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Limites de l'humain et des androïdes

Le document explore les limites de la définition de l'humain à travers l'histoire, en commençant par la culture grecque et le rationalisme cartésien, jusqu'à l'impact de l'intelligence artificielle sur cette notion. Il utilise le roman de Philip K. Dick, 'Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?', pour illustrer la complexité des relations entre humains et androïdes, notamment à travers le test de Voigt-Kampff qui évalue l'empathie. La conclusion souligne que la frontière entre le corps et la technique est floue, remettant en question la capacité de la science à interpréter les réponses humaines.

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Limites de l'humain et des androïdes

Le document explore les limites de la définition de l'humain à travers l'histoire, en commençant par la culture grecque et le rationalisme cartésien, jusqu'à l'impact de l'intelligence artificielle sur cette notion. Il utilise le roman de Philip K. Dick, 'Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?', pour illustrer la complexité des relations entre humains et androïdes, notamment à travers le test de Voigt-Kampff qui évalue l'empathie. La conclusion souligne que la frontière entre le corps et la technique est floue, remettant en question la capacité de la science à interpréter les réponses humaines.

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SÉQUENCE 6

Couverture de l’édition anglaise du roman de


ÉTAPE 2 – APPRENDRE/PRATIQUER : LA LEÇON Philip K. Dick, Edition Phoenix, 2012

Partie A - Comment penser l’humain


dont les limites seraient indéfiniment
repoussées ?

1. Et si l’humanité se définissait


essentiellement en posant des limites ?
Comme le rappelle Barbara Cassin, la culture grecque se
définissait, à partir du logos comme valeur universelle, mais
incarnée par la seule langue grecque « d’où découle une
opposition tranchée entre grec et barbare, si sauvage qu’elle
pourrait bien être la barbarie même. […] Aspasie […] incarne
dans le Ménexène de Platon une caricature de cette position : “
C’est ainsi que la bonne naissance et la liberté de notre cité sont
fermes et saines et par nature pleines de haine pour le barbare
(phusei misobarbaron) parce que nous sommes purs grecs et sans
mélange de barbares1. ” » Ainsi donc la culture grecque, à l’origine
de la culture occidentale, s’est-elle construite sur la première limite fondatrice opposant le grec et le
barbare. Limite qui, pour les Grecs, ne pouvait être discutée et qui incarnait, en elle-même, la culture et
ses valeurs, repoussant le reste du monde dans l’inhumanité.
Le second moment clé de la pensée occidentale fut sans doute le moment du rationalisme cartésien
qui déplaça la limite anthropologique en opposant l’homme, sans restriction géographique cette fois,
aux « animaux machines » qui ne
sauraient être doués d’une âme.
Nous en sommes maintenant au
troisième temps, l’ère de
l’intelligence artificielle qui,
nouveauté terrifiante, ne permet
sans doute plus – ou mal – de
poser les limites entre l’humain et
le non humain. C’est ce vacillement
de la limite qui nous terrifie et nous
fascine en même temps, comme si
nous étions convoqués au spectacle
de notre propre disparition, c’est-
dire à la déshumanisation de
l’espèce humaine.

1 Barbara Cassin La Nostalgie. Quand donc est-on chez soi ? Editions Autrement, 2013, p.75. Barbara Cassin est philosophe et
philologue.

CNED TERMINALE HUMANITÉ-LITTÉRATURE-PHILOSOPHIE 1


2. Aux limites de l’humain : le cyborg
À l’orée de ce chapitre sur l’humain et ses limites, rien de mieux que de se rendre du côté de la science-
fiction : comme nous l’avons vu à l’étape 1, elle ne se contente pas d’inventer des mondes à venir et
des créatures issues de super technologies ; elle est le genre littéraire et cinématographique « le plus
radical » pour réfléchir aux limites de l’humain.
Ainsi en est-il des cyborgs, mot valise pour « organismes cybernétiques », alliant les apparences
biologiques propres à l’humain et les compétences des ordinateurs. Dans le roman de Philip K. Dick Les
Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? des répliquants2 ressemblant parfaitement à des humains
ont décidé de quitter une colonie de l’espace, dans laquelle ils étaient esclaves, pour revenir sur terre.
On les soupçonne d’être dangereux et de vouloir entrer en rébellion contre les humains. Des enquêteurs,
sortes de chasseurs de prime, sont chargés de les détecter, c’est-à-dire de déceler qui est un androïde
et qui est humain, à partir de questionnaires et de tests élaborés par des scientifiques. Le héros, Rick
Deckard, est un bounty hunter3, c’est-à-dire un traqueur d’androïdes déclarés illégaux qui doivent être
retirés de la circulation, liquidés. Il est envoyé à la firme Rosen (Tyrell dans le film Blade Runner) qui
a mis au point des Nexus-6, androïdes aux compétences intellectuelles redoutables qui déjouent les
tests standards. Deckard souhaite utiliser un autre test, l’échelle de Voigt-Kampff, censée identifier
efficacement un androïde en mesurant la capacité empathique – dont les répliquants ordinaires semblent
dépourvus. Cependant la police soupçonne que les androïdes équipés de Nexus-6 soient capables de
déjouer aussi l’échelle de Voigt-Kampff. Deckard, avant de procéder au test sur un échantillon d’individus
choisis par Eldon Rosen explique à Rachael, sa nièce le fonctionnement du test :

Mise en activité :
Lisez cet extrait du chapitre 4 de Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?

« “ J’aimerais regarder. Je n’ai jamais vu personne faire passer un test d’empathie. Qu’est-ce que
ces choses, là, sont censées mesurer ?
— Ceci…” Il souleva le disque adhésif duquel s’échappaient des fils électriques. “Ceci mesure la dilatation
capillaire dans la zone faciale. Nous savons qu’elle va refléter une réaction automatique primaire, comme
le fait de rougir face à un stimulus moralement choquant. On ne peut pas la contrôler par la volonté,
à l’inverse de la conductivité dermique, de la respiration ou du rythme cardiaque.” Il montra alors le
deuxième instrument, un crayon lumineux. “Celui-ci enregistre les variations de tension dans les muscles
oculaires. En même temps que le phénomène de rougissement, on peut détecter un petit mouvement
de…
— Qu’on ne détecte pas chez les androïdes, fit Rachael.
— Les questions stimulus n’en engendrent pas chez eux, non. Bien qu’elles existent biologiquement.
Potentiellement.
— Faites-moi passer ce test.
— Pourquoi ? ”s’enquit Deckard, intrigué.
Eldon Rosen intervient alors d’une voix rauque : “ Rachael est le premier sujet que nous avons
sélectionné. C’est peut-être un androïde. Nous espérons que vous allez pouvoir nous le dire. ”

La fin du chapitre 4 se termine sur une situation qui met Deckard dans une position désagréable :
appliquer le test à la nièce de Rosen qui pourrait être un androïde.

2 « répliquants» : terme français forgé à partir de l’anglais replicant, l’androïde est une réplique de l’apparence humaine.
3 Bounty hunter : en anglais, chasseur de primes, tueur à gages.

CNED TERMINALE HUMANITÉ-LITTÉRATURE-PHILOSOPHIE 2


Et voici la scène du test dans le film de Ridley Scott (en VO et sans sous-titre), adaptée librement du
début du chapitre 5 du roman de Philip K. Dick. Au cinéma, pour le spectateur, la question des limites,
ou plutôt ici de l’absence de limites entre les androïdes et les humains, est encore plus flagrante lorsque
l’on voit apparaître la très belle Rachael à l’écran. Deckard, incarné par Harrisson Ford, visiblement sous
le charme, en est d’autant plus mal à l’aise : un humain peut-il rêver d’une androïde, être confronté à son
désir pour un robot?

Regardez cette scène avec le lien ci-dessous :


[Link]
2 minutes 54

Mise en activité :
Pour avoir la traduction de cette scène du questionnaire de Voigt-Kampff appliqué à Rachael par
Deckard, lisez la même scène dans le roman de K. Dick au début du chapitre 5 ici :

« Le petit trait de lumière blanche était braqué sur l’œil gauche de Rachael Rose, dont la joue
s’ornait du disque adhésif. Elle semblait calme.
Deckard était assis de manière à pouvoir lire les deux cadrans de l’appareil de test Voigt-Kampff. “Je vais
vous décrire un certain nombre de situations sociales. Vous devez exprimer votre réaction à chacune
d’elles aussi vite que vous le pouvez. Je vais vous chronométrer, bien sûr. […]
— Allez-y, Monsieur Deckard.”
Rick choisit la question trois. “ On vous offre un portefeuille en cuir de veau pour votre anniversaire. ” Les
deux jauges passèrent aussitôt du vert au rouge ; les aiguilles eurent un violent soubresaut, puis revinrent
dans leur position initiale.
“Je ne l’accepterais pas. Et je dénoncerais celui qui me l’a donné”
Après avoir pris quelques notes, Deckard passa à la huitième question de l’échelle de Voigt-Kampff : “
Votre petit garçon vous montre sa collection de papillons, avec le bocal dans lequel il les tue”
— Je l’emmènerais chez le docteur.” La voix de Rachael était basse, mais ferme. Les doubles jauges
avaient à nouveau réagi, mais pas aussi fortement. Ce dont Rick prit bonne note.
— Vous regardez la télévision dans votre canapé, quand soudain vous découvrez une guêpe sur votre
poignet.
— Je la tue.” Les instruments cette fois, n’enregistrèrent pratiquement rien ; les aiguilles oscillèrent à
peine. Deckard sélectionna soigneusement la question suivante.
— Dans un magazine, vous tombez sur une photo couleur pleine page d’une fille complètement nue.” Il
marqua une pause.
— C’est un test d’humanité, lui demanda Rachael avec sarcasme, ou d’homosexualité ? ” Les indicateurs
demeurèrent inertes.
Il reprit : “La photo plaît beaucoup à votre mari. ” Les indicateurs n’indiquaient toujours pas la moindre
réaction. “La fille, ajouta-t-il, est allongée sur le ventre sur un beau tapis de peau d’ours.” Les aiguilles
demeurèrent immobiles. Une réponse d’androïde, se dit-il. Incapable de détecter l’élément essentiel, la peau
4
d’animal mort. Son esprit se concentre sur d’autres facteurs. “ Votre mari décide d’afficher la photo sur le
mur de son bureau” finit-il, et cette fois les aiguilles bougèrent.
”Je ne le laisserais certainement pas faire” dit-elle. (chap.5, p.80-81 édition Kindle)

Deckard utilise le polygraphe pour tester l’humanité de Rachael.

4 Le texte original est plus intéressant : « Her – its – mind is concentrating… ». La limite entre l’humain et l’androïde se traduit par
l’hésitation syntaxique de Deckard entre « her », c’est une femme, et « its », c’est un robot, une androïde.

CNED TERMINALE HUMANITÉ-LITTÉRATURE-PHILOSOPHIE 3


Étudiez maintenant cet échange en répondant aux questions ci-dessous au brouillon :
1) Analysez les questions choisies par Rick Deckard : sur quoi portent-elles ?
2) Analysez les réactions de Rachael : que peuvent-elles prouver ?
3) Que pensez-vous des conclusions de Deckard ?
Puis comparez vos réponses au brouillon avec les éléments de réponse proposés ci-dessous.

Éléments de réponse :
1) Manifestement, le point commun des questions posées par Deckard concerne la réaction de Rachael
face à la cruauté envers les animaux : Deckard teste la sensibilité de Rachael à ce que nous appelons
désormais « la cause animale », qui condamne toute forme de souffrance infligée par l’homme à l’espèce
animale au nom du spécisme5. Le portefeuille en veau, la chasse aux papillons transformée en acte de
cruauté par un enfant, l’élimination rapide et instinctive d’un insecte et enfin la peau d’un ours servant
à une mise en scène érotique : autant de saynètes qui illustrent le manque d’empathie des humains
pour la cause animale. C’est sans doute la dernière image qui laisse entendre le thème inconscient du
questionnaire posé par Rick : c’est bien le désir – et plus particulièrement son propre désir vis-à-vis de
Rachael – qui se joue derrière ce test. Le test exploite d’ailleurs habilement dans chaque question les
stéréotypes féminins : la femme coquette et gâtée, la mère qui doit éduquer moralement, et l’épouse
confrontée au désir « animal » de son mari.
2) Les réactions de Rachael aux questions sont ambiguës. Elle semble donner des réponses
satisfaisantes d’un point du moral au début en manifestant une indignation que le polygraphe enregistre
pour les deux premières questions. Mais ensuite, si les réponses verbales semblent correctes, les
aiguilles restent muettes – ce qui peut signifier que l’indignation est simulée – et donc Rachael pourrait
être une androïde intelligente qui sait déjouer les tests.
3) Deckard semble déterminé à mettre Rachael à l’épreuve du test avec des questions-pièges. Mais il s’y
trouve piégé lui-même comme le montre la réponse cinglante de Rachael à la première partie de la
question 4 : elle renvoie Deckard à son désir inconscient qu’elle interprète parfaitement. Aussi la
conclusion de l’enquêteur (« Une réponse d’androïde […]. Incapable de détecter l’essentiel, la peau d’animal
mort. Son esprit se concentre sur d’autres facteurs. ») prête-t-elle à sourire : manifestement c’est Deckard
qui est aveugle et sourd à son propre désir – l’essentiel – et qui se concentre « sur d’autres facteurs ». Le
test de Voigt Kampff, associé à une simple machine, se révèle ainsi incapable d’évaluer l’essentiel : la
validité du désir d’un homme pour une femme
– fût-elle androïde. Ou disons plutôt que la
machine et le test sont un appareillage qui sert
à refouler l’essentiel : la circulation des affects
entre deux « machines désirantes » pour
parler comme Deleuze et Guattari6. On voit ici
que le roman superpose deux échelles de
valeurs : la première fonctionne sur l’opposition
entre humain et androïde ; la seconde fait voler
en éclats la première et impose le désir
comme seule limite essentielle entre deux
« entités » désirantes, ce qui remet au centre
la limite entre le masculin et le féminin.

5 Le spécisme est une idéologie qui postule une hiérarchie entre les espèces, spécialement la supériorité de l’être humain sur
les animaux. Cette hiérarchie qui place l’espèce humaine en haut de la pyramide du vivant autorise l’homme à infliger aux autres
espèces vivantes animales toutes les formes de souffrance.
6 Gilles Deleuze et Felix Guattari, Mille plateaux, Editions de Minuit (1980). Dans cet essai, les deux auteurs déconstruisent la
théorie freudienne du désir pour la remplacer par une théorie des pulsions déterritorialisées animant non plus des sujets mais
des machines désirantes.

CNED TERMINALE HUMANITÉ-LITTÉRATURE-PHILOSOPHIE 4


Conclusion de cette étape :
Le test de Voigt-Kampff repose sur un dispositif complexe qui mélange appareillage machinique et
réponse organique aux stimuli. C’est donc la limite entre le corps et la technique qui est ici brouillée : le
test fait croire que la machine est parfaitement capable d’interpréter les réponses sensorielles du sujet.
Ceci relève d’une croyance naïve en la toute-puissance de la science à maîtriser le corps. Les étapes
suivantes vont nous amener à réfléchir sur cette mainmise de la science sur le corps.

3. Aux limites de l’humain : l’animal


Reprenons le moment cartésien défini dans notre introduction (supra p. 4). Il posait une frontière nette
entre l’homme, doué de raison et d’une âme, et l’animal, réduit à l’état de machine – sans âme et
susceptible d’être réduit par l’homme à l’état d’objet. C’est la position de la science qui, à partir du XVIIe
7
siècle, veut s’emparer de la nature pour « l’arraisonner » .
Mais : Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ou de vrais moutons ? Et, corollairement, les
hommes peuvent-ils désirer des androïdes comme Deckard dans Blade Runner ? Sur quoi reposent
les questions que Deckard soumet à Rachael ? Sur sa capacité à éprouver de l’empathie envers les
animaux, c’est-à-dire que son « humanité » va être jugée à sa capacité à s’identifier à la souffrance
animale et à s’en indigner. La société décrite par Dick repose sur une religion, le mercerisme, inspirée
du christianisme, qui place l’empathie au centre de toutes les valeurs et de tous les devoirs. Les hommes
doivent manifester de l’empathie et notamment envers les animaux, c’est une prescription sociale.
C’est le cas de Deckard : dès le premier chapitre du roman, on fait connaissance avec le rêve du héros :
s’acheter un véritable animal et non un ersatz8 électrique - qu’il possède déjà mais ne le satisfait pas.
Mais comme la plupart des animaux ont disparu de la planète à cause d’une catastrophe, les rares
animaux naturels restant sont très chers et figurent sur des catalogues; ce sont des objets commerciaux.
C’est pourquoi il se lance dans la chasse aux Nexus-6. Il espère ainsi pouvoir remplacer son mouton
Groucho, mort du tétanos. En attendant, il a acquis un ersatz – un robot-mouton – qui présente en
apparence les mêmes caractéristiques qu’un vrai. Mais, cela ne le satisfait pas et il s’en explique avec son
voisin.

Mise en activité :
Lisez cet extrait du chapitre 1 du roman de Philip K. Dick

— « C’est du boulot de première qualité. Et je lui ai consacré autant de temps et d’attention qu’à
celui qu’il a remplacé. Mais… ». Il haussa les épaules.
— Ce n’est pas la même chose
— Presque. On ressent la même chose à s’en occuper […]. Lorsqu’ils tombent en panne, il faut éviter que
tout le monde dans l’immeuble le sache. J’ai dû l’emmener à six reprises dans l’atelier de réparation, la
plupart du temps pour des bricoles, mais si quiconque venait à s’en apercevoir [...]
— Je n’en parlerai à personne dans l’immeuble.
— Je ne sais pas. Ça ne fait peut-être aucune différence.
— Mais ils vont vous regarder de haut. […] Vous savez ce que pensent les gens de ceux qui ne prennent
pas soin d’un animal ; ils considèrent ça comme immoral, anti-empathique.

7 Nous reviendrons plus tard dans le chapitre sur cet « arraisonnement » dont parle Heidegger dans « La Question de la technique »
in Conférences II. L’arraisonnement consiste à procéder à un interrogatoire et à s’emparer d’une personne ou d’un lieu au nom
d’un pouvoir.
8 Ersatz : produit, souvent alimentaire, qui remplace un autre de qualité supérieure, devenue rare. Dans le roman, à cause de la
guerre, les animaux ont disparu. Certains ont eu recours à des animaux électriques pour les remplacer. Il s’agit en quelque sorte
de robots mais ceux-ci n’ont aucune tâche à accomplir, ils sont fabriqués pour tenir lieu d’animaux de compagnie.

CNED TERMINALE HUMANITÉ-LITTÉRATURE-PHILOSOPHIE 5


— […] Je ne veux pas d’animal domestique, fit posément Rick. Je veux ce que j’avais à l’origine, un gros
9
animal.[..]. » La prime pour le retrait de cinq andros ferait l’affaire, se rendit-il compte alors ». (chap 1,
p. 30 édition Kindle)

Ainsi l’opposition entre l’homme et l’androïde se double de l’opposition entre animal naturel et ersatz
électrique qui s’entrelace à la précédente et la complique. Deckard, le « liquidateur » d’androïdes, est
aussi attaché au souvenir de son mouton. Comment comprendre sa passion pour les animaux ? Cet
attachement à l’animal est-il le signe de sa propre animalité, c’est-à-dire la conscience qu’il est un
homme et non un androïde ? Ou le symptôme d’un manque à être qu’il espère combler grâce à l’animal ?
Ou encore le signe construit grâce auquel il veut faire croire qu’il est empathique – alors qu’il ne l’est pas
et qu’il est donc peut-être un androïde ? Qu’est-ce qui prouve que les androïdes ne rêvent pas eux aussi
de posséder des moutons « naturels » ?
Le désir de s’occuper d’un animal, d’y être attaché, prend donc place dans un système de valeurs morales
et sociales d’une société reposant sur l’exclusion des androïdes parce qu’ils ne sont pas capables
d’empathie. Philip K. Dick utilise le désir de Deckard pour installer le doute : peut-on faire du désir (rêve)
de mouton électrique le critère pour identifier les androïdes ? Si les androïdes peuvent rêver de moutons
naturels alors qu’est-ce qui distingue l’homme d’un androïde ? C’est la question de la conscience, de la
subjectivité et de la sensibilité qui est posée par le rêve de Deckard.
Quelques auteurs ont fait remarquer que Deckard se prononce en anglais comme Descartes ! Et en
effet, à y bien regarder, Philip K. Dick retravaille, sur un mode anthropologique, le moment du doute
cartésien. L’animal, comme objet de désir, instaure une relation spéculaire entre l’homme et l’animal :
l’homme s’identifie à la naturalité de l’animal qui le réassure dans sa qualité d’humain non fabriqué. Et
corollairement, un androïde, censé anti-empathique, s’accommoderait d’un ersatz électrique. Dis-moi à
qui tu rêves et je te dirais qui tu es ! Sauf que l’équivalence entre objet de désir et sujet du désir est loin
d’être prouvée.

9 Deckard utilise ici l’abréviation du mot « androïdes ». Les italiques sont dans le texte.

CNED TERMINALE HUMANITÉ-LITTÉRATURE-PHILOSOPHIE 6


Ce que je dois retenir à la fin de cette partie A :

L’exacerbation de la technique et la chosification (ou réification) de l’homme, ayant entraîné


de grands mouvements de déshumanisation, ont eu pour conséquence de remettre en
cause la position cartésienne et la mainmise de l’homme sur la nature grâce aux tech-
nosciences. L’essor du végétarisme et du véganisme dans les sociétés occidentales et la
dénonciation des conditions de traitement et d’abattage des animaux destinés à l’alimentation de l’es-
pèce humaine sont le signe de cette prise de conscience de l’homme qu’il est un parmi d’autres espèces
vivantes. Cette prise de conscience remet en question l’échelle de valeurs entre les espèces qui régissait
nos rapports avec le vivant animal10. Et l’humanité développe désormais une sensibilité aux souffrances
animales, et même un « attachement » – et pas uniquement aux animaux domestiques. Philip K. Dick
l’avait prévu dès 1968 dans son roman d’anticipation : c’est notre humanité elle-même qui se joue dans la
façon dont nous traitons les animaux. Jacques Derrida ira même jusqu’à évoquer un « génocide animal »
- ce qui fit polémique – dans son dernier texte L’Animal que donc je suis (Galilée, 2006).

Et pour clore cette partie un bonus :


Nous vous proposons une vidéo qui mixe des scènes avec Jonesy, le chat du Nostromo, dans Alien, le
e
8 passager… de Ridley Scott (1979) : trois ans avant Blade Runner, le réalisateur britannique avait déjà
donné une place de choix à la relation entre l’homme et l’animal dans ce film culte qui mêle horreur et
science-fiction. Le chat est sans doute de tous les animaux le plus « humain » car il est plus indépendant
que le chien et n’est pas exploité pour les besoins de l’homme, à l’inverse du cheval ou de la vache.
Pour ceux qui connaissent le film (et les autres), le chat, adopté par l’équipage et qui l’accompagne
dans sa mission, sera le garant de la permanence de l’humanité dans cette lutte à mort entre l’équipage
et l’Alien. Il symbolise la force vitale de Ripley, la seule passagère humaine à survivre aux attaques de
l’Alien. Le chat incarne une humanité « inaliénable » - inassimilable par l’Alien - et fantasmatiquement
indestructible. On se souvient que dans la mythologie égyptienne le chat est vénéré comme une déesse
protectrice et bienfaitrice qui se met au service de l’homme pour l’aider à triompher de ses ennemis
cachés. Vous ferez tout particulièrement attention à la scène dans laquelle le chat est filmé lorsque – le
premier du vaisseau – il voit l’Alien. Ridley Scott filme le regard du chat sur le monstre qui va médiatiser
le regard du spectateur : le chat nous prépare en absorbant une part de l’horreur à notre place. En ce
sens il « humanise » la scène : il nous permet de regarder l’in-regardable, l’informe, l’Alien, l’Autre absolu.

Bon visionnage !

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Crédits
Page 1 : P
 hoto D.R.
Page 2 : Gerd Altmann / Pixabay
Page 4 : Gerd Altmann / Pixabay
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10 On peut lire sur ce sujet le pamphlet de l’Américain Jonathan Safran Foer Faut-il manger les animaux ?, Ed. de l’Olivier, 2011

CNED TERMINALE HUMANITÉ-LITTÉRATURE-PHILOSOPHIE 7

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