Objet d’étude I : La poésie du XIXe au XXIe siècle
Œuvre intégrale : Cahiers de Douai, Arthur Rimbaud, 1870
Parcours : Émancipations créatrices
Texte 1 : « Le Mal »
1 Tandis que les crachats rouges de la mitraille
2 Sifflent tout le jour par l’infini du ciel bleu ;
3 Qu’écarlates ou verts, près du Roi qui les raille,
4 Croulent les bataillons en masse dans le feu ;
5 Tandis qu’une folie épouvantable, broie
6 Et fait de cent milliers d’hommes un tas fumant ;
7 – Pauvres morts ! dans l’été, dans l’herbe, dans ta joie,
8 Nature ! ô toi qui fis ces hommes saintement !… -
9 – Il est un Dieu, qui rit aux nappes damassées
10 Des autels, à l’encens, aux grands calices d’or ;
11 Qui dans le bercement des hosannah s’endort,
12 Et se réveille, quand des mères, ramassées
13 Dans l’angoisse, et pleurant sous leur vieux bonnet noir,
14 Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir !
Objet d’étude I : La poésie du XIXe au XXIe siècle
Œuvre intégrale : Cahiers de Douai, Arthur Rimbaud, 1870
Parcours : Émancipations créatrices
Texte 2 : « Le Dormeur du val »
1 C'est un trou de verdure où chante une rivière
2 Accrochant follement aux herbes des haillons
3 D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
4 Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.
5 Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
6 Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
7 Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
8 Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
9 Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
10 Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
11 Nature, berce-le chaudement : il a froid.
12 Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
13 Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
14 Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
Octobre 1870
Objet d’étude I : La poésie du XIXe au XXIe siècle
Œuvre intégrale : Cahiers de Douai, Arthur Rimbaud, 1870
Parcours : Émancipations créatrices
Texte 3 : « Ma Bohème »
(Fantaisie)
1 Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;
2 Mon paletot aussi devenait idéal ;
3 J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ;
4 Oh ! là ! là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !
5 Mon unique culotte avait un large trou.
6 – Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course
7 Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
8 – Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou
9 Et je les écoutais, assis au bord des routes,
10 Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
11 De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;
12 Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
13 Comme des lyres, je tirais les élastiques
14 De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur !
Objet d’étude I : La poésie du XIXe au XXIe siècle
Parcours : Émancipations créatrices
Texte 4 : « Le Crapaud », Les Amours jaunes, Tristan Corbière, 1873
1 Un chant dans une nuit sans air…
2 – La lune plaque en métal clair
3 Les découpures du vert sombre.
4 … Un chant ; comme un écho, tout vif
5 Enterré, là, sous le massif…
6 – Ça se tait : Viens, c’est là, dans l’ombre…
7 – Un crapaud ! – Pourquoi cette peur,
8 Près de moi, ton soldat fidèle !
9 Vois-le, poète tondu, sans aile,
10 Rossignol de la boue… – Horreur ! –
11 … Il chante. – Horreur !! – Horreur pourquoi ?
12 Vois-tu pas son œil de lumière…
13 Non : il s’en va, froid, sous sa pierre.
.....................
14 Bonsoir – ce crapaud-là c’est moi.
Ce soir, 20 Juillet.
Objet d’étude II : Le roman et le récit du Moyen-Âge au XXIe siècle
Œuvre intégrale : Manon Lescaut, l’abbé Prévost, 1731
Parcours : Personnages en marge, plaisirs du romanesque
Texte 5 : La première rencontre de Des Grieux et de Manon
1 J’avais marqué le temps de mon départ d'Amiens. Hélas ! que ne le marquais-je un
2 jour plus tôt ! j'aurais porté chez mon père toute mon innocence. La veille même de celui
3 que je devais quitter cette ville, étant à me promener avec mon ami, qui s'appelait Tiberge,
4 nous vîmes arriver le coche d'Arras, et nous le suivîmes jusqu'à l'hôtellerie où ces voitures
5 descendent. Nous n'avions pas d'autre motif que la curiosité. Il en sortit quelques femmes,
6 qui se retirèrent aussitôt. Mais il en resta une, fort jeune, qui s'arrêta seule dans la cour,
7 pendant qu'un homme d'un âge avancé, qui paraissait lui servir de conducteur,
8 s'empressait pour faire tirer son équipage des paniers. Elle me parut si charmante, que
9 moi, qui n'avais jamais pensé à la différence des sexes, ni regardé une fille avec un peu
10 d'attention, moi, dis- je, dont tout le monde admirait la sagesse et la retenue, je me trouvai
11 enflammé tout d'un coup jusqu'au transport. J'avais le défaut d'être excessivement timide
12 et facile à déconcerter ; mais loin d'être arrêté alors par cette faiblesse, je m'avançai vers
13 la maîtresse de mon cœur. Quoiqu'elle fût encore moins âgée que moi, elle reçut mes
14 politesses sans paraître embarrassée. Je lui demandai ce qui l'amenait à Amiens, et si elle
15 y avait quelques personnes de connaissance. Elle me répondit ingénument, qu'elle y était
16 envoyée par ses parents, pour être religieuse. L'amour me rendait déjà si éclairé, depuis
17 un moment qu'il était dans mon cœur, que je regardai ce dessein comme un coup mortel
18 pour mes désirs. Je lui parlai d'une manière qui lui fit comprendre mes sentiments, car
19 elle était bien plus expérimentée que moi : c'était malgré elle qu'on l'envoyait au couvent,
20 pour arrêter sans doute son penchant au plaisir, qui s'était déjà déclaré, et qui a causé dans
21 la suite tous ses malheurs et les miens.
Objet d’étude II : Le roman et le récit du Moyen-Âge au XXIème siècle
Œuvre intégrale : Manon Lescaut, Abbé Prévost, 1731
Parcours : Personnages en marge, plaisirs du romanesque
Texte 6 : La douleur de Des Grieux face à la trahison de Manon
1 Ah ! Manon, Manon, repris-je avec un soupir, il est bien tard de me donner des
2 larmes, lorsque vous avez causé ma mort. Vous affectez une tristesse que vous ne sauriez
3 sentir. Le plus grand de vos maux est sans doute ma présence, qui a toujours été importune
4 à vos plaisirs. Ouvrez les yeux, voyez qui je suis ; on ne verse pas des pleurs si tendres
5 pour un malheureux qu’on a trahi, et qu’on abandonne cruellement. Elle baisait mes mains
6 sans changer de posture.
7 Inconstante Manon, repris-je encore, fille ingrate et sans foi, où sont vos promesses
8 et vos serments ? Amante mille fois volage et cruelle, qu’as-tu fait de cet amour que tu
9 me jurais encore aujourd’hui ? Juste Ciel, ajoutai-je, est-ce ainsi qu’une infidèle se rit de
10 vous, après vous avoir attesté si saintement ? C’est donc le parjure qui est récompensé !
11 Le désespoir et l’abandon sont pour la constance et la fidélité. Ces paroles furent
12 accompagnées d’une réflexion si amère, que j’en laissai échapper malgré moi quelques
13 larmes. Manon s’en aperçut au changement de ma voix. Elle rompit enfin le silence. Il
14 faut bien que je sois coupable, me dit-elle tristement, puisque j’ai pu vous causer tant de
15 douleur et d’émotion ; mais que le Ciel me punisse si j’ai cru l’être, ou si j’ai eu la pensée
16 de le devenir !
17 Ce discours me parut si dépourvu de sens et de bonne foi, que je ne pus me défendre
18 d’un vif mouvement de colère. Horrible dissimulation ! m’écriai-je. Je vois mieux que
19 jamais que tu n’es qu’une coquine et une perfide. C’est à présent que je connais ton
20 misérable caractère. Adieu, lâche créature, continuai-je en me levant ; j’aime mieux
21 mourir mille fois que d’avoir désormais le moindre commerce avec toi. Que le Ciel me
22 punisse moi-même si je t’honore jamais du moindre regard ! Demeure avec ton nouvel
23 amant, aime-le, déteste-moi, renonce à l’honneur, au bon sens ; je m’en ris, tout m’est
24 égal.
Objet d’étude II : Le roman et le récit du Moyen-Âge au XXIe siècle
Œuvre intégrale : Manon Lescaut, Abbé Prévost, 1731
Parcours : Personnages en marge, plaisirs du romanesque
Texte 7 : La mort de Manon
1 Pardonnez, si j'achève en peu de mots un récit qui me tue. Je vous raconte un malheur qui n'eut
2 jamais d'exemple. Toute ma vie est destinée à le pleurer. Mais, quoique je le porte sans cesse
3 dans ma mémoire, mon âme semble reculer d'horreur, chaque fois que j'entreprends de
4 l'exprimer.
5 Nous avions passé tranquillement une partie de la nuit. Je croyais ma chère maîtresse
6 endormie et je n'osais pousser le moindre souffle, dans la crainte de troubler son sommeil. Je
7 m'aperçus dès le point du jour, en touchant ses mains, qu'elle les avait froides et tremblantes. Je
8 les approchai de mon sein, pour les échauffer. Elle sentit ce mouvement, et, faisant un effort
9 pour saisir les miennes, elle me dit, d'une voix faible, qu'elle se croyait à sa dernière heure. Je
10 ne pris d'abord ce discours que pour un langage ordinaire dans l'infortune, et je n'y répondis que
11 par les tendres consolations de l'amour. Mais, ses soupirs fréquents, son silence à mes
12 interrogations, le serrement de ses mains, dans lesquelles elle continuait de tenir les miennes
13 me firent connaître que la fin de ses malheurs approchait. N'exigez point de moi que je vous
14 décrive mes sentiments, ni que je vous rapporte ses dernières expressions. Je la perdis ; je reçus
15 d'elle des marques d'amour, au moment même qu'elle expirait. C'est tout ce que j'ai la force de
16 vous apprendre de ce fatal et déplorable événement.
17 Mon âme ne suivit pas la sienne. Le Ciel ne me trouva point, sans doute, assez
18 rigoureusement puni. Il a voulu que j'aie traîné, depuis, une vie languissante et misérable. Je
19 renonce volontairement à la mener jamais plus heureuse.
Objet d’étude II : Le roman et le récit du Moyen-Âge au XXIème siècle
Parcours : Personnages en marge, plaisirs du romanesque
Texte 8 : Le portrait de Julien Sorel, Le Rouge et le Noir, Stendhal, 1830
1 En approchant de son usine, le père Sorel appela Julien de sa voix de stentor ; personne
2 ne répondit. Il ne vit que ses fils aînés, espèce de géants qui, armés de lourdes haches,
3 équarrissaient les troncs de sapin, qu’ils allaient porter à la scie. Tout occupés à suivre
4 exactement la marque noire tracée sur la pièce de bois, chaque coup de leur hache en séparait
5 des copeaux énormes. Ils n’entendirent pas la voix de leur père. Celui-ci se dirigea vers le
6 hangar ; en y entrant, il chercha vainement Julien à la place qu’il aurait dû occuper, à côté de la
7 scie. Il l’aperçut à cinq ou six pieds plus haut, à cheval sur l’une des pièces de la toiture. Au
8 lieu de surveiller attentivement l’action de tout le mécanisme, Julien lisait. Rien n’était plus
9 antipathique au vieux Sorel ; il eût peut-être pardonné à Julien sa taille mince, peu propre aux
10 travaux de force, et si différente de celle de ses aînés ; mais cette manie de lecture lui était
11 odieuse : il ne savait pas lire lui-même.
12 Ce fut en vain qu’il appela Julien deux ou trois fois. L’attention que le jeune homme
13 donnait à son livre, bien plus que le bruit de la scie, l’empêcha d’entendre la terrible voix de
14 son père. Enfin, malgré son âge, celui-ci sauta lestement sur l’arbre soumis à l’action de la scie,
15 et de là sur la poutre transversale qui soutenait le toit. Un coup violent fit voler dans le ruisseau
16 le livre que tenait Julien ; un second coup aussi violent, donné sur la tête, en forme de calotte,
17 lui fit perdre l’équilibre. Il allait tomber à douze ou quinze pieds plus bas, au milieu des leviers
18 de la machine en action, qui l’eussent brisé, mais son père le retint de la main gauche, comme
19 il tombait :
20 – Eh bien, paresseux ! tu liras donc toujours tes maudits livres, pendant que tu es de
21 garde à la scie ? Lis-les le soir, quand tu vas perdre ton temps chez le curé, à la bonne heure.
Objet d’étude III : La littérature d’idées du XVIe au XVIIIe siècle
Œuvre intégrale : Gargantua, Rabelais, 1534
Parcours : Rire et savoir
Texte 9 : Le discours d’Eudémon, modèle d’éloquence humaniste, chapitre 15
1 Alors Eudémon, demandant la permission au vice-roi son maître, se leva, le bonnet au
2 poing, le visage ouvert, la bouche vermeille, le regard ferme et les yeux posés sur Gargantua
3 avec une modestie juvénile. Il commença à le louer et le glorifier, en premier lieu pour sa vertu
4 et de ses bonnes mœurs, en second lieu pour son savoir, en troisième lieu pour sa noblesse, en
5 quatrième lieu pour sa beauté physique et en cinquième lieu il l’exhortait avec douceur à
6 vénérer, comme il se doit son père, qui prenait tant de soin à lui faire donner une bonne
7 instruction. Il le priait enfin de bien vouloir le garder comme le dernier de ses serviteurs, car
8 pour l’heure, il ne demandait nul autre don du ciel que de recevoir la grâce de lui complaire par
9 quelque service qui lui fût agréable.
10 Tout ce discours fut accompagné de gestes si appropriés, avec une prononciation si
11 claire, une voix si éloquente, un langage si fleuri et dans un si bon latin, qu’Eudémon
12 ressemblait plus à un Gracchus, un Cicéron ou un Paul-Émile du temps passé qu'à un jeune
13 homme de ce siècle.
14 Mais toute la contenance de Gargantua fut de se mettre à pleurer comme une vache. Il
15 se cacha le visage derrière son bonnet, et il ne fut pas possible de tirer de lui une parole, pas
16 plus qu’un pet d'un âne mort.
17 Son père en fut si irrité qu'il voulut tuer Maître Jobelin. Mais ledit des Marais l’en
18 empêcha, en lui faisant une belle exhortation, de telle sorte que sa colère en fut atténuée. Alors
19 Grandgousier ordonna que Jobelin soit payé, qu’on le fasse chopiner sophistiquement, puis qu’il
20 s’en aille à tous les diables. « Au moins pour aujourd’hui, dit-il, il ne coûtera pas cher à son
21 hôte si par hasard il mourait saoul comme un Anglais ! »
Objet d’étude III : La littérature d’idées du XVIe au XVIIIe siècle
Œuvre intégrale : Gargantua, Rabelais, 1534
Parcours : Rire et savoir
Texte 10 : L’éducation humaniste de Gargantua, chapitre 23
1 Gargantua se réveillait donc vers quatre heures du matin. Pendant qu’on le frictionnait,
2 on lui lisait quelque page des saintes Écritures, à voix haute et claire, avec la bonne
3 prononciation. Un jeune page nommé Anagnostes, natif de Basché, était chargé de cette tâche.
4 Selon le thème et la leçon de cette lecture, il arrivait souvent à Gargantua de révérer, adorer,
5 prier et implorer le bon Dieu, lorsque le passage lu en montrait la majesté et l’extraordinaire
6 jugement. Puis il se rendait aux toilettes afin d’éliminer le produit des digestions naturelles. Là,
7 son précepteur répétait ce qui avait été lu en lui expliquant les points les plus obscurs et
8 difficiles.
9 À leur retour, ils considéraient l’état du ciel et vérifiaient s’il se trouvait tel qu’ils
10 l’avaient observé la veille au soir. Ils se demandaient aussi dans quels signes le soleil et la lune
11 entraient ce jour-là.
12 Cela fait, il était habillé, peigné, apprêté, préparé et parfumé. Pendant ce temps, on lui
13 répétait les leçons de la veille. Lui-même les récitait par cœur et y appliquait quelque exemple
14 concret sur la condition humaine, parfois durant deux ou trois heures. Mais, ordinairement, ils
15 s’interrompaient lorsqu’il était complètement habillé. Alors, durant trois bonnes heures, on lui
16 faisait la lecture.
17 Cela fait, ils sortaient, toujours en discutant des enseignements de la lecture, et se
18 rendaient à la Bracque ou sur un pré, pour jouer à la balle, à la paume, à la pile trigone. Ils
19 s’exerçaient ainsi gaillardement le corps, comme auparavant ils s’étaient exercé l’esprit. Tous
20 leurs jeux ne se faisaient qu’en liberté, car ils quittaient la partie quand bon leur plaisait.
21 Habituellement, ils s’interrompaient quand ils étaient en sueur ou fatigués. Alors ils étaient très
22 bien essuyés et frottés, ils changeaient de chemise et, sans se hâter, tout en se promenant,
23 allaient voir si le repas était prêt. Là, ils attendaient en récitant clairement et avec éloquence
24 quelques vérités tirées de leurs lectures.
Objet d’étude III : La littérature d’idées du XVIe au XVIIIe siècle
Œuvre intégrale : Gargantua, Rabelais, 1534
Parcours : Rire et savoir
Texte 11 : Le mode de vie des Thélémites, chapitre 57
1 Toute leur vie était organisée non selon des lois, statuts ou règles, mais selon leur
2 volonté et leur libre arbitre. Ils se levaient du lit quand bon leur semblait, buvaient, mangeaient,
3 travaillaient, dormaient quand l’envie leur en venait. Nul ne les réveillait, nul ne les forçait ni à
4 boire, ni à manger, ni à faire quoi que ce soit. Ainsi l’avait voulu Gargantua. Ils n’avaient pour
5 seule règle que cette clause : Fais ce que tu voudras. Car les gens libres, bien nés, et bien
6 instruits, discutant en honnêtes compagnies, ont par nature un instinct, une aiguillon, qui les
7 pousse toujours vers les actions vertueuses et les écarte du vice. Ils nomment cet instinct :
8 honneur. Quand une vile et contraignante sujétion les abaisse et les asservit, ils utilisent ce noble
9 penchant, par lequel ils tendent librement vers la vertu, pour se libérer du joug de servitude (car
10 toujours l’homme entreprend ce qui lui est défendue et convoite ce qui lui est refusé).
11 Avec un louable esprit d’émulation inspiré par cette liberté, tous redoublaient d’efforts
12 pour faire ce qu’ils voyaient plaire à un seul. Si l’un ou l’une disait : « Buvons », tous buvaient.
13 Si l’on disait : « Jouons », tous jouaient. Si l’on disait : « Allons-nous amuser dans les champs
14 », tous y allaient. Si c’était pour chasser au vol ou la chasse, les dames, montées sur beaux
15 chevaux, leurs élégants palefrois, portaient chacune sur leur poing joliment ganté, un épervier,
16 un lanier, ou un émerillon. Les hommes avaient les autres oiseaux de proie.
17 Ils étaient si bien instruits que tous savaient lire, écrire, chanter, jouer d’harmonieux
18 instruments, parler cinq ou six langues dans lesquelles ils composaient en vers ou en prose.
19 Jamais on ne vit ailleurs des chevaliers aussi preux, galants, adroits à pied comme à cheval,
20 vigoureux, alertes, habiles à toutes sortes d’armes. Jamais on ne vit dames aussi élégantes,
21 mignonnes, agréables, adroites aux travaux d’’aiguille et à toutes les activités convenant à toute
22 femme noble et libre.
Objet d’étude III : La littérature d’idées du XVIe au XVIIIe siècle
Parcours : Rire et savoir
Texte 12 : La rencontre entre Candide et le nègre à Surinam, Candide, Voltaire, 1759
1 En approchant de la ville, ils rencontrèrent un nègre étendu par terre, n’ayant plus que
2 la moitié de son habit, c’est-à-dire d’un caleçon de toile bleue ; il manquait à ce pauvre homme
3 la jambe gauche et la main droite.
4 - « Eh, mon Dieu ! lui dit Candide en hollandais, que fais-tu là, mon ami, dans l’état
5 horrible où je te vois ?
6 - J’attends mon maître, M. Vanderdendur, le fameux négociant, répondit le nègre.
7 - Est-ce M. Vanderdendur, dit Candide, qui t’a traité ainsi ?
8 - Oui, monsieur, dit le nègre, c’est l’usage. On nous donne un caleçon de toile pour tout
9 vêtement deux fois l’année. Quand nous travaillons aux sucreries, et que la meule nous attrape
10 le doigt, on nous coupe la main ; quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe : je
11 me suis trouvé dans les deux cas. C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe
12 Cependant, lorsque ma mère me vendit dix écus patagons sur la côte de Guinée, elle me disait
13 : « Mon cher enfant, bénis nos fétiches, adore-les toujours, ils te feront vivre heureux, tu as
14 l'honneur d'être esclave de nos seigneurs les blancs, et tu fais par-là la fortune de ton père et de
15 ta mère. » Hélas ! je ne sais pas si j'ai fait leur fortune, mais ils n'ont pas fait la mienne. Les
16 chiens, les singes et les perroquets sont mille fois moins malheureux que nous. Les fétiches
17 hollandais qui m'ont converti me disent tous les dimanches que nous sommes tous enfants
18 d'Adam, blancs et noirs. Je ne suis pas généalogiste ; mais si ces prêcheurs disent vrai, nous
19 sommes tous cousins issus de germains. Or vous m'avouerez qu'on ne peut pas en user avec ses
20 parents d'une manière plus horrible.
Objet d’étude IV : Le théâtre du XVIIe au XXIe siècle
Œuvre intégrale : Le Menteur, Corneille, 1644
Parcours : Mensonge et comédie
Texte 13 : Le premier mensonge de Dorante, Acte I, Scène 3
DORANTE
1 C'est l'effet du malheur qui partout m'accompagne.
2 Depuis que j'ai quitté les guerres d'Allemagne,
3 C'est-à-dire du moins depuis un an entier,
4 Je suis et jour et nuit dedans votre quartier ;
5 Je vous cherche en tous lieux, au bal, aux promenades ;
6 Vous n'avez que de moi reçu des sérénades ;
7 Et je n'ai pu trouver que cette occasion
8 À vous entretenir de mon affection.
CLARICE
9 Quoi ! Vous avez donc vu l'Allemagne et la guerre ?
DORANTE
10 Je m'y suis fait quatre ans craindre comme un tonnerre.
CLITON
11 Que lui va-t-il conter ?
DORANTE
12 Et durant ces quatre ans
13 Il ne s'est fait combats, ni sièges importants,
14 Nos armes n'ont jamais remporté de victoire,
15 Où cette main n'ait eu bonne part à la gloire,
16 Et même la gazette a souvent divulgué...
CLITON, le tirant par la basque.
17 Savez-vous bien, Monsieur, que vous extravaguez ?
DORANTE
18 Tais-toi.
CLITON
19 Vous rêvez, dis-je, ou...
DORANTE
20 Tais-toi, misérable.
CLITON
21 Vous venez de Poitiers, ou je me donne au diable ;
22 Vous en revîntes hier.
DORANTE, à Cliton.
23 Te tairas-tu, maraud ?
A Clarice.
24 Mon nom dans nos succès s'était mis assez haut
25 Pour faire quelque bruit, sans beaucoup d’injustice,
26 Et je suivrais encore un si noble exercice,
27 N'était que l'autre hiver, faisant ici ma Cour,
28 Je vous vis, et je fus retenu par l'amour.
29 Attaqué par vos yeux, je leur rendis les armes,
30 Je me fis prisonnier de tant d'aimables charmes,
31 Je leur livrai mon âme ; et ce cœur généreux
32 Dès ce premier moment oublia tout pour eux.
33 Vaincre dans les combats, commander dans l’Armée,
34 De mille exploits fameux enfler ma renommée,
35 Et tous ces nobles soins qui m'avaient su ravir,
36 Cédèrent aussitôt à ceux de vous servir.
Objet d’étude IV : Le théâtre du XVIIe au XXIe siècle
Œuvre intégrale : Le Menteur, Corneille, 1644
Parcours : Mensonge et comédie
Texte 14 : Le plaidoyer d’Isabelle en faveur de Dorante, Acte III, Scène 3
ISABELLE
1 Eh bien, cette pratique est-elle si nouvelle ?
2 Dorante est-il le seul qui de jeune écolier,
3 Pour être mieux reçu s’érige en cavalier ?
4 Que j’en sais comme lui qui parlent d’Allemagne,
5 Et si l’on veut les croire, ont vu chaque campagne,
6 Sur chaque occasion tranchent des entendus,
7 Content quelque défaite, et des chevaux perdus,
8 Qui dans une gazette apprenant ce langage,
9 S’ils sortent de Paris, ne vont qu’à leur village,
10 Et se donnent ici pour témoins approuvés
11 De tous ces grands combats qu’ils ont lus ou rêvés !
12 Il aura cru sans doute, ou je suis fort trompée,
13 Que les filles de cœur aiment les gens d’épée,
14 Et vous prenant pour telle, il a jugé soudain
15 Qu’une plume au chapeau vous plaît mieux qu’à la main.
16 Ainsi donc pour vous plaire, il a voulu paraître,
17 Non pas pour ce qu’il est, mais pour ce qu’il veut être,
18 Et s’est osé promettre un traitement plus doux
19 Dans la condition qu’il veut prendre pour vous.
CLARICE
20 En matière de fourbe il est maître, il y pipe,
21 D'une autre toute fraîche, il dupe encore Alcippe
22 Ce malheureux jaloux s’est blessé le cerveau
23 D’un festin qu’hier au soir il m’a donné sur l’eau.
24 (Juge un peu si la pièce a la moindre apparence).
25 Alcippe cependant m’accuse d’inconstance,
26 Me fait une querelle où je ne comprends rien.
27 J’ai, dit-il, toute nuit souffert son entretien,
28 Il me parle de bal, de danse, de musique,
29 D’une collation superbe et magnifique,
30 Servie à tant de plats, tant de fois redoublés,
31 Que j’en ai la cervelle et les esprits troublés.
ISABELLE
32 Reconnaissez par-là que Dorante vous aime,
33 Et que dans son amour son adresse est extrême.
34 Il aura su qu’Alcippe était aimé de vous,
35 Et pour l’en éloigner il l’a rendu jaloux.
36 Soudain à cet effort il en a joint un autre,
37 Il a fait que son père est venu voir le vôtre.
38 Un amant peut-il mieux agir en un moment,
39 Que de gagner un père et brouiller l’autre amant ?
40 Votre père l’agrée, et le sien vous souhaite,
41 Il vous aime, il vous plaît, c’est une affaire faite.
Objet d’étude IV : Le théâtre du XVIIe au XXIe siècle
Œuvre intégrale : Le Menteur, Corneille, 1644
Parcours : Mensonge et comédie
Texte 15 : Dorante confronté à la colère de son père, Acte V, Scène 3
DORANTE
1 Qui vous dit que je mens ?
GÉRONTE
2 Qui me le dit, infâme ?
3 Dis-moi, si tu le peux, dis le nom de ta femme,
4 Le conte qu’hier au soir tu m’en fis publier.
CLITON, à Dorante
5 Dites que le sommeil vous l’a fait oublier.
GÉRONTE
6 Ajoute, ajoute encore avec effronterie
7 Le nom de ton beau-père et de sa seigneurie,
8 Invente à m’éblouir quelques nouveaux détours.
CLITON, à Dorante
9 Appelez la mémoire ou l’esprit au secours.
GÉRONTE
10 De quel front cependant faut-il que je confesse
11 Que ton effronterie a surpris ma vieillesse,
12 Qu’un homme de mon âge a cru légèrement
13 Ce qu’un homme du tien débite impudemment ?
14 Tu me fais donc servir de fable et de risée,
15 Passer pour esprit faible, et pour cervelle usée !
16 Mais dis-moi, te portais-je à la gorge un poignard ?
17 Voyais-tu violence ou courroux de ma part ?
18 Si quelque aversion t’éloignait de Clarice,
19 Quel besoin avais-tu d’un si lâche artifice ?
20 Et pouvais-tu douter que mon consentement
21 Ne dût tout accorder à ton contentement,
22 Puisque mon indulgence au dernier point venue
23 Consentait à tes yeux l’hymen d’une inconnue ?
24 Ce grand excès d’amour que je t’ai témoigné
25 N’a point touché ton cœur, ou ne l’a point gagné,
26 Ingrat, tu m’as payé d’une impudente feinte,
27 Et tu n’as eu pour moi respect, amour, ni crainte.
28 Va, je te désavoue.
Objet d’étude IV : Le théâtre du XVIIe au XXIe siècle
Parcours : Mensonge et comédie
Texte 16 : Béline démasquée par la fausse mort d’Argan, Acte III, Scène 12
Le Malade imaginaire, Molière, 1673
TOINETTE s’écrie
1 Ah, mon Dieu ! Ah, malheur ! Quel étrange accident !
BELINE
2 Qu'est-ce, Toinette ?
TOINETTE
3 Ah, madame !
BELINE
4 Qu'y a-t-il ?
TOINETTE
5 Votre mari est mort !
BELINE
6 Mon mari est mort ?
TOINETTE
7 Hélas ! Oui. Le pauvre défunt est trépassé.
BELINE
8 Assurément ?
TOINETTE
9 Assurément ; personne ne sait encore cet accident-là, et je me suis trouvée ici toute seule. Il
10 vient de passer entre mes bras. Tenez, le voilà tout de son long dans cette chaise.
BELINE
11 Le ciel en soit loué ! Me voilà délivrée d'un grand fardeau. Que tu es sotte, Toinette, de t'affliger
12 de cette mort !
TOINETTE
13 Je pensais, madame, qu'il fallût pleurer.
BELINE
14 Va, va, cela n'en vaut pas la peine. Quelle perte est-ce que la sienne ? et de quoi servait-il sur
15 la terre ? Un homme incommode à tout le monde, malpropre, dégoûtant, sans cesse un lavement
16 ou une médecine dans le ventre, mouchant, toussant, crachant toujours, sans esprit, ennuyeux,
17 de mauvaise humeur, fatiguant sans cesse les gens, et grondant jour et nuit servantes et valets.
TOINETTE
18 Voilà une belle oraison funèbre !
BELINE
19 Il faut, Toinette, que tu m’aides à exécuter mon dessein, et tu peux croire qu’en me servant ta
20 récompense est sûre. Puisque, par un bonheur, personne n’est encore averti de la chose, portons-
21 le dans son lit, et tenons cette mort cachée, jusqu’à ce que j’aie fait mon affaire. Il y a des
22 papiers, il y a de l’argent dont je veux me saisir, et il n’est pas juste que j’aie passé sans fruit
23 auprès de lui mes plus belles années. Viens, Toinette, prenons auparavant toutes ses clés.
ARGAN, se levant brusquement.
24 Doucement.
BELINE, surprise et épouvantée.
25 Ahy !
ARGAN
26 Oui, Madame ma femme, c’est ainsi que vous m’aimez ?
TOINETTE
27 Ah,ah ! Le défunt n’est pas mort.
ARGAN, à Béline, qui sort.
28 Je suis bien aise de voir votre amitié, et d’avoir entendu le beau panégyrique que vous avez fait
29 de moi. Voilà un avis au lecteur qui me rendra sage à l’avenir, et qui m’empêchera de faire bien
30 des choses.