente de celui qui, sur la dernière vague de
la journée, regagne la sécurité du rivage.
Au moins, la voiture était la même, la Cadillac décapotable
qu’elle avait depuis toujours, une Eldorado Biarritz 59 achetée
d’occasion sur un des parkings en bordure de Western où les gars se
tenaient dehors, près de la circulation, pour que l’odeur de ce qu’ils
pouvaient bien fumer soit balayée. Après qu’elle fut partie, Doc
s’assit sur un banc, en bas, sur l’Esplanade, une longue pente aux
fenêtres éclairées remontait derrière lui, et il observa la floraison
lumineuse du ressac et les phares de la circulation, les derniers
banlieusards gravissaient en zigzags le lointain coteau de Palos
Verdes. Il passa en revue les questions qu’il n’avait pas posées, à
quel point était-elle devenue dépendante du niveau d’aisance et de
pouvoir de Wolfmann par exemple, à quel point était-elle prête à
revenir au mode de vie bikini et tee-shirt, et avec des regrets ou
pas ? Et question la moins posable de toutes, à quel point en pinçait-
elle vraiment pour ce cher Mickey ? Doc connaissait la réponse
probable : « Je l’aime », quoi d’autre ? Assortie de la note de bas de
page implicite, comme quoi le terme ces temps-ci était vachement
galvaudé. Quiconque se voulait un minimum dans le vent « aimait »
son prochain, sans parler des autres applications pleines d’intérêt,
comme d’embringuer des gens dans des activités sexuelles
auxquelles, s’ils avaient eu le choix, ils ne se seraient peut-être pas
souciés de participer.
De retour chez lui, Doc resta un moment debout à contempler
une peinture sur velours exposée par l’une des familles mexicaines
qui s’installaient pour le week-end le long des boulevards, au milieu
des grandes étendues de verdure où les gens montaient encore à
cheval, entre Gordita et l’autoroute. Sortis des minibus pour se
déverser dans le calme des petits matins, larges comme des canapés,
Crucifixions et Cènes, motards hors la loi sur des Harley
minutieusement décorées, superhéros coriaces en tenue des Forces
Spéciales, armés de M16, et ainsi de suite. Le tableau de Doc
représentait une plage de Californie du Sud qui n’avait jamais existé
– palmiers, petites pépées en bikini, planches de surf, la totale. Il le
considérait comme une sorte de fenêtre par laquelle regarder
lorsqu’il ne se sentait pas de regarder par l’habituelle, celle avec
vitre, dans l’autre pièce. Parfois, dans la grisaille, la vue s’illuminait,
ordinairement quand il fumait de l’herbe, comme si le bouton de
contraste de la Création avait été tripoté juste assez pour conférer à
toutes choses un vague rayonnement, des pourtours de lumière, et
une promesse que la soirée allait d’une manière ou d’une autre virer
à l’épopée.
À l’exception de ce soir, où apparemment il allait devoir bosser.
Il prit le téléphone et essaya de joindre Penny, mais elle était de
sortie, sûrement à danser le watusi toute la nuit face à un
quelconque avocat aux cheveux courts et à la carrière prometteuse.
Cool, pas un problème pour Doc. Il téléphona ensuite à sa Tante
Reet, qui habitait au bout du boulevard, de l’autre côté des dunes,
dans un quartier plus résidentiel de la ville, avec des maisons, des
jardins, des arbres, ce pourquoi on l’appelait désormais la Tree
Section. Quelques années auparavant, après avoir divorcé d’un ex-
membre du synode de l’Église luthérienne du Missouri, qui avait une
agence immobilière T-Bird et un faible pour les intrépides
ménagères qu’on rencontre dans les bars des bowlings, Reet avait
quitté la vallée de San Joaquin pour s’installer ici avec les enfants,
s’était lancée dans la vente immobilière, et n’avait pas tardé à avoir
sa propre agence, qu’elle dirigeait désormais depuis un bungalow
sur la gigantesque propriété où se trouvait sa maison. À chaque fois
que Doc avait besoin de savoir quoi que ce soit sur le monde de la
propriété, Tante Reet, forte de sa phénoménale connaissance de
l’occupation des sols, parcelle par parcelle, du désert à la mer,
comme ils aimaient dire au JT du soir, était celle à qui il s’adressait.
« Un jour », prophétisait-elle, « des ordinateurs feront ça, il n’y aura
qu’à taper ce qu’on cherche, ou mieux, se contenter de le prononcer
– comme HAL dans 2001 : l’Odyssée de l’espace… ? – et tu auras
immédiatement une réponse avec mille fois plus de renseignements
que nécessaire, sur n’importe quel terrain du Bassin de Los Angeles,
en remontant aux concessions espagnoles – droits de captation
d’eau, servitudes, historiques des hypothèques, tout ce que tu veux,
fais-moi confiance, on y vient. » En attendant, dans le vrai monde,
pas celui de la SF, il y avait le sens du terrain de Tante Reed, qui
confinait au surnaturel, les histoires qui apparaissaient rarement
dans les actes notariés ou les contrats, matrimoniaux en particulier,
les générations de haines familiales grandes et petites, le sens
d’écoulement des eaux aujourd’hui, et hier.
Elle décrocha à la sixième sonnerie. Le téléviseur hurlait en
arrière-fond.
« Fais vite, Doc, j’ai une touche ce soir et encore un quart de
tonne de maquillage à me mettre. »
« Qu’est-ce que tu peux me dire au sujet de Mickey Wolfmann ? »
Si elle prit ne fût-ce qu’une seconde pour inspirer, Doc ne le
remarqua pas. « Mafia Hochdeutsch du Westside, gros bonnet de chez
gros bonnet, bâtiment, caisses d’épargne, des milliards non imposés
planqués quelque part sous une Alpe, techniquement juif mais se
veut nazi, est parfois tellement à bloc qu’il recourt à la violence
contre ceux qui oublient d’écrire son nom avec deux n. Qu’est-ce
que tu lui veux ? »
Doc lui récapitula brièvement la visite de Shasta et son récit du
complot contre la fortune Wolfmann.
« Dans le métier de l’immobilier », fit remarquer Reet, « peu
d’entre nous échappent à une pratique ambiguë de la morale. Mais à
côté de certains de ces promoteurs, Godzilla passe pour un
écologiste, et il serait peut-être préférable que tu ne te mêles pas de
ces affaires, Larry. Qui te paye ? »
« Eh ben… »
« On verra bien, hein ? ça m’aurait étonnée. Écoute, si Shasta ne
peut pas te payer, ça veut peut-être dire que Mickey l’a larguée,
qu’elle en veut à l’épouse et cherche à se venger. »
« Possible. Mais si je voulais juste tailler le bout de gras avec le
copain Wolfmann ? »
Était-ce là un soupir exaspéré ? « Je te déconseillerais ton
approche habituelle. Il se déplace avec une douzaine de motards,
des anciens de la Fraternité Aryenne, la plupart, pour surveiller ses
arrières, tous des salopards certifiés par la Cour. Essaye de prendre
rendez-vous pour une fois. »
« Attends un peu, j’ai beaucoup séché les cours de sciences
sociales, mais… les juifs et la FA… Est-ce qu’il n’y a pas… une
histoire de, j’oublie… de haine ? »
« Ce qui se dit au sujet de Mickey, c’est qu’il est imprévisible. De
plus en plus ces derniers temps. Certains diraient excentrique. Moi
je dirais dans les vapes, complètement à côté de ses pompes, ne le
prends pas mal. »
« Et cette escouade de castagneurs, elle lui est fidèle, alors qu’à
l’époque de la taule, le serment qu’ils ont prêté recelait peut-être
une clause antisémite ici ou là ? »
« Approche à moins de dix pâtés de maisons du bonhomme et ils
se coucheront par terre devant ta voiture. Continue d’avancer, ils te
balanceront une grenade. Tu veux parler à Mickey, laisse tomber la
spontanéité, n’essaye même pas de faire le malin. Passe par la voie
officielle. »
« Ouais, mais je ne veux pas non plus causer de tort à Shasta. Où
est-ce que tu crois que je pourrais tomber sur lui, genre,
accidentellement ? »
« J’ai promis à ma petite sœur que je n’enverrais jamais son bébé
se jeter dans la gueule du loup. »
« La Fraternité, cool, c’est pas un problème pour moi, Tante Reet,
je connais leur poignée de main rituelle, tout ça. »
« Entendu, c’est ta peau, p’tit gars, j’ai une affaire urgente d’eye-
liner à traiter, mais j’ai entendu dire que Mickey passait
dernièrement du temps sur le site de sa dernière offensive contre
l’environnement – une horreur en carton-pâte connue sous le nom
de Channel View Estates… ? »
« Ah ouais, ça. Bigfoot Bjornsen fait de la réclame pour eux.
Interrompant des films bizarres dont on n’a jamais entendu parler. »
« Ma foi, ton vieux copain le flic est peut-être celui qui devrait
s’occuper de ça. Es-tu en contact avec le LAPD ? »
« J’avais effectivement envisagé de m’adresser à Bigfoot », dit
Doc, « mais au moment où je mettais la main sur le combiné, je me
suis souvenu qu’étant ce qu’il est, tout ça, Bigfoot allait
probablement essayer de me faire porter le chapeau pour tout le
bazar. »
« Tu t’en sortiras peut-être aussi bien avec les nazis, je ne t’envie
pas ce choix. Sois prudent, Larry. Manifeste-toi de temps en temps,
que je puisse rassurer Elmina, lui dire que tu es encore en vie. »
Enfoiré de Bigfoot. Et puis tiens, justement. Obéissant à quelque
impulsion extrasensorielle, Doc s’approcha de la télé, l’alluma, passa
sur une des petites chaînes consacrées à des films du temps jadis et
des pilotes invendus de séries télé et, comme par hasard, ce cher
cabot furieux était là, le bouffeur de hippies en personne, qui
arrondissait les fins de mois, après une journée bien remplie
d’infractions aux droits civiques, comme homme-pancarte pour
Channel View Estates. « Un Concept Michael Wolfmann », pouvait-
on lire en dessous du logo.
Comme de nombreux flics de L.A., Bigfoot, ainsi surnommé en
raison de sa façon d’entrer chez les gens, lorgnait du côté du show-
bizness et, de fait, avait tenu déjà suffisamment de rôles de
composition, des Mexicains comiques de The Flying Nun aux
assistants psychopathes de Voyage au fond des mers, pour payer sa
cotisation à la Guilde des Acteurs et percevoir des droits de
rediffusion. Peut-être que les producteurs de ces spots Channel View
étaient désespérés au point de compter sur le fait que le public le
reconnaîtrait – peut-être, comme le soupçonnait Doc, Bigfoot
croquait-il à l’affaire immobilière sous-jacente, quelle qu’elle fût. En
tout cas, la dignité personnelle n’entrait manifestement pas trop en
ligne de compte. Bigfoot apparaissait à l’écran affublé d’un
accoutrement qui aurait embarrassé le hippie le moins doué
d’humour de toute la Californie, ce soir c’était une cape de velours
qui lui tombait aux chevilles, à motifs cachemire, avec tellement de
teintes « psychédéliques » discordantes que la télé de Doc, un bidule
bas de gamme acheté sur le parking de Zody’s dans une vente Folie
de Minuit deux ans plus tôt, n’arrivait pas vraiment à suivre. Bigfoot
avait accessoirisé sa tenue avec des perles d’amour, des lunettes de
soleil décorées de symboles peace and love sur les verres, et une
gigantesque perruque afro rayée rouge chinois, chartreuse et indigo.
Pour les téléspectateurs Bigfoot évoquait souvent Cal Worthington,
la légende de la voiture d’occasion – si ce n’est que là où Cal était
renommé pour intégrer des animaux vivants à son numéro, les
scénarios de Bigfoot mettaient en scène un terrifiant et implacable
bataillon de petits enfants, qui grimpaient partout sur les meubles
de la maison témoin, exécutaient des bombes incontrôlables dans les
piscines des jardins, poussaient des cris et bramaient, faisant mine
de tirer sur Bigfoot en criant « Freak Power ! » et « Mort au porc ! ».
Les téléspectateurs étaient aux anges. « Ces p’tits gamins »,
s’écriaient-ils, « ouhao, c’est vraiment quelque chose, hein ! » Aucun
guépard suralimenté n’avait jamais autant titillé Cal Worthington
que ces mômes Bigfoot, mais c’était un pro, pas vrai, et bon Dieu il
tenait vaille que vaille, étudiant de près les vieux films avec
W.C. Fields et Bette Davis à chaque fois qu’ils repassaient, histoire
de voir quels trucs il pouvait en tirer pour partager la vedette avec
des mômes dont le charme, pour lui, ne dépassait jamais le stade du
problématique. « On va être copains », grommelait-il dans sa barbe,
en faisant semblant de tirer compulsivement sur une cigarette, « on
va être copains. »
Il y avait maintenant un tambourinement soudain à la porte
d’entrée, et immédiatement Doc pensa que ce devait être Bigfoot en
personne, sur le point de faire son entrée à coups de pied, comme au
temps jadis. Mais à la place ce fut Denis, d’en bas du coteau, dont
tout le monde prononçait le nom pour qu’il rime avec « pénis »,
apparemment encore plus désorienté que d’habitude.
« Donc, Doc, je suis sur Dunecrest, tu sais le drugstore là-bas, et
genre j’ai remarqué leur pancarte : “Drug” ? “Store” ? D’accord ?
Chu passé un millier de fois devant, j’avais jamais vraiment vu –
Drug, Store ! la vache, le délire, alors je suis entré, Smilin Steve
était à la caisse, et je lui ai fait comme ça, genre : “Oui, bonjour,
j’aimerais de la drogue, s’il vous plaît… ?” – oh, tiens, termine ça si
tu veux. »
« Merci, tout ce que ça va faire c’est m’ brûler la lèvre. »
Denis avait maintenant dérivé jusqu’à la cuisine et commençait à
regarder dans le frigo.
« Tu as faim, Denis ? »
« Vraiment faim. Hé, comme Godzilla dit toujours à Mothra – et
si on allait manger quelque part ? »
Ils montèrent jusqu’à Dunecrest et prirent à gauche dans la
partie bastringue de la ville. C’était le coup de feu à Pipeline Pizza, à
l’intérieur la fumée était si épaisse que d’un bout du bar on ne
voyait pas l’autre extrémité. Le juke-box, audible jusqu’à El Porto et
au-delà, passait Sugar, Sugar des Archies. Denis se faufila jusqu’à la
cuisine pour voir s’il y avait moyen de commander une pizza, et Doc
regarda Ensenada Slim s’activer sur une des machines Gottlieb, dans
le coin. Slim était propriétaire et gérant d’une boutique hippie un
peu plus loin dans la rue, le Screaming Ultraviolet Brain, et c’était
une sorte d’ancien du village par ici. Après avoir remporté une
douzaine de parties gratuites, il fit une pause, remarqua Doc et
hocha la tête.
« J’te paye une bière, Slim ? »
« C’était la voiture de Shasta que j’ai vue sur le Drive ? Cette
grosse vieille décapotable ? »
« Elle est passée en coup de vent », fit Doc. « Un peu bizarre de
la revoir. Toujours pensé que quand je la reverrais, ce serait à la
télé, pas en personne. »
« Vraiment. Parfois j’ai l’impression de la voir à la lisière de
l’écran… ? mais c’est toujours une espèce de sosie. Et jamais aussi
bien roulée, évidemment. »
Triste mais vrai, comme dit toujours Dion. À Playa Vista, Shasta
avait été élue quatre ans de suite Miss Promo dans l’album du lycée,
elle décrochait toujours le rôle de l’ingénue dans les pièces du club
de théâtre, fantasmait comme tout le monde à l’idée de faire du
cinéma et, dès qu’elle le put, mit les bouts et prit l’autoroute, à la
recherche d’un endroit où vivre pour pas cher à Hollywood. Doc,
outre le fait qu’il était à peu près le seul camé qu’elle connaissait à
ne pas toucher à l’héroïne, ce qui libérait beaucoup de temps pour
l’un et l’autre, n’avait jamais compris ce qu’elle avait bien pu lui
trouver d’autre. Ils n’étaient d’ailleurs pas restés si longtemps
ensemble. Assez vite elle courait les castings et commençait à
travailler au théâtre, sur la scène et en dehors, tandis que Doc se
lançait comme apprenti chasseur de dettes, et chacun, localisant
progressivement un courant karmique ascendant différent au-dessus
de la mégalopole, avait regardé l’autre glisser vers une destinée
différente.
Denis revint avec sa pizza. « J’ai oublié ce que j’avais commandé
comme garniture. » Ça arrivait au Pipeline tous les mardis, les Soirs
Pizza Pas Chère, où la pizza de n’importe quelle taille, avec la
garniture complète, coûtait en tout et pour tout 1, 35 $. Denis était
maintenant assis à regarder celle-ci intensément, comme si elle
s’apprêtait à faire quelque chose.
« Ça c’est un morceau de papaye », supposa Slim, « et ça… c’est
de la couenne ? »
« Et du yaourt aux mûres de Boysen sur la pizza, Denis ?
Franchement, berk. » C’était Sortilège, qui avait travaillé au bureau
de Doc avant que son petit copain Spike revienne du Vietnam et
qu’elle décide que l’amour était plus important qu’un boulot
alimentaire, ou c’est en tout cas ce que Doc croyait se rappeler des
explications qu’elle lui avait fournies. Elle était douée pour autre
chose, de toute façon. Elle était en contact avec des forces invisibles
et pouvait diagnostiquer et guérir toutes sortes de problèmes,
affectifs et physiques, ce qu’elle faisait presque tout le temps à l’œil,
mais dans certains cas elle acceptait de l’herbe ou de l’acide à la
place du cash. D’après ce que Doc en savait, elle ne s’était jamais
trompée. Pour l’instant, elle examinait les cheveux de Doc, et
comme d’habitude, il fut sur la défensive, pris d’un spasme de
panique. Finalement, dans un hochement de tête énergique : « Tu
devrais faire quelque chose pour ça. »
« Encore ? »
« J’le dirai jamais assez – changement de tifs, changement de
vie. »
« Qu’est-ce que tu conseilles ? »
« À toi de voir. Suis ton intuition. Ça t’ennuierait, Denis, en fait,
si je prenais juste ce morceau de tofu ? »
« C’est de la guimauve », dit Denis.

Revenu à nouveau chez lui, Doc s’en roula un gros, mit un film
de deuxième partie de soirée, trouva un vieux tee-shirt, s’assit, et le
déchira en courtes bandes d’un peu plus d’un centimètre de large
jusqu’à en avoir entassé une centaine, puis alla sous la douche un
moment et, les cheveux encore mouillés, prit de petites mèches qu’il
enroula chacune individuellement autour d’une bande de tee-shirt,
les faisant tenir grâce à un nœud d’arrêt, réitéra l’opération façon
plantation du Sud sur toute sa tête, puis, après peut-être une demi-
heure au sèche-cheveux, durant laquelle il s’endormit peut-être, ou
peut-être pas, il défit les nœuds et, la tête en bas, brossa de la racine
aux extrémités pour obtenir ce qui lui parut une coupe afro de Blanc
relativement présentable, d’une cinquantaine de centimètres de
diamètre. Doc introduisit avec précaution sa tête dans un carton à
bouteilles pour ne pas l’écraser, puis s’allongea sur le canapé et,
cette fois-ci, s’endormit vraiment, et, vers l’aube, rêva de Shasta. Ce
n’était pas qu’ils baisaient, à proprement parler, mais quelque chose
dans le genre. Ils s’étaient tous deux échappés de leurs vies
antérieures, à la manière dont on a tendance à voler dans les rêves
du petit matin, et s’étaient donné rendez-vous dans un étrange motel
qui semblait faire aussi salon de coiffure. Elle insistait constamment
pour dire qu’elle « aimait » un type dont elle ne mentionnait jamais
le nom, même si, quand Doc s’éveilla finalement, il se douta qu’il
devait s’agir de Mickey Wolfmann.
Inutile de continuer à dormir. Il gravit tant bien que mal la pente
jusqu’au Wavos et prit son petit déjeuner avec les mordus de surf
qui étaient toujours là. Flaco la Brute s’approcha. « Hé mec, il y a le
flic qui est revenu traîner, il te cherchait. C’est quoi sur ta tête ? »
« Flic ? Quand ça ? »
« Hier soir. Il est passé chez toi, mais tu étais sorti. Inspecteur de
la Criminelle au central de L.A., dans une El Camino vraiment
déglinguée, celle avec le 396… ? »
« C’était Bigfoot Bjornsen. Pourquoi est-ce qu’il n’a pas juste
enfoncé ma porte à coups de pied, comme il fait d’habitude ? »
« Il y a peut-être pensé puis s’est ravisé en se disant un truc du
style “On verra ça demain”… ce qui tombe aujourd’hui, non ? »
« Sauf si je peux l’empêcher. »

Le bureau de Doc était situé à proximité de l’aéroport, non loin


d’East Imperial. Il partageait l’endroit avec un certain Dr Buddy
Tubeside, spécialisé essentiellement dans l’injection de « vitamines
B12 », euphémisme désignant la combinaison spéciale
d’amphétamines du médecin. Aujourd’hui, malgré l’heure matinale,
Doc dut quand même se frayer un chemin parmi les patients ayant
une carence en « B12 » qui faisaient déjà la queue jusqu’au parking,
femmes au foyer habitant le littoral et présentant un certain indice
de mélancolie, acteurs convoqués à des castings, schnocks à la peau
tannée, pressés de commencer une journée active de papotage au
soleil, stewardesses tout juste atterries après un éprouvant vol de
nuit, et même quelques cas réglementaires d’anémie pernicieuse ou
de grossesse végétarienne, tous traînaient des pieds, à demi
endormis, fumaient cigarette sur cigarette, parlaient tout seuls, se
coulaient un par un dans l’entrée du petit bâtiment en parpaings
après avoir passé un tourniquet à côté duquel, un bloc-notes à la
main pour noter leurs coordonnées, se tenait Petunia Leeway, une
fille superbe coiffée d’un bonnet amidonné, en tenue médicale taille
mini, qui était moins un véritable uniforme d’infirmière qu’un
discours lascif sur l’uniforme et dont le Dr Tubeside prétendait avoir
acheté toute une cargaison chez Frederick’s of Hollywood, dans un
assortiment de pastels à la mode, celui du jour étant bleu turquoise,
pratiquement au prix de gros.
«’Jour, Doc. » Petunia réussissait à y insuffler une inflexion de
chanteuse lounge, l’équivalent vocal d’un battement de cils en vison.
« J’adore ton afro. »
« Salut, Petunia. Toujours mariée à machin-chose, là ? »
« Oh, Doc… »
À la signature du bail, les deux locataires, tels des camarades de
colonie de vacances ayant à choisir entre le lit du haut et celui du
bas, avaient tiré à pile ou face pour savoir qui aurait l’appartement à
l’étage, et Doc avait perdu, ou bien, comme il aimait le penser,
gagné. La plaque sur sa porte indiquait LSD INVESTIGATIONS – LSD,
comme il l’expliquait quand les gens demandaient, ce qui n’était pas
souvent, étant l’abréviation de « Localisation, Surveillance,
Détection ». En dessous se trouvait un rendu de globe oculaire géant
injecté de sang, vert et magenta du plus beau psychédélique, dont le
dessin des milliers, littéralement, de vaisseaux frénétiques avait été
sous-traité à une communauté de tarés des amphés qui avaient
depuis longtemps migré vers le nord, à Sonoma. Il était de notoriété
publique que des clients potentiels avaient passé des heures à
contempler cet entrelacs oculaire, oubliant souvent le motif de leur
visite.
Un visiteur était déjà là, de fait, il attendait Doc. Ce qui faisait de
lui quelqu’un d’inhabituel, c’était qu’il était noir. Assurément, des
Noirs étaient de temps en temps aperçus à l’ouest de Harbor
Freeway, mais en voir un aussi loin de son rayon d’action habituel,
pratiquement au bord de l’océan, était assez rare. La dernière fois
que quelqu’un se rappelait avoir vu un automobiliste noir à Gordita
Beach, par exemple, des appels inquiets avaient été lancés sur toutes
les fréquences des forces de l’ordre, un petit détachement spécial de
véhicules policiers avait été constitué, et des barrages routiers
installés tout le long de Pacific Coast Highway. Vieux réflexe de
Gordita, datant de juste après la Seconde Guerre mondiale, à
l’époque où une famille noire avait réellement essayé d’emménager
en ville et où les citoyens, sur les conseils avisés du Ku Klux Klan,
avaient mis le feu à la maison jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien et
puis, comme si quelque ancienne malédiction avait pris effet, refusé
d’autoriser qu’une autre maison soit jamais construite sur ce site. Le
terrain demeura vide jusqu’à ce que la ville finisse par le confisquer
et en fasse un parc, où la jeunesse de Gordita Beach, en vertu des
lois de l’ajustement karmique, ne tarda pas à se retrouver le soir
pour la picole, la dope et la baise, déprimant leurs parents, mais pas
particulièrement la valeur du terrain.
« Dites », Doc salua son visiteur, « c’est quoi ce qui vous amène,
mon frère. »
« Vous fatiguez pas avec ces conneries, » répondit le gars noir qui
se présenta sous le nom de Tariq Khalil et fixa un moment, d’une
manière en d’autres circonstances offensante, l’afro de Doc.
« Bon. Entrez. »
Dans le bureau de Doc, il y avait deux banquettes à haut dossier
recouvertes de plastique capitonné fuchsia, disposées face à face, de
part et d’autre d’une table en Formica d’un agréable vert tropical. Il
s’agissait en fait d’un module de box de bar-café que Doc avait
récupéré à l’occasion d’une rénovation à Hawthorne. Il fit signe à
Tariq de prendre place sur un des sièges et s’assit face à lui. C’était
confortable. Le dessus de table entre eux était jonché d’annuaires
téléphoniques, de crayons à papier, de fiches cartonnées, dans leurs
boîtes ou éparpillées, de cartes routières, de cendres de cigarette,
d’un poste à transistors, de pinces à mégots, de gobelets de café, et
d’une Olivetti Lettera 22, dans laquelle, en grommelant « On va
ouvrir un dossier là-dessus », Doc inséra une feuille de papier qui
semblait avoir été utilisée à répétition pour quelque étrange et
compulsif origami.
Tariq regardait, sceptique. « Secrétaire en congé aujourd’hui ? »
« Un truc dans le genre. Mais je vais prendre quelques notes, et
tout sera tapé plus tard. »
« D’accord, bon alors il y a ce gars avec qui j’étais en cabane. Un
Blanc. Frater’ Aryenne, en fait. On a fait un peu de bizness,
maintenant on est tous les deux sortis, il me doit encore du pèze. Je
veux dire, ça fait un gros paquet. Je peux pas entrer dans les détails,
j’ai prêté serment que je dirais rien. »
« Et, juste son nom, au moins ? »
« Glen Charlock. »
Parfois, à la façon dont quelqu’un prononce un nom, on perçoit
une vibration. Tariq parlait comme un homme dont le cœur avait
été brisé. « Vous savez où il habite actuellement ? »
« Seulement pour qui il travaille. Il est garde du corps d’un
entrepreneur nommé Wolfmann. »
Doc se sentit sur le point de s’évanouir, sous l’effet de la drogue
sans aucun doute. Il reprit ses esprits en se tapant une montée de
paranoïa, pas assez intense, espéra-t-il, pour que Tariq la remarque.
Il fit mine d’étudier le dossier qu’il était en train d’ouvrir. « Si je
puis me permettre de poser la question, M. Khalil, comment avez-
vous entendu parler de cette agence ? »
« Sledge Poteet. »
« Ouhao. Ça ne nous rajeunit pas. »
« L’a dit que vous l’aviez tiré d’un mauvais pas en 67. »
« Première fois que je me faisais tirer dessus. Vous vous êtes
rencontrés en taule ? »
« Ils nous apprenaient à cuisiner, à nous deux. Sledge a peut-être
encore à peu près un an à tirer. »
« Je me souviens de l’époque où il ne savait pas faire bouillir une
casserole d’eau. »
« Devriez le voir maintenant, il sait faire bouillir l’eau du
robinet, l’eau Arrowhead Springs, l’eau de Seltz, la Perrier, tout ce
que vous voulez. Un vrai Bouilleur. »
« Donc si je peux me permettre une question évidente – vous
savez où Glen Charlock travaille actuellement, alors pourquoi ne pas
aller là-bas le chercher directement, pourquoi engager un
intermédiaire ? »
« Parce que ce Wolfmann est entouré jour et nuit d’une espèce
d’armée de la Fraternité Aryenne, et à part Glen, j’ai jamais
entretenu des relations cordiales avec ces enculés de nazillons. »
« Oh – donc vous envoyez un Blanc, pour que lui se fasse
dérouiller la tronche. »
« C’est à peu près ça. J’aurais préféré quelqu’un d’un tout petit
peu plus convaincant. »
« Ce qui me manque en al-titude », expliqua Doc pour à peu près
la millionième fois de sa carrière, « je le compense par l’at-titude. »
« D’accord… ça c’est possible… J’ai vu ça en taule, dans la cour,
de temps en temps. »
« Quand vous étiez en cabane – vous étiez dans un gang ? »
« Black Guerrilla Family. »
« La clique à George Jackson. Et vous dites que vous avez fait du
bizness avec qui déjà, la Fraternité Aryenne ? »
« On s’est rendu compte qu’on avait souvent le même avis à
propos du gouvernement américain. »
« Mmm, cette harmonie raciale, je peux piger. »
Tariq regardait Doc avec une intensité particulière, et son regard
était devenu jaune, acéré.
« Il y a autre chose », supposa Doc.
« Mon ancien gang de rue. Artesia Crips. À ma sortie de Chino,
j’ai cherché à retrouver quelques gars et j’ai découvert qu’ils avaient
pas seulement disparu, mais que le terrain aussi. »
« Le délire. Comment ça disparu ? »
« Pas là. Crabouillé en mille morceaux. Les mouettes y allaient à
coups de bec. Me suis dit que j’étais en plein trip, j’ai fait un tour en
bagnole, je suis revenu, toujours disparu. »
« Hon-hon. » Doc tapa : N’hallucinait pas.
« Personne et rien. Ville fantôme. À part une grande pancarte :
“Ici Bientôt”, maisons pour bons petits bitteux blancs, centre
commercial, des conneries. Devinez c’est qui le promoteur sur ce
coup. »
« Wolfmann encore. »
« C’est ça. »
Au mur Doc avait une carte de la région. « Montrez-moi. » La
zone que Tariq pointa du doigt avait l’air presque en ligne droite en
partant d’ici, il fallait continuer Artesia Boulevard vers l’est, et Doc
se rendit compte au bout d’une minute et demie de lecture de carte
que ce devait être le site de Channel View Estates. Il fit mine de
faire passer à Tariq un test ethnique. « Vous êtes, genre, quoi, en
fait, japonais ? »
« Euh, fait longtemps que vous êtes dans le métier ? »
« Ça m’paraît plus près de Gardena que de Compton, c’est tout ce
que je dis. »
« La Seconde Guerre », dit Tariq. « Avant la guerre, une bonne
partie de South Central était encore un quartier japonais. Ces gens
ont été envoyés dans les camps, nous on est bien partis pour être les
nouveaux Japs. »
« Et maintenant c’est à votre tour de vous faire expulser. »
« La vengeance de l’homme blanc continue. L’autoroute près de
l’aéroport suffisait pas. »
« Vengeance pour… »
« Watts. »
« Les émeutes. »
« Certains d’entre nous disent “insurrection”. Le Cogne, il attend
son heure, voilà tout. »
Longue et triste histoire de l’occupation du sol à L.A., comme
Tante Reet ne se lassait jamais de le rappeler. Des familles
mexicaines chassées de Chavez Ravine pour la construction du
Dodger Stadium, des Indiens américains balayés hors de Bunker Hill
pour le Music Center, le quartier de Tariq repoussé au bulldozer
pour Channel View Estates.
« Si je peux remettre la main sur votre pote de prison, est-ce qu’il
honorera la dette qu’il a vis-à-vis de vous ? »
« Je peux pas vous dire ce que c’est. »
« Pas besoin. »
« Ah et l’autre chose c’est que je peux pas vous verser
d’acompte. »
« Cool, pas de problème. »
« Sledge avait raison, vous êtes un taré d’enculé de blanc. »
« Comment pouvez-vous savoir ? »
« J’ai compté. »
Deux

Doc prit par l’autoroute. Les files en direction de l’est


grouillaient de bus Volkswagen aux cachemires tremblés, de
voitures boostées et nappées de primer, de breaks bois en
authentique pin de Dearborn, de Porsche pilotées-par-des-vedettes-
télé, de Cadillac emmenant des dentistes à des rendez-vous galants
et extraconjugaux, de minibus sans fenêtres avec d’épouvantables
drames adolescents en cours à l’intérieur, de pick-ups garnis de
matelas où s’entassaient des cousins campagnards de la San Joaquin,
tous roulaient ensemble, s’enfonçant dans ces formidables champs
d’habitations dépourvus d’horizon, sous les lignes à haute tension,
chacun ayant sa radio calée sur les quelques mêmes stations AM,
sous un ciel comme du lait à l’eau, et le bombardement blanc d’un
soleil transformé par le smog en une traînée laissant seulement
deviner une probabilité de présence, dans la lumière duquel on
commençait à se demander s’il pourrait jamais se produire quelque
chose de « psychédélique », ou si – manque de bol ! – tout ce temps
c’était vraiment dans le Nord que ça se passait.
À partir d’Artesia, les panneaux dirigèrent Doc vers Channel
View Estates, un Concept Michael Wolfmann. Il y avait les couples
du coin auxquels on pouvait s’attendre, impatients de jeter un œil
aux toutes nouvelles TBTC, les « Taupinières Bien Trop Chères »,
ainsi que Tante Reet avait tendance à appeler la plupart des
pavillons de sa connaissance. De temps en temps aux confins du
pare-brise, Doc repérait des piétons noirs, déconcertés comme Tariq
avait dû l’être, cherchant peut-être aussi l’ancien quartier, les pièces
habitées jour après jour, aussi solides que les axes de l’espace,
désormais implosées dans l’effondrement et la ruine.
Le lotissement s’enfonçait dans la brume et l’odeur délicate de la
composante brouillard du smog, et de celle du désert sous la
chaussée – les unités modèles près de la route, les maisons terminées
plus loin à l’intérieur, et, juste visibles au-delà, les squelettes de
constructions nouvelles qui s’enfonçaient dans les terres désertiques
n’appartenant à personne. Doc passa une grille jusqu’à arriver à une
bande de terrain compacté, déjà plantée de panneaux routiers, mais
dont les rues n’avaient pas encore de revêtement. Il se gara à ce qui
serait l’angle de Kaufman et de Broad et revint sur ses pas à pied.
Avec leurs vues dominantes et filtrées qui donnaient sur un
tronçon presque entièrement délaissé du Canal Dominguez de
Protection contre les Inondations, oublié et interrompu par des
kilomètres de remblai, de tout-venant et autres déblais d’aventures
industrielles qui avaient soit réussi soit échoué, ces maisons étaient
plus ou moins du Colonial Espagnol, avec des balcons pas-
nécessairement-capables-de-supporter-une-charge et des toits de
tuiles rouges censés évoquer des villes plus huppées, telles que
San Clemente ou Santa Barbara, si ce n’est que pour l’instant il n’y
avait pas un seul arbre en vue pour dispenser de l’ombre.
À proximité de ce qui serait le portail d’entrée de Channel View
Estates, Doc trouva un minicentre commercial de fortune installé en
gros pour les ouvriers du chantier, composé d’un magasin de vins et
spiritueux, d’une sandwicherie avec comptoir, d’un bar à bière où
on pouvait jouer au billard et d’un salon de massage baptisé Chick
Planet, devant lequel il aperçut une rangée de motocyclettes
soigneusement entretenues, garées avec une précision toute
militaire. C’est ici qu’il avait le plus de chances de tomber sur un
groupuscule de salopards. En plus, s’ils étaient tous ici en ce
moment, alors il y avait des chances que Mickey y soit aussi.
Supposant en outre que les propriétaires de ces bécanes étaient ici à
des fins récréatives et n’attendaient pas à l’intérieur en ordre de
bataille, prêts à bigorner Doc, il inspira profondément, se nimba
d’une lumière blanche et franchit le seuil de la porte d’entrée.
« Bonjour, je suis Jade… ? » Une jeune dame asiatique pétillante
en qipao turquoise lui tendit une carte plastifiée des prestations. « Et
s’il vous plaît notez bien le Pussy-Eater’s Special du jour, qui est bon
toute la journée jusqu’à l’heure de la fermeture… ? »
« Mmm, non pas que 14,95 $ ne soit pas un prix vachement
sympa, mais en fait j’essaye de localiser un type qui travaille pour
M. Wolfmann… ? »
« Super. Il bouffe de la chagatte ? »
« Ma foi, Jade, vous êtes mieux placée que moi pour savoir, le
gus s’appelle Glen… ? »
« Ah bien sûr, Glen fréquente la maison, ils la fréquentent tous.
Vous auriez une cigarette pour moi ? » D’une tape il lui sortit une
Kool sans filtre. « Ooh, comme en taule. On doit pas bouffer
beaucoup de chagatte, là-bas, hein ? »
« Glen et moi on était tous les deux à Chino à peu près en même
temps. Vous l’avez vu aujourd’hui ? »
« Il était là il y a encore une minute, quand tout le monde a
décampé d’un coup. Est-ce qu’il se passe quelque chose de bizarre ?
Vous êtes flic ? »
« Voyons. » Doc examina ses pieds. « Nan… pas les bonnes
pompes. »
« Si je demande, c’est que vous seriez flic, vous auriez droit à un
aperçu gratuit de notre Pussy-Eater’s Special… ? »
« Et un détective privé titulaire d’une licence ? Est-ce que ça — »
« Hé, Bambi ! » De derrière un rideau de perles apparut, comme
en plein arrêt de jeu au milieu d’une partie de beach-volley, une
blonde en bikini fluo turquoise et orange.
« Olala », s’exclama Doc. « Où est-ce qu’on — »
« Pas toi, Bongman », marmonna Bambi. Jade tendait déjà la
main vers ce bikini.
« Ah », fit-il. « Euh… voyez, ce que je pensais c’est qu’ici… ?
comme il y a marqué “Pussy-Eater’s Special”… ? je pensais que ce
que ça voulait dire, c’est que — »
Eh bien… aucune des deux filles ne semblait plus lui accorder
grande attention, cependant, par politesse, Doc estima qu’il se devait
de continuer à regarder un peu, jusqu’à ce qu’elles disparaissent
finalement derrière le bureau de la réception, et il s’éloigna alors
d’un pas nonchalant dans l’idée de faire une petite visite. Dans le
vestibule, venant de quelque part au-dessus, suintait une lumière
indigo et des fréquences plus foncées encore, ainsi qu’une musique
chargée en cordes, datant d’une demi-génération, de l’époque des
trente-trois tours compilés pour accompagner la baise en
garçonnière.
Personne dans les parages. On aurait dit qu’il y avait peut-être eu
du monde, jusqu’à ce que Doc débarque. En outre l’endroit se
révélait plus grand à l’intérieur qu’à l’extérieur. Il y avait des salons
privés à lumière noire avec des posters rock’n’roll fluorescents, des
miroirs au plafond et des matelas d’eau vibrants. Des stroboscopes
clignotaient, des cônes d’encens envoyaient au plafond des rubans
de fumée à la senteur musquée, et une moquette faux angora à
longues mèches dans toute une variété de tons, dont rouge sang et
vert canard, et pas toujours limitée aux surfaces horizontales, lui
faisait de l’œil.
Arrivé au fond de l’établissement, Doc commença à entendre un
tumulte à l’extérieur, ainsi qu’une pétarade fournie de Harley.
« Euh-oh. Qu’est-ce que c’est que ça ? »
Il n’eut pas le loisir de le savoir. C’était peut-être tout cet afflux
sensoriel exotique qui causa l’évanouissement brutal de Doc et la
perte d’une partie indéterminée de sa journée. Le fait d’avoir heurté
dans sa chute quelque objet ordinaire expliquait peut-être la bosse
douloureuse qu’il trouva sur sa tête lorsque enfin il revint à lui. Plus
vite en tout cas que le temps qu’il fallut au Centre Médical pour dire
« hématome subdural », Doc pigea que la Muzak ringarde s’était tue,
et puis pas de Jade, pas de Bambi, et il était allongé sur le sol en
ciment d’un espace qu’il ne reconnut pas, quoiqu’il n’eût pu en dire
autant de ce qu’il identifiait à présent, loin au-dessus de lui, telle
une planète porteuse de poisse dans l’horoscope du jour, comme le
visage maléfiquement scintillant de l’Inspecteur Bigfoot Bjornsen, du
LAPD.

« Félicitations, sale hippie », le salua Bigfoot de sa voix


viscosité 30 ô combien familière, « et bienvenue dans un monde de
désagréments. Oui, cette fois-ci on dirait que tu as réussi à fourrer le
nez dans quelque chose de trop réel et profond pour arriver à t’en
tirer par des hallucinations, pauvre hippie minable. » Il avait à la
main, et croquait de temps en temps, sa sempiternelle banane glacée
nappée chocolat.
« Salut, Bigfoot. J’ai droit à un coup de croc moi aussi ? »
« Sûr, mais tu vas devoir attendre, on a laissé le rottweiller au
poste. »
« Ça ne presse pas… et où sommes-nous, là, tu peux me
redire ? »
« À Channel View Estates, sur le site d’un futur foyer où les
membres d’une gentille famille se réuniront bientôt tous les soirs, les
yeux braqués sur la télé, se goinfreront de snacks bien nourrissants
et, une fois les mômes au lit, tenteront même peut-être quelques
préliminaires à vocation reproductive, goûtant peu que naguère, en
cet endroit précis, un infâme criminel se soit vautré dans une
stupeur envapée, à baragouiner des incohérences à l’inspecteur de la
brigade criminelle, depuis lors promu à un rang éminent, qui l’avait
appréhendé. »
Ils étaient encore en vue du portail d’entrée. À travers un
entrelacs de pièces de charpente fixées les unes aux autres, Doc
distingua dans la lumière de l’après-midi une perspective floue de
rues encombrées de fondations fraîchement coulées, dans l’attente
que des maisons viennent se poser dessus, de canalisations pour les
eaux usées et l’électricité, de barricades de tréteaux dont les
lumières clignotaient même pendant la journée, de collecteurs d’eau
en béton armé, de tas de terre, de bulldozers et de pelleteuses.
« Sans vouloir paraître impatient », poursuivit le lieutenant, « si
d’aventure tu souhaitais te joindre à nous, nous serions ravis de
discuter. » Des lèche-bottes en uniforme s’activaient tout autour, et
ricanaient, appréciant la bonne blague.
« Bigfoot, je ne sais pas ce qui s’est passé. Dernier truc dont je
me souviens, j’étais au salon de massage là-bas… ? Une nana
asiatique qui s’appelle Jade… ? et son amie ricaine Bambi… ? »
« Divagations d’un cerveau macéré dans les exhalaisons de
cannabis, sans aucun doute », théorisa l’Inspecteur Bjornsen.
« Mais, comment, ce n’est pas moi… ? Peu importe ce que
c’est… ? »
« Bien sûr. » Bigfoot regarda, en grignotant avec amusement sa
banane glacée, Doc se livrer à l’exercice pénible consistant à se
rétablir en position verticale, suivi de quelques menus détails à
mettre au point, comme par exemple tenir ladite position, essayer
de marcher, tout ça. C’est à peu près à ce moment-là qu’il aperçut
l’équipe du médecin légiste autour d’un corps humain barbouillé de
sang, allongé sur le dos, sur une civière, ramassé sur lui-même,
comme la dinde mal cuite d’un repas de fête, le visage recouvert
d’une couverture bon marché de chez les flics. Des objets
n’arrêtaient pas de tomber de ses poches de pantalon. Les flics
étaient obligés de s’accroupir pour les ramasser par terre. Doc sentit
une montée de trouille, au niveau de l’estomac, par là.
Bigfoot Bjornsen se fendit d’un petit sourire narquois. « Oui, j’ai
presque pitié de ta détresse de civil – encore que si tu avais été
davantage un homme et moins un planqué de hippie sans couilles,
qui sait, tu en aurais peut-être assez vu chez les Viêts pour partager
jusqu’à mon sens du spleen professionnel à la vue d’un de plus de ce
que nous appelons macchabée, dont il va falloir s’occuper. »
« Qui est-ce ? » Doc d’un hochement de tête en direction du
cadavre.
« Était, Sportello. Ici sur Terre on dit “était”. Voici Glen
Charlock, que tu demandais par son nom il y a quelques heures à
peine, des témoins en jureront. Les camés à la mémoire courte
devraient faire plus attention aux personnes sur qui ils choisissent
de projeter leurs fantasmes cinglés. D’autre part, à première vue, tu
as choisi de refroidir un garde du corps personnel de Mickey
Wolfmann, qui a tout de même quelques relations. Le nom te dit
quelque chose ? ou comme tu dirais “te rappelle vachement un truc,
mec” ? Ah, mais voilà le véhicule qui vient nous chercher. »
« Hé – ma voiture… »
« Comme son propriétaire, bien partie pour la fourrière. »
« Elle est raide, celle-là, Bigfoot, même venant de toi. »
« Allons allons, Sportello, tu sais que nous nous ferons un plaisir
de te déposer. Gaffe à ta tête. »
« Une gaffe dans ma… Comment veux-tu que je fasse ça, mec ? »

Ils n’allèrent pas au central mais, en vertu d’un protocole de flic


à jamais impénétrable pour Doc, seulement au poste de Compton,
où ils entrèrent dans le parking et s’arrêtèrent à côté d’une
El Camino 68 cabossée. Bigfoot sortit de la bagnole ouvrir le coffre
arrière. « Tiens, Sportello – viens me donner un coup de main. »
« Excuse-moi, putain, mais qu’est-ce que », s’enquit Doc, « c’est
que ça ? »
« Du barbelé », répondit Bigfoot. « Quatre-vingt-dix toises
d’authentique Glidden galvanisé quatre pointes. Tu peux prendre ce
côté-ci ? »
Le machin devait peser dans les cent livres. Le flic qui avait
conduit resta assis à les regarder sortir le rouleau du coffre et le
poser sur le plateau de l’El Camino qui, Doc s’en souvenait, était la
tire de Bigfoot.
« Des problèmes de bétail, là où tu habites, Bigfoot ? »
« Oh, jamais on utiliserait ce barbelé pour une vraie clôture, tu
es fou, c’est du soixante-dix ans d’âge, en parfait état — »
« Attends. Tu… collectionnes… le fil de fer barbelé. »
Eh bien oui, manifestement, ainsi que les harnais, les sombreros
de cow-boys, les tableaux de saloon, les étoiles de shérif, les moules
à balles, toutes sortes de bidules du Far West. « Enfin, si toi, tu n’y
vois pas d’objection, Sportello. »
« Ouoha on se calme, le Vacher des Caraïbes, je m’en vas point
provoquer en duel un collectionneur de barbelé, chacun met ce qu’y
veut dans son pick-up. »
« J’espère bien », renifla Bigfoot. « Viens, allons à l’intérieur voir
s’il y a un box de libre. »
L’histoire de Doc avec Bigfoot, inaugurée par de bénignes
interventions pour drogue, des arrestations-et-fouilles ici et là sur
Sepulveda, et des réparations répétées de porte d’entrée, s’était
envenimée deux ans plus tôt avec l’épisode Lunchwater, une de ces
affaires matrimoniales sordides qui occupaient alors le temps de
Doc. Le mari, un fiscaliste pensant obtenir de la surveillance de
qualité pour pas cher, avait engagé Doc afin qu’il épie sa femme. Au
bout de deux jours de planque à la maison du petit copain, Doc
décida de monter sur le toit et d’y regarder de plus près par une
lucarne qui donnait sur la chambre à coucher, où les activités se
révélèrent si ennuyeuses – zizi, certes, mais plus plan-plan que pan-
pan – qu’il décida d’allumer un joint pour passer le temps, et en
sortit un de sa poche, dans le noir, plus soporifique que prévu. Il ne
tarda pas à s’assoupir et dévala, à moitié en roulant à moitié en
glissant, la pente douce du toit de tuiles rouges, s’immobilisa la tête
dans la gouttière, où il réussit tout de même à dormir pendant les
événements qui suivirent, dont l’arrivée du petit mari, des
hurlements considérables, et des coups de feu assez bruyants pour
que les voisins appellent la police. Bigfoot, qui se trouvait
patrouiller non loin, se pointa pour découvrir le mari et l’amant
trucidés, et la femme délicieusement ébouriffée, en sanglots, fixant
du regard la .22 qu’elle tenait à la main comme si c’était la première
fois qu’elle en voyait une. Doc, là-haut sur son toit, ronflait encore
tout son soûl.
Avance rapide jusqu’à Compton, ce jour. « Ce qui nous
préoccupe », essayait d’expliquer Bigfoot, « c’est ceci, ce qu’à la
Crim’ on aime appeler des “modes opératoires récurrents”, vois-
tu… ? C’est la deuxième fois à notre connaissance qu’on te retrouve
endormi sur la scène d’un crime grave, incapable – oserai-je
suggérer “refusant” – de nous fournir le moindre détail. »
« Plein de feuilles, de brindilles et autres merdes dans mes
cheveux », sembla se rappeler Doc. Bigfoot hocha la tête comme
pour l’encourager. « Et… il y a eu un camion de pompier avec une
échelle… ? grâce à laquelle, j’imagine, j’ai dû descendre du
toit… ? » Ils se dévisagèrent un moment.
« Je pensais plutôt à ce qui s’est passé aujourd’hui plus tôt dans
la journée », Bigfoot avec un zeste d’impatience. « Channel View
Estates, Chick Planet Massage, ce genre de chose. »
« Ah. Eh bien, j’étais sans connaissance, mec. »
« Oui. Oui mais avant ça, quand toi et Glen Charlock vous êtes
vus pour cette ultime rencontre… tu dirais que ça a été à quel
moment, exactement, dans le cours des événements ? »
« Je t’ai dit, la première fois que je l’ai vu, c’est quand il était
mort. »
« Ses collègues, alors. Combien d’entre eux connaissais-tu
déjà ? »
« Pas normalement des gars avec qui je traînerais, pas du tout le
bon profil dope, trop de barbis, trop d’amphés. »
« Vous autres les fumeurs de marie-jeanne, vous êtes tellement
exclusifs. Est-ce que tu dirais que tu as mal digéré le fait qu’il
préférait les barbituriques et les amphétamines ? »
« Ouais, je m’apprêtais à le dénoncer au Comité Normes et
Éthique des Usagers de Drogue. »
« C’est cela oui, en attendant ton ex-petite amie Shasta Fay
Hepworth est notoirement intime de l’employeur de Glen, Mickey
Wolfmann. Penses-tu que Glen et Shasta étaient… tu sais… » Il serra
mollement le poing et y enfonça le majeur de l’autre main en un
mouvement de va-et-vient pendant un moment que Doc jugea
beaucoup trop long. « Qu’est-ce que tu as ressenti, toi tu es encore à
te morfondre, et elle s’affiche en compagnie de ces vauriens de
nazis ? »
« Continue à faire ça, Bigfoot, je crois que je commence à avoir
la gaule. »
« Un dur, le petit macaroni, comme dit toujours ce sacré Fatso
Judson. »
« Au cas où t’oublierais, lieutenant, toi et moi faisons
pratiquement le même boulot, sauf que moi je n’ai pas carte blanche
pour tirer tout le temps sur les gens et tout ça. Mais si j’étais à ta
place, je suppose que je ferais le même numéro, peut-être même que
je glisserais maintenant une remarque sur ma mère. Enfin sur ta
mère à toi, vu que tu serais moi….Est-ce que j’ai mis dans le
mille ? »
Ils ne laissèrent pas Doc appeler Sauncho Smilax, son avocat,
avant que ce soit la pleine heure de pointe. En fait, Sauncho
travaillait pour le cabinet d’avocats Hardy, Gridley et Chatfield,
spécialisé dans le droit maritime, dont les bureaux étaient à la
Marina, et son CV était un peu court en matière pénale. Lui et Doc
s’étaient rencontrés accidentellement un soir au Food Giant de
Sepulveda. Sauncho, alors un camé novice qui venait juste
d’apprendre qu’il fallait retirer les graines et les tiges, s’apprêtait à
acheter un tamis à farine, quand il réalisa soudain que les gens à la
caisse sauraient tous ce qu’il voulait faire avec le tamis et appelleraient
la police. Il fut pris d’une sorte de blocage paranoïaque, et c’est alors
que Doc, lui-même en pleine crise nocturne de carence en chocolat,
déboîta d’une allée de friandises et que son caddy emboutit celui de
Sauncho.
Avec la collision, les réflexes juridiques se réveillèrent. « Hé, ça
ne vous embêterait pas que je mette ce tamis dans votre caddy, là,
histoire de ne pas attirer l’attention ? »
« D’accord », fit Doc, « mais quitte à être parano, qu’est-ce que tu
dis de tout ce chocolat, mec… ? »
« Ah. Alors… on ferait peut-être bien d’ajouter quelques, vous
savez, genre, articles à l’air innocent…. »
Le temps d’arriver à la caisse, ils avaient réussi à acquérir pour
une centaine de dollars d’articles supplémentaires, dont l’inévitable
demi-douzaine de boîtes de préparation pour gâteaux, un gallon de
guacamole et plusieurs paquets géants de tortilla chips, une caisse
de soda à la mûre de Boysen de la marque du magasin, pour
l’essentiel trouvés au rayon Desserts Congelés Sara Lee, des
ampoules électriques et du détergent pour la crédibilité vis-à-vis des
bonnes gens et, après ce qui parut être des heures au rayon Produits
du Monde, un assortiment de pickles japonais enrobés de crevettes
qui avaient l’air sympa. À un moment donné au milieu de tout ça,
Sauncho signala qu’il était avocat.
« Le délire. Les gens me disent toujours qu’il me faut un “avocat
au criminel”, ce qui, ne le prends pas mal, hein, mais — »
« En fait j’exerce dans le droit maritime. »
Doc réfléchit à ce qu’il venait d’entendre. « Tu es… un Marine
qui pratique le droit ? Non, attends – tu es un avocat qui représente
exclusivement les Marines…. »
Au cours du processus qui permit de tirer tout ceci au clair, Doc
apprit également que Sauncho venait juste de finir ses études de
droit à SC et que, comme de nombreux ex-étudiants incapables de
laisser tomber l’ancienne vie estudiantine, il vivait à la plage – pas
loin de chez Doc, d’ailleurs.
« Peut-être que tu ferais bien de me donner ta carte », dit Doc.
« On sait jamais. Un litige de bateaux, une marée noire, un truc. »
Sauncho ne perçut jamais officiellement d’avances sur
honoraires, mais après quelques tardifs appels paniqués de Doc, il se
mit à faire preuve d’un talent inattendu pour ce qui était des
négociations de cautions avant mise en liberté conditionnelle et des
pourparlers avec les plantons des postes du Southland, et un beau
jour ils se rendirent compte tous deux qu’il était devenu, de facto
comme on dit, l’avocat de Doc.
Sauncho répondit au téléphone, en proie à une agitation
certaine.
« Doc, tu as la télé allumée ? »
« Tout ce que j’ai, là, c’est un coup de fil de trois minutes,
Saunch, je suis au trou à Compton, et c’est Bigfoot une fois de plus. »
« Ouais bon, je suis en train de regarder des dessins animés là,
d’accord ? et ce Donald Duck, là, il me fait flipper… ? » Sauncho
n’avait pas forcément beaucoup de gens à qui parler dans sa vie, et
il avait toujours considéré Doc comme une cible facile.
« Tu as un stylo, Saunch ? Voici le numéro de dossier, prépare-
toi à noter — » Doc commença à lui lire le numéro, tout doucement.
« Y a Donald et Dingo, d’accord, et ils sont au large sur un
radeau, à la dérive… ? ça dure des semaines, on dirait… ? et ce que
tu commences à remarquer au bout d’un moment, dans les gros
plans de Donald, c’est qu’il a une barbe de quelques jours qui
pousse… ? genre, qui lui sort du bec… ? Tu saisis ce que ça
signifie ? »
« Si je trouve une minute pour y réfléchir, Saunch, mais en
attendant, voilà Bigfoot, et il n’a pas l’air jouasse, alors si tu pouvais
me répéter le numéro, d’accord, et — »
« On a toujours eu cette image de Donald Duck, on croit qu’il est
tout le temps comme ça dans la vie, mais en fait il faut chaque jour
qu’il se rase le bec. Telles que je vois les choses, c’est Daisy qui est là-
dessous. Tu sais, ce qui veut dire, qu’est-ce que cette nana lui
impose encore, comme soins de toilette, hein ? »
Bigfoot était là, en train de siffloter un air de country-western
entre ses dents jusqu’à ce que Doc raccroche, sentant qu’il ne fallait
pas qu’il se fasse trop d’espoir.
« Bien, alors, où en étions-nous », Bigfoot, faisant semblant de
consulter des notes. « Tandis que le suspect – c’est-à-dire toi – se
tape soi-disant son roupillon de midi, ce moment si important dans
le mode de vie hippie, une sorte d’incident se produit dans le
voisinage de Channel View Estates. Des coups de feu sont tirés.
Lorsque la poussière retombe, nous trouvons Glen Charlock décédé.
Élément particulièrement intéressant pour le LAPD, l’homme que
Charlock était censé garder, Michael Z. Wolfmann, s’est volatilisé,
laissant aux autorités locales moins de vingt-quatre heures avant
que les fédéraux décrètent officiellement qu’il s’agit d’un kidnapping
et viennent foutre leur merde. Peut-être, Sportello, pourrais-tu
m’aider à prévenir ceci en me fournissant les noms des autres
membres de ta secte ? Cela nous serait fort utile, ici, à la Crim’, et
constituerait également pour toi une occasion de t’attirer nos bonnes
grâces en prévision de ce bon vieux procès qui inévitablement te
pend au nez… ? »
« Secte. »
« Le L.A. Times m’a plus d’une fois qualifié d’inspecteur aux
multiples talents », dit Bigfoot modestement, « ce qui signifie que
j’ai plusieurs cordes à mon arc – mais s’il y a un truc que je ne suis
pas, c’est crétin, et purement en vertu de mon côté Noblesse Oblige
je vais considérer que toi non plus, tu n’en es pas un. Personne, en
fait, n’aurait jamais été assez crétin pour tenter ce coup tout seul. Ce
qui par conséquent implique l’existence d’une sorte de conspiration
Mansonoïaque, tu ne serais pas d’accord ? »
Doc endurait ces simagrées depuis un peu plus d’une heure
lorsque, à sa grande surprise, Sauncho fit effectivement son
apparition à la porte et s’en prit bille en tête à Bigfoot.
« Lieutenant, vous savez que vous n’avez aucun élément ici, alors
si vous devez l’inculper, vous feriez mieux de le faire. Sinon — »
« Sauncho », beugla Doc, « tu vas la mettre en veilleuse,
souviens-toi qui c’est, il peut devenir susceptible – Bigfoot, ne fais
pas attention à lui, il regarde trop de feuilletons judiciaires — »
« De fait », l’Inspecteur Bjornsen avec le sinistre regard fixe dont
il usait pour exprimer la cordialité, « nous pourrions probablement
pousser jusqu’au procès, mais avec notre veine, les membres du jury
seraient à quatre-vingt-dix-neuf pour cent des hippies chtarbés, en
plus d’une assistante du procureur sympathisante de la cause des
chevelus qui ferait complètement capoter l’affaire de toute façon. »
« Bien sûr, à moins que vous parveniez à obtenir un changement
de juridiction », fit Sauncho, songeur, « disons, le comté d’Orange
pourrait être — »
« Saunch, redis-moi, pour lequel de nous deux tu travailles ? »
« Je n’appellerais pas ça du travail, Doc, les clients me payent
pour que je travaille. »
« Nous le retenons uniquement pour son propre bien », expliqua
Bigfoot. « Il est étroitement lié à un homicide de la plus haute
importance et à un possible kidnapping, qui peut affirmer qu’il ne
sera pas lui-même le prochain ? Il est possible qu’il s’agisse de l’un
de ces criminels qui aiment spécialement assassiner les hippies,
encore que si Sportello est sur leur liste, je vais peut-être avoir un
conflit d’intérêts. »
« Aho, Bigfoot, tu ne veux pas dire que… Si je me fais
zigouiller… ? pense au temps perdu et aux embêtements avant que
tu retrouves quelqu’un d’autre à harceler. »
« Quels embêtements ? Je sors, je monte dans la voiture radio, je
fais cent mètres dans n’importe quelle direction et, le temps de lever
la tête, me voilà en train de traverser un fichu troupeau géant de
hippies chtarbés de ton acabit, méritant tous plus les uns que les
autres de se faire embarquer. »
« C’en est gênant », dit Sauncho. « Vous deux vous devriez peut-
être vous voir ailleurs que dans une salle d’interrogatoire. »
Ce fut l’heure des informations régionales et tout le monde alla
en salle de garde pour regarder. À l’écran on voyait Channel View
Estates – un plan lugubre du minicentre commercial, occupé par
l’équivalent d’une division blindée de véhicules de flics garés
n’importe comment, tous gyrophares allumés, et des flics assis sur
les ailes, à boire du café et, en gros plan, Bigfoot Bjornsen, les
cheveux Aqua-Nettés contre les vents de Santa Ana, qui expliquait :
« … apparemment un groupe de civils, dans le cadre de manœuvres
antiguérilla. Il n’est pas à exclure qu’ils aient considéré que ce
chantier, encore interdit au public, était suffisamment désert pour
constituer un décor réaliste à ce que nous pouvons considérer
comme un inoffensif scénario patriotique. » La poupée nippo-
américaine au microphone se tourna face à la caméra et poursuivit :
« Fait tragique, toutefois, une vraie balle s’est immiscée dans ces
jeux guerriers, et ce soir un ex-détenu gît mort tandis que l’éminent
promoteur Michael Wolfmann a mystérieusement disparu. La police
a placé en garde à vue un certain nombre de suspects afin de les
interroger. »
Pause publicitaire. « Attends un peu », dit l’Inspecteur Bjornsen,
comme se parlant à lui-même. « Ça me donne une idée. Sportello, je
crois que je devrais te lourder après tout. » Doc tressaillit, mais se
souvint ensuite que c’était de l’argot de flic pour dire « relâcher ». Le
raisonnement de Bigfoot était qu’en libérant Doc, il attirerait peut-
être l’attention des vrais auteurs du crime. En plus de lui fournir une
excuse pour continuer à filer Doc, au cas où celui-ci lui aurait caché
quelque chose.
« Accompagne-moi, Sportello, allons faire un tour en voiture. »
« Je vais regarder la télé ici un moment », dit Sauncho. « Tu te
souviendras, Doc, il y en a eu pour un quart d’heure facturable. »
« Merci, Saunch. Tu mets ça sur ma note… ? »
Bigfoot prit une Plymouth à moitié discrète avec les plaques
minéralogiques ornées du petit E pour “Exonéré des frais de
parking”, et ils traversèrent à toute blinde ce qui restait des
embouteillages jusqu’à Hollywood Freeway, passèrent peu après le
col de Cahuenga et descendirent dans la Vallée.
« Qu’est-ce que tu me fais, là ? » demanda Doc au bout d’un
moment.
« Par courtoisie je te raccompagne à la fourrière pour que tu
récupères ton véhicule. On l’a passé au peigne fin avec les meilleurs
outils dont dispose la science médico-légale, et à part assez de bouts
de cannabis pour qu’une famille moyenne de quatre personnes reste
défoncée pendant un an, on n’a rien trouvé contre toi. Pas de sang,
pas de traces d’impact qu’on puisse utiliser. Félicitations. »
L’attitude générale de Doc consistait à tâcher d’être vachement
cool à propos de presque tout, mais dès qu’il était question de
bagnole, les réflexes californiens revenaient au galop. « Félicite mon
œil, Bigfoot. »
« Je t’ai contrarié. »
« On ne traite pas impunément ma voiture d’assassin, mec… ? »
« Je suis désolé, ta voiture est une sorte de… quoi, végétarienne
pacifiste ? Quand des insectes viennent fatalement s’écraser sur son
pare-brise, elle… elle est prise de remords ? Écoute, on l’a retrouvée
pratiquement par-dessus le corps de Charlock, à l’arrêt, et on a
essayé de ne pas en tirer la moindre conclusion hâtive. Elle avait
peut-être l’intention de faire du bouche-à-bouche à la victime. »
« Je croyais qu’on lui avait tiré dessus. »
« Peu importe, estime-toi heureux que ta voiture ait été mise
hors de cause, la Benzidine ne ment pas. »
« Ma foi ouais… n’empêche, la benzé, moi ça me met un peu sur
les nerfs, pas toi ? »
« Je ne parle pas de celle qui s’écrit avec un r » – Bigfoot tombait
dans le panneau à chaque fois – « oh, mais on arrive à Canoga Park
d’ici quelques sorties, laisse-moi te montrer quelque chose, vite
fait. »
En quittant la bretelle de sortie, Bigfoot exécuta un demi-tour
sans mettre le clignotant, repassa sous l’autoroute et monta vers les
hauteurs, puis s’arrêta peu après dans un endroit isolé qui sentait à
plein nez son Tué par Balle en Tentant de S’Échapper. Doc
commença à s’inquiéter, mais ce que Bigfoot avait en tête,
apparemment, c’était du recrutement pour un boulot.
« Personne ne peut prédire ce qui se passera d’ici un an ou deux,
mais pour l’instant, Nixon a la combinaison du coffre-fort et il
distribue des poignées de biftons à tout ce qui ressemble de près ou
de loin à des forces de l’ordre locales. Des fonds fédéraux au-delà
des chiffres les plus élevés que tu puisses imaginer, ce qui, pour la
plupart des hippies, ne dépasse pas le nombre d’onces qu’il y a dans
un kilo. »
« Trente-cinq… virgule… quelque chose, chacun sait ça –
Attends. Tu, tu veux dire comme dans La Nouvelle Équipe, Bigfoot ?
balancer tous ceux que j’ai rencontrés, depuis le temps qu’on se
fréquente, tu me connais encore si mal ? »
« Tu serais étonné de connaître le nombre de hippies de ta
communauté de chtarbés qui trouvent nos lignes de compte
“Employés Spéciaux” bien pratiques. Les fins de mois en
particulier. »
Doc regarda Bigfoot de plus près. Favoris de pauvre plouc,
moustache imbécile, coupe de tifs made in une école de coiffure
paumée sur un boulevard désolé, loin de toute définition actuelle du
cool. Tout droit sorti du décor d’un épisode d’Auto-Patrouille, série
dans laquelle Bigfoot avait d’ailleurs émargé une fois ou deux. En
théorie, Doc savait que si, pour une raison qu’il ne pouvait pas
imaginer sur le coup, il voulait voir un autre Bigfoot, hors écran,
hors service – même marié avec enfants, pour ce que Doc en savait,
il lui faudrait passer outre ce détail déprimant. « T’es marié,
Bigfoot ? »
« Navré, t’es pas mon genre. » Il tendit la main gauche pour
montrer une alliance. « Sais ce que c’est, ça, ou ça n’existe pas sur
Planète Hippie. »
« E-et, tu as, comment, des enfants ? »
« J’espère que ce n’est pas une sorte de menace hippie à peine
voilée. »
« C’est juste que… ouaho, Bigfoot ! tu ne trouves pas ça étrange,
on est là tous les deux, avec chacun ce pouvoir mystérieux de gâcher
la vie de l’autre, et on ne sait rien l’un de l’autre ? »
« Très profond, Sportello. Radotage futile de camé, assurément,
et pourtant, dis donc, tu viens juste de définir l’essence même de ce
qui fait force de loi ! Bien joué ! J’ai toujours su que tu avais du
potentiel. Alors ! qu’en dis-tu ? »
« Ne le prends pas mal, mais ton portefeuille est le dernier de
l’argent duquel je voudrais profiter. »
« Hé ! réveille-toi, ce n’est qu’une illusion quand tu vois Joyeux,
Simplet et Envapé gambader au Royaume Magique, ce que c’est
réellement, c’est ce qu’on appelle… “la Réalité”… ? »
Certes, Doc n’avait pas la barbe, mais il portait des huaraches qui
venaient du sud de la frontière, à la semelle taillée dans du vieux
pneu, et qui pouvaient passer pour bibliques, et il commençait à se
demander combien de ses innocents frères et sœurs l’Inspecteur
Bjornsen avait pu emmener ici, sur les hauteurs, son point de vue
panoramique à lui, balayant d’un geste du bras la ville assommée de
lumière, pour leur offrir tout ce que l’argent pouvait acheter. « Ne
me dis pas que tu n’en as pas besoin. Je connais le dicton des Freak
Brothers, la dope te permettra de traverser des périodes sans argent
plus facilement que l’inverse, et nous pourrions certainement offrir
une rémunération sous une forme plus, comment dire, inhalable. »
« Tu veux dire… »
« Sportello. Essaye d’arracher ta conscience à cette ère vieillotte
du privé dur à cuire, maintenant la Maison de Verre surfe la vague
du futur. Toutes les salles sous scellés du central sont déjà pleines à
ras bord depuis une éternité, désormais à peu près une fois par mois
les préposés aux scellés sont obligés de louer des espaces
supplémentaires en entrepôt, loin d’ici, sur des terrains paumés qui
n’appartiennent à personne, des briques et des briques de came
s’entassent jusqu’au plafond et dégueulent jusque dans le parking,
Acapulco Gold ! Panama Red ! Michoácan Icepack ! des kilos et des
kilos d’herbe démente, dis un chiffre, pour ta gouverne sache que de
toute façon on l’a déjà. Et ce que tu ne fumeras pas – aussi
improbable que ça paraisse – tu pourras toujours le revendre. »
« Heureusement que tu ne recrutes pas pour la NCAA, Bigfoot, tu
serais sacrément dans la merde. »

Au bureau le lendemain, Doc écoutait la chaîne stéréo, la tête


entre les enceintes, et faillit ne pas entendre l’hésitante sonnerie du
téléphone modèle Princess qu’il avait trouvé dans un vide-grenier à
Culver City. C’était Tariq Khalil.
« C’est pas moi qui ai fait ça ! »
« Ça va, ça va. »
« Mais c’est pas moi — »
« Personne n’a dit que c’était vous, en fait ils ont cru pendant un
moment que c’était moi. Dites, je suis vraiment navré, pour Glen. »
Tariq resta silencieux pendant si longtemps que Doc crut qu’il
avait raccroché. « Je le serai moi aussi », dit-il finalement, « quand
j’aurai une minute pour y penser. Mais là, je me tire de la région. Si
Glen était visé, alors je le suis aussi, aussi vrai que l’as de pique est
noir, si je puis dire, sauf que vous autres vous êtes tellement
susceptibles. »
« Est-ce qu’il y a un endroit où je peux — »
« Mieux vaut qu’on soit pas en contact. C’est pas un ramassis de
rigolos comme le LAPD, ces enculés, là, ils déconnent pas. Et si ça
vous embête pas que je vous file un conseil gratos — »
« Ouais, prudence dans vos déplacements, comme dit toujours
Sydney Omarr dans le journal. Ma foi, toi aussi. »
« Hasta luego, homme blanc. »
Doc roula un bédo et s’apprêtait à l’allumer quand le téléphone
sonna à nouveau. Cette fois-ci c’était Bigfoot. « Donc on a envoyé un
cador de l’Académie de Police au dernier domicile connu de Shasta
Fay Hepworth, une simple visite de routine, et devine quoi. »
Oh merde, non. Pas ça.
« Ah, je suis désolé, est-ce que je te contrarie ? Détends-toi, tout
ce qu’on sait pour l’instant c’est qu’elle a disparu aussi, oui,
exactement comme son petit ami Mickey. C’est bizarre, non ? Tu
penses qu’il pourrait y avoir un rapport ? Par exemple : ils auraient
peut-être fichu le camp ensemble ? »
« Bigfoot, est-ce qu’on peut au moins essayer d’être
professionnels, là ? Que je n’aie pas à te traiter de vilains noms
comme, je ne sais pas, merdaillon aux idées mal placées, un truc
dans le genre ? »
« Tu as raison – en réalité, ce sont les fédéraux qui me minent, et
je te rebalance tout ça à la figure. »
« Tu me présentes tes excuses, Bigfoot ? »
« M’as déjà vu faire une chose pareille ? »
« Uhhm… »
« S’il te vient une idée concernant l’endroit où ils pourraient –
absolument désolé, où elle pourrait – avoir fichu le camp, tu nous
en feras part, hein ? »
Il y avait une ancienne superstition à la plage, un truc
comparable à la croyance de surfeur selon laquelle brûler sa planche
faisait venir de supervagues, en gros le principe était le suivant –
prendre une feuille de Zig-Zag et y écrire son vœu le plus cher, s’en
servir pour rouler un joint de la meilleure dope possible, le fumer
entièrement et le vœu serait exaucé. Il était dit aussi que l’attention
et la concentration avaient leur importance, mais la plupart des
fumeurs que Doc connaissait avaient tendance à ignorer cet aspect.
Le vœu était simple, juste que Shasta Fay soit en sécurité.
L’herbe était un produit hawaïen que Doc s’était mis de côté, même
si, sur le coup, il ne se souvenait plus pour quoi. Il l’alluma.
Pratiquement au moment où il s’apprêtait à transférer la fin du joint
sur une pince à mégots, le téléphone sonna à nouveau, et il eut un
de ces brefs moments d’absence où on oublie comment décrocher le
combiné.
« Allo ? » fit une voix de jeune femme au bout d’un certain
temps.
« Oh. Est-ce que j’ai oublié de dire ça en premier ? Désolé. Ce
n’est pas… non, bien sûr ça ne se peut pas. »
« J’ai eu votre numéro par Ensenada Slim, à la boutique hippie
de Gordita Beach… ? J’appelle au sujet de mon mari. C’était un
proche d’une amie à vous, Shasta Fay Hepworth… ? »
Allons bon. « Et vous êtes… »
« Hope Harlingen. Je me demandais si votre carnet de rendez-
vous était plein, ces temps-ci. »
« Mon… ah. » Un terme professionnel. « Oui oui bien sûr, où
êtes-vous ? »
Il se trouva que c’était une adresse dans la banlieue de Torrance,
entre Walteria et l’aérodrome, une maison sur deux niveaux avec un
poivrier en bordure de l’allée du garage, un eucalyptus derrière,
dans le jardin, et au loin une vue sur des milliers de petites berlines
japonaises qui débordaient du parking principal de Terminal Island,
obsessionnellement disposées sur de vastes étendues de bitume et
destinées aux agences auto de tout le désert du Sud-Ouest. Des télés
et des stéréos parlaient de toutes parts dans les rues. Les arbres du
voisinage tamisaient l’air en vert. De petits avions passaient en
ronronnant dans le ciel. Dans la cuisine un figuier grimpant était
suspendu dans un pot en plastique, un bouillon de légumes cuisait à
feu doux sur la cuisinière, des colibris dehors dans le patio
vibrionnaient en l’air, le bec dressé vers le ciel, enfoui à l’intérieur
des floraisons de bougainvillées et de chèvrefeuille.
Doc, qui avait un problème chronique pour distinguer une
blonde californienne d’une autre, trouva un spécimen classique à
presque cent pour cent – chevelure, bronzage, grâce athlétique, tout
sauf le sourire hypocrite mondialement connu, et ce en raison d’un
ensemble de ratiches achetées dans le commerce qui, bien que
techniquement « fausses », invitaient ceux à qui de temps en temps
elle souriait à prendre en considération l’histoire bien réelle et
rébarbative qui était à l’origine de leur présence dans cette bouche.
Remarquant que Doc la dévisageait : « L’héroïne », fit-elle mine
d’expliquer. « Pompe le calcium de votre organisme comme un
vampire, prenez-en un certain temps et vos dents décanillent toutes.
L’enfant-fleur devient épave décharnée, paf, comme par magie. Et ça
c’est le bon côté. Continuez suffisamment longtemps… Enfin bref. »
Elle se leva et se mit à faire les cent pas. Elle n’était pas du genre
éploré, au contraire elle menait l’allure, ce que Doc apprécia, cela
assurait un débit régulier de renseignements, cela donnait un
rythme. Quelques mois plus tôt, selon Hope, son mari, Coy
Harlingen, avait fait une OD d’héroïne. Malgré sa mémoire de
fumeur d’herbe, Doc se rappelait le nom, et même un article dans
les journaux. Coy avait joué avec les Boards, un groupe de surf music
qui existait depuis le début des années soixante, était désormais
considéré comme pionnier de l’electric surf music et qui évoluait
dernièrement dans un sous-genre qu’ils aimaient appeler
« surfadelic », avec les guitares accordées de manière dissonante, des
modalités particulières tel le hijaz kar post-Dick Dale, des références
au sport hurlées de manière incompréhensible, et les effets sonores
radicaux pour lesquels la surf music a toujours été connue, bruits
vocaux ainsi que larsens de guitares et d’instruments à vent. Rolling
Stone s’était fendu de ce commentaire : « Avec le nouvel album des
Boards Jimi Hendrix va vouloir réécouter de la surf music. »
La contribution de Coy à ce que les producteurs des Boards
avaient modestement baptisé leur « Makaha du Son » avait consisté
à chantonner dans le saxo ténor, ou parfois dans un saxo alto,
harmonisant la mélodie qu’il jouait, quelle qu’elle soit, comme si
l’instrument était une sorte de kazou géant, ce son étant ensuite
repris par les amplis et les micros Barcus-Berry. Ses influences,
d’après les critiques rock qui avaient remarqué, comptaient Earl
Bostic, Stan Getz et le légendaire ténor de studio de La Nouvelle-
Orléans Lee Allen. « Dans la catégorie surf-sax », fit Hope en
haussant les épaules, « Coy passait pour être quelqu’un qui sortait
du lot parce qu’il improvisait effectivement de temps en temps, au
lieu de rejouer la même chose note pour note dans le deuxième et le
troisième chorus… ? »
Doc hocha la tête, mal à l’aise. « Ne me faites pas dire ce que je
n’ai pas dit, j’aime la surf music, je viens de sa terre natale, j’ai
encore tous les vieux quarante-cinq tours déglingués, les Chantays,
les Trashmen, les Halibuts, mais vous avez raison, les pires plans de
blues jamais enregistrés figureront dans le casier judiciaire karmique
des joueurs de surf-sax. »
« Ce n’est jamais de son œuvre que j’ai été amoureuse. » Elle
annonça cela sur un ton tellement neutre que Doc risqua un coup
d’œil, en quête d’un regard humide, mais celle-ci n’était pas prête à
ouvrir les robinets du veuvage, du moins pas encore. Entre-temps
elle évoqua un peu leur passé. « Coy et moi, ç’aurait dû être une
belle histoire, il y avait de belles histoires partout à l’époque, et le
tout en vente libre, mais en fait notre rencontre a été sordide, chez
Oscar, à San Ysidro — »
« Aïe aïe aïe. » Doc était une ou deux fois entré – et par la
miséricorde divine en était ressorti – dans le tristement célèbre
Oscar’s, juste de l’autre côté de la frontière, en face de Tijuana, où
les toilettes grouillaient vingt-quatre heures sur vingt-quatre de
junkies, jeunes et vieux, qui venaient d’acheter leur came au
Mexique, avaient mis le produit dans des ballons en caoutchouc
qu’ils avaient avalés, puis étaient revenus aux U.S. en repassant la
frontière pour vomir leurs ballons et les récupérer.
« Je venais juste d’entrer dans une cabine de W-C sans vérifier
que c’était libre, j’avais déjà le doigt enfoncé dans la gorge, et Coy
était assis sur le trône, digestion gringo, sur le point de chier une
merde géante. On a tous les deux balancé la purée en même temps,
de la gerbe et de la merde partout, moi le visage sur ses genoux et,
pour ne rien arranger évidemment, il avait le gourdin.
« Ma foi. »
« Avant même d’arriver à San Diego on se shootait ensemble à
l’arrière du minibus de quelqu’un, et moins de deux semaines plus
tard, en vertu de l’intéressante théorie comme quoi la dope, quand y
en a pour un y en a pour deux, on s’est mariés, pas eu le temps de
dire ouf, Amethyst était là et peu après, voilà grâce à nous la tête
qu’elle avait. »
Elle montra à Doc deux photos Polaroid du bébé. Il fut sidéré par
la tête de la petite, enflée, toute rouge, hébétée. N’ayant pas idée du
genre de forme dans laquelle la petite était à présent, il fut pris
d’angoisse et sentit sa peau commencer à lui faire mal.
« Tous les gens qu’on connaissait nous faisaient gentiment
remarquer que l’héroïne lui était transmise par le lait maternel, mais
on n’avait pas les moyens d’acheter du lait maternisé. Mes parents
nous voyaient enfermés dans un lamentable esclavage, mais Coy et
moi, tout ce qu’on voyait c’était la liberté – par rapport à
l’interminable cycle petit-bourgeois de choix qui ne sont pas du tout
des choix – un monde de tracas réduit à la simple question de la
dope à choper. Et puis de toute façon en quoi le fait de se shooter
était-il différent des cocktails des vieux à l’apéritif ? voilà ce qu’on
se disait.
« Mais en fait quand est-ce devenu si dramatique ? L’héroïne en
Californie ? miséricorde. Tellement coupée et recoupée qu’il devrait
y avoir une paire de ciseaux imprimée sur chaque sachet. On était
heureux et imbéciles comme n’importe quel ivrogne, à glousser en
entrant et sortant des chambres par les fenêtres, à arpenter les
quartiers des bonnes gens, à choisir de drôles de maisons au hasard,
on demandait à aller aux toilettes, on entrait et on se shootait.
’Videmment, maintenant c’est impossible à faire, Charlie Manson et
sa bande ont foutu ça en l’air pour tout le monde. Fin d’une certaine
innocence, ce truc qui faisait qu’on ne détestait pas complètement
les bonnes gens, cet authentique désir parfois d’aider. Fini tout ça, je
suppose. Encore une tradition de la côte Ouest jetée à la poubelle,
en même temps que le matos à trois pour cent. »
« Et donc… ce truc qui est arrivé à votre mari… »
« Ce n’était pas de la poudre de Californie, ça c’est sûr. Coy
n’aurait pas commis cette erreur, utiliser la même quantité sans
vérifier. Quelqu’un a dû remplacer délibérément les sachets, sachant
que ça le tuerait. »
« Qui était le dealer ? »
« El Drano, à Venice. Leonard, en fait, mais tout le monde utilise
l’anagramme parce qu’il a effectivement cette sorte de personnalité
caustique comme la soude du même nom, en plus de l’effet qu’il a
sur les finances et les émotions de ceux qui l’approchent. Coy le
connaissait depuis des années. Il a juré partout que c’était de
l’héroïne locale, rien que de l’ordinaire, mais qu’est-ce qu’il en a à
faire, le dealer ? Les overdoses c’est bon pour le bizness, soudain des
hordes de junkies se pointent à la porte, convaincus que si
quelqu’un en est mort alors ce doit être de la superbonne came, et
tout ce qu’ils ont à faire, eux, c’est y aller mollo, s’en mettre un peu
moins dans les veines. »
Doc remarqua la présence d’un bébé, ou techniquement d’un
tout petit enfant, levé paisiblement de sa sieste, tenant
l’encadrement de la porte et les regardant avec un grand sourire
plein d’attente dans lequel on voyait déjà quelques dents.
« Hé », fit Doc, « tu es Amethyst, c’est bien ça ? »
« Ouaip », répliqua Amethyst, comme sur le point d’ajouter :
« qu’est-ce que ça peut te faire ? »
L’œil vif, prête pour le rock’n’roll, elle ne ressemblait pas du tout
au bébé junkie des Polaroid. Le destin funeste qui s’apprêtait à lui
sauter dessus, quel qu’il fût, avait dû avoir une faible capacité de
concentration, regarder ailleurs et jeter son dévolu sur quelqu’un
d’autre. « Plaisir de te voir », dit Doc. « Très plaisir. »
« Très plaisir », répéta-t-elle. « Maman… ? Veux mon jus. »
« Tu sais où il est, Mademoiselle-Jus. » Amethyst hocha la tête
vigoureusement et se dirigea vers le réfrigérateur. « Je peux vous
poser une question, Doc ? »
« Du moment que ce n’est pas la capitale du Dakota du Sud, bien
sûr. »
« Cette amie que vous avez en commun avec Coy. Aviez. Est-ce
que c’est, comment, une sorte d’ex, ou alors vous sortiez juste
ensemble, ou… ? »
Pourquoi fallait-il que tous ceux à qui Doc parlait de cela fussent
défoncés, jaloux ou flic ? Amethyst avait trouvé un gobelet de jus
qui attendait au frigo et s’était juchée sur le canapé à côté de lui,
apparemment tout à fait prête à ce qu’un adulte lui raconte une
histoire. Hope resservit du café. Il y eut soudain trop de gentillesse
dans cette pièce. Doc n’avait appris qu’une chose ou deux dans ce
métier, mais l’une d’elles c’était que la gentillesse sans étiquette de
prix, cela n’arrivait que rarement, et quand cela arrivait, c’était
habituellement trop précieux pour qu’on l’accepte, car il était trop
facile, du moins pour Doc, d’en abuser, ce qu’il ne manquerait pas
de faire. Aussi opta-t-il pour : « Ma foi, une sorte d’ex, mais
maintenant c’est une cliente, aussi. Je lui ai promis que je ferais
quelque chose, sauf que j’ai attendu trop longtemps, et le type avec
qui elle s’est finalement acoquinée, un salaud de promoteur, tout ça,
est peut-être salement dans la mouise à l’heure qu’il est, et si je
m’étais juste occupé de ce que j’avais à faire — »
« Ayant moi-même été engagée sur cette bretelle de sortie », lui
conseilla Hope, « je dis qu’on ne peut pas éternellement fréquenter
les boulevards du regret, et qu’à un moment donné il faut remonter
sur l’autoroute. »
« Le truc, n’empêche, c’est que maintenant Shasta a aussi
disparu. Et si elle a des ennuis — »
Amethyst, se rendant compte que ce qui allait suivre ne
correspondait pas à son idée de la rigolade, descendit du canapé,
lança à Doc, par-dessus son jus, un regard de reproche, et alla dans
la pièce d’à côté regarder la télé. Bientôt ils entendirent
l’impressionnante voix de soprano de Super-Souris.
« Si vous êtes sur cette autre affaire », dit Hope, « occupé, je ne
sais pas, je comprendrai. Mais la raison pour laquelle je voulais vous
parler », et Doc vit venir le coup une demi-seconde avant qu’elle ne
le dise, « c’est que je ne pense pas que Coy soit vraiment mort. »
Doc hocha la tête en signe d’approbation, plus pour lui-même
que pour Hope. Selon Sortilège, les temps étaient périlleux,
astrologiquement parlant, pour les camés – surtout ceux en âge
d’aller au lycée, qui étaient nés, pour la plupart, dans une
configuration à quatre-vingt-dix degrés, l’angle porte-malheur par
excellence, entre Neptune, la planète des camés, et Uranus la
planète des rudes surprises. Doc avait entendu parler des gens qui
avaient perdu un être cher, ou simplement un camarade de classe, et
qui refusaient de croire que la personne était vraiment morte. Ils
trouvaient toutes sortes d’histoires parallèles prouvant que ce n’était
pas nécessairement la vérité. Une ex était venue en ville, et les deux
s’étaient échappés ensemble. La personne avait été confondue avec
quelqu’un d’autre en salle des urgences, comme les interversions de
bébés en maternité, et elle était encore en soins intensifs sous un
autre nom. C’était un genre particulier de déni déconnecté, et Doc
estimait y avoir été assez souvent confronté, depuis le temps, pour
l’identifier lorsqu’il s’agissait de cela. Mais ce que Hope voulait bien
lui montrer d’elle ici n’en était pas.
« Avez-vous identifié le corps ? » Il estima pouvoir poser la
question.
« Non. Ça a été quelque chose de bizarre. Je ne sais qui m’a dit
au téléphone que quelqu’un du groupe l’avait déjà identifié. »
« Je crois que normalement c’est le plus proche parent. Qui vous
a appelé ? »
Elle avait son agenda de cette période, et se souvenait l’avoir
noté par écrit. « Le lieutenant Dubonnet. »
« Ah ouais, Pat Dubonnet, on a été en affaires, passé un ou deux
bouts de transactions. »
« Apparemment il vous a coffré. »
« Il coffre-fort, le bougre. » Elle lui adressait un regard entendu.
« Certes, j’ai eu ma phase hippie. Pour tout ce que j’ai réellement
commis, j’ai réussi à passer entre les gouttes, et toutes les fois où je
me suis fait coincer, je n’y étais pour rien, c’est juste que le seul
signalement qu’ils avaient c’était Blanc, de sexe masculin, cheveux
longs, barbe, vêtements bariolés, pieds nus, ainsi de suite. »
« Exactement comme celui de Coy qu’ils m’ont lu au téléphone.
Ça aurait pu être un millier de personnes. »
« J’irai parler à Pat. Il a peut-être eu vent d’un truc. »
« Il s’est passé autre chose. Regardez. » Elle apporta un relevé de
compte bancaire émis peu après la prétendue overdose de Coy,
correspondant au compte qu’elle avait à l’agence locale de la Bank
of America, et montra un chiffre porté au crédit.
« Somme intéressante. »
« J’ai appelé, je me suis rendue sur place, j’ai parlé à des vice-
présidents, et tout le monde a insisté pour dire que c’était correct.
“Vous avez peut-être égaré le bordereau, fait une erreur dans vos
calculs.” Ordinairement, à cheval donné on ne regarde point, vous
savez, mais ça m’a collé la frousse. Ils répétaient sans cesse
exactement les mêmes phrases, je veux dire, question déni, c’était
pas mal non plus. »
« Vous pensez qu’il y a un rapport avec Coy ? »
« Ça a eu lieu si près de sa… sa disparition. Je me suis dit que
quelqu’un voyait peut-être ça comme un dédommagement… ?
Local 47, le syndicat des musiciens, une police d’assurance dont
j’ignorais l’existence. Je veux dire, on ne s’attend pas à ce que ce
soit anonyme. Mais là il y a ce relevé mensuel sans autre détail et à
l’évidence ce baratin à la con que la banque a trouvé pour le
justifier. »
Doc nota la date du dépôt sur un rabat de boîte d’allumettes et
dit : « Y a-t-il une photo de Coy que vous pourriez me laisser ? »
Ça, ce n’était pas ce qui manquait. Elle sortit un carton d’un
magasin de vins et spiritueux, rempli de Polaroid – Coy en train de
dormir, Coy avec le bébé, Coy fait chauffer l’héroïne, Coy place le
garrot, Coy se shoote, Coy dehors à l’ombre d’un arbre, faisant mine
de se recroqueviller face à un Gros Bloc Moteur de Chev 454, Coy et
Hope à la plage, assis dans une pizzeria se disputent la dernière
tranche, remontent Hollywood Boulevard juste au moment où les
réverbères s’allument.
« Servez-vous. J’aurais sans doute dû les jeter à la poubelle
depuis longtemps. Me détacher, voyez ? passer à autre chose, je
sermonne toujours les autres à ce sujet. Mais Ammies les aime bien,
elle aime bien qu’on les regarde, je lui raconte un petit quelque
chose à propos de chacune, et de toute façon c’est bien qu’elle ait
quelque chose, quand elle sera plus âgée, pour se souvenir. Vous ne
pensez pas ? »
« Moi ? » Doc se souvenait que les Polaroid n’avaient pas de
négatifs et que la durée de vie des tirages était limitée. Ceux-ci,
remarqua-t-il, commençaient déjà à virer, les couleurs à s’estomper.
« Sûr, des fois j’aimerais en avoir une pour chaque minute qui passe.
Louer, genre, un entrepôt… ? »
Elle lui adressa un regard d’assistante sociale. « Ma foi, ça, ce…
serait peut-être un peu… Est-ce que vous voyez, comment, un
psychologue ? »
« Elle est plutôt adjointe du procureur, je dirais. »
« Non, je voulais dire… » Elle avait ramassé une poignée de
photos et faisait semblant de les arranger de manière à ce qu’elles
aient un sens, comme la main de rami de sa brève période avec Coy.
« Même si vous ne savez pas ce que vous avez », dit-elle lentement
au bout d’un moment, « faites parfois comme si. Elle appréciera ça,
et même vous, vous y gagnerez. »
Doc hocha la tête et ramassa la première photo qui se présentait,
un cliché de Coy tenant son saxo ténor, peut-être prise durant un
concert, éclairage modeste, coudes flous, manches de chemises et de
guitares pointant sur les bords. « Ça va si je prends celle-ci ? »
Sans la regarder, Hope répondit : « Bien sûr. »
Amethyst arriva en courant, toute pétulante. « Plus vite que la
lumière », chanta-t-elle, « super ! »
Plus tard dans l’après-midi, Doc dériva jusqu’à Tree Section, là
où habitait sa Tante Reet, il y trouva son cousin Scott Oof dans le
garage avec son groupe. Scott avait joué au sein d’un combo local,
les Corvairs, jusqu’à ce que la moitié d’entre eux décident de grossir
les rangs de la migration de ces années-là vers le Nord, vers
Humboldt, Vineland et Del Norte. Scott, pour qui les séquoias
étaient une espèce extraterrestre, et Elfmont, le batteur, décidèrent
de rester à la plage et entreprirent de coller des petites annonces sur
les panneaux d’affichage de divers établissements scolaires jusqu’à
avoir monté ce nouveau groupe, qu’ils appelaient Beer. Jouant
essentiellement des reprises dans les bars, les membres de Beer
arrivaient de fait à presque payer leur loyer d’un mois sur l’autre.
Présentement ils répétaient le thème du western télé La Grande
Vallée qui, depuis peu, était rediffusé, aujourd’hui en fait ils
essayaient d’apprendre les bonnes notes. Les étagères du garage
étaient remplies de bocaux de couenne violette, appâts d’une grande
efficacité pour les perches truitées dépravées que Tante Reet allait
périodiquement pêcher dans les étangs du Mexique, et dont elle
ramenait un plein coffre de sa voiture. Doc n’en était pas certain,
mais dans la pénombre, ces machins semblaient toujours
luminescents.
Huey, le chanteur de Beer, était au micro, tandis que la guitare
rythmique et la basse occupaient l’espace derrière lui.

« La… Grande…
Vallée !

[Passage à la guitare]

La
GRANDE Vallée ! [Même passage à la guitare]

mais
Grande comment, eh bien, viens un jour…
Faire un tour, roule toute la nuit,
Jusqu’à l’aube-allez-et-que
trouveras-tu ?

La Grande Vallée ! Oui ! Encore et-encore – la


Grande Vallée ! pas un endroit pour toper de la dope –
la
Grande Vallée ! grande ? ça c’est sûr, c’est – la
Grande Val-lée !

« C’est genre mes racines », expliqua Scott, « ma mère déteste la


San Joaquin, mais je sais pas, mec, chaque fois que je vais là-bas,
pour des concerts à Chowchilla Kiwanis ou autre, il y a ce sentiment
étrange, genre, que j’ai déjà habité là-bas… »
« Tu as effectivement habité là-bas », fit remarquer Doc.
« Non, genre, dans une autre vie, mec… ? »
Doc avait au préalable obligeamment rempli sa poche de
chemise de panaméenne préroulée, et bientôt tout le monde
déambulait en buvant des cannettes de soda de supermarché et
mangeait des cookies au beurre de cacahuète, faits maison.
« Personne n’aurait entendu parler par le téléphone’n’roll
arabe », s’enquit Doc, « d’un saxophoniste surf nommé Coy
Harlingen, qui a joué avec les Boards ? »
« Aurait fait une OD, c’est ça ? » fit Lefty le bassiste.
« Aurait officiellement fait une OD », dit Scott, « mais une drôle
de rumeur circule aussi comme quoi en fait il s’en est sorti… ? on l’a
sauvé dans je ne sais quelle salle d’urgence de Beverly Hills, mais
tout le monde a fait motus, certains disent qu’on l’a payé pour qu’il
continue de faire le mort, et qu’il se balade déguisé quelque part
parmi nous, en ce moment, genre des tifs différents et tout ça — »
« Pourquoi quelqu’un se donnerait-il tout ce mal ? » demanda
Doc.
« Ouais », fit Lefty, « c’est pas non plus un chanteur supermignon
que toutes les nanas ont envie de se taper, un guitariste du feu de
dieu qui va changer à jamais la face du bizness, juste un saxo de
groupe de surf, facile à remplacer. » Et voilà pour Coy. Quant aux
Boards, ils avaient encaissé du pognon à la pelle dernièrement, et
vivaient tous ensemble dans une maison à Topanga Canyon, en
compagnie de la faune habituelle – groupies, producteurs, beaux-
parents, pèlerins arrivés au terme d’un périple assez long et dur
pour être intégrés à la maisonnée. Coy Harlingen-le-ressuscité, selon
les sombres rumeurs, était l’un d’eux, même si personne n’avait
reconnu qui que ce soit qui pourrait être lui. Certains croyaient
peut-être l’avoir reconnu, mais tout était brouillé, comme par la
brume de la dope.
Plus tard, tandis que Doc montait dans sa voiture, Tante Reet
passa la tête à la fenêtre du bureau du bungalow et lui lança :
« Alors comme ça il fallait que tu parles à Mickey Wolfmann. Tu
as choisi le bon moment. Qu’est-ce que je t’avais dit, gros malin ?
Est-ce que j’avais raison ? »
« J’ai oublié », dit Doc.
Trois

Le flic qui avait appelé Hope Harlingen pour annoncer que Coy
avait fait une overdose, Pat Dubonnet, était maintenant grand
kahuna au poste de Gordita Beach. Doc localisa derrière son oreille
une Kool tordue, l’alluma, et réfléchit aux aspects de la situation.
Pat et Bigfoot avaient émergé à peu près à la même période, ayant
tous les deux débuté leurs carrières à South Bay pratiquement sur la
bande de plage où était Doc, à l’époque des Guerres entre Surfers et
Lowriders. Pat était resté, mais Bigfoot, s’étant rapidement taillé une
réputation de pacificateur à coups de trique, suffisamment solide
pour qu’en haut lieu on le considère comme un poulain qui irait
loin, avait poursuivi son bonhomme de chemin. Doc avait
maintenant assez traîné ses guêtres pour voir quelques-unes de ces
sommités venir et repartir, et pour savoir qu’ils laissaient toujours
derrière eux un reliquat d’histoire. Il savait aussi qu’en gros,
pendant des années, Pat n’avait pas pu blairer Bigfoot.
« L’heure était venue de rendre une petite visite », décida-t-il, « à
la Maison Hippiephobie. »
Il passa deux fois devant le poste de police de Gordita Beach
avant de le reconnaître. L’endroit avait été radicalement transformé
grâce aux fonds fédéraux de la lutte contre la drogue, d’un pauvre
bureau près de la jetée avec plaque à deux résistances et bocal de
café instantané en un véritable paradis princier pour flics avec
machines à expresso grosses comme des locomotives, miniprison
intégrée, arsenal rutilant qu’à part là on n’aurait trouvé qu’au
Vietnam, et une cuisine dotée d’une équipe de chefs pâtissiers
travaillant vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Après s’être faufilé parmi un aréopage de stagiaires qui
gazouillaient à qui mieux mieux en brumisant les palmiers nains, les
misères et les dieffenbachias, Doc localisa Pat Dubonnet dans son
bureau et, fouillant dans sa besace à franges, en sortit un objet
enveloppé dans du papier d’aluminium, d’une trentaine de
centimètres de long. « Tiens, Pat, exprès pour toi. » Il n’eut pas le
temps de dire ouf que le flic l’avait déjà attrapé, déballé et avait
réussi à ingérer au moins la moitié de la longue saucisse chaude et
du petit pain qui étaient dans le paquet, et qui, de surcroît, étaient
servis avec La Garniture Complète.
« Fait du bien par où ça passe. Étonnant, que j’aie encore faim.
Qui t’a fait entrer, à propos ? »
« Me suis fait passer pour un indic des stups, ils tombent à tous
les coups dans le panneau, tous ces jeunots frais émoulus, encore
naïfs, je suppose. »
« Pas au point de stationner ici plus longtemps que le temps
réglementaire. » Doc eut beau observer attentivement, le restant du
hot dog avait disparu. « Regarde-moi cet endroit lamentable. C’est
Surfing le Vague à l’Âme. N’importe qui d’autre va prendre du grade
et aller ailleurs, mais devine un peu qui demeurera coincé à jamais
ici, à Gordita Beach, pour ses péchés, à cravater le menu fretin, des
mômes sous la jetée qui revendent les calmants de leur maman,
alors que je devrais être à West L.A. ou en poste à Hollywood, au
moins. »
« Le centre de l’univers pour un flic, à coup sûr », fit Doc dans un
hochement de tête compatissant, « mais tout le monde ne peut pas
être Bigfoot Bjornsen, hein – eups, je veux dire, de toute façon, qui
voudrait être à sa place ? », espérant ne pas trop pousser le
bouchon, étant donné la santé mentale de Pat, fragile même les
meilleurs jours.
« Au point où j’en suis », répliqua Pat gravement, la lèvre
inférieure tremblotante, « j’accepterais un échange de vie même
avec lui, oui, échanger ce que j’ai contre ce qu’il y a derrière la porte
où se tient Carol, on pourrait dire, même si ça s’avère au final un
pauvre lot de consolation – quand tu es dans la catégorie de Bigfoot,
ça ne peut pas être une si mauvaise opération ? »
« Bizarre, Pat, vu que ce que j’entends dire, c’est qu’il galère pas
mal ces temps-ci. Tu es mieux placé que moi pour savoir,
’videmment. »
Pat plissa les yeux. « Tu es terriblement curieux, aujourd’hui,
Sportello. Je m’en serais rendu compte plus tôt si je n’étais pas si
contrarié par des questions de carrière, qui sans aucun doute te
dépassent. Est-ce que Bigfoot te pose à nouveau des problèmes ?
Appelle le Numéro d’Urgence de l’Inspection Générale, l’appel est
gratuit – c’est le 800-RIPOU. »
« Non pas que j’irais porter plainte ni rien, lieutenant, comprends
bien, mais faut quand même être désespéré, mec, autant pisser dans
un violon, même le plus enschnouffé des mendigots d’Hollywood
Boulevard en sait assez, depuis le temps, pour savoir qu’avec moi ce
n’est même pas la peine, mais le Bigfoot, non, oh que non. »
Un combat intérieur faisait visiblement rage sous le crâne de Pat,
deux réflexes essentiels de flic étaient en conflit – la jalousie vis-à-
vis de la carrière d’un autre flic et la haine des hippies. La jalousie
l’emporta. « Il ne t’a tout de même pas réellement annoncé une
somme ? »
« Il a dressé une liste de dépenses, » commença à improviser Doc,
et il vit les oreilles de Pat complètement changer d’angle.
« Personnelles, pour la Maison. Je lui ai dit que je l’avais toujours
cru mieux tuyauté que ça. Il me l’a joué philosophe. “Les gens
oublient”, voilà ce qu’il m’a sorti. “Peu importe ce qu’on a pu faire
pour eux par le passé, on peut jamais compter sur eux en cas de
besoin.” »
Pat secoua la tête. « Et avec les risques qu’il a pris… Une leçon
pour nous tous. Y a de fieffés ingrats dans ce métier-là, hein ? » Il
balança un sourire à la Art Fleming, comme si Doc était maintenant
censé deviner quel métier, exactement.
Doc à son tour fit sa tête de hippie hagard qui pouvait signifier
n’importe quoi, et qui, à condition d’être tenue suffisamment
longtemps, avait le don d’énerver n’importe quel bourg-joie en
uniforme, jusqu’à ce que Pat détourne les yeux en grommelant :
« Ah. Ouais, pigé. Vachement cool. ’videmment », ajouta-t-il après
réflexion, « il palpe à chaque rediff. »
Doc ne voyait maintenant vraiment pas de quoi ils allaient
pouvoir causer. « J’essaie de rester éveillé pour ces rediff », hasarda-
t-il, « mais va savoir pourquoi, je m’effondre toujours avant l’heure
de Bigfoot. »
« Eh bien, on dirait que Monsieur JT de la Nuit a écopé de
l’affaire du siècle, depuis que le gorille de Mickey Wolfmann s’est
fait dézinguer… Les autres peuvent bien récupérer Benedict Canyon,
Sharon Tate et autres, pour l’enquêteur en chef qui saura tirer son
épingle du jeu, ça peut être la poule aux œufs d’or. »
« Tu veux dire… »
« Ça finira fatalement en téléfilm, de toute façon, quoi qu’il
arrive. Bigfoot peut se retrouver au générique pour le scénario et la
prod’, voire jouer son propre rôle, l’enfoiré, mais eups, onzième
commandement oblige, oublie ce que je viens de dire. »
« Et en plus s’il ramène Mickey, c’est un grand héros public. »
« Ouais, enfin ça c’est une autre paire de manches. Mais il n’est
pas trop près de tout ça ? Certains disent que ça vous chamboule le
jugement, comme les médecins censés ne pas opérer les gens de leur
famille… ? »
« Mickey et lui sont proches, hein ? »
« Superpotes, d’après la légende. Hé. Tu penses que Bigfoot est
juif, lui aussi ? »
« Suédois, je croyais. »
« L’un n’empêche pas l’autre », rétorqua Pat, vaguement sur la
défensive. « Il peut y avoir des juifs suédois. »
« Il y a bien des Swedish Fish. » Bon, moi j’essaye juste de me
rendre utile.
Quatre

Certains jours, arriver à Santa Monica par la route c’était comme


avoir des hallucinations sans se donner la peine de se procurer puis
de prendre une drogue en particulier, cependant il y avait des jours,
c’est sûr, où n’importe quelle drogue aurait été préférable à l’entrée
dans Santa Monica par la route.
Aujourd’hui, après une traversée trompeusement ensoleillée et
sans encombre des terrains de la Hughes Company – sorte de méli-
mélo de zones de combat en puissance, de spécimens de relief allant
des montagnes et des déserts au marais, à la jungle et ainsi de suite,
tous là, selon la paranoïa locale, pour peaufiner les derniers réglages
des systèmes radar de combat – après avoir passé Westchester, la
Marina, et être entré dans Venice, Doc parvint à la limite de la
commune de Santa Monica, où commença un nouvel exercice
mental. Soudain il fut sur une planète où le vent pouvait souffler
dans deux directions à la fois, apportant simultanément des brumes
du large et du sable du désert, obligeant le conducteur non averti à
rétrograder à la minute où il pénétrait dans cette atmosphère
extraterrestre, où la luminosité diminuait, la visibilité se réduisait à
un demi-pâté de maisons, et où toutes les couleurs, y compris celles
des feux de signalisation, se repositionnaient radicalement ailleurs
dans le spectre.
Doc procéda par tâtonnement automobile dans cette étrangeté en
prenant à l’est sur Olympic, tâchant de ne pas flancher face à ce qui
surgissait de la sinistre opacité sous forme d’autocars municipaux et
de piétons dans des états de conscience altérés. Les visages
s’aiguisaient pour atteindre une intensité qu’on ne trouvait
habituellement que sur les champs de course de la région, leurs
bords de fuite prolongés, pour certains, jusqu’à des teintes poussées
à saturation, et prenant souvent un certain temps avant de dégager
du cadre du pare-brise. L’autoradio n’était pas d’une grande aide,
qui ne captait que KQAS, passant un vieux titre de Droolin’ Floyd
Womack qui avait toujours inspiré à Doc des sentiments
contradictoires, d’un côté il essayait de ne pas prendre les paroles
pour lui juste parce qu’il lui était arrivé de pourchasser un ou deux
gars pour recouvrement de créances, sauf qu’il se retrouvait à
ressasser torts et regrets —

L’agent de recouvr’ment
Se pointe par la fenêtre !
Ça va être
Coton, il met
Le grappin sur tout ce qu’il trouve –
Adieu mon écran dix-neuf pouces !
Ma tire, il m’en détrousse !
Adieu hé ho
À ma vieille chaîne stéréo !
Wohh,
L’agent de recouvr’ment, il
Ne sera jamais
Content
Tant qu’il m’aura pas
Piqué mon nécessaire
Pour tenir le coup…
Vu que tout est toujours gagé,
Toujours prêt à dégager,
Attention ! Sois prêt

L’agent de recouvr’ment, il t’ court après !


Immédiatement à sa sortie de l’Institut Universitaire
Technologique d’Ondas Nudosas, Doc Sportello, qui répondait à
l’époque au prénom de Larry, s’était retrouvé en retard pour le
paiement des traites de sa voiture. L’agence à laquelle il avait eu
affaire, Gotcha ! Recherches & Règlements, avait décidé de l’engager
comme chasseur de dettes stagiaire, afin qu’il rembourse ainsi ce
qu’il leur devait. Lorsque enfin il se sentit suffisamment à l’aise pour
demander le pourquoi du comment, il était trop tard pour faire
marche arrière.
« C’est marrant », avait-il déclaré une fois au bout d’à peu près
une semaine de boulot, lui et Fritz Drybeam étaient alors garés à
Reseda quelque part pour une planque qui allait durer toute la nuit.
Fritz, vingt ans de métier, et qui avait tout vu, hocha la tête.
« Ouaip et attends de commencer à goûter aux Primes de
Compensation. »
Pour reprendre la formule qu’utilisait Milton le comptable. Fritz,
de la manière la plus réaliste possible, y alla de sa description de
certaines des formes d’incitation auxquelles les clients,
particulièrement ceux qui prêtaient avec de forts taux d’intérêts,
demandaient souvent à l’agence de recourir.
« Moi, censé casser la figure à quelqu’un ? C’est crédible, ça ? »
« Tu auras l’autorisation de porter une arme. »
« Je n’ai jamais tiré avec un flingue de ma vie. »
« Ma foi… » Fouillant sous le siège.
« Qu’est-ce — que c’est comme “arme”, ça ? »
« C’est un kit hypodermique. »
« J’avais compris, mais je suis censé le remplir avec quoi ? »
« Du sérum de vérité. Même genre que celui dont la CIA se sert.
Y a qu’à planter le machin à l’endroit le plus facile à atteindre, et
d’un coup ils se mettent à jacasser comme des camés aux amphés,
veulent plus s’arrêter, te balancent tout sur les actifs qu’ils
ignoraient même avoir jamais eus. »
Larry décida de planquer le kit dans une trousse de rasage en
faux croco rouge bien moche qu’il avait trouvée à un vide-grenier à
Studio City. Il ne tarda pas à remarquer le grand nombre de
délinquants à qui lui et Fritz rendaient visite et qui semblaient
incapables de regarder autre chose. Il comprit qu’avec un peu de
chance, il n’aurait peut-être même pas à ouvrir la trousse. Celle-ci
ne devint jamais tout à fait un outil de travail, mais se révéla un
accessoire utile, qui au fil du temps lui valut le surnom de « Doc ».
Aujourd’hui, Doc trouva Fritz qui cognait tant qu’il pouvait sous
le capot d’une Dodge Super Bee, se préparant pour une tournée
d’encaissement. « Hé salut Doc, tu as une gueule de déterré. »
« J’aimerais pouvoir t’en dire autant, msieu pète-le-feu. Tu
arrives à ne pas t’emmêler les carbus ? »
« De saines pensées et ne rien fumer de ce qui a poussé en zone
de combat, voilà mon secret, et ça pourrait même marcher pour toi
d’ailleurs, enfin si tu avais un peu de self-control. »
« Hon-hon, eh bien j’ai du bol aujourd’hui que tu aies la cervelle
bien réglée, parce que j’ai besoin de retrouver quelqu’un en vitesse –
mon ex, Shasta Fay. »
« Je pense que tu veux dire la petite amie de Mickey Wolfmann.
Bonjour, c’est le bureau du Dr Réalité à l’appareil, vous êtes très en
retard pour votre bilan santé… ? »
« Fritz, Fritz, qu’est-ce que j’ai fait pour te vexer ? »
« Tous les flics du LAPD et du shérif leur courent après, à tous les
deux. À ton avis, qui va les trouver en premier ? »
« Si on en juge par l’affaire Manson, je dirais n’importe quel
crétin pris au pif dans la rue. »
« Eh bien, entre donc et viens voir un peu », en faisant signe à
Doc d’entrer dans les bureaux. Milton le comptable en veste Nehru à
fleurs, plusieurs colliers de cauris autour du cou, lunettes de tir
jaune vif, leva la tête avec un grand sourire dans une brume senteur
patchouli et les salua lentement de la main tandis qu’ils se
dirigeaient vers la salle du fond.
« Il a l’air heureux. »
« Les affaires reprennent, et tout ça grâce à — » Il ouvrit la porte
d’un grand geste. « Dis-moi combien tu connais de crétins pris au pif
qui possèdent un bidule comme ça. »
« Ouhao, Fritz. » On se serait cru à l’intérieur d’un sapin de Noël
de science-fiction. Des loupiotes rouges et vertes clignotaient de
toutes parts. Il y avait des meubles pour ordinateur, des consoles
avec écrans vidéo allumés et des claviers alphanumériques, des
câbles qui couraient partout au sol au milieu de tas de petits
rectangles gros comme des insectes, résidus de cartes IBM perforées
qui n’avaient pas été balayés, ainsi que deux photocopieurs
Gestetner dans le coin, et, dominant la scène et alignés aux murs, un
certain nombre d’Ampex à bandes occupés à leur va-et-vient
saccadé.
« ARPAnet », annonça Fritz.
« Euh, je préfère pas, je dois reprendre le volant, tout ça, donne-
m’en peut-être juste un pour plus tard — »
« C’est un réseau d’ordinateurs, Doc, tous connectés entre eux
par les lignes téléphoniques. UCLA, Isla Vista, Stanford. Si par
exemple il y a un fichier qu’ils ont là-bas et que toi tu n’as pas, ils te
l’envoient à la vitesse de cinquante mille caractères par seconde. »
« Attends, ARPA, c’est bien la boîte qui a son grand panneau sur
l’autoroute à la sortie Rosecrans ? »
« Il y a des liens avec TRW, personne là-bas n’est trop disposé à
causer, Ramo ne parle pas à Woolridge… »
« Mais… tu es en train de dire que quelqu’un branché à ce bidule
pourrait savoir où est Shasta ? »
« On ne peut pas savoir tant qu’on n’a pas regardé. Dans tout le
pays, dans le monde entier en fait, de nouveaux ordinateurs se
connectent chaque jour. Pour l’instant, c’est encore expérimental,
mais diable, c’est de l’argent de l’État, ces enfoirés ne regardent pas
à la dépense, et on a déjà eu quelques surprises bien utiles. »
« Ta machine, elle sait où je peux choper de la came ? »
Cinq

Shasta avait signalé que le drame matrimonial de Mickey


Wolfmann dissimulait peut-être une combine en liaison avec une
Académie de la Camisole, et Doc pensa qu’il pourrait être
intéressant de voir comment Mme Sloane Wolfmann, la
supervedette des carnets mondains, réagirait si quelqu’un abordait
le sujet. Si Mickey était présentement retenu contre son gré dans
une clinique privée pour mabouls, alors la corvée immédiate de Doc
serait d’essayer de trouver laquelle. Il appela le numéro que Shasta
lui avait donné, et la petite bonne femme en personne décrocha.
« Je sais que c’est délicat de parler affaires maintenant, madame
Wolfmann, mais là, malheureusement, le temps est un facteur
important. »
« Ce ne serait pas encore une enquête de solvabilité, hein, parce
qu’il y en a déjà eu je ne sais combien. Je fais suivre à notre avocat,
avez-vous son numéro ? » Une sorte de voix de fumeuse anglaise,
crut percevoir Doc, d’une tessiture grave et confusément décadente.
« À vrai dire, c’est notre société qui doit de l’argent à votre mari.
Comme c’est de l’ordre du demi-million de dollars, nous avons jugé
qu’il était de notre devoir de le porter à votre attention. » Il attendit
une demi-mesure de The Great Pretender susurrée à voix basse.
« Madame Wolfmann ? »
« J’aurai peut-être quelques minutes sur le coup de midi », dit-
elle. Qui avez-vous dit que vous représentiez ? »
« Mission Institutionnelle de Connaissance en Rééquilibrage
Organisationnel », dit Doc. « MICRO, pour faire court, nous sommes
une clinique privée, non loin de Hacienda Heights, spécialisée dans
le rétablissement de personnalités perturbées. »
« Ordinairement, je suis informée de tous les décaissements
importants de Michael, et je dois avouer Monsieur – Sportello n’est-
ce pas ? – que je ne suis pas du tout au courant des transactions qu’il
aurait pu faire avec vous. »
Le nez de Doc s’était mis à couler, signe indubitable qu’il avait
mis le doigt sur quelque chose. « Peut-être que compte tenu de la
somme en question, il serait plus simple après tout de passer par
votre avocat… »
Il fallut un dixième de seconde à son interlocutrice pour calculer
la taille de la morsure de requin sur la planche de surf que cela
risquait de représenter. « Pas du tout, monsieur Sportello. Peut-être
est-ce juste votre voix… en tout cas vous pouvez me considérer
comme officiellement intriguée. »
Dans un ancien placard à balais attenant à son bureau, Doc
s’était constitué une collection de déguisements. Il opta ce jour-là
pour un costume croisé en velours de chez Zeidler & Zeidler, et
dégotta une perruque cheveux courts qui était presque assortie au
costume. Il songea à une fausse moustache mais se dit que le plus
simple serait le mieux – troqua ses sandales contre des mocassins
standard et mit une cravate plus étroite et moins colorée que ce qui
était actuellement à la mode, espérant que Mme Wolfmann
trouverait cela d’un ringard désolant. En regardant dans la glace, il
se reconnut presque. Sensass. Il envisagea d’allumer un joint, mais
résista à la tentation.
À l’imprimerie du coin, son ami Jake, habitué aux commandes
urgentes, lui sortit deux trois cartes de visite avec l’intitulé MICRO –
RECONFIGURATION DE CERVEAUX DANS LE SOUTHLAND DEPUIS 1966. LARRY
SPORTELLO, FONDATEUR ASSOCIÉ, ce qui n’était pas tout à fait faux,
puisqu’il était effectivement associé à la fabrication desdites cartes
de visite.
Sur Coast Highway, à peu près à mi-chemin de la résidence de
Wolfmann, la reprise de Bang Bang par le Bonzo Dog Band passa sur
KRLA à Pasadena, et Doc monta le son du Vibrasonic. Au fur et à
mesure qu’il s’enfonçait dans les collines, il perdait du signal, alors il
ralentit, mais finit tout de même par ne plus rien capter. Peu après il
se trouva dans une rue ensoleillée quelque part dans les montagnes
de Santa Monica, se gara près d’une bâtisse dont les hauts murs
étaient en stuc, et sur lesquels des fleurs d’une plante grimpante
exotique se déversaient en une cascade rouge feu. Doc crut repérer
quelqu’un en train de l’épier depuis l’une des embrasures de la
loggia de style Mission qui courait sur tout l’étage. De la flicaille
d’une espèce ou d’une autre, un tireur embusqué, à tous les coups,
mais fédéral ou local, comment savoir ?
Une jeune Chicana avenante en jeans et vieux sweat-shirt SC vint
lui ouvrir et le toisa de ses yeux formidablement maquillés. « Elle se
prélasse au bord de la piscine avec tous les policiers et tout. Montez,
je vous en prie. »
Le plan de niveau était inversé, les chambres se trouvaient au
rez-de-chaussée et la cuisine à l’étage, peut-être plus d’une
d’ailleurs, ainsi que diverses pièces de réception. La maison aurait
dû grouiller de représentants des forces de l’ordre. Au lieu de quoi
les gars de chez Protéger & Servir avaient installé un poste de
commandement au club-house de la piscine, quelque part dans le
fond. Comme pour profiter d’une dernière minute de restauration à
l’œil avant que ne déboulent les grands patrons fédéraux. Des bruits
d’éclaboussures au loin, une radio rock’n’roll, manger entre les
repas. Drôle de kidnapping.
Comme si elle passait une audition pour le rôle de la veuve,
Sloane Wolfmann s’éloigna du bord de la piscine d’un pas
nonchalant, chaussée de sandales noires à talons aiguilles, coiffée
d’un bandeau avec une très fine voilette noire, et portant un bikini
noir de dimension négligeable taillé dans la même étoffe que la
voilette. Ce n’était pas tout à fait une rose anglaise, peut-être plutôt
une jonquille anglaise, très pâle, blonde, sèche, sa peau marquait
sans doute facilement, les yeux trop maquillés, comme toutes les
autres. Les minijupes avaient été inventées pour des jeunes femmes
comme elle.
Le temps qu’elle lui fasse traverser la pénombre d’un intérieur en
contrebas plein de moquette couleur taupe, de revêtements en daim
et de teck, qui semblait s’étendre à l’infini en direction de Pasadena,
Doc apprit qu’elle était diplômée de la London School of Economics,
qu’elle avait récemment commencé à étudier le yoga tantrique, et
avait rencontré Mickey Wolfmann originellement à Las Vegas. Elle
indiqua une photo au mur, qui ressemblait à un agrandissement
d’une vingt par vingt-cinq papier brillant, prise dans l’entrée d’une
boîte de nuit. « Ouha, juste ciel », fit Doc, « c’est vous, n’est-ce
pas ? »
Sloane recourut à l’expression mi-froncement de sourcils mi-petit
sourire suffisant que Doc avait déjà repérée chez les seconds
couteaux et les anciens du show-biz qui essayaient de jouer les
modestes. « Ma scabreuse jeunesse. J’étais une des fameuses
showgirls de Vegas, je travaillais dans un des casinos. Sur la scène à
cette époque, avec les projecteurs, les cils, tout le maquillage, nous
étions toutes assez semblables, mais Michael, plutôt connaisseur en
la matière, comme j’allais l’apprendre ultérieurement, a dit qu’il
m’avait remarquée à l’instant où j’avais fait mon entrée, et qu’après
cela il n’avait plus eu d’yeux que pour moi. Romantique, n’est-ce
pas, oui, certainement inattendu – toujours est-il que nous avons à
peine eu le temps de nous retourner que nous étions à la Little
Church of the West, et que j’avais ceci au doigt », en exhibant un
gigantesque diamant taillé en marquise qui tapait quelque part dans
les deux chiffres question carats.
Elle avait raconté l’histoire des centaines de fois, mais ce n’était
pas grave. « Joli caillou », fit Doc.
Telle une actrice arrivée à sa marque au sol, elle s’était
immobilisée sous un portrait vaguement menaçant de Mickey
Wolfmann, montré avec un regard lointain, comme s’il scrutait le
Bassin de L.A. jusqu’à ses confins en quête de terrains constructibles.
Elle virevolta pour faire face à Doc et sourit aimablement. « Et voilà
où nous en sommes. »
Doc remarqua une sorte de fausse frise en pierre ciselée au-
dessus du portrait, avec l’inscription : UNE FOIS CE PREMIER PIEU
ENFONCÉ, PERSONNE NE PEUT PLUS VOUS ARRÊTER. – ROBERT MOSES.
« Un grand Américain, et la source d’inspiration de Michael », dit
Sloane. « Cela a toujours été sa devise. »
« Je croyais que c’était le docteur Van Helsing qui avait dit ça. »
Elle avait trouvé l’exacte convergence flatteuse de lumières qui
lui donnait une allure de star sous contrat à la grande époque des
studios, et s’y était arrêtée, sur le point d’adresser une tirade bien
sentie à un acteur payé moins cher. Doc s’efforça de ne pas regarder
trop ostensiblement autour de lui pour voir d’où venait la lumière,
mais elle remarqua le mouvement furtif de ses prunelles.
« Appréciez-vous l’éclairage ? C’est Jimmy Wong Howe qui l’a
fait pour nous il y a des années. »
« Le directeur photo de Sang et Or, n’est-ce pas ? Sans parler de
Je suis un criminel, Jeunesse triomphante, Saturday’s Children — »
« Ce sont », sur un ton énigmatique, « tous… des films avec John
Garfield. »
« Ma foi… ah bon ? »
« Jimmy a tout de même filmé d’autres acteurs. »
« Je n’en doute pas… ah, et Out of the Fog, où John Garfield est
le gangster diabolique — »
« À dire vrai, ce que je trouve remarquable à propos de ce film,
c’est la façon dont Jimmy a éclairé Ida Lupino, ce qui, maintenant
que j’y repense, a beaucoup contribué à ce que je me décide pour
cette maison. Jimmy appréciait bien sûr assez les éclairages
spéculaires, toute cette sueur de boxeur professionnel, les chromes,
les bijoux, les paillettes et ainsi de suite… mais il y avait aussi dans
son travail une telle qualité spirituelle – vous regardez Ida Lupino
dans les gros plans – ces yeux ! – et au lieu des reflets lumineux aux
contours nets, il y a cette incandescence, cette pureté, presque
comme un rayonnement venant de l’intérieur – … Excusez-moi, est-
ce que c’est ce que je pense ? »
« Flûte ! C’est cette Ida Lupino, à chaque fois que son nom
revient, il y a ça qui vient aussi. Je vous en prie, ne le prenez pas
pour vous. »
« Comme c’est curieux. Je ne me rappelle pas que John Garfield
m’ait inspiré de tels sentiments… mais comme j’ai un rendez-vous
méditation à une heure, nous trouverons peut-être le temps de boire
quelques verres, si nous les éclusons assez vite, et peut-être pourrez-
vous même me dire ce que vous faites ici. Luz ! »
La jeune dame qui l’avait fait entrer émergea des ombres
ingénieusement sculptées. « ¿ Señora ? »
« Les refrescos de midi, voulez-vous, Luz. J’espère, monsieur
Sportello, que des margaritas vous donneront satisfaction – bien
que, compte tenu de vos goûts cinématographiques, une sorte de
combinaison bière et whiskey serait peut-être plus appropriée ? »
« Merci, madame Wolfmann, la tequila ira très bien – et quel
agréable soulagement de ne pas s’entendre offrir “de la marie-
jeanne” ! Je ne comprendrai jamais ce que ces hippies lui trouvent !
Est-ce que ça vous ennuie si je fume une cigarette normale, à
propos ? »
Elle hocha la tête avec grâce, et Doc sortit un paquet de Benson
& Hedges mentholées qu’il avait pensé à emporter à la place des
Kool, compte tenu du standing qu’il était en droit de trouver ici et
de tout le reste, il lui en offrit une, et tous deux allumèrent leur
cigarette. Des sons arrivaient jusqu’à eux, en provenance d’une
piscine dont il ne pouvait qu’imaginer les dimensions, émis par des
policiers en train de faire mumuse.
« Je vais m’efforcer d’être bref, et vous pourrez retourner auprès
de vos hôtes. Votre mari prévoyait de financer une nouvelle aile de
nos bâtiments, dans le cadre de notre programme d’expansion, et
peu avant sa mystérieuse disparition, il nous avait de fait versé une
avance. Toutefois, il ne nous semblait pas correct de conserver
l’argent alors qu’on ignore pour ainsi dire où M. Wolfmann se
trouve. Donc nous souhaiterions vous rétrocéder cette somme, de
préférence avant la fin du trimestre, et si nous avons de ses
nouvelles, ou plutôt, que mes prières soient exaucées, quand nous
aurons de ses nouvelles, eh bien alors peut-être que le processus
pourra reprendre. »
Elle plissait les yeux, cependant, et secouait un peu la tête. « Je
ne suis pas sûre… Nous avons récemment financé une autre
structure, à Ojai, me semble-t-il… Êtes-vous d’une manière ou d’une
autre une filiale ou bien… »
« C’est peut-être un des sanatoriums appartenant à notre groupe,
il y a un programme en cours depuis quelques années… »
Elle s’était avancée jusqu’à un petit bureau ancien en coin,
penchée de manière à présenter au regard de Doc un cul
incontestablement ravissant, et elle mit un certain temps à
farfouiller dans divers casiers avant de revenir avec un autre cliché
promo d’elle. C’était une photographie formidablement solennelle,
Sloane était assise aux manettes d’une chargeuse tractopelle dans le
godet de laquelle on voyait un chèque géant comme en reçoivent les
vainqueurs des tournois de bowling. Une personnalité en tenue de
médecin souriait et faisait semblant de contempler la somme, qui
comportait beaucoup de zéros, mais en réalité il reluquait sous la
jupe de Sloane, très courte, comme le voulait la mode. Elle arborait
également des lunettes de soleil, presque comme si elle ne tenait pas
à être reconnue, et une expression disant à quel point elle n’avait
pas envie d’être là. Une banderole derrière elle indiquait la date et
le nom de l’établissement, si ce n’est que l’un et l’autre étaient juste
assez flous pour que Doc ne puisse guère avoir plus qu’une
impression d’un mot long, apparemment étranger. Il se demandait
dans quelle mesure il éveillerait les soupçons de Sloane en
demandant le nom, lorsque Luz revint, portant un plateau avec un
gigantesque pichet de margarita et quelques verres glacés d’une
forme exotique dont l’unique but était de rendre impossible leur
lavage par les domestiques, sauf à recourir à une lavette fabriquée
sur commande, qui devait coûter bonbon.
« Merci, Luz. Je fais la Maîtresse de Maison ? », prenant le pichet
et remplissant les verres. Doc remarqua un verre supplémentaire sur
le plateau, aussi ne fut-il pas trop surpris lorsqu’un peu plus tard il
aperçut sur l’écran d’un téléviseur colossal placé dans le coin le
reflet d’un individu blond, costaud, musculeux, qui descendait en
silence les escaliers et s’avançait vers eux sur la moquette, tel un
assassin dans un film de kung-fu.
Doc se leva pour jeter un œil et saluer la compagnie, remarquant
rapidement que tout contact visuel prolongé lui vaudrait une visite
chez le chiropracteur pour se faire remettre la nuque, ladite
compagnie culminant bien à trois pieds d’altitude au-dessus de lui,
facile.
« Voici M. Riggs Warbling », dit Sloane, « mon coach spirituel. »
Doc ne les vit pas véritablement « échanger un regard », comme
aurait pu dire Frank, mais si les voyages à l’acide avaient une utilité,
c’était bien de vous aider à vous caler sur des fréquences non
répertoriées. Incontestablement ces deux-là avaient dû effectivement
s’asseoir de temps en temps sur des matelas de méditation côte à
côte en faisant semblant de se vider la tête, à l’intention de
quiconque serait dans les parages – Luz, les cognes, lui-même. Mais
Doc aurait parié une once de hawaïenne sans les graines et aurait
ajouté au lot un paquet de Zig-Zag que Sloane et le cher Riggs ici
présent baisaient aussi régulièrement ensemble, et que c’était le p’tit
copain auquel Shasta avait fait allusion.
Sloane servit un verre à Riggs et inclina le pichet dans la
direction de Doc en prenant un air interrogateur.
« Merci, faut que je retourne au bureau. Peut-être pouvez-vous
nous dire où envoyer cette somme, et sous quelle forme vous
souhaiteriez qu’elle vous soit restituée. »
« Petites coupures ! » lança Riggs d’une amicale voix tonitruante,
« dont les numéros ne se suivent pas ! »
« Riggs, Riggs », Sloane, pas aussi sévèrement qu’on aurait pu s’y
attendre, compte tenu de l’éventualité, toujours envisageable, que
son mari ait été kidnappé, « toujours à faire ses blagues de mauvais
goût… Peut-être que si l’un des responsables de votre société
endossait tout simplement le chèque de Michael pour encaissement
sur l’un de ses comptes en banque ? »
« Bien sûr. Vous nous communiquez le numéro de compte, et on
vous le remet illico au courrier. »
« Dans ce cas, je vais juste faire un saut au bureau… ? »
Riggs Warbling s’était approprié la carafe de margarita, à
laquelle il buvait des gorgées sans se donner la peine de verser quoi
que ce soit dans un verre. Sans prévenir, il lâcha : « Moi je suis dans
les zomes. »
« Demande pardon ? »
« Je suis entrepreneur, je conçois et construis des zomes… ? C’est
l’abréviation de “zonahedral domes”. La plus grande avancée en
matière de structure depuis Bucky Fuller. Tenez, je vous montre. » Il
avait sorti de quelque part un carnet de papier quadrillé et se mit à
faire des croquis, utilisant des numéros et des symboles qui auraient
aussi bien pu être du chinois, et bientôt il était lancé sur les
« espaces vectoriels » et les « groupes de symétrie ». Doc eut la
conviction de l’imminence de fâcheux développements à l’intérieur
de son cerveau, et pourtant les diagrammes avaient plutôt l’air
vachement cool…
« Les zomes font de formidables espaces de méditation »,
poursuivit Riggs. « Vous savez, certaines personnes sont déjà entrées
dans des zomes et en sont ressorties différentes de ce qu’elles étaient
en entrant ? et parfois pas ressorties du tout ? Comme si les zomes
étaient des portails vers un ailleurs. Surtout ceux situés dans le
désert, qui est l’endroit où j’ai passé la majeure partie de l’année
dernière… ? »
Hon-hon. « Vous travaillez pour Mickey Wolfmann ? »
« À Arrepentimiento – c’est un des projets dont il rêvait depuis
longtemps, près de Las Vegas. Vous avez peut-être lu l’article à ce
sujet dans Architectural Digest ? »
« J’l’ai loupé. » En fait, le seul magazine que Doc lisait avec
quelque régularité c’était Naked Teen Nymphos, auquel il s’était
abonné, du moins jadis, jusqu’à ce qu’il retrouve les rares
exemplaires qui arrivaient dans sa boîte aux lettres déjà ouverts,
avec des pages collées. Mais il décida de ne pas y faire allusion.
Sloane revint d’un pas léger, tenant un bout de papier. « Le seul
numéro sur lequel je réussisse à mettre la main pour l’instant c’est
un compte joint de caisse d’épargne de Michael, j’espère que ça ne
présentera pas de problèmes pour les gens de chez vous. Voici un
bordereau de dépôt vierge, si ça peut aider. »
Doc se leva, et Sloane resta où elle était, à savoir assez proche
pour être empoignée et violée, pensée qui inévitablement traversa
l’esprit de Doc, prenant son temps, en fait, et plus d’une fois
regardant derrière elle en clignant de l’œil. Qui sait quels actes
épouvantables se seraient ensuivis si Luz n’était apparue et ne lui
avait lancé, à moins que ce ne fût une hallucination causée par la
tequila, un regard d’avertissement.
« Luz, aurez-vous l’amabilité de raccompagner M. Sportello, je
vous prie ? »
En bas, dans le dédale de couloirs qui conduisaient à un nombre
inconnu de chambres de luxe, Doc, comme s’il se rappelait juste son
envie de pisser, demanda : « Vous ennuie pas que j’aille aux
toilettes ? »
« Bien sûr, du moment que vous, vous ne volez rien. »
« Oh, ma chère. J’espère que ça ne signifie pas que chez certains
des policiers là-bas, à la piscine, le naturel a repris le dessus – hum,
autrement dit que — »
Elle secoua le doigt pour dire non et, jetant un rapide coup d’œil
autour d’elle comme si la maison pouvait être sur écoute, replia un
bras, et banda un biceps, tout en levant les yeux au ciel pour
indiquer l’étage.
Riggs – ça se tenait. Doc sourit, hocha la tête et, au profit d’un
éventuel public, dit : « Je vous remercie, euh… muchas gracias là,
Luz, j’en ai pour une toute petite minute. »
Elle s’affala gracieusement contre l’embrasure de la porte et
l’observa de son regard sombre et dense. Doc repéra la porte de
toilettes princières et, supposant que c’étaient celles de Mickey,
entra, puis continua et passa le seuil de la chambre attenante.
En furetant, il tomba sur un grand nombre de cravates bizarres
suspendues dans un dressing sur un porte-cravates qui leur était
exclusivement réservé. Il alluma une lumière et jeta un œil. À
première vue il s’agissait de cravates en soie peintes à la main,
chacune avec une image différente de jeune femme nue. Mais pas
vraiment des nus vintage. Clitos en érection, lèvres de cramouilles
écartées avec des sortes de reflets pour suggérer l’humidité, regards
par-dessus l’épaule en guise d’invitations à la pénétration anale,
chaque millimètre de chair de poule et chaque poil pubien
minutieusement exposés avec force détails photographiques. Doc
s’abîma en considérations artistiques, ayant également remarqué
quelque chose de frappant à propos des visages. Ce n’étaient pas
juste des figures stéréotypées pêchées dans un catalogue
d’expressions cochonnes. On aurait dit les têtes, et les corps
supposa-t-il, de femmes existantes. Peut-être une sorte d’inventaire
des petites copines de Michael Wolfmann. Shasta Fay en faisait-elle
partie, par hasard ? Doc commença à passer en revue les cravates
une par une, tâchant de ne pas laisser de trace de transpiration. Il
venait juste de passer l’image de Sloane – incontestablement Sloane
et non pas une blonde au hasard – allongée au milieu d’un
enchevêtrement de draps, bras et jambes écartés, paupières
tombantes, lèvres luisantes – une facette presque distinguée de la
personnalité de Mickey sur laquelle il n’avait pas compté –
lorsqu’une main fit le tour de sa taille par-derrière.
« Yaagghhh ! »
« Continuez à regarder, je suis là, quelque part », dit Luz.
« Je suis chatouilleux, chérie ! »
« Me voilà. Mignonne, hein ? » Sans conteste, c’était Luz en
quadrichromie, agenouillée, elle regardait vers le haut et montrait
les dents en un sourire que Doc ne trouva pas particulièrement
aguichant.
« En vrai, mes nichons sont pas si gros, mais c’est l’intention qui
compte. »
« Est-ce que vous avez toutes posé pour ces trucs, mesdames ? »
« Ouaip, un gars de North Hollywood, il travaille à la
commande. »
« Et cette nana, là, comment s’appelle-t-elle ? », Doc essayant de
contenir les trémolos dans sa voix. « Celle qui a disparu ? »
« Ah, Shasta. Ouais, elle est là quelque part », sauf
qu’étrangement, elle n’y était pas. Doc regarda les deux trois
cravates restantes, mais l’image de Shasta ne figurait sur aucune.
Luz regardait par-dessus son épaule dans la chambre de Mickey.
« Il m’emmenait toujours dans la douche pour baiser », se souvint-
elle. « J’ai jamais eu l’occasion de faire quoi que ce soit sur ce lit
sensass, là. »
« Ça doit pouvoir s’arranger facilement », chuchota Doc, « peut-
être — » Or c’est à ce moment-là que, comme par hasard, un
horrible grésillement basse fidélité crachota dans le haut-parleur de
l’interphone du couloir. « ¡ Luz ! ¿Dónde estás, mi hijita ? »
« Merde », murmura Luz.
« Une autre fois, peut-être. »
À la porte, Doc lui donna une des fausses cartes de visite MICRO,
sur laquelle il y avait son vrai numéro au bureau. Elle la glissa dans
la poche arrière de son jean.
« Vous êtes pas vraiment psy, hein ? »
« Sss — peut-être pas. Par contre j’ai un divan… ? »
« ¡ Psicodélico, ése ! » Exhibant ces fameuses dents.
Doc était juste en train de monter dans sa voiture lorsqu’une
bagnole de flics passa en trombe le coin de rue, tous phares allumés,
et se gara à côté de lui. La vitre passager s’abaissa, et Bigfoot passa
la tête à l’extérieur.
« Pas le bon quartier pour toper de l’herbe, hein, Sportello ? »
« Quoi – tu veux dire que mon esprit s’est remis à divaguer ? »
Le flic au volant coupa le moteur, tous deux sortirent et
s’approchèrent de Doc. Sauf si Bigfoot avait été rétrogradé, étrange
exemple de manque de respect de la part du LAPD auquel Doc savait
qu’il ne comprendrait décidément jamais rien, cet autre flic ne
pouvait en aucun cas être le collègue de Bigfoot, cependant il
pouvait être un parent proche – ils avaient tous les deux le même air
onctueux et diabolique. Le zozo fronça les sourcils en dévisageant
Doc. « Vous ennuie pas qu’on jette un coup d’œil à ce charmant sac
à main, monsieur ? »
« Y a que mon casse-croûte », lui assura Doc.
« Oh, il vous sera rendu, votre casse-croûte. »
« Voyons, voyons, Sportello ne fait là que son boulot », intervint
Bigfoot, faisait mine d’apaiser son collègue, « il essaye de
comprendre ce qui est arrivé à Mickey Wolfmann, exactement
comme le reste d’entre nous. Y a-t-il quoi que ce soit pour l’instant
dont tu aimerais nous faire part à ce sujet, Sportello ? Avec qui la
patronne tire-t-elle son c – d’mande pardon – elle tient le coup ? »
« C’est une brave petite dame », Doc, hochant la tête
sincèrement. Il envisagea de revenir sur ce que Pat Dubonnet lui
avait dit, comme quoi Bigfoot et Mickey étaient superpotes, mais ce
flic avait une manière de les écouter… bien trop attentive, à croire,
si on voulait céder un peu à la parano, qu’il était infiltré, ayant son
rapport à faire à un autre niveau de hiérarchie du LAPD, sa véritable
mission consistant en gros à avoir Bigfoot à l’œil…
Les idées se bousculaient dans son esprit. Doc leur décocha son
sourire de camé le plus envapé. « Il y a des représentants des forces
de police à l’intérieur, messieurs, mais personne ne m’a présenté.
Pourraient même être les federales, pour ce que j’en sais. »
« J’adore quand une affaire part en vrille », fit remarquer Bigfoot
dans un grand sourire radieux. « Pas toi, Lester, ça ne te rappelle pas
pourquoi on est tous ici ? »
« Courage, compadre », dit Lester en retournant à la voiture,
« notre jour viendra. »
Ils repartirent sur les chapeaux de roues, mirent la sirène juste
pour faire les malins. Doc monta dans sa voiture et resta assis à
contempler la résidence des Wolfmann.
Quelque chose le chiffonnait depuis maintenant un bout temps –
à savoir : qu’est-ce que Bigfoot fabriquait exactement à se balader
tout le temps dans ces caisses de flics ? Pour ce que Doc en savait,
les inspecteurs en costard cravate circulaient dans des berlines
banalisées, habituellement par deux, et les agents en uniforme
pareil. Mais il ne se souvenait pas d’avoir jamais vu Bigfoot en
service accompagné d’un autre inspecteur —
Oh, attends voir. De l’alerte au smog permanente qu’il aimait à
considérer comme sa mémoire, quelque chose commença à émerger
– une rumeur, probablement propagée par Pat Dubonnet, au sujet
d’un binôme de Bigfoot qui avait été tué par balle dans l’exercice de
ses fonctions, il y avait de ça un bail. Et depuis lors, d’après
l’histoire, Bigfoot travaillait seul, jamais aucun remplaçant, ni
demandé par lui ni imposé par la hiérarchie. Si cela signifiait que
Bigfoot était encore dans une sorte de deuil de flic, lui et le type qui
était mort avaient dû être inhabituellement proches.
Ce lien entre collègues était quasiment la seule chose que Doc
avait trouvée d’admirable concernant le LAPD. Au regard de la
longue et triste histoire de corruption et d’abus de pouvoir de la
Maison, voilà au moins une chose qu’ils n’avaient pas vendue mais
gardée pour eux, forgée dans les dangereuses incertitudes des
journées de travail à-la-vie-à-la-mort qui se succédaient – quelque
chose d’authentique qui méritait d’être respecté. Il ne s’agissait pas
de faire semblant, ça ne s’achetait pas par des services rendus, du
pognon, des promotions – la panoplie complète des motivations
capitalistes ne pouvait vous garantir les cinq secondes d’attention du
copain qui vous couvrait quand ça comptait vraiment, il fallait se
bouger le cul et le mériter en allant pitoyablement au carton, et
chaque jour remettre ça. Sans connaître le moindre détail de
l’histoire qu’avaient vécue Bigfoot et feu son collègue, Doc aurait
quand même parié son stock de beuh de l’année prochaine que si,
hypothèse improbable, on avait demandé à Bigfoot de dresser une
liste de gens qu’il aimait, il aurait cité ce type parmi les tout
premiers.
Ce qui voulait dire quoi, de toute façon ? Est-ce que Doc allait
proposer à Bigfoot des conseils gratuits ? Nonnonnon, mauvaise
idée, se prévint Doc, mauvaise idée, laisse donc ce mec gérer son
deuil, ou je ne sais quoi, sans ton aide, d’ac ?
D’accord, se répondit Doc à lui-même, cool, pas de problème de
mon côté, mec.
Six

N’arrivant pas à la joindre chez elle, Doc dut finalement appeler


l’adjointe du procureur Penny Kimball à son bureau en centre-ville.
La personne avec qui elle devait déjeuner venait justement
d’annuler, aussi accepta-t-elle de rencontrer Doc au pied levé. Il se
pointa dans un restau un peu spécial du quartier mal famé situé à
deux pas de Temple où des ivrognes ayant laissé leur sac de
couchage dans les terrains vagues de ce qui restait du vieux Nickel
se mêlaient aux juges de la Cour Supérieure qui faisaient la pause
entre deux audiences, sans parler d’une troupe d’avocats en costume
dont le caquetage fort en décibels se répercutait sur les glaces des
murs, faisant cliqueter et menaçant parfois de renverser les fillettes
à quatre-vingt-cinq cents de muscat et de tokay empilées en
pyramides derrière les étuves.
Peu après Penny fit son entrée d’un pas nonchalant, une main
mollement enfoncée dans sa poche de veste, échangeant des
remarques civilisées avec un certain nombre de collègues tirés à
quatre épingles. Elle portait des lunettes de soleil et un tailleur gris
en polyester avec une jupe très courte.
« Cette affaire Wolfmann-Charlock », ainsi salua-t-elle Doc,
« apparemment une de tes anciennes petites amies serait impliquée
là-dedans ? » Non pas qu’il s’attendît à une bise amicale ni quoi que
ce soit – il y avait des collègues qui regardaient, et il n’avait pas
envie de, comment dire, lui casser la baraque. Elle posa son attaché-
case sur la table et s’assit en regardant Doc fixement, une technique
de tribunal, à tous les coups.
« Je viens juste d’apprendre qu’elle s’est fait la malle », dit Doc.
« Abordons les choses autrement… À quel point étiez-vous
proches, en fait, toi et Shasta Fay Hepworth ? »
Cela faisait maintenant un bout de temps qu’il se le demandait,
mais ignorait la réponse. « Ça s’est terminé il y a des années », dit-il.
« Des mois… ? Elle avait d’autres chats à fouetter. Est-ce que ça m’a
fendu le cœur ? Bien sûr que oui. Tu ne serais pas apparue, ma
belle, qui sait à quel point ça aurait pu mal tourner ? »
« Exact, tu étais à ramasser à la petite cuiller. Mais, le bon vieux
temps mis à part, as-tu été en contact avec Mlle Hepworth, disons,
la semaine dernière, dans ces eaux-là ? »
« Tiens donc, marrant que tu poses la question. Elle m’a appelé
un ou deux jours avant que Mickey Wolfmann disparaisse, avec une
histoire comme quoi sa femme et son petit copain manœuvraient
pour faire interner Mickey et lui tirer toute sa thune. Alors j’espère
que vous, enfin les flics ou je ne sais qui, enquêtez dans cette
direction. »
« Et avec tes années d’expérience en temps que privé, dirais-tu
que c’est un tuyau fiable ? »
« J’ai connu pire – ah, attends, je pige, vous allez tous ignorer
cette piste. C’est ça ? une minette hippie qui a des ennuis avec son
petit copain, la cervelle à l’envers pour cause de dope sexe
rock’n’roll — »
« Doc, je ne t’ai jamais vu aussi ému. »
« Parce que les lumières sont éteintes, d’habitude. »
« Hon-hon, en tout cas, apparemment, tu n’as rien raconté de
tout ça à l’Inspecteur Bjornsen, quand il t’a appréhendé sur la scène
du crime. »
« J’ai promis à Shasta que c’est à toi que je viendrais d’abord
parler, voir s’il y aurait pas quelqu’un de la boutique du procureur
pour aider. Pas arrêté de t’appeler, jour et nuit, pas de réponse, le
temps que je me retourne, Wolfmann a disparu et Glen Charlock est
mort. »
« Et apparemment Bjornsen estime que tu es un suspect comme
un autre dans cette histoire. »
« “Apparemment” – tu as parlé, à Bigfoot, de moi ? Ouaho, eh
bien, ne jamais faire confiance à une nana du plat pays, mec,
première directive de la vie à la plage, et tout ce qu’on a été l’un
pour l’autre, hé si c’est comme ça que ça doit se passer, d’accord,
comme dit toujours Roy Orbison », tendant les poignets d’un geste
théâtral « finissons-en, let’s git it over with — »
« Doc. Chut. S’il te plaît. » Elle était tellement mignonne quand
elle était gênée, le nez retroussé et tout, mais ça ne dura pas
longtemps. « Sans compter que c’est peut-être effectivement toi qui
as fait le coup, est-ce que ça t’a déjà traversé l’esprit ? Tu as peut-
être opportunément oublié, comme tu oublies si souvent, et ta drôle
de réaction à l’instant est une manière typiquement tordue
d’avouer ? »
« Eh bien, mais… Comment est-ce que j’oublierais un truc
comme ça ? »
« L’herbe et qui sait quoi d’autre, Doc. »
« Hé, arrête, je ne suis qu’un fumeur léger. »
« Ah ? Combien de joints par jour, en moyenne ? »
« Euh… faudra que je consulte mon journal de bord… »
« Écoute, Bjornsen est chargé de l’enquête, il va interroger des
centaines de gens dans ton genre — »
« Mon genre. Y va repasser par ma p’tain de fenêtre, v’là en gros
ce que tu es en train de me dire. »
« D’après les rapports de police, tu as eu tendance à barricader ta
porte en de précédentes occasions. »
« Mais dis donc, tu es vraiment allée consulter mon dossier pour
te rencarder sur mon compte ? Penny, tu tiens vraiment à moi ! »,
avec un coup d’œil qui se voulait approbateur, mais auquel tous ces
miroirs, comme le réalisa Doc en apercevant son image, conféraient
la fixité d’un regard de camé aux yeux rouges.
« Je vais chercher un sandwich. Je peux te rapporter quelque
chose ? Jambon, agneau ou bœuf. »
« Peut-être juste Légume du Jour ? »
Doc l’observa qui prenait place dans la file d’attente. Quel coup
tarabiscoté typique d’une adjointe du procureur était-elle en train de
lui mijoter, là ? Il aurait aimé pouvoir la croire davantage, mais le
bizness était impitoyable, et la vie à L.A. durant les psychédéliques
sixties plaidait encore plus, à ne plus savoir où donner du joint,
contre tout excès de confiance, et les seventies ne s’annonçaient
guère plus prometteuses.
Penny en savait plus sur cette affaire qu’elle ne le disait à Doc. Il
avait assez vu cette manière sournoise qu’avaient les juristes de ne
pas divulguer les renseignements – les avocats se transmettaient cela
entre eux, participaient le week-end à des séminaires dans des
motels à La Puente uniquement pour affûter leur aptitude à manier
la fourberie – et il n’y avait aucune raison, triste à dire, que Penny
soit une exception.
Elle revint à table avec le Légume du Jour, choux de Bruxelles
vapeur, en tas sur une assiette. Doc se jeta à l’eau.
« Miam, la vache ! fais voir le Tabasco, deux secondes – hé, est-
ce que tu as déjà discuté avec quelqu’un au bureau du coroner ?
Peut-être que ton amie Lagonda a vu l’autopsie de Glen ? »
Penny haussa les épaules. « Lagonda décrit le sujet comme “très
sensible”. Le corps a déjà été incinéré, et elle ne dira rien de plus. »
Elle regarda Doc manger pendant un certain temps. « Bien ! Et
comment ça se passe, à la plage ? » avec un sourire basse-sincérité
dont il savait désormais devoir se méfier. « “Sensass” ?
“psychédélique” ? les petites surfeuses plus attentionnées que
jamais ? Ah, et tiens, comment vont ces deux hôtesses avec qui je
t’ai pincé, cette fameuse fois ? »
« Je t’ai déjà dit, bon sang, c’était ce jacuzzi, là, les pompes
étaient déréglées, les bikinis se sont comme qui dirait
mystérieusement détachés, absolument pas fait exprès — »
Comme manifestement elle ne manquait jamais une occasion de
le faire dernièrement, Penny parlait des comparses intermittentes de
Doc, les célèbres stewardesses Lourdes et Motella, qui occupaient
une piaule princière à Gordita, directement sur la route de front de
mer, avec sauna, piscine, un bar au milieu de la piscine, et
habituellement un stock inépuisable d’une herbe d’excellente
qualité, ces dames ayant en effet la réputation d’introduire en fraude
des marchandises illégales, et ayant à présent, disait-on, accumulé
d’énormes fortunes placées sur des comptes en banque offshore.
Cependant, à la nuit tombée, on aurait dit que la plupart des escales
ici finissaient par se transformer en maraude dans les mornes artères
des fins fonds interlopes de L.A., à rechercher, sous la pression de
quelque irrésistible fatalité, la compagnie de vauriens qui se
présenteraient opportunément.
« Tu vas peut-être les voir d’ici peu ? » Penny évitant de le
regarder dans les yeux.
« Lourdes et Motella », s’enquit-il aussi délicatement que
possible, « ce sont, euh, des Nanas Dignes d’Intérêt pour ta
boutique ? »
« Pas tant elles que de récentes fréquentations à elles. Si
d’aventure, dans le cadre d’activités liées au bikini, tu étais amené à
les entendre faire nominalement allusion à l’un ou l’autre de deux
messieurs se faisant appeler Cookie et Joaquin, aurais-tu
l’obligeance d’essayer de le noter sur quelque chose d’imperméable
et de m’en informer ? »
« Hé, si tu envisages de sortir avec quelqu’un en dehors de la
profession juridique, sûr, je peux t’arranger le coup. Si tu es
vraiment désespérée, il y a toujours moi. »
Elle était en train de regarder sa montre. « Semaine chargée en
perspective, pour moi, Doc, donc à moins que quelque chose sur ce
front devienne chaud bouillant, j’espère que tu comprends. »
Avec autant de romantisme que possible, Doc lui chanta d’une
voix de fausset quelques paisibles mesures de Wouldn’t It Be Nice.
Elle avait appris la technique consistant à tourner le visage d’un
côté et les yeux de l’autre, dans le cas présent de travers pour
observer Doc, les paupières mi-closes, avec un sourire dont elle
savait qu’il ferait son petit effet. « Tu me raccompagnes au
bureau ? »

Devant le Palais de Justice, comme si soudain elle se rappelait


quelque chose : « Ça ne t’embête pas si je dépose juste un truc à côté
au tribunal fédéral ? J’en ai pour moins d’une minute. »
Ils n’avaient pas fait deux pas dans le couloir qu’ils étaient
rejoints, ne voulait-il pas plutôt dire encerclés, par deux fédéraux en
costards bon marché à qui un peu plus de temps au soleil n’aurait
pas fait de mal.
« Voici mes voisins d’à côté, l’Agent Spécial Flatweed, l’Agent
Spécial Borderline – Doc Sportello. »
« Je dois dire que je vous ai toujours admirés, les gars, à vingt
heures tous les dimanches soir, ouhao, je ne loupe jamais un
épisode ! »
« Les toilettes femmes sont par là, hein ? » demanda Penny. « Je
reviens de suite. »
Doc la suivit des yeux jusqu’à ce qu’elle sorte de son champ de
vision. Il connaissait sa démarche lorsqu’elle avait envie de pisser,
mais là ce n’était pas ça. Elle ne reviendrait pas de sitôt. Il disposa
d’environ une seconde et demie pour se préparer spirituellement
avant que l’Agent Flatweed dise : « Venez, Larry, on va se prendre
une tasse de caoua. » Ils le conduisirent poliment mais fermement
dans un ascenseur, et, l’espace d’une minute, il se demanda quand
est-ce qu’il aurait l’occasion de refumer un joint.
Une fois en haut, ils firent signe à Doc d’entrer dans un box avec
des photos de Nixon et J. Edgar Hoover encadrées. Le café, dans de
somptueuses tasses noires ornées d’insignes dorés du FBI, avait le
goût d’une denrée qui ne pesait pas lourd dans leur budget
réception.
D’après ce que Doc put saisir, les deux gars étaient arrivés de
fraîche date à L.A., peut-être même directement de la capitale de
notre nation. Depuis le temps, il en avait vu défiler, de ces
émissaires de la côte Est, qui atterrissaient en Californie en
s’attendant à avoir affaire à des indigènes rebelles et exotiques, et
soit maintenaient un champ de force de mépris jusqu’à la fin de leur
affectation, soit, à une vitesse aveuglante, se retrouvaient, pieds nus
et défoncés, à glisser la planche dans le break pour suivre la vague
là où elle voulait bien déferler. Apparemment il n’y avait pas de
juste milieu. Doc eut du mal à ne pas imaginer ces deux-là en Nazis
du Surf, condamnés à répéter en boucle la séquence brutale mais
divertissante de la valdingue à la baille dans un film de plage.
L’Agent Borderline avait sorti un dossier et commençait à le
feuilleter.
« Hé, c’est quoi, ce que vous avez là — ? » Doc penchant
gentiment la tête, à la Ronald Reagan, pour regarder. « Un dossier
des autorités fédérales ? sur moi ? Ouhao, mec ! La grande classe ! »
L’Agent Borderline referma brutalement le dossier et le glissa dans
une pile parmi d’autres, sur une crédence, mais pas avant que Doc
n’eût vu une photo floue de lui, prise au téléobjectif sur un parking,
probablement celui du Tommy’s, assis sur le capot de sa voiture,
tenant un cheezburger monumental qu’il scrutait d’un œil
interrogateur, de fait il enfonçait carrément le doigt à travers les
différentes couches de pickles, tranches de tomates géantes, salade,
piments, oignons, fromage et ainsi de suite, sans parler du steak
haché, qui semblait y avoir été fourré au dernier moment – signe qui
ne trompait pas, pour ceux qui étaient au courant de la pratique du
cuisinier Krishna consistant à insérer quelque part là-dedans, pour
un supplément de cinquante cents, un joint emballé dans du papier
paraffiné. En fait, la tradition avait commencé à Compton des
années auparavant et était enfin arrivée au Tommy’s durant
l’été 1968, quand Doc, affamé après une manifestation contre les
projets qu’avait la chaîne NBC d’annuler Star Trek, avait rejoint un
convoi de fans en colère affublés d’oreilles pointues en caoutchouc
et d’uniformes de la Starfleet pour prendre Beverly Boulevard et
plonger (apparemment) dans L.A., passer un coude et débouler dans
un secteur de la ville coincé entre Hollywood Freeway et Harbor
Freeway, l’endroit où il vit pour la première fois, à l’angle de
Beverly et de Coronado, le centre de l’univers du burger…
« Vous dites ? J’étais perdu dans mes pensées. »
« Vous étiez en train de baver sur le bureau. Et vous n’étiez pas
censé voir ce dossier. »
« Me demandais juste si vous aviez des copies, j’aime toujours
avoir des photos sur moi au cas où les gens voudraient des
autographes… ? »
« Ces temps-ci, comme vous le savez peut-être », dit l’Agent
Flatweed, « le plus gros de l’énergie, dans ce service, est consacré
aux enquêtes sur les Groupes Nationalistes Noirs Incitant à la Haine.
Or il a été porté à notre attention que vous aviez vous-même eu la
visite il y a peu d’un Noir connu pour son militantisme en prison,
qui se fait appeler Tariq Khalil. Nous sommes naturellement devenus
curieux. »
« C’est surtout la chronologie, en réalité », fit mine d’expliquer
l’Agent Borderline, « Khalil vous rend visite sur votre lieu de travail,
le lendemain un de ses camarades de prison est trucidé, Michael
Wolfmann disparaît et vous vous faites arrêter en raison des
soupçons qui pèsent sur vous. »
« Et relâcher, n’oubliez pas cette partie. Est-ce que vous avez
discuté de ça avec Bigfoot Bjornsen, les gars ? il a tout le dossier sur
cette affaire, bien plus de renseignements que je n’en aurai jamais,
et ça vous plaira rudement de causer avec lui, c’est un gars
intelligent, tout ça. »
« L’impatience du lieutenant Bjornsen avec la hiérarchie fédérale
a largement été remarquée », l’Agent Borderline, relevant la tête
d’un dossier qu’il lisait en diagonale, « et sa coopération, si
coopération il y a, sera fort probablement limitée. Vous en revanche
savez peut-être des choses qu’il ignore. Par exemple, quid de ces
deux employées de Kahuna Airlines, Mlle Motella Hayhood et
Mlle Lourdes Rodriguez ? »
Dont Penny venait juste de demander des nouvelles. Quelle
étrange et bizarre coïncidence. « Ma foi, quel rapport entre ces
jeunes dames et votre COINTELPRO qui se focalise sur les
nationalistes noirs, pas juste, j’espère, le fait que les deux se
trouvent être d’origine non ricaine ni rien… »
« Ordinairement », dit l’Agent Flatweed, « c’est nous qui posons
les questions. »
« Certes certes, les gonzes, sauf que est-ce qu’on fait pas tous le
même métier ? »
« Et il n’y a pas besoin de se montrer insultant. »
« Pourquoi ne pas nous faire partager ce que ce M. Khalil avait à
raconter l’autre jour, lorsqu’il est venu vous rendre visite », suggéra
l’Agent Borderline.
« Ah. Parce que c’est un client, il s’agit donc d’une conversation
confidentielle, voilà pourquoi. Navré. »
« Si elle a une incidence sur l’affaire Wolfmann, alors nous
pourrions être contraints de ne pas être d’accord. »
« Sensass, mais ce que je n’arrive pas à saisir, c’est que si votre
boutique est vraiment à ce point concentrée sur les Black Panthers
et toutes ces bagarres tar-sa-gueule-à-la-récré avec la clique de Ron
Karenga et consorts, pourquoi cet intérêt du FBI pour Mickey
Wolfmann ? Quelqu’un a joué au Monopoly avec les fonds fédéraux
pour le logement ? non, ça ne peut pas être ça, vu qu’on est à L.A.,
ces choses-là n’arrivent pas, par ici. Quoi d’autre, alors, je me le
demande ? »
« On ne peut faire aucun commentaire », l’Agent Flatweed, plein
de suffisance et, Doc l’espérait, apaisé par sa contre-enquête
délibérément à côté de la plaque.
« Ah, attendez, je sais – au bout de vingt-quatre heures ça
devient officiellement une affaire de kidnapping, question de
frontières entre États ou je ne sais quoi, alors vous devez penser que
c’est une opération des Panthers – disons qu’ils auraient alpagué
Mickey pour faire un coup politique, tout en taxant une belle rançon
au passage. »
Ce sur quoi, les deux agents fédéraux, comme incapables de
résister, échangèrent un rapide coup d’œil, laissant entendre qu’ils
avaient au moins pensé que ce scénario ferait une bonne une dans le
journal.
« Eh ben pas de bol et ainsi de suite, j’aimerais bien pouvoir vous
aider, mais le gars Khalil ne m’a même pas laissé un numéro de
téléphone, vous savez combien ils peuvent se montrer
irresponsables. » Doc se leva, éteignit sa cigarette dans ce qui lui
restait de café. « Dites à Penny que ça a été sensass de sa part
d’organiser cette petite rencontre, oh, et, ah oui – est-ce que je peux
être franc avec vous une minute ? »
« Bien sûr », firent les agents Flatweed et Borderline.
Claquant des doigts, Doc sortit en chantant les quatre premières
mesures de Fly Me to the Moon, avec plus ou moins de justesse, et
ajouta : « Je sais que le Directeur a un faible pour les pénis de
négros, et une chose est sûre, j’espère que vous retrouverez Mickey
avant que ces histoires de mitard commencent à se produire. »
« Il ne coopère pas », marmonna l’Agent Borderline.
« On reste en contact, Larry, » lança l’Agent Flatweed.
« Souvenez-vous, en tant qu’indic COINTELPRO, vous pourriez vous
faire jusqu’à trois cents dollars par mois. »
« C’est ça. Dites bonjour à Lew Erskine et à la bande. »
Pendant toute la descente en ascenseur, toutefois, c’est pour
Penny que Doc se fit du mouron. Si la meilleure cartouche qu’elle
avait ces temps-ci consistait à le balancer aux federales, elle devait
être bien profond dans la merde avec quelqu’un. Mais à quelle
profondeur, et avec qui ? La seule connexion qu’il voyait sur le coup
c’était que les deux familles de flicaille, la fédérale et celle du
comté, s’intéressaient aux stewardesses Lourdes et Motella, et à leurs
amis Cookie et Joaquin. Ouaip, il avait intérêt à aller fouiner de ce
côté-là aussitôt que possible, et pas seulement parce que les fillettes
revenaient juste de Hawaii et que, question dope, elles avaient
probablement du costaud à la maison.

En attendant, les gens voyaient Mickey partout. Au rayon


boucherie de Ralph’s à Culver City, en train de voler à l’étalage du
filet mignon en paquets spécial fiesta. À Santa Anita, en grande
discussion avec un certain Shorty, ou Speedy. Avec les deux, selon
plusieurs rapports. Dans un bar à Los Mochis, à regarder un vieil
épisode des Envahisseurs en version espagnole tout en rédigeant des
mémos urgents à sa propre attention. Dans les salons VIP des
aéroports, de Heathrow à Honolulu, à boire avec insouciance des
mélanges de raisin et de grains inédits depuis l’époque de la
Prohibition. Lors de rassemblements pacifistes dans la région de
San Francisco, suppliant une variété d’autorités armées de le
descendre pour mettre un terme à ses ennuis. Là-bas, à Joshua Tree,
à prendre du peyotl. En pleine ascension dans le ciel nimbé d’un
rayonnement quasi irregardable vers un vaisseau spatial d’origine
non terrestre. Ainsi de suite. Doc commença un dossier sur tous ces
rapports, et espéra qu’il n’oublierait pas où il le planquait.
En sortant du travail plus tard dans la journée, il remarqua par
hasard sur le parking une grande blonde dégingandée plus une
beauté orientale qui elle aussi lui était familière. Oui ! c’étaient les
deux jeunes dames du salon de massage Chick Planet. « Hé ! Jade !
Bambi ! » Les filles, jetant des regards parano par-dessus leurs
séduisantes épaules dénudées, s’enfuirent en courant et sautèrent
dans une espèce de Harley Earl Impala, quittèrent le parking dans
un crissement de pneus, et filèrent dans West Imperial en faisant
fumer la gomme. Tâchant de ne pas prendre ça pour un affront
personnel, Doc retourna à l’intérieur à la recherche de Petunia qui,
secouant la tête d’un air réprobateur, lui tendit un prospectus du
Chick Planet Massage Pussy Eater’s Special.
« Ah. Eh bien, je peux expliquer ça — »
« Sombre besogne solitaire », susurra Petunia, « mais il faut bien
que quelqu’un s’y colle, quelque chose dans ce genre ? Oh, Doc. »
Au dos du prospectus, écrit avec un applicateur de vernis à ongle
rose indien, on pouvait lire : « Paraît qu’ils vous ont relâché. Besoin
de vous voir à propos d’un truc. Je bosse le soir en semaine au Club
Asiatique à San Pedro. Amour et Paix, Jade. P.S. – Méfiez-vous du
Croc d’Or !!! »
Eh bien, à vrai dire, Doc aurait bien lui aussi touché un mot ou
deux à cette Jade vu que, en tant que dernière personne avec qui il
avait parlé, à Chick Planet, avant de glisser, comme aurait dit Jim
Morrison, « into unconsciousness », elle avait peut-être joué un rôle
dans le guet-apens qui avait été tendu au pauvre innocent couillon
qu’il avait été, et donc aidé ceux qui avaient kidnappé Mickey
Wolfmann et descendu Glen Charlock.
Donc, sachant qu’elles fréquentaient de longue date le Club
Asiatique, il se dirigea directement vers la luxueuse résidence de
plage de Lourdes et Motella, qui justement ce soir avaient prévu de
sortir dans ce bouge de front de mer retrouver Cookie et Joaquin,
leurs chéris du moment, que le FBI jugeait dignes d’intérêt, offrant à
Doc l’occasion de savoir pourquoi les federales s’intéressaient tant à
eux, tout en réduisant en même temps à néant les espoirs qu’il avait
pu caresser de participer à une partie fine à trois, avec dope en sus,
juste lui et les deux nanas – tombé à l’eau, comme Fats Domino dit
toujours : « never to be », ce qui était de toute façon la manière dont
ça se terminait habituellement avec ces deux-là.
« Je peux me joindre à vous ? »
Motella le jaugea d’un bref coup d’œil sceptique. « Les huaraches
c’est pas grave, les pattes d’eph’ ça passera, mais va falloir faire
quelque chose pour ton haut. Tiens, jette un œil », le conduisant
dans un dressing rempli, de la pénombre duquel Doc tira la
première chemise hawaïenne qu’il aperçut, des perroquets aux
agencements de couleurs psychédéliques, certains visibles
uniquement à la lumière noire, qui leur auraient valu des regards
soupçonneux, même au sein de communautés de perroquets
remarqués pour l’extravagance des coloris de leur plumage, plus des
fleurs d’hibiscus qu’il aurait suffi de sniffer pour partir en plein trip
d’acide nasal, et des vagues tubulaires vertes, phosphorescentes. Un
croissant de lune très jaune. Des hula girls à gros nichons.
« Tu peux aussi mettre ça », lui tendant un collier de perles
d’amour en provenance de la boutique hippie en duty free des
Kahuna Airlines, qui ouvrait dès que l’avion entrait dans l’espace
international, « par contre je les récupérerai. »
« Ahhh ! », Lourdes pendant ce temps dans la salle de bain,
poussant un cri, le nez sur le miroir. « “Photo avec l’aimable
autorisation de la NASA !”»
« C’est la lumière qu’il y a ici », s’empressa de faire remarquer
Doc. « Vous êtes très bien, les nanas, très bien, vraiment. »
C’était vrai, et bientôt, superbement sapées dans des robes
assorties venant du Dynasty Salon du Hilton de Hong Kong, les
filles, chacune à un bras de Doc, commencèrent à descendre l’allée
où, enfermée dans un garage percé d’un seul hublot poussiéreux,
derrière le vieux verre opaque, étincelait une Auburn ancienne de
rêve, d’un ton cerise surnaturel, de couleur pourpre avec des
boiseries en noyer, immatriculée LNM WOW.
Sur San Diego Freeway et Harbor Freeway, les stewardesses
pleines d’entrain dressèrent une liste des vertus de Cookie et
Joaquin au milieu de laquelle Doc aurait en temps normal piqué du
nez, mais, comme l’intérêt du FBI pour ces deux loustics avait
éveillé le sien, il se sentit obligé d’écouter. C’était également un
moyen de faire abstraction de la façon inutilement suicidaire avec
laquelle Lourdes pilotait l’Auburn.
À la radio passait un vieux succès des Boards, dans lequel les
critiques rock avaient décelé une influence certaine des Beach
Boys —

J’ai vraiment cru hallu-ciner,


J’attendais au feu rouge, elle m’a lancé : « Let’s go ! »
Comment aurais-je pu décliner
Les avances d’une beauté de dix-huit balais en GTO ?

On a filé vers le nord, au feu de Topanga,


Les pneus ont fumé, la gomme a crissé,
Sous l’capot de ma Ford Mustang, mon gars
Avec une 427 pouces cube, tu peux trisser –
[Pont]
Calandre contre calandre, le temps d’arriver
Au parc Leo Carrillo [Section de cuivres],

À Point Mugu, toujours pas fini, en avant —


Juste une Ford Mustang et une chouette GTééé-O,
Près de l’océan, toujours en mouvement
À faire ce que font les mordus d’autos.
J’aurais dû faire le plein quand je suis sorti, à
San Diego, ça fait
Quinze bornes que l’aiguille est sur le zéro, plus
d’essence,
Et voilà elle me dit au revoir, hasta lu-ego, me balance
Un de ces grands sourires californiens —

(Doc tâcha d’écouter le passage instrumental, et les cuivres


eurent beau placer de belles harmonies mariachi sur « Leo Carrillo »,
le saxo ténor ne semblait pas être Coy Harlingen, juste un autre
spécialiste des solos sur une ou deux notes.)

Échoué sur le bas-côté, quelle galère


Tiens mais j’connais cet Appel d’Air, la revoilà
Et sur le siège avant, juste à côté de la bella
Un bidon rouge brillant rempli de super —

Alors on a repris la route, passé


Leo Carrillo [Même phrase des cuivres],
Calandre contre calandre jusqu’à Malibu,
Juste une Ford Mustang et cette chouette GTéé-O
Près de l’océan, toujours en mouvement
À faire ce que font les mordus d’autos…

Les nanas à l’avant sautaient sur leurs sièges en criant d’une voix
perçante « ¡ A toda madre ! » et « Roule ma poule ! » et ainsi de
suite.
« Cookie et Joaquin, ils sont tellement coquins », se pâma
Motella.
« ¡ Seguro, ése ! »
« Enfin, en fait je voulais dire Cookie, pour Joaquin, je peux pas
vraiment dire. »
« Comment ça, Motella ? »
« Ooh, faut juste se demander ce que ça peut donner de se
retrouver au pieu avec quelqu’un qui a le nom d’une autre
personne… ? tatoué sur son corps… ? »
« Pas un problème, à moins que tout ce que tu fasses au pieu, ça
soit lire », chuchota Lourdes.
« Mesdames, mesdames ! », Doc en faisant mine de les séparer,
comme Moe lançant aux deux autres Stooges : « Écartez-vous ! »
Doc comprit que Cookie et Joaquin étaient deux ex-troufions
récemment revenus du Vietnam, enfin revenus dans le Monde,
même si apparemment ils menaient toujours des missions
d’importance, ayant eu vent juste avant leur départ d’une combine
démente à base de caisses en métal remplies de devises américaines
à destination, semblait-il, de Hong Kong. Le trafic en dollars au
Vietnam était ordinairement passible d’un paquet d’années au trou,
mais maintenant que l’argent était physiquement dans les eaux
internationales, d’après divers bateleurs de leur connaissance, la
situation allait obligatoirement changer.
Ils s’étaient manifestés sur le vol de Lourdes et Motella à
destination de Kai Tak, le ciboulot franchement retourné par les
Darvon, le speed, la bière du magasin de l’armée, l’herbe
vietnamienne et le café de l’aéroport, au point d’être largement
incapables de se prêter aux sempiternels bavardages d’avion, si bien
que, comme les dames le racontèrent, à peine les voyants des
ceintures de sécurité éteints, Lourdes et Joaquin d’un côté, Motella
et Cookie de l’autre se retrouvèrent dans des toilettes contiguës,
baisant à s’en faire péter la cervelle. Les ébats se poursuivirent
pendant la halte des nanas à Hong Kong, tandis que les conteneurs
remplis de devises devenaient de plus en plus difficiles à localiser, et
de moins en moins crédibles, et pourtant Cookie et Joaquin
tâchaient effectivement, à chaque fois qu’une accalmie se présentait,
de poursuivre leurs recherches avec un enthousiasme toutefois
tendanciellement décroissant.
Le Club Asiatique se trouvait à San Pedro, face à Terminal
Island, avec une vue filtrée sur le pont Vincent-Thomas. La nuit, le
club paraissait abrité, en un sens protégé, par quelque chose de plus
profond qu’une ombre – une expression visuelle de la convergence,
en provenance de tout le Pourtour Pacifique, d’innombrables
besoins de faire des affaires sans être observé.
Les verres derrière le bar, qui dans un autre type de saloon
auraient pu paraître trop clinquants, diffusaient ici le chouette éclat
tremblé des images des téléviseurs noir et blanc bas de gamme. Les
serveuses en kipao de soie noire imprimée de fleurs tropicales
rouges glissaient sur leurs talons hauts, portant de grands drinks fins
décorés d’orchidées véritables, de mangues en tranches et de pailles
en plastique bleu turquoise moulées pour ressembler à du bambou.
Les clients aux tables se penchaient les uns vers les autres puis
s’écartaient, en rythmes lents, telles des plantes sous-marines. Les
habitués de la maison buvaient des petits verres de saké chaud qu’ils
faisaient passer avec du champagne glacé. L’air était saturé de la
fumée des pipes d’opium et des bongs de cannabis, des cigarettes au
clou de girofle, des cigarillos malaisiens et autres Kool du système
correctionnel, autant de petits foyers de conscience incandescents
qui scintillaient puis se dissipaient partout dans le crépuscule. En
bas, pour les nostalgiques de Macao et des joies de Felicidad Street,
se disputaient jour et nuit dans diverses alcôves, derrière les rideaux
de perles, des parties d’un très sélect fantan, de mah-jong et de Go
un-dollar-le-caillou.
« Une petite précision, Doc, mon pote », prévint Motella comme
ils se glissaient dans une cabine capitonnée en imprimé tigré mauve
vernis à ongles et rouille pétante, « n’oublie pas que c’est Lourdes et
moi qu’on raque, alors ce soir c’est alcools simples, pas de cocktails
à la con avec p’tites ombrelles. » Cool, aucun problème pour Doc,
étant donné la disparité des revenus et tout ça.
Cookie et Joaquin se pointèrent juste au moment où le groupe
maison percolait dans une version pétulante de People Are Strange
(When You’re a Stranger) des Doors, arborant panamas à larges
bords, lunettes noires de contrefaçon et des costumes civils blancs
achetés en presque-à-porter au Kaiser Estates de Kowloon,
progressant d’un pas nonchalant en mesure, un pas à chaque
mesure, chacun l’index brandi en l’air, vers les confins du club où
allait se perdre l’écho. « Joaquin ! Cookie ! » s’écrièrent les nanas.
« Oh, ouhao ! La classe ! Super, la dégaine ! » Et ainsi de suite.
Quoique peu d’hommes puissent effectivement estimer que tout
baigne dans leur vie au point de rester insensibles à de tels
témoignages publics d’admiration, Doc vit également Joaquin et
Cookie échanger un regard en songeant : Merde, mec, je me
demande comment il fait.
« On va peut-être devoir déguerpir fissa, mes chéries », grommela
Cookie, enfonçant une main dans l’afro de Motella et s’engageant
dans un baiser de quelque durée.
« Rien à voir avec vous », ajouta Joaquin, « une sorte de voyage
d’affaires de dernière minute, » enveloppant Lourdes dans une
étreinte plus passionnée encore, si cela était possible, interrompue
par une ligne de basse bien connue jouée par l’orchestre, qui était
dissimulé dans un petit bosquet de palmiers d’intérieur.
« D’accord ! », Motella empoignant Cookie par sa cravate ornée
d’une image de lagune du Pacifique aux floribondes couleurs
psychédéliques. « Dis, quel pied ! »
En deux secondes, Joaquin avait disparu sous la table. « Qu’est-
ce que c’est que ça ? » Lourdes, gardant son sang-froid.
« Un truc psychologique à la con qui date de chez les Viêts »,
Cookie s’éloignait en dansant, « à chaque fois que quelqu’un dit ça,
il fait le coup. »
« Vous bilez pas, les loulous », lança Joaquin, qui avait passé la
guerre à essayer de se faire de l’argent et n’aurait pas su reconnaître
une Zone d’Atterrissage même s’il avait été parachuté en plein
dessus, à se faire tirer dans le cul. « Moi ça me botte, de prendre
mon pied par terre – ça t’embête pas, hein, mi amor ? »
« J’imagine que je pourrais me dire que c’est comme si je sortais
avec quelqu’un de tout petit ? », les bras croisés et un grand sourire
qui remontait peut-être plus d’un côté que de l’autre.
Une parfaite petite coquine asiatique vêtue de l’accoutrement
maison, qui à y regarder de plus près semblait être Jade, s’approcha
de Doc. « Il y a deux messieurs », murmura-t-elle, « très pressés de
voir ces garçons, au point de distribuer les billets de vingt à droite à
gauche… ? »
Joaquin sortit la tête de sous la nappe. « Où sont-ils ? On va
balancer quelqu’un d’autre, comme ça on rafle vingt dollars. »
« Quarante dollars », rectifia Lourdes.
« Ordinairement, ce serait un bon plan », dit Motella, en
revenant avec Cookie, « si ce n’est que tout le monde ici vous
connaît tous les deux et d’ailleurs justement voilà les types en
question. »
« Ah merde, c’est Blondie-san, » dit Cookie. « Il a l’air furax, vous
trouvez pas ? Je crois qu’il est furax. »
« Non, » fit Joaquin, « il est pas furax, par contre, son collègue, je
ne suis pas sûr. »
Blondie-san portait un postiche blond qui n’aurait dupé l’abuelita
de personne là-bas, à South Pas, et un complet noir d’homme
d’affaires d’une coupe vaguement en rapport avec la mafia…
Remonté à bloc, l’œil hérissé et fumant à la chaîne des cigarettes
japonaises de mauvaise qualité, il était accompagné d’un certain
Iwao, un flingueur yakuza dont la pureté spirituelle du classement
en dan avait depuis longtemps été compromise par son goût pour le
cassage de gueules intempestif, les yeux faisant la navette, le visage
plissé par l’effort de réflexion, comme s’il essayait de savoir qui
allait être sa première cible ici.
Doc détestait voir quiconque dans un tel état de confusion.
D’autant que plus Cookie et Joaquin s’enfonçaient dans la discussion
avec Blondie-san, moins ils accordaient d’attention à Lourdes et
Motella, ce qui rendait les dames encore plus dingues, encore plus
sujettes à ces grandioses catastrophes émotionnelles pour lesquelles
elles partageaient un même goût. Rien de tout cela n’était de bon
augure.
À peu près à cet instant Jade réapparut. « Me disais bien que
c’était vous », dit Doc, « même si on n’a pas exactement eu
l’occasion de se contempler dans le blanc des yeux. J’ai bien eu
votre message au bureau, mais pourquoi avoir fichu le camp en
quatrième vitesse comme ça ? on aurait pu passer un peu de temps
ensemble, vous savez, une petite fumette… »
« C’est que, on s’est fait poursuivre par des tarés en Barracuda
pendant tout le trajet depuis Hollywood… ? Ç’aurait pu être
n’importe qui, et on tenait pas à ce que vous vous retrouviez encore
plus dans la mouise que vous l’êtes déjà, alors on a fait comme si on
était venues pour les piqûres de vitamines B12, et je suppose que ça
nous a speedées un peu, alors quand on vous a vu on a eu un coup
de parano et on s’est tirées… ? »
« Pas le moment de négocier les Singapour Slings par ici, »
conseilla Motella, « rien de toutes ces conneries. »
« C’est une vieille copine d’école, on se rappelle le bal du lycée,
les cours de géométrie, détends-toi, Motella. »
« C’était quoi, comme bahut, Tehachapi ? »
« Oooh », fit Lourdes. Les filles étaient à cran, et les boissons
fortes n’arrangeaient pas leur humeur.
« Retrouvez-moi à l’extérieur », susurra Jade en s’échappant sur
talons hauts.

L’absence quasi totale d’éclairage sur le parking aurait pu être


délibérée, pour suggérer l’intrigue et le romantisme de l’Orient,
cependant elle évoquait aussi une scène de crime en attente du
prochain crime. Doc remarqua une Fireflite 56 décapotable qui
semblait respirer profondément, comme si elle avait fait la course
jusqu’ici pour empocher à l’arrivée la carte grise du tacot
concurrent, et il essayait de réfléchir à la manière dont il pourrait
s’y prendre pour soulever discrètement le capot et juste jeter un
coup d’œil à la culasse hémisphérique dessous, lorsque Jade
apparut.
« Je ne peux pas rester ici longtemps. On est en territoire Croc
d’Or, et quand on est une nana on ne tient pas spécialement à
s’attirer des ennuis avec ces gens-là. »
« C’est le même Croc d’Or dont tu as dit qu’il fallait que je me
méfie ? Qu’est-ce que c’est, un groupe ? »
« Si seulement. » D’un geste elle signifia motus-et-bouche-cousue.
« Vous n’allez pas me dire, après votre “Méfiez-vous” et tout
ça ? »
« Non. Je voulais surtout dire combien j’étais désolée. Je me sens
tellement naze d’avoir fait ce que j’ai fait… »
« À savoir… quoi, au fait ? »
« Je ne suis pas une balance ! » s’écria-t-elle, « les flics nous ont
promis qu’il n’y aurait pas de poursuites si juste on vous amenait sur
la scène du crime, or ils savaient déjà que vous y étiez, alors il y
avait pas de mal, et j’ai dû paniquer, et vraiment, Larry, je suis,
comment, tellement désolée… ? »
« Appelez-moi Doc, ne vous bilez pas, Jade, ils ont été obligés de
me relâcher, maintenant ils me filent le train partout où je vais,
voilà tout. Tiens. » Il trouva un paquet de clopes, le tapota sur le
côté de sa main, le lui tendit, elle en prit une, ils allumèrent leur
cigarette.
« Ce flicaillon », dit-elle.
« Vous pensez certainement à Bigfoot. »
« Du ripou bien tordu, celui-là. »
« Serait pas venu traîner ses guêtres à votre salon, par hasard ? »
« Passé voir de temps en temps, mais pas comme un flic aurait
fait, pas pour obtenir des gâteries à l’œil ou je ne sais quoi – si ce
type passait au tiroir-caisse, c’était plutôt un arrangement perso
avec M. Wolfmann. »
« Et – ne le prenez pas mal, mais – est-ce que c’est Bigfoot en
personne qui m’a expédié dans le Buenas Noches Express, ou est-ce
qu’il a sous-traité ? »
Elle haussa les épaules. « Loupé tout ça, Bambi et moi on a
tellement flippé en voyant débouler cette brigade de salopards,
qu’on n’a pas moisi… ? »
« Et quid de ces nazis du mitard qui étaient censés protéger les
arrières de Mickey ? »
« Y en avait partout, et l’instant d’après plus personne.
Dommage. On leur a servi de satané dépôt militaire pendant un
moment, on a même fini par savoir qui était qui, tout ça. »
« Ils ont tous disparu ? Ça s’est passé avant ou après que les
festivités commencent ? »
« Avant. Comme une descente quand les gens sont au courant
qu’elle va avoir lieu… ? Ils ont tous fichu le camp, sauf Glen, c’est le
seul qui… » elle observa un silence comme pour essayer de se
rappeler le mot, « est resté. » Elle fit tomber sa cigarette sur le
bitume et l’écrasa avec la pointe de sa chaussure. « Écoutez – il y a
quelqu’un qui veut vous parler. »
« Vous voulez dire que je ferais mieux de débarrasser le plancher
vite fait. »
« Non, il pense que vous pouvez vous aider mutuellement. C’est
une nouvelle tête, je ne suis même pas certaine de son nom, mais je
sais qu’il est plus ou moins dans la panade. » Elle retourna à
l’intérieur.
Des brumes du large connues pour envelopper cette partie du
front de mer émergeait à présent une autre silhouette. Doc n’était
habituellement pas du genre à avoir les foies, mais là il regrettait de
ne pas avoir fichu le camp. Il reconnut le type du Polaroid que Hope
lui avait donné. C’était Coy Harlingen, fraîchement revenu de l’autre
monde, où la mort et les autres effets secondaires afférents avaient
détruit le peu d’élégance vestimentaire qu’il restait encore au saxo
ténor lorsqu’il avait fait son OD, ce qui donnait à l’arrivée une
salopette de peintre, une chemise rose des années cinquante à col
boutonné, une étroite cravate en tricot noir et d’antédiluviennes
bottes pointues de cow-boy. « Salut Coy-boy. »
« Je serais venu vous voir à votre bureau, mec, mais je me suis
dit qu’il y aurait peut-être des regards pas sympa. » Doc avait besoin
d’un cornet acoustique ou d’un truc, parce que, entre les coups de
cornes et les sirènes en provenance du port, Coy avait une fâcheuse
tendance à débiter un marmonnement de junkie pratiquement
inaudible.
« Tu es certain de ne pas être trop en danger, par ici ? » demanda
Doc.
« Allumons donc ça, faisons comme si on était sortis pour le
fumer. »
De l’indica d’Asie, fortement aromatique. Doc s’attendait à se
retrouver sur le cul, mais trouva à la place un périmètre de clarté à
l’intérieur duquel il ne fut pas trop difficile de rester. Le
rougeoiement à l’extrémité du joint était partiellement gommé par
la brume, et sa couleur ne cessait d’osciller entre orange et un rose
intense.
« Je suis censé être mort », dit Coy.
« Il y a aussi une rumeur comme quoi tu ne l’es pas. »
« C’est pas une supernouvelle, en fait. Être mort fait partie de
l’image pour mon job. Enfin, ce que je fais. »
« Tu bosses pour ces gens, ici, au club ? »
« Sais pas. Peut-être. C’est là que je viens chercher ma paye. »
« Où habites-tu ? »
« Une baraque à Topanga Canyon. Un groupe pour qui j’ai joué,
les Boards. Mais aucun d’entre eux sait que c’est moi. »
« Comment peuvent-ils ne pas savoir que c’est toi ? »
« Même quand j’étais vivant, ils savaient pas que c’était moi. “Le
saxo”, en gros – le zicos de studio. Sans compter qu’au fil des ans il
y a eu pas mal de changements de personnel, du coup les Boards
avec qui j’ai joué ont presque tous fichu le camp aujourd’hui, ils ont
monté d’autres groupes. Il en reste plus qu’un ou deux de l’ancienne
formation, et ils sont lourdement atteints, malheureusement, ou je
devrais peut-être dire heureusement, de la Mémoire du Camé. »
« Apparemment tu as dégusté à cause d’une mauvaise héro. Tu es
encore là-dedans ? »
« Non. Grands dieux. Non, je suis clean ces temps-ci. Je suis allé
quelque part, pas loin de — » Un long silence et un regard fixe
tandis que Coy se demandait s’il en avait trop dit en essayant de
deviner ce que Doc savait en plus. « En fait, j’apprécierais que
vous — »
« Te bile pas », fit Doc, « je ne t’entends pas trop bien, alors
comment veux-tu que je parle de quelque chose que je n’entends
pas ? »
« Bien sûr. Il y avait un truc pour lequel je voulais vous voir. »
Doc crut remarquer une intonation dans la voix de Coy… il n’était
pas vraiment accusateur, mais tâtait un peu le terrain avec Doc, en
proie à un sentiment d’injustice plus général.
Doc fixa le visage de Coy qui devenait distinct par intermittence,
les gouttes de brume condensées dans sa barbe brillant dans les
lumières du Club Asiatique, un million de petits halos séparés
irradiant toutes les couleurs du spectre, et il comprit
qu’indépendamment de savoir qui dans cette histoire était
susceptible d’aider qui, avec Coy, il allait falloir y aller mollo.
« Désolé, mec. Qu’est-ce que je peux faire pour toi ? »
« Ce serait rien de bien compliqué. Me demandais juste si vous
pourriez jeter un coup d’œil à deux personnes. Dame et fillette. Voir
si elles vont bien. C’est tout. Et sans me mêler à ça. »
« Elles habitent où ? »
« Torrance… ? » Il lui tendit un bout de papier avec l’adresse de
Hope et Amethyst.
« C’est sur ma route. Je ne te facturerai probablement même pas
les frais d’essence. »
« Vous avez pas besoin d’entrer ou de parler à qui que ce soit,
juste vérifier qu’elles habitent encore là, ce qu’il y a devant le
garage, qui est-ce qui entre ou qui sort, s’il y a des forces de l’ordre
dans les parages, tous les détails qui vous paraîtraient intéressants. »
« Je m’y colle. »
« Je peux pas vous payer tout de suite. »
« Quand tu pourras. À toi de voir. À moins que tu sois de ces
gens qui pensent que les renseignements c’est de l’argent… auquel
cas je pourrais juste demander — »
« Tout en gardant à l’esprit que ou je sais pas ou alors je passe à
la casserole si je vous le dis, de quoi s’agit-il, mec ? »
« Déjà entendu parler du Croc d’Or ? »
« Bien sûr. » Était-ce un blanc, une hésitation ? Au bout de
combien de temps est-ce trop long ? « C’est un bateau. »
«’xtrêm’ment ’téressant », fit Doc d’une voix chantée plus que
parlée, comme font les Californiens pour indiquer que ce n’est pas
du tout intéressant. Depuis quand se méfie-t-on d’un bateau ?
« Sérieusement. Une grosse goélette, quelqu’un a dit ça, je crois.
Fait entrer et sortir de la marchandise du pays, mais personne veut
parler de ce que c’est exactement. Le Japonais blond de tout à
l’heure, avec son acolyte craignos qui causait à vos amies… ? Il
saura, lui. »
« Parce que ? »
Au lieu de répondre, Coy hocha la tête d’un air sombre en
regardant par-dessus l’épaule de Doc, vers l’autre bout du parking,
tout au bout de la rue, en direction du chenal principal et, au-delà,
de l’avant-port. Doc se retourna et crut voir quelque chose de blanc
qui bougeait au loin. Mais le brouillard qui venait de tomber rendait
toutes choses trompeuses. Le temps qu’il arrive à la rue, il n’y avait
rien à voir. « Elle vient de passer », dit Coy.
« Comment le sais-tu ? »
« Je l’ai vue entrer au port. Elle est arrivée à peu près à la même
heure que moi ce soir. »
« Je ne sais pas ce que j’ai vu. »
« Moi non plus. En fait, j’ai même pas envie de savoir. »
Revenu à l’intérieur, Doc remarqua que l’éclairage était passé à
un mode plus ultraviolet, parce que les perroquets de sa chemise
commençaient maintenant à s’agiter et à battre des ailes, à glousser,
voire à parler, encore que ça venait peut-être de la fumette. Lourdes
et Motella pendant ce temps se tenaient fichtrement mal, elles
avaient décidé de s’en prendre à deux poules de gangsters locaux,
un peu façon match de catch par équipes, événement pour lequel
serveurs et serveuses, tout en restant semi-invisibles, avaient
déplacé une table ou deux afin de dégager de l’espace, et les clients
s’étaient rassemblés pour prodiguer leurs encouragements. Des
vêtements furent déchirés, des cheveux défaits, de la peau exposée,
et diverses positions à connotation sexuelle furent, à grand renfort
de contorsions, adoptées et abandonnées – les charmes habituels du
catch féminin. Cookie et Joaquin étaient encore en grande
conversation avec Blondie-san. Iwao le flingueur était occupé à
reluquer les nanas. Doc s’approcha jusqu’à être à portée de voix.
« Justement en conférence par satellite avec les associés », disait
Blondie-san, « et la meilleure offre c’est trois par unité. »
« Je vais peut-être me réengager », marmonna Joaquin. « Je me
ferai plus avec ma solde qu’avec ça. »
« Il est un peu ému, c’est tout », dit Cookie. « On va accepter. »
« Toi tu acceptes, ése, moi j’accepte pas. »
« Point n’est besoin de vous rappeler », fit Blondie-san avec un
amusement sinistre, « que c’est le Croc d’Or. »
« On ferait mieux de pas déconner avec le Croc d’Or », opina
Cookie.
« ¡ Caaa-rajo ! », Joaquin, tournant nonchalamment la tête, puis
effectuant un violent mouvement pour regarder à nouveau, « qu’est-
ce qu’elles fabriquent, ces nanas, là-bas ? »
Sept

Doc appela Sauncho le lendemain matin et demanda s’il avait


déjà entendu parler d’un bateau baptisé le Croc d’Or.
Sauncho devint étrangement évasif. « Avant que j’oublie – c’était
bien une bague de diamants que portait Ginger au dernier
épisode ? »
« Tu es sûr que tu n’as pas, comment — »
« Hé, j’étais frais comme un gardon, ni dope ni rien, c’est juste
que je n’ai pas réussi à bien voir. Et les yeux doux qu’elle faisait au
Capitaine ? Je ne savais même pas qu’ils sortaient ensemble. »
« J’ai dû louper ça », fit Doc.
« Je veux dire, j’ai toujours pensé qu’elle finirait avec Gilligan
d’une manière ou d’une autre. »
« Nan, nan – le milliardaire Thurston Howell III. »
« Allons. Jamais il ne divorcerait de Lovey. »
Le temps d’un battement, il y eut un silence gêné quand les deux
hommes réalisèrent que tout ceci pouvait être interprété comme un
code pour désigner Shasta Fay, Mickey Wolfmann et,
incroyablement, Doc lui-même. « La raison pour laquelle je posais la
question à propos de ce bateau », dit finalement Doc, « c’est que — »
« D’accord, voilà ce que je propose », Sauncho, un peu brusque,
« tu connais le port de plaisance de San Pedro ? Il y a un restaurant
de poissons du pays qui s’appelle le Cabillot, retrouve-moi là-bas
pour le déjeuner. Je te dirai ce que je peux. »
À en juger par l’odeur qui le frappa lorsqu’il entra, Doc n’aurait
pas classé le Cabillot parmi les bistrots de fruits de mer les plus
préoccupés d’hygiène. La clientèle, en revanche, n’était pas aussi
facile à identifier. « Ce ne sont pas exactement des nouveaux
riches », suggéra Sauncho, « plutôt des nouveaux endettés. Tout ce
qu’ils possèdent, y compris leurs voiliers, ils l’ont payé avec des
cartes de crédit émises par des établissements installés dans des
endroits comme le Dakota du Sud, qu’on commande par courrier en
remplissant le rabat d’une pochette d’allumettes. » Ils se faufilèrent
parmi les plaisanciers plastocratiques installés à des tables
fabriquées dans des panneaux d’écoutille passés au vernis Varathane
et arrivèrent à un box, dans le fond, près d’une fenêtre qui donnait
sur la mer. « Le Cabillot, c’est là que j’aime emmener les clients très
spéciaux, et puis j’ai aussi pensé que tu apprécierais la vue. »
Doc regarda par la fenêtre. « C’est ce que je crois que c’est ? »
Sauncho avait une paire de vieilles jumelles de la Seconde
Guerre mondiale accrochées par une sangle autour du cou. Il les ôta
et les tendit à Doc. « Voici la goélette Croc d’Or, qui nous arrive de
Charlotte Amalie. »
« C’est où, ça ? »
« Aux îles Vierges. »
« Triangle des Bermudes ? »
« Pas loin. »
« Un bâtiment de belle taille. »
Doc observa les lignes élégamment cambrées, et pourtant –
comment dire, inhumaines du Croc d’Or, tout à son bord brillait trop
ostensiblement, bien trop d’antennes et de radômes par rapport à
l’usage normal de n’importe quel bateau, nul pavillon du pays
d’origine, les ponts découverts en teck, voire en acajou,
certainement pas conçus pour la détente avec canne à pêche ou
cannette de bière.
« Il a tendance à apparaître à l’improviste en pleine nuit », dit
Sauncho, « pas de feux de navigation, pas de contact radio. » Les
sophistiqués du cru, supposant que ses visites étaient liées à la
drogue, guettaient bien un jour ou deux, pleins d’espoir, mais
s’éloignaient bientôt, parlant à voix basse d’« intimidation ». Par qui,
cela n’était jamais tout à fait clair. Le capitaine de port s’agitait, les
nerfs à vif, comme contraint de renoncer à toutes les taxes de
transit, et à chaque fois que la radio du bureau se manifestait, on le
voyait sursauter violemment.
« Alors qui est le gros bonnet mafieux qui possède ce rafiot ? »
Doc ne voyait pas de mal à poser la question.
« À vrai dire, nous avons envisagé de t’engager pour le savoir. »
« Moi ? »
« Par intermittence. »
« Je pensais que vous autres z’étiez briefés à fond là-dessus,
Saunch. »
Pendant des années Sauncho s’était intéressé de près aux allées
et venues de la communauté des plaisanciers de Californie du Sud, il
avait tout d’abord ressenti l’inévitable haine de classe que de tels
navires, en raison de toute leur beauté sous voile, inspire aux
revenus moyens, mais avait évolué au bout d’un moment vers un
fantasme de s’embarquer avec quelqu’un, fût-ce avec Doc, à bord
d’un bateau, un petit Snipe ou au moins un voilier de classe Lido.
En réalité, son cabinet, Hardy, Gridley & Chatfield, s’était
montré vivement, presque désespérément curieux au sujet du Croc
d’Or depuis maintenant un certain temps. En termes d’assurances,
son historique était un modèle de mystification, face à laquelle
l’administration perplexe, et même les partenaires commerciaux,
étaient renvoyés aux commentateurs du dix-neuvième siècle, tels
Joseph Arnould et Théophile Parsons, le tout se terminant
habituellement en hurlant. Les tentacules du péché, du désir et de
cet étrange karma à l’échelle du monde, qui est l’essence même du
droit maritime, s’immisçaient dans tous les secteurs de la voile dans
le Pacifique, et ordinairement il n’aurait guère fallu plus d’une
fraction du budget de représentation hebdomadaire du cabinet,
distribuée dans quelques bars judicieusement choisis des marinas
locales, pour découvrir tout ce qu’il y avait à savoir d’après les
bavardages nocturnes, les histoires à rallonge de Tahiti, de Moorea
et de Bora-Bora, les noms des acolytes balancés, les navires de
légende et ce qui s’était passé à bord, ou aurait pu se passer, et qui
hante encore l’espace des cabines, et quel vieux karma demeure
impuni, attendant son heure.
« Je suis Chlorinda, qu’est-ce que ce sera », une serveuse en
combinaison veste Nehru et chemise hawaïenne juste assez longue
pour entrer dans la catégorie minirobe, et un foisonnement d’ondes
qui n’aidaient pas à ouvrir l’appétit de quiconque.
« Ordinairement, je prendrais le Luau de l’amiral », Sauncho,
plus hésitant que Doc ne s’y attendait, « mais aujourd’hui je crois
que je prendrai juste la tartine d’anchois maison pour commencer
et, euh, le filet de raie manta, est-ce que je peux l’avoir pané dans de
la pâte à la bière ? »
« C’est votre estomac, hein. Et vous, mon p’tit père ? »
« Mmm ! », Doc scrutant la carte : « Toute cette bonne mange ! »
tandis que Sauncho lui donnait un coup de pied sous la table.
« Si mon mari osait manger quoi que ce soit de cette merde, il se
retrouverait fissa dehors, sur le cul, et tous ses albums d’Iron
Butterfly le rejoindraient en passant par la fenêtre. »
« Question délicate », s’empressa de dire Doc. « Les, euh,
croquettes de méduse teriyaki, je crois… ? et l’anguille
Trovatore… ? »
« Et en boisson, messieurs. Il va falloir que vous soyez bien
beurrés quand tout ça va arriver. Je conseillerais des Tequila
Zombies, elles agissent assez vite. » Elle s’éloigna d’un air digne, la
mine renfrognée.
Sauncho n’avait cessé de contempler la goélette. « Le problème,
vois-tu, avec ce bateau, c’est d’arriver à trouver le moindre
renseignement. Les gens se rétractent, changent de sujet, même, je
ne sais pas, tombent dans l’horreur, filent aux toilettes, pour ne
jamais réapparaître. » À nouveau Doc crut voir dans l’expression de
Sauncho un étrange élément de désir. « Son vrai nom, ce n’est pas le
Croc d’Or. »
Non, son nom d’origine était La Conservée, du fait qu’elle avait
miraculeusement échappé, en 1917, à une formidable explosion de
nitroglycérine dans le port d’Halifax, qui avait soufflé pratiquement
tout ce qui s’y trouvait, navires et âmes. La Conservée était une
goélette de pêche canadienne qui, par la suite, durant les années
1920 et 1930, s’était également taillé une réputation de voilier de
course, participant régulièrement à des régates contre d’autres
bateaux de sa catégorie, dont, deux fois au moins, le légendaire
Bluenose. Peu après la Seconde Guerre mondiale, comme les
goélettes de pêche étaient remplacées par des embarcations à
moteur Diesel, elle fut rachetée par Burke Stodger, une vedette de
cinéma de l’époque, qui, peu après, fut mis sur liste noire pour ses
idées politiques et fut obligé de quitter le pays à bord de son bateau.
« Et c’est là que le Triangle des Bermudes entre en jeu », narra
Sauncho. « Quelque part entre San Pedro et Papeete, le bateau
disparaît, au départ tout le monde pense qu’il a été coulé par la
Septième Flotte, sur ordre direct du gouvernement américain.
Naturellement, les républicains au pouvoir nient toute implication,
la parano continue d’enfler, jusqu’à ce qu’un jour, deux ans plus
tard, le navire et son propriétaire réapparaissent soudain – La
Conservée dans l’autre océan, de l’autre côté, au large de Cuba, et
Burke Stodger en première page de l’hebdomadaire Variety, dans un
article relatant son retour au cinéma pour un projet à gros budget,
produit par un grand studio, et intitulé Commie Confidential. Entre-
temps, la goélette, comme mue par des forces occultes, réapparue
d’un coup à l’autre bout de la planète, a été remise en état de la
poupe à la proue, y compris la suppression de toute trace d’âme,
pour devenir ce que tu as sous les yeux. Le propriétaire officiel est
un consortium aux Bahamas, et elle a été rebaptisée le Croc d’Or.
C’est tout ce qu’on sait pour l’instant. Moi je sais pourquoi ça
m’intéresse tant, mais toi, comment ça se fait ? »
« Une histoire que j’ai entendue l’autre soir. Peut-être un aspect
contrebande là-dessous… ? »
« Ce serait une façon de présenter les choses. » L’avocat
habituellement plein d’entrain semblait un peu plombé aujourd’hui.
« Une autre façon de voir ça, c’est qu’il aurait mieux valu qu’elle
explose en mille morceaux à Halifax cinquante ans plus tôt, au lieu
d’être dans la situation dans laquelle elle est actuellement. »
« Sauncho, chasse cette bizarre expression de ton visage, mec, tu
vas me couper l’appétit. »
« D’avocat à client, cette histoire que tu as entendue – elle ne
concernait pas Mickey Wolfmann, par hasard ? »
« Pas pour l’instant, pourquoi ? »
« Selon des ragots, juste avant sa disparition, notre promoteur
préféré fut observé montant à bord du Croc d’Or. S’est fait une petite
excursion en mer et puis est revenu. Ce que le Capitaine appellerait
“partir sur l’eau pour trois heures à peine”. »
« Et attends, je parierais qu’il était aussi accompagné de sa
charmante compagne — »
« Je croyais que tu avais fini de ressasser cette triste connerie,
tiens, laisse-moi te commander un whisky-bière pour accompagner
ce Zombie, comme ça tu pourras complètement te replonger dans
tout ce truc sordide. »
« Je demandais, c’est tout… Donc tout le monde est revenu sain
et sauf sur la terre ferme, personne poussé par-dessus bord, rien de
ce genre ? »
« Eh bien, bizarrement, ma source au Palais de Justice fédéral
prétend quand même avoir vu quelque chose passer par-dessus bord.
Peut-être pas une personne, pour lui ça ressemblait davantage à des
conteneurs lestés, peut-être ce qu’on appelle des lagan, à savoir de la
marchandise qu’on coule délibérément, pour pouvoir venir la
récupérer plus tard. »
« Ils, quoi, placent une bouée ou un truc pour repérer
l’endroit ? »
« De nos jours tout ça c’est l’électronique, Doc, tu obtiens les
coordonnées en latitude et longitude avec le loran, et ensuite,
lorsque tu es sur la position, tu affines au sonar. »
« On dirait que tu as l’intention d’aller y jeter un œil. »
« Plus une petite sortie d’agrément en mer. Les gens du Palais de
Justice qui savent que je suis… » Il essaya de trouver le mot.
« Intéressé. »
« C’est le moins qu’on puisse dire. Du moment que tu ne dis pas
obsédé. »
Si c’était une nana, peut-être, songea Doc, espérant que ses
lèvres ne bougeaient pas.
Comme d’habitude ces temps-ci, Fritz était dans la salle des
ordinateurs, à regarder fixement des données. Il avait cet air du
genre tu-crois-que-j’en-ai-quelque-chose-à-foutre que Doc avait déjà
remarqué chez les nouveaux venus dans le monde sensass des
conduites addictives.
« Il se dit que ta petite amie a quitté le pays, désolé d’être celui
qui t’annonce la nouvelle. »
Doc fut surpris par l’intensité de la pulsation recto-génitale qui le
traversa. « Où est-elle allée ? »
« Information non disponible. Elle se trouvait à bord de ce que
les fédéraux appellent un bateau digne d’intérêt, pour eux, et peut-
être pour toi. »
« Euh-oh. » Doc regarda les documents imprimés sur papier et vit
le nom Croc d’Or. « Et tu as obtenu ça d’un ordinateur qui est
branché sur ton réseau ? »
« Ce document-ci en particulier vient de la Bibliothèque Hoover
à Stanford – une collection personnelle de dossiers antisubversifs.
Tiens, j’ai tout imprimé. » Doc retourna dans la première pièce des
bureaux et se servit une tasse de café à la machine, et c’est alors que
Milton le comptable, qui n’était pas commode ces derniers temps, se
mit bille en tête à empoisonner Fritz pour savoir si le café de Doc
devait être affecté au poste Voyage et Représentation ou passer en
Frais Généraux. Gladys, la secrétaire, monta le son de la chaîne
stéréo du bureau qui, justement, passait Blue Cheer, ou bien pour
noyer la dispute ou bien pour suggérer gentiment à tout le monde
de la mettre en veilleuse. Fritz et Milton se mirent alors de conserve
à hurler sur Gladys, qui hurla en retour. Doc alluma un joint et
commença à lire le dossier qui avait été établi par une agence privée
de renseignements, connue sous le nom de Conseil de Sécurité
Américain, basée à Chicago, d’après Fritz, depuis à peu près 55.
Il y avait une brève histoire de La Conservée, d’un grand intérêt
pour la communauté antisubversive en raison de ses bonnes
performances en haute mer. À l’époque de sa réapparition dans les
Caraïbes, par exemple, la goélette était en mission d’espionnage
contre Fidel Castro, qui était alors en action dans les montagnes de
Cuba. Plus tard, sous le nom de Croc d’Or, elle se révélerait d’une
grande utilité pour les projets anticommunistes au Guatemala, en
Afrique occidentale, en Indonésie, et dans d’autres régions dont les
noms avaient été caviardés. Elle prenait souvent comme cargaison
des « fauteurs de troubles » locaux enlevés, qu’on ne revoyait jamais.
La formule « interrogatoire poussé » revenait sans cesse. La goélette
transportait l’héroïne de la CIA en provenance du Triangle d’Or. Elle
espionnait le trafic radio au large des lignes côtières inamicales et
transmettait les renseignements à des agences à Washington, DC.
Elle acheminait des armes auprès des guérillas anticommunistes, y
compris celles de la tristement célèbre baie des Cochons. La
chronologie arrivait jusqu’au présent, dont la journée en mer
inexpliquée de Mickey Wolfmann, juste avant qu’il ne disparaisse,
ainsi que le départ de San Pedro de la goélette, la semaine
précédente, avec à son bord Shasta Fay Hepworth, alors connue
comme la compagne de Wolfmann.
Que Mickey, réputé généreux donateur de Reagan, ait pu être
actif dans une croisade anticommuniste, cela n’était pas une grosse
surprise. Mais à quel point Sasha était-elle impliquée ? Qui avait
organisé sa fuite du pays à bord du Croc d’Or ? Était-ce Mickey ?
était-ce quelqu’un d’autre qui la rétribuait pour services rendus dans
l’enlèvement de Mickey ? Dans quel pétrin s’était-elle fourrée, dont
l’unique porte de sortie était de piéger l’homme dont elle était
censée être amoureuse ? Quelle poisse, mec. Quelle. Poisse.
À supposer qu’elle voulût en sortir. Peut-être voulait-elle rester
dans le machin où elle avait fichu les pieds, et Mickey l’en
empêchait, ou peut-être que Shasta voyait en douce Riggs, le petit
ami de Sloane, et peut-être que Sloane s’en était rendu compte et
tâchait de se venger en faisant porter le chapeau à Shasta pour le
meurtre de Mickey, ou peut-être que Mickey était jaloux de Riggs et
avait essayé de le faire buter, sauf que le plan avait capoté, et que
celui qui était chargé de la besogne, quel qu’il fût, s’était pointé et
avait accidentellement tué Mickey, ou peut-être que c’était délibéré
parce que le tueur à gages, dont l’identité demeurait à ce jour inconnue,
voulait vraiment s’enfuir avec Sloane…
« Gahhh ! »
« Bonne came, hein », Fritz tendait un mégot incandescent dans
une pince à mégots, tout ce qui restait de ce qu’ils venaient de
fumer.
« Précise ce que tu entends par “bonne” », marmonna Doc. « À
force de, comment, gamberger, j’en ai la cervelle glacée, là. »
Fritz gloussa un bon moment. « Ouais, les privés feraient
vraiment mieux de ne pas toucher à la dope, tous ces univers
parallèles ne font que leur compliquer la tâche. »
« Et Sherlock Holmes, alors, il prenait constamment de la coke,
mec, ça l’aidait à résoudre ses affaires. »
« Ouais sauf qu’il… n’a jamais existé… ? »
« Quoi. Sherlock Holmes était — »
« C’est un personnage inventé dans un paquet d’histoires, Doc. »
« Qu – Naon. Non, il existe. Il habite à une adresse qui existe à
Londres. Bon, peut-être plus maintenant, ça remonte à des années, il
doit être mort, depuis le temps. »
« Bon, allons faire un tour au Zucky’s, toi je ne sais pas, mais moi
j’ai soudain une fringale que Cheech et Chong qualifieraient de
matzo-ball jones… ? »
En entrant dans le légendaire delicatessen de Santa Monica, ils se
trouvèrent exposés aux yeux rouges scrutateurs d’une assemblée de
tarés de tous âges qui semblaient attendre quelqu’un d’autre. Au
bout d’un certain temps Magda vint avec l’habituel Zuckyburger-
frites, le sandwich aux fines tranches de rosbif, la salade de pommes
de terre et les Dr Brown’s Cel-Rays, plus un autre bol de choucroute
aux pickles, et l’air encore plus importunée qu’à l’ordinaire. « C’est
le coup de feu, tu as l’air en pétard », fit remarquer Doc.
Elle balaya l’établissement du regard. « Les fans de Docteur
Marcus Welby. Vous aviez remarqué que l’enseigne du Zucky’s
apparaissait une demi-seconde au générique du début ? Si tu clignes
de l’œil, tu le loupes, mais ça suffit largement pour que ces zozos
viennent te demander si c’est, genre, la moto du docteur Steve Kiley
garée devant, où est l’hôpital, et ce sont aussi les mêmes qui »,
haussant la voix tandis qu’elle s’éloignait de la table, « sont perdus
lorsqu’ils ne trouvent pas Cheetos ou Twinkies sur le fichu menu ! »
« Au moins ce ne sont pas des fondus de La Nouvelle Équipe »,
grommela Doc.
« Quoi », Fritz, innocemment. « Mon feuilleton préféré. »
« Du bourrage de crânes pro-flics, plutôt, je dirais. Dénoncez vos
amis, les enfants, et le Capitaine vous donnera une sucette. »
« Écoute, moi je suis de Temecula, la patrie de Krazy Kat, où on
encourage toujours Ignatz la souris et non pas le sergent Pupp. »
Ils se livrèrent pendant un moment à une séance d’empiffrage, ne
surent plus s’ils avaient commandé quoi que ce soit d’autre, firent
revenir Magda, puis ne surent plus pourquoi ils l’avaient fait venir.
«’arce que les privés sont damnés, mec », Doc reprenant le fil de sa
pensée, « ça fait des années qu’on pouvait voir venir le coup, au
ciné, à la télé. Avant il y avait tous ces vieux privés géniaux – Philip
Marlowe, Sam Spade, et le plus grand de tous, Johnny Staccato,
toujours plus futés et plus pros que les flics, qui finissent toujours
par résoudre le crime, alors que les flics partent sur de fausses pistes
et lui mettent des bâtons dans les roues. »
« Déboulent à la fin pour passer les menottes. »
« Ouais, mais maintenant tu ne vois plus que ça, des flics, la télé
est saturée de foutus feuilletons de flics, on les présente comme des
types normaux, qui essayent de faire leur boulot, c’est tout, qui ne
menacent pas plus la liberté d’autrui qu’un bon père de famille dans
une sitcom. Très bien. Faites en sorte que la population des
téléspectateurs apprécie tellement les flics qu’elle suppliera pour se
faire embarquer au poste. Au revoir Johnny Staccato, bienvenue
Steve McGarrett, et tant que tu y es, s’il te plaît, enfonce ma porte à
coups de pompe. Pendant ce temps, dans la vraie vie, nous autres,
les roussins privés, arrivons tout juste à payer notre loyer. »
« Alors pourquoi tu restes dans ce métier ? Pourquoi ne pas te
dégoter une péniche dans le delta de Sacramento – fumer, picoler,
pêcher, baiser, tu vois, ce que font les viocs. »
« N’oublie pas ronchonner et bougonner. »

Le lever de soleil était en route, les bars venaient de fermer ou


étaient en train de fermer, dehors, devant le Wavos, ils étaient tous
soit à la terrasse le long du trottoir, endormis la tête dans leurs
Gaufres Diététiques ou dans des bols de chili végétarien, soit en
train de dégobiller dans la rue, obligeant le trafic des petites motos à
glisser dans le vomi et tout ça. C’était la fin de l’hiver à Gordita,
mais il ne faisait certainement pas le temps habituel. On entendait
des gens maugréer que l’an dernier la plage n’avait pas eu d’été
avant le mois d’août, et que maintenant il n’y aurait probablement
pas d’hiver avant le printemps. Les vents de Santa Ana avaient
chassé vers l’ouest tout le smog du centre-ville de L.A., qui s’était
engouffré entre les collines d’Hollywood et celles de Puente, avait
balayé Gordita Beach puis s’était dissipé vers le large, et cela durait
semblait-il depuis maintenant des semaines. Au large les vents
avaient été trop forts pour le surf, mais les surfeurs s’étaient quand
même trouvés à se lever tôt pour contempler l’étrangeté de l’aube,
qui paraissait le pendant visible de la sensation, éprouvée par
chacun dans sa peau, des vents, de la chaleur et de l’implacabilité
du désert, avec les gaz d’échappement de millions de véhicules à
moteur qui se mélangeaient au sable ultra-fin du Mojave pour
réfracter la lumière vers l’extrémité sanglante du spectre, tout était
flou, cru et biblique, des cieux de dernier avertissement pour les
marins. Dans les magasins, les vignettes légales apposées sur le
dessus des bouteilles de tequila se détachaient toutes seules, voilà à
quel point l’air était sec. Les boutiques de vins et spiritueux
pouvaient désormais mettre n’importe quoi dans ces bouteilles. Des
jets décollaient de l’aéroport dans le mauvais sens, les bruits de
moteur ne traversaient pas le ciel là où ils auraient dû, si bien que
les rêves de tout le monde en étaient perturbés, et encore, quand les
gens trouvaient le sommeil. Dans les petits ensembles
d’appartements, le vent s’engouffrait pour siffler à travers les cages
d’escalier, les passages et les passerelles, et les feuilles des palmiers
à l’extérieur bruissaient d’un son liquide, si bien que de l’intérieur,
dans les pièces assombries, dans la lumière tamisée, on aurait dit
une pluie torrentielle, le vent faisait rage dans la géométrie du
béton, les palmiers claquaient ensemble comme sous des trombes
d’eau tropicales, suffisamment pour vous faire ouvrir la porte et
regarder dehors, et bien sûr il n’y avait toujours que la même
profondeur torride et sans nuage du jour, pas de pluie en vue.
Ces dernières semaines, St. Flip de Lawndale, pour qui Jésus-
Christ n’était pas seulement un sauveur personnel mais également
un conseiller en surf, qui utilisait une planche en séquoia à
l’ancienne d’à peine un peu moins de dix pieds avec sur le dessus
une croix de nacre incrustée et dessous deux dérives en plastique
d’un rose violent, s’était fait emmener par un ami en canot à moteur
en fibre de verre loin de la côte vers l’Extérieur, pour surfer ce qu’il
aurait juré être le spot le plus dément au monde, avec des vagues
plus grandes que Waimea, plus grandes que celles de Maverick, plus
au nord sur la côte, à Half Moon Bay, ou de Todos Santos, à Baja.
Des stewardesses sur des vols transpacifiques rapportaient l’avoir vu
d’en haut, durant la descente sur LAX, surfer là où théoriquement il
n’y aurait pas dû y avoir de barre, une silhouette dans un ample
maillot de bain blanc, d’une blancheur que la lumière à elle seule ne
pouvait expliquer… Le soir, avec le coucher de soleil derrière lui, il
remontait jusqu’à Gordita Beach et sa pulsation de bastringue
séculaire, attrapait une bière, et traînait là, en silence, souriant aux
gens quand il le fallait, en attendant le retour des premières lueurs
du jour.
Dans sa turne sur la plage il y avait une peinture sur velours de
Jésus, en position goofy sur une planche grossièrement taillée avec
un balancier de part et d’autre censé suggérer un crucifix, dans un
ressac rarement observé en mer de Galilée, mais c’était là un défi
que la foi de Flip n’avait pas trop de mal à affronter. Qu’était-ce que
« marcher sur l’eau » sinon le terme biblique pour désigner le surf ?
En Australie, une fois, un surfeur local, tenant à la main la plus
grosse cannette de bière que Flip eût jamais vue, lui avait même
vendu un fragment de la Sainte Planche.
Comme de coutume parmi les clients matinaux du Wavos, les
avis divergeaient sur ce que le Saint avait surfé, s’il avait surfé
quelque chose. Certains en tenaient pour l’aberration géographique
– une montagne sous-marine ou un récif non cartographié –,
d’autres pour l’étrange événement climatique d’une extrême rareté,
ou peut-être, genre, un volcan, ou un raz-de-marée, quelque part,
loin au large dans le Pacifique Nord, dont les houles, le temps
qu’elles arrivent au Saint, seraient devenues pour le moins
démentélicieuses.
Doc, debout de bon matin lui aussi, buvait son café Wavos, dont
la rumeur voulait qu’il contînt des amphés double-cross whites pilées,
écoutait la conversation de plus en plus mouvementée et, surtout,
contemplait le Saint attendant son bateau du matin qui
l’emmènerait au spot. Au fil des ans, Doc avait connu un surfeur ou
deux qui avaient trouvé et surfé d’autres spots situés loin au large
pour lesquels personne d’autre n’avait l’équipement, à la fois sous
les pieds et dans le cœur, qui s’y étaient rendus seuls, chaque aube,
souvent pendant des années, ombres projetées sur l’eau, et qui
étaient emportés, sans photographe ni autre témoin, pour des glisses
de cinq minutes et plus à travers des tunnels bouillonnants d’un vert
bleuté solaire, l’authentique et insoutenable couleur de la lumière
du jour. Doc avait remarqué qu’au bout d’un certain temps ces types
n’étaient plus exactement là où leurs amis s’attendaient à les
trouver. Les ardoises de longue date dans les bars à bière aux toits
en feuilles de palmier devaient être pardonnées, les petites chéries
sur le rivage restaient à scruter mélancoliquement les horizons, et
renouaient finalement avec les civils de ce côté-ci de la berme,
experts en sinistres, proviseurs adjoints, maîtres nageurs sauveteurs,
et ainsi de suite, et pourtant le loyer de la piaule abandonnée du
surfeur continuait d’être payé et de mystérieuses lumières
d’apparaître aux fenêtres longtemps après la fermeture des
bastringues pour la nuit, et les gens qui pensaient avoir
effectivement vu ces surfeurs disparus reconnaissaient par la suite
qu’ils avaient peut-être halluciné, après tout.
Doc considérait le Saint comme un de ces esprits supérieurs. Son
hypothèse était que Flip surfait les vagues de dingue qu’il avait
découvertes non pas tant par folie ni désir de devenir martyr, mais
plutôt par pure indifférence, avec la conviction profonde d’un
extasié religieux qui avait été choisi par Dieu pour se manger une
gamelle et expier ainsi les péchés du reste d’entre nous. Et ce jour-là
Flip, comme les autres, serait ailleurs, disparu même du GRINCE, le
Global Réseau d’Intérêt National pour les Couillonnades Ensurfées,
et les mêmes personnes ici présentes seraient assises au Wavos en
train de deviser pour savoir où il était.
L’ami de Flip qui avait le hors-bord arriva au bout d’un moment,
et, au milieu d’une clameur de remarques anti-bateaux à moteur, les
deux gars s’en allèrent dans la pente.
« Bon, il est barjot », résuma Flaco la Brute.
« Moi je crois qu’ils vont juste boire de la bière, ils piquent un
roupillon et reviennent à la nuit tombée », telle était l’opinion de
Zigzag Twong, qui était passé l’année d’avant à une planche plus
courte et à des vagues qui pardonnaient davantage.
Ensenada Slim secoua gravement la tête. « Il y a trop d’histoires
à propos de ce spot. Des fois il y est, des fois il y est pas. Presque
comme s’il y avait un truc en dessous qui montait la garde. Les
surfeurs du temps jadis l’appelaient le Seuil de la Mort. Tu te prends
pas juste une gamelle, tu te fais cueillir – la plupart du temps par-
derrière, juste quand tu regagnes ce que tu crois être une zone sûre,
ou quand tu te plantes complètement dans le décryptage d’un truc
évidemment fatal – et te voilà plongé tellement profond que tu
reviens jamais à temps pour prendre une autre respiration, et tandis
que tu te fais avaler pour de bon, d’après les vieilles légendes, tu
entends un rire cosmique dément à la Surfaris, dont l’écho traverse le
ciel. »
Tout le monde au Wavos, le Saint compris, se mit à glousser
« Hou-ou-ou-ou-ou-ou – Wipe out ! » plus ou moins en chœur, puis
Zigzag et Flaco se lancèrent dans un grand débat à propos des deux
différents quarante-cinq tours de Wipe Out, pour savoir sur quel
label, Dot ou Decca, il y avait le rire, et sur lequel il n’y était pas.
Sortilège, restée silencieuse jusqu’alors, à mâcher le bout d’une
natte en braquant d’énormes lampes énigmatiques alternativement
sur l’un des théoriciens puis sur l’autre, finit par prendre la parole.
« Une zone de surf en plein milieu de ce qui est censé être le large ?
Un fond là où il n’y en avait pas auparavant ? Eh bien, franchement,
réfléchissez, il y a toujours eu, à travers l’histoire, des îles de l’océan
Pacifique qui ont émergé et ont coulé, et si ce que Flip a vu était
quelque chose qui avait coulé il y a longtemps et qui remontait
aujourd’hui lentement à la surface ? »
« Une île ? »
« Oh, une île, au moins. »
À cette période de l’histoire de la Californie, la métaphysique
hippie avait suffisamment infiltré la communauté des surfeurs pour
que même les habitués du Wavos ici présents, dont certains voyaient
où tout ceci menait, se mettent à bouger les pieds et à regarder
autour d’eux en quête d’autres choses à faire.
« La Lémurie, encore », murmura Flaco.
« Y a un problème avec la Lémurie ? » s’enquit délicatement
Sortilège.
« L’Atlantide du Pacifique. »
« Tout juste, Flaco. »
« Et là ce que tu dis, c’est que ce continent perdu, il est en train
de remonter à la surface ? »
Les yeux de Sortilège se plissèrent, ce qui, chez une personne
moins posée, aurait pu passer pour de la contrariété : « Pas si
étrange, en réalité, il y a toujours eu des prédictions selon
lesquelles, un jour, la Lémurie émergerait à nouveau, et quelle
meilleure période que maintenant, au moment où Neptune s’éloigne
enfin du trip mortel du Scorpion, un signe d’eau je vous signale, et
s’élève vers la lumière sagittarienne de l’esprit supérieur ? »
« Alors faudrait pas que quelqu’un appelle le National Geographic
ou je ne sais quoi ?
« Surfer Magazine ? »
« C’est bon, les gars, j’ai eu mon quota de prises de bec pour la
semaine. »
« Je te raccompagne », dit Doc.
Ils empruntèrent les ruelles de Gordita Beach en marchant d’un
pas nonchalant vers le sud, dans le lent suintement de l’aube et les
relents hivernaux de pétrole brut et d’eau salée. Au bout d’un
moment, Doc fit : « Te demander un truc ? »
« Tu as entendu dire que Shasta avait quitté le pays, et
maintenant tu as besoin de discuter avec quelqu’un. »
« Une fois de plus, tu lis dans mes pensées, ma belle. »
« Eh bien à toi de lire dans les miennes, tu sais qui aller voir
aussi bien que moi. Vehi Fairfield est ce qui se rapproche le plus
d’un véritable oracle dans ce coin paumé. »
« Peut-être que tu as un a priori parce que c’est ton prof. Tu
aimerais peut-être faire un petit pari que tout ça, ce n’est que l’acide
qui parle. »
« À force de balancer ton pognon par les fenêtres, pas étonnant
que tu n’arrives pas à régler tes ardoises. »
« Jamais eu ce problème quand tu bossais au bureau. »
« Et envisagerais-je un jour de revenir, non, pas sans des
prestations dentaires et chiropratiques, et tu sais que c’est largement
au-dessus de ton budget. »
« Je pourrais peut-être proposer une assurance contre les
mauvais trips. »
« J’en ai déjà une, ça s’appelle shikantaza, tu devrais essayer. »
« Voilà à quoi j’ai droit pour être tombé amoureux de quelqu’un
en dehors de ma religion. »
« À savoir, orthodoxe colombienne ? »
Son petit ami Spike était dehors sous la véranda avec une tasse
de café. « Hé, Doc. Tout le monde est tombé du lit aujourd’hui. »
« Elle essaye de me convaincre d’aller voir son gourou. »
« Me regarde pas comme ça, mec. Tu sais bien qu’elle a toujours
raison. »
Durant un certain temps après son retour du Vietnam, Spike
avait été farouchement paranoïaque à l’idée d’aller où que ce soit et
de risquer de croiser des hippies, persuadé que tous les chevelus
étaient des lanceurs de bombes antiguerre, capables de décrypter ses
vibrations et de deviner immédiatement où il avait été, et de le
détester pour ça, et qu’ils essaieraient de lui jouer un de leurs
sinistres et malicieux tours de hippie. La première fois que Doc avait
rencontré Spike, il l’avait trouvé un peu pressé d’assimiler la culture
freak, qui manifestement n’existait pas lorsqu’il était parti, si bien
que son retour aux E.U. avait été comme un atterrissage sur une
autre planète grouillante d’hostiles formes de vie extraterrestres.
« Trippant, mec ! Et ce Abbie Hoffmann, là ! On va se rouler un ou
deux sticks, relax, en s’écoutant un petit Electric Prunes ! »
Doc avait compris que Spike irait mieux une fois un peu calmé.
« Sortilège dit que tu as été au Vietnam, hein ? »
« Ouais, je fais partie de ces tueurs de bébés. » Il avait le visage
incliné vers le bas, mais il regardait Doc dans les yeux.
« À vrai dire, j’admire tous ceux qui ont eu des couilles », dit
Doc.
« Hé, je faisais mon taf tous les jours, je bossais dans les
hélicoptères. Moi et Charlie, pas de souci, on passait vachement de
temps en ville ensemble, à fumer cette herbe locale du tonnerre, à
écouter du rock’n’roll à la radio des Forces Armées. De temps en
temps, ils te faisaient signe d’approcher et te disaient comme ça :
écoute, tu vas dormir sur la base cette nuit ? tu disais : ouais,
pourquoi ? et ils te faisaient : dors pas sur la base cette nuit. M’ont
sauvé la peau une ou deux fois comme ça. Leur pays, ils le veulent,
moi ça me pose pas de problème. Du moment que je peux bricoler
ma bécane sans que personne vienne me tracasser. »
Doc haussa les épaules. « Paraît normal. C’est la tienne, dehors,
la Moto Guzzi ? »
« Ouais, c’est un malade de la route de Barstow qui me l’a
refilée, il l’a vraiment fusillée, alors pour la remettre en état, il y en
a pour quelques week-ends. Grâce à elle et à cette chère vieille
Sortilège, je reste de bon poil. »
« C’est vraiment chouette de vous voir ensemble, tous les deux. »
Spike regarda le coin de la pièce, réfléchit un moment, dit
prudemment : « On se connaît depuis un bail, à Mira Costa j’étais
dans la classe supérieure, on est sorti ensemble une fois ou deux, et
ensuite quand je me suis retrouvé là-bas on a commencé à s’écrire,
et puis finalement l’étape d’après, je me suis dit : bon, bah je ne vais
peut-être pas rempiler après tout. »
« Ça a dû être à peu près au moment où j’étais sur une affaire
matrimoniale à Inglewood, le petit copain a essayé de me pisser
dessus par le trou de la serrure dans lequel je regardais. Lège fera en
sorte que je n’oublie jamais ça, elle travaillait encore pour moi à
l’époque, je me souviens de m’être dit qu’un truc cool devait être en
train d’arriver dans sa vie. »
Avec le temps, Spike fut capable d’apprendre lentement à se
détendre et à adopter les postures de yoga socialement en vogue à la
plage. La Moto Guzzi attirait son lot d’admirateurs qui venaient
traîner, fumer de l’herbe et boire de la bière sur la dalle en ciment
devant le garage où Spike bricolait, et il trouva un ou deux anciens
combattants de retour de chez les Viêts qui, comme lui, aspiraient
plus ou moins à une après-vie sans tracasserie dans le civil, en
particulier Farley Branch, qui avait été à la Division des
Communications et arrivait à retaper du matériel dont personne ne
voulait plus, dont une vieille caméra Bell & Howell 16 mm de la
Seconde Guerre mondiale, vert militaire, à ressort, indestructible, et
à peine plus grosse que la bobine de pellicule qu’elle utilisait. Ils
fichaient le camp de temps en temps sur leurs bécanes en quête de
cibles qui se présenteraient opportunément, se découvrant tous
deux, au bout d’un certain temps, un intérêt commun pour le
respect de l’environnement naturel, l’ayant trop vu napalmé, pollué,
défolié jusqu’à ce que la latérite du sous-sol soit toute dure, calcinée
par le soleil et inutilisable. Farley avait déjà accumulé des dizaines
de bobines sur les dégâts environnementaux en Amérique,
spécialement Channel View Estates, qui lui rappelait étrangement
les défrichages sauvages qu’il avait connus dans la jungle. Selon
Spike, Farley s’était trouvé sur place le même jour que Doc, à filmer
le raid de la milice, et attendait maintenant de récupérer le film au
labo.
Spike lui-même était devenu obsédé par la raffinerie et les
réservoirs d’El Segundo, un peu plus haut sur la côte. Même quand
le vent d’ici coopérait, Gordita c’était encore un peu comme habiter
une maison flottante ancrée dans un puits de bitume. Tout empestait
le brut. Le pétrole dégazé par les pétroliers rejeté sur la plage, noir,
épais, visqueux. Quiconque marchait sur la plage en avait collé sous
les pieds. Il y avait deux écoles de pensée – Denis, par exemple,
aimait le laisser s’accumuler jusqu’à ce que ça lui fasse comme des
semelles de huaraches, faisant ainsi l’économie d’une paire de
sandales. D’autres, plus méticuleux, intégraient à leurs journées des
séances de décrassage de pieds, au même titre que le rasage et le
lavage de dents.
« Comprends-moi bien », dit Spike la première fois que Sortilège
le trouva sur la véranda avec un couteau de table en train de se
racler la plante des pieds. « Je me plais vachement, ici, à Gordita,
surtout parce que c’est ta ville natale et que tu l’aimes, mais de
temps en temps il y a juste un… petit… détail à la con… »
« Ils sont en train de détruire la planète », acquiesça-t-elle. « La
bonne nouvelle c’est que, comme toute créature vivante, la terre
possède également un système immunitaire, et que tôt ou tard elle
se mettra à rejeter les agents porteurs de maladie, telle l’industrie
pétrolière. Et avant, espérons-le, qu’on finisse comme l’Atlantide et
la Lémurie. »
Son professeur Vehi Fairfield était persuadé que les deux empires
avaient été submergés parce que la Terre ne pouvait plus accepter
les niveaux de toxicité atteints.
« Pas de souci avec Vehi », dit alors Spike à Doc, « même si c’est
sûr qu’il prend un max d’acides. »
« Ça l’aide à voir », expliqua Sortilège.
Vehi n’était pas juste « branché » par le LSD – l’acide était le
médium dans lequel il nageait et, occasionnellement, surfait. Il se le
faisait livrer, peut-être par pipeline spécial, de Laguna Canyon, en
direct des labos de la mafia psychédélique post-Owsley dont on
croyait à l’époque qu’elle sévissait dans ce secteur. Au cours de ses
trips quotidiens et systématiques, il avait trouvé un guide spirituel
nommé Kamukea, un demi-dieu lémuro-hawaïen qui remontait à
l’aube de l’histoire du Pacifique et qui, des siècles auparavant, avait
été un Ministre sacré du continent perdu gisant désormais sous
l’océan Pacifique.
« Et si quelqu’un peut te mettre en contact avec Shasta Fay », dit
Sortilège, « c’est bien Vehi. »
« Allons, Lège, tu sais que j’ai un passif bizarre avec lui — »
« Eh bien, il pense que tu essayes de l’éviter, et il n’arrive pas à
comprendre pourquoi. »
« Simple. Règle numéro un du Code des Camés ? Ne jamais, sous
aucun prétexte — »
« Mais il t’a dit que c’était de l’acide. »
« Non, il m’a dit que c’était de l’“Édition Spéciale
Burgomeister”. »
« Eh bien, c’est ce que ça veut dire, Édition Spéciale, c’est une
formule qu’il utilise. »
« Toi tu le sais, lui il le sait… » Arrivés à ce point, ils étaient tous
deux sur l’esplanade, en route pour rendre visite à Vehi.
Volontaire ou pas, le trip que Vehi lui avait fait faire avec cette
cannette de bière magique était de ceux que Doc continuait
d’espérer qu’il oublierait avec le temps. Mais qu’il n’oubliait pas.
Tout avait commencé, apparemment, quelque trois milliards
d’années plus tôt, sur une planète d’un système stellaire binaire, à
assez bonne distance de la Terre. À l’époque Doc s’appelait Xqq, et,
en raison des deux soleils et de la façon dont ils se levaient et se
couchaient, il avait des horaires de travail très compliqués, il faisait
le ménage dans un labo de savants-prêtres qui inventaient des
choses dans d’immenses locaux qui avaient initialement été une
montagne d’osmium pur. Un beau jour il entendit un brouhaha dans
un couloir à moitié interdit et alla jeter un œil. D’ordinaire posé et
studieux, le personnel s’agitait, en proie à une joie incontrôlée. « On
a réussi ! » ne cessaient-ils de crier. L’un d’eux empoigna Doc, ou
Xqq, en fait. « Le voilà ! Le sujet idéal ! » L’instant d’après, il signait
des décharges et se faisait déguiser en ce qui était, apprendrait-il
bientôt, une tenue de hippie classique de la planète Terre, et se
faisait conduire dans une salle particulièrement scintillante dans
laquelle une mosaïque de motifs de dessins animés Looney Tunes se
répétait jusqu’à l’obsession en plusieurs dimensions simultanément,
dans des fréquences spectrales parfaitement audibles, mais
cependant innommables… Les gens du labo lui expliquèrent entre-
temps qu’ils venaient juste d’inventer le voyage intergalactique dans
le temps, et qu’on allait d’un instant à l’autre l’envoyer à l’autre
bout de l’univers, et peut-être trois milliards d’années dans le futur.
« Ah, autre chose également », juste avant d’actionner l’ultime
commutateur, « l’univers… ? il est, comment dire, en expansion… ?
Donc quand tu seras là-bas, tout le reste aura le même poids mais en
plus grand… ? puisque toutes les molécules seront plus espacées les
unes des autres… ? sauf pour toi – toi, tu auras la même taille et la
même densité. Ce qui veut dire que tu feras trente centimètres de
moins que tout le monde, mais que tu seras bien plus compact.
Genre, solide… ? »
« Est-ce que je peux marcher à travers les murs ? » voulut savoir
Xqq, mais à ce moment-là l’espace et le temps tels qu’il les
connaissait, sans parler du son, de la lumière et des ondes
cérébrales, subissaient tous des changements sans précédent, et
l’instant d’après il se trouvait à l’angle de Dunecrest et de Gordita
Beach Boulevard, regardant ce qui semblait être une interminable
procession de jeunes femmes en bikini, certaines lui souriaient et lui
proposaient de fins bidules coniques dont les produits de
combustion devaient apparemment s’inhaler…
Il s’avéra qu’il pouvait traverser les parois en cloisons sèches
sans trop d’inconfort, si ce n’est que, ne possédant pas de vision aux
rayons X, il eut quelques déboires à cause des montants de cloisons
et finit par restreindre cette pratique. Son hyperdensité nouvelle lui
permit aussi parfois de dévier de simples armes dirigées contre lui
dans une intention hostile, cependant les balles c’était autre chose,
aussi apprit-il à les éviter quand c’était possible. Lentement la
Gordita Beach de son trip se mélangea à la version actuelle, et il
commença à considérer que les choses étaient revenues à la
normale, hormis les fois où, de temps en temps, il n’y pensait plus,
s’appuyait contre un mur et se retrouvait à moitié encastré dedans,
tâchant de présenter ses excuses à la personne de l’autre côté.
« Ma foi », supposa Sortilège, « beaucoup parmi nous sont mal à
l’aise quand ils découvrent un aspect secret de leur personnalité.
Mais ce n’est pas non plus comme si tu mesurais trois pieds de haut
avec la densité du plomb. »
« Facile à dire. Je voudrais bien t’y voir, un jour. »
Ils étaient arrivés à une guitoune de plage aux murs saumon et
au toit bleu turquoise avec un palmier nain qui poussait dans le
sable, sur le devant, entièrement orné de cannettes de bière vides,
parmi lesquelles Doc ne put s’empêcher de remarquer un certain
nombre d’anciennes Burgies. « En fait », se souvint Doc, « j’ai un bon
de réduction, un pack gratuit pour tout pack acheté, date
d’expiration ce soir à minuit, je ferais peut-être mieux — »
« Hé, c’est ton ex, mec, moi je t’ai juste accompagné pour
toucher la prime d’intermédiaire. »
Ils furent accueillis par une personne à la tête rasée, portant des
lunettes de soleil à monture d’acier et un kimono vert et magenta
décoré d’une sorte de motif d’oiseau. C’était un fervent longboarder
de la vieille école, récemment revenu d’Oahu qui avait été d’une
manière ou d’une autre informé à l’avance de la vague épique qui
avait déferlé sur le nord du littoral, en décembre dernier.
« Mec, tu as loupé une histoire énorme », salua-t-il Doc.
« Toi aussi, mec. »
« Je te parle de vagues de cinquante pieds de haut, ça n’arrêtait
plus. »
« “Cinquante”, hein. Moi je parle de Charlie Manson qui s’est fait
pincer. »
Ils se dévisagèrent l’un l’autre.
« En apparence », finit par dire Vehi Fairfield, « deux mondes
séparés, chacun ignorant l’autre. Mais ils sont toujours reliés
quelque part. »
« Manson et la Déferlante de 69 », dit Doc.
« Je serais très étonné qu’ils ne soient pas reliés », dit Vehi.
« C’est parce que tu penses que tout est lié », dit Sortilège.
« “Penses” ? » Il se retourna vers Doc, radieux. « Tu es venu ici à
propos de ton ex. »
« Quoi ? »
« Tu as reçu mon message. Simplement tu l’ignores. »
« Ah. Bien sûr. Zinzin Télécom. J’oublie tout le temps. »
« Pas quelqu’un de très spirituel », fit remarquer Vehi.
« Question attitude, il y a du pain sur la planche », dit Sortilège,
« mais vu le niveau où il est, c’est pas mal. »
« Tiens, prends un peu de ça. » Vehi lui tendait un morceau de
buvard avec quelque chose d’écrit dessus en chinois. Peut-être en
japonais.
« Olala, alors c’est quoi, cette fois-ci, encore de la SF passe-
muraille ? le pied, j’ai hâte. »
« Pas celui-ci », dit Vehi, « celui-ci a été conçu exprès pour toi. »
« C’est ça. Comme un tee-shirt. » Doc le mit dans sa bouche.
« Attends. Exprès pour moi, qu’est-ce que ça veut dire, ça ? »
Mais après avoir mis sur sa chaîne, à plein volume, Tiny Tim
chantant The Ice Caps Are Melting, extrait de son dernier album, qui
avait été redoutablement programmé pour repasser à l’infini, Vehi
ou bien avait décampé ou bien était devenu invisible.
Au moins ce n’était pas tout à fait aussi cosmique que le dernier
trip dont ce fêlé de l’acide s’était fait l’agent de voyage. Quand
exactement l’effet commença-t-il à se faire sentir, ce ne fut pas très
clair, mais à un moment donné, par une transition simple, normale,
Doc se trouva dans les ruines vivement éclairées d’une cité antique
qui était, et aussi n’était pas, l’agglomération actuelle de L.A. – et
qui s’étalait sur des kilomètres et des kilomètres, des maisons à perte
de vue, des pièces à perte de vue, et chaque pièce était habitée. Au
début il crut reconnaître les gens qu’il croisait, même s’il n’était pas
toujours capable de mettre un nom sur les visages. Tous ceux qui
habitaient à la plage, par exemple, Doc et tous ses voisins étaient et
n’étaient pas des réfugiés de la catastrophe qui avait englouti la
Lémurie, des milliers d’années auparavant. À la recherche de bandes
de terre qu’ils croyaient sûres, ils s’étaient installés sur la côte de
Californie.
D’une certaine manière la guerre d’Indochine y figurait
inévitablement. Les E.U., situés entre les deux océans dans lesquels
l’Atlantide et la Lémurie avaient disparu, constituaient le mi-chemin
dans cette ancienne rivalité, restant prisonniers dans cette position
jusqu’au jour présent, persuadés de combattre en Asie du Sud-Est de
leur propre gré, alors qu’en fait ils répétaient une boucle karmique
aussi ancienne que la géographie de ces océans, avec Nixon comme
descendant de l’Atlantide, de même que Hô Chi Minh l’était de la
Lémurie, car pendant des dizaines de milliers d’années toutes les
guerres en Indochine avaient été des guerres par procuration qui
remontaient à fort longtemps, au monde d’antan, avant les E.U. ou
l’Indochine française, avant l’Église catholique, avant le Bouddha,
avant l’histoire écrite, à l’époque où trois saints hommes lémuriens
débarquèrent sur la grève, fuyant la terrible inondation qui avait
englouti leur patrie, ils emportaient avec eux le pilier de pierre
qu’ils avaient sauvé de leur temple en Lémurie et qu’ils érigeraient
comme fondation de leur nouvelle vie et le cœur de leur exil. Il
serait désormais connu comme la pierre sacrée de Mu et, au fil des
siècles qui suivraient, au gré des invasions armées, la pierre serait à
chaque fois mise à l’abri dans un endroit secret, pour être ensuite
placée ailleurs, une fois le danger écarté. Depuis que la France avait
commencé à coloniser l’Indochine, jusqu’à l’occupation présente par
les E.U., la pierre sacrée était restée invisible, retirée dans son
propre espace…
Tiny Tim chantait encore le même morceau. Se déplaçant à
travers le labyrinthe tridimensionnel de la cité, Doc remarqua au
bout d’un moment que les niveaux inférieurs paraissaient un peu
humides. Le temps que l’eau lui arrive aux chevilles, il commença à
piger l’idée. L’ensemble de cette vaste structure s’enfonçait dans
l’eau. Il gravit les marches pour accéder aux niveaux supérieurs, de
plus en plus haut, mais l’eau continuait de monter. Il se mit à
paniquer, maudit Vehi qui l’avait une nouvelle fois piégé, et sentit,
plus qu’il ne le vit, Kamukea le guide spirituel lémurien comme une
ombre d’une profonde clarté… Il faut qu’on s’en aille maintenant,
dit la voix dans son esprit.
Ils volaient ensemble, frôlant les crêtes des vagues du Pacifique.
Il y avait du gros temps à l’horizon. Face à eux une traînée blanche
commença à se préciser, à grandir, et lentement se transforma en
voiles d’une goélette à hunier courant tout dessus devant une brise
bien établie. Doc reconnut le Croc d’Or. La Conservée, rectifia en
silence Kamukea. Le vaisseau n’était pas une chimère – chaque voile
et tout le gréement remplissaient leur office, et Doc entendait le
claquement des toiles et le craquement du bois. Il mit le cap sur la
hanche bâbord de la goélette, et Shasta Fay était là, amenée,
semblait-il, par quelque forme de contrainte, sur le pont, seule,
regardant le chemin qu’elle venait de parcourir, le pays qu’elle avait
délaissé… Doc essaya d’appeler son nom, mais bien sûr les mots par
ici n’étaient que des mots.
Il ne lui arrivera rien, le rassura Kamukea. Tu n’as pas à t’en
faire. C’est une autre chose que tu dois apprendre, car ce que tu dois
apprendre est ce que je te montre.
« Je ne suis pas sûr de ce que ça veut dire, mec. » Même Doc
sentait maintenant de quelle impitoyable façon, malgré le vent et les
voiles de l’instant présent, si nets et si directs, cet honnête vaisseau
de pêche était désormais habité – possédé – par une ancienne et
maléfique énergie. Comment Shasta pouvait-elle être en sécurité là-
dedans ?
Je t’ai amené jusqu’ici, mais à présent tu dois rentrer par tes
propres moyens. Le Lémurien avait disparu, et Doc fut laissé à cette
altitude négligeable au-dessus du Pacifique, il lui fallait retrouver
son chemin pour sortir d’un tourbillon d’histoire corrodée, pour
s’évader comme il pouvait d’un futur qui paraissait sombre, où qu’il
regarde…
« Ça va aller, Doc. » Sortilège répétait son nom depuis
maintenant un certain temps. Ils étaient dehors sur la plage, il faisait
nuit, Vehi n’était pas là. L’océan était tout près, sombre et invisible,
hormis la luminescence là où le ressac se brisait, aussi majestueuse
que la ligne de basse irrésistible d’un classic rock’n’roll. De quelque
part dans les ruelles de Gordita Beach arrivaient les bouffées de
gaieté des camés.
« Eh bien — »
« Ne le dis pas », l’avertit Sortilège. « Ne dis pas : “Que je te
raconte mon trip.” »
« N’a aucun sens. Genre, on était dans ce — »
« De deux choses l’une, ou je peux gentiment te fermer les lèvres
avec le doigt ou — » Elle brandit un poing et le plaça près du visage
de Doc.
« Si ton gourou Vehi ne m’a pas juste envoyé dans un
traquenard… »
Au bout d’une minute, elle demanda : « Quoi ? »
« Hein ? De quoi je parlais ? »
Huit

Le bordereau de dépôt bancaire que Sloane Wolfmann avait


remis à Doc correspondait à un compte de l’agence d’Ojai de la
caisse d’épargne Arbolada. L’établissement étant, selon Tante Reet,
une des nombreuses caisses d’épargne où Mickey détenait une
participation majoritaire.
« Et leurs clients, comment les décrirais-tu ? »
« Essentiellement des particuliers propriétaires de leur logement,
ce qu’on appelle dans la profession des “gogos” », répondit Tante
Reed.
« Et les prêts – rien qui sorte de l’ordinaire ? »
« Des propriétaires de ranches, des entrepreneurs locaux, peut-
être quelques rosicruciens et des théosophes de temps à autre – oh
et bien sûr il y a Chryskylodon, qui a fait un tas de constructions,
d’aménagements paysagers, et du design d’intérieur ringard mais
coûteux, dernièrement. »
Comme si sa tête était un gong en 3D qui venait d’être heurté
par un petit marteau, Doc se remémora le mot étranger qui
apparaissait flou sur la photo de Sloane vue chez elle. « Comment tu
écris ça, et qu’est-ce que c’est ? »
« J’ai une de leurs brochures quelque part sur ce bureau, à
hauteur de la couche précambrienne si je me souviens bien… aha !
Voici : “Situé dans la pittoresque Ojai Valley, l’Institut
Chryskylodon, de l’indien ancien signifiant sérénité, propose silence,
harmonie avec la terre, et une sympathie sans faille pour ceux qui
sont affectivement fragilisés en raison du caractère plus que jamais
stressant de la vie des années soixante et soixante-dix.” »
« Ça ressemble à s’y méprendre à un asile de luxe pour dingos,
on dirait. »
« Les photos ne disent pas grand-chose, tout a été pris avec du
gras sur le téléobjectif, comme dans un magazine de fesses. Il y a un
numéro de téléphone ici. » Doc le recopia, et elle ajouta : « Appelle
ta mère, à propos. »
« Oh, merde. S’est passé un truc ? »
« Ça fait une semaine et demie que tu n’as pas appelé, voilà ce
qui s’est passé. »
« Le travail. »
« Eh bien, la toute dernière, c’est qu’ils pensent que tu es devenu
dealer. L’impression que j’ai, je dois dire. »
« D’accord, bon, vu que celui qui a une vie comme il faut c’est
Gilroy, directeur des opérations de je ne sais quoi, des petits-enfants,
du terrain et tout le toutim, ça se tient, pas vrai, que ce soit moi qui
aie les stups aux fesses. »
« Tu prêches une convaincue, Doc, moi je voulais me tirer de là
avant même de savoir parler. Ils me rattrapaient alors que je
pédalais à deux kilomètres à la minute sur mon p’tit tricycle rose à
travers les champs de betteraves, et je braillais quand on me
ramenait à la maison. Alors ne viens pas me parler de la
San Joaquin, fiston. Mais bon, Elmina dit que ta voix lui manque. »
« Je l’appellerai. »
« Elle est aussi d’accord avec moi quand je dis que tu devrais
jeter un œil au terrain d’un hectare qu’il y a à Pacoima. »
« Pas moi, non. »
« Toujours sur le marché, Doc. Et comme on dit dans le métier,
occupe le terrain tant que tu es jeune. »
Leo Sportello et Elmina Breeze s’étaient rencontrés en 1934 au
Plus Grand Championnat du Monde de Rami en Extérieur, qui se
tenait annuellement à Ripon. Leo, en tendant la main vers une des
défausses d’Elmina, avait dit quelque chose du genre : « Dites, vous
êtes sûre que vous ne voulez pas de ça ? », et comme Elmina le
racontait, à la minute où elle avait levé la tête de ses cartes pour le
regarder dans les yeux, elle avait su, aussi sûre que la Rédemption,
ce qu’elle voulait. Elle habitait encore chez ses parents à l’époque,
elle était en stage pédagogique, et Leo avait un bon emploi dans une
entreprise vinicole connue pour son vin doux naturel commercialisé
sur toute la côte sous le nom de Spécialité de Minuit. À chaque fois
que Leo passait ne fût-ce que la tête à la porte, le père d’Elmina lui
sortait une réplique de W.C. Fields : « Ah ? l’ami du poivro-o-ot…
ou-i-iiii… » Leo commença à mettre un point d’honneur à en
apporter à chaque fois qu’il venait chercher Elmina pour sortir, et
bientôt son futur beau-père lui en achetait des caisses, profitant des
ristournes dont Leo bénéficiait. Le premier vin que but Doc dans sa
vie fut le Spécialité de Minuit, ça participait de la conception que
Grand-Papa Breeze avait du baby-sitting.

Doc était chez lui à regarder les demi-finales de division entre les
76ers et Milwaukee, essentiellement pour Kareem Abdul-Jabbar, que
Doc admirait depuis l’époque où il s’appelait Lew Alcindor,
lorsqu’en pleine contre-attaque il prit conscience qu’une voix dans la
rue l’appelait par son nom. Sur le coup, il eut comme un flash,
c’était Tante Reet qui avait secrètement décidé de vendre sa baraque
sans lui demander son avis et la faisait visiter à cette heure indue à
quelque couple du plat pays trié sur le volet pour ses qualités
d’emmerdement maximal. Le temps qu’il arrive à la fenêtre pour
jeter un œil, il pigea qu’il avait été induit en erreur par la similarité
des voix, et que c’était en fait sa mère Elmina, qui s’était
débrouillée, allez savoir, pour être dans la rue, en pleine palabre
avec Eddie d’En Bas. Elle leva la tête, aperçut Doc, et se mit à
joyeusement lui faire signe de la main.
« Larry ! Larry ! » Derrière elle se trouvait une Oldsmobile 1969
garée en double file, et Doc distingua vaguement son père qui
sortait la tête par la portière, serrant entre ses dents un cigare bon
marché qui pulsait d’un embrasement intermittent. Doc s’imaginait
maintenant au bastingage d’un paquebot de jadis quittant
San Pedro, idéalement à destination de Hawaii, mais Santa Monica
ferait l’affaire, et salua à son tour d’un signe de la main. « M’man !
P’pa ! Montez ! » Il s’empressa d’ouvrir les fenêtres et de pousser le
ventilateur électrique à fond, mais l’odeur de la fumée de marijuana
avait depuis belle lurette imprégné le tapis, le canapé, la peinture
sur velours, et s’il avait dû s’en soucier il aurait fallu s’y prendre des
années plus tôt.
« Où est-ce que je gare cet engin ? » brailla Leo.
Bonne question. La chose la moins méchante qu’on avait jamais
pu dire du parking de Gordita Beach c’est qu’il était « non linéaire ».
La réglementation changeait de manière imprévisible d’un pâté de
maisons à l’autre, souvent d’une place à l’autre, elle avait en effet
été secrètement conçue par de diaboliques anarchistes pour mettre
en rogne les conducteurs, afin qu’ils forment un beau jour une foule
qui irait attaquer les bureaux de la municipalité. « Je descends tout
de suite », fit Doc.
« Regarde-moi cette tignasse », le salua Elmina.
« Dès que je croise un miroir, M’man », mais déjà elle était dans
ses bras, nullement gênée d’être étreinte et embrassée en public par
un cinglé de hippie à cheveux longs. « Salut, P’pa. » Doc se glissa sur
le siège avant. « Il y a certainement quelque chose sur Beachfront
Drive, espérons simplement qu’il ne faudra pas faire la moitié du
chemin jusqu’à Redondo pour la trouver. »
Pendant ce temps, Eddie d’En Bas s’exclamait : « Ouhao, alors
comme ça, c’est tes parents, le délire », et ainsi de suite.
« Les garçons, allez vous garer », dit Elmina, « moi je vais rester
là avec le voisin de Larry. »
« La porte est ouverte à l’étage », Doc passant rapidement en
revue ce qu’il savait du casier judiciaire d’Eddie, y compris la
rumeur selon laquelle « suffit de ne pas aller dans une cuisine avec
ce loustic, et ça devrait aller ».
« Ça remonte à 67 », protesta Eddie. « Toutes ces accusations ont
été retirées. »
« Diantre », fit Elmina.
Évidemment, à peine cinq minutes plus tard, ayant eu la veine
de trouver une place juste en bas de la côte, valable au moins
jusqu’à minuit, Doc et Leo trouvèrent à leur retour Eddie et Elmina
dans la cuisine, et Eddie sur le point d’ouvrir la dernière boîte de
préparation pour brownies.
« Ah-ah-ah », Doc en remuant le doigt.
Il y avait des bières, un demi-paquet de Cheetos, et l’épicerie
Surfside Slick’s, en haut de la côte, était ouverte jusqu’à minuit, au
cas où quoi que ce soit viendrait à manquer.
Elmina ne tourna pas autour du pot, elle attaqua bille en tête sur
Shasta Fay, qu’elle avait rencontrée une fois et pour qui elle s’était
immédiatement prise de sympathie. « J’avais toujours espéré… Oh,
tu sais… »
« Laisse le môme tranquille », chuchota Leo.
Doc sentait qu’Eddie d’En Bas, qui avait une fois dû tout
entendre à travers son plafond, lui lançait un regard.
« Elle avait sa carrière », continua Elmina. « C’est dur, mais
parfois il faut bien laisser la fille aller où ses rêves l’appellent. Il y
avait des Hepworth du côté de Manteca, tu sais, deux d’entre eux
ont emménagé par ici pendant la guerre, pour travailler dans les
usines d’armement. Elle a peut-être des liens de parenté. »
« Si je la vois, je lui demanderai », dit Doc.
Il y eut des bruits de pas sur les marches de derrière et Scott Oof
entra par la cuisine. « Salut Oncle Leo, Tante Elmina, Maman a
prévenu que vous passeriez. »
« Tu nous as manqué au dîner », dit Elmina.
« Fallait que je me rencarde pour un concert. Vous allez rester un
peu, hein ? »
Leo et Elmina étaient descendus sur Sepulveda, au Skyhook
Lodge, qui travaillait beaucoup avec la clientèle de l’aéroport et
était nuit et jour peuplé d’insomniaques, d’abandonnés, de gens
restés en rade, sans parler de l’occasionnel zombie certifié. « Tout ce
petit monde se balade dans les couloirs », dit Elmina, « des hommes
d’affaires en costume, des femmes en robe du soir, des gens en sous-
vêtements ou parfois sans rien du tout, des tout-petits qui marchent
à peine et cherchent leurs parents, des ivrognes, des drogués, des
policiers, des ambulanciers, tellement de chariots pour le service des
chambres que ça fait des embouteillages, à quoi bon prendre la
voiture pour aller où que ce soit, toute la ville de Los Angeles est là,
à cinq minutes de l’aéroport. »
« Et la télévision ? » voulut savoir Eddie d’En Bas.
« Les films qu’ils passent sur certaines chaînes », dit Elmina, « je
vous jure. Il y en a eu un la nuit dernière, je n’ai pas pu dormir.
Après l’avoir vu, j’avais peur de dormir. Vous avez vu Le Narcisse
noir, de 1947 ? »
Eddie, qui était en troisième cycle de cinéma à SC, poussa un cri
en se rappelant le film en question. Il travaillait à sa thèse de
doctorat, « Du pince-sans-rire au démoniaque, l’usage subtextuel de
l’eye-liner au cinéma », et en était justement au moment du Narcisse
noir où Kathleen Byron, dans un rôle de nonne démente, arrive
habillée en tenue civile avec un maquillage pour les yeux garanti un
an de cauchemars.
« Ma foi, j’espère que tu y inclueras aussi quelques hommes », dit
Elmina. « Tous ces muets allemands, Conrad Veidt dans Caligari,
Klein-Rogge dans Metropolis — »
« – compliqué bien entendu par les caractéristiques de la
pellicule orthochromatique — »
Olala. Doc sortit farfouiller dans la cuisine, ayant vaguement
souvenir d’une caisse de bière qui n’avait pas été ouverte et s’y
trouvait peut-être. Leo ne tarda pas à passer la tête à la porte.
« Je sais qu’elle doit être quelque part par là », Doc cherchait à
haute voix à résoudre cette énigme.
« Tu vas peut-être pouvoir me dire si c’est normal », dit Leo. « On
a reçu un coup de fil étrange au motel hier soir, quelqu’un à l’autre
bout se met à hurler, au début je me dis que c’est du chinois, je ne
comprends pas un mot. Finalement j’arrive juste à distinguer : “On
sait où tu es. Gaffe à ton cul.” Et ils raccrochent. »
Doc eut à nouveau ces élancements rectaux. « Vous êtes
enregistrés sous quel nom ? »
« Le nom habituel. » Mais Leo était en train de rougir.
« P’pa, c’est peut-être important. »
« D’accord, mais essaye de comprendre, c’est une manie qu’on a
plus ou moins prise, ta mère et moi, les week-ends, on descend dans
différents motels sur la bonne vieille 99, sous de faux noms… ? On
fait semblant d’être mariés chacun de son côté et de se retrouver
pour un rendez-vous illicite. Et je ne vais pas te raconter de salades,
c’est rudement marrant. Comme disent les hippies, du moment
qu’on prend son pied, pas vrai ? »
« Donc à la réception vous n’êtes pas identifiés sous le nom de
Sportello. »
Leo lui adressa un de ces sourires hésitants auxquels les pères
recourent pour détourner la désapprobation des fils. « J’aime utiliser
Frank Chambers. Tu sais, dans Le facteur sonne toujours deux fois ? Ta
mère utilise Cora Smith si quelqu’un demande, mais de grâce ne lui
dis pas que je t’ai dit ça. »
« Donc c’est quelqu’un qui s’est trompé de numéro. » Doc aperçut
la caisse de bière, qu’il avait sous son nez depuis le début. Il mit des
cannettes au congélateur, espérant qu’il se souviendrait les y avoir
mises et que rien n’exploserait, comme cela se passait
habituellement. « Eh bien P’pa, je suis vraiment choqué, avec vous
deux. » Il prit Leo dans ses bras et resta ainsi presque assez
longtemps pour que ça en devienne gênant.
« Qu’est-ce que tu nous fais ? » demanda Leo. « Tu te fiches de
nous. »
« Non. Non… Je rigole parce que j’aime bien utiliser le même
nom. »
« Ah bon. Tu dois tenir ça de moi. »
Plus tard, cependant, sur le coup de trois heures du matin,
quatre heures, une de ces heures où rôde le désespoir, Doc avait
oublié le soulagement qu’il avait éprouvé et se souvint seulement de
la frousse qu’il avait eue. Pourquoi avoir automatiquement pensé
que quelque chose quelque part était capable de retrouver ses
parents si facilement et de les mettre en danger ? Le plus souvent,
dans ces cas-là, la réponse était : « Tu vires à la parano. » Mais dans
le métier, la paranoïa était un outil précieux, elle indiquait des
directions où on n’aurait peut-être pas songé d’aller. Il y avait des
messages de l’au-delà qui, sans être de la folie, n’en trimballaient
pas moins leur lot de mobiles pas sympathiques. Et dans quelle
direction cela signifiait-il que cette voix chinoise en pleine nuit –
quelle qu’ait été l’heure au Skyhook Lodge – lui disait de regarder ?

Le lendemain matin, en attendant que le café passe, Doc


regardait machinalement par la fenêtre quand il aperçut Sauncho
Smilax dans sa bagnole typique bord de mer, une Mustang 289
bordeaux, intérieur en vinyle noir, lente et grave pulsation du pot
d’échappement, qui essayait de ne pas bloquer la ruelle. « Saunch !
monte donc, viens boire un café. »
Sauncho gravit les marches deux par deux et se tint haletant
dans l’encadrement de la porte, un attaché-case à la main. « Savais
pas si tu serais réveillé. »
« Moi non plus. Quoi de beau ? »
Sauncho avait été en mer toute la journée et toute la nuit avec
une troupe de federales à bord d’un vaisseau ostentatoirement
suréquipé appartenant au Département de la Justice, pour se rendre
à l’endroit au préalable identifié comme celui où le Croc d’Or était
censé avoir largué une sorte de lagan. Des plongeurs étaient
descendus voir et, dans la lumière changeante au-dessus de l’océan,
remontaient peu après toute une série de malles métalliques
remplies de liasses de billets américains emballés sous film
plastique, peut-être précisément ceux que Cookie et Joaquin, pour le
compte de Blondie-san, recherchaient encore. Si ce n’est qu’en
ouvrant les conteneurs, quelle ne fut pas la surprise générale quand
on découvrit qu’à la place des dignitaires habituels, Washington,
Lincoln, Franklin et consorts, tous ces billets, quelle que fût leur
dénomination, semblaient frappés du visage de Nixon. Pendant un
moment, un détachement fédéral interarmées cessa de fonctionner
pour se demander si la totalité de l’équipage n’était pas
collectivement en train d’halluciner. Nixon fixait d’un regard affolé
quelque chose qu’on ne pouvait voir juste au-delà du liseré du
cartouche, il esquissait presque un mouvement de recul, les yeux
étrangement dans le vague, comme s’il avait lui-même abusé de
quelque nouveauté psychédélique d’Asie.
Selon les contacts de Sauncho au sein des Renseignements, cela
avait été une pratique courante de la CIA, pendant un certain temps,
de faire figurer le visage de Nixon sur les faux billets nord-
vietnamiens, cela faisait partie d’un plan d’ensemble visant à
déstabiliser la monnaie ennemie en parachutant des millions de ces
faux billets lors de raids aériens au-dessus du nord. Mais nixoniser de
la sorte la monnaie américaine ne s’expliquait pas si facilement, et
pouvait même parfois ne pas être apprécié.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? La CIA a refait le coup, cette merde
vaut que dalle. »
« Tu n’en veux pas ? Moi je prends. »
« Qu’est-ce que tu vas en faire ? »
« Dépenser un paquet avant que quiconque commence à s’en
rendre compte. »
Certains pensaient que c’était un coup monté par des plaisantins
de la Chine communiste pour perturber le dollar américain. Le
travail de gravure était trop minutieux pour ne pas avoir une
Provenance Orientale Diabolique. Selon d’autres, il était possible
que ces devises aient été en circulation depuis déjà un certain temps
comme titres provisoires dans tout le Sud-Est asiatique, et soient
même négociables aux États-Unis.
« Et n’oublions pas leur valeur sur le marché des
collectionneurs. »
« Un peu trop bizarre pour moi, je le crains. »
« Et tiens-toi bien », dit plus tard Sauncho à Doc – « la loi stipule
qu’avant d’avoir son portrait sur la monnaie américaine, il faut être
mort. Donc dans n’importe quel univers où cette monnaie a cours, il
faudrait que Nixon soit mort, d’accord ? Alors moi ce que je pense,
c’est que c’est la magie sympathique de quelqu’un qui souhaite
compter Nixon au nombre des défunts. »
« C’est sûr, ça réduit drôlement les possibilités, Saunch. Est-ce
que je peux avoir un peu de ça ? »
« Hé, prends ce que tu veux. Fais-toi une virée shopping. Tu vois
mes pompes, là ? Tu te rappelles les mocassins blancs de Dr No dans
James Bond 007 contre Dr No, de 1962 ? Oui, vise un peu !
exactement les mêmes ! Achetés sur Hollywood Boulevard avec un
des nixons de vingt – personne n’a vérifié, rien, c’est étonnant. Hé !
c’est presque l’heure de mon feuilleton, est-ce que, euh, ça
t’embête ? » Il se dirigea vers la télé sans attendre.
Sauncho était un spectateur assidu d’une dramatique diffusée en
journée, Pour toucher le cœur d’un homme. Cette semaine – comme il
l’expliqua à Doc durant les moments plus calmes –, Heather venait
juste de confier à Iris ses soupçons au sujet du pain de viande, en
particulier le rôle de Julian dans le changement de contenu de la
bouteille de Tabasco. Iris n’est pas très étonnée, évidemment, dans
la mesure où pendant toute la durée de leur mariage elle et Julian
s’étaient relayés dans la cuisine, si bien qu’il subsiste, entre ces deux
ex qui se chamaillent, littéralement des centaines de différends
culinaires qui ne sont pas encore réglés. Pendant ce temps Vicki et
Stephen sont encore en pleine discussion pour savoir qui doit encore
cinq dollars à qui, d’une livraison de pizza remontant à plusieurs
semaines, où il s’avère que le chien, Eugene, fait figure d’élément
clé.
Doc était aux toilettes en train de pisser pendant une pause
publicitaire lorsqu’il entendit Sauncho crier après le téléviseur. Il
revint juste au moment où son avocat retirait le nez de l’écran.
« Tout baigne ? »
« Ahh… », en s’écroulant sur le canapé, « Charlie le putain de
Thon, mec. »
« Quoi ? »
« Tout ça c’est censé être complètement innocent, un snob en
ascension sociale, avec les lunettes de soleil superchic et le béret,
tellement pressé de montrer qu’il a bon goût, sauf qu’il a “bon goût”
aux deux sens du terme, mais c’est pire que ça ! Bien, bien pire !
Charlie a vraiment en lui ce, comment, désir de mort obsessionnel !
Oui ! il, il a envie de se faire attraper, hacher menu, mettre en boîte,
mais pas n’importe quelle boîte, tu piges, il faut que ce soit
StarKist ! loyauté suicidaire à la marque, mec, profonde parabole du
capitalisme consumériste, ils ne seront pas contents tant qu’ils ne
nous auront pas, au minimum, tous pêchés à la traîne, découpés en
petits morceaux et entassés sur les étagères du Supermarché
Amerika, et le truc horrible, c’est qu’inconsciemment on a envie
qu’ils le fassent… »
« Saunch, ouhao, ça c’est… »
« Ça me turlupinait. Et autre chose. Pourquoi y a-t-il du Poulet
de la Mer, et pas du Thon de la Ferme ? »
« Hum… », Doc commençant vraiment à se poser la question.
« Et n’oublie pas », en profita pour lui rappeler Sauncho sur un
ton sinistre, « que Charles Manson et le Viêt-cong se font aussi
appeler Charlie. »
Une fois l’épisode terminé, Sauncho dit : « Et toi, comment va,
Doc, tu vas encore te faire arrêter ou autre ? »
« Maintenant que j’ai Bigfoot aux basques, je risque de t’appeler
à tout instant. »
« Oh. J’ai failli oublier. Le Croc d’Or… ? Apparemment un
contrat d’assurance maritime a été souscrit pour la goélette juste
avant qu’elle largue les amarres, couvrant spécifiquement cette
sortie en mer, celle à laquelle ton ex est censée participer, et le
bénéficiaire en cas d’incident s’appelle Établissements Croc d’Or de
Beverly Hills. »
« Si le bateau coule, ils récupèrent beaucoup d’argent ? »
« Exactement. »
Hon hon. Et si c’était une arnaque délibérée à l’assurance ?
Shasta pourrait peut-être gagner la rive à temps, atterrir sur une île
où, peut-être même à l’heure qu’il est, elle sortirait de parfaits petits
poissons du lagon, qu’elle cuisinerait avec des mangues, des piments
rouges et de la noix de coco râpée. Peut-être dormait-elle sur la
plage et regardait-elle des étoiles dont personne ici, sous le ciel au
clair de smog de L.A., ne soupçonnait l’existence. Peut-être
apprenait-elle à voguer d’île en île sur une pirogue à balancier, à
déchiffrer les courants et les vents, et à sentir les champs
magnétiques comme un oiseau. Peut-être le Croc d’Or avait-il vogué
vers son destin et rassemblé ceux qui n’avaient pas réussi à regagner
la rive, les enfonçant encore davantage dans les complications du
mal, de l’indifférence, de la maltraitance et du désespoir dont ils
avaient besoin pour devenir encore plus eux-mêmes. Quels qu’ils
soient. Peut-être Shasta avait-elle échappé à tout ça. Peut-être était-
elle saine et sauve.
Ce soir-là, chez Penny, Doc s’endormit sur le canapé devant le
résumé sportif du jour, et quand il s’éveilla, à un moment donné,
bien après la tombée de la nuit, un visage qui se révéla être celui de
Nixon était à la télé, et disait : « Il y aura toujours des gens pour
pleurnicher et se plaindre que c’est du fascisme. Eh bien, mes chers
compatriotes, si c’est du Fascisme pour la Liberté ? Ça… me…
botte ! » Applaudissements tumultueux d’une salle immense remplie
de sympathisants, certains brandissant des banderoles avec la même
phrase imprimée. Doc se remit sur son séant en clignant des yeux,
chercha à tâtons son stock d’herbe à la lueur de la télé, trouva un
demi-joint et l’alluma.
Ce qui le frappa fut que Nixon en cet instant avait exactement la
même expression de flippé que sur les faux billets de vingt dollars
que Sauncho lui avait apportés. Il en sortit un de son portefeuille et
le scruta, pour être bien sûr. Ouaip. Les deux Nixon ressemblaient
exactement à des photos l’un de l’autre !
« Voyons », Doc inhala et réfléchit. Ce même portrait de Nixon,
en direct à la télé, avait d’une certaine manière déjà été mis en
circulation, depuis des mois, il y en avait pour des millions, des
milliards, en fausse monnaie… Comment était-ce possible ? À
moins… certes, le voyage dans le temps, évidemment… un graveur
de la CIA, dans un lointain atelier haute sécurité, était occupé à
l’instant même à recopier cette image à partir de son propre écran
télé, et se débrouillerait ensuite pour glisser sa copie dans une boîte
aux lettres spéciale clandestine, qui se situerait nécessairement à
proximité d’une sous-station électrique, de manière à pouvoir
pirater illicitement l’énergie nécessaire, augmentant au passage les
factures de tous les autres, pour faire voyager les informations en
remontant dans le temps vers le passé, en fait il existait même peut-
être une assurance contre les distorsions spatio-temporelles que l’on
pouvait contracter au cas où ces messages partiraient en fumée lors
d’une avarie énergétique pour l’heure inconnue dans l’immensité du
Temps…
« Je savais bien que j’avais senti comme une odeur par ici. Tu as
de la veine que je n’aille pas au travail demain », Penny, plissant les
yeux, jambes nues, portant un des tee-shirts « Confiture aux
Cochons » de Doc.
« Ce joint t’a réveillée ? Navré, Pen, tiens — », lui proposant ce
qui à présent était plus un geste amical qu’un vrai mégot.
« Non, c’est tous ces cris qui m’ont réveillée. Qu’est-ce que tu
regardes, on dirait encore un de ces documentaires sur Hitler. »
« Nixon. Je crois que c’est en direct, ça se passe quelque part à
L.A. »
« Ça pourrait bien être au Century Plaza. » Ce qui fut peu après
confirmé par les commentateurs qui couvraient l’événement – Nixon
avait effectivement fait une apparition surprise, comme sur un coup
de tête, au princier Westside Hotel, pour un meeting de militants du
parti républicain qui s’appelaient Californie Vigilante. D’après les
brefs gros plans dans le public, certains semblaient un peu
déchaînés, comme on pouvait s’y attendre dans des rassemblements
de ce genre, mais d’autres étaient moins démonstratifs et, pour Doc
en tout cas, plus effrayants. Stratégiquement disséminés parmi la
foule, portant des costumes et des cravates identiques dont on ne
pouvait pas dire qu’ils étaient à la pointe de la mode, aucun d’entre
eux ne semblait accorder beaucoup d’attention à Nixon lui-même.
« Je ne pense pas que ce soient les Services Secrets », Penny, se
glissant à côté de Doc sur le sofa. « Pas assez mignons, pour
commencer. Plus probablement le secteur privé. »
« Ils attendent quelque chose – ha ! regarde, c’est parti. » À
croire qu’ils étaient tous reliés les uns aux autres par télépathie, les
espions robots avaient pivoté comme un seul homme et commencé à
converger vers un membre du public, cheveux longs, regard affolé,
vêtu d’une veste Nehru et d’un pantalon pattes d’éléphant aux
motifs psychédéliques assortis, qui hurlait maintenant : « Hé,
Nixon ! Hé, Tricard Richard ! Va te faire foutre ! Et tu sais quoi, hé,
que Spiro aille se faire foutre aussi ! Que tous ceux de la Famille
Présidentielle aillent se faire foutre ! Que le chien aille se faire
foutre, hé ! Quelqu’un connaît le nom du clébard ? peu importe –
qu’il aille se faire foutre aussi ! Allez tous vous faire foutre ! » Et se
mit à rire comme un dément tandis qu’il se faisait alpaguer et
traîner à travers la foule, où nombreux étaient ceux qui exprimaient
leur désapprobation en lui lançant des regards furieux, grommelant,
hargneux, l’écume aux lèvres. « On ferait mieux de l’envoyer dans
une clinique de désintoxication pour hippies », suggéra
humoristiquement Nixon.
« Voilà qui discrédite la jeunesse révolutionnaire », telle fut
l’impression de Doc, qui se roulait un autre joint.
« Sans parler des questions relatives au Premier Amendement
que ça soulève », Penny, en se penchant vers l’écran. « Bizarre,
quand même… »
« Vraiment ? Pour moi c’est typique des républicains. »
« Non, je veux dire – tiens, regarde le gros plan. Ce n’est pas un
hippie, regarde-le. C’est Chucky ! »
Ou, pour présenter les choses encore autrement, réalisa Doc en
sursautant, c’était aussi Coy Harlingen. Il lui fallut peut-être une
demi-bouffée de fumée de marie-jeanne avant de décider de ne pas
en parler à Penny. « Un pote à toi ? » s’enquit-il avec fourberie.
« Tout le monde le connaît – quand il ne traîne pas au Palais de
Justice, il est à la Maison de Verre. »
« Une balance ? »
« “Informateur”, je te prie. Il travaille essentiellement pour la
Brigade Anti-Rouge et les gars des SSVP. »
« Qui ça ? »
« Les Services de Surveillance de la Voie Publique, jamais
entendu parler d’eux, hein ? »
« Et… redis-moi pourquoi il s’en prend comme ça à Nixon ? »
« Bon sang, Doc, si tu continues, ils vont te retirer ta carte de
parano. Même un privé ne peut être naïf à ce point. »
« Bon, sa tenue est peut-être un peu trop assortie, mais ça ne
veut pas nécessairement dire que c’est un coup fourré. »
Elle soupira didactiquement. « Mais maintenant qu’il est passé
partout à la télé… ? il jouit d’une crédibilité instantanée et
immense. La police peut l’infiltrer dans n’importe quel groupe. »
« Vous avez encore regardé La Nouvelle Équipe msieurs dames. Ça
vous donne toutes sortes d’idées à la con. Hé ! Je t’ai dit que Bigfoot
m’avait proposé un boulot l’autre jour ? »
« Astucieux de la part de Bigfoot, comme toujours. Il a dû
déceler dans ton caractère une aptitude particulière en matière de…
tromperie ? »
« Allons, Penny, elle avait seize ans, elle dealait. J’essayais juste
de l’éloigner d’une vie criminelle, combien de temps vas-tu
encore — »
« Bonté, je ne sais pas pourquoi tu es toujours à ce point sur la
défensive à ce propos, Doc. Il n’y a pas de raison de te sentir
coupable. Si ? »
« Génial, exactement ce que je veux faire – causer culpabilité
avec une adjointe du procureur. »
« — a été identifié », annonçait le téléviseur, tandis que Penny
s’approchait pour monter le son, « comme étant Rick Doppel, un
étudiant ayant laissé tomber ses études à l’UCLA, aujourd’hui au
chômage. »
« Je ne crois pas, non », marmonna Penny. « C’est le fameux
Chucky. »
Et zut alors, ajouta Doc silencieusement, c’est même un saxo
ténor ressuscité, aussi.
Neuf

Optant pour un style professionnel, Doc ramena ses cheveux en


arrière en une queue-de-cheval serrée, qu’il maintint avec une
barrette en cuir dont il se rappela seulement plus tard qu’elle lui
avait été offerte par Shasta, et coiffa le tout d’un feutre mou noir et
d’époque, puis prit à l’épaule un magnétophone à courroie. Dans la
glace il avait l’air suffisamment crédible. Il allait à Topanga cet
après-midi, rendre visite aux Boards en tant que journaliste musical
d’un fanzine underground baptisé Stone Turntable. Denis
l’accompagnait, se faisant passer pour son photographe, il portait un
tee-shirt avec un détail célèbre de La Création d’Adam, la fresque de
Michel-Ange où Dieu tend la main à Adam et où les deux mains sont
sur le point de se toucher – si ce n’est que, dans cette version, Dieu
fait passer un joint allumé.
Pendant tout le trajet jusqu’à Topanga, la radio diffusa un spécial
Super Surfin’, sans aucune publicité – ce qui parut étonnant, jusqu’à
ce que Doc réalise que quiconque capable de s’enquiller ce
cauchemar pour prof de musique à base de lignes de blues doublées,
de « titres » crétins à un seul accord et d’effets vocaux affligeants ne
pouvait décemment appartenir à aucun segment démographique
connu du monde de la pub. Au milieu de cette débauche
d’excentricité blanche, juste une fois de temps en temps, il y avait
par bonheur une envolée – Pipeline et Surfin’ Bird des Trashmen,
Bamboo de Johnny and the Hurricanes, des quarante-cinq tours
d’Eddie and the Showmen, des Bel Airs, des Hollywood Saxons et
des Olympics, autant de souvenirs d’une enfance dont Doc n’avait
jamais véritablement eu le sentiment de vouloir s’échapper.
« Quand est-ce qu’ils vont nous passer Tequila ? » ne cessait de se
demander Denis, jusqu’à ce que, juste au moment où ils se garaient
devant l’allée de la grande bâtisse que louaient les Boards, arrivent
enfin la modalité hispanisante et les brossés flamencoïdes de
l’ennemi juré du surfeur, le Lowrider. « Tequila ! » s’écria Denis
tandis qu’ils se garaient sur la dernière place de parking.
La bicoque avait jadis appartenu à la moitié d’un groupe de
hillbilly qui avait eu la cote dans les années quarante, et
actuellement les Boards louaient l’endroit à un bassiste devenu
cadre dans l’industrie discographique, ce que les observateurs de
tendances considéraient comme une preuve supplémentaire de la fin
d’Hollywood, voire du monde, tels qu’ils les avaient connus.
Comme les filles des aéroports hawaïens, une paire de groupies
maison appelées Bodhi et Zinnia s’avancèrent avec des lei, en fait
des perles d’amour, qu’elles passèrent autour du cou de Doc et de
Denis, avant de leur faire visiter les lieux, à la vue desquels
quelqu’un de moins tolérant aurait eu une pensée du genre : Ouhao,
voici ce qui arrive quand les gens se font trop d’argent en trop peu
de temps. Mais Doc songea que cela dépendait de l’idée que chacun
se faisait des excès. Au fil des ans, ses affaires l’avaient obligé à
visiter une ou deux des somptueuses bâtisses de L.A., et il s’était vite
rendu compte à quel point les nantis avaient très peu la notion de ce
qui était dans le coup, et qu’en gros la situation ne faisait que se
détériorer proportionnellement à l’accroissement de la richesse. Les
Boards avaient jusqu’à maintenant réussi à éviter toute déficience
rédhibitoire, même si Doc avait des doutes concernant les tables
basses fabriquées à partir d’anciennes planches de surf hawaïennes,
jusqu’à constater qu’il n’y avait qu’à dévisser les pieds de table pour
récupérer une planche prête pour la glisse. Grâce à d’ingénieux
systèmes façon porte cochère, nombre de penderies n’étaient pas
seulement dotées d’une porte mais de deux, permettant ainsi non
seulement d’y entrer à pied mais de les traverser de part en part en
voiture, et étaient remplies de costumes venant de mondes passés et
futurs, dont beaucoup avaient été récupérés à Culver City, à la
braderie historique des actifs des studios MGM, quelques mois
auparavant. Des repas pour vingt ou trente personnes étaient livrés
chaque jour par camion de chez Jurgensen’s à Beverly Hills. Il y
avait un fumoir réservé à la dope avec une gigantesque reproduction
3D en fibre de verre de la célèbre Grande Vague de Kanagawa de
Hokusai, qui se cabrait du mur au plafond et jusqu’au mur d’en face,
créant une cachette à l’ombre de l’écume sous le monstre à jamais
suspendu, même si de temps en temps cela tendait à coller la
trouille à un visiteur qui passait son tour à chaque fois qu’un joint se
présentait, ce qui ne posait aucun problème aux Boards, restés
bloqués au stade de leur époque surf-punk où chaque miette de dope
comptait, et plus cupides que jamais sur le sujet.
À l’extérieur, sur une terrasse avec vue sur tout le canyon, des
beautés aux cheveux longs et aux jupes courtes dérivaient au soleil,
s’occupant des plants de marijuana ou bien poussant d’immenses
tables roulantes couvertes de choses à manger, à boire et à fumer.
Des chiens allaient et venaient, certains raisonnablement calmes,
d’autres obsessionnels-compulsifs, vous rapportant pendant une
demi-heure le caillou somme toute banal que vous aviez jeté, de
plus en plus loin à chaque fois (« C’est son délire, mec »), et puis de
temps en temps il y en avait un ayant eu maille à partir avec cette
race d’humains qui trouvent amusant de donner du LSD à un chien
et de regarder ce qui se passe.
Pour la énième fois Doc se rappela que pour un groupe comme
celui-ci il y en avait cent, voire mille autres, tel Beer, le groupe de
son cousin, qui étaient condamnés à traîner les pieds dans
l’obscurité, dynamisés par leur foi dans l’impérissabilité du
rock’n’roll, qui turbinaient à la dope et aux nerfs, à la fraternité
masculine et féminine, et à la bonne humeur. Les Boards, bien
qu’ayant conservé leur configuration initiale – le traditionnel deux
guitares, une basse, une batterie, plus une section de cuivres –,
avaient si souvent changé de personnel que seuls de méticuleux
historiens de la musique avaient encore la moindre idée de qui était,
ou avait été, qui. Ce qui n’avait pas d’importance car maintenant le
groupe avait évolué et était devenu pour ainsi dire un nom de
marque, à des années, et force changements, des minots, tous
parents par le sang ou le mariage, qui débarquaient pieds nus à
Cantor’s Delicatessen, sur Fairfax, et passaient la soirée à manger
des bagels et à traîner, en tâchant de ne pas déclencher un épisode
malencontreux avec les gardes du corps de quelque rock-star.
Lorsque finalement le restaurant, qui avait jadis accueilli de bon
cœur les hippies, s’inquiétant de plus en plus d’éventuelles
poursuites judiciaires et de frais d’assurance, commença à placer des
panneaux « Chaussures Exigées », les Boards se rendirent tous chez
un tatoueur de Long Beach et se firent tatouer des lanières de
sandales sur les pieds et les chevilles, ce qui berna la direction un
moment, et à cette époque le groupe avait de toute façon investi des
endroits plus chics, à l’ouest. Mais pendant deux bonnes années, on
put dire qui étaient les membres originaux du groupe grâce à ces
sandales à l’encre.
Cela faisait maintenant à peu près une semaine que les Boards
comptaient parmi leurs hôtes Spotted Dick, un groupe britannique
en visite, localement programmé en radio sur ces stations où la
pulsation était moins trépidante, lui-même tellement relax qu’on
avait entendu parler de gens qui avaient appelé l’ambulance, ayant
pris à tort ce que le groupe considérait juste comme un Silence en
Milieu de Chanson pour une sorte de crise cardiaque collective.
Aujourd’hui ils portaient des costumes en velours côtelé à larges
zébrures d’un brun-doré étrangement lumineux et arboraient des
coupes de cheveux géométriques de précision de chez Cohen,
Coiffure & Beauté, dans les quartiers est de Londres, où Vidal
Sassoon avait jadis été apprenti et où chaque semaine les lascars,
après avoir au préalable été entassés dans un minibus, reçu leur
ration hebdomadaire de cannabis et été installés en rang sur place,
gloussaient en feuilletant de vieux numéros de Tatler et Queen et se
faisaient faire au ciseau des coupes au carré, ou bobs, asymétriques.
La semaine précédente, d’ailleurs, le chanteur avait décidé de
changer officiellement de nom et de se faire appeler Asymmetric
Bob, après que la glace de sa salle de bains lui eut révélé, alors qu’il
voyageait aux champis depuis trois heures, que son visage présentait
en fait deux côtés distincts, exprimant deux personnalités
violemment différentes.
« Ils ont une télé dans chaque pièce ! » rapporta Denis tout
excité. « Et – et des sortes de boîtiers pour changer de chaîne sans
même avoir à se lever du canapé ! »
Doc jeta un œil. Ces appareils de commande à distance,
d’invention récente et qu’on trouvait uniquement dans les foyers
aisés, étaient gros et rudimentaires, à croire qu’ils avaient des
origines communes en termes de conception avec le matériel sonore
soviétique. Pour les actionner il fallait appuyer fort, et parfois des
deux mains, à travers lesquelles on les sentait bourdonner, car les
appareils étaient à ondes sonores haute fréquence. Ce qui avait
tendance à rendre dingues la plupart des chiens de la maison, à
l’exception de Myrna, une terrier à poil dur qui, plus âgée et un peu
dure d’oreille, pouvait rester patiemment allongée pendant tous
types d’émissions, attendant les publicités de pâtées pour chiens,
dont elle était avertie, grâce à d’étranges perceptions
extrasensorielles canines, une minute avant leur diffusion effective à
l’écran. Quand c’était fini, elle tournait la tête vers n’importe quel
humain à proximité et opinait avec emphase. Les gens crurent tout
d’abord que cela signifiait qu’elle voulait sa pâtée, ou du moins
grignoter, mais il semblait qu’il s’agissait davantage d’un acte de
connivence, comme pour dire : « C’est quelque chose, hein ? »
Pour l’instant, elle était allongée dans une pièce non éclairée et
de taille incertaine, qui sentait la fumée de marie-jeanne et l’huile
de patchouli, et regardait Dark Shadows en compagnie de membres
des Boards et de Spotted Dick, en plus des personnes de l’entourage
qui n’étaient pas occupées ailleurs dans la maison à se casser le cul
pour satisfaire les caprices des groupes, qu’il s’agisse de faire frire
des Hostess Twinkies, de se lisser mutuellement les cheveux sur la
planche à repasser pour entretenir une image de muse ou de
parcourir les magazines spécialisés, munis de cutters X-acto, pour
découper toutes les références à des groupes de surf adverses.
On en était à peu près au point, dans la saga de la famille
Collins, où l’intrigue avait commencé à partir franchement dans
quelque chose appelé le « temps parallèle », qui déconcertait les
téléspectateurs de toute l’Amérique, y compris ceux qui avaient les
yeux en face des trous, même si de nombreux camés n’avaient
absolument aucun problème à suivre. En gros, cela signifiait
apparemment que les mêmes acteurs jouaient deux rôles différents,
mais en étant suffisamment plongé dedans on avait tendance à
oublier que ces gens étaient des acteurs.
Au bout d’un moment, le niveau de concentration parmi les
téléspectateurs mit Doc un peu mal à l’aise. Il se rendit compte de
l’ampleur du dommage mental qu’une simple pression sur le bouton
« off » d’une commande télévisuelle pourrait occasionner chez tous
les obsessionnels qui emplissaient cette pièce. Heureusement il était
près de la porte et parvint à s’esquiver sans se faire repérer. Il
n’avait pas encore vu Coy Harlingen dans les parages et se dit que ce
serait un moment comme un autre pour aller à sa recherche.
Il commença à flâner dans la vieille bâtisse imposante. Le soleil
se coucha, les groupies s’assemblèrent brièvement, effectuant la
transition pour passer en mode nocturne. Denis courait dans tous les
sens comme un chien pourchassant des pigeons dans le parc,
prenant des photos à la volée, et les nanas se dispersaient
obligeamment en roucoulant des hou… hou. Une sorte de service
d’ordre apparaissait de temps en temps sur la propriété, surveillant
le périmètre. Par une fenêtre, à l’étage, on entendait Smedley, le
clavier de Spotted Dick, faire des exercices de la méthode Hanon sur
son Farfisa, un petit modèle Combo Compact qu’il s’était procuré sur
les conseils de Rick Wright de Pink Floyd et que l’on n’observait
jamais loin de sa personne. Il l’appelait Fiona, et des témoins
rapportaient l’avoir vu en grande conversation avec Fiona. Plus tôt,
au prétexte de l’interviewer pour Stone Turntable, Doc lui avait
demandé de quoi ils parlaient.
« Oh, de ce à quoi on peut s’attendre. Le championnat de foot, la
guerre en Asie du Sud-Est, où choper de la dope, ce genre de trucs. »
« Et est-ce que, est-ce que Fiona se plaît ici en Californie du
Sud ? »
Smedley s’assombrit. « Tout lui plaît, sauf la paranoïa, mec. »
« La paranoïa, vraiment ? »
Sa voix ne fut plus qu’un murmure. « Cette baraque — »
À ce moment-là, un type à la mine renfrognée, peut-être un des
roadies des Boards, peut-être pas, entra, s’appuya bras croisés contre
un mur et resta là, à écouter. Smedley, ses yeux roulant comme des
billes, décampa.
Un détective privé qui se tapait des voyages à l’acide depuis des
années dans cette ville finissait forcément par acquérir une sorte de
feeling extrasensoriel, et à la vérité, depuis qu’il avait franchi le
seuil de cette bicoque, Doc n’avait pu s’empêcher de remarquer ce
qu’on pouvait appeler une atmosphère. Au lieu de la rituelle poignée
de main ou même d’un sourire, tous les gens à qui il avait été
présenté le saluaient de la même formule – «T’es sur quelle planète,
mec ? » – suggérant un haut niveau de malaise, voire de peur vis-à-
vis de quiconque n’entrait pas immédiatement dans une case, et à
qui on ne pouvait coller une étiquette.
Cela semblait arriver de plus en plus dernièrement, dans toute la
région de Los Angeles, lors des rassemblements de jeunes
insouciants et de joyeux camés où Doc avait commencé à repérer
des types plus âgés, présents sans l’être, rigides, ne souriant pas,
qu’il savait avoir déjà vus, pas les visages nécessairement, mais une
attitude défiante, un refus de se mélanger, contrairement à ce que
tout le monde faisait lors des événements psychédéliques de cette
époque, au-delà de la fine pellicule officielle les séparant des autres.
Comme les agents qui avaient embarqué Coy Harlingen l’autre soir
au meeting du Century Plaza. Doc connaissait ces gens, il en avait
suffisamment vu dans le cadre de son activité. Ils venaient récupérer
des dettes impayées, ils brisaient des cages thoraciques, ils faisaient
virer des gens, ils surveillaient impitoyablement tout ce qui était
susceptible de devenir une menace. Si tout ce qu’il y avait dans cette
prérévolution rêvée était en fait condamné à finir et si le monde
perfide, gouverné par l’argent, devait réaffirmer son contrôle sur
toutes les vies qu’il se sentait habilité à toucher, caresser et harceler,
c’était grâce à des individus comme eux, dévoués et silencieux,
présents sur le terrain pour faire la sale besogne, que ça arriverait.
Était-il possible qu’à chaque manifestation – concert, meeting
pour la paix, love-in, be-in, freak-in, ici, là-haut dans le Nord, sur la
côte Est, partout – ces tristes sires aient été occupés depuis le début
à récupérer la musique, la résistance au pouvoir, le désir sexuel,
dans leur dimension épique aussi bien que quotidienne, tout ce qui
leur tombait sous la main, au profit des forces antiques de la
cupidité et de la peur ?
« Dis donc », se dit-il pour lui-même à haute voix, « j’en sais
rien… »
C’est alors qu’il se trouva nez à nez avec Jade, qui sortait juste
d’un des W-C. « Quoi, encore toi ? »
« Je suis venue en voiture avec Bambi – elle a entendu dire que
les Spotted Dick étaient hébergés ici, alors il a fallu que je
l’accompagne, pour essayer de lui éviter les ennuis… ? »
« Elle est branchée par ces types, hein ? »
« Posters phosphorescents à la lumière noire de Spotted Dick aux
murs, draps et taies d’oreiller Spotted Dick sur le lit, tee-shirts,
tasses à café, pince à mégots souvenirs Spotted Dick. Et vingt-quatre
heures sur vingt-quatre, les albums de Spotted Dick sur la chaîne. La
vache. Tu connais George Formby, ce joueur anglais de ukulélé ? »
« Évidemment, les Herman’s Hermits ont fait une reprise d’un de
ses titres. »
« De toute façon, question reprise, ces gars ont tout fait. Je veux
dire, j’essaye de prendre tout ça à la coule. On dit aussi que les
Spotted Dick sont barrés dans de drôles de formes de loisirs, et je
pense que c’est surtout ça qui attire Bambi. »
« Pas vue dans les parages, ce soir. »
« Oh, elle s’est déjà fait la malle avec le guitariste, ils sont
montés à Leo Carrillo pour aller voir un match de cricket. »
« Cricket de nuit ? »
« Ouais, Somerset lui a dit que c’était comme le base-ball… ? Les
projecteurs et tout le bataclan. À moins que… oh non, tu penses
qu’ils se sont fichus de moi ? »
« En tout cas, si tu as besoin d’une voiture pour rentrer, fais-moi
signe. Et si quelqu’un demande, je suis un journaliste de rock’n’roll,
d’accord ? »
« Toi ? Bien sûr, je leur parlerai de ta grande interview de Pat
Boone. »
« Ah, et puis aussi – ce type avec qui je discutais au Club
Asiatique l’autre soir ? Tu l’as vu dans le coin ? »
« Il est ici quelque part. Tente ta chance du côté des salles de
répétition, à l’étage. »
Effectivement, en déambulant dans les couloirs, Doc entendit le
son d’un saxo ténor qui répétait Donna Lee. Il attendit une pause et
passa la tête dans la salle.
« Salut-salut ! C’est encore moi ! Tu te rappelles la corvée que tu
voulais me faire faire ? »
« Attendez. » Coy indiqua du pouce tout un bazar de matériel
sonore, dans le coin, qui comportait peut-être plus de fils que
nécessaire, en entrée et en sortie, et il secoua la tête. « Redites-moi,
quels étaient euh, la marque et le modèle, au fait ? »
Doc se prêta au jeu. « Tu m’avais parlé d’un minibus Volkswagen
à l’ancienne, recouvert de fleurs, d’oiseaux bleus, de cœurs et de
conneries… ? »
« C’est bien celui qui m’intéressait, oui. Pas de, hum… » Coy se
tut, improvisa : « Pas de pièces détachées changées récemment, rien
de ce genre ? »
« Aucune, d’après ce que j’ai vu. »
« En conformité avec la loi, pas de complications côté carte
grise ? »
« Apparemment, non. »
« Eh bien, merci de vous être occupé de ça, vous savez, je me
demandais juste… comme tout le monde. »
« Je t’en prie. Quand tu veux. S’il y a d’autres bagnoles que tu
veux que je mate, fais-moi signe. »
Coy resta silencieux un moment. Doc envisagea d’avancer le bras
pour le pousser du doigt. Une expression sur son visage tellement
désespérée, mélancolique et bien trop inquiète, comme si d’une
certaine manière, à l’intérieur de cette maison, on lui avait
véritablement interdit de parler. Doc eut envie de gratifier ce gars
au moins d’un petit abrazo, d’un peu de réconfort, mais cela eût pu
être perçu par des yeux curieux comme une débauche d’émotion
disproportionnée pour une transaction de véhicule d’occasion. « Tu
as mon numéro, hein ? »
« Je vous contacterai. » Juste à ce moment-là éclatèrent dans la
pièce des bavasseries de camés dont n’importe lequel aurait pu avoir
pour mission d’espionner Coy. Doc laissa soudain son regard flotter
dans le vide et son visage s’affaisser en un rictus benêt, et, lorsqu’il
releva les yeux, Coy était invisible, quoiqu’il fût peut-être encore
dans la pièce.
En bas, un des invités passait parmi tout le monde en distribuant
allègrement des joints. Tandis que les gens les allumaient et
inhalaient, il faisait : « Hé ! Devinez ce qu’il y a dans cette herbe ! »
« Aucune idée. »
« Allez, devinez ! »
« Du LSD ? »
« Non ! c’est juste de l’herbe ! Hahahaha ! »
Abordant quelqu’un d’autre : « Hé ! tu penses qu’il y a quoi dans
cette dope qu’on est en train de fumer ? »
« Je sais pas, euh… de la mescaline ! »
« Non, rien ! de l’herbe pure ! Hahahaha ! »
Et ainsi de suite. Des champignons psylo râpés ? De la poussière
d’ange ? Du speed ? Non, juste de la marie-jeanne ! Hahahaha !
Avant même que Doc ait eu le temps de se retourner, il était
tellement rétamé par l’herbe mystère qu’il réalisa comme dans un
flash que Coy n’était pas le seul dont les signes vitaux prêtaient à
discussion – quelqu’un avait assurément labouré le terrain dans l’au-
delà pour les membres des Boards d’ici-bas, car Doc savait à présent,
sans le moindre doute, que chaque membre des Boards sans exception
était un zombie, un mort-vivant pas net. « Parce que mort pas vivant
et net, ça te va ? » se demandait Denis, qui venait de se matérialiser
quelque part.
« Et-et ces Spotted Dick – ce sont des zombies, aussi, mais en
pire. »
« Pire ? »
« Des zombies anglais ! regarde-les, mec, les zombies américains,
au moins ils jouent franc-jeu, ils ont tendance à chanceler quand ils
essayent d’aller où que ce soit, habituellement en troisième position
de danse, et ils font “eunhh… eunhh”, avec des intonations
montantes et descendantes, alors que les zombies anglais, dans
l’ensemble, ils ont une élocution assez claire, ils utilisent de longs
mots et vont partout en glissant, par exemple des fois on ne les voit
même pas faire des pas, c’est comme s’ils étaient en patins à
glace… »
À ce moment-là, Trevor McNutley, dit « Shiny Mac », le bassiste
de Spotted Dick, le visage barré d’un sourire louche, qui poursuivait
une jeune femme troublée, entra en se déplaçant exactement de
cette manière, et se signa délicatement de gauche à droite.
« Tu vois, tu vois ? »
« Aaahhh ! », Denis s’enfuyant, pris de panique, « je me tire,
mec ! »
Denis ayant échoué à lui fournir un ancrage dans la réalité, Doc
se mit à avoir encore plus la frousse. Cette dope, avec ses adjuvants
peut-être inexistants, pouvait aussi y être pour quelque chose – en
tout cas, Doc se retrouva soudain à s’enfuir dans les couloirs de cette
vieille bâtisse sinistre, avec un nombre indéterminé de créatures
carnassières hurlantes à ses trousses…
En bas, dans l’immense cuisine, il heurta à nouveau quasiment
tête la première Denis, qui s’employait maintenant à piller le frigo et
les placards, remplissant un sac Safeway de petits gâteaux secs, de
barres chocolatées glacées, de Cheetos et autres friandises idéales en
cas de fringale.
« Grouille-toi, Denis, faut qu’on se tire. »
« Tu m’étonnes, mec, j’ai pris une photo il y a deux minutes et ils
sont tous devenus mabouls, à essayer de me piquer mon appareil
photo, et maintenant ils me courent après, alors je me suis dit autant
choper ce que je peux — »
« D’ailleurs, mec, je crois que je les entends. » Doc, tirant Denis
par le collier de perles d’amour qu’il avait autour du cou, le fit sortir
par une issue latérale qui donnait sur le parc. « Pressons. » Ils se
mirent à courir en direction de là où ils avaient garé la voiture.
« La vache, Doc, tu as dit dope gratuite, peut-être des nanas,
t’avais pas parlé de zombies, mec. »
« Denis », conseilla Doc, déjà à bout de souffle, « cours, c’est
tout. » Au moment où il passait sous un sycomore, une personne qui
avait essayé de s’accrocher à une branche lui descendit dessus
inopinément. C’était Jade, complètement paniquée.
« Je suis quoi, moi, le Capitaine ? », marmonna Doc en se
relevant, « ou je ne sais quelle merde ? »
« J’ai vraiment besoin d’une voiture pour me tirer d’ici », fit
Jade, « s’il te plaît… ? »
Coup de chance, ils retrouvèrent la voiture de Doc exactement là
où il l’avait garée, ils s’entassèrent dedans et s’enfuirent dans l’allée
sur les chapeaux de roues. Dans le rétroviseur Doc vit des ombres
ténébreuses aux incisives blanches et fantomatiques s’engouffrer en
ondulant dans un break bois Mercury 1949 dont l’avant et le pare-
brise à deux vitres faisaient penser au groin et aux yeux
impitoyables d’un prédateur et qui maintenant se lançait à leur
poursuite, son V-8 vrombissait dans une pulsation rugissante, faisant
gicler le gravier de l’allée. Arrivé à la route du canyon, Doc braqua
brutalement à gauche, manqua de faire un tonneau, l’arrière chassa
une fois ou deux avant qu’il redresse la barre direction Malibu sur ce
qui n’était alors pas encore le confortable axe suburbain à plusieurs
voies qu’il deviendrait par la suite, mais davantage, aurait-on dit, un
cauchemar où l’on s’engageait à ses risques et périls, jalonné de
voies d’accès sans visibilité et de terribles virages en épingles à
cheveux, où Doc se trouva à mettre en pratique ses cours de remise
à niveau de la fameuse École de Pilotage Tex Wiener, exécutant des
dérapages des quatre roues et plus de doubles débrayages talon-
pointe que les équipes de concepteurs de chez Chrysler Motors n’en
avaient véritablement prévu, tandis qu’à la radio passait Here Come
the Hodads des Marketts.
Denis, en dépit des secousses en 3D qu’il encaissait,
confectionnait tranquillement, presque sans rien renverser, un joint
qu’il alluma et présenta à Jade une fois qu’ils furent tout en bas de
la côte, en route vers Santa Monica.
« Joliment roulé, Denis », fit remarquer Doc lorsque enfin la
chose lui arriva. « J’sais pas si j’aurais eu la présence d’esprit moi-
même. »
« En gros, c’est juste histoire de ne pas complètement perdre les
pédales… ? »
« Écoute, Doc », dit Jade, « c’est quoi, le plan, avec le gars du
Club Asiatique ? »
« Coy Harlingen. Tu lui as parlé ? »
« Oui et quand ils nous ont trouvés ensemble, on aurait vraiment
dit que quelqu’un avait l’intention de me faire du mal. J’essayais
pourtant pas de le séduire. Normalement, si Bambi est dans le coin,
je ne me fais pas de bile quand ils me tombent dessus comme ça,
sauf qu’elle avait fichu le camp à son “cricket de nuit”, alors c’est
une bénédiction que vous soyez apparus au bon moment, les gars. »
« Tout le plaisir est pour nous », lui assura Denis.
À un moment donné, alors qu’ils étaient sur Coast Highway et
s’apprêtaient à prendre la nationale, Doc jeta un œil dans le
rétroviseur et ne vit plus les phares du sinistre break bois derrière
lui. Tels deux vilains boutons naguère gênants sur le visage de la
nuit, ils s’étaient estompés. Ce qu’il ne put s’empêcher de
remarquer, également, dans le rétroviseur, c’est que Denis et Jade
étaient maintenant en train de se lier d’amitié. « Et comment est-ce
que tu, euh, t’appelles ? » demandait Denis.
« Ashley », répondit Jade.
« Pas Jade », dit Doc.
« Ça c’est mon nom au boulot. Dans l’annuaire du lycée Fairfax,
je suis juste une Ashley parmi, genre, un millier… ? »
« Et le salon Chick Planet… »
« Jamais considéré ça comme une carrière. Vachement trop
comme il faut. Tout le temps à sourire, à faire semblant que c’est
une histoire de “vibrations” ou de “conscience de soi”, tout sauf »,
montant dans les aigus pour prendre une voix stridente de dame de
la haute dans un vieux film, « une atroooce baise ! »
« La Californie du Sud », renchérit Denis. « Aucune sympathie
pour le bizarre, mec, ni pour aucune de ces activités plus obscures. »
« Ouais, là où ça se passe vraiment », fit Jade, ou Ashley,
compatissante.
« Et les gens se demandent pourquoi Charlie Manson est comme
il est. »
« Est-ce que tu bouffes du minou, à propos ? »
Ils entrèrent dans le tunnel de jonction à l’autoroute de Santa
Monica en direction de l’est, où la réception de la radio, qui passait
Eight Miles High des Byrds, s’interrompit. Doc continua de chanter
dans sa tête, et, quand ils émergèrent et que le son revint, il n’avait
pas plus d’une mesure de décalage. « Denis, n’oublie pas de me
laisser l’appareil photo, d’accord ? » Un silence éloquent. « Denis ? »
« Il est occupé », susurra Jade. Et il le resta pendant tout le trajet
jusqu’à Harbor Freeway, puis Hollywood Freeway, et pendant la
montée du col de Cahuenga, jusqu’à la sortie de Jade, trajet pendant
lequel, d’une voix très détendue, occasionnellement assoupie,
interrompue de temps en temps pour adresser à Denis un mot
d’encouragement, elle raconta à Doc ses premières expériences en
matière de vol à l’étalage et de vol automobile. Elle avait fait la
connaissance de Bambi au Dortoir 8000 de la prison pour femmes
Sybil Brand, où Bambi, observant un soir Jade qui se masturbait
furieusement, offrit de s’occuper de son minou contre un paquet de
cigarettes. Des mentholées, si possible.
« D’ac », Jade, alors assez désespérée pour être incapable de
gazouiller autre chose en retour. La fois suivante, l’heure de
l’extinction des feux n’arriva pas trop tôt, et Bambi avait descendu le
tarif à un demi-paquet, puis, à genoux, maintenant bien plus
raisonnable, se trouva à proposer à Jade de la payer. « Je suppose »,
dit Jade, « qu’on pourrait dire que c’est une cigarette symbolique,
bien que je ne sois pas vraiment à l’aise même avec – ohh,
Bambi… ? » En sortant de Sybil Brand, elles mettaient leurs clopes
dans un pot commun, et, quelle que fût la comptabilité entre elles, il
n’était plus question de nicotine. Elles emménagèrent ensemble à
North Hollywood, où elles purent faire ce qu’elles voulaient toute la
journée, et toute la nuit aussi, ce qui est la façon dont
habituellement les choses se déroulaient. Il était possible de vivre
pour pas cher à l’époque, et ça facilitait les choses que la
propriétaire ait aussi passé du temps en cabane, et ait le sens des
obligations sororales qu’une personne plus coincée n’aurait peut-être
même pas reconnues. Bientôt elles eurent un dealer régulier qui
faisait des visites à domicile, et un chat qui s’appelait Anaïs, et elles
étaient connues sur tout Tujunga Wash comme une paire de nanas
au poil à qui l’on pouvait faire confiance dans à peu près n’importe
quelle situation. Bambi s’imaginant qu’elle était là pour surveiller sa
copine, Jade plus proche de la lisière de la mésaventure qu’elle ne
s’en doutait.
Entre-temps, lors d’un de ces voyages à la découverte de soi si
communs en ce temps-là, dans les complexités résolument porteuses
de lumière de quelque trip à l’acide à moitié oublié, Ashley / Jade
vit quelque chose la concernant que personne d’autre n’avait
jusqu’alors remarqué. Dont l’essence, en gros, ainsi que Doc l’avait
d’une certaine manière déjà deviné, était le cunnilingus. L’époque,
ne pouvait-elle s’empêcher de remarquer, fournissait commodément
non seulement d’ardentes nanas, mais aussi, où qu’elle donnât de la
tête, des garçons aux cheveux longs délicieusement passifs,
empressés de se dévouer à son minou et de lui prodiguer l’attention
buccale qu’il avait toujours mérité.
« Ce qui me fait penser, comment tu t’en sors, là-dessous,
Denis ? »
« Hein ? Oh. Eh bien, pour commencer… »
« Laisse tomber. Sachez seulement, les garçons », dit-elle, « qu’il
faudra regarder où vous mettez les pieds, vu que je suis, je suis
comme une perle d’Orient de petit diamètre qui roule sur le sol du
capitalisme tardif – des vauriens de tous les niveaux de revenus
peuvent me marcher dessus de temps en temps, mais s’ils le font ce
sont eux qui glisseront et chuteront et, un beau jour, se casseront le
cul, tandis que la chère perlette, elle, continuera de rouler. »

Farley, l’ami de Spike, avait une chambre noire, et lorsque les


tirages de lecture furent prêts, Doc passa voir ce que ça donnait. La
plupart des planches-contacts étaient noires, Denis ayant laissé le
couvercle sur l’objectif, ou alors on voyait juste des bouts de pièces
sous des angles radicaux, lorsqu’il avait accidentellement déclenché
l’obturateur, ainsi qu’un nombre embarrassant de prises en contre-
plongée de groupies en minijupes, et divers moments d’absence
provoqués par la drogue ayant abouti au sommeil ou à l’hébétude.
Le seul cliché où Coy semblait présent était un regroupement de
type La Cène autour d’une grande table, dans la cuisine, tout le
monde en plein débat devant un tas de pizzas. Coy était saturé en un
amusant flou vibratoire qui ne correspondait à aucune autre partie
de l’espace, et regardait l’objectif un peu trop intensément, avec une
expression à jamais sur le point de s’épanouir en un sourire.
« Celui-ci », dit Doc. « Tu pourrais me faire un
agrandissement ? »
« Bien sûr », dit Farley. « Vingt par vingt-cinq, papier brillant, ça
ira ? »
À contrecœur, voire un peu désespéré, Doc se dit qu’il devait
maintenant rendre visite à Bigfoot. En principe, il tâchait de passer
le moins de temps possible du côté de la Maison de Verre. Elle lui
faisait horreur, à sa façon d’être posée là, si plastique et inoffensive
au milieu des bonnes intentions de jadis, toute cette architecture du
centre-ville, pas plus sinistre qu’un motel en bordure d’autoroute, et
pourtant, derrière ses tentures insipides et tout au fond de ses
couloirs fluorescents, elle fourmillait d’histoires et de politicailleries
de flics, étranges et parallèles – dynasties de flics, flics héros et
ripoux, flics angéliques et flics psychopathes, flics trop bêtes pour
vivre et flics trop futés, tant pis pour eux – isolés par des loyautés
secrètes et des codes du silence d’un monde qu’on leur avait donné à
contrôler, ou, comme ils aimaient présenter les choses, d’un monde
à protéger et servir. L’élément naturel de Bigfoot, l’air qu’il respirait.
Le gros truc pour lequel il s’était empressé de quitter la plage, pour
lequel il s’était lancé dans la course à la promotion. Au guichet
d’accueil, dans le hall du Parker Center, à cause de ce qu’il avait
fumé depuis qu’il avait pris l’autoroute, Doc laissa libre cours à un
long baratin pas toujours cohérent, même pour lui, comme quoi
habituellement il ne passait pas beaucoup de temps à traîner avec
des représentants de la justice pénale… ? dans l’ensemble, il tenait
ce qu’il savait du L.A. Times… ? mais quid de cette Leslie van
Houten, hein ? – si mignonne et pourtant si mortellement
dangereuse, et puis quel était le fin fond de l’histoire dans ce procès
Manson, car étrangement c’était quelque chose, non ? comme ces
matchs de barrage des Lakers ces temps-ci, et est-ce que par hasard
il avait vu le match contre Phoenix —
Le sergent hocha la tête. « C’est la 318. »
À l’étage, Bigfoot, étrangement à cran aujourd’hui, paraissait sur
le point de s’excuser de ne pas avoir de bureau à lui, pas même un
box, quand bien même en fait personne d’autre non plus à la Crim’
n’en avait – tout le monde s’agglutinait dans une unique salle
immense autour de deux tables tout en longueur et fumait cigarette
sur cigarette, buvait du café dans des gobelets en carton, braillait
dans des téléphones et envoyait les bizuths chercher des tacos, des
burgers, du poulet frit et ainsi de suite, et la moitié de ce qu’ils
jetaient dans les corbeilles atterrissait à côté, si bien que la texture
du sol était devenue intéressante, laquelle, estimait Doc, avait peut-
être jadis comporté des dalles en vinyle.
« Compte tenu de l’intimité toute relative de l’environnement,
j’espère que je ne vais pas avoir droit à un de ces monologues de
hippie, paranoïaques et non abrégés, que je suis me semble-t-il
obligé de me fader de plus en plus. »
Aussi brièvement que possible, Doc récapitula ce qu’il savait de
Coy Harlingen – l’overdose prétendument fatale, le mystérieux
virement sur le compte de Hope, Coy qui s’était fait passer pour un
agitateur au meeting de Nixon. Il omit délibérément de mentionner
qu’il avait parlé avec Coy en personne.
« Encore une affaire de résurrection apparente », Bigfoot haussa
les épaules, « à première vue, pas pour la Crim’.»
« Alors… qui, par ici, s’occuperait des résurrections, mec ? »
« La Brigade de Répression des Fraudes, habituellement. »
« Est-ce que ça signifie que le LAPD croit officiellement qu’à
chaque fois que quelqu’un revient d’entre les morts c’est
nécessairement une arnaque ? »
« Pas toujours. Ça peut être un problème du genre erreur ou
fausse pièce d’identité. »
« Mais pas — »
« Si tu es mort, tu es mort. On cause philosophie ? »
Doc s’alluma une Kool, fouilla dans son sac à franges et trouva la
photo de Coy Harlingen que Denis avait prise.
« Qu’est-ce que c’est ? Encore un groupe de rock’n’roll ? Mes
mômes ne voudraient même pas de ça sur leur mur. »
« Ce zozo, là, c’est le macchabée en question. »
« Et… rafraîchis-moi la mémoire, pourquoi est-ce que j’en ai
quelque chose à cirer, au fait ? »
« Il bossait comme indic pour la Maison, sans parler d’une espèce
d’organisation de salopards patriotes connue sous le nom de
Californie Vigilante, qui a peut-être, ou peut-être pas, participé au
raid sur Channel View Estates – tu te souviens de l’endroit, tous ces
gentils p’tits mômes qui sautent dans les piscines et tout ça ? »
« Très bien. » Bigfoot regarda à nouveau la photo. « Tu sais
quoi ? Je vais m’en occuper personnellement. »
« Mais, Bigfoot, ça ne te ressemble pas », l’asticota Doc, « c’est
une affaire non élucidée, il n’y a aucune gloire à en tirer… ? »
« Parfois, il s’agit de faire ce qui est juste », répliqua Bigfoot en
battant sournoisement des paupières.
Il fit signe à Doc de le suivre dans un couloir jusqu’à un
débarras. « J’veux juste jeter un œil au congélo un instant. » C’était
un modèle de légiste professionnel, assez grand pour y faire tenir un
cadavre, qui datait déjà de quelques années, récupéré d’occasion au
bureau du coroner, et Doc, qui s’attendait à y voir des morceaux de
corps en rapport avec des crimes, fut surpris d’y trouver à la place
plusieurs centaines de bananes givrées nappées de chocolat.
« Ne va pas imaginer un seul instant que je suis nostalgique de la
plage », se hâta de protester Bigfoot. « C’est une addiction, pendant
longtemps je n’ai pas voulu l’admettre, mais mon psy dit que j’ai fait
des progrès étonnants. Je t’en prie, pioche dedans, vas-y. On me dit
qu’il faut que je partage. On a un système de tubes pour les
messages pneumatiques ici, un réseau qui dessert tout le bâtiment,
et je l’utilise pour envoyer ces petites choses partout où elles feront
plaisir. »
« Merci. » Doc alla pêcher une banane givrée. « Dis donc,
Bigfoot, il y en a un sacré paquet là-dedans. Ne me dis pas que c’est
la Maison qui régale. »
« En fait », Bigfoot, pour l’instant incapable de regarder Doc dans
les yeux, « on les a gratuites. »
« Quand les flics disent gratuit… Pourquoi ai-je le sentiment que
tu vas me faire part d’un cas de conscience, là ? »
« Tu pourrais peut-être me donner le point de vue hippie,
Sportello, ça m’a empêché de dormir pendant des nuits. »
Bigfoot prenait la voiture pour se rendre une fois par semaine à
Kozmik Banana, une boutique de bananes givrées près de
l’embarcadère de Gordita Beach, il se faufilait en douce par le
passage de derrière. C’était un racket classique. Kevin, le
propriétaire, au lieu de jeter à la poubelle les peaux de banane, tirait
profit d’une croyance hippie du moment en les transformant en
produit à fumer qu’il baptisait Brume Jaune. Des équipes
spécialement formées de tarés des amphés, dissimulées à la vue de
tous non loin, dans un hôtel balnéaire désert promis à une
démolition imminente, faisaient les trois-huit, raclant soigneusement
l’intérieur des peaux de banane pour obtenir, après passage au four
et pulvérisation, une substance poudreuse noire qu’ils emballaient
dans des sachets plastique ensuite vendus aux crédules tombés dans
le désespoir. Certains qui en fumaient racontaient des voyages
psychédéliques vers d’autres lieux et d’autres temps. D’autres
attrapaient de terribles maux de nez, de gorge et de poumons qui
duraient des semaines. La croyance dans les bananes psychédéliques
perdurait cependant, allègrement relayée par la presse underground
qui se fendait d’articles érudits, diagrammes à l’appui, comparant les
molécules de la banane à celles du LSD, citant d’hypothétiques
extraits de revues professionnelles indonésiennes sur des sectes
autochtones vénérant la banane et ainsi de suite, et Kevin
engrangeait des mille et des cents. Bigfoot ne voyait pas pourquoi
les forces de l’ordre ne percevraient pas un pourcentage des recettes.
« Comment appelle-t-on ce type d’extorsion ? » voulut savoir
Doc. « Ce n’est pas comme si c’était une vraie drogue, ça ne défonce
pas, et de toute façon c’est légal, Bigfoot. »
« Exactement mon point de vue. Si c’est légal, alors le fait de
toucher mon pourcentage l’est aussi. Surtout, vois-tu, si c’est en
nature, sous forme de bananes givrées et non pas d’argent. »
« Mais », fit Doc, « non, attends – pas logique, Capitaine… Un
truc que je… n’arrive pas tout à fait à… »
Il en était encore à essayer de comprendre que déjà il était de
retour à la plage. Il trouva Spike assis sur les marches du passage.
« Un truc que tu auras peut-être envie de regarder, Doc. Farley
vient juste de le récupérer au labo. »
Ils se rendirent chez Farley. Il avait placé le film sur un
projecteur 16 mm, prêt pour le visionnage.
Panorama ensoleillé en Ektachrome Commercial de pavillons de
banlieue façon ranch à moitié construits et de terrain compacté qui,
soudain, grouille d’hommes en treillis de camouflage assortis,
achetés par lots au surplus local, qui portent également des masques
de ski tricotés à la machine, décorés de rennes et d’arbres à pommes
de pin. Ils ont des armes bizarres, du lourd, parmi lesquelles Spike
indique la présence de M16 et de AK-47, à la fois des originaux et
des contrefaçons de différents pays, des mitrailleuses Heckler
& Koch à alimentation à bande et à tambour, des Uzi et des fusils à
répétition.
La troupe traverse en pataugeant le canal d’écoulement des eaux,
prend le contrôle des ponts automobiles et piétons, et installe un
périmètre autour du minicentre commercial dont le magasin phare
est Chick Planet Massage. Doc remarqua sa propre voiture garée
devant, mais les motos qui s’y trouvaient à son arrivée avaient
disparu.
La caméra s’incline et là, s’enfuyant au loin dans le lotissement,
ou tournant juste en rond, la brigade des salopards de Mickey sur
des Harley, des Kawasaki Mach III et, comme le fait remarquer
Spike, une Triumph Bonneville T120, ne sachant plus trop quelle est
maintenant leur mission. C’était étrange pour Doc qui regardait,
étrange au-delà de ce que l’imagination peut normalement
concevoir, de se dire que quelque part à l’intérieur, invisible, il
gisait sans connaissance, qu’avec un équipement de type Binocles à
Rayons X, il pourrait se voir lui-même, inerte, aux portes de la mort,
et que le fait de voir ces images d’une prise d’assaut sur le point de
commencer pouvait entrer dans la catégorie de ce que Sortilège
aimait appeler une expérience de sortie du corps.
Soudain à l’écran ce fut le déchaînement de l’enfer. Certes il n’y
avait pas de bande-son, et pourtant Doc pouvait quand même
l’entendre. Enfin, façon de parler. Le cadre fut agité de secousses
comme si Farley essayait de trouver un abri. La vieille Bell & Howell
qu’il utilisait avait une autonomie de cent pieds de pellicule, après
quoi il fallait changer de bobine, si bien que l’image sautait un peu.
Il y avait aussi, montés en tourelle, trois objectifs de longue,
normale et courte focale, qui pouvaient pivoter à volonté devant la
fenêtre, souvent durant la prise de vues.
Les images, avec presque trop de clarté, montraient Glen
Charlock en train de se faire tirer dessus par un des flingueurs
masqués. Le voilà, le plan qui valait de l’or – Glen qui n’était pas
armé, et qui se déplaçait en une sorte de position accroupie comme
dans une cour de prison, essayant de prendre un air mauvais alors
que tout ce qui se dégageait, en fait, c’était la peur qui le possédait,
et à quel point il ne voulait pas mourir. La lumière ne le protégeait
pas comme elle protège parfois les acteurs dans un film, ainsi que
les spectateurs de cinéma s’y sont habitués. Ce n’était pas un
éclairage de studio, juste le soleil de L.A. qui cognait sans
discrimination, cependant Glen était mis en valeur, désigné comme
celui qui ne serait pas épargné. Le tireur avait l’habitude de
manipuler des armes de poing, consciencieusement, en membre d’un
commando habitué à fréquenter le stand de tir – pas de bravade, pas
de cri, pas d’insulte ni de tir avec l’arme à l’entrejambe – il prit son
temps, on le vit se concentrer sur sa respiration pendant qu’il visait
Glen, ajustait le tir, l’envoyait au tapis en tirant des séries de trois
coups silencieux, quelques-uns de plus que nécessaire.
« Et ton labo ? » dit Doc, histoire de dire quelque chose. « Ils ne
regardent jamais ce qu’ils développent ? »
« Pas très probable », dit Farley, « ils me connaissent, depuis le
temps, me prennent pour un cinglé. »
« Est-ce qu’ils peuvent tirer une copie supplémentaire ? Peut-être
agrandir une image ou deux ? Je me demande ce qu’il y a derrière
ces masques. »
« La résolution sera minable », Farley haussa les épaules, « mais
je suppose que tu pourrais essayer. »
À peu près à l’heure du déjeuner le lendemain, le téléphone
Princess se mit à carillonner.
« Bah dites donc, ése, c’est vous pour de vrai. »
« Au moins un jour par semaine. Vous devez être en veine. Qui
est à l’appareil ? »
« Il m’a déjà oubliée. Sinvergüenza, comme disait ma grand-
mère. »
« Question piège, Luz, comment va, mi amor ? »
« Votre étrange manière de flirter. »
« Vous avez congé aujourd’hui, j’espère. »
Non loin du bureau, on pouvait d’ailleurs s’y rendre à pied, se
trouvait un petit secteur qui avait naguère été un quartier, dont les
maisons étaient toutes condamnées en prévision de l’agrandissement
de l’aéroport, qui n’avait peut-être existé que comme fantasme
bureaucratique. Vide mais pas tout à fait déserté. Des films douteux
y étaient tournés. Des dépôts d’armes et de dope y étaient installés.
Des motards chicanos y avaient de furtifs rendez-vous coquins, à
midi, avec de jeunes cadres ricains et blancs dont les postiches
étaient déductibles des impôts, et qui conservaient dans leur crinière
Dynel l’odeur des bars du centre-ville à l’heure du déjeuner. Des
camés s’envoyaient en l’air dans les avions à quelques centimètres
au-dessus de leurs têtes, et les résidents particulièrement
malheureux de PV à Point Dume erraient à la recherche de sites
potentiels où se suicider.
Luz arriva au volant d’une SS396 dont elle ne cessait de répéter
qu’elle l’avait empruntée à son frère, toutefois Doc crut détecter une
histoire de petit copain quelque part là-dessous. Elle portait un short
en jean découpé, des bottes de cow-girl, et un minuscule tee-shirt
assorti à la voiture.
Ils trouvèrent une maison vide et y entrèrent. Luz avait apporté
une bouteille de Cuervo. Il y avait un matelas de grand lit double
piqueté de brûlures de cigarettes, un meuble télé de style Provincial
Français dont l’écran avait été brisé à coups de pied, un certain
nombre de seaux de vingt litres de pâte à joint vides que les gens
avaient utilisés comme mobilier de pique-nique.
« Je vois que d’après les journaux Mickey n’est toujours pas
réapparu. »
« Même le FBI ne vient plus nous rendre visite, Riggs est reparti
dans le désert, et Sloane et moi on est devenues très proches. »
« Proches, euh, proches comment ? »
« Le lit du bas sur lequel Mickey ne voulait jamais me baiser… ?
C’est le nôtre, maintenant. »
« Hum… »
« Qu’est-ce que je vois, là ? »
« Enfin, dites donc, c’est une vision intéressante, pas vrai, vous
deux… »
« Vous autres mecs et les plans lesbiennes, hein… Installez-vous
donc confortablement là – non, je voulais dire plutôt là – et je vais
vous dire tous les détails. »
Des avions de ligne passaient toutes les deux minutes dans un
fracas assourdissant. La maison tremblait. Parfois, quand Luz
écartait brièvement les jambes, Doc avait l’impression d’entendre
des pneus d’atterrissage rouler sur le toit. Plus c’était bruyant, plus
elle s’excitait. « Ça fait quoi s’il y en a un qui descend un peu trop
bas ? C’est un coup à y rester, non ? » Elle prit deux poignées des
cheveux de Doc et repoussa son visage de sa chatte. « C’est quoi le
problème, enculé, tu m’entends pas ? »
Quoi qu’il réponde, cela serait noyé par le vacarme
assourdissant, et puis de toute façon, ce que Luz voulait à présent,
c’était baiser, ce qu’ils firent, et au bout d’un moment ils allumèrent
un joint et elle parlait de Sloane.
« Ces nanas anglaises, elles arrivent en Calif du Sud, elles savent
plus se tenir. Elles voient ces gens, mec, tout cet argent, ces biens
immobiliers, et pas une n’a idée de quoi en faire. Première chose
qu’on entend quand on passe la frontière – esta gente no sabe nada.
Donc Sloane a en elle tout ce ressentiment. Dès qu’elle entend parler
d’un peu de pognon à gratter, elle estime que c’est à elle que ça doit
revenir. Pour Riggs c’est pas qu’il estime que ça doit absolument
tomber dans sa poche, mais plutôt qu’aucun autre trou du cul doit
mettre la main dessus. »
« Ce que la flicaille aime qualifier de “vol”. »
« Ils peuvent bien appeler ça comme ils veulent. Sloane préfère le
terme de “réaffectation”. »
« Bon alors de quoi s’agissait-il, elle et Riggs dépouillaient
Mickey, facturaient deux fois à ses clients, arnaquaient ses
entrepreneurs, ou quoi ? »
Luz haussa les épaules. « C’était pas mes oignons. »
« Est-ce qu’ils passaient leur temps à monter diverses
embrouilles, ou est-ce qu’au moins ils baisaient une fois de temps en
temps ? »
« Riggs disait que c’était pas tant que lui la baisait, mais plutôt
que Mickey la baisait pas. »
« Hon, hon. Qu’est-ce que Riggs avait contre son mari ? »
« Rien. C’étaient de vieux compinches. Riggs ne se serait jamais
approché du berlingot de Sloane si Mickey l’avait pas encouragé. »
« Mickey était gay ? »
« Mickey se tapait d’autres femmes. Il voulait juste que Sloane
s’éclate elle aussi. Lui et Riggs travaillaient sur différents projets,
Riggs était hébergé à la maison quand il était en ville, pouvait pas
s’empêcher de se branler à chaque fois que Sloane était dans la
pièce, ça paraissait un choix logique pour Mickey de faire en sorte
qu’ils s’acoquinent… d’autant qu’il avait le bon profil, grosse bite,
jeune, assez pauvre pour être tenu plus ou moins en laisse.
’Videmment Sloane était pas très chaude au départ, parce qu’elle
détestait être redevable à Mickey de quoi que ce soit. »
« Mais… »
« Pourquoi tu t’intéresses tant à ça ? »
« Les frasques des riches et des puissants. Toujours mieux que de
lire l’Enquirer. »
« Et puis le journal, tu le baises pas, hein, mon p’tit hijo de puta
de Ricain… »
« Baise-baise », suggéra aimablement Doc, « ¿ otra vez, sí ? »
Aussi retourna-t-il un peu tardivement au bureau et des jours
durant il lui faudrait inventer des explications pour tous les suçons,
griffures et autres traces visibles. Au moment où Luz allait
disparaître sur les chapeaux de roues au volant de sa Super Sport,
Doc lança : « Une chose. Tu penses qu’il lui est arrivé quoi,
vraiment, à Mickey ? »
Elle cessa son numéro de charme, devint presque taciturne. Sa
beauté se fit d’une certaine manière plus ténébreuse. « J’espère juste
qu’il est en vie, mec. C’était pas un si mauvais bougre. »

S’apprêtant à passer une matinée paisible au bureau, Doc venait


juste de commencer à fumer quand l’antique interphone se mit à
grésiller de son bourdonnement guttural. Il enfonça deux boutons de
bakélite et entendit quelqu’un qui pouvait être Petunia, en bas, crier
son nom. Cela signifiait habituellement qu’il avait de la visite, une
nana le plus souvent, compte tenu de l’intérêt fébrile de Petunia
pour la vie sociale de Doc. « Merci, ’Tune — » hurla
chaleureusement Doc en réponse, « fais-la monter direct, et au fait
t’ai-je dit incidemment que ta tenue ce matin est tout à fait superbe,
que ces tons jonquille mettent en valeur la couleur de tes yeux »,
sans savoir si tout ou partie de ce message passerait sans être
fortement distordu.
Dans le cas somme toute improbable où sa visiteuse inconnue
verrait d’un mauvais œil la consommation de marijuana, Doc
s’activa, une bombe de désodorisant de supermarché à la main,
emplissant le bureau d’un atroce et épais brouillard aux notes
florales synthétiques. La porte s’ouvrit et entra alors, juste ciel, cette
incroyable beauté, même avec la visibilité réduite et tout. Cheveux
roux, veste en cuir, jupe toute mini, cigarette collée sur une lèvre
inférieure qui semblait de plus en plus désirable à mesure qu’elle
approchait.
« Cootie food ! » s’écria Doc involontairement, ayant entendu dire
une fois que c’était l’expression française pour désigner « l’amour au
premier coup d’œil » !
« Ça reste à voir », dit-elle, « mais ça sent quoi par ici, putain ça
donne la gerbe. »
Il regarda l’étiquette sur la bombe aérosol. « Caprice Fleur
Sauvage… ? »
« Des W-C de station-service dans la Vallée de la Mort auraient
honte de sentir comme ça. En attendant, je suis Clancy Charlock. »
Elle étendit le bras droit vers l’avant et ils se serrèrent la main.
« La sœur de… » commença Doc, exactement au moment où elle
complétait : « Glen Charlock. » « Ma foi. Toutes mes condoléances
pour votre frère. »
« Glen était une merde, fatalement condamné à ce que son
feuilleton s’arrête un jour ou l’autre. Ce qui ne m’empêche pas
d’avoir envie de savoir qui est le tueur. »
« Vous avez parlé à la police ? »
« Plutôt eux qui m’ont parlé. Un gros malin du nom de Bjornsen.
Peux pas dire que ç’ait été ultra-encourageant. Ça vous ennuierait de
ne pas zyeuter mes nibards comme ça ? »
« Qui – Ah. Je devais être en train d’essayer de… lire ce qu’il y a
marqué sur votre tee-shirt… ? »
« C’est, genre, une photo… ? de Frank Zappa… ? »
« C’est donc ça… Vous disiez… que c’est le lieutenant Bjornsen
qui vous envoie ? »
« Il avait l’air bien plus préoccupé par la disparition de Mickey
Wolfmann que par le meurtre de Glen, ce qui, compte tenu des
priorités du LAPD, n’est pas très étonnant. Mais je suppose que c’est
un de vos fans. » Elle avait scruté le bureau, et son ton était
incertain. « Excusez-moi, c’est bien un joint à moitié fumé, dans
votre cendrier, là ? »
« Oh ! je manque à tous mes devoirs, en voici un tout neuf, il n’y
a plus qu’à l’allumer, voyez ? »
S’il s’attendait à une séance de fumette romantique dans la
lignée de Une femme cherche son destin (1942), il se fourrait le doigt
dans l’œil – avant qu’il ait pu froncer un sourcil sophistiqué, Clancy
s’était emparée du joint, avait, dans un claquement métallique,
ouvert son Zippo et commencé à tirer dessus, et lorsque Doc le
récupéra, il faisait moins de la moitié de sa taille originale.
« Intéressante, comme came », fit-elle remarquer lorsque enfin elle
se décida à expirer. Puis il y eut un long moment – d’érection, dans
le cas de Doc – pendant lequel ils se regardèrent dans les yeux.
Sois professionnel, maintenant, se conseilla-t-il à lui-même. « La
théorie, au central, veut que votre frère ait essayé d’empêcher on ne
sait qui de mettre le grappin sur Wolfmann, et qu’il se soit fait tirer
dessus pour avoir fait son boulot. »
« Bien trop sentimental. » Elle s’était glissée entre les parois vert
et fuchsia du coin salle à manger et avait posé les coudes sur la
table. « S’il y avait du kidnapping dans l’air, Glen était très
probablement dans le coup. Être payé pour avoir l’air méchant, ça
allait encore, mais dès que ça sentait vraiment le roussi, le premier
réflexe de Glen c’était toujours de se tailler. »
« Alors peut-être qu’il a vu quelque chose qu’il n’aurait pas dû. »
Elle hocha la tête un moment, comme pour elle-même.
Finalement : « Eh bien… ouaip, c’est également comme ça que Boris
voit les choses. »
« Qui ? »
« Un autre membre de la patrouille des gros bras de Mickey. Ils
se sont tous volatilisés, mais, hier soir tard, Boris m’a appelée. On se
connaît un peu, tous les deux. À le voir, ce n’est pas le genre de
marlou qu’on a envie d’énerver, mais je peux vous dire que là il fait
dans son froc. »
« À cause de quoi ? »
« Il n’a pas voulu le dire. »
« Pensez qu’il accepterait de me parler ? »
« Vaut le coup d’essayer. »
« Le téléphone est là. »
« Hé, un téléphone Princess, dites donc, j’en avais un comme ça,
avant. Je veux dire, le mien était rose, mais vert vénéneux c’est
chouette aussi. Vous aviez l’intention d’épouser ce joint ou juste de
continuer à vous y cramponner ? »
Le téléphone était doté d’un long cordon, et Clancy l’éloigna le
plus possible de Doc. Doc alla aux toilettes et s’absorba
complètement dans un truc de Louis l’Amour dont il avait
complètement oublié qu’il se trouvait là, et c’est Clancy qui le tira
de sa lecture en tambourinant à la porte : « Boris dit qu’il faut que
ce soit en personne. »

Ce soir-là Doc retrouva Clancy à la sortie de son boulot de


serveuse dans un bar d’Inglewood, et ils se rendirent à un relais de
motards, quelque part à proximité de Harbor Freeway, qui s’appelait
Knucklehead Jack’s. Quand ils franchirent le seuil, le juke-box
passait le sempiternel Runaway de Del Shannon, ce que Doc prit
comme un signe encourageant. Le faible niveau d’oxygène à
l’intérieur était plus que contrebalancé par les origines nationales
variées de la fumée.
Boris Spivey avait le gabarit, à défaut peut-être de la retenue,
d’un joueur de ligne de la NFL. La queue de billard dans sa main
faisait penser à une baguette dans celle de Zubin Mehta. « Clancy dit
qu’ils t’ont chopé, pour Glen. »
« Ils ont été obligés de me relâcher. Mauvais endroit au mauvais
moment, voilà tout. Retrouvé dans les pommes sur le lieu du crime,
etc. Je ne sais toujours pas ce qui s’est passé. »
« Moi non plus, j’étais à Pico Riviera, je rendais visite à ma
fiancée, Dawnette. Tu joues au billard ? Les massés, ça t’inspire
quoi ? »
« L’habituel sentiment amour-haine. »
« Je fais la casse. »
Le billard fut pendant un certain temps le théâtre de trajectoires
de balles tourbillonnantes, le tapis menacé à répétition par des
angles d’attaque un peu trop raides, jusqu’à ce que Mme Pixley, la
propriétaire, vienne finalement voir Doc et Boris, arborant un
sourire sévère et une carabine à canon scié, et un silence s’abattit
sur les lieux.
« Voyez la pancarte au-dessus du bar, les gars ? Si vous n’arrivez
pas à la lire, je serai ravie de le faire pour vous. »
« Oh, allez, on n’abîme rien. »
« Je m’en fiche, toi et ton petit camarade de jeu, va falloir
décamper illico. C’est pas tant ce que ça coûte de remplacer le tapis,
c’est juste que personnellement je déteste les putains de massés. »
Doc chercha Clancy du regard et l’aperçut dans un box, en
pourparlers avec deux motocyclistes d’un genre que les mères ont
tendance à ne pas approuver.
« Elle est capable de se débrouiller toute seule », dit Boris, « son
truc ça a toujours été deux à la fois, et on dirait que c’est son soir de
chance. Viens, mon bahut est sur le parking. »
La tête grouillant maintenant inévitablement d’images lubriques,
Doc suivit Boris dehors jusqu’à un Dodge Power Wagon de 46, à la
peinture mouchetée, gris-vert sur primer gris. Ils montèrent dedans,
et Boris resta assis à scruter le parking pendant un moment. « Tu
penses qu’on les a convaincus, là-bas ? Je me dis qu’on n’est jamais
trop parano. »
« Le truc dont on cause, c’est du lourd ? », Doc allumant les deux
Kool de l’un et de l’autre.
« Dis-moi, compadre, juste entre nous – tu as déjà tué
quelqu’un ? »
« Légitime défense, tout le temps. Volontairement, hé, qui peut
s’en souvenir. Et toi ? »
« Tu es armé, là ? »
« On attendait de la visite ? »
« Quand tu as passé un certain temps en quartier d’isolement »,
expliqua Boris, « tu finis par avoir l’impression qu’il y a toujours
quelqu’un prêt à te refroidir la couenne. »
Doc hocha la tête. « Le truc, avec ces accoutrements hippies », en
relevant un revers du pattes d’eph’ pour dévoiler un petit Model 27
à canon court, « c’est que tu peux presque loger un Heckler & Koch
là-dessous si tu veux. »
« Tu es un hombre dangereux, je vois ça, trop dangereux pour
moi, alors je crois que je ferais mieux de cracher le morceau. » Doc
s’apprêta à sauter du bahut et à prendre ses jambes à son cou, mais
Boris se contenta de poursuivre : « La vérité, c’est que Glen s’est fait
buter de sang-froid. Il était pas censé se trouver là quand ils sont
venus choper Mickey. Le truc était lancé, Puck Beaverton était de
service ce jour-là, le plan consistait à les laisser entrer et ensuite à
disparaître, mais Puck a eu les jetons à la dernière minute et a
échangé son poste avec Glen, sauf qu’il a pas dit à Glen ce qui allait
se passer, il s’est juste arraché. »
« Ce Puck, là – tu sais où il s’est tiré ? »
« Vegas, probablement. Puck pense qu’il y a des gens là-bas qui
le protégeront. »
« Sûr que j’aurais bien aimé tailler le bout de gras avec lui. Tout
ça me paraît bien déroutant. Supposons par exemple que Mickey ait
été dans le pétrin. »
« Pétrin c’est pas le mot. C’étaient les pires emmerdes où il
pouvait se fourrer. Tout ça à cause de cette idée qu’il a eue. Tout le
pognon qu’il s’était fait tout au long de sa vie – il travaillait à un
moyen de le rendre, tout simplement. »
Doc expira plus qu’il ne siffla entre ses dents « Est-ce qu’il est
encore temps de mettre mon nom sur la liste ? »
« Tu crois que je raconte des salades, pas grave, nous aussi on a
tous cru que Mickey racontait des salades. »
« Ouais, mais pourquoi est-ce qu’il irait — ? »
« Me demande pas. Serait pas le dernier gugusse plein aux as à se
taper un trip culpabilité, ces temps-ci. Il prenait vachement d’acide,
du peyotl, peut-être que ça lui est juste monté à la tête. Tu as déjà
dû voir ça arriver. »
« Une fois ou deux, mais c’est plus genre se faire porter pâle
deux jours au boulot, se séparer de sa bourgeoise, rien de cette
ampleur. »
« Ce que Mickey a dit c’est : “J’aimerais pouvoir défaire ce que
j’ai fait, je sais que je ne peux pas, mais je fais le pari que je peux
m’arranger pour que l’argent se mette à couler dans un autre
sens.” »
« Il t’a dit ça ? »
« J’l’ai entendu l’dire, lui et sa pépée Shasta en ont eu quelques-
unes, des discussions intimes comme ça, j’essayais pas d’écouter aux
portes ni rien, il se trouve juste que j’étais là, c’est l’avantage d’être
invisible. Shasta, elle estimait que Mickey était fou de vouloir jeter
tout son pognon par les fenêtres. Va savoir pourquoi, ça l’effrayait.
Il a commencé à l’asticoter en lui disant que la seule trouille qu’elle
avait c’était de perdre son bifteck. Ce qui était effectivement fou,
parce qu’elle était amoureuse de lui, mec. Si elle avait peur pour
quelqu’un, c’était pour lui. J’ignore si Mickey l’a jamais crue ou pas,
mais quiconque a déjà fait de la taule, même une seule nuit, est
capable de faire la différence entre la pression qu’on fout sur
quelqu’un qu’on veut se taper et l’autre truc. Ce désir. Il y avait qu’à
regarder le visage de Shasta. »
Ils restèrent un moment à fumer. « Shasta et moi, on a vécu un
petit moment ensemble », jugea bon de mentionner Doc, « et je ne
peux pas dire que j’aie jamais su ce qu’elle éprouvait pour moi. Si
c’était profond. »
« Mec », Boris, en jetant un rapide coup d’œil à l’étui que Doc
avait à la cheville, « j’espère que ça craint pas trop pour toi
d’entendre ça. »
« Boris, c’est juste extérieurement que j’ai l’air d’un enculé de
première, intérieurement je suis aussi sentimental que n’importe
quel bonhomme. Je t’en prie, oublie le Smith, dis-moi juste – d’après
toi, qui d’autre se faisait du mouron à propos de la grande braderie
de Mickey ? Des associés en affaires ? La petite femme ? »
« Sloane ? Il lui racontait que dalle, “pas tant que ce ne sera pas
fait et terminé, juridiquement ficelé”, c’est ce qu’il n’arrêtait pas de
dire. Disait aussi que si elle l’apprenait trop tôt, le barreau de
Californie déclarerait un jour d’action de grâce pour tout le boulot
que ça allait leur apporter. »
« Mais à un moment donné, il aurait bien fallu que lui-même
fasse intervenir des avocats, personne ne balance comme ça des
millions, il aurait eu besoin d’une aide technique. »
« Tout ce que je sais, c’est qu’il y a eu soudain toute une armée
de types en costard chez Mickey – les seules espèces que j’arrive à
identifier au premier coup d’œil c’est les mormons et le FBI, s’il y a
une différence, et je suis toujours pas certain de savoir ce qu’ils
étaient, ceux-là. »
« Tu penses qu’ils auraient pu rouler pour Sloane ? Si par
exemple elle avait malgré tout découvert le pot aux roses ? Ou
commencé à sentir de drôles d’ondes ? Et quid de son petit copain,
le gars Riggs ? »
« Ouais, Shasta pensait que Sloane et lui mijotaient un truc
ensemble. Déjà elle était pas à l’aise, mais ensuite elle a commencé à
vraiment flipper. Mickey lui louait un appartement sur Hancock
Park, des fois quand j’étais pas de service je passais – rien de
romantique, comprends bien – c’est juste que j’voyais bien qu’elle
était plus rassurée avec de la compagnie. Tous les jours il y avait du
nouveau, des bagnoles qui rôdaient autour de chez elle, des appels
avec les gens à l’autre bout du fil qui la bouclaient, elle était suivie à
chaque fois qu’elle prenait l’Eldorado. »
« Elle n’aurait pas noté des numéros d’immatriculation, par
hasard ? »
« Me doutais que tu poserais la question. » Boris sortit son
portefeuille et trouva du papier à cigarette en paille de blé, plié,
qu’il tendit à Doc. « J’espère que tu as un moyen de te rencarder là-
dessus sans que les flics le sachent. »
« Un gars pour qui je bossais avant possède un ordinateur.
Pourquoi est-ce que tu ne veux pas passer par le LAPD ? On dirait
qu’ils sont décidés à mettre la main sur ceux qui ont fait le coup,
quels qu’ils soient, eux aussi. »
« Tu es docteur en quoi, en voyages à l’acide ? Université de
quelle planète, déjà ? »
« On dirait presque que tu penses que peut-être… le LAPD est là-
dessous ? »
« Putain c’est pas peut-être, et c’est pas faute d’avoir prévenu
Mickey. Son copain de la rousse se pointait tout le temps chez lui. »
« Laisse-moi deviner – blond, suédois, parle bizarrement des fois,
répond au nom de Bigfoot ? »
« C’est lui. Je pense que c’était pour Sloane qu’il rappliquait tout
le temps, si tu veux vraiment savoir. »
« Mais il a prévenu Mickey que… quoi ? Pas s’approcher de
Chick Planet Massage ? Méfie-toi de tes gardes du corps ? »
« Peu importe – Mickey a ignoré tous les conseils. Ça lui plaisait,
là-bas, à Channel View, et surtout ce salon de massage. Le dernier
endroit où n’importe lequel d’entre nous se serait attendu à un raid.
Tu es peinard à te faire tailler une gentille pipe et l’instant d’après
c’est le putain de Vietnam, des équipes d’assaut partout, des
plongeurs qui sortent du jacuzzi, des nanas qui courent dans tous les
sens en bramant… »
« Ouhaho. On a presque l’impression que tu y étais, et non pas à
Pico Rivera. »
« D’accord, d’accord, j’y suis passé en coup de vent, juste pour
récupérer un peu de ce truc mauve que Dawnette aime bien, qu’on
met dans le bain, et ça fait des bulles… ? »
« Du bain moussant. »
« C’est ça. Je suis arrivé en plein binz, mais attends – tu as dit
que tu y étais, toi aussi, tout ce temps, dans les pommes ou je sais
pas quoi, alors comment ça se fait que je t’aie pas vu ? »
« Peut-être bien qu’en fait j’étais à Pico Rivera. »
« Du moment que tu batifolais pas avec ma fiancée. » Ils
restèrent un moment à se dévisager d’un air énigmatique.
« Dawnette », fit Doc.
La sonorité caractéristique du moteur à longue course d’une
routière Harley s’approcha. C’était un des petits copains que Clancy
s’était choisis pour la soirée, Clancy était sur la selle derrière lui.
« Tout baigne ? » lança-t-elle, sans toutefois paraître
particulièrement intéressée.
Boris baissa sa vitre et se pencha à l’extérieur. « Ce type me fout
les jetons, là, Clance, tu les trouves où, les hombres poids lourd
comme lui ? »
« Je vous appelle bientôt, Doc », lança Clancy d’une voix
traînante.
Doc se rappela la vieille chanson de Roy Rogers et retrouva
quatre mesures de Happy Trails to You tandis que Clancy et son
nouvel ami Aubrey sortaient du parking dans un vrombissement,
Aubrey agitant une main gantelée, suivis peu après par le coadjuteur
sur une shovelhead Electra Glide.
Dix

De retour à la plage, doc s’effondra sur son canapé et dériva vers


le sommeil, mais à peine avait-il franchi la tension superficielle et
plongé dans le sommeil paradoxal que le téléphone se mit à retentir
de son bon dieu de fracas métallique. L’année dernière, un camé
adolescent de la connaissance de Doc avait volé une alarme
d’incendie au lycée durant une bouffée de vandalisme, et le
lendemain matin, le jeune, rongé par le remords et ne sachant que
faire de la cloche, était venu voir Doc et avait offert de la lui
revendre. Eddie d’En Bas, qui avait passé un peu de temps à la
compagnie du téléphone et savait manier le fer à souder, avait fixé
la cloche au combiné de Doc. L’idée avait paru sensass sur le coup,
mais très rarement par la suite.
Il se trouva que c’était Jade au bout du fil, et qu’elle était dans
une situation un peu délicate. D’après les bruits dans le fond elle
appelait apparemment d’une cabine téléphonique dans la rue, mais
ça ne dissimulait pas tout à fait l’anxiété dans sa voix. « Tu connais
FFO sur Sunset ? »
« Le problème, c’est qu’eux aussi me connaissent. Que se passe-t-
il ? »
« C’est Bambi. Ça fait maintenant deux jours et deux nuits qu’elle
a disparu, et je commence à m’inquiéter. »
« Alors du coup c’est rock’n’roll sur le Strip. »
« Spotted Dick joue ici ce soir, donc si elle est quelque part, ce
sera ici. »
« D’accord, ne bouge pas, j’arrive au plus vite. »
À l’est de Sepulveda, la lune était apparue, et Doc fit un assez
bon chrono. Il sortit de l’autoroute à La Cienega, coupa par Stocker
jusqu’à La Brea. Dans la programmation radio, tout à fait adaptée à
l’heure, il y avait une des rares tentatives connue en matière de
black surf music, Soul Gidget de Meatball Flag —

Qui donc descend la rue, tranquille,


Des tongs à talons hauts, cette fille,
Toujours souriante
Jamais dé-lin-quante –
C’est qui, cette poulette ? [Passage à la guitare en
septième mineur]
Soul Gidget !

Qui donc se bile jamais pour son karma ?


Qui donc balance des vannes sur ta mama ?
Là-bas, elle a sacrément de l’allure,
Comme Sandra Lee en afro, quelle coiffure –
C’est qui, cette poulette ?
Soul Gidget !

Tous à vos surfs, voilà Soul Gidget,


Du patchouli dans les cheveux
À Hermosa, elle s’éclate, ça, je veux,
Mais à South Central c’est rien qu’une minette –
Alors c’est qui, cette poulette ?
Soul Gidget !
Ainsi de suite. Suivie d’une spéciale Wild Man Fischer dont Doc
fut enfin délivré par l’apparition sur La Brea des lumières du Pink’s.
Il s’arrêta brièvement pour acheter plusieurs hot dogs au chili à
emporter, reprit la montée en mangeant au volant, trouva une place
de parking et acheva son ascension à pied jusqu’à Sunset. Devant
FFO s’amassait une petite foule d’amateurs de musique qui se
faisaient passer des joints, se disputaient avec le videur à l’entrée,
dansaient au gré des lignes de basses massivement amplifiées qui
venaient de l’intérieur. C’étaient les Furies, connus à l’époque pour
leurs trois basses et l’absence de guitariste lead, qui jouaient ce soir
en première partie de Spotted Dick. De temps en temps, durant les
accalmies, il y avait toujours quelqu’un pour se précipiter à la porte
et hurler : « Jouez donc White Rabbit ! » avant de se faire refouler
dans la rue.
Doc ne tarda pas à tomber sur Jade et celle que l’on disait
disparue, Bambi, qui traînaient devant la boutique d’un marchand
de glaces, un peu plus loin dans la rue, à déblatérer comme des
moulins à paroles, agitant d’immenses cônes où s’empilaient en
équilibre instable des parfums multicolores de glaces biologiques.
« Ça alors, Doc ! », s’écria Jade dans un infime froncement de
sourcils d’avertissement, « qu’est-ce que tu fabriques ici ? »
« Ouais », fit Bambi d’une voix traînante, « nous on pensait que
tu étais plus du genre Herb Alpert and the Tijuana Brass. »
Doc mit une main en cornet autour d’une oreille tendue en
direction du club. « J’ai cru entendre quelqu’un jouer This Guy’s in
Love with You, alors je me suis dépêché de venir. Non ? Qu’est-ce
que je fiche ici, d’ailleurs ? Comment va, les filles, ce soir, ça
biche ? »
« Bambi nous a dégoté des pass pour Spotted Dick », annonça
Jade.
« On se fait une sortie entre couples », dit Bambi. « C’te chère
vieille Fleur de Lotus ici présente a un plan classe ce soir, et c’est
Shiny MacMcNutley, baby. »
Une Rolls blanche comme neige avec chauffeur s’arrêta au bord
du trottoir, et une voix parla de l’intérieur. « Très bien, les filles,
restez où vous êtes. »
« Oh merde », fit Bambi, « c’est encore ton mac, Jade. »
« Mon mac, depuis quand ? »
« T’as pas oublié de signer cette lettre d’intention, au moins ? »
« Tu veux dire toute cette paperasse dans les toilettes ? nan, je
me suis torché le cul avec, ça a disparu depuis un bail maintenant,
pourquoi, c’était important ? »
« Allons, vous deux, arrêtez de faire les connes et montez, faut
qu’on discute affaires. »
« Jason, je monte pas dans cette caisse, elle cocotte, on se
croirait dans une usine de patchouli », dit Bambi.
« Ouais, sors donc et viens sur le trottoir – debout, comme un
homme », ricana Jade.
« J’crois bien que je devrais filer », fit Doc radieux.
« Reste donc, Barney », dit Bambi, « savoure le spectacle, tu es
dans la capitale mondiale du divertissement, ici. »
Comme Jade l’expliqua par la suite, ce mac, Jason Velveeta,
aurait certainement gagné à rencontrer un conseiller d’orientation
quand il était plus jeune. Toutes les femmes qu’il avait tenté de
maltraiter lui avaient tenu la dragée haute. Certaines d’entre elles,
habituellement celles qui ne faisaient pas partie de son cheptel, lui
donnaient parfois de l’argent car elles le prenaient en pitié, mais
jamais à la hauteur de ce qu’il considérait comme son dû.
À contrecœur, dans un nuage de patchouli, Jason sortit sur le
trottoir. Il portait un costume blanc, si blanc que la Rolls en
paraissait terne.
« Besoin de vous à l’intérieur du véhicule, les filles », dit-il,
« maintenant. »
« Être vue en bagnole avec toi ? Oublie », dit Jade.
« On peut pas se permettre de perdre à ce point notre
crédibilité », ajouta Bambi.
« Ouais bah c’est pas tout ce que vous allez perdre. »
« On t’aime, mon chou », dit Bambi, « mais tu es un charlot. À
arpenter le Strip, Hollywood Boulevard – hé, y a des blagues sur
Jason écrites au rouge à lèvres sur les murs des toilettes à West
Covina, putain, mec. »
« Où ça ? Où ? Je connais un gars à West Covina qui a un
bulldozer, j’ai qu’un mot à dire et il rase toutes les chiottes sans
exception. Raconte-moi la blague. »
« J’sais pas, trésor », Bambi, faisant mine de se pelotonner contre
lui en lançant un large sourire aux piétons qui passaient. « Tu sais,
ça va faire que t’énerver. »
« Oh, allez », Jason content malgré lui d’avoir l’attention du
public.
« Jade, on lui dit ? »
« Toi qui décides, Bambi. »
« La blague c’est que », Bambi, de sa voix la plus séductrice, « “Si
tu reverses la moindre commission à Jason Velveeta, t’as pas le droit
de chier ici. Ton trou du cul est à Hollywood.” »
« Garce ! » s’écria Jason, mais à ce moment-là les filles détalaient
déjà dans la rue, poursuivies par Jason, du moins sur un pas ou
deux, jusqu’à ce qu’il glisse sur une boule de glace biologique Rocky
Road que Jade avait astucieusement disposée sur le trottoir et tombe
sur le derche.
Quelque part au fond de lui Doc ressentit une montée de
compassion. Ou peut-être d’autre chose. « Tiens, mec. »
« C’est quoi ? »
« Ma main. »
« La vache », se rétablissant sur ses pieds dans un craquement.
« Tu sais ce que ça va me coûter pour faire nettoyer ce costard
maintenant ? »
« Pas de bol, vraiment. Pourtant elles avaient l’air vachement
cool ces nanas. »
« Tu cherchais de la compagnie pour ce soir ? Crois-moi, on peut
te trouver mieux que ces deux-là. Allez viens. » Ils se mirent à
marcher, et la Rolls avança doucement à leur allure. Jason sortit un
joint ratatiné de sa poche et l’alluma. Doc reconnut l’odeur du
produit mexicain bon marché, et aussi que quelqu’un avait oublié
d’enlever les graines et les tiges. Quand Jason lui offrit une taffe, il
fit semblant d’inhaler et, au bout d’un moment, le lui rendit.
« Mortelle, ta beuh, mec. »
« Ouais, je viens juste de voir mon dealer, il fait casquer un max,
mais ça vaut le coup. » Ils passèrent devant le Chateau Marmont,
marchèrent jusqu’à Hollywood Boulevard, et de temps en temps
Jason accostait une jeune femme en tenue affriolante genre sous-
Playboy et se faisait insulter, crier dessus, cogner, elles partaient en
courant ou le prenaient parfois pour un client potentiel.
« Duraille, comme métier, hein », fit remarquer Doc.
« Ahh, récemment je me disais que je devrais arrêter, tu sais ? Ce
que j’ai vraiment envie de faire, c’est agent dans le cinéma. »
« Ben voilà. Dix pour cent de ce qu’empochent les vedettes –
hou-ii. »
« Dix ? C’est tout ? T’es sûr ? » Jason ôta son chapeau mou,
également d’un blanc éblouissant, et le toisa d’un air réprobateur.
« T’aurais pas un Darvon sur toi ? peut-être du Bufferin ? J’ai un mal
de tête, mon vieux… »
« Non, mais tiens, essaye ça. » Doc alluma et lui tendit un joint
de colombienne commerciale, qui s’était révélée efficace pour
stimuler la conversation, et avant que Jason ait eu le temps de dire
ouf, il déblatérait comme une pipelette au sujet de Jade, pour qui, si
Doc ne se méprenait pas, il avait une sorte de béguin.
« Elle a besoin de quelqu’un qui veille sur elle. Elle prend trop de
risques, pas seulement quand elle monte dans les bagnoles à
Hollywood. Mais il y a aussi ces loustics du Croc d’Or, mec – elle est
dedans jusqu’au cou, avec eux. »
« Ouais… tiens… J’ai déjà entendu ce nom quelque part… ? »
« Un cartel de l’héroïne indochinoise. Une intégration verticale.
Ils la financent, la font pousser, l’importent, la coupent,
l’acheminent, gèrent des réseaux de petits dealers de rue sur le
territoire U.S., prennent un pourcentage à part pour chaque étape.
Brillant. »
« Cette charmante poupée deale de l’héro ? »
« Peut-être pas, mais elle bossait dans un salon de massage qui
était une des façades qu’ils utilisaient pour blanchir du pognon. »
S’il disait vrai, songea Doc, alors il était bien possible que
Mickey Wolfmann et le Croc d’Or ne soient pas tant que ça sans
rapport.
Merde, mec…
« Quoi que tu fasses », disait Jason, peut-être plus pour lui-
même, « reste à l’écart du Croc. S’ils commencent ne serait-ce qu’à
envisager la possibilité que tu te mettes entre eux et leur argent,
alors autant que tu cherches tout de suite autre chose à faire. Loin,
si possible. »
Doc quitta Jason Velveeta lorsqu’ils furent à nouveau sur Sunset,
devant le Sun-Fax Market, et redescendit la pente d’un pas
tranquille, en songeant : Voyons voir – c’est une goélette qui
importe des marchandises de contrebande. C’est une société
financière louche. Et maintenant c’est un cartel de l’héroïne du Sud-
Est asiatique. Peut-être que Mickey trempe là-dedans. Ouhao, ce
Croc d’Or, mec – autant de définitions que de gens à qui on
demande, comme qui dirait…
Des voitures passaient, vitres baissées, et on entendait les
tambourins à l’intérieur qui marquaient la mesure de tout ce qu’il y
avait à la radio. On entendait la musique des juke-boxes dans les
cafés du coin, et des guitares acoustiques et des harmonicas dans les
petites cours intérieures des immeubles. Partout sur ce flanc de
colline nocturne il y avait de la musique. Lentement, devant lui
quelque part, Doc distingua un son de saxophones et une section de
percussions fournie. Quelque chose d’Antonio Carlos Jobim, qui
provenait en fait d’un bar brésilien qui s’appelait O Cangaceiro.
Quelqu’un prenait le solo au saxo ténor et, pris d’une intuition,
Doc décida de glisser la tête à l’intérieur, où une foule assez
importante dansait, fumait, buvait et grenouillait tout en écoutant
respectueusement l’ensemble, parmi lequel Doc ne fut pas si surpris
de reconnaître Coy Harlingen. Le changement par rapport à l’ombre
morose qu’il avait vue la dernière fois à Topanga était saisissant.
Coy se tenait debout, le haut du corps arc-bouté autour de
l’instrument dans une attitude de concentration, transpirant, les
doigts agiles, totalement absorbé. Le morceau c’était Desafinado.
Lorsque le set s’acheva, une nana hippie d’un drôle de genre
s’approcha du piano, cheveux courts, permanente plaquée, sa tenue
comprenait une Petite Robe Noire des années cinquante et des
talons aiguilles d’une hauteur intéressante. En fait, maintenant que
Doc l’observait de plus près, ce n’était peut-être pas une nana hippie
après tout. Elle s’assit au clavier comme l’aurait fait un joueur de
poker à une table prometteuse, monta et descendit quelques
gammes en la mineur, et sans plus de présentation se mit à chanter
le standard lounge de Rodgers & Hart It Never Entered My Mind. Doc
n’était pas un grand admirateur des chansons d’amour
mélancoliques, il était connu en fait pour se volatiliser discrètement
dans les toilettes les plus proches lorsque simplement il soupçonnait
qu’on allait en passer une, mais là il resta sur son siège, déconcerté,
à se transformer en gelée. Peut-être était-ce la voix de cette jeune
femme, sa confiance paisible en la chanson – quoi qu’il en soit,
passé la seizième mesure, Doc sut qu’il était impensable de ne pas
prendre les paroles pour lui. Il trouva des lunettes de soleil dans sa
poche et les mit. Après un long break de piano et une répétition du
refrain, Doc, obéissant à quelque impulsion, se retourna, et Coy
Harlingen était là, à hauteur de son épaule, comme un perroquet
dans un dessin animé, il portait lui aussi des lunettes noires et
hochait la tête. « C’est sûr que je peux me reconnaître dans ces
paroles, mec. Genre, tu fais des choix… ? tu es absolument
convaincu de faire au mieux pour tout le monde, et puis tout part à
vau-l’eau, et tu te rends compte que ça aurait pas pu être pire. »
L’élégante crooneuse était passée à Alone Together de Dietz
& Schwartz, et Doc commanda pour lui et Coy deux cachaças et
deux bières pour aller avec. « Je ne te demande pas de divulguer des
secrets. Mais je crois t’avoir vu à la télé à un meeting de Nixon… ? »
« Et votre question, c’est de savoir si je suis vraiment un de ces
tarés braillards de droite ? »
« Quelque chose dans ce goût-là. »
« Je voulais me racheter, et je me suis dit que j’allais faire un
truc pour mon pays. Aussi crétin que ça puisse paraître. Ces gens-là
ont été les seuls à me le proposer. Ça paraissait un coup facile à
jouer. Mais ce qu’ils voulaient en réalité c’était mettre en condition
l’assistance en nous donnant l’impression qu’on n’est jamais assez
patriotes. Mon pays, qu’il ait tort ou raison, avec ce qui se passe au
Vietnam ? c’est juste complètement taré. Imaginez que votre maman
se shoote à l’héro. »
« Ma, hein… »
« Vous diriez pas au moins quelque chose ? »
« Attends, donc les États-Unis c’est, genre, la maman de
quelqu’un, c’est ça que tu es en train de dire… et elle est défoncée
à… quoi exactement ? »
« Au fait d’envoyer des mômes crever dans les jungles sans
raison. Un truc moche, suicidaire, qu’elle peut pas arrêter. »
« Et les miliciens n’ont pas voulu gober ça. »
« J’ai pas eu le loisir d’aborder la question. Mais à ce moment-là,
de toute façon, il était trop tard. J’avais vu ce que c’était. J’avais vu
ce que j’avais fait. »
Doc bondit recommander la même chose. Ils restèrent assis à
écouter le set de la-nana-qui-n’était-pas-une-hippie.
« Pas mauvais, le solo que tu nous as pondu tout à l’heure », dit
Doc.
Coy haussa les épaules. « Pour un cuivre d’emprunt, ça allait à
peu près. »
« Tu es toujours à Topanga ? »
« Pas le choix. »
Il attendit que Doc dise un truc, qui s’avéra être : « Pas de bol. »
« À qui le dites-vous. Dans la hiérarchie je suis plus bas qu’une
groupie, je vais chercher la weed, j’ouvre les mousses, je vérifie qu’il
y a bien que des bonbons bleu turquoise dans le grand saladier à
punch du salon. Mais écoutez-moi donc, encore en train de me
plaindre. »
« J’ai le sentiment », fit Doc avec hésitation, « que tu préférerais
être ailleurs… ? »
« Là où j’étais avant, ce serait bien », avec un petit silence vers la
fin, dont Doc espéra qu’il n’était audible que des privés qui ont pour
sale manie de marcher au sentiment. Les musiciens se coulaient à
nouveau sur l’estrade, et à peine quelques instants plus tard, Coy
s’embarquait dans un arrangement improvisé de Samba do Avião,
comme si c’était là tout ce qu’il pouvait mettre entre lui et sa
conviction d’avoir foiré sa vie.
Doc resta finalement jusqu’à la fermeture et regarda Coy monter
dans le sinistre break bois Mercury qui les avait pourchassés l’autre
soir dans le canyon. Il se rendit à pied à l’Arizona Palms et prit un
Spécial Nuit Blanche, puis assista au lever du jour en lisant le
journal, posté à une fenêtre avec vue plongeante sur la pente
nimbée de lumières floutées par le smog, il attendit la fin des
bouchons matinaux, la circulation se réduisait à des flux de bandes
réfléchissantes qui scintillaient de manière fantomatique le long des
boulevards les plus proches, pour se dissiper bientôt dans la brune
clarté du lointain. Ce n’était pas tant sur Coy qu’il revenait buter
sans cesse que sur Hope, qui croyait, sans preuve, que son mari
n’était pas mort, et sur Amethyst, qui méritait d’avoir autre chose
que des Polaroid qui pâlissaient pour consoler ses cafards de petite
enfant.
Onze

Une carte postale attendait Doc sur le seuil de la porte, au


bureau, en provenance d’une île de l’océan Pacifique au nom plein
de voyelles et dont il n’avait jamais entendu parler. Le cachet de la
poste était en français et paraphé par un receveur local, assorti de la
mention « courrier par lance-coco », ce qui, d’après le Petit Larousse,
devait désigner une sorte de distribution par noix de coco
catapultée, peut-être un moyen de passer outre un récif
infranchissable. Le message sur la carte n’était pas signé, mais il sut
qu’il était de Shasta.
« J’aimerais tant que tu voies ces vagues. C’est encore un de ces
endroits dont une voix venue d’ailleurs te dit qu’il faut y avoir été.
Tu te souviens du jour où on a consulté la planchette Ouija ? Cette
époque me manque et tu me manques. J’aimerais que tant de choses
soient différentes… Rien ne devait se passer comme ça, Doc, je suis
tellement navrée. »

Peut-être l’était-elle, ou peut-être pas. Mais qu’est-ce que c’était


que cette histoire de Ouija ? Doc alla errer d’un pas chancelant dans
cette décharge municipale qui était sa mémoire. Ah… ah, oui,
vaguement… ç’avait été durant une de ces périodes prolongées sans
dope, personne n’en avait, tout le monde était au désespoir et
souffrait de défaillances de jugement. Les gens ouvraient des gélules
contre le rhume et triaient laborieusement par couleurs les milliers
de minuscules perles, persuadés que chaque couleur correspondait à
un différent alcaloïde de la belladone et que prises en doses
suffisantes, elles les défonceraient. Ils sniffaient de la noix de
muscade, buvaient des cocktails de Visine et de vin bon marché,
mangeaient des sachets de graines de belles-de-jour malgré les
rumeurs selon lesquelles les fabricants les enduisaient de produits
chimiques qui faisaient vomir. N’importe quoi.
Un jour que Doc et Shasta étaient chez Sortilège, elle avait parlé
de cette planchette Ouija qu’elle possédait. Doc avait eu une
illumination. « Hé, tu penses qu’elle sait où on peut choper de la
dope ? » Sortilège avait froncé les sourcils, haussé les épaules, mais
avait indiqué la planchette d’un geste de la main, l’air de dire :
allez-y. Les doutes habituels avaient alors été exprimés, à savoir
comment pouvait-on être certain que l’autre personne ne faisait pas
délibérément bouger la planchette pour faire croire à un message de
l’au-delà, et ainsi de suite. « Bête comme chou », avait dit Sortilège,
« tu n’as qu’à tout faire tout seul. » Suivant ses instructions, Doc
respira profondément et soigneusement jusqu’à être en état de
réceptivité, laissant le bout de ses doigts reposer aussi légèrement
que possible sur la planchette. « Maintenant formule ta requête, et
vois ce qui se passe. »
« Le pied », dit Doc. « Hé – où est-ce que je peux trouver de la
dope, mec ? e-et, tu sais, de la bonne, hein ? » La planchette s’activa
comme un gros lièvre et dicta une adresse que Shasta eut à peine le
temps de retranscrire, sur Sunset, un peu à l’est de Vermont,
balançant même un numéro de téléphone que Doc s’empressa de
composer. « Salut-salut, les camés », roucoula une voix féminine,
« on a tout ce qu’il vous faut, et souvenez-vous – plus vous arriverez
tôt, plus il vous en restera. »
« Ouais, genre, à qui je parle, là ? Allo ? Hé ! » Doc regarda le
combiné, perplexe. « Elle vient de raccrocher. »
« C’était peut-être une bande enregistrée », dit Sortilège. « Tu
n’as pas entendu ce qu’elle te hurlait, en réalité ? “N’approche pas !
Je suis un piège tendu par la police !”»
« Tu veux nous accompagner, histoire de nous éviter les
embrouilles ? »
Elle parut hésiter. « Je me dois de vous prévenir, au point où
nous en sommes, que ce n’est peut-être pas n’importe quoi. Le
problème, vois-tu, avec les planchettes Ouija — »
Mais Doc et Shasta avaient déjà passé la porte et se lançaient
bientôt en brimbalant dans la course d’obstacle jalonnée de nids-de-
poule connue sous le nom de Rosecrans Boulevard, sous un ciel sans
nuage, dans cette sorte de lumière parfaite qu’on voit toujours à la
télé dans les feuilletons de flics, sans même l’ombre des eucalyptus
qui avaient tous été récemment abattus. KHJ donnait un spécial
Tommy James & the Shondells. Sans pub, d’ailleurs. Pouvait-il y
avoir auspices plus favorables ?
Avant même qu’ils arrivent à l’aéroport, quelque chose dans la
lumière avait commencé à virer au bizarre. Le soleil disparut
derrière des nuages qui s’assombrirent en quelques minutes. Là-haut
sur les collines, parmi les derricks, les premières gouttes d’eau se
mirent à tomber, et le temps que Doc et Shasta arrivent à La Brea ils
étaient sous une averse nourrie. C’était vachement trop anormal.
Devant, quelque part au-dessus de Pasadena, des nuages noirs
s’étaient amoncelés, pas juste gris sombre mais d’un noir de minuit,
un noir de puits de bitume, un noir de cercle-de-l’Enfer-comme-on-
n’en-avait-jusqu’alors-jamais-vu. Des éclairs avaient commencé à
s’abattre sur le Bassin de L.A., isolés ou groupés, suivis de furieux
coups de tonnerre apocalyptiques. Tout le monde avait allumé ses
phares, bien qu’on fût en plein jour. L’eau dégoulinait sur les flancs
des collines d’Hollywood, charriant vers les basses plaines de la
boue, des arbres, des buissons, et de nombreux véhicules parmi les
plus légers. Après des heures de déviations, de bouchons et
d’accidents pour cause de glissements de terrain, Doc et Shasta
localisèrent finalement l’adresse du dealer de drogue mystiquement
révélé, qui s’avéra être un terrain vague, creusé d’une gigantesque
excavation, entre un Lavomatic et un Lav’Auto couplé à un Orange
Julius, tous fermés. Entre l’épais brouillard et la pluie cinglante, on
ne voyait même pas l’autre bord du trou.
« Hé. Je croyais qu’il devait y avoir plein de dope par ici. »
Ce que Sortilège avait tenté d’expliquer à propos des planchettes,
ainsi que Doc l’apprit plus tard à la plage, en essorant ses
chaussettes et en cherchant un sèche-cheveux, c’était que,
concentrées autour de nous, il y avait toujours des forces spirituelles
malveillantes, juste en deçà du seuil de la perception humaine, qui
occupaient les deux mondes, et que ces créatures n’aimaient rien
tant que tracasser ceux d’entre nous qui étaient encore attachés aux
épais et tristes catalogues du désir humain. « Bien sûr ! » – telle était
leur attitude – « Tu veux de la dope ? Voilà ta dope, pauvre crétin. »
Doc et Shasta restèrent garés à la lisière du rectangle vide et
marécageux et regardèrent ses bords qui de temps en temps
s’affaissaient, puis au bout d’un certain temps les choses effectuèrent
une rotation de quatre-vingt-dix degrés et ils eurent l’impression,
Doc tout du moins, que c’était une porte, l’entrée majestueuse d’un
temple humide permettant d’accéder à un autre endroit. La pluie
tambourinait sur le toit de la voiture, la foudre et le tonnerre
interrompaient de temps en temps les pensées qu’ils avaient pour la
vieille rivière dont cette ville tirait son nom et qui l’avait jadis
traversée, de longue date canalisée et exploitée jusqu’à
l’assèchement, mutilée jusqu’à devenir une confession publique et
anonyme du péché mortel de cupidité… Il imagina qu’elle se
remplissait à nouveau, montait jusqu’à ses rebords de béton, puis
passait par-dessus, toute l’eau qui n’avait pas eu le droit de couler
ici pendant toutes ces années effectuait à présent un retour
implacable, commençait bientôt à occuper les arroyos et à recouvrir
les plaines, toutes les piscines des jardins se remplissaient, se
répandaient et inondaient les parcelles et les rues, tous ces paysages
karmaquatiques se connectaient entre eux, tandis que la pluie
continuait de tomber et que la terre s’estompait pour laisser place à
une mer intérieure immense qui deviendrait d’ici peu une extension
du Pacifique.
C’était drôle que dans le peu de place qu’offrait une carte postale
acheminée par noix de coco Shasta eût choisi d’évoquer cette
journée de pluie. D’une certaine manière Doc ne l’avait pas non plus
oubliée, même si cela s’était passé sur la fin de leur période
ensemble, alors qu’elle avait déjà un pied dehors et que Doc le
voyait venir mais laissait faire, et malgré cela ils étaient là tous les
deux à s’envoyer en l’air frénétiquement, comme des mômes au
drive-in, à embuer les vitres, à détremper les housses de sièges.
Oubliant pendant quelques minutes comment tout cela allait de
toute façon évoluer.
Quand ils furent de retour à la plage, la pluie continua, et
chaque jour là-haut dans les collines un autre fragment d’immobilier
s’affaissait. Les agents d’assurances avaient la Brylcreem qui leur
dégoulinait dans le col et les stewardesses n’arrivaient pas, malgré la
laque achetée en bombes d’un demi-gallon dans de lointaines zones
en duty-free, à maintenir des coiffures qui ressemblent vaguement à
une rebiquette stylée. Les maisons rongées par les termites de
Gordita Beach étaient toutes devenues tellement spongieuses que les
plombiers appelés d’urgence essoraient les poutres et les solives en
appuyant dessus, pensant à leurs propres résidences d’hiver à Palm
Springs. Les gens commencèrent à devenir dingues, même quand ils
n’avaient rien pris. Un illuminé se faisant passer pour George
Harrison des Beatles essaya de détourner le ballon dirigeable
Goodyear amarré pour ses quartiers d’hiver à l’intersection de
Harbor Freeway et San Diego Freeway et de le faire voler jusqu’à
Aspen, dans le Colorado, sous la pluie.
La pluie eut un effet particulier sur Sortilège, qui juste à cette
période commençait à devenir obsédée par la Lémurie et ses
derniers jours tragiques.
« Tu y étais dans une vie antérieure », conjectura Doc.
« J’en rêve, Doc. Je me réveille tellement sûre, des fois. Spike
ressent ça, lui aussi. C’est peut-être toute cette pluie, mais on
commence à faire les mêmes rêves. On ne trouve pas le moyen de
revenir en Lémurie, alors la Lémurie revient à nous. Ét émerge de
l’océan – “salut Lège, salut Spike, fait un bail, pas vrai…” »
« Elle vous a parlé ? »
« Je ne sais pas. Ce n’est pas juste un endroit. »

Doc retourna la carte postale de Shasta et observa l’image au


recto. C’était une photo sous-marine de ruines d’une cité ancienne –
colonnes et voûtes brisées, murs de soutènement effondrés. L’eau
était d’une transparence surnaturelle et semblait émettre une vive
lumière d’un vert bleuté. Des poissons que l’on pouvait, supposait
Doc, qualifier de tropicaux nageaient dans un sens puis dans l’autre.
Tout cela paraissait familier. Il chercha un nom de photographe, une
date de droits de reproduction, une indication d’origine. Rien. Il
roula un joint, l’alluma et réfléchit. Ce devait être un message
envoyé d’un autre endroit que d’une île du Pacifique dont il était
incapable de prononcer le nom.
Il décida de se rendre à nouveau à l’adresse de la planchette
Ouija, qui, en tant que site d’un plan dope foiré devenu classique,
était restée à jamais dans sa mémoire. Denis l’accompagna dans le
rôle du costaud.
Le trou dans le sol avait disparu, à la place s’élançait un
bâtiment étrangement futuriste. D’après la façade on aurait tout
d’abord pu le prendre pour une sorte de construction religieuse
toute lisse, étroite et conique, comme une flèche d’église, mais pas
vraiment. La personne qui avait fait construire cet édifice avait dû
disposer d’un budget confortable, aussi, car tout l’extérieur était
recouvert de feuilles d’or. Puis Doc remarqua que cette longue forme
élancée s’incurvait en s’éloignant de la rue. Il continua en longeant
le pâté de maisons et regarda derrière lui de manière à avoir une
vue latérale, et lorsqu’il vit combien la courbure était prononcée et
la pointe effilée, il pigea finalement. Aha ! Dans la vieille tradition
de la fantaisie architecturale de L.A., cette construction était censée
représenter un croc d’or haut de cinq étages !
« Denis, je vais rester un moment pour jeter un petit coup d’œil,
tu veux attendre dans la voiture ou bien entrer et couvrir mes
arrières ou quoi ? »
« J’allais essayer de me trouver une pizza », répondit Denis.
Doc lui tendit les clés de la voiture. « Et… il y a bien eu des
cours de conduite, au lycée Leuzinger. »
« Bien sûr. »
« Et tu te souviens, ça c’est un levier de vitesse, pas une
automatique et tout ça. »
« Je suis à la coule, Doc. » Et Denis démarra en trombe.
La porte de devant était pratiquement invisible, plutôt un grand
panneau d’accès parfaitement encastré dans la façade incurvée.
Dans le vestibule sous une enseigne de bon goût portant l’inscription
en sans-serif ÉTABLISSEMENT CROC D’OR INC.\ SIÈGE SOCIAL et derrière une
plaque d’identité « Xandra, bonjour ! » était assise une réceptionniste
asiatique arborant une combinaison de vinyle noir et une expression
hautaine, et qui lui demanda avec un accent à moitié britannique s’il
était sûr d’être au bon endroit.
« C’est l’adresse qu’on m’a donnée au Club Asiatique de
San Pedro… ? Je passe juste récupérer un colis pour la
direction… ? »
Xandra approcha la main d’un téléphone, enfonça un bouton,
murmura quelque chose, écouta, jaugea à nouveau Doc d’un air
dubitatif, se leva et lui fit traverser le hall de la réception jusqu’à
une porte en métal brossé. Un pas ou deux suffirent à Doc pour
saisir qu’elle avait au compteur plus d’heures au dojo dans l’année
écoulée que lui n’en avait de toute sa vie passé devant la télé – pas
le genre de jeune dame dont on allait chercher à provoquer le
mécontentement.
« Deuxième bureau à gauche. Le Dr Blatnoyd va vous recevoir
dans un instant. »
Doc trouva le bureau et chercha autour de lui quelque chose
dans quoi inspecter sa coiffure, mais ne vit qu’un petit miroir feng-
shui au cadre jaune près de la porte. Le visage qui l’observait ne
parut pas être le sien. « Ce n’est pas prometteur », marmonna-t-il.
Derrière un bureau en titane, la fenêtre révélait une portion du bas
Sunset – des taquerías, des hôtels bon marché, des monts-de-piété. Il
y avait des fauteuils poire et toute une gamme de magazines –
Affaires Étrangères, Sinsemilla Trucs et Astuces, Le Psychopathe
moderne, Bulletin des savants atomistes – qui ne fournirent à Doc
aucun indice concernant la clientèle du lieu. Il se mit à feuilleter
2 000 Coiffures et en était à « Le Coup de Ciseaux à Cinq Pointes –
Ce que votre Coiffeur ne vous Dit pas » quand le Dr Blatnoyd
arriva, portant un costume de velours aux reflets foncés, presque
ultraviolets, veston à très larges revers, pantalon à pattes d’éléphant,
et, pour couronner le tout, un nœud papillon et une pochette
couleur framboise. Il prit place derrière le bureau, attrapa une sorte
de pesant manuel non relié et entreprit de le consulter, relevant de
temps en temps la tête pour scruter Doc en plissant les yeux.
Finalement : « Bien… vous avez une pièce d’identité, j’imagine. »
Doc fouilla dans son portefeuille jusqu’à trouver une carte de
visite d’une boutique hippie chinoise sur North Spring Street, qui,
pensait-il, ferait l’affaire.
« Je n’arrive pas à lire, c’est écrit en… oriental… qu’est-ce que
c’est, du chinois ? »
« Eh bien, je me suis dit que, comme vous étiez chinois — »
« Quoi ? qu’est-ce que vous racontez ? »
« Le… le “Croc d’Or”… ? »
« C’est un syndicat financier, la plupart d’entre nous se trouvent
être dentistes, nous l’avons monté il y a des années pour des raisons
fiscales, en toute légalité – attendez », en observant Doc
diagnostiquement, eût-on dit, « vous avez dit à Xandra que vous
veniez d’où, déjà ? »
« Euh… »
« Oh là, dites, vous êtes encore un de ces hippies drogués, pas
vrai ? Mazette. Venu chercher un petit remontant, je parierais — » En
moins de deux, il sortit un grand cylindre de verre brun
hermétiquement fermé d’un ruban de plastique rouge brillant –
«Matez ça ! tout juste arrivé de Darmstadt, qualité labo, j’en
prendrai même peut-être un peu avec vous… » Et avant que Doc ait
eu le temps de dire ouf, le survolté diplômé de la faculté dentaire
avait pilé une quantité de cristaux de cocaïne blancs et cotonneux
jusqu’à une forme sniffable dont il fit des lignes sur un exemplaire
d’Armes & Munitions qui se trouvait là.
Doc haussa les épaules pour s’excuser. « J’essaye de ne pas
consommer les drogues que je ne peux pas me payer, c’est ça le
truc. »
« Whou ! » Le Dr Blatnoyd avait une paille à soda et était occupé
à sniffer. « Pas de souci pour l’ardoise, c’est pour la maison, comme
dit toujours le couvreur… Hum, j’en ai loupé un peu… » Il prit le
restant sur son doigt et s’en frictionna allègrement les gencives. Doc
se fit une demi-ligne dans chaque narine, uniquement pour se
montrer de bonne compagnie, mais d’une certaine manière ne put se
départir de l’impression que tout ici n’était pas aussi innocent qu’en
apparence. Il était allé une ou deux fois chez le dentiste, et il y avait
toujours une odeur particulière et toute une ambiance qui ici étaient
aussi absentes que les pièces étaient dépourvues d’écho, ce qui
l’intriguait également depuis un moment. Comme s’il se passait
autre chose – quelque chose… de pas cool.
On frappa à la porte, doucement mais sans la moindre fantaisie,
et Xandra la réceptionniste passa la tête dans l’encadrement. Elle
avait fait descendre la fermeture à glissière du haut de sa
combinaison, et Doc pouvait à présent apprécier cette exquise paire
de nichons sans soutif, les tétons ostensiblement en érection.
« Oh, docteur », souffla-t-elle, le chantant à moitié.
« Oui, Xandra », répondit le Dr Blatnoyd, radieux et le nez
humide.
Xandra hocha la tête et disparut de l’encadrement de la porte,
souriant par-dessus son épaule. « Et n’oubliez pas d’apporter ce
flacon. »
« À tout de suite », assura Blatnoyd à Doc en se hâtant de
rattraper la secrétaire, les yeux frénétiquement braqués sur l’endroit
où le cul de Xandra se trouvait l’instant d’avant, le bruit de ses pas
sans écho s’estompant bientôt vers des régions inconnues du Croc
d’Or Building.
Doc s’approcha du bureau et jeta un œil au manuel posé dessus.
Intitulé Traité des Procédures du Croc d’Or, il était ouvert au chapitre
« Situations interpersonnelles ». « Section Huit – Les Hippies. Traiter
avec le hippie suppose une approche assez directe. Sa nature
infantile le fera réagir favorablement aux drogues, au sexe et / ou
au rock’n’roll, cependant l’ordre de déploiement de cette trilogie
dépendra des conditions spécifiques du moment. »
De l’embrasure de la porte provint un pépiement sonore, violent.
Doc leva la tête et vit une jeune femme souriante, blonde,
californienne, présentable, qui portait une minirobe aux nombreuses
rayures de couleurs « psychédéliques » et qui le saluait
vigoureusement de la main, si bien que les énormes boucles
d’oreilles en forme de pagodes se balançaient d’avant en arrière et
véritablement cliquetaient. « C’est pour mon rendez-vous Entretien
du Sourire avec le Dr Rudy ! »
Une revenante. « Hé, c’est la Japonica, pas vrai. Japonica
Fenway ! Ça alors, te retrouver ici ! »
Ce n’était pas un moment qu’il avait craint ou espéré, même si,
de temps à autre, quelqu’un lui rappelait l’ancienne croyance
amérindienne selon laquelle, à partir du moment où l’on sauve la
vie de quelqu’un, on est responsable à jamais de cette personne, et il
se demanda alors si quelque chose là-dedans pouvait s’appliquer à
son histoire avec Japonica. Ç’avait été sa première prestation payée
en tant que détective privé, et payé, certes oui, il l’avait été. La
famille Fenway était une des très grosses fortunes de South Bay,
installée sur la péninsule de Palos Verdes dans une enclave
résidentielle protégée, située à l’intérieur de la luxueuse communauté
résidentielle déjà enclavée de Rolling Hills. « Comment suis-je censé
faire quand je viens vous voir », avait demandé Doc lorsque Crocker
Fenway, le père de Japonica, l’avait appelé à son bureau.
« J’suppose qu’il faudra que ce soit à l’extérieur de la résidence,
en bas, dans la plaine », avait répondu Crocker, « à Lomita, par
exemple… ? »
C’était une affaire assez banale de fille fugueuse, qui méritait à
peine une journée complète de facturation, sans parler du bonus
extravagant que Crocker avait tenu à verser quand Doc lui avait
finalement ramené Japonica, il manquait un verre à ses lunettes de
soleil à montures métalliques et elle avait du vomi dans les cheveux,
le transfert ayant d’ailleurs eu lieu précisément sur le parking où
Doc et Crocker s’étaient à l’origine rencontrés. Quant à savoir si elle
avait à l’époque clairement remarqué Doc ou si c’était seulement
maintenant qu’elle faisait le rapprochement, ce n’était pas clair.
« Alors ! Japonica ! Quoi de beau quoi de neuf ? »
« Oh, j’ai surtout fugué… ? Il y a cet endroit, là… ? où mes
parents n’arrêtent pas de m’envoyer… ? »
Qui n’était autre que Chryskylodon, cette fameuse plantation de
dingos à Ojai que sa Tante Reet, se souvenait Doc, avait
mentionnée, et dont Sloane et Mickey avaient financé une aile. Si
Doc avait peut-être naguère sauvé Japonica d’une vie exposée à la
ténébreuse et vague épouvante hippie, apparemment le fait de la
ramener dans le giron familial avait suffi à la faire disjoncter pour
de bon. Sur la surface neutre du mur d’en face, Doc visualisa
fugitivement un Indien d’Amérique en grande tenue indienne, peut-
être un de ces guerriers qui collent une raclée au régiment de Henry
Fonda dans Fort Apache (1948), qui s’approchait avec une moue
menaçante. « Doc maintenant responsable poulette blanche folle.
Quoi Doc prévoir à ce sujet ? Si Doc prévoir quelque chose. »
« Excusez-moi, petit bonhomme à la drôle de tignasse… ? Ça
va ? » Sur ce, elle enchaîna sans attendre de réponse, scintillante
comme une troupe de camés aux amphés accrochant des guirlandes
de Noël, et raconta ses diverses fugues. Doc commença à en avoir
mal à la tête.
Le gouverneur Reagan ayant décidé la fermeture de la plupart
des établissements psychiatriques publics, le secteur privé avait
essayé à sa manière de récupérer une partie du marché, qui ne tarda
pas, de fait, à devenir une ressource sur laquelle, en Californie,
beaucoup comptaient en matière d’éducation des enfants. Les
Fenway s’étaient arrangés pour que Japonica entre à Chryskylodon
et en sorte sur la base d’une sorte de contrat de maintenance, au
gré, comme toujours, de la façon dont eux se sentaient d’un jour sur
l’autre, car tous deux avaient des vies émotionnelles d’une densité,
et souvent d’une incohérence, inhabituellement élevées. « Certains
jours, il suffisait que je n’écoute pas la musique qu’il fallait, et mes
valises étaient déjà faites, en bas dans l’entrée, il n’y avait plus qu’à
attendre l’arrivée du chauffeur. »
Bientôt Chryskylodon s’était trouvé attirer un certain type de
bienfaiteur silencieux – entre deux âges, masculin, quoique féminin
parfois, assez porté sur les jeunes et les perturbés mentaux. Les
nanas qui déraillaient et les camés qui aimaient s’amuser ! Pourquoi
l’appelle-t-on la Génération de l’Amour ? Venez passer un week-end
de folie. Où donc ? À Chryskylodon pardi ! Discrétion absolue
garantie ! Vers 1970, la notion d’« adulte » ne répondait plus tout à
fait aux définitions d’antan. Parmi ceux qui en avaient les moyens,
un redoutable déni collectif du passage même du temps était à
l’œuvre. De toutes parts, dans cette ville vouée à la production de
l’illusoire, la clairvoyante Japonica les avait vus, ces voyageurs
invisibles pour les autres, en arrêt, guettant les boulevards du haut
des plateaux balayés par le smog, se reconnaissant entre eux au-delà
des kilomètres et des ans, de sommet à sommet, au crépuscule, dans
un silence obscurément imposé. Les plumes de leurs ailes
frémissaient le long de leurs dos nus. Ils se savaient capables de
voler. Un moment de plus, un bref instant dans l’éternité, et ils
entameraient leur ascension…
Aussi le Dr Rudy Blatnoyd, lors d’un premier rendez-vous avec
Japonica, qui lui était alors inconnue, au Sound Mind Café, un
restaurant à l’écart, patio à l’arrière, menu établi par un chef
diétiticien trois étoiles, non seulement fut enchanté, mais se
demanda si quelqu’un n’avait pas mis quelque nouvelle substance
psychédélique dans son cocktail gin-grenadine. Cette fille était
délicieuse ! Étant cependant un peu déficient en perception extra-
sensorielle, Rudy ne sut évidemment pas apprécier que derrière son
regard pétillant Japonica ne se contentait pas de penser à d’autres
mondes mais en était au point où elle les visitait véritablement. La
Japonica assise avec le type plus âgé dans le drôle de costume en
velours était en réalité un Organisme Cybernétique, ou cyborg,
programmé pour manger et boire, converser et sympathiser, tandis
que la Véritable Japonica traitait d’importantes affaires ailleurs, car
elle était la Voyageuse Kozmic, de graves problèmes l’attendaient
Là-Bas, des galaxies tournoyaient, des empires s’effondraient, on ne
pouvait aller à l’encontre du karma et la Véritable Japonica devait
toujours être présente en un point précis d’un espace à cinq
dimensions, sinon le chaos reprendrait le dessus.
Revenue au Sound Mind elle se rendit compte que la Japonica
Cyborg avait pour ainsi dire eu des ratés, qu’elle était allègrement
entrée dans la cuisine et avait fait quelque chose de dégoûtant à la
Soupe du Jour, et maintenant ils allaient devoir tout verser dans
l’évier. À vrai dire, c’était la Soupe de Nuit, un sordide liquide
indigo qui ne méritait sans doute pas grand respect, mais tout de
même, la Cyborg Japonica aurait pu se contrôler. Vilaine et
impulsive Cyborg Japonica. Peut-être fallait-il que la Véritable
Japonica la prive des piles haute tension qu’elle réclamait. Cela lui
ferait les pieds.
Le Dr Blatnoyd, en traversant la salle sous les regards
désapprobateurs de tous les clients du restaurant, n’en fut que plus
ébloui. Alors c’était donc ça, une nana hippie libérée ! Il voyait ces
filles dans les rues d’Hollywood, sur son écran télé, mais c’était la
première fois qu’il en voyait une de si près. Pas étonnant que les
parents de Japonica n’aient pas su quoi faire d’elle – son hypothèse
ici, sur laquelle il ne s’appesantit pas trop, étant que lui, il savait.
« Et à vrai dire, je ne savais pas trop qui il était jusqu’à ce que je
vienne pour ma première Évaluation du Sourire… » Japonica en
était là de ses réminiscences quand le libidineux arracheur de dents
en personne réapparut, remontant le zip de sa braguette.
« Japonica ? Je croyais que nous nous étions mis d’accord pour
que jamais — » Apercevant Doc : « Oh, vous êtes encore ici… ? »
« J’ai encore fugué, Rudy », pétilla-t-elle.
Denis fit aussi son entrée en titubant. « Hé, mec, ta tire est chez
un carrossier. »
« Elle a pris rendez-vous toute seule, Denis ? »
« J’ai en quelque sorte embouti l’avant. Je matais des gonzesses
sur Little Santa Monica et — »
« Tu es allé jusqu’à Beverly Hills pour acheter une pizza, et là tu
as bousillé l’arrière de quelqu’un. »
« Besoin de changer le… comment ils appellent ça, avec les
tuyaux par où sort la vapeur — »
« Un radiateur – Denis, tu as dit que tu avais pris des cours de
conduite au lycée. »
« Non, non, Doc, c’est toi qui as dit qu’il y avait bien eu des Cours
de Con de Huit, et j’ai dit oui parce que c’est vrai, on était par
groupes de huit et on faisait les cons, et pas un flic au sud de Salinas
arrivait à nous mettre la main dessus — »
« Donc, en fait, tu… n’as jamais vraiment… appris… »
« Tous ces trucs qu’ils voulaient te faire retenir, mec ? »
Xandra, visiblement échevelée, se précipitait maintenant sur
Denis en criant : « Je vous ai dit que vous n’aviez pas le droit
d’entrer », puis elle repéra Japonica et s’arrêta dans un couinement
de semelles. « Oh, la Minette pour l’Entretien du Sourire. Si
charmante », tout en dardant de brefs regards acérés en direction du
Dr Blatnoyd, comme autant de lames en étoiles dans les films de
kung-fu.
« Mademoiselle Fenway », commença à expliquer le médecin,
« paraît peut-être un peu psychotique aujourd’hui… »
« Cool ! », s’exclama Denis.
« Quoi ? », Blatnoyd en clignant des yeux.
« Être malade mental, mec ? c’est cool, t’es sur quelle planète,
mec ? »
« Denis… » murmura Doc.
« Ce n’est pas “cool” d’être malade mental. Japonica ici présente
a été internée pour cela. »
« Ouaip », rayonna Japonica.
« Genre, en HP ? Psychédélique ! Ils t’ont balancé des volts dans
la tête, mec ? »
« Volts’n’volts », pétilla Japonica.
« Ouhoa. Mauvais pour la cabeza, mec. »
« Allons-y, Denis », dit Doc, « il va falloir qu’on trouve comment
attraper un bus pour revenir à la plage. »
« Si vous voulez que je vous raccompagne, c’est sur ma route »,
proposa Japonica.
Se livrant à un bref diagnostic du globe oculaire, Doc ne vit rien
de trop alarmant – pour l’instant elle était aussi saine d’esprit que
n’importe qui ici présent, Doc n’avait pas tant de remarques utiles à
dispenser aussi opta-t-il pour : « Tout baigne question freins et
phares, Japonica ? loupiotes de plaque d’immatriculation et tout ? »
« Du tout bon… ? Wolfgang sort juste du contrôle
technique… ? »
« C’est… »
« Ma voiture… ? » Un nouveau signale d’alerte, mais Doc était
maintenant obnubilé par les nombreux effectifs de police qui
risquaient d’être déployés entre ici et la plage.
« Excusez-moi », fit Xandra, qui regardait fixement Denis depuis
un certain temps, « c’est une tranche de pizza sur votre chapeau ? »
« Oh, ouhao, merci, la vache, je l’ai cherchée partout… »
« Vous embête pas que je me joigne à vous, messieurs dames ? »
demanda le Dr Blatnoyd. « Les aléas de la route, tout ça. »
Wolfgang était en fait une conduite intérieure Mercedes de dix
ans d’âge avec un toit ouvrant que les passagers pouvaient
actionner, ce qui leur permettait, comme les chiens dans les pick-up,
de sortir la tête au vent s’ils le désiraient. Doc était à l’avant sur le
siège passager, un chapeau mou à larges bords ramené sur les yeux,
tâchant d’ignorer un fort pressentiment. Le Dr Blatnoyd monta à
l’arrière avec Denis et passa ensuite un bon moment à essayer de
coincer un sac de supermarché #66 rempli de quelque chose, sous le
siège de Doc.
« Hé », s’exclama Denis, « qu’est-ce qu’il y a dans le sac que vous
fourrez sous le siège de Doc ? »
« Ne faites pas attention à ce sac », conseilla le Dr Blatnoyd.
« Cela ne fera que rendre tout le monde parano. »
Ce qui effectivement se produisit, à l’exception de Japonica, qui
leur fit remonter Sunset en douceur au milieu de la circulation en
cette heure de pointe tardive.
Denis avait sorti la tête par le toit ouvrant. « Ralentissez », lança-
t-il au bout d’un moment. « J’ai envie de vivre ce truc à fond. » Ils
traversaient Vine et s’apprêtaient à passer devant Wallach’s Music
City, où chacune des cabines d’écoute en enfilade, à l’intérieur, avait
sa propre fenêtre éclairée donnant sur la rue. Dans chaque vitrine
sans exception, tandis que Japonica avançait au pas, se trouvait un
hippie folklo ou un petit groupe de hippies folklo, chacun écoutant
au casque un album de rock’n’roll différent et se trémoussant à un
rythme différent. Comme Denis, Doc était habitué aux concerts en
plein air où des milliers de gens se rassemblaient pour écouter de la
musique gratuitement et où tout, en quelque sorte, se mélangeait
pour former un unique moi public, car tous vivaient une expérience
commune. Mais ici chacun écoutait dans la solitude, le confinement
et le silence réciproque, et certains d’entre eux, plus tard, à la caisse,
dépenseraient réellement de l’argent pour écouter du rock’n’roll.
Doc trouvait que c’était une drôle de sorte de cotisation ou de retour
sur investissement. Il ruminait de plus en plus ces derniers temps à
propos de ce grand rêve collectif où tout le monde était encouragé à
rester dans son trip. C’est seulement de temps en temps qu’on
arrivait à avoir un coup d’œil inattendu sur l’autre côté.
Denis fit des gestes de la main, cria, se fendit de signes peace and
love, mais personne dans les cabines d’écoute ne le remarqua. Il finit
par se rasseoir dans la Mercedes. « Le délire. Ils sont peut-être tous
défoncés. Hé ! C’est peut-être pour ça qu’on appelle ces machins des
écoute-heures ! Les heures défilent, ça finit par vous brouiller
l’écoute. » Il approcha son visage si près de celui du Dr Blatnoyd que
celui-ci en fut mal à l’aise. « Réfléchis à ça, mec ! Genre, des écoute-
heures, tu piges ? »
Japonica conduisait avec une telle maîtrise qu’il fallut qu’ils
soient sortis de l’éblouissement blanc d’Hollywood et aient traversé
Doheny pour que Doc remarque (a) qu’il faisait maintenant nuit et
(b) que les phares n’étaient pas allumés.
« Euh, Japonica, et euh, vos phares… ? »
Elle chantonnait pour elle-même un air que Doc reconnut, avec
une inquiétude croissante, comme étant le thème de Dark Shadows.
Il laissa passer quatre mesures et revint à la charge : « Et euh, ce
serait tellement cool, Japonica, vraiment, d’avoir les phares allumés,
c’est tout, sachant que les flics de Beverly Hill, c’est bien connu, se
planquent en haut de la côte, aux croisements… ? Ils sont à l’affût
des petites infractions, les phares par exemple, n’importe quel
prétexte pour arrêter les gens… ? »
Le fredonnement de Japonica était vachement trop intense. Doc
commit l’erreur de lever la tête et constata alors qu’elle le regardait
fixement, lui et non pas la route, ses yeux scintillaient sauvagement
à travers un rideau blond de cheveux de nana californienne. Non,
cela n’était pas rassurant. Loin d’être un connaisseur en disjonctage,
il était cependant capable de repérer une hallucination qui
engloutissait complètement le sujet et comprit immédiatement que
certes elle ne voyait probablement pas du tout Doc, mais que ce
qu’elle voyait, quoi que ce fût, était physiquement bel et bien là,
dans le brouillard de plus en plus épais, et sur le point de —
« Tout va bien, ma grande ? » intervint Rudy Blatnoyd.
« Ou-ouuuu », roucoulait Japonica avec un trémolo dans la voix
et en enfonçant la pédale d’accélérateur, « ouu-ouu wou-ou, wou-
ouu… »
Les véhicules qui arrivaient en face, de la machinerie typique du
quartier, des Excalibur, des Ferrari, les frôlaient dans un halo flou,
les évitant de justesse. Le Dr Blatnoyd, comme s’il souhaitait
entamer une conversation thérapeutique, regarda Denis d’un air
furieux. « Voilà. C’est exactement ce dont je parlais. »
« Vous avez jamais dit que ça pouvait arriver quand elle était au
volant, mec. »
Japonica avait entre-temps décidé qu’il lui fallait griller tous les
feux rouges qui se présentaient, allant jusqu’à accélérer pour en
attraper certains juste avant qu’ils passent au vert. « Hum, Japonica,
ma chère… ? C’était un feu rouge… ? » fit obligeamment remarquer
Blatnoyd.
« Ooh, je ne pense pas ! » expliqua-t-elle allègrement. « Je pense
que c’était un de Ses yeux ! »
« Ah. Certes, oui », fit Doc d’une voix apaisante. « On peut
certainement piger ça, Japonica, sauf que, encore une fois — »
« Non, non, il n’y a pas de “Bête” qui t’observe ! » Blatnoyd,
maintenant quelque peu agité. « Ce ne sont pas des “yeux”, ce sont
des feux de signalisation qui imposent de s’arrêter complètement et
d’attendre que le feu passe au vert, tu ne te souviens pas avoir
appris ça à l’école ? »
« C’est à ça que servent ces couleurs, mec… ? » s’exclama Denis.
Soudain, comme un Ovni surgi de derrière la ligne de crête, le
gyrophare d’une voiture de police apparut en haut de la côte et
descendit en piqué sur eux, toutes sirènes hurlantes. « Eh, merde »,
Denis repassant la tête par le toit ouvrant, « je me tire d’ici, mec »,
savourant un instant la vue dominante sur le paysage urbain qui
défilait. Ne sentant aucun signe de ralentissement, et tâchant de ne
pas penser au sac sous son siège, Doc avançait insensiblement le
pied en direction de la pédale de frein, tout en essayant dans le
même temps de tourner le volant pour ramener la voiture en
douceur vers le trottoir. Il aurait été dans sa propre caisse et tout
seul, il aurait peut-être choisi de les semer, au moins d’entrouvrir la
portière de quatre ou cinq centimètres et de se débarrasser du sac,
mais le temps qu’il se résolve à tenter ne serait-ce que ça, les Cognes
étaient sur eux.
« Permis de conduire et carte grise, mademoiselle… ? » Le flic
semblait concentré sur les nichons de Japonica. Elle lui rendit son
sourire dans un silence de grande intensité, lançant des regards
intermittents au Smith & Wesson qu’il avait à la ceinture. Son
collègue, un petit nouveau encore plus blond que lui, vint se
pencher côté passager, satisfait pour l’instant d’observer Denis qui
avait interrompu sa tentative de fuite par le toit pour admirer la
palette stroboscopique de lumières colorées sur le dessus de la
voiture de patrouille et lâcher de temps en temps : « Oh, ouhao,
mec. »
« Êtes-vous la Grande Bête de l’Apocalypse ? » s’enquit Japonica,
qui débloquait complètement, avec une inflexion presque digne
d’une adolescente aguicheuse.
« Non, non, non », Blatnoyd bourdonnant désespérément, « c’est
un agent de police, Japonica, qui veut juste s’assurer que tout va
bien pour toi… »
« Juste le permis et la carte grise, si ça ne vous ennuie pas », dit
le flic. « Vous savez que vous rouliez tous phares éteints,
mademoiselle. »
« Mais je suis nyctalope », Japonica hochant la tête
énergiquement, « je vois rudement bien dans le noir ! »
« Sa sœur est entrée en salle de travail il y a une heure »,
Blatnoyd imaginant qu’il manœuvrait astucieusement pour leur
éviter une contravention, « et Mlle Fenway a promis qu’elle
arriverait à temps pour assister à la naissance du bébé, alors elle a
peut-être été un peu inattentive… ? »
« Dans ce cas », fit le flic, « il serait peut-être préférable que
quelqu’un d’autre prenne le volant. »
Japonica sauta promptement sur la banquette arrière à côté de
Blatnoyd, tandis que Doc s’installait au volant et que Denis prenait
place sur le siège passager. Les flics les observèrent, radieux, tels des
instructeurs à un cours de maintien. « Oh, et nous allons également
avoir besoin d’une pièce d’identité de chacun », annonça le bleu.
« Bien sûr », Doc sortant sa licence de détective. « De quoi s’agit-
il, monsieur l’agent ? »
« Nouvelles directives », répondit l’autre flic en haussant les
épaules, « vous savez comment c’est, encore une excuse pour nous
faire faire de la paperasserie, Observatoire des Sectes, qu’ils
appellent ça, tout rassemblement de trois citoyens ou plus est
désormais considéré comme une secte en puissance. » Le novice
était en train d’effectuer les vérifications en se reportant à une liste
sur une écritoire à pinces. « Parmi les critères », poursuivit l’autre
flic, « figurent les références à l’Apocalypse, les hommes aux
cheveux qui leur arrivent à l’épaule ou plus longs, et la mise en
danger d’autrui par imprudence au volant, autant de conditions que
vous remplissez, messieurs dames. »
« Ouais, mec », intervint Denis, « mais on est dans une Mercedes,
et la peinture est d’une seule couleur, beige – on récupère pas des
points pour ça ? »
Doc remarqua pour la première fois que les deux flics… bon, on
ne pouvait pas dire qu’ils tremblaient, des policiers n’auraient pas
tremblé, mais assurément vibraient, dans l’état nerveux post-
mansonique qui régnait actuellement dans la région.
« Nous allons transmettre tout ça, monsieur Sportello, ça va aller
dans une sorte de banque de données centrale ici et à Sacramento,
et, sauf cas d’avis de recherche ou de mandats contre vous, il n’y
aura pas de suite. »

Suivant les indications du Dr Blatnoyd, Doc quitta Sunset, et dut


freiner presque immédiatement devant un portail gardé par une
sorte de flic privé. « B’soir, Heinrich », tonna Rudy Blatnoyd.
« Fait plaisir de vous voir, docteur B », répondit la sentinelle en
lui faisant signe de passer. Ils traversèrent Bel Air en empruntant la
route sinueuse, gravirent des flancs de collines et remontèrent des
canyons, arrivèrent à une grande bâtisse ceinte d’une autre barrière,
une demeure basse et presque invisible à l’intérieur de son jardin
paysager, qui semblait lui-même tellement bâti avec la nuit pour
matériau qu’au lever du jour, aussi bien, il aurait entièrement
disparu. Derrière le portail luisait une fente pâle dans l’obscurité,
Doc finit par comprendre qu’il s’agissait d’une douve enjambée par
un pont-levis.
« J’en ai pour une toute petite minute », le Dr Blatnoyd s’extirpa
de l’auto, attrapa le sac sous le siège avant et entama une
conversation sibylline à l’interphone avec une voix que Doc supposa
féminine, avant que la barrière ne s’ouvre et que le pont-levis ne
s’abaisse, en grinçant et en craquant. Puis la nuit fut à nouveau très
calme – on n’entendait même plus la circulation de l’autoroute au
loin, ni les pas feutrés des coyotes, ni les ondulations des serpents…
« Vachement trop calme », dit Denis, « ça me fait flipper, mec. »
« Je pense qu’on va attendre ici, de ce côté de la douve », dit
Doc. « D’accord ? » Denis roula un énorme joint, l’alluma, et
l’intérieur de la Mercedes fut bientôt empli de fumée. Au bout d’un
moment, un cri perçant sortit de l’interphone. « Hé mec », fit Denis,
« pas obligé de brailler, mec. »
« Le Dr Blatnoyd souhaite que nous vous informions », annonça
la femme à l’autre bout, « qu’il est notre invité et va rester ici, et
donc qu’il n’est désormais plus nécessaire que vous l’attendiez. »
« Ouais, et toi tu causes comme un robot, mec. »
Il leur fallut un certain temps pour retrouver le chemin de
Sunset. « Je pense que je vais me faire héberger chez des amis à
Pacific Palisades », annonça Japonica.
« Ça vous embête pas de nous déposer au Greyhound de Santa
Monica ? On attrapera l’omnibus de minuit. »
« À propos, vous n’êtes pas le type qui m’a trouvée et ramenée à
mon père, l’autre fois ? »
« J’faisais juste mon boulot », Doc immédiatement sur la
défensive.
« Il voulait vraiment que je revienne ? »
« Des missions de ce genre, je m’en suis tapé une ou deux
depuis », dit Doc prudemment, au cas où elle aurait encore
beaucoup de route à faire ce soir, « et il m’a donné l’impression
d’être un parent normalement inquiet. »
« C’est un trou du cul », lui assura Japonica.
« Tenez, voici mon numéro au bureau. Je n’ai pas d’horaires
réguliers, alors si vous appelez, vous ne tomberez peut-être pas sur
moi au premier coup. »
Elle haussa les épaules et réussit à produire un sourire. « S’il doit
en être ainsi. »
Les choses furent bizarres pendant quelques jours avec la Dart
qui était en réparation à Beverly Hills, mais Doc imagina qu’elle
devait passer du bon temps en compagnie de toutes ces Jaguar, ces
Porsche et tout ça. Lorsqu’il vint enfin chercher sa caisse à la
Carrosserie Ressuscitée, un emporium de la collision quelque peu au
sud d’Olympic, il tomba sur son ami Tito Stavrou en pleine dispute
animée avec Manuel, le propriétaire. Tito gérait un service de
limousines, cependant son parc se composait d’un seul véhicule, non
pas malheureusement une de ces limos qui « s’Éloignent du Trottoir
en un Chuintement », encore moins qui « s’Insèrent Sans Effort dans
la Circulation » – non, celle-ci donnait plutôt dans la brutale
embardée pour s’écarter du trottoir et l’insertion percutante dans la
circulation, étant en fait consignée au garage au moins la moitié du
temps où elle était assurée (ainsi que s’en était rendu compte le
dernier assureur en date de Tito, à son grand désarroi, et, on peut
l’imaginer, à celui de Tito également) ou prise en charge par
diverses équipes de remise en état de la carrosserie quelque part
dans la conurbation de L.A. Sur une année calendaire, elle avait été
repeinte six fois. « Tu es sûr que tu veux dire limo et pas limón ? »
suggéra Manuel dans le cadre des moqueries bon enfant qu’il
balançait à Tito quand le véhicule revenait avec une nouvelle série
de bosses et d’éraflures. Ils se tenaient dans l’atelier principal,
constitué d’une baraque Quonset retapée, d’abord coupée en deux
dans le sens de la longueur, puis réarrangée pour que les deux
parties se touchent en un point situé en hauteur, constituant une
sorte de voûte comme dans une église. « Ça coûterait moins cher si
tu me payais d’avance un petit forfait chaque fois que tu veux
qu’elle soit repeinte, tu me l’amènes, de jour comme de nuit,
n’importe quelle couleur en stock y compris métallisée, tu rentres, tu
ressors, il y en a pour une ou deux heures. »
« Ce qui me turlupine », dit Tito, « c’est ce “tu rentres, tu
ressors”, tu sais, tous ces éléments à hauts risques dans la
communauté de la pièce détachée avec laquelle tu traites… »
« Ici, c’est la Ressuscitée, ése ! On est dans le business du
miracle ! Si Jésus transformait l’eau en vin sous ton nez… ? est-ce
que tu nous la jouerais : “C’est quoi cette píquette, je voulais du
dom pérignon”, ou je ne sais quoi ? Si j’étais à ce point tatillon sur
ce qui arrive ici pour une petite couche de peinture ? si je
demandais… le permis de conduire et la carte grise ? Alors là, ils
seraient vraiment furax et iraient voir ailleurs, en plus je me
retrouverais sur une liste noire où je n’ai peut-être pas envie
d’être… ? » Manuel remarqua seulement alors la présence de Doc.
« Vous c’est la Bentley ? »
« La Dodge Dart 64… ? »
Pendant un moment le regard de Manuel fit la navette entre Doc
et Tito. « Vous vous connaissez, tous les deux ? »
« Alors ça, ça va vraiment dépendre », s’apprêtait à dire Doc,
mais Manuel enchaîna : « J’allais vous faire payer plus cher, mais les
gars comme Tito, là, ils financent des gars comme vous. » Le
montant de la facture fut néanmoins digne des tarifs de Beverly
Hills, et la moitié de la journée se passa à établir un échéancier. »
« Allez », dit Tito, « je t’invite à déjeuner. J’ai besoin de ton
conseil sur un truc. »
Ils descendirent sur Pico et mirent le cap sur Rancho Park. Cette
rue était un régal pour les becs fins. À l’époque où Doc était encore
un nouvel arrivant dans cette ville, un jour, à peu près au sunset – le
coucher du soleil, pas le boulevard –, il était à Santa Monica, du
côté de l’extrémité occidentale de Pico, la lumière au-dessus du L.A.
profond virait au pourpre avec des reflets or plus foncés et, sous cet
angle et à cette heure de la journée, il avait eu l’impression que Pico
lui offrait sur des kilomètres une perspective visuelle plongeant
droit au cœur de la grande mégapole, ayant encore à découvrir que
l’aspect culinaire de cette même perspective lui permettait, s’il le
voulait, de manger soir après soir pendant très longtemps sans
jamais retomber sur le même type de cuisine. Ce qui n’était pas
nécessairement une bonne nouvelle pour le camé indécis qui savait
peut-être qu’il avait faim mais ne savait pas obligatoirement
comment gérer la problématique en termes de cuisine spécifique.
Maintes nuits, Doc épuisa sa réserve d’essence et la patience de ses
compagnons pris de fringale bien avant d’avoir décidé où aller
manger.
Aujourd’hui ils finirent dans un restaurant grec, Teké, ce qui,
d’après Tito, signifiait ancien fumoir à haschich en grec.
« J’espère que ce ne sera pas un problème », dit Tito, « mais des
bruits courent comme quoi tu serais sur l’affaire Mickey
Wolfmann… ? »
« Pas comme ça que je présenterais les choses. Personne ne me
paye. Parfois je me dis que c’est juste une histoire de culpabilité. La
petite amie de Wolfmann est mon ex, elle a dit qu’elle avait besoin
d’aide, alors j’essaye de filer un coup de main. »
Tito, qui avait mis un point d’honneur à se placer face à l’entrée,
baissa la voix jusqu’à ce que Doc puisse à peine l’entendre. « Je
table sur le fait que t’es pas un ripou, Doc. T’es pas un ripou,
hein ? »
« Jusqu’à maintenant, non, mais je ne cracherais pas sur une
jolie enveloppe pleine de biftons. »
« Ces gars », une expression de contrariété traversa le visage de
Tito, « ne te filent pas des enveloppes, c’est plus du style : tu fais ce
qu’ils veulent et peut-être qu’ils ne t’amocheront pas trop. »
« Tu es en train de dire que la Mafia est dans le coup — »
« Si seulement. Je veux dire, je connais des salopards de la
Famille qui fichent la trouille à la plupart des gens, à moi en tout
cas c’est sûr, mais jamais je n’irais les voir pour ça, ils regarderaient
juste qui c’est et diraient un truc du genre : “Pasadena, mec.” »
« Sans parler du fait que tu leur dois du fric. »
« Plus maintenant. C’est réglé, tout ça. »
« Quoi. Pas de canassons, pas de parties de Pan ? Pas de P’tit T-
Rex ? Pas de Salvatore Gazzoni dit “le Massicot” ? Pas d’Adrian
Prussia ? »
« Nan, même Adrian m’a lâché la grappe, tout remboursé, y
compris les intérêts exorbitants, tout. »
« Bonne nouvelle, vu que tôt ou tard l’enfoiré aurait pris sa batte
de base-ball et serait descendu en ville s’occuper de ta tronche, ou
un truc de ce genre. Ce type fait une mauvaise réputation aux
requins prêteurs. »
« Ils font maintenant tous partie de mon triste passé révolu, je
me suis farci les “douze étapes”, Doc, les “réunions”, tout le
tremblement. »
« Dis donc, Inez doit être contente. Ça fait combien de temps ? »
« Ça fera six mois le week-end prochain. Et on va fêter ça en
grande pompe, on prend la limousine pour Vegas, on descend au
Caesar’s — »
« Excuse-moi, Tito, est-ce que je confonds Las Vegas avec un
autre endroit où tout ce qu’on fait, putain, c’est jouer non-stop ?
Comment espères-tu — »
« Éviter la tentation ? Hé, mais c’est justement ça, le truc,
comment saurai-je ? Je vais sauter dans la fosse aux ours et je verrai
bien. »
« Olala. Et Inez ne trouve rien à y redire ? »
« C’est elle qui a eu l’idée. »
Mike, le patron et cuisinier, apparut avec une immense assiette
garnie de feuilles de vigne farcies, d’olives de Kalamata et de
minuscules spanakopitas, il allait falloir une semaine pour finir tout
ça. « Tu es sûr de vouloir manger ici », lança-t-il à Tito en guise de
salut.
« Je te présente Doc, il m’a sauvé la vie une fois. »
« Et c’est comme ça que tu le remercies ? » Mike secouant la tête
en signe de désapprobation. « Réfléchissez bien, prenez votre temps,
mes amis », retournant à la cuisine en marmonnant dans sa barbe.
« Je t’ai sauvé la vie ? »
Tito haussa les épaules. « La fois sur Mullholland. »
« C’est toi qui as sauvé la mienne, mec, c’est toi qui savais où elle
était », le « elle » désignant plus précisément une Hispano-Suiza J12
de 1934 volée dont Doc avait négocié la restitution avec un
Lituanien malade de la thyroïde qui s’était présenté muni d’un AK-
47 modifié avec chargeur banane tellement gigantesque qu’il
n’arrêtait pas de trébucher dessus, ce qui, à y repenser, était ce qui
avait sauvé la vie de tout le monde, probablement.
« Je faisais ça uniquement pour ma pomme, mec, il se trouve que
tu as été sur place quand on l’a rapportée, et toute cette thune a
commencé à couler à flots. »
« Peu importe, Doc – il y a quelque chose maintenant dont tu es
le seul à qui je puisse parler. » Un bref regard tout autour. « Doc, j’ai
été un des derniers à parler à Mickey Wolfmann avant qu’il quitte
l’écran. »
« Merde », lâcha Doc de manière encourageante.
« Et non, je ne suis pas allé baver à la flicaille. Ça reviendrait aux
oreilles de ces gars avant que je passe la porte, et je finirais en hors-
d’œuvre pour les requins. »
« Comme une carpe, Tito. »
« Ce qui s’est passé, c’est que Mickey en était arrivé au point où
il ne faisait pas toujours confiance à ses chauffeurs. La plupart
étaient d’anciens taulards, ce qui signifiait qu’ils avaient eux-mêmes
leurs propres casseroles, dont il n’était pas toujours au courant.
Donc de temps en temps il m’appelle sur mon numéro liste rouge, et
je passe le prendre à un endroit dont on convient à la dernière
minute. »
« Tu te servais de la limousine ? Pas vraiment discretos. »
« Nan, on prenait des Falcon ou des Nova, je peux toujours en
toper une à la dernière minute, même une VDub, si la peinture n’est
pas trop fantaisiste. »
« Donc le jour où Mickey a disparu… il t’a appelé ? tu l’as
emmené quelque part ? »
« Il voulait que je passe le prendre. Il a appelé en pleine nuit,
d’une cabine téléphonique, on aurait dit, il parlait superbas, il avait
les jetons, on aurait dit qu’il avait quelqu’un à ses trousses. Il m’a
donné une adresse en dehors de L.A., je m’y suis pointé, j’ai attendu,
mais il n’est jamais venu. Au bout d’une ou deux heures, je
commençais à trop attirer l’attention, alors j’ai fichu le camp. »
« Où était-ce ? »
« Ojai, près d’un endroit qui s’appelle Chryskylodon. »
« J’en ai entendu parler », dit Doc, « un asile de dingos pour les
rupins. Signifie “sérénité” en indien ancien. »
« Ha ! » Tito secoua la tête. « Qui t’a raconté ça ? »
« C’est dans leur brochure… ? »
« Ce n’est pas de l’indien, c’est du grec, tu peux me faire
confiance, quand j’étais môme ils parlaient tout le temps grec à la
maison. »
« Ça veut dire quoi en grec ? »
« Bon, c’est un peu ramassé, mais ça signifie dent dorée, celle-ci,
là — » Il tapota sur sa canine.
« Oh merde. “Croc” ? Ça pourrait être ça ? »
« Ouais, c’est à peu près ça. Croc doré. »
Douze

Doc passa un ou deux coups de fil, repartit en empruntant les


petites routes par Burbank et Santa Paula, et arriva à la sortie Ojai
juste avant l’heure du déjeuner. Il y avait plein de panneaux pour
indiquer la direction de l’Institut Chryskylodon. La luxueuse
Académie de la Camisole était située suffisamment à proximité de
Krotona Hill pour tirer profit des mystiques qui fréquentaient des
établissements spirituels plus connus comme l’École Intérieure et
l’AMORC. Le bâtiment principal, une grande bâtisse de style Néo-
Colonial Espagnol, en tuiles rouges et stuc blanc, était entouré d’une
cinquantaine d’hectares de vergers, de prés et de bois de sycomores.
Doc fut accueilli à l’entrée par des gardiens à cheveux longs et en
tuniques flottantes sous lesquelles ils portaient des Smith dans des
holsters d’épaule.
« Larry Sportello, j’ai rendez-vous… ? »
« Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, mon frère. »
« Je vous en prie, allez-y, tâtez, je ne suis pas enfouraillé, diable,
je n’ai même pas de dope sur moi. » La procédure imposait de se
garer sur un parking près du portail et d’attendre qu’une navette de
l’Institut vous amène jusqu’au bâtiment principal. Il y avait sur le
portail un panneau avec l’inscription SANS DROGUE C’EST COOL.
Doc s’était dégotté aujourd’hui une veste Édouard VII et un
pantalon pattes d’eph’ dans des tons bruns pas tout à fait assortis et
passés de mode, une moustache fine digne des films programmés
tard le soir, il avait les cheveux relevés à la Brylcreem en une haute
banane et de longs favoris, l’ensemble visant à suggérer un type
entre deux eaux, louche et vaguement anxieux, n’ayant absolument
pas les moyens de se payer les frais qu’un tel établissement
réclamerait. Vu les regards auxquels il avait droit, l’accoutrement
semblait faire son effet.
« Nous allions justement passer à table », le directeur adjoint, le
Dr Threeply, en un plissement de front faussement sympathique.
« Pourquoi ne pas vous joindre à nous ? Ensuite nous pourrons vous
faire visiter les lieux. »
Le Dr Threeply était un spécimen sournois ayant cette
particularité observée de temps à autre chez les représentants en
panneaux d’aluminium et portes grillagées d’avoir jadis vécu un
événement – un mariage, une affaire pénale – assez traumatisant
pour l’avoir forcé définitivement au-delà du seuil de tolérance, si
bien qu’il devait à présent supplier les clients potentiels d’ignorer ce
handicap de personnalité mal identifié.
Le déjeuner fut servi dans la Salle à Manger de l’Administration
et le service assuré par des pensionnaires qui apparemment
travaillaient sur place afin de ne pas payer plein tarif. « Merci,
Kimberly. Des mains solides comme un roc, aujourd’hui, on dirait. »
« Tellement contente que vous ayez remarqué, Dr Threeply. Vous
reprenez un peu de soupe ? »
Doc, sur le point d’enfourner une fourchettée d’une terrine de
légumes qui ne ressemblait à rien de commun, se dit que si les gens
ici présents étaient des cas psychiatriques, alors quid de ceux qui se
tenaient plus en retrait, dans les cuisines, bien à l’abri du regard
public ? Ceux qui préparaient à manger, par exemple ?
« Goûtez un peu de ce chenin blanc, monsieur Sportello, en direct
de notre propre vignoble. » Doc avait appris de son père Leo, puis
plus tard en flânant dans les allées des supermarchés, que blanc en
français signifiait « white » et que les blancs de Californie avaient
tendance à être, eh bien, au moins plus white que cette espèce de
teinte jaunasse qu’il avait sous les yeux. Il scruta l’étiquette et
remarqua une liste d’ingrédients longue de plusieurs lignes, avec,
entre parenthèses, la remarque : « La suite au dos de la bouteille »,
mais à chaque fois qu’il essayait, avec autant de désinvolture que
possible, de regarder l’étiquette au dos, il avait droit à des regards
noirs, et parfois les personnes tendaient même le bras pour faire
pivoter la bouteille de manière à ce qu’il ne puisse pas lire
l’étiquette.
« Vous… avez déjà été parmi nous auparavant ? » demanda l’un
des psys du personnel. « Je sais que j’ai déjà vu votre visage. »
« Première fois que je viens ici, habituellement, je descends
rarement au sud de South City. »
« Et a-normalement ? » gloussa le Dr Threeply.
« Quoi ? »
« Je voulais juste dire qu’avec tous les établissements de qualité
qui se trouvent dans la région de San Francisco, pourquoi se donner
la peine de faire tous ces kilomètres jusqu’à nous ? » Les autres à
table se penchèrent en avant, comme particulièrement intéressés par
la réponse de Doc.
Il était temps de leur sortir un des trucs qu’il avait répétés avec
Sortilège. « Je pense », dit Doc gravement, « que de même que les
chakras peuvent être identifiés sur le corps humain, de même il y a
sur le corps de la Terre des endroits spéciaux, des concentrations
d’énergie spirituelle, de la grâce, si vous voulez, et qu’Ojai, ne
serait-ce que par la simple présence de M. J. Krishnamurti, est
certainement l’un des chakras planétaires les plus sacrés, ce qui
malheureusement n’est pas le cas de San Francisco et de ses
environs immédiats. »
Après un petit moment de silence, quelqu’un dit : « Vous voulez
dire que… Walnut Creek… n’est pas un chakra ? », ce qui lui valut
des hochements de tête approbateurs et des gloussements de la part
de ses collègues.
« Quelque chose de religieux », supposa le Dr Threeply, tâchant
peut-être de rétablir un air de professionnalisme à la tablée, quant à
savoir quelle profession, cela n’était pas clair.
Après déjeuner, Doc eut droit à une visite des lieux menée au pas
de charge, comprenant les dortoirs, un salon pour le personnel doté
d’une douzaine de téléviseurs et d’un bar full-service, les caissons à
isolation sensorielle, la piscine olympique et le mur d’escalade.
« Qu’est-ce qu’il y a là-bas ? », Doc tâchant de paraître curieux,
sans plus.
« Une aile de construction toute récente pour héberger le Service
des Cas Difficiles », annonça le Dr Threeply, « pas encore tout à fait
opérationnelle, mais qui fera bientôt la fierté et la joie de l’Institut.
Vous pouvez bien entendu jeter un œil à l’intérieur si vous le
souhaitez, bien qu’il n’y ait pas grand-chose à voir. » Il ouvrit d’un
geste énergique une des portes, et dans le vestibule Doc aperçut la
même photo promo que celle qu’il avait vue chez Wolfmann, de
Sloane perchée sur un tracto-pelle et remettant un chèque géant. Il
regarda à nouveau le plus attentivement possible et remarqua
qu’aucun des autres visages du cliché ne semblait être celui de
Mickey. Mickey n’était nulle part en vue, mais Doc fut visité par
l’inquiétant sentiment que quelque part, tout près, dans quelque
étrange espace indéterminé dont les résidents n’étaient pas sûrs de
savoir où ils se trouvaient, à l’intérieur ou en dehors du cadre,
existait peut-être en effet une version de Mickey, pas tout à fait de la
même manière que la femme au gros chèque était une version de
Sloane, mais altérée et – il frissonna – peut-être mentalement ou
physiquement compromise. Au-delà de ce vestibule, il distingua un
long corridor flanqué d’une enfilade de portes identiques sans
poignées, en retrait dans l’ombre métallique. Avant que la porte
principale ne se referme, Doc eut juste le temps de remarquer un
bloc de marbre avec une plaque de bronze sur laquelle on pouvait
lire : ÉRIGÉ GRÂCE À LA GÉNÉROSITÉ DÉSINTÉRESSÉE D’UN AMI DÉVOUÉ DE
CHRYSKYLODON.
Si Sloane parrainait des asiles de fous avec l’argent de Mickey,
pourquoi ne pas en tirer quelque honneur ? Pourquoi demeurer
anonyme ?
« Chouette », fit Doc.
« Venez, nous allons jeter un œil à l’extérieur. »
Comme ils s’enfonçaient dans la propriété, Doc aperçut, à travers
la brume, des eucalyptus, des passages à colonnades, des temples
néoclassiques aux façades de marbre blanc, des fontaines alimentées
par des sources d’eau chaude. Tout ressemblait aux décors incrustés
et peints sur verre des vieux films en Technicolor. Des siphonnés
pleins aux as et leurs accompagnateurs dérivaient par moments au
loin. Comme Tante Reed l’avait suggéré, de nombreuses
améliorations capitales étaient en cours. Des équipes de
terrassement lançaient en l’air et rattrapaient impeccablement des
empilements de pots de fleurs en arc de cercle. Des ouvriers
écoutaient de l’acid rock’n’roll pur et dur diffusé par les autoradios
des camions et jouaient du marteau en suivant le rythme. Les
équipes de terrassiers charriaient à la pelle le bitume que les
rouleaux aplanissaient.
Il y avait des courts de tennis, des piscines et des terrains de
volley-ball. Le Jardin Zen, selon le Dr Threeply, avait été importé de
Kyoto et remonté complètement à l’identique, jusqu’au dernier grain
de sable blanc, chaque rocher avec sa texture particulière. Une
cloche de cérémonie se trouvait tout près, et à côté Doc remarqua
un belvédère étrangement ombrageux, comme une gravure sur acier
dans quelque livre ancien et probablement interdit, dans lequel il
crut entendre l’écho de chants psalmodiés. « Groupe de thérapie
perfectionnée », dit Threeply. Il conduisit Doc à un escalier
hélicoïdal dérobé, qu’ils descendirent jusqu’à une sorte de grotte,
humide et chichement éclairée. La température chuta de dix degrés.
En provenance des couloirs moites, les chants psalmodiés se firent
plus forts. Threeply amena Doc dans un espace insonorisé derrière
des glaces sans tain et, au milieu d’ombres souterraines vertes
comme de la vase d’aquarium, Doc reconnut immédiatement l’une
des douze silhouettes en tunique agenouillées, Coy Harlingen.
Putain, c’est quoi ce truc ?
De fait, ce n’était pas le seul visage familier dans les parages. Se
prélassant à côté de la fenêtre d’observation se tenait un aide-
soignant qui avait apparemment accompagné les pensionnaires
jusque-là et attendait pour les ramener. Pour passer le temps, il se
consacrait à l’occupation vieille comme le monde consistant à
enrouler sa cravate jusqu’en haut, à la tenir un moment coincée sous
le menton, puis à relever le menton pour que la cravate se déroule.
Des heures d’amusement. Doc ne remarqua la cravate elle-même
qu’après avoir observé ce petit manège pendant un certain temps, et
ensuite il pensa Oh ! la vache, ou alors le cria à haute voix, il ne le
sut pas immédiatement, car il se trouvait que la cravate que portait
ce gorille était un des articles spéciaux faits main de la collection de
Mickey Wolfmann – en fait, précisément la cravate que Doc n’avait
pas trouvée dans la penderie de Mickey, celle représentant Shasta en
une pose suffisamment soumise pour briser le cœur d’un ex, enfin, à
condition qu’il fût d’humeur. Doc fut tout juste capable de revenir
au temps présent pour entendre le Dr Threeply conclure quelque
commentaire et demander s’il y avait des questions.
Plusieurs, en fait.
Doc voulait au moins signaler au gorille à la fenêtre un truc du
genre : « Hé, c’est mon ex, là, que tu pelotes », mais était-ce bien
judicieux ? Le monde venait de se morceler, n’importe qui ici
pouvait monter n’importe quelle arnaque imaginable, et il était
grand temps, comme aurait dit Samy, euh, de ficher le camp d’ici,
Scooby.
Chargé de formulaires d’inscription et de toute une littérature
sur l’Institut, Doc monta dans la navette pour retourner à l’entrée
principale. À l’arrêt au belvédère sinistre, un passager monta, qui
n’était autre que Coy Harlingen en tunique à capuche, qui lui fit des
signes pour qu’il la boucle, parmi lesquels le signe « Descendez en
même temps que moi ».
Ils descendirent à hauteur du terrain de balle au prisonnier. Une
sorte de championnat régional inter-établissements s’y déroulait,
avec beaucoup de tee-shirts assortis et des cris, tous n’étant pas liés
au championnat, et personne n’accorda grande attention à Coy et à
Doc.
« Tenez, enfilez ça. » Une des tuniques que les gens portaient par
ici, dont Doc doutait qu’elles provinssent d’une maison spécialisée
dans les fournitures religieuses – plutôt d’une braderie d’accessoires
de plage passés de mode. Il l’enfila. « Ouhao… on se sent tout de
suite dans la peau de… Lawrence d’Arabie ! »
« Du moment qu’on marche lentement et en ayant l’air dans les
vapes, personne ne viendra nous embêter. »
« À propos, ça, ça aidera peut-être. » Sortant et allumant un stick
de colombienne gold. Ils se le passèrent et se le repassèrent, et au
bout d’un moment, Coy fit : « Alors, vous avez pu voir Hope. »
« Pas longtemps. Elle va bien. En plus, apparemment, elle ne
touche plus à la came. »
Il n’était pas facile de voir exactement ce qui se passait du côté
de chez Coy avec ses lunettes noires, mais sa voix baissa jusqu’à
n’être plus qu’un murmure. « Vous lui avez parlé ? »
« J’ai passé la tête à sa porte, en me faisant passer pour un
fourgueur de magazines. J’ai entraperçu la petite Amethyst, aussi, et
d’après ce que j’ai pu voir elles vont bien toutes les deux. J’ai
presque réussi à vendre à Hope un abonnement à Psychologie
aujourd’hui.
« Ma foi. » Coy secouait lentement la tête, comme s’il écoutait un
solo. « Vous pouvez pas savoir comme je suis inquiet. » Peut-être
plus que ce qu’il avait l’intention de dire. « Elle a décroché, vous
êtes sûr ? Elle est inscrite à un programme, ou comment elle fait ? »
« Elle a repris l’enseignement, c’est tout ce qu’elle a dit. Santé
publique, sensibilisation aux problèmes de drogue, un truc dans le
genre. »
« Et vous allez pas me dire où. »
« Pas même si je le savais. »
« Vous pensez vraiment que j’irais un jour emmerder l’une ou
l’autre ? »
« Je ne fais pas dans les affaires matrimoniales, mec. J’avais la
terrible habitude de m’en mêler, et ça ne s’est jamais bien fini. »
Coy continuait à marcher, le visage dans l’ombre de sa capuche.
« Pas grave, je suppose. »
« Comment ça ? »
« Aucune chance que je puisse un jour revenir auprès d’elles. »
Doc connaissait cette intonation de voix et la détestait. Ça lui
rappelait trop les cabinets éclaboussés de vomi, les passerelles au-
dessus de l’autoroute, les rebords de falaises à Hawaii, toujours à
implorer des hommes plus jeunes que lui, chamboulés par ce qu’ils
prenaient dur comme fer pour de l’amour. C’était en fait pour cela
qu’il avait arrêté de s’occuper d’affaires matrimoniales. En dépit de
quoi il se surprit à lui souffler : « Tu ne peux pas revenir, car si tu
revenais… »
Coy secoua la tête. « Ce serait la fin pour ma pomme.
Comprenez ? Et pour ma famille aussi. C’est comme un gang. Une
fois qu’on y entre, on n’en sort plus, on y est por vida. »
« Tu le savais en t’engageant ? »
« Tout ce que je savais, c’est que c’était bon ni pour l’un ni pour
l’autre qu’on reste ensemble. Le bébé avait une sale gueule et ça
empirait de jour en jour. On se défonçait et on restait juste assis sur
le cul à se dire : “On s’entraîne mutuellement vers le fond, qu’est-ce
qu’on va faire ?” et au final on faisait rien du tout, ou alors on se
disait : “Attendons de choper de la dope, et une fois cette question
réglée, on trouvera quelque chose”, mais ça non plus ça arrivait
jamais. Et puis une opportunité s’est présentée. Les gens d’ici
avaient du pognon, c’étaient pas des furieux de la Bible qui
arpentent la plage en te hurlant dessus ni rien, ils voulaient
vraiment m’aider. »
Doc réalisa alors, en se rappelant ce que Jason Velveeta avait dit
à propos de l’intégration verticale, que si le Croc d’Or pouvait
rendre accro ses clients, pourquoi ne pas, inversement, leur vendre
un programme pour décrocher ? Qu’ils aillent et viennent, deux fois
plus de revenus et pas de soucis à se faire pour trouver de nouveaux
consommateurs – aussi longtemps que la vie à l’américaine générait
l’envie de s’en échapper, le cartel aurait toujours la garantie d’une
réserve sans fond de nouveaux clients.
« Ils viennent de me faire visiter », dit Doc.
« Z’envisagez de vous inscrire ici ? »
« Pas moi. Au-dessus de mes moyens. »
Ils étaient maintenant suffisamment sur la même longueur
d’onde pour que Coy, s’il le voulait, saisisse la perche et raconte
quel genre de marché il avait conclu. Mais il se contenta de faire les
cent pas en silence.
« À part verser dans le conseil matrimonial », dit Doc
prudemment, « si je faisais juste une petite enquête et que je
trouvais par exemple une façon de voir les choses à laquelle tu n’as
peut-être pas pensé — »
« Le prenez pas mal » – était-ce un petit tremblement de
colère ? – « mais y a trop de trucs auxquels vous, vous avez pas
pensé. Si vous voulez faire votre petite enquête, je peux pas vous en
empêcher, mais vous allez peut-être le regretter. »
Ils étaient presque arrivés au portail, et les ombres alentour
s’allongeaient. À la plage, le vent du large devait être en train de
tourner à cette heure. « Je peux piger que tu essayes de me
détourner de ce truc », dit Doc, « et c’est aussi une mauvaise idée
que j’essaye de te joindre au téléphone. Mais écoute. Quelle que soit
la panade dans laquelle tu t’es fourré, moi je suis encore là, à
l’extérieur. J’ai encore les mains libres, contrairement à toi, peut-
être… »
« Je peux pas aller plus loin, maintenant », dit Coy. Ils étaient
dans un verger d’abricotiers près du portail. « Va falloir que je
récupère votre tunique. »
Doc quitta probablement Coy des yeux une seconde. D’une façon
ou d’une autre, tandis qu’il enlevait la tunique ou la pliait ou
quelque chose, elle lui fut prise des mains, claqua comme une cape
de magicien, et lorsque Doc releva les yeux, Coy avait déjà disparu.
Doc rentra par la 101 et arriva à la côte de Thousand Oaks juste
à temps pour être obligé de freiner brutalement derrière un minibus
Volkswagen peint de motifs cachemire, rempli de camés ricanants,
qui s’était matérialisé devant lui. La voie de gauche était saturée de
semis à touche-touche qui essayaient de doubler le Volkswagen,
inutile, donc, d’essayer de changer de file. Jadis, Doc aurait pu
perdre patience, mais avec l’âge et la sagesse il en était venu à
comprendre que, déjà, ces bahuts n’avaient jamais la moindre
putain de compression, en raison de décisions d’ingénierie prises il y
avait belle lurette à Wolfsburg. Il rétrograda, effleura le bouton de
l’autoradio qui passait Something Happened to Me Yesterday des
Stones, et il se dit qu’il finirait bien de toute façon par arriver en
haut de la côte. Ce qui aurait pu être une bonne chose, si ce n’est
que maintenant il avait du temps pour repenser à la cravate de
Mickey et pour commencer à se demander comment le corniaud qui
la portait était tombé dessus, au juste, et pour se rappeler,
inévitablement, l’image peinte à la main de Shasta Fay sur le dos,
jambes écartées, humide et, sauf erreur, bien qu’il ne l’eût
qu’entraperçue, sur le point de jouir, en plus.
Mickey portait sans doute précisément cette cravate lorsqu’ils
l’avaient attrapé. Il l’avait juste prise au hasard dans la penderie ce
matin-là, à moins qu’il y ait eu une raison plus profonde. Puis,
lorsqu’ils lui avaient enfilé l’uniforme de pensionnaire de
Chryskylodon, ils avaient confisqué la cravate, et c’est alors que le
corniaud l’avait repérée et avait, comme ça, décidé de la prendre.
Ou alors Mickey l’avait échangée plus tard contre quelque faveur
dans l’enceinte de l’hosto psychiatrique, un coup de fil, une clope,
les médocs de quelqu’un d’autre ? À l’Institut Universitaire, les profs
avaient enseigné à Doc la notion utile que le mot n’est pas la chose,
et la carte pas le territoire. Il supposait pouvoir étendre le propos en
affirmant que la cravate avec la nana à poil n’était pas la nana. Il
n’était pourtant pas assez rationnel sur le coup pour éprouver autre
chose que le sentiment d’avoir été dépouillé, moins vis-à-vis de
Mickey – de l’histoire ancienne maintenant ou presque – que vis-à-
vis de Shasta. Peu importaient les fantasmes que l’image de Shasta
avait pu susciter chez le corniaud – mais Mickey devait la tenir en
bien piètre estime pour laisser faire ça ?

Doc revint à la plage en tout début de soirée, il remonta les


dunes par-derrière jusqu’au sommet et eut droit à une vue brumeuse
sur la baie et les promontoires, un pur couché de soleil aux couleurs
que revêt l’acier lorsqu’il est chauffé à blanc, les lumières des avions
de ligne, certaines clignotantes, d’autres fixes, en ascension
silencieuse depuis l’aéroport, dessinaient des courbes serrées et
nettes avant de se positionner pour traverser le ciel, et se trouvaient
parfois brièvement en conjonction avec une étoile précoce, puis
poursuivaient leur course… Il décida de faire une halte au bureau,
et au moment où il entrait le téléphone se mit à sonner,
paisiblement, comme pour lui-même.
« Où étais-tu ? » demanda Fritz.
« Pas un endroit que je recommanderais. »
« C’est quoi, tu as l’air au trente-sixième dessous. »
« Ce machin tourne à l’aigre, Fritz. Je crois avoir trouvé où ils
ont embarqué Mickey. Il est possible qu’il n’y soit plus, voire qu’il ne
soit plus de ce monde, mais dans un cas comme dans l’autre,
possible qu’il soit dans un sale état à l’heure qu’il est. »
« Mieux vaut que je n’en sache pas trop, mais la po-lice, tu es sûr
qu’ils ne pourraient pas aider ? »
Doc trouva une cigarette de tabac et l’alluma. « Jamais j’aurais
cru que tu me sortirais un truc comme ça. »
« Ça m’a échappé. »
« Si seulement… », bon sang, ce qu’il se sentait fatigué, « une
seule fois une seule, je pouvais faire confiance à la police. Mais c’est
comme la pesanteur, elle s’exerce toujours dans un seul sens. »
« Toujours admiré tes principes, Doc, surtout maintenant, vu que
j’ai lancé une recherche sur les plaques minéralogiques que tu m’as
transmises, or il se trouve que certaines d’entre elles appartiennent à
des “réservistes de la police” de L.A. Apparemment, pas mal de ces
types se sont engagés durant la petite fiesta de Watts, histoire de
pouvoir jouer en toute légalité à un-deux-trois-casse-négro. Depuis
lors, ils forment comme une espèce de petite milice privée que le
LAPD utilise à chaque fois qu’ils ne veulent pas avoir le sale rôle
dans les journaux. Tu as un crayon, note donc, simplement ne me
dis pas ce qui se passe. »
« Je te revaudrai ça, Fritz. »
« Absolument pas, toutes les excuses sont bonnes pour avoir
l’impression de surfer la vague du futur, je viens juste d’embaucher
un gus, Sparky il s’appelle, faut qu’il téléphone à sa môman s’il est
en retard pour le dîner, seulement devine un peu – c’est nous qui
sommes ses stagiaires ! il est à fond dans le trip de l’ARPAnet, et je
te jure que c’est comme l’acide, tout un aut’ monde étrange – le
temps, l’espace, tout le bordel. »
« Bon, alors quand est-ce qu’ils vont l’interdire, Fritz ? »
« Quoi. Pourquoi ça ? »
« Tu te souviens qu’ils ont proscrit l’acide dès qu’ils se sont rendu
compte que c’était un chemin vers un truc qu’ils ne voulaient pas
qu’on voie ? Pourquoi serait-ce différent en ce qui concerne
l’information ? »
« Je ferais bien de dire à Sparky de se magner, dans ce cas.
Aujourd’hui, il m’a dit qu’il pensait avoir trouvé un moyen de
pénétrer dans l’ordinateur du CII à Sacramento sans qu’ils s’en
aperçoivent. Donc d’ici très peu de temps, tout ce que le Bureau
d’État aura, on l’aura aussi, tu peux d’ores et déjà nous considérer
comme la branche sud du CII. »
Juste à cet instant, ils remarquèrent une baisse d’intensité de la
ligne téléphonique. Quelqu’un écoutait leur conversation. « En tout
cas c’est un sacré bon retriever », enchaîna Fritz, imperturbable, « s’il
est quelque part, le vieux Sparky le retrouvera, il adore ces
conneries. »
« Fais-moi penser à lui prendre des Toutou-Croquettes », fit Doc.
En rentrant chez lui, Doc trouva Denis un joint non allumé lui
pendant aux lèvres, assis dans le passage, en plein flip. « Denis ? »
« Enfoirés de Boards, mec. »
« Qu’est-ce qui s’est passé ? »
« Ils ont saccagé ma turne. »
Doc faillit répondre : « Comment peux-tu savoir ? » mais se
rendit compte à quel point il était secoué. « L’important c’est : est-ce
que toi, ça va ? »
« J’étais pas là, mais si j’avais été sur place, moi aussi ils
m’auraient saccagé. »
« Les Boards – tout le groupe, Denis, le guitariste rythmique, le
bassiste, ils sont tous entrés par effraction, et, et ensuite ? »
« Ils cherchaient les photos que j’ai prises, mec, je le sais. Mon
matos était étalé partout par terre, ils ont nettoyé le frigo, tout mis
dans l’Austériseur, ils ont fait des milk-shakes et en ont même pas
laissé pour les autres. »
« “Les autres”, c’est toi, Denis. Pourquoi est-ce qu’ils t’en
auraient laissé ? »
Denis réfléchit à la question, et Doc le vit qui commençait à se
calmer. « Viens, entre dans la maison et on va rallumer ce bidule qui
te pend au bec. »
« Parce que », répondit Denis un peu tardivement à la question
de Doc, « théoriquement ce sont des freaks, un groupe de freak
surfadelic, c’est l’image qu’ils ont, et les freaks dépouillent pas les
autres freaks, et avant toute chose, s’ils te piquent ta bouffe, les
freaks partagent. Tu as pas vu ce film ? Il existe un véritable “Code
des Freaks” — »
« Je pense », dit Doc, « que c’était, genre, en 1932, l’histoire d’un
cirque itinérant, une autre sorte de freaks… »
« Peu importe – ces Boards se sont pas mieux comportés que
n’importe quel conformiste à la con. »
« Tu es sûr que ce sont les Boards qui ont fait le coup, Denis, je
veux dire, est-ce qu’il y a eu, genre, des témoins ? »
« Des témoins ! » Denis éclata d’un rire tragique. « S’il y en avait
eu, ils auraient accouru en demandant des autographes et des
conneries. »
« Écoute, j’ai les négatifs et les planches contacts, et Bigfoot a le
tirage où on voit Coy, donc quels qu’ils soient, s’ils n’ont rien trouvé
chez toi, il y a de bonnes chances qu’ils ne reviennent pas. »
« Toute ma bouffe chinoise », Denis, en secouant la tête. Une fois
par mois, il commandait trente repas au Cantonais de South Bay sur
Sepulveda et les conservait au congélateur, puis les décongelait les
uns après les autres pour ses repas au fil du mois.
« Pourquoi auraient-ils — »
« Même les restes de chez General Tso’s Broccoli d’hier soir. Je
les avais mis de côté, mec… »

Le lendemain matin, Doc dut se frayer un chemin parmi les


habitués de la B12 pour accéder à ses bureaux, remarqua une
ecchymose intéressante sur la jambe de Petunia et se traîna à l’étage
pour commencer à étudier la liste des flics auxiliaires volontaires
que Fritz lui avait communiquée, corvée qui ne le réjouissait pas
outre mesure. Il avait de temps en temps croisé sur son chemin ces
types qui se prenaient pour des durs et qui affichaient l’attitude
typique des mecs surarmés, arborant bérets paramilitaires, treillis de
camouflage et autres accessoires du Vietnam achetés dans les
surplus de Hawthorne Boulevard, bardés d’insignes et de rubans,
certains authentiques d’ailleurs, quoique non mérités à proprement
parler. De mémoire, aucun d’entre eux ne l’avait jamais regardé
avec bienveillance, ni même avec neutralité. C’étaient les rabat-joie
du quartier avec un permis de port d’armes, et tant pis pour les
civils mâles dont les cheveux dépassaient la longueur réglementaire
de la coupe des Marines.
Tous ces gens avaient un travail, bien sûr. Doc appela en se
faisant passer pour diverses sortes de vendeurs, ou pour le Service
des Mines de Sacramento ayant une question inoffensive à poser, ou
parfois pour un vieux copain perdu de vue, et il tombait sur les
épouses – tous ces gars étaient des pères de famille – qui avaient
envie de causer. Et ça causait. Un effet secondaire du mariage, avait
confié Fritz à Doc lorsque celui-ci était encore un bizuth. « Ces
bonnes femmes, ça les démange de causer, parce que personne dans
leur entourage n’a envie d’entendre ce qu’elles ont à raconter. Tu
leur accordes deux secondes et elles se mettent à jacasser, elles te
casseront les oreilles. »
« Elles n’ont pas des sœurs ou d’autres épouses à qui parler ? »
demanda Doc.
« Si bien sûr, mais généralement ça ne donne rien d’utilisable. »
Doc attendit le soir que tout le monde eût dîné, se prit vite fait
un burrito au Taco Bell, la ration nutritive d’une journée, toujours
une bonne affaire pour soixante-neuf cents. Il portait sur la tête une
autre perruque aux cheveux courts, un postiche châtain avec la raie
au milieu dégotté en solde sur Hollywood Boulevard, et un costume
d’occasion trouvé dans une friperie dont on n’aurait pas voulu pour
The Three Stooges. Lorsque la circulation fut un peu plus fluide, il se
rendit à une adresse dans le secteur de Rossmoor-Cypress, juste au-
delà de la limite du comté.
Il venait de prendre l’autoroute quand il entendit l’animateur
radio annoncer : « De la part de Bambi, spéciale dédicace à tous les
Spotted Dickheads en territoire KQAS, la radio Casse-Q – voilà le
dernier quarante-cinq tours des Angliches – Long Trip Out. »
Et après une intro au Farfisa de Smedley, truffée de gimmicks
transatlantiques à la Floyd Cramer, Asymmetric Bob attaqua le
chant.

Il est parti là-bas comme soldat pour un


État fasciste, alors ne t’at-
Tends pas à un rigolo tour de piste au
Tout premier rendez-vous, la vie de là-bas lui
Manquera, la bouffe de là-bas lui manquera,
Il étouffe, pas d’humeur, se demande comment
Il a fait pour revenir ici dans le Monde
Avec tous ces immondes hippies flippés
Et ces gonzesses qui fument le tar-pé, et c’est

Un sacré long trip depuis la vallée de Ia Drang

[Smedley chante les chœurs, Somerset à la guitare bottleneck pour le


break]
Ça fait une sacrée trotte pas rigolote, quand on est
barré loin
Des bons vieux potes restés sur le terrain
Où le seul truc qu’on souhaite c’est
Juste un jour de plus…

Bon tu trouves peut-être que c’est de la pétarade,


Mais c’est pas ce qu’il entend, et le voilà dans la
brousse
En plein flash-back
Au cœur de la nuit de feu et de frousse, et il
Sait même pas avec
qui il traîne ici, et ce
Joint que t’as fumé, tu pensais que ça t’aiderait
Ça ne fait qu’empirer les choses, et même
Tu te leurres, car c’est

Un sacré long trip, depuis le delta du Mékong…


Dernière chance perdue, quand t’as besoin d’un ami
Et tu décolles de la baie de Cam Ranh à minuit
Et tu sauras pas comment,
Nouveau retour à la case bercail.

Des tricycles en plastique dans les jardins, des gens dehors en


train d’arroser les fleurs et de bricoler leurs voitures, des mômes
devant le garage faisant des paniers, le couinement haute fréquence
du circuit de balayage d’un téléviseur derrière une moustiquaire,
tandis que Doc remontait l’allée de la maison dont il avait l’adresse,
puis les sons plus identifiables lorsqu’il arriva aux marches de
l’entrée, Bugs Bunny et Bip Bip. D’après Fritz, la fréquence de
balayage était de 15 750 hertz, et à l’instant où Doc aurait trente
ans, ce qui n’était maintenant plus qu’une question de minutes, il ne
pourrait plus l’entendre. Si bien que ce processus d’approche de la
maison américaine avait commencé pour lui à s’assortir d’une
tristesse particulière.
Arthur Tweedle était un mécanicien civil qui avait des horaires
normaux sur la base navale d’armement. Les week-ends, et parfois
aussi les soirs de semaine, il enfilait une sorte d’uniforme treillis de
chez D’Jack Frost, le surplus préféré de la famille Manson à Santa
Monica, et se rendait aux réunions de Californie Vigilante avec son
voisin Prescott, un autre type qui avait fait de l’antisubversion son
hobby et dont le nom figurait également sur la liste que Fritz avait
transmise à Doc. Art portait des lunettes à montures d’écaille pâle
sous un haut front paisible, et il n’y avait rien à redire à la tête qu’il
réservait au visiteur impromptu, hormis peut-être une expression
légèrement figée, comme s’il s’agissait d’un habit dont il ne savait
trop comment se défaire.
Doc se fit passer pour un représentant de Corde à Poils / Sécurité
à Domicile, de Tarzana qui, espérait-il, n’existait pas. Tante Reet lui
avait une fois parlé, cela remontait à longtemps, de la croyance
répandue parmi les propriétaires immobiliers de Californie que si
l’on tendait une corde rêche aux brins hérissés sur tout le périmètre
de sa propriété, aucun serpent ne la franchirait jamais. « Notre
système fonctionne sur un principe similaire », expliquait à présent
Doc aux Tweedle, Art et Cindi, « nous montons un réseau d’yeux
électriques reliés à des haut-parleurs sur toute la limite de votre
propriété. Le premier qui entre dans le faisceau déclenche une série
de pulsations subsoniques – certaines provoqueront des
vomissements, d’autres la diarrhée, en tout cas largement de quoi
renvoyer l’intrus d’où il vient avec une belle facture de pressing.
Bien entendu, vous et votre famille pouvez couper le système à
distance à chaque fois que vous avez besoin d’entrer ou de sortir de
votre propriété, de tondre le gazon ou autre. »
« Paraît un brin compliqué », dit Art, « et puis en plus nous on a
déjà un système qui a fait ses preuves, et vous l’avez sous les yeux. »
« Mais supposez que vous vous absentiez un certain temps — »
« Cindi », en pinçant le cul de sa femme qui revenait avec des
bouteilles de bière sur un plateau, « tire mieux que moi, et d’ici peu
les mômes sauront se servir d’une .22. »
« Le temps passe tellement vite », fit Cindi.
« On dirait que vous êtes plutôt bien protégés, mais y a pas de
mal j’espère à ce que je passe comme ça, votre nom figure sur une
liste de propriétaires historiquement soucieux des questions de
défense de la propriété… Vos états de services en tant que
réservistes de la police par exemple… »
« On n’est pas techniquement résidents de L.A., mais je suis
comme ils disent en disponibilité, la bagnole est branchée sur le
canal radio, prête à dépoter, je peux me rendre partout où ils ont
besoin de moi en moins d’une heure », dit Art.
« À chaque fois qu’on discute avec le LAPD, y a toujours
quelqu’un pour parler de vous autres et regretter que vous soyez pas
plus nombreux. Des véhicules de police et des gars en uniforme, y’en
a pas tant que ça, et sur le terrain la situation est pas folichonne.
Toute aide est la bienvenue. »
Ceci n’ouvrit pas les vannes en grand immédiatement mais petit
à petit, les Tweedle s’encourageant mutuellement tandis qu’on
passait insensiblement des Allumés de Beverly Hills aux Arpents verts,
et les bières continuant d’arriver, Art commença à sortir sa
collection de matériel pour la protection domestique, qui allait des
délicats petits .22 à crosse de nacre pour dames aux lance-grenades
des surplus du Vietnam en passant par les Magnum .357. «Et ça c’est
juste les monocoups », dit Art. « Tout ce qui est automatique se
trouve à l’atelier. » Il fit passer Doc par la porte de derrière et ils
sortirent dans la première partie de soirée, allèrent au fond du
terrain tout en longueur, au milieu des sons qui s’échappaient de
chez les voisins par les moustiquaires – télés, débarrassage de table
après le dîner, les mômes qui se chamaillaient –, jusqu’à un appentis
en forme de grange minuscule où était entreposé tout un
assortiment de fusils d’assaut et de mitrailleuses légères, ainsi que la
grande fierté d’Art, le Bazooka Automatique Gleichschaltung
modèle 33, on ne peut plus illégal, qui nécessitait deux servants, un
premier pour positionner le tube de 75 mm et un second pour
conduire la voiture électrique de golf modifiée qui transportait un
chargeur d’une capacité allant jusqu’à cent projectiles.
« C’est pas demain la veille qu’un négro viendra fureter ici dans
ce carré de pastèques », déclara Art.
« Sacré bidule », fit Doc. « Ça se trouve où, un engin comme
ça ? »
« Oh, il y a des fournisseurs », Art sur un ton modeste. « Bourses
d’échange, stages de sensibilisation. »
« Et en mission, non ? La Maison vous autoriserait à vous en
servir ? »
« Peut-être qu’on aura la réponse d’ici peu. Sûr que ça aurait fait
la différence à Watts. »
« Pas eu trop d’opérations de ce genre-là, dernièrement. Comment
est-ce qu’ils vous occupent ? »
« Des manœuvres le week-end, des entraînements à la contre-
guérilla urbaine. Parfois ils veulent qu’on se charge d’un individu
mais ne peuvent pas confier le taf à un gars du service. Rien de très
excitant – de la surveillance, peut-être une caillasse balancée dans
une vitre avec un message d’avertissement. Mais ça fait tout de suite
un petit bifton, un pourliche pour Pizza Man. »
Au moment où ils sortaient de l’atelier d’Art, Doc repéra un
masque de ski aux motifs nordiques, suspendu à une patère sur la
porte. Il ressemblait étrangement à ceux des images que Farley
Branch avaient tournées pendant l’attaque de Chick Planet Massage.
Le nez de Doc commença à furieusement le démanger. « Hé, j’en
ai eu un comme ça pour Noël », lançant l’hameçon à tout hasard,
« euh, sauf que le mien avait une ramure molletonnée sur le dessus,
et une sorte de gros truc rouge sur le nez, vous savez, genre Rudolph
le petit renne, qui fonctionne à piles, tout ça… »
« Celui-ci, c’est le modèle standard », Art ne put s’empêcher de
rouler un peu des mécaniques, « fait partie de l’uniforme, pour
quand on sort en manœuvres. »
« C’était vous, les gars, y a quelques semaines, à la fiesta où
Mickey Wolfmann a disparu ? »
« Tout juste, ouais, on a fini par pourchasser un gang de motards
dans tout Channel View Estates, jamais vu d’aussi vilaines dégaines,
m’enfin bon, l’un dans l’autre, pas pire que les Noirs, en réalité. »
« Ouais, je n’arrête pas de voir des pubs pour l’endroit, avec
l’inspecteur, là, comment s’appelle-t-il… »
« Bjornsen – bien sûr, ce vieux Bigfoot. »
« Je crois même avoir bossé une ou deux fois en coordination
avec lui, au Central, une histoire de violation de propriété privée. »
« Un des authentiques salopards que compte l’Amérique », fit Art
Tweedle.
« Sans blague ? M’a donné l’impression d’un prof de fac plutôt
que d’un flic de terrain. »
« Exactement. C’est sa couverture, comme Clark Kent, doux
comme un agneau. Mais faut le voir en action. Ouh ! Dégage, Pete
Malloy. Arrière, Steve McGarrett. »
« Dangereux à ce point, hein ? Je suppose que la prochaine fois
qu’on se croisera, faudra que je fasse gaffe. »

Ce qui allait se produire presque immédiatement. Rentré en état


d’ébriété à la plage en évitant les grands axes, Doc pénétra dans la
cuisine et attrapait la boîte de café lorsque le téléphone retentit d’un
bruit strident.
« Abrutis Associés, Premiers Partants, Derniers au Courant, et
comment, à notre pathétique manière à la con, pouvons-nous
contribuer à améliorer votre vie ce soir ?
« Je suis moi-même de mauvais poil », l’informa Bigfoot, « alors
j’espère que tu ne t’attends pas à de la chaleur, de l’empathie, ni
rien de ce genre… ? »
Clark Kent macache. Après d’être concentré pendant tout le
trajet du retour pour essayer de rester du bon côté de la route et ne
pas s’endormir au volant, Doc n’avait pas encore reconsidéré le cas
de celui qui, selon Art Tweedle, était un Bigfoot Bjornsen bien plus
sinistre qu’il ne l’avait imaginé. Il sentit aussi intuitivement que le
moment n’était peut-être pas très bien choisi pour aborder le sujet.
Assure le coup, s’intima-t-il, assure le coup…
« Salut-salut, Bigfoot. »
« Toutes mes excuses si j’interromps une tâche hippie
exceptionnellement délicate, comme essayer de se souvenir de quel
côté est la colle sur le papier Zig-Zag, mais il semble qu’on ait un
autre problème, non sans rapport avec cette fatalité qui fait que tu
introduis le désastre dans toutes les vies que tu approches, fût-ce
obliquement. »
« Oh-oh. » Doc alluma une Kool et se mit à regarder autour de
lui à la recherche de sa réserve d’herbe.
« Je ne suis que trop conscient des trous de mémoire auxquels
vous autres êtes constamment confrontés, mais un Rudy Blatnoyd,
dentiste diplômé de son état, cela te rappellerait-il quelque chose ? »
« Un, oui, bien sûr – pourquoi, ils sont plusieurs ? »
« Facétieux, comme toujours. Préférerais-tu qu’on en discute de
vive voix ? On peut facilement envoyer un chauffeur. »
« Pardon… tu as dit le Dr Blatnoyd… »
« Vient de bouffer les pissenlits par la racine dentaire, j’en ai
peur. On l’a retrouvé à côté d’un trampoline à Bel Air il y a à peine
une heure, avec une blessure mortelle à la nuque, peut-être même
qu’il a souffert en rebondissant dans les ténèbres sur ce banal
accessoire de loisir pour jardins, qui sait ? Cependant certains
détails semblent ne pas coller. Il portait un costume, une cravate,
des mocassins, autrement dit une tenue rarement considérée comme
adéquate pour la pratique du trampoline. Nous avons commencé à
envisager la possibilité d’un coup fourré, si ce n’est que pour
l’instant nous n’avons ni témoin, ni mobile, ni suspect. À part toi,
bien entendu. »
« Pas moi. »
« Bizarre, tout de même, car pas plus tard que l’autre soir, le
Dr Blatnoyd a été observé dans un véhicule rempli de hippies barjos
sous l’emprise de la drogue, dont toi-même, qui se sont fait arrêter
par des policiers de Beverly Hills et étaient soupçonnés d’être un
FOPODAS, un Foyer Potentiel d’Activité Sectaire.
« D’accord – la propriétaire de la voiture… ? une jeune fille
d’une très respectable famille de PV, d’ailleurs… ? elle a proposé de
me raccompagner… ? Et les flics ne lui ont même pas collé une
amende… ? Et le Dr Blatnoyd c’était son ami à elle, pas le
mien… ? »
« Je ne souhaite pas me mêler de ce qui ne me regarde pas,
Sportello, mais où étais-tu, ce soir ? On a essayé de t’appeler toute la
soirée. »
« J’étais au cinéma. »
« Ben voyons, et redis-moi où, au fait ? »
« Au cinéma Hermosa. »
« Et le film que tu as vu… ? »
« Le Bon, la Brute et le Truand », que Doc avait effectivement vu
pendant que la voiture était chez le garagiste. « La nana avec qui
j’étais voulait voir l’autre film, c’était une séance double, alors on
est restés regarder, une adolescente anglaise aguicheuse dont le nom
va me revenir d’ici une minute… »
« Ah, Les Plus Belles Années de Miss Jean Brodie, à tous les coups,
un film splendide pour lequel Maggie Smith mérite largement son
oscar de Meilleure Actrice. »
« C’était laquelle, au fait, la blonde aux gros nichons, c’est ça ? »
« Pas un grand fan du cinéma britannique, manifestement. »
« Plus genre Lee Van Cleef, pour être honnête, je veux dire, ce
Clint Eastwood, je n’ai rien contre, mais je finis toujours par le
prendre pour Rowdy Yates — »
« Certes, certes, toujours est-il qu’il y a un agent de police ici
présent avec des sacs de mise sous scellés et il va falloir que je
retourne à la partie vraiment rigolote de la soirée. Aurais-tu
l’obligeance de passer au Parker Center demain, il me tarde de
bavarder au sujet de la chasse au dahu à laquelle tu as eu l’extrême
gentillesse de m’envoyer, l’affaire Coy Harlingen, là… ? »
« Ouais, à propos, des amis de Coy sont passés hier mettre le
souk dans l’appartement de mon camarade. Alors l’affaire n’est peut-
être pas définitivement classée, après tout. »
« Il y a classé et classé », dit Bigfoot sur un ton énigmatique, et il
raccrocha.

Cette nuit-là, Doc rêva qu’il était à nouveau petit garçon. Lui et
un autre môme qui ressemble à son frère Gilroy sont assis à
l’Arizona Palms en milieu d’après-midi avec une femme qui n’est pas
exactement Elmina, bien qu’elle soit la mère de quelqu’un. Une
serveuse apporte les menus.
« Où est Shannon ? » demande la femme qui n’est pas
exactement Elmina.
« Elle a été assassinée. C’est moi qui la remplace. »
« Suppose que ça devait arriver. Qui a fait le coup ? »
« Le mari, qui d’autre ? »
Elle apporte leur repas en plusieurs voyages, donnant à chaque
fois un peu plus de détails sur l’assassinat de sa collègue. L’arme, les
mobiles pressentis, les manœuvres d’avant procès. Elle interrompt
les discussions sur la tarte-à-la-banane-et-boule-de-glace en lâchant :
« Ça s’est déjà vu, une personne tue la personne qu’elle baise, qu’elle
aime même peut-être, et les psys, les conseillers et les avocats n’y
peuvent rien, dès qu’on s’éloigne des boulevards on se retrouve à
nouveau dans le brutal, où les gens qui vous disent toujours
comment vous tenir n’ont plus d’autorité, et où tous les magasins
Southland ouverts vingt-quatre heures sur vingt-quatre
appartiennent au monde du brutal. »
« Maman », veut savoir le petit Larry, « quand elle reviendra, est-
ce qu’ils libéreront son mari de prison ?
« Quand qui reviendra ? »
« Shannon. »
« Tu n’as pas entendu ce qu’a dit la serveuse ? Shannon est
morte. »
« Ça c’est juste dans les histoires. La vraie Shannon va revenir. »
« Tu parles. »
« Je te le dis, maman. »
« Tu crois vraiment ces sornettes. »
« Eh ben, qu’est-ce que tu crois qu’il t’arrive, toi, quand tu
meurs ? »
« Tu es mort. »
« Tu ne crois pas qu’on peut revenir à la vie ? »
« Je n’ai pas envie d’en parler. »
« Alors, qu’est-ce qui arrive ? »
« Je n’ai pas envie d’en parler. »
Gilroy les regarde avec des yeux énormes et joue avec sa
nourriture, ce qui embête cette femme, Elmina, pour qui manger est
une affaire sérieuse. « Oh, là tu es en train de jouer. Arrête de jouer,
et mange. Quant à toi », dit-elle à Doc, « il faudra bien qu’un jour tu
reviennes dans le droit chemin. »
« Qu’est-ce que tu veux dire ? »
« Que tu sois comme tout le monde. » Évidemment que c’est ce
qu’elle veut dire. Et maintenant Doc adulte sent que sa vie est
entourée de morts qui reviennent ou pas, ou qui ne sont jamais
partis, et que pendant ce temps, à part lui, tous les autres arrivent à
faire la distinction, mais il y a quelque chose de si clair et de si
limpide que Doc ne voit pas, qu’il arrivera toujours à ne pas saisir.
Il s’éveilla pris dans les brouillards venus du large, typiques de
cette saison, et dans le grondement antinaturel des jets qui toute la
nuit décollaient de LAX et y atterrissaient, comme si une main, aux
manettes, avait poussé les basses à fond jusqu’à un niveau
inattendu, et il remarqua des traînées rouges et orange qui avaient
déteint sur le couvre-lit indien du canapé où il était échoué, et dont
la cause ne pouvait être que ses larmes. Il se balada une bonne
partie de la matinée avec de discrets motifs cachemire en travers de
la moitié du visage.
Treize

Un temps, Doc avait véritablement craint de se transformer en


Bigfoot Bjornsen et de devenir un flic zélé de plus, n’allant que là où
les indices le conduisaient, opaque à la lumière qui semblait baigner
tous ceux, lui mis à part, qui se baladaient dans ce rêve régional
d’illumination, n’ayant pas accès aux révélations panoramiques que
Bigfoot qualifiait d’« hippiphanies », condamné plutôt à être sans
cesse accosté par un barjo ou un autre lui assénant d’une voix
traînante : « Que je te raconte mon trip, mec », jamais levé assez tôt
pour ce qui, un beau jour, pourrait bien se révéler une aube factice.
Ce qui expliquait peut-être en partie pourquoi, jusqu’à hier soir, il
avait toujours tenu à faire preuve d’une certaine indulgence à
l’égard de Bigfoot, sans pour autant vouloir que ça se sache. Sauf
que maintenant, à en croire Art Tweedle, il existait probablement un
lien entre Bigfoot et la milice privée du LAPD, voire (Doc ne pouvait
s’empêcher de se le demander) avec le raid sur Channel View
Estates. En arrivant au Parker Center, il se sentit dans la peau d’une
statue allégorique érigée dans le parc, portant l’inscription
DÉSAPPROUVÉ PAR LA COMMUNAUTÉ.
« Salut, Bigfoot ! alors, on a enfumé du négro, dernièrement ? »
Non… non, il était pratiquement sûr que ce qu’il avait dit à voix
haute, c’était : « Du nouveau dans l’affaire Bel Air ? »
« Ne me demande pas. Ou plutôt si, demande-moi, peut-être bien
que j’ai besoin de décharger ma colère. »
L’ambiance du côté de la Brigade de Répression des Vols et de la
Criminelle, ce matin, était à son maximum de cordialité, autrement
dit presque pas cordiale du tout. Peut-être était-ce Doc, peut-être
était-ce la nature du boulot ici, en tout cas il aurait juré
qu’aujourd’hui les collègues de Bigfoot faisaient tout pour les éviter,
tous les deux.
« Espère que ça ne t’embête pas qu’on se fasse un Code 7 quelque
part ? » Bigfoot tira de sous la table un sac à provision Ralph’s
apparemment rempli de plusieurs kilos de paperasse, se leva et se
dirigea vers la porte, faisant signe à Doc de le suivre. Ils
descendirent jusqu’à un boui-boui japonais au coin de la rue où les
crêpes épaisses aux airelles rouges étaient imbattables, et elles
arrivèrent, en fait, à peine une minute et demie après que Bigfoot
eut passé la tête à la porte.
« Exotique, comme toujours, Bigfoot. »
« Je partagerais bien avec toi, mais c’est un coup à te faire
devenir accro et j’aurais ça de plus sur la conscience. » Bigfoot
commença à se goinfrer.
C’est sûr, ces pancakes étaient appétissants. Doc pouvait peut-
être essayer de couper l’appétit de Bigfoot, trouver un truc. Il se
surprit à roucouler malicieusement : « Tu ne regrettes jamais de ne
pas avoir été présent à Cielo Drive ? À arpenter cette fameuse scène
de crime avec le reste de la poulaille de première classe, à essuyer
les empreintes digitales, à laisser les tiennes, tout ça ? »
Bigfoot avait piqué une deuxième fourchette dans les couverts de
Doc et mangeait maintenant en se servant de ses deux mains :
« Broutilles, Sportello, ce ne sont là que regrets et questions d’ego.
Tout le monde en a – enfin, tous ceux qui travaillent pour gagner
leur vie. Mais tu veux savoir la vérité ? »
« Eunnhn… non… ? »
« La voilà quand même. La vérité c’est… qu’actuellement, tout le
monde est vraiment putain de mort de trouille. »
« Qui ? – vous autres ? Les bouffeurs de burritos de la Crim’? La
trouille de quoi ? Charlie Manson ? »
« Bizarre, oui, qu’ici, dans la capitale de l’éternelle jeunesse, de
l’été sans fin et tout, la peur s’abatte à nouveau sur la ville comme
au temps jadis, à l’époque de la liste noire d’Hollywood dont tu ne
te souviens pas, et des émeutes de Watts dont tu souviens – que ça
se répande, comme du sang dans une piscine, jusqu’à remplir tout le
volume de la journée. Ensuite un gaillard espiègle se pointe avec un
seau plein de piranhas, les balance dans le bassin, et immédiatement
ils repèrent le goût du sang. Ils nagent à la recherche de ce qui
saigne, mais ils ne trouvent rien, alors ils s’affolent tous de plus en
plus, jusqu’à ce que la folie atteigne un certain seuil. Et c’est alors
qu’ils commencent à se bouffer entre eux. »
Doc réfléchit un moment à ce qu’il venait d’entendre. « Y a quoi
dans ces airelles rouges, Bigfoot ? »
« C’est comme », avait continué Bigfoot, « s’il y avait un sous-
dieu diabolique qui gouvernait la Californie du Sud… ? qui de
temps en temps émergeait de son sommeil et permettait aux forces
des ténèbres toujours somnolentes, qui gisent toujours là, juste à la
lisière de la lumière du soleil, de sortir au grand jour… ? »
« Ouhao, et… tu l’as… vu ? Ce “sous-dieu diabolique”, peut-être
qu’il… te parle… ? »
« Oui et il ressemble à un hippie barjo fumeur de marie-jeanne !
C’est quelque chose, hein ? »
Se demandant de quoi il retournait, Doc, pour se rendre utile,
dit : « Ma foi, ce que j’ai remarqué depuis que Charlie Manson s’est
fait pincer, ce sont les regards de plus en plus fuyants des bonnes
gens. Vous autres, avant, vous étiez un peu comme le public au zoo
– “Oh, regarde, le mâle porte le bébé et la femelle paye les courses”,
genre de truc, mais maintenant c’est plutôt : “Fais comme s’ils
n’étaient pas là, seraient bien capables de nous zigouiller en
masse.” »
« Ça a complètement viré à la fascination morbide », renchérit
Bigfoot, « et pendant ce temps à la Crim’ on est tous sur les dents –
au revoir Dahlia noir, paix à ton âme Tom Ince, oui, c’est la fin des
bons vieux meurtres mystérieux de L.A., j’en ai peur. Nous avons
trouvé la porte d’accès à l’enfer, et c’est bien trop demander au
citoyen de L.A. que de ne pas s’y précipiter en cohortes, en rut et
ricanant comme toujours, à la recherche du tout nouveau frisson.
Beaucoup d’heures sup’ pour moi et les gars, je suppose, mais ça ne
nous rapproche que davantage de la fin du monde. »
Bigfoot balaya méticuleusement du regard les lieux, depuis les
toilettes du fond, à l’intérieur, jusqu’à l’éclairage désert de la rue, à
l’extérieur, et hissa le sac Ralph’s sur la table. « Cette histoire Coy
Harlingen. Je ne voulais même pas en discuter au bureau. » Il se mit
à sortir maladroitement des liasses de papiers de tailles et de
couleurs différentes, et dans des états de détérioration variables.
« J’ai sorti le dossier, persuadé de trouver ce qu’on appelle
techniquement peau de zob. Imagine ma surprise quand j’ai
découvert le nombre de mes collègues, à de lointains avant-postes
au sein des forces de l’ordre, sans parler des différents niveaux de
hiérarchie, qui lui ont mis le grappin dessus. Non seulement Coy
Harlingen a utilisé de multiples pseudos, mais il y a aussi un sacré
nombre de bureaux qui l’ont fait galoper, et évidemment en même
temps. Parmi lesquels – j’espère ne pas te choquer ni t’offenser – se
trouvent inévitablement des gens qui ne verraient pas d’un si
mauvais œil que Coy finisse vraiment sous une dalle de granite avec
son ultime pseudo gravé dessus. »
« L’overdose de Coy, ou, enfin bon, l’incident – il y a dû y avoir
un bon paquet de mémos mensuels en interne à ce sujet, depuis le
temps. Moyen de jeter un œil ? »
« Sauf que la boutique du Frangin Noguchi n’a jamais vraiment
pu se résoudre à le qualifier d’homicide, si bien qu’on n’a jamais
vraiment demandé à qui que ce soit un suivi, que ce soit en interne,
en externe, autre ou je ne sais quoi. En apparence, ce n’était qu’une
OD de plus, un junkie de moins, affaire classée. »
Jadis, Doc aurait dit : « Bon, c’est ça, je peux y aller,
maintenant ? » Mais avec ce Bigfoot facho nouveau modèle, celui
dont il avait récemment appris qu’il ne pouvait après tout plus lui
faire confiance, l’asticotage à l’ancienne était désormais moins
amusant. « Tu veux dire que ce serait une affaire de routine s’il n’y
avait pas toute cette paperasse », c’est ce qu’il dit, avec précaution,
« laquelle, au simple coup d’œil, semble effectivement
disproportionnée. Par exemple, le petit bordereau rose avec la
mention Décédé à l’Admission à l’Hôpital aurait suffi. »
« Ah, tu as remarqué. C’est assurément le genre d’attention
documentaire à laquelle les macchabées ont rarement droit. On
croirait presque Coy Harlingen réellement vivant quelque part, et
pétant le feu. Pas vrai ? Revenu d’entre les morts. »
« Alors qu’est-ce que tu as appris ? »
« Techniquement, Sportello, je ne suis même pas au courant que
cette affaire existe. C’est le pied pour toi ? Sensass ? Pourquoi crois-tu
que nous sommes ici et non pas là-haut ? »
« Un soap opera de l’Inspection Générale, j’imagine, à l’écart
duquel tu tiens absolument à me tenir. Voyons, qu’est-ce que ça
pourrait bien être ? »
« Pas faux. Il y a un paquet de trucs à l’écart desquels je veux te
tenir, Sportello, un paquet de trucs. D’un autre côté, s’il y a un truc
insignifiant que je puisse te balancer de temps en temps, pourquoi
en faire toute une parano ? » Il fouilla dans le sac Ralph’s, y trouva
une longue boîte tachetée presque entièrement remplie de fiches en
bristol sept cinq par douze cinq. « Ouah, qu’avons-nous là ? Oh,
mais tu sais très bien de quoi il s’agit. »
« Rapports d’Interrogatoires sur le Terrain. En souvenir de tous
ceux que vous avez arrêtés et emmerdés. Et c’est sûr que ça fait
beaucoup pour un malheureux saxo junkie. »
« Jette donc vite fait un œil à ces fiches, voir s’il y a quelque
chose qui te paraît familier. »
« Evelyn Wood, ne me laisse pas tomber maintenant. » Doc se
mit à compulser les fiches, tâchant de rester en alerte au cas où
Bigfoot lui aurait glissé une de ses grossières surprises. Il en avait
rencontré quelques-uns, des magiciens du carton, et connaissait la
pratique consistant à « imposer » une carte à un spectateur. Il ne
voyait pas pourquoi Bigfoot aurait été au-dessus de ce genre de
bidouilles.
Et tiens donc. Qu’est-ce que c’était que ça ? Doc eut à peu près
une demi-seconde pour décider si la carte qu’il avait sous les yeux
méritait de ne pas être signalée à Bigfoot, et puis il se souvint que
Bigfoot savait déjà de laquelle il s’agissait. « Celle-ci », dit-il en la
montrant du doigt. « Je sais que j’ai vu ce nom quelque part. »
« Puck Beaverton », Bigfoot hocha la tête, sortit la carte de la
boîte. « Excellent choix. Un des prétoriens récidivistes de Mickey
Wolfmann. Voyons voir. » Il fit semblant de lire sur la carte : « Les
gars du shérif tombent sur lui à Venice, précisément chez le dealer
qui a vendu à Coy Harlingen l’héro qui l’a tué. Ou ne l’a pas tué, si
ça se trouve. » Il fit glisser la carte de RIT sur le Formica, et Doc la
scruta d’un œil incertain. « Le sujet, sans emploi, prétend être un
ami de Leonard Jermain Loosemeat, alias El Drano. “Je suis passé
faire une ou deux parties de billard.” Le sujet a paru
inhabituellement nerveux en compagnie de Beaverton. C’est tout ?
Que fabriquait Puck chez le dealer de Coy ? Selon toi. »
Bigfoot haussa les épaules. « Peut-être là pour acheter. »
« Des rapports comme quoi il touchait à l’héro ? »
« Faudrait que quelqu’un se rencarde. » Ce qui dut paraître
cucul-la-praline même à Bigfoot, car il ajouta : « Le dossier de Puck
pourrait être stocké loin, très loin d’ici, dans un bled comme
Fontana, voire au-delà. À moins que… » Une pause de margoulin,
comme si une idée venait juste de lui traverser l’esprit.
« Nous sommes tout ouïe, Bigfoot. »
« Je crois me souvenir qu’il y a quelques années, juste avant
d’aller à Folsom, ce Beaverton travaillait pour un prêteur à gage du
centre-ville, un certain Adrian Prussia. Et El Drano, le dealer, se
trouvait être aussi un des clients réguliers de Prussia. Puck était
peut-être envoyé par son ancien employeur. »
Doc se sentit mal à l’aise. Son nez commençait à couler. « Je me
rappelle Adrian Prussia de l’époque où je bossais comme chasseur de
dettes. Un putain de renard, mec. »
Bigfoot fit signe au serveur. « Chotto, Kenichiro ! Dozo, motto
panukeiku.”
« C’est parti, Lieutenant ! »
« Pas tout à fait aussi bons que ceux de ma mère, mais quand
même un sacré “trip” », confia Bigfoot, « cela dit, ce que j’apprécie
ici surtout c’est le respect. »
« Tu n’as pas dû en avoir tant que ça de ta mère, hein ? »
Doc avait-il véritablement dit cela, ou l’avait-il seulement
pensé ? Il attendit de voir si Bigfoot s’offusquait, mais l’inspecteur se
contenta de poursuivre : « Tu crois peut-être que j’ai la grosse cote,
là-haut, à la Crim’. Qui te jetterait la pierre pour avoir cru que
mézigue se balade là-haut comme s’il était le Prince Charles, comme
s’il allait être couronné d’un jour à l’autre… La réalité, toutefois… »
Il secouait la tête lentement, regardant Doc à sa manière
étrangement implorante. « Que Dieu nous vienne à tous en aide. Des
dentistes sur trampolines. » Mais non, ce n’était pas ça. Pas
exactement.
« D’accord, Bigfoot », conscient qu’un autre coup fourré se
tramait, « je peux te dire ceci – l’autre soir, lorsqu’on a déposé Rudy
Blatnoyd à Bel Air, il faisait nuit, c’est lui qui indiquait le chemin,
plein de virages, je ne pense pas que je retrouverais l’itinéraire,
même de jour, ni comment aller de là-bas à l’endroit où vous avez
retrouvé le corps, mais il était à peu près onze heures du soir » –
griffonnant sur une serviette de table – « et voici l’adresse. »
Bigfoot hocha la tête. « C’est exactement là qu’on a retrouvé le
corps. Il était hébergé en tant qu’invité, et ce que tu me dis nous
aide un peu pour la chronologie. Merci, Doc. Tignasse et usage de
drogue mis à part, j’ai toujours pensé de toi que tu étais rien de
moins que professionnel. »
« N’essaye pas de me prendre aux sentiments, mec, ça fout en
l’air ton mordant. »
« Je peux être encore plus affectivement irresponsable que cela »,
répliqua Bigfoot. « Écoute. Certaines zones d’ombre ont été
ménagées pour le polygraphe dans cette affaire, et si je t’en parlais,
alors les seuls au courant seraient la Brigade Criminelle, l’assassin et
toi. »
« Une bonne chose que tu ne m’en parles pas, dans ce cas. »
« Suppose que je te le dise quand même. »
« Pourquoi tu ferais ça ? »
« Juste pour qu’on sache “sur quelle planète on est”, comme vous
dites. »
« Tu veux dire, histoire que vous ayez une raison de plus de me
cueillir. Merci, Bigfoot. Et si je me bouchais les oreilles et que je me
mette à hurler au moment où tu essayes de me lâcher le morcif ? »
« Tu ne feras pas ça. »
« Vraiment ? » Doc véritablement curieux. « Et pourquoi donc ? »
« Parce que tu es un des rares hippies fumeurs de marie-jeanne
dans cette ville qui sait faire la différence entre enfantin et infantile.
En outre, ça te concerne directement. Écoute… nous déclarons
officiellement qu’il s’agit d’une fracture mortelle de la nuque – ne
fais… pas ça ! – mais le Dr Blatnoyd avait plus précisément des
traces de perforations à la gorge correspondant à la morsure d’un
animal sauvage de taille moyenne. C’est ce que le médecin légiste a
découvert. Garde ça pour toi. »
« Ma foi, voilà qui est rudement bizarre, Bigfoot », dit lentement
Doc, « parce que Rudy Blatnoyd était un des associés d’un montage
de défiscalisation qui s’appelle, tiens-toi bien, les Établissements
Croc d’Or. D’accord ? J’imagine que le médecin légiste n’a pas pensé
à analyser ces perforations pour voir si on y trouvait des traces d’or,
ni rien de tel ? »
« Je ne pense pas qu’on trouverait la moindre trace. L’or est
pratiquement inactif au plan chimique, comme tu l’aurais appris à
l’école si tu n’avais pas systématiquement séché les cours pour aller
choper de la dope. »
« Attends, et le principe d’échange de Locard, alors, comme quoi
tout contact laisse des traces ? ce serait tout de même vachement
ironique, mec, je ne dis rien d’autre, s’il s’avérait que Blatnoyd avait
été mortellement mordu par un croc d’or. Ou mieux, par deux crocs
d’or. »
« Je ne… » Bigfoot penchant la tête et la tapotant comme un
nageur essayant de faire sortir l’eau de son oreille, « vois pas
précisément en quoi… quelque chose de ce genre… pourrait faire
avancer l’enquête… ? »
« Tu veux dire pourquoi les crocs devraient être en or ? Et non
pas des crocs de loup-garou normal. »
« Euh… Bon… D’ac-cord… ? »
« Parce que c’est le Croc d’Or, mec. »
« Oui oui, l’échappatoire fiscale du défunt ou je ne sais quoi. Et
alors ? »
« Non, pas seulement une échappatoire fiscale, Bigfoot. Hon-hon.
Un, un paquet de trucs, comme tu dirais. »
« Ah. Et ce ne serait pas encore », assez patiemment, « encore
une de ces divagations de hippie parano, hein, parce que
franchement, ni la Maison ni, plus important, moi, n’avons de temps
à perdre avec des tuyaux percés de défoncé. »
« Dans ce cas ça ne te dérange pas que je continue à regarder là-
dedans ? Je veux dire, ton Inspection Générale ne va pas me tomber
sur le paletot, j’espère, je ne suis pas en flagrant délit d’obstruction
au LAPD, rien de ce genre ? »
« Le temps de chacun est précieux », philosopha Bigfoot en
attrapant son portefeuille, « à sa façon. »
Doc était garé à Little Tokyo, il raccompagna donc Bigfoot
jusqu’à l’angle de la Troisième et de San Pedro, puis de là prit la
tangente en se fendant d’un signe peace and love. « Oh, et, Bigfoot. »
« Hon-hon. »
« Demande au labo de chercher des traces de cuivre. »
« Quoi ? »
« Pas les cuivres style trompettes qui retentissent quand tes
camarades déboulent sur la scène d’un crime – non, là je parle du
métal… ? Vois-tu, les dents en or ne sont jamais en or massif, les
dentistes aiment l’allier à du cuivre… ? Si tu n’avais pas séché les
cours de science médico-légale pour aller planquer des enjoliveurs
chez d’innocents hippies en vue de les coincer, tu saurais peut-être
ça. »

Doc appela Clancy Charlock dans le bar où elle travaillait, à


Inglewood. « Salut, alors qu’est-ce ça a donné, avec les deux
motards, l’autre soir ? »
« Ils ont gobé un max de barbis et se sont endormis, merci. Dites,
vous avez vu Boris Spivey, dernièrement ? » Il y eut un petit
tressaillement, pas tout à fait un tremblement, dans sa voix. C’était
peut-être qu’elle fumait.
« C’est justement la question que j’allais vous poser !
Transmission de pensée, mec ! »
« Parce qu’il se trouve que Boris s’est volatilisé. Chez lui c’est
vide, toutes ses affaires ont disparu, personne ne l’a vu au
Knucklehead Jack’s. »
Doc localisa une Kool, alla pour l’allumer, mais à la place se
contenta de la regarder fixement. Était-il possible que Bigfoot ait
raison ? Doc était-il le baiser de la mort, refilant un mauvais karma
à tous les gens qu’il approchait ?
« Est-ce que vous l’avez effrayé ou je ne sais quoi ? » Maintenant,
elle avait l’air furax.
« Comment ferais-je un truc comme ça alors que je ne lui arrive
même pas au genou ? Il doit peut-être du fric, peut-être que ça
coince avec sa bourgeoise – vous la connaissez, à propos ?
Dawnette ? de Pico Rivera ? »
« À vrai dire, j’ai essayé de l’appeler, mais on dirait qu’elle a
disparu, elle aussi. »
« Pensez qu’ils sont ensemble ? »
« Vous me prenez pour Ann Landers. Qu’est-ce que vous lui
vouliez, à Boris ? »
« Le type que je cherche vraiment c’est Puck Beaverton, et je me
disais qu’il aurait peut-être une petite idée de l’endroit où je
pourrais le trouver. »
« Cet enfoiré. »
« On dirait presque que vous êtes… sortie avec le vieux Puck. »
« Avec les deux, lui et son coturne, Einar. Ne me demandez pas
d’entrer dans les détails. Les garçons ont une idée légèrement
différente de ce qu’est un ménage à trois. Au final, je me suis sentie,
comment dire, un peu sous-exploitée, et j’ai commis l’erreur de le
leur dire. Puck et Einar ont juste palabré ensemble un moment, puis
ils m’ont fichue à la porte. À quatre heures du matin à West
Hollywood. »
« Je n’avais pas l’intention de — »
« Réveiller de douloureux souvenirs, sûr que non, pas grave, sauf
qu’il y a être manipulée et être manipulée, et là ça n’a même pas été
marrant. »
« Boris a signalé que Puck avait peut-être décampé pour Vegas,
et j’essayais juste de cerner un peu mieux la question. »
« Si Einar est avec lui, ils chercheront des nanas à traiter comme
de la merde, de préférence des nanas qui s’en fichent un peu. Bonne
chasse. »
« Peut-être que pour une de ces soirées tropicales on pourrait se
faire une partie de canasta. »
« Bien sûr, amenez un ami. »

L’attendait au bureau, quand Doc revint de son déjeuner au


Wavos, une nana échevelée en minijupe, aux yeux surmaquillés à la
mode du moment, pas seulement avec du mascara mais aussi de
l’eye-liner liquide et du fard à paupières presque de la couleur de la
fumée dégagée par un joint de culasse défectueux, ce qui évoqua
pour Doc, comme toujours, une innocence profonde et inaccessible,
tout cela ayant pour effet de faire passer en surmultipliée
turgescente sa lubricité jusqu’alors au ralenti.
« Trillium Fortnight », se présenta-t-elle. « Ils ont dit que vous
pourriez m’aider. »
« Ils ont dit ça, hein », agitant d’un geste suave un demi-paquet
de Kool en direction de la nana, qui déclina. « Et combien étaient-
ils ? »
« Oh, je suis navrée. Dawnette et Boris. Ils ont dit — »
« Ouoha. » Dawnette et Boris. « Et ça remonte à quand ? »
« À peu près une semaine. »
« Vous… ne sauriez pas où ils sont actuellement. »
Elle fit non de la tête, d’un air triste, trouva Doc. « Personne ne
le sait. »
« Mais vous leur avez parlé ? »
« Au téléphone. Ils pensaient que quelqu’un écoutait, alors ils ont
vite raccroché. »
« Ça ressemblait à un coup de fil local ? Vous savez, comme
parfois — »
« On aurait dit qu’ils étaient sur la route, un téléphone public
dans une contre-allée, à une sortie d’autoroute. »
« Vous avez pu entendre tout ça ? »
Elle haussa les épaules. « À la façon dont les voix se
combinaient. » Doc avait dû la dévisager bizarrement. « Pas des voix
au sens de “voix”. Plutôt comme des parties d’une pièce musicale,
voyez ? »
« Sérénade pour bahut Peterbilt et bus Volkwagen », supposa
Doc.
« En fait, Kenworth et minibus Ecoline, plus une voiture boostée,
une Harley, et diverses guimbardes. » Cette sensibilité auditive, se
mit-elle à expliquer, s’était révélée utile à la fois dans son travail –
elle enseignait la théorie musicale à l’UCLA –, et aussi dans le cadre
de son job d’appoint en tant que spécialiste des bois auprès
d’orchestres de musique ancienne. « Tout ce qui va de la contrebasse
de hautbois au chalumeau sopranino, je suis la personne qu’il vous
faut. »
Doc avait le braquemart, et le nez qui coulait. Ce vieux « cootie
food » l’avait retrouvé. Trillium, en revanche, s’était abîmée dans un
silence que Doc, s’il avait eu les yeux en face des trous, aurait
identifié comme le blues-de-celle-qui-en-pince-pour-un-autre. Il
trouva dans un bloc-notes une feuille de papier jaune sur laquelle
était griffonnée au crayon à papier une longue liste de cochonneries
à grignoter, et l’introduisit dans la machine à écrire, histoire de
s’occuper.
« Alors… comment Boris et Dawnette pensaient-ils que je
pourrais vous aider ? »
« Quelqu’un que je connais a disparu, et il faut… j’aimerais
savoir ce qui lui est arrivé. »
Doc tapa petit veinard. « Nous pourrions commencer par nom et
dernière adresse connue. »
« Son nom c’est Puck… »
« Puck. » Oh, hoh.
« Puck Beaverton… dernière adresse c’était à West Hollywood,
mais je ne suis pas sûre de la rue… »
À présent, deux ou trois perspectives s’offraient simultanément à
Doc, se déployant en une sorte de motif hyperdimensionnel sur le
bout de mur blanc qu’il utilisait souvent pour ces exercices-là.
Trillium pouvait très bien être une nana à la solde des flics, et
rechercher Puck pour le compte de quiconque lui avait fichu la
trouille au point qu’il mette les bouts. Bien sûr, Puck pouvait
toujours être un mélomane amateur d’orchestres de musique
ancienne, donnant dans la contrebande de chalumeaux sopraninos
tombés du camion. Ou, bien plus ennuyeux, Trillium pouvait s’être
complètement amourachée de Puck et être incapable de laisser
tomber. Depuis le temps Doc avait appris à ne jamais discuter les
choix amoureux des uns et des autres, mais bon sang, qui était censé
surveiller cette môme ? Que savait-elle véritablement des boulots
qu’avait eus son amoureux transi ? sur Einar ? Ou bien avait-elle en
fait, cette innocente aux yeux de fumée, trouvé, contrairement à
Clancy, que l’Expérience Puck & Einar c’était le pied ? Et y avait-il
d’autre choix, pour l’instant, que de la boucler à propos de tout ça ?
Il eût été presque plus réconfortant de la voir en tueuse à gages.
« Boris m’a donné une adresse à Las Vegas », dit Trillium.
« Vous voulez quoi – que j’aille voir ? »
« Je veux que vous veniez avec moi à Vegas et que vous m’aidiez
à le retrouver. »
Pigeon. Nigaud. Et autres termes des vieux films qui assurément
allaient revenir à l’esprit de Doc dans une minute. Il vit l’arnaque
qui se profilait, mais comme d’habitude réfléchissait avec sa bite.
Pour ne pas dire plus sentimentalement. Quelle que soit la
différence. « Oui d’accord, » dit-il. « Auriez-vous une photo de ce
monsieur ? »
Ça, pour en avoir. De son sac à bandoulière elle extirpa un de ces
machins en accordéon avec de quoi mettre – il en perdit le compte –
peut-être une centaine d’instantanés de Puck et Trillium, marchant
sur la plage au crépuscule, dansant à divers rassemblements en plein
air, jouant au volley, entrant et sortant au pas de course dans le
ressac, on aurait dit une petite annonce de rencontre dans le L.A.
Free Press, mais en plus long et avec photographies. Doc remarqua
que Puck avait la tête rasée et tatouée d’une croix gammée, ce qui
pourrait être utile pour l’identifier, si jamais l’occasion se
présentait ; quant à savoir quand… Et puis aussi, sur au moins la
moitié des instantanés, il y avait une tierce présence, les yeux
rapprochés, un côté de la lèvre supérieure retroussé en signe de
mécontentement, qui arrivait habituellement à se glisser entre
Trillium et Puck. »
« Et donc lui c’est… »
« Einar. Un collègue de Puck, ils se sont rencontrés en centrale. »
« Ça va si j’en prends une ou deux, juste pour les montrer à
droite à gauche ? »
« Pas du tout. Quand est-ce qu’on peut partir ? »
« Quand vous voulez. Il y a des navettes régulières au départ de
West Imperial, si ça baigne. »
« Ça baigne un max », dit-elle. « Conduire me fait flipper. »

Doc, lui, c’était l’avion qui le faisait flipper, mais il oubliait


perpétuellement pourquoi, et ne s’en souvint pas, cette fois-ci, avant
que l’avion se pose à McCarran. Il envisagea brièvement de flipper
quand même, juste histoire de garder la main, mais Trillium risquait
alors de se demander pourquoi, ce qui serait la croix et la bannière à
expliquer, et puis de toute façon le moment était passé.
Après avoir loué une Camaro 69 rouge vif, ils se mirent à la
recherche d’un hôtel, de préférence à proximité de l’aéroport, car
Doc espérait que leur séjour serait de courte durée, roulèrent vers
l’est sur Sunset Road jusqu’à Boulder Highway et maraudèrent dans
un quartier de motels bas de gamme, de casinos pour autochtones et
de bars avec du rock’n’roll en live avant d’opter pour le Ghostflower
Court, un ensemble de bungalows datant des années cinquante. Ils
prirent un deux pièces qui donnait sur l’arrière, au toit de bardeaux
– un peu décrépit peut-être, mais spacieux et confortable à
l’intérieur, avec frigo, plaque électrique, climatisation, télé câblée et
deux grands lits d’eau garnis de draps en tissu imprimé léopard.
« Dément », dit Doc, « je me demande s’ils vibrent, ceux-là. » Ils ne
vibraient pas. « Pas de bol. »
L’adresse que Boris avait donnée à Trillium était située dans un
trapèze négligé de rues à l’est du Strip, entre Sahara et Downtown.
Le rez-de-chaussée était occupé par un antiquaire qui se présenta
sous le nom de Delwyn Quight. « Ça vient surtout des dépôts du
mont-de-piété, mais jetez un œil, la moitié de ce qu’il y a ici je sais
même pas ce que c’est. » Il sortit une boîte à drogue japonaise en
laque noire et nacre aux motifs de grues et de saules, remplie de
joints pré-roulés, en alluma un, qu’ils se firent passer.
« Plein de bidules du Far West, ici », Doc eut l’impression. Il
repensa à Bigfoot Bjornsen et à ses cinquante kilos de fil de fer
barbelé. « Vous auriez quelque chose que je pourrais rapporter à un
collectionneur de barbelé ? Pas un stock, comprenez bien, peut-être
un tout petit bout… »
« J’viens juste de vendre la fin de mon dernier rouleau, et
maintenant y a plus que de la copie japonaise, de toute façon. Mais
tenez, ça vous dira peut-être de jeter un œil à ça – c’est arrivé hier,
en direct d’une fouille archéologique à Tombstone. »
C’était une grande tasse à café d’allure ordinaire, dont le tiers
supérieur était coiffé d’un couvercle qui laissait juste un petit trou
pour la bouche, pour éviter au buveur de se mouiller la moustache.
La tasse avait un côté décoré d’un cactus saguaro vert vif et l’autre
côté d’une paire de colts Buntline Special qui se croisaient au-dessus
du mot WYATT en caractères à l’ancienne, comme sur les posters
« WANTED ».
« Délire », fit Doc, « combien ? »
« Je pourrais le lâcher pour un billet de mille. »
« Mille quoi ? »
« Je vous en prie. Elle a appartenu au marshal Earp en
personne. »
« Je pensais que ça taperait plus dans les deux dollars… ? »
Ils se mirent à négocier tout en s’éloignant régulièrement du
sujet jusqu’à ce que Doc remarque dans le coin quelque chose qui,
comment dire, brillait, en quelque sorte. « Hé, qu’est-ce que c’est,
ça ? » Eh bien, c’était une cravate recouverte de milliers, ou de
centaines, de paillettes magenta et vertes agencées en clavier de
piano, dont les bords étaient accentués avec goût par des diamants
fantaisie.
« Alors ça, par contre », dit Quight, « ça a appartenu à Liberace :
au cours d’un spectacle au Riviera, tout en jouant d’une main la
Grande Valse brillante de Chopin, Lee a ôté sa cravate de l’autre et l’a
envoyée dans le public. Avec un autographe derrière, voyez ? »
Doc l’essaya, la regarda dans la glace pendant un moment,
admira la façon dont elle accrochait la lumière et tout ça. Quight,
qui essayait toujours de vendre la grande tasse pour moustachus,
proposa d’ajouter la cravate au lot, et ils s’entendirent finalement
sur le prix de dix dollars pour les deux articles. « Ça se passe tout le
temps comme ça », le vendeur en se cognant la tête doucement mais
de manière expressive au meuble à graines et engrais datant à peu
près des années 1880, « à force de fumer je vais me retrouver sur la
paille. »
« L’autre chose », dit Doc, « qu’on a failli oublier, c’est que vous
avez des locataires, à l’étage, hein ? »
« Pas en ce moment, ils ont déménagé la semaine dernière. » Il
soupira. « Puck et Einar. Ça circule pas mal dans ce quartier, les
gens vont et viennent, mais eux ils étaient, comment dire –
spéciaux. »
« Est-ce qu’il a – est-ce qu’ils ont dit où ils allaient ? » – la voix
de Trillium passant dans un registre plus sombre que Doc
commençait à reconnaître.
« Pas vraiment. Personne ne le dit jamais, évidemment. »
« D’autres sont venus se rencarder à leur sujet ? »
« Deux messieurs du FBI, en fait. » Quight fouilla dans un
cendrier du Sands dans lequel il était dit que Joey Bishop avait vomi
une fois, et trouva une carte de visite portant la mention HUGO
BORDERLINE, AGENT SPÉCIAL imprimée dans un coin, avec un numéro de
téléphone local accompagné d’un numéro de poste, au stylo-bille.
« Merde », songea Doc. Et l’Agent Spécial était-il venu
accompagné de son colistier Flatweed, sorte de deuxième gratuit,
offert par le gouvernement ? et si c’était le cas, pourquoi n’étaient-
ils pas à L.A. en train de monter des révolutionnaires négros les uns
contre les autres ? Las Vegas, a priori, devait offrir un bien piètre
choix en la matière, à moins que, par exemple, l’histoire des
Nationalistes Noirs n’ait été depuis le début une façade visant à
dissimuler autre chose, le Crime Organisé, disons, qui, à en croire la
rumeur, possédait à l’époque les casinos de Vegas et en gros tenait la
ville. Mais minute – ces Fédéraux étaient venus ici à la recherche de
Puck, or en quoi Puck pouvait-il être lié de près ou de loin à cela ?
Doc sentit croître un soupçon, paranoïaque comme le battement de
cœur rapide de quelqu’un qui se réveille à minuit, que le sort de
Puck était partie intégrante de celui de Mickey, et que la question à
poser était de savoir quel genre d’affaires Mickey avait traité avec la
Mafia – ou pire, avec le FBI.
« Durant votre petite discussion – y aurait-il quoi que ce soit
dont éventuellement vous ne leur auriez pas parlé ? »
« J’avais pensé à leur recommander un bar qui s’appelle Curly’s,
sur Rampart, mais plus ils baragouinaient moins ça me semblait être
le type d’endroit pour eux. »
« C’était, genre, un des QG de Puck-et-Einar ? »
« Dépendait des semaines, selon la programmation musicale,
c’est l’impression que j’ai eue. »
« Laissez-moi deviner. Country and western. »
« Comédies musicales de Broadway », dit calmement Trillium.
« Et comment », fit Quight en hochant la tête.
« Puck faisait Ethel Merman », se souvint-elle.
« Les deux. Ils déboulaient à quatre heures du matin en chantant
There’s No Business Like Show Business. On les entendait arriver à des
kilomètres à la ronde, le son montait lentement… ? Personne s’est
jamais plaint. »
Une fois dans la voiture, Doc dit : « Allez, je vous paye une
enchilada. »
Ils roulèrent vers un spectaculaire coucher de soleil du désert, et
tournèrent dans South Main. Apparemment il y avait un peu
d’attente à El Sombrero, une file de gens affamés se déversait devant
la porte de la taquería fameuse dans le monde entier et s’étirait loin
dans la rue, à baver sur le trottoir et tout ça. Doc passa deux
croisements, puis tourna à deux autres, jusqu’à l’exubérance néon de
Tex-Mecca, inconnu des guides touristiques, mais véritable lieu de
pèlerinage pour un réseau affamé de camés et de malfaiteurs à la
petite semaine tout le long de la frontière américano-mexicaine.
À l’intérieur duquel, au bout de deux pas, qui Doc aperçut-il,
mais les deux Agents Spéciaux du FBI Borderline et Flatweed bien
sûr, tous deux pris dans l’acte synchronisé consistant à farcir leurs
trombines de blancs-becs vaguement perplexes avec le célèbre Giant
Burrito Special maison. Certes, supposa Doc, il fallait bien que le FBI
mange quelque part. Il partit à la pêche dans sa mémoire des
médias, tâchant de se rappeler les fois où l’inspecteur Lewis Erskine
aurait mangé quelque chose, et revint bredouille. Avant que les
représentants de la justice aux costards marron le reconnaissent,
Doc conduisit promptement Trillium à une table en coin, hors de
leur ligne de mire, et se cacha derrière la carte des menus, décidé à
ne pas laisser une nouvelle aussi mauvaise que la présence de
Fédéraux en ce lieu lui couper l’appétit.
Une serveuse arriva, et ils commandèrent un copieux assortiment
d’enchiladas, tacos, burritos, tostadas et tamales pour deux baptisé
El Atómico, dont la mention dans la carte renvoyait à une note de
bas de page déclinant toute responsabilité de l’établissement.
« Vous connaissez ces types, là-bas ? » demanda Trillium. « On
dirait qu’ils vous connaissent, eux. »
Doc se pencha pour voir. Les deux agents, qui se dirigeaient à
présent vers la sortie, ne cessaient de lancer des regards furieux dans
sa direction.
« Ce sont les Fédéraux dont Quight parlait. »
« Est-ce qu’il y a un rapport avec Puck ? Vous croyez qu’il a des
ennuis avec le FBI ? »
« Bon, vous saviez qu’il faisait partie du service d’ordre
personnel de Mickey Wolfmann, hein ? et maintenant il est possible
que Mickey ait été kidnappé. Donc il est possible qu’ils aient
quelques questions de routine à poser à Puck, voilà tout. »
« Il ne peut pas retourner en prison, Doc. Ça le tuerait. »
Trillium eut une expression d’amour transi. Doc avait déjà
compris qu’il pourrait bien être Mick Jagger, verser des sommes à
six chiffres pour chaque sourire fugace, voire renoncer à regarder les
Lakers, rien de tout cela ne ferait la moindre impression – pour cette
nana c’était Puck Beaverton ou personne. Pas la première fois que
Doc se heurtait à la problématique de l’indisponibilité de la fille-de-
ses-rêves. Il s’agissait à présent d’être professionnel à défaut de
« cool », et d’essayer d’apaiser son esprit.
« Alors dites-moi, Trillium – comment vous êtes-vous rencontrés,
tous les deux, les enfants ? »
Brave Trillium, elle pensa qu’il voulait vraiment savoir. « Eh
bien, à l’UCLA, au Pauley Pavilion, en fait. »
« Sérieux ? Hé, ils ont pas été incroyables, ces gars, la saison
dernière ? Kareem et Lucius me manqueront, ça c’est sûr — »
Non, en fait, pas au basket. Il se trouve que le Philharmonique
de L.A. jouait aussi de temps en temps au Pauley Pavilion, dans le
cadre de rencontres musicales transculturelles avec des artistes
invités tels que Frank Zappa, et parfois ils avaient besoin à la
dernière minute d’une musicienne du coin jouant d’un instrument à
anche. Un après-midi, Trillium se présenta à une répétition avec un
cor anglais et un certain scepticisme concernant l’œuvre en
question, un Poème Symphonique pour Orchestre et Groupe de Surf,
avec les Boards. Or Puck travaillait comme membre du service
d’ordre des Boards. Lui et Trillium se rencontrèrent dans un des
vestiaires où les gens faisaient constamment des allers-retours
durant les pauses pour tirer une taffe ou sniffer de la coke. Elle était
penchée au-dessus d’un lavabo, à regarder au fond d’un petit miroir
de poche, sentit quelqu’un juste derrière elle, et là, un peu gondolé
en travers de la série de lignes de coke se dessinait le visage de
Puck. Il regardait fixement son cul en une sorte de fatalité morose.
Trillium eut à peine le temps de dire ouf qu’elle se retrouva à
l’arrière d’une Bonneville 62 volée, garée dans une voie sans issue
qui donnait sur Sunset, à se faire besogner façon Établissements
Pénitentiaires de Californie. « Les gonzesses disent qu’elles aiment
pas de cette manière-là », expliqua Puck plus tard, lorsqu’elle eut
une minute pour reprendre sa respiration, « et à la première occase
elles y reviennent, et elles supplient. Moi, c’est juste que j’ai pris
l’habitude. »
« Tu t’en excuses ? »
« Je crois pas. »
Il avait raison, pour ce qui était de supplier, n’empêche. Elle se
retrouva avec constamment sur elle des rouleaux de pièces pour les
cabines téléphoniques car elle ne savait jamais à quel moment
improbable de la journée l’envie s’emparerait d’elle – entre deux
sorties d’autoroute à des kilomètres de là où il habitait, ou à West
Hollywood, au rayon fruits et légumes du Safeway, ou durant
quelque fugue pour hautbois, soudain cette chaleur humiliante
l’enveloppait et elle n’avait alors plus qu’une idée en tête, l’appeler.
Il ne répondait pas toujours au téléphone. Une fois ou deux, elle
devint dingue, se gara devant chez lui et attendit, pendant des
heures, toute une nuit en fait, qu’il revienne, et à ce moment-là,
craignant la colère de Puck, qui était imprévisible, aussi bien le
moment où elle éclaterait que les proportions qu’elle pourrait
atteindre, réticente à lui faire face, elle le suivit jusqu’à son lieu de
travail. Et attendit. Et s’endormit. Pour être réveillée par la police
qui lui demandait de circuler.
« Alors j’ai dit : “Puck, c’est bon, je ne ferai rien de violent, je
veux juste savoir qui c’est, cette fille”, et Puck a éclaté de rire, il n’a
pas voulu me dire. Mais c’est à peu près à cette période que j’ai
appris l’existence d’Einar, et un beau jour, je sortais d’une répétition
au Shrine Auditorium, obnubilée par un certain si bémol, et Einar
était là avec toutes ces orchidées hawaïennes et sur son visage
l’expression la plus douce du monde, et il a fallu pas moins d’un
mois pour qu’il avoue s’être faufilé comme un pickpocket à travers
la foule à un bal pour jeunes gens de bonne famille donné à
l’Ambassador et avoir volé les petits bouquets de fleurs sur le
corsage des femmes en robe de bal… »
Ceci étant la suite d’une longue histoire dont Doc avait oublié,
ou peut-être manqué, le début.
« Je ne sais pas pourquoi je vous raconte tout ça. »
Doc non plus, cependant il aurait aimé toucher un petit bonus de
dédommagement chaque fois que quelqu’un en disait plus qu’il n’en
avait initialement eu l’intention, puis ajoutait qu’il ne savait pas
pourquoi. Sortilège, qui aimait trouver de nouveaux usages pour le
terme « au-delà », estimait que c’était une forme de grâce et qu’il
devait juste l’accepter, car cela pouvait à tout instant disparaître
comme c’était apparu.
Selon Trillium, Puck et Einar s’étaient rencontrés à l’atelier des
plaques minéralogiques de Folsom. Le sexe fut immédiatement
d’actualité et les garçons se firent vite repérer pour leurs humeurs et
leurs prises de bec interminables et explosives autour de la question
séculaire : ¿quiėn es más macho ? D’innombrables cartouches de
cigarettes furent pariées et perdues partout au gnouf sur la question
de savoir combien de temps l’arrangement tiendrait, et à la surprise
générale cela dura plus longtemps que les peines dont ils avaient
respectivement écopé. One fine day, comme les Chiffons aiment à
dire – ils se retrouvèrent domiciliés à West Hollywood, au sud de
Santa Monica Boulevard, dans une résidence nantie d’un jardin
planté de massifs de bosquets subtropicaux si nombreux que
personne ne se rappelait la moitié des noms, et qui dispensaient
tellement d’ombre qu’on pouvait rester allongé toute la journée près
de la piscine et ne jamais perdre sa pâleur de prisonnier…
« Ouhao Trillium, qu’est-ce qui est arrivé à notre bouffe, ils
mettent un temps fou à l’apporter. »
« On a fini de manger… ? »
« Quoi. Ils ont apporté l’addition ? Qui a payé ? »
« Me souviens pas. »
Ils se rendirent au Curly’s. Le temps qu’ils y arrivent, Doc avait
décidé qu’il ne conduirait pas plus que nécessaire à Las Vegas. Les
gens d’ici roulaient comme des dératés, s’attendant à chaque instant
à avoir un accident. Doc pouvait le comprendre – c’était comme la
plage où on vivait dans un climat qui ne remettait jamais en
question le credo hippie, on feignait d’avoir confiance en tout le
monde tout en s’attendant toujours à être balancé –, mais il n’était
pas non plus obligé de l’apprécier particulièrement.
Le Curly’s avait jadis été un saloon à la croisée de deux routes, et
en le voyant Doc pensa tout de suite au Knucklehead Jack’s, à L.A.,
à la différence qu’il y avait des machines à sous absolument partout.
Le groupe jouait des reprises de vieux titres d’Ernest Tubb, de Jim
Reeves et de Webb Pierce, aussi Doc en conclut-il que Puck et Einar
ne seraient sans doute pas là ce soir.
Trillium avait l’air un peu fébrile. Doc commençait à se dire qu’il
y avait de drôles d’ondes autour d’elle, comme un tatouage
annonçant « Entr’ Donc, Chéri », invisible aux yeux de tous hormis
des individus les plus baraqués et les plus brutaux. Il était possible
qu’elle en fût elle-même consciente, tout en refusant dans le même
temps de l’admettre. Quoi qu’il en soit, un gigantesque gus
rappliqua, coiffé d’un chapeau de cow-boy noir et, sans même un
hochement de tête à l’attention de Doc, il attrapa Trillium par les
cheveux d’une main et une cuisse nue de l’autre, la souleva non sans
une certaine courtoisie de son tabouret et l’éloigna en un pas de
deux à la texane. On aurait pu penser qu’au moins elle pousserait
des cris de protestation. Mais elle se contenta de chuchoter à Doc en
passant devant lui : « Je vais voir ce que je peux trouver. » Doc n’en
était pas sûr mais crut la voir déjà en train de sourire.
« Y a intérêt », susurra-t-il en secouant lentement la tête face à la
bouteille de bière devant lui et en se demandant comment John
Garfield s’y serait pris dans cette situation.
« Faut pas juger trop sévèrement Osgood », conseilla une voix à
laquelle le Temps, à défaut d’avoir été véritablement clément, avait
en tout cas apporté une certaine texture. « Ce type est un chasseur
de chattes-né, et y a pas une gonzesse vivante entre ici et Lake Mead
qu’est pas au courant, depuis le temps. »
« Merci, ça fait plaisir à entendre. » Doc se retourna pour se
trouver devant un vieux schnock elfique, au chapeau encore plus
grand que celui d’Osgood, qui agitait une bouteille de bière vide.
« C’est sûr. » Doc s’apprêtait à faire signe au barman, mais celui-ci,
pourvu assurément de dons extrasensoriels, avait déjà placé deux
autres bières sur le comptoir. « Moi, si je suis venu ici ce soir », Doc
feignit de soupirer, « c’est surtout pour retrouver ce mec qui me doit
de l’oseille. La p’tite dame, là, a cru que je l’invitais pour une soirée
en ville. Sauf qu’entre-temps y a le loyer à payer et tout ça. »
« Diantre », fit l’ancien en se présentant sous le nom d’Ev, « fut
un temps où un homme préférait sécher aux quatre vents plutôt que
de pas honorer ses dettes. Y a un paquet de filous qui viennent dans
ce rade, peut-être même que je connais celui que tu cherches. »
« Quelqu’un m’a dit que c’était à moitié un habitué du lieu. Puck
Beaverton… ? »
Un gloussement sans joie qui dura plus longtemps qu’il aurait
dû, estima Doc. « Bonne chance avec le proprio, jeune homme ! Ce
taré de Puck doit des ronds à tout le monde en ville, jamais entendu
dire qu’il avait remboursé qui que ce soit. »
« Il travaille où ? Je devrais peut-être y aller, lui rendre visite. »
« Puck, en gros, donne dans l’arnaque aux machines à sous, avec
son collègue, c’est l’impression que j’ai, mais bon, on n’est pas non
plus vraiment supercopains. Le petit, Einar, il a des mains ultra-
sensibles comme on en trouve rarement, qui arrivent à déceler les
frémissements dans les manettes pour dire à quel moment
exactement chacune des bobines s’immobilise, il est capable
d’ajuster le nombre de tours pour chaque bobine et de faire en sorte
que n’importe quel symbole s’arrête sur la ligne du jackpot. Je l’ai
vu faire. La classe. »
« Et Puck ? »
« Tôt ou tard, le service d’ordre met la main sur Einar, donc pour
lui c’est plus la peine d’essayer de récupérer ses gains. La mission de
Puck c’est d’attendre à proximité, il s’installe à une machine à cinq
cents jusqu’à ce qu’Einar gagne – à ce moment-là Einar décampe et
Puck prend sa place pour empocher le jackpot. »
« Mais j’imagine qu’assez vite Puck aussi se fait repérer. »
« Exact. C’est pour ça que ça fait belle lurette qu’ils sont tous les
deux tricards dans les casinos du Downtown et du Strip, donc si tu
cherches Puck, mieux vaut essayer les petites salles de la périphérie,
sur Boulder Highway, par exemple. Tiens, Le Neuf de Carreau. »
Trillium revint avec quelques boutons défaits, une traînée
mouillée non identifiée sur sa petite jupe et un certain flou dans le
regard. Osgood était maintenant sur la piste de danse avec une
blonde en Levi’s et chapeau de cow-girl, et un groupe jouait Wabash
Cannonball avec de temps à autre des riffs de guitare
psychédéliques. « On s’amuse bien, trésor ? » demanda Doc avec
autant d’entrain que possible.
« Oui et non », d’une voix assagie qu’il trouva malgré lui
érotique. « M’ payes une bière ? »
Elle but en silence jusqu’à ce que Doc demande : « Bien ! Et
qu’est-ce qu’il raconte de beau, ce brave Osgood, ce soir ? »
« Je me sens un peu cruche, Doc. Je n’aurais jamais dû
prononcer le nom de Puck. »
« Il doit du fric à Osgood aussi, je parierais. »
« Oui, et maintenant Osgood est furax. Il est loin d’être aussi
insensible qu’il en a l’air. »
« Il ne vous aurait pas dit par hasard où traîne Puck ? »
« Las Vegas-Nord. Il n’en a pas dit plus. Je ne pense pas qu’il
connaisse l’adresse, sinon il y serait déjà allé. »
« Et on en aurait entendu parler dans les journaux. »
En se dirigeant vers la sortie, ils furent accostés par Ev. « Partez
si tôt ? Habituellement Merle monte sur scène sur le coup de minuit
quand il est en ville. »
« Merle Haggard est en ville ? »
« Non, mais c’est pas une raison pour mettre les bouts. » Doc
cligna deux fois des yeux, paya au vieux un gin-fizz Ramos et s’en
alla quand même.
Sur le parking, Doc remarqua une Cadillac d’une longueur
certaine, sur laquelle la disposition des bosselures lui parut
familière.
« Hé, Doc ! Je me disais bien que c’était toi. »
« S’agit-il d’une de ces étranges et bizarres coïncidences, Tito, ou
faut-il vraiment que je commence à devenir parano ? »
« Je t’ai dit qu’on allait à Vegas. Ines est allée voir un spectacle,
et moi je ramasse un peu de petite monnaie. Tu devrais voir les
pourboires que filent certains de ces gars, je me suis déjà fait plus
pendant mes vacances ici qu’en un an à L.A. »
« Et pas de, euh » – Doc fit le geste d’entrechoquer des dès avant
de les lancer – « genre sous le charme de Vegas, ni rien ? »
« Tu parles d’un charme. Regarde-moi cet endroit. Comment
croire que n’importe quoi ici soit réel ? comment peut-on prendre ça
au sérieux ? »
« Tu es un putain d’intoxiqué du jeu », annonça une voix énorme
provenant de quelque part à l’intérieur de la limo, y a pas à
tortiller. »
« Mon beau-frère, Adolfo », Tito, en fronçant les sourcils. « Pas
moyen de le larguer. Chaque dollar qui entre, il l’attrape au vol et
l’empoche avant moi. »
« Compte bloqué », expliqua Adolfo qui, s’avéra-t-il, avait reçu
des instructions d’Inez pour circuler dans la limousine avec Tito et
lui éviter les ennuis.
« Compte Bloqué des Minables Associés », marmonna Tito.
Trillium, manifestement légèrement distraite, avait décidé de
retourner à l’hôtel dormir un peu, aussi prit-elle la Camaro et Doc
rejoignit Tito et Adolfo dans la limousine.
« Tu connais un endroit qui s’appelle Le Neuf de Carreau, sur
Boulder Highway ? » demanda Doc.
« Bien sûr », dit Tito. « Ça t’embête si j’y entre avec toi, juste
histoire de me dégourdir un peu les pattes, taper dans les buffets,
voir un peu le spectacle ? »
« M’as l’air un poil empressé, là, Tito. »
« Ouais, tu es censé décrocher », intervint Adolfo.
« À doses homéopathiques, les gars », protesta Tito.
D’après Bigfoot Bjornsen, à qui cette anecdote de western avait
fait remporter plus d’un pari de bar, le neuf de carreau avait été la
cinquième carte dans la dernière main de poker de Wild Bill Hickok,
en plus des as et des huit noirs. Le parking était rempli de pick-up
équipés de racks d’entrepreneurs, de Ford Ranchero avec des restes
de foin sur le plateau, d’antédiluviennes T-Birds et de Chevy Nomad
aux bandes de chrome depuis longtemps arrachées, n’ayant laissé
pour toutes traces que des traînées de rouille et des taches de
soudure. La marquise éclairée sur la façade, un polygone style Les
Jetson, annonçait ce soir un concert de Carmine & the Cal-Zones.
Les clients à l’intérieur ne semblaient pas venus de bien loin,
aussi l’ambiance était-elle moins compromise par la recherche
inconsidérée du « fun » au sens où on l’entendait sur le Strip. Les
joueurs, ici, avaient tendance à jouer pour l’argent, à vaquer à leurs
affaires, pleins d’espoir ou désespérés, imbibés ou à sec, de façon
scientifique ou bien pris dans des superstitions si exotiques qu’elles
étaient difficiles à expliquer, et, quelque part en dehors de la
lumière, la communauté que formaient le propriétaire, la société de
financement et le requin prêteur était là, invisibles et taiseux ils
tapaient du pied dans leurs chaussures de luxe, soupesant les
options, hésitant entre le châtiment, la clémence – et même,
rarement, la miséricorde.
Carmine était un ténor de salon-bar, chevelu, qui avait une
Gibson modèle Les Paul sur laquelle il avait peut-être pris quelques
leçons, mais qu’il avait tendance à davantage utiliser comme un
accessoire, souvent comme une mitraillette, tandis que les autres
Cal-Zones assuraient les parties classiques d’un quartette de rock.
Une paire de petites à croquer, minijupes de vinyle rouge, bas
résilles noirs et cheveux laqués, chantaient les chœurs tout en
faisant des pas synchrones de nanas blanches. Au moment où Doc
mettait les pieds dans le casino, le groupe interprétait sa plus
récente sortie discographique.

JUSTE LES LASAGNES (semi-bossa nova)


Est-ce un OV, NI ?
(Que nen-ni !)
C’est peut-être – attends, je sais ! c’est
Juste les Lasagnes ! [Riff de guitare rythmique]
Juste les La-sa-aa-gnes…
(Juste-les-La-sa-gnes),
Venus de nulle part, les voilà,
(Part, les voilà)
Nul ne connaissait, leur nom, juste
« Les Lasagnes »…
Juste – «Les La-sagnes »,
(Juste « L’ La — »)
Oh, wo, Lo-
Za-gneu !
Qui chercherait la cas-
Tagne,
Tu restes là à fair’
«Agne, agne ! »
Wou ! Lasagnes, honte
À toi ! Faut qu’ tu
Te magnes !

Pourquoi tu m’ demandes,
(M’ demandes)
– Hé,

C’est pas un grand mystère, c’est


Juste l’ Lasagnes —
En tout cas c’est ce qu’y disent… (oh,
Wo wo-oh wo)
Je sais comment tu t’épelles, L-
A-S-A-G-N-E-S !

Doc passa un moment à discuter avec les filles du vestiaire, les


serveuses, les dealers, les chefs de table, les dames du soir et les
dames qui prenaient le quart d’après, dont une jeune femme en
minijupe de velours couleur vin, qui finit par l’affranchir : « Tout le
monde sait que Puck travaillait pour Mickey. Personne ici n’ira le
balancer, surtout à un inconu, ne le prenez pas mal. »
Un comique maison qui chauffait le public, les yeux scintillants
de petites flammes de malice, s’approcha : « B’soir, Zirconia, je vois
qu’ils t’ont à nouveau relâchée, qui est-ce ? Passez une bonne soirée,
m’sieu ? Il se dit : “On est sur quelle planète ? Où est-ce que j’ai
laissé l’OVNI ?” Nan, sérieux, l’ami, tu m’as l’air au poil, les tifs –
j’adore, c’est superbe. Retrouve-moi au garage tout à l’heure, tu
pourras briquer ma voiture… »
Le rigolo, aux côtés de Zirconia, s’éloigna et manqua de percuter
Tito qui débarquait, quelque peu agité. « Doc ! Doc ! Faut que tu
voies ce gus à l’œuvre, c’est un authentique génie. Viens zyeuter un
peu. » Il conduisit Doc à travers le casino par un itinéraire
compliqué, vers les zones les plus au fond, délaissées des joueurs qui
pensaient que les machines les plus proches de la rue rapportaient
davantage, jusqu’à finalement tourner à un angle et arriver dans un
couloir isolé où des machines à sous étaient alignées, et Tito dit :
« Là. »
Compte tenu de l’état mental de Tito, Doc s’était attendu pour le
moins à ce qu’il y ait une luminescence genre trip d’acide autour de
la machine, mais il ne vit en fait qu’une bonne vieille bécane avec
l’image datant des années cinquante, décolorée et éraflée, d’une
cow-girl souriante, vêtue à la mode de l’époque – des nichons
géants, par exemple, plus des cheveux courts permanentés et un
rouge à lèvres étincelant. Une longue enfilade de demi-dollars
disparaissait sur une bande à glissière en plastique jauni, le
crénelage de la tranche des pièces servant de dents d’engrenage qui
faisaient lentement pivoter chacune des dizaines de têtes souriantes
de John F. Kennedy tandis qu’elles dévalaient sur le plan faiblement
incliné pour être englouties les unes après les autres dans la gueule
indifférente de Las Vegas. Le joueur à la machine avait le visage
tourné de l’autre côté, et Doc ne remarqua au début que l’attention
délicate avec laquelle il manipulait le levier, un client motivé moins
par le « Fun » que par la note des courses à régler quelque part dans
le quartier, jusqu’à ce que, jetant un œil aux autres machines à sous,
Doc reconnaisse le crâne à la croix gammée de Puck Beaverton,
occupé à faire semblant de jouer sur une autre machine à pièces de
cinq cents. Conclusion, le « génie » à l’œuvre sur la première
machine ne pouvait être qu’Einar, le colistier de Puck.
Autant agir sans tarder. Doc, passant en mode taillons-le-bout-
de-gras-ensemble-l’ami, était sur le point de faire un pas en avant
lorsque diverses sortes d’enfer éclatèrent en même temps. Au son
d’une fanfare militaire à la section de serpents tonitruante, de
sifflements de train, d’alarmes d’incendie, d’acclamations de stade
d’athlétisme enregistrées, une quantité de demi-dollars JFK
commença à dégueuler de la machine en un gigantesque torrent
parabolique, retombant sur la moquette en un tas de plus en plus
important. Einar hocha la tête et s’éloigna et – Doc avait-il cligné de
l’œil ou quoi ? – comme par magie disparut. Puck donna une
dernière secousse au levier de sa machine à pièces de cinq cents et
s’avança pour récupérer le jackpot lorsque soudain les lois du
hasard, en un mémorable bras d’honneur, ordonnèrent à la machine
de Puck de se mettre aussi en branle avec encore plus de bruit que la
première, et Puck resta planté là, paralysé entre les deux machines
gagnantes, tandis qu’accourait une délégation du personnel du
casino venue confirmer et certifier les deux bienheureux gagnants,
dont un déjà n’était plus là. Moment que Puck, à croire qu’il était
allergique aux dilemmes, choisit pour se précipiter vers la sortie la
plus proche, en hurlant.
À défaut de quelqu’un d’autre sur place, le plus logique était que
Doc et Tito interviennent, un dixième de seconde suffisait pour
qu’ils s’entendent, Tito prendrait le jackpot de la machine à demi-
dollars, et Doc, pas cupide, réclamerait ce qui ressemblait
maintenant à un bon mètre cube de pièces de cinq cents.
Adolfo prit en charge les gains de Tito, ou en fait d’Einar, et tous
retournèrent au Ghostflower Court, où Doc trouva Trillium
endormie sur l’un des lits d’eau. Il mit le cap vers l’autre et dut
arriver à bon port.
Lorsqu’il émergea, ce devait être le début d’après-midi et
Trillium n’était pas là. Il regarda par la fenêtre et vit que la Camaro
n’était pas là non plus. Il sortit dans le vent du désert jusqu’à un
petit magasin en bord de nationale et acheta des clopes, plusieurs
boîtes de café et des Ding Dong pour le petit déjeuner. Revenu dans
la chambre, il alluma la télé et regarda des rediffusions des Monkees
jusqu’aux infos régionales. L’invité du jour était un économiste
marxiste de passage, originaire de l’une des nations du Pacte de
Varsovie, et était apparemment en pleine crise de nerfs.
« Las Vegas », essayait-il d’expliquer, « – c’est ici au milieu du
désert – ne produit pas de marchandises tangibles, l’argent afflue,
l’argent reflue, rien n’est produit. Cet endroit ne devrait même pas,
selon la théorie, exister, et encore moins prospérer comme c’est le
cas. J’ai l’impression que ma vie entière a reposé sur des prémisses
illusoires. J’ai perdu la réalité. Pouvez-vous me dire, s’il vous plaît,
où est la réalité ? » L’intervieweur paraissait mal à l’aise et essayait
de changer de sujet pour passer à Elvis Presley.
Il commençait à faire nuit quand Trillium finit par réapparaître.
« Je vous en prie, ne vous mettez pas en colère. »
« Pas été en colère depuis que l’autre, là, son nom m’échappe, a
loupé son lancer franc. » Il fouilla dans sa mémoire. « Le nom
m’échappe, sur le coup… Enfin, bon. Où étiez-vous ? » À voir
l’expression sur le visage de Trillium et la façon dont elle était
entrée – la démarche empruntée du voyou sur le terrain
d’entraînement –, il avait sa petite idée sur la question.
« Je sais que j’aurais dû vous en parler, mais je voulais le voir
d’abord. J’avais son numéro de téléphone depuis le début –
désolée – et je n’ai pas arrêté d’appeler jusqu’à ce qu’il finisse par
répondre. » Elle s’était présentée presque à l’aube à l’adresse que
Puck lui avait donnée, un appartement au-dessus d’un garage à
Las Vegas-Nord, à côté d’un terrain vague plein de buissons cassants
du désert. Les gars buvaient de la bière et comme d’habitude
discutaient de leur classement en machisme, sans parler de la
question de savoir qui chantait la mélodie et qui faisait les chœurs
de Wunderbar dans Embrasse-moi, chérie.
Trillium fut quelque peu avare de détails, ou alors n’était pas
trop du genre à évoquer ses souvenirs, cependant Doc devina que les
retrouvailles avaient duré un certain temps, Einar ayant eu la
délicatesse à un moment donné de sortir chercher des bières plus
loin sur le boulevard.
« Vous n’auriez pas par hasard songé à signaler à Puck que je
cherchais à échanger quelques mots avec lui, rien de c’ genre ? »
« En fait, il m’a fallu un temps fou pour essayer de le convaincre
que vous n’étiez pas un tueur à gages. »
« On peut se rencontrer n’importe où, là où il se sentira en
sécurité. »
Il a proposé un casino à Las Vegas-Nord qui s’appelle le Kismet
Lounge. Lui et Einar n’aiment pas sortir avant minuit passé. »
« Vous allez rester là, ou bien… »
« Plus facile si je pouvais prendre la voiture, en fait. Faire
quelques courses… ? »
Doc trouva un joint, l’alluma et appela Tito qui s’apprêtait juste
à partir travailler. « Tu aurais le temps de me déposer à Las Vegas-
Nord, plus tard dans la soirée ? »
« Pas de prob-limou, comme on dit dans le métier – Inez aime
rester jusqu’à la fin du dernier spectacle, de toute façon. Ce
Jonathan Frid, elle ne s’en lasse pas. »
« Quoi », Doc, clignant des yeux, « Barnabas ? le vampire de
Dark Shadows ? »
« Il a un show dans un salon-bar, ici, sur le Strip, Doc. Tout le
monde l’adore, dans le métier – Frank, Dean, Sammy – chaque soir
il y en a au moins un des trois dans le public. »
« Y a pas qu’Inez », intervint Adolfo sur un autre téléphone, « vos
mômes aussi ont une boîte à sandwiches avec la tronche de ce type
dessus. »
« La vache, quel genre de répertoire il chante ? » se demanda
Doc.
« L’a l’air d’avoir un faible pour Dietz & Schwartz », dit Tito. « Il
termine toujours par Haunted Heart. »
« Il fait aussi Elvis », ajouta Adolfo, « chantant Viva Las Vegas. »
« Je l’ai pris une fois ou deux dans mon taxi, il donne de bons
pourboires. »
Trillium invita Doc à un des buffets de casino du Strip – voilà
comment elle concevait la diplomatie, cependant elle n’était
clairement pas d’humeur à discuter de quoi que ce soit avec Doc, et
surtout pas de Puck.
« Vous avez l’air complètement gaga », lui dit-il tout de même.
Elle sourit vaguement et gesticula pendant une minute et demie
avec une crevette géante, on aurait dit qu’elle dirigeait un orchestre
de chambre. Doc plaça une main en cornet autour de son oreille.
« Est-ce que j’entends… des cloches de mariage ? »
« Je reviens de suite. » Elle sortit du box et alla aux toilettes
dames où, se rappelait Doc, il y avait au moins autant de téléphones
à pièces que de toilettes. Elle était revenue dans l’heure. Pendant ce
temps, en gros, Doc avait mangé. « Z’avez jamais remarqué », dit-
elle à personne en particulier, « qu’il y a quelque chose d’érotique
dans les téléphones publics ? »
« Si vous me déposez au motel, tiens, je vous rejoindrai peut-être
plus tard à Vegas-Nord. » Ou peut-être pas.
Quatorze

Selon Tito, le Kismet, construit juste après la Seconde Guerre


mondiale, avait représenté une sorte de pari que la ville de
Las Vegas-Nord serait la vague du futur. Au lieu de quoi tout s’était
déplacé vers le sud, le boulevard sud de Las Vegas était entré dans
la légende en devenant « le Strip », et des endroits comme le Kismet
périclitaient.
Lorsqu’on remontait le boulevard de Las Vegas-Nord, et qu’on
s’éloignait de la tempête ininterrompue de lumière, des épisodes
d’obscurité commençaient à apparaître enfin, comme des vents
nocturnes venus du désert. Des caravanes garées, de petits dépôts de
bois de construction et des boutiques d’appareils de climatisation
passaient comme des courants d’air. L’éclat dans le ciel au-dessus de
Las Vegas s’estompait, comme si l’on passait à une autre « page
d’histoire », ainsi qu’auraient pu dire les Pierrafeu. Un peu plus loin
en bord de route, bien plus faible que tout ce qui se trouvait au sud,
une structure lumineuse apparut.
« Trou paumé, cet endroit, mec. » Tito franchit l’entrée,
s’engagea sous une porte cochère. Il n’y avait personne pour les
remarquer, encore moins pour les saluer, sous l’éclairage réduit.
Jadis, il avait dû y avoir des milliers de lumières partout,
incandescentes, au néon, fluorescentes, mais ces temps-ci seulement
quelques-unes d’entre elles étaient allumées, car les propriétaires
actuels n’avaient plus les moyens de payer les notes d’électricité et
plusieurs électriciens amateurs, triste à dire, s’étaient déjà fait griller
en essayant de pirater les lignes municipales.
« On revient d’ici deux heures », dit Tito. « Tâche de ne pas trop
te faire tirer dessus, d’accord ? Tu as apporté assez pour jouer ?
Tiens, Adolfo, file-lui un noir. »
« Y en a pour cent dollars, je ne peux pas — »
« Je t’en prie », dit Tito. « Je prendrai mon pied par
procuration. »
Adolfo tendit un jeton. « C’est ce qu’on donne en pourboires, par
ici », il haussa les épaules. « On ne sait même plus combien on en a,
de ceux-là. Putain c’est de la folie. »
Doc sortit de la voiture, passa d’un pas traînant sous un porche
byzantin et pénétra dans l’immensité miteuse de la salle de jeu
principale, dominée par un lustre délabré drapé au-dessus des
tables, des cages et des salles, en voie de désintégration,
fantomatique, gigantesque, et, s’il avait été capable de sensations,
probablement plein d’animosité – ses ampoules depuis longtemps
grillées n’étaient pas remplacées, des pampilles de cristal tombaient
inopinément dans le creux des chapeaux de cow-boy, dans les verres
de la clientèle et dans les roulettes en train de tourner, où elles
rebondissaient dans un tintement acéré, accomplissant leurs propres
drames de chance et de perte. Tout dans la salle était d’une manière
ou d’une autre de guingois. Les antiques roulements à billes des
roulettes les faisaient tourner de manière erratique, trop vite ou trop
lentement. Les traditionnelles machines à trois cylindres, installées
jadis, dont les probabilités de gain étaient inconnues au sud de
Bonanza Road et sans doute où que ce fût, avaient depuis lors dérivé
chacune à sa manière, comme des hommes d’affaires de province,
vers une générosité bienveillante ou une avarice mesquine. Les
tapis, d’un pourpre royal, avaient changé de texture au fil des ans
sous l’action d’un million de brûlures de cigarettes, chacune ayant
fait fondre une toute petite surface de poils synthétiques,
transformée en une minuscule traînée de plastique. L’effet
d’ensemble évoquait le vent à la surface d’un grand lac. Le niveau
du sol de la salle principale se trouvait à dix pieds sous celui du
désert qui s’étendait à l’extérieur et offrait une isolation naturelle, si
bien que la fraîcheur dans ce vaste espace indéterminé n’était pas
uniquement due à la climatisation, de toute façon réglée en position
basse pour économiser l’électricité.
Cuisiniers de grillades, représentants en pneus, charpentiers,
ophtalmologues, directeurs de tables, femmes des vestiaires, et
autres flics ayant fini le service dans des salles plus luxueuses où ils
n’avaient pas le droit de jouer, vieux cavaliers pour qui l’époque
était devenue trop rapide, trop grouillante, et dont les sentiments de
responsabilité se portaient désormais non plus sur un cheval mais
sur des F-100 et des Chevy Apache étaient installés en rangs
clairsemés dans la lumière délicatement tamisée, branlant du chef,
comme pour essayer de rester vigilants. Les consommations ici
n’étaient pas gratuites, mais, par égard pour le standing de la vie
réelle dans les environs, elles étaient néanmoins bon marché.
Doc prit une margarita au pamplemousse puis, passant
mentalement en régime de croisière, se mit à dériver dans l’immense
casino, tâchant de repérer Puck et Einar. À un moment donné, une
jeune femme élégante en minijupe Qiana à motif cachemire et
bottes de plastique blanc s’approcha et se présenta sous le nom de
Lark.
« Et sans vouloir être indiscrète ni rien, je remarque que vous ne
jouez pas, que vous flânez, pour ainsi dire, ce qui signifie ou bien
que vous êtes un type sérieux, maître mystérieux de l’intrigue, ou
bien encore un de ces élégants blasés en quête d’une bonne affaire. »
« Hé, je suis peut-être de la Mafia. »
« Pas les bonnes chaussures. Ne me sous-estimez pas, bonté
divine. Je dirais L.A., et comme un visiteur sur deux en provenance
de L.A., vous êtes persuadé de vouloir juste parier sur Mickey. »
« Sur – hein… ? »
Lark expliqua que le Kismet proposait une sorte de pari sportif
permettant de miser sur les nouvelles du jour, telle que la récente et
mystérieuse disparition du nabab de la construction Mickey
Wolfmann. « Mickey jouit d’une certaine popularité dans cette ville,
donc pour une courte période nous proposons même de l’argent sur
l’alternative Mort ou Vif ou, comme nous aimons dire, Passe ou Ne
Passe Pas. »
Doc haussa les épaules. « Vous me lisez comme si j’étais l’Herald-
Examiner, Lark. Il y a toujours un moment pour le joueur invétéré où
les paris sur la NCAA ne le font plus trop. »
« Venez. » En esquissant un geste de la tête. « Je vous fais entrer
en tant qu’invité, comme ça je touche une commission. »
Au Kismet, le secteur alloué au tiercé et aux paris sportifs avait
son propre bar à cocktails, aux abat-jour en Formica violet dont les
écailles métalliques scintillantes firent que Doc se sentit
immédiatement chez lui. Ils trouvèrent une table et commandèrent
des mai tai frappés.
Doc connaissait la cadence et la tessiture de pratiquement toutes
les chansons tristes de la profession mais aimait encore jeter un œil
à la partition. Apparemment Lark avait passé son enfance à
La Vergne, Tennessee, dans les environs de Nashville. Outre le fait
d’avoir les mêmes initiales que Las Vegas, La Vergne se trouvait
aussi exactement à la même latitude. « Enfin, la même
qu’Henderson, en fait, mais de toute façon c’est là que j’habite
maintenant, avec mon petit ami. Il est prof à l’UNLV… ? Et il dit que
lorsque les Américains se déplacent, ils suivent les lignes de latitude.
Donc ça a été pour moi comme le destin, il était écrit que je filerais
vers l’ouest. À la seconde où j’ai vu le barrage Hoover, j’ai su pour la
première fois que j’étais vraiment chez moi. »
« Vous avez déjà gratouillé d’un instrument ou chanté, Lark ? »
« Vous voulez dire qu’habitant si près de Nashville pourquoi n’ai-
je pas voulu me lancer dans la musique ? Eh bien, essayez, chéri.
Vos pieds vont rudement fatiguer à faire la queue dans cette file
d’attente-là. » Mais Doc remarqua une étincelle fugitive dans ses
yeux.
« Pas encore un tiercé d’assassinats, j’espère. » Ce monsieur
ressemblait à un banquier dans un vieux film, en costume sur
mesure avec un bouton ouvert à chaque manche, pour bien qu’on
s’en rende compte. Lark le présenta comme Fabian Fazzo.
« La dame ici présente me dit que je peux parier pour ou contre
l’hypothèse que Mickey Wolfman est encore en vie. »
« Oui, et si vos intérêts vous portent vers du plus exotique »,
répliqua Fabian, « puis-je suggérer un pari de type Aimee Semple
McPherson, supposant que Mickey aurait lui-même mis en scène son
propre kidnapping. »
« Comment quelqu’un pourrait-il jamais prouver une chose
pareille ? »
Fabian haussa les épaules. « Pas de demande de rançon et il
réapparaît sain et sauf… ? allégations d’amnésie… ? Le chef de la
police Ed Davies ne donne pas de conférence de presse… ? Si Mickey
s’est délibérément fait enlever, cinquante-cinquante – cent contre un
pour l’hypothèse contraire. Plus selon le nombre de zéros dans la
demande de rançon, s’il y en a une, et selon le moment où elle est
diffusée. On peut consigner cela par écrit, tout ce qui n’est pas
mentionné étant considéré comme motif d’annulation, on rembourse
et sans rancune.
Eh bien, se dit Doc, eh bien, eh bien. Les parieurs avisés – une
brève vision s’imposa d’un billet de cent dollars portant des lunettes
à monture d’écaille, en train de potasser un livre sur les
statistiques – pour d’excellentes raisons connues d’eux seuls, qu’il lui
faudrait étudier de plus près, s’attendaient à ce que Mickey mette en
scène un retour d’exil par lui inventé et qui ferait les gros titres.
Pour ces gens empreints de sagesse, c’était quasiment une certitude.
Qu’ils aillent se faire foutre, de toute façon. Doc trouva le jeton noir
de Tito dans sa poche. « Tenez, monsieur Fazzo, l’hypothèse la
moins probable me plaît bien. »
Dans le métier, Doc avait appris à essuyer des regards de dédain,
mais celui dont le gratifiait maintenant Fabian était presque
blessant. « Je m’en vais rédiger cela, n’y en aura pas pour
longtemps. » Sortie, en secouant la tête.
« Vous devriez faire preuve d’un peu plus de bon sens », Lark,
tripotant la petite ombrelle sur son drink.
« Oh, juste un de ces hippies naïfs, Lark, incapables d’être
cyniques à propos de rien, pas même des mobiles d’un promoteur
immobilier… »
Fabian revint peu après, adoptant une nouvelle attitude. « Ça
vous ennuie de monter dans mon bureau une minute ? Juste un ou
deux détails. »
Doc tortilla le pied discrètement. Ouaip, le petit Smith était
toujours là, accroché à sa cheville. « À plus tard, Lark. »
« Prudence, mon chou. »
Le bureau de Fabian Fazzo se révéla aussi joyeux que Doc se
l’était imaginé sinistre. Des dessins de maternelle encadrés aux
murs, un avocatier dont Fabian avait planté le noyau en 1959 dans
une boîte à haricots de Lima pour collectivités et dont il s’occupait
depuis lors, et une grande photographie murale où l’on voyait
Fabian entouré du Rat Pack au grand complet, plus un certain
nombre d’autres visages que Doc se rappelait avoir vus dans les
films qui passaient tard le soir à la télé. Frank Sinatra, taquin,
essayant de fourrer un Corona cubain géant dans la figure pas
complètement réticente de Fabian. Sammy Davis Jr. plaisantant d’un
air ravi avec quelqu’un qui se trouvait juste à l’extérieur du cadre.
Collé à la lèvre inférieure de Dean Martin, qui brandissait aussi une
bouteille de dom pérignon, se consumait ce qui semblait bien être,
Doc l’aurait juré, un joint roulé à la hâte.
Fabian posa le jeton de cent dollars de Doc sur le bureau. « Sans
vouloir vous offenser, vous avez une dégaine de privé en civil, pour
ne pas dire en sandales. Par courtoisie professionnelle, je vous
propose de réfléchir à deux fois à votre pari sur Mickey Wolfmann,
et je me suis dit qu’on aurait un peu plus d’intimité ici, vu qu’en ce
moment le FBI est dans la maison. »
« Qu’est-ce que ça peut me faire ? Je suis juste à Vegas pour une
affaire matrimoniale, m’intéresse absolument pas à d’éventuelles
irrégularités de licence de jeu, de propriété du casino ni à rien de ce
que Marty Robbins appellerait les foul evil deeds. »
Fabian haussa les épaules avec raffinement. « C’est ce que font
les Fédéraux à Las Vegas, je suppose, ce vaste plan visant à ce que
les casinos échappent aux griffes de la Mafia. C’est comme ça depuis
que Howard Hughes a acheté le Desert Inn. Mais je ne suis pas
décisionnaire ici, personne ne me dit rien. »
Doc en déduisit logiquement, au petit bonheur la chance :
« Mickey Wolfmann – en voilà un qui a claqué un max, et qui en a
passé du temps ici, pas vrai ? J’ai entendu dire quelque part qu’il
avait rencontré sa future femme à l’époque où elle travaillait à
Vegas comme showgirl… »
« Mickey est sorti avec un paquet de showgirls en son temps,
adorait la ville, vieil habitué de Vegas depuis des lustres, a construit
une baraque pas loin, du côté de Red Rock. L’avait aussi ce rêve de
bâtir un jour une ville à partir de rien, dans le désert. » Fabian
enleva ses lunettes de lecture et adressa à Doc un regard pensif.
« Voulez que je vous dise ? »
« Mickey est sur le marché pour acheter un casino lui aussi ? »
« Les gus du Département de la Justice adoreraient que ça
arrive. »
« Et le Kimset est sur la liste ? »
« Vous avez vu cet endroit. Ils n’ont qu’une envie c’est que
quelqu’un qui ne soit pas de la Mafia se manifeste et casque pour la
rénovation. Ils n’arrêtent pas de présenter leurs propres projets, le
nec plus ultra – toutes ces vieilles machines à sous classiques… ?
laissez tomber, ce que veut l’Oncle Sam c’est des écrans vidéo, à
chaque nouvelle partie une animation représentant des cylindres de
machine à sous est déclenchée au niveau de la ligne des gains. Mais
c’est entièrement électronique, voyez. Et en plus, contrôlé d’un autre
endroit. Les arnaqueurs spécialistes des anciennes machines à sous
l’auront dans le baba. »
« Vous avez l’air un peu amer, monsieur Fazzo, si ça ne vous
ennuie pas que je dise ça. »
« Ça m’ennuie, mais tout m’enquiquine, ces temps-ci. J’essaye de
comprendre ce qui se passe, tout le monde ferme son clapet. Dites-
moi, vous. Tout ce que je sais, c’est que tout s’est fini en 65, et que
rien ne sera plus jamais pareil. La pièce d’un demi-dollar, voyez ? au
départ c’était du quatre-vingt-dix pour cent argent, en 65 ils ont
réduit la proportion d’argent à quarante pour cent, et maintenant,
cette année, plus du tout d’argent. Du cuivre, du nickel, et puis quoi
encore, du papier d’alu, voyez ce que je veux dire ? Ça ressemble à
un demi-dollar, mais en fait c’est du bidon. Comme ces cylindres
vidéo. C’est le projet qu’ils ont pour toute cette ville, une grande
imitation d’elle-même façon Disneyland. Divertissement familial
bien comme il faut, les marmots dans les casinos, des jeux des sept
familles avec une mise maximale limitée à dix cents, Pat Boone en
tête d’affiche, des acteurs non syndiqués qui jouent le rôle de
mafiosi rigolos, conduisent de rigolos tacots à l’ancienne, font
semblant de se descendre, boum, boum, ha, ha, ha. Las-putain-de-
Vegas-land. »
« Alors vous pouvez peut-être apprécier le côté vieille école d’un
pari risqué sur Mickey. »
Fabian se fendit d’un petit sourire pincé fort bref. « À force de
passer du temps ici, on finit par être réceptif aux ondes ambiantes.
Écoutez. Et si Mickey n’avait pas autant disparu qu’on le pense ? »
« Dans c’ cas, je contribue à votre fonds de rénovation. Vous
pourrez donner mon nom à une chaussure de croupier, placer une
p’tite plaque sur le côté. »
Fabian semblait attendre que Doc dise autre chose, mais
finalement, haussant les épaules, paumes au ciel, il se leva et escorta
Doc dans les circonvolutions d’un couloir. « Tout droit, par là, ça
devrait vous mener là où vous allez. » L’espace d’une brève neuro-
pulsation, Doc se remémora le trip d’acide que Vehi et Sortilège lui
avaient fait faire, où il essayait de retrouver son chemin dans un
labyrinthe sombrant lentement dans l’océan. Ici tout n’était que
sécheresse désertique et Isorel mou éraflé, mais Doc avait la même
sensation d’une inondation imminente, ressentait un besoin
impérieux de surtout ne pas paniquer. Il entendit de la musique
quelque part devant lui, pas le son aux arrangements lissés d’un
groupe en représentation, davantage les démarrages et interruptions
hachés de musiciens jouant pendant leur temps libre. Il aboutit à ce
qui naguère avait dû être un petit salon-bar intime, empli d’une
épaisse fumée d’herbe et de tabac. Là, dans un minuscule spot
ambré qui se partageait quelques watts piratés à l’hôtel avec une
pedal steel, tandis que le reste du groupe jouait en acoustique, se
tenait Lark, l’air énergique en dépit de tout le temps passé debout
pendant son service tout juste achevé, chantant un titre de country
swing dont les paroles étaient les suivantes :

Pleine lune en Poissons,


Rêves dangereux à l’horizon,
Si tu circules tranquille en tacot,
Si tu es au lit à la maison,
Garde un pack de six au frigo,
Vérifie que t’as bien ton chapeau,
Pleine lune en Poissons,
Et c’est samedi soir…
Voilà mon ex-meilleur pote,
Avec ses bottes Frankenstein,
Ma copine Ella arrive dans la cahute,
Elle a le blues du loup-garou,
Quand elle chante ses contre-ut,
Elle mordrait les roues,
(Attention !)

Pleine lune en Poissons


Encore un samedi soir.
Le gang
Des vampires du coin, tous
Crocs dehors, peuvent
Vous dézinguer à mort le ciboulot – et donc
Si tu te sens pas à la fête,
Un peu cul par-dessus tête
Pas grave, tu n’es pas vrai-
-ment frappadingue —

Ce sont juste des gens du cru qui délirent,


Ça dure jamais trop longtemps,
Les minutes de bringue filent à toute blinde,
Et puis d’un coup c’est l’aube en pleine bouille —
On oublie les coups de trouille et les crises —
Pleine lune en Poissons,
Hé,
C’est samedi soir.

Elle ne pouvait pas le voir de là où elle se trouvait, mais Doc


agita quand même les mains, applaudit et siffla comme tous les
autres, puis continua de chercher une sortie par le fond du casino
mal éclairé. Au moment où il réalisa que Fabian Fazzo avait peut-
être essayé de le conduire ailleurs, il changea de direction un peu
trop brutalement et se retrouva nez à nez avec des ennuis à
chaussures marron.
« Oh merde. » Oui, c’étaient à nouveau les Agents Spéciaux
Borderline et Flatweed, accompagnés d’une section d’autres types en
costard, escortant une silhouette que Doc ne reconnut que trop tard
– probablement parce qu’il ne voulut pas y croire. Et parce que
personne n’était censé voir quoi que ce soit de tel, pour commencer.
La vision floue que Doc saisit au vol fut celle de Mickey en costume
blanc, semblable, en gros, à son portrait chez lui dans les collines de
L.A. – la posture du type décidé à passer pour un visionnaire – il
passa de la droite vers la gauche, poussé en avant, majestueux,
tranquillisé, comme transporté entre deux mondes, ou en tout cas
emmené dans une voiture blindée par les fenêtres de laquelle on ne
risquait pas de voir. Difficile de dire s’ils le gardaient en détention
ou bien s’ils le conviaient à ce que les gens de l’immobilier se
plaisent à appeler une visite du propriétaire.
Doc s’était replié dans l’ombre, mais pas assez vite. L’Agent
Flatweed l’avait aperçu, et s’arrêta. « Une petite chose à régler,
allez-y, je n’en ai pas pour longtemps. » Tandis que le reste du
détachement s’éloignait dans le corridor, l’agent fédéral s’approcha
de Doc.
« Un, dans ce restaurant mexicain sur West Bonneville, ça aurait
pu être une coïncidence », observa-t-il aimablement, faisant mine de
compter sur ses doigts. « Toutes sortes de gens viennent à Las Vegas,
hein. Deux, vous apparaissez précisément dans ce casino, et là on
commence à se demander. Mais trois, ici, dans un endroit du Kismet
Lounge dont même la plupart des indigènes ignorent l’existence, eh
bien disons que cela vous fait sortir de la courbe statistique et
mérite assurément qu’on y regarde de plus près. »
« Ce n’est pas assez près ? Vous me touchez presque la figure,
là. »
« Je dirais que c’est vous qui êtes trop près. » De sa tête inclinée,
il indiqua Mickey, à présent presque complètement disparu derrière
lui. « Vous avez reconnu cet individu, hein. »
« C’était Elvis, non ? »
« Vous ne nous simplifiez pas la tâche, monsieur Sportello. Cette
curiosité pour l’affaire Michael Wolfmann. Tout à fait
inappropriée. »
« Mickey ? plus du tout une affaire en cours pour moi, mec, en
fait, j’ai même jamais rien facturé, vu que personne me payait. »
« Et pourtant vous le poursuivez jusqu’à Las Vegas. »
« Je suis ici pour une tout autre affaire. Se trouve que je suis
passé faire un saut au Kismet, voilà tout. »
L’agent fédéral le dévisagea longuement. « Alors vous ne vous
offusquerez pas que je vous fasse part d’une réflexion. C’est vous, les
hippies, qui rendez tout le monde dingue. Nous avions toujours
considéré que la conscience de Michael ne serait jamais un
problème. Après toutes ces années où il en semblait dépourvu.
Soudain il décide de changer sa vie et de balancer des millions à une
tripotée d’ahuris – des Noirs, des chevelus, des vagabonds. Vous
savez ce qu’il a dit ? On l’a sur bande. “J’ai l’impression de m’être
éveillé d’un rêve, je commettais un crime que je ne pourrai jamais
expier, un acte pour lequel il est impossible de remonter le temps et
de choisir de ne pas le commettre. Je n’arrive pas à croire que j’ai
passé ma vie entière à faire payer les gens pour qu’ils se logent,
alors que ça aurait dû être gratuit. C’est tellement évident.” »
« Vous avez retenu tout ça par cœur ? »
« Autre avantage d’une vie sans marijuana. Vous aurez peut-être
envie d’essayer. »
« Euh… essayer quoi, au fait ? »
L’Agent Borderline les rejoignit, une expression de curiosité sur
son large visage rougeaud. « Ah, Sportello, on se retrouve, un
plaisir, comme toujours. »
« Je vois à quel point vous êtes occupés, messieurs », fit Doc,
« alors plutôt que de vous retenir, je vais juste » – prenant la voix de
Samy par Casey Kasem le samedi matin – « euh, genre, me casser
vite fait… ? » Ce qu’il s’employa à mettre en pratique, sans toutefois
avoir d’idée claire quant à la direction à prendre. Qu’allaient-ils
faire, se mettre à tirer ? Eh bien oui, en fait…
En désespoir de cause, presque à bout de souffle, il repéra deux
toilettes avec les inscriptions GEORGE et GEORGETTE, et, misant sur les
tabous du FBI, se planqua dans les W-C femmes, où il trouva Lark
devant l’un des miroirs, en train de se maquiller.
« Bon sang ! encore un de ces hippies sexuellement indécis ! »
« J’attends que les Fédéraux aillent emmerder quelqu’un d’autre,
mon chou. Je vous ai entendue chanter, à propos. Cette Dolly Parton
ferait bien de commencer à pétocher. »
« Ma foi, des gens de chez Roy Acuff sont venus la semaine
dernière et ont jeté une oreille, alors croisez les doigts pour moi. »
« Ordinairement, je dirais allons vite fait boire une bière,
mais — »
Des cris fédéraux non loin.
Elle fit la grimace. « Mauvaise éducation, c’est ma théorie. Je
vais vous montrer la sortie de derrière, feriez mieux de pas mollir. »
Doc se coula parmi les senteurs de bois récemment scié, de
peinture fraîche et de mastic jusqu’à une porte de secours qu’il
poussa au moment où une voix enregistrée retentit à fort volume, lui
conseillant de ne plus bouger et d’attendre que des professionnels
autorisés, et dûment entraînés, viennent lui démonter la gueule dans
les grandes largeurs. Il sortit sur un quai de chargement faiblement
éclairé, en béton corrodé par le temps, au bout duquel il aperçut des
formes sombres accourant déjà vers lui.
Il y eut un bruit de moteur. Doc regarda derrière lui par-dessus
son épaule, et là, laissant au sol une bonne couche de gomme, la
limousine de Tito tourna le coin, toit ouvert, le haut du corps
d’Adolfo agitant dans le vide une sorte de mitraillette. Les
poursuivants de Doc s’arrêtèrent pour se consulter sur la marche à
suivre.
La limousine freina à hauteur de Doc. « Saute ! » s’écria Tito.
Adolfo se recroquevilla à l’intérieur assez longtemps pour que Doc
se rétablisse sur le toit et se glisse à l’intérieur, puis reprit sa
position tandis que Tito poussait le moteur et bloquait le levier en
première, laissant une double trace parfumée de pneus sur la
longueur d’un pâté de maisons, dans un crissement qui fut entendu
jusqu’à mi-chemin du barrage de Boulder. « On va où, frangin ? »
s’enquit Tito.
« Tu ne croiras jamais qui j’ai vu », fit Doc.
« Adolfo, lui, croit avoir vu Dean Martin. »
Adolfo se réinstalla à l’intérieur de la voiture. « Pas tout à fait. »
« Bon… », dit Tito, « alors… c’était Dean Martin ou ce n’était pas
Dean Martin ? »
« Tu vois, c’est exactement ça – c’était Dean Martin, et ce n’était
pas Dean Martin. »
« “Et” ? Tu ne veux pas dire “mais” ? »
Doc dut finir par perdre le fil. Lorsqu’ils le déposèrent à son
motel, Trillium n’y était pas, contrairement à ses affaires. Il chercha
partout un message et n’en trouva pas.
Il roula un joint, l’alluma et s’installa devant All-Nite Freaky
Features, au moment où Godzilligan’s Island, un téléfilm dans lequel
le monstre japonais rencontre les fugitifs des Joyeux Naufragés, allait
commencer. Pendant le générique de début, Godzilla, qui cherche à
prendre un peu de repos après ses derniers exploits de démolition
urbaine, tombe – littéralement – sur l’Île du feuilleton, provoquant
une grande angoisse parmi les survivants de la croisière historique
du Minnow.
« Il faut juste qu’on reste en vie », comme Mary Ann l’explique à
Ginger, « en attendant que les Forces Japonaises d’Autodéfense
prennent l’affaire en main, ce qui habituellement met moins de
temps que pour prononcer le mot “kamikaze”. »
« Ka-mi — » commence Ginger, mais sa voix est noyée par une
nuée de chasseurs à réaction qui envahissent le ciel, et commencent
à lancer des roquettes sur Godzilla, lequel, comme d’habitude, n’en
éprouve manifestement qu’un faible désagrément. « Voyez ? » fait
Mary Ann en hochant la tête, tandis que les rires enregistrés
explosent aussi d’allégresse. Passé inaperçu dans le tumulte, le
Professeur est arrivé avec un spécimen d’armement de guerre anti-
Godzilla d’aspect singulier, mis au point par ses soins, composé de
divers pupitres de commande analogiques, d’antennes paraboliques
et de bobines hélicoïdales géantes en verre qui palpitent d’un éclat
violet surnaturel, mais avant qu’il puisse en faire la démonstration,
Gilligan, prenant l’engin pour le Capitaine, tombe d’un arbre et se
réceptionne dessus, évitant de justesse l’irradiation et l’empalement.
« Je venais juste de l’étalonner ! » s’écrie le Prof consterné.
« Il est peut-être encore sous garantie ? » se demande Gilligan.
S’ensuit un plan pris du haut d’une grue, supposé être le point de
vue de Godzilla. Il regarde l’agitation sur l’île à ses pieds, perplexe
mais de manière touchante, comme toujours, se grattant la tête
d’une façon censée faire penser à Stan Laurel. Fondu sur les
publicités.
À un moment donné, Doc dut cesser de suivre le film, toujours
est-il qu’il se réveilla le lendemain matin avec Henry Kissinger, à
l’émission Today, qui disait : « Alorrrrr, nous dé-fffrions chust les
bombbb-barder, n’est-ce pas ? »
Les propos du Conseiller à la Sécurité Nationale furent noyés
sous un long coup de klaxon provenant du parking. C’étaient Puck
et Trillium dans la Camaro entièrement décorée à l’aide de papiers
toilette de divers coloris psychédéliques à la mode, de cannettes de
bière et d’un panneau Jeunes Mariés au lettrage grossier. Après une
nuit à festoyer non-stop, le couple était apparemment passé au
Palais de Justice du comté, avait obtenu le certificat de publication
des bans, avait directement foncé à Wee Kirk O’ the Heather et avait
sans délai convolé, tandis qu’Einar, dans le rôle de témoin et garçon
d’honneur, décidait de se faire la belle avec un autre futur jeune
marié qui avait attendu une promise aussi hésitante que lui l’était,
en fait, avait-il découvert avec des signes de soulagement. En guise
d’hymne de procession, Puck et Einar convainquirent l’organiste
électrique de les accompagner dans une reprise en duo d’un
morceau fameux d’Ethel Merman, You’re Not Sick, You’re Just in
Love, extrait de Call Me Madam, cependant il y eut l’habituel
moment de flottement lorsqu’il fallut décider qui chanterait la partie
d’Ethel Merman.
Puck et Doc trouvèrent une minute pour discuter. « Félicitations,
mec, c’est une chic fille. »
Le mariage, même dans cette ville, vous change un homme.
« Elle peut me sauver. » Hochant la tête, les yeux écarquillés,
comme n’importe quel fugitif dans une gare routière.
« Qui est à tes trousses, Puck ? »
« Personne », les yeux presque implorants, mais n’implorant pas
nécessairement Doc.
« Le salut, voyez, j’ai mes propres complexes avec ça, parce que
j’ai l’impression que peut-être j’aurais pu éviter à Mickey ce qui s’est
passé, même si je sais pas trop ce qui s’est passé. À Glen, peut-être
même, aussi… ? »
La croix gammée sur la tête de Puck se mit à palpiter. « Pas
vraiment Tiptoe Through the Tulips, pour ça j’y suis pas non plus allé
sur la pointe des pieds entre les tulipes », dit-il. « Glen était un
enfoiré, mais on était frères de sang, et ça aurait dû signifier
quelque chose. Mais je serais resté dans l’équipe initiale… ? c’est à
moi que ce serait arrivé. » Ce qui ne revenait pas à dire, exactement,
qu’il se serait sacrifié pour Glen. Il avait maintenant une lueur dans
les yeux qui ne mit pas Doc très à l’aise. « Et vous, vous auriez pu
sauver personne. »
« L’affaire était pliée d’emblée, tu penses ? »
« Faut pas déconner avec ça, monsieur Sportello. » La croix
gammée tressaillait furieusement à présent. « C’est pas comme si
c’était la Mafia. Pas même la mafia bidon que vous autres prenez
pour la Mafia. »
Doc fouilla dans ses poches à la recherche d’un joint. « Je ne te
suis pas. »
Puck prit le paquet de Kool dans la poche de chemise de Doc, en
alluma une et garda le paquet. « Ces connards de mormons du FBI.
Ils arrêtent pas de nous sermonner en disant que tout ici est la faute
des Ritals. Genre, voilà le fin mot de l’histoire, finito, rien que les
Ritals, débarrassons-nous des Ritals et il ne poussera plus que des
roses, comme Ethel dit toujours. Ben, faut oublier ces conneries
raciales, mec, tout ça c’est qu’une couverture. Howard Hughes, il est
quoi ? aryen jusqu’à l’os, hein ? mais pour qui roule-t-il ? et quid de
la Mafia derrière la Mafia, hein ? »
Bon, si encore Puck avait été le énième camé d’une ville
balnéaire de Californie, Doc aurait mis cela sur le compte de la
paranoïa ordinaire, lui aurait souhaité une belle lune de miel et se
serait remis au travail. Mais Puck refusait encore d’admettre qu’il
était au courant de quelque chose, et ce qu’il avait au cul et qui le
rattrapait, quoi que ce puisse être, l’effrayait déjà tellement que
même le silence ne le soulageait pas non plus.
« Tiens, une facile », Doc en rétrogradant. « Est-ce que Mickey a
déjà parlé d’une ville qu’il voulait construire quelque part dans le
désert ? »
« Dernièrement, il causait que de ça. Arrepentimiento. Ça veut
dire “désolé pour ça” en espagnol. Son idée c’était que n’importe qui
pourrait y habiter gratuitement, peu importe qui vous étiez, suffisait
de se pointer et s’il y avait un logement libre, il était à vous, du jour
au lendemain, pour toujours, et cetera et cetera, et ainsi de suite,
comme dit toujours le Roi de Siam. Tenez, vous avez une carte
routière, je vais vous montrer. »
Trillium arriva et glissa les mains sous l’un des bras tatoués de
Puck, celui orné d’une tête de mort avec un poignard enfoncé dans
une orbite. « On ferait bien d’y aller, mon amour. »
« Vous pouvez prendre la voiture, si vous voulez », fit Doc, « la
location est payée pour encore une semaine, et aussi tout ce qui
reste dans la chambre, vous pouvez considérer que c’est mon cadeau
de mariage. Par contre, je peux récupérer mes cibiches ? »
Trillium raccompagna Doc jusqu’à la limousine où attendait Tito.
« C’est vraiment l’amour de ma vie, Doc. Il a besoin de moi. »
« Vous avez mes numéros au bureau et à la maison, hein ? »
« On appellera, je vous promets. »
« Tous mes vœux de bonheur, madame Beaverton. »

Vint le soir, qui prit tout le monde par surprise. Tito accompagna
Adolfo et Inez à l’aéroport, et, au moment où ils reprenaient la
nationale, Doc et lui remarquèrent une voiture qui franchissait
l’entrée de l’aéroport, gris banalisé, avec quelque chose de résolu et
d’impitoyable dans sa manière d’avancer qui leur fit immédiatement
comprendre pour qui elle était venue. Tito prit la bretelle
d’autoroute en direction du désert. « Ville sympa, mais laissons-la
derrière nous. »
Tels des astronautes dans un vaisseau spatial, ils furent enfoncés
dans leurs sièges par la poussée tandis que Tito enclenchait un
équipement pour performance top secrète, et derrière les vitres les
néons de la ville commencèrent à s’allonger en longues traînées
spectrales, à se décaler vers le bleu à l’avant, tandis que dans les
noirs lointains encadrés dans le rétroviseur de Tito tous les points de
lumière tiraient sur le rouge, s’estompaient, convergeaient. Tito
avait mis une cassette de Roza Eskenazi dans l’autoradio. « Écoute-
la, j’adore cette nana, c’était la Bessie Smith de son époque, de la
pure soul. » Il chanta avec elle quelques mesures. « Tiátimo meráki,
qui n’a pas éprouvé ça, mec ? un besoin si désespéré, si impérieux
qu’on pourra dire tout ce qu’on veut, ce sera toujours à côté de la
plaque. » Aux oreilles de Doc cela ressemblait une fois de plus aux
litanies d’un accro, mais, une fois habitué aux gammes et au style
vocal, il se mit à penser à Trillium et se demanda ce qu’elle ferait de
ces rembetissas de Tito et de cette sorte particulière de désir dont il y
était question.
Ils roulèrent dans la nuit, et aux premières lueurs du jour
arrivèrent à la sortie que Puck avait indiquée à Doc sur la carte, puis
s’engagèrent sur une voie rapide jusqu’à une route de campagne,
quittèrent ensuite le bitume pour un chemin de ranch en terre
battue, passèrent des portails déglingués et béants, franchirent sur
les grilles horizontales à bétail des cours d’eau asséchés, devant des
yuccas et de petits cactus trapus, des fleurs sauvages du désert en
bord de route, des affleurements rocailleux au loin, des taches
sombres se déplaçant dans la clarté alcaline et qui pouvaient être
des burros, des coyotes ou des cerfs-mulets, ou peut-être des extra-
terrestres atterris depuis bien longtemps, car Doc sentait partout les
traces d’antiques visites.
Ils arrivèrent à une corniche, et là, en bas d’une longue pente qui
descendait dans une vallée dont la rivière avait peut-être disparu
des siècles auparavant, se trouvait le rêve de Mickey Wolfmann, sa
pénitence pour avoir un jour fait payer aux humains le logement –
Arrepentimiento. Doc et Tito allumèrent un joint matinal qui fit la
navette entre eux. Au-delà de la construction s’étirait une étendue
de désert très marginalement développée, ici quelques structures de
béton dispersées, là une ou deux hautes cheminées parmi les
gribouillages du chaparral. Plus tard, Doc et Tito ne seraient pas
capables de s’entendre sur ce qu’ils avaient regardé. Il y avait
plusieurs de ces constructions que Riggs Warbling avait appelées
zomes, reliées entre elles par des passerelles couvertes. Des
hémisphères non pas parfaits mais pointus à leur sommet. Doc en
dénombra six, Tito sept, peut-être huit. Le terrain qui s’étendait
entre le complexe et l’endroit où ils se trouvaient était aussi jalonné
de rochers roses géants, presque sphériques, qui pouvaient aussi
bien être de la main de l’homme.
« On peut descendre jeter un œil ? » se demanda Doc.
« Quoi, là-dedans ? Un coup à péter un essieu, à fusiller le carter,
ou une autre merde. Il faudrait un 4 × 4. À moins que tu penses
qu’on puisse y aller à pied ? Tu as un chapeau ? »
« J’ai besoin d’un chapeau pour marcher ? »
« Les rayons, mec, dangereux, les rayons. » Dans le coffre, Tito
dégotta deux gigantesques sombreros qu’il avait achetés en souvenir
de Glitter Gulch, lui et Doc les coiffèrent et se mirent en marche
dans le vent du désert en direction d’Arrepentimiento.
Cela prit plus longtemps que prévu. Les zomes devant eux,
comme dans les toiles peintes des vieux films de SF, semblaient ne
jamais se rapprocher. Doc avait l’impression de progresser à tâtons,
de nuit, dans un relief dangereux, tout en étant conscient du soleil
qui tapait, telle l’étoile d’une planète étrangère, plus petit et plus
concentré qu’il n’aurait dû l’être, les bombardant sans répit de dures
radiations. Des lézards apparaissaient, surgis de derrière le monde
visible, et se tenaient là, immobiles et intemporels comme le roc,
pour observer Doc et Tito.
Au bout d’un certain temps, cela commença à ressembler
davantage à un chantier abandonné. Des tas épars de bois de
charpente blanchissaient au soleil, des bobines de câble rouillé, des
longueurs de tuyaux en plastique, des enchevêtrements de Romex,
un compresseur échoué. Le revêtement plastique avait explosé par
endroits, révélant le squelette qui se trouvait dessous, les étançons
et les raccords, évoquant tantôt un ballon de football à claire-voie,
tantôt les motifs à la surface des cactus ou les coquillages que les
gens rapportent d’Hawaii.
« Vois pas de cadenas », dit Doc.
« Veut pas dire qu’on peut entrer comme dans un moulin. »
Doc trouva une porte, et elle s’ouvrit facilement, et il pénétra
sous une voûte sombre qui s’élançait vers le ciel.
« Très bien, vous pouvez vous arrêter ici. »
« Euh – oh. » Dit Doc.
« Ou alors vous pouvez continuer à avancer et vous retrouver
direct dans l’au-delà. Si vous croyez que j’en ai quelque chose à
foutre. » C’était Riggs Warbling, avec un début de barbe de deux
semaines, un Ruger Blackhawk .44 Magnum à la main, le chien
armé, et visant Doc en plein front, le canon ne trahissant que très
peu de tremblement, voire pas du tout, même si on ne pouvait pas
en dire autant de la voix de Doc.
Celui-ci enleva son sombrero, respectueusement. « Hé, salut-
salut, Riggs ! Se trouve que j’étais dans la région, me suis dit que
j’allais répondre à votre invite ! Souvenez de moi ? Larry Sportello ?
Doc ? E-et voici mon ami Tito ! »
« C’est Mickey qui vous a envoyés ? »
« Eum, non, en fait, j’essaye de savoir ce qui est arrivé à
Mickey. »
« Bon sang. Ce qui ne lui est pas arrivé, oui. » Riggs relâcha le
chien de son arme, mais semblait encore très agité. « Entrez. »
À l’intérieur il y avait un gigantesque réfrigérateur rempli de
bière et d’autres denrées alimentaires, bon nombre de machines à
sous, un billard et des chaises longues, et en fait, maintenant que
Doc y réfléchissait, plus d’espace qu’il ne semblait possible d’y en
avoir, vu de l’extérieur. Riggs le vit regarder autour de lui et lut
dans ses pensées. « Sensass, hein ? Une sorte de variante de Bucky
Fuller, en fait – au lieu d’avoir moins de dollars au mètre cube
d’espace clos, ici c’est plus de mètres cubes par dollar. »
La réponse de Doc aurait normalement été : « Ce n’est pas la
même chose, ça ? » Mais ayant repéré certaines nuances dans le
comportement de Riggs, le regard dément, peut-être, ou sa façon de
continuer à se cramponner à son pistolet noir étincelant, ou son
incapacité à empêcher sa voix de se percher dans des registres aigus,
Doc pigea qu’il serait peut-être plus judicieux de la boucler.
Soudain la tête de Riggs prit un autre angle, et il parut fixer un
point au loin, à travers le mur du zome. Au bout de quelques
secondes retentit le son assourdissant des moteurs de chasseurs à
réaction qui venaient de cette direction. Riggs releva de plusieurs
centimètres le canon de son flingue et pendant quelques secondes il
sembla sur le point de commencer à tirer. Le vrombissement au-
dessus de leur tête se fit de plus en plus fort au point d’être presque
intolérable, puis s’estompa.
« Ils les envoient de Nellis toutes les demi-heures », dit Riggs.
« Au début, j’ai cru que c’était juste une trajectoire de vol normale,
mais il s’avère que tout ça c’est du vol rasant délibéré et autorisé par
la hiérarchie. Toute la journée, toute la nuit. Un beau jour, ils
forceront Mickey à accepter une frappe de roquette, et
Arrepentimiento ne sera plus que de l’histoire ancienne – si ce n’est
que ce ne sera même pas ça, parce qu’ils détruiront toutes les
archives aussi. »
« Pourquoi Mickey bombarderait-il cet endroit ? C’est son rêve. »
« C’était. Vous avez vu à quoi ça ressemblait là-bas. Il a retiré la
thune, a planté tous ses entrepreneurs, tout le monde s’est tiré sauf
moi. »
« Quand est-ce que ça a eu lieu ? »
« À peu près au moment où il a disparu. D’un coup, fini le
philanthrope et ses voyages à l’acide. Ils lui ont fait quelque chose. »
« Qui ? »
« Peu importe. Et maintenant il s’est remis à la colle avec Sloane,
oui, le couple heureux de nouveau ensemble, suite nuptiale au
Caesar’s, grand lit d’eau en forme de cœur, il a constamment la
main posée sur son cul en public, histoire de dire : “C’est à moi, les
gars, alors pas touche”, et Sloane qui joue à fond le jeu on-m’achète-
on-me-vend, qui n’adresse même pas un regard aux autres hommes,
surtout pas ceux qu’elle a, comment dit-on, fréquentés. »
« Je croyais que c’était cool, que Mickey ne voyait pas
d’inconvénient à tout cela », faillit dire Doc, mais il était presque
certain de ne pas l’avoir dit.
« Il est revenu à la vie de famille, j’ignore ce qu’ils ont fichu avec
sa cervelle, mais ils lui ont aussi reprogrammé la bite, et
maintenant, évidemment, Sloane refuse de m’adresser la parole. Je
reste bêtement assis là, un fusil sur les genoux, comme le fantôme
d’un prospecteur taré dans une vieille mine d’argent, à attendre que
le mari vertueux choisisse son moment. Déjà mort mais pas au
courant. Vous savez qu’il a conclu un marché avec le Département
de la Justice. »
« Des rumeurs, peut-être… ? »
« Écoutez ce qu’il a fait. Est-ce un exemple à l’usage de la
jeunesse ou quoi ? Mickey achète une minuscule parcelle sur le
Strip, trop exiguë pour être développée même sous forme de
parking, mais juste à côté d’un grand casino, et annonce un projet
de “minicasino”, comme ces commerces de proximité qu’on trouve à
côté des station-service… ? vite entré vite sorti, une machine à sous,
une roulette, une table de black jack. Les Hommes d’Affaires Italiens
d’à côté pensent à toute la plèbe que ça va attirer sous le nez de leur
clientèle raffinée et ils perdent la boule, ils menacent, ils braillent,
ils font venir leurs mères par avion en première classe pour qu’elles
se plantent devant Mickey et l’accablent de reproches silencieux.
Parfois pas si silencieux. Finalement le casino cède, Mickey obtient
le prix qu’il avait demandé, fait une culbute complètement dingue
par rapport au prix d’achat, qui servira à financer la rénovation et
l’expansion du Kismet Casino & Lounge, dont il est devenu un
actionnaire de premier plan. »
« Donc maintenant c’est un gros bonnet de Vegas, gaffe à ton cul
Howard Hughes et tout le tremblement, ma foi, merci pour la mise à
jour, Riggs. »
Le boucan d’une autre sortie de chasseurs déferla.
Lorsqu’ils purent s’entendre à nouveau, Tito prit la parole pour
la première fois. « Est-ce qu’on peut vous déposer quelque part ? »
« Le truc avec les zomes, c’est que », Riggs dans un sourire
désespéré, « c’est qu’ils peuvent servir de porte vers d’autres
dimensions. Les F-105, les coyotes, les scorpions et les serpents, la
chaleur du désert, rien de tout ça ne m’embête. Je peux partir quand
je veux. » Il fit un geste de la tête. « Je n’ai qu’à passer cette porte,
et je suis tranquille. »
« Je peux voir ? » demanda Doc.
« Vaut mieux pas. Ce n’est pas pour tout le monde, et si ce n’est
pas pour vous, ça peut être dangereux. »
Ils le laissèrent regarder Let’s Make a Deal sur un petit téléviseur
noir et blanc portatif, dont l’image, à chaque passage des avions de
chasse, se brouillait en fragments anguleux qui, semblait-il, ne se
réassembleraient jamais, mais durant les silences entre les sorties
l’image se stabilisait, comme sous l’effet d’une sorte de miséricorde
propre aux zomes.

Tito et Doc roulèrent jusqu’à voir un motel dont le panneau


annonçait : BIENVENUE AUX FÊLÉS-DE-TÉLÉ ! MEILLEUR CÂBLE EN VILLE ! et
décidèrent de s’y arrêter. Des histoires de fuseaux horaires, trop
compliquées pour que l’un ou l’autre comprenne, faisaient que le
nombre de chaînes que l’on recevait ici, aussi bien nationales que
thématiques, atteignait des sommets vertigineux, et d’ingénieux
opérateurs du câble n’avaient pas tardé à exploiter cet étrange
hoquet de l’espace-temps… Tout le monde était là pour regarder
quelque chose. Des fanas du soap, des mordus de vieux films, des
fondus de nostalgie avaient parcouru des centaines, voire des
milliers de kilomètres pour venir ici prendre un bain de rayons
cathodiques, comme les amateurs d’eau fréquentaient jadis telle
station thermale. Pendant des heures, ils s’en mirent plein les
mirettes tandis que le soleil suivait son orbite dans le ciel brumeux,
que l’écho des éclaboussures se répercutait sur le carrelage de la
piscine intérieure et que les chariots de ménage allaient et venaient
en crissant.
Les boîtiers de commande à distance étaient boulonnés aux
extrémités des lits, et le temps passé à faire le tour de tous les choix
possibles semblait excéder la durée de n’importe lequel des
programmes télé que vous vouliez regarder, mais finalement, au
moment où ses muscles du pouce commençaient à tétaniser, Doc
tomba sur une rétrospective John Garfield qui durait, crut-il
comprendre, depuis des semaines. Et là, un autre film avec John
Garfield allait débuter, sur lequel James Wong Howe avait
également été directeur de la photographie, Menace dans la nuit
(1951), pas un des préférés de Doc, à la vérité – c’était le dernier
film de John Garfield avant que les antisubversifs ne le liquident
finalement et il sentait de bout en bout la mise à l’index – Dalton
Trumbo avait écrit le scénario, mais un autre nom figurait au
générique. John Garfield jouait un criminel en cavale, qui lève
Shelley Winters dans une piscine municipale et s’emploie à rendre la
vie désagréable aux membres de sa famille, les obligeant par
exemple, sous la menace d’un pistolet, à manger une répugnante
fausse dinde (« Z’allez m’la bouffer, c’te dinde ! »), et qui achève sa
vie lamentablement mal employée littéralement dans le caniveau,
certes, mais somptueusement éclairé. Doc avait espéré qu’il
sombrerait dans le sommeil au milieu du film mais il était encore
éveillé pour la dernière scène et la regarda, grelottant mais en nage
à cause de la climatisation. C’était d’une certaine manière comme de
voir John Garfield mourir en vrai, toute la bourgeoisie respectable
était dans la rue, l’air suffisant, le regardant faire.
Tito ronflait dans son coin sur l’autre lit. Tout près, autour d’eux
et jusqu’aux franges les plus marginales de la clientèle, les Fêlés-de-
Télé évoluaient dans des télé-univers – l’île tropicale, le saloon de
Long Branch, le vaisseau Enterprise, des fantaisies criminelles à
Hawaii, d’adorables mômes dans des salles de séjour factices en
présence d’un public invisible riant à tout ce qu’ils faisaient, les
meilleurs moments de base-ball, des images du Vietnam,
hélicoptères de combat et échanges de coups de feu et plaisanteries
de minuit, et paroles de célébrités, et une fillette esclave dans une
bouteille, et Arnold le cochon – et Doc était là, n’ayant rien pris,
empêtré dans une poisse bas de gamme dont il ne trouvait pas la
sortie, à se dire que les Sixties Psychédéliques, cette petite
parenthèse de lumière, risquaient de se clore après tout, et que tout
serait perdu, rappelé à l’obscurité… qu’une certaine main pourrait
surgir atrocement de l’obscurité et se réapproprier ce temps-là, aussi
facilement que de reprendre un joint à un camé et de l’écraser pour
de bon.
Doc ne s’endormit que peu avant l’aube et ne s’éveilla pas
véritablement avant le col de Cajon, et il eut l’impression d’avoir
escaladé en rêve une ligne de crête plus-que-géographique, laissant
en contrebas un territoire déjà dénaturé, en partie pillé, et que,
maintenant qu’il dévalait inexorablement vers une terre nouvelle,
faire demi-tour et remonter la pente serait sans doute au-dessus de
ses forces.
Quinze

Vers la tombée de la nuit, Tito déposa Doc sur Dunecrest, et ce


fut comme atterrir sur une autre planète. Il entra au Pipeline et y
trouva quelque deux cents personnes qu’il ne connaissait pas mais
qui se comportaient comme des habitués de longue date. Pire, aucun
de ceux qu’il connaissait n’était là. Pas d’Ensenada Slim ni de Flaco
la Brute, pas de St. Flip ni d’Eddie d’En Bas. Doc alla voir au Wavos
et à Epic Lunch, au Screaming Ultraviolet Brain et à Man of La
Muncha, où il suffisait de regarder le menudo pour avoir le nez qui
se mette à couler, et à chaque fois c’était la même histoire. Il ne
reconnaissait personne. Il envisagea brièvement d’aller à son
appartement mais commença à s’inquiéter de ne pas le reconnaître
non plus ou, pire, de ne pas être reconnu par lui – qu’il ne soit plus là,
que ce ne soit pas la bonne clé ou autre. Puis il lui vint à l’esprit que
Tito l’avait peut-être, en fait, déposé dans une autre station
balnéaire, Manhattan, ou Hermosa, ou Redondo, et que les bars,
restaus et autres dans lesquels il était entré étaient des
établissements qui se trouvaient disposés de manière similaire – même
vue sur l’océan ou coin de rue, par exemple –, aussi se prit-il
soigneusement la tête dans les mains et, se conseillant mentalement
de se concentrer et de faire attention, attendit le passage d’un piéton
non menaçant.
« Excusez-moi, monsieur, je suis un peu désorienté, semble-t-
il… ? Auriez-vous l’amabilité de me dire si par hasard nous sommes
bien à Gordita Beach ? » sur un ton aussi raisonnable que possible,
et au lieu de prendre ses jambes à son cou, paniquée, et de courir
chercher le gardien de la paix le plus proche, la personne répondit :
« Ouhao, Doc, c’est moi, ça va ? tu as l’air en plein flip », et au bout
d’un moment Doc finit par comprendre que c’était Denis, ou
quelqu’un se faisant passer pour Denis, ce dont, vu les circonstances,
il se satisferait.
« Où est-ce qu’ils sont tous, mec ? »
« Un week-end étudiants, je sais pas. Plein de jeunes fêtards en
ville. Je m’éloigne pas de la télé en attendant que ça se termine. »
Denis avait de la mexicaine optimisée à la neige carbonique, et
ils descendirent la fumer sur la plage. Ils observèrent les loupiotes
clignotantes sur l’aile d’un monomoteur, d’aspect fragile et d’une
certaine manière déjà perdu, décollant dans la luminescence qui
s’obscurcissait au-dessus de l’eau.
« C’était comment, Vegas, mec ? »
« Ramassé un plein seau de pièces de cinq cents à une machine à
sous. »
« Le délire. Écoute donc. Devine qui est de retour. »
À la façon dont Denis le regardait, ce ne pouvait être personne
d’autre. Doc alluma une Kool, mais du mauvais bout, et ne s’en
rendit pas compte avant un certain temps. « Qu’est-ce qu’elle
raconte de beau ? »
« Tu pourrais écraser ce machin, la vache, ça pue, cette merde. »
« Ou, pour reformuler ma question – avec qui est-elle ? »
« Personne, autant que je sache. Elle s’est installée chez Flip, au-
dessus de la boutique de surf d’El Porto… ? Le Saint a fichu le camp
à Maui. »
« Elle a le moral ? »
« Pourquoi tu me demandes ? »
« Je veux dire, est-ce qu’elle est parano. Est-ce que la flicaille sait
qu’elle est de retour ? Aux dernières nouvelles, elle avait un avis de
recherche ultra-prioritaire au cul, ce n’est plus d’actualité ? »
« Elle a pas l’air trop inquiète. »
« Tiens, c’est bizarre. » Avait-elle, elle aussi, passé une sorte de
marché ?
« On pourrait aller faire une petite balade jusque là-bas, si tu
veux », dit Denis.
Pour un certain nombre de raisons, Doc n’y tenait pas. Denis prit
la tangente pour aller regarder Lawrence Welk. « Quoi ? » ne put
s’empêcher de commenter Doc.
« Un truc à propos de Norma Zimmer », lança Denis par-dessus
son épaule, « je cherche encore à comprendre quoi, exactement. »
La clé fonctionna, l’endroit n’avait pas été dévalisé, ni saccagé,
les plantes étaient encore en vie. Doc arrosa tout, lança un café et
appela Fritz.
« Ta petite amie est de retour », annonça Fritz, et il se tut.
Au bout d’un moment, commençant à être agacé, Doc dit :
« Ouais, retour de flamme. Et alors ? »
« D’après l’ARPAnet, Shasta Fay Hepworth a réapparu avant-hier
à l’aéroport LAX. Par-dessus le marché, le FBI, qui arrive je ne sais
trop comment à voir quand je suis branché, me demande à chaque
coup pourquoi je m’intéresse à elle. Ça t’ennuierait de me dire ce
qui se passe, bon sang de bonsoir ? »
Doc récapitula sa virée à Vegas, du moins ce dont il se souvenait,
s’interrompant au bout de dix minutes pour dire : « Évidemment,
s’ils sont capables de pirater tes lignes d’ordinateur, le téléphone ça
doit être de la rigolade, pour eux. »
« Oups », reconnut Fritz. « Mais continue. »
« Ouais, bon, apparemment Mickey est en un seul morceau, les
flics l’ont mis au frais. Glen Charlock est toujours mort, mais bon,
qui se soucie du criminel, hein ? »
Il se plaignit encore pendant une minute et demie jusqu’à ce que
Fritz lui dise : « Bon, maintenant c’est ton problème. Ce trip
ARPAnet me bouffe mon temps, qui serait mieux employé à
pourchasser tous ces fugueurs et autres mauvais payeurs endurcis,
alors je pense que je vais faire une pause. S’il y a quoi que ce soit
d’autre, tu ferais peut-être bien de me le demander maintenant,
parce que c’est retour au monde de chair et de sang pour le vieux
F.D. »
« Voyons », fit Doc, « il y a Puck Beaverton… »
« Me souviens avoir eu affaire à un client de ce nom, il y a de ça
un bout de temps. Qu’est-ce que tu lui veux ? »
« Je ne sais pas », dit Doc. « Un truc. »
« Un étrange feeling acide. »
« Bingo. »
« Un déséquilibre bizarre et inexprimable dans les lois du
karma. »
« Savais que tu comprendrais. »
« Doc… »
« Ne le dis pas. Ce môme Sparky turbine toujours pour toi ? »
« Viens nous voir, je te présenterai. Aussi chopé du nouveau
matos, ils appellent ça de la “thaïe”…? Un peu caoutchouteux, mais
une fois que tu l’as allumé… »
À peine Doc avait-il raccroché que le téléphone sonna de
nouveau, et c’était Bigfoot, qui n’y alla pas par quatre chemins.
« Alors ! L’insaisissable mademoiselle Hepworth a semble-t-il rejoint
votre petite communauté de désaxés ravagés par la drogue. »
« Ouhao, sérieux ? Première nouvelle. »
« Ah, c’est vrai – tu t’es à nouveau temporairement absenté de la
planète. Coups de fil, visites en personne, chou blanc à chaque coup.
Tu sais comment on est, on s’inquiète. »
« Me suis octroyé une petite perm’. J’aimerais avoir ta
conscience professionnelle. »
« Tu parles. Du nouveau dans l’affaire Coy Harlingen ? »
« Tuyau percé sur tuyau percé, j’ai enchaîné les fausses pistes,
voilà tout. »
« Aucune en rapport avec un certain… comment s’appelait-il,
déjà, Beaverton, je crois bien ? »
Va te faire foutre, Bigfoot. « Puck, je l’ai filé jusqu’à West
Hollywood, mais personne ne l’a vu depuis que Mickey est allé
plancher ailleurs. »
« Quant au Dr Blatnoyd et à sa regrettable blessure sportive,
nous avons effectivement communiqué ton intéressante théorie de la
plaie par perforation à l’équipe du Dr Noguchi – j’ai demandé pour
les tests sur les alliages dentaires cuivre et or et l’un d’eux a souri
bizarrement en demandant : “Vous embête pas qu’on appelle le lab à
ce sujet ?” “Bien sûr que non”, j’ai fait. “Formidable. Oh, Dwayne !”
Et là-dessus un abominable labrador a bondi en faisant preuve, je
dois dire, d’une attitude tellement peu coopérative que ça nous a
tous un peu découragés. »
« Pourtant ces clébards ont la réputation d’être épatants avec les
gamins — »
« On en a un à la maison, en fait. »
« J’pensais juste que ce serait un tuyau utile à refiler à un
collègue du métier – j’essaye juste de t’éviter des ennuis, c’est
tout… »
« Comment ça ? »
« Lorsque sonnera l’heure de ton audience. »
« Mon… Sportello, serais-tu en train de sous-entendre — »
Doc s’autorisait un seul rire diabolique par semaine, et ça
tombait ce soir. « Tout ce que je dis c’est que si c’est arrivé à
Thomas Noguchi, le plus brillant médecin légiste des États-Unis, eh
bien qui, parmi vous qui “protégez-et-servez”, est à l’abri ? Suffit
d’un fonctionnaire qui s’obstine un peu. »
Silence total.
« Bigfoot ? »
« Je passais une agréable soirée avec Mme Bjornsen, les enfants
et le chien à regarder Lawrence Welk, et maintenant, vois ce que tu
as fait. »
Doc entendit qu’on décrochait un autre combiné. Une voix de
femme au tranchant immédiat et dotée d’un temps d’extinction très
court, demanda : « Tout va bien, Kitkat ? »
« C’est quoi, ça », fit Doc.
« Ça, comme vous dites, c’est Madame Chastity Bjornsen, et si
ceci est encore un sociopathe “employé spécial” de mon mari, je
vous remercierai d’arrêter de l’importuner pendant son jour de
congé, il a bien assez à faire toute la semaine pour empêcher les
camés et les vauriens de votre espèce d’envahir les rues. »
« Allons, allons, ma p’tite baie de Boysen. Sportello verse juste
dans ce qu’il croit être de l’humour. »
« Doc Sportello ? Le Doc Sportello ? Ah ! enfin ! Monsieur
Turpitude Morale en personne ! Avez-vous idée des frais de
thérapeute dont vous êtes directement responsable ? »
« Écoute, ma cocotte, la Maison prend pratiquement la totalité à
sa charge — »
« Oui, mais avec une franchise d’assurance à étouffer un cheval,
et pendant ce temps, Christian, j’ai un peu de mal à comprendre ta
réaction mollassonne face à ce hippie déglingué et à ses incessantes
provocations — »
Doc se rendit compte qu’il était à court de cigarettes. Il posa le
combiné sur la table et alla chercher une cartouche de Kool qui, au
terme d’une longue quête, se révéla être dans le frigo, à côté des
restes d’une pizza qu’il avait oubliée et dont les ingrédients, en dépit
de leurs couleurs vives, n’étaient plus identifiables. Ayant malgré
tout un petit creux, il décida de se faire un sandwich mayonnaise
beurre de cacahuète, repéra une cannette fraîche de Burgie, et
entrait dans l’autre pièce pour allumer la télévision quand il
entendit d’étranges bruits sortant du téléphone, lequel, d’ailleurs,
semblait ne pas avoir été raccroché…
« Oh. » Il alla pour placer l’appareil contre son oreille, même si
les Bjornsen, qui se disputaient maintenant à grands cris, étaient en
fait audibles depuis la cuisine, passant en revue quelque récent
épisode personnel avec notes de bas de page dont Doc ignorait tout
mais qui était néanmoins gênant, et, au bout d’une ou deux minutes
à calculer ses chances d’arriver à placer ne fût-ce qu’un mot, il
reposa le combiné sur son support, aussi délicatement que s’il
s’apprêtait à lui chanter une berceuse, et alla regarder les deux
dernières minutes d’Auto-Patrouille.
Le film d’horreur du samedi soir était Vaudou (1943) de Val
Lewton, présenté par la supervedette de la sous-culture Larry
Vincent, également connu sous le sobriquet de « Seymour », qui
aimait s’adresser à la population de ses fidèles téléspectateurs en les
traitant de « barjots » et était également l’animateur du spectacle
annuel de Halloween au Wiltern Theater, que Doc tâchait de ne
jamais manquer. Il avait vu ce film de zombies à peu près deux
cents fois et était toujours un peu décontenancé par la fin, aussi
passa-t-il le journal télévisé à rouler des joints qui l’aideraient à
tenir, surtout avec les chants calypso, mais cependant, malgré tous
ses efforts, il s’endormit au milieu, comme il l’avait fait si souvent.

Lendemain matin – effluves d’océan, café frais, lucidité relax –


Doc était au Wavos à parcourir le Sunday Times pour voir s’il y avait
du nouveau dans l’affaire Wolfmann, ce qui n’était pas le cas – sauf
qu’évidemment, avec vingt ou trente cahiers différents, on ne savait
jamais ce qui pouvait se cacher au milieu des annonces
immobilières – et était sur le point d’attaquer une spécialité de la
maison appelée Surfe-la-Jetée, composée en gros d’avocat, de
pousses de soja, de jalapeños, de cœurs d’artichauts en marinade, de
tome de Monterey, de sauce mayo Déesse Verte sur une tranche de
pain au levain préalablement coupée dans le sens de la longueur et
frottée au beurre d’ail, puis grillée, pour soixante-dix-neuf cents, une
vraie bonne affaire, lorsque devinez qui entra d’un pas nonchalant,
qui d’autre que Shasta Fay ? Elle portait, pour autant que Doc pût le
dire, à moins qu’elle n’en possédât maintenant tout un tiroir, le
vieux tee-shirt Country Joe & the Fish qu’elle avait à la grande
époque, les mêmes sandales et le monokini. Bizarrement, l’appétit
de Doc ne présenta pas de mot d’excuse pour se faire dispenser,
mais d’un autre côté, qu’est-ce que c’était que ça ? une remontée
d’acide, allait-il tomber sur James Darren dit « Moondoggie » dans
Au cœur du temps ou quoi ? Aux dernières nouvelles, son ex
intéressait les autorités à d’innombrables niveaux, et pourtant elle
était là, même accoutrement, même attitude insouciante, à croire
qu’elle n’avait pas encore rencontré Mickey Wolfmann, comme si
une aiguille de chaîne stéréo avait été soulevée et reposée sur un
autre vieux succès de la compilation 33 tours de l’histoire.
« Salut, Doc. »
Évidemment, il n’en fallut pas plus, et bon sang, regardez-moi
ça. Plaçant avec grâce la rubrique Livres du journal sur ses genoux,
il lui adressa un rictus aussi sincère que possible. « Entendu dire que
tu étais revenue. Bien reçu ta carte postale, merci. »
Une de ces petites moues qu’elle avait dû peaufiner en
maternelle. « Carte postale ? »
Tiens, ça aussi c’est certainement lourd de sens, songea-t-il, et je
ferais mieux de le noter, sinon je vais oublier. Les facétieux de la
planchette Ouija encore à l’œuvre, à tous les coups.
« Cru que c’était ton écriture, devait être quelqu’un d’autre…
bon, alors ! tu étais où ? »
« Fallu que j’aille dans le Nord… ? Un truc de famille… ? »
Haussement d’épaules. « Du nouveau par ici ? »
Évoquer Mickey ? Ne pas évoquer Mickey ? « Ton… ami qui est
dans le bâtiment… »
« Oh, tout ça c’est terminé. » Cela ne paraissait pas
particulièrement l’attrister. Ni non plus la réjouir.
« J’ai peut-être loupé quelque chose aux infos – il n’a pas…
réapparu, par hasard ? »
Elle sourit et secoua la tête. « J’étais absente. » Autour du cou,
accroché à un lacet de cuir, elle portait un coquillage, peut-être
rapporté d’une lointaine île du Pacifique, dont la forme et les motifs
rappelèrent à Doc un des zomes du projet désormais abandonné de
Mickey dans le désert.
Ensenada Slim arriva. « Salut-salut, Shasta. Hé, Doc, Bigfoot te
cherchait. »
« Olala. Il y a combien de temps ? »
« Viens juste de le voir du côté du Brain. Un truc avait l’air de
bien lui prendre la tête. »
« L’un de vous deux aimerait finir ça ? » Doc se faufila par la
sortie de derrière, et se trouva nez à nez avec Bigfoot qui flânait
dans le passage avec un sourire singulier.
« Prends pas cet air inquiet. Je n’ai pas l’intention de t’infliger de
lésions corporelles, mais c’est pas l’envie qui manque.
Caractéristique de cette misérable époque hippie et de l’érosion des
valeurs masculines, je suppose. Wyatt Earp t’aurait déjà chatouillé la
tête avec son gros marteau, à l’heure qu’il est. »
« Hé, ça me fait penser – mon sac, je vais juste prendre un
machin dans mon sac, d’accord ? avec deux doigts… ?
lentement… ? » Doc sortit l’antique tasse à café qu’il avait trouvée à
Vegas.
« On a beau s’endurcir à force de travailler dans la police », dit
Bigfoot, « il arrive néanmoins que notre sensibilité soit
profondément mise à l’épreuve. Qu’est-ce que… c’est… censé
être ? »
« C’est la tasse à café personnelle, spéciale moustaches, de Wyatt
Earp, mec. Tu vois, il y a son nom dessus et tout ? »
« Puis-je, sans vouloir t’offenser, m’enquérir de la provenance de
ce… » Il marqua un temps de silence, comme s’il cherchait le terme
juste.
« Un antiquaire à Vegas, Delwyn Quight. M’a paru passablement
respectable. »
Bigfoot hocha amèrement la tête, et pendant un certain temps.
« Manifestement tu n’es pas abonné à Alerte Collectionneur de
Souvenirs de Tombstone. Frère Quight pose en poster central au
moins un mois sur deux. Son nom est devenu synonyme de
contrefaçon earpienne.
« Ouhao. » Et pire, si cela signifiait aussi que la cravate Liberace
était aussi un faux ?
« C’est l’intention qui compte, hein, » dit Bigfoot. « Écoute » – et,
exactement en cadence avec Doc qui prononça les mêmes mots –
« je suis désolé pour hier soir. » Chacun observa un moment de
silence qui dura exactement le même nombre de pulsations, et à
nouveau à l’unisson : « Toi ? Pourquoi serais-tu désolé ? » Cela
aurait pu durer toute la journée, mais Doc dit alors : « Bizarre », et
Bigfoot : « Extraordinaire », et le charme fut rompu. Ils descendirent
la ruelle d’un pas tranquille, en silence, jusqu’à ce que Bigfoot dise :
« Je ne sais pas trop comment t’annoncer ça. »
« Oh, merde. C’est qui cette fois ? »
« Leonard Jermaine Loosemeat, dont tu te souviens peut-être
comme étant un dealer d’héroïne de seconde zone à Venice. Faisait
la planche. Retrouvé dans un des canaux. »
« El Drano. Le dealer de Coy Harlingen. »
« Oui. »
« Drôle de coïncidence. »
« Précise ce que tu entends par “drôle”. » Doc perçut quelque
chose dans sa voix, leva la tête, songeant un instant que Bigfoot
était enfin arrivé à la crise de nerfs qui lui pendait au nez depuis si
longtemps et dont écope tout flic un jour ou l’autre. Sa lèvre
tremblait, il avait les yeux humides. Son regard croisa celui de Doc,
et il ne baissa pas les yeux. Finalement : « Vaut mieux pas que tu
déconnes avec ça, Doc. »
Puck Beaverton s’était fendu du même conseil gracieux.

Ce qui n’empêcha pas Doc de prendre la voiture et d’aller jusqu’à


Venice ce soir-là pour voir ce qu’il pouvait y voir. Leonard avait
vécu dans un bungalow à côté du canal avec un bateau à rames
amarré à une petite jetée dans le jardin. Périodiquement, une
drague passait et la veille au soir on pouvait observer tous les camés
qui avaient planqué leur matos dans le canal courant
frénétiquement en essayant de se souvenir qui avait mis quoi où
exactement. Le hasard fit que Doc arriva durant l’une de ces
opérations. Dans la nuit douce et tiède comme un bain, les sons
d’une demi-douzaine de chaînes stéréo sortaient en même temps par
les fenêtres et les baies vitrées ouvertes. De faibles éclairages de
jardin brillaient dans les feuillages de la nuit, le long des allées de
garage et dans les jardins. Les gens du voisinage flânaient, des
bouteilles de bière ou des joints à la main, ou bien étaient allongés
sur les petites passerelles, à regarder l’agitation.
« Quoi ? Tu as encore oublié de le mettre dans un bidule
étanche ? »
« Eups. »
Doc avait trouvé l’adresse d’El Drano sur la fiche d’interrogatoire
de Bigfoot. Presque avant qu’il ait eu le temps de frapper, la porte
fut ouverte par un gros bonhomme aux épaisses lunettes et à la
toute petite moustache tenant une queue de billard superbement
incrustée de nacre sur laquelle il mettait du bleu.
« Quoi ? Pas d’équipe télé ? »
« En fait, je représente HULK, c’est le collectif Héroïne, Usagers
Libérez-vous de ce Karcan… ? on est basés à Sacramento, et en gros
on est un lobby à l’Assemblée de l’État pour les droits civiques des
junkies… ? Permettez que je vous présente nos condoléances pour
l’être cher que vous avez perdu. »
« Salut, je suis Pepe, et les junkies, en fait les camés en général,
sont de la racaille humaine dégénérée qui sauraient pas reconnaître
les droits civiques s’ils venaient leur mordre le cul, non pas que les
droits civiques font vraiment ça, notez, oh, entrez donc, à propos,
vous jouez pas au billard, par hasard ? »
Les murs, à l’intérieur, étaient en panneaux de fibres peints en
rose prison, coloris dont on croyait alors qu’il avait un effet apaisant
sur les détenus. Chaque pièce possédait son billard, avec des
versions miniatures pour les toilettes et la cuisine. Il y avait à peu
près autant de téléviseurs. Pepe, qui apparemment n’avait eu
personne d’autre avec qui ou à qui parler depuis le décès d’El Drano,
se lança dans un monologue dans lequel Doc, de temps en temps,
tâcha de glisser une question.
«… non pas que je lui en voulais pour l’argent qu’il a emprunté
ou même me devait vu que j’étais invariablement le mieux placé
question billard, mais ce qui m’ennuyait vraiment c’étaient les
requins qui prêtaient l’oseille et les voyous qu’ils envoyaient. Si tout
ça avait juste été une histoire d’argent à taux élevés, bon, encore,
ç’aurait pu se comprendre, j’imagine, mais leur bizness c’est aussi la
douleur et le pardon – enfin, ce qu’ils entendent par pardon ! – et en
plus ils trafiquent avec des Services Officiels, qui tôt ou tard
trahiront tous leurs engagements car parmi les puissances de
l’ombre y a ni confiance ni respect. »
Il s’était brièvement arrêté devant un des téléviseurs pour faire
défiler les différentes chaînes. Doc saisit l’occasion pour demander :
« Vous pensez que ça pourrait être un de ces requins prêteurs qui a
tué Leonard ? »
« Sauf que tout ça c’était terminé. Pour la première fois depuis
que je le connaissais, Lenny avait plus de dettes. Mon sentiment
c’est que quelque part en haut lieu quelqu’un avait décidé de tirer
un trait sur tout ce qu’il devait. Mais ensuite, en plus, chaque mois,
un chèque a commencé à lui arriver par la poste. Une fois ou deux
j’ai jeté un œil à la somme. De la grosse pépette, mon ami – c’était
quoi votre nom au fait ? »
« Larry. Salut. Cet argent – vous pensez que ça venait d’un
client ? »
« J’ai demandé, naturellement, parfois il parlait de frais de
fonctionnement, et parfois il appelait ça des avances sur honoraires,
mais un soir – il aurait pas dû se défoncer, mais c’étaient les
vacances de Noël – il était d’humeur, gentil avec tout le monde,
c’était du treize à la douzaine dans tous les paquets – sur le coup de
trois heures du matin il a commencé à flipper, et c’est là qu’il a parlé
de “prix du sang”, je l’ai interrogé là-dessus plus tard et il a fait
croire qu’il se souvenait pas, mais je commençais à connaître son
visage, chaque pore, et je peux vous dire qu’il s’en souvenait très
bien. Quelque chose le grignotait de l’intérieur. On n’aurait jamais
dit, à le regarder, mais il avait une conscience. Un de ces chèques
est arrivé la semaine dernière et normalement, la première chose
que Lenny faisait c’était d’aller le déposer à la banque, mais celui-ci,
il y a pas touché, un machin le minait vraiment… tenez, regardez, le
voilà, moi j’en ai pas l’usage, pas comme si j’avais eu une
procuration. »
Le chèque était tiré sur un compte de la Caisse d’épargne
Arbolada à Ojai – un de ceux de Mickey Wolfmann, se souvint Doc,
également utilisé par l’Institut Chryskylodon – et signé par un
directeur financier dont ni l’un ni l’autre n’arriva à lire le nom.
« Pire qu’une fausse ordonnance », dit Pepe.
« Joli petit pactole, Pepe. Il doit bien y avoir un moyen pour que
vous le touchiez. »
« Je devrais peut-être juste en faire don à votre organisation, au
nom de Leonard, bien entendu. »
« Je ne vais pas vous forcer la main ni dans un sens ni dans
l’autre, mais c’est sûr que ça nous serait utile pour notre nouveau
programme Sauvez un Rockeur. Vous savez combien de musiciens
ont fait une overdose ces dernières années, c’est une épidémie. Je le
remarque spécialement dans mon secteur, la surf music. Il se trouve
que je suis un grand fan des Boards – en fait, c’est comme ça que
j’en suis venu à personnellement m’impliquer dans la prévention de
l’overdose, depuis que l’un de leurs saxos est décédé… Vous vous
souvenez de Coy Harlingen ? »
C’était peut-être un effet secondaire de toute la came qu’il avait
fumée, mais Doc sentit un choc électrique glacé exploser dans toute
la pièce – Pepe se raidit, son visage, en dépit du rose qui s’y
reflétait, blêmit jusqu’à devenir d’une pâleur alarmante, et Doc vit la
douleur dans laquelle il avait dû être pendant tout ce temps,
combien Leonard avait dû lui être cher, combien il avait dû penser
que toute cette parlotte désespérée l’aiderait à tenir… mais là il y
avait quelque chose dont on lui avait interdit de parler, peut-être
même soupçonnait-il de lui-même qu’il ne pouvait pas se permettre
d’en parler, et Coy Harlingen était clairement au cœur de l’affaire.
Le silence de Pepe s’éternisa, les multiples voix des téléviseurs dans
toutes les pièces se combinaient en une cacophonie déchiquetée,
jusqu’à ce que, bien trop tard, il finisse par dire : « Non, ce nom me
dit rien. Mais je comprends. Trop de décès inutiles. Vos gars sont en
mesure de faire des merveilles, je suis sûr. »
Si El Drano, obéissant aux ordres de quelqu’un, avait remplacé le
matos à trois pour cent qu’il vendait à Coy par une substance qui le
tuerait à coup sûr, alors il semblait clair que personne n’avait pris la
peine de lui dire par la suite qu’il s’agissait d’un coup monté, et que
Coy était encore vivant. Pendant tout ce temps, ils lui avaient fait
croire qu’il était un assassin. Est-ce que ça avait finalement été trop
pour cette conscience que selon Pepe il avait ? S’apprêtait-il à aller
se confesser auprès de quelqu’un ? Qui n’aurait pas voulu qu’il fasse
ça ?
Sur un des billards était disposé un arrangement impossible de
boules attendant qu’un superhéros du sport s’en charge. « Un des
coups que Lenny annonçait à chaque fois », dit Pepe. « Les boules
sont restées comme ça depuis qu’il a fichu le camp et qu’il est jamais
revenu. J’arrête pas d’avoir envie de finir la partie, je sais que
j’arriverais à vider le tapis, mais quelque part… »
En retournant à sa voiture Doc traversa un voisinage légèrement
plus apaisé, les camés avaient tous regagné leurs pénates et
s’apprêtaient à aller se coucher, le tumulte s’était tu, la lune était
sortie, ce qui devait être retrouvé l’était pour de bon, ce qui avait
été perdu l’était pour de bon, hormis ce que les dragueurs de
demain récupéreraient par hasard. Perdu, et pas perdu, et ce que
Sauncho appelait lagan, délibérément perdu, puis retrouvé… et il y
avait maintenant quelque chose qui grattait comme un poulet
rebelle aux confins de la basse-cour négligée qu’était le cerveau de
Doc, mais il n’arrivait pas tout à fait à le localiser, et, lorsque vint le
soir, il ne se souvenait même plus de la bestiole.

Il songea qu’il ferait bien d’aller discuter d’Adrian Prussia avec


Fritz qui avait davantage eu à faire aux requins prêteurs que Doc.
Sparky, qui avait des horaires de vampire, n’était pas encore arrivé.
« Je n’approcherais pas d’Adrian », conseilla Fritz. « Ce n’est plus
le gentil grand ponte de la Chambre de Commerce qu’on a connu à
la grande époque, Doc, maintenant c’est un vrai craignos. »
« Comment peut-il être pire qu’avant ? C’est à cause de lui que
j’ai arrêté d’être pacifiste et que j’ai commencé à porter un flingue. »
« Il lui est arrivé un truc, il a fait un marché avec un type plus
gros que lui, plus gros que tout ce à quoi il avait été mêlé
jusqu’alors. »
« J’ai entendu quelque chose d’à peu près analogue à son sujet,
ce soir à Venice. “Des Services Officiels”, c’est le terme. M’a paru
bizarre, sur le coup. À qui tu as parlé ? »
« Ministère public, ça fait des années qu’ils l’ont dans le
collimateur. Mais personne ne peut lever la main sur lui, en partie à
cause du portefeuille de reconnaissances de dettes qu’il possède. Les
sommes ne sont pas en elles-mêmes faramineuses, mais prises
individuellement, c’est toujours assez pour garantir l’obéissance. »
« Obéissance à… »
« À ceux qui servent officiellement. Prussia obtient le pognon,
plus les taux d’intérêt usuriers, et les autres obtiennent que ce qui
doit être fait soit fait. »
« Mais des requins prêteurs, il y en a partout. Est-ce qu’ils
trempent tous aussi là-dedans ? »
« Peut-être pas. Prussia est allergique à la concurrence.
Quiconque est susceptible de menacer sa part du gâteau a des
chances de brutalement se retrouver dans la mouise. »
« Mort ? »
« Si tu veux employer les grands mots. »
« Mais plus il donne là-dedans — »
« Plus il a de chances de se faire coincer, ouais, c’est ce qu’on
pourrait penser. Mais pas s’il traite avec ceux qui sont le plus à
même de le coincer. »
« LAPD ? »
« Oh, grands dieux. »
« Et l’immunité dont bénéficie Prussia de leur part s’étendrait
également aux gens qu’il envoie récupérer le pognon. »
« Comme ça que ça marche, habituellement. »
« Alors il y a quelque chose de vachement pas cool. » Doc
parcourut brièvement le topo sur Puck Beaverton. « La dernière fois
qu’il s’est fait coincer… ? J’ai regardé. Une graine retrouvée dans le
sac de son aspirateur, mon petit-neveu qui a cinq ans l’aurait tiré de
ce mauvais pas. Mais personne ne s’en est occupé, il s’est quand
même fait arrêter et avec son casier il aurait pu se faire jeter au trou
pour six piges au moins. »
« Un flic qu’il aurait vexé, peut-être ? »
« Peu probable que ç’ait été un des flics qui empruntaient à
Prussia – tout ça c’était facilités de paiement et relations amicales.
Mais le seul des gars de Prussia à s’être fait embarquer, c’est Puck. »
« Donc c’était vraiment perso. »
« Pas de bol. Ça veut dire qu’il va falloir que je recause à
Bigfoot. »
« Tu devrais savoir comment t’y prendre, depuis le temps. »
« Non, je veux dire d’humain à humain. »
« Doux Jésus. Ne me raconte pas ce qui en ressortira. »

Doc se dit qu’il avait de bonnes chances de tomber sur Bigfoot au


centre de tir Bute-un-Malfrat, après La Brea-Sud. Pour une raison ou
une autre, Bigfoot aimait les clubs de tir civils. Le LAPD l’avait-il
viré des centres réservés aux flics ? Avait-il trop de collègues prêts à
le descendre en faisant croire à un accident ? Doc n’irait pas
demander le pourquoi du comment.
Il se rendit au club après dîner, dès la nuit tombée. Il savait que
Bigfoot préférait la section Urbains, Gangs & Hippies (UGH), où de
grands posters plastifiés en pied incarnant les menaces que les Noirs,
les Chicanos et les chevelus représentaient pour la société
s’approchaient en vacillant sur un mécanisme de type stand de tir en
3D tandis qu’on dégommait les zozos jusqu’à les réduire en
lambeaux. Doc lui-même aimait passer la majeure partie de son
temps dans la zone des cibles faiblement éclairées. Dernièrement il
en était venu à considérer ces visites non pas tant comme l’occasion
de s’entraîner à voir dans l’obscurité que comme John Garfield mort
dans le caniveau, et mort du fait de la trahison et de la persécution
exercées par le Hollywood du monde réel, et de l’ordre dominant
qui rendait inévitables des événements comme ceux-là parce qu’ils
étaient le résultat d’une volonté froide, d’une vitesse initiale du
projectile et des rafales tirées dans le noir.
Et évidemment, Bigfoot était à la caisse, justement en train de
régler.
« Besoin de causer », dit Doc.
« J’allais au Raincheck Room. »
Ce très estimé saloon de West Hollywood était réputé à l’époque
pour son approche économe question factures d’électricité. Doc et
Bigfoot trouvèrent un box dans le fond.
« Mme Bjornsen te salue bien, à propos. »
« Qu’est-ce tu racontes, elle ne peut pas m’encadrer. »
« Non, à vrai dire tu l’intrigues plutôt, maintenant. Je n’aurais
pas autant confiance en mon mariage, je serais presque jaloux. »
Doc tâcha de chasser toute sympathie de son visage en
songeant : ah, pauvre Swedish Fish, j’espère que tu ne laisses pas
traîner ton .38 de service. Pour ce que Doc en voyait, la bonne
femme était dangereusement déséquilibrée, et il donnait aux
Bjornsen une semaine et demie avant que l’apocalypse ne s’abatte
sur eux. « Ouais, c’est ça, tu lui diras salut-salut de ma part. »
« Autre chose que je puisse faire pour toi, ce soir ? »
« Corrige-moi si je me trompe, Bigfoot, mais ça fait déjà un bail
que pour moi il est clair comme de l’eau de roche que tu cherches
désespérément à tailler une bavette avec Puck Beaverton, mais que
tu ne peux pas te permettre que ça se sache, parce que sinon tu
serais dans une mouise pas possible avec certaines instances qu’on
ne peut nommer, si bien qu’à la place tu m’envoies au casse-pipe,
dans la ligne de mire de tous les AK de la jungle qui sont prêts à
faire feu – est-ce que jusque-là j’ai vu à peu près juste ? »
« Nous sommes en terrain sensible, là, Sportello. »
« Oui, je sais tout ça, mec, mais j’en connais un qui va devoir
faire moins sa chochotte pendant une petite minute, prendre son
courage à deux mains, jouer franc jeu, et affronter la situation, vu
que je commence à en avoir marre de me faire balader tout le
temps, s’il y a un truc dont tu as besoin, vas-y franco, dis-le, c’est si
difficile ? »
Chez Doc, une telle tirade passait pour une véritable explosion,
et Bigfoot le toisa avec ce qui, chez lui, passait pour de
l’étonnement. Il hocha la tête en indiquant la poche de chemise de
Doc. « T’embête pas que je t’en prenne une ? »
« Tu ne vas pas commencer à fumer, Bigfoot, fumer c’est
mauvais pour ta pomme. »
« Ouais, en fait je n’avais pas l’intention de fumer ma pomme, tu
vois ? »
« Comment veux-tu que je le sache ? »
Bigfoot alluma une cigarette, tira sans inhaler, d’une manière
que Doc jugea agaçante, et dit : « Parmi certains de mes collègues,
Puck Beaverton – pour un récidiviste ayant d’évidentes difficultés à
contrôler ses pulsions et avec une croix gammée sur la tête – a
toujours été considéré comme un garçon plutôt charmant, en
réalité. » Il fit une pause d’un demi-battement. « Et ce pour un
certain nombre de raisons. »
« Et là, je suis censé dire — »
« Je te tends la perche. Désolé. C’est une sale manie. »
« Comme fumer. »
« Très bien. » Bigfoot écrasa la cigarette d’un geste irrité et lança
un regard mauvais à Doc qui par réflexe observait déjà avec
convoitise le long mégot. « L’ancien employé de Puck, AP Finance,
faisait régulièrement affaire avec de nombreux agents de la Maison,
en toute amitié et, pour autant que je sache, au grand jour. Avec
peut-être une malheureuse exception. »
Un nom qui ne devait pas être prononcé à haute voix. Doc
haussa les épaules. « Caractéristique de ce blocage de l’Inspection
Générale que tu n’arrêtes pas de mentionner. » De manière
suffisamment joviale, espéra-t-il.
« Je t’en prie, il faut que tu comprennes, sauf nécessité
impérieuse de savoir… »
« Cool, moi ça ne me pose pas de problème, Bigfoot. Et ce flic
qu’on ne peut pas nommer – qu’est-ce que Puck en pensait ? »
« Pouvait pas le piffer, et c’était réciproque. Pour — » Sur ce il se
ravisa.
« Pour une bonne raison. Mais le Onzième Commandement
s’applique lorsqu’il s’agit de critiquer un collègue flic, je pige ça. »
Doc eut alors une idée. « Est-ce que je peux me permettre de
demander si ce type est encore en fonction ? »
« Il est — » Le silence était aussi clair que le mot resté en
suspens. « Son statut, c’est Inactif. »
« Et le dossier est inaccessible, je parie. »
« L’Inspection Générale a tout bloqué jusqu’en l’an 2000. »
« Donc certainement pas une mort due à une cause naturelle, on
dirait. Euh, qui remercie-t-on, who do you thank, comme dit toujours
Elvis, when you have such a luck, quand on a cette chance ? »
« À part la réponse évidente, tu veux dire. »
« Puck, bien sûr, ç’aurait pu être lui. Mais dis-moi, là, ce flic –
comment l’appeler ? Le policier X ? »
« Inspecteur. »
« D’accord, disons que ce flic mystérieux ait effectivement été
celui qui a arrêté Puck sur cette accusation à la con de graine de
dope, espérant qu’avec son casier il serait envoyé à Folsom pour un
bout de temps. Si ce n’est pas Puck qui l’a balancé, alors voyons, qui
d’autre… oh ! et Adrian Prussia, tiens, qui ne peut pas se permettre
de passer pour le méchant vis-à-vis de la communauté, si un seul de
ses anciens gars se faisait arrêter, voire inculper. C’est un coup que
quelqu’un porte non seulement à Puck mais à lui. Presque aussi
moche qu’un mauvais payeur qui refuserait de rembourser un
emprunt. Que se passe-t-il dans ces cas-là, au fait. J’oublie. »
« Tu commences à voir ? » Bigfoot hochant la tête d’un air
abattu. « Tu penses qu’au LAPD ce n’est que vaste poilade
monolithique, hein, rien à faire de la journée hormis trouver de
nouveaux moyens de vous persécuter, vous, la chienlit hippie. En
réalité ça pourrait aussi bien être la cour de San Quentin. Des gangs,
des accros, des gouines et des putes, des balances, et tout le monde
est enfouraillé. »
« Est-ce que je peux dire un truc à haute voix ? Quelqu’un
écoute ? »
« Tout le monde. Personne. Ça change quelque chose ? »
« Supposons que ce soit Adrian Prussia qui ait rectifié
l’inspecteur X, ou ait commandité son assassinat. Et que se passe-t-
il ? rien. Peut-être que tout le monde au LAPD sait qu’il a fait le
coup, mais il n’y a pas de tollé dans les journaux, pas de milice
vengeresse de collègues horrifiés… Non, au lieu de ça, l’Inspection
Générale verrouille l’affaire bien comme il faut pour les trente ans à
venir, et chacun fait comme si c’était un flic héroïque de plus tombé
dans l’exercice de ses fonctions. Oublions la décence, ou le respect
de la mémoire de tous les flics vraiment morts en héros – putain,
comment pouvez-vous être si peu professionnels, les gars ? »
« Attends, ce n’est pas tout », dit Bigfoot d’une voix qui
s’étouffait lentement, comme s’il tâchait en vain de s’adresser à Doc,
fort d’années d’histoire interdite aux civils. « Prussia a été le suspect
principal dans… disons un certain nombre d’homicides – et à
chaque fois, suite à une intervention en haut lieu, il a été relâché. »
« Et tu dis quoi ? “C’est-y pas horrible” ? »
« Je dis qu’il y a une explication à tout, Doc, et avant de monter
sur tes grands chevaux, tu auras peut-être envie de te demander,
déjà, pourquoi l’Inspection Générale est mêlée à ça – sans parler du
fait que c’est précisément le bureau qui étouffe l’affaire. »
« Je donne ma langue au chat. Pourquoi ? »
« Réfléchis. Utilise ce qui te reste de cerveau. Le problème avec
vous c’est que vous ne savez jamais quand quelqu’un vous fait une
fleur. Vous croyez avoir légitimement droit à tout parce que vous
avez une belle gueule ou je ne sais quoi. » Il se leva, lâcha une
poignée de mitraille sur la table, adressa un salut maussade au
serveur et s’apprêta à sortir dans la rue. « Regarde-toi dans une
glace, des fois. “Mate”-toi un coup, “mec”, jusqu’à piger que
personne ne te doit rien. Ensuite, reviens me voir. » Doc avait déjà
vu Bigfoot sortir de ses gonds de temps à autre, mais là, l’émotion le
submergeait carrément.
Ils étaient à l’angle de Santa Monica et Sweetzer. « Où est-ce que
tu es garé ? » demanda Bigfoot.
« Une rue qui donne sur Fairfax. »
« C’est aussi par là que je vais. Accompagne-moi, Sportello, je
vais te montrer un truc. » Ils se mettent à marcher d’un pas paisible
sur Santa Monica. Des hippies tendaient le pouce ici et là dans la
rue. Du rock’n’roll dégueulait des autoradios. Des musiciens qui
venaient juste de se réveiller sortaient du Tropicana et dérivaient en
quête d’un petit déjeuner du soir. De la fumée de tarbouif restait en
suspension par endroits dans la rue, attendant en embuscade le
piéton peu méfiant. Des hommes se parlaient à voix basse dans des
embrasures de porte. Après avoir traversé plusieurs rues, Bigfoot
tourna à droite et se dirigea sans se presser vers Melrose. « Ça
commence à te dire quelque chose ? »
Doc eut une intuition. « C’est l’ancien quartier de Puck. » Il se
mit à chercher la résidence avec le jardin envahi de mauvaises
herbes dont Trillium lui avait parlé. Son nez se mit à couler et ses
clavicules à trembler, et il se demanda si d’une manière ou d’une
autre un ou tous les membres du joyeux ménage à trois allaient,
pour reprendre la formule de Sortilège, se manifester, et du coin de
l’œil il remarqua que Bigfoot l’observait attentivement. Oui, et qui
est-ce qui dit qu’on ne peut pas voyager dans le temps, ou que des
endroits ayant des adresses dans le vrai monde ne peuvent pas être
hantés, non seulement par les morts mais aussi par les vivants ? Ça
aide de fumer beaucoup d’herbe et de prendre de l’acide de temps
en temps, mais parfois même un esprit prosaïque, maître en
frugalité tel que Bigfoot pouvait y arriver.
Ils approchèrent d’un immeuble avec jardin pratiquement
dissous dans le soir. « Va donc jeter un œil, Sportello. Va t’asseoir
près de la piscine sous les fougères arborescentes de Nouvelle-
Zélande. Éclate-toi dans la nuit. » Il consulta sa montre d’un geste
théâtral. « Malheureusement, faut que j’y aille. Ma bourgeoise va
m’attendre. »
« Une sacrée dame, pour sûr. Transmets-lui mes salutations. »
Pas de lumière, ni à incandescence ni cathodique, à aucune
fenêtre de l’appartement. Tout l’endroit aurait pu être désert. La
circulation sur Santa Monica était à peine audible. La lune se levait.
Des petites bestioles circulaient dans les fourrés. Ce qui sortit en
rampant des buissons, au bout d’un moment, ce ne furent pas des
fantômes mais des conclusions logiques.
Si l’Inspection Générale étouffait le meurtre d’un inspecteur du
LAPD, alors quelqu’un au sein de la Maison avait dû le vouloir mort.
S’ils ne voulaient pas mettre eux-mêmes la main à la pâte, alors ils
engageaient des spécialistes à gages, et il était plausible qu’Adrian
Prussia ait figuré sur la liste. Il aurait été intéressant de se pencher
sur les autres accusations de meurtre auxquelles Prussia, selon
Bigfoot, avait échappé. Mais même dans le cas de figure improbable
où Bigfoot y aurait accès, il n’y aurait certainement pas de moyen
direct de faire passer les renseignements à Doc. Ce qui expliquait
peut-être pourquoi tout portait à croire qu’il avait envoyé Doc au
carton, d’emblée, pour qu’il approche sous un autre angle l’histoire
des requins prêteurs.
Doc se demandait quel angle ce pouvait être. L’ARPAnet de Fritz
serait trop hasardeux – selon Fritz, on ne savait jamais d’un jour sur
l’autre ce qu’on allait y trouver, ou ne pas y trouver. Il restait Penny.
Qui l’avait déjà balancé à los federales et n’hésiterait pas, ou pas
longtemps, à le rebalancer au LAPD. Penny qui n’avait peut-être
même pas envie de le revoir. Cette Penny-là.
Seize

Doc n’avait jamais fait le décompte, mais il avait probablement


passé bien plus de temps dans les étages supérieurs du Palais de
Justice, bouclé dans les cellules pour hommes, qu’en bas, de l’autre
côté de la loi. Les ascenseurs étaient gérés par une escouade de
femmes en uniforme commandées et terrifiées par une imposante
dame façon matrone de prison, coiffée d’une afro, qui se tenait dans
le hall avec une paire de castagnettes, contrôlant le trafic de chaque
cabine à l’aide de divers signaux. Tkk-trrrrrkk-tk-tk pouvait signifier,
par exemple : « L’ascenseur Deux arrive, ça fait quarante-cinq
secondes pour entrer et sortir, on s’active », et ainsi de suite. Elle
toisa Doc d’un coup d’œil sévère avant de le laisser monter.
Penny partageait son box avec une autre adjointe du procureur
nommée Rhus Frothingham. Lorsque Doc passa la tête à la porte,
Penny ne suffoqua pas tout à fait, mais fut prise d’un hoquet
incontrôlable. « Est-ce que ça va ? » demanda Rhus.
Entre deux hoquets Penny s’expliqua, cependant Doc ne comprit
que : « … celui dont j’étais en train de te parler… »
« Est-ce que j’appelle la Sécurité ? »
Penny adressa à Doc un regard interrogateur, du style : alors,
elle appelle ? Ç’aurait pu aussi bien être des stewardesses sur une
plage du coin. Rhus était assise toute raide à son bureau, à faire
semblant de parcourir un dossier. Penny s’excusa et se dirigea vers
les toilettes dames, laissant Doc immergé dans le regard furieux de
Rhus tel un vieux radiateur de voiture dans un bain acide. Au bout
d’un moment, il se leva, s’engagea d’un pas souple dans le couloir et
tomba sur Penny qui sortait des toilettes. « Me demandais juste
quand est-ce que tu serais libre pour qu’on mange ensemble. Pas
l’intention de te coller la trouille. Et même, c’est moi qui invite. »
Ce regard de guingois. « Pensais que tu ne voudrais plus jamais
me reparler. »
« Le FBI a en fait été une compagnie formidablement stimulante,
alors je me suis dit que je te devais au moins des côtelettes ou
quelque chose. »
Ce fut finalement un bistrot bio-gastronomique récemment
ouvert non loin de Melrose, nommé Le Prix de la Sagesse et dont Doc
avait entendu parler par Denis qui en avait fait une critique
dithyrambique. C’était au-dessus d’un bar délabré où Doc se
souvenait d’avoir traîné durant une de ses phases plus déglingue, il
avait oublié laquelle. Penny leva la tête pour regarder l’enseigne au
néon rouge tremblotant et fronça les sourcils. « Le Rubis, hon-hon,
je m’en souviens bien, ils avaient droit à au moins une arrestation
pour crime grave par semaine. »
« Des cheeseburgers sensass, d’après mes souvenirs. »
« Élu à l’unanimité par les critiques culinaires du coin comme
étant le plus toxique du Southland. »
« N’empêche, grâce à ça les infractions à la loi sur l’hygiène
n’étaient pas nombreuses, toutes ces souris et ces cafards chaque
matin avec leurs ’tites pattes en l’air, raides crevés à côté des
burgers qui avaient causé leur perte… ? »
« Ça donne faim, tout ça. » Suivant une petite pancarte rédigée à
la main qui indiquait : LE PRIX DE LA SAGESSE EST AU-DESSUS DU RUBIS, JOB
28.18, Doc et Penny montèrent jusqu’à une salle pleine de fougères,
de briques apparentes, de vitraux, avec des nappes sur les tables et
Vivaldi sur la chaîne stéréo, rien de tout cela très prometteur pour
Doc. En attendant une table, il reluqua les clients, dont un grand
nombre semblaient avoir des problèmes de condition physique, se
dévisageant les uns les autres autour et par-dessus des salades aussi
méticuleusement disposées que les montagnes miniatures des jardins
zen, essayant d’identifier les divers objets dérivés de graines de soja
à l’aide de lampes de poche ou de loupes, assis avec couteau et
fourchette serrés dans chaque poing, à contempler des plats
d’Aubergine Wellington ou des rhomboïdes de feuilles de chou d’un
vert éclatant sur des assiettes disproportionnées.
Doc commença à se demander, trop tard, à quel point Denis
avait été défoncé quand il était venu ici. Cela ne devint guère plus
encourageant quand les menus arrivèrent enfin. « Tu arrives à lire
quelque chose là-dedans ? » demanda Doc au bout d’un moment.
« Moi je ne peux pas, c’est moi ou c’est un truc en langue
étrangère ? »
Elle lui adressa un sourire dont il avait appris qu’il ne fallait pas
trop s’y fier. « Oui, alors éclaire ma lanterne, Doc, parce que
m’inviter dans un endroit comme celui-ci pourrait être interprété
comme un acte hostile – tu m’en veux ? m’en veux pas ? »
« C’est l’alternative ? Eh bien, accorde-moi une minute… »
« Ces types du bureau fédéral m’ont aidée une fois sur un coup.
Ça m’a paru être un moyen facile de leur renvoyer l’ascenseur. »
« C’est-à-dire moi », dit Doc. « Toujours facile. »
« Tu m’en veux vraiment, en fait. »
« Je m’en suis remis. Mais tu ne m’as pas demandé mon avis. »
« Tu aurais dit non. Vous autres détestez tous le FBI. »
« Comment ça, nous autres ? Moi j’ai été un agent Dick Tracy
junior, j’ai renvoyé le coupon pour recevoir mon kit… ? Appris à
espionner tous les voisins, pris les empreintes digitales de tout le
monde dès le Cours Préparatoire, je fichais de l’encre partout, ils
m’ont envoyé dans le bureau du directeur – “Mais je suis un agent
fédéral junior ! Ils me connaissent à Washington, D.C. !” J’ai été
obligé de rester en retenue après l’école pendant un mois, mais
c’était Mme Keeley et je pouvais de temps en temps regarder sous sa
jupe, donc c’était cool. »
« Quel horrible petit garçon. »
« Faut dire, c’était bien avant qu’ils inventent les minijupes — »
« Écoute, Doc, les gars du bureau fédéral veulent vraiment savoir
ce que tu fabriquais à Vegas. »
« Traîné avec Frank et sa bande, joué un peu au baccarat – plus
important, qu’est-ce que eux ils fabriquaient, tes deux copains
crétins en costard bon marché, à me mettre des bâtons dans les
roues ? »
« Je t’en prie. Ils peuvent t’assigner à comparaître. Ils disposent
de jurys d’accusation permanents réputés pouvoir mettre en examen
un burrito. Ils ont les moyens de sacrément t’enquiquiner. »
« Juste pour savoir pourquoi je suis allé à Vegas ? Voilà de
l’argent utilisé avec un grand souci de rentabilité. »
« Ou alors tu peux me dire, et je le leur dirai. »
« D’un agent fédéral junior à l’autre, Penny, qu’est-ce que tu
retires de tout ça ? »
Elle prit un air solennel. « Mieux vaut peut-être que tu ne saches
pas. »
« Laisse-moi deviner. Ce n’est pas une fleur qu’ils vont te faire,
c’est une crasse qu’ils ne te feront pas. »
Elle lui toucha la main, comme quelqu’un qui le faisait si
rarement qu’elle n’était pas sûre de savoir comment s’y prendre. « Si
je pouvais croire une seconde… »
« Que je pourrais te protéger. »
« Au point où j’en suis, même une idée pratique serait la
bienvenue. »
Minuit, noir total, impossible de se souvenir s’ils ont vidé la
piscine ou pas, hé, putain qu’est-ce qui se passe ? Il rebondit une
fois, deux fois, puis quitta l’extrémité du plongeoir et tenta, dans
une bombe à l’aveuglette. « Tu sais certainement que tes petits
camarades détiennent Mickey Wolfmann. »
« Le FBI. » Il y avait peut-être un point d’interrogation à la fin,
mais Doc ne l’entendit pas. Les yeux de Penny se plissèrent, et il
remarqua sur sa tempe l’amorce d’une pulsation qui fit briller l’une
de ses boucles d’oreilles comme un signal d’alerte lumineux. « Nos
soupçons vont dans ce sens, mais nous ne pouvons rien prouver. Tu
peux, toi ? »
« Je l’ai vu entre leurs mains. »
« Tu l’as vu. » Elle réfléchit quelques secondes, marquant un
rythme de fanfare de lycée sur la nappe. « Accepterais-tu de déposer
pour moi ? »
« Bien sûr, baby, et pas qu’un peu !… Euh, attends deux
secondes, qu’est-ce que ça veut dire ? »
« Toi, moi, un magnétophone, peut-être un autre adjoint du
procureur comme témoin… ? »
« Ouhao, je peux même y aller de quelques mesures de That’s
Amore. Le seul truc c’est que… »
« D’accord, qu’est-ce que toi tu veux ? »
« Il faut que je regarde dans le dossier perso de quelqu’un. De
l’histoire ancienne, mais encore sous scellés. Genre, jusqu’en
2000… ? »
« C’est tout ? Pas la mer à boire, on fait ça tout le temps. »
« Quoi, consulter des dossiers officiellement sous scellés ? Et moi
qui avais tellement foi dans le système. »
« À ce rythme, tu seras bientôt prêt pour tenter le barreau.
Écoute, ça t’ennuierait si on retournait juste chez moi ? » Et
immédiatement Doc – et pourtant il aurait misé sur l’hypothèse
contraire – eut le braquemart. Comme si elle l’avait remarqué, elle
ajouta : « Et on peut s’arrêter prendre une pizza au passage. »
Il y eut une époque, durant sa période de déficit de contrôle de
ses pulsions, où la réponse de Doc aurait obligatoirement été :
« Épouse-moi. » Ce qu’il répondit cette fois-ci fut : « Tu as changé de
coiffure. »
« Quelqu’un m’a convaincue d’aller voir ce grand manitou sur
Rodeo Drive. Il fait ces mèches, là, tu vois ? »
« Sensass. On dirait que tu habites à la plage depuis un bail. »
« Ils faisaient une promo Spécial Surfeuse. »
« Juste pour moi, hein ? »
« Qui d’autre, Doc. »
Une fois chez Penny, le sort de la pizza fut réglé en à peu près
une minute et demie. Ils posèrent tous deux la main sur la dernière
tranche. « Je crois que c’est la mienne », dit Doc.
Penny lâcha la pizza, glissa la main en bas, attrapa son pénis et
serra. « Et ceci, je crois bien… » Elle s’empara d’une boîte à drogue
remplie de têtes d’une herbe asiatique qu’il humait depuis son
entrée dans la pièce, et la lui tendit. « Roule-nous-en un pendant que
je trouve une tenue adéquate. » Il finissait juste de tordre les
extrémités du joint lorsqu’elle réapparut, ne portant rien du tout.
« Et voilà. »
« Bon, mais tu es sûr que toi tu ne m’en veux pas. »
« Moi ? T’en vouloir, comment ça ? »
« Tu sais, si quelqu’un à qui je tenais, même avec qui je couchais
à l’occasion, m’avait balancée, moi, au FBI… ? J’y réfléchirais
certainement à deux fois… » Doc alluma le joint et lui passa. « Je
veux dire », ajouta-t-elle songeuse après avoir exhalé la fumée, « si
c’était ma bite… ? et qu’une adjointe du procureur autosatisfaite
croie pouvoir s’en tirer à si bon compte… »
« Ah », fit Doc. « Ma foi, certes, tu n’as pas tort… Tiens, laisse-
moi… »
« Essaye un peu », s’écria-t-elle, « espèce de hippie chtarbé
toujours défoncé, ôte ta main de là, qui t’a dit que tu pouvais faire
ça, lâche donc mes, non mais qu’est-ce que tu crois que tu — » À ce
moment-là ils étaient en train de s’envoyer en l’air, on eût pu dire,
énergiquement. Ce fut rapide, pas trop rapide, ce fut assez vicelard
et crade, ce fut du grand pied envapé, et d’ailleurs, l’espace d’un
moment incalculablement court, Doc crut que ça allait d’une
certaine manière ne jamais finir, toutefois il réussit à ne pas
paniquer pour ça.
En temps normal, Penny se serait immédiatement relevée pour se
réimmerger dans quelque activité convenue, et Doc aurait trouvé le
chemin de la télé dans l’espoir que les matches de championnat,
même si ce soir c’était la zone Est, ne soient pas encore terminés.
Mais au lieu de ça, comme si tous deux appréciaient l’importance du
silence et des étreintes, ils restèrent simplement allongés,
rallumèrent et prirent le temps de terminer le joint qui, en raison de
son taux élevé en résine, avait eu l’obligeance de s’éteindre en
arrivant dans le cendrier. Trop tôt, cependant, comme la Réalité
entrant bruyamment dans la pièce, allumant les lumières, jetant un
coup d’œil en faisant « Hrrumph ! », ce fut l’heure du JT de onze
heures, pour l’essentiel accaparé, comme toujours et pour Penny de
manière de plus en plus agaçante, par les développements de
l’affaire Manson dont le procès allait débuter d’ici peu.
« Arrête ton cinéma, Bugliosi », grogna-t-elle vers l’écran tandis
que le procureur principal se payait ses deux minutes du soir avec
les caméras.
« J’aurais cru que toute cette agitation d’avant-procès serait
justement ta came », dit Doc.
« Ça l’a été, pendant un certain temps. Ils m’ont laissée plancher
sur une ou deux dépositions, mais ça fait trop penser à des garçons
dans leur cabane perchée dans les arbres. Le seul aspect qui me plaît
encore c’est d’entendre que toutes ces nanas hippies ont fait tout ce
que Manson leur a dit de faire. Le plan maître-esclave, tu vois, c’est
assez mignon… ? »
« Ah ouais ? tu ne m’as jamais dit que c’était le genre de plan qui
te branchait, Penny, tu veux dire que tout ce temps on aurait pu — »
« Avec toi ? Laisse tomber, Doc. »
« Quoi. »
« Eh bien… » Était-ce ce qu’on appelle une lueur malicieuse dans
son œil ? « Tu es presque assez petit de taille. Je suppose. Mais,
vois-tu, ce n’est pas seulement le regard hypnotique, le grand attrait
de Charlie c’est qu’il est les yeux dans les yeux avec les dames à qui
il commande. C’est peut-être pour se faire tringler par Papa, mais le
pied vraiment pervers c’est que Papa ne mesure qu’un mètre
cinquante-sept. »
« Ouhao, la vache, eh bien… je pourrais faire un effort dans ce
sens… ? »
« Tiens-moi au courant, en tout cas. »
Il y eut une bande-annonce pour le film de fin de soirée, qui ce
soir se trouvait être Ghidrah, le monstre à trois têtes (1964).
« Hé, Penny, tu avais l’intention d’aller bosser demain ? »
« Peut-être sur le coup de midi. À moins que tu aies une
meilleure idée, je vais pioncer, je crois. »
« Non, attends un peu, il y a un truc que tu risques de drôlement
apprécier. » Il essaya d’expliquer que ce film de monstre japonais
était en fait un remake d’un classique pour midinettes, Vacances
romaines (1953), les deux films mettant en effet en scène une
élégante princesse en visite dans un autre pays qui rencontre un
protagoniste prolo qui commence à en pincer pour elle, même si, en
dépit de quelques aventures, ils doivent se séparer à la fin, mais à
un moment donné au milieu de l’exposé, Penny s’étant
gracieusement agenouillée et ayant commencé à lui sucer la bite, ils
se retrouvèrent bien vite en train de baiser. Après quoi, alors qu’ils
étaient assis sur le divan, le film commença. Doc dut décrocher
quelque part au milieu, mais vers la fin il s’éveilla pour trouver
Penny en train de renifler dans un Kleenex, subjuguée par la
dimension humaine ou romantique de l’intrigue, après tout.

Le lendemain fut comme on dit un autre jour, et lorsque Doc se


trouva de nouveau au Palais de Justice, assis sur un siège acheté il y
avait bien longtemps dans un vide-grenier, devant le micro d’un
magnétophone, dans un cagibi négligé au milieu de balais, de
serpillières, de produits d’entretien et d’une antédiluvienne cireuse
sans doute assemblée à partir de pièces détachées d’un char de la
Seconde Guerre mondiale, il commença à se demander si
l’affectueuse Penny de la veille au soir n’avait pas été qu’une
hallucination de plus où il avait cru que ses rêves étaient devenus
réalité. D’abord elle ne cessa de l’appeler Larry et évita de le
regarder dans les yeux. Le témoin qu’elle avait fait venir fut bien
évidemment sa collègue de box Rhus, dont le regard furieux s’était
intensifié depuis la veille, passant de la suspicion au dégoût.
Doc raconta pour elles ce qu’il avait vu à Vegas, après s’être au
préalable arrêté à son bureau pour récupérer son journal de bord,
signe révélateur non pas tant de son professionnalisme que de sa
Mémoire de Camé. Le costume blanc de Mickey suscita un intérêt
peu commun, sans qu’il sût pourquoi. Comment se présentait le cran
du revers de la veste et ainsi de suite. De confection ou fait sur
mesure. Et quelle était son attitude ? voulurent-elles savoir. Qui
était présent hormis le FBI ? Qui semblait être responsable ?
« Pas moyen de dire. Il y avait le service d’ordre du casino et
tout un tas de civils en costard qui s’agitaient, mais pour ce qui est
des gens de la Mafia, si c’est là que vous voulez en venir, est-ce
qu’ils étaient coiffés de feutres noirs, balançaient des tirades à la
Eddie Robinson ? non, pas que je sache… »
Pour Doc, cette initiative de procureur de province avait
vraiment un côté chiures contre éléphants. On pouvait prendre le
FBI en flagrant délit de sodomie du président au Lincoln Memorial
en plein midi, il faudrait quand même que les forces de l’ordre
locales viennent sur place regarder, plus ou moins écœurées selon le
président concerné.
D’un autre côté, personne ne posa de questions concernant Puck
Beaverton, et Doc ne se porta pas volontaire pour en parler. De
temps à autre il surprit des échanges de regards entendus entre les
deux adjointes du procureur. À quel sujet, il ne savait pas du tout.
Finalement ils arrivèrent en bout de bande et Penny dit : « Je pense
que nous avons fini. Au nom du bureau du procureur, monsieur
Sportello, merci beaucoup pour votre coopération. »
« Et merci, mademoiselle Kimball, de ne pas m’avoir remercié
quand la bande tournait. Quant à vous, mademoiselle Frothingham,
puis-je ajouter que cette longueur de jupe sur vous aujourd’hui est
tout particulièrement seyante. »
Rhus poussa un cri et ramassant une corbeille galvanisée
s’apprêtait à la jeter à la figure de Doc, mais Penny intervint et la
raccompagna en douceur jusqu’à la porte. Juste avant de disparaître
elle-même, elle lança un regard à Doc, indiqua le combiné et fit le
geste de téléphoner. Qui était censé appeler qui, ça, c’était moins
clair.
L’horloge au mur, qui rappelait à Doc l’école élémentaire dans la
San Joaquin, affichait une heure qui ne pouvait pas être la bonne.
Doc attendit que les aiguilles bougent, mais elles ne bougèrent pas,
il en conclut que l’horloge était cassée, et ce depuis peut-être des
années. Ce qui était de toute façon sensass car Sortilège lui avait
appris il y avait bien longtemps l’art ésotérique consistant à dire
l’heure à partir d’une horloge cassée. La première chose à faire était
d’allumer un joint, ce qui, dans un Palais de Justice, pouvait
paraître bizarre, mais certainement pas dans ce recoin – qui ne
relevait peut-être même pas de la juridiction des stupéfiants –
cependant, pour assurer le coup, il alluma également un De Nobili
et, par mesure de précaution, emplit la pièce d’un nuage de fumée
du cigare préféré de la Mafia. Après avoir inhalé la fumée de l’herbe
pendant un moment, il releva la tête, regarda à nouveau l’horloge,
et assurément elle indiquait maintenant une heure différente,
toutefois cela provenait peut-être aussi du fait que Doc avait oublié
la position initiale des aiguilles.
Le téléphone sonna, il décrocha et entendit Penny dire :
« Descends à mon box, un paquet t’y attendra. » Pas de allô ni rien.
« Tu y seras ? »
« Non. »
« Et l’autre, là, trucmuche ? »
« Il n’y aura que toi. Prends tout le temps dont tu as besoin. »
« Merci, cocotte, oh hé, à propos, je me demandais, si je pouvais
te trouver un postiche de type nana-de-Manson à porter… ? est-ce
que ce serait, genre, un problème » – le changement d’atmosphère
sonore quand elle raccrocha retentit un moment – « je pensais à
quelque chose dans le style Lynette Fromme dite “la Couineuse”, tu
sais, assez long et frisé à la fois, et – Oh. Heum… Penny ? »

En bas, dans le box de Penny, attendant Doc sur une vieille table
en bois déglinguée décorée de toutes sortes d’autocollants top secret,
se trouvait le dossier détaillant l’étrange histoire d’Adrian Prussia
avec le Code pénal de Californie, y compris les nombreuses fois où il
avait évité le châtiment pour homicide volontaire. Doc alluma une
Kool, ouvrit le dossier, commença à lire, et immédiatement la raison
pour laquelle la Maison ne voulait pas que ces renseignements
soient divulgués lui parut limpide. Sa première pensée fut pour
Penny et les risques qu’elle encourait sans doute en faisant circuler
un document classifié – elle n’en était peut-être même pas
pleinement consciente. Pour elle tout cela était juste de l’histoire
ancienne.
Le nom de l’inspecteur X se révéla être Vincent Indelicato. Les
avocats d’Adrian avaient plaidé la légitime défense. Leur client
M. Prussia, un homme d’affaires fort estimé, croyant que quelqu’un
était entré par effraction dans son appartement de bord de mer sur
Gummo Marx Way, avait pris l’intrus pour le mari en colère d’une
amie et, jurant en outre avoir vu une arme à feu, tira avec la sienne.
Personne n’était plus peiné que M. Prussia d’apprendre qu’il avait
flanqué une balle dans la peau d’un inspecteur du LAPD, qu’il avait
d’ailleurs rencontré à l’occasion dans le cadre de ses affaires
courantes.
Le corps fut identifié par le policier ayant procédé à l’arrestation,
un collègue qui travaillait en binôme avec Indelicato depuis de
nombreuses années, le lieutenant Christian F. Bjornsen.
« Qu’est-ce », se demanda Doc à voix haute, « que c’est que ces
salades, putain ? »
Le binôme de Bigfoot. Celui avec qui il ne circulait plus ces
temps-ci, dont il ne parlait pas, dont il ne prononçait même pas le
nom. L’air mélancolique qui le hantait commençait à s’expliquer.
C’était bel et bien du chagrin, et il était profond.
Et où les événements auraient-ils eu lieu sinon sur Gummo Marx
Way – GMW, comme on disait dans le coin, le boulevard de la dèche
sur lequel atterrissaient tôt ou tard tous ceux habitant le bout de
littoral de Doc, et pourtant personne de la connaissance de Doc n’y
avait jamais habité et Doc ne connaissait aucun de ceux qui y
habitaient. Toutefois cette section de plage était toujours là, entre
les populations des villes balnéaires de South Bay et d’autres
endroits où ils pensaient qu’à un certain moment dans leur vie il
leur faudrait être. Le domicile d’une petite copine dont les parents
psychopathiques voulaient qu’elle soit revenue avant le couvre-feu.
Un dealer sournois comme un rat en haut d’un palmier, dont les
clients les moins prudents se retrouvaient à soumettre l’origan et le
Bisquick à des usages auxquels ils n’étaient pas destinés. Un
téléphone public dans un bar d’où un ami d’ami, en péril et sans
ressources, vous avait appelé, l’espoir dans sa voix déjà estompé,
trop tard dans la nuit.
« D’accord, attends deux secondes », marmonna Doc, peut-être à
haute voix, « est-ce que ce qui se passe, là, c’est que… » Le collègue
de Bigfoot est assassiné par Adrian Prussia, avec apparemment la
collaboration de gens de la Maison. Comment Bigfoot réagit-il ?
Prend-il un flingue de bonne taille, quelques chargeurs en rab, et
part-il à la recherche d’Adrian ? Place-t-il une bombe dans la
bagnole du requin prêteur ? Fait-il en sorte que l’affaire ne sorte pas
du LAPD et se lance-t-il dans une croisade non-violente et solitaire
en quête de justice ? Non, rien de tout cela, à la place, ce que fait
Bigfoot, c’est trouver une pauvre enflure de privé civil qui
continuera à fouiner dans cette affaire, peut-être assez
maladroitement pour attirer quelque attention.
Et ensuite quoi ? Bigfoot s’attendait à ce qu’il se passe quoi ?
Que quelqu’un décide de venir cueillir Doc ? Sensass. Et où serait le
collègue sans nom et dont on ne parle pas lorsqu’il s’agirait de
protéger les arrières de Doc ?
Comme s’il cherchait quelque chose qu’il savait ne pas vouloir
trouver, Doc passa rapidement en revue les autres arrestations du
dossier. Il devint clair comme la vodka qu’on garde au frais que,
quelles que fussent les relations entre le LAPD et Adrian Prussia, il
aurait aussi bien pu bosser pour eux comme tueur à gages. Maintes
et maintes fois il avait été appréhendé, interrogé, traduit en justice,
mis en examen, peu importe – d’une façon ou d’une autre les
affaires n’allaient jamais tout à fait jusqu’au procès, chacune faisant
l’objet d’une négociation dans l’intérêt de la justice, sans parler de
celui d’Adrian, qui invariablement ressortait les mains dans les
poches. La pensée vint voleter sur des ailes fragiles de phalène aux
confins de la conscience de Doc que le bureau du procureur devait
être au courant de tout cela, voire carrément complice. Parfois il n’y
avait pas suffisamment de preuves pour une affaire, ou alors les
éléments existants étaient irrecevables, ou considérés comme de
simples présomptions, ou le corps était introuvable, ou parfois un
tiers se présentait et s’accusait avec fantaisie d’un délit tel
qu’homicide volontaire. Un de ces prévenants branquignols, en
particulier, attira l’attention de Doc : qui d’autre que le bon vieux
pote avec qui il avait joué aux Questions-Réponses sur le parking,
Boris Spivey, actuellement en cavale quelque part aux États-Unis
avec sa fiancée Dawnette. De Pico Rivera. Curieusement, après avoir
purgé une peine réduite dans les Quartiers à discipline semi-douce
de San Quentin, Boris avait été relâché et directement embauché par
Mickey Wolfmann. Ce qui faisait de lui, avec Puck, le deuxième
ancien d’AP Finance que Doc connaissait à avoir été engagé par
Mickey. Adrian Prussia était-il également manager d’artistes ?
Doc était sur le point de refermer le dossier et de se mettre à la
recherche d’un distributeur de cigarettes lorsque quelque chose de
plus récent attira son regard. C’était une photographie bien éclairée
qui ne semblait pas liée à quoi que ce soit d’autre, comme si elle
avait été glissée là au petit bonheur. On y voyait un groupe
d’hommes debout sur une jetée à côté d’une malle ouverte à peu
près de la taille d’un cercueil, remplie de devises U.S. Parmi eux se
trouvait Adrian Prussia, vaguement en tenue de plaisancier, qui
tenait un des billets en se fendant de ce large sourire nigaud qui lui
avait valu d’être apprécié de tant de gens. C’était un billet de vingt à
l’air étrangement familier. Doc farfouilla dans sa besace à franges
jusqu’à ce qu’il trouve une loupe de Coddington à l’aide de laquelle
il scruta la photo. « Aha ! » Exactement ce qu’il pensait. C’était à
nouveau de la fausse monnaie de la CIA à l’effigie de Nixon, comme
les billets que Sauncho et ses copains avaient repêchés dans la flotte.
Et à l’arrière-plan, un bateau à l’ancre dans quelque port anonyme,
légèrement dans le flou comme à travers les voiles de l’autre monde,
la goélette Croc d’Or. Il y avait une date au dos de la photo. Moins
d’un an.

Sur le chemin du retour à la plage, Doc fit un saut aux bureaux


de Hardy, Gridley & Chatfield. Sauncho était là, mais pour le
moment mentalement indisponible, ayant par hasard vu l’autre soir
Le Magicien d’Oz (1939) pour la première fois sur un téléviseur
couleur.
« Tu savais que ça commence en noir et blanc », informa-t-il Doc
avec quelque anxiété, « mais que ça passe à la couleur ! Tu réalises
ce que ça signifie ? »
« Saunch… »
Rien à faire. « – le monde dans lequel nous voyons Dorothy vivre
au début du film est noir – en fait, marron – et blanc, seulement
c’est elle qui croit le voir tout en couleur – cette même couleur
normale du quotidien dans laquelle nous voyons nos vies. Puis le
cyclone l’emporte, la lâche en Pays Munchkin, elle sort par la porte,
et soudain nous voyons le marron et blanc virer au Technicolor.
Mais si c’est ce que nous voyons, qu’est-ce qui arrive à Dorothy ? En
quoi sa couleur “normale” du Kansas se change-t-elle ? Hein ? En
quelle étrange hypercouleur ? aussi éloignée de notre couleur
quotidienne que le Technicolor l’est du noir et blanc — » et ainsi de
suite.
« Je sais que je devrais… m’en inquiéter, Saunch, mais… »
« La chaîne devrait au moins diffuser un démenti », Sauncho à
présent assez indigné. « Le Pays Munchkin est déjà bien assez
étrange, n’est-ce pas, sans qu’on ajoute à la confusion mentale du
téléspectateur, et en fait je pense qu’il y a là moyen de déclencher
une action collective contre la MGM elle-même, donc j’en parlerai à
la prochaine réunion hebdomadaire du cabinet. »
« Eh bien, est-ce que je peux te demander quelque chose qui est
en quelque sorte lié ? »
« Tu veux dire au sujet de Dorothy et de — »
« Ouuuu – en quelque sorte. Tu te rappelles le stock de billets
Nixon que vous avez sortis de la flotte. Je viens de tomber sur une
photo d’un certain Adrian Prussia, un requin prêteur posant à côté
d’une malle qui en est remplie. Peut-être de la même fournée que
celle que vous avez trouvée, peut-être pas. Est-ce que quelqu’un a
assuré le suivi de ce qui est arrivé à ce pognon, une fois que vous
l’avez sorti de la baille ? »
« J’aimerais certainement penser que la majeure partie est en
lieu sûr quelque part sous scellés, sous supervision fédérale. »
« Tu aimerais, mais… »
« Bon, pendant un moment, là-bas sur le pont, l’atmosphère a
viré un peu bon enfant… Les Fédéraux sont comme tout le monde,
on ne peut pas leur demander de vivre sur leur salaire. »
« Un truc à propos de cette photo, c’est qu’on aurait dit qu’ils
venaient juste de débarquer du Croc d’Or, ou qu’ils étaient sur le
point d’y embarquer. »
« Chouette. Et redis-moi en quoi c’est lié à Dorothy Gale et à la
question de la vision couleur ? »
« Quoi ? »
« Tu as dit que cette photo que tu avais vue lui était “en quelque
sorte” liée. »
« Oh. Oh, eh bien c’était dans ce, cet étrange processus de
couleur… ? Ouais. Des couleurs comme sous acide… ? »
« Bien essayé, Doc. »

Ayant l’intention de passer à son bureau, Doc quitta la Marina en


prenant le Lincoln Boulevard, glissa de l’autre côté du ruisseau,
descendit Culver jusqu’à Vista del Mar. Même sur le parking, il
sentit qu’il y avait quelque chose d’étrange, pas seulement dans le
silence de l’après-midi qui régnait dans le bâtiment mais aussi dans
le comportement de Petunia. « Oh Doc, il faut absolument que tu
montes tout de suite à l’étage ? Ça fait des lustres qu’on ne s’est pas
livrés à une de nos intéressantes causeries. » Elle était perchée de
façon aguichante sur une sorte de haut tabouret à côté du bureau
d’accueil, et Doc ne put s’empêcher de remarquer que sa tenue lilas,
aujourd’hui, ne comportait pas de sous-vêtements assortis, pas de
sous-vêtements du tout, en fait. Bonne chose qu’il portât des lunettes
de soleil, ce qui lui permit de zyeuter plus longtemps que
d’habitude. « Eum, Petunia, est-ce que tu essayes de me dire que j’ai
des visiteurs qui attendent ? »
Elle baissa les yeux et la voix. « Pas exactement. »
« Pas exactement des visiteurs ? »
« Pas exactement “qui attendent”… ? »
La porte du haut était déverrouillée et légèrement entrebâillée.
Doc attrapa en se baissant le petit Magnum à canon court dans l’étui
à sa cheville, même s’il n’était pas nécessaire d’avoir une ouïe
particulièrement fine pour comprendre ce qui se passait à l’intérieur.
Il franchit le seuil à pas de loup, et la première chose qu’il vit fut
Clancy Charlock et Tariq Khalil sur le sol de son bureau, en train de
baiser.
Au bout d’un moment, Tariq leva les yeux. « Hé. Docteur
Sportello, mon pote. Ça va, hein ? »
Doc releva ses lunettes et fit mine de scruter la scène. « Ça a l’air
d’aller, mais z’êtes peut-être mieux placés que moi pour savoir… »
« Ce qu’il veut dire c’est », clarifia Clancy de quelque part en
dessous, « c’est est-ce que ça va si on utilise votre bureau. »
Apparemment, pendant que Doc était à Vegas, ils étaient un jour
venus séparément pour le rencontrer, et Petunia avait décidé qu’ils
formaient un couple mignon, alors elle leur avait donné un double
des clés. Doc s’excusa et redescendit pour en toucher un mot à
Petunia, ce mot particulier qu’il avait à l’esprit étant « mignon ».
« Je sais que tu as l’âme d’une marieuse, Petunia, et en temps
normal je considère que les rapports de toutes sortes, c’est le pied,
cool, mais pas entre deux individus impliqués dans une affaire sur
laquelle je travaille. Trop d’informations que je finirai par ne jamais
avoir… »
Et ainsi de suite. Ce qui ne contribua nullement à apaiser
l’étincelle peut-être démentielle qui brillait dans les yeux de Petunia.
« Mais c’est trop tard, tu ne vois pas ? ils sont amoureux ! Je suis
juste la facilitatrice karmique, j’ai vraiment le don pour savoir ceux
qui iront bien ou n’iront pas ensemble, et je ne me trompe jamais.
J’ai même veillé je ne sais combien de soirs pour préparer mon
diplôme en Conseil Relationnel afin d’apporter ma contribution,
aussi modeste soit-elle, à la quantité totale d’amour dans le
monde. »
« Totale de quoi ? »
« Oh, Doc. L’amour est la seule chose qui nous sauvera jamais. »
« Qui ? »
« Tout le monde. »
« Petun-ya ? » s’écria le Dr Tubeside de quelque arrière-région de
son cabinet.
« Euh, bon, peut-être pas lui. »
« Je crois que je vais remonter à l’étage maintenant, voir s’ils
sont vraiment là… »
Après quelques coups prudemment frappés à la porte de son
bureau, Doc avança la tête avec précaution et cette fois-ci observa
Tariq et Clancy, rhabillés, disputant tranquillement une partie de
gin rummy en écoutant un album du Bonzo Dog Band qu’à sa
connaissance Doc ne possédait pas. À l’évidence l’hypothèse de
l’hallucination n’était pas à exclure ici, sauf que là encore si cela se
passait réellement, tout ce que l’amateur moyen de marie-jeanne
avait à faire c’était de les regarder pour constater que l’élément qui
les réunissait, Glen Charlock, avait accumulé présence et énergie, tel
un fantôme se matérialisant lentement.
Clancy remarqua Doc et chuchota quelque chose à Tariq. Ils
posèrent leurs cartes et Tariq dit : « On se disait bien que vous
finiriez par vous pointer, mec. »
Doc se dirigea vers la cafetière électrique et commença à faire du
café. « Il a fallu que j’aille à Las Vegas », dit-il. « Je croyais chercher
Puck Beaverton. »
« Clancy a vaguement parlé d’un truc. De la chance ? »
« Et rien d’autre », Doc haussa les épaules. « C’était Vegas. »
« Il est furax », dit Clancy.
« Même pas vrai. »
« Je voulais vous parler à propos de Glen », dit Tariq.
« Moi aussi », ajouta Clancy.
Doc opina, chercha dans sa chemise une cigarette, ne trouva rien
à se mettre entre les doigts.
« Tenez », dit Clancy.
« Des Virginia Slim ? qu’est-ce que c’est que ça ? » Mais Clancy
brandissait son briquet comme la statue de la Liberté ou quelque
chose dans le genre. « Bien », fit Doc, « au moins ce sont des
mentholées. »
« J’aurais dû tout vous raconter », dit Tariq. « Trop tard
maintenant, mais quand même, j’aurais pu vous faire plus
confiance. »
« Un quelconque détective blanc que vous n’aviez jamais
rencontré, et vous ne m’avez pas fait confiance ? Ouhao, alors
maintenant ça y est, je suis furax. »
« Il faut que tu lui dises », fit remarquer Clancy à Tariq.
« Mais — » Doc alla voir où en était la cafetière. « Attendez un
peu, mec, vous n’avez pas dit que vous aviez dû faire vœu de silence
à ce sujet ? »
« Ça compte pas », dit Tariq. « J’ai cru à un moment que ça
comptait, mais Puck et les autres nazis, là, ils ont aussi prêté
serment de se protéger mutuellement en toutes circonstances, et
regardez ce que ça a donné pour Glen. Moi, je s’rais censé respecter
ces conneries-là ? Je plie les gaules, maintenant. Et si ça leur plaît
pas, c’est la même chose. »
« D’accord. Alors c’était quoi ce que Glen vous devait,
exactement ? »
« D’abord faut que vous prêtiez serment. »
« Quoi ? Vous venez juste de dire que c’étaient des conneries. »
« Ouais, mais z’êtes un sale blanc-bec. Faut signer de votre sang,
bon sang, que vous en parlerez jamais à personne. »
« Du sang ? »
« Clancy l’a fait. »
« Je suis en plein dans mes règles, chéri », fit-elle remarquer.
« Alors… je pourrais emprunter un peu du vôtre ? » se demanda
Doc.
« Hé, laissez tomber », Tariq, se dirigeant vers la porte.
« Émotif, hein ? » Doc, en allant au classeur pour récupérer sa
boîte à drogue d’urgence. Parce que, si ça ce n’était pas une
urgence…
Aux alentours du deuxième ou peut-être du troisième joint, tout
le monde commença à se détendre. Tariq raconta ce que lui et Glen
avaient manigancé ensemble quand ils étaient au trou.
C’était compliqué. L’embrouille originelle était entre deux
factions chicanos, Nuestra Familia, basée en Californie du Nord, et
les Sureños, originaires de par ici, dans le Sud. À cette époque il y
avait au sein de la population pénitentiaire un indic actif connu sous
le sobriquet de El Huevoncito, qui avait causé du tort à de
nombreux détenus, noirs, blancs aussi bien que chicanos. Tout le
monde détestait ce petit salopiaud, tout le monde savait qu’il allait
falloir lui régler son compte, mais pour des raisons historiques
d’alliances entre gangs, qui devenaient bien tarabiscotées, surtout
quand on fumait de l’herbe, personne au sein de la population
chicano du Nord ou du Sud ne voulait s’en charger, si bien que la
mission fut confiée en sous-main aux Frères Aryens, qui avaient
justement à ce moment-là de la place pour un nouveau membre et
essayaient de recruter Glen Charlock. Une partie de l’initiation étant
qu’il fallait tuer quelqu’un. Parfois une taillade au visage suffisait,
mais ça voulait dire que les victimes finiraient par vous retrouver
pour se venger, donc c’était mieux, expliqua Tariq, de tout
simplement les buter, comme ça on n’en parlait plus.
Glen voulait intégrer la Fraternité mais ne voulait pas tuer
quelqu’un. Il savait qu’il merderait et d’une façon ou d’une autre se
ferait pincer, parce que d’une façon ou d’une autre c’était toujours
comme ça que ça se passait, et s’il ne se faisait pas dessouder sur le
coup par des collègues d’El Huevoncito, soit il aurait droit à un
séjour en Salle Verte à San Quentin soit il resterait au gnouf ad
vitam, alors que tout ce qu’il voulait véritablement, parfois
désespérément, c’était sortir de taule. D’un autre côté, les Frangins
commençaient à vraiment lui mettre la pression. Alors Glen chercha
un moyen de refiler en sous-main le boulot à quelqu’un tout en
récoltant les lauriers auprès des Frangins, tout en échappant aux
représailles de qui que ce soit d’autre.
Tariq jouissait d’une réputation d’as du surin qui ne se faisait
jamais pincer, mais l’approcher demanda à Glen de sacrément
marcher sur des œufs. Les Noirs et les Blancs n’avaient pas coutume
de se mélanger, et n’étaient d’ailleurs pas encouragés à le faire.
« Peut être marrant », reconnut Tariq, « mais ça va coûter un max.
Sauf gourance de ma part, plus que ce que tu as ou as des chances
d’avoir. »
Vrai, en l’occurrence, sauf que Glen avait des contacts
inhabituels à l’extérieur, même s’il s’était bien gardé de faire
circuler cette information à moins d’y être obligé. Là,
manifestement, il était obligé.
« Comment tu voudrais être payé ? en cash ? dope ? chagatte ? »
Tariq se contenta de le regarder fixement. « Aide-moi. Pastèques ? »
Tariq envisagea de mal le prendre, haussa les épaules, et esquissa
un geste minimal du doigt actionnant une détente imaginaire, pour
signifier « armes à feu ».
« Ça tombe bien. Il se trouve justement que mes amis sont
spécialisés dans ce domaine. De quelle quantité on cause ? »
« Oh, assez pour, disons, entre une brigade de négros et une
compagnie. »
Glen regarda autour de lui pour s’assurer qu’il n’y avait pas
d’oreille indiscrète. « Tu veux pas dire pour ici, à l’intérieur, mec ? »
« Merde, non, je suis une brute, pas un corniaud. Mais on a tous
des amis à l’extérieur, et les miens, ça pourrait leur servir, ces
temps-ci. »
« Bientôt ? »
« Aussitôt que tu voudras que tous ces blancs-becs te sucent la
biroute pour te remercier. »
Un mouvement flou, une ombre, passa, et ni Tariq ni Glen ne
furent certains de savoir ce qu’ils avaient vu. « Un rat qui file dans
son trou », dit Glen.
« Veut dire qu’on a marché et causé trop longtemps. Partir de
maintenant, vaut mieux qu’on fasse court. »
Un beau jour, El Huevoncito, paix à son âme, fut retrouvé
mystérieusement décédé après une fouille matinale dans le quartier
où se trouvait Tariq, ce qui fournit à Tariq un alibi parfait, et
l’affaire ne remonta jamais jusqu’à lui. Glen, dont les jours étaient
aussi comptés, fut pareillement mis hors de cause, cependant il mit
un point d’honneur à demander l’aide des Frangins pour se
débarrasser d’un surin du réfectoire sur lequel il avait au préalable
mis un peu de son propre sang. Il fut accepté au sein de la Fraternité
Aryenne et peu après la libération de Tariq se retrouva lui aussi à
l’extérieur, avec une proposition de boulot émanant de Mickey
Wolfmann.
En fin de compte, pour des raisons de logistique, les gars de
Tariq, les Guerriers Noirs Armés Observateurs Urbains de l’Autorité
(GNAOUA), durent attendre un certain temps que Glen s’acquitte de
sa partie du deal concernant les armes portatives, et ils
commençaient maintenant à s’impatienter.
« C’est à peu près à ce moment-là que je suis venu vous voir »,
dit Tariq.
« Je peux piger pourquoi tu ne tenais pas trop à entrer dans les
détails », dit Doc. « J’aurais p’t-êt’ dû le prêter, ce serment. »
« J’ai appris que vous avez eu des emmerdes avec le FBI local,
les meilleurs potes du Frangin Karenga. »
« Ouais, mais je n’ai pas pu leur dire grand-chose vu que
j’ignorais tout ça. Maintenant j’imagine qu’il va falloir que je
commence à m’inquiéter de la Brigade Anti-Rouges et du SSVP. »
« Comment ça ? »
« Voyez, techniquement, c’est de la rébellion noire armée, pas
vrai, et on nage en plein fantasme à la Charles Manson, et il y a
assez de crétins au LAPD qui prennent le vieux Charlie au sérieux
quand il commence à pousser des grands cris à propos de tout ça. »
« Ouais, au bureau du GNAOUA aussi, j’ai vu ces tee-shirts et ces
conneries, là… ? Genre des photos anthropométriques de Manson
avec des coupes afro à l’aérographe par-dessus, ça c’est vachement
en vogue. »
« Et Lynette Fromme dite “la Couineuse” ? »
« Ouais, si elle a pas un sacré cul, c’te garce. »
« Non, je voulais dire, les tee-shirts de la Couineuse avec une
afro… ? »
« Ah… pas que je sache. Voulez que je cherche, voir si je vous en
trouve un ? »
« À vrai dire, peut-être Leslie van Houten aussi, z’en dites
quoi ? »
« Messieurs », marmonna Clancy.
« Oui, bon », fit Doc, « eh bien… je suppose que ce qu’il faut
vraiment que vous me disiez, c’est qui étaient ces “amis” de Glen qui
s’occupaient de ce deal d’armes. »
« Une bande de blancs-becs dentistes basés dans le bas Sunset.
Bossaient dans un bâtiment à la mords-moi-le-nœud, genre dent
géante… ? »
« Hon-hon », Doc tâchant de ne pas trahir le sentiment de
vacuité de l’âme qui le frappait maintenant. « Bon, j’ai peut-être idée
d’un ou deux endroits où je pourrais chercher. »
Des questions se posaient. Comme, putain mais qu’est-ce qui se
passe là, en gros. Si Glen depuis le début avait des « amis » au Croc
d’Or, qu’est-ce qu’il était allé fabriquer au mitard ? Purgeait-il une
peine à la place d’un d’autre, pour un type haut placé dans la
hiérarchie du Croc ? L’avaient-ils mis là délibérément en planque, le
loustic du Croc à l’ombre, à croire qu’ils avaient pour stratégie
globale de placer leurs agents dans tous les secteurs de la vie
publique ? Et du coup, qu’en conclure sur l’implication du Croc dans
le meurtre de Glen ? Glen était-il un autre Rudy Blatnoyd, avait-il
touché un point d’acupuncture non cartographié pour l’éternité sur
le mystérieux corps du Croc d’Or, se fourrant ainsi dans une position
si inconfortable qu’il avait fallu lui régler son compte ?
Et est-ce que cela serait à choix multiples ?
À présent il faisait nuit, ils avaient tous faim et, sans trop savoir
comment, ils atterrirent au Plastic Nickel sur Sepulveda. À
l’intérieur, les murs étaient décorés de reproductions en plastique
argenté du côté face des pièces U.S. de cinq cents, chacune à peu
près de la taille d’une pizza géante. Une haie artificielle d’une
soixantaine de centimètres de hauteur, très verte, également en
plastique, séparait les rangées de boxes. Des équipes d’inconnus
spécialisés dans l’assemblage de haies avaient soigneusement
connecté entre eux des milliers de petits modules imitation
brindilles feuillues s’emboîtant façon prise mâle prise femelle en une
complexité quasiment infinie qui produisait ces broussailles
étrangement divertissantes. Avec le temps, toutes sortes de petits
articles avaient été égarés là-dedans, dont des pinces à mégots, des
mégots de joints et des pipes à hash, de la petite monnaie, des clés
de voitures, des boucles d’oreilles, des verres de contact, des petits
sachets cristal de coke, d’héroïne, etc. De la vie en dessous de,
disons, un gramme. On avait déjà vu des clients passer des heures,
tandis que leur café refroidissait, à éplucher la haie centimètre par
centimètre, surtout lorsqu’ils étaient sous amphés. De temps en
temps, tard le soir, il leur arrivait d’être interrompus par une des
images en plastique accrochées au mur, Thomas Jefferson se
tournait, son profil gauche laissait la place à son visage de face, il
détachait le ruban qui retenait ses cheveux en arrière, secouait le
tout pour faire apparaître un délirant halo rouquin pleine couleur et
s’adressait à certains camés de son choix, citant habituellement des
passages de la Déclaration d’Indépendance ou de la Déclaration des
Droits, ce qui s’était d’ailleurs révélé fort utile dans le cas de
procédures de défense, particulièrement en cas de fouilles et saisies.
Ce soir-là, il attendit que Tariq et Clancy soient tous deux repartis
aux toilettes, se tourna vers Doc et dit : « Bon, le Croc d’Or ne fait
pas seulement commerce de l’Asservissement, mais colporte aussi les
instruments de Libération. »
« Hé… mais en tant que père fondateur, vous ne flippez pas un
chouia avec ces histoires d’apocalypse noire ? »
« L’arbre de la Liberté doit être revigoré de temps en temps avec
le sang des patriotes et des tyrans », répliqua Jefferson. « C’est son
Fumier naturel. »
« Ouais, et il se passe quoi lorsque les patriotes et les tyrans
s’avèrent être les mêmes ? » demanda Doc, « par exemple, on a ce
président, actuellement… »
« Du moment qu’ils saignent », expliqua Jefferson, « c’est ce qui
compte. En attendant, que vas-tu faire des renseignements que t’a
transmis M. Khalil ? »
« Voyons voir, qu’est-ce que j’ai comme choix ? Aller voir le FBI
et balancer Tariq et les GNAOUA. Lâcher les Fédéraux sur le Croc
d’Or, après avoir suffisamment prévenu Tariq pour qu’il ait le temps
de dégager. Tout raconter à Bigfoot Bjornsen et le laisser présenter
la situation au SSVP ou à je ne sais qui, et qu’ils s’en débrouillent.
Qu’est-ce que j’oublie ? »
« Commences-tu à déceler une trame commune, ici, Lawrence ? »
« Je ne peux faire confiance à aucune de ces personnes… ? »
« Rappelle-toi aussi que la livraison d’armes de Glen n’a jamais
eu lieu. Donc tu n’es pas vraiment obligé de dire quoi que ce soit à
qui que ce soit. Ce que tu dois faire, en revanche, c’est — » Il se tut
soudain et se remit de profil avec la queue-de-cheval.
« Encore en train de parler tout seul », dit Clancy. Faut que vous
trouviez le véritable amour, Doc. »
À vrai dire, songea-t-il, je me contenterais déjà d’arriver à
débrouiller ce truc. Ses doigts, comme animés d’un esprit à eux, se
mirent à crapahuter vers la haie en plastique. Peut-être que s’il
cherchait assez longtemps, jusqu’à assez tard dans la nuit, il
trouverait quelque chose susceptible de l’aider – un minuscule
fragment oublié de sa vie dont il ignorait même qu’il était
manquant, quelque chose qui maintenant ferait toute la différence.
Il dit : « Je suis content pour vous, Clancy, mais dites, c’est fini les
plans avec deux en même temps ? »
D’un mouvement de tête elle désigna Tariq, qui était en train de
les rejoindre. « Doc, ce gars en vaut au moins deux en même temps. »
Dix-sept

En rentrant chez lui, Doc trouva Scott et Denis dans la cuisine en


train d’examiner le frigo, ils étaient entrés par la fenêtre du passage,
après que Denis, un peu plus tôt, chez lui, se fut endormi un joint
allumé au bec, comme cela lui arrivait souvent, sauf que cette fois-ci
le joint, au lieu de tomber sur sa poitrine, de le brûler et de le
réveiller, du moins partiellement, avait roulé quelque part ailleurs
dans les draps, où il avait commencé à lentement se consumer. Au
bout d’un moment, Denis s’éveilla, se leva et alla tranquillement
dans la salle de bains, songea à prendre une douche, s’y employa
plus ou moins. À un moment donné le lit s’enflamma, finit par
brûler le plafond juste en dessous du matelas à eau de son voisin
Chico – sans Chico dessus, heureusement pour lui –, et le lit, étant
en plastique, fondit sous l’effet de la chaleur et déversa presque une
tonne d’eau par le trou que les flammes avaient maintenant percé
dans le plafond, éteignant le feu dans la chambre de Denis tout en
transformant le sol en une sorte de pataugeoire. Denis sortit d’un
pas nonchalant de la salle de bains et, incapable de saisir
immédiatement ce qui s’était passé, en plus de confondre les
pompiers, qui venaient d’arriver, avec la police, s’échappa en
courant par la ruelle jusqu’à chez Scott Oof, sur la plage, où il tenta
de décrire ce qu’il croyait s’être passé, en gros du sabotage délibéré
de la part des Boards, qui n’avaient jamais cessé de comploter
contre lui.
Doc trouva un cigare White Owl dont il avait retiré l’essentiel du
contenu pour le remplacer par de la sinsemilla de Humboldt,
l’alluma, inhala, et commença à le faire tourner.
« Je ne vois pas comment ça pourrait être les Boards, mec,
vraiment », fit Scott en soufflant la fumée.
« Hé, je les ai vus », insista Denis, « l’autre jour, là, à rôder dans
le passage. »
« Il y avait juste le bassiste et le batteur », dit Scott, « on
sympathisait. Il va y avoir un concert gratuit au Will Rogers Park, ils
appellent ça un Surfadelic Freak-in… ? et les Boards veulent que
Beer fasse la première partie… ? »
« Sensass », dit Doc, « félicitations. »
« Ouais », ajouta Denis, « sauf qu’ils sont complètement
diaboliques, évidemment. »
« Eh bien, peut-être le label chez qui ils ont signé », reconnut
Scott, « mais… »
« Même Doc pense que ce sont des zombies. »
« Ça, c’est probablement vrai », dit Doc, « mais on ne peut pas
toujours reprocher aux zombies leur condition, ce n’est pas non plus
comme s’il y avait des conseillers d’orientation qui se baladaient en
disant : “Hé, gamin, as-tu déjà envisagé une carrière chez les morts-
vivants —”»
« Le mien m’a dit que je devrais me lancer dans l’immobilier »,
dit Scott, « comme ma mère. »
« Ta mère c’est pas une zombie », fit remarquer Denis.
« Ouais, mais tu verrais certains de ses collègues… »
« Faut juste penser à régulièrement l’examiner pour les
morsures », conseilla Doc, « vu que c’est comme ça que ça se
transmet. »
« Est-ce que quelqu’un ici pige pourquoi on dit “bien”
immobilier ? » demanda Denis maintenant en train de rouler un
joint.
« Hé, Doc », se rappela Scott, « j’ai revu Coy, là, celui qui jouait
avant avec les Boards, censé être mort sauf qu’après il l’était
plus… ? »
Doc était juste pas trop défoncé pour demander : « Où ça ? »
« À Hermosa, il faisait la queue devant le Lighthouse… ? »
Ce qui renvoya Doc dans les Toilettes de la Mémoire, à l’époque
où lui et Shasta commençaient à sortir ensemble, des soirées à
traîner devant le Lighthouse Café, n’ayant ni l’un ni l’autre les
moyens de se payer l’entrée, à écouter le jazz qui venait de
l’intérieur en mangeant les hot dogs du fameux stand Juicy James,
au coin de la rue, dont l’enseigne figurait un hot dog géant avec un
visage, des bras et des jambes, un chapeau et une tenue de cow-boy,
et qui faisait feu avec deux six coups et selon toute apparence
s’amusait bien. Le dimanche il y avait toujours une jam session. Des
musiciens de studio arrivaient dans des tires qu’ils avaient payées
avec leurs premiers gros chèques, et qu’ils rachèteraient dans les
années à venir à la fourrière, feraient treuiller pour les sortir de
coulées de boue, préserveraient de la prédation des avocats
spécialistes en divorces, toutes les pièces de rechange d’origine
conservées pour des reventes qui n’auraient jamais lieu, autant de
fantasmes remontant aux époques où les désirs avaient commencé,
les Morgan des salles d’exposition à Westwood, capots retenus par
des courroies de cuir, Cobra 289 et autres Bonneville 62, et cette
DeSoto surnaturelle dans laquelle James Stewart, virant fou
d’amour, poursuit Kim Novak dans Sueurs froides (1958).
À Ojai, Doc et Coy s’étaient séparés dans d’étranges
circonstances, Coy s’étant brutalement estompé dans la soirée,
moitié en colère, moitié désespéré, après que Doc avait en quelque
sorte à moitié promis qu’il rechercherait un moyen pour que Coy
coupe les ponts avec les antisubversifs qui le tenaient. Hormis le
rapide coup d’œil au dossier du LAPD sur Coy que Bigfoot lui avait
laissé jeter, Doc n’avait pas effectué de grands progrès là-dessus, et il
se sentait peut-être un peu coupable car techniquement il était censé
travailler pour Hope, aussi.
Il envisagea donc d’aller faire un tour du côté de Pier Avenue.
Les palmiers le long du Strand projetaient des ombres à travers le
brouillard à l’odeur chimique habituelle, l’enseigne Juicy James
brillait, joyeusement barbouillée, à une distance incertaine, et là,
devant le Lighthouse, sans nul doute possible, se trouvait Coy, dans
une file désordonnée de jeunes gens dans le vent qui opinaient en
écoutant la musique, aujourd’hui Bud Shank et une section
rythmique.
Doc attendit une pause entre deux sets et alla lui dire salut-salut,
s’attendant à un autre numéro d’Homme Invisible, mais cette fois-ci
Coy avait l’allure d’un marin pendant une perm’, désireux de vivre
le moment en attendant de revenir à sa condition de servitude.
« J’ai pu prendre ma journée. » Il avisa la lumière au-dessus de
l’océan. « Mais on dirait que je suis peut-être sur le point de
déserter. »
« Tu as besoin que je te ramène à Topanga ? Du moment que je
ne suis pas obligé d’entrer avec toi. »
« Oh, tout a été réglé. Maintenant ça baigne. »
« “Drac fait partie du groupe”… ? »
« Sérieusement. C’étaient les nanas. Plus aucune ne pouvait
supporter, alors elles se sont toutes réunies, elles ont mis la main au
portefeuille et elles ont engagé un exorciste. Je ne sais quel prêtre
bouddhiste du temple du centre-ville. Il s’est pointé un beau jour, il
a fait son truc, et maintenant les Boards et la baraque sont
officiellement dézombifiés. Elles lui ont fait signer un contrat de
maintenance pour que les lieux fassent l’objet de vérif’ psychiques
régulières. »
« Il n’y en a pas, dans le groupe, qui t’ont, genre, soudain
reconnu ? »
Il haussa les épaules. « Peut-être. Ça a plus autant d’importance
qu’avant. »
Le temps qu’ils arrivent à la voiture, le brouillard s’était épaissi.
Doc et Coy montèrent, Doc mit en marche les essuie-glaces, attendit
quelques balayages, puis ils filèrent vers Pier Avenue.
« Vous taper une de vos clopes ? » dit Coy. Doc lui tendit le
paquet qui se trouvait sur le tableau de bord, poussa le briquet vers
lui et prit à gauche sur Pacific Coast Highway. « Hé, qu’est-ce que
c’est que ce bouton, là ? »
« Euh, peut-être pas, c’est le — » Ils furent engloutis dans les
réverbérations à ébranler la carcasse de Interstellar Overdrive de Pink
Floyd. Doc trouva le bouton du volume. « – le Vibrasonic. Prend la
moitié du coffre, mais il est là quand on en a besoin. »
En passant sous la piste d’envol de l’aéroport, ils perdirent la
musique un moment, et Doc demanda : « Alors vraiment, les Boards
ne sont plus aussi maléfiques ? »
« Peut-être embrouillés de temps en temps. Vous connaissez un
groupe qui le soit pas ? »
« Tu rejoues avec eux, maintenant ? »
« J’y travaille. » Doc savait que ce n’était pas tout. « Voyez, j’ai
toujours eu besoin de penser que quelqu’un s’en foutait pas. Quand
l’appel du pied est venu de Californie Vigilante, ça a été, genre,
quelqu’un m’a constamment eu à l’œil, quelqu’un qui me veut, qui
voit en moi un truc dont je soupçonnais même pas l’existence… »
« Le don », lui dirent-ils, « de se projeter dans des personnalités
parallèles, d’infiltrer, de se souvenir, de faire un rapport. »
« Un espion », traduisit Coy. « Une balance, un indic. »
« Un acteur très bien payé », répondirent-ils, « et sans avoir à se
soucier des groupies, des paparazzi et des publics qui n’y
connaissent rien. »
Cela supposait qu’il décroche de l’héroïne, ou du moins cesse
d’être le toxico qu’il était alors. Ils lui racontèrent des histoires de
junkies qui avaient réussi à maîtriser leur dépendance. Cela
s’appelait « la Discipline Supérieure », plus exigeante que la
discipline religieuse, athlétique ou militaire en raison du gouffre
qu’il fallait braver à chaque instant, chaque jour. Ils emmenèrent
Coy voir certains de ces junkies transcendés, et il fut impressionné
par leur énergie, leur teint, le tonus de leur démarche, leur vivacité
d’esprit pour improviser. Si Coy se montrait à la hauteur de ce qu’on
attendait de lui, voire au-dessus, il y aurait aussi en bonus la
livraison annuelle de Percodan, alors considéré comme la Rolls-
Royce des opiacés.
Évidemment, ça supposait de quitter Hope et Amethyst pour de
bon. Mais personne à la maison, se rappelait-il constamment, n’avait
été heureux depuis un sacré bout de temps, et les Miliciens avaient
promis de verser anonymement, et en une fois, une somme à Hope,
suggérant fortement que ça venait de Coy. Il faudrait cependant que
ça passe pour quelque chose qu’il leur aurait légué par testament,
car pour assumer ce boulot particulier il serait amené à endosser
une ou plusieurs nouvelles identités, et l’ancienne identité de Coy
Harlingen devrait cesser d’exister.
« Me faire passer pour mort ? Oh, je sais pas, mec, je veux dire,
c’est vraiment du mauvais karma. Sais pas si je veux tenter la main
du sort, ce que Little Anthony & the Imperials appellent “tempt the
hand of fate”, voyez ? »
« Pourquoi penser à cela en termes de mort ? pourquoi pas
réincarnation ? Tout le monde aimerait avoir une vie différente. Là,
l’occasion se présente. En plus tu vas t’amuser, tu vas prendre des
risques pour ta gueule, mon coco, comme tu n’en as jamais pris
même dans le monde de l’héroïne, et la paye est vachement,
vachement supérieure au tarif syndical, à supposer que tu aies déjà
travaillé au tarif syndical. »
« Est-ce que je pourrai avoir des nouvelles croquantes ? »
« Des fausses dents ? Ça doit pouvoir s’arranger. »
Le coup était également arrangé, lui assurèrent-ils, avec le dealer
de Coy, El Drano, qui fournirait de la « blanche de Chine »
particulièrement létale qui serait retrouvée sur la scène de
l’overdose. On conseilla à Coy d’en prendre juste assez pour que ce
soit plausible aux urgences, mais pas suffisamment pour le tuer.
« Pas l’aspect de l’entourloupe que j’ai préféré », avoua Coy à
Doc. « C’était, genre, pas intérêt à déconner ce coup-ci, intérêt à pas
dérailler, et évidemment j’ai déconné. J’ai bien failli quand même
bouffer les pissenlits. »
« Ton dealer, qui est-ce qui lui fournissait l’héroïne ? » demanda
Doc, pratiquement comme une formalité.
« Une bande de sérieux qui l’importent direct – pas la connexion
avec laquelle El Drano dealait habituellement. Quels qu’ils soient, ils
lui ont vraiment foutu la trouille, pourtant il était que
l’intermédiaire, juste là pour pas qu’on remonte à cette autre source.
Mais ils arrêtaient pas de lui dire : “Ne dis jamais un mot.” Le
silence, c’était leur grand truc. Alors quand il a été retrouvé dans le
canal l’autre jour, naturellement j’ai pas pu m’empêcher de
gamberger… ? »
« Ç’aurait pu être n’importe quoi, n’empêche », dit Doc, « il avait
tout un historique derrière lui. »
« Peut-être. »
Finalement, comme d’autres ayant changé leur fusil d’épaule
avant lui, Coy passa une désagréable période à suivre le programme
du Chryskylodon pour décrocher de l’héroïne, à côté de quoi les
visites à l’atelier Entretien du Sourire du chirurgien-dentiste Rudy
Blatnoyd ressemblaient presque à des vacances. Les nouvelles dents
signifiaient une nouvelle embouchure, et cela aussi impliqua
quelques ajustements, mais finalement, un soir, il se retrouva dans
des toilettes de l’aéroport LAX à passer sous la cloison des notes
compromettantes sur du papier toilettes à un député local aux
penchants sexuels cachés, que les Miliciens souhaitaient avoir, pour
reprendre leur expression, « dans l’équipe ». Après cette – pour ainsi
dire – audition, les missions devinrent de plus en plus difficiles – la
préparation supposait parfois de lire Herbert Marcuse ou le
président Mao et de comprendre les questions qui allaient avec, en
plus de l’entraînement quotidien au dojo à Whittier, des cours de
dialecte à l’extérieur d’Hollywood et des cours d’esquive automobile
à Chatsworth.
Coy ne mit pas longtemps à saisir que les patriotes qui le
chapeautaient étaient eux-mêmes chapeautés par un tout autre
niveau de hiérarchie, dont les membres semblaient se considérer
comme habilités à foutre en l’air la vie de quiconque n’était pas
aussi bon ou aussi brillant qu’eux, autrement dit de tout le monde.
Coy apprit qu’ils l’avaient catalogué comme « personnalité
addictive », misant sur le fait qu’une fois qu’il se serait mis à
balancer pour son pays il aurait autant de mal à décrocher qu’avec
l’héroïne, voire plus. Assez rapidement ils lui demandèrent de
traîner sur les campus – universités, instituts universitaires, lycées –
et d’apprendre lentement à infiltrer des groupes antiguerre,
anticonscription, anticapitalistes de toutes sortes. Les premiers mois,
il fut si occupé qu’il n’eut pas le temps de réfléchir à ce qu’il avait
véritablement fait, ou de se demander s’il y avait le moindre avenir
dans cette branche. Un soir qu’il était à Westwood, en train de pister
des membres d’un groupe de l’UCLA baptisé les Brigades
Révolutionnaires des Utilisateurs de Shiloms (BRUTS), il remarqua
une fillette qui devait avoir à peu près l’âge d’Amethyst, le souffle
coupé par l’excitation devant la vitrine éclairée d’une librairie,
appelant sa mère pour qu’elle vienne regarder avec elle. « Des livres,
maman ! Des livres ! » Coy resta cloué sur place, tandis que ses
proies poursuivaient leur soirée. C’était la première fois depuis qu’il
avait signé avec les Miliciens qu’il repensait à la famille qu’il avait
abandonnée pour quelque chose qu’il avait dû croire plus important.
À cet instant, tout fut clair – l’erreur karmique de feindre sa
propre mort, la probabilité que les gens qu’il contribuait à piéger
courent de grands risques, y compris la vraie mort, et, plus clair
encore que tout le reste, combien Hope et Amethyst lui manquaient
– plus, désespérément plus qu’il ne l’avait imaginé. Sans ressources,
ni compassion, ni soutien, Coy soudain, trop tard, voulut retrouver
sa vie d’avant.
« Et c’est à peu près à cette période que tu m’as demandé d’aller
voir comment ça se passait de leur côté ? »
« Ouaip, c’est vous dire à quel point j’étais désespéré. »
« Bon, tu m’as tout dit, là, hein ? »
Doc se gara sur le bas-côté, près de l’allée du garage des Boards.
« Une chose. »
« Hon-ho. »
« Le boulot proposé au départ par Californie Vigilante – qui est-
ce qui t’a appelé ? »
Coy regarda Doc, comme pour la première fois. « Quand j’ai
commencé à espionner, je me demandais souvent pourquoi les gens
posent les questions qu’ils posent. Et puis j’ai commencé à
remarquer que très souvent ils connaissent la réponse mais veulent
juste l’entendre dire par une autre voix, genre en dehors de leur
propre tête… ? »
« D’accord », fit Doc.
« Feriez mieux d’aller causer à Shasta Fay, je pense. »

Sur le chemin du retour pour regagner la route du littoral, Doc


réussit à se faire un plan parano de grande ampleur au sujet de
Shasta, il se convainquit qu’elle avait dû tourner à l’héro tout le
temps qu’elle et lui étaient ensemble, peut-être même avant qu’ils se
rencontrent, une junkie accomplie qui sautait sur la moindre
occasion pour sortir dans le vent du soir et se rendre quelque part
où on lui aurait déposé son matos afin de ne pas avoir à se cacher de
Doc à la maison… elle rejoignait un moment la fraternité junkie,
prenait un peu ses distances avec ce pauvre laquais de la classe des
créanciers dont elle avait déjà l’intention de se séparer et tout. Il lui
fallut pratiquement tout le trajet jusqu’à Gordita pour se souvenir
qu’une fois de plus, là, il était salaud. Le temps qu’il rentre chez lui
et refasse de ses tifs quelque chose d’à moitié sensass, qu’il remonte
l’esplanade direction El Porto, la nuit était tombée, le ressac devenu
invisible, et il avait recouvré son vieux moi avisé, à court
d’optimisme, prêt à se faire pigeonner à nouveau. Normal.
Le magasin de surf en bas avait fermé tôt, mais il y avait des
lumières à l’étage aux fenêtres du Saint, et Doc n’eut à frapper que
deux ou trois fois avant que Shasta ouvre la porte et même lui
adresse un sourire avant de dire salut, ent’ donc. Elle était jambes
nues, portait juste une sorte de chemise mexicaine mauve avec des
broderies orange, ses cheveux étaient enveloppés dans une serviette,
sentant l’odeur qu’elle avait quand elle sortait de la douche. Il savait
qu’il y avait eu une raison pour qu’il soit tombé amoureux d’elle à
l’époque, il l’oubliait tout le temps, mais maintenant qu’il s’en
souvenait à moitié, il dut se prendre mentalement la tête entre les
mains et exécuter une rapide secousse du cerveau avant d’avoir
suffisamment confiance en lui pour dire quelque chose.
Shasta lui présenta sa chienne Mildred et passa un certain temps
à farfouiller dans la cuisine. Flip avait recouvert pratiquement tout
un mur de la salle de séjour avec l’agrandissement d’une photo de
vague monstre, gigantesque, prise à Mahaka l’hiver précédent, avec
un minuscule mais instantanément reconnaissable Greg Noll
recroquevillé en son sein tel un fidèle dans le poing de Dieu.
Shasta revint avec un pack de six Coors sorti du frigo. « Tu sais
que Mickey a réapparu », dit-elle.
« Y a une rumeur, ouais. »
« Oh, et il est bel et bien rentré au bercail, ouaip, revenu auprès
de Sloane et des mômes, et alors ? C’est la vie. »
« Que sera sera. »
« Tu l’as dit. »
« Est-ce que tu l’as vu ? »
« C’est très probable, ça ? Ces temps-ci, je ne suis qu’une source
d’embarras. »
« Évidemment, mais peut-être que si tu faisais un petit effort
pour tes cheveux… »
« Enculé. » Elle attrapa la serviette et la lui jeta à la figure,
secoua ses cheveux – il ne voulait pas dire violemment, tout à fait,
mais il y avait une intensité dans l’œil de Shasta qu’il se rappelait,
ou croyait se rappeler. « Et là, c’est comment ? »
Il inclina la tête, comme si elle avait posé une question sérieuse.
« Plus foncé qu’avant. »
« Revenue à mes anciennes habitudes de blonde comme la
cendre. Mickey les aimait presque platine, il me payait le coloriste
sur Rodeo Drive… ? » et Doc sut avec certitude qu’elle et Penny
s’étaient rencontrées dans ce même salon de coiffure, où au moins
un sujet de conversation avait été lui, et cela ne manqua pas :
« Paraîtrait que tu en pinces pour les nanas de Manson ? »
« Ouuu – eh bien, “en pincer”, j’suppose que ça dépend de ce que
tu — Tu es sûre de vouloir faire ça ? »
Elle avait déboutonné sa chemise et, tout en le regardant dans
les yeux, se mit sans hâte à se caresser les bouts de seins. Mildred
leva les yeux, momentanément intéressée, puis, secouant sa tête
lentement d’un côté et de l’autre, descendit du canapé et sortit de la
pièce. « Des petites ados en chaleur, soumises, à qui on a lavé le
cerveau », continua Shasta, « qui font exactement ce que tu veux
avant même que tu saches ce que c’est. Tu n’as même pas à dire un
mot à haute voix, elles saisissent tout par transmission de pensée.
Ton genre de nana, Doc, c’est ce qui se dit à ton sujet. »
« Hé. C’est donc toi qui piquais mes magazines ? »
Elle tomba la chemise, se mit à genoux, et rampa lentement
jusque là où Doc était assis avec une cannette à laquelle il n’avait
pas touché et le braquemart, et, agenouillée, elle lui ôta
délicatement ses huaraches et déposa sur chacun de ses pieds nus un
doux baiser. « Et là », susurra-t-elle, « qu’est-ce qu’il ferait,
Charlie ? »
Probablement pas ce que ferait Doc, à savoir trouver un demi-
joint dans sa poche de chemise et l’allumer. Ce qu’il fit. « Tu veux
un peu de ça ? » Elle releva le visage, et il porta le joint à ses lèvres
tandis qu’elle inhalait. Ils fumèrent en silence jusqu’à ce que Doc
soit obligé de placer ce qui restait dans une petite pince alligator
qu’il avait sur lui. « Écoute, je suis désolé pour Mickey, mais — »
« Mickey. » Elle fixa longuement Doc. « Mickey aurait pu vous
enseigner une chose ou deux à vous autres, fringants zozos de la
plage. Il était juste tellement puissant. Parfois il pouvait presque te
faire sentir invisible. Rapide, brutal, pas ce qu’on appellerait un
amant prévenant, une bête, en fait, mais Sloane adorait ça chez lui,
et Luz – ça se voyait, on adorait toutes. C’est tellement chouette
qu’on vous fasse vous sentir invisible, parfois… »
« Ouais, et les mecs adorent entendre des conneries comme ça. »
« … il m’invitait à déjeuner à Beverly Hills, sa grosse main faisait
le tour de mon bras nu, il me guidait à l’écart de ces rues éclairées
jusqu’à un endroit sombre et frais où j’étais un instant aveuglée et
où on ne sentait pas la moindre odeur de nourriture, juste l’alcool –
ils picolaient tous, des tablées entières dans une pièce qui aurait pu
être de n’importe quelle taille, et là, ils connaissaient tous Mickey,
ils voulaient, pour certains, être Mickey… Il aurait aussi bien pu me
tenir au bout d’une laisse. Il voulait toujours que je porte des
minijupes ultra-mini, ne voulait jamais que je porte quoi que ce soit
en dessous, m’offrant à quiconque voulait se rincer l’œil. Ou peloter.
Ou parfois il m’organisait des rencards avec ses amis. Et il fallait que
je fasse tout ce qu’ils voulaient… »
« Pourquoi est-ce que tu me racontes ça ? »
« Oh, je suis absolument navrée, Doc, tu te vexes, tu veux que
j’arrête ? » Elle était maintenant langoureusement drapée en travers
de ses genoux, les mains sous elle, à se tripoter la chatte, le cul
irrésistiblement offert, ses intentions, même pour Doc, assez
limpides. « Si ma petite amie m’avait quittée pour être la putain
achetée-vendue d’un salopard de promoteur… ? Je serais tellement
en colère, je ne sais pas ce que je ferais. Ma foi, non, même là je
pipote, je sais ce que je ferais. Si j’avais la perfide petite garce sur
mes genoux comme ça — » Elle n’alla pas plus loin. Doc ne parvint
pas à lui asséner plus d’une demi-douzaine de claques sincères avant
que, de ses mains actives, elle les fasse jouir tous deux sans coup
férir. « Espèce d’enculé ! » cria-t-elle – mais pas, supposa Doc, à lui –
« espèce de canaille… »
C’est seulement plus tard qu’il songea à chercher des symptômes
trahissant la zombie, au cas où ils l’auraient trafiquée, là où elle
était allée, comme ils l’avaient fait avec Mickey, mais elle semblait
être la bonne vieille Shasta. Bien sûr, elle avait pu conclure un deal
pour échapper au sort de Mickey, mais dans ce cas avec qui, et
quelle était la contrepartie ? Avant qu’il puisse poser la moindre de
ces questions, elle parlait, posément, et il sut qu’il avait intérêt à
écouter.
« J’ai dit que j’étais dans le Nord pour des histoires familiales,
mais ce qui s’est réellement passé, c’est que deux gorilles m’ont
trouvée, m’ont emmenée à San Pedro et m’ont collée sur ce bateau,
là… ? et je n’ai jamais su ce qu’ils avaient véritablement l’intention
de faire de moi, parce que lorsqu’on est arrivés à Maui, je leur ai
faussé compagnie. »
« Quelque second amateur de culs sublimes, sans doute. »
« Le chef cuistot, en fait. Ensuite, à Pukalani, je suis tombée sur
Flip qui faisait du stop, et il m’a passé les clés de chez lui et m’a
demandé de garder sa turne. Pourquoi est-ce que tu as l’air tout
bizarre d’un coup ? »
« À peu près au moment où ça se produisait, Vehi Fairfield me
faisait prendre de l’acide, et dans mon trip je t’ai vue, sur ce même
rafiot, le Croc d’Or. J’étais quelque part dehors en plein vent, je ne
sais pas, je n’arrêtais pas d’essayer de monter à bord, de rester à
proximité aussi longtemps que possible… maintenant c’est toi qui as
l’air bizarre. »
« Je le savais ! J’ai senti un truc à ce moment-là, et la seule chose
qui m’est venue à l’esprit c’est que d’une certaine façon c’était peut-
être toi. Ça fichait tellement les jetons. »
« Ça devait être moi, dans ce cas-là. »
« Non, je veux dire, j’ai eu l’impression… d’être hantée… ? C’est
pour ça qu’à la première île où on a fait halte, je t’ai envoyé cette
carte. »
« Le guide spirituel de Vehi a dit que tu n’étais pas sur le bateau
de ton propre gré, mais que tu t’en sortirais. »
« Je me demande s’il savait que tout le monde sur le bateau était
enfouraillé. Les officiers, l’équipage, les passagers. »
Elle n’avait pas vraiment posé la question, mais Porfirio, le chef
cuistot, s’était fait une joie d’expliquer : « Des pirates. »
« Pardon ? » avait-elle fait.
« Les cargaisons qu’on a à bord, señorita, sont hautement
désirables, surtout dans le Tiers-Monde. »
« Pensez que je pourrais emprunter quelque chose dans l’arsenal
du navire, à avoir sur moi, au cas où ? »
« Vous êtes une passagère. Nous vous protégerons. »
« Vous êtes sûr que c’est ce que je suis, et non pas juste une
cargaison désirable ? »
« Mais c’est du flirt, oui ? »
« Ouais, ouais… ? » fit Doc au bout d’un moment. « Alors tu as
dit… »
« J’ai dit : “Ooh, Porfirio, j’espère qu’ils n’ont pas l’intention de
me vendre à quelque horrible gang communiste chinois de pervers
qui vont m’infliger toutes sortes de trucs chinois atroces…” »
Doc trouva de l’herbe thaïe de Fritz et alluma un joint. « Ouais »,
après avoir offert une latte à Shasta, « et Porfirio a dit ? »
« Permettez que je vous fasse tout en premier, señorita, avec
votre permission bien entendu, ainsi vous saurez au moins à quoi
vous attendre. »
« Hon-hon… »
« Ma foi, tu sais comment ça se passe sur ces navires à voiles,
toutes ces cordes et ces chaînes, ces poulies, ces crochets et
bidules… »
« D’accord, c’est bon – voyons voir ce mignon cul rouge, là. »
« Mais… Doc… qu’est-ce que j’ai dit ? » Elle s’agenouilla sur le
divan, plaça le visage sur un oreiller et s’offrit.
« Il te faut un tatouage juste ici. Que dirais-tu de “Vilaine,
Vilaine Fille” ? »
Elle se retourna, les yeux plissés et roses. « Pensais que tu serais
plus pour une feuille de marijuana… »
« Hmm. Je ferais peut-être mieux de — »
« Non… »
« Et puis d’ailleurs, quelle espèce d’esclave sexuelle de la Chine
Comm’ es-tu ? Tu veux juste… cambrer le dos – ouais, superbe,
comme ça… »
Ils commencèrent à baiser, et cela ne dura pas très longtemps
cette fois-ci non plus. Un peu plus tard, elle annonça : « Ça ne veut
pas dire qu’on est de nouveau ensemble. »
« Non. Non, sûr que non. Je peux quand même te dire un truc ? »
« Évidemment. »
« Je n’ai jamais été vraiment en colère contre toi, tu sais, Shasta,
à propos de nous, je n’ai jamais eu le sentiment d’être floué ni rien.
Fait est que, pendant un moment, quand Mickey a ressemblé à un de
ces braves-convertis-freaks, j’étais même prêt à ne pas lui en vouloir
pour ça. J’avais confiance en toi quant à sa sincérité à lui. »
« L’ennui c’est que », un peu tristement, « moi aussi. »
« Et si quelqu’un devait se venger sur la gueule de quelqu’un
ici… »
« Oh », fit Shasta. « Oh. Bon. Ça, laisse-moi y réfléchir. »
Elle alla à la cuisine et trouva une boîte de Froot Loops, ils
allumèrent la télé et s’installèrent confortablement en mangeant des
céréales sèches et en regardant les Knicks et les Lakers, exactement
comme à la grande époque, aurait dit Doc, si ce n’est que ça se
passait maintenant et qu’il en savait beaucoup moins qu’il ne croyait
en savoir alors.
« Tu n’as pas besoin qu’il y ait le son ? »
« Nan, c’est toutes ces baskets, quand elles couinent comme
ça… ? »
À la mi-temps, elle se tourna vers lui et dit : « Un truc te
chiffonne. »
« Coy Harlingen. Je suis tombé sur lui à Hermosa. »
« Donc vraiment il n’a pas fait d’OD comme tout le monde a
dit. »
« Encore mieux que ça, il n’est plus accro, maintenant. »
« Contente de l’entendre. Qu’il flotte longtemps au vent. »
« Mais il est embringué dans un truc dont il voudrait sortir. Il
bosse comme indic pour le LAPD, et je l’ai aussi vu à la téloche à
une espèce de meeting Fascisme pour la Paix, il faisait semblant de
hurler après Nixon, infiltré pour le compte d’un groupuscule qui
s’appelle Californie Vigilante… ? »
« Dans ce cas », murmura Shasta, « je crois bien que sur ce coup
j’y suis pour quelque chose, vu que c’est moi qui ai mis Coy en
contact avec Burke Stodger, et c’est Burke qui l’a présenté aux
Miliciens. » Pas une excuse, poursuivit-elle, mais c’était pendant
cette période de grande trouille pour tout le monde à Hollywood
juste après Sharon Tate. Très peu avaient réalisé, au sein de la
communauté des starlettes pleines d’espoir, qu’on ne pouvait après
tout pas compter sur un joli minois et un poids plume pour obtenir
quelque chose d’important. Le choc des meurtres de Cielo Drive
était déjà bien assez terrible dans la vie civile, mais l’impact sur
Shasta et ses amis fut paralysant. Vous pouviez être la plus gentille
fille du métier, dépenser judicieusement votre argent, être prudente
avec la drogue, consciente des limites dans lesquelles faire confiance
aux gens dans cette ville, vous pouviez être gentille avec tout le
monde – les assistants opérateurs, les machinistes caméra, même
avec les gens à qui vous n’étiez même pas obligée de dire bonjour –
et vous faire tout de même atrocement assassiner pour la peine. Les
regards scrutateurs que vous aviez naguère appris à ignorer vous
poussaient maintenant à chercher cette lueur particulière dans les
yeux du premier sale type, qui vous envoyait vous enfermer derrière
une serrure à double ou triple tour, dans une pièce uniquement
éclairée par des écrans télé, et ce qui pouvait bien rester dans le
frigo suffirait en attendant que vous vous sentiez suffisamment
requinquée pour mettre à nouveau le pied dehors.
« Ce qui est à peu près l’époque où j’ai rencontré Burke Stodger.
On était voisins et on promenait nos chiens à peu près à la même
heure chaque matin, je savais plus ou moins qui il était mais je
n’avais pas vu un seul de ses films jusqu’à ce qu’un soir, n’arrivant
pas à dormir, en passant d’une chaîne à l’autre, je tombe sur .45-
Caliber Kissoff. Normalement je ne regarde pas ce genre de films,
mais il y avait quelque chose dans celui-ci… »
« Je peux comprendre ! » s’écria Doc. « Ce film a fait de moi
celui que je suis aujourd’hui. Ce privé que Burke Stodger jouait,
mec, j’ai toujours voulu être lui. »
« Je croyais que tu voulais être John Garfield. »
« Ma foi, et c’est bien ce qui s’est passé, mais figure-toi que John
Garfield fait aussi une apparition dans ce film, même s’il n’est pas au
générique – tu te souviens qu’il y a une scène d’enterrement où
Burke en quelque sorte caresse discrètement la veuve près de la
tombe, eh bien si tu regardes attentivement, juste derrière son
nichon gauche, donc à gauche sur l’écran, un peu flou, à côté d’un
arbre, John Garfield est là dans un costard à fines rayures et
chapeau mou de mafieux. Il était bien blacklisté à l’époque et a dû
se dire qu’un rôle c’est un rôle. »
« Burke s’est heurté au même problème mais a dit qu’il avait
trouvé une autre solution. »
« Une solution qui lui a évité d’être harcelé jusqu’à en avoir une
crise cardiaque fatale… Eups, et ça recommence, me voilà de
nouveau amer. »
Au grand désarroi de beaucoup de gens dans le métier, Burke se
laissa attirer dans le giron des mêmes fanatiques chasseurs de
Rouges qui l’avaient obligé jadis à quitter le pays. Il témoigna
devant des sous-comités, fit don de son bateau à la cause
antisubversive, et retrouva bientôt du travail dans des dramatiques à
thématique FBI et à budgets modestes tels que J’étais un drogué
communiste et Couine, coco, couine !, une passade favorable qui dura
aussi longtemps que les thèmes anticommunistes continuèrent de
faire venir des culs sur les sièges. Lorsque Shasta rencontra Burke, il
était pour ainsi dire en semi-retraite, content de faire des petits paris
sur ses dix-huit trous au Wilshire Country Club (même neuf s’il
trouvait un membre qui fût à moitié juif) ou de traîner à Musso
& Frank’s à débiter d’interminables histoires de showbiz avec
d’autres vieux de la vieille, tout du moins le pourcentage de ceux du
métier qui ne changeaient pas de trottoir, voire parfois d’autoroute,
avec un regard d’écœurement, pour l’éviter.
Burke connaissait un accès par-derrière au terrain de golf, et lui
et Shasta avaient pris l’habitude d’y passer dans le cadre de leur
promenade matinale. Pour Shasta, c’était souvent le meilleur
moment de la journée, grouillant d’activité avec les premières
livraisons, le jardinage et l’entretien de la piscine, la chaussée
arrosée – calme, frais, l’odeur du désert après la pluie, les plantes
exotiques des jardins, des ombres partout pour s’abriter un peu
avant que ne s’impose le ciel vide de la journée.
« Je vous ai vu dans l’épisode du Brady Bunch », dit-elle un
matin.
« Je viens juste de faire une lecture pour un autre, maintenant
j’attends la réponse, l’histoire de Jan qui se trouve une perruque. »
Burke trouva dans l’herbe une balle de golf n’ayant pratiquement
pas servi, s’en empara et la glissa dans sa poche.
« Quel genre de perruque ? »
« Brune, je pense. Elle commence à se lasser d’être blonde… ? »
« Ne m’en parlez pas. Tout de même pas pareil que de changer
d’opinion politique, j’imagine. »
Elle eut peur d’avoir été trop brusque, mais il se gratta la tête
d’une manière élaborée et fit mine de réfléchir. « Eh bien oui, il
m’arrive d’y réfléchir à deux fois, à trois, à quatre fois jusqu’au
milieu de la nuit, toutes ces simagrées de vieux mec. Mais ils m’ont
bien traité. Je fais encore des sorties sur le bateau, parfois il y a
même du travail. » La matinée avait beau être légère et prometteuse,
en dépit du chapeau de paille coquet, de la chemise à rayures pastel
et du short de lin pâle, sa voix s’était parée d’une intonation triste
d’acteur vétéran. « Merci de ne pas me lancer sur le Vietnam, à
propos. Si on démarre là-dessus, vous allez vraiment commencer à
ne plus avoir une très haute idée de moi. »
« Pour l’instant tout ça est, comment dire, un peu lointain ? »
« Pas de petits copains dans la rue qui hurlent “Mort aux porcs”,
en roulant des bombes, enfin je ne sais quoi, les trucs qu’ils font ? »
Elle secoua la tête, en souriant. « Oubliez les gars politisés, dans
ce métier, combien de types sortables est-ce que je croise ? »
« On attrape ce qu’on peut, toujours été comme ça, ma fille.
Seule grosse différence que je vois aujourd’hui, c’est la drogue.
Pratiquement partout où je regarde, tant de ces formidables jeunes
gens prometteurs finissent en cabane, ou alors morts. »
À ce moment-là, évidemment, elle pensait à Coy. Il n’était pas,
ne pourrait jamais être l’amour de sa vie, mais elle avait l’oreille
suffisamment musicale pour respecter ce qu’il faisait pour gagner sa
vie, si on pouvait appeler ça une vie. C’était un bon ami, loin pour
l’instant des trous-du-culeries, et, bien que défoncé la plupart du
temps à l’héro, il ne l’avait jamais regardée de cette manière
Mansonoïaque qui fichait la trouille. Il avait bien besoin qu’une
opportunité se présente dans sa vie.
« Il y a un joueur de sax, là, pour qui je me fais pas mal de
mouron… ? » Poursuivit-elle en racontant à Burke plus qu’elle n’en
avait eu l’intention sur l’histoire de Coy avec l’héroïne. « Il ne peut
pas se payer une cure, pourtant c’est ce qu’il lui faut. C’est la seule
chose qui le sauvera. »
Burke marcha calmement au soleil pendant un moment. Les
chiens accoururent, et Addison, celui de Burke, leva la tête vers lui
en fronçant un sourcil. « Voyez ça ? trop de temps passé devant la
télé, à regarder les films avec George Sanders. Non, non – “Tu es pas
de taille à jouer à ça avec moi”…. Mais maintenant que j’y pense, il
y a un bien un programme de désintoxication dont on m’a dit qu’il
était vraiment efficace. Bien sûr, je ne sais absolument pas si ça
conviendra à votre ami. »
Lorsqu’elle reparla à Coy, elle lui passa le numéro de téléphone
de Burke. « Et ensuite Coy a tout bonnement disparu. Rien
d’inhabituel, il disparaissait tout le temps, une minute il était là,
parfois en plein milieu d’un solo, la minute d’après, genre, ouha, où
est-ce qu’il est parti ? Mais cette fois-ci le silence était comme
quelque chose qu’on pouvait presque entendre… ? »
« Ça doit correspondre à la première fois qu’il a mis les pieds
dans cette taule, à Ojai », dit Doc.
« La première ? Combien de fois y est-il allé ? »
« Sais pas, mais j’ai l’impression que c’est un habitué, là-bas. »
« Alors il se came peut-être encore. » Avec une expression
malheureuse sur son visage.
« Peut-être pas, Shasta. Peut-être autre chose. »
« Qu’est-ce que ça pourrait être d’autre ? »
« J’ignore dans quoi trempent vraiment ces gens-là, mais il ne
s’agit pas de remettre les junkies dans le droit chemin. »
« Je devrais dire : “Eh bien, Coy est une grande personne,
capable de se débrouiller tout seul”… Sauf que, Doc, il en est
vraiment incapable, et c’est pour ça que je me fais du mouron. Pas
juste pour lui mais pour sa femme et son bébé, aussi. »
La première fois qu’elle avait vu Coy, il faisait de l’auto-stop sur
Sunset avec Hope et Amethyst. Shasta conduisait l’Eldorado, ne
pouvait se rappeler le nombre de fois où elle aurait apprécié qu’on
la prenne en stop, pour aller dans un sens ou dans l’autre, aussi le
prit-elle. Ils avaient un problème de voiture, dit Coy, et cherchaient
un garage. Hope et Amethyst montèrent à l’avant, et Coy s’assit à
l’arrière. Le bébé, pauvre petite, était toute rouge, et amorphe.
Shasta reconnut la main sordide de l’héro. Elle songea que les
parents du bébé n’étaient peut-être à Hollywood que pour choper de
la dope, mais elle se retint de leur faire la leçon. À l’époque, en tant
que petite amie de Mickey, elle avait déjà suffisamment appris et se
savait mal placée pour se lancer dans un laïus de grande dame –
c’était le hasard, le hasard tout bête, qui avait placé les uns et les
autres où ils étaient, et la meilleure façon de payer pour la moindre
chance, aussi temporaire fût-elle, c’était juste de se rendre utile
quand on le pouvait.
« Et toi et Mickey étiez déjà, disons, acoquinés, à ce moment-
là ? » ne put s’empêcher de demander Doc.
« Sale petit curieux, hein ? »
« Pour aborder les choses sous un autre angle – toi et la femme
de Coy, vous vous êtes bien entendues ? »
« C’est la seule fois que je l’ai vue. Ils créchaient quelque part à
Torrance, Coy n’était pratiquement jamais à la maison. Est-ce que je
lui ai filé mon numéro de téléphone, non, deux jours plus tard j’étais
sur La Brea, Coy faisait la queue au Pink’s, a vu l’Eldorado, a
accouru en pleine circulation, le reste n’est un secret pour personne.
Est-ce qu’on a été ensemble ? Est-ce que je faisais ça dans le dos de
Mickey ? Tu parles d’une question. »
« Quand est-ce que moi je — »
« Écoute, au cas où tu n’aurais pas pigé, je n’ai jamais été une oie
blanche, je n’avais aucune raison de perdre une demi-minute avec
un junkie taré comme Coy, qui manifestement allait mal finir. Ce
n’était pas pure charité de ma part, on ne s’est pas shootés
ensemble, et de toute façon, si tu t’arrêtes pour réfléchir deux
secondes à certaines nanas que toi tu as fréquentées — »
« D’accord. Je ne sais pas quelle était ton intention initiale,
n’empêche, tu as fini par lui sauver la vie. Et ensuite il est devenu
indic pour le LAPD et agent infiltré pour les Miliciens et peut-être le
Croc d’Or – le groupe, pas le bateau – et voilà trois macchab’ jusqu’à
maintenant qui sont peut-être, ou peut-être pas, sur son ticket
karmique. »
« Attends. Tu penses que Coy — » Elle se releva sur un coude et
le regarda, les yeux rouges. « Tu penses que moi je suis mêlée à ça,
Doc ? »
Doc se caressa le menton et regarda dans le vide un moment.
« Tu sais, les gens disent parfois qu’ils sentent quelque chose “dans
leurs tripes” ? Eh bien, Shasta Fay, moi je ressens les choses dans ma
queue, et ce que je ressens dans ma queue c’est — »
« Ravie d’avoir demandé. Je fais du café, tu en veux ? »
« Tu m’étonnes… mais là, j’étais vraiment en train de me
demander… »
« Oh-oh. »
« Quand j’ai dit que j’avais vu Coy à Hermosa… ? Tu n’as pas
paru trop surprise. »
Il y eut un long silence en provenance de la cuisine, à l’exception
des sons de la préparation du café. Elle revint, s’arrêta dans
l’embrasure de la porte, une hanche en l’air, un genou plié, superbe
Shasta nue. « Je l’ai vu une fois à Laurel Canyon, et il m’a fait jurer
de ne jamais en parler à qui que ce soit. Il a dit que si quiconque
l’apprenait, il y passerait. Mais il n’est pas entré dans les détails. »
« À croire que déjà à l’époque quelqu’un faisait tout pour que sa
couverture ne s’écroule pas. Ce qui de toute façon a fini par arriver,
dès la première fois où Coy a voulu s’en servir. Bon sang, mais il
pensait qu’il arriverait quoi ? »
« Je ne sais pas. Tu pensais quoi, toi, quand tu t’es lancé dans ton
trip de privé ? »
« Situation différente. »
« Ah ? d’après ce que je vois, toi et Coy c’est du pareil au
même. »
« Merci. Comment ça. »
« Vous deux, des flics qui n’ont jamais voulu être flics.
Préféreriez surfer, fumer, baiser ou je ne sais quoi, mais vous faites
quoi. Vous avez dû penser que vous alliez poursuivre des criminels,
et à la place vous bossez tous les deux pour eux. »
« Aïe, la vache. » Était-il possible que ce soit vrai ? Tout ce
temps, Doc avait cru se casser les couilles pour des gens qui, les fois
où ils le payaient, lui cédaient quinze grammes de marie-jeanne ou
lui rendaient un petit service, voire juste un bref sourire, du moment
qu’il était sincère. Il se mit à passer en revue les clients dont il se
rappelait qui l’avaient payé en cash, à commencer par Crocker
Fenway, puis des dirigeants de studios, des héros de la Bourse des
grandes années, des rentiers venus de loin, qui avaient besoin de
chagatte fraîche ou de contacts dope, des vieux riches avec des
épouses jeunes et jolies et vice-versa… Une liste bien peu glorieuse
effectivement, pas si différente après tout, supposa-t-il, des intérêts
pour lesquels Coy avait travaillé.
« La poisse ! » Était-il possible que Shasta ait raison ? Doc dut
avoir l’air bien abattu. Shasta s’approcha et lui mit les bras autour
des épaules. « Navrée pour le cabotinage. J’adore ces répliques qui
font mouche, c’est plus fort que moi. »
« Tu penses que c’est pour ça que je deviens dingue à essayer de
trouver un moyen d’aider Coy à couper les ponts avec ces zèbres ?
même si je n’y arrive pas pour moi ? Parce que je n’y arr — »
« Courage, Camille – tu as encore sacrément du chemin à faire
pour avoir le profil LAPD. » Bien essayé. Mais maintenant il avait
commencé à gamberger.
Plus tard, ils sortirent, un crachin venait du large, mêlé aux
embruns salés qui duvetaient la crête du ressac. Shasta descendit
lentement jusqu’à la plage, foula le sable humide, sa nuque dessinait
une courbe dont elle avait appris, suite à une pratique du dos
tourné, le charme. Doc suivit les empreintes de ses pieds nus qui
déjà s’affaissaient sous l’action de la pluie et de l’ombre, comme en
une folle tentative pour retrouver le chemin d’un passé qui, malgré
eux deux, avait continué sa route pour devenir l’avenir qu’il était
devenu. Le ressac, visible seulement par intermittence, martelait son
esprit, introduisant du jeu dans les choses, certaines tombaient dans
l’obscurité pour se perdre à jamais, d’autres pointaient à la lisière de
la lumière capricieuse de son attention, qu’il veuille les voir ou pas.
Shasta avait complètement pigé. Qu’il oublie pour qui – pour quoi
travaillait-il désormais ?
Dix-huit

Au fur et à mesure que Doc approchait du centre de L.A., le


smog s’épaissit jusqu’à ce qu’il ne puisse plus voir le bout du pâté de
maisons. Tout le monde avait les phares allumés, et il se rappela que
quelque part derrière lui, là-bas, à la plage, c’était encore une belle
journée ensoleillée, classique de Californie. Étant en route pour
rendre visite à Adrian Prussia, il avait décidé de ne pas fumer
beaucoup, aussi fut-il pour le moins décontenancé par l’apparition
soudaine, s’élevant devant lui, d’un promontoire gris foncé
métallisé, à peu près de la taille du Rocher de Gibraltar. La
circulation avançait au pas, personne d’autre ne semblait le voir. Il
pensa à la réapparition du continent englouti de Sortilège, qui
remontait ainsi à la surface dans le cœur vacant de L.A., et se
demanda qui le remarquerait si cela avait lieu. Les gens, dans cette
ville, voyaient uniquement ce qu’ils s’accordaient tous à voir, ils
croyaient ce qu’il y avait à la télé ou dans les journaux du matin que
la moitié d’entre eux lisaient tout en conduisant sur l’autoroute pour
se rendre au travail, et c’est à cela que se bornait leur rêve d’être à
la page, libérés par la vérité. Qu’est-ce que la Lémurie leur
apporterait ? Surtout si elle se révélait être un endroit dont ils
avaient été exilés depuis trop longtemps pour s’en souvenir.
AP Finance était coincé quelque part entre South Central et les
vestiges de la rivière, patrie des Indiens, des vagabonds et de divers
buveurs de Spécial Minuit, niché dans un dédale ravagé de ce qui
ressemblait à des rues vides, parmi les débris d’une vieille voie
ferrée qu’un mur de briques barrait à la vue, s’éloignant en une
courbe à travers les herbes folles. Devant le bâtiment et de l’autre
côté de la rue, Doc remarqua une demi-douzaine de jeunes hommes,
ils ne traînaient pas, ne consommaient pas de substances, mais
étaient sur le qui-vive et toniques, comme s’ils attendaient que
prenne effet un ordre qui avait été donné. Comme s’ils avaient une
action précise à accomplir, un acte spécialisé, et que rien d’autre
n’avait d’importance, car le reste serait pris en charge par Dieu, le
destin, le karma, d’autres.
À l’intérieur, la réceptionniste donna à Doc l’impression d’avoir
été salement traitée lors d’un jugement de divorce. Trop de
maquillage, une coupe de cheveux réalisée par une coiffeuse qui
essayait d’arrêter de fumer, une minijupe dont elle n’avait pas plus
idée de la façon de la porter qu’une starlette une robe victorienne. Il
voulut dire : « Ça va aller ? » mais, au lieu de ça, demanda à voir
Adrian.
Au mur du bureau d’Adrian il y avait une photo encadrée d’un
couple de jeunes mariés, prise il y avait bien longtemps quelque part
en Europe. Sur le bureau il y avait un beignet nappé de sucre glace à
moitié mangé et un gobelet à café en carton, et derrière se trouvait
Adrian, silencieux, le regard fixe. La lumière qui émanait du smog
sur le centre-ville surchauffé filtrait par la fenêtre derrière lui, une
lumière que n’aurait pu produire aucun réglage normal ou pur d’une
lumière matinale, mais correspondait davantage à des exigences et
des clauses trop souvent acceptées à l’issue d’illusoires négociations.
Il allait être difficile de lire en qui que ce soit, a fortiori en Adrian
Prussia, dans une lumière comme celle-ci. Doc essaya tout de même.
Adrian avait des cheveux blancs courts coiffés avec la raie sur le
côté, qui révélait une bande de cuir chevelu rose. Ignorant les
cheveux et se concentrant sur son visage, Doc vit que c’était en
réalité plutôt un visage de jeune homme, pas si loin des amusements
de la jeunesse, pas encore destiné, et peut-être ne le serait-il jamais,
à mûrir pour se parer de l’austère compétence que ses cheveux
semblaient afficher. Il portait un costume bleu ciel en jersey
synthétique de coupe douteuse, et une Rolex Cellini qui semblait ne
pas fonctionner, ce qui, cependant, ne l’empêchait pas de la
consulter par moments pour que les visiteurs sachent combien ils lui
faisaient perdre son temps.
« Donc vous êtes ici au sujet de Puck ? Attendez un peu, c’est des
conneries – je me souviens de vous, le môme de la boutique de Fritz,
à Santa Monica, pas vrai ? Je vous ai prêté une fois ma batte Carl
Yastrzemski “édition spéciale”, pour récupérer l’argent auprès de ce
type qui ne payait pas la pension alimentaire, vous êtes allé le
chercher au fond du Greyhound et l’avez fait sortir, et ensuite vous
n’avez pas voulu vous servir de la batte. »
« J’ai essayé de vous expliquer à l’époque, ça avait à voir avec
l’admiration que j’ai toujours eue pour Yaz… ? »
« Pas de place pour ces fadaises dans ce métier. Bon, alors vous
fabriquez quoi ces temps-ci, toujours chasseur de dettes, ou vous
êtes entré dans les ordres ? »
« Privé », Doc ne voyait pas l’intérêt de nier.
« À vous, ils ont délivré une licence ? » Doc fit oui de la tête,
Adrian éclata de rire. « Alors qui vous a envoyé ici ? Vous travaillez
pour qui aujourd’hui ? »
« Je passais à tout hasard », dit Doc. « Sur mon temps
personnel. »
« Mauvaise réponse. Selon vous, il vous en reste combien, de
votre temps personnel, fiston ? » Il consulta à nouveau la montre
arrêtée à son poignet.
« J’allais justement poser la question. »
« Laissez-moi faire entrer mon associé un instant. » Passant la
porte d’une manière qui suggérait l’indifférence au fait qu’elle fût
ouverte, close ou fermée à clé, apparut Puck Beaverton.
Cela n’allait pas bien finir. « Salut-salut, Puck »
« Je te connais ? Je pense pas. »
« Vous ressemblez à quelqu’un que j’ai croisé une fois. Une
erreur de ma part. »
« Une erreur de ta part », dit Puck. S’adressant à Adrian Prussia :
« Qu’est-ce que je fais de… hein », en penchant la tête en direction
de Doc.
« Grosse journée en perspective », dit Adrian, en sortant par la
porte. « Je suis au courant de rien. »
« Enfin seuls », fit Doc.
« Ça aide d’avoir une mauvaise mémoire, parfois », fit remarquer
Puck, s’asseyant dans le fauteuil directorial d’Adrian et sortant un
joint un peu plus long que la normale, probablement roulé avec du
papier E-Z Wider, pour autant que Doc pouvait en juger. Puck
l’alluma, tira une longue taffe et le tendit à Doc qui, sans réfléchir,
le prit et tira dessus. Que n’avait-il réalisé, mais c’était trop tard, que
Puck, après des années à fréquenter assidûment une école ninja de
Boyle Heights, était passé maître dans l’art dit de la Fausse
Inhalation, qui lui permettait de faire croire qu’il fumait le même
joint que celui dont il avait décidé de faire sa victime, gagnant la
confiance de Doc en lui faisant croire que le bédo qu’il avait entre
les doigts était normal alors qu’en fait il était truffé d’assez de PCP
pour endormir un éléphant, ce qui avait été sans conteste l’idée
initiale de Parke-Davis lorsqu’il l’avait inventé.
« L’acide t’invite à franchir la porte », comme Denis aimait à le
dire – « le PCP ouvre la porte, te pousse pour te la faire franchir,
referme sèchement derrière toi, et à clé. »
Au bout d’un moment Doc se retrouve en train de marcher à côté
de lui-même dans la rue, ou peut-être dans un long corridor.
« Salut ! » fait Doc.
« Ouhao », réplique Doc, « tu ressembles exactement à toi dans la
glace ! »
« Sensass, parce que toi tu ne ressembles à rien, mec, en fait tu es
invisible ! », entamant ainsi un bad trip classique et, nonobstant le
facteur Mémoire du Camé, mémorable. Apparemment il y avait
deux Doc, Doc Visible, qui était approximativement son corps, et
Doc Invisible, qui était son esprit, et, d’après ce qu’il arrivait à saisir,
les deux se livraient à une sorte de dispute envenimée qui durait
depuis un certain temps. Pour ne rien arranger, tout ceci était
accompagné, sans qu’il sache trop comment, de la musique du film
Le Grand Saut (1969) de Mike Curb, sans doute la pire bande-son
jamais infligée à un film. Heureusement pour les deux Doc, ils
avaient au fil des ans été envoyés dans suffisamment de ces
croisières non désirées pour avoir acquis toute une gamme utile de
réflexes paranoïaques. Même ces temps-ci, quoique ayant pu
occasionnellement être surpris par un plaisantin muni d’un
inhalateur nasal d’aspect banal rempli de nitrate d’amyle ou par un
sous-adolescent aux joues roses lui offrant de croquer dans un cornet
de glace parfum bourgeon de peyotl, Doc savait qu’il pouvait
compter sur l’humiliation, à défaut d’autre chose, pour leur faire
traverser, à lui et à son Doc adverse, n’importe quel trip, aussi
désagréable fût-il, et les ramener à bon port.
Du moins jusqu’à maintenant. Mais là, venue de, eh bien, pas
tout à fait nulle part, mais de quelque territoire brutal au moins
aussi impitoyable, surgit cette présence, grande et vêtue d’une cape,
aux canines dorées, démesurées et méchamment pointues, et aux
yeux lumineux lorgnant sur Doc avec une familiarité abjecte.
« Comme vous l’avez peut-être déjà compris », chuchota la créature,
« je suis le Croc d’Or. »
« Vous voulez dire comme J. Edgar Hoover “est” le FBI ? »
« Pas exactement… Ils se sont nommés d’après leur pire crainte.
Moi je suis l’impensable vengeance vers laquelle ils se tournent
lorsque l’un d’eux devient insupportablement gênant, lorsque toutes
les autres sanctions ont échoué. »
« Okay si je vous demande un truc ? »
« À propos du Dr Blatnoyd. Le Dr Blatnoyd avait cette attirance
fatale pour de crapuleuses et juteuses activités, ce que ses
coadjuteurs ont fini de manière bien compréhensible par voir d’un
mauvais œil. »
« Et vous avez vraiment… quel est le mot… »
« Mordu. Enfoncé ces quenottes », en souriant atrocement, « dans
son cou. Oui. »
« Ah. Bien. Merci d’avoir élucidé ce coup-là, monsieur Croc. »
« Oh, appelez-moi “le Doré”. »
« Il est en plein flip », dit quelqu’un.
« Même pas vrai », protesta Doc.
« Tiens, voilà qui devrait le calmer. » L’instant d’après une
aiguille s’enfonçait dans son bras et il eut le temps de commencer à
formuler la légitime requête : « Non mais — », mais pas de la
terminer, avant de se réveiller, heureusement pas de trop
nombreuses heures plus tard, dans une chambre, menotté à un lit en
fer d’internat.
« – putain ? Ou pour formuler les choses autrement, y avait quoi
dans ce joint ? »
« On se sent mieux ? » C’était Puck, qui le dévisageait d’un
regard particulièrement mauvais. « Pas idée que t’étais juste un
guerrier du week-end, j’aurais pu y aller à moindres frais, à la
bière. »
Doc eut du mal à suivre, mais comprit que Puck lui avait
délibérément fait faire un mauvais trip, fournissant ainsi à
quelqu’un le prétexte pour le mettre sous sédatif et l’amener ici. Où,
d’ailleurs ? Il crut entendre le ressac non loin… le sentait peut-être à
travers les madriers et les solives.
« C’est encore toi, Puck ? comment va la patronne ? »
« Qui t’a parlé de ça ? »
« Euh-oh. Qu’est-ce qui s’est passé ? »
« Les ambulanciers pensent qu’elle a une bonne chance de s’en
tirer ; meilleure en tout cas que toi maintenant. »
« Qu’est-ce que tu lui as fait, Puck ? »
« Rien qu’elle ait pas voulu. Qu’est-ce que ça peut te foutre ? »
« Comme ils oublient vite. C’est moi qui vous ai présentés l’un à
l’autre, les tourtereaux. »
« T’en fais pas pour elle. Je sais ce que je vais faire d’elle. Je sais
même ce que je vais faire de toi. Mais y a quand même quelque
chose que tu devrais savoir, je pense. À propos de Glen. »
« Glen. »
« Écoute, Sportello, je l’ai vraiment prévenu juste avant qu’ils
l’épinglent. »
« Avant qu’ils quoi ? »
« C’est Glen qui était visé depuis le début, gros malin. La cellule
pour laquelle il trafiquait des armes avait pas plus confiance en lui
que les Frangins, qui l’avaient dans le collimateur au motif qu’il
était un traître à sa race. »
« Et tu me racontes ça parce que… »
« Tu es le seul que je connaisse qui se soit un minimum intéressé
à Glen. Lui et moi, on a roulé ensemble à une période, je me suis
pris des coups de surin pour lui, il a fait de la taule pour moi, puis je
me suis retourné contre lui et j’ai quand même aidé à le piéger.
Merdique de ma part, hein. Mais je lui devais le coup de fil, au
moins, pas vrai ? »
« Tu l’as prévenu ? Alors pourquoi il n’a pas fichu le camp ? »
« Première fois qu’il avait un boulot réglo, “C’est mon devoir de
protéger Mickey.” Le pauvre connard. En fait, toi et Glen êtes en
gros le même genre de pauvres connards. »
« Pas pour t’interrompre, mais on est où, au fait ? et c’est quand
que je peux décamper ? »
« Quand tu auras été neutralisé en tant que menace. »
Doc réfléchit brièvement à la situation. Il était menotté, et
quelqu’un lui avait pris son Smith. « Je ne suis pas sûr, mais je dirais
menace potentielle zéro… ? »
« Adrian avait à faire en ville, mais il va pas tarder, et ensuite on
pourra s’occuper de nos affaires à nous. Une cigarette ? » Il attendit
que Doc hoche la tête. « Dommage – j’ai arrêté de fumer, et tu
devrais faire pareil, trou du cul. »
Puck ramena une chaise pliante et l’enfourcha par-derrière.
« Laisse-moi te dire un truc au sujet d’Adrian. Coincé pour homicide
volontaire plus souvent que quiconque peut se le rappeler, et
relâché à chaque coup. Prêter à taux usuraires, en réalité c’est juste
un boulot alimentaire, pour lui. Lorsque les volets sont tirés, une
fois les derniers numéros affichés, quand les ateliers clandestins
ferment et que les clodos dans la mouise vont là où ils vont, que la
rue est à nouveau vide et tranquille – c’est là qu’Adrian se met au
travail. »
« C’est un tueur à gages. »
« L’a toujours été. C’est juste qu’il y a encore un ou deux ans il le
savait pas. »
Adrian avait compris dès le départ, expliqua Puck, que ce que les
gens achetaient, quand ils payaient des intérêts, c’était du temps.
Donc tous ceux qui n’arrivaient pas à rembourser les intérêts
usuraires, le seul moyen honnête de s’en occuper, c’était de leur
reprendre leur propre temps personnel, une devise bien plus
précieuse, qui pouvait aller jusqu’à la totalité du temps qu’il leur
restait à vivre. Une blessure grave ce n’était pas seulement de la
douleur, c’était leur dérober leur temps. Du temps qu’ils croyaient
avoir entièrement pour eux devait désormais être passé en séjours à
l’hôpital, visites aux médecins, rééducation, le tout prenant plus
longtemps car ils ne se déplaçaient plus aussi bien. Donc on ne
pouvait pas dire qu’Adrian avait fait autre chose de toute sa carrière
que de se destiner à l’homicide à gages.
Un jour qu’il faisait sa tournée, Adrian tomba sur un client de la
Brigade des Mœurs du LAPD qui, juste en déconnant, évoqua
comme ça un certain pornographe et proxo qui évoluait en marge de
l’industrie cinématographique, avec des billes placées dans les bars à
strip-tease, des agences de mannequins et « l’édition spécialisée »,
dont la Maison semblait inhabituellement pressée de se débarrasser.
Or il se trouvait que le type avait conservé des dossiers fournis et
détaillés concernant un réseau sexuel basé à Sacramento, et il
menaçait de lâcher le morcif si on ne lui versait pas une somme dont
il était trop naze pour saisir qu’il n’en verrait jamais la couleur, alors
que même les allégations les plus anodines de son histoire, avérées
ou pas, auraient suffi à faire tomber l’administration du gouverneur
Reagan.
« Le gouverneur bénéficie d’une formidable dynamique
actuellement, l’avenir de l’Amérique lui appartient, il y a là moyen
de rendre un grand service à l’histoire de l’Amérique, Adrian. »
Adrian avait certes déjà à son actif un certain nombre d’âmes,
dont pas mal d’ailleurs rectifiées à coups de batte Louisville Slugger,
mais là quelque chose en lui fit comme un déclic silencieux et
fatidique. Ça avait peut-être aidé qu’il ait toujours voté républicain.
« Ma foi, juste en tant que bon Américain », dit Adrian,
« j’aimerais proposer gracieusement mes services, et ma seule
condition c’est de ne pas faire de prison. »
« Est-ce que ça vous irait qu’on aille éventuellement jusqu’à
l’inculpation, mais qu’ensuite vous soyez relâché avant le procès,
après négociation entre le procureur et votre avocat ? »
« Très bien, mais pourquoi m’impliquer là-dedans, pourquoi ne
pas laisser ça comme crime non résolu ? »
« Les financements fédéraux. Les sommes que nous percevons
dépendent du taux de résolution des affaires. Il y a une formule.
Plus on résout de cas, mieux on s’en sort. » Adrian dut paraître mal
à l’aise, car le flic ajouta : « Nous pouvons vous le garantir – zéro
conséquence pour vous, ni juridique ni autre. »
S’il ne se faisait guère de souci concernant l’arrestation,
l’énonciation du chef d’accusation et encore moins les frais de
justice, Adrian supposa que c’était le prix à payer pour l’excitation
froide et tranchante qui l’envahissait au fur et à mesure
qu’approchait le moment fatidique. Il y avait quelque chose de sexy
là-dedans. Comment dire, une séduction.
Il s’arrangea pour que sa cible soit kidnappée et amenée dans un
entrepôt inoccupé de la City of Commerce, engagea deux
professionnels qui se spécialisaient dans le SM gay. « Rien de trop
intense », dit Adrian, « juste histoire de le mettre dans l’ambiance.
Ensuite, les gars, vous pourrez déguerpir. »
Ils regardèrent Adrian, puis le client, puis se regardèrent l’un
l’autre, haussèrent les épaules et, en vertu du principe Impossible De
Prévoir Ce Qui Fait Grimper Les Gens Au Rideau, se mirent au
travail. Une fois qu’ils furent payés et partis, Adrian prit son tour.
« Tu corromps les innocents », lança-t-il à sa victime qui, à
présent couvert d’ecchymoses et de zébrures, était la proie d’une
érection inapaisable, « en plus, à cause de toi, des millions de tarés
et de paumés sont accro à leur soif à la con de cramouilles blondes
décolorées et de zobs surdimensionnés, tu fiches en l’air leur vie de
famille, par ta faute ils craquent tellement de fric qu’ils finissent par
venir me voir – moi, nom d’une merde – juste pour payer le loyer. Et
ensuite tu as le putain de culot de t’en prendre à un homme comme
Ronald Reagan ? D’oser te placer dans la même catégorie que lui ?
Grosse bourde, l’ami. En fait, y a plus assez de temps dans ta vie
pour que tu en commettes de plus grosse. Alors commence à prier,
trou du cul, car en vérité je te le dis, ton heure est proche. »
Adrian avait passé le week-end précédent à visiter les magasins
de bricolage et déco pour la maison de divers centres commerciaux
de banlieue et à se constituer la caisse à outils avec laquelle il passa
alors à l’action. Le pénis de la victime, inutile de le dire, fit l’objet
d’une attention toute particulière.
Une fois la mission accomplie, Adrian prit le cadavre mutilé,
roula jusqu’à un chantier d’autoroute, des kilomètres plus loin, et le
jeta dans une pile en béton sur le point d’être coulée. Un conducteur
de bétonnière que connaissaient des amis d’Adrian, généreusement
rétribué pour ses services, aida ensuite à encoffrer la dépouille dans
ce qui deviendrait un tombeau vertical, la statue invisible de
quelqu’un que les autorités ne souhaitaient pas commémorer mais
éradiquer de la surface de la Terre. Encore aujourd’hui, Adrian ne
pouvait pas emprunter le réseau autoroutier sans se demander
combien de ces piles qu’il voyait contenaient des macchabées.
« Apporte un sens nouveau », fit-il gaiement remarquer, « à
l’expression “pilier de la communauté”. »
Outre qu’il avait fait en sorte qu’on le voie avec sa victime dans
un bar de West Hollywood plus tôt dans la soirée, Adrian avait
accumulé sur lui-même tout un tas de présomptions de culpabilité.
Ses deux assistants de l’entrepôt furent encouragés à se présenter
comme témoins, et Adrian laissa du sang et des empreintes digitales
partout sur les lieux afin que les flics tombent dessus et, fidèles à
leur réputation, polluent ça de leur mieux. Si le conducteur de
bétonnière avait inexplicablement disparu, bon nombre de vendeurs
en quincaillerie furent en mesure d’identifier Adrian comme étant
l’individu qui avait acheté les articles retrouvés ultérieurement dans
l’entrepôt, maculés de sang, censé être celui de la victime.
Cependant, sans corps, pas d’affaire. Adrian signa une déclaration
que les Joe-la-Bricole du bureau fédéral jugèrent acceptable, et fut
relâché.
Aussi simple que ça. Il avait l’impression d’avoir passé un cap
dans la vie. Ainsi qu’il n’allait pas tarder à s’en rendre compte, la
liste semblait infinie des malfaiteurs que la Maison aurait été
contente de voir dégager, ainsi que celle des Rolodex secrets remplis
de noms d’entrepreneurs privés prêts pour ce business, pour qui le
prix, compte tenu des politiques fédérales d’aides abondantes
allouées au maintien de l’ordre local, était la plupart du temps fort
correct.
Durant les mois et finalement les années qui suivirent, Adrian
trouva à se spécialiser dans les politiques – activistes noirs et
chicanos, manifestants antiguerre, plastiqueurs de campus et autres
couillons de gauchistes de cette trempe, au final, tout ça, pour
Adrian, revenait au même. L’arme choisie provenait habituellement
de sa collection personnelle de battes de base-ball, cependant on
pouvait de temps en temps le convaincre d’utiliser des armes à feu
mystérieusement disparues d’une autre scène de crime, éloignée
dans le temps et dans l’espace. Il devint un habitué de Parker
Center, où on ne connaissait pas toujours son nom mais où sa
présence n’était jamais remise en cause. C’était comme se trouver
une vie au sein de l’armée. Après des années de ruelles aveugles et
de faux départs, Adrian avait découvert sa vocation et partait à la
reconquête de son identité.
Qu’on imagine sa surprise, toutefois, lorsqu’un beau jour ses
silencieux bienfaiteurs du LAPD vinrent le voir avec pour requête de
buter un des leurs. Que se passait-il ? Ils savaient qu’il était le gars
des opérations politiques.
« Buter un flic, je ne sais pas. Ça n’a quand même pas la même,
comment dites-vous, magie. À moins qu’il y ait un truc qui
m’échappe… »
« Dans ce boulot », expliqua son contact, « il y a un code. Il faut
qu’il y ait la confiance. Tout dépend de ça, ce n’est pas négociable. »
« Et cet inspecteur… »
« Disons qu’il est en infraction. »
« Une balance fédérale, quelque chose dans le genre ? »
« Mieux vaut ne pas entrer dans les détails. »
De fait, Adrian reconnut le nom de l’inspecteur en question,
Vincent Indelicato, qui avait emprunté de temps en temps à APF –
pas un client à problème, remboursait toujours le capital et les
intérêts à temps. Il se trouvait qu’Adrian savait aussi que Puck
Beaverton détestait Indelicato, que ça ne datait pas d’hier, et qu’il
était d’ailleurs encore actuellement en conditionnelle suite à une
infraction insignifiante pour laquelle Indelicato l’avait serré. Une
histoire de graine de marijuana.
Adrian essaya de se motiver pour retrouver l’état d’indignation
meurtrière que lui inspiraient les gauchistes et les pornographes,
mais quelque part le cœur n’y était pas. Finalement il convoqua
Puck.
« Écoute, j’ai essayé de te faire sauter cette petite arrestation à la
con, Puck, mais ils ne veulent pas céder. »
« Vous en faites pas, monsieur P. », répliqua Puck. « Encore une
de ces affaires de mauvais flic au mauvais moment. Vincent
Indelicato est le membre de la Maison que je peux vraiment pas
encadrer, et c’est réciproque, alors il va pas me faire de fleur. »
« Y aurait un rapport avec Einar ? »
« Ce putain de flic, à la moindre occase… il l’arrête, le coffre
pour que dalle… Pure haine des homos. Et Einar, il est tellement
innocent, mec, comme un petit gamin, il voit pas à quel point c’est
diabolique, à quel point c’est systématique. Ce fils de pute
d’Indelicato, ce qu’il lui faut vraiment c’est se faire mettre au mur et
buter. Dommage que je me sois pas fait pincer pour… je sais pas, un
truc réel… ? ça m’aurait peut-être valu un peu de respect au
zonzon… ? »
« Puisque tu abordes la question… » Adrian raconta son histoire
de tueur sous contrat, de sa carte vous-êtes-libéré-de-prison. « Et ce
qui me manque cette fois-ci c’est une vraie motivation. Je veux dire,
cet Indelicato, c’est un client, c’est une merde, mais il n’est rien pour
moi. Je pourrais me le faire, et puis après ? Où est la passion, tu me
suis ? Alors que quelqu’un qui le déteste franchement — »
« Alors vous voulez dire… que je pourrais me le faire — »
« Mais c’est moi qui me fais arrêter. Et si toi tu plonges
effectivement pour cette petite inculpation de rien du tout, en prison
tout le monde saura par le téléphone arabe qu’en fait c’est toi qui as
rectifié le flic qui justement t’avait envoyé au trou, et ça fait une
bonne injection de speed pour ta crédibilité en taule. »
Donc la chose se fit – Adrian fut à l’origine de l’acte, Puck
l’accomplit, dans un système judiciaire parfait les deux auraient été
condamnés pour homicide volontaire, mais point ne faut surestimer
les efforts que déploie une force minée par d’aussi profondes
dissensions que le LAPD pour sortir le grand jeu. « Pour couronner
le tout », conclut Puck, « cette putain d’affaire de graine a été réglée
avant qu’on arrive au procès, si bien que j’ai même jamais eu à faire
de taule. C’est quelqu’ chose, hein ? »
« Ce qui laisse la question ouverte », dit Doc. « Puisqu’on ne fait
que bavarder, là. Qui est-ce qui a engagé Adrian ? »
« Qui est-ce qui en a quelque chose à foutre ? Flic contre flic,
demander c’est juste une perte de temps. »
« Non, non, c’est fascinant, comme dirait M. Spock, dis-m’en
plus. »
Mais ils entendirent tous deux la voiture qui entrait dans le
garage et les portières qui claquaient. Bientôt Adrian, d’une voix
assourdie mais reconnaissable, lançait : « Puckie… je suis rentré… »
Puck s’était relevé, et Doc vit à l’expression sur son visage, trop
tard comme d’habitude, à quel point le Gominé avait toujours été
complètement, dangereusement taré. « Petit cadeau pour toi
aujourd’hui, Doc, on vient juste d’avoir un arrivage de pure Numéro
Quatre, pas un doigt de blanc-bec s’est posé dessus entre le Triangle
d’Or et ta propre veine turgescente, et il y a pire comme moyen de
se faire définitivement rayer d’une liste d’emmerdeurs de première.
Laisse-moi juste sortir d’ici, je vais t’en chercher. »
Il remarqua le coup d’œil plongeant de Doc en direction de sa
cheville et du holster vide, lui adressa un sourire narquois, et Doc
crut également voir la croix gammée scintiller sur le crâne de Puck.
« Ouaip, il est là bien au chaud », en tapotant sa poche intérieure de
veste. « Tu le récupéreras bientôt, mais je peux pas garantir que tu
seras vraiment en état de t’en servir. T’en va pas maintenant. » La
porte se referma derrière lui, et un lourd verrou claqua dans son
logement.
Il existe un moyen assez évident de se débarrasser de menottes,
que Doc avait appris aussitôt qu’il avait commencé à avoir
régulièrement maille à partir avec le LAPD. Une attache métallique
récupérée sur un stylo-bille aurait fait l’affaire, mais ils lui avaient
pris son stylo en même temps qu’ils lui avaient pris le Smith. Doc
s’arrangeait toujours pour avoir dans ses diverses poches de
pantalon, traînant comme ça et, espérait-il, n’attirant pas l’attention,
deux ou trois lamelles de plastique qu’il avait découpées il y avait
longtemps dans une carte de paiement Bullocks oubliée par Shasta.
L’idée était de glisser la bande de plastique dans une menotte pour
relever le cliquet de fermeture et couvrir le cran de manière que le
cliquet ne se réengage pas.
Il fallut une bonne dose de gesticulations, d’efforts musculaires
et de demi-poiriers juste pour qu’une des rondelles tombe de sa
poche, mais Doc se libéra finalement des menottes, fit à peine
craquer le lit en s’en extirpant et regarda autour de lui. Il n’y avait
pas grand-chose à voir. La porte ne s’ouvrait pas de l’intérieur, et il
n’y avait rien avec quoi la forcer. Il plaça la chaise pliante sous le
plafonnier, monta dessus et dévissa l’ampoule. Tout devint très noir.
Le temps qu’il arrive à redescendre de la chaise, il était en plein
dans une sorte de flash-back, peut-être dû à la dope pour éléphant
qu’ils lui avaient administrée. Il vit de vieilles images familières,
comme autant de guides spirituels envoyés afin de l’aider à s’en
sortir, Dagwood et M. Dithers, Bugs et Sam le Pirate, Popeye et
Brutus, en rotation violente à l’intérieur de nuages de poussière
intensément saturés de vert et de magenta, et il comprit en une
seconde et demie qu’il appartenait à une unique et très ancienne
tradition martiale pour laquelle résister à l’autorité, vaincre les
flingueurs à gages, défendre l’honneur de sa dame, tout cela
revenait au même.
Il entendit du mouvement à l’extérieur de la porte, mais pas de
conversation. Une chance sur deux que Puck fût seul. Doc brandit
une des menottes en l’air, laissa l’autre pendre dans le vide et
attendit. Le temps que Puck ait suffisamment ouvert la porte pour
remarquer l’obscurité à l’intérieur, avant qu’il ait pu dire « Euh-oh »,
Doc lui tomba sur la gueule, lui cogna la tête en faisant des allers-
retours avec la menotte volante, lui balança un coup de pied dans le
genou pour le mettre au tapis, et, cédant à une furie qui, comprit
Doc, allait lui procurer l’aplomb nécessaire pour traverser cette
épreuve, saisit la tête de Puck et continua à la cogner presque
silencieusement contre le seuil en marbre de la porte jusqu’à ce que
tout soit trop visqueux de sang.
Puck avait fait tomber un plateau sur lequel se trouvaient une
cuiller, une aiguille et une seringue, mais rien ne s’était cassé. « Bon.
Eh bien allons-y. » Il fouilla les poches de Puck, retrouva son propre
pistolet, avec un trousseau de clés, un paquet de cigarettes et un
briquet – le sale merdaillon avait menti même à ce sujet – et,
tendant l’oreille pour guetter Adrian, fit soigneusement chauffer
l’héroïne dans la cuiller, en tira un peu dans la seringue, et, sans
prendre la peine de chasser l’air qui pouvait se trouver dans la
shooteuse, la ficha dans le cou de Puck à peu près là où il pensait
que se trouvait la jugulaire, enfonça le piston jusqu’au bout,
menotta Puck au cas où il reviendrait à lui, s’empara de ses
huaraches et s’enfuit dans le couloir. Celui-ci paraissait vide. Il
alluma une des mentholées de prison de Puck, aspira prudemment
au cas où il y aurait encore du PCP dans l’histoire, et se guidant au
bruit du ressac, prit la direction opposée vers ce qu’il espérait être la
rue.
« Puck ? » C’était Adrian, au bout du vestibule, un pistolet à la
main, Doc plongea sur le côté juste au moment où Adrian relevait
l’arme et faisait feu. La balle rebondit sur un gigantesque gong à
mamelon vietnamien suspendu non loin. Une note pure et cristalline
emplit la maison. Doc se retrouva dans un vaste patio intérieur qui
donnait sur une pièce avec une fosse à conversation et une baie
vitrée fermée de rideaux. Une lumière de fin de journée venue de
l’océan filtrait des interstices entre les rideaux. Il pouvait voir, mais
tout juste. Il se coula dans la pièce et roula derrière un canapé, ôta
une huarache et la jeta en direction d’Adrian. Ce qui déclencha un tir
dans le patio. L’éclair qui sortit du canon emplit la pièce. Le gong
retentissait encore. Doc sentit plus qu’il n’entendit Adrian ramper
vers lui. Il attendit de voir la masse dense d’une ombre en
mouvement, visa et fit feu, puis s’écarta immédiatement en roulant
sur le côté, et la silhouette fut engloutie comme un buvard d’acide
dans la gueule du Temps. Puis les coups de feu cessèrent. Doc
attendit cinq minutes, ou peut-être dix, jusqu’à entendre des pleurs
quelque part dans la longue pièce invisible.
« C’est toi, Adrian ? »
« Putain, je suis cuit », sanglota Adrian. « Oh, merde… »
« Je t’ai eu ? » demanda Doc.
« Tu m’as eu. »
« Fatal, j’espère ? »
« J’ai l’impression. »
« Comment je peux en être sûr ? »
« Ce sera peut-être aux infos du soir, trou du cul. »
« Reste là, essaye de ne pas clamecer, je vais appeler de l’aide. »
Il partit à la recherche d’un téléphone. Apparemment personne
ne lui tira dessus. Il appelait l’ambulance quand il entendit des
bruits venant du sous-sol, de ce qu’il supposait être le garage. Il
trouva des escaliers et prudemment les descendit pour jeter un œil.
Occupé à décharger un sac de vingt kilos du coffre d’une Lincoln
Continental se trouvait Bigfoot Bjornsen, qui le regarda sans paraître
étonné. « Tu t’es bien occupé d’eux, ça y est ? Est-ce qu’il y a quoi
que ce soit que je puisse — »
« Putain tu m’as piégé, Bigfoot, c’est quoi le problème, tu n’as
pas les couilles de faire ça toi-même ? »
« Désolé pour ça. J’ai déjà assez d’emmerdes personnelles avec le
patron, et je t’ai vu au centre de tir. »
« Et ça, là, c’est ce que je pense ? »
Un bref battement, comme si une masse de neige congestionnée,
en haut d’une montagne, attendait la permission de tomber en
avalanche. Bigfoot haussa les épaules. « Ma foi… il n’y en a qu’un. Il
y en a davantage. Il en reste assez pour les preuves. »
« Hon hon, et celui que tu prends a une valeur à la revente
encore supérieure à tout ce que tu peux imaginer que les flics sont
capables d’inventer. Bigfoot, Bigfoot, j’ai vu le film, mec, et tel que
je m’en souviens, ce personnage finit mal. »
« J’ai des obligations. »
La porte du garage était ouverte. Bigfoot trimballa le paquet
jusqu’à une Impala 65 garée devant, ouvrit le coffre et le mit
dedans.
« C’est le Croc d’Or que tu t’apprêtes à arnaquer, mec. La
nébuleuse complètement barjo, si tu te souviens, qui a zigouillé un
des membres de son propre conseil d’administration à Bel Air,
l’autre nuit… ? »
« Ça c’est selon ton propre système délirant, bien entendu. La
priorité actuelle, au Service, se porte plutôt sur une liste de Maris en
Colère, d’une longueur paraît-il considérable. Puis-je proposer de te
déposer quelque part ? »
« Nan, tu sais quoi, fait chier tout ça… et d’ailleurs, tu fais chier,
tiens, je vais marcher. » Il se retourna et commença à s’éloigner.
« Ooh », fit Bigfoot. « Monsieur est sensible. »
Doc continua de marcher. Le soleil venait juste de disparaître, un
rougeoiement sinistre s’estompait au-dessus de la lisière du monde.
En marchant, il commença à remarquer quelque chose de plus en
plus familier dans cette portion de bungalows en stuc et de cabanes
de plage, et au bout d’un moment se souvint que c’était Gummo
Marx Way, où, d’après les dossiers que Penny l’avait laissé regarder,
Adrian avait une maison, et où le collègue de Bigfoot s’était fait
descendre. Artère majeure de l’impulsion et de l’abandon, et qui
montait dans les deux sens, n’en déplaise à ce que le prof de
géométrie de tout un chacun avait pu dire. Qui savait combien de
fois Bigfoot était venu ici depuis la mort de son collègue ? Dans quel
état de passion désespérée ?
Doc résista à la tentation de regarder derrière lui. Que Bigfoot
vaque donc à ses occupations. Il ne pouvait guère y avoir plus de
trois kilomètres avant le prochain arrêt de bus, et Doc avait besoin
de faire un peu d’exercice. Il entendait le vent là-haut dans les
palmiers et le fracas régulier du ressac. De temps à autre une voiture
le doublait dans un vrombissement, filant vers quelque ingrate
corvée, parfois avec la radio allumée, parfois klaxonnant Doc parce
qu’il était piéton. Bientôt il repéra une cabane de surfeur toute
pimpante de l’autre côté de la rue avec un corbillard Cadillac de 59
garé devant, vitres fumées et chromes rigoureusement d’origine,
d’après ce que Doc pouvait voir, et quelques longboards là où
habituellement les macchabées voyageaient. Il s’approcha pour voir.
Soudain quelque chose scintilla à la périphérie de son champ de
vision, comme les choses qu’on voit dans les maisons censément
abandonnées. Il se baissa vivement derrière le corbillard, prit son
Smith, juste au moment où Adrian Prussia émergeait du cône de
lumière d’un réverbère, devant lui.
Quoi ?
Ou bien Doc avait halluciné en croyant tuer Adrian, ce qui était
toujours possible, ou bien il l’avait juste blessé et Adrian avait réussi
à sortir par-derrière, à longer la plage et à aller tant bien que mal
jusqu’au chemin suivant qui remontait vers la rue à travers les
ficoïdes glaciales.
« Connards de hippies, vous êtes tellement faciles à berner. » En
fait Adrian n’avait pas l’air en si grande forme, mais sur le coup Doc
ne pouvait se permettre de prendre ses désirs pour des réalités.
« Continue ta route, Adrian, tu peux encore t’échapper, va en
paix, mec, que je ne te retienne pas ni rien. »
« Pas après ce que tu as fait à Puck. J’arrive, trou du cul. » Doc
s’accroupit sous le dernier rougeoiement céleste, envisageant
diverses possibilités, comme de rouler sous le corbillard en essayant
de tirer dans le pied d’Adrian. « Tu auras peut-être le temps de tirer
une fois. Mais il faudra que tu te lèves à découvert pour tirer, et il
faudra que ce soit parfait. Entre-temps je te ferai sauter la caboche à
l’instant où je la verrai. »
Derrière lui, sur Gummo Marx Way, Doc entendait maintenant
des sirènes. Plus d’une, apparemment, et de plus en plus fort.
« Vois ? Je t’ai appelé une ambulance, et tout. »
« Merci », dit Adrian, « rudement délicat de ta part », et il tomba
face en avant sur le bitume et, quand Doc se décala légèrement pour
risquer un œil, parut ne pas bouger. Largement assez mort.
Doc regarda derrière lui et aperçut des gyrophares devant chez
Adrian – une ambulance et deux ou trois véhicules de police. En
pourparlers avec Bigfoot, assurément. Mieux valait juste continuer
cette promenade vespérale, remonter Gummo Marx Way. Pas
comme s’il fuyait une scène de crime ni rien, hein. Ils verraient le
cadavre d’Adrian, alors ils partiraient à la recherche de Doc, ou pas,
le choperaient maintenant, ou plus tard, quelle importance. En
théorie il savait qu’il venait de tuer deux personnes, et que des mois,
voire des années de harcèlement l’attendaient, si ce n’est que, là
encore, ce n’était pas lui, là, dans la rue.
Il essaya de se rappeler les paroles de The Bright Elusive Butterfly
of Love lorsqu’il entendit derrière lui un rugissement presque aussi
mélodieux, qu’il reconnut comme étant celui d’un pot
d’échappement de V-8 avec tube Glasspack qui le faisait claquer
façon Cherry Bomb. C’était Bigfoot, qui ralentit, s’arrêta à hauteur
de Doc et abaissa sa vitre. « Tu viens ? »
Tu m’étonnes. Doc monta. « Où est la El Camino ? »
« Au garage, besoin de changer les segments. Celle-là, c’est celle
de Chastity. »
« Et… On va juste se tirer, là. »
« Arrête de t’en faire, Sportello, tout est arrangé. »
« ¿ Palabra ? »
Bigfoot brandit trois doigts, façon prestation de serment de boy-
scout, si ce n’est qu’ils étaient un peu, eh bien, tordus. « Semi-
palabra. »

Bigfoot ne reparla pas avant qu’ils soient sur l’autoroute de


San Diego, en route vers le nord. « Tu as raison. Je sais que j’aurais
dû le faire moi-même. »
« Ça c’est entre toi et je ne sais qui, mec. Le fantôme de ton
collègue, peut-être bien. »
Bigfoot alluma l’autoradio, qui était calé – soudé sans doute – sur
une station grand public. Bigfoot, mentalement, restait encore sur
GMW. « Vinnie était là, venu de New York, tu sais, il m’a fallu une
semaine avant de comprendre quoi que ce soit de ce qu’il racontait,
pas tant l’accent que le tempo. Ensuite je me suis mis à parler
comme ça moi aussi, et c’est moi que plus personne ne comprenait.
Je continue de me demander si je n’aurais pas pu lui faire gagner du
temps ce jour-là, mais comme d’habitude il a été trop rapide. On a
déboulé sur GMW sur la foi d’un tuyau qu’on lui avait soi-disant
soufflé, et avant même que j’aie arrêté la tire, il était déjà à la porte
et entrait dans la maison. J’ai su ce qui allait se passer. J’étais en
train d’appeler du renfort au moment où j’ai entendu les coups de
feu. Pendant un moment j’ai juste continué à hurler bêtement :
Vinnie, tu es dedans ? Et il y était, et il n’y était pas. Pauvre naze.
Condamné tôt ou tard à mal finir. Taré comme pas deux, n’empêche
je ne me suis jamais senti aussi en sécurité ni avant ni après.
Difficile d’expliquer ça à un civil, mais vraiment… je lui dois
tellement. »
Bigfoot roula un moment. Doc dit : « Tu sais quoi ? Honnêteté
totale ? J’ai cru que c’était toi. »
« Cru que c’était moi quoi ? Que c’était moi qui avais buté
Vinnie ? mon propre collègue ? Bon dieu, Sportello. Tu n’arrêtes
donc jamais avec ta parano de fumeur d’herbe ? »
« Appelle ça comme tu veux, Bigfoot, c’est une réaction normale,
non ? Comment veux-tu que je sache ce qui se passe avec vous
autres, les gars, qui êtes toujours à grenouiller derrière votre
rempart d’acier, là, à jouer à vos jeux de pouvoir tarabiscotés ? »
Bigfoot ne répondit pas mais il y avait des fois où Doc entendait
ses silences, et celui-ci disait : Trop de Trucs Dont T’As Pas Idée
Alors Va Te Faire Foutre.
Donc autant insister. « Peut-être bien que la Maison vous avait
tous les deux dans le collimateur, je veux dire, le fait que tu sois son
collègue et tout, le zigouiller aurait été pour toi un bon moyen de
redorer un peu ton blason, non ? »
« Tu dis n’importe quoi. Merci beaucoup de ta sollicitude, mais
ça va aller, je t’assure, d’accord ? Je suis un flic aux multiples
talents, tu te souviens, je m’arrange pour assumer tous les rôles
auprès de toutes les parties intéressées, ici. »
« Non, Bigfoot… non, tu sais ce que je pense que tu es en
réalité ? Le Charlie Manson du LAPD. Tu es le zozo timbré
diabolique hurlant au cœur du p’tit royaume des flics, que rien ni
personne ne peut atteindre, et tant pis pour eux si un beau jour tu te
réveilles d’humeur à tout foutre en l’air, parce qu’à ce moment-là ce
sera sauve-qui-peut-le-flic, et lorsque la fumée des flingues se sera
dissipée, des oiseaux chanteurs seront en train de faire leurs nids
dans tous les recoins vides de la Maison de Verre. Plus du verre
cassé et des conneries. »
Apparemment satisfait du nouveau portrait de lui qui venait
d’être brossé, Bigfoot accéléra jusqu’à cent quarante-cinq ou cent
cinquante kilomètres heure et se faufila allègrement, on aurait
même pu dire suicidairement, dans la circulation, à la manière
autoroutière traditionnelle. De l’autoradio de Chastity Bjornsen
sortirent les cuivres irrévérencieux et traînants, et la syncope
presque dans le vent, de l’arrangement de Herb Alpert dont Doc
réalisa avec une horreur croissante qu’il s’agissait d’une reprise de
Yummy Yummy Yummy de Ohio Express. Il tendit la main en
direction du bouton de volume, mais Bigfoot le devança.
« Si ça t’intéresse », fit Doc, « Puck m’a dit que c’était lui qui
avait tiré, en fait. Adrian a été payé pour le faire et s’est fait accuser,
et ensuite ils l’ont blanchi. Comme d’hab’. Mais peut-être que tu
savais tout ça. Peut-être que tu sais aussi qui au sein du LAPD a
payé Adrian pour le faire. »
Bigfoot se tourna pour regarder Doc, puis fixa à nouveau la
route. « Soit je sais, ce qui veut dire que je ne te dirai pas, soit je ne
sais pas, auquel cas tu ne trouveras jamais tout seul. »
« Exact, j’oubliais. Je ne suis qu’un pauvre crétin de civil qui est
là pour attirer les coups de feu de l’autre camp. »
« Ma proposition de boulot est toujours valable. Engage-toi, tu
apprendras peut-être un truc ou deux. Tu serais peut-être même bon
pour l’École de Police. » Ils approchaient de la sortie Canoga Park et
Bigfoot mit son clignotant.
« Ne me dis pas », fit Doc.
« Oui, on a été obligés de mettre à nouveau ta guimbarde à la
fourrière, elle était en stationnement interdit là-bas, dans le quartier
d’Adrian. »
« Attends. Tu me laisses repartir comme une fleur, tu ne
m’emmènes pas au poste ou je ne sais quoi ? Comment sommes-
nous censés régler ce truc ? »
« Régler quoi ? »
« Tout ça – tu sais bien », inclinant la tête en direction de
Gummo Marx Way, esquissant de vagues gestes de pan-pan avec le
pouce et l’index.
« Aucune idée de ce que tu essayes de dire, Sportello, un truc
que tu as dû halluciner, certainement. »
« Je ne pige pas. Adrian devait être un atout clé pour la Maison.
Comment vont-ils dissimuler le fait qu’il a été éliminé ? »
« Tout ce que je peux te dire sans risque c’est qu’Adrian
commençait à faire le malin. À bien trop faire le malin, mais ne me
demande pas de détails, sache seulement que les gars ne sont que
trop contents d’être débarrassés de lui. Et de Puck aussi, parce qu’ils
peuvent maintenant dire que le meurtre de Vinnie a enfin été
élucidé, une fin violente certes, mais la justice est sauve, le taux de
résolution des affaires augmente d’un cran et on récupère X millions
de plus sur le budget fédéral. Au Central, tout le monde trouve ça
très bien, sensass, comme tu dirais. »
« Je devrais peut-être prendre une petite commission. »
« Mais ça ferait de toi un employé, hein. »
« Exact… alors tu pourrais peut-être juste me balancer un petit
pourboire à la place ? C’est ces affaires sur lesquelles je bosse… ?
Puck a eu l’obligeance de m’indiquer que tout le ramdam qu’il y a
eu à Chick Planet Massage ce jour-là avait en fait servi à faire
diversion, pour masquer le fait que Glen Charlock avait un contrat
sur la gueule. Il a dit que ça n’a jamais rien eu à voir avec Mickey.
Tu étais au courant de cette embrouille ? ’videmment que tu l’étais.
Pourquoi ne pas me l’avoir dit ? »
Bigfoot sourit. « Ça me serait sorti de la tête ? Sapristi, je deviens
pire qu’un camé. Oui, bon, Mickey est tombé sur un truc qu’il
n’aurait pas dû voir, alors les garçons en tenue de John Wayne ont
paniqué et l’ont mis à l’écart un petit moment. Puis le bureau
fédéral a découvert le pot aux roses – un milliardaire amateur
d’acide s’apprête à distribuer tout son pognon – et évidemment eux
avaient leur petite idée sur la manière dont il devait le dépenser.
Comme ils étaient en cheville avec ton Croc d’Or via des activités
liées à l’héro en Extrême-Orient, ils ont fait admettre Mickey à Ojai
pour un petit séjour, histoire de lui remettre la cervelle d’équerre. »
« Et d’ailleurs, on dirait qu’ils ont obtenu ce qu’ils voulaient. Pas
de bol pour moi, timing foireux. Le type a un éclair, il essaye de
changer de vie, une chance unique pour moi de voler à la rescousse
de quelqu’un comme ça qui veut s’extraire des griffes du Système, et
j’arrive trop tard. Et maintenant Mickey est revenu à ses manières
de sale rapace. »
« Eh bien, peut-être pas, Sportello. La roue tourne, certes, mais
les choses ne se remettent jamais tout à fait à la même place, le
curseur ne se replace jamais exactement au même endroit, t’as
jamais remarqué ? Comme un disque sur un tourne-disque, il suffit
d’un sillon d’écart, et l’univers peut partir sur une chanson
complètement différente. »
« T’as pris de l’acide, là, Bigfoot ? »
« Pas que je sache, à moins que tu parles de la variété sécrétée
par l’estomac. »
En arrivant au parking, Bigfoot s’arrêta devant le bureau, entra
et en ressortit avec un formulaire de mise en liberté. « Tu peux
commencer à le remplir, il faut juste que j’aille vérifier un truc, je
reviens de suite pour signer tout ça. » Avec le tube d’échappement
Glasspack qui pulsait comme la ligne de basse d’un blues enlevé,
Bigfoot s’éloigna en voiture dans l’aveuglante lumière à vapeur de
mercure qui saturait un parking plein d’incivilités manifestes et
visibles. Il ne s’absenta pas très longtemps, mais Doc commença tout
de même à s’inquiéter. La perception extrasensorielle des camés,
incontestablement, qui ne fit que s’intensifier lorsqu’il vit que sa
voiture, en un geste de courtoisie totalement irréel, lui était amenée
jusqu’au seuil du bureau. « Qu’est-ce que c’est que ça ? » fit Doc.
« Prudence sur la route », conseilla Bigfoot, effleurant le rebord
d’un chapeau invisible. Il monta dans l’Impala, donna plusieurs
élancements d’accélérateur et s’apprêta à partir. « Oh, j’ai failli
oublier. »
« Ouais, Bigfoot. »
« Chastity et moi avons fait venir un expert le week-end dernier
pour qu’il regarde quelques-uns de nos objets. Et la tasse à
moustache Wyatt Earp… ? Se trouve qu’elle est authentique. Ouais.
Tu aurais pu garder ce bidule et te faire de la grosse pépette. »
Gloussant sadiquement, il disparut dans un vrombissement.
En sortant du parking, Doc prit un virage à gauche un peu plus
serré que prévu, mordit sur un bout de trottoir et entendit un bruit
sourd ne laissant rien présager de bon qui venait du coffre. Sa
première pensée fut qu’une pièce du Vibrasonic s’était détachée. Il
s’arrêta et sortit regarder.
« Ahhh ! Bigfoot, enculé de ta mère. » Comment avait-il pu
s’attendre à ce que l’ vieux renard se satisfasse d’Adrian et de Puck ?
Tous avaient été instrumentalisés dans l’entourloupe de quelqu’un
d’autre, y compris Doc. Maintenant qu’il avait vingt kilos de blanche
de Chine n° 4 ballottant dans son coffre, Bigfoot à cet instant précis,
sans doute aucun, balançait l’info, et une fois de plus Doc servait
d’appât, ne pouvant compter que sur la vivacité d’esprit du LAPD
pour retarder le moment de son inclusion dans quelque pont
autoroutier. Il fallait qu’il planque cette dope asiatique dans un
endroit sûr, et relativement vite.
Évitant les grands axes, Doc fila vers l’est, s’arrêta brièvement
dans un centre commercial, fit le tour jusqu’aux bennes à ordures et
trouva deux cartons sensiblement de la même taille, plaça la drogue
de Bigfoot dans l’un, emplit l’autre de sacs-poubelle et de gravats,
puis prit la direction de l’aéroport de Burbank, se gara près d’une
cabine téléphonique et utilisa la presque totalité d’un rouleau de
quarters pour être mis en relation, via un opérateur mobile, à
l’émetteur-récepteur de la limousine de Tito, au cas peu probable où
celui-ci travaillerait tard.
« Inez, combien de fois faut-il que je te jure que ce n’est pas le
nom d’un canasson, que ce n’est pas le numéro de téléphone d’un
book, c’est juste cette serveuse de cocktails, là — »
« Non, non, Tito, c’est moi ! », Doc, hurlant à cause de la
mauvaise qualité de la communication.
« Inez ? Tu as une drôle de voix. »
« C’est Doc ! et j’ai besoin d’une tire intraçable ! »
« Ah, c’est toi, Doc ! »
« Je sais que je m’y prends à la dernière seconde, mais si tu
pouvais me trouver une sorte de Falcon — »
« Hé, je ne donne pas dans le maquereautage, mec… ? »
Cela dura un certain temps, avec interruptions perpétuelles en
raison des décollages et atterrissages des jets et de la réception qui
se perdait plus ou moins selon les moments. Doc fut obligé de
piocher dans le fond de ses poches pour récupérer d’autres quarters
et se retrouva bientôt à hurler dents serrées, tel Kirk Douglas dans
Le Champion (1949). Mais ils s’entendirent finalement pour
qu’Adolfo arrive dans la demi-heure avec une autre caisse, et Doc
était prêt pour la phase deux de son plan, qui nécessitait de fumer
rapidement un peu d’herbe hawaïenne roulée dans un joint d’un
certain diamètre et de porter le carton rempli d’ordures au comptoir
de Kahuna Airlines, où il acheta un billet pour Honolulu avec une
carte de crédit douteuse qu’il avait acceptée une fois en guise
d’honoraires, fit enregistrer le carton bidon comme bagage, et le
regarda s’éloigner sur le tapis roulant pour pénétrer dans ce que
l’une de ses amies stewardesses avait décrit comme un cauchemar
bureaucratique, espérant qu’il faudrait un certain temps au Croc
pour démêler cet imbroglio.
« Vous êtes sûre qu’il sera en sécurité, là. »
« Vous avez déjà posé plusieurs fois la question, monsieur. »
« Appelez-moi Larry… c’est, c’est juste que vous avez la pire
réputation de toute la profession pour ce qui est de paumer des
trucs, donc j’appréhende un peu, voilà tout. »
« Monsieur, nous pouvons vous assurer — »
« Oh, laissez tomber. Maintenant, ce qu’il me faut vraiment, c’est
des renseignements sur le Pays des Pygmées. »
« Je vous demande pardon ? »
« Vous avez une carte du réseau aérien à portée de main ?
Cherchez à “Pygmées, Pays des”. »
Comme il s’agissait d’une compagnie aérienne de Californie, dont
les instructions formelles étaient de se montrer aussi accommodant
que possible, quelqu’un en uniforme et à cheveux courts apparut
bientôt avec une carte du réseau aérien et resta planté là à le
feuilleter, l’air de plus en plus perplexe et contrit. « Ça peut bien
être n’importe laquelle, monsieur, il n’y a pas de structures
d’atterrissage. »
« Mais je, veux aller, au Pays, des Pygmées ! » continua Doc en
pleurnichant plus ou moins.
« Mais, monsieur, le Pays des, des Pygmées, n’est, semble-t-il, pas
doté de, hum, pistes d’atterrissage… ? »
« Eh bien dans ce cas, il va juste falloir qu’ils en construisent une,
n’est-ce pas – passez-moi ça — » Il s’empara du micro d’annonces
qui se trouvait derrière le bureau, comme s’il était calé sur une
fréquence à ondes courtes que les Pygmées écoutaient
consciencieusement dans l’attente d’un message exactement comme
celui-ci. « Bon maintenant écoutez bien ! » Il se mit à beugler des
ordres à l’intention d’une équipe imaginaire de Pygmées sur un
chantier. « Est-ce que c’est un quoi ? bien sûr que c’est un Boeing,
nabot – ça te pose un problème ? »
Des membres de la Sécurité commencèrent à apparaître dans le
périmètre visuel de Doc. Le personnel de direction commençait à
rôder, en proie à une sorte de fascination malsaine. Des clients qui
faisaient la queue derrière Doc trouvèrent des raisons de quitter la
file d’attente et de s’éloigner nonchalamment. Il débrancha le
microphone, inclina coquettement son chapeau selon un angle
Sinatroïaque, et, d’une voix suave de salon-bar pas-complètement-
gênante, se mit à chauffer la foule, en chantant :

Il y a un ciel empli de cœurs


Brisés en deux,
Certains ont un billet plein tarif
D’autres ont des billets exonérés
Nous tous un peu acteurs
Moi, toi et eux,
On joue notre rôle sans arrêt,
Dans un ciel empli de cœurs…

Là en première classe,
Dix dollars l’verre de vinasse
On joue à la canasta,
Tout est impec
Soudain, basta, mec
Y a un panneau Défense
De Fumer ; comm’ ça qu’ ça commence
Dans un ciel empli de cœurs…

[Pont]
Dans le vrombissement du turbofan…
Tu t’es envolée…
Tu me manqueras, de toi j’étais fan…
Et pourtant, je ne l’ai pas volé…

Maintenant je vole seul


En classe économie,
Je bois des trucs pas chers,
Jusqu’à me retrouver en rade,
Je regarde ma chanson d’amour
Qui dégringole au hit-parade,
Mais c’est comme ça pour l’heure
Dans un ciel empli de cœurs…

Ce morceau était en fait brièvement passé à la radio une ou deux


semaines plus tôt, si bien que pour les huit dernières mesures il y
eut réellement des gens qui reprirent à l’unisson, certains la mélodie
principale, d’autres les chœurs, tapant des pieds en rythme.
Suffisamment de témoins pour occuper le Croc un bon moment.
Doc, entre-temps, s’était lentement dirigé vers la sortie, et, lançant
le micro au plus proche client, il franchit le seuil et se précipita pour
trouver Adolfo au volant d’une Olds 442 dont le moteur tournait au
ralenti juste à côté de là où était garée sa voiture avec à la radio
Rocío Dúrcal dont le cœur était sur le point de se briser.
Doc monta dans sa voiture et ils sortirent du parking, roulèrent
jusqu’à trouver une rue raisonnablement sombre à North
Hollywood, où ils s’empressèrent de faire passer le désagrément de
vingt kilos du coffre de Doc à l’Olds. Doc remit ses propres clés à
Adolfo. « Ils auront cette plaque d’immatriculation et la description
de la voiture, tout ce qu’il me faut c’est une heure ou deux, tâche de
les occuper aussi longtemps que tu pourras — »
« J’avais l’intention d’échanger au bout d’un moment avec mon
cousin Antonio Ruiz, dit “Bugs”, que le mot “peligro” il est pas dans
son répertoire, en plus il en a rien à foutre », répliqua Adolfo.
« Je ne pourrai jamais te rendre la pareille, vato. »
« Tito il pense que c’est lui qui t’est redevable. Vous vous
débrouillerez entre vous les gars, me faites pas entrer dans vos
histoires. »
Cette Oldsmobile n’avait pas la direction assistée, et bien avant
d’arriver à l’autoroute de San Diego Doc eut l’impression d’être
revenu en cours d’EPS à faire des pompes pour M. Schiffer. L’aspect
positif, c’était qu’apparemment personne ne le suivait. Et pourtant.
Il fallait encore qu’il règle l’intéressante question de savoir comment
on fait pour conserver cachés et en sécurité pendant un bref laps de
temps vingt kilos d’héroïne, lorsque de vastes moyens sont déployés
pour les retrouver, les récupérer et châtier le voleur.
Arrivé à Gordita, en cherchant une place pour se garer, il passa
par hasard devant la maison de Denis, qui était encore décorée de
tas de plâtre pâteux et d’un embrouillamini de lattes brisées, de
branchements électriques et de tubes en plastique, comme si
quelqu’un avait renversé un bol géant de céréales fantaisie toutes
mal foutues. Et quelque part au beau milieu se trouvait Denis, Doc
le savait, piratant chez les voisins d’à côté le courant dont il avait
besoin pour le frigo, la télé et la lampe à bulles d’huile. En attendant
que le propriétaire, qui de toute façon était en vacances en Basse-
Californie, trouve le moyen de toucher suffisamment de l’assurance
pour payer les réparations, il était bien peu probable que quoi que
ce soit change ici. « Psychédélique ! » s’exclama Doc. L’endroit idéal
pour planquer de la dope. C’est à peu près à ce moment-là qu’il
remarqua qu’il n’avait plus qu’une seule huarache.
Les bars n’avaient pas encore fermé, et apparemment Denis
n’était pas encore rentré. Tout en tendant l’oreille pour repérer
d’éventuels rigolos dans le voisinage, Doc porta le carton rempli
d’héroïne à l’intérieur de ce qui restait du séjour de Denis et le
cacha derrière un pan de plafond écroulé, le recouvrant avec un
lambeau de la toile plastifiée géante qui avait naguère été le matelas
d’eau de Chico. Alors seulement il remarqua que le carton qu’il avait
sorti à l’aveuglette de la benne à ordures avait jadis été l’emballage
d’un téléviseur couleur vingt-cinq pouces, détail dont il n’eut aucune
raison de se soucier avant le lendemain lorsqu’il passa chez Denis à
l’heure du déjeuner et le trouva assis, selon toutes apparences
sérieux et attentif, devant l’héroïne professionnellement
empaquetée, désormais sortie de son carton, en train de la regarder
fixement, et ce manifestement depuis déjà un bon moment.
« Sur la boîte il y avait marqué que c’était un poste de
télévision », expliqua Denis.
« Et tu n’as pas pu résister. Tu n’as pas d’abord vérifié qu’il y
avait quelque chose pour la brancher ? »
« Eh ben, j’ai pas trouvé de câble d’alimentation, mec, mais je
me suis dit que ça pouvait être une de ces télés pour lesquelles y’en a
pas besoin… ? »
« Hon – hon, et qu’est-ce que… » – pourquoi insistait-il ? – « tu
regardais, quand je suis entré ? »
« Tu vois, ma théorie c’est, c’est que c’est comme une de ces
chaînes éducatives… ? Un peu lent, peut-être, mais pas pire qu’au
lycée… »
« Oui Denis merci, je vais tirer une taffe de ton truc si tu n’y vois
pas d’inconvénient… »
« Et mate bien, Doc, si tu regardes assez longtemps… vois
comme ça commence à, comment dire… changer… ? »
Constatation alarmante, Doc, au bout d’une minute ou deux,
nota de minuscules modulations de couleur et d’intensité lumineuse
qui commençaient à apparaître parmi les couches de plastique
solidement fermées à l’aide de ruban adhésif. Il s’assit à côté de
Denis, et ils se passèrent le reste du joint, les yeux collés aux
paquets. Jade / Ashley se présenta avec un thermos rempli d’Orange
Julius, des gobelets en carton et un sachet de Cheetos.
« À table », lança-t-elle en guise de salut, « et harmonisé au
niveau des couleurs, en plus, et – Ouoha, putain c’est quoi, on dirait
de l’héro. »
« Nan », dit Denis, « je pense que c’est genre un…
documentaire… ? »
Ils restèrent tous trois assis en rang, à siroter, croquer et
regarder. Finalement Doc rompit le charme. « Je déteste être le
méchant, mais il va falloir que je tape la récup’ là-dessus… ? »
« Juste la fin de cette partie… ? »
« Qu’on voie ce qui se passe », ajouta Jade.

Doc était au téléphone avec Crocker Fenway, le père de


Japonica, qui l’avait appelé aux alentours de midi, interrompant un
rêve que Doc était en train de faire à propos de la goélette Croc d’Or
qui avait repris son ancienne raison sociale, ainsi que son vrai nom,
La Conservée. D’une manière ou d’une autre, l’exorciste zen dont Coy
avait parlé à Doc, celui qui avait dézombifié la demeure des Boards
à Topanga, avait aussi travaillé sur la goélette en la lavant des
sombres reliquats de sang et de traîtrise… menant vers la sécurité
du repos les esprits tourmentés de ceux qui avaient été torturés et
assassinés à son bord. Le mal, quel qu’il fût, qui s’était jadis emparé
du bateau, avait été désormais débarqué pour de bon.
Vers le coucher de soleil, après un peu de pluie, l’obscure
couverture nuageuse se releva à l’horizon sur une largeur de
quelques doigts, révélant une bande si claire et lumineuse que sur
l’autoroute les automobilistes qui rentraient chez eux ralentirent
pour admirer. Sauncho et Doc étaient descendus à la plage. L’ultime
lumière abricot venue du large les inonda et projeta leurs ombres
sur le flanc de coteau, au-delà des chaises hautes des maîtres
nageurs, dans les bougainvillées, les rhododendrons et les ficoïdes
glaciales en terrasses.
Sauncho se livrait à une sorte d’envolée finale, comme s’il venait
de plaider une affaire. « … cependant on n’échappe pas au temps, à
l’océan du temps, l’océan du souvenir et de la chute dans l’oubli, ces
années prometteuses, disparues et irrécupérables pendant lesquelles
le pays s’est senti presque autorisé à aspirer au plus haut de sa
destinée, avec pour seul résultat que cette aspiration, écrasée par
des malfaiteurs ô combien connus, s’est trouvée captive à son tour et
prise en otage en échange de cet avenir dans lequel nous devons
vivre aujourd’hui et pour toujours. Puissions-nous mettre notre foi
dans ce vaisseau béni en partance pour quelque rivage meilleur,
quelque Lémurie émergée, revenue du fond et rédimée, où la fatalité
américaine, miséricordieusement, aura échoué à s’insinuer… »
De la plage Doc et Sauncho la virent, ou crurent la voir, qui
s’éloignait vers le large, toutes voiles luisantes et déployées. Doc
voulait croire que Coy, Hope et Amethyst étaient d’une façon ou
d’une autre à son bord, filant vers un endroit sûr. Au bastingage en
train de saluer. Il les vit presque. Sauncho n’en était pas si sûr. Ils se
mirent à se chamailler à ce propos.
À ce moment-là Crocker avait fait retentir le gong d’alarme en
rappelant Doc à une autre journée senteur pétrole à la plage. « Pas
moi », coassa Doc dans le combiné.
« Sûr que ça fait une paye ! », à la manière du Prince de Palos
Verdes, d’humeur bien trop pétulante pour cette heure matinale.
« Juste une seconde, je regarde si je trouve le pouls », Doc roula
hors du divan, entra dans la cuisine en chancelant. Il dériva en
décrivant de petites boucles, essaya de se rappeler ce qu’il était
censé faire ici, réussit tant bien que mal à faire bouillir de l’eau, à
mettre le café instantané dans une tasse, et au bout d’un certain
temps se rappela également que le téléphone était décroché. « Salut-
salut. Et votre nom c’était… »
Crocker se présenta à nouveau. « Des gens que je connais ont
perdu quelque chose, et une théorie circule comme quoi vous
sauriez peut-être où c’est. »
Doc but une demi-tasse de café, s’ébouillanta la bouche, et finit
par dire : « Vous ne seriez pas aussi par hasard un des principaux
intéressés, là-dedans, mec. »
« Non pas que cela vous regarde, monsieur Sportello, mais au fil
des ans je me suis taillé dans cette ville la réputation de quelqu’un
qui débrouille les embrouilles. Mon problème aujourd’hui c’est que
vous êtes peut-être en possession, et ce en vertu d’un acte de dépôt
sans frais, d’un item que ses propriétaires souhaiteraient récupérer,
et si ceci peut être arrangé assez rapidement, il n’y aura pas de
pénalités afférentes. »
« Genre, je ne me ferai pas buter ni rien. »
« Heureusement pour vous, c’est une sanction qu’ils préfèrent
infliger uniquement aux leurs. Compte tenu du type d’affaires dans
lesquelles ils s’investissent, si l’on n’a pas une confiance absolue en
ses associés tout peut très rapidement revenir à l’anarchie. Les gens
extérieurs tels que vous tendent à jouir du bénéfice du doute, et
vous, en retour, vous pouvez vous fier à leur parole sans la moindre
hésitation. »
« Sensass. Voulez qu’on se retrouve au bon vieil endroit
habituel ? »
« Un parking à Lomita ? J’pense pas, non. Trop votre terrain, ça.
De toute façon, à l’heure qu’il est il a sans doute été remplacé par
autre chose. Pourquoi ne pas se rencontrer ce soir à mon club, le
Portola. » Il donna une adresse près d’Elysian Park.
« Je parie qu’il y a un code vestimentaire », dit Doc.
« Veste et cravate si possible. »
Dix-neuf

En s’y rendant, Doc surveilla le rétroviseur au cas où il repérerait


des El Camino ou des Impala trop indiscrètes. Un des nombreux
trucs de base qu’il n’avait pas réussi à apprendre au sujet de Bigfoot
c’était de savoir à quel type de parc automobile il avait accès. À peu
près au moment où il arrivait à la sortie Alvarado, il lui vint à
l’esprit de commencer à se soucier aussi des hélicoptères.
Le club de Crocker Fenway était logé dans une somptueuse
bâtisse de style Néo-Mauresque datant de l’époque Doheny-McAdoo.
Dans une salle donnant sur le hall d’entrée, où l’on fit poireauter
Doc, se trouvait une peinture murale représentant l’arrivée de
l’expédition de Portolá en 1769, à un coude de la rivière, près de ce
qui deviendrait le centre de L.A. Assez près de là, en fait. Le style
pictural évoquait pour Doc les étiquettes sur les cageots de fruits et
légumes à l’époque où il était môme. Beaucoup de couleur, une
ambiance, le goût du détail. La vue était orientée nord, vers les
montagnes, que les gens de la plage n’arrivaient aujourd’hui à voir
qu’une ou deux fois par an, de l’autoroute, lorsque le vent dispersait
le smog, mais qui ici, dans l’air de jadis, étaient encore intensément
visibles, cimes enneigées et arêtes cristallines. Un long ruban de
mules de bât s’enfonçait en serpentant dans le vert lointain, le long
des berges de la rivière, qui était ombragée par des peupliers de
Virginie, des saules et des aulnes. Tout le monde dans la scène
ressemblait à une star de cinéma. Certains étaient à dos de cheval,
armés de mousquets, de lances, et arboraient des armures de cuir.
Sur un des visages – Portolá lui-même, peut-être ? – il y avait une
expression d’émerveillement, l’air de dire : Qu’est-ce que c’est que
ça, quel paradis insoupçonné ? Dieu a-t-il de son doigt tracé et béni
cette parfaite petite vallée, uniquement à notre intention ? Doc dut
s’être perdu un moment dans le panorama, car la voix derrière lui le
fit sursauter.
« Un amateur d’art. »
Il cligna des yeux deux, trois fois, se retourna et vit que c’était
Crocker, l’air comme on dit bronzé et en forme, à croire qu’il venait
de se faire passer la figure à la cireuse.
« Sûr que c’est un sacré tableau », fit Doc en hochant la tête.
« Je n’y ai jamais vraiment fait attention. Montons au bar
visiteurs, voulez-vous. Joli costume, à propos. »
Crocker ne croyait pas si bien dire. Doc l’avait trouvé à la grande
braderie de la MGM il n’y avait pas si longtemps, l’avait
immanquablement repéré parmi les milliers de tenues de cinéma
accrochées, toutes plus banales les unes que les autres, qui
remplissaient une des salles de tournage. Il n’attendait plus que Doc.
Une note épinglée dessus indiquait que John Garfield l’avait porté
dans Le facteur sonne toujours deux fois (1946), et il se trouva être
parfaitement à la taille de Doc, mais, ne souhaitant pas
compromettre le magnétisme peut-être encore actif dans l’étoffe,
celui-ci ne vit pas l’intérêt d’en toucher mot à Crocker. Il portait
également la cravate de Liberace, que Crocker ne cessait de regarder
mais qu’il semblait incapable de commenter.
Pas le genre de Doc, ce bar, en fait. Encombré de meubles de
style faux Colonial Espagnol, et tellement de bois sombre qu’on ne
voyait pas sur quoi on était assis ou sur quoi on posait le verre. Du
tissu d’ameublement imprimé à décor de jungle, sans parler de
lumières plus colorées, aurait égayé les choses.
« Trinquons à la résolution de paix », Crocker, levant un verre
bas rempli de malt West Highland fait exclusivement pour le
Portola, et l’inclinant vers le rhum-Coca de Doc.
Référence subtile, sans aucun doute, aux récents événements de
Gummo Marx Way. Doc sourit hypocritement. « Alors… comment
va la famille ? »
« Si vous voulez dire Mme Fenway, je lui reste aussi dévoué que
je l’étais le jour où elle s’est avancée dans l’allée de l’église
épiscopale Saint-Jean, belle comme le Produit National Brut. Si vous
voulez dire ma charmante fille Japonica, sur laquelle j’espère que
vous n’êtes pas assez idiot pour avoir jamais considéré poser ne fût-
ce qu’un doigt, ma foi, elle va bien. Bien. En fait, c’est uniquement
vis-à-vis d’elle et de notre petite transaction d’il y a quelques années
que je prends la peine d’être aussi clément avec vous. »
« Je vous en sais gré, monsieur. » Il attendit que Crocker
s’apprête à avaler un peu de scotch et dit : « À propos – avez-vous
déjà croisé un dentiste nommé Rudy Blatnoyd ? »
S’étouffant et recrachant le moins possible, Crocker répliqua :
« Le fils de pute qui jusqu’à il y a peu corrompait ma fille, oui, le
nom me dit quelque chose, il a trouvé la mort dans un accident de
trampoline ou quelque chose comme ça, n’est-ce pas ? »
« Le LAPD n’est pas si sûr que ç’ait été un accident. »
« Et vous vous demandez si c’est moi qui ai fait le coup. Quel
mobile pourrais-je avoir ? Juste parce qu’un type s’en est pris à une
enfant affectivement vulnérable, l’a arrachée au cocon d’une famille
aimante, l’a obligée à s’adonner à des pratiques sexuelles qui
dégoûteraient peut-être même un sophistiqué comme vous – est-ce
que ça signifie pour autant que j’aurais la moindre raison de voir
s’achever sa misérable carrière de pédophile ? Vous devez imaginer
que je suis quelqu’un de drôlement rancunier. »
« Vous savez… Je l’ai soupçonné de baiser sa réceptionniste »,
Doc, de sa voix la plus innocente, « mais enfin je veux dire, quel
dentiste n’en fait pas autant, c’est un serment qu’ils doivent prêter à
l’école dentaire, et puis de toute façon rien à voir avec des pratiques
sexuelles étranges et bizarres. Hein ? »
« Et que dire de la fois où il a obligé ma petite fille à écouter des
albums de comédies musicales de Broadway avec la distribution
originale pendant qu’il parvenait à ses fins avec elle ? Les chambres à
la décoration de mauvais goût dans lesquelles il l’a emmenée durant
ses congrès d’endodontistes ? le papier peint ! les lampes ! Et je ne
parlerai même pas de sa collection secrète de résilles anciennes — »
« Ouais mais… Japonica est majeure maintenant, non ? »
« Aux yeux d’un père, elles sont toujours trop jeunes. » Doc avisa
brièvement les yeux de Crocker mais n’y vit pas beaucoup d’émotion
paternelle. Ce qu’il y vit, en revanche, le conforta dans l’idée qu’il
avait eu raison de ne pas trop fumer en venant ici.
« Pour en revenir au sujet qui nous intéresse – ceux que je
représente sont prêts à vous offrir une généreuse compensation si
vous leur rendez intact ce qui leur appartient. »
« Sensass. Supposez que ce ne soit pas nécessairement sous forme
de, disons, d’argent ? »
Crocker pour la première fois parut être pris au dépourvu. « Ma
foi… l’argent serait beaucoup plus facile. »
« Je suis davantage préoccupé par la sécurité de certaines
personnes. »
« Ah… des personnes… Eh bien, cela dépendra, j’imagine, de la
menace qu’elles représentent pour mes supérieurs. »
« Je pense à ceux qui sont proches de moi dans ma vie, mais il y
a aussi un saxophoniste qui s’appelle Coy Harlingen, et qui a
travaillé comme agent infiltré pour différentes cellules
antisubversives, dont le LAPD… ? Il en est venu récemment à
estimer avoir fait un mauvais choix de carrière. Ça lui a coûté sa
famille et sa liberté. Comme vous, il a une fille unique — »
« Je vous en prie… »
« D’accord, bon, enfin bref, maintenant il veut en sortir. Je pense
pouvoir régler ça avec la flicaille, mais il y a une autre bande qui
s’appelle Californie Vigilante. Et ceux qui les chapeautent, quels
qu’ils soient, bien entendu. »
« Ah, les Miliciens, oui, un groupe assez méprisable, utile dans la
rue mais dénué de sens politique au-delà du simple hooliganisme. Je
suppose qu’ils préféreraient qu’il n’aille pas dévoiler le moindre
renseignement confidentiel. »
« La dernière chose qu’il ferait. »
« Vous le garantissez personnellement. »
« S’il tente quoi que ce soit, c’est moi qui m’occupe de lui. »
« Sauf surprises, dans ce cas, je ne vois pas pourquoi une
séparation à l’amiable ne pourrait pas être arrangée pour lui. C’est
tout ce que vous vouliez ? Pas d’argent, dites, vous êtes sûr ? »
« Combien d’argent faudrait-il que je vous prenne pour ne pas
perdre votre considération ? »
Crocker Fenway gloussa sans joie. « Un peu trop tard pour ça,
monsieur Sportello. Les gens comme vous perdent toute
considération la première fois qu’ils payent un loyer à quelqu’un. »
« Et le jour où le premier propriétaire a décidé d’entuber le
premier locataire en gardant sa caution, toute votre classe à la con a
perdu la considération générale. »
« Ah. Donc vous cherchez quoi, un dédommagement ? Plus les
intérêts sur combien d’années ? Ce sera peut-être un peu compliqué
en termes de comptabilité, bien sûr, mais je pense qu’on doit
pouvoir y arriver. »
«’Videmment. Des broutilles pour vous, quelques billets de cent,
juste un truc à rouler pour sniffer de la coke. Mais voyez-vous, à
chaque fois que l’un d’entre vous devient cupide comme ça, le
niveau de mauvais karma remonte d’un petit cran de deux cents
dollars. Au bout d’un moment, ça commence à chiffrer. Ça fait
maintenant des années que toute cette haine de classe s’accumule
lentement aux yeux de tous. Vous pensez que ça va nous mener
où ? »
« On dirait que vous avez discuté avec Sa Sainteté Mickey
Wolfmann. Vous êtes allé jeter un œil à Channel View Estates ?
Certains d’entre nous ont remué ciel et terre, terre surtout, pour
empêcher que cette promesse de délabrement urbain se réalise – un
épisode de plus dans une lutte qui dure maintenant depuis des
années – les propriétaires de résidences comme moi contre les
promoteurs comme Frère Wolfmann. Des gens soucieux d’une
certaine préservation de l’environnement contre des débris dans
leurs taudis surpeuplés, qui n’ont pas la moindre idée de ce qu’il
faut faire pour nettoyer derrière eux. »
« Foutaises, Crocker, c’est une histoire de valeur de vos
propriétés. »
« C’est histoire d’être dans la place. Nous — », indiquant d’un
geste ample le Bar des Visiteurs et son retrait vers une obscurité
apparemment sans limite, « nous sommes dans la place. Nous
sommes dans la place depuis toujours. Regardez autour de vous.
L’immobilier, les droits sur l’eau, le pétrole, le travail bon marché –
tout ça c’est à nous, ça a toujours été à nous. Et vous, au final, vous
êtes quoi ? une unité de plus dans ce fourmillement de gens de
passage qui vont et viennent sans s’arrêter ici au soleil du
Southland, pressés de se faire acheter avec une voiture de telle
marque, tel modèle et telle année, une blonde en bikini, trente
secondes sur une pauvre vague – un hot dog au chili, nom de Dieu. »
Il haussa les épaules. « Nous ne serons jamais à court de gens
comme vous. Le stock est inépuisable. »
« Et vous ne vous inquiétez même pas », Doc lui adressa à son
tour un grand sourire cordial, « qu’un jour ils se transforment en une
foule sauvage qui hurlera aux abords de PV, peut-être même
envisagera d’entrer ? »
Haussement d’épaules. « Alors nous ferons ce qu’il faut pour
qu’ils restent à l’extérieur. Nous avons été assiégés par bien pire, et
nous sommes encore là. N’est-ce pas. »
« Grâce au ciel, cher monsieur. »
« Oh. Les gens comme vous cultivent l’ironie, j’ignorais. »
« On cultive plutôt le côté pratique. Si vous, vos amis et les
camarades avec qui vous déjeunez ne demeurent pas tous “dans la
place”, comment les privés moyens comme moi gagneront-ils leur
vie ? Nous ne pouvons pas nous en sortir avec les affaires
matrimoniales et les vols de voiture, nous avons besoin de ce
banditisme en col blanc pour lequel vous autres êtes si doués. »
« Oui. Bien. » Crocker lança un coup d’œil à sa Patek Philippe
phase lunaire. « En fait… »
« Bien sûr. Je ne veux pas vous retarder. Où et quand faisons-
nous l’échange, cette fois-ci ? »
Assez facile. Le parking du centre commercial May Company, à
l’angle de Hawthorne et d’Artesia, demain soir. Échange de
marchandise à effectuer uniquement après vérification que certains
individus avaient été autorisés à circuler sans être importunés. Pas
de remise en cause déraisonnable des garanties futures portant sur
la sécurité des personnes.
« Votre réputation de spécialiste du débrouillage des embrouilles
est en jeu, là, Crocker. Je n’ai peut-être pas autant de relations que
vous, et ne suis certainement pas aussi motivé par la vengeance que
vous autres l’êtes, mais si vous essayez de m’emberlificoter, mon
bonhomme, je vous le dis tout de go, gaffe à votre gueule. »
« La vengeance », protesta le susceptible magnat, « moi ? »

Doc se fit accompagner par Denis pour, bon, peut-être pas pour
son côté malabar, mais quelque chose dans ce goût-là, pour une
sorte de protection dont il n’avait réalisé que récemment qu’il en
avait besoin, pour un coup de boost à son immunité contre les
centres commerciaux de la Californie du Sud, pour un désir de ne
pas désirer, du moins pas ce qu’on trouvait dans les centres
commerciaux.
« Hein ? » fit Denis tandis qu’ils attendaient de procéder à
l’échange en se faisant passer un joint et que Doc essayait
d’expliquer tout ça. « Alors pourquoi est-ce que tu rends ce
téléviseur ? »
Doc regarda Denis de tout près. « Ce – Denis, ce n’est pas un… »
Denis se mit à ricaner. « C’est bon, Doc, je savais que c’était de
l’héro. Je sais que t’es pas dealer d’héro et que tu te fais
probablement pas un rond non plus sur cette virée de ce soir. Mais
tu devrais obtenir quelque chose en dédommagement de ta peine. »
« J’ai leur parole qu’ils ne feront de mal à personne. Mes amis,
ma famille – moi, toi, un ou deux autres. »
« Tu y crois ? Venant de je sais pas qui deale des quantités
comme celles-ci ? Leur parole ? »
« Quoi ? je ne devrais faire confiance qu’aux gens bien ? mec,
des gens bien se font acheter et vendre tous les jours. Autant faire
confiance à un authentique sale type une fois de temps en temps, ce
n’est ni plus ni moins aberrant. Je veux dire, je ne parierais ni dans
un sens ni dans l’autre. »
« Ouhao, Doc. Ça, c’est puissant. » Denis était là à tirer sur le
joint en le gardant pour lui, comme à son habitude. « Qu’est-ce que
ça veut dire ? » demanda-t-il au bout d’un moment.
« Les voilà. »
Les agents du Croc d’Or avaient ce soir astucieusement pris
l’apparence d’une saine et blonde famille californienne dans une
Buick Estate Wagon de 53, le dernier break bois à être jamais sorti
de Detroit, de la pub nostalgique pour le type de consensus
suburbain que Crocker et ses associés priaient jour et nuit pour qu’il
s’impose dans le Southland, tandis que les infidèles qui n’étaient pas
propriétaires de leur maison seraient envoyés loin dans quelque exil
surpeuplé où ils se feraient sans problème oublier. Le garçon avait
six ans et ressemblait déjà à un Marine. Sa sœur, deux ans de plus,
avait un avenir possible dans la consommation de drogue, mais ne
disait pas grand-chose, contente de rester assise à regarder fixement
Doc, concentrée intérieurement sur des pensées bien à elle dont il
était tout aussi content de ne rien savoir. Maman et Papa étaient
tout à leur affaire.
Doc sortit et ouvrit le coffre. « Besoin d’un coup de main ? »
« Ça va aller. » Le papa portait une chemise à manches courtes
qui révélait, peut-être à dessein, une totale absence de traces sur les
bras. La maman était une blonde californienne relativement mince
dans une espèce de robe de tennis, qui fumait une sorte de cigarette
à bout filtre pour petite Blanche. La fumée n’arrêtait pas de lui
arriver dans un œil, mais elle ne se donna pas la peine de retirer la
cigarette de sa bouche. Lorsque le petit mari eut mis la dope à l’abri
dans le coffre arrière, elle darda sur Doc un demi-sourire et tendit
un rectangle plat en plastique.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? »
« Une carte de crédit », susurra la fillette sur la banquette arrière.
« Les hippies n’en ont pas ? »
« J’ai dû vouloir dire : pourquoi est-ce que ta maman me tend ce
truc ? »
« Ce n’est pas pour vous », dit la maman.
Doc prit l’objet en hésitant. Il paraissait normal, si ce n’est qu’il
était émis par une banque qu’il ne reconnut pas immédiatement.
Puis il vit le nom de Coy Harlingen inscrit dessus. Le mari en train
de le regarder, les yeux plissés : « Vous êtes censé lui dire : “Bien
joué, bon retour parmi la meute, bons voyages.” Au pluriel,
“voyages”. »
« Je devrais pouvoir m’en souvenir. » Il remarqua que Denis le
notait quand même.
Une minute ou deux après que la Buick fut repartie en direction
de Hawthorne Boulevard, Doc aperçut une El Camino déglinguée, ne
pouvant qu’être celle de Bigfoot, qui les filait. Le bruit était
différent. Il avait dû monter un nouvel échappement ou quelque
chose.
Mais où cette filature dans laquelle il était lancé mènerait-elle
Bigfoot, au final ? Jusqu’où dans ce karma de flic tordu faudrait-il
qu’il suive les vingt kilos avant d’arriver à ce qu’il pensait avoir
besoin de savoir ? Savoir quoi, d’ailleurs, exactement ? Qui avait
embauché Adrian pour qu’il tue son collègue ? Quel pouvait être le
lien entre Adrian et la hiérarchie de Crocker Fenway ? Si le Croc
d’Or, auquel, de toute façon, Bigfoot ne croyait pas, existait, tout
simplement ? Est-ce que tout ça était très malin, comme en ce
moment, sans assurer ses arrières, et Bigfoot serait-il véritablement
hors de danger, et pour combien de temps ?
« Tiens », dit Denis au bout d’un moment, en passant un joint qui
achevait de se consumer.
« Bigfoot n’est pas mon frère », lâcha Doc en soufflant la fumée,
« mais il a besoin d’un gardien. »
« C’est pas toi, Doc. »
« Je sais. Dommage, en un sens. »
Vingt

Calée sous la porte de la cuisine quand il revint l’attendait une


enveloppe que Farley avait laissée, contenant quelques
agrandissements du film de la nouba de Channel View Estates.
C’étaient des gros plans du tireur qui avait dégommé Glen, mais
aucun n’était lisible. Ç’aurait pu être Art Tweedle sous le masque de
ski façon carte de Noël, ç’aurait pu être n’importe qui. Doc sortit sa
loupe et scruta chaque image jusqu’à ce que l’une après l’autre elles
se mettent à se disperser pour former de petites taches de couleurs
floues. C’était comme si ce qui s’était passé avait atteint une sorte de
limite. C’était comme trouver la porte d’accès au passé, pas gardée,
pas interdite car ce n’était pas nécessaire. Incorporée dans l’acte du
retour, au bout du compte, il y avait cette éclatante mosaïque de
doute. Quelque chose comme ce que les collègues de Sauncho dans
les assurances maritimes aimaient appeler vice caché.
« Est-ce que c’est comme le péché originel ? » se demanda Doc.
« C’est ce qu’on ne peut pas éviter », dit Sauncho, « les trucs que
les polices d’assurance maritimes n’aiment pas couvrir. S’applique
habituellement à la cargaison – comme les œufs cassés – mais
parfois c’est aussi le vaisseau qui la transporte. Comme : pourquoi
faut-il toujours pomper les fonds de cale ? »
« Comme la faille de San Andreas », tilta Doc. « Comme les rats
vivant en hauteur dans les palmiers. »
« Eh bien », Sauncho plissa les yeux, « peut-être que si on
rédigeait une police maritime portant sur L.A., en considérant la
ville, pour une raison clairement définie, comme un bateau… »
« Hé, qu’est-ce que tu dirais d’une arche ? C’est un bateau,
d’accord ? »
« Une assurance pour arche ? »
« Cette grande catastrophe dont Sortilège parle toujours, qui
remonte à l’époque où la Lémurie s’est enfoncée dans le Pacifique.
Certains parmi ceux qui se sont échappés alors sont censés s’êt’
réfugiés ici. Ce qui ferait de la Californie une arche, en un sens. »
« Oh, chouette refuge. Un chouette bout de terrain, solide,
fiable. »
Doc fit du café et enclencha la télé. Hawaii Police d’État n’était
pas encore terminé. Il attendit la fin du générique jusqu’aux images
du canoë géant dont Doc savait que Leo aimait le regarder, puis il
appela ses parents dans la San Joaquin.
Elmina lui fit part des dernières nouvelles. « Gilroy a encore eu
une promotion. Il est responsable régional maintenant, ils l’envoient
à Boise. »
« Ils vont tous faire leurs valises pour s’installer à Boise ? »
« Non, elle va rester ici avec les enfants. Et la maison. »
« Hon, hon », fit Doc.
« Sûr que Gil a choisi un sacré numéro. Peut pas s’empêcher
d’aller au bowling, il faut qu’elle sorte danser avec les Mexicains et,
certains, faut pas demander ce qu’ils font de leurs journées, et
évidemment nous on est toujours contents de garder nos petits-
enfants mais ils ont besoin de leur maman aussi, tu ne penses pas ? »
« Ils ont de la chance de vous avoir, m’man. »
« J’espère juste que quand toi tu te marieras tu auras un peu plus
de jugeote que Gil. »
« Je ne sais pas, j’ai toujours eu tendance à être indulgent avec
Vernix à cause de ce premier mari, tout ça. »
« Ah, le taulard. C’était exactement son genre. Comment a-t-elle
réussi à éviter Tehachapi elle-même, alors ça, j’en sais rien. »
« C’est drôle, tu as toujours donné l’impression que tu l’adorais. »
« Tu la vois encore, cette jolie Shasta Fay Hepworth ? »
« De temps en temps. » Et il n’y avait pas de mal à ajouter : « Elle
est revenue habiter à la plage. »
« Peut-être que c’est le destin, Larry. »
« Peut-être qu’elle a besoin de prendre ses distances avec le
monde du ciné, m’man. »
« Ma foi, tu pourrais faire pire. » Doc savait toujours quand sa
mère marquait volontairement un temps de silence. « Et j’espère que
tu n’es pas dans les ennuis, ces temps-ci. »
Leo avait décroché l’autre combiné depuis un certain temps. « Et
c’est reparti. »
« Je voulais juste dire — »
« Elle pense que tu revends de l’herbe, et elle voudrait en choper
un peu, mais elle est trop gênée pour te le demander. »
« Leo, enfin, je jure — » Des bruits d’échauffourée et de coups
sourds furent perceptibles.
« Est-ce qu’il faut que j’appelle l’unité d’intervention
antiémeutes ? »
« Il ne va jamais laisser tomber », dit Elmina. « Tu te rappelles
notre amie Oriole, qui enseigne au collège. Elle a confisqué de la
marie-jeanne l’autre jour, et on a décidé d’en fumer un peu. »
« Comment ça s’est passé ? »
« Eh bien, il y a ce feuilleton qu’on regarde, Another World… ?
mais, va savoir, on n’a pas reconnu un seul personnage, alors qu’on
les suit tous les jours, je veux dire, c’était toujours Alice et Rachel et
cette Ada dont je me méfie depuis Ils n’ont que vingt ans (1959) et
tous, leurs visages étaient les mêmes, mais les choses dont ils
parlaient avaient toutes, d’une certaine manière, une signification
différente, et pendant ce temps j’avais aussi des problèmes avec la
couleur du poste, et ensuite Oriole a apporté des cookies aux pépites
de chocolat et on a commencé à manger et on n’a pas pu s’arrêter, et
quand on a émergé Another World s’était transformé en jeu télé, et
ensuite ton père est arrivé. »
« J’espérais qu’il resterait de quoi tirer quelques lattes, mais ces
deux-là avaient tout fumé. »
« Pas de bol », fit Doc compatissant. « On dirait que c’est plutôt
toi qui as envie d’en choper, papa. »
« En fait », dit Leo, « on était à se demander tous les deux… »
« Ton cousin Scott monte le week-end prochain », dit Elmina.
« Si tu pouvais en trouver un peu, il dit qu’il serait content de
l’apporter. »
« D’accord. Je vais juste vous demander un petit service, à tous
les deux… ? »
Elmina parcourut les kilomètres de ligne téléphonique pour lui
pincer la joue et la faire trembloter une fois ou deux. « Le meilleur
du lot ! Tout ce que tu veux, Larry. »
« Pas quand vous gardez vos petits-enfants, d’accord ? »
« B’ sûr que non », grogna Leo. « C’est pas comme si on était des
drogués. »

Le lendemain matin l’alarme d’incendie se déclencha, et c’était


Sauncho. « J’ai pensé que ça te dirait de faire partie du truc. On m’a
refilé un tuyau comme quoi le Croc d’Or avait fait escale hier soir à
San Pedro, il y a eu de l’activité toute la nuit, et cette fois-ci on
dirait que c’est une rotation rapide. Il y a des rumeurs de traque et
d’arraisonnement du côté de los federales. Le runabout du cabinet est
à la Marina et si tu roules vite tu peux arriver à temps. »
« À temps pour t’empêcher de faire un truc idiot, tu veux dire ? »
« Oh, et il vaudrait peut-être mieux que tu aies des Sperry
Topsiders plutôt qu’une seule huarache… ? »
La circulation coopéra et Doc retrouva Sauncho à la Linus’s
Tavern en train de boire une Téquila Zombie, mais avant même qu’il
ait le temps d’en commander une le téléphone sonna derrière le bar.
« Pour toi, trésor », la serveuse Mercy, passant le téléphone à
Sauncho, qui hocha la tête une fois, une deuxième fois, puis, plus
rapide que Doc l’avait jamais vu, jeta un billet de vingt sur le bar et
sortit en courant.
Le temps que Doc l’ait rejoint, Sauncho était au bout de
l’embarcadère en train de larguer les amarres d’un petit hors-bord
in-board en fibre de verre appartenant à Hardy, Gridley & Chatfield.
Sauncho avait démarré le moteur et commencé à s’éloigner du poste
de mouillage dans un nuage de gaz d’échappement bleu quand Doc
parvint enfin à retrouver son équilibre sur le bateau.
« Qu’est-ce que je fabrique sur ce bidon de Clorox, au fait ? »
« Tu as la chance de pouvoir être mon second. »
« Comme Gilligan ? Ce qui fait de toi… attends un peu… le
Capitaine ? »
Ils mirent le cap au sud. Gordita Beach émergeait de la brume,
s’écaillant délicatement sous l’action des brises salées, la bourgade
délabrée évoquait un déversement de couleurs délavées par les
intempéries, comme des pastilles de peinture dans quelque
quincaillerie éloignée de tout, et la pente qui montait jusqu’à
Dunecrest, que Doc avait toujours trouvée raide, surtout après des
nuits d’excès, une côte où tôt ou tard tout le monde bousillait son
embrayage en essayant de la gravir pour quitter la bourgade,
semblait d’ici étrangement plate, à peine là.
Les vagues étaient assez belles aujourd’hui pour cette partie de la
côte. Les vents du large s’étaient suffisamment calmés pour que
quelques surfeurs soient de sortie, et ils attendaient en file indienne,
chahutés dans les vagues et les creux, comme le reflet inversé de
l’île de Pâques, Doc avait toujours eu cette impression.
À l’aide des vieilles jumelles de Sauncho, il observa un motard
de la police routière poursuivant un môme à cheveux longs sur la
plage, au milieu de gens qui essayaient de prendre un peu le soleil
de midi. Le flic était en grande tenue moto – bottes, casque,
uniforme – et portait l’artillerie assortie, le môme était pieds nus,
légèrement vêtu, et dans son élément. Il fuyait comme une gazelle
tandis que le flic peinait dans le sable.
Doc eut un flash, c’était la machine à remonter le temps et il
voyait le Bigfoot des débuts, jeune flic à Gordita. Bigfoot avait
toujours détesté cet endroit et n’attendait qu’une chose, déguerpir.
« Ce lieu est maudit depuis le début », disait-il à qui voulait
l’entendre. « Des Indiens ont vécu ici il y a longtemps, ils vouaient
un culte à la drogue, fumaient du toloache, autrement dit du datura,
ils avaient des hallucinations, s’illusionnaient en croyant visiter
d’autres réalités – fichtre, à la réflexion, pas si différents des hippies
chtarbés d’aujourd’hui. Leurs cimetières étaient des portails sacrés
permettant d’entrer dans le monde des esprits, à ne pas utiliser à
mauvais escient. Et Gordita Beach est construit en plein sur un de
ces cimetières. »
D’avoir vu les films d’horreur du samedi soir, Doc comprenait
que bâtir à l’emplacement d’un ancien cimetière indien était la pire
sorte de mauvais karma, même si les promoteurs, par nature
diaboliques, se fichaient de savoir sur quoi ils construisaient du
moment que les terrains étaient d’équerre et faciles d’accès. Doc
n’aurait pas du tout été surpris d’apprendre que Mickey Wolfmann
en personne avait lui-même commis cette profanation plus d’une
fois, attirant les malédictions en cascade sur son âme déjà misérable.
Ils étaient difficiles à voir et difficiles à saisir, ces esprits indiens.
Vous les poursuiviez péniblement, peut-être uniquement dans le but
de leur présenter des excuses, et ils s’envolaient comme le vent, et
attendaient leur heure…
« Qu’est-ce que tu regardes ? » demanda Sauncho.
« Où j’habite. »
Ils contournèrent Palos Verdes Point, et au loin, quittant
San Pedro, toutes voiles d’étai et focs dehors, éclose comme une rose
cubiste, la goélette approchait. Le visage de Sauncho disait l’amour
pur de qui n’est pas aimé en retour.
Doc n’avait vu La Conservée toutes voiles dehors qu’une seule fois
auparavant, pendant le trip d’acide que Vehi et Sortilège lui avaient
fait faire. Maintenant, n’ayant pratiquement rien pris, il remarqua
une intéressante ressemblance avec la goélette du Vaisseau fantôme
(1941) à bord de laquelle John Garfield est assailli et, de fait,
envoyé au tapis par Edward G. Robinson qui lui fait : « Ouais ! ouais
je suis le Loup des Mers, tu vois ? C’est moi le patron sur ce
vaisseau, et quand je parle on obéit, ouais… parce que personne
cherche des noises au Loup des Mers, tu vois — »
« Ça va, Doc ? »
« Oh. J’ai… dit tout ça à haute voix ? »
Ils virèrent de bord et suivirent en restant derrière. Bientôt deux
taches verdâtres apparurent sur le radar, s’approchant à chaque
balayage, et Sauncho mit la radio en marche. Certaines
transmissions faisaient penser à un bar de Gordita Beach n’importe
quel soir de la semaine.
« Tes copains du ministère de la Justice », devina Doc.
« Plus les gardes-côtes. » Sauncho regarda la goélette aux
jumelles pendant un moment. « Maintenant elle nous a vus. D’ici
peu… ouaip. De la fumée. Ils passent au moteur. Eh bien, fini pour
nous. »
Bientôt ils observaient le cul ou, comme Sauncho aimait
l’appeler, la voûte d’une vedette des gardes-côtes poursuivant le
Croc d’Or à vitesse critique, et il ne fallut pas longtemps avant que le
navire du MDLJ ne rejoigne Sauncho et Doc. De jeunes avocats
coiffés d’amusants chapeaux agitaient des cannettes et braillaient
des remarques. Doc vit au moins une demi-douzaine de beautés en
bikini qui trottinaient vers l’avant et vers l’arrière. KHJ passait à
fond Something in the Air de Thunderclap Newman, qu’un certain
nombre de passagers du MDLJ et d’invités reprenaient en chœur,
apparemment en toute sincérité – cependant Doc se demandait
combien auraient reconnu la révolution si elle était venue leur faire
un petit coucou.
« Ç’t’embête pas si je me détends un peu ici ? » demanda Doc.
« J’imagine que ton cabinet d’avocats n’est pas équipé pour la
pêche. »
« En fait, si tu regardes dans ce casier… Ils ont même acheté un
sondeur pour pouvoir repérer les bancs de poissons. » Sauncho
alluma l’instrument et commença à observer ce qui s’affichait. Au
bout d’un moment il se mit à chercher les cartes en marmonnant.
« Un drôle de truc, là, Doc… Si on en croit ce bidule, regarde – il n’y
a pas moyen de trouver le fond, ça fait des centaines de mètres, on
dirait. Mais ce sondeur, à moins que le système électronique
déconne — »
« Saunch, tu entends quelque chose ? »
De quelque part devant eux arrivait maintenant un murmure
rythmé qui, s’ils avaient été à terre, aurait facilement pu être pris
pour du ressac. Mais qui, si loin en mer, ne pouvait pas en être.
« Quelque chose, oui », dit Sauncho.
« Bien. »
Le bruit devint plus fort, et Doc se mit à chronométrer
mentalement les intervalles. Sauf s’il était tendu et comptait trop
vite, ça faisait dans les trente secondes, ce qui normalement – mais
normal, ceci ne l’était pas – correspondait à des vagues d’à peu près
autant de pieds de haut. Le petit esquif commençait à être chahuté
dans la houle qui était devenue, aurait-on dit, prononcée. Il arrivait
aussi quelque chose à la lumière, comme si l’air devant eux
s’épaississait, annonçant un gros temps inédit. Même avec les
jumelles, il était difficile de garder la goélette en vue.
« Le bateau de tes rêves essaye de nous attirer dans quelque
chose ? » brailla Doc, pas tout à fait affolé.
Le ressac – si c’était bien de ça qu’il s’agissait – faisait à présent
un vacarme à déchirer le jour. Des embruns salés et caustiques les
fouettaient, leur entraient dans les yeux. Sauncho mit le moteur au
ralenti en hurlant : « Putain c’est quoi ? »
Doc se dirigeait vers l’arrière pour vomir mais décida d’attendre.
Sauncho pointait le doigt par bâbord avant, en proie à une certaine
agitation. Aucun rocher n’était visible, nul rivage, la haute mer tout
autour, mais ce qu’ils voyaient maintenant faisait passer la côte nord
de Oahu à son summum de majesté pour Santa Monica au mois
d’août. Doc estima que la série de rouleaux qui arrivaient sur eux du
nord-ouest faisaient bien trente, voire trente-cinq pieds de la crête à
la base – ils se cabraient puissamment, s’embrasaient au soleil, se
brisaient en explosions répétées.
« Ç’peut pas être Cortes Bank », Sauncho, scrutant ses cartes,
« on n’est pas si loin. Mais il n’y a rien d’autre par ici, alors bon
sang, qu’est-ce que c’est ? »
Tous deux savaient. C’était la vague mythique de St. Flip de
Lawndale, également connue des anciens sous le nom de Seuil de la
Mort. Et la goélette piquait droit dedans.
Sauncho suivait la trajectoire de la goélette au crayon gras de
couleur jaune sur l’écran radar. « Soit ils se suicident soit ils
commettent une baraterie, là – difficile à dire – pourquoi ils ne
changent pas de cap ? »
« Et maintenant, où sont les Fédéraux ? »
« Le ministère de la Justice met à la cape, on dirait, mais les
garde-côtes essayent toujours de les intercepter. »
« C’est assez couillu. »
« C’est ce qu’on te dit quand tu t’engages – tu es obligé d’y aller,
mais pas de revenir. »
Ils étaient maintenant assez près pour voir deux, mettons trois
étroites formes sombres se détacher de la goélette, qui semblèrent
un moment faire du sur-place au-dessus de la surface, puis filèrent
dans de grandes gerbes, leurs moteurs un bref instant plus bruyants
que le fracas du ressac. « Des bateaux-cigares », hurla Sauncho.
« Cinq cents chevaux, peut-être mille, peu importe, personne ne va
se lancer dans une course-poursuite. »
Doc observa la goélette à travers la lumière estompée de l’océan.
Elle ne cessait de se dissiper derrière les embruns puis de
réapparaître. C’était peut-être la visibilité, mais elle avait l’air tout à
la fois plus vieille, plus éprouvée par les intempéries, plus conforme
au bateau dans son rêve de l’autre matin. Le rêve où Coy et sa
famille s’échappaient et se trouvaient enfin en sécurité. La
Conservée.
« Ils l’ont abandonnée », s’écria Sauncho dans la faible clarté et
le vacarme.
« Merde, mec, je suis vraiment navré. »
« Ne le sois pas. Au moins ils ont arrêté les moteurs. On a juste à
prier qu’elle n’aille pas s’échouer sur je ne sais ce qu’il y a par là. »
Pendant les accalmies entre deux fracas de vagues, il expliqua que si
elle pouvait être récupérée et placée plus ou moins sous
administration judiciaire, et que les propriétaires ne venaient pas la
réclamer, au bout d’un an et un jour elle serait officiellement
abandonnée et la question de la propriété du navire relèverait de
toutes sortes de lois maritimes que Doc eut du mal à suivre.
Entre-temps les gardes-côtes envoyaient un équipage de prise à
bord de la goélette pour réduire la voilure, gréaient des orins et des
ancres pour la maintenir bout au vent, préparaient des bittures et
des feux de remorquage. D’après le trafic radio, un remorqueur de
haute mer était en route.
« Bonne chose qu’on soit sortis », dit Sauncho.
« On n’a pas fait grand-chose. »
« Ouais, mais imagine qu’on ne soit pas sortis. Il n’y aurait eu
que la version du gouvernement, et ce vieux rafiot aurait pu
s’asseoir sur sa barre d’arcasse. »

À la base des garde-côtes de Terminal Island, Sauncho dut se


rendre dans leurs bureaux et remplir de la paperasse, prendre des
dispositions pour le mouillage de nuit du hors-bord in-board, puis lui
et Doc se firent raccompagner en voiture par toute une bande de
marins qui partaient pour Hollywood en permission et qui les
déposèrent à la Marina. À la Linus’s Tavern ils tombèrent sur Mercy
qui finissait juste son service. « Pas eu l’occasion de finir ce
Zombie », réalisa Sauncho.
« Tu es probablement d’humeur festive, » dit Doc, « mais moi je
ferais bien de passer au bureau, ça fait une paye. »
« Je sais – je dois me calmer, il ne faudrait pas qu’on attire la
scoumoune, beaucoup de choses peuvent arriver en un an et un
jour. Tout le monde commence à débouler de partout, assureurs
multiples, réclamations spécifiques pour avarie, ex-compagnes, que
sais-je encore. Mais supposons qu’il y ait une police maritime
standard qui s’applique, permettant que la propriété revienne au
souscripteur… »
Fichtre, appelons cela l’Intuition du Camé. « Tu n’aurais pas toi-
même souscrit un contrat d’assurance, Saunch ? »
Était-ce la lumière ambiante ? Fallait-il que quelqu’un se
précipite pour appeler le Pape afin de déclarer le cas miraculeux
d’un avocat en train de véritablement rougir ? « En cas de litige, je
serai sur le coup », reconnut Sauncho. « Bien que le plus probable
soit qu’un des vauriens millionnaires de tes amis finisse par la voler
aux enchères. »
Pris d’un élan sentimental, Doc alla pour l’étreindre, et comme
toujours Sauncho flancha. « Navré. J’espère que ça va marcher, mec.
Ce bateau et toi, vous êtes vraiment faits l’un pour l’autre. »
« Ouaip, comme Shirley Temple et George Murphy. » Avant que
quiconque puisse l’en empêcher, Sauncho se mit à chanter We
Should Be Together, extrait de Hôtel à vendre (1938), livrant une
imitation vocale tout à fait honorable de la pitchounette à
bouclettes. Il se leva, comme pour faire un numéro de claquettes,
mais déjà Doc tirait nerveusement sur sa manche.
« Je crois que c’est ton patron, là-bas… ? »
C’était effectivement l’intimidant C. C. Chatfield, in propria
persona. En outre, il dardait d’insistants regards en direction de
Sauncho. Sauncho arrêta de chanter et salua de la main.
« J’ignorais qu’ vous étiez aussi un fan de Shirley Temple,
Smilax », fit C. C. d’une voix tonitruante au milieu de ce qui,
heureusement, n’était pas encore la foule de la sortie du boulot.
« Quand vous en aurez terminé avec votre client, là, rappliquez
donc. J’ai besoin de discuter avec vous de cette idée pour la MGM. »
« Tu n’as tout de même pas », dit Doc.
« C’était un recours collectif qui ne demandait qu’à être
intenté », protesta Sauncho. « Si ce n’est pas nous, ce sera quelqu’un
d’autre. Et réfléchis au potentiel. Chaque grand Studio en ville est
vulnérable. Warners ! Et si tu trouvais suffisamment de spectateurs
furax qui ne veulent pas que Lazlo et Ilsa montent ensemble dans
l’avion ? Ou s’ils voulaient que Mildred étrangle Veda à la fin,
comme dans le livre ? E-et — »
« Je t’appellerai bientôt », Doc, aussi prudemment que possible,
tapotant Sauncho sur l’épaule et se frayant un chemin vers la sortie
de la Linus’s.

C’était la fin de journée à la boutique « énergie » du Dr Tubeside.


Petunia, rudement ravissante aujourd’hui en fuchsia pâle, chuchotait
intimement avec un monsieur aux cheveux longs et aux lunettes
enveloppantes très sombres. « Oh, Doc, je ne crois pas que tu aies
déjà fait la connaissance de mon mari… ? Voici Dizzy. Trésor, je te
présente Doc, dont je t’ai déjà parlé… ? »
« Mon frère », Dizzy tendant lentement une main aux doigts
couverts de durillons de bassiste, et avant que Doc ne réalise ce qui
lui arrivait, ils se livraient à une poignée de main complexe,
comprenant des éléments du Vietnam, d’un certain nombre de
prisons d’État, et d’organisations fraternelles qui signalent leurs
réunions hebdomadaires à l’entrée des villes.
Le Dr Tubeside vint les rejoindre en sortant de l’arrière-boutique
et tendit à Petunia un grand flacon de médicaments. « Si tu t’obstines
vraiment avec cette histoire de régime végétarien », ponctuant ses
paroles en faisant crépiter les cachets dans le flacon, « tu vas avoir
besoin d’un supplément, Petun-ya. »
« On a une nouvelle à annoncer, Doc », dit Petunia. « En
cloque », dit Dizzy.
Doc la soumit à un test express de radiance et sentit un sourire
idiot envahir son visage. « Ma foi, ça alors. Je pensais que le
rayonnement dans la pièce c’était une sorte de flash-back que
j’avais. Félicitations, dites, c’est formidable. »
« Sauf pour ce timbré, là », dit Petunia, « qui pense que
maintenant il doit m’emmener au travail et revenir me chercher.
Exactement ce qu’il me fallait, un chauffeur qui disjoncte. Enlève tes
lunettes, chéri, que tout le monde voie tes jolis yeux qui spiralent. »
Doc monta à l’étage. « Éteins les lumières et ferme à clé ! » lança
le Dr Tubeside.
« Je n’oublie jamais », répliqua Doc. Un vieux gag entre eux.
Il y avait une pile de courrier étalée en éventail de l’autre côté
du seuil, essentiellement des prospectus de pizzerias livrant à
domicile, mais une enveloppe somptueuse aux inscriptions dorées en
relief attira l’œil de Doc. Il reconnut le type de lettrage faussement
arabe du Kismet Lounge & Casino, de Las Vegas-Nord.
La première chose qu’il vit à l’intérieur de l’enveloppe fut un
chèque de dix mille dollars. Il avait l’air assez authentique. « Suite à
un examen scrupuleux », disait la lettre d’accompagnement, « au cours
duquel les meilleurs – et, incidemment, les plus onéreux – experts
juridiques, psychologiques et religieux ont été consultés, il est avéré que
Michael Zachary Wolfmann a de fait été enlevé contre son gré, et,
comme les extraterrestres de la Zone 51 située non loin, ses ravisseurs
demeurent imperméables aux recours légaux ordinaires. La somme ci-
jointe correspond à la mise de cent contre un, cependant la cote dans
certains casinos plus au sud aurait rapporté un gain autrement
substantiel. “Pas de veine pour quelqu’un qui a misé gros !”
« Attendez-vous à recevoir d’autres courriers, dont une invitation
exclusive à la Grande Inauguration du Kismet Lounge & Casino nouveau
et totalement reconceptualisé, au printemps 1972. Au plaisir de vous
revoir. Merci pour l’intérêt que vous n’avez cessé de porter au Kismet.
« Cordialement, Fabian P. Fazzo, Directeur Général, Kiscorp. »
Le téléphone modèle Princess sonna, c’était Hope Harlingen.
« Dieu vous bénisse, Doc. »
« J’ai éternué, ou quoi ? »
« Sérieusement. »
« Vraiment. Des fois j’oublie si ça s’est passé ou pas… ? et
ensuite je suis obligé de demander. C’est gênant. »
Il y eut un bref silence. « Retour en arrière », dit-elle. « C’est vous
qui avez glissé ces pass sous la porte de mon patio ? »
« Non. Quels pass ? »
Apparemment quelqu’un leur avait donné, à elle et Amethyst,
des invitations avec accès aux coulisses pour assister au grand
Surfadelic Freak-In de la veille au Will Rogers Park.
« Oh ouhao, est-ce que j’ai loupé ça ? Le groupe de mon cousin,
Beer… ? était censé jouer en première partie des Boards. »
« Beer ? Vraiment ? Doc, ils ont été complètement déments… ?
genre, ce sont les Boards de demain. »
« Scott sera content d’entendre ça. Je ne sais pas si moi je le suis.
Est-ce que Coy a joué ? »
« Il est de retour, Doc, il a vraiment la pêche et il est de retour,
et moi ça fait maintenant vingt-quatre heures que je suis sur un petit
nuage, je ne sais que croire. »
« Et comment va-t-elle… son nom m’échappe ? »
« Elle dort encore. Je dirais qu’elle est un peu dans les vapes. Je
crois qu’elle n’a pas encore fait le rapprochement, à propos de Coy.
Mais la chose du concert sur laquelle elle n’arrête pas de revenir
c’est quand Coy a pris un saxo baryton, qu’il a enlevé un micro de
son support et qu’il l’a mis dans le pavillon du saxo et a commencé à
souffler. Elle a adoré. Il en a marqué, des points, avec ça. »
« Alors… vous êtes tous les deux… »
« Oh, on verra. »
« Sensass. »
« Et aussi, on part à Hawaii le week-end prochain. »
Doc se souvint de son rêve. « Vous prenez le bateau ? »
« On y va en avion avec Kahuna Airlines. Coy a dégoté des billets
quelque part. »
« Essayez de ne pas faire enregistrer trop de bagages. »
« Il vient juste d’arriver. Tenez, parlez-lui. On vous aime. »
Il y eut des bruits, ennuyeux à la longue, de baiser qui se
prolongeait, et Coy finit par dire : « J’ai officiellement plus de
comptes à rendre à qui que ce soit, mec. Burke Stodger a appelé en
personne pour me l’annoncer. Vous êtes allé au concert hier soir ? »
« Non, et mon cousin Scott va l’avoir mauvaise. J’ai juste oublié.
J’ai entendu dire que tu avais carrément assuré. »
« J’ai pris des longs solos sur Steamer Lane, Hair Ball et
l’hommage à Dick Dale. »
« Et je devine que ta fille s’est bien amusée. »
« Mec, elle est… » Et il se tut. Doc l’écouta respirer un moment.
« Vous savez ce que disent les Indiens. Vous m’avez sauvé la vie,
alors maintenant vous devez — »
« Ouais, ouais, c’est un hippie qui a inventé ça. » Ces gens, mec.
Z’y connaissent rien. « C’est toi qui as sauvé ta vie, Coy. Maintenant,
à toi de la vivre. » Il raccrocha.
Vingt et un

Lorsqu’il devint tragiquement évident, trop tard dans le


quatrième quart-temps, que les Lakers allaient perdre le septième
match décisif de la finale contre les Knicks, Doc se mit à penser à
ceux avec qui il avait parié dessus, et combien, et ensuite aux dix
mille dollars, et ensuite à tous ceux à qui il devait de l’argent, parmi
lesquels, cela lui revenait maintenant, il fallait compter Fritz, aussi
coupa-t-il la télé et, décidant d’emmener sa déception sur la route,
monta dans la Dart et mit le cap sur Santa Monica. Quand il arriva à
Gotcha !, une ou deux lumières étaient encore allumées à l’intérieur.
Il fit le tour par-derrière et tapota à la porte. Au bout d’un moment,
elle s’ouvrit d’un pouce, et un môme aux cheveux très courts jeta un
œil à l’extérieur. Devait être Sparky.
En effet. « Fritz a dit que tu ferais un saut à un moment ou un
autre. Entre donc. »
La salle des ordinateurs était en ébullition. Toutes les bandes
tournaient dans un sens puis dans l’autre, et il y avait maintenant
deux fois plus d’écrans d’ordinateurs que dans le souvenir de Doc,
tous allumés, plus au moins une douzaine de téléviseurs en marche,
chacun réglé sur une chaîne différente. Une sono qui avait dû être
pillée dans une salle de cinéma passait Help Me, Rhonda, et le vieux
percolateur déglingué, dans le coin, avait été remplacé par une
gigantesque cafetière italienne bardée de tuyaux, de leviers de
soupape, de jauges et d’assez de chrome pour être conduite
lentement sur n’importe quel boulevard d’East L.A. sans faire tache.
Sparky s’installa à un clavier et tapa une série de commandes dans
un code particulier que Doc essaya de lire sans y parvenir, et la
cafetière se mit à – eh bien, non pas tout à fait à respirer, mais à
commencer à envoyer de la vapeur et de l’eau chaude avec
détermination.
« Et Fritz, il est passé où ? »
« Dans le désert, quelque part, à traquer des mauvais payeurs.
Comme d’habitude. »
Doc sortit un joint de sa poche de chemise. « Pas d’inconvénient
à ce que je, euh… »
« Non non », aimable, mais sans plus.
« Tu ne fumes pas ? »
Sparky haussa les épaules. « C’est plus dur pour moi de
travailler. Ou c’est peut-être juste que je fais partie de ces gens qui
ne devraient pas toucher à la drogue.
« Fritz a dit, après avoir été sur le réseau un certain temps, que
ça lui faisait le même effet que les drogues psychédéliques. »
« Il pense aussi que l’ARPAnet lui a volé son âme. »
Doc y réfléchit. « C’est le cas ? »
Sparky fronça les sourcils en scrutant le lointain. « Le système
n’a que faire des âmes. Pas du tout comme ça qu’il fonctionne.
Même le coup d’entrer dans les vies d’autres gens… ? ce n’est pas
comme un trip oriental où on se fond dans une conscience
collective. C’est juste découvrir des trucs que quelqu’un d’autre ne
pensait pas que tu découvrirais. Et ça bouge tellement vite, genre,
plus on en sait plus on en sait, qu’on peut presque le voir changer
d’un jour sur l’autre. Pour ça que j’essaye de travailler tard. Moins
un choc le lendemain matin. »
« Ouhao. J’suppose que je ferais bien de me mettre au jus, sinon
je vais être hors du coup. »
« Tout ça c’est de la bricole », en indiquant la pièce d’un geste.
« Ici-bas, dans la vraie vie, comparé à ce qu’on voit dans les films
d’espionnage et à la télé, on est encore très loin de cette vitesse et
de cette capacité, même l’infrarouge et les jumelles de nuit qu’ils
utilisent au Vietnam sont encore très loin des Binocles à Rayons X,
mais tout évolue de manière exponentielle, et un beau jour tout le
monde se réveillera en se découvrant sous surveillance, sans
possibilité d’y échapper. Les mauvais payeurs qui s’enfuient seront
obligés de payer, peut-être qu’alors il y aura nulle part où s’enfuir. »
Soudain la machine à café entama bruyamment une version
vocale synthétisée de Volare.
« C’est Fritz qui a programmé ça. Moi j’aurais plutôt opté pour
Java Jive. »
« Un peu antérieur à ton époque. »
« Tout ça c’est des données. Des uns et des zéros. Tout est
récupérable. Éternellement présent. »
« Sensass. »
Le café n’était pas mauvais, compte tenu de ses origines
robotiques. Sparky essaya de montrer à Doc un peu de code. « Oh
hé », se souvint alors Doc, « ton réseau, là, est-ce qu’il prend en
compte les hôpitaux ? Par exemple si une personne était allée aux
urgences, tu pourrais savoir où elle en est ? »
« Ça dépend où. »
« Vegas… ? »
« Peut-être via l’université de l’Utah, laisse-moi regarder. » Il y
eut à l’écran une rafale soudaine de percussion plastique et de
glyphes verts extraterrestres, et au bout d’un moment Sparky dit :
« Je trouve Sunrise là, et Desert Springs. »
« Elle doit y être sous le nom de Beaverton ou de Fortnight.
Assez récent, je pense. »
Sparky continua un peu à taper et hocha la tête. « Okay, l’hôpital
Sunrise a accueilli une Trillium Fortnight, domiciliée à L.A., admise
pour contusions, coupures et ecchymoses… Ils l’ont gardée en
observation et pour traitement deux… trois nuits, elle est sortie sous
la responsabilité de ses parents… mardi dernier, on dirait. »
« C’est elle. » Il regarda l’écran par-dessus l’épaule de Sparky.
« Ça alors, c’est elle. Eh bien. Merci, mec. »
« Ça va ? » Manifestement impatient de se remettre au travail.
« Pourquoi est-ce que ça n’irait pas ? »
« Je ne sais pas. Tu as l’air un peu bizarre, et puis la plupart des
gens de ton âge m’appellent “gamin”. »
« Je passe au Zucky’s, je peux te rapporter quelque chose ? »
« J’ai jamais vraiment faim avant minuit, et généralement
j’appelle juste Pizza Man. »
« Okay. Dis à Fritz que je lui dois de l’argent. Et ça ne
t’embêterait pas que je te rende visite de temps en temps, en
essayant de ne pas trop te faire chier ? »
« Pas du tout. Je t’aiderai à installer ton propre système si tu
veux. C’est la vague du futur, pas vrai. »
« À pleins tubes. »
Au Zucky’s, Doc s’assit au comptoir et commanda du café et
toute une tarte au chocolat nappée de crème, et pendant un moment
il se livra à l’exercice consistant à vraiment couper des parts à
quarante-cinq degrés, à les disposer sur une assiette puis à les
manger une par une avec une fourchette, mais finalement il ramassa
ce qui restait avec ses mains et y alla franchement en terminant
comme ça.
Magda s’approcha pour jeter un œil. « Tu aimerais de la tarte
avec ça ? »
« Tu travailles le soir maintenant », fit remarquer Doc.
« Toujours été plutôt du soir. Où est passé le Fritz, un bail que je
le vois plus. »
« Dans le désert, quelque part, c’est ce que j’ai entendu dire. »
« On dirait que tu as pris le soleil toi aussi. »
« Je connais un gars qui a un bateau, on a fait une sortie l’autre
jour… ? »
« Attrapé quelque chose ? »
« Bu des bières, surtout. »
« On dirait mon mari. Une fois ils avaient prévu de partir à
Tahiti, se sont retrouvés à Terminal Island. »
Doc s’alluma une cigarette digestive. « Du moment qu’ils sont
tous revenus sains et saufs. »
« Me souviens pas. Tu as de la crème fouettée sur l’oreille, là. »

Doc prit l’autoroute de Santa Monica, et, à peu près au moment


où il obliquait en direction du sud vers San Diego, le brouillard
entama son avancée nocturne vers l’intérieur des terres. Il écarta les
cheveux qu’il avait dans la figure, monta le volume de la radio,
alluma une Kool, s’enfonça dans son siège en position avachie pour
rouler tranquille et observa la lente disparition de toutes choses, les
arbres et les fourrés sur le terre-plein central, le dépôt des bus
scolaires jaunes sur Palms, les lumières dans les collines, les
panneaux au-dessus de l’autoroute qui vous disaient où vous étiez,
les avions descendant sur l’aéroport. La troisième dimension devint
de moins en moins fiable – une rangée de quatre feux arrière devant
vous pouvait soit appartenir à deux voitures différentes dans des
files contiguës, à bonne distance, soit être en fait une paire de
doubles feux sur le même véhicule, juste sous votre nez, pas moyen
de dire. Au début, le brouillard se répandit en plaques séparées,
mais bientôt tout devint épais et uniforme jusqu’à ce que Doc ne
puisse plus distinguer que les faisceaux de ses propres phares,
comme les tentacules oculaires d’un extraterrestre braqués dans la
blancheur feutrée devant lui, et les lumières de son tableau de bord,
où le compteur était le seul moyen de savoir à quelle vitesse il allait.
Il se traîna jusqu’à finalement trouver une autre voiture derrière
laquelle rouler. Au bout d’un moment il vit dans son rétroviseur
quelqu’un d’autre prendre position derrière lui. Il était dans un
convoi de taille inconnue, où chaque voiture restait derrière celle de
devant, à distance suffisante pour voir ses feux arrière, comme une
caravane dans un désert de perception, réunie un temps pour
traverser en sécurité une zone de cécité. C’était une des rares choses
qu’il eût jamais vu les habitants de cette ville, hippies mis à part,
faire gratuitement.
Doc se demanda combien de gens de sa connaissance avaient été
pris ce soir dans ce brouillard, et combien étaient à l’intérieur,
bloqués par le brouillard, devant la télé ou au lit, tout simplement
en train de s’endormir. Un jour – Sparky le lui confirmerait sans
doute – des téléphones feraient partie de l’équipement standard de
chaque voiture, et peut-être même des ordinateurs de bord. Les gens
pourraient échanger noms et adresses, se raconter leurs vies et
former des associations d’anciens qui se retrouveraient une fois l’an
dans un bar à proximité d’une sortie d’autoroute, différente à
chaque fois, pour se remémorer le soir où ils avaient créé une
communauté temporaire pour s’aider les uns les autres à rentrer
chez eux malgré le brouillard.
Il mit en marche le Vibrasonic. KQAS passait Super Market, le
classique pour la route de Fapardokly, avec son triple tonguing,
habituellement idéal pour traverser L.A. – cependant, compte tenu
des conditions de circulation de ce soir, Doc allait devoir marquer
seulement un temps sur deux – puis il y eut des enregistrements
pirates d’Elephant’s Memory, la reprise de Stranger in Love par les
Spaniels et God Only Knows des Beach Boys, dont Doc se rendit
compte au bout d’un moment qu’il était en train de reprendre le
chœur. Il regarda la jauge d’essence et vit qu’il y avait encore un
peu plus d’un demi-plein, plus les émanations. Il avait un grand
gobelet de café du Zucky’s et un paquet de clopes presque plein.
De temps à autre quelqu’un mettait son clignotant droit et
prudemment quittait la file pour s’engager au jugé sur une bretelle
de sortie. Les grands panneaux de sortie, en l’air, étaient
complètement invisibles, mais parfois il était possible de voir un des
plus petits, en bas, au niveau de la chaussée, exactement à l’endroit
où la voie de sortie se détachait. Donc il fallait toujours que ce soit
une de ces décisions de toute, toute dernière minute.
Doc se dit que s’il loupait la sortie Gordita Beach, il prendrait la
première dont il parviendrait à lire le panneau et rebrousserait
chemin tant bien que mal par les petites routes. Il savait qu’à
Rosecrans l’autoroute amorçait un coude vers l’est et qu’à un
moment donné, à hauteur de Hawthorne Boulevard ou d’Artesia, il
laisserait le brouillard derrière lui, à moins qu’il soit ce soir en train
de gagner toute la région. Alors peut-être que les choses resteraient
comme ça pendant des jours, il faudrait peut-être juste qu’il
continue de rouler, qu’il aille au-delà de Long Beach, qu’il traverse
le comté d’Orange, et San Diego, qu’il passe une frontière où
personne ne pourrait plus dire qui était mexicain et qui était ricain,
qui était n’importe qui. Mais il pouvait aussi très bien tomber en
panne d’essence avant que ça se produise, il lui faudrait quitter la
caravane, s’arrêter sur le bas-côté, et attendre. Qu’il se passe
quelque chose. Qu’un joint oublié se matérialise dans sa poche. Que
la police de l’autoroute arrive et choisisse de ne pas l’enquiquiner.
Qu’une blonde fringante au volant d’une Stingray s’arrête et propose
de le faire monter. Que le brouillard se dissipe, et que, d’une
manière ou d’une autre, il y ait cette fois-ci autre chose à la place.
NdT

Jean Bonnie a été généreux de son temps et de ses conseils


toujours judicieux, qu’il soit ici très chaleureusement remercié. Jim
Carroll de la librairie San Francisco Book Company, Paris, s’est
montré d’une patience sans limite, je tiens à lui exprimer toute ma
gratitude. D’autres amis ont éclairé le chemin qui mène à Gordita
Beach : Ken Suter, Rob Conrath, Gary Lippman, je leur en suis de
tout cœur reconnaissant et espère pouvoir d’une façon ou d’une
autre leur rendre un jour la pareille. Merci également à Tim Ware et
à son [Link]. Cette liste serait incomplète si je ne saluais
pas Claro, mon maître et mon ami, qui m’a transmis ce drôle de
virus, traduire. Last but not least, merci à Julie Bonnie dont la
présence aimante a permis que cette expérience soit un good trip.

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