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Discussion Rationnelle pour Résoudre les Conflits

Le document explore l'idée que la discussion rationnelle et raisonnable peut servir de moyen pacifique pour résoudre les conflits entre individus et États, malgré la nature irrationnelle de l'homme. Éric Weil souligne que cette discussion politique doit concilier les intérêts particuliers des citoyens avec le jugement rationnel des gouvernants, tout en reconnaissant l'importance des partis politiques et des associations d'intérêts dans ce processus. La démocratie délibérative, comme proposée par des penseurs contemporains, est présentée comme un cadre efficace pour permettre aux citoyens d'exprimer et de modifier leurs préférences à travers des débats argumentés, visant ainsi à surmonter les conflits d'intérêts.

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Discussion Rationnelle pour Résoudre les Conflits

Le document explore l'idée que la discussion rationnelle et raisonnable peut servir de moyen pacifique pour résoudre les conflits entre individus et États, malgré la nature irrationnelle de l'homme. Éric Weil souligne que cette discussion politique doit concilier les intérêts particuliers des citoyens avec le jugement rationnel des gouvernants, tout en reconnaissant l'importance des partis politiques et des associations d'intérêts dans ce processus. La démocratie délibérative, comme proposée par des penseurs contemporains, est présentée comme un cadre efficace pour permettre aux citoyens d'exprimer et de modifier leurs préférences à travers des débats argumentés, visant ainsi à surmonter les conflits d'intérêts.

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Section III: De la discussion rationnelle et raisonnable comme moyen de

règlement pacifique des conflits

Nous nous proposons ici de faire de la discussion rationnelle et raisonnable


un moyen de règlement pacifique des conflits. Une telle prétention peut
paraître ridicule quand on sait que l'homme n'est pas que raisonnable et
ne se laisse donc pas toujours guider par la raison. C'est donc une tâche
difficile que de se proposer de régler les conflits entre les hommes et entre
les États par la discussion raisonnable. Pourtant, Éric Weil qui est conscient
de cet état de fait, n'exclut pas la possibilité de surmonter les conflits
entre les hommes par le moyen de la discussion rationnelle et raisonnable.
En effet, selon lui, « La discussion est le fondement idéal du système
constitutionnel: tout citoyen y est considéré comme capable de partager
les responsabilités du gouvernement et comme gouvernant en puissance.
La discussion dont parle Weil renvoie à la discussion politique qui diffère
des discussions techniques sur l'organisation du travail social.

Comme il le précise lui-même, << La discussion politinfue, an


equefaire/est toujours à la recherche et de ses principes, et de sa
méthode, et du lieu de sa réponse: son véritable aboutissement n'est pas
tant dans une réponse que dans le fait d'avoir rendu possible la discussion
technique, ou pour le dire d'une autre manière, d'avoir été jusqu'au point
où les données se découvrent qui déterminent un problème d'action. Cette
discussion se poursuit ainsi, dans le cas idéal, entre un gouvernement qui
propose et une opinion publique qui peut dire non ou répondre par une
acceptation agissante,

Mais que vise essentiellement la discussion politique? Selon Weil, « la


discussion a le double but de tirer de l'inconscient cet essentiel, et de
permettre l'éducation des citoyens passifs précisément par la révélation
de cet essentiel et de son conflit avec le nécessaire, Pourle

Eric Weil, Philosophie politique, op. cit., p. 203.

ibid., p. 206.

Ibid., p. 207.
dit dire Autrement. tout citoyen, tout gouvememerit participe à cet
inconscient (moral) de la communauté qui se révèle par le refus de
certaines méthodes efficaces, de certaines décisions techniquement
possibles, de certains projets en soi réalisables.

En un mot, Le citoyen passif (dans chaque citoyen) affirme son intérêt


particulier et exprime son sentiment moral; le gouvernant ideal (en
chaque citoyen) ne peut s'arrêter là et doit penser le tout, pour arriver à
un jugement qui soit rationnel et raisonnable et qui, sans négliger
l'efficacité, n'oublie pas d'en placer le sens dans la survie d'une
communauté morale et le développement raisonnable de cette morale
dans la vie agissante de la communauté; le gouvernement réel cherche sa
voie-et celle de 1' État entre les exigences de la morale historique, qui, par
la bouche des citoyens passifs, pourra lui dire: non, et l'exigence d'une
morale rationnelle et raisonnable qu'il se sent tenu de réaliser, et dont la
discussion même lui annonce la nécessité,

Il ressort de ces propos de Weil que la discussion politique porte sur deux
exigences opposées: l'intérêt particulier et le sentiment moral du citoyen
passif, d'une part, et le jugement rationnel et raisonnable du gouvernant
idéal, d'autre part. C'est la conciliation de ces deux exigences qui fonde la
nécessité de la discussion politique, de la discussion rationnelle et
raisonnable. Cette discussion rationnelle et raisonnable sur les exigences
de l'intérêt particulier et du sentiment moral et du jugement rationnel et
raisonnable vise à éviter les confrontations violentes entre les citoyens et
les gouvernants, entre les groupes sociaux qui composent la société. Mais
où la discussion politique se mène-t-elle et où peut-elle trouver sa
solution?

Selon Weil, la discussion des problèmes de la nation se mènent d'abord au


parlement chargé de contrôler l'action du gouvernement. Ensuite, il se
poursuit dans les partis politiques et les associations d'intérêts. Le débat
au parlement suppose l'existence des députés représentant le parti au
pouvoir et ses alliés et les députés représentant l'opposition politique.
Comme le dit Weil:

Dans les États modernes, la différence entre citoyens actifs et passifs


s'exprime dans les partis, dont le but est de formuler l'intérêt du tout, mais
dans la perspective des intérêts des groupes. En principe, leur tâche est,
ou bien de préparer des gouvernements de rechange et de s'opposer ainsi
politiquement au gouvernement en place, ou bien d'appuyer celui-ci s'ils y
reconnaissent le représentant de leur façon de regarder et de résoudre les
problèmes. Tout parti affirme représenter le véritable intérêt du tout. Dans
les États constitutionnels, chacun s'adresse, par conséquent, à tous les
citoyens et essaie de les convaincre de la justesse et de la justice de son
programme ide l'analyse de la situation et des solutions qu'il recommande.

Il appert de ces propos de Weil que la discussion politique vise à


réconcilier les intérêts particuliers avec l'intérêt du tout, l'intérêt général.
Les partis politiques et les organisations d'intérêts sont les cadres qui
rendent possible la discussion en vue de concilier les intérêts particuliers
avec l'intérêt général. C'est pourquoi, les partis et les associations
d'intérêts occupent une place de choix dans les États constitutionnels.
Comme le fait remarquer Weil

L'importance de ces organisations n'en est pas moins considérable, par le


fait que la discussion s'établit ainsi sur différents plans chaque parti établit
un projet de compromis entre les intérêts particuliers (entre les
associations d'intérêts où elles ne sont pas prohibées) qui, sur le plan de la
société, s'affrontent sans discuter (sinon sur le plan technique et en vue
de compromis particuliers et techniques), et il le fait en poursuivant une
discussion des affaires de la communauté-société du point de vue d'un
gouvernement selon le cœur du parti. La discussion naît au sein du parti.
Là où plus de deux partis (ou groupes à l'intérieur d'un parti unique)
existent, un second plan est constitué par la discussion entre les partis en
vue du maintien (ou de la formation) d'un gouvernement, c'est-à-dire, de
la sauvegarde de la possibilité concrète de prendre et d'exécuter des
décisions portant sur le tout de la communauté-société: discussion entre
les partis. Le troisième plan est celui de la discussion entre le
gouvernement et les partis (ou groupes à l'intérieur du parti autocratique),
destinée à définir les problèmes concrets de l'Etat et à leur donner une
solution, w

Si les partis politiques et les associations d'intérêts sont les cadres


appropriés de la discussion à l'intérieur des États constitutionnels, il ne
faut pas oublier de faire remarquer que celle-ci, pour être fructueuse, vise
à faire reconnaître comme bon et utile ce qui l'est rationnellement et
raisonnablement, une fois que la discussion même a révélé ce qui est
techniquement nécessaire et moralement souhaitable 400. C'est
principalement pour cette raison que «L' État constitutionnel reconnaît,
dans sa structure même, ce rôle de la discussion qui y est réglée par la loi
(en ce qui concerne les droits et les obligations des participants), ouverte
et continue,

Somme toute, c'est la discussion de mesures particulières qui, au niveau


du parlement comme à celui du parti ou de l'association d'intérêts, permet
aux individus de prendre une connaissance politique de la structure de
l'État, de l'administration, de la société, de se former à la vue (et dans la
vue) du tout de la réalité vivante et à la responsabilité concrète et
positive, d'abandonner l'attitude négative de la particularité, de
l'universalité formelle de la morale abstraite, de l'universalité particulière
de la morale historique en son opposition à la rationalité formelle: c'est en
passant par cette école qu'ils se qualifient pour cette cooptation par
laquelle les dirigeants (actuels ou prétendants) s'adjoignent ceux qui
devront collaborer avec eux et leur succéder,

C'est donc dire que la discussion rationnelle et raisonnable au sein du


parlement, des partis et des organisations d'intérêts permet, sinon
d'éradiquer, au moins de réduire la violence dans les relations entre les
hommes. Weil n'est d'ailleurs pas le seul philosophe à envisager une telle
solution. Socrate croyait depuis l'antiquité que le dialogue était un moyen
qui permettait aux hommes de surmonter leur incompréhension et de
s'entendre sur un minimum. Pour lui, la discussion est un moyen rationnel
et raisonnable qui permet aux interlocuteurs de se mettre d'accord sur
l'essentiel, à condition que ceux-ci l'utilisent jusqu'au bout. On le sait bien,
chez lui, le dialogue vise deux objectifs différents mais complémentaires.
D'une part, il vise à démontrer à l'interlocuteur que sa position est
erronée, en un mot, à lui faire prendre conscience de son ignorance (ironie
socratique); de l'autre, il est un moyen pédagogique qui permet à Socrate
d'aider ses interlocuteurs à découvrir les vérités qui se cachent en eux,
d'aider leurs esprits à accoucher des vérités qu'ils portent en eux-mêmes
sans le savoir (maïeutique socratique). Seulement, on sait que la méthode
socratique vise à surmonter les contradictions de l'esprit, les oppositions
dans les idées entre interlocuteurs. De ce fait, elle ne permet pas de
résoudre les conflits d'intérêts entre les hommes. Si le dialogue socratique
peut réconcilier les positions contradictoires des interlocuteurs, il ne peut
pas résoudre le problème des conflits

d'intérêts dans la société et dans l'État, Bien entendu, les contradictions


dans les idées peuvent parfois déboucher sur des conflits violents, nous en
convenons. La condamnation à mort de Socrate lui-même par la cité
athénienne en est un exemple éloquent.

Mais il faut faire observer que le problème fondamental auquel sont


confrontées les sociétés modernes, c'est le problème des conflits d'intérêts
entre gouvernants et gouvernés, entre couches sociales et entre groupes
sociaux. En un mot, c'est le conflit des intérêts qui engendre les conflits
violents entre gouvernants et gouvernés, entre couches sociales, entre
groupes sociaux. Pour le dire en des termes consacrés, le problème
politique de notre époque est celui de la justice sociale » ou plus
précisément de « la justice politique. Pour venir à bout de ce problème, il
faut une autre approche de la discussion rationnelle. Il faut faire de la
discussion, de la discussion rationnelle et raisonnable, le moyen ultime du
mode de prise de décision par les citoyens. Autrement dit, il faut consacrer
des espaces publics de délibération politique sur toutes les questions qui
interpellent les citoyens. C'est en ce sens que des auteurs contemporains
comme John Rawls et Jürgen Habermas soutiennent que la démocratie
délibérative est un moyen efficace qui permet de surmonter les conflits
d'intérêts entre les hommes. En effet, l'idée principale de cette démocratie
délibérative, inspirée par les théories de John Rawls et de Jürgen
Habermas, est qu'une décision politique est réellement légitime lorsqu'elle
procède de la délibération publique de citoyens égaux. Elle est
délibérative, parce qu'elle met l'accent sur l'exigence de débats
argumentés entre les citoyens. Les discussions entre les citoyens doivent
permettre de faire partager des conceptions différentes du bien commun
et de faire ainsi entrer en jeu le pluralisme inhérent aux sociétés
contemporaines. En ce sens, l'échange d'arguments raisonnés et capables
de convaincre les autres est censé apporter un gain de rationalité à la
prise de décision finale. Ainsi, les préférences des citoyens peuvent à
travers la discussion s'affirmer ou se modifier selon les arguments
avancés. Les préférences deviennent réfléchies, à la fois dans le sens où
elles sont exprimées devant d'autres citoyens qui par la possibilité d'y
répondre par oui ou par non les renvoient à leurs premiers émetteurs, et
encore, par cet effort collectif de réflexion qui assure la réflexion
personnelle du citoyen lui-même.

Le premier évoque volontiers dans son constructivisme démocratique la


recherche du consensus par recoupement comme une technique
rationnelle d'évitement de l'affrontement
Selon lui, « Les valeurs d'une démocratie constitutionnelle sont,
cependant, considérées comme particulières en ce sens qu'elles peuvent
être élaborées en utilisant l'idée fondamentale de la société comme
système équitable de coopération entre citoyens libres et égaux, en tant
qu'ils sont rationnels et raisonnables. Si l'on admet cela, il ne s'ensuit pas,
bien que cela puisse être le cas, que d'autres types de valeurs puissent
également être correctement construites. Le constructivisme politique
n'affirme ni ne nie cette possibilité. Autrement, une conception
constructiviste ne pourrait pas être l'objet d'un consensus PR [par
recoupement) entre doctrines compréhensives raisonnables puisque, sur
cette question, les citoyens soutiendraient des positions en conflit,

Il ressort de ce qui précède que le consensus par recoupement n'est


possible que dans une démocratie constitutionnelle qui admet l'idée que a
la société est un système équitable de coopération entre citoyens libres et
égaux ». Bien plus, « Le constructivisme politique soutient également que,
si une conception de la justice est correctement fondée sur des principes
et des conceptions de la raison pratique qui sont, eux aussi, correctement
formulės, alors cette conception de la justice est raisonnable pour un
régime constitutionnel (paragraphe 1.5). 404 De plus, précise Rawls, « si
cette conception peut être l'objet d'un consensus PR entre doctrines
raisonnables, cela suffit, d'un point de vue politique, à établir une base
publique de justification 405. Autrement dit, le constructivisme politique
ne critique pas les analyses religieuses, philosophiques ou métaphysiques
de la vérité des jugements moraux et de leur validité. Le raisonnable, dit
Rawls, est son critère de validité et, étant donné ses objectifs politiques, il
n'a besoin de rien de plus ». Pour le montrer, il reprend la discussion de la
leçon II, paragraphe 3 sur le raisonnable et suppose qu'il existe un
consensus PR entre toutes les doctrines compréhensives et raisonnables
(toutes étant d'accord sur la conception politique) et qu'il n'existe pas
d'autres doctrines dans la société. Il découle de cela des conditions de
validité du consensus PR, telles que les a formulées Joshua Cohen:

En faisant appel à des raisons basées sur la conception politique, les


citoyens font appel non seulement à ce qui est publiquement considéré
comme raisonnable, mais aussi à ce que tous considèrent comme les
raisons morales correctes du point de vue de leur doctrine compréhensive
personnelle.
b/En acceptant la conception politique comme fondement de la raison
publique en ce qui concerne les questions politiques fondamentales et,
ainsi, en ne faisant appel qu'à une partie de la vérité celle qui est
exprimée dans la conception politique, les citoyens ne reconnaissent pas
simplement le pouvoir des autres. Ils reconnaissent également les uns les
autres que leurs doctrines compréhensives sont raisonnables, même
quand ils pensent qu'elles sont erronées.

e/En reconnaissant que les positions des autres sont raisonnables, les
citoyens reconnaissent également que, quand ils mettent en avant leur
doctrine compréhensive personnelle, les autres y verront simplement
l'expression de l'importance de croyances personnelles (II, paragraphe
3.3). La raison en est qu'alors que les gens peuvent reconnaître les
doctrines compréhensives des autres comme raisonnables, ils ne peuvent
pas toutes les reconnaitre comme vraies; en effet, il n'existe pas de
fondement public commun pour distinguer les croyances vraies des
fausses,

Come on le voit, le consensus par recoupement ne repose pas sur la


recherche de la vérité des croyances personnelles des citoyens, mais sur
la raisonnabilité de celles-ci. Comme le fait remarquer Rawls lui-même:

Observons, cependant, cet autre fait important. Si l'une de ces doctrines


compréhensives raisonnables ne défend que des jugements moraux vrais,
la conception politique elle-même est correcte, ou proche de l'être,
puisqu'elle est adoptée par une doctrine vraie. Ainsi, la vérité de l'une des
doctrines qui font partie du consensus garantit que toutes les doctrines
raisonnables produisent la bonne (right) conception de la justice politique,
même si ce n'est pas pour les bonnes raisons, celles que définies l'unique
doctrine vraie. Quand des citoyens sont en désaccord, tous ne peuvent
avoir complètement raison, car certains ont raison, mais pour les
mauvaises raisons. Cependant, si l'une de leurs doctrines est vraie, tous
les citoyens ont raison, d'un point de vue politique, en ce sens qu'ils font
tous appel à une conception politique valide de la justice. De plus, nous
pensons toujours que notre position personnelle est non seulement
raisonnable, mais également moralement vraie ou raisonnable, selon le
cas. Ainsi, tout le monde, dans un consensus PR raisonnable, trouve que la
conception politique est acceptable, quel que soit, pour chacun, le critère
ultime de ce qui est correct.
Voilà donc brièvement résumé ici le processus, le mode de délibération par
consensus par recoupement. Il reste à savoir si cette procédure ne
compromet pas la quête de la justice politique par la discussion
raisonnable. Autrement dit, cette technique de l'évitement de la
confrontation des idées, peut-elle réellement aboutir à un consensus
raisonnable ?

Voici la réponse de Rawls à cette objection Avant de commencer, je


rappellerai deux points principaux concernant l'idée d'un consensus PR. Le
premier est que nous cherchons un consensus entre des doctrines
raisonnables (par contraste avec les doctrines déraisonnables ou
irrationnelles). Le fait crucial n'est pas le fait du pluralisme comme tel,
mais celui du pluralisme raisonnable (voir leçon 1, paragraphe 6.2). Le
libéralisme politique voit dans cette diversité, comme je l'ai dit, le résultat
à long terme de l'exercice des facultés de la raison humaine dans le cadre
d'un contexte durable d'institutions libres. Le fait du pluralisme
raisonnable n'est pas une condition infortunée de la vie humaine, comme
nous pourrions le dire du pluralisme en général qui permet des doctrines
non seulement irrationnelles, mais encore insensées et agressives. En
concevant une conception politique de la justice de façon qu'elle donne
lieu à un consensus PR, nous ne la soumettons pas à la déraison existante,
mais au fait du pluralisme raisonnable, lui-même le résultat du libre
exercice de la raison humaine dans des conditions de liberté,

Il ressort donc de ce qui précède que le consens par recoupement est bel
et bien raisonnable. Bien plus, Rawls montre par ailleurs comment une
conception politique limite les idées du bien. En effet, « Le libéralisme
politique présente, donc, une conception politique de la justice qui
s'applique aux principales institutions de la vie politique et sociale, mais
non à l'ensemble de l'existence. » 409 Pour le dire autrement, la
conception politique véhicule une idée du bien public et ne se réfère donc
pas au bien privé, à la conception que chaque citoyen peut avoir du bien.
Mais que retenir de la conception habermasienne de la démocratie
délibérative? En quoi est-elle différente de celle de Rawls?

Habermas défend, à travers sa conception procédurale de la démocratie,


l'idée qu'il y a une structure normative des procédures délibératives
commune à toutes les pratiques politiques publiques et, à l'œuvre dans
chacune d'elle. De cette hypothèse, il s'attache à montrer comment le
projet critique de la démocratie délibérative s'articule à deux niveaux: il
est, d'une part lié au processus politique réel, en se rapportant à sa
normativité immanente, et, d'autre part, il cherche à transformer, en
profondeur, le caractère de ce processus réel, dont la normativité propre
tend à être niée dans la pratique politique, 418 Pour mieux cerner les
enjeux de cette conception, il convient de commencer par signaler que
l'analyse de la philosophie politique par Habermas sous l'angle du
procéduralisme, et le lien étroit que sa théorie politique entretient avec
une certaine conception du droit, prennent sens dans une évolution
générale de sa pensée.

En effet, dans la Théorie de l'agir communicationnel, il développe les


instruments sociologiques nécessaires à une Théorie Critique
intersubjective, en révélant la nécessité de l'entente langagière entre
acteurs pour la coordination sociale, et en réhabilitant la raison dans sa
structure communicationnelle. Croisant ses recherches sur l'interaction
sociale à une analyse pragmatique du langage qui explicite la base
rationnelle des présuppositions de tout acte de langage, Habermas en
vient ensuite à rechercher la justification rationnelle de l'activité
communicationnelle dans une théorie morale de nature discursive.
Justement, un acte de communication véritable suppose le respect d'une
procédure intersubjective (soit le respect mutuel des personnes et des
perspectives des participants), le cadre normatif de toute communication
peut être explicité par des principes moraux discursifs. L'a éthique de la
discussion », en tant que théorie morale intersubjective, apporte alors la
justification rationnelle nécessaire pour une activité communicationnelle
12. Toutefois, cette morale intersubjective, de l'aveu de Habermas lui-
même, est confrontée au problème de toute théorie morale déontologique,
dans la mesure où elle se rapporte idéalement à une communauté de
sujets autonomes, sans pouvoir, elle, avoir les moyens pour sa réalisation
concrète. Si l'analyse normative des structures communicationnelles ouvre
la perspective d'une « situation idéale de parole, informée, sans
contrainte, la réalité sociale reste largement dominée par le malentendu et
la communication déformée,

Ce qui règne en règle générale, c'est la grisaille des situations à mi-


chemiin entre, d'une part, l'incompréhension et la méprise, entre le
manque de sincérité volontaire et involontaire, entre le désaccord masqué
et ouvert et, de l'autre, entre I'accord préalable et l'entente réalisée,
Par-delà ces difficultés, Habermas, élabore sa conception de la démocratie
délibérative.

Pour l'expliquer, il se positionne dans le débat entre libéralisme et


républicanisme, en faisant de sa théorie de la démocratie, une alternative.
En effet, on peut, à l'aide d'un modèle idéal-typique, rappeler ces trois
conceptions, et les confronter. Face à l'opposition entre le libéralisme, qui
perçoit surtout le processus politique comme une négociation entre
intérêts particuliers, et le républicanisme qui, contre une telle réduction
atormiste de la politique, revendique la vision communautarienne d'un
processus politique constitutif de la communauté, la théorie
habermasienne tente d'introduire une troisième voie d'intelligibilité du
processus politique: la démocratie procédurale ou délibérative. La tâche
de cette démocratie procédurale va consister à éviter les erreurs
réciproques du libéralisme et du républicanisme, tout en combinant de
façon harmonieuse leurs stratégies normatives. Selon Habermas lui-
même, l'avantage de sa démocratie délibérative se trouve dans sa
capacité à réaliser, et arranger, å la fois, l'exigence normative
individualiste du libéralisme et, la normativité collective du
républicanisme. Mais quelles sont les principales erreurs du libéralisme et
du républicanisme que la démocratie délibérative habermasienne permet
d'éviter ? Selon Habermas, le républicanisme fait référence à une notion
problématique de la communauté, qui est incompatible avec les conditions
pluralistes de la modernité. Cet idéalisme de la vertu non seulement
ignore la normativité des droits individuels, mais n'est pas, de plus,
réalisable dans le contexte des sociétés modernes. À l'opposé de cette
conception, la théorie libérale, paraîtnier la dimension collective au nom
d'un individualisme emphatique. Selon hai, cette proposition revient
simplement à commettre l'erreur inverse du républicanisme Car à travers
cet individualisme, le libéralisme tend à paralyser la dimension collective
qui demeure, malgr tout, un élément constitutif du processus politique
démocratique.

En somme, l'erreur de ces deux théories est pour Habermas le signe que,
pour interpréter le politique, la perspective du sujet (entendu au niveau
individuel par le libéralisme, ou comme un macro-sujet par le holisme
républicain) est devenue caduque, et qu'il est nécessaire d'accorder
dorénavant la priorité à une étude relationnelle des interactions entre
sujets. C'est pourquoi, dans le but de réaliser les exigences contraires des
théories libérale et républicaine, et d'éviter leurs erreurs, Habermas
problématise l'enjeu du concept « procédure politique », au moyen d'une
reformulation de la raison pratique par les règles de la discussion et les
formes de l'argumentation ».414 En accord avec le républicanisme, et
contre certaines implications de la théorie libérale, Habermas affirme
l'importance d'une constitution collective de l'opinion et de la volonté
publiques. Mais il se sépare, à son tour, de la conception républicaine, en
précisant que le lieu d'une telle constitution ne peut être issu d'une
identité collective commune forte, pensée sur le modèle de la
communauté éthique. À la place de cette conception communautaire,
Habermas propose des procédures publiques qui tiennent compte de
l'individualité autant que de l'idée républicaine de cohésion sociale.
L'essentiel de ces procédures est exprimé par l'idée d'une «
intersubjectivité supérieure de processus d'entente s'effectuant au moyen
de procédures démocratiques ou dans le réseau communicationnel des
espaces publics politiques, 415

Cela dit, il est important de noter que pour Weil, Socrate et des
philosophes contemporains comme Rawls et Habermas, la discussion
rationnelle et raisonnable est unmoyen efficace de lutte contre la violence
entre les hommes. Mais peut-on soutenir que l'éducation peut contribuer à
la lutte contre la violence primaire chez l'homme ?

Section IV: De l'éducation comme moyen de dépassement de la violence


primaire chez Thomme

Jusque-là, notre réflexion a consisté à rechercher des solutions pour


juguler la violence dans les relations entre les hommes. Il nous revient
maintenant de rechercher des solutions au problème de la violence
primaire chez l'homme. Pour ce faire, nous montrerons que l'éducation est
le seul moyen qui permet de lutter efficacement contre la violence
primaire chez l'homme. Mais qu'est-ce que l'éducation? En quoi peut-elle
contribuer à lutter contre la violence primaire chez l'homme ?

Selon Platon, « L'éducation est donc l'art qui se propose pour but, la
conversion de l'âme, et qui recherche les moyens les plus efficaces de
l'opérer; elle ne consiste pas à donner la vue à l'organe de l'âme, puisqu'il
l'a déjà; mais comme il est mal tourné et ne regarde pas où il faudrait, elle
s'efforce de l'amener dans la bonne direction. Cette définition fait ressortir
deux choses essentielles pour la réflexion en cours: la nature et le but de
l'éducation, Dire que l'éducation est un art, c'est reconnaître qu'elle n'est
pas à la portée de n'importe qui. Il ne suffit donc pas de mettre au monde
des enfants pour en être leur éducateur, L'éducation exige des
compétences complexes que tous les parents n'ont pas. C'est peut-être
pour cette raison que Platon confie l'éducation des enfants à la société et
non aux parents.

De plus, dit Platon, l'éducation a pour but « la conversion de l'âme », et


s'efforce de diriger la vue de l'organe de l'âme « dans la bonne direction ».
Cela veut dire que l'éducation doit viser à inculquer aux enfants les
valeurs qui leur sont indispensables pour vivre dans la

434 Platon, Lo république, Traduction et notes par R. Bacou, Garnier


Flammarion, Paris, 1966, p. 277.

société et qui leur permettent d'accomplir les missions que la société


viendrait à leur confier. Il est donc important de noter ici, que l'éducation
vise à former des âmes utiles à la société et à les rendre meilleures. Dans
le même sens, Rousseau affirme qu'On façonne les plantes par la culture,
et les hommes par l'éducation. Si l'homme naissait grand et fort, sa taille
et sa force lui seraient inutiles jusqu'à ce qu'il eût appris à s'en servir; elles
lui seraient préjudiciables, en empêchant les autres de songer à l'assister
et, abandonné à lui-même, il mourrait de misère avant d'avoir connu ses
besoins. * L'éducation apparaît de ce fait comme le moyen qui permet de
faire du petit de l'homme » un « petit homme », de donner au petit de
l'homme des qualités humaines, en un mot, de l'amener à conformer sa
conduite à des valeurs morales et sociales. Pour reprendre une idée chère
à Alain, l'éducation, vise à dompter la bête en l'homme », à soumettre sa
conduite à une discipline, à éradiquer la violence primaire chez lui.

C'est pourquoi Rousseau affirme: Un père quand il engendre et nourrit des


enfants, ne fait en cela que le tiers de sa tâche. Il doit des hommes à son
espèce, il doit à la société des hommes sociables, il doit des citoyens à
l'État. Cette précision apportée par Rousseau vient confirmer l'idée que
l'éducation vise à donner aux enfants des qualités humaines, des valeurs
sociales et des qualités de bon citoyen. Pour tout dire, Rousseau pense
que l'éducation doit viser à former l'homme, le bon père de famille, le bon
citoyen et le bon gouvernant. Pour le dire autrement, l'éducation doit
permettre de former l'homme vertueux, le père de famille vertueux, le
citoyen vertueux et le gouvernant vertueux. Le qualificatif << vertueux
>> signifiant ici qui a l'amour de l'humanité, de la famille, de la cité et de
l'intérêt général. Comme le dit Rousseau Formez des hommes si vous
voulez commander à des hommes: si vous voulez qu'on obéisse aux lois,
faites qu'on les aime, et que pour faire ce qu'on doit, il suffise de songer
qu'on le doit faire. En somme, l'éducation permet de former le type
d'homme dont on a besoin dans la

41 Jean-Jacques Rousseau, Emile ou de l'éducation, op. cit., p. 36.

18 Ibid., p. 52.

Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l'économie politique, op. cit., p. 69.

société. Pour Rousseau, « C'est l'éducation qui doit donner aux âmes la
forme nationale, et diriger tellement leurs opinions, leurs goûts, qu'elles
soient patriotes par inclination, par passion, par nécessité, 20

Dans la même perspective, Weil soutient que « La tâche principale du


gouvernement raisonnable est l'éducation des citoyens. L'éducation dont
parle ici Weil est l'éducation à la raison, à la rationalité, à la raisonnabilité
et à l'universalité.

En effet, Le problème, dit-il, est d'accéder à la raison en durant, de durer


pour accéder à la raison, et ce problème doit être résolu sur le plan de
l'empirique, de la violence, des passions des groupes et des couches, de la
compétition et des luttes entre les États, sur le plan aussi du travail et de
la puissance qu'il donne, de l'organisation done et de la richesse. C'est sur
ce plan que l'individu dans la société comprend ses droits et ses devoirs: il
veut être reconnu comme membre utile et il est prêt à agir pour qu'il le
soit. Le citoyen de l'État constitutionnel connaît sa liberté et son
obligation, la première étant celle d'exprimer ses préférences en ce qui
concerne les projets d'action intéressant le tout de l'Etat, la seconde, de se
soumettre à la décision prise et de maintenir quant à lui l'unité de l'État.

Il ressort de ce passage que nous venons de rappeler que l'éducation doit


viser å inculquer aux citoyens les exigences de la rationalité technique, de
la raisonnabilité morale et de l'universalité. En en un mot, l'éducation dont
parle Weil est l'éducation à la raison, à la rationalité, à la raisonnabilité et
à l'universalité. Cette éducation vise à contenir la violence primaire chez
l'homme et à le rendre apte à la discussion politique. Comme le dit
Canivez, L'éducation agit done sur la violence naturelle des individus, la
transformant et la formant grâce au principe de l'universalité. »423 Bien
plus, << La finalité de l'éducation est donc d'amener la violence de
l'individu à se transformer, à se former selon le principe de l'universalité,
de telle manière que cette violence devienne action sensée. >>24 Bien
plus encore, l'éducation doit viser selon Canivez un double objectif:

<< Å y regarder de plus prés, le but de l'éducation est double. Il s'agit


d'amener l'individu << au point de départ d'une réflexion morale
personnelle sous la seule autorité de la raison» (PP, p.50). En d'autres
termes, il s'agit de l'amener au point où il peut

420 Id., p. 177.

411 Eric Weil, Philosophie politique, op. cit., p. 189.

Ibid., p. 195.

47 Patrice Canivez, Le politique et sa logique dans l'œuvre d'Eric Well, op.


cit., p. 110.

Ibid., p. 111.

poser la question du sens pour son propre compte. Mais cette éducation
est une éducation négative, car on ne peut imposer à l'individu cette
question, qui est aussi celle du bonheur raisonnable. L'entreprise serait
impossible, parce que contradictoire seule la libre réflexion est réflexion
véritable. On ne peut donc qu'amener l'individu au point où il lui est
possible de s'engager dans cette réflexion, parce que l'activité même de la
réflexion acquiert un sens à ses yeux. Aussi l'éducation se propose-t-elle
de lutter contre ce qui, dans l'individu, lui interdit l'accès à la saisie, à
l'invention et à la discussion de ce qui est sensé. C'est en ce sens qu'elle
est négative. Elle n'impose pas la liberté raisonnable à l'individu, elle lutte
contre la violence qu'il souffre de sa propre part (cf. PP, p.47), contre cette
violence qui lui est propre et qui le prive de la possibilité humaine
essentielle, celle de trouver le contentement dans la liberté,

Voici qui est bien dit et qui est suffisamment clair: l'éducation que vise
Weil est une éducation à la raison, à la rationalité, à la raisonnabilité, à
l'universalité en vue de combattre la violence primaire chez l'homme. Mais
il faut signaler que l'éducation est multidimensionnelle, comporte
plusieurs volets: en plus de l'instruction scolaire, on parle volontiers de
l'éducation morale, de l'éducation sociale, de l'éducation civique et même
de l'éducation politique. Pour donc faire de l'homme un être raisonnable, il
faudrait prendre en compte ces différents volets de l'éducation. Pour ce
faire, il suffit de rappeler ici quelques résultats de la pertinente réflexion
faite par Canivez sur cette question.

En effet, « Envisagée comme fonction sociale, l'éducation a pour but de


permettre à l'individu de prendre sa place dans la société. Cela implique
qu'il soit capable de maîtriser sa violence naturelle, y compris celle qu'il
subit de sa propre part (passion), car cette violence ne l'empêche pas
seulement de se conformer à des règles de vie commune elle l'empêche
aussi d'agir de manière réfléchie et d'être accessible à l'argumentation. La
contrainte d'un comportement régulier est nécessaire pour que l'individu
puisse jouer son rôle social aussi bien que possible. Mais elle doit
également le rendre capable d'action prudente (réfléchie), capable aussi
d'agir par la parole et d'être convaincu par des arguments. Elle doit lui
permettre de participer à la communauté du dialogue et de la discussion.

Voilà donc bien décliné l'objectif de l'éducation sur le plan social. Mais que
peut-on retenir de l'éducation scolaire, l'instruction ?

Sur le plan scolaire, « l'éducation doit donner à l'individu les


connaissances qui lui permettront de prendre sa place dans la société de
travail. 427 « Elle commence par

id., p. 113.
4 Patrice Canivez, Well, op. cit., p. 139.

ibid, p. 139.

L'instruction, qui est déjà éducation parce que l'acquisition du savoir


impose l'exercice de quelques vertus fondamentales: l'objectivité, la
rigueur dans l'argumentation, le respect de la pensée d'autrui, etc. Mais
l'éducation doit aller au-delà, en amenant l'individu à une réflexion
personnelle sur le sens de ce qui est exigé de lui. C'est donc dire que
l'éducation scolaire vise non seulement à donner des connaissances
nécessaires à l'individu pour son insertion socio-professionnelle, mais elle
vise aussi à le conduire à élaborer sa propre pensée. Mais que dire de
l'éducation sur le plan moral?

Sur le plan moral, dit Canivez, l'éducation doit ainsi amener l'individu à
l'autonomie, à la capacité de juger par lui-même de ce qui est moralement
admissible ou pas. Elle doit le rendre capable de se soumettre de lui-
même au critère de l'universalité, de remplir en conscience ses
obligations. En ce sens, le but est de faire de l'éduqué un éducateur, un
éducateur de lui-même comme de ceux qu'il aura la charge d'éduquer.
Mais de ce fait, l'éducation doit aussi lui permettre de discerner ce qui
n'est pas exigible de lui, soit que l'exigence soit violente à son égard, soit
qu'elle vise à faire de lui un être violent à l'égard d'autrui. En d'autres
termes, elle doit l'amener à distinguer les cas où, l'exigence étant
illégitime, il devra lui opposer son refus d'obéir.

En somme, l'éducation morale vise à rendre l'individu autonome dans son


jugement et à le transformer en éducateur. Bien plus, dans Éduquer le
citoyen, Patrice Canivez parle même de l'éducation à la réflexion et de «
l'éducation du jugement ». « L'éducation à la réflexion », vise à donner
aux citoyens « la capacité à saisir les enjeux concrets d'une politique 430.
Quant à l'éducation du jugement », elle vise d'une part à définir des
critères explicites du jugement, critères définis sous forme d'une règle ou
d'une loi. « Ce jugement est alors juridique: l'action d'un particulier, d'un
ministre ou d'un syndicat est légale ou n'est pas légale. Elle est conforme
à la lettre ou à l'esprit des institutions ou non. Ces jugements, qui
s'appuient sur des textes ou des principes reconnus, sont cependant
hiérarchisés. Le jugement dit juridique peut lui-même être apprécié selon
une norme qui lui est supposée supérieure: les droits de l'homme. Comme
l'a souligné Canivez:
438 Id., p. 139.

429 Ibid., p. 140.

430 Patrice Canivez, Éduquer le citoyen, Hatier, Paris, 1995, p. 70.

431 Ibid., p.73.

Langu'il s'agit de juger d'après les lois existantes et le droit positif, nous
vons affaire & un jugement de type juridique qui departage ce qui est
conforme ou hon &ta Bresline Lorsqu'il s'agit de juger en fonction des
droits de l'homme, le jugement uris legitimité du droit positif lui-même (ou
d'un système politique) en fonction d'une idée morale celle de l'égalité des
hommes en tant qu'êtres raisonnables. Inc porte sur s'apit plus tant de
juger d'après les lois que de juger les lois et des Constitutions elles nes.
Dans les deux cas, cependant, nous avons affaire à un jugement critique,
memes

D'autre part, l'éducation du jugement » vise à donner aux citoyens, la


capacité de participer au processus de prise de décision: c'est le jugement
politique. Comme le dit Canivez.

L'objet du jugement politique est d'aboutir à une décision, Les critères du


jugement politique sont entre autres l'efficacité des décisions prises ou à
prendre, la conformité des décisions prises ou à prendre aux exigences de
la justice, la capacité des citoyens à participer à la discussion. Selon
Canivez, « Le premier critère qui s'applique à son action (action de
T'homme politique] est celui de l'efficacité. On lui demande d'abord de
réussir, de garantir effectivement la paix, la prospérité, la possibilité, pour
tous les individus, de mener une vie qui leur convienne. * Le deuxième
critère d'appréciation de la décision des gouvernants est la conformité de
cette décision à la justice. Comme le fait observer Canivez:

Mais il y a un enjeu qui, dans chaque situation particulière, dépasse


l'application des intentions des gouvernants, ou de l'efficacité de leur
politique. Cet enjeu est la définition de la justice. Par justice, il faut
entendre une certaine conception de la vie en commun, c'est-à-dire une
certaine organisation de la communauté, qui permette à chaque individu
d'occuper la place qui lui convient en fonction de sa nature (de ses désirs
et de ses compétences) et, en même temps, de garantir le bien-être de la
communauté dans son ensemble. En d'autres termes, le problème de la
justice est de faire droit aux intérêts particuliers, tout en les subordonnant
à l'intérêt général. A chaque fois que nous débattons d'un problème
particulier (la création d'un nouvel impôt, la définition du service public,
etc.), une certaine manière de se représenter la vie en commun, telle
qu'elle devrait être, est à l'horizon de la discussion,

Outre la justice comme critère de jugement des décisions politiques, on


peut évoquer la

capacité des citoyens à participer à la discussion. Selon Canivez:

<< Le jugement politique décide done de ce qui est juste, dans une
situation toujours changeante et évolutive. Il élabore à la fois les buts et
les moyens de l'action, un modèle concret de la justice et les résolutions
pratiques qui en résultent, les principes de la décision et la décision elle-
même. Ce jugement ne peut être fondé sur une véritable

433 d., p. 98.

411 ibid., p. 99.

44 ibid.

415/bid., pp.100-101.

'absence d'une telle science, c'est la discussion qui en tient lien e pouvoir.
Pourquoi 7 Parce que is discussions, & conflies, partice pre poidealné et
puissent s'exprimer librement toutes les part pemet de confronter une
pluralité de points de vue. Elle permet ainsi de saisir complexin plexité des
problén Elleen per les différents aspects morans, juridiques, reciaux,
économiques, et le permet de poser les problèmes politiques de façon
adapte compte de tous leurs éléments. Elle seule permet ainsi
l'élaboration de solutions adaptées.

Il résulte de ces propos de Canivez que la discussion est le seul moyen sûr
qui permet de prendre des décisions politiques efficaces et justes et de les
mettre en œuvre. Mais pour que in discussion elle-même soit efficace et
efficiente, il faut que les acteurs qui y participent solent techniquement
compétents, politiquement conscients et aient des qualités intellectuelles
indéniables. Comme l'a montré Canivez:

L'exercice du jugement politique suppose à l'évidence un minimum de


connaissances. Tout d'abord, il exige une connaissance de l'ensemble des
institutions, de leur structure et de leur fonctionnement. Il faut que le
citoyen sache ce qu'est un Parlement, un gouvernement, quels sont les
mécanismes électoraux, comment fonctionne un parti, etc. Au-delà de ce
savoir élémentaire, si la participation au débat public ne doit pas se borner
à l'expression d'intérêts purement personnels, elle suppose que chacun
soit suffisamment informé pour saisir quels sont les problèmes qui se
posent à l'ensemble de la communauté, quels en sont les enjeux et les
issues possibles. Ces problèmes, nous avons insisté plus haut sur ce point,
ont de multiples aspects: juridiques, économiques, sociaux, etc. D'où
l'importance de la culture générale, en particulier dans le domaine des
sciences humaines, économiques et sociales. Dans cette culture générale,
toutefois, l'histoire a une place particulière. Elle permet de comprendre les
problèmes par leur genèse. Par ailleurs, elle enracine le sentiment de la
communauté dans une mémoire commune et dans la transmission de
valeurs fondamentales,

En somme, l'éducation du jugement culmine dans l'éducation du jugement


politique.

L'éducation du jugement politique est une éducation à la discussion.


Comme le dit Canivez,

<< l'éducation du jugement politique est, fondamentalement, une


éducation à la discussion »,
L'éducation à la discussion n'est rien d'autre qu'une éducation politique.
Mais quel est le but

de l'éducation politique ?

Sur le plan politique, « L'éducation doit permettre à chaque individu d'agir


par la parole au sein du débat public, mais aussi d'opposer son refus à
toute exigence illégitime. Elle vise la formation d'une communauté
d'hommes ayant le sens de l'universel, respectant volontairement la loi
sans laquelle il n'y a ni paix, ni action

434 Id., p. 104.

417 Ibid., pp. 111-112.

collective possibles, mais capable aussi d'opposer la résistance de l'idée


de droit à la violence de l'arbitraire,

L'éducation politique vise donc essentiellement à rendre le citoyen


capable de participer non seulement à la discussion politique, mais aussi
et surtout à le rendre apte à connaître ses droits et ses devoirs, en un mot
à le conduire à se soumettre volontiers à ce qui est légitime et à refuser de
se soumettre à ce qui est illégitime. Bien plus, l'éducation politique vise à
former des citoyens aptes à la vie démocratique. Pour cela, elle vise aussi
à former des citoyens capables de se soumettre au droit et de participer à
la discussion rationnelle et raisonnable immanente à tout État
démocratique moderne. Elle doit permettre aux citoyens d'être tolérants et
de renoncer à la violence en se soumettant aux exigences de la discussion
ouverte propre aux États démocratiques.

Done, dit Weil, si l'on prend le mot démocratie au sens où il signifie le droit
de tout citoyen à prendre part à une discussion ouverte, sans recours à la
violence, qui vise l'élaboration de décisions destinées à favoriser le bien
comunun, tout en tenant compte, dans la mesure du possible, à la fois des
souhaits des citoyens et des conditions sociales et politiques (extérieures)
qui prévalent, alors le problème central de cette recherche, sur le plan
politique, est de toute évidence celui de la tolérance, ou plus exactement,
celui qui consiste à délimiter les droits d'opposition, et de critique. w

Il est important ici de souligner l'idée essentielle de Weil qui est d'éduquer
les citoyens à la démocratie, à la discussion ouverte, à la tolérance. Ce
n'est qu'à ce prix que l'éducation produira ses fruits: concilier le juste avec
l'efficace et instaurer la paix mondiale pour préserver l'identité nationale
de chaque peuple. Comme le dit Jean-François Robinet, «Pour Éric Weil, les
deux problèmes politiques fondamentaux de notre temps sont d'une part
de concilier le juste avec l'efficace à l'intérieur d'une éducation de tous les
citoyens à la raison, d'autre part, de travailler à l'instauration de la paix
mondiale pour préserver l'identité nationale de chaque peuple. C'est done
dire que le but ultime de l'éducation est de contenir la violence primaire

4 Patrice Canivez, Weil, op. cit., p. 141.

Eric, Weil, Essais sur la Philosophie, la démocratie et l'éducation, textes


recueillis et traduits de l'anglais par P. Belaval, J.-M. Buée, S. Pralat, L.
Testart, ouvrage publié avec le concours du conseil scientifique de
l'univeristé

Charles de Gaulle-Lille III et du centre Éric Well, collection UL, Paris, 1993,
p. 130.

Jean-François Robinet, Originalité de la Philosophie politique d'Eric Weil, in


Bulletin de philosophie n°7, CRDP de Bretagne, 1992, p. 43.

chez l'homme en vue d'instaurer la paix entre les hommes et les États.
Mais l'éducation politique elle-même peut échouer à atteindre ce but, si
elle ne s'appuie pas sur une éducation des citoyens au droit positif.

Car, comme le dit Fichte, La contrainte juridique n'est légitime


qu'accompagnée par une éducation grâce à laquelle le peuple soumis à la
contrainte est formé à la compréhension et à la bonne volonté; sinon, elle
est contrainte au droit. Or ce à quoi le peuple est contraint est exactement
la même chose que ce qui est mis par l'éducation de compréhension, à
savoir le concept rationnel de droit, car la compréhension de tous ne peut
s'unir sur rien d'autre.
Et pour quelle raison les citoyens doivent-ils être éduqués au droit positif ?
« Le présupposé en est celui-ci que le concept de droit soit si clair, se
présente comme objectivement valable avec une évidence si
déterminante, que celui qui l'institue puisse en assumer moralement la
responsabilité et être fermement convaincu que l'éducation de tous les
hommes à la compréhension les conduira absolument au même point.
C'est donc dire en définitive que l'éducation de l'homme en vue de
contenir sa violence primaire doit prendre en compte plusieurs aspects et
culminer dans l'éducation à la raison, à la rationalité, à la raisonnabilité, à
l'universalité et à la compréhension de la contrainte juridique. Ce n'est
qu'à ce prix et à ce prix seulement que l'homme pourra vivre libre et
digne, en renonçant à l'usage aveugle de la violence. On peut penser dès
lors que notre réflexion en cours a atteint sa pointe ultime et devrait se
clore ici. Pourtant, il reste à se demander si le projet d'un État mondial tel
qu'envisager chez Weil est pertinent. Nous tenterons de répondre à cette
préoccupation dans le chapitre qui suit.

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